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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13339 ***
+
+MICHEL ZÉVACO
+
+
+LES PARDAILLAN
+
+L'épopée d'amour
+
+
+
+I
+
+OU UNE MINUTE DE JOIE FAIT PLUS QUE DIX-SEPT ANNÉES DE MISÈRE
+
+Le maréchal de Montmorency avait retrouvé, au bout de dix-sept ans, sa
+femme, Jeanne de Piennes, sa femme dont la félonie de son frère cadet,
+le maréchal de Damville, l'avait séparé.
+
+Il revoyait, comme dans un songe, la scène où Damville feignait de lui
+avouer qu'il avait été l'amant de Jeanne... son duel avec lui où il
+avait cru le laisser mort sur place... et la disparition de la comtesse
+de Piennes, duchesse de Montmorency.
+
+Il revoyait son divorce, son mariage avec une autre femme que,
+d'ailleurs, il n'avait jamais aimée, l'image de la première demeurant
+tout entière en son coeur.
+
+Les années coulaient et, soudain, un jeune seigneur, un jeune héros, le
+chevalier de Pardaillan, lui apportait une lettre de celle qu'il croyait
+à jamais disparue de sa vie.
+
+Jeanne de Piennes était vivante!
+
+Dans sa lettre, elle en appelait à son ancien seigneur et maître, elle
+clamait la félonie de Damville, elle demandait grâce et secours pour
+Loïse, sa fille, à lui, duc de Montmorency.
+
+Une aube de gratitude et de joie s'était levée dans l'âme du vieux duc:
+il avait été, mais en vain, en appeler de son frère à la justice du roi,
+en vain il l'avait provoqué, sachant qu'il tenait en son pouvoir Jeanne
+et sa fille, en vain il avait fouillé Paris pour les retrouver, et il
+allait retomber dans sa nuit de deuil quand, de nouveau, le chevalier de
+Pardaillan était venu à lui.
+
+Ce jeune homme, héros d'un autre âge, dont peut-être il devinait
+confusément le secret, l'avait conduit par la main à la demeure
+mystérieuse où se cachait tout ce qu'il avait aimé au monde, l'avait mis
+en présence de Jeanne de Piennes, la première duchesse de Montmorency.
+
+L'heure tant espérée, après dix-sept ans de larmes et de deuil, était
+enfin sonnée.
+
+Enfin, il retrouvait tout ce qu'il avait chéri et qui avait été la joie
+de son coeur, la moelle de ses os, l'essence même de son être; en un
+mot, celle qu'il avait aimée.
+
+Hélas! comme une sève trop puissante fait craquer le bourgeon, le
+bonheur avait fait craquer le cerveau de celle qui avait été sienne.
+
+Comment la retrouvait-il?
+
+Folle?...
+
+Jeanne de Piennes, dans les derniers jours de son martyre, alors qu'elle
+se sentait mortellement atteinte, ne vivait plus qu'avec une pensée:
+
+«Il ne faut pas que je meure avant d'avoir assuré le bonheur de ma
+fille... Et quel bonheur peut-il y avoir pour la pauvre petite tant
+qu'elle ne sera pas sous l'égide de son père!... Oui! retrouver
+François, même s'il me croit encore coupable... mettre son enfant dans
+ses bras... et mourir alors!...»
+
+Lorsqu'elle interrogea le chevalier de Pardaillan, lorsque celui-ci lui
+dit que c'était à un autre que lui de dire comment sa lettre avait été
+accueillie par le maréchal, Jeanne eut dès lors la conviction intime
+que François avait lu la lettre, et qu'il savait la vérité. Et elle
+attendit.
+
+Lorsque le vieux Pardaillan lui annonça que le maréchal était là, elle
+ne parut pas surprise.
+
+Aucune commotion ne l'agita. Seulement, elle murmura:
+
+«Voici l'heure où je vais mourir!...»
+
+La pensée de la mort ne la quittait plus. Elle ne la désirait ni ne la
+craignait.
+
+Au vrai, elle se sentait mourir.
+
+Qu'y avait-il de brisé en elle? Pourquoi le retour du bien-aimé
+n'avait-il provoqué dans son âme qu'une sorte de flamme dévorante et
+aussitôt éteinte? Elle ne savait.
+
+Mais, sûrement, quelque chose se brisait en elle. Et elle put se dire:
+Voici la mort! Voici l'heure du repos!...
+
+Elle étreignit convulsivement Loïse dans ses bras et murmura à son
+oreille quelques mots qui produisirent sur la jeune fille quelque
+foudroyant effet, car elle essaya en vain de répondre, elle fit
+un effort inutile pour suivre sa mère et elle demeura comme rivée
+défaillante, soutenue par le vieux Pardaillan.
+
+Telle était l'immense lassitude de Jeanne, telle était la morbide fixité
+de sa pensée, qu'elle ne s'aperçut pas de l'évanouissement de Loïse.
+
+Elle se mit en marche en songeant:
+
+«O mon François, ô ma Loïse. Je vais donc vous voir réunis! Je vais donc
+pouvoir mourir dans vos bras!...»
+
+Elle ouvrit la porte que lui avait indiquée Pardaillan et elle vit
+François de Montmorency.
+
+Elle voulut, elle crut même s'élancer vers lui.
+
+Elle crut pousser une grande clameur où fulgurait son bonheur.
+
+Et tout ce mouvement de sa pensée se réduisit brusquement à cette parole
+qu'elle crut prononcer:
+
+«Adieu... je meurs...»
+
+Puis il n'y eut plus rien en elle.
+
+Seulement, ce ne fut pas son corps qui mourut...
+
+Sa pensée seule s'anéantit dans la folie: cette femme qui avait supporté
+tant de douleurs, qui avait tenu tête à de si effroyables catastrophes,
+cette admirable mère qui n'avait été soutenue pendant son calvaire
+que par l'idée fixe de sauver son enfant, cette malheureuse enfin
+s'abandonna, cessa de résister dès l'instant où elle crut sa fille
+sauvée, en sûreté! la folie qui, sans doute, la guettait depuis des
+années, fondit sur elle.
+
+Dix-sept ans et plus de malheur n'avaient pu la terrasser.
+
+Une seconde de joie la tua.
+
+Mais, par une consolante miséricorde de la fatalité qui s'était acharnée
+sur elle,--si toutefois il est des consolations dans ces drames atroces
+de la pensée humaine!--par une sorte de pitié du sort, disons-nous,
+la folie de Jeanne la ramenait aux premières années de sa radieuse
+jeunesse, de son pur amour, dans ces chers paysages de Margency, où elle
+avait tant aimé...
+
+Pauvre Jeanne! Pauvre petite fée aux fleurs!
+
+L'histoire injuste ne t'a consacré que quelques mots arides. Pour le
+rêveur qui aime à pénétrer d'un pas hésitant dans les sombres annales
+du passé, qui cherche en tremblant parmi l'amas des décombres, l'humble
+fleurette qui a vécu, aimé, souffert, tu demeures un pur symbole de la
+souffrance humaine, et nous qui venons de retracer ta douleur, nous
+saluons d'un souvenir ému ta douce et noble figure.
+
+Lorsque le maréchal de Montmorency revint à lui il se souleva sur un
+genou et, jetant à travers la salle le regard étonné de l'homme qui
+croit sortir d'un rêve, il vit Jeanne assise dans un fauteuil, souriante
+la physionomie apaisée, mais, hélas! les yeux sans vie.
+
+Une jeune fille agenouillée devant elle, la tête cachée dans les genoux
+de la folle, sanglotait sans bruit.
+
+François se releva et s'approcha, en titubant, de ce groupe si gracieux
+et si mélancolique.
+
+Il se baissa vers la jeune fille et la toucha légèrement à l'épaule.
+
+Loïse leva la tête.
+
+Le maréchal la prit par les deux mains, la mit debout sans que sa mère
+essayât de la retenir et il la contempla avec avidité.
+
+Il la reconnut à l'instant.
+
+Loïse était le vivant portrait de sa mère.
+
+Ou plutôt elle était le commencement de Jeanne telle qu'il l'avait vue
+et aimée à Margency.
+
+«Ma fille!» balbutia-t-il.
+
+Loïse, toute frissonnante de sanglots, se laissa aller dans les bras
+du maréchal et, pour la première fois de sa vie, avec un inexprimable
+ravissement mêlé d'une infinie douceur, elle prononça ce mot auquel ses
+lèvres n'étaient pas accoutumées...
+
+«Mon père!...»
+
+Alors, leurs larmes se confondirent. Le maréchal s'assit près de Jeanne
+dont il garda une main dans sa main, et prenant sa fille sur ses genoux,
+comme si elle eût été toute petite, il dit gravement:
+
+«Mon enfant, tu n'as plus de mère... mais, dans le moment même où ce
+grand malheur te frappe, tu retrouves un père...»
+
+Ce fut ainsi que ces trois êtres se trouvèrent réunis.
+
+Lorsque le maréchal et Loïse eurent repris un peu de calme à force de
+se répéter qu'à eux deux ils arriveraient à sauver la raison de Jeanne,
+lorsque leurs larmes furent apaisées, ce furent de part et d'autre les
+questions sans fin.
+
+Et François apprit ainsi par sa fille, en un long récit souvent
+interrompu, quelle avait été l'existence de celle qui avait porté son
+nom...
+
+A son tour, il raconta sa vie, depuis le drame de Margency.
+
+Et au moment où, enlacés, ils déposèrent sur le front pâle de Jeanne
+leur double baiser, il était près de minuit.
+
+
+
+II
+
+OU LA PROMESSE DE PARDAILLAN PÈRE EST TENUE PAR MAÎTRE GILLES
+
+Le maréchal de Damville, après avoir assisté a l'investissement de la
+maison de la rue Montmartre, s'était empressé de regagner l'hôtel de
+Mesmes.
+
+Il tenait les deux Pardaillan et se promettait de ne pas les laisser
+échapper.
+
+En effet, la mort seule de ces deux hommes pouvait lui garantir sa
+propre sécurité. Ils étaient tous les deux possesseurs d'un secret qui
+pouvait l'envoyer à t'échafaud.
+
+Lorsque, persuadé que le vieux Pardaillan avait suivi la voiture qui
+enlevait Jeanne de Piennes, le maréchal s'était décidé à rompre avec
+lui, il avait en même temps décidé de supprimer ce dangereux auxiliaire.
+
+Il se privait ainsi d'un aide précieux.
+
+Mais il y gagnait une certaine tranquillité en ce qui concernait ses
+prisonnières.
+
+Damville s'était jeté dans la conspiration de Guise uniquement en haine
+de son frère: pour acquérir Damville, Guise avait promis la mort de
+Montmorency. François mort, assassiné par quelque bon procès, Henri
+devenait le chef de la maison, l'unique héritier, un seigneur presque
+aussi puissant et peut-être plus riche que le roi; on lui donnait l'épée
+de connétable qu'avait illustrée son père; il était presque le deuxième
+personnage du royaume!
+
+Voilà les pensées qui, lentement, s'étaient agglomérées dans la
+conscience du rude maréchal, et dont la pensée initiale avait été le
+désir effréné de se débarrasser de son frère.
+
+Or, cette haine elle-même avait pris sa source dans l'amour d'Henri pour
+Jeanne de Piennes.
+
+Repoussé à Margency par la fiancée de son frère, il s'était atrocement
+vengé.
+
+Les choses en étaient là lorsqu'il rencontra Jeanne et s'aperçut ou crut
+s'apercevoir que sa passion mal éteinte se réveillait plus ardente que
+jadis.
+
+La conspiration qui devait faire Guise roi de France conduisait Damville
+à la puissance; du même coup, son frère disparaissait; Jeanne de Piennes
+n'avait plus de raison de demeurer fidèle à François; et cette puissance
+acquise conduisait Henri à la conquête de Jeanne.
+
+On s'explique maintenant que Damville s'empressât de se saisir de Jeanne
+et de sa fille pour que François ne pût jamais les rencontrer; on
+s'explique aussi sa modération relative vis-à-vis de ses prisonnières.
+
+Il voulait un beau jour apparaître à Jeanne et lui dire:
+
+«Je suis immensément riche, je suis le plus puissant du royaume après le
+roi; je serai peut-être un jour roi de France, car, en notre temps,
+le pouvoir appartient aux plus audacieux. Voulez-vous partager cette
+puissance et cette richesse, en attendant que je place une couronne sur
+votre tête?»
+
+Et il ne doutait pas d'éblouir Jeanne de Piennes!
+
+On comprend donc l'immense intérêt qu'avait Damville à ce que le
+chevalier de Pardaillan, féal de Montmorency, croyait-il, ignorât
+toujours où se trouvaient Jeanne et Loïse.
+
+De là, la nécessité de cacher cette retraite au vieux Pardaillan qui
+n'hésiterait pas à avertir son fils! De là, la fureur du maréchal
+lorsque d'Aspremont lui eut persuadé que le vieux routier avait suivi
+la voiture! De là. Sa résolution de le tuer d'abord, de tuer ensuite le
+fils!
+
+Or, il croyait que le vieux Pardaillan était mort au moment où il quitta
+Paris pour se rendre à Blois à la suite du roi.
+
+Maintenant on comprend sa stupéfaction, sa rage, et aussi sa terreur de
+retrouver Pardaillan bien vivant, Pardaillan avec son fils!
+
+Et quelles durent être ses pensées lorsqu'il vit Jeanne elle-même!...
+
+C'était l'écroulement de tout son plan.
+
+Les Pardaillan dénonçant la conspiration, François reprenant Jeanne, il
+vit tout cela d'un coup d'oeil, et lorsqu'il reprit le chemin de l'hôtel
+de Mesmes, il était bien résolu à obtenir un ordre du roi, à revenir
+lui-même faire le siège de la maison, de tuer de sa main les deux
+Pardaillan.
+
+Il voulait avant tout savoir comment le vieux Pardaillan, qu'il avait
+laissé pour mort au fond de sa cave, se trouvait parfaitement en vie,
+et comment Gilles avait pu laisser Jeanne de Piennes s'échapper de chez
+Alice.
+
+Il avait cédé à la prière menaçante de Jeanne en lui disant: «Ces
+deux hommes sont à vous, prenez-les!» Mais, en cédant, il s'était dit
+simplement qu'ainsi il les tenait tous quatre et qu'il les reprendrait
+dans un seul coup de filet.
+
+Malgré ces assurances qu'il se donnait à lui-même, il se sentait dévoré
+d'inquiétude et, lorsqu'il atteignit l'hôtel de Mesmes, il écumait de
+rage.
+
+Il parcourut rapidement l'hôtel sans retrouver personne.
+
+«Fou que je suis! gronda-t-il, le misérable Gilles doit se trouver lui
+aussi aux Fossés-Montmartre!... à moins qu'il n'ait fui!...»
+
+Il allait rebrousser chemin et sortir lorsqu'il eut l'idée de pousser
+jusqu'à l'office.
+
+Il lui fallut pour cela longer ce corridor où se trouvait la porte de la
+fameuse cave et où avait eu lieu la grande bataille de Pardaillan.
+
+Or, en passant devant la cave, le maréchal vit la porte ouverte.
+
+Il se pencha et aperçut une faible lueur.
+
+«Si ce pouvait être lui!» grinça-t-il entre ses dents. Cette cave qui
+eût dû être la tombe de Pardaillan deviendrait celle de Gilles, voilà
+tout. Il n'y aurait que le cadavre de changé!
+
+Il descendit avec précaution.
+
+A mesure qu'il descendait, l'intérieur de la cave lui apparaissait plus
+nettement.
+
+Un spectacle étrange, presque fantastique, s'offrit à sa vue.
+
+Il se glissa alors sans bruit dans un angle obscur pour ne rien perdre
+du spectacle en question.
+
+La scène que nous allons retracer et qui se déroula sous les yeux du
+maréchal, était éclairée par une torche de résine qui traçait un cercle
+de lumière, tandis que le restant de la vaste cave demeurait plongé dans
+les ténèbres.
+
+Dans ce cercle de lumière, éclairé par les lueurs fumeuses de la torche,
+apparaissaient deux hommes.
+
+L'un d'eux était debout, attaché par des cordes à une espèce de poteau
+de torture.
+
+L'autre était assis sur un billot de bois, en face du patient.
+
+Celui qui était attaché au poteau était assez jeune encore; il avait une
+figure blême de terreur et poussait des gémissements à fendre l'âme la
+plus dure.
+
+L'autre était un vieillard à physionomie démoniaque; une espèce de
+rictus balafrait ce visage couturé de rides.
+
+Il était accroupi plutôt qu'assis sur son billot, et il s'occupait très
+consciencieusement à aiguiser son couteau.
+
+Or, ce vieux qui semblait se préparer à quelque besogne de bourreau,
+c'était Gilles.
+
+Le jeune, c'était Gillot.
+
+Expliquons, en quelques mots, comment Gillot se trouvait dans cette
+cave alors que la plus élémentaire notion de la prudence eût dû lui
+conseiller de mettre le plus d'espace possible entre lui et son digne
+oncle.
+
+Gillot avait reçu du ciel un certain nombre de vices en partage.
+Il était poltron, cafard, libidineux, gourmand ou plutôt goinfre,
+paresseux, fainéant, méchant quand il pouvait, lâche par conséquent, en
+somme un répugnant personnage.
+
+Mais par-dessus tout, Gillot était avare.
+
+Il tenait cela de son oncle, qui était l'avarice incarnée.
+
+Ce fut cette avarice qui perdit l'infortuné Gillot, de même que l'amour
+perdit Troie.
+
+En effet, au moment où, après l'héroïque résistance de Gilles, qui,
+comme on l'a vu, s'était obstinément refusé à révéler le secret du
+maréchal, Gillot, pour sauver ses oreilles, avait raconté à Pardaillan
+en quelle maison se trouvaient Jeanne de Piennes et Loïse; à ce
+moment-là, disons-nous, profitant de la prostration de son oncle et de
+l'émotion des deux Pardaillan, Gillot s'était éclipsé sans bruit.
+
+Il venait de sauver ses oreilles--ces larges oreilles auxquelles,
+d'après les dires du vieux Pardaillan, qui avait des idées spéciales en
+esthétique, il avait si grand tort de tenir.
+
+Mais ce n'était pas tout, les oreilles ne constituant en somme qu'un
+ornement de sa figure.
+
+Il s'agissait maintenant de sauver le corps tout entier.
+
+Pardaillan n'avait menacé que les oreilles, et encore prétendait-il
+ainsi embellir la face rougeaude de Gillot.
+
+Mais Gilles! Ah! l'inexorable colère de l'oncle s'attaquerait à sa vie
+même! Gillot s'attendait pour le moins à être pendu si jamais il se
+trouvait nez à nez avec le terrible vieillard qui n'avait pas hésité à
+offrir sa vie et sa fortune plutôt que d'encourir la disgrâce de son
+maître!
+
+Et ce maître lui-même que ferait-il de Gillot?...
+
+Gillot frémit. Gillot sentit des ailes pousser à ses talons. Gillot
+escalada l'escalier avec toute la vélocité de l'épouvante la plus
+justifiée. Gillot en quelques secondes, se trouva dans l'office, et là.
+il se dit:
+
+«Voyons, je ne puis rester à Paris. Si je n'y mourais de pendaison, de
+strangulation ou d'estrapade, j'y mourrais de peur, ce qui est tout un.
+Il faut que je m'en aille!»
+
+Et Gillot fit un mouvement pour s'élancer.
+
+Mais au même instant, sa figure se rembrunit. Pour aller loin, il faut
+beaucoup d'argent.
+
+Presque aussitôt, une réflexion traversa sa cervelle matoise et sa
+figure prit à l'instant une expression d'hilarité qui eût pu faire
+croire qu'il devenait fou.
+
+Non, Gillot n'était pas fou!
+
+Simplement, il venait de se rappeler que s'il était pauvre, son oncle
+était fort riche! A force de musarder et de fouiller dans l'hôtel,
+Gillot avait découvert depuis longtemps le vénérable coffre où Gilles
+entassait les écus qu'il avait gagnés indistinctement avec ceux qu'il
+avait volés.
+
+Saisir une pioche, s'emparer des clefs, voler vers l'appartement de son
+oncle, ouvrir le cabinet où se trouvait le fameux coffre, tout cela ne
+fut pour le rapide Gillot que l'affaire de deux minutes.
+
+Or, il se disait que Gilles en avait bien encore pour un bon quart
+d'heure avec les Pardaillan.
+
+Gillot, avant de porter le premier coup, tâta le couvercle du coffre
+pour voir où il faudrait frapper.
+
+Et il tressaillit alors d'un long tressaillement de joie et de surprise:
+au premier mouvement qu'il avait fait, il avait soulevé le couvercle! Le
+coffre n'était pas fermé! Pourquoi? (Nos lecteurs n'ont pas oublié
+sans doute que le vieux Pardaillan avait passé par la.) Gillot leva le
+couvercle sans plus de réflexions et poussa un rugissement de joie,
+tomba à genoux, et plongea ses deux bras jusqu'aux coudes dans les piles
+d'écus.
+
+A ce moment, Gillot oublia le ciel et la terre. Il oublia Pardaillan. Il
+oublia son oncle. Après un temps d'extase et de contemplation, Gillot en
+vint pourtant à se dire qu'il était là pour emplir ses poches, opération
+qu'il commença aussitôt.
+
+«Jamais je ne pourrai tout emporter!» grommela-t-il avec un soupir de
+furieux regret, un vrai soupir d'avare.
+
+Gillot était tout entier dans ce mot.
+
+Pêle-mêle, cependant, il entassait les écus dans ses poches, dans ses
+chaussures, dans son pourpoint, sans songer qu'il ne pourrait faire un
+pas dans la rue sans résonner comme un mulet à sonnettes et sans risquer
+de semer de l'or sur la route.
+
+Une fois qu'il se fut vautré tout son soûl dans cet argent et cet or,
+Gillot, les jambes écartées, les bras raides, tout pesant et tout
+embarrassé, se recula en murmurant:
+
+«Quel malheur! j'en ai à peine la moitié. Or ça, fuyons!»
+
+Il se détourna vers la porte et demeura pétrifié.
+
+Son oncle était là!
+
+Le terrible Gilles, accoté à la porte fermée, le regardait faire, avec
+un sourire blafard.
+
+Gillot voulut joindre les mains, et dans ce mouvement, deux ou trois
+écus roulèrent sur le carreau.
+
+Gillot se laissa tomber à genoux, et alors ce furent ses chausses
+qui crevèrent, la danse des écus recommença, une course d'or que le
+vieillard suivait du coin de l'oeil en continuant à sourire le plus
+hideusement du Monde.
+
+Ce que voyant, Gillot essaya de sourire aussi: d'où le choc de deux
+grimaces extraordinaires.
+
+--Mon oncle, mon digne oncle, balbutia Gillot.
+
+--Que fais-tu là? demanda le vieillard.
+
+--Je... vous voyez... je... range votre coffre...
+
+Ah bon! Tu ranges mon coffre? Eh bien, continue, mon garçon.
+
+Gillot demeura interloqué.
+
+--Que... je continue?
+
+--Mais oui: il y a ici dans mon coffre vingt-neuf mille trois cent
+soixante-cinq livres en argent et soixante mille deux cent vingt-huit
+livres en or; en tout, si je sais compter, quatre-vingt-neuf mille cinq
+cent quatre-vingt-treize livres. Compte, mon garçon, compte devant moi,
+écu par écu; range-moi tout cela par piles de vingt-cinq; l'or à droite,
+comme étant plus noble; l'argent à gauche; allons... qu'attends-tu?
+
+--Voilà, mon digne oncle, mon bon oncle, voilà! fit Gillot.
+
+Et il se mit à vider ses poches, ses chaussures, son pourpoint.
+
+Le rangement commença avec ordre et méthode sous les yeux de l'oncle qui
+brillaient comme des escarboucles.
+
+A mesure que chaque pile reprenait sa place dans le coffre, un nouveau
+soupir s'étranglait dans la gorge de Gillot, tandis que l'oncle
+comptait:
+
+«Encore quinze mille... encore douze mille...»
+
+Le total baissait de plus en plus, à mesure que les écus étaient
+réintégrés.
+
+L'opération, comme bien on pense, dura longtemps. Commencée vers deux
+heures, elle s'acheva à cinq heures du soir.
+
+Or, cette opération s'accomplissait en même temps que le roi Charles IX
+faisait sa rentrée dans Paris, en même temps que les deux Pardaillan se
+battaient rue Montmartre contre les mignons de Damville.
+
+Donc, l'oncle Gilles annonçait le total à mesure que les piles d'or et
+les piles d'argent s'entassaient dans le coffre.
+
+«Il ne manque plus que cinq mille livres... plus que quatre mille...
+plus que trois mille...»
+
+Gillot qui venait de placer délicatement le dernier
+
+écu et de pousser un dernier soupir, Gillot regarda autour de lui et ne
+vit plus rien.
+
+Le carreau apparaissait donc tout entier: il n'y avait plus un seul écu.
+
+«Comment dites-vous, mon oncle? fit Gillot.
+
+--Je dis qu'il ne manque plus que trois mille livres.»
+
+Gillot se fouilla et tira de sa poche l'écu, les deux sols et les six
+deniers qui constituaient sa fortune personnelle. Héroïquement, il les
+tendit au vieillard qui s'en saisit, les fit disparaître, et dit:
+
+--Après!...
+
+--Après, mon oncle?
+
+--Oui, les trois mille livres!
+
+--Mais je n'ai plus rien, mon oncle!
+
+--Allons, dépêche-toi, sans quoi je te fouille.
+
+--Fouillez-moi, mon bon oncle... je n'ai plus rien!
+
+Gilles étouffa un grognement de désespoir, palpa de ses mains
+tremblantes les vêtements de Gillot, et une sueur froide pointa sur son
+crâne. Gillot ne mentait pas!...
+
+--Déshabille-toi!
+
+Gillot obéit, plus mort que vif. Le vieux Gilles examina chaque
+vêtement, sonda les coutures, retourna les poches, déchira les
+doublures... Il dut se rendre enfin à l'horrible vérité:
+
+Trois mille livres manquaient au trésor!...
+
+Une sauvage imprécation et un hurlement d'épouvante retentirent dans le
+cabinet; l'imprécation venait de Gilles, qui en même temps rugissait:
+
+--Rends-les-moi, misérable!
+
+Le hurlement venait de Gillot que son oncle venait de saisir à la gorge.
+
+--Mes économies de cinq ans! hurla Gilles. Mais qui, qui donc me les a
+pris, mes pauvres écus? Mes pauvres écus, où êtes-vous?...
+
+Seul, le vieux Pardaillan eût pu répondre à cette question.
+
+Mais Gillot crut que le moment était venu de rentrer en grâce et
+insinua:
+
+--Mon oncle, je vous aiderai à les retrouver!
+
+--Toi! hurla le vieillard qui avait oublié son neveu, toi, misérable!
+Toi qui venais pour me voler! Toi! attends! Tu vas voir ce qu'il en
+coûte de se faire larronneur et traître! Habille-toi! vite!
+
+En même temps, il secouait son neveu avec une force qu'on n'eût pu lui
+soupçonner. Enfin, il le lâcha, et Gillot se revêtit rapidement.
+
+Gilles, cependant, s'apaisa par degrés.
+
+Lorsque Gillot fut prêt, il le harponna au cou de ses doigts longs,
+osseux, durs comme du fer, et ayant soigneusement refermé le cabinet, il
+l'entraîna.
+
+--Miséricorde! gémit Gillot.
+
+Arrivé au rez-de-chaussée, Gilles lâcha son neveu, et tirant une dague
+acérée, lui dit:
+
+--Au premier mouvement que tu fais pour fuir, je t'égorge!
+
+Cette menace rassura un peu Gillot. On ne voulait donc pas le tuer,
+puisqu'il n'était menacé de mort que s'il tentait de fuir!
+
+--Marche devant! reprit l'oncle, sa dague à la main.
+
+Guidé, ou plutôt poussé, par le vieillard, Gillot passa dans le jardin,
+et entra dans la remise du jardinier.
+
+--Prends ce pieu! commanda l'oncle en désignant un assez long poteau
+pointu par un bout.
+
+Gillot obéit et chargea le poteau sur son épaule.
+
+--Prends cette corde! Prends cette bêche! ajouta l'oncle.
+
+Le neveu se chargea des objets qu'on venait de lui désigner. Ainsi
+chargé des instruments de supplice que le redoutable vieillard trouva
+amusant de lui faire porter, Gillot reprit le chemin de l'office, puis
+il pénétra dans le couloir de la cave.
+
+Dans l'office, Gilles avait pris en passant une torche et un couteau.
+
+Il poussa son neveu dans la cave et, lorsqu'ils furent descendus, il
+l'entraîna au fond et lui dit:
+
+--Creuse ici!
+
+Gillot, véritable loque humaine, décomposé par la terreur, hébété, se
+mit à creuser avec la bêche.
+
+Le trou creusé, Gillot y planta le poteau et l'enfonça profondément à
+coups de maillet jusqu'à ce que Gilles, ayant constaté qu'il tenait
+solidement, criât: Assez!
+
+Alors le vieillard saisit son neveu, le colla au poteau et l'y attacha
+avec la corde, de façon qu'il ne pûtremuer ni les bras, ni les jambes,
+ni la tête.
+
+Gillot, fou de peur, se laissait faire, et l'instinct vital ne lui
+suggérait pas une révolte.
+
+--Que voulez-vous donc faire de moi? balbutia-t-il.
+
+--Tu vas le savoir, dit l'oncle.
+
+Le vieillard poussa devant Gillot une sorte de billot de bois, s'y assit
+et se mit à aiguiser sur la lame de sa dague le couteau de cuisine qu'il
+avait apporté.
+
+A la vue de ces apprêts, Gillot commença à pousser des gémissements
+ininterrompus.
+
+Ce fut à ce moment-là que le maréchal de Damville pénétra dans la cave.
+
+«Tu m'impatientes avec tes clameurs de cochon qu'on égorge, cria Gilles.
+Si tu ne te tais, je serai forcé de te tuer.
+
+Gillot observa instantanément un silence absolu.
+
+«Il ne veut donc pas me tuer! songea-t-il. Mais alors, que veut-il?...»
+
+--Voyons, reprit alors le vieux Gilles. Je vais te juger en mon âme et
+conscience. C'est te dire que je serai indulgent, autant que tes crimes
+peuvent mériter l'indulgence. Réponds-moi en toute franchise.
+
+--Oui, mon oncle. Je vous le promets bien, fit Gillot commençant à se
+rassurer.
+
+Cependant, il louchait fortement sur le couteau que le vieillard
+continuait à affûter paisiblement. Celui-ci reprit:
+
+--Tu as donc suivi la voiture où monseigneur avait caché ses
+prisonnières?
+
+--Oui, mon oncle. Jusqu'à la rue de la Hache.
+
+--Quelqu'un t'a-t-il vu?
+
+--Je crois que M. d'Aspremont a dû m'apercevoir. Mais je ne pense pas
+qu'il m'ait reconnu.
+
+--Et quelle était ton idée en suivant la voiture?
+
+--Rien. Je voulais voir, voilà tout.
+
+--Et tu as vu ce que tu ne devais pas voir, mon garçon!
+
+--Hélas! je m'en repens bien, mon digne oncle!
+
+--Bon. Maintenant, dis-moi, fripon, dis-moi, misérable, quel démon t'a
+poussé à raconter ce que tu n'aurais jamais dû voir aux deux damnés
+Pardaillan?
+
+--Ce n'est pas un démon. Je voulais sauver mes oreilles, mon oncle.
+
+--Ah! misérable lâche! Tu voulais sauver tes oreilles, alors que je te
+donnais l'exemple! Alors que j'offrais toute ma fortune, ce dont je
+fusse mort de chagrin si on l'eût acceptée! Sais-tu bien, infâme, quels
+malheurs ta trahison va attirer sur mon illustre maître?
+
+--Hélas! pardonnez-moi, mon oncle!
+
+--Et moi-même, que vais-je devenir? Que vais-je répondre à ce puissant
+seigneur lorsqu'il va me demander des comptes?
+
+Le vieux Gilles était sincère. Il avait laissé tomber sa tête dans ses
+deux mains et se demandait s'il ne valait pas mieux mourir plutôt que
+d'avoir à essuyer la colère du maréchal.
+
+Cependant, il avait un témoin de sa résistance et de sa parfaite
+innocence. Ce témoin n'était autre que Gillot lui-même. Gillot était
+donc précieux à conserver.
+
+--Ecoute! dit-il en relevant la tête. Je ne te condamne pas à mort.
+Monseigneur prendra à ton égard telle décision qui lui conviendra. Mais
+il faut que je punisse ta lâcheté, ta trahison qui me met moi-même au
+pied du gibet, sans compter qu'elle me déshonore. Note que je ne te
+parle pas des trois mille livres qui manquent à mon coffre...
+
+--Mais ce n'est pas moi! hurla Gillot.
+
+--Que je ne te parle pas, continua Gilles impassible du vol énorme que
+tu as voulu perpétrer. Que n'as-tu eu l'idée de me poignarder plutôt que
+de toucher à mes pauvres chers écus?... Mais je te pardonne ce crime, te
+dis-je!... Et quant à ta trahison, monseigneur en jugera, et peut-être
+te fera-t-il grâce si tu lui racontes les choses telles qu'elles se sont
+passés. Me le jures-tu?
+
+--Sur ma part de paradis, je le jure!
+
+--Bon. En ce cas, je vais me contenter de juger le tort que tu me causes
+à moi-même en me faisant courir le risque d'être pour le moins chassé
+par monseigneur. Et je vais te punir par où tu as péché...
+
+--Comment cela? Comment cela? bredouilla Gillot en verdissant de
+terreur.
+
+--Oui, tu as trahi ton maître et ton oncle pour sauver tes oreilles. Eh
+bien, je vais te couper les oreilles!
+
+--Miséricorde! rugit l'infortuné Gillot.
+
+Gilles s'était levé tranquillement et essayait le tranchant de son
+couteau sur l'ongle de son pouce.
+
+Il s'approcha de son neveu qui, livide, les yeux fermés, eut encore la
+force de se dégager.
+
+--Au moins, n'en coupez qu'une!...
+
+Il avait à peine terminé cette singulière objurgation qu'une clameur
+terrible jaillit de sa gorge: le terrible vieillard venait de lui saisir
+l'oreille droite et, la tirant fortement, l'avait tranchée d'un seul
+coup de couteau.
+
+L'oreille tomba sur le sol de la cave.
+
+--Grâce pour celle qui me reste, vociféra Gillot. ivre d'épouvante et de
+douleur. Grâce! pitié...
+
+Un deuxième hurlement lui échappa, et alors il s'évanouit.
+
+Avec la même tranquillité, l'oncle était passé à gauche et, au bout
+d'une seconde, l'oreille gauche de Gillot avait rejoint son oreille
+droite sur le sol ensanglanté.
+
+Nul n'évite sa destinée, assurent les fatalistes. Il paraît que celle du
+malheureux Gillot était d'être tôt ou tard privé de ces deux vastes et
+larges ornements que la nature avait prodigalement octroyés à chaque
+face de son visage.
+
+Une fois sa besogne accomplie, le hideux vieillard se mit à sourire.
+
+Mais lorsqu'il vit son neveu inondé de sang, lorsqu'il le vit sans
+connaissance, il frémit et grommela:
+
+«Diable! il ne faut pas que cet imbécile meure tout de suite. Il est mon
+témoin devant le maréchal!»
+
+Il s'empressa donc de courir à l'office et en rapporta de l'eau, du vin
+sucré, un cordial, des compresses.
+
+Lorsqu'il eut bien lavé les deux plaies, lorsqu'il les eut cautérisées
+au vin sucré, lorsqu'il les eut bandées convenablement, il introduisit
+une gorgée de cordial entre les lèvres du patient et aspergea son visage
+d'eau fraîche.
+
+Gillot revint à lui, ouvrit des yeux hagards et, croyant avoir fait
+un cauchemar, son premier geste fut de porter les deux mains à ses
+oreilles. Elles n'y étaient plus!...
+
+Gillot poussa un lamentable gémissement.
+
+--Qu'as-tu donc à te plaindre? fit l'oncle avec cette intonation
+narquoise qu'on prête à Satan dans les vieilles légendes.
+
+--Hélas! répondit Gillot, comment vais-je faire pour entendre, à
+présent?
+
+--Imbécile! dit Gilles.
+
+Ce fut toute la consolation qu'il accorda au pauvre mutilé! Seulement,
+il le prit par un bras, l'aida à se soulever, le remit debout, et tous
+deux se dirigèrent vers l'escalier aux dernières lueurs de la torche
+mourante.
+
+Mais ils s'arrêtèrent alors, aussi épouvantés l'un que l'autre.
+
+Un homme était devant eux!
+
+Et cet homme, c'était le maréchal de Damville!
+
+--Monseigneur! s'écria Gilles qui tomba à genoux.
+
+--Eh bien, fit Damville d'une voix calme, que se passe-t-il?
+
+--Ah! monseigneur! un affreux malheur! Je suis innocent, je vous le
+jure! J'ai veillé, surveillé, comme vous m'en aviez donné l'ordre en
+partant. La fatalité et ce misérable imbécile ont tout fait.
+
+--Expliquez-vous clairement, maître Gilles! fit Damville avec sévérité.
+
+--Eh bien, monseigneur, les prisonnières, le damné Pardaillan sait où
+elles se trouvent...
+
+--Et tu n'es pour rien dans cette trahison?
+
+--Monseigneur, je vous le jure. Mais daignez interroger ce misérable à
+qui je viens de couper les oreilles...
+
+--C'est inutile. J'ai foi en ta parole, Gilles. Relève-toi.
+
+--Ah! monseigneur! s'écria l'intendant; vous me croirez si vous voulez,
+mais ce que vous venez de dire est pour moi une récompense plus
+magnifique que le jour où vous me donnâtes cinq cents écus d'un seul
+coup!
+
+--Ainsi, tu me restes dévoué?
+
+--Jusqu'à la mort! Parlez, ordonnez, ma vie est à vous!
+
+--Viens donc, et fais appel à ton génie d'astuce. Car, si je n'ai nul
+besoin de ton sang, ce que je vais te demander sera plus difficile à
+coup sûr que de mourir pour moi.
+
+--Je suis prêt, monseigneur!
+
+Et le vieillard se redressa. Le maréchal lui avait dit qu'il avait foi
+en sa parole, à lui, laquais! Comme s'il eût été gentilhomme!... de
+puissance à puissance!
+
+Gilles sentit ses forces d'intrigue se décupler et brûla de se jeter
+dans la lutte, entrevoyant, au bout de cette lutte, une victoire
+éclatante, et, au bout de cette victoire, la fortune.
+
+Damville remontait l'escalier de la cave, tout pensif.
+
+«Monseigneur, et cet imbécile? dit le vieillard, en désignant Gillot,
+toujours évanoui. Faut-il l'achever?
+
+--Non, il pourra servir dans ce que tu vas entreprendre. Viens!...
+
+
+
+III
+
+L'ASTROLOGUE
+
+Nous laisserons le maréchal de Damville aux prises avec sa haine et sa
+rage, chercher quelque moyen de frapper à mort les Pardaillan et de
+s'emparer de Jeanne. Nous laisserons également François de Montmorency,
+la pauvre folle, et Loïse, dans la maison du savant Ramus, où les
+nécessités de notre récit nous rappelleront bientôt.
+
+Trois jours après les événements qui se sont déroulés, trois jours après
+la rentrée triomphale du roi dans sa ville, comme dix heures, du soir
+sonnaient à Saint-Germain-l'Auxerrois, deux ombres marchaient lentement,
+dans la nuit qui enveloppait les jardins du nouvel hôtel de la reine.
+
+Sur l'emplacement actuel de la Halle aux blés (Bourse de commerce),
+s'était élevé jadis l'hôtel de Soissons, non loin de l'hôtel de Nesle.
+
+Catherine de Médicis, qui avait l'amour de la propriété, avait acheté
+les vastes jardins et les terrains vagues, autour de l'hôtel de
+Soissons, en ruine. Elle avait fait jeter bas les pierres branlantes;
+des régiments de maçons s'étaient employés à faire sortir de terre,
+comme sous le coup de baguette d'une fée, un hôtel d'une élégante
+magnificence, et une armée de jardiniers avaient, autour de l'Hôtel de
+la Reine, fait jaillir les plantes, les arbustes et les fleurs.
+
+Dans ces jardins, Catherine, qui, toute sa vie, regretta l'Italie, avait
+fait transplanter à grands frais des orangers et des citronniers.
+
+Elle aimait toutes les voluptés, toutes les ivresses, tous les parfums,
+le sang et les fleurs.
+
+Et, c'est au bout de ces jardins, dans l'angle d'une sorte de cour qui
+s'avançait dans la direction du Louvre que, sur les ordres et les
+plans de Catherine, s'était élevée la colonne d'ordre dorique,
+encore debout--dernier vestige de tout cet harmonieux ensemble de
+constructions. Cette espèce de tourelle avait été spécialement
+construite pour l'astrologue de la reine.
+
+C'est vers cette tour que se dirigeaient les deux ombres que nous
+venons de signaler. Ombres... car Ruggieri et Catherine--c'étaient
+eux--s'avançaient en silence, vêtus de noir tous deux. Ils s'arrêtèrent
+au pied de la colonne.
+
+L'astrologue tira une clef de son pourpoint et ouvrit une porte basse.
+
+Ils entrèrent et se trouvèrent alors au pied de l'escalier, qui montait
+en spirale jusqu'à la plate-forme de la tour.
+
+Là, c'était un cabinet, ou plutôt un étroit réduit, où Ruggieri rangeait
+ses instruments de travail, lunettes, compas, etc. Pour tout meuble, il
+n'y avait qu'une table chargée de livres et deux fauteuils.
+
+Une étroite meurtrière, donnant sur la rue de la Hache, laissait
+pénétrer l'air dans ce réduit.
+
+C'est par cette meurtrière que la vieille Laura, espionne d'une
+espionne, communiquait avec Ruggieri.
+
+C'est par cette meurtrière qu'Alice de Lux jetait les rapports qu'elle
+voulait faire parvenir à la reine.
+
+Or, ce jour-là, Catherine avait reçu de Laura un billet contenant ces
+quelques mots:
+
+«Ce soir, vers dix heures, _elle_ recevra une visite importante, dont je
+rendrai compte demain.»
+
+--Votre Majesté désire-t-elle que j'allume un flambeau? demanda
+Ruggieri.
+
+Au lieu de lui répondre, Catherine saisit vivement la main de
+l'astrologue et la pressa, comme pour lui recommander le silence.
+
+En effet, elle venait de percevoir un bruit de pas qui, dans la rue,
+s'approchait de la tour. Et, Catherine de Médicis, qui eût été un
+policier de premier ordre, se disait d'instinct que ces pas étaient sans
+doute ceux de la personne qui devait faire à Alice de Lux une importante
+visite.
+
+La reine s'avança vers la meurtrière. Et, comme les ténèbres étaient
+profondes, comme elle ne voyait rien, elle se plaça de façon à entendre.
+
+Les pas se rapprochaient.
+
+--Des passants! fit Ruggieri, en haussant les épaules. Croyez-moi.
+Majesté.
+
+Et il élevait la voix comme s'il eût voulu être entendu, eût-on dit, des
+gens qui venaient.
+
+--Silence! murmura Catherine d'un ton de menace qui fit pâlir
+l'astrologue.
+
+Les personnes qui marchaient dans la rue, quelles qu'elles fussent, ne
+pouvaient, en aucune façon, se douter qu'elles étaient ainsi épiées.
+Elles s'arrêtèrent près de la tour, non loin de la meurtrière, et la
+reine entendit une voix... une voix d'homme qu'on eût dit voilée d'une
+indéfinissable tristesse et qui la fit brusquement tressaillir.
+
+La voix disait:
+
+«J'attendrai ici Votre Majesté. De ce poste, je surveillerai à la fois
+la rue Traversine et la rue de la Hache. Nul ne saurait arriver à la
+porte verte sans que je lui barre le chemin. Votre Majesté sera donc en
+parfaite sûreté...
+
+--Je n'ai aucune crainte, comte, répondit une autre voix--voix de femme,
+cette fois.
+
+--Déodat! avait sourdement murmuré Ruggieri.
+
+--Jeanne d'Albret! avait ajouté Catherine de Médicis.
+
+--Voici la porte, madame, reprit la voix du comte de Marillac. Voyez, à
+travers le jardin, apparaît une lumière. Sans aucun doute, elle a reçu
+votre messager. Elle vous attend...
+
+--Tu trembles, mon pauvre enfant?
+
+--Jamais je n'éprouverai pareille émotion dans ma vie, qui en contient
+pourtant quelques-unes, qui furent ou bien douces, ou bien cruelles.
+Songez, Majesté, que ma vie se joue en ce moment!... Quoi qu'il
+advienne, je vous bénis, madame, pour l'intérêt que vous daignez me
+témoigner...
+
+--Déodat, tu sais que je t'aime à l'égal d'un fils.
+
+--Oui, ma reine, je le sais. Hélas! c'est une autre qui devrait être où
+vous êtes... Tenez, madame, quand je songe que ma mère m'a certainement
+reconnu dans cette entrevue du Pont de Bois, quand je songe qu'elle a vu
+mon émotion, touché ma plaie, sondé ma douleur et que pas un mot, pas un
+geste, pas un signe d'affection ne lui est échappé, qu'elle est demeurée
+glaciale, impénétrable, formidable de rigidité...»
+
+Le comte laissa échapper un geste de violente amertume, et le bruit
+étouffé d'une sorte de sanglot parvint jusqu'à Catherine, qui demeura
+impassible.
+
+--Courage! fit Jeanne d'Albret pour détourner les cours des pensées du
+jeune homme. Dans une heure, je l'espère, je vous apporterai un peu de
+joie, mon enfant...
+
+A ces mots, la reine de Navarre traversa rapidement la rue et alla
+frapper à la porte verte.
+
+L'instant d'après, la porte s'ouvrait et Jeanne d'Albret pénétrait dans
+la maison d'Alice de Lux.
+
+Le comte de Marillac, les bras croisés, s'accota à la tour et attendit.
+Sa tête touchait presque à la meurtrière.
+
+Quelles furent les pensées de ces trois êtres, pendant les longues
+minutes qui, une à une, tombèrent dans le silence de la nuit?
+L'astrologue: le père!... la reine: la mère!... Déodat: l'enfant!...
+
+Par un imperceptible mouvement très lent, Ruggieri s'était placé de
+manière à empêcher Catherine de passer son bras par la meurtrière. Quel
+horrible soupçon traversa donc son esprit?
+
+Catherine était toujours armée d'un court poignard acéré, arme
+florentine dont la lame portait d'admirables arabesques, bijou terrible
+dans les mains de la reine.
+
+Et Ruggieri frémissait d'épouvante.
+
+Car, la pointe de ce poignard, il l'avait trempée lui-même de subtils
+poisons, et une seule piqûre de ce précieux objet d'art était mortelle.
+
+Qui sait si la reine ne l'eut pas, cette pensée d'allonger subitement
+son bras et de frapper?
+
+Quoi qu'il en soit, elle demeura immobile.
+
+Onze heures sonnèrent, puis la demie.
+
+Enfin, comme le dernier coup de minuit s'envolait lourdement par les
+airs, la reine de Navarre quitta la maison d'Alice de Lux.
+
+Le cou tendu, éperdu d'angoisse, le comte la vit venir sans pouvoir
+faire un pas.
+
+Catherine s'apprêta à écouter.
+
+Mais Jeanne d'Albret, s'étant approchée du comte de Marillac, lui dit
+simplement:
+
+--Venez, mon cher fils, nous avons à causer sans retard...
+
+Et tous deux s'éloignèrent alors...
+
+Lorsqu'ils eurent disparu, Catherine de Médicis murmura:
+
+--Maintenant, tu peux allumer ton flambeau.
+
+L'astrologue obéit. Et il apparut alors livide, quoique sa main n'eût
+pas un tremblement et que son regard fût calme. Catherine, l'ayant
+considéré attentivement, eut un haussement d'épaules et dit:
+
+--Tu as pensé que j'allais le tuer?
+
+--Oui, dit l'astrologue avec une effrayante netteté.
+
+--Ne t'ai-je pas dit que je ne voulais pas sa mort? Qu'il peut m'être
+utile? Tu vois que je ne songe pas à le frapper, puisqu'il vit encore
+après ce que nous venons d'entendre... As-tu entendu, toi? Il sait que
+je suis sa mère!
+
+L'astrologue garda le silence.
+
+--Jusqu'ici, j'ai voulu douter! Maintenant, c'est fini. Lui-même a
+parlé. Il sait, René!...
+
+Pour tout autre que Ruggieri, ces paroles de Catherine n'eussent porté
+l'accent d'aucune émotion. Mais l'astrologue la connaissait. Et la voix
+de sa terrible amante lui apparut si formidable qu'il tint les yeux
+baissés, n'osant regarder celle qui, en apparence, lui parlait si
+paisiblement.
+
+Sombre, la bouche contractée, les yeux fixés dans la nuit vers le point
+où le comte avait disparu, la reine reprit:
+
+--Tu vois donc que tu peux te rassurer, mon bon René; ton affection
+paternelle ne sera soumise à aucune épreuve.
+
+--Si, madame! répondit sourdement l'astrologue; je sais que mon fils va
+mourir et que rien au monde ne peut le sauver.
+
+Catherine, étonnée, jeta un furtif regard sur l'astrologue.
+
+--Expliquez-moi cela!» fit-elle en s'asseyant dans un fauteuil.
+
+Ruggieri se redressa. Son visage ne manquait ni de beauté, ni même d'une
+certaine majesté naturelle. Ruggieri était loin d'être un charlatan.
+Nature complexe, faible au point d'accepter sans révolte les plus
+effroyables besognes, implacable dans l'exécution des crimes que seul il
+n'eût jamais osé concevoir, pitoyable quand il était livré à lui-même,
+terrible quand il redevenait l'instrument de la reine, il eût sans doute
+passé sa vie en études et fût devenu un paisible savant s'il ne s'était
+trouvé sur le chemin de Catherine.
+
+L'art de la divination par les astres n'était pour Ruggieri qu'un art
+intermédiaire: il cherchait plus haut et plus loin. Connaître l'avenir,
+se disait-il, c'est le diriger! Quelle redoutable puissance armera
+l'homme qui parviendra à savoir aujourd'hui ce que demain doit être!
+Et que deviendra cette puissance si cet homme peut faire de l'or à sa
+guise?
+
+Ruggieri croyait donc fermement.
+
+Sans cesse déçu dans ses calculs, souvent, lorsqu'il avait passé des
+nuits, il laissait tomber sa plume avec découragement. Mais bientôt une
+force nouvelle le poussait, et avec une froide fureur, il s'enfonçait
+dans la solution de l'insoluble.
+
+Quoi d'étonnant, dès lors, que ce cerveau fatigué ait été hanté de
+visions?
+
+--Madame, dit-il, vous voulez savoir pourquoi mon fils va mourir et
+pourquoi rien ne peut le sauver. Je vais vous le dire. Lorsque j'ai
+reconnu mon fils dans cette auberge où vous m'aviez envoyé, je n'ai
+d'abord songé qu'à vous. Qu'était mon fils pour moi? Un inconnu. Tandis
+que vous étiez, vous, l'adoration de ma vie... Puis, peu à peu, la pitié
+est entrée en moi. Et avec la pitié, d'autres sentiments assez forts
+pour me faire souffrir, pas assez pour me pousser à me dresser devant
+vous pour vous dire: Celui-là, vous ne le frapperez pas... Et lorsque
+j'ai compris que vous l'aviez condamné, je me suis contenté de pleurer
+en moi-même. Car vous avez pris sur moi un étrange pouvoir, Catherine.
+Je ne vous étonnerai pas en disant que j'ai lutté pour vous chasser de
+moi-même. Ces temps derniers surtout, ayant consulté les astres, et ne
+recevant que des réponses douteuses, je m'étais repris à espérer. C'est
+vous dire que j'avais pris la résolution de me placer entre vous et lui,
+et d'empêcher le meurtre de mon enfant. Tout à l'heure encore, madame,
+si vous aviez essayé de le frapper, vous n'y eussiez point réussi: car
+je croyais alors qu'il devait vivre... Maintenant, je sais qu'il doit
+mourir.
+
+Catherine hocha la tête, très calme en apparence.
+
+--Superstition! murmura-t-elle.
+
+--Visions diverses, madame. Vous voyez ceci, et je vois cela. Si
+vous avez une vision, vous l'appelez fantôme. Si j'ai une vision, je
+l'appelle corps astral.
+
+--Je te crois, René! je te crois, fit sourdement Catherine.
+
+Car cette femme si forte, et qui dominait si entièrement l'astrologue,
+était à son tour dominée par lui dès que Ruggieri abordait les problèmes
+d'occultisme.
+
+Un changement étrange s'était fait dans la physionomie de l'astrologue.
+Ses yeux, légèrement convulsés, avaient ce regard en dedans qui
+transforme si complètement la figure humaine.
+
+--Oui, reprit-il lentement, lorsque le Ciel se refuse à me répondre,
+lorsque les problèmes que je pose d'après les données sidérales
+aboutissent à l'insoluble, parfois la question que j'ai posée aux
+invisibles puissances me parvient par une autre voie. C'est ce qui
+vient d'arriver. Voici ce que j'ai vu, Catherine. Vous étiez près de la
+meurtrière. Et moi j'étais à cette place. Toute mon attention se portait
+sur vos bras. La bague que vous avez à l'index brillait doucement dans
+la nuit, et je ne la quittais pas des yeux. Car ainsi, je pouvais
+surveiller votre main, et si votre main se fût portée à votre poignard,
+je l'eusse arrêtée. Tout à coup, mon regard s'est troublé. A la même
+seconde, j'ai reçu comme une légère secousse dans le crâne, et ma tête,
+d'elle-même, s'est tournée vers la meurtrière. A ces signes, il m'était
+impossible de ne pas reconnaître que j'étais en communication avec
+l'Invisible. Remarquez que je ne pouvais voir mon fils de la place où
+j'étais. Pourtant, je l'aperçus distinctement. Il était à une vingtaine
+de pas en avant de la meurtrière, et se trouvait à sept ou huit pieds
+en l'air; il flottait, pour ainsi dire, dans une atmosphère brillante;
+lui-même brillait d'un étrange éclat dans toutes les parties de son
+corps. Il appuyait sa main sur son sein droit. Cette main, lentement,
+retomba. Et à la place où elle était, je vis une large blessure par
+laquelle s'échappait à flots un sang pareil à du cristal en fusion, et
+non pas rouge comme le sang des hommes. Mon fils flotta ainsi devant mes
+yeux pendant près de deux minutes. Puis, peu à peu, ses contours sont
+devenus moins précis; la forme s'est confondue jusqu'à ne plus être
+qu'une vapeur légère; la lueur s'est éteinte; la vision s'est évanouie,
+puis, rien...
+
+La voix de Ruggieri était tombée au plus bas pendant ces derniers mots,
+et n'était plus qu'un murmure indistinct.
+
+La reine se secoua comme pour se décharger de l'inutile fardeau des
+terreurs vaines; ses yeux pleins de défi dardèrent leur regard d'une
+étrange clarté sur le point que fixait l'astrologue.
+
+--Mon mari, gronda-t-elle entre ses dents, jurait que je sentais la
+mort! Soit! Par le corps du Christ! il me plaît de sentir la mort! Il
+me plaît d'être celle qui passe en laissant un sillage de cadavres,
+puisque, pour dominer, il faut frapper! Puissances invisibles qui venez
+de me prévenir, je vous remercie! Marillac doit mourir: qu'il meure!
+Charles doit mourir, lui aussi: qu'il meure!... Anges et démons, vous
+m'aiderez à placer sur le trône le fils de mon coeur, mon bien-aimé
+Henri...
+
+Catherine esquissa un rapide signe de croix, et toucha l'astrologue au
+front, du bout de son doigt glacé.
+
+Ruggieri fut secoué d'un tressaillement.
+
+--René, dit-elle, tu vois bien que le Ciel lui-même condamne cet
+homme...
+
+--Notre fils...
+
+--Eh bien, laissons sa destinée s'accomplir; ne nous mêlons pas de
+discuter les arrêts prononcés par les puissances; il sait que je suis sa
+mère, et c'est pour cela qu'on le condamne.
+
+Catherine disait: on, parce qu'elle ne savait pas au juste si elle
+devait dire Dieu ou Satan.
+
+--On le condamne alors que je rêvais pour lui un avenir royal. N'en
+parlons plus, René... Mais l'autre!... Cette femme qui sait aussi! tu
+viens d'entendre: Jeanne d'Albret connaît ce secret... Et celle-là,
+René, c'est moi qui la condamne! Je la tiens. Je rêve de nettoyer d'un
+seul coup le royaume que je destine à mon fils. Je rêve de rétablir
+l'autorité de Rome pour consolider l'autorité de mon Henri. J'ai sondé
+Coligny; j'ai sondé le Béarnais, j'ai étudié tous ces seigneurs qui
+encombrent la cour et la ville de leur morgue. René, je te le dis, tous,
+depuis leur reine jusqu'au dernier gentilhomme, tous ont le germe de la
+révolte. Ce n'est pas seulement contre l'Eglise qu'ils s'élèvent comme
+une menaçante barrière; l'autorité royale de France leur pèse; là-bas,
+dans leurs montagnes, ils ont pris des habitudes d'indépendance, et plus
+d'un se dit huguenot qui est tout bonnement révolté. René, si je ne
+détruis pas la réforme, c'est la monarchie elle-même qui sera quelque
+jour réformée. Commençons donc par frapper à la tête. Jeanne d'Albret,
+c'est la tête du protestantisme. Jeanne d'Albret connaît mon secret. En
+la supprimant, je me sauve et je sauve l'Eglise et l'État.
+
+Ayant ainsi parlé, Catherine de Médicis entraîna Ruggieri hors de la
+tour.
+
+--Ne devions-nous pas examiner les astres? fit celui-ci.
+
+--Cet examen devient inutile. Je sais ce que je voulais savoir.
+
+Ils traversèrent la partie des jardins où ils se trouvaient et
+parvinrent à un petit bâtiment d'allure élégante, placé à une centaine
+de pas de la tour. Il se composait d'un rez-de-chaussée et d'un premier
+étage. Catherine l'avait fait construire pour servir de logement à son
+astrologue. C'était une gracieuse maison brique et pierre blanche, avec
+balcon ventru en fer forgé. Une belle porte cintrée, en chêne orné de
+gros clous à tête, des fenêtres à vitraux délicats, une façade contre
+laquelle grimpaient des rosiers touffus, achevaient de donner à cette
+demeure une apparence de coquetterie.
+
+Ils entrèrent, et, tout de suite après l'antichambre, pénétrèrent
+dans une pièce très vaste qui occupait toute l'aile gauche du
+rez-de-chaussée. Sur une grande table étaient déployées des cartes
+célestes dressées par Ruggieri lui-même; les murs disparaissaient
+derrière les rayons de chêne qui supportaient des volumes.
+
+La reine et l'astrologue ne s'arrêtèrent que quelques instants dans le
+cabinet de travail poussiéreux.
+
+--Allons dans ton laboratoire, dit Catherine.
+
+Ruggieri eut un frémissement, mais obéit.
+
+Ils traversèrent à nouveau l'antichambre, et Ruggieri, faisant
+manoeuvrer trois serrures compliquées, finit par ouvrir, après dix
+minutes de travail, une lourde porte renforcée de barres de fer.
+
+Derrière cette porte s'en trouvait une autre. Et celle-ci était toute en
+fer. Elle n'avait aucune serrure. Mais Catherine elle-même ayant appuyé
+fortement sur un imperceptible bouton, la porte s'ouvrit, ou plutôt
+s'écarta, laissant de chaque côté la place suffisante pour le passage
+d'un homme.
+
+La pièce où ils entrèrent alors occupait l'aile droite du
+rez-de-chaussée.
+
+L'air y pénétrait par deux fenêtres, que d'épais rideaux en cuir,
+soigneusement tirés, protégeaient contre tout regard qui fût parvenu à
+percer les vitraux.
+
+Ruggieri alluma deux flambeaux de cire, et la salle apparut alors.
+
+Tout le panneau du fond était occupé par le manteau d'une cheminée
+assez vaste pour former à elle seule comme une pièce distincte. Sous
+ce manteau, deux larges fourneaux étaient dressés: à chacun d'eux,
+aboutissait le bout d'un soufflet de forge. Ils étaient encombrés de
+creusets de différentes, grandeurs. Cinq ou six tables placées ça et
+là supportaient des cornues de toutes tailles. Sur une planche, une
+collection de masques en verre ou en treillis d'acier.
+
+Sur un signe de Catherine, Ruggieri ouvrit une vitrine au moyen de la
+clef qu'il portait suspendue à son cou, sous son pourpoint.
+
+Catherine se pencha, et murmura:
+
+--Choisissons!... Qu'est-ce que cette aiguille, René, cette jolie
+aiguille d'or?...
+
+René s'était penché, lui aussi. Leurs deux têtes se touchaient presque.
+
+Celle de Catherine, à ce moment, était hideuse;, parce qu'elle riait. Au
+repos, la tête de la reine présentait un caractère de sombre mélancolie
+qui n'allait pas sans grandeur. Quand elle souriait, elle parvenait à
+être gracieuse comme au temps de sa jeunesse où son sourire avait été
+chanté par tous les poètes. Mais quand elle riait d'une certaine façon,
+elle devenait effrayante.
+
+Quant à Ruggieri, il n'y avait plus ni douleur ni inquiétude sur son
+visage, où éclatait le sauvage orgueil du savant qui contemple son
+oeuvre.
+
+--Cette aiguille? dit-il avec un sourire d'affreuse modestie. Cueillez
+un fruit, madame, par exemple, une belle pêche bien mûre et dorée;
+enfoncez cette aiguille dans sa chair savoureuse; voyez, l'aiguille est
+si mince qu'il sera impossible d'apercevoir la trace de son passage dans
+le fruit. D'ailleurs, le fruit n'en sera nullement gâté, Seulement, la
+personne qui aura mangé cette pêche sera prise, dans la journée, de
+nausées et de vertiges; le soir, elle sera morte.
+
+--Ah! ah!... Et ce liquide épais dans ce flacon, ce liquide qui
+ressemble à de l'huile?
+
+--C'est, en effet, de l'huile, madame. Si, lorsqu'on prépare la
+veilleuse de Votre Majesté, on mélangeait douze ou quinze gouttes de
+cette huile à l'huile de la veilleuse. Votre Majesté s'endormirait
+comme d'habitude sans éprouver ni angoisse ni malaise. Seulement,
+elle s'endormirait un peu plus viee que d'habitude... et elle ne se
+réveillerait plus.
+
+--Admirable, René! et cette série de minuscules flacons?
+
+--Tout simplement des essences de fleurs, ma reine. Voici la rosé, voici
+l'oeillet et voici l'héliotrope; puis, l'essence de géranium; voici la
+violette; voici l'oranger. Vous vous promenez dans vos jardins avec un
+ami et vous lui faites remarquer la beauté d'un rosier, par exemple.
+Votre ami admire et demande à cueillir la rose. Il la cueille et la
+respire: c'est un homme mort si, la veille, vous avez fait une légère
+incision sur l'arbuste et si, dans l'incision, vous avez versé dix
+gouttes de cette essence... Vous pouvez aussi vous contenter de verser
+une goutte sur la fleur que vous offrirez. Le parfum de la fleur n'est
+pas modifié puisque chacune de ces essences possède le parfum lui-même.
+
+--Très joli, René! Et ces cosmétiques?
+
+--Ce sont des cosmétiques ordinaires, madame. Voici le noir pour les
+sourcils et cils; voici le rouge pour les lèvres; voici la pâte pour
+étendre sur le visage; voici les crayons pour donner de la vivacité aux
+yeux. Seulement, la femme qui aura employé cette pâte ou ces crayons
+sera prise, dans les deux jours qui suivront, de violentes démangeaisons
+à la figure, et bientôt un ulcère se produira, qui ravagera le plus beau
+visage.
+
+--Ah! ce n'est pas pour tuer, alors?
+
+--Eh! madame, on tue une jolie femme en lui prenant sa beauté.
+
+--Tout ceci est foudroyant, murmura Catherine. Qu'y a-t-il là? de l'eau?
+
+-Oui, madame, de l'eau pure, sans goût, sans saveur, sans odeur, sans
+parfum, de l'eau qui n'altérera en rien l'eau ou le vin, ou le liquide
+quelconque avec lequel vous l'aurez mêlée dans la proportion infime
+de trente à quarante gouttes pour une pinte. Ceci, madame, c'est le
+chef-d'oeuvre de Lucrèce: c'est l'aqua-tofana.
+
+--L'aqua-tofana! fit sourdement la reine.
+
+--Un pur chef-d'oeuvre, vous dis-je! Vous disiez, non sans raison, que
+l'effet de tous ces poisons est trop foudroyant. Je comprends qu'il est
+des cas où il faut agir avec quelque prudence. L'aqua-tofana, limpide
+comme du cristal, ne laisse aucune trace de son passage dans le corps de
+l'être quelconque, animal ou homme qui en aura bu. Cet homme, s'il a eu
+l'honneur de dîner à votre table et si son vin a été additionné de cette
+pure eau de roche, s'en retournera chez lui très bien portant. Ce n'est
+qu'un mois après qu'il commencera à éprouver quelque malaise, une
+angoisse spéciale; peu à peu, il lui sera impossible de manger; une
+faiblesse générale s'emparera de lui et, trois mois après le dîner, on
+l'enterrera.
+
+--Merveilleux, dit Catherine, mais trop long.
+
+--Venons-en donc à l'honnête moyenne. Dans combien de temps voulez-vous
+que... la gêne soit supprimée?
+
+--Il faut que Jeanne d'Albret meure d'ici vingt ou trente jours, pas
+plus, pas moins.
+
+--La chose est possible, madame, et la victime va nous en fournir le
+moyen. Choisissez sur tout ce rayon d'ébène.
+
+--Ce livre?
+
+--Est un livre d'heures, madame, livre d'une essentielle utilité entre
+les mains d'une catholique, missel précieux pour le travail des fermoirs
+d'or et de la reliure d'argent. Il suffit de le feuilleter.
+
+--Mais Jeanne d'Albret est protestante, interrompit Catherine. Cette
+broche?
+
+--Un admirable joyau. Malheureusement, elle est difficile à fermer...
+Alors, il arrive que la personne qui s'en sert force le ressort pour
+fermer et, en forçant, elle se pique au doigt, piqûre insignifiante qui
+fait se déclarer en huit jours une bonne gangrène.
+
+--Non. Ce coffret. Qu'est-ce?
+
+--Vous le voyez, madame, un coffret ordinaire pareil à tous les coffrets
+du monde, avec cette différence pourtant qu'il a été ciselé par
+d'habiles artisans et qu'il est en or massif, ce qui en fait un présent
+vraiment royal. Et puis, il y a une deuxième différence. Ouvrez-le,
+madame.
+
+Catherine, sans la moindre hésitation, ouvrit. Un autre que Ruggieri eût
+tressailli devant une preuve d'aussi absolue confiance. Mais il y était
+habitué.
+
+--Voyez, madame, reprit Ruggieri, l'intérieur de ce coffret est doublé
+en beau cuir de Cordoue... Ce cuir de Cordoue, qui est à lui seul un
+objet d'art, gaufré selon les méthodes secrètes de la tradition arabe,
+ce cuir est légèrement parfumé, comme vous pouvez vous en assurer.
+
+Catherine, sans hésitation, aspira le parfum d'ambre qui se dégageait
+légèrement de l'intérieur du coffret.
+
+--Il n'y a aucun danger à respirer ce parfum, reprit le chimiste.
+Seulement, si vous touchiez ce cuir, si vous laissiez votre main dans ce
+coffret pendant un temps suffisant, soit une heure environ, les essences
+dont il est imbibé se communiqueraient à votre sang par les pores de la
+peau, et dans une vingtaine de jours vous seriez prise d'une fièvre qui
+vous emporterait en trois ou quatre jours.
+
+--Très bien. Mais quelle vraisemblance y a-t-il que je laisserais ma
+main dans ce coffret pendant au moins une heure?
+
+--A défaut de votre main allant trouver le cuir de Cordoue, le cuir
+ne peut-il pas lui-même venir trouver votre main?... Je vous offre ce
+coffret... Vous lui donnez une destination quelconque... Il vous servira
+à renfermer l'écharpe que vous mettez à votre cou, les gants qui vont
+s'adapter à votre main. L'écharpe, les gants séjournent dans le coffret,
+leur vertu est dès lors aussi efficace que la vertu même de ce cuir.
+
+--Voilà un vrai chef-d'oeuvre, murmura la reine.
+
+Ruggieri se redressa. Son orgueil de chimiste trouvait dans ce mot la
+récompense de son patient labeur.
+
+--Oui, dit-il, c'est là mon chef-d'oeuvre. J'ai mis des années à
+combiner les éléments subtils capables de s'adapter à la peau comme à la
+tunique de Nessus; j'ai veillé des nuits et des nuits, j'ai failli cent
+fois m'empoisonner moi-même pour trouver cette essence qui se communique
+par le toucher, et non par l'odorat ou par le palais. Dans ce coffret
+redoutable, j'ai enfermé la mort que j'ai ainsi réduite à l'état de
+servante docile, muette, invisible, méconnaissable. Prenez-le, ma reine.
+Il est à vous.
+
+--Je le prends! dit Catherine.
+
+En effet, elle referma soigneusement le coffret et s'en empara. Elle le
+garda un instant dans ses deux mains levées à hauteur de ses yeux, et
+murmura:
+
+--Dieu le veut!
+
+
+
+IV
+
+ORDRE DU ROI
+
+Le lendemain du jour où François de Montmorency retrouva sa fille et
+celle qui avait été sa femme, fut une journée paisible pour tous les
+habitants de la maison de la rue Montmartre.
+
+Le maréchal sentait son coeur se dilater. Il était en extase devant
+sa fille et n'imaginait pas qu'il pût exister au monde rien d'aussi
+gracieux. Quant à Jeanne, la conviction se fortifiait en lui qu'elle
+subissait une crise passagère et que le bonheur lui rendrait à la fois
+la raison et la santé physique. Quelquefois, il lui semblait surprendre
+dans les yeux de la folle une aube d'intelligence. Il voulait croire à
+la guérison.
+
+Il attachait parfois des regards timides sur Jeanne, et se disait alors:
+
+«Lorsqu'elle comprendra, comment lui expliquerai-je mon mariage? Est-ce
+que je n'aurais pas dû demeurer fidèle, même la croyant infidèle?»
+
+Et un trouble l'envahissait à la voir si belle, à peine changée, presque
+aussi idéale qu'au temps où il l'attendait dans le bois de Margency.
+
+Quant à Loïse, à part la douleur de ne pouvoir tout de suite associer sa
+mère à sa félicité, elle était en plein ravissement. Elle aussi était
+convaincue qu'un mois de soins attentifs rendrait la raison à la
+martyre. Et elle s'abandonnait à cette joie inconnue d'elle jusqu'ici
+d'avoir une famille, un nom, un père. Ce père lui semblait un homme
+exceptionnel par la force, la gravité sereine. C'était de plus l'un des
+puissants du royaume.
+
+Cette journée fut donc une journée de bonheur véritable malgré la folie
+de Jeanne.
+
+Mais n'était-elle pas là, vivante? Et même, lorsqu'ils la considéraient
+tous les deux, le père et la fille ne remarquaient-ils pas qu'un heureux
+changement se manifestait dans sa santé? Ses yeux reprenaient leur
+brillant, ses joues redevenaient rosés; jamais Loïse ne l'avait vue ni
+aussi belle ni aussi gaie. Le rire de la folle éclatait non pas strident
+et nerveux, mais doux et plein d'innocent bonheur.
+
+En ce jour, le maréchal lia pleine connaissance avec le vieux
+Pardaillan. Leurs mains se serrèrent dans une étreinte loyale et le
+souvenir de l'enlèvement de Loïse s'éteignit.
+
+La nuit qui suivit fut également très calme.
+
+Cependant, vers le commencement de cette nuit, un incident se produisit
+dans la rue. Le maréchal de Damville vint visiter le poste qui veillait
+devant la maison. Il était accompagné de quarante gardes du roi qui
+relevèrent les gardes d'Anjou. Un officier de la maison royale les
+commandait et le capitaine qui avait accepté la caution de Jeanne de
+Piennes dut se retirer.
+
+Damville passa la nuit dans la rue, et vers l'aube, un mouvement se
+produisit parmi les soldats.
+
+Vingt d'entre eux chargèrent leurs arquebuses et se tinrent prêts à
+faire feu.
+
+On se préparait évidemment à enfoncer la porte.
+
+La caution de Jeanne de Piennes était donc tenue pour nulle et non
+avenue? C'est là la réflexion que se fit le vieux Pardaillan lorsque,
+ayant mis le nez à la lucarne, il vit ces préparatifs. Il appela
+aussitôt le maréchal et le chevalier qui vinrent examiner la situation.
+Le vieux routier était tout joyeux et ses yeux pétillaient:
+
+--S'ils attaquent, dit-il, nous n'avons plus aucune raison de tenir
+notre parole; nous étions ici prisonniers sous la foi de Mme de Piennes.
+L'attaque nous délivre et nous rend le droit de fuir. Il y a une porte
+ouverte: fuyons!
+
+--C'est mon avis, dit le maréchal, pour le cas où ils attaqueraient.
+Parole faussée, parole rendue!
+
+--Ils attaqueront, n'en doutez pas. Qu'en penses-tu, chevalier?
+
+--Je pense que M. le maréchal doit sortir immédiatement avec les deux
+femmes, mais que nous devons rester, nous, et tenir tête.
+
+--Ah! ah! Voilà du nouveau! grommela le vieux Pardaillan, qui comprit
+aussitôt ce qui se passait dans le coeur de son fils.
+
+Et le prenant à part:
+
+--Tu veux mourir, hein?
+
+--Oui, mon père.
+
+--Mourons donc ensemble. Cependant, tu peux bien entendre une
+observation de ton vieux père?
+
+--Oui, monsieur...
+
+--Eh bien, je ne demande pas mieux que de mourir, puisque tu ne peux
+vivre sans cette petite Loïson que le diable emporte, et que moi, je
+ne puis vivre sans toi. Mais encore faut-il être sûr que ta Loïsette
+t'échappe!
+
+--Que voulez-vous dire? s'écria le chevalier en pâlissant d'espoir.
+
+--Simplement ceci: as-tu demandé sa fille au maréchal?
+
+--Folie!
+
+--D'accord! Mais enfin, l'as-tu demandée?
+
+--Vous savez bien que non!
+
+--Eh bien, il faut la demander!
+
+--Jamais! Jamais!... Oh! l'affront de me voir refuser!...
+
+--Bon, c'est donc moi qui parlerai pour toi! Or, de de deux choses
+l'une: ou tu es accepté et tu fais aux Montmorency l'honneur d'entrer
+dans leur famille. Mort de tous les diables! ton épée vaut la leur,
+et ton nom est sans tache... Je poursuis: ou tu es refusé, et alors
+seulement il sera temps de graisser nos bottes pour le grand voyage d'où
+on ne revient pas. Voyons, consens à vivre jusqu'à ce que le père de
+Loise m'ait formellement dit: Non!
+
+--Soit, mon père! dit le chevalier qui entrevit là un moyen de mourir
+seul et de ne pas entraîner son père à la mort.
+
+--Monseigneur, dit alors le vieux Pardaillan en rejoignant le maréchal,
+nous venons, le chevalier et moi, de tenir conseil de guerre. Voici
+ce qui est décidé: Vous allez partir à l'instant. Nous demeurons ici
+jusqu'à ce que l'attaque soit avérée. Alors, nous partirons à notre
+tour.
+
+--Je ne partirai pas d'ici sans vous, dit le maréchal d'une voix ferme.
+Et songez-y, chevalier, si vous ne consentez pas à me suivre, dès la
+première attaque, vous exposez à une mort terrible ces deux innocentes
+créatures.
+
+Le chevalier tressaillit.
+
+--Nous partirons donc, dit-il.
+
+--Il n'y a plus qu'à attendre», dit Pardaillan père.
+
+L'attente ne fut pas longue. Vers cinq heures du matin, le vieux
+routier, demeuré en observation à l'oeil-de-boeuf, vit un cavalier
+faire un signe à l'officier. Ce cavalier, bien qu'il fît chaud, était
+enveloppé d'un manteau qui le couvrait entièrement. En sorte que
+Pardaillan ne put le reconnaître.
+
+L'officier s'approcha, escorté d'un procureur tout vêtu de noir, lequel,
+tirant un papier d'un étui, se mit à lire à haute et distincte voix:
+
+«Au nom du roi:
+
+«Sont déclarés traîtres et rebelles les sieurs Pardaillan père et fils
+réfugiés en cette maison sous la caution de noble dame de Piennes; est
+déclarée non avenue ladite caution, en ce que ladite dame ignorait les
+crimes précédemment commis par lesdits sieurs Pardaillan;
+
+«Enjoignons auxdits sieurs de se rendre à discrétion pour être menés au
+Temple et de là être jugés pour crime de félonie et de lèse-majesté;
+plus incendie volontaire d'une maison; plus rébellion à main armée;
+
+«Enjoignons aux officiers du guet royal de les prendre morts s'ils ne
+peuvent les prendre vifs, afin que leurs cadavres soient pendus.
+
+«Et nous, Jules-Henri Percegrain, déclarons avoir ainsi parlé à haute
+voix auxdits rebelles, et déclarons leur avoir, par dernière indulgence,
+accordé une heure de réflexion.
+
+«En foi de quoi nous avons signé et remis les présentes réquisitions à
+gentilhomme Guillaume Mercier, baron du Teil, lieutenant à la compagnie
+des arquebusiers du roi.»
+
+L'homme noir remit son papier à l'officier et se retira près du cavalier
+au manteau, qui demeura immobile.
+
+L'heure de grâce accordée aux rebelles s'écoula promptement.
+
+La rue s'était remplie de monde; les curieux se haussaient sur la pointe
+des pieds pour voir si on prendrait les rebelles tout vifs ou si on les
+prendrait morts.
+
+L'heure était passée, l'officier s'approcha de la porte et frappa
+rudement en criant:
+
+«Au nom du roi!»
+
+Le bruit du marteau résonna sourdement dans la maison et une fenêtre du
+premier étage s'ouvrit. Le vieux Pardaillan apparut. Une clameur s'éleva
+dans la rue:
+
+«Les voilà! Les voilà! Ils se rendent!...»
+
+Pardaillan salua gravement, se pencha et demanda:
+
+--Monsieur, prétendez-vous donc nous attaquer?
+
+--A l'instant même, dit l'officier, si vous ne vous rendez.
+
+--Faites bien attention que vous violez vous-même la caution accordée.
+
+--Je le sais, monsieur. Et vous devez vous rendre à discrétion.
+
+--Nous rendre, c'est autre chose. Je voulais simplement vous faire dire
+que vous faussez la parole donnée. Maintenant, attaquez si bon vous
+semble.
+
+Là-dessus, le vieux Pardaillan referma tranquillement sa fenêtre, tandis
+que l'officier criait encore une fois:
+
+«Au nom du roi!»
+
+Comme aucune réponse ne lui parvenait, l'officier fit un signe et
+un madrier disposé en façon de catapulte commença à fonctionner. Au
+cinquième coup, la porte tomba.
+
+Les arquebusiers dirigèrent leurs canons sur la porte et se tinrent
+prêts.
+
+Mais, personne ne s'étant montré, il fallut se résoudre à entrer dans
+la maison. Là, on constata que l'escalier était hérissé de barricades
+diverses.
+
+--C'est en haut qu'il faudra faire le siège, gronda l'officier.
+
+Il fallut deux heures pour déblayer l'escalier.
+
+Lorsque le passage fut enfin libre, toute la troupe monta avec
+précaution, suivie par le cavalier, qui avait mis pied à terre, mais qui
+continuait à se cacher le visage dans son manteau.
+
+A la satisfaction de l'officier, on trouva toutes les portes ouvertes en
+haut.
+
+On pénétra dans les pièces qu'on visita l'une après l'autre, avec toutes
+les précautions nécessaires.
+
+Le premier étage ayant été ainsi fouillé, il devint évident que les
+assiégés s'étaient retirés dans le grenier.
+
+Mais, lorsque, après bien des hésitations et des sommations réitérées,
+on se décida enfin à pénétrer dans ce grenier, on n'y trouva que du
+foin.
+
+Le cavalier poussa alors un cri de rage et, apercevant la porte de
+communication par laquelle on entrait dans la maison voisine, l'enfonça
+d'un violent coup de pied.
+
+--Ils ont fui par là! rugit-il. Ils m'échappent!
+
+Alors ce cavalier laissa retomber son manteau et les soldats étonnés
+reconnurent l'illustre maréchal de Damville.
+
+--Qu'ordonnez-vous, monseigneur? demanda l'officier.
+
+--Fouillez cette maison!» grinça Damville.
+
+La maison fut fouillée; on n'y trouva personne.
+
+Le maréchal de Damville sortit par la ruelle aux Fossoyeurs. Il était
+pâle de fureur. Il monta aussitôt à cheval et s'élança dans la direction
+du Louvre.
+
+Arrivé là, il demanda aussitôt à être introduit auprès du roi.
+
+Pendant ce temps, les fugitifs arrivaient à l'hôtel de Montmorency, et,
+les deux femmes installées, tinrent conseil de guerre.
+
+--Ici, dit le maréchal aux Pardaillan, vous êtes en sûreté.
+
+Le chevalier hocha la tête.
+
+--Monseigneur, dit-il, si vous m'en croyez, vous devez fuir. Si vous
+étiez seul, je ne vous donnerais pas ce conseil...
+
+--Vous avez raison, chevalier, dit le maréchal. Aussi bien, mon
+intention n'est-elle pas d'exposer ma fille et sa mère. Dès ce soir, je
+partirai avec elles pour le château de Montmorency. Je compte sur vous
+pour nous escorter jusque-là. Une fois à Montmorency, nul, pas même le
+roi, n'osera vous y chercher. Il faudrait une armée pour prendre le
+manoir.
+
+Il fut donc convenu que le soir, à la nuit tombante, on quitterait
+Paris.
+
+Dans cette journée, Pardaillan père eut avec le maréchal une mémorable
+conversation. Le chevalier s'était retiré dans la chambre qu'il occupait
+à l'hôtel. Loïse venait de se retirer auprès de sa mère. Le vieux
+Pardaillan demeura seul avec le maréchal et, voyant sortir Loïse, entama
+héroïquement la question qui lui tenait au coeur:
+
+--Charmante enfant, dit-il, et que vous devez être bien heureux d'avoir
+retrouvée, monseigneur.
+
+--Oui, monsieur. Heureux au-delà de toute expression.
+
+--Puisse-t-elle, s'écria le vieux renard, trouver un mari digne d'elle!
+Mais je doute qu'il existe un homme digne de posséder une beauté aussi
+accomplie...
+
+--Cet homme existe pourtant, dit simplement le maréchal. Je connais un
+personnage étrange qui apparaît comme un type achevé de bravoure et de
+finesse. Ce qu'on m'a raconté de lui, ce que j'en ai su par moi-même
+fait que je me le représente comme un de ces anciens paladins du temps
+du bon empereur Charlemagne. C'est à cet homme, mon cher monsieur de
+Pardaillan, que je destine ma fille.
+
+--Excusez ma hardiesse, monseigneur, mais le portrait que vous venez de
+tracer est si beau que j'éprouve un impérieux désir de connaître un tel
+homme. Serais-je très indiscret si je vous demandais son nom?
+
+--Nullement. Je vous ai, à vous et à votre fils, de telles obligations,
+que je ne veux rien vous cacher de mes chagrins et de mes joies. Vous le
+verrez, monsieur, car j'espère bien que vous assisterez au mariage de
+Loïse...
+
+--Et il s'appelle? demanda Pardaillan.
+
+--Le comte de Margency, répondit le maréchal en fixant son regard sur le
+vieux routier.
+
+Celui-ci chancela. Il avait reçu le coup en plein coeur.
+
+Il balbutia quelques mots et, tout étourdi, atterré, prit congé du
+maréchal et rejoignit son fils.
+
+--Je viens de parler à M. le maréchal, dit-il.
+
+--Ah!... Et vous lui avez dit?
+
+--Je lui ai demandé à qui il comptait donner Loïse en mariage. Tiens-toi
+bien, chevalier. Le fer chaud dans une plaie vaut mieux que l'onguent.
+Tu n'auras jamais la petite. Elle est destinée à un certain comte de
+Margency.
+
+--Ah! Et connaissez-vous cet homme?
+
+--Je connais Margency, dit le vieux Pardaillan. C'est un beau comté.
+Enclavé dans les domaines de Montmorency, il avait été pour ainsi dire
+dépecé, et il n'en restait plus qu'un pauvre reste qui a appartenu à la
+famille de Piennes jusqu'au moment où le connétable s'en est emparé.
+Sans aucun doute, le comté a été reconstitué; quelque hobereau l'aura
+acheté pour avoir le titre de comte.
+
+--Peu importe, monsieur, dit paisiblement le chevalier.
+
+--J'admire ton calme, éclata le routier. Comment! c'est ainsi qu'on te
+traite, toi!... Et tu ne bondis pas?...
+
+--Mais, mon père, comment voulez-vous que je sois traité? Le maréchal
+pour quelques pauvres services que je lui ai rendus, m'offre une
+somptueuse hospitalité.
+
+--Chevalier, nous allons partir d'ici.
+
+--Non, mon père.
+
+--Tu dis: non? Qui t'y retient maintenant?
+
+--Le maréchal compte sur nous pour l'escorter jusqu'à Montmorency. Nous
+l'escorterons, mon père. Et, une fois qu'il sera en parfaite sûreté
+dans son castel, alors nous irons nous faire tuer dans quelque jolie
+entreprise.
+
+--De par tous les diables! pourquoi M. le maréchal n'appelle-t-il pas M.
+le comte de Margency pour l'escorter?
+
+--Sans doute, nous trouverons le comte en route, dit le chevalier
+toujours souriant. Mais, lors même qu'il serait ici, je ne lui céderais
+pas le droit que j'ai conquis de mettre Loïse en sûreté. C'est à moi
+qu'elle fit appel, à moi seul. Je n'oublierai jamais cette minute.
+J'étais à mon observatoire de la Devinière... Tiens, à propos, il me
+faudra y passer pour régler une vieille dette. Avez-vous de l'argent,
+mon père?
+
+--Trois mille livres. C'est le dernier présent que m'a fait M. de
+Damville, un peu malgré lui, d'ailleurs. Tu disais donc que tu voulais
+payer maître Landry?
+
+--Et dame Huguette.
+
+--Tu dois à tous les deux?
+
+--Oui, Seulement, c'est de l'argent que je dois à Landry. Et c'est de la
+reconnaissance que je dois à Huguette. Je paierai l'un avec des écus, et
+l'autre... ma foi, ce sera plus difficile. Un écu n'est qu'un écu. Une
+parole sortie du coeur vaut un trésor. Je chercherai... je trouverai.
+
+--Mais mon père, il faut nous occuper de quitter Paris dès ce soir.
+L'escorte du maréchal, s'il survient quelque obstacle, ne pourra que
+se battre, et ceci est insuffisant. Nous avons besoin de force et nous
+avons besoin de ruse. Damville est un rude jouteur, sans compter que
+nous avons à nos trousses une foule de roquets de moindre importance.
+
+--Je connais, dit Pardaillan, quelques bons garçons qui pourront ce soir
+nous être utiles. Il faudrait que j'aille faire un tour du côté de la
+Truanderie.
+
+--Allez donc, mon père, et soyez prudent.
+
+Le vieux routier jeta un dernier regard à son fils, hocha la tête et
+s'éloigna.
+
+Le chevalier décrocha sa rapière, fit quelques tours dans la chambre et
+s'assit dans un vaste fauteuil qu'on appelait dans l'hôtel le fauteuil
+du roi, parce que Henri Il s'y était assis.
+
+Qu'on n'aille pas croire que le chevalier venait de jouer vis-à-vis de
+son père la comédie du jeune amoureux qui parle avec détachement de sa
+peine, en laissant sous-entendre le violent chagrin que cache le sourire
+amer.
+
+Le chevalier était sincère au point qu'il ne jouait même pas la comédie
+avec lui-même, ce qui est encore plus difficile que de ne pas la jouer
+avec les autres.
+
+Le sourire de pince-sans-rire qui lui était habituel ne disparut pas de
+ses lèvres. Il ne pleura pas. Il ne soupira pas. Chez lui, les choses se
+passaient en dedans.
+
+Il était naïf. Une douleur entrevue même chez des inconnus lui serrait
+le coeur. Il rêvait de fabuleuses richesses pour étancher des larmes
+partout où il passerait. A défaut de richesses, il rêvait de parcourir
+le monde en aidant les opprimés, en frappant les oppresseurs. Il ne
+s'était jamais admiré soi-même. Mais il comprenait vaguement qu'il était
+exceptionnel et digne d'admiration. Il en résultait que parfois des
+bouffées d'ambition montaient à son cerveau. L'ambition de quelque
+magnifique et glorieuse destinée.
+
+Il calculait exactement sa valeur, et nous l'avons vu devant le roi,
+c'est-à-dire devant un être d'essence supérieure, tout voisin de la
+divinité, calme, paisible, railleur à son habitude, comme devant un
+égal. Et, au fond de lui-même, il s'était effaré de n'avoir pas tremblé
+devant la majesté royale.
+
+Lors donc qu'il se trouva seul, il n'éprouva pas le besoin de modifier
+son attitude. Il avait simplement dit à son père qu'il ne lui restait
+plus qu'à mourir, parce qu'il se jugeait incapable de surmonter l'amour
+qui avait pris possession de son coeur. Avec la même simplicité, il eût
+sangloté, s'il en eût éprouvé le besoin.
+
+Tel était ce héros qui avait étonné Catherine de Médicis si difficile à
+étonner, qui avait conquis l'admiration de Jeanne d'Albret, qui avait
+souffleté de son rire le duc d'Anjou, qui s'était moqué du roi de
+France, qui avait battu sur tous les terrains le maréchal de Damville,
+et que le maréchal de Montmorency traitait en hôte royal.
+
+Il était si pauvre qu'à part les trois mille écus rapinés par son père,
+il allait se trouver sans un sol du jour où il sortirait de cet hôtel.
+
+Sincère, moqueur, tendre, ouvert à toutes les émotions, fort comme
+Samson, élégant comme Guise, il passait dans la vie sans voir qu'il
+marchait dans une gloire.
+
+Une fois seul, il ne maudit pas le maréchal et trouva que les choses
+étaient comme elles devaient être, puisque, selon les idées de son
+temps,--de tous les temps!--un gueux ne pouvait épouser une héritière
+d'immenses richesses.
+
+Il maudit encore moins Loïse, et se contenta de murmurer avec une
+adorable naïveté:
+
+«Quel malheur pour elle! Comment quelqu'un, pourra-t-il jamais l'aimer
+comme je l'eusse aimée?... Pauvre Loïse!...»
+
+Et après quelques instants de réflexion:
+
+«Je crois bien qu'il est impossible de souffrir plus que je ne souffre.
+Si cela devait durer huit jours, je deviendrais fou. Heureusement, tout
+va s'arranger. Cette nuit, nous sommes à Montmorency, demain je rentre
+à Paris. Et alors, voyons... combien sont-ils? Damville: rude épée. Ce
+d'Aspremont dont m'a parlé mon père. Les trois mignons. Ce Maurevert.
+Cela fait six. Je les provoque tous les six à la fois. C'est le diable
+si à eux tous ils ne parviennent pas à me tuer. Allons, j'aurai de
+jolies funérailles!
+
+A ce moment, une tête tiède se posa sur ses genoux.
+
+Il baissa les yeux et vit que Pipeau s'était approché de lui, avait
+commodément installé sa tête et le regardait de ses grands yeux bruns,
+tendres, profonds, d'une belle humanité.
+
+--Te voilà, toi? sourit-il joyeusement.
+
+Pipeau jappa avec non moins de joie, répondant:
+
+--Parfaitement! C'est moi! Moi! ton ami! Tu avais l'air de m'oublier, de
+ne pas plus penser à moi que si je n'étais pas ton ami le plus fidèle...
+fidèle jusqu'à la mort!
+
+Voilà ce que dit Pipeau.
+
+Le chevalier posa sa main sur la tête du chien et dit:
+
+--Nous allons donc nous quitter. Pipeau? Ce m'est un grand chagrin. Je
+te dois beaucoup, sais-tu? Grâce à toi, je suis sorti de la Bastille, et
+puis, un jour que j'avais faim, tu as partagé avec moi, tu te rappelles?
+Et puis, toujours gai, tu me fus un si bon compagnon. Que deviendras-tu
+sans moi?...
+
+Le chien avait écouté gravement.
+
+Et sans doute, bien que le discours de son maître fût terminé, il
+continua à écouter ce que le chevalier pouvait se dire à lui-même, car
+ses yeux ne quittèrent pas les yeux du jeune homme, et le chien finit
+par pousser une plainte sourde.
+
+--Pipeau! fit à ce moment le vieux Pardaillan qui entrebâilla la porte.
+
+Le chien interrogea le chevalier, qui dit:
+
+--Va.
+
+--Je vais à la Devinière, puisque tu as des scrupules en ce qui regarde
+maître Landry, reprit le routier.
+
+--Je vous accompagne, mon père.
+
+--Non pas, mort diable! Le chien me suffira en cas d'attaque. Il pourra
+aussi me servir de courrier. Mais toi, ne bouge pas d'ici.»
+
+Le chevalier fit un geste d'acquiescement, et Pardaillan père s'éloigna,
+suivi du chien, heureux d'entreprendre seul la besogne d'exploration
+qu'il avait méditée. Car, sous prétexte d'aller à la Devinière payer les
+dettes de son fils, le routier voulait surtout s'assurer que l'hôtel
+n'était pas surveillé, qu'ils n'avaient pas été suivis, enfin, que le
+chevalier était en sûreté parfaite.
+
+«Une fois à Montmorency, songeait-il, je le déciderai à me suivre, et du
+diable si je n'arrive pas à lui faire oublier toutes les Loïse du monde.
+A son âge, j'eusse enlevé la petite, voilà tout. D'ailleurs, qui sait si
+ma ruse ne va pas arranger les choses? C'est un tour de vieille guerre.
+Allons, Pipeau, saute sur ton maître!»
+
+Pardaillan tendit son bras et le chien sauta, avec un aboi sonore.
+
+A quelle ruse? A quel tour faisait-il allusion?
+
+Pour le moment, suivons le vieux routier dans son exploration. Il
+parcourut les rues avoisinantes et ayant constaté que tout paraissait
+parfaitement tranquille, n'ayant rien vu de suspect, descendit jusqu'au
+bac pour traverser la Seine.
+
+Alors, il gagna la rue Saint-Denis et parvint à la Devinière en se
+promettant bien de pousser jusqu'au cabaret de Catho par la même
+occasion.
+
+Maître Landry vit arriver Pardaillan avec un certain étonnement mélangé
+de crainte et d'espérance.
+
+«Qui sait si cette fois enfin je ne serai pas payé?» murmura le digne
+aubergiste.
+
+--Maître Landry, dit Pardaillan, je viens payer mes dettes et celles de
+mon fils, car nous allons quitter Paris.
+
+--Ah! monsieur, quel malheur! s'écria Landry.
+
+--Que voulez-vous, mon cher monsieur Grégoire, nous nous retirons après
+fortune faite.
+
+L'aubergiste ouvrit des yeux énormes.
+
+--Mais je ne vois pas dame Huguette, reprit Pardaillan. J'ai une
+commission à lui faire de la part de mon fils.
+
+--Ma femme va arriver dans un instant. Mais monsieur me fera bien
+l'honneur de déjeuner une fois encore dans mon auberge, puisqu'il est
+sur le point de quitter Paris?
+
+--Très volontiers, mon cher ami. Et d'ailleurs, tandis que je
+déjeunerai, vous établirez notre compte.
+
+--Oh! monsieur, la chose ne presse pas.
+
+--Si fait!
+
+--Puisqu'il en est ainsi, monsieur, je vous avouerai que votre compte
+est tout préparé. Vous m'en aviez vous-même donné l'ordre, et par deux
+fois vous fûtes sur le point de régler cette misère. Seulement, vous en
+fûtes toujours empêché par des circonstances regrettables...
+
+--Pour vous? fit Pardaillan en éclatant de rire.
+
+--Non pas, mais pour vous, monsieur, dit Landry, qui se mit à rire aussi
+par politesse. En effet, la première fois, vous eûtes ce terrible duel
+avec ce monsieur Orthès... Et la deuxième fois... au moment où je
+tendais déjà la main, vous vous élançâtes dans la rue...
+
+---Oui, j'avais vu passer un vieil ami, que je voulais serrer dans mes
+bras.
+
+--En sorte que nous en demeurâmes là, acheva Lan dry d'un air si piteux
+que le vieux routier eut un deuxième accès d'hilarité.
+
+Cependant, on dressait le couvert sur une petite table, tandis que
+Pipeau, reprenant instantanément ses vieilles habitudes, entrait dans
+la cuisine de cet air hypocrite et détaché des biens de ce monde
+qui inspirait tant de confiance à ceux qui ne connaissaient pas la
+gourmandise et l'astuce de ce chien.
+
+Pardaillan se mit donc à table. A l'aspect vénérable des flacons que
+Landry lui-même déposa sur la nappe éblouissante, il comprit qu'il était
+devenu aux yeux de l'aubergiste un personnage d'importance.
+
+«Hum! grommela-t-il, l'argent est tout de même une bonne chose! Avec de
+l'argent qu'il me suppose, j'achète à crédit le respect et l'admiration
+de ce digne homme. Que serait-ce si j'étais réellement riche!»
+
+A ce moment, Huguette entra dans la salle.
+
+--Toujours fraîche, rose et tendre comme un jeune radis qui croque à la
+dent, dit le vieux Pardaillan.
+
+Huguette, sans s'étonner de la bizarrerie de cette comparaison, sourit
+et soupira:
+
+--Il paraît donc que vous nous abandonnez?
+
+--Oui, ma chère madame Huguette, nous partons pour... pour des pays
+inconnus. Et, avant de partir, nous avons songé, mon fils et moi, que
+nous avions un vieux compte à régler, ici...
+
+--Ah! monsieur! fit Landry avec attendrissement. Et il ajouta: je vais
+chercher la note.
+
+--Ma chère Huguette, dit alors le vieux Pardaillan, je crois qu'il sera
+difficile au chevalier de venir acquitter ce qu'il vous doit, bien qu'il
+m'ait annoncé son intention de passer à, la Devinière.
+
+--Monsieur le chevalier ne me doit rien, fit vivement Huguette.
+
+--Si fait, par la mort du diable! A telles enseignes que je vais vous
+citer ses propres paroles: «Quant à la jolie Huguette, a-t-il dit,
+ce n'est pas de l'argent que je lui dois, mais deux bons baisers, en
+reconnaissance des attentions qu'elle a eues pour moi. Et je voudrais
+lui dire aussi que, quoi qu'il arrive, je ne l'oublierai jamais, et que
+je lui garderai toujours une bonne place parmi les plus doux et les
+meilleurs de mes souvenirs.»
+
+--Le chevalier a dit cela? s'écria l'hôtesse, en rougissant.
+
+--Sur ma foi! Et je crois qu'il n'a dit que la moitié de ce qu'il
+pensait. Aussi, je vais m'acquitter de la commission.
+
+Là-dessus, le vieux routier se leva et embrassa Huguette deux fois sur
+chaque joue, ce qui faisait bonne mesure. Puis, se rasseyant, il leva
+son verre, et dit gravement: «A votre santé, jolie Huguette!»
+
+--Monsieur, fit alors l'hôtesse toute rêveuse, je n'oublierai jamais la
+bonne pensée qu'a eue pour moi monsieur le chevalier. Dites-le-lui, je
+vous prie. Et, je veux à mon tour lui témoigner ma gratitude par un
+avis...
+
+--Parlez, ma chère...
+
+--Eh bien! dites-lui bien qu'_elle l'aime_! fit Huguette avec un soupir.
+
+--Qui cela? s'écria Pardaillan, étonné.
+
+--Celle qu'il aime, la jolie demoiselle... Loïse... Elle l'aime,
+continua Huguette, j'en suis sûre. J'ai vu ce pauvre jeune homme si
+malheureux...
+
+--Ah! ma chère Huguette, vous êtes un ange!...
+
+--Si malheureux que je n'ai pu m'empêcher de le lui dire à lui-même.
+Répétez-le-lui, et, lorsqu'il sera le mari de Loïse, qu'il se souvienne
+que c'est moi qui lui ai annoncé son bonheur.
+
+--Corbleu! Dites que vous lui portez bonheur, ma bonne Huguette. Ah!
+c'est ainsi?... Ah! bien, voilà qui change diablement les choses!...
+Vive Dieu!... Que je vous embrasse encore!...
+
+Sur ce, nouvelle embrassade. Après quoi, le vieux Pardaillan continua
+son repas, avec une infinie satisfaction.
+
+Tout a une fin, même les bons déjeuners.
+
+Celui de Pardaillan suit donc la loi commune, et le dernier flacon
+vidé jusqu'à la dernière goutte, le vieux routier, l'oeil conquérant,
+reboucla son épée et, mettant la main à sa ceinture de cuir qui
+contenait les trois mille livres prises dans le coffre de Gilles, appela
+maître Landry qui, sa note à la main, accourut, radieux, léger, fendant
+l'air de ses bras pour arriver plus vite. Landry, en arrivant à la
+table, déploya son papier. Il était long d'une aune. Et, comme pour
+s'excuser de cette menaçante longueur, l'aubergiste se hâta de dire:
+
+--Dame, monsieur, c'est qu'il y en a long! Et encore, n'ai-je pas marqué
+les extras.
+
+--Marquez tout, mon cher Landry, fit Pardaillan.
+
+--En ce cas, tout compris, cela fait trois mille livres juste.
+
+Le vieux routier reçut le coup sans sourciller et commença à entrouvrir
+sa ceinture de cuir. Le visage de Landry, qui était radieux, devint
+incandescent, tant l'émotion le fit flamboyer.
+
+«Enfin!» murmura-t-il dans un souffle.
+
+«Le voilà! Le voilà!» tonna à ce moment une voix furieuse.
+
+En même temps, trois personnages, qui venaient d'entrer à l'instant même
+dans la salle, dégainèrent et se précipitèrent sur Pardaillan. L'auberge
+se remplit de cris. La main de Pardaillan, qui touchait la fameuse
+ceinture, descendit jusqu'à la rapière qu'elle mit au vent.
+
+Le sourire de Landry se termina en grimace de douleur et d'épouvante...
+Pardaillan avait, d'un coup de pied, renversé la table ont toute la
+vaisselle s'était écroulée.
+
+Huguette s'était enfuie dans la cuisine.
+
+Les trois enragés portaient coup sur coup.
+
+--Cette fois, pas de caution! ricanait l'un.
+
+--Cette fois, pas de quartier! hurlait le second.
+
+Le premier, c'était Maugiron. L'autre, Quélus.
+
+Le troisième, qui ne disait rien, mais qui s'escrimait avec une rage
+froide, c'était Maurevert.
+
+Ils étaient entrés à tout hasard dans l'auberge, sachant que la
+Devinière avait été longtemps le quartier général des Pardaillan.
+
+A défaut du chevalier, ils trouvaient le père et, sans plus de
+réflexion, s'étant consultés d'un rapide regard, ils le chargèrent.
+
+Pardaillan, affaibli par les blessures qu'il avait reçues rue
+Montmartre, se contenta d'établir un peu de défensive.
+
+Il avait sur sa poitrine trois pointes menaçantes.
+
+A chaque coup qui lui était porté, il parait s'il pouvait, ou reculait
+d'un bond.
+
+La bataille était silencieuse, cette fois. Les trois étaient résolus à
+tuer le père en attendant le fils, et ils gardaient toutes leurs forces,
+tout leur sang-froid, jouant serré, cherchant le coup mortel.
+
+Pardaillan reculait donc. Malheureusement, ses trois adversaires étaient
+placés en bataille entre lui et la porte de la rue. Il était donc
+repoussé peu à peu vers le fond de la salle, où la porte se trouvait
+ouverte. Il la franchit et se trouva alors dans cette salle où, au début
+de ce récit, nous avons montré le banquet des poètes de la Pléiade.
+
+Cette salle franchie, il pénétra dans la suivante et parvint enfin dans
+la dernière pièce.
+
+--Cette fois, nous le tenons, dit Maurevert, les dents serrées.
+
+«Allons, pensa Pardaillan, le chevalier et moi, nous ne mourrons pas
+ensemble!»
+
+A ce moment, il vit une porte s'ouvrir, et, sans hésitation, se
+précipita dans le réduit obscur qu'il entrevoyait: c'était un sombre
+cabinet où se trouvait l'entrée de la cave, d'une part, et, de l'autre,
+l'entrée du long corridor qui aboutissait à la rue.
+
+Les trois assaillants voulurent se jeter a la suite de Pardaillan dans
+ce réduit. Mais la porte se ferma à leur nez.
+
+Ce n'était pas le vieux routier qui avait fermé la porte: c'était
+Huguette!...
+
+Quand elle avait vu la tournure que prenait la bagarre, elle avait
+rapidement fait le tour par la rue et le corridor et avait ouvert, puis
+refermé à clef la porte du réduit.
+
+--Vous! s'écria Pardaillan, qui reconnut Huguette.
+
+--Fuyez! fit la jolie hôtesse en montrant le corridor.
+
+--Pas avant de vous avoir remerciée, dit le vieux; routier qui,
+rengainant sa rapière, saisit Huguette par la taille et l'embrassa sur
+les deux joues. Un pour moi! Un pour le chevalier de Pardaillan.
+
+Aussitôt, il s'élança dans le corridor et, l'instant d'après, il
+détalait le long de la rue Saint-Denis.
+
+--Tu ne nous échapperas pas, cette fois! criaient Maugiron et Quélus,
+tandis que Maurevert courait chercher un marteau pour défoncer la
+serrure.
+
+Il se heurta à Huguette dans la salle des banquets.
+
+--Un marteau! commanda Maurevert.
+
+--Inutile, dit Huguette. Je vais ouvrir avec une clef.
+
+--Vous serez récompensée, ma brave femme.
+
+La porte ouverte, les trois spadassins virent le couloir et comprirent
+que le vieux renard avait fui.
+
+Et tous trois s'élancèrent. Mais trop tard! Pardaillan était déjà loin,
+courant vers la Truanderie, non pour y chercher refuge, mais pour y
+trouver les compagnons dont il avait besoin pour assurer le départ du
+maréchal.
+
+Dans la rue, il fut rejoint par Pipeau qui, fidèle à ses habitudes,
+tenait dans sa gueule un saucisson enlevé sur les tables de la
+Devinière.
+
+Huguette, après le départ des mignons, revint à la cuisine, où elle
+trouva son mari cramoisi de fureur.
+
+--Ah! vociférait Landry, j'espère bien que M. de Pardaillan n'aura plus
+la pensée de me payer!
+
+--Pourquoi donc? fit Huguette en souriant. Il faudra pourtant qu'il
+paie, nous ne sommes pas assez riches pour abandonner une note pareille!
+
+--Ouais-! fit l'aubergiste. Toutes les fois qu'il me vient payer, il y a
+bataille et bris de vaisselle dans ma pauvre auberge!
+
+--Bah! marquez toujours...
+
+Et maître Landry, ayant poussé un soupir, s'assit à une table, commanda
+qu'on lui apportât de l'encre et une plume, et il fit à la fameuse note
+la rallonge suivante:
+
+«Item, un déjeuner complet et bien conditionné. Ci: deux écus et cinq
+sols. Item, une bouteille de vieux Beaugency: trois écus. Item, deux
+flacons de Saumur: deux écus. Item, vaisselle brisée: vingt livres.
+Item, un saucisson volé par le chien de M. de Pardaillan: quinze sols et
+quatre deniers.
+
+--Donnez, que j'enferme la note, dit Huguette qui avait lu par-dessus
+l'épaule de son mari.
+
+Landry lui remit le papier et regagna ses cuisines en proie à la plus
+sombre mélancolie.
+
+Au-dessous du total général, Huguette écrivit alors:
+
+«Reçu de M. de Pardaillan deux baisers, un pour lui, un pour M. le
+chevalier, son fils, de la valeur de quinze cents livres chacun.»
+
+Et elle enferma la note dans l'armoire de sa chambre.
+
+Vers six heures du soir, le vieux Pardaillan rentra à l'hôtel de
+Montmorency, sans avoir fait d'autre mauvaise rencontre. Il avait
+fait une longue station dans la Truanderie et avait eu un entretien
+mystérieux avec un certain nombre de ces figures patibulaires, qui
+pullulent en ce lieu.
+
+Il souriait dans sa moustache et murmurait:
+
+«Voyons ce qu'il sera advenu de la rencontre que j'ai si habilement
+préparée!»
+
+A quelle rencontre faisait-il allusion?
+
+On se rappelle que le vieux routier avait d'abord quitté son fils en
+lui disant qu'il allait à la Truanderie, puis, qu'il était revenu sous
+prétexte de lui emprunter Pipeau.
+
+Or, du premier coup où il sortit de la chambre du chevalier, Pardaillan
+père se mit à errer par l'hôtel, jusqu'au moment où il se rencontra avec
+Loïse.
+
+«Je vous cherchais, dit le vieux routier. Je tenais à vous faire mes
+adieux.
+
+--Vos adieux! s'écria la charmante enfant qui ne put s'empêcher de
+pâlir.
+
+--Oui, nous partons, mon fils et moi.
+
+En parlant ainsi, et tout en expliquant avec volubilité que son fils lui
+paraissait atteint d'un mal incurable, le vieux renard marchait dans la
+direction de la chambre du chevalier.
+
+Loïse le suivait, machinalement, tout émue par la nouvelle de ce brusque
+départ, le coeur serré par une angoisse inconnue.
+
+Pardaillan ouvrit doucement la porte.
+
+Loïse entendit le discours que le chevalier adressait à Pipeau.
+
+Ce fut alors que le vieux routier appela le chien et partit, laissant
+la porte ouverte et, devant cette porte, Loïse tout interdite... Que se
+passa-t-il en elle à ce moment? A quelle impulsion obéit-elle? Toujours
+est-il qu'elle entra et, levant ses yeux candides sur le chevalier
+stupéfait et bouleversé, demanda:
+
+--Vous voulez partir?... Pourquoi?
+
+Le chevalier, non moins interdit et certes plus tremblant que la jeune
+fille, murmura:
+
+--Qui vous a dit que je voulais partir, mademoiselle?
