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diff --git a/13339-0.txt b/13339-0.txt new file mode 100644 index 0000000..2f2315a --- /dev/null +++ b/13339-0.txt @@ -0,0 +1,19471 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13339 *** + +MICHEL ZÉVACO + + +LES PARDAILLAN + +L'épopée d'amour + + + +I + +OU UNE MINUTE DE JOIE FAIT PLUS QUE DIX-SEPT ANNÉES DE MISÈRE + +Le maréchal de Montmorency avait retrouvé, au bout de dix-sept ans, sa +femme, Jeanne de Piennes, sa femme dont la félonie de son frère cadet, +le maréchal de Damville, l'avait séparé. + +Il revoyait, comme dans un songe, la scène où Damville feignait de lui +avouer qu'il avait été l'amant de Jeanne... son duel avec lui où il +avait cru le laisser mort sur place... et la disparition de la comtesse +de Piennes, duchesse de Montmorency. + +Il revoyait son divorce, son mariage avec une autre femme que, +d'ailleurs, il n'avait jamais aimée, l'image de la première demeurant +tout entière en son coeur. + +Les années coulaient et, soudain, un jeune seigneur, un jeune héros, le +chevalier de Pardaillan, lui apportait une lettre de celle qu'il croyait +à jamais disparue de sa vie. + +Jeanne de Piennes était vivante! + +Dans sa lettre, elle en appelait à son ancien seigneur et maître, elle +clamait la félonie de Damville, elle demandait grâce et secours pour +Loïse, sa fille, à lui, duc de Montmorency. + +Une aube de gratitude et de joie s'était levée dans l'âme du vieux duc: +il avait été, mais en vain, en appeler de son frère à la justice du roi, +en vain il l'avait provoqué, sachant qu'il tenait en son pouvoir Jeanne +et sa fille, en vain il avait fouillé Paris pour les retrouver, et il +allait retomber dans sa nuit de deuil quand, de nouveau, le chevalier de +Pardaillan était venu à lui. + +Ce jeune homme, héros d'un autre âge, dont peut-être il devinait +confusément le secret, l'avait conduit par la main à la demeure +mystérieuse où se cachait tout ce qu'il avait aimé au monde, l'avait mis +en présence de Jeanne de Piennes, la première duchesse de Montmorency. + +L'heure tant espérée, après dix-sept ans de larmes et de deuil, était +enfin sonnée. + +Enfin, il retrouvait tout ce qu'il avait chéri et qui avait été la joie +de son coeur, la moelle de ses os, l'essence même de son être; en un +mot, celle qu'il avait aimée. + +Hélas! comme une sève trop puissante fait craquer le bourgeon, le +bonheur avait fait craquer le cerveau de celle qui avait été sienne. + +Comment la retrouvait-il? + +Folle?... + +Jeanne de Piennes, dans les derniers jours de son martyre, alors qu'elle +se sentait mortellement atteinte, ne vivait plus qu'avec une pensée: + +«Il ne faut pas que je meure avant d'avoir assuré le bonheur de ma +fille... Et quel bonheur peut-il y avoir pour la pauvre petite tant +qu'elle ne sera pas sous l'égide de son père!... Oui! retrouver +François, même s'il me croit encore coupable... mettre son enfant dans +ses bras... et mourir alors!...» + +Lorsqu'elle interrogea le chevalier de Pardaillan, lorsque celui-ci lui +dit que c'était à un autre que lui de dire comment sa lettre avait été +accueillie par le maréchal, Jeanne eut dès lors la conviction intime +que François avait lu la lettre, et qu'il savait la vérité. Et elle +attendit. + +Lorsque le vieux Pardaillan lui annonça que le maréchal était là, elle +ne parut pas surprise. + +Aucune commotion ne l'agita. Seulement, elle murmura: + +«Voici l'heure où je vais mourir!...» + +La pensée de la mort ne la quittait plus. Elle ne la désirait ni ne la +craignait. + +Au vrai, elle se sentait mourir. + +Qu'y avait-il de brisé en elle? Pourquoi le retour du bien-aimé +n'avait-il provoqué dans son âme qu'une sorte de flamme dévorante et +aussitôt éteinte? Elle ne savait. + +Mais, sûrement, quelque chose se brisait en elle. Et elle put se dire: +Voici la mort! Voici l'heure du repos!... + +Elle étreignit convulsivement Loïse dans ses bras et murmura à son +oreille quelques mots qui produisirent sur la jeune fille quelque +foudroyant effet, car elle essaya en vain de répondre, elle fit +un effort inutile pour suivre sa mère et elle demeura comme rivée +défaillante, soutenue par le vieux Pardaillan. + +Telle était l'immense lassitude de Jeanne, telle était la morbide fixité +de sa pensée, qu'elle ne s'aperçut pas de l'évanouissement de Loïse. + +Elle se mit en marche en songeant: + +«O mon François, ô ma Loïse. Je vais donc vous voir réunis! Je vais donc +pouvoir mourir dans vos bras!...» + +Elle ouvrit la porte que lui avait indiquée Pardaillan et elle vit +François de Montmorency. + +Elle voulut, elle crut même s'élancer vers lui. + +Elle crut pousser une grande clameur où fulgurait son bonheur. + +Et tout ce mouvement de sa pensée se réduisit brusquement à cette parole +qu'elle crut prononcer: + +«Adieu... je meurs...» + +Puis il n'y eut plus rien en elle. + +Seulement, ce ne fut pas son corps qui mourut... + +Sa pensée seule s'anéantit dans la folie: cette femme qui avait supporté +tant de douleurs, qui avait tenu tête à de si effroyables catastrophes, +cette admirable mère qui n'avait été soutenue pendant son calvaire +que par l'idée fixe de sauver son enfant, cette malheureuse enfin +s'abandonna, cessa de résister dès l'instant où elle crut sa fille +sauvée, en sûreté! la folie qui, sans doute, la guettait depuis des +années, fondit sur elle. + +Dix-sept ans et plus de malheur n'avaient pu la terrasser. + +Une seconde de joie la tua. + +Mais, par une consolante miséricorde de la fatalité qui s'était acharnée +sur elle,--si toutefois il est des consolations dans ces drames atroces +de la pensée humaine!--par une sorte de pitié du sort, disons-nous, +la folie de Jeanne la ramenait aux premières années de sa radieuse +jeunesse, de son pur amour, dans ces chers paysages de Margency, où elle +avait tant aimé... + +Pauvre Jeanne! Pauvre petite fée aux fleurs! + +L'histoire injuste ne t'a consacré que quelques mots arides. Pour le +rêveur qui aime à pénétrer d'un pas hésitant dans les sombres annales +du passé, qui cherche en tremblant parmi l'amas des décombres, l'humble +fleurette qui a vécu, aimé, souffert, tu demeures un pur symbole de la +souffrance humaine, et nous qui venons de retracer ta douleur, nous +saluons d'un souvenir ému ta douce et noble figure. + +Lorsque le maréchal de Montmorency revint à lui il se souleva sur un +genou et, jetant à travers la salle le regard étonné de l'homme qui +croit sortir d'un rêve, il vit Jeanne assise dans un fauteuil, souriante +la physionomie apaisée, mais, hélas! les yeux sans vie. + +Une jeune fille agenouillée devant elle, la tête cachée dans les genoux +de la folle, sanglotait sans bruit. + +François se releva et s'approcha, en titubant, de ce groupe si gracieux +et si mélancolique. + +Il se baissa vers la jeune fille et la toucha légèrement à l'épaule. + +Loïse leva la tête. + +Le maréchal la prit par les deux mains, la mit debout sans que sa mère +essayât de la retenir et il la contempla avec avidité. + +Il la reconnut à l'instant. + +Loïse était le vivant portrait de sa mère. + +Ou plutôt elle était le commencement de Jeanne telle qu'il l'avait vue +et aimée à Margency. + +«Ma fille!» balbutia-t-il. + +Loïse, toute frissonnante de sanglots, se laissa aller dans les bras +du maréchal et, pour la première fois de sa vie, avec un inexprimable +ravissement mêlé d'une infinie douceur, elle prononça ce mot auquel ses +lèvres n'étaient pas accoutumées... + +«Mon père!...» + +Alors, leurs larmes se confondirent. Le maréchal s'assit près de Jeanne +dont il garda une main dans sa main, et prenant sa fille sur ses genoux, +comme si elle eût été toute petite, il dit gravement: + +«Mon enfant, tu n'as plus de mère... mais, dans le moment même où ce +grand malheur te frappe, tu retrouves un père...» + +Ce fut ainsi que ces trois êtres se trouvèrent réunis. + +Lorsque le maréchal et Loïse eurent repris un peu de calme à force de +se répéter qu'à eux deux ils arriveraient à sauver la raison de Jeanne, +lorsque leurs larmes furent apaisées, ce furent de part et d'autre les +questions sans fin. + +Et François apprit ainsi par sa fille, en un long récit souvent +interrompu, quelle avait été l'existence de celle qui avait porté son +nom... + +A son tour, il raconta sa vie, depuis le drame de Margency. + +Et au moment où, enlacés, ils déposèrent sur le front pâle de Jeanne +leur double baiser, il était près de minuit. + + + +II + +OU LA PROMESSE DE PARDAILLAN PÈRE EST TENUE PAR MAÎTRE GILLES + +Le maréchal de Damville, après avoir assisté a l'investissement de la +maison de la rue Montmartre, s'était empressé de regagner l'hôtel de +Mesmes. + +Il tenait les deux Pardaillan et se promettait de ne pas les laisser +échapper. + +En effet, la mort seule de ces deux hommes pouvait lui garantir sa +propre sécurité. Ils étaient tous les deux possesseurs d'un secret qui +pouvait l'envoyer à t'échafaud. + +Lorsque, persuadé que le vieux Pardaillan avait suivi la voiture qui +enlevait Jeanne de Piennes, le maréchal s'était décidé à rompre avec +lui, il avait en même temps décidé de supprimer ce dangereux auxiliaire. + +Il se privait ainsi d'un aide précieux. + +Mais il y gagnait une certaine tranquillité en ce qui concernait ses +prisonnières. + +Damville s'était jeté dans la conspiration de Guise uniquement en haine +de son frère: pour acquérir Damville, Guise avait promis la mort de +Montmorency. François mort, assassiné par quelque bon procès, Henri +devenait le chef de la maison, l'unique héritier, un seigneur presque +aussi puissant et peut-être plus riche que le roi; on lui donnait l'épée +de connétable qu'avait illustrée son père; il était presque le deuxième +personnage du royaume! + +Voilà les pensées qui, lentement, s'étaient agglomérées dans la +conscience du rude maréchal, et dont la pensée initiale avait été le +désir effréné de se débarrasser de son frère. + +Or, cette haine elle-même avait pris sa source dans l'amour d'Henri pour +Jeanne de Piennes. + +Repoussé à Margency par la fiancée de son frère, il s'était atrocement +vengé. + +Les choses en étaient là lorsqu'il rencontra Jeanne et s'aperçut ou crut +s'apercevoir que sa passion mal éteinte se réveillait plus ardente que +jadis. + +La conspiration qui devait faire Guise roi de France conduisait Damville +à la puissance; du même coup, son frère disparaissait; Jeanne de Piennes +n'avait plus de raison de demeurer fidèle à François; et cette puissance +acquise conduisait Henri à la conquête de Jeanne. + +On s'explique maintenant que Damville s'empressât de se saisir de Jeanne +et de sa fille pour que François ne pût jamais les rencontrer; on +s'explique aussi sa modération relative vis-à-vis de ses prisonnières. + +Il voulait un beau jour apparaître à Jeanne et lui dire: + +«Je suis immensément riche, je suis le plus puissant du royaume après le +roi; je serai peut-être un jour roi de France, car, en notre temps, +le pouvoir appartient aux plus audacieux. Voulez-vous partager cette +puissance et cette richesse, en attendant que je place une couronne sur +votre tête?» + +Et il ne doutait pas d'éblouir Jeanne de Piennes! + +On comprend donc l'immense intérêt qu'avait Damville à ce que le +chevalier de Pardaillan, féal de Montmorency, croyait-il, ignorât +toujours où se trouvaient Jeanne et Loïse. + +De là, la nécessité de cacher cette retraite au vieux Pardaillan qui +n'hésiterait pas à avertir son fils! De là, la fureur du maréchal +lorsque d'Aspremont lui eut persuadé que le vieux routier avait suivi +la voiture! De là. Sa résolution de le tuer d'abord, de tuer ensuite le +fils! + +Or, il croyait que le vieux Pardaillan était mort au moment où il quitta +Paris pour se rendre à Blois à la suite du roi. + +Maintenant on comprend sa stupéfaction, sa rage, et aussi sa terreur de +retrouver Pardaillan bien vivant, Pardaillan avec son fils! + +Et quelles durent être ses pensées lorsqu'il vit Jeanne elle-même!... + +C'était l'écroulement de tout son plan. + +Les Pardaillan dénonçant la conspiration, François reprenant Jeanne, il +vit tout cela d'un coup d'oeil, et lorsqu'il reprit le chemin de l'hôtel +de Mesmes, il était bien résolu à obtenir un ordre du roi, à revenir +lui-même faire le siège de la maison, de tuer de sa main les deux +Pardaillan. + +Il voulait avant tout savoir comment le vieux Pardaillan, qu'il avait +laissé pour mort au fond de sa cave, se trouvait parfaitement en vie, +et comment Gilles avait pu laisser Jeanne de Piennes s'échapper de chez +Alice. + +Il avait cédé à la prière menaçante de Jeanne en lui disant: «Ces +deux hommes sont à vous, prenez-les!» Mais, en cédant, il s'était dit +simplement qu'ainsi il les tenait tous quatre et qu'il les reprendrait +dans un seul coup de filet. + +Malgré ces assurances qu'il se donnait à lui-même, il se sentait dévoré +d'inquiétude et, lorsqu'il atteignit l'hôtel de Mesmes, il écumait de +rage. + +Il parcourut rapidement l'hôtel sans retrouver personne. + +«Fou que je suis! gronda-t-il, le misérable Gilles doit se trouver lui +aussi aux Fossés-Montmartre!... à moins qu'il n'ait fui!...» + +Il allait rebrousser chemin et sortir lorsqu'il eut l'idée de pousser +jusqu'à l'office. + +Il lui fallut pour cela longer ce corridor où se trouvait la porte de la +fameuse cave et où avait eu lieu la grande bataille de Pardaillan. + +Or, en passant devant la cave, le maréchal vit la porte ouverte. + +Il se pencha et aperçut une faible lueur. + +«Si ce pouvait être lui!» grinça-t-il entre ses dents. Cette cave qui +eût dû être la tombe de Pardaillan deviendrait celle de Gilles, voilà +tout. Il n'y aurait que le cadavre de changé! + +Il descendit avec précaution. + +A mesure qu'il descendait, l'intérieur de la cave lui apparaissait plus +nettement. + +Un spectacle étrange, presque fantastique, s'offrit à sa vue. + +Il se glissa alors sans bruit dans un angle obscur pour ne rien perdre +du spectacle en question. + +La scène que nous allons retracer et qui se déroula sous les yeux du +maréchal, était éclairée par une torche de résine qui traçait un cercle +de lumière, tandis que le restant de la vaste cave demeurait plongé dans +les ténèbres. + +Dans ce cercle de lumière, éclairé par les lueurs fumeuses de la torche, +apparaissaient deux hommes. + +L'un d'eux était debout, attaché par des cordes à une espèce de poteau +de torture. + +L'autre était assis sur un billot de bois, en face du patient. + +Celui qui était attaché au poteau était assez jeune encore; il avait une +figure blême de terreur et poussait des gémissements à fendre l'âme la +plus dure. + +L'autre était un vieillard à physionomie démoniaque; une espèce de +rictus balafrait ce visage couturé de rides. + +Il était accroupi plutôt qu'assis sur son billot, et il s'occupait très +consciencieusement à aiguiser son couteau. + +Or, ce vieux qui semblait se préparer à quelque besogne de bourreau, +c'était Gilles. + +Le jeune, c'était Gillot. + +Expliquons, en quelques mots, comment Gillot se trouvait dans cette +cave alors que la plus élémentaire notion de la prudence eût dû lui +conseiller de mettre le plus d'espace possible entre lui et son digne +oncle. + +Gillot avait reçu du ciel un certain nombre de vices en partage. +Il était poltron, cafard, libidineux, gourmand ou plutôt goinfre, +paresseux, fainéant, méchant quand il pouvait, lâche par conséquent, en +somme un répugnant personnage. + +Mais par-dessus tout, Gillot était avare. + +Il tenait cela de son oncle, qui était l'avarice incarnée. + +Ce fut cette avarice qui perdit l'infortuné Gillot, de même que l'amour +perdit Troie. + +En effet, au moment où, après l'héroïque résistance de Gilles, qui, +comme on l'a vu, s'était obstinément refusé à révéler le secret du +maréchal, Gillot, pour sauver ses oreilles, avait raconté à Pardaillan +en quelle maison se trouvaient Jeanne de Piennes et Loïse; à ce +moment-là, disons-nous, profitant de la prostration de son oncle et de +l'émotion des deux Pardaillan, Gillot s'était éclipsé sans bruit. + +Il venait de sauver ses oreilles--ces larges oreilles auxquelles, +d'après les dires du vieux Pardaillan, qui avait des idées spéciales en +esthétique, il avait si grand tort de tenir. + +Mais ce n'était pas tout, les oreilles ne constituant en somme qu'un +ornement de sa figure. + +Il s'agissait maintenant de sauver le corps tout entier. + +Pardaillan n'avait menacé que les oreilles, et encore prétendait-il +ainsi embellir la face rougeaude de Gillot. + +Mais Gilles! Ah! l'inexorable colère de l'oncle s'attaquerait à sa vie +même! Gillot s'attendait pour le moins à être pendu si jamais il se +trouvait nez à nez avec le terrible vieillard qui n'avait pas hésité à +offrir sa vie et sa fortune plutôt que d'encourir la disgrâce de son +maître! + +Et ce maître lui-même que ferait-il de Gillot?... + +Gillot frémit. Gillot sentit des ailes pousser à ses talons. Gillot +escalada l'escalier avec toute la vélocité de l'épouvante la plus +justifiée. Gillot en quelques secondes, se trouva dans l'office, et là. +il se dit: + +«Voyons, je ne puis rester à Paris. Si je n'y mourais de pendaison, de +strangulation ou d'estrapade, j'y mourrais de peur, ce qui est tout un. +Il faut que je m'en aille!» + +Et Gillot fit un mouvement pour s'élancer. + +Mais au même instant, sa figure se rembrunit. Pour aller loin, il faut +beaucoup d'argent. + +Presque aussitôt, une réflexion traversa sa cervelle matoise et sa +figure prit à l'instant une expression d'hilarité qui eût pu faire +croire qu'il devenait fou. + +Non, Gillot n'était pas fou! + +Simplement, il venait de se rappeler que s'il était pauvre, son oncle +était fort riche! A force de musarder et de fouiller dans l'hôtel, +Gillot avait découvert depuis longtemps le vénérable coffre où Gilles +entassait les écus qu'il avait gagnés indistinctement avec ceux qu'il +avait volés. + +Saisir une pioche, s'emparer des clefs, voler vers l'appartement de son +oncle, ouvrir le cabinet où se trouvait le fameux coffre, tout cela ne +fut pour le rapide Gillot que l'affaire de deux minutes. + +Or, il se disait que Gilles en avait bien encore pour un bon quart +d'heure avec les Pardaillan. + +Gillot, avant de porter le premier coup, tâta le couvercle du coffre +pour voir où il faudrait frapper. + +Et il tressaillit alors d'un long tressaillement de joie et de surprise: +au premier mouvement qu'il avait fait, il avait soulevé le couvercle! Le +coffre n'était pas fermé! Pourquoi? (Nos lecteurs n'ont pas oublié +sans doute que le vieux Pardaillan avait passé par la.) Gillot leva le +couvercle sans plus de réflexions et poussa un rugissement de joie, +tomba à genoux, et plongea ses deux bras jusqu'aux coudes dans les piles +d'écus. + +A ce moment, Gillot oublia le ciel et la terre. Il oublia Pardaillan. Il +oublia son oncle. Après un temps d'extase et de contemplation, Gillot en +vint pourtant à se dire qu'il était là pour emplir ses poches, opération +qu'il commença aussitôt. + +«Jamais je ne pourrai tout emporter!» grommela-t-il avec un soupir de +furieux regret, un vrai soupir d'avare. + +Gillot était tout entier dans ce mot. + +Pêle-mêle, cependant, il entassait les écus dans ses poches, dans ses +chaussures, dans son pourpoint, sans songer qu'il ne pourrait faire un +pas dans la rue sans résonner comme un mulet à sonnettes et sans risquer +de semer de l'or sur la route. + +Une fois qu'il se fut vautré tout son soûl dans cet argent et cet or, +Gillot, les jambes écartées, les bras raides, tout pesant et tout +embarrassé, se recula en murmurant: + +«Quel malheur! j'en ai à peine la moitié. Or ça, fuyons!» + +Il se détourna vers la porte et demeura pétrifié. + +Son oncle était là! + +Le terrible Gilles, accoté à la porte fermée, le regardait faire, avec +un sourire blafard. + +Gillot voulut joindre les mains, et dans ce mouvement, deux ou trois +écus roulèrent sur le carreau. + +Gillot se laissa tomber à genoux, et alors ce furent ses chausses +qui crevèrent, la danse des écus recommença, une course d'or que le +vieillard suivait du coin de l'oeil en continuant à sourire le plus +hideusement du Monde. + +Ce que voyant, Gillot essaya de sourire aussi: d'où le choc de deux +grimaces extraordinaires. + +--Mon oncle, mon digne oncle, balbutia Gillot. + +--Que fais-tu là? demanda le vieillard. + +--Je... vous voyez... je... range votre coffre... + +Ah bon! Tu ranges mon coffre? Eh bien, continue, mon garçon. + +Gillot demeura interloqué. + +--Que... je continue? + +--Mais oui: il y a ici dans mon coffre vingt-neuf mille trois cent +soixante-cinq livres en argent et soixante mille deux cent vingt-huit +livres en or; en tout, si je sais compter, quatre-vingt-neuf mille cinq +cent quatre-vingt-treize livres. Compte, mon garçon, compte devant moi, +écu par écu; range-moi tout cela par piles de vingt-cinq; l'or à droite, +comme étant plus noble; l'argent à gauche; allons... qu'attends-tu? + +--Voilà, mon digne oncle, mon bon oncle, voilà! fit Gillot. + +Et il se mit à vider ses poches, ses chaussures, son pourpoint. + +Le rangement commença avec ordre et méthode sous les yeux de l'oncle qui +brillaient comme des escarboucles. + +A mesure que chaque pile reprenait sa place dans le coffre, un nouveau +soupir s'étranglait dans la gorge de Gillot, tandis que l'oncle +comptait: + +«Encore quinze mille... encore douze mille...» + +Le total baissait de plus en plus, à mesure que les écus étaient +réintégrés. + +L'opération, comme bien on pense, dura longtemps. Commencée vers deux +heures, elle s'acheva à cinq heures du soir. + +Or, cette opération s'accomplissait en même temps que le roi Charles IX +faisait sa rentrée dans Paris, en même temps que les deux Pardaillan se +battaient rue Montmartre contre les mignons de Damville. + +Donc, l'oncle Gilles annonçait le total à mesure que les piles d'or et +les piles d'argent s'entassaient dans le coffre. + +«Il ne manque plus que cinq mille livres... plus que quatre mille... +plus que trois mille...» + +Gillot qui venait de placer délicatement le dernier + +écu et de pousser un dernier soupir, Gillot regarda autour de lui et ne +vit plus rien. + +Le carreau apparaissait donc tout entier: il n'y avait plus un seul écu. + +«Comment dites-vous, mon oncle? fit Gillot. + +--Je dis qu'il ne manque plus que trois mille livres.» + +Gillot se fouilla et tira de sa poche l'écu, les deux sols et les six +deniers qui constituaient sa fortune personnelle. Héroïquement, il les +tendit au vieillard qui s'en saisit, les fit disparaître, et dit: + +--Après!... + +--Après, mon oncle? + +--Oui, les trois mille livres! + +--Mais je n'ai plus rien, mon oncle! + +--Allons, dépêche-toi, sans quoi je te fouille. + +--Fouillez-moi, mon bon oncle... je n'ai plus rien! + +Gilles étouffa un grognement de désespoir, palpa de ses mains +tremblantes les vêtements de Gillot, et une sueur froide pointa sur son +crâne. Gillot ne mentait pas!... + +--Déshabille-toi! + +Gillot obéit, plus mort que vif. Le vieux Gilles examina chaque +vêtement, sonda les coutures, retourna les poches, déchira les +doublures... Il dut se rendre enfin à l'horrible vérité: + +Trois mille livres manquaient au trésor!... + +Une sauvage imprécation et un hurlement d'épouvante retentirent dans le +cabinet; l'imprécation venait de Gilles, qui en même temps rugissait: + +--Rends-les-moi, misérable! + +Le hurlement venait de Gillot que son oncle venait de saisir à la gorge. + +--Mes économies de cinq ans! hurla Gilles. Mais qui, qui donc me les a +pris, mes pauvres écus? Mes pauvres écus, où êtes-vous?... + +Seul, le vieux Pardaillan eût pu répondre à cette question. + +Mais Gillot crut que le moment était venu de rentrer en grâce et +insinua: + +--Mon oncle, je vous aiderai à les retrouver! + +--Toi! hurla le vieillard qui avait oublié son neveu, toi, misérable! +Toi qui venais pour me voler! Toi! attends! Tu vas voir ce qu'il en +coûte de se faire larronneur et traître! Habille-toi! vite! + +En même temps, il secouait son neveu avec une force qu'on n'eût pu lui +soupçonner. Enfin, il le lâcha, et Gillot se revêtit rapidement. + +Gilles, cependant, s'apaisa par degrés. + +Lorsque Gillot fut prêt, il le harponna au cou de ses doigts longs, +osseux, durs comme du fer, et ayant soigneusement refermé le cabinet, il +l'entraîna. + +--Miséricorde! gémit Gillot. + +Arrivé au rez-de-chaussée, Gilles lâcha son neveu, et tirant une dague +acérée, lui dit: + +--Au premier mouvement que tu fais pour fuir, je t'égorge! + +Cette menace rassura un peu Gillot. On ne voulait donc pas le tuer, +puisqu'il n'était menacé de mort que s'il tentait de fuir! + +--Marche devant! reprit l'oncle, sa dague à la main. + +Guidé, ou plutôt poussé, par le vieillard, Gillot passa dans le jardin, +et entra dans la remise du jardinier. + +--Prends ce pieu! commanda l'oncle en désignant un assez long poteau +pointu par un bout. + +Gillot obéit et chargea le poteau sur son épaule. + +--Prends cette corde! Prends cette bêche! ajouta l'oncle. + +Le neveu se chargea des objets qu'on venait de lui désigner. Ainsi +chargé des instruments de supplice que le redoutable vieillard trouva +amusant de lui faire porter, Gillot reprit le chemin de l'office, puis +il pénétra dans le couloir de la cave. + +Dans l'office, Gilles avait pris en passant une torche et un couteau. + +Il poussa son neveu dans la cave et, lorsqu'ils furent descendus, il +l'entraîna au fond et lui dit: + +--Creuse ici! + +Gillot, véritable loque humaine, décomposé par la terreur, hébété, se +mit à creuser avec la bêche. + +Le trou creusé, Gillot y planta le poteau et l'enfonça profondément à +coups de maillet jusqu'à ce que Gilles, ayant constaté qu'il tenait +solidement, criât: Assez! + +Alors le vieillard saisit son neveu, le colla au poteau et l'y attacha +avec la corde, de façon qu'il ne pûtremuer ni les bras, ni les jambes, +ni la tête. + +Gillot, fou de peur, se laissait faire, et l'instinct vital ne lui +suggérait pas une révolte. + +--Que voulez-vous donc faire de moi? balbutia-t-il. + +--Tu vas le savoir, dit l'oncle. + +Le vieillard poussa devant Gillot une sorte de billot de bois, s'y assit +et se mit à aiguiser sur la lame de sa dague le couteau de cuisine qu'il +avait apporté. + +A la vue de ces apprêts, Gillot commença à pousser des gémissements +ininterrompus. + +Ce fut à ce moment-là que le maréchal de Damville pénétra dans la cave. + +«Tu m'impatientes avec tes clameurs de cochon qu'on égorge, cria Gilles. +Si tu ne te tais, je serai forcé de te tuer. + +Gillot observa instantanément un silence absolu. + +«Il ne veut donc pas me tuer! songea-t-il. Mais alors, que veut-il?...» + +--Voyons, reprit alors le vieux Gilles. Je vais te juger en mon âme et +conscience. C'est te dire que je serai indulgent, autant que tes crimes +peuvent mériter l'indulgence. Réponds-moi en toute franchise. + +--Oui, mon oncle. Je vous le promets bien, fit Gillot commençant à se +rassurer. + +Cependant, il louchait fortement sur le couteau que le vieillard +continuait à affûter paisiblement. Celui-ci reprit: + +--Tu as donc suivi la voiture où monseigneur avait caché ses +prisonnières? + +--Oui, mon oncle. Jusqu'à la rue de la Hache. + +--Quelqu'un t'a-t-il vu? + +--Je crois que M. d'Aspremont a dû m'apercevoir. Mais je ne pense pas +qu'il m'ait reconnu. + +--Et quelle était ton idée en suivant la voiture? + +--Rien. Je voulais voir, voilà tout. + +--Et tu as vu ce que tu ne devais pas voir, mon garçon! + +--Hélas! je m'en repens bien, mon digne oncle! + +--Bon. Maintenant, dis-moi, fripon, dis-moi, misérable, quel démon t'a +poussé à raconter ce que tu n'aurais jamais dû voir aux deux damnés +Pardaillan? + +--Ce n'est pas un démon. Je voulais sauver mes oreilles, mon oncle. + +--Ah! misérable lâche! Tu voulais sauver tes oreilles, alors que je te +donnais l'exemple! Alors que j'offrais toute ma fortune, ce dont je +fusse mort de chagrin si on l'eût acceptée! Sais-tu bien, infâme, quels +malheurs ta trahison va attirer sur mon illustre maître? + +--Hélas! pardonnez-moi, mon oncle! + +--Et moi-même, que vais-je devenir? Que vais-je répondre à ce puissant +seigneur lorsqu'il va me demander des comptes? + +Le vieux Gilles était sincère. Il avait laissé tomber sa tête dans ses +deux mains et se demandait s'il ne valait pas mieux mourir plutôt que +d'avoir à essuyer la colère du maréchal. + +Cependant, il avait un témoin de sa résistance et de sa parfaite +innocence. Ce témoin n'était autre que Gillot lui-même. Gillot était +donc précieux à conserver. + +--Ecoute! dit-il en relevant la tête. Je ne te condamne pas à mort. +Monseigneur prendra à ton égard telle décision qui lui conviendra. Mais +il faut que je punisse ta lâcheté, ta trahison qui me met moi-même au +pied du gibet, sans compter qu'elle me déshonore. Note que je ne te +parle pas des trois mille livres qui manquent à mon coffre... + +--Mais ce n'est pas moi! hurla Gillot. + +--Que je ne te parle pas, continua Gilles impassible du vol énorme que +tu as voulu perpétrer. Que n'as-tu eu l'idée de me poignarder plutôt que +de toucher à mes pauvres chers écus?... Mais je te pardonne ce crime, te +dis-je!... Et quant à ta trahison, monseigneur en jugera, et peut-être +te fera-t-il grâce si tu lui racontes les choses telles qu'elles se sont +passés. Me le jures-tu? + +--Sur ma part de paradis, je le jure! + +--Bon. En ce cas, je vais me contenter de juger le tort que tu me causes +à moi-même en me faisant courir le risque d'être pour le moins chassé +par monseigneur. Et je vais te punir par où tu as péché... + +--Comment cela? Comment cela? bredouilla Gillot en verdissant de +terreur. + +--Oui, tu as trahi ton maître et ton oncle pour sauver tes oreilles. Eh +bien, je vais te couper les oreilles! + +--Miséricorde! rugit l'infortuné Gillot. + +Gilles s'était levé tranquillement et essayait le tranchant de son +couteau sur l'ongle de son pouce. + +Il s'approcha de son neveu qui, livide, les yeux fermés, eut encore la +force de se dégager. + +--Au moins, n'en coupez qu'une!... + +Il avait à peine terminé cette singulière objurgation qu'une clameur +terrible jaillit de sa gorge: le terrible vieillard venait de lui saisir +l'oreille droite et, la tirant fortement, l'avait tranchée d'un seul +coup de couteau. + +L'oreille tomba sur le sol de la cave. + +--Grâce pour celle qui me reste, vociféra Gillot. ivre d'épouvante et de +douleur. Grâce! pitié... + +Un deuxième hurlement lui échappa, et alors il s'évanouit. + +Avec la même tranquillité, l'oncle était passé à gauche et, au bout +d'une seconde, l'oreille gauche de Gillot avait rejoint son oreille +droite sur le sol ensanglanté. + +Nul n'évite sa destinée, assurent les fatalistes. Il paraît que celle du +malheureux Gillot était d'être tôt ou tard privé de ces deux vastes et +larges ornements que la nature avait prodigalement octroyés à chaque +face de son visage. + +Une fois sa besogne accomplie, le hideux vieillard se mit à sourire. + +Mais lorsqu'il vit son neveu inondé de sang, lorsqu'il le vit sans +connaissance, il frémit et grommela: + +«Diable! il ne faut pas que cet imbécile meure tout de suite. Il est mon +témoin devant le maréchal!» + +Il s'empressa donc de courir à l'office et en rapporta de l'eau, du vin +sucré, un cordial, des compresses. + +Lorsqu'il eut bien lavé les deux plaies, lorsqu'il les eut cautérisées +au vin sucré, lorsqu'il les eut bandées convenablement, il introduisit +une gorgée de cordial entre les lèvres du patient et aspergea son visage +d'eau fraîche. + +Gillot revint à lui, ouvrit des yeux hagards et, croyant avoir fait +un cauchemar, son premier geste fut de porter les deux mains à ses +oreilles. Elles n'y étaient plus!... + +Gillot poussa un lamentable gémissement. + +--Qu'as-tu donc à te plaindre? fit l'oncle avec cette intonation +narquoise qu'on prête à Satan dans les vieilles légendes. + +--Hélas! répondit Gillot, comment vais-je faire pour entendre, à +présent? + +--Imbécile! dit Gilles. + +Ce fut toute la consolation qu'il accorda au pauvre mutilé! Seulement, +il le prit par un bras, l'aida à se soulever, le remit debout, et tous +deux se dirigèrent vers l'escalier aux dernières lueurs de la torche +mourante. + +Mais ils s'arrêtèrent alors, aussi épouvantés l'un que l'autre. + +Un homme était devant eux! + +Et cet homme, c'était le maréchal de Damville! + +--Monseigneur! s'écria Gilles qui tomba à genoux. + +--Eh bien, fit Damville d'une voix calme, que se passe-t-il? + +--Ah! monseigneur! un affreux malheur! Je suis innocent, je vous le +jure! J'ai veillé, surveillé, comme vous m'en aviez donné l'ordre en +partant. La fatalité et ce misérable imbécile ont tout fait. + +--Expliquez-vous clairement, maître Gilles! fit Damville avec sévérité. + +--Eh bien, monseigneur, les prisonnières, le damné Pardaillan sait où +elles se trouvent... + +--Et tu n'es pour rien dans cette trahison? + +--Monseigneur, je vous le jure. Mais daignez interroger ce misérable à +qui je viens de couper les oreilles... + +--C'est inutile. J'ai foi en ta parole, Gilles. Relève-toi. + +--Ah! monseigneur! s'écria l'intendant; vous me croirez si vous voulez, +mais ce que vous venez de dire est pour moi une récompense plus +magnifique que le jour où vous me donnâtes cinq cents écus d'un seul +coup! + +--Ainsi, tu me restes dévoué? + +--Jusqu'à la mort! Parlez, ordonnez, ma vie est à vous! + +--Viens donc, et fais appel à ton génie d'astuce. Car, si je n'ai nul +besoin de ton sang, ce que je vais te demander sera plus difficile à +coup sûr que de mourir pour moi. + +--Je suis prêt, monseigneur! + +Et le vieillard se redressa. Le maréchal lui avait dit qu'il avait foi +en sa parole, à lui, laquais! Comme s'il eût été gentilhomme!... de +puissance à puissance! + +Gilles sentit ses forces d'intrigue se décupler et brûla de se jeter +dans la lutte, entrevoyant, au bout de cette lutte, une victoire +éclatante, et, au bout de cette victoire, la fortune. + +Damville remontait l'escalier de la cave, tout pensif. + +«Monseigneur, et cet imbécile? dit le vieillard, en désignant Gillot, +toujours évanoui. Faut-il l'achever? + +--Non, il pourra servir dans ce que tu vas entreprendre. Viens!... + + + +III + +L'ASTROLOGUE + +Nous laisserons le maréchal de Damville aux prises avec sa haine et sa +rage, chercher quelque moyen de frapper à mort les Pardaillan et de +s'emparer de Jeanne. Nous laisserons également François de Montmorency, +la pauvre folle, et Loïse, dans la maison du savant Ramus, où les +nécessités de notre récit nous rappelleront bientôt. + +Trois jours après les événements qui se sont déroulés, trois jours après +la rentrée triomphale du roi dans sa ville, comme dix heures, du soir +sonnaient à Saint-Germain-l'Auxerrois, deux ombres marchaient lentement, +dans la nuit qui enveloppait les jardins du nouvel hôtel de la reine. + +Sur l'emplacement actuel de la Halle aux blés (Bourse de commerce), +s'était élevé jadis l'hôtel de Soissons, non loin de l'hôtel de Nesle. + +Catherine de Médicis, qui avait l'amour de la propriété, avait acheté +les vastes jardins et les terrains vagues, autour de l'hôtel de +Soissons, en ruine. Elle avait fait jeter bas les pierres branlantes; +des régiments de maçons s'étaient employés à faire sortir de terre, +comme sous le coup de baguette d'une fée, un hôtel d'une élégante +magnificence, et une armée de jardiniers avaient, autour de l'Hôtel de +la Reine, fait jaillir les plantes, les arbustes et les fleurs. + +Dans ces jardins, Catherine, qui, toute sa vie, regretta l'Italie, avait +fait transplanter à grands frais des orangers et des citronniers. + +Elle aimait toutes les voluptés, toutes les ivresses, tous les parfums, +le sang et les fleurs. + +Et, c'est au bout de ces jardins, dans l'angle d'une sorte de cour qui +s'avançait dans la direction du Louvre que, sur les ordres et les +plans de Catherine, s'était élevée la colonne d'ordre dorique, +encore debout--dernier vestige de tout cet harmonieux ensemble de +constructions. Cette espèce de tourelle avait été spécialement +construite pour l'astrologue de la reine. + +C'est vers cette tour que se dirigeaient les deux ombres que nous +venons de signaler. Ombres... car Ruggieri et Catherine--c'étaient +eux--s'avançaient en silence, vêtus de noir tous deux. Ils s'arrêtèrent +au pied de la colonne. + +L'astrologue tira une clef de son pourpoint et ouvrit une porte basse. + +Ils entrèrent et se trouvèrent alors au pied de l'escalier, qui montait +en spirale jusqu'à la plate-forme de la tour. + +Là, c'était un cabinet, ou plutôt un étroit réduit, où Ruggieri rangeait +ses instruments de travail, lunettes, compas, etc. Pour tout meuble, il +n'y avait qu'une table chargée de livres et deux fauteuils. + +Une étroite meurtrière, donnant sur la rue de la Hache, laissait +pénétrer l'air dans ce réduit. + +C'est par cette meurtrière que la vieille Laura, espionne d'une +espionne, communiquait avec Ruggieri. + +C'est par cette meurtrière qu'Alice de Lux jetait les rapports qu'elle +voulait faire parvenir à la reine. + +Or, ce jour-là, Catherine avait reçu de Laura un billet contenant ces +quelques mots: + +«Ce soir, vers dix heures, _elle_ recevra une visite importante, dont je +rendrai compte demain.» + +--Votre Majesté désire-t-elle que j'allume un flambeau? demanda +Ruggieri. + +Au lieu de lui répondre, Catherine saisit vivement la main de +l'astrologue et la pressa, comme pour lui recommander le silence. + +En effet, elle venait de percevoir un bruit de pas qui, dans la rue, +s'approchait de la tour. Et, Catherine de Médicis, qui eût été un +policier de premier ordre, se disait d'instinct que ces pas étaient sans +doute ceux de la personne qui devait faire à Alice de Lux une importante +visite. + +La reine s'avança vers la meurtrière. Et, comme les ténèbres étaient +profondes, comme elle ne voyait rien, elle se plaça de façon à entendre. + +Les pas se rapprochaient. + +--Des passants! fit Ruggieri, en haussant les épaules. Croyez-moi. +Majesté. + +Et il élevait la voix comme s'il eût voulu être entendu, eût-on dit, des +gens qui venaient. + +--Silence! murmura Catherine d'un ton de menace qui fit pâlir +l'astrologue. + +Les personnes qui marchaient dans la rue, quelles qu'elles fussent, ne +pouvaient, en aucune façon, se douter qu'elles étaient ainsi épiées. +Elles s'arrêtèrent près de la tour, non loin de la meurtrière, et la +reine entendit une voix... une voix d'homme qu'on eût dit voilée d'une +indéfinissable tristesse et qui la fit brusquement tressaillir. + +La voix disait: + +«J'attendrai ici Votre Majesté. De ce poste, je surveillerai à la fois +la rue Traversine et la rue de la Hache. Nul ne saurait arriver à la +porte verte sans que je lui barre le chemin. Votre Majesté sera donc en +parfaite sûreté... + +--Je n'ai aucune crainte, comte, répondit une autre voix--voix de femme, +cette fois. + +--Déodat! avait sourdement murmuré Ruggieri. + +--Jeanne d'Albret! avait ajouté Catherine de Médicis. + +--Voici la porte, madame, reprit la voix du comte de Marillac. Voyez, à +travers le jardin, apparaît une lumière. Sans aucun doute, elle a reçu +votre messager. Elle vous attend... + +--Tu trembles, mon pauvre enfant? + +--Jamais je n'éprouverai pareille émotion dans ma vie, qui en contient +pourtant quelques-unes, qui furent ou bien douces, ou bien cruelles. +Songez, Majesté, que ma vie se joue en ce moment!... Quoi qu'il +advienne, je vous bénis, madame, pour l'intérêt que vous daignez me +témoigner... + +--Déodat, tu sais que je t'aime à l'égal d'un fils. + +--Oui, ma reine, je le sais. Hélas! c'est une autre qui devrait être où +vous êtes... Tenez, madame, quand je songe que ma mère m'a certainement +reconnu dans cette entrevue du Pont de Bois, quand je songe qu'elle a vu +mon émotion, touché ma plaie, sondé ma douleur et que pas un mot, pas un +geste, pas un signe d'affection ne lui est échappé, qu'elle est demeurée +glaciale, impénétrable, formidable de rigidité...» + +Le comte laissa échapper un geste de violente amertume, et le bruit +étouffé d'une sorte de sanglot parvint jusqu'à Catherine, qui demeura +impassible. + +--Courage! fit Jeanne d'Albret pour détourner les cours des pensées du +jeune homme. Dans une heure, je l'espère, je vous apporterai un peu de +joie, mon enfant... + +A ces mots, la reine de Navarre traversa rapidement la rue et alla +frapper à la porte verte. + +L'instant d'après, la porte s'ouvrait et Jeanne d'Albret pénétrait dans +la maison d'Alice de Lux. + +Le comte de Marillac, les bras croisés, s'accota à la tour et attendit. +Sa tête touchait presque à la meurtrière. + +Quelles furent les pensées de ces trois êtres, pendant les longues +minutes qui, une à une, tombèrent dans le silence de la nuit? +L'astrologue: le père!... la reine: la mère!... Déodat: l'enfant!... + +Par un imperceptible mouvement très lent, Ruggieri s'était placé de +manière à empêcher Catherine de passer son bras par la meurtrière. Quel +horrible soupçon traversa donc son esprit? + +Catherine était toujours armée d'un court poignard acéré, arme +florentine dont la lame portait d'admirables arabesques, bijou terrible +dans les mains de la reine. + +Et Ruggieri frémissait d'épouvante. + +Car, la pointe de ce poignard, il l'avait trempée lui-même de subtils +poisons, et une seule piqûre de ce précieux objet d'art était mortelle. + +Qui sait si la reine ne l'eut pas, cette pensée d'allonger subitement +son bras et de frapper? + +Quoi qu'il en soit, elle demeura immobile. + +Onze heures sonnèrent, puis la demie. + +Enfin, comme le dernier coup de minuit s'envolait lourdement par les +airs, la reine de Navarre quitta la maison d'Alice de Lux. + +Le cou tendu, éperdu d'angoisse, le comte la vit venir sans pouvoir +faire un pas. + +Catherine s'apprêta à écouter. + +Mais Jeanne d'Albret, s'étant approchée du comte de Marillac, lui dit +simplement: + +--Venez, mon cher fils, nous avons à causer sans retard... + +Et tous deux s'éloignèrent alors... + +Lorsqu'ils eurent disparu, Catherine de Médicis murmura: + +--Maintenant, tu peux allumer ton flambeau. + +L'astrologue obéit. Et il apparut alors livide, quoique sa main n'eût +pas un tremblement et que son regard fût calme. Catherine, l'ayant +considéré attentivement, eut un haussement d'épaules et dit: + +--Tu as pensé que j'allais le tuer? + +--Oui, dit l'astrologue avec une effrayante netteté. + +--Ne t'ai-je pas dit que je ne voulais pas sa mort? Qu'il peut m'être +utile? Tu vois que je ne songe pas à le frapper, puisqu'il vit encore +après ce que nous venons d'entendre... As-tu entendu, toi? Il sait que +je suis sa mère! + +L'astrologue garda le silence. + +--Jusqu'ici, j'ai voulu douter! Maintenant, c'est fini. Lui-même a +parlé. Il sait, René!... + +Pour tout autre que Ruggieri, ces paroles de Catherine n'eussent porté +l'accent d'aucune émotion. Mais l'astrologue la connaissait. Et la voix +de sa terrible amante lui apparut si formidable qu'il tint les yeux +baissés, n'osant regarder celle qui, en apparence, lui parlait si +paisiblement. + +Sombre, la bouche contractée, les yeux fixés dans la nuit vers le point +où le comte avait disparu, la reine reprit: + +--Tu vois donc que tu peux te rassurer, mon bon René; ton affection +paternelle ne sera soumise à aucune épreuve. + +--Si, madame! répondit sourdement l'astrologue; je sais que mon fils va +mourir et que rien au monde ne peut le sauver. + +Catherine, étonnée, jeta un furtif regard sur l'astrologue. + +--Expliquez-moi cela!» fit-elle en s'asseyant dans un fauteuil. + +Ruggieri se redressa. Son visage ne manquait ni de beauté, ni même d'une +certaine majesté naturelle. Ruggieri était loin d'être un charlatan. +Nature complexe, faible au point d'accepter sans révolte les plus +effroyables besognes, implacable dans l'exécution des crimes que seul il +n'eût jamais osé concevoir, pitoyable quand il était livré à lui-même, +terrible quand il redevenait l'instrument de la reine, il eût sans doute +passé sa vie en études et fût devenu un paisible savant s'il ne s'était +trouvé sur le chemin de Catherine. + +L'art de la divination par les astres n'était pour Ruggieri qu'un art +intermédiaire: il cherchait plus haut et plus loin. Connaître l'avenir, +se disait-il, c'est le diriger! Quelle redoutable puissance armera +l'homme qui parviendra à savoir aujourd'hui ce que demain doit être! +Et que deviendra cette puissance si cet homme peut faire de l'or à sa +guise? + +Ruggieri croyait donc fermement. + +Sans cesse déçu dans ses calculs, souvent, lorsqu'il avait passé des +nuits, il laissait tomber sa plume avec découragement. Mais bientôt une +force nouvelle le poussait, et avec une froide fureur, il s'enfonçait +dans la solution de l'insoluble. + +Quoi d'étonnant, dès lors, que ce cerveau fatigué ait été hanté de +visions? + +--Madame, dit-il, vous voulez savoir pourquoi mon fils va mourir et +pourquoi rien ne peut le sauver. Je vais vous le dire. Lorsque j'ai +reconnu mon fils dans cette auberge où vous m'aviez envoyé, je n'ai +d'abord songé qu'à vous. Qu'était mon fils pour moi? Un inconnu. Tandis +que vous étiez, vous, l'adoration de ma vie... Puis, peu à peu, la pitié +est entrée en moi. Et avec la pitié, d'autres sentiments assez forts +pour me faire souffrir, pas assez pour me pousser à me dresser devant +vous pour vous dire: Celui-là, vous ne le frapperez pas... Et lorsque +j'ai compris que vous l'aviez condamné, je me suis contenté de pleurer +en moi-même. Car vous avez pris sur moi un étrange pouvoir, Catherine. +Je ne vous étonnerai pas en disant que j'ai lutté pour vous chasser de +moi-même. Ces temps derniers surtout, ayant consulté les astres, et ne +recevant que des réponses douteuses, je m'étais repris à espérer. C'est +vous dire que j'avais pris la résolution de me placer entre vous et lui, +et d'empêcher le meurtre de mon enfant. Tout à l'heure encore, madame, +si vous aviez essayé de le frapper, vous n'y eussiez point réussi: car +je croyais alors qu'il devait vivre... Maintenant, je sais qu'il doit +mourir. + +Catherine hocha la tête, très calme en apparence. + +--Superstition! murmura-t-elle. + +--Visions diverses, madame. Vous voyez ceci, et je vois cela. Si +vous avez une vision, vous l'appelez fantôme. Si j'ai une vision, je +l'appelle corps astral. + +--Je te crois, René! je te crois, fit sourdement Catherine. + +Car cette femme si forte, et qui dominait si entièrement l'astrologue, +était à son tour dominée par lui dès que Ruggieri abordait les problèmes +d'occultisme. + +Un changement étrange s'était fait dans la physionomie de l'astrologue. +Ses yeux, légèrement convulsés, avaient ce regard en dedans qui +transforme si complètement la figure humaine. + +--Oui, reprit-il lentement, lorsque le Ciel se refuse à me répondre, +lorsque les problèmes que je pose d'après les données sidérales +aboutissent à l'insoluble, parfois la question que j'ai posée aux +invisibles puissances me parvient par une autre voie. C'est ce qui +vient d'arriver. Voici ce que j'ai vu, Catherine. Vous étiez près de la +meurtrière. Et moi j'étais à cette place. Toute mon attention se portait +sur vos bras. La bague que vous avez à l'index brillait doucement dans +la nuit, et je ne la quittais pas des yeux. Car ainsi, je pouvais +surveiller votre main, et si votre main se fût portée à votre poignard, +je l'eusse arrêtée. Tout à coup, mon regard s'est troublé. A la même +seconde, j'ai reçu comme une légère secousse dans le crâne, et ma tête, +d'elle-même, s'est tournée vers la meurtrière. A ces signes, il m'était +impossible de ne pas reconnaître que j'étais en communication avec +l'Invisible. Remarquez que je ne pouvais voir mon fils de la place où +j'étais. Pourtant, je l'aperçus distinctement. Il était à une vingtaine +de pas en avant de la meurtrière, et se trouvait à sept ou huit pieds +en l'air; il flottait, pour ainsi dire, dans une atmosphère brillante; +lui-même brillait d'un étrange éclat dans toutes les parties de son +corps. Il appuyait sa main sur son sein droit. Cette main, lentement, +retomba. Et à la place où elle était, je vis une large blessure par +laquelle s'échappait à flots un sang pareil à du cristal en fusion, et +non pas rouge comme le sang des hommes. Mon fils flotta ainsi devant mes +yeux pendant près de deux minutes. Puis, peu à peu, ses contours sont +devenus moins précis; la forme s'est confondue jusqu'à ne plus être +qu'une vapeur légère; la lueur s'est éteinte; la vision s'est évanouie, +puis, rien... + +La voix de Ruggieri était tombée au plus bas pendant ces derniers mots, +et n'était plus qu'un murmure indistinct. + +La reine se secoua comme pour se décharger de l'inutile fardeau des +terreurs vaines; ses yeux pleins de défi dardèrent leur regard d'une +étrange clarté sur le point que fixait l'astrologue. + +--Mon mari, gronda-t-elle entre ses dents, jurait que je sentais la +mort! Soit! Par le corps du Christ! il me plaît de sentir la mort! Il +me plaît d'être celle qui passe en laissant un sillage de cadavres, +puisque, pour dominer, il faut frapper! Puissances invisibles qui venez +de me prévenir, je vous remercie! Marillac doit mourir: qu'il meure! +Charles doit mourir, lui aussi: qu'il meure!... Anges et démons, vous +m'aiderez à placer sur le trône le fils de mon coeur, mon bien-aimé +Henri... + +Catherine esquissa un rapide signe de croix, et toucha l'astrologue au +front, du bout de son doigt glacé. + +Ruggieri fut secoué d'un tressaillement. + +--René, dit-elle, tu vois bien que le Ciel lui-même condamne cet +homme... + +--Notre fils... + +--Eh bien, laissons sa destinée s'accomplir; ne nous mêlons pas de +discuter les arrêts prononcés par les puissances; il sait que je suis sa +mère, et c'est pour cela qu'on le condamne. + +Catherine disait: on, parce qu'elle ne savait pas au juste si elle +devait dire Dieu ou Satan. + +--On le condamne alors que je rêvais pour lui un avenir royal. N'en +parlons plus, René... Mais l'autre!... Cette femme qui sait aussi! tu +viens d'entendre: Jeanne d'Albret connaît ce secret... Et celle-là, +René, c'est moi qui la condamne! Je la tiens. Je rêve de nettoyer d'un +seul coup le royaume que je destine à mon fils. Je rêve de rétablir +l'autorité de Rome pour consolider l'autorité de mon Henri. J'ai sondé +Coligny; j'ai sondé le Béarnais, j'ai étudié tous ces seigneurs qui +encombrent la cour et la ville de leur morgue. René, je te le dis, tous, +depuis leur reine jusqu'au dernier gentilhomme, tous ont le germe de la +révolte. Ce n'est pas seulement contre l'Eglise qu'ils s'élèvent comme +une menaçante barrière; l'autorité royale de France leur pèse; là-bas, +dans leurs montagnes, ils ont pris des habitudes d'indépendance, et plus +d'un se dit huguenot qui est tout bonnement révolté. René, si je ne +détruis pas la réforme, c'est la monarchie elle-même qui sera quelque +jour réformée. Commençons donc par frapper à la tête. Jeanne d'Albret, +c'est la tête du protestantisme. Jeanne d'Albret connaît mon secret. En +la supprimant, je me sauve et je sauve l'Eglise et l'État. + +Ayant ainsi parlé, Catherine de Médicis entraîna Ruggieri hors de la +tour. + +--Ne devions-nous pas examiner les astres? fit celui-ci. + +--Cet examen devient inutile. Je sais ce que je voulais savoir. + +Ils traversèrent la partie des jardins où ils se trouvaient et +parvinrent à un petit bâtiment d'allure élégante, placé à une centaine +de pas de la tour. Il se composait d'un rez-de-chaussée et d'un premier +étage. Catherine l'avait fait construire pour servir de logement à son +astrologue. C'était une gracieuse maison brique et pierre blanche, avec +balcon ventru en fer forgé. Une belle porte cintrée, en chêne orné de +gros clous à tête, des fenêtres à vitraux délicats, une façade contre +laquelle grimpaient des rosiers touffus, achevaient de donner à cette +demeure une apparence de coquetterie. + +Ils entrèrent, et, tout de suite après l'antichambre, pénétrèrent +dans une pièce très vaste qui occupait toute l'aile gauche du +rez-de-chaussée. Sur une grande table étaient déployées des cartes +célestes dressées par Ruggieri lui-même; les murs disparaissaient +derrière les rayons de chêne qui supportaient des volumes. + +La reine et l'astrologue ne s'arrêtèrent que quelques instants dans le +cabinet de travail poussiéreux. + +--Allons dans ton laboratoire, dit Catherine. + +Ruggieri eut un frémissement, mais obéit. + +Ils traversèrent à nouveau l'antichambre, et Ruggieri, faisant +manoeuvrer trois serrures compliquées, finit par ouvrir, après dix +minutes de travail, une lourde porte renforcée de barres de fer. + +Derrière cette porte s'en trouvait une autre. Et celle-ci était toute en +fer. Elle n'avait aucune serrure. Mais Catherine elle-même ayant appuyé +fortement sur un imperceptible bouton, la porte s'ouvrit, ou plutôt +s'écarta, laissant de chaque côté la place suffisante pour le passage +d'un homme. + +La pièce où ils entrèrent alors occupait l'aile droite du +rez-de-chaussée. + +L'air y pénétrait par deux fenêtres, que d'épais rideaux en cuir, +soigneusement tirés, protégeaient contre tout regard qui fût parvenu à +percer les vitraux. + +Ruggieri alluma deux flambeaux de cire, et la salle apparut alors. + +Tout le panneau du fond était occupé par le manteau d'une cheminée +assez vaste pour former à elle seule comme une pièce distincte. Sous +ce manteau, deux larges fourneaux étaient dressés: à chacun d'eux, +aboutissait le bout d'un soufflet de forge. Ils étaient encombrés de +creusets de différentes, grandeurs. Cinq ou six tables placées ça et +là supportaient des cornues de toutes tailles. Sur une planche, une +collection de masques en verre ou en treillis d'acier. + +Sur un signe de Catherine, Ruggieri ouvrit une vitrine au moyen de la +clef qu'il portait suspendue à son cou, sous son pourpoint. + +Catherine se pencha, et murmura: + +--Choisissons!... Qu'est-ce que cette aiguille, René, cette jolie +aiguille d'or?... + +René s'était penché, lui aussi. Leurs deux têtes se touchaient presque. + +Celle de Catherine, à ce moment, était hideuse;, parce qu'elle riait. Au +repos, la tête de la reine présentait un caractère de sombre mélancolie +qui n'allait pas sans grandeur. Quand elle souriait, elle parvenait à +être gracieuse comme au temps de sa jeunesse où son sourire avait été +chanté par tous les poètes. Mais quand elle riait d'une certaine façon, +elle devenait effrayante. + +Quant à Ruggieri, il n'y avait plus ni douleur ni inquiétude sur son +visage, où éclatait le sauvage orgueil du savant qui contemple son +oeuvre. + +--Cette aiguille? dit-il avec un sourire d'affreuse modestie. Cueillez +un fruit, madame, par exemple, une belle pêche bien mûre et dorée; +enfoncez cette aiguille dans sa chair savoureuse; voyez, l'aiguille est +si mince qu'il sera impossible d'apercevoir la trace de son passage dans +le fruit. D'ailleurs, le fruit n'en sera nullement gâté, Seulement, la +personne qui aura mangé cette pêche sera prise, dans la journée, de +nausées et de vertiges; le soir, elle sera morte. + +--Ah! ah!... Et ce liquide épais dans ce flacon, ce liquide qui +ressemble à de l'huile? + +--C'est, en effet, de l'huile, madame. Si, lorsqu'on prépare la +veilleuse de Votre Majesté, on mélangeait douze ou quinze gouttes de +cette huile à l'huile de la veilleuse. Votre Majesté s'endormirait +comme d'habitude sans éprouver ni angoisse ni malaise. Seulement, +elle s'endormirait un peu plus viee que d'habitude... et elle ne se +réveillerait plus. + +--Admirable, René! et cette série de minuscules flacons? + +--Tout simplement des essences de fleurs, ma reine. Voici la rosé, voici +l'oeillet et voici l'héliotrope; puis, l'essence de géranium; voici la +violette; voici l'oranger. Vous vous promenez dans vos jardins avec un +ami et vous lui faites remarquer la beauté d'un rosier, par exemple. +Votre ami admire et demande à cueillir la rose. Il la cueille et la +respire: c'est un homme mort si, la veille, vous avez fait une légère +incision sur l'arbuste et si, dans l'incision, vous avez versé dix +gouttes de cette essence... Vous pouvez aussi vous contenter de verser +une goutte sur la fleur que vous offrirez. Le parfum de la fleur n'est +pas modifié puisque chacune de ces essences possède le parfum lui-même. + +--Très joli, René! Et ces cosmétiques? + +--Ce sont des cosmétiques ordinaires, madame. Voici le noir pour les +sourcils et cils; voici le rouge pour les lèvres; voici la pâte pour +étendre sur le visage; voici les crayons pour donner de la vivacité aux +yeux. Seulement, la femme qui aura employé cette pâte ou ces crayons +sera prise, dans les deux jours qui suivront, de violentes démangeaisons +à la figure, et bientôt un ulcère se produira, qui ravagera le plus beau +visage. + +--Ah! ce n'est pas pour tuer, alors? + +--Eh! madame, on tue une jolie femme en lui prenant sa beauté. + +--Tout ceci est foudroyant, murmura Catherine. Qu'y a-t-il là? de l'eau? + +-Oui, madame, de l'eau pure, sans goût, sans saveur, sans odeur, sans +parfum, de l'eau qui n'altérera en rien l'eau ou le vin, ou le liquide +quelconque avec lequel vous l'aurez mêlée dans la proportion infime +de trente à quarante gouttes pour une pinte. Ceci, madame, c'est le +chef-d'oeuvre de Lucrèce: c'est l'aqua-tofana. + +--L'aqua-tofana! fit sourdement la reine. + +--Un pur chef-d'oeuvre, vous dis-je! Vous disiez, non sans raison, que +l'effet de tous ces poisons est trop foudroyant. Je comprends qu'il est +des cas où il faut agir avec quelque prudence. L'aqua-tofana, limpide +comme du cristal, ne laisse aucune trace de son passage dans le corps de +l'être quelconque, animal ou homme qui en aura bu. Cet homme, s'il a eu +l'honneur de dîner à votre table et si son vin a été additionné de cette +pure eau de roche, s'en retournera chez lui très bien portant. Ce n'est +qu'un mois après qu'il commencera à éprouver quelque malaise, une +angoisse spéciale; peu à peu, il lui sera impossible de manger; une +faiblesse générale s'emparera de lui et, trois mois après le dîner, on +l'enterrera. + +--Merveilleux, dit Catherine, mais trop long. + +--Venons-en donc à l'honnête moyenne. Dans combien de temps voulez-vous +que... la gêne soit supprimée? + +--Il faut que Jeanne d'Albret meure d'ici vingt ou trente jours, pas +plus, pas moins. + +--La chose est possible, madame, et la victime va nous en fournir le +moyen. Choisissez sur tout ce rayon d'ébène. + +--Ce livre? + +--Est un livre d'heures, madame, livre d'une essentielle utilité entre +les mains d'une catholique, missel précieux pour le travail des fermoirs +d'or et de la reliure d'argent. Il suffit de le feuilleter. + +--Mais Jeanne d'Albret est protestante, interrompit Catherine. Cette +broche? + +--Un admirable joyau. Malheureusement, elle est difficile à fermer... +Alors, il arrive que la personne qui s'en sert force le ressort pour +fermer et, en forçant, elle se pique au doigt, piqûre insignifiante qui +fait se déclarer en huit jours une bonne gangrène. + +--Non. Ce coffret. Qu'est-ce? + +--Vous le voyez, madame, un coffret ordinaire pareil à tous les coffrets +du monde, avec cette différence pourtant qu'il a été ciselé par +d'habiles artisans et qu'il est en or massif, ce qui en fait un présent +vraiment royal. Et puis, il y a une deuxième différence. Ouvrez-le, +madame. + +Catherine, sans la moindre hésitation, ouvrit. Un autre que Ruggieri eût +tressailli devant une preuve d'aussi absolue confiance. Mais il y était +habitué. + +--Voyez, madame, reprit Ruggieri, l'intérieur de ce coffret est doublé +en beau cuir de Cordoue... Ce cuir de Cordoue, qui est à lui seul un +objet d'art, gaufré selon les méthodes secrètes de la tradition arabe, +ce cuir est légèrement parfumé, comme vous pouvez vous en assurer. + +Catherine, sans hésitation, aspira le parfum d'ambre qui se dégageait +légèrement de l'intérieur du coffret. + +--Il n'y a aucun danger à respirer ce parfum, reprit le chimiste. +Seulement, si vous touchiez ce cuir, si vous laissiez votre main dans ce +coffret pendant un temps suffisant, soit une heure environ, les essences +dont il est imbibé se communiqueraient à votre sang par les pores de la +peau, et dans une vingtaine de jours vous seriez prise d'une fièvre qui +vous emporterait en trois ou quatre jours. + +--Très bien. Mais quelle vraisemblance y a-t-il que je laisserais ma +main dans ce coffret pendant au moins une heure? + +--A défaut de votre main allant trouver le cuir de Cordoue, le cuir +ne peut-il pas lui-même venir trouver votre main?... Je vous offre ce +coffret... Vous lui donnez une destination quelconque... Il vous servira +à renfermer l'écharpe que vous mettez à votre cou, les gants qui vont +s'adapter à votre main. L'écharpe, les gants séjournent dans le coffret, +leur vertu est dès lors aussi efficace que la vertu même de ce cuir. + +--Voilà un vrai chef-d'oeuvre, murmura la reine. + +Ruggieri se redressa. Son orgueil de chimiste trouvait dans ce mot la +récompense de son patient labeur. + +--Oui, dit-il, c'est là mon chef-d'oeuvre. J'ai mis des années à +combiner les éléments subtils capables de s'adapter à la peau comme à la +tunique de Nessus; j'ai veillé des nuits et des nuits, j'ai failli cent +fois m'empoisonner moi-même pour trouver cette essence qui se communique +par le toucher, et non par l'odorat ou par le palais. Dans ce coffret +redoutable, j'ai enfermé la mort que j'ai ainsi réduite à l'état de +servante docile, muette, invisible, méconnaissable. Prenez-le, ma reine. +Il est à vous. + +--Je le prends! dit Catherine. + +En effet, elle referma soigneusement le coffret et s'en empara. Elle le +garda un instant dans ses deux mains levées à hauteur de ses yeux, et +murmura: + +--Dieu le veut! + + + +IV + +ORDRE DU ROI + +Le lendemain du jour où François de Montmorency retrouva sa fille et +celle qui avait été sa femme, fut une journée paisible pour tous les +habitants de la maison de la rue Montmartre. + +Le maréchal sentait son coeur se dilater. Il était en extase devant +sa fille et n'imaginait pas qu'il pût exister au monde rien d'aussi +gracieux. Quant à Jeanne, la conviction se fortifiait en lui qu'elle +subissait une crise passagère et que le bonheur lui rendrait à la fois +la raison et la santé physique. Quelquefois, il lui semblait surprendre +dans les yeux de la folle une aube d'intelligence. Il voulait croire à +la guérison. + +Il attachait parfois des regards timides sur Jeanne, et se disait alors: + +«Lorsqu'elle comprendra, comment lui expliquerai-je mon mariage? Est-ce +que je n'aurais pas dû demeurer fidèle, même la croyant infidèle?» + +Et un trouble l'envahissait à la voir si belle, à peine changée, presque +aussi idéale qu'au temps où il l'attendait dans le bois de Margency. + +Quant à Loïse, à part la douleur de ne pouvoir tout de suite associer sa +mère à sa félicité, elle était en plein ravissement. Elle aussi était +convaincue qu'un mois de soins attentifs rendrait la raison à la +martyre. Et elle s'abandonnait à cette joie inconnue d'elle jusqu'ici +d'avoir une famille, un nom, un père. Ce père lui semblait un homme +exceptionnel par la force, la gravité sereine. C'était de plus l'un des +puissants du royaume. + +Cette journée fut donc une journée de bonheur véritable malgré la folie +de Jeanne. + +Mais n'était-elle pas là, vivante? Et même, lorsqu'ils la considéraient +tous les deux, le père et la fille ne remarquaient-ils pas qu'un heureux +changement se manifestait dans sa santé? Ses yeux reprenaient leur +brillant, ses joues redevenaient rosés; jamais Loïse ne l'avait vue ni +aussi belle ni aussi gaie. Le rire de la folle éclatait non pas strident +et nerveux, mais doux et plein d'innocent bonheur. + +En ce jour, le maréchal lia pleine connaissance avec le vieux +Pardaillan. Leurs mains se serrèrent dans une étreinte loyale et le +souvenir de l'enlèvement de Loïse s'éteignit. + +La nuit qui suivit fut également très calme. + +Cependant, vers le commencement de cette nuit, un incident se produisit +dans la rue. Le maréchal de Damville vint visiter le poste qui veillait +devant la maison. Il était accompagné de quarante gardes du roi qui +relevèrent les gardes d'Anjou. Un officier de la maison royale les +commandait et le capitaine qui avait accepté la caution de Jeanne de +Piennes dut se retirer. + +Damville passa la nuit dans la rue, et vers l'aube, un mouvement se +produisit parmi les soldats. + +Vingt d'entre eux chargèrent leurs arquebuses et se tinrent prêts à +faire feu. + +On se préparait évidemment à enfoncer la porte. + +La caution de Jeanne de Piennes était donc tenue pour nulle et non +avenue? C'est là la réflexion que se fit le vieux Pardaillan lorsque, +ayant mis le nez à la lucarne, il vit ces préparatifs. Il appela +aussitôt le maréchal et le chevalier qui vinrent examiner la situation. +Le vieux routier était tout joyeux et ses yeux pétillaient: + +--S'ils attaquent, dit-il, nous n'avons plus aucune raison de tenir +notre parole; nous étions ici prisonniers sous la foi de Mme de Piennes. +L'attaque nous délivre et nous rend le droit de fuir. Il y a une porte +ouverte: fuyons! + +--C'est mon avis, dit le maréchal, pour le cas où ils attaqueraient. +Parole faussée, parole rendue! + +--Ils attaqueront, n'en doutez pas. Qu'en penses-tu, chevalier? + +--Je pense que M. le maréchal doit sortir immédiatement avec les deux +femmes, mais que nous devons rester, nous, et tenir tête. + +--Ah! ah! Voilà du nouveau! grommela le vieux Pardaillan, qui comprit +aussitôt ce qui se passait dans le coeur de son fils. + +Et le prenant à part: + +--Tu veux mourir, hein? + +--Oui, mon père. + +--Mourons donc ensemble. Cependant, tu peux bien entendre une +observation de ton vieux père? + +--Oui, monsieur... + +--Eh bien, je ne demande pas mieux que de mourir, puisque tu ne peux +vivre sans cette petite Loïson que le diable emporte, et que moi, je +ne puis vivre sans toi. Mais encore faut-il être sûr que ta Loïsette +t'échappe! + +--Que voulez-vous dire? s'écria le chevalier en pâlissant d'espoir. + +--Simplement ceci: as-tu demandé sa fille au maréchal? + +--Folie! + +--D'accord! Mais enfin, l'as-tu demandée? + +--Vous savez bien que non! + +--Eh bien, il faut la demander! + +--Jamais! Jamais!... Oh! l'affront de me voir refuser!... + +--Bon, c'est donc moi qui parlerai pour toi! Or, de de deux choses +l'une: ou tu es accepté et tu fais aux Montmorency l'honneur d'entrer +dans leur famille. Mort de tous les diables! ton épée vaut la leur, +et ton nom est sans tache... Je poursuis: ou tu es refusé, et alors +seulement il sera temps de graisser nos bottes pour le grand voyage d'où +on ne revient pas. Voyons, consens à vivre jusqu'à ce que le père de +Loise m'ait formellement dit: Non! + +--Soit, mon père! dit le chevalier qui entrevit là un moyen de mourir +seul et de ne pas entraîner son père à la mort. + +--Monseigneur, dit alors le vieux Pardaillan en rejoignant le maréchal, +nous venons, le chevalier et moi, de tenir conseil de guerre. Voici +ce qui est décidé: Vous allez partir à l'instant. Nous demeurons ici +jusqu'à ce que l'attaque soit avérée. Alors, nous partirons à notre +tour. + +--Je ne partirai pas d'ici sans vous, dit le maréchal d'une voix ferme. +Et songez-y, chevalier, si vous ne consentez pas à me suivre, dès la +première attaque, vous exposez à une mort terrible ces deux innocentes +créatures. + +Le chevalier tressaillit. + +--Nous partirons donc, dit-il. + +--Il n'y a plus qu'à attendre», dit Pardaillan père. + +L'attente ne fut pas longue. Vers cinq heures du matin, le vieux +routier, demeuré en observation à l'oeil-de-boeuf, vit un cavalier +faire un signe à l'officier. Ce cavalier, bien qu'il fît chaud, était +enveloppé d'un manteau qui le couvrait entièrement. En sorte que +Pardaillan ne put le reconnaître. + +L'officier s'approcha, escorté d'un procureur tout vêtu de noir, lequel, +tirant un papier d'un étui, se mit à lire à haute et distincte voix: + +«Au nom du roi: + +«Sont déclarés traîtres et rebelles les sieurs Pardaillan père et fils +réfugiés en cette maison sous la caution de noble dame de Piennes; est +déclarée non avenue ladite caution, en ce que ladite dame ignorait les +crimes précédemment commis par lesdits sieurs Pardaillan; + +«Enjoignons auxdits sieurs de se rendre à discrétion pour être menés au +Temple et de là être jugés pour crime de félonie et de lèse-majesté; +plus incendie volontaire d'une maison; plus rébellion à main armée; + +«Enjoignons aux officiers du guet royal de les prendre morts s'ils ne +peuvent les prendre vifs, afin que leurs cadavres soient pendus. + +«Et nous, Jules-Henri Percegrain, déclarons avoir ainsi parlé à haute +voix auxdits rebelles, et déclarons leur avoir, par dernière indulgence, +accordé une heure de réflexion. + +«En foi de quoi nous avons signé et remis les présentes réquisitions à +gentilhomme Guillaume Mercier, baron du Teil, lieutenant à la compagnie +des arquebusiers du roi.» + +L'homme noir remit son papier à l'officier et se retira près du cavalier +au manteau, qui demeura immobile. + +L'heure de grâce accordée aux rebelles s'écoula promptement. + +La rue s'était remplie de monde; les curieux se haussaient sur la pointe +des pieds pour voir si on prendrait les rebelles tout vifs ou si on les +prendrait morts. + +L'heure était passée, l'officier s'approcha de la porte et frappa +rudement en criant: + +«Au nom du roi!» + +Le bruit du marteau résonna sourdement dans la maison et une fenêtre du +premier étage s'ouvrit. Le vieux Pardaillan apparut. Une clameur s'éleva +dans la rue: + +«Les voilà! Les voilà! Ils se rendent!...» + +Pardaillan salua gravement, se pencha et demanda: + +--Monsieur, prétendez-vous donc nous attaquer? + +--A l'instant même, dit l'officier, si vous ne vous rendez. + +--Faites bien attention que vous violez vous-même la caution accordée. + +--Je le sais, monsieur. Et vous devez vous rendre à discrétion. + +--Nous rendre, c'est autre chose. Je voulais simplement vous faire dire +que vous faussez la parole donnée. Maintenant, attaquez si bon vous +semble. + +Là-dessus, le vieux Pardaillan referma tranquillement sa fenêtre, tandis +que l'officier criait encore une fois: + +«Au nom du roi!» + +Comme aucune réponse ne lui parvenait, l'officier fit un signe et +un madrier disposé en façon de catapulte commença à fonctionner. Au +cinquième coup, la porte tomba. + +Les arquebusiers dirigèrent leurs canons sur la porte et se tinrent +prêts. + +Mais, personne ne s'étant montré, il fallut se résoudre à entrer dans +la maison. Là, on constata que l'escalier était hérissé de barricades +diverses. + +--C'est en haut qu'il faudra faire le siège, gronda l'officier. + +Il fallut deux heures pour déblayer l'escalier. + +Lorsque le passage fut enfin libre, toute la troupe monta avec +précaution, suivie par le cavalier, qui avait mis pied à terre, mais qui +continuait à se cacher le visage dans son manteau. + +A la satisfaction de l'officier, on trouva toutes les portes ouvertes en +haut. + +On pénétra dans les pièces qu'on visita l'une après l'autre, avec toutes +les précautions nécessaires. + +Le premier étage ayant été ainsi fouillé, il devint évident que les +assiégés s'étaient retirés dans le grenier. + +Mais, lorsque, après bien des hésitations et des sommations réitérées, +on se décida enfin à pénétrer dans ce grenier, on n'y trouva que du +foin. + +Le cavalier poussa alors un cri de rage et, apercevant la porte de +communication par laquelle on entrait dans la maison voisine, l'enfonça +d'un violent coup de pied. + +--Ils ont fui par là! rugit-il. Ils m'échappent! + +Alors ce cavalier laissa retomber son manteau et les soldats étonnés +reconnurent l'illustre maréchal de Damville. + +--Qu'ordonnez-vous, monseigneur? demanda l'officier. + +--Fouillez cette maison!» grinça Damville. + +La maison fut fouillée; on n'y trouva personne. + +Le maréchal de Damville sortit par la ruelle aux Fossoyeurs. Il était +pâle de fureur. Il monta aussitôt à cheval et s'élança dans la direction +du Louvre. + +Arrivé là, il demanda aussitôt à être introduit auprès du roi. + +Pendant ce temps, les fugitifs arrivaient à l'hôtel de Montmorency, et, +les deux femmes installées, tinrent conseil de guerre. + +--Ici, dit le maréchal aux Pardaillan, vous êtes en sûreté. + +Le chevalier hocha la tête. + +--Monseigneur, dit-il, si vous m'en croyez, vous devez fuir. Si vous +étiez seul, je ne vous donnerais pas ce conseil... + +--Vous avez raison, chevalier, dit le maréchal. Aussi bien, mon +intention n'est-elle pas d'exposer ma fille et sa mère. Dès ce soir, je +partirai avec elles pour le château de Montmorency. Je compte sur vous +pour nous escorter jusque-là. Une fois à Montmorency, nul, pas même le +roi, n'osera vous y chercher. Il faudrait une armée pour prendre le +manoir. + +Il fut donc convenu que le soir, à la nuit tombante, on quitterait +Paris. + +Dans cette journée, Pardaillan père eut avec le maréchal une mémorable +conversation. Le chevalier s'était retiré dans la chambre qu'il occupait +à l'hôtel. Loïse venait de se retirer auprès de sa mère. Le vieux +Pardaillan demeura seul avec le maréchal et, voyant sortir Loïse, entama +héroïquement la question qui lui tenait au coeur: + +--Charmante enfant, dit-il, et que vous devez être bien heureux d'avoir +retrouvée, monseigneur. + +--Oui, monsieur. Heureux au-delà de toute expression. + +--Puisse-t-elle, s'écria le vieux renard, trouver un mari digne d'elle! +Mais je doute qu'il existe un homme digne de posséder une beauté aussi +accomplie... + +--Cet homme existe pourtant, dit simplement le maréchal. Je connais un +personnage étrange qui apparaît comme un type achevé de bravoure et de +finesse. Ce qu'on m'a raconté de lui, ce que j'en ai su par moi-même +fait que je me le représente comme un de ces anciens paladins du temps +du bon empereur Charlemagne. C'est à cet homme, mon cher monsieur de +Pardaillan, que je destine ma fille. + +--Excusez ma hardiesse, monseigneur, mais le portrait que vous venez de +tracer est si beau que j'éprouve un impérieux désir de connaître un tel +homme. Serais-je très indiscret si je vous demandais son nom? + +--Nullement. Je vous ai, à vous et à votre fils, de telles obligations, +que je ne veux rien vous cacher de mes chagrins et de mes joies. Vous le +verrez, monsieur, car j'espère bien que vous assisterez au mariage de +Loïse... + +--Et il s'appelle? demanda Pardaillan. + +--Le comte de Margency, répondit le maréchal en fixant son regard sur le +vieux routier. + +Celui-ci chancela. Il avait reçu le coup en plein coeur. + +Il balbutia quelques mots et, tout étourdi, atterré, prit congé du +maréchal et rejoignit son fils. + +--Je viens de parler à M. le maréchal, dit-il. + +--Ah!... Et vous lui avez dit? + +--Je lui ai demandé à qui il comptait donner Loïse en mariage. Tiens-toi +bien, chevalier. Le fer chaud dans une plaie vaut mieux que l'onguent. +Tu n'auras jamais la petite. Elle est destinée à un certain comte de +Margency. + +--Ah! Et connaissez-vous cet homme? + +--Je connais Margency, dit le vieux Pardaillan. C'est un beau comté. +Enclavé dans les domaines de Montmorency, il avait été pour ainsi dire +dépecé, et il n'en restait plus qu'un pauvre reste qui a appartenu à la +famille de Piennes jusqu'au moment où le connétable s'en est emparé. +Sans aucun doute, le comté a été reconstitué; quelque hobereau l'aura +acheté pour avoir le titre de comte. + +--Peu importe, monsieur, dit paisiblement le chevalier. + +--J'admire ton calme, éclata le routier. Comment! c'est ainsi qu'on te +traite, toi!... Et tu ne bondis pas?... + +--Mais, mon père, comment voulez-vous que je sois traité? Le maréchal +pour quelques pauvres services que je lui ai rendus, m'offre une +somptueuse hospitalité. + +--Chevalier, nous allons partir d'ici. + +--Non, mon père. + +--Tu dis: non? Qui t'y retient maintenant? + +--Le maréchal compte sur nous pour l'escorter jusqu'à Montmorency. Nous +l'escorterons, mon père. Et, une fois qu'il sera en parfaite sûreté +dans son castel, alors nous irons nous faire tuer dans quelque jolie +entreprise. + +--De par tous les diables! pourquoi M. le maréchal n'appelle-t-il pas M. +le comte de Margency pour l'escorter? + +--Sans doute, nous trouverons le comte en route, dit le chevalier +toujours souriant. Mais, lors même qu'il serait ici, je ne lui céderais +pas le droit que j'ai conquis de mettre Loïse en sûreté. C'est à moi +qu'elle fit appel, à moi seul. Je n'oublierai jamais cette minute. +J'étais à mon observatoire de la Devinière... Tiens, à propos, il me +faudra y passer pour régler une vieille dette. Avez-vous de l'argent, +mon père? + +--Trois mille livres. C'est le dernier présent que m'a fait M. de +Damville, un peu malgré lui, d'ailleurs. Tu disais donc que tu voulais +payer maître Landry? + +--Et dame Huguette. + +--Tu dois à tous les deux? + +--Oui, Seulement, c'est de l'argent que je dois à Landry. Et c'est de la +reconnaissance que je dois à Huguette. Je paierai l'un avec des écus, et +l'autre... ma foi, ce sera plus difficile. Un écu n'est qu'un écu. Une +parole sortie du coeur vaut un trésor. Je chercherai... je trouverai. + +--Mais mon père, il faut nous occuper de quitter Paris dès ce soir. +L'escorte du maréchal, s'il survient quelque obstacle, ne pourra que +se battre, et ceci est insuffisant. Nous avons besoin de force et nous +avons besoin de ruse. Damville est un rude jouteur, sans compter que +nous avons à nos trousses une foule de roquets de moindre importance. + +--Je connais, dit Pardaillan, quelques bons garçons qui pourront ce soir +nous être utiles. Il faudrait que j'aille faire un tour du côté de la +Truanderie. + +--Allez donc, mon père, et soyez prudent. + +Le vieux routier jeta un dernier regard à son fils, hocha la tête et +s'éloigna. + +Le chevalier décrocha sa rapière, fit quelques tours dans la chambre et +s'assit dans un vaste fauteuil qu'on appelait dans l'hôtel le fauteuil +du roi, parce que Henri Il s'y était assis. + +Qu'on n'aille pas croire que le chevalier venait de jouer vis-à-vis de +son père la comédie du jeune amoureux qui parle avec détachement de sa +peine, en laissant sous-entendre le violent chagrin que cache le sourire +amer. + +Le chevalier était sincère au point qu'il ne jouait même pas la comédie +avec lui-même, ce qui est encore plus difficile que de ne pas la jouer +avec les autres. + +Le sourire de pince-sans-rire qui lui était habituel ne disparut pas de +ses lèvres. Il ne pleura pas. Il ne soupira pas. Chez lui, les choses se +passaient en dedans. + +Il était naïf. Une douleur entrevue même chez des inconnus lui serrait +le coeur. Il rêvait de fabuleuses richesses pour étancher des larmes +partout où il passerait. A défaut de richesses, il rêvait de parcourir +le monde en aidant les opprimés, en frappant les oppresseurs. Il ne +s'était jamais admiré soi-même. Mais il comprenait vaguement qu'il était +exceptionnel et digne d'admiration. Il en résultait que parfois des +bouffées d'ambition montaient à son cerveau. L'ambition de quelque +magnifique et glorieuse destinée. + +Il calculait exactement sa valeur, et nous l'avons vu devant le roi, +c'est-à-dire devant un être d'essence supérieure, tout voisin de la +divinité, calme, paisible, railleur à son habitude, comme devant un +égal. Et, au fond de lui-même, il s'était effaré de n'avoir pas tremblé +devant la majesté royale. + +Lors donc qu'il se trouva seul, il n'éprouva pas le besoin de modifier +son attitude. Il avait simplement dit à son père qu'il ne lui restait +plus qu'à mourir, parce qu'il se jugeait incapable de surmonter l'amour +qui avait pris possession de son coeur. Avec la même simplicité, il eût +sangloté, s'il en eût éprouvé le besoin. + +Tel était ce héros qui avait étonné Catherine de Médicis si difficile à +étonner, qui avait conquis l'admiration de Jeanne d'Albret, qui avait +souffleté de son rire le duc d'Anjou, qui s'était moqué du roi de +France, qui avait battu sur tous les terrains le maréchal de Damville, +et que le maréchal de Montmorency traitait en hôte royal. + +Il était si pauvre qu'à part les trois mille écus rapinés par son père, +il allait se trouver sans un sol du jour où il sortirait de cet hôtel. + +Sincère, moqueur, tendre, ouvert à toutes les émotions, fort comme +Samson, élégant comme Guise, il passait dans la vie sans voir qu'il +marchait dans une gloire. + +Une fois seul, il ne maudit pas le maréchal et trouva que les choses +étaient comme elles devaient être, puisque, selon les idées de son +temps,--de tous les temps!