+
+--Votre père, d'abord. Vous ensuite... Pardonnez-moi, monsieur... J'ai
+entendu bien malgré moi... Vous avez dit que vous vouliez partir et pour
+ne plus revenir... et que vous ne pouviez emmener votre chien là où
+vous allez... et que si vous partez, c'est que vous vous ennuyez... Oh!
+monsieur quel est ce pays d'où vous ne reviendrez jamais?...
+
+--Mademoiselle...
+
+--Et où vous ne pouvez emmener le pauvre Pipeau? Et pourquoi vous
+ennuyez-vous?
+
+Elle parlait ainsi que dans un rêve, tout étonnée de sa propre audace,
+toute tremblante maintenant, deux larmes au bord de ses longs cils.
+
+Le chevalier la contemplait avec un inexprimable ravissement et une
+douleur aiguë.
+
+--De dire que je m'ennuie, mademoiselle, c'est une façon de parler...
+
+--Oh! reprit-elle sous l'impulsion d'un irrésistible mouvement du coeur,
+est-ce parce que vous êtes ici?...
+
+Le chevalier ferma les yeux, joignit les mains, et, d'une voix ardente:
+
+--Ici... oh! ici... c'est le paradis!...
+
+Elle poussa un faible cri. Et alors, cette lumière qui, en de certaines
+circonstances, jette sa flamme dans l'esprit et le coeur des jeunes
+filles, l'illumina soudainement, et, très pâle, blanche comme un lis,
+elle dit:
+
+--Vous ne voulez pas partir... vous voulez mourir...
+
+--C'est vrai.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que je vous aime.
+
+--Vous m'aimez?
+
+--Oui.
+
+--Et vous voulez mourir?
+
+--Oui.
+
+--Vous voulez donc que je meure?
+
+Ces demandes et ces réponses, rapides et haletantes, fiévreuses, furent
+faites de part et d'autre, d'une voix basse. Emportés qu'ils étaient par
+leur rêve, ils se rendaient à peine compte de ce qu'ils se disaient.
+Mais tout était amour entre eux.
+
+Entre eux, il ne put être question de dissimulation. Loïse, qui parlait
+au chevalier pour la deuxième ou troisième fois, avoua son amour
+spontanément. La pensée qu'elle aurait pu le cacher ou en rougir, ne
+l'effleura même pas. Cette fleur de timidité n'eût pas compris la
+timidité en ce moment.
+
+Ce cri, qu'elle venait de laisser tomber de ses lèvres, ce cri de
+sincérité superbe était l'expression la plus complète, la plus absolue,
+de ce qu'elle pensait.
+
+Si le chevalier mourait, elle mourrait.
+
+C'était simple, limpide, lumineux. Il n'y avait rien autour de cela: pas
+de réflexion, pas de contestation possible. Était-ce de l'amour? Elle ne
+savait pas. Elle ne savait qu'une chose:
+
+C'est que sa vie s'absorbait sans effort dans la vie du chevalier; c'est
+que son âme s'incorporait à l'âme de cet homme.
+
+Et maintenant, s'il partait, elle partait.
+
+S'il mourait, elle mourait.
+
+Plus rien au monde ne pouvait les séparer.
+
+--Voulez-vous donc que je meure? dit Loïse.
+
+En même temps, ses yeux bleus, limpides comme l'azur du ciel, se
+fixèrent sur les yeux du chevalier de Pardaillan.
+
+Il chancela.
+
+Il oublia que le maréchal la destinait à ce comte de Margency, à cet
+inconnu qui allait la lui prendre, et, extasié, bouleversé par un
+étonnement infini, murmura:
+
+«Je rêve.»
+
+Lentement, elle baissa les yeux; une pâleur de lis s'étendit sur son
+visage, et elle dit:
+
+--Si vous mourez, je meurs, puisque je vous aime...
+
+Ils étaient tout près l'un de l'autre. Et pourtant, ils ne se touchaient
+pas. Le jeune homme éprouvait cette sensation très nette que l'ange
+s'évanouirait si seulement il lui prenait les mains.
+
+Alors, avec cet accent de simplicité qui est la plus souveraine
+expression du pathétique, il murmura:
+
+--Loïse, je vis puisque vous m'aimez... Être aimé de vous, cela me
+semblait une hérésie... Que votre regard se fût abaissé sur moi, c'était
+une folie... et pourtant, cela est. Loïse, je ne sais si je suis heureux
+ou malheureux, je ne sais si le ciel s'ouvre devant moi... Mais, la
+plénitude de la vie, Loïse, vous me l'avez versée...
+
+--Je vous aime...
+
+--Oui. Je le savais. Tout me le criait. Tout me disait que j'étais venu
+dans ce monde pour vous, pour vous seule!
+
+Il se tut subitement.
+
+Il était comme dans une épouvante et dans une extase.
+
+Et tous les deux comprirent que toute parole eût été vaine.
+
+Lentement, les yeux rivés aux yeux du chevalier, Loïse recula jusqu'à la
+porte, s'éloigna, s'évapora pour ainsi dire, et lui demeura longtemps à
+la même place, comme foudroyé.
+
+Alors, la réaction se fit dans cette nature si froide en apparence, et
+si réellement violente.
+
+Une joie inouïe, une joie terrible le souleva, le transporta.
+
+Par la baie de la fenêtre, son regard étincelant rayonna sur Paris.
+
+Et sa pensée cria, tandis que ses lèvres serrées ne laissaient échapper
+aucun son:
+
+«Maintenant, je suis le maître du monde! Roi Charles, Montmorency,
+Damville, puissances et gloires, ma gloire et ma puissance vous égalent!
+O Loïse! Loïse!...»
+
+Vers six heures, le vieux Pardaillan regagna l'hôtel de Montmorency. Il
+retrouva son fils armé en guerre, en conciliabule avec le maréchal
+de Montmorency. Dans la cour de l'hôtel attendait un de ces lourds
+carrosses qu'on pouvait entièrement fermer, au moyen de mantelets.
+
+Le vieux routier examina curieusement le chevalier qui parut calme et
+froid, comme à son habitude.
+
+«Allons, songea-t-il, il ne s'est rien passé. Heureusement que j'apporte
+les bonnes paroles de cette chère Huguette!»
+
+Et, tirant son fils à part, il lui annonça qu'une vingtaine de truands
+se trouvaient aux abords de l'hôtel, prêts à escorter le maréchal, sans
+même qu'il s'en doutât.
+
+Le signal du départ fut alors donné par le maréchal. On devait, pour
+dépister les curieux ou les sbires, sortir par la porte Saint-Antoine,
+puis faire un crochet à gauche, pour rejoindre la route de Montmorency.
+
+Loïse et sa mère prirent place dans le carrosse, qui fut soigneusement
+fermé.
+
+Le maréchal se plaça à la portière de droite; le chevalier à celle de
+gauche; le vieux Pardaillan prit la tête; derrière, venaient douze
+cavaliers de la maison du maréchal.
+
+Ces sortes d'escorte, traversant Paris dans un appareil formidable,
+n'étaient alors nullement rares; nul ne fit donc attention à celle-ci,
+et la voiture arriva vers sept heures à la porte Saint-Antoine.
+
+--On ne passe pas! dit à ce moment une voix...
+
+Et l'officier qui commandait le poste s'avança.
+
+--Qu'est-ce? demanda le maréchal en pâlissant.
+
+L'officier le reconnut à l'instant, et, le saluant:
+
+--Monseigneur, à mon grand regret, je suis obligé de vous empêcher de
+passer.
+
+--Mais, monsieur, la porte est encore ouverte à cette heure!
+
+--Pardon, monseigneur, elle est fermée; voyez, le pont est levé.
+
+Le maréchal se pencha, regarda sous la voûte et vit, en effet, que le
+pont était levé!
+
+--Bon pour cette porte, dit-il, mais les autres, sans doute...
+
+--Toutes les portes de Paris sont fermées, monseigneur.
+
+--Et à quelle heure seront-elles ouvertes demain?
+
+--Demain, elles ne seront pas ouvertes, monseigneur; ni demain, ni les
+autres jours...
+
+--Mais, s'écria le maréchal avec plus d'inquiétude encore que de colère,
+c'est une tyrannie cela!
+
+--Ordre du roi, monseigneur!...
+
+--Eh quoi! On ne peut plus sortir de Paris ni y entrer?...
+
+--Pardon, monseigneur: il est facile d'y entrer et d'en sortir. On
+n'empêche personne d'entrer. Et, quant à sortir, il n'y a qu'à se
+procurer un laissez-passer de M. le grand prévôt. Il demeure à deux pas
+de la Bastille. Et, si monseigneur le désire...
+
+--Inutile, dit le maréchal.
+
+Et il donna l'ordre du retour.
+
+«Ordre du roi! murmura-t-il. Très bien. Mais qui cet ordre vise-t-il?
+Moi? Quelle apparence y a-t-il?...»
+
+Tout aussitôt, il songea à ces nombreux huguenots venus à Paris, avec
+Jeanne d'Albret, le roi Henri de Navarre et l'amiral Coligny.
+
+François de Montmorency demeura persuadé qu'il s'agissait d'une mesure
+de police prise sans autre intention contre les huguenots.
+
+Cependant, le carrosse avait repris le chemin de l'hôtel de Montmorency.
+Le vieux Pardaillan, lui, avais mis pied à terre et donné son cheval à
+conduire en main, à l'un des cavaliers de l'escorte. Il voulait en avoir
+le coeur net, et son intention était d'interroger l'officier.
+
+Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées depuis le départ du maréchal, et
+il réfléchissait à la fable qu'il inventerait pour forcer l'officier à
+parler, lorsqu'il vit l'un des soldats du poste s'éloigner de la porte
+en prenant la rue Saint-Antoine.
+
+Pardaillan le suivit. Il pensait simplement qu'il lui serait plus facile
+de tirer quelque chose de ce soldat. Il l'aborda donc et se mit à
+marcher de conserve avec lui.
+
+--Il fait chaud, dit-il, pour entrer en matière. Une bouteille de vin
+frais serait la bienvenue?
+
+--La bienvenue, mon gentilhomme.
+
+--Voulez-vous en boire une avec moi, à la santé du roi?
+
+--Je veux bien, par ma foi.
+
+--Entrons donc dans ce bouchon...
+
+--Pas maintenant.
+
+--Pourquoi pas maintenant, puisque c'est maintenant que nous avons soif?
+
+--Parce que j'ai une commission à faire.
+
+--Où cela?
+
+Du coup, le soldat commença à regarder de travers l'acharné
+questionneur. A ce moment, le regard de Pardaillan s'accrocha à un
+papier que le soldat avait placé dans son justaucorps et dont un bout
+dépassait.
+
+--Ah ça, mon gentilhomme, qu'est-ce que cela peut bien vous faire?
+reprit le soldat.
+
+--Rien du tout. Mais, si votre commission vous mène trop loin, vous
+comprenez...
+
+--C'est juste. Eh bien, je vais au Temple.
+
+Pardaillan tressaillit. Il continua de marcher quelques pas en ruminant
+une idée qui venait de lui traverser la cervelle.
+
+--Camarade, dit-il tout à coup, voulez-vous que je vous dise?... Vous
+portez une lettre à l'hôtel de Mesmes.
+
+--Comment le savez-vous? s'écria le soldat stupéfait.
+
+--Tenez, voici la lettre qui dépasse et sort de votre justaucorps; elle
+va tomber, prenez garde.
+
+En même temps, Pardaillan saisit entre le pouce et l'index le bout
+du papier qu'il tira. Rapidement, il jeta un coup d'oeil sur la
+suscription. Elle était ainsi libellée:
+
+A monsieur le maréchal de Damville, en son hôtel.
+
+Pardaillan jeta un coup d'oeil autour de lui. Ils se trouvaient dans
+la rue Saint-Antoine, pleine de passants. A vingt pas, arrivait une
+patrouille du guet à cheval. Il n'y avait pas moyen de se sauver en
+emportant la lettre. Il la rendit donc au soldat. Mais il avait pu
+remarquer qu'elle était assez mal cachetée, comme par une personne qui
+eût été très pressée.
+
+Ils se remirent en marche. Pardaillan résolu à ne plus lâcher son homme
+d'une semelle, le soldat devenu très méfiant.
+
+--Excusez-moi, mon gentilhomme, reprit tout à coup ce dernier, cette
+lettre doit arriver le plus tôt possible.
+
+Là-dessus, le soldat prit le pas de course.
+
+Mais il avait affaire à plus entêté que lui: Pardaillan se mit aussi à
+courir.
+
+--Camarade, dit-il, voulez-vous gagner cent livres?
+
+--Non! fit le soldat, en précipitant sa course.
+
+--Cinq cents! reprit Pardaillan.
+
+--Laissez-moi! monsieur, ou j'appelle!
+
+--Mille!...
+
+Le soldat s'arrêta court et devint cramoisi.
+
+--Que me voulez-vous? dit-il d'une voix tremblante.
+
+--Vous donner mille livres en or, si vous me laissez lire la lettre que
+vous portez.
+
+--Pour mille livres, je serais pendu. Allons donc!
+
+--Oh! oh! C'est donc bien grave, ce que vous portez?
+
+En ce cas, je vous offre deux mille livres.»
+
+Le soldat chancela. Pardaillan reprit rapidement:
+
+--Nous entrons au premier cabaret et, tandis que vous videz une bonne
+bouteille, je décacheté la lettre, je la lis, puis je remets le cachet
+en place. Personne ne saura.
+
+--Non, murmura le soldat d'une voix sourde; mon officier m'a dit que je
+serais pendu si la lettre s'égarit!...
+
+--Imbécile! Qui te parle de l'égarer?... Trois mille livres! dit
+Pardaillan.
+
+Et, prenant le soldat par le bras, il l'entraîna au fond d'un cabaret
+voisin. Le soldat suait à grosses gouttes.
+
+Il pâlissait, il rougissait.
+
+--Est-ce bien vrai?» murmura-t-il quand ils furent installés devant une
+bouteille.
+
+Pardaillan vida sa ceinture et dit:
+
+--Compte!
+
+Le soldat, ébloui, étouffa un rugissement. Jamais il n'avait vu tant
+d'or. C'était une fortune qu'il avait là devant lui. Haletant, il remit
+la lettre à Pardaillan et, sans compter, remplit d'or ses poches. Puis,
+comme dans un coup de folie, il se leva, gagna la porte et disparut.
+Pardaillan haussa les épaules et, tranquillement, décacheta la lettre
+dont il était dès lors le maître.
+
+Elle contenait ces mots:
+
+«Monseigneur, une voiture de voyage fermée s'est presentée à la porte
+Saint-Antoine, escortée par une douzaine de cavaliers. Le maréchal de
+Montmorency était là. Il a paru très contrarié de ne pouvoir passer. Je
+crois avoir reconnu les deux aventuriers que vous m'avez signalés. Je
+fais suivre la voiture qui, je suppose, regagne l'hôtel de Montmorency.
+J'ose espérer, monseigneur, que vous brûlerez ce billet aussitôt reçu et
+que vous n'oublierez pas celui qui vous envoie cet avis.»
+
+«Ah! ah! fit Pardaillan. Je sais maintenant ce que signifie l'ordre du
+roi de faire fermer toutes les portes de Paris!...»
+
+Là-dessus, Pardaillan se mit en chemin pour regagner l'hôtel de
+Montmorency.
+
+Dans cette soirée, le maréchal de Damville reçut autant de billets qu'il
+y avait de portes à Paris. Tous contenaient la même indication en peu de
+mots: «Rien de nouveau» ou bien: «Le maréchal ne s'est pas présenté pour
+sortir», ou bien encore: «Les personnes signalées ne sont pas venues.»
+
+Seul, le poste de la porte Saint-Antoine n'envoya aucun rapport.
+
+Ainsi, le maréchal de Montmorency, Loïse, Jeanne de Piennes et les deux
+Pardaillan étaient prisonniers dans Paris! Damville qui, en attendant
+de pouvoir assassiner Charles IX, usait et abusait du crédit dont il
+jouissait auprès du jeune roi, Damville avait obtenu pour une durée de
+trois mois la charge d'inspecter les portes de Paris. Il n'avait pas eu
+de peine à démontrer que, dans les circonstances présentes, il fallait
+exercer une étroite surveillance sur tout ce qui entrait dans Paris.
+
+Et le roi lui avait confié le redoutable emploi qui le faisait quelque
+chose comme gouverneur militaire de Paris.
+
+A l'hôtel de Montmorency, l'existence s'écoulait sans incident. Il avait
+été convenu qu'on resterait enfermé sans vaine tentative. Les portes
+de Paris ne pouvaient demeurer longtemps fermées et, à la première
+occasion, le départ se ferait tout naturellement.
+
+Une quinzaine de jours s'écoulèrent ainsi.
+
+Le chevalier et le vieux Pardaillan sortaient presque tous les
+jours pour aller aux nouvelles et en prenant toutes les précautions
+nécessaires pour ne pas être reconnus.
+
+Un soir, le routier, qui était sorti seul, rentrait à l'hôtel
+lorsque, dans la loge du suisse, il aperçut quelqu'un qu'il reconnut
+immédiatement: c'était Gillot, le digne neveu de l'intendant de
+Damville.
+
+--Que viens-tu faire ici? gronda-t-il.
+
+--Monsieur l'officier, je viens... j'expliquais justement...
+
+--Tu viens m'espionner, misérable!...
+
+--Ecoutez-moi, de grâce! balbutia Gillot.
+
+--Point d'affaires! Je vais te couper les oreilles.
+
+Gillot se redressa et, très digne, prononça:
+
+--Je vous en défie bien, par exemple!
+
+En même temps, il retira un bonnet qui couvrait sa tête jusqu'à la
+nuque, et Pardaillan demeura stupéfait:
+
+Gillot n'avait plus d'oreilles!...
+
+--Vous voyez bien, monsieur, que vous ne sauriez me couper ce que je
+n'ai plus.
+
+--Mais qui t'a ainsi arrangé?
+
+--Mon oncle lui-même! Oui, monsieur!... Lorsque Mgr de Damville a su que
+j'avais trahi son secret parce que j'avais peur que vous me coupassiez
+les oreilles, il a dit à mon oncle: «C'est bon! Coupez-les-lui!...»
+Alors, mon oncle, que je n'eusse jamais cru capable d'un tel crime, a
+exécuté la cruelle sentence, et, tout évanoui que j'étais, m'a ensuite
+fait porter hors de l'hôtel. Une femme m'a relevé, m'a soigné, a guéri
+les deux blessures. Et moi, monsieur, moi qui veux me venger, je viens
+me mettre à votre disposition.»
+
+--Tiens! tiens! pensa le vieux Pardaillan.
+
+--Prenez-moi, monsieur. Vous n'aurez pas lieu de vous en repentir.
+Je vous aiderai peut-être mieux que vous ne croyez. Et, contre mes
+services, je ne vous demande qu'une chose.
+
+--Laquelle? Voyons.
+
+--C'est de m'aider à votre tour à me venger de Mgr de Damville qui a
+donné l'ordre de me couper les oreilles, et de mon oncle qui a exécuté
+cet ordre.»
+
+«Voilà un animal qui me paraît animé d'excellentes intentions et qui
+pourra nous être utile», songea Pardaillan qui ajouta:
+
+--Eh bien, c'est dit; je te prends à mon service.
+
+Gillot eut dans les yeux un éclair de joie qui eût inquiété Pardaillan
+s'il l'eût surpris. Mais, faisant signe à Gillot de le suivre, le vieux
+routier s'enfonçait déjà dans l'hôtel.
+
+Gillot le suivit en murmurant entre ses dents:
+
+«J'espère que mon oncle Gilles sera content de moi!»
+
+
+
+V
+
+L'ORAGE GRONDE
+
+Une vingtaine de jours après l'entrée du roi dans Paris eurent lieu les
+fiançailles d'Henri de Béarn et de Marguerite, soeur de Charles IX. A
+cette occasion, une fête fut donnée au Louvre, fête somptueuse et telle
+qu'on n'en avait plus vu depuis les grandes mises en scènes auxquelles
+se complurent François Ier et Henri II.
+
+Cette mémorable, fastueuse et terrible soirée, il faut que nous la
+suivions pour ainsi dire heure par heure.
+
+Le Louvre flamboyait de lumières, un immense bruissement de rires
+s'élevait de cette fournaise, et chacune des salles où se déployaient
+ces magnificences contenait un drame...
+
+Au-dehors, une foule de peuple, difficilement contenue par les archers
+de service soutenus par des compagnies d'arquebusiers, roulait autour
+du Louvre, comme une mer aux flots noirs qui mugit autour d'un brillant
+rocher. Cette foule n'était pas seulement attirée par la curiosité.
+Malgré les édits criés à diverses reprises, la plupart des bourgeois
+étaient armés de pertuisanes et avaient endossé la cuirasse.
+
+Au début de cette soirée, et comme la nuit s'étendait sur Paris,
+Catherine de Médicis et son fils Charles IX se trouvaient seuls dans une
+pièce dont le balcon dominait la Seine et la rive gauche.
+
+Habillé de noir comme à son habitude, plus pâle que jamais, ses maigres
+mains d'ivoire incrustées sur la balustrade de fer, Charles IX regardait
+au loin une grande lueur rouge. Et, près de lui, d'un pas en arrière,
+Catherine souriait, de son rire énigmatique et cruel, sphinx formidable.
+
+--Pourquoi m'avez-vous amené là, madame? demanda le roi.
+
+--Pour vous montrer ce feu, sire.
+
+--Un feu de joie? Mes bons Parisiens se réjouissent.
+
+--Non, sire. Les Parisiens brûlent une maison où l'on a surpris
+une réunion de parpaillots... Et tenez... voici encore un feu qui
+s'allume... là, sur votre gauche!
+
+Une bouffée de sang monta aux joues blêmes de Charles IX.
+
+--Plaise au Ciel, continua Catherine, que l'idée ne leur vienne pas de
+brûler le Louvre!
+
+--Par le sang du Christ! Je vais donner l'ordre de charger les
+incendiaires.
+
+Et, se retournant, le roi cria:
+
+--Holà, Cosseins!
+
+--Êtes-vous fou, Charles? gronda Catherine en saisissant la main de son
+fils. Voulez-vous donc provoquer des émotions et des émeutes dans Paris?
+
+--Que dites-vous là, madame? fit Charles en frissonnant.
+
+--La vérité!... Vous avez rêvé la fusion des catholiques et des
+huguenots. Dieu sait si j'en ai gémi moi-même, car je voyais l'abîme où
+vous couriez. Ne voyez-vous pas les visages menaçants qui vous entourent
+depuis que Jeanne d'Albret, Henri de Béarn, Condé et Coligny sont ici!
+Aveugle!
+
+Au loin, l'incendie montait et s'étendait, vaste nappe de flammes rouges
+qui ondulait dans la nuit.
+
+--Voilà la réponse des Parisiens aux fiançailles de ce soir! reprit
+Catherine.
+
+Les yeux exorbités, les mâchoires serrées, Charles IX regardait. Par
+moment, un frisson le secouait.
+
+--Charles, continua la reine, écoutez-moi. Vous savez avec quelle joie
+j'ai poussé à la paix; vous savez que moi-même je me suis humiliée
+devant l'orgueilleuse Jeanne d'Albret. Vous savez que j'ai été jusqu'à
+imaginer le mariage de ma propre fille avec Henri de Béarn. C'est que,
+moi aussi, j'étais aveugle! Je croyais alors que la paix était possible
+entre les huguenots et les catholiques. La paix avec les huguenots?
+Délire! Rêve insensé! Il faut que l'hérésie ou l'Eglise triomphe ou
+meure!
+
+--Madame!... Vous m'épouvantez!... Il est impossible que les choses en
+soient là parce que j'ai eu horreur de tout le sang qui se versait!
+
+--Impossible? N'avez-vous pas lu les lettres que les ambassadeurs de
+tous les États apportent? Que nous dit le roi d'Espagne?... Qu'il
+prépare une armée pour rétablir le règne de Dieu compromis par notre
+faiblesse.
+
+--Je ferai la guerre à l'Espagnol!
+
+--Insensé! Que nous dit Venise? Que nous disent Parme et Mantoue? Que
+nous disent les Etats de l'Empire? Tous, tous, tous nous blâment, tous
+nous menacent!
+
+--Je tiendrai tête à l'Europe s'il le faut!...
+
+--Tiendrez-vous tête au Souverain Pontife? gronda Catherine. Vous
+relèverez-vous de l'excommunication dont il vous menace?
+
+--Par l'enfer, madame! Le pape est le pape, et, moi, je suis le roi de
+France!...
+
+Et, cramponné à la balustrade, Charles se raidit davantage.
+
+--Silence! dit-il. Je veux qu'on se taise autour de moi! J'ai décidé la
+paix, et la paix se fera dans mon royaume! S'il faut faire la guerre à
+l'Espagne, à l'Empire, au pape lui-même, je ferai la guerre!
+
+--Avec quoi? dit Catherine d'une voix glaciale.
+
+--Avec mes armées, avec ma noblesse, avec mon peuple!...
+
+--Votre peuple!... Venez, sire! Et vous allez entendre ce qu'il veut!
+
+En même temps la reine saisit la main de son fils avec un geste
+d'irrésistible autorité et, l''entraînant, elle lui fit traverser
+plusieurs pièces.
+
+Catherine s'arrêta dans une grande salle qui donnait sur le côté du
+Louvre opposé à la Seine.
+
+--Vous parlez de votre noblesse, dit-elle alors. Sur qui compterez-vous?
+Sur un Guise qui fomente je ne sais quoi dans l'ombre? Sur un
+Montmorency qui s'enferme dans son hôtel pour y donner refuge aux
+rebelles?
+
+--Mordieu! madame, de quels rebelles parlez-vous?
+
+--De ces deux aventuriers qui, en plein Louvre, nous ont insultés, vous
+et moi!
+
+--Et vous dites que Montmorency leur donne asile?
+
+--Oui, sire. Et toute votre noblesse en est à ce point de révolte
+ouverte... Quant au peuple, écoutez...
+
+Catherine entraîna le roi dans l'embrasure d'une fenêtre ouverte, et
+Charles, se penchant, vit, au-delà des fossés, du Louvre, la foule
+énorme qui se pressait et hurlait:
+
+«Vive la messe! Mort aux huguenots!...»
+
+Mais ces cris eux-mêmes étaient dominés et couverts par une clameur plus
+forte, plus volontaire, comme organisée:
+
+«Vive Guise! Vive notre capitaine général!...»
+
+Charles choqua violemment ses mains l'une contre l'autre et, se tournant
+vers la reine mère:
+
+--Que signifie?... Qui est capitaine général?
+
+--Votre peuple vous le dit, sire: c'est Henri de Guise!
+
+--Et de quoi est-il capitaine général?
+
+--Des troupes catholiques, sire!
+
+--Or ça, madame, perdons-nous le sens?... Où donc sont ces troupes
+catholiques? Et qui les a instituées?...
+
+--Charles, ces troupes, c'est tout le royaume! Ce sont les seigneurs qui
+ne veulent pas que l'hérétique soit traité sur le même pied que le
+loyal serviteur! Ce sont les bourgeois que vous pouvez voir d'ici, la
+pertuisane au poing! C'est tout votre peuple, enfin, qui s'arme pour
+sauver la vieille religion qui, elle, a sauvé le monde... Et c'est cela
+qui fait une armée, sire!
+
+Charles IX referma violemment la fenêtre et se mit à arpenter la salle
+d'un pas agité.
+
+--Que faire? Que faire? balbutiait-il.
+
+--Eh! par Notre-Dame, votre devoir de roi, de fils aîné de l'Eglise!
+
+--Quoi! Une trahison contre ce pauvre Coligny qui pleure de joie quand
+je l'appelle mon père! Contre ce pauvre Henri qui est si rayonnant et
+qui m'assure de toute son amitié... Faites tout ce que vous voudrez! Je
+ne veux pas m'en mêler.»
+
+Tout Charles IX était dans ce mot.
+
+Catherine réprima le tressaillement de joie qui l'agita. Elle marcha
+rapidement vers son fils, fixa son regard aigu sur ses yeux troubles et,
+d'une voix sourde, elle murmura:
+
+--Charles, votre bon coeur vous perdra. Malheureux enfant, ne vois-tu
+pas que tu as introduit le loup dans Paris? Tu parles de l'amitié
+d'Henri de Béarn! Sais-tu où se trouvait Henri lorsque tu le croyais au
+camp de La Rochelle, avant ton départ pour Blois! Interroge là-dessus
+ton grand prévôt...
+
+--Parlez, madame!...
+
+--Eh bien, il était à Paris avec Condé, d'Andelot et Coligny. Et sais-tu
+ce qu'il y venait faire?... Il conspirait ta mort pour s'emparer de ta
+couronne!»
+
+Le roi devint livide et jeta autour de lui des yeux hagards...
+
+Se penchant à l'oreille de son fils, la reine ajouta:
+
+--Pas un mot, sire! Pas un geste qui laisse comprendre aux damnés
+huguenots que vous savez l'horrible vérité! Dissimulez, sire, ou nous
+sommes tous perdus!...»
+
+Alors elle s'éloigna, descendit un escalier dérobé et parvint à son
+oratoire.
+
+--Paola! appela-t-elle.
+
+Sa suivante florentine apparut.
+
+--Sont-ils là? demanda la reine.
+
+--Oui, Majesté. Lui, ici... et l'autre, là!
+
+--Bien! le bravo d'abord... Et ensuite, lui!
+
+La suivante sortit et reparut quelques instants après, suivie d'un homme
+qui s'inclina jusqu'à terre.
+
+--Bonjour, mon cher Maurevert, dit la reine avec son plus gracieux
+sourire. Je vois que vous êtes toujours de nos amis, toujours empressé
+lorsque nous avons besoin d'un homme brave, énergique et dévoué.
+
+--Votre Majesté me comble, dit Maurevert en se redressant.
+
+--Pas du tout. J'aime à rendre hommage aux amis de la couronne. Pauvre
+couronne! Bien peu solide sur la tête de mon fils!...
+
+«Diable! songea Maurevert en pâlissant, aurait-elle vent de quelque
+chose?»
+
+Et, tout haut, il dit:
+
+--S'il ne faut que risquer ma vie pour consolider cette couronne. Votre
+Majesté n'a qu'à parler: je suis tout prêt... à tout!
+
+Au fond, Maurevert tremblait.
+
+Il avait jeté autour de lui un rapide coup d'oeil pour s'assurer qu'il
+était bien seul avec la reine.
+
+Puisque nous tenons ce Maurevert, dessinons-le en quelques traits. Il
+paraissait une trentaine d'années; svelte, mince, les cheveux et la
+barbe d'un blond ardent, presque roux, l'oeil gris, avec des reflets
+d'acier, la figure régulière, la tournure élégante, il avait la démarche
+souple d'un fauve et, dans son ensemble, ne manquait pas d'une sorte
+de beauté. Rompu à tous les exercices vigoureux, il passait pour très
+dangereux l'épée à la main et, en outre, avait une réputation établie de
+tireur infaillible à l'arquebuse et au pistolet.
+
+Il n'avait pas de situation fixe à la cour. On ignorait d'où il venait
+et quelle était sa famille. Mais il avait été d'abord très protégé par
+le duc d'Anjou, frère du roi, à qui il avait rendu de ces inavouables
+services qu'un bravo pouvait rendre à un prince. En récompense Henri
+l'avait présenté à la reine Catherine, en lui disant:
+
+--Madame ma mère, M. de Maurevert tuerait son père si je lui en donnais
+l'ordre.
+
+Maurevert, en marge de la cour, méprisé par les uns, redouté par les
+autres, accepté, toléré plutôt, n'aimait et ne haïssait personne; mais
+il était capable de tuer froidement quiconque le gênait.
+
+Que voulait-il? De l'argent d'abord, beaucoup d'argent. Et puis un titre
+qui lui permît de faire bonne figure parmi les nobles compagnons qui
+acceptaient sa société.
+
+Il trahissait secrètement le duc d'Anjou pour le duc de Guise, tout prêt
+à trahir le duc de Guise pour le roi Charles. Il savait que le frère
+du roi attendait avec impatience la mort de Charles IX, et peut-être
+Maurevert eût-il assassiné le roi s'il n'eût craint d'être ensuite
+abandonné par Anjou.
+
+Lors donc que Catherine lui eut fait entendre qu'elle craignait pour la
+couronne, Maurevert s'imagina que la reine avait peut-être des soupçons
+sur la conspiration de Guise.
+
+«S'il en est ainsi, pensa-t-il, et qu'elle me veuille faire arrêter, je
+saute sur elle, je l'étrangle, et je prouve au roi que la reine mère
+voulait le tuer pour mettre Anjou sur le trône.»
+
+C'est pourquoi il répondit sur un ton de menace que Catherine ne pouvait
+comprendre:
+
+--Je suis prêt... à tout!
+
+--Je le sais, monsieur, je le sais, et c'est pourquoi, dans les
+circonstances difficiles que nous traversons, j'ai songé à vous. J'ai
+des ennemis, ou plutôt mon fils a beaucoup d'ennemis...
+
+--De quel fils Votre Majesté parle-t-elle en ce moment?
+
+«Oh! Oh! pensa la reine. Corpo di Christo, voila un gaillard plus
+intelligent que je ne le pensais!»
+
+Elle poussa un soupir, et dit d'un ton languissant:
+
+--Mais de quel fils voulez-vous que je parle, sinon du roi...
+
+--C'est que, comme je suis le plus fidèle serviteur de Mgr Henri, j'ai
+toujours une tendance à m'imaginer que c'est lui le seul fils de la
+reine. Pardonnez-moi, madame, j'oubliais le roi!
+
+--Monsieur de Maurevert, dit-elle, j'aime également mes enfants...
+Lorsqu'il plaira à Dieu de rappeler à lui mon pauvre Charles, je serai
+heureuse de savoir qu'Henri possède des serviteurs aussi dévoués que
+vous... Mais, ce dévouement que vous avez pour le duc d'Anjou, ne
+sauriez-vous l'offrir au roi pour un temps?
+
+--Madame, dit Maurevert, ce que j'en ai dit, c'est pour faire comprendre
+à Votre Majesté que j'appartiens corps et âme à Mgr d'Anjou...
+
+Les yeux de la reine étincelèrent de joie. Maurevert surprit cette joie
+et continua:
+
+--Mais il va sans dire que, si le roi a besoin de mes faibles services,
+je lui suis tout acquis: c'est mon devoir de fidèle sujet.
+
+Il y avait une telle différence entre le ton que le bravo employait pour
+parler du duc d'Anjou et pour parler du roi que Catherine, transportée,
+s'écria:
+
+--Monsieur de Maurevert, vous êtes un honnête homme et, si vous voulez
+m'obéir, je me charge de votre fortune!
+
+Car cette femme si rude, si subtile, devenait aveugle dès qu'on la
+flattait dans son amour pour Henri d'Anjou.
+
+Elle reprit après une minute de réflexion:
+
+--Puisque vous voulez servir le roi, je veux vous donner une preuve de
+mon amitié en vous disant quels sont ses ennemis...
+
+--J'écoute Votre Majesté, tout prêt à renfermer dans mon coeur comme au
+fond d'une tombe les secrets qu'elle daignera me confier.
+
+--Je connais votre discrétion... Mais est-ce bien un secret pour vous?
+Ne vous doutez-vous pas de quels ennemis je veux vous parler?
+
+--Serait-ce de M. le duc de Guise?
+
+--Guise? Oh! non... le duc nous est tout dévoué...
+
+--Alors, Votre Majesté veut parler du maréchal de Damville.
+
+--Damville, à qui nous avons donné le gouvernement de la Guyenne, est un
+de nos plus beaux amis...
+
+--Alors, fit Maurevert, il s'agit de celui qu'on appelle le chef des
+_Politiques_.
+
+--Montmorency! dit la reine. Cette fois, c'est bien un ennemi que vous
+désignez. Mais nous en reparlerons plus tard.
+
+--Alors, reprit Maurevert impénétrable, je ne vois pas...
+
+--Songez que, le roi, c'est le fils aîné de l'Eglise.
+
+--Votre Majesté veut parler des huguenots! s'écria le bravo avec une
+surprise parfaitement jouée. Mais le roi lui-même n'a-t-il pas proclamé
+la grande réconciliation?
+
+--Eh bien, oui! Mais, malgré toutes nos avances, malgré la sincérité
+de nos offres, les huguenots conspirent. Ils sont insatiables. Ah!
+Maurevert, je tremble pour mon fils!
+
+--Pourquoi Votre Majesté ne fait-elle pas arrêter l'amiral?
+
+--Trop tard, mon bon Maurevert, trop tard. Arrêter l'amiral! Qui donc
+oserait maintenant se charger d'une telle besogne?...
+
+--Moi, fit Maurevert.
+
+--Vous!...
+
+--Pourquoi pas? Que le roi m'en signe l'ordre, et, dès ce soir, en
+pleine fête, j'arrête Coligny.
+
+--Quel scandale!... Non, non, c'est impossible!... Ah! je suis une reine
+bien malheureuse!... Ah! si le Ciel pouvait donc une fois exaucer ma
+prière! Une bonne fièvre quartaine nous délivrerait de Coligny, et il
+n'y aurait pas de scandale... vous comprenez... Hélas! nous en serons
+réduits à subir la loi des hérétiques et à entendre la messe en
+français! car, d'espérer que le Ciel enverra à l'amiral la fièvre qui
+nous sauverait tous, et qui vous enrichirait, mon bon monsieur de
+Maurevert, d'espérer cela, il n'y faut pas songer...
+
+La reine s'arrêta sur ce mot. Maurevert sourit. Mais il voulait des
+ordres positifs. Il avait d'ailleurs compris depuis longtemps.
+
+--Un accident! fit-il.
+
+--Eh oui! dit la reine. Une tuile ne peut-elle pas tomber sur la tête de
+l'amiral?
+
+--Hum! Il faudrait que cette tuile fût douée d'un dévouement...
+
+--Qui coûterait cher, n'est-ce pas?... Parlez sans crainte, mon cher
+monsieur de Maurevert. Que faudrait-il pour donner de l'intelligence et
+du dévouement à cette tuile?
+
+--Je l'ignore, madame. Mais, à défaut de cette tuile, je connais
+quelque part une bonne arquebuse...
+
+--Mais c'est tout ce qu'il faut!
+
+--En ce cas, que Votre Majesté cesse de craindre. Je n'ai qu'un mot à
+dire à un ami qui se chargerait...
+
+--Voyons. Comment s'y prendrait cet ami?
+
+--Mais de la façon la plus simple et la moins scandaleuse... Il
+attendrait au détour de quelque rue M. l'amiral qui tous les jours
+quitte le Louvre à la même heure et suit le même chemin pour se rendre
+à son hôtel... et tenez, madame, je vois ici l'endroit... Votre Majesté
+connaît-elle le révérend Villemur?
+
+--Le chanoine de Saint-Germain-l'Auxerrois?
+
+--C'est cela. Eh bien, ce digne chanoine, qui est des amis les
+plus zélés de l'Eglise, demeure justement dans le cloître
+Saint-Germain-l'Auxerrois, que M. l'amiral traverse tous les jours
+pour gagner la rue de Béthisy. Il loge dans une fort belle maison, cet
+excellent Villemur. Et il se trouve que les fenêtres de son logis sont
+grillées au rez-de-chaussée d'un assez-fort treillis, en sorte que, de
+la rue, il est impossible de voir ce qui se passe à l'intérieur de la
+maison.
+
+--Très bien! Très bien...
+
+--Supposons donc que mon ami va demander l'hospitalité au chanoine, et
+qu'il se place près de la fenêtre, son arquebuse à la main. Il joue avec
+cette arquebuse. Tout à coup la balle part et va frapper M. l'amiral qui
+passe juste à ce moment. Je crois bien, madame, que ceci vaut la tuile
+ou la fièvre.
+
+--Certes! Et, si un tel accident arrivait, votre ami serait royalement
+récompensé.
+
+--S'il s'agissait de moi, je répondrais que ma plus belle récompense
+serait la satisfaction d'avoir servi ma reine.
+
+--Oui, mais tout le monde n'a pas votre désintéressement.
+
+--Ce n'est que trop vrai, madame. Je crois donc que l'ami dont je vous
+parle et qui est d'une adresse extraordinaire à l'arquebuse pourrait
+bien se montrer maladroit si je n'étais là pour assurer un paiement
+raisonnable. Mais que Votre Majesté ne s'en inquiète pas: je possède une
+cinquantaine de mille livres, et avec cette faible somme...
+
+Catherine eut un haut-le-corps. Mais se remettant aussitôt elle attira à
+elle une feuille de papier et y traça quelques mots.
+
+--Monsieur de Maurevert, dit-elle, je ne souffrirai pas un tel
+sacrifice. Gardez vos cinquante mille livres. Quant à votre ami, voici
+pour lui un bon de vingt-cinq mille livres sur le trésor.
+
+Maurevert lut le papier, le plia et le mit en poche.
+
+--Le reste... après l'accident, dit Catherine. Vous voyez que je ne
+marchande pas quand il s'agit de récompenser vos amis, mais j'espère
+qu'il m'en sera tenu compte... Prévenez aussi votre ami que j'aurai
+besoin de lui...
+
+--Contre qui, madame?...
+
+--Je vais vous le dire. Mais il ne s'agit plus là ni du roi ni de
+l'Eglise. Il s'agit...»
+
+Catherine, se déchargeant de cette souriante simplicité dont elle
+s'était couverte pour parler des affaires de l'État, laissa la haine
+éclater sur son visage.
+
+--Il s'agit, poursuivit la reine, de deux hommes qui m'ont mortellement
+offensée. Sans eux, ou du moins sans l'un d'eux, nous n'en serions pas
+où nous sommes. Il n'y aurait plus d'armée huguenote. Il n'y aurait
+pas de fiançailles royales ce soir dans le Louvre. En sauvant Jeanne
+d'Albret, il nous a menacés, mes fils et moi, d'une ruine que toutes
+mes ressources pourront à peine conjurer. Mais ce n'est pas tout.
+Ce misérable se mêle de protéger quelqu'un qui est, dans ma vie, un
+obstacle terrible. Ce n'est pas tout. Par deux fois il m'a bafouée. Lui
+et son père, je les hais, Maurevert, et je vous donne, en vous révélant
+cette haine, la plus grande preuve d'estime que j'aie jamais donnée à
+per sonne. Tuez-moi ces deux hommes et je vous crée comte...»
+
+Maurevert tressaillit.
+
+--Je vous trouverai un comté à votre taille. Et en attendant, pour
+chacune de ces têtes, il y a cent mille livres.
+
+--Ce sont donc de bien puissants personnages, madame?
+
+--Ce sont deux misérables aventuriers. Mais, prenez-y garde, ces deux
+hommes sont de fer. On croit les avoir tués: ils reparaissent. On les
+brûle dans une maison, on les retrouve dans une autre. Mais vous y
+étiez, Maurevert! Vous y étiez à l'incendie du cabaret, vous étiez
+au siège de la rue Montmartre, vous étiez ici même lorsque j'ai été
+insultée, bafouée.
+
+--Vous parlez des Pardaillan, madame!
+
+--Vous les avez nommés! Ils sont maintenant...
+
+--A l'hôtel de Montmorency, je le sais madame. Eh bien, madame, je vais
+vous étonner: pour la vie de ces deux hommes, je ne veux ni de votre
+comté, ni de vos deux cent mille livres... et je donnerais moi-même
+jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour les tenir un jour à ma merci
+et les étrangler de mes mains...
+
+--Ah! ah! fit lentement Catherine, il paraît que vous leur en voulez
+fort, mon bon Maurevert.
+
+Maurevert posa son doigt sur sa joue droite.
+
+Sur cette joue, une longue cicatrice apparaissait, livide, sous les
+couches de pâte.
+
+--Joli coup de cravache, dit la reine avec sa terrible tranquillité.
+Vous en serez marqué toute la vie.
+
+Maurevert grinça des dents. Mais, se remettant presque aussitôt, il
+s'inclina:
+
+--La reine me donne-t-elle congé?
+
+--Allez, monsieur. Et songez que, si je suis bien servie, vous pourrez
+demander ce que vous voudrez sans craindre de trop demander.
+
+Maurevert s'éloigna.
+
+«Bon! songea la reine. Coligny. Les Pardaillan. Voyons maintenant où en
+est notre bonne Jeanne d'Albret.»
+
+Elle s'assit dans un vaste fauteuil.
+
+Peu à peu les traits convulsés de Catherine se détendirent. Une
+expression de mélancolie rêveuse remplaça l'expression de haine. Elle
+saisit un petit miroir pour s'examiner, et, quand elle se vit ce qu'elle
+voulait qu'elle fût, elle s'arrangea dans son fauteuil, prit une pose
+affaissée, ramena sur ses épaules le voile noir qui couvrait sa tête et
+s'en fit ainsi une sorte de cadre qui seyait merveilleusement à cette
+attitude et à cette mélancolie.
+
+Alors seulement elle appela la suivante et lui fit un signe. Paola
+pénétra dans une pièce voisine, et, de même qu'elle avait introduit
+Maurevert, elle introduisit cette fois un nouveau personnage, et
+s'éclipsa sans bruit.
+
+Quant à Maurevert il avait regagné les immenses salles où évoluaient dix
+mille invités. Sans que la fête battît encore son plein, il commençait
+déjà à régner dans cette foule ce laisser-aller qui dénote que la
+froideur première est passée.
+
+Maurevert parcourut longtemps les salons, cherchant quelqu'un.
+
+Il aperçut enfin un groupe nombreux de seigneurs qui paraissaient faire
+leur cour à un personnage qui, d'après l'attitude et le nombre des
+courtisans, ne pouvait être que le roi lui-même.
+
+Ce n'était pas le roi, c'était Henri, duc de Guise.
+
+Il portait avec une grâce hautaine un costume qui était une merveille de
+magnificence et de bon goût: la garde de son épée de parade étincelait
+de diamants; chacun des rubans de son pourpoint était fixé par une
+grosse perle; une agrafe de rubis et d'émeraudes supportait les plumes
+blanches de sa toque.
+
+Henri de Lorraine, duc de Guise, heureux, souriant, resplendissant de
+jeunesse, réellement magnifique, pouvait en cette soirée passer pour le
+cavalier le plus accompli de la cour de France. Il riait avec les siens
+des huguenots qui passaient en leurs costumes plus sévères.
+
+Tout à coup, l'idée d'une excellente farce traversa sans doute son
+esprit. Car il se mit à rire plus nerveusement que jamais: Téligny,
+gendre de l'amiral, venait d'apparaître, donnant la main à sa femme,
+Louise de Coligny, alors dans tout l'éclat de sa beauté.
+
+Guise la vit de loin. Il étouffa un soupir et pâlit légèrement. Puis,
+éclatant de rire, comme nous avons dit, il s'écria:
+
+--Messieurs, une jolie comédie!... Approchez-vous, je vais vous
+expliquer cela.
+
+Le cercle des courtisans se resserra. A ce moment, quelqu'un toucha
+Henri de Guise au bras. Le duc se retourna et vit Maurevert.
+
+--Attendez-moi, messieurs, dit-il. Je reviens à l'instant, et nous
+allons combiner ensemble une petite mascarade dont il sera parié!
+
+Là-dessus, il se retira du cercle, suivi de Maurevert, et se réfugia
+dans l'embrasure d'une large fenêtre.
+
+--Eh bien, fit-il, que voulait-elle?
+
+--Me donner l'ordre de tuer Coligny, dit Maurevert.
+
+Le duc tressaillit et murmura sourdement:
+
+--Elle cherche à nous devancer... Mais n'importe! Autant commencer par
+l'amiral! Ah Coligny! Coligny! Tu pleureras des larmes de sang pour
+m'avoir fait pleurer des larmes d'amour. Qu'as-tu promis?
+
+--De tirer sur l'amiral.
+
+--Bien!... Seulement tu attendras que je te dise le bon moment. Tu
+comprends... Ne tire pas sans mon ordre.
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Et puis... le jour où tu tireras... tu t'arrangeras pour blesser
+grièvement le bonhomme, tu entends... mais non pour le tuer sur le coup.
+
+Guise regagna son cercle de courtisans auxquels il commença à expliquer
+son idée, qui devait être des plus bouffonnes à en juger par les rires
+et les bravos qui l'accueillaient.
+
+Quant à Maurevert, il se perdit dans la foule, gagna lentement les
+portes des salons, puis sortit du Louvre et disparut dans les rues
+noires.
+
+
+
+VI
+
+L'ORAGE GRONDE (suite)
+
+«Le bravo d'abords et lui ensuite!» avait dit la reine Catherine à sa
+suivante Paola.
+
+Nous venons d'assister à l'entretien qu'elle avait eu avec Maurevert. La
+suivante florentine introduisit alors le personnage que la reine avait
+simplement appelé «lui».
+
+Ce nouveau personnage, ayant salué la reine, se tint immobile devant
+elle dans une attitude de raideur où il y avait autre chose que de la
+fierté. Il était très pâle. Ses yeux ardents éclairaient cette pâleur
+d'un feu étrange.
+
+Cet homme, c'était le comte de Marillac.
+
+--Vous êtes fidèle au rendez-vous, dit enfin Catherine; merci, comte.
+
+--C'est bien plutôt à moi de remercier Votre Majesté de l'intérêt
+qu'elle daigne me témoigner, de la promesse qu'elle a bien voulu me
+faire...
+
+La reine fit un signe de tête où il y avait de la lassitude, de la
+mélancolie, des sentiments réprimés, quelque chose comme une
+affection profonde qui n'ose éclater. Sa voix avait pris une douceur
+extraordinaire.
+
+--Comte, dit-elle de cette voix harmonieuse, restée si jeune et si pure,
+il faut avant tout que je vous supplie de ne pas vous étonner de cet
+intérêt que vous avez pu remarquer...
+
+--Madame, s'écria Marillac remué jusqu'aux entrailles, est-ce bien la
+reine qui me parle ainsi?
+
+Et, en cette minute, il eut l'impression émouvante que Catherine allait
+lui répondre:
+
+«Non pas la reine... mais vôtre mère!...»
+
+Cette réponse ne vint pas.
+
+--Comte, dit-elle, vous êtes l'homme le plus généreux que j'aie
+rencontré... C'est à cette générosité que je fais appel pour vous prier
+de ne pas m'interroger au sujet de cet intérêt... de cette affection que
+je vous porte.
+
+--S'il y a un secret dans la pensée de Votre Majesté, et que ce secret
+soit surpris par moi, puisse-je être foudroyé par le feu du ciel avant
+que de mon coeur il soit monté à ma langue!
+
+--Il y a un secret... Eh bien, oui, comte!... Et tenez... ce secret, je
+vous jure de vous le divulguer un jour... bientôt...
+
+Le jeune homme laissa échapper un faible cri.
+
+--Bientôt, reprit la reine avec un admirable désordre dans la voix, vous
+saurez pourquoi je m'intéresse tant à vous, pourquoi j'ai dû, dans notre
+dernière entrevue, feindre la froideur, et pourquoi, cependant, je vous
+offrais une royauté... pourquoi j'ai sondé votre chagrin... et pourquoi
+enfin je veux vous voir heureux!...
+
+--Madame! madame! cria Marillac, comme il eût crié: Ma mère!...
+
+Mais il n'entrait pas dans le plan de Catherine qu'un mot définitif fût
+prononcé. Elle dit en souriant:
+
+--Que fîtes-vous de ce coffret d'or que vous voulûtes bien accepter?...
+
+Marillac répondit par un sourire au sourire de la reine.
+
+--Ce coffret, balbutia-t-il?... Ah! je le garde précieusement comme une
+relique, madame, puisqu'il me vient de vous!
+
+Un nuage passa sur le front de Catherine.
+
+--Vous le gardez... chez vous?
+
+--Votre Majesté sait que j'habite l'hôtel de la reine de Navarre,
+puisque je suis un de ses gentilshommes... Le coffret est un bijou de
+femme.
+
+--C'est vrai! fit Catherine, toujours avec le même sourire. Je m'en
+servais pour renfermer tantôt mes gants, tantôt mes écharpes. Il me fut
+jadis donné par le bon roi François Ier, lorsque j'arrivai à la cour de
+France...
+
+--Il n'a pas perdu sa destination, dit alors le comte. Car Sa Majesté ma
+reine s'en sert pour mettre ses gants.
+
+--Vraiment! fit Catherine avec un soupir qui eût paru un merveilleux
+chef-d'oeuvre de ruse à quiconque eût pu voir la joie sauvage qui éclata
+soudain dans ce coeur.
+
+--Oui, reprit le comte avec une gravité soudaine, j'aime la reine de
+Navarre... pardonnez-moi, madame, j'allais dire: comme si elle était
+ma mère... Alors, je l'ai priée de me garder cette relique.... ce
+coffret... jusqu'au jour...
+
+--Vous avez bien fait, mon enfant!
+
+Le comte chancela, ébloui par ce mot qu'il entendait pour la première
+fois dans la bouche de Catherine.
+
+--Jusqu'au jour, disiez-vous? reprit-elle vivement.
+
+--Jusqu'au jour où je saurai enfin la vérité sur celle que vous savez,
+dit le comte en retombant dans ce même désespoir qui paraissait
+l'accabler. Et ceci m'amène à vous rappeler que Votre Majesté, dans
+cette entrevue même où elle me donna ce magnifique coffret, daigna me
+promettre...
+
+--Je vais tenir ma promesse, mon cher comte...
+
+Mais n'êtes-vous pas curieux de savoir comment j'ai connu votre passion
+pour Alice de Lux?...
+
+--Je vis dans une telle inquiétude, madame, que rien ne me touche ni
+m'étonne... J'ai simplement supposé que Votre Majesté avait daigné
+s'informer de moi...
+
+--C'est un peu cela, comte... mais croyez bien que le génie et
+l'intrigue qu'il m'a fallu déployer pour vous suivre pas à pas, savoir
+ce que vous pensiez, vous protéger au besoin...
+
+Le comte, à ces mots, eut encore un de ces mouvements impulsifs comme
+Catherine en avait provoqué deux ou trois depuis le début de cet
+entretien. Mais, cette fois encore, elle s'arrêta, en se reprenant pour
+ainsi dire à l'instant précis où elle paraissait vouloir s'abandonner à
+l'émotion.
+
+--Je vous ai surveillé, reprit-elle avec un sourire. J'ai d'abord voulu
+voir de près, et Dieu sait ce qu'il m'en a coûté pour demeurer si froide
+devant vous, alors que...
+
+--Achevez, madame, je vous en supplie!
+
+--Rien, fit la reine sourdement. L'heure n'est pas venue, et vous avez
+juré de ne pas m'arracher mon secret.
+
+Le comte joignit les mains et s'inclina comme devant une sainte.
+
+--Après notre première entrevue, continua la reine, je ne tardai pas à
+connaître votre amour pour Alice de Lux. Un soir, comte, vous vous êtes
+arrêté près de mon nouvel hôtel, au pied même de la tour. La reine
+de Navarre vous accompagnait. Elle entra chez Alice. Et vous, vous
+attendîtes... Alors, je voulus savoir ce qui vous tourmentait... Je
+connaissais Alice... je l'avais quelque peu malmenée jadis parce qu'elle
+abandonnait notre religion... J'eus tort, je l'avoue; on devrait
+toujours respecter la croyance des autres... Le lendemain matin, je la
+vis donc... et je sus ce qu'il s'était passé entre elle et la bonne
+reine Jeanne...
+
+--C'est ce jour-là, madame, interrompit le comte frémissant, qu'eut lieu
+notre deuxième entrevue... c'est ce jour-là que vous me fîtes venir...
+que vous voulûtes bien me donner ce coffret d'or en signe de votre
+affection... royale... c'est ce jour-là enfin que vous me fîtes une
+promesse...
+
+--Oui: celle de vous dire au juste ce qu'est Alice de Lux!... Cette
+promesse je vais la tenir... Mais, reprit Catherine, la reine de Navarre
+ne vous a donc rien dit depuis ce jour?
+
+--Rien, madame, rien!... En quittant la maison d'Alice de Lux, elle me
+dit... et toute ma vie j'aurai ces paroles gravées dans ma mémoire: «Mon
+enfant, j'ai longuement interrogé votre fiancée. Dans mon âme, voici ce
+que je pense: je verrai avec effroi que cette demoiselle devienne la
+femme d'un homme que j'aime comme un fils... mais l'amour peut faire des
+miracles... et je crois vraiment que l'amour d'Alice pour vous est de
+ceux qui font des miraclés... Devant cet amour si grand, je vous dis,
+mon enfant: suivez votre destinée».
+
+Le comte garda alors un sombre silence, comme s'il eût encore répété en
+lui-même ces paroles. Puis il reprit:
+
+--Depuis, la reine ne voulut jamais ajouter un mot. Elle me pria même
+de ne plus lui parler de ces choses jusqu'au jour où je serais décidé
+à épouser Alice... Que signifie cet effroi qu'elle manifeste à l'idée
+qu'Alice peut devenir ma femme? Que s'est-il donc passé qu'il ait fallu
+un miracle, un miracle d'amour pour faire oublier à Jeanne d'Albret?...
+Il me semble, à force de creuser ma pensée, que la reine de Navarre a
+surpris un crime chez Alice, et que, par pitié pour moi, peut-être, elle
+ait résolu de taire ce crime...
+
+--Avez-vous revu Alice, depuis;? demanda Catherine.
+
+--Non, madame!... Il me semble maintenant qu'à son premier mot, à son
+premier geste, je découvrirai son crime... et pourtant je ne puis vivre
+sans elle!
+
+--Vous parlez de crime, reprit la reine en hochant la tête, prenez garde
+de ne pas aller trop loin dans des soupçons que rien ne justifie...
+Écoutez-moi, comte... Il y a dix-huit jours, je vous ai demandé un mois
+pour savoir toute la vérité sur Alice de Lux. Mon enquête a abouti plus
+rapidement que je n'eusse espéré... cette vérité, vous allez la savoir
+selon ma promesse... Alice de Lux est pure, Alice de Lux a mené
+l'existence la plus innocente, Alice de Lux est digne de l'amour d'un
+homme tel que vous... mais...»
+
+Ce «mais», le comte de Marillac ne l'entendit pas. A cette certitude
+que lui donnait Catherine de la pureté, de l'innocence d'Alice, le
+malheureux était tombé sur ses genoux, il avait saisi les mains de la
+reine, et ce cri fit pour ainsi dire explosion sur ses lèvres:
+
+«Ma mère!... ma mère!...»
+
+Catherine laissa tomber sur le comte prosterné un regard terrible; puis
+ce regard fit le tour de l'oratoire avec une inexprimable épouvante.
+
+--Êtes-vous fou, monsieur? gronda-t-elle.
+
+Au même instant, Marillac fut debout...
+
+--Ah! comte, murmura Catherine, vous venez de me donner une émotion bien
+cruelle, pour si douce qu'elle soit... Songez que, si l'on vous avait
+entendu, la mère du roi de France était déshonorée...
+
+--Oh! infâme que je suis!... Pardonnez à mon délire, Majesté...
+
+--Silence, comte! Pour Dieu, si j'ai pu vous inspirer non pas même de
+l'affection, mais cette pitié naturelle que tout homme accorde à la
+femme qui a longuement et atrocement souffert, silence! Silence sur tout
+ceci...
+
+--Je le jure, oh! je le jure sur mon âme.
+
+--Pas un mot, pas une allusion à personne au monde!
+
+--A personne, madame, à personne!...
+
+--Pas même à Alice! Pas même à cette reine de bonté qui est votre reine.
+
+--Je le jure!...
+
+--Vous m'avez également juré de tenir secrètes toutes nos entrevues...
+
+--Je le jure encore!...
+
+La reine parut alors s'apaiser et s'abandonner à cette mélancolie qui
+donnait un charme sévère à son visage, quand elle voulait.
+
+«Quoi! songeait-il. D'où me vient donc tant de joie? Ai-je donc
+réellement douté d'Alice? Jamais! Jamais!»
+
+Après quelques instants, pendant lesquels Catherine calcula la confiance
+qu'elle avait pu acquérir dans le coeur de Marillac, elle reprit:
+
+«Maintenant, puisque j'ai promis de vous dire toute la vérité, il faut
+que vous sachiez pourquoi la reine de Navarre a hésité, pourquoi vous
+avez pu concevoir des doutes sur Alice de Lux... Il y a en effet
+un mystère sur cette pauvre petite... Elle craignait que la vérité
+n'éclatât un jour à vos yeux; cette vérité est terrible en soi, bien que
+la pauvre enfant n'en soit en aucune façon responsable...
+
+--Parlez, madame, supplia le comte...
+
+--Eh bien, Alice est une fille sans nom, sans famille. Adoptée par les
+de Lux, elle ne peut en réalité se réclamer de sa naissance; voilà la
+vérité, comte!
+
+Cette étrange accusation proférée devant Déodat--l'enfant trouvé
+lui-même--était une de ces audaces comme les concevait le sombre cerveau
+de Catherine. N'être pas «née» était alors pour une fille un terrible
+malheur.
+
+Le comte, radieux, s'écria:
+
+--Je cours me jeter aux pieds d'Alice... Puisse-t-elle me pardonner
+d'avoir osé la soupçonner!
+
+--Ainsi, comte, vous passez outre?...
+
+--Ah! madame, murmura Marillac d'une voix basse et ardente, comment cela
+pourrait-il m'arrêter, alors que moi-même...
+
+Il se tut subitement, en voyant le nuage de tristesse qui couvrait
+soudain le front de la reine, et, se courbant devant elle, ajouta:
+
+--Madame, je vous bénis pour la joie immense que vous venez de me
+donner... c'est à vous que je dois la vie...
+
+--Eh bien, comte, eh bien, puisque vous voulez que je fasse ce mariage,
+croyez-moi, faites-le sans éclat.
+
+--Peu importe, madame, comment se fera cette union, pourvu qu'elle se
+fasse!
+
+--Me laissez-vous libre d'arranger la chose? demanda la reine avec un
+charmant sourire.
+
+--Ah! madame, vous m'enivrez! s'écria le comte dans l'exaltation de sa
+double joie de fils et d'amant.
+
+--Eh bien, je veux choisir l'église, l'heure, le jour... Voyons, vous
+n'êtes pas assez huguenot pour me refuser cette joie?...
+
+--Madame, je ferai ce que vous voudrez... peu importe le prêtre...
+
+--Le prêtre? Ah! oui... Eh bien, tenez, je l'ai trouvé... un saint
+homme... c'est le révérend Panigarola qui vous unira... L'église?... ce
+sera Saint-Germain-l'Auxerrois...
+
+--Le jour? demanda le comte réellement enivré.
+
+--Le jour?... Prenons le lendemain du mariage de ma fille Marguerite...
+
+--L'heure?
+
+--La meilleure: minuit! Allez, et puissiez-vous être heureux!
+
+--Je le suis au-delà de toute expression, dit le comte en couvrant de
+baisers la main que lui avait tendue la reine.
+
+--Un dernier mot, reprit celle-ci. Laissez-moi la joie d'annoncer à
+Alice son mariage; je dois une répara tion à cette pauvre enfant que
+j'ai rudoyée jadis plus qu'il ne convenait...
+
+--Je vous obéirai, madame.
+
+Et léger, soulevé par cette force de joie qui transporte les vrais
+amoureux, le comte s'éloigna, l'âme ravie, pour courir d'abord faire
+part de son bonheur à la reine de Navarre, et ensuite pour courir
+demander pardon à Alice.
+
+A peine fut-il parti que la reine sortit de son oratoire, traversa son
+cabinet de travail et parvint à une pièce éloignée. Là, une jeune
+femme attendait dans la demi-obscurité de la pièce où brûlait un seul
+flambeau.
+
+Cette femme, c'était Alice de Lux.
+
+La reine alla à elle, lui prit la main et, la regardant jusqu'au fond de
+l'âme:
+
+--Tu as entendu?
+
+--Non, Majesté! dit Alice.
+
+--Tu m'étonnes, fit la reine. Tu n'es donc plus toi-même!... Eh bien,
+écoute: il sort de mon oratoire; il t'aime plus ardemment que jamais;
+vous devez vous marier bientôt; ne lui demande ni le jour ni l'heure, ni
+le nom du prêtre; je t'instruirai de ces détails en temps voulu. Sache
+seulement que tu n'es pas la fille du comte de Lux, mais seulement une
+enfant qu'il a recueillie et dont on ne connaît ni le père ni la mère.
+C'est là le secret que tu avais confié à Jeanne d'Albret et qui te
+faisait trembler devant lui. Me comprends-tu?
+
+--Oui, madame, dit faiblement Alice.
+
+--Donc, à partir de ce jour, tu es heureuse. Plus de contrainte. Plus
+rien qui te gêne, puisque je suis seule à savoir...
+
+--Et la reine de Navarre! murmura sourdement Alice.
+
+--Ne t'en inquiète plus! répondit Catherine, d'une voix étrange. Donc,
+tu vas l'épouser, et vous partirez loin, où vous voudrez, et tu seras
+heureuse à jamais... tout cela à condition que tu m'obéisses jusqu'au
+bout... A la moindre hésitation de ta part, je te brise... et je le tue!
+
+--J'obéirai, madame, dit Alice.
+
+--Va, ma fille. Et rappelle-toi que je veux son bonheur et le tien...
+
+Alice demeura immobile.
+
+Il semblait qu'elle fût agitée par un combat intérieur.
+
+--Eh bien, Alice? fit la reine. A quoi songez-vous donc?
+
+--Pardon, madame, dit-elle en tressaillant, je... non...
+
+--Voyons, tu as quelque chose à me dire?
+
+--Non... je songeais...
+
+--Ecoute, gronda la reine, es-tu bien sûre que tu n'as pas entendu la
+conversation que je viens d'avoir?
+
+--Je vous le jure, madame!
+
+La reine connaissait Alice: les moindres intonations de sa voix lui
+étaient familières. A l'accent de la jeune femme, elle comprit sa
+sincérité. Du reste, Alice se remettait maintenant; elle fit la
+révérence et sortit.
+
+Par des couloirs et des escaliers retirés, l'espionne évita les salles
+de fête, gagna une porte du Louvre, sortit et rentra dans sa petite
+maison de la rue de la Hache.
+
+Là, elle s'assit, les coudes sur une table, la tête dans les deux mains,
+et elle réfléchit:
+
+«Et pourtant, il est son fils!... Le sait-elle? Dois-je le lui dire à
+lui?... Dois-je le lui dire à elle?... Ah! heureusement que je me suis
+retenue à temps, tout à l'heure, lorsque le mot a failli m'échapper...
+Je n'ai pas écouté, j'ai eu tort. Qu'ont-ils pu se dire?... Voyons, je
+ne me trompe pas, ma mémoire est fidèle... Là-bas, à Saint-Germain,
+lorsque la reine de Navarre m'a chassée, elle a bien eu une entrevue
+avec Déodat... j'ai bien entendu... ses paroles sont encore dans mes
+oreilles... il a dit: «Pourquoi ne suis-je pas mort le jour où j'ai
+appris que ma mère était l'implacable Médicis!» Dois-je lui dire que je
+sais cela?... Et Catherine, sait-elle que Déodat est son fils?... Si
+je lui dis... Ah! qui sait s'il ne se ferait pas un revirement de
+coeur!...»
+
+Elle songea longuement, tournant et retournant le problème sous toutes
+ses faces.
+
+«Je ne dirai rien!... telle fut sa conclusion... Si je révèle à
+Catherine que le comte est son fils, elle le ferait peut-être tuer!»
+
+
+
+VII
+
+PREMIER COUP DE FOUDRE
+
+Nous suivrons maintenant le comte de Marillac qui, après avoir quitté
+Catherine de Médicis, était rentre dans les salons où se déployait la
+fête des fiançailles.
+
+Ainsi, toute la douleur accumulée dans son âme se fondait sous les
+paroles de Catherine; il retrouvait une mère douloureuse dans cette
+reine, qui avait été, à ses yeux, l'implacable ennemie.
+
+Et il cherchait tout simplement Jeanne d'Albret pour lui dire, à elle la
+première, combien il avait été heureux--sans dire le motif de ce bonheur
+imprévu, puisqu'il avait juré de se taire. Ensuite, s'il n'était pas
+trop tard, il irait chez Alice.
+
+A ce moment, une bande joyeuse l'entoura, l'enveloppa d'une sorte de
+farandole. Dans la bande, le plus joyeux était le duc d'Anjou.
+
+--Messire, vous ne vous amusez donc pas! criait le duc d'Anjou.
+
+--Mon frère..., songea le comte, qui eut un sourire où parut toute
+l'affection qui débordait de son âme.
+
+--Mort-Dieu! messieurs de la Réforme, il faut s'amuser! reprenait Anjou.
+
+--Monseigneur, dit le comte, jamais de ma vie je n'ai eu joie pareille.
+
+--A la bonne heure!
+
+Et toute la bande entourant Marillac, chercha à l'entraîner. Et il
+sembla au comte que les seigneurs catholiques, qui s'amusaient ainsi,
+cherchaient à le rendre ridicule. Un flot de sang monta à son visage,
+et, en quelques bourrades, il se dégagea. La bande s'enfuit en riant.
+
+Alors, le comte s'aperçut que la fête prenait étrange tournure.
+
+Les seigneurs catholiques s'étaient organisés par petites bandes de
+cinq ou six, et chacune d'elles entourait un gentilhomme huguenot. Sous
+prétexte de liesse et d'amusement, chaque huguenot devenait un centre de
+moqueries.
+
+Dans une salle, Henri de Béarn, saisi ainsi par la bande de Guise,
+servait de balle que les gentilshommes catholiques se renvoyaient l'un à
+l'autre. Pâle et inquiet, le rusé Béarnais n'en riait que plus fort.
+
+Dans une autre salle, le prince de Condé tenait tête à une dizaine de
+catholiques, mais, moins patient que son roi, il rendait coup pour coup
+et bourrade pour bourrade. En sorte que, là, les rixes sonnaient la
+fête.
+
+Cependant, les huguenots ne pensaient pas encore à mal et faisaient
+preuve d'une bonne grâce endurante, qui excitait les brocards et les
+lazzi des gentilshommes catholiques.
+
+Soudain, une cinquantaine de nymphes se tenant par la main, laissant
+voir de leur chair tout ce qu'elles pouvaient en montrer, les yeux
+brillants, les lèvres ouvertes aux baisers, ces jeunes filles,
+disons-nous, se ruèrent à travers l'immense salon doré où venait d'avoir
+lieu un ballet sylvestre, dans lequel elles avaient joué un rôle.
+
+--L'escadron volant de la reine! s'écria Guise. Nous allons rire.
+
+Le mot était bien trouvé; il fit le tour des salles. Pontus de Thyard
+déclara qu'il fallait des chevaux pour un pareil escadron, et, s'offrant
+en exemple, saisit l'une des bacchantes au vol, la plaça à califourchon
+sur ses épaules.
+
+En un instant, une rumeur de folie secoua la fête, chacune des
+bacchantes se trouva à cheval sur quelque seigneur; mais, à part Pon tus
+qui était catholique, tous ces chevaux humains se trouvèrent être des
+huguenots; en effet, chacune des bacchantes s'était accrochée à un
+huguenot, et, bon gré mal gré, poussée, hissée par des catholiques,
+enfourchait ses épaules, et le huguenot, moitié riant, moitié
+scandalisé, se laissait faire.
+
+Alors, chacun de ces huguenots, ainsi transformé en bête de somme, fut
+saisi par les mains par deux catholiques qui l'entraînèrent.
+
+Il y eut ainsi une cinquantaine de demoiselles à cheval sur des épaules
+huguenotes; le tout forma une longue file qui, parmi les tonnerres des
+vivats, les cris, les rires, commença à cavalcader.
+
+En tête de cette cavalcade courait le duc de Guise, qui criait:
+
+«Place aux centauresses! Place à l'union des sexes et des religions!»
+
+Et les centauresses, impudiques et superbes, toutes belles filles,
+toutes demoiselles de haute noblesse, agitant leur jambes nues,
+comme pour donner des coups d'éperon, dépoitraillées, se démenant,
+gesticulant, les centauresses proclamaient la grande victoire de la
+messe...
+
+Or, pendant que l'escadron volant de la reine, c'est-à-dire les
+demoiselles que Catherine avaient asservies et dressées aux besoins
+de sa politique et de sa police, pendant que les filles de la reine
+s'emparaient des huguenots, en même temps, une scène identique se
+produisait, les seigneurs catholiques s'emparaient des dames huguenotes
+et les obligeaient à participer à une sorte de sarabande affolée.
+
+Ce fut dans ce moment que le roi parut
+
+Les rires s'éteignirent d'un coup.
+
+Les huguenots retrouvèrent leurs femmes et les catholiques se placèrent
+en masse sur le passage de Charles IX.
+
+Celui-ci aperçut Coligny qui, impassible et les sourcils froncés, avait
+assisté, pâle et muet, aux scènes que nous venons d'esquisser d'un
+trait. L'amiral salua profondément le roi; mais celui-ci, s'avançant
+vers lui, le saisit dans ses bras, l'embrassa tendrement et lui dit:
+
+--Eh bien, mon bon père, vous vous divertissez?
+
+--Admirablement, sire, ces messieurs de votre cour ont des façons que je
+n'oublierai de ma vie...
+
+--Peut-être, fit le roi, eussiez-vous préféré un autre amusement, comme,
+par exemple, de courir au roi, comme on courre le cerf...
+
+Ces paroles résonnèrent comme un couo de tonnerre; pourtant Charles IX
+les avait prononcées en souriant.
+
+--Sire, dit l'amiral froidement, j'espère que Votre Majesté voudra bien
+m'expliquer sa pensée...
+
+--Eh! mort-Dieu! commença le roi.
+
+Il était devenu livide, ses yeux lancèrent un double éclair, et,
+peut-être se fût-il abandonné à sa fureur, peut-être eût-il laissé
+échapper les secrets que sa mère venait de lui révéler, lorsqu'il vit le
+visage pâle de Catherine sortir, pour ainsi dire, de l'ombre. La reine
+s'avança rapidement et, toute souriante, s'écria:
+
+--Eh! monsieur l'amiral, puisque vous vous préparez à courre le duc
+d'Albe, il faudra bien vous décider à courre le roi d'Espagne!
+
+Un soupir de soulagement échappa aux huguenots, tandis qu'un murmure
+désappointé se faisait entendre parmi les catholiques.
+
+--Sire! reprit alors Coligny rayonnant, j'avoue en effet qu'il
+m'intéresserait davantage de me divertir aux Pays-Bas, bien que la fête
+de Votre Majesté soit des plus magnifiques...
+
+--Oui, mon digne père, vous êtes homme de camp plutôt qu'homme de
+cour, je le sais, fit le roi qui, sous les regards de sa mère, s'était
+promptement ressaisi. Mais je ne vois pas mon cousin de Béarn...
+
+--Le voici, dit Catherine, et si parfaitement heureux qu'il serait
+dommage de troubler son bonheur.»
+
+En effet, Henri de Béarn passait à ce moment, donnant la main à
+Marguerite, et paraissant très occupé à lui conter fleurette.
+
+Charles IX, alors, fit un signe, et la fête reprit de plus belle,
+quoique avec un peu plus de modération apparente.
+
+En même temps, il prit Coligny par le bras et l'emmena en disant:
+
+--Voyons, mon père, où en sommes-nous de l'expédition aux Pays-Bas?...
+Pâques-Dieu, savez-vous qu'il se fait là-bas de grands carnages et que
+le duc d'Albe a fait occire dix-huit mille huguenots?
+
+--Hélas! sire... je ne le sais que trop; mais, grâce à la haute
+générosité du roi de France, j'espère qu'avant peu nous pourrons arrêter
+l'affreux massacre...
+
+--Faites vite, monsieur l'amiral, car il se pourrait que d'autres pays,
+fussent tentés d'imiter ces tueries.
+
+Charles IX marchait vers un trône qu'on lui avait élevé dans le salon
+central. En route, il rencontra le poète Ronsard, et son visage parut
+s'éclairer. Il l'emmena aussi. Puis, s'asseyant sur son trône pour voir
+la fête, il obligea Coligny à s'asseoir à droite, honneur extraordinaire
+qui arracha aux huguenots des trépignements d'enthousiasme.
+
+En même temps, sur un signe du roi, Ronsard prenait place à sa gauche;
+le poète, rouge de plaisir, se confondait en salutations.
+
+--Ronsard, dit gaiement Charles IX. pendant que nos gens s'amusent et
+que mon bon père l'amiral songe à la guerre, faisons des vers, veux-tu?
+
+Ronsard, comme on sait, était parfaitement sourd.
+
+Il répondit donc le plus naturellement du monde en faisant allusion à la
+place qu'il occupait près du roi:
+
+--Sans aucun doute, sire, et c'est là un honneur dont je me souviendrai
+toute la vie.
+
+--Ecoute, reprit le roi, veux-tu que je te dise le dernier sixain que
+j'ai fait? Tu le corrigeras:
+
+ Toucher, aimer, c'est ma devise...
+
+Mais, à peine le roi achevait-il le premier vers de son sixain qu'une
+rumeur soudaine s'éleva de la grande salle voisine où, une heure plus
+tôt, avait été joué le grand ballet des nymphes et des dryades.
+
+--La reine se meurt!...
+
+Voici ce qui se passait:
+
+Nous avons vu le comte de Marillac se mettre à la recherche de Jeanne
+d'Albret. Il finit par la trouver à peu près au moment où Charles IX
+s'asseyait sur son trône, entre Ronsard et Coligny. Ce moment était
+celui aussi où Catherine de Médicis, entourée d'une escorte de
+gentilshommes, se dirigeait lentement, le sourire aux lèvres, vers la
+reine de Navarre.
+
+Grave et pensive, Jeanne d'Albret assistait à cette fête donnée en
+l'honneur de son fils. A deux ou trois reprises, les dames d'honneur et
+les gentilshommes qui, autour d'elle, formaient une cour, l'avaient vue
+pâlir; puis une rougeur, ardente comme une flamme, avait remplacé cette
+pâleur.
+
+Cependant, elle ne prêtait qu'une médiocre attention à ces symptômes
+d'un mal qu'elle ne pouvait prévoir.
+
+Seulement, elle cherchait des yeux son fils Henri et, quand elle l'avait
+trouvé, elle le suivait d'un regard inquiet.
+
+Ce fut sur ces entrefaites qu'elle aperçut tout à coup le comte de
+Marillac qui, faisant effort pour percer le cercle de courtisans,
+tâchait de s'approcher d'elle.
+
+Elle sourit et tendit la main.
+
+Aussitôt, les courtisans s'écartèrent et le comte, rayonnant de bonheur,
+comme nous avons dit, s'avança vivement pour saisir et baiser la main
+qui lui était tendue.
+
+Mais, au même instant, la reine retira cette main et la porta à son
+front, puis à sa gorge. En même temps, elle se renversa en arrière,
+livide, le front baigné de sueur.
+
+--De l'air! De l'air! cria Marillac, en pâlissant. La reine se trouve
+mal...
+
+Aussitôt, cris, affolement des femmes, tumulte.
+
+--Oh! mon Dieu, dit une voix douce et tremblante d'émotion, qu'a donc
+notre chère cousine?...
+
+Et l'on vit Catherine de Médicis s'approcher précipitamment, se pencher
+sur Jeanne d'Albret, avec tous les signes d'un violent chagrin.
+
+--Vite! Vite! ordonna-t-elle. Qu'on cherche maître Paré...
+
+Vingt courtisans se précipitèrent vers le médecin du roi. Mais déjà,
+grâce à un flacon que lui faisait respirer Catherine, la reine de
+Navarre reprenait ses sens et balbutiait:
+
+«Ce n'est rien... la chaleur... l'émotion... C'est vous, mon cher
+enfant?...
+
+--Oui, madame, répondit Marillac d'une voix bouleversée. Plaise au Ciel
+de prendre ma vie plutôt que la vôtre!...
+
+A ce moment, Ambroise Paré se penchait sur la reine et l'examinait
+attentivement.
+
+--A moi! râla tout à coup Jeanne d'Albret... Mon fils! Je veux voir mon
+fils! Oh! je brûle! Mes mains brûlent...
+
+Paré saisit les mains de la reine, tandis qu'on courait chercher Henri
+de Béarn.
+
+Jeanne d'Albret, pour la deuxième fois, perdit connaissance. Et, cette
+fois, le flacon de sels fut impuissant. Henri arrivait à ce moment. Il
+vit sa mère mourante. Il pâlit affreusement et, saisissant le médecin
+par le bras, lui dit d'une voix basse et terrible:
+
+--La vérité, monsieur! Au nom du Dieu vivant, la vérité!...
+
+Paré. bouleversé lui-même, la tête perdue, murmura imprudemment:
+
+--Elle va mourir!
+
+Alors, Henri se jeta à genoux, saisit sa mère, se cramponna à elle, et
+les sanglots de ce roi, qui paraissait si jovial, furent effrayants.
+Effrayante aussi fut la douleur de Marillac qui, ayant reculé quelque
+peu, s'adossait à une colonne pour ne pas chanceler.
+
+Catherine avait porté les mains à ses yeux et s'écriait:
+
+--O mon Dieu! Quel affreux malheur!...
+
+Et, de salle en salle, de groupe en groupe, étouffant les rires,
+chassant la joie, se propagea la sinistre rumeur parmi les huguenots:
+
+--La reine se meurt!...
+
+Coligny accourait à son tour. Condé, d'Andelot, les principaux huguenots
+se plaçaient autour de la reine de Navarre, comme s'ils eussent compris
+vaguement que ce malheur qui les frappait était peut-être un mystérieux
+avertissement de mort pour chacun d'eux.
+
+Cependant, Charles IX avait appris en pâlissant la nouvelle.
+
+Il allait s'écrier, s'étonner, lorsque, comme tout à l'heure, il vit les
+yeux de sa mère fixés sur lui.
+
+Et ces yeux lui recommandaient si impérieusement le silence, ils étaient
+d'une si formidable éloquence, que Charles IX comprit sans doute! Il
+baissa la tête et dit tout haut:
+
+--Allons, la fête est finie!
+
+Vingt minutes plus tard, toutes les lumières étaient éteintes au Louvre
+et tout paraissait dormir.
+
+Dans l'oratoire, Catherine et Ruggieri, pâles tous deux et suant le
+crime, causaient à voix basse.
+
+--Que disait-elle? demandait l'astrologue.
+
+--Qu'elle brûlait... partout... et surtout aux mains...
+
+Ruggieri hocha la tête et dit:
+
+--La chose s'est faite par les gants...
+
+--Ah! mon ami, ton coffret est une merveille...
+
+--La merveille, dit Ruggieri, c'est que vous ayez fait accepter le
+coffret à Jeanne d'Albret, sans éveiller ses soupçons.
+
+Le lendemain matin, le bruit se répandit dans Paris que la reine de
+Navarre était morte d'un mal foudroyant, d'une sorte de fièvre inconnue.
+Et, à ceux qui s'étonnaient de cette mort imprévue, on répondait
+généralement qu'après tout, cela faisait une hérétique de moins et que
+cela n'empêchait pas les Parisiens de se régaler des grandes fêtes qui
+auraient lieu pour le mariage d'Henri de Béarn et de Marguerite de
+France.
+
+
+
+VIII
+
+GILLOT
+
+Revenant en arrière, nous renouerons connaissance avec l'intéressant
+Gillot au moment même où, son oncle lui ayant proprement coupé les deux
+oreilles, il demeura étendu sans connaissance sur le sol humide des
+caves de l'hôtel de Mesmes.
+
+On se souvient que le digne oncle Gilles avait demandé à Damville:
+
+--Que ferons-nous de cet imbécile? Faut-il l'achever?
+
+Et que le maréchal avait répondu:
+
+--Non pas, car il peut nous servir.
+
+Gillot demeura évanoui, mais ne tarda pas à revenir à lui.
+
+Son premier mouvement fut de porter les deux mains à ses oreilles, comme
+s'il lui fût resté un vague espoir d'avoir rêvé. Mais ses mains ne
+rencontrèrent que les compresses, imbibées de vin et d'huile, que son
+oncle lui avait mises autour de la tête.
+
+--Hélas! dit-il, je n'ai donc plus d'oreilles! De quel oeil vais-je être
+considéré? Je vais passer pour un monstre. Cependant, il me semble que
+je perçois le bruit de mes propres paroles...
+
+Gillot se remit sur pied et constata qu'à part la violente douleur qu'il
+éprouvait, de chaque côté de la tête, il se portait, en somme, comme
+s'il n'eût subi aucune fâcheuse mutilation.
+
+Il reprit donc courage et, tout affaibli qu'il était par la souffrance,
+il allait entreprendre l'ascension de l'escalier, lorsqu'au haut de cet
+escalier parut quelqu'un.
+
+C'était l'oncle Gilles.
+
+«Il vient m'achever, songea tristement Gillot. Sans doute le maréchal
+lui a donné l'ordre de m'exterminer!»
+
+A sa grande stupéfaction, son oncle s'approcha de lui, avec un sourire
+des plus gracieux.
+
+--Eh bien, mon pauvre ami, comment te sens-tu?
+
+--Heu!... Bien mal, mon oncle.
+
+--Courage... On te soignera, on te dorlotera, tu guériras.
+
+--Ainsi, vous ne voulez pas me tuer?
+
+--Pourquoi te tuerais-je? imbécile! Monseigneur te fait grâce. Et, non
+seulement il te fait grâce de la vie, mais encore il veut faire ta
+fortune.
+
+--Ma fortune? balbutia Gillot.
+
+--Oui, imbécile! A condition que tu lui obéisses pour lui faire oublier
+ta honteuse trahison.
+
+--Ah! mon oncle, je m'en repens bien, je vous jure.
+
+--Tant mieux, car, si tu es sincère, tu es en passe de devenir un homme
+riche.
+
+On se souvient sans doute que l'avarice était le vice favori de maître
+Gillot, et que c'était même ce vice qui l'avait perdu.
+
+--Parlez, mon digne oncle, dit-il d'une voix tremblante d'émotion. Je
+suis tout prêt à obéir. Qu'ordonne monseigneur?
+
+--D'abord, de te guérir!
+
+Et, soutenant son neveu par-dessous le bras, Gilles le conduisit dans sa
+chambre, le fit coucher dans son propre lit et commença à lui donner les
+soins les plus dévoués.
+
+A peine fut-il dans le lit qu'une fièvre violente se déclara.
+
+Gillot eut le délire pendant deux jours, c'est-à-dire qu'il passa ces
+deux jours à supplier son oncle de lui rendre ses oreilles.
+
+Gilles, impatienté, finit par le menacer du bâillon. Au bout du sixième
+jour, la fièvre était tombée; au bout du dixième, les blessures étaient
+cicatrisées et Gillot pouvait se lever.
+
+Le quinzième jour, Gillot put sortir.
+
+Son premier soin fut de courir acheter un certain nombre de bonnets,
+capables de lui couvrir entièrement la tête, du front à la nuque.
+
+Sur ce bonnet, il plaçait son chapeau ordinaire.
+
+En se regardant dans un miroir, il trouva qu'il pouvait encore faire
+assez bonne figure.
+
+Ce jour-là, Gillot eut avec son oncle une très longue conversation.
+
+A la suite de cette conversation, il s'habilla de ses habits du
+dimanche, et Gilles lui dit:
+
+--Va, maintenant, va, je te donne ma bénédiction...
+
+--J'aimerais mieux quelques écus d'acompte, dit Gillot.
+
+Gilles fit la grimace, mais s'exécuta.
+
+--Réussiras-tu à entrer seulement? demanda-t-il d'un air offensant pour
+les capacités intellectuelles de son neveu.
+
+--J'en réponds, dit Gillot: j'ai un moyen infaillible.
+
+--Lequel?
+
+--Mes oreilles!
+
+Là-dessus, laissant son oncle abasourdi méditer cette réponse, le matois
+Gillot s'éloigna.
+
+Nos lecteurs ont vu comment Gillot était entré à l'hôtel Montmorency.
+Il avait rencontré le vieux Pardaillan dans la loge du suisse. Et le
+routier l'avait emmené dans la chambre qu'il occupait.
+
+Lorsqu'ils furent arrivés dans sa chambre, le routier s'assit à cheval
+sur une chaise à dossier de bois plein, allongea les jambes, plaça les
+coudes sur le dossier de la chaise et inspecta Gillot, qui prit une
+attitude digne, ferme et modeste.
+
+--Ainsi, dit Pardaillan, tu peux nous rendre service?
+
+--Je le crois, monsieur;
+
+--Très bien, Gillot. Nous allons voir ce qu'on peut tirer de toi.
+Seulement, avant tout, il faut que je te dise une chose.
+
+--Laquelle, monsieur?
+
+--Si jamais je surprends chez toi la moindre velléité de trahison... Si
+je te surprends à écouter aux portes...
+
+--Eh bien, monsieur?
+
+--Eh bien, je te coupe la langue.»
+
+Gillot demeura plus d'une minute suffoqué par cette perspective. Quoi?
+Après les oreilles, la langue!
+
+--Mais enfin, monsieur, s'écria-t-il, quelle rage avez-vous de me
+vouloir ainsi découper vif?
+
+--Que veux-tu? C'est ma manière, à moi. Il paraît que c'est aussi celle
+de ton oncle. Mais, pour en revenir à ta langue, sois assuré que, si
+jamais j'apprends que tu as raconté à qui que ce soit ce qui se passe
+ici, eh bien, je te la couperai!
+
+Cette menace donna la chair de poule à Gillot, qui se demanda aussitôt
+s'il ne ferait pas mieux de s'en aller. Mais il réfléchit que la colère
+de l'oncle serait terrible. D'autre part, la récompense promise n'avait
+pas été sans lui inspirer quelque courage.
+
+--Pendant qu'on me découpe, songeait-il, un peu plus, un peu moins...
+J'en serai quitte pour ne plus parler.
+
+Seulement, Où s'arrêtera ce découpage? Car, enfin, si, après les
+oreilles, on me coupe la langue, il faudra bien un jour que mon nez y
+passe, et puis peut-être la tête...»
+
+--Que penses-tu? demanda Pardaillan.
+
+--Je pense, monsieur, à ce que je pourrais bien dire pour vous persuader
+de ma bonne foi. Pendant que j'ai encore une langue, je voudrais m'en
+servir pour vous jurer obéissance et fidélité...
+
+--Voyons donc. Quel genre de services peux-tu nous rendre?
+
+--Eh bien, monsieur, je n'ai pas été sans m'apercevoir qu'il existe
+quelque inimitié entre vous et monseigneur de Damville. Je crois que, si
+vous pouviez occire ce digne seigneur, vous n'hésiteriez guère. Et je
+puis vous affirmer que, si vous tombiez aux mains de mon ancien maître,
+au bout de cinq minutes, vous vous balanceriez dans le vide, une bonne
+corde au cou.
+
+--Continue, Gillot. Sais-tu que tu parles bien?
+
+--Merci, monsieur. Je suppose que vous soyez, tenu au courant des
+faits et gestes de monseigneur de Damville. Voilà, je pense, qui vous
+permettrait de vous défendre?
+
+--Mais tu es vraiment moins bête que tu n'en as l'air!
+
+--C'est-à-dire que mon petit plan vous convient?
+
+--Oui, mais comment ferai-je pour savoir ce que veut entreprendre le
+maréchal, puisque tu ne peux plus rentrer à l'hôtel de Mesmes?
+
+--C'est vrai que je n'y peux plus rentrer sous peine de mort. Car,
+monseigneur et mon oncle m'ont déclaré que je serais pendu si je
+reparaissais jamais en leur présence.
+
+--Alors? Comment feras-tu?
+
+--Monsieur, avez-vous jamais entendu dire que, ce que femme veut, Dieu
+le veut? Eh bien, il y a une femme, ou plutôt une jeune fille, à l'hôtel
+de Mesmes. Elle s'appelle Jeannette.
+
+--Ah! ah! fit Pardaillan qui se rappela ce que le chevalier lui avait
+raconté.
+
+--Or, continua Gillot, Jeannette m'aime et nous devons nous marier. Je
+peux lui faire faire tout ce que je voudrai. Et, comme c'est une fine
+mouche, elle saura, si je veux, tout ce qui se dit, se fait et se pense
+dans l'hôtel de Mesmes.
+
+--Admirable!...
+
+--Mon plan vous convient donc?
+
+--Il me convient. Et que demandes-tu pour me servir ainsi?
+
+--Je vous l'ai dit: de m'aider à me venger de mon oncle, qui m'a coupé
+les oreilles.
+
+--Bon! je te promets de te livrer ce vieux Satan pieds et poings liés,
+et tu en feras ce que tu voudras. Voyons, que lui feras-tu?
+
+--Monsieur, je lui rendrai la pareille!
+
+--Bravo!... Et quand commenceras-tu à entrer en campagne?
+
+--Dès le plus tôt...
+
+--C'est bon. Maintenant, songe que, si je suis content de toi, non
+seulement tu seras vengé de ton avare d'oncle, mais encore tu auras des
+écus à n'en savoir que faire.
+
+Gillot prit aussitôt un air de jubilation qui acheva de persuader
+entièrement le vieux routier.
+
+C'est ainsi que le plus fin renard peut parfois se laisser prendre.
+
+Il faut dire aussi que Gillot, matois et retors comme son oncle, avait
+admirablement joué son rôle. Quoi qu'il en soit, il fut installé dans
+l'hôtel Montmorency, qui abrita dès lors un traître.
+
+Gillot ne perdit pas son temps.
+
+Il passa le restant de la soirée et la journée du lendemain à étudier le
+plan de l'hôtel Montmorency.
+
+Le surlendemain, il sortit après avoir dit à Pardaillan qu'il allait
+voir Jeannette et s'entendre avec elle. Le drôle se rendit à l'hôtel de
+Mesmes, en s'assurant tous les cent pas qu'il n'était pas suivi.
+
+--Eh bien? lui demanda l'oncle Gilles.
+
+--Eh bien, mon oncle, je suis dans la place S»
+
+Gilles regarda son neveu avec une certaine admiration. Puis il alla
+chercher une feuille de papier, une plume, de l'encre, installa Gillot
+devant une table et lui dit:
+
+--Explique...
+
+Et Gillot expliqua. C'est-à-dire qu'il commença par tracer un plan de
+l'hôtel Montmorency qui, tout grossier qu'il était, n'en devait pas être
+moins précieux.
+
+--Là, à gauche, mon oncle, voyez-vous, c'est un grand bâtiment pour les
+hommes d'armes et les chevaux.
+
+--Combien d'hommes?
+
+--Vingt-cinq, mon oncle, armés de bonnes arquebuses.
+
+--Bon. Continue...
+
+--Voyez, mon oncle, ce bâtiment est placé en arrière de la loge du
+suisse... en face la loge, ce carré que je dessine représente un autre
+bâtiment, pareil à celui des gens d'armes.
+
+--Et que contient-il?
+
+--Il sert de logis à une dizaine de gentilshommes dévoués au maréchal.
+
+--Vingt-cinq et dix, cela fait trente-cinq hommes.
+
+--Justement; mais ce n'est pas tout; et même cela n'est rien...
+
+--Comment, il y aurait donc une autre garnison?
+
+--Il y a M. le chevalier et son père... le coupeur de langues! dit
+Gillot en frémissant.
+
+--Que veux-tu dire, imbécile?
+
+--Rien, mon oncle, sinon que les deux damnés Pardaillan valent peut-être
+à eux seuls les vingt-cinq gens d'armes et les dix gentilshommes.
+
+--C'est possible. Et où sont-ils logés, ces deux enragés?
+
+--Attendez, mon oncle. Le deuxième étage du bâtiment aux gentilshommes
+est occupé par les laquais, au nombre d'une quinzaine. Bon. Maintenant,
+vous voyez que le bâtiment des écuries et gens d'armes et le bâtiment
+des gentilshommes sont séparés par ce carré qui représente une cour
+pavée. Au fond de ce carré, se dresse l'hôtel lui-même, c'est-à-dire
+l'habitation du maréchal. Vous voyez que ce logis ne touche pas aux deux
+autres constructions, en sorte que l'hôtel est complètement isolé. En
+arrière, il y a un jardin.
+
+--Je vois. Parle-moi donc de ce logis isolé.
+
+--C'est là, je vous dis, qu'habite le maréchal; c'est là, dans des
+appartements ayant vue sur le jardin, que logent les deux dames; c'est
+là, aussi, que sont logés les deux Pardaillan.
+
+Le maréchal de Damville connaissait parfaitement l'hôtel de Montmorency.
+Le plan de Gillot ne devait donc pas lui servir; mais, ce plan indiquait
+comment étaient disposées les forces de l'hôtel, et cela pouvait lui
+être précieux.
+
+L'oncle Gilles ne marchanda pas les éloges à son neveu, mais il ajouta:
+
+--Il faut maintenant que nous soyons tenus au courant de ce qui se passe
+là-bas. Il faut donc que tu trouves le moyen de venir ici, tous les deux
+ou trois jours...
+
+--Ce moyen est tout trouvé, dit paisiblement Gillot.
+
+--Explique-moi cela!
+
+--Dame! M. de Pardaillan croit que je viens ici pour vous espionner;
+oui, je lui ai fait croire cela!
+
+Gilles répondit:
+
+--Gillot, jamais plus je ne t'appellerai imbécile! Encore quelques
+efforts et tu auras conquis le fameux coffre qui, à ce que tu m'as
+assuré toi-même, t'avait tant ébloui.
+
+Gillot quitta donc l'hôtel de Mesmes, radieux et convaincu que sa
+fortune était faite.
+
+--Que vais-je bien raconter au Pardaillan? réfléchit-il, chemin faisant.
+
+Il eut soudain un tressaillement.
+
+--Mais, s'écria-t-il en lui-même, puisque je vais avoir un trésor pour
+dire ce qui se passe à l'hôtel de Montmorency, pourquoi n'en aurais-je
+pas un autre, en racontant ce qui se passe à l'hôtel de Mesmes?
+
+Trahir des deux côtés, c'était recevoir des deux mains; et il résolut de
+trahir son oncle auprès de Pardaillan, comme il trahissait Pardaillan
+auprès de son oncle.
+
+Gillot résolut de faire double fortune.
+
+Aussi, lorsqu'il rentra à l'hôtel de Montmorency, s'empressa-t-il de
+dire à Pardaillan:
+
+--Ah! monsieur, j'en ai de belles à vous raconter. Je viens de voir
+Jeannette, et je suis sûr que je vais vous intéresser.
+
+«Décidément, songea Pardaillan, j'ai fait là une précieuse acquisition!»
+
+
+
+IX
+
+PANIGAROLA
+
+Pendant toute cette période, le révérend Panigarola, qui s'était naguère
+signalé par la violence de ses attaques contre les huguenots, ne parut
+pas en chaire.
+
+Il avait même renoncé à ses sinistres fonctions de «crieur des morts».
+
+A quoi songeait-il? Que méditait-il?...
+
+Deux jours après les funérailles royales qui furent faites à Jeanne
+d'Albret, vers la tombée de la nuit, une litière, de bourgeoise
+apparence, s'arrêta devant le couvent des Barrés.
+
+Deux femmes en descendirent et entrèrent dans le parloir. Elles étaient
+voilées de noir.
+
+Le frère portier leur ayant demandé ce qu'elles voulaient, la plus jeune
+répondit qu'elles désiraient parler à l'abbé lui-même.
+
+Le moine ayant, répondu, en levant les bras au ciel, qu'on ne parlait
+pas ainsi au révérendissime abbé du couvent, la plus vieille, ou, du
+moins, celle qui paraissait telle, tira une lettre de son sein et la
+remit au portier.
+
+--Portez cela à M. l'abbé, dit-elle... Et hâtez-vous, si vous ne voulez
+être châtié.
+
+Cette femme parla d'un tel ton d'autorité que le moine, abasourdi, se
+hâta d'obéir. Il paraît que la visiteuse était femme de qualité, car,
+à peine l'abbé eut-il parcouru la lettre qu'il pâlit, se troubla et
+s'empressa de courir au parloir.
+
+Que devint la stupéfaction du digne frère portier lorsqu'il vit son abbé
+s'incliner avec humilité devant la femme voilée de noir!
+
+Et cette stupéfaction elle-même devint presque du scandale lorsque
+l'abbé, après quelques mots prononcés à voix basse, introduisit la femme
+dans le couvent et la guida à travers les longs couloirs déserts.
+
+La plus jeune était demeurée au parloir.
+
+L'abbé, suivi de la dame voilée, s'arrêta enfin devant une cellule.
+
+Et cette cellule, c'était celle du révérend Panigarola. Les portes des
+cellules étaient toujours ouvertes.
+
+--C'est là!» murmura l'abbé qui, aussitôt, se retira.
+
+La femme entra.
+
+Panigarola, en l'apercevant, se redressa soudain.
+
+La femme laissa alors tomber son voile.
+
+--La reine! murmura le moine.
+
+En effet, c'était Catherine de Médicis!
+
+--Bonjour, mon pauvre marquis, dit la reine en souriant. Il faut donc
+que ce soit moi qui vienne vous trouver au fond de ce hideux monastère.
+Sans compter que, pour y entrer, j'ai été obligée de me montrer à votre
+abbé, en sorte que, dans dix minutes, toute la communauté saura que la
+mère du roi est ici...
+
+--Rassurez-vous, madame, dit Panigarola, le vénérable abbé est incapable
+de trahir un incognito de cette importance. Mais il y avait un moyen
+bien simple de vous éviter toute inquiétude en me faisant appeler. Je me
+fusse rendu au Louvre au premier ordre de la reine.
+
+--Est-ce bien sûr?
+
+--Par devoir, un homme de Dieu ne ment pas.
+
+--Oui, mais j'ai connu un certain marquis de Pani-Garola qui n'en
+faisait qu'à sa tête.
+
+--L'homme dont vous parlez est mort, madame.
+
+Panigarola se redressa. Sa figure ravagée apparut blafarde et dure, avec
+un caractère d'étrange grandeur; dans les plis de sa robe blanche et
+noire, il se pétrifia comme une statue.
+
+Catherine regarda autour d'elle, comme pour chercher un siège.
+
+Panigarola, sans hâte, avança l'unique escabeau de la cellule.
+
+--Non, fit Catherine en riant, ce serait trop dur; je n'ai pas encore
+fait de voeux, moi!
+
+Et elle s'assit au bord du lit du moine.
+
+--Asseyez-vous, marquis, reprit la reine, en désignant à son tour
+l'escabeau.
+
+Panigarola refusa d'un signe de tête qui indiquait son respect des
+hiérarchies et de l'étiquette.
+
+--Marquis, reprit la reine, convenons d'une chose, C'est qu'en ce moment
+je ne suis pas la reine, mais seulement une amie... une véritable et
+sincère amie... Mais comme vous avez donc changé, mon pauvre Pani!
+Est-ce bien vous que je revois si pâle, si amaigri, presque décharné?...
+Peut-être y a-t-il des remèdes au mal qui vous ronge...
+
+Tandis que Catherine s'exprimait ainsi avec une sorte d'enjouement, le
+moine avait accentué la raideur de son maintien.
+
+Il avait à demi ramené son capuchon, qui retombait presque sur les yeux.
+
+En sorte qu'on ne voyait plus rien de lui que le bas de son visage
+émacié, une bouche sans sourire.
+
+--Madame, dit-il d'une voix grave, vous me demandez de la franchise.
+En voici. Lorsque je suis arrivé à la cour de France, vous vous êtes
+figurée que j'étais un émissaire des républiques italiennes et que je
+venais conspirer avec le maréchal de Montmorency. Vous avez supposé
+que j'étais porteur de redoutables secrets. Alors, pour m'arracher ces
+secrets, vous avez lancé sur moi une de vos espionnes. Cette femme n'a
+pas tardé à se convaincre que je ne songeais guère à conspirer. Dès
+lors, vous fûtes rassurée, et Votre Majesté daigna même, alors, me faire
+des offres que je fus obligé de décliner. Vous me proposiez en effet
+de devenir un homme de parti, alors que jeune, débordant de vie et
+de passion, je ne songeais qu'à aimer la vie dans toutes ses
+manifestations. Malgré mon refus, Votre Majesté voulut bien m'honorer en
+effet de son amitié... peut-être espériez-vous qu'un jour viendrait où,
+quelque grande catastrophe ayant fait dévier ma vie, je serais entre
+vos mains un instrument de politique plus complaisant... Daigne Votre
+Majesté ne pas s'offenser de la violence de ma franchise...
+
+--Mais je ne me fâche pas, mio caro, dit Catherine en accentuant son
+sourire. Je me demande seulement comment vous avez su que j'avais
+soupçonné en vous un espion des princes italiens?
+
+--De la façon la plus naturelle, madame: la femme que vous aviez lancée
+sur moi est tombée malade.
+
+--Des suites de ses couches, je le sais... car vous êtes père, mon cher
+marquis.
+
+Un effrayant sanglot râla dans la gorge du moine.
+
+--C'est vrai, continua-t-il. Cette femme devint mère... Une nuit,
+elle m'avait volé mes papiers pour vous les remettre. C'est ainsi que
+j'appris qu'elle était une de vos créatures... Lorsqu'elle devint mère
+et qu'elle fut malade, dans son délire, elle m'instruisit de ce que vous
+aviez médité contre moi. Ce fut alors que je lui fis écrire cette lettre
+où elle s'accusait elle-même d'avoir tué son fils. Et moi, pour me
+venger, sachant l'usage que vous en feriez, je vous remis cette lettre.
+
+--Ah! ah! vous aviez donc pensé que je ferais juger Alice et que le
+bourreau serait chargé de votre vengeance!...
+
+--Non, madame; je vous avais observée, je vous connaissais... C'est vous
+dire que je vous savais incapable d'un acte aussi peu profitable que de
+tuer une femme, d'un seul coup. Je pensais qu'armée de cette lettre vous
+obligeriez cette femme à devenir votre esclave; je pensais qu'un
+jour viendrait où elle aimerait; je pensais que vous n'auriez pas la
+générosité de couvrir son passé; je pensais que, ce jour-là, elle
+souffrirait ce que j'avais souffert, et que je serais vengé... Vous
+m'avez demandé de la franchise, madame...
+
+--Oui. En voilà, et de la vraie! Mais, je ne vous en veux pas, au
+contraire! Vous êtes un homme supérieur, marquis!
+
+--Ah! madame, s'écria le moine avec un sombre accent de désespoir, bénie
+serait la minute où, pour vous avoir offensée, vous me livreriez au
+bourreau! Car, je serais alors délivré de cette existence que je n'ai
+pas le courage de terminer! Quant à tirer parti de moi... regardez-moi,
+je ne suis plus qu'une loque humaine... J'ai eu un moment l'espoir qu'à
+force de tourmenter mon cerveau j'en arriverais à croire en Dieu...
+
+--Et vous ne croyez pas?
+
+--Non, madame.
+
+--Je vous plains, dit Catherine.
+
+--J'ai fait ce que j'ai pu; mes prédications furieuses contre les
+hérétiques, l'audace de mes attaques contre le roi, votre fils, avaient
+fini par m'exalter... mais je suis retombé dans mon néant...
+
+--Pourquoi? demanda vivement la reine.
+
+--Parce que j'ai rencontré cette femme; parce que l'amour que j'avais
+cru étouffé s'est réveillé plus violent que jadis!...
+
+Les yeux de Catherine lancèrent un éclair.
+
+«Je le tiens!» songea-t-elle.
+
+Il y eut quelques minutes de long silence, pendant lesquelles Catherine
+se garda de faire le moindre geste.
+
+Ce fut le moine qui revint le premier. Il fixa sur la reine un regard
+interrogateur.
+
+--Vous voulez savoir ce que je suis venue faire ici? demanda Catherine.
+
+--J'ai le devoir d'écouter Votre Majesté, mais non le droit de
+l'interroger.
+
+--Eh bien, je vais donc faire comme si vous m'aviez interrogée et vais
+répondre à la question que je lis dans vos yeux. Rassurez-vous, je ne
+viens pas vous demander d'être mon confesseur...
+
+Le moine avait repris son attitude de statue. Rien ne paraissait frémir
+ou vivre en lui.
+
+--C'est un cas de conscience que je veux vous exposer. Je pense que
+vous êtes, comme moi, intéressé à sa solution. Dites-moi, marquis, ne
+pensez-vous pas que vous êtes assez vengé, et qu'Alice a assez souffert?
+
+Cette fois, les paupières baissées du moine se relevèrent lentement et
+son regard se fixa sur la reine, avec épouvante.
+
+--Vous me parliez d'une lettre, reprit-elle, de cette lettre qu'elle a
+écrite sous votre dictée et que vous m'avez remise; je vais vous dire,
+marquis. Cette lettre, je veux la rendre à la malheureuse. Moi, je
+trouve que c'est assez. Et vous?
+
+--Je suis de l'avis de Votre Majesté, dit Panigarola d'une voix morne.
+
+«Ah! ah! songea la reine. Joue-t-il au plus rusé?... Non, par la Madone,
+il n'est que trop sincère!»
+
+Et elle ajouta:
+
+--Je suis heureuse de ce que vous me dites là, car la lettre... eh bien,
+je l'ai déjà rendue à Alice.
+
+Panigarola dit d'une voix paisible--trop paisible pour l'oreille exercée
+de Catherine:
+
+--En sorte que la voilà libre? Je veux dire: délivrée de vous, madame.
+
+--Et de vous, mon révérend père.
+
+--Je ne l'ai jamais menacée.
+
+--Allons, marquis, vous êtes encore un enfant. Faut-il vous dire
+que j'ai assisté à la scène de la confession d'Alice dans
+Saint-Germain-l'Auxerrois? A l'entrevue que vous avez eue avec elle,
+chez elle? J'ai tout vu, tout entendu, sinon par mes yeux et mes
+oreilles, du moins par des yeux et des oreilles qui m'appartiennent.
+Je sais que vous aimez Alice. Je sais que vous avez ravalé votre noble
+élégance au hideux métier de crieur des trépassés pour pouvoir, la nuit,
+aller rôder et sangloter autour de sa maison. Vous l'adorez encore, vous
+dis-je.
+
+--Vous ai-je dit que je ne l'aimais pas? fit le moine.
+
+Et cette fois la statue parut s'animer.
+
+--Je l'aime! continua-t-il. Et j'éprouve une joie affreuse à dire tout
+haut ce que je me répète tout bas dans le silence de mes nuits sans
+sommeil. Oui, ma pensée a sombré dans un océan de désespoir et, lorsque,
+éperdu, je lève les yeux au ciel, je n'y découvre pas l'étoile qui
+pourrait me ramener à l'apaisement. Dieu, espoir suprême! je t'ai
+cherché: tu n'es que néant... En moi, madame, il ne reste plus rien; je
+suis une ombre, moins qu'une ombre... Et pourtant, lorsque j'entre dans
+les obscures profondeurs de ma conscience, parfois, dans la nuit de mon
+deuil, je vois luire l'aube incertaine d'un sentiment nouveau...
+
+--Quel est donc ce sentiment? demanda Catherine étonnée.
+
+--La pitié, répondit le moine. Ah! madame, je sais que je vous parle en
+ce moment une langue ignorée de vous, inconnue des hommes de ce temps...
+Et pourtant il m'arrive de me dire que la pitié sauvera le monde.
+
+--Folie! murmura Catherine. Rêves insensés d'un esprit aux abois!
+Allons, je n'ai rien à faire ici.
+
+Le moine entendit ou n'entendit pas. Mais il continua:
+
+--Voilà ce que parfois je songe, Majesté... Alors je sens mes douleurs
+s'apaiser. Alors je renonce à rôder autour de la femme que j'aime. Alors
+je m'enferme dans cette cellule, et c'est de la pitié qui s'élève de mon
+coeur vers cette malheureuse qui me fit souffrir, mais qui souffre plus
+que moi peut-être...
+
+--Vous êtes de bonne composition, marquis..., dit Catherine en se
+levant.
+
+Panigarola s'inclina lentement comme s'il n'eût eu; plus rien à dire.
+
+La reine fit deux pas vers la porte.
+
+Tout à coup une idée soudaine la fit s'arrêter court.
+
+Elle se retourna à demi vers le moine, courbé dans une attitude où il y
+avait plus de politesse pour la femme que de respect pour la reine.
+
+--Je vous félicite, dit-elle sans ironie apparente. Alice sera donc
+heureuse, puisque la voilà délivrée de vous, délivrée de moi et qu'elle
+partagera ce divin bonheur avec l'homme qu'elle aime.
+
+--L'homme qu'elle aime! murmura Panigarola livide.
+
+--Eh! oui: monsieur le comte de Marillac, ami fidèle du roi de Navarre.
+Ce digne huguenot épousera son Alice dès que les noces du Béarnais
+seront accomplies, il l'emmènera là-bas dans son pays et, comme la paix
+régnera dans le royaume, rien ne viendra troubler le parfait bonheur des
+jeunes époux.
+
+Ce que Panigarola souffrit dans cet instant, lui seul eût pu le dire.
+L'infernale Catherine venait d'un seul mot de réveiller en lui tous les
+démons de la jalousie. Marillac!... Il avait fini par l'oublier! A force
+de s'hypnotiser dans la pensée d'Alice, à force de supputer ce qu'elle
+avait dû souffrir, oui, il avait eu pitié d'elle...
+
+Des rêves de pardon l'avaient hanté, aussi.
+
+Qui savait si, un jour, il ne conduirait pas auprès d'Alice le petit
+Jacques Clément?
+
+--Vous avez assez payé votre crime, lui dirait-il, embrassez votre
+enfant!
+
+Dans ces rêves heurtés, dans cette sombre recherche de l'apaisement, le
+comte de Marillac n'existait plus.
+
+Un mot de Catherine de Médicis le fit revivre dans l'esprit du moine.
+
+La passion devait être la plus forte! S'il pardonnait à l'amante
+malheureuse, il ne pardonnait pas au rival heureux!
+
+Peut-être à ce moment haïssait-il Marillac autant qu'il aimait Alice.
+
+--L'homme qu'elle aime! avait répété Panigarola.
+
+--Vous avez pitié de celui-là aussi? dit Catherine. Je vous jure que lui
+n'aurait pas pitié de vous.»
+
+Et, brusquement, le moine comprit qu'il voulait tuer Marillac.
+
+Il comprit le sens de ce qu'il appelait sa pitié: Alice ne devait être à
+personne! Et Marillac devait disparaître!
+
+--Que la femme vive! gronda-t-il. Qu'elle vive en paix, autant, que la
+paix peut descendre en elle! Mais l'homme!... ah! l'homme! C'est autre
+chose!...
+
+--Allons donc! dit Catherine. Que pouvez-vous contre lui?
+
+--Rien! fit le moine, qui grinça des dents. Mais vous pouvez tout, vous!
+
+--C'est vrai. Mais que m'importe? Que Marillac épouse Alice de Lux,
+qu'ils s'aiment, qu'ils s'adorent, qu'ils s'en aillent, enfin, qu'est-ce
+que tout cela peut me faire?...
+
+--Qu'êtes-vous venue faire ici? éclata le moine. Vous êtes la reine! Je
+dis la reine la plus puissante de la chrétienté! Les instructions que
+j'ai reçues de Rome vous indiquent comme la maîtresse absolue des
+destinées catholiques! Reine, je vous ai parlé sans respect; chef des
+catholiques, je vous ai crié que je n'ai ni foi ni croyance! Et vous ne
+me faites pas saisir pour me jeter en quelque cachot, pour offrir ma
+mort en exemple aux hérétiques! Pourquoi m'écoutez-vous avec tant
+de mansuétude?... Madame, vous avez besoin de moi pour assouvir une
+vengeance que j'ignore, pour servir de ténébreux projets! Eh bien, soit.
+Je me donne à vous!
+
+--Enfin, je vous retrouve! dit gravement Catherine. Tout ce que vous
+avez dit, je l'oublie. Je suis venue vous trouver parce que j'ai besoin
+de vous. Et je comptais sur votre aide parce que je connaissais votre
+haine pour Marillac.
+
+--Parlez donc! Parlez, madame! Délivrez-moi de cette jalousie, et prenez
+mon âme!
+
+--Je la prends! dit Catherine avec un calme étrange.
+
+Panigarola avait enfoncé ses mains sous sa robe et ensanglantait ses
+ongles sur sa poitrine.
+
+Pitié, amour, douleur, tout disparaissait de lui.
+
+Il était seulement l'homme qui hait.
+
+Catherine, sûre désormais d'avoir conquis le moine, reprit avec une
+simplicité d'accent qui eût pu paraître plus terrible que les cris
+d'angoisse du moine:
+
+--En somme, que voulez-vous? Qu'Alice ne soit pas la femme du seul homme
+qu'elle ait jamais aimé? Vous voulez tuer cet homme? Et vous voulez
+aussi qu'Alice ne sache pas que le meurtrier c'est vous? Car vous aimez,
+car vous espérez encore! Eh bien, tout cela est facile si vous me donnez
+en échange l'aide que je suis venue vous demander.
+
+--Je suis prêt, dit Panigarola dans un souffle.
+
+--Écoutez. Par votre éloquence emportée et sauvage, vous êtes devenu
+l'homme qui peut bouleverser Paris. Pourquoi, tout à coup, avez-vous
+gardé le silence? C'est votre affaire. Mais, maintenant, je vous dis:
+remontez dans la chaire, parcourez les églises de Paris, parlez, parlez
+encore comme vous parliez...
+
+--Que m'importent les prédications, maintenant!
+
+--Insensé! Oubliez-vous que Marillac est huguenot?
+
+Panigarola poussa un effroyable soupir.
+
+--La paix est faite, reprit Catherine avec un livide sourire. Et
+j'espère qu'elle sera maintenue. Mais il y a parmi ces huguenots une
+centaine de mauvaises têtes que jamais je ne pourrai réduire à la
+raison. Il s'agit de les faire disparaître. M'entendez-vous? Un procès
+est impossible. Le procès de cent huguenots serait le signal de
+nouvelles guerres. Mais, si le peuple, dans un jour de colère, tue ces
+hommes, s'ils disparaissent dans une tourmente, et que le roi désavoue
+ces meurtres, que je les désavoue aussi, la paix est à jamais
+consolidée. Or, que faut-il pour cela? Surexciter les passions, mettons
+les superstitions du peuple, ouvrir la cage de ce fauve, lui montrer ses
+victimes!... Pour cela, il faut votre terrible éloquence!...
+
+Le moine ne répondit pas tout de suite.
+
+Une fièvre l'exaltait. Avec sa brûlante imagination, il se voyait
+décrétant la mort des huguenots.
+
+Et c'était un rêve étrange, d'une tragique ampleur, que de décréter
+la mort, de traverser la ville comme un météore dévastateur, de faire
+naître sous ses pas les incendies, de marcher dans des fleuves de sang,
+et d'arriver enfin à Alice en lui disant:
+
+--Voyez! Paris brûle! Paris meurt! Pour tuer Marillac, j'ai égorgé
+Paris!...»
+
+Panigarola presque délirant, l'oeil en feu, le visage bouleversé,
+effroyable à voir, saisit la main de Catherine.
+
+--Demain, madame, je prêcherai dans Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+--Ne vous inquiétez donc plus du reste! dit-elle rapidement. Et même,
+tenez, marquis... je vous réponds que des miracles vont s'accomplir, et,
+que le premier de ces miracles, c'est que vous serez aimé!
+
+--Moi! rugit-il avec un accent de désespoir indescriptible.
+
+--Vous!... Aimé d'Alice!... Je la connais!... Elle méprise vos larmes;
+couvert de sang et d'horreur, vous lui apparaîtrez comme un dieu!...
+Nous, nous serons prêts...
+
+--Comment?
+
+--Les maisons des cent condamnés seront marquées une nuit. Au matin, ces
+maisons brûleront. Et leurs habitants...
+
+--Vous savez où il habite, lui?
+
+--Soyez donc tranquille! Sa maison sera la première brûlée, puisqu'il
+faut que Coligny soit le premier tué! Tout est prévu, tout est prêt; le
+jour est fixé...
+
+--Quel jour?
+
+--Le dimanche 24 août, jour consacré à saint Barthélémy.
+
+--Allez en paix, madame, dit le moine. Moi, je vais méditer sur ce que
+je vais dire au peuple de Paris!
+
+En parlant ainsi, Panigarola, écumant, donnait réellement une impression
+de hideur et de force qui se déchaîne. Catherine de Médicis comprit
+qu'il était inutile de le pousser plus loin. Elle se retira, dit
+quelques mots à l'abbé qui l'attendait dans le couloir, rejoignit au
+parloir la femme qui l'avait accompagnée et monta avec elle dans sa
+litière.
+
+La jeune femme qui avait accompagné Catherine dans cette expédition
+demeurait silencieuse.
+
+--Eh bien, fit tout à coup la reine avec une sorte de gaieté qui eût pu
+paraître macabre, tu ne me demandes pas ce qu'il a dit?
+
+La jeune femme laissa retomber son voile, et la pâle figure d'Alice de
+Lux apparut.
+
+--Madame, murmura-t-elle, comment oserais-je interroger Votre Majesté?
+
+--Bah! Bah! Je te le permets... Tu n'oses pas?... Eh bien! je vais faire
+comme si tu m'avais interrogée... Il te pardonne!
+
+Alice de Lux eut un frémissement.
+
+--Madame...
+
+--Ah! oui, la lettre! C'est cela, n'est-ce pas?... Eh bien! je la lui ai
+remise... Et il veut te la rendre lui-même... Et ce n'est pas tout!...
+Il veut que tu sois heureuse, jusqu'au bout: tu reverras ton enfant.
+Alice, et tu pourras l'emmener.
+
+Alice pâlit affreusement.
+
+--Ah! mon Dieu, continua la reine, je n'y pensais plus!... Il ne faut
+pas que le comte sache l'existence de cet enfant... Eh bien, tu en seras
+quitte pour ne pas l'emmener...
+
+Pendant que Catherine, habile tourmenteuse s'il en fût, continuait sa
+route, le moine, à travers les couloirs et les escaliers du couvent, se
+dirigeait vers les jardins.
+
+Panigarola marcha machinalement vers un coin où il y avait un banc de
+pierre et où il se promenait d'habitude.
+
+Il s'assit sur le banc et laissa tomber sa tête dans une de ses mains.
+
+A ce moment, il faisait presque nuit. Panigarola vit tout à coup
+quelqu'un qui s'asseyait près de lui. Ce quelqu'un, c'était l'abbé du
+couvent des Carmes, personnage considérable, jouissant d'une haute
+influence et considéré comme un saint.
+
+--Vous travaillez, mon frère? demanda l'abbé... Restez assis... Ne vous
+levez pas.
+
+--Monseigneur, dit Panigarola en cédant au geste bienveillant de l'abbé,
+je travaillais en effet... je prépare un sermon...
+
+--C'est tout ce que je voulais savoir... Continuez, continuez, mon digne
+frère... moi je vais prévenir les curés et leurs vicaires qu'ils aient à
+venir vous entendre demain à Saint-Germain-l'Auxerrois... en même temps,
+j'écris à Rome que les temps sont proches... Laissez-moi vous faire une
+recommandation, mon frère.
+
+--Je l'accueillerai avec reconnaissance, monseigneur.
+
+--Que votre sermon de demain soit clair! Vous n'aurez pas vos auditeurs
+mondains ordinaires; l'église sera remplie de prêtres; or, vous
+connaissez le peu d'intelligence de nos curés; il s'agit donc de leur
+remontrer nettement leur devoir. En un mot, mon cher fils, songez que
+vous leur portez un mot d'ordre.
+
+--Votre Révérence peut se rassurer, dit Panigarola. Je ferai de mon
+mieux.
+
+--Si cela est vrai, dit l'abbé en se levant, de grandes choses
+s'accompliront. Mon fils, recevez ma bénédiction...
+
+Panigarola se courba sous le geste.
+
+Quand il se redressa, il vit l'abbé qui s'en allait.
+
+Alors, il se dirigea vers cette partie du couvent où se trouvaient logés
+un certain nombre d'employés laïques, et qui était séparée du monastère
+proprement dit par un mur percé d'une porte. Le moine franchit cette
+porte, traversa une cour, entra dans un bâtiment isolé et pénétra enfin
+dans une chambrette où dormait un enfant.
+
+Panigarola n'alluma pas de flambeau.
+
+Il se pencha sur le petit lit et, longuement, contempla l'enfant, comme
+s'il eût vu clair dans la nuit.
+
+Et qui se fût trouvé près de lui l'eût entendu murmurer dans un sanglot:
+
+--O mon fils!... Si, du moins, elle t'aimait!... Si tu pouvais me faire
+reconquérir ta mère!...
+
+Le lendemain soir, le révérend Panigarola prêcha dans
+Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+L'archevêque de Paris assista à ce sermon. Les évêques Vigor et Sorbin
+de Sainte-Foi, prédicateur ordinaire du roi, le chanoine Villemur à la
+tête du chapitre de son église, les curés, doyens et vicaires de toutes
+les paroisses près de trois mille prêtres emplissaient la vaste nef. Les
+portes étaient fermées Une vingtaine de laïques furent seuls admis. En
+outre, un certain nombre de capitaines des milices bourgeoises, des
+centainiers, et même quelques simples dizainiers se massèrent à
+l'intérieur, près des portes, et purent entendre le sermon.
+
+Le discours du révérend fut entendu dans le plus grand silence.
+
+Seulement, quand ce fut fini, un frémissement terrible parcourut cette
+assemblée, surtout parmi les curés.
+
+Puis, tout ce monde s'écoula.
+
+Alors une femme, qui, cachée dans une des loges, avait tout vu, tout
+entendu, se leva à son tour et sortit. A la porte, elle retrouva
+quelques gentilshommes qui escortèrent sa litière jusqu'à l'hôtel de la
+reine.
+
+En effet, c'était Catherine.
+
+Et Catherine, au moment où le sermon se finissait, s'était penchée; son
+regard, chargé d'une haine avide, s'était appesanti sur le duc de Guise,
+et elle avait murmuré:
+
+«Messieurs de Lorraine, exterminez-moi les huguenots!... Ce sera bien
+étonnant si, dans la bagarre, quelques bonnes arquebuses huguenotes
+ou autres ne me débarrassent de vous en même temps! Quant au roi,
+ajouta-t-elle avec un sourire, il n'est pas besoin de le tuer: il meurt.
+O mon Henri, tu régneras!»
+
+Dès le lendemain de cette mémorable soirée, de furieuses prédications
+éclatèrent à la fois dans toutes les églises de Paris. Et, à la suite
+de chacun de ces prêches, le peuple se répandait dans les rues avec des
+menaces et des imprécations contre les réformés.
+
+
+
+X
+
+OU TOUT LE MONDE SE TROUVE HEUREUX
+
+Le moment est venu où, semblable au voyageur qui monte une côte fort
+rude et très hérissée d'aspérités, nous devons prier le lecteur de
+souffler un instant avec nous et d'examiner de haut l'ensemble de la
+position.
+
+Catherine de Médicis est la véritable protagoniste d'un gigantesque
+drame. La reine, par une lente manoeuvre, se trouve à la veille d'un
+double événement qui doit, d'après elle, se présenter dans le même
+instant. En effet, l'extermination des huguenots ne doit-elle pas être,
+du même coup, la mort de son fils Déodat?
+
+Catherine redoutait les huguenots qui étaient capables de soutenir les
+prétentions qu'elle supposait à Henri de Béarn.
+
+Elle redoutait les Guise, qu'elle supposait aussi férus d'un amour sans
+borne pour la puissance royale.
+
+Elle redoutait le comte de Marillac, enfant d'une faute qui, si elle
+était découverte, ferait d'elle la risée de la cour.
+
+Faire massacrer les huguenots par les Guise, et les Guise par les
+huguenots, assurer la disparition du comte son fils, telle dut être sa
+pensée conductrice.
+
+Le résultat de la victoire était de placer le duc d'Anjou sur le trône,
+dès la mort escomptée de Charles IX, et de gouverner en souveraine
+maîtresse sous le nom de son fils préféré.
+
+Toute cette laborieuse combinaison était sur le point d'aboutir: par
+Alice et Panigarola, elle tenait Marillac; Charles IX, épouvanté et
+tremblant, persuadé que les huguenots conspiraient sa mort, devenait un
+instrument docile; les Guise étaient prêts à se ruer dans Paris, le fer
+et la torche à la main.
+
+Catherine était donc plus paisible, plus heureuse que nous ne l'avons
+jamais vue.
+
+Si nous passons de la reine au comte de Marillac, de la mère au fils,
+nous voyons que Déodat vient de recevoir le double coup d'un bonheur
+imprévu.
+
+Le pauvre jeune homme s'imagine avoir enfin touché le coeur de sa mère,
+et Catherine l'amuse par la fantasmagorie de sa maternité à demi avouée.
+
+De plus, le comte a retrouvé toute sa sérénité d'amour pour Alice.
+
+Les soupçons vagues, imprécis qu'il a pu concevoir, se sont évanouis
+sous le souffle de Catherine. Il n'a pas cessé un moment d'adorer Alice
+de Lux; mais, maintenant, il est sûr d'elle...
+
+L'époque de son mariage approche.
+
+Un grand chagrin, pourtant, a traversé cette félicité: Jeanne d'Albret
+est morte!...
+
+C'est-à-dire tout ce que le comte a vénéré jusque-là! Mais ce chagrin
+lui-même s'efface lorsque Déodat songe qu'il a retrouvé une mère et une
+fiancée...
+
+Encore un qui est heureux!...
+
+Quant à Alice de Lux, la mort de Jeanne d'Albret lui a ôté le plus cruel
+de ses soucis. Seule, la reine de Navarre eût eu intérêt à la séparer
+du comte. Seule, elle pouvait et devait la dénoncer... La reine morte,
+Alice a respiré.
+
+Catherine de Médicis lui a promis la suprême récompense de ses services.
+
+Elle épousera le comte de Marillac!...
+
+Une encore qui se persuade qu'après tant d'orages, elle est enfin
+arrivée au port d'un bonheur si durement conquis!...
+
+Charles IX attend sans impatience le grand événement que lui a promis sa
+mère. Il ne sait pas au juste ce qui doit se passer. Il sait qu'il n'y
+aura plus de tracas, plus d'ennuis, plus de guerres; il pourra courir
+les bois, chasser le cerf et le sanglier, sans se demander à chaque
+instant si l'un des chasseurs qui l'accompagnent ne va pas le tuer; il
+pourra étudier de nouveaux airs sur le cor; enfin, vivre à sa guise.
+
+Dès lors, pense-t-il, les crises effrayantes qui, à la moindre émotion,
+le jettent dans des délires tantôt furieux, tantôt désespérés, ces
+crises ne se renouvelleront plus. Il régnera sans conteste, c'est-à-dire
+qu'il emploiera aux commodités de sa vie tout ce qu'un peuple entier
+peut produire de richesse, de génie, de science et d'art.
+
+Il pourra librement, vêtu en bourgeois, parcourir sa bonne ville,
+s'arrêter parfois dans quelque guinguette, et finir toutes ses
+excursions chez Marie Touchet qu'il aime sans passion, mais avec une
+tendresse profonde. Voilà ce que rêve cet enfant de vingt ans; pour le
+reste, il a ses conseillers, ses parlements, ses chanceliers et ses
+ministres qui s'occuperont de l'administration de son royaume.
+
+Il a bonne mine, c'est-à-dire qu'au lieu d'être livide, comme à son
+ordinaire, il est simplement pâle.
+
+Il semble même qu'il y ait une sorte de fierté dans ses yeux, une fierté
+qui étonne ses courtisans, inquiète Guise, et fait rêver Catherine.
+
+C'est qu'il s'est passé une chose que toute la cour ignore:
+
+Marie Touchet a accouché d'un beau garçon bien râblé, solide, criard,
+plein de vie; Charles IX est père!... Un nouveau petit Valois est au
+monde; et le roi songe quel titre il pourra bien lui conférer.
+
+Il veut s'occuper de ce fils... et, pour cela, il faut que l'ère
+paisible prédite par sa mère se réalise enfin.
+
+Jetons aussi un coup d'oeil dans le logis de Marie Touchet.
+
+Maris Touchet, c'est la fille du peuple, avec toutes ses exquises
+délicatesses. Si nous pénétrons chez elle, nous la trouvons penchée sur
+le berceau de son fils; car, depuis quelques jours, elle est relevée de
+ses couches, et désormais elle ne vit plus que pour cet enfant.
+
+Quel calme dans ce logis! quelle propreté!... Quelle modestie aussi!...
+modestie charmante qui ne va pas sans coquetterie. Dans la chambre à
+coucher aux meubles de noyer ciré, toute claire, voici le berceau où
+dort le duc d'Angoulême. Au-dessus du berceau, un beau portrait de
+Charles IX en bourgeois. Le roi sourit dans son cadre. Et Marie lui
+sourit lorsque parfois son regard se lève de l'enfant jusqu'au père.
+
+Passons maintenant à des personnages plus actifs.
+
+Panigarola, dans son couvent, médite la destruction des huguenots et la
+mort de son rival Marillac. Étrange physionomie que celle de ce moine
+incroyant poussé à la haine par l'amour, devenu à son insu le redoutable
+instrument que manie la sainte Inquisition!
+
+Le duc de Guise s'apprête pour la suprême conquête. Son plan est d'une
+effrayante simplicité: le roi paraît résister au mouvement de foi
+apostolique et romaine qui veut sauver l'Eglise en exterminant la
+réformation. Or, ce mouvement doit aboutir à quelque bataille géante
+dans les rues de Paris.
+
+Alors, lui. Guise, accusera formellement Charles IX de connivence
+avec les huguenots; il se fera nommer capitaine général de l'armée
+catholique, et, lorsque le massacre sera commencé, lorsque Paris
+brûlera, lorsque les ruisseaux des rues seront transformés en fleuves de
+sang, lorsque le peuple sera déchaîné, il marchera sur le Louvre; le roi
+impopulaire, le roi des huguenots sera déposé; Tavannes, le maréchal,
+est avec lui; Damville lui garantit trois mille cavaliers qui sont en
+route, quatre mille arquebuses; Guitalens, gouverneur de la Bastille,
+prépare son oubliette la plus sûre pour y enfermer Charles IX... et,
+lorsque le roi voudra se défendre, lorsqu'il appellera ses gardes, c'est
+Cosseins, son propre capitaine, qui l'arrêtera!...
+
+Alors Guise arrêtera le carnage: il aura ainsi du même coup l'amour des
+catholiques qu'il aura déchaînés, et des huguenots qu'il aura sauvés.
+
+Et, comme la France ne peut pas vivre sans roi, comme son oncle, le
+cardinal de Lorraine, a établi nettement la généalogie qui le fait
+descendre de Charlemagne, Henri de Guise sera roi!...
+
+Le maréchal de Damville, lui aussi, prépare son coup.
+
+Du fond de son gouvernement, il fait venir des troupes nombreuses: près
+de sept mille hommes qu'il a offerts à Guise pour l'aider à déposer
+Charles IX. Et, par un miracle de ruse, c'est à la prière même du roi
+que ces troupes se sont mises en route.
+
+Si Guise est tué, Damville cherchera audacieusement à se substituer
+à lui, et ce rêve le hante d'arriver tout sanglant dans le Louvre,
+d'arracher la couronne à Charles et de la poser sur sa tête!...
+
+Si au contraire Guise réussit, Damville se contentera d'être le plus
+haut personnage du royaume après le roi.
+
+Mais ce que veut surtout Damville, c'est l'écrasement de son frère.
+
+La vieille haine qui date du jour lointain où Jeanne de Piennes le
+repoussa, cette haine a gangrené son âme. Elle est devenue un hideux
+ulcère inguérissable... Damville donnerait jusqu'à cette royauté qu'il
+rêve dans le secret de ses pensées, pour faire souffrir son frère.
+L'occasion va enfin se présenter: Damville s'est réservé l'attaque de
+l'hôtel de Montmorency... c'est lui qui veut prendre le vieil hôtel où
+le connétable son père a vécu! Et le réduire en cendres! Il prendra
+François et le tuera de ses mains... Puis il emportera Jeanne de
+Piennes.
+
+Montmorency est donc compris dans les massacres. Pourtant il n'est pas
+huguenot!... C'est vrai, mais il est suspect. Le parti modéré qui veut
+l'apaisement le considère comme son chef naturel. Et puis d'ailleurs,
+est-il vraiment besoin d'être huguenot pour être condamné?
+
+Damville. donc, en cette période où nous essayons d'indiquer la position
+générale de la mise en scène historique, attendait avec la certitude
+que sa haine et son amour, avant peu, recevraient du même coup leur
+satisfaction. Par Gillot, il sait tout ce que fait et dit son frère, et
+il prend ses mesures en conséquence.
+
+Car Gillot espionne activement... Seulement, il y a une chose, une
+seule, dont il n'a pu informer son oncle Gilles, pour la raison qu'il
+l'ignore. Et cette chose, qui peut-être bouleverserait de fond en comble
+les plans de Damville, c'est que la malheureuse Jeanne de Piennes est
+folle...
+
+Pénétrons maintenant dans l'hôtel de Montmorency
+
+Là se trouvent cinq personnages qui nous intéressent. D'abord, nos
+deux héros d'amour: le chevalier de Pardaillan et Loïse de Piennes de
+Montmorency.
+
+Depuis qu'ils se sont dit leur amour, ils se parlent à peine. Et
+qu'est-il besoin de paroles? Il n'est pas une pensée du chevalier qui
+n'aille à Loïse; il n'est pas un battement du coeur de Loïse qui ne soit
+pour le chevalier. Pour Loïse. c'est bien simple: elle mourrait en ce
+moment sans s'apercevoir qu'elle meurt, pourvu que lui fût près d'elle!
+Et quel danger est possible quand le chevalier est là? Elle n'a pas
+confiance: elle est la confiance même.
+
+Quant au chevalier, sûr de l'amour de Loïse, il croît n'avoir plus rien
+à redouter de la fortune adverse. Pourtant, il ne se croit pas certain
+d'être uni un jour à Loïse. Le maréchal de Montmorency a déclaré que sa
+fille est destinée au comte de Margency. Le chevalier de Pardaillan ne
+connaît pas ce comte, mais il fera tout au monde pour le rencontrer, et,
+l'épée à la main, lui disputera sa fiancée.
+
+Il recherche activement deux choses. La première, c'est le moyen de
+sauver définitivement Loïse, c'est-à-dire de sortir de Paris; la
+deuxième, c'est de savoir qui est le comte de Margency que le maréchal a
+choisi pour fiancé à Loïse.
+
+Pendant ce temps, le vieux Pardaillan demeure à l'affût. Il fait
+manoeuvrer son Gillot et échafaude un plan que nous ne tarderons pas à
+voir se développer sous nos yeux. Le vieux renard est inquiet. Il flaire
+il ne sait trop quel immense danger...
+
+La pauvre Jeanne est folle. Que dire de plus? C'est peut-être la plus
+heureuse. Sa douce et tendre folie l'a ramenée aux beaux jours de sa
+première jeunesse. Elle se croit à Margency. Par un phénomène assez
+rare, sa santé physique est entièrement rétablie.
+
+Le maréchal de Montmorency, tenu à l'écart par les chefs huguenots parce
+qu'il a refusé de s'associer à l'entreprise d'Henri de Béarn, alors que
+la paix n'était pas déclarée, est, d'autre part, haï de la Cour,
+parce qu'on l'accuse de bienveillance pour les huguenots: les partis
+politiques ne comprennent pas l'indépendance chez un homme influent.
+
+Mais François de Montmorency ne cherche pas l'estime et l'admiration de
+ses concitoyens, pour la raison bien simple qu'il ne les estime ni ne
+les admire. Il a vu trop d'ambitions déchaînées autour du trône; il a vu
+trop de pensées criminelles, trop d'hypocrisies, trop de férocités: il
+ne rêve plus que la retraite au fond de son manoir...
+
+Voilà donc, d'une façon générale, la position de tous nos personnages
+principaux.
+
+Il plane sur cette situation un calme d'orage.
+
+C'est ainsi que, dans les minutes tragiques qui précèdent la tempête,
+les arbres de la forêt demeurent immobiles; pas un souffle ne traverse
+l'espace. Le ciel pur n'offre rien de menaçant, et les buées grises dont
+il se couvre paraissent devoir se dissiper bientôt.
+
+Tout à coup ce ciel devient noir; une rafale énorme balaie les airs, la
+tempête bat les horizons...
+
+
+
+XI
+
+ENTREVUE DE DAMVILLE ET DE PARDAILLAN
+
+Nous transporterons maintenant nos lecteurs à l'hôtel de Montmorency,
+par une chaude soirée des premiers jours d'août. Dans la chambre qu'il
+occupait à l'hôtel, le vieux Pardaillan achevait de s'habiller en
+guerre, en sifflotant une fanfare de chasse.
+
+C'est-à-dire qu'il endossait la casaque de cuir et ceignait sa longue
+rapière, non sans s'être assuré que la pointe n'en était pas émoussée.
+En outre, il se munissait d'une courte dague, présent de Montmorency,
+portant la marque des fabriques de Milan.
+
+«Par Pilate! grogna-t-il, j'étouffe dans cette cuirasse; mais j'espère
+que sous peu je pourrai m'en débarrasser.»
+
+Il était à ce moment neuf heures du soir et le lourd crépuscule d'été
+commençait à voiler Paris.
+
+Lorsqu'il fut prêt, le vieux routier se jeta dans un fauteuil les jambes
+croisées, la rapière en travers des genoux, et se mit à réfléchir.
+
+«Dois-je prévenir le chevalier? Non, par la Mort-Dieu. Il voudrait me
+suivre, car il n'en fait qu'à sa tête. Or, je veux être seul à traiter
+cette petite affaire. En effet, de deux choses l'une: ou mon ancien
+maître se trouvera seul, comme me l'a affirmé cet animal de Gillot, et,
+alors, je n'ai pas besoin d'aide. Ou je tombe dans un traquenard, et il
+est inutile que le chevalier soit tué en même temps que moi... Oui, mais
+si je suis tué!... Hum! Je voudrais bien voir mon fils avant...»
+
+Pardaillan continua sa rêverie jusqu'au moment où il entendit sonner dix
+heures.
+
+Alors, il descendit sans bruit, se fit reconnaître du suisse et sortit
+de l'hôtel en prévenant le digne gardien qu'il rentrerait peut-être
+fort tard dans la nuit; que, s'il ne rentrait pas du tout, il aurait
+entrepris un voyage.
+
+Cependant, Pardaillan s'était éloigné. Il descendit sans hâte jusqu'à la
+Seine et, comme le passeur était couché, s'en alla traverser le fleuve
+au Grand Pont, qui porte aujourd'hui le nom de Pont au Change.
+
+Pardaillan, tout flânant et sans se hâter, se dirigea vers le Temple, et
+il était à peu près onze heures lorsqu'il atteignit l'hôtel de Mesmes.
+
+Sur sa façade, l'hôtel paraissait endormi.
+
+Pardaillan en fit le tour. Sur les derrières, on l'a vu, se trouvait un
+jardin clôturé d'un mur.
+
+Le vieux routier escalada le mur avec cette agilité qui était telle
+encore qu'elle excitait l'admiration de son fils.
+
+Parvenu à la porte de l'office qui donnait sur le jardin, il commença à
+manoeuvrer pour forcer les verrous au moyen de sa dague. Il était minuit
+lorsque Pardaillan, à sa grande satisfaction, vit la porte s'ouvrir.
+
+L'instant d'après, il était dans l'intérieur de l'hôtel. Pendant le
+séjour qu'il y avait fait, Pardaillan avait assez étudié la localité,
+selon son expression, pour être sûr de s'y conduire les yeux fermés. Il
+traversa donc le vestibule de l'office, enfila le couloir où se trouvait
+la fameuse entrée des caves et sourit en se rappelant la grande bataille
+qu'il avait soutenue là.
+
+Parvenu à la partie antérieure de l'hôtel, il commença à monter un large
+escalier et arriva au premier étage; puis, ayant longé un corridor,
+il s'arrêta devant une porte: c'est là que commençait l'appartement
+particulier du duc de Damville.
+
+«Y est-il?... N'y est-il pas?... S'il y est, est-il seul?»
+
+Le vieux routier se posa ces questions.
+
+«Bon! finit-il par murmurer, je vais bien voir.»
+
+Et il allongea la main pour voir si la porte était fermée.
+
+Au même instant, cette porte s'ouvrit d'elle-même, et le maréchal de
+Damville parut, un flambeau dans une main.
+
+--Tiens! fit le maréchal d'une voix tranquille, c'est ce cher monsieur
+de Pardaillan! Vous me cherchez, je crois? Donnez-vous donc la peine
+d'entrer... moi aussi, je voulais justement vous voir et vous parler...
+
+Pardaillan demeura une seconde atterré. Si difficile à émouvoir que soit
+un homme, il n'est pas sans éprouver quelque violente secousse lorsqu'il
+est soudain surpris par un ennemi mortel au moment même où il croyait
+surprendre cet ennemi.
+
+Cependant, par un énergique effort de volonté, le vieux routier se remit
+promptement, et, saluant de bonne grâce, il répondit:
+
+--Ma foi, monseigneur, j'accepte votre invitation, car j'ai des choses
+urgentes à vous dire.
+
+--Si j'avais su que vous me cherchiez, reprit Damville, je vous eusse
+évité la peine de crocheter mes portes.
+
+--Vous êtes mille fois trop bon, monseigneur. On crochète ce qu'on
+peut... les uns des serrures, les autres des coeurs humains...
+
+--Mais entrez donc, je vous en supplie!
+
+Pardaillan n'hésita pas. Il entra. Le maréchal referma la porte.
+
+Ils se trouvaient alors dans une vaste antichambre sur laquelle
+s'ouvraient deux portes: l'une d'elles donnait sur une sorte de salon.
+C'est dans ce salon que Damville fit entrer Pardaillan.
+
+--Ah! ça, dit Pardaillan qui s'assit, vous m'attendiez donc,
+monseigneur?
+
+--Monsieur de Pardaillan, je vous attendais sans vous attendre. On
+attend toujours un homme comme vous.
+
+--Voyons, monseigneur, dites-moi que vous étiez prévenu de ma visite,
+dit Pardaillan qui songea à Gillot.
+
+--C'est la vérité, répondit Damville.
+
+--Puisque vous êtes en veine de franchise, ne pourriez-vous me dire qui
+vous a prévenu?
+
+--C'est facile, et je ne vois aucune raison de vous cacher ce détail. Un
+de mes officiers que vous connaissez bien, pour qui vous professez la
+plus vive amitié... ce brave Orthès...
+
+--Le vicomte d'Aspremont!
+
+--Lui-même. Si vous avez de l'amitié pour lui, il a pour vous une telle
+affection qu'il recherche toutes les occasions de vous apercevoir, ne
+fût-ce qu'un instant. Je crois qu'il a quelque chose d'intéressant à
+vous dire.
+
+--Je l'écouterai volontiers, monseigneur. Il y a en effet une
+conversation engagée entre ce digne gentilhomme et moi, et il faudra
+bien que le dernier mot reste à l'un ou à l'autre.
+
+--Je vous disais, mon cher monsieur, que votre excellent ami Orthès,
+dans l'espoir de vous serrer dans ses bras, ne cesse de rôder autour de
+l'hôtel Montmorency.
+
+«Ah! songea Pardaillan, ce n'est donc pas Gillot!»
+
+--Ce soir donc, il vous a suivi, il vous a vu escalader le mur de mon
+enclos, et, tandis que vous forciez l'office, il est entré par la
+grande porte et m'a prévenu de votre visite. J'étais sur le point de
+me coucher. Mais, pour avoir le plaisir de vous voir, j'ai résolu de
+veiller. Bien m'en a pris, puisque vous voilà.
+
+--Oui, me voilà, dit Pardaillan. Mais, monseigneur, puisque vous poussez
+la condescendance à ce point, vous me permettrez bien de vous poser une
+petite question, une seule?
+
+--Comment donc! Dix questions, question ordinaire et question
+extraordinaire, vous avez droit à toutes les questions!
+
+Cette fois, le vieux routier ne put s'empêcher de pâlir!
+
+Est-ce qu'il allait être livré au bourreau?
+
+Est-ce qu'on allait lui appliquer la question, c'est-à-dire la
+torture!...
+
+Pourtant, il fit bonne contenance et reprit:
+
+--Je vous demanderai donc, monseigneur, si vous êtes seul.
+
+--Monsieur Pardaillan, vous pouvez tout me dire, et décharger votre
+coeur. Quant à être seul, il n'y aura ja mais trop de braves officiers
+autour de moi pour faire honneur à un homme tel que vous. Et d'ailleurs,
+voyez!
+
+A ces mots, le maréchal se leva. Trois portes s'ouvraient sur le salon:
+l'une par laquelle Pardaillan était entré; la deuxième qui donnait sur
+la chambre à coucher; la troisième qui ouvrait sur un cabinet d'armes.
+
+Damville ouvrit la première, et Pardaillan aperçut douze gardes sur deux
+rangs, armés de hallebardes.
+
+Le vieux routier hocha la tête, et Damville referma.
+
+Puis il ouvrit la deuxième porte, et une quinzaine de gentilshommes
+apparurent à Pardaillan: ils avaient tous l'épée à la main.
+
+--Bonsoir, messieurs! dit le vieux routier en saluant.
+
+Cette deuxième vision disparut aussitôt, le maréchal ayant refermé la
+porte. Il alla alors ouvrir la troisième, et, cette fois, ce furent six
+arquebusiers, prêts à faire feu, qui apparurent; derrière eux, Orthès,
+prêt à donner le signal d'une décharge.
+
+«Je suis pris!» se dit Pardaillan.
+
+--Causons maintenant, dit le maréchal en fronçant les sourcils. Mon cher
+monsieur, vous veniez pour m'assassiner.
+
+--Non pas, monseigneur, je venais pour vous tuer, il est vrai, mais pour
+vous tuer en un combat loyal. Je comptais vous trouver seul. J'avais
+même prévu le cas où je vous eusse trouvé endormi. Alors, je vous eusse
+réveillé, je vous eusse prié de vous habiller, et je vous eusse dit
+ceci: «Monseigneur, vous gênez terriblement quelques braves gens qui
+ne demandent qu'à vivre heureux et tranquilles et que vous avez résolu
+d'occire. Vous avez fait assez de mal dans votre vie. Et c'est vous
+rendre un signalé service que de vous empêcher d'en faire encore. Voici
+votre épée, voici la mienne. Défendez-vous bien, car j'ai la prétention
+de ne pas sortir d'ici sans vous avoir tué.» Voilà ce que je vous eusse
+dit, monseigneur. Et je suis prêt à vous le redire. Vous ouvrirez ces
+trois portes. Il y aura de nombreux témoins pour affirmer que Mgr Henry
+de Montmorency, maréchal duc de Damville, n'a pas été assassiné, mais
+bien tué légalement par la grâce de Dieu et de ma rapière.
+
+Le maréchal était une véritable bête féroce; mais il avait le culte du
+courage.
+
+L'attitude paisible et narquoise de Pardaillan, ce sourire qui hérissait
+sa moustache, sa tranquillité parfaite dans une aussi terrible
+conjecture, firent donc sur lui une profonde impression.
+
+--Monsieur de Pardaillan, dit-il, vous n'avez pas prévu le cas où c'est
+moi qui vous eusse tué....
+
+--C'était impossible, monseigneur. J'avais tous les avantages. Je ne
+vous dirai pas que votre cause est mauvaise et la mienne juste; mais je
+vous dirai qu'au métier des armes c'est le plus audacieux qui l'emporte,
+et je suis sûr d'être plus audacieux que vous.
+
+--Soit, mais vous n'avez pas prévu le cas où je n'eusse pas voulu vous
+accorder l'honneur de me battre avec vous.
+
+--Nous nous sommes expliqués là-dessus, à notre rencontre des
+Ponts-de-Cé, monseigneur; je crois vous avoir prouvé que mon épée vaut
+la vôtre.
+
+Le maréchal se leva, pensif, et fit quelques pas dans la salle, non sans
+surveiller du coin de l'oeil les mains de son adversaire.
+
+Mais Pardaillan, tranquillement assis, accoudé à son fauteuil, le
+regardait d'un air de bonhomie qui apparut au maréchal comme un excès
+d'intrépidité. Il s'accota à la haute cheminée et dit lentement:
+
+--Monsieur de Pardaillan, j'ai toujours eu pour vous la plus haute
+estime, et je vous l'ai prouvé. Je vous le prouve encore en ce moment
+par ma modération. Si je faisais un signe, vous tomberiez mort à
+l'instant. Je pourrais faire mieux: je pourrais vous faire transporter
+à la Bastille qui, vous le savez, est commandée par un de mes amis,
+lequel, sur ma recommandation, vous tuerait aussi sûrement que
+pourraient le faire ces hallebardes et ces arquebuses, avec cette
+seule différence que vous mourriez sur un chevalet et que votre agonie
+pourrait durer plusieurs heures et même plusieurs jours... En effet, qui
+êtes-vous pour moi? Un ennemi. Vous m'avez trahi à Margency autrefois;
+aux Ponts-de-Cé, nous avions conclu un pacte; je vous avais pardonné
+votre trahison, je vous ai admis dans ma maison; vous étiez de mes amis;
+vous m'avez encore trahi de la façon que vous savez. Par miracle, vous
+avez échappé à ma juste vengeance. Et, depuis, vous êtes passé au camp
+ennemi. Qu'avez-vous à dire à cela?
+
+--Que je ne vous ai pas trahi, monseigneur. Que décidé à me faire votre
+second loyal dans une entreprise grandiose, je ne voulais pas devenir
+votre complice dans une entreprise infâme. Capable d'entrer dans le
+Louvre et d'y arrêter le roi de mes mains, capable si vous me l'aviez
+ordonné de me saisir de la couronne et de vous l'apporter, capable de
+tenir tête en rase campagne à l'armée royale si vous m'aviez confié la
+poignée d'hommes dont vous disposez, je n'étais pas capable de me faire
+le bourreau d'une femme. Il fallait me demander ce que je pouvais vous
+donner, monseigneur! Mon épée, mon sang, mon énergie; vous avez voulu
+faire de moi l'espion de mon fils et le geôlier de celle qu'il aime.
+Vous avez fait erreur... Vous le savez, du reste, que je ne vous ai pas
+trahi. Si j'avais voulu vous trahir et faire une fortune du coup, si
+j'avais voulu vous envoyer à Montfaucon et gagner dans cette ignominie
+vos propres richesses, je n'avais qu'à aller trouver le roi et lui dire
+que vous le voulez tuer pour couronner le duc de Guise. Mon silence sur
+cette affaire vous prouve, monseigneur, que vous vous êtes séparé par
+votre faute d'un homme capable de garder un important secret, ce qui est
+rare, croyez-moi.
+
+Le maréchal avait affreusement pâli. Et, lui qui tenait le vieux routier
+en son pouvoir, ce fut d'une voix suppliante qu'il demanda:
+
+--Ainsi, vous n'avez rien dit à personne de cette affaire?
+
+Pardaillan haussa les épaules avec un suprême dédain.
+
+--Entendez-moi bien, reprit Damville. Sans me dénoncer, chose abominable
+et monstrueuse dont votre fierté ne saurait s'accommoder, vous auriez pu
+tout au moins... confier...
+
+«Ah! ah! voilà donc le secret de ce qu'il appelle sa modération, songea
+Pardaillan. Il veut savoir si je n'ai point parlé!
+
+Et, tout haut, il ajouta:
+
+--A quelles personnes, monseigneur?
+
+--Mais à des personnes qui, elles, n'auraient peut-être pas votre
+générosité!... A M. de Montmorency, par exemple!
+
+--Et quand cela serait! fit Pardaillan. Vous parliez de vos droits!
+N'ai-je pas celui de vous traiter en ennemi? N'ai-je pas le droit de
+donner cette arme à votre frère? C'est plus qu'un droit. Comment! vous
+séquestrez la fille du maréchal de Montmorency... et je ne parle pas de
+l'infortunée dame de Piennes! Je prends seulement les choses où elles en
+sont: vous faites fermer les portes de Paris au maréchal; vous le tenez
+prisonnier, lui et les siens, et nous, par conséquent! C'est donc que
+vous préparez le dernier coup qui doit nous écraser tous!... Je vous
+le déclare, monseigneur, je n'aurais pas le courage de me faire votre
+dénonciateur, j'ai du moins pensé que je devais tout dire au maréchal
+votre frère, afin qu'il puisse au moins se défendre...
+
+--Vous avez fait cela! gronda Damville avec un accent de rage et de
+désespoir.
+
+--Je voulais le faire: mais je ne l'ai pas fait. Ne me remerciez pas.
+J'enrage d'avoir gardé le silence: c'est mon fils qui m'a empêché de
+parler. Savez-vous ce qu'il m'a dit?... Plutôt que de révéler un secret
+confié à notre honneur, un secret dont je ne suis plus le maître, je me
+tuerais à vos yeux! Que Damville brûle Paris, s'il l'ose, pour s'emparer
+de nous! S'il faut mourir, nous mourrons du moins sans que nul au monde,
+pas même un félon comme lui, puisse nous accuser de félonie!... Voilà ce
+que m'a dit mon fils, et voilà pourquoi je me suis tu, monseigneur!
+
+--Ainsi, fit Damville d'une voix rauque. Montmorency ne sait rien?
+
+--Rien, monseigneur; ni lui ni personne!
+
+Le maréchal poussa un profond soupir. Sa terreur avait été telle qu'il
+ne songeait même pas à relever ce terme de félon dont Pardaillan venait
+de le souffleter.
+
+En quelques instants il eut repris tout son sang-froid.
+
+Il fit un pas comme pour se diriger vers celle des portes derrière
+laquelle se trouvait Orthès et ses arquebuses.
+
+Mais, se ravisant soudain, il se retourna vers Pardaillan.
+
+--Voyons, dit-il brusquement, si je vous offrais la paix?
+
+Pardaillan se leva, s'inclina et demanda:
+
+--Vos conditions, monseigneur?
+
+--Simplement de ne pas me gêner dans ce que je vais entreprendre: vous
+et votre fils, vous sortirez de l'hôtel Montmorency; vous vous en irez
+de Paris, au diable si vous le voulez. Je vous ferai remettre deux bons
+chevaux tout harnachés; dans la sacoche de chacun des chevaux, il y aura
+deux mille écus.
+
+Pardaillan, la tête baissée, paraissait réfléchir profondément.
+
+--Songez-y, reprit le maréchal. Vous m'avez désarmé par votre fidélité à
+garder un secret que bien d'autres eussent vendu. Vos insultes, je les
+oublie. Vos petites trahisons, je les efface. A vous comme au chevalier,
+je veux le plus grand bien possible. Je ne veux même pas me souvenir
+que vous vous êtes introduit dans cet hôtel pour me tuer. Je vous dis:
+Pardaillan, ne soyons ni amis, ni ennemis, soyons neutres. Vous êtes mon
+prisonnier de guerre. Si fort et si brave que vous soyez, vous ne pouvez
+lutter contre ces arquebuses, ces hallebardes et ces bonnes épées qui
+vous cernent; il n'y a pas de fuite possible: vous êtes pris, mon cher.
+Eh bien, acceptez ce que je vous propose, et vous êtes libre.
+
+--Et si j'acceptais, dit enfin le vieux Pardaillan, comment vous y
+prendriez-vous, monseigneur? Car je vous sais défiant; sur ma simple
+parole, vous ne m'ouvririez pas les portes de votre hôtel.
+
+Un éclair de joie, aussitôt éteint, flamboya dans les yeux du maréchal,
+qui répondit:
+
+--Je ne prendrai que les précautions indispensables; vous allez écrire
+une lettre au chevalier, assez pressante pour qu'il vienne vous
+retrouver ici. Un de ces gentilshommes portera cette lettre. Lorsque le
+chevalier sera ici, lorsque vous m'aurez tous deux donné votre parole
+de ne pas revenir à Paris avant trois mois, je vous escorterai moi-même
+avec quelques amis jusqu'à telle porte de Paris que vous me désignerez,
+et je vous souhaiterai bon voyage. Vous acceptez, n'est-ce pas? fit
+Damville en frémissant.
+
+--Certes, monseigneur! Avec joie! Avec gratitude!
+
+--Écrivez donc, alors! gronda le maréchal qui, se précipitant vers un
+meuble, en tira une écritoire et du papier.
+
+Pardaillan ne bougea pas.
+
+--Un mot, dit-il: j'accepte. Mais, malheureusement, je ne puis accepter
+que pour moi seul.
+
+--Ecrivez toujours! Je me charge de convaincre le chevalier!
+
+--Attendez donc, monseigneur. Je connais mon fils. Vous n'avez pas idée
+de sa méfiance. Il se méfie de moi. Il se méfie de lui-même. Il se méfie
+de l'ombre qui suit ses pas. Oui, monseigneur, plus d'une fois j'ai
+rougi de le voir si méfiant alors que j'ai, moi, un respect sans bornes
+pour les paroles d'un personnage tel que vous.
+
+--Que signifie? gronda le maréchal.
+
+--Cela signifie, monseigneur, qu'en lisant ma lettre, mon fils
+s'écrierait: «Comment! mon père est prisonnier du maréchal de Damville
+et il veut que je l'aille rejoindre, sous prétexte qu'il a fait la paix
+avec monseigneur! Allons donc! Vous êtes fou, mon père! Est-ce que vous
+ne savez pas que M. Damville est un fourbe, un félon--c'est mon fils qui
+parle!--un être pétri de ruse qui voudrait nous tenir tous les deux et
+nous occire ensemble? Mais sa ruse est par trop grossière. Je suis jeune
+et veux vivre. Quant à vous, mon père, qui avez assez vécu, mourez tout
+seul, puisque vous avez eu la sottise d'aller vous fourrer dans la
+gueule du loup!...» Voilà ce que dirait le chevalier en recevant ma
+lettre; il me semble l'entendre éclater de rire...
+
+--Ainsi, fit Damville, les dents serrées, vous n'écrivez pas?...
+
+--Cela ne servirait à rien, monseigneur. Et puis, tenez, admettons que,
+par impossible, mon fils se décide à me rejoindre. Savez-vous ce qui
+arriverait?
+
+--Voyons!
+
+--Le chevalier n'est pas seulement l'homme le plus méfiant de la terre,
+il est têtu, monseigneur, à tel point qu'il l'est presque autant que
+vous. Il s'est logé dans la tête d'arracher de vos griffes la dame
+de Piennes, sa fille et monseigneur votre frère. Rien ne l'en fera
+démordre. Moi, vous comprenez, j'accepte avec reconnaissance votre
+honorable proposition. Mais lui... Savez-vous ce qu'il nous dirait?...»
+
+Pardaillan se campa devant Damville, la main à la garde de sa rapière,
+le buste droit.
+
+--Il nous dirait ceci, monseigneur: «Ainsi donc, mon père, et vous,
+monsieur le duc, vous osez me proposer cette vilenie! Fi donc,
+messieurs! Pour quatre mille écus et deux chevaux tout harnachés d'or,
+eussiez-vous à m'offrir quatre mille sacs, contenant chacun quatre mille
+écus, que l'insulte n'en serait que plus forte. Quoi! il y a donc deux
+hommes au monde qui ont pu croire que le chevalier de Pardaillan pouvait
+vendre l'épée qu'il tient de son père et, abandonnant deux malheureuses
+femmes qu'il a juré de sauver, se mettre soi-même au rang des lâches?
+Ah! mon père, je ne me relèverai pas de l'offense que vous me faites.
+Revenez à une plus haute et plus digne estime de ce que vous vous devez
+à vous-même et laissez la honte de ces propositions à M. le duc de
+Damville qui, lui, a l'habitude de la félonie et de la trahison.»
+
+--Misérable! rugit Damville.
+
+--Un dernier mot, monseigneur! Un seul! Outre les défauts que je viens
+de vous signaler, le chevalier a encore celui de m'aimer tel que je
+suis. Il me sait ici! S'il ne me revoit pas au petit jour, il est
+capable d'aller raconter au roi que vous le trahissez pour Guise...
+Quitte à se tuer ensuite pour se punir d'avoir fait acte de
+dénonciateur!
+
+Le maréchal, qui, déjà, s'élançait, s'arrêta comme frappé de la foudre,
+blême, écumant, terrible. Pardaillan sourit dans sa moustache et
+murmura:
+
+«Pare celle-là, si tu peux!...
+
+Mais, dans l'esprit du maréchal, affolé par les paroles du vieux routier
+comme le taureau peut l'être par les banderilles, la fureur et la haine
+l'emportèrent sur l'épouvante.
+
+--Eh bien, soit! hurla-t-il. J'en courrai le risque! A moi!»
+
+Pardaillan, d'un geste foudroyant, tira sa dague et bondit sur le
+maréchal.
+
+--C'est donc toi qui mourras le premier! rugit-il.
+
+Mais Damville avait vu venir le coup. Au moment où le poignard
+s'abattait sur lui, il se laissa tomber à plat sur le tapis! Pardaillan,
+emporté par l'élan, trébucha; au même instant, la pièce se remplissait
+de monde, se hérissait de hallebardes et d'épées.
+
+Hagard, le vieux routier voulut alors tirer sa rapière pour mourir au
+moins en se défendant: vaine tentative! Saisi de tous les côtés à la
+fois, maintenu par vingt bras, il fut en un instant désarmé, bâillonné,
+ligoté.
+
+Alors, il ferma les yeux et se raidit dans une immobilité farouche.
+
+--Monseigneur, dit Orthès, où faut-il pendre ce truand?
+
+--Le pendre! fit Damville d'une voix qui tremblait encore de rage.
+Y pensez-vous? Ce truand possède des secrets qu'il est utile de lui
+arracher dans l'intérêt de Sa Majesté notre roi...
+
+--On va donc lui appliquer la question? reprit Orthès.
+
+Pardaillan frissonna longuement.
+
+--Oui-da! répondit Damville. Le tourmenteur juré sera prévenu par mes
+soins, et je veux assister moi-même à la besogne.
+
+--Où faut-il le conduire?
+
+--Au Temple, dit le maréchal.
+
+
+
+XII
+
+OU MAUREVERT JOUE UN RÔLE IMPORTANT
+
+Ce dimanche-là, le chevalier de Pardaillan avait été voir son ami
+Marillac, comme il faisait presque tous les jours. Les deux jeunes
+gens se racontaient leurs inquiétudes, leurs joies, leurs espérances;
+Marillac parlait d'Alice; le chevalier parlait de Loïse.
+
+Plusieurs fois, le comte avait offert à son ami d'aller trouver la reine
+mère et de lui demander un sauf-conduit pour le maréchal de Montmorency
+et les siens, Mais le chevalier avait toujours refusé avec obstination.
+
+Toutes les fois que le comte parlait de la reine, de sa bienveillance,
+de ses promesses, Pardaillan gardait le silence.
+
+«Tout est possible! se disait en effet le chevalier. Qui sait si
+l'infernale Catherine n'a pas été enfin touchée au coeur! Qui sait si
+elle ne s'est pas mise à aimer ce fils retrouvé!... Mais qui sait aussi
+quels pièges peut cacher cette bienveillance trop soudaine?... Quant
+à la malheureuse Alice, je m'arracherais la langue plutôt que de dire
+l'affreux secret qu'elle m'a confié dans une heure de délire...
+
+Donc, le chevalier gardait le silence à la fois sur la reine et sur
+Alice... Seulement, il ne cessait de répéter à son ami:
+
+--C'est le moment de redoubler de prudence, mon cher...
+
+Marillac souriait alors... il était dans cet état de confiance absolue
+qui est comme un profond sommeil de l'esprit.
+
+Il n'y avait qu'une ombre à son bonheur: la mort de Jeanne d'Albret.
+
+Ce dimanche, il y avait trois jours qu'il n'avait pas vu le chevalier,
+lorsqu'il le vit entrer.
+
+--J'allais entreprendre de vous relancer à l'hôtel de Montmorency!
+s'écria le comte en saisissant les mains de son ami... mais
+qu'avez-vous? Vous me paraissez sombre... préoccupé...
+
+--Vous, au contraire, vous êtes en pleine joie à ce que je vois... vous
+essayez un costume?...
+
+Le comte de Marillac, en effet, venait de quitter un costume qu'on lui
+avait apporté et qu'il avait essayé... C'était un habillement de
+grand seigneur, et tel que la magnificence de ces époques pouvait le
+concevoir. Mais ce costume si riche était entièrement noir depuis la
+plume de la toque jusqu'au haut-de-chausses en satin.
+
+--C'est demain le grand jour, dit Marillac en souriant. C'est demain que
+notre roi Henri épouse Mme Marguerite. Avez-vous vu les préparatifs que
+l'on a faits à Notre-Dame? Ce sera magique. L'église tout entière
+est tendue de velours à crépines d'or. Les sièges des époux sont des
+merveilles...
+
+--Ce sera splendide, fit le chevalier. Je comprends votre joie.
+
+Marillac saisit sa main et la pressa.
+
+--Cher ami, murmura-t-il, ma joie ne vient pas de là... Écoutez...
+j'avais juré de ne le dire à personne au monde... mais vous, mon
+ami, vous êtes mon autre moi-même... Demain, il y aura un mariage
+à Notre-Dame... et, demain soir, il y en aura un autre à
+Saint-Germain-l'Auxerrois... et je veux que vous soyez là!...
+
+--Quel mariage? demanda le chevalier.
+
+--Le mien!...
+
+--Le vôtre! fit Pardaillan qui ne put s'empêcher de frémir. Et pourquoi
+le soir?
+
+--La nuit, plutôt; à minuit!... Vous allez comprendre... la reine veut
+être là pour me bénir... elle se charge de tous les détails de la
+cérémonie... des amis à elle, des amis sûrs, y assisteront seuls... et
+vous, mon cher, mon frère! mais n'en dites rien. La reine veut être là,
+comprenez-vous? Et si on savait!... Ah! Pardaillan. on voudrait savoir
+pourquoi la mère de Charles IX s'intéresse tant à un pauvre gentilhomme
+huguenot...
+
+Le chevalier eut un frisson que le comte ne remarqua pas: cette
+cérémonie mystérieuse, ce mariage de minuit qui devait être tenu secret
+et auquel Catherine devait assister... Il eut la pensée d'un guet-apens.
+
+«Heureusement que je serai là!» songea-t-il.
+
+Et, comme si le pressentiment d'un malheur l'eût poursuivi, il désigna
+le costume étalé sur un fauteuil:
+
+--Est-ce dans ce costume que vous allez vous marier?
+
+--Oui, frère, dit Marillac soudain redevenu grave. C'est dans ce costume
+que je veux assister au mariage de notre roi, et c'est dans ce
+même costume que, le soir, à minuit, je me rendrai à
+Saint-Germain-l'Auxerrois...
+
+--Eh quoi! Tout de noir vêtu?
+
+--Écoutez-moi, chevalier, dit Marillac, dont le visage se voila de
+mélancolie. Je suis dans un bonheur tel que je me demande parfois si
+je rêve. Vous savez combien j'ai souffert d'être obligé de maudire ma
+mère... eh bien, cette mère se révèle à moi comme la femme la plus
+aimante. Vous savez combien J'aime ma fiancée... eh bien, demain,
+Alice devient ma femme... comprenez-vous que ces deux bonheurs inouïs
+accablent mon âme!...
+
+--Ainsi, dit le chevalier, pas une ombre à votre bonheur?
+
+--Quelle inquiétude, quelle crainte pourrais-je avoir? Non, mon ami...
+tout en moi est apaisement et confiance... Et pourtant, oui, tout ce
+bonheur est comme voilé d'un crêpe.
+
+--Il faut quelquefois écouter les pressentiments.
+
+--Il ne s'agit pas d'un pressentiment. Encore une fois, je ne crains
+rien, je n'ai rien à redouter. Mais je m'habille de noir, mon ami, parce
+que je veux, aux yeux de tous, porter le deuil de l'admirable femme qui
+a été ma vraie mère: la reine de Navarre. La cour semble l'avoir déjà
+oubliée. Son fils lui-même, cet Henri qu'elle aimait tant, a bien vite
+repris ce visage insoucieux et sardonique... il a bien vite recommencé
+à papillonner autour des femmes, tandis que celle qui sera la sienne
+s'occupe, dit-on d'amours où le roi de Navarre ne joue aucun rôle, sinon
+celui de l'amant morfondu. Ah! mon ami, toute cette ingratitude pour
+une femme si vaillante et si bonne, cela me révolte. Et moi qui l'ai
+vénérée, moi qui l'ai vue mourir, je veux porter son deuil devant son
+fils, devant ma mère aussi... et devant ma femme!
+
+Marillac demeura quelques minutes tout songeur.
+
+--Cher ami, reprit le chevalier, avez-vous jamais admiré la singulière
+destinée qui vous a fait retrouver une mère juste au moment où vous avez
+perdu celle que vous considériez comme telle?
+
+--Que voulez-vous dire? fit Marillac en tressaillant.
+
+--Simplement ceci: tant que la reine de Navarre a vécu, Catherine
+de Médicis vous est apparue comme un monstre capable de toutes les
+atrocités. Or, c'est justement dans la nuit où est morte l'infortunée
+Jeanne d'Albret que madame votre mère a commencé de se révéler à vous
+dans toute sa maternelle mansuétude...
+
+--Je vous avoue que je n'ai pas songé à cette coïncidence, dit Marillac
+en passant une main sur son front. Mais, puisque vous m'y faites penser,
+ne dois-je pas voir là une preuve de plus que mon bonheur dépasse mes
+espérances?»
+
+Ce fut au tour de Pardaillan de tressaillir.
+
+Il eut la sensation que son ami cherchait à s'étourdir, et qu'il faisait
+un violent effort pour se persuader à soi-même qu'il était heureux.
+
+Oui, peut-être Marillac avait-il entrevu la haine formidable qui couvait
+sous les sourires de Catherine! Peut-être, à force de creuser le
+problème, en était-il arrivé à pressentir vaguement vers quels abîmes il
+était entraîné!... Peut-être n'y avait-il en lui qu'un désespoir sans
+fond... le désespoir d'avoir compris que sa mère voulait le tuer, le
+désespoir de deviner que sa fiancée était complice de sa mère!...
+
+Peut-être, disons-nous!
+
+Car, ce que nous établissons en quelques lignes positives, Marillac ne
+pouvait que le soupçonner.
+
+--Vous ne m'avez jamais raconté la mort de la reine de Navarre! reprit
+tout à coup le chevalier.
+
+--Ce sont de funestes souvenirs que vous remuez là, chevalier, dit le
+comte avec une sombre expression. Ce fut foudroyant. La reine était
+arrivée à neuf heures au Louvre, où on célébrait les fiançailles de
+son fils et de la princesse Marguerite. Après avoir reçu l'hommage des
+seigneurs catholiques, elle s'assit dans un fauteuil de ce salon, où
+le roi de France vint, en personne, lui témoigner son affectueuse
+admiration. Moi, j'étais où vous savez. Lorsque je fus redescendu dans
+les salles de fête, je la cherchai longtemps et ne la trouvai qu'à
+l'instant où elle s'évanouissait. Il y eut de grandes rumeurs, et je
+n'oublierai jamais la douleur qui éclata sur le visage de... la reine
+mère...
+
+--De Catherine de Médicis? insista le chevalier.
+
+--Oui, mon ami... Après que le médecin du roi eut examiné la reine de
+Navarre, celle-ci fut aussitôt transportée jusqu'à sa litière, malgré
+Ambroise Paré, qui lui voulait, sur l'heure, administrer je ne sais quel
+médicament... Le roi Henri, l'amiral, le prince de Condé et moi, nous
+montâmes à cheval pour escorter la litière; quelques gentilshommes nous
+accompagnèrent. La litière, ainsi entourée de notre groupe et précédée
+de laquais à cheval, portant des flambeaux, traversa la foule qui
+entourait le Louvre. A la vue du roi Henri, cette foule se mit à
+pousser des clameurs comme si nous eussions été des ennemis; cependant,
+lorsqu'on sut que la litière contenait Jeanne d'Albret mourante, un
+grand silence se fit, et, ces gens, honteux peut-être, s'écartèrent,
+mais, dans leur silence même, ce n'était pas le respect de la mort qui
+apparaissait... Ah! chevalier, quelle nuit!... Quand je songe à cette
+fête monstrueuse, à cette orgie plutôt, où les nôtres ont toléré que
+leurs femmes fussent insultées, puis ces cris funèbres, cette litière
+qui passe à travers un peuple retenant à peine ses grondements, je me
+prends à songer à quelque énorme et fantastique traquenard... mais c'est
+de la folie.
+
+--Hum! fit le chevalier.
+
+--Le roi nous comble de ses caresses; la reine mère... je connais ses
+sentiments...
+
+--Hum! hum! répéta le chevalier.
+
+--Le peuple nous est seul hostile; mais M. de Guise nous assure que
+les Parisiens n'ont qu'un reste de mauvaise humeur, qui se dissipera
+lorsqu'on aura vu notre roi entrer à Notre-Dame...
+
+Et, comme pour éviter d'approfondir les soupçons qu'évoquait l'attitude
+du chevalier, le comte se hâta de continuer son récit:
+
+--Lorsque la reine eut été couchée dans son lit, elle reprit
+connaissance. Le médecin du roi, maître Ambroise Paré, arriva à ce
+moment. Mais la reine, le regardant fixement, lui dit: «Je vous
+remercie, maître, Vous pouvez vous retirer. Tous soins seraient inutiles
+contre le mal. Je vais mourir... Allez!» Sans insister davantage, maître
+Paré s'inclina, en poussant un soupir, et, comme il se retirait, nous
+vîmes que son visage portait les traces d'une étrange épouvante.
+
+--Ah! ah! Ce médecin n'est-il pas de la religion reformée?
+
+--Oui, chevalier.
+
+--Et vous dites qu'il n'insista pas pour donner des soins à la
+malheureuse reine? Et vous dites qu'il avait l'air épouvanté?
+
+--En effet. Mais n'était-ce pas naturel? Ce mal foudroyant...
+
+--Non, comte! Ambroise Paré est un homme énergique. S'il n'a pas
+insisté, s'il a été épouvanté, s'il a reculé, enfin...
+
+--Que voulez-vous dire, chevalier? s'écria Marillac avec agitation.
+
+--Rien, fit sourdement le chevalier. Je m'étonne de cette attitude,
+voilà tout. Mais continuez, cher ami...
+
+--Oui... laissons de côté les soupçons.
+
+--Ah! vous avez dit enfin le mot! Vous aussi, vous soupçonnez...
+
+--Quoi? balbutia le comte.
+
+--Un crime!...
+
+Marillac pâlit. Son regard se détourna de Pardaillan.
+
+--Eh bien, oui, dit-il enfin; je crois à un crime! La reine de Navarre
+avait des ennemis acharnés; plus d'une fois, elle a failli succomber.
+Peut-être, un de ces ennemis... un de ces hommes qui ne reculent pas
+devant le forfait... je donnerais ma vie pour le connaître, celui-là...
+
+Marillac passa la main sur son front. Et, comme le chevalier gardait le
+silence, il continua:
+
+--Mais peut-être, après tout, n'est-ce qu'un soupçon sans valeur.
+
+--Peut-être! fit le chevalier. Vous disiez donc que le médecin du roi se
+retira.
+
+--Et aussi nous tous, reprit Marillac, avec un empressement fébrile. Le
+roi Henri demeura seul près de sa mère. Pendant trois longues heures,
+nous attendîmes dans la pièce voisine. Enfin, l'aube entra dans cette
+salle où nos douleurs silencieuses étaient rassemblées, et fit pâlir les
+flambeaux. Ce fut à ce moment que le roi Henri sortit de la chambre
+de sa mère... Que lui avait-elle dit? Quelles furent ses suprêmes
+confidences? Qui sait?... Oui, qui sait si l'étrange hallucination qui
+s'empara de moi ne fut pas une vérité?... Car, comme je me trouvais près
+de la porte, il me sembla, un moment, saisir quelques lambeaux de la
+parole royale et funèbre... «Je meurs assassinée, disait la voix rauque
+de la mourante, mais je vous ordonne de l'ignorer... feignez de croire à
+une mort naturelle... ou, sans cela... vous seriez frappé à votre tour.
+Mais prenez bien garde, mon fils... Ah! oui, gardez-vous!...» Ces
+paroles, quand j'y pense, furent sans aucun doute une imagination de
+mon esprit ébranlé... Le roi Henri reparut à nos yeux et nous fit signe
+d'entrer.
+
+Marillac étouffa un sanglot et deux larmes, qu'il ne songea pas à
+essuyer, coulèrent de ses yeux.
+
+--Nous entrâmes donc, poursuivit-il. Quand je vis cette généreuse reine,
+cette guerrière qui avait étonné nos vieux généraux, quand je vis cette
+mère admirable qui avait abandonné la vie paisible de son palais pour
+se jeter dans la vie des camps, qui avait vendu jusqu'à son dernier
+diamant, pour payer les soldats de son fils, quand je vis celle qui
+m'avait tiré du néant, arraché à la mort, oui, quand je la vis livide,
+il me sembla que j'allais mourir moi-même et je demeurai comme stupide,
+dans un anéantissement de mes forces et de ma pensée... Elle dit au
+prince de Condé: «Ne pleurez pas, mon cher enfant. Peut-être suis-je la
+plus heureuse...» Nous l'entourions, tâchant de refouler nos sanglots...
+Son regard trouble fit le tour de cette assemblée d'hommes d'armes,
+penchés sur le lit d'une reine mourante.
+
+Et j'ai retenu ses dernières paroles... Les voici, chevalier:
+
+«Monsieur l'amiral, aussitôt après le mariage du roi, il faut quitter
+Paris... Rassemblez toutes nos forces... non pas que je me défie de mon
+cousin Charles, mais il faut être prêt à tout... Sous les ordres du
+roi, monsieur l'amiral, vous avez le commandement suprême... Henri,
+ajouta-t-elle en s'adressant au prince de Condé, vous êtes un frère pour
+mon fils... je vous bénis, mon enfant... Soyez toujours près de lui, au
+camp, à la ville et à la cour... Adieu, messieurs, je vous aimais bien
+tous... Toi, mon vieux d'Andelot, et vous, capitaine Briquemaut, et
+vous tous, fiers gentilshommes, grâce à vous, les grandes injustices
+prendront fin... le droit de vivre et de penser sera assuré aux
+huguenots... ayez confiance... notre cause est grande... qu'est-ce que
+le bonheur de l'humanité sans la liberté?... Adieu à tous...»
+
+--A ces mots, les sanglots éclatèrent. Je crus que tout était fini...
+mais la reine, fixant son regard sur moi, me fit signe d'approcher...
+J'obéis et tombai à genoux, près du roi, en sorte que ma tête se
+trouvait près de celle de la reine... et c'est moi qui ai recueilli son
+dernier soupir...
+
+Marillac se leva et fit quelques pas, en proie à une agitation que
+n'expliquait pas complètement la tristesse de pareils souvenirs. Il
+revint s'arrêter devant Pardaillan et continua d'une voix plus sourde:
+
+--Oui, chevalier, c'est moi qui ai recueilli le dernier soupir de la
+reine de Navarre... mais, peut-être, à ma douleur filiale se mêla, dans
+cette minute terrible, une horreur qui me fit comprendre l'épouvante
+que j'avais surprise sur le visage du médecin et sur celui du roi... En
+effet, lorsque je fus tout près d'elle, Jeanne d'Albret tourna vers moi
+sa tête convulsée par l'agonie, murmura distinctement: «Prends sarde,
+mon enfant, prends garde!... Ecoute... il faut que tu saches...» Que
+voulait me dire la reine? Quel secret allait s'échapper de ses lèvres
+crispées? Je ne le saurai jamais, chevalier! car, à ce moment, la reine
+entra en agonie... Elle faisait de violents efforts pour me parler, mais
+aucune parole ne sortit plus de sa bouche... Seulement, tout à coup, son
+regard se fixa avec une effrayante expression sur la cheminée... puis,
+une légère secousse l'agita... puis, ce fut fini, la reine était
+morte... morte... et son regard semblait encore s'attacher à cet objet
+que, dans la seconde suprême, elle avait cherché des yeux...
+
+Marillac se tut.
+
+A travers ses doigts crispés sur ses yeux, des larmes s'échappèrent.
+
+--Mon cher comte, dit Pardaillan, pardonnez-moi d'avoir ramené vos
+pensées vers ces pénibles scènes... Mais, dites-moi... pouvez-vous me
+dire quel était cet objet que la reine regardait en mourant?
+
+Marillac alla à une armoire, dont il portait la clef sur lui et,
+l'ouvrant, il en tira un coffret d'or qu'il posa sur une table.
+
+--Ce coffret, chevalier, m'a été donné par une personne auguste. Je
+l'avais à mon tour offert à la reine de Navarre, qui s'en servait pour
+y mettre ses gants... Sans aucun doute, la pauvre reine, en mourant, a
+voulu me dire de reprendre ce coffret qui se trouvait sur la cheminée de
+sa chambre et de le garder comme un double souvenir... le souvenir de
+mes deux mères.
+
+--Ainsi, dit lentement le chevalier, c'est la reine Catherine qui vous a
+donné ce coffret?
+
+--Oui, mon ami, dit Marillac en frissonnant.
+
+Les deux hommes se regardèrent.
+
+Et, sans doute, chacun d'eux put lire chez l'autre la pensée terrible
+qui l'agitait, car tous les deux pâlirent et détournèrent les yeux.
+
+Marillac demeurait tremblant, les mains crispées sur le coffret d'or. Il
+baissa la tête. Et, soudain, le mystère de sa pensée monta jusqu'à ses
+lèvres, comme s'il n'eût pu le contenir davantage. Hagard, livide, il
+murmura:
+
+--Mon sang... je le donnerais jusqu'à la dernière goutte... pour savoir
+la vérité... oh! chevalier... cette vérité... Ce n'est pas possible!...
+Ce serait trop horrible que ce coffret ait été l'instrument de mort...
+que Catherine, ma mère, ait tué Jeanne, mon autre mère... et que moi...
+moi... leur fils à toutes deux... aie porté à l'une le poison que lui
+envoyait l'autre!
+
+--Comte! Comte! s'écria le chevalier, vous avez raison... ce serait trop
+horrible...
+
+--Ah! puissé-je donc être foudroyé plutôt que de continuer à porter
+de tels soupçons dans mon esprit!... Catherine ne peut avoir conçu de
+pareilles horreurs... Catherine m'aime... j'en suis sûr... elle est ma
+mère... ma mère!...
+
+En parlant ainsi, Marillac avait ouvert le coffret avec une sorte de
+rage désespérée.
+
+Dans le coffret, il y avait une paire de gants blancs ceux que portait
+Jeanne d'Albret, la nuit de sa mort.
+
+Il les saisit et, fermant les yeux, les baisa longuement.
+
+Pardaillan, hors de lui, en proie à une sorte de vertige, lui arracha
+les gants, les remit à leur place, funèbre relique, et, lui-même, alla
+renfermer, avec un effroi visible, le mystérieux coffret d'or dans
+l'armoire.
+
+Il y eut alors entre les deux hommes un long silence lourd d'angoisse.
+
+L'action rapide de Pardaillan venait de préciser dans l'esprit de
+Marillac un soupçon qu'il n'osait s'avouer à lui-même.
+
+Sa joie fébrile, son bonheur trop surexcité par lui-même, la vague
+épouvante que recouvraient ce bonheur et cette joie, son incertitude,
+ses doutes, son désespoir latent, en un éclair aveuglant, il comprit
+tout, il se comprit soi-même.
+
+Et il assista, muet d'horreur, à l'abominable drame qui se déroulait
+dans sa pensée.
+
+La mort inexplicable de Jeanne d'Albret, ses mystérieux avertissements,
+ce regard de terreur qu'elle avait eu en lui montrant le coffret d'or,
+cette mort fit rentrer le soupçon dans l'esprit du comte.
+
+Quel soupçon? Que Catherine avait assassiné Jeanne d'Albret.
+
+Non! Oh! non! Il ne voulait pas y croire!
+
+S'il accusait Catherine, s'il acceptait cet infâme soupçon, s'il
+admettait sa mère meurtrière, c'est donc que sa mère se jouait de lui!
+
+C'est donc qu'elle mentait en lui garantissant la dignité d'Alice! C'est
+donc qu'Alice était une créature de Catherine!
+
+Si Alice l'avait joué, si Alice était indigne, si son amour
+s'effondrait!... Oh! mille morts plutôt! Il fallait, de toute son
+énergie, repousser le soupçon.
+
+Voilà dans quels abîmes tournoyait l'âme du comte de Marillac.
+
+Voilà pourquoi il s'arracha violemment à sa méditation. Voilà pourquoi,
+éclatant de rire, il alla ramasser la clef que le chevalier avait
+jetée, la remit tranquillement à la serrure de l'armoire et s'écria
+joyeusement:
+
+--Par Dieu, mon cher ami, je crois que nous sommes fous... C'est votre
+faute aussi! Pourquoi m'avoir parlé de la mort de Jeanne d'Albret? Ah!
+oui, j'y suis. C'est ce costume noir qui est cause de tout... Eh bien,
+oui, mon cher, |e me marierai en noir, je veux porter le deuil de
+la grande amie que je pleurerai toujours... Parlons d'autre chose,
+voulez-vous?
+
+--Volontiers, comte, dit le chevalier en essuyant la sueur froide qui
+mouillait ses tempes. Un dernier mot, toutefois.
+
+--Parlez, cher ami.
+
+--C'est bien décidément demain que doit avoir lieu votre mariage?
+
+--Demain soir, à minuit, à Saint-Germain-l'Auxerrois... Mais vous êtes
+seul à le savoir.
+
+--Et vous désirez que j'y assiste?
+
+--Mon bonheur ne serait pas complet si vous n'étiez là.
+
+--Bon. Comment et à quelle heure entrerai-je dans l'église?
+
+--Trouvez-vous à onze heures à la petite porte qui donne sur le
+cloître... mais soyez seul.
+
+--Très bien, mon cher comte!...
+
+Et le chevalier songea:
+
+«J'y serai avec quelques bonnes épées que je connais. Car, je veux
+donner mon âme au diable, si la douce Catherine ne cherche pas à faire
+assassiner son fils!...»
+
+--Sortons, voulez-vous? reprit Marillac. Je veux passer avec vous cette
+fin de journée. Nous entrerons en quelque guinguette du bord de l'eau,
+et nous viderons bouteille...
+
+--Je ne demande pas mieux, car, moi-même, je ne serais pas fâché de voir
+un peu ce qui se passe dans Paris. Avez-vous remarqué, mon cher comte,
+comme Paris a l'air fiévreux...
+
+--Non, je n'ai pas remarqué, mon ami. Que voulez-vous? le bonheur est
+égoïste... mais, une chose que je remarque parfaitement, c'est que vous,
+si gai tous ces jours-ci, vous êtes triste...
+
+--Triste? Non pas... mais inquiet.»
+
+Les deux amis étaient dehors. Il faisait un beau soleil, et, comme
+le gros de la chaleur était passé, la rue était pleine de gens
+endimanchés...
+
+--Et le sujet de cette inquiétude? demanda Marillac en prenant le bras
+du chevalier.
+
+--Voici. Mon père a disparu depuis trois jours et je crains qu'il ne se
+soit jeté en quelque périlleuse aventure.
+
+--Quoi? Vous n'en avez aucune nouvelle?
+
+--Aucune. Mercredi soir, il est sorti de l'hôtel de Montmorency en
+disant au suisse que, s'il n'était pas rentré au matin, c'est qu'il
+aurait entrepris un voyage. Quel peut être ce voyage? Et comment a-t-il
+pu sortir de Paris?
+
+--C'est un homme d'une rare prudence et, sans aucun doute, vous avez
+tort de vous inquiéter.
+
+--Je le sais. Aussi, ne suis-je pas trop inquiet pour lui. Et,
+d'ailleurs, s'il y eût un danger immédiat, il m'eût prévenu. Seulement,
+pendant qu'il travaillait de son côté, je travaillais du mien et son
+absence peut compromettre la réussite de mon plan.
+
+--Voyons votre plan, fit Marillac.
+
+--Je suis arrivé à séduire un sergent qui doit être de garde à la porte
+Saint-Denis, mardi prochain. Il m'a promis de ne défendre que mollement
+le passage, pourvu que j'attaque avec vigueur. En outre, il s'arrangera
+pour que le pont soit baissé au moment où je l'attaquerai... Je compte
+sur vous, mon cher ami.
+
+--Très bien. Mardi, quelle heure?
+
+--Mais, vers les sept heures du soir. Il y aura une voiture dans
+laquelle seront Loïse et sa mère, ainsi que le maréchal, de qui j'ai pu
+obtenir qu'il ne se montrât pas. Nous serons une vingtaine...
+
+--Bon. Je vous promets de vous en amener autant.
+
+--Ah! si mon père était là!...
+
+--Il sera rentré d'ici mardi, sans doute... Mais que veut tout ce
+monde?...
+
+--Ma foi, dit le chevalier, les voilà qui se mettent à genoux!...
+Avançons.
+
+--En voilà deux! hurla à ce moment une voix qui fit tressaillir le
+chevalier.
+
+Marillac et Pardaillan, tout en devisant, s'étaient heurtés à une foule
+qui entourait quelque chose, devant la porte d'un couvent. Et cette
+foule criait:
+
+«Miracle! Noël!...»
+
+Les deux jeunes gens avaient continué à avancer jusqu'au moment où ils
+se trouvèrent devant la porte du couvent, au milieu de gens dont les
+uns entonnaient des cantiques, dont les autres, comme en délire,
+s'embrassaient sans se connaître, faisaient des signes de croix et se
+frappaient la poitrine. Puis, tout ce peuple était tombé à genoux,
+tandis que Marillac et Pardaillan demeuraient debout.
+
+La foule, tout en s'agenouillant, clama d'une voix le cri qu'elle
+croyait être le plus agréable à tous les saints du paradis:
+
+«Mort aux huguenots!...»
+
+C'est à ce moment que la voix en question cria:
+
+«En voilà deux!...»
+
+Pardaillan reconnut aussitôt Maurevert qui le désignait spécialement.
+Maurevert était entouré d'une quinzaine de gentilshommes, qui semblaient
+le considérer comme leur chef. Au signe qu'il fit, ils se précipitèrent
+sur le chevalier, l'épée à la main.
+
+Déjà, la foule, furieuse, délirante, enveloppait les deux amis qui,
+serrés de près, étouffés, ne pouvaient même pas tirer leurs épées.
+
+«Place! Place!» vociféraient les gentilshommes en essayant d'arriver
+jusqu'à leurs deux victimes.
+
+Mais chacun, dans ce peuple, tenait à se distinguer.
+
+C'est pourquoi la foule ne s'ouvrit pas: elle voulait massacrer
+elle-même les deux huguenots qui, la dague à la main, immobiles,
+contenaient encore par leur attitude les enragés qui les entouraient.
+
+Les deux jeunes gens échangèrent un regard; ils semblaient se dire:
+
+«Nous allons mourir là, mais, avant de tomber, nous en découdrons bien
+quelques-uns?»
+
+--Tue! Tue! vociférait Maurevert. Les huguenots à la hart!...»
+
+Il y eut comme un vaste tourbillonnement de la foule; des milliers de
+poings se levèrent...
+
+Mais, à ce moment, comme si un grand souffle eût abattu toute cette
+fureur, la foule retomba à genoux en criant:
+
+«Miracle!... Voici le saint!...»
+
+Le saint, c'était frère Lubin qui, ouvrant la porte du couvent où son
+supérieur l'avait rappelé, la mission laïque du frère étant terminée, le
+moine Lubin, donc, apparaissait, les bras ouverts, la face rubiconde
+et, apercevant le chevalier, s'en venait à lui, la larme a l'oeil, en
+souvenir des innombrables fonds de bouteille dont Pardaillan l'avait
+gratifié à la Devinière.
+
+«Ce digne chevalier! Ce cher ami!» bégayait le moine qui passait à
+travers la foule prosternée.
+
+Maurevert et ses acolytes le suivirent en troupe. Pardaillan et Marillac
+avaient profité de ce répit inespéré pour rengainer leurs dagues et
+mettre l'épée à la main.
+
+Pardaillan ne se demanda pas pourquoi Maurevert se trouvait parmi
+cette masse de peuple et pour quelle besogne il était escorté de
+gentilshommes, dont il en reconnut quelques-uns pour des fervents de la
+reine Catherine.
+
+--Attention! dit-il à Marillac, voici la meute... Voyez-vous, à votre
+gauche, cette encoignure sous l'auvent?
+
+--Je la vois, dit Marillac qui, de la pointe de son épée, menaçait déjà
+un de ses assaillants.
+
+--Allons-y d'un bond. Là, nous pourrons tenir tête... Attention! Vous y
+êtes?
+
+Les deux amis se fendirent ensemble: un double hurlement éclata; deux
+des plus avancés tombèrent.
+
+Marillac, alors, obéissant à la manoeuvre indiquée, se rua vers
+l'encoignure, en fourrageant de l'épée; la foule s'écarta avec des
+clameurs et se referma sur lui. Lorsque Marillac eut atteint son poste,
+il s'aperçut qu'il était seul.
+
+--Pardaillan! rugit-il.
+
+Et il se jeta tête baissée sur la muraille vivante.
+
+A ce moment, il fut saisi par-derrière, paralysé, dans l'impossibilité
+de faire un mouvement, soulevé, entraîné, emporté dans l'intérieur du
+couvent.
+
+Quant au chevalier, voici ce qui était arrivé:
+
+Au moment où Lubin arrivait près de lui, l'un des gentilshommes, qui
+escortait Maurevert, lui porta un coup de pointe. Ce fut alors qu'il se
+fendit à fond et par un coup droit, traversa l'épaule de son adversaire.
+A l'instant où il se relevait et où il allait se jeter vers l'encoignure
+qu'il avait montrée à Marillac, le moine fut sur lui et l'enserra dans
+ses bras, en bégayant:
+
+«C'est donc vous... Ah! que je suis heureux... Venez boire...»
+
+D'une violente secousse, Pardaillan se débarrassa du moine, qui alla
+rouler à terre en murmurant:
+
+«L'ingrat!...»
+
+A ce moment, cent bras s'abattirent sur le chevalier; son épée fut
+brisée; en un instant, ses vêtements en lambeaux; le chevalier voulut
+saisir sa dague: Maurevert l'enleva.
+
+Alors, on vit un spectacle inouï.
+
+Désarmé, sanglant, le chevalier avait sur lui une masse humaine qui
+s'efforçait de l'écraser.
+
+Et cette masse, il la soulevait, la secouait, la dispersait d'un
+formidable roulis des épaules; elle se reformait, l'accablait; il
+l'entraînait, roulait avec elle, se relevait, mordant, frappant de ses
+deux poings comme de deux béliers; des gens ensanglantés tombaient
+autour de lui; des hurlements effroyables, tout autour, éclataient dans
+la foule, tandis que le groupe frénétique attaché à lui luttait dans un
+silence farouche.
+
+Presque assommé, du sang plein le visage et la bouche, Pardaillan,
+formidable, secouait la grappe humaine, comme le sanglier, enfin coiffé,
+peut secouer la meute.
+
+Il soufflait d'un souffle rauque et bref.
+
+Un brouillard flottait devant ses yeux. Il ne songeait plus à rien... à
+rien qu'à atteindre Maurevert qui, à dix pas, commandait la manoeuvre, à
+le saisir, à l'étrangler avant de mourir.
+
+Une clameur plus terrible retentit soudain:
+
+Le chevalier venait de tomber une dernière fois et ne se relevait plus:
+à chacune de ses jambes, à chacun de ses bras, à sa poitrine, deux
+hommes, trois, quatre, toute une foule pesait.
+
+«Des cordes!» vociféra alors Maurevert.
+
+Quelques secondes plus tard, Pardaillan, solidement lié, était emporté
+dans le couvent; sur la chaussée, une dizaine de blessés étanchaient
+leur sang.
+
+Et la foule, saisissant Lubin, le soulevait, le portait en triomphe et
+l'acclamait. C'était le saint qui avait arrêté l'hérétique! C'était le
+saint qui, rien qu'en l'enlaçant de ses bras, lui avait ôté sa force!
+
+Maurevert était entré dans le couvent et avait eu une assez longue
+conférence avec le prieur. A la suite de cette conférence, il s'était
+fait conduire dans la cellule où le comte de Marillac avait été enfermé.
+Il portait sous son bras l'épée du comte.
+
+--Monsieur, dit-il en entrant, vous êtes libre, voici votre épée.
+
+Marillac ne témoigna ni joie ni surprise. Il saisit froidement la lame
+qu'on lui tendait et la remit au fourreau.
+
+--Monsieur de Maurevert, dit-il, j'espère que nous nous retrouverons,
+dans des conditions meilleures, c'est-à-dire à un moment où vous n'aurez
+pas pris la précaution de vous entourer de vingt spadassins pour
+attaquer deux hommes.
+
+--Monsieur le comte, nous nous retrouverons quand il vous plaira, dit
+Maurevert en grondant.
+
+--Après-demain matin, voulez-vous?
+
+--Soit.
+
+--Dans les prés du passeur?
+
+--Le lieu et l'heure me conviennent; mais laissez-moi vous dire,
+monsieur le comte, que je ne comprends pas la querellé que vous me
+faites, au moment où je vous sauve la vie.
+
+--Vous me sauvez la vie, vous! fit Marillac avec un dédain qui fit pâlir
+Maurevert.
+
+Le bravo eut un éclair de joie dans les yeux. Mais il se contint et
+reprit:
+
+--C'est sans doute un grand honneur pour moi, mais cela est. Je suis
+arrivé devant le couvent à l'instant même où la foule, furieuse de je ne
+sais quoi, allait se ruer sur vous. Avec mes amis, je vous ai pris et
+transporté ici. Sans moi, vous étiez donc mort, monsieur le comte.»
+
+Marillac avait écouté ces explications avec une surprise étonnée.
+
+--Monsieur, dit-il alors, s'il en est vraiment ainsi, je ne puis qu'être
+surpris. Je ne suis pas de vos amis, je crois...
+
+--Eh! avais-je besoin que vous fussiez mon ami pour essayer de vous
+tirer des mains de ces enragés! Qui n'en eût fait autant à ma place?...
+Et puis, je dois vous l'avouer, j'avais une raison secrète de me jeter à
+votre secours...
+
+--Quelle est cette raison, monsieur?
+
+--Le désir que j'ai d'être agréable à la reine mère, dit Maurevert en
+s'inclinant avec un respect outré.
+
+Marillac tressaillit et pâlit. Déjà Maurevert continuait:
+
+--Si je ne suis pas de vos amis, monsieur le comte, si nous nous sommes
+même un peu regardés de travers à la dernière fête du Louvre, je n'en ai
+pas moins l'insigne honneur d'être des amis de la reine. Et savez-vous
+ce que la reine m'a dit tout récemment, à moi et à quelques autres de
+ses fidèles? Elle a dit, en propres termes, qu'elle vous considérait
+comme un parfait cavalier, qu'elle avait pour vous une véritable
+affection et qu'elle priait tous ses amis de vous protéger en toutes
+mauvaises occasions où vous pourriez vous trouver...
+
+--La reine a dit cela! s'écria Marillac d'une voix altérée.
+
+--Ce sont ses augustes paroles que j'ai l'honneur de vous répéter,
+monsieur le comte. Aussi, tout en acceptant le rendez-vous que vous me
+faites l'honneur de me donner, je vous prie de me tenir pour votre très
+dévoué.
+
+Maurevert, après s'être incliné, fit un pas pour se retirer.
+
+--Attendez, monsieur! dit Marillac.
+
+Sombre, bouleversé, la voix tremblante, malgré tous ses efforts, il
+reprit:
+
+--Monsieur, les paroles que vous prêtez à Sa Majesté ont pour moi une
+importance de vie ou de mort. Me jurez-vous que la reine s'est bien
+exprimée ainsi, en parlant de moi?
+
+--Je vous le jure! dit Maurevert, avec une évidente sincérité. Je dois
+même ajouter que, si les paroles de la reine étaient affectueuses, le
+ton l'était plus encore. Ce n'est un secret pour personne, monsieur
+le comte, que vous êtes fort avant dans les faveurs de Sa Majesté, et
+qu'elle vous destine un haut commandement dans l'armée que M. l'amiral
+va conduire aux Pays-Bas.»
+
+Un soupir, qui ressemblait à un rugissement, gonfla la poitrine de
+Marillac.
+
+«Ma mère! ma mère! balbutia-t-il au fond de lui-même. Serait-ce donc
+vrai? Me serais-je donc trompé?...»
+
+--Monsieur de Maurevert, reprit-il tout haut, je regrette de vous avoir
+mal accueilli.
+
+--Tout le monde s'y fût trompé, monsieur le comte!
+
+--Adieu donc et merci. Veuillez, je vous prie, me conduire à M. de
+Pardaillan, afin que nous partions ensemble.
+
+--Monsieur le comte, je vous le répète: vous êtes libre. Mais, quant
+à M. de Pardaillan, c'est autre chose, vu que M. de Pardaillan est
+rebelle, accusé de lèse-majesté et que c'est mon devoir de l'arrêter.
+
+--Vous l'arrêtez?
+
+--C'est fait.
+
+--De quel droit? Êtes-vous donc officier des gardes?
+
+--Non, monsieur. J'ai simplement reçu un ordre d'avoir à me saisir de la
+personne de M. de Pardaillan, et j'étais justement à sa recherche, quand
+j'ai eu l'honneur de vous rencontrer.
+
+--Un ordre! gronda Marillac. De qui?
+
+--De la reine mère!
+
+Sur ce mot, Maurevert, saluant une dernière fois le comte, sortit,
+laissant la porte ouverte. Marillac demeura un moment tout étourdi. Mais
+bientôt, se frappant le front, il murmura:
+
+«Cette fois, je vais voir quelle peut être l'affection de la reine pour
+moi!...»
+
+Marillac sortit de la cellule et se trouva dans un couloir en présence
+d'un moine, qui le salua et lui dit:
+
+--Monsieur le comte, je suis chargé de vous faire sortir du couvent par
+une porte de derrière.
+
+--Pourquoi pas par la grande porte?
+
+--Écoutez, monsieur, fit le moine en souriant.
+
+Marillac écouta. Au loin, vers la rue, il entendit une rumeur furieuse.
+
+«Cela, reprit le moine, c'est la voix du peuple qui réclame sa victime.
+Et sa victime, c'est vous. Mais nous savons trop quelle serait la
+douleur de notre grande reine, s'il vous arrivait malheur... Venez donc,
+monsieur.»
+
+Marillac, sans plus d'observations, suivit le moine, qui le conduisit
+jusqu'à une petite porte donnant sur une ruelle solitaire.
+
+Le comte prit aussitôt le chemin du Louvre.
+
+
+
+XIII
+
+LE TEMPLE
+
+Si vite que Marillac eût pris sa course vers le Louvre, Maurevert y
+arriva avant lui. Les ailes de la haine sont encore plus rapides que
+celles de l'amitié.
+
+Il paraît que Maurevert était attendu avec impatience dans cette partie
+du Louvre, où se trouvaient les appartements de la reine mère. Car, à
+peine le capitaine des gardes, Nancey, l'eut-il aperçu, qu'il lui fit
+signe de le suivre et, le conduisant par un couloir privé, l'introduisit
+dans une antichambre où se trouvait la suivante florentine Paola,
+laquelle, à son tour, l'introduisit aussitôt dans le fameux oratoire.
+
+Catherine de Médicis était là, écrivant fiévreusement; elle avait
+devant elle un monceau de lettres déjà terminées. Car la reine écrivait
+toujours elle-même. Soit défiance naturelle, soit besoin d'assouvir sa
+dévorante activité, elle n'eut jamais de secrétaire.
+
+A l'entrée de Maurevert, elle leva la tête, fit un signe bref pour lui
+ordonner d'attendre et acheva la phrase commencée.
+
+Maurevert avait bon oeil.
+
+Il essaya de démêler les suscriptions de toutes les lettres déjà
+cachetées, que la reine avait rejetées sur la table, au hasard. Et il
+put constater que presque toutes ces lettres étaient adressées aux
+gouverneurs des provinces.
+
+A ce moment. Catherine, levant brusquement la tête, surprit le regard de
+Maurevert.
+
+--Vous essayez de savoir à qui j'écris? demanda-t-elle. J'aime les
+gens curieux. La curiosité est un signe d'intelligence. Allez à cette
+fenêtre...
+
+--Je supplie Votre Majesté de croire...
+
+--Obéissez donc...»
+
+Maurevert alla à la fenêtre, tremblant et flairant quelque terrible
+surprise.
+
+--Que voyez-vous dans la cour? demanda Catherine.
+
+--Je vois une trentaine de courriers de Sa Majesté, à cheval, prêts à
+partir.
+
+--C'est bien, demeurez où vous êtes, reprit la reine qui, en même temps,
+frappa un timbre d'un coup de son petit marteau d'argent.
+
+Un homme entra qui, stylé d'avance, saisit toutes les lettres cachetées
+et sortit en toute hâte, sans avoir dit un mot. Deux minutes plus tard,
+Maurevert vit appa raître dans la cour le même homme. Il remit une
+lettre à l'un des courriers, et le courrier partit aussitôt à fond
+de train; puis il passa au deuxième, qui partit à son tour, puis au
+troisième... Au bout de cinq minutes, tous les courriers étaient partis.
+
+--La prochaine fois que vous verrez votre ami le duc de Guise, dit
+tranquillement Catherine, vous lui direz que vous avez vu partir mes
+courriers porteurs de dépêches pour chacun de nos gouverneurs. Vous
+ajouterez que chacune de ces dépêches donne l'ordre à nos gouverneurs
+de rassembler leurs troupes et de marcher sur Paris, pour y arrêter les
+insensés qui ne craignent pas de conspirer contre le roi. Dans quelques
+jours, monsieur de Maurevert, soixante mille hommes marcheront sur
+Paris, pour protéger le roi!
+
+Maurevert sentit un long frisson lui courir le long des reins, comme si
+la hache du bourreau se fût levée sur son cou.
+
+«Je suis perdu», murmura-t-il en s'inclinant.
+
+Catherine le regarda un instant avec une sombre expression de doute, de
+mépris et de triomphe.
+
+Elle avait d'ailleurs menti.
+
+Ses lettres contenaient l'ordre au gouverneur d'arrêter tout courrier
+qui ne serait pas muni d'un sauf-conduit, tout fuyard venant de Paris,
+et de faire saisir tout huguenot dans une sorte de vaste rafle.
+
+«Relevez-vous, monsieur», reprit la reine.
+
+Maurevert obéit.
+
+--Si vous êtes franc, poursuivit Catherine, je vous donne vie sauve.
+
+Un rugissement de joie souleva la poitrine de Maurevert. La reine ne le
+faisait pas saisir. La reine discutait encore avec lui. Donc, il était
+sauvé.
+
+--Où en est la conspiration de M. de Guise? demanda froidement Catherine
+de Médicis.
+
+--Madame, répondit enfin Maurevert en faisant un effort surhumain pour
+assurer sa voix, je jure sur le Christ que je n'ai pas conspiré.
+
+--Et qui vous dit que vous conspirez? Allons donc, pour conspirer, il
+faut être quelqu'un! Seulement, vous n'êtes pas sans avoir écouté autour
+de vous. Que savez-vous?
+
+--Eh bien, madame, on espère que Sa Majesté le roi ne voudra pas prendre
+contre les hérétiques les mesures nécessaires.
+
+--Et alors?...
+
+--Alors, madame, comme Paris est en pleine fermentation, on en profitera
+pour se faire désigner par la noblesse, par la bourgeoisie et par le
+peuple, comme le capitaine général des catholiques...
+
+--Et alors?...
+
+--C'est tout, madame!
+
+--Vous mentez, monsieur de Maurevert!
+
+--Madame, sur le chevalet de torture, je ne pourrais dire plus.
+Cependant... je pense... mais c'est une simple supposition...
+
+--Dites toujours.
+
+--Je pense que, maître de Paris, capitaine général des forces
+catholiques, on en profiterait peut-être, si les circonstances étaient
+favorables... pour mener directement Sa Majesté le roi...
+
+«Est-ce que vraiment il ne sait rien?» songea la reine.
+
+Maurevert, maintenant, s'était repris. Son visage était redevenu
+impénétrable.
+
+--Monsieur, dit tout à coup la reine, vous avez rendu plus d'un service,
+et vous en rendrez d'autres sans doute.
+
+--Ma vie appartient à Votre Majesté! qu'elle en dispose!
+
+--Je vous pardonne, dit Catherine. Quant au duc de Guise, s'il veut être
+capitaine général, il le sera. J'aime les emportements de sa foi. Elle
+va jusqu'à le faire conspirer pour.. imposer au roi ses volontés. Je
+pense comme lui. Et, pour l'aider à convaincre le roi, je fais venir à
+Paris une armée complète. Alors nous verrons. Quant à vous...
+
+Elle le fixa de son regard aigu.
+
+Maurevert soutint l'examen avec le courage suprême du désespoir.
+
+--Quant à vous, continua Catherine en traçant quelques mots sur un
+parchemin, voici ce que je puis faire pour vous.
+
+Maurevert essayait ardemment de lire de loin.
+
+«L'ordre de m'envoyer à la Bastille?» songeait-il.
+
+La reine lui tendit le papier: c'était un bon de cinquante mille livres
+sur la cassette de la reine mère.
+
+Un frémissement de joie secoua Maurevert qui s'inclina avec respect,
+mais sans exagération.
+
+«Décidément, il ne sait rien, pensa Catherine qui avait suivi
+attentivement l'effet de sa générosité... L'heure approche,
+continua-t-elle; vous allez, mon cher monsieur, aller vous poster chez
+le chanoine Villemur, avec votre ami, cet ami dont vous me parliez.
+
+--Mais, madame, fit Maurevert, cet ami est déjà payé, déjà à son poste.
+Et les cinquante mille livres que Votre Majesté veut bien m'octroyer...
+
+--Sont pour vous dédommager d'un injuste soupçon, fit Catherine avec son
+plus charmant sourire, et aussi pour vous récompenser des nouvelles
+que vous m'apportez. Deux hérétiques ont été arrêtés grâce à votre
+intervention; oui, je sais déjà cela... Qu'avez-vous fait de ces deux
+hommes?
+
+--J'ai rendu la liberté à l'un d'eux...
+
+Une expression de surprise et d'inquiétude se peignit sur le visage de
+la reine.
+
+--Celui à qui j'ai rendu la liberté, continua Maurevert, celui que je
+crois bien avoir sauvé des mains de la foule furieuse, c'est un huguenot
+d'importance... Mais j'ai cru remarquer que Votre Majesté le tenait en
+estime... C'est celui qu'on appelle le comte de Marillac.
+
+La reine n'eut pas un tressaillement. Elle demeura souriante, presque
+indifférente. Mais Maurevert eût frémi d'épouvanté s'il avait pu
+entendre le rugissement du coeur de cette mère. Sans la moindre émotion,
+elle dit très simplement:
+
+--Vous avez bien fait d'épargner M. de Marillac; il est de mes amis...
+Et l'autre?
+
+--L'autre, madame! Daigne Votre Majesté me permettre de lui rappeler une
+promesse qu'elle a bien voulu me faire?
+
+--Laquelle? dit la reine étonnée.
+
+--Madame, je porte au visage une marque ineffaçable. Tant que je n'aurai
+pas vengé d'effroyable manière l'insulte...
+
+--Ce coup de fouet? dit la reine.
+
+--Oui, madame, fit Maurevert en grinçant des dents. On dirait, en effet,
+un coup de cravache... Eh bien, madame, l'homme que j'ai pris devant le
+couvent, c'est celui qui m'a marqué!
+
+--Le chevalier de Pardaillan?
+
+--Oui, Majesté...
+
+«Ah! décidément, songea Catherine, en frémissant de joie, c'est un homme
+admirable que ce Maurevert!»
+
+--Madame, reprit le bravo, j'ose vous rappeler que vous m'avez donné cet
+homme pour en faire ce que bon me semblerait...
+
+--Où est-il? demanda Catherine.
+
+--Enfermé dans une cellule de couvent.
+
+--Et où voulez-vous le mettre?
+
+--A la Bastille, si Votre Majesté m'en donne l'ordre.
+
+--Et que voulez-vous faire de ces deux hommes? reprit-elle tout à coup.
+
+--Votre Majesté a dit: ces deux hommes?
+
+--Oui, l'autre... le père, le vieux truand, a été pris chez M. le
+maréchal de Damville qui m'en a fait prévenir: il est au Temple. M. le
+maréchal, pour des raisons que j'ignore, m'a demandé un ordre d'avoir
+à questionner ce vieux diable à quatre. M. le maréchal veut assister
+lui-même à la question. Mais tout cela est assez grave, en somme.
+Aucun jugement n'a été pris... J'avoue que je suis assez surprise de
+l'attitude du duc de Damville; il veut faire là un métier qui n'est pas
+le sien... Ah! est-ce que, par hasard, le Pardaillan posséderait des
+secrets précieux?
+
+--Que Votre Majesté m'en donne l'ordre et je saurai bien lui arracher
+ces secrets!
+
+--Vous comprenez que je n'ai aucun sujet de haine contre ce Pardaillan
+auquel vous en voulez tant...
+
+--Le chevalier a insulté Votre Majesté en plein Louvre...
+
+--Ce n'est pas bien sûr qu'il ait eu pensée de m'offenser. Et ce jeune
+homme a d'ailleurs rendu un grand service au roi en sauvant un jour sa
+cousine d'Albret qu'il tira d'une fort mauvaise situation. Hélas! pauvre
+reine de Navarre!... Cela ne l'a pas empêchée de mourir... c'est un
+grand malheur...
+
+Maurevert eût vainement entrepris de suivre la pensée tortueuse de la
+reine.
+
+Elle reprit avec un soupir:
+
+--Je vous ai donné ces deux hommes, je ne m'en dédirai pas. Il faudrait
+donc, pour bien faire, les mettre ensemble... Et, puisque le vieux se
+trouve au Temple, c'est donc au Temple que nous enverrons le jeune?
+
+En même temps, elle signait un ordre d'arrestation.
+
+--Ah! madame, au Temple ou à la Bastille, peu importe, pourvu que je les
+tienne... surtout le chevalier!
+
+--Et vous dites que vous vous chargeriez de les questionner?
+
+--Oui, madame. Et cela suffira à ma vengeance.
+
+--Prenez-les donc, dit la reine en tendant l'ordre d'arrestation.
+
+Maurevert s'en empara avidement, et s'inclinant:
+
+--Votre Majesté me donne-t-elle congé?
+
+--Un moment, Maurevert. Quand comptez-vous appliquer la question à vos
+deux ennemis?
+
+--Dès tout à l'heure, madame. Le temps de faire transférer le chevalier
+au Temple et de faire prévenir le tourmenteur juré.
+
+--Qui ne voudra instrumenter qu'en présence des juges!
+
+--C'est vrai! fit Maurevert atterré.
+
+--A moins qu'il n'ait un ordre positif, reprit la reine.
+
+Et elle écrivit rapidement quelques mots sur un papier qu'elle tendit à
+Maurevert.
+
+C'était un ordre d'avoir à appliquer la question ordinaire et
+extraordinaire aux deux Pardaillan, dans la prison du Temple, le samedi
+23 août, à dix heures du matin.
+
+--Il faudra donc que j'attende jusque-là! grinça Maurevert.
+
+--Eh! mon cher monsieur, j'ai patienté plus que vous, moi. Qu'est-ce que
+cinq jours? Car nous sommes à dimanche soir...
+
+--C'est vrai. Que Votre Majesté me pardonne!
+
+--Un dernier mot. Je ne veux personne dans la chambre des questions;
+personne que vous et le maître bourreau. Est-ce entendu?
+
+--Votre Majesté peut se rassurer.
+
+--Et vous me rapporterez fidèlement les aveux de ces deux hommes?
+
+--Je vous le jure, madame!
+
+--C'est bien. Maintenant, sachez une chose, monsieur. C'est que je vous
+donne la vie de ces deux hommes contre la vie de M. de Coligny que m'a
+promise... votre ami.
+
+--Dès demain matin, madame, mon ami prendra position dans le cloître
+Saint-Germain-l'Auxerrois...»
+
+--Maurevert se retira la tête en feu, la gorge sèche, avec une joie
+effroyable dans le coeur.
+
+«Voilà qui se dessine, murmura Catherine de Médicis... Monsieur
+l'amiral, dites un pater et un ave, si toutefois vous savez vos
+prières... Quant à ces deux spadassins, je saurai quel secret Damville
+voulait leur arracher... il y a justement dans la chambre des tortures
+du Temple un cabinet noir où je serai à merveille pour tout entendre.»
+
+A ce moment, Paola, la suivante florentine, entra et dit:
+
+--Madame, M. le comte de Marillac est dans votre antichambre qui
+s'entretient vivement avec M. de Nancey.
+
+Le sourire de la reine demeura figé sur ses lèvres.
+
+--Et que veut-il, ce cher comte?
+
+--Je crois qu'il prie le capitaine de demander pour lui une audience
+immédiate à Votre Majesté.
+
+--Eh bien, va dire qu'on peut l'introduire.
+
+Et son sourire se fit plus doux encore, plus paisible, d'une expression
+plus sereine, tandis qu'elle grondait:
+
+--Que ne puis-je te faire arrêter, toi aussi! Ce serait si simple!...
+Oui... mais s'il parlait!... Non, non... Patience, patience... encore
+un jour!... Si je le tuais maintenant, d'ailleurs, cette pécore d'Alice
+serait capable... Allons donc! je les tiens tous les deux! ne gâtons
+rien!...
+
+--Bonjour, mon cher comte... on me dit que vous désirez m'entretenir...
+
+Marillac venait d'entrer.
+
+La reine écarta de la main les lettres qui étaient devant elle.
+
+Le comte, pâle, agité, violemment ému, s'approcha sur un signe qu'elle
+lui adressa.
+
+--Voyons, reprit Catherine, qu'êtes-vous venu me demander?... Si tout
+est prêt pour la cérémonie de demain soir?
+
+Marillac fléchit le genou.
+
+--Votre Majesté, dit-il d'une voix tremblante, me comble d'une telle
+bienveillance que je serais ingrat de douter... Non, madame, ce n'est
+pas de moi qu'il s'agit. Je suis venu demander grâce.
+
+--Grâce? fit la reine avec étonnement.
+
+--Ou plutôt justice. Un de mes amis vient d'être saisi. Un ami, madame!
+Un frère!
+
+--Il suffit, comte, dit la reine avec émotion. Il suffit que vous aimiez
+cet homme pour que je lui veuille tout le bien que je vous veux à
+vous-même. Son nom?
+
+--Hélas! madame. Il a eu le malheur de vous déplaire à deux reprises
+différentes: une première fois, dans une entrevue qu'il eut avec vous au
+Pont de Bois, dans cette même salle où j'eus, moi, le bonheur de vous
+connaître! Une deuxième fois, au Louvre, dans le cabinet de Sa Majesté
+le roi...
+
+--Comte, dit Catherine de sa voix mélancolique, tant de gens m'ont
+déplu... je tâche à les oublier...
+
+Marillac jeta un regard ardent sur la reine.
+
+--C'est le chevalier de Pardaillan», dit-il.
+
+La reine parut chercher un instant dans sa mémoire, puis frappant ses
+deux mains l'une contre l'autre:
+
+--Ah! oui!... Eh bien, j'avais complètement oublié ce jeune homme à qui
+je me souviens maintenant d'avoir offert d'entrer à mon service. Et vous
+dites qu'il est arrêté?
+
+--Oui, madame. Et je viens vous prier de lui rendre la liberté. Je me
+porte garant que le chevalier n'a rien pu entreprendre ni contre le roi
+ni contre Votre Majesté.
+
+--Nancey! appela la reine en frappant de son marteau.
+
+Le capitaine des gardes apparut bientôt.
+
+--Nancey, demanda la reine, êtes-vous au courant de l'arrestation d'un
+jeune gentilhomme, le chevalier de Pardaillan?
+
+--Oui, madame. C'est ce cavalier qui, arrêté une première fois, s'est
+évadé de la Bastille.
+
+--Qui a donné l'ordre? dit Catherine en fronçant le Sourcil.
+
+--Sa Majesté le roi. Je crois que ce jeune homme est accusé de
+rébellion. En tout cas, on sait qu'il a résisté par deux fois aux
+soldats du roi.
+
+--Ah! madame, s'écria Marillac, je vais vous dire en quelles
+circonstances...
+
+--Chut! fit la reine. C'est bien, Nancey.
+
+Le capitaine se retira.
+
+--Mon cher enfant, reprit alors Catherine, je vais vous donner une
+preuve de... ma bienveillance... telle que mes fils Henri et François
+pourraient seuls en attendre de moi... Demeurez ici jusqu'à mon retour.
+
+Marillac s'inclina profondément. Il tremblait. Un bouleversement
+se faisait dans son esprit. La conviction entrait en lui profonde,
+indéracinable, que la reine avait pour lui une affection profonde, une
+affection de mère.
+
+Coupable? criminelle? hypocrite? cette femme qui le regardait avec une
+pareille douceur, qui lui parlait avec cette agitation que lui seul
+pouvait comprendre!
+
+Et il n'était pas jusqu'à cette confiance illimitée de la reine qui ne
+lui inspirât une gratitude dont se gonflait son coeur, confiance que la
+soupçonneuse Catherine n'eût peut-être pas témoignée au roi lui-même.
+
+En effet, la reine le laissait seul! Et là, devant lui, se trouvaient
+les lettres qu'elle écrivait, secrets d'État sans aucun doute!
+
+Ah! plutôt que d'essayer de lire, plutôt que de jeter un regard sur ces
+secrets augustes, il se fût aveuglé sur l'heure.
+
+Catherine demeura absente une demi-heure pendant laquelle elle ne perdit
+pas de vue un instant le comte de Marillac.
+
+Un seul point demeurait obscur dans l'esprit du comte.
+
+Maurevert lui avait déclaré que Pardaillan était arrêté par ordre de la
+reine mère.
+
+Et la reine paraissait avoir oublié jusqu'au nom du chevalier!
+
+Nancey affirmait que l'ordre venait du roi.
+
+Simples contradictions, après tout!
+
+Soudain, Catherine rentra: elle rayonnait.
+
+--Nous avons cause gagnée! fit-elle gaiement.
+
+--Ah! madame, murmura Marillac d'une voix que l'émotion rendait sourde.
+Ainsi, mon ami... le chevalier de Pardaillan... il est libre?
+
+--J'ai la parole du roi. J'avoue que je ne la lui ai pas arrachée
+sans peine. Il paraît que votre ami conspire avec M. le maréchal de
+Montmorency.
+
+--Lui!... Ah! madame, tenez, puisque l'occasion s'en présente,
+laissez-moi vous dire ce que le maréchal...
+
+--Silence, comte... Ce ne sont pas là mes affaires, et puis, si M. de
+Pardaillan a quelque chose à me dire au sujet du maréchal, il me le dira
+lui-même.
+
+--Comme vous êtes un grande reine! fit Marillac avec une expression de
+tendresse.
+
+--Hélas! je suis simplement une femme qui a souffert, et la douleur, mon
+cher comte, est la bonne école de l'indulgence... Je ne veux pas savoir
+si votre ami conspire ou non. Je veux savoir seulement qu'il est votre
+ami. Dites-lui que, s'il a quoi que ce soit à me demander pour lui-même
+ou pour le maréchal, je le recevrai après-demain matin, à dix heures,
+lorsque le roi aura achevé de l'interroger...
+
+--Sa Majesté désire donc interroger le chevalier?
+
+--Oui, j'ai pu obtenir cette énorme dérogation à toutes les procédures.
+Au lieu d'être interrogé par un juge, votre ami le sera par le roi...
+et, si ses réponses sont satisfaisantes, s'il explique pourquoi il
+demeure renfermé dans l'hôtel de Montmorency... on le tiendra quitte de
+tout le reste, c'est-à-dire de la triple affaire du Louvre, du cabaret
+incendié et de la bataille rue Montmartre.
+
+--Ah! madame, s'écria Marillac radieux, l'explication est des plus
+simples! Pardaillan et le maréchal ne demandent qu'à quitter Paris... si
+vous saviez!... il n'y a sous tout cela qu'une affaire d'amour...
+
+--Eh bien, trouvez-vous après-demain matin au lever du roi, et vous
+emmènerez vous-même votre ami.
+
+--Madame, il ne quittera pas le Louvre sans avoir déposé à vos pieds
+l'hommage de sa reconnaissance... Quant à moi, ma vie vous appartient.
+
+Un éclair flamboya dans les yeux de Catherine. Mais Marillac ne vit pas
+cet éclair qui l'eût épouvanté, penché qu'il était devant la reine.
+
+--Adieu, comte, dit celle-ci. A demain soir, d'abord... dans
+Saint-Germain-l'Auxerrois... puis, au Louvre, après-demain matin...»
+
+Le comte sortit enivré.
+
+Il se rendit à pied jusqu'au couvent. Comme il y arrivait, un cavalier
+en sortait, montait à cheval et disparaissait dans la direction du
+Louvre. Le comte demanda à être introduit auprès de l'abbé, ou tout au
+moins auprès du prieur. Ce fut le prieur qui le reçut au parloir.
+
+--Monsieur, demanda-t-il, et ce terme fit faire la grimace au révérend
+prieur, y a-t-il inconvénient à ce que vous me disiez si M. le chevalier
+de Pardaillan est encore dans votre couvent?
+
+--Aucun inconvénient; ce jeune homme est encore ici. Il devait être
+transféré à la Bastille. Mais je viens de recevoir un ordre du Louvre,
+qui m'enjoint de le garder jusqu'à mardi matin dans la meilleure chambre
+du couvent: je lui ai cédé la mienne; c'est tout ce que je pouvais
+faire.
+
+--Et mardi matin, qu'arrivera-t-il? demanda Marillac palpitant.
+
+--J'ai ordre de remettre ce jeune homme en liberté, en lui disant
+simplement que le roi veut lui parler à son lever et qu'une auguste
+personne compte sur son honneur de gentilhomme pour...
+
+--Il ira! Je vous en réponds, moi! s'écria Marillac transporté. Mais ne
+pourrais-je voir le chevalier quelques instants?
+
+--Monsieur, je n'y verrais pour ma part aucun obstacle. Mais je n'ai pas
+reçu d'ordre à ce sujet.
+
+--Oui, oui, fit Marillac en souriant... Je n'insiste pas. Du moins, vous
+pouvez dire au chevalier que je serai ici mardi matin pour l'accompagner
+au Louvre.
+
+--Oh! quant à cela, chose facile, dit le prieur avec bonhomie. La
+commission sera faite dans cinq minutes.
+
+Le comte salua et se retira, l'âme ravie...
+
+Et pourtant, il sentait peser sur lui une indéfinissable angoisse qui
+ressemblait vaguement à de la terreur.
+
+--C'est la joie, s'affirma-t-il. Voyons, récapitulons tout mon bonheur.
+Demain matin, c'est le mariage du roi Henri à Notre-Dame. Bon. Après
+cela, je suis libre. Je demande un congé jusqu'au moment de l'entrée
+en campagne. Demain soir, à minuit... ma mère, oui, ma mère elle-même
+daigne conduire mon Alice à l'autel, et un prêtre m'unit enfin à celle
+qui est toute ma vie... Un prêtre! Bah! je puis bien faire cela pour
+ma mère!... Et puis, j'ai l'exemple du roi sous les yeux... Bon!
+Après-demain matin, je vais prendre Pardaillan, je le conduis au Louvre,
+j'obtiens pour le maréchal et sa famille une autorisation de franchir
+les portes... Nous partons tous!... Ah! ma mère! qui m'eût dit, il y a
+quelques mois, que je vous devrais tant de bonheur!»
+
+Des groupes silencieux traversaient les rues. Il y avait, dans les
+profondeurs obscures de Paris, des rumeurs inaccoutumées...
+
+«Les Parisiens se préparent aux grandes fêtes qui commenceront demain!»
+songea Marillac.
+
+Le prieur avait menti en disant que le chevalier se trouvait encore
+dans son couvent; depuis plus d'une heure déjà, une escorte de vingt
+cavaliers, commandée par Maurevert, était arrivée: le chevalier, tout
+ligoté, avait été porté dans une voiture fermée. Et la voiture s'était
+élancée au galop, entourée par les cavaliers.
+
+Elle s'arrêta devant la prison du Temple.
+
+Le vaste enclos conservait encore, à cette époque, le nom qu'il avait
+reçu jadis au temps où les moines-soldats qu'on appelait les Templiers
+l'avaient habité. Il se nommait Villeneuve du Temple, comme s'il eût été
+une ville dans la ville.
+
+Pourtant, depuis plus de deux siècles, les Templiers avaient été
+exterminés, et les chevaliers de Malte, qui les avaient remplacés,
+s'étaient dispersés depuis longtemps.
+
+La plupart des bâtiments tombaient en ruine dès cette époque.
+
+Il ne restait plus guère de solide que la vieille tour où, deux cent
+vingt ans plus tard, Louis XVI devait être enfermé avant d'être conduit
+à l'échafaud.
+
+En 1572, la Tour du Temple servait déjà de prison. Et déjà même François
+Ier l'avait employée à cet usage.
+
+Le gouverneur s'appelait Marc de Montluc; c'était le fils de ce Blaise
+de Montluc qui, en Guyenne, tailla les huguenots avec tant d'ardeur
+qu'on l'appela le Boucher royaliste.
+
+Marc de Montluc avait la tournure et l'âme d'un geôlier. C'était un
+homme de trente-cinq ans, cheveux roux en broussaille, encolure de
+taureau, visage flétri par les vices, regard sanglant--une belle brute
+qui ne s'apaisait que devant un flacon de vin ou devant une fille.
+
+Le vieux Blaise de Montluc avait servi sous le connétable de Montmorency
+d'abord, puis sous le maréchal de Damville. Et c'était à Damville qu'il
+avait recommandé son fils. Le maréchal lui avait obtenu cette fonction
+de gouverneur du Temple.
+
+Lorsque Damville se fut emparé du vieux Pardaillan, il l'expédia donc
+tout droit au Temple: il se méfiait de la Bastille, dont le gouverneur
+Guitalens, bien que de ses amis, ne lui semblait pas assez énergique.
+
+Puis il rendit compte de sa capture à la reine Catherine, et s'en
+prévalut naturellement comme d'un grand service.
+
+Le maréchal se réservait de questionner lui-même le vieux routier.
+
+Son plan devait être renversé par Maurevert qui, ayant capturé le
+chevalier de Pardaillan, fut chargé, par Catherine, de procéder à
+l'opération de la question. On a vu que la reine avait l'intention
+d'assister, cachée, à cette opération.
+
+On a vu, en outre, que la reine avait fixé au samedi 23 août, dans la
+matinée, la torture des deux Pardaillan.
+
+Et cette torture, qui devait être la vengeance de Maurevert, elle
+l'avait présentée au bravo comme la récompense de l'assassinat de
+Coligny.
+
+Maurevert donnait un cadavre à la reine. La reine lui en donnait deux.
+C'était royalement payé.
+
+Depuis l'instant où il avait été transporté dans le couvent, le
+chevalier n'avait pas ouvert les yeux. Il songeait. Le visage immobile,
+un pli d'ironie au coin des lèvres, il attendait le coup mortel. Car il
+ne doutait pas que Maurevert ne fût décidé à le tuer.
+
+«Je voudrais bien savoir pour quel compte ce Maurevert m'assassine. Je
+ne crois pas qu'il ait gardé rancune du coup d'épée à revers dont je le
+souffletai; il n'en a gardé que la marque. Voyons, qui me fait tuer? La
+grande Catherine? Peut-être! Pourquoi? Parce que j'ai refusé de lui tuer
+son fils. Pauvre ami! Je crois que nous allons mourir ensemble... Loïse
+épousera le comte de Margency, voilà tout!»
+
+Il fit un violent effort pour briser ses liens en se raidissant, en
+s'arc-boutant sur la tête et les pieds. Les cordes tinrent bon et il
+retomba en soufflant fortement.
+
+Et, toutes les fois que le nom de Loïse revint dans son triste
+monologue, le même effort le tordit dans un spasme impuissant.
+
+Une dizaine d'hommes entrèrent tout à coup. Pardaillan rouvrit les yeux,
+voulant regarder en face ses assassins. A sa grande surprise, il ne
+vit pas Maurevert, et ceux qui venaient d'entrer se contentèrent de
+le soulever et de l'emporter jusqu'à une voiture où il fut jeté tout
+ligoté. Au bout de vingt minutes, il comprit que la voiture passait sur
+un pont-levis. Puis il entendit le bruit grinçant d'une porte qu'on
+referme. Puis on le tira de sa prison roulante, et il reconnut qu'il
+était dans la cour du Temple. Il vit Maurevert qui causait avec un homme
+de haute taille, fort comme un hercule. Derrière cet homme, vingt gardes
+étaient alignés. Près de lui, deux geôliers portaient des flambeaux, car
+il faisait nuit.
+
+--Monsieur de Montluc, disait Maurevert, vous êtes responsable de ces
+deux hommes jusqu'à samedi.
+
+«Deux hommes? se demanda le chevalier. Pourquoi jusqu'à samedi?... Deux
+hommes! Ah! oui, Marillac...»
+
+--C'est bon, monsieur de Maurevert, dit le gouverneur en riant; j'en
+aurai tellement soin qu'ils ne voudront jamais me quitter. J'en réponds
+donc jusqu'à samedi. Et alors, samedi?...
+
+--Lisez ceci.
+
+--Ah! ah! ricana le gouverneur. Question ordinaire...
+
+--Et extraordinaire, monsieur de Montluc.
+
+Le chevalier frissonna longuement.
+
+«Pour samedi, à dix heures, bon!»
+
+--Prévenez le tourmenteur juré pour dix heures, dit Maurevert.
+
+--Et les fossoyeurs pour midi! acheva Montluc avec son rire épais
+d'ivrogne.
+
+Alors toute cette vision disparut, la cour noire, la face rouge du
+gouverneur, les torches, les gardes... Saisi par cinq ou six geôliers,
+Pardaillan fut entraîné dans l'antre formidable de la Tour carrée. On
+monta un escalier. Une porte fut ouverte. Le chevalier fut rapidement
+délié, puis poussé dans une sorte de cachot; la porte se referma.
+
+--Bonsoir, messieurs! dit une voix que le chevalier reconnut pour celle
+de Montluc.
+
+--Pourquoi messieurs? se demanda-t-il.
+
+A ce moment, quelqu'un le saisit à pleins bras, quelqu'un qu'il ne put
+reconnaître dans la profonde obscurité. Mais ce quelqu'un, l'ayant
+embrassé en poussant force soupirs, finit par dire d'une voix rauque de
+douleur:
+
+«Toi!... Toi ici!... Toi dans cet enfer!
+
+--Mon père! s'écria le chevalier qui eut une seconde de joie intense.
+
+Et, tendrement, il serra à son tour le vieux routier dans ses bras.
+
+--Nous sommes perdus, cette fois, reprit Pardaillan père. Pour moi, le
+mal n'est pas grand. Mais toi! toi, mon pauvre chevalier!...
+
+--Bon! Vous saviez bien que notre destinée était de mourir ensemble!
+
+--Et vous aurez satisfaction, ricana derrière la porte la voix de
+Maurevert. C'est grâce à moi, messieurs, que vous êtes ici dans la même
+chambre; c'est grâce à moi que vous subirez la même torture; c'est grâce
+à moi que vous mourrez ensemble! Voilà votre coup de cravache payé!...
+
+--Misérable! hurla le vieux routier en se jetant sur la porte.
+
+Le chevalier n'avait pas bronché.
+
+--Viens! reprit Pardaillan en prenant son fils par la main. Viens
+t'asseoir, mon pauvre enfant...
+
+Et, comme il connaissait le cachot qu'il habitait depuis quelques jours,
+il conduisit le chevalier dans un coin où se trouvait entassée de la
+paille, à la fois siège et couchette des habitants de ce lieu sinistre.
+
+Le chevalier allongea sur la paille ses membres endoloris par la
+pression des cordes. Le premier moment de joie instinctive passé, il
+éprouvait maintenant une douleur plus accablante qu'au moment où il
+avait été arrêté. Vaguement, sans se le dire, il avait compté sur
+son père pour sauver Loïse! Lui mort, le vieux serait encore là pour
+protéger la jeune fille et la mettre en sûreté.
+
+Tout était fini! Le vieux Pardaillan était prisonnier comme lui.
+
+Et alors une nouvelle angoisse vint le saisir à la gorge...
+
+Quoi! Son père! Il allait le voir torturer sous ses yeux! Il allait
+entendre les horribles cris du pauvre vieux qu'il avait tant aimé!
+
+Le chevalier éclata en sanglots. Il saisit dans ses bras la tête vénérée
+du vieux routier.
+
+--O mon père! bégaya-t-il... mon pauvre père!...
+
+Pardaillan demeura tout saisi, tout bouleversé d'entendre pleurer son
+fils.
+
+C'était la première fois!...
+
+Oui! Si loin qu'il remontât dans sa vie, jamais il n'avait vu pleurer le
+chevalier... Lorsque, tout enfant, il lui était arrivé de le corriger
+d'une taloche--bien rare du reste--le petit lui tournait le dos après
+l'avoir fièrement regardé, mais il ne pleurait pas!... Plus tard,
+lorsque, après de longues années passées ensemble sur les routes, à
+travers les mêmes aventures et les mêmes périls, il s'était décidé à
+partir seul de Paris, il avait bien surpris dans l'oeil du chevalier
+quelque chose comme une humide buée... mais il ne pouvait dire qu'il eût
+réellement pleuré! Lorsque le jeune homme éperdu d'amour avait eu cette
+conviction que sa Loïse ne serait jamais à lui, il n'avait pas pleuré
+encore!
+
+Ces larmes brûlantes qui tombaient sur ses cheveux blancs lui causèrent
+une inexplicable sensation d'étonnement douloureux.
+
+--Jean, dit-il d'une voix basse et tremblante, Jean, mon fils, je
+cherche vainement dans mon coeur des paroles de consolation... Comme tu
+dois souffrir, mon pauvre enfant!... Si jeune, si beau, si brave... Si
+je pouvais mourir deux fois, et que cela suffise aux misérables...
+mais non! c'est à toi qu'ils en veulent... Ils ne m'ont pris que pour
+t'atteindre plus sûrement... Pleure, mon petit Jean, pleure avec ton
+vieux père qui se maudit de n'avoir que des larmes à t'offrir dans ce
+suprême moment... pleure ta jeune existence brisée...
+
+--Mon vénéré père, vous vous trompez. Je mourrai sans faiblir et saurai
+faire honneur à votre nom.
+
+--C'est donc ta petite Loïson que tu pleures?
+
+--Non, mon père... Loïse m'aime... je le sais... et mourir avec cette
+certitude, voyez-vous, c'est mourir avec le paradis dans le coeur...
+Mais tenez, ne parlons plus de ce moment de faiblesse que je viens
+d'avoir... conservons toutes nos forces pour l'instant... où...
+
+Le chevalier ne put achever et se mordit violemment les lèvres. Le
+vieux Pardaillan s'était levé et, habitué déjà à l'obscurité, arpentait
+furieusement le cachot.
+
+--Chevalier, grondait-il, je ne suis qu'un sot! Si je n'avais pas commis
+la folie d'aller me jeter dans la gueule du loup, je serais libre, et,
+fût-ce même en mettant le feu à cette vieille tour, je te délivrerais!
+
+Il raconta alors comment il s'était rendu à l'hôtel de Mesmes, croyant y
+trouver le maréchal seul et le forcer à se battre avec lui. De son
+côté, le chevalier raconta la scène de son arrestation. Enfin, brisé
+de fatigue, le jeune homme finit par s'endormir et sommeilla quelques
+heures.
+
+Quand il ouvrit les yeux, il constata qu'une sorte de faible jour
+éclairait assez le cachot pour qu'il y pût voir.
+
+Sa première idée fut d'examiner soigneusement la porte, puis l'étroite
+lucarne par où passait la lumière. Le vieux routier le laissa faire en
+secouant la tête. Lorsque le chevalier eut achevé son inspection, il se
+tourna vers son père.
+
+--Ce que tu viens de faire, dit celui-ci, je l'ai fait pendant la
+première journée de mon emprisonnement. Et voici ce que j'ai pu
+apprendre: si nous parvenions à ouvrir la porte--et il nous faudrait
+pour cela dix à quinze jours de travail--nous tomberions dans un
+couloir qui n'a qu'une issue, laquelle est gardée par une trentaine
+d'arquebusiers...
+
+--Et la lucarne? fit le chevalier avec un calme terrible.
+
+--Regarde. Il faudrait desceller trois ou quatre de ces blocs cimentés
+pour arriver jusqu'aux barreaux, et alors il faudrait descendre dans la
+cour toujours pleine de gardes...
+
+--N'y a-t-il donc aucun moyen? aucun espoir?...
+
+--Aucun moyen d'évasion, dit le vieux routier. Et, quant à l'espoir, il
+ne nous en reste qu'un: celui de ne pas trop souffrir en mourant et de
+ne pas faire une trop vilaine grimace.
+
+Avant de quitter le Temple, revenons pour quelques instants à cette
+violente figure de Montluc que nous n'avons fait qu'entrevoir. Après
+avoir fait conduire son nouveau prisonnier au cachot, le gouverneur du
+Temple était rentré dans son appartement. L'arrivée de Maurevert l'avait
+surpris en plein dîner; le prisonnier dûment verrouillé, Montluc
+reprenait tout simplement son dîner où il l'avait laissé.
+
+--A boire! fit-il en se laissant tomber dans un fauteuil.
+
+La salle à manger était vaste et riche. Au milieu de cette salle se
+trouvait une table bien éclairée, chargée de venaisons diverses et
+surtout de flacons de toutes dimensions. Trois couverts étaient mis:
+celui de Marc de Montluc et ceux de deux jeunes femmes qui, en le voyant
+entrer, lourd et pesant comme un homme qui ne veut pas tituber, se
+hâtèrent de remplir son gobelet, vaste récipient d'étain qui contenait
+une demi-pinte.
+
+Ces deux femmes étaient à peine vêtues; leurs seins nus débordaient de
+leurs corsages ouverts; elles avaient les cheveux dénoues et le visage
+peint. Elles étaient jolies, malgré la flétrissure de la débauche;
+c'étaient deux fortes gaillardes, l'une rousse, d'un roux ardent
+comme une bête fauve, l'autre brune, avec une magnifique chevelure
+d'Espagnole.
+
+La rousse se nommait tout simplement la Roussette, et elle-même ne se
+connaissait pas d'autre nom.
+
+La brune s'appelait Pâquette.
+
+Toutes deux étaient douées, inoffensives, très bêtes, même pas fières de
+la splendeur un peu fanée de leurs chairs, dociles et passives.
+
+Marc de Montluc vida d'un trait le large et profond gobelet qui venait
+de lui être présenté, puis il répéta:
+
+--A boire! J'ai l'enfer dans la gorge.
+
+--Ce doit être ce jambon, observa la Roussette.
+
+--Ou plutôt les épices de ce quartier de chevreuil riposta Pâquette déjà
+jalouse.
+
+--Quoi que ce soit, j'enrage, mes mignonnettes, j'enrage de soif et
+d'amour.
+
+--Buvez donc, monseigneur! dirent ensemble les deux ribaudes qui,
+saisissant chacune un flacon, se mirent à verser en même temps dans le
+fameux gobelet.
+
+Ce repas, cette orgie plutôt, fut ce qu'il devait être Montluc qui était
+déjà ivre lorsque Maurevert était arrivé, eut de plus en plus soif. Les
+ribaudes, à force de boire, se firent bacchantes. Vers dix heures, elles
+avaient fini par laisser tomber les robes légères qui les couvraient
+encore; elles étaient entièrement nues et Montluc, faune formidable,
+s'amusait dans son énorme gaieté à les porter toutes les deux à bras
+tendus, la Roussette, à cheval sur le bras droit. Raquette, à cheval sur
+le bras gauche. Puis il s'amusa encore à les envoyer au plafond comme
+des balles et à les recevoir dans ses bras. Elles riaient, écorchées
+d'ailleurs et toutes contuses. Pâquette avait une plaie au front. La
+Roussette saignait du nez. La gaieté de Montluc devenait du délire.
+Parmi les vaisselles brisées, les flacons renversés, il imagina alors de
+lutter contre les deux ribaudes.
+
+--Si je suis vaincu, hurla-t-il, je vous promets une récompense rare.
+Tête et ventre! La reine mère en serait jalouse!
+
+La lutte commença aussitôt. Les deux ribaudes attaquèrent le colosse.
+Les trois nudités s'étreignirent en des enlacements furieux et formèrent
+un groupe cynique dont les attitudes furent des chefs-d'oeuvre
+d'insolente impudeur.
+
+Le mâle se laissa terrasser, accablé de baisers, de morsures et de coups
+de griffe, remplissant la salle du tonnerre de son rire.
+
+--Voyons la récompense! crièrent en choeur la Roussette et Pâquette.
+
+--La récompense, bégaya Montluc, ah! oui...
+
+--Est-ce le beau collier que vous nous fîtes voir?
+
+--Non, par le diable, c'est mieux que cela!
+
+--Doux Jésus, s'écria la Roussette, cette ceinture toute en soie bleue
+passementée d'or?
+
+--Mieux encore, fit l'ivrogne en cherchant à rassembler ses idées, je
+veux... vous mener... écoutez, mes brebis...
+
+--Voir les baladins! s'écrièrent les ribaudes en frappant des mains.
+
+--Non... voir torturer!...
+
+La Roussette et Pâquette se regardèrent inquiètes, dégrisées, un peu
+pâles.
+
+Montluc assena sur la table un coup de poing qui renversa un flambeau.
+
+--A boire! dit-il. Je veux... vous mener... à la question... vous verrez
+le chevalet... et comme on enfonce... les coins... ah! ah!... ce sera
+beau, par saint Marc! Il y aura deux questionnés... ils n'en sortiront
+pas vivants. A boire!
+
+--Qu'ont-ils fait? demanda Raquette en frissonnant.
+
+--Rien, dit Montluc.
+
+--Sont-ils jeunes? vieux? gentilshommes?
+
+--Un vieux... monsieur de Pardaillan... et un jeune... monsieur de
+Pardaillan... le père et le fils...
+
+Les deux ribaudes firent le signe de croix.
+
+--Et quand verrons-nous appliquer la question, monseigneur?
+
+--Quand? fit Montluc. Ah! voilà... Attendez...
+
+Un travail confus se fit dans la cervelle épaissie de l'ivrogne. Une
+lueur de raison lui fit entrevoir les conséquences que pourrait avoir
+pour lui la fantaisie qui venait de lui passer par la tête. Il risquait
+sa place, un procès peut-être!...
+
+Une idée soudaine l'illumina, et, comme la question devait être
+appliquée le samedi matin, il bredouilla:
+
+--Dimanche, mes brebis... venez dimanche... à la première heure...
+n'oubliez pas... dimanche!...
+
+
+
+XIV
+
+LA REINE MARGOT
+
+Ce lundi matin 18 août de l'an 1572, dès huit heures, les cloches de
+Notre-Dame se mirent à sonner à toute volée, les cloches des églises
+voisines ne tardèrent pas à repondre, en sorte que bientôt, dans l'air
+pur et léger de la claire matinée d'été, ce fut un vaste vacarme des
+voix de bronze qui mugissaient, toutes joyeuses.
+
+Dans toutes les rues de Paris, bourgeois et gens du peuple marchaient
+par bandes nombreuses, les femmes traînant après elles des gamins qui
+trottinaient; des marchands allaient de groupe en groupe, offrant des
+échaudés, des oublies, des flans, des pâtés chauds, toutes bonnes choses
+qui se débitaient rapidement.
+
+Des cris, des interpellations, des rires éclataient dans ce peuple et
+cela prenait une grande rumeur de fête.
+
+Mais il y avait on ne sait quoi de mauvais dans ces rires, de menaçant
+dans ces physionomies.
+
+Et la menace se précisait lorsqu'on remarquait que la plupart des
+bourgeois, au lieu d'avoir endossé le pourpoint de drap des dimanches,
+portaient la cuirasse de buffle ou de fer et s'appuyaient sur des
+pertuisanes.
+
+Beaucoup d'entre eux portaient une arquebuse sur l'épaule.
+
+Ce matin-là, en effet, devait se célébrer dans Notre-Dame le mariage
+d'Henri de Béarn et de Marguerite de France que, dans le Louvre, Charles
+IX appelait déjà la reine Margot.
+
+Quatre compagnies avaient, pendant la nuit, pris position sur le parvis
+et empêchaient la foule d'approcher des marches qui montaient au
+grand porche central de l'église. La double haie de soldats, hérissée
+d'arquebuses et de hallebardes, se continuait ensuite, hors le parvis,
+jusqu'à la porte du Louvre, tournée vers Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+Il en résultait que les groupes du peuple, en arrivant au parvis, le
+trouvaient déjà occupé par une foule entassée. Les nouveaux arrivés
+poussaient pour avoir une place. Ceux qui étaient déjà installés
+résistaient: de là des remous terribles, des bagarres, des hurlements.
+
+Par moments, il y avait des silences subits, d'une inquiétante lourdeur;
+puis des clameurs éclataient, on ne savait pourquoi; dans tous les
+groupes, on s'entretenait de choses menaçantes; il se trouvait bien
+par-ci par-là des femmes qui causaient de la toilette que porterait
+Madame Marguerite et qui était, disait-on, un miracle de richesses ou
+encore, de la somptuosité des carrosses de cérémonie... mais vite, on
+revenait partout au sujet qui tenait au coeur des Parisiens.
+
+Ce sujet dont on s'entretenait ardemment, avec force jurons et signes de
+croix, c'était la question de savoir si le roi de Béarn et ses damnés
+acolytes, les huguenots, entreraient dans Notre-Dame. Quelques-uns
+faisaient bien remarquer qu'il fallait que le roi entrât, s'il voulait
+se marier, mais le plus grand nombre jurait que le maudit n'oserait
+pénétrer dans le lieu saint.
+
+On en concluait généralement qu'il faudrait le traîner de force dans
+Notre-Dame, afin qu'il pût faire amende honorable.
+
+Telles étaient les dispositions de la foule, lorsque les canons du
+Louvre se mirent à tonner.
+
+Il y eut alors, à la surface de cette masse humaine, une sorte de
+houle qui se propagea du parvis jusqu'aux rues voisines, les cous se
+tendirent, des cris de femmes à demi étouffées retentirent, mais furent
+couverts par une clameur énorme, d'une sauvage expression:
+
+«Vive la messe!... A la messe, les huguenots!...»
+
+Presque aussitôt, de nouvelles compagnies d'archers et d'arquebusiers
+renforcèrent la haie des gens d'armes qui avait maintenant un quadruple
+rang de chaque côté.
+
+Les bourgeois vociféraient.
+
+Il fut évident qu'on ne pourrait atteindre les huguenots ainsi protégés.
+Mais il fut évident aussi que cette foule, savamment portée au suprême
+degré de l'exaspération, deviendrait terrible si par malheur on la
+laissait se déchaîner!
+
+La manoeuvre militaire qui, pour le moment, mettait les huguenots hors
+d'atteinte, exaspéra la multitude.
+
+Et cette exaspération éclata en violents murmures contre le roi, qu'on
+accusait tout haut de protéger les hérétiques.
+
+«Il nous faut un capitaine général!...»
+
+Ce cri, qui traduisait si bien la pensée des bourgeois armés, courut de
+bouche en bouche, se fortifia, s'enfla.
+
+«Guise! Guise! Guise, capitaine général!
+
+«A la messe les huguenots!»
+
+Tout à coup, il y eut pourtant une accalmie; vingt-quatre hérauts à
+cheval, magnifiquement vêtus de drap d'or, les armoiries royales brodées
+en bleu sur la poitrine, les chevaux caparaçonnés de longues housses
+flottantes, débouchaient sur six rangs, le coude haut, la trompette à
+bannière armoriée levée au ciel, et sonnaient une fanfare bruyante.
+
+«Les voilà! Les voilà!...»
+
+Ce cri, pour un instant, fit taire toutes les clameurs, et les haines
+éparses se résorbèrent en curiosité.
+
+Le cortège royal déroulait sa pompe vraiment imposante, et des
+applaudissements éclatèrent même.
+
+Immédiatement après la fanfare des hérauts, parut une compagnie des
+gardes à cheval, commandés par M de Cosseins: c'était tous des cavaliers
+de haute taille, montés sur de lourds chevaux normands, étincelants
+d'acier et de broderies.
+
+Puis venait le grand-maître des cérémonies dont le cheval était tenu en
+bride par deux valets, et qui précédait une centaine de seigneurs, tous
+de l'entourage du roi de France.
+
+Mais un grand silence tomba sur le parvis, tandis que les rues
+avoisinantes devenaient houleuses: le carrosse du roi venait
+d'apparaître. Charles IX, sous son grand manteau royal, grelottait de
+fièvre; il avait été pris par une de ses crises au moment de sortir du
+Louvre. Il avait une figure d'ivoire, et ses yeux, sous ses sourcils
+froncés, avaient un regard de fou. Ce fut une sinistre apparition qui
+passa dans un grand frisson de défiance. Près de lui, Henri de Béarn,
+très, pale aussi et pourtant souriant, considérait le peuple avec
+inquiétude, ne voyant autour de lui que des visages hostiles et des yeux
+menaçants.
+
+Dans un vaste carrosse entièrement doré, trame par huit chevaux blancs,
+on vit alors Catherine de Médicis et Marguerite de France: la vieille
+reine rutilante de diamants, toute raide dans une robe de lourde soie
+qui semblait taillée dans le marbre, glaciale, hautaine et, semblait-il,
+attristée par la cérémonie qui se préparait; sa fille Margot, radieuse
+de beauté, indifférente à ce qui se passait, un pli d'ironie au coin des
+lèvres.
+
+La reine mère était à droite et, de ce côté-là, retentirent des
+hurlements forcenés de:
+
+«Vive la messe! Vive la reine de la messe!»
+
+Marguerite était assise à gauche et, sur la gauche du carrosse, ce
+furent des ricanements qui éclatèrent. «Bonjour, madame, cria une femme;
+votre mari a-t-il été à confesse, au moins?»
+
+Le carrosse passa dans un rire énorme; mais, aussitôt après les
+vingt-quatre voitures qui contenaient les princes du sang, c'est-à-dire
+Henri, duc d'Anjou, et François, duc d'Alençon, et la duchesse de
+Lorraine, deuxième fille de Catherine, puis les dames d'atours, les
+demoiselles d'honneur, parurent divers personnages que la foule
+accueillit par un tonnerre de vivats: le duc de Guise, le maréchal
+de Tavannes, le maréchal de Damville, le duc d'Aumale, M. Goudé, le
+chancelier de Birague, le duc de Nevers, et une foule de gentilshommes,
+tous dans des carrosses d'une fabuleuse richesse tous vêtus de costumes
+d'une réelle splendeur.
+
+Puis, tout aussitôt, les hurlements reprirent:
+
+«A la messe! A la messe!»
+
+Les huguenots apparaissaient à leur tour en des costumes non moins
+riches, mais plus sévères que les catholiques.
+
+On ignore qui avait ainsi ordonnancé la marche du cortège. Mais
+cette séparation très nette entre les gentilshommes catholiques et
+protestants, le soin qu'on avait eu de placer les huguenots à la fin,
+à part quelques-uns comme Coligny et Condé qui occupaient leur rang
+naturel, permirent à la multitude mille suppositions, dont la plus
+essentielle était qu'on avait voulu mortifier les hérétiques.
+
+Ils passèrent très fiers, dédaignant de répondre aux quolibets, aux
+plaisanteries, aux insultes.
+
+Or, au fur et à mesure que le cortège défilait, les personnages de
+chaque carrosse pénétraient sous le grand porche, où l'archevêque et son
+chapitre se trouvaient réunis pour accueillir les deux rois, la reine et
+la fiancée.
+
+Dans ce groupe que nous venons de signaler, se trouvaient Crucé, Pezou
+et Kervier, toujours inséparables.
+
+Les gentilshommes du roi, qui se trouvaient à cheval avaient formé un
+demi-cercle autour du porche, de façon à dessiner une nouvelle barrière
+renforçant la barrière de hallebardiers et d'arquebusiers.
+
+Charles IX et Henri de Béarn, précédés du grand-maître des cérémonies,
+de ses acolytes et de douze hérauts à pied sonnant de la trompette,
+entrèrent les premiers dans Notre-Dame.
+
+Le moine Salviati, envoyé spécial du pape, s'avança à la rencontre du
+roi et, fléchissant à demi le genou, lui offrit l'eau bénite dans une
+aiguière d'or, en lui disant que cette eau avait été apportée par lui de
+Rome et prise au bénitier de Saint-Pierre.
+
+Charles IX trempa ses doigts dans l'aiguière et il se signa lentement,
+jetant un regard oblique sur Henri.
+
+Le chef des huguenots comprit que tous les yeux étaient fixés sur lui,
+et qu'on attendait qu'il fît le signe croix.
+
+--Mon cousin, s'écria-t-il à demi-voix, que voilà donc une superbe
+assemblée d'évêques. Béni par un aussi grand nombre de saints, mon
+mariage ne peut manquer d'être heureux.
+
+En parlant ainsi, le Gascon gesticulait gravement avec sa main, de façon
+qu'on pût à la rigueur admettre qu'il s'était signé. Charles IX sourit
+faiblement et se dirigea vers son trône.
+
+Le cortège, peu à peu, s'entassa dans l'énorme nef qui, dans le
+scintillement des milliers de cierges, dans le cadre immense des
+tentures brodées qui tombaient du haut des voûtes, dans la clameur des
+cloches, des chants solennels et des trompettes, présenta alors un
+spectacle d'une magnificence inouïe.
+
+Au-dehors, les vociférations éclataient à ce moment plus menaçantes,
+et le bruit du peuple, semblable au bruit de l'Océan par les heures de
+tempête, faisait frissonner Charles IX qui, livide, écoutait;
+
+«Vive Guise! Vive le capitaine général!...»
+
+Les huguenots, au nombre d'environ sept cents gentilshommes, venaient de
+mettre pied à terre devant le grand porche.
+
+Mais, au lieu d'entrer dans l'église, ils s'étaient arrêtés, silencieux,
+ou formant des groupes qui causaient entre eux à voix basse, sans
+paraître entendre les hurlements.
+
+--A la messe! à la messe! vociféra Pezou.
+
+--Les maudits ne veulent pas entrer! rugit Kervier.
+
+--Ils y entreront bientôt malgré eux! tonna Crucé.
+
+Cette menace directe provoqua un délire d'enthousiasme dans le groupe
+qui occupait les marches, tandis qu'au loin la foule, ne sachant de quoi
+il s'agissait, riait en criant:
+
+«Les damnés huguenots sont à la messe! Vive la messe!...»
+
+Seuls trois huguenots avaient pénétré dans l'église. Le premier, c'était
+l'amiral Coligny, qui avait dit tout haut:
+
+«Ici, ce peut être un champ de bataille comme un autre...»
+
+Le deuxième, c'était le jeune prince de Condé qui, se penchant vers
+l'oreille du Béarnais, avait murmuré:
+
+«La pauvre défunte reine m'a enjoint de ne vous quitter jamais, ni au
+camp, ni à la ville, ni à la cour.»
+
+Le troisième; c'était Marillac.
+
+Marillac ne savait qu'une chose: c'est que, depuis deux jours, en
+témoignage de son affection et pour avoir le droit de la protéger, la
+reine mère avait reçu Alice de Lux parmi ses filles d'honneur.
+
+Alice devait donc être dans Notre-Dame: il y entra. Il fût entré en
+enfer. Il la vit en effet. Elle était tout près de la reine, habillée de
+blanc. Elle était toute pâle. Ses yeux étaient baissés.
+
+«A quoi pense-t-elle?» songeait-il en la dévorant des yeux.
+
+Alice, à ce moment, songeait ceci:
+
+«Ce soir. Oh! ce soir, à minuit, j'aurai la lettre! l'infernale lettre
+qui me faisait la serve de Catherine! Ce soir, je serai libre, ah!
+libre... nous partirons, demain, et le bonheur, enfin, commencera pour
+moi.»
+
+Ainsi, en cette matinée où elle croyait toucher à la liberté,
+c'est-à-dire à l'amour, au bonheur, Alice n'avait pas une pensée pour le
+pauvre petit être abandonné, pour son fils, pour Jacques Clément!
+
+La reine Catherine était assise à gauche du maître-autel, sur un trône
+un peu plus bas que celui du roi, placé sa droite. Autour d'elle, ses
+filles d'honneur préférées sur des sièges en velours bleu, parsemé de
+fleurs de lis.
+
+Derrière cette tenture, nul ne pouvait voir un moine qui se tenait
+debout dans l'ombre: c'était l'envoyé du pape, Salviati. Il était à demi
+penché vers la reine, qui semblait très attentive à lire dans son livre
+d'heures.
+
+--Vous partirez aujourd'hui même, disait Catherine du bout des lèvres.
+
+--Et que dois-je rapporter au Saint-Père? Que vous faites la paix avec
+les hérétiques? Dites, madame, est-ce cela que je dois rapporter?
+
+Catherine répondit:
+
+--Vous rapporterez au Saint-Père que l'amiral Coligny est mort!
+
+Salviati tressaillit.
+
+--L'amiral! fit-il. Le voilà là, à trente pas de nous, plus hautain que
+jamais.
+
+--Combien de jours vous faut-il pour atteindre Rome?
+
+--Dix jours, madame, si j'ai des nouvelles intéressantes...
+
+--Eh bien, l'amiral sera mort dans cinq jours.
+
+--Et qui le prouvera? demanda rudement le moine.
+
+--La tête de Coligny que je vous enverrai», répondit Catherine sans
+émotion.
+
+Salviati, tout cuirassé qu'il fût contre la pitié, ne put s'empêcher de
+frissonner. Mais déjà Catherine ajoutait:
+
+--Vous direz donc au Saint-Père que l'amiral n'est plus. Dites-lui aussi
+qu'il n'y a plus de huguenots à Paris.
+
+--Madame!...
+
+--Qu'il n'y a plus de huguenots en France! termina Catherine d'une voix
+funèbre.
+
+En même temps, elle s'agenouillait sur son prie-Dieu et se prosternait.
+Salviati, pâle comme un mort, avait lentement reculé.
+
+Nul n'avait remarqué son manège, excepté une personne qui paraissait
+plongée dans la plus évangélique méditation, mais qui, manoeuvrant son
+regard à droite et à gauche, ne perdait pas un détail de ce qui se
+passait autour d'elle.
+
+Et cette personne, c'était l'épousée elle-même, la soeur de Charles IX,
+la fille aînée de Catherine.
+
+Savante, sceptique, supérieure à son époque, capable de soutenir une
+conversation suivie en latin et même en grec, éprise de littérature, de
+moeurs faciles, Marguerite était l'antithèse vivante de sa mère. Elle
+avait horreur des violences, horreur du sang versé, horreur de la
+guerre. On peut sans doute lui reprocher d'avoir considéré la vertu
+domestique comme un préjugé. Mais nous voulons seulement retenir que
+Margot, jusque dans ses débauches, conserva une élégance d'attitude et
+d'esprit qui lui font pardonner bien des choses.
+
+Le matin même, comme l'amiral Coligny arrivait au Louvre pour prendre sa
+place dans le cortège, il avait dit au roi:
+
+--Sire, voilà certes un beau jour qui se prépare pour le roi de Navarre,
+pour moi, et pour tous ceux de ma religion.
+
+--Oui, avait brusquement répondu Charles, car, en donnant Margot à mon
+cousin Henri, je la donne à tous les huguenots du royaume.
+
+Cette boutade, qui disait clairement le peu d'estime qu'avait le roi
+pour la vertu de sa soeur, fut rapportée aussitôt à Marguerite qui, avec
+son plus charmant sourire, repartit:
+
+--Oui-da, mon frère et sire a dit cela? Eh bien, j'en accepte l'augure,
+et ferai de mon mieux pour rendre heureux tous les huguenots de France.
+
+Pendant la cérémonie, Margot, l'oeil aux aguets, surprit l'entretien de
+sa mère et de l'envoyé du pape. A ce moment, elle était agenouillée près
+d'Henri de Béarn, qu'elle poussa légèrement du coude.
+
+Henri, un peu pâle et souriant quand même de son sourire narquois,
+étudiait, lui aussi, avec une ardeur parfaitement dissimulée, les gens
+qui l'entouraient.
+
+--Monsieur mon époux, murmura Marguerite, tandis que l'archevêque
+psalmodiait, avez-vous vu ma mère causer avec le révérend Salviati?
+
+--Non, madame, dit Henri à voix basse tout en paraissant écouter
+religieusement l'officiant. Mais, comme vous avez de bons yeux, j'ose
+espérer que vous me ferez part de ce que vous avez vu.
+
+--Monsieur, reprit Margot, je n'ai vu et ne vois rien de bon autour de
+nous.
+
+--Auriez-vous peur, ma mie? demanda bravement le Gascon.
+
+--Non, monsieur. Mais, dites-moi, ne sentez-vous rien?
+
+--Si fait. Je sens l'encens...
+
+--Et moi, je sens la poudre.
+
+Henri jeta un regard de côté sur sa femme. Pour la première fois,
+peut-être, il la comprit bien. Car, baissant la tête comme pour une
+prière, il murmura d'une voix où, cette fois, il n'y avait plus
+d'ironie:
+
+--Madame, pourrais-je donc vous parler à coeur ouvert?... Puis-je
+réellement compter sur vous?
+
+--Oui, monsieur et sire, répondit Marguerite avec un accent de ferme
+franchise. Ne me quittez pas pendant tout le temps que nous serons à
+Paris...
+
+--Ventre-saint-gris, madame, savez-vous que je ne vais plus avoir peur
+que d'une chose?
+
+--Laquelle, sire?
+
+--C'est de me mettre à vous aimer.
+
+Margot eut un sourire plein de coquetterie.
+
+Ainsi, c'est dit? reprit-elle. Vous me jurez fidélité pour tout le temps
+que vous logerez au Louvre?
+
+--Madame, vous êtes adorable, dit le Gascon avec une émotion contenue.
+
+Tels furent les propos qu'échangèrent les deux nouveaux époux, pendant
+que se déroulait la cérémonie nuptiale:
+
+Cette cérémonie se termina enfin. Puis, précédé en grande pompe de tout
+le chapitre de Notre-Dame, le cortège se reforma: cardinaux, évêques,
+archevêques rutilants d'or, mitre en tête, crosse à la main, marchèrent
+jusqu'à la porte en entonnant le Te Deum. Le roi de Navarre donnait la
+main à la nouvelle reine; Catherine de Médicis, Charles IX, les princes,
+passèrent dans la double haie des seigneurs et des grandes dames toutes
+raidies dans les plis des soieries; les trompettes sonnèrent de joyeuses
+fanfares; les cloches recommencèrent leurs mugissements; le canon
+gronda, le peuple se mit à hurler, et tout ce monde, dans une houle
+énorme, dans la clameur des vivats et des menaces, reprit le chemin du
+Louvre.
+
+Au Louvre, des fêtes splendides commencèrent aussitôt. Mais, dès que
+Marguerite eut reçu les salutations et les voeux de la multitude des
+seigneurs, dès qu'on se fut répandu dans les salles, elle entraîna son
+mari jusque dans son appartement.
+
+--Sire, dit-elle, voici ma chambre. Comme vous voyez, j'y ai fait
+dresser deux lits. Voici le mien, et voici le vôtre. Tant que vous
+dormirez dans ce lit, je réponds de vous, sire!
+
+--Pour Dieu, madame, s'écria Henri, que savez-vous?
+
+--Je ne sais rien, dit sincèrement Margot. Je ne sais rien qu'une chose.
+C'est qu'ici je suis chez moi. Ici nul n'oserait pénétrer, pas même le
+roi.»
+
+Henri baissa la tête, pensif.
+
+--Venez, sire, reprit la reine Margot. Il ne faut pas que notre absence
+soit remarquée. On pourrait soupçonner que nous parlons d'amour...
+
+--Tandis que nous parlons de mort! dit le Béarnais avec un frisson.
+
+Pâles tous deux des pensées formidables qu'ils portaient et des choses
+qu'ils entrevoyaient, ils reprirent silencieusement le chemin des salles
+de fête.
+
+«Vive la messe!» rugissait au-dehors la foule.
+
+--Eh! ventre-saint-gris! dit le Béarnais, j'en sors, de la messe... et
+je n'en suis pas fâché, ajouta-t-il en déguisant ses inquiétudes sous
+une apparence de joviale galanterie... Car ma première messe me vaut la
+femme de France qui a le plus d'esprit et de beauté.
+
+Il fixa un clair regard sur la nouvelle reine.
+
+--Or ça, que me rapportera, en ce cas, ma deuxième messe?
+
+--Qui sait? répondit la reine Margot en lui rendant regard pour regard.
+
+Et, en elle-même, elle pensa:
+
+--Peut-être un coup de poignard... ou peut-être le trône de France.
+
+
+
+XV
+
+L'ESCADRON VOLANT DE LA REINE
+
+Dans les rues qui avoisinaient le Louvre, la foule de bourgeois et de
+peuple enfin libre de toute entrave s'était répandue avec des hurlements
+si féroces que les postes de chaque porte crurent prudent de relever les
+ponts-levis.
+
+On ne sait ce qui fût arrivé dans cette journée si le temps ne se fût
+soudainement couvert et si une forte pluie d'orage n'eût engagé les
+Parisiens à rentrer chez eux.
+
+Cependant, deux ou trois milliers des plus enragés reçurent stoïquement
+les averses en criant de plus belle:
+
+«Vive la messe! Vive la messe!»
+
+Ce cri, les huguenots rassemblés dans le Louvre l'entendaient sans
+inquiétude: ils étaient les hôtes du roi de France, et il leur semblait
+impossible que le plus grand roi de la chrétienté manquât à ses devoirs
+d'hospitalité en les faisant malmener.
+
+Ils étaient d'ailleurs parfaitement résolus à se défendre, et à défendre
+le roi lui-même. Beaucoup d'entre eux soupçonnaient la main de Guise
+dans toute cette effervescence populaire. Si les choses allaient plus
+loin, si Guise, dans un coup de folie, osait attaquer Charles IX, ils
+défendraient le roi et le maintiendraient sur le trône.
+
+Mais la foule poussait aussi un autre cri, que Catherine écoutait avec
+un sourire aigu.
+
+A un moment, elle entraîna son fils Charles vers un balcon en lui
+disant:
+
+--Sire, montrez-vous donc un peu à votre bon peuple qui vous acclame.
+
+Charles IX parut sur le balcon. A sa vue, ce fut au-dehors une sorte de
+rugissement furieux. Et cette rumeur éclata:
+
+«Vive le capitaine général! Vive Guise!... Mort aux huguenots!»
+
+--Vous entendez, sire? fit Catherine à l'oreille du roi. Il n'est que
+temps d'agir... si vous ne voulez que Guise agisse à votre place!
+
+Charles IX eut un tressaillement de rage et de terreur. Une lueur
+sanglante s'alluma dans ses yeux. Il recula, rentra, et, comme il se
+retournait vers l'intérieur de la salle, il vit venir Henri de Guise et
+l'amiral Coligny qui paraissaient au mieux ensemble.
+
+Charles IX les regarda tous les deux avec des yeux de fou. Et, soudain,
+il éclata de rire: ce rire atroce, funèbre, terrible, qui le secouait
+comme d'une convulsion mortelle.
+
+Catherine de Médicis s'était éloignée lentement. Sur son passage, les
+fronts se courbaient. Souriante, hautaine, elle passa.
+
+Elle était plus jaune encore que d'habitude; c'était une statue d'ivoire
+en marche. On la vit s'arrêter devant une de ses demoiselles d'honneur;
+elle laissa tomber quelques mots, et continua son chemin: puis elle
+parla à une autre de ses demoiselles, puis à une autre; peut-être
+donnait-elle un mot d'ordre.
+
+Enfin, elle se retira dans ses appartements, suivie par quatre de ses
+filles qui l'avaient escortée dans toutes ses évolutions.
+
+Parmi ces quatre, se trouvait Alice de Lux.
+
+Catherine pénétra dans son vaste et somptueux cabinet. Sur un signe
+qu'elle fit, Alice seule la suivit.
+
+--Mon enfant, dit la reine en prenant place dans son grand fauteuil,
+tandis qu'Alice avançait un coussin de velours sous ses pieds, mon
+enfant, vous ne quitterez pas le Louvre aujourd'hui, ou plutôt vous ne
+me quitterez pas...
+
+--Cependant, madame...
+
+--Oui, je sais ce que vous allez me dire: vous devez attendre le comte
+de Marillac ce soir à huit heures...
+
+Alice jeta sur la reine un regard étonné. Catherine haussa les épaules.
+
+--Est-ce que je ne sais pas tout? fit-elle avec bonhomie. Mais, puisque
+nous allons nous séparer sans doute, je veux vous parler avec entière
+franchise: c'est Laura qui m'a prévenue. Cette bonne vieille Laura qui
+vous avait inspiré tant de confiance, eh bien, elle me tenait tous les
+jours au courant de ce que vous disiez et faisiez... A l'avenir, Alice,
+soyez prudente dans le choix de vos amies et de vos confidentes.
+
+Alice demeurait atterrée, reprise par cette épouvante insurmontable que
+lui inspirait Catherine.
+
+--Cette Laura est une laide créature, continua la reine; chassez-la dès
+demain... Mais, pour en revenir à ce que je disais, je sais donc que
+vous avez donné rendez-vous au comte de Marillac pour ce soir, à huit
+heures. Il devait vous révéler le secret qu'il avait eu bien du mal à
+garder, le pauvre garçon!... Ce secret, je vais vous le dire: le
+comte devait vous conduire à minuit dans Saint-Germain-l'Auxerrois...
+savez-vous pourquoi?
+
+--Non, madame, balbutia Alice.
+
+--Enfant!... Je vous croyais plus perspicace... Eh bien, apprenez donc
+que j'ai tout fait préparer pour que votre union avec le comte soit
+couronnée ce soir...
+
+L'espionne rougit et pâlit coup sur coup. Son coeur se dilata. Ses yeux
+se remplirent de larmes. Elle balbutia:
+
+--Mais la lettre, madame...
+
+--La lettre? ah! oui... eh bien?
+
+--C'est ce soir qu'on devait me la remettre, fit Alice tremblante
+d'espoir.
+
+--Que Panigarola doit vous la remettre, voulez-vous dire? Puisque je la
+lui ai remise à lui-même! Puisqu'il vous pardonne!... Eh bien... à
+onze heures, vous verrez le marquis, et à minuit, le comte de Marillac
+arrivera, je me charge de le prévenir...
+
+Alice sentait sa tête lui tourner comme lorsqu'on a le vertige.
+
+Que Panigarola et Marillac fussent amenés par la reine dans le même
+lieu, presque à la même heure, cela lui semblait une redoutable
+conjoncture.
+
+Le moine s'en irait-il? Le moine était-il au courant du mariage qui
+se préparait? Aurait-il donc cette grandeur d'âme de disparaître, la
+laissant libre, heureuse?...
+
+--Vous ne me remerciez pas? reprit la reine toujours souriante.
+
+--Hélas! madame! Vous me voyez toute bouleversée de bonheur et de
+crainte...
+
+--De crainte?... Ah! oui... vous pensez que les deux rivaux peuvent
+se rencontrer, qu'un mot échappé à Panigarola peut tout apprendre à
+Marillac... Rassurez-vous: j'ai pris mes précautions... ils ne se
+verront pas.
+
+--Ah! madame, s'écria Alice dans une explosion de joie sincère, que ne
+puis-je mourir pour Votre Majesté!...
+
+--Enfant que vous êtes! Songez donc à vivre bien plutôt!... Mais
+ce n'est pas tout, Alice. Je vous ai parle avec la plus entière
+franchise... j'espère que vous-même...
+
+--Interrogez-moi, madame!
+
+--Eh bien, demanda la reine, que prétendez-vous faire? J'entends non pas
+seulement demain, mais dès cette nuit... Restez-vous à Paris?... Vous en
+allez-vous?...
+
+Alors l'espionne devina ou crut avoir deviné la secrète pensée de la
+reine.
+
+Le comte de Marillac, c'était son fils!
+
+L'espionne le savait. Elle l'avait appris à Saint-Germain, dans la
+soirée même où la reine de Navarre l'avait chassée. Ce terrible secret,
+elle l'avait enfermé au plus profond de son coeur.
+
+En effet, elle avait cette conviction profonde que la reine tuerait
+Marillac du jour où le mystère de sa naissance menacerait de s'éclairer.
+
+Voici donc ce qu'elle supposa: la reine sait que Marillac est son fils.
+Elle sait que je ne puis vivre à Paris sans risquer d'être démasquée à
+chaque instant. Elle sait donc que j'entraînerai le comte le plus loin
+possible de Paris. Et c'est pour cela, c'est uniquement pour cela
+qu'elle me le donne pour époux et que mon mariage se fait la nuit, en
+plein mystère...
+
+--Madame, dit-elle, c'est justement de ces choses que je voulais, ce
+soir, m'entretenir avec le comte. Mais j'attendrai les ordres de Votre
+Majesté.
+
+--Nullement. Je veux que vous en fassiez à votre tête. Voyons, quel
+conseil donnerez-vous au comte?
+
+--Eh bien, madame, pour être franche comme me l'ordonne ma reine, je
+n'ai pas de plus ardent désir que de quitter Paris. Votre Majesté me
+pardonnera, j'ose l'espérer.
+
+--Ainsi, reprit Catherine avec une joie visible et peut-être sincère,
+vous partirez... mais quand?
+
+--Dès cette nuit, si je puis, madame!
+
+Catherine demeura pensive pendant quelques instants.
+
+Qui sait si, à ce moment, elle ne pesa pas une dernière fois dans son
+esprit la nécessité du meurtre de son fils.
+
+Qui sait si elle ne se dit pas que ce meurtre était peut-être inutile!
+
+--Ce soir, à minuit, dit-elle lentement, une voiture vous attendra à la
+porte de Saint-Germain-l'Auxerrois. J'aurai donné les ordres nécessaires
+pour qu'elle puisse franchir sans obstacle la porte Bucy, par laquelle
+vous quitterez Paris. Vous gagnerez Lyon sans vous arrêter. De là, vous
+passerez en Italie. Vous vous arrêterez à Florence et vous y attendrez
+mes dernières instructions. Me promettez-vous que tout se passera ainsi
+que je vous le dis?
+
+--Je vous le jure, madame! dit Alice en tombant à genoux.
+
+--Bien... Si le comte... si votre époux manifestait un jour l'intention
+de rentrer en France, me promettez-vous de l'en détourner? Et s'il
+persiste, de m'en aviser?
+
+--Jamais nous ne reviendrons en France, madame!
+
+--Bien. Relevez-vous; mon enfant... Dans la voiture, vous trouverez mon
+cadeau de noces. A Florence, je vous ferai parvenir un acte de donation
+de l'un des palais de ma famille... Ne me remerciez pas, Alice... vous
+m'avez fidèlement servie, il est juste que je vous récompense...
+
+Un flot de larmes brûlantes déborda des yeux d'Alice.
+
+--Ah! madame, dit-elle, pauvre, sans ressources, dépouillée du peu que
+je possède, dussé-je marcher à pied, je serai trop heureuse encore de
+quitter Paris... pardonnez-moi, madame, j'y ai trop souffert!...
+
+--Maintenant, Alice, écoutez-moi bien... j'ai encore des choses graves
+à vous dire... Je vais, mon enfant, vous donner une preuve de confiance
+illimitée.
+
+--Les secrets de Votre Majesté me sont sacrés...
+
+Catherine fixa un profond regard sur l'espionne, et dit nettement.
+
+--Il y a une faute dans ma vie...
+
+Alice demeura attentive, mais sans surprise apparente.
+
+--Je dis, continua Catherine, une faute dans ma vie de femme... Quant à
+ma vie de reine, elle est au-dessus de la faute même... Pour vous parler
+plus clairement, Alice, apprenez un redoutable secret et voyez jusqu'où
+va ma confiance pour vous: Charles, Henri et François ne sont pas mes
+seuls fils...
+
+Alice n'eut pas un tressaillement.
+
+Peut-être cette insensibilité absolue fut-elle une erreur de sa part.
+Peut-être eût-elle dû témoigner une respectueuse surprise.
+
+La reine, qui la dévorait des yeux, poursuivit:
+
+--J'ai un quatrième fils. Et celui-là est loin des marches du trône.
+
+--Quoi! madame, s'écria enfin Alice, un des fils de Votre Majesté aurait
+donc été écarté dès sa naissance...
+
+Exclamation d'une prodigieuse habileté qui arriva presque à convaincre
+Catherine.
+
+--Vous n'y êtes pas, reprit celle-ci. Le fils dont je vous parle, c'est
+mon fils, mais ce n'est pas celui du roi défunt...
+
+--Madame, balbutia Alice, est-ce bien à moi que Votre Majesté fait une
+si terrible confidence....
+
+--Vous jugez donc que la chose est terrible? fit Catherine... Oui, vous
+avez raison... Car, si on savait qu'il y a un adultère dans la vie de
+la grande Catherine, s'il y avait de par le monde un homme qui puisse
+entrer un jour ici et revendiquer peut-être des droits de naissance,
+à coup sûr des droit du coeur... oui, ce serait horrible pour moi!...
+C'est cela que vous avez voulu dire, n'est-ce pas?...
+
+--Madame, s'écria l'espionne affolée déjà, comment oserais-je me
+permettre une pareille pensée!
+
+Catherine se leva brusquement.
+
+--Cet homme existe! gronda-t-elle. Oui, Alice, cette affreuse menace est
+suspendue sur la tête de ta reine! Et maintenant tu vas savoir pourquoi
+je considère Marillac comme mon ennemi mortel, pourquoi j'ai voulu le
+surveiller étroitement, pourquoi je t'ai attachée à ses pas...
+
+Alice frissonnait.
+
+Catherine notait ces frissons, étudiait cette pâleur livide, cherchait
+à provoquer le coup de foudre qui éclairerait ce qu'il y avait d'obscur
+dans la pensée d'Alice...
+
+--Alice, dit la reine en martelant ses paroles, il y a un homme qui est
+la preuve vivante de ma faute, et cet homme, mon fils... Marillac le
+connaît...
+
+--C'est faux, rugit Alice.
+
+--Comment le sais-tu? haleta Catherine. Tu sais donc quelque chose?...
+
+--Rien, madame, rien, je le jure! Marillac ne sait rien...
+
+--Comment le sais-tu?
+
+--Il me l'eût dit! Il n'a pas de secret pour moi...
+
+La réponse était si naturelle, si vraisemblable, que la reine reprit
+lentement sa place et murmura:
+
+«Me suis-je trompée?...»
+
+Mais c'était une habile tourmenteuse que Catherine de Médicis. Elle
+rassembla ses idées et, avec cette rapidité, cette lucidité qui la
+faisaient si redoutable, changea sur l'instant même son plan d'attaque.
+
+--Oui, dit-elle avec une mélancolie profonde, je haïssais le comte de
+Marillac... Je ne le hais plus, Alice. Ne crois pas que ce soit pour toi
+que je lui ai pardonné... Je l'aime bien, c'est vrai, mais mon affection
+ne pouvait aller jusque-là... Non, si j'ai pardonné au comte, c'est
+que j'ai acquis la certitude qu'il n'a pas parlé, qu'il a enseveli en
+lui-même le terrible secret... Et puis, ce qui me rassure, c'est que je
+compte sur toi pour l'emmener loin de Paris...
+
+L'espionne fut, dès lors, entièrement rassurée.
+
+«Voilà donc la vérité! Je la vois clairement. La reine sait que son fils
+est vivant! Elle croit que Déodat connaît son fils. Elle me charge de
+l'entraîner loin de Paris. C'est simple. Mais que serait-ce donc si elle
+savait que ce fils... c'est Déodat lui-même!»
+
+Dans cette dernière et suprême bataille entre les deux femmes, la reine
+fut la plus forte. Elle ne commit aucune faute. Alice en commit une
+terrible en oubliant de se demander pourquoi Catherine lui faisait de
+telles confidences.
+
+Alors la reine acheva son évolution, ce qu'on pourrait appeler un
+mouvement tournant de la pensée; sans grand effort, ses yeux se
+remplirent de larmes et elle murmura:
+
+--Hélas! mon enfant, qui pourra jamais sonder le coeur d'une mère? Ce
+fils, qui est une menace pour moi, ce fils dont j'ai peur, ce fils que
+je cherche à écarter de ma vie sans le connaître, eh bien, je donnerais
+tout au monde pour le voir... ne fût-ce qu'une fois! Oh! tu ne peux
+comprendre cela, toi.
+
+Alice demeura écrasée.
+
+--En effet, gémit-elle au fond de sa conscience, je ne puis comprendre
+cela, moi! Moi qui vais partir, abandonnant mon enfant...
+
+--Vois-tu, reprit la reine avec un sanglot, depuis des années et des
+années, c'est de cela que l'on me voit triste à la mort! Ce fils, Alice,
+il m'inspire une terreur insurmontable... et pourtant, je l'aime! Oh! si
+seulement je pouvais le bénir, l'embrasser à mon heure dernière... Comme
+je l'ai cherché... Comme je le cherche encore!...
+
+Les mains jointes, les yeux humides, la voix brisée, la reine semblait
+oublier la présence d'Alice.
+
+--Est-il plus effroyable supplice pour une mère! Passer sa vie à
+chercher l'enfant que l'on aime en secret sans même avoir la consolation
+de pouvoir avouer son amour maternel!... Que disais-je donc, Alice?...
+oui, c'est sur toi que je compte...
+
+--Sur moi, madame, balbutia l'espionne.
+
+--Ecoute! Quoi que tu en dises, Marillac connaît mon fils. Le comte,
+dans son extrême loyauté, ne t'a jamais entretenu de ce mystère... mais
+à quelques mots qui lui sont échappés, devant moi, je sais qu'il connaît
+mon fils!... Alors...
+
+--Alors, madame? fit Alice toute palpitante.
+
+--Eh bien, lorsque vous serez à Florence, tu lui arracheras ce secret...
+c'est le dernier service que je te demande, Alice!
+
+Alice chancelait. Son esprit vacillait. Elle était comme un duelliste
+qui a reçu plusieurs coups et qui sent l'épée lui échapper des mains.
+Elle jeta un regard sur la reine et la vit livide.
+
+--Hélas! reprit la reine dans un murmure, et en fermant les yeux, faible
+espoir! Qui sait si tu arriveras jamais à me faire connaître ce fils que
+je cherche en vain...
+
+--J'en suis sûre, madame! s'écria l'espionne hors d'elle.
+
+--Tu cherches à me consoler, fit la reine en se raidissant dans son
+rôle. Tu ne sais rien... tu me l'as dit..
+
+--Madame, je vous jure que je vous ferai connaître votre fils!...
+
+--Hélas! en es-tu bien sûre?...
+
+--Aussi sûre que je vois Votre Majesté!
+
+Ce fut une explosion sur les lèvres d'Alice.
+
+La reine ferma les yeux, ses traits se détendirent: la lutte était
+terminée par ce mot. Avec la profonde satisfaction du triomphe, avec la
+haine furieuse qui s'était accumulée en elle, avec l'épouvante que le
+secret n'eût déjà franchi le cercle où il était enfermé, elle murmura en
+elle-même:
+
+«Enfin! tu avoues! Tu sais, vipère!... Bon, bon... Ils étaient trois:
+Jeanne d'Albret, Marillac, Alice... Jeanne d'Albret est morte. Au tour
+d'Alice... et de mon fils!...»
+
+Elle rouvrit les yeux, se leva, embrassa au front l'espionne.
+
+--Mon enfant, dit-elle, je vous crois!... C'est vous qui me ferez
+retrouver mon fils... Adieu, Alice, à ce soir... D'ici là, vous êtes ma
+prisonnière... quelqu'un viendra vous prendre ici...
+
+Elle sortit, laissant Alice palpitante, courbée par l'émotion plus
+encore que par le respect.
+
+«O mon amant! s'écria l'espionne quand elle fut seule, enfin, nous
+touchons au bonheur.»
+
+
+
+XVI
+
+L'ESCADRON VOLANT DE LA REINE (suite)
+
+Dix heures du soir venaient de sonner. Au Louvre, la première journée
+des fêtes données en l'honneur du grand acte qu'avait été le mariage
+d'Henri de Béarn et de Marguerite de France, cette première journée
+s'achevait dans une joie sans mélange.
+
+Au-dehors, tout était silence et ténèbres.
+
+A dix heures du soir, l'église Saint-Germain-l'Auxerrois était plongée
+dans une profonde obscurité.
+
+Cependant, l'une des chapelles latérales s'éclairait faiblement, grâce à
+quatre flambeaux qui brûlaient sur l'autel.
+
+Dans ce coin de l'église, un étrange spectacle eût frappé le visiteur
+qui fût entré à ce moment-là, si toutefois quelqu'un eût pu entrer:
+chose difficile, car les portes étaient fermées, et à chacune de ces
+portes, au-dehors, dissimulés dans l'ombre, trois ou quatre hommes
+montaient la garde.
+
+Si quelqu'un venait et frappait d'une certaine façon convenue, ils
+devaient ne pas s'en inquiéter: on ouvrirait à ce quelqu'un, du dedans.
+Ces nocturnes veilleurs avaient mission de se saisir de toute autre
+personne qui se serait approchée.
+
+Au-dedans, près de chaque porte, deux femmes attendaient ces personnes
+inconnues qui devaient venir.
+
+Dans la chapelle latérale que nous venons de signaler, se trouvaient
+rassemblées une cinquantaine de femmes.
+
+Elles étaient assises autour de l'autel, en demi-cercle, sur cinq ou six
+rangs, et causaient entre elles à voix basse; il en résultait un murmure
+confus qui n'était pas un murmure de prières.
+
+Parfois, un éclat de rire étouffé jaillissait de ce murmure.
+
+Parfois aussi, un éclat de voix dominait soudain les conversations.
+
+Ces femmes étaient toutes d'une extrême jeunesse: la plus vieille
+n'avait pas vingt ans.
+
+Elles étaient richement vêtues; toutes étaient belles; elles avaient des
+yeux hardis, hautains, et même durs.
+
+Telles qu'elles étaient, cependant, plus d'une de ces femmes était
+souverainement belle, de cette beauté qui inspire de tragiques amours.
+
+Toutes ces jeunes filles portaient à leur corsage une dague.
+
+Toutes ces dagues, sorties évidemment de chez le même armurier, étaient
+cachées dans d'uniformes fourreaux de velours noirs.
+
+Uniformément aussi, la poignée de ces dagues formait une croix.
+
+Et chacune de ces poignées, c'est-à-dire chacune de ces croix, portait
+pour unique ornement un beau rubis.
+
+Dans l'ombre, ces cinquante rubis incrustés à la croix de ces poignards
+attachés aux corsages de ces femmes, jetaient de rouges lueurs.
+
+Dix heures sonnèrent...
+
+Le murmure des voix féminines s'arrêta soudain.
+
+Tout à coup, une sorte de glissement furtif se fit entendre, les jeunes
+filles tournèrent la tête vers le maître-autel...
+
+«La reine! Voici la reine!»
+
+Toutes alors se levèrent et demeurèrent silencieuses, courbées,
+frissonnantes.
+
+Catherine s'avança lentement, arrivant du fond de l'église, probablement
+de la sacristie.
+
+Elle était entièrement vêtue de noir. Le long voile des veuves
+l'enveloppait et cachait son visage. Sur sa tête, une couronne royale en
+or vieilli jetait de vagues reflets.
+
+Elle traversa les rangs et s'agenouilla au pied de l'autel.
+
+Toutes s'agenouillèrent.
+
+Puis le fantôme se releva et monta les trois marches de l'autel.
+
+Alors Catherine, rejetant sur ses épaules le voile qui couvrait son
+visage, se tourna vers les jeunes femmes qui, debout maintenant,
+muettes, violemment impressionnées, la regardaient avec une sorte de
+crainte superstitieuse.
+
+La reine jeta un long regard sur ces filles.
+
+Catherine de Médicis fut satisfaite de ce qu'elle vit.
+
+Ces cinquante visages de jeunes femmes tournés vers elle étaient comme
+pétrifiés par l'angoisse de cette mise en scène. Et elle-même, à la
+sourde émotion qui la faisait palpiter, elle si forte, elle comprit tout
+l'effet qu'elle avait dû produire.
+
+Oui, la reine était émue!
+
+Un souvenir traversa son esprit.
+
+Elle se revit à la bataille de Jarnac, trois ans auparavant, dansant
+au son des violes sur le champ de bataille avec ces mêmes filles qui
+étaient devant elle; elle entendit les éclats de rire de ses femmes
+lorsqu'il leur arrivait de marcher sur un blessé, ou de laisser traîner
+le bas de leurs robes dans une flaque de sang; et dans sa tête le son
+des violes se mêlait au son du canon: pendant qu'elle dansait, on
+bombardait les huguenots en déroute.
+
+Du sang et des danses!
+
+Des cadavres et des jeunes filles qui rient!
+
+De la mort et de l'amour!
+
+L'esprit de Catherine était fait de ces antithèses exorbitantes, de ces
+formidables contrastes.
+
+Sous ses yeux, maintenant, dans l'église noire, emplie de silence,
+l'escadron volant était là, non pas au complet: sur les cent cinquante
+filles de noblesse qu'elle surexcitait, transformant les unes en
+ribaudes, les autres en espionnes, elle n'avait fait venir que celles
+dont elle était très sûre.
+
+Celles-ci lui étaient soumises, lui appartenaient corps et âme. Leur
+admiration pour la souveraine maîtresse tenait de l'adoration.
+
+Ribaudes, guerrières, espionnes, hystérisées par les passions, par les
+plaisirs orgiaques, surmenées de jouissance et de superstition, dans un
+couvent elles eussent été des possédées. Elles l'étaient en effet: l'âme
+de Catherine les brûlait...
+
+Et elles étaient jeunes, belles, oui, belles à inspirer autour d'elles
+d'effroyables passions...
+
+Tel était l'escadron volant de la reine.
+
+--Mes filles, dit Catherine, l'heure approche où vous allez délivrer le
+royaume. Vous allez entrer dans la gloire de la suprême victoire... J'ai
+voulu la paix avec les hérétiques: Dieu m'en punit. Je suis frappée dans
+ce que j'ai de plus cher au monde, c'est-à-dire en vous qui êtes mes
+véritables filles selon mon coeur.
+
+Les auditrices s'entre-regardèrent avec ce vague sentiment de terreur
+que l'accent, plus encore que les paroles de la reine, semblait
+distiller. Elle continua: «Parce que vous êtes toute ma joie, toute ma
+consolation, toute ma force, parce que vous m'aidez dans la terrible
+lutte que j'ai engagée, parce que vous êtes les plus implacables ennemis
+que Dieu ait suscités aux hérétiques, parce que vous êtes enfin les
+guerrières de Dieu, on a résolu votre perte. Dans une même nuit, vous
+devez être égorgées. Si ce malheur arrivait, si l'horrible hécatombe
+s'accomplissait, se serait la mort. Ce serait la perte du royaume. Or,
+mes filles, tout est prêt. Cinquante gentilshommes, cinquante monstres,
+cinquante huguenots, enfin, vont, dans la nuit de samedi à dimanche,
+assassiner les cinquante fidèles de la reine dont chacune aura été
+attirée dans un guet-apens.
+
+Les cinquante filles, d'un même geste, dégainèrent leurs dagues.
+
+Elles frémissaient de rage autant que d'épouvanté.
+
+Un geste de la reine calma cet orage.
+
+Ardentes, le cou tendu, les pupilles dilatées, elles écoutèrent.
+
+--Je suis bien punie d'avoir voulu la paix! Punie d'autant plus que la
+trahison vient de ceux à qui j'avais donné toute ma confiance. Parmi les
+huguenots, il en était un qui m'avait inspiré une sorte d'affection.
+Parmi vous, il en était une que j'aimais plus que toutes. C'est celle-là
+qui me trahit! qui vous trahit! C'est celui-là qui a agencé, combiné,
+fomenté le massacre qui doit me laisser seule, sans appui, sans amis,
+puisque vous serez toutes égorgées!»
+
+La reine parlait sans colère.
+
+Cette fois, les filles demeurèrent silencieuses, stupéfiées d'horreur.
+
+--Celle dont j'ai surpris les sinistres projets, continua la reine, vous
+a désignées. Ah! elle ne s'est pas trompée! Elle a choisi parmi mes
+cent cinquante amies les plus résolues, les plus fidèles, les plus
+guerrières, vous toutes ici présentes. L'abominable traîtresse s'appelle
+Alice de Lux.
+
+--La Belle Béarnaise! hurlèrent plusieurs voix.
+
+Et la tempête se déchaîna: tempête de vociférations, de menaces sur
+ces bouches convulsées, bras levés, mains frénétiques, agitant les
+poignards, tempête que Catherine, livide dans ses voiles noirs,
+immobile et raide, dominait comme le génie du mal. Puis les hurlements
+s'apaisèrent.
+
+--L'homme qui, sur les indications de la Béarnaise, a combiné le
+massacre, c'est ce huguenot hypocrite qui avait su m'inspirer une
+véritable amitié: le comte de Marillac!... A partir de cette nuit, dès
+que vous sortirez d'ici, vous vous rendrez toutes en mon nouvel hôtel
+et vous y logerez jusqu'à dimanche. Pas une de vous, d'ici là, ne se
+hasardera à sortir: car elle serait impitoyablement frappée. Dimanche,
+tout danger sera écarté. Vous verrez comment. Vous serez donc sauvées.
+Mais ce n'est pas tout, mes filles! Dans une heure, Alice de Lux et
+Marillac seront ici.
+
+Un silence effrayant accueillit cette déclaration et Catherine sourit.
+
+Je vous les livre, poursuivit Catherine. Mais écoutez-moi d'abord. Un
+saint homme doit venir ici. Il est au courant de la trahison. Il s'est
+chargé de punir les deux traîtres. Frappés par lui, ils seront frappés
+par la main de Dieu, et cela vaudra mieux ainsi... Je le veux! Dieu le
+veut! Le révérend Panigarola, instrument du Seigneur, va vous venger.
+Vous, pendant l'exécution, massées contre la grande porte, invisibles,
+vous ne vous montrerez pas. Je le veux. Mais si Panigarola hésitait...
+si sa main tremblait... si la Belle Béarnaise et Marillac se défendaient
+trop bien... Alors, mes filles, vous accourriez... et vous feriez le
+reste. Ce signal...
+
+Catherine dégaina sa dague et la leva comme une croix.
+
+--Ce signal, le voici! dit-elle d'une voix qui tomba pesamment dans le
+silence plein de frissons. Et je crierai: Dieu le veut!
+
+Elle prononça ce mot d'un accent si rude, si sauvage que les cinquante
+filles en eurent un recul d'épouvante.
+
+Mais aussitôt, entraînées comme dans une formidable rafale de haine,
+soulevées par la vengeance, elles tendaient leurs bras, leurs poignards
+en croix et un seul hurlement gronda, funèbre et sourd:
+
+«Dieu le veut!...»
+
+Un grand souffle de superstition courba toutes les êtes... L'obscurité
+se fit soudain complète... Les cierges de l'autel s'éteignirent... Quand
+les filles de la reine se redressèrent, elles virent Catherine qui,
+ayant éteint les flambeaux, descendait les marches de l'autel.
+
+Frémissantes, agitées de sentiments où la rage, la vengeance,
+l'épouvante et l'horreur superstitieuse se heurtaient, les cinquante se
+glissèrent à la place qui leur avait été désignée.
+
+Et, le poignard à la main, elles attendirent.
+
+
+
+XVII
+
+LE MOINE
+
+Vingt minutes s'écoulèrent. Les rafales qui mugissaient autour de la
+vaste église, dans le cloître, donnaient plus de profondeur au silence
+de l'intérieur. Car la tempête qui avait menacé toute la soirée,
+paraissait alors sur le point d'éclater.
+
+Onze heures sonnèrent.
+
+Puis la demie.
+
+A ce moment, un homme s'approcha du maître-autel et d'une main
+tremblante, alluma quatre cierges, deux à droite, deux à gauche du
+tabernacle. Cet homme était blême. Il vacillait sur ses jambes. Il se
+retourna et vit la reine prosternée dans une attitude de recueillement.
+
+--Madame..., balbutia-t-il.
+
+Et, comme elle ne répondait pas, il la toucha à l'épaule et murmura:
+
+--Catherine!...
+
+La reine releva la tête; cette tête était effrayante.
+
+--René, demanda la reine dans un souffle, tout est-il prêt?
+
+Ruggieri joignit les mains:
+
+--Madame, dit-il d'une voix sourde, ceci est un rêve atroce. Oh vous lui
+ferez grâce, n'est-ce pas? Grâce, ma reine! Pitié pour mon fils!
+
+La reine s'était mise debout.
+
+--René, dit-elle, par le Dieu vivant qui nous écoute, je te jure que
+j'ai aujourd'hui voulu le sauver... J'ai interrogé Alice... j'ai surpris
+la vérité... Elle est terrible, cette vérité! Non seulement Déodat sait
+qu'il est mon fils, mais il s'en vante! Alice de Lux connaît le secret.
+
+Et comment le saurait-elle, s'il n'avait parlé?... Qui sait ce qu'à eux
+deux ils pourraient faire de ce secret si je les laissais fuir?... Non,
+René, il n'y a pas de pitié possible. Et, toi-même, ne l'as-tu pas
+condamné? Ne l'as-tu pas vu mort, le sein percé?
+
+--Ce fut une vision de mon esprit malade, dit Ruggieri, dont les dents
+claquaient. Grâce, madame!... Tenez... je partirai avec eux... je les
+surveillerai...
+
+--Tais-toi, René... Voici le signal... là... à cette porte...
+
+--Non! c'est le tonnerre qui gronde!
+
+--Va ouvrir, te dis-je!...
+
+--Catherine!... Quoi!... le sang de votre sang! La chair de votre chair!
+Vous n'en aurez pas pitié!...
+
+La reine se pencha, saisit l'astrologue par le bras et, comme dans ce
+moment ses forces étaient décuplées, d'un mouvement irrésistible, elle
+le releva.
+
+--Misérable! gronda-t-elle, veux-tu donc que je sacrifie honneur,
+gloire, puissance, royauté, à ta faiblesse indigne? Prends garde
+toi-même!
+
+Ruggieri leva les bras vers les voûtes obscures.
+
+--Va ouvrir! commanda la reine.
+
+Titubant, se heurtant aux grilles du choeur, aux aspérités des piliers
+massifs, il gagna la porte et ouvrit. Un homme, un moine, lui apparut.
+
+Son capuchon était rabattu sur ses yeux.
+
+Le moine entra. Il se retourna vers Ruggieri qui, hagard, les cheveux
+hérissés, le regardait de ses yeux fous.
+
+--Où dois-je aller? demanda lentement le moine.
+
+Ruggieri étendit le bras vers le maître-autel et, d'une voix rauque,
+sans expression humaine, gronda:
+
+--Là!... C'est là qu'elle t'attend!... Va... bourreau!...
+
+Le moine tressaillit longuement.
+
+Ruggieri, les yeux tournés vers lui, recula, le bras tendu, et franchit
+la porte. Alors, le moine entendit une plainte déchirante que couvrait
+le roulement d'un coup de tonnerre, et, à la lueur de l'éclair, il vit
+l'homme qui s'en allait, se sauvait en trébuchant, les deux poings dans
+ses cheveux, grondant de sourdes imprécations.
+
+Alors il ferma lui-même la porte et, laissant retomber son capuchon sur
+ses épaules, se dirigea vers le maître-autel.
+
+Catherine le vit venir sans faire un pas à sa rencontre.
+
+--Cest bien, marquis de Pani Garola. Fidèle au rendez-vous. Fort dans
+l'amour. Fort dans la mort. Soyez le bienvenu.
+
+Panigarola tourna la tête vers la porte qu'il venait de fermer et
+songea:
+
+«Pourquoi cet homme m'a-t-il appelé bourreau?...»
+
+--Marquis, dit la reine, vous avez tenu parole. Grâce à vous, Paris
+est en ébullition. Grâce à vous, les paroisses sont autant de foyers
+d'incendie. Il n'y manque que l'étincelle qui mettra le feu à tant de
+passions. Merci mon révérend... A moi de tenir ma parole. Ici, dans un
+instant, vous allez voir celle que vous aimez...
+
+--Alice! frémit le moine dans un frisson de tout son être.
+
+--Elle est à vous! Emmenez-la, marquis. Je vous la donne. Et quant au
+rival, l'homme exécré, voici pour le tuer!....»
+
+La reine tendit au moine un papier plié en quatre
+
+--La lettre d'Alice! rugit Panigarola en saisissant le papier. Ah! je
+comprends! Ah! vous êtes grande et terrible!... Oui, il l'aime, il
+l'adore, et cette lettre peut le tuer plus sûrement qu'une balle au
+coeur!
+
+--Ainsi, nous sommes d'accord?... Vous montrez la lettre a Marillac?...
+Vous la lui faites lire?
+
+--Oui, oui!...
+
+--Et alors, vous emmenez Alice. Ce sera à vous de la consoler... elle
+ne demande qu'à vous croire... je l'ai interrogée, marquis... soyez sûr
+qu'elle ne vous hait pas! Une voiture vous attend... Vous l'avez vue, je
+pense?
+
+--Mais lui! lui! Il va donc venir ici?...
+
+--Il va venir. Là est l'essentiel. Et si, malgré la lettre, il veut
+garder Alice pour lui? S'il la veut infâme et couverte d'opprobre comme
+vous allez la lui montrer? Si son amour survit à cette révélation, comme
+votre amour à vous a survécu à ses trahisons?...
+
+--Madame! Madame! râla le moine.
+
+--Il faut tout prévoir, poursuivit Catherine d'une voix effroyablement
+calme. Si Marillac vous dispute Alice...
+
+D'un geste violent, le moine écarta sa robe.
+
+Sous cette robe, il apparut vêtu en gentilhomme, d'un costume d'une rare
+magnificence. Il apparut «tel qu'il était jadis, l'élégant marquis au
+pourpoint de soie, à la collerette de dentelles précieuses, une chaîne
+d'or au cou, une forte dague à la ceinture.
+
+Farouche, il tira la lame courte, épaisse, trapue et, d'une voix
+sifflante, haleta:
+
+--Voilà qui décidera!
+
+
+
+XVIII
+
+LES FIANCÉS
+
+Panigarola referma sa robe, rabattit son capuchon et s'agenouilla...
+Catherine le contempla un instant avec un sourire aigu. Puis elle se
+dirigea vers la porte par laquelle était entré le moine.
+
+Il était à ce moment près de minuit.
+
+Elle entendit le roulement d'un carrosse et ouvrit elle-même Le carrosse
+s'arrêta. Trois femmes en descendirent. L'une d'elles était Alice de
+Lux, pâle, vêtue de blanc. Elle eut comme une hésitation, puis entra.
+Les deux autres femmes remontèrent alors dans le carrosse qui s'éloigna
+aussitôt.
+
+L'espionne, en pénétrant dans l'église, demeura un instant palpitante,
+interrogeant les ténèbres que les quatre flambeaux du maître-autel,
+là-bas, tout au loin trouaient de leurs lumières blafardes.
+
+Mais une main saisit sa main; une voix murmura à son oreille:
+
+--Mon enfant, vous voilà donc?...
+
+Alice reconnut alors la reine.
+
+--Vous le cherchez, n'est-ce pas? reprit Catherine. Patience... il va
+venir...
+
+--Comme vous êtes bonne, madame!...
+
+--As-tu vu la voiture qui doit vous emmener?...
+
+--Je n'ai pas remarqué, madame! Mais je ne vois pas... le prêtre...
+Quoi! personne dans cette église?...
+
+--Patience! te dis-je...
+
+--Voici minuit qui sonne, madame.
+
+--Oui. Et voici ton fiancé, dit la reine.
+
+En effet, comme le premier coup de minuit résonnait, le signal fut
+frappé à la porte, du dehors. Alice, palpitante, allongea le bras pour
+ouvrir. La reine retint ce bras, d'un geste rude.
+
+--C'est moi qui ouvre! gronda-t-elle.
+
+Alice demeura toute saisie. Et, de fait, c'était étrange que la reine
+fût postée à cette entrée de l'église, qu'elle n'eût pas commis le soin
+d'ouvrir à quelque domestique; qu'elle-même, de ses mains royales,
+s'occupât de cette besogne.
+
+Elle apparut à la malheureuse affolée comme une horrible araignée
+embusquée au centre de la toile qu'elle avait tendue.
+
+«Ce n'est pas Marillac», songea-t-elle éperdue.
+
+Elle se trompait: c'était bien Marillac!
+
+La reine ayant ouvert, inspecta les abords de l'église pour s'assurer
+que le comte était venu seul.
+
+--Quoi! demanda la reine, vous n'avez pas amené avec vous deux ou trois
+amis?
+
+Marillac, reconnaissant la reine fut frappe d'étonnement. Il s'inclina
+avec une profonde émotion. Ah cette reine qui attendait à la porte, qui
+lui ouvrait elle-même! Quelle autre qu'une mère lui eût donné une telle
+preuve d'excessive bienveillance!
+
+--Madame, dit-il, Votre Majesté oublie qu'elle m'a ordonné de venir
+seul... Cependant, je dois l'avouer j'avais résolu de me faire
+accompagner de celui qui est pour moi plus qu'un ami... mais le
+chevalier ne sera libre que demain matin...
+
+--Oui, oui, interrompit vivement Catherine.
+
+Elle ferma la porte et un soupir de joie terrible s'exhala de sa
+poitrine.
+
+Les deux fiancés s'entrevirent dans l'ombre, se reconnurent plutôt
+qu'ils ne se virent; à l'instant, leurs mains s'enlacèrent et ils
+oublièrent l'univers...
+
+D'instinct, ils marchèrent vers le maître-autel, attirés par les quatre
+étoiles qui brillaient faiblement.
+
+La reine marchait derrière eux, les couvant de son regard funèbre.
+
+Les fiancés s'arrêtèrent au pied de l'autel.
+
+Alice murmura:
+
+--Je ne vois pas le prêtre qui doit nous unir... Serait-il en retard?
+
+Catherine s'avança vers Panigarola prosterné, le toucha à l'épaule et
+dit:
+
+--Voici celui qui va vous unir...
+
+Le moine se releva lentement, découvrit son visage et se tourna vers les
+fiancés...
+
+
+
+XIX
+
+LES RIBAUDES
+
+En cette même soirée du lundi 18 août, la vieille Laura était seule dans
+la petite maison de la rue de la Hache.
+
+A huit heures, selon le rendez-vous convenu avec Alice Marillac était
+arrivé.
+
+--Alice? demanda-t-il.
+
+--Retenue par la reine jusqu'à minuit. Elle m'a chargée de vous
+attendre. Que doit-il se passer. Seigneur Jésus? Jamais je n'ai vu Alice
+aussi radieuse.
+
+Marillac sourit.
+
+--Elle m'a dit de vous prévenir... attendez donc que je me rappelle bien
+ses paroles... Mon Dieu, la chère entant, comme elle est heureuse!...
+
+--Voyons, fit doucement le comte, rappelez-vous
+
+--J'y suis!... Voici: vous êtes attendu au premier coup de minuit, pas
+avant, pas après, où vous savez...
+
+--C'est bien...
+
+--Vous savez donc? reprit Laura en joignant les mains. Oh! que je
+voudrais savoir, moi aussi!
+
+Vous saurez demain matin, je vous le promets... Allons, adieu, ma bonne
+dame!...
+
+--Dieu vous conduise, monsieur le comte!
+
+Le comte de Marillac jeta un regard attendri sur cette pièce paisible
+où si souvent il avait vu celle qu'il aimait, fit un geste d'adieu et
+disparut.
+
+La vieille Laura l'avait accompagné jusqu'à la porte du jardin en
+le comblant de bénédictions émues. Puis elle était rentrée, s'était
+enfermée soigneusement et, s'étant assise, elle se mit à attendre.
+
+Neuf heures sonnèrent.
+
+Alors, elle grommela:
+
+«Je crois qu'il ne reviendra plus maintenant. Quant à elle... elle est
+en bonnes mains.»
+
+Elle se leva, inspecta tout d'un coup d'oeil et murmura en souriant:
+
+«_E finita la commedia_. Je commençais à m'ennuyer. Ouf! c'est fini. Me
+voici libre. Voyons, que vais-je faire? Eh! pardieu! c'est bien simple.
+Chercher dans Paris quelque bonne petit auberge où je puisse passer
+trois au quatre jours inaperçue. Puis, me mettre en route, gagner
+l'Italie à petites journées... et là, nous verrons, je suis riche!»
+
+Elle monta dans la chambre d'Alice, dont elle défonça la serrure en deux
+coups de marteau.
+
+Là, sur le lit, Alice avait le matin même rassemblé tout ce qu'elle
+voulait emporter: une sacoche et un coffret.
+
+Le coffret contenait les lettres qu'elle avait reçues de Marillac: Laura
+les jeta tranquillement au feu et elle ouvrit la sacoche. Ses yeux
+jetèrent un double éclair, sa bouche édentée grimaça un sourire.
+
+La sacoche contenait les bijoux d'Alice et une trentaine de rouleaux
+d'écus d'or--toute sa fortune!
+
+«Il y a bien là pour trois cent mille livres de bijoux et d'or, murmura
+la vieille, toute pâle. Avec ce que m'a remis la reine...
+
+Un coup violent retentit au-dehors.
+
+Laura, d'un souffle, éteignit le flambeau qui l'éclairait et, dégainant
+un poignard, elle se posta derrière la porte.
+
+«Qu'elle entre! gronda-t-elle. Tant pis, je la tue! J'en ai assez! La
+reine m'a dit que tout serait fini cette nuit!»
+
+Le même coup violent se renouvela et un long gémissement traversa la
+maison.
+
+Laura, alors, respira:
+
+«Suis-je sotte! C'est ce contrevent qui vient de se rabattre...»
+
+Alors, à la hâte, elle empila dans la sacoche les bijoux et les rouleaux
+d'or qu'elle en avait extraits. Elle courut à sa proche chambre, revint
+avec un petit sac.
+
+«Quarante mille livres! murmura-t-elle avec une moue de dédain. Voilà ce
+que me donne la grande Catherine pour tant de bons et loyaux services.
+C'est maigre. Heureusement, je me rattrape!»
+
+Elle engouffra les quarante mille livres dans la sacoche qu'elle referma
+solidement.
+
+Puis elle jeta un manteau sur ses épaules, sortit, ferma la porte du
+jardin, jeta la clef par-dessus le mur et s'éloigna aussi rapidement que
+le lui permettait le poids de sa sacoche.
+
+Une ombre se détacha d'une encoignure voisine et se mit à la suivre.
+
+Il était alors neuf heures et demie.
+
+Les rues étaient désertes et noires; des nuages bas passaient en courant
+au-dessus des toits aigus; le couvre-feu avait sonné; les auberges et
+hôtelleries étaient fermées...
+
+Laura ne s'apercevait pas qu'elle était suivie.
+
+Elle allait au hasard, connaissant assez peu Paris, d'ailleurs: depuis
+l'époque où elle était venue, elle n'avait guère quitté la rue de la
+Hache. Enfin, elle se trouva complètement égarée.
+
+Par moments, elle entrevoyait des ombres qui se mouvaient autour d'elle.
+Elle entendait des chuchotements. Peut-être l'homme qui la suivait
+parlait-il à ces gens... Peut-être... car, à diverses reprises, les
+ombres, qui avaient paru vouloir l'arrêter, s'écartèrent.
+
+Alors elle frissonnait de terreur et hâtait le pas...
+
+«Insensée que j'ai été! grondait-elle, de quitter la maison avant le
+jour, puisque Alice ne doit plus y revenir!... Oui, mais si la reine
+m'avait menti!... Si elle était revenue!...»
+
+Et ses doigts s'incrustaient sur la sacoche.
+
+A un moment, elle s'arrêta haletante: elle se trouvait dans une rue
+étroite et venait d'apercevoir un peu de lumière filtrant entre les
+jointures d'une porte.
+
+Un large éclair déchira l'obscurité, inonda la rue d'une lumière
+livide. Et, à cette lueur, Laura entrevit une enseigne qui se balançait
+au-dessus de la porte en grinçant au vent.
+
+L'enseigne représentait deux Maures attablés, buvant et causant.
+
+«C'est une auberge!» gronda-t-elle.
+
+Et elle s'élança vers la porte.
+
+A cet instant, elle se sentit saisie par deux bras vigoureux et
+renversée sur la chaussée, tandis qu'une main rude s'appuyait sur sa
+bouche pour l'empêcher de crier.
+
+Laura était vigoureuse. Elle se raidit dans un désespoir furieux.
+
+--Diable! diable! grommela une voix avinée, on fait la méchante! A bas
+les pattes! En voilà une enragée!...
+
+La vieille mordit la main qui s'appuyait sur sa bouche; cette main se
+retira; Laura se mit à hurler:
+
+--A moi! Au guet! Au meurtre!
+
+Le dernier cri s'étrangla dans sa gorge; la main qui s'était retirée
+de sa bouche venait de s'incruster sur son cou, les doigts s'y
+enfonçaient... et cette tenaille serrait d'un mouvement lent, d'une
+pression savante...
+
+Laura se débattit quelques instants encore.
+
+Et, tout à coup, la vieille espionne se tint immobile, sa tête roula sur
+son épaule, ses ongles s'implantèrent dans la boue de la chaussée.
+
+Elle était morte.
+
+Le truand la palpa, la retourna en grommelant.
+
+Lorsque le truand eut trouvé la sacoche, il la soupesa, et un sourire de
+satisfaction balafra son visage, comme les éclairs balafraient le ciel
+noir.
+
+Alors il saisit la vieille, la rangea proprement le long d'un mur.
+
+«Là! grogna-t-il, me voilà en paix. Ah! ah! en voilà une qui ne parlera
+plus jamais!»
+
+Pourtant, si cuirassé qu'il fût, le truand ne put échapper à cette
+rêverie spéciale qui s'appesantit sur le meurtrier.
+
+Il demeura là une minute, arrangeant le cadavre contre le mur de façon
+qu'il ne pût être mouillé par le ruisseau du milieu de la ruelle.
+
+«C'est drôle, songeait-il. Ce matin encore pauvre comme Job, me voici
+riche ce soir. Riche! Que de fois j'ai souhaité la richesse! Par les
+tripes du diable, il y a quarante mille livres là-dedans, et je n'en
+suis pas plus joyeux... Au fait, y sont-elles, les quarante mille
+livres!... Si je sais bien compter, c'est mon seizième cadavre,
+depuis que j'exerce la digne profession de tueur aux gages... Seize
+cadavres!... Bah! je tue on me paie, et tout est dit...»
+
+Le bandit frissonna. Peut-être tout n'était-il pas dit dans cette
+conscience obscure.
+
+Il continua son monologue, attendant un nouvel éclair pour voir une
+dernière fois la vieille, peut-être par cette terrible curiosité du
+criminel, ou peut-être simplement pour s'assurer qu'elle était bien
+morte.
+
+Il était accroupi, regardant de ses yeux hagards, et il songeait:
+
+«Ce matin donc, je vois entrer l'homme dans ma cassine. Il cachait bien
+son visage... mais je connais tous les visages de Paris, moi! Suffit, le
+seigneur astrologue ne voulait pas être reconnu; soit: ni vu, ni connu!
+Monseigneur Ruggieri, on est discret dans mon métier. L'homme me dit:
+combien pour une vieille femme?--Cinq écus de six livres, ce n'est pas
+trop. Voici les cinq écus. Tu iras rue de la Hache, au coin de la rue
+Traversine, tu attendras devant la maison; il y a une porte verte. Vers
+huit heures, la femme s'en ira. Tu la suivras. Mais, pour la frapper, tu
+attendras qu'elle soit loin, très loin de la maison. Compris, n'est-ce
+pas?--Compris, par les boyaux du diable!--Bon, qu'il me dit encore.
+Maintenant, écoute bien. Si tu n'exécutes pas bien la chose, si tu
+frappes mal, si la femme en revient, tu seras pendu. On te connaît, mon
+brave, et on a l'oeil sur toi.--Paix, monseigneur! La besogne sera faite
+et bien faite!--Alors, écoute: ce n'est pas cinq malheureux écus que tu
+auras gagnés: la femme aura sur elle au moins quarante mille livres;
+c'est pour toi!...»
+
+Le truand souffla fortement et tâta le cadavre.
+
+«Hum! elle se refroidit déjà, grogna-t-il... Quelle journée! Il me
+semblait que jamais le soir ne viendrait!... Il est venu pourtant! Et
+la vieille est bien sortie de la maison à la porte verte! Et je l'ai
+suivie! Et la voilà morte!... A moi les quarante mille livres!»
+
+Un éclair, à ce moment, illumina la face convulsée du cadavre.
+
+Le truand se releva.
+
+«Pas de danger qu'elle en revienne, monsieur l'astrologue!... Entrons
+là, j'ai soif...»
+
+Il frappa d'une façon spéciale. La porte s'entrouvrit. Le truand entra
+et alla s'asseoir dans un coin obscur, la sacoche sur ses genoux, sous
+la table.
+
+Il parvint à entrouvrir la sacoche, y plongea la main, tâta les rouleaux
+d'écus, sentit les pierres sous ses doigts.
+
+«Bon. Les quarante mille livres y sont. Cornes d'enfer! Pourquoi ne
+suis-je pas plus joyeux?...»
+
+Qu'eût dit le truand s'il eût connu la véritable fortune que renfermait
+la sacoche?...
+
+Peu nous importe, au fond.
+
+Cette sinistre silhouette, apparue un instant, disparaît de notre récit
+sans que nous sachions si nous la retrouverons plus tard. C'est une
+ombre qui passe; nous l'avons noté pour le geste tragique inspiré par
+Catherine, qui avait toutes les prudences.
+
+Le truand, ayant vidé plusieurs flacons, paya et s'en alla sans bruit.
+
+Mais, puisque nous venons de pénétrer dans le cabaret des
+deux-morts-qui-parlent, jetons-y un coup d'oeil.
+
+Il y avait nombreuse société, surtout composée de femmes, dans ce que
+Catho appelait la grande salle.
+
+Catho était sujette aux hyperboles et exagérations. En vente, cette
+«grande salle» était assez étroite. Elle contenait cinq tables. A
+chaque table, il y avait trois ou quatre buveurs, truands et ribaudes,
+physionomies féroces ou abêties, gens de sac et de corde, qui
+composaient la clientèle nocturne du cabaret.
+
+En effet, l'auberge des Deux-morts-qui-parlent, fréquentée le jour par
+des bourgeois et des soldats, devenait, la nuit, un véritable repaire.
+Catho ne s'était jamais senti le courage de refuser l'hospitalité à ses
+anciennes connaissances.
+
+Il en résultait que cette salle avait, le jour, l'aspect du plus honnête
+cabaret qui fût dans le quartier, et, la nuit, l'apparence d'une
+véritable caverne où se réfugiaient des gens poursuivis par le guet, des
+ribaudes qui attendaient la bonne fortune.
+
+A cette heure tardive, Catho n'était pas couchée encore. Elle était
+attablée dans un étroit cabinet, attenant à la salle publique, et
+causait avec deux jeunes femmes.
+
+Ces deux femmes étaient entrées vers dix heures dans le cabaret,
+et, comme cette visite s'enchaîne étroitement à divers incidents de
+l'histoire que nous racontons, il est intéressant que nous reprenions du
+début la conversation qu'elles eurent avec Catho.
+
+Lorsqu'elles pénétrèrent dans la salle, Catho s'avança à leur rencontre
+en disant:
+
+«Vous voilà donc, mes toutes belles? Plus d'un mois qu'on ne vous a
+vues... Sûrement, vous avez quelque chose à me demander...
+
+--C'est vrai, Catho, c'est vrai. Nous avons quelque chose à te demander,
+fit l'une des deux femmes.
+
+--Et c'est grave, ajouta l'autre.
+
+--Bon, bon, entrez là, dit Catho en les poussant vers le cabinet. Vous
+êtes toujours à court, et vous ne me rendez jamais. Toi, la Roussette,
+tu as encore mon beau collier de verroterie bleue que je te prêtai pour
+faire la conquête de ce beau capitaine, et toi, Pâquette, tu me dois Je
+ne sais plus combien d'écus... Vous êtes deux paniers percés...
+
+--Mais aussi, comme nous t'aimons!
+
+--Ah! jeunesse, jeunesse! Vous ne voulez pas mettre un sol de côté...
+S'il vous arrivait pourtant ce qui m'est arrivé à moi! Si vous perdiez
+votre beauté du diable!
+
+Elles entrèrent dans le cabinet, tandis que la maîtresse du cabaret
+s'occupait de divers clients. Enfin, la digne Catho vint rejoindre ses
+préférées avec un flacon de vieux vin et quelques tartelettes.
+
+Elle aimait la Roussette et Pâquette justement à cause des défauts
+qu'elle leur reprochait.
+
+La Roussette, la plus hardie des deux, prit la parole, sur un coup de
+coude que lui donna Pâquette.
+
+--Voilà, dit-elle, Pâquette et moi, nous sommes invitées à une fête...
+
+--Pour quand? fit Catho souriante.
+
+--Pour dimanche... Tu vois que nous avons le temps de nous préparer...
+surtout si tu nous aides.
+
+--Et en quoi puis-je vous aider, friponnes? Il vous faut quelque
+collier, quelque ceinture?
+
+--Eh bien, pas du tout, Catho. Il faut que nous soyons décemment vêtues,
+comme des bourgeoises, si j'ose dire. Dame... il y aura à cette fête des
+juges, des prêtres, sans doute... et lors, comprends-tu? Pâquette et
+moi, nous avons passé la journée à examiner nos robes... Toutes bonnes
+pour notre métier... corsages ouverts... ceintures éclatantes: non,
+il n'est pas possible que nous allions ainsi vêtues à cette fête. Et
+pourtant nous voulons y aller... Ecoute, Catho, il faut que d'ici à
+dimanche, et même samedi soir, tu nous aies habillées...
+
+Catho leva les bras au ciel:
+
+--Mais enfin! s'écria-t-elle, qu'est-ce donc que cette fête où doivent
+paraître des juges et des prêtres et où vous ne pouvez paraître avec ces
+robes, qui pourtant vous vont à merveille?
+
+--Ah! Catho, si tu savais! fit timidement Pâquette.
+
+--Un mariage, peut-être? Ou bien un feu de joie!
+
+--Non pas, Catho: nous sommes invitées à voir questionner.
+
+Catho demeura stupéfaite.
+
+La Roussette et Pâquette, d'un signe de tête répétèrent que c'était bien
+vrai.
+
+--Et cela vous amuse? s'écria la digne cabaretière Voir souffrir un
+pauvre diable, l'entendre crier merci... Moi, j'ai vu rouer une fois, et
+j'en frémis encore lorsque j'y songe.
+
+--Que veux-tu, dit la Roussette, moi je ne voulais pas. Mais Pâquette
+veut voir. Et puis si nous n'y allions pas, M. de Montluc, qui est fort
+généreux, mais aussi fort brutal, nous en voudrait...
+
+--Ah! c'est M. de Montluc qui vous invite à voir torturer? Le gouverneur
+du Temple?
+
+--Oui-da, Catho. Tu vois que le personnage est d'importance.
+
+--Et où devez-vous voir la question?
+
+--Au Temple même. Nous serons cachées dans un cabinet proche de la
+chambre des questions. Car il ne faut pas qu'on nous voie. Mais, enfin,
+si on nous voit, nous devons passer pour des parentes du patient venues
+pour l'assister.
+
+--Ah! bon... Mais, à votre place, je n'irais pas...
+
+--Catho, ma bonne Catho, tu veux donc nous faire un gros chagrin? fit
+Pâquette.
+
+--Et nous faire perdre la clientèle de M. de Montluc!
+
+--Et nous attirer sa colère!
+
+--Eh bien, soit! s'écria Catho vaincue. Je vous aurai tout ce qu'il
+faut.
+
+--Pour samedi?
+
+--Pour samedi soir, c'est entendu!
+
+Les deux ribaudes battirent des mains et embrassèrent la digne
+aubergiste.
+
+--Mais, reprit alors Catho, quel est donc le malheureux qu'on va
+questionner?
+
+--Ils sont deux, fit Pâquette.
+
+--Comment s'appellent-ils, ces deux pauvres diables?
+
+--Pardaillan, fit tranquillement Pâquette. Le père et le fils.
+
+Catho ne disait plus rien. Elle avait pâli. Ses mains, en tremblant,
+s'occupaient à déchiqueter une tartelette.
+
+Certes, elle avait pour ces deux hommes une sorte de rude affection.
+
+Dans son temps, elle avait aimé le vieux Pardaillan quinze jours, ou un
+mois, elle ne se souvenait plus.
+
+Mais, tout de même, elle ne pensait pas qu'elle eût pu ressentir une
+telle angoisse, une si profonde révolte de son coeur et de sa chair à
+l'idée que cet homme devait mourir.
+
+Catho avait passé dans la vie en repoussant d'instinct tout sentiment
+qui fait souffrir. Etait-elle bonne? méchante? Elle ne savait pas.
+Rarement, elle avait pleuré. Sa seule douleur sérieuse avait été de se
+voir marquée au visage et enlaidie après sa maladie.
+
+Quant au chevalier de Pardaillan, ce jeune homme ne lui avait jamais
+inspiré qu'une sorte d'admiration. Elle ne voyait aucun gentilhomme
+semblable à lui. Sa fierté, sa grâce, sa froideur qui tenait à distance,
+l'ironie de son sourire, et, avec tout cela, cette pitié lointaine
+qu'elle avait lue au fond de ses yeux, cet ensemble en faisait un être à
+part.
+
+Souvent Catho, songeant à lui, avait soupiré en se regardant au miroir.
+Mais la pensée ne lui fût jamais venue qu'elle pouvait aimer le
+chevalier.
+
+Ils devaient mourir!
+
+On devait les torturer!...
+
+Catho se sentit si triste, si abattue, qu'elle souhaita de mourir sur
+l'heure, elle aussi.
+
+--On dirait que nous t'avons fait de la peine, reprit la Roussette.
+Est-ce que tu connais ces hommes?
+
+--Moi? Non..., murmura Catho.
+
+--Alors... c'est entendu? nos robes...
+
+--Oui, fit machinalement Catho, vous les aurez, allons, laissez-moi...
+Et vous dites que la chose est pour dimanche?
+
+--Dimanche matin... mais nous devons aller au Temple samedi soir...
+
+--Ah!... samedi soir...
+
+--Mais oui, voyons! M. de Montluc nous attend à souper samedi soir, à
+huit heures... tu comprends?
+
+--Oui, oui, balbutia Catho... Allez-vous-en, maintenant.
+
+Les deux ribaudes embrassèrent leur bonne amie et se retirèrent.
+
+Catho, alors, plaça ses deux coudes sur la table sa tête dans ses mains,
+et murmura:
+
+«Dimanche! Dimanche matin!...»
+
+Et, alors, elle se prit à sangloter.
+
+Il n'est pas inutile de rappeler ici que la torture devait être
+appliquée aux Pardaillan non pas le dimanche, comme le croyaient
+Pâquette et la Roussette mais bien le samedi matin. Marc de Montluc,
+après avoir promis aux deux ribaudes de les faire assister à la hideuse
+scène, s'était repris à temps. Mais, comme il tenait à s'assurer leur
+visite, il leur avait affirmé que la chose se ferait le dimanche: au
+moment de tenir sa promesse après la bonne nuit qu'il se promettait, il
+en serait quitte pour leur dire que la question avait été avancée d'un
+jour.
+
+Ceci établi, revenons à Catho.
+
+Comme on a pu le voir, c'était une fille énergique.
+
+L'explosion de sa douleur fut donc rapide. Et après les premiers
+sanglots, elle frappa du poing sur la table en disant de ce ton farouche
+qui indique les résolutions inébranlables:
+
+«C'est bien. Il faut que, dans la nuit de samedi à dimanche, j'entre au
+Temple!»
+
+Au moment où elle prit cette résolution, des cris retentirent dans la
+grande salle.
+
+Catho essuya ses yeux, frotta ses joues avec son tablier pour y ramener
+quelque couleur et pénétra dans le cabaret en grondant:
+
+--Que se passe-t-il encore?
+
+--Un meurtre! On vient de tuer une pauvre vieille femme!
+
+--C'est la Roussette et Pâquette!
+
+Trois ou quatre ribaudes venaient de jeter cette affirmation: c'étaient
+des ennemies acharnées des deux filles, jalouses de leur succès et de
+leur beauté.
+
+Aussi faisaient-elles grand tapage de ce meurtre qui, en d'autres
+circonstances, les eût laissées parfaitement indifférentes.
+
+--Cette pauvre vieille! glapissait l'une. C'est abominable!
+
+--J'ai toujours dit que Pâquette avait un mauvais regard! criait une
+autre.
+
+--Il faut les dénoncer à la prévôté! hurlait une troisième.
+
+La Roussette et Pâquette pleuraient, sanglotaient, juraient de leur
+innocence.
+
+--Silence, toutes et tous! commanda Catho.
+
+Le silence se rétablit à l'instant.
+
+--Où est la vieille femme tuée? demanda Catho.
+
+--Dans la rue, en face, ah! la pauvre vieille!... Cela fait pitié, j'en
+ferai une maladie...
+
+Celle qui venait de parler ainsi était une grosse fille à tignasse
+jaune, aux yeux bouffis, qui jetaient des regards terribles sur les
+deux pauvrettes abasourdies, épouvantées par la soudaine accusation qui
+pesait sur elles.
+
+--Voyons, Jehanne, raconte ce que tu sais, dit Catho.
+
+La grosse fille mit ses poings sur ses hanches, se balança un instant et
+commença:
+
+--Donc, nous venions de sortir, il y a cinq minutes, moi et Jacques le
+Manchot, avec la grande Blonde, Fifine-aux-soldats et Léonarde. A peine
+dehors, voilà Jacques le Manchot qui crie: «Tiens! qu'est-ce qu'il y a
+là?»
+
+--Faut voir, que dit Fifine.--Allons-y, que je dis. Alors, Jacques le
+Manchot en avant, nous allons toutes voir. Et qu'est-ce que nous voyons?
+La Roussette et Pâquette accroupies sur une vieille femme qu'elles
+achevaient d'étrangler. Pas vrai, dites?
+
+--C'est vrai! s'écrièrent Léonarde, la grande Blonde et
+Fifine-aux-soldats.
+
+--C'est pas vrai! dit la Roussette. La vieille était déjà morte.
+
+--Déjà morte! Déjà morte! Même qu'elle remuait encore!
+
+Pâquette et la Roussette éclatèrent en sanglots et jurèrent qu'elles
+s'étaient heurtées dans la nuit à ce cadavre et qu'elles avaient voulu
+voir seulement s'il n'y avait rien de bon à emporter.
+
+--Pas vrai! affirma Jehanne en roulant ses gros yeux. Moi, d'abord, je
+vais prévenir la prévôté! Viens Manchot!
+
+Catho saisit la fille par le bras.
+
+--Voilà bien des histoires, dit-elle simplement, pour une vieille qui
+est venue mourir à ma porte. C'est-il la première fois? Qu'as-tu à dire?
+Va chercher la prévôté, ma fille, et je me charge de lui dire ce qu'est
+devenu ce sergent qu'on n'a jamais retrouvé; et toi Manchot, j'en sais
+long sur ton compte... et vous toutes hein?
+
+Il y eut un frémissement de terreur parmi la clientèle du cabaret.
+
+--Par la mort-Dieu! reprit Catho, c'est la première fois qu'on parle
+de m'amener la prévôté. Qu'elle vienne donc, et elle en entendra de
+belles!...
+
+--Catho! Catho! s'écrièrent quelques truands.
+
+--Mais Catho a raison! C'est la faute à Jehanne!
+
+La grosse fille fit amende honorable et assura qu'elle avait voulu
+plaisanter en parlant de dénoncer la Roussette et Pâquette. La paix se
+rétablit. Deux truands se chargèrent d'emporter le cadavre au loin, afin
+d'écarter tout soupçon du cabaret des Deux-morts-qui-parlent. Puis la
+société se dispersa.
+
+Au moment où Pâquette et la Roussette allaient s'éloigner à leur tour,
+Catho les retint:
+
+--Restez, je veux vous parler! dit-elle.
+
+L'auberge fut fermée; les lumières s'éteignirent.
+
+Catho conduisit ses deux amies jusqu'à une chambre et, là, elle leur
+dit:
+
+--Alors, ce n'est pas vous qui avez tué la vieille?
+
+--Catho! est-il possible que tu nous soupçonnes?...
+
+--Eh bien, moi, dit Catho, je crois que c'est vous! Ne criez pas, ne
+pleurez pas, c'est inutile. Je crois que c'est vous. Et, quand même ce
+ne serait pas vous, tout vous dénonce. Il y a des témoins pour prouver
+que vous avez tué la vieille... Vous avez entendu Jehanne? Silence,
+donc! pas de pleurnicheries, nous allons nous entendre... écoutez-moi!
+
+Pâquette joignit les mains. La Roussette baissa la tête. Elles
+tremblaient de terreur.
+
+--Écoutez-moi, reprit Catho, si vous m'obéissez, je ne dis rien. Si vous
+ne m'obéissez pas, je vous dénonce. Choisissez.
+
+--Commande! dirent-elles en claquant des dents.
+
+--Voilà. Je vous demande cinq jours d'obéissance, pas une heure de plus;
+c'est facile.
+
+--Que faut-il faire?
+
+--Je vous le dirai au moment voulu. Mais, pour le moment, vous allez
+coucher ici. De cinq jours vous ne sortirez pas de chez moi. N'ayez pas
+peur, vous savez qu'on y dort bien et qu'on y mange mieux.
+
+--On t'obéira, Catho. On sera sages et on ne se montrera pas.
+
+--C'est tout ce qu'il faut. Mais songez-y. Si l'une de vous me quitte
+d'ici à samedi soir, je cours chez le grand prévôt.
+
+--Et samedi soir, qu'arrivera-t-il?
+
+--Eh bien, samedi soir, je vous rends la liberté. Je vous habille comme
+des filles de bourgeoises, et tout simplement vous vous rendez au
+Temple.
+
+
+
+XX
+
+LA DERNIÈRE FARCE DE L'ONCLE GILLES
+
+Pendant que ces choses se passaient à l'auberge des
+Deux-morts-qui-parlent, une scène grotesque et macabre se déroulait à
+l'hôtel de Mesmes.
+
+Ainsi, trois points de Paris, en cette soirée qui suivit le mariage
+d'Henri de Béarn et de Margot, en cette nuit où se déchaîna le violent
+orage que nous avons signalé, trois points, disons-nous, sollicitent
+notre curiosité, sans parler du Louvre où éclatait le faste d'une fête
+dont les annales du temps parlent comme d'un événement magnifique; sans
+parler de l'hôtel de Montmorency où la disparition inexpliquée des deux
+Pardaillan avait jeté le trouble, la crainte et la douleur; sans parler
+des recoins obscurs où grouillaient des ombres préparant on ne sait quel
+cataclysme...
+
+Ces trois points, ce sont: l'auberge de Catho que nous venons de
+quitter; l'église Saint-Germain-l'Auxerrois où nous devons revenir sur
+le coup de minuit; et enfin, l'hôtel de Mesmes.
+
+L'hôtel du duc de Damville était désert: toute la maison du maréchal
+s'était transportée rue des Fossés-Montmartre. Il y avait à cela un
+double motif. Le premier, le plus important peut-être, c'est qu'Henri
+de Montmorency redoutait une attaque de son frère; la visite du vieux
+Pardaillan n'avait fait qu'exaspérer cette crainte.
+
+«Prévenu à temps, se disait Damville, j'ai pu attendre cet homme de pied
+ferme et m'emparer de lui; mais qui sait si François, dans un coup de
+désespoir, ne viendra pas lui-même à la tête de ses gentilshommes?
+
+Le deuxième motif, c'est que le maréchal, ayant obtenu la surveillance
+de toutes les portes de Paris, en avait profité pour placer des hommes
+à lui à la porte Montmartre. Qu'une catastrophe se produisît, que
+Catherine de Médicis fût informée de la conspiration de Guise, comme
+Maurevert le laissait entendre, que Paris fût envahi par les troupes des
+provinces en marche, et il n'avait qu'un bond à faire pour fuir par la
+porte Montmartre.
+
+L'hôtel de Mesmes était donc abandonné.
+
+Cependant, ce soir-là, deux hommes s'y étaient introduits, et vers neuf
+heures, ils achevaient de souper dans l'office, en devisant entre eux:
+c'étaient Gilles et son neveu Gillot.
+
+--Encore un bon coup de ce vieux vin, disait Gilles au moment où nous
+pénétrons auprès des deux compères.
+
+Et il remplit le gobelet de Gillot. Le gobelet se trouva vide à
+l'instant même.
+
+--Jamais je n'ai bu de vin pareil, fit Gillot d'une voix pâteuse.
+
+Il avait la figure enluminée et les yeux brillants.
+
+--Tiens, mon enfant, va donc prendre ce flacon, là, dans cette armoire
+ouverte, et tu en boira? du meilleur.
+
+Gillot se leva et obéit sans trop trébucher.
+
+«Il n'est pas encore à point», murmura Gilles.
+
+Et il versa à son neveu une nouvelle rasade.
+
+--Ainsi, reprit-il, tu ne veux plus retourner à l'hôtel Montmorency?
+
+--Retourner là-bas! s'écria Gillot en levant les bras au ciel. Vous n'y
+pensez pas, mon oncle! Savez-vous que la maison est sens dessus dessous
+depuis la disparition du vieux coupeur de langues?
+
+--Coupeur de langues? interrogea Gilles.
+
+--Oui... le damné Pardaillan!...
+
+Gillot, renversé sur le dossier de son fauteuil, se mit à rire aux
+éclats. Gilles fit chorus. Mais son rire, à lui, grinçait comme une
+vieille girouette et eût donné le frisson au neveu, si le neveu n'eût
+pas été occupé à ses agréables pensées.
+
+--Or, continua Gillot, tout le monde, là-bas, se méfiait de moi. On
+devait soupçonner que j'étais pour quelque chose dans cette bonne farce;
+je vous le dis, mon oncle, il était temps que je m'en allasse... j'y
+eusse laissé ma tête... et je tiens à ma tête, moi...
+
+Au souvenir de la mutilation qu'il avait subie, Gillot porta les deux
+mains à sa tête, soit pour s'assurer que cette tête était bien toujours
+à sa place, soit en signe d'adieu à ses oreilles défuntes. Il frissonna
+et parut se dégriser.
+
+L'oncle se hâta de remplir son gobelet.
+
+--Pour une farce, reprit Gillot après avoir bu, c'est une bonne farce!
+Le Pardaillan avait en moi une confiance! Et quand je lui ai assuré
+qu'il trouverait monseigneur tout seul... il a failli m'embrasser...
+Pauvre diable!
+
+--Oui, mais il a voulu te couper les oreilles!
+
+--C'est vrai! L'infâme!...
+
+--Et la langue!
+
+--Oui-da!... Qu'il y vienne, maintenant!...
+
+Gillot saisit un couteau et voulut se lever. Mais il retomba pesamment
+assis et se mit à rire.
+
+--En sorte, reprit Gilles, que tu es content?
+
+--Content, mon oncle!... c'est-à-dire qu'il me semble que je rêve!...
+Quand je pense que, sur l'ordre de notre bon seigneur, vous m'avez
+octroyé mille écus!
+
+--Et tu es bien décidé à ne plus retourner là-bas? dit Gilles.
+
+--Vous êtes, fou, mon oncle!...
+
+--Imbécile! Puisque Pardaillan n'est plus là!
+
+--Mais puisque je l'ai trahi!... Il me couperait la langue, voyez-vous!
+Je veux jouir de mes mille écus, moi!... Je veux boire, moi! Et comment
+ferais-je pour boire sans langue?
+
+Gillot, à partir de ce moment, devint larmoyant.
+
+--Tu les as là, tes écus? demanda l'oncle. Fais voir un peu...
+
+Gillot vida sa ceinture sur la table; les écus roulèrent; les yeux de
+Gilles brillèrent.
+
+--C'est pourtant moi qui t'ai donné cela! fit-il d'un étrange accent,
+tandis que ses doigts osseux caressaient les écus et commençaient à les
+empiler...
+
+--Sans compter..., balbutia Gillot, ce que vous... devez encore... me
+donner... Ça, mon oncle, c'est pour boire... vous me l'avez dit... mais
+maintenant... vous devez... me donner le reste...
+
+--Quel reste? haleta Gilles.
+
+--Le maréchal a dit... trois mille écus... trois mille...
+
+--Bois donc, imbécile!
+
+Gillot obéit. Son gobelet vide roula sur le carreau.
+
+L'oncle s'était levé. Il était hagard. La vue des piles d'écus lui
+donnait le vertige.
+
+--Imbécile! gronda-t-il. Trois mille écus d'or! à toi? Tu es ivre, je
+pense!
+
+--Monseigneur... l'a dit!... Hé là! mon oncle!... Payez... ou je me
+plains... au maréchal...
+
+--Payer!... rugit le vieillard... Et si je ne veux pas, moi!...
+Misérable! tu veux donc me ruiner?...
+
+--Bon, bon! grommela Gillot en essayant vainement de se lever, nous
+allons voir... ce que monseigneur...
+
+--Prends garde, Gillot, ricana l'oncle.
+
+--Ah!... quel drôle de rire... vous avez... j'ai peur...
+
+Gilles riait de son effroyable rire. Il était livide. La pensée d'avoir
+à livrer trois mille écus d'or l'affolait. Et la pensée que Gillot
+pourrait le dénoncer au maréchal, s'il ne s'exécutait pas, lui
+paraissait non moins effrayante.
+
+--Ecoute, Gillot, dit-il tout à coup, veux-tu me donner de bon coeur cet
+argent dont tu ne saurais que faire?
+
+--Fou! bégaya Gillot, mon pauvre oncle est devenu fou...
+
+Gillot ne put achever. Le vieillard s'était précipité sur lui et, d'un
+tour de main, l'avait bâillonné. Puis, saisissant une corde que sans
+doute il avait préparée d'avance, il le lia sur son fauteuil.
+
+Cela s'était fait si vite que Gillot, soudain dégrisé par l'épouvante,
+se vit dans l'impossibilité de faire un mouvement en même temps qu'il
+voulut essayer de se défendre.
+
+Quant au vieillard, il marmottait des mots sans suite, allant et venant
+comme un lutin, plaçant dans une armoire les écus que Gillot avait jetés
+sur la table, sauf un petit tas. Quand cette opération fut terminée,
+quand il eut refermé l'armoire, Gilles se retourna vers son neveu et le
+débaillonna.
+
+Gillot en profita pour se mettre à hurler; Gilles attendit patiemment.
+Quand son neveu eut compris que ses lamentations étaient inutiles, quand
+il se tut, Gilles lui dit paisiblement:
+
+--Te voilà enfin raisonnable. Tiens, tu vois ce tas? C'est ta part:
+cinquante écus. Le reste est pour moi.
+
+Le vieillard sourit et se versa un verre de vin.
+
+--Avec ces cinquante écus, tu t'en iras chercher fortune ailleurs, et
+tâche que je ne t'y reprenne plus, ou sans ça, cette fois, plus de
+pitié: je t'occis.
+
+La résolution de Gillot fut vite prise. Il simula la plus grande
+résignation:
+
+--Puisque vous le voulez ainsi, mon oncle... je m'en irai...
+
+--Et où iras-tu?
+
+--Je ne sais pas... je quitterai Paris...
+
+--Oui, j'y compte. Mais, avant de quitter Paris, tu iras bien un peu me
+dénoncer au maréchal, hein?... Si fait! Je te connais.
+
+--Je me tairai, mon oncle, je vous le jure!
+
+--Oui, mais moi, je veux en être sûr. Et, pour cela, je vais te couper
+la langue!
+
+Gilles éclata de son rire démoniaque et ajouta:
+
+--C'est toi qui m'en as donné l'idée. Comme tu m'avais déjà donné l'idée
+de te couper les oreilles. Bonnes idées, mon garçon, fameuses idées!
+
+Quant à Gillot, son épouvante et son horreur furent telles qu'il
+renversa la tête, exhala un soupir d'angoisse et s'évanouit.
+
+Gilles, paisible et rapide, se mit à affûter un coutelas de cuisine.
+
+Puis, saisissant une forte tenaille dans un tiroir, il s'approcha de
+l'infortuné.
+
+Mais, alors, il s'aperçut qu'il était plus difficile d'arracher une
+langue que de couper des oreilles. Il demeura un instant perplexe, sa
+tenaille d'une main, son coutelas de l'autre.
+
+«Bah! grommela-t-il, j'en viendrai bien a bout... Le pauvre Gillot, tout
+de même!»
+
+Il se mit à pouffer en se figurant la tête qu'aurait son neveu.
+
+Il était sinistre.
+
+Dehors, la tempête faisait rage autour de l'hôtel et, par moment,
+s'engouffrait en gémissant dans les couloirs.
+
+Tout à coup, Gillot rouvrit les yeux.
+
+Les hésitations de Gilles cessèrent à l'instant même. Gillot n'eut pas
+le temps de pousser jusqu'au bout le cri de terreur et de supplication
+que déjà l'horrible vieux lui enfonçait sa tenaille dans la bouche, ou
+plutôt il cherchait à la lui enfoncer.
+
+Le malheureux, les yeux sanglants, les veines du front gonflées par
+l'effort, serrait les dents, en une crise de désespoir.
+
+Cette lutte muette était effroyable.
+
+Gillot eut soudain une sorte de grognement bref, puis une longue, une
+hideuse clameur stridente, frénétique; la tenaille avait saisi la
+langue! La tenaille venait de couper cette langue!
+
+«Tant pis! murmura Gilles. S'il ne s'était pas débattu, j'eusse coupé
+proprement la chose avec mon couteau!»
+
+Et comme il commençait son ricanement de démon, comme un coup de vent
+furieux ouvrait soudain sa fenêtre et éteignait le flambeau sur la
+table, Gilles, lui aussi, se mit tout à coup à hurler d'épouvante.
+Gillot venait de le saisir à la gorge!
+
+Dans le paroxysme de souffrance, Gillot s'était raidi d'un effort
+étrange, Gillot avait cassé la corde qui attachait son bras, Gillot, à
+demi mort, mais rendu fou furieux par l'atroce douleur, s'était levé
+et, se laissant lourdement retomber sur son oncle, Gillot épouvantable.
+sanglant, monstrueux, enlaça le vieillard, ses doigts s'incrustèrent
+dans sa gorge, tous deux roulèrent sur le carreau...
+
+Lorsque le jour vint, lorsque le soleil pénétra par la fenêtre ouverte,
+il éclaira deux cadavres enlacés, dont l'un, la figure rouge de sang,
+serrait encore l'autre à la gorge.
+
+
+
+XXI
+
+DIEU LE VEUT!
+
+Panigarola priait, agenouillé, prostré sur les marches du maître-autel
+de Saint-Germain-l'Auxerrois. Il priait, c'est-à-dire qu'il discutait
+avec lui-même, dans un tragique et silencieux corps à corps. Il semblait
+de pierre.
+
+Il n'implorait ni la bonté ni la puissance de la divinité: il cherchait
+dans son âme tourmentée une lueur de vérité.
+
+Voici quelle fut la prière, ou plutôt la méditation, du moine, dans
+la silencieuse église, que la tempête extérieure battait de ses ailes
+géantes, tandis que Catherine de Médicis, embusquée à la petite porte,
+guettait l'arrivée d'Alice de Lux, l'arrivée du comte de Marillac,
+tandis que les cinquante nobles ribaudes, les cinquante belles
+demoiselles, attendaient, le poignard à la main.
+
+«Pourquoi suis-je ici? Que viens-je faire? Et qu'ai-je fait?... Ce que
+j'ai fait est terrible: pour atteindre un homme, j'ai fait passer
+ma haine dans l'âme des multitudes à qui j'ai parlé au nom de Dieu,
+c'est-à-dire au nom de ce qui est, pour les hommes, la Bonté, le Pardon,
+la Justice. Donc, au nom de la Justice, j'ai indiqué qu'il fallait être
+injuste envers une foule de malheureux, au nom du Pardon, j'ai soutenu
+qu'il fallait exterminer ceux qui ne croient pas comme les catholiques;
+au nom de la Bonté, j'ai déchaîné la haine... J'ai voulu tuer Marillac.
+J'ai voulu emporter cette femme! J'ai voulu conquérir un baiser et, pour
+ce baiser, j'ai mis le feu aux quatre horizons du monde!... Or, où en
+suis-je maintenant? Voici: aujourd'hui, l'envoyée de Catherine
+m'est venue dire: «Ce soir, un peu avant minuit, soyez à
+Samt-Germain-l'Auxerrois: Alice vous attend.» Oui, voila bien ce qui m'a
+été dit... Et lorsque j'arrive, ayant oublié Marillac, lorsque j'arrive
+chercher l'amour, c'est encore à ma haine que je me heurte, et Catherine
+est là pour me dire que Marillac va se trouver devant moi!... O sombre
+génie, ô ténébreuse conspiratrice! qu'attends-tu de moi?... Ce que tu
+attends de moi, reine, c'est que je mette dans l'âme de cet homme autant
+de douleur, autant de haine qu'il y en a dans la mienne Et c'est cela
+que j'ai promis! Cette lettre, ce papier qui se tord dans ma main, je
+dois le faire lire à cet homme! Et voilà à quoi aboutit ma vengeance!...
+à cette chose ignoble et basse, vile et hideuse, que moi, marquis de
+Pani Garola, moi, qu'au-delà des monts on appelait le loyal, le fier, le
+probe gentilhomme, oui, moi, je vais lâchement tuer un homme, non pas
+en combat singulier comme jadis, non pas au soleil, mais dans l'ombre,
+après l'avoir attiré au plus infâme guet-apens, non pas les armes à la
+main, mais par un papier, par une forfaiture!... Voilà ce que je vais
+faire! Et cela pour qu'une femme qui ne m'aime pas soit à moi!
+
+Une main s'appesantit sur l'épaule du moine.
+
+Il frissonna.
+
+«L'heure terrible est venue!» murmura-t-il.
+
+Telle fut la pensée suprême du moine, à l'instant où le comte
+de Marillac et Alice de Lux, les mains enlacées, l'âme ravie,
+s'approchaient à pas lents et s'arrêtaient au pied de l'autel.
+
+Catherine anxieuse, attentive, sans un geste de trop, concentrée dans
+l'attente, dit d'une voix calme:
+
+--Voici celui qui va vous unir...
+
+Les fiancés levèrent leur regard vers le moine qui lentement se
+redressait, rabattait son capuchon sur ses épaules et se tournait vers
+eux...
+
+L'angoisse de cet instant fut inexprimable.
+
+Alice vit Panigarola. Ses lèvres devinrent blanches. Un tremblement
+convulsif la saisit. Ses yeux rivés à ceux du moine exprimèrent une
+surhumaine horreur.
+
+Dans cette inappréciable seconde, elle comprit l'affreux guet-apens.
+
+Son regard de folie se détacha du moine, se posa sur Catherine avec une
+telle intensité d'épouvante que la reine recula d'un pas, puis sur
+son fiancé, et, cette fois, avec une si profonde pitié que Marillac
+chancela, puis, enfin, à nouveau sur le moine.
+
+Marillac sentait ses pensées se disloquer avec le fracas d'un monument
+qui tombe.
+
+Rien au monde ne pouvait lui faire savoir... mais il devinait, il
+voyait avec une aveuglante clarté que ce devait être quelque chose de
+monstrueux, d'impossible et pourtant de certain, quelque chose d'énorme
+et de fabuleusement hideux...
+
+Le moine ne voyait qu'Alice... Alice seule!
+
+Cela ne dura pas en tout deux secondes...
+
+Mais ces deux secondes furent dans l'âme de Panigarola une éternité de
+désespoir. Il y avait dans l'attitude d'Alice un tel amour, si grand, si
+vrai, si pur, que, dans l'ombre, elle en paraissait illuminée...
+
+Ah! ses grands yeux bruns tournés vers le moine! Comme ils parlèrent!
+Quelle ineffable et sublime supplication jaillit de leur double rayon de
+lumière!
+
+«Tuez-moi, disaient ces yeux, infligez-moi les tortures qu'il vous
+plaira, mais lui! Ah! si vous n'êtes pas plus bourreau que le bourreau,
+ne lui faites pas de mal!...»
+
+Cette prière muette de l'amante, cette synthèse d'atroce douleur, cette
+intense supplication, pénétraient dans l'âme du moine.
+
+Il était debout par un miracle de volonté.
+
+Et, lorsque après ces deux secondes il se retrouva, lorsqu'il put jeter
+en lui-même un regard d'étonnement, il n'y découvrit plus qu'une immense
+pitié...
+
+Il leva les bras vers les voûtes noires, comme s'il eût voulu prendre à
+témoin de son sacrifice d'invisibles puissances, puis ses yeux, avec une
+expression de miséricorde où il sembla que son âme entière fût passée;
+l'instant d'après, tandis qu'Alice de Lux étouffait une clameur de joie,
+d'espoir et de gratitude, le moine s'affaissa, évanoui.
+
+Le sacrifice avait brisé ses forces.
+
+Marillac éperdu, livide, s'arracha à l'étreinte d'Alice et fit deux pas
+vers Catherine.
+
+--Madame, fit-il d'une voix rude, que se passe-t-il? Quel est cet homme?
+Ah! ce n'est pas un prêtre! Voyez, voyez... sous sa robe de moine, c'est
+un gentilhomme qui apparaît!...
+
+La robe s'était en effet écartée. Le brillant costume de Panigarola se
+montrait en partie. Dans sa main crispée, le moine tenait encore un
+papier chiffonné.
+
+--Viens! haletait Alice, viens, partons, fuyons!...
+
+--Madame, rugit le comte, quel est cet homme?...
+
+Catherine répondit:
+
+--Je ne sais... Mais, tenez, ce papier nous le dira peut-être...
+
+Au même moment la reine s'écria:
+
+--Oh! mais je le reconnais! C'est le marquis de Pani-Garola! Que fait-il
+ici à la place du prêtre qui m'attendait?...
+
+Marillac s'était penché; de la main crispée du moine, il avait arraché
+le papier, ou du moins une partie du papier, et, d'un geste fébrile, de
+ses doigts qui tremblaient, il le dépliait, le défripait...
+
+Ses deux poignets, à cet instant, furent saisis comme dans deux étaux
+par deux mains frêles, glacées, douées, satinées, mais convulsivement
+serrées. Le visage d'Alice lui apparut à quelques lignes du sien. Leurs
+regards échangèrent des sentiments de folie, obscurs, intraduisibles,
+terribles. Elle murmura d'une voix à peine distincte:
+
+--Ne lis pas...
+
+--Alice, tu sais ce qu'il y a là?
+
+--Ne lis pas!... Donne-moi cette preuve d'amour! Regarde-moi! Je t'aime,
+tu ne peux savoir combien je t'aime! Ne lis pas, mon amant, mon époux!
+Ne lis pas le papier de cet homme!
+
+--Alice! Tu connais cet homme!
+
+Leurs voix, maintenant, avaient d'étranges intonations. Ils ne les
+reconnaissaient pas. Toute l'horreur, toute l'épouvante était dans la
+voix d'Alice, tandis que celle de Marillac rugissait le soupçon.
+
+La malheureuse fit un effort désespéré et tenta de prendre le papier.
+
+Marillac, d'un mouvement de douceur formidable se défit de l'étreinte et
+monta jusqu'à l'autel, posa près du tabernacle la lettre que ses doigts
+ne pouvaient plus tenir.
+
+Alice se mit à genoux et murmura:
+
+--Oh! mon amant, mon unique amour, adieu... tu ne sauras jamais... comme
+tu as été adoré... adieu...
+
+Et, portant à ses lèvres le chaton d'une bague qui ne quittait pas son
+index, elle le mordit.
+
+Alors elle leva sur Marillac des yeux empreints d'une passion surhumaine
+et attendit la mort.
+
+A la lueur du cierge posé près du tabernacle, Marillac lut ces mots:
+
+«Moi, Alice de Lux, je déclare que, si l'enfant que j ai eu du marquis
+de Pani-Garola, mon amant est mort, c'est que je l'ai tué. Que, si on
+retrouvait le cadavre de mon enfant, il ne...»
+
+Là le papier était déchiré. Le reste était demeuré dans la main du
+moine.
+
+Le comte se retourna: décomposé à ce point que Catherine ne le reconnut
+pas,--Catherine qui, à deux pas, ramassée sur elle-même, son poignard à
+la main contemplait cette scène.
+
+Alice tendit vers lui ses bras, et, d'une voix redevenue étrangement
+pure, dans une extase d'amour, transfigurée, purifiée par la mort qui la
+gagnait, elle dit:
+
+--Je t'aime!...
+
+Marillac ne la vit ni ne l'entendit.
+
+Il s'étonnait qu'il fût vivant, que l'effroyable charge de douleur
+appesantie tout à coup sur lui ne l'eût pas écrasé, une singulière
+lucidité dans son esprit éclairait violemment un seul point,--une
+question qu'il se posait:
+
+--Comment vais-je mourir?
+
+Le reste disparaissait dans une sorte d'obscurité. Il n'y avait plus en
+lui que l'horreur de la vie. Vivre encore une heure, une minute, cela
+lui semblait une impossibilité.
+
+Son regard vitreux tourna autour de lui.
+
+Il se posa un inappréciable instant sur Alice qui, les bras tendus, les
+yeux rivés à lui, ne voyant que lui, répéta:
+
+--Je t'aime...
+
+Il ne la vit pas. Son regard atteignit la reine.
+
+A grand-peine, il se détacha de l'autel auquel il s'était appuyé, et,
+d'un pas lourd, hésitant, il s'approcha d'elle.
+
+Catherine de Médicis le vit venir sans pouvoir faire un geste. Elle
+était sous le charme de l'horreur. Confusément, elle se disait qu'elle
+avait outrepassé les limites.
+
+Lorsque Marillac fut tout près d'elle, il sourit.
+
+Quel sourire!...
+
+Et voilà ce qu'il dit, ce qu'il balbutia plutôt:
+
+--Eh bien, ma mère, êtes-vous contente?... Pourquoi me tuez-vous... de
+cette manière?...
+
+Catherine apprit ainsi que son fils comprenait la vérité tout entière.
+Cette conviction rompit le charme. Effroyable, elle se redressa; d'un
+geste brusque, elle leva quelque chose qui paraissait être une croix et
+qui était un poignard, et elle gronda:
+
+--Comte, ce n'est pas moi qui vous tue... c'est cette croix... c'est
+pour le service de Dieu! Dieu le veut!
+
+Et, d'une voix tonnante, elle répéta:
+
+--Dieu le veut!
+
+Alors une étrange rumeur se fit entendre dans l'église. On eut dit que
+la tempête qui mugissait au-dehors avait défonce les portes et que les
+rafales accouraient vers le maître-autel. Un bruissement de robes qui
+se froissent et se heurtent, un piétinement rapide parmi des bruits
+de chaises renversées, un murmure d'abord indistinct de voix, puis le
+tumulte de ces voix éclatant en imprécations sauvages...
+
+--Dieu le veut! Dieu le veut!
+
+Marillac, comme dans une fantasmagorie de cauchemar, vit la foule des
+têtes féminines convulsées par la haine et la peur, il vit l'ombre se
+hérisser de lueurs de poignards...
+
+Puis son regard tomba sur Alice.
+
+Et il ne vit plus qu'elle!
+
+--Je t'aime...
+
+Et il n'entendit plus que ce mot.
+
+Ses pensées se disloquèrent, sa raison s'effondra à grand tracas; il
+lui sembla une seconde que des hurlements emplissaient sa tête, que ses
+muscles hurlaient que ses nerfs hurlaient, que son cerveau hurlait puis
+brusquement, il ne ressentit plus rien; le cercle de feu s'éloigna,
+l'apaisement infini se fit en lui; son sourire devint radieux. Il était
+fou!
+
+Dans cette fugitive durée du temps, le fou se mit à marcher vers Alice.
+
+Elle répéta:
+
+--Je t'aime...
+
+Et il répondit de sa voix d'amour:
+
+--Je t'aime... Attends-moi... partons...
+
+--Dieu du ciel! rugit Alice, il me pardonne!...
+
+Au même instant le corps de son amant s'abattit près d'elle; plus de dix
+coups de poignard l'avaient frappé en même temps.
+
+--Quoi! râla-t-elle. Que se passe-t-il? Qui est là?... Ecoute!
+
+Elle essayait de soulever le cadavre; il retomba pesamment...
+
+Et, dans la même seconde, des mains furieuses s'abattirent sur elle,
+la déchirèrent, lacérèrent sa robe... Sanglante, hagarde, presque nue,
+Alice s'attachait désespérément au corps et haletait:
+
+--Laissez-le! grâce pour lui!... Tuez-moi seule!
+
+Un hurlement énorme emplit ses oreilles.
+
+--A mort! à mort les deux traîtres! à mort la Béarnaise!
+
+De nouveaux coups de poignard atteignirent le cadavre.
+
+A travers les larmes de sang qui inondaient son visage, Alice aperçut
+alors, dans une suprême vision, la reine qui, debout, appuyée à l'autel,
+son poignard levé au ciel, son pied posé sur la poitrine de Marillac,
+hideuse et flamboyante, rugissait:
+
+--Ainsi périssent les ennemis de la reine et de Dieu!
+
+--Grâce pour lui! cria frénétiquement Alice.
+
+--Mes filles! mes filles! tonna Catherine, jurez de frapper ainsi les
+ennemis de Dieu et de la reine! Dieu le veut!
+
+Alice, au paroxysme de l'horreur, parvint à soulever la tête livide de
+son amant comme pour le montrer à Catherine. D'une main elle s'accrocha
+violemment à la robe de la reine.
+
+Et, tandis que les cinquante juraient de frapper, tandis que les
+poignards s'agitaient, que les bouches écumaient, que les yeux
+étincelaient, dans la tempête des serments, la malheureuse, comme dans
+une dernière lueur d'espoir, jeta cette clameur:
+
+--Sois donc maudite!... Reine de sang et de meurtre! Tu cherchais ton
+fils! Regarde! Le voilà...
+
+A l'instant, elle retomba sur le corps de Marillac, et elle mourut en
+murmurant:
+
+-Je t'aime!...
+
+
+
+XXII
+
+LE CIMETIÈRE DES S. S. INNOCENTS
+
+Lorsque le tumulte se fut apaisé, Catherine de Médicis prononça quelques
+mots, et les cinquante, une à une, quittèrent l'église. Seulement, l'une
+d'elles, en sortant dans la rue, alla droit à un groupe de quatre ou
+cinq hommes qui attendaient et leur parla à voix basse.
+
+Les hommes alors entrèrent dans l'église et marchèrent jusqu'au
+maître-autel où ils virent une femme agenouillée, complètement
+enveloppée dans ses voiles noirs.
+
+La femme leur montra le cadavre du comte de Marillac.
+
+«Et celle-ci?» fit l'un d'eux en désignant Alice de Lux.
+
+La femme secoua la tête; les hommes saisirent Marillac et l'emportèrent
+hors de l'église.
+
+Alors la reine éteignit les quatre cierges qui brûlaient à droite et
+à gauche du tabernacle. Puis, dans l'obscurité que trouait seule
+maintenant la faible lueur de la veilleuse suspendue aux voûtes, elle se
+baissa, se pencha sur une ombre étendue au pied de l'autel.
+
+Cette ombre, c'était le moine Panigarola.
+
+La reine plaça sa main sur la poitrine du moine et constata que le coeur
+battait sourdement. Alors, elle tira un flacon de son aumônière, et,
+l'ayant débouché, le fit respirer à l'homme évanoui.
+
+Pendant quelques minutes, ses efforts furent vains...
+
+«Pourtant, il vit!» gronda-t-elle.
+
+Enfin, un léger tressaillement agita le moine, et bientôt il entrouvrit
+les yeux.
+
+«Bon! pensa la reine. Il n'a rien vu... rien entendu!»
+
+Panigarola se remit debout.
+
+Il lui sembla qu'il sortait de la tombe, et la pensée indécise,
+affaiblie, lui parut revenir des lointaines régions de la mort.
+
+Catherine le prit par la main, le conduisit jusqu'au cadavre d'Alice, et
+lui dit:
+
+«Elle est morte, mon pauvre marquis... Vous voyez, il l'a tuée... J'ai
+assisté, impuissante, à ce meurtre... Lorsqu'il a vu le papier que vous
+teniez dans vos mains raidies, il s'en est emparé... il l'a lu... jamais
+je ne vis fureur pareille... en quelques instants, la malheureuse
+enfant, lacérée, déchirée comme vous voyez, est tombée sous ses coups...
+Mais vous êtes vengé... quelques gentilshommes qui m'avaient escortée...
+l'ont vu sortir sanglant, hagard, ils ont cru qu'il venait de me frapper
+moi-même, et, à cette heure... le cadavre de Marillac roule parmi les
+flots de la Seine... Adieu, marquis... je laisse le corps de cette
+pauvre fille à vos soins pieux... que Dieu ait pitié de son âme...
+
+Catherine, alors, se recula, pareille à un fantôme qui rentre dans les
+ténèbres d'où il est sorti un instant pour quelque maléfice; quelques
+instants plus tard, seule, à pied, sans escorte, son poignard à la main,
+vaillante comme un reître, l'âme gorgée d'horreur, paisible et forte,
+elle se glissait par les rues et rentrait en son hôtel.
+
+Panigarola demeuré seul se pencha sur le cadavre d'Alice.
+
+Sa main se posa sur le sein nu et glacé: rien ne palpitait plus sous ce
+sein de neige, Alice était bien morte.
+
+Le moine, se redressant, regarda autour de lui comme pour chercher
+quelque chose. Ayant trouvé, sans doute, il se dirigea vers le bénitier,
+y trempa son mouchoir de fine batiste, et revenant au cadavre se mit à
+laver doucement les taches de sang.
+
+Bien que l'obscurité fût profonde, excepté au-dessous de la pâle
+veilleuse, il semblait y voir parfaitement et, dans ses allées et
+venues, marchait sans hésitation, sans bruit.
+
+Par trois fois, il retourna au bénitier tremper son mouchoir.
+
+Le bénitier, dès lors, parut plein de sang.
+
+Par un hasard assez inexplicable, Alice n'avait aucune plaie au visage,
+et le sang qu'elle y portait provenait des blessures qui avaient labouré
+ses épaules, sa gorge et sa poitrine.
+
+Lorsqu'il eut achevé de laver toutes ces plaies, le moine contempla un
+instant le cadavre: le visage pâle d'Alice apparaissait dans l'indécise
+clarté de la veilleuse, avec sa merveilleuse beauté pour ainsi dire
+idéalisée.
+
+Panigarola, cependant, avait examiné les blessures, l'une après l'autre.
+
+Il y en avait dix-sept. C'étaient de longues déchirures à fleur de peau,
+aucune n'avait pénétré aux sources de la vie.
+
+Le moine secoua la tête et murmura:
+
+«Pas une de ces blessures n'était mortelle...»
+
+Continuant son funèbre examen, il remarqua à l'index de la main droite
+une bague dont le large chaton était comme crevé. A grand-peine il
+retira la bague du doigt qui se raidissait déjà.
+
+Alors, il illumina un cierge et, avec une sorte de curiosité morbide, il
+étudia la bague.
+
+Dans le chaton éventré, il aperçut quelques grains d'une poudre blanche;
+il rajusta les bords du chaton, de façon que le reste de poudre ne pût
+s'en échapper, et plaça la bague à son petit doigt.
+
+«L'anneau des fiançailles», dit-il.
+
+Revenant à Alice, il essaya de la recouvrir tant bien que mal; mais,
+comme il ne pouvait arriver à rejoindre les lambeaux lacérés du corsage,
+il se dépouilla de sa robe de gros drap brun et en enveloppa le cadavre.
+
+Il apparut ainsi dans son élégant costume de riche gentilhomme.
+
+D'un geste puissant, presque sans effort, il souleva dans ses bras le
+cadavre habillé de sa robe de moine, et l'emporta vers la porte que
+Ruggieri lui avait ouverte au moment où il était entré dans l'église.
+
+Un carrosse de voyage était là qui attendait: c'était celui que la reine
+avait fait venir.
+
+Un homme vêtu en postillon s'approcha du marquis de Pani-Garola et lui
+dit:
+
+--Monseigneur, voici la chaise de route...
+
+--Cette voiture est là pour moi? demanda-t-il sans s'étonner.
+
+--Oui, monseigneur. J'ai des ordres. Nous prenons la route de Lyon et de
+l'Italie. Vous n'avez qu'à monter.
+
+Le marquis, sans répondre, déposa Alice dans la voiture, l'allongea
+sur la banquette, de façon qu'elle ne pût tomber; puis, refermant la
+portière, il alla se placer à la tête des chevaux qu'il saisit par la
+bride.
+
+Et il se mit en marche.
+
+Le postillon, étonné, suivit et songeait:
+
+«Voici l'épousée que m'a dit la reine... L'épousée est dans la
+voiture... mais pourquoi habillée en moine?...»
+
+Il était, à ce moment, deux heures du matin.
+
+Par moments, la rafale arrêtait l'attelage, les chevaux, la tête dans le
+vent, les jambes arquées dans une résistance.
+
+Le postillon, terrifié maintenant plus encore par ce gentilhomme
+silencieux qui avait une allure de spectre que par la bataille qui
+hurlait dans les airs, s'abritait derrière la voiture, s'accrochait aux
+rayons des roues.
+
+Panigarola demeurait immobile, sa face livide levée vers le ciel en feu.
+
+Et, lorsque la rafale était passée, il reprenait sa marche, dans le
+bruit de la ferraille de la voiture funéraire, dans le tumulte et les
+clameurs des éléments déchaînés.
+
+«Ou va-t-il? Où va-t-il? murmurait le postillon éperdu Pour un voyage de
+noces... c'est drôle... j'ai peur!»
+
+Panigarola s'arrêta tout à coup, et, l'homme, ayant regarde autour de
+lui, se signa rapidement et bégaya:
+
+«Le cimetière des Saints-Innocents!...»
+
+Panigarola, sans plus faire attention à cet homme que s'il n'eut pas été
+là, monta dans la voiture; l'instant d'après, il en redescendait, tenant
+dans ses bras le cadavre d'Alice.
+
+Il le déposa au pied du petit mur qui, de ce côté clôturait le
+cimetière.
+
+Et il alla frapper à la fenêtre basse d'une sorte de cabane qui se
+dressait là.
+
+Le postillon, de ses yeux agrandis par l'effroi, considérait celle qu'il
+avait appelée l'épousée. Un coup de vent écarta la robe de gros drap:
+la figure livide du cadavre lui apparut. Alors, avec une sourde
+imprécation, il sauta sur la selle du cheval conducteur, enfonça ses
+éperons dans les flancs de l'animal, et, comme emportée par une rafale
+d'épouvante, la lourde voiture s'enfuit dans la nuit...
+
+--Qui va là? dit une voix chancelante, au coup que Panigarola frappa.
+
+--Vous êtes le fossoyeur? demanda le gentilhomme
+
+La porte de la cabane s'ouvrit. Un vieillard parut qui tenait à la main
+une lampe fumeuse. Cet homme examina un instant l'étrange visiteur qui
+venait le réveiller à pareille heure.
+
+--Le révérend Panigarola! murmura-t-il. Sous ce costume!...
+
+--Vous me connaissez?
+
+--Qui ne connaît Votre Révérence? qui ne l'a entendue prêcher?
+
+--Bon! Alors, si tu sais qui je suis, tu sais ce qu'il t'en coûterait
+pour me désobéir? Prends ta pioche tes instruments...
+
+--Il s'agit donc..., interrogea le vieillard craintif.
+
+--De creuser une fosse, oui! dit Panigarola d'une voix qui glaça le
+fossoyeur.
+
+Le fossoyeur trembla. Ses cheveux se mouillèrent d'une sueur froide.
+Cette voix, qu'il entendait, ne lui parvenait pas comme une voix
+humaine. Elle paraissait monter du fond d'une tombe.
+
+Vacillant, il saisit une pioche et une pelle.
+
+Sur un signe du funèbre visiteur, il ouvrit une porte et pénétra dans le
+cimetière.
+
+Panigarola avait soulevé dans ses bras le cadavre d'Alice et
+l'étreignait en marchant, d'une étreinte dont aucune parole ne pourrait
+rendre l'infinie douceur.
+
+Il l'étreignait comme l'amant le plus passionné peut serrer dans ses
+bras la vierge qui lui avoue son amour.
+
+Il l'étreignait comme une mère douloureuse peut étreindre le cadavre de
+l'enfant bien-aimé qu'elle essaie de faire revivre.
+
+Le fossoyeur s'était arrêté.
+
+Le vieillard commença à creuser, avec une hâte maladroite.
+
+Cela dura une heure. Au bout de cette heure, la fosse fut assez
+profonde.
+
+Or, pendant cette heure-là, le marquis de Panigarola, le premier amant
+d'Alice de Lux, se tint debout au bord de la fosse qui se creusait,
+tenant dans ses bras le cadavre de son amante. Ses yeux de pitié
+demeurèrent rivés sur le visage de la morte, sans un tressaillement des
+cils. Pendant cette heure-là, tandis que le fossoyeur piochait, tandis
+que les éclairs l'enveloppaient de leurs nappes livides, tandis que les
+croix de bois tombaient autour de lui avec des bruits secs de branches
+qui se brisent, il fut une statue du désespoir et de la pitié.
+
+Le fossoyeur étant remonté, Panigarola descendit dans la fosse et y
+coucha son amante.
+
+Il couvrit soigneusement son visage et ses mains, l'enveloppa tout
+entière dans la robe de moine.
+
+Alors, il remonta sur les bords de la fosse.
+
+Le vieillard effaré, ses mèches grises au vent tendit son doigt pour
+désigner le cadavre, et demanda:
+
+--Quoi!... Sans cercueil?...
+
+--Il n'en est pas besoin..., dit Panigarola.
+
+--Quoi! à peine couverte!...
+
+--Elle sera mieux couverte tout à l'heure.
+
+Le fossoyeur ne comprit pas le sens de ces paroles.
+
+Il saisit sa bêche et s'apprêta à jeter dans la fosse la première
+pelletée de terre.
+
+Panigarola l'empoigna par le bras et dit:
+
+--Pas encore!
+
+Le fossoyeur, déjà penché, se redressa. Panigarola continua:
+
+--Il manque quelqu'un dans la fosse...
+
+--Qui? hurla le vieillard.
+
+--Moi.
+
+Le fossoyeur vacilla d'épouvanté. Il était transporté dans les régions
+de l'horreur... Il ne cherchait pas à comprendre. Il ne vivait plus, il
+rêvait.
+
+--Va-t'en, reprit Panigarola. Tu reviendras dans une heure. Et, alors,
+écoute...
+
+--J'entends, dit le vieillard en claquant des dents
+
+--Tu recouvriras la fosse sans y regarder... Il y aura deux cadavres, le
+mien et le sien... tu recouvriras tout. Prends ceci.
+
+Il tendit au fossoyeur une bourse pleine d'or, une fortune. Le vieillard
+s'en saisit. Dès lors, il se rassura quelque peu.
+
+--C'est pour que je ne dise rien? demanda-t-il avec un sourire où
+luttaient l'avarice et l'effroi.
+
+Panigarola secoua la tête.
+
+--C'est donc pour me payer ma besogne?
+
+--Si tu disais un mot de ce que tu fais cette nuit tu serais pendu.
+Quant à ta besogne, je n'ai pas à la payer puisque tu es le fossoyeur...
+
+--Alors, pourquoi cet or?
+
+--Ecoute... Demain, dans huit jours, dans un mois je ne sais pas quand,
+un enfant viendra... un petit garçon, cheveux noirs, yeux noirs, figure
+triste, pâle et chétive... six ans à le voir... Cet enfant, tu le
+prendras par la main, tu le conduiras sur cette fosse, et lui diras: «Si
+c'est la tombe de ta mère que tu cherches, «mon enfant, la voici.» Le
+feras-tu?
+
+--C'est facile.
+
+--L'enfant s'appelle Jacques-Clément.
+
+--Jacques-Clément. Bon. Il pourra venir prier et pleurer tant qu'il
+voudra. C'est sacré.
+
+Panigarola eut un geste de satisfaction.
+
+Va-t'en. Souviens-toi. Et reviens dans une heure.
+
+Le fossoyeur recula, s'en alla, les yeux tournés vers cet homme qui,
+debout sur le bord de la fosse, immobile, paraissait un spectre se
+préparant à rentrer dans la tombe d'où il était sorti.
+
+Une terreur insensée, de nouveau, s'abattit sur lui. Il sentit qu'il
+allait tomber et s'appuya à quelque chose qui était une croix de bois.
+Il s'y cramponna. Et, de là, il continua à regarder. Un large éclair lui
+montra l'homme qui se courbait sur le bord de la fosse...
+
+Puis l'obscurité se fit profonde.
+
+Un nouvel éclair illumina le cimetière. Le fossoyeur, à bout de forces,
+tomba sur ses genoux: cette fois, il n'y avait plus personne au bord de
+la fosse!...
+
+Panigarola s'était étendu près du corps d'Alice, son visage tourné vers
+le visage de la morte. Il avait dégainé sa dague, pour se frapper sans
+doute au cas où la mort ne viendrait pas assez vite.
+
+Alors, il porta à ses lèvres le chaton qu'Alice avait mordu et il le
+mordit à la même place, absorba le reste de la poudre blanche.
+
+C'est à peine s'il pensait. Son bras droit s'arrangea sous le cou de la
+morte. Ses yeux grand ouverts cherchaient à la voir. Et, dans ces yeux,
+il n'y avait ni haine ni amour, seulement une pitié infime.
+
+A vingt pas de là, le fossoyeur écroulé au pied de la croix de bois,
+hagard, livide, le cou tendu vers la fosse, attendait. L'heure convenue
+s'écoula. Puis une autre. La tempête, lentement, s'apaisa. Et ce fut
+seulement au jour venu, au moment où, dans un ciel pur, lavé par les
+grands souffles, monta la lumière du soleil levant, ce fut alors
+seulement que le vieillard se traîna jusqu'au bord de la fosse et y jeta
+un regard empreint de cet étonnement indicible que causent les visions
+des rêves tragiques.
+
+Les deux cadavres tournés visage contre visage les yeux ouverts, la
+bouche crispée, semblaient se regarder, se sourire, et se dire des
+choses mystérieuses et douées.
+
+Le vieillard se dépouilla du surtout en peau de mouton qui couvrait ses
+épaules et le plaça sur les deux visages.
+
+Puis, en hâte, il commença à remplir la fosse à pelletées rapides.
+
+
+
+XXIII
+
+LES AMOURS DE PIPEAU
+
+Depuis la disparition du chevalier de Pardaillan, un des personnages
+les plus affairés, les plus occupés, les plus actifs de Paris, c'était
+certainement maître Pipeau.
+
+Ce chien, qui avait le mensonge dans la peau, qui était voleur comme six
+tire-laine, avait d'abord trouvé dans l'hôtel Montmorency le paradis que
+peut rêver un chien. Par intrigue, ruse et astuce, il s'était mis au
+mieux avec le maître queux de l'hôtel; il avait persuadé à ce cuisinier,
+un peu faible d'esprit d'ailleurs, qu'il avait pour lui une amitié sans
+borne. Pur mensonge! Pipeau méprisait parfaitement le cuisinier, mais il
+adorait sa cuisine.
+
+«Comme il m'aime! répétait le digne homme. Toujours dans mes Jambes! Il
+ne me quitte plus!»
+
+Qu'eût-il dit, s'il avait connu la véritable pensée de Pipeau?
+
+Mensonge, la queue, le moignon de queue qui remuait frénétiquement!
+Mensonge, le bon regard où il eût été impossible de démêler la moindre
+ironie! Mensonge, cette langue qui léchait avec componction les mains du
+brave homme et la sauce qui y restait souvent! Mensonge ces petits abois
+amicaux, ces cabrioles qui secouaient de rire la panse du maître queux!
+
+Mais comment celui-ci aurait-il deviné la malice, l'hypocrisie et le
+mensonge du chien?
+
+Pipeau acceptait rarement un morceau, si friand fût-il, des mains du
+cuisinier: il y avait à cela une raison toute simple, mais qui fut
+toujours ignorée de cet homme. Pipeau se servait lui-même.
+
+En cachette, au bon moment, il prenait ce qui lui convenait. Et c'était
+ainsi bien meilleur.
+
+«Il n'est pas gourmand, disait le maître queux. Il m'aime pour
+moi-même.»
+
+Pas gourmand! Justes dieux, c'est ainsi que se font les réputations
+bonnes ou mauvaises! Pipeau pipait tout ce qu'il pouvait. Pipeau mettait
+l'office au pillage. Pipeau, fidèle à ses instincts, passait son temps à
+voler. Il devenait gras. Il devenait insolent.
+
+Mais Pipeau n'était pas seulement un chien voleur, un effronté, un
+menteur, comme nous croyons l'avoir prouvé en diverses circonstances.
+Lorsque nous présentâmes ce personnage au lecteur, il nous souvient
+d'avoir affirmé que c'était un chien paillard.
+
+Ajoutons que nous eussions fait le silence sur les amours de Pipeau, si
+le récit de ces amours n'était lié à des scènes importantes de notre
+récit.
+
+Donc, Pipeau, dans l'hôtel Montmorency, était le chien le plus heureux
+de la création.
+
+Ce bonheur fut sans mélange et sans remords jusqu'au jour où disparut le
+chevalier de Pardaillan. Le chien avait pour son maître--ou plutôt son
+ami--une adoration qui, de son côté, était sincère.
+
+Un soir--soir d'inquiétude et de douleur--l'ami ne reparut pas!
+
+De cette nuit-là. Pipeau ne ferma pas les yeux. Il alla et vint par
+l'hôtel, quêta, flaira, appela par de petits gémissements, le tout en
+pure perte. Le matin, il s'installa dans la rue devant la grande porte
+de l'hôtel.
+
+Pardaillan ne revint pas. Pipeau en oublia l'office lui-même. Et le
+cuisinier l'appela en vain. Même le digne homme ayant voulu le saisir
+par le collier, le chien gronda de façon à lui faire comprendre qu'il
+eût à le laisser tranquille.
+
+Cette journée se passa ainsi. Le soir, le chien ne rentra pas dans
+l'hôtel. Il continua d'attendre devant la porte.
+
+Et, lorsque le jour revint, lorsqu'il fut bien persuadé que son maître
+ne reviendrait plus, il fila comme un trait.
+
+Où pensez-vous qu'il alla?
+
+Eh bien, il courut à la Bastille! «Qu'on m'aille soutenir, s'écrie
+quelque part La Fontaine, ce maître des poètes, qu'on m'aille soutenir,
+après un tel récit, que les bêtes n'ont point d'esprit!»
+
+Pipeau en avait certainement. Il venait de passer de longues heures à
+ruminer sur l'absence de son maître.
+
+«Où peut-il être, finit-il par se dire en son langage ou peut-il être,
+sinon dans cet endroit sombre et escarpé ou il s'est déjà renfermé une
+fois? Que peut-il bien faire là-dedans?»
+
+C'est pourquoi il s'élança comme une flèche dans la direction de la
+Bastille. En temps ordinaire, Pipeau ignorait les allures lentes. Mais,
+lorsqu'il était pressé, le galop qui était sa marche habituelle devenait
+une frénésie. Pipeau culbuta successivement une douzaine d'enfants,
+deux ou trois vieilles femmes, renversa des pots à lait et des paniers
+d'oeufs à des devantures, fonça tête baissée dans des groupes, souleva
+sur son passage force clameurs et malédictions, et s'arrêta tout
+haletant devant la porte même par où le chevalier de Pardaillan avait
+été entraîné dans la Bastille.
+
+Le chien leva le nez vers la fenêtre où son ami s'était montré à lui.
+Hélas! l'étroite meurtrière avait été bouchée: la précaution, chez
+les administratifs, est toujours rétrospective, et, pourrait-on dire,
+vindicative. M. de Guitalens avait fait murer cette lucarne qui avait
+servi au chevalier de Pardaillan pour communiquer avec son chien!
+
+Pipeau, ayant attendu inutilement, se mit à faire le tour de la
+Bastille.
+
+Mais c'est en vain qu'il aboya, appela et inspecta toute meurtrière
+semblable à la sienne.
+
+Alors, de la même course furieuse, il repartit, et, quelques minutes
+plus tard, faisait irruption à l'auberge de la Devinière. Il monta
+jusqu'à la chambre jadis habitée par son maître, redescendit, visita
+coins et recoins, jusqu'à ce que, maître Landry Grégoire l'ayant aperçu,
+le pauvre chien fut expulsé à renfort de coups de balai.
+
+Pipeau fila sans insister. Évidemment son maître n'était pas là: sans
+quoi'on ne l'eût pas ainsi traité.
+
+Poursuivant le cours de ses recherches, Pipeau parcourut Paris en tous
+sens, et toujours à la même allure désordonnée. Il visita tous les
+endroits où il était passé avec son maître et finit, sur le soir, par
+aboutir à l'auberge des Deux-morts-qui-parlent, affamé, assoiffé,
+éreinté, haletant.
+
+Catho lui donna à boire, à manger, le réconforta, et Pipeau trouvant le
+gîte à son gré y passa la nuit.
+
+Mais le lendemain matin, reposé par neuf heures de sommeil, restauré,
+et ayant eu soin de faire un tour à la cuisine, il s'éclipsa dès qu'une
+servante ouvrit la porte.
+
+Cette fois, il ne courait plus.
+
+Il s'en allait tristement le nez à terre, la queue et les oreilles
+basses.
+
+«C'est fini, songeait la pauvre bête, il m'a abandonné, je ne le verrai
+plus!»
+
+Il atteignit ainsi l'hôtel Montmorency, se coucha devant la porte et
+attendit. Tout le jour, il demeura là, sourd à toute invitation du
+cuisinier, lequel, vraiment magnanime en cette circonstance, lui apporta
+sur le soir un succulent repas composé d'une carcasse de poulet.
+
+Or, on était au soir du mercredi 20 août. Et cette date qui n'avait
+aucune importance pour le chien en a une pour nous.
+
+La nuit vint. Pipeau, couché au fond d'une encoignure cherchait le
+sommeil et se livrait aux plus sombres réflexions, lorsque, tout à coup,
+il se remit sur ses quatre pattes; son nez se mit à remuer et à renifler
+sa queue s'agita doucement.
+
+Pipeau avait-il flairé de loin son maître!... D'où lui venait cet émoi?
+D'où cette joie? Il nous en coûte de l'avouer, mais la vérité avant
+tout; Pipeau venait de flairer une chienne! Pipeau donc, s'était
+redressé, les yeux fixes, le nez interrogateur. Il ne tarda pas à
+apercevoir quatre ombres qui s'arrêtèrent juste en face de l'hôtel.
+
+Ce groupe de quatre ombres se composait de deux hommes et de deux
+chiens.
+
+Pipeau s'approcha. Les deux chiens grognèrent. L'un des deux hommes,
+d'une voix basse et rude, commanda:
+
+--La paix, Pluton! La paix, Proserpine!
+
+Pluton et Proserpine devaient être merveilleusement dressés car ils se
+turent à l'instant. C'étaient deux chiens de forte taille, deux
+sortes de molosses à poil rude, aux yeux sanguinolents, aux mâchoires
+formidables. L'un, le chien Pluton, était tout noir L'autre la chienne
+Proserpine, était toute blanche. Mais tous deux étaient de même race.
+
+Pendant une heure environ, les deux hommes demeurèrent en observation
+devant l'hôtel. Ils allaient et venaient avec précaution et paraissaient
+chercher à voir ce qui pouvait se passer à l'intérieur.
+
+--Voyez-vous, dit à la fin l'un d'eux, c'est par là qu'il faudra
+attaquer, croyez-moi, monseigneur.
+
+--Oui, Orthès, répondit l'autre. Tu avais raison. Allons, rappelle les
+chiens et allons-nous-en.
+
+L'homme qu'on venait d'appeler Orthès siffla doucement: Pluton,
+Proserpine et Pipeau se mirent en marche.
+
+Quoi! Pipeau lui aussi?... Oui!
+
+Car Pipeau s'était approché de Proserpine, et, en son langage, lui avait
+fait compliment. Il lui avait présenté ses civilités en excellents
+termes, sans doute, car Proserpine avait doucement remué la queue, sur
+quoi Pipeau s'était livré sans plus de bagatelles à une déclaration en
+règle; c'est-à-dire qu'il s'était mis à tourner autour de la donzelle en
+flairant tout ce qu'un chien croit devoir flairer.
+
+Or, Pluton, mari de la dame, ayant relevé ses lèvres épaisses, montra
+une double rangée de crocs formidables.
+
+Pipeau jeta un regard oblique sur le mari. Son poil se hérissa. Sa lèvre
+tremblotante découvrit, chez lui aussi, des engins d'attaque et de
+défense d'un calibre raisonnable.
+
+Il y eut de part et d'autre un grognement sourd.
+
+La bataille était imminente.
+
+Proserpine, assise commodément sur son derrière, s'apprêta à juger ce
+combat dont, comme Chimène, elle était le prix.
+
+Tout à coup. Pipeau recula.
+
+Pipeau recula jusqu'à la carcasse de poulet qu'on lui avait apportée et
+à laquelle il n'avait pas touché, soit par tristesse, soit qu'il voulût
+ménager ses provisions. Il la prit dans sa gueule et l'apporta, oui,
+l'apporta... à qui? à Proserpine? pas du tout: à Pluton!
+
+Pluton était un chien féroce et bête. Il se précipita sur la carcasse
+et la dévora incontinent. Après quoi il jeta sur Pipeau un regard
+d'étonnement et de reconnaissance; et, en signe de paix, agita sa queue,
+puis se coucha tranquillement.
+
+Pipeau comprit que dès lors il était admis dans, l'amitié du gros chien.
+
+Il se retourna aussitôt vers Proserpine et, en toute sécurité,
+recommença ses salamalecs.
+
+Lorsque les deux hommes s'en allèrent, Pluton et Proserpine suivirent.
+Tout naturellement, Pipeau suivit.
+
+Il oublia l'amitié pour l'amour. Il oublia sa tristesse. Il oublia son
+maître disparu. Il eût suivi Proserpine au bout du monde, d'autant
+plus que la ribaude faisait des grâces, jouait avec lui, et paraissait
+disposée à lui accorder ses faveurs.
+
+Pluton marchait gravement, et peut-être, se disait-il qu'après tout un
+camarade qui offrait ainsi des carcasses de poulet méritait bien un
+petit sacrifice de sa part.
+
+La bande arriva jusqu'à une grande maison de la rue des
+Fosses-Montmartre; une lourde porte s'ouvrit et Pipeau, se faufilant en
+douceur entre Proserpine et Pluton, entra dans la maison!...
+
+La porte se referma.
+
+Pipeau était l'hôte du maréchal de Damville et d'Orthes, vicomte
+d'Aspremont!...
+
+
+
+XXIV
+
+L'AMIRAL COLIGNY
+
+Nous laisserons Pipeau s'occuper de ses amours, nous laisserons Catho,
+l'hôtesse des Deux-morts-qui-parlent, s'occuper, en compagnie de la
+Roussette et de Pâquette, d'une mystérieuse affaire pour laquelle elle
+se démenait fort, et, avant de revenir aux Pardaillan qui, dans la
+prison du Temple, attendent l'heure lugubre où leur sera appliquée la
+question, nous conduirons nos lecteurs au Louvre.
+
+Depuis le lundi 18 août, les fêtes succèdent aux fêtes. Les huguenots
+sont radieux.
+
+Catherine de Médicis se montre charmante pour tous.
+
+Charles IX, seul, méfiant et taciturne, semble promener dans toute cette
+joie une incurable mélancolie.
+
+Le vendredi 22 août, de bon matin, l'amiral Coligny quitta son hôtel de
+la rue de Béthisy et se rendit au Louvre.
+
+Il était escorté, comme toujours, de cinq ou six gentilshommes huguenots
+et portait sous son bras une liasse de papiers.
+
+C'était le plan définitif de la campagne qu'on allait entreprendre
+contre les Pays-Bas et dont Coligny devait avoir le commandement
+suprême.
+
+Le roi devait étudier ce plan avec l'amiral et lui donner la dernière
+approbation.
+
+Charles IX venait de se lever lorsque l'amiral arriva aux appartements
+du roi déjà envahis par la foule des courtisans. Il était ce matin-là de
+bonne humeur, et, lorsqu'il aperçut Coligny, il alla à sa rencontre, le
+pressa tendrement dans ses bras et s'écria:
+
+--Mon bon père, j'ai rêvé cette nuit que vous me battiez!
+
+--Moi, sire!
+
+--Oui, oui, vous-même.
+
+Déjà l'inquiétude se peignait sur le visage des huguenots présents,
+tandis que les catholiques ricanaient. Les uns et les autres
+pressentaient quelqu'une de ces terribles plaisanteries dont Charles IX
+était coutumier.
+
+Mais le roi, éclatant de rire, continua:
+
+--Vous me battiez à la paume! Conçoit-on cela? Moi, le premier joueur de
+France!
+
+--Et de Navarre, sire! dit en souriant Henri de Béarn. Chacun sait que
+mon cousin Charles est imbattable à la paume.
+
+Charles IX remercia Henri d'un geste gracieux et reprit:
+
+--Amiral, je veux reprendre ma revanche sur mon rêve. Venez.
+
+--Mais, sire, dit Coligny, Votre Majesté n'ignore pas que je n'ai jamais
+tenu une raquette...
+
+--Allons bon! Et moi qui comptais vous battre!
+
+--Sire, dit alors Téligny, si Votre Majesté le permet, je serai en cette
+occasion le tenant de M. l'amiral, que j'ai bien le droit d'appeler mon
+père, et je relèverai en son nom le défi.
+
+--Vrai Dieu, monsieur, vous êtes un charmant homme et vous me faites
+grand plaisir. Amiral, nous causerons ce soir de choses sérieuses, car
+je vois aux redoutables papiers que vous tenez sous le bras, que vous me
+vouliez faire travailler. Vous me pardonnez, n'est-ce pas, mon bon père?
+
+Et le roi, sifflant une fanfare de chasse, descendit au jeu de paume,
+suivi de tous ses courtisans. Deux camps furent formés et la partie
+commença aussitôt par un coup superbe du roi qui excellait véritablement
+à cet exercice.
+
+Coligny était demeuré avec quelques gentilshommes et le vieux général
+des galères La Garde, qu'on appelait familièrement le capitaine Paulin.
+
+Antoine Escalin des Aismars, baron de la Garde, était un soldat
+d'aventure. Pauvre, né de parents obscurs, il s'était élevé de grade en
+grade jusqu'au titre de général des galères, qui correspond à peu près à
+ce que nous appelons un contre-amiral.
+
+C'était un homme froid, sans scrupule, féroce dans la bataille,
+catholique enragé par politique plutôt que par dévotion: mais il avait
+conçu pour Coligny une sorte d'admiration et d'estime; il s'intéressait
+fort à la campagne projetée, espérant y conquérir quelque nouvelle
+faveur.
+
+Coligny l'avait spécialement chargé d'armer les vaisseaux qui devaient
+servir, car on comptait attaquer le duc d'Aïbe par terre et par mer,
+et le vieux La Garde s'était acquitté de sa mission avec le plus grand
+zèle: la flotte était prête.
+
+Cet homme avait-il eu vent de quelque trahison? Avait-il flairé les
+projets de Catherine?
+
+C'est probable. Mais, courtisan avisé autant que guerrier sans peur, il
+gardait pour lui ses impressions.
+
+Coligny eut avec lui un long entretien qui dura deux heures.
+
+Ceci se passait dans l'antichambre même du roi, en une embrasure de
+fenêtre où La Garde avait tiré un fauteuil. Et c'est sur ce fauteuil que
+Coligny avait déroulé ses plans. Ils avaient fini par se mettre à genoux
+tous les deux près du fauteuil, pour examiner de plus près une carte que
+l'amiral avait étalée.
+
+Et ils étaient si profondément plongés dans leur étude qu'ils ne virent
+pas la reine Catherine de Médicis sortir des appartements du roi,
+traverser l'antichambre, saluée au passage par les gentilshommes
+présents, et s'enfoncer dans une galerie, lente, pâle, glaciale comme un
+spectre sous ses vêtements noirs.
+
+Depuis la terrible scène de Saint-Germain-l'Auxerrois, Catherine
+paraissait troublée.
+
+Parfois, elle s'arrêtait court dans les longues promenades solitaires
+qu'elle faisait dans son oratoire, et qui se fût trouvé près d'elle
+l'eût entendue murmurer alors:
+
+«C'était mon fils...»
+
+Était-ce donc le remords qui avait forcé les portes de cet esprit
+jusqu'alors fermé, solidement verrouillé?
+
+Si Catherine se trouvait vraiment aux prises avec ce sentiment étrange
+qu'on appelle le remords, si son esprit sondait avec effroi les abîmes
+qu'elle avait creusés, ceux qui l'eussent parfaitement connue, Ruggieri
+par exemple, eussent redouté l'explosion de ce remords.
+
+En effet, Catherine n'était pas femme à reculer. Si une plainte montait
+du fond de sa conscience, elle devait chercher à l'étouffer sous des
+clameurs plus terribles.
+
+Ainsi son remords, si c'était du remords, aboutissait à une hâte plus
+fébrile, à une soif de sang plus brulante.
+
+Catherine songeait:
+
+«Du sang, encore du sang pour effacer ce sang!»
+
+Ce matin-là, plus sombre que jamais dès qu'elle se trouvait seule,
+le sourire radieux qu'elle affectait devant la, cour disparut de ses
+lèvres, elle passa, comme nous avons dit, et jeta un oblique regard sur
+Coligny.
+
+Au bout de la galerie, au moment d'entrer dans son oratoire, elle vit
+un homme qui l'attendait. C'était Maurevert. Il s'inclina comme pour la
+saluer et murmura:
+
+--J'attends votre dernier ordre, madame.
+
+Catherine laissa couler un long regard jusqu'au bout de la galerie,
+jusqu'à l'antichambre, jusqu'à Coligny qui se relevait, roulait ses
+papiers en causant vivement avec La Garde.
+
+Et elle laissa tomber ce mot:
+
+--Allez!
+
+Maurevert s'inclina plus profondément. Il avait quelque chose a dire..
+Maurevert songeait à la recommandation que lui avait faite le duc de
+Guise par une nuit de fête: il fallait blesser et non tuer Coligny...
+Maurevert voulait garder les bonnes grâces du duc, tout en obéissant à
+la reine. Et, laissant de côté la fiction que c'était un ami a lui qui
+devait tirer sur l'amiral, il dit:
+
+--Et si je le manquais, madame?
+
+--Eh bien! fit la reine tranquillement, vous en seriez quitte pour
+recommencer!
+
+--Ainsi, insista le bravo, que l'amiral meure ou ne meure pas, demain
+matin, mes deux prisonniers du Temple sont bien à moi?...
+
+--Oui!... à condition que j'assiste à la question.»
+
+La-dessus, Catherine rentra dans son oratoire. Quelques minutes plus
+tard, Maurevert sortait du Louvre.
+
+Dans l'embrasure de fenêtre de l'antichambre, le vieux La Garde disait à
+ce moment:
+
+--Monsieur l'amiral, si vous m'en croyez, vous hâterez les derniers
+préparatifs... J'ai bataillé contre vous... Mais j'ai pour vous l'estime
+qu'on doit à un chef illustre... permettez-moi d'insister... Il faudrait
+que, dans un mois au plus tard, vous soyez en campagne.
+
+--Dans un mois, mon cher baron! Dites dans dix jours et vous serez dans
+la vérité.
+
+--Ah! tant mieux!» fit le vieux La Garde avec un soupir de soulagement.
+
+Les deux chefs se serrèrent la main et La Garde descendit au jeu de
+paume pour faire sa cour au roi.
+
+Coligny ayant roulé ses papiers, les plaça sous son bras et, faisant
+signe à ses gentilshommes, descendit à son tour et sortit du Louvre,
+répondant d'un sourire aux saluts respectueux.
+
+Maurevert, sans se presser était arrivé au cloître
+Samt-Germain-l'Auxerrois. Il entra dans une maison basse dont les
+fenêtres du rez-de-chaussée étaient grillées: c'est là que demeurait
+le chanoine Villemur. Mais, depuis trois jours, le chanoine avait
+ostensiblement quitté la maison, se rendant, disait-il, auprès d'une
+parente qui habitait la Picardie. La maison passait donc pour inhabitée.
+Maurevert se glissa dans l'intérieur par une petite porte qu'une main
+mystérieuse lui entrouvrit du dedans, et il parvint bientôt dans la
+salle à manger au rez-de-chaussée.
+
+--C'est le moment! dit-il alors à l'homme qui lui avait ouvert et qui
+l'avait accompagné.
+
+Cet homme, c'était le chanoine Villemur.
+
+--Je le savais, répondit simplement le chanoine. Venez.
+
+Maurevert suivit son hôte, qui lui fit traverser trois pièces et
+l'introduisit enfin dans une cour qui se trouvait sur le derrière de
+la maison. La cour était clôturée de murs assez élevés. Une porte
+permettait d'en sortir. Villemur l'ouvrit et montra à Maurevert une
+sente déserte qui aboutissait à la Seine.
+
+--Vous fuirez par là, dit-il. Et voici pour votre fuite.
+
+Du doigt, il désigna un vigoureux cheval tout sellé, attaché par le
+bridon à un anneau.
+
+--C'est Mgr Henri de Guise, reprit le chanoine, qui s'est ainsi
+occupé de votre sûreté. Ce cheval sort de ses écuries. A la porte
+Saint-Antoine, on vous laissera passer. Vous gagnerez le Soissonnais;
+puis, tournant à droite, vous vous dirigerez sur Reims. Là, vous
+attendrez.
+
+--Bien, bien, fit Maurevert avec un sourire narquois. Croyez-vous
+vraiment à la nécessité de ma fuite?
+
+--Je crois qu'il y va de votre tête.
+
+--Je fuirai donc, reprit Maurevert parfaitement résolu à n'en rien
+faire.
+
+Alors ils revinrent tous deux dans la salle à manger. Villemur prit dans
+un angle une arquebuse toute chargée et la présenta à Maurevert, qui
+l'examina attentivement.
+
+--Parfait, dit-il enfin.
+
+--Le voici!» s'écria à ce moment, et non sans quelque émotion, Villemur,
+qui s'était posté à la fenêtre grillée.
+
+Le chanoine se recula, mais de façon à ne rien perdre de ce qui allait
+se passer.
+
+Maurevert avait appuyé le bout du canon de l'arquebuse contre le
+treillis de la fenêtre.
+
+Sur sa gauche, apparaissait un groupe de cinq ou six gentilshommes. En
+avant d'eux, à trois pas, marchait Coligny, qui causait paisiblement
+avec Clermont comte de Piles, jeune homme de la suite du roi de Navarre.
+
+Maurevert, à ce moment, fit feu.
+
+Il y eut, dans le cloître Saint-Germain-l'Auxerrois une seconde de
+stupéfaction. Coligny agitait sa main droite vers la fenêtre. Cette main
+était ensanglantée: la balle avait emporté l'index.
+
+--Au meurtre! hurlèrent les gentilshommes.
+
+Au même instant, un deuxième coup de feu retentit et, cette fois,
+l'amiral s'affaissa, l'épaule gauche fracassée.
+
+Dans la même seconde, le cloître se remplit de cris une foule se
+rassembla, mais, lorsqu'on sut que l'amiral Coligny venait d'être
+frappé, cette foule se recula aussitôt, avec de sourdes imprécations
+contre les huguenots.
+
+Après son premier coup de feu, Maurevert avait reposé son arme, en
+disant:
+
+--Maladroit! je l'ai manqué.
+
+--Recommencez! gronda Villemur.
+
+--Avec quoi? fit Maurevert goguenard.
+
+Le chanoine, d'un bond, fut près de lui, une deuxième arquebuse à la
+main, toute chargée. Maurevert, sans hésitation apparente, s'en saisit,
+et fit feu.
+
+L'amiral tomba.
+
+--Il est mort! dit Villemur.
+
+--Je crois que oui, dit Maurevert avec un sourire.
+
+--Fuyez!...
+
+Maurevert obéit sans hâte, bien qu'à ce moment des coups violents
+ébranlassent la porte.
+
+Il atteignit l'arrière-cour, défit le bridon, se mit en selle et enfila
+la sente, au trot.
+
+Alors, le chanoine descendit rapidement dans les caves de sa maison,
+leva une trappe, s'enfonça dans un boyau, parcourut un long couloir,
+et, remontant par un escalier de pierre, arriva dans la sacristie de
+Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+Dans le cloître, une scène de confusion terrible se passait. Les
+gentilshommes huguenots s'étaient rués vers la fenêtre; mais le treillis
+était solide; alors, tandis que les uns cherchaient à défoncer la porte,
+d'autres, l'épée à la main, entourèrent Coligny, comme pour faire face à
+une nouvelle attaque.
+
+--Avertissez le roi, dit tranquillement Coligny.
+
+L'un des gentilshommes, le baron de Pont, s'élança en courant vers le
+Louvre, traversant des groupes silencieux et hostiles.
+
+Cependant, avec l'aide de ses amis, Coligny s'était relevé; mais il ne
+put se tenir debout et parut prêt à défaillir.
+
+--Une chaise! cria Clermont de Piles.
+
+Dans la foule, il y eut des ricanements; nul ne bougea. Les huguenots se
+regardèrent épouvantés, tout pâles.
+
+Alors, deux d'entre eux unirent leurs mains entrelacées, formant ainsi
+une sorte de siège sur lequel le blessé fut assis, ses deux bras au cou
+des deux gentilshommes.
+
+Les autres entourèrent ce groupe en silence, l'épée à la main. Ceux
+qui avaient essayé vainement de défoncer la porte, vinrent s'unir au
+cortège, qui se mit en route.
+
+Coligny n'avait pas perdu connaissance.
+
+--Soyez calmes, répétait-il d'une voix encore forte.
+
+Mais ses amis ne l'écoutaient pas. Clermont de Piles pleurait--de colère
+autant que de douleur. Les autres criaient:
+
+--On a tué l'amiral! on a meurtri notre père! Vengeance!
+
+A chaque instant, ils rencontraient des huguenots, qui, se réunissant
+au cortège et voyant l'amiral grièvement blessé, tiraient leur épées et
+criaient:
+
+--Vengeance!
+
+En arrivant rue de Béthisy, ils étaient deux cents, agitant leurs épées,
+pleurant, menaçant, et les groupes du peuple qui les regardaient passer
+gardaient le silence.
+
+Le bruit de l'attentat se répandit avec une rapidité inouïe; en moins
+d'une heure, une effervescence extraordinaire enfiévra Paris; les
+bourgeois sortirent en armes a tous les carrefours, des danses
+s'organisèrent; en d'autres endroits, des prêtres, montés sur des
+bornes, expliquèrent au peuple que Dieu venait de frapper un ennemi de
+l'Eglise.
+
+A l'hôtel Béthisy et dans les environs, plus de mille huguenots
+s'étaient rassemblés et organisés, ne doutant pas qu'on voulût tuer
+l'amiral et décidés à le défendre en bataille rangée.
+
+Cette multitude de gentilshommes exaspérés emplissait la cour de l'hôtel
+et, refluant par les portes grandes ouvertes, occupait toute la rue.
+
+Cependant, le calme se rétablit peu à peu, et les épées rentrèrent
+dans les fourreaux lorsque le bruit se fut répandu que le meurtrier
+de l'amiral était un vulgaire coquin et non un stipendié du chanoine
+Villemur, comme on l'avait pensé. Le calme devint de l'apaisement
+lorsqu'on sut que les blessures, n'étaient nullement mortelles.
+
+Malgré ce calme et cet apaisement, un grand nombre de huguenots
+s'enquirent, sur l'heure même, des logements qui étaient à louer dans la
+rue de Béthisy, voulant être prêts, jour et nuit. à courir au secours de
+leur chef.
+
+Vers deux heures, il y eut un remous dans cette foule qui continuait à
+stationner dans la rue.
+
+Une litière venait d'apparaître au bout de la rue; elle était précédée
+et suivie d'une demi-compagnie d'arquebusiers.
+
+«Le roi! Le roi!...»
+
+Toutes les têtes se découvrirent.
+
+Mais la douleur et l'indignation l'emportant sur le respect, on cria:
+«Vengeance!»
+
+La litière, avant d'entrer dans l'hôtel, s'arrêta un moment. Et, alors,
+on put voir qu'elle contenait le roi, Catherine et le duc d'Anjou.
+
+Charles IX, pâle, sombre, agité, se pencha vers le groupe de
+gentilshommes le plus rapproché de lui.
+
+--Messieurs, dit-il, autant que vous, je désire la vengeance; plus que
+vous, j'y suis engagé, car l'amiral est mon hôte; tenez-vous donc en
+paix, le meurtrier sera saisi et livré à un châtiment mémorable...
+
+Des cris frénétiques de: «Vive le roi!» s'élevèrent alors.
+
+Charles IX était au jeu de paume et dirigeait la partie contre le camp
+opposé, à la tête duquel se trouvait M. de Téligny, gendre de l'amiral,
+lorsque le baron de Pont était arrivé en courant, tout bouleversé, des
+larmes plein les yeux.
+
+--Sire, on vient de tuer M. l'amiral!
+
+Charles IX, qui s'apprêtait à envoyer la balle, demeura un instant
+immobile, comme frappé de stupeur.
+
+Déjà, Téligny, Henri de Béarn, Condé et quelques autres huguenots, qui
+avaient entendu, s'étaient précipités au-dehors et avaient pris le
+chemin de la rue de Béthisy.
+
+--Par la mort-Dieu, fit enfin le roi, que nous dites-vous là, monsieur!
+
+--La vérité, sire! La triste vérité!...
+
+Et il raconta la scène du cloître Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+Charles jeta furieusement sa raquette.
+
+--C'en est trop! cria-t-il. Il ne se passe pas de jour qu'on ne tue. Ah!
+messieurs les Parisiens, vous ne voulez faire qu'à votre tête? Et moi,
+qui suis le roi, je n'en ferai qu'a la mienne! Voilà qu'on me tue mes
+chefs d'armée à présent!
+
+Et il rentra précipitamment dans le Louvre en disant:
+
+--Qu'on me fasse venir M. de Birague et M. le grand prévôt.
+
+Le grand prévôt se trouvait au Louvre; il se présenta aussitôt dans le
+cabinet du roi.
+
+--Monsieur, dit Charles IX au grand prévôt, je vous donne trois jours
+pour trouver le meurtrier de mon digne père, l'amiral Coligny.
+
+--Mais, sire...
+
+--Allez, monsieur, allez! vociféra le roi. Trois tours vous entendez?
+Et, si vous ne trouvez pas, je croirai que vous êtes complice et je
+ferai votre procès!
+
+Le grand prévôt se retira dans une inexprimable épouvante.
+
+Le chancelier de Birague arriva au bout d'une heure pendant laquelle
+Charles IX se promena fébrilement dans son cabinet.
+
+--Monsieur, lui dit Charles IX, quelles peines avons-nous édictées
+contre les bourgeois porteurs d'armes?
+
+--L'amende d'abord, sire, l'amende proportionnée à la richesse du
+coupable; puis, la prison.
+
+--Eh bien, monsieur, je veux qu'aujourd'hui vous fassiez créer un nouvel
+édit, que veuillez faire enregistrer.
+
+Le chancelier, courbé, attendait. Le roi prononça:
+
+«Tout porteur d'armes visibles, arquebuses, épées dagues, pistolets,
+arbalètes, hallebardes ou piques sera saisi sans autre procès et
+embastillé pour dix ans; ses biens, s'il en a, confisqués. Tout porteur
+d'armes cachées sous le manteau, sera conduit aux fourches patibulaires
+de sa juridiction et pendu, après douze heures pour tout délai, afin
+qu'il puisse faire pénitence et se réconcilier avec Dieu, s'il est en
+état de péché mortel.
+
+--Sire, dit Birague, l'édit sera crié aujourd'hui. Mais Votre Majesté
+veut-elle me permettre une observation?
+
+--Faites, monsieur.
+
+--L'édit concerne tous les Parisiens, sans exception?
+
+--Oui, monsieur: hormis les gentilshommes.
+
+--Très bien, sire; seulement, je ferai remarquer à Votre Majesté que,
+depuis quelque temps, il n'est pas un Parisien qui se montre sans armes,
+dans les rues.
+
+--Voilà qui prouve combien nos commandements royaux sont respectés. Que
+voulez-vous dire? Qu'il sera difficile d'arrêter tous les Parisiens
+armés? On les arrêtera, s'il le faut!... D'ailleurs, rassurez-vous,
+monsieur le chancelier; quelques exemples suffiront, deux bonnes
+douzaines de pendus, accrochés à nos fourches, inspireront de salutaires
+réflexions. Allez, mon sieur.
+
+Birague s'inclina et sortit.
+
+--Messieurs, continua le roi en s'adressant à ses courtisans, je veux
+qu'on fasse bon visage aux huguenots, et, si l'on tire l'épée, que ce
+soit pour notre service et le bien du royaume, et non pour continuer des
+guerres intestines. Les huguenots sont maintenant de nos amis, je veux
+qu'on le sache!
+
+Là-dessus, Charles IX fit un signe et la foule des courtisans s'empressa
+de sortir.
+
+Le roi, demeuré seul, se jeta dans un fauteuil et se mit à songer:
+
+«Par la mort-Dieu, je voudrais que la peste étouffât le truand qui a
+tiré sur l'amiral!... Voilà la campagne retardée... Et, pourtant, mon
+salut est dans cette guerre qui entraînera hors du royaume tous les
+huguenots, à la suite de leur chef... Qu'ils s'en aillent guerroyer
+aux Pays-Bas, et voilà ma tranquillité assurée. Combien en
+reviendra-t-il?... Coligny me trahit-il comme madame la reine le
+prétend? C'est possible! Mais la meilleure manière de me débarrasser de
+lui et de tous ses acolytes, n'était-ce pas de lui donner une armée pour
+l'envoyer loin du royaume? Lui parti, Henri de Béarn tenu en laisse par
+Margot, qui m'aime, je n'avais plus que Guise devant moi, et j'en eusse
+fait bon marché... Voilà ma politique, à moi. Elle vaut bien celle de ma
+mère!...»
+
+Charles IX demeura enfermé deux heures dans son cabinet, montrant par là
+la douleur que lui causait l'événement.
+
+Puis, ayant dîné en hâte, il fit savoir à Catherine et à son frère,
+le duc d'Anjou, qu'ils eussent à se préparer pour l'accompagner chez
+l'amiral.
+
+Bientôt, la litière se mit en route, escortée par une compagnie que
+commandait de Cosseins, le capitaine des gardes du roi. Pendant tout
+le trajet, le duc d'Anjou et Catherine affectèrent de parler
+continuellement d'un miracle qu'on avait constaté, à
+Saint-Germain-l'Auxerrois:
+
+Trois jours auparavant, le mardi, de grand matin, le sacristain, étant
+entré dans l'église, avait vu le bénitier tout plein de sang, alors que,
+la veille au soir, il était rempli d'eau. Il s'agissait d'un miracle.
+Et tout ce sang avait été pieusement recueilli dans des ampoules, qu'on
+avait portées à Notre-Dame.
+
+A ce signe, il était impossible de ne pas connaître la volonté divine:
+Dieu voulait du sang!
+
+Charles IX avait écouté tout cet entretien, sombre et silencieux, se
+demandant peut-être s'il n'était pas dans l'erreur, et si le temps
+n'était pas venu de donner satisfaction à Dieu.
+
+Cependant, lorsque la litière arriva devant l'hôtel de Coligny, le roi,
+secouant la tête, parut se reprendre, et, se penchant, prononça les
+paroles que nous avons signalées et qui furent accueillies par des cris
+frénétiques de: «Vive le roi!».
+
+Coligny était couché lorsque Charles IX, Henri d'Anjou et Catherine
+entrèrent dans sa chambre. La pâle figure du blessé rayonna de joie. Le
+roi courut à lui et l'embrassa en disant:
+
+--J'espère que ce misérable se balancera bientôt au bout d'une corde.
+J'espère que votre précieuse vie n'est pas en danger.
+
+--Sire, dit Ambroise Paré qui se trouvait près du lit, je réponds de la
+vie de M. l'amiral. Dans quinze jours, il sera sur pied...
+
+--Sire, dit à son tour Coligny, la joie que me cause la marque d'intérêt
+qui m'est donnée par mon roi fera beaucoup pour ma guérison.
+
+--Monsieur l'amiral, fit le duc d'Anjou, vous me voyez tout morfondu du
+mal qui vous arrive...
+
+--Dieu nous conserve le chef illustre et loyal serviteur, en qui nous
+avons mis toute notre confiance! fit Catherine, qui essuyait ses larmes.
+
+A ces mots, il y eut, dans la chambre remplie de gentilshommes, un grand
+murmure de satisfaction.
+
+Malgré les recommandations d'Ambroise Paré, on cria:
+
+«Vive le roi! Vive la reine! Et vive le duc d'Anjou!...»
+
+Enfin, la chambre du blessé se vida. Autour du lit demeurèrent seuls les
+trois augustes visiteurs, Henri de Navarre, Téligny et sa femme, Louise
+de Coligny.
+
+La visite se prolongea une heure, au bout de laquelle le roi se retira
+en disant qu'il reviendrait le surlendemain, dimanche.
+
+--Monsieur de Cosseins. appela-t-il à haute voix, pour que tout le monde
+pût l'entendre.
+
+--Sire? fit le capitaine des gardes en s'approchant.
+
+--Combien d'hommes avez-vous avec vous?
+
+--Une compagnie, sire!
+
+--Bon! Cela vous suffit-il pour défendre cet hôtel en cas d'attaque?
+
+--Sire, avec ma compagnie, je tiendrais contre trois mille assaillants
+bien organisés.
+
+--Bien! Vous demeurerez donc ici, je vous commets à la garde de cet
+hôtel, vous me répondez de la vie de l'amiral sur la vôtre...
+
+--Mais, sire, qui vous escortera pour rentrer au Louvre?
+
+Charles IX, d'un geste large, désigna les huguenots qui remplissaient la
+cour.
+
+--Ces dignes gentilshommes voudront bien, pour une fois, composer mon
+escorte et, jamais, je n'en aurai eu de plus belle.
+
+Il y eut alors une telle clameur de vivats, un tel enthousiasme, qu'il
+sembla que l'hôtel allait crouler...
+
+Charles IX était radieux. Catherine avait échangé un rapide regard avec
+le duc d'Anjou, et dissimulait la joie terrible qui la faisait palpiter.
+
+En effet, l'hôtel Coligny se trouvait ainsi dégarni de huguenots et
+occupé par Cosseins, qu'elle se flattait de faire obéir au premier
+signe.
+
+Les gentilshommes huguenots s'organisèrent aussitôt pour faire escorte
+au roi. Ils tirèrent l'épée et se placèrent en rangs, comme des soldats
+à la parade.
+
+Ce fut ainsi, au milieu d'un millier de huguenots, parmi les
+acclamations, que le roi rentra au Louvre.
+
+Le soir, il y eut un grand dîner pour célébrer l'heureuse issue de
+l'événement, qui avait failli être mortel. La campagne projetée
+s'ouvrirait, dès que Coligny pourrait partir, c'est-à-dire dans une
+quinzaine de jours. Il voulut jouer avec des cartes un jeu nouveau qu'on
+venait d'inventer, et perdit, contre le Béarnais, deux cents écus, en
+riant de tout son coeur.
+
+Le roi de Navarre empocha les deux cents écus avec une grimace de
+satisfaction et dit à la jeune reine, sa femme:
+
+--Si cela continue ainsi, ma mie, nous deviendrons riches, et cela me
+changera un peu.
+
+Margot regarda autour d'elle avec inquiétude et murmura:
+
+--Sire, prenez garde!
+
+--A quoi?... Charles est de bonne foi, j'en jurerais!
+
+--Peut-être, mais regardez la reine... jamais je ne l'ai vue aussi
+souriante... Prenez garde, sire!
+
+Catherine de Médicis, en effet, paraissait toute à la joie.
+
+A dix heures, elle se retira dans son appartement, en disant à haute
+voix:
+
+--Bonne nuit, messieurs de la réforme, je vais prier pour vous...
+
+A minuit, tout paraissait dormir dans le Louvre...
+
+
+
+XXV
+
+LA NUIT TERRIBLE
+
+Le roi était couché depuis une heure et ne dormait pas encore... Il
+méditait. Et, chez cet être maladif, nerveux à l'excès, la méditation
+prenait tout naturellement sa forme la plus poétique et peut-être la
+plus féconde c'est-a-dire la forme imaginative.
+
+Ce n'étaient pas des raisonnements qui se présentaient à son esprit,
+mais des images.
+
+Il revoyait la foule tumultueuse des huguenots ces visages bouleversés
+de fureur, ces épées qui s'agitaient dans la rue de Béthisy, puis
+l'apaisement, dès qu'il avait promis de venger l'amiral. Et l'ovation de
+la journée, ce triomphe qu'on lui avait décerné, lui inspirait autant de
+reconnaissance que de fierté.
+
+Charles avait vingt ans: c'était un enfant. C'était un roi. Double
+raison pour excuser en lui l'égoïste vanité d'avoir entendu tant de cris
+qui se traduisaient par ce mot: «Vive moi!...»
+
+Puis, il revoyait Coligny tout pâle dans son lit, et il repoussait
+l'idée que cette physionomie sévère, mais loyale, put être une figure de
+traître. Presque aussitôt une image en appelant une autre, c'était sa
+mère qui passait sur l'écran de son imagination. Rassuré par l'image de
+Coligny, il frémissait devant celle de sa mère... Et il évitait de se
+demander pourquoi.
+
+Guise lui apparaissait alors, éclatant d'orgueil, rayonnant de beauté,
+magnifique, souriant et vigoureux, autant que lui, pauvre petit roi,
+était chétif, triste et maladif... «Oui certes. Guise serait un roi plus
+royal que moi!...», et une révolte le faisait se redresser.
+
+Puis, il s'apaisait en appelant à son aide le tableau de l'armée partant
+pour la guerre, la multitude des hommes d'armes défilant devant lui,
+Coligny, les huguenots, et Condé, Guise, tous, tous ceux qu'il redoutait
+de lui-même ou qu'on lui avait appris à redouter, tous, jusqu'à son
+frère d'Anjou, s'en allant aux pays lointains d'où, peut-être, ils ne
+reviendraient pas...
+
+C'était sa grande trouvaille, cela. C'était sa politique.
+
+Et alors, autour de lui, la paix, la tranquillité, l'amour de Marie
+Touchet.
+
+Charles ferma les yeux et sourit doucement.
+
+Alors, le sommeil le gagna.
+
+C'était ainsi toutes les nuits; les rêveries qui précèdent le sommeil
+chez tout homme qui s'endort, aboutissent fatalement au point central de
+ses inquiétudes du jour. Chez Charles, après des méandres, la rêverie
+aboutissait toujours à Marie Touchet.
+
+Charles était donc dans cet état où la vie réelle se fond en une sorte
+de torpeur, lorsqu'un grattement, à une porte, le ramena violemment à la
+conscience des choses qui l'entouraient.
+
+Il se souleva sur un coude et écouta.
+
+Il y avait trois portes à sa chambre: une grande, qu'on ouvrait à deux
+battants, pour laisser entrer les courtisans au moment de son lever, et
+deux petites. L'une de celles-ci donnait sur un cabinet particulier par
+où le roi pouvait passer dans sa salle à manger. L'autre donnait sur un
+long et étroit couloir dérobé, dont deux personnes seules, au Louvre,
+pouvaient faire usage: sa mère et lui.
+
+C'est à cette dernière porte qu'on venait de gratter.
+
+Charles sauta à bas de son lit, alla à la porte et demanda:
+
+--Est-ce vous, madame?
+
+--Oui, sire: il faut que je vous parle sur l'heure.
+
+Le roi ne s'était pas trompé: c'était bien Catherine de Médicis qui
+venait le réveiller. Il eut un geste d'ennui puis s'habilla en hâte,
+plaça un poignard à sa ceinture, et ouvrit.
+
+Catherine de Médicis entra, et, sans autre explication:
+
+--Mon fils, en ce moment, M. le chancelier de Birague, M. Gondi, le duc
+de Nevers, le maréchal de Tavannes et votre frère, Henri d'Anjou, sont
+réunis dans mon oratoire pour y prendre des décisions propres à vous
+sauver, à sauver l'État. Et ils attendent le roi pour lui soumettre le
+résultat de leur délibération.
+
+Charles IX demeura un instant stupéfait.
+
+--Madame, dit-il enfin, si je ne connaissais toute votre fermeté
+d'esprit, je me demanderais si une vision n'a pas troublé votre bon
+sens. Quoi, madame! vous me venez éveiller une heure après minuit pour
+me dire que ces messieurs délibèrent! De quel droit délibèrent-ils? Qui
+les a convoqués? Quel danger me menace et menace l'État? Eh bien, qu'ils
+délibèrent donc et me laissent dormir en paix!...
+
+--Charles, dit froidement Catherine, ne vous couchez pas. Ou bien, ce
+sera peut-être pour la dernière fois.
+
+Le roi se retourna vivement vers elle. Ses yeux avaient pris cette
+expression de terreur, ses joues, cette pâleur plombée qu'il avait au
+moment de ses crises.
+
+--Que se passe-t-il donc? balbutia Charles IX.
+
+--Il se passe que vous avez heureusement des amis qui veillent sur vous.
+Il se passe que, sous quarante-huit heures au plus tard, le Louvre doit
+être envahi, le roi massacré, moi exilée. Il se passe que les vaillants
+serviteurs que je viens de vous nommer sont venus m'avertir, et qu'à mon
+tour je vous avertis. Maintenant, sire, recouchez-vous, si vous voulez:
+je vais prévenir ces amis dévoués que leur délibération est inutile et
+que le roi veut dormir en paix...
+
+--Le Louvre envahi! Le roi massacré! répétait Charles en passant ses
+mains sur son front jaune. Quelle folie!
+
+Catherine le saisit par un bras qu'elle serra nerveusement.
+
+--Charles, dit-elle d'une voix sombre, vous vous défiez de votre mère,
+de votre frère, de ceux qui vous aiment et dont l'intérêt même, à défaut
+de leur affection, vous garantit le dévouement. Ce qui est de la folie,
+c'est de vous livrer pieds et poings liés à ces maudits hérétiques, qui
+ont horreur de notre religion, et qui, pour en arriver à leurs fins,
+sont obligés de commencer par tuer le fils aîné de l'Eglise...
+Qu'avez-vous fait, Charles? Vous avez comblé ces gens-là des marques de
+votre affection, au point que la chrétienté catholique du royaume est
+réduite au désespoir, au point que trois mille seigneurs catholiques.
+Guise en tête, ont pris la résolution de sauver la France et l'Eglise
+malgré vous!... Vous voilà donc pris entre ces deux forces également
+redoutables: les huguenots, remplis d'orgueil et résolus à nous imposer
+la réforme; les catholiques, désespérés, furieux, acculés à la révolte
+suprême. L'instant est grave, sire! Si grave que je me demande si, sur
+le point de tout perdre, honneur et couronne, nous ne ferions pas bien
+de sauver tout au moins notre vie en prenant la fuite! Votre attitude
+d'aujourd'hui a mis le feu aux poudres. En jurant publiquement, en
+pleine rue, de venger un malheureux coup d'arquebuse qui a effleuré le
+cher amiral, vous avez soulevé le peuple entier. En faisant crier l'édit
+qui désarme les bourgeois, vous avez accrédité le bruit que vous voulez
+faire massacrer les Parisiens par les huguenots. En vous faisant
+escorter par les hérétiques, vous avez signifié aux gentilshommes
+catholiques qu'ils ne vous étaient plus rien, et que, sous peu, il leur
+faudrait céder le pas aux huguenots. Voilà ce que vous avez fait, sire!
+O mon Dieu! ajouta-t-elle tout à coup en levant les bras, éclairez le
+roi, et dites-lui, vous, puisqu'il se méfie de sa mère, dites-lui que
+l'heure est venue de mourir ou de tuer!
+
+--Tuer! Toujours tuer!... Qui faut-il tuer?
+
+--Coligny!
+
+--Jamais!
+
+Charles se redressa, livide, hagard. Les paroles de sa mère lui
+donnaient le vertige. Une exorbitante terreur s'était emparée de lui.
+Il jetait autour de lui des regards de fou, et sa main s'incrustait
+au manche de son poignard. Mais la pensée de ce procès terrible qu'il
+faudrait faire à l'amiral (car, dans son esprit, c'était de cela qu'il
+s'agissait) lui causait une insurmontable horreur.
+
+Il est vrai qu'il avait quelque temps cru sa mère; il avait admis que
+l'amiral conspirait contre lui. Mais les preuves de l'innocence du vieux
+chef s'étaient accumulées si nombreuses, si évidentes dans son esprit,
+qu'il avait dû se rendre à cette évidence.
+
+--Vous m'aviez dit, continua-t-il, que j'aurais les preuves de la
+trahison de Coligny et des huguenots. Où sont-elles, ces preuves?
+
+--Vous voulez des preuves? Vous en aurez!
+
+--Et quand cela?
+
+--Demain matin: pas plus tard. Écoutez. Je suis parvenue à faire saisir
+deux aventuriers qui ont surpris bien des secrets et qui en savent long
+à la fois sur Guise, sur Montmorency et sur Coligny. L'un d'eux est ce
+jeune homme, le chevalier de Pardaillan, qui vint au Louvre en compagnie
+du maréchal, et qui eut une si étrange attitude. L'autre est son père.
+Je tiens ces deux hommes. Demain matin, ils vont être interrogés au
+Temple, où ils sont prisonniers. Je vous apporterai le procès-verbal de
+l'interrogatoire et vous verrez que Coligny n'est venu à Paris que pour
+vous frapper!
+
+La reine parlait avec une telle force de conviction que Charles, déjà
+terrorisé, se sentit cette fois convaincu.
+
+Toutefois, il ne voulut pas avoir l'air de céder et dit avec une fermeté
+apparente:
+
+--C'est bien, madame, demain, je veux lire moi-même l'interrogatoire de
+ces Pardaillan.
+
+--Ce n'est pas tout, mon fils! reprit Catherine avec plus d'énergie
+encore. Je vous ai dit que Tavannes se trouve dans mon oratoire, et
+vous m'avez dit, vous, que vous vous défiez du maréchal... Eh bien, moi
+aussi, je m'en défie! Seulement, je ne me contente pas de supposer, moi.
+Je vais droit au but et je cherche à savoir la vérité: je la sais!
+
+--Il y a donc une vérité sur Tavannes!
+
+--Une terrible vérité: savez-vous pourquoi le maréchal de Tavannes est
+au Louvre? C'est Henri de Guise qui l'a envoyé!... Ainsi cet homme, qui
+commande aux trois quarts de la garnison de Paris, qui, d'un geste, peut
+faire marcher quatre mille soldats sur le Louvre, cet homme appartient à
+Guise! Et que vient-il faire en notre conseil? S'assurer que vous êtes
+vraiment le roi, que vous allez prendre les mesures propres à sauver
+votre trône, votre vie et l'Eglise!... Faute de quoi, c'est Guise qui
+les prendra ces mesures. Mais lui ne sauvera que l'Eglise... Quant
+à votre trône et à votre vie, vous devrez lui demander merci. Ah!
+Charles... mon fils... mon roi!... du courage, par le sang du Christ!
+Voyez les huguenots qui s'apprêtent à une suprême entreprise! Voyez
+Guise, qui attend de vous un moment de défaillance pour se faire
+élire capitaine général et marcher sur vous... sur le roi, ami des
+hérétiques!...
+
+--Par l'enfer! gronda Charles en se relevant. Ah! pour ceux-là, pas
+d'hésitation! Je n'ai que trop bien compris leur trahison. Je veux que,
+sur l'heure même, on arrête Guise en son hôtel! Je veux qu'on arrête
+Tavannes dans votre oratoire...
+
+--Sire! Sire! cria Catherine en s'élançant et en plaçant sa main sur la
+bouche du roi, pour l'empêcher d'appeler.
+
+--Eh! madame! êtes-vous donc aussi avec eux? dit Charles en se
+débarrassant de l'étreinte.
+
+--Charles, qu'allez-vous faire? Où sont vos gardes pour arrêter Guise?
+Sachez que Paris tout entier se lèvera pour le défendre. Ce n'est
+pas seulement du courage et de l'énergie qu'il faut ici, c'est de
+la prudence! Laissez Guise s'endormir dans sa sécurité, et nous le
+rattraperons bien tôt ou tard. L'essentiel est qu'il ne puisse rien
+faire cette nuit, ni demain; et, pour cela, il faut qu'il sache par
+Tavannes que vous êtes décidé à sauver l'Eglise!... Venez, Charles,
+venez, mon fils... allons jouer ensemble la partie suprême qui doit
+raffermir sur votre tête cette couronne chancelante!
+
+Catherine paraissait transfigurée par l'enthousiasme.
+
+Jamais le roi ne l'avait vue si forte, si vaillante, avec un visage
+enflammé, des yeux où roulaient des pensées tragiques.
+
+Et lui, chétif, malingre, suant l'épouvante et la fièvre, il se sentit
+près d'elle comme un petit enfant.
+
+Elle l'avait pris par la main et l'entraînait avec une irrésistible
+vigueur.
+
+La reine atteignit son oratoire, ouvrit brusquement la porte et s'effaça
+devant Charles IX, qui entra le premier.
+
+--Le roi! dit Tavannes.
+
+Les autres se levèrent, s'inclinèrent, demeurèrent courbés.
+
+Charles IX avait repris assez d'empire sur lui-même pour paraître calme.
+
+--Messieurs, dit-il, je vous remercie de vous être rendus à mon
+appel...»
+
+Ce trait d'audace était presque un trait de génie, et Catherine regarda
+son fils avec étonnement.
+
+--Asseyez-vous, messieurs, continua Charles, et délibérons sur les
+affaires présentes. Parlez le premier, monsieur le chancelier.
+
+--Sire, dit Birague, j'ai fait crier aujourd'hui l'édit qui défend aux
+Parisiens de sortir armés dans les rues. Or, à mesure que cet édit
+se criait, les rues de Paris se sont remplies de gens en armes. Les
+capitaines de quartier ont rassemblé leurs hommes et, à l'heure qu'il
+est, il y a, dans chaque maison, des soldats prêts à occuper les
+carrefours. J'estime, sire, qu'il nous est impossible de résister à une
+pareille force. Si M. de Coligny est encore vivant d'ici vingt-quatre
+heures, il ne restera plus pierre sur pierre dans Paris.
+
+--Votre avis est donc que nous devons arrêter M. l'amiral et instruire
+son procès?
+
+--Mon avis, sire, est qu'on doit exécuter M. de Coligny séance tenante
+et sans autre forme de procès.
+
+Le roi ne montra aucune surprise.
+
+Seulement, il devint un peu plus pâle, et ses yeux parurent encore plus
+vitreux que d'habitude.
+
+--Et vous, monsieur de Nevers?
+
+--Moi, dit le duc de Nevers, j'ai vu ce soir des bandes de huguenots
+qui, hautement, accusaient Votre Majesté de jouer double jeu. J'ai vu
+ces mêmes huguenots tout pâles et déconfits au moment où ils ont su que
+l'amiral avait été tué; ils se préparaient tous à prendre la fuite.
+Puis, lorsqu'ils ont connu la vérité, plus insolents que jamais, ils
+ont décidé qu'il fallait exterminer les catholiques, de crainte d'être
+exterminés par eux; qu'on tue Coligny, et tout danger est conjuré.
+
+Tavannes, interrogé, fit une réponse pareille.
+
+Le duc d'Anjou assura que le maréchal de Montmorency, à la tête des
+politiques, allait se réunir aux huguenots, pour accabler le roi et
+Paris.
+
+Gondi, dans un beau mouvement de colère, dit qu'il était prêt à
+étrangler l'amiral de ses propres mains.
+
+Catherine ne disait rien. Elle écoutait et souriait.
+
+Seulement, quand tous eurent parlé, quand elle vit Charles IX si pâle
+qu'on eût dit un spectre, ses lèvres blanches agitées d'un tremblement
+convulsif, elle se tourna vers lui et prononça:
+
+--Sire, nous ici présents, et toute la chrétienté comme nous, attendons
+le mot qui doit nous sauver.
+
+--Vous voulez donc que l'amiral meure? bégaya Charles.
+
+--Qu'il meure! dirent-ils tous d'une voix.
+
+Le roi se leva de son siège et se mit à marcher à pas précipités dans
+l'oratoire, essuyant, à grands revers de main, l'abondante sueur qui
+coulait sur son visage.
+
+Catherine le suivait des yeux dans ses évolutions. Sa main, cette main
+de femme encore fine et belle, s'était crispée au manche de la dague
+qu'elle portait toujours à sa ceinture. Une double flamme d'un feu
+sombre jaillissait de ses prunelles grises; ses sourcils s'étaient
+contractés; toute sa personne se raidissait dans une tension de volonté
+portée au paroxysme.
+
+Charles IX allait et venait, murmurant des mots sans suite.
+
+La reine le vit s'arrêter au pied du grand Christ d'argent massif sur sa
+croix d'ébène. Catherine fit trois pas, et, levant ses deux bras vers la
+croix, d'une voix rauque, empreinte d'une étrange exaltation, elle cria:
+
+--Maudis-moi, Seigneur! Maudis-moi d'avoir porté dans mes flancs un fils
+qui méprise ta loi, résiste à tes ordres et, sous ton divin regard,
+songe à jeter bas ton temple!...
+
+Charles, les cheveux hérissés, recula et gronda:
+
+--Vous blasphémez, madame!...
+
+--Maudis-moi, Seigneur! continua Catherine fanatisée par l'excès
+de l'effort, maudis-moi de ne pas trouver les paroles qui doivent
+convaincre le roi de France!
+
+--Assez! Assez, madame!... Que voulez-vous?...
+
+--La mort de l'Antéchrist.
+
+--La mort de Coligny! murmura Charles.
+
+--Ah! cria Catherine d'une voix éclatante, vous voyez bien que vous le
+nommez!... Oui, sire, vous le savez comme nous tous, l'Antéchrist,
+c'est l'hypocrite qui nous a tué plus de six mille braves en tant de
+batailles, qui nous fait une guerre acharnée, qui, dans Paris même,
+exalte l'orgueil de ses démons et fomente la destruction de la sainte
+Eglise!
+
+--C'est mon hôte, madame!... Messieurs, songez-y...
+
+--C'est l'enfer qui nous attend tous s'il vit! rugit Catherine.
+
+--Moi, je retourne en Italie, dit Gondi. Le salut de mon âme avant tout!
+
+--Sire, fit le chancelier de Birague, daigne Votre Majesté me permettre
+de me retirer sur mes terres...
+
+--Par le tonnerre du Ciel! vociféra Tavannes, je vais offrir mon épée au
+duc d'Albe!
+
+--Partez! gronda Catherine. Partez donc tous! Que l'exode des fils
+de France commence donc! Malheur! Malheur sur nous! Charles, ta mère
+demeurera seule avec toi et mourra sous tes yeux, te couvrant de son
+corps avant que les hérétiques ne te frappent!...
+
+Et, se rapprochant de lui, elle lui glissa dans l'oreille:
+
+--Avant qu'Henri de Guise ne soit proclamé roi de France, pour avoir
+arraché le royaume aux huguenots!...
+
+--Vous le voulez! haleta Charles IX. Vous le voulez tous!... Eh bien,
+tuez-le! Tuez l'amiral! Tuez mon hôte! Tuez celui que j'appelle mon
+père! Mais, par l'enfer, tuez aussi tous les huguenots de France, afin
+qu'il n'en reste pas un pour me reprocher ma félonie! Tuez! Tuez tout!
+Tuez!... Ah!...»
+
+Son visage se convulsa.
+
+Et ce rire sombre, fantastique et terrible, qui, parfois, éclatait sûr
+ses lèvres, le secoua de frissons convulsifs.
+
+--Enfin! avait hurlé Catherine avec un accent de joie furieuse.
+
+--Enfin! répéta le maréchal de Tavannes avec une sorte de contrariété.
+
+D'un geste, Catherine les entraîna tous dans son cabinet proche de
+l'oratoire, tandis que le roi tombait dans un fauteuil, luttant
+désespérément contre la crise qui se déchaînait.
+
+--Monsieur le maréchal, dit alors Catherine en regardant Tavannes en
+face, je vous charge d'avertir M. de Guise que le roi est décidé à
+sauver l'Eglise et le royaume. Nous comptons sur lui...
+
+Tavannes s'inclina.
+
+--Allez, messieurs, reprit la reine, voici trois heures qui sonnent;
+soyez ici demain matin, à huit heures; amenez-moi M. de Guise, M.
+d'Aumale, M. de Montpensier et M. de Damville; n'oubliez pas le prévôt
+Le Charron. Que, dès huit heures, nous soyons tous assemblés ici...
+
+Le duc d'Anjou demeura seul avec sa mère.
+
+Catherine lui prit les deux mains, le regarda longuement avec une
+profonde tendresse et, d'une voix très douce, murmura:
+
+--Tu seras roi, mon fils! Va te reposer...
+
+--Ma foi, dit le futur Henri III en bâillant, j'en ai grand besoin,
+madame.
+
+Et il se retira, sans répondre au baiser de sa mère Cette indifférence
+du fils préféré, adoré... c'était le tourment, la plaie secrète de ce
+coeur de granit... c'était peut-être le châtiment.
+
+Après quelques minutes de rêverie, Catherine alla ouvrir une porte.
+
+Ruggieri parut. Il avait, depuis trois jours, vieilli de dix ans.
+
+--Il est temps, dit la reine. Préviens Crucé, Kervier Pezou...
+
+--Oui, madame, dit Ruggieri d'une voix blanche.
+
+--C'est pour la nuit prochaine. Charge-toi du signal. A trois heures
+après minuit. L'heure est bonne. Tu placeras quelqu'un aux cloches de
+Saint-Germain-l'Auxerrois...
+
+Ruggieri tressaillit et eut un geste d'horreur.
+
+--Es-tu fou? gronda Catherine en haussant les épaules.
+
+--J'irai moi-même, murmura sourdement Ruggieri, le glas de mon fils n'a
+pas été sonné... Je le sonnerai!...
+
+--Son fils! songea la reine. Mon fils!...
+
+Elle eut un geste violent et rude pour écarter d'importunes pensées et
+reprit:
+
+A propos, qu'as-tu fait de Laura?
+
+--Morte, dit Ruggieri.
+
+--Et Panigarola?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Il faudra savoir. Cet homme peut être dangereux...
+
+Ruggieri disparut silencieusement, pâle comme un fantôme.
+
+La reine se mit à sa table. Bien qu'il fût plus de trois heures, elle
+n'avait nullement sommeil. Elle saisit sa plume et fébrilement commença
+à écrire...
+
+Mais, bientôt, elle s'arrêta... la plume tomba de ses mains... son front
+s'inclina et, d'une voix sourde, à peine perceptible, dans un long et
+terrible soupir qui gonfla son sein, elle murmura:
+
+«C'était mon fils!»
+
+Cependant, Charles IX, la tête en feu, s'était traîné hors de l'oratoire
+et avait regagné sa chambre à coucher.
+
+Il se jeta tout habillé en travers de son lit, mais n'y demeura que
+quelques minutes.
+
+Il allait et venait d'un pas tremblant, et parfois soulevait les rideaux
+de sa fenêtre pour voir si le jour ne paraîtrait pas. Ses deux lévriers
+favoris, Nysus et Euryalus, le suivaient d'un air inquiet dans ses
+évolutions.
+
+«Que faire pour ne pas penser à cela?» murmurait-il en claquant des
+dents.
+
+Il alluma tout ce qu'il y avait de flambeaux dans la chambre et, allant
+à un petit meuble vitré, en tira un manuscrit.
+
+«Si je travaillais un peu à mon livre?...»
+
+Le manuscrit était tout entier de la main du roi. Il portait ce titre:
+_La Chasse royale_[1]. Le roi le feuilleta machinalement de ses mains
+qu'agitaient des tremblements et arriva jusqu'aux dernières lignes,
+jusqu'à la dernière phrase. Elle commençait par ces mots:
+
+«Lorsque l'animal est hallali...»
+
+[Note 1: Revu et corrigé par Villeroi, ce livre a été imprimé en
+1625.]
+
+«Hallali! gronda le roi. Oh! l'infernal et sinistre hallali qui se
+prépare!...»
+
+Il rejeta furieusement le manuscrit au fond du petit meuble. Un
+gémissement se fit entendre.
+
+«Qui est là?» hurla Charles en se retournant, livide.
+
+C'était Nysus, l'un de ses deux chiens, qui sollicitait une caresse. Ils
+étaient là, tous les deux, le museau pointu en l'air, le regardant et
+l'interrogeant.
+
+«Ah! fit Charles avec un soupir, c'est vous?... Que voulez-vous?...
+Êtes-vous chiens de chasse?... Est-ce la curée que vous réclamez?...
+Arrière! Arrière! C'est trop de sang!...»
+
+Les deux lévriers, effarés, se reculèrent en jetant une plainte.
+
+Charles vacilla sur ses jambes, ses mains s'étendirent pour chercher un
+appui, il tomba. Ses ongles s'incrustèrent sur le tapis; ses yeux se
+convulsèrent jusqu'à paraître entièrement blancs; sa bouche écuma...
+
+«A moi!... Voici Guise qui m'assassine! Au meurtre!... Qui vient
+derrière lui?... Coligny! Les huguenots!... A mort! Tuez! Tuez!...
+Mettez-moi ce Pardaillan au chevalet... Réponds! Que sais-tu?...
+Cosseins!... Arrêtez ma mère! Ah! je meurs!...»
+
+Il demeura pantelant pendant dix minutes.
+
+Puis, se redressant sur ses mains:
+
+«Que de sang!... Seigneur! Seigneur!... Voilà que je sue du sang, à
+présent!... Maître Ambroise, sauvez-moi!... Horreur! c'est du sang!
+J'étouffe! A moi! Oh! ils me laisseront noyer dans le sang!... Fuyons,
+Marie, fuyons... Là... plus haut, dans les tours de Notre-Dame!...
+Fuyons, Marie... le sang monte toujours...
+
+Pendant une heure, le roi se débattit contre la crise, dans l'effroyable
+cauchemar de sa vision.
+
+Puis, il n'eut plus qu'un souffle court et rauque, et tomba d'un morne
+et profond sommeil...
+
+
+
+XXVI
+
+LA CHAMBRE DE TORTURE
+
+Pendant que se déroulaient au Louvre les tragiques incidents de ce
+formidable et suprême conciliabule que nous avons essayé d'esquisser,
+les deux Pardaillan, dans leur prison du Temple, sur leur botte de
+paille, dormaient côte à côte.
+
+Car, c'est ce matin-là, samedi 23 août, qu'ils devaient tous les deux
+subir la question ordinaire et extraordinaire.
+
+Et cela équivalait à une condamnation à mort.
+
+Quelle mort!... Les os broyés, les chairs arrachées par des tenailles
+chauffées à blanc, les jambes serrées dans l'étau mortel, au point que
+les veines éclatent et que le sang jaillit et gicle!...
+
+La chose devait se faire à dix heures du matin.
+
+Ils dormaient.
+
+Depuis six jours que le chevalier avait rejoint son père dans ce cachot,
+les deux prisonniers n'avaient eu aucune nouvelle du dehors. Montluc
+n'était pas venu les voir; Peut-être l'ivrogne les avait-il oubliés. Ils
+ne voyaient même pas le geôlier, car on leur passait à boire et à manger
+par une sorte de chatière ménagée au bas de la porte. Les trois
+premiers jours, et quoi que son père lui en eût dit, le chevalier avait
+activement cherché un moyen d'évasion.
+
+Il avait sondé les murs: leur épaisseur--peut-être cinq ou six
+pieds--défiait toute tentative; il eût fallu un an pour arriver à les
+percer sans le secours des instruments nécessaires--et pour aboutir où?
+Sans doute dans quelque cachot voisin.
+
+Quant à la lucarne, par où filtrait une lumière avare de ses rayons, il
+n'y avait même pas moyen d'atteindre les barreaux.
+
+La porte était en chêne massif, bardée de fer, hérissée de clous
+énormes.
+
+L'emploi de la force étant inutile, le chevalier songea à la ruse. Un
+soir, il se mit à plat ventre, la tête contre la chatière, appela la
+sentinelle et lui offrit cinq cents écus d'or s'il voulait l'aider à
+sortir, ne doutant pas que le duc de Montmorency ne payât la dette. La
+sentinelle répondit que M. de Montluc, le gouverneur, avait une telle
+défiance, qu'il gardait chez lui les clefs des cachots où se trouvaient
+les prisonniers les plus importants; que, même eût-il ces clefs, lui,
+soldat, n'ouvrirait pas pour tout l'or du royaume, vu qu'il tenait à sa
+tête plus encore qu'à la richesse.
+
+--Tu vois? dit le vieux Pardaillan. Puisque nous n'avons plus que deux
+ou trois jours à vivre, tâchons de les vivre calmement. Ah! si tu
+m'avais écouté, chevalier! Si tu avais suivi mes conseils! Or ça,
+qu'as-tu à soupirer? Regretterais-tu de mourir?
+
+--Ma foi oui, monsieur, répondit le chevalier dans la simplicité de son
+âme. J'aime la vie, je l'avoue. Et puis, il me semble que j'avais un
+rôle à jouer et que j'en ai esquissé les premiers gestes à peine.
+J'eusse voulu être un de ces hommes simples et dignes qui, la lance au
+poing, le coeur ferme et l'esprit libre, s'en allaient par le monde,
+afin de terroriser les méchants et de réconforter les faibles!
+
+C'est en devisant de ces choses que les deux Pardaillan--évitant avec
+soin de parler de Loïse, l'un pour ne pas éveiller une suprême douleur
+chez son fils, l'autre pour ne pas pleurer,--atteignirent la nuit du
+vendredi, la dernière nuit.
+
+Comme tous les soirs, ils s'endormirent paisiblement.
+
+Comme tous les mâtins, le vieux Pardaillan se réveilla le premier, vers
+six heures. Un mince filet de jour se jouait sur le visage du chevalier;
+il souriait, rêvant sans doute de Loïse.
+
+Le routier le contempla avec une inexprimable expression de tendresse et
+de douleur. L'heure terrible était arrivée. Un léger mouvement qu'il fit
+réveilla le jeune homme. Il ouvrit les yeux et vit son père, penché sur
+lui.
+
+Alors, chacun d'eux frémit jusqu'au plus profond de l'être, et chacun
+s'efforça de garder un visage serein. Ils ne se dirent rien. Que se
+fussent-ils dit à ce moment suprême?
+
+Enfin, après des heures qui leur parurent des minutes, ils entendirent
+dans le couloir un bruit de pas nombreux.
+
+Ils s'étreignirent silencieusement, d'une longue étreinte d'adieu.
+
+La porte s'ouvrit. Montluc parut. Il avait une escorte de vingt
+arquebusiers.
+
+Montluc fit un signe: les gardes entourèrent les deux Pardaillan, qui
+eurent un dernier éclair de joie sombre en voyant que, jusqu'au bout,
+ils seraient ensemble.
+
+On se mit en marche. Le chevalier constata qu'au bout du couloir il
+y avait d'autres gardes qui attendaient; toute la garnison du
+Temple--soixante soldats--était sur pied.
+
+On descendit un escalier de pierre. On s'enfonça dans les entrailles de
+la vieille prison.
+
+Enfin, on pénétra dans une vaste pièce dallée.
+
+C'était la chambre de torture.
+
+Le bourreau-juré était là. Près de lui, se trouvait un homme qu'à la
+lueur des torches le chevalier reconnut aussitôt--: c'était Maurevert.
+Le chevalier tourna la tête vers son père et sourit. Maurevert était
+livide et tremblant de haine impatiente.
+
+Trente arquebusiers se rangèrent autour de la salle aux voûtes
+surbaissées. De six en six hommes, il y avait une torche. Les Pardaillan
+virent tout cela d'un coup d'oeil. Ils virent le chevalet de torture,
+avec ses ais, ses cordes, les coins de bois et le maillet posés sur une
+dalle; ils virent un brasier où chauffaient des fers, des tenailles.
+Ils virent le bourreau qui donnait des instructions à deux hommes: ses
+aides; ils virent Montluc qui causait avec Maurevert...
+
+--Par lequel commençons-nous? demanda Montluc.
+
+--Monsieur..., fit le chevalier en avançant d'un pas.
+
+Aussitôt, dix mains rudes s'abattirent sur lui comme si on eût craint
+quelque tentative désespérée.
+
+--Que voulez-vous? grommela Montluc.
+
+--Une grâce, dit le chevalier en affermissant sa voix d'un effort
+terrible. Faites que je sois questionné le premier.
+
+--Morbleu! cria le vieux Pardaillan, ce que tu demandes là est injuste.
+Honneur, à la vieillesse, que diable!
+
+--Moi, ça m'est égal, dit Montluc qui interrogea Maurevert du regard.
+
+Maurevert chercha les yeux du chevalier; mais le jeune homme avait
+tourné vers son père un suprême regard d'adieu.
+
+--Le vieux d'abord! gronda Maurevert avec un accent de haine implacable.
+
+Il avait deviné tout ce que le chevalier allait souffrir en voyant
+torturer son père. En même temps, il recula vivement vers une porte qui
+donnait sur une sorte de cabinet, où divers ustensiles étaient rangés.
+Là, dans l'ombre, une femme vêtue de noir, le visage couvert d'un long
+voile, attendait, semblable au génie familier de cet enfer.
+
+Elle fit un signe à Maurevert, qui cria:
+
+--Allons, bourreau, commence ton office.
+
+--Nous disons le plus vieux d'abord? demanda le bourreau d'une voix
+indifférente.
+
+Les deux aides, le bourreau et quelques gardes saisirent le vieux
+routier.
+
+--Mon père! Mon père! rugit le chevalier.
+
+Et, le désespoir le galvanisant d'une secousse électrique, il se courba,
+se raidit, se secoua, faisant vaciller et trembler les huit gardes
+qui essayaient de le maintenir. Il y eut une minute de tumulte et de
+désordre. Montluc tirait sa dague, et Maurevert cria: «Les chaînes! Les
+chaînes!» lorsque, tout à coup, la porte de la chambre des questions
+s'ouvrit et une voix haletante, une voix de femme, éclatante, domina les
+bruits de l'affreuse lutte:
+
+«Au nom du roi!... Il y a sursis!...»
+
+A ce cri «Au nom du roi», tous demeurèrent immobiles, jusqu'au bourreau
+qui laissa tomber les chaînettes dont il commençait à lier les jambes du
+chevalier, jusqu'à Maurevert, qui se mordit les poings pour étouffer un
+hurlement de rage, jusqu'à Catherine de Médicis qui, dans son ombre,
+tressaillit violemment.
+
+Et tous virent alors une femme, une jeune femme à tournure élégante,
+modestement vêtue, qui jetait un regard de compassion émue et de joie
+profonde sur les deux condamnés, et qui, les mains jointes, murmurait:
+
+«Que bénie soit la Vierge Marie, ma sainte patronne, j'arrive à temps!
+
+--Marie Touchet! murmura le chevalier qui s'inclina d'un air de grâce,
+d'une simplicité prodigieuse en un tel moment.
+
+--Qui êtes-vous, madame? demanda Montluc en s'avançant vers la jeune
+femme.
+
+--Je suis une messagère du roi de France, voilà tout ce qui vous
+importe, monsieur! dit Marie Touchet.
+
+--Comment êtes-vous parvenue ici?
+
+Sans répondre, elle tendit un papier que Montluc alla lire à la lueur
+d'une torche. Il contenait ces mots:
+
+_Ordre aux gouverneurs, portiers et tous geôliers du
+
+Temple de laisser passer le porteur des présentes jusqu'à la chambre des
+questions.--Signé: Charles, Roi._
+
+--Et maintenant, lisez ceci! reprit Marie Touchet.
+
+Et elle tendit à Montluc stupéfait un deuxième papier sur lequel le roi
+avait, de sa main, tracé cette ligne:
+
+_Ordre de surseoir à l'interrogatoire de messieurs de Pardaillan père et
+fils.--Signé: Charles, Roi._
+
+Montluc, ayant lu, se tourna vers le sergent qui commandait les gardes
+et dit:
+
+--Emmenez les prisonniers dans leur cachot. Bourreau, tu reviendras
+quand il plaira au roi.
+
+--Un instant, gronda Maurevert. Tout n'est pas dit...
+
+--Tout est dit quand le roi ordonne, dit Montluc.
+
+Le chevalier et le vieux routier, pendant ces quelques instants, avaient
+tenu leurs yeux fixés sur Marie Touchet et l'éloquence de leurs regards
+la remerciait. Ils sortirent, environnés de leurs gardes, déjà plus
+respectueux.
+
+Alors Marie Touchet s'éloigna à son tour, pareille à un de ces anges de
+la légende descendu un instant dans la demeure des démons.
+
+Il n'y eut plus dans la lugubre salle que Maurevert et Montluc.
+
+--Confiez-moi ces papiers, dit Maurevert. Le roi sera sans doute heureux
+de votre promptitude à obéir; mais, enfin, s'ils n'étaient pas de
+lui!...
+
+--Ma foi, mon cher monsieur, dit le soudard, qu'ils soient du roi ou
+d'un autre, peu m'en chaut. Y a-t-il un cachet sur ces papiers? Oui. Ce
+cachet est-il aux armes du roi? Oui. Le reste ne me regarde pas.
+
+Maurevert prit les papiers, et entra dans le cabinet.
+
+--J'ai tout entendu, dit la reine en jetant à peine un coup d'oeil sur
+les papiers. Je connais la personne qui est venue.
+
+--Ainsi, c'est bien le roi qui a signé? balbutia Maurevert. Que faire
+alors?
+
+--Obéir. Je vais au Louvre et j'arrangerai la chose Tenez-vous en paix;
+ce qui est dit est dit; vous aurez ces deux hommes. Dans huit jours,
+trouvez-vous à mon hôtel. D'ici là, voyagez; ne demeurez pas à Paris.
+Vous avez commis une première maladresse en manquant l'amiral. Si vous
+en commettiez une deuxième en vous laissant arrêter--car on cherche le
+meurtrier--vous seriez, cette fois, perdu sans recours.
+
+--Madame, je crois que mon intérêt exige que je demeure a Paris. Dans
+huit jours, d'ailleurs on aura autant d'intérêt que maintenant à trouver
+l'auteur de l'arquebusade du cloître.
+
+--Je ne crois pas! dit Catherine avec un sourire livide.
+
+Et saisissant le bras de Maurevert:
+
+--Je vous couvre, entendez-vous? Votre grande faute n'est pas d'avoir
+tiré sur l'amiral, c'est de l'avoir manqué. Mais au surplus, les choses
+sont mieux ainsi; votre maladresse est peut-être un coup d'adresse
+extraordinaire. Obéissez, partez, revenez dans huit jours et vous saurez
+alors ma pensée. Et, quant à ces deux hommes ne craignez rien: je vous
+en réponds.
+
+--J'obéirai, madame, dit Maurevert
+
+Il sortit en se disant:
+
+«Je me loge aux abords du Temple et je ne bouge pas de huit jours; je
+veux voir, moi!...»
+
+«Comment et pourquoi la maîtresse du roi s'intéresse-t-elle à ces deux
+aventuriers? se demandait Catherine. Comment et pourquoi a-t-elle obtenu
+cet ordre de sursis?... Je le saurai dans quelques jours. Les Pardaillan
+ne peuvent m'échapper. Pour aujourd'hui, songeons à la grande besogne!»
+
+Comment Marie Touchet avait obtenu ce sursis? C'est ce que nous devons
+expliquer rapidement.
+
+Le valet du roi était entré à sept heures du matin dans l'appartement de
+Charles IX et l'avait trouvé qui se déshabillait.
+
+--Tu vois, avait dit Charles, j'ai passé la nuit à travailler...
+
+--Aussi Votre Majesté est-elle à faire peur, dit familièrement le valet.
+
+--Je vais réparer cela. Je veux dormir jusqu'à onze heures, tu entends?
+Que personne n'entre ici! Tu diras à mes gentilshommes qu'il n'y aura
+pas de lever ce matin et que je les attends à mon jeu de paume après
+midi.
+
+Le valet parti, le roi acheva de se déshabiller, mais pour revêtir
+aussitôt un costume de drap, d'apparence bourgeoise. Bientôt, par des
+couloirs et des escaliers dérobés, il gagna une cour déserte,
+atteignit une petite porte située non loin de l'angle qui avoisine
+Saint-Germain-l'Auxerrois. C'est par là qu'il passait quand il voulait
+qu'on le crût au Louvre alors qu'il se promenait dans sa bonne ville,
+comme un écolier heureux d'échapper pour quelques heures à la dure
+contrainte.
+
+Dès qu'il se trouva dehors, le roi huma à pleins poumons l'air vif de la
+Seine. Sa poitrine étroite se dilata.
+
+Un peu de couleur anima ses joues.
+
+Nul n'eût reconnu dans ce petit bourgeois souriant et heureux l'homme
+qui venait de se débattre dans une crise affreuse contre des visions
+formidables, le roi qui venait de décréter l'hécatombe des huguenots...
+
+Il remonta le cours de la Seine, puis tourna à gauche, atteignit la rue
+des Barrés et pénétra dans la maison de Marie Touchet.
+
+C'est là qu'après ces terribles accès, qui faisaient de lui tantôt une
+misérable loque humaine, tantôt un fou furieux, c'est là qu'il venait
+chercher le repos réparateur; c'est là qu'il venait trouver l'apaisement
+et la douceur, lorsque quelque terrible scène l'avait mis aux prises
+avec sa mère.
+
+Lorsque le roi eut été introduit dans l'appartement de Marie Touchet,
+il s'arrêta dans l'encadrement de la porte, émerveillé par le spectacle
+qu'il avait sous les yeux: Marie Touchet, assise près d'une fenêtre dont
+les châssis levés laissaient entrer à flots l'air et la lumière, était
+en déshabillé du matin. Son sein était nu. Et a ce sein se suspendait
+l'enfant rosé, joufflu ses deux petites mains pressant le beau sein
+blanc qu'il tétait assidûment, ses jambes en l'air se livrant à une
+gymnastique de satisfaction. Marie le contemplait en souriant.
+
+Enfin, l'enfant, repu sans doute, s'endormit tout à coup, une goutte de
+lait au coin des lèvres.
+
+Alors Marie Touchet se leva et le déposa doucement dans le berceau.
+
+Et elle demeura là, le visage plein d'admiration.
+
+A ce moment, Charles s'avança sans bruit, la saisit par-derrière dans
+ses bras et lui mit ses deux mains sur les yeux, en riant comme un gamin
+qui fait une bonne farce.
+
+Marie le reconnut aussitôt, mais, se prêtant au jeu de son amant, elle
+s'écria dans un joli rire:
+
+--Qui est là? Quel vilain m'empêche de voir monsieur mon fils? Ah! c'est
+trop fort. Je m'en plaindrai au roi.
+
+--Plains-toi donc! fit Charles en ôtant ses mains. Et Marie, se jetant
+dans ses bras, lui tendit ses lèvres en disant:
+
+--Mon cher seigneur, le premier baiser pour moi... Et maintenant,
+monsieur votre fils.
+
+Le roi se pencha sur le berceau. Marie était près de lui, penchée aussi.
+Les deux têtes se touchaient. Toutes les deux exprimaient la même
+admiration naïve qui chez le roi, se nuançait d'étonnement... Quoi! ce
+petit être si fort si beau, c'est mon fils!... Le roi était perplexe...
+Il cherchait une place pour embrasser le petit sans l'éveiller et
+finalement, n'osant pas, chercha les lèvres de Marie en disant:
+
+--Tiens, donne-lui ce baiser... je pourrais lui faire mal, moi!
+
+Marie Touchet déposa doucement ses lèvres sur le front de l'enfant.
+
+Puis, tous deux, se relevant, gagnèrent sur la pointe des pieds la salle
+à manger où le roi se jeta dans un fauteuil en disant:
+
+--Je tombe de sommeil et de fatigue...
+
+Marie Touchet s'était assise sur ses genoux et caressait doucement les
+cheveux de Charles.
+
+--Raconte-moi tes peines, disait-elle. Comme tu es pâle!... Qui t'a
+encore tourmenté?... J'espère que tu n'as pas eu de crise, au moins?...
+
+--Eh bien, si, j'ai encore eu une crise, et elle a été terrible... Ce
+qui est affreux, vois-tu, c'est qu'il y a quelque chose de nouveau
+dans mon mal... Je sens que mon esprit est atteint... ma cervelle se
+détraque... lorsque je sens la crise venir, il entre en moi comme un
+souffle de haine furieuse contre l'humanité... Dans ces minutes-là, je
+voudrais détruire tout ce qui m'entoure, mettre le feu à Paris comme je
+t'ai dit que cet empereur fît de Rome, frapper, tuer... Ah! Marie, on
+m'a trop dit que les rois ne sont forts que lorsqu'on les redoute,
+lorsqu'ils tuent... et cela, vois-tu, m'est entré dans le sang...
+
+--Allons, tout cela passera... Il ne te faut qu'un peu de repos...
+
+--Oui... du calme... du repos... Mais où en trouver hormis ici? Je suis
+entouré de conspirateurs.
+
+--N'y songe pas en ce moment. Prends ici, du moins, le peu de repos qui
+calme ta pauvre chère tête... plains-toi, dis-moi ce que tu as souffert,
+mais ne me dis pas ce que tu redoutes... Tu es le roi... nul n'oserait
+te toucher...»
+
+Elle parla ainsi longuement de sa voix douce, le berçant, le
+consolant...
+
+Mais, cette fois, le roi ne voulait pas être consolé. Trop de choses et
+des choses trop terribles se préparaient autour de lui. Et, comme
+il n'osait en parler, il se mit à raconter que le parti des Guises
+travaillait à sa perte et que sa mère avait découvert la preuve de
+la conspiration, et que, ce matin même, on allait questionner deux
+dangereux acolytes de Guise.
+
+--Voici neuf heures, termina-t-il. Dans une heure, ces maudits
+Pardaillan auront tout avoué, et je saurai la vérité.
+
+Marie Touchet jeta un cri.
+
+--Tu dis qu'on va questionner deux hommes qui s'appellent Pardaillan?
+
+--Oui-da. Ce sont sans doute des serviteurs de Guise.
+
+--Sire, s'écria Marie Touchet, je vous demande grâce pour ces deux
+hommes.
+
+--Ça! perds-tu la tête?...
+
+--Non, non, mon bon Charles! Ne t'ai-je pas dit que j'ai été sauvée par
+deux inconnus qui m'ont dit s'appeler Brisard et La Rochette?... Eh
+bien, ce sont eux! Ramus a su leurs vrais noms...
+
+--Ah! tu vois bien qu'ils conspirent, puisqu'ils cachent leurs noms!...
+Ecoute, Marie, veux-tu que je sois tué?...
+
+--Charles! Mon Charles! Je te jure qu'ils ne peuvent être coupables! Oh!
+tu les cherchais pour les combler d'honneurs... et voici qu'on va les
+questionner!... Ceci est affreux, sire! Ces deux hommes m'ont sauvée! Si
+je suis vivante, c'est à eux que je le dois.
+
+--Marie!...
+
+--Non, Charles! Je serais une infâme si je laissais livrer au bourreau
+deux vaillants gentilshommes qui ont risqué leur vie pour moi! Ne
+peux-tu les faire venir au Louvre? les interroger sans l'aide du
+bourreau? Ils diront tout! Je m'en fais la caution!...
+
+--C'est, pardieu! vrai. Pourquoi ne leur parlerais-je pas moi-même?...
+
+Marie, toute tremblante, entraîna le roi à un secrétaire.
+
+--Écris, dit-elle, écris un ordre de sursis.
+
+Charles écrivit l'ordre.
+
+--Où sont-ils? demanda-t-elle.
+
+--Au Temple. Je vais envoyer...
+
+--Non, non! J'y vais! J'y cours! s'écria Marie Touchet en jetant à la
+hâte une capeline sur sa tête et un manteau sur ses épaules. Donne-moi
+seulement un sauf-conduit...
+
+Charles écrivit le laisser-passer. Il apposa son cachet sur les deux
+papiers et les remit à Marie Touchet.
+
+--O mon Charles, comme tu es bon... comme je t'aime!...
+
+Et elle s'élança au-dehors, laissant le roi tout effaré, mais charmé. On
+sait le reste. Le roi demeura quelques minutes encore dans la paisible
+maison, alla revoir son fils qui dormait dans son berceau; puis, calme,
+l'âme purifiée, les yeux brillants, il reprit le chemin du Louvre.
+
+
+
+XXVII
+
+LE MESSIE DE LA SAINTE-INQUISITION
+
+La reine, en quittant le Temple, était rentrée secrètement au Louvre où
+l'attendaient quelques seigneurs à qui elle avait donné rendez-vous pour
+huit heures. L'ordre de surseoir à l'interrogatoire des Pardailîan était
+pour elle une grosse déception.
+
+En effet, elle avait espéré surprendre enfin la preuve de la trahison de
+Guise.
+
+Par avance, elle avait préparé un coup de théâtre qui devait mettre
+Henri de Guise à sa discrétion...
+
+Passant par un couloir secret, elle arriva à son oratoire.
+
+Sa suivante florentine l'attendait.
+
+--Qui est là? demanda la reine.
+
+--Monseigneur le duc d'Anjou, le jeune duc de Guise le duc d'Aumale,
+M. de Birague, M. Gondi, le maréchal de Tavannes et le maréchal de
+Damville, M. le duc de Nevers et M. le duc de Montpensier.
+
+--Où est Nancey?
+
+--Le capitaine est à son poste avec les cent gardes.
+
+--Que fait le roi?
+
+--Sa Majesté est sortie ce matin de bonne heure; mais tout le monde
+croit, au Louvre, que le roi dort.
+
+Catherine alla soulever une tenture et vit Nancey, son capitaine, l'épée
+nue à la main. Elle eut un geste de satisfaction et, venant s'asseoir
+près d'une petite table qui supportait un lourd missel, elle s'assura
+que son poignard était bien en place à portée de sa main, et elle dit:
+
+--Fais prévenir M. le duc de Guise que je l'attends.
+
+Deux minutes plus tard, le duc, somptueusement vêtu comme à son
+ordinaire, pénétrait dans l'oratoire et s'inclinait devant la reine.
+
+La reine s'arma de son plus charmant sourire et désigna un siège au duc
+qui, sans se faire prier davantage, s'assit, campa son poing sur la
+hanche et regarda fixement la souveraine, comme d'égal à égal.
+
+--Il se croit déjà roi! songea-t-elle.
+
+Quel était donc cet homme qui faisait trembler l'indomptable Catherine?
+
+Henri Ier de Lorraine, duc de Guise, était alors âgé de vingt-deux ans.
+
+Il était très beau.
+
+C'était le vivant portrait de sa mère, Anne d'Esté, duchesse de Nemours.
+Il avait donc cette beauté mâle et régulière de la superbe Italienne qui
+avait peut-être dans les veines un peu du sang de Lucrèce Borgia.
+
+Cette filiation éclatait sur son visage en orgueil et en dédain.
+
+Il s'habillait magnifiquement, entretenait une maison plus fastueuse
+que celle du roi; il portait au cou un triple collier de perles d'une
+inestimable valeur, et la garde de son épée était constellée de
+diamants; les soieries les plus chatoyantes, les velours les plus fins
+composaient son costume. Il penchait un peu la tête en arrière et
+fermait à demi les yeux pour parler aux gens, comme s'il eût voulu
+laisser tomber sa parole de plus haut. Sa certitude de monter sur le
+trône de France était, à cette époque, absolue.
+
+D'où lui venait cette certitude qui, seule, lui donnait cette superbe
+confiance, cette morgue fastueuse, cet orgueil intraitable? Nous
+l'allons dire.
+
+Notons, en passant, que ce magnifique cavalier qui éclipsait jusqu'au
+duc d'Anjou en élégance, que ce type achevé de la beauté, connut toute
+sa vie la singulière destinée d'être outrageusement trompé par sa femme:
+les amants se succédaient dans son lit, et toujours le duc de Guise
+montrait la morgue d'un être à demi divin que le ridicule ne saurait
+atteindre.
+
+Si Henri de Guise tenait de sa mère la beauté du visage et la noblesse
+outrée des attitudes, il tenait de son père la froide cruauté.
+
+François de Lorraine, duc de Guise et d'Aumale, prince de Joinville
+et marquis de Mayenne, avait tué quelquefois pour le seul plaisir de
+tuer,--comme à Vassy; sans coeur, sans esprit, sans entrailles, tel
+avait été l'illustre, le magnanime, le brave François de Guise, que les
+écrivains se sont toujours efforcés de présenter comme un modèle de
+vertu civique et guerrière.
+
+La reine, ayant essayé de faire baisser les yeux à son redoutable
+interlocuteur, résolut d'abattre au moins pour un temps ses espérances.
+
+--Monsieur le duc, dit-elle d'une voix glaciale, on vous a sans doute
+appris que le roi votre maître s'est décidé à débarrasser le royaume des
+hérétiques qui l'encombrent.
+
+--Je connais cette résolution, et vous m'en voyez tout heureux, madame,
+bien qu'elle soit un peu tardive.
+
+--Le roi est maître de choisir son heure. Mieux que les intrigants et
+les brouillons, il sait l'heure propice pour frapper les ennemis de
+l'Eglise... et ceux du trône.
+
+Guise ne sourcilla pas et continua de sourire.
+
+--Le roi, reprit la reine, le roi peut-il compter sur votre concours?...
+
+--Vous le savez bien, madame! Mon père et moi nous avons assez fait pour
+le salut de la religion pour que je puisse reculer au dernier moment.
+
+--Bien, monsieur. De quelle besogne spéciale voulez-vous vous charger?
+
+--Je prends Coligny, dit froidement Guise; je prétends envoyer sa tête à
+mon frère le cardinal.
+
+Catherine pâlit. Cette tête, c'est elle qui avait promis de l'envoyer
+aux inquisiteurs!
+
+--Soit! dit-elle. Vous agirez au signal convenu: le tocsin de
+Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+--Est-ce tout, madame?
+
+--C'est tout, dit Catherine. Pourtant, comme vous êtes le rempart du
+trône, je prétends vous montrer les précautions que j'ai prises pour le
+cas où le Louvre serait attaqué par les parpaillots. Nancey!
+
+Le capitaine des gardes de la reine parut aussitôt.
+
+--Nancey, demanda la reine, combien avons-nous d'arquebusiers en ce
+moment dans le Louvre?
+
+--Douze cents, madame.
+
+Guise sourit.
+
+--Et puis? reprit Catherine en le regardant de côté.
+
+--Et puis, continua Nancey, nous avons deux mille Suisses, quatre cents
+arbalétriers et mille cavaliers logés comme nous avons pu.»
+
+Cette fois, le front de Guise devint soucieux.
+
+--Et puis? reprit la reine. Vous pouvez tout dire devant M. le duc, qui
+est un fidèle serviteur du roi.
+
+--Et puis, enfin, nous avons douze canons...
+
+--Les bombardes des jours de fête? insista Catherine.
+
+--Non pas, madame: douze canons de bataille qui sont entrés secrètement
+au Louvre la nuit dernière.
+
+Guise pâlit. Il ne souriait plus. D'instinct, il se leva et prit une
+attitude où commençait à paraître une nuance de respect.
+
+--Achevez de rassurer M. le duc, dit Catherine. Que nous ont annoncé les
+messagers qui nous arrivent de puis trois jours?
+
+--Mais, fit Nancey d'un air étonné, ces messagers annoncent simplement
+que les ordres du roi s'exécutent et que chaque gouverneur a mis des
+troupes en marche sur Paris...
+
+--En sorte que?...
+
+--En sorte que six mille cavaliers nous ont été signalés ce matin et
+seront dans la journée à Paris; en sorte que huit à dix mille fantassins
+doivent arriver ce soir ou demain matin au plus tard; en sorte que, sous
+trois jours, il y aura dans Paris ou sous les murs de Paris une armée de
+vingt-cinq mille combattants aux ordres du roi.»
+
+Cette fois, Henri de Guise ne dissimula plus: il était atterré.
+
+--La partie est perdue! gronda-t-il.
+
+Et il s'inclina devant la reine avec un respect qu'il ne lui avait
+jamais témoigné: il était vaincu.
+
+Mais déjà Nancey reprenait:
+
+--Puisque nous parlons de ces choses, madame, voulez-vous me dire
+qui doit prendre le commandement des troupes du Louvre? Est-ce M. de
+Cosseins?
+
+Le duc de Guise tressaillit d'espoir: Cosseins était à lui, on le sait.
+Mais cet espoir fut de courte durée.
+
+--Monsieur de Cosseins, dit la reine, a obtenu du roi la garde de
+l'hôtel-amiral. Qu'il y reste. Nancey, vous commanderez. Je sais à quel
+point vous êtes dévoué.
+
+Nancey mit un genou à terre et dit:
+
+Jusqu'à la mort. Majesté!
+
+--Je le sais. Faites donc, dès la nuit tombante, charger les arquebuses.
+Placez vos hommes en les distribuant à chaque porte. Que les canons
+soient chargés et pointés dans toutes les directions. Que les cavaliers
+se tiennent à cheval dans la cour, prêts à charger. Mettez quatre cents
+Suisses autour du roi, et, si on tente de marcher sur le Louvre, feu,
+Nancey! feu de vos arquebuses! feu de vos canons! feu partout et contre
+qui que ce soit, manants, bourgeois, prêtres, gentilshommes huguenots ou
+catholiques... tuez tout.
+
+--Je tuerai tout! s'écria Nancey en se relevant. Mais, madame, autour de
+Votre Majesté... qui dois-je placer?
+
+Catherine se leva, tendit son bras vers le Christ d'argent et, d'une
+voix qui eut des sonorités étranges, elle répondit:
+
+--Autour de moi? Personne: j'ai Dieu pour moi!...
+
+--Madame, dit Guise d'une voix altérée, lorsque Nancey fut sorti. Votre
+Majesté sait qu'elle peut faire état de moi pour le service du roi aussi
+bien que pour la défense de la religion...
+
+--Je le sais, monsieur le duc. Aussi, croyez bien que, si vous n'aviez
+vous-même choisi votre besogne dans le grand oeuvre qui se prépare,
+c'est à vous que j'eusse demandé de prendre le commandement du Louvre.
+
+Guise se mordit les lèvres jusqu'au sang: il s'était enferré lui-même.
+
+--Madame, reprit-il, il ne me reste plus qu'à vous demander la faveur de
+vouloir bien recevoir l'homme à qui j'ai donné des ordres pour la nuit
+prochaine.
+
+--Qu'il vienne!» dit Catherine.
+
+Guise alla ouvrir la porte d'un couloir et fit un signe. Une sorte de
+colosse à figure niaise et poupine, aux mains énormes, aux yeux ronds
+à fleui; de tête, bleu faïence, au front bas et têtu, entra en se
+dandinant.
+
+Cet homme s'appelait Dianowitz. Mais, comme il était d'origine
+bohémienne, le duc de Guise, selon l'usage qui faisait nommer les
+domestiques du nom de leur province, l'appelait Bohême et, par
+abréviation, simplement Bême.
+
+La reine regarda le géant avec une admiration exagérée. Le géant sourit
+et caressa sa moustache.
+
+--Tu t'es chargé de quelque chose pour cette nuit? demanda Catherine.
+
+--De tuer l'Antéchrist, oui. Si Votre Majesté veut, je lui coupe la
+tête.
+
+--Je le veux, dit la reine. Va, et obéis à ton maître.
+
+Le géant se dandina sur ses jambes, mais demeura sur place.
+
+--Eh bien, Bême, as-tu entendu? fit le duc.
+
+--Oui; mais je veux pouvoir sortir de Paris avec deux ou trois bons
+compagnons qui m'escortent jusqu'à Rome... Vous savez que toutes les
+portes sont fermées...»
+
+Catherine s'assit et écrivit rapidement quelques lignes sur un papier
+qu'elle signa et sur lequel elle apposa le sceau royal.
+
+Bême le lut attentivement. Il contenait ces mots:
+
+Sauf-conduit pour toute porte de Paris, valable ce jourd'hui 23 août et
+jusque dans trois jours--Laissez passer le porteur des présentes et les
+personnes qui l'accompagnent.--Service du Roi.
+
+Le géant plia le papier et le plaça dans son pourpoint.
+
+--Tu oublies ceci, dit Catherine.
+
+Elle laissa tomber une bourse pleine d'or sur le plancher.
+
+Le géant se baissa, la ramassa et sortit convaincu qu'il avait produit
+sur la reine une impression extraordinaire.
+
+--Quelle magnifique brute! fit la reine. Je vous félicite, monsieur le
+duc, d'être capable d'avoir près de vous de pareils serviteurs... Et,
+maintenant, allons conférer avec nos amis.
+
+La conférence dura jusqu'à sept heures du soir.
+
+Tout cet après-midi, il y eut dans le Louvre des allées et venues
+mystérieuses.
+
+A diverses reprises, la reine envoya chercher le roi; mais le roi jouait
+à la paume avec les huguenots et refusa constamment de se rendre à la
+prière de sa mère.
+
+Peut-être espérait-il que, sans lui, on n'oserait prendre les décisions
+suprêmes. Peut-être voulait-il simplement s'étourdir.
+
+A huit heures du soir, il y eut dans l'hôtel du duc de Guise une réunion
+de tous ceux qui avaient placé en lui toutes leurs espérances et déjà le
+considéraient comme le roi de France--depuis Damville jusqu'à Cosseins,
+depuis Sorbin de Sainte-Foi jusqu'à Guitalens.
+
+--Messieurs, leur dit-il, cette nuit nous sauvons la religion de la
+Messe. Vous savez tous ce que vous avez à faire...
+
+Un profond silence accueillit ces paroles.
+
+--Quant à nos projets, continua Guise, ils sont remis à plus tard. La
+reine est sur ses gardes, messieurs, montrons ce soir que nous sommes
+des sujets fidèles--et, pour le reste, nous attendrons. Allez,
+messieurs.
+
+C'est ainsi qu'Henri de Guise donna contrordre aux conjurés. Il
+paraissait troublé, inquiet, furieux.
+
+A partir de neuf heures et jusqu'à onze heures, le duc reçut les curés
+des diverses paroisses et les capitaines de quartier, qu'on alla
+chercher par groupes de huit à dix.
+
+A chaque groupe, il tint en termes brefs, d'une voix saccadée, le même
+langage:
+
+--Messieurs, la bête est prise au piège!
+
+--A mort! A mort!» répondirent prêtres et capitaines.
+
+Et, à mesure que chaque groupe se retirait, on lui donnait les dernières
+instructions; le signal devait être donné par le tocsin de toutes les
+églises; les fidèles serviteurs de la religion porteraient un brassard
+blanc, ceux qui n'auraient pas le temps de confectionner un brassard
+mettraient un mouchoir autour du bras.
+
+
+
+XXVIII
+
+ÉTONNEMENT DE MONTLUC; SUITE DES AMOURS DE PIPEAU ET NOUVELLE RUINE DE
+CATHO
+
+Or, en cette soirée, trois scènes bien différentes, mais également
+étranges, se déroulèrent sur les points les plus divers de Paris.
+
+La première, au Temple.
+
+La deuxième, dans le repaire de Damville, aux Fossés-Montmartre.
+
+La troisième, dans le cabaret des Deux-Morts-qui-parlent.
+
+Vers neuf heures, deux femmes couvertes de grands manteaux furent
+mystérieusement introduites dans la prison du Temple et conduites à
+l'appartement du gouverneur: c'était Pâquette et la Roussette.
+
+Montluc les attendait devant une table chargée de mets et de vins. Et,
+pour avoir liberté complète dans l'orgie, il avait donné congé à ses
+trois valets et à sa servante, lesquels, heureux de cette aubaine,
+s'étaient empressés d'aller respirer au-dehors un autre air que celui de
+la prison.
+
+--Vous voilà, mes tourterelles! s'écria Marc de Montîuc en éclatant de
+rire. Venez ça, que je vous embrasse!
+
+Mais Pâquette et la Roussette, au lieu d'obéir, dégrafèrent leurs
+manteaux et les laissèrent tomber.
+
+Montluc ouvrit des yeux énormes et demeura bouche bée. Les deux
+ribaudes lui apparurent vêtues de satin, le cou enfoncé dans de vastes
+collerettes, la taille pincée et amincie sur le devant, en pointe; des
+costumes, non de bourgeoises, mais de princesses. Elles étaient chargées
+de bijoux au cou, aux oreilles, aux poignets, aux doigts; elles étaient
+fardées comme des grandes dames.
+
+Dans son ingénuité, Catho avait cru devoir faire les choses en grand et
+avait visé à la magnificence. Où s'était-elle procuré ces nippes? Au
+fond de quelque friperie de la Cour des Miracles? Peu importe.
+
+Ce qui est sûr, c'est qu'elle avait transformé les ribaudes en
+princesses: seulement, il y avait des détails qui révélaient la parfaite
+ignorance de Catho en matière de costumes de cour. En outre, si les
+robes étaient de satin authentique, elles étaient fripées et tachées.
+Les bijoux étaient en verroterie et en cuivre. Les deux ribaudes
+s'étaient fardées, mais elles l'étaient outrageusement.
+
+Telles qu'elles étaient, elles s'admirèrent naïvement, et à peine leurs
+manteaux furent-ils tombés que, s'avançant vers Montluc ébahi, elles
+exécutèrent les trois révérences que Catho leur avait apprises.
+
+Montluc, déjà ivre, car il en était à sa quatrième bouteille en les
+attendant, Montluc se leva, effaré, subjugué, se demandant s'il était en
+proie à un cauchemar et si, au lieu des deux ribaudes qu'il attendait,
+il ne recevait pas la visite de deux reines.
+
+--Or ça! gronda Montluc en se remettant, que signifie?
+
+--Eh bien, mais, dit la Roussette, nous sommes habillées pour la fête de
+demain matin.
+
+--La fête! bégaya Montluc.
+
+--Eh! oui, dit gentiment Pâquette, les deux truands qu'on va
+questionner, tenailler et mettre au chevalet...
+
+Montluc avala une formidable rasade et, remis d'aplomb, son rire fit
+trembler les vitraux.
+
+--La fête! Ah! oui, j'y suis... Et, comme ça, vous vous
+
+êtes déguisées en princesses pour voir la question? Cornes du diable!
+Tripes et ventre! Voilà une idée! J'étouffe de rire! Ah! les dignes
+gueuses! Et moi qui ne les reconnaissais pas!... Je pouffe, j'étouffe,
+j'étrangle!... Des princesses! Holà! les gardes de Leurs Majestés!...
+Tudieu, je veux que vous soyez des reines, ce soir! Tais-toi, la
+Roussette... Assieds-toi, là, à ma gauche, et toi, Pâquette, à ma
+droite! Par les boyaux du dernier parpaillot que j'ai occis! Il faut que
+j'écrive la chose à M. Blaise, mon père, pour qu'il la raconte en son
+mémoire qu'il écrit... Des reines? Oui-da! Je le veux ainsi! Et je serai
+roi... Voyons, toi, la Roussette, tu seras... tu seras Mme Margot
+en personne! Et toi, Pâquette, que seras-tu? Tu seras Elisabeth
+d'Espagne... Silence! Que tout se taise dans Paris, en cette nuit
+mémorable! Toi, là reine de Navarre, emplis-moi mon verre. Et toi, la
+reine d'Espagne, viens t'asseoir sur mes genoux...
+
+Il n'entre pas dans notre dessein d'offusquer le lecteur par le récit de
+l'orgie qui suivit: nous voulions simplement indiquer l'entrée des deux
+ribaudes au Temple.
+
+A minuit, Montluc était au dernier degré de l'ivresse. Et pourtant il
+luttait encore.
+
+A deux heures, il roulait sur le plancher, serrant contre lui, dans une
+étreinte furieuse, les deux reines dont les robes étaient en lambeaux,
+dont les coiffures s'étaient déroulées, dont les fards s'étaient
+liquéfiés et se mêlaient en un coloris sans nom sur leurs visages.
+
+Bientôt on n'entendit plus que les ronflements énormes du soudard.
+
+Alors, Pâquette et Roussette se relevèrent et prêtèrent l'oreille.
+
+Sous leurs fards, elles étaient livides et des frissons les secouaient.
+
+***
+
+Transportons-nous maintenant à la maison des Fossés-Montmartre. Il est
+onze heures du soir. Le maréchal de Damville vient de rentrer. Il est
+sombre: ordre du chef de la conjuration de ne rien tenter contre le
+Louvre! Tous les grands projets remis à plus tard!... Mais, en même
+temps, une joie funeste jaillit de ses yeux en flammes de cruauté: on
+lui livre son frère! Il est chargé d'attaquer l'hôtel de Montmorency;
+c'est lui qui doit mettre à mort celui qu'on appelle le chef des
+politiques.
+
+Et, dans cet hôtel de Montmorency, c'est Jeanne de Piennes qu'il va
+enfin reconquérir!...
+
+Son frère mort, Jeanne est à lui!
+
+Le maréchal traverse les vastes salles de sa maison. Elles sont remplies
+de soldats, les uns aiguisent leurs dagues sur des pierres; d'autres
+visitent leurs pistolets; d'autres chargent leurs arquebuses; tout cela
+se fait silencieusement. Sur des tables sont posées d'énormes cruches de
+vin. Tantôt l'un, tantôt l'autre se verse un grand gobelet.
+
+Damville a fait signe à une douzaine de gentilshommes qui l'attendent.
+Et il va s'enfermer avec eux pour donner à chacun des ordres et lui
+indiquer sa besogne. Mais, avant de disparaître, il demande où est son
+favori, le vicomte d'Aspremont, et on lui répond qu'Orthés est avec ses
+chiens. Damville va le voir et le trouve dans une cour qu'éclairent deux
+torches.
+
+--Eh bien, lui demande-t-il, tu n'apprêtes donc pas tes armes, toi?
+
+Sans répondre, Orthès d'Aspremont lui montre ses deux molosses. Damville
+sourit.
+
+Dans cette cour étroite, que les lueurs des deux torches teintaient de
+rouge, le vicomte d'Aspremont se livrait à un singulier travail. Il
+allait et venait lentement, les mains au dos. Ces mains tenaient un
+fouet à chiens. Sur ses talons, marchaient gravement deux chiens, la
+gueule entrouverte, les yeux sanglants, les épaisses babines pendantes:
+Pluton et Proserpine!
+
+Et, derrière Proserpine, un chien berger à poil roux ébouriffé faisait
+des grâces, bondissait, se roulait: Pipeau!
+
+Pipeau était le commensal de Proserpine...
+
+Orthès avait voulu le renvoyer, mais Proserpine lui avait montré les
+dents.
+
+Quant à Pluton, il avait admis le partage, soit par indifférence
+philosophique, soit en reconnaissance de la carcasse de poulet.
+
+Pluton et Proserpine, donc, suivaient pas à pas leur maître.
+
+Celui-ci arrivait au bout de la cour; là, un homme, debout, attendait,
+tout raide, sans un geste, sans un mouvement.
+
+Alors, Orthès se retournait brusquement vers les deux molosses et
+faisait claquer son fouet. A ce signal, les deux monstrueuses bêtes
+sautaient sur l'homme immobile et, d'un seul coup, avec un grondement
+terrible, lui enfonçaient leurs crocs dans la gorge!...
+
+Pipeau, la patte dressée, examinait cette scène avec étonnement.
+
+Alors le vicomte d'Aspremont relevait l'homme, le remettait debout,
+arrangeait ses vêtements et son masque: l'homme était un mannequin...
+
+Puis, le vicomte recommençait sa promenade, son fouet au dos, les deux
+chiens sur ses talons. Pipeau courtisant Proserpine.
+
+Et, tout à coup, il donnait encore le signal... la hideuse leçon était
+répétée.
+
+Alors, Orthès d'Aspremont se tourna vers le maréchal qui examinait cette
+scène effrayante et, avec un calme plus effrayant, il dit:
+
+--Monseigneur, voilà mes armes!
+
+***
+
+Au cabaret des Deux-morts-qui-parlent, vers minuit. Depuis longtemps,
+Catho avait renvoyé ses ordinaires clients nocturnes. Et même elle avait
+condamné sa porte au moment où le couvre-feu avait sonné.
+
+Mais, à partir de onze heures, cette porte s'entrebâilla.
+
+Bientôt une femme parut, une pauvresse misérablement vêtue. Puis deux
+vieilles entrèrent, espèces de sorcières à capuches noires. Puis une
+borgnesse, un emplâtre sur l'oeil, qui, en entrant, défit son emplâtre.
+
+Puis une hideuse manchote à tête de furie, qui s'étant assise, délia
+quelques cordes et retrouva son bras. Puis cinq ou six béquillardes qui
+se traînaient péniblement et qui jetèrent leurs béquilles dès qu'elles
+furent dans le cabaret. Vers minuit, l'auberge était bondée, toutes ses
+salles occupées, toutes ses tables prises: et là grouillait un monde
+fantastique, rien que des femmes, toute la Cour des Miracles femelle,
+truandes, diseuses de bonne aventure, danseuses de corde, mendiantes,
+les unes jolies sous les haillons, les autres hideuses, toutes vêtues de
+pièces et morceaux.
+
+A toutes, Catho, aidée de deux ou trois femmes, servait à manger,
+versait à boire; elle causait vivement à quelques-unes, glissant à
+celle-ci un ducat, à celle-là un écu d'or...
+
+Puis, tout à coup, après que Catho eut dit quelques mots, cette vision
+s'évanouit; les béquillardes reprirent leurs béquilles, les bossues leur
+bosse, les borgnes leur emplâtre, et, en quelques minutes, l'auberge se
+vida.
+
+Tout ce monde inouï, exorbitant, s'était enfoncé dans l'ombre sereine de
+la nuit d'été.
+
+Catho, alors, alla à une armoire et en tira trois sacs d'écus d'argent
+et d'or.
+
+«La fin!» murmura-t-elle avec une grimace.
+
+Vers une heure, le cabaret, qui s'était vidé, commença à se remplir de
+nouveau; cette fois encore, il ne vint que des femmes. Et leur misère, à
+celles-ci, était plus décente et s'attifait d'oripeaux. Il y en avait
+de très jolies. Il y en avait des laides. La plupart étaient jeunes.
+Presque toutes portaient la robe lâche et la ceinture; beaucoup de ces
+ceintures étaient brodées d'or...
+
+Et c'étaient les ribaudes, toutes celles qui faisaient métier de leur
+corps, et que Catho, l'une après l'autre, avait depuis trois jours
+décidées. Elles riaient, chantaient, les unes d'une voix douce et
+dolente, les autres d'une voix enrouée; toutes buvaient, buvaient!
+
+Catho recommença la distribution des écus. Ses trois sacs se vidèrent.
+
+Alors, les ribaudes, par petits groupes, s'en allèrent dans la nuit
+silencieuse, et l'auberge demeura vide.
+
+Catho prit une lanterne et descendit à sa cave; elle vit qu'il ne lui
+restait plus une bouteille de vin, plus un flacon de liqueur! Elle
+remonta dans le cabaret, pénétra dans l'office et vit qu'il ne lui
+restait plus un jambon, plus un morceau de pain, plus une volaille, plus
+un pâté!... Elle monta à sa chambre, ouvrit ses armoires et vit que,
+depuis deux jours, elle avait vendu ce qu'elle possédait pour en faire
+de l'argent... Elle ouvrit l'armoire où elle avait placé son argent, vit
+qu'il ne lui restait plus un sou...
+
+«Bah!» dit-elle simplement.
+
+Alors, elle prit une forte dague qu'elle plaça à sa ceinture, sortit,
+ferma la porte du cabaret dévasté, plaça les clefs sous la porte et
+s'éloigna à son tour.
+
+
+
+XXIX
+
+CE QU'IL Y AVAIT DANS LE SILENCE
+
+La nuit était claire; c'est-à-dire que le ciel, constellé du zénith
+jusqu'à l'horizon, paraissait tout pâle, de cette pâleur indécise et
+tendre de la toute première aube Pourtant l'aube était loin encore.
+
+Catho marchait, étonnée de cette majestueuse sérénité; bien que son âme
+inculte et farouche fût peu apte à regarder face à face les beautés
+insondables, elle levait parfois la tête vers le zénith diamanté; puis
+peut-être parce qu'elle ne pouvait saisir l'émotion qui tombait de ces
+harmonies, elle baissait son regard en frissonnant.
+
+Seulement, elle pensait:
+
+«Comme la nuit est belle!»
+
+Elle s'étonna que Paris fût aussi profondément silencieux.
+
+Où étaient les amoureux? Où étaient les truands? Pourquoi tout le monde
+se cachait-il?
+
+Tout à coup, elle vit une porte s'ouvrir, la porte d'une belle maison,
+la maison de quelque homme noble ou tout au moins bourgeois. Une
+quinzaine de personnages en sortirent. Ils étaient armés d'arquebuses,
+de pistolets, de pertuisanes, de hallebardes. L'un d'eux portait une
+lanterne sourde. Un autre portait un papier. Tous avaient un brassard
+blanc, quelques-uns une croix blanche sur le pourpoint.
+
+Cette troupe se mit en marche.
+
+L'homme qui tenait le papier marchait en tête, près de l'homme a la
+lanterne.
+
+«Où vont-ils? Que font-ils?» se demandait Catho en poursuivant sa route.
+
+La troupe s'arrêta soudain; l'homme qui était en tête consulta son
+papier et, s'approchant d'une maison, traça sur la porte un signe.
+
+Ces gens alors allèrent plus loin et Catho, étant arrivée devant la
+porte, vit que le signe tracé était une croix blanche marquée à la
+craie.
+
+La troupe s'arrêta encore devant deux autres maisons, et le même homme
+les marqua d'une croix blanche.
+
+Puis ils tournèrent brusquement dans une autre rue, et Catho poursuivit
+son chemin.
+
+Mais alors, à vingt pas devant elle, une deuxième troupe lui apparut;
+puis, à gauche, à droite, dans toutes les rues qu'elle longeait ou
+qu'elle traversait, elle aperçut des troupes pareilles. Et toutes
+escortaient un homme qui portait un papier; cet homme s'arrêtait de
+temps à autre, examinait son papier et marquait une maison d'une croix
+blanche...
+
+Catho compta d'abord ces petites lanternes sourdes qui se promenaient de
+place en place; elle compta aussi les portes que, sur sa route, elle
+vit marquées d'une croix blanches; puis elle y renonça... il y en avait
+trop.
+
+Et, comme deux heures sonnaient au loin, dans le solennel silence, elle
+tressaillit et hâta le pas en disant:
+
+«A quoi vais-je penser là!... Voici l'heure, et on m'attend!...»
+
+Deux heures venaient de sonner. Il se fit par toute la ville comme une
+vaste et sourde rumeur, pareille à un coup de vent qui bruisse tout à
+coup à travers une forêt.
+
+Puis le silence se fit plus profond...
+
+Henri de Guise était à cheval dans la cour de son hôtel, remplie de gens
+d'armes.
+
+Le duc d'Aumale était posté non loin de l'hôtel Coligny, sous un hangar,
+avec cent arquebusiers.
+
+Le marquis chancelier de Birague était devant Saint-Germam-l'Auxerrois
+et, à voix basse, donnait des ordres à un capitaine de quartier qui
+commandait cinquante hommes.
+
+Le maréchal de Damville attendait hors sa maison frissonnant
+d'impatience. Il était à cheval; autour de lui, trois cents cavaliers
+pareils à des statues équestres!
+
+Crucé était embusqué près de l'hôtel du duc de La Force, vieux huguenot
+qui, depuis la mort de sa femme vivait retiré, se consacrant à
+l'éducation de son jeune fils. Crucé avait avec lui une vingtaine
+d'hommes Trente garçons bouchers, les bras nus, le coutelas à la main,
+entouraient Pezou.
+
+Le libraire Kervier. avec un certain Charpentier commandait à une bande
+de truands, déjà ivres de vin, en attendant qu'ils fussent ivres de
+sang. Ce Charpentier était un docteur plus ou moins savant, mais rival
+haineux du vieux Ramus.
+
+Le maréchal de Tavannes, posté sur le grand pont écoutait, penché sur
+l'encolure de son cheval. Deux cents fantassins, la pique au poing,
+avaient l'oeil fixé sur sa haute silhouette noire.
+
+A chaque pont, il y avait ainsi un barrage de fantassins, les chaînes
+étaient d'ailleurs tendues du côté de l'Université, pour que ces troupes
+ne pussent être assaillies par-derrière.
+
+A chaque carrefour de la ville, il y avait un capitaine de quartier et
+cinquante bourgeois en armes.
+
+Derrière les portes fermées de toutes les maisons catholiques, des gens,
+prêts à se ruer au-dehors la figure livide, écoutaient le silence.
+
+Le silence était énorme; c'était le silence de la mort.
+
+
+
+XXX
+
+LES MYSTÈRES DE LA RÉINCARNATION
+
+Vers ce moment-là, c'est-à-dire entre deux et trois heures du matin, à
+cet instant solennel où des souffles d'angoisse faisaient frissonner la
+nuit, une scène effroyable se déroulait au Temple, avec, pour uniques
+personnages, le vieux routier et son fils, le chevalier de Pardaillan.
+
+C'était une de ces scènes qui, par l'épouvante qu'elles dégagent,
+dépassent l'imagination et devant lesquelles la plume du romancier
+hésite et tremble. Mais, pour la présenter au lecteur, nous devons, pour
+quelques moments, nous attacher aux faits et gestes d'un personnage sur
+lequel nous concentrons toute notre attention.
+
+Ce personnage, c'était l'astrologue de la reine, Ruggieri.
+
+Ruggieri était sans doute l'homme le plus convaincu de la cour de
+France. Il avait la foi. Il croyait, d'une croyance profonde et sincère,
+à la possibilité de l'Absolu. Était-ce un fou? C'est possible, sans que
+ce soit certain.
+
+L'astrologue portait en lui le mystère du Moyen Age agonisant. Né à
+Florence, il était peut-être le fils de quelque magicienne syriaque ou
+égyptienne, qui lui avait transmis l'amour des études ésotériques.
+
+L'alchimie et l'astrologie étaient la double et incessante préoccupation
+de cet homme. En cherchant la pierre philosophale, en manipulant et
+en combinant des corps chimiques, Ruggieri avait trouvé des poisons
+redoutables.
+
+Mais il faut noter que, pour lui, la pierre philosophale et la
+connaissance de l'avenir par les astres n'étaient que deux formes de
+l'Absolu. Ses études ésotériques comprenaient une troisième forme, qui
+était la recherche de l'immortalité de l'homme.
+
+Ainsi donc: la toute-puissance par la richesse infinie, la science
+absolue par la connaissance de l'avenir; la parfaite jouissance de la
+vie par l'immortalité, voilà le rêve fabuleux qui hantait ce cerveau.
+
+Quand il était fatigué de regarder au ciel, il redescendait à la chimie;
+quand il était fatigué de se pencher sur ses creusets, il se colletait
+avec la mort...
+
+Et, courbé sur le cadavre de quelque supplicié qu'il avait acheté au
+bourreau, il cherchait, oui, il cherchait le moyen de faire revivre ce
+cadavre!...
+
+«Qu'est-ce que le coeur? songeait-il: un balancier. Qu'est-ce que le
+sang? Le charroi de la vie. Voici un corps. Le sang y est toujours,
+c'est-à-dire le moyen de véhiculer la vie. Le coeur y est toujours,
+c'est-à-dire le régulateur nécessaire aux mouvements de la vie. Nerfs,
+muscles, chair, cerveau, tout y est. Or, ce corps, tel qu'il est
+maintenant, vivait ce matin. Il a fallu qu'une corde l'ait serré au cou
+pour qu'il devienne cadavre. Et, cependant, il est tel qu'il était avant
+la pendaison. Que manque-t-il à ce corps de matière? Evidemment le corps
+astral qui mettait en mouvement le balancier et charriait de la vie à
+travers les veines. De quoi s'agit-il donc, en somme? D'obliger ce corps
+astral à se réincarner en ce corps matériel. Voilà tout!
+
+Quand il avait bien ainsi rêvé, Ruggieri modelait une statuette de cire
+qui représentait à ses yeux le corps astral du cadavre. Et, sur ce
+simulacre, il essayait ses incantations...
+
+Quelquefois, il lui avait semblé voir le cadavre tressaillir comme prêt
+à se réveiller. Mais l'illusion s'envolait bientôt.
+
+A force de triturer le problème sous toutes ses faces, un jour, il se
+frappa le front:
+
+«Quelle erreur! murmura-t-il. Je dis que le sang est dans le cadavre.
+Oui, il y est. Mais il n'y est plus à l'état liquide. Il est coagulé.
+Il ne peut plus charrier la vie. Il faudra donc au prochain cadavre que
+j'achèterai, il faudra qu'avant toute incantation je lui transfuse un
+sang vivant!...»
+
+Or, maintenant que nous avons complété le portrait de Ruggieri,
+maintenant qu'une lumière livide, mais nécessaire, a été projetée sur
+cette monstrueuse silhouette, nous prierons le lecteur de se transporter
+cinq jours en arrière, jusqu'au moment où le groupe d'hommes, que
+nous avons signalé en temps et lieu, pénétra dans l'église
+Saint-Germain-l'Auxerrois et enleva le cadavre de Marillac.
+
+Catherine s'était montrée généreuse: à Panigarola, elle laissait le
+cadavre d'Alice; à Ruggieri, elle envoyait celui de son fils. Ruggieri
+attendait, en effet, hors l'église. Quand il vit les hommes qui
+emportaient Marillac mort, il s'approcha et prononça quelques paroles,
+sans doute un mot de reconnaissance.
+
+Alors, il fit un signe, et les funèbres porteurs se mirent à le suivre.
+
+Arrivé rue de la Hache, Ruggieri s'arrêta non loin de la maison qu'avait
+habitée Alice de Lux et, ayant fait déposer le cadavre à terre, il
+renvoya les porteurs.
+
+A grand-peine, il souleva le corps et le transporta ou plutôt le traîna
+jusque dans les jardins. Et il referma la petite porte. Puis, à nouveau,
+il chargea sur ses épaules le lugubre fardeau et parvint enfin jusqu'à
+la maison si coquette où se trouvaient ses laboratoires.
+
+Lorsque le corps se trouva étendu sur une grande table de marbre,
+lorsque Ruggieri l'eut déshabillé et soigneusement lavé, sa première
+besogne fut de lui injecter des aromates destinés à empêcher toute
+décomposition pendant quelques jours au moins; et ceci n'était qu'un jeu
+pour ce redoutable créateur de poisons.
+
+Il s'assit près de la table de marbre à laquelle il s'accouda, et
+examina le corps de son fils: il était labouré de coups de poignard dont
+plusieurs avaient pénétré jusqu'aux sources de la vie; la poitrine, les
+épaules, le cou étaient zébrés de longues plaies entrouvertes. La tête
+avait conservé une sérénité remarquable. Evidemment, Marillac ne s'était
+pas aperçu qu'on le tuait. Le premier coup, qui lui avait été porté au
+moment où il descendait vers Alice, avait dû le foudroyer. Les paupières
+étaient légèrement soulevées. Ruggieri essaya en vain de les fermer et,
+n'y parvenant pas, il jeta sur le visage un mouchoir de fine batiste
+parfumée qu'il avait trouvé dans le pourpoint du mort et qui était au
+chiffre d'Alice.
+
+Ruggieri n'était nullement ému.
+
+La douleur paternelle disparaissait dans l'effort cérébral du savant.
+
+Et cet effort devait être énorme. Car, pendant plusieurs heures, le mage
+demeura pétrifié dans une immobilité telle qu'on l'eût pris pour un
+autre cadavre, si une espèce de tremblement n'eût parfois agité ses
+mains. Il était d'ailleurs aussi pâle que le mort qu'il étudiait. Mais
+ses yeux laissaient échapper une flamme ardente.
+
+A un moment de cette sinistre méditation, il bredouilla quelques mots:
+
+«Il a perdu tout son sang... l'opération n'en est-elle pas
+simplifiée?... je recoudrai toutes ces plaies, sauf une... celle-ci...
+qui a ouvert la carotide... c'est par là que je dois faire la
+transfusion...»
+
+A un autre moment de la journée, il murmura:
+
+«Nostradamus ne m'a-t-il pas affirmé qu'il avait obligé le corps astral
+d'un de ses enfants à demeurer près de lui pendant plus d'un mois?...
+Et, moi-même, n'ai-je pas vu tressaillir à diverses reprises les
+cadavres que je voulais ranimer? Est-ce que le corps astral n'était pas
+là, alors, qui essayait de réintégrer sa demeure charnelle?»
+
+A l'heure où la nuit commençait à tomber, Ruggieri se leva brusquement,
+courut à une vaste armoire pleine de livres et de manuscrits, et il se
+mit à la fouiller fébrilement.
+
+Il tremblait convulsivement et répétait:
+
+«Oh! je le trouverai... je le trouverai....»
+
+Au bout de deux heures, ayant jonché le parquet de papiers et de volumes
+épars, il finit par mettre la main sur ce qu'il cherchait: c'était un
+livre qui ne contenait guère qu'une cinquantaine de pages. Les pages
+étaient moisies. Les caractères de l'écriture étaient hébraïques.
+
+Lentement, Ruggieri se mit à le feuilleter. Ses yeux, d'un seul trait,
+parcouraient chaque page.
+
+A la vingt-neuvième page, il eut comme un sourd rugissement, et son
+doigt se posa, s'incrusta sur une ligne.
+
+«La formule d'incantation!» gronda-t-il.
+
+Il était à ce moment dix heures du soir. Le silence était profond
+au-dehors.
+
+Comme minuit approchait, l'astrologue alluma cinq nouveaux flambeaux, ce
+qui faisait sept avec ceux qui l'éclairaient déjà.
+
+Il les plaça sur le parquet dans l'angle du laboratoire tourné à l'est.
+Les flambeaux étaient placés en fer à cheval dont l'ouverture se
+trouvait donc tournée vers l'ouest, et formaient un demi-cercle dans le
+coin, un demi-cercle appuyé à l'est. Dans ce demi-cercle de lumière,
+Ruggieri se plaça debout, tourné vers l'intérieur du laboratoire,
+c'est-à-dire regardant l'ouest, qui est le lieu de ténèbres, par rapport
+à l'est d'où vient la lumière.
+
+De fa main, il traça dans l'air un cercle, comme pour s'enfermer.
+
+Puis, devant lui, à ses pieds, au milieu des deux branches du fer
+à cheval formé par les sept flambeaux, il enfonça profondément son
+poignard dont la garde formait une croix.
+
+Alors, tirant un chapelet de son pourpoint, il en détacha douze grains
+qu'il plaça en cercle autour du poignard dressé comme une croix.
+
+Minuit commença à sonner ses douze coups lents et sonores, voilés de
+tristesse...
+
+Au sixième coup, Ruggieri prononça la formule d'une voix calme, forte et
+grave.
+
+Les vibrations du douzième coup de minuit résonnaient encore sourdement
+dans les airs, lorsqu'il vit à l'autre extrémité du laboratoire une
+forme blanche qui, d'abord indécise, se précisa rapidement jusqu'à
+dessiner une silhouette humaine.
+
+Nous ne disons pas que cette sorte de vapeur blanche apparut dans le
+laboratoire. Nous disons que Ruggieri la vit.
+
+Alors, d'un pas saccadé, il sortit du cercle formé par les flambeaux et
+la croix, et s'avança vers la forme blanche qu'il voyait.
+
+Il ne faisait guère qu'un pas par minute, et chacun de ces pas
+s'accomplissait avec la raideur lente et sans arrêt d'un mécanisme.
+
+Au bout de douze pas, il s'arrêta et demanda:
+
+--Est-ce toi, mon enfant?...
+
+Il ne vit pas les lèvres de l'apparition remuer. Aucun son ne frappa
+ses oreilles. Mais il entendit, en lui-même, et très distinctement, la
+réponse:
+
+--Pourquoi m'avez-vous appelé, mon père?
+
+Ruggieri se remit en marche; à mesure qu'il avançait, il vit
+l'apparition reculer; le corps astral essayait de le fuir; mais lui le
+poursuivait.
+
+Ruggieri continua à marcher, revenant cette fois sur le cercle.
+
+L'apparition se trouvait près du poignard, entre les deux branches du
+fer à cheval lumineux.
+
+Alors, Ruggieri parla de nouveau. Il dit:
+
+--Mon enfant, il faut entrer.
+
+Il vit la forme blanche s'agiter violemment. Et, comme tout à l'heure,
+en lui-même, il entendit:
+
+--Pourquoi ne me laissez-vous pas à l'éternel repos?
+
+--Tu entreras, je le veux, dit Ruggieri. Pardonne-moi, mon fils, de
+t'emprisonner ici. Entre, je le veux.
+
+Il vit la forme blanche hésiter, reculer, prendre son élan, et se placer
+enfin au centre des lumières, à la place même qu'il avait occupée.
+
+Une satisfaction infinie se peignit sur les traits pétrifiés de
+Ruggieri.
+
+Au bout de quelques minutes, son visage se détendit, ses yeux reprirent
+leur position naturelle, son bras droit retomba pesamment, le livre
+s'échappa de sa main gauche et roula sur le parquet.
+
+Regardant dans le cercle de lumières, Ruggieri ne vit plus rien: la
+forme blanche avait disparu.
+
+Mais il sourit et murmura:
+
+«Je ne suis plus en état de voyant; donc, je ne vois pas; mais il est
+là; le corps astral de mon fils est là; et il ne sortira que lorsque je
+le voudrai!»
+
+Ruggieri subit alors, et d'une façon soudaine, la réaction de l'état
+morbide où il s'était placé par suite d'un phénomène de volonté connu et
+décrit par tous les anciens auteurs des sciences ésotériques, mais que
+la médecine moderne a inventé... en lui donnant le nom tout battant neuf
+d'autosuggestion.
+
+Pendant quelques minutes, il demeura tremblant, vacillant, agité de
+frissons fiévreux. Mais, bientôt, il se remit, et, courant aux volumes
+qu'il avait jetés sur le parquet, il saisit l'un d'eux et sortit
+rapidement de son laboratoire.
+
+Le cadavre demeura seul sur la table de marbre, tandis que les sept
+flambeaux continuaient à brûler.
+
+Ruggieri était entré dans sa chambre à coucher et, ayant allumé une
+lampe, se mit à parcourir le volume qui portait ce titre: _Traité des
+fardements_.
+
+C'était une oeuvre de Nostradamus, publiée à Lyon en l'an 1552.
+
+«Voilà, murmura Ruggieri, voilà ce que me laissa en mourant mon bon
+maître Nostredame. Que de fois j'ai lu et relu ces lignes tracées par sa
+main quelques heures avant sa mort! Que de nuits j'ai passées sur
+ces pages qu'il m'a sans doute laissées pour que je pusse tenter sa
+réincarnation!... Je la tentai. Par trois fois, j'entrai dans son
+tombeau, là-bas, dans l'église de Salon... mais je n'avais pas de sang à
+lui transfuser... Lisons encore... essayons!...»
+
+Le manuscrit était divisé en trois parties très courtes. écrit à la
+hâte, et dont beaucoup de phrases étaient simplement commencées.
+
+La première partie commençait par ces mots:
+
+«La réincarnation peut s'obtenir moyennant le rappel du corps astral.»
+
+La deuxième partie portait une sorte de titre qui était:
+
+«Accointances qu'il peut y avoir entre le corps astral et le corps
+matériel après leur séparation.»
+
+Enfin, la troisième partie était également résumée par quelques mots
+placés en tête de la page:
+
+«Quel sang il faut infuser au cadavre.»
+
+Ce fut cette dernière partie que Ruggieri se mit à lire et à relire
+longuement, la tête entre les deux mains. Enfin il se leva, alla à une
+armoire de fer encastrée dans le mur et dissimulée dans une tapisserie.
+L'ayant ouverte, il en tira, parmi une foule de papiers, un rouleau de
+parchemin qu'il déroula, sur la table et sur lequel il s'accouda.
+
+C'était une grande feuille sur laquelle étaient traces des signes
+géométriques, avec renvois explicatifs sur les côtés. En haut de la
+feuille, ces mots étaient écrits:
+
+«Horoscope de mon fils Déodat, comte de Marillac, et diverses
+constellations en conjonction avec la sienne.»
+
+Alors, l'astrologue se mit à commencer une série de calculs géométriques
+dont chacun était suivi de calculs chiffrés.
+
+Cela dura des heures.
+
+Vers la fin, il écrivait avec une sorte de fièvre délirante. Une joie
+intense resplendissait sur son visage.
+
+«J'y suis! murmura-t-il tout à coup, voilà la constellation de l'homme
+qu'il me faut!... quel est cet homme?... Oh! je le trouverai!»
+
+Il s'évanouit soudain.
+
+Peut-être de joie ou peut-être de fatigue.
+
+Quand il revint à lui.'au bout de quelques minutes, il se dit:
+
+«Le jour ne va pas tarder à paraître, maintenant... Eh bien, j'attendrai
+à ce soir!...»
+
+Il se releva alors, rangea ses papiers dans l'armoire de fer, et en tira
+une boîte qu'il ouvrit; elle contenait un certain nombre de pilules; il
+en prit une et, l'ayant avalée, un bien-être immédiat succéda aussitôt à
+l'énorme fatigue qu'il éprouvait.
+
+Ses yeux tombèrent alors sur l'horloge.
+
+«Neuf heures, dit-il, il fait grand jour...»
+
+Alors, il comprit. Il venait de passer toute une journée à étudier
+l'horoscope, après toute la nuit passée à évoquer le corps astral de
+son fils. On était au mercredi soir... Il y avait donc à tout le moins
+quarante-deux heures que Ruggieri n'avait pas mangé!... qu'il n'avait
+pas bu!... qu'il n'avait pas dormi!...
+
+Sans aucun doute, les pilules, dont il venait d'en absorber une et qu'il
+avait composées lui-même, devaient contenir une substance fortifiante
+d'une extrême énergie, car il ne se sentit ni faim ni sommeil, et se
+contenta de boire un grand verre d'eau.
+
+Toute la nuit qui suivit, Ruggieri la passa au sommet de la tour, l'oeil
+fixé à une puissante lunette qu'il avait perfectionnée pour son usage
+personnel.
+
+Le vendredi, dans la nuit, il fut distrait du travail forcené auquel il
+se livrait par un envoyé de la reine, qui l'appelait. Lorsqu'il revint
+du Louvre, il se remit a étudier la constellation de l'homme dont le
+sang était nécessaire à la réincarnation de son fils.
+
+Vers trois heures, comme les astres pâlissaient et qu'il allait remettre
+à la nuit suivante la suite de ses recherches, il poussa un cri
+terrible:
+
+«J'ai trouvé! C'est lui!»
+
+Il courut à sa chambre, sortit de l'armoire de fer une feuille de
+parchemin pareille à celle qui contenait l'horoscope de son fils. Et
+c'était en effet un autre horoscope.
+
+Il tremblait de joie au point qu'il n'écrivait qu'avec difficulté. Une
+flamme étrange jaillissait de ses yeux. Et il murmurait, après chaque
+calcul:
+
+«Oui... c'est bien lui!... cela coïncide...»
+
+A six heures du soir, il poussa un long soupir, pareil à un rugissement,
+et s'évanouit de nouveau en prononçant un nom:
+
+«Pardaillan!...»
+
+Voilà donc ce que Ruggieri avait trouvé! Le nom de l'homme dont le sang
+était nécessaire à la réincarnation de son fils!...
+
+Et, cet homme, c'était le chevalier de Pardaillan!
+
+C'est sur le chevalier de Pardaillan qu'il allait tenter la hideuse,
+l'effroyable expérience!...
+
+Comment le sinistre astrologue avait-il pu arriver à cette conclusion?
+
+Il est probable que, dans son aberration, dans l'état de délire à
+froid où il vivait depuis l'assassinat de l'infortuné Marillac, il est
+probable que, dans le détraquement filial de cette cervelle qui avait
+reçu tant de secousses, il est probable, disons-nous, que la figure de
+Pardaillan se présenta d'elle-même à lui.
+
+Ruggieri, lorsqu'il avait été trouver le chevalier à l'auberge de la
+Devinière pour lui faire les propositions au nom de la reine, avait
+rencontré dans l'escalier, et sans doute reconnu du premier coup son
+fils Déodat.
+
+Plus tard, il avait établi l'horoscope du chevalier.
+
+Mais, de cette rencontre de son fils en allant voir Pardaillan, était
+née dans ce cerveau, sans cesse préoccupé de conjonctions, la certitude
+que le comte de Marillac et le chevalier de Pardaillan étaient unis par
+d'invisibles liens et que leurs destinées faisaient corps.
+
+Cette conviction, qui dormait au fond de son esprit, s'était réveillée
+sans qu'il en eût conscience, au moment où il cherchait dans le ciel la
+constellation de l'homme dont le sang lui était nécessaire.
+
+En réalité, dès la première minute, il avait été obsédé par l'énergie du
+chevalier, et, comme il arrive à tous ceux qui poursuivent un problème
+insoluble, il avait amoncelé d'instinct les preuves autour de la
+solution ardemment souhaitée. Et, alors qu'il croyait que cette solution
+lui venait de ses calculs, c'est lui qui l'y avait mise dès avant de
+commencer le calcul. Toute folie trouve son explication.
+
+Ruggieri revint rapidement à lui.
+
+En toute hâte, de l'armoire de fer, il tira trois ou quatre papiers.
+
+Ces papiers étaient blancs.
+
+Mais au bas de chacun se trouvaient la signature de Charles IX et le
+sceau royal.
+
+Comment Ruggieri s'était-il procuré ces ordres en blanc? Les avait-il
+obtenus de Catherine? Étaient-ce de parfaites imitations? Peu importe.
+
+Il en remplit deux.
+
+Puis il descendit à son laboratoire et renouvela ceux des flambeaux du
+cercle lumineux qui étaient près de s'éteindre, opération qu'il avait
+soigneusement recommencée plusieurs fois depuis l'incarnation; car, les
+lumières ne devaient pas s'éteindre: une seule lumière éteinte, c'était
+une porte par où le corps astral pouvait fuir.
+
+«O mon fils, dit-il, sois rassuré; dès cette nuit, je verserai dans ton
+corps matériel le sang nécessaire, et, pour chasser les esprits jaloux,
+je sonnerai le glas, le glas terrible qui sera le signal des milliers de
+morts, afin que des milliers de corps astraux encombrent l'atmosphère!»
+
+Ainsi s'exprima le fou...
+
+Ayant parlé au corps astral comme on vient de le dire, Ruggieri sortit
+du laboratoire sans regarder le cadavre tout raide et livide sur sa
+table de marbre. Et, ayant enfourché sa mule, il se hâta vers le Temple.
+
+Introduit auprès de Montluc, il exhiba les papiers qu'il avait remplis.
+
+Montluc, les ayant lus, jeta sur l'astrologue un regard de stupeur et
+presque d'épouvanté.
+
+«Mais, observa-t-il enfin d'une voix saccadée, je ne sais pas si la
+mécanique fonctionne encore... il y a longtemps qu'elle n'a servi...
+
+--Ne vous inquiétez de rien. Mettez-moi seulement en relation avec
+l'homme.
+
+--Bon. Venez donc.
+
+Montluc et Ruggieri descendirent, gagnèrent une cour étroite au Fond de
+laquelle s'élevait une cahute en planches.
+
+--Il est là, dit Montluc. Parlez-lui. Je vais m'occuper de faire
+descendre vos deux gaillards.
+
+Montluc salua et se retira avec une hâte que motivait peut-être un
+sentiment d'horreur, ou peut-être simplement le désir de courir à son
+appartement où il devait attendre les deux ribaudes qui lui avaient
+promis leur visite pour ce soir-là.
+
+Ruggieri, étant entré dans la cabane, vit un homme qui s'occupait à
+raccommoder une paire de sandales.
+
+Cet homme, court sur ses jambes torses, avait une tête monstrueuse, des
+épaules énormes, et devait être d'une force herculéenne. C'était un
+ancien condamné aux galères, qu'on avait gracié à condition qu'il
+remplît, au Temple, certaines fonctions d'un ordre particulier.
+
+Ruggieri lui montra l'un de ses papiers. L'homme fit signe qu'il
+obéirait. Ruggieri lui donna alors quelques ordres à voix basse. L'homme
+répondit:
+
+--J'y vais.
+
+--Non, dit l'astrologue, pas maintenant.
+
+--Et quand-?
+
+--Cette nuit. Je ne pourrai être ici qu'à trois heures et demie. Je veux
+recueillir moi-même la chose.
+
+--Trois heures et demie. Bon. Je commencerai donc à tourner la manivelle
+vers trois heures.
+
+Ruggieri approuva d'un signe de tête et sortit.
+
+Mais, au moment où il allait franchir la porte du Temple, il s'arrêta
+soudain et murmura:
+
+«Il faut que je le voie... il est essentiel que je lise dans sa main...»
+
+
+
+XXXI
+
+LA MÉCANIQUE
+
+Après la soudaine intervention de Marie Touchet dans la chambre de
+torture, les deux Pardaillan avaient été réintégrés dans leur cellule.
+Un flot d'espoir montait de leurs coeurs à leurs cerveaux. Mais ces
+deux hommes d'une trempe exceptionnelle évitaient de se montrer l'un à
+l'autre la joie qu'ils éprouvaient.
+
+Simplement, le vieux routier s'écria Quand ils eurent été enfermés:
+
+--Pour cette fois, chevalier, je dois convenir que tu n'as pas eu tort
+de sauver cette aimable personne. Par Pilate, j'aurai donc connu une
+femme qui aura montré quelque gratitude?
+
+--Vous pouvez ajouter un homme, observa le chevalier.
+
+--Qui donc? Ton Montmorency, qui nous laisse mourir dans ce
+cul-de-basse-fosse, alors qu'il devrait déjà avoir mis le feu à Paris et
+fait sauter le Temple pour nous en tirer!
+
+--Mais, monsieur, nous eussions sauté, nous aussi en ce cas, répondit le
+chevalier. Mais, ajouta-t-il, c'est de Ramus que je voulais parler.
+Ce digne savant ne nous a-t-il pas tirés d'un fort mauvais pas, rue
+Montmartre?
+
+--C'est pardieu la vérité. Mort de tous les diables devrai-je donc me
+réconcilier avec l'humanité?
+
+Les deux intrépides aventuriers plaisantaient et devisaient paisiblement
+à l'heure où ils venaient d'échapper à une mort affreuse.
+
+Cependant, peu à peu, leur entretien s'attacha à cette charmante et
+vaillante jeune femme qui leur était apparue comme un ange sauveur. Ils
+finirent par convenir que leur situation s'était infiniment améliorée et
+que, sûrement. Marie Touchet les délivrerait.
+
+La journée se passa ainsi.
+
+Et, déjà, la nuit avait envahi leur cachot, alors que dehors il faisait
+jour encore, lorsque la porte s'ouvrit.
+
+Avouons que le coeur leur battit fort: était-ce la liberté?...
+
+C'était Ruggieri!...
+
+Il entra seul, une lanterne à la main, tandis que les arquebusiers qui
+l'avaient accompagné se rangeaient dans le couloir, prêts à faire feu à
+la moindre tentative d'évasion.
+
+Ruggieri leva sa lanterne et alla droit au chevalier.
+
+--Me reconnaissez-vous? demanda-t-il.
+
+Le chevalier examina un instant l'astrologue.
+
+--Je vous reconnais, dit-il, bien que vous ayez fort changé. C'est vous
+qui vîntes me voir en mon taudis qui se trouva fort honoré de votre
+visite. C'est vous qui me posâtes de ces questions étranges, comme de me
+demander en quelle année j'étais né et si j'étais libre... C'est vous
+qui me donnâtes ce joli sac contenant deux cents beaux écus de six
+livres parisis. C'est vous qui m'ouvrîtes la porte de la maison du Pont
+de Bois où vous m'aviez donné rendez-vous... Mon père, saluez cet
+homme: c'est un des plus hideux coquins dont puisse se glorifier une
+truanderie. Savez-vous pourquoi il m'amena à l'illustre et généreuse
+Catherine, reine de par le diable? C'était pour me prier d'assassiner
+mon ami, le comte de Marillac!
+
+Une terrible secousse fit bondir l'astrologue.
+
+Ses yeux se gonflèrent, comme s'il allait pleurer.
+
+Mais il ne pleura pas. Il éclata d'un rire sinistre et grinça:
+
+--Moi! Moi! Tuer Déodat! Fou! Triple fou!... Ah! si Déodat n'était mort,
+si je n'avais enfermé son corps astral dans le cercle magique...
+
+Il n'acheva pas.
+
+Le chevalier l'avait saisi par le bras. Il secoua violemment ce bras.
+
+Vous dites, gronda-t-il, vous dites que le comte est mort!...
+
+--Mort! répéta Ruggieri hagard, une lueur de folie dans les yeux.
+Mort!... heureusement, je tiens les deux corps, le corps matériel et
+l'astral... jeune homme, c'est pour cela que je suis ici... votre main,
+je vous prie...
+
+Le chevalier avait croisé les bras, et sa tête s'était inclinée sur sa
+poitrine.
+
+--Si loyal, murmura-t-il, si brave et si jeune!... Et si bon!...
+Mort!... Tué sans doute par cette femme!... Mon père, mon père, vous
+avez trop raison... il y a trop de loups et de louves de par le monde...
+
+--Pardieu! fit le vieux routier qui tournait avec curiosité autour de
+Ruggieri. Quand je te le dis, chevalier! Des loups, certes, il y en a
+à foison. Et des hiboux... tiens, comme monsieur que voici... fi! la
+vilaine bête... vous sentez la mort, monsieur; allez-vous-en!...
+
+--Monsieur, dit timidement Ruggieri, voulez-vous me donner votre
+main?...
+
+Il parlait au chevalier, et sa voix avait une si étrange douceur, elle
+implorait avec tant de tristesse, que le chevalier, lentement, décroisa
+les bras et dit:
+
+--Quoi que vous ayez fait, monsieur, je crois que vous pleurez, mon
+pauvre ami... voici ma main.
+
+Ruggieri avait saisi la main droite que le chevalier, croyant qu'il
+voulait simplement la serrer par communauté d'affliction, lui avait
+tendue. Cette main, il l'avait ouverte, et, projetant sur la paume la
+lumière de la lanterne, il l'étudiait, il en inspectait les lignes.
+
+Déjà, Ruggieri avait oublié ce sentiment de douleur paternelle qui
+s'éveillait en lui. Il était tout à sa folie, à l'affreuse pensée qui le
+guidait.
+
+--Voici la preuve! hurla-t-il. Voici votre ligne de vie qui va se perdre
+dans la ligne que j'ai retrouvée dans la main de Déodat! Voici, tenez...
+
+Il eût sans doute révélé l'abominable, la monstrueuse espérance de
+réincarnation, mais le vieux Pardaillan, exaspéré par l'accent funèbre
+de cette voix, avait saisi Ruggieri au col; il le secoua un instant et,
+finalement, d'une secousse, l'envoya rouler sur la porte du cachot.
+
+Ruggieri se leva lentement et jeta sur le chevalier un dernier regard si
+étrange que celui-ci en frissonna; puis, ouvrant la porte, il disparut.
+
+--As-tu vu ce regard? dit le vieux routier tout pâle.
+
+Le chevalier, tout à la violente douleur de la nouvelle qu'il venait
+d'apprendre, allait et venait dans le cachot avec une agitation
+croissante. Une furieuse colère montait en lui. Jamais le vieux
+Pardaillan n'avait vu son fils dans cet état. Et, sans doute, cette
+colère, allait finalement se traduire par quelque éclat, lorsque la
+porte s'ouvrit à nouveau. Les mêmes arquebusiers, qui avaient conduit
+Ruggieri, apparurent dans les couloir. Et le sergent qui les commandait
+dit simplement:
+
+--Messieurs, veuillez me suivre.
+
+Le vieux routier tressaillit d'espoir. Il voyait dans cet incident la
+suite de l'intervention de Marie Touchet. Si on ne les mettait pas en
+liberté, on allait les transférer dans quelque chambre plus aérée. Il
+saisit le bras du chevalier.
+
+--Viens, dit-il. Nous songerons à venger ton ami quand nous serons hors
+d'ici.
+
+--Oui, fît le chevalier, les dents serrées, le venger!... Je sais d'où
+est parti le coup qui l'a frappé.
+
+Ils se mirent en marche, entourés d'arquebusiers.
+
+--Monsieur, dit le vieux Pardaillan au sergent, vous nous conduisez dans
+une autre cellule?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Très bien.
+
+Le sergent le regarda d'un air étonné. On arriva au bout du couloir et
+on commença à descendre un escalier tournant, pareil à celui qu'ils
+avaient descendu le matin pour arriver à la chambre de torture, mais non
+le même.
+
+Cependant, ils s'enfonçaient de plus en plus. L'air devenait méphitique.
+Les murailles suintaient. Par plaques, des touffes de champignons
+verdâtres se renflaient sur la pierre. A d'autres endroits, cette pierre
+brillait de mille cristaux minuscules: c'était le salpêtre qui sortait.
+
+On arriva ainsi à une sorte de boyau long d'une vingtaine de pas.
+
+«Diable!» songea Pardaillan père.
+
+Mais il se rassura aussitôt en apercevant, au bout du boyau, un étroit
+escalier qui remontait. Et, comme il n'y avait de couloir ni à droite ni
+à gauche, il en conclut qu'ils allaient reprendre par là le chemin qui
+les ramènerait à l'air.
+
+C'était vrai: les deux Pardaillan devaient monter cet escalier qui
+tournait rapidement sur lui-même et dont ils n'apercevaient que les deux
+ou trois premières marches.
+
+Il y eut mieux: les arquebusiers firent halte dans le boyau, et les
+deux prisonniers furent invités à monter les premiers. Ils montèrent;
+derrière eux, le sergent; derrière le sergent, les arquebusiers.
+
+Le vieux Pardaillan qui, plein d'espoir, marchait en tête, compta huit
+marches tournantes. A la neuvième marche, il n'y avait plus d'escalier,
+mais une sorte de porte basse et étroite s'ouvrait; machinalement, il
+franchit le pas; le chevalier passa derrière lui; au même instant, ils
+entendirent derrière eux un bruit sonore et métallique, comme celui
+d'une porte de fer qui se referme...
+
+L'obscurité était opaque.
+
+Le silence était aussi absolu que les ténèbres.
+
+--Es-tu là? demanda le vieux Pardaillan, avec une poignante angoisse.
+
+--Je suis là! dit le chevalier.
+
+Ils se turent brusquement, pris de cet indicible étonnement qui est le
+premier signe de la terreur: en effet, leurs voix résonnaient d'étrange
+façon, avec cette même sonorité métallique qu'avait eue la porte en se
+Refermant.
+
+Instinctivement, les deux hommes avaient tendu les bras devant eux;
+leurs mains se rencontrèrent et s'étreignirent.
+
+Dans ce mouvement, ils firent chacun un pas pour se rapprocher l'un de
+l'autre.
+
+Mais ils s'arrêtèrent soudain, et la même sensation d'étonnement les
+immobilisa; en voulant marcher, ils avaient senti que le plancher
+n'était pas sur un plan horizontal, mais qu'il s'inclinait sur une pente
+assez raide.
+
+Le vieux Pardaillan se baissa vivement et toucha ce plancher.
+
+--Du fer! gronda-t-il en se redressant.
+
+Alors, ensemble, ils reculèrent, remontant la pente de cet étrange
+plancher de fer.
+
+Au bout de trois pas, ils furent arrêtés par la muraille et, l'ayant
+touchée, ils constatèrent qu'elle était en fer!
+
+Ils étaient entourés de fer. Ils étaient dans une chambre de fer!
+
+Pourtant, contre la muraille, leurs pieds se sentaient d'aplomb. La
+déclivité ne commençait qu'à un demi-pas du mur de fer.
+
+--Ne bouge pas de là! fit le vieux Pardaillan. Je ne sais dans quel
+traquenard nous sommes tombés. Mais ce doit être effroyable. Je veux
+pourtant me rendre compte...
+
+Alors, il se mit à suivre la muraille en comptant ses pas à haute voix,
+afin de rester en communication avec le chevalier.
+
+Il marchait le long de cette bordure horizontale sorte de sentier qui
+côtoyait le pied des murs.
+
+Lorsque, ayant fait le tour de cette case, il rejoignit son fils, il
+avait compté vingt-quatre pas; huit de chaque côté dans le sens de la
+longueur et quatre dans le sens de la largeur.
+
+La cage était donc d'assez vastes proportions. Ni banc ni siège d'aucune
+sorte, ni aucun des ustensiles qui garnissent un cachot: partout la
+muraille était unie.
+
+Ils songèrent-qu'on les avait enfermés dans cette cage pour les y
+laisser mourir de faim et de soif.
+
+Un moment, l'effroi pénétra dans ces âmes indomptables.
+
+Mais, bientôt, chacun d'eux songeant qu'il ne devait pas augmenter les
+souffrances de l'autre par sa propre faiblesse, ils raffermirent leurs
+coeurs, et se prenant par la main:
+
+--Je pense, dit Pardaillan père, que voici la fin de notre carrière.
+
+--Est-ce qu'on sait? dit froidement le chevalier.
+
+--Soit! je ne demande pas mieux que de vivre encore. Mais j'enrage de ne
+pas savoir où je suis, et pourquoi ce plancher s'en va de tous côtés en
+pente vers le centre.
+
+--Peut-être s'est-il affaissé par son propre poids Attendons, monsieur.
+Qu'avons-nous à redouter au bout du compte? De mourir par la faim.
+Je conviens que c'est un supplice assez hideux. Mais nous pourrons y
+échapper quand il nous sera bien démontré que nous devons mourir.
+
+--Y échapper! Et comment?
+
+--En nous tuant, dit simplement le chevalier.
+
+--J'entends bien. Mais comment? Nous n'avons ni dague, ni épée.
+
+--Nous avons mieux.
+
+--Et quoi?
+
+--Nos éperons. Les miens n'ont pas de molette et constituent au pis
+aller des poignards assez présentables.
+
+--Par Pilate, tu es en veine de bonnes idées, chevalier!
+
+Tel fut l'entretien héroïque de ces deux hommes placés dans la situation
+la plus effroyable.
+
+Séance tenante, le chevalier défit ses éperons qui, selon un usage
+encore très répandu, consistaient simplement en une tige d'acier assez
+longue et aiguë. Il en donna un au vieux routier et garda l'autre pour
+lui...
+
+Chacun d'eux affermit cette arme extraordinaire dans sa main droite en
+nouant autour du poignet les courroies d'éperon.
+
+A partir de ce moment, ils ne se dirent plus rien.
+
+Accotés à la muraille de fer, l'oreille tendue, ils attendirent,
+cherchant à voir et ne voyant que ténèbres, cherchant à entendre et
+n'entendant que silence.
+
+Quel espace de temps s'écoula ainsi?
+
+Soudain, le vieux Pardaillan murmura:
+
+--As-tu entendu?...
+
+--Oui... Ne bougeons pas... Taisons-nous...
+
+Un léger bruit, comme le bruit du déclic d'une machine qui va se mettre
+en mouvement, venait de frapper leurs oreilles.
+
+Ce bruit de déclic venait du plafond.
+
+A ce moment même, une lumière pâle envahit la cage de fer... puis cette
+lumière se renforça comme si une deuxième lampe mystérieuse eût été
+allumée... puis elle se renforça deux fois encore, en sorte que la
+clarté était maintenant suffisante pour montrer tous les détails de
+l'épouvantable lieu.
+
+D'abord, les deux Pardaillan ne virent qu'eux-mêmes. Ils se virent
+hagards, hérissés, avec des visages terribles:
+
+--On va nous attaquer, gronda le vieux.
+
+--Oui, tenons-nous bien.
+
+--Ce n'est pas par la faim qu'on veut nous tuer... C'est donc la
+bataille!...
+
+--La bataille! La vie!...
+
+Cependant, l'attaque ne se produisait pas. D'un rapide regard, ils
+inspectèrent alors le caveau. Et cet étonnement que nous avons signalé
+plus haut, cet étonnement avant-coureur des plus atroces sensations
+d'horreur entra de nouveau dans leurs esprits avec une violence d'écluse
+qui s'ouvre...
+
+Voici en effet ce qu'ils virent:
+
+Ils avaient cherché d'instinct la porte, le trou par où ils étaient
+entrés, et ils ne la trouvèrent plus; cette porte devait sans doute se
+fermer hermétiquement au moyen d'un mécanisme: sur la muraille, aucune
+ligne indiquant la solution de continuité, plus de porte!
+
+Ils examinèrent alors ce plancher bizarre qui, dans la nuit, leur avait
+paru s'en aller en pente.
+
+Ils ne s'étaient pas trompés: tout autour du caveau bordant la muraille,
+régnait un sentier horizontal de deux pieds de large; et à partir de
+l'arête de ce sentier commençait la déclivité assez raide; le plancher
+était ainsi divisé en quatre pans dont chacun s'abaissait vers le
+centre, et cela formait un tronc de pyramide renversée parfaitement
+régulier. Les quatre pans inclinés, au lieu d'aboutir à une pointe
+centrale, étaient coupés de façon à former au fond de cette cuvette
+quadrangulaire un rectangle très régulier.
+
+Or, ce rectangle, ce n'était pas une plaque de fer, ni une dalle de
+pierre, ni rien!
+
+C'était du vide!...
+
+Si, dans la nuit, ils se fussent laissé entraîner sur l'une des quatre
+pentes, ils eussent abouti à ce trou!
+
+Tombés! Où? Dans quoi? Dans quel puits? Quel abîme?
+
+A tout prix le savoir! Ils le voulurent. Et s'arc-boutant l'un à
+l'autre, pour ne pas glisser sur la pente unie ils descendirent et
+arrivèrent au bord du trou de la cheminée.
+
+Et alors, ils frémirent. S'étant regardés ils se virent livides. Et le
+vieux Pardaillan prononça ces mots:
+
+--J'ai peur... Et toi?...
+
+--Éloignons-nous, fit le chevalier sans répondre à la terrible question.
+
+Ils revinrent sur le sentier.
+
+Qu'avaient-ils donc entrevu de formidable? Était-ce un puits sans fond?
+Était-ce le vertige d'une chute qui ne s'arrêterait jamais?
+
+Non. C'était quelque chose de plus simple, mais cette simplicité
+dégageait de l'horreur.
+
+Ce trou... Eh bien, ce trou, c'était une fosse en fer.
+
+Oui. Une fosse!... Mais une fosse avec d'étranges particularités.
+D'un bout à l'autre, elle était creusée d'une rigole. Et cette rigole
+aboutissait à un orifice de tuyau qui se perdait on ne savait où...
+
+Pourquoi cet agencement destiné à pousser, à refouler, à attirer, à
+absorber?...
+
+Les Pardaillan, muets, collés contre la muraille de fer, regardaient la
+fosse qui béait au centre de la cuvette quadrangulaire formée par le
+plancher de fer.
+
+Nous avons dit que le fantastique caveau s'était éclairé.
+
+La lumière venait de quatre lampes.
+
+Ces lampes, placées dans des niches pratiquées au bas de la muraille, au
+ras du sentier, étaient mises hors d'atteinte par un treillis de fer.
+
+Les niches, évidées dans la muraille de fer, correspondaient évidemment
+avec un couloir qui faisait le tour du caveau puisque c'était du dehors
+qu'on avait allumé les quatre lampes.
+
+Ces lampes, placées au ras du sol, étaient agencées pourtant de manière
+à envoyer leurs reflets vers le plafond en même temps que vers la fosse.
+
+Ce plafond lui-même était de fer.
+
+Les Pardaillan levèrent les yeux, l'inspectèrent... et ï'étonnement les
+saisit dans ses rafales plus puissantes...
+
+Ce plafond ne ressemblait pas plus à un plafond que le plancher
+ressemblait à un plancher...
+
+Ce plafond était lui-même disposé en tronc de pyramide, chacun de ses
+pans étant parfaitement dans le plan de la pyramide d'en bas!
+
+En sorte que, si ce plafond était tombé, il se fût exactement adapté au
+plancher.
+
+Et, au centre de ce plafond, juste au-dessus de la fosse, une masse de
+fer parfaitement rectangulaire surplombait. Cette masse, épaisse de cinq
+pieds, toujours dans l'hypothèse où le plafond fût tombé, se serait
+exactement emboîtée dans la fosse!...
+
+Tout cela formait un ensemble exorbitant; cela suait l'épouvante, cela
+distillait de l'horreur...
+
+Le chevalier de Pardaillan ayant tout inspecté, ayant confronté avec ce
+qu'il voyait le souvenir des choses qu'on se racontait à voix basse sans
+y croire, le chevalier de Pardaillan, avait compris. Et, de ses lèvres
+qui remuèrent à peine, il laissa tomber ces seuls mots:
+
+--La mécanique espagnole qui fonctionna aux XVe et XVIe siècles, dans le
+mystère des geôles profondes!
+
+--La mécanique? interrogea le vieux Pardaillan. qui ne savait pas, lui!
+
+Le chevalier n'eut pas le temps de répondre.
+
+Ce léger bruit de déclic, qu'ils venaient d'entendre peu avant que les
+lumières ne s'allumassent, se reproduisit dans le silence absolu.
+
+Presque en même temps, ils entendirent sur le côté droit de la cage de
+fer, au-dehors, une rumeur grinçante et continue de roue mal graissée
+qui se met en mouvement, ou de vis qui s'enfonce dans un pas de vis
+rouille...
+
+La vis devait être formidable, si c'était une vis. Car la rumeur était
+assourdissante.
+
+Et, aussitôt, un grondement sourd, un roulement ininterrompu qui venait
+d'en haut leur fit lever les yeux vers le plafond.
+
+Leurs cheveux se hérissèrent...
+
+Le plafond s'était mis à descendre!...
+
+Il descendait tout d'une pièce, d'un mouvement très lent, mais continu.
+Il s'abaissait...
+
+La monstrueuse pyramide de fer en relief descendait vers la pyramide de
+fer en creux...
+
+Le bloc de fer rectangulaire s'abaissait pour aller s'encastrer dans la
+fosse de fer...
+
+Et eux?...
+
+Eux!... Ils allaient bientôt sentir peser sur leurs têtes la masse
+formidable!
+
+Alors, affolés, ils allaient chercher à gagner une minute de vie!
+
+Comment?... En descendant vers la fosse.
+
+Et, lorsqu'ils y seraient, la masse rectangulaire s'emboîterait dans
+cette fosse...
+
+Ils seraient écrasés par l'effroyable pression!
+
+Et la rigole était là pour recueillir leur sang!
+
+La fosse était là! Ils y descendraient sûrement, infailliblement! Elle
+les fascinait. Elle les appelait. Elle les attirait comme le Maëlstrom
+de l'Océan attire le vaisseau qui se débat en vain pour échapper à ses
+mortelles étreintes!
+
+Le grondement de la mécanique continuait.
+
+Le plafond descendait.
+
+Bientôt, il se trouva à un pied de la tête du vieux Pardaillan, plus
+grand que le chevalier.
+
+Épouvante et délire»... Bientôt, il ne fut qu'à un pouce!...
+
+Bientôt, il ne fut qu'à une ligne!...
+
+Il toucha les cheveux... il atteignit le crâne... le vieux routier
+baissa la tête... la masse effroyable atteignit ses épaules... il
+fallait descendre... descendre vers l'horreur... descendre vers la fosse
+de fer!...
+
+Terrible, les yeux exorbités, les veines des tempes gonflées à éclater,
+le vieux incrusta ses pieds sur le sentier de fer, s'arc-bouta des
+deux coudes à la muraille de fer, et, se raidissant dans un effort
+titanesque, il voulut, oui, il voulut, de ses épaules, arrêter la
+descente du plafond de fer!...
+
+Et l'impossible se réalisa!
+
+Le plafond s'arrêta!...
+
+Mais cela dura quelques secondes... le vieux haleta, son visage se
+convulsa... le plafond se remit à descendre...
+
+Alors, comme le fer touchait les épaules du chevalier, il s'arc-bouta à
+son tour... il refit le prodige...
+
+Et pendant que, de ses épaules, il suspendait un instant l'épouvantable
+masse, sa parole, étrange, comme lointaine, descendit vers le vieux
+routier...
+
+--Mon père, nous avons nos poignards... Quand je tomberai près de vous,
+il sera temps... mourons ensemble...
+
+La seconde d'après, l'irrésistible force descendante le courba...
+
+Il s'abattit près de son père.
+
+L'instant suprême était venu: en même temps, ils levèrent leurs mains
+armées pour se frapper...
+
+
+
+XXXII
+
+DES VISAGES PENCHÉS SUR LA NUIT
+
+Vers deux heures du matin, cette nuit-là, Ruggieri sorti du nouvel
+hôtel de la reine, et, d'un pas tranquille, prit le chemin de l'église
+Saint-Germain-l'Auxerrois où il ne tarda pas à arriver. Il se dirigea
+vers la petite porte par laquelle Marillac et Alice de Lux étaient
+entrés dans la nuit du lundi précédent.
+
+Devant cette porte, il trouva un homme qui l'attendait. C était le
+sonneur de cloches. Cet homme remit à l'astrologue la clef du clocher,
+et dit:
+
+--Comme ça, vous ne voulez pas que je vous aide? C'est que la Guisarde
+est lourde à manoeuvrer. Moi-même j'ai du mal à la mettre en mouvement.
+
+--La Guisarde? fit Ruggieri.
+
+--Oui, dit le sonneur en éclatant de rire, c'est le nom que j'ai donné à
+la grosse cloche.
+
+Ruggieri entra dans l'église, ferma la porte et bientôt il commençait
+l'ascension du clocher. Il parvint ainsi à une sorte de chambre ouverte
+à tous les vents et dont le plafond était percé de trous par où
+descendaient des cordes qui servaient à mettre en mouvement les cloches
+situées au-dessus du plafond.
+
+L'une de ces cordes était un vrai câble: c'était la corde du gros
+bourdon, qu'on sonnait rarement. Le sonneur, pourtant vigoureux était
+obligé de se faire aider pour le mettre en branle.
+
+Ruggieri saisit ce câble et le secoua en levant la tête.
+
+Une douzaine de hiboux effarés se mirent à voleter.
+
+--Qui êtes-vous? s'écria l'astrologue qui se mit à parcourir à grands
+pas le plancher à demi pourri. Êtes-vous les âmes de Chilpéric et
+d'Ultrogothe dont j'ai vu les statues aux portails de cette église?
+Est-ce toi, roi franc, toi qui bâtis ce temple, voici près de mille ans?
+Venez-vous m'aider?... Oui... il faut que, cette nuit, les airs soient
+remplis d'esprits!
+
+Une sueur abondante et glaciale ruisselait sur son visage.
+
+--Voici l'heure! murmura-t-il d'une voix grelottante. Voici l'heure où
+je vais sonner le grand rappel des esprits épars... le glas du comte de
+Marillac!...
+
+Il se redressa lentement en éclatant de rire, et marcha vers la grosse
+corde, la corde du tocsin...
+
+--Le glas de mon fils!... Non, de par Dieu, de par la Vierge, de par les
+saints!... Sonne, bronze énorme, sonne la vie, sonne la réincarnation du
+fils de la reine!...
+
+En hurlant ces paroles insensées, il se jeta sur la corde du tocsin et
+s'y suspendit de tout son poids...
+
+Pendant quelques secondes, la lourde cloche s'ébranla, se balança,
+tressaillit, grinça...
+
+Puis le battant frappa les flancs... le premier coup retentit, jetant
+dans le même silence un mugissement prolongé.
+
+Sur la façade du Louvre qui regardait Saint-Germain-l'Auxerrois,
+un balcon était ouvert--le balcon d'une vaste salle plongée dans
+l'obscurité. Près du balcon, deux ombres à demi penchées en avant, sans
+oser se montrer, attendaient, raidies par l'angoisse de cette minute
+Fatale.
+
+C'était Catherine de Médicis, toute vêtue de noir.
+
+C'était son fils bien-aimé, Henri, duc d'Anjou.
+
+Ils se tenaient par la main. Ils étaient blêmes. Le duc d'Anjou
+tremblait. Comme Ruggieri, ils écoutaient, ils regardaient. Leurs yeux
+étaient fixés sur l'église
+
+Cette sorte de surexcitation nerveuse, maladive, qu'on éprouve lorsqu'on
+attend le bruit d'une explosion alors que les mineurs ont mis le feu
+à la mèche, tordait Catherine et lui laissait à peine la faculté de
+respirer...
+
+Tout a coup, devant eux, la voix grave, profonde et mugissante du bronze
+donna son premier coup de gueule.
+
+Le duc d'Anjou, d'une secousse, échappa à l'étreinte de sa mère, et
+recula... recula jusqu'à ce que, trouvant derrière lui un fauteuil, il
+tomba en se bouchant les oreilles.
+
+Catherine, comme poussée par une force invincible, s'était redressée
+avec un soupir terrible.
+
+Elle bondit sur le balcon, se pencha sur l'appui, noire funèbre les
+ongles incrustés à la pierre, pareille à l'archange de la Mort.
+
+La cloche, la grosse cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois hurlait,
+gueulait, mugissait, rugissait, comme folle...
+
+Alors des bruits étranges, des rumeurs inouïes montèrent du fond de
+l'ombre...
+
+Près de Saint-Germain, une autre cloche se mit à hurler, puis, plus
+loin, une autre, puis d'autres, toutes les cloches tous les tocsins de
+Paris secouant sur la ville les rafales monstrueuses de leurs sonorités
+éperdues!
+
+En bas, des ombres apparaissaient, qui couraient se heurtaient,
+vociféraient, et des éclairs jaillissaient des épées; des torches, des
+centaines de torches, des milliers de torches s'allumaient, et la ville
+paraissait toute rouge tout embrasée comme par les feux de l'enfer
+soudain ramenés sur la terre...
+
+Derrière Catherine, dans le Louvre, un coup de pistolet retentit, puis
+un autre, puis d'autres.
+
+Le grand carnage huguenot, la grande hécatombe humaine venait de
+commencer!
+
+
+
+XXXIII
+
+LE ROI QUI RIT
+
+Charles IX se trouvait dans sa chambre à coucher. Il ne s'était pas
+déshabillé. Mais il était assis dans un vaste et profond fauteuil où il
+paraissait plus petit encore plus malingre et chétif. Ses deux lévriers
+favoris Nysus et Euryalus, étaient couchés à ses pieds et dormaient d'un
+sommeil inquiet.
+
+Au premier coup de tocsin, il eut comme un long frisson.
+
+Le bourdon de Saint-Germain-l'Auxerrois se mit alors à gronder et à
+mugir, comme une bête fauve encagée bondit a tort et à travers.
+
+Nysus et Euryalus, debout soudain, firent entendre un long grognement de
+colère et de peur. Charles IX les appela; ils sautèrent sur le fauteuil,
+chacun d'un côté; il saisit leurs deux têtes fines et soyeuses, les
+pressa contre sa poitrine pour sentir quelque chose de vivant et d'ami.
+
+Toutes les cloches de Paris, tous les tocsins s'étaient mis a répondre
+au tocsin enragé de Ruggieri.
+
+Le roi, lentement, se souleva, se mit debout. Il courut enfoncer sa
+tête sous les oreillers du lit; mais le hurlement était plus fort;
+les vitraux tremblaient; les flambeaux grelottaient; les meubles
+trépidaient... Alors il se redressa, leva la tête, voulut braver les
+hurlements; sa bouche crispée laissa échapper des malédictions sourdes;
+puis il cria plus fort; puis il se mît à vociférer, il hurla à l'unisson
+des cloches, et ses deux chiens hurlèrent. Le roi vociférait:
+
+--Gueuses! vous tairez-vous! Assez! Assez! Gueuses! cloches d'enfer! Je
+veux qu'on les fasse taire! Oh! les cloches! Elles crient plus fort, je
+ne veux pas! Ne tuez pas!
+
+Où fuir? Plus féroce, plus lugubre, l'immense et tragique hurlement
+répercutait les échos prolongés de ses clameurs. L'affreuse tempête des
+tocsins déployait sur Paris des rafales plus violentes. Ah! non, elles
+ne se tairaient pas, les cloches! Pendant quatre jours et quatre nuits,
+elles devaient ainsi rugir sans arrêt.
+
+Charles courut à la fenêtre, arracha le rideau, souleva un châssis.
+
+Il recula en claquant des dents.
+
+Le jour venait. Le matin de ce dimanche se levait. Mais, malgré le jour,
+les torches continuaient à courir.
+
+Des gens, avec de longs cris d'horreur, fuyaient. D'autres, rouges de
+sang, les poursuivaient.
+
+Ce fut une vision rapide, effrayante. Charles recula jusqu'au milieu de
+la chambre. Il bégaya:
+
+«Qu'ai-je fait? Qu'ai-je dit?... Quoi! c'est par mon ordre que cela se
+fait!... Oh! je ne veux pas voir... je ne veux pas entendre!... Où fuir?
+Où fuir?...»
+
+Où fuir?... Il ouvrit la porte de sa chambre, se glissa, pareil à un
+fantôme, le long d'un couloir, et entra dans une galerie. Et ses cheveux
+se hérissèrent.
+
+Cinq ou six cadavres lui apparurent, les uns sur le nez, tout ramassés,
+les autres sur le dos, les bras en croix. Dans un angle de la galerie,
+un jeune homme se défendait contre une douzaine de catholiques. Il tomba
+tout à coup. C'était Clermont de Piles. Au centre de la galerie, deux
+femmes à genoux levaient les mains; elles tombèrent, la gorge ouverte
+de coups de poignards. Et là, les hurlements des hommes retentissaient,
+plus féroces que ceux des cloches. Il recula. Il n'entra pas dans la
+galène et il bégaya:
+
+«C'est moi! C'est moi qui tue ces femmes! C'est moi qui assassine ces
+hommes! Grâce! Pitié! Où fuir?...
+
+Où fuir?... Il se sauva loin de l'abominable galerie et voulut descendre
+un escalier... mais là, au tournant, sur le palier, une quinzaine
+de cadavres entassés, les poings crispés, les yeux convulsés!...
+Il remonta, chercha un autre couloir... Là, des coups d'arquebuse
+éclataient et des coups de pistolet.
+
+Tout le long du couloir, des cadavres! Dans la fumée acre Charles eut
+la vision d'une quinzaine de forcenés sanglants, mourant, vociférant:
+Arrête! Taïaut! Taïaut!... L'homme poursuivi trébucha, tomba et
+l'instant après, son corps ne fut qu'une plaie rouge. Les démons
+disparurent, coururent au bout du couloir où deux huguenots, presque
+nus, essayaient de fuir... La bande disparut... le couloir était
+libre... Charles s'avança et arriva au cadavre de l'homme qu'on venait
+de tuer... C'était le baron de Pont qui, la veille, lui avait gagné une
+partie a la paume... Charles fit un effort, bondit comme pour traverser
+un large fossé, et franchit ainsi le cadavre... Mais il demeura
+pétrifié: ses deux pieds venaient de se poser dans une flaque de sang et
+il rugit:
+
+«Oh! ces cris dans ma tête! Qu'on sonne donc les cloches plus fort,
+mort-Dieu! Ces coups d'arquebuse ne font pas de bruit! Plus fort! Je ne
+veux plus entendre ces cris dans ma tête! A moi! fuyons!... où fuir? où
+fuir?...»
+
+Où fuir? Il se mit à courir, enjamba des cadavres d hommes a peine
+vêtus, des cadavres de femmes entièrement nus, des cadavres tordus, avec
+des bouches convulsées par la dernière malédiction, des yeux terribles,
+des yeux suppliants, des yeux emplis d'ineffables étonnements... des
+cadavres, encore des cadavres...
+
+Où fuir? Grâce! Pitié! Ces deux mots, ces deux cris résonnaient dans sa
+cervelle avec des hurlements prolongés...
+
+Le Louvre, le Louvre entier n'était plus que fumée, sang, hurlements,
+plaintes, détonations... Où fuir?
+
+Il se frappa le crâne à grands coups. Tous ces cadavres, il les
+reconnaissait! Il les nommait au passage! Maintenant il marchait dans
+le sang et n'y faisait plus attention. Il piétinait des chairs
+déchiquetées. Il avait pris sa tête à deux mains et courait, courait,
+montait, descendait, fou, hagard, hébété, et hurlait:
+
+«Où fuir? Qui crie dans ma tête? Assez! assez! assez!»
+
+Il rencontra une fenêtre. Il tira le châssis. Sans doute, l'horreur
+centuplait ses forces: le châssis tomba, brisé, dans la cour. La fenêtre
+était au premier. Charles, haletant, essaya de respirer. Il se pencha:
+
+--Grâce! Pitié! crièrent des voix.
+
+--Sire! sire! nous sommes vos hôtes!
+
+--Sire! sire! nous étions vos amis!
+
+Ils étaient là une vingtaine de gentilshommes huguenots qui tendaient
+leurs bras vers lui. Sans armes, à peine vêtus, ils avaient été acculés
+dans un coin de la cour. Cent fauves à visage humain les entouraient,
+cent arquebuses. Charles, penché, entendit encore:
+
+«Sire! Sire! Sire!»
+
+Alors, le rire, le rire terrible et funeste qui épouvantait lorsqu'on
+l'entendait, ce rire tragique éclata sur ses lèvres. La tête renversée
+en arrière, les mains crispées à la fenêtre, il riait sans pouvoir
+s'arrêter de rire...
+
+Alors, il recommença a fuir. Une porte était ouverte... Il s'y
+engouffra... alla tomber dans un fauteuil...
+
+Charles IX reconnut qu'il se trouvait dans son cabinet familier, celui
+où il aimait à entasser les instruments de chasse, les trompes,
+les ferronneries, celui où Crucé lui avait remis une arquebuse
+perfectionnée, d'invention toute récente.
+
+L'arquebuse était là, dans son coin.
+
+Elle n'était pas seule, il y en avait une dizaine accrochées aux murs,
+un peu partout, car le roi s'intéressait fort aux ouvrages de mécanique,
+aux armes à feu.
+
+Ce cabinet, que nous avons dépeint, se trouvait au rez-de-chaussée. On
+se rappelle sans doute que le chevalier de Pardaillan y avait été amené
+par le maréchal de Montmorency et la manière dont il en était sorti en
+sautant le fossé.
+
+Le fossé en effet, était exactement sous la fenêtre.
+
+Au-delà du fossé commençait la berge où de beaux peupliers dressaient
+dans le ciel bleu leurs cimes élégantes.
+
+Au-delà de la berge, la Seine.
+
+En se retrouvant dans ce cabinet, Charles IX se sentit comme rassuré.
+Il respira un instant. Au-delà de la porte, l'effroyable tumulte de la
+tuerie continuait dans le Louvre.
+
+Soudain, derrière cette porte une galopade de pas nombreux.
+
+La porte s'ouvrit violemment.
+
+Deux hommes hagards, déchirés, poursuivis par plus de cinquante
+forcenés, firent irruption dans le cabinet.
+
+Charles se redressa tout d'une pièce.
+
+Ces deux hommes qu'on allait tuer, c'étaient les deux grands chefs des
+huguenots.
+
+C'était le roi Henri de Navarre.
+
+C'était le jeune prince de Condé!...
+
+--Feu! Feu donc! vociféra quelqu'un.
+
+D'un bond instinctif, Charles se plaça entre les poursuivants et les
+poursuivis.
+
+La meute s'arrêta sur le seuil du cabinet, grondante hérissée, des
+visages noirs de poudre, des yeux sanglants...
+
+--Arrière! dit Charles IX.
+
+--Mais ce sont des parpaillots! Si le roi se met à protéger les
+hérétiques!...
+
+--Qui parle? tonna le roi. Qui parle ainsi devant moi?
+
+Une seconde, Charles eut l'attitude de majesté qui lui manqua toujours.
+La meute recula.
+
+Le roi referma la porte du cabinet. Il tremblait de fureur.
+
+--Ah! gronda-t-il en assenant un coup de poing sur une table, il y a
+donc une autorité, dans le royaume, aussi forte bientôt que l'autorité
+du roi?
+
+--Oui, sire, dit Condé: l'autorité de...
+
+--Tais-toi, tais-toi, ventre-saint-gris! lui souffla le Béarnais pâle
+comme la mort.
+
+Mais le jeune prince ne tremblait pas. Il leva sur le roi un regard
+intrépide, et, se croisant les bras, il continua:
+
+--Je ne suis pas venu ici pour implorer pitié. Roi de Navarre, je vous
+ai entraîné chez le roi de France pour que vous lui demandiez compte du
+sang de nos frères! Parlez, sire... ou, par le Dieu vivant, c'est moi
+qui parlerai!...
+
+--Mauvaise tête! fit le Béarnais, qui parvint à sourire. Remercie mon
+cousin Charles qui nous sauve!
+
+Condé lui tourna le dos.
+
+Charles les regardait tous deux d'un oeil vitreux. Il tordait dans ses
+mains un mouchoir dont, parfois, il essuyait son front. Il grelottait.
+Cette folie spéciale qui l'avait fait fuir à travers son palais
+s'emparait de nouveau de lui. Mais elle prenait une forme nouvelle. La
+contagion hideuse du meurtre montait dans cette cervelle affolée. Des
+lueurs sinistres s'allumèrent dans ses Yeux.
+
+Dans le Louvre, les détonations, les plaintes déchirantes, les
+imprécations horribles retentissaient plus violentes.
+
+Au-dehors de Paris montait une rumeur immense, faite des hurlements des
+cloches, des hurlements des assassins, des hurlements des victimes...
+
+--Sire! sire! clama Condé en se tordant les bras, vous n'avez donc ni
+coeur ni entrailles? Quoi! cette monstrueuse tuerie!
+
+--Taisez-vous! rugit Charles qui grinça des dents. On tue ceux qui
+me voulaient tuer! C'est votre faute fourbes, hypocrites qui voulez
+renverser la religion de nos pères, détruire la tradition française!
+C'est la messe qui nous sauve, entendez-vous?
+
+--La messe! vociféra Condé. Comédie infâme!...
+
+--Que dit-il? bégaya Charles, que dit-il? Voilà qu'il blasphème!
+Attends! Attends!...
+
+Il se jeta sur l'arquebuse dont Crucé lui avait fait hommage. Elle était
+chargée.
+
+--Tu nous perds, murmura le Béarnais qui s'adossa à un meuble pour ne
+pas tomber.
+
+--Renonce! tonna le roi en couchant Condé en joue.
+
+Et, par une de ces sautes soudaines de la pensée qui tourne aux vents de
+la folie, tout à coup ce fut sur Henri de Béarn qu'il dirigea le
+canon de son arme en même temps, il éclatait de rire, furieusement,
+funèbrement.
+
+--Renonce! hurla-t-il de nouveau.
+
+--Eh! ventre-saint-gris, s'écria le Béarnais en accentuant cet accent
+gascon qui, la veille encore, mettait Charles de si bonne humeur, est-ce
+à la vie que je dois renoncer, mon cousin? C'est dommage! Adieu, nos
+belles chasses!
+
+--Je veux que tu ailles à la messe! Que cela finisse une bonne fois.
+Tout le monde à la messe, et n'en parlons plus!...
+
+--A la messe! fit Henri de Navarre.
+
+--Oui! Choisis! La messe ou la mort!...
+
+--Allons-y, cousin! Allons-y tout de suite! Ça! où dit-on la messe? J'en
+veux tout de suite, moi!
+
+--Et toi? reprit Charles en se tournant vers Condé
+
+--Moi, sire, je choisis la mort!
+
+Le roi fit feu.
+
+Henri de Béarn jeta un cri d'angoisse.
+
+Mais dans la fumée, on vit Condé debout, très calme et les bras croises.
+La main de Charles tremblait à tel point que la balle avait passé à deux
+pieds au-dessus de la tête du jeune homme.
+
+--Sire! clama le Béarnais, je réponds de lui. Il se convertira sous
+trois jours!
+
+Mais Charles ne l'écoutait plus. Peut-être ne les voyait-il plus.
+L'effroyable tumulte, dans le Louvre et dans Paris, lui donnait une
+sorte de vertige. La folie montait, folie de terreur, folie de meurtre,
+folie de la conscience qui hurlait, folie du sang dont les odeurs acres
+envahissaient sa cervelle. Il poussa une effroyable imprécation et,
+saisissant son arquebuse par le canon, à coups de crosse il se mit à
+démolir la fenêtre; les vitraux tombèrent en éclats, le châssis sauta,
+Paris lui apparut dans un brouillard sanglant!...
+
+Charles avait jeté son arquebuse. Il se pencha à la fenêtre et regarda
+avidement. L'affreuse chasse à l'homme, sur les berges de la Seine, se
+poursuivait comme sur tous les points de Paris.
+
+Des hommes, des enfants passaient en bondissant comme des cerfs. Un coup
+d'arquebuse abattait tantôt l'un, tantôt l'autre. Il y en avait qui
+tombaient à genoux, les mains levées vers les bourreaux. Mais des
+prêtres, arrivaient au pas de course et hurlaient:
+
+«Tuez! Tuez!...»
+
+On tuait.
+
+«Tuez! murmurait Charles. Il faut tuer! Pourquoi tuer? Ah! oui!...
+Guise... la messe...»
+
+Et le mot effroyable bourdonnait plus fort dans sa tête.
+
+«Tuez! Tuez!... Il faut tuer!... Du sang! Du sang!...»
+
+Il était ivre. Il était soûl. Il tremblait. Sa tête se balançait de
+droite et de gauche, lentement. Il riait. Il sentait ses nerfs se tordre
+sous l'effort du rire. Il avait un visage épouvantable. La folie montait
+à la fureur.
+
+Et, tout à coup, secouant frénétiquement l'appui de la fenêtre, il eut
+un long hurlement de loup au fond des bois. Et la parole affreuse, en
+cris rauques, en râles brefs, fit explosion sur ses lèvres exsangues:
+
+«Tuez! Tuez! Tuez!...»
+
+Alors, il bondit en arrière, saisit l'une des arquebuse. Il y en avait
+une dizaine. Elles étaient toutes chargees... Qui les avait chargées?...
+
+Et il tira.
+
+Puis il saisit une autre arquebuse
+
+Et il tira...
+
+Il tirait au hasard. Homme, femme ou enfant Tout ce qu'il voyait passer,
+il tirait.
+
+Quand il eut déchargé toutes les arquebuses il se pencha, fou furieux,
+effroyable à voir, la bouche pleine de mousse, les yeux hors de la tête,
+les cheveux hérissés et, longuement, il se mit à hurler:
+
+«Tuez! Tuez! Tuez!...»
+
+Soudain, il se renversa en arrière, tomba se tordit sur le plancher, la
+poitrine gonflée, les ongles incrustés au tapis.
+
+Et, alors, le roi de Navarre et Condé purent voir un spectacle hideux et
+tragique...
+
+Là, sur ce tapis, un homme secoué de sanglots frénétiques se roulait,
+se cognait la tête, se labourait la poitrine à coups de griffes et, de
+cette loque tordue de ces sanglots effrayants, jaillissait une sorte de
+plainte rauque, un cri bref:
+
+«Tuez!... Tuez!... Tuez!...»
+
+Et cette loque, c'était le roi de France!
+
+Condé leva ses deux poings crispés vers le ciel comme pour une
+malédiction suprême. Et brusquement, il sortit du cabinet.
+
+
+
+XXXIV
+
+ENTRÉE DE CATHO DANS LA GLOIRE
+
+Vers l'heure où Catherine de Médicis, au balcon du Louvre, attendait le
+premier coup de tocsin Catho comme on a vu cheminait dans la nuit que
+sillonnaient de lueurs falotes les lanternes des marqueurs de portes.
+Elle était paisible et farouche. C'était tout simple, ce qu'elle
+entreprenait!... et c'était formidable!
+
+Parvenue devant l'ouverture d'un profond cul-de-sac plus noir et plus
+silencieux encore que les rues avoisinantes, elle s'arrêta et, à
+demi-voix, se mit à fredonner une complainte.
+
+Aussitôt dans le cul-de-sac, se produisit un murmure confus de voix,
+vite étouffé, un remous d'ombres se mettant en mouvement. Catho se remit
+en marche Mais, cette fois, elle n'était plus seule. Une troupe étrange
+la suivait. Près de trois cents femmes. Toutes celles à qui, dans son
+cabaret, elle avait donné rendez-vous. Mendiantes et ribaudes, jeunes et
+vieilles borgnesses, bancales, boiteuses, hideuses mégères de la Cour
+des Miracles ou belles filles d'amour elles marchaient en troupeau
+serré, Catho en tête, étrange général de cette armée fantastique.
+Elles allaient d'un bon pas. Toutes étaient armées, les unes de vieux
+pistolets les autres d'épées rouillées, d'autres d'une barres de fer,
+d'autres d'un simple gourdin, d'autres, enfin, n'avaient que leurs
+griffes.
+
+Comme pour Catho. c'était tout simple, ce qu'elles entreprenaient!
+
+A diverses reprises, le fantastique troupeau qui piétinait derrière
+Catho fut arrêté par ces petites troupes qui s'en allaient de porte en
+porte. Le chef de l'une d'elles voulut interroger Catho et lui barrer le
+chemin. Mais Catho et ses guerrières le regardèrent d'un air si menaçant
+que l'homme recula, il supposa, d'ailleurs, que peut-être ces femmes
+avaient un rôle à jouer dans la grande tragédie.
+
+Catho arriva devant le Temple et s'arrêta.
+
+Derrière elle, son troupeau s'arrêta. Il y eut des rires étouffés, des
+jurons assourdis; l'impatience de la bataille gagnait les guerrières,
+il y avait une petite fille de seize ans, toute mince et fluette, qui
+brandissait une arquebuse et disait:
+
+--Qu'on y touche, pour voir! Un jour, comme maman était malade sur son
+grabat, il est entré chez nous avec du bon vieux vin, du poulet et trois
+écus...
+
+--Une fois, il m'a tirée des mains de la prévôté, dit une voix éraillée.
+
+--Un si beau chevalier! fit une ribaude en agitant une rapière.
+
+--Voulez-vous vous taire? dit Catho.
+
+Elles se turent, mais maintenant, elles frémissaient. Celles qui
+connaissaient Pardaillan, à voix basse, racontaient ses hauts faits.
+
+Catho, alors, rangea son armée. Au premier rang, toutes celles qui
+avaient pu se procurer une arme à feu; puis celles qui avaient une épée,
+une dague, un bâton enfin, derrière, celles qui n'avaient rien.
+
+Quant à elle, elle tenait à la main un solide poignard.
+
+--Attention! dit-elle. A peine la porte ouverte, suivez-moi!
+
+Il y eut un profond silence. Devant elles, le Temple se dressait,
+terrible et sombre.
+
+Tout à coup, au loin, très loin, une cloche se mit à rugir. Puis une
+autre cloche...
+
+--Le tocsin! dit une vieille mendiante.
+
+--Qu'est-ce cela? murmura Catho. Est-ce pour nous?
+
+Le tumulte grandissait. Les cloches de Paris se mettaient en branle. Des
+coups d'arquebuse, des coups de pistolet éclataient dans la nuit.
+Dans la fantastique armée de Catho, il y eut un long frémissement. La
+panique, un instant, menaça. Mais, brusquement, le commencement de
+terreur se changea en fureur. Aux hurlements des cloches, aux cris
+lointains, aux sourdes détonations, elles se mirent à répondre par
+des insultes; les armes furent brandies; il y eut, pendant quelques
+secondes, le désordre et le bruit d'une halle où l'on s'invective.
+
+Soudain, une porte basse fut ouverte.
+
+La Roussette et Pâquette apparurent.
+
+--En avant! hurla Catho.
+
+--En avant! répondit le tonnerre des trois cents voix.
+
+--Par ici!» cria la Roussette.
+
+Toute la troupe se rua, s'engouffra sous la porte que les deux ribaudes
+venaient d'ouvrir du dedans.
+
+--J'ai les clefs! glapissait Pâquette.
+
+--Nous avons renfermé les hommes d'armes! ajouta la Roussette.
+
+--Vite! Vite! Au cachot! commanda Catho. Où est-ce?
+
+--Par là!
+
+Elles débouchèrent dans une petite cour qu'elles emplirent de leur
+tumulte.
+
+Holà! tonna une voix, que signifie? Qui êtes-vous, sorcières?...
+Arrière!...
+
+--En avant! vociféra Catho.
+
+--Feu! Feu! hurla la voix...
+
+Douze arquebuses éclatèrent. Cinq des guerrières de Catho tombèrent,
+mortes ou blessées. Alors, dans cette cour étroite, il y eut des
+vociférations inimaginables. Douze soldats rangés en bataille et
+commandés par un officier venaient de faire feu...
+
+Voici ce qui s'était passé:
+
+Il y avait dans le Temple une garnison de soixante soldats. Elle était
+divisée en deux groupes qui occupaient deux postes. La Roussette et
+Pâquette, après avoir ficelé solidement le gouverneur Montluc, avaient
+pris deux trousseaux de clefs et étaient descendues en toute hâte. Dans
+l'une des cours sur laquelle s'ouvrait la grande porte du Temple, il y
+avait un poste. Quarante soldats y dormaient; la Roussette s'approcha
+de la porte massive et la ferma à double tour: les soldats ne pouvaient
+plus sortir, les fenêtres étant grillées!
+
+Alors elles coururent ouvrir la porte basse où Catho devait entrer.
+
+Malheureusement, il y avait un deuxième poste. Outre ce deuxième poste,
+il y avait les geôliers, les sentinelles.
+
+Un officier, qui faisait sa ronde, se heurta dans une cour à l'armée des
+ribaudes.
+
+Au bruit de la décharge et de la bataille qui commençait, les soldats du
+deuxième poste, qui n'étaient pas enfermés, accoururent. Les geôliers
+s'habillèrent en hâte et descendirent. Les sentinelles se replièrent sur
+le champ de bataille... En voyant le Temple envahi par cette légion de
+mendiantes hurlantes et vociférantes, ils crurent d'abord à une vision
+de cauchemar. Mais les coups pleuvaient. Ces femmes en guenilles
+frappaient et leurs coups portaient...
+
+Pendant quelques minutes, ce fut, dans la cour, un vacarme effrayant que
+couvrait le tumulte déchaîné sur Paris.
+
+Une vingtaine de truandes et ribaudes gisaient sur le sol. Mais autant
+de soldats étaient tombés.
+
+Elles bondissaient, poussaient des cris assourdissants, rouges de
+sang, les cheveux épars, sorcières en délire: enivrées par le sang,
+enfiévrées, furieuses, hagardes; les soldats pliaient, se débandaient,
+on n'entendait plus que des plaintes sourdes, de rauques imprécations
+et, finalement, un grand hurlement de triomphe éclata.
+
+Les derniers soldats ou geôliers survivants s'étaient précipités dans
+un couloir dont ils poussèrent la porte affolés terrorisés par cette
+irruption inouïe de mégères endiablées. Seuls, un officier, un sergent
+et un soldat demeurèrent dans un coin.
+
+--En avant! rugit Catho.
+
+Elle avait reçu trois coups de dague. Elle haletait elle était comme une
+panthère blessée qui cherche sur quel ennemi elle va fondre.
+
+Elle chercha des yeux la Roussette et Pâquette: elles venaient de
+tomber, blessées--mortellement peut-être.
+
+Alors Catho eut une malédiction terrible. Elle saisit les clefs que la
+Roussette tenait dans sa main crispée et, livide, sanglante, échevelée,
+courut au groupe des trois prisonniers.
+
+--Où est le chevalier de Pardaillan? demanda-t-elle au soldat.
+
+--Je ne sais pas! dit le soldat.
+
+Catho leva sa dague et frappa un seul coup. Le soldat tomba comme une
+masse.
+
+--Conduis-moi! reprit-elle haletante en s'adressant à l'officier.
+
+--Ribaude! dit l'officier, croîs-tu donc que...
+
+Il n'eut pas le temps d'achever; Catho l'abattit d'un coup terrible, un
+seul coup, comme pour le soldat.
+
+--A toi, dit-elle au sergent.
+
+--J'obéis, répondit le sergent, pâle comme la mort
+
+Le sergent se mit en marche. Catho le suivit, tamponnant ses blessures,
+marchant de ce pas souple de la panthère prête à bondir, son poignard
+rouge incrusté dans la main. Derrière elle le troupeau suivait à la
+débandade.
+
+Le sergent par une porte, était passé dans une deuxième cour.
+
+Là, au fond de cette cour, il y avait une voûte.
+
+Le sergent s'enfonça sous la voûte; à gauche, une petite porte basse
+ouverte; un escalier tournant commençait là.
+
+Catho arrêta le sergent, lui mit la main sur l'épaule et dit:
+
+--Si tu me trompes, tu es mort.
+
+--Des lumières! cria une voix.
+
+--Inutile, reprit le sergent. La mécanique est éclairée.
+
+--La mécanique? gronda Catho.
+
+--Oui. Là, vous trouverez ceux que vous cherchez.
+
+Le sergent commença à descendre l'escalier tournant. Il grommelait et
+ricanait dans sa moustache grise:
+
+--Elle les trouvera oui!... Attends un peu, tu vas les retrouver... une
+pinte ou deux de sang, et voilà!
+
+La bande cheminait le long de l'étroit boyau.
+
+Au bout de ce couloir où les tumultes du dehors n'arrivaient plus que
+comme un bourdonnement lointain, Catho entrevit un étrange spectacle.
+
+Dans la lumière fumeuse d'une torche, au bas d'un escalier tournant, il
+y avait un homme, sorte de gnome court sur pattes, à tête énorme, aux
+bras nus musculeux.
+
+Cet être bizarre, à grand effort, faisait tourner une manivelle de fer.
+
+--Qu'est cela? demanda-t-elle.
+
+--La mécanique! dit le sergent.
+
+--Où sont-ils? haleta Catho prise d'un pressentiment terrible.
+
+--Là!... sous la meule de fer!» dit le sergent qui éclata de rire.
+
+Catho jeta un hurlement. Son poing fermé se leva, siffla dans l'air
+et s'abattit sur le crâne du sergent qui étendit les bras, tourna sur
+lui-même et tomba, le nez sur les dalles.
+
+Il était mort.
+
+Catho enjamba le cadavre. En deux bonds, hurlante, échevelée,
+dépoitraillée, elle fut sur le gnome qui, tout à sa besogne, ne voyait
+rien, n'entendait rien.
+
+Les dix doigts de Catho s'incrustèrent sur la nuque du gnome qu'elle
+arracha de la manivelle.
+
+Le grincement s'arrêta net.
+
+Le bourreau considéra Catho d'un oeil hébété. Catho, après l'avoir saisi
+par la nuque, l'avait retourné, l'avait collé contre la muraille. Ses
+doigts maintenant s'incrustaient dans la gorge du gnome. Un silence
+profond régna dans le boyau. On n'entendait que les deux râles, celui du
+monstre et celui de Catho.
+
+--Grâce! dit l'homme, stupide d'épouvanté devant tous ces visages de
+femmes.
+
+--Où sont-ils? râla Catho.
+
+--Là! fit le gnome.
+
+--Ouvre! Ouvre! Ou tu es mort!
+
+Elle parlait bas, bredouillait plutôt, comme ivre. Le monstre étendit le
+bras et montra un fort bouton de métal qui, à cinq pieds au-dessus de la
+manivelle, bosselait le mur.
+
+Catho lâcha le gnome et bondit.
+
+Son poing fermé se mit à marteler à grands coups le bouton de fer.
+
+Mais, dès le premier coup, un déclic avait retenti, La porte de fer
+s'ouvrit.
+
+Et alors, deux hommes, deux fantômes, livides, les yeux élargis par
+l'étonnement infini, les lèvres retroussées par le rictus des épouvantes
+surhumaines, apparurent...
+
+--Sauvés! hurla Catho dans un éclat de rire effrayant.
+
+Presque aussitôt, les sanglots firent explosion sur ses lèvres.
+
+--Sauvés!...
+
+--Catho!...
+
+Ce cri éclata en même temps, poussé par les deux hommes.
+
+Un instant, ils demeurèrent comme pétrifiés devant le boyau empli de
+femmes qui maintenant riaient, battaient des mains, se félicitaient,
+jacassaient, pleuraient.
+
+Alors, ils comprirent!
+
+Leur imagination, prompte comme la foudre, reconstitua l'épopée: Catho
+soulevant les ribaudes et les truandes pour envahir le Temple, et la
+bataille, et la ruée a travers les sombres couloirs; et ils comprirent
+pourquoi, au moment de se frapper, ils avaient entendu de sourdes
+rumeurs, pourquoi le plafond s'était arrête net pourquoi la porte
+s'était ouverte, pourquoi ils étaient vivants, libres, hors
+l'épouvantable cauchemar de la mécanique de fer!...
+
+D'un bond, ils furent près de Catho.
+
+D'un même mouvement, ils tombèrent à ses genoux et chacun d'eux,
+saisissant une de ses mains, y déposa un long baiser.
+
+Catho, appuyée au mur, se laissait faire, comme si elle eut compris que
+cet hommage, venant de pareils hommes, était la suite toute naturelle du
+rêve de son âme simple, violente et douce.
+
+Le gnome, le monstre, en sautillant sur ses iambes torses, s'était
+faufilé, avait fui, effaré.
+
+Dans l'étroit couloir, le silence s'était rétabli, et on entendait
+seulement la sourde rumeur qui venait du monde des vivants en train
+d'accomplir la grande hécatombe.
+
+Le vieux Pardaillan, le premier, sortit de cette extase qui les avait
+fait tomberai genoux devant Catho.
+
+Il se releva, le sourcil froncé, la moustache hérissée et, de sa voix
+brève:
+
+--Partons! Malheur à eux!...
+
+--Oui, dit le chevalier en se relevant alors, partons! Nous avons
+quelque chose à faire!
+
+Il avait dit cela d'une voix si calme qu'il était impossible d'y
+découvrir une émotion.
+
+Mais le vieux Pardaillan comprit, lui, car il murmura entre ses dents
+serrées:
+
+--Gare aux loups, maintenant que ce lion est déchaîné!... Allons, viens,
+Catho!
+
+Catho voulut faire un pas. Brusquement, elle s'affaissa.
+
+Catho sourit. Elle montra du doigt son sein droit ensanglanté. D'un
+geste rapide, le vieux routier acheva de déchirer le corsage déjà en
+lambeaux. Le sein apparut.
+
+Une plaie large et profonde laissait échapper du sang qui ne sortait
+déjà plus que goutte à goutte.
+
+--Partez!, râla Catho.
+
+--Sans toi! Jamais!...»
+
+De nouveau, elle sourit. Ses yeux de bon chien fidèle s'attachèrent sur
+le vieux routier, puis sur le chevalier.
+
+--Tout de même, murmura-t-elle à mots entrecoupés, ils... ne vous...
+auront pas... partez... adieu...
+
+--Catho! ma pauvre Catho!
+
+Les deux Pardaillan s'étaient mis à genoux. Ils soutenaient, dans leurs
+bras, l'un les épaules, l'autre la tête de la blessée.
+
+Elle continuait à sourire. Elle comprenait bien que tout était fini pour
+elle. Tout à coup, ses yeux fixés sur le chevalier devinrent vitreux.
+Elle eut une légère secousse. Et ce fut ainsi, en souriant et en
+regardant le chevalier de Pardaillan, qu'elle se raidit dans le suprême
+effort de la vie qui quitte le corps.
+
+--Morte! gronda le vieux Pardaillan.
+
+--Les voilà! Les voilà! hurla à ce moment à l'entrée du couloir une voix
+féroce, délirante et tremblante à la fois.
+
+Et un homme apparut, haletant, convulsé, hideux à voir... suivi d'une
+vingtaine de soldats.
+
+Et, cet homme, c'était Ruggieri qui cherchait sa proie, Ruggieri qui
+venait chercher le sang nécessaire à la réincarnation--à son rêve de
+magicien fou furieux!
+
+
+
+XXXV
+
+LIONS DÉCHAÎNÉS
+
+Les deux Pardaillan bondirent et se ruèrent vers l'entrée du boyau.
+D'instinct, les ribaudes, collées au mur a droite et à gauche, leur
+firent un passage. Mais, dès qu'ils se trouvèrent en tête, elles
+remplirent le couloir de leurs cris assourdissants.
+
+--Catho est morte!
+
+--Vengeons-la!
+
+--Mort au guet!
+
+En un instant, les Pardaillan s'étaient heurtés au groupe de soldats qui
+apparaissait. Les deux premiers tombèrent mortellement frappés à
+coups de l'arme bizarre et courte qu'ils portaient--des poinçons,
+paraissait-il.
+
+Devant cette attaque furieuse, devant les visages des tunes décharnées
+qui hurlaient à la mort derrière les deux hommes, les autres soldats
+s'arrêtèrent. Le vieux routier et son fils avaient ramassé les piques
+des deux soldats tombés.
+
+Dans le boyau, il n'y avait place que pour deux de front.
+
+Une nouvelle attaque des Pardaillan jeta par terre les deux plus
+avancés.
+
+En même temps, la bande des ribaudes, agitant ses armes, poussait des
+cris terribles; en désordre, les soldats remontèrent précipitamment
+l'escalier.
+
+Sans un mot, livides, hérissés, les Pardaillan montèrent par bonds
+furieux; à chaque bond, un coup de pique; à chaque coup de pique, un
+juron; à chaque juron, un homme qui tombait.
+
+Tout à coup, les Pardaillan se virent à l'air, dans une cour. Ils
+respirèrent largement, et, d'un même mouvement instinctif, levèrent les
+yeux comme pour se rendre compte qu'ils ne rêvaient pas, qu'ils voyaient
+bien une réalité: les sombres bâtiments du Temple, et, là-haut, le ciel
+où brillaient des étoiles pâlies par l'approche de l'aube.
+
+--Feu! tonna la voix d'un officier.
+
+Les deux Pardaillan tombèrent à plat ventre, la décharge passa au-dessus
+d'eux et ils se relevèrent d'un bond...
+
+L'officier avait rangé ses hommes au fond de la cour, sur un seul rang.
+Les arquebuses déchargées, il hurla:
+
+--En avant!...
+
+Alors, dans cet étroit espace qu'éclairaient les premières lueurs de
+l'aube, il y eut une mêlée fabuleuse, comparable en ses évolutions
+désordonnées aux tourbillons d'un cyclone. En effet, les soldats,
+croyant que les Pardaillan étaient les chefs de cette bande de furies,
+les avaient entourés. Le vieux routier et le chevalier s'étaient adossés
+l'un à l'autre; autour d'eux tourbillonnaient des hommes d'armes, et,
+autour des hommes d'armes, avec des cris stridents, tourbillonnaient les
+femmes.
+
+Ruggieri, cependant, courait comme un insensé, s'arrachant les cheveux
+et vociférant des malédictions.
+
+--A l'aide! A l'aide! Ils s'échappent!
+
+Il parvint à la grande porte et l'ouvrit, affolé, ne sachant plus ce
+qu'il faisait.
+
+Des groupes de catholiques passaient, le mouchoir blanc au bras.
+
+--Ici, Ici! hurla Ruggieri... Misérables! Ils ne m'entendent pas!
+
+Devant lui, on pillait une maison d'où sortaient les cris perçants des
+victimes.
+
+--Par ici! appela Ruggieri. Il y a deux huguenots ici!...
+
+On ne l'écoutait pas; en effet, chacun des assassins pillards était
+occupé à quelque sinistre besogne.
+
+Alors, avec des sanglots terribles, se heurtant aux murs, se frappant
+la poitrine, invoquant les esprits, il rentra dans le Temple. Il eut
+un rugissement de joie en apercevant les hommes d'armes derrière les
+barreaux des deux fenêtres.
+
+Réveillés par le tumulte, d'abord effarés de trouver la solide porte
+fermée, ces hommes cherchaient à démolir les grilles des fenêtres.
+
+--Attendez! Je vais vous aider! Vite! Vite!
+
+--Au nom du Ciel! cria un sergent, que se passe-t-il?
+
+--Vite! vite! Ils se sauvent! Il me faut leur sang!
+
+A ce moment, une grande clameur le fit se retourner. Il vit la cour se
+remplir de femmes délirantes qui hurlaient:
+
+--Victoire! Victoire!...
+
+Elles passèrent en courant, se dirigeant vers la grande porte.
+
+Les soldats du poste, à grands coups, cherchaient à démolir leurs
+grilles. Des barreaux sautèrent enfin! A cet instant, les dernières
+combattantes passèrent échevelées, et cette vision fantastique
+s'évanouit sous une voûte: les deux Pardaillan, les derniers, apparurent
+alors, sanglants, l'oeil en feu, marchant de ce pas souple et terrible
+des grands fauves qui regagnent leurs forêts.
+
+Ruggieri, sans voix, bégayant une dernière malédiction, voulut se jeter
+au-devant d'eux.
+
+Le chevalier, d'une main, l'écarta sans effort apparent Mais le geste
+avait dû être puissant, car Ruggieri alla rouler jusqu'à la muraille au
+pied de laquelle il tomba tout d'une masse.
+
+Les Pardaillan passèrent!...
+
+Cinq ou six soldats, par l'ouverture pratiquée, sautaient dans la
+cour et leur coururent sus; les deux fauves se retournèrent avec un
+grondement si effroyable, avec des faces si terribles que les reîtres
+s'arrêtèrent, reculèrent et mirent en joue.
+
+Deux coups de feu éclatèrent.
+
+Sans hâter leur pas souple de lions en marche, les Pardaillan
+continuèrent leur route et, comme les quarante soldats du poste enfin
+délivrés s'élançaient ensemble, ils les virent franchir la grande
+porte que Ruggieri avait ouverte et disparaître dans la fumée, dans
+le tumulte. L'officier survivant, stupéfait du spectacle insensé que
+présentait la rue entrevue, ne songea qu'à se barricader. Puis il se mit
+à la recherche du gouverneur Montluc qu'il trouva ficelé, ronflant sous
+la table de sa salle à manger...
+
+A ce moment, il était trois heures et demie.
+
+Le jour grandissait.
+
+Malgré cela, les bandes de forcenés qui parcouraient les rues
+n'éteignaient pas leurs torches! Elles servaient à mettre le feu aux
+maisons marquées d'une croix blanche.
+
+Les deux Pardaillan, une fois hors du Temple, avaient pris au hasard
+la première rue. Elle était pleine de fumée et de cris; fumée des
+arquebusades, fumée des incendies, détonations, cris d'horreur, clameurs
+d'agonie...
+
+--Libres! gronda le vieux routier.
+
+--Libres! répéta le chevalier. Pauvre Catho!...
+
+Ils se regardèrent. Chacun d'eux avait ramassé une forte rapière et une
+bonne dague. Dagues et rapières étaient rouges. Ils étaient déchirés.
+Ils étaient pâles.
+
+--Pas blessé? demanda le vieux.
+
+--Rien, ou presque. Et vous, monsieur?
+
+--Pas une égratignure... Allons!... Mais qu'y a-t-il dans Paris?... Que
+de sang!... Quelle affreuse bataille!...
+
+--Non, mon père, c'est un égorgement... Allons, dépêchons...
+
+--Mais où?... Chez Montmorency?...
+
+--Tout à l'heure. Je ne pense pas qu'on ose attaquer le maréchal.
+D'ailleurs, il est catholique... Venez... vite!...
+
+--Où aller, alors?
+
+--A l'hôtel Coligny, mon père! On tue les huguenots... Là, on doit tuer
+aussi... Ah! mon pauvre ami!...
+
+--Marillac?... Mais il est mort! Le sorcier te l'a dit!
+
+--Il a menti, peut-être... Allons!
+
+Ils couraient maintenant, sans s'arrêter, enjambant ici un cadavre,
+faisant là un crochet pour éviter une foule en train de brûler une
+maison; ils allaient, remplis d'étonnement, la cervelle endolorie par
+l'épouvantable tumulte des cloches et des détonations; ils allaient,
+frappant tout ce qui se dressait devant eux, sans un mot, côte à côte,
+la dague en avant; et ce fut ainsi qu'ils atteignirent l'hôtel Coligny,
+à quatre heures du matin.
+
+Une foule énorme remplissait la rue de Béthisy.
+
+Ils foncèrent et se frayèrent un passage. Peut-être les prit-on pour
+deux catholiques forcenés.
+
+La porte de l'hôtel était grande ouverte, la cour encombrée de gens
+d'armes qui hurlaient:
+
+--A sac! A sac!
+
+Et ils entrèrent. Dans un remous de cette foule qui affluait et
+refluait, ils arrivèrent au centre de la cour, horrifiés, et, comme ils
+regardaient autour d'eux, pantelants de colère, une voix dominant le
+tumulte cria:
+
+--Eh bien, Bême!... Bême! Bême! As-tu fini?...
+
+Et ils reconnurent le duc de Guise qui levait la tête vers une des
+fenêtres de l'hôtel.
+
+
+
+XXXVI
+
+ICI L'ON TUE
+
+Guise avait perdu du temps. Parti à trois heures de son hôtel, il venait
+d'arriver seulement chez Coligny Il avait fait plusieurs détours et,
+de temps à autre, il s'arrêtait, écoutait, paraissant attendre. Chemin
+faisant pour faire patienter ses hommes, il faisait massacrer au hasard
+de la rencontre, tout ce qui ne criait pas «Vive la messe!» et n'avait
+pas une croix blanche au chapeau. Qu'espérait-il? Qu'attendait-il?
+Peut-être pensait-il pouvoir marcher sur le Louvre... Comme il venait
+de s'arrêter encore, un homme accourut au galop de son cheval, vint se
+placer près de lui et lui dit à voix basse:
+
+--Rien à faire, monseigneur! Le prévôt occupe l'hôtel de ville avec des
+forces imposantes et les troupes de la reine sont en route!
+
+Guise grinça des dents. Il prit le trot. Suivi de ses cavaliers, il
+passa comme un tonnerre, tandis qu'autour de lui retentissaient les
+vociférations de:
+
+«Vive Guise! Vive le pilier de l'Eglise!»
+
+Dans la rue de Béthisy, les maisons qui avoisinaient l'hôtel étaient
+remplies de huguenots. Mais, là, la besogne était déjà faite; trois de
+ces maisons flambaient; deux cents cadavres jonchaient la chaussée;
+Guise et ses soudards arrivèrent de leur trot pesant et piétinant ces
+cadavres, s'arrêtèrent devant la porte de l'hôtel.
+
+Sur cette porte, quelqu'un venait de tracer ces mots à la craie:
+
+«Ici, l'on tue!»
+
+--Tu vois? de Guise s'adressant à un colosse qui était près de lui.
+
+--Je vois! répondit le colosse.
+
+C'était Dianowitz, appelé Bohême et, par abréviation, Bême.
+
+A ce moment, arriva le duc d'Aumale, escorté de Sarlabous, gouverneur du
+Havre, et de cent cavaliers.
+
+--Ça va se faire! dit Guise.
+
+Tous descendirent de cheval. Et le duc de Guise du pommeau de son épée,
+frappa rudement à la porte Elle s'ouvrit aussitôt. Cosseins apparut,
+entouré de ses gardes--ces gardes que Charles IX avait laissés pour
+protéger Coligny.
+
+--Monseigneur, dit Cosseins, faut-il commencer?
+
+--Commencez! répondit Guise.
+
+Aussitôt, les gardes mêlés aux cavaliers de Guise s'élancèrent dans
+l'hôtel, des torches à la main l'épée nue. Bême, suivi d'une dizaine de
+gardes, monta droit à l'appartement de l'amiral.
+
+Alors, on entendit les cris des serviteurs que l'on égorgeait. Pendant
+quelques minutes, l'hôtel fut plein de ces étranges clameurs d'agonie
+qui ressemblent aux cris des fous. Puis il y eut un brusque silence.
+Bême et les siens, parmi lesquels un certain Attin, de la maison
+d'Aumale, étaient arrivés devant la chambre de l'amiral. Derrière eux,
+en soutien, marchait Cosseins le capitaine des gardes de Charles IX. La
+bande s'arreta un instant; devant la porte, un homme, l'épée nue a la
+main, les attendait. C'était Téligny, gendre de Coligny.
+
+«Qui demandez-vous? dit-il d'une voix calme
+
+--L'Antéchrist! répondit Bême.
+
+Téligny se rua sur lui, mais, avant qu'il eût pu faire deux pas, il
+tomba, percé de dix coups de poignard Cosseins se pencha sur lui.
+
+--Il est mort, dit-il froidement.
+
+Téligny n'était pas mort. Il agonisait. Ses yeux effrayants s'ouvrirent
+et se fixèrent sur ce visage penché sur lui. Il fit un suprême effort.
+
+--Face de traître! râla-t-il.
+
+Et, dans ce même effort, il cracha au visage du capitaine et expira.
+Cosseins se releva et recula vivement tout pâle, en essuyant sa face
+souillée.
+
+Bême, cependant, d'un coup d'épaule, avait défoncé la porte.
+
+Il entra. Coligny était au lit. La chambre était éclairée par deux
+grands flambeaux.
+
+A demi relevé sur les oreillers, l'amiral apparut si calme, si
+majestueux, que les forcenés eurent une hésitation. Près de lui, le
+pasteur Merlin lisait dans un livre de prières. Coligny qui, depuis
+une heure, écoutait l'effroyable tumulte, Coligny qui avait compris la
+hideuse vérité, Coligny n'avait pas essayé de fuir.
+
+Toute tentative eût d'ailleurs été inutile; dès les premiers instants,
+Cosseins avait placé partout des gardes.
+
+Lorsqu'il vit entrer Bême, il se tourna légèrement vers le pasteur et
+lui dit d'une voix étrangement paisible:
+
+--Je crois qu'il est temps de réciter la prière des morts.
+
+--Merlin fit un signe approbatif et tourna quelques feuillets de son
+livre.
+
+Au même moment, Attin lui enfonça son poignard dans la gorge; le pasteur
+s'affaissa, sans une plainte tué raide.
+
+Bême s'était approché en ricanant du lit de l'amiral Il tenait une dague
+dans sa main gauche et un épieu de chasse dans sa main droite.
+
+--Quiconque se sert de l'épée périra par l'épée dit gravement Coligny en
+regardant Attin qui venait de foudroyer le pasteur.
+
+--Bon! hurla Bême, ce n'est donc pas par l'épée que tu seras meurtri!
+
+Et il jeta son poignard.
+
+Il leva son épieu, un fort épieu de chasse au sanglier.
+
+Et, comme il paraissait hésiter devant le vieillard, si calme, si
+imposant, si majestueux, l'amiral lui dit:
+
+--Frappe, bourreau: tu ne raccourcis pas de beaucoup ma vie.
+
+--Taïaut! Taïaut! hurlèrent les démons qui entouraient Bême.
+
+Bême frappa. L'épieu, du premier coup, troua profondément la gorge. Un
+flot de sang jaillit. Alors le misérable, ivre de sang, se mit à frapper
+à coups redoublés le cadavre. Il continuait, toujours, les yeux hors
+de la tête, tandis que la meute, autour de lui, saccageait, pillait,
+brisait et hurlait:
+
+--Taïaut! Taïaut!
+
+--Bême! Bême! cria d'en bas la voix de Guise, as-tu fini?...
+
+Bême s'acharnait.
+
+--Bême! Bême! appela encore Henri de Guise. Est-ce fait?...
+
+Sanglant, hagard, Bême s'arrêta. Sa monstrueuse figure s'apaisa par
+degré, c'est-à-dire qu'elle s'illumina d'une sorte d'orgueil bestial. Il
+examina le cadavre hideusement déchiqueté, comme le tigre peut examiner
+sa proie alors qu'il est repu.
+
+Ce cadavre, il le saisit à pleins bras, l'arracha du lit et l'apporta
+près de la fenêtre dont le châssis venait de voler en éclats.
+
+--C'est fait! hurla Bême en se penchant.
+
+Et il apparut, à la lueur des torches, dans le jour naissant, dans ce
+mélange informe de jour, de lumière rouge et de fumée, il apparut, le
+cadavre rouge dans ses bras, il apparut comme ces visions de délire qui
+durent jadis épouvanter les rêves de Dante!
+
+Une sauvage acclamation qui monta de la cour salua l'atroce apparition.
+
+Les cheveux hérissés d'horreur, pétrifiés comme dans les cauchemars, le
+chevalier de Pardaillan et le vieux routier, parmi ces abois féroces,
+distinguèrent:
+
+--Vive la messe!
+
+--Vive le pilier de l'Eglise!
+
+Lorsque le silence se rétablit, comme parfois les volcans se taisent
+après un instant, on entendit alors une voix, la voix du noble Henri de
+Lorraine, duc de Guise, qui criait à Bême:
+
+--C'est bien! Jette-le, qu'on le reconnaisse!...
+
+Le cadavre, avec un bruit sourd et mat, tomba sur les pavés de la cour.
+
+Guise, Aumale, Montpensier, Cosseins, vingt autres se penchèrent.
+
+--C'est bien lui! dit Guise. Te voilà donc, Châtillon! Je savais bien
+qu'un jour ou l'autre ma race mettrait son pied sur ta tête! Tiens!
+Tiens!...
+
+Le talon se leva et se posa violemment sur le front du cadavre.
+
+--Voilà! hurla le duc de Guise, voilà comment travaillent les bons
+catholiques!
+
+--Lâche! siffla une voix étrange, cinglante comme un coup de cravache.
+
+Et, dans l'insaisissable seconde de silence et de stupéfaction qui
+suivit ce cri, Pardaillan marcha au duc, l'atteignit et sa voix continua
+à cravacher;
+
+--Ton père s'appelait le Balafré. Toi, tu t'appelleras le Souffleté!...
+
+Sa main se leva, s'abattit toute grande sur la face de Guise, le
+soufflet retentit dans le silence comme un coup de tonnerre. Guise
+chancela et roula à trois pas dans les bras de ses soudards...
+
+Quels hurlements firent alors explosion! Des centaines de poignards,
+des centaines d'épées se levèrent, se choquèrent, des centaines de voix
+heurtèrent dans le tumulte leurs cris de mort.
+
+Pardaillan s'était mis en garde, résolu à mourir.
+
+Mais il n'eut pas le temps de porter le premier coup, les bras levés
+n'eurent pas le temps de s'abattre sur lui... Le chevalier, à l'instant
+précis où retentissait le soufflet, se sentit saisi par une force
+d'ouragan, enlevé, porté, poussé vers un trou noir qui béait, il entra
+dans du noir, il entendit un choc violent et sonore.
+
+Ce trou, c'était une porte ouverte.
+
+Cette force qui avait saisi le chevalier, comme la rafale peut saisir
+une feuille, c'était le vieux routier qui empoignait son fils et
+l'emportait.
+
+Ce choc sonore, c'était une porte que le vieux lion venait de pousser du
+pied, à l'instant où des centaines de furieux, se gênant d'ailleurs et
+se bousculant l'un l'autre, allaient les happer tous les deux!...
+
+Des coups énormes ébranlèrent cette porte.
+
+Il était certain qu'elle ne tiendrait pas deux minutes.
+
+--Tu n'en feras jamais d'autres! dit simplement le vieux routier en
+escaladant les marches qui se trouvaient devant lui et en entraînant son
+fils.
+
+Où montaient-ils? Ils ne savaient pas...
+
+--Ce n'est pas fini! répondit le chevalier, les dents serrées.
+
+Dans la cour, Henri de Guise était remonté à cheval et criait:
+
+--Cinquante hommes pour fouiller l'hôtel! Que j'aie la tête de ces deux
+parpaillots dans une heure! Les autres, suivez-moi!... A Montfaucon!...»
+
+
+
+XXXVII
+
+LA MARCHE AU GIBET
+
+--Pardon, monseigneur, dit une voix près du duc sanglant.
+
+Guise se pencha, féroce, le poignard levé.
+
+--Ah! c'est toi! fit-il en reconnaissant Bême. Que veux-tu?
+
+--Vous voulez pendre l'Antéchrist?
+
+--Oui! Que veux-tu? Dépêche!
+
+--Je veux la tête, pardieu! Elle m'appartient, vous le savez! Elle vaut
+mille écus d'or!»
+
+Guise éclata d'un rire terrible.
+
+--C'est juste! Prends-la!... Nous pendrons l'Antéchrist parles pieds,
+voilà tout!...
+
+Bême se baissa. En quelques coups de poignard il acheva de séparer
+la tête du tronc. Le corps fut saisi par les pieds. Deux hommes le
+traînaient, marchant en avant, chacun d'eux tenant une jambe, le torse
+sanglant traînant dans la boue.
+
+Et tous suivirent. Guise en tête!...
+
+La marche au gibet, la marche macabre du corps traîné dans la boue
+gluante de sang, commença à travers les rues de Paris, parmi d'autres
+cadavres, dans le tumulte des acclamations féroces, dans le tonnerre des
+détonations d'arquebuses, sous le hurlement des cloches inlassables...
+
+Vingt mille Parisiens suivaient l'infâme procession que conduisait
+Guise.
+
+Chemin faisant, on tuait, on riait, on chantait... Le cadavre de Coligny
+sautait sur les cailloux, tantôt sur le ventre, tantôt sur le dos...
+Ce fut ainsi qu'on atteignit les fourches de Montfaucon. Le cadavre,
+bientôt, se balança par les pieds au bout d'une corde. Et alors s'éleva
+dans les airs une clameur immense qu'on entendit de tout Paris et qui
+frissonna longuement, lugubre comme le grand coup d'aile de l'ouragan
+déchaîné.
+
+
+
+XXXVIII
+
+PAROLE MÉMORABLE DE BÊME
+
+Bême était resté dans la cour de l'hôtel de Coligny, avec les gens
+d'armes laissés par Guise pour retrouver les audacieux, les fous qui
+l'avaient insulté en un tel moment. En quelques minutes, la porte fut
+défoncée et la bande se rua dans un escalier, celui-là même qu'avaient
+monté les Pardaillan. Bême entendit les cris éclater d'étage en étage.
+
+«Ils les tiennent! songea-t-il en riant. Voilà deux gaillards dont la
+peau ne vaut pas un ducaton à l'heure qu'il est... tandis que cette
+tête vaut mille écus d'or. Belle tête, ma foi!... Ça, il faut que je la
+débarbouille...
+
+Il entra dans une pièce du rez-de-chaussée qui avait dû servir de
+corps de garde, et il en ressortit bientôt avec un baquet plein d'eau.
+Tranquillement, il se mit à sa hideuse besogne.
+
+En haut, dans les combles, il entendait les voix furieuses des limiers
+lancés aux trousses des Pardaillan.
+
+Tout à coup, il vit entrer dans la cour un homme qui, d'un air anxieux,
+se mit à inspecter l'hôtel, le nez en l'air.
+
+--Tiens! monsieur de Maurevert! dit Bême. On dirait que vous cherchez un
+trésor!
+
+--Je cherche, dit Maurevert, la voix rauque et les yeux sanglants, je
+cherche deux de ces parpaillots, justement! Je les ai vus partir du
+Temple. J'ai perdu leur piste. Je suis sûr qu'ils ont dû venir ici...
+
+--Ah! ah!... Un vieux, maigre, moustache grise et rude, oeil gris?...
+
+--Oui, oui!...
+
+--Et un jeune, comme qui dirait l'autre, en plus sauvage, en plus fort,
+en plus hérissé? Ils sont là... on leur fait la chasse, allez-y!
+
+Maurevert s'élança dans l'escalier que lui montrait Bême et disparut en
+poussant un rugissement de joie.
+
+Pendant que ces choses se passaient dans la cour, les deux Pardaillan
+avaient monté l'escalier. Le bâtiment dans lequel ils se trouvaient
+formait le flanc gauche de l'hôtel et était isolé des deux autres dont
+l'ensemble traçait le rectangle de la cour.
+
+D'étage en étage, les Pardaillan virent qu'il n'y avait pour eux aucune
+issue possible.
+
+Comme ils atteignaient le grenier, la porte venait de céder et la bande
+faisait irruption dans l'escalier.
+
+--Ah! ça! dit le vieux routier, mais nous allons être pris comme des
+renards?
+
+--Faites attention, monsieur, répondit le chevalier, que nous étions,
+il y a moins de deux heures, dans une cage de fer où nous allions être
+broyés; nous sommes au paradis en comparaison.
+
+En parlant ainsi, ils avaient couru à l'unique fenêtre du grenier,
+donnant sur une cour étroite.
+
+--Voici le chemin! s'écria le vieux routier en apercevant la fenêtre.
+
+--Une planche! Vite, une planche!
+
+Ils cherchèrent des yeux: il n'y avait rien dans le grenier, pas même
+une corde qu'on eût pu, peut-être, utiliser...
+
+Redescendre? Impossible: les gens d'armes montaient, fouillant chaque
+étage.
+
+Ils se regardèrent, tout pâles...
+
+Soudain, ils entendirent des cris au-dessous d'eux...
+
+--Sautons! dit le chevalier froidement. Il y a moins de six pieds d'une
+fenêtre à l'autre!...
+
+--Sautons! dit le vieux routier d'une voix qui parut étrange à son fils.
+
+En effet, sauter était impossible: tout point d'appui pour prendre
+de l'élan manquait; la fenêtre d'en face était étroite; c'eût été un
+prodige que de pouvoir se lancer dans le vide et arriver juste à passer
+dans cet espace resserré.
+
+Mais mieux valait encore courir ce risque terrible que de tomber aux
+mains des cinquante fous furieux qui montaient, ivres de rage!
+
+--Sautons! avait dit le vieux Pardaillan. Attends! je passe le
+premier!...
+
+Et aussitôt il se mit debout sur le bord de la fenêtre.
+
+Au même instant, le chevalier, la gorge serrée par l'angoisse, la sueur
+au front, vit son père se laisser tomber en avant!
+
+Le vieux routier ne sautait pas! Il se laissait tomber!...
+
+La tentative était prodigieuse, inouïe--une de ces idées folles qui
+germent dans la folie du désespoir!...
+
+Le corps raidi, tendu à briser ses nerfs, les bras musculeux tendus dans
+un formidable effort, les pieds rivés à l'appui de la fenêtre, le
+vieux Pardaillan se laissa tomber en avant, tout d'une pièce, sans
+fléchissement ni des jarrets, ni des coudes... Son corps décrivit un arc
+de cercle dans le vide...
+
+Le chevalier jeta un cri...
+
+Et, à ce cri, la voix du routier, oui, sa voix même, répondit:
+
+--Voici la planche, passe, chevalier!...»
+
+La folle tentative avait réussi!
+
+Les mains du vieux Pardaillan, au bout de ses bras tendus, avaient saisi
+le rebord de la fenêtre d'en face, tandis que ses pieds s'arc-boutaient
+à la fenêtre du grenier!...
+
+Et il demeurait ainsi suspendu sur le vide, pont vivant jeté d'une
+fenêtre à l'autre!
+
+Ces deux hommes étaient formidables dans tout ce qu'ils entreprenaient:
+prompt comme l'éclair, léger comme un chat sauvage, le chevalier bondit,
+posa son pied sur le centre du pont vivant, et, dans son élan, alla
+rouler jusqu'au milieu de la pièce où il venait de tomber!...
+
+Au même instant, le vieux routier, solidement harponné des mains, laissa
+tomber ses pieds, se hissa à la force des poignets et rejoignit son
+fils...
+
+Tel avait été l'effort que, pendant une minute, ils demeurèrent
+prostrés, haletants, sans voix...
+
+Le grenier qu'ils venaient de quitter se remplit de cris de fureur.
+
+Puis il y eut un silence relatif.
+
+Les deux Pardaillan, l'oreille tendue, couchés sur le plancher,
+écoutaient, prêts à bondir.
+
+--Je comprends tout! s'écria une voix. Voyez, capitaine, ils ont dû
+sauter dans le passage par la fenêtre du premier étage, pendant que nous
+montions.
+
+--Et maintenant ils sont loin, dit une autre voix qui devait être celle
+de l'officier.
+
+Les Pardaillan entendirent la bande s'éloigner et redescendre en brisant
+quelques vitres par acquit de conscience. Le chevalier s'approcha alors
+d'une fenêtre qui donnait sur la cour.
+
+Bême était demeuré seul, toujours occupé à sa funèbre besogne.
+
+Maintenant, il enveloppait de linges la tête de l'amiral.
+
+Puis, sifflotant un air de fanfare, il alla chercher de l'eau pour se
+laver les mains. Il n'avait plus qu'à prendre la tête et la porter chez
+un embaumeur qui était prévenu et l'attendait. Après quoi, avec cinq ou
+six compagnons, il monterait à cheval et se dirigerait à franc étrier
+sur l'Italie et Rome...
+
+--Tiens! dit Bême en revenant dans la cour, la grande porte est fermée?
+Par qui? Pourquoi?
+
+Comme il se posait ces questions avec une vague inquiétude, il aperçut
+tout à coup les deux Pardaillan.
+
+Au même instant, le chevalier fut sur lui et dit:
+
+--C'est bien toi qui as jeté par la fenêtre le corps de M. de Coligny?
+
+La voix du chevalier paraissait parfaitement paisible.
+
+Bême se redressa, se rengorgea et répondit de son haut:
+
+--C'est bien moi, mon jeune parpaillot. Après?
+
+--Est-ce toi qui as tué l'amiral?
+
+--C'est bien moi, suppôt de Calvin. Après?
+
+--Avec quoi l'as-tu assassiné?
+
+--Avec ça! fit le colosse en désignant son épieu rouge.
+
+Et il éclata de rire en ajoutant:
+
+--Il y en a autant à votre service, faillis chiens d'hérétiques! Holà! A
+moi! Au parpaillot!...
+
+En même temps, Bême voulut s'élancer vers la porte de l'hôtel pour
+l'ouvrir et appeler une bande qu'on entendait dans la rue, occupée à
+saccager une maison.
+
+Mais il demeura cloué sur place.
+
+Le vieux Pardaillan venait de lui sauter à la gorge en disant:
+
+--Ne bouge pas, mon ami, nous avons à régler un petit compte...
+
+Bême se secoua violemment. Mais la tenaille vivante ne lâchait pas
+prise. A demi suffoqué, râlant, le colosse fit signe qu'il se tiendrait
+tranquille. Le vieux routier le lâcha.
+
+--Que voulez-vous? demanda le colosse, pris d'un commencement de
+terreur.
+
+--A toi! Rien! fit le chevalier. Je veux simplement débarrasser la terre
+d'un monstre.
+
+--Ah! vous me voulez assassiner?
+
+--Sais-tu te battre?» dit le chevalier en haussant les épaules.
+
+Bême bondit en arrière, tira sa rapière de la main droite et sa dague de
+la main gauche. Il tomba en garde.
+
+Le chevalier déboucla son ceinturon et jeta son épée.
+
+--Voici l'arme qui convient ici, dit-il.
+
+Sans hâte, il alla ramasser l'épieu, l'assura dans sa main et marcha sur
+le colosse.
+
+Bême sourit: sa rapière était deux fois plus longue que l'épieu; il
+était sûr d'embrocher ce jeune fou et après, il ferait son affaire au
+vieux.
+
+Le chevalier marcha sur lui et, cette fois, Bême pâlit.
+
+Le vieux routier, au milieu de la cour, s'était croisé les bras.
+
+Le chevalier arrivait sur le colosse, et sa physionomie était
+méconnaissable, avec ses yeux effrayants de fixité.
+
+Bême, coup sur coup, lui porta deux ou trois bottes: elles furent parées
+par l'épieu qui, soudain, se trouva à un pouce de sa poitrine. Le
+colosse recula, d'abord lentement, puis plus vite; il rugissait,
+bondissait, multipliait les coups, effaré, stupéfait de voir qu'aucun
+ne portait. Il reculait. Et, après chacun de ses coups, à chacun de ses
+arrêts, il voyait la pointe de l'épieu sur sa poitrine.
+
+Tout à coup, il se trouva acculé à la grande porte.
+
+Devant lui, le visage effrayant du chevalier.
+
+Bême comprit qu'il était dans la main de la fatalité.
+
+--Je vais donc mourir! bégaya-t-il. Ah!... Est-ce que par hasard Dieu...
+
+Ce fut sa dernière parole. Comme il levait son poignard dans un dernier
+effort désespéré, le chevalier lui porta le coup--le seul qu'il lui eût
+porté--un seul coup.
+
+L'épieu, lancé avec une sorte de frénésie, défonça la poitrine, passa à
+travers et s'enfonça dans le bois de la porte...
+
+Bême demeura cloué au portail de l'hôtel Coligny, tout debout, mort sans
+un soupir...
+
+Le chevalier alla ramasser sa rapière, reboucla son ceinturon et,
+prenant le bras de son père, qui avait assisté sans un mot, sans un
+geste, à cette exécution, tous d°ux sortirent par la petite porte
+bâtarde...
+
+Deux minutes ne s'étaient pas écoulées que Maurevert parut dans la cour.
+
+Maurevert avait suivi les soudards de Guise d'étage en étage,
+cherchant et fouillant avec une ardeur passionnée. Lorsque les soldats
+s'éloignèrent, il eut un moment de désespoir. Par où avaient donc fui
+les Pardaillan? Il redescendit et seul, d'étage en étage, recommença les
+recherches.
+
+--Ils ont fui! Ils m'échappent!... Oh! je les retrouverai!»
+
+Il grondait ces mots en rentrant dans la cour et jetait autour de lui
+des regards sanglants.
+
+Il s'arrêta soudain, pétrifié, muet d'épouvanté...
+
+Là, devant lui, un cadavre, debout, un épieu en travers du corps, était
+cloué à la grande porte fermée!...
+
+Le cadavre de Bême!...
+
+Maurevert, au bout d'un instant, revint de sa stupeur et se mit à
+tourner dans la cour comme un insensé en vociférant:
+
+«Ils ont passé par là! Voilà la marque de leur passage!»
+
+Cependant, il eut vite acquis la conviction qu'il n'y avait plus
+personne dans la cour ni dans l'hôtel... plus rien, que des cadavres!
+
+Alors, par un effort de volonté, il se calma, réfléchit comme peut
+réfléchir un limier et chercha à reprendre la piste.
+
+Son regard tomba sur un paquet enveloppé de linges.
+
+Il défit les linges et trouva la tête de Coligny. Il la saisit par les
+cheveux.
+
+--Toujours bon à prendre, gronda-t-il entre les dents. A qui la
+porterai-je? A Guise? A la reine?... Bah! Guise est battu pour cette
+fois, je la porterai à la reine!
+
+Il s'élança.
+
+--Nous allons essayer de sortir de Paris, dit le vieux Pardaillan à son
+fils, lorsqu'ils se trouvèrent dans la rue.
+
+--Nous allons essayer de gagner l'hôtel Montmorency.
+
+--Tu l'as dit toi-même: le maréchal, en sa qualité de catholique, ne
+court aucun danger...
+
+--Est-ce qu'on sait? Allons toujours.
+
+--Dis donc la vérité! fit le vieux routier avec humeur. Il te tarde de
+revoir la petite Loïson...
+
+Le chevalier pâlit. Jamais il ne prononçait le nom de Loïse: il y
+pensait trop pour en parler. Il se contenta de répéter:
+
+--Allons toujours, monsieur. Si le maréchal de Montmorency est attaqué,
+je crois que nous ne lui serons pas inutiles...
+
+Et, à la pensée que des bandes de forcenés entouraient peut-être Loïse,
+il frémit et hâta le pas.
+
+--Mais enfin! s'écria le vieux routier, s'il est avec les
+massacreurs!... Dame!... n'est-il pas bon catholique?
+
+Le chevalier s'arrêta, livide.
+
+--Oh! murmura-t-il, ce serait horrible... Je veux m'en assurer, mon
+père! Je veux voir si Loïse est la fille d'un de ceux qui tuent au nom
+de Dieu!...
+
+
+
+XXXIX
+
+LE DIMANCHE 24 AOÛT 1572 FÊTE DE LA SAINT-BARTHÉLÉMY
+
+Dès qu'ils furent sortis de la rue de Béthisy, les Pardaillan purent
+se rendre compte que chacun de leurs pas les jetterait dans un nouveau
+péril Paris était comme un vaste champ de bataille, qu'il était
+impossible de traverser sans se heurter à des ennemis furieux, sans
+risquer la mort à chaque seconde Pourtant, il n'y avait pas bataille: il
+y avait tuerie, carnage.
+
+Dans chaque quartier, dans chaque rue, toute personne suspecte, qui
+avait témoigné quelque sympathie à la réforme, ceux-là, protestants ou
+non. étaient traqués; la même hideuse scène se reproduisait sur tous les
+points de Paris.
+
+Au jour venu, le massacre avait pris des proportions fantastiques. Cela
+devait durer ainsi pendant six jours En province, dans les grandes
+villes, les mêmes scènes d'horreur se reproduisaient...
+
+A Paris, dans cette matinée d'août, si belle et si radieuse, l'humanité
+se transforma. Les hommes devinrent des carnassiers. On vit des femmes
+boire du sang des victimes. On respirait une odeur acre et fade on
+respirait des chairs grillées, on ne voyait que du feu, de la fumée,
+et, dans ces tourbillons de fumée, des visages hideux, des ombres qui
+couraient, l'éclair rouge d'un poignard au poing.
+
+Du sang! Du sang! Il y en avait partout, le long des murs, en larges
+éclaboussures, sur les chaussées en flaques gluantes, dans les ruisseaux
+épaissis qui roulaient lourdement. Et, par un singulier phénomène il
+y avait des quartiers qui demeuraient paisibles des rues ou, pendant
+plusieurs heures, on ne se douta pas que Paris était à feu et à sang.
+
+Dans un petit marché en plein air qui se tenait derrière Samt-Merry,
+dans une cour, marchandes et ménagères causaient gaiement, étonnées
+seulement de ces bruits de cloche qu'elles ne comprenaient pas...
+
+A cent pas de la Seine, non loin de la Bastille, des vieillards jouaient
+aux boules ou se chauffaient au soleil...
+
+En dehors de ces rares endroits qui échappaient à l'horreur, tout dans
+Paris offrait l'image d'une ville dévastée par quelque grand cataclysme;
+des centaines de maisons flambaient; des milliers de cadavres jonchaient
+les rues.
+
+Voilà ce que les Pardaillan virent en cette matinée de dimanche, fête de
+saint Barthélémy:
+
+Obstinément, ils cherchaient à piquer droit sur l'hôtel Montmorency;
+ils reculaient jusqu'aux confins de Paris, revenaient à la charge,
+entraînés, poussés en avant, ramenés en arrière, ballottés par le
+cyclone qui ravageait la cité, l'université et la ville.
+
+
+
+XL
+
+PROFILS DE GARGOUILLES
+
+Quelle heure était-il? Ils ne savaient pas. Où étaient-ils? Ils ne
+savaient pas. Ils étaient quelque part accrochés à la borne cavalière
+qui se dressait sous un auvent où les avait entraînés un violent reflux
+de peuple.
+
+A dix pas, sur leur droite, on saccageait un hôtel
+
+Devant l'hôtel, on dressait un bûcher: les meubles les sièges de l'hôtel
+s'entassaient.
+
+Alors, quelqu'un mit le feu au bûcher.
+
+Un homme parut, tenant dans ses bras un cadavre.
+
+«Vive Pezou!» hurlait la foule autour du bûcher.
+
+Le cadavre, c'était celui du duc de La Rochefoucauld. L homme, c'était
+Pezou. Le chevalier de Pardaillan le distingua nettement dans les
+tourbillons de fumée Pezou avait les bras nus. Il avait la marche et
+l'attitude du tigre; autour de lui, sa bande avait les mêmes faces
+crispées; les mêmes yeux flamboyants les mêmes bouches aux lèvres
+retroussées... des tigres! Il n'y avait là que des tigres...
+
+--Ça fait le quarantième! hurla l'un d'eux. Bravo Pezou!
+
+Pezou sourit, marcha sur le bûcher, le cadavre dans les bras.
+
+Le cadavre du malheureux La Rochefoucauld avait la gorge ouverte par une
+large plaie d'où le sang continuait à couler.
+
+Pezou et sa bande entourèrent le bûcher qui déjà flambait.
+
+Pezou monta sur une table.
+
+Alors, il leva le corps, comme pour le jeter au sommet de l'entassement.
+
+Soudain, il le ramena à lui, violemment. Sa face prit l'expression du
+fauve. Sa bouche, dans un geste de délire, se colla un instant à la
+plaie rouge... puis il jeta le cadavre dans le feu, sa bouche apparut
+sanglante et il sauta de la table en grognant:
+
+--J'avais soif!...
+
+Un hurlement prolongé de la foule salua la bande de tigres qui
+s'élançait, disparaissait au coin de la rue, cherchant, quêtant,
+reniflant; Pezou grognait;
+
+--Au quarante et unième à présent! M'en faut cent d'ici ce soir à moi
+tout seul...
+
+--Fuyons! Fuyons! dit le vieux Pardaillan, livide d'horreur.
+
+Il avait enlacé son fils de tout son effort pour l'empêcher de se ruer
+sur Pezou.
+
+Ils s'orientèrent et reprirent leur chemin, piquant droit sur l'hôtel
+Montmorency.
+
+Et, comme ils avaient gagné du terrain, comme ils se rapprochaient de la
+Seine, ils furent saisis dans un autre tourbillon, se trouvèrent
+soudain au milieu d'une foule, et, accrochés l'un à l'autre, ballottés,
+entraînés, refluèrent jusqu'à l'entrée de la rue Saint-Denis, et,
+regardant autour d'eux, se virent dans la cour d'une belle maison; à
+l'intérieur, on entendait des cris d'agonie, la foule battait des mains
+et vociférait...
+
+--Bravo, Crucé! Bravo, Crucé! Taïaut! Pille La Force!...
+
+C'était en effet la maison du vieux huguenot La Force.
+
+Là, ce fut vite fait. Au bout de trois minutes on n'entendit plus
+de cris d'agonie; tout avait été massacré. serviteurs, servantes,
+maîtres...
+
+La foule partit, entraînée par les lieutenants de Crucé, allant plus
+loin chercher de nouvelles autres victimes... la cour se trouva libre.
+
+--Fuyons! répéta le vieux Pardaillan.
+
+--Entrons! dit le chevalier.
+
+S'engouffrant dans un large escalier, ils parvinrent dans une grande
+belle salle ravagée en partie. Au milieu de ce salon, il y avait cinq
+cadavres en tas, les uns sur les autres.
+
+Deux hommes s'occupaient avec une farouche tranquillité à fracturer une
+armoire. C'était Crucé et l'un de ses fidèles.
+
+Ils défoncèrent les tiroirs et commencèrent à emplir leurs poches.
+
+Puis ils coururent aux cadavres, le vieux La Force ayant encore au cou
+un collier de grand prix.
+
+Ils se penchèrent... Crucé saisit le collier, son compagnon arrachait
+les oreilles d'une femme pour avoir les diamants des boucles.
+
+--En route, maintenant, dit Crucé...
+
+Comme ils allaient se relever, ils tombèrent tous deux en même temps, la
+face sur les cadavres.
+
+Le chevalier avait assommé Crucé d'un coup de poing à la tempe; le vieux
+Pardaillan avait fracassé le rrâne de l'autre d'un coup de crosse de
+pistolet.
+
+Les deux bandits ne poussèrent pas un cri. Ils se débattirent un instant
+dans les spasmes de l'agonie...
+
+Les Pardaillan redescendirent alors et, dans la rue, reprirent leur
+course, rasant les maisons, tâchant d'éviter les feux de joie et les
+bandes de carnassiers.
+
+Où étaient-ils? Ils ne savaient pas.
+
+Quelle heure? Ils ne savaient pas.
+
+Seulement, le soleil était haut dans le ciel, brillant d'un éclat
+paisible au-dessus des tourbillons de fumée.
+
+Et, toujours, les cloches mugissaient.
+
+A un tournant de rue, les Pardaillan s'arrêtèrent pétrifiés.
+
+Ils eussent voulu fuir l'atroce apparition.
+
+Devant eux, à vingt pas, une bande venait d'apparaître. Elle se
+composait d'une cinquantaine de carnassiers marchant en rangs serrés;
+derrière eux venait une foule énorme, armée de gourdins, de vieilles
+épées, de piques rouges.
+
+Les cinquante qui marchaient en tête étaient solidement armés de
+poignards. Toutes ces lames étaient rouges de sang.
+
+Tous portaient la croix blanche.
+
+Une quinzaine d'entre eux étaient à cheval.
+
+Or, devant toute la bande, marchaient trois hommes. Ces trois hommes
+portaient des piques. Au bout de chacune de ces piques, il y avait une
+tête!...
+
+--Vive Kervier! Vive Kervier! vociférait la foule frénétique.
+
+Kervier! le libraire Kervier! Cervier! Loup-Cervier! Il brandissait sa
+pique au haut de laquelle la tête blafarde se balançait...
+
+Cette tête, les deux Pardaillan la reconnurent ensemble et un même
+frémissement d'horreur les secoua.
+
+--Ramus!
+
+Le chevalier avait murmuré le nom en fermant un instant les yeux...
+
+C'était bien la tête du pauvre et inoffensif savant...
+
+Les yeux du chevalier demeuraient fixés sur cette tête. Puis ces yeux
+s'abaissèrent sur celui qui portait la pique, sur Kervier. Le chevalier
+trembla. Cette impression d'horreur et de pitié qui l'avait paralysé fit
+place à une furieuse colère qui blanchit ses lèvres.
+
+Kervier vit cette figure convulsée qui le regardait; il y lut le mépris
+foudroyant qui y éclatait. Il eut un grondement et fit un geste pour
+désigner les deux Pardaillan; dans la même seconde, il tomba, roula sur
+la chaussée qu'il talonna. Il cria:
+
+--Malédiction!
+
+Et il expira: une balle de pistolet venait de le frapper en plein front,
+et ce coup de pistolet c'était le chevalier qui l'avait tiré. Rudement,
+un grand gaillard à croix blanche venait de le heurter; cet homme
+agitait un pistolet chargé; d'un coup de poing, Pardaillan l'avait
+arrêté net, lui avait arraché son pistolet et avait fait feu!
+
+Au même instant, il y eut contre les deux Pardaillan une ruée féroce,
+une sauvage clameur de mort, des coups d'arquebuse retentirent, cinq
+cents loups furieux aboyèrent lugubrement devant une allée où les deux
+hérétiques s'enfonçaient tous voulurent pénétrer à la fois, mais, plus
+prompt, plus furieux que tous, un cavalier, un géant vêtu de rouge et
+qui appartenait sans doute à la maison de Damville, car il en portait
+les armes sur son pourpoint, ce géant poussa son cheval en avant, et
+pointa sa rapière...
+
+--Sauvés! hurla d'une voix étrange le vieux routier.
+
+Et tandis que le chevalier se demandait comment, le vieux Pardaillan,
+d'un bond terrible, se jeta à la bride du cheval dont la tête et le cou
+se présentaient à l'entrée de l'allée; ce cheval, il l'attira, le happa,
+l'entraîna, le fit entrer tout entier dans l'allée!..
+
+Et l'allée se trouva ainsi bouchée!...
+
+Le routier éclata d'un rire homérique.
+
+Derrière la croupe du cheval tourbillonnaient les loups, retentissaient
+les hurlements de rage; le cheval ruait; le colosse rouge, un instant
+hébété par cette manoeuvre, essayait par violentes saccades de ramener
+la bête en arrière, et, tout à coup, pris d'une terreur folle, il se
+laissa glisser en arrière de la croupe pour fuir et une ruade l'envoya
+rouler sur les assaillants au moment où il touchait le sol...
+
+Déjà le chevalier, avec son ceinturon, avait entravé les jambes de
+devant du cheval, magnifique rouan... le vieux routier s'apprêtait
+à frapper la bête au poitrail, de son poignard, afin que l'obstacle
+demeurât plus longtemps... le chevalier l'arrêta soudain et dit:
+
+--Galaor!...
+
+Le vieux considéra la bête et, la reconnaissant, répéta:
+
+--Galaor!... C'est bien lui!...
+
+Et leur rire, à tous deux, remplit l'allée d'un bruit de tonnerre.
+
+Galaor, ses jambes entravées, n'en ruait qu'avec plus de fureur; chacun
+de ses flancs touchait l'une et l'autre paroi; l'allée était bouchée par
+une barricade vivante.
+
+Les deux Pardaillan s'enfoncèrent vers le fond de l'allée, certains
+qu'elle ne serait pas dégagée avant dix bonnes minutes; mais, avant
+de partir, le chevalier avait embrassé le naseau fumant du cheval en
+disant:
+
+--Merci, mon bon ami...
+
+--Ah ça! s'écria le vieux, mais nous sommes dans une souricière... pas
+d'issue! Mais du diable si je ne connais pas ce boyau... il me semble
+que j'ai dû passer par là...
+
+Une porte, au fond de l'allée, s'ouvrit soudain, et une femme parut...
+
+--Huguette!
+
+Ce cri échappa aux deux hommes.
+
+C'était Huguette, en effet et ils se trouvaient dans l'allée de
+l'auberge de la Devinière. Comment ne l'avaient-ils pas reconnue?
+
+Le hasard les avait poussés dans la rue Saint-Denis au moment où ils
+essayaient de se diriger sur la Seine.
+
+Le hasard les avait arrêtés devant cette allée qui leur offrait un
+refuge au moment où la rue avait été envahie par la bande hurlante des
+loups de Kervier...
+
+Huguette, toute tremblante, les conduisit alors dans la salle voisine;
+trois hommes s'y trouvaient: Landry Grégoire, pâle comme un mort, et,
+chose étrange en pareil moment, deux poètes qui buvaient et écrivaient:
+c'étaient Dorât et Pontus de Thyard.
+
+--Par là! dit Huguette aux deux Pardaillan, en leur montrant un
+escalier. En haut vous pourrez communiquer avec la maison voisine,
+redescendre et sortir par-derrière... fuyez!
+
+--Par le Ciel! disait Dorât, je veux écrire en l'honneur de la
+destruction des hérétiques une ode qui portera mon nom à la postérité!
+j'appellerai mon poème: les Matines de Paris!
+
+--Trempe ta plume dans le sang, en ce cas, dit Pontus.
+
+--Malheur! malheur! gémit Landry Grégoire en faisant le geste de
+s'arracher les cheveux, opération impossible puisqu'il était entièrement
+chauve. Malheur! mon auberge va être saccagée, si on sait qu'ils ont fui
+par là!
+
+--Maître Landry, lui cria le vieux Pardaillan, vous mettrez l'auberge,
+la casse et l'incendie sur ma note!...
+
+--Je jure que tout sera payé, ajouta le chevalier.
+
+--Fuyez! Fuyez!... répéta Huguette.
+
+Le vieux Pardaillan l'embrassa sur les deux joues.
+
+Le chevalier la prit dans ses bras, toute pâlissante, la baisa doucement
+sur les yeux, et murmura:
+
+--Huguette, jamais je ne t'oublierai...
+
+Pour la première fois, il tutoyait Huguette, et le coeur de celle-ci en
+fut bouleversé...
+
+Ils s'élancèrent et disparurent dans l'escalier.
+
+Au même instant reparut l'aubergiste, portant sur le bras un sac où il
+avait entassé son or et les bijoux de sa femme.
+
+--Fuyons! dit Huguette. Les forcenés ont envahi l'allée...
+
+Fuyons! répéta Landry qui flageolait sur ses jambes.
+
+--Madame Landry! tonna le poète Dorât, vous êtes une mauvaise catholique
+et je vais vous dénoncer!
+
+Pontus de Thyard dégaina sa rapière et dit tranquillement:
+
+--Partez, Huguette, partez, maître Landry!... Et, si cette vipère
+s'avise de siffler, je la pourfends sur l'heure!..
+
+Dorât s'effondra.
+
+Quelques instants plus tard, la horde des loups pénétrait par la porte
+de l'allée défoncée, et, ne trouvant plus personne, mettait l'auberge à
+sac et à feu...
+
+
+
+XLI
+
+VISIONS TRAGIQUES
+
+Les Pardaillan, ayant suivi le chemin que leur avait indiqué Huguette,
+se retrouvèrent dans une ruelle déserte, et, s'élançant au pas de
+course, atteignirent la rue Montmartre par la ruelle Saint-Sauveur. Mais
+c'est en vain qu'ils eussent essayé de prendre pied dans cette rue. Il y
+avait là un prodigieux encombrement de peuple qui roulait vers la Seine
+ses flots vertigineux, parmi les lourdes volutes de fumée, parmi les
+hurlements de mort, dans le tumulte inlassable des cloches et des
+arquebusades...
+
+Dans ce remous, les Pardaillan furent saisis, entraînés où?... Ils
+ne savaient pas! Ils avaient la tête perdue d'angoisse. Des nausées
+violentes soulevaient leurs coeurs...
+
+Et, comme ils s'étonnaient vaguement que les carnassiers d'alentour ne
+se jetassent pas sur eux, soudain ils virent que chacun d'eux avait un
+brassard blanc au bras droit...
+
+C'était Huguette qui, d'une main rapide et légère sans qu'ils s'en
+aperçussent, les avait marqués du talisman de protection.
+
+Le chevalier dégrafa le brassard d'un geste de colère; il n'était pas
+huguenot. Était-il catholique? En réalité il ignorait l'une et l'autre
+religion. Il voulut jeter le brassard; le vieux Pardaillan le saisit au
+vol, et le mit dans sa poche en disant:
+
+--Par Pilate, conserve-le au moins comme un souvenir de la bonne
+Huguette!
+
+Le chevalier haussa les épaules.
+
+En enfouissant l'étoffé blanche au fond de sa poche, le vieux routier
+sentit un papier qu'il froissait.
+
+--Qu'est cela? dit-il.
+
+--Quoi?...
+
+--Rien... je me rappelle... marchons.
+
+Ce n'était rien, en effet, ou pas grand-chose, pensait le routier; au
+moment où ils avaient quitté la cour de l'hôtel Coligny, Pardaillan père
+avait aperçu ce papier tombé aux pieds de Bême cloué à la porte, l'épieu
+en travers de la poitrine. Machinalement, il avait ramassé le papier et
+l'avait fourré dans sa poche.
+
+Ils continuèrent donc à suivre le flot humain qui les portait vers la
+Seine qu'il leur fallait traverser pour marcher sur l'hôtel Montmorency.
+Mais, à l'embouchure du pont, ils durent s'arrêter devant une foule de
+huit à dix mille forcenés.
+
+Tout à coup, ils purent se jeter dans une ruelle et fuir l'effroyable
+tumulte... ils coururent haletants, hagards, et, brusquement, se
+trouvèrent près d'un enclos entouré de murs assez bas; et ce coin de
+Paris leur apparut paisible, souriant, tranquille...
+
+
+
+XLII
+
+L'OASIS
+
+Ou étaient-ils?... Ils ne savaient pas. Quelle heure était-il?... Ils ne
+savaient pas. Ils respirèrent, essuyèrent la sueur qui inondait leurs
+visages livides.
+
+A dix pas sur la gauche, il y avait une porte spacieuse. Près de la
+porte s'élevait une construction basse, une sorte de cabane.
+
+L'esprit reposé, et rafraîchi, ils regardèrent autour d'eux et virent
+alors qu'il y avait une croix au-dessus de la porte. Ayant regardé
+par-dessus le mur, ils virent l'enclos plein de croix. Et ils
+comprirent.
+
+L'enclos était un cimetière. La cabane, c'était le logis du fossoyeur.
+
+Les Pardaillan avaient abouti au cimetière des Innocents.
+
+Il pouvait être un peu plus de midi.
+
+Alors ils tinrent conseil pour savoir par quel chemin ils traverseraient
+la Seine pour gagner l'hôtel Montmorency.
+
+Finalement, le chevalier trouva un plan qui consistait à gagner le port
+aux plâtres, qu'on appelait aussi _port des Barrés_, et qui se trouvait
+derrière Saint-Paul La, ils sauteraient dans une barque et descendraient
+le cours du fleuve jusqu'au bac, où ils aborderaient non loin de l'hôtel
+du maréchal.
+
+Comme ils allaient se mettre en route, ils virent venir à eux un petit
+enfant.
+
+L'enfant marchait lentement, courbé sous un volumineux paquet enveloppé
+d'une serge.
+
+--Où ai-je vu cet enfant-là? murmura le chevalier.
+
+Et comme le porteur arrivait près d'eux:
+
+Où vas-tu, petit?...»
+
+L'enfant déposa son paquet avec précaution, désigna le cimetière et dit:
+
+--Je vais là... Ah! Je vous reconnais bien... c'est vous qui m'avez
+parlé un jour, comme je travaillais près du couvent... et vous m'avez
+dit que mes aubépines étaient magnifiques. Voulez-vous les voir? elles
+sont finies...
+
+--Lestement, il défit son paquet et, avec un naïf orgueil, montra son
+ouvrage.
+
+--C'est très beau, dit sincèrement le chevalier.
+
+--N'est-ce pas?... C'est pour ma mère...
+
+--Ah! oui, je me rappelle, dit le chevalier ému... Tu te nommes?...
+
+--Jacques Clément, je vous l'ai dit. Voulez-vous me faire ouvrir la
+porte du cimetière.
+
+Le chevalier alla heurter à la porte de la cabane. Le fossoyeur apparut,
+tremblant du tumulte qu'il entendait se déchaîner. Cependant, lorsqu'on
+lui eut expliqué de quoi il s'agissait, il parut se rassurer, examina
+attentivement l'enfant, se frappa le front et dit:
+
+--Est-ce que tu ne t'appelles pas Jacques Clément
+
+--Oui-da.
+
+--Eh bien, viens! Je vais te montrer la tombe de ta mère...
+
+Les deux Pardaillan étaient stupéfaits de cette reconnaissance. Mais le
+petit n'en paraissait pas étonné. Il reprit son paquet.
+
+--Et tu viens de loin ainsi? fit le chevalier.
+
+--Du couvent... vous savez bien! Ah! j'ai eu du mal à passer, par
+exemple! Il y en a du monde dans les rues!
+
+Il parlait posément, gravement même. Puis il suivit le fossoyeur. Le
+chevalier, machinalement, suivit et entra dans le cimetière.
+
+Au moment où le groupe disparaissait parmi les tombes, deux moines
+arrivèrent par le même chemin qu'avait suivi Jacques Clément et
+s'arrêtèrent près de la porte d'entrée.
+
+--Mon frère, dit l'un, soufflons un instant et laissons à nos hommes le
+temps de nous rejoindre.
+
+--Et le temps à l'enfant de préparer le miracle, dit l'autre... Que de
+meurtres! Que de sang, frère Thibaut! Croyez-vous vraiment qu'il ne
+vaudrait pas mieux répandre du vin, bonum vinum?...
+
+--Frère Lubin, ce sang est agréable à Dieu, songez-y!
+
+--Oui, je ne dis pas non. Mais j'avoue que j'aimerais mieux être à la
+Devinière, sans compter qu'une balle égarée...»
+
+Pendant que les moines, l'un sévère et l'autre dolent, devisaient ainsi,
+le groupe formé par les deux Pardaillan, le fossoyeur et le petit
+Jacques Clément, s'arrêtait près d'une tombe où la terre était
+fraîchement remuée.
+
+--C'est là!» dit le fossoyeur.
+
+Une minute, l'enfant parut troublé. Il murmura:
+
+--Ma mère... comment était-elle, quand elle vivait!
+
+--Pauvre petit, dit le chevalier, tu ne l'as donc pas connue?
+
+--Non... mais elle va être contente.
+
+Alors il se mit à planter sur la tombe les touffes d'aubépine
+artificielle qu'il tirait de son paquet...
+
+Et cela finit par former un gros buisson fleuri comme si, par miracle,
+de l'aubépine se fût mise à fleurir en plein mois d'août.
+
+Quelque chose comme une larme roula sur les joues du chevalier et tomba
+sur la terre... sur la tombe de la mère du petit Jacques Clément... la
+tombe d'Alice de Lux et de Panigarola!...
+
+L'enfant, ayant levé les yeux, vit ces larmes et demeura tout saisi. Il
+s'approcha et, prenant la main du chevalier, il dit gravement:
+
+«Vous avez pleuré sur ma mère, jamais je ne l'oublierai... voulez-vous
+me dire votre nom?
+
+--Je m'appelle le chevalier de Pardaillan...
+
+--Le chevalier de Pardaillan...
+
+--Mon petit, dit le chevalier, veux-tu que je te reconduise?...
+
+--Non, non... je n'ai pas peur... et puis je veux rester ici... j'ai
+beaucoup de choses à dire à maman...
+
+--Adieu, mon enfant...
+
+--Au revoir, chevalier de Pardaillan, dit gravement Jacques Clément.
+
+Le vieux routier prit le chevalier par le bras et l'entraîna.
+
+Les deux moines, cependant, attendaient non loin de la porte du
+cimetière. Au bout d'une demi-heure, ils virent reparaître le petit
+Jacques Clément. Thibaut donna rapidement ses instructions à Lubin, qui
+gémit:
+
+--Alors, il faut encore que je risque d'être tué dans la bagarre!
+
+--Soyez prompt, soyez fort, frère Lubin... moi, je rentre au couvent, il
+faut accompagner l'enfant...
+
+Lubin poussa un profond soupir et la graisse de ses joues trembla.
+
+Thibaut avait pris Jacques Clément par la main. Il s'éloigna en disant:
+
+--D'ailleurs, voici du renfort... _fratres ad succurrendum_!... allons,
+frère Lubin, c'est le moment!
+
+Une cinquantaine d'individus à mine patibulaire s'approchaient du
+cimetière. En passant près d'eux, Thibaut leur fit un signe; puis il
+disparut rapidement, entraînant le petit.
+
+--C'est égal, grommela Lubin, s'il s'était agi d'aller vider bouteille
+à la Devinière, frère Thibaut n'eût pas été si prompt à me confier aux
+soins de la Providence, tandis qu'il va se mettre à l'abri...
+
+Et il pénétra dans le cimetière sans avoir l'air d'apercevoir la bande
+qui s'engouffra derrière lui et le suivit.
+
+Frère Lubin marcha tout droit à la tombe d'Alice de Lux.
+
+--Que vois-je? cria-t-il de sa plus belle voix. De l'aubépine qui vient
+de fleurir?...
+
+Et, tombant à genoux, il leva les bras au ciel en tonitruant:
+
+--Miracle! Miracle! Loué soit le Seigneur!
+
+--Miracle! Miracle! hurlèrent les acolytes, comparses probablement
+inconscients de la comédie qui se jouait.
+
+--C'est Dieu qui manifeste sa volonté.
+
+--Mort aux hérétiques!
+
+Ces cris se croisèrent pendant quelques secondes. Fuis frère Lubin
+entonna le _Te Deum_, repris en choeur par les gens qui l'entouraient.
+D'autres, entendant des clameurs, entraient dans le cimetière. Le bruit
+du miracle, rapidement colporté, se répandait dans tout le quartier; des
+gens accouraient, se pressaient parmi les tombes; au bout d'un quart
+d'heure, une foule énorme emplissait le cimetière, et chacun put se
+rendre compte qu'un magnifique buisson d'aubépine avait fleuri en plein
+mois d'août!...
+
+Frère Lubin cueillit le buisson d'aubépine dont il eut soin de ne pas
+laisser une seule branche.
+
+Alors, une douzaine de forts gaillards le saisirent le placèrent sur
+leurs épaules; ce groupe fut étroitement entouré par les gens à mine
+patibulaire que Thibaut avait appelés des _fratres ad succurrendum_
+(frères de renfort).
+
+Et la procession s'organisa. Des prêtres surgirent Des moines en
+quantité affluèrent.
+
+Glorieux et reluisant de graisse, Lubin portant dans ses bras le buisson
+du petit Jacques Clément fut promené à travers Paris; sur son passage,
+l'ardeur se ranimait, le massacre reprenait des forces, la grande tuerie
+devenait plus furieuse.
+
+Tel fut le miracle de l'aubépine...
+
+
+
+XLIII
+
+«...QUE DES CHIENS DÉVORANTS SE DISPUTAIENT ENTRE EUX....
+
+Les deux Pardaillan avaient essayé de mettre à exécution leur projet de
+gagner le port aux Barrés pour descendre la Seine en s'emparant de l'une
+des nombreuses barques attachées à quai.
+
+Mais à peine furent-ils sortis de cette sorte d'oasis que formait la
+tranquillité du cimetière et des environs qu'ils furent repris par les
+tourbillons des foules déchaînées: ils voulaient remonter le fleuve, un
+coup d'aile de le tempête humaine les renvoya vers le Louvre.
+
+Et soudain, au milieu de ce torrent, ils se trouvèrent à l'entrée du
+Pont de Bois, puis sur le pont, puis sur la rive gauche...
+
+Ce fut ainsi qu'ils passèrent la Seine.
+
+Le torrent tournait vers la gauche
+
+Alors ils entrèrent dans le dédale des rues qui les conduirait à l'hôtel
+de Montmorency.
+
+Là les clameurs de mort, le hurlement des cloches, les plaintes des
+victimes s'entrechoquaient comme sur la rive droite dans les airs
+embrasés.
+
+La tête perdue, ils allaient, guidés seulement par une sorte
+d'instinct... Ils poursuivaient le cours de l'épique ruée à travers le
+carnage, dans le sang et les flammes, tragiques, effrayants.
+
+Soudain, une petite place... Le vieux Pardaillan saisit son fils par
+le bras, l'arrêta net et lui désigna quelque chose qui devait être
+effroyable, car le chevalier fut saisi d'un frisson convulsif.
+
+Le vieux, de sa voix devenue rauque, avait grondé:
+
+--Orthès! Orthès d'Aspremont... Damville rôde par ici!
+
+--Malédiction! râla le chevalier.
+
+--C'était Orthès, le premier lieutenant de Damville! son âme damnée!
+
+A ce moment, une femme, une huguenote, d'une maison voisine, bondit
+échevelée, hagarde, ses vêtements en lambeaux, presque nue, en criant
+d'une voix déchirante: Grâce!
+
+Une douzaine de forcenés la poursuivaient.
+
+La femme, jeune et belle, alla heurter Orthès, tomba à genoux et
+pantela, les mains tendues:
+
+--Grâce! Ne me tuez pas! Pitié!
+
+Un effroyable sourire contracta les lèvres d'Orthès. Il leva un fouet
+et toucha la femme, puis, à grands coups, il fit claquer son fouet en
+hurlant:
+
+--Taïaut, Pluton! Taïaut, Proserpine! Taïaut! Pille! Pille!...»
+
+Au même instant, deux chiens énormes, à la gueule rouge de sang, se
+jetèrent sur la femme; elle eut une horrible clameur d'épouvante et
+tomba à la renverse, les deux chiens sur elle.
+
+Un coup de croc de Pluton lui ouvrit la gorge, la gueule de Proserpine
+s'implanta sur un des seins, pendant quelques secondes, les Pardaillan,
+pétrifiés par l'horreur, ne virent qu'un amas de chairs pantelantes d'où
+fusaient des jets de sang, n'entendirent que les grognements sourds des
+deux chiens occupés à l'horrible besogne.
+
+Alors, le chevalier, pâle comme un mort, la lèvre soulevée par l'étrange
+sourire qu'il avait à de certaines minutes épiques, la moustache
+hérissée, tremblante marcha sur Orthès.
+
+Orthès, levant les yeux, aperçut les deux Pardaillan et poussa un
+hurlement de joie infernale... il commença un geste, ce geste ne
+s'acheva pas... le chevalier venait de le saisir par un poignet, celui
+qui tenait le fouet le hurlement de joie devint un cri de terreur: le
+chevalier lui arracha le fouet, continua à tenir l'homme par le poignet.
+
+Alors le fouet se leva, siffla dans les airs et s'abattit sur Orthès...
+
+Une large zébrure rouge balafra la face du tigre humain.
+
+Une deuxième fois, le fouet se leva, le fouet des chiens s'abattit sur
+la face d'Orthès, puis encore, et encore!...
+
+D'un effort désespéré, Orthès s'arracha à l'étreinte et, les yeux
+sanglants, vociféra à ceux qui le suivaient:
+
+--Sus! sus! Ils en sont!... Pille! Tue! Pluton, Proserpine, taïaut!
+taïaut!...
+
+Les deux chiens lâchèrent les restes sanglants de la femme et se
+dressèrent, tout hérissés, les babines retroussées, l'un devant le vieux
+Pardaillan, l'autre devant le chevalier...
+
+Orthès, délirant de rage et de souffrance, râla encore:
+
+--Pille, Pluton! Pille Proserpine! Hardi mes dogues!
+
+Il tomba soudain renversé, en proférant une horrible imprécation un
+chien, non l'un des siens, un chien de berger a poil roux, maigre et
+subtil, avait bondi sur lui... Pipeau! C'était Pipeau! Pipeau; l'amant
+de Proserpine, qui avait suivi sa maîtresse d'étape en étape.
+
+D'un coup sec, d'un seul coup, les mâchoires de fer de Pipeau entrèrent
+dans la gorge d'Orthès.
+
+Le vicomte d'Aspremont demeura immobile tué net près des restes
+sanglants de la femme... les deux Pardaillan n'avaient rien vu de cette
+scène...
+
+Pluton s'était dressé devant le vieux Pardaillan.
+
+Proserpine, devant le chevalier...
+
+Ils hésitèrent pendant un laps de temps inappréciable, puis, ensemble,
+avec un aboi sauvage, ils bondirent, cherchant la gorge...
+
+Dans le même instant, Pluton retomba en arrière, éventré par le coup de
+dague du vieux routier...
+
+Proserpine avait sauté sur le chevalier...
+
+Au moment où elle avait bondi, lui, des deux mains» l'avait empoignée au
+cou; il serra frénétiquement, de ses dix doigts convulsés par l'effort;
+la chienne râla, sa voix s'éteignit...
+
+Dix secondes ne s'étaient pas écoulées depuis l'instant où les
+Pardaillan avaient vu les chiens bondir sur la huguenote.
+
+Ils jetèrent autour d'eux des regards flamboyants, ne voyant même pas
+Pipeau qui bondissait autour d'eux, délirant de joie, ne voyant que les
+visages des compagnons d'Orthès, de la foule qui houlait, roulait autour
+d'eux, aboyant à la mort.
+
+--En route! dit le chevalier.
+
+Et sa voix avait une prodigieuse intonation.
+
+Il ramassa le fouet... le fouet à chiens.
+
+Et ils s'avancèrent, flamboyants, étincelants, tragiques, souples,
+grandis, paraissait-il, plus grands que ne sont les hommes, marchant
+d'un pas rude qui talonnait le pavé derrière eux, comme s'ils eussent
+foncé sur le génie des tempêtes d'enfer...
+
+Et le rugissement du chevalier retentit au-dessus des tumultes
+déchaînés.
+
+--Arrière, chiens!... Fils de chiennes!... Arrière, chiens!...
+
+A droite, à gauche, le fouet se levait, s'abattait, sifflait...
+
+Et la voix du chevalier, comme la cravache, cinglait, sifflait...
+
+--Arrière, les chiens! Au chenil, la meute!
+
+Tout à coup, il aperçut Pipeau et dit:
+
+
+--Pardon, ami! je t'ai insulté...
+
+Devant le fouet, devant cette lanière vivante prodigieuse, la foule
+s'ouvrait. Tigres, loups, chacals, tous les carnassiers rampèrent, se
+culbutèrent, se bousculèrent a droite et à gauche sur la petite place.
+
+Une ruelle déserte s'ouvrait devant le chevalier: il s'y engouffra.
+
+
+
+XLIV
+
+ENTRE LE CIEL ET LA TERRE
+
+Le chevalier entra dans la ruelle sans savoir où elle le conduirait...
+
+Près de lui, le vieux Pardaillan, les deux mains armées, pareilles à
+deux griffes de lion.
+
+Autour d'eux. Pipeau, fou de joie, fou de fureur!
+
+Ils firent face à la foule.
+
+Sur leurs pas, la foule s'était ruée avait envahi l'étroit passage,
+massée, tassée, ondulante; et cela formait un mascaret humain qui
+s'avançait, roulait se heurtait, avec des clameurs d'océan.
+
+Pas à pas, face au mascaret, les deux êtres fabuleux haussés en cette
+minute aux grandissements surhumains pas à pas, les deux Pardaillan
+reculaient.
+
+La lanière du chevalier sifflait, cinglait, marbrait des faces d'où
+jaillissait un hurlement: les deux dagues les deux griffes du vieux
+routier, du vieux lion labouraient des poitrines; Pipeau à reculons,
+l'oeil en feu, le poil droit, la gueule enrouée, pillait, mordait des
+jambes...
+
+Les Pardaillan reculaient...
+
+Où étaient-ils? Ils ne le savaient pas.
+
+Soudain, à vingt pas derrière eux, il y eut une sourde et puissante
+détonation suivie d'un fracas de maison qui s'écroule. Le vieux routier
+jeta un rapide regard vers ce bruit d'explosion. Et il vit alors que
+la ruelle débouchait sur une rue plus large; que, dans cette rue, une
+deuxième foule tourbillonnait autour de quelque chose qui ressemblait à
+une forteresse assiégée, et qu'un coup de mine venait de faire sauter
+une partie de cette forteresse...
+
+Donc, devant eux, la horde déchaînée devant laquelle ils reculaient pas
+à pas...
+
+Derrière eux, cette autre foule sur laquelle ils allaient être jetés...
+
+Un étau dans lequel ils allaient être broyés...
+
+Et, soudain, la chose se produisit. Les deux foules se rejoignirent.
+Refoulés par une vague plus puissante du mascaret, les deux Pardaillan
+furent jetés sur la horde qui assiégeait la forteresse; la rue était
+pleine de fumée acre, de poussière, de vociférations, de détonations
+d'arquebuses; il y eut une mêlée affreuse de cavalerie et de piétons,
+un remous vertigineux où les Pardaillan furent ballottés, poussés,
+repoussés brusquement, une sorte d'ouverture béa devant eux ils se
+retrouvèrent dans un large escalier éventré rampes démolies, marches
+déchaussées... Ils se retrouvèrent là... ils se retrouvèrent bondissant
+le long des marches de cet escalier qui ne tenait plus que par
+miracle... ils montaient, montaient: comme dans les rêves du délire, ils
+montaient, sans savoir où ils étaient, où ils allaient, sans que nul,
+parmi la foule osât se lancer à leur poursuite dans l'infernal escalier
+qui branlait et vacillait parmi les tourbillons de fumée!...
+
+Ils atteignirent le sommet de l'escalier, étroite plateforme en plein
+air, qui avait dû être son dernier palier.
+
+Là il n'y avait plus rien, sinon une haute muraille à laquelle
+s'adossait encore l'escalier. D'un dernier bond les deux Pardaillan
+atteignirent le faîte de cette muraille. Ils s'y cramponnèrent, s'y
+installèrent solidement et, au même instant, derrière eux, il y eut un
+effroyable fracas tandis qu'un opaque nuage de poussière et de plâtras
+les enveloppait: c'était l'escalier qui venait de s'écrouler!...
+
+Cramponnés sur le faîte de la haute muraille, ils se trouvèrent alors
+isolés entre le ciel, où roulaient de lourdes volutes de fumée, où
+passait la rafale des hurlements de cloches, et la terre d'où montait
+l'immense clameur de mort...
+
+Alors le chevalier se pencha, regarda en bas, non du cote de l'escalier
+écroulé, mais sur l'autre versant de la muraille.
+
+Il regarda à travers les tourbillons de fumée écarlate qui montait,
+chercha à distinguer ce qu'il y avait dans le tumulte effrayant qui se
+déchaînait au-dessous de lui.
+
+Et son âme frémit. Son coeur défaillit. Ses lèvres tremblèrent. Ses yeux
+jetèrent une lueur farouche de desespoir!
+
+Qu'avait-il donc vu?...
+
+La cour d'un hôtel: l'hôtel qu'on assiégeait de la rue. Une cour pleine
+de décombres et de cadavres! Parmi ces décombres, une foule de gens
+d'armes qui se ruaient à travers la grande porte démantelée! Et sur les
+marches qui conduisaient à la porte de l'hôtel trois hommes, l'épée à la
+main, se défendant encore!...
+
+Et, à la tête des assaillants, un furieux, plus furieux plus ardent que
+tous!
+
+Et, parmi les trois, un homme de haute stature qui levait au ciel un
+dernier regard chargé d'imprécations!
+
+Et Pardaillan les reconnut, assaillants et assiégés!
+
+C'était Henri de Damville qui attaquait! François de Montmorency qui
+allait succomber!
+
+Les deux frères enfin face à face!
+
+Et, cette cour, c'était la cour de l'hôtel Montmorency!...
+
+--Malédiction! rugit le chevalier de Pardaillan.
+
+
+
+XLV
+
+COMME A THÉROUANNE
+
+Henri de Montmorency, maréchal de Damville, s'était mis en route au
+premier coup de tocsin de Saint-Germain-l'Auxerrois. Son armée marchait
+en bon ordre et sans hâte.
+
+Il avait d'abord les gentilshommes de sa maison, au nombre de
+vingt-cinq; puis trois cents soudards à cheval; derrière les cavaliers,
+roulaient trois tombereaux chargés de tonneaux de poudre; derrière la
+poudre, deux cents reîtres armés d'arquebuses.
+
+A peine cette troupe se fut-elle mise en marche que le maréchal en
+confia le commandement à l'un de ses gentilshommes et s'éloigna avec
+trente cavaliers seulement.
+
+La petite troupe atteignit rapidement l'hôtel de Mesmes.
+
+Il mit pied à terre, s'approcha de la porte de son hôtel et cria:
+
+--François de Montmorency, est-ce toi qui m'as jeté ce gant?
+
+En même temps, il frappait le gant cloué à la porte.
+
+Dans les environs, le tumulte grandissait, des torches passaient, des
+cris retentissaient. Les trente cavaliers, immobiles comme des statues,
+ne tournaient pas la tête vers ces clameurs: ils regardaient leur chef.
+
+Damville frappa le gant. Et, d'une voix devenue plus sauvage, il cria:
+
+--Où es-tu, François de Montmorency? Pourquoi n'es-tu pas ici quand je
+relève ton gant?
+
+Aussitôt, il arracha le gant et alla l'attacher à l'arçon de sa selle.
+
+Pour la troisième fois, il cria:
+
+--Lâche! Puisque tu n'es pas ici pour relever ton défi, c'est donc moi
+qui vais te retrouver!
+
+A ces mots, il monta à cheval et, s'élançant au galop, rejoignit son
+armée au moment où elle venait de franchir le Grand-Pont.
+
+Le maréchal de Montmorency, tenu à l'écart comme nous avons vu, suspect
+à Guise, haï de la vieille reine, ignorait ce qui devait se passer.
+L'eût-il su même, il lui eût été impossible de supposer qu'on oserait
+s'attaquer à un Montmorency.
+
+François de Montmorency, donc, se savait suspect, mais non désigné aux
+coups des massacreurs.
+
+A tout hasard, il mit son hôtel en état de défense.
+
+Une douzaine de gentilshommes, les uns catholiques, les autres
+huguenots, et bons serviteurs de la monarchie, mais comme lui ayant
+horreur de tant de guerres sauvages, vivaient dans l'hôtel et
+composaient sa maison, ou, si l'on veut, sa cour.
+
+Le maréchal porta à quarante le nombre des gens d'armes qu'il
+entretenait.
+
+De plus, il arma les laquais: il y en avait une vingtaine dans l'hôtel.
+
+Tout cela formait un total d'environ quatre-vingts combattants. L'hôtel
+fut abondamment pourvu de poudre, de balles, de mousquets, de pistolets
+et d'armes de toute nature, des provisions de bouche pour un mois y
+furent entassées.
+
+La successive disparition du vieux Pardaillan et du chevalier raviva les
+inquiétudes du maréchal. Dès lors tous les soirs, l'hôtel fut barricadé.
+
+Pendant ces quelques journées, Loïse vécut auprès de sa mère La douce
+folie de Jeanne de Piennes demeurait invariable dans ses manifestations;
+toujours elle se croyait à Margency et on la voyait prêter l'oreille en
+murmurant:
+
+--Le voici qui vient... Je vais lui dire... oh! je tremble... Et, si
+François apparaissait alors, le coeur serré les bras vaguement tendus
+vers celle qui l'avait tant aimé, la folle le regardait d'un air étonné,
+sans le reconnaître:
+
+Quant à Loïse, si elle souffrit de l'inexplicable disparition du
+chevalier il fut impossible de le deviner; son pur et fier profil de
+vierge ne s'altéra pas. Seulement l'inquiétude faisait de terrible
+ravages dans cette âme.
+
+Le samedi soir, comme elle s'était assise près de Jeanne de Piennes,
+s'occupant à un travail de broderie ses yeux rêveurs parurent fixer
+un point dans l'espace; la folle, qui semblait sommeiller, redressa
+soudain, se pencha, et, la figure extasiée, murmura:
+
+--Enfin, le voici!... Oh! quand viendra-t-il?...
+
+--Hélas! Hélas! murmura Loïse. Où est-il?
+
+Le maréchal entra en ce moment. Il vit cette scène si douce et triste
+d'un seul coup d'oeil Il saisit la mère et la fille dans ses bras et les
+serra convulsivement contre lui, en proie a une angoisse inexprimable.
+
+Vers deux heures du matin, tout dormait dans l'hôtel, en cette nuit du
+samedi, hormis les gens d'armes du corps de garde. Le silence était
+profond. Jeanne de Piennes et Loïse reposaient dans la même chambre.
+
+Le maréchal, vers dix heures, s'était retiré dans son appartement.
+
+Les premiers mugissements des cloches réveillèrent François de
+Montmorency.
+
+Il s'habilla, revêtit une cuirasse de buffle, ceignit son épée de
+bataille, s'arma d'une dague et ouvrit une fenêtre.
+
+Une étrange rumeur venait du fond de Paris et semblait gagner les rues
+de proche en proche. Au loin, de sourdes détonations éclataient. Les
+cloches sonnaient le tocsin.
+
+Pendant quelques minutes, le maréchal écouta cette énorme rumeur. Son
+visage s'assombrit.
+
+Alors, il courut à la chambre où dormaient Jeanne de Piennes et Loïse.
+
+Loïse, dès le premier coup de cloche, s'était habillée, et, maintenant,
+elle aidait sa mère à se vêtir.
+
+--Tu n'as pas peur, mon enfant? dit le maréchal.
+
+--Je n'ai pas peur. Mais que se passe-t-il?
+
+--Je vais le savoir. Mets tes vêtements de route, mon enfant, et
+tiens-toi prête. à tout!
+
+Dans la cour, François trouva ses gentilshommes, armés, écoutant
+l'horrible tumulte dont les rafales allaient grandissant de minute en
+minute. Les gens d'armes étaient à leur poste.
+
+--Monseigneur, s'écria l'un des gentilshommes, le jeune La Trémoille,
+que le vieux duc de La Trémoille avait placé auprès de Montmorency
+pour y apprendre, avait-il dit, l'honneur, le courage et la
+vertu,--monseigneur, je suis sûr que les guisards attaquent le Louvre!
+Il faut courir au secours du roi! Écoutez! écoutez! On se bat au
+Louvre!...»
+
+Le maréchal secoua la tête. Une inexprimable inquiétude l'envahissait.
+Non! il ne s'agissait pas d'un coup de force tenté par Guise!... Guise
+eût procédé plus vite!
+
+--La Trémoille. dit-il, et vous, Saint-Martin, poussez une pointe
+jusqu'à la Seine...
+
+Les deux jeunes gens s'élancèrent dans la rue.
+
+Il était tout près de quatre heures lorsqu'ils revinrent. Et, sans
+doute, ce qu'ils avaient vu devait être horrible, car ils étaient
+livides, hagards.
+
+--Maréchal! râla Saint-Martin, on meurtrit les huguenots en masse!...
+
+--Monseigneur, rugit La Trémoille. on tue mes frères! Partout! Dans les
+maisons! Dans les rues! Au Louvre!
+
+--J'y vais» dit Montmorency d'un accent qui fit courir un long frisson
+parmi les hommes d'armes.
+
+Il commanda, comme jadis quand il partait pour Thérouanne:
+
+--A cheval, messieurs! Holà! mon destrier de bataille!...
+
+Il y eut dans la cour un rapide tumulte de prise d'armes.
+
+--Messieurs, dit François, nous allons tenter l'impossible: atteindre le
+Louvre, pénétrer jusqu'au roi, lui demander d'arrêter le carnage... et
+s'il refuse... bataille!
+
+--Bataille! rugirent les gentilshommes.
+
+--Ouvrez la porte! commanda le maréchal.
+
+Le suisse se précipita vers la grande porte.
+
+A ce moment, un étrange tumulte envahit la rue tumulte de reîtres
+arrivant au pas de course, de lourds chevaux martelant le pavé, d'épées
+entrechoquées et tout ce tumulte s'arrêta devant l'hôtel... Une voix
+éclatante, terrible, sauvage, hurla:
+
+--A l'assaut, au pillage! à sac! Sus! Sus! Sus!
+
+--Mon frère! gronda François de Montmorency.
+
+Et d'une voix terrible qui domina les puissantes rafales de la tempête
+de mort, il cria:
+
+--Henri! Henri! Malheur! Malheur à toi!
+
+Un formidable coup de madrier ébranla la grande porte massive.
+
+--Pied à terre! commanda Montmorency
+
+La manoeuvre s'exécuta, les chevaux furent rentrés aux écuries.
+
+François en quelques secondes, prit son dispositif de bataille: devant
+la porte fermée, les quarante hommes d'armes sur un front de dix
+arquebuses, et sur quatre rangs, le premier rang, prêt à faire feu,
+les trois autres, l'arme au pied. A gauche de la porte, un groupe de
+gentilshommes armés de longues piques; à droite, un autre groupe.
+Montmorency, sur le perron de l'hôtel, dominant cet ensemble,
+l'estramaçon au poing.
+
+Un deuxième coup de madrier retentit sourdement sur la porte.
+
+--Lâche! Lâche! hurla la voix de Damville, je relève ton défi! Me voici!
+Où es-tu, que je te soufflette de ton gant!...
+
+--Ouvrez la porte! tonna Montmorency.
+
+De droite et de gauche, les deux groupes de gentilshommes se
+précipitèrent, firent tomber les lourdes ferrures, attirèrent à eux
+les deux énormes vantaux de chêne massif, la porte se trouva grande
+ouverte!...
+
+Manoeuvre audacieuse, manoeuvre sublime!
+
+Il y eut dans la rue un recul désordonné devant cette porte qui
+s'ouvrait.
+
+Puissante et calme, la voix de François tomba du haut du perron:
+
+--Premier rang!... Feu!...
+
+Les dix arquebuses tonnèrent; d'effroyables clameurs retentirent; les
+dix hommes, déjà, avaient dégagé le deuxième rang et rechargeaient leurs
+armes.
+
+--En avant! En avant! vociféra Damville.
+
+--Deuxième rang!... Feu!...
+
+Un rideau de flammes, un nuage de fumée noire, un coup de tonnerre,
+cris, vociférations, insultes, tourbillon de recul dans la rue...
+
+--Troisième rang!... Feu!...
+
+--Quatrième rang!... Feu!...
+
+Dans la ruelle par où avaient débouché les Pardaillan, les troupes de
+Damville fuyaient; trente cadavres jonchaient la rue, à droite et à
+gauche de la porte, une foule énorme, et Damville mettant pied à terre,
+livide de rage, fou furieux, tendant le poing à la forteresse, geste
+impuissant!...
+
+--Fermez la porte! commanda Montmorency.
+
+Cependant, Henri de Dam ville retrouva promptement le sang-froid
+nécessaire pour organiser un deuxième assaut.
+
+Il commença par rassembler ses reîtres et ses cavaliers auxquels il fit
+mettre pied à terre; les chevaux furent conduits au bord de la Seine, à
+l'endroit où aboutissait le bac du passeur.
+
+Puis il fit refouler à droite et à gauche de l'hôtel la foule hurlante.
+
+Alors, devant l'hôtel, il tint conseil avec quelques-uns de ses
+gentilshommes. Tout cela dura une heure.
+
+Le soleil était déjà haut dans le ciel lorsque Damville acheva son
+dispositif pour une nouvelle attaque. Les lèvres blanches, la moustache
+tremblante, la voix brève et rauque, il donnait ses ordres.
+
+Et il persista dans le même plan: défoncer la porte!
+
+Alors, au moyen de palans, on dressa une sorte de catapulte devant
+la porte de l'hôtel. A cette machine fut accrochée une masse de fer
+composée de trois énormes enclumes attachées ensemble au bout d'une
+chaîne.
+
+En même temps, on pénétrait dans la maison qui faisait mur mitoyen avec
+le bâtiment de droite: ce mur, on le perça à coups de pioche et, dans
+l'excavation, un tonneau de poudre fut placé.
+
+A ce moment, il était plus de midi. L'installation de la machine avait
+demandé plusieurs heures. Un silence relatif s'établit dans la rue. D'un
+coup d'oeil, Damville vit que chacun était à son poste. Il donna le
+signal en levant le bras.
+
+Dix hommes s'attelèrent à la masse de fer suspendue à la chaîne qui
+pendait du haut de quatre immenses madriers placés debout l'un contre
+l'autre, les quatre sommets liés ensemble, les quatre pieds s'écartant
+de dix coudées l'un de l'autre.
+
+Les dix hommes ramenèrent la masse de fer jusque dans la ruelle, et,
+soudain, la lâchèrent.
+
+La masse partit, s'élança, décrivit sa courbe de plus en plus
+foudroyante et alla heurter la porte... les reîtres firent un mouvement
+pour s'élancer... un craquement sinistre se fit entendre...
+
+Mais reîtres et gentilshommes poussèrent une clameur de malédiction: la
+porte avait résisté!...
+
+Damville se mordait les poings, il comprit que, de l'intérieur, on
+avait élevé une barricade; tout le temps qu'il avait passé à préparer
+l'assaut, Montmorency l'avait passé à organiser une défense acharnée.
+
+--Oh! gronda Henri, quand je devrais passer un mois devant cette
+masure!...
+
+Cette masure, c'était l'hôtel de Montmorency! la demeure qu'avait
+habitée son père le connétable!
+
+--Orthès! appela-t-il.
+
+--Le vicomte promène ses chiens! lui fut-il répondu.
+
+--Sauval! appela-t-il alors.
+
+L'homme ainsi nommé se précipita: c'était celui qui était préposé à la
+garde de la manipulation des poudres.
+
+--Ici, dit le maréchal, un tonneau. Et là, un tonneau, Est-ce compris?
+
+La manoeuvre fut aussitôt exécutée, les tonneaux placés, la mèche
+amorcée.
+
+Damville y mit lui-même le feu, puis se retira à distance.
+
+Vingt secondes plus tard, l'explosion retentit, un double jet de flammes
+s'éleva jusqu'au ciel, la porte s'écroula, les barricades qui la
+maintenaient se disloquèrent, le passage était libre!...
+
+Les reîtres entrèrent dans la cour comme une bande de loups. Des
+décharges d'arquebuses les accueillirent, mais, cette fois, ils étaient
+lancés, rien ne pouvait les arrêter.
+
+La mêlée commença; les arquebuses et les pistolets déchargés se turent;
+on commença à se battre à coups de piques, de dagues et de rapières.
+
+Serrés en un groupe compact, en un peloton hérissé, les gens de
+Montmorency tenaient tête à la meute; ils gardaient le silence farouche
+du désespoir; les assaillants hurlaient, vociféraient; dans la rue, la
+foule accourue de toutes parts voulait entrer, tuer; le besoin de tuer
+était dans ces esprits affolés.
+
+Montmorency cherchait des yeux Damville; il ne le voyait pas.
+
+Damville attendait la minute propice.
+
+L'estramaçon de François, de seconde en seconde, se levait et
+s'abattait.
+
+Autour de Montmorency, une quinzaine de corps, entassés, morts ou
+blessés, lui faisaient un rempart.
+
+Son peloton, réduit de la moitié, s'était massé au pied du perron
+central de l'hôtel.
+
+Or, pendant que ces reîtres tourbillonnaient autour de cette poignée
+d'hommes, Damville avait rassemblé cent de ses cavaliers démontés sur la
+gauche de la cour.
+
+Et il les jetait comme un bélier vivant sur le groupe de défenseurs et
+d'assaillants. Leur masse se rua d'un bloc.
+
+Avec la violence d'épaves lancées à la côte, les gens de Montmorency
+furent précipités sur le bâtiment de droite.
+
+Montmorency, dès lors, n'eut plus qu'une dizaine de combattants autour
+de lui.
+
+Il monta sur le perron avec ces quelques derniers défenseurs. Quelques
+secondes se passèrent; une clameur immense s'éleva tout à coup... et
+Montmorency vit qu'il n'y avait plus autour de lui que sept ou huit
+hommes; la cour tout entière appartenait aux gens de Damville.
+
+A ce moment même, une détonation formidable retentissait: le bâtiment
+de droite s'écroulait presque tout entier, ensevelissant ses défenseurs
+sous des décombres fumants!
+
+Un lieutenant de Damville venait de faire sauter le bâtiment!...
+
+Il ne restait plus debout que la muraille bordant la cour.
+
+--Il faut mourir ici! dit Montmorency avec le calme du désespoir.
+
+Et, comme il jetait derrière lui un rapide regard, par la porte de la
+salle d'honneur il vit sa fille Loïse qui accourait, bondissait, une
+dague à la main.
+
+--Mon père! cria-t-elle, vous allez voir comment sait mourir une
+Montmorency!
+
+--Ta mère! hurla François en assenant un terrible coup d'estramaçon qui
+fit reculer le flot des assaillants.
+
+Loïse s'arrêta, pantelante. Sa mère!... Il fallait qu'elle vécût pour sa
+mère.
+
+A cet instant, François de Montmorency, livide, sanglant, déchiré,
+effrayant, eut un rugissement de joie terrible:
+
+--Enfin! Toi! Toi! Enfin!...
+
+--Il avait Damville devant lui!...
+
+
+
+XLVI
+
+LES TITANS
+
+Dans un de ces suprêmes coups d'oeil qui durent ce que dure un éclair,
+voici ce que vit François de Montmorency.
+
+Il était sur le perron, son estramaçon levé à deux mains. Derrière lui,
+sa fille. Au fond de la salle, sur un fauteuil, Jeanne de Piennes,
+souriante devant ces horreurs...
+
+Près de lui, deux hommes encore vivants.
+
+Au bas des marches, Damville, son frère Henri, levant vers lui une face
+convulsée de haine, montant, une lourde rapière au poing.
+
+Derrière Damville, à sa droite, à sa gauche, une foule de gens d'armes
+pressés, tassés, un bloc hérissé d'épées, de dagues, qui emplissait la
+cour tout entière, quatre cents tigres entassés là, des flamboiements
+d'acier, une clameur sauvage;
+
+--A mort! A mort!
+
+Au milieu de cette foule, un tombereau chargé de poudre qu'on venait de
+faire entrer.
+
+Au-delà, la porte de l'hôtel, démantelée, jetée bas, béante...
+
+Par ce large trou béant, la rue apparaissait, noire de foule, un océan
+de peuple, d'où montait la même clameur obstinée, rauque, sauvage:
+
+--A mort! A mort!
+
+Voici ce que Montmorency vit et entendit dans cet inappréciable temps
+de récit pendant lequel Damville, refoulant ses hommes d'armes pour
+atteindre son frère, gronda:
+
+--Place! Il est à moi!...
+
+Au même instant, les deux frères se trouvèrent l'un devant l'autre.
+
+Les deux hommes, qui avaient survécu à l'effroyable carnage et qui se
+trouvaient près de Montmorency, tombèrent.
+
+Damville fit un geste, qui arrêta les centaines de dagues levées sur
+François, et il hurla:
+
+--Vivant! Il me le faut vivant!...
+
+François avait levé son estramaçon qui jeta dans l'air un flamboiement
+rouge. L'estramaçon décrivit sa courbe et s'abattit avec une violence
+capable de fendre un homme...
+
+Damville fit un bond en arrière.
+
+L'estramaçon de François heurta la marche de marbre et se brisa.
+
+Malédiction! rugit Montmorency.
+
+--A moi! hurla Damville. François, tu meurs de ma main! Adieu, mon
+frère! Rappelle-toi que tu m'as confié Jeanne de Piennes! Sois
+tranquille, j'aurai soin d'elle!
+
+En même temps, il se rua sur François, désarmé.
+
+François, d'un coup de son tronçon d'épée, para le coup formidable qui
+lui était destiné. Au même instant, d'un bond, il entra dans la salle
+d'honneur et, d'un geste frénétique, saisissant sa fille dans ses bras,
+il tonna:
+
+--Ni Jeanne! Ni Loise! Ni moi! Aucun de nous ne sera à toi!
+
+Il arracha la dague des mains de la jeune fille et, entraînant Loïse
+près de sa mère assise au fond de la salle, il leva l'arme sur Jeanne de
+Piennes!...
+
+Mourons! Mourons ensemble! adieu!...
+
+A ce moment, une clameur énorme, une clameur d'imprécations, de
+malédictions, de plaintes déchirantes, jaillit, fusa de la cour, mêlée
+au grondement sourd de quelque chose qui s'écroule!...
+
+Damville avait bondi au bas du perron, avec un cri de malédiction!
+
+Les reîtres fuyaient, tourbillonnaient, se heurtaient, éperdus, se
+frappaient les uns les autres pour fuir plus vite!
+
+Que se passe-t-il?...
+
+En quelques bondissements, haletant, la tête perdue, délirant d'un
+espoir insensé. Montmorency regagna le perron...
+
+Ce qui se passait!... Voici:
+
+Du haut de la muraille demeurée debout, seule de tout le bâtiment qui
+avait sauté, du haut de cette muraille, disons-nous, un bloc de pierre
+avait roulé, s'était abattu au milieu de la cour, écrasant trois ou
+quatre hommes...
+
+Tous, ayant levé la tête, aperçurent à travers les tourbillons de fumée
+deux hommes, debout, deux êtres étranges qui marchaient sur l'arête de
+la muraille branlante...
+
+Et, aussitôt après le premier bloc, un deuxième tomba, roula, écrasa,
+traça un large sillon sanglant, puis un autre, et un autre encore, sans
+arrêt!... Cela pleuvait!
+
+Quelle panique! Quels hurlements de rage et d'épouvanté!
+
+Vingt secondes après la chute du premier bloc, il n'y avait plus dans
+la cour de l'hôtel que des cadavres et des blessés aux membres
+fracassés!...
+
+Et, là-haut, sur l'infernale muraille, les deux êtres fabuleux, entourés
+de fumée et de poussière, noirs, étincelants, rouges, déchirés,
+flamboyants, les deux Pardaillan éclataient d'un rire terrible!...
+
+La muraille sur laquelle se trouvaient le chevalier de Pardaillan et
+le vieux routier dominait l'hôtel central, c'est-à-dire que les deux
+épiques travailleurs étaient plus haut placés que le toit.
+
+Il leur eût été facile de sauter sur ce toit, de gagner la première
+lucarne et de descendre par le grenier.
+
+C'est ce que le vieux routier avait fait remarquer à son fils sur le
+premier moment, c'est-à-dire lorsque, s'étant penchés, ils reconnurent
+qu'ils avaient abouti à l'hôtel Montmorency.
+
+Le chevalier secoua frénétiquement la tête. Il montra le maréchal debout
+entre ses deux derniers compagnons, et, derrière lui, Loïse. Et il
+gronda:
+
+--Si elle meurt, c'est la tête la première que je descendrai!...
+
+--Enfer! rugit le vieux, avoir tenu tête à Paris tout entier! Et venir
+te tuer ici!...
+
+Il s'était croisé les bras et frappait furieusement du talon.
+
+Sous ces coups, une pierre à moitié descellé se détacha, tomba dans le
+vide... d'en bas, une clameur de stupéfaction, de rage et de terreur
+monta jusqu'à eux...
+
+--Tiens! tiens! fit simplement le vieux routier. Mais ça écrase, ça!...
+
+--A l'oeuvre! rugit le chevalier.
+
+Ils se baissèrent tous deux; leurs deux dagues attaquèrent un bloc,
+firent levier, une poussée précipita le bloc dans le vide et, en bas,
+une large trouée se fit dans la foule des reîtres.
+
+Dès lors, ils ne regardèrent plus.
+
+Chacun travailla de son côté; la grêle de pierres se mit à pleuvoir;
+pièce par pièce, ils démantelaient la muraille. Ils étaient aussi fermes
+sur l'étroite corniche que sur la terre; un geste de trop, un mouvement
+à faux, et ils étaient précipités; ils n'y prenaient pas garde... Quand
+ils se rejoignirent, ils regardèrent en bas et virent qu'il n'y avait
+plus personne dans la cour!...
+
+Ils riaient; ils étaient noirs de fumée et de poussière; leurs yeux
+flamboyaient; leurs mains s'étaient ensanglantées; leurs habits étaient
+en lambeaux; ils riaient comme des fous!
+
+Un coup d'arquebuse retentit; la balle fit tomber le chapeau du
+chevalier.
+
+--Ce n'est pas moi qui vous salue! hurla-t-il.
+
+Les arquebusades se succédaient; les balles sifflaient autour d'eux; de
+la rue, deux ou trois cents reîtres les visaient, tandis que la foule
+poussait ses hurlements de mort...
+
+Alors, le vieux longea, la muraille et vint surplomber la rue...
+
+--Rangez vos crânes! vociféra-t-il.
+
+On vit le titan soulever dans ses bras un moellon qu'il lança à toute
+volée.
+
+--Place, monsieur! dit le chevalier.
+
+Et, à son tour, il s'avança, tandis que le vieux se couchait sur la
+crête pour le laisser passer.
+
+Le moellon du chevalier traça sa courbe dans l'espace, tomba, rebondit
+parmi les hurlements d'épouvanté.
+
+Pendant trois minutes, l'effrayante manoeuvre se poursuivit; à coups de
+moellons, les deux titans déblayaient la rue comme ils avaient déblayé
+la cour; la muraille baissait; ils descendaient à mesure d'un cran; et,
+finalement, les arquebuses se turent!... Dans la rue, il n'y avait plus
+personne! Damville, livide, saisit sa tête à deux mains et, tandis que,
+là-haut, retentissait le rire des titans, ceux qui environnaient le
+maréchal virent qu'il pleurait à chaudes larmes, de rage, de honte et de
+fureur!...
+
+La muraille avait baissé de sept ou huit rangées de moellons...
+
+Les deux titans, voyant la rue libre et l'hôtel entièrement dégagé,
+dirent ensemble: «Partons!»
+
+Ils sautèrent sur le toit de la loge du suisse; du toit, ils sautèrent
+dans la cour; là, ils se regardèrent un instant et ne se reconnurent
+pas, tant leurs faces noires et sanglantes flamboyaient d'audace et
+d'orgueil!...
+
+Les Pardaillan, enjambant cadavres et décombres, traversèrent la cour
+en quelques bonds, escaladèrent le perron et se jetèrent dans la grande
+salle d'honneur de l'hôtel de Montmorency.
+
+Le chevalier, qui marchait le premier, se sentit saisi par deux bras
+puissants, enlevé, pressé sur une large poitrine; et le maréchal de
+Montmorency, l'embrassant sur les deux joues, murmura en frémissant:
+
+--Mon fils! Mon fils!...
+
+Pardaillan, alors, jeta autour de lui un regard égaré: il vit Jeanne
+de Piennes, qui, indifférente, souriait à son rêve; il vit François de
+Montmorency qui pleurait; il vit Loïse toute droite, toute pâle, qui
+l'examinait d'un air de suprême gravité.
+
+Le chevalier laissa errer, du maréchal à Loïse, son regard ébloui. Et le
+titan se sentit faible comme un enfant...
+
+Il balbutia:
+
+--Votre fils!... Oh! prenez garde que je ne me trompe sur le sens de ce
+mot!... Vous m'appelez votre fils... moi!...»
+
+Le maréchal comprit l'angoisse qui montait dans ce coeur de lion.
+
+Il se tourna vers sa fille et dit:
+
+--Réponds, Loïse!...
+
+Loïse devint très pâle. Ses yeux se remplirent de larmes.
+
+--Mon époux... soyez le bienvenu dans la maison de mes pères... ta
+maison, ô mon époux!...»
+
+Le chevalier chancela, s'abattit sur ses genoux, son front s'inclina sur
+les deux mains de Loïse et il se prit à pleurer...
+
+--Pardieu! s'écria le vieux routier. Je te disais bien qu'elle ne
+pouvait être qu'à toi! Tu l'as conquise le fer à la main!
+
+Mais Loïse secoua la tête, et elle murmura:
+
+--Non, non... je l'aimais avant!... Là-bas... la petite fenêtre du
+grenier... c'est là qu'il m'a conquise...
+
+Comme les paroles sont lentes! Et que valent les descriptions en de tels
+moments!... Dans l'intense émotion qui les faisait palpiter, cette scène
+n'avait duré que quelques secondes. Ce fut un cri, un geste d'éclair,
+une explosion d'amour. Ce fut, dans le cadre tragique de l'hôtel fumant,
+parmi les ruines, dans la vaste et funèbre rumeur de mort qui emplissait
+Paris, ce fut, dans cette minute épique, l'enlacement suprême de deux
+âmes qui, depuis des temps, allaient l'une vers l'autre!...
+
+Loïse, dégageant ses mains, alla au vieux routier, lui mit ses bras
+autour du cou et, comme le maréchal avait dit: «Mon fils» au chevalier,
+elle dit:
+
+--Mon père!...
+
+La rude moustache du routier trembla.
+
+Puis, il saisit Loïse à pleins bras, l'enleva et cria:
+
+--Vive Dieu! La jolie fille que j'ai là!...
+
+Une rumeur qui venait de la rue l'arrêta court.
+
+Hérissés, les deux Pardaillan bondirent vers le perron.
+
+--Alerte! Alerte! Par l'enfer! tonna le vieux.
+
+Près de la grande porte démantelée, les visages de tigres de Damville se
+montraient.
+
+Le chevalier courut au maréchal.
+
+Le routier s'avança sur le perron.
+
+Haletant, à mots hachés, eut lieu le suprême conciliabule:
+
+--Maréchal, qu'y a-t-il, par là?
+
+--Les jardins, les communs, mon fils...
+
+--Au-delà des jardins?
+
+--Des ruelles aboutissant à la Seine...
+
+--Y a-t-il une voiture? N'importe quoi, dans les communs?...
+
+--Une chaise de voyage...
+
+--En route! hurla le chevalier.
+
+--Je vous rejoins! cria le vieux routier.
+
+Le maréchal saisit Jeanne de Tiennes dans ses bras. Le chevalier enleva
+Loïse comme une plume; elle laissa tomber sa tête sur son épaule; il fut
+secoué d'un frisson convulsif et s'élança.
+
+L'instant d'après, ils étaient dans les jardins. Pénétrer dans la grande
+remise, traîner dehors une voiture fermée qui s'y trouvait, atteler
+deux chevaux à la voiture furent pour les deux hommes l'affaire de deux
+minutes. Jeanne de Piennes et Loïse furent déposées, jetées, pourrait-on
+dire, sur les banquettes.
+
+--En conducteur, maréchal! commanda Pardaillan.
+
+Le maréchal sauta sur l'un des deux chevaux.
+
+Le chevalier bondit dans l'écurie, en tira un cheval qu'il ne sella même
+pas, lui jetant simplement un bridon à la bouche. Il remit le bridon au
+maréchal:
+
+--Où est la porte, mon père?...
+
+--Là!... Voyez, mon fils!...
+
+--Allez!... Je vous suis!... Ouvrez et attendez-nous!...
+
+Le chevalier, le pauvre hère, le gueux jetait des ordres. François de
+Montmorency, maréchal de France, obéissait.
+
+Et cela leur semblait, à tous deux, naturel, comme certaines choses
+exorbitantes deviennent naturelles dans les rêves!...
+
+La voiture, déjà, traversait le jardin, gagnait la porte que le maréchal
+ouvrait.
+
+Le chevalier se précipitait vers la grande salle d'honneur.
+
+Dans la cour de l'hôtel s'élevaient d'effroyables clameurs... Damville
+revenait à la charge!...
+
+--Mon père! Mon père! Mon père! hurla Pardaillan.
+
+A l'instant où le chevalier allait mettre le pied dans la salle qu'il
+lui fallait traverser pour rejoindre la cour antérieure de l'hôtel, une
+explosion terrible fit entendre son tonnerre qui, pour une seconde,
+étouffa l'immense rumeur des cloches, des plaintes et des hurlements de
+mort...
+
+Une flamme écarlate fusa très haut dans le ciel, puis s'affaissa, se
+replia sur elle-même comme un rideau qui tombe...
+
+L'hôtel Montmorency vacilla, s'entrouvrit, s'écroula dans un fracas de
+cataclysme.
+
+La violente poussée de l'air fit reculer de dix pas le chevalier.
+
+Mais il ne tomba pas! Il ne voulut pas tomber!
+
+Et ce fut ce recul qui le sauva malgré lui.
+
+La pluie de pierres, noires de poudre, ne l'atteignit pas.
+
+Dans cette seconde épique où, farouche, convulsé, pétrifé, il lutta
+contre l'ouragan déchaîné par l'explosion, où, quand même, il demeura
+debout, une sorte de passage s'entrouvrit devant ses yeux flamboyants...
+Passage hérissé de poutres calcinées, de pierres fumantes, de plâtras.
+Et cela brûlait!...
+
+L'incendie, allumé par l'explosion, achevait l'oeuvre dévastatrice...
+
+--Mon père! Mon père! râla le chevalier. Où est mon père?...
+
+Où était le vieux routier? Que faisait-il?
+
+Tandis que le chevalier entraînait Montmorency, Jeanne de Piennes et
+Loïse vers les jardins, le vieux Pardaillan s'était avancé vers la cour.
+Par un étrange revirement de son esprit, le routier avait reconquis tout
+son calme.
+
+Il était allé plus loin que l'horreur, plus haut que toute exaltation,
+et, très calme, grommelait:
+
+--C'est tout de même exorbitant que cela me tarabuste ainsi!... Il faut
+que j'en aie le coeur net!
+
+De quoi s'agissait-il? Du papier qu'il avait pris à Bême.
+
+Qu'était-ce que ce papier? Par trois ou quatre fois, il avait voulu y
+regarder. Toujours quelque nouvel incident l'en avait empêché: il n'y
+tenait plus. Il le prit, l'ouvrit, le parcourut rapidement.
+
+Sauf-conduit pour toute porte de Paris valable ce jourd'hui, 23 d'août,
+et jusque dans trois jours.--Laissez passer le porteur des présentes et
+les personnes qui l'accompagneront.--Service du Roi.
+
+C'était signé: Charles, Roi. Le cachet, aux armes de France, faisait une
+tache rouge dans un coin.
+
+Le vieux routier, simplement, poussa un soupir de soulagement. Il savait
+enfin!
+
+Il descendait le perron, le terrible perron où Montmorency avait tenu
+tête à la meute.
+
+Voyait-il seulement les reîtres de Damville qui, un à un,
+s'approchaient, avec des faces inquiètes et sombres?... S'il les voyait,
+il ne s'en préoccupa point. Il alla droit au tombereau de poudre laissé
+dans la cour, au milieu de la rue. Il y avait dans ce tombereau vingt
+barils de poudre.
+
+Le vieux Pardaillan se mit tranquillement à les décharger.
+
+A ce moment, un coup d'arquebuse retentit: l'un des reîtres venait de
+tirer sur lui et l'avait manqué.
+
+Le routier grommela:
+
+--C'est imbécile de n'avoir pas lu ce papier plus tôt. Comment le faire
+parvenir au chevalier, maintenant?
+
+Et il continua sa besogne, sans hâte apparente, sans déploiement de
+force visible, mais, en réalité, avec le prodigieux effort de tous ses
+muscles tendus, avec la rapidité foudroyante d'une machine en mouvement.
+
+L'un après l'autre, il transportait les barils dans la salle d'honneur.
+
+D'instant en instant, le nombre de ces figures louches qu'il avait
+remarquées augmentait; les reîtres n'osaient pas encore pénétrer dans la
+cour.
+
+Le vieux Pardaillan en était à son seizième baril.
+
+Ruisselant de sueur, les mains en sang, les ongles déchirés, livide de
+son titanesque effort sous la couche de poussière qui lui noircissait
+le visage, il reparut sur le perron pour aller chercher le dix-septième
+baril...
+
+Il vit la cour pleine de furieux, qui se ruaient vers le perron...
+
+--A mort! A mort! rugit Damville qui poussait ses reîtres.
+
+--Mais il me reste quatre barils à prendre! hurla le vieux Pardaillan.
+Tant pis! Avec seize, nous ferons l'affaire... Adieu, Loise, Loïsette,
+Loïson!
+
+Il tira le pistolet qu'il avait à la ceinture et, au moment où la horde
+envahissait la salle d'honneur, murmura:
+
+--Je crois, mes agneaux, qu'entre vous et le chevalier je vais dresser
+une barricade un peu soignée!
+
+Il fit feu sur la poudre!...
+
+La poudre s'enflamma, commença à pétiller!...
+
+Les assaillants, à la vue des barils entassés, de la traînée de poudre
+qui crépitait, essayèrent de fuir, jetant des imprécations sauvages, des
+râles d'épouvanté. Le vieux titan fit un bond terrible vers une porte de
+dégagement... Trop tard!...
+
+La formidable explosion retentit.
+
+L'hôtel s'écroula dans un fracas d'enfer, ensevelissant deux cents des
+assaillants sous ses décombres fumants.
+
+Damville avait pu fuir à temps, lui!
+
+Et, de la rue, fou de rage, livide d'épouvanté, hagard, hébété, il
+contemplait la destruction des derniers restes de son armée de cinq
+cents reîtres, gentilshommes et gens d'armes!...
+
+Son armée mise en déroute! Et par qui?... Par deux hommes!...
+
+--Oh! les démons! hurla-t-il, les démons de l'enfer!
+
+Devant la grande porte de l'hôtel, il contemplait ces ruines avec le
+désespoir de la vengeance inassouvie. Et pourtant une flamme de sombre
+joie jaillissait de ses yeux, lorsqu'il songeait que, sans aucun doute,
+tous avaient péri dans l'explosion: son frère, les Pardaillan... Jeanne
+de Piennes aussi! Sa passion en saignait. Mais mieux encore il aimait
+Jeanne morte que Jeanne au bras de François.
+
+Soudain, voici ce que la foule put voir:
+
+Au milieu de l'infernal passage, dans les tourbillons de fumée, dans
+les flammes, marchant parmi les ruines fumantes, sautant ici une poutre
+enflammée, là un entassement de pierres brûlantes, oui, dans cette
+fournaise, apparut un homme!
+
+Les sourcils et les cheveux à demi brûlés, les vêtements en lambeaux,
+noir dans l'auréole écarlate des flammes, cet homme tourna vers
+Damville, vers la foule, un visage effrayant où on ne vit que le
+flamboiement des yeux...
+
+Et, cet homme, c'était le chevalier de Pardaillan L.
+
+--Mon père!... Monsieur!... Monsieur de Pardaillan!...
+
+--Ici, par les cornes du diable!
+
+Le chevalier bondit. Sous un entassement de poutres et de moellons, il
+vit alors son père. Arc-bouté sur ses genoux, le vieux routier soutenait
+encore de ses épaules la charge effroyable des pierres écroulées sur
+lui. Il était livide. Son souffle court et rauque ne rendait plus qu'un
+râle. Il souriait à son fils.
+
+--Me voici, père, me voici... ce ne sera rien... courage... encore cette
+pierre... oh! vos pauvres cheveux blancs sont brûlés... plus que cette
+poutre... votre jambe. Seigneur!»
+
+Délirant, la voix tremblante, le geste fiévreux, rude, le chevalier
+travaillait...
+
+--Tu n'auras donc... jamais... voulu m'écouter... Je t'avais ordonné...
+de fuir...»
+
+Le chevalier saisit son père à pleins bras, le souleva...
+
+--Père, père... il n'y a que la jambe, n'est-ce pas?... Oui, oui... pas
+d'autres blessures...
+
+--Je dois avoir... deux ou trois côtes... un peu... froissées.
+
+Le vieux routier avait la poitrine fracassée.
+
+Sur son dernier mot, il perdit connaissance. Un sanglot terrible
+convulsa la gorge du chevalier...
+
+Il enleva le vieux dans ses deux bras et se mit en marche...
+
+La foule se rua avec un long hurlement de mort et envahit les décombres
+de ce qui avait été la cour d'honneur.
+
+L'instant d'après, le chevalier, emportant son père chargé sur ses
+épaules, achevait de franchir les ruines, se retrouvait dans les
+jardins, courait dans un dernier effort jusqu'à la voiture où il déposa
+le vieux routier agonisant, entre Jeanne de Tiennes et Loïse... entre
+la mère dont il avait jadis enlevé l'enfant... et la fille qu'il avait
+ramenée!...
+
+Alors, il ramassa une rapière, sauta sur le cheval sans selle que lui
+tenait le maréchal; il se mit en tête et piqua droit devant lui, vers la
+porte la plus voisine!...
+
+Dans la voiture, le vieux routier, secoué par les cahots, revint à
+lui; il fouilla dans une de ses poches, en tira un papier qu'il serra
+convulsivement dans sa main et qu'il tendit tout froissé à Loise...
+
+
+
+XLVII
+
+LA BONNE ÉTAPE
+
+Il pouvait être sept heures du soir. Le soleil descendait vers l'horizon
+et ses rayons obliques nuançaient de pourpre les fumées qui roulaient
+lourdement sur Paris. Dans les rues, dans les carrefours, dans les
+maisons, on tuait toujours.
+
+Pardaillan, sur son cheval sans selle, rapière au poing, passait à
+travers ces horreurs. Il ne voyait plus rien. Il n'entendait plus rien.
+Dans sa tête, une seule idée fixe: gagner l'une des portes de Paris!
+Sortir de cet enfer! Comment? Il ne savait pas...
+
+Toutes ces hordes sanglantes, ces victimes qui bondissaient, ces feux
+de bûchers et d'incendies, ces houles humaines qui déferlaient à grand
+fracas lui apparaissaient dans un brouillard rouge, comme les ombres
+d'une fantasmagorie géante...
+
+Soudain, la halte!...
+
+Où est-il? Devant une porte.
+
+En avant de la porte, vingt soldats, vingt arquebuses. Un officier.
+
+D'un bond sauvage, Pardaillan est sur l'officier: un cri rauque, bref:
+
+--Ouvrez!...
+
+--On ne sort pas!...
+
+De la voiture, Loïse a sauté. A l'officier, elle présente un papier tout
+ouvert, et elle se rejette dans la voiture...
+
+L'officier jette un regard étonné sur Pardaillan et crie:
+
+--Ouvrez la porte!... Messagers du roi!...
+
+--Messagers du roi! ricane le vieux routier qui, dans le fond de la
+voiture, s'est soulevé un instant et retombe pantelant, un sourire
+étrange au coin de sa moustache hérissée...
+
+--Messagers du roi! murmure Pardaillan.
+
+Il ne comprend pas! Il ne sait pas! Il rêve! C'est la suite du rêve
+fabuleux qui se poursuit depuis le matin, partant de l'apparition
+de Catho dans la mécanique infernale du Temple, pour aboutir à la
+catastrophe de l'hôtel Montmorency!...
+
+Voici la porte ouverte! Voici le pont baissé!
+
+Il s'élance! Il passe! La voiture roule. Ils sont au-delà du pont-levis
+qui déjà se relève. Ils sont hors Paris!...
+
+Et, comme ils viennent de franchir la porte, comme la porte, déjà, s'est
+refermée, voici qu'arrivent une quinzaine de cavaliers, chevaux blancs
+d'écume, flancs éventrés par les éperons, faces humaines convulsées par
+la haine, la rage, la fureur...
+
+C'est Damville! C'est Maurevert! Ils accourent, haletants. Le cheval de
+Damville s'abat, fourbu. Ensemble, ils vocifèrent:
+
+--Ouvrez! Ouvrez! Ce sont des parpaillots!...
+
+--Ce sont des messagers du roi! répond l'officier. Voici l'ordre!
+
+--Ouvre! rugit Damville. Ouvre, ou par le sang du Christ...
+
+--Gardes! tonne l'officier. Apprêtez vos armes!...
+
+Damville recule... Maurevert s'élance, un papier à la main:
+
+--Messager de la reine! gronde-t-il. Ouvrez, officier!
+
+--Passez, monsieur! Mais vous passerez seul! Arrière. les autres!...
+
+Maurevert franchit la porte.
+
+Damville lève ses deux poings au ciel, vomit une affreuse imprécation et
+tombe comme une masse...
+
+
+Maurevert n'a pas menti; il est bien le messager de Catherine de
+Médicis. Après avoir cherché les Pardaillan partout où il pense les
+trouver, il s'est rendu au Louvre, il a été introduit aussitôt dans
+l'oratoire, où il a trouvé la reine à genoux, au pied du grand Christ
+massif.
+
+--Vous voyez, a dit Catherine en se relevant, je prie pour l'âme de tous
+ceux qui meurent en ce jour...
+
+--Priez-vous aussi pour celui-ci, madame?
+
+Rudement, il a posé la tête de Coligny sur la table. Catherine n'a pas
+eu un frisson. Dans un souffle, elle a interrogé:
+
+--Bême?...
+
+--Mort!
+
+--Maurevert, portez cette tête à Rome et racontez là-bas ce que nous
+faisons ici!
+
+--Je pars!...
+
+--Voici un laissez-passer. Voici de l'or. Courez. Volez. Pas un instant
+à perdre... Ah! prenez encore ceci!...
+
+«Ceci» c'est un petit poignard qu'elle tend à Maurevert. Celui-ci secoue
+la tête en montrant sa forte dague:
+
+--Je suis armé!
+
+--Oui, mais ceci ne pardonne jamais!... jamais!...
+
+Maurevert a tressailli. Il saisit l'arme qu'on lui offre... et qui, sans
+doute, sort de la fameuse vitrine de Ruggieri, le savant manipulateur de
+poisons!...
+
+Il est parti!... Il a attaché la tête de Coligny à l'arçon de sa
+selle... Il est parti... rêvant de faire sa fortune à Rome, puis de
+revenir en France frapper Pardaillan avec le petit poignard qui jamais
+ne pardonne... Il a traversé la Seine... Et, comme il se dirige vers la
+porte du faubourg de Grenelle, des hommes d'armes passent près de
+lui, dans le tumulte de la tuerie... des hommes qui fuient! Il les a
+reconnus. Ce sont des gens de Damville!...
+
+Damville! Montmorency! Pardaillan!
+
+Les trois noms se heurtent dans sa tête! Il se rue vers l'hôtel
+Montmorency! Impuissant, ivre de rage, il assiste à l'explosion, à la
+retraite épique de Pardaillan jetant son père sur ses épaules comme Enée
+autrefois Anchise, et l'emportant à travers la fournaise...
+
+Puis il a rassemblé quelques cavaliers, il a secoué Damville, tous ont
+fait le tour de la forteresse embrasée, se sont lancés sur les traces de
+la voiture qui vole devant eux, parmi les cadavres.
+
+Maurevert, enfin, a franchi la même porte que Pardaillan...
+
+En même temps que Maurevert, un être s'est glissé, s'est précipité, que
+nul n'a songé à retenir: ce n'est qu'un chien!
+
+Pipeau!...
+
+Pipeau, qui a suivi son maître à la piste, et qui, maintenant, s'élance.
+
+Hors la porte, Maurevert s'est arrêté un instant. Où sont-ils passés?
+Par où ont-ils fui? Oh! il les retrouvera! Il les suivra jusqu'en
+enfer!...
+
+Ah! ce chien qui s'élance!... Mais c'est son chien! Le chien de
+Pardaillan!... Le nez à terre, il cherche, souffle... Il a trouvé la
+piste!...
+
+Pipeau est parti comme un trait...
+
+Et Maurevert, enfonçant ses éperons dans le ventre de son cheval, a
+bondi sur les traces de Pipeau!...
+
+Une fois hors Paris, Pardaillan a poussé son cheval droit devant lui. La
+voiture le suit. Ils traversent une plaine. Ils montent une côte. Une
+colline boisée par places de hêtres et de châtaigniers. Puis des champs,
+de larges champs couverts d'épis dorés.
+
+En haut de la côte, Pardaillan s'est arrêté, il a sauté à bas de son
+cheval.
+
+Montmorency, de son côté, met pied à terre.
+
+Où sont-ils?... Sur le haut de la colline de Montmartre Quelle heure? Le
+soleil, à l'horizon, plonge dans un océan de nuées écarlates... A leurs
+pieds, Paris!...
+
+A peine a-t-il sauté à terre que Pardaillan, ayant constaté qu'on ne le
+poursuit pas, s'est élancé, a ouvert la voiture; Loïse en est descendue;
+Jeanne de Piennes demeure à sa place, indifférente.
+
+Le chevalier a pris son père dans ses bras et, avec des précautions
+infinies, l'a descendu, l'a étendu sur le gazon... Il est encore
+persuadé que le vieux routier est seulement blessé aux jambes. Il se
+penche sur lui... sur ce pauvre visage couvert de contusions, balafré
+d'éraflures sanguinolentes, noir de poudre...
+
+M. de Pardaillan vient de perdre connaissance.
+
+Il a eu un sourire pour son fils, puis, avec un douloureux soupir, il a
+fermé les yeux...
+
+--De l'eau! De l'eau!
+
+De l'eau? Une source murmure là, tout près. Le chevalier s'est redressé.
+Il aperçoit la source. Il va s'élancer.
+
+A ce moment, du milieu d'un épais buisson, surgit un homme...
+
+Maurevert!...
+
+Maurevert a suivi à la piste Pipeau qui, maintenant, se roule sur le
+gazon, saute, bondit, gémit, prouve l'allégresse de son âme par les
+exorbitantes gambades qui sont sa façon de parler.
+
+Maurevert, à trois cents pas de la voiture qu'il a aperçue, est descendu
+de cheval, a attaché sa bête sous le couvert d'un bouquet de hêtres et
+s'est avancé en rampant parmi les buissons...
+
+Il a vu le chevalier descendre son père de la voiture...
+
+Il l'a vu se baisser...
+
+C'est le moment!...
+
+Il frappera le chevalier encore baissé, dans le dos!...
+
+Le chevalier se relève... les deux hommes sont presque face à face... le
+chevalier désarmé, Maurevert, son poignard à la main... le poignard que
+lui a donné la reine!
+
+L'élan emporte Maurevert...
+
+--Meurs! hurle-t-il dans un râle de joie sauvage! Voici ma réponse à ton
+coup de cravache!...
+
+Un cri terrible, un cri de femme retentit...
+
+Le poignard s'est levé!...
+
+Et, avant qu'il ne soit retombé, Loïse s'est jetée en avant... Elle a
+reçu au sein le coup destiné à Pardaillan!... Elle tombe dans les bras
+du chevalier!...
+
+Toute cette scène a duré moins d'une seconde.
+
+Déjà Maurevert a bondi en arrière, il court, il vole vers son cheval...
+
+Pardaillan a déposé Loïse sur le gazon et, terrible, convulsé, rugissant
+de douleur, il a fait un saut effrayant sur la pente raide de la
+colline.
+
+Vain effort...
+
+Maurevert a atteint son cheval!
+
+Et, avant de disparaître, il se retourne sur sa selle et vocifère:
+
+Au revoir! Bientôt ton tour!»
+
+Ces paroles se perdent au vent. Elles n'arrivent pas jusqu'à Pardaillan.
+
+Alors, la sueur de l'angoisse au front, les dents claquant de terreur,
+Pardaillan se retourne vers le groupe de Loïse et Montmorency; il n'ose
+faire un pas; il râle:
+
+--Morte! Morte peut-être!
+
+--Ce n'est rien! rugit de loin Montmorency, dans une clameur de joie
+folle. Ce n'est rien, chevalier!... ce n'est qu'une piqûre au sein!
+
+Au même instant, le chevalier voit Loïse se relever et lui sourire.
+
+Le chevalier, à pas tremblants, vacillant de la secousse qu'il vient
+d'éprouver, s'approche vers Loïse qui lui tend les deux mains. Près de
+la gorge, il voit la blessure: une légère éraflure... Sans aucun doute,
+le mouvement violent de Loïse a fait dévier l'arme de l'assassin...
+
+Le chevalier, laissant Loïse aux soins du maréchal, se retourna vers son
+père. Et, à ce moment, il oublia qu'il existât une Loïse au monde; les
+effroyables dangers qui l'avaient harcelé comme une nuée de fantômes,
+son amour même, il oublia tout, il fut comme submergé par une douleur
+qu'il ne connaissait pas. Que se passait-il?...
+
+Le sire de Pardaillan se mourait!...
+
+En ces quelques secondes qui venaient de s'écouler, un terrible
+bouleversement s'était accompli sur le visage du vieux lutteur abattu,
+du titan écrasé, du sire de Pardaillan étendu sur le gazon de la colline
+de Montmartre.
+
+Le masque de l'aventurier, de l'intrépide coureur de routes, ce masque
+si vivant, si narquois, déjà se détournait, les joues tirées, le nez
+aminci; ce profil si fin et si hardi semblait se pétrifier...
+
+--Seigneur! Seigneur! gronda le chevalier tout au fond de lui-même, mon
+père agonise!...
+
+Intrépide et fort devant la douleur, il refoula ses sanglots et parvint,
+oui, il parvint à sourire; doucement, sans une secousse, il souleva le
+blessé dans ses bras, le porta au bord de la source...
+
+--Comment êtes-vous, monsieur?... Ce sont vos jambes, n'est-ce pas?...
+mais nous allons nous installer dans une maison de ce village... et je
+vous guérirai, moi...
+
+Héroïquement, il souriait; ni sa voix ni son geste ne tremblaient tandis
+qu'il mouillait son mouchoir dans la source et lavait le visage noir de
+poudre.
+
+Et, soudain, il s'arrêta épouvanté; ce visage, à mesure qu'il le lavait,
+apparaissait d'une lividité de cadavre!
+
+Pipeau, couché au long de la source, gémissait doucement, remuant son
+moignon de queue, et il léchait les mains du blessé, les pauvres mains à
+demi brûlées, toutes tailladées de longues plaies...
+
+Un frisson glacial secoua le chevalier; il lui parut que la terre allait
+s'effondrer sous lui...
+
+Le vieux souleva à demi la tête; il eut un geste de caresse pour le
+chien, qui le regarda de ses yeux noirs et profonds, humides de douleur
+humaine.
+
+--Ah! ah! murmura le sire de Pardaillan. tu as compris, toi? Et tu
+me dis adieu, hein? Chevalier, où est donc... le maréchal? Et Loïse,
+Loison?...
+
+--Me voici, monsieur, dit François de Montmorency en se penchant.
+
+--Me voici, mon père, dit Loïse en s'agenouillant.
+
+Le chevalier étouffa le rugissement qui montait à sa gorge, et, de ses
+ongles, laboura sa poitrine...
+
+--Maréchal, reprit le blessé, vous allez... donc... marier... nos
+enfants?... Dites-le-moi... je partirai... tranquille...
+
+--Je vous le jure! dit gravement Montmorency.
+
+--Bon!... Eh bien, chevalier... tu n'es pas à plaindre... Mais,
+dites-moi, maréchal.. vous aviez parlé... d'un certain comte de
+Margency...
+
+A qui je destinais ma fille, parce que je ne connaissais personne de
+plus digne d'elle... monsieur...
+
+--Eh bien?...
+
+--Le voici! dit Montmorency en désignant le chevalier. Le comté de
+Margency m'appartient: je le donne au chevalier de Pardaillan... c'est
+la dot de Loïse...
+
+Le vieux routier eut un pâle sourire. Il murmura:
+
+Ta main, chevalier!...
+
+Le chevalier, à bout de forces, s'abattit à genoux, saisit la main de
+son père, y colla ses lèvres et s'abandonna aux sanglots.
+
+--Tu pleures?... enfant!... Donc te voilà... comte de Margency... Va,
+mon fils, tu seras heureux.. Et vous aussi, ma chère enfant... Vos deux
+visages... près du mien... jamais je n'eusse osé... rêver... une aussi
+belle.... mort!...
+
+--Tu ne mourras pas! bégaya le chevalier. Mon père!...
+
+--C'est ici... ma dernière étape, chevalier, la bonne étape... de
+l'éternel repos!... Et tu voudrais que je ne meure pas?... Adieu,
+maréchal... adieu, Loïse... Loïsette... Loïson... je vous bénis, chère
+petite... adieu, chevalier...
+
+Les mains du vieux routier devenaient glacées... Le sire de Pardaillan
+ferma un instant les yeux.
+
+Il les rouvrit bientôt, jeta un regard autour de lui et dit:
+
+--Chevalier... je veux reposer... ici... l'endroit est charmant... près
+de cette source... sous ce grand hêtre... Moi qui ai couru... tant
+d'auberges... ce sera là ma dernière auberge...
+
+Une plainte déchirante jaillit des lèvres du chevalier
+
+Le vieux routier l'entendit... Un étrange sourire passa sur ses lèvres
+blanches. Il eut quelque chose comme un éclat de rire de suprême ironie
+et il dit:
+
+--A propos d'auberge... chevalier... n'oublie pas de payer.... notre
+dette... à Huguette!...
+
+Presque aussitôt, il leva les yeux vers la sérénité du ciel ou les
+premières étoiles du soir s'allumaient une à une, pales et douces.
+
+Les mains du vieux Pardaillan étreignirent la main de son fils et celle
+de Loïse.
+
+Il eut encore un murmure, presque un souffle les yeux fixes sur une
+étoile qui souriait au fond de l'immensité bleuâtre.
+
+Une légère secousse l'agita.
+
+Il demeura immobile, un sourire figé sur les lèvres les yeux ouverts sur
+l'immensité du ciel crépusculaire au fond duquel les douces et pâles
+constellations s'éveillaient...
+
+Le sire de Pardaillan, celui que notre grand historien national
+Henri Martin, si réservé dans ses admirations a appelé L'HÉROÏQUE
+PARDAILLAN... le vieux routier était mort...
+
+Le chevalier de Pardaillan se retrouva vers minuit dans les bras du
+maréchal de Montmorency, Loïse soutenait sa tête et pleurait; Pipeau se
+lamentait à ses pieds.
+
+--Mon fils, dit le maréchal, soyez homme jusqu'au bout... songez que
+votre fiancée n'est pas en sûreté tant que nous n'aurons pas gagné
+Montmorency...
+
+--Ah! râla le jeune homme, j'ai perdu le meilleur de moi-même.»
+
+Il retomba à genoux près du corps de son père et, la tête dans les
+mains, se prit à pleurer... Une heure se passa... Lorsque le chevalier
+regarda autour de lui, il vit que quelques paysans du village s'étaient
+approchés, avec une torche, des bêches... sans doute le maréchal les
+avait appelés pendant sa longue défaillance.
+
+Il colla ses lèvres sur le front glacé du vieux routier et murmura un
+adieu suprême...
+
+Alors il se releva et, comme les paysans commençaient à creuser une
+fosse sous le grand hêtre, près de la source, le chevalier les écarta
+doucement, saisit lui-même la bêche, et, tandis que de grosses larmes
+traçaient leur sillon le long de ses joues, il se mit, de ses mains, à
+creuser la tombe de son père... la dernière auberge du vieux coureur de
+routes!...
+
+Un des paysans, de sa torche, l'éclairait de reflets rouges.
+
+Les autres, le bonnet à la main, regardaient en silence... Au-dessus
+de cette scène tragique, le ciel déroulait ses splendeurs paisibles et
+là-bas, au-delà des plaines qui s'étendaient au bas de la colline, Paris
+rougeoyait comme une fournaise immense, et il semblait que toutes les
+cloches sonnaient le glas de l'héroïque Pardaillan...
+
+Vers deux heures du matin, la fosse fut assez profonde.
+
+Le chevalier de Pardaillan ne pleurait plus; mais une pâleur terrible
+avait envahi son visage; il prit son père dans ses bras et le coucha au
+fond de la fosse.
+
+A ses côtés il plaça le tronçon de rapière qui, n'avait pas quitté le
+vieux lutteur.
+
+Puis il le couvrit soigneusement, et lui-même, doucement, commença à
+ramener du gazon, des feuillages, puis de la terre; alors, il sortit
+de la fosse qu'il commença à combler... Au bout d'une demi-heure, tout
+était fini!...
+
+Le maréchal et les paysans s'approchèrent de cette tombe et
+s'inclinèrent profondément.
+
+Loïse et le chevalier s'agenouillèrent, leurs mains s'unirent...
+
+Et, comme Loïse cherchait ce que, dans sa naïve croyance, elle pourrait
+dire qui fût bien venu du vieux père couché sous la terre, elle murmura:
+
+--O mon père, je te jure d'aimer toujours celui que tu aimais tant!...
+
+Bientôt, ils se relevèrent. Loïse, de deux branches coupées par un
+paysan, fit une croix et la planta dans la terre fraîchement remuée...
+
+Alors, elle remonta dans la voiture; le maréchal se remit en selle, le
+chevalier sauta sur son cheval et ils prirent le chemin de Montmorency.
+
+Comme le soleil se levait, ils pénétraient dans l'antique château
+féodal...
+
+Quant à la fosse creusée par le chevalier, voici ce qui arriva: la croix
+plantée par Loïse fut remplacée, par les paysans qui avaient assisté à
+la scène, par une grande croix mieux faite.
+
+Enfin, l'humble croix paysanne fut remplacée par un crucifix immense,
+qu'on appela le Calvaire.
+
+Le souvenir de ces choses s'est perpétué jusqu'à nos temps, et
+aujourd'hui encore, à l'endroit où le vieux routier rendit le dernier
+soupir, il y a une petite place qu'on appelle la place du Calvaire de
+Montmartre.
+
+
+
+XLVIII
+
+SUÉE SANGLANTE
+
+Si notre récit est terminé en fait, nous devons donner satisfaction aux
+curiosités qui ont pu s'éveiller sur certains de nos personnages.
+
+Nous devons dire surtout ce que devinrent Jeanne de Piennes, Loïse, le
+chevalier de Pardaillan et François de Montmorency lorsqu'ils eurent
+enfin gagné le vieux manoir où s'est déroulée la première scène de cette
+histoire.
+
+Mais, avant de revenir au château de Montmorency, jetons un dernier coup
+d'oeil sur quelques autres acteurs du drame.
+
+Maurevert alla jusqu'à Rome porter la nouvelle de la destruction des
+hérétiques. En traversant la France, il put se rendre compte que la
+tache de sang s'élargissait jusqu'à couvrir tout le royaume. Maurevert
+demeura un an à Rome.
+
+Que fit-il pendant cette année? Sans doute, il prépara sa fortune;
+probablement il s'aboucha avec certains personnages.
+
+Le jour où il se mit en selle pour reprendre la route de Paris, ce qui
+arriva le Ier septembre de l'an 1573, une sombre satisfaction brillait
+dans ses yeux, et il murmura, en se touchant la joue que le chevalier
+avait cinglée:
+
+«Et maintenant, Pardaillan, à nous deux!...»
+
+Huguette et son mari, maître Grégoire, avaient pu demeurer cachés dans
+une cave chez une de leurs parentes; lorsque le calme se rétablit,
+Huguette voulut retourner à son auberge. Mais le timide Grégoire lui fit
+observer que Paris était un séjour encore bien dangereux, que tous les
+jours il y avait des processions ou les cris de mort retentissaient
+encore; que lui, Landry Grégoire, était, Dieu merci! excellent
+catholique, mais, enfin, qu'à défaut d'hérétiques on pourrait bien le
+pendre ou le tailler un jour pour avoir favorisé la fuite de Pardaillan.
+Huguette se rendit à ses raisonnements. Ils allèrent donc à Provins,
+pays natal d'Huguette, et y demeurèrent environ trois ans, au bout
+desquels maître Grégoire commença à se persuader que peut-être on
+l'avait oublié, et qu'il pouvait rentrer à Paris. C'est ce qu'il fit,
+non d'ailleurs sans répugnances.
+
+Le 18 juin 1575, l'auberge de la Devinière, ainsi baptisée jadis par
+Rabelais, fut rouverte, et aussi achalandée que par le passé.
+
+Jacques Clément continua à être élevé chez les Barrés jusqu'à l'âge
+de treize ans, époque de sa vie à laquelle il passa au couvent des
+Cordeliers.
+
+Ruggieri, pendant les horribles journées de carnage, demeura enfermé
+dans son laboratoire, en tête-à-tête avec le cadavre embaumé du
+malheureux comte de Marillac.
+
+Ruggieri fit venir d'Italie un superbe bloc de marbre qui fut taillé en
+forme de pierre tombale très simple.
+
+Sur la pierre, il fit graver un seul mot,--le nom de l'infortuné jeune
+homme:
+
+DÉODAT
+
+Dès lors Ruggieri vécut misérablement, se tuant à la recherche de
+l'insoluble problème, passant des nuits entières en observation sur sa
+tour, et des jours en rêveries sombres pendant lesquels, assis au fond
+d'un fauteuil, il contemplait, d'un oeil morne et vitreux, un point dans
+l'espace.
+
+Il paraît que Catherine eut peur de lui à un moment donné, car elle le
+fit impliquer dans le procès en sorcellerie intenté à La Môle et au
+comte de Coconasso. Peut-être la vieille souveraine eut-elle alors
+encore plus peur des révélations que Ruggieri pouvait faire. Car, après
+lui avoir pour ainsi dire montré de prés l'échafaud, elle le sauva et
+le garda près d'elle, et, sans doute, il lui rendit encore plus d'un
+mystérieux service.
+
+Après les massacres de la Saint-Barthélémy, le duc de Guise rejoignît
+son gouvernement de Champagne, et le duc de Damville, son gouvernement
+de Guyenne. Henri de Guise comprenait que Catherine de Médicis,
+chaudement félicitée par Rome et par l'Espagne, triomphait pour l'heure.
+Mais, sans doute, il ne renonçait pas à ses projets car, en s'éloignant
+de Paris, il montra le poing au Louvre et gronda entre ses dents
+serrées:
+
+--Tout n'est pas fini!...
+
+Quant à Damville, lorsqu'il sut que son frère et Jeanne de Piennes
+avaient pu gagner Montmorency, il tomba dans un état de prostration qui
+faillit lui coûter la vie... Mais sa robuste constitution, la rage et
+le désir de vengeance furent plus forts que la mort. Il quitta Paris en
+disant lui aussi:
+
+--Je reviendrai! Tout n'est pas fini, mon frère!
+
+Nous prierons maintenant le lecteur de se transporter au château de
+Vincennes, résidence et prison royales. C'est par une magnifique matinée
+d'été. Nous sommes au 30 mai de l'an 1574, c'est-à-dire exactement vingt
+et un mois et six jours après ce dimanche de la fête de Saint-Barthélémy
+où le roi Charles IX avait laissé massacrer ses hôtes.
+
+Près de deux ans, donc, se sont écoulés depuis l'abominable forfait.
+
+Entouré d'intrigants qui guettaient sa mort et l'escomptaient
+ouvertement, Charles vécut retiré, laissant le gouvernement à sa
+mère. Il voyait bien qu'autour de lui tous, sa mère, ses frères, ses
+courtisans, trouvaient qu'il avait trop vécu. Et pourtant, il n'avait
+que vingt-trois ans. Brantôme dit qu'au moment de se retirer au château
+de Vincennes Charles s'écria amèrement:
+
+--Ah! c'est trop m'en vouloir! Au moins, s'ils eussent attendu ma
+mort!...
+
+A Vincennes, sous les beaux ombrages du bois, il retrouva quelque
+tranquillité. Mais ses nuits étaient terribles. Dès qu'il s'endormait,
+il se voyait entouré de spectres auxquels il demandait grâce. Il ne
+parvenait à dormir un peu que lorsque sa nourrice, assise près de son
+lit, lui racontait de vieilles histoires de chevalerie, comme on fait
+aux enfants peureux pour les endormir.
+
+Il faisait aussi de la musique, se mêlait aux choeurs qu'il organisait,
+faisait venir des musiciens avec lesquels il discutait fiévreusement
+pendant des heures. Mais souvent, au milieu d'un choeur, on le voyait
+s'arrêter tout à coup, pâlir et trembler de tous ses membres. Et alors,
+ceux qui pouvaient l'approcher de très près l'entendaient murmurer:
+
+--Que de sang! que de meurtres! O mon Dieu, pardonne-les-moi et fais-moi
+miséricorde!...
+
+Puis il se mettait à pleurer, et généralement se déclarait alors une
+crise qui le laissait abattu, mortellement triste... Plusieurs fois par
+semaine. Marie Touchet venait le voir secrètement.
+
+Le 29 mai, Charles IX passa une journée effrayante, suivie d'une nuit de
+délire pendant laquelle, malgré les soins de sa nourrice, il se débattit
+contre d'affreuses visions. Il pleura, sanglota, supplia des spectres et
+ne retrouva un peu de repos qu'au matin du 30 mai.
+
+C'est en ce matin-là que nous introduisons le lecteur dans la chambre du
+roi.
+
+Charles se promenait lentement, courbé, voûté, les joues creuses, les
+yeux caves, brûlants de fièvre; ce jeune homme paraissait un vieillard
+brisé par l'âge...
+
+--Charles, à chaque instant, allait à la fenêtre, soulevait le rideau et
+balbutiait:
+
+--Oh! elle ne vient pas!... Nourrice, elle ne vient pas!...
+
+--Sire, le cavalier est parti à sept heures, il est à peine huit heures
+et demie... elle va venir...
+
+--Et Entraigues? L'as-tu mandé?... Est-il là?
+
+--Il est là, sire... Vous n'avez qu'à ouvrir cette porte...
+
+François de Balzac d'Entraigues était un jeune gentilhomme profondément
+dévoué à Charles qui, deux jours avant cette scène, l'avait nommé
+gouverneur d'Orléans.
+
+Orléans! le pays natal de Marie Touchet!
+
+Que rêvait donc Charles IX?... Nous allons le savoir.
+
+A neuf heures la porte de la chambre s'ouvrit et Marie Touchet parut.
+Elle portait son enfant dans ses bras. Une joie intense brilla dans les
+yeux du roi. Marie déposa l'enfant dans les bras de la vieille nourrice
+de Charles et s'avança vers le roi. Elle avait bien maigri. Elle était
+bien pâlie. Mais elle était toujours belle de cette beauté douce et
+comme effacée qui était son grand charme.
+
+En voyant les ravages que le mal avait faits sur la figure du roi depuis
+sa dernière visite, elle ne put retenir ses larmes. S'asseyant, elle
+prit son amant sur ses genoux comme elle faisait dans leur maison de la
+rue des Barrés, et elle l'étreignit sans pouvoir prononcer une parole.
+
+Cette fois, ce fut Charles qui s'efforça de consoler Marie. Il semblait
+avoir repris une dernière lueur d'énergie.
+
+--Marie, écoute-moi... je suis condamné, je vais mourir, demain, dans
+quelques jours, aujourd'hui peut-être...
+
+--Charles, mon bon Charles, tu ne mourras pas! Ce sont les regrets qui
+te donnent ces tristes idées!... Ah! maudits soient ceux qui t'ont
+conseillé, et que ce sang versé retombe sur leur tête...
+
+--Non, Marie! Je suis perdu, je le sais! Peut-être à ta prochaine visite
+ne me trouveras-tu pas. Ne pleure pas. Ecoute-moi. Je veux que tu sois
+heureuse encore et que tu vives... ne fût-ce que pour apprendre à cet
+enfant à ne pas exécrer ma mémoire...
+
+--Charles! Tu me déchires le coeur!...
+
+--Je sais, mon doux ange bien-aimé... il le faut pourtant. Je t'ai
+appelée ce matin pour te donner mes dernières instructions, mes
+ordres... Oui, s'il le faut, ce seront les ordres de ton roi!...
+
+--Charles! mon amant! mon roi! ta volonté m'est sacrée!...
+
+--Donc, pour la tranquillité de mes derniers jours, pour toi, ma chère
+Marie, et aussi pour ce pauvre innocent, tu vas me jurer de m'obéir
+par-delà ma mort...
+
+Elle se prit à sangloter et, espérant le calmer, répondit:
+
+--Je te le jure, mon bon sire.
+
+--Très bien, dit le roi. Je te sais femme à tenir parole, même quand tu
+sauras ce que je vais te demander. Écoute, Marie. Quand je serai mort,
+si tu es seule, tu seras en butte à mes ennemis qui voudront te faire
+payer le seul bonheur que j'aie connu en ce monde...
+
+--Qu'importe! s'écria la jeune femme, alarmée par ce qu'elle prévoyait.
+J'aime mieux souffrir, pourvu que je sois seule. Et puis, pourquoi
+songerait-on à persécuter une pauvre femme qui ne demande que d'élever
+son enfant!
+
+--Ah! Marie, tu ne les connais pas. Peut-être te ferait-on grâce, à
+toi... Mais l'enfant!... On redoutera les prétentions de ce pauvre petit
+qui est de sang royal, on voudra l'écarter... et la meilleure manière
+d'écarter les gens, vois-tu, c'est de les tuer!...»
+
+Marie Touchet eut un cri de terreur et demeura toute tremblante.
+
+--On le tuera, Marie! si loin que tu ailles, si bien que tu te caches,
+on l'empoisonnera... on l'égorgera.
+
+--Tais-toi! oh! tais-toi!...
+
+--La seule manière de le sauver, c'est de placer près de toi et de lui
+un homme fidèle, brave et bon qui veillera sur vous deux parce qu'il en
+aura le droit, parce qu'il sera ton mari!... Parmi tant de traîtres qui
+m'entourent, il est un gentilhomme que j'aime et que tu estimes à sa
+valeur: c'est Entraigues... ce sera ton époux...
+
+--Sire!... Charles!...
+
+--C'est mon désir suprême, dit le roi.
+
+--O mon cher bien-aimé! dit Marie d'une voix brisée.
+
+--C'est ma volonté royale!...
+
+--J'obéirai, dit Marie dans un souffle. Oui, pour l'enfant, pour ton
+fils... J'obéirai!...
+
+Le roi fit un signe à la nourrice qui ouvrit une porte.
+
+François d'Entraigues parut.
+
+--Approche, mon ami, dit Charles IX. Je veux te demander si tu es
+disposé à tenir le serment que tu me fis hier.
+
+--Je l'ai juré, sire, et je ne suis pas de ceux qui jurent par deux
+fois.
+
+--Tu me promis d'épouser la femme que je te désignerais, d'adopter son
+enfant comme la chair de ta propre chair...
+
+--Sire, dit Entraigues, dès ce moment j'ai compris que vous me demandiez
+de veiller sur la vie de votre fils en devenant aux yeux du monde, sinon
+en fait, l'époux de Mme Marie... est-ce bien cela, sire?
+
+--Oui, mon ami...
+
+--J'ai juré, sire, que je tiendrai parole: je donnerai mon nom à celle
+que vous avez aimée; je la couvrirai du blason de ma famille; la force
+de mon bras et les ressources de mon esprit je les emploierai à la
+protéger envers et contre tous ainsi que l'enfant royal qui m'est
+confié...
+
+Marie Touchet avait couvert ses yeux de son mouchoir et pleurait.
+
+Le gentilhomme se tourna vers elle et ajouta:
+
+--Ne craignez rien, madame... jamais je ne me prévaudrai de mon titre
+d'époux, qui ne me donnera qu'un seul droit: celui de vous rendre la vie
+douce et de vous faire un rempart contre les desseins des méchants...
+
+C'était un redoutable engagement que prenait là ce jeune homme--en toute
+sincérité.
+
+Peut-être l'avenir allait-il échafauder sur ce serment des complications
+dramatiques...
+
+Charles IX, dans un mouvement de joie profonde, saisit la main de Marie
+Touchet et la plaça dans celle d'Entraigues.
+
+--Mes enfants, dit-il,--et ce mot, dans la bouche de ce mourant, n'était
+pas déplacé--mes enfants, soyez bénis tous deux!
+
+Alors il prit dans ses bras son fils, pauvre petit être autour duquel
+déjà se tramaient peut-être dans l'ombre des projets de mort; il le
+serra sur sa maigre poitrine, l'embrassa, et le rendit enfin à Marie
+Touchet.
+
+--Marie, dit-il alors, je sens que mes jours sont comptés; mon enfant,
+fais-moi la grâce de revenir ici tous les matins à partir d'aujourd'hui.
+
+--Certes, mon bon Charles! Si je pouvais demeurer en ce château... te
+soigner, te veiller... ah! je te guérirais!
+
+Le roi secoua la tête...
+
+--Entraigues, dit-il, accompagne-la... Car voici l'heure où madame ma
+mère me vient voir.
+
+Marie se jeta dans les bras du roi.
+
+--A demain, dit Charles IX.
+
+--A demain, répondit Marie Touchet.
+
+Après un dernier baiser, un dernier regard à son amant, elle sortit,
+accompagnée d'Entraigues.
+
+Comme Marie Touchet était montée dans sa voiture fermée, et comme
+Entraigues se mettait en selle, il vit venir au loin un groupe de
+cavaliers au galop.
+
+La voiture de Marie Touchet s'ébranla.
+
+Entraigues demeura un moment sur place pour voir quels étaient ces
+cavaliers si pressés qui accouraient dans un nuage de poussière. En
+tête de ce groupe, en avant de plus de cinquante pas, galopait un homme
+qu'Entraigues ne tarda pas à reconnaître.
+
+Il pâlit et murmura:
+
+--Le roi de Pologne ici[2]!... Ah! maintenant je vois bien que Charles
+va mourir, puisque les corbeaux accourent!
+
+[Note 2: Le duc d'Anjou. On sait qu'Henri d'Anjou, frère de Charles,
+était monté, peu après la Saint-Barthélémy, sur le trône de Pologne.
+On sait que, prévenu en toute hâte par Catherine de Médicis, de la fin
+prochaine de Charles IX, il quitta secrètement la cour de Pologne
+et arriva à Vincennes juste à temps pour voir mourir son frère, et
+recueillir sa couronne sous le nom de Henri III.]
+
+Alors, d'un temps de trot rapide, il rejoignit la voiture de Marie
+Touchet et rentra avec elle dans Paris.
+
+Charles IX était demeuré avec sa nourrice.
+
+--Comme il ferait bon vivre! murmura-t-il. Oh! vivre dans la paix des
+champs, n'être plus roi, n'être plus le misérable que je suis, ne plus
+deviner les poignards dans l'ombre, ne plus redouter le poison dans le
+pain que je mange. Oh! mon rêve de roi!... Vivre! oh! vivre encore!...
+Seigneur! un peu de paix, par pitié!...
+
+Deux larmes coulèrent le long de ses joues amaigries.
+
+--Madame la reine ne vient pas? demanda-t-il.
+
+Non, Catherine de Médicis ne venait pas, ce matin-là! Sans doute, elle
+devait être fort occupée, depuis que le cavalier aperçu par Entraigues
+était entré au château.
+
+--Couche-moi, nourrice, reprit Charles au bout d'un moment.
+
+La vieille nourrice obéit. Bientôt, le roi fut installé dans son grand
+lit. Elle le borda maternellement. Il ferma les yeux.
+
+--Il va mieux, songea la nourrice.
+
+Lorsqu'il comprit qu'il était seul, Charles IX ouvrit les yeux.
+
+--Seul! murmura-t-il. Tout seul! Autour de moi, le silence, l'abandon!
+plus de courtisans, plus de gardes! On sait que je vais mourir...
+
+La solitude, en effet, était profonde autour du roi. C'était bien le
+silence de l'abandon. Seule, la vieille nourrice venait de temps à autre
+se pencher sur lui...
+
+Pourtant, en prêtant l'oreille, il semblait à Charles qu'il entendait
+dans le château des bruits inaccoutumés, un mouvement de va-et-vient de
+gens empressés, une rumeur joyeuse, eût-on dit! cette rumeur d'une foule
+de courtisans qui s'empresse autour d'un roi...
+
+Quelle était donc cette Majesté qu'on saluait ainsi, tandis que lui
+demeurait seul, tout seul en présence de la mort?...
+
+Les heures s'écoulèrent.
+
+La nourrice elle-même ne venait plus: peut-être l'avait-on écartée afin
+qu'elle ne pût renseigner le roi.
+
+Vers le soir, Charles voulut se lever, il frappa sur un timbre. Il
+appela. Personne ne vint.
+
+Alors il voulut se lever seul, sans aide.
+
+Mais il retomba sur son lit, et constata avec épouvante que ses forces,
+depuis le matin, s'en étaient allées.
+
+Il demeura faible, baigné d'une sueur froide, pris d'une angoisse
+terrible. Il voulut crier, et ses lèvres ne rendirent qu'un son rauque,
+à peine intelligible.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! râla-t-il. Est-ce que je vais mourir?
+
+Il se souleva subitement, ses dents se mirent à claquer... la crise, la
+redoutable crise qui l'avait si souvent terrassé, s'abattait sur lui...
+
+Les ombres du crépuscule envahissaient la chambre.
+
+Charles, assis sur son lit, les jambes pendantes, d'un geste d'horreur,
+repoussait de la main droite les spectres qui, peu à peu, envahissaient
+la chambre, tandis que, de la main gauche, il cherchait à remonter la
+couverture jusqu'à son cou, comme pour se cacher.
+
+--Du sang! gronda-t-il. Qui a répandu tant de sang?... Grâce! Qui donc
+crie grâce et pitié?... Qui êtes-vous? Est-ce toi, Coligny? Et toi,
+Clermont, que veux-tu? Et toi. La Rochefoucauld? Et toi Chavaignes? Et
+toi, La Force? Et toi, Pont? Et toi, Ramus? Et toi, Briquemaut? Et toi,
+La Trémoille? Et toi, La Place? Et toi, Rohan? Que me voulez-vous? Et,
+vous tous, pourquoi entrez-vous ici? Oh!... la chambre se remplit...
+il y en a partout, partout, dans le couloir, dans la galerie, dans le
+château, dans la cour... Ils montent! Ils viennent tous! Qui êtes-vous?
+Que voulez-vous? A moi! A moi! Oh! c'est affreux! Quoi! vous me voulez
+tuer?... Quels effroyables gémissements! Quels cris d'agonie! Que sont
+ces mugissements par les airs? Les cloches! Les cloches! Cela hurle dans
+ma tête! Cela rugit! Assez! Arrêtez! Grâce!...
+
+Charles IX se tut subitement. Sa voix, qui, peu à peu, s'était enflée,
+se termina par une plainte affreuse.
+
+Alors, il prit sa tête à deux mains et pleura. Il murmurait:
+
+--Mon Dieu! Mon Dieu! pardonnez-moi!
+
+Tout à coup, il tendit ses bras décharnés vers cette foule de fantômes
+qui l'entouraient.
+
+--Pardon! oh! pardon!... Que de malédictions sur moi!
+
+La nuit devenait sombre au-dehors. Mais la chambre s'était éclairée de
+flambeaux.
+
+En effet, maintenant, des êtres se glissaient vers ce lit où hoquetait
+l'épouvantable agonie.. non pas des fantômes, mais des vivants... des
+courtisans... le duc d'Anjou... et, toute noire, sinistre, effrayante,
+Catherine de Médicis!...
+
+La vieille reine se pencha sur le lit et murmura:
+
+--Mon fils...
+
+De sa main glacée, elle toucha le roi au front.
+
+Charles IX jeta une stridente clameur d'épouvante, chercha à repousser
+cette main, se souleva, les yeux hagards, fou de terreur, fou de
+remords, il rejeta les couvertures...
+
+Il eut un râle, un souffle:
+
+--Du sang!...
+
+Et, cette fois, ce n'était pas une illusion!...
+
+Il y avait réellement du sang dans ce lit! Les draps étaient piqués de
+petites taches rouges! Et c'était du sang! Une affreuse transpiration
+d'agonie et de délire coulait sur le corps du mourant. Et c'était du
+sang! Charles IX suait du sang[3]. Sa poitrine était à nu. De ses
+ongles, il avait lacéré sa chemise. Ses bras se tordaient, tordus par la
+crise.
+
+[Note 3: Historique.]
+
+Et tous ceux qui étaient là se regardèrent avec des yeux d'épouvanté et
+d'horreur!
+
+Cette poitrine était rouge! Ces bras étaient rouges! Rouges de sang!...
+
+Catherine eut un recul terrible et ferma les yeux.
+
+Deux secondes, un silence mortel pesa sur cette scène.
+
+D'un râle plus rauque, d'une voix plus rude, Charles répéta son cri:
+
+--Du sang!...
+
+Et, tout à coup, sa bouche se convulsa, ses lèvres se crispèrent, et son
+rire, le rire terrible, le rire funèbre qui jetait l'épouvante dans les
+âmes, ce rire semblable à un hurlement grinça, fusa, éclata, se gonfla,
+toujours plus fort, toujours plus sinistre...
+
+Soudain, Charles se renversa... Mort!...
+
+La reine se pencha, posa sa main sur la poitrine de Charles. Et cette
+main devint toute rouge.
+
+Alors, lentement, elle se releva, se tourna vers le duc d'Anjou, livide,
+et, d'une étreinte farouche de sa main sanglante, elle empoigna la
+main de son fils bien-aimé, la main d'Henry d'Anjou... et, d'une voix
+éclatante, d'une clameur de triomphe qui s'entendit au loin, cria:
+
+--Messieurs!... Vive le roi!...
+
+
+
+XLIX
+
+LE PRINTEMPS DE MONTMORENCY
+
+Revenant de vingt et un mois en arrière, nous reprenons nos héros au
+point où nous les avons laissés, c'est-à-dire entrant au château de
+Montmorency, à l'aube du 25 août 1572.
+
+On n'a peut-être pas oublié qu'après son enquête à Margency, enquête qui
+établissait d'une manière éclatante l'innocence de Jeanne de Piennes,
+le maréchal avait commandé à son intendant d'aménager toute une aile du
+château pour deux princesses qu'il comptait héberger. C'est dans cette
+partie du château que furent installées Loïse et Jeanne de Piennes.
+
+Le maréchal voulait entreprendre de sauver la raison de celle qu'il
+avait adorée, qu'il adorait encore, et il imaginait de frapper vivement
+l'esprit de la pauvre folle en la conduisant un jour à Margency...
+
+Mais, un devoir plus immédiat sollicita son courage et son dévouement.
+A peine Jeanne et sa fille furent-elles installées qu'il fit sonner
+le tocsin du manoir. Il ordonna à son capitaine d'armes de fermer les
+portes, de lever les ponts-levis, de faire couler dans les fossés les
+eaux qui en étaient détournées en temps de paix, de faire charger les
+vingt-quatre pièces d'artillerie, d'armer en guerre les quatre cents
+hommes de la garnison, enfin, de tout préparer pour soutenir au besoin
+un long siège.
+
+En même temps, il envoyait des estafettes dans plusieurs directions.
+
+François de Montmorency eut un entretien avec le chevalier de
+Pardaillan. Les dernières résolutions y furent prises.
+
+Le 25 août 1572, vers trois heures, il y avait près du château deux
+mille quatre cents cavaliers bien montes, bien armés. Ce corps de
+cavalerie fut divisé en deux brigades, fortes chacune de douze cents
+hommes.
+
+Le maréchal prit le commandement de l'une; Pardaillan fut mis à la tête
+de l'autre.
+
+Puis, chacun d'eux s'élança dans une direction différente; et ces deux
+hommes, qui laissaient derrière eux tout ce qu'ils aimaient au monde,
+partirent sans regrets apparents pour remplir un devoir d'humanité.
+
+Le maréchal s'élança vers Pontoise; de là, il battit le pays jusqu'à
+Magny, puis poussa droit au nord et arriva jusqu'à Beauvais. Partout où
+il passait, il rassemblait ceux qui étaient en état de porter les armes,
+leur parlait fortement, leur racontait les horreurs de Paris, et enfin
+les décidait à s'opposer, les armes à la main, à toute tentative de
+massacre.
+
+Là où les ordres de Catherine étaient déjà arrivés, là où on commençait
+à tuer, il fondait tout à coup sur les massacreurs, faisait jeter en
+prison les plus enragés et décrétait que tout homme pris à violenter,
+molester ou piller, serait pendu haut et court, sans procès.
+
+Pendant un mois, il battit la campagne, inspirant partout une terreur
+salutaire aux trop fervents catholiques.
+
+Pardaillan opérait de son côté. mais avec plus de fougue encore et de
+rapidité. Pendant deux mois, il ne laissa pas un point inexploré dans
+les pays qu'il traversa.
+
+De L'Isle-Adam, où il se dirigea tout d'abord, Pardaillan bondit jusqu'à
+Luzarches; de là, il remonta à Senlis, traversa Crépy, allant, revenant,
+courant à l'est, à l'ouest, entra en coup de foudre à Compiègne et
+poussa jusqu'à Noyon dans une course audacieuse.
+
+Alors, obliquant à gauche, il redescendit sur Montdidier, et, par
+Crèvecoeur, gagna enfin Beauvais où le maréchal avait établi ses
+quartiers.
+
+Cette campagne, faite de marches et de contre-marches, avait duré trois
+mois.
+
+Grâce donc au maréchal de Montmorency et au chevalier de Pardaillan,
+toute cette province fut exempte des horreurs qui s'abattirent sur
+presque tout le reste du royaume.
+
+Au bout de ces trois mois, le calme s'était complètement rétabli. Mais
+le maréchal, pendant un mois encore, promena sa petite armée pour
+achever d'intimider les forcenés.
+
+Ce ne fut que le soir du 29 décembre par un temps de neige, que le
+maréchal rentra dans son manoir. Le 6 janvier, il licencia son armée.
+
+L'hiver s'écoula paisiblement.
+
+Le mariage de Pardaillan et de Loïse avait été fixé au mois d'avril, sur
+la prière de François.
+
+Pendant la campagne du maréchal et du chevalier, la santé de Jeanne
+de Piennes avait achevé de se rétablir. Sa beauté était redevenue
+éclatante; toute pâleur avait disparu; cette ombre de mélancolie, qui
+couvrait son visage à l'époque où on l'appelait encore la Dame en noir,
+s'était dissipée. C'était dans ses yeux et sur ses lèvres un soupir de
+bonheur.
+
+Hélas! ce bonheur n'était qu'un rêve!
+
+C'est à son rêve que souriait la pauvre démente...
+
+Quant à Loïse, la blessure qu'elle avait reçue de Maurevert sur la
+colline de Montmartre s'était cicatrisée moins promptement qu'on
+n'aurait pu s'y attendre, il est vrai; mais enfin, lorsque le maréchal
+et le chevalier étaient rentrés au château, il n'y avait plus qu'une
+légère trace rosée indiquant que Loïse avait été frappée là.
+
+Sa santé, à elle aussi, s'était rétablie. Elle avait même pris une bonne
+mine qu'elle n'avait jamais eue. L'incarnat de ses lèvres, l'animation
+extraordinaire de son teint étonnèrent le maréchal. Il est vrai que,
+parfois, elle devenait soudain d'une pâleur mortelle et se mettait
+à grelotter; mais cela durait deux minutes, et ne pouvait paraître
+alarmant.
+
+En même temps, le caractère de la jeune fille se transformait.
+
+Elle avait toujours été un peu mélancolique; elle devint d'une gaieté
+dont les éclats, par moments, amenèrent de soudaines épouvantes dans
+l'âme du chevalier.
+
+Seulement, lorsqu'elle était seule, elle croisait quelquefois ses mains
+sur sa poitrine, et murmurait:
+
+«J'ai là un feu qui me brûle, et lentement me consume...»
+
+Le 25 avril, devant toute la seigneurie de la province, tandis que les
+cloches de Montmorency sonnaient, et que les canons faisaient entendre
+des salves joyeuses, le contrat de mariage fut signé dans la grande
+salle d'honneur du château.
+
+La veille, le maréchal dit à Pardaillan:
+
+--Mon cher fils, voici les lettres et documents qui vous font maître
+et seigneur du comté de Margency... Prenez-les comme un gage de mon
+affection et de ma gratitude...
+
+--Monseigneur, c'est un souvenir de tendresse et d'admiration que
+je veux offrir à celui qui fut mon maître, et me légua le nom de
+Pardaillan. Pauvre, sans sou ni maille, sans terres, n'ayant pour tout
+bien au monde que ce nom, je désire, en m'unissant à l'ange que vous me
+donnez, m'appeler seulement le chevalier de Pardaillan... Plus tard,
+monseigneur, il conviendra peut-être que je m'appelle le comte de
+Margency.
+
+Ceci fut dit avec une belle simplicité d'orgueil que le maréchal
+comprit. Il serra le chevalier dans ses bras, et, sans insister, referma
+les parchemins dans un coffre.
+
+Devant le bailli qui procédait au contrat, devant la foule des seigneurs
+accourus, le chevalier fut donc purement et simplement: le chevalier de
+Pardaillan.
+
+La cérémonie fut suivie d'un de ces festins somptueux comme seul un
+Montmorency pouvait en offrir à de tels hôtes.
+
+Le soir, les invités repartirent.
+
+En effet, le mariage devait se faire à l'église, en la plus stricte
+intimité, vu le deuil du jeune époux.
+
+Le matin du 26 avril se leva enfin.
+
+Ce fut une radieuse journée de printemps. Les cerisiers étaient en
+fleur; les haies embaumaient; les bois d'alentour se couvraient d'une
+verdure tendre; la campagne parsemée de bouquets--pommiers blancs,
+poudrés à frimas--saturés de parfums--lilas, violettes, muguet--la
+campagne si douce et si plaisante à l'oeil, en ces jours où le monde
+renaît, offrait le spectacle et le charme d'un jardin comme timide et
+frileux encore. Cette journée passa comme un doux songe d'amour.
+
+Le maréchal, pourtant, paraissait assiégé de sombres souvenirs... C'est
+que cette date du 26 avril était à jamais gravée dans son coeur. Vingt
+ans avant, la nuit du 26 avril, en la chapelle de Margency, s'était
+consommée son union avec Jeanne de Piennes! Et, en cette même nuit, il
+était parti pour Thérouanne... pour la guerre... pour l'inconnu... pour
+le malheur!...
+
+Le soir vint. Onze heures sonnèrent.
+
+Le maréchal avait revêtu son costume, semblable à celui qu'il portait le
+26 avril de l'an 1553. Il donna le signal du départ: en effet, ce n'est
+pas dans la chapelle du château que devait s'accomplir la cérémonie...
+Loïse et Jeanne furent placées dans une voiture. Le maréchal et
+Pardaillan montèrent à cheval. On partit. On suivit la route sous un
+clair de lune d'une douceur infinie, et, enfin, on s'arrêta devant une
+pauvre petite église:
+
+La chapelle de Margency, comme vingt ans avant!
+
+Le mariage de minuit, comme vingt ans avant!
+
+Presque les mêmes personnages!... Quelques paysans... et près de
+l'autel, une vieille, très vieille femme qui pleurait, nourrice de
+Jeanne! Le prêtre commença son office.
+
+Pardaillan et Loïse, l'un près de l'autre, se tenaient par la main;
+leurs yeux ne se quittaient pas; et, dans ce double regard qui se
+croisait, il y avait comme de l'extase.
+
+Le maréchal, avec une poignante anxiété suivait sur le visage Jeanne
+l'effet de cette scène. La mémoire allait-elle se réveiller? La raison
+allait-elle revenir? La martyre pourrait-elle donc entrevoir un peu de
+bonheur?...
+
+Les anneaux furent échanges.
+
+Le prêtre prononça les formules sacramentelles.
+
+Loïse et Pardaillan étaient unis!...
+
+Alors, comme autrefois Jeanne et, François s'étaient à cette minute même
+tournés vers le sire de Piennes Pour demander sa bénédiction suprême,
+d'un même mouvement instinctif et gracieux, les deux époux se tournèrent
+vers la pauvre folle, et, pâles tous deux de leur bonheur infini,
+s'inclinèrent doucement, ployèrent le genoux...
+
+Dans le trajet de Montmorency à Margency, Jeanne de Piennes était
+demeurée indifférente, loin de ce monde, aux prises avec les pensées
+obscures qui évoluaient dans les ténèbres de son esprit.
+
+Pendant la cérémonie, elle tint ses regards fixes tantôt sur le prêtre,
+tantôt sur cette vieille femme qui pleurait non loin d'elle. A un
+moment, elle passa ses mains sur son front, ses lèvres s'agitèrent... un
+prodigieux travail se faisait dans cette pauvre cervelle... Tout à coup,
+elle vit Loïse et le chevalier, qui s'inclinaient devant elle.
+
+--Où suis-je? balbutia-t-elle.
+
+--Jeanne! Jeanne! supplia François d'une voix ardente.
+
+--Ma mère!... murmura Loïse en levant sur elle son beau regard noyé de
+larmes.
+
+La folle se dressa toute droite. Pendant deux secondes qui furent
+longues comme des heures, dans le silence plein d'angoisse qui régnait
+dans l'église, elle contempla tout ce qui l'entourait.
+
+Sa voix, de nouveau, se fit entendre, plus distincte, plus affermie:
+
+--L'église de Margency... l'autel... Qui est là? ma fille?... oh!...
+est-ce bien toi, François?... Est-ce que je rêve?... Non... je suis
+morte et je vois ces choses du fond de la tombe!...
+
+--Jeanne!...
+
+--Ma mère!...
+
+Ce double cri retentit dans l'église, déchirant, terrible, épouvanté.
+
+Jeanne avait répété:
+
+«Morte!»
+
+Et, en même temps qu'elle prononçait ce mot, elle était tombée à la
+renverse dans le fauteuil, comme jadis le sire de Piennes, son père. Un
+instant, ses bras essayèrent de se soulever comme pour bénir les
+êtres qui sanglotaient autour d'elle... puis ses yeux s'ouvrirent et
+s'attachèrent à François... un céleste rayonnement d'amour intense et de
+bonheur surhumain jaillit de ces yeux... et ce fut tout!...
+
+François, avec un atroce sanglot de désespoir, la saisit dans ses
+bras... la tête de Jeanne retomba mollement sur son épaule... C'était
+fini!...
+
+Alors. la voix grave du vieillard qui venait d'officier l'union de Loïse
+et Pardaillan s'éleva, solennelle te tremblante:
+
+--Mon Dieu, recevez dans votre sein celle qui vient à vous.
+
+Un mois après cette scène, par un beau soir de mai, comme le soleil
+se couchait dans une gloire pourpre François de Montmorency, en grand
+deuil, l'âme noyée de regrets, se promenant dans le jardin du château.
+Il s'assit sur un banc de pierre, qu'ombrageait un énorme buisson de
+chèvrefeuille.
+
+Dans une allée lointaine, il vit passer un couple qui marchait lentement
+parmi les fleurs, parmi les parfums du soir, dans l'auguste sérénité de
+ce beau crépuscule.
+
+Pardaillan et Loïse s'arrêtèrent enlacés; ils échangèrent un long
+baiser, et leur amour paraissait infini, suave, parfumé comme la
+radieuse et sereine nature qui les enveloppait de ses caresses.
+
+Les yeux du maréchal s'emplirent de larmes, il laissa tomber sa tête
+dans ses deux mains, et murmura:
+
+«O mes enfants, aimez-vous, soyez heureux! Comme Loïse est fiévreuse
+depuis quelques jours!... comme ses yeux brillent d'un éclat funeste!...
+Est-ce que je n'ai pas assez payé ma dette au malheur? Est-ce que je
+vais souffrir encore?... Oh! non!... non!... Enfants, chers enfants,
+pour tant d'infortune et de tristesse, soyez heureux!...
+
+Il releva la tête... regarda au loin la vision adorable des deux
+amoureux qui s'étaient remis en marche, lents, onduleux, enlacés... Dans
+l'ombre ils semblèrent ne former qu'un seul être... Puis ils disparurent
+au détour d'un massif de roses.
+
+Alors, un sourire consolateur erra sur les lèvres de François de
+Montmorency.
+
+Il se leva pour les voir encore, et il murmura le mot qui résume tout le
+doute et toute l'espérance des hommes:
+
+«Qui sait?... Peut-être!...»
+
+
+
+TABLE
+
+ I.--Où une minute de joie fait plus que dix-sept années de misère.
+ II.--Où la promesse de Pardaillan père est tenue par maître Gilles.
+ III.--L'astrologue.
+ IV.--Ordre du roi.
+ V.--L'orage gronde.
+ VI.--L'orage gronde (suite).
+ VII.--Premier coup de foudre.
+ VIII.--Gillot.
+ IX,--Panigarola.
+ X.--Où tout le monde se trouve heureux.
+ XI.--Entrevue de Damville et de Pardaillan.
+ XII.--Où Maurevert joue un rôle important.
+ XIII.--Le Temple.
+ XIV.--La reine Margot.
+ XV.--L'escadron volant de la reine.
+ XVI.--L'escadron volant de la reine (suite).
+ XVII.--Le moine.
+ XVIII.--Les fiancés.
+ XIX.--Les ribaudes.
+ XX.--La dernière farce de l'oncle Gilles.
+ XXI.--Dieu le veut!
+ XXII.--Le cimetière des SS Innocents.
+ XXIII.--Les amours de Pipeau.
+ XXIV.--L'amiral Coligny.
+ XXV.--La nuit terrible.
+ XXVI.--La chambre de torture.
+ XXVII.--Le messie de la Sainte-Inquisition.
+ XXVIII.--Étonnement de Montluc; suite des amours de Pipeau et
+ nouvelle ruine de Catho.
+ XXIX.--Ce qu'il y avait dans le silence.
+ XXX.--Les mystères de la réincarnation.
+ XXXI.--La mécanique.
+ XXXII.--Des visages penches sur la nuit.
+ XXXIII.--Le roi qui rit.
+ XXXIV.--Entrée de Catho dans la gloire.
+ XXXV.--Lions déchaînés.
+ XXXVI.--Ici l'on tue.
+ XXXVII.--La marche au gibet.
+ XXXVIII.--Parole mémorable de Bême.
+ XXXIX.--Le dimanche 24 août 1572, fête de la Saint-Barthélémy.
+ XL.--Profils de gargouilles.
+ XLI.--Visions tragiques.
+ XLII.--L'oasis.
+ XLIII.--«...que des chiens dévorants se disputaient entre eux...»
+ XLIV.--Entre le ciel et la terre.
+ XLV.--Comme à Thérouanne.
+ XLVI.--Les Titans.
+ XLVII.--La bonne étape.
+ XLVIII.--Suée sanglante.
+ XLIX.--Le printemps de Montmorency.
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+End of the Project Gutenberg EBook of Les Pardaillan 02, L'épopée d'amour
+by Michel Zévaco
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13339 ***