--un gueux ne pouvait épouser une héritière +d'immenses richesses. + +Il maudit encore moins Loïse, et se contenta de murmurer avec une +adorable naïveté: + +«Quel malheur pour elle! Comment quelqu'un, pourra-t-il jamais l'aimer +comme je l'eusse aimée?... Pauvre Loïse!...» + +Et après quelques instants de réflexion: + +«Je crois bien qu'il est impossible de souffrir plus que je ne souffre. +Si cela devait durer huit jours, je deviendrais fou. Heureusement, tout +va s'arranger. Cette nuit, nous sommes à Montmorency, demain je rentre +à Paris. Et alors, voyons... combien sont-ils? Damville: rude épée. Ce +d'Aspremont dont m'a parlé mon père. Les trois mignons. Ce Maurevert. +Cela fait six. Je les provoque tous les six à la fois. C'est le diable +si à eux tous ils ne parviennent pas à me tuer. Allons, j'aurai de +jolies funérailles! + +A ce moment, une tête tiède se posa sur ses genoux. + +Il baissa les yeux et vit que Pipeau s'était approché de lui, avait +commodément installé sa tête et le regardait de ses grands yeux bruns, +tendres, profonds, d'une belle humanité. + +--Te voilà, toi? sourit-il joyeusement. + +Pipeau jappa avec non moins de joie, répondant: + +--Parfaitement! C'est moi! Moi! ton ami! Tu avais l'air de m'oublier, de +ne pas plus penser à moi que si je n'étais pas ton ami le plus fidèle... +fidèle jusqu'à la mort! + +Voilà ce que dit Pipeau. + +Le chevalier posa sa main sur la tête du chien et dit: + +--Nous allons donc nous quitter. Pipeau? Ce m'est un grand chagrin. Je +te dois beaucoup, sais-tu? Grâce à toi, je suis sorti de la Bastille, et +puis, un jour que j'avais faim, tu as partagé avec moi, tu te rappelles? +Et puis, toujours gai, tu me fus un si bon compagnon. Que deviendras-tu +sans moi?... + +Le chien avait écouté gravement. + +Et sans doute, bien que le discours de son maître fût terminé, il +continua à écouter ce que le chevalier pouvait se dire à lui-même, car +ses yeux ne quittèrent pas les yeux du jeune homme, et le chien finit +par pousser une plainte sourde. + +--Pipeau! fit à ce moment le vieux Pardaillan qui entrebâilla la porte. + +Le chien interrogea le chevalier, qui dit: + +--Va. + +--Je vais à la Devinière, puisque tu as des scrupules en ce qui regarde +maître Landry, reprit le routier. + +--Je vous accompagne, mon père. + +--Non pas, mort diable! Le chien me suffira en cas d'attaque. Il pourra +aussi me servir de courrier. Mais toi, ne bouge pas d'ici.» + +Le chevalier fit un geste d'acquiescement, et Pardaillan père s'éloigna, +suivi du chien, heureux d'entreprendre seul la besogne d'exploration +qu'il avait méditée. Car, sous prétexte d'aller à la Devinière payer les +dettes de son fils, le routier voulait surtout s'assurer que l'hôtel +n'était pas surveillé, qu'ils n'avaient pas été suivis, enfin, que le +chevalier était en sûreté parfaite. + +«Une fois à Montmorency, songeait-il, je le déciderai à me suivre, et du +diable si je n'arrive pas à lui faire oublier toutes les Loïse du monde. +A son âge, j'eusse enlevé la petite, voilà tout. D'ailleurs, qui sait si +ma ruse ne va pas arranger les choses? C'est un tour de vieille guerre. +Allons, Pipeau, saute sur ton maître!» + +Pardaillan tendit son bras et le chien sauta, avec un aboi sonore. + +A quelle ruse? A quel tour faisait-il allusion? + +Pour le moment, suivons le vieux routier dans son exploration. Il +parcourut les rues avoisinantes et ayant constaté que tout paraissait +parfaitement tranquille, n'ayant rien vu de suspect, descendit jusqu'au +bac pour traverser la Seine. + +Alors, il gagna la rue Saint-Denis et parvint à la Devinière en se +promettant bien de pousser jusqu'au cabaret de Catho par la même +occasion. + +Maître Landry vit arriver Pardaillan avec un certain étonnement mélangé +de crainte et d'espérance. + +«Qui sait si cette fois enfin je ne serai pas payé?» murmura le digne +aubergiste. + +--Maître Landry, dit Pardaillan, je viens payer mes dettes et celles de +mon fils, car nous allons quitter Paris. + +--Ah! monsieur, quel malheur! s'écria Landry. + +--Que voulez-vous, mon cher monsieur Grégoire, nous nous retirons après +fortune faite. + +L'aubergiste ouvrit des yeux énormes. + +--Mais je ne vois pas dame Huguette, reprit Pardaillan. J'ai une +commission à lui faire de la part de mon fils. + +--Ma femme va arriver dans un instant. Mais monsieur me fera bien +l'honneur de déjeuner une fois encore dans mon auberge, puisqu'il est +sur le point de quitter Paris? + +--Très volontiers, mon cher ami. Et d'ailleurs, tandis que je +déjeunerai, vous établirez notre compte. + +--Oh! monsieur, la chose ne presse pas. + +--Si fait! + +--Puisqu'il en est ainsi, monsieur, je vous avouerai que votre compte +est tout préparé. Vous m'en aviez vous-même donné l'ordre, et par deux +fois vous fûtes sur le point de régler cette misère. Seulement, vous en +fûtes toujours empêché par des circonstances regrettables... + +--Pour vous? fit Pardaillan en éclatant de rire. + +--Non pas, mais pour vous, monsieur, dit Landry, qui se mit à rire aussi +par politesse. En effet, la première fois, vous eûtes ce terrible duel +avec ce monsieur Orthès... Et la deuxième fois... au moment où je +tendais déjà la main, vous vous élançâtes dans la rue... + +---Oui, j'avais vu passer un vieil ami, que je voulais serrer dans mes +bras. + +--En sorte que nous en demeurâmes là, acheva Lan dry d'un air si piteux +que le vieux routier eut un deuxième accès d'hilarité. + +Cependant, on dressait le couvert sur une petite table, tandis que +Pipeau, reprenant instantanément ses vieilles habitudes, entrait dans +la cuisine de cet air hypocrite et détaché des biens de ce monde +qui inspirait tant de confiance à ceux qui ne connaissaient pas la +gourmandise et l'astuce de ce chien. + +Pardaillan se mit donc à table. A l'aspect vénérable des flacons que +Landry lui-même déposa sur la nappe éblouissante, il comprit qu'il était +devenu aux yeux de l'aubergiste un personnage d'importance. + +«Hum! grommela-t-il, l'argent est tout de même une bonne chose! Avec de +l'argent qu'il me suppose, j'achète à crédit le respect et l'admiration +de ce digne homme. Que serait-ce si j'étais réellement riche!» + +A ce moment, Huguette entra dans la salle. + +--Toujours fraîche, rose et tendre comme un jeune radis qui croque à la +dent, dit le vieux Pardaillan. + +Huguette, sans s'étonner de la bizarrerie de cette comparaison, sourit +et soupira: + +--Il paraît donc que vous nous abandonnez? + +--Oui, ma chère madame Huguette, nous partons pour... pour des pays +inconnus. Et, avant de partir, nous avons songé, mon fils et moi, que +nous avions un vieux compte à régler, ici... + +--Ah! monsieur! fit Landry avec attendrissement. Et il ajouta: je vais +chercher la note. + +--Ma chère Huguette, dit alors le vieux Pardaillan, je crois qu'il sera +difficile au chevalier de venir acquitter ce qu'il vous doit, bien qu'il +m'ait annoncé son intention de passer à, la Devinière. + +--Monsieur le chevalier ne me doit rien, fit vivement Huguette. + +--Si fait, par la mort du diable! A telles enseignes que je vais vous +citer ses propres paroles: «Quant à la jolie Huguette, a-t-il dit, +ce n'est pas de l'argent que je lui dois, mais deux bons baisers, en +reconnaissance des attentions qu'elle a eues pour moi. Et je voudrais +lui dire aussi que, quoi qu'il arrive, je ne l'oublierai jamais, et que +je lui garderai toujours une bonne place parmi les plus doux et les +meilleurs de mes souvenirs.» + +--Le chevalier a dit cela? s'écria l'hôtesse, en rougissant. + +--Sur ma foi! Et je crois qu'il n'a dit que la moitié de ce qu'il +pensait. Aussi, je vais m'acquitter de la commission. + +Là-dessus, le vieux routier se leva et embrassa Huguette deux fois sur +chaque joue, ce qui faisait bonne mesure. Puis, se rasseyant, il leva +son verre, et dit gravement: «A votre santé, jolie Huguette!» + +--Monsieur, fit alors l'hôtesse toute rêveuse, je n'oublierai jamais la +bonne pensée qu'a eue pour moi monsieur le chevalier. Dites-le-lui, je +vous prie. Et, je veux à mon tour lui témoigner ma gratitude par un +avis... + +--Parlez, ma chère... + +--Eh bien! dites-lui bien qu'_elle l'aime_! fit Huguette avec un soupir. + +--Qui cela? s'écria Pardaillan, étonné. + +--Celle qu'il aime, la jolie demoiselle... Loïse... Elle l'aime, +continua Huguette, j'en suis sûre. J'ai vu ce pauvre jeune homme si +malheureux... + +--Ah! ma chère Huguette, vous êtes un ange!... + +--Si malheureux que je n'ai pu m'empêcher de le lui dire à lui-même. +Répétez-le-lui, et, lorsqu'il sera le mari de Loïse, qu'il se souvienne +que c'est moi qui lui ai annoncé son bonheur. + +--Corbleu! Dites que vous lui portez bonheur, ma bonne Huguette. Ah! +c'est ainsi?... Ah! bien, voilà qui change diablement les choses!... +Vive Dieu!... Que je vous embrasse encore!... + +Sur ce, nouvelle embrassade. Après quoi, le vieux Pardaillan continua +son repas, avec une infinie satisfaction. + +Tout a une fin, même les bons déjeuners. + +Celui de Pardaillan suit donc la loi commune, et le dernier flacon +vidé jusqu'à la dernière goutte, le vieux routier, l'oeil conquérant, +reboucla son épée et, mettant la main à sa ceinture de cuir qui +contenait les trois mille livres prises dans le coffre de Gilles, appela +maître Landry qui, sa note à la main, accourut, radieux, léger, fendant +l'air de ses bras pour arriver plus vite. Landry, en arrivant à la +table, déploya son papier. Il était long d'une aune. Et, comme pour +s'excuser de cette menaçante longueur, l'aubergiste se hâta de dire: + +--Dame, monsieur, c'est qu'il y en a long! Et encore, n'ai-je pas marqué +les extras. + +--Marquez tout, mon cher Landry, fit Pardaillan. + +--En ce cas, tout compris, cela fait trois mille livres juste. + +Le vieux routier reçut le coup sans sourciller et commença à entrouvrir +sa ceinture de cuir. Le visage de Landry, qui était radieux, devint +incandescent, tant l'émotion le fit flamboyer. + +«Enfin!» murmura-t-il dans un souffle. + +«Le voilà! Le voilà!» tonna à ce moment une voix furieuse. + +En même temps, trois personnages, qui venaient d'entrer à l'instant même +dans la salle, dégainèrent et se précipitèrent sur Pardaillan. L'auberge +se remplit de cris. La main de Pardaillan, qui touchait la fameuse +ceinture, descendit jusqu'à la rapière qu'elle mit au vent. + +Le sourire de Landry se termina en grimace de douleur et d'épouvante... +Pardaillan avait, d'un coup de pied, renversé la table ont toute la +vaisselle s'était écroulée. + +Huguette s'était enfuie dans la cuisine. + +Les trois enragés portaient coup sur coup. + +--Cette fois, pas de caution! ricanait l'un. + +--Cette fois, pas de quartier! hurlait le second. + +Le premier, c'était Maugiron. L'autre, Quélus. + +Le troisième, qui ne disait rien, mais qui s'escrimait avec une rage +froide, c'était Maurevert. + +Ils étaient entrés à tout hasard dans l'auberge, sachant que la +Devinière avait été longtemps le quartier général des Pardaillan. + +A défaut du chevalier, ils trouvaient le père et, sans plus de +réflexion, s'étant consultés d'un rapide regard, ils le chargèrent. + +Pardaillan, affaibli par les blessures qu'il avait reçues rue +Montmartre, se contenta d'établir un peu de défensive. + +Il avait sur sa poitrine trois pointes menaçantes. + +A chaque coup qui lui était porté, il parait s'il pouvait, ou reculait +d'un bond. + +La bataille était silencieuse, cette fois. Les trois étaient résolus à +tuer le père en attendant le fils, et ils gardaient toutes leurs forces, +tout leur sang-froid, jouant serré, cherchant le coup mortel. + +Pardaillan reculait donc. Malheureusement, ses trois adversaires étaient +placés en bataille entre lui et la porte de la rue. Il était donc +repoussé peu à peu vers le fond de la salle, où la porte se trouvait +ouverte. Il la franchit et se trouva alors dans cette salle où, au début +de ce récit, nous avons montré le banquet des poètes de la Pléiade. + +Cette salle franchie, il pénétra dans la suivante et parvint enfin dans +la dernière pièce. + +--Cette fois, nous le tenons, dit Maurevert, les dents serrées. + +«Allons, pensa Pardaillan, le chevalier et moi, nous ne mourrons pas +ensemble!» + +A ce moment, il vit une porte s'ouvrir, et, sans hésitation, se +précipita dans le réduit obscur qu'il entrevoyait: c'était un sombre +cabinet où se trouvait l'entrée de la cave, d'une part, et, de l'autre, +l'entrée du long corridor qui aboutissait à la rue. + +Les trois assaillants voulurent se jeter a la suite de Pardaillan dans +ce réduit. Mais la porte se ferma à leur nez. + +Ce n'était pas le vieux routier qui avait fermé la porte: c'était +Huguette!... + +Quand elle avait vu la tournure que prenait la bagarre, elle avait +rapidement fait le tour par la rue et le corridor et avait ouvert, puis +refermé à clef la porte du réduit. + +--Vous! s'écria Pardaillan, qui reconnut Huguette. + +--Fuyez! fit la jolie hôtesse en montrant le corridor. + +--Pas avant de vous avoir remerciée, dit le vieux; routier qui, +rengainant sa rapière, saisit Huguette par la taille et l'embrassa sur +les deux joues. Un pour moi! Un pour le chevalier de Pardaillan. + +Aussitôt, il s'élança dans le corridor et, l'instant d'après, il +détalait le long de la rue Saint-Denis. + +--Tu ne nous échapperas pas, cette fois! criaient Maugiron et Quélus, +tandis que Maurevert courait chercher un marteau pour défoncer la +serrure. + +Il se heurta à Huguette dans la salle des banquets. + +--Un marteau! commanda Maurevert. + +--Inutile, dit Huguette. Je vais ouvrir avec une clef. + +--Vous serez récompensée, ma brave femme. + +La porte ouverte, les trois spadassins virent le couloir et comprirent +que le vieux renard avait fui. + +Et tous trois s'élancèrent. Mais trop tard! Pardaillan était déjà loin, +courant vers la Truanderie, non pour y chercher refuge, mais pour y +trouver les compagnons dont il avait besoin pour assurer le départ du +maréchal. + +Dans la rue, il fut rejoint par Pipeau qui, fidèle à ses habitudes, +tenait dans sa gueule un saucisson enlevé sur les tables de la +Devinière. + +Huguette, après le départ des mignons, revint à la cuisine, où elle +trouva son mari cramoisi de fureur. + +--Ah! vociférait Landry, j'espère bien que M. de Pardaillan n'aura plus +la pensée de me payer! + +--Pourquoi donc? fit Huguette en souriant. Il faudra pourtant qu'il +paie, nous ne sommes pas assez riches pour abandonner une note pareille! + +--Ouais-! fit l'aubergiste. Toutes les fois qu'il me vient payer, il y a +bataille et bris de vaisselle dans ma pauvre auberge! + +--Bah! marquez toujours... + +Et maître Landry, ayant poussé un soupir, s'assit à une table, commanda +qu'on lui apportât de l'encre et une plume, et il fit à la fameuse note +la rallonge suivante: + +«Item, un déjeuner complet et bien conditionné. Ci: deux écus et cinq +sols. Item, une bouteille de vieux Beaugency: trois écus. Item, deux +flacons de Saumur: deux écus. Item, vaisselle brisée: vingt livres. +Item, un saucisson volé par le chien de M. de Pardaillan: quinze sols et +quatre deniers. + +--Donnez, que j'enferme la note, dit Huguette qui avait lu par-dessus +l'épaule de son mari. + +Landry lui remit le papier et regagna ses cuisines en proie à la plus +sombre mélancolie. + +Au-dessous du total général, Huguette écrivit alors: + +«Reçu de M. de Pardaillan deux baisers, un pour lui, un pour M. le +chevalier, son fils, de la valeur de quinze cents livres chacun.» + +Et elle enferma la note dans l'armoire de sa chambre. + +Vers six heures du soir, le vieux Pardaillan rentra à l'hôtel de +Montmorency, sans avoir fait d'autre mauvaise rencontre. Il avait +fait une longue station dans la Truanderie et avait eu un entretien +mystérieux avec un certain nombre de ces figures patibulaires, qui +pullulent en ce lieu. + +Il souriait dans sa moustache et murmurait: + +«Voyons ce qu'il sera advenu de la rencontre que j'ai si habilement +préparée!» + +A quelle rencontre faisait-il allusion? + +On se rappelle que le vieux routier avait d'abord quitté son fils en +lui disant qu'il allait à la Truanderie, puis, qu'il était revenu sous +prétexte de lui emprunter Pipeau. + +Or, du premier coup où il sortit de la chambre du chevalier, Pardaillan +père se mit à errer par l'hôtel, jusqu'au moment où il se rencontra avec +Loïse. + +«Je vous cherchais, dit le vieux routier. Je tenais à vous faire mes +adieux. + +--Vos adieux! s'écria la charmante enfant qui ne put s'empêcher de +pâlir. + +--Oui, nous partons, mon fils et moi. + +En parlant ainsi, et tout en expliquant avec volubilité que son fils lui +paraissait atteint d'un mal incurable, le vieux renard marchait dans la +direction de la chambre du chevalier. + +Loïse le suivait, machinalement, tout émue par la nouvelle de ce brusque +départ, le coeur serré par une angoisse inconnue. + +Pardaillan ouvrit doucement la porte. + +Loïse entendit le discours que le chevalier adressait à Pipeau. + +Ce fut alors que le vieux routier appela le chien et partit, laissant +la porte ouverte et, devant cette porte, Loïse tout interdite... Que se +passa-t-il en elle à ce moment? A quelle impulsion obéit-elle? Toujours +est-il qu'elle entra et, levant ses yeux candides sur le chevalier +stupéfait et bouleversé, demanda: + +--Vous voulez partir?... Pourquoi? + +Le chevalier, non moins interdit et certes plus tremblant que la jeune +fille, murmura: + +--Qui vous a dit que je voulais partir, mademoiselle? + +--Votre père, d'abord. Vous ensuite... Pardonnez-moi, monsieur... J'ai +entendu bien malgré moi... Vous avez dit que vous vouliez partir et pour +ne plus revenir... et que vous ne pouviez emmener votre chien là où +vous allez... et que si vous partez, c'est que vous vous ennuyez... Oh! +monsieur quel est ce pays d'où vous ne reviendrez jamais?... + +--Mademoiselle... + +--Et où vous ne pouvez emmener le pauvre Pipeau? Et pourquoi vous +ennuyez-vous? + +Elle parlait ainsi que dans un rêve, tout étonnée de sa propre audace, +toute tremblante maintenant, deux larmes au bord de ses longs cils. + +Le chevalier la contemplait avec un inexprimable ravissement et une +douleur aiguë. + +--De dire que je m'ennuie, mademoiselle, c'est une façon de parler... + +--Oh! reprit-elle sous l'impulsion d'un irrésistible mouvement du coeur, +est-ce parce que vous êtes ici?... + +Le chevalier ferma les yeux, joignit les mains, et, d'une voix ardente: + +--Ici... oh! ici... c'est le paradis!... + +Elle poussa un faible cri. Et alors, cette lumière qui, en de certaines +circonstances, jette sa flamme dans l'esprit et le coeur des jeunes +filles, l'illumina soudainement, et, très pâle, blanche comme un lis, +elle dit: + +--Vous ne voulez pas partir... vous voulez mourir... + +--C'est vrai. + +--Pourquoi? + +--Parce que je vous aime. + +--Vous m'aimez? + +--Oui. + +--Et vous voulez mourir? + +--Oui. + +--Vous voulez donc que je meure? + +Ces demandes et ces réponses, rapides et haletantes, fiévreuses, furent +faites de part et d'autre, d'une voix basse. Emportés qu'ils étaient par +leur rêve, ils se rendaient à peine compte de ce qu'ils se disaient. +Mais tout était amour entre eux. + +Entre eux, il ne put être question de dissimulation. Loïse, qui parlait +au chevalier pour la deuxième ou troisième fois, avoua son amour +spontanément. La pensée qu'elle aurait pu le cacher ou en rougir, ne +l'effleura même pas. Cette fleur de timidité n'eût pas compris la +timidité en ce moment. + +Ce cri, qu'elle venait de laisser tomber de ses lèvres, ce cri de +sincérité superbe était l'expression la plus complète, la plus absolue, +de ce qu'elle pensait. + +Si le chevalier mourait, elle mourrait. + +C'était simple, limpide, lumineux. Il n'y avait rien autour de cela: pas +de réflexion, pas de contestation possible. Était-ce de l'amour? Elle ne +savait pas. Elle ne savait qu'une chose: + +C'est que sa vie s'absorbait sans effort dans la vie du chevalier; c'est +que son âme s'incorporait à l'âme de cet homme. + +Et maintenant, s'il partait, elle partait. + +S'il mourait, elle mourait. + +Plus rien au monde ne pouvait les séparer. + +--Voulez-vous donc que je meure? dit Loïse. + +En même temps, ses yeux bleus, limpides comme l'azur du ciel, se +fixèrent sur les yeux du chevalier de Pardaillan. + +Il chancela. + +Il oublia que le maréchal la destinait à ce comte de Margency, à cet +inconnu qui allait la lui prendre, et, extasié, bouleversé par un +étonnement infini, murmura: + +«Je rêve.» + +Lentement, elle baissa les yeux; une pâleur de lis s'étendit sur son +visage, et elle dit: + +--Si vous mourez, je meurs, puisque je vous aime... + +Ils étaient tout près l'un de l'autre. Et pourtant, ils ne se touchaient +pas. Le jeune homme éprouvait cette sensation très nette que l'ange +s'évanouirait si seulement il lui prenait les mains. + +Alors, avec cet accent de simplicité qui est la plus souveraine +expression du pathétique, il murmura: + +--Loïse, je vis puisque vous m'aimez... Être aimé de vous, cela me +semblait une hérésie... Que votre regard se fût abaissé sur moi, c'était +une folie... et pourtant, cela est. Loïse, je ne sais si je suis heureux +ou malheureux, je ne sais si le ciel s'ouvre devant moi... Mais, la +plénitude de la vie, Loïse, vous me l'avez versée... + +--Je vous aime... + +--Oui. Je le savais. Tout me le criait. Tout me disait que j'étais venu +dans ce monde pour vous, pour vous seule! + +Il se tut subitement. + +Il était comme dans une épouvante et dans une extase. + +Et tous les deux comprirent que toute parole eût été vaine. + +Lentement, les yeux rivés aux yeux du chevalier, Loïse recula jusqu'à la +porte, s'éloigna, s'évapora pour ainsi dire, et lui demeura longtemps à +la même place, comme foudroyé. + +Alors, la réaction se fit dans cette nature si froide en apparence, et +si réellement violente. + +Une joie inouïe, une joie terrible le souleva, le transporta. + +Par la baie de la fenêtre, son regard étincelant rayonna sur Paris. + +Et sa pensée cria, tandis que ses lèvres serrées ne laissaient échapper +aucun son: + +«Maintenant, je suis le maître du monde! Roi Charles, Montmorency, +Damville, puissances et gloires, ma gloire et ma puissance vous égalent! +O Loïse! Loïse!...» + +Vers six heures, le vieux Pardaillan regagna l'hôtel de Montmorency. Il +retrouva son fils armé en guerre, en conciliabule avec le maréchal +de Montmorency. Dans la cour de l'hôtel attendait un de ces lourds +carrosses qu'on pouvait entièrement fermer, au moyen de mantelets. + +Le vieux routier examina curieusement le chevalier qui parut calme et +froid, comme à son habitude. + +«Allons, songea-t-il, il ne s'est rien passé. Heureusement que j'apporte +les bonnes paroles de cette chère Huguette!» + +Et, tirant son fils à part, il lui annonça qu'une vingtaine de truands +se trouvaient aux abords de l'hôtel, prêts à escorter le maréchal, sans +même qu'il s'en doutât. + +Le signal du départ fut alors donné par le maréchal. On devait, pour +dépister les curieux ou les sbires, sortir par la porte Saint-Antoine, +puis faire un crochet à gauche, pour rejoindre la route de Montmorency. + +Loïse et sa mère prirent place dans le carrosse, qui fut soigneusement +fermé. + +Le maréchal se plaça à la portière de droite; le chevalier à celle de +gauche; le vieux Pardaillan prit la tête; derrière, venaient douze +cavaliers de la maison du maréchal. + +Ces sortes d'escorte, traversant Paris dans un appareil formidable, +n'étaient alors nullement rares; nul ne fit donc attention à celle-ci, +et la voiture arriva vers sept heures à la porte Saint-Antoine. + +--On ne passe pas! dit à ce moment une voix... + +Et l'officier qui commandait le poste s'avança. + +--Qu'est-ce? demanda le maréchal en pâlissant. + +L'officier le reconnut à l'instant, et, le saluant: + +--Monseigneur, à mon grand regret, je suis obligé de vous empêcher de +passer. + +--Mais, monsieur, la porte est encore ouverte à cette heure! + +--Pardon, monseigneur, elle est fermée; voyez, le pont est levé. + +Le maréchal se pencha, regarda sous la voûte et vit, en effet, que le +pont était levé! + +--Bon pour cette porte, dit-il, mais les autres, sans doute... + +--Toutes les portes de Paris sont fermées, monseigneur. + +--Et à quelle heure seront-elles ouvertes demain? + +--Demain, elles ne seront pas ouvertes, monseigneur; ni demain, ni les +autres jours... + +--Mais, s'écria le maréchal avec plus d'inquiétude encore que de colère, +c'est une tyrannie cela! + +--Ordre du roi, monseigneur!... + +--Eh quoi! On ne peut plus sortir de Paris ni y entrer?... + +--Pardon, monseigneur: il est facile d'y entrer et d'en sortir. On +n'empêche personne d'entrer. Et, quant à sortir, il n'y a qu'à se +procurer un laissez-passer de M. le grand prévôt. Il demeure à deux pas +de la Bastille. Et, si monseigneur le désire... + +--Inutile, dit le maréchal. + +Et il donna l'ordre du retour. + +«Ordre du roi! murmura-t-il. Très bien. Mais qui cet ordre vise-t-il? +Moi? Quelle apparence y a-t-il?...» + +Tout aussitôt, il songea à ces nombreux huguenots venus à Paris, avec +Jeanne d'Albret, le roi Henri de Navarre et l'amiral Coligny. + +François de Montmorency demeura persuadé qu'il s'agissait d'une mesure +de police prise sans autre intention contre les huguenots. + +Cependant, le carrosse avait repris le chemin de l'hôtel de Montmorency. +Le vieux Pardaillan, lui, avais mis pied à terre et donné son cheval à +conduire en main, à l'un des cavaliers de l'escorte. Il voulait en avoir +le coeur net, et son intention était d'interroger l'officier. + +Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées depuis le départ du maréchal, et +il réfléchissait à la fable qu'il inventerait pour forcer l'officier à +parler, lorsqu'il vit l'un des soldats du poste s'éloigner de la porte +en prenant la rue Saint-Antoine. + +Pardaillan le suivit. Il pensait simplement qu'il lui serait plus facile +de tirer quelque chose de ce soldat. Il l'aborda donc et se mit à +marcher de conserve avec lui. + +--Il fait chaud, dit-il, pour entrer en matière. Une bouteille de vin +frais serait la bienvenue? + +--La bienvenue, mon gentilhomme. + +--Voulez-vous en boire une avec moi, à la santé du roi? + +--Je veux bien, par ma foi. + +--Entrons donc dans ce bouchon... + +--Pas maintenant. + +--Pourquoi pas maintenant, puisque c'est maintenant que nous avons soif? + +--Parce que j'ai une commission à faire. + +--Où cela? + +Du coup, le soldat commença à regarder de travers l'acharné +questionneur. A ce moment, le regard de Pardaillan s'accrocha à un +papier que le soldat avait placé dans son justaucorps et dont un bout +dépassait. + +--Ah ça, mon gentilhomme, qu'est-ce que cela peut bien vous faire? +reprit le soldat. + +--Rien du tout. Mais, si votre commission vous mène trop loin, vous +comprenez... + +--C'est juste. Eh bien, je vais au Temple. + +Pardaillan tressaillit. Il continua de marcher quelques pas en ruminant +une idée qui venait de lui traverser la cervelle. + +--Camarade, dit-il tout à coup, voulez-vous que je vous dise?... Vous +portez une lettre à l'hôtel de Mesmes. + +--Comment le savez-vous? s'écria le soldat stupéfait. + +--Tenez, voici la lettre qui dépasse et sort de votre justaucorps; elle +va tomber, prenez garde. + +En même temps, Pardaillan saisit entre le pouce et l'index le bout +du papier qu'il tira. Rapidement, il jeta un coup d'oeil sur la +suscription. Elle était ainsi libellée: + +A monsieur le maréchal de Damville, en son hôtel. + +Pardaillan jeta un coup d'oeil autour de lui. Ils se trouvaient dans +la rue Saint-Antoine, pleine de passants. A vingt pas, arrivait une +patrouille du guet à cheval. Il n'y avait pas moyen de se sauver en +emportant la lettre. Il la rendit donc au soldat. Mais il avait pu +remarquer qu'elle était assez mal cachetée, comme par une personne qui +eût été très pressée. + +Ils se remirent en marche. Pardaillan résolu à ne plus lâcher son homme +d'une semelle, le soldat devenu très méfiant. + +--Excusez-moi, mon gentilhomme, reprit tout à coup ce dernier, cette +lettre doit arriver le plus tôt possible. + +Là-dessus, le soldat prit le pas de course. + +Mais il avait affaire à plus entêté que lui: Pardaillan se mit aussi à +courir. + +--Camarade, dit-il, voulez-vous gagner cent livres? + +--Non! fit le soldat, en précipitant sa course. + +--Cinq cents! reprit Pardaillan. + +--Laissez-moi! monsieur, ou j'appelle! + +--Mille!... + +Le soldat s'arrêta court et devint cramoisi. + +--Que me voulez-vous? dit-il d'une voix tremblante. + +--Vous donner mille livres en or, si vous me laissez lire la lettre que +vous portez. + +--Pour mille livres, je serais pendu. Allons donc! + +--Oh! oh! C'est donc bien grave, ce que vous portez? + +En ce cas, je vous offre deux mille livres.» + +Le soldat chancela. Pardaillan reprit rapidement: + +--Nous entrons au premier cabaret et, tandis que vous videz une bonne +bouteille, je décacheté la lettre, je la lis, puis je remets le cachet +en place. Personne ne saura. + +--Non, murmura le soldat d'une voix sourde; mon officier m'a dit que je +serais pendu si la lettre s'égarit!... + +--Imbécile! Qui te parle de l'égarer?... Trois mille livres! dit +Pardaillan. + +Et, prenant le soldat par le bras, il l'entraîna au fond d'un cabaret +voisin. Le soldat suait à grosses gouttes. + +Il pâlissait, il rougissait. + +--Est-ce bien vrai?» murmura-t-il quand ils furent installés devant une +bouteille. + +Pardaillan vida sa ceinture et dit: + +--Compte! + +Le soldat, ébloui, étouffa un rugissement. Jamais il n'avait vu tant +d'or. C'était une fortune qu'il avait là devant lui. Haletant, il remit +la lettre à Pardaillan et, sans compter, remplit d'or ses poches. Puis, +comme dans un coup de folie, il se leva, gagna la porte et disparut. +Pardaillan haussa les épaules et, tranquillement, décacheta la lettre +dont il était dès lors le maître. + +Elle contenait ces mots: + +«Monseigneur, une voiture de voyage fermée s'est presentée à la porte +Saint-Antoine, escortée par une douzaine de cavaliers. Le maréchal de +Montmorency était là. Il a paru très contrarié de ne pouvoir passer. Je +crois avoir reconnu les deux aventuriers que vous m'avez signalés. Je +fais suivre la voiture qui, je suppose, regagne l'hôtel de Montmorency. +J'ose espérer, monseigneur, que vous brûlerez ce billet aussitôt reçu et +que vous n'oublierez pas celui qui vous envoie cet avis.» + +«Ah! ah! fit Pardaillan. Je sais maintenant ce que signifie l'ordre du +roi de faire fermer toutes les portes de Paris!...» + +Là-dessus, Pardaillan se mit en chemin pour regagner l'hôtel de +Montmorency. + +Dans cette soirée, le maréchal de Damville reçut autant de billets qu'il +y avait de portes à Paris. Tous contenaient la même indication en peu de +mots: «Rien de nouveau» ou bien: «Le maréchal ne s'est pas présenté pour +sortir», ou bien encore: «Les personnes signalées ne sont pas venues.» + +Seul, le poste de la porte Saint-Antoine n'envoya aucun rapport. + +Ainsi, le maréchal de Montmorency, Loïse, Jeanne de Piennes et les deux +Pardaillan étaient prisonniers dans Paris! Damville qui, en attendant +de pouvoir assassiner Charles IX, usait et abusait du crédit dont il +jouissait auprès du jeune roi, Damville avait obtenu pour une durée de +trois mois la charge d'inspecter les portes de Paris. Il n'avait pas eu +de peine à démontrer que, dans les circonstances présentes, il fallait +exercer une étroite surveillance sur tout ce qui entrait dans Paris. + +Et le roi lui avait confié le redoutable emploi qui le faisait quelque +chose comme gouverneur militaire de Paris. + +A l'hôtel de Montmorency, l'existence s'écoulait sans incident. Il avait +été convenu qu'on resterait enfermé sans vaine tentative. Les portes +de Paris ne pouvaient demeurer longtemps fermées et, à la première +occasion, le départ se ferait tout naturellement. + +Une quinzaine de jours s'écoulèrent ainsi. + +Le chevalier et le vieux Pardaillan sortaient presque tous les +jours pour aller aux nouvelles et en prenant toutes les précautions +nécessaires pour ne pas être reconnus. + +Un soir, le routier, qui était sorti seul, rentrait à l'hôtel +lorsque, dans la loge du suisse, il aperçut quelqu'un qu'il reconnut +immédiatement: c'était Gillot, le digne neveu de l'intendant de +Damville. + +--Que viens-tu faire ici? gronda-t-il. + +--Monsieur l'officier, je viens... j'expliquais justement... + +--Tu viens m'espionner, misérable!... + +--Ecoutez-moi, de grâce! balbutia Gillot. + +--Point d'affaires! Je vais te couper les oreilles. + +Gillot se redressa et, très digne, prononça: + +--Je vous en défie bien, par exemple! + +En même temps, il retira un bonnet qui couvrait sa tête jusqu'à la +nuque, et Pardaillan demeura stupéfait: + +Gillot n'avait plus d'oreilles!... + +--Vous voyez bien, monsieur, que vous ne sauriez me couper ce que je +n'ai plus. + +--Mais qui t'a ainsi arrangé? + +--Mon oncle lui-même! Oui, monsieur!... Lorsque Mgr de Damville a su que +j'avais trahi son secret parce que j'avais peur que vous me coupassiez +les oreilles, il a dit à mon oncle: «C'est bon! Coupez-les-lui!...» +Alors, mon oncle, que je n'eusse jamais cru capable d'un tel crime, a +exécuté la cruelle sentence, et, tout évanoui que j'étais, m'a ensuite +fait porter hors de l'hôtel. Une femme m'a relevé, m'a soigné, a guéri +les deux blessures. Et moi, monsieur, moi qui veux me venger, je viens +me mettre à votre disposition.» + +--Tiens! tiens! pensa le vieux Pardaillan. + +--Prenez-moi, monsieur. Vous n'aurez pas lieu de vous en repentir. +Je vous aiderai peut-être mieux que vous ne croyez. Et, contre mes +services, je ne vous demande qu'une chose. + +--Laquelle? Voyons. + +--C'est de m'aider à votre tour à me venger de Mgr de Damville qui a +donné l'ordre de me couper les oreilles, et de mon oncle qui a exécuté +cet ordre.» + +«Voilà un animal qui me paraît animé d'excellentes intentions et qui +pourra nous être utile», songea Pardaillan qui ajouta: + +--Eh bien, c'est dit; je te prends à mon service. + +Gillot eut dans les yeux un éclair de joie qui eût inquiété Pardaillan +s'il l'eût surpris. Mais, faisant signe à Gillot de le suivre, le vieux +routier s'enfonçait déjà dans l'hôtel. + +Gillot le suivit en murmurant entre ses dents: + +«J'espère que mon oncle Gilles sera content de moi!» + + + +V + +L'ORAGE GRONDE + +Une vingtaine de jours après l'entrée du roi dans Paris eurent lieu les +fiançailles d'Henri de Béarn et de Marguerite, soeur de Charles IX. A +cette occasion, une fête fut donnée au Louvre, fête somptueuse et telle +qu'on n'en avait plus vu depuis les grandes mises en scènes auxquelles +se complurent François Ier et Henri II. + +Cette mémorable, fastueuse et terrible soirée, il faut que nous la +suivions pour ainsi dire heure par heure. + +Le Louvre flamboyait de lumières, un immense bruissement de rires +s'élevait de cette fournaise, et chacune des salles où se déployaient +ces magnificences contenait un drame... + +Au-dehors, une foule de peuple, difficilement contenue par les archers +de service soutenus par des compagnies d'arquebusiers, roulait autour +du Louvre, comme une mer aux flots noirs qui mugit autour d'un brillant +rocher. Cette foule n'était pas seulement attirée par la curiosité. +Malgré les édits criés à diverses reprises, la plupart des bourgeois +étaient armés de pertuisanes et avaient endossé la cuirasse. + +Au début de cette soirée, et comme la nuit s'étendait sur Paris, +Catherine de Médicis et son fils Charles IX se trouvaient seuls dans une +pièce dont le balcon dominait la Seine et la rive gauche. + +Habillé de noir comme à son habitude, plus pâle que jamais, ses maigres +mains d'ivoire incrustées sur la balustrade de fer, Charles IX regardait +au loin une grande lueur rouge. Et, près de lui, d'un pas en arrière, +Catherine souriait, de son rire énigmatique et cruel, sphinx formidable. + +--Pourquoi m'avez-vous amené là, madame? demanda le roi. + +--Pour vous montrer ce feu, sire. + +--Un feu de joie? Mes bons Parisiens se réjouissent. + +--Non, sire. Les Parisiens brûlent une maison où l'on a surpris +une réunion de parpaillots... Et tenez... voici encore un feu qui +s'allume... là, sur votre gauche! + +Une bouffée de sang monta aux joues blêmes de Charles IX. + +--Plaise au Ciel, continua Catherine, que l'idée ne leur vienne pas de +brûler le Louvre! + +--Par le sang du Christ! Je vais donner l'ordre de charger les +incendiaires. + +Et, se retournant, le roi cria: + +--Holà, Cosseins! + +--Êtes-vous fou, Charles? gronda Catherine en saisissant la main de son +fils. Voulez-vous donc provoquer des émotions et des émeutes dans Paris? + +--Que dites-vous là, madame? fit Charles en frissonnant. + +--La vérité!... Vous avez rêvé la fusion des catholiques et des +huguenots. Dieu sait si j'en ai gémi moi-même, car je voyais l'abîme où +vous couriez. Ne voyez-vous pas les visages menaçants qui vous entourent +depuis que Jeanne d'Albret, Henri de Béarn, Condé et Coligny sont ici! +Aveugle! + +Au loin, l'incendie montait et s'étendait, vaste nappe de flammes rouges +qui ondulait dans la nuit. + +--Voilà la réponse des Parisiens aux fiançailles de ce soir! reprit +Catherine. + +Les yeux exorbités, les mâchoires serrées, Charles IX regardait. Par +moment, un frisson le secouait. + +--Charles, continua la reine, écoutez-moi. Vous savez avec quelle joie +j'ai poussé à la paix; vous savez que moi-même je me suis humiliée +devant l'orgueilleuse Jeanne d'Albret. Vous savez que j'ai été jusqu'à +imaginer le mariage de ma propre fille avec Henri de Béarn. C'est que, +moi aussi, j'étais aveugle! Je croyais alors que la paix était possible +entre les huguenots et les catholiques. La paix avec les huguenots? +Délire! Rêve insensé! Il faut que l'hérésie ou l'Eglise triomphe ou +meure! + +--Madame!... Vous m'épouvantez!... Il est impossible que les choses en +soient là parce que j'ai eu horreur de tout le sang qui se versait! + +--Impossible? N'avez-vous pas lu les lettres que les ambassadeurs de +tous les États apportent? Que nous dit le roi d'Espagne?... Qu'il +prépare une armée pour rétablir le règne de Dieu compromis par notre +faiblesse. + +--Je ferai la guerre à l'Espagnol! + +--Insensé! Que nous dit Venise? Que nous disent Parme et Mantoue? Que +nous disent les Etats de l'Empire? Tous, tous, tous nous blâment, tous +nous menacent! + +--Je tiendrai tête à l'Europe s'il le faut!... + +--Tiendrez-vous tête au Souverain Pontife? gronda Catherine. Vous +relèverez-vous de l'excommunication dont il vous menace? + +--Par l'enfer, madame! Le pape est le pape, et, moi, je suis le roi de +France!... + +Et, cramponné à la balustrade, Charles se raidit davantage. + +--Silence! dit-il. Je veux qu'on se taise autour de moi! J'ai décidé la +paix, et la paix se fera dans mon royaume! S'il faut faire la guerre à +l'Espagne, à l'Empire, au pape lui-même, je ferai la guerre! + +--Avec quoi? dit Catherine d'une voix glaciale. + +--Avec mes armées, avec ma noblesse, avec mon peuple!... + +--Votre peuple!... Venez, sire! Et vous allez entendre ce qu'il veut! + +En même temps la reine saisit la main de son fils avec un geste +d'irrésistible autorité et, l''entraînant, elle lui fit traverser +plusieurs pièces. + +Catherine s'arrêta dans une grande salle qui donnait sur le côté du +Louvre opposé à la Seine. + +--Vous parlez de votre noblesse, dit-elle alors. Sur qui compterez-vous? +Sur un Guise qui fomente je ne sais quoi dans l'ombre? Sur un +Montmorency qui s'enferme dans son hôtel pour y donner refuge aux +rebelles? + +--Mordieu! madame, de quels rebelles parlez-vous? + +--De ces deux aventuriers qui, en plein Louvre, nous ont insultés, vous +et moi! + +--Et vous dites que Montmorency leur donne asile? + +--Oui, sire. Et toute votre noblesse en est à ce point de révolte +ouverte... Quant au peuple, écoutez... + +Catherine entraîna le roi dans l'embrasure d'une fenêtre ouverte, et +Charles, se penchant, vit, au-delà des fossés, du Louvre, la foule +énorme qui se pressait et hurlait: + +«Vive la messe! Mort aux huguenots!...» + +Mais ces cris eux-mêmes étaient dominés et couverts par une clameur plus +forte, plus volontaire, comme organisée: + +«Vive Guise! Vive notre capitaine général!...» + +Charles choqua violemment ses mains l'une contre l'autre et, se tournant +vers la reine mère: + +--Que signifie?... Qui est capitaine général? + +--Votre peuple vous le dit, sire: c'est Henri de Guise! + +--Et de quoi est-il capitaine général? + +--Des troupes catholiques, sire! + +--Or ça, madame, perdons-nous le sens?... Où donc sont ces troupes +catholiques? Et qui les a instituées?... + +--Charles, ces troupes, c'est tout le royaume! Ce sont les seigneurs qui +ne veulent pas que l'hérétique soit traité sur le même pied que le +loyal serviteur! Ce sont les bourgeois que vous pouvez voir d'ici, la +pertuisane au poing! C'est tout votre peuple, enfin, qui s'arme pour +sauver la vieille religion qui, elle, a sauvé le monde... Et c'est cela +qui fait une armée, sire! + +Charles IX referma violemment la fenêtre et se mit à arpenter la salle +d'un pas agité. + +--Que faire? Que faire? balbutiait-il. + +--Eh! par Notre-Dame, votre devoir de roi, de fils aîné de l'Eglise! + +--Quoi! Une trahison contre ce pauvre Coligny qui pleure de joie quand +je l'appelle mon père! Contre ce pauvre Henri qui est si rayonnant et +qui m'assure de toute son amitié... Faites tout ce que vous voudrez! Je +ne veux pas m'en mêler.» + +Tout Charles IX était dans ce mot. + +Catherine réprima le tressaillement de joie qui l'agita. Elle marcha +rapidement vers son fils, fixa son regard aigu sur ses yeux troubles et, +d'une voix sourde, elle murmura: + +--Charles, votre bon coeur vous perdra. Malheureux enfant, ne vois-tu +pas que tu as introduit le loup dans Paris? Tu parles de l'amitié +d'Henri de Béarn! Sais-tu où se trouvait Henri lorsque tu le croyais au +camp de La Rochelle, avant ton départ pour Blois! Interroge là-dessus +ton grand prévôt... + +--Parlez, madame!... + +--Eh bien, il était à Paris avec Condé, d'Andelot et Coligny. Et sais-tu +ce qu'il y venait faire?... Il conspirait ta mort pour s'emparer de ta +couronne!» + +Le roi devint livide et jeta autour de lui des yeux hagards... + +Se penchant à l'oreille de son fils, la reine ajouta: + +--Pas un mot, sire! Pas un geste qui laisse comprendre aux damnés +huguenots que vous savez l'horrible vérité! Dissimulez, sire, ou nous +sommes tous perdus!...» + +Alors elle s'éloigna, descendit un escalier dérobé et parvint à son +oratoire. + +--Paola! appela-t-elle. + +Sa suivante florentine apparut. + +--Sont-ils là? demanda la reine. + +--Oui, Majesté. Lui, ici... et l'autre, là! + +--Bien! le bravo d'abord... Et ensuite, lui! + +La suivante sortit et reparut quelques instants après, suivie d'un homme +qui s'inclina jusqu'à terre. + +--Bonjour, mon cher Maurevert, dit la reine avec son plus gracieux +sourire. Je vois que vous êtes toujours de nos amis, toujours empressé +lorsque nous avons besoin d'un homme brave, énergique et dévoué. + +--Votre Majesté me comble, dit Maurevert en se redressant. + +--Pas du tout. J'aime à rendre hommage aux amis de la couronne. Pauvre +couronne! Bien peu solide sur la tête de mon fils!... + +«Diable! songea Maurevert en pâlissant, aurait-elle vent de quelque +chose?» + +Et, tout haut, il dit: + +--S'il ne faut que risquer ma vie pour consolider cette couronne. Votre +Majesté n'a qu'à parler: je suis tout prêt... à tout! + +Au fond, Maurevert tremblait. + +Il avait jeté autour de lui un rapide coup d'oeil pour s'assurer qu'il +était bien seul avec la reine. + +Puisque nous tenons ce Maurevert, dessinons-le en quelques traits. Il +paraissait une trentaine d'années; svelte, mince, les cheveux et la +barbe d'un blond ardent, presque roux, l'oeil gris, avec des reflets +d'acier, la figure régulière, la tournure élégante, il avait la démarche +souple d'un fauve et, dans son ensemble, ne manquait pas d'une sorte +de beauté. Rompu à tous les exercices vigoureux, il passait pour très +dangereux l'épée à la main et, en outre, avait une réputation établie de +tireur infaillible à l'arquebuse et au pistolet. + +Il n'avait pas de situation fixe à la cour. On ignorait d'où il venait +et quelle était sa famille. Mais il avait été d'abord très protégé par +le duc d'Anjou, frère du roi, à qui il avait rendu de ces inavouables +services qu'un bravo pouvait rendre à un prince. En récompense Henri +l'avait présenté à la reine Catherine, en lui disant: + +--Madame ma mère, M. de Maurevert tuerait son père si je lui en donnais +l'ordre. + +Maurevert, en marge de la cour, méprisé par les uns, redouté par les +autres, accepté, toléré plutôt, n'aimait et ne haïssait personne; mais +il était capable de tuer froidement quiconque le gênait. + +Que voulait-il? De l'argent d'abord, beaucoup d'argent. Et puis un titre +qui lui permît de faire bonne figure parmi les nobles compagnons qui +acceptaient sa société. + +Il trahissait secrètement le duc d'Anjou pour le duc de Guise, tout prêt +à trahir le duc de Guise pour le roi Charles. Il savait que le frère +du roi attendait avec impatience la mort de Charles IX, et peut-être +Maurevert eût-il assassiné le roi s'il n'eût craint d'être ensuite +abandonné par Anjou. + +Lors donc que Catherine lui eut fait entendre qu'elle craignait pour la +couronne, Maurevert s'imagina que la reine avait peut-être des soupçons +sur la conspiration de Guise. + +«S'il en est ainsi, pensa-t-il, et qu'elle me veuille faire arrêter, je +saute sur elle, je l'étrangle, et je prouve au roi que la reine mère +voulait le tuer pour mettre Anjou sur le trône.» + +C'est pourquoi il répondit sur un ton de menace que Catherine ne pouvait +comprendre: + +--Je suis prêt... à tout! + +--Je le sais, monsieur, je le sais, et c'est pourquoi, dans les +circonstances difficiles que nous traversons, j'ai songé à vous. J'ai +des ennemis, ou plutôt mon fils a beaucoup d'ennemis... + +--De quel fils Votre Majesté parle-t-elle en ce moment? + +«Oh! Oh! pensa la reine. Corpo di Christo, voila un gaillard plus +intelligent que je ne le pensais!» + +Elle poussa un soupir, et dit d'un ton languissant: + +--Mais de quel fils voulez-vous que je parle, sinon du roi... + +--C'est que, comme je suis le plus fidèle serviteur de Mgr Henri, j'ai +toujours une tendance à m'imaginer que c'est lui le seul fils de la +reine. Pardonnez-moi, madame, j'oubliais le roi! + +--Monsieur de Maurevert, dit-elle, j'aime également mes enfants... +Lorsqu'il plaira à Dieu de rappeler à lui mon pauvre Charles, je serai +heureuse de savoir qu'Henri possède des serviteurs aussi dévoués que +vous... Mais, ce dévouement que vous avez pour le duc d'Anjou, ne +sauriez-vous l'offrir au roi pour un temps? + +--Madame, dit Maurevert, ce que j'en ai dit, c'est pour faire comprendre +à Votre Majesté que j'appartiens corps et âme à Mgr d'Anjou... + +Les yeux de la reine étincelèrent de joie. Maurevert surprit cette joie +et continua: + +--Mais il va sans dire que, si le roi a besoin de mes faibles services, +je lui suis tout acquis: c'est mon devoir de fidèle sujet. + +Il y avait une telle différence entre le ton que le bravo employait pour +parler du duc d'Anjou et pour parler du roi que Catherine, transportée, +s'écria: + +--Monsieur de Maurevert, vous êtes un honnête homme et, si vous voulez +m'obéir, je me charge de votre fortune! + +Car cette femme si rude, si subtile, devenait aveugle dès qu'on la +flattait dans son amour pour Henri d'Anjou. + +Elle reprit après une minute de réflexion: + +--Puisque vous voulez servir le roi, je veux vous donner une preuve de +mon amitié en vous disant quels sont ses ennemis... + +--J'écoute Votre Majesté, tout prêt à renfermer dans mon coeur comme au +fond d'une tombe les secrets qu'elle daignera me confier. + +--Je connais votre discrétion... Mais est-ce bien un secret pour vous? +Ne vous doutez-vous pas de quels ennemis je veux vous parler? + +--Serait-ce de M. le duc de Guise? + +--Guise? Oh! non... le duc nous est tout dévoué... + +--Alors, Votre Majesté veut parler du maréchal de Damville. + +--Damville, à qui nous avons donné le gouvernement de la Guyenne, est un +de nos plus beaux amis... + +--Alors, fit Maurevert, il s'agit de celui qu'on appelle le chef des +_Politiques_. + +--Montmorency! dit la reine. Cette fois, c'est bien un ennemi que vous +désignez. Mais nous en reparlerons plus tard. + +--Alors, reprit Maurevert impénétrable, je ne vois pas... + +--Songez que, le roi, c'est le fils aîné de l'Eglise. + +--Votre Majesté veut parler des huguenots! s'écria le bravo avec une +surprise parfaitement jouée. Mais le roi lui-même n'a-t-il pas proclamé +la grande réconciliation? + +--Eh bien, oui! Mais, malgré toutes nos avances, malgré la sincérité +de nos offres, les huguenots conspirent. Ils sont insatiables. Ah! +Maurevert, je tremble pour mon fils! + +--Pourquoi Votre Majesté ne fait-elle pas arrêter l'amiral? + +--Trop tard, mon bon Maurevert, trop tard. Arrêter l'amiral! Qui donc +oserait maintenant se charger d'une telle besogne?... + +--Moi, fit Maurevert. + +--Vous!... + +--Pourquoi pas? Que le roi m'en signe l'ordre, et, dès ce soir, en +pleine fête, j'arrête Coligny. + +--Quel scandale!... Non, non, c'est impossible!... Ah! je suis une reine +bien malheureuse!... Ah! si le Ciel pouvait donc une fois exaucer ma +prière! Une bonne fièvre quartaine nous délivrerait de Coligny, et il +n'y aurait pas de scandale... vous comprenez... Hélas! nous en serons +réduits à subir la loi des hérétiques et à entendre la messe en +français! car, d'espérer que le Ciel enverra à l'amiral la fièvre qui +nous sauverait tous, et qui vous enrichirait, mon bon monsieur de +Maurevert, d'espérer cela, il n'y faut pas songer... + +La reine s'arrêta sur ce mot. Maurevert sourit. Mais il voulait des +ordres positifs. Il avait d'ailleurs compris depuis longtemps. + +--Un accident! fit-il. + +--Eh oui! dit la reine. Une tuile ne peut-elle pas tomber sur la tête de +l'amiral? + +--Hum! Il faudrait que cette tuile fût douée d'un dévouement... + +--Qui coûterait cher, n'est-ce pas?... Parlez sans crainte, mon cher +monsieur de Maurevert. Que faudrait-il pour donner de l'intelligence et +du dévouement à cette tuile? + +--Je l'ignore, madame. Mais, à défaut de cette tuile, je connais +quelque part une bonne arquebuse... + +--Mais c'est tout ce qu'il faut! + +--En ce cas, que Votre Majesté cesse de craindre. Je n'ai qu'un mot à +dire à un ami qui se chargerait... + +--Voyons. Comment s'y prendrait cet ami? + +--Mais de la façon la plus simple et la moins scandaleuse... Il +attendrait au détour de quelque rue M. l'amiral qui tous les jours +quitte le Louvre à la même heure et suit le même chemin pour se rendre +à son hôtel... et tenez, madame, je vois ici l'endroit... Votre Majesté +connaît-elle le révérend Villemur? + +--Le chanoine de Saint-Germain-l'Auxerrois? + +--C'est cela. Eh bien, ce digne chanoine, qui est des amis les +plus zélés de l'Eglise, demeure justement dans le cloître +Saint-Germain-l'Auxerrois, que M. l'amiral traverse tous les jours +pour gagner la rue de Béthisy. Il loge dans une fort belle maison, cet +excellent Villemur. Et il se trouve que les fenêtres de son logis sont +grillées au rez-de-chaussée d'un assez-fort treillis, en sorte que, de +la rue, il est impossible de voir ce qui se passe à l'intérieur de la +maison. + +--Très bien! Très bien... + +--Supposons donc que mon ami va demander l'hospitalité au chanoine, et +qu'il se place près de la fenêtre, son arquebuse à la main. Il joue avec +cette arquebuse. Tout à coup la balle part et va frapper M. l'amiral qui +passe juste à ce moment. Je crois bien, madame, que ceci vaut la tuile +ou la fièvre. + +--Certes! Et, si un tel accident arrivait, votre ami serait royalement +récompensé. + +--S'il s'agissait de moi, je répondrais que ma plus belle récompense +serait la satisfaction d'avoir servi ma reine. + +--Oui, mais tout le monde n'a pas votre désintéressement. + +--Ce n'est que trop vrai, madame. Je crois donc que l'ami dont je vous +parle et qui est d'une adresse extraordinaire à l'arquebuse pourrait +bien se montrer maladroit si je n'étais là pour assurer un paiement +raisonnable. Mais que Votre Majesté ne s'en inquiète pas: je possède une +cinquantaine de mille livres, et avec cette faible somme... + +Catherine eut un haut-le-corps. Mais se remettant aussitôt elle attira à +elle une feuille de papier et y traça quelques mots. + +--Monsieur de Maurevert, dit-elle, je ne souffrirai pas un tel +sacrifice. Gardez vos cinquante mille livres. Quant à votre ami, voici +pour lui un bon de vingt-cinq mille livres sur le trésor. + +Maurevert lut le papier, le plia et le mit en poche. + +--Le reste... après l'accident, dit Catherine. Vous voyez que je ne +marchande pas quand il s'agit de récompenser vos amis, mais j'espère +qu'il m'en sera tenu compte... Prévenez aussi votre ami que j'aurai +besoin de lui... + +--Contre qui, madame?... + +--Je vais vous le dire. Mais il ne s'agit plus là ni du roi ni de +l'Eglise. Il s'agit...» + +Catherine, se déchargeant de cette souriante simplicité dont elle +s'était couverte pour parler des affaires de l'État, laissa la haine +éclater sur son visage. + +--Il s'agit, poursuivit la reine, de deux hommes qui m'ont mortellement +offensée. Sans eux, ou du moins sans l'un d'eux, nous n'en serions pas +où nous sommes. Il n'y aurait plus d'armée huguenote. Il n'y aurait +pas de fiançailles royales ce soir dans le Louvre. En sauvant Jeanne +d'Albret, il nous a menacés, mes fils et moi, d'une ruine que toutes +mes ressources pourront à peine conjurer. Mais ce n'est pas tout. +Ce misérable se mêle de protéger quelqu'un qui est, dans ma vie, un +obstacle terrible. Ce n'est pas tout. Par deux fois il m'a bafouée. Lui +et son père, je les hais, Maurevert, et je vous donne, en vous révélant +cette haine, la plus grande preuve d'estime que j'aie jamais donnée à +per sonne. Tuez-moi ces deux hommes et je vous crée comte...» + +Maurevert tressaillit. + +--Je vous trouverai un comté à votre taille. Et en attendant, pour +chacune de ces têtes, il y a cent mille livres. + +--Ce sont donc de bien puissants personnages, madame? + +--Ce sont deux misérables aventuriers. Mais, prenez-y garde, ces deux +hommes sont de fer. On croit les avoir tués: ils reparaissent. On les +brûle dans une maison, on les retrouve dans une autre. Mais vous y +étiez, Maurevert! Vous y étiez à l'incendie du cabaret, vous étiez +au siège de la rue Montmartre, vous étiez ici même lorsque j'ai été +insultée, bafouée. + +--Vous parlez des Pardaillan, madame! + +--Vous les avez nommés! Ils sont maintenant... + +--A l'hôtel de Montmorency, je le sais madame. Eh bien, madame, je vais +vous étonner: pour la vie de ces deux hommes, je ne veux ni de votre +comté, ni de vos deux cent mille livres... et je donnerais moi-même +jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour les tenir un jour à ma merci +et les étrangler de mes mains... + +--Ah! ah! fit lentement Catherine, il paraît que vous leur en voulez +fort, mon bon Maurevert. + +Maurevert posa son doigt sur sa joue droite. + +Sur cette joue, une longue cicatrice apparaissait, livide, sous les +couches de pâte. + +--Joli coup de cravache, dit la reine avec sa terrible tranquillité. +Vous en serez marqué toute la vie. + +Maurevert grinça des dents. Mais, se remettant presque aussitôt, il +s'inclina: + +--La reine me donne-t-elle congé? + +--Allez, monsieur. Et songez que, si je suis bien servie, vous pourrez +demander ce que vous voudrez sans craindre de trop demander. + +Maurevert s'éloigna. + +«Bon! songea la reine. Coligny. Les Pardaillan. Voyons maintenant où en +est notre bonne Jeanne d'Albret.» + +Elle s'assit dans un vaste fauteuil. + +Peu à peu les traits convulsés de Catherine se détendirent. Une +expression de mélancolie rêveuse remplaça l'expression de haine. Elle +saisit un petit miroir pour s'examiner, et, quand elle se vit ce qu'elle +voulait qu'elle fût, elle s'arrangea dans son fauteuil, prit une pose +affaissée, ramena sur ses épaules le voile noir qui couvrait sa tête et +s'en fit ainsi une sorte de cadre qui seyait merveilleusement à cette +attitude et à cette mélancolie. + +Alors seulement elle appela la suivante et lui fit un signe. Paola +pénétra dans une pièce voisine, et, de même qu'elle avait introduit +Maurevert, elle introduisit cette fois un nouveau personnage, et +s'éclipsa sans bruit. + +Quant à Maurevert il avait regagné les immenses salles où évoluaient dix +mille invités. Sans que la fête battît encore son plein, il commençait +déjà à régner dans cette foule ce laisser-aller qui dénote que la +froideur première est passée. + +Maurevert parcourut longtemps les salons, cherchant quelqu'un. + +Il aperçut enfin un groupe nombreux de seigneurs qui paraissaient faire +leur cour à un personnage qui, d'après l'attitude et le nombre des +courtisans, ne pouvait être que le roi lui-même. + +Ce n'était pas le roi, c'était Henri, duc de Guise. + +Il portait avec une grâce hautaine un costume qui était une merveille de +magnificence et de bon goût: la garde de son épée de parade étincelait +de diamants; chacun des rubans de son pourpoint était fixé par une +grosse perle; une agrafe de rubis et d'émeraudes supportait les plumes +blanches de sa toque. + +Henri de Lorraine, duc de Guise, heureux, souriant, resplendissant de +jeunesse, réellement magnifique, pouvait en cette soirée passer pour le +cavalier le plus accompli de la cour de France. Il riait avec les siens +des huguenots qui passaient en leurs costumes plus sévères. + +Tout à coup, l'idée d'une excellente farce traversa sans doute son +esprit. Car il se mit à rire plus nerveusement que jamais: Téligny, +gendre de l'amiral, venait d'apparaître, donnant la main à sa femme, +Louise de Coligny, alors dans tout l'éclat de sa beauté. + +Guise la vit de loin. Il étouffa un soupir et pâlit légèrement. Puis, +éclatant de rire, comme nous avons dit, il s'écria: + +--Messieurs, une jolie comédie!... Approchez-vous, je vais vous +expliquer cela. + +Le cercle des courtisans se resserra. A ce moment, quelqu'un toucha +Henri de Guise au bras. Le duc se retourna et vit Maurevert. + +--Attendez-moi, messieurs, dit-il. Je reviens à l'instant, et nous +allons combiner ensemble une petite mascarade dont il sera parié! + +Là-dessus, il se retira du cercle, suivi de Maurevert, et se réfugia +dans l'embrasure d'une large fenêtre. + +--Eh bien, fit-il, que voulait-elle? + +--Me donner l'ordre de tuer Coligny, dit Maurevert. + +Le duc tressaillit et murmura sourdement: + +--Elle cherche à nous devancer... Mais n'importe! Autant commencer par +l'amiral! Ah Coligny! Coligny! Tu pleureras des larmes de sang pour +m'avoir fait pleurer des larmes d'amour. Qu'as-tu promis? + +--De tirer sur l'amiral. + +--Bien!... Seulement tu attendras que je te dise le bon moment. Tu +comprends... Ne tire pas sans mon ordre. + +--Oui, monseigneur. + +--Et puis... le jour où tu tireras... tu t'arrangeras pour blesser +grièvement le bonhomme, tu entends... mais non pour le tuer sur le coup. + +Guise regagna son cercle de courtisans auxquels il commença à expliquer +son idée, qui devait être des plus bouffonnes à en juger par les rires +et les bravos qui l'accueillaient. + +Quant à Maurevert, il se perdit dans la foule, gagna lentement les +portes des salons, puis sortit du Louvre et disparut dans les rues +noires. + + + +VI + +L'ORAGE GRONDE (suite) + +«Le bravo d'abords et lui ensuite!» avait dit la reine Catherine à sa +suivante Paola. + +Nous venons d'assister à l'entretien qu'elle avait eu avec Maurevert. La +suivante florentine introduisit alors le personnage que la reine avait +simplement appelé «lui». + +Ce nouveau personnage, ayant salué la reine, se tint immobile devant +elle dans une attitude de raideur où il y avait autre chose que de la +fierté. Il était très pâle. Ses yeux ardents éclairaient cette pâleur +d'un feu étrange. + +Cet homme, c'était le comte de Marillac. + +--Vous êtes fidèle au rendez-vous, dit enfin Catherine; merci, comte. + +--C'est bien plutôt à moi de remercier Votre Majesté de l'intérêt +qu'elle daigne me témoigner, de la promesse qu'elle a bien voulu me +faire... + +La reine fit un signe de tête où il y avait de la lassitude, de la +mélancolie, des sentiments réprimés, quelque chose comme une +affection profonde qui n'ose éclater. Sa voix avait pris une douceur +extraordinaire. + +--Comte, dit-elle de cette voix harmonieuse, restée si jeune et si pure, +il faut avant tout que je vous supplie de ne pas vous étonner de cet +intérêt que vous avez pu remarquer... + +--Madame, s'écria Marillac remué jusqu'aux entrailles, est-ce bien la +reine qui me parle ainsi? + +Et, en cette minute, il eut l'impression émouvante que Catherine allait +lui répondre: + +«Non pas la reine... mais vôtre mère!...» + +Cette réponse ne vint pas. + +--Comte, dit-elle, vous êtes l'homme le plus généreux que j'aie +rencontré... C'est à cette générosité que je fais appel pour vous prier +de ne pas m'interroger au sujet de cet intérêt... de cette affection que +je vous porte. + +--S'il y a un secret dans la pensée de Votre Majesté, et que ce secret +soit surpris par moi, puisse-je être foudroyé par le feu du ciel avant +que de mon coeur il soit monté à ma langue! + +--Il y a un secret... Eh bien, oui, comte!... Et tenez... ce secret, je +vous jure de vous le divulguer un jour... bientôt... + +Le jeune homme laissa échapper un faible cri. + +--Bientôt, reprit la reine avec un admirable désordre dans la voix, vous +saurez pourquoi je m'intéresse tant à vous, pourquoi j'ai dû, dans notre +dernière entrevue, feindre la froideur, et pourquoi, cependant, je vous +offrais une royauté... pourquoi j'ai sondé votre chagrin... et pourquoi +enfin je veux vous voir heureux!... + +--Madame! madame! cria Marillac, comme il eût crié: Ma mère!... + +Mais il n'entrait pas dans le plan de Catherine qu'un mot définitif fût +prononcé. Elle dit en souriant: + +--Que fîtes-vous de ce coffret d'or que vous voulûtes bien accepter?... + +Marillac répondit par un sourire au sourire de la reine. + +--Ce coffret, balbutia-t-il?... Ah! je le garde précieusement comme une +relique, madame, puisqu'il me vient de vous! + +Un nuage passa sur le front de Catherine. + +--Vous le gardez... chez vous? + +--Votre Majesté sait que j'habite l'hôtel de la reine de Navarre, +puisque je suis un de ses gentilshommes... Le coffret est un bijou de +femme. + +--C'est vrai! fit Catherine, toujours avec le même sourire. Je m'en +servais pour renfermer tantôt mes gants, tantôt mes écharpes. Il me fut +jadis donné par le bon roi François Ier, lorsque j'arrivai à la cour de +France... + +--Il n'a pas perdu sa destination, dit alors le comte. Car Sa Majesté ma +reine s'en sert pour mettre ses gants. + +--Vraiment! fit Catherine avec un soupir qui eût paru un merveilleux +chef-d'oeuvre de ruse à quiconque eût pu voir la joie sauvage qui éclata +soudain dans ce coeur. + +--Oui, reprit le comte avec une gravité soudaine, j'aime la reine de +Navarre... pardonnez-moi, madame, j'allais dire: comme si elle était +ma mère... Alors, je l'ai priée de me garder cette relique.... ce +coffret... jusqu'au jour... + +--Vous avez bien fait, mon enfant! + +Le comte chancela, ébloui par ce mot qu'il entendait pour la première +fois dans la bouche de Catherine. + +--Jusqu'au jour, disiez-vous? reprit-elle vivement. + +--Jusqu'au jour où je saurai enfin la vérité sur celle que vous savez, +dit le comte en retombant dans ce même désespoir qui paraissait +l'accabler. Et ceci m'amène à vous rappeler que Votre Majesté, dans +cette entrevue même où elle me donna ce magnifique coffret, daigna me +promettre... + +--Je vais tenir ma promesse, mon cher comte... + +Mais n'êtes-vous pas curieux de savoir comment j'ai connu votre passion +pour Alice de Lux?... + +--Je vis dans une telle inquiétude, madame, que rien ne me touche ni +m'étonne... J'ai simplement supposé que Votre Majesté avait daigné +s'informer de moi... + +--C'est un peu cela, comte... mais croyez bien que le génie et +l'intrigue qu'il m'a fallu déployer pour vous suivre pas à pas, savoir +ce que vous pensiez, vous protéger au besoin... + +Le comte, à ces mots, eut encore un de ces mouvements impulsifs comme +Catherine en avait provoqué deux ou trois depuis le début de cet +entretien. Mais, cette fois encore, elle s'arrêta, en se reprenant pour +ainsi dire à l'instant précis où elle paraissait vouloir s'abandonner à +l'émotion. + +--Je vous ai surveillé, reprit-elle avec un sourire. J'ai d'abord voulu +voir de près, et Dieu sait ce qu'il m'en a coûté pour demeurer si froide +devant vous, alors que... + +--Achevez, madame, je vous en supplie! + +--Rien, fit la reine sourdement. L'heure n'est pas venue, et vous avez +juré de ne pas m'arracher mon secret. + +Le comte joignit les mains et s'inclina comme devant une sainte. + +--Après notre première entrevue, continua la reine, je ne tardai pas à +connaître votre amour pour Alice de Lux. Un soir, comte, vous vous êtes +arrêté près de mon nouvel hôtel, au pied même de la tour. La reine +de Navarre vous accompagnait. Elle entra chez Alice. Et vous, vous +attendîtes... Alors, je voulus savoir ce qui vous tourmentait... Je +connaissais Alice... je l'avais quelque peu malmenée jadis parce qu'elle +abandonnait notre religion... J'eus tort, je l'avoue; on devrait +toujours respecter la croyance des autres... Le lendemain matin, je la +vis donc... et je sus ce qu'il s'était passé entre elle et la bonne +reine Jeanne... + +--C'est ce jour-là, madame, interrompit le comte frémissant, qu'eut lieu +notre deuxième entrevue... c'est ce jour-là que vous me fîtes venir... +que vous voulûtes bien me donner ce coffret d'or en signe de votre +affection... royale... c'est ce jour-là enfin que vous me fîtes une +promesse... + +--Oui: celle de vous dire au juste ce qu'est Alice de Lux!... Cette +promesse je vais la tenir... Mais, reprit Catherine, la reine de Navarre +ne vous a donc rien dit depuis ce jour? + +--Rien, madame, rien!... En quittant la maison d'Alice de Lux, elle me +dit... et toute ma vie j'aurai ces paroles gravées dans ma mémoire: «Mon +enfant, j'ai longuement interrogé votre fiancée. Dans mon âme, voici ce +que je pense: je verrai avec effroi que cette demoiselle devienne la +femme d'un homme que j'aime comme un fils... mais l'amour peut faire des +miracles... et je crois vraiment que l'amour d'Alice pour vous est de +ceux qui font des miraclés... Devant cet amour si grand, je vous dis, +mon enfant: suivez votre destinée». + +Le comte garda alors un sombre silence, comme s'il eût encore répété en +lui-même ces paroles. Puis il reprit: + +--Depuis, la reine ne voulut jamais ajouter un mot. Elle me pria même +de ne plus lui parler de ces choses jusqu'au jour où je serais décidé +à épouser Alice... Que signifie cet effroi qu'elle manifeste à l'idée +qu'Alice peut devenir ma femme? Que s'est-il donc passé qu'il ait fallu +un miracle, un miracle d'amour pour faire oublier à Jeanne d'Albret?... +Il me semble, à force de creuser ma pensée, que la reine de Navarre a +surpris un crime chez Alice, et que, par pitié pour moi, peut-être, elle +ait résolu de taire ce crime... + +--Avez-vous revu Alice, depuis;? demanda Catherine. + +--Non, madame!... Il me semble maintenant qu'à son premier mot, à son +premier geste, je découvrirai son crime... et pourtant je ne puis vivre +sans elle! + +--Vous parlez de crime, reprit la reine en hochant la tête, prenez garde +de ne pas aller trop loin dans des soupçons que rien ne justifie... +Écoutez-moi, comte... Il y a dix-huit jours, je vous ai demandé un mois +pour savoir toute la vérité sur Alice de Lux. Mon enquête a abouti plus +rapidement que je n'eusse espéré... cette vérité, vous allez la savoir +selon ma promesse... Alice de Lux est pure, Alice de Lux a mené +l'existence la plus innocente, Alice de Lux est digne de l'amour d'un +homme tel que vous... mais...» + +Ce «mais», le comte de Marillac ne l'entendit pas. A cette certitude +que lui donnait Catherine de la pureté, de l'innocence d'Alice, le +malheureux était tombé sur ses genoux, il avait saisi les mains de la +reine, et ce cri fit pour ainsi dire explosion sur ses lèvres: + +«Ma mère!... ma mère!...» + +Catherine laissa tomber sur le comte prosterné un regard terrible; puis +ce regard fit le tour de l'oratoire avec une inexprimable épouvante. + +--Êtes-vous fou, monsieur? gronda-t-elle. + +Au même instant, Marillac fut debout... + +--Ah! comte, murmura Catherine, vous venez de me donner une émotion bien +cruelle, pour si douce qu'elle soit... Songez que, si l'on vous avait +entendu, la mère du roi de France était déshonorée... + +--Oh! infâme que je suis!... Pardonnez à mon délire, Majesté... + +--Silence, comte! Pour Dieu, si j'ai pu vous inspirer non pas même de +l'affection, mais cette pitié naturelle que tout homme accorde à la +femme qui a longuement et atrocement souffert, silence! Silence sur tout +ceci... + +--Je le jure, oh! je le jure sur mon âme. + +--Pas un mot, pas une allusion à personne au monde! + +--A personne, madame, à personne!... + +--Pas même à Alice! Pas même à cette reine de bonté qui est votre reine. + +--Je le jure!... + +--Vous m'avez également juré de tenir secrètes toutes nos entrevues... + +--Je le jure encore!... + +La reine parut alors s'apaiser et s'abandonner à cette mélancolie qui +donnait un charme sévère à son visage, quand elle voulait. + +«Quoi! songeait-il. D'où me vient donc tant de joie? Ai-je donc +réellement douté d'Alice? Jamais! Jamais!» + +Après quelques instants, pendant lesquels Catherine calcula la confiance +qu'elle avait pu acquérir dans le coeur de Marillac, elle reprit: + +«Maintenant, puisque j'ai promis de vous dire toute la vérité, il faut +que vous sachiez pourquoi la reine de Navarre a hésité, pourquoi vous +avez pu concevoir des doutes sur Alice de Lux... Il y a en effet +un mystère sur cette pauvre petite... Elle craignait que la vérité +n'éclatât un jour à vos yeux; cette vérité est terrible en soi, bien que +la pauvre enfant n'en soit en aucune façon responsable... + +--Parlez, madame, supplia le comte... + +--Eh bien, Alice est une fille sans nom, sans famille. Adoptée par les +de Lux, elle ne peut en réalité se réclamer de sa naissance; voilà la +vérité, comte! + +Cette étrange accusation proférée devant Déodat--l'enfant trouvé +lui-même--était une de ces audaces comme les concevait le sombre cerveau +de Catherine. N'être pas «née» était alors pour une fille un terrible +malheur. + +Le comte, radieux, s'écria: + +--Je cours me jeter aux pieds d'Alice... Puisse-t-elle me pardonner +d'avoir osé la soupçonner! + +--Ainsi, comte, vous passez outre?... + +--Ah! madame, murmura Marillac d'une voix basse et ardente, comment cela +pourrait-il m'arrêter, alors que moi-même... + +Il se tut subitement, en voyant le nuage de tristesse qui couvrait +soudain le front de la reine, et, se courbant devant elle, ajouta: + +--Madame, je vous bénis pour la joie immense que vous venez de me +donner... c'est à vous que je dois la vie... + +--Eh bien, comte, eh bien, puisque vous voulez que je fasse ce mariage, +croyez-moi, faites-le sans éclat. + +--Peu importe, madame, comment se fera cette union, pourvu qu'elle se +fasse! + +--Me laissez-vous libre d'arranger la chose? demanda la reine avec un +charmant sourire. + +--Ah! madame, vous m'enivrez! s'écria le comte dans l'exaltation de sa +double joie de fils et d'amant. + +--Eh bien, je veux choisir l'église, l'heure, le jour... Voyons, vous +n'êtes pas assez huguenot pour me refuser cette joie?... + +--Madame, je ferai ce que vous voudrez... peu importe le prêtre... + +--Le prêtre? Ah! oui... Eh bien, tenez, je l'ai trouvé... un saint +homme... c'est le révérend Panigarola qui vous unira... L'église?... ce +sera Saint-Germain-l'Auxerrois... + +--Le jour? demanda le comte réellement enivré. + +--Le jour?... Prenons le lendemain du mariage de ma fille Marguerite... + +--L'heure? + +--La meilleure: minuit! Allez, et puissiez-vous être heureux! + +--Je le suis au-delà de toute expression, dit le comte en couvrant de +baisers la main que lui avait tendue la reine. + +--Un dernier mot, reprit celle-ci. Laissez-moi la joie d'annoncer à +Alice son mariage; je dois une répara tion à cette pauvre enfant que +j'ai rudoyée jadis plus qu'il ne convenait... + +--Je vous obéirai, madame. + +Et léger, soulevé par cette force de joie qui transporte les vrais +amoureux, le comte s'éloigna, l'âme ravie, pour courir d'abord faire +part de son bonheur à la reine de Navarre, et ensuite pour courir +demander pardon à Alice. + +A peine fut-il parti que la reine sortit de son oratoire, traversa son +cabinet de travail et parvint à une pièce éloignée. Là, une jeune +femme attendait dans la demi-obscurité de la pièce où brûlait un seul +flambeau. + +Cette femme, c'était Alice de Lux. + +La reine alla à elle, lui prit la main et, la regardant jusqu'au fond de +l'âme: + +--Tu as entendu? + +--Non, Majesté! dit Alice. + +--Tu m'étonnes, fit la reine. Tu n'es donc plus toi-même!... Eh bien, +écoute: il sort de mon oratoire; il t'aime plus ardemment que jamais; +vous devez vous marier bientôt; ne lui demande ni le jour ni l'heure, ni +le nom du prêtre; je t'instruirai de ces détails en temps voulu. Sache +seulement que tu n'es pas la fille du comte de Lux, mais seulement une +enfant qu'il a recueillie et dont on ne connaît ni le père ni la mère. +C'est là le secret que tu avais confié à Jeanne d'Albret et qui te +faisait trembler devant lui. Me comprends-tu? + +--Oui, madame, dit faiblement Alice. + +--Donc, à partir de ce jour, tu es heureuse. Plus de contrainte. Plus +rien qui te gêne, puisque je suis seule à savoir... + +--Et la reine de Navarre! murmura sourdement Alice. + +--Ne t'en inquiète plus! répondit Catherine, d'une voix étrange. Donc, +tu vas l'épouser, et vous partirez loin, où vous voudrez, et tu seras +heureuse à jamais... tout cela à condition que tu m'obéisses jusqu'au +bout... A la moindre hésitation de ta part, je te brise... et je le tue! + +--J'obéirai, madame, dit Alice. + +--Va, ma fille. Et rappelle-toi que je veux son bonheur et le tien... + +Alice demeura immobile. + +Il semblait qu'elle fût agitée par un combat intérieur. + +--Eh bien, Alice? fit la reine. A quoi songez-vous donc? + +--Pardon, madame, dit-elle en tressaillant, je... non... + +--Voyons, tu as quelque chose à me dire? + +--Non... je songeais... + +--Ecoute, gronda la reine, es-tu bien sûre que tu n'as pas entendu la +conversation que je viens d'avoir? + +--Je vous le jure, madame! + +La reine connaissait Alice: les moindres intonations de sa voix lui +étaient familières. A l'accent de la jeune femme, elle comprit sa +sincérité. Du reste, Alice se remettait maintenant; elle fit la +révérence et sortit. + +Par des couloirs et des escaliers retirés, l'espionne évita les salles +de fête, gagna une porte du Louvre, sortit et rentra dans sa petite +maison de la rue de la Hache. + +Là, elle s'assit, les coudes sur une table, la tête dans les deux mains, +et elle réfléchit: + +«Et pourtant, il est son fils!... Le sait-elle? Dois-je le lui dire à +lui?... Dois-je le lui dire à elle?... Ah! heureusement que je me suis +retenue à temps, tout à l'heure, lorsque le mot a failli m'échapper... +Je n'ai pas écouté, j'ai eu tort. Qu'ont-ils pu se dire?... Voyons, je +ne me trompe pas, ma mémoire est fidèle... Là-bas, à Saint-Germain, +lorsque la reine de Navarre m'a chassée, elle a bien eu une entrevue +avec Déodat... j'ai bien entendu... ses paroles sont encore dans mes +oreilles... il a dit: «Pourquoi ne suis-je pas mort le jour où j'ai +appris que ma mère était l'implacable Médicis!» Dois-je lui dire que je +sais cela?... Et Catherine, sait-elle que Déodat est son fils?... Si +je lui dis... Ah! qui sait s'il ne se ferait pas un revirement de +coeur!...» + +Elle songea longuement, tournant et retournant le problème sous toutes +ses faces. + +«Je ne dirai rien!... telle fut sa conclusion... Si je révèle à +Catherine que le comte est son fils, elle le ferait peut-être tuer!» + + + +VII + +PREMIER COUP DE FOUDRE + +Nous suivrons maintenant le comte de Marillac qui, après avoir quitté +Catherine de Médicis, était rentre dans les salons où se déployait la +fête des fiançailles. + +Ainsi, toute la douleur accumulée dans son âme se fondait sous les +paroles de Catherine; il retrouvait une mère douloureuse dans cette +reine, qui avait été, à ses yeux, l'implacable ennemie. + +Et il cherchait tout simplement Jeanne d'Albret pour lui dire, à elle la +première, combien il avait été heureux--sans dire le motif de ce bonheur +imprévu, puisqu'il avait juré de se taire. Ensuite, s'il n'était pas +trop tard, il irait chez Alice. + +A ce moment, une bande joyeuse l'entoura, l'enveloppa d'une sorte de +farandole. Dans la bande, le plus joyeux était le duc d'Anjou. + +--Messire, vous ne vous amusez donc pas! criait le duc d'Anjou. + +--Mon frère..., songea le comte, qui eut un sourire où parut toute +l'affection qui débordait de son âme. + +--Mort-Dieu! messieurs de la Réforme, il faut s'amuser! reprenait Anjou. + +--Monseigneur, dit le comte, jamais de ma vie je n'ai eu joie pareille. + +--A la bonne heure! + +Et toute la bande entourant Marillac, chercha à l'entraîner. Et il +sembla au comte que les seigneurs catholiques, qui s'amusaient ainsi, +cherchaient à le rendre ridicule. Un flot de sang monta à son visage, +et, en quelques bourrades, il se dégagea. La bande s'enfuit en riant. + +Alors, le comte s'aperçut que la fête prenait étrange tournure. + +Les seigneurs catholiques s'étaient organisés par petites bandes de +cinq ou six, et chacune d'elles entourait un gentilhomme huguenot. Sous +prétexte de liesse et d'amusement, chaque huguenot devenait un centre de +moqueries. + +Dans une salle, Henri de Béarn, saisi ainsi par la bande de Guise, +servait de balle que les gentilshommes catholiques se renvoyaient l'un à +l'autre. Pâle et inquiet, le rusé Béarnais n'en riait que plus fort. + +Dans une autre salle, le prince de Condé tenait tête à une dizaine de +catholiques, mais, moins patient que son roi, il rendait coup pour coup +et bourrade pour bourrade. En sorte que, là, les rixes sonnaient la +fête. + +Cependant, les huguenots ne pensaient pas encore à mal et faisaient +preuve d'une bonne grâce endurante, qui excitait les brocards et les +lazzi des gentilshommes catholiques. + +Soudain, une cinquantaine de nymphes se tenant par la main, laissant +voir de leur chair tout ce qu'elles pouvaient en montrer, les yeux +brillants, les lèvres ouvertes aux baisers, ces jeunes filles, +disons-nous, se ruèrent à travers l'immense salon doré où venait d'avoir +lieu un ballet sylvestre, dans lequel elles avaient joué un rôle. + +--L'escadron volant de la reine! s'écria Guise. Nous allons rire. + +Le mot était bien trouvé; il fit le tour des salles. Pontus de Thyard +déclara qu'il fallait des chevaux pour un pareil escadron, et, s'offrant +en exemple, saisit l'une des bacchantes au vol, la plaça à califourchon +sur ses épaules. + +En un instant, une rumeur de folie secoua la fête, chacune des +bacchantes se trouva à cheval sur quelque seigneur; mais, à part Pon tus +qui était catholique, tous ces chevaux humains se trouvèrent être des +huguenots; en effet, chacune des bacchantes s'était accrochée à un +huguenot, et, bon gré mal gré, poussée, hissée par des catholiques, +enfourchait ses épaules, et le huguenot, moitié riant, moitié +scandalisé, se laissait faire. + +Alors, chacun de ces huguenots, ainsi transformé en bête de somme, fut +saisi par les mains par deux catholiques qui l'entraînèrent. + +Il y eut ainsi une cinquantaine de demoiselles à cheval sur des épaules +huguenotes; le tout forma une longue file qui, parmi les tonnerres des +vivats, les cris, les rires, commença à cavalcader. + +En tête de cette cavalcade courait le duc de Guise, qui criait: + +«Place aux centauresses! Place à l'union des sexes et des religions!» + +Et les centauresses, impudiques et superbes, toutes belles filles, +toutes demoiselles de haute noblesse, agitant leur jambes nues, +comme pour donner des coups d'éperon, dépoitraillées, se démenant, +gesticulant, les centauresses proclamaient la grande victoire de la +messe... + +Or, pendant que l'escadron volant de la reine, c'est-à-dire les +demoiselles que Catherine avaient asservies et dressées aux besoins +de sa politique et de sa police, pendant que les filles de la reine +s'emparaient des huguenots, en même temps, une scène identique se +produisait, les seigneurs catholiques s'emparaient des dames huguenotes +et les obligeaient à participer à une sorte de sarabande affolée. + +Ce fut dans ce moment que le roi parut + +Les rires s'éteignirent d'un coup. + +Les huguenots retrouvèrent leurs femmes et les catholiques se placèrent +en masse sur le passage de Charles IX. + +Celui-ci aperçut Coligny qui, impassible et les sourcils froncés, avait +assisté, pâle et muet, aux scènes que nous venons d'esquisser d'un +trait. L'amiral salua profondément le roi; mais celui-ci, s'avançant +vers lui, le saisit dans ses bras, l'embrassa tendrement et lui dit: + +--Eh bien, mon bon père, vous vous divertissez? + +--Admirablement, sire, ces messieurs de votre cour ont des façons que je +n'oublierai de ma vie... + +--Peut-être, fit le roi, eussiez-vous préféré un autre amusement, comme, +par exemple, de courir au roi, comme on courre le cerf... + +Ces paroles résonnèrent comme un couo de tonnerre; pourtant Charles IX +les avait prononcées en souriant. + +--Sire, dit l'amiral froidement, j'espère que Votre Majesté voudra bien +m'expliquer sa pensée... + +--Eh! mort-Dieu! commença le roi. + +Il était devenu livide, ses yeux lancèrent un double éclair, et, +peut-être se fût-il abandonné à sa fureur, peut-être eût-il laissé +échapper les secrets que sa mère venait de lui révéler, lorsqu'il vit le +visage pâle de Catherine sortir, pour ainsi dire, de l'ombre. La reine +s'avança rapidement et, toute souriante, s'écria: + +--Eh! monsieur l'amiral, puisque vous vous préparez à courre le duc +d'Albe, il faudra bien vous décider à courre le roi d'Espagne! + +Un soupir de soulagement échappa aux huguenots, tandis qu'un murmure +désappointé se faisait entendre parmi les catholiques. + +--Sire! reprit alors Coligny rayonnant, j'avoue en effet qu'il +m'intéresserait davantage de me divertir aux Pays-Bas, bien que la fête +de Votre Majesté soit des plus magnifiques... + +--Oui, mon digne père, vous êtes homme de camp plutôt qu'homme de +cour, je le sais, fit le roi qui, sous les regards de sa mère, s'était +promptement ressaisi. Mais je ne vois pas mon cousin de Béarn... + +--Le voici, dit Catherine, et si parfaitement heureux qu'il serait +dommage de troubler son bonheur.» + +En effet, Henri de Béarn passait à ce moment, donnant la main à +Marguerite, et paraissant très occupé à lui conter fleurette. + +Charles IX, alors, fit un signe, et la fête reprit de plus belle, +quoique avec un peu plus de modération apparente. + +En même temps, il prit Coligny par le bras et l'emmena en disant: + +--Voyons, mon père, où en sommes-nous de l'expédition aux Pays-Bas?... +Pâques-Dieu, savez-vous qu'il se fait là-bas de grands carnages et que +le duc d'Albe a fait occire dix-huit mille huguenots? + +--Hélas! sire... je ne le sais que trop; mais, grâce à la haute +générosité du roi de France, j'espère qu'avant peu nous pourrons arrêter +l'affreux massacre... + +--Faites vite, monsieur l'amiral, car il se pourrait que d'autres pays, +fussent tentés d'imiter ces tueries. + +Charles IX marchait vers un trône qu'on lui avait élevé dans le salon +central. En route, il rencontra le poète Ronsard, et son visage parut +s'éclairer. Il l'emmena aussi. Puis, s'asseyant sur son trône pour voir +la fête, il obligea Coligny à s'asseoir à droite, honneur extraordinaire +qui arracha aux huguenots des trépignements d'enthousiasme. + +En même temps, sur un signe du roi, Ronsard prenait place à sa gauche; +le poète, rouge de plaisir, se confondait en salutations. + +--Ronsard, dit gaiement Charles IX. pendant que nos gens s'amusent et +que mon bon père l'amiral songe à la guerre, faisons des vers, veux-tu? + +Ronsard, comme on sait, était parfaitement sourd. + +Il répondit donc le plus naturellement du monde en faisant allusion à la +place qu'il occupait près du roi: + +--Sans aucun doute, sire, et c'est là un honneur dont je me souviendrai +toute la vie. + +--Ecoute, reprit le roi, veux-tu que je te dise le dernier sixain que +j'ai fait? Tu le corrigeras: + + Toucher, aimer, c'est ma devise... + +Mais, à peine le roi achevait-il le premier vers de son sixain qu'une +rumeur soudaine s'éleva de la grande salle voisine où, une heure plus +tôt, avait été joué le grand ballet des nymphes et des dryades. + +--La reine se meurt!... + +Voici ce qui se passait: + +Nous avons vu le comte de Marillac se mettre à la recherche de Jeanne +d'Albret. Il finit par la trouver à peu près au moment où Charles IX +s'asseyait sur son trône, entre Ronsard et Coligny. Ce moment était +celui aussi où Catherine de Médicis, entourée d'une escorte de +gentilshommes, se dirigeait lentement, le sourire aux lèvres, vers la +reine de Navarre. + +Grave et pensive, Jeanne d'Albret assistait à cette fête donnée en +l'honneur de son fils. A deux ou trois reprises, les dames d'honneur et +les gentilshommes qui, autour d'elle, formaient une cour, l'avaient vue +pâlir; puis une rougeur, ardente comme une flamme, avait remplacé cette +pâleur. + +Cependant, elle ne prêtait qu'une médiocre attention à ces symptômes +d'un mal qu'elle ne pouvait prévoir. + +Seulement, elle cherchait des yeux son fils Henri et, quand elle l'avait +trouvé, elle le suivait d'un regard inquiet. + +Ce fut sur ces entrefaites qu'elle aperçut tout à coup le comte de +Marillac qui, faisant effort pour percer le cercle de courtisans, +tâchait de s'approcher d'elle. + +Elle sourit et tendit la main. + +Aussitôt, les courtisans s'écartèrent et le comte, rayonnant de bonheur, +comme nous avons dit, s'avança vivement pour saisir et baiser la main +qui lui était tendue. + +Mais, au même instant, la reine retira cette main et la porta à son +front, puis à sa gorge. En même temps, elle se renversa en arrière, +livide, le front baigné de sueur. + +--De l'air! De l'air! cria Marillac, en pâlissant. La reine se trouve +mal... + +Aussitôt, cris, affolement des femmes, tumulte. + +--Oh! mon Dieu, dit une voix douce et tremblante d'émotion, qu'a donc +notre chère cousine?... + +Et l'on vit Catherine de Médicis s'approcher précipitamment, se pencher +sur Jeanne d'Albret, avec tous les signes d'un violent chagrin. + +--Vite! Vite! ordonna-t-elle. Qu'on cherche maître Paré... + +Vingt courtisans se précipitèrent vers le médecin du roi. Mais déjà, +grâce à un flacon que lui faisait respirer Catherine, la reine de +Navarre reprenait ses sens et balbutiait: + +«Ce n'est rien... la chaleur... l'émotion... C'est vous, mon cher +enfant?... + +--Oui, madame, répondit Marillac d'une voix bouleversée. Plaise au Ciel +de prendre ma vie plutôt que la vôtre!... + +A ce moment, Ambroise Paré se penchait sur la reine et l'examinait +attentivement. + +--A moi! râla tout à coup Jeanne d'Albret... Mon fils! Je veux voir mon +fils! Oh! je brûle! Mes mains brûlent... + +Paré saisit les mains de la reine, tandis qu'on courait chercher Henri +de Béarn. + +Jeanne d'Albret, pour la deuxième fois, perdit connaissance. Et, cette +fois, le flacon de sels fut impuissant. Henri arrivait à ce moment. Il +vit sa mère mourante. Il pâlit affreusement et, saisissant le médecin +par le bras, lui dit d'une voix basse et terrible: + +--La vérité, monsieur! Au nom du Dieu vivant, la vérité!... + +Paré. bouleversé lui-même, la tête perdue, murmura imprudemment: + +--Elle va mourir! + +Alors, Henri se jeta à genoux, saisit sa mère, se cramponna à elle, et +les sanglots de ce roi, qui paraissait si jovial, furent effrayants. +Effrayante aussi fut la douleur de Marillac qui, ayant reculé quelque +peu, s'adossait à une colonne pour ne pas chanceler. + +Catherine avait porté les mains à ses yeux et s'écriait: + +--O mon Dieu! Quel affreux malheur!... + +Et, de salle en salle, de groupe en groupe, étouffant les rires, +chassant la joie, se propagea la sinistre rumeur parmi les huguenots: + +--La reine se meurt!... + +Coligny accourait à son tour. Condé, d'Andelot, les principaux huguenots +se plaçaient autour de la reine de Navarre, comme s'ils eussent compris +vaguement que ce malheur qui les frappait était peut-être un mystérieux +avertissement de mort pour chacun d'eux. + +Cependant, Charles IX avait appris en pâlissant la nouvelle. + +Il allait s'écrier, s'étonner, lorsque, comme tout à l'heure, il vit les +yeux de sa mère fixés sur lui. + +Et ces yeux lui recommandaient si impérieusement le silence, ils étaient +d'une si formidable éloquence, que Charles IX comprit sans doute! Il +baissa la tête et dit tout haut: + +--Allons, la fête est finie! + +Vingt minutes plus tard, toutes les lumières étaient éteintes au Louvre +et tout paraissait dormir. + +Dans l'oratoire, Catherine et Ruggieri, pâles tous deux et suant le +crime, causaient à voix basse. + +--Que disait-elle? demandait l'astrologue. + +--Qu'elle brûlait... partout... et surtout aux mains... + +Ruggieri hocha la tête et dit: + +--La chose s'est faite par les gants... + +--Ah! mon ami, ton coffret est une merveille... + +--La merveille, dit Ruggieri, c'est que vous ayez fait accepter le +coffret à Jeanne d'Albret, sans éveiller ses soupçons. + +Le lendemain matin, le bruit se répandit dans Paris que la reine de +Navarre était morte d'un mal foudroyant, d'une sorte de fièvre inconnue. +Et, à ceux qui s'étonnaient de cette mort imprévue, on répondait +généralement qu'après tout, cela faisait une hérétique de moins et que +cela n'empêchait pas les Parisiens de se régaler des grandes fêtes qui +auraient lieu pour le mariage d'Henri de Béarn et de Marguerite de +France. + + + +VIII + +GILLOT + +Revenant en arrière, nous renouerons connaissance avec l'intéressant +Gillot au moment même où, son oncle lui ayant proprement coupé les deux +oreilles, il demeura étendu sans connaissance sur le sol humide des +caves de l'hôtel de Mesmes. + +On se souvient que le digne oncle Gilles avait demandé à Damville: + +--Que ferons-nous de cet imbécile? Faut-il l'achever? + +Et que le maréchal avait répondu: + +--Non pas, car il peut nous servir. + +Gillot demeura évanoui, mais ne tarda pas à revenir à lui. + +Son premier mouvement fut de porter les deux mains à ses oreilles, comme +s'il lui fût resté un vague espoir d'avoir rêvé. Mais ses mains ne +rencontrèrent que les compresses, imbibées de vin et d'huile, que son +oncle lui avait mises autour de la tête. + +--Hélas! dit-il, je n'ai donc plus d'oreilles! De quel oeil vais-je être +considéré? Je vais passer pour un monstre. Cependant, il me semble que +je perçois le bruit de mes propres paroles... + +Gillot se remit sur pied et constata qu'à part la violente douleur qu'il +éprouvait, de chaque côté de la tête, il se portait, en somme, comme +s'il n'eût subi aucune fâcheuse mutilation. + +Il reprit donc courage et, tout affaibli qu'il était par la souffrance, +il allait entreprendre l'ascension de l'escalier, lorsqu'au haut de cet +escalier parut quelqu'un. + +C'était l'oncle Gilles. + +«Il vient m'achever, songea tristement Gillot. Sans doute le maréchal +lui a donné l'ordre de m'exterminer!» + +A sa grande stupéfaction, son oncle s'approcha de lui, avec un sourire +des plus gracieux. + +--Eh bien, mon pauvre ami, comment te sens-tu? + +--Heu!... Bien mal, mon oncle. + +--Courage... On te soignera, on te dorlotera, tu guériras. + +--Ainsi, vous ne voulez pas me tuer? + +--Pourquoi te tuerais-je? imbécile! Monseigneur te fait grâce. Et, non +seulement il te fait grâce de la vie, mais encore il veut faire ta +fortune. + +--Ma fortune? balbutia Gillot. + +--Oui, imbécile! A condition que tu lui obéisses pour lui faire oublier +ta honteuse trahison. + +--Ah! mon oncle, je m'en repens bien, je vous jure. + +--Tant mieux, car, si tu es sincère, tu es en passe de devenir un homme +riche. + +On se souvient sans doute que l'avarice était le vice favori de maître +Gillot, et que c'était même ce vice qui l'avait perdu. + +--Parlez, mon digne oncle, dit-il d'une voix tremblante d'émotion. Je +suis tout prêt à obéir. Qu'ordonne monseigneur? + +--D'abord, de te guérir! + +Et, soutenant son neveu par-dessous le bras, Gilles le conduisit dans sa +chambre, le fit coucher dans son propre lit et commença à lui donner les +soins les plus dévoués. + +A peine fut-il dans le lit qu'une fièvre violente se déclara. + +Gillot eut le délire pendant deux jours, c'est-à-dire qu'il passa ces +deux jours à supplier son oncle de lui rendre ses oreilles. + +Gilles, impatienté, finit par le menacer du bâillon. Au bout du sixième +jour, la fièvre était tombée; au bout du dixième, les blessures étaient +cicatrisées et Gillot pouvait se lever. + +Le quinzième jour, Gillot put sortir. + +Son premier soin fut de courir acheter un certain nombre de bonnets, +capables de lui couvrir entièrement la tête, du front à la nuque. + +Sur ce bonnet, il plaçait son chapeau ordinaire. + +En se regardant dans un miroir, il trouva qu'il pouvait encore faire +assez bonne figure. + +Ce jour-là, Gillot eut avec son oncle une très longue conversation. + +A la suite de cette conversation, il s'habilla de ses habits du +dimanche, et Gilles lui dit: + +--Va, maintenant, va, je te donne ma bénédiction... + +--J'aimerais mieux quelques écus d'acompte, dit Gillot. + +Gilles fit la grimace, mais s'exécuta. + +--Réussiras-tu à entrer seulement? demanda-t-il d'un air offensant pour +les capacités intellectuelles de son neveu. + +--J'en réponds, dit Gillot: j'ai un moyen infaillible. + +--Lequel? + +--Mes oreilles! + +Là-dessus, laissant son oncle abasourdi méditer cette réponse, le matois +Gillot s'éloigna. + +Nos lecteurs ont vu comment Gillot était entré à l'hôtel Montmorency. +Il avait rencontré le vieux Pardaillan dans la loge du suisse. Et le +routier l'avait emmené dans la chambre qu'il occupait. + +Lorsqu'ils furent arrivés dans sa chambre, le routier s'assit à cheval +sur une chaise à dossier de bois plein, allongea les jambes, plaça les +coudes sur le dossier de la chaise et inspecta Gillot, qui prit une +attitude digne, ferme et modeste. + +--Ainsi, dit Pardaillan, tu peux nous rendre service? + +--Je le crois, monsieur; + +--Très bien, Gillot. Nous allons voir ce qu'on peut tirer de toi. +Seulement, avant tout, il faut que je te dise une chose. + +--Laquelle, monsieur? + +--Si jamais je surprends chez toi la moindre velléité de trahison... Si +je te surprends à écouter aux portes... + +--Eh bien, monsieur? + +--Eh bien, je te coupe la langue.» + +Gillot demeura plus d'une minute suffoqué par cette perspective. Quoi? +Après les oreilles, la langue! + +--Mais enfin, monsieur, s'écria-t-il, quelle rage avez-vous de me +vouloir ainsi découper vif? + +--Que veux-tu? C'est ma manière, à moi. Il paraît que c'est aussi celle +de ton oncle. Mais, pour en revenir à ta langue, sois assuré que, si +jamais j'apprends que tu as raconté à qui que ce soit ce qui se passe +ici, eh bien, je te la couperai! + +Cette menace donna la chair de poule à Gillot, qui se demanda aussitôt +s'il ne ferait pas mieux de s'en aller. Mais il réfléchit que la colère +de l'oncle serait terrible. D'autre part, la récompense promise n'avait +pas été sans lui inspirer quelque courage. + +--Pendant qu'on me découpe, songeait-il, un peu plus, un peu moins... +J'en serai quitte pour ne plus parler. + +Seulement, Où s'arrêtera ce découpage? Car, enfin, si, après les +oreilles, on me coupe la langue, il faudra bien un jour que mon nez y +passe, et puis peut-être la tête...» + +--Que penses-tu? demanda Pardaillan. + +--Je pense, monsieur, à ce que je pourrais bien dire pour vous persuader +de ma bonne foi. Pendant que j'ai encore une langue, je voudrais m'en +servir pour vous jurer obéissance et fidélité... + +--Voyons donc. Quel genre de services peux-tu nous rendre? + +--Eh bien, monsieur, je n'ai pas été sans m'apercevoir qu'il existe +quelque inimitié entre vous et monseigneur de Damville. Je crois que, si +vous pouviez occire ce digne seigneur, vous n'hésiteriez guère. Et je +puis vous affirmer que, si vous tombiez aux mains de mon ancien maître, +au bout de cinq minutes, vous vous balanceriez dans le vide, une bonne +corde au cou. + +--Continue, Gillot. Sais-tu que tu parles bien? + +--Merci, monsieur. Je suppose que vous soyez, tenu au courant des +faits et gestes de monseigneur de Damville. Voilà, je pense, qui vous +permettrait de vous défendre? + +--Mais tu es vraiment moins bête que tu n'en as l'air! + +--C'est-à-dire que mon petit plan vous convient? + +--Oui, mais comment ferai-je pour savoir ce que veut entreprendre le +maréchal, puisque tu ne peux plus rentrer à l'hôtel de Mesmes? + +--C'est vrai que je n'y peux plus rentrer sous peine de mort. Car, +monseigneur et mon oncle m'ont déclaré que je serais pendu si je +reparaissais jamais en leur présence. + +--Alors? Comment feras-tu? + +--Monsieur, avez-vous jamais entendu dire que, ce que femme veut, Dieu +le veut? Eh bien, il y a une femme, ou plutôt une jeune fille, à l'hôtel +de Mesmes. Elle s'appelle Jeannette. + +--Ah! ah! fit Pardaillan qui se rappela ce que le chevalier lui avait +raconté. + +--Or, continua Gillot, Jeannette m'aime et nous devons nous marier. Je +peux lui faire faire tout ce que je voudrai. Et, comme c'est une fine +mouche, elle saura, si je veux, tout ce qui se dit, se fait et se pense +dans l'hôtel de Mesmes. + +--Admirable!... + +--Mon plan vous convient donc? + +--Il me convient. Et que demandes-tu pour me servir ainsi? + +--Je vous l'ai dit: de m'aider à me venger de mon oncle, qui m'a coupé +les oreilles. + +--Bon! je te promets de te livrer ce vieux Satan pieds et poings liés, +et tu en feras ce que tu voudras. Voyons, que lui feras-tu? + +--Monsieur, je lui rendrai la pareille! + +--Bravo!... Et quand commenceras-tu à entrer en campagne? + +--Dès le plus tôt... + +--C'est bon. Maintenant, songe que, si je suis content de toi, non +seulement tu seras vengé de ton avare d'oncle, mais encore tu auras des +écus à n'en savoir que faire. + +Gillot prit aussitôt un air de jubilation qui acheva de persuader +entièrement le vieux routier. + +C'est ainsi que le plus fin renard peut parfois se laisser prendre. + +Il faut dire aussi que Gillot, matois et retors comme son oncle, avait +admirablement joué son rôle. Quoi qu'il en soit, il fut installé dans +l'hôtel Montmorency, qui abrita dès lors un traître. + +Gillot ne perdit pas son temps. + +Il passa le restant de la soirée et la journée du lendemain à étudier le +plan de l'hôtel Montmorency. + +Le surlendemain, il sortit après avoir dit à Pardaillan qu'il allait +voir Jeannette et s'entendre avec elle. Le drôle se rendit à l'hôtel de +Mesmes, en s'assurant tous les cent pas qu'il n'était pas suivi. + +--Eh bien? lui demanda l'oncle Gilles. + +--Eh bien, mon oncle, je suis dans la place S» + +Gilles regarda son neveu avec une certaine admiration. Puis il alla +chercher une feuille de papier, une plume, de l'encre, installa Gillot +devant une table et lui dit: + +--Explique... + +Et Gillot expliqua. C'est-à-dire qu'il commença par tracer un plan de +l'hôtel Montmorency qui, tout grossier qu'il était, n'en devait pas être +moins précieux. + +--Là, à gauche, mon oncle, voyez-vous, c'est un grand bâtiment pour les +hommes d'armes et les chevaux. + +--Combien d'hommes? + +--Vingt-cinq, mon oncle, armés de bonnes arquebuses. + +--Bon. Continue... + +--Voyez, mon oncle, ce bâtiment est placé en arrière de la loge du +suisse... en face la loge, ce carré que je dessine représente un autre +bâtiment, pareil à celui des gens d'armes. + +--Et que contient-il? + +--Il sert de logis à une dizaine de gentilshommes dévoués au maréchal. + +--Vingt-cinq et dix, cela fait trente-cinq hommes. + +--Justement; mais ce n'est pas tout; et même cela n'est rien... + +--Comment, il y aurait donc une autre garnison? + +--Il y a M. le chevalier et son père... le coupeur de langues! dit +Gillot en frémissant. + +--Que veux-tu dire, imbécile? + +--Rien, mon oncle, sinon que les deux damnés Pardaillan valent peut-être +à eux seuls les vingt-cinq gens d'armes et les dix gentilshommes. + +--C'est possible. Et où sont-ils logés, ces deux enragés? + +--Attendez, mon oncle. Le deuxième étage du bâtiment aux gentilshommes +est occupé par les laquais, au nombre d'une quinzaine. Bon. Maintenant, +vous voyez que le bâtiment des écuries et gens d'armes et le bâtiment +des gentilshommes sont séparés par ce carré qui représente une cour +pavée. Au fond de ce carré, se dresse l'hôtel lui-même, c'est-à-dire +l'habitation du maréchal. Vous voyez que ce logis ne touche pas aux deux +autres constructions, en sorte que l'hôtel est complètement isolé. En +arrière, il y a un jardin. + +--Je vois. Parle-moi donc de ce logis isolé. + +--C'est là, je vous dis, qu'habite le maréchal; c'est là, dans des +appartements ayant vue sur le jardin, que logent les deux dames; c'est +là, aussi, que sont logés les deux Pardaillan. + +Le maréchal de Damville connaissait parfaitement l'hôtel de Montmorency. +Le plan de Gillot ne devait donc pas lui servir; mais, ce plan indiquait +comment étaient disposées les forces de l'hôtel, et cela pouvait lui +être précieux. + +L'oncle Gilles ne marchanda pas les éloges à son neveu, mais il ajouta: + +--Il faut maintenant que nous soyons tenus au courant de ce qui se passe +là-bas. Il faut donc que tu trouves le moyen de venir ici, tous les deux +ou trois jours... + +--Ce moyen est tout trouvé, dit paisiblement Gillot. + +--Explique-moi cela! + +--Dame! M. de Pardaillan croit que je viens ici pour vous espionner; +oui, je lui ai fait croire cela! + +Gilles répondit: + +--Gillot, jamais plus je ne t'appellerai imbécile! Encore quelques +efforts et tu auras conquis le fameux coffre qui, à ce que tu m'as +assuré toi-même, t'avait tant ébloui. + +Gillot quitta donc l'hôtel de Mesmes, radieux et convaincu que sa +fortune était faite. + +--Que vais-je bien raconter au Pardaillan? réfléchit-il, chemin faisant. + +Il eut soudain un tressaillement. + +--Mais, s'écria-t-il en lui-même, puisque je vais avoir un trésor pour +dire ce qui se passe à l'hôtel de Montmorency, pourquoi n'en aurais-je +pas un autre, en racontant ce qui se passe à l'hôtel de Mesmes? + +Trahir des deux côtés, c'était recevoir des deux mains; et il résolut de +trahir son oncle auprès de Pardaillan, comme il trahissait Pardaillan +auprès de son oncle. + +Gillot résolut de faire double fortune. + +Aussi, lorsqu'il rentra à l'hôtel de Montmorency, s'empressa-t-il de +dire à Pardaillan: + +--Ah! monsieur, j'en ai de belles à vous raconter. Je viens de voir +Jeannette, et je suis sûr que je vais vous intéresser. + +«Décidément, songea Pardaillan, j'ai fait là une précieuse acquisition!» + + + +IX + +PANIGAROLA + +Pendant toute cette période, le révérend Panigarola, qui s'était naguère +signalé par la violence de ses attaques contre les huguenots, ne parut +pas en chaire. + +Il avait même renoncé à ses sinistres fonctions de «crieur des morts». + +A quoi songeait-il? Que méditait-il?... + +Deux jours après les funérailles royales qui furent faites à Jeanne +d'Albret, vers la tombée de la nuit, une litière, de bourgeoise +apparence, s'arrêta devant le couvent des Barrés. + +Deux femmes en descendirent et entrèrent dans le parloir. Elles étaient +voilées de noir. + +Le frère portier leur ayant demandé ce qu'elles voulaient, la plus jeune +répondit qu'elles désiraient parler à l'abbé lui-même. + +Le moine ayant, répondu, en levant les bras au ciel, qu'on ne parlait +pas ainsi au révérendissime abbé du couvent, la plus vieille, ou, du +moins, celle qui paraissait telle, tira une lettre de son sein et la +remit au portier. + +--Portez cela à M. l'abbé, dit-elle... Et hâtez-vous, si vous ne voulez +être châtié. + +Cette femme parla d'un tel ton d'autorité que le moine, abasourdi, se +hâta d'obéir. Il paraît que la visiteuse était femme de qualité, car, +à peine l'abbé eut-il parcouru la lettre qu'il pâlit, se troubla et +s'empressa de courir au parloir. + +Que devint la stupéfaction du digne frère portier lorsqu'il vit son abbé +s'incliner avec humilité devant la femme voilée de noir! + +Et cette stupéfaction elle-même devint presque du scandale lorsque +l'abbé, après quelques mots prononcés à voix basse, introduisit la femme +dans le couvent et la guida à travers les longs couloirs déserts. + +La plus jeune était demeurée au parloir. + +L'abbé, suivi de la dame voilée, s'arrêta enfin devant une cellule. + +Et cette cellule, c'était celle du révérend Panigarola. Les portes des +cellules étaient toujours ouvertes. + +--C'est là!» murmura l'abbé qui, aussitôt, se retira. + +La femme entra. + +Panigarola, en l'apercevant, se redressa soudain. + +La femme laissa alors tomber son voile. + +--La reine! murmura le moine. + +En effet, c'était Catherine de Médicis! + +--Bonjour, mon pauvre marquis, dit la reine en souriant. Il faut donc +que ce soit moi qui vienne vous trouver au fond de ce hideux monastère. +Sans compter que, pour y entrer, j'ai été obligée de me montrer à votre +abbé, en sorte que, dans dix minutes, toute la communauté saura que la +mère du roi est ici... + +--Rassurez-vous, madame, dit Panigarola, le vénérable abbé est incapable +de trahir un incognito de cette importance. Mais il y avait un moyen +bien simple de vous éviter toute inquiétude en me faisant appeler. Je me +fusse rendu au Louvre au premier ordre de la reine. + +--Est-ce bien sûr? + +--Par devoir, un homme de Dieu ne ment pas. + +--Oui, mais j'ai connu un certain marquis de Pani-Garola qui n'en +faisait qu'à sa tête. + +--L'homme dont vous parlez est mort, madame. + +Panigarola se redressa. Sa figure ravagée apparut blafarde et dure, avec +un caractère d'étrange grandeur; dans les plis de sa robe blanche et +noire, il se pétrifia comme une statue. + +Catherine regarda autour d'elle, comme pour chercher un siège. + +Panigarola, sans hâte, avança l'unique escabeau de la cellule. + +--Non, fit Catherine en riant, ce serait trop dur; je n'ai pas encore +fait de voeux, moi! + +Et elle s'assit au bord du lit du moine. + +--Asseyez-vous, marquis, reprit la reine, en désignant à son tour +l'escabeau. + +Panigarola refusa d'un signe de tête qui indiquait son respect des +hiérarchies et de l'étiquette. + +--Marquis, reprit la reine, convenons d'une chose, C'est qu'en ce moment +je ne suis pas la reine, mais seulement une amie... une véritable et +sincère amie... Mais comme vous avez donc changé, mon pauvre Pani! +Est-ce bien vous que je revois si pâle, si amaigri, presque décharné?... +Peut-être y a-t-il des remèdes au mal qui vous ronge... + +Tandis que Catherine s'exprimait ainsi avec une sorte d'enjouement, le +moine avait accentué la raideur de son maintien. + +Il avait à demi ramené son capuchon, qui retombait presque sur les yeux. + +En sorte qu'on ne voyait plus rien de lui que le bas de son visage +émacié, une bouche sans sourire. + +--Madame, dit-il d'une voix grave, vous me demandez de la franchise. +En voici. Lorsque je suis arrivé à la cour de France, vous vous êtes +figurée que j'étais un émissaire des républiques italiennes et que je +venais conspirer avec le maréchal de Montmorency. Vous avez supposé +que j'étais porteur de redoutables secrets. Alors, pour m'arracher ces +secrets, vous avez lancé sur moi une de vos espionnes. Cette femme n'a +pas tardé à se convaincre que je ne songeais guère à conspirer. Dès +lors, vous fûtes rassurée, et Votre Majesté daigna même, alors, me faire +des offres que je fus obligé de décliner. Vous me proposiez en effet +de devenir un homme de parti, alors que jeune, débordant de vie et +de passion, je ne songeais qu'à aimer la vie dans toutes ses +manifestations. Malgré mon refus, Votre Majesté voulut bien m'honorer en +effet de son amitié... peut-être espériez-vous qu'un jour viendrait où, +quelque grande catastrophe ayant fait dévier ma vie, je serais entre +vos mains un instrument de politique plus complaisant... Daigne Votre +Majesté ne pas s'offenser de la violence de ma franchise... + +--Mais je ne me fâche pas, mio caro, dit Catherine en accentuant son +sourire. Je me demande seulement comment vous avez su que j'avais +soupçonné en vous un espion des princes italiens? + +--De la façon la plus naturelle, madame: la femme que vous aviez lancée +sur moi est tombée malade. + +--Des suites de ses couches, je le sais... car vous êtes père, mon cher +marquis. + +Un effrayant sanglot râla dans la gorge du moine. + +--C'est vrai, continua-t-il. Cette femme devint mère... Une nuit, +elle m'avait volé mes papiers pour vous les remettre. C'est ainsi que +j'appris qu'elle était une de vos créatures... Lorsqu'elle devint mère +et qu'elle fut malade, dans son délire, elle m'instruisit de ce que vous +aviez médité contre moi. Ce fut alors que je lui fis écrire cette lettre +où elle s'accusait elle-même d'avoir tué son fils. Et moi, pour me +venger, sachant l'usage que vous en feriez, je vous remis cette lettre. + +--Ah! ah! vous aviez donc pensé que je ferais juger Alice et que le +bourreau serait chargé de votre vengeance!... + +--Non, madame; je vous avais observée, je vous connaissais... C'est vous +dire que je vous savais incapable d'un acte aussi peu profitable que de +tuer une femme, d'un seul coup. Je pensais qu'armée de cette lettre vous +obligeriez cette femme à devenir votre esclave; je pensais qu'un +jour viendrait où elle aimerait; je pensais que vous n'auriez pas la +générosité de couvrir son passé; je pensais que, ce jour-là, elle +souffrirait ce que j'avais souffert, et que je serais vengé... Vous +m'avez demandé de la franchise, madame... + +--Oui. En voilà, et de la vraie! Mais, je ne vous en veux pas, au +contraire! Vous êtes un homme supérieur, marquis! + +--Ah! madame, s'écria le moine avec un sombre accent de désespoir, bénie +serait la minute où, pour vous avoir offensée, vous me livreriez au +bourreau! Car, je serais alors délivré de cette existence que je n'ai +pas le courage de terminer! Quant à tirer parti de moi... regardez-moi, +je ne suis plus qu'une loque humaine... J'ai eu un moment l'espoir qu'à +force de tourmenter mon cerveau j'en arriverais à croire en Dieu... + +--Et vous ne croyez pas? + +--Non, madame. + +--Je vous plains, dit Catherine. + +--J'ai fait ce que j'ai pu; mes prédications furieuses contre les +hérétiques, l'audace de mes attaques contre le roi, votre fils, avaient +fini par m'exalter... mais je suis retombé dans mon néant... + +--Pourquoi? demanda vivement la reine. + +--Parce que j'ai rencontré cette femme; parce que l'amour que j'avais +cru étouffé s'est réveillé plus violent que jadis!... + +Les yeux de Catherine lancèrent un éclair. + +«Je le tiens!» songea-t-elle. + +Il y eut quelques minutes de long silence, pendant lesquelles Catherine +se garda de faire le moindre geste. + +Ce fut le moine qui revint le premier. Il fixa sur la reine un regard +interrogateur. + +--Vous voulez savoir ce que je suis venue faire ici? demanda Catherine. + +--J'ai le devoir d'écouter Votre Majesté, mais non le droit de +l'interroger. + +--Eh bien, je vais donc faire comme si vous m'aviez interrogée et vais +répondre à la question que je lis dans vos yeux. Rassurez-vous, je ne +viens pas vous demander d'être mon confesseur... + +Le moine avait repris son attitude de statue. Rien ne paraissait frémir +ou vivre en lui. + +--C'est un cas de conscience que je veux vous exposer. Je pense que +vous êtes, comme moi, intéressé à sa solution. Dites-moi, marquis, ne +pensez-vous pas que vous êtes assez vengé, et qu'Alice a assez souffert? + +Cette fois, les paupières baissées du moine se relevèrent lentement et +son regard se fixa sur la reine, avec épouvante. + +--Vous me parliez d'une lettre, reprit-elle, de cette lettre qu'elle a +écrite sous votre dictée et que vous m'avez remise; je vais vous dire, +marquis. Cette lettre, je veux la rendre à la malheureuse. Moi, je +trouve que c'est assez. Et vous? + +--Je suis de l'avis de Votre Majesté, dit Panigarola d'une voix morne. + +«Ah! ah! songea la reine. Joue-t-il au plus rusé?... Non, par la Madone, +il n'est que trop sincère!» + +Et elle ajouta: + +--Je suis heureuse de ce que vous me dites là, car la lettre... eh bien, +je l'ai déjà rendue à Alice. + +Panigarola dit d'une voix paisible--trop paisible pour l'oreille exercée +de Catherine: + +--En sorte que la voilà libre? Je veux dire: délivrée de vous, madame. + +--Et de vous, mon révérend père. + +--Je ne l'ai jamais menacée. + +--Allons, marquis, vous êtes encore un enfant. Faut-il vous dire +que j'ai assisté à la scène de la confession d'Alice dans +Saint-Germain-l'Auxerrois? A l'entrevue que vous avez eue avec elle, +chez elle? J'ai tout vu, tout entendu, sinon par mes yeux et mes +oreilles, du moins par des yeux et des oreilles qui m'appartiennent. +Je sais que vous aimez Alice. Je sais que vous avez ravalé votre noble +élégance au hideux métier de crieur des trépassés pour pouvoir, la nuit, +aller rôder et sangloter autour de sa maison. Vous l'adorez encore, vous +dis-je. + +--Vous ai-je dit que je ne l'aimais pas? fit le moine. + +Et cette fois la statue parut s'animer. + +--Je l'aime! continua-t-il. Et j'éprouve une joie affreuse à dire tout +haut ce que je me répète tout bas dans le silence de mes nuits sans +sommeil. Oui, ma pensée a sombré dans un océan de désespoir et, lorsque, +éperdu, je lève les yeux au ciel, je n'y découvre pas l'étoile qui +pourrait me ramener à l'apaisement. Dieu, espoir suprême! je t'ai +cherché: tu n'es que néant... En moi, madame, il ne reste plus rien; je +suis une ombre, moins qu'une ombre... Et pourtant, lorsque j'entre dans +les obscures profondeurs de ma conscience, parfois, dans la nuit de mon +deuil, je vois luire l'aube incertaine d'un sentiment nouveau... + +--Quel est donc ce sentiment? demanda Catherine étonnée. + +--La pitié, répondit le moine. Ah! madame, je sais que je vous parle en +ce moment une langue ignorée de vous, inconnue des hommes de ce temps... +Et pourtant il m'arrive de me dire que la pitié sauvera le monde. + +--Folie! murmura Catherine. Rêves insensés d'un esprit aux abois! +Allons, je n'ai rien à faire ici. + +Le moine entendit ou n'entendit pas. Mais il continua: + +--Voilà ce que parfois je songe, Majesté... Alors je sens mes douleurs +s'apaiser. Alors je renonce à rôder autour de la femme que j'aime. Alors +je m'enferme dans cette cellule, et c'est de la pitié qui s'élève de mon +coeur vers cette malheureuse qui me fit souffrir, mais qui souffre plus +que moi peut-être... + +--Vous êtes de bonne composition, marquis..., dit Catherine en se +levant. + +Panigarola s'inclina lentement comme s'il n'eût eu; plus rien à dire. + +La reine fit deux pas vers la porte. + +Tout à coup une idée soudaine la fit s'arrêter court. + +Elle se retourna à demi vers le moine, courbé dans une attitude où il y +avait plus de politesse pour la femme que de respect pour la reine. + +--Je vous félicite, dit-elle sans ironie apparente. Alice sera donc +heureuse, puisque la voilà délivrée de vous, délivrée de moi et qu'elle +partagera ce divin bonheur avec l'homme qu'elle aime. + +--L'homme qu'elle aime! murmura Panigarola livide. + +--Eh! oui: monsieur le comte de Marillac, ami fidèle du roi de Navarre. +Ce digne huguenot épousera son Alice dès que les noces du Béarnais +seront accomplies, il l'emmènera là-bas dans son pays et, comme la paix +régnera dans le royaume, rien ne viendra troubler le parfait bonheur des +jeunes époux. + +Ce que Panigarola souffrit dans cet instant, lui seul eût pu le dire. +L'infernale Catherine venait d'un seul mot de réveiller en lui tous les +démons de la jalousie. Marillac!... Il avait fini par l'oublier! A force +de s'hypnotiser dans la pensée d'Alice, à force de supputer ce qu'elle +avait dû souffrir, oui, il avait eu pitié d'elle... + +Des rêves de pardon l'avaient hanté, aussi. + +Qui savait si, un jour, il ne conduirait pas auprès d'Alice le petit +Jacques Clément? + +--Vous avez assez payé votre crime, lui dirait-il, embrassez votre +enfant! + +Dans ces rêves heurtés, dans cette sombre recherche de l'apaisement, le +comte de Marillac n'existait plus. + +Un mot de Catherine de Médicis le fit revivre dans l'esprit du moine. + +La passion devait être la plus forte! S'il pardonnait à l'amante +malheureuse, il ne pardonnait pas au rival heureux! + +Peut-être à ce moment haïssait-il Marillac autant qu'il aimait Alice. + +--L'homme qu'elle aime! avait répété Panigarola. + +--Vous avez pitié de celui-là aussi? dit Catherine. Je vous jure que lui +n'aurait pas pitié de vous.» + +Et, brusquement, le moine comprit qu'il voulait tuer Marillac. + +Il comprit le sens de ce qu'il appelait sa pitié: Alice ne devait être à +personne! Et Marillac devait disparaître! + +--Que la femme vive! gronda-t-il. Qu'elle vive en paix, autant, que la +paix peut descendre en elle! Mais l'homme!... ah! l'homme! C'est autre +chose!... + +--Allons donc! dit Catherine. Que pouvez-vous contre lui? + +--Rien! fit le moine, qui grinça des dents. Mais vous pouvez tout, vous! + +--C'est vrai. Mais que m'importe? Que Marillac épouse Alice de Lux, +qu'ils s'aiment, qu'ils s'adorent, qu'ils s'en aillent, enfin, qu'est-ce +que tout cela peut me faire?... + +--Qu'êtes-vous venue faire ici? éclata le moine. Vous êtes la reine! Je +dis la reine la plus puissante de la chrétienté! Les instructions que +j'ai reçues de Rome vous indiquent comme la maîtresse absolue des +destinées catholiques! Reine, je vous ai parlé sans respect; chef des +catholiques, je vous ai crié que je n'ai ni foi ni croyance! Et vous ne +me faites pas saisir pour me jeter en quelque cachot, pour offrir ma +mort en exemple aux hérétiques! Pourquoi m'écoutez-vous avec tant +de mansuétude?... Madame, vous avez besoin de moi pour assouvir une +vengeance que j'ignore, pour servir de ténébreux projets! Eh bien, soit. +Je me donne à vous! + +--Enfin, je vous retrouve! dit gravement Catherine. Tout ce que vous +avez dit, je l'oublie. Je suis venue vous trouver parce que j'ai besoin +de vous. Et je comptais sur votre aide parce que je connaissais votre +haine pour Marillac. + +--Parlez donc! Parlez, madame! Délivrez-moi de cette jalousie, et prenez +mon âme! + +--Je la prends! dit Catherine avec un calme étrange. + +Panigarola avait enfoncé ses mains sous sa robe et ensanglantait ses +ongles sur sa poitrine. + +Pitié, amour, douleur, tout disparaissait de lui. + +Il était seulement l'homme qui hait. + +Catherine, sûre désormais d'avoir conquis le moine, reprit avec une +simplicité d'accent qui eût pu paraître plus terrible que les cris +d'angoisse du moine: + +--En somme, que voulez-vous? Qu'Alice ne soit pas la femme du seul homme +qu'elle ait jamais aimé? Vous voulez tuer cet homme? Et vous voulez +aussi qu'Alice ne sache pas que le meurtrier c'est vous? Car vous aimez, +car vous espérez encore! Eh bien, tout cela est facile si vous me donnez +en échange l'aide que je suis venue vous demander. + +--Je suis prêt, dit Panigarola dans un souffle. + +--Écoutez. Par votre éloquence emportée et sauvage, vous êtes devenu +l'homme qui peut bouleverser Paris. Pourquoi, tout à coup, avez-vous +gardé le silence? C'est votre affaire. Mais, maintenant, je vous dis: +remontez dans la chaire, parcourez les églises de Paris, parlez, parlez +encore comme vous parliez... + +--Que m'importent les prédications, maintenant! + +--Insensé! Oubliez-vous que Marillac est huguenot? + +Panigarola poussa un effroyable soupir. + +--La paix est faite, reprit Catherine avec un livide sourire. Et +j'espère qu'elle sera maintenue. Mais il y a parmi ces huguenots une +centaine de mauvaises têtes que jamais je ne pourrai réduire à la +raison. Il s'agit de les faire disparaître. M'entendez-vous? Un procès +est impossible. Le procès de cent huguenots serait le signal de +nouvelles guerres. Mais, si le peuple, dans un jour de colère, tue ces +hommes, s'ils disparaissent dans une tourmente, et que le roi désavoue +ces meurtres, que je les désavoue aussi, la paix est à jamais +consolidée. Or, que faut-il pour cela? Surexciter les passions, mettons +les superstitions du peuple, ouvrir la cage de ce fauve, lui montrer ses +victimes!... Pour cela, il faut votre terrible éloquence!... + +Le moine ne répondit pas tout de suite. + +Une fièvre l'exaltait. Avec sa brûlante imagination, il se voyait +décrétant la mort des huguenots. + +Et c'était un rêve étrange, d'une tragique ampleur, que de décréter +la mort, de traverser la ville comme un météore dévastateur, de faire +naître sous ses pas les incendies, de marcher dans des fleuves de sang, +et d'arriver enfin à Alice en lui disant: + +--Voyez! Paris brûle! Paris meurt! Pour tuer Marillac, j'ai égorgé +Paris!...» + +Panigarola presque délirant, l'oeil en feu, le visage bouleversé, +effroyable à voir, saisit la main de Catherine. + +--Demain, madame, je prêcherai dans Saint-Germain-l'Auxerrois. + +--Ne vous inquiétez donc plus du reste! dit-elle rapidement. Et même, +tenez, marquis... je vous réponds que des miracles vont s'accomplir, et, +que le premier de ces miracles, c'est que vous serez aimé! + +--Moi! rugit-il avec un accent de désespoir indescriptible. + +--Vous!... Aimé d'Alice!... Je la connais!... Elle méprise vos larmes; +couvert de sang et d'horreur, vous lui apparaîtrez comme un dieu!... +Nous, nous serons prêts... + +--Comment? + +--Les maisons des cent condamnés seront marquées une nuit. Au matin, ces +maisons brûleront. Et leurs habitants... + +--Vous savez où il habite, lui? + +--Soyez donc tranquille! Sa maison sera la première brûlée, puisqu'il +faut que Coligny soit le premier tué! Tout est prévu, tout est prêt; le +jour est fixé... + +--Quel jour? + +--Le dimanche 24 août, jour consacré à saint Barthélémy. + +--Allez en paix, madame, dit le moine. Moi, je vais méditer sur ce que +je vais dire au peuple de Paris! + +En parlant ainsi, Panigarola, écumant, donnait réellement une impression +de hideur et de force qui se déchaîne. Catherine de Médicis comprit +qu'il était inutile de le pousser plus loin. Elle se retira, dit +quelques mots à l'abbé qui l'attendait dans le couloir, rejoignit au +parloir la femme qui l'avait accompagnée et monta avec elle dans sa +litière. + +La jeune femme qui avait accompagné Catherine dans cette expédition +demeurait silencieuse. + +--Eh bien, fit tout à coup la reine avec une sorte de gaieté qui eût pu +paraître macabre, tu ne me demandes pas ce qu'il a dit? + +La jeune femme laissa retomber son voile, et la pâle figure d'Alice de +Lux apparut. + +--Madame, murmura-t-elle, comment oserais-je interroger Votre Majesté? + +--Bah! Bah! Je te le permets... Tu n'oses pas?... Eh bien! je vais faire +comme si tu m'avais interrogée... Il te pardonne! + +Alice de Lux eut un frémissement. + +--Madame... + +--Ah! oui, la lettre! C'est cela, n'est-ce pas?... Eh bien! je la lui ai +remise... Et il veut te la rendre lui-même... Et ce n'est pas tout!... +Il veut que tu sois heureuse, jusqu'au bout: tu reverras ton enfant. +Alice, et tu pourras l'emmener. + +Alice pâlit affreusement. + +--Ah! mon Dieu, continua la reine, je n'y pensais plus!... Il ne faut +pas que le comte sache l'existence de cet enfant... Eh bien, tu en seras +quitte pour ne pas l'emmener... + +Pendant que Catherine, habile tourmenteuse s'il en fût, continuait sa +route, le moine, à travers les couloirs et les escaliers du couvent, se +dirigeait vers les jardins. + +Panigarola marcha machinalement vers un coin où il y avait un banc de +pierre et où il se promenait d'habitude. + +Il s'assit sur le banc et laissa tomber sa tête dans une de ses mains. + +A ce moment, il faisait presque nuit. Panigarola vit tout à coup +quelqu'un qui s'asseyait près de lui. Ce quelqu'un, c'était l'abbé du +couvent des Carmes, personnage considérable, jouissant d'une haute +influence et considéré comme un saint. + +--Vous travaillez, mon frère? demanda l'abbé... Restez assis... Ne vous +levez pas. + +--Monseigneur, dit Panigarola en cédant au geste bienveillant de l'abbé, +je travaillais en effet... je prépare un sermon... + +--C'est tout ce que je voulais savoir... Continuez, continuez, mon digne +frère... moi je vais prévenir les curés et leurs vicaires qu'ils aient à +venir vous entendre demain à Saint-Germain-l'Auxerrois... en même temps, +j'écris à Rome que les temps sont proches... Laissez-moi vous faire une +recommandation, mon frère. + +--Je l'accueillerai avec reconnaissance, monseigneur. + +--Que votre sermon de demain soit clair! Vous n'aurez pas vos auditeurs +mondains ordinaires; l'église sera remplie de prêtres; or, vous +connaissez le peu d'intelligence de nos curés; il s'agit donc de leur +remontrer nettement leur devoir. En un mot, mon cher fils, songez que +vous leur portez un mot d'ordre. + +--Votre Révérence peut se rassurer, dit Panigarola. Je ferai de mon +mieux. + +--Si cela est vrai, dit l'abbé en se levant, de grandes choses +s'accompliront. Mon fils, recevez ma bénédiction... + +Panigarola se courba sous le geste. + +Quand il se redressa, il vit l'abbé qui s'en allait. + +Alors, il se dirigea vers cette partie du couvent où se trouvaient logés +un certain nombre d'employés laïques, et qui était séparée du monastère +proprement dit par un mur percé d'une porte. Le moine franchit cette +porte, traversa une cour, entra dans un bâtiment isolé et pénétra enfin +dans une chambrette où dormait un enfant. + +Panigarola n'alluma pas de flambeau. + +Il se pencha sur le petit lit et, longuement, contempla l'enfant, comme +s'il eût vu clair dans la nuit. + +Et qui se fût trouvé près de lui l'eût entendu murmurer dans un sanglot: + +--O mon fils!... Si, du moins, elle t'aimait!... Si tu pouvais me faire +reconquérir ta mère!... + +Le lendemain soir, le révérend Panigarola prêcha dans +Saint-Germain-l'Auxerrois. + +L'archevêque de Paris assista à ce sermon. Les évêques Vigor et Sorbin +de Sainte-Foi, prédicateur ordinaire du roi, le chanoine Villemur à la +tête du chapitre de son église, les curés, doyens et vicaires de toutes +les paroisses près de trois mille prêtres emplissaient la vaste nef. Les +portes étaient fermées Une vingtaine de laïques furent seuls admis. En +outre, un certain nombre de capitaines des milices bourgeoises, des +centainiers, et même quelques simples dizainiers se massèrent à +l'intérieur, près des portes, et purent entendre le sermon. + +Le discours du révérend fut entendu dans le plus grand silence. + +Seulement, quand ce fut fini, un frémissement terrible parcourut cette +assemblée, surtout parmi les curés. + +Puis, tout ce monde s'écoula. + +Alors une femme, qui, cachée dans une des loges, avait tout vu, tout +entendu, se leva à son tour et sortit. A la porte, elle retrouva +quelques gentilshommes qui escortèrent sa litière jusqu'à l'hôtel de la +reine. + +En effet, c'était Catherine. + +Et Catherine, au moment où le sermon se finissait, s'était penchée; son +regard, chargé d'une haine avide, s'était appesanti sur le duc de Guise, +et elle avait murmuré: + +«Messieurs de Lorraine, exterminez-moi les huguenots!... Ce sera bien +étonnant si, dans la bagarre, quelques bonnes arquebuses huguenotes +ou autres ne me débarrassent de vous en même temps! Quant au roi, +ajouta-t-elle avec un sourire, il n'est pas besoin de le tuer: il meurt. +O mon Henri, tu régneras!» + +Dès le lendemain de cette mémorable soirée, de furieuses prédications +éclatèrent à la fois dans toutes les églises de Paris. Et, à la suite +de chacun de ces prêches, le peuple se répandait dans les rues avec des +menaces et des imprécations contre les réformés. + + + +X + +OU TOUT LE MONDE SE TROUVE HEUREUX + +Le moment est venu où, semblable au voyageur qui monte une côte fort +rude et très hérissée d'aspérités, nous devons prier le lecteur de +souffler un instant avec nous et d'examiner de haut l'ensemble de la +position. + +Catherine de Médicis est la véritable protagoniste d'un gigantesque +drame. La reine, par une lente manoeuvre, se trouve à la veille d'un +double événement qui doit, d'après elle, se présenter dans le même +instant. En effet, l'extermination des huguenots ne doit-elle pas être, +du même coup, la mort de son fils Déodat? + +Catherine redoutait les huguenots qui étaient capables de soutenir les +prétentions qu'elle supposait à Henri de Béarn. + +Elle redoutait les Guise, qu'elle supposait aussi férus d'un amour sans +borne pour la puissance royale. + +Elle redoutait le comte de Marillac, enfant d'une faute qui, si elle +était découverte, ferait d'elle la risée de la cour. + +Faire massacrer les huguenots par les Guise, et les Guise par les +huguenots, assurer la disparition du comte son fils, telle dut être sa +pensée conductrice. + +Le résultat de la victoire était de placer le duc d'Anjou sur le trône, +dès la mort escomptée de Charles IX, et de gouverner en souveraine +maîtresse sous le nom de son fils préféré. + +Toute cette laborieuse combinaison était sur le point d'aboutir: par +Alice et Panigarola, elle tenait Marillac; Charles IX, épouvanté et +tremblant, persuadé que les huguenots conspiraient sa mort, devenait un +instrument docile; les Guise étaient prêts à se ruer dans Paris, le fer +et la torche à la main. + +Catherine était donc plus paisible, plus heureuse que nous ne l'avons +jamais vue. + +Si nous passons de la reine au comte de Marillac, de la mère au fils, +nous voyons que Déodat vient de recevoir le double coup d'un bonheur +imprévu. + +Le pauvre jeune homme s'imagine avoir enfin touché le coeur de sa mère, +et Catherine l'amuse par la fantasmagorie de sa maternité à demi avouée. + +De plus, le comte a retrouvé toute sa sérénité d'amour pour Alice. + +Les soupçons vagues, imprécis qu'il a pu concevoir, se sont évanouis +sous le souffle de Catherine. Il n'a pas cessé un moment d'adorer Alice +de Lux; mais, maintenant, il est sûr d'elle... + +L'époque de son mariage approche. + +Un grand chagrin, pourtant, a traversé cette félicité: Jeanne d'Albret +est morte!... + +C'est-à-dire tout ce que le comte a vénéré jusque-là! Mais ce chagrin +lui-même s'efface lorsque Déodat songe qu'il a retrouvé une mère et une +fiancée... + +Encore un qui est heureux!... + +Quant à Alice de Lux, la mort de Jeanne d'Albret lui a ôté le plus cruel +de ses soucis. Seule, la reine de Navarre eût eu intérêt à la séparer +du comte. Seule, elle pouvait et devait la dénoncer... La reine morte, +Alice a respiré. + +Catherine de Médicis lui a promis la suprême récompense de ses services. + +Elle épousera le comte de Marillac!... + +Une encore qui se persuade qu'après tant d'orages, elle est enfin +arrivée au port d'un bonheur si durement conquis!... + +Charles IX attend sans impatience le grand événement que lui a promis sa +mère. Il ne sait pas au juste ce qui doit se passer. Il sait qu'il n'y +aura plus de tracas, plus d'ennuis, plus de guerres; il pourra courir +les bois, chasser le cerf et le sanglier, sans se demander à chaque +instant si l'un des chasseurs qui l'accompagnent ne va pas le tuer; il +pourra étudier de nouveaux airs sur le cor; enfin, vivre à sa guise. + +Dès lors, pense-t-il, les crises effrayantes qui, à la moindre émotion, +le jettent dans des délires tantôt furieux, tantôt désespérés, ces +crises ne se renouvelleront plus. Il régnera sans conteste, c'est-à-dire +qu'il emploiera aux commodités de sa vie tout ce qu'un peuple entier +peut produire de richesse, de génie, de science et d'art. + +Il pourra librement, vêtu en bourgeois, parcourir sa bonne ville, +s'arrêter parfois dans quelque guinguette, et finir toutes ses +excursions chez Marie Touchet qu'il aime sans passion, mais avec une +tendresse profonde. Voilà ce que rêve cet enfant de vingt ans; pour le +reste, il a ses conseillers, ses parlements, ses chanceliers et ses +ministres qui s'occuperont de l'administration de son royaume. + +Il a bonne mine, c'est-à-dire qu'au lieu d'être livide, comme à son +ordinaire, il est simplement pâle. + +Il semble même qu'il y ait une sorte de fierté dans ses yeux, une fierté +qui étonne ses courtisans, inquiète Guise, et fait rêver Catherine. + +C'est qu'il s'est passé une chose que toute la cour ignore: + +Marie Touchet a accouché d'un beau garçon bien râblé, solide, criard, +plein de vie; Charles IX est père!... Un nouveau petit Valois est au +monde; et le roi songe quel titre il pourra bien lui conférer. + +Il veut s'occuper de ce fils... et, pour cela, il faut que l'ère +paisible prédite par sa mère se réalise enfin. + +Jetons aussi un coup d'oeil dans le logis de Marie Touchet. + +Maris Touchet, c'est la fille du peuple, avec toutes ses exquises +délicatesses. Si nous pénétrons chez elle, nous la trouvons penchée sur +le berceau de son fils; car, depuis quelques jours, elle est relevée de +ses couches, et désormais elle ne vit plus que pour cet enfant. + +Quel calme dans ce logis! quelle propreté!... Quelle modestie aussi!... +modestie charmante qui ne va pas sans coquetterie. Dans la chambre à +coucher aux meubles de noyer ciré, toute claire, voici le berceau où +dort le duc d'Angoulême. Au-dessus du berceau, un beau portrait de +Charles IX en bourgeois. Le roi sourit dans son cadre. Et Marie lui +sourit lorsque parfois son regard se lève de l'enfant jusqu'au père. + +Passons maintenant à des personnages plus actifs. + +Panigarola, dans son couvent, médite la destruction des huguenots et la +mort de son rival Marillac. Étrange physionomie que celle de ce moine +incroyant poussé à la haine par l'amour, devenu à son insu le redoutable +instrument que manie la sainte Inquisition! + +Le duc de Guise s'apprête pour la suprême conquête. Son plan est d'une +effrayante simplicité: le roi paraît résister au mouvement de foi +apostolique et romaine qui veut sauver l'Eglise en exterminant la +réformation. Or, ce mouvement doit aboutir à quelque bataille géante +dans les rues de Paris. + +Alors, lui. Guise, accusera formellement Charles IX de connivence +avec les huguenots; il se fera nommer capitaine général de l'armée +catholique, et, lorsque le massacre sera commencé, lorsque Paris +brûlera, lorsque les ruisseaux des rues seront transformés en fleuves de +sang, lorsque le peuple sera déchaîné, il marchera sur le Louvre; le roi +impopulaire, le roi des huguenots sera déposé; Tavannes, le maréchal, +est avec lui; Damville lui garantit trois mille cavaliers qui sont en +route, quatre mille arquebuses; Guitalens, gouverneur de la Bastille, +prépare son oubliette la plus sûre pour y enfermer Charles IX... et, +lorsque le roi voudra se défendre, lorsqu'il appellera ses gardes, c'est +Cosseins, son propre capitaine, qui l'arrêtera!... + +Alors Guise arrêtera le carnage: il aura ainsi du même coup l'amour des +catholiques qu'il aura déchaînés, et des huguenots qu'il aura sauvés. + +Et, comme la France ne peut pas vivre sans roi, comme son oncle, le +cardinal de Lorraine, a établi nettement la généalogie qui le fait +descendre de Charlemagne, Henri de Guise sera roi!... + +Le maréchal de Damville, lui aussi, prépare son coup. + +Du fond de son gouvernement, il fait venir des troupes nombreuses: près +de sept mille hommes qu'il a offerts à Guise pour l'aider à déposer +Charles IX. Et, par un miracle de ruse, c'est à la prière même du roi +que ces troupes se sont mises en route. + +Si Guise est tué, Damville cherchera audacieusement à se substituer +à lui, et ce rêve le hante d'arriver tout sanglant dans le Louvre, +d'arracher la couronne à Charles et de la poser sur sa tête!... + +Si au contraire Guise réussit, Damville se contentera d'être le plus +haut personnage du royaume après le roi. + +Mais ce que veut surtout Damville, c'est l'écrasement de son frère. + +La vieille haine qui date du jour lointain où Jeanne de Piennes le +repoussa, cette haine a gangrené son âme. Elle est devenue un hideux +ulcère inguérissable... Damville donnerait jusqu'à cette royauté qu'il +rêve dans le secret de ses pensées, pour faire souffrir son frère. +L'occasion va enfin se présenter: Damville s'est réservé l'attaque de +l'hôtel de Montmorency... c'est lui qui veut prendre le vieil hôtel où +le connétable son père a vécu! Et le réduire en cendres! Il prendra +François et le tuera de ses mains... Puis il emportera Jeanne de +Piennes. + +Montmorency est donc compris dans les massacres. Pourtant il n'est pas +huguenot!... C'est vrai, mais il est suspect. Le parti modéré qui veut +l'apaisement le considère comme son chef naturel. Et puis d'ailleurs, +est-il vraiment besoin d'être huguenot pour être condamné? + +Damville. donc, en cette période où nous essayons d'indiquer la position +générale de la mise en scène historique, attendait avec la certitude +que sa haine et son amour, avant peu, recevraient du même coup leur +satisfaction. Par Gillot, il sait tout ce que fait et dit son frère, et +il prend ses mesures en conséquence. + +Car Gillot espionne activement... Seulement, il y a une chose, une +seule, dont il n'a pu informer son oncle Gilles, pour la raison qu'il +l'ignore. Et cette chose, qui peut-être bouleverserait de fond en comble +les plans de Damville, c'est que la malheureuse Jeanne de Piennes est +folle... + +Pénétrons maintenant dans l'hôtel de Montmorency + +Là se trouvent cinq personnages qui nous intéressent. D'abord, nos +deux héros d'amour: le chevalier de Pardaillan et Loïse de Piennes de +Montmorency. + +Depuis qu'ils se sont dit leur amour, ils se parlent à peine. Et +qu'est-il besoin de paroles? Il n'est pas une pensée du chevalier qui +n'aille à Loïse; il n'est pas un battement du coeur de Loïse qui ne soit +pour le chevalier. Pour Loïse. c'est bien simple: elle mourrait en ce +moment sans s'apercevoir qu'elle meurt, pourvu que lui fût près d'elle! +Et quel danger est possible quand le chevalier est là? Elle n'a pas +confiance: elle est la confiance même. + +Quant au chevalier, sûr de l'amour de Loïse, il croît n'avoir plus rien +à redouter de la fortune adverse. Pourtant, il ne se croit pas certain +d'être uni un jour à Loïse. Le maréchal de Montmorency a déclaré que sa +fille est destinée au comte de Margency. Le chevalier de Pardaillan ne +connaît pas ce comte, mais il fera tout au monde pour le rencontrer, et, +l'épée à la main, lui disputera sa fiancée. + +Il recherche activement deux choses. La première, c'est le moyen de +sauver définitivement Loïse, c'est-à-dire de sortir de Paris; la +deuxième, c'est de savoir qui est le comte de Margency que le maréchal a +choisi pour fiancé à Loïse. + +Pendant ce temps, le vieux Pardaillan demeure à l'affût. Il fait +manoeuvrer son Gillot et échafaude un plan que nous ne tarderons pas à +voir se développer sous nos yeux. Le vieux renard est inquiet. Il flaire +il ne sait trop quel immense danger... + +La pauvre Jeanne est folle. Que dire de plus? C'est peut-être la plus +heureuse. Sa douce et tendre folie l'a ramenée aux beaux jours de sa +première jeunesse. Elle se croit à Margency. Par un phénomène assez +rare, sa santé physique est entièrement rétablie. + +Le maréchal de Montmorency, tenu à l'écart par les chefs huguenots parce +qu'il a refusé de s'associer à l'entreprise d'Henri de Béarn, alors que +la paix n'était pas déclarée, est, d'autre part, haï de la Cour, +parce qu'on l'accuse de bienveillance pour les huguenots: les partis +politiques ne comprennent pas l'indépendance chez un homme influent. + +Mais François de Montmorency ne cherche pas l'estime et l'admiration de +ses concitoyens, pour la raison bien simple qu'il ne les estime ni ne +les admire. Il a vu trop d'ambitions déchaînées autour du trône; il a vu +trop de pensées criminelles, trop d'hypocrisies, trop de férocités: il +ne rêve plus que la retraite au fond de son manoir... + +Voilà donc, d'une façon générale, la position de tous nos personnages +principaux. + +Il plane sur cette situation un calme d'orage. + +C'est ainsi que, dans les minutes tragiques qui précèdent la tempête, +les arbres de la forêt demeurent immobiles; pas un souffle ne traverse +l'espace. Le ciel pur n'offre rien de menaçant, et les buées grises dont +il se couvre paraissent devoir se dissiper bientôt. + +Tout à coup ce ciel devient noir; une rafale énorme balaie les airs, la +tempête bat les horizons... + + + +XI + +ENTREVUE DE DAMVILLE ET DE PARDAILLAN + +Nous transporterons maintenant nos lecteurs à l'hôtel de Montmorency, +par une chaude soirée des premiers jours d'août. Dans la chambre qu'il +occupait à l'hôtel, le vieux Pardaillan achevait de s'habiller en +guerre, en sifflotant une fanfare de chasse. + +C'est-à-dire qu'il endossait la casaque de cuir et ceignait sa longue +rapière, non sans s'être assuré que la pointe n'en était pas émoussée. +En outre, il se munissait d'une courte dague, présent de Montmorency, +portant la marque des fabriques de Milan. + +«Par Pilate! grogna-t-il, j'étouffe dans cette cuirasse; mais j'espère +que sous peu je pourrai m'en débarrasser.» + +Il était à ce moment neuf heures du soir et le lourd crépuscule d'été +commençait à voiler Paris. + +Lorsqu'il fut prêt, le vieux routier se jeta dans un fauteuil les jambes +croisées, la rapière en travers des genoux, et se mit à réfléchir. + +«Dois-je prévenir le chevalier? Non, par la Mort-Dieu. Il voudrait me +suivre, car il n'en fait qu'à sa tête. Or, je veux être seul à traiter +cette petite affaire. En effet, de deux choses l'une: ou mon ancien +maître se trouvera seul, comme me l'a affirmé cet animal de Gillot, et, +alors, je n'ai pas besoin d'aide. Ou je tombe dans un traquenard, et il +est inutile que le chevalier soit tué en même temps que moi... Oui, mais +si je suis tué!... Hum! Je voudrais bien voir mon fils avant...» + +Pardaillan continua sa rêverie jusqu'au moment où il entendit sonner dix +heures. + +Alors, il descendit sans bruit, se fit reconnaître du suisse et sortit +de l'hôtel en prévenant le digne gardien qu'il rentrerait peut-être +fort tard dans la nuit; que, s'il ne rentrait pas du tout, il aurait +entrepris un voyage. + +Cependant, Pardaillan s'était éloigné. Il descendit sans hâte jusqu'à la +Seine et, comme le passeur était couché, s'en alla traverser le fleuve +au Grand Pont, qui porte aujourd'hui le nom de Pont au Change. + +Pardaillan, tout flânant et sans se hâter, se dirigea vers le Temple, et +il était à peu près onze heures lorsqu'il atteignit l'hôtel de Mesmes. + +Sur sa façade, l'hôtel paraissait endormi. + +Pardaillan en fit le tour. Sur les derrières, on l'a vu, se trouvait un +jardin clôturé d'un mur. + +Le vieux routier escalada le mur avec cette agilité qui était telle +encore qu'elle excitait l'admiration de son fils. + +Parvenu à la porte de l'office qui donnait sur le jardin, il commença à +manoeuvrer pour forcer les verrous au moyen de sa dague. Il était minuit +lorsque Pardaillan, à sa grande satisfaction, vit la porte s'ouvrir. + +L'instant d'après, il était dans l'intérieur de l'hôtel. Pendant le +séjour qu'il y avait fait, Pardaillan avait assez étudié la localité, +selon son expression, pour être sûr de s'y conduire les yeux fermés. Il +traversa donc le vestibule de l'office, enfila le couloir où se trouvait +la fameuse entrée des caves et sourit en se rappelant la grande bataille +qu'il avait soutenue là. + +Parvenu à la partie antérieure de l'hôtel, il commença à monter un large +escalier et arriva au premier étage; puis, ayant longé un corridor, +il s'arrêta devant une porte: c'est là que commençait l'appartement +particulier du duc de Damville. + +«Y est-il?... N'y est-il pas?... S'il y est, est-il seul?» + +Le vieux routier se posa ces questions. + +«Bon! finit-il par murmurer, je vais bien voir.» + +Et il allongea la main pour voir si la porte était fermée. + +Au même instant, cette porte s'ouvrit d'elle-même, et le maréchal de +Damville parut, un flambeau dans une main. + +--Tiens! fit le maréchal d'une voix tranquille, c'est ce cher monsieur +de Pardaillan! Vous me cherchez, je crois? Donnez-vous donc la peine +d'entrer... moi aussi, je voulais justement vous voir et vous parler... + +Pardaillan demeura une seconde atterré. Si difficile à émouvoir que soit +un homme, il n'est pas sans éprouver quelque violente secousse lorsqu'il +est soudain surpris par un ennemi mortel au moment même où il croyait +surprendre cet ennemi. + +Cependant, par un énergique effort de volonté, le vieux routier se remit +promptement, et, saluant de bonne grâce, il répondit: + +--Ma foi, monseigneur, j'accepte votre invitation, car j'ai des choses +urgentes à vous dire. + +--Si j'avais su que vous me cherchiez, reprit Damville, je vous eusse +évité la peine de crocheter mes portes. + +--Vous êtes mille fois trop bon, monseigneur. On crochète ce qu'on +peut... les uns des serrures, les autres des coeurs humains... + +--Mais entrez donc, je vous en supplie! + +Pardaillan n'hésita pas. Il entra. Le maréchal referma la porte. + +Ils se trouvaient alors dans une vaste antichambre sur laquelle +s'ouvraient deux portes: l'une d'elles donnait sur une sorte de salon. +C'est dans ce salon que Damville fit entrer Pardaillan. + +--Ah! ça, dit Pardaillan qui s'assit, vous m'attendiez donc, +monseigneur? + +--Monsieur de Pardaillan, je vous attendais sans vous attendre. On +attend toujours un homme comme vous. + +--Voyons, monseigneur, dites-moi que vous étiez prévenu de ma visite, +dit Pardaillan qui songea à Gillot. + +--C'est la vérité, répondit Damville. + +--Puisque vous êtes en veine de franchise, ne pourriez-vous me dire qui +vous a prévenu? + +--C'est facile, et je ne vois aucune raison de vous cacher ce détail. Un +de mes officiers que vous connaissez bien, pour qui vous professez la +plus vive amitié... ce brave Orthès... + +--Le vicomte d'Aspremont! + +--Lui-même. Si vous avez de l'amitié pour lui, il a pour vous une telle +affection qu'il recherche toutes les occasions de vous apercevoir, ne +fût-ce qu'un instant. Je crois qu'il a quelque chose d'intéressant à +vous dire. + +--Je l'écouterai volontiers, monseigneur. Il y a en effet une +conversation engagée entre ce digne gentilhomme et moi, et il faudra +bien que le dernier mot reste à l'un ou à l'autre. + +--Je vous disais, mon cher monsieur, que votre excellent ami Orthès, +dans l'espoir de vous serrer dans ses bras, ne cesse de rôder autour de +l'hôtel Montmorency. + +«Ah! songea Pardaillan, ce n'est donc pas Gillot!» + +--Ce soir donc, il vous a suivi, il vous a vu escalader le mur de mon +enclos, et, tandis que vous forciez l'office, il est entré par la +grande porte et m'a prévenu de votre visite. J'étais sur le point de +me coucher. Mais, pour avoir le plaisir de vous voir, j'ai résolu de +veiller. Bien m'en a pris, puisque vous voilà. + +--Oui, me voilà, dit Pardaillan. Mais, monseigneur, puisque vous poussez +la condescendance à ce point, vous me permettrez bien de vous poser une +petite question, une seule? + +--Comment donc! Dix questions, question ordinaire et question +extraordinaire, vous avez droit à toutes les questions! + +Cette fois, le vieux routier ne put s'empêcher de pâlir! + +Est-ce qu'il allait être livré au bourreau? + +Est-ce qu'on allait lui appliquer la question, c'est-à-dire la +torture!... + +Pourtant, il fit bonne contenance et reprit: + +--Je vous demanderai donc, monseigneur, si vous êtes seul. + +--Monsieur Pardaillan, vous pouvez tout me dire, et décharger votre +coeur. Quant à être seul, il n'y aura ja mais trop de braves officiers +autour de moi pour faire honneur à un homme tel que vous. Et d'ailleurs, +voyez! + +A ces mots, le maréchal se leva. Trois portes s'ouvraient sur le salon: +l'une par laquelle Pardaillan était entré; la deuxième qui donnait sur +la chambre à coucher; la troisième qui ouvrait sur un cabinet d'armes. + +Damville ouvrit la première, et Pardaillan aperçut douze gardes sur deux +rangs, armés de hallebardes. + +Le vieux routier hocha la tête, et Damville referma. + +Puis il ouvrit la deuxième porte, et une quinzaine de gentilshommes +apparurent à Pardaillan: ils avaient tous l'épée à la main. + +--Bonsoir, messieurs! dit le vieux routier en saluant. + +Cette deuxième vision disparut aussitôt, le maréchal ayant refermé la +porte. Il alla alors ouvrir la troisième, et, cette fois, ce furent six +arquebusiers, prêts à faire feu, qui apparurent; derrière eux, Orthès, +prêt à donner le signal d'une décharge. + +«Je suis pris!» se dit Pardaillan. + +--Causons maintenant, dit le maréchal en fronçant les sourcils. Mon cher +monsieur, vous veniez pour m'assassiner. + +--Non pas, monseigneur, je venais pour vous tuer, il est vrai, mais pour +vous tuer en un combat loyal. Je comptais vous trouver seul. J'avais +même prévu le cas où je vous eusse trouvé endormi. Alors, je vous eusse +réveillé, je vous eusse prié de vous habiller, et je vous eusse dit +ceci: «Monseigneur, vous gênez terriblement quelques braves gens qui +ne demandent qu'à vivre heureux et tranquilles et que vous avez résolu +d'occire. Vous avez fait assez de mal dans votre vie. Et c'est vous +rendre un signalé service que de vous empêcher d'en faire encore. Voici +votre épée, voici la mienne. Défendez-vous bien, car j'ai la prétention +de ne pas sortir d'ici sans vous avoir tué.» Voilà ce que je vous eusse +dit, monseigneur. Et je suis prêt à vous le redire. Vous ouvrirez ces +trois portes. Il y aura de nombreux témoins pour affirmer que Mgr Henry +de Montmorency, maréchal duc de Damville, n'a pas été assassiné, mais +bien tué légalement par la grâce de Dieu et de ma rapière. + +Le maréchal était une véritable bête féroce; mais il avait le culte du +courage. + +L'attitude paisible et narquoise de Pardaillan, ce sourire qui hérissait +sa moustache, sa tranquillité parfaite dans une aussi terrible +conjecture, firent donc sur lui une profonde impression. + +--Monsieur de Pardaillan, dit-il, vous n'avez pas prévu le cas où c'est +moi qui vous eusse tué.... + +--C'était impossible, monseigneur. J'avais tous les avantages. Je ne +vous dirai pas que votre cause est mauvaise et la mienne juste; mais je +vous dirai qu'au métier des armes c'est le plus audacieux qui l'emporte, +et je suis sûr d'être plus audacieux que vous. + +--Soit, mais vous n'avez pas prévu le cas où je n'eusse pas voulu vous +accorder l'honneur de me battre avec vous. + +--Nous nous sommes expliqués là-dessus, à notre rencontre des +Ponts-de-Cé, monseigneur; je crois vous avoir prouvé que mon épée vaut +la vôtre. + +Le maréchal se leva, pensif, et fit quelques pas dans la salle, non sans +surveiller du coin de l'oeil les mains de son adversaire. + +Mais Pardaillan, tranquillement assis, accoudé à son fauteuil, le +regardait d'un air de bonhomie qui apparut au maréchal comme un excès +d'intrépidité. Il s'accota à la haute cheminée et dit lentement: + +--Monsieur de Pardaillan, j'ai toujours eu pour vous la plus haute +estime, et je vous l'ai prouvé. Je vous le prouve encore en ce moment +par ma modération. Si je faisais un signe, vous tomberiez mort à +l'instant. Je pourrais faire mieux: je pourrais vous faire transporter +à la Bastille qui, vous le savez, est commandée par un de mes amis, +lequel, sur ma recommandation, vous tuerait aussi sûrement que +pourraient le faire ces hallebardes et ces arquebuses, avec cette +seule différence que vous mourriez sur un chevalet et que votre agonie +pourrait durer plusieurs heures et même plusieurs jours... En effet, qui +êtes-vous pour moi? Un ennemi. Vous m'avez trahi à Margency autrefois; +aux Ponts-de-Cé, nous avions conclu un pacte; je vous avais pardonné +votre trahison, je vous ai admis dans ma maison; vous étiez de mes amis; +vous m'avez encore trahi de la façon que vous savez. Par miracle, vous +avez échappé à ma juste vengeance. Et, depuis, vous êtes passé au camp +ennemi. Qu'avez-vous à dire à cela? + +--Que je ne vous ai pas trahi, monseigneur. Que décidé à me faire votre +second loyal dans une entreprise grandiose, je ne voulais pas devenir +votre complice dans une entreprise infâme. Capable d'entrer dans le +Louvre et d'y arrêter le roi de mes mains, capable si vous me l'aviez +ordonné de me saisir de la couronne et de vous l'apporter, capable de +tenir tête en rase campagne à l'armée royale si vous m'aviez confié la +poignée d'hommes dont vous disposez, je n'étais pas capable de me faire +le bourreau d'une femme. Il fallait me demander ce que je pouvais vous +donner, monseigneur! Mon épée, mon sang, mon énergie; vous avez voulu +faire de moi l'espion de mon fils et le geôlier de celle qu'il aime. +Vous avez fait erreur... Vous le savez, du reste, que je ne vous ai pas +trahi. Si j'avais voulu vous trahir et faire une fortune du coup, si +j'avais voulu vous envoyer à Montfaucon et gagner dans cette ignominie +vos propres richesses, je n'avais qu'à aller trouver le roi et lui dire +que vous le voulez tuer pour couronner le duc de Guise. Mon silence sur +cette affaire vous prouve, monseigneur, que vous vous êtes séparé par +votre faute d'un homme capable de garder un important secret, ce qui est +rare, croyez-moi. + +Le maréchal avait affreusement pâli. Et, lui qui tenait le vieux routier +en son pouvoir, ce fut d'une voix suppliante qu'il demanda: + +--Ainsi, vous n'avez rien dit à personne de cette affaire? + +Pardaillan haussa les épaules avec un suprême dédain. + +--Entendez-moi bien, reprit Damville. Sans me dénoncer, chose abominable +et monstrueuse dont votre fierté ne saurait s'accommoder, vous auriez pu +tout au moins... confier... + +«Ah! ah! voilà donc le secret de ce qu'il appelle sa modération, songea +Pardaillan. Il veut savoir si je n'ai point parlé! + +Et, tout haut, il ajouta: + +--A quelles personnes, monseigneur? + +--Mais à des personnes qui, elles, n'auraient peut-être pas votre +générosité!... A M. de Montmorency, par exemple! + +--Et quand cela serait! fit Pardaillan. Vous parliez de vos droits! +N'ai-je pas celui de vous traiter en ennemi? N'ai-je pas le droit de +donner cette arme à votre frère? C'est plus qu'un droit. Comment! vous +séquestrez la fille du maréchal de Montmorency... et je ne parle pas de +l'infortunée dame de Piennes! Je prends seulement les choses où elles en +sont: vous faites fermer les portes de Paris au maréchal; vous le tenez +prisonnier, lui et les siens, et nous, par conséquent! C'est donc que +vous préparez le dernier coup qui doit nous écraser tous!... Je vous +le déclare, monseigneur, je n'aurais pas le courage de me faire votre +dénonciateur, j'ai du moins pensé que je devais tout dire au maréchal +votre frère, afin qu'il puisse au moins se défendre... + +--Vous avez fait cela! gronda Damville avec un accent de rage et de +désespoir. + +--Je voulais le faire: mais je ne l'ai pas fait. Ne me remerciez pas. +J'enrage d'avoir gardé le silence: c'est mon fils qui m'a empêché de +parler. Savez-vous ce qu'il m'a dit?... Plutôt que de révéler un secret +confié à notre honneur, un secret dont je ne suis plus le maître, je me +tuerais à vos yeux! Que Damville brûle Paris, s'il l'ose, pour s'emparer +de nous! S'il faut mourir, nous mourrons du moins sans que nul au monde, +pas même un félon comme lui, puisse nous accuser de félonie!... Voilà ce +que m'a dit mon fils, et voilà pourquoi je me suis tu, monseigneur! + +--Ainsi, fit Damville d'une voix rauque. Montmorency ne sait rien? + +--Rien, monseigneur; ni lui ni personne! + +Le maréchal poussa un profond soupir. Sa terreur avait été telle qu'il +ne songeait même pas à relever ce terme de félon dont Pardaillan venait +de le souffleter. + +En quelques instants il eut repris tout son sang-froid. + +Il fit un pas comme pour se diriger vers celle des portes derrière +laquelle se trouvait Orthès et ses arquebuses. + +Mais, se ravisant soudain, il se retourna vers Pardaillan. + +--Voyons, dit-il brusquement, si je vous offrais la paix? + +Pardaillan se leva, s'inclina et demanda: + +--Vos conditions, monseigneur? + +--Simplement de ne pas me gêner dans ce que je vais entreprendre: vous +et votre fils, vous sortirez de l'hôtel Montmorency; vous vous en irez +de Paris, au diable si vous le voulez. Je vous ferai remettre deux bons +chevaux tout harnachés; dans la sacoche de chacun des chevaux, il y aura +deux mille écus. + +Pardaillan, la tête baissée, paraissait réfléchir profondément. + +--Songez-y, reprit le maréchal. Vous m'avez désarmé par votre fidélité à +garder un secret que bien d'autres eussent vendu. Vos insultes, je les +oublie. Vos petites trahisons, je les efface. A vous comme au chevalier, +je veux le plus grand bien possible. Je ne veux même pas me souvenir +que vous vous êtes introduit dans cet hôtel pour me tuer. Je vous dis: +Pardaillan, ne soyons ni amis, ni ennemis, soyons neutres. Vous êtes mon +prisonnier de guerre. Si fort et si brave que vous soyez, vous ne pouvez +lutter contre ces arquebuses, ces hallebardes et ces bonnes épées qui +vous cernent; il n'y a pas de fuite possible: vous êtes pris, mon cher. +Eh bien, acceptez ce que je vous propose, et vous êtes libre. + +--Et si j'acceptais, dit enfin le vieux Pardaillan, comment vous y +prendriez-vous, monseigneur? Car je vous sais défiant; sur ma simple +parole, vous ne m'ouvririez pas les portes de votre hôtel. + +Un éclair de joie, aussitôt éteint, flamboya dans les yeux du maréchal, +qui répondit: + +--Je ne prendrai que les précautions indispensables; vous allez écrire +une lettre au chevalier, assez pressante pour qu'il vienne vous +retrouver ici. Un de ces gentilshommes portera cette lettre. Lorsque le +chevalier sera ici, lorsque vous m'aurez tous deux donné votre parole +de ne pas revenir à Paris avant trois mois, je vous escorterai moi-même +avec quelques amis jusqu'à telle porte de Paris que vous me désignerez, +et je vous souhaiterai bon voyage. Vous acceptez, n'est-ce pas? fit +Damville en frémissant. + +--Certes, monseigneur! Avec joie! Avec gratitude! + +--Écrivez donc, alors! gronda le maréchal qui, se précipitant vers un +meuble, en tira une écritoire et du papier. + +Pardaillan ne bougea pas. + +--Un mot, dit-il: j'accepte. Mais, malheureusement, je ne puis accepter +que pour moi seul. + +--Ecrivez toujours! Je me charge de convaincre le chevalier! + +--Attendez donc, monseigneur. Je connais mon fils. Vous n'avez pas idée +de sa méfiance. Il se méfie de moi. Il se méfie de lui-même. Il se méfie +de l'ombre qui suit ses pas. Oui, monseigneur, plus d'une fois j'ai +rougi de le voir si méfiant alors que j'ai, moi, un respect sans bornes +pour les paroles d'un personnage tel que vous. + +--Que signifie? gronda le maréchal. + +--Cela signifie, monseigneur, qu'en lisant ma lettre, mon fils +s'écrierait: «Comment! mon père est prisonnier du maréchal de Damville +et il veut que je l'aille rejoindre, sous prétexte qu'il a fait la paix +avec monseigneur! Allons donc! Vous êtes fou, mon père! Est-ce que vous +ne savez pas que M. Damville est un fourbe, un félon--c'est mon fils qui +parle!--un être pétri de ruse qui voudrait nous tenir tous les deux et +nous occire ensemble? Mais sa ruse est par trop grossière. Je suis jeune +et veux vivre. Quant à vous, mon père, qui avez assez vécu, mourez tout +seul, puisque vous avez eu la sottise d'aller vous fourrer dans la +gueule du loup!...» Voilà ce que dirait le chevalier en recevant ma +lettre; il me semble l'entendre éclater de rire... + +--Ainsi, fit Damville, les dents serrées, vous n'écrivez pas?... + +--Cela ne servirait à rien, monseigneur. Et puis, tenez, admettons que, +par impossible, mon fils se décide à me rejoindre. Savez-vous ce qui +arriverait? + +--Voyons! + +--Le chevalier n'est pas seulement l'homme le plus méfiant de la terre, +il est têtu, monseigneur, à tel point qu'il l'est presque autant que +vous. Il s'est logé dans la tête d'arracher de vos griffes la dame +de Piennes, sa fille et monseigneur votre frère. Rien ne l'en fera +démordre. Moi, vous comprenez, j'accepte avec reconnaissance votre +honorable proposition. Mais lui... Savez-vous ce qu'il nous dirait?...» + +Pardaillan se campa devant Damville, la main à la garde de sa rapière, +le buste droit. + +--Il nous dirait ceci, monseigneur: «Ainsi donc, mon père, et vous, +monsieur le duc, vous osez me proposer cette vilenie! Fi donc, +messieurs! Pour quatre mille écus et deux chevaux tout harnachés d'or, +eussiez-vous à m'offrir quatre mille sacs, contenant chacun quatre mille +écus, que l'insulte n'en serait que plus forte. Quoi! il y a donc deux +hommes au monde qui ont pu croire que le chevalier de Pardaillan pouvait +vendre l'épée qu'il tient de son père et, abandonnant deux malheureuses +femmes qu'il a juré de sauver, se mettre soi-même au rang des lâches? +Ah! mon père, je ne me relèverai pas de l'offense que vous me faites. +Revenez à une plus haute et plus digne estime de ce que vous vous devez +à vous-même et laissez la honte de ces propositions à M. le duc de +Damville qui, lui, a l'habitude de la félonie et de la trahison.» + +--Misérable! rugit Damville. + +--Un dernier mot, monseigneur! Un seul! Outre les défauts que je viens +de vous signaler, le chevalier a encore celui de m'aimer tel que je +suis. Il me sait ici! S'il ne me revoit pas au petit jour, il est +capable d'aller raconter au roi que vous le trahissez pour Guise... +Quitte à se tuer ensuite pour se punir d'avoir fait acte de +dénonciateur! + +Le maréchal, qui, déjà, s'élançait, s'arrêta comme frappé de la foudre, +blême, écumant, terrible. Pardaillan sourit dans sa moustache et +murmura: + +«Pare celle-là, si tu peux!... + +Mais, dans l'esprit du maréchal, affolé par les paroles du vieux routier +comme le taureau peut l'être par les banderilles, la fureur et la haine +l'emportèrent sur l'épouvante. + +--Eh bien, soit! hurla-t-il. J'en courrai le risque! A moi!» + +Pardaillan, d'un geste foudroyant, tira sa dague et bondit sur le +maréchal. + +--C'est donc toi qui mourras le premier! rugit-il. + +Mais Damville avait vu venir le coup. Au moment où le poignard +s'abattait sur lui, il se laissa tomber à plat sur le tapis! Pardaillan, +emporté par l'élan, trébucha; au même instant, la pièce se remplissait +de monde, se hérissait de hallebardes et d'épées. + +Hagard, le vieux routier voulut alors tirer sa rapière pour mourir au +moins en se défendant: vaine tentative! Saisi de tous les côtés à la +fois, maintenu par vingt bras, il fut en un instant désarmé, bâillonné, +ligoté. + +Alors, il ferma les yeux et se raidit dans une immobilité farouche. + +--Monseigneur, dit Orthès, où faut-il pendre ce truand? + +--Le pendre! fit Damville d'une voix qui tremblait encore de rage. +Y pensez-vous? Ce truand possède des secrets qu'il est utile de lui +arracher dans l'intérêt de Sa Majesté notre roi... + +--On va donc lui appliquer la question? reprit Orthès. + +Pardaillan frissonna longuement. + +--Oui-da! répondit Damville. Le tourmenteur juré sera prévenu par mes +soins, et je veux assister moi-même à la besogne. + +--Où faut-il le conduire? + +--Au Temple, dit le maréchal. + + + +XII + +OU MAUREVERT JOUE UN RÔLE IMPORTANT + +Ce dimanche-là, le chevalier de Pardaillan avait été voir son ami +Marillac, comme il faisait presque tous les jours. Les deux jeunes +gens se racontaient leurs inquiétudes, leurs joies, leurs espérances; +Marillac parlait d'Alice; le chevalier parlait de Loïse. + +Plusieurs fois, le comte avait offert à son ami d'aller trouver la reine +mère et de lui demander un sauf-conduit pour le maréchal de Montmorency +et les siens, Mais le chevalier avait toujours refusé avec obstination. + +Toutes les fois que le comte parlait de la reine, de sa bienveillance, +de ses promesses, Pardaillan gardait le silence. + +«Tout est possible! se disait en effet le chevalier. Qui sait si +l'infernale Catherine n'a pas été enfin touchée au coeur! Qui sait si +elle ne s'est pas mise à aimer ce fils retrouvé!... Mais qui sait aussi +quels pièges peut cacher cette bienveillance trop soudaine?... Quant +à la malheureuse Alice, je m'arracherais la langue plutôt que de dire +l'affreux secret qu'elle m'a confié dans une heure de délire... + +Donc, le chevalier gardait le silence à la fois sur la reine et sur +Alice... Seulement, il ne cessait de répéter à son ami: + +--C'est le moment de redoubler de prudence, mon cher... + +Marillac souriait alors... il était dans cet état de confiance absolue +qui est comme un profond sommeil de l'esprit. + +Il n'y avait qu'une ombre à son bonheur: la mort de Jeanne d'Albret. + +Ce dimanche, il y avait trois jours qu'il n'avait pas vu le chevalier, +lorsqu'il le vit entrer. + +--J'allais entreprendre de vous relancer à l'hôtel de Montmorency! +s'écria le comte en saisissant les mains de son ami... mais +qu'avez-vous? Vous me paraissez sombre... préoccupé... + +--Vous, au contraire, vous êtes en pleine joie à ce que je vois... vous +essayez un costume?... + +Le comte de Marillac, en effet, venait de quitter un costume qu'on lui +avait apporté et qu'il avait essayé... C'était un habillement de +grand seigneur, et tel que la magnificence de ces époques pouvait le +concevoir. Mais ce costume si riche était entièrement noir depuis la +plume de la toque jusqu'au haut-de-chausses en satin. + +--C'est demain le grand jour, dit Marillac en souriant. C'est demain que +notre roi Henri épouse Mme Marguerite. Avez-vous vu les préparatifs que +l'on a faits à Notre-Dame? Ce sera magique. L'église tout entière +est tendue de velours à crépines d'or. Les sièges des époux sont des +merveilles... + +--Ce sera splendide, fit le chevalier. Je comprends votre joie. + +Marillac saisit sa main et la pressa. + +--Cher ami, murmura-t-il, ma joie ne vient pas de là... Écoutez... +j'avais juré de ne le dire à personne au monde... mais vous, mon +ami, vous êtes mon autre moi-même... Demain, il y aura un mariage +à Notre-Dame... et, demain soir, il y en aura un autre à +Saint-Germain-l'Auxerrois... et je veux que vous soyez là!... + +--Quel mariage? demanda le chevalier. + +--Le mien!... + +--Le vôtre! fit Pardaillan qui ne put s'empêcher de frémir. Et pourquoi +le soir? + +--La nuit, plutôt; à minuit!... Vous allez comprendre... la reine veut +être là pour me bénir... elle se charge de tous les détails de la +cérémonie... des amis à elle, des amis sûrs, y assisteront seuls... et +vous, mon cher, mon frère! mais n'en dites rien. La reine veut être là, +comprenez-vous? Et si on savait!... Ah! Pardaillan. on voudrait savoir +pourquoi la mère de Charles IX s'intéresse tant à un pauvre gentilhomme +huguenot... + +Le chevalier eut un frisson que le comte ne remarqua pas: cette +cérémonie mystérieuse, ce mariage de minuit qui devait être tenu secret +et auquel Catherine devait assister... Il eut la pensée d'un guet-apens. + +«Heureusement que je serai là!» songea-t-il. + +Et, comme si le pressentiment d'un malheur l'eût poursuivi, il désigna +le costume étalé sur un fauteuil: + +--Est-ce dans ce costume que vous allez vous marier? + +--Oui, frère, dit Marillac soudain redevenu grave. C'est dans ce costume +que je veux assister au mariage de notre roi, et c'est dans ce +même costume que, le soir, à minuit, je me rendrai à +Saint-Germain-l'Auxerrois... + +--Eh quoi! Tout de noir vêtu? + +--Écoutez-moi, chevalier, dit Marillac, dont le visage se voila de +mélancolie. Je suis dans un bonheur tel que je me demande parfois si +je rêve. Vous savez combien j'ai souffert d'être obligé de maudire ma +mère... eh bien, cette mère se révèle à moi comme la femme la plus +aimante. Vous savez combien J'aime ma fiancée... eh bien, demain, +Alice devient ma femme... comprenez-vous que ces deux bonheurs inouïs +accablent mon âme!... + +--Ainsi, dit le chevalier, pas une ombre à votre bonheur? + +--Quelle inquiétude, quelle crainte pourrais-je avoir? Non, mon ami... +tout en moi est apaisement et confiance... Et pourtant, oui, tout ce +bonheur est comme voilé d'un crêpe. + +--Il faut quelquefois écouter les pressentiments. + +--Il ne s'agit pas d'un pressentiment. Encore une fois, je ne crains +rien, je n'ai rien à redouter. Mais je m'habille de noir, mon ami, parce +que je veux, aux yeux de tous, porter le deuil de l'admirable femme qui +a été ma vraie mère: la reine de Navarre. La cour semble l'avoir déjà +oubliée. Son fils lui-même, cet Henri qu'elle aimait tant, a bien vite +repris ce visage insoucieux et sardonique... il a bien vite recommencé +à papillonner autour des femmes, tandis que celle qui sera la sienne +s'occupe, dit-on d'amours où le roi de Navarre ne joue aucun rôle, sinon +celui de l'amant morfondu. Ah! mon ami, toute cette ingratitude pour +une femme si vaillante et si bonne, cela me révolte. Et moi qui l'ai +vénérée, moi qui l'ai vue mourir, je veux porter son deuil devant son +fils, devant ma mère aussi... et devant ma femme! + +Marillac demeura quelques minutes tout songeur. + +--Cher ami, reprit le chevalier, avez-vous jamais admiré la singulière +destinée qui vous a fait retrouver une mère juste au moment où vous avez +perdu celle que vous considériez comme telle? + +--Que voulez-vous dire? fit Marillac en tressaillant. + +--Simplement ceci: tant que la reine de Navarre a vécu, Catherine +de Médicis vous est apparue comme un monstre capable de toutes les +atrocités. Or, c'est justement dans la nuit où est morte l'infortunée +Jeanne d'Albret que madame votre mère a commencé de se révéler à vous +dans toute sa maternelle mansuétude... + +--Je vous avoue que je n'ai pas songé à cette coïncidence, dit Marillac +en passant une main sur son front. Mais, puisque vous m'y faites penser, +ne dois-je pas voir là une preuve de plus que mon bonheur dépasse mes +espérances?» + +Ce fut au tour de Pardaillan de tressaillir. + +Il eut la sensation que son ami cherchait à s'étourdir, et qu'il faisait +un violent effort pour se persuader à soi-même qu'il était heureux. + +Oui, peut-être Marillac avait-il entrevu la haine formidable qui couvait +sous les sourires de Catherine! Peut-être, à force de creuser le +problème, en était-il arrivé à pressentir vaguement vers quels abîmes il +était entraîné!... Peut-être n'y avait-il en lui qu'un désespoir sans +fond... le désespoir d'avoir compris que sa mère voulait le tuer, le +désespoir de deviner que sa fiancée était complice de sa mère!... + +Peut-être, disons-nous! + +Car, ce que nous établissons en quelques lignes positives, Marillac ne +pouvait que le soupçonner. + +--Vous ne m'avez jamais raconté la mort de la reine de Navarre! reprit +tout à coup le chevalier. + +--Ce sont de funestes souvenirs que vous remuez là, chevalier, dit le +comte avec une sombre expression. Ce fut foudroyant. La reine était +arrivée à neuf heures au Louvre, où on célébrait les fiançailles de +son fils et de la princesse Marguerite. Après avoir reçu l'hommage des +seigneurs catholiques, elle s'assit dans un fauteuil de ce salon, où +le roi de France vint, en personne, lui témoigner son affectueuse +admiration. Moi, j'étais où vous savez. Lorsque je fus redescendu dans +les salles de fête, je la cherchai longtemps et ne la trouvai qu'à +l'instant où elle s'évanouissait. Il y eut de grandes rumeurs, et je +n'oublierai jamais la douleur qui éclata sur le visage de... la reine +mère... + +--De Catherine de Médicis? insista le chevalier. + +--Oui, mon ami... Après que le médecin du roi eut examiné la reine de +Navarre, celle-ci fut aussitôt transportée jusqu'à sa litière, malgré +Ambroise Paré, qui lui voulait, sur l'heure, administrer je ne sais quel +médicament... Le roi Henri, l'amiral, le prince de Condé et moi, nous +montâmes à cheval pour escorter la litière; quelques gentilshommes nous +accompagnèrent. La litière, ainsi entourée de notre groupe et précédée +de laquais à cheval, portant des flambeaux, traversa la foule qui +entourait le Louvre. A la vue du roi Henri, cette foule se mit à +pousser des clameurs comme si nous eussions été des ennemis; cependant, +lorsqu'on sut que la litière contenait Jeanne d'Albret mourante, un +grand silence se fit, et, ces gens, honteux peut-être, s'écartèrent, +mais, dans leur silence même, ce n'était pas le respect de la mort qui +apparaissait... Ah! chevalier, quelle nuit!... Quand je songe à cette +fête monstrueuse, à cette orgie plutôt, où les nôtres ont toléré que +leurs femmes fussent insultées, puis ces cris funèbres, cette litière +qui passe à travers un peuple retenant à peine ses grondements, je me +prends à songer à quelque énorme et fantastique traquenard... mais c'est +de la folie. + +--Hum! fit le chevalier. + +--Le roi nous comble de ses caresses; la reine mère... je connais ses +sentiments... + +--Hum! hum! répéta le chevalier. + +--Le peuple nous est seul hostile; mais M. de Guise nous assure que +les Parisiens n'ont qu'un reste de mauvaise humeur, qui se dissipera +lorsqu'on aura vu notre roi entrer à Notre-Dame... + +Et, comme pour éviter d'approfondir les soupçons qu'évoquait l'attitude +du chevalier, le comte se hâta de continuer son récit: + +--Lorsque la reine eut été couchée dans son lit, elle reprit +connaissance. Le médecin du roi, maître Ambroise Paré, arriva à ce +moment. Mais la reine, le regardant fixement, lui dit: «Je vous +remercie, maître, Vous pouvez vous retirer. Tous soins seraient inutiles +contre le mal. Je vais mourir... Allez!» Sans insister davantage, maître +Paré s'inclina, en poussant un soupir, et, comme il se retirait, nous +vîmes que son visage portait les traces d'une étrange épouvante. + +--Ah! ah! Ce médecin n'est-il pas de la religion reformée? + +--Oui, chevalier. + +--Et vous dites qu'il n'insista pas pour donner des soins à la +malheureuse reine? Et vous dites qu'il avait l'air épouvanté? + +--En effet. Mais n'était-ce pas naturel? Ce mal foudroyant... + +--Non, comte! Ambroise Paré est un homme énergique. S'il n'a pas +insisté, s'il a été épouvanté, s'il a reculé, enfin... + +--Que voulez-vous dire, chevalier? s'écria Marillac avec agitation. + +--Rien, fit sourdement le chevalier. Je m'étonne de cette attitude, +voilà tout. Mais continuez, cher ami... + +--Oui... laissons de côté les soupçons. + +--Ah! vous avez dit enfin le mot! Vous aussi, vous soupçonnez... + +--Quoi? balbutia le comte. + +--Un crime!... + +Marillac pâlit. Son regard se détourna de Pardaillan. + +--Eh bien, oui, dit-il enfin; je crois à un crime! La reine de Navarre +avait des ennemis acharnés; plus d'une fois, elle a failli succomber. +Peut-être, un de ces ennemis... un de ces hommes qui ne reculent pas +devant le forfait... je donnerais ma vie pour le connaître, celui-là... + +Marillac passa la main sur son front. Et, comme le chevalier gardait le +silence, il continua: + +--Mais peut-être, après tout, n'est-ce qu'un soupçon sans valeur. + +--Peut-être! fit le chevalier. Vous disiez donc que le médecin du roi se +retira. + +--Et aussi nous tous, reprit Marillac, avec un empressement fébrile. Le +roi Henri demeura seul près de sa mère. Pendant trois longues heures, +nous attendîmes dans la pièce voisine. Enfin, l'aube entra dans cette +salle où nos douleurs silencieuses étaient rassemblées, et fit pâlir les +flambeaux. Ce fut à ce moment que le roi Henri sortit de la chambre +de sa mère... Que lui avait-elle dit? Quelles furent ses suprêmes +confidences? Qui sait?... Oui, qui sait si l'étrange hallucination qui +s'empara de moi ne fut pas une vérité?... Car, comme je me trouvais près +de la porte, il me sembla, un moment, saisir quelques lambeaux de la +parole royale et funèbre... «Je meurs assassinée, disait la voix rauque +de la mourante, mais je vous ordonne de l'ignorer... feignez de croire à +une mort naturelle... ou, sans cela... vous seriez frappé à votre tour. +Mais prenez bien garde, mon fils... Ah! oui, gardez-vous!...» Ces +paroles, quand j'y pense, furent sans aucun doute une imagination de +mon esprit ébranlé... Le roi Henri reparut à nos yeux et nous fit signe +d'entrer. + +Marillac étouffa un sanglot et deux larmes, qu'il ne songea pas à +essuyer, coulèrent de ses yeux. + +--Nous entrâmes donc, poursuivit-il. Quand je vis cette généreuse reine, +cette guerrière qui avait étonné nos vieux généraux, quand je vis cette +mère admirable qui avait abandonné la vie paisible de son palais pour +se jeter dans la vie des camps, qui avait vendu jusqu'à son dernier +diamant, pour payer les soldats de son fils, quand je vis celle qui +m'avait tiré du néant, arraché à la mort, oui, quand je la vis livide, +il me sembla que j'allais mourir moi-même et je demeurai comme stupide, +dans un anéantissement de mes forces et de ma pensée... Elle dit au +prince de Condé: «Ne pleurez pas, mon cher enfant. Peut-être suis-je la +plus heureuse...» Nous l'entourions, tâchant de refouler nos sanglots... +Son regard trouble fit le tour de cette assemblée d'hommes d'armes, +penchés sur le lit d'une reine mourante. + +Et j'ai retenu ses dernières paroles... Les voici, chevalier: + +«Monsieur l'amiral, aussitôt après le mariage du roi, il faut quitter +Paris... Rassemblez toutes nos forces... non pas que je me défie de mon +cousin Charles, mais il faut être prêt à tout... Sous les ordres du +roi, monsieur l'amiral, vous avez le commandement suprême... Henri, +ajouta-t-elle en s'adressant au prince de Condé, vous êtes un frère pour +mon fils... je vous bénis, mon enfant... Soyez toujours près de lui, au +camp, à la ville et à la cour... Adieu, messieurs, je vous aimais bien +tous... Toi, mon vieux d'Andelot, et vous, capitaine Briquemaut, et +vous tous, fiers gentilshommes, grâce à vous, les grandes injustices +prendront fin... le droit de vivre et de penser sera assuré aux +huguenots... ayez confiance... notre cause est grande... qu'est-ce que +le bonheur de l'humanité sans la liberté?... Adieu à tous...» + +--A ces mots, les sanglots éclatèrent. Je crus que tout était fini... +mais la reine, fixant son regard sur moi, me fit signe d'approcher... +J'obéis et tombai à genoux, près du roi, en sorte que ma tête se +trouvait près de celle de la reine... et c'est moi qui ai recueilli son +dernier soupir... + +Marillac se leva et fit quelques pas, en proie à une agitation que +n'expliquait pas complètement la tristesse de pareils souvenirs. Il +revint s'arrêter devant Pardaillan et continua d'une voix plus sourde: + +--Oui, chevalier, c'est moi qui ai recueilli le dernier soupir de la +reine de Navarre... mais, peut-être, à ma douleur filiale se mêla, dans +cette minute terrible, une horreur qui me fit comprendre l'épouvante +que j'avais surprise sur le visage du médecin et sur celui du roi... En +effet, lorsque je fus tout près d'elle, Jeanne d'Albret tourna vers moi +sa tête convulsée par l'agonie, murmura distinctement: «Prends sarde, +mon enfant, prends garde!... Ecoute... il faut que tu saches...» Que +voulait me dire la reine? Quel secret allait s'échapper de ses lèvres +crispées? Je ne le saurai jamais, chevalier! car, à ce moment, la reine +entra en agonie... Elle faisait de violents efforts pour me parler, mais +aucune parole ne sortit plus de sa bouche... Seulement, tout à coup, son +regard se fixa avec une effrayante expression sur la cheminée... puis, +une légère secousse l'agita... puis, ce fut fini, la reine était +morte... morte... et son regard semblait encore s'attacher à cet objet +que, dans la seconde suprême, elle avait cherché des yeux... + +Marillac se tut. + +A travers ses doigts crispés sur ses yeux, des larmes s'échappèrent. + +--Mon cher comte, dit Pardaillan, pardonnez-moi d'avoir ramené vos +pensées vers ces pénibles scènes... Mais, dites-moi... pouvez-vous me +dire quel était cet objet que la reine regardait en mourant? + +Marillac alla à une armoire, dont il portait la clef sur lui et, +l'ouvrant, il en tira un coffret d'or qu'il posa sur une table. + +--Ce coffret, chevalier, m'a été donné par une personne auguste. Je +l'avais à mon tour offert à la reine de Navarre, qui s'en servait pour +y mettre ses gants... Sans aucun doute, la pauvre reine, en mourant, a +voulu me dire de reprendre ce coffret qui se trouvait sur la cheminée de +sa chambre et de le garder comme un double souvenir... le souvenir de +mes deux mères. + +--Ainsi, dit lentement le chevalier, c'est la reine Catherine qui vous a +donné ce coffret? + +--Oui, mon ami, dit Marillac en frissonnant. + +Les deux hommes se regardèrent. + +Et, sans doute, chacun d'eux put lire chez l'autre la pensée terrible +qui l'agitait, car tous les deux pâlirent et détournèrent les yeux. + +Marillac demeurait tremblant, les mains crispées sur le coffret d'or. Il +baissa la tête. Et, soudain, le mystère de sa pensée monta jusqu'à ses +lèvres, comme s'il n'eût pu le contenir davantage. Hagard, livide, il +murmura: + +--Mon sang... je le donnerais jusqu'à la dernière goutte... pour savoir +la vérité... oh! chevalier... cette vérité... Ce n'est pas possible!... +Ce serait trop horrible que ce coffret ait été l'instrument de mort... +que Catherine, ma mère, ait tué Jeanne, mon autre mère... et que moi... +moi... leur fils à toutes deux... aie porté à l'une le poison que lui +envoyait l'autre! + +--Comte! Comte! s'écria le chevalier, vous avez raison... ce serait trop +horrible... + +--Ah! puissé-je donc être foudroyé plutôt que de continuer à porter +de tels soupçons dans mon esprit!... Catherine ne peut avoir conçu de +pareilles horreurs... Catherine m'aime... j'en suis sûr... elle est ma +mère... ma mère!... + +En parlant ainsi, Marillac avait ouvert le coffret avec une sorte de +rage désespérée. + +Dans le coffret, il y avait une paire de gants blancs ceux que portait +Jeanne d'Albret, la nuit de sa mort. + +Il les saisit et, fermant les yeux, les baisa longuement. + +Pardaillan, hors de lui, en proie à une sorte de vertige, lui arracha +les gants, les remit à leur place, funèbre relique, et, lui-même, alla +renfermer, avec un effroi visible, le mystérieux coffret d'or dans +l'armoire. + +Il y eut alors entre les deux hommes un long silence lourd d'angoisse. + +L'action rapide de Pardaillan venait de préciser dans l'esprit de +Marillac un soupçon qu'il n'osait s'avouer à lui-même. + +Sa joie fébrile, son bonheur trop surexcité par lui-même, la vague +épouvante que recouvraient ce bonheur et cette joie, son incertitude, +ses doutes, son désespoir latent, en un éclair aveuglant, il comprit +tout, il se comprit soi-même. + +Et il assista, muet d'horreur, à l'abominable drame qui se déroulait +dans sa pensée. + +La mort inexplicable de Jeanne d'Albret, ses mystérieux avertissements, +ce regard de terreur qu'elle avait eu en lui montrant le coffret d'or, +cette mort fit rentrer le soupçon dans l'esprit du comte. + +Quel soupçon? Que Catherine avait assassiné Jeanne d'Albret. + +Non! Oh! non! Il ne voulait pas y croire! + +S'il accusait Catherine, s'il acceptait cet infâme soupçon, s'il +admettait sa mère meurtrière, c'est donc que sa mère se jouait de lui! + +C'est donc qu'elle mentait en lui garantissant la dignité d'Alice! C'est +donc qu'Alice était une créature de Catherine! + +Si Alice l'avait joué, si Alice était indigne, si son amour +s'effondrait!... Oh! mille morts plutôt! Il fallait, de toute son +énergie, repousser le soupçon. + +Voilà dans quels abîmes tournoyait l'âme du comte de Marillac. + +Voilà pourquoi il s'arracha violemment à sa méditation. Voilà pourquoi, +éclatant de rire, il alla ramasser la clef que le chevalier avait +jetée, la remit tranquillement à la serrure de l'armoire et s'écria +joyeusement: + +--Par Dieu, mon cher ami, je crois que nous sommes fous... C'est votre +faute aussi! Pourquoi m'avoir parlé de la mort de Jeanne d'Albret? Ah! +oui, j'y suis. C'est ce costume noir qui est cause de tout... Eh bien, +oui, mon cher, |e me marierai en noir, je veux porter le deuil de +la grande amie que je pleurerai toujours... Parlons d'autre chose, +voulez-vous? + +--Volontiers, comte, dit le chevalier en essuyant la sueur froide qui +mouillait ses tempes. Un dernier mot, toutefois. + +--Parlez, cher ami. + +--C'est bien décidément demain que doit avoir lieu votre mariage? + +--Demain soir, à minuit, à Saint-Germain-l'Auxerrois... Mais vous êtes +seul à le savoir. + +--Et vous désirez que j'y assiste? + +--Mon bonheur ne serait pas complet si vous n'étiez là. + +--Bon. Comment et à quelle heure entrerai-je dans l'église? + +--Trouvez-vous à onze heures à la petite porte qui donne sur le +cloître... mais soyez seul. + +--Très bien, mon cher comte!... + +Et le chevalier songea: + +«J'y serai avec quelques bonnes épées que je connais. Car, je veux +donner mon âme au diable, si la douce Catherine ne cherche pas à faire +assassiner son fils!...» + +--Sortons, voulez-vous? reprit Marillac. Je veux passer avec vous cette +fin de journée. Nous entrerons en quelque guinguette du bord de l'eau, +et nous viderons bouteille... + +--Je ne demande pas mieux, car, moi-même, je ne serais pas fâché de voir +un peu ce qui se passe dans Paris. Avez-vous remarqué, mon cher comte, +comme Paris a l'air fiévreux... + +--Non, je n'ai pas remarqué, mon ami. Que voulez-vous? le bonheur est +égoïste... mais, une chose que je remarque parfaitement, c'est que vous, +si gai tous ces jours-ci, vous êtes triste... + +--Triste? Non pas... mais inquiet.» + +Les deux amis étaient dehors. Il faisait un beau soleil, et, comme +le gros de la chaleur était passé, la rue était pleine de gens +endimanchés... + +--Et le sujet de cette inquiétude? demanda Marillac en prenant le bras +du chevalier. + +--Voici. Mon père a disparu depuis trois jours et je crains qu'il ne se +soit jeté en quelque périlleuse aventure. + +--Quoi? Vous n'en avez aucune nouvelle? + +--Aucune. Mercredi soir, il est sorti de l'hôtel de Montmorency en +disant au suisse que, s'il n'était pas rentré au matin, c'est qu'il +aurait entrepris un voyage. Quel peut être ce voyage? Et comment a-t-il +pu sortir de Paris? + +--C'est un homme d'une rare prudence et, sans aucun doute, vous avez +tort de vous inquiéter. + +--Je le sais. Aussi, ne suis-je pas trop inquiet pour lui. Et, +d'ailleurs, s'il y eût un danger immédiat, il m'eût prévenu. Seulement, +pendant qu'il travaillait de son côté, je travaillais du mien et son +absence peut compromettre la réussite de mon plan. + +--Voyons votre plan, fit Marillac. + +--Je suis arrivé à séduire un sergent qui doit être de garde à la porte +Saint-Denis, mardi prochain. Il m'a promis de ne défendre que mollement +le passage, pourvu que j'attaque avec vigueur. En outre, il s'arrangera +pour que le pont soit baissé au moment où je l'attaquerai... Je compte +sur vous, mon cher ami. + +--Très bien. Mardi, quelle heure? + +--Mais, vers les sept heures du soir. Il y aura une voiture dans +laquelle seront Loïse et sa mère, ainsi que le maréchal, de qui j'ai pu +obtenir qu'il ne se montrât pas. Nous serons une vingtaine... + +--Bon. Je vous promets de vous en amener autant. + +--Ah! si mon père était là!... + +--Il sera rentré d'ici mardi, sans doute... Mais que veut tout ce +monde?... + +--Ma foi, dit le chevalier, les voilà qui se mettent à genoux!... +Avançons. + +--En voilà deux! hurla à ce moment une voix qui fit tressaillir le +chevalier. + +Marillac et Pardaillan, tout en devisant, s'étaient heurtés à une foule +qui entourait quelque chose, devant la porte d'un couvent. Et cette +foule criait: + +«Miracle! Noël!...» + +Les deux jeunes gens avaient continué à avancer jusqu'au moment où ils +se trouvèrent devant la porte du couvent, au milieu de gens dont les +uns entonnaient des cantiques, dont les autres, comme en délire, +s'embrassaient sans se connaître, faisaient des signes de croix et se +frappaient la poitrine. Puis, tout ce peuple était tombé à genoux, +tandis que Marillac et Pardaillan demeuraient debout. + +La foule, tout en s'agenouillant, clama d'une voix le cri qu'elle +croyait être le plus agréable à tous les saints du paradis: + +«Mort aux huguenots!...» + +C'est à ce moment que la voix en question cria: + +«En voilà deux!...» + +Pardaillan reconnut aussitôt Maurevert qui le désignait spécialement. +Maurevert était entouré d'une quinzaine de gentilshommes, qui semblaient +le considérer comme leur chef. Au signe qu'il fit, ils se précipitèrent +sur le chevalier, l'épée à la main. + +Déjà, la foule, furieuse, délirante, enveloppait les deux amis qui, +serrés de près, étouffés, ne pouvaient même pas tirer leurs épées. + +«Place! Place!» vociféraient les gentilshommes en essayant d'arriver +jusqu'à leurs deux victimes. + +Mais chacun, dans ce peuple, tenait à se distinguer. + +C'est pourquoi la foule ne s'ouvrit pas: elle voulait massacrer +elle-même les deux huguenots qui, la dague à la main, immobiles, +contenaient encore par leur attitude les enragés qui les entouraient. + +Les deux jeunes gens échangèrent un regard; ils semblaient se dire: + +«Nous allons mourir là, mais, avant de tomber, nous en découdrons bien +quelques-uns?» + +--Tue! Tue! vociférait Maurevert. Les huguenots à la hart!...» + +Il y eut comme un vaste tourbillonnement de la foule; des milliers de +poings se levèrent... + +Mais, à ce moment, comme si un grand souffle eût abattu toute cette +fureur, la foule retomba à genoux en criant: + +«Miracle!... Voici le saint!...» + +Le saint, c'était frère Lubin qui, ouvrant la porte du couvent où son +supérieur l'avait rappelé, la mission laïque du frère étant terminée, le +moine Lubin, donc, apparaissait, les bras ouverts, la face rubiconde +et, apercevant le chevalier, s'en venait à lui, la larme a l'oeil, en +souvenir des innombrables fonds de bouteille dont Pardaillan l'avait +gratifié à la Devinière. + +«Ce digne chevalier! Ce cher ami!» bégayait le moine qui passait à +travers la foule prosternée. + +Maurevert et ses acolytes le suivirent en troupe. Pardaillan et Marillac +avaient profité de ce répit inespéré pour rengainer leurs dagues et +mettre l'épée à la main. + +Pardaillan ne se demanda pas pourquoi Maurevert se trouvait parmi +cette masse de peuple et pour quelle besogne il était escorté de +gentilshommes, dont il en reconnut quelques-uns pour des fervents de la +reine Catherine. + +--Attention! dit-il à Marillac, voici la meute... Voyez-vous, à votre +gauche, cette encoignure sous l'auvent? + +--Je la vois, dit Marillac qui, de la pointe de son épée, menaçait déjà +un de ses assaillants. + +--Allons-y d'un bond. Là, nous pourrons tenir tête... Attention! Vous y +êtes? + +Les deux amis se fendirent ensemble: un double hurlement éclata; deux +des plus avancés tombèrent. + +Marillac, alors, obéissant à la manoeuvre indiquée, se rua vers +l'encoignure, en fourrageant de l'épée; la foule s'écarta avec des +clameurs et se referma sur lui. Lorsque Marillac eut atteint son poste, +il s'aperçut qu'il était seul. + +--Pardaillan! rugit-il. + +Et il se jeta tête baissée sur la muraille vivante. + +A ce moment, il fut saisi par-derrière, paralysé, dans l'impossibilité +de faire un mouvement, soulevé, entraîné, emporté dans l'intérieur du +couvent. + +Quant au chevalier, voici ce qui était arrivé: + +Au moment où Lubin arrivait près de lui, l'un des gentilshommes, qui +escortait Maurevert, lui porta un coup de pointe. Ce fut alors qu'il se +fendit à fond et par un coup droit, traversa l'épaule de son adversaire. +A l'instant où il se relevait et où il allait se jeter vers l'encoignure +qu'il avait montrée à Marillac, le moine fut sur lui et l'enserra dans +ses bras, en bégayant: + +«C'est donc vous... Ah! que je suis heureux... Venez boire...» + +D'une violente secousse, Pardaillan se débarrassa du moine, qui alla +rouler à terre en murmurant: + +«L'ingrat!...» + +A ce moment, cent bras s'abattirent sur le chevalier; son épée fut +brisée; en un instant, ses vêtements en lambeaux; le chevalier voulut +saisir sa dague: Maurevert l'enleva. + +Alors, on vit un spectacle inouï. + +Désarmé, sanglant, le chevalier avait sur lui une masse humaine qui +s'efforçait de l'écraser. + +Et cette masse, il la soulevait, la secouait, la dispersait d'un +formidable roulis des épaules; elle se reformait, l'accablait; il +l'entraînait, roulait avec elle, se relevait, mordant, frappant de ses +deux poings comme de deux béliers; des gens ensanglantés tombaient +autour de lui; des hurlements effroyables, tout autour, éclataient dans +la foule, tandis que le groupe frénétique attaché à lui luttait dans un +silence farouche. + +Presque assommé, du sang plein le visage et la bouche, Pardaillan, +formidable, secouait la grappe humaine, comme le sanglier, enfin coiffé, +peut secouer la meute. + +Il soufflait d'un souffle rauque et bref. + +Un brouillard flottait devant ses yeux. Il ne songeait plus à rien... à +rien qu'à atteindre Maurevert qui, à dix pas, commandait la manoeuvre, à +le saisir, à l'étrangler avant de mourir. + +Une clameur plus terrible retentit soudain: + +Le chevalier venait de tomber une dernière fois et ne se relevait plus: +à chacune de ses jambes, à chacun de ses bras, à sa poitrine, deux +hommes, trois, quatre, toute une foule pesait. + +«Des cordes!» vociféra alors Maurevert. + +Quelques secondes plus tard, Pardaillan, solidement lié, était emporté +dans le couvent; sur la chaussée, une dizaine de blessés étanchaient +leur sang. + +Et la foule, saisissant Lubin, le soulevait, le portait en triomphe et +l'acclamait. C'était le saint qui avait arrêté l'hérétique! C'était le +saint qui, rien qu'en l'enlaçant de ses bras, lui avait ôté sa force! + +Maurevert était entré dans le couvent et avait eu une assez longue +conférence avec le prieur. A la suite de cette conférence, il s'était +fait conduire dans la cellule où le comte de Marillac avait été enfermé. +Il portait sous son bras l'épée du comte. + +--Monsieur, dit-il en entrant, vous êtes libre, voici votre épée. + +Marillac ne témoigna ni joie ni surprise. Il saisit froidement la lame +qu'on lui tendait et la remit au fourreau. + +--Monsieur de Maurevert, dit-il, j'espère que nous nous retrouverons, +dans des conditions meilleures, c'est-à-dire à un moment où vous n'aurez +pas pris la précaution de vous entourer de vingt spadassins pour +attaquer deux hommes. + +--Monsieur le comte, nous nous retrouverons quand il vous plaira, dit +Maurevert en grondant. + +--Après-demain matin, voulez-vous? + +--Soit. + +--Dans les prés du passeur? + +--Le lieu et l'heure me conviennent; mais laissez-moi vous dire, +monsieur le comte, que je ne comprends pas la querellé que vous me +faites, au moment où je vous sauve la vie. + +--Vous me sauvez la vie, vous! fit Marillac avec un dédain qui fit pâlir +Maurevert. + +Le bravo eut un éclair de joie dans les yeux. Mais il se contint et +reprit: + +--C'est sans doute un grand honneur pour moi, mais cela est. Je suis +arrivé devant le couvent à l'instant même où la foule, furieuse de je ne +sais quoi, allait se ruer sur vous. Avec mes amis, je vous ai pris et +transporté ici. Sans moi, vous étiez donc mort, monsieur le comte.» + +Marillac avait écouté ces explications avec une surprise étonnée. + +--Monsieur, dit-il alors, s'il en est vraiment ainsi, je ne puis qu'être +surpris. Je ne suis pas de vos amis, je crois... + +--Eh! avais-je besoin que vous fussiez mon ami pour essayer de vous +tirer des mains de ces enragés! Qui n'en eût fait autant à ma place?... +Et puis, je dois vous l'avouer, j'avais une raison secrète de me jeter à +votre secours... + +--Quelle est cette raison, monsieur? + +--Le désir que j'ai d'être agréable à la reine mère, dit Maurevert en +s'inclinant avec un respect outré. + +Marillac tressaillit et pâlit. Déjà Maurevert continuait: + +--Si je ne suis pas de vos amis, monsieur le comte, si nous nous sommes +même un peu regardés de travers à la dernière fête du Louvre, je n'en ai +pas moins l'insigne honneur d'être des amis de la reine. Et savez-vous +ce que la reine m'a dit tout récemment, à moi et à quelques autres de +ses fidèles? Elle a dit, en propres termes, qu'elle vous considérait +comme un parfait cavalier, qu'elle avait pour vous une véritable +affection et qu'elle priait tous ses amis de vous protéger en toutes +mauvaises occasions où vous pourriez vous trouver... + +--La reine a dit cela! s'écria Marillac d'une voix altérée. + +--Ce sont ses augustes paroles que j'ai l'honneur de vous répéter, +monsieur le comte. Aussi, tout en acceptant le rendez-vous que vous me +faites l'honneur de me donner, je vous prie de me tenir pour votre très +dévoué. + +Maurevert, après s'être incliné, fit un pas pour se retirer. + +--Attendez, monsieur! dit Marillac. + +Sombre, bouleversé, la voix tremblante, malgré tous ses efforts, il +reprit: + +--Monsieur, les paroles que vous prêtez à Sa Majesté ont pour moi une +importance de vie ou de mort. Me jurez-vous que la reine s'est bien +exprimée ainsi, en parlant de moi? + +--Je vous le jure! dit Maurevert, avec une évidente sincérité. Je dois +même ajouter que, si les paroles de la reine étaient affectueuses, le +ton l'était plus encore. Ce n'est un secret pour personne, monsieur +le comte, que vous êtes fort avant dans les faveurs de Sa Majesté, et +qu'elle vous destine un haut commandement dans l'armée que M. l'amiral +va conduire aux Pays-Bas.» + +Un soupir, qui ressemblait à un rugissement, gonfla la poitrine de +Marillac. + +«Ma mère! ma mère! balbutia-t-il au fond de lui-même. Serait-ce donc +vrai? Me serais-je donc trompé?...» + +--Monsieur de Maurevert, reprit-il tout haut, je regrette de vous avoir +mal accueilli. + +--Tout le monde s'y fût trompé, monsieur le comte! + +--Adieu donc et merci. Veuillez, je vous prie, me conduire à M. de +Pardaillan, afin que nous partions ensemble. + +--Monsieur le comte, je vous le répète: vous êtes libre. Mais, quant +à M. de Pardaillan, c'est autre chose, vu que M. de Pardaillan est +rebelle, accusé de lèse-majesté et que c'est mon devoir de l'arrêter. + +--Vous l'arrêtez? + +--C'est fait. + +--De quel droit? Êtes-vous donc officier des gardes? + +--Non, monsieur. J'ai simplement reçu un ordre d'avoir à me saisir de la +personne de M. de Pardaillan, et j'étais justement à sa recherche, quand +j'ai eu l'honneur de vous rencontrer. + +--Un ordre! gronda Marillac. De qui? + +--De la reine mère! + +Sur ce mot, Maurevert, saluant une dernière fois le comte, sortit, +laissant la porte ouverte. Marillac demeura un moment tout étourdi. Mais +bientôt, se frappant le front, il murmura: + +«Cette fois, je vais voir quelle peut être l'affection de la reine pour +moi!...» + +Marillac sortit de la cellule et se trouva dans un couloir en présence +d'un moine, qui le salua et lui dit: + +--Monsieur le comte, je suis chargé de vous faire sortir du couvent par +une porte de derrière. + +--Pourquoi pas par la grande porte? + +--Écoutez, monsieur, fit le moine en souriant. + +Marillac écouta. Au loin, vers la rue, il entendit une rumeur furieuse. + +«Cela, reprit le moine, c'est la voix du peuple qui réclame sa victime. +Et sa victime, c'est vous. Mais nous savons trop quelle serait la +douleur de notre grande reine, s'il vous arrivait malheur... Venez donc, +monsieur.» + +Marillac, sans plus d'observations, suivit le moine, qui le conduisit +jusqu'à une petite porte donnant sur une ruelle solitaire. + +Le comte prit aussitôt le chemin du Louvre. + + + +XIII + +LE TEMPLE + +Si vite que Marillac eût pris sa course vers le Louvre, Maurevert y +arriva avant lui. Les ailes de la haine sont encore plus rapides que +celles de l'amitié. + +Il paraît que Maurevert était attendu avec impatience dans cette partie +du Louvre, où se trouvaient les appartements de la reine mère. Car, à +peine le capitaine des gardes, Nancey, l'eut-il aperçu, qu'il lui fit +signe de le suivre et, le conduisant par un couloir privé, l'introduisit +dans une antichambre où se trouvait la suivante florentine Paola, +laquelle, à son tour, l'introduisit aussitôt dans le fameux oratoire. + +Catherine de Médicis était là, écrivant fiévreusement; elle avait +devant elle un monceau de lettres déjà terminées. Car la reine écrivait +toujours elle-même. Soit défiance naturelle, soit besoin d'assouvir sa +dévorante activité, elle n'eut jamais de secrétaire. + +A l'entrée de Maurevert, elle leva la tête, fit un signe bref pour lui +ordonner d'attendre et acheva la phrase commencée. + +Maurevert avait bon oeil. + +Il essaya de démêler les suscriptions de toutes les lettres déjà +cachetées, que la reine avait rejetées sur la table, au hasard. Et il +put constater que presque toutes ces lettres étaient adressées aux +gouverneurs des provinces. + +A ce moment. Catherine, levant brusquement la tête, surprit le regard de +Maurevert. + +--Vous essayez de savoir à qui j'écris? demanda-t-elle. J'aime les +gens curieux. La curiosité est un signe d'intelligence. Allez à cette +fenêtre... + +--Je supplie Votre Majesté de croire... + +--Obéissez donc...» + +Maurevert alla à la fenêtre, tremblant et flairant quelque terrible +surprise. + +--Que voyez-vous dans la cour? demanda Catherine. + +--Je vois une trentaine de courriers de Sa Majesté, à cheval, prêts à +partir. + +--C'est bien, demeurez où vous êtes, reprit la reine qui, en même temps, +frappa un timbre d'un coup de son petit marteau d'argent. + +Un homme entra qui, stylé d'avance, saisit toutes les lettres cachetées +et sortit en toute hâte, sans avoir dit un mot. Deux minutes plus tard, +Maurevert vit appa raître dans la cour le même homme. Il remit une +lettre à l'un des courriers, et le courrier partit aussitôt à fond +de train; puis il passa au deuxième, qui partit à son tour, puis au +troisième... Au bout de cinq minutes, tous les courriers étaient partis. + +--La prochaine fois que vous verrez votre ami le duc de Guise, dit +tranquillement Catherine, vous lui direz que vous avez vu partir mes +courriers porteurs de dépêches pour chacun de nos gouverneurs. Vous +ajouterez que chacune de ces dépêches donne l'ordre à nos gouverneurs +de rassembler leurs troupes et de marcher sur Paris, pour y arrêter les +insensés qui ne craignent pas de conspirer contre le roi. Dans quelques +jours, monsieur de Maurevert, soixante mille hommes marcheront sur +Paris, pour protéger le roi! + +Maurevert sentit un long frisson lui courir le long des reins, comme si +la hache du bourreau se fût levée sur son cou. + +«Je suis perdu», murmura-t-il en s'inclinant. + +Catherine le regarda un instant avec une sombre expression de doute, de +mépris et de triomphe. + +Elle avait d'ailleurs menti. + +Ses lettres contenaient l'ordre au gouverneur d'arrêter tout courrier +qui ne serait pas muni d'un sauf-conduit, tout fuyard venant de Paris, +et de faire saisir tout huguenot dans une sorte de vaste rafle. + +«Relevez-vous, monsieur», reprit la reine. + +Maurevert obéit. + +--Si vous êtes franc, poursuivit Catherine, je vous donne vie sauve. + +Un rugissement de joie souleva la poitrine de Maurevert. La reine ne le +faisait pas saisir. La reine discutait encore avec lui. Donc, il était +sauvé. + +--Où en est la conspiration de M. de Guise? demanda froidement Catherine +de Médicis. + +--Madame, répondit enfin Maurevert en faisant un effort surhumain pour +assurer sa voix, je jure sur le Christ que je n'ai pas conspiré. + +--Et qui vous dit que vous conspirez? Allons donc, pour conspirer, il +faut être quelqu'un! Seulement, vous n'êtes pas sans avoir écouté autour +de vous. Que savez-vous? + +--Eh bien, madame, on espère que Sa Majesté le roi ne voudra pas prendre +contre les hérétiques les mesures nécessaires. + +--Et alors?... + +--Alors, madame, comme Paris est en pleine fermentation, on en profitera +pour se faire désigner par la noblesse, par la bourgeoisie et par le +peuple, comme le capitaine général des catholiques... + +--Et alors?... + +--C'est tout, madame! + +--Vous mentez, monsieur de Maurevert! + +--Madame, sur le chevalet de torture, je ne pourrais dire plus. +Cependant... je pense... mais c'est une simple supposition... + +--Dites toujours. + +--Je pense que, maître de Paris, capitaine général des forces +catholiques, on en profiterait peut-être, si les circonstances étaient +favorables... pour mener directement Sa Majesté le roi... + +«Est-ce que vraiment il ne sait rien?» songea la reine. + +Maurevert, maintenant, s'était repris. Son visage était redevenu +impénétrable. + +--Monsieur, dit tout à coup la reine, vous avez rendu plus d'un service, +et vous en rendrez d'autres sans doute. + +--Ma vie appartient à Votre Majesté! qu'elle en dispose! + +--Je vous pardonne, dit Catherine. Quant au duc de Guise, s'il veut être +capitaine général, il le sera. J'aime les emportements de sa foi. Elle +va jusqu'à le faire conspirer pour.. imposer au roi ses volontés. Je +pense comme lui. Et, pour l'aider à convaincre le roi, je fais venir à +Paris une armée complète. Alors nous verrons. Quant à vous... + +Elle le fixa de son regard aigu. + +Maurevert soutint l'examen avec le courage suprême du désespoir. + +--Quant à vous, continua Catherine en traçant quelques mots sur un +parchemin, voici ce que je puis faire pour vous. + +Maurevert essayait ardemment de lire de loin. + +«L'ordre de m'envoyer à la Bastille?» songeait-il. + +La reine lui tendit le papier: c'était un bon de cinquante mille livres +sur la cassette de la reine mère. + +Un frémissement de joie secoua Maurevert qui s'inclina avec respect, +mais sans exagération. + +«Décidément, il ne sait rien, pensa Catherine qui avait suivi +attentivement l'effet de sa générosité... L'heure approche, +continua-t-elle; vous allez, mon cher monsieur, aller vous poster chez +le chanoine Villemur, avec votre ami, cet ami dont vous me parliez. + +--Mais, madame, fit Maurevert, cet ami est déjà payé, déjà à son poste. +Et les cinquante mille livres que Votre Majesté veut bien m'octroyer... + +--Sont pour vous dédommager d'un injuste soupçon, fit Catherine avec son +plus charmant sourire, et aussi pour vous récompenser des nouvelles +que vous m'apportez. Deux hérétiques ont été arrêtés grâce à votre +intervention; oui, je sais déjà cela... Qu'avez-vous fait de ces deux +hommes? + +--J'ai rendu la liberté à l'un d'eux... + +Une expression de surprise et d'inquiétude se peignit sur le visage de +la reine. + +--Celui à qui j'ai rendu la liberté, continua Maurevert, celui que je +crois bien avoir sauvé des mains de la foule furieuse, c'est un huguenot +d'importance... Mais j'ai cru remarquer que Votre Majesté le tenait en +estime... C'est celui qu'on appelle le comte de Marillac. + +La reine n'eut pas un tressaillement. Elle demeura souriante, presque +indifférente. Mais Maurevert eût frémi d'épouvanté s'il avait pu +entendre le rugissement du coeur de cette mère. Sans la moindre émotion, +elle dit très simplement: + +--Vous avez bien fait d'épargner M. de Marillac; il est de mes amis... +Et l'autre? + +--L'autre, madame! Daigne Votre Majesté me permettre de lui rappeler une +promesse qu'elle a bien voulu me faire? + +--Laquelle? dit la reine étonnée. + +--Madame, je porte au visage une marque ineffaçable. Tant que je n'aurai +pas vengé d'effroyable manière l'insulte... + +--Ce coup de fouet? dit la reine. + +--Oui, madame, fit Maurevert en grinçant des dents. On dirait, en effet, +un coup de cravache... Eh bien, madame, l'homme que j'ai pris devant le +couvent, c'est celui qui m'a marqué! + +--Le chevalier de Pardaillan? + +--Oui, Majesté... + +«Ah! décidément, songea Catherine, en frémissant de joie, c'est un homme +admirable que ce Maurevert!» + +--Madame, reprit le bravo, j'ose vous rappeler que vous m'avez donné cet +homme pour en faire ce que bon me semblerait... + +--Où est-il? demanda Catherine. + +--Enfermé dans une cellule de couvent. + +--Et où voulez-vous le mettre? + +--A la Bastille, si Votre Majesté m'en donne l'ordre. + +--Et que voulez-vous faire de ces deux hommes? reprit-elle tout à coup. + +--Votre Majesté a dit: ces deux hommes? + +--Oui, l'autre... le père, le vieux truand, a été pris chez M. le +maréchal de Damville qui m'en a fait prévenir: il est au Temple. M. le +maréchal, pour des raisons que j'ignore, m'a demandé un ordre d'avoir +à questionner ce vieux diable à quatre. M. le maréchal veut assister +lui-même à la question. Mais tout cela est assez grave, en somme. +Aucun jugement n'a été pris... J'avoue que je suis assez surprise de +l'attitude du duc de Damville; il veut faire là un métier qui n'est pas +le sien... Ah! est-ce que, par hasard, le Pardaillan posséderait des +secrets précieux? + +--Que Votre Majesté m'en donne l'ordre et je saurai bien lui arracher +ces secrets! + +--Vous comprenez que je n'ai aucun sujet de haine contre ce Pardaillan +auquel vous en voulez tant... + +--Le chevalier a insulté Votre Majesté en plein Louvre... + +--Ce n'est pas bien sûr qu'il ait eu pensée de m'offenser. Et ce jeune +homme a d'ailleurs rendu un grand service au roi en sauvant un jour sa +cousine d'Albret qu'il tira d'une fort mauvaise situation. Hélas! pauvre +reine de Navarre!... Cela ne l'a pas empêchée de mourir... c'est un +grand malheur... + +Maurevert eût vainement entrepris de suivre la pensée tortueuse de la +reine. + +Elle reprit avec un soupir: + +--Je vous ai donné ces deux hommes, je ne m'en dédirai pas. Il faudrait +donc, pour bien faire, les mettre ensemble... Et, puisque le vieux se +trouve au Temple, c'est donc au Temple que nous enverrons le jeune? + +En même temps, elle signait un ordre d'arrestation. + +--Ah! madame, au Temple ou à la Bastille, peu importe, pourvu que je les +tienne... surtout le chevalier! + +--Et vous dites que vous vous chargeriez de les questionner? + +--Oui, madame. Et cela suffira à ma vengeance. + +--Prenez-les donc, dit la reine en tendant l'ordre d'arrestation. + +Maurevert s'en empara avidement, et s'inclinant: + +--Votre Majesté me donne-t-elle congé? + +--Un moment, Maurevert. Quand comptez-vous appliquer la question à vos +deux ennemis? + +--Dès tout à l'heure, madame. Le temps de faire transférer le chevalier +au Temple et de faire prévenir le tourmenteur juré. + +--Qui ne voudra instrumenter qu'en présence des juges! + +--C'est vrai! fit Maurevert atterré. + +--A moins qu'il n'ait un ordre positif, reprit la reine. + +Et elle écrivit rapidement quelques mots sur un papier qu'elle tendit à +Maurevert. + +C'était un ordre d'avoir à appliquer la question ordinaire et +extraordinaire aux deux Pardaillan, dans la prison du Temple, le samedi +23 août, à dix heures du matin. + +--Il faudra donc que j'attende jusque-là! grinça Maurevert. + +--Eh! mon cher monsieur, j'ai patienté plus que vous, moi. Qu'est-ce que +cinq jours? Car nous sommes à dimanche soir... + +--C'est vrai. Que Votre Majesté me pardonne! + +--Un dernier mot. Je ne veux personne dans la chambre des questions; +personne que vous et le maître bourreau. Est-ce entendu? + +--Votre Majesté peut se rassurer. + +--Et vous me rapporterez fidèlement les aveux de ces deux hommes? + +--Je vous le jure, madame! + +--C'est bien. Maintenant, sachez une chose, monsieur. C'est que je vous +donne la vie de ces deux hommes contre la vie de M. de Coligny que m'a +promise... votre ami. + +--Dès demain matin, madame, mon ami prendra position dans le cloître +Saint-Germain-l'Auxerrois...» + +--Maurevert se retira la tête en feu, la gorge sèche, avec une joie +effroyable dans le coeur. + +«Voilà qui se dessine, murmura Catherine de Médicis... Monsieur +l'amiral, dites un pater et un ave, si toutefois vous savez vos +prières... Quant à ces deux spadassins, je saurai quel secret Damville +voulait leur arracher... il y a justement dans la chambre des tortures +du Temple un cabinet noir où je serai à merveille pour tout entendre.» + +A ce moment, Paola, la suivante florentine, entra et dit: + +--Madame, M. le comte de Marillac est dans votre antichambre qui +s'entretient vivement avec M. de Nancey. + +Le sourire de la reine demeura figé sur ses lèvres. + +--Et que veut-il, ce cher comte? + +--Je crois qu'il prie le capitaine de demander pour lui une audience +immédiate à Votre Majesté. + +--Eh bien, va dire qu'on peut l'introduire. + +Et son sourire se fit plus doux encore, plus paisible, d'une expression +plus sereine, tandis qu'elle grondait: + +--Que ne puis-je te faire arrêter, toi aussi! Ce serait si simple!... +Oui... mais s'il parlait!... Non, non... Patience, patience... encore +un jour!... Si je le tuais maintenant, d'ailleurs, cette pécore d'Alice +serait capable... Allons donc! je les tiens tous les deux! ne gâtons +rien!... + +--Bonjour, mon cher comte... on me dit que vous désirez m'entretenir... + +Marillac venait d'entrer. + +La reine écarta de la main les lettres qui étaient devant elle. + +Le comte, pâle, agité, violemment ému, s'approcha sur un signe qu'elle +lui adressa. + +--Voyons, reprit Catherine, qu'êtes-vous venu me demander?... Si tout +est prêt pour la cérémonie de demain soir? + +Marillac fléchit le genou. + +--Votre Majesté, dit-il d'une voix tremblante, me comble d'une telle +bienveillance que je serais ingrat de douter... Non, madame, ce n'est +pas de moi qu'il s'agit. Je suis venu demander grâce. + +--Grâce? fit la reine avec étonnement. + +--Ou plutôt justice. Un de mes amis vient d'être saisi. Un ami, madame! +Un frère! + +--Il suffit, comte, dit la reine avec émotion. Il suffit que vous aimiez +cet homme pour que je lui veuille tout le bien que je vous veux à +vous-même. Son nom? + +--Hélas! madame. Il a eu le malheur de vous déplaire à deux reprises +différentes: une première fois, dans une entrevue qu'il eut avec vous au +Pont de Bois, dans cette même salle où j'eus, moi, le bonheur de vous +connaître! Une deuxième fois, au Louvre, dans le cabinet de Sa Majesté +le roi... + +--Comte, dit Catherine de sa voix mélancolique, tant de gens m'ont +déplu... je tâche à les oublier... + +Marillac jeta un regard ardent sur la reine. + +--C'est le chevalier de Pardaillan», dit-il. + +La reine parut chercher un instant dans sa mémoire, puis frappant ses +deux mains l'une contre l'autre: + +--Ah! oui!... Eh bien, j'avais complètement oublié ce jeune homme à qui +je me souviens maintenant d'avoir offert d'entrer à mon service. Et vous +dites qu'il est arrêté? + +--Oui, madame. Et je viens vous prier de lui rendre la liberté. Je me +porte garant que le chevalier n'a rien pu entreprendre ni contre le roi +ni contre Votre Majesté. + +--Nancey! appela la reine en frappant de son marteau. + +Le capitaine des gardes apparut bientôt. + +--Nancey, demanda la reine, êtes-vous au courant de l'arrestation d'un +jeune gentilhomme, le chevalier de Pardaillan? + +--Oui, madame. C'est ce cavalier qui, arrêté une première fois, s'est +évadé de la Bastille. + +--Qui a donné l'ordre? dit Catherine en fronçant le Sourcil. + +--Sa Majesté le roi. Je crois que ce jeune homme est accusé de +rébellion. En tout cas, on sait qu'il a résisté par deux fois aux +soldats du roi. + +--Ah! madame, s'écria Marillac, je vais vous dire en quelles +circonstances... + +--Chut! fit la reine. C'est bien, Nancey. + +Le capitaine se retira. + +--Mon cher enfant, reprit alors Catherine, je vais vous donner une +preuve de... ma bienveillance... telle que mes fils Henri et François +pourraient seuls en attendre de moi... Demeurez ici jusqu'à mon retour. + +Marillac s'inclina profondément. Il tremblait. Un bouleversement +se faisait dans son esprit. La conviction entrait en lui profonde, +indéracinable, que la reine avait pour lui une affection profonde, une +affection de mère. + +Coupable? criminelle? hypocrite? cette femme qui le regardait avec une +pareille douceur, qui lui parlait avec cette agitation que lui seul +pouvait comprendre! + +Et il n'était pas jusqu'à cette confiance illimitée de la reine qui ne +lui inspirât une gratitude dont se gonflait son coeur, confiance que la +soupçonneuse Catherine n'eût peut-être pas témoignée au roi lui-même. + +En effet, la reine le laissait seul! Et là, devant lui, se trouvaient +les lettres qu'elle écrivait, secrets d'État sans aucun doute! + +Ah! plutôt que d'essayer de lire, plutôt que de jeter un regard sur ces +secrets augustes, il se fût aveuglé sur l'heure. + +Catherine demeura absente une demi-heure pendant laquelle elle ne perdit +pas de vue un instant le comte de Marillac. + +Un seul point demeurait obscur dans l'esprit du comte. + +Maurevert lui avait déclaré que Pardaillan était arrêté par ordre de la +reine mère. + +Et la reine paraissait avoir oublié jusqu'au nom du chevalier! + +Nancey affirmait que l'ordre venait du roi. + +Simples contradictions, après tout! + +Soudain, Catherine rentra: elle rayonnait. + +--Nous avons cause gagnée! fit-elle gaiement. + +--Ah! madame, murmura Marillac d'une voix que l'émotion rendait sourde. +Ainsi, mon ami... le chevalier de Pardaillan... il est libre? + +--J'ai la parole du roi. J'avoue que je ne la lui ai pas arrachée +sans peine. Il paraît que votre ami conspire avec M. le maréchal de +Montmorency. + +--Lui!... Ah! madame, tenez, puisque l'occasion s'en présente, +laissez-moi vous dire ce que le maréchal... + +--Silence, comte... Ce ne sont pas là mes affaires, et puis, si M. de +Pardaillan a quelque chose à me dire au sujet du maréchal, il me le dira +lui-même. + +--Comme vous êtes un grande reine! fit Marillac avec une expression de +tendresse. + +--Hélas! je suis simplement une femme qui a souffert, et la douleur, mon +cher comte, est la bonne école de l'indulgence... Je ne veux pas savoir +si votre ami conspire ou non. Je veux savoir seulement qu'il est votre +ami. Dites-lui que, s'il a quoi que ce soit à me demander pour lui-même +ou pour le maréchal, je le recevrai après-demain matin, à dix heures, +lorsque le roi aura achevé de l'interroger... + +--Sa Majesté désire donc interroger le chevalier? + +--Oui, j'ai pu obtenir cette énorme dérogation à toutes les procédures. +Au lieu d'être interrogé par un juge, votre ami le sera par le roi... +et, si ses réponses sont satisfaisantes, s'il explique pourquoi il +demeure renfermé dans l'hôtel de Montmorency... on le tiendra quitte de +tout le reste, c'est-à-dire de la triple affaire du Louvre, du cabaret +incendié et de la bataille rue Montmartre. + +--Ah! madame, s'écria Marillac radieux, l'explication est des plus +simples! Pardaillan et le maréchal ne demandent qu'à quitter Paris... si +vous saviez!... il n'y a sous tout cela qu'une affaire d'amour... + +--Eh bien, trouvez-vous après-demain matin au lever du roi, et vous +emmènerez vous-même votre ami. + +--Madame, il ne quittera pas le Louvre sans avoir déposé à vos pieds +l'hommage de sa reconnaissance... Quant à moi, ma vie vous appartient. + +Un éclair flamboya dans les yeux de Catherine. Mais Marillac ne vit pas +cet éclair qui l'eût épouvanté, penché qu'il était devant la reine. + +--Adieu, comte, dit celle-ci. A demain soir, d'abord... dans +Saint-Germain-l'Auxerrois... puis, au Louvre, après-demain matin...» + +Le comte sortit enivré. + +Il se rendit à pied jusqu'au couvent. Comme il y arrivait, un cavalier +en sortait, montait à cheval et disparaissait dans la direction du +Louvre. Le comte demanda à être introduit auprès de l'abbé, ou tout au +moins auprès du prieur. Ce fut le prieur qui le reçut au parloir. + +--Monsieur, demanda-t-il, et ce terme fit faire la grimace au révérend +prieur, y a-t-il inconvénient à ce que vous me disiez si M. le chevalier +de Pardaillan est encore dans votre couvent? + +--Aucun inconvénient; ce jeune homme est encore ici. Il devait être +transféré à la Bastille. Mais je viens de recevoir un ordre du Louvre, +qui m'enjoint de le garder jusqu'à mardi matin dans la meilleure chambre +du couvent: je lui ai cédé la mienne; c'est tout ce que je pouvais +faire. + +--Et mardi matin, qu'arrivera-t-il? demanda Marillac palpitant. + +--J'ai ordre de remettre ce jeune homme en liberté, en lui disant +simplement que le roi veut lui parler à son lever et qu'une auguste +personne compte sur son honneur de gentilhomme pour... + +--Il ira! Je vous en réponds, moi! s'écria Marillac transporté. Mais ne +pourrais-je voir le chevalier quelques instants? + +--Monsieur, je n'y verrais pour ma part aucun obstacle. Mais je n'ai pas +reçu d'ordre à ce sujet. + +--Oui, oui, fit Marillac en souriant... Je n'insiste pas. Du moins, vous +pouvez dire au chevalier que je serai ici mardi matin pour l'accompagner +au Louvre. + +--Oh! quant à cela, chose facile, dit le prieur avec bonhomie. La +commission sera faite dans cinq minutes. + +Le comte salua et se retira, l'âme ravie... + +Et pourtant, il sentait peser sur lui une indéfinissable angoisse qui +ressemblait vaguement à de la terreur. + +--C'est la joie, s'affirma-t-il. Voyons, récapitulons tout mon bonheur. +Demain matin, c'est le mariage du roi Henri à Notre-Dame. Bon. Après +cela, je suis libre. Je demande un congé jusqu'au moment de l'entrée +en campagne. Demain soir, à minuit... ma mère, oui, ma mère elle-même +daigne conduire mon Alice à l'autel, et un prêtre m'unit enfin à celle +qui est toute ma vie... Un prêtre! Bah! je puis bien faire cela pour +ma mère!... Et puis, j'ai l'exemple du roi sous les yeux... Bon! +Après-demain matin, je vais prendre Pardaillan, je le conduis au Louvre, +j'obtiens pour le maréchal et sa famille une autorisation de franchir +les portes... Nous partons tous!... Ah! ma mère! qui m'eût dit, il y a +quelques mois, que je vous devrais tant de bonheur!» + +Des groupes silencieux traversaient les rues. Il y avait, dans les +profondeurs obscures de Paris, des rumeurs inaccoutumées... + +«Les Parisiens se préparent aux grandes fêtes qui commenceront demain!» +songea Marillac. + +Le prieur avait menti en disant que le chevalier se trouvait encore +dans son couvent; depuis plus d'une heure déjà, une escorte de vingt +cavaliers, commandée par Maurevert, était arrivée: le chevalier, tout +ligoté, avait été porté dans une voiture fermée. Et la voiture s'était +élancée au galop, entourée par les cavaliers. + +Elle s'arrêta devant la prison du Temple. + +Le vaste enclos conservait encore, à cette époque, le nom qu'il avait +reçu jadis au temps où les moines-soldats qu'on appelait les Templiers +l'avaient habité. Il se nommait Villeneuve du Temple, comme s'il eût été +une ville dans la ville. + +Pourtant, depuis plus de deux siècles, les Templiers avaient été +exterminés, et les chevaliers de Malte, qui les avaient remplacés, +s'étaient dispersés depuis longtemps. + +La plupart des bâtiments tombaient en ruine dès cette époque. + +Il ne restait plus guère de solide que la vieille tour où, deux cent +vingt ans plus tard, Louis XVI devait être enfermé avant d'être conduit +à l'échafaud. + +En 1572, la Tour du Temple servait déjà de prison. Et déjà même François +Ier l'avait employée à cet usage. + +Le gouverneur s'appelait Marc de Montluc; c'était le fils de ce Blaise +de Montluc qui, en Guyenne, tailla les huguenots avec tant d'ardeur +qu'on l'appela le Boucher royaliste. + +Marc de Montluc avait la tournure et l'âme d'un geôlier. C'était un +homme de trente-cinq ans, cheveux roux en broussaille, encolure de +taureau, visage flétri par les vices, regard sanglant--une belle brute +qui ne s'apaisait que devant un flacon de vin ou devant une fille. + +Le vieux Blaise de Montluc avait servi sous le connétable de Montmorency +d'abord, puis sous le maréchal de Damville. Et c'était à Damville qu'il +avait recommandé son fils. Le maréchal lui avait obtenu cette fonction +de gouverneur du Temple. + +Lorsque Damville se fut emparé du vieux Pardaillan, il l'expédia donc +tout droit au Temple: il se méfiait de la Bastille, dont le gouverneur +Guitalens, bien que de ses amis, ne lui semblait pas assez énergique. + +Puis il rendit compte de sa capture à la reine Catherine, et s'en +prévalut naturellement comme d'un grand service. + +Le maréchal se réservait de questionner lui-même le vieux routier. + +Son plan devait être renversé par Maurevert qui, ayant capturé le +chevalier de Pardaillan, fut chargé, par Catherine, de procéder à +l'opération de la question. On a vu que la reine avait l'intention +d'assister, cachée, à cette opération. + +On a vu, en outre, que la reine avait fixé au samedi 23 août, dans la +matinée, la torture des deux Pardaillan. + +Et cette torture, qui devait être la vengeance de Maurevert, elle +l'avait présentée au bravo comme la récompense de l'assassinat de +Coligny. + +Maurevert donnait un cadavre à la reine. La reine lui en donnait deux. +C'était royalement payé. + +Depuis l'instant où il avait été transporté dans le couvent, le +chevalier n'avait pas ouvert les yeux. Il songeait. Le visage immobile, +un pli d'ironie au coin des lèvres, il attendait le coup mortel. Car il +ne doutait pas que Maurevert ne fût décidé à le tuer. + +«Je voudrais bien savoir pour quel compte ce Maurevert m'assassine. Je +ne crois pas qu'il ait gardé rancune du coup d'épée à revers dont je le +souffletai; il n'en a gardé que la marque. Voyons, qui me fait tuer? La +grande Catherine? Peut-être! Pourquoi? Parce que j'ai refusé de lui tuer +son fils. Pauvre ami! Je crois que nous allons mourir ensemble... Loïse +épousera le comte de Margency, voilà tout!» + +Il fit un violent effort pour briser ses liens en se raidissant, en +s'arc-boutant sur la tête et les pieds. Les cordes tinrent bon et il +retomba en soufflant fortement. + +Et, toutes les fois que le nom de Loïse revint dans son triste +monologue, le même effort le tordit dans un spasme impuissant. + +Une dizaine d'hommes entrèrent tout à coup. Pardaillan rouvrit les yeux, +voulant regarder en face ses assassins. A sa grande surprise, il ne +vit pas Maurevert, et ceux qui venaient d'entrer se contentèrent de +le soulever et de l'emporter jusqu'à une voiture où il fut jeté tout +ligoté. Au bout de vingt minutes, il comprit que la voiture passait sur +un pont-levis. Puis il entendit le bruit grinçant d'une porte qu'on +referme. Puis on le tira de sa prison roulante, et il reconnut qu'il +était dans la cour du Temple. Il vit Maurevert qui causait avec un homme +de haute taille, fort comme un hercule. Derrière cet homme, vingt gardes +étaient alignés. Près de lui, deux geôliers portaient des flambeaux, car +il faisait nuit. + +--Monsieur de Montluc, disait Maurevert, vous êtes responsable de ces +deux hommes jusqu'à samedi. + +«Deux hommes? se demanda le chevalier. Pourquoi jusqu'à samedi?... Deux +hommes! Ah! oui, Marillac...» + +--C'est bon, monsieur de Maurevert, dit le gouverneur en riant; j'en +aurai tellement soin qu'ils ne voudront jamais me quitter. J'en réponds +donc jusqu'à samedi. Et alors, samedi?... + +--Lisez ceci. + +--Ah! ah! ricana le gouverneur. Question ordinaire... + +--Et extraordinaire, monsieur de Montluc. + +Le chevalier frissonna longuement. + +«Pour samedi, à dix heures, bon!» + +--Prévenez le tourmenteur juré pour dix heures, dit Maurevert. + +--Et les fossoyeurs pour midi! acheva Montluc avec son rire épais +d'ivrogne. + +Alors toute cette vision disparut, la cour noire, la face rouge du +gouverneur, les torches, les gardes... Saisi par cinq ou six geôliers, +Pardaillan fut entraîné dans l'antre formidable de la Tour carrée. On +monta un escalier. Une porte fut ouverte. Le chevalier fut rapidement +délié, puis poussé dans une sorte de cachot; la porte se referma. + +--Bonsoir, messieurs! dit une voix que le chevalier reconnut pour celle +de Montluc. + +--Pourquoi messieurs? se demanda-t-il. + +A ce moment, quelqu'un le saisit à pleins bras, quelqu'un qu'il ne put +reconnaître dans la profonde obscurité. Mais ce quelqu'un, l'ayant +embrassé en poussant force soupirs, finit par dire d'une voix rauque de +douleur: + +«Toi!... Toi ici!... Toi dans cet enfer! + +--Mon père! s'écria le chevalier qui eut une seconde de joie intense. + +Et, tendrement, il serra à son tour le vieux routier dans ses bras. + +--Nous sommes perdus, cette fois, reprit Pardaillan père. Pour moi, le +mal n'est pas grand. Mais toi! toi, mon pauvre chevalier!... + +--Bon! Vous saviez bien que notre destinée était de mourir ensemble! + +--Et vous aurez satisfaction, ricana derrière la porte la voix de +Maurevert. C'est grâce à moi, messieurs, que vous êtes ici dans la même +chambre; c'est grâce à moi que vous subirez la même torture; c'est grâce +à moi que vous mourrez ensemble! Voilà votre coup de cravache payé!... + +--Misérable! hurla le vieux routier en se jetant sur la porte. + +Le chevalier n'avait pas bronché. + +--Viens! reprit Pardaillan en prenant son fils par la main. Viens +t'asseoir, mon pauvre enfant... + +Et, comme il connaissait le cachot qu'il habitait depuis quelques jours, +il conduisit le chevalier dans un coin où se trouvait entassée de la +paille, à la fois siège et couchette des habitants de ce lieu sinistre. + +Le chevalier allongea sur la paille ses membres endoloris par la +pression des cordes. Le premier moment de joie instinctive passé, il +éprouvait maintenant une douleur plus accablante qu'au moment où il +avait été arrêté. Vaguement, sans se le dire, il avait compté sur +son père pour sauver Loïse! Lui mort, le vieux serait encore là pour +protéger la jeune fille et la mettre en sûreté. + +Tout était fini! Le vieux Pardaillan était prisonnier comme lui. + +Et alors une nouvelle angoisse vint le saisir à la gorge... + +Quoi! Son père! Il allait le voir torturer sous ses yeux! Il allait +entendre les horribles cris du pauvre vieux qu'il avait tant aimé! + +Le chevalier éclata en sanglots. Il saisit dans ses bras la tête vénérée +du vieux routier. + +--O mon père! bégaya-t-il... mon pauvre père!... + +Pardaillan demeura tout saisi, tout bouleversé d'entendre pleurer son +fils. + +C'était la première fois!... + +Oui! Si loin qu'il remontât dans sa vie, jamais il n'avait vu pleurer le +chevalier... Lorsque, tout enfant, il lui était arrivé de le corriger +d'une taloche--bien rare du reste--le petit lui tournait le dos après +l'avoir fièrement regardé, mais il ne pleurait pas!... Plus tard, +lorsque, après de longues années passées ensemble sur les routes, à +travers les mêmes aventures et les mêmes périls, il s'était décidé à +partir seul de Paris, il avait bien surpris dans l'oeil du chevalier +quelque chose comme une humide buée... mais il ne pouvait dire qu'il eût +réellement pleuré! Lorsque le jeune homme éperdu d'amour avait eu cette +conviction que sa Loïse ne serait jamais à lui, il n'avait pas pleuré +encore! + +Ces larmes brûlantes qui tombaient sur ses cheveux blancs lui causèrent +une inexplicable sensation d'étonnement douloureux. + +--Jean, dit-il d'une voix basse et tremblante, Jean, mon fils, je +cherche vainement dans mon coeur des paroles de consolation... Comme tu +dois souffrir, mon pauvre enfant!... Si jeune, si beau, si brave... Si +je pouvais mourir deux fois, et que cela suffise aux misérables... +mais non! c'est à toi qu'ils en veulent... Ils ne m'ont pris que pour +t'atteindre plus sûrement... Pleure, mon petit Jean, pleure avec ton +vieux père qui se maudit de n'avoir que des larmes à t'offrir dans ce +suprême moment... pleure ta jeune existence brisée... + +--Mon vénéré père, vous vous trompez. Je mourrai sans faiblir et saurai +faire honneur à votre nom. + +--C'est donc ta petite Loïson que tu pleures? + +--Non, mon père... Loïse m'aime... je le sais... et mourir avec cette +certitude, voyez-vous, c'est mourir avec le paradis dans le coeur... +Mais tenez, ne parlons plus de ce moment de faiblesse que je viens +d'avoir... conservons toutes nos forces pour l'instant... où... + +Le chevalier ne put achever et se mordit violemment les lèvres. Le +vieux Pardaillan s'était levé et, habitué déjà à l'obscurité, arpentait +furieusement le cachot. + +--Chevalier, grondait-il, je ne suis qu'un sot! Si je n'avais pas commis +la folie d'aller me jeter dans la gueule du loup, je serais libre, et, +fût-ce même en mettant le feu à cette vieille tour, je te délivrerais! + +Il raconta alors comment il s'était rendu à l'hôtel de Mesmes, croyant y +trouver le maréchal seul et le forcer à se battre avec lui. De son +côté, le chevalier raconta la scène de son arrestation. Enfin, brisé +de fatigue, le jeune homme finit par s'endormir et sommeilla quelques +heures. + +Quand il ouvrit les yeux, il constata qu'une sorte de faible jour +éclairait assez le cachot pour qu'il y pût voir. + +Sa première idée fut d'examiner soigneusement la porte, puis l'étroite +lucarne par où passait la lumière. Le vieux routier le laissa faire en +secouant la tête. Lorsque le chevalier eut achevé son inspection, il se +tourna vers son père. + +--Ce que tu viens de faire, dit celui-ci, je l'ai fait pendant la +première journée de mon emprisonnement. Et voici ce que j'ai pu +apprendre: si nous parvenions à ouvrir la porte--et il nous faudrait +pour cela dix à quinze jours de travail--nous tomberions dans un +couloir qui n'a qu'une issue, laquelle est gardée par une trentaine +d'arquebusiers... + +--Et la lucarne? fit le chevalier avec un calme terrible. + +--Regarde. Il faudrait desceller trois ou quatre de ces blocs cimentés +pour arriver jusqu'aux barreaux, et alors il faudrait descendre dans la +cour toujours pleine de gardes... + +--N'y a-t-il donc aucun moyen? aucun espoir?... + +--Aucun moyen d'évasion, dit le vieux routier. Et, quant à l'espoir, il +ne nous en reste qu'un: celui de ne pas trop souffrir en mourant et de +ne pas faire une trop vilaine grimace. + +Avant de quitter le Temple, revenons pour quelques instants à cette +violente figure de Montluc que nous n'avons fait qu'entrevoir. Après +avoir fait conduire son nouveau prisonnier au cachot, le gouverneur du +Temple était rentré dans son appartement. L'arrivée de Maurevert l'avait +surpris en plein dîner; le prisonnier dûment verrouillé, Montluc +reprenait tout simplement son dîner où il l'avait laissé. + +--A boire! fit-il en se laissant tomber dans un fauteuil. + +La salle à manger était vaste et riche. Au milieu de cette salle se +trouvait une table bien éclairée, chargée de venaisons diverses et +surtout de flacons de toutes dimensions. Trois couverts étaient mis: +celui de Marc de Montluc et ceux de deux jeunes femmes qui, en le voyant +entrer, lourd et pesant comme un homme qui ne veut pas tituber, se +hâtèrent de remplir son gobelet, vaste récipient d'étain qui contenait +une demi-pinte. + +Ces deux femmes étaient à peine vêtues; leurs seins nus débordaient de +leurs corsages ouverts; elles avaient les cheveux dénoues et le visage +peint. Elles étaient jolies, malgré la flétrissure de la débauche; +c'étaient deux fortes gaillardes, l'une rousse, d'un roux ardent +comme une bête fauve, l'autre brune, avec une magnifique chevelure +d'Espagnole. + +La rousse se nommait tout simplement la Roussette, et elle-même ne se +connaissait pas d'autre nom. + +La brune s'appelait Pâquette. + +Toutes deux étaient douées, inoffensives, très bêtes, même pas fières de +la splendeur un peu fanée de leurs chairs, dociles et passives. + +Marc de Montluc vida d'un trait le large et profond gobelet qui venait +de lui être présenté, puis il répéta: + +--A boire! J'ai l'enfer dans la gorge. + +--Ce doit être ce jambon, observa la Roussette. + +--Ou plutôt les épices de ce quartier de chevreuil riposta Pâquette déjà +jalouse. + +--Quoi que ce soit, j'enrage, mes mignonnettes, j'enrage de soif et +d'amour. + +--Buvez donc, monseigneur! dirent ensemble les deux ribaudes qui, +saisissant chacune un flacon, se mirent à verser en même temps dans le +fameux gobelet. + +Ce repas, cette orgie plutôt, fut ce qu'il devait être Montluc qui était +déjà ivre lorsque Maurevert était arrivé, eut de plus en plus soif. Les +ribaudes, à force de boire, se firent bacchantes. Vers dix heures, elles +avaient fini par laisser tomber les robes légères qui les couvraient +encore; elles étaient entièrement nues et Montluc, faune formidable, +s'amusait dans son énorme gaieté à les porter toutes les deux à bras +tendus, la Roussette, à cheval sur le bras droit. Raquette, à cheval sur +le bras gauche. Puis il s'amusa encore à les envoyer au plafond comme +des balles et à les recevoir dans ses bras. Elles riaient, écorchées +d'ailleurs et toutes contuses. Pâquette avait une plaie au front. La +Roussette saignait du nez. La gaieté de Montluc devenait du délire. +Parmi les vaisselles brisées, les flacons renversés, il imagina alors de +lutter contre les deux ribaudes. + +--Si je suis vaincu, hurla-t-il, je vous promets une récompense rare. +Tête et ventre! La reine mère en serait jalouse! + +La lutte commença aussitôt. Les deux ribaudes attaquèrent le colosse. +Les trois nudités s'étreignirent en des enlacements furieux et formèrent +un groupe cynique dont les attitudes furent des chefs-d'oeuvre +d'insolente impudeur. + +Le mâle se laissa terrasser, accablé de baisers, de morsures et de coups +de griffe, remplissant la salle du tonnerre de son rire. + +--Voyons la récompense! crièrent en choeur la Roussette et Pâquette. + +--La récompense, bégaya Montluc, ah! oui... + +--Est-ce le beau collier que vous nous fîtes voir? + +--Non, par le diable, c'est mieux que cela! + +--Doux Jésus, s'écria la Roussette, cette ceinture toute en soie bleue +passementée d'or? + +--Mieux encore, fit l'ivrogne en cherchant à rassembler ses idées, je +veux... vous mener... écoutez, mes brebis... + +--Voir les baladins! s'écrièrent les ribaudes en frappant des mains. + +--Non... voir torturer!... + +La Roussette et Pâquette se regardèrent inquiètes, dégrisées, un peu +pâles. + +Montluc assena sur la table un coup de poing qui renversa un flambeau. + +--A boire! dit-il. Je veux... vous mener... à la question... vous verrez +le chevalet... et comme on enfonce... les coins... ah! ah!... ce sera +beau, par saint Marc! Il y aura deux questionnés... ils n'en sortiront +pas vivants. A boire! + +--Qu'ont-ils fait? demanda Raquette en frissonnant. + +--Rien, dit Montluc. + +--Sont-ils jeunes? vieux? gentilshommes? + +--Un vieux... monsieur de Pardaillan... et un jeune... monsieur de +Pardaillan... le père et le fils... + +Les deux ribaudes firent le signe de croix. + +--Et quand verrons-nous appliquer la question, monseigneur? + +--Quand? fit Montluc. Ah! voilà... Attendez... + +Un travail confus se fit dans la cervelle épaissie de l'ivrogne. Une +lueur de raison lui fit entrevoir les conséquences que pourrait avoir +pour lui la fantaisie qui venait de lui passer par la tête. Il risquait +sa place, un procès peut-être!... + +Une idée soudaine l'illumina, et, comme la question devait être +appliquée le samedi matin, il bredouilla: + +--Dimanche, mes brebis... venez dimanche... à la première heure... +n'oubliez pas... dimanche!... + + + +XIV + +LA REINE MARGOT + +Ce lundi matin 18 août de l'an 1572, dès huit heures, les cloches de +Notre-Dame se mirent à sonner à toute volée, les cloches des églises +voisines ne tardèrent pas à repondre, en sorte que bientôt, dans l'air +pur et léger de la claire matinée d'été, ce fut un vaste vacarme des +voix de bronze qui mugissaient, toutes joyeuses. + +Dans toutes les rues de Paris, bourgeois et gens du peuple marchaient +par bandes nombreuses, les femmes traînant après elles des gamins qui +trottinaient; des marchands allaient de groupe en groupe, offrant des +échaudés, des oublies, des flans, des pâtés chauds, toutes bonnes choses +qui se débitaient rapidement. + +Des cris, des interpellations, des rires éclataient dans ce peuple et +cela prenait une grande rumeur de fête. + +Mais il y avait on ne sait quoi de mauvais dans ces rires, de menaçant +dans ces physionomies. + +Et la menace se précisait lorsqu'on remarquait que la plupart des +bourgeois, au lieu d'avoir endossé le pourpoint de drap des dimanches, +portaient la cuirasse de buffle ou de fer et s'appuyaient sur des +pertuisanes. + +Beaucoup d'entre eux portaient une arquebuse sur l'épaule. + +Ce matin-là, en effet, devait se célébrer dans Notre-Dame le mariage +d'Henri de Béarn et de Marguerite de France que, dans le Louvre, Charles +IX appelait déjà la reine Margot. + +Quatre compagnies avaient, pendant la nuit, pris position sur le parvis +et empêchaient la foule d'approcher des marches qui montaient au +grand porche central de l'église. La double haie de soldats, hérissée +d'arquebuses et de hallebardes, se continuait ensuite, hors le parvis, +jusqu'à la porte du Louvre, tournée vers Saint-Germain-l'Auxerrois. + +Il en résultait que les groupes du peuple, en arrivant au parvis, le +trouvaient déjà occupé par une foule entassée. Les nouveaux arrivés +poussaient pour avoir une place. Ceux qui étaient déjà installés +résistaient: de là des remous terribles, des bagarres, des hurlements. + +Par moments, il y avait des silences subits, d'une inquiétante lourdeur; +puis des clameurs éclataient, on ne savait pourquoi; dans tous les +groupes, on s'entretenait de choses menaçantes; il se trouvait bien +par-ci par-là des femmes qui causaient de la toilette que porterait +Madame Marguerite et qui était, disait-on, un miracle de richesses ou +encore, de la somptuosité des carrosses de cérémonie... mais vite, on +revenait partout au sujet qui tenait au coeur des Parisiens. + +Ce sujet dont on s'entretenait ardemment, avec force jurons et signes de +croix, c'était la question de savoir si le roi de Béarn et ses damnés +acolytes, les huguenots, entreraient dans Notre-Dame. Quelques-uns +faisaient bien remarquer qu'il fallait que le roi entrât, s'il voulait +se marier, mais le plus grand nombre jurait que le maudit n'oserait +pénétrer dans le lieu saint. + +On en concluait généralement qu'il faudrait le traîner de force dans +Notre-Dame, afin qu'il pût faire amende honorable. + +Telles étaient les dispositions de la foule, lorsque les canons du +Louvre se mirent à tonner. + +Il y eut alors, à la surface de cette masse humaine, une sorte de +houle qui se propagea du parvis jusqu'aux rues voisines, les cous se +tendirent, des cris de femmes à demi étouffées retentirent, mais furent +couverts par une clameur énorme, d'une sauvage expression: + +«Vive la messe!... A la messe, les huguenots!...» + +Presque aussitôt, de nouvelles compagnies d'archers et d'arquebusiers +renforcèrent la haie des gens d'armes qui avait maintenant un quadruple +rang de chaque côté. + +Les bourgeois vociféraient. + +Il fut évident qu'on ne pourrait atteindre les huguenots ainsi protégés. +Mais il fut évident aussi que cette foule, savamment portée au suprême +degré de l'exaspération, deviendrait terrible si par malheur on la +laissait se déchaîner! + +La manoeuvre militaire qui, pour le moment, mettait les huguenots hors +d'atteinte, exaspéra la multitude. + +Et cette exaspération éclata en violents murmures contre le roi, qu'on +accusait tout haut de protéger les hérétiques. + +«Il nous faut un capitaine général!...» + +Ce cri, qui traduisait si bien la pensée des bourgeois armés, courut de +bouche en bouche, se fortifia, s'enfla. + +«Guise! Guise! Guise, capitaine général! + +«A la messe les huguenots!» + +Tout à coup, il y eut pourtant une accalmie; vingt-quatre hérauts à +cheval, magnifiquement vêtus de drap d'or, les armoiries royales brodées +en bleu sur la poitrine, les chevaux caparaçonnés de longues housses +flottantes, débouchaient sur six rangs, le coude haut, la trompette à +bannière armoriée levée au ciel, et sonnaient une fanfare bruyante. + +«Les voilà! Les voilà!...» + +Ce cri, pour un instant, fit taire toutes les clameurs, et les haines +éparses se résorbèrent en curiosité. + +Le cortège royal déroulait sa pompe vraiment imposante, et des +applaudissements éclatèrent même. + +Immédiatement après la fanfare des hérauts, parut une compagnie des +gardes à cheval, commandés par M de Cosseins: c'était tous des cavaliers +de haute taille, montés sur de lourds chevaux normands, étincelants +d'acier et de broderies. + +Puis venait le grand-maître des cérémonies dont le cheval était tenu en +bride par deux valets, et qui précédait une centaine de seigneurs, tous +de l'entourage du roi de France. + +Mais un grand silence tomba sur le parvis, tandis que les rues +avoisinantes devenaient houleuses: le carrosse du roi venait +d'apparaître. Charles IX, sous son grand manteau royal, grelottait de +fièvre; il avait été pris par une de ses crises au moment de sortir du +Louvre. Il avait une figure d'ivoire, et ses yeux, sous ses sourcils +froncés, avaient un regard de fou. Ce fut une sinistre apparition qui +passa dans un grand frisson de défiance. Près de lui, Henri de Béarn, +très, pale aussi et pourtant souriant, considérait le peuple avec +inquiétude, ne voyant autour de lui que des visages hostiles et des yeux +menaçants. + +Dans un vaste carrosse entièrement doré, trame par huit chevaux blancs, +on vit alors Catherine de Médicis et Marguerite de France: la vieille +reine rutilante de diamants, toute raide dans une robe de lourde soie +qui semblait taillée dans le marbre, glaciale, hautaine et, semblait-il, +attristée par la cérémonie qui se préparait; sa fille Margot, radieuse +de beauté, indifférente à ce qui se passait, un pli d'ironie au coin des +lèvres. + +La reine mère était à droite et, de ce côté-là, retentirent des +hurlements forcenés de: + +«Vive la messe! Vive la reine de la messe!» + +Marguerite était assise à gauche et, sur la gauche du carrosse, ce +furent des ricanements qui éclatèrent. «Bonjour, madame, cria une femme; +votre mari a-t-il été à confesse, au moins?» + +Le carrosse passa dans un rire énorme; mais, aussitôt après les +vingt-quatre voitures qui contenaient les princes du sang, c'est-à-dire +Henri, duc d'Anjou, et François, duc d'Alençon, et la duchesse de +Lorraine, deuxième fille de Catherine, puis les dames d'atours, les +demoiselles d'honneur, parurent divers personnages que la foule +accueillit par un tonnerre de vivats: le duc de Guise, le maréchal +de Tavannes, le maréchal de Damville, le duc d'Aumale, M. Goudé, le +chancelier de Birague, le duc de Nevers, et une foule de gentilshommes, +tous dans des carrosses d'une fabuleuse richesse tous vêtus de costumes +d'une réelle splendeur. + +Puis, tout aussitôt, les hurlements reprirent: + +«A la messe! A la messe!» + +Les huguenots apparaissaient à leur tour en des costumes non moins +riches, mais plus sévères que les catholiques. + +On ignore qui avait ainsi ordonnancé la marche du cortège. Mais +cette séparation très nette entre les gentilshommes catholiques et +protestants, le soin qu'on avait eu de placer les huguenots à la fin, +à part quelques-uns comme Coligny et Condé qui occupaient leur rang +naturel, permirent à la multitude mille suppositions, dont la plus +essentielle était qu'on avait voulu mortifier les hérétiques. + +Ils passèrent très fiers, dédaignant de répondre aux quolibets, aux +plaisanteries, aux insultes. + +Or, au fur et à mesure que le cortège défilait, les personnages de +chaque carrosse pénétraient sous le grand porche, où l'archevêque et son +chapitre se trouvaient réunis pour accueillir les deux rois, la reine et +la fiancée. + +Dans ce groupe que nous venons de signaler, se trouvaient Crucé, Pezou +et Kervier, toujours inséparables. + +Les gentilshommes du roi, qui se trouvaient à cheval avaient formé un +demi-cercle autour du porche, de façon à dessiner une nouvelle barrière +renforçant la barrière de hallebardiers et d'arquebusiers. + +Charles IX et Henri de Béarn, précédés du grand-maître des cérémonies, +de ses acolytes et de douze hérauts à pied sonnant de la trompette, +entrèrent les premiers dans Notre-Dame. + +Le moine Salviati, envoyé spécial du pape, s'avança à la rencontre du +roi et, fléchissant à demi le genou, lui offrit l'eau bénite dans une +aiguière d'or, en lui disant que cette eau avait été apportée par lui de +Rome et prise au bénitier de Saint-Pierre. + +Charles IX trempa ses doigts dans l'aiguière et il se signa lentement, +jetant un regard oblique sur Henri. + +Le chef des huguenots comprit que tous les yeux étaient fixés sur lui, +et qu'on attendait qu'il fît le signe croix. + +--Mon cousin, s'écria-t-il à demi-voix, que voilà donc une superbe +assemblée d'évêques. Béni par un aussi grand nombre de saints, mon +mariage ne peut manquer d'être heureux. + +En parlant ainsi, le Gascon gesticulait gravement avec sa main, de façon +qu'on pût à la rigueur admettre qu'il s'était signé. Charles IX sourit +faiblement et se dirigea vers son trône. + +Le cortège, peu à peu, s'entassa dans l'énorme nef qui, dans le +scintillement des milliers de cierges, dans le cadre immense des +tentures brodées qui tombaient du haut des voûtes, dans la clameur des +cloches, des chants solennels et des trompettes, présenta alors un +spectacle d'une magnificence inouïe. + +Au-dehors, les vociférations éclataient à ce moment plus menaçantes, +et le bruit du peuple, semblable au bruit de l'Océan par les heures de +tempête, faisait frissonner Charles IX qui, livide, écoutait; + +«Vive Guise! Vive le capitaine général!...» + +Les huguenots, au nombre d'environ sept cents gentilshommes, venaient de +mettre pied à terre devant le grand porche. + +Mais, au lieu d'entrer dans l'église, ils s'étaient arrêtés, silencieux, +ou formant des groupes qui causaient entre eux à voix basse, sans +paraître entendre les hurlements. + +--A la messe! à la messe! vociféra Pezou. + +--Les maudits ne veulent pas entrer! rugit Kervier. + +--Ils y entreront bientôt malgré eux! tonna Crucé. + +Cette menace directe provoqua un délire d'enthousiasme dans le groupe +qui occupait les marches, tandis qu'au loin la foule, ne sachant de quoi +il s'agissait, riait en criant: + +«Les damnés huguenots sont à la messe! Vive la messe!...» + +Seuls trois huguenots avaient pénétré dans l'église. Le premier, c'était +l'amiral Coligny, qui avait dit tout haut: + +«Ici, ce peut être un champ de bataille comme un autre...» + +Le deuxième, c'était le jeune prince de Condé qui, se penchant vers +l'oreille du Béarnais, avait murmuré: + +«La pauvre défunte reine m'a enjoint de ne vous quitter jamais, ni au +camp, ni à la ville, ni à la cour.» + +Le troisième; c'était Marillac. + +Marillac ne savait qu'une chose: c'est que, depuis deux jours, en +témoignage de son affection et pour avoir le droit de la protéger, la +reine mère avait reçu Alice de Lux parmi ses filles d'honneur. + +Alice devait donc être dans Notre-Dame: il y entra. Il fût entré en +enfer. Il la vit en effet. Elle était tout près de la reine, habillée de +blanc. Elle était toute pâle. Ses yeux étaient baissés. + +«A quoi pense-t-elle?» songeait-il en la dévorant des yeux. + +Alice, à ce moment, songeait ceci: + +«Ce soir. Oh! ce soir, à minuit, j'aurai la lettre! l'infernale lettre +qui me faisait la serve de Catherine! Ce soir, je serai libre, ah! +libre... nous partirons, demain, et le bonheur, enfin, commencera pour +moi.» + +Ainsi, en cette matinée où elle croyait toucher à la liberté, +c'est-à-dire à l'amour, au bonheur, Alice n'avait pas une pensée pour le +pauvre petit être abandonné, pour son fils, pour Jacques Clément! + +La reine Catherine était assise à gauche du maître-autel, sur un trône +un peu plus bas que celui du roi, placé sa droite. Autour d'elle, ses +filles d'honneur préférées sur des sièges en velours bleu, parsemé de +fleurs de lis. + +Derrière cette tenture, nul ne pouvait voir un moine qui se tenait +debout dans l'ombre: c'était l'envoyé du pape, Salviati. Il était à demi +penché vers la reine, qui semblait très attentive à lire dans son livre +d'heures. + +--Vous partirez aujourd'hui même, disait Catherine du bout des lèvres. + +--Et que dois-je rapporter au Saint-Père? Que vous faites la paix avec +les hérétiques? Dites, madame, est-ce cela que je dois rapporter? + +Catherine répondit: + +--Vous rapporterez au Saint-Père que l'amiral Coligny est mort! + +Salviati tressaillit. + +--L'amiral! fit-il. Le voilà là, à trente pas de nous, plus hautain que +jamais. + +--Combien de jours vous faut-il pour atteindre Rome? + +--Dix jours, madame, si j'ai des nouvelles intéressantes... + +--Eh bien, l'amiral sera mort dans cinq jours. + +--Et qui le prouvera? demanda rudement le moine. + +--La tête de Coligny que je vous enverrai», répondit Catherine sans +émotion. + +Salviati, tout cuirassé qu'il fût contre la pitié, ne put s'empêcher de +frissonner. Mais déjà Catherine ajoutait: + +--Vous direz donc au Saint-Père que l'amiral n'est plus. Dites-lui aussi +qu'il n'y a plus de huguenots à Paris. + +--Madame!... + +--Qu'il n'y a plus de huguenots en France! termina Catherine d'une voix +funèbre. + +En même temps, elle s'agenouillait sur son prie-Dieu et se prosternait. +Salviati, pâle comme un mort, avait lentement reculé. + +Nul n'avait remarqué son manège, excepté une personne qui paraissait +plongée dans la plus évangélique méditation, mais qui, manoeuvrant son +regard à droite et à gauche, ne perdait pas un détail de ce qui se +passait autour d'elle. + +Et cette personne, c'était l'épousée elle-même, la soeur de Charles IX, +la fille aînée de Catherine. + +Savante, sceptique, supérieure à son époque, capable de soutenir une +conversation suivie en latin et même en grec, éprise de littérature, de +moeurs faciles, Marguerite était l'antithèse vivante de sa mère. Elle +avait horreur des violences, horreur du sang versé, horreur de la +guerre. On peut sans doute lui reprocher d'avoir considéré la vertu +domestique comme un préjugé. Mais nous voulons seulement retenir que +Margot, jusque dans ses débauches, conserva une élégance d'attitude et +d'esprit qui lui font pardonner bien des choses. + +Le matin même, comme l'amiral Coligny arrivait au Louvre pour prendre sa +place dans le cortège, il avait dit au roi: + +--Sire, voilà certes un beau jour qui se prépare pour le roi de Navarre, +pour moi, et pour tous ceux de ma religion. + +--Oui, avait brusquement répondu Charles, car, en donnant Margot à mon +cousin Henri, je la donne à tous les huguenots du royaume. + +Cette boutade, qui disait clairement le peu d'estime qu'avait le roi +pour la vertu de sa soeur, fut rapportée aussitôt à Marguerite qui, avec +son plus charmant sourire, repartit: + +--Oui-da, mon frère et sire a dit cela? Eh bien, j'en accepte l'augure, +et ferai de mon mieux pour rendre heureux tous les huguenots de France. + +Pendant la cérémonie, Margot, l'oeil aux aguets, surprit l'entretien de +sa mère et de l'envoyé du pape. A ce moment, elle était agenouillée près +d'Henri de Béarn, qu'elle poussa légèrement du coude. + +Henri, un peu pâle et souriant quand même de son sourire narquois, +étudiait, lui aussi, avec une ardeur parfaitement dissimulée, les gens +qui l'entouraient. + +--Monsieur mon époux, murmura Marguerite, tandis que l'archevêque +psalmodiait, avez-vous vu ma mère causer avec le révérend Salviati? + +--Non, madame, dit Henri à voix basse tout en paraissant écouter +religieusement l'officiant. Mais, comme vous avez de bons yeux, j'ose +espérer que vous me ferez part de ce que vous avez vu. + +--Monsieur, reprit Margot, je n'ai vu et ne vois rien de bon autour de +nous. + +--Auriez-vous peur, ma mie? demanda bravement le Gascon. + +--Non, monsieur. Mais, dites-moi, ne sentez-vous rien? + +--Si fait. Je sens l'encens... + +--Et moi, je sens la poudre. + +Henri jeta un regard de côté sur sa femme. Pour la première fois, +peut-être, il la comprit bien. Car, baissant la tête comme pour une +prière, il murmura d'une voix où, cette fois, il n'y avait plus +d'ironie: + +--Madame, pourrais-je donc vous parler à coeur ouvert?... Puis-je +réellement compter sur vous? + +--Oui, monsieur et sire, répondit Marguerite avec un accent de ferme +franchise. Ne me quittez pas pendant tout le temps que nous serons à +Paris... + +--Ventre-saint-gris, madame, savez-vous que je ne vais plus avoir peur +que d'une chose? + +--Laquelle, sire? + +--C'est de me mettre à vous aimer. + +Margot eut un sourire plein de coquetterie. + +Ainsi, c'est dit? reprit-elle. Vous me jurez fidélité pour tout le temps +que vous logerez au Louvre? + +--Madame, vous êtes adorable, dit le Gascon avec une émotion contenue. + +Tels furent les propos qu'échangèrent les deux nouveaux époux, pendant +que se déroulait la cérémonie nuptiale: + +Cette cérémonie se termina enfin. Puis, précédé en grande pompe de tout +le chapitre de Notre-Dame, le cortège se reforma: cardinaux, évêques, +archevêques rutilants d'or, mitre en tête, crosse à la main, marchèrent +jusqu'à la porte en entonnant le Te Deum. Le roi de Navarre donnait la +main à la nouvelle reine; Catherine de Médicis, Charles IX, les princes, +passèrent dans la double haie des seigneurs et des grandes dames toutes +raidies dans les plis des soieries; les trompettes sonnèrent de joyeuses +fanfares; les cloches recommencèrent leurs mugissements; le canon +gronda, le peuple se mit à hurler, et tout ce monde, dans une houle +énorme, dans la clameur des vivats et des menaces, reprit le chemin du +Louvre. + +Au Louvre, des fêtes splendides commencèrent aussitôt. Mais, dès que +Marguerite eut reçu les salutations et les voeux de la multitude des +seigneurs, dès qu'on se fut répandu dans les salles, elle entraîna son +mari jusque dans son appartement. + +--Sire, dit-elle, voici ma chambre. Comme vous voyez, j'y ai fait +dresser deux lits. Voici le mien, et voici le vôtre. Tant que vous +dormirez dans ce lit, je réponds de vous, sire! + +--Pour Dieu, madame, s'écria Henri, que savez-vous? + +--Je ne sais rien, dit sincèrement Margot. Je ne sais rien qu'une chose. +C'est qu'ici je suis chez moi. Ici nul n'oserait pénétrer, pas même le +roi.» + +Henri baissa la tête, pensif. + +--Venez, sire, reprit la reine Margot. Il ne faut pas que notre absence +soit remarquée. On pourrait soupçonner que nous parlons d'amour... + +--Tandis que nous parlons de mort! dit le Béarnais avec un frisson. + +Pâles tous deux des pensées formidables qu'ils portaient et des choses +qu'ils entrevoyaient, ils reprirent silencieusement le chemin des salles +de fête. + +«Vive la messe!» rugissait au-dehors la foule. + +--Eh! ventre-saint-gris! dit le Béarnais, j'en sors, de la messe... et +je n'en suis pas fâché, ajouta-t-il en déguisant ses inquiétudes sous +une apparence de joviale galanterie... Car ma première messe me vaut la +femme de France qui a le plus d'esprit et de beauté. + +Il fixa un clair regard sur la nouvelle reine. + +--Or ça, que me rapportera, en ce cas, ma deuxième messe? + +--Qui sait? répondit la reine Margot en lui rendant regard pour regard. + +Et, en elle-même, elle pensa: + +--Peut-être un coup de poignard... ou peut-être le trône de France. + + + +XV + +L'ESCADRON VOLANT DE LA REINE + +Dans les rues qui avoisinaient le Louvre, la foule de bourgeois et de +peuple enfin libre de toute entrave s'était répandue avec des hurlements +si féroces que les postes de chaque porte crurent prudent de relever les +ponts-levis. + +On ne sait ce qui fût arrivé dans cette journée si le temps ne se fût +soudainement couvert et si une forte pluie d'orage n'eût engagé les +Parisiens à rentrer chez eux. + +Cependant, deux ou trois milliers des plus enragés reçurent stoïquement +les averses en criant de plus belle: + +«Vive la messe! Vive la messe!» + +Ce cri, les huguenots rassemblés dans le Louvre l'entendaient sans +inquiétude: ils étaient les hôtes du roi de France, et il leur semblait +impossible que le plus grand roi de la chrétienté manquât à ses devoirs +d'hospitalité en les faisant malmener. + +Ils étaient d'ailleurs parfaitement résolus à se défendre, et à défendre +le roi lui-même. Beaucoup d'entre eux soupçonnaient la main de Guise +dans toute cette effervescence populaire. Si les choses allaient plus +loin, si Guise, dans un coup de folie, osait attaquer Charles IX, ils +défendraient le roi et le maintiendraient sur le trône. + +Mais la foule poussait aussi un autre cri, que Catherine écoutait avec +un sourire aigu. + +A un moment, elle entraîna son fils Charles vers un balcon en lui +disant: + +--Sire, montrez-vous donc un peu à votre bon peuple qui vous acclame. + +Charles IX parut sur le balcon. A sa vue, ce fut au-dehors une sorte de +rugissement furieux. Et cette rumeur éclata: + +«Vive le capitaine général! Vive Guise!... Mort aux huguenots!» + +--Vous entendez, sire? fit Catherine à l'oreille du roi. Il n'est que +temps d'agir... si vous ne voulez que Guise agisse à votre place! + +Charles IX eut un tressaillement de rage et de terreur. Une lueur +sanglante s'alluma dans ses yeux. Il recula, rentra, et, comme il se +retournait vers l'intérieur de la salle, il vit venir Henri de Guise et +l'amiral Coligny qui paraissaient au mieux ensemble. + +Charles IX les regarda tous les deux avec des yeux de fou. Et, soudain, +il éclata de rire: ce rire atroce, funèbre, terrible, qui le secouait +comme d'une convulsion mortelle. + +Catherine de Médicis s'était éloignée lentement. Sur son passage, les +fronts se courbaient. Souriante, hautaine, elle passa. + +Elle était plus jaune encore que d'habitude; c'était une statue d'ivoire +en marche. On la vit s'arrêter devant une de ses demoiselles d'honneur; +elle laissa tomber quelques mots, et continua son chemin: puis elle +parla à une autre de ses demoiselles, puis à une autre; peut-être +donnait-elle un mot d'ordre. + +Enfin, elle se retira dans ses appartements, suivie par quatre de ses +filles qui l'avaient escortée dans toutes ses évolutions. + +Parmi ces quatre, se trouvait Alice de Lux. + +Catherine pénétra dans son vaste et somptueux cabinet. Sur un signe +qu'elle fit, Alice seule la suivit. + +--Mon enfant, dit la reine en prenant place dans son grand fauteuil, +tandis qu'Alice avançait un coussin de velours sous ses pieds, mon +enfant, vous ne quitterez pas le Louvre aujourd'hui, ou plutôt vous ne +me quitterez pas... + +--Cependant, madame... + +--Oui, je sais ce que vous allez me dire: vous devez attendre le comte +de Marillac ce soir à huit heures... + +Alice jeta sur la reine un regard étonné. Catherine haussa les épaules. + +--Est-ce que je ne sais pas tout? fit-elle avec bonhomie. Mais, puisque +nous allons nous séparer sans doute, je veux vous parler avec entière +franchise: c'est Laura qui m'a prévenue. Cette bonne vieille Laura qui +vous avait inspiré tant de confiance, eh bien, elle me tenait tous les +jours au courant de ce que vous disiez et faisiez... A l'avenir, Alice, +soyez prudente dans le choix de vos amies et de vos confidentes. + +Alice demeurait atterrée, reprise par cette épouvante insurmontable que +lui inspirait Catherine. + +--Cette Laura est une laide créature, continua la reine; chassez-la dès +demain... Mais, pour en revenir à ce que je disais, je sais donc que +vous avez donné rendez-vous au comte de Marillac pour ce soir, à huit +heures. Il devait vous révéler le secret qu'il avait eu bien du mal à +garder, le pauvre garçon!... Ce secret, je vais vous le dire: le +comte devait vous conduire à minuit dans Saint-Germain-l'Auxerrois... +savez-vous pourquoi? + +--Non, madame, balbutia Alice. + +--Enfant!... Je vous croyais plus perspicace... Eh bien, apprenez donc +que j'ai tout fait préparer pour que votre union avec le comte soit +couronnée ce soir... + +L'espionne rougit et pâlit coup sur coup. Son coeur se dilata. Ses yeux +se remplirent de larmes. Elle balbutia: + +--Mais la lettre, madame... + +--La lettre? ah! oui... eh bien? + +--C'est ce soir qu'on devait me la remettre, fit Alice tremblante +d'espoir. + +--Que Panigarola doit vous la remettre, voulez-vous dire? Puisque je la +lui ai remise à lui-même! Puisqu'il vous pardonne!... Eh bien... à +onze heures, vous verrez le marquis, et à minuit, le comte de Marillac +arrivera, je me charge de le prévenir... + +Alice sentait sa tête lui tourner comme lorsqu'on a le vertige. + +Que Panigarola et Marillac fussent amenés par la reine dans le même +lieu, presque à la même heure, cela lui semblait une redoutable +conjoncture. + +Le moine s'en irait-il? Le moine était-il au courant du mariage qui +se préparait? Aurait-il donc cette grandeur d'âme de disparaître, la +laissant libre, heureuse?... + +--Vous ne me remerciez pas? reprit la reine toujours souriante. + +--Hélas! madame! Vous me voyez toute bouleversée de bonheur et de +crainte... + +--De crainte?... Ah! oui... vous pensez que les deux rivaux peuvent +se rencontrer, qu'un mot échappé à Panigarola peut tout apprendre à +Marillac... Rassurez-vous: j'ai pris mes précautions... ils ne se +verront pas. + +--Ah! madame, s'écria Alice dans une explosion de joie sincère, que ne +puis-je mourir pour Votre Majesté!... + +--Enfant que vous êtes! Songez donc à vivre bien plutôt!... Mais +ce n'est pas tout, Alice. Je vous ai parle avec la plus entière +franchise... j'espère que vous-même... + +--Interrogez-moi, madame! + +--Eh bien, demanda la reine, que prétendez-vous faire? J'entends non pas +seulement demain, mais dès cette nuit... Restez-vous à Paris?... Vous en +allez-vous?... + +Alors l'espionne devina ou crut avoir deviné la secrète pensée de la +reine. + +Le comte de Marillac, c'était son fils! + +L'espionne le savait. Elle l'avait appris à Saint-Germain, dans la +soirée même où la reine de Navarre l'avait chassée. Ce terrible secret, +elle l'avait enfermé au plus profond de son coeur. + +En effet, elle avait cette conviction profonde que la reine tuerait +Marillac du jour où le mystère de sa naissance menacerait de s'éclairer. + +Voici donc ce qu'elle supposa: la reine sait que Marillac est son fils. +Elle sait que je ne puis vivre à Paris sans risquer d'être démasquée à +chaque instant. Elle sait donc que j'entraînerai le comte le plus loin +possible de Paris. Et c'est pour cela, c'est uniquement pour cela +qu'elle me le donne pour époux et que mon mariage se fait la nuit, en +plein mystère... + +--Madame, dit-elle, c'est justement de ces choses que je voulais, ce +soir, m'entretenir avec le comte. Mais j'attendrai les ordres de Votre +Majesté. + +--Nullement. Je veux que vous en fassiez à votre tête. Voyons, quel +conseil donnerez-vous au comte? + +--Eh bien, madame, pour être franche comme me l'ordonne ma reine, je +n'ai pas de plus ardent désir que de quitter Paris. Votre Majesté me +pardonnera, j'ose l'espérer. + +--Ainsi, reprit Catherine avec une joie visible et peut-être sincère, +vous partirez... mais quand? + +--Dès cette nuit, si je puis, madame! + +Catherine demeura pensive pendant quelques instants. + +Qui sait si, à ce moment, elle ne pesa pas une dernière fois dans son +esprit la nécessité du meurtre de son fils. + +Qui sait si elle ne se dit pas que ce meurtre était peut-être inutile! + +--Ce soir, à minuit, dit-elle lentement, une voiture vous attendra à la +porte de Saint-Germain-l'Auxerrois. J'aurai donné les ordres nécessaires +pour qu'elle puisse franchir sans obstacle la porte Bucy, par laquelle +vous quitterez Paris. Vous gagnerez Lyon sans vous arrêter. De là, vous +passerez en Italie. Vous vous arrêterez à Florence et vous y attendrez +mes dernières instructions. Me promettez-vous que tout se passera ainsi +que je vous le dis? + +--Je vous le jure, madame! dit Alice en tombant à genoux. + +--Bien... Si le comte... si votre époux manifestait un jour l'intention +de rentrer en France, me promettez-vous de l'en détourner? Et s'il +persiste, de m'en aviser? + +--Jamais nous ne reviendrons en France, madame! + +--Bien. Relevez-vous; mon enfant... Dans la voiture, vous trouverez mon +cadeau de noces. A Florence, je vous ferai parvenir un acte de donation +de l'un des palais de ma famille... Ne me remerciez pas, Alice... vous +m'avez fidèlement servie, il est juste que je vous récompense... + +Un flot de larmes brûlantes déborda des yeux d'Alice. + +--Ah! madame, dit-elle, pauvre, sans ressources, dépouillée du peu que +je possède, dussé-je marcher à pied, je serai trop heureuse encore de +quitter Paris... pardonnez-moi, madame, j'y ai trop souffert!... + +--Maintenant, Alice, écoutez-moi bien... j'ai encore des choses graves +à vous dire... Je vais, mon enfant, vous donner une preuve de confiance +illimitée. + +--Les secrets de Votre Majesté me sont sacrés... + +Catherine fixa un profond regard sur l'espionne, et dit nettement. + +--Il y a une faute dans ma vie... + +Alice demeura attentive, mais sans surprise apparente. + +--Je dis, continua Catherine, une faute dans ma vie de femme... Quant à +ma vie de reine, elle est au-dessus de la faute même... Pour vous parler +plus clairement, Alice, apprenez un redoutable secret et voyez jusqu'où +va ma confiance pour vous: Charles, Henri et François ne sont pas mes +seuls fils... + +Alice n'eut pas un tressaillement. + +Peut-être cette insensibilité absolue fut-elle une erreur de sa part. +Peut-être eût-elle dû témoigner une respectueuse surprise. + +La reine, qui la dévorait des yeux, poursuivit: + +--J'ai un quatrième fils. Et celui-là est loin des marches du trône. + +--Quoi! madame, s'écria enfin Alice, un des fils de Votre Majesté aurait +donc été écarté dès sa naissance... + +Exclamation d'une prodigieuse habileté qui arriva presque à convaincre +Catherine. + +--Vous n'y êtes pas, reprit celle-ci. Le fils dont je vous parle, c'est +mon fils, mais ce n'est pas celui du roi défunt... + +--Madame, balbutia Alice, est-ce bien à moi que Votre Majesté fait une +si terrible confidence.... + +--Vous jugez donc que la chose est terrible? fit Catherine... Oui, vous +avez raison... Car, si on savait qu'il y a un adultère dans la vie de +la grande Catherine, s'il y avait de par le monde un homme qui puisse +entrer un jour ici et revendiquer peut-être des droits de naissance, +à coup sûr des droit du coeur... oui, ce serait horrible pour moi!... +C'est cela que vous avez voulu dire, n'est-ce pas?... + +--Madame, s'écria l'espionne affolée déjà, comment oserais-je me +permettre une pareille pensée! + +Catherine se leva brusquement. + +--Cet homme existe! gronda-t-elle. Oui, Alice, cette affreuse menace est +suspendue sur la tête de ta reine! Et maintenant tu vas savoir pourquoi +je considère Marillac comme mon ennemi mortel, pourquoi j'ai voulu le +surveiller étroitement, pourquoi je t'ai attachée à ses pas... + +Alice frissonnait. + +Catherine notait ces frissons, étudiait cette pâleur livide, cherchait +à provoquer le coup de foudre qui éclairerait ce qu'il y avait d'obscur +dans la pensée d'Alice... + +--Alice, dit la reine en martelant ses paroles, il y a un homme qui est +la preuve vivante de ma faute, et cet homme, mon fils... Marillac le +connaît... + +--C'est faux, rugit Alice. + +--Comment le sais-tu? haleta Catherine. Tu sais donc quelque chose?... + +--Rien, madame, rien, je le jure! Marillac ne sait rien... + +--Comment le sais-tu? + +--Il me l'eût dit! Il n'a pas de secret pour moi... + +La réponse était si naturelle, si vraisemblable, que la reine reprit +lentement sa place et murmura: + +«Me suis-je trompée?...» + +Mais c'était une habile tourmenteuse que Catherine de Médicis. Elle +rassembla ses idées et, avec cette rapidité, cette lucidité qui la +faisaient si redoutable, changea sur l'instant même son plan d'attaque. + +--Oui, dit-elle avec une mélancolie profonde, je haïssais le comte de +Marillac... Je ne le hais plus, Alice. Ne crois pas que ce soit pour toi +que je lui ai pardonné... Je l'aime bien, c'est vrai, mais mon affection +ne pouvait aller jusque-là... Non, si j'ai pardonné au comte, c'est +que j'ai acquis la certitude qu'il n'a pas parlé, qu'il a enseveli en +lui-même le terrible secret... Et puis, ce qui me rassure, c'est que je +compte sur toi pour l'emmener loin de Paris... + +L'espionne fut, dès lors, entièrement rassurée. + +«Voilà donc la vérité! Je la vois clairement. La reine sait que son fils +est vivant! Elle croit que Déodat connaît son fils. Elle me charge de +l'entraîner loin de Paris. C'est simple. Mais que serait-ce donc si elle +savait que ce fils... c'est Déodat lui-même!» + +Dans cette dernière et suprême bataille entre les deux femmes, la reine +fut la plus forte. Elle ne commit aucune faute. Alice en commit une +terrible en oubliant de se demander pourquoi Catherine lui faisait de +telles confidences. + +Alors la reine acheva son évolution, ce qu'on pourrait appeler un +mouvement tournant de la pensée; sans grand effort, ses yeux se +remplirent de larmes et elle murmura: + +--Hélas! mon enfant, qui pourra jamais sonder le coeur d'une mère? Ce +fils, qui est une menace pour moi, ce fils dont j'ai peur, ce fils que +je cherche à écarter de ma vie sans le connaître, eh bien, je donnerais +tout au monde pour le voir... ne fût-ce qu'une fois! Oh! tu ne peux +comprendre cela, toi. + +Alice demeura écrasée. + +--En effet, gémit-elle au fond de sa conscience, je ne puis comprendre +cela, moi! Moi qui vais partir, abandonnant mon enfant... + +--Vois-tu, reprit la reine avec un sanglot, depuis des années et des +années, c'est de cela que l'on me voit triste à la mort! Ce fils, Alice, +il m'inspire une terreur insurmontable... et pourtant, je l'aime! Oh! si +seulement je pouvais le bénir, l'embrasser à mon heure dernière... Comme +je l'ai cherché... Comme je le cherche encore!... + +Les mains jointes, les yeux humides, la voix brisée, la reine semblait +oublier la présence d'Alice. + +--Est-il plus effroyable supplice pour une mère! Passer sa vie à +chercher l'enfant que l'on aime en secret sans même avoir la consolation +de pouvoir avouer son amour maternel!... Que disais-je donc, Alice?... +oui, c'est sur toi que je compte... + +--Sur moi, madame, balbutia l'espionne. + +--Ecoute! Quoi que tu en dises, Marillac connaît mon fils. Le comte, +dans son extrême loyauté, ne t'a jamais entretenu de ce mystère... mais +à quelques mots qui lui sont échappés, devant moi, je sais qu'il connaît +mon fils!... Alors... + +--Alors, madame? fit Alice toute palpitante. + +--Eh bien, lorsque vous serez à Florence, tu lui arracheras ce secret... +c'est le dernier service que je te demande, Alice! + +Alice chancelait. Son esprit vacillait. Elle était comme un duelliste +qui a reçu plusieurs coups et qui sent l'épée lui échapper des mains. +Elle jeta un regard sur la reine et la vit livide. + +--Hélas! reprit la reine dans un murmure, et en fermant les yeux, faible +espoir! Qui sait si tu arriveras jamais à me faire connaître ce fils que +je cherche en vain... + +--J'en suis sûre, madame! s'écria l'espionne hors d'elle. + +--Tu cherches à me consoler, fit la reine en se raidissant dans son +rôle. Tu ne sais rien... tu me l'as dit.. + +--Madame, je vous jure que je vous ferai connaître votre fils!... + +--Hélas! en es-tu bien sûre?... + +--Aussi sûre que je vois Votre Majesté! + +Ce fut une explosion sur les lèvres d'Alice. + +La reine ferma les yeux, ses traits se détendirent: la lutte était +terminée par ce mot. Avec la profonde satisfaction du triomphe, avec la +haine furieuse qui s'était accumulée en elle, avec l'épouvante que le +secret n'eût déjà franchi le cercle où il était enfermé, elle murmura en +elle-même: + +«Enfin! tu avoues! Tu sais, vipère!... Bon, bon... Ils étaient trois: +Jeanne d'Albret, Marillac, Alice... Jeanne d'Albret est morte. Au tour +d'Alice... et de mon fils!...» + +Elle rouvrit les yeux, se leva, embrassa au front l'espionne. + +--Mon enfant, dit-elle, je vous crois!... C'est vous qui me ferez +retrouver mon fils... Adieu, Alice, à ce soir... D'ici là, vous êtes ma +prisonnière... quelqu'un viendra vous prendre ici... + +Elle sortit, laissant Alice palpitante, courbée par l'émotion plus +encore que par le respect. + +«O mon amant! s'écria l'espionne quand elle fut seule, enfin, nous +touchons au bonheur.» + + + +XVI + +L'ESCADRON VOLANT DE LA REINE (suite) + +Dix heures du soir venaient de sonner. Au Louvre, la première journée +des fêtes données en l'honneur du grand acte qu'avait été le mariage +d'Henri de Béarn et de Marguerite de France, cette première journée +s'achevait dans une joie sans mélange. + +Au-dehors, tout était silence et ténèbres. + +A dix heures du soir, l'église Saint-Germain-l'Auxerrois était plongée +dans une profonde obscurité. + +Cependant, l'une des chapelles latérales s'éclairait faiblement, grâce à +quatre flambeaux qui brûlaient sur l'autel. + +Dans ce coin de l'église, un étrange spectacle eût frappé le visiteur +qui fût entré à ce moment-là, si toutefois quelqu'un eût pu entrer: +chose difficile, car les portes étaient fermées, et à chacune de ces +portes, au-dehors, dissimulés dans l'ombre, trois ou quatre hommes +montaient la garde. + +Si quelqu'un venait et frappait d'une certaine façon convenue, ils +devaient ne pas s'en inquiéter: on ouvrirait à ce quelqu'un, du dedans. +Ces nocturnes veilleurs avaient mission de se saisir de toute autre +personne qui se serait approchée. + +Au-dedans, près de chaque porte, deux femmes attendaient ces personnes +inconnues qui devaient venir. + +Dans la chapelle latérale que nous venons de signaler, se trouvaient +rassemblées une cinquantaine de femmes. + +Elles étaient assises autour de l'autel, en demi-cercle, sur cinq ou six +rangs, et causaient entre elles à voix basse; il en résultait un murmure +confus qui n'était pas un murmure de prières. + +Parfois, un éclat de rire étouffé jaillissait de ce murmure. + +Parfois aussi, un éclat de voix dominait soudain les conversations. + +Ces femmes étaient toutes d'une extrême jeunesse: la plus vieille +n'avait pas vingt ans. + +Elles étaient richement vêtues; toutes étaient belles; elles avaient des +yeux hardis, hautains, et même durs. + +Telles qu'elles étaient, cependant, plus d'une de ces femmes était +souverainement belle, de cette beauté qui inspire de tragiques amours. + +Toutes ces jeunes filles portaient à leur corsage une dague. + +Toutes ces dagues, sorties évidemment de chez le même armurier, étaient +cachées dans d'uniformes fourreaux de velours noirs. + +Uniformément aussi, la poignée de ces dagues formait une croix. + +Et chacune de ces poignées, c'est-à-dire chacune de ces croix, portait +pour unique ornement un beau rubis. + +Dans l'ombre, ces cinquante rubis incrustés à la croix de ces poignards +attachés aux corsages de ces femmes, jetaient de rouges lueurs. + +Dix heures sonnèrent... + +Le murmure des voix féminines s'arrêta soudain. + +Tout à coup, une sorte de glissement furtif se fit entendre, les jeunes +filles tournèrent la tête vers le maître-autel... + +«La reine! Voici la reine!» + +Toutes alors se levèrent et demeurèrent silencieuses, courbées, +frissonnantes. + +Catherine s'avança lentement, arrivant du fond de l'église, probablement +de la sacristie. + +Elle était entièrement vêtue de noir. Le long voile des veuves +l'enveloppait et cachait son visage. Sur sa tête, une couronne royale en +or vieilli jetait de vagues reflets. + +Elle traversa les rangs et s'agenouilla au pied de l'autel. + +Toutes s'agenouillèrent. + +Puis le fantôme se releva et monta les trois marches de l'autel. + +Alors Catherine, rejetant sur ses épaules le voile qui couvrait son +visage, se tourna vers les jeunes femmes qui, debout maintenant, +muettes, violemment impressionnées, la regardaient avec une sorte de +crainte superstitieuse. + +La reine jeta un long regard sur ces filles. + +Catherine de Médicis fut satisfaite de ce qu'elle vit. + +Ces cinquante visages de jeunes femmes tournés vers elle étaient comme +pétrifiés par l'angoisse de cette mise en scène. Et elle-même, à la +sourde émotion qui la faisait palpiter, elle si forte, elle comprit tout +l'effet qu'elle avait dû produire. + +Oui, la reine était émue! + +Un souvenir traversa son esprit. + +Elle se revit à la bataille de Jarnac, trois ans auparavant, dansant +au son des violes sur le champ de bataille avec ces mêmes filles qui +étaient devant elle; elle entendit les éclats de rire de ses femmes +lorsqu'il leur arrivait de marcher sur un blessé, ou de laisser traîner +le bas de leurs robes dans une flaque de sang; et dans sa tête le son +des violes se mêlait au son du canon: pendant qu'elle dansait, on +bombardait les huguenots en déroute. + +Du sang et des danses! + +Des cadavres et des jeunes filles qui rient! + +De la mort et de l'amour! + +L'esprit de Catherine était fait de ces antithèses exorbitantes, de ces +formidables contrastes. + +Sous ses yeux, maintenant, dans l'église noire, emplie de silence, +l'escadron volant était là, non pas au complet: sur les cent cinquante +filles de noblesse qu'elle surexcitait, transformant les unes en +ribaudes, les autres en espionnes, elle n'avait fait venir que celles +dont elle était très sûre. + +Celles-ci lui étaient soumises, lui appartenaient corps et âme. Leur +admiration pour la souveraine maîtresse tenait de l'adoration. + +Ribaudes, guerrières, espionnes, hystérisées par les passions, par les +plaisirs orgiaques, surmenées de jouissance et de superstition, dans un +couvent elles eussent été des possédées. Elles l'étaient en effet: l'âme +de Catherine les brûlait... + +Et elles étaient jeunes, belles, oui, belles à inspirer autour d'elles +d'effroyables passions... + +Tel était l'escadron volant de la reine. + +--Mes filles, dit Catherine, l'heure approche où vous allez délivrer le +royaume. Vous allez entrer dans la gloire de la suprême victoire... J'ai +voulu la paix avec les hérétiques: Dieu m'en punit. Je suis frappée dans +ce que j'ai de plus cher au monde, c'est-à-dire en vous qui êtes mes +véritables filles selon mon coeur. + +Les auditrices s'entre-regardèrent avec ce vague sentiment de terreur +que l'accent, plus encore que les paroles de la reine, semblait +distiller. Elle continua: «Parce que vous êtes toute ma joie, toute ma +consolation, toute ma force, parce que vous m'aidez dans la terrible +lutte que j'ai engagée, parce que vous êtes les plus implacables ennemis +que Dieu ait suscités aux hérétiques, parce que vous êtes enfin les +guerrières de Dieu, on a résolu votre perte. Dans une même nuit, vous +devez être égorgées. Si ce malheur arrivait, si l'horrible hécatombe +s'accomplissait, se serait la mort. Ce serait la perte du royaume. Or, +mes filles, tout est prêt. Cinquante gentilshommes, cinquante monstres, +cinquante huguenots, enfin, vont, dans la nuit de samedi à dimanche, +assassiner les cinquante fidèles de la reine dont chacune aura été +attirée dans un guet-apens. + +Les cinquante filles, d'un même geste, dégainèrent leurs dagues. + +Elles frémissaient de rage autant que d'épouvanté. + +Un geste de la reine calma cet orage. + +Ardentes, le cou tendu, les pupilles dilatées, elles écoutèrent. + +--Je suis bien punie d'avoir voulu la paix! Punie d'autant plus que la +trahison vient de ceux à qui j'avais donné toute ma confiance. Parmi les +huguenots, il en était un qui m'avait inspiré une sorte d'affection. +Parmi vous, il en était une que j'aimais plus que toutes. C'est celle-là +qui me trahit! qui vous trahit! C'est celui-là qui a agencé, combiné, +fomenté le massacre qui doit me laisser seule, sans appui, sans amis, +puisque vous serez toutes égorgées!» + +La reine parlait sans colère. + +Cette fois, les filles demeurèrent silencieuses, stupéfiées d'horreur. + +--Celle dont j'ai surpris les sinistres projets, continua la reine, vous +a désignées. Ah! elle ne s'est pas trompée! Elle a choisi parmi mes +cent cinquante amies les plus résolues, les plus fidèles, les plus +guerrières, vous toutes ici présentes. L'abominable traîtresse s'appelle +Alice de Lux. + +--La Belle Béarnaise! hurlèrent plusieurs voix. + +Et la tempête se déchaîna: tempête de vociférations, de menaces sur +ces bouches convulsées, bras levés, mains frénétiques, agitant les +poignards, tempête que Catherine, livide dans ses voiles noirs, +immobile et raide, dominait comme le génie du mal. Puis les hurlements +s'apaisèrent. + +--L'homme qui, sur les indications de la Béarnaise, a combiné le +massacre, c'est ce huguenot hypocrite qui avait su m'inspirer une +véritable amitié: le comte de Marillac!... A partir de cette nuit, dès +que vous sortirez d'ici, vous vous rendrez toutes en mon nouvel hôtel +et vous y logerez jusqu'à dimanche. Pas une de vous, d'ici là, ne se +hasardera à sortir: car elle serait impitoyablement frappée. Dimanche, +tout danger sera écarté. Vous verrez comment. Vous serez donc sauvées. +Mais ce n'est pas tout, mes filles! Dans une heure, Alice de Lux et +Marillac seront ici. + +Un silence effrayant accueillit cette déclaration et Catherine sourit. + +Je vous les livre, poursuivit Catherine. Mais écoutez-moi d'abord. Un +saint homme doit venir ici. Il est au courant de la trahison. Il s'est +chargé de punir les deux traîtres. Frappés par lui, ils seront frappés +par la main de Dieu, et cela vaudra mieux ainsi... Je le veux! Dieu le +veut! Le révérend Panigarola, instrument du Seigneur, va vous venger. +Vous, pendant l'exécution, massées contre la grande porte, invisibles, +vous ne vous montrerez pas. Je le veux. Mais si Panigarola hésitait... +si sa main tremblait... si la Belle Béarnaise et Marillac se défendaient +trop bien... Alors, mes filles, vous accourriez... et vous feriez le +reste. Ce signal... + +Catherine dégaina sa dague et la leva comme une croix. + +--Ce signal, le voici! dit-elle d'une voix qui tomba pesamment dans le +silence plein de frissons. Et je crierai: Dieu le veut! + +Elle prononça ce mot d'un accent si rude, si sauvage que les cinquante +filles en eurent un recul d'épouvante. + +Mais aussitôt, entraînées comme dans une formidable rafale de haine, +soulevées par la vengeance, elles tendaient leurs bras, leurs poignards +en croix et un seul hurlement gronda, funèbre et sourd: + +«Dieu le veut!...» + +Un grand souffle de superstition courba toutes les êtes... L'obscurité +se fit soudain complète... Les cierges de l'autel s'éteignirent... Quand +les filles de la reine se redressèrent, elles virent Catherine qui, +ayant éteint les flambeaux, descendait les marches de l'autel. + +Frémissantes, agitées de sentiments où la rage, la vengeance, +l'épouvante et l'horreur superstitieuse se heurtaient, les cinquante se +glissèrent à la place qui leur avait été désignée. + +Et, le poignard à la main, elles attendirent. + + + +XVII + +LE MOINE + +Vingt minutes s'écoulèrent. Les rafales qui mugissaient autour de la +vaste église, dans le cloître, donnaient plus de profondeur au silence +de l'intérieur. Car la tempête qui avait menacé toute la soirée, +paraissait alors sur le point d'éclater. + +Onze heures sonnèrent. + +Puis la demie. + +A ce moment, un homme s'approcha du maître-autel et d'une main +tremblante, alluma quatre cierges, deux à droite, deux à gauche du +tabernacle. Cet homme était blême. Il vacillait sur ses jambes. Il se +retourna et vit la reine prosternée dans une attitude de recueillement. + +--Madame..., balbutia-t-il. + +Et, comme elle ne répondait pas, il la toucha à l'épaule et murmura: + +--Catherine!... + +La reine releva la tête; cette tête était effrayante. + +--René, demanda la reine dans un souffle, tout est-il prêt? + +Ruggieri joignit les mains: + +--Madame, dit-il d'une voix sourde, ceci est un rêve atroce. Oh vous lui +ferez grâce, n'est-ce pas? Grâce, ma reine! Pitié pour mon fils! + +La reine s'était mise debout. + +--René, dit-elle, par le Dieu vivant qui nous écoute, je te jure que +j'ai aujourd'hui voulu le sauver... J'ai interrogé Alice... j'ai surpris +la vérité... Elle est terrible, cette vérité! Non seulement Déodat sait +qu'il est mon fils, mais il s'en vante! Alice de Lux connaît le secret. + +Et comment le saurait-elle, s'il n'avait parlé?... Qui sait ce qu'à eux +deux ils pourraient faire de ce secret si je les laissais fuir?... Non, +René, il n'y a pas de pitié possible. Et, toi-même, ne l'as-tu pas +condamné? Ne l'as-tu pas vu mort, le sein percé? + +--Ce fut une vision de mon esprit malade, dit Ruggieri, dont les dents +claquaient. Grâce, madame!... Tenez... je partirai avec eux... je les +surveillerai... + +--Tais-toi, René... Voici le signal... là... à cette porte... + +--Non! c'est le tonnerre qui gronde! + +--Va ouvrir, te dis-je!... + +--Catherine!... Quoi!... le sang de votre sang! La chair de votre chair! +Vous n'en aurez pas pitié!... + +La reine se pencha, saisit l'astrologue par le bras et, comme dans ce +moment ses forces étaient décuplées, d'un mouvement irrésistible, elle +le releva. + +--Misérable! gronda-t-elle, veux-tu donc que je sacrifie honneur, +gloire, puissance, royauté, à ta faiblesse indigne? Prends garde +toi-même! + +Ruggieri leva les bras vers les voûtes obscures. + +--Va ouvrir! commanda la reine. + +Titubant, se heurtant aux grilles du choeur, aux aspérités des piliers +massifs, il gagna la porte et ouvrit. Un homme, un moine, lui apparut. + +Son capuchon était rabattu sur ses yeux. + +Le moine entra. Il se retourna vers Ruggieri qui, hagard, les cheveux +hérissés, le regardait de ses yeux fous. + +--Où dois-je aller? demanda lentement le moine. + +Ruggieri étendit le bras vers le maître-autel et, d'une voix rauque, +sans expression humaine, gronda: + +--Là!... C'est là qu'elle t'attend!... Va... bourreau!... + +Le moine tressaillit longuement. + +Ruggieri, les yeux tournés vers lui, recula, le bras tendu, et franchit +la porte. Alors, le moine entendit une plainte déchirante que couvrait +le roulement d'un coup de tonnerre, et, à la lueur de l'éclair, il vit +l'homme qui s'en allait, se sauvait en trébuchant, les deux poings dans +ses cheveux, grondant de sourdes imprécations. + +Alors il ferma lui-même la porte et, laissant retomber son capuchon sur +ses épaules, se dirigea vers le maître-autel. + +Catherine le vit venir sans faire un pas à sa rencontre. + +--Cest bien, marquis de Pani Garola. Fidèle au rendez-vous. Fort dans +l'amour. Fort dans la mort. Soyez le bienvenu. + +Panigarola tourna la tête vers la porte qu'il venait de fermer et +songea: + +«Pourquoi cet homme m'a-t-il appelé bourreau?...» + +--Marquis, dit la reine, vous avez tenu parole. Grâce à vous, Paris +est en ébullition. Grâce à vous, les paroisses sont autant de foyers +d'incendie. Il n'y manque que l'étincelle qui mettra le feu à tant de +passions. Merci mon révérend... A moi de tenir ma parole. Ici, dans un +instant, vous allez voir celle que vous aimez... + +--Alice! frémit le moine dans un frisson de tout son être. + +--Elle est à vous! Emmenez-la, marquis. Je vous la donne. Et quant au +rival, l'homme exécré, voici pour le tuer!....» + +La reine tendit au moine un papier plié en quatre + +--La lettre d'Alice! rugit Panigarola en saisissant le papier. Ah! je +comprends! Ah! vous êtes grande et terrible!... Oui, il l'aime, il +l'adore, et cette lettre peut le tuer plus sûrement qu'une balle au +coeur! + +--Ainsi, nous sommes d'accord?... Vous montrez la lettre a Marillac?... +Vous la lui faites lire? + +--Oui, oui!... + +--Et alors, vous emmenez Alice. Ce sera à vous de la consoler... elle +ne demande qu'à vous croire... je l'ai interrogée, marquis... soyez sûr +qu'elle ne vous hait pas! Une voiture vous attend... Vous l'avez vue, je +pense? + +--Mais lui! lui! Il va donc venir ici?... + +--Il va venir. Là est l'essentiel. Et si, malgré la lettre, il veut +garder Alice pour lui? S'il la veut infâme et couverte d'opprobre comme +vous allez la lui montrer? Si son amour survit à cette révélation, comme +votre amour à vous a survécu à ses trahisons?... + +--Madame! Madame! râla le moine. + +--Il faut tout prévoir, poursuivit Catherine d'une voix effroyablement +calme. Si Marillac vous dispute Alice... + +D'un geste violent, le moine écarta sa robe. + +Sous cette robe, il apparut vêtu en gentilhomme, d'un costume d'une rare +magnificence. Il apparut «tel qu'il était jadis, l'élégant marquis au +pourpoint de soie, à la collerette de dentelles précieuses, une chaîne +d'or au cou, une forte dague à la ceinture. + +Farouche, il tira la lame courte, épaisse, trapue et, d'une voix +sifflante, haleta: + +--Voilà qui décidera! + + + +XVIII + +LES FIANCÉS + +Panigarola referma sa robe, rabattit son capuchon et s'agenouilla... +Catherine le contempla un instant avec un sourire aigu. Puis elle se +dirigea vers la porte par laquelle était entré le moine. + +Il était à ce moment près de minuit. + +Elle entendit le roulement d'un carrosse et ouvrit elle-même Le carrosse +s'arrêta. Trois femmes en descendirent. L'une d'elles était Alice de +Lux, pâle, vêtue de blanc. Elle eut comme une hésitation, puis entra. +Les deux autres femmes remontèrent alors dans le carrosse qui s'éloigna +aussitôt. + +L'espionne, en pénétrant dans l'église, demeura un instant palpitante, +interrogeant les ténèbres que les quatre flambeaux du maître-autel, +là-bas, tout au loin trouaient de leurs lumières blafardes. + +Mais une main saisit sa main; une voix murmura à son oreille: + +--Mon enfant, vous voilà donc?... + +Alice reconnut alors la reine. + +--Vous le cherchez, n'est-ce pas? reprit Catherine. Patience... il va +venir... + +--Comme vous êtes bonne, madame!... + +--As-tu vu la voiture qui doit vous emmener?... + +--Je n'ai pas remarqué, madame! Mais je ne vois pas... le prêtre... +Quoi! personne dans cette église?... + +--Patience! te dis-je... + +--Voici minuit qui sonne, madame. + +--Oui. Et voici ton fiancé, dit la reine. + +En effet, comme le premier coup de minuit résonnait, le signal fut +frappé à la porte, du dehors. Alice, palpitante, allongea le bras pour +ouvrir. La reine retint ce bras, d'un geste rude. + +--C'est moi qui ouvre! gronda-t-elle. + +Alice demeura toute saisie. Et, de fait, c'était étrange que la reine +fût postée à cette entrée de l'église, qu'elle n'eût pas commis le soin +d'ouvrir à quelque domestique; qu'elle-même, de ses mains royales, +s'occupât de cette besogne. + +Elle apparut à la malheureuse affolée comme une horrible araignée +embusquée au centre de la toile qu'elle avait tendue. + +«Ce n'est pas Marillac», songea-t-elle éperdue. + +Elle se trompait: c'était bien Marillac! + +La reine ayant ouvert, inspecta les abords de l'église pour s'assurer +que le comte était venu seul. + +--Quoi! demanda la reine, vous n'avez pas amené avec vous deux ou trois +amis? + +Marillac, reconnaissant la reine fut frappe d'étonnement. Il s'inclina +avec une profonde émotion. Ah cette reine qui attendait à la porte, qui +lui ouvrait elle-même! Quelle autre qu'une mère lui eût donné une telle +preuve d'excessive bienveillance! + +--Madame, dit-il, Votre Majesté oublie qu'elle m'a ordonné de venir +seul... Cependant, je dois l'avouer j'avais résolu de me faire +accompagner de celui qui est pour moi plus qu'un ami... mais le +chevalier ne sera libre que demain matin... + +--Oui, oui, interrompit vivement Catherine. + +Elle ferma la porte et un soupir de joie terrible s'exhala de sa +poitrine. + +Les deux fiancés s'entrevirent dans l'ombre, se reconnurent plutôt +qu'ils ne se virent; à l'instant, leurs mains s'enlacèrent et ils +oublièrent l'univers... + +D'instinct, ils marchèrent vers le maître-autel, attirés par les quatre +étoiles qui brillaient faiblement. + +La reine marchait derrière eux, les couvant de son regard funèbre. + +Les fiancés s'arrêtèrent au pied de l'autel. + +Alice murmura: + +--Je ne vois pas le prêtre qui doit nous unir... Serait-il en retard? + +Catherine s'avança vers Panigarola prosterné, le toucha à l'épaule et +dit: + +--Voici celui qui va vous unir... + +Le moine se releva lentement, découvrit son visage et se tourna vers les +fiancés... + + + +XIX + +LES RIBAUDES + +En cette même soirée du lundi 18 août, la vieille Laura était seule dans +la petite maison de la rue de la Hache. + +A huit heures, selon le rendez-vous convenu avec Alice Marillac était +arrivé. + +--Alice? demanda-t-il. + +--Retenue par la reine jusqu'à minuit. Elle m'a chargée de vous +attendre. Que doit-il se passer. Seigneur Jésus? Jamais je n'ai vu Alice +aussi radieuse. + +Marillac sourit. + +--Elle m'a dit de vous prévenir... attendez donc que je me rappelle bien +ses paroles... Mon Dieu, la chère entant, comme elle est heureuse!... + +--Voyons, fit doucement le comte, rappelez-vous + +--J'y suis!... Voici: vous êtes attendu au premier coup de minuit, pas +avant, pas après, où vous savez... + +--C'est bien... + +--Vous savez donc? reprit Laura en joignant les mains. Oh! que je +voudrais savoir, moi aussi! + +Vous saurez demain matin, je vous le promets... Allons, adieu, ma bonne +dame!... + +--Dieu vous conduise, monsieur le comte! + +Le comte de Marillac jeta un regard attendri sur cette pièce paisible +où si souvent il avait vu celle qu'il aimait, fit un geste d'adieu et +disparut. + +La vieille Laura l'avait accompagné jusqu'à la porte du jardin en +le comblant de bénédictions émues. Puis elle était rentrée, s'était +enfermée soigneusement et, s'étant assise, elle se mit à attendre. + +Neuf heures sonnèrent. + +Alors, elle grommela: + +«Je crois qu'il ne reviendra plus maintenant. Quant à elle... elle est +en bonnes mains.» + +Elle se leva, inspecta tout d'un coup d'oeil et murmura en souriant: + +«_E finita la commedia_. Je commençais à m'ennuyer. Ouf! c'est fini. Me +voici libre. Voyons, que vais-je faire? Eh! pardieu! c'est bien simple. +Chercher dans Paris quelque bonne petit auberge où je puisse passer +trois au quatre jours inaperçue. Puis, me mettre en route, gagner +l'Italie à petites journées... et là, nous verrons, je suis riche!» + +Elle monta dans la chambre d'Alice, dont elle défonça la serrure en deux +coups de marteau. + +Là, sur le lit, Alice avait le matin même rassemblé tout ce qu'elle +voulait emporter: une sacoche et un coffret. + +Le coffret contenait les lettres qu'elle avait reçues de Marillac: Laura +les jeta tranquillement au feu et elle ouvrit la sacoche. Ses yeux +jetèrent un double éclair, sa bouche édentée grimaça un sourire. + +La sacoche contenait les bijoux d'Alice et une trentaine de rouleaux +d'écus d'or--toute sa fortune! + +«Il y a bien là pour trois cent mille livres de bijoux et d'or, murmura +la vieille, toute pâle. Avec ce que m'a remis la reine... + +Un coup violent retentit au-dehors. + +Laura, d'un souffle, éteignit le flambeau qui l'éclairait et, dégainant +un poignard, elle se posta derrière la porte. + +«Qu'elle entre! gronda-t-elle. Tant pis, je la tue! J'en ai assez! La +reine m'a dit que tout serait fini cette nuit!» + +Le même coup violent se renouvela et un long gémissement traversa la +maison. + +Laura, alors, respira: + +«Suis-je sotte! C'est ce contrevent qui vient de se rabattre...» + +Alors, à la hâte, elle empila dans la sacoche les bijoux et les rouleaux +d'or qu'elle en avait extraits. Elle courut à sa proche chambre, revint +avec un petit sac. + +«Quarante mille livres! murmura-t-elle avec une moue de dédain. Voilà ce +que me donne la grande Catherine pour tant de bons et loyaux services. +C'est maigre. Heureusement, je me rattrape!» + +Elle engouffra les quarante mille livres dans la sacoche qu'elle referma +solidement. + +Puis elle jeta un manteau sur ses épaules, sortit, ferma la porte du +jardin, jeta la clef par-dessus le mur et s'éloigna aussi rapidement que +le lui permettait le poids de sa sacoche. + +Une ombre se détacha d'une encoignure voisine et se mit à la suivre. + +Il était alors neuf heures et demie. + +Les rues étaient désertes et noires; des nuages bas passaient en courant +au-dessus des toits aigus; le couvre-feu avait sonné; les auberges et +hôtelleries étaient fermées... + +Laura ne s'apercevait pas qu'elle était suivie. + +Elle allait au hasard, connaissant assez peu Paris, d'ailleurs: depuis +l'époque où elle était venue, elle n'avait guère quitté la rue de la +Hache. Enfin, elle se trouva complètement égarée. + +Par moments, elle entrevoyait des ombres qui se mouvaient autour d'elle. +Elle entendait des chuchotements. Peut-être l'homme qui la suivait +parlait-il à ces gens... Peut-être... car, à diverses reprises, les +ombres, qui avaient paru vouloir l'arrêter, s'écartèrent. + +Alors elle frissonnait de terreur et hâtait le pas... + +«Insensée que j'ai été! grondait-elle, de quitter la maison avant le +jour, puisque Alice ne doit plus y revenir!... Oui, mais si la reine +m'avait menti!... Si elle était revenue!...» + +Et ses doigts s'incrustaient sur la sacoche. + +A un moment, elle s'arrêta haletante: elle se trouvait dans une rue +étroite et venait d'apercevoir un peu de lumière filtrant entre les +jointures d'une porte. + +Un large éclair déchira l'obscurité, inonda la rue d'une lumière +livide. Et, à cette lueur, Laura entrevit une enseigne qui se balançait +au-dessus de la porte en grinçant au vent. + +L'enseigne représentait deux Maures attablés, buvant et causant. + +«C'est une auberge!» gronda-t-elle. + +Et elle s'élança vers la porte. + +A cet instant, elle se sentit saisie par deux bras vigoureux et +renversée sur la chaussée, tandis qu'une main rude s'appuyait sur sa +bouche pour l'empêcher de crier. + +Laura était vigoureuse. Elle se raidit dans un désespoir furieux. + +--Diable! diable! grommela une voix avinée, on fait la méchante! A bas +les pattes! En voilà une enragée!... + +La vieille mordit la main qui s'appuyait sur sa bouche; cette main se +retira; Laura se mit à hurler: + +--A moi! Au guet! Au meurtre! + +Le dernier cri s'étrangla dans sa gorge; la main qui s'était retirée +de sa bouche venait de s'incruster sur son cou, les doigts s'y +enfonçaient... et cette tenaille serrait d'un mouvement lent, d'une +pression savante... + +Laura se débattit quelques instants encore. + +Et, tout à coup, la vieille espionne se tint immobile, sa tête roula sur +son épaule, ses ongles s'implantèrent dans la boue de la chaussée. + +Elle était morte. + +Le truand la palpa, la retourna en grommelant. + +Lorsque le truand eut trouvé la sacoche, il la soupesa, et un sourire de +satisfaction balafra son visage, comme les éclairs balafraient le ciel +noir. + +Alors il saisit la vieille, la rangea proprement le long d'un mur. + +«Là! grogna-t-il, me voilà en paix. Ah! ah! en voilà une qui ne parlera +plus jamais!» + +Pourtant, si cuirassé qu'il fût, le truand ne put échapper à cette +rêverie spéciale qui s'appesantit sur le meurtrier. + +Il demeura là une minute, arrangeant le cadavre contre le mur de façon +qu'il ne pût être mouillé par le ruisseau du milieu de la ruelle. + +«C'est drôle, songeait-il. Ce matin encore pauvre comme Job, me voici +riche ce soir. Riche! Que de fois j'ai souhaité la richesse! Par les +tripes du diable, il y a quarante mille livres là-dedans, et je n'en +suis pas plus joyeux... Au fait, y sont-elles, les quarante mille +livres!... Si je sais bien compter, c'est mon seizième cadavre, +depuis que j'exerce la digne profession de tueur aux gages... Seize +cadavres!... Bah! je tue on me paie, et tout est dit...» + +Le bandit frissonna. Peut-être tout n'était-il pas dit dans cette +conscience obscure. + +Il continua son monologue, attendant un nouvel éclair pour voir une +dernière fois la vieille, peut-être par cette terrible curiosité du +criminel, ou peut-être simplement pour s'assurer qu'elle était bien +morte. + +Il était accroupi, regardant de ses yeux hagards, et il songeait: + +«Ce matin donc, je vois entrer l'homme dans ma cassine. Il cachait bien +son visage... mais je connais tous les visages de Paris, moi! Suffit, le +seigneur astrologue ne voulait pas être reconnu; soit: ni vu, ni connu! +Monseigneur Ruggieri, on est discret dans mon métier. L'homme me dit: +combien pour une vieille femme?--Cinq écus de six livres, ce n'est pas +trop. Voici les cinq écus. Tu iras rue de la Hache, au coin de la rue +Traversine, tu attendras devant la maison; il y a une porte verte. Vers +huit heures, la femme s'en ira. Tu la suivras. Mais, pour la frapper, tu +attendras qu'elle soit loin, très loin de la maison. Compris, n'est-ce +pas?--Compris, par les boyaux du diable!--Bon, qu'il me dit encore. +Maintenant, écoute bien. Si tu n'exécutes pas bien la chose, si tu +frappes mal, si la femme en revient, tu seras pendu. On te connaît, mon +brave, et on a l'oeil sur toi.--Paix, monseigneur! La besogne sera faite +et bien faite!--Alors, écoute: ce n'est pas cinq malheureux écus que tu +auras gagnés: la femme aura sur elle au moins quarante mille livres; +c'est pour toi!...» + +Le truand souffla fortement et tâta le cadavre. + +«Hum! elle se refroidit déjà, grogna-t-il... Quelle journée! Il me +semblait que jamais le soir ne viendrait!... Il est venu pourtant! Et +la vieille est bien sortie de la maison à la porte verte! Et je l'ai +suivie! Et la voilà morte!... A moi les quarante mille livres!» + +Un éclair, à ce moment, illumina la face convulsée du cadavre. + +Le truand se releva. + +«Pas de danger qu'elle en revienne, monsieur l'astrologue!... Entrons +là, j'ai soif...» + +Il frappa d'une façon spéciale. La porte s'entrouvrit. Le truand entra +et alla s'asseoir dans un coin obscur, la sacoche sur ses genoux, sous +la table. + +Il parvint à entrouvrir la sacoche, y plongea la main, tâta les rouleaux +d'écus, sentit les pierres sous ses doigts. + +«Bon. Les quarante mille livres y sont. Cornes d'enfer! Pourquoi ne +suis-je pas plus joyeux?...» + +Qu'eût dit le truand s'il eût connu la véritable fortune que renfermait +la sacoche?... + +Peu nous importe, au fond. + +Cette sinistre silhouette, apparue un instant, disparaît de notre récit +sans que nous sachions si nous la retrouverons plus tard. C'est une +ombre qui passe; nous l'avons noté pour le geste tragique inspiré par +Catherine, qui avait toutes les prudences. + +Le truand, ayant vidé plusieurs flacons, paya et s'en alla sans bruit. + +Mais, puisque nous venons de pénétrer dans le cabaret des +deux-morts-qui-parlent, jetons-y un coup d'oeil. + +Il y avait nombreuse société, surtout composée de femmes, dans ce que +Catho appelait la grande salle. + +Catho était sujette aux hyperboles et exagérations. En vente, cette +«grande salle» était assez étroite. Elle contenait cinq tables. A +chaque table, il y avait trois ou quatre buveurs, truands et ribaudes, +physionomies féroces ou abêties, gens de sac et de corde, qui +composaient la clientèle nocturne du cabaret. + +En effet, l'auberge des Deux-morts-qui-parlent, fréquentée le jour par +des bourgeois et des soldats, devenait, la nuit, un véritable repaire. +Catho ne s'était jamais senti le courage de refuser l'hospitalité à ses +anciennes connaissances. + +Il en résultait que cette salle avait, le jour, l'aspect du plus honnête +cabaret qui fût dans le quartier, et, la nuit, l'apparence d'une +véritable caverne où se réfugiaient des gens poursuivis par le guet, des +ribaudes qui attendaient la bonne fortune. + +A cette heure tardive, Catho n'était pas couchée encore. Elle était +attablée dans un étroit cabinet, attenant à la salle publique, et +causait avec deux jeunes femmes. + +Ces deux femmes étaient entrées vers dix heures dans le cabaret, +et, comme cette visite s'enchaîne étroitement à divers incidents de +l'histoire que nous racontons, il est intéressant que nous reprenions du +début la conversation qu'elles eurent avec Catho. + +Lorsqu'elles pénétrèrent dans la salle, Catho s'avança à leur rencontre +en disant: + +«Vous voilà donc, mes toutes belles? Plus d'un mois qu'on ne vous a +vues... Sûrement, vous avez quelque chose à me demander... + +--C'est vrai, Catho, c'est vrai. Nous avons quelque chose à te demander, +fit l'une des deux femmes. + +--Et c'est grave, ajouta l'autre. + +--Bon, bon, entrez là, dit Catho en les poussant vers le cabinet. Vous +êtes toujours à court, et vous ne me rendez jamais. Toi, la Roussette, +tu as encore mon beau collier de verroterie bleue que je te prêtai pour +faire la conquête de ce beau capitaine, et toi, Pâquette, tu me dois Je +ne sais plus combien d'écus... Vous êtes deux paniers percés... + +--Mais aussi, comme nous t'aimons! + +--Ah! jeunesse, jeunesse! Vous ne voulez pas mettre un sol de côté... +S'il vous arrivait pourtant ce qui m'est arrivé à moi! Si vous perdiez +votre beauté du diable! + +Elles entrèrent dans le cabinet, tandis que la maîtresse du cabaret +s'occupait de divers clients. Enfin, la digne Catho vint rejoindre ses +préférées avec un flacon de vieux vin et quelques tartelettes. + +Elle aimait la Roussette et Pâquette justement à cause des défauts +qu'elle leur reprochait. + +La Roussette, la plus hardie des deux, prit la parole, sur un coup de +coude que lui donna Pâquette. + +--Voilà, dit-elle, Pâquette et moi, nous sommes invitées à une fête... + +--Pour quand? fit Catho souriante. + +--Pour dimanche... Tu vois que nous avons le temps de nous préparer... +surtout si tu nous aides. + +--Et en quoi puis-je vous aider, friponnes? Il vous faut quelque +collier, quelque ceinture? + +--Eh bien, pas du tout, Catho. Il faut que nous soyons décemment vêtues, +comme des bourgeoises, si j'ose dire. Dame... il y aura à cette fête des +juges, des prêtres, sans doute... et lors, comprends-tu? Pâquette et +moi, nous avons passé la journée à examiner nos robes... Toutes bonnes +pour notre métier... corsages ouverts... ceintures éclatantes: non, +il n'est pas possible que nous allions ainsi vêtues à cette fête. Et +pourtant nous voulons y aller... Ecoute, Catho, il faut que d'ici à +dimanche, et même samedi soir, tu nous aies habillées... + +Catho leva les bras au ciel: + +--Mais enfin! s'écria-t-elle, qu'est-ce donc que cette fête où doivent +paraître des juges et des prêtres et où vous ne pouvez paraître avec ces +robes, qui pourtant vous vont à merveille? + +--Ah! Catho, si tu savais! fit timidement Pâquette. + +--Un mariage, peut-être? Ou bien un feu de joie! + +--Non pas, Catho: nous sommes invitées à voir questionner. + +Catho demeura stupéfaite. + +La Roussette et Pâquette, d'un signe de tête répétèrent que c'était bien +vrai. + +--Et cela vous amuse? s'écria la digne cabaretière Voir souffrir un +pauvre diable, l'entendre crier merci... Moi, j'ai vu rouer une fois, et +j'en frémis encore lorsque j'y songe. + +--Que veux-tu, dit la Roussette, moi je ne voulais pas. Mais Pâquette +veut voir. Et puis si nous n'y allions pas, M. de Montluc, qui est fort +généreux, mais aussi fort brutal, nous en voudrait... + +--Ah! c'est M. de Montluc qui vous invite à voir torturer? Le gouverneur +du Temple? + +--Oui-da, Catho. Tu vois que le personnage est d'importance. + +--Et où devez-vous voir la question? + +--Au Temple même. Nous serons cachées dans un cabinet proche de la +chambre des questions. Car il ne faut pas qu'on nous voie. Mais, enfin, +si on nous voit, nous devons passer pour des parentes du patient venues +pour l'assister. + +--Ah! bon... Mais, à votre place, je n'irais pas... + +--Catho, ma bonne Catho, tu veux donc nous faire un gros chagrin? fit +Pâquette. + +--Et nous faire perdre la clientèle de M. de Montluc! + +--Et nous attirer sa colère! + +--Eh bien, soit! s'écria Catho vaincue. Je vous aurai tout ce qu'il +faut. + +--Pour samedi? + +--Pour samedi soir, c'est entendu! + +Les deux ribaudes battirent des mains et embrassèrent la digne +aubergiste. + +--Mais, reprit alors Catho, quel est donc le malheureux qu'on va +questionner? + +--Ils sont deux, fit Pâquette. + +--Comment s'appellent-ils, ces deux pauvres diables? + +--Pardaillan, fit tranquillement Pâquette. Le père et le fils. + +Catho ne disait plus rien. Elle avait pâli. Ses mains, en tremblant, +s'occupaient à déchiqueter une tartelette. + +Certes, elle avait pour ces deux hommes une sorte de rude affection. + +Dans son temps, elle avait aimé le vieux Pardaillan quinze jours, ou un +mois, elle ne se souvenait plus. + +Mais, tout de même, elle ne pensait pas qu'elle eût pu ressentir une +telle angoisse, une si profonde révolte de son coeur et de sa chair à +l'idée que cet homme devait mourir. + +Catho avait passé dans la vie en repoussant d'instinct tout sentiment +qui fait souffrir. Etait-elle bonne? méchante? Elle ne savait pas. +Rarement, elle avait pleuré. Sa seule douleur sérieuse avait été de se +voir marquée au visage et enlaidie après sa maladie. + +Quant au chevalier de Pardaillan, ce jeune homme ne lui avait jamais +inspiré qu'une sorte d'admiration. Elle ne voyait aucun gentilhomme +semblable à lui. Sa fierté, sa grâce, sa froideur qui tenait à distance, +l'ironie de son sourire, et, avec tout cela, cette pitié lointaine +qu'elle avait lue au fond de ses yeux, cet ensemble en faisait un être à +part. + +Souvent Catho, songeant à lui, avait soupiré en se regardant au miroir. +Mais la pensée ne lui fût jamais venue qu'elle pouvait aimer le +chevalier. + +Ils devaient mourir! + +On devait les torturer!... + +Catho se sentit si triste, si abattue, qu'elle souhaita de mourir sur +l'heure, elle aussi. + +--On dirait que nous t'avons fait de la peine, reprit la Roussette. +Est-ce que tu connais ces hommes? + +--Moi? Non..., murmura Catho. + +--Alors... c'est entendu? nos robes... + +--Oui, fit machinalement Catho, vous les aurez, allons, laissez-moi... +Et vous dites que la chose est pour dimanche? + +--Dimanche matin... mais nous devons aller au Temple samedi soir... + +--Ah!... samedi soir... + +--Mais oui, voyons! M. de Montluc nous attend à souper samedi soir, à +huit heures... tu comprends? + +--Oui, oui, balbutia Catho... Allez-vous-en, maintenant. + +Les deux ribaudes embrassèrent leur bonne amie et se retirèrent. + +Catho, alors, plaça ses deux coudes sur la table sa tête dans ses mains, +et murmura: + +«Dimanche! Dimanche matin!...» + +Et, alors, elle se prit à sangloter. + +Il n'est pas inutile de rappeler ici que la torture devait être +appliquée aux Pardaillan non pas le dimanche, comme le croyaient +Pâquette et la Roussette mais bien le samedi matin. Marc de Montluc, +après avoir promis aux deux ribaudes de les faire assister à la hideuse +scène, s'était repris à temps. Mais, comme il tenait à s'assurer leur +visite, il leur avait affirmé que la chose se ferait le dimanche: au +moment de tenir sa promesse après la bonne nuit qu'il se promettait, il +en serait quitte pour leur dire que la question avait été avancée d'un +jour. + +Ceci établi, revenons à Catho. + +Comme on a pu le voir, c'était une fille énergique. + +L'explosion de sa douleur fut donc rapide. Et après les premiers +sanglots, elle frappa du poing sur la table en disant de ce ton farouche +qui indique les résolutions inébranlables: + +«C'est bien. Il faut que, dans la nuit de samedi à dimanche, j'entre au +Temple!» + +Au moment où elle prit cette résolution, des cris retentirent dans la +grande salle. + +Catho essuya ses yeux, frotta ses joues avec son tablier pour y ramener +quelque couleur et pénétra dans le cabaret en grondant: + +--Que se passe-t-il encore? + +--Un meurtre! On vient de tuer une pauvre vieille femme! + +--C'est la Roussette et Pâquette! + +Trois ou quatre ribaudes venaient de jeter cette affirmation: c'étaient +des ennemies acharnées des deux filles, jalouses de leur succès et de +leur beauté. + +Aussi faisaient-elles grand tapage de ce meurtre qui, en d'autres +circonstances, les eût laissées parfaitement indifférentes. + +--Cette pauvre vieille! glapissait l'une. C'est abominable! + +--J'ai toujours dit que Pâquette avait un mauvais regard! criait une +autre. + +--Il faut les dénoncer à la prévôté! hurlait une troisième. + +La Roussette et Pâquette pleuraient, sanglotaient, juraient de leur +innocence. + +--Silence, toutes et tous! commanda Catho. + +Le silence se rétablit à l'instant. + +--Où est la vieille femme tuée? demanda Catho. + +--Dans la rue, en face, ah! la pauvre vieille!... Cela fait pitié, j'en +ferai une maladie... + +Celle qui venait de parler ainsi était une grosse fille à tignasse +jaune, aux yeux bouffis, qui jetaient des regards terribles sur les +deux pauvrettes abasourdies, épouvantées par la soudaine accusation qui +pesait sur elles. + +--Voyons, Jehanne, raconte ce que tu sais, dit Catho. + +La grosse fille mit ses poings sur ses hanches, se balança un instant et +commença: + +--Donc, nous venions de sortir, il y a cinq minutes, moi et Jacques le +Manchot, avec la grande Blonde, Fifine-aux-soldats et Léonarde. A peine +dehors, voilà Jacques le Manchot qui crie: «Tiens! qu'est-ce qu'il y a +là?» + +--Faut voir, que dit Fifine.--Allons-y, que je dis. Alors, Jacques le +Manchot en avant, nous allons toutes voir. Et qu'est-ce que nous voyons? +La Roussette et Pâquette accroupies sur une vieille femme qu'elles +achevaient d'étrangler. Pas vrai, dites? + +--C'est vrai! s'écrièrent Léonarde, la grande Blonde et +Fifine-aux-soldats. + +--C'est pas vrai! dit la Roussette. La vieille était déjà morte. + +--Déjà morte! Déjà morte! Même qu'elle remuait encore! + +Pâquette et la Roussette éclatèrent en sanglots et jurèrent qu'elles +s'étaient heurtées dans la nuit à ce cadavre et qu'elles avaient voulu +voir seulement s'il n'y avait rien de bon à emporter. + +--Pas vrai! affirma Jehanne en roulant ses gros yeux. Moi, d'abord, je +vais prévenir la prévôté! Viens Manchot! + +Catho saisit la fille par le bras. + +--Voilà bien des histoires, dit-elle simplement, pour une vieille qui +est venue mourir à ma porte. C'est-il la première fois? Qu'as-tu à dire? +Va chercher la prévôté, ma fille, et je me charge de lui dire ce qu'est +devenu ce sergent qu'on n'a jamais retrouvé; et toi Manchot, j'en sais +long sur ton compte... et vous toutes hein? + +Il y eut un frémissement de terreur parmi la clientèle du cabaret. + +--Par la mort-Dieu! reprit Catho, c'est la première fois qu'on parle +de m'amener la prévôté. Qu'elle vienne donc, et elle en entendra de +belles!... + +--Catho! Catho! s'écrièrent quelques truands. + +--Mais Catho a raison! C'est la faute à Jehanne! + +La grosse fille fit amende honorable et assura qu'elle avait voulu +plaisanter en parlant de dénoncer la Roussette et Pâquette. La paix se +rétablit. Deux truands se chargèrent d'emporter le cadavre au loin, afin +d'écarter tout soupçon du cabaret des Deux-morts-qui-parlent. Puis la +société se dispersa. + +Au moment où Pâquette et la Roussette allaient s'éloigner à leur tour, +Catho les retint: + +--Restez, je veux vous parler! dit-elle. + +L'auberge fut fermée; les lumières s'éteignirent. + +Catho conduisit ses deux amies jusqu'à une chambre et, là, elle leur +dit: + +--Alors, ce n'est pas vous qui avez tué la vieille? + +--Catho! est-il possible que tu nous soupçonnes?... + +--Eh bien, moi, dit Catho, je crois que c'est vous! Ne criez pas, ne +pleurez pas, c'est inutile. Je crois que c'est vous. Et, quand même ce +ne serait pas vous, tout vous dénonce. Il y a des témoins pour prouver +que vous avez tué la vieille... Vous avez entendu Jehanne? Silence, +donc! pas de pleurnicheries, nous allons nous entendre... écoutez-moi! + +Pâquette joignit les mains. La Roussette baissa la tête. Elles +tremblaient de terreur. + +--Écoutez-moi, reprit Catho, si vous m'obéissez, je ne dis rien. Si vous +ne m'obéissez pas, je vous dénonce. Choisissez. + +--Commande! dirent-elles en claquant des dents. + +--Voilà. Je vous demande cinq jours d'obéissance, pas une heure de plus; +c'est facile. + +--Que faut-il faire? + +--Je vous le dirai au moment voulu. Mais, pour le moment, vous allez +coucher ici. De cinq jours vous ne sortirez pas de chez moi. N'ayez pas +peur, vous savez qu'on y dort bien et qu'on y mange mieux. + +--On t'obéira, Catho. On sera sages et on ne se montrera pas. + +--C'est tout ce qu'il faut. Mais songez-y. Si l'une de vous me quitte +d'ici à samedi soir, je cours chez le grand prévôt. + +--Et samedi soir, qu'arrivera-t-il? + +--Eh bien, samedi soir, je vous rends la liberté. Je vous habille comme +des filles de bourgeoises, et tout simplement vous vous rendez au +Temple. + + + +XX + +LA DERNIÈRE FARCE DE L'ONCLE GILLES + +Pendant que ces choses se passaient à l'auberge des +Deux-morts-qui-parlent, une scène grotesque et macabre se déroulait à +l'hôtel de Mesmes. + +Ainsi, trois points de Paris, en cette soirée qui suivit le mariage +d'Henri de Béarn et de Margot, en cette nuit où se déchaîna le violent +orage que nous avons signalé, trois points, disons-nous, sollicitent +notre curiosité, sans parler du Louvre où éclatait le faste d'une fête +dont les annales du temps parlent comme d'un événement magnifique; sans +parler de l'hôtel de Montmorency où la disparition inexpliquée des deux +Pardaillan avait jeté le trouble, la crainte et la douleur; sans parler +des recoins obscurs où grouillaient des ombres préparant on ne sait quel +cataclysme... + +Ces trois points, ce sont: l'auberge de Catho que nous venons de +quitter; l'église Saint-Germain-l'Auxerrois où nous devons revenir sur +le coup de minuit; et enfin, l'hôtel de Mesmes. + +L'hôtel du duc de Damville était désert: toute la maison du maréchal +s'était transportée rue des Fossés-Montmartre. Il y avait à cela un +double motif. Le premier, le plus important peut-être, c'est qu'Henri +de Montmorency redoutait une attaque de son frère; la visite du vieux +Pardaillan n'avait fait qu'exaspérer cette crainte. + +«Prévenu à temps, se disait Damville, j'ai pu attendre cet homme de pied +ferme et m'emparer de lui; mais qui sait si François, dans un coup de +désespoir, ne viendra pas lui-même à la tête de ses gentilshommes? + +Le deuxième motif, c'est que le maréchal, ayant obtenu la surveillance +de toutes les portes de Paris, en avait profité pour placer des hommes +à lui à la porte Montmartre. Qu'une catastrophe se produisît, que +Catherine de Médicis fût informée de la conspiration de Guise, comme +Maurevert le laissait entendre, que Paris fût envahi par les troupes des +provinces en marche, et il n'avait qu'un bond à faire pour fuir par la +porte Montmartre. + +L'hôtel de Mesmes était donc abandonné. + +Cependant, ce soir-là, deux hommes s'y étaient introduits, et vers neuf +heures, ils achevaient de souper dans l'office, en devisant entre eux: +c'étaient Gilles et son neveu Gillot. + +--Encore un bon coup de ce vieux vin, disait Gilles au moment où nous +pénétrons auprès des deux compères. + +Et il remplit le gobelet de Gillot. Le gobelet se trouva vide à +l'instant même. + +--Jamais je n'ai bu de vin pareil, fit Gillot d'une voix pâteuse. + +Il avait la figure enluminée et les yeux brillants. + +--Tiens, mon enfant, va donc prendre ce flacon, là, dans cette armoire +ouverte, et tu en boira? du meilleur. + +Gillot se leva et obéit sans trop trébucher. + +«Il n'est pas encore à point», murmura Gilles. + +Et il versa à son neveu une nouvelle rasade. + +--Ainsi, reprit-il, tu ne veux plus retourner à l'hôtel Montmorency? + +--Retourner là-bas! s'écria Gillot en levant les bras au ciel. Vous n'y +pensez pas, mon oncle! Savez-vous que la maison est sens dessus dessous +depuis la disparition du vieux coupeur de langues? + +--Coupeur de langues? interrogea Gilles. + +--Oui... le damné Pardaillan!... + +Gillot, renversé sur le dossier de son fauteuil, se mit à rire aux +éclats. Gilles fit chorus. Mais son rire, à lui, grinçait comme une +vieille girouette et eût donné le frisson au neveu, si le neveu n'eût +pas été occupé à ses agréables pensées. + +--Or, continua Gillot, tout le monde, là-bas, se méfiait de moi. On +devait soupçonner que j'étais pour quelque chose dans cette bonne farce; +je vous le dis, mon oncle, il était temps que je m'en allasse... j'y +eusse laissé ma tête... et je tiens à ma tête, moi... + +Au souvenir de la mutilation qu'il avait subie, Gillot porta les deux +mains à sa tête, soit pour s'assurer que cette tête était bien toujours +à sa place, soit en signe d'adieu à ses oreilles défuntes. Il frissonna +et parut se dégriser. + +L'oncle se hâta de remplir son gobelet. + +--Pour une farce, reprit Gillot après avoir bu, c'est une bonne farce! +Le Pardaillan avait en moi une confiance! Et quand je lui ai assuré +qu'il trouverait monseigneur tout seul... il a failli m'embrasser... +Pauvre diable! + +--Oui, mais il a voulu te couper les oreilles! + +--C'est vrai! L'infâme!... + +--Et la langue! + +--Oui-da!... Qu'il y vienne, maintenant!... + +Gillot saisit un couteau et voulut se lever. Mais il retomba pesamment +assis et se mit à rire. + +--En sorte, reprit Gilles, que tu es content? + +--Content, mon oncle!... c'est-à-dire qu'il me semble que je rêve!... +Quand je pense que, sur l'ordre de notre bon seigneur, vous m'avez +octroyé mille écus! + +--Et tu es bien décidé à ne plus retourner là-bas? dit Gilles. + +--Vous êtes, fou, mon oncle!... + +--Imbécile! Puisque Pardaillan n'est plus là! + +--Mais puisque je l'ai trahi!... Il me couperait la langue, voyez-vous! +Je veux jouir de mes mille écus, moi!... Je veux boire, moi! Et comment +ferais-je pour boire sans langue? + +Gillot, à partir de ce moment, devint larmoyant. + +--Tu les as là, tes écus? demanda l'oncle. Fais voir un peu... + +Gillot vida sa ceinture sur la table; les écus roulèrent; les yeux de +Gilles brillèrent. + +--C'est pourtant moi qui t'ai donné cela! fit-il d'un étrange accent, +tandis que ses doigts osseux caressaient les écus et commençaient à les +empiler... + +--Sans compter..., balbutia Gillot, ce que vous... devez encore... me +donner... Ça, mon oncle, c'est pour boire... vous me l'avez dit... mais +maintenant... vous devez... me donner le reste... + +--Quel reste? haleta Gilles. + +--Le maréchal a dit... trois mille écus... trois mille... + +--Bois donc, imbécile! + +Gillot obéit. Son gobelet vide roula sur le carreau. + +L'oncle s'était levé. Il était hagard. La vue des piles d'écus lui +donnait le vertige. + +--Imbécile! gronda-t-il. Trois mille écus d'or! à toi? Tu es ivre, je +pense! + +--Monseigneur... l'a dit!... Hé là! mon oncle!... Payez... ou je me +plains... au maréchal... + +--Payer!... rugit le vieillard... Et si je ne veux pas, moi!... +Misérable! tu veux donc me ruiner?... + +--Bon, bon! grommela Gillot en essayant vainement de se lever, nous +allons voir... ce que monseigneur... + +--Prends garde, Gillot, ricana l'oncle. + +--Ah!... quel drôle de rire... vous avez... j'ai peur... + +Gilles riait de son effroyable rire. Il était livide. La pensée d'avoir +à livrer trois mille écus d'or l'affolait. Et la pensée que Gillot +pourrait le dénoncer au maréchal, s'il ne s'exécutait pas, lui +paraissait non moins effrayante. + +--Ecoute, Gillot, dit-il tout à coup, veux-tu me donner de bon coeur cet +argent dont tu ne saurais que faire? + +--Fou! bégaya Gillot, mon pauvre oncle est devenu fou... + +Gillot ne put achever. Le vieillard s'était précipité sur lui et, d'un +tour de main, l'avait bâillonné. Puis, saisissant une corde que sans +doute il avait préparée d'avance, il le lia sur son fauteuil. + +Cela s'était fait si vite que Gillot, soudain dégrisé par l'épouvante, +se vit dans l'impossibilité de faire un mouvement en même temps qu'il +voulut essayer de se défendre. + +Quant au vieillard, il marmottait des mots sans suite, allant et venant +comme un lutin, plaçant dans une armoire les écus que Gillot avait jetés +sur la table, sauf un petit tas. Quand cette opération fut terminée, +quand il eut refermé l'armoire, Gilles se retourna vers son neveu et le +débaillonna. + +Gillot en profita pour se mettre à hurler; Gilles attendit patiemment. +Quand son neveu eut compris que ses lamentations étaient inutiles, quand +il se tut, Gilles lui dit paisiblement: + +--Te voilà enfin raisonnable. Tiens, tu vois ce tas? C'est ta part: +cinquante écus. Le reste est pour moi. + +Le vieillard sourit et se versa un verre de vin. + +--Avec ces cinquante écus, tu t'en iras chercher fortune ailleurs, et +tâche que je ne t'y reprenne plus, ou sans ça, cette fois, plus de +pitié: je t'occis. + +La résolution de Gillot fut vite prise. Il simula la plus grande +résignation: + +--Puisque vous le voulez ainsi, mon oncle... je m'en irai... + +--Et où iras-tu? + +--Je ne sais pas... je quitterai Paris... + +--Oui, j'y compte. Mais, avant de quitter Paris, tu iras bien un peu me +dénoncer au maréchal, hein?... Si fait! Je te connais. + +--Je me tairai, mon oncle, je vous le jure! + +--Oui, mais moi, je veux en être sûr. Et, pour cela, je vais te couper +la langue! + +Gilles éclata de son rire démoniaque et ajouta: + +--C'est toi qui m'en as donné l'idée. Comme tu m'avais déjà donné l'idée +de te couper les oreilles. Bonnes idées, mon garçon, fameuses idées! + +Quant à Gillot, son épouvante et son horreur furent telles qu'il +renversa la tête, exhala un soupir d'angoisse et s'évanouit. + +Gilles, paisible et rapide, se mit à affûter un coutelas de cuisine. + +Puis, saisissant une forte tenaille dans un tiroir, il s'approcha de +l'infortuné. + +Mais, alors, il s'aperçut qu'il était plus difficile d'arracher une +langue que de couper des oreilles. Il demeura un instant perplexe, sa +tenaille d'une main, son coutelas de l'autre. + +«Bah! grommela-t-il, j'en viendrai bien a bout... Le pauvre Gillot, tout +de même!» + +Il se mit à pouffer en se figurant la tête qu'aurait son neveu. + +Il était sinistre. + +Dehors, la tempête faisait rage autour de l'hôtel et, par moment, +s'engouffrait en gémissant dans les couloirs. + +Tout à coup, Gillot rouvrit les yeux. + +Les hésitations de Gilles cessèrent à l'instant même. Gillot n'eut pas +le temps de pousser jusqu'au bout le cri de terreur et de supplication +que déjà l'horrible vieux lui enfonçait sa tenaille dans la bouche, ou +plutôt il cherchait à la lui enfoncer. + +Le malheureux, les yeux sanglants, les veines du front gonflées par +l'effort, serrait les dents, en une crise de désespoir. + +Cette lutte muette était effroyable. + +Gillot eut soudain une sorte de grognement bref, puis une longue, une +hideuse clameur stridente, frénétique; la tenaille avait saisi la +langue! La tenaille venait de couper cette langue! + +«Tant pis! murmura Gilles. S'il ne s'était pas débattu, j'eusse coupé +proprement la chose avec mon couteau!» + +Et comme il commençait son ricanement de démon, comme un coup de vent +furieux ouvrait soudain sa fenêtre et éteignait le flambeau sur la +table, Gilles, lui aussi, se mit tout à coup à hurler d'épouvante. +Gillot venait de le saisir à la gorge! + +Dans le paroxysme de souffrance, Gillot s'était raidi d'un effort +étrange, Gillot avait cassé la corde qui attachait son bras, Gillot, à +demi mort, mais rendu fou furieux par l'atroce douleur, s'était levé +et, se laissant lourdement retomber sur son oncle, Gillot épouvantable. +sanglant, monstrueux, enlaça le vieillard, ses doigts s'incrustèrent +dans sa gorge, tous deux roulèrent sur le carreau... + +Lorsque le jour vint, lorsque le soleil pénétra par la fenêtre ouverte, +il éclaira deux cadavres enlacés, dont l'un, la figure rouge de sang, +serrait encore l'autre à la gorge. + + + +XXI + +DIEU LE VEUT! + +Panigarola priait, agenouillé, prostré sur les marches du maître-autel +de Saint-Germain-l'Auxerrois. Il priait, c'est-à-dire qu'il discutait +avec lui-même, dans un tragique et silencieux corps à corps. Il semblait +de pierre. + +Il n'implorait ni la bonté ni la puissance de la divinité: il cherchait +dans son âme tourmentée une lueur de vérité. + +Voici quelle fut la prière, ou plutôt la méditation, du moine, dans +la silencieuse église, que la tempête extérieure battait de ses ailes +géantes, tandis que Catherine de Médicis, embusquée à la petite porte, +guettait l'arrivée d'Alice de Lux, l'arrivée du comte de Marillac, +tandis que les cinquante nobles ribaudes, les cinquante belles +demoiselles, attendaient, le poignard à la main. + +«Pourquoi suis-je ici? Que viens-je faire? Et qu'ai-je fait?... Ce que +j'ai fait est terrible: pour atteindre un homme, j'ai fait passer +ma haine dans l'âme des multitudes à qui j'ai parlé au nom de Dieu, +c'est-à-dire au nom de ce qui est, pour les hommes, la Bonté, le Pardon, +la Justice. Donc, au nom de la Justice, j'ai indiqué qu'il fallait être +injuste envers une foule de malheureux, au nom du Pardon, j'ai soutenu +qu'il fallait exterminer ceux qui ne croient pas comme les catholiques; +au nom de la Bonté, j'ai déchaîné la haine... J'ai voulu tuer Marillac. +J'ai voulu emporter cette femme! J'ai voulu conquérir un baiser et, pour +ce baiser, j'ai mis le feu aux quatre horizons du monde!... Or, où en +suis-je maintenant? Voici: aujourd'hui, l'envoyée de Catherine +m'est venue dire: «Ce soir, un peu avant minuit, soyez à +Samt-Germain-l'Auxerrois: Alice vous attend.» Oui, voila bien ce qui m'a +été dit... Et lorsque j'arrive, ayant oublié Marillac, lorsque j'arrive +chercher l'amour, c'est encore à ma haine que je me heurte, et Catherine +est là pour me dire que Marillac va se trouver devant moi!... O sombre +génie, ô ténébreuse conspiratrice! qu'attends-tu de moi?... Ce que tu +attends de moi, reine, c'est que je mette dans l'âme de cet homme autant +de douleur, autant de haine qu'il y en a dans la mienne Et c'est cela +que j'ai promis! Cette lettre, ce papier qui se tord dans ma main, je +dois le faire lire à cet homme! Et voilà à quoi aboutit ma vengeance!... +à cette chose ignoble et basse, vile et hideuse, que moi, marquis de +Pani Garola, moi, qu'au-delà des monts on appelait le loyal, le fier, le +probe gentilhomme, oui, moi, je vais lâchement tuer un homme, non pas +en combat singulier comme jadis, non pas au soleil, mais dans l'ombre, +après l'avoir attiré au plus infâme guet-apens, non pas les armes à la +main, mais par un papier, par une forfaiture!... Voilà ce que je vais +faire! Et cela pour qu'une femme qui ne m'aime pas soit à moi! + +Une main s'appesantit sur l'épaule du moine. + +Il frissonna. + +«L'heure terrible est venue!» murmura-t-il. + +Telle fut la pensée suprême du moine, à l'instant où le comte +de Marillac et Alice de Lux, les mains enlacées, l'âme ravie, +s'approchaient à pas lents et s'arrêtaient au pied de l'autel. + +Catherine anxieuse, attentive, sans un geste de trop, concentrée dans +l'attente, dit d'une voix calme: + +--Voici celui qui va vous unir... + +Les fiancés levèrent leur regard vers le moine qui lentement se +redressait, rabattait son capuchon sur ses épaules et se tournait vers +eux... + +L'angoisse de cet instant fut inexprimable. + +Alice vit Panigarola. Ses lèvres devinrent blanches. Un tremblement +convulsif la saisit. Ses yeux rivés à ceux du moine exprimèrent une +surhumaine horreur. + +Dans cette inappréciable seconde, elle comprit l'affreux guet-apens. + +Son regard de folie se détacha du moine, se posa sur Catherine avec une +telle intensité d'épouvante que la reine recula d'un pas, puis sur +son fiancé, et, cette fois, avec une si profonde pitié que Marillac +chancela, puis, enfin, à nouveau sur le moine. + +Marillac sentait ses pensées se disloquer avec le fracas d'un monument +qui tombe. + +Rien au monde ne pouvait lui faire savoir... mais il devinait, il +voyait avec une aveuglante clarté que ce devait être quelque chose de +monstrueux, d'impossible et pourtant de certain, quelque chose d'énorme +et de fabuleusement hideux... + +Le moine ne voyait qu'Alice... Alice seule! + +Cela ne dura pas en tout deux secondes... + +Mais ces deux secondes furent dans l'âme de Panigarola une éternité de +désespoir. Il y avait dans l'attitude d'Alice un tel amour, si grand, si +vrai, si pur, que, dans l'ombre, elle en paraissait illuminée... + +Ah! ses grands yeux bruns tournés vers le moine! Comme ils parlèrent! +Quelle ineffable et sublime supplication jaillit de leur double rayon de +lumière! + +«Tuez-moi, disaient ces yeux, infligez-moi les tortures qu'il vous +plaira, mais lui! Ah! si vous n'êtes pas plus bourreau que le bourreau, +ne lui faites pas de mal!...» + +Cette prière muette de l'amante, cette synthèse d'atroce douleur, cette +intense supplication, pénétraient dans l'âme du moine. + +Il était debout par un miracle de volonté. + +Et, lorsque après ces deux secondes il se retrouva, lorsqu'il put jeter +en lui-même un regard d'étonnement, il n'y découvrit plus qu'une immense +pitié... + +Il leva les bras vers les voûtes noires, comme s'il eût voulu prendre à +témoin de son sacrifice d'invisibles puissances, puis ses yeux, avec une +expression de miséricorde où il sembla que son âme entière fût passée; +l'instant d'après, tandis qu'Alice de Lux étouffait une clameur de joie, +d'espoir et de gratitude, le moine s'affaissa, évanoui. + +Le sacrifice avait brisé ses forces. + +Marillac éperdu, livide, s'arracha à l'étreinte d'Alice et fit deux pas +vers Catherine. + +--Madame, fit-il d'une voix rude, que se passe-t-il? Quel est cet homme? +Ah! ce n'est pas un prêtre! Voyez, voyez... sous sa robe de moine, c'est +un gentilhomme qui apparaît!... + +La robe s'était en effet écartée. Le brillant costume de Panigarola se +montrait en partie. Dans sa main crispée, le moine tenait encore un +papier chiffonné. + +--Viens! haletait Alice, viens, partons, fuyons!... + +--Madame, rugit le comte, quel est cet homme?... + +Catherine répondit: + +--Je ne sais... Mais, tenez, ce papier nous le dira peut-être... + +Au même moment la reine s'écria: + +--Oh! mais je le reconnais! C'est le marquis de Pani-Garola! Que fait-il +ici à la place du prêtre qui m'attendait?... + +Marillac s'était penché; de la main crispée du moine, il avait arraché +le papier, ou du moins une partie du papier, et, d'un geste fébrile, de +ses doigts qui tremblaient, il le dépliait, le défripait... + +Ses deux poignets, à cet instant, furent saisis comme dans deux étaux +par deux mains frêles, glacées, douées, satinées, mais convulsivement +serrées. Le visage d'Alice lui apparut à quelques lignes du sien. Leurs +regards échangèrent des sentiments de folie, obscurs, intraduisibles, +terribles. Elle murmura d'une voix à peine distincte: + +--Ne lis pas... + +--Alice, tu sais ce qu'il y a là? + +--Ne lis pas!... Donne-moi cette preuve d'amour! Regarde-moi! Je t'aime, +tu ne peux savoir combien je t'aime! Ne lis pas, mon amant, mon époux! +Ne lis pas le papier de cet homme! + +--Alice! Tu connais cet homme! + +Leurs voix, maintenant, avaient d'étranges intonations. Ils ne les +reconnaissaient pas. Toute l'horreur, toute l'épouvante était dans la +voix d'Alice, tandis que celle de Marillac rugissait le soupçon. + +La malheureuse fit un effort désespéré et tenta de prendre le papier. + +Marillac, d'un mouvement de douceur formidable se défit de l'étreinte et +monta jusqu'à l'autel, posa près du tabernacle la lettre que ses doigts +ne pouvaient plus tenir. + +Alice se mit à genoux et murmura: + +--Oh! mon amant, mon unique amour, adieu... tu ne sauras jamais... comme +tu as été adoré... adieu... + +Et, portant à ses lèvres le chaton d'une bague qui ne quittait pas son +index, elle le mordit. + +Alors elle leva sur Marillac des yeux empreints d'une passion surhumaine +et attendit la mort. + +A la lueur du cierge posé près du tabernacle, Marillac lut ces mots: + +«Moi, Alice de Lux, je déclare que, si l'enfant que j ai eu du marquis +de Pani-Garola, mon amant est mort, c'est que je l'ai tué. Que, si on +retrouvait le cadavre de mon enfant, il ne...» + +Là le papier était déchiré. Le reste était demeuré dans la main du +moine. + +Le comte se retourna: décomposé à ce point que Catherine ne le reconnut +pas,--Catherine qui, à deux pas, ramassée sur elle-même, son poignard à +la main contemplait cette scène. + +Alice tendit vers lui ses bras, et, d'une voix redevenue étrangement +pure, dans une extase d'amour, transfigurée, purifiée par la mort qui la +gagnait, elle dit: + +--Je t'aime!... + +Marillac ne la vit ni ne l'entendit. + +Il s'étonnait qu'il fût vivant, que l'effroyable charge de douleur +appesantie tout à coup sur lui ne l'eût pas écrasé, une singulière +lucidité dans son esprit éclairait violemment un seul point,--une +question qu'il se posait: + +--Comment vais-je mourir? + +Le reste disparaissait dans une sorte d'obscurité. Il n'y avait plus en +lui que l'horreur de la vie. Vivre encore une heure, une minute, cela +lui semblait une impossibilité. + +Son regard vitreux tourna autour de lui. + +Il se posa un inappréciable instant sur Alice qui, les bras tendus, les +yeux rivés à lui, ne voyant que lui, répéta: + +--Je t'aime... + +Il ne la vit pas. Son regard atteignit la reine. + +A grand-peine, il se détacha de l'autel auquel il s'était appuyé, et, +d'un pas lourd, hésitant, il s'approcha d'elle. + +Catherine de Médicis le vit venir sans pouvoir faire un geste. Elle +était sous le charme de l'horreur. Confusément, elle se disait qu'elle +avait outrepassé les limites. + +Lorsque Marillac fut tout près d'elle, il sourit. + +Quel sourire!... + +Et voilà ce qu'il dit, ce qu'il balbutia plutôt: + +--Eh bien, ma mère, êtes-vous contente?... Pourquoi me tuez-vous... de +cette manière?... + +Catherine apprit ainsi que son fils comprenait la vérité tout entière. +Cette conviction rompit le charme. Effroyable, elle se redressa; d'un +geste brusque, elle leva quelque chose qui paraissait être une croix et +qui était un poignard, et elle gronda: + +--Comte, ce n'est pas moi qui vous tue... c'est cette croix... c'est +pour le service de Dieu! Dieu le veut! + +Et, d'une voix tonnante, elle répéta: + +--Dieu le veut! + +Alors une étrange rumeur se fit entendre dans l'église. On eut dit que +la tempête qui mugissait au-dehors avait défonce les portes et que les +rafales accouraient vers le maître-autel. Un bruissement de robes qui +se froissent et se heurtent, un piétinement rapide parmi des bruits +de chaises renversées, un murmure d'abord indistinct de voix, puis le +tumulte de ces voix éclatant en imprécations sauvages... + +--Dieu le veut! Dieu le veut! + +Marillac, comme dans une fantasmagorie de cauchemar, vit la foule des +têtes féminines convulsées par la haine et la peur, il vit l'ombre se +hérisser de lueurs de poignards... + +Puis son regard tomba sur Alice. + +Et il ne vit plus qu'elle! + +--Je t'aime... + +Et il n'entendit plus que ce mot. + +Ses pensées se disloquèrent, sa raison s'effondra à grand tracas; il +lui sembla une seconde que des hurlements emplissaient sa tête, que ses +muscles hurlaient que ses nerfs hurlaient, que son cerveau hurlait puis +brusquement, il ne ressentit plus rien; le cercle de feu s'éloigna, +l'apaisement infini se fit en lui; son sourire devint radieux. Il était +fou! + +Dans cette fugitive durée du temps, le fou se mit à marcher vers Alice. + +Elle répéta: + +--Je t'aime... + +Et il répondit de sa voix d'amour: + +--Je t'aime... Attends-moi... partons... + +--Dieu du ciel! rugit Alice, il me pardonne!... + +Au même instant le corps de son amant s'abattit près d'elle; plus de dix +coups de poignard l'avaient frappé en même temps. + +--Quoi! râla-t-elle. Que se passe-t-il? Qui est là?... Ecoute! + +Elle essayait de soulever le cadavre; il retomba pesamment... + +Et, dans la même seconde, des mains furieuses s'abattirent sur elle, +la déchirèrent, lacérèrent sa robe... Sanglante, hagarde, presque nue, +Alice s'attachait désespérément au corps et haletait: + +--Laissez-le! grâce pour lui!... Tuez-moi seule! + +Un hurlement énorme emplit ses oreilles. + +--A mort! à mort les deux traîtres! à mort la Béarnaise! + +De nouveaux coups de poignard atteignirent le cadavre. + +A travers les larmes de sang qui inondaient son visage, Alice aperçut +alors, dans une suprême vision, la reine qui, debout, appuyée à l'autel, +son poignard levé au ciel, son pied posé sur la poitrine de Marillac, +hideuse et flamboyante, rugissait: + +--Ainsi périssent les ennemis de la reine et de Dieu! + +--Grâce pour lui! cria frénétiquement Alice. + +--Mes filles! mes filles! tonna Catherine, jurez de frapper ainsi les +ennemis de Dieu et de la reine! Dieu le veut! + +Alice, au paroxysme de l'horreur, parvint à soulever la tête livide de +son amant comme pour le montrer à Catherine. D'une main elle s'accrocha +violemment à la robe de la reine. + +Et, tandis que les cinquante juraient de frapper, tandis que les +poignards s'agitaient, que les bouches écumaient, que les yeux +étincelaient, dans la tempête des serments, la malheureuse, comme dans +une dernière lueur d'espoir, jeta cette clameur: + +--Sois donc maudite!... Reine de sang et de meurtre! Tu cherchais ton +fils! Regarde! Le voilà... + +A l'instant, elle retomba sur le corps de Marillac, et elle mourut en +murmurant: + +-Je t'aime!... + + + +XXII + +LE CIMETIÈRE DES S. S. INNOCENTS + +Lorsque le tumulte se fut apaisé, Catherine de Médicis prononça quelques +mots, et les cinquante, une à une, quittèrent l'église. Seulement, l'une +d'elles, en sortant dans la rue, alla droit à un groupe de quatre ou +cinq hommes qui attendaient et leur parla à voix basse. + +Les hommes alors entrèrent dans l'église et marchèrent jusqu'au +maître-autel où ils virent une femme agenouillée, complètement +enveloppée dans ses voiles noirs. + +La femme leur montra le cadavre du comte de Marillac. + +«Et celle-ci?» fit l'un d'eux en désignant Alice de Lux. + +La femme secoua la tête; les hommes saisirent Marillac et l'emportèrent +hors de l'église. + +Alors la reine éteignit les quatre cierges qui brûlaient à droite et +à gauche du tabernacle. Puis, dans l'obscurité que trouait seule +maintenant la faible lueur de la veilleuse suspendue aux voûtes, elle se +baissa, se pencha sur une ombre étendue au pied de l'autel. + +Cette ombre, c'était le moine Panigarola. + +La reine plaça sa main sur la poitrine du moine et constata que le coeur +battait sourdement. Alors, elle tira un flacon de son aumônière, et, +l'ayant débouché, le fit respirer à l'homme évanoui. + +Pendant quelques minutes, ses efforts furent vains... + +«Pourtant, il vit!» gronda-t-elle. + +Enfin, un léger tressaillement agita le moine, et bientôt il entrouvrit +les yeux. + +«Bon! pensa la reine. Il n'a rien vu... rien entendu!» + +Panigarola se remit debout. + +Il lui sembla qu'il sortait de la tombe, et la pensée indécise, +affaiblie, lui parut revenir des lointaines régions de la mort. + +Catherine le prit par la main, le conduisit jusqu'au cadavre d'Alice, et +lui dit: + +«Elle est morte, mon pauvre marquis... Vous voyez, il l'a tuée... J'ai +assisté, impuissante, à ce meurtre... Lorsqu'il a vu le papier que vous +teniez dans vos mains raidies, il s'en est emparé... il l'a lu... jamais +je ne vis fureur pareille... en quelques instants, la malheureuse +enfant, lacérée, déchirée comme vous voyez, est tombée sous ses coups... +Mais vous êtes vengé... quelques gentilshommes qui m'avaient escortée... +l'ont vu sortir sanglant, hagard, ils ont cru qu'il venait de me frapper +moi-même, et, à cette heure... le cadavre de Marillac roule parmi les +flots de la Seine... Adieu, marquis... je laisse le corps de cette +pauvre fille à vos soins pieux... que Dieu ait pitié de son âme... + +Catherine, alors, se recula, pareille à un fantôme qui rentre dans les +ténèbres d'où il est sorti un instant pour quelque maléfice; quelques +instants plus tard, seule, à pied, sans escorte, son poignard à la main, +vaillante comme un reître, l'âme gorgée d'horreur, paisible et forte, +elle se glissait par les rues et rentrait en son hôtel. + +Panigarola demeuré seul se pencha sur le cadavre d'Alice. + +Sa main se posa sur le sein nu et glacé: rien ne palpitait plus sous ce +sein de neige, Alice était bien morte. + +Le moine, se redressant, regarda autour de lui comme pour chercher +quelque chose. Ayant trouvé, sans doute, il se dirigea vers le bénitier, +y trempa son mouchoir de fine batiste, et revenant au cadavre se mit à +laver doucement les taches de sang. + +Bien que l'obscurité fût profonde, excepté au-dessous de la pâle +veilleuse, il semblait y voir parfaitement et, dans ses allées et +venues, marchait sans hésitation, sans bruit. + +Par trois fois, il retourna au bénitier tremper son mouchoir. + +Le bénitier, dès lors, parut plein de sang. + +Par un hasard assez inexplicable, Alice n'avait aucune plaie au visage, +et le sang qu'elle y portait provenait des blessures qui avaient labouré +ses épaules, sa gorge et sa poitrine. + +Lorsqu'il eut achevé de laver toutes ces plaies, le moine contempla un +instant le cadavre: le visage pâle d'Alice apparaissait dans l'indécise +clarté de la veilleuse, avec sa merveilleuse beauté pour ainsi dire +idéalisée. + +Panigarola, cependant, avait examiné les blessures, l'une après l'autre. + +Il y en avait dix-sept. C'étaient de longues déchirures à fleur de peau, +aucune n'avait pénétré aux sources de la vie. + +Le moine secoua la tête et murmura: + +«Pas une de ces blessures n'était mortelle...» + +Continuant son funèbre examen, il remarqua à l'index de la main droite +une bague dont le large chaton était comme crevé. A grand-peine il +retira la bague du doigt qui se raidissait déjà. + +Alors, il illumina un cierge et, avec une sorte de curiosité morbide, il +étudia la bague. + +Dans le chaton éventré, il aperçut quelques grains d'une poudre blanche; +il rajusta les bords du chaton, de façon que le reste de poudre ne pût +s'en échapper, et plaça la bague à son petit doigt. + +«L'anneau des fiançailles», dit-il. + +Revenant à Alice, il essaya de la recouvrir tant bien que mal; mais, +comme il ne pouvait arriver à rejoindre les lambeaux lacérés du corsage, +il se dépouilla de sa robe de gros drap brun et en enveloppa le cadavre. + +Il apparut ainsi dans son élégant costume de riche gentilhomme. + +D'un geste puissant, presque sans effort, il souleva dans ses bras le +cadavre habillé de sa robe de moine, et l'emporta vers la porte que +Ruggieri lui avait ouverte au moment où il était entré dans l'église. + +Un carrosse de voyage était là qui attendait: c'était celui que la reine +avait fait venir. + +Un homme vêtu en postillon s'approcha du marquis de Pani-Garola et lui +dit: + +--Monseigneur, voici la chaise de route... + +--Cette voiture est là pour moi? demanda-t-il sans s'étonner. + +--Oui, monseigneur. J'ai des ordres. Nous prenons la route de Lyon et de +l'Italie. Vous n'avez qu'à monter. + +Le marquis, sans répondre, déposa Alice dans la voiture, l'allongea +sur la banquette, de façon qu'elle ne pût tomber; puis, refermant la +portière, il alla se placer à la tête des chevaux qu'il saisit par la +bride. + +Et il se mit en marche. + +Le postillon, étonné, suivit et songeait: + +«Voici l'épousée que m'a dit la reine... L'épousée est dans la +voiture... mais pourquoi habillée en moine?...» + +Il était, à ce moment, deux heures du matin. + +Par moments, la rafale arrêtait l'attelage, les chevaux, la tête dans le +vent, les jambes arquées dans une résistance. + +Le postillon, terrifié maintenant plus encore par ce gentilhomme +silencieux qui avait une allure de spectre que par la bataille qui +hurlait dans les airs, s'abritait derrière la voiture, s'accrochait aux +rayons des roues. + +Panigarola demeurait immobile, sa face livide levée vers le ciel en feu. + +Et, lorsque la rafale était passée, il reprenait sa marche, dans le +bruit de la ferraille de la voiture funéraire, dans le tumulte et les +clameurs des éléments déchaînés. + +«Ou va-t-il? Où va-t-il? murmurait le postillon éperdu Pour un voyage de +noces... c'est drôle... j'ai peur!» + +Panigarola s'arrêta tout à coup, et, l'homme, ayant regarde autour de +lui, se signa rapidement et bégaya: + +«Le cimetière des Saints-Innocents!...» + +Panigarola, sans plus faire attention à cet homme que s'il n'eut pas été +là, monta dans la voiture; l'instant d'après, il en redescendait, tenant +dans ses bras le cadavre d'Alice. + +Il le déposa au pied du petit mur qui, de ce côté clôturait le +cimetière. + +Et il alla frapper à la fenêtre basse d'une sorte de cabane qui se +dressait là. + +Le postillon, de ses yeux agrandis par l'effroi, considérait celle qu'il +avait appelée l'épousée. Un coup de vent écarta la robe de gros drap: +la figure livide du cadavre lui apparut. Alors, avec une sourde +imprécation, il sauta sur la selle du cheval conducteur, enfonça ses +éperons dans les flancs de l'animal, et, comme emportée par une rafale +d'épouvante, la lourde voiture s'enfuit dans la nuit... + +--Qui va là? dit une voix chancelante, au coup que Panigarola frappa. + +--Vous êtes le fossoyeur? demanda le gentilhomme + +La porte de la cabane s'ouvrit. Un vieillard parut qui tenait à la main +une lampe fumeuse. Cet homme examina un instant l'étrange visiteur qui +venait le réveiller à pareille heure. + +--Le révérend Panigarola! murmura-t-il. Sous ce costume!... + +--Vous me connaissez? + +--Qui ne connaît Votre Révérence? qui ne l'a entendue prêcher? + +--Bon! Alors, si tu sais qui je suis, tu sais ce qu'il t'en coûterait +pour me désobéir? Prends ta pioche tes instruments... + +--Il s'agit donc..., interrogea le vieillard craintif. + +--De creuser une fosse, oui! dit Panigarola d'une voix qui glaça le +fossoyeur. + +Le fossoyeur trembla. Ses cheveux se mouillèrent d'une sueur froide. +Cette voix, qu'il entendait, ne lui parvenait pas comme une voix +humaine. Elle paraissait monter du fond d'une tombe. + +Vacillant, il saisit une pioche et une pelle. + +Sur un signe du funèbre visiteur, il ouvrit une porte et pénétra dans le +cimetière. + +Panigarola avait soulevé dans ses bras le cadavre d'Alice et +l'étreignait en marchant, d'une étreinte dont aucune parole ne pourrait +rendre l'infinie douceur. + +Il l'étreignait comme l'amant le plus passionné peut serrer dans ses +bras la vierge qui lui avoue son amour. + +Il l'étreignait comme une mère douloureuse peut étreindre le cadavre de +l'enfant bien-aimé qu'elle essaie de faire revivre. + +Le fossoyeur s'était arrêté. + +Le vieillard commença à creuser, avec une hâte maladroite. + +Cela dura une heure. Au bout de cette heure, la fosse fut assez +profonde. + +Or, pendant cette heure-là, le marquis de Panigarola, le premier amant +d'Alice de Lux, se tint debout au bord de la fosse qui se creusait, +tenant dans ses bras le cadavre de son amante. Ses yeux de pitié +demeurèrent rivés sur le visage de la morte, sans un tressaillement des +cils. Pendant cette heure-là, tandis que le fossoyeur piochait, tandis +que les éclairs l'enveloppaient de leurs nappes livides, tandis que les +croix de bois tombaient autour de lui avec des bruits secs de branches +qui se brisent, il fut une statue du désespoir et de la pitié. + +Le fossoyeur étant remonté, Panigarola descendit dans la fosse et y +coucha son amante. + +Il couvrit soigneusement son visage et ses mains, l'enveloppa tout +entière dans la robe de moine. + +Alors, il remonta sur les bords de la fosse. + +Le vieillard effaré, ses mèches grises au vent tendit son doigt pour +désigner le cadavre, et demanda: + +--Quoi!... Sans cercueil?... + +--Il n'en est pas besoin..., dit Panigarola. + +--Quoi! à peine couverte!... + +--Elle sera mieux couverte tout à l'heure. + +Le fossoyeur ne comprit pas le sens de ces paroles. + +Il saisit sa bêche et s'apprêta à jeter dans la fosse la première +pelletée de terre. + +Panigarola l'empoigna par le bras et dit: + +--Pas encore! + +Le fossoyeur, déjà penché, se redressa. Panigarola continua: + +--Il manque quelqu'un dans la fosse... + +--Qui? hurla le vieillard. + +--Moi. + +Le fossoyeur vacilla d'épouvanté. Il était transporté dans les régions +de l'horreur... Il ne cherchait pas à comprendre. Il ne vivait plus, il +rêvait. + +--Va-t'en, reprit Panigarola. Tu reviendras dans une heure. Et, alors, +écoute... + +--J'entends, dit le vieillard en claquant des dents + +--Tu recouvriras la fosse sans y regarder... Il y aura deux cadavres, le +mien et le sien... tu recouvriras tout. Prends ceci. + +Il tendit au fossoyeur une bourse pleine d'or, une fortune. Le vieillard +s'en saisit. Dès lors, il se rassura quelque peu. + +--C'est pour que je ne dise rien? demanda-t-il avec un sourire où +luttaient l'avarice et l'effroi. + +Panigarola secoua la tête. + +--C'est donc pour me payer ma besogne? + +--Si tu disais un mot de ce que tu fais cette nuit tu serais pendu. +Quant à ta besogne, je n'ai pas à la payer puisque tu es le fossoyeur... + +--Alors, pourquoi cet or? + +--Ecoute... Demain, dans huit jours, dans un mois je ne sais pas quand, +un enfant viendra... un petit garçon, cheveux noirs, yeux noirs, figure +triste, pâle et chétive... six ans à le voir... Cet enfant, tu le +prendras par la main, tu le conduiras sur cette fosse, et lui diras: «Si +c'est la tombe de ta mère que tu cherches, «mon enfant, la voici.» Le +feras-tu? + +--C'est facile. + +--L'enfant s'appelle Jacques-Clément. + +--Jacques-Clément. Bon. Il pourra venir prier et pleurer tant qu'il +voudra. C'est sacré. + +Panigarola eut un geste de satisfaction. + +Va-t'en. Souviens-toi. Et reviens dans une heure. + +Le fossoyeur recula, s'en alla, les yeux tournés vers cet homme qui, +debout sur le bord de la fosse, immobile, paraissait un spectre se +préparant à rentrer dans la tombe d'où il était sorti. + +Une terreur insensée, de nouveau, s'abattit sur lui. Il sentit qu'il +allait tomber et s'appuya à quelque chose qui était une croix de bois. +Il s'y cramponna. Et, de là, il continua à regarder. Un large éclair lui +montra l'homme qui se courbait sur le bord de la fosse... + +Puis l'obscurité se fit profonde. + +Un nouvel éclair illumina le cimetière. Le fossoyeur, à bout de forces, +tomba sur ses genoux: cette fois, il n'y avait plus personne au bord de +la fosse!... + +Panigarola s'était étendu près du corps d'Alice, son visage tourné vers +le visage de la morte. Il avait dégainé sa dague, pour se frapper sans +doute au cas où la mort ne viendrait pas assez vite. + +Alors, il porta à ses lèvres le chaton qu'Alice avait mordu et il le +mordit à la même place, absorba le reste de la poudre blanche. + +C'est à peine s'il pensait. Son bras droit s'arrangea sous le cou de la +morte. Ses yeux grand ouverts cherchaient à la voir. Et, dans ces yeux, +il n'y avait ni haine ni amour, seulement une pitié infime. + +A vingt pas de là, le fossoyeur écroulé au pied de la croix de bois, +hagard, livide, le cou tendu vers la fosse, attendait. L'heure convenue +s'écoula. Puis une autre. La tempête, lentement, s'apaisa. Et ce fut +seulement au jour venu, au moment où, dans un ciel pur, lavé par les +grands souffles, monta la lumière du soleil levant, ce fut alors +seulement que le vieillard se traîna jusqu'au bord de la fosse et y jeta +un regard empreint de cet étonnement indicible que causent les visions +des rêves tragiques. + +Les deux cadavres tournés visage contre visage les yeux ouverts, la +bouche crispée, semblaient se regarder, se sourire, et se dire des +choses mystérieuses et douées. + +Le vieillard se dépouilla du surtout en peau de mouton qui couvrait ses +épaules et le plaça sur les deux visages. + +Puis, en hâte, il commença à remplir la fosse à pelletées rapides. + + + +XXIII + +LES AMOURS DE PIPEAU + +Depuis la disparition du chevalier de Pardaillan, un des personnages +les plus affairés, les plus occupés, les plus actifs de Paris, c'était +certainement maître Pipeau. + +Ce chien, qui avait le mensonge dans la peau, qui était voleur comme six +tire-laine, avait d'abord trouvé dans l'hôtel Montmorency le paradis que +peut rêver un chien. Par intrigue, ruse et astuce, il s'était mis au +mieux avec le maître queux de l'hôtel; il avait persuadé à ce cuisinier, +un peu faible d'esprit d'ailleurs, qu'il avait pour lui une amitié sans +borne. Pur mensonge! Pipeau méprisait parfaitement le cuisinier, mais il +adorait sa cuisine. + +«Comme il m'aime! répétait le digne homme. Toujours dans mes Jambes! Il +ne me quitte plus!» + +Qu'eût-il dit, s'il avait connu la véritable pensée de Pipeau? + +Mensonge, la queue, le moignon de queue qui remuait frénétiquement! +Mensonge, le bon regard où il eût été impossible de démêler la moindre +ironie! Mensonge, cette langue qui léchait avec componction les mains du +brave homme et la sauce qui y restait souvent! Mensonge ces petits abois +amicaux, ces cabrioles qui secouaient de rire la panse du maître queux! + +Mais comment celui-ci aurait-il deviné la malice, l'hypocrisie et le +mensonge du chien? + +Pipeau acceptait rarement un morceau, si friand fût-il, des mains du +cuisinier: il y avait à cela une raison toute simple, mais qui fut +toujours ignorée de cet homme. Pipeau se servait lui-même. + +En cachette, au bon moment, il prenait ce qui lui convenait. Et c'était +ainsi bien meilleur. + +«Il n'est pas gourmand, disait le maître queux. Il m'aime pour +moi-même.» + +Pas gourmand! Justes dieux, c'est ainsi que se font les réputations +bonnes ou mauvaises! Pipeau pipait tout ce qu'il pouvait. Pipeau mettait +l'office au pillage. Pipeau, fidèle à ses instincts, passait son temps à +voler. Il devenait gras. Il devenait insolent. + +Mais Pipeau n'était pas seulement un chien voleur, un effronté, un +menteur, comme nous croyons l'avoir prouvé en diverses circonstances. +Lorsque nous présentâmes ce personnage au lecteur, il nous souvient +d'avoir affirmé que c'était un chien paillard. + +Ajoutons que nous eussions fait le silence sur les amours de Pipeau, si +le récit de ces amours n'était lié à des scènes importantes de notre +récit. + +Donc, Pipeau, dans l'hôtel Montmorency, était le chien le plus heureux +de la création. + +Ce bonheur fut sans mélange et sans remords jusqu'au jour où disparut le +chevalier de Pardaillan. Le chien avait pour son maître--ou plutôt son +ami--une adoration qui, de son côté, était sincère. + +Un soir--soir d'inquiétude et de douleur--l'ami ne reparut pas! + +De cette nuit-là. Pipeau ne ferma pas les yeux. Il alla et vint par +l'hôtel, quêta, flaira, appela par de petits gémissements, le tout en +pure perte. Le matin, il s'installa dans la rue devant la grande porte +de l'hôtel. + +Pardaillan ne revint pas. Pipeau en oublia l'office lui-même. Et le +cuisinier l'appela en vain. Même le digne homme ayant voulu le saisir +par le collier, le chien gronda de façon à lui faire comprendre qu'il +eût à le laisser tranquille. + +Cette journée se passa ainsi. Le soir, le chien ne rentra pas dans +l'hôtel. Il continua d'attendre devant la porte. + +Et, lorsque le jour revint, lorsqu'il fut bien persuadé que son maître +ne reviendrait plus, il fila comme un trait. + +Où pensez-vous qu'il alla? + +Eh bien, il courut à la Bastille! «Qu'on m'aille soutenir, s'écrie +quelque part La Fontaine, ce maître des poètes, qu'on m'aille soutenir, +après un tel récit, que les bêtes n'ont point d'esprit!» + +Pipeau en avait certainement. Il venait de passer de longues heures à +ruminer sur l'absence de son maître. + +«Où peut-il être, finit-il par se dire en son langage ou peut-il être, +sinon dans cet endroit sombre et escarpé ou il s'est déjà renfermé une +fois? Que peut-il bien faire là-dedans?» + +C'est pourquoi il s'élança comme une flèche dans la direction de la +Bastille. En temps ordinaire, Pipeau ignorait les allures lentes. Mais, +lorsqu'il était pressé, le galop qui était sa marche habituelle devenait +une frénésie. Pipeau culbuta successivement une douzaine d'enfants, +deux ou trois vieilles femmes, renversa des pots à lait et des paniers +d'oeufs à des devantures, fonça tête baissée dans des groupes, souleva +sur son passage force clameurs et malédictions, et s'arrêta tout +haletant devant la porte même par où le chevalier de Pardaillan avait +été entraîné dans la Bastille. + +Le chien leva le nez vers la fenêtre où son ami s'était montré à lui. +Hélas! l'étroite meurtrière avait été bouchée: la précaution, chez +les administratifs, est toujours rétrospective, et, pourrait-on dire, +vindicative. M. de Guitalens avait fait murer cette lucarne qui avait +servi au chevalier de Pardaillan pour communiquer avec son chien! + +Pipeau, ayant attendu inutilement, se mit à faire le tour de la +Bastille. + +Mais c'est en vain qu'il aboya, appela et inspecta toute meurtrière +semblable à la sienne. + +Alors, de la même course furieuse, il repartit, et, quelques minutes +plus tard, faisait irruption à l'auberge de la Devinière. Il monta +jusqu'à la chambre jadis habitée par son maître, redescendit, visita +coins et recoins, jusqu'à ce que, maître Landry Grégoire l'ayant aperçu, +le pauvre chien fut expulsé à renfort de coups de balai. + +Pipeau fila sans insister. Évidemment son maître n'était pas là: sans +quoi'on ne l'eût pas ainsi traité. + +Poursuivant le cours de ses recherches, Pipeau parcourut Paris en tous +sens, et toujours à la même allure désordonnée. Il visita tous les +endroits où il était passé avec son maître et finit, sur le soir, par +aboutir à l'auberge des Deux-morts-qui-parlent, affamé, assoiffé, +éreinté, haletant. + +Catho lui donna à boire, à manger, le réconforta, et Pipeau trouvant le +gîte à son gré y passa la nuit. + +Mais le lendemain matin, reposé par neuf heures de sommeil, restauré, +et ayant eu soin de faire un tour à la cuisine, il s'éclipsa dès qu'une +servante ouvrit la porte. + +Cette fois, il ne courait plus. + +Il s'en allait tristement le nez à terre, la queue et les oreilles +basses. + +«C'est fini, songeait la pauvre bête, il m'a abandonné, je ne le verrai +plus!» + +Il atteignit ainsi l'hôtel Montmorency, se coucha devant la porte et +attendit. Tout le jour, il demeura là, sourd à toute invitation du +cuisinier, lequel, vraiment magnanime en cette circonstance, lui apporta +sur le soir un succulent repas composé d'une carcasse de poulet. + +Or, on était au soir du mercredi 20 août. Et cette date qui n'avait +aucune importance pour le chien en a une pour nous. + +La nuit vint. Pipeau, couché au fond d'une encoignure cherchait le +sommeil et se livrait aux plus sombres réflexions, lorsque, tout à coup, +il se remit sur ses quatre pattes; son nez se mit à remuer et à renifler +sa queue s'agita doucement. + +Pipeau avait-il flairé de loin son maître!... D'où lui venait cet émoi? +D'où cette joie? Il nous en coûte de l'avouer, mais la vérité avant +tout; Pipeau venait de flairer une chienne! Pipeau donc, s'était +redressé, les yeux fixes, le nez interrogateur. Il ne tarda pas à +apercevoir quatre ombres qui s'arrêtèrent juste en face de l'hôtel. + +Ce groupe de quatre ombres se composait de deux hommes et de deux +chiens. + +Pipeau s'approcha. Les deux chiens grognèrent. L'un des deux hommes, +d'une voix basse et rude, commanda: + +--La paix, Pluton! La paix, Proserpine! + +Pluton et Proserpine devaient être merveilleusement dressés car ils se +turent à l'instant. C'étaient deux chiens de forte taille, deux +sortes de molosses à poil rude, aux yeux sanguinolents, aux mâchoires +formidables. L'un, le chien Pluton, était tout noir L'autre la chienne +Proserpine, était toute blanche. Mais tous deux étaient de même race. + +Pendant une heure environ, les deux hommes demeurèrent en observation +devant l'hôtel. Ils allaient et venaient avec précaution et paraissaient +chercher à voir ce qui pouvait se passer à l'intérieur. + +--Voyez-vous, dit à la fin l'un d'eux, c'est par là qu'il faudra +attaquer, croyez-moi, monseigneur. + +--Oui, Orthès, répondit l'autre. Tu avais raison. Allons, rappelle les +chiens et allons-nous-en. + +L'homme qu'on venait d'appeler Orthès siffla doucement: Pluton, +Proserpine et Pipeau se mirent en marche. + +Quoi! Pipeau lui aussi?... Oui! + +Car Pipeau s'était approché de Proserpine, et, en son langage, lui avait +fait compliment. Il lui avait présenté ses civilités en excellents +termes, sans doute, car Proserpine avait doucement remué la queue, sur +quoi Pipeau s'était livré sans plus de bagatelles à une déclaration en +règle; c'est-à-dire qu'il s'était mis à tourner autour de la donzelle en +flairant tout ce qu'un chien croit devoir flairer. + +Or, Pluton, mari de la dame, ayant relevé ses lèvres épaisses, montra +une double rangée de crocs formidables. + +Pipeau jeta un regard oblique sur le mari. Son poil se hérissa. Sa lèvre +tremblotante découvrit, chez lui aussi, des engins d'attaque et de +défense d'un calibre raisonnable. + +Il y eut de part et d'autre un grognement sourd. + +La bataille était imminente. + +Proserpine, assise commodément sur son derrière, s'apprêta à juger ce +combat dont, comme Chimène, elle était le prix. + +Tout à coup. Pipeau recula. + +Pipeau recula jusqu'à la carcasse de poulet qu'on lui avait apportée et +à laquelle il n'avait pas touché, soit par tristesse, soit qu'il voulût +ménager ses provisions. Il la prit dans sa gueule et l'apporta, oui, +l'apporta... à qui? à Proserpine? pas du tout: à Pluton! + +Pluton était un chien féroce et bête. Il se précipita sur la carcasse +et la dévora incontinent. Après quoi il jeta sur Pipeau un regard +d'étonnement et de reconnaissance; et, en signe de paix, agita sa queue, +puis se coucha tranquillement. + +Pipeau comprit que dès lors il était admis dans, l'amitié du gros chien. + +Il se retourna aussitôt vers Proserpine et, en toute sécurité, +recommença ses salamalecs. + +Lorsque les deux hommes s'en allèrent, Pluton et Proserpine suivirent. +Tout naturellement, Pipeau suivit. + +Il oublia l'amitié pour l'amour. Il oublia sa tristesse. Il oublia son +maître disparu. Il eût suivi Proserpine au bout du monde, d'autant +plus que la ribaude faisait des grâces, jouait avec lui, et paraissait +disposée à lui accorder ses faveurs. + +Pluton marchait gravement, et peut-être, se disait-il qu'après tout un +camarade qui offrait ainsi des carcasses de poulet méritait bien un +petit sacrifice de sa part. + +La bande arriva jusqu'à une grande maison de la rue des +Fosses-Montmartre; une lourde porte s'ouvrit et Pipeau, se faufilant en +douceur entre Proserpine et Pluton, entra dans la maison!... + +La porte se referma. + +Pipeau était l'hôte du maréchal de Damville et d'Orthes, vicomte +d'Aspremont!... + + + +XXIV + +L'AMIRAL COLIGNY + +Nous laisserons Pipeau s'occuper de ses amours, nous laisserons Catho, +l'hôtesse des Deux-morts-qui-parlent, s'occuper, en compagnie de la +Roussette et de Pâquette, d'une mystérieuse affaire pour laquelle elle +se démenait fort, et, avant de revenir aux Pardaillan qui, dans la +prison du Temple, attendent l'heure lugubre où leur sera appliquée la +question, nous conduirons nos lecteurs au Louvre. + +Depuis le lundi 18 août, les fêtes succèdent aux fêtes. Les huguenots +sont radieux. + +Catherine de Médicis se montre charmante pour tous. + +Charles IX, seul, méfiant et taciturne, semble promener dans toute cette +joie une incurable mélancolie. + +Le vendredi 22 août, de bon matin, l'amiral Coligny quitta son hôtel de +la rue de Béthisy et se rendit au Louvre. + +Il était escorté, comme toujours, de cinq ou six gentilshommes huguenots +et portait sous son bras une liasse de papiers. + +C'était le plan définitif de la campagne qu'on allait entreprendre +contre les Pays-Bas et dont Coligny devait avoir le commandement +suprême. + +Le roi devait étudier ce plan avec l'amiral et lui donner la dernière +approbation. + +Charles IX venait de se lever lorsque l'amiral arriva aux appartements +du roi déjà envahis par la foule des courtisans. Il était ce matin-là de +bonne humeur, et, lorsqu'il aperçut Coligny, il alla à sa rencontre, le +pressa tendrement dans ses bras et s'écria: + +--Mon bon père, j'ai rêvé cette nuit que vous me battiez! + +--Moi, sire! + +--Oui, oui, vous-même. + +Déjà l'inquiétude se peignait sur le visage des huguenots présents, +tandis que les catholiques ricanaient. Les uns et les autres +pressentaient quelqu'une de ces terribles plaisanteries dont Charles IX +était coutumier. + +Mais le roi, éclatant de rire, continua: + +--Vous me battiez à la paume! Conçoit-on cela? Moi, le premier joueur de +France! + +--Et de Navarre, sire! dit en souriant Henri de Béarn. Chacun sait que +mon cousin Charles est imbattable à la paume. + +Charles IX remercia Henri d'un geste gracieux et reprit: + +--Amiral, je veux reprendre ma revanche sur mon rêve. Venez. + +--Mais, sire, dit Coligny, Votre Majesté n'ignore pas que je n'ai jamais +tenu une raquette... + +--Allons bon! Et moi qui comptais vous battre! + +--Sire, dit alors Téligny, si Votre Majesté le permet, je serai en cette +occasion le tenant de M. l'amiral, que j'ai bien le droit d'appeler mon +père, et je relèverai en son nom le défi. + +--Vrai Dieu, monsieur, vous êtes un charmant homme et vous me faites +grand plaisir. Amiral, nous causerons ce soir de choses sérieuses, car +je vois aux redoutables papiers que vous tenez sous le bras, que vous me +vouliez faire travailler. Vous me pardonnez, n'est-ce pas, mon bon père? + +Et le roi, sifflant une fanfare de chasse, descendit au jeu de paume, +suivi de tous ses courtisans. Deux camps furent formés et la partie +commença aussitôt par un coup superbe du roi qui excellait véritablement +à cet exercice. + +Coligny était demeuré avec quelques gentilshommes et le vieux général +des galères La Garde, qu'on appelait familièrement le capitaine Paulin. + +Antoine Escalin des Aismars, baron de la Garde, était un soldat +d'aventure. Pauvre, né de parents obscurs, il s'était élevé de grade en +grade jusqu'au titre de général des galères, qui correspond à peu près à +ce que nous appelons un contre-amiral. + +C'était un homme froid, sans scrupule, féroce dans la bataille, +catholique enragé par politique plutôt que par dévotion: mais il avait +conçu pour Coligny une sorte d'admiration et d'estime; il s'intéressait +fort à la campagne projetée, espérant y conquérir quelque nouvelle +faveur. + +Coligny l'avait spécialement chargé d'armer les vaisseaux qui devaient +servir, car on comptait attaquer le duc d'Aïbe par terre et par mer, +et le vieux La Garde s'était acquitté de sa mission avec le plus grand +zèle: la flotte était prête. + +Cet homme avait-il eu vent de quelque trahison? Avait-il flairé les +projets de Catherine? + +C'est probable. Mais, courtisan avisé autant que guerrier sans peur, il +gardait pour lui ses impressions. + +Coligny eut avec lui un long entretien qui dura deux heures. + +Ceci se passait dans l'antichambre même du roi, en une embrasure de +fenêtre où La Garde avait tiré un fauteuil. Et c'est sur ce fauteuil que +Coligny avait déroulé ses plans. Ils avaient fini par se mettre à genoux +tous les deux près du fauteuil, pour examiner de plus près une carte que +l'amiral avait étalée. + +Et ils étaient si profondément plongés dans leur étude qu'ils ne virent +pas la reine Catherine de Médicis sortir des appartements du roi, +traverser l'antichambre, saluée au passage par les gentilshommes +présents, et s'enfoncer dans une galerie, lente, pâle, glaciale comme un +spectre sous ses vêtements noirs. + +Depuis la terrible scène de Saint-Germain-l'Auxerrois, Catherine +paraissait troublée. + +Parfois, elle s'arrêtait court dans les longues promenades solitaires +qu'elle faisait dans son oratoire, et qui se fût trouvé près d'elle +l'eût entendue murmurer alors: + +«C'était mon fils...» + +Était-ce donc le remords qui avait forcé les portes de cet esprit +jusqu'alors fermé, solidement verrouillé? + +Si Catherine se trouvait vraiment aux prises avec ce sentiment étrange +qu'on appelle le remords, si son esprit sondait avec effroi les abîmes +qu'elle avait creusés, ceux qui l'eussent parfaitement connue, Ruggieri +par exemple, eussent redouté l'explosion de ce remords. + +En effet, Catherine n'était pas femme à reculer. Si une plainte montait +du fond de sa conscience, elle devait chercher à l'étouffer sous des +clameurs plus terribles. + +Ainsi son remords, si c'était du remords, aboutissait à une hâte plus +fébrile, à une soif de sang plus brulante. + +Catherine songeait: + +«Du sang, encore du sang pour effacer ce sang!» + +Ce matin-là, plus sombre que jamais dès qu'elle se trouvait seule, +le sourire radieux qu'elle affectait devant la, cour disparut de ses +lèvres, elle passa, comme nous avons dit, et jeta un oblique regard sur +Coligny. + +Au bout de la galerie, au moment d'entrer dans son oratoire, elle vit +un homme qui l'attendait. C'était Maurevert. Il s'inclina comme pour la +saluer et murmura: + +--J'attends votre dernier ordre, madame. + +Catherine laissa couler un long regard jusqu'au bout de la galerie, +jusqu'à l'antichambre, jusqu'à Coligny qui se relevait, roulait ses +papiers en causant vivement avec La Garde. + +Et elle laissa tomber ce mot: + +--Allez! + +Maurevert s'inclina plus profondément. Il avait quelque chose a dire.. +Maurevert songeait à la recommandation que lui avait faite le duc de +Guise par une nuit de fête: il fallait blesser et non tuer Coligny... +Maurevert voulait garder les bonnes grâces du duc, tout en obéissant à +la reine. Et, laissant de côté la fiction que c'était un ami a lui qui +devait tirer sur l'amiral, il dit: + +--Et si je le manquais, madame? + +--Eh bien! fit la reine tranquillement, vous en seriez quitte pour +recommencer! + +--Ainsi, insista le bravo, que l'amiral meure ou ne meure pas, demain +matin, mes deux prisonniers du Temple sont bien à moi?... + +--Oui!... à condition que j'assiste à la question.» + +La-dessus, Catherine rentra dans son oratoire. Quelques minutes plus +tard, Maurevert sortait du Louvre. + +Dans l'embrasure de fenêtre de l'antichambre, le vieux La Garde disait à +ce moment: + +--Monsieur l'amiral, si vous m'en croyez, vous hâterez les derniers +préparatifs... J'ai bataillé contre vous... Mais j'ai pour vous l'estime +qu'on doit à un chef illustre... permettez-moi d'insister... Il faudrait +que, dans un mois au plus tard, vous soyez en campagne. + +--Dans un mois, mon cher baron! Dites dans dix jours et vous serez dans +la vérité. + +--Ah! tant mieux!» fit le vieux La Garde avec un soupir de soulagement. + +Les deux chefs se serrèrent la main et La Garde descendit au jeu de +paume pour faire sa cour au roi. + +Coligny ayant roulé ses papiers, les plaça sous son bras et, faisant +signe à ses gentilshommes, descendit à son tour et sortit du Louvre, +répondant d'un sourire aux saluts respectueux. + +Maurevert, sans se presser était arrivé au cloître +Samt-Germain-l'Auxerrois. Il entra dans une maison basse dont les +fenêtres du rez-de-chaussée étaient grillées: c'est là que demeurait +le chanoine Villemur. Mais, depuis trois jours, le chanoine avait +ostensiblement quitté la maison, se rendant, disait-il, auprès d'une +parente qui habitait la Picardie. La maison passait donc pour inhabitée. +Maurevert se glissa dans l'intérieur par une petite porte qu'une main +mystérieuse lui entrouvrit du dedans, et il parvint bientôt dans la +salle à manger au rez-de-chaussée. + +--C'est le moment! dit-il alors à l'homme qui lui avait ouvert et qui +l'avait accompagné. + +Cet homme, c'était le chanoine Villemur. + +--Je le savais, répondit simplement le chanoine. Venez. + +Maurevert suivit son hôte, qui lui fit traverser trois pièces et +l'introduisit enfin dans une cour qui se trouvait sur le derrière de +la maison. La cour était clôturée de murs assez élevés. Une porte +permettait d'en sortir. Villemur l'ouvrit et montra à Maurevert une +sente déserte qui aboutissait à la Seine. + +--Vous fuirez par là, dit-il. Et voici pour votre fuite. + +Du doigt, il désigna un vigoureux cheval tout sellé, attaché par le +bridon à un anneau. + +--C'est Mgr Henri de Guise, reprit le chanoine, qui s'est ainsi +occupé de votre sûreté. Ce cheval sort de ses écuries. A la porte +Saint-Antoine, on vous laissera passer. Vous gagnerez le Soissonnais; +puis, tournant à droite, vous vous dirigerez sur Reims. Là, vous +attendrez. + +--Bien, bien, fit Maurevert avec un sourire narquois. Croyez-vous +vraiment à la nécessité de ma fuite? + +--Je crois qu'il y va de votre tête. + +--Je fuirai donc, reprit Maurevert parfaitement résolu à n'en rien +faire. + +Alors ils revinrent tous deux dans la salle à manger. Villemur prit dans +un angle une arquebuse toute chargée et la présenta à Maurevert, qui +l'examina attentivement. + +--Parfait, dit-il enfin. + +--Le voici!» s'écria à ce moment, et non sans quelque émotion, Villemur, +qui s'était posté à la fenêtre grillée. + +Le chanoine se recula, mais de façon à ne rien perdre de ce qui allait +se passer. + +Maurevert avait appuyé le bout du canon de l'arquebuse contre le +treillis de la fenêtre. + +Sur sa gauche, apparaissait un groupe de cinq ou six gentilshommes. En +avant d'eux, à trois pas, marchait Coligny, qui causait paisiblement +avec Clermont comte de Piles, jeune homme de la suite du roi de Navarre. + +Maurevert, à ce moment, fit feu. + +Il y eut, dans le cloître Saint-Germain-l'Auxerrois une seconde de +stupéfaction. Coligny agitait sa main droite vers la fenêtre. Cette main +était ensanglantée: la balle avait emporté l'index. + +--Au meurtre! hurlèrent les gentilshommes. + +Au même instant, un deuxième coup de feu retentit et, cette fois, +l'amiral s'affaissa, l'épaule gauche fracassée. + +Dans la même seconde, le cloître se remplit de cris une foule se +rassembla, mais, lorsqu'on sut que l'amiral Coligny venait d'être +frappé, cette foule se recula aussitôt, avec de sourdes imprécations +contre les huguenots. + +Après son premier coup de feu, Maurevert avait reposé son arme, en +disant: + +--Maladroit! je l'ai manqué. + +--Recommencez! gronda Villemur. + +--Avec quoi? fit Maurevert goguenard. + +Le chanoine, d'un bond, fut près de lui, une deuxième arquebuse à la +main, toute chargée. Maurevert, sans hésitation apparente, s'en saisit, +et fit feu. + +L'amiral tomba. + +--Il est mort! dit Villemur. + +--Je crois que oui, dit Maurevert avec un sourire. + +--Fuyez!... + +Maurevert obéit sans hâte, bien qu'à ce moment des coups violents +ébranlassent la porte. + +Il atteignit l'arrière-cour, défit le bridon, se mit en selle et enfila +la sente, au trot. + +Alors, le chanoine descendit rapidement dans les caves de sa maison, +leva une trappe, s'enfonça dans un boyau, parcourut un long couloir, +et, remontant par un escalier de pierre, arriva dans la sacristie de +Saint-Germain-l'Auxerrois. + +Dans le cloître, une scène de confusion terrible se passait. Les +gentilshommes huguenots s'étaient rués vers la fenêtre; mais le treillis +était solide; alors, tandis que les uns cherchaient à défoncer la porte, +d'autres, l'épée à la main, entourèrent Coligny, comme pour faire face à +une nouvelle attaque. + +--Avertissez le roi, dit tranquillement Coligny. + +L'un des gentilshommes, le baron de Pont, s'élança en courant vers le +Louvre, traversant des groupes silencieux et hostiles. + +Cependant, avec l'aide de ses amis, Coligny s'était relevé; mais il ne +put se tenir debout et parut prêt à défaillir. + +--Une chaise! cria Clermont de Piles. + +Dans la foule, il y eut des ricanements; nul ne bougea. Les huguenots se +regardèrent épouvantés, tout pâles. + +Alors, deux d'entre eux unirent leurs mains entrelacées, formant ainsi +une sorte de siège sur lequel le blessé fut assis, ses deux bras au cou +des deux gentilshommes. + +Les autres entourèrent ce groupe en silence, l'épée à la main. Ceux +qui avaient essayé vainement de défoncer la porte, vinrent s'unir au +cortège, qui se mit en route. + +Coligny n'avait pas perdu connaissance. + +--Soyez calmes, répétait-il d'une voix encore forte. + +Mais ses amis ne l'écoutaient pas. Clermont de Piles pleurait--de colère +autant que de douleur. Les autres criaient: + +--On a tué l'amiral! on a meurtri notre père! Vengeance! + +A chaque instant, ils rencontraient des huguenots, qui, se réunissant +au cortège et voyant l'amiral grièvement blessé, tiraient leur épées et +criaient: + +--Vengeance! + +En arrivant rue de Béthisy, ils étaient deux cents, agitant leurs épées, +pleurant, menaçant, et les groupes du peuple qui les regardaient passer +gardaient le silence. + +Le bruit de l'attentat se répandit avec une rapidité inouïe; en moins +d'une heure, une effervescence extraordinaire enfiévra Paris; les +bourgeois sortirent en armes a tous les carrefours, des danses +s'organisèrent; en d'autres endroits, des prêtres, montés sur des +bornes, expliquèrent au peuple que Dieu venait de frapper un ennemi de +l'Eglise. + +A l'hôtel Béthisy et dans les environs, plus de mille huguenots +s'étaient rassemblés et organisés, ne doutant pas qu'on voulût tuer +l'amiral et décidés à le défendre en bataille rangée. + +Cette multitude de gentilshommes exaspérés emplissait la cour de l'hôtel +et, refluant par les portes grandes ouvertes, occupait toute la rue. + +Cependant, le calme se rétablit peu à peu, et les épées rentrèrent +dans les fourreaux lorsque le bruit se fut répandu que le meurtrier +de l'amiral était un vulgaire coquin et non un stipendié du chanoine +Villemur, comme on l'avait pensé. Le calme devint de l'apaisement +lorsqu'on sut que les blessures, n'étaient nullement mortelles. + +Malgré ce calme et cet apaisement, un grand nombre de huguenots +s'enquirent, sur l'heure même, des logements qui étaient à louer dans la +rue de Béthisy, voulant être prêts, jour et nuit. à courir au secours de +leur chef. + +Vers deux heures, il y eut un remous dans cette foule qui continuait à +stationner dans la rue. + +Une litière venait d'apparaître au bout de la rue; elle était précédée +et suivie d'une demi-compagnie d'arquebusiers. + +«Le roi! Le roi!...» + +Toutes les têtes se découvrirent. + +Mais la douleur et l'indignation l'emportant sur le respect, on cria: +«Vengeance!» + +La litière, avant d'entrer dans l'hôtel, s'arrêta un moment. Et, alors, +on put voir qu'elle contenait le roi, Catherine et le duc d'Anjou. + +Charles IX, pâle, sombre, agité, se pencha vers le groupe de +gentilshommes le plus rapproché de lui. + +--Messieurs, dit-il, autant que vous, je désire la vengeance; plus que +vous, j'y suis engagé, car l'amiral est mon hôte; tenez-vous donc en +paix, le meurtrier sera saisi et livré à un châtiment mémorable... + +Des cris frénétiques de: «Vive le roi!» s'élevèrent alors. + +Charles IX était au jeu de paume et dirigeait la partie contre le camp +opposé, à la tête duquel se trouvait M. de Téligny, gendre de l'amiral, +lorsque le baron de Pont était arrivé en courant, tout bouleversé, des +larmes plein les yeux. + +--Sire, on vient de tuer M. l'amiral! + +Charles IX, qui s'apprêtait à envoyer la balle, demeura un instant +immobile, comme frappé de stupeur. + +Déjà, Téligny, Henri de Béarn, Condé et quelques autres huguenots, qui +avaient entendu, s'étaient précipités au-dehors et avaient pris le +chemin de la rue de Béthisy. + +--Par la mort-Dieu, fit enfin le roi, que nous dites-vous là, monsieur! + +--La vérité, sire! La triste vérité!... + +Et il raconta la scène du cloître Saint-Germain-l'Auxerrois. + +Charles jeta furieusement sa raquette. + +--C'en est trop! cria-t-il. Il ne se passe pas de jour qu'on ne tue. Ah! +messieurs les Parisiens, vous ne voulez faire qu'à votre tête? Et moi, +qui suis le roi, je n'en ferai qu'a la mienne! Voilà qu'on me tue mes +chefs d'armée à présent! + +Et il rentra précipitamment dans le Louvre en disant: + +--Qu'on me fasse venir M. de Birague et M. le grand prévôt. + +Le grand prévôt se trouvait au Louvre; il se présenta aussitôt dans le +cabinet du roi. + +--Monsieur, dit Charles IX au grand prévôt, je vous donne trois jours +pour trouver le meurtrier de mon digne père, l'amiral Coligny. + +--Mais, sire... + +--Allez, monsieur, allez! vociféra le roi. Trois tours vous entendez? +Et, si vous ne trouvez pas, je croirai que vous êtes complice et je +ferai votre procès! + +Le grand prévôt se retira dans une inexprimable épouvante. + +Le chancelier de Birague arriva au bout d'une heure pendant laquelle +Charles IX se promena fébrilement dans son cabinet. + +--Monsieur, lui dit Charles IX, quelles peines avons-nous édictées +contre les bourgeois porteurs d'armes? + +--L'amende d'abord, sire, l'amende proportionnée à la richesse du +coupable; puis, la prison. + +--Eh bien, monsieur, je veux qu'aujourd'hui vous fassiez créer un nouvel +édit, que veuillez faire enregistrer. + +Le chancelier, courbé, attendait. Le roi prononça: + +«Tout porteur d'armes visibles, arquebuses, épées dagues, pistolets, +arbalètes, hallebardes ou piques sera saisi sans autre procès et +embastillé pour dix ans; ses biens, s'il en a, confisqués. Tout porteur +d'armes cachées sous le manteau, sera conduit aux fourches patibulaires +de sa juridiction et pendu, après douze heures pour tout délai, afin +qu'il puisse faire pénitence et se réconcilier avec Dieu, s'il est en +état de péché mortel. + +--Sire, dit Birague, l'édit sera crié aujourd'hui. Mais Votre Majesté +veut-elle me permettre une observation? + +--Faites, monsieur. + +--L'édit concerne tous les Parisiens, sans exception? + +--Oui, monsieur: hormis les gentilshommes. + +--Très bien, sire; seulement, je ferai remarquer à Votre Majesté que, +depuis quelque temps, il n'est pas un Parisien qui se montre sans armes, +dans les rues. + +--Voilà qui prouve combien nos commandements royaux sont respectés. Que +voulez-vous dire? Qu'il sera difficile d'arrêter tous les Parisiens +armés? On les arrêtera, s'il le faut!... D'ailleurs, rassurez-vous, +monsieur le chancelier; quelques exemples suffiront, deux bonnes +douzaines de pendus, accrochés à nos fourches, inspireront de salutaires +réflexions. Allez, mon sieur. + +Birague s'inclina et sortit. + +--Messieurs, continua le roi en s'adressant à ses courtisans, je veux +qu'on fasse bon visage aux huguenots, et, si l'on tire l'épée, que ce +soit pour notre service et le bien du royaume, et non pour continuer des +guerres intestines. Les huguenots sont maintenant de nos amis, je veux +qu'on le sache! + +Là-dessus, Charles IX fit un signe et la foule des courtisans s'empressa +de sortir. + +Le roi, demeuré seul, se jeta dans un fauteuil et se mit à songer: + +«Par la mort-Dieu, je voudrais que la peste étouffât le truand qui a +tiré sur l'amiral!... Voilà la campagne retardée... Et, pourtant, mon +salut est dans cette guerre qui entraînera hors du royaume tous les +huguenots, à la suite de leur chef... Qu'ils s'en aillent guerroyer +aux Pays-Bas, et voilà ma tranquillité assurée. Combien en +reviendra-t-il?... Coligny me trahit-il comme madame la reine le +prétend? C'est possible! Mais la meilleure manière de me débarrasser de +lui et de tous ses acolytes, n'était-ce pas de lui donner une armée pour +l'envoyer loin du royaume? Lui parti, Henri de Béarn tenu en laisse par +Margot, qui m'aime, je n'avais plus que Guise devant moi, et j'en eusse +fait bon marché... Voilà ma politique, à moi. Elle vaut bien celle de ma +mère!...» + +Charles IX demeura enfermé deux heures dans son cabinet, montrant par là +la douleur que lui causait l'événement. + +Puis, ayant dîné en hâte, il fit savoir à Catherine et à son frère, +le duc d'Anjou, qu'ils eussent à se préparer pour l'accompagner chez +l'amiral. + +Bientôt, la litière se mit en route, escortée par une compagnie que +commandait de Cosseins, le capitaine des gardes du roi. Pendant tout +le trajet, le duc d'Anjou et Catherine affectèrent de parler +continuellement d'un miracle qu'on avait constaté, à +Saint-Germain-l'Auxerrois: + +Trois jours auparavant, le mardi, de grand matin, le sacristain, étant +entré dans l'église, avait vu le bénitier tout plein de sang, alors que, +la veille au soir, il était rempli d'eau. Il s'agissait d'un miracle. +Et tout ce sang avait été pieusement recueilli dans des ampoules, qu'on +avait portées à Notre-Dame. + +A ce signe, il était impossible de ne pas connaître la volonté divine: +Dieu voulait du sang! + +Charles IX avait écouté tout cet entretien, sombre et silencieux, se +demandant peut-être s'il n'était pas dans l'erreur, et si le temps +n'était pas venu de donner satisfaction à Dieu. + +Cependant, lorsque la litière arriva devant l'hôtel de Coligny, le roi, +secouant la tête, parut se reprendre, et, se penchant, prononça les +paroles que nous avons signalées et qui furent accueillies par des cris +frénétiques de: «Vive le roi!». + +Coligny était couché lorsque Charles IX, Henri d'Anjou et Catherine +entrèrent dans sa chambre. La pâle figure du blessé rayonna de joie. Le +roi courut à lui et l'embrassa en disant: + +--J'espère que ce misérable se balancera bientôt au bout d'une corde. +J'espère que votre précieuse vie n'est pas en danger. + +--Sire, dit Ambroise Paré qui se trouvait près du lit, je réponds de la +vie de M. l'amiral. Dans quinze jours, il sera sur pied... + +--Sire, dit à son tour Coligny, la joie que me cause la marque d'intérêt +qui m'est donnée par mon roi fera beaucoup pour ma guérison. + +--Monsieur l'amiral, fit le duc d'Anjou, vous me voyez tout morfondu du +mal qui vous arrive... + +--Dieu nous conserve le chef illustre et loyal serviteur, en qui nous +avons mis toute notre confiance! fit Catherine, qui essuyait ses larmes. + +A ces mots, il y eut, dans la chambre remplie de gentilshommes, un grand +murmure de satisfaction. + +Malgré les recommandations d'Ambroise Paré, on cria: + +«Vive le roi! Vive la reine! Et vive le duc d'Anjou!...» + +Enfin, la chambre du blessé se vida. Autour du lit demeurèrent seuls les +trois augustes visiteurs, Henri de Navarre, Téligny et sa femme, Louise +de Coligny. + +La visite se prolongea une heure, au bout de laquelle le roi se retira +en disant qu'il reviendrait le surlendemain, dimanche. + +--Monsieur de Cosseins. appela-t-il à haute voix, pour que tout le monde +pût l'entendre. + +--Sire? fit le capitaine des gardes en s'approchant. + +--Combien d'hommes avez-vous avec vous? + +--Une compagnie, sire! + +--Bon! Cela vous suffit-il pour défendre cet hôtel en cas d'attaque? + +--Sire, avec ma compagnie, je tiendrais contre trois mille assaillants +bien organisés. + +--Bien! Vous demeurerez donc ici, je vous commets à la garde de cet +hôtel, vous me répondez de la vie de l'amiral sur la vôtre... + +--Mais, sire, qui vous escortera pour rentrer au Louvre? + +Charles IX, d'un geste large, désigna les huguenots qui remplissaient la +cour. + +--Ces dignes gentilshommes voudront bien, pour une fois, composer mon +escorte et, jamais, je n'en aurai eu de plus belle. + +Il y eut alors une telle clameur de vivats, un tel enthousiasme, qu'il +sembla que l'hôtel allait crouler... + +Charles IX était radieux. Catherine avait échangé un rapide regard avec +le duc d'Anjou, et dissimulait la joie terrible qui la faisait palpiter. + +En effet, l'hôtel Coligny se trouvait ainsi dégarni de huguenots et +occupé par Cosseins, qu'elle se flattait de faire obéir au premier +signe. + +Les gentilshommes huguenots s'organisèrent aussitôt pour faire escorte +au roi. Ils tirèrent l'épée et se placèrent en rangs, comme des soldats +à la parade. + +Ce fut ainsi, au milieu d'un millier de huguenots, parmi les +acclamations, que le roi rentra au Louvre. + +Le soir, il y eut un grand dîner pour célébrer l'heureuse issue de +l'événement, qui avait failli être mortel. La campagne projetée +s'ouvrirait, dès que Coligny pourrait partir, c'est-à-dire dans une +quinzaine de jours. Il voulut jouer avec des cartes un jeu nouveau qu'on +venait d'inventer, et perdit, contre le Béarnais, deux cents écus, en +riant de tout son coeur. + +Le roi de Navarre empocha les deux cents écus avec une grimace de +satisfaction et dit à la jeune reine, sa femme: + +--Si cela continue ainsi, ma mie, nous deviendrons riches, et cela me +changera un peu. + +Margot regarda autour d'elle avec inquiétude et murmura: + +--Sire, prenez garde! + +--A quoi?... Charles est de bonne foi, j'en jurerais! + +--Peut-être, mais regardez la reine... jamais je ne l'ai vue aussi +souriante... Prenez garde, sire! + +Catherine de Médicis, en effet, paraissait toute à la joie. + +A dix heures, elle se retira dans son appartement, en disant à haute +voix: + +--Bonne nuit, messieurs de la réforme, je vais prier pour vous... + +A minuit, tout paraissait dormir dans le Louvre... + + + +XXV + +LA NUIT TERRIBLE + +Le roi était couché depuis une heure et ne dormait pas encore... Il +méditait. Et, chez cet être maladif, nerveux à l'excès, la méditation +prenait tout naturellement sa forme la plus poétique et peut-être la +plus féconde c'est-a-dire la forme imaginative. + +Ce n'étaient pas des raisonnements qui se présentaient à son esprit, +mais des images. + +Il revoyait la foule tumultueuse des huguenots ces visages bouleversés +de fureur, ces épées qui s'agitaient dans la rue de Béthisy, puis +l'apaisement, dès qu'il avait promis de venger l'amiral. Et l'ovation de +la journée, ce triomphe qu'on lui avait décerné, lui inspirait autant de +reconnaissance que de fierté. + +Charles avait vingt ans: c'était un enfant. C'était un roi. Double +raison pour excuser en lui l'égoïste vanité d'avoir entendu tant de cris +qui se traduisaient par ce mot: «Vive moi!...» + +Puis, il revoyait Coligny tout pâle dans son lit, et il repoussait +l'idée que cette physionomie sévère, mais loyale, put être une figure de +traître. Presque aussitôt une image en appelant une autre, c'était sa +mère qui passait sur l'écran de son imagination. Rassuré par l'image de +Coligny, il frémissait devant celle de sa mère... Et il évitait de se +demander pourquoi. + +Guise lui apparaissait alors, éclatant d'orgueil, rayonnant de beauté, +magnifique, souriant et vigoureux, autant que lui, pauvre petit roi, +était chétif, triste et maladif... «Oui certes. Guise serait un roi plus +royal que moi!...», et une révolte le faisait se redresser. + +Puis, il s'apaisait en appelant à son aide le tableau de l'armée partant +pour la guerre, la multitude des hommes d'armes défilant devant lui, +Coligny, les huguenots, et Condé, Guise, tous, tous ceux qu'il redoutait +de lui-même ou qu'on lui avait appris à redouter, tous, jusqu'à son +frère d'Anjou, s'en allant aux pays lointains d'où, peut-être, ils ne +reviendraient pas... + +C'était sa grande trouvaille, cela. C'était sa politique. + +Et alors, autour de lui, la paix, la tranquillité, l'amour de Marie +Touchet. + +Charles ferma les yeux et sourit doucement. + +Alors, le sommeil le gagna. + +C'était ainsi toutes les nuits; les rêveries qui précèdent le sommeil +chez tout homme qui s'endort, aboutissent fatalement au point central de +ses inquiétudes du jour. Chez Charles, après des méandres, la rêverie +aboutissait toujours à Marie Touchet. + +Charles était donc dans cet état où la vie réelle se fond en une sorte +de torpeur, lorsqu'un grattement, à une porte, le ramena violemment à la +conscience des choses qui l'entouraient. + +Il se souleva sur un coude et écouta. + +Il y avait trois portes à sa chambre: une grande, qu'on ouvrait à deux +battants, pour laisser entrer les courtisans au moment de son lever, et +deux petites. L'une de celles-ci donnait sur un cabinet particulier par +où le roi pouvait passer dans sa salle à manger. L'autre donnait sur un +long et étroit couloir dérobé, dont deux personnes seules, au Louvre, +pouvaient faire usage: sa mère et lui. + +C'est à cette dernière porte qu'on venait de gratter. + +Charles sauta à bas de son lit, alla à la porte et demanda: + +--Est-ce vous, madame? + +--Oui, sire: il faut que je vous parle sur l'heure. + +Le roi ne s'était pas trompé: c'était bien Catherine de Médicis qui +venait le réveiller. Il eut un geste d'ennui puis s'habilla en hâte, +plaça un poignard à sa ceinture, et ouvrit. + +Catherine de Médicis entra, et, sans autre explication: + +--Mon fils, en ce moment, M. le chancelier de Birague, M. Gondi, le duc +de Nevers, le maréchal de Tavannes et votre frère, Henri d'Anjou, sont +réunis dans mon oratoire pour y prendre des décisions propres à vous +sauver, à sauver l'État. Et ils attendent le roi pour lui soumettre le +résultat de leur délibération. + +Charles IX demeura un instant stupéfait. + +--Madame, dit-il enfin, si je ne connaissais toute votre fermeté +d'esprit, je me demanderais si une vision n'a pas troublé votre bon +sens. Quoi, madame! vous me venez éveiller une heure après minuit pour +me dire que ces messieurs délibèrent! De quel droit délibèrent-ils? Qui +les a convoqués? Quel danger me menace et menace l'État? Eh bien, qu'ils +délibèrent donc et me laissent dormir en paix!... + +--Charles, dit froidement Catherine, ne vous couchez pas. Ou bien, ce +sera peut-être pour la dernière fois. + +Le roi se retourna vivement vers elle. Ses yeux avaient pris cette +expression de terreur, ses joues, cette pâleur plombée qu'il avait au +moment de ses crises. + +--Que se passe-t-il donc? balbutia Charles IX. + +--Il se passe que vous avez heureusement des amis qui veillent sur vous. +Il se passe que, sous quarante-huit heures au plus tard, le Louvre doit +être envahi, le roi massacré, moi exilée. Il se passe que les vaillants +serviteurs que je viens de vous nommer sont venus m'avertir, et qu'à mon +tour je vous avertis. Maintenant, sire, recouchez-vous, si vous voulez: +je vais prévenir ces amis dévoués que leur délibération est inutile et +que le roi veut dormir en paix... + +--Le Louvre envahi! Le roi massacré! répétait Charles en passant ses +mains sur son front jaune. Quelle folie! + +Catherine le saisit par un bras qu'elle serra nerveusement. + +--Charles, dit-elle d'une voix sombre, vous vous défiez de votre mère, +de votre frère, de ceux qui vous aiment et dont l'intérêt même, à défaut +de leur affection, vous garantit le dévouement. Ce qui est de la folie, +c'est de vous livrer pieds et poings liés à ces maudits hérétiques, qui +ont horreur de notre religion, et qui, pour en arriver à leurs fins, +sont obligés de commencer par tuer le fils aîné de l'Eglise... +Qu'avez-vous fait, Charles? Vous avez comblé ces gens-là des marques de +votre affection, au point que la chrétienté catholique du royaume est +réduite au désespoir, au point que trois mille seigneurs catholiques. +Guise en tête, ont pris la résolution de sauver la France et l'Eglise +malgré vous!... Vous voilà donc pris entre ces deux forces également +redoutables: les huguenots, remplis d'orgueil et résolus à nous imposer +la réforme; les catholiques, désespérés, furieux, acculés à la révolte +suprême. L'instant est grave, sire! Si grave que je me demande si, sur +le point de tout perdre, honneur et couronne, nous ne ferions pas bien +de sauver tout au moins notre vie en prenant la fuite! Votre attitude +d'aujourd'hui a mis le feu aux poudres. En jurant publiquement, en +pleine rue, de venger un malheureux coup d'arquebuse qui a effleuré le +cher amiral, vous avez soulevé le peuple entier. En faisant crier l'édit +qui désarme les bourgeois, vous avez accrédité le bruit que vous voulez +faire massacrer les Parisiens par les huguenots. En vous faisant +escorter par les hérétiques, vous avez signifié aux gentilshommes +catholiques qu'ils ne vous étaient plus rien, et que, sous peu, il leur +faudrait céder le pas aux huguenots. Voilà ce que vous avez fait, sire! +O mon Dieu! ajouta-t-elle tout à coup en levant les bras, éclairez le +roi, et dites-lui, vous, puisqu'il se méfie de sa mère, dites-lui que +l'heure est venue de mourir ou de tuer! + +--Tuer! Toujours tuer!... Qui faut-il tuer? + +--Coligny! + +--Jamais! + +Charles se redressa, livide, hagard. Les paroles de sa mère lui +donnaient le vertige. Une exorbitante terreur s'était emparée de lui. +Il jetait autour de lui des regards de fou, et sa main s'incrustait +au manche de son poignard. Mais la pensée de ce procès terrible qu'il +faudrait faire à l'amiral (car, dans son esprit, c'était de cela qu'il +s'agissait) lui causait une insurmontable horreur. + +Il est vrai qu'il avait quelque temps cru sa mère; il avait admis que +l'amiral conspirait contre lui. Mais les preuves de l'innocence du vieux +chef s'étaient accumulées si nombreuses, si évidentes dans son esprit, +qu'il avait dû se rendre à cette évidence. + +--Vous m'aviez dit, continua-t-il, que j'aurais les preuves de la +trahison de Coligny et des huguenots. Où sont-elles, ces preuves? + +--Vous voulez des preuves? Vous en aurez! + +--Et quand cela? + +--Demain matin: pas plus tard. Écoutez. Je suis parvenue à faire saisir +deux aventuriers qui ont surpris bien des secrets et qui en savent long +à la fois sur Guise, sur Montmorency et sur Coligny. L'un d'eux est ce +jeune homme, le chevalier de Pardaillan, qui vint au Louvre en compagnie +du maréchal, et qui eut une si étrange attitude. L'autre est son père. +Je tiens ces deux hommes. Demain matin, ils vont être interrogés au +Temple, où ils sont prisonniers. Je vous apporterai le procès-verbal de +l'interrogatoire et vous verrez que Coligny n'est venu à Paris que pour +vous frapper! + +La reine parlait avec une telle force de conviction que Charles, déjà +terrorisé, se sentit cette fois convaincu. + +Toutefois, il ne voulut pas avoir l'air de céder et dit avec une fermeté +apparente: + +--C'est bien, madame, demain, je veux lire moi-même l'interrogatoire de +ces Pardaillan. + +--Ce n'est pas tout, mon fils! reprit Catherine avec plus d'énergie +encore. Je vous ai dit que Tavannes se trouve dans mon oratoire, et +vous m'avez dit, vous, que vous vous défiez du maréchal... Eh bien, moi +aussi, je m'en défie! Seulement, je ne me contente pas de supposer, moi. +Je vais droit au but et je cherche à savoir la vérité: je la sais! + +--Il y a donc une vérité sur Tavannes! + +--Une terrible vérité: savez-vous pourquoi le maréchal de Tavannes est +au Louvre? C'est Henri de Guise qui l'a envoyé!... Ainsi cet homme, qui +commande aux trois quarts de la garnison de Paris, qui, d'un geste, peut +faire marcher quatre mille soldats sur le Louvre, cet homme appartient à +Guise! Et que vient-il faire en notre conseil? S'assurer que vous êtes +vraiment le roi, que vous allez prendre les mesures propres à sauver +votre trône, votre vie et l'Eglise!... Faute de quoi, c'est Guise qui +les prendra ces mesures. Mais lui ne sauvera que l'Eglise... Quant +à votre trône et à votre vie, vous devrez lui demander merci. Ah! +Charles... mon fils... mon roi!... du courage, par le sang du Christ! +Voyez les huguenots qui s'apprêtent à une suprême entreprise! Voyez +Guise, qui attend de vous un moment de défaillance pour se faire +élire capitaine général et marcher sur vous... sur le roi, ami des +hérétiques!... + +--Par l'enfer! gronda Charles en se relevant. Ah! pour ceux-là, pas +d'hésitation! Je n'ai que trop bien compris leur trahison. Je veux que, +sur l'heure même, on arrête Guise en son hôtel! Je veux qu'on arrête +Tavannes dans votre oratoire... + +--Sire! Sire! cria Catherine en s'élançant et en plaçant sa main sur la +bouche du roi, pour l'empêcher d'appeler. + +--Eh! madame! êtes-vous donc aussi avec eux? dit Charles en se +débarrassant de l'étreinte. + +--Charles, qu'allez-vous faire? Où sont vos gardes pour arrêter Guise? +Sachez que Paris tout entier se lèvera pour le défendre. Ce n'est +pas seulement du courage et de l'énergie qu'il faut ici, c'est de +la prudence! Laissez Guise s'endormir dans sa sécurité, et nous le +rattraperons bien tôt ou tard. L'essentiel est qu'il ne puisse rien +faire cette nuit, ni demain; et, pour cela, il faut qu'il sache par +Tavannes que vous êtes décidé à sauver l'Eglise!... Venez, Charles, +venez, mon fils... allons jouer ensemble la partie suprême qui doit +raffermir sur votre tête cette couronne chancelante! + +Catherine paraissait transfigurée par l'enthousiasme. + +Jamais le roi ne l'avait vue si forte, si vaillante, avec un visage +enflammé, des yeux où roulaient des pensées tragiques. + +Et lui, chétif, malingre, suant l'épouvante et la fièvre, il se sentit +près d'elle comme un petit enfant. + +Elle l'avait pris par la main et l'entraînait avec une irrésistible +vigueur. + +La reine atteignit son oratoire, ouvrit brusquement la porte et s'effaça +devant Charles IX, qui entra le premier. + +--Le roi! dit Tavannes. + +Les autres se levèrent, s'inclinèrent, demeurèrent courbés. + +Charles IX avait repris assez d'empire sur lui-même pour paraître calme. + +--Messieurs, dit-il, je vous remercie de vous être rendus à mon +appel...» + +Ce trait d'audace était presque un trait de génie, et Catherine regarda +son fils avec étonnement. + +--Asseyez-vous, messieurs, continua Charles, et délibérons sur les +affaires présentes. Parlez le premier, monsieur le chancelier. + +--Sire, dit Birague, j'ai fait crier aujourd'hui l'édit qui défend aux +Parisiens de sortir armés dans les rues. Or, à mesure que cet édit +se criait, les rues de Paris se sont remplies de gens en armes. Les +capitaines de quartier ont rassemblé leurs hommes et, à l'heure qu'il +est, il y a, dans chaque maison, des soldats prêts à occuper les +carrefours. J'estime, sire, qu'il nous est impossible de résister à une +pareille force. Si M. de Coligny est encore vivant d'ici vingt-quatre +heures, il ne restera plus pierre sur pierre dans Paris. + +--Votre avis est donc que nous devons arrêter M. l'amiral et instruire +son procès? + +--Mon avis, sire, est qu'on doit exécuter M. de Coligny séance tenante +et sans autre forme de procès. + +Le roi ne montra aucune surprise. + +Seulement, il devint un peu plus pâle, et ses yeux parurent encore plus +vitreux que d'habitude. + +--Et vous, monsieur de Nevers? + +--Moi, dit le duc de Nevers, j'ai vu ce soir des bandes de huguenots +qui, hautement, accusaient Votre Majesté de jouer double jeu. J'ai vu +ces mêmes huguenots tout pâles et déconfits au moment où ils ont su que +l'amiral avait été tué; ils se préparaient tous à prendre la fuite. +Puis, lorsqu'ils ont connu la vérité, plus insolents que jamais, ils +ont décidé qu'il fallait exterminer les catholiques, de crainte d'être +exterminés par eux; qu'on tue Coligny, et tout danger est conjuré. + +Tavannes, interrogé, fit une réponse pareille. + +Le duc d'Anjou assura que le maréchal de Montmorency, à la tête des +politiques, allait se réunir aux huguenots, pour accabler le roi et +Paris. + +Gondi, dans un beau mouvement de colère, dit qu'il était prêt à +étrangler l'amiral de ses propres mains. + +Catherine ne disait rien. Elle écoutait et souriait. + +Seulement, quand tous eurent parlé, quand elle vit Charles IX si pâle +qu'on eût dit un spectre, ses lèvres blanches agitées d'un tremblement +convulsif, elle se tourna vers lui et prononça: + +--Sire, nous ici présents, et toute la chrétienté comme nous, attendons +le mot qui doit nous sauver. + +--Vous voulez donc que l'amiral meure? bégaya Charles. + +--Qu'il meure! dirent-ils tous d'une voix. + +Le roi se leva de son siège et se mit à marcher à pas précipités dans +l'oratoire, essuyant, à grands revers de main, l'abondante sueur qui +coulait sur son visage. + +Catherine le suivait des yeux dans ses évolutions. Sa main, cette main +de femme encore fine et belle, s'était crispée au manche de la dague +qu'elle portait toujours à sa ceinture. Une double flamme d'un feu +sombre jaillissait de ses prunelles grises; ses sourcils s'étaient +contractés; toute sa personne se raidissait dans une tension de volonté +portée au paroxysme. + +Charles IX allait et venait, murmurant des mots sans suite. + +La reine le vit s'arrêter au pied du grand Christ d'argent massif sur sa +croix d'ébène. Catherine fit trois pas, et, levant ses deux bras vers la +croix, d'une voix rauque, empreinte d'une étrange exaltation, elle cria: + +--Maudis-moi, Seigneur! Maudis-moi d'avoir porté dans mes flancs un fils +qui méprise ta loi, résiste à tes ordres et, sous ton divin regard, +songe à jeter bas ton temple!... + +Charles, les cheveux hérissés, recula et gronda: + +--Vous blasphémez, madame!... + +--Maudis-moi, Seigneur! continua Catherine fanatisée par l'excès +de l'effort, maudis-moi de ne pas trouver les paroles qui doivent +convaincre le roi de France! + +--Assez! Assez, madame!... Que voulez-vous?... + +--La mort de l'Antéchrist. + +--La mort de Coligny! murmura Charles. + +--Ah! cria Catherine d'une voix éclatante, vous voyez bien que vous le +nommez!... Oui, sire, vous le savez comme nous tous, l'Antéchrist, +c'est l'hypocrite qui nous a tué plus de six mille braves en tant de +batailles, qui nous fait une guerre acharnée, qui, dans Paris même, +exalte l'orgueil de ses démons et fomente la destruction de la sainte +Eglise! + +--C'est mon hôte, madame!... Messieurs, songez-y... + +--C'est l'enfer qui nous attend tous s'il vit! rugit Catherine. + +--Moi, je retourne en Italie, dit Gondi. Le salut de mon âme avant tout! + +--Sire, fit le chancelier de Birague, daigne Votre Majesté me permettre +de me retirer sur mes terres... + +--Par le tonnerre du Ciel! vociféra Tavannes, je vais offrir mon épée au +duc d'Albe! + +--Partez! gronda Catherine. Partez donc tous! Que l'exode des fils +de France commence donc! Malheur! Malheur sur nous! Charles, ta mère +demeurera seule avec toi et mourra sous tes yeux, te couvrant de son +corps avant que les hérétiques ne te frappent!... + +Et, se rapprochant de lui, elle lui glissa dans l'oreille: + +--Avant qu'Henri de Guise ne soit proclamé roi de France, pour avoir +arraché le royaume aux huguenots!... + +--Vous le voulez! haleta Charles IX. Vous le voulez tous!... Eh bien, +tuez-le! Tuez l'amiral! Tuez mon hôte! Tuez celui que j'appelle mon +père! Mais, par l'enfer, tuez aussi tous les huguenots de France, afin +qu'il n'en reste pas un pour me reprocher ma félonie! Tuez! Tuez tout! +Tuez!... Ah!...» + +Son visage se convulsa. + +Et ce rire sombre, fantastique et terrible, qui, parfois, éclatait sûr +ses lèvres, le secoua de frissons convulsifs. + +--Enfin! avait hurlé Catherine avec un accent de joie furieuse. + +--Enfin! répéta le maréchal de Tavannes avec une sorte de contrariété. + +D'un geste, Catherine les entraîna tous dans son cabinet proche de +l'oratoire, tandis que le roi tombait dans un fauteuil, luttant +désespérément contre la crise qui se déchaînait. + +--Monsieur le maréchal, dit alors Catherine en regardant Tavannes en +face, je vous charge d'avertir M. de Guise que le roi est décidé à +sauver l'Eglise et le royaume. Nous comptons sur lui... + +Tavannes s'inclina. + +--Allez, messieurs, reprit la reine, voici trois heures qui sonnent; +soyez ici demain matin, à huit heures; amenez-moi M. de Guise, M. +d'Aumale, M. de Montpensier et M. de Damville; n'oubliez pas le prévôt +Le Charron. Que, dès huit heures, nous soyons tous assemblés ici... + +Le duc d'Anjou demeura seul avec sa mère. + +Catherine lui prit les deux mains, le regarda longuement avec une +profonde tendresse et, d'une voix très douce, murmura: + +--Tu seras roi, mon fils! Va te reposer... + +--Ma foi, dit le futur Henri III en bâillant, j'en ai grand besoin, +madame. + +Et il se retira, sans répondre au baiser de sa mère Cette indifférence +du fils préféré, adoré... c'était le tourment, la plaie secrète de ce +coeur de granit... c'était peut-être le châtiment. + +Après quelques minutes de rêverie, Catherine alla ouvrir une porte. + +Ruggieri parut. Il avait, depuis trois jours, vieilli de dix ans. + +--Il est temps, dit la reine. Préviens Crucé, Kervier Pezou... + +--Oui, madame, dit Ruggieri d'une voix blanche. + +--C'est pour la nuit prochaine. Charge-toi du signal. A trois heures +après minuit. L'heure est bonne. Tu placeras quelqu'un aux cloches de +Saint-Germain-l'Auxerrois... + +Ruggieri tressaillit et eut un geste d'horreur. + +--Es-tu fou? gronda Catherine en haussant les épaules. + +--J'irai moi-même, murmura sourdement Ruggieri, le glas de mon fils n'a +pas été sonné... Je le sonnerai!... + +--Son fils! songea la reine. Mon fils!... + +Elle eut un geste violent et rude pour écarter d'importunes pensées et +reprit: + +A propos, qu'as-tu fait de Laura? + +--Morte, dit Ruggieri. + +--Et Panigarola? + +--Je ne sais pas. + +--Il faudra savoir. Cet homme peut être dangereux... + +Ruggieri disparut silencieusement, pâle comme un fantôme. + +La reine se mit à sa table. Bien qu'il fût plus de trois heures, elle +n'avait nullement sommeil. Elle saisit sa plume et fébrilement commença +à écrire... + +Mais, bientôt, elle s'arrêta... la plume tomba de ses mains... son front +s'inclina et, d'une voix sourde, à peine perceptible, dans un long et +terrible soupir qui gonfla son sein, elle murmura: + +«C'était mon fils!» + +Cependant, Charles IX, la tête en feu, s'était traîné hors de l'oratoire +et avait regagné sa chambre à coucher. + +Il se jeta tout habillé en travers de son lit, mais n'y demeura que +quelques minutes. + +Il allait et venait d'un pas tremblant, et parfois soulevait les rideaux +de sa fenêtre pour voir si le jour ne paraîtrait pas. Ses deux lévriers +favoris, Nysus et Euryalus, le suivaient d'un air inquiet dans ses +évolutions. + +«Que faire pour ne pas penser à cela?» murmurait-il en claquant des +dents. + +Il alluma tout ce qu'il y avait de flambeaux dans la chambre et, allant +à un petit meuble vitré, en tira un manuscrit. + +«Si je travaillais un peu à mon livre?...» + +Le manuscrit était tout entier de la main du roi. Il portait ce titre: +_La Chasse royale_[1]. Le roi le feuilleta machinalement de ses mains +qu'agitaient des tremblements et arriva jusqu'aux dernières lignes, +jusqu'à la dernière phrase. Elle commençait par ces mots: + +«Lorsque l'animal est hallali...» + +[Note 1: Revu et corrigé par Villeroi, ce livre a été imprimé en +1625.] + +«Hallali! gronda le roi. Oh! l'infernal et sinistre hallali qui se +prépare!...» + +Il rejeta furieusement le manuscrit au fond du petit meuble. Un +gémissement se fit entendre. + +«Qui est là?» hurla Charles en se retournant, livide. + +C'était Nysus, l'un de ses deux chiens, qui sollicitait une caresse. Ils +étaient là, tous les deux, le museau pointu en l'air, le regardant et +l'interrogeant. + +«Ah! fit Charles avec un soupir, c'est vous?... Que voulez-vous?... +Êtes-vous chiens de chasse?... Est-ce la curée que vous réclamez?... +Arrière! Arrière! C'est trop de sang!...» + +Les deux lévriers, effarés, se reculèrent en jetant une plainte. + +Charles vacilla sur ses jambes, ses mains s'étendirent pour chercher un +appui, il tomba. Ses ongles s'incrustèrent sur le tapis; ses yeux se +convulsèrent jusqu'à paraître entièrement blancs; sa bouche écuma... + +«A moi!... Voici Guise qui m'assassine! Au meurtre!... Qui vient +derrière lui?... Coligny! Les huguenots!... A mort! Tuez! Tuez!... +Mettez-moi ce Pardaillan au chevalet... Réponds! Que sais-tu?... +Cosseins!... Arrêtez ma mère! Ah! je meurs!...» + +Il demeura pantelant pendant dix minutes. + +Puis, se redressant sur ses mains: + +«Que de sang!... Seigneur! Seigneur!... Voilà que je sue du sang, à +présent!... Maître Ambroise, sauvez-moi!... Horreur! c'est du sang! +J'étouffe! A moi! Oh! ils me laisseront noyer dans le sang!... Fuyons, +Marie, fuyons... Là... plus haut, dans les tours de Notre-Dame!... +Fuyons, Marie... le sang monte toujours... + +Pendant une heure, le roi se débattit contre la crise, dans l'effroyable +cauchemar de sa vision. + +Puis, il n'eut plus qu'un souffle court et rauque, et tomba d'un morne +et profond sommeil... + + + +XXVI + +LA CHAMBRE DE TORTURE + +Pendant que se déroulaient au Louvre les tragiques incidents de ce +formidable et suprême conciliabule que nous avons essayé d'esquisser, +les deux Pardaillan, dans leur prison du Temple, sur leur botte de +paille, dormaient côte à côte. + +Car, c'est ce matin-là, samedi 23 août, qu'ils devaient tous les deux +subir la question ordinaire et extraordinaire. + +Et cela équivalait à une condamnation à mort. + +Quelle mort!... Les os broyés, les chairs arrachées par des tenailles +chauffées à blanc, les jambes serrées dans l'étau mortel, au point que +les veines éclatent et que le sang jaillit et gicle!... + +La chose devait se faire à dix heures du matin. + +Ils dormaient. + +Depuis six jours que le chevalier avait rejoint son père dans ce cachot, +les deux prisonniers n'avaient eu aucune nouvelle du dehors. Montluc +n'était pas venu les voir; Peut-être l'ivrogne les avait-il oubliés. Ils +ne voyaient même pas le geôlier, car on leur passait à boire et à manger +par une sorte de chatière ménagée au bas de la porte. Les trois +premiers jours, et quoi que son père lui en eût dit, le chevalier avait +activement cherché un moyen d'évasion. + +Il avait sondé les murs: leur épaisseur--peut-être cinq ou six +pieds--défiait toute tentative; il eût fallu un an pour arriver à les +percer sans le secours des instruments nécessaires--et pour aboutir où? +Sans doute dans quelque cachot voisin. + +Quant à la lucarne, par où filtrait une lumière avare de ses rayons, il +n'y avait même pas moyen d'atteindre les barreaux. + +La porte était en chêne massif, bardée de fer, hérissée de clous +énormes. + +L'emploi de la force étant inutile, le chevalier songea à la ruse. Un +soir, il se mit à plat ventre, la tête contre la chatière, appela la +sentinelle et lui offrit cinq cents écus d'or s'il voulait l'aider à +sortir, ne doutant pas que le duc de Montmorency ne payât la dette. La +sentinelle répondit que M. de Montluc, le gouverneur, avait une telle +défiance, qu'il gardait chez lui les clefs des cachots où se trouvaient +les prisonniers les plus importants; que, même eût-il ces clefs, lui, +soldat, n'ouvrirait pas pour tout l'or du royaume, vu qu'il tenait à sa +tête plus encore qu'à la richesse. + +--Tu vois? dit le vieux Pardaillan. Puisque nous n'avons plus que deux +ou trois jours à vivre, tâchons de les vivre calmement. Ah! si tu +m'avais écouté, chevalier! Si tu avais suivi mes conseils! Or ça, +qu'as-tu à soupirer? Regretterais-tu de mourir? + +--Ma foi oui, monsieur, répondit le chevalier dans la simplicité de son +âme. J'aime la vie, je l'avoue. Et puis, il me semble que j'avais un +rôle à jouer et que j'en ai esquissé les premiers gestes à peine. +J'eusse voulu être un de ces hommes simples et dignes qui, la lance au +poing, le coeur ferme et l'esprit libre, s'en allaient par le monde, +afin de terroriser les méchants et de réconforter les faibles! + +C'est en devisant de ces choses que les deux Pardaillan--évitant avec +soin de parler de Loïse, l'un pour ne pas éveiller une suprême douleur +chez son fils, l'autre pour ne pas pleurer,--atteignirent la nuit du +vendredi, la dernière nuit. + +Comme tous les soirs, ils s'endormirent paisiblement. + +Comme tous les mâtins, le vieux Pardaillan se réveilla le premier, vers +six heures. Un mince filet de jour se jouait sur le visage du chevalier; +il souriait, rêvant sans doute de Loïse. + +Le routier le contempla avec une inexprimable expression de tendresse et +de douleur. L'heure terrible était arrivée. Un léger mouvement qu'il fit +réveilla le jeune homme. Il ouvrit les yeux et vit son père, penché sur +lui. + +Alors, chacun d'eux frémit jusqu'au plus profond de l'être, et chacun +s'efforça de garder un visage serein. Ils ne se dirent rien. Que se +fussent-ils dit à ce moment suprême? + +Enfin, après des heures qui leur parurent des minutes, ils entendirent +dans le couloir un bruit de pas nombreux. + +Ils s'étreignirent silencieusement, d'une longue étreinte d'adieu. + +La porte s'ouvrit. Montluc parut. Il avait une escorte de vingt +arquebusiers. + +Montluc fit un signe: les gardes entourèrent les deux Pardaillan, qui +eurent un dernier éclair de joie sombre en voyant que, jusqu'au bout, +ils seraient ensemble. + +On se mit en marche. Le chevalier constata qu'au bout du couloir il +y avait d'autres gardes qui attendaient; toute la garnison du +Temple--soixante soldats--était sur pied. + +On descendit un escalier de pierre. On s'enfonça dans les entrailles de +la vieille prison. + +Enfin, on pénétra dans une vaste pièce dallée. + +C'était la chambre de torture. + +Le bourreau-juré était là. Près de lui, se trouvait un homme qu'à la +lueur des torches le chevalier reconnut aussitôt--: c'était Maurevert. +Le chevalier tourna la tête vers son père et sourit. Maurevert était +livide et tremblant de haine impatiente. + +Trente arquebusiers se rangèrent autour de la salle aux voûtes +surbaissées. De six en six hommes, il y avait une torche. Les Pardaillan +virent tout cela d'un coup d'oeil. Ils virent le chevalet de torture, +avec ses ais, ses cordes, les coins de bois et le maillet posés sur une +dalle; ils virent un brasier où chauffaient des fers, des tenailles. +Ils virent le bourreau qui donnait des instructions à deux hommes: ses +aides; ils virent Montluc qui causait avec Maurevert... + +--Par lequel commençons-nous? demanda Montluc. + +--Monsieur..., fit le chevalier en avançant d'un pas. + +Aussitôt, dix mains rudes s'abattirent sur lui comme si on eût craint +quelque tentative désespérée. + +--Que voulez-vous? grommela Montluc. + +--Une grâce, dit le chevalier en affermissant sa voix d'un effort +terrible. Faites que je sois questionné le premier. + +--Morbleu! cria le vieux Pardaillan, ce que tu demandes là est injuste. +Honneur, à la vieillesse, que diable! + +--Moi, ça m'est égal, dit Montluc qui interrogea Maurevert du regard. + +Maurevert chercha les yeux du chevalier; mais le jeune homme avait +tourné vers son père un suprême regard d'adieu. + +--Le vieux d'abord! gronda Maurevert avec un accent de haine implacable. + +Il avait deviné tout ce que le chevalier allait souffrir en voyant +torturer son père. En même temps, il recula vivement vers une porte qui +donnait sur une sorte de cabinet, où divers ustensiles étaient rangés. +Là, dans l'ombre, une femme vêtue de noir, le visage couvert d'un long +voile, attendait, semblable au génie familier de cet enfer. + +Elle fit un signe à Maurevert, qui cria: + +--Allons, bourreau, commence ton office. + +--Nous disons le plus vieux d'abord? demanda le bourreau d'une voix +indifférente. + +Les deux aides, le bourreau et quelques gardes saisirent le vieux +routier. + +--Mon père! Mon père! rugit le chevalier. + +Et, le désespoir le galvanisant d'une secousse électrique, il se courba, +se raidit, se secoua, faisant vaciller et trembler les huit gardes +qui essayaient de le maintenir. Il y eut une minute de tumulte et de +désordre. Montluc tirait sa dague, et Maurevert cria: «Les chaînes! Les +chaînes!» lorsque, tout à coup, la porte de la chambre des questions +s'ouvrit et une voix haletante, une voix de femme, éclatante, domina les +bruits de l'affreuse lutte: + +«Au nom du roi!... Il y a sursis!...» + +A ce cri «Au nom du roi», tous demeurèrent immobiles, jusqu'au bourreau +qui laissa tomber les chaînettes dont il commençait à lier les jambes du +chevalier, jusqu'à Maurevert, qui se mordit les poings pour étouffer un +hurlement de rage, jusqu'à Catherine de Médicis qui, dans son ombre, +tressaillit violemment. + +Et tous virent alors une femme, une jeune femme à tournure élégante, +modestement vêtue, qui jetait un regard de compassion émue et de joie +profonde sur les deux condamnés, et qui, les mains jointes, murmurait: + +«Que bénie soit la Vierge Marie, ma sainte patronne, j'arrive à temps! + +--Marie Touchet! murmura le chevalier qui s'inclina d'un air de grâce, +d'une simplicité prodigieuse en un tel moment. + +--Qui êtes-vous, madame? demanda Montluc en s'avançant vers la jeune +femme. + +--Je suis une messagère du roi de France, voilà tout ce qui vous +importe, monsieur! dit Marie Touchet. + +--Comment êtes-vous parvenue ici? + +Sans répondre, elle tendit un papier que Montluc alla lire à la lueur +d'une torche. Il contenait ces mots: + +_Ordre aux gouverneurs, portiers et tous geôliers du + +Temple de laisser passer le porteur des présentes jusqu'à la chambre des +questions.--Signé: Charles, Roi._ + +--Et maintenant, lisez ceci! reprit Marie Touchet. + +Et elle tendit à Montluc stupéfait un deuxième papier sur lequel le roi +avait, de sa main, tracé cette ligne: + +_Ordre de surseoir à l'interrogatoire de messieurs de Pardaillan père et +fils.--Signé: Charles, Roi._ + +Montluc, ayant lu, se tourna vers le sergent qui commandait les gardes +et dit: + +--Emmenez les prisonniers dans leur cachot. Bourreau, tu reviendras +quand il plaira au roi. + +--Un instant, gronda Maurevert. Tout n'est pas dit... + +--Tout est dit quand le roi ordonne, dit Montluc. + +Le chevalier et le vieux routier, pendant ces quelques instants, avaient +tenu leurs yeux fixés sur Marie Touchet et l'éloquence de leurs regards +la remerciait. Ils sortirent, environnés de leurs gardes, déjà plus +respectueux. + +Alors Marie Touchet s'éloigna à son tour, pareille à un de ces anges de +la légende descendu un instant dans la demeure des démons. + +Il n'y eut plus dans la lugubre salle que Maurevert et Montluc. + +--Confiez-moi ces papiers, dit Maurevert. Le roi sera sans doute heureux +de votre promptitude à obéir; mais, enfin, s'ils n'étaient pas de +lui!... + +--Ma foi, mon cher monsieur, dit le soudard, qu'ils soient du roi ou +d'un autre, peu m'en chaut. Y a-t-il un cachet sur ces papiers? Oui. Ce +cachet est-il aux armes du roi? Oui. Le reste ne me regarde pas. + +Maurevert prit les papiers, et entra dans le cabinet. + +--J'ai tout entendu, dit la reine en jetant à peine un coup d'oeil sur +les papiers. Je connais la personne qui est venue. + +--Ainsi, c'est bien le roi qui a signé? balbutia Maurevert. Que faire +alors? + +--Obéir. Je vais au Louvre et j'arrangerai la chose Tenez-vous en paix; +ce qui est dit est dit; vous aurez ces deux hommes. Dans huit jours, +trouvez-vous à mon hôtel. D'ici là, voyagez; ne demeurez pas à Paris. +Vous avez commis une première maladresse en manquant l'amiral. Si vous +en commettiez une deuxième en vous laissant arrêter--car on cherche le +meurtrier--vous seriez, cette fois, perdu sans recours. + +--Madame, je crois que mon intérêt exige que je demeure a Paris. Dans +huit jours, d'ailleurs on aura autant d'intérêt que maintenant à trouver +l'auteur de l'arquebusade du cloître. + +--Je ne crois pas! dit Catherine avec un sourire livide. + +Et saisissant le bras de Maurevert: + +--Je vous couvre, entendez-vous? Votre grande faute n'est pas d'avoir +tiré sur l'amiral, c'est de l'avoir manqué. Mais au surplus, les choses +sont mieux ainsi; votre maladresse est peut-être un coup d'adresse +extraordinaire. Obéissez, partez, revenez dans huit jours et vous saurez +alors ma pensée. Et, quant à ces deux hommes ne craignez rien: je vous +en réponds. + +--J'obéirai, madame, dit Maurevert + +Il sortit en se disant: + +«Je me loge aux abords du Temple et je ne bouge pas de huit jours; je +veux voir, moi!...» + +«Comment et pourquoi la maîtresse du roi s'intéresse-t-elle à ces deux +aventuriers? se demandait Catherine. Comment et pourquoi a-t-elle obtenu +cet ordre de sursis?... Je le saurai dans quelques jours. Les Pardaillan +ne peuvent m'échapper. Pour aujourd'hui, songeons à la grande besogne!» + +Comment Marie Touchet avait obtenu ce sursis? C'est ce que nous devons +expliquer rapidement. + +Le valet du roi était entré à sept heures du matin dans l'appartement de +Charles IX et l'avait trouvé qui se déshabillait. + +--Tu vois, avait dit Charles, j'ai passé la nuit à travailler... + +--Aussi Votre Majesté est-elle à faire peur, dit familièrement le valet. + +--Je vais réparer cela. Je veux dormir jusqu'à onze heures, tu entends? +Que personne n'entre ici! Tu diras à mes gentilshommes qu'il n'y aura +pas de lever ce matin et que je les attends à mon jeu de paume après +midi. + +Le valet parti, le roi acheva de se déshabiller, mais pour revêtir +aussitôt un costume de drap, d'apparence bourgeoise. Bientôt, par des +couloirs et des escaliers dérobés, il gagna une cour déserte, +atteignit une petite porte située non loin de l'angle qui avoisine +Saint-Germain-l'Auxerrois. C'est par là qu'il passait quand il voulait +qu'on le crût au Louvre alors qu'il se promenait dans sa bonne ville, +comme un écolier heureux d'échapper pour quelques heures à la dure +contrainte. + +Dès qu'il se trouva dehors, le roi huma à pleins poumons l'air vif de la +Seine. Sa poitrine étroite se dilata. + +Un peu de couleur anima ses joues. + +Nul n'eût reconnu dans ce petit bourgeois souriant et heureux l'homme +qui venait de se débattre dans une crise affreuse contre des visions +formidables, le roi qui venait de décréter l'hécatombe des huguenots... + +Il remonta le cours de la Seine, puis tourna à gauche, atteignit la rue +des Barrés et pénétra dans la maison de Marie Touchet. + +C'est là qu'après ces terribles accès, qui faisaient de lui tantôt une +misérable loque humaine, tantôt un fou furieux, c'est là qu'il venait +chercher le repos réparateur; c'est là qu'il venait trouver l'apaisement +et la douceur, lorsque quelque terrible scène l'avait mis aux prises +avec sa mère. + +Lorsque le roi eut été introduit dans l'appartement de Marie Touchet, +il s'arrêta dans l'encadrement de la porte, émerveillé par le spectacle +qu'il avait sous les yeux: Marie Touchet, assise près d'une fenêtre dont +les châssis levés laissaient entrer à flots l'air et la lumière, était +en déshabillé du matin. Son sein était nu. Et a ce sein se suspendait +l'enfant rosé, joufflu ses deux petites mains pressant le beau sein +blanc qu'il tétait assidûment, ses jambes en l'air se livrant à une +gymnastique de satisfaction. Marie le contemplait en souriant. + +Enfin, l'enfant, repu sans doute, s'endormit tout à coup, une goutte de +lait au coin des lèvres. + +Alors Marie Touchet se leva et le déposa doucement dans le berceau. + +Et elle demeura là, le visage plein d'admiration. + +A ce moment, Charles s'avança sans bruit, la saisit par-derrière dans +ses bras et lui mit ses deux mains sur les yeux, en riant comme un gamin +qui fait une bonne farce. + +Marie le reconnut aussitôt, mais, se prêtant au jeu de son amant, elle +s'écria dans un joli rire: + +--Qui est là? Quel vilain m'empêche de voir monsieur mon fils? Ah! c'est +trop fort. Je m'en plaindrai au roi. + +--Plains-toi donc! fit Charles en ôtant ses mains. Et Marie, se jetant +dans ses bras, lui tendit ses lèvres en disant: + +--Mon cher seigneur, le premier baiser pour moi... Et maintenant, +monsieur votre fils. + +Le roi se pencha sur le berceau. Marie était près de lui, penchée aussi. +Les deux têtes se touchaient. Toutes les deux exprimaient la même +admiration naïve qui chez le roi, se nuançait d'étonnement... Quoi! ce +petit être si fort si beau, c'est mon fils!... Le roi était perplexe... +Il cherchait une place pour embrasser le petit sans l'éveiller et +finalement, n'osant pas, chercha les lèvres de Marie en disant: + +--Tiens, donne-lui ce baiser... je pourrais lui faire mal, moi! + +Marie Touchet déposa doucement ses lèvres sur le front de l'enfant. + +Puis, tous deux, se relevant, gagnèrent sur la pointe des pieds la salle +à manger où le roi se jeta dans un fauteuil en disant: + +--Je tombe de sommeil et de fatigue... + +Marie Touchet s'était assise sur ses genoux et caressait doucement les +cheveux de Charles. + +--Raconte-moi tes peines, disait-elle. Comme tu es pâle!... Qui t'a +encore tourmenté?... J'espère que tu n'as pas eu de crise, au moins?... + +--Eh bien, si, j'ai encore eu une crise, et elle a été terrible... Ce +qui est affreux, vois-tu, c'est qu'il y a quelque chose de nouveau +dans mon mal... Je sens que mon esprit est atteint... ma cervelle se +détraque... lorsque je sens la crise venir, il entre en moi comme un +souffle de haine furieuse contre l'humanité... Dans ces minutes-là, je +voudrais détruire tout ce qui m'entoure, mettre le feu à Paris comme je +t'ai dit que cet empereur fît de Rome, frapper, tuer... Ah! Marie, on +m'a trop dit que les rois ne sont forts que lorsqu'on les redoute, +lorsqu'ils tuent... et cela, vois-tu, m'est entré dans le sang... + +--Allons, tout cela passera... Il ne te faut qu'un peu de repos... + +--Oui... du calme... du repos... Mais où en trouver hormis ici? Je suis +entouré de conspirateurs. + +--N'y songe pas en ce moment. Prends ici, du moins, le peu de repos qui +calme ta pauvre chère tête... plains-toi, dis-moi ce que tu as souffert, +mais ne me dis pas ce que tu redoutes... Tu es le roi... nul n'oserait +te toucher...» + +Elle parla ainsi longuement de sa voix douce, le berçant, le +consolant... + +Mais, cette fois, le roi ne voulait pas être consolé. Trop de choses et +des choses trop terribles se préparaient autour de lui. Et, comme +il n'osait en parler, il se mit à raconter que le parti des Guises +travaillait à sa perte et que sa mère avait découvert la preuve de +la conspiration, et que, ce matin même, on allait questionner deux +dangereux acolytes de Guise. + +--Voici neuf heures, termina-t-il. Dans une heure, ces maudits +Pardaillan auront tout avoué, et je saurai la vérité. + +Marie Touchet jeta un cri. + +--Tu dis qu'on va questionner deux hommes qui s'appellent Pardaillan? + +--Oui-da. Ce sont sans doute des serviteurs de Guise. + +--Sire, s'écria Marie Touchet, je vous demande grâce pour ces deux +hommes. + +--Ça! perds-tu la tête?... + +--Non, non, mon bon Charles! Ne t'ai-je pas dit que j'ai été sauvée par +deux inconnus qui m'ont dit s'appeler Brisard et La Rochette?... Eh +bien, ce sont eux! Ramus a su leurs vrais noms... + +--Ah! tu vois bien qu'ils conspirent, puisqu'ils cachent leurs noms!... +Ecoute, Marie, veux-tu que je sois tué?... + +--Charles! Mon Charles! Je te jure qu'ils ne peuvent être coupables! Oh! +tu les cherchais pour les combler d'honneurs... et voici qu'on va les +questionner!... Ceci est affreux, sire! Ces deux hommes m'ont sauvée! Si +je suis vivante, c'est à eux que je le dois. + +--Marie!... + +--Non, Charles! Je serais une infâme si je laissais livrer au bourreau +deux vaillants gentilshommes qui ont risqué leur vie pour moi! Ne +peux-tu les faire venir au Louvre? les interroger sans l'aide du +bourreau? Ils diront tout! Je m'en fais la caution!... + +--C'est, pardieu! vrai. Pourquoi ne leur parlerais-je pas moi-même?... + +Marie, toute tremblante, entraîna le roi à un secrétaire. + +--Écris, dit-elle, écris un ordre de sursis. + +Charles écrivit l'ordre. + +--Où sont-ils? demanda-t-elle. + +--Au Temple. Je vais envoyer... + +--Non, non! J'y vais! J'y cours! s'écria Marie Touchet en jetant à la +hâte une capeline sur sa tête et un manteau sur ses épaules. Donne-moi +seulement un sauf-conduit... + +Charles écrivit le laisser-passer. Il apposa son cachet sur les deux +papiers et les remit à Marie Touchet. + +--O mon Charles, comme tu es bon... comme je t'aime!... + +Et elle s'élança au-dehors, laissant le roi tout effaré, mais charmé. On +sait le reste. Le roi demeura quelques minutes encore dans la paisible +maison, alla revoir son fils qui dormait dans son berceau; puis, calme, +l'âme purifiée, les yeux brillants, il reprit le chemin du Louvre. + + + +XXVII + +LE MESSIE DE LA SAINTE-INQUISITION + +La reine, en quittant le Temple, était rentrée secrètement au Louvre où +l'attendaient quelques seigneurs à qui elle avait donné rendez-vous pour +huit heures. L'ordre de surseoir à l'interrogatoire des Pardailîan était +pour elle une grosse déception. + +En effet, elle avait espéré surprendre enfin la preuve de la trahison de +Guise. + +Par avance, elle avait préparé un coup de théâtre qui devait mettre +Henri de Guise à sa discrétion... + +Passant par un couloir secret, elle arriva à son oratoire. + +Sa suivante florentine l'attendait. + +--Qui est là? demanda la reine. + +--Monseigneur le duc d'Anjou, le jeune duc de Guise le duc d'Aumale, +M. de Birague, M. Gondi, le maréchal de Tavannes et le maréchal de +Damville, M. le duc de Nevers et M. le duc de Montpensier. + +--Où est Nancey? + +--Le capitaine est à son poste avec les cent gardes. + +--Que fait le roi? + +--Sa Majesté est sortie ce matin de bonne heure; mais tout le monde +croit, au Louvre, que le roi dort. + +Catherine alla soulever une tenture et vit Nancey, son capitaine, l'épée +nue à la main. Elle eut un geste de satisfaction et, venant s'asseoir +près d'une petite table qui supportait un lourd missel, elle s'assura +que son poignard était bien en place à portée de sa main, et elle dit: + +--Fais prévenir M. le duc de Guise que je l'attends. + +Deux minutes plus tard, le duc, somptueusement vêtu comme à son +ordinaire, pénétrait dans l'oratoire et s'inclinait devant la reine. + +La reine s'arma de son plus charmant sourire et désigna un siège au duc +qui, sans se faire prier davantage, s'assit, campa son poing sur la +hanche et regarda fixement la souveraine, comme d'égal à égal. + +--Il se croit déjà roi! songea-t-elle. + +Quel était donc cet homme qui faisait trembler l'indomptable Catherine? + +Henri Ier de Lorraine, duc de Guise, était alors âgé de vingt-deux ans. + +Il était très beau. + +C'était le vivant portrait de sa mère, Anne d'Esté, duchesse de Nemours. +Il avait donc cette beauté mâle et régulière de la superbe Italienne qui +avait peut-être dans les veines un peu du sang de Lucrèce Borgia. + +Cette filiation éclatait sur son visage en orgueil et en dédain. + +Il s'habillait magnifiquement, entretenait une maison plus fastueuse +que celle du roi; il portait au cou un triple collier de perles d'une +inestimable valeur, et la garde de son épée était constellée de +diamants; les soieries les plus chatoyantes, les velours les plus fins +composaient son costume. Il penchait un peu la tête en arrière et +fermait à demi les yeux pour parler aux gens, comme s'il eût voulu +laisser tomber sa parole de plus haut. Sa certitude de monter sur le +trône de France était, à cette époque, absolue. + +D'où lui venait cette certitude qui, seule, lui donnait cette superbe +confiance, cette morgue fastueuse, cet orgueil intraitable? Nous +l'allons dire. + +Notons, en passant, que ce magnifique cavalier qui éclipsait jusqu'au +duc d'Anjou en élégance, que ce type achevé de la beauté, connut toute +sa vie la singulière destinée d'être outrageusement trompé par sa femme: +les amants se succédaient dans son lit, et toujours le duc de Guise +montrait la morgue d'un être à demi divin que le ridicule ne saurait +atteindre. + +Si Henri de Guise tenait de sa mère la beauté du visage et la noblesse +outrée des attitudes, il tenait de son père la froide cruauté. + +François de Lorraine, duc de Guise et d'Aumale, prince de Joinville +et marquis de Mayenne, avait tué quelquefois pour le seul plaisir de +tuer,--comme à Vassy; sans coeur, sans esprit, sans entrailles, tel +avait été l'illustre, le magnanime, le brave François de Guise, que les +écrivains se sont toujours efforcés de présenter comme un modèle de +vertu civique et guerrière. + +La reine, ayant essayé de faire baisser les yeux à son redoutable +interlocuteur, résolut d'abattre au moins pour un temps ses espérances. + +--Monsieur le duc, dit-elle d'une voix glaciale, on vous a sans doute +appris que le roi votre maître s'est décidé à débarrasser le royaume des +hérétiques qui l'encombrent. + +--Je connais cette résolution, et vous m'en voyez tout heureux, madame, +bien qu'elle soit un peu tardive. + +--Le roi est maître de choisir son heure. Mieux que les intrigants et +les brouillons, il sait l'heure propice pour frapper les ennemis de +l'Eglise... et ceux du trône. + +Guise ne sourcilla pas et continua de sourire. + +--Le roi, reprit la reine, le roi peut-il compter sur votre concours?... + +--Vous le savez bien, madame! Mon père et moi nous avons assez fait pour +le salut de la religion pour que je puisse reculer au dernier moment. + +--Bien, monsieur. De quelle besogne spéciale voulez-vous vous charger? + +--Je prends Coligny, dit froidement Guise; je prétends envoyer sa tête à +mon frère le cardinal. + +Catherine pâlit. Cette tête, c'est elle qui avait promis de l'envoyer +aux inquisiteurs! + +--Soit! dit-elle. Vous agirez au signal convenu: le tocsin de +Saint-Germain-l'Auxerrois. + +--Est-ce tout, madame? + +--C'est tout, dit Catherine. Pourtant, comme vous êtes le rempart du +trône, je prétends vous montrer les précautions que j'ai prises pour le +cas où le Louvre serait attaqué par les parpaillots. Nancey! + +Le capitaine des gardes de la reine parut aussitôt. + +--Nancey, demanda la reine, combien avons-nous d'arquebusiers en ce +moment dans le Louvre? + +--Douze cents, madame. + +Guise sourit. + +--Et puis? reprit Catherine en le regardant de côté. + +--Et puis, continua Nancey, nous avons deux mille Suisses, quatre cents +arbalétriers et mille cavaliers logés comme nous avons pu.» + +Cette fois, le front de Guise devint soucieux. + +--Et puis? reprit la reine. Vous pouvez tout dire devant M. le duc, qui +est un fidèle serviteur du roi. + +--Et puis, enfin, nous avons douze canons... + +--Les bombardes des jours de fête? insista Catherine. + +--Non pas, madame: douze canons de bataille qui sont entrés secrètement +au Louvre la nuit dernière. + +Guise pâlit. Il ne souriait plus. D'instinct, il se leva et prit une +attitude où commençait à paraître une nuance de respect. + +--Achevez de rassurer M. le duc, dit Catherine. Que nous ont annoncé les +messagers qui nous arrivent de puis trois jours? + +--Mais, fit Nancey d'un air étonné, ces messagers annoncent simplement +que les ordres du roi s'exécutent et que chaque gouverneur a mis des +troupes en marche sur Paris... + +--En sorte que?... + +--En sorte que six mille cavaliers nous ont été signalés ce matin et +seront dans la journée à Paris; en sorte que huit à dix mille fantassins +doivent arriver ce soir ou demain matin au plus tard; en sorte que, sous +trois jours, il y aura dans Paris ou sous les murs de Paris une armée de +vingt-cinq mille combattants aux ordres du roi.» + +Cette fois, Henri de Guise ne dissimula plus: il était atterré. + +--La partie est perdue! gronda-t-il. + +Et il s'inclina devant la reine avec un respect qu'il ne lui avait +jamais témoigné: il était vaincu. + +Mais déjà Nancey reprenait: + +--Puisque nous parlons de ces choses, madame, voulez-vous me dire +qui doit prendre le commandement des troupes du Louvre? Est-ce M. de +Cosseins? + +Le duc de Guise tressaillit d'espoir: Cosseins était à lui, on le sait. +Mais cet espoir fut de courte durée. + +--Monsieur de Cosseins, dit la reine, a obtenu du roi la garde de +l'hôtel-amiral. Qu'il y reste. Nancey, vous commanderez. Je sais à quel +point vous êtes dévoué. + +Nancey mit un genou à terre et dit: + +Jusqu'à la mort. Majesté! + +--Je le sais. Faites donc, dès la nuit tombante, charger les arquebuses. +Placez vos hommes en les distribuant à chaque porte. Que les canons +soient chargés et pointés dans toutes les directions. Que les cavaliers +se tiennent à cheval dans la cour, prêts à charger. Mettez quatre cents +Suisses autour du roi, et, si on tente de marcher sur le Louvre, feu, +Nancey! feu de vos arquebuses! feu de vos canons! feu partout et contre +qui que ce soit, manants, bourgeois, prêtres, gentilshommes huguenots ou +catholiques... tuez tout. + +--Je tuerai tout! s'écria Nancey en se relevant. Mais, madame, autour de +Votre Majesté... qui dois-je placer? + +Catherine se leva, tendit son bras vers le Christ d'argent et, d'une +voix qui eut des sonorités étranges, elle répondit: + +--Autour de moi? Personne: j'ai Dieu pour moi!... + +--Madame, dit Guise d'une voix altérée, lorsque Nancey fut sorti. Votre +Majesté sait qu'elle peut faire état de moi pour le service du roi aussi +bien que pour la défense de la religion... + +--Je le sais, monsieur le duc. Aussi, croyez bien que, si vous n'aviez +vous-même choisi votre besogne dans le grand oeuvre qui se prépare, +c'est à vous que j'eusse demandé de prendre le commandement du Louvre. + +Guise se mordit les lèvres jusqu'au sang: il s'était enferré lui-même. + +--Madame, reprit-il, il ne me reste plus qu'à vous demander la faveur de +vouloir bien recevoir l'homme à qui j'ai donné des ordres pour la nuit +prochaine. + +--Qu'il vienne!» dit Catherine. + +Guise alla ouvrir la porte d'un couloir et fit un signe. Une sorte de +colosse à figure niaise et poupine, aux mains énormes, aux yeux ronds +à fleui; de tête, bleu faïence, au front bas et têtu, entra en se +dandinant. + +Cet homme s'appelait Dianowitz. Mais, comme il était d'origine +bohémienne, le duc de Guise, selon l'usage qui faisait nommer les +domestiques du nom de leur province, l'appelait Bohême et, par +abréviation, simplement Bême. + +La reine regarda le géant avec une admiration exagérée. Le géant sourit +et caressa sa moustache. + +--Tu t'es chargé de quelque chose pour cette nuit? demanda Catherine. + +--De tuer l'Antéchrist, oui. Si Votre Majesté veut, je lui coupe la +tête. + +--Je le veux, dit la reine. Va, et obéis à ton maître. + +Le géant se dandina sur ses jambes, mais demeura sur place. + +--Eh bien, Bême, as-tu entendu? fit le duc. + +--Oui; mais je veux pouvoir sortir de Paris avec deux ou trois bons +compagnons qui m'escortent jusqu'à Rome... Vous savez que toutes les +portes sont fermées...» + +Catherine s'assit et écrivit rapidement quelques lignes sur un papier +qu'elle signa et sur lequel elle apposa le sceau royal. + +Bême le lut attentivement. Il contenait ces mots: + +Sauf-conduit pour toute porte de Paris, valable ce jourd'hui 23 août et +jusque dans trois jours--Laissez passer le porteur des présentes et les +personnes qui l'accompagnent.--Service du Roi. + +Le géant plia le papier et le plaça dans son pourpoint. + +--Tu oublies ceci, dit Catherine. + +Elle laissa tomber une bourse pleine d'or sur le plancher. + +Le géant se baissa, la ramassa et sortit convaincu qu'il avait produit +sur la reine une impression extraordinaire. + +--Quelle magnifique brute! fit la reine. Je vous félicite, monsieur le +duc, d'être capable d'avoir près de vous de pareils serviteurs... Et, +maintenant, allons conférer avec nos amis. + +La conférence dura jusqu'à sept heures du soir. + +Tout cet après-midi, il y eut dans le Louvre des allées et venues +mystérieuses. + +A diverses reprises, la reine envoya chercher le roi; mais le roi jouait +à la paume avec les huguenots et refusa constamment de se rendre à la +prière de sa mère. + +Peut-être espérait-il que, sans lui, on n'oserait prendre les décisions +suprêmes. Peut-être voulait-il simplement s'étourdir. + +A huit heures du soir, il y eut dans l'hôtel du duc de Guise une réunion +de tous ceux qui avaient placé en lui toutes leurs espérances et déjà le +considéraient comme le roi de France--depuis Damville jusqu'à Cosseins, +depuis Sorbin de Sainte-Foi jusqu'à Guitalens. + +--Messieurs, leur dit-il, cette nuit nous sauvons la religion de la +Messe. Vous savez tous ce que vous avez à faire... + +Un profond silence accueillit ces paroles. + +--Quant à nos projets, continua Guise, ils sont remis à plus tard. La +reine est sur ses gardes, messieurs, montrons ce soir que nous sommes +des sujets fidèles--et, pour le reste, nous attendrons. Allez, +messieurs. + +C'est ainsi qu'Henri de Guise donna contrordre aux conjurés. Il +paraissait troublé, inquiet, furieux. + +A partir de neuf heures et jusqu'à onze heures, le duc reçut les curés +des diverses paroisses et les capitaines de quartier, qu'on alla +chercher par groupes de huit à dix. + +A chaque groupe, il tint en termes brefs, d'une voix saccadée, le même +langage: + +--Messieurs, la bête est prise au piège! + +--A mort! A mort!» répondirent prêtres et capitaines. + +Et, à mesure que chaque groupe se retirait, on lui donnait les dernières +instructions; le signal devait être donné par le tocsin de toutes les +églises; les fidèles serviteurs de la religion porteraient un brassard +blanc, ceux qui n'auraient pas le temps de confectionner un brassard +mettraient un mouchoir autour du bras. + + + +XXVIII + +ÉTONNEMENT DE MONTLUC; SUITE DES AMOURS DE PIPEAU ET NOUVELLE RUINE DE +CATHO + +Or, en cette soirée, trois scènes bien différentes, mais également +étranges, se déroulèrent sur les points les plus divers de Paris. + +La première, au Temple. + +La deuxième, dans le repaire de Damville, aux Fossés-Montmartre. + +La troisième, dans le cabaret des Deux-Morts-qui-parlent. + +Vers neuf heures, deux femmes couvertes de grands manteaux furent +mystérieusement introduites dans la prison du Temple et conduites à +l'appartement du gouverneur: c'était Pâquette et la Roussette. + +Montluc les attendait devant une table chargée de mets et de vins. Et, +pour avoir liberté complète dans l'orgie, il avait donné congé à ses +trois valets et à sa servante, lesquels, heureux de cette aubaine, +s'étaient empressés d'aller respirer au-dehors un autre air que celui de +la prison. + +--Vous voilà, mes tourterelles! s'écria Marc de Montîuc en éclatant de +rire. Venez ça, que je vous embrasse! + +Mais Pâquette et la Roussette, au lieu d'obéir, dégrafèrent leurs +manteaux et les laissèrent tomber. + +Montluc ouvrit des yeux énormes et demeura bouche bée. Les deux +ribaudes lui apparurent vêtues de satin, le cou enfoncé dans de vastes +collerettes, la taille pincée et amincie sur le devant, en pointe; des +costumes, non de bourgeoises, mais de princesses. Elles étaient chargées +de bijoux au cou, aux oreilles, aux poignets, aux doigts; elles étaient +fardées comme des grandes dames. + +Dans son ingénuité, Catho avait cru devoir faire les choses en grand et +avait visé à la magnificence. Où s'était-elle procuré ces nippes? Au +fond de quelque friperie de la Cour des Miracles? Peu importe. + +Ce qui est sûr, c'est qu'elle avait transformé les ribaudes en +princesses: seulement, il y avait des détails qui révélaient la parfaite +ignorance de Catho en matière de costumes de cour. En outre, si les +robes étaient de satin authentique, elles étaient fripées et tachées. +Les bijoux étaient en verroterie et en cuivre. Les deux ribaudes +s'étaient fardées, mais elles l'étaient outrageusement. + +Telles qu'elles étaient, elles s'admirèrent naïvement, et à peine leurs +manteaux furent-ils tombés que, s'avançant vers Montluc ébahi, elles +exécutèrent les trois révérences que Catho leur avait apprises. + +Montluc, déjà ivre, car il en était à sa quatrième bouteille en les +attendant, Montluc se leva, effaré, subjugué, se demandant s'il était en +proie à un cauchemar et si, au lieu des deux ribaudes qu'il attendait, +il ne recevait pas la visite de deux reines. + +--Or ça! gronda Montluc en se remettant, que signifie? + +--Eh bien, mais, dit la Roussette, nous sommes habillées pour la fête de +demain matin. + +--La fête! bégaya Montluc. + +--Eh! oui, dit gentiment Pâquette, les deux truands qu'on va +questionner, tenailler et mettre au chevalet... + +Montluc avala une formidable rasade et, remis d'aplomb, son rire fit +trembler les vitraux. + +--La fête! Ah! oui, j'y suis... Et, comme ça, vous vous + +êtes déguisées en princesses pour voir la question? Cornes du diable! +Tripes et ventre! Voilà une idée! J'étouffe de rire! Ah! les dignes +gueuses! Et moi qui ne les reconnaissais pas!... Je pouffe, j'étouffe, +j'étrangle!... Des princesses! Holà! les gardes de Leurs Majestés!... +Tudieu, je veux que vous soyez des reines, ce soir! Tais-toi, la +Roussette... Assieds-toi, là, à ma gauche, et toi, Pâquette, à ma +droite! Par les boyaux du dernier parpaillot que j'ai occis! Il faut que +j'écrive la chose à M. Blaise, mon père, pour qu'il la raconte en son +mémoire qu'il écrit... Des reines? Oui-da! Je le veux ainsi! Et je serai +roi... Voyons, toi, la Roussette, tu seras... tu seras Mme Margot +en personne! Et toi, Pâquette, que seras-tu? Tu seras Elisabeth +d'Espagne... Silence! Que tout se taise dans Paris, en cette nuit +mémorable! Toi, là reine de Navarre, emplis-moi mon verre. Et toi, la +reine d'Espagne, viens t'asseoir sur mes genoux... + +Il n'entre pas dans notre dessein d'offusquer le lecteur par le récit de +l'orgie qui suivit: nous voulions simplement indiquer l'entrée des deux +ribaudes au Temple. + +A minuit, Montluc était au dernier degré de l'ivresse. Et pourtant il +luttait encore. + +A deux heures, il roulait sur le plancher, serrant contre lui, dans une +étreinte furieuse, les deux reines dont les robes étaient en lambeaux, +dont les coiffures s'étaient déroulées, dont les fards s'étaient +liquéfiés et se mêlaient en un coloris sans nom sur leurs visages. + +Bientôt on n'entendit plus que les ronflements énormes du soudard. + +Alors, Pâquette et Roussette se relevèrent et prêtèrent l'oreille. + +Sous leurs fards, elles étaient livides et des frissons les secouaient. + +*** + +Transportons-nous maintenant à la maison des Fossés-Montmartre. Il est +onze heures du soir. Le maréchal de Damville vient de rentrer. Il est +sombre: ordre du chef de la conjuration de ne rien tenter contre le +Louvre! Tous les grands projets remis à plus tard!... Mais, en même +temps, une joie funeste jaillit de ses yeux en flammes de cruauté: on +lui livre son frère! Il est chargé d'attaquer l'hôtel de Montmorency; +c'est lui qui doit mettre à mort celui qu'on appelle le chef des +politiques. + +Et, dans cet hôtel de Montmorency, c'est Jeanne de Piennes qu'il va +enfin reconquérir!... + +Son frère mort, Jeanne est à lui! + +Le maréchal traverse les vastes salles de sa maison. Elles sont remplies +de soldats, les uns aiguisent leurs dagues sur des pierres; d'autres +visitent leurs pistolets; d'autres chargent leurs arquebuses; tout cela +se fait silencieusement. Sur des tables sont posées d'énormes cruches de +vin. Tantôt l'un, tantôt l'autre se verse un grand gobelet. + +Damville a fait signe à une douzaine de gentilshommes qui l'attendent. +Et il va s'enfermer avec eux pour donner à chacun des ordres et lui +indiquer sa besogne. Mais, avant de disparaître, il demande où est son +favori, le vicomte d'Aspremont, et on lui répond qu'Orthés est avec ses +chiens. Damville va le voir et le trouve dans une cour qu'éclairent deux +torches. + +--Eh bien, lui demande-t-il, tu n'apprêtes donc pas tes armes, toi? + +Sans répondre, Orthès d'Aspremont lui montre ses deux molosses. Damville +sourit. + +Dans cette cour étroite, que les lueurs des deux torches teintaient de +rouge, le vicomte d'Aspremont se livrait à un singulier travail. Il +allait et venait lentement, les mains au dos. Ces mains tenaient un +fouet à chiens. Sur ses talons, marchaient gravement deux chiens, la +gueule entrouverte, les yeux sanglants, les épaisses babines pendantes: +Pluton et Proserpine! + +Et, derrière Proserpine, un chien berger à poil roux ébouriffé faisait +des grâces, bondissait, se roulait: Pipeau! + +Pipeau était le commensal de Proserpine... + +Orthès avait voulu le renvoyer, mais Proserpine lui avait montré les +dents. + +Quant à Pluton, il avait admis le partage, soit par indifférence +philosophique, soit en reconnaissance de la carcasse de poulet. + +Pluton et Proserpine, donc, suivaient pas à pas leur maître. + +Celui-ci arrivait au bout de la cour; là, un homme, debout, attendait, +tout raide, sans un geste, sans un mouvement. + +Alors, Orthès se retournait brusquement vers les deux molosses et +faisait claquer son fouet. A ce signal, les deux monstrueuses bêtes +sautaient sur l'homme immobile et, d'un seul coup, avec un grondement +terrible, lui enfonçaient leurs crocs dans la gorge!... + +Pipeau, la patte dressée, examinait cette scène avec étonnement. + +Alors le vicomte d'Aspremont relevait l'homme, le remettait debout, +arrangeait ses vêtements et son masque: l'homme était un mannequin... + +Puis, le vicomte recommençait sa promenade, son fouet au dos, les deux +chiens sur ses talons. Pipeau courtisant Proserpine. + +Et, tout à coup, il donnait encore le signal... la hideuse leçon était +répétée. + +Alors, Orthès d'Aspremont se tourna vers le maréchal qui examinait cette +scène effrayante et, avec un calme plus effrayant, il dit: + +--Monseigneur, voilà mes armes! + +*** + +Au cabaret des Deux-morts-qui-parlent, vers minuit. Depuis longtemps, +Catho avait renvoyé ses ordinaires clients nocturnes. Et même elle avait +condamné sa porte au moment où le couvre-feu avait sonné. + +Mais, à partir de onze heures, cette porte s'entrebâilla. + +Bientôt une femme parut, une pauvresse misérablement vêtue. Puis deux +vieilles entrèrent, espèces de sorcières à capuches noires. Puis une +borgnesse, un emplâtre sur l'oeil, qui, en entrant, défit son emplâtre. + +Puis une hideuse manchote à tête de furie, qui s'étant assise, délia +quelques cordes et retrouva son bras. Puis cinq ou six béquillardes qui +se traînaient péniblement et qui jetèrent leurs béquilles dès qu'elles +furent dans le cabaret. Vers minuit, l'auberge était bondée, toutes ses +salles occupées, toutes ses tables prises: et là grouillait un monde +fantastique, rien que des femmes, toute la Cour des Miracles femelle, +truandes, diseuses de bonne aventure, danseuses de corde, mendiantes, +les unes jolies sous les haillons, les autres hideuses, toutes vêtues de +pièces et morceaux. + +A toutes, Catho, aidée de deux ou trois femmes, servait à manger, +versait à boire; elle causait vivement à quelques-unes, glissant à +celle-ci un ducat, à celle-là un écu d'or... + +Puis, tout à coup, après que Catho eut dit quelques mots, cette vision +s'évanouit; les béquillardes reprirent leurs béquilles, les bossues leur +bosse, les borgnes leur emplâtre, et, en quelques minutes, l'auberge se +vida. + +Tout ce monde inouï, exorbitant, s'était enfoncé dans l'ombre sereine de +la nuit d'été. + +Catho, alors, alla à une armoire et en tira trois sacs d'écus d'argent +et d'or. + +«La fin!» murmura-t-elle avec une grimace. + +Vers une heure, le cabaret, qui s'était vidé, commença à se remplir de +nouveau; cette fois encore, il ne vint que des femmes. Et leur misère, à +celles-ci, était plus décente et s'attifait d'oripeaux. Il y en avait +de très jolies. Il y en avait des laides. La plupart étaient jeunes. +Presque toutes portaient la robe lâche et la ceinture; beaucoup de ces +ceintures étaient brodées d'or... + +Et c'étaient les ribaudes, toutes celles qui faisaient métier de leur +corps, et que Catho, l'une après l'autre, avait depuis trois jours +décidées. Elles riaient, chantaient, les unes d'une voix douce et +dolente, les autres d'une voix enrouée; toutes buvaient, buvaient! + +Catho recommença la distribution des écus. Ses trois sacs se vidèrent. + +Alors, les ribaudes, par petits groupes, s'en allèrent dans la nuit +silencieuse, et l'auberge demeura vide. + +Catho prit une lanterne et descendit à sa cave; elle vit qu'il ne lui +restait plus une bouteille de vin, plus un flacon de liqueur! Elle +remonta dans le cabaret, pénétra dans l'office et vit qu'il ne lui +restait plus un jambon, plus un morceau de pain, plus une volaille, plus +un pâté!... Elle monta à sa chambre, ouvrit ses armoires et vit que, +depuis deux jours, elle avait vendu ce qu'elle possédait pour en faire +de l'argent... Elle ouvrit l'armoire où elle avait placé son argent, vit +qu'il ne lui restait plus un sou... + +«Bah!» dit-elle simplement. + +Alors, elle prit une forte dague qu'elle plaça à sa ceinture, sortit, +ferma la porte du cabaret dévasté, plaça les clefs sous la porte et +s'éloigna à son tour. + + + +XXIX + +CE QU'IL Y AVAIT DANS LE SILENCE + +La nuit était claire; c'est-à-dire que le ciel, constellé du zénith +jusqu'à l'horizon, paraissait tout pâle, de cette pâleur indécise et +tendre de la toute première aube Pourtant l'aube était loin encore. + +Catho marchait, étonnée de cette majestueuse sérénité; bien que son âme +inculte et farouche fût peu apte à regarder face à face les beautés +insondables, elle levait parfois la tête vers le zénith diamanté; puis +peut-être parce qu'elle ne pouvait saisir l'émotion qui tombait de ces +harmonies, elle baissait son regard en frissonnant. + +Seulement, elle pensait: + +«Comme la nuit est belle!» + +Elle s'étonna que Paris fût aussi profondément silencieux. + +Où étaient les amoureux? Où étaient les truands? Pourquoi tout le monde +se cachait-il? + +Tout à coup, elle vit une porte s'ouvrir, la porte d'une belle maison, +la maison de quelque homme noble ou tout au moins bourgeois. Une +quinzaine de personnages en sortirent. Ils étaient armés d'arquebuses, +de pistolets, de pertuisanes, de hallebardes. L'un d'eux portait une +lanterne sourde. Un autre portait un papier. Tous avaient un brassard +blanc, quelques-uns une croix blanche sur le pourpoint. + +Cette troupe se mit en marche. + +L'homme qui tenait le papier marchait en tête, près de l'homme a la +lanterne. + +«Où vont-ils? Que font-ils?» se demandait Catho en poursuivant sa route. + +La troupe s'arrêta soudain; l'homme qui était en tête consulta son +papier et, s'approchant d'une maison, traça sur la porte un signe. + +Ces gens alors allèrent plus loin et Catho, étant arrivée devant la +porte, vit que le signe tracé était une croix blanche marquée à la +craie. + +La troupe s'arrêta encore devant deux autres maisons, et le même homme +les marqua d'une croix blanche. + +Puis ils tournèrent brusquement dans une autre rue, et Catho poursuivit +son chemin. + +Mais alors, à vingt pas devant elle, une deuxième troupe lui apparut; +puis, à gauche, à droite, dans toutes les rues qu'elle longeait ou +qu'elle traversait, elle aperçut des troupes pareilles. Et toutes +escortaient un homme qui portait un papier; cet homme s'arrêtait de +temps à autre, examinait son papier et marquait une maison d'une croix +blanche... + +Catho compta d'abord ces petites lanternes sourdes qui se promenaient de +place en place; elle compta aussi les portes que, sur sa route, elle +vit marquées d'une croix blanches; puis elle y renonça... il y en avait +trop. + +Et, comme deux heures sonnaient au loin, dans le solennel silence, elle +tressaillit et hâta le pas en disant: + +«A quoi vais-je penser là!... Voici l'heure, et on m'attend!...» + +Deux heures venaient de sonner. Il se fit par toute la ville comme une +vaste et sourde rumeur, pareille à un coup de vent qui bruisse tout à +coup à travers une forêt. + +Puis le silence se fit plus profond... + +Henri de Guise était à cheval dans la cour de son hôtel, remplie de gens +d'armes. + +Le duc d'Aumale était posté non loin de l'hôtel Coligny, sous un hangar, +avec cent arquebusiers. + +Le marquis chancelier de Birague était devant Saint-Germam-l'Auxerrois +et, à voix basse, donnait des ordres à un capitaine de quartier qui +commandait cinquante hommes. + +Le maréchal de Damville attendait hors sa maison frissonnant +d'impatience. Il était à cheval; autour de lui, trois cents cavaliers +pareils à des statues équestres! + +Crucé était embusqué près de l'hôtel du duc de La Force, vieux huguenot +qui, depuis la mort de sa femme vivait retiré, se consacrant à +l'éducation de son jeune fils. Crucé avait avec lui une vingtaine +d'hommes Trente garçons bouchers, les bras nus, le coutelas à la main, +entouraient Pezou. + +Le libraire Kervier. avec un certain Charpentier commandait à une bande +de truands, déjà ivres de vin, en attendant qu'ils fussent ivres de +sang. Ce Charpentier était un docteur plus ou moins savant, mais rival +haineux du vieux Ramus. + +Le maréchal de Tavannes, posté sur le grand pont écoutait, penché sur +l'encolure de son cheval. Deux cents fantassins, la pique au poing, +avaient l'oeil fixé sur sa haute silhouette noire. + +A chaque pont, il y avait ainsi un barrage de fantassins, les chaînes +étaient d'ailleurs tendues du côté de l'Université, pour que ces troupes +ne pussent être assaillies par-derrière. + +A chaque carrefour de la ville, il y avait un capitaine de quartier et +cinquante bourgeois en armes. + +Derrière les portes fermées de toutes les maisons catholiques, des gens, +prêts à se ruer au-dehors la figure livide, écoutaient le silence. + +Le silence était énorme; c'était le silence de la mort. + + + +XXX + +LES MYSTÈRES DE LA RÉINCARNATION + +Vers ce moment-là, c'est-à-dire entre deux et trois heures du matin, à +cet instant solennel où des souffles d'angoisse faisaient frissonner la +nuit, une scène effroyable se déroulait au Temple, avec, pour uniques +personnages, le vieux routier et son fils, le chevalier de Pardaillan. + +C'était une de ces scènes qui, par l'épouvante qu'elles dégagent, +dépassent l'imagination et devant lesquelles la plume du romancier +hésite et tremble. Mais, pour la présenter au lecteur, nous devons, pour +quelques moments, nous attacher aux faits et gestes d'un personnage sur +lequel nous concentrons toute notre attention. + +Ce personnage, c'était l'astrologue de la reine, Ruggieri. + +Ruggieri était sans doute l'homme le plus convaincu de la cour de +France. Il avait la foi. Il croyait, d'une croyance profonde et sincère, +à la possibilité de l'Absolu. Était-ce un fou? C'est possible, sans que +ce soit certain. + +L'astrologue portait en lui le mystère du Moyen Age agonisant. Né à +Florence, il était peut-être le fils de quelque magicienne syriaque ou +égyptienne, qui lui avait transmis l'amour des études ésotériques. + +L'alchimie et l'astrologie étaient la double et incessante préoccupation +de cet homme. En cherchant la pierre philosophale, en manipulant et +en combinant des corps chimiques, Ruggieri avait trouvé des poisons +redoutables. + +Mais il faut noter que, pour lui, la pierre philosophale et la +connaissance de l'avenir par les astres n'étaient que deux formes de +l'Absolu. Ses études ésotériques comprenaient une troisième forme, qui +était la recherche de l'immortalité de l'homme. + +Ainsi donc: la toute-puissance par la richesse infinie, la science +absolue par la connaissance de l'avenir; la parfaite jouissance de la +vie par l'immortalité, voilà le rêve fabuleux qui hantait ce cerveau. + +Quand il était fatigué de regarder au ciel, il redescendait à la chimie; +quand il était fatigué de se pencher sur ses creusets, il se colletait +avec la mort... + +Et, courbé sur le cadavre de quelque supplicié qu'il avait acheté au +bourreau, il cherchait, oui, il cherchait le moyen de faire revivre ce +cadavre!... + +«Qu'est-ce que le coeur? songeait-il: un balancier. Qu'est-ce que le +sang? Le charroi de la vie. Voici un corps. Le sang y est toujours, +c'est-à-dire le moyen de véhiculer la vie. Le coeur y est toujours, +c'est-à-dire le régulateur nécessaire aux mouvements de la vie. Nerfs, +muscles, chair, cerveau, tout y est. Or, ce corps, tel qu'il est +maintenant, vivait ce matin. Il a fallu qu'une corde l'ait serré au cou +pour qu'il devienne cadavre. Et, cependant, il est tel qu'il était avant +la pendaison. Que manque-t-il à ce corps de matière? Evidemment le corps +astral qui mettait en mouvement le balancier et charriait de la vie à +travers les veines. De quoi s'agit-il donc, en somme? D'obliger ce corps +astral à se réincarner en ce corps matériel. Voilà tout! + +Quand il avait bien ainsi rêvé, Ruggieri modelait une statuette de cire +qui représentait à ses yeux le corps astral du cadavre. Et, sur ce +simulacre, il essayait ses incantations... + +Quelquefois, il lui avait semblé voir le cadavre tressaillir comme prêt +à se réveiller. Mais l'illusion s'envolait bientôt. + +A force de triturer le problème sous toutes ses faces, un jour, il se +frappa le front: + +«Quelle erreur! murmura-t-il. Je dis que le sang est dans le cadavre. +Oui, il y est. Mais il n'y est plus à l'état liquide. Il est coagulé. +Il ne peut plus charrier la vie. Il faudra donc au prochain cadavre que +j'achèterai, il faudra qu'avant toute incantation je lui transfuse un +sang vivant!...» + +Or, maintenant que nous avons complété le portrait de Ruggieri, +maintenant qu'une lumière livide, mais nécessaire, a été projetée sur +cette monstrueuse silhouette, nous prierons le lecteur de se transporter +cinq jours en arrière, jusqu'au moment où le groupe d'hommes, que +nous avons signalé en temps et lieu, pénétra dans l'église +Saint-Germain-l'Auxerrois et enleva le cadavre de Marillac. + +Catherine s'était montrée généreuse: à Panigarola, elle laissait le +cadavre d'Alice; à Ruggieri, elle envoyait celui de son fils. Ruggieri +attendait, en effet, hors l'église. Quand il vit les hommes qui +emportaient Marillac mort, il s'approcha et prononça quelques paroles, +sans doute un mot de reconnaissance. + +Alors, il fit un signe, et les funèbres porteurs se mirent à le suivre. + +Arrivé rue de la Hache, Ruggieri s'arrêta non loin de la maison qu'avait +habitée Alice de Lux et, ayant fait déposer le cadavre à terre, il +renvoya les porteurs. + +A grand-peine, il souleva le corps et le transporta ou plutôt le traîna +jusque dans les jardins. Et il referma la petite porte. Puis, à nouveau, +il chargea sur ses épaules le lugubre fardeau et parvint enfin jusqu'à +la maison si coquette où se trouvaient ses laboratoires. + +Lorsque le corps se trouva étendu sur une grande table de marbre, +lorsque Ruggieri l'eut déshabillé et soigneusement lavé, sa première +besogne fut de lui injecter des aromates destinés à empêcher toute +décomposition pendant quelques jours au moins; et ceci n'était qu'un jeu +pour ce redoutable créateur de poisons. + +Il s'assit près de la table de marbre à laquelle il s'accouda, et +examina le corps de son fils: il était labouré de coups de poignard dont +plusieurs avaient pénétré jusqu'aux sources de la vie; la poitrine, les +épaules, le cou étaient zébrés de longues plaies entrouvertes. La tête +avait conservé une sérénité remarquable. Evidemment, Marillac ne s'était +pas aperçu qu'on le tuait. Le premier coup, qui lui avait été porté au +moment où il descendait vers Alice, avait dû le foudroyer. Les paupières +étaient légèrement soulevées. Ruggieri essaya en vain de les fermer et, +n'y parvenant pas, il jeta sur le visage un mouchoir de fine batiste +parfumée qu'il avait trouvé dans le pourpoint du mort et qui était au +chiffre d'Alice. + +Ruggieri n'était nullement ému. + +La douleur paternelle disparaissait dans l'effort cérébral du savant. + +Et cet effort devait être énorme. Car, pendant plusieurs heures, le mage +demeura pétrifié dans une immobilité telle qu'on l'eût pris pour un +autre cadavre, si une espèce de tremblement n'eût parfois agité ses +mains. Il était d'ailleurs aussi pâle que le mort qu'il étudiait. Mais +ses yeux laissaient échapper une flamme ardente. + +A un moment de cette sinistre méditation, il bredouilla quelques mots: + +«Il a perdu tout son sang... l'opération n'en est-elle pas +simplifiée?... je recoudrai toutes ces plaies, sauf une... celle-ci... +qui a ouvert la carotide... c'est par là que je dois faire la +transfusion...» + +A un autre moment de la journée, il murmura: + +«Nostradamus ne m'a-t-il pas affirmé qu'il avait obligé le corps astral +d'un de ses enfants à demeurer près de lui pendant plus d'un mois?... +Et, moi-même, n'ai-je pas vu tressaillir à diverses reprises les +cadavres que je voulais ranimer? Est-ce que le corps astral n'était pas +là, alors, qui essayait de réintégrer sa demeure charnelle?» + +A l'heure où la nuit commençait à tomber, Ruggieri se leva brusquement, +courut à une vaste armoire pleine de livres et de manuscrits, et il se +mit à la fouiller fébrilement. + +Il tremblait convulsivement et répétait: + +«Oh! je le trouverai... je le trouverai....» + +Au bout de deux heures, ayant jonché le parquet de papiers et de volumes +épars, il finit par mettre la main sur ce qu'il cherchait: c'était un +livre qui ne contenait guère qu'une cinquantaine de pages. Les pages +étaient moisies. Les caractères de l'écriture étaient hébraïques. + +Lentement, Ruggieri se mit à le feuilleter. Ses yeux, d'un seul trait, +parcouraient chaque page. + +A la vingt-neuvième page, il eut comme un sourd rugissement, et son +doigt se posa, s'incrusta sur une ligne. + +«La formule d'incantation!» gronda-t-il. + +Il était à ce moment dix heures du soir. Le silence était profond +au-dehors. + +Comme minuit approchait, l'astrologue alluma cinq nouveaux flambeaux, ce +qui faisait sept avec ceux qui l'éclairaient déjà. + +Il les plaça sur le parquet dans l'angle du laboratoire tourné à l'est. +Les flambeaux étaient placés en fer à cheval dont l'ouverture se +trouvait donc tournée vers l'ouest, et formaient un demi-cercle dans le +coin, un demi-cercle appuyé à l'est. Dans ce demi-cercle de lumière, +Ruggieri se plaça debout, tourné vers l'intérieur du laboratoire, +c'est-à-dire regardant l'ouest, qui est le lieu de ténèbres, par rapport +à l'est d'où vient la lumière. + +De fa main, il traça dans l'air un cercle, comme pour s'enfermer. + +Puis, devant lui, à ses pieds, au milieu des deux branches du fer +à cheval formé par les sept flambeaux, il enfonça profondément son +poignard dont la garde formait une croix. + +Alors, tirant un chapelet de son pourpoint, il en détacha douze grains +qu'il plaça en cercle autour du poignard dressé comme une croix. + +Minuit commença à sonner ses douze coups lents et sonores, voilés de +tristesse... + +Au sixième coup, Ruggieri prononça la formule d'une voix calme, forte et +grave. + +Les vibrations du douzième coup de minuit résonnaient encore sourdement +dans les airs, lorsqu'il vit à l'autre extrémité du laboratoire une +forme blanche qui, d'abord indécise, se précisa rapidement jusqu'à +dessiner une silhouette humaine. + +Nous ne disons pas que cette sorte de vapeur blanche apparut dans le +laboratoire. Nous disons que Ruggieri la vit. + +Alors, d'un pas saccadé, il sortit du cercle formé par les flambeaux et +la croix, et s'avança vers la forme blanche qu'il voyait. + +Il ne faisait guère qu'un pas par minute, et chacun de ces pas +s'accomplissait avec la raideur lente et sans arrêt d'un mécanisme. + +Au bout de douze pas, il s'arrêta et demanda: + +--Est-ce toi, mon enfant?... + +Il ne vit pas les lèvres de l'apparition remuer. Aucun son ne frappa +ses oreilles. Mais il entendit, en lui-même, et très distinctement, la +réponse: + +--Pourquoi m'avez-vous appelé, mon père? + +Ruggieri se remit en marche; à mesure qu'il avançait, il vit +l'apparition reculer; le corps astral essayait de le fuir; mais lui le +poursuivait. + +Ruggieri continua à marcher, revenant cette fois sur le cercle. + +L'apparition se trouvait près du poignard, entre les deux branches du +fer à cheval lumineux. + +Alors, Ruggieri parla de nouveau. Il dit: + +--Mon enfant, il faut entrer. + +Il vit la forme blanche s'agiter violemment. Et, comme tout à l'heure, +en lui-même, il entendit: + +--Pourquoi ne me laissez-vous pas à l'éternel repos? + +--Tu entreras, je le veux, dit Ruggieri. Pardonne-moi, mon fils, de +t'emprisonner ici. Entre, je le veux. + +Il vit la forme blanche hésiter, reculer, prendre son élan, et se placer +enfin au centre des lumières, à la place même qu'il avait occupée. + +Une satisfaction infinie se peignit sur les traits pétrifiés de +Ruggieri. + +Au bout de quelques minutes, son visage se détendit, ses yeux reprirent +leur position naturelle, son bras droit retomba pesamment, le livre +s'échappa de sa main gauche et roula sur le parquet. + +Regardant dans le cercle de lumières, Ruggieri ne vit plus rien: la +forme blanche avait disparu. + +Mais il sourit et murmura: + +«Je ne suis plus en état de voyant; donc, je ne vois pas; mais il est +là; le corps astral de mon fils est là; et il ne sortira que lorsque je +le voudrai!» + +Ruggieri subit alors, et d'une façon soudaine, la réaction de l'état +morbide où il s'était placé par suite d'un phénomène de volonté connu et +décrit par tous les anciens auteurs des sciences ésotériques, mais que +la médecine moderne a inventé... en lui donnant le nom tout battant neuf +d'autosuggestion. + +Pendant quelques minutes, il demeura tremblant, vacillant, agité de +frissons fiévreux. Mais, bientôt, il se remit, et, courant aux volumes +qu'il avait jetés sur le parquet, il saisit l'un d'eux et sortit +rapidement de son laboratoire. + +Le cadavre demeura seul sur la table de marbre, tandis que les sept +flambeaux continuaient à brûler. + +Ruggieri était entré dans sa chambre à coucher et, ayant allumé une +lampe, se mit à parcourir le volume qui portait ce titre: _Traité des +fardements_. + +C'était une oeuvre de Nostradamus, publiée à Lyon en l'an 1552. + +«Voilà, murmura Ruggieri, voilà ce que me laissa en mourant mon bon +maître Nostredame. Que de fois j'ai lu et relu ces lignes tracées par sa +main quelques heures avant sa mort! Que de nuits j'ai passées sur +ces pages qu'il m'a sans doute laissées pour que je pusse tenter sa +réincarnation!... Je la tentai. Par trois fois, j'entrai dans son +tombeau, là-bas, dans l'église de Salon... mais je n'avais pas de sang à +lui transfuser... Lisons encore... essayons!...» + +Le manuscrit était divisé en trois parties très courtes. écrit à la +hâte, et dont beaucoup de phrases étaient simplement commencées. + +La première partie commençait par ces mots: + +«La réincarnation peut s'obtenir moyennant le rappel du corps astral.» + +La deuxième partie portait une sorte de titre qui était: + +«Accointances qu'il peut y avoir entre le corps astral et le corps +matériel après leur séparation.» + +Enfin, la troisième partie était également résumée par quelques mots +placés en tête de la page: + +«Quel sang il faut infuser au cadavre.» + +Ce fut cette dernière partie que Ruggieri se mit à lire et à relire +longuement, la tête entre les deux mains. Enfin il se leva, alla à une +armoire de fer encastrée dans le mur et dissimulée dans une tapisserie. +L'ayant ouverte, il en tira, parmi une foule de papiers, un rouleau de +parchemin qu'il déroula, sur la table et sur lequel il s'accouda. + +C'était une grande feuille sur laquelle étaient traces des signes +géométriques, avec renvois explicatifs sur les côtés. En haut de la +feuille, ces mots étaient écrits: + +«Horoscope de mon fils Déodat, comte de Marillac, et diverses +constellations en conjonction avec la sienne.» + +Alors, l'astrologue se mit à commencer une série de calculs géométriques +dont chacun était suivi de calculs chiffrés. + +Cela dura des heures. + +Vers la fin, il écrivait avec une sorte de fièvre délirante. Une joie +intense resplendissait sur son visage. + +«J'y suis! murmura-t-il tout à coup, voilà la constellation de l'homme +qu'il me faut!... quel est cet homme?... Oh! je le trouverai!» + +Il s'évanouit soudain. + +Peut-être de joie ou peut-être de fatigue. + +Quand il revint à lui.'au bout de quelques minutes, il se dit: + +«Le jour ne va pas tarder à paraître, maintenant... Eh bien, j'attendrai +à ce soir!...» + +Il se releva alors, rangea ses papiers dans l'armoire de fer, et en tira +une boîte qu'il ouvrit; elle contenait un certain nombre de pilules; il +en prit une et, l'ayant avalée, un bien-être immédiat succéda aussitôt à +l'énorme fatigue qu'il éprouvait. + +Ses yeux tombèrent alors sur l'horloge. + +«Neuf heures, dit-il, il fait grand jour...» + +Alors, il comprit. Il venait de passer toute une journée à étudier +l'horoscope, après toute la nuit passée à évoquer le corps astral de +son fils. On était au mercredi soir... Il y avait donc à tout le moins +quarante-deux heures que Ruggieri n'avait pas mangé!... qu'il n'avait +pas bu!... qu'il n'avait pas dormi!... + +Sans aucun doute, les pilules, dont il venait d'en absorber une et qu'il +avait composées lui-même, devaient contenir une substance fortifiante +d'une extrême énergie, car il ne se sentit ni faim ni sommeil, et se +contenta de boire un grand verre d'eau. + +Toute la nuit qui suivit, Ruggieri la passa au sommet de la tour, l'oeil +fixé à une puissante lunette qu'il avait perfectionnée pour son usage +personnel. + +Le vendredi, dans la nuit, il fut distrait du travail forcené auquel il +se livrait par un envoyé de la reine, qui l'appelait. Lorsqu'il revint +du Louvre, il se remit a étudier la constellation de l'homme dont le +sang était nécessaire à la réincarnation de son fils. + +Vers trois heures, comme les astres pâlissaient et qu'il allait remettre +à la nuit suivante la suite de ses recherches, il poussa un cri +terrible: + +«J'ai trouvé! C'est lui!» + +Il courut à sa chambre, sortit de l'armoire de fer une feuille de +parchemin pareille à celle qui contenait l'horoscope de son fils. Et +c'était en effet un autre horoscope. + +Il tremblait de joie au point qu'il n'écrivait qu'avec difficulté. Une +flamme étrange jaillissait de ses yeux. Et il murmurait, après chaque +calcul: + +«Oui... c'est bien lui!... cela coïncide...» + +A six heures du soir, il poussa un long soupir, pareil à un rugissement, +et s'évanouit de nouveau en prononçant un nom: + +«Pardaillan!...» + +Voilà donc ce que Ruggieri avait trouvé! Le nom de l'homme dont le sang +était nécessaire à la réincarnation de son fils!... + +Et, cet homme, c'était le chevalier de Pardaillan! + +C'est sur le chevalier de Pardaillan qu'il allait tenter la hideuse, +l'effroyable expérience!... + +Comment le sinistre astrologue avait-il pu arriver à cette conclusion? + +Il est probable que, dans son aberration, dans l'état de délire à +froid où il vivait depuis l'assassinat de l'infortuné Marillac, il est +probable que, dans le détraquement filial de cette cervelle qui avait +reçu tant de secousses, il est probable, disons-nous, que la figure de +Pardaillan se présenta d'elle-même à lui. + +Ruggieri, lorsqu'il avait été trouver le chevalier à l'auberge de la +Devinière pour lui faire les propositions au nom de la reine, avait +rencontré dans l'escalier, et sans doute reconnu du premier coup son +fils Déodat. + +Plus tard, il avait établi l'horoscope du chevalier. + +Mais, de cette rencontre de son fils en allant voir Pardaillan, était +née dans ce cerveau, sans cesse préoccupé de conjonctions, la certitude +que le comte de Marillac et le chevalier de Pardaillan étaient unis par +d'invisibles liens et que leurs destinées faisaient corps. + +Cette conviction, qui dormait au fond de son esprit, s'était réveillée +sans qu'il en eût conscience, au moment où il cherchait dans le ciel la +constellation de l'homme dont le sang lui était nécessaire. + +En réalité, dès la première minute, il avait été obsédé par l'énergie du +chevalier, et, comme il arrive à tous ceux qui poursuivent un problème +insoluble, il avait amoncelé d'instinct les preuves autour de la +solution ardemment souhaitée. Et, alors qu'il croyait que cette solution +lui venait de ses calculs, c'est lui qui l'y avait mise dès avant de +commencer le calcul. Toute folie trouve son explication. + +Ruggieri revint rapidement à lui. + +En toute hâte, de l'armoire de fer, il tira trois ou quatre papiers. + +Ces papiers étaient blancs. + +Mais au bas de chacun se trouvaient la signature de Charles IX et le +sceau royal. + +Comment Ruggieri s'était-il procuré ces ordres en blanc? Les avait-il +obtenus de Catherine? Étaient-ce de parfaites imitations? Peu importe. + +Il en remplit deux. + +Puis il descendit à son laboratoire et renouvela ceux des flambeaux du +cercle lumineux qui étaient près de s'éteindre, opération qu'il avait +soigneusement recommencée plusieurs fois depuis l'incarnation; car, les +lumières ne devaient pas s'éteindre: une seule lumière éteinte, c'était +une porte par où le corps astral pouvait fuir. + +«O mon fils, dit-il, sois rassuré; dès cette nuit, je verserai dans ton +corps matériel le sang nécessaire, et, pour chasser les esprits jaloux, +je sonnerai le glas, le glas terrible qui sera le signal des milliers de +morts, afin que des milliers de corps astraux encombrent l'atmosphère!» + +Ainsi s'exprima le fou... + +Ayant parlé au corps astral comme on vient de le dire, Ruggieri sortit +du laboratoire sans regarder le cadavre tout raide et livide sur sa +table de marbre. Et, ayant enfourché sa mule, il se hâta vers le Temple. + +Introduit auprès de Montluc, il exhiba les papiers qu'il avait remplis. + +Montluc, les ayant lus, jeta sur l'astrologue un regard de stupeur et +presque d'épouvanté. + +«Mais, observa-t-il enfin d'une voix saccadée, je ne sais pas si la +mécanique fonctionne encore... il y a longtemps qu'elle n'a servi... + +--Ne vous inquiétez de rien. Mettez-moi seulement en relation avec +l'homme. + +--Bon. Venez donc. + +Montluc et Ruggieri descendirent, gagnèrent une cour étroite au Fond de +laquelle s'élevait une cahute en planches. + +--Il est là, dit Montluc. Parlez-lui. Je vais m'occuper de faire +descendre vos deux gaillards. + +Montluc salua et se retira avec une hâte que motivait peut-être un +sentiment d'horreur, ou peut-être simplement le désir de courir à son +appartement où il devait attendre les deux ribaudes qui lui avaient +promis leur visite pour ce soir-là. + +Ruggieri, étant entré dans la cabane, vit un homme qui s'occupait à +raccommoder une paire de sandales. + +Cet homme, court sur ses jambes torses, avait une tête monstrueuse, des +épaules énormes, et devait être d'une force herculéenne. C'était un +ancien condamné aux galères, qu'on avait gracié à condition qu'il +remplît, au Temple, certaines fonctions d'un ordre particulier. + +Ruggieri lui montra l'un de ses papiers. L'homme fit signe qu'il +obéirait. Ruggieri lui donna alors quelques ordres à voix basse. L'homme +répondit: + +--J'y vais. + +--Non, dit l'astrologue, pas maintenant. + +--Et quand-? + +--Cette nuit. Je ne pourrai être ici qu'à trois heures et demie. Je veux +recueillir moi-même la chose. + +--Trois heures et demie. Bon. Je commencerai donc à tourner la manivelle +vers trois heures. + +Ruggieri approuva d'un signe de tête et sortit. + +Mais, au moment où il allait franchir la porte du Temple, il s'arrêta +soudain et murmura: + +«Il faut que je le voie... il est essentiel que je lise dans sa main...» + + + +XXXI + +LA MÉCANIQUE + +Après la soudaine intervention de Marie Touchet dans la chambre de +torture, les deux Pardaillan avaient été réintégrés dans leur cellule. +Un flot d'espoir montait de leurs coeurs à leurs cerveaux. Mais ces +deux hommes d'une trempe exceptionnelle évitaient de se montrer l'un à +l'autre la joie qu'ils éprouvaient. + +Simplement, le vieux routier s'écria Quand ils eurent été enfermés: + +--Pour cette fois, chevalier, je dois convenir que tu n'as pas eu tort +de sauver cette aimable personne. Par Pilate, j'aurai donc connu une +femme qui aura montré quelque gratitude? + +--Vous pouvez ajouter un homme, observa le chevalier. + +--Qui donc? Ton Montmorency, qui nous laisse mourir dans ce +cul-de-basse-fosse, alors qu'il devrait déjà avoir mis le feu à Paris et +fait sauter le Temple pour nous en tirer! + +--Mais, monsieur, nous eussions sauté, nous aussi en ce cas, répondit le +chevalier. Mais, ajouta-t-il, c'est de Ramus que je voulais parler. +Ce digne savant ne nous a-t-il pas tirés d'un fort mauvais pas, rue +Montmartre? + +--C'est pardieu la vérité. Mort de tous les diables devrai-je donc me +réconcilier avec l'humanité? + +Les deux intrépides aventuriers plaisantaient et devisaient paisiblement +à l'heure où ils venaient d'échapper à une mort affreuse. + +Cependant, peu à peu, leur entretien s'attacha à cette charmante et +vaillante jeune femme qui leur était apparue comme un ange sauveur. Ils +finirent par convenir que leur situation s'était infiniment améliorée et +que, sûrement. Marie Touchet les délivrerait. + +La journée se passa ainsi. + +Et, déjà, la nuit avait envahi leur cachot, alors que dehors il faisait +jour encore, lorsque la porte s'ouvrit. + +Avouons que le coeur leur battit fort: était-ce la liberté?... + +C'était Ruggieri!... + +Il entra seul, une lanterne à la main, tandis que les arquebusiers qui +l'avaient accompagné se rangeaient dans le couloir, prêts à faire feu à +la moindre tentative d'évasion. + +Ruggieri leva sa lanterne et alla droit au chevalier. + +--Me reconnaissez-vous? demanda-t-il. + +Le chevalier examina un instant l'astrologue. + +--Je vous reconnais, dit-il, bien que vous ayez fort changé. C'est vous +qui vîntes me voir en mon taudis qui se trouva fort honoré de votre +visite. C'est vous qui me posâtes de ces questions étranges, comme de me +demander en quelle année j'étais né et si j'étais libre... C'est vous +qui me donnâtes ce joli sac contenant deux cents beaux écus de six +livres parisis. C'est vous qui m'ouvrîtes la porte de la maison du Pont +de Bois où vous m'aviez donné rendez-vous... Mon père, saluez cet +homme: c'est un des plus hideux coquins dont puisse se glorifier une +truanderie. Savez-vous pourquoi il m'amena à l'illustre et généreuse +Catherine, reine de par le diable? C'était pour me prier d'assassiner +mon ami, le comte de Marillac! + +Une terrible secousse fit bondir l'astrologue. + +Ses yeux se gonflèrent, comme s'il allait pleurer. + +Mais il ne pleura pas. Il éclata d'un rire sinistre et grinça: + +--Moi! Moi! Tuer Déodat! Fou! Triple fou!... Ah! si Déodat n'était mort, +si je n'avais enfermé son corps astral dans le cercle magique... + +Il n'acheva pas. + +Le chevalier l'avait saisi par le bras. Il secoua violemment ce bras. + +Vous dites, gronda-t-il, vous dites que le comte est mort!... + +--Mort! répéta Ruggieri hagard, une lueur de folie dans les yeux. +Mort!... heureusement, je tiens les deux corps, le corps matériel et +l'astral... jeune homme, c'est pour cela que je suis ici... votre main, +je vous prie... + +Le chevalier avait croisé les bras, et sa tête s'était inclinée sur sa +poitrine. + +--Si loyal, murmura-t-il, si brave et si jeune!... Et si bon!... +Mort!... Tué sans doute par cette femme!... Mon père, mon père, vous +avez trop raison... il y a trop de loups et de louves de par le monde... + +--Pardieu! fit le vieux routier qui tournait avec curiosité autour de +Ruggieri. Quand je te le dis, chevalier! Des loups, certes, il y en a +à foison. Et des hiboux... tiens, comme monsieur que voici... fi! la +vilaine bête... vous sentez la mort, monsieur; allez-vous-en!... + +--Monsieur, dit timidement Ruggieri, voulez-vous me donner votre +main?... + +Il parlait au chevalier, et sa voix avait une si étrange douceur, elle +implorait avec tant de tristesse, que le chevalier, lentement, décroisa +les bras et dit: + +--Quoi que vous ayez fait, monsieur, je crois que vous pleurez, mon +pauvre ami... voici ma main. + +Ruggieri avait saisi la main droite que le chevalier, croyant qu'il +voulait simplement la serrer par communauté d'affliction, lui avait +tendue. Cette main, il l'avait ouverte, et, projetant sur la paume la +lumière de la lanterne, il l'étudiait, il en inspectait les lignes. + +Déjà, Ruggieri avait oublié ce sentiment de douleur paternelle qui +s'éveillait en lui. Il était tout à sa folie, à l'affreuse pensée qui le +guidait. + +--Voici la preuve! hurla-t-il. Voici votre ligne de vie qui va se perdre +dans la ligne que j'ai retrouvée dans la main de Déodat! Voici, tenez... + +Il eût sans doute révélé l'abominable, la monstrueuse espérance de +réincarnation, mais le vieux Pardaillan, exaspéré par l'accent funèbre +de cette voix, avait saisi Ruggieri au col; il le secoua un instant et, +finalement, d'une secousse, l'envoya rouler sur la porte du cachot. + +Ruggieri se leva lentement et jeta sur le chevalier un dernier regard si +étrange que celui-ci en frissonna; puis, ouvrant la porte, il disparut. + +--As-tu vu ce regard? dit le vieux routier tout pâle. + +Le chevalier, tout à la violente douleur de la nouvelle qu'il venait +d'apprendre, allait et venait dans le cachot avec une agitation +croissante. Une furieuse colère montait en lui. Jamais le vieux +Pardaillan n'avait vu son fils dans cet état. Et, sans doute, cette +colère, allait finalement se traduire par quelque éclat, lorsque la +porte s'ouvrit à nouveau. Les mêmes arquebusiers, qui avaient conduit +Ruggieri, apparurent dans les couloir. Et le sergent qui les commandait +dit simplement: + +--Messieurs, veuillez me suivre. + +Le vieux routier tressaillit d'espoir. Il voyait dans cet incident la +suite de l'intervention de Marie Touchet. Si on ne les mettait pas en +liberté, on allait les transférer dans quelque chambre plus aérée. Il +saisit le bras du chevalier. + +--Viens, dit-il. Nous songerons à venger ton ami quand nous serons hors +d'ici. + +--Oui, fît le chevalier, les dents serrées, le venger!... Je sais d'où +est parti le coup qui l'a frappé. + +Ils se mirent en marche, entourés d'arquebusiers. + +--Monsieur, dit le vieux Pardaillan au sergent, vous nous conduisez dans +une autre cellule? + +--Oui, monsieur. + +--Très bien. + +Le sergent le regarda d'un air étonné. On arriva au bout du couloir et +on commença à descendre un escalier tournant, pareil à celui qu'ils +avaient descendu le matin pour arriver à la chambre de torture, mais non +le même. + +Cependant, ils s'enfonçaient de plus en plus. L'air devenait méphitique. +Les murailles suintaient. Par plaques, des touffes de champignons +verdâtres se renflaient sur la pierre. A d'autres endroits, cette pierre +brillait de mille cristaux minuscules: c'était le salpêtre qui sortait. + +On arriva ainsi à une sorte de boyau long d'une vingtaine de pas. + +«Diable!» songea Pardaillan père. + +Mais il se rassura aussitôt en apercevant, au bout du boyau, un étroit +escalier qui remontait. Et, comme il n'y avait de couloir ni à droite ni +à gauche, il en conclut qu'ils allaient reprendre par là le chemin qui +les ramènerait à l'air. + +C'était vrai: les deux Pardaillan devaient monter cet escalier qui +tournait rapidement sur lui-même et dont ils n'apercevaient que les deux +ou trois premières marches. + +Il y eut mieux: les arquebusiers firent halte dans le boyau, et les +deux prisonniers furent invités à monter les premiers. Ils montèrent; +derrière eux, le sergent; derrière le sergent, les arquebusiers. + +Le vieux Pardaillan qui, plein d'espoir, marchait en tête, compta huit +marches tournantes. A la neuvième marche, il n'y avait plus d'escalier, +mais une sorte de porte basse et étroite s'ouvrait; machinalement, il +franchit le pas; le chevalier passa derrière lui; au même instant, ils +entendirent derrière eux un bruit sonore et métallique, comme celui +d'une porte de fer qui se referme... + +L'obscurité était opaque. + +Le silence était aussi absolu que les ténèbres. + +--Es-tu là? demanda le vieux Pardaillan, avec une poignante angoisse. + +--Je suis là! dit le chevalier. + +Ils se turent brusquement, pris de cet indicible étonnement qui est le +premier signe de la terreur: en effet, leurs voix résonnaient d'étrange +façon, avec cette même sonorité métallique qu'avait eue la porte en se +Refermant. + +Instinctivement, les deux hommes avaient tendu les bras devant eux; +leurs mains se rencontrèrent et s'étreignirent. + +Dans ce mouvement, ils firent chacun un pas pour se rapprocher l'un de +l'autre. + +Mais ils s'arrêtèrent soudain, et la même sensation d'étonnement les +immobilisa; en voulant marcher, ils avaient senti que le plancher +n'était pas sur un plan horizontal, mais qu'il s'inclinait sur une pente +assez raide. + +Le vieux Pardaillan se baissa vivement et toucha ce plancher. + +--Du fer! gronda-t-il en se redressant. + +Alors, ensemble, ils reculèrent, remontant la pente de cet étrange +plancher de fer. + +Au bout de trois pas, ils furent arrêtés par la muraille et, l'ayant +touchée, ils constatèrent qu'elle était en fer! + +Ils étaient entourés de fer. Ils étaient dans une chambre de fer! + +Pourtant, contre la muraille, leurs pieds se sentaient d'aplomb. La +déclivité ne commençait qu'à un demi-pas du mur de fer. + +--Ne bouge pas de là! fit le vieux Pardaillan. Je ne sais dans quel +traquenard nous sommes tombés. Mais ce doit être effroyable. Je veux +pourtant me rendre compte... + +Alors, il se mit à suivre la muraille en comptant ses pas à haute voix, +afin de rester en communication avec le chevalier. + +Il marchait le long de cette bordure horizontale sorte de sentier qui +côtoyait le pied des murs. + +Lorsque, ayant fait le tour de cette case, il rejoignit son fils, il +avait compté vingt-quatre pas; huit de chaque côté dans le sens de la +longueur et quatre dans le sens de la largeur. + +La cage était donc d'assez vastes proportions. Ni banc ni siège d'aucune +sorte, ni aucun des ustensiles qui garnissent un cachot: partout la +muraille était unie. + +Ils songèrent-qu'on les avait enfermés dans cette cage pour les y +laisser mourir de faim et de soif. + +Un moment, l'effroi pénétra dans ces âmes indomptables. + +Mais, bientôt, chacun d'eux songeant qu'il ne devait pas augmenter les +souffrances de l'autre par sa propre faiblesse, ils raffermirent leurs +coeurs, et se prenant par la main: + +--Je pense, dit Pardaillan père, que voici la fin de notre carrière. + +--Est-ce qu'on sait? dit froidement le chevalier. + +--Soit! je ne demande pas mieux que de vivre encore. Mais j'enrage de ne +pas savoir où je suis, et pourquoi ce plancher s'en va de tous côtés en +pente vers le centre. + +--Peut-être s'est-il affaissé par son propre poids Attendons, monsieur. +Qu'avons-nous à redouter au bout du compte? De mourir par la faim. +Je conviens que c'est un supplice assez hideux. Mais nous pourrons y +échapper quand il nous sera bien démontré que nous devons mourir. + +--Y échapper! Et comment? + +--En nous tuant, dit simplement le chevalier. + +--J'entends bien. Mais comment? Nous n'avons ni dague, ni épée. + +--Nous avons mieux. + +--Et quoi? + +--Nos éperons. Les miens n'ont pas de molette et constituent au pis +aller des poignards assez présentables. + +--Par Pilate, tu es en veine de bonnes idées, chevalier! + +Tel fut l'entretien héroïque de ces deux hommes placés dans la situation +la plus effroyable. + +Séance tenante, le chevalier défit ses éperons qui, selon un usage +encore très répandu, consistaient simplement en une tige d'acier assez +longue et aiguë. Il en donna un au vieux routier et garda l'autre pour +lui... + +Chacun d'eux affermit cette arme extraordinaire dans sa main droite en +nouant autour du poignet les courroies d'éperon. + +A partir de ce moment, ils ne se dirent plus rien. + +Accotés à la muraille de fer, l'oreille tendue, ils attendirent, +cherchant à voir et ne voyant que ténèbres, cherchant à entendre et +n'entendant que silence. + +Quel espace de temps s'écoula ainsi? + +Soudain, le vieux Pardaillan murmura: + +--As-tu entendu?... + +--Oui... Ne bougeons pas... Taisons-nous... + +Un léger bruit, comme le bruit du déclic d'une machine qui va se mettre +en mouvement, venait de frapper leurs oreilles. + +Ce bruit de déclic venait du plafond. + +A ce moment même, une lumière pâle envahit la cage de fer... puis cette +lumière se renforça comme si une deuxième lampe mystérieuse eût été +allumée... puis elle se renforça deux fois encore, en sorte que la +clarté était maintenant suffisante pour montrer tous les détails de +l'épouvantable lieu. + +D'abord, les deux Pardaillan ne virent qu'eux-mêmes. Ils se virent +hagards, hérissés, avec des visages terribles: + +--On va nous attaquer, gronda le vieux. + +--Oui, tenons-nous bien. + +--Ce n'est pas par la faim qu'on veut nous tuer... C'est donc la +bataille!... + +--La bataille! La vie!... + +Cependant, l'attaque ne se produisait pas. D'un rapide regard, ils +inspectèrent alors le caveau. Et cet étonnement que nous avons signalé +plus haut, cet étonnement avant-coureur des plus atroces sensations +d'horreur entra de nouveau dans leurs esprits avec une violence d'écluse +qui s'ouvre... + +Voici en effet ce qu'ils virent: + +Ils avaient cherché d'instinct la porte, le trou par où ils étaient +entrés, et ils ne la trouvèrent plus; cette porte devait sans doute se +fermer hermétiquement au moyen d'un mécanisme: sur la muraille, aucune +ligne indiquant la solution de continuité, plus de porte! + +Ils examinèrent alors ce plancher bizarre qui, dans la nuit, leur avait +paru s'en aller en pente. + +Ils ne s'étaient pas trompés: tout autour du caveau bordant la muraille, +régnait un sentier horizontal de deux pieds de large; et à partir de +l'arête de ce sentier commençait la déclivité assez raide; le plancher +était ainsi divisé en quatre pans dont chacun s'abaissait vers le +centre, et cela formait un tronc de pyramide renversée parfaitement +régulier. Les quatre pans inclinés, au lieu d'aboutir à une pointe +centrale, étaient coupés de façon à former au fond de cette cuvette +quadrangulaire un rectangle très régulier. + +Or, ce rectangle, ce n'était pas une plaque de fer, ni une dalle de +pierre, ni rien! + +C'était du vide!... + +Si, dans la nuit, ils se fussent laissé entraîner sur l'une des quatre +pentes, ils eussent abouti à ce trou! + +Tombés! Où? Dans quoi? Dans quel puits? Quel abîme? + +A tout prix le savoir! Ils le voulurent. Et s'arc-boutant l'un à +l'autre, pour ne pas glisser sur la pente unie ils descendirent et +arrivèrent au bord du trou de la cheminée. + +Et alors, ils frémirent. S'étant regardés ils se virent livides. Et le +vieux Pardaillan prononça ces mots: + +--J'ai peur... Et toi?... + +--Éloignons-nous, fit le chevalier sans répondre à la terrible question. + +Ils revinrent sur le sentier. + +Qu'avaient-ils donc entrevu de formidable? Était-ce un puits sans fond? +Était-ce le vertige d'une chute qui ne s'arrêterait jamais? + +Non. C'était quelque chose de plus simple, mais cette simplicité +dégageait de l'horreur. + +Ce trou... Eh bien, ce trou, c'était une fosse en fer. + +Oui. Une fosse!... Mais une fosse avec d'étranges particularités. +D'un bout à l'autre, elle était creusée d'une rigole. Et cette rigole +aboutissait à un orifice de tuyau qui se perdait on ne savait où... + +Pourquoi cet agencement destiné à pousser, à refouler, à attirer, à +absorber?... + +Les Pardaillan, muets, collés contre la muraille de fer, regardaient la +fosse qui béait au centre de la cuvette quadrangulaire formée par le +plancher de fer. + +Nous avons dit que le fantastique caveau s'était éclairé. + +La lumière venait de quatre lampes. + +Ces lampes, placées dans des niches pratiquées au bas de la muraille, au +ras du sentier, étaient mises hors d'atteinte par un treillis de fer. + +Les niches, évidées dans la muraille de fer, correspondaient évidemment +avec un couloir qui faisait le tour du caveau puisque c'était du dehors +qu'on avait allumé les quatre lampes. + +Ces lampes, placées au ras du sol, étaient agencées pourtant de manière +à envoyer leurs reflets vers le plafond en même temps que vers la fosse. + +Ce plafond lui-même était de fer. + +Les Pardaillan levèrent les yeux, l'inspectèrent... et ï'étonnement les +saisit dans ses rafales plus puissantes... + +Ce plafond ne ressemblait pas plus à un plafond que le plancher +ressemblait à un plancher... + +Ce plafond était lui-même disposé en tronc de pyramide, chacun de ses +pans étant parfaitement dans le plan de la pyramide d'en bas! + +En sorte que, si ce plafond était tombé, il se fût exactement adapté au +plancher. + +Et, au centre de ce plafond, juste au-dessus de la fosse, une masse de +fer parfaitement rectangulaire surplombait. Cette masse, épaisse de cinq +pieds, toujours dans l'hypothèse où le plafond fût tombé, se serait +exactement emboîtée dans la fosse!... + +Tout cela formait un ensemble exorbitant; cela suait l'épouvante, cela +distillait de l'horreur... + +Le chevalier de Pardaillan ayant tout inspecté, ayant confronté avec ce +qu'il voyait le souvenir des choses qu'on se racontait à voix basse sans +y croire, le chevalier de Pardaillan, avait compris. Et, de ses lèvres +qui remuèrent à peine, il laissa tomber ces seuls mots: + +--La mécanique espagnole qui fonctionna aux XVe et XVIe siècles, dans le +mystère des geôles profondes! + +--La mécanique? interrogea le vieux Pardaillan. qui ne savait pas, lui! + +Le chevalier n'eut pas le temps de répondre. + +Ce léger bruit de déclic, qu'ils venaient d'entendre peu avant que les +lumières ne s'allumassent, se reproduisit dans le silence absolu. + +Presque en même temps, ils entendirent sur le côté droit de la cage de +fer, au-dehors, une rumeur grinçante et continue de roue mal graissée +qui se met en mouvement, ou de vis qui s'enfonce dans un pas de vis +rouille... + +La vis devait être formidable, si c'était une vis. Car la rumeur était +assourdissante. + +Et, aussitôt, un grondement sourd, un roulement ininterrompu qui venait +d'en haut leur fit lever les yeux vers le plafond. + +Leurs cheveux se hérissèrent... + +Le plafond s'était mis à descendre!... + +Il descendait tout d'une pièce, d'un mouvement très lent, mais continu. +Il s'abaissait... + +La monstrueuse pyramide de fer en relief descendait vers la pyramide de +fer en creux... + +Le bloc de fer rectangulaire s'abaissait pour aller s'encastrer dans la +fosse de fer... + +Et eux?... + +Eux!... Ils allaient bientôt sentir peser sur leurs têtes la masse +formidable! + +Alors, affolés, ils allaient chercher à gagner une minute de vie! + +Comment?... En descendant vers la fosse. + +Et, lorsqu'ils y seraient, la masse rectangulaire s'emboîterait dans +cette fosse... + +Ils seraient écrasés par l'effroyable pression! + +Et la rigole était là pour recueillir leur sang! + +La fosse était là! Ils y descendraient sûrement, infailliblement! Elle +les fascinait. Elle les appelait. Elle les attirait comme le Maëlstrom +de l'Océan attire le vaisseau qui se débat en vain pour échapper à ses +mortelles étreintes! + +Le grondement de la mécanique continuait. + +Le plafond descendait. + +Bientôt, il se trouva à un pied de la tête du vieux Pardaillan, plus +grand que le chevalier. + +Épouvante et délire»... Bientôt, il ne fut qu'à un pouce!... + +Bientôt, il ne fut qu'à une ligne!... + +Il toucha les cheveux... il atteignit le crâne... le vieux routier +baissa la tête... la masse effroyable atteignit ses épaules... il +fallait descendre... descendre vers l'horreur... descendre vers la fosse +de fer!... + +Terrible, les yeux exorbités, les veines des tempes gonflées à éclater, +le vieux incrusta ses pieds sur le sentier de fer, s'arc-bouta des +deux coudes à la muraille de fer, et, se raidissant dans un effort +titanesque, il voulut, oui, il voulut, de ses épaules, arrêter la +descente du plafond de fer!... + +Et l'impossible se réalisa! + +Le plafond s'arrêta!... + +Mais cela dura quelques secondes... le vieux haleta, son visage se +convulsa... le plafond se remit à descendre... + +Alors, comme le fer touchait les épaules du chevalier, il s'arc-bouta à +son tour... il refit le prodige... + +Et pendant que, de ses épaules, il suspendait un instant l'épouvantable +masse, sa parole, étrange, comme lointaine, descendit vers le vieux +routier... + +--Mon père, nous avons nos poignards... Quand je tomberai près de vous, +il sera temps... mourons ensemble... + +La seconde d'après, l'irrésistible force descendante le courba... + +Il s'abattit près de son père. + +L'instant suprême était venu: en même temps, ils levèrent leurs mains +armées pour se frapper... + + + +XXXII + +DES VISAGES PENCHÉS SUR LA NUIT + +Vers deux heures du matin, cette nuit-là, Ruggieri sorti du nouvel +hôtel de la reine, et, d'un pas tranquille, prit le chemin de l'église +Saint-Germain-l'Auxerrois où il ne tarda pas à arriver. Il se dirigea +vers la petite porte par laquelle Marillac et Alice de Lux étaient +entrés dans la nuit du lundi précédent. + +Devant cette porte, il trouva un homme qui l'attendait. C était le +sonneur de cloches. Cet homme remit à l'astrologue la clef du clocher, +et dit: + +--Comme ça, vous ne voulez pas que je vous aide? C'est que la Guisarde +est lourde à manoeuvrer. Moi-même j'ai du mal à la mettre en mouvement. + +--La Guisarde? fit Ruggieri. + +--Oui, dit le sonneur en éclatant de rire, c'est le nom que j'ai donné à +la grosse cloche. + +Ruggieri entra dans l'église, ferma la porte et bientôt il commençait +l'ascension du clocher. Il parvint ainsi à une sorte de chambre ouverte +à tous les vents et dont le plafond était percé de trous par où +descendaient des cordes qui servaient à mettre en mouvement les cloches +situées au-dessus du plafond. + +L'une de ces cordes était un vrai câble: c'était la corde du gros +bourdon, qu'on sonnait rarement. Le sonneur, pourtant vigoureux était +obligé de se faire aider pour le mettre en branle. + +Ruggieri saisit ce câble et le secoua en levant la tête. + +Une douzaine de hiboux effarés se mirent à voleter. + +--Qui êtes-vous? s'écria l'astrologue qui se mit à parcourir à grands +pas le plancher à demi pourri. Êtes-vous les âmes de Chilpéric et +d'Ultrogothe dont j'ai vu les statues aux portails de cette église? +Est-ce toi, roi franc, toi qui bâtis ce temple, voici près de mille ans? +Venez-vous m'aider?... Oui... il faut que, cette nuit, les airs soient +remplis d'esprits! + +Une sueur abondante et glaciale ruisselait sur son visage. + +--Voici l'heure! murmura-t-il d'une voix grelottante. Voici l'heure où +je vais sonner le grand rappel des esprits épars... le glas du comte de +Marillac!... + +Il se redressa lentement en éclatant de rire, et marcha vers la grosse +corde, la corde du tocsin... + +--Le glas de mon fils!... Non, de par Dieu, de par la Vierge, de par les +saints!... Sonne, bronze énorme, sonne la vie, sonne la réincarnation du +fils de la reine!... + +En hurlant ces paroles insensées, il se jeta sur la corde du tocsin et +s'y suspendit de tout son poids... + +Pendant quelques secondes, la lourde cloche s'ébranla, se balança, +tressaillit, grinça... + +Puis le battant frappa les flancs... le premier coup retentit, jetant +dans le même silence un mugissement prolongé. + +Sur la façade du Louvre qui regardait Saint-Germain-l'Auxerrois, +un balcon était ouvert--le balcon d'une vaste salle plongée dans +l'obscurité. Près du balcon, deux ombres à demi penchées en avant, sans +oser se montrer, attendaient, raidies par l'angoisse de cette minute +Fatale. + +C'était Catherine de Médicis, toute vêtue de noir. + +C'était son fils bien-aimé, Henri, duc d'Anjou. + +Ils se tenaient par la main. Ils étaient blêmes. Le duc d'Anjou +tremblait. Comme Ruggieri, ils écoutaient, ils regardaient. Leurs yeux +étaient fixés sur l'église + +Cette sorte de surexcitation nerveuse, maladive, qu'on éprouve lorsqu'on +attend le bruit d'une explosion alors que les mineurs ont mis le feu +à la mèche, tordait Catherine et lui laissait à peine la faculté de +respirer... + +Tout a coup, devant eux, la voix grave, profonde et mugissante du bronze +donna son premier coup de gueule. + +Le duc d'Anjou, d'une secousse, échappa à l'étreinte de sa mère, et +recula... recula jusqu'à ce que, trouvant derrière lui un fauteuil, il +tomba en se bouchant les oreilles. + +Catherine, comme poussée par une force invincible, s'était redressée +avec un soupir terrible. + +Elle bondit sur le balcon, se pencha sur l'appui, noire funèbre les +ongles incrustés à la pierre, pareille à l'archange de la Mort. + +La cloche, la grosse cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois hurlait, +gueulait, mugissait, rugissait, comme folle... + +Alors des bruits étranges, des rumeurs inouïes montèrent du fond de +l'ombre... + +Près de Saint-Germain, une autre cloche se mit à hurler, puis, plus +loin, une autre, puis d'autres, toutes les cloches tous les tocsins de +Paris secouant sur la ville les rafales monstrueuses de leurs sonorités +éperdues! + +En bas, des ombres apparaissaient, qui couraient se heurtaient, +vociféraient, et des éclairs jaillissaient des épées; des torches, des +centaines de torches, des milliers de torches s'allumaient, et la ville +paraissait toute rouge tout embrasée comme par les feux de l'enfer +soudain ramenés sur la terre... + +Derrière Catherine, dans le Louvre, un coup de pistolet retentit, puis +un autre, puis d'autres. + +Le grand carnage huguenot, la grande hécatombe humaine venait de +commencer! + + + +XXXIII + +LE ROI QUI RIT + +Charles IX se trouvait dans sa chambre à coucher. Il ne s'était pas +déshabillé. Mais il était assis dans un vaste et profond fauteuil où il +paraissait plus petit encore plus malingre et chétif. Ses deux lévriers +favoris Nysus et Euryalus, étaient couchés à ses pieds et dormaient d'un +sommeil inquiet. + +Au premier coup de tocsin, il eut comme un long frisson. + +Le bourdon de Saint-Germain-l'Auxerrois se mit alors à gronder et à +mugir, comme une bête fauve encagée bondit a tort et à travers. + +Nysus et Euryalus, debout soudain, firent entendre un long grognement de +colère et de peur. Charles IX les appela; ils sautèrent sur le fauteuil, +chacun d'un côté; il saisit leurs deux têtes fines et soyeuses, les +pressa contre sa poitrine pour sentir quelque chose de vivant et d'ami. + +Toutes les cloches de Paris, tous les tocsins s'étaient mis a répondre +au tocsin enragé de Ruggieri. + +Le roi, lentement, se souleva, se mit debout. Il courut enfoncer sa +tête sous les oreillers du lit; mais le hurlement était plus fort; +les vitraux tremblaient; les flambeaux grelottaient; les meubles +trépidaient... Alors il se redressa, leva la tête, voulut braver les +hurlements; sa bouche crispée laissa échapper des malédictions sourdes; +puis il cria plus fort; puis il se mît à vociférer, il hurla à l'unisson +des cloches, et ses deux chiens hurlèrent. Le roi vociférait: + +--Gueuses! vous tairez-vous! Assez! Assez! Gueuses! cloches d'enfer! Je +veux qu'on les fasse taire! Oh! les cloches! Elles crient plus fort, je +ne veux pas! Ne tuez pas! + +Où fuir? Plus féroce, plus lugubre, l'immense et tragique hurlement +répercutait les échos prolongés de ses clameurs. L'affreuse tempête des +tocsins déployait sur Paris des rafales plus violentes. Ah! non, elles +ne se tairaient pas, les cloches! Pendant quatre jours et quatre nuits, +elles devaient ainsi rugir sans arrêt. + +Charles courut à la fenêtre, arracha le rideau, souleva un châssis. + +Il recula en claquant des dents. + +Le jour venait. Le matin de ce dimanche se levait. Mais, malgré le jour, +les torches continuaient à courir. + +Des gens, avec de longs cris d'horreur, fuyaient. D'autres, rouges de +sang, les poursuivaient. + +Ce fut une vision rapide, effrayante. Charles recula jusqu'au milieu de +la chambre. Il bégaya: + +«Qu'ai-je fait? Qu'ai-je dit?... Quoi! c'est par mon ordre que cela se +fait!... Oh! je ne veux pas voir... je ne veux pas entendre!... Où fuir? +Où fuir?...» + +Où fuir?... Il ouvrit la porte de sa chambre, se glissa, pareil à un +fantôme, le long d'un couloir, et entra dans une galerie. Et ses cheveux +se hérissèrent. + +Cinq ou six cadavres lui apparurent, les uns sur le nez, tout ramassés, +les autres sur le dos, les bras en croix. Dans un angle de la galerie, +un jeune homme se défendait contre une douzaine de catholiques. Il tomba +tout à coup. C'était Clermont de Piles. Au centre de la galerie, deux +femmes à genoux levaient les mains; elles tombèrent, la gorge ouverte +de coups de poignards. Et là, les hurlements des hommes retentissaient, +plus féroces que ceux des cloches. Il recula. Il n'entra pas dans la +galène et il bégaya: + +«C'est moi! C'est moi qui tue ces femmes! C'est moi qui assassine ces +hommes! Grâce! Pitié! Où fuir?... + +Où fuir?... Il se sauva loin de l'abominable galerie et voulut descendre +un escalier... mais là, au tournant, sur le palier, une quinzaine +de cadavres entassés, les poings crispés, les yeux convulsés!... +Il remonta, chercha un autre couloir... Là, des coups d'arquebuse +éclataient et des coups de pistolet. + +Tout le long du couloir, des cadavres! Dans la fumée acre Charles eut +la vision d'une quinzaine de forcenés sanglants, mourant, vociférant: +Arrête! Taïaut! Taïaut!... L'homme poursuivi trébucha, tomba et +l'instant après, son corps ne fut qu'une plaie rouge. Les démons +disparurent, coururent au bout du couloir où deux huguenots, presque +nus, essayaient de fuir... La bande disparut... le couloir était +libre... Charles s'avança et arriva au cadavre de l'homme qu'on venait +de tuer... C'était le baron de Pont qui, la veille, lui avait gagné une +partie a la paume... Charles fit un effort, bondit comme pour traverser +un large fossé, et franchit ainsi le cadavre... Mais il demeura +pétrifié: ses deux pieds venaient de se poser dans une flaque de sang et +il rugit: + +«Oh! ces cris dans ma tête! Qu'on sonne donc les cloches plus fort, +mort-Dieu! Ces coups d'arquebuse ne font pas de bruit! Plus fort! Je ne +veux plus entendre ces cris dans ma tête! A moi! fuyons!... où fuir? où +fuir?...» + +Où fuir? Il se mit à courir, enjamba des cadavres d hommes a peine +vêtus, des cadavres de femmes entièrement nus, des cadavres tordus, avec +des bouches convulsées par la dernière malédiction, des yeux terribles, +des yeux suppliants, des yeux emplis d'ineffables étonnements... des +cadavres, encore des cadavres... + +Où fuir? Grâce! Pitié! Ces deux mots, ces deux cris résonnaient dans sa +cervelle avec des hurlements prolongés... + +Le Louvre, le Louvre entier n'était plus que fumée, sang, hurlements, +plaintes, détonations... Où fuir? + +Il se frappa le crâne à grands coups. Tous ces cadavres, il les +reconnaissait! Il les nommait au passage! Maintenant il marchait dans +le sang et n'y faisait plus attention. Il piétinait des chairs +déchiquetées. Il avait pris sa tête à deux mains et courait, courait, +montait, descendait, fou, hagard, hébété, et hurlait: + +«Où fuir? Qui crie dans ma tête? Assez! assez! assez!» + +Il rencontra une fenêtre. Il tira le châssis. Sans doute, l'horreur +centuplait ses forces: le châssis tomba, brisé, dans la cour. La fenêtre +était au premier. Charles, haletant, essaya de respirer. Il se pencha: + +--Grâce! Pitié! crièrent des voix. + +--Sire! sire! nous sommes vos hôtes! + +--Sire! sire! nous étions vos amis! + +Ils étaient là une vingtaine de gentilshommes huguenots qui tendaient +leurs bras vers lui. Sans armes, à peine vêtus, ils avaient été acculés +dans un coin de la cour. Cent fauves à visage humain les entouraient, +cent arquebuses. Charles, penché, entendit encore: + +«Sire! Sire! Sire!» + +Alors, le rire, le rire terrible et funeste qui épouvantait lorsqu'on +l'entendait, ce rire tragique éclata sur ses lèvres. La tête renversée +en arrière, les mains crispées à la fenêtre, il riait sans pouvoir +s'arrêter de rire... + +Alors, il recommença a fuir. Une porte était ouverte... Il s'y +engouffra... alla tomber dans un fauteuil... + +Charles IX reconnut qu'il se trouvait dans son cabinet familier, celui +où il aimait à entasser les instruments de chasse, les trompes, +les ferronneries, celui où Crucé lui avait remis une arquebuse +perfectionnée, d'invention toute récente. + +L'arquebuse était là, dans son coin. + +Elle n'était pas seule, il y en avait une dizaine accrochées aux murs, +un peu partout, car le roi s'intéressait fort aux ouvrages de mécanique, +aux armes à feu. + +Ce cabinet, que nous avons dépeint, se trouvait au rez-de-chaussée. On +se rappelle sans doute que le chevalier de Pardaillan y avait été amené +par le maréchal de Montmorency et la manière dont il en était sorti en +sautant le fossé. + +Le fossé en effet, était exactement sous la fenêtre. + +Au-delà du fossé commençait la berge où de beaux peupliers dressaient +dans le ciel bleu leurs cimes élégantes. + +Au-delà de la berge, la Seine. + +En se retrouvant dans ce cabinet, Charles IX se sentit comme rassuré. +Il respira un instant. Au-delà de la porte, l'effroyable tumulte de la +tuerie continuait dans le Louvre. + +Soudain, derrière cette porte une galopade de pas nombreux. + +La porte s'ouvrit violemment. + +Deux hommes hagards, déchirés, poursuivis par plus de cinquante +forcenés, firent irruption dans le cabinet. + +Charles se redressa tout d'une pièce. + +Ces deux hommes qu'on allait tuer, c'étaient les deux grands chefs des +huguenots. + +C'était le roi Henri de Navarre. + +C'était le jeune prince de Condé!... + +--Feu! Feu donc! vociféra quelqu'un. + +D'un bond instinctif, Charles se plaça entre les poursuivants et les +poursuivis. + +La meute s'arrêta sur le seuil du cabinet, grondante hérissée, des +visages noirs de poudre, des yeux sanglants... + +--Arrière! dit Charles IX. + +--Mais ce sont des parpaillots! Si le roi se met à protéger les +hérétiques!... + +--Qui parle? tonna le roi. Qui parle ainsi devant moi? + +Une seconde, Charles eut l'attitude de majesté qui lui manqua toujours. +La meute recula. + +Le roi referma la porte du cabinet. Il tremblait de fureur. + +--Ah! gronda-t-il en assenant un coup de poing sur une table, il y a +donc une autorité, dans le royaume, aussi forte bientôt que l'autorité +du roi? + +--Oui, sire, dit Condé: l'autorité de... + +--Tais-toi, tais-toi, ventre-saint-gris! lui souffla le Béarnais pâle +comme la mort. + +Mais le jeune prince ne tremblait pas. Il leva sur le roi un regard +intrépide, et, se croisant les bras, il continua: + +--Je ne suis pas venu ici pour implorer pitié. Roi de Navarre, je vous +ai entraîné chez le roi de France pour que vous lui demandiez compte du +sang de nos frères! Parlez, sire... ou, par le Dieu vivant, c'est moi +qui parlerai!... + +--Mauvaise tête! fit le Béarnais, qui parvint à sourire. Remercie mon +cousin Charles qui nous sauve! + +Condé lui tourna le dos. + +Charles les regardait tous deux d'un oeil vitreux. Il tordait dans ses +mains un mouchoir dont, parfois, il essuyait son front. Il grelottait. +Cette folie spéciale qui l'avait fait fuir à travers son palais +s'emparait de nouveau de lui. Mais elle prenait une forme nouvelle. La +contagion hideuse du meurtre montait dans cette cervelle affolée. Des +lueurs sinistres s'allumèrent dans ses Yeux. + +Dans le Louvre, les détonations, les plaintes déchirantes, les +imprécations horribles retentissaient plus violentes. + +Au-dehors de Paris montait une rumeur immense, faite des hurlements des +cloches, des hurlements des assassins, des hurlements des victimes... + +--Sire! sire! clama Condé en se tordant les bras, vous n'avez donc ni +coeur ni entrailles? Quoi! cette monstrueuse tuerie! + +--Taisez-vous! rugit Charles qui grinça des dents. On tue ceux qui +me voulaient tuer! C'est votre faute fourbes, hypocrites qui voulez +renverser la religion de nos pères, détruire la tradition française! +C'est la messe qui nous sauve, entendez-vous? + +--La messe! vociféra Condé. Comédie infâme!... + +--Que dit-il? bégaya Charles, que dit-il? Voilà qu'il blasphème! +Attends! Attends!... + +Il se jeta sur l'arquebuse dont Crucé lui avait fait hommage. Elle était +chargée. + +--Tu nous perds, murmura le Béarnais qui s'adossa à un meuble pour ne +pas tomber. + +--Renonce! tonna le roi en couchant Condé en joue. + +Et, par une de ces sautes soudaines de la pensée qui tourne aux vents de +la folie, tout à coup ce fut sur Henri de Béarn qu'il dirigea le +canon de son arme en même temps, il éclatait de rire, furieusement, +funèbrement. + +--Renonce! hurla-t-il de nouveau. + +--Eh! ventre-saint-gris, s'écria le Béarnais en accentuant cet accent +gascon qui, la veille encore, mettait Charles de si bonne humeur, est-ce +à la vie que je dois renoncer, mon cousin? C'est dommage! Adieu, nos +belles chasses! + +--Je veux que tu ailles à la messe! Que cela finisse une bonne fois. +Tout le monde à la messe, et n'en parlons plus!... + +--A la messe! fit Henri de Navarre. + +--Oui! Choisis! La messe ou la mort!... + +--Allons-y, cousin! Allons-y tout de suite! Ça! où dit-on la messe? J'en +veux tout de suite, moi! + +--Et toi? reprit Charles en se tournant vers Condé + +--Moi, sire, je choisis la mort! + +Le roi fit feu. + +Henri de Béarn jeta un cri d'angoisse. + +Mais dans la fumée, on vit Condé debout, très calme et les bras croises. +La main de Charles tremblait à tel point que la balle avait passé à deux +pieds au-dessus de la tête du jeune homme. + +--Sire! clama le Béarnais, je réponds de lui. Il se convertira sous +trois jours! + +Mais Charles ne l'écoutait plus. Peut-être ne les voyait-il plus. +L'effroyable tumulte, dans le Louvre et dans Paris, lui donnait une +sorte de vertige. La folie montait, folie de terreur, folie de meurtre, +folie de la conscience qui hurlait, folie du sang dont les odeurs acres +envahissaient sa cervelle. Il poussa une effroyable imprécation et, +saisissant son arquebuse par le canon, à coups de crosse il se mit à +démolir la fenêtre; les vitraux tombèrent en éclats, le châssis sauta, +Paris lui apparut dans un brouillard sanglant!... + +Charles avait jeté son arquebuse. Il se pencha à la fenêtre et regarda +avidement. L'affreuse chasse à l'homme, sur les berges de la Seine, se +poursuivait comme sur tous les points de Paris. + +Des hommes, des enfants passaient en bondissant comme des cerfs. Un coup +d'arquebuse abattait tantôt l'un, tantôt l'autre. Il y en avait qui +tombaient à genoux, les mains levées vers les bourreaux. Mais des +prêtres, arrivaient au pas de course et hurlaient: + +«Tuez! Tuez!...» + +On tuait. + +«Tuez! murmurait Charles. Il faut tuer! Pourquoi tuer? Ah! oui!... +Guise... la messe...» + +Et le mot effroyable bourdonnait plus fort dans sa tête. + +«Tuez! Tuez!... Il faut tuer!... Du sang! Du sang!...» + +Il était ivre. Il était soûl. Il tremblait. Sa tête se balançait de +droite et de gauche, lentement. Il riait. Il sentait ses nerfs se tordre +sous l'effort du rire. Il avait un visage épouvantable. La folie montait +à la fureur. + +Et, tout à coup, secouant frénétiquement l'appui de la fenêtre, il eut +un long hurlement de loup au fond des bois. Et la parole affreuse, en +cris rauques, en râles brefs, fit explosion sur ses lèvres exsangues: + +«Tuez! Tuez! Tuez!...» + +Alors, il bondit en arrière, saisit l'une des arquebuse. Il y en avait +une dizaine. Elles étaient toutes chargees... Qui les avait chargées?... + +Et il tira. + +Puis il saisit une autre arquebuse + +Et il tira... + +Il tirait au hasard. Homme, femme ou enfant Tout ce qu'il voyait passer, +il tirait. + +Quand il eut déchargé toutes les arquebuses il se pencha, fou furieux, +effroyable à voir, la bouche pleine de mousse, les yeux hors de la tête, +les cheveux hérissés et, longuement, il se mit à hurler: + +«Tuez! Tuez! Tuez!...» + +Soudain, il se renversa en arrière, tomba se tordit sur le plancher, la +poitrine gonflée, les ongles incrustés au tapis. + +Et, alors, le roi de Navarre et Condé purent voir un spectacle hideux et +tragique... + +Là, sur ce tapis, un homme secoué de sanglots frénétiques se roulait, +se cognait la tête, se labourait la poitrine à coups de griffes et, de +cette loque tordue de ces sanglots effrayants, jaillissait une sorte de +plainte rauque, un cri bref: + +«Tuez!... Tuez!... Tuez!...» + +Et cette loque, c'était le roi de France! + +Condé leva ses deux poings crispés vers le ciel comme pour une +malédiction suprême. Et brusquement, il sortit du cabinet. + + + +XXXIV + +ENTRÉE DE CATHO DANS LA GLOIRE + +Vers l'heure où Catherine de Médicis, au balcon du Louvre, attendait le +premier coup de tocsin Catho comme on a vu cheminait dans la nuit que +sillonnaient de lueurs falotes les lanternes des marqueurs de portes. +Elle était paisible et farouche. C'était tout simple, ce qu'elle +entreprenait!... et c'était formidable! + +Parvenue devant l'ouverture d'un profond cul-de-sac plus noir et plus +silencieux encore que les rues avoisinantes, elle s'arrêta et, à +demi-voix, se mit à fredonner une complainte. + +Aussitôt dans le cul-de-sac, se produisit un murmure confus de voix, +vite étouffé, un remous d'ombres se mettant en mouvement. Catho se remit +en marche Mais, cette fois, elle n'était plus seule. Une troupe étrange +la suivait. Près de trois cents femmes. Toutes celles à qui, dans son +cabaret, elle avait donné rendez-vous. Mendiantes et ribaudes, jeunes et +vieilles borgnesses, bancales, boiteuses, hideuses mégères de la Cour +des Miracles ou belles filles d'amour elles marchaient en troupeau +serré, Catho en tête, étrange général de cette armée fantastique. +Elles allaient d'un bon pas. Toutes étaient armées, les unes de vieux +pistolets les autres d'épées rouillées, d'autres d'une barres de fer, +d'autres d'un simple gourdin, d'autres, enfin, n'avaient que leurs +griffes. + +Comme pour Catho. c'était tout simple, ce qu'elles entreprenaient! + +A diverses reprises, le fantastique troupeau qui piétinait derrière +Catho fut arrêté par ces petites troupes qui s'en allaient de porte en +porte. Le chef de l'une d'elles voulut interroger Catho et lui barrer le +chemin. Mais Catho et ses guerrières le regardèrent d'un air si menaçant +que l'homme recula, il supposa, d'ailleurs, que peut-être ces femmes +avaient un rôle à jouer dans la grande tragédie. + +Catho arriva devant le Temple et s'arrêta. + +Derrière elle, son troupeau s'arrêta. Il y eut des rires étouffés, des +jurons assourdis; l'impatience de la bataille gagnait les guerrières, +il y avait une petite fille de seize ans, toute mince et fluette, qui +brandissait une arquebuse et disait: + +--Qu'on y touche, pour voir! Un jour, comme maman était malade sur son +grabat, il est entré chez nous avec du bon vieux vin, du poulet et trois +écus... + +--Une fois, il m'a tirée des mains de la prévôté, dit une voix éraillée. + +--Un si beau chevalier! fit une ribaude en agitant une rapière. + +--Voulez-vous vous taire? dit Catho. + +Elles se turent, mais maintenant, elles frémissaient. Celles qui +connaissaient Pardaillan, à voix basse, racontaient ses hauts faits. + +Catho, alors, rangea son armée. Au premier rang, toutes celles qui +avaient pu se procurer une arme à feu; puis celles qui avaient une épée, +une dague, un bâton enfin, derrière, celles qui n'avaient rien. + +Quant à elle, elle tenait à la main un solide poignard. + +--Attention! dit-elle. A peine la porte ouverte, suivez-moi! + +Il y eut un profond silence. Devant elles, le Temple se dressait, +terrible et sombre. + +Tout à coup, au loin, très loin, une cloche se mit à rugir. Puis une +autre cloche... + +--Le tocsin! dit une vieille mendiante. + +--Qu'est-ce cela? murmura Catho. Est-ce pour nous? + +Le tumulte grandissait. Les cloches de Paris se mettaient en branle. Des +coups d'arquebuse, des coups de pistolet éclataient dans la nuit. +Dans la fantastique armée de Catho, il y eut un long frémissement. La +panique, un instant, menaça. Mais, brusquement, le commencement de +terreur se changea en fureur. Aux hurlements des cloches, aux cris +lointains, aux sourdes détonations, elles se mirent à répondre par +des insultes; les armes furent brandies; il y eut, pendant quelques +secondes, le désordre et le bruit d'une halle où l'on s'invective. + +Soudain, une porte basse fut ouverte. + +La Roussette et Pâquette apparurent. + +--En avant! hurla Catho. + +--En avant! répondit le tonnerre des trois cents voix. + +--Par ici!» cria la Roussette. + +Toute la troupe se rua, s'engouffra sous la porte que les deux ribaudes +venaient d'ouvrir du dedans. + +--J'ai les clefs! glapissait Pâquette. + +--Nous avons renfermé les hommes d'armes! ajouta la Roussette. + +--Vite! Vite! Au cachot! commanda Catho. Où est-ce? + +--Par là! + +Elles débouchèrent dans une petite cour qu'elles emplirent de leur +tumulte. + +Holà! tonna une voix, que signifie? Qui êtes-vous, sorcières?... +Arrière!... + +--En avant! vociféra Catho. + +--Feu! Feu! hurla la voix... + +Douze arquebuses éclatèrent. Cinq des guerrières de Catho tombèrent, +mortes ou blessées. Alors, dans cette cour étroite, il y eut des +vociférations inimaginables. Douze soldats rangés en bataille et +commandés par un officier venaient de faire feu... + +Voici ce qui s'était passé: + +Il y avait dans le Temple une garnison de soixante soldats. Elle était +divisée en deux groupes qui occupaient deux postes. La Roussette et +Pâquette, après avoir ficelé solidement le gouverneur Montluc, avaient +pris deux trousseaux de clefs et étaient descendues en toute hâte. Dans +l'une des cours sur laquelle s'ouvrait la grande porte du Temple, il y +avait un poste. Quarante soldats y dormaient; la Roussette s'approcha +de la porte massive et la ferma à double tour: les soldats ne pouvaient +plus sortir, les fenêtres étant grillées! + +Alors elles coururent ouvrir la porte basse où Catho devait entrer. + +Malheureusement, il y avait un deuxième poste. Outre ce deuxième poste, +il y avait les geôliers, les sentinelles. + +Un officier, qui faisait sa ronde, se heurta dans une cour à l'armée des +ribaudes. + +Au bruit de la décharge et de la bataille qui commençait, les soldats du +deuxième poste, qui n'étaient pas enfermés, accoururent. Les geôliers +s'habillèrent en hâte et descendirent. Les sentinelles se replièrent sur +le champ de bataille... En voyant le Temple envahi par cette légion de +mendiantes hurlantes et vociférantes, ils crurent d'abord à une vision +de cauchemar. Mais les coups pleuvaient. Ces femmes en guenilles +frappaient et leurs coups portaient... + +Pendant quelques minutes, ce fut, dans la cour, un vacarme effrayant que +couvrait le tumulte déchaîné sur Paris. + +Une vingtaine de truandes et ribaudes gisaient sur le sol. Mais autant +de soldats étaient tombés. + +Elles bondissaient, poussaient des cris assourdissants, rouges de +sang, les cheveux épars, sorcières en délire: enivrées par le sang, +enfiévrées, furieuses, hagardes; les soldats pliaient, se débandaient, +on n'entendait plus que des plaintes sourdes, de rauques imprécations +et, finalement, un grand hurlement de triomphe éclata. + +Les derniers soldats ou geôliers survivants s'étaient précipités dans +un couloir dont ils poussèrent la porte affolés terrorisés par cette +irruption inouïe de mégères endiablées. Seuls, un officier, un sergent +et un soldat demeurèrent dans un coin. + +--En avant! rugit Catho. + +Elle avait reçu trois coups de dague. Elle haletait elle était comme une +panthère blessée qui cherche sur quel ennemi elle va fondre. + +Elle chercha des yeux la Roussette et Pâquette: elles venaient de +tomber, blessées--mortellement peut-être. + +Alors Catho eut une malédiction terrible. Elle saisit les clefs que la +Roussette tenait dans sa main crispée et, livide, sanglante, échevelée, +courut au groupe des trois prisonniers. + +--Où est le chevalier de Pardaillan? demanda-t-elle au soldat. + +--Je ne sais pas! dit le soldat. + +Catho leva sa dague et frappa un seul coup. Le soldat tomba comme une +masse. + +--Conduis-moi! reprit-elle haletante en s'adressant à l'officier. + +--Ribaude! dit l'officier, croîs-tu donc que... + +Il n'eut pas le temps d'achever; Catho l'abattit d'un coup terrible, un +seul coup, comme pour le soldat. + +--A toi, dit-elle au sergent. + +--J'obéis, répondit le sergent, pâle comme la mort + +Le sergent se mit en marche. Catho le suivit, tamponnant ses blessures, +marchant de ce pas souple de la panthère prête à bondir, son poignard +rouge incrusté dans la main. Derrière elle le troupeau suivait à la +débandade. + +Le sergent par une porte, était passé dans une deuxième cour. + +Là, au fond de cette cour, il y avait une voûte. + +Le sergent s'enfonça sous la voûte; à gauche, une petite porte basse +ouverte; un escalier tournant commençait là. + +Catho arrêta le sergent, lui mit la main sur l'épaule et dit: + +--Si tu me trompes, tu es mort. + +--Des lumières! cria une voix. + +--Inutile, reprit le sergent. La mécanique est éclairée. + +--La mécanique? gronda Catho. + +--Oui. Là, vous trouverez ceux que vous cherchez. + +Le sergent commença à descendre l'escalier tournant. Il grommelait et +ricanait dans sa moustache grise: + +--Elle les trouvera oui!... Attends un peu, tu vas les retrouver... une +pinte ou deux de sang, et voilà! + +La bande cheminait le long de l'étroit boyau. + +Au bout de ce couloir où les tumultes du dehors n'arrivaient plus que +comme un bourdonnement lointain, Catho entrevit un étrange spectacle. + +Dans la lumière fumeuse d'une torche, au bas d'un escalier tournant, il +y avait un homme, sorte de gnome court sur pattes, à tête énorme, aux +bras nus musculeux. + +Cet être bizarre, à grand effort, faisait tourner une manivelle de fer. + +--Qu'est cela? demanda-t-elle. + +--La mécanique! dit le sergent. + +--Où sont-ils? haleta Catho prise d'un pressentiment terrible. + +--Là!... sous la meule de fer!» dit le sergent qui éclata de rire. + +Catho jeta un hurlement. Son poing fermé se leva, siffla dans l'air +et s'abattit sur le crâne du sergent qui étendit les bras, tourna sur +lui-même et tomba, le nez sur les dalles. + +Il était mort. + +Catho enjamba le cadavre. En deux bonds, hurlante, échevelée, +dépoitraillée, elle fut sur le gnome qui, tout à sa besogne, ne voyait +rien, n'entendait rien. + +Les dix doigts de Catho s'incrustèrent sur la nuque du gnome qu'elle +arracha de la manivelle. + +Le grincement s'arrêta net. + +Le bourreau considéra Catho d'un oeil hébété. Catho, après l'avoir saisi +par la nuque, l'avait retourné, l'avait collé contre la muraille. Ses +doigts maintenant s'incrustaient dans la gorge du gnome. Un silence +profond régna dans le boyau. On n'entendait que les deux râles, celui du +monstre et celui de Catho. + +--Grâce! dit l'homme, stupide d'épouvanté devant tous ces visages de +femmes. + +--Où sont-ils? râla Catho. + +--Là! fit le gnome. + +--Ouvre! Ouvre! Ou tu es mort! + +Elle parlait bas, bredouillait plutôt, comme ivre. Le monstre étendit le +bras et montra un fort bouton de métal qui, à cinq pieds au-dessus de la +manivelle, bosselait le mur. + +Catho lâcha le gnome et bondit. + +Son poing fermé se mit à marteler à grands coups le bouton de fer. + +Mais, dès le premier coup, un déclic avait retenti, La porte de fer +s'ouvrit. + +Et alors, deux hommes, deux fantômes, livides, les yeux élargis par +l'étonnement infini, les lèvres retroussées par le rictus des épouvantes +surhumaines, apparurent... + +--Sauvés! hurla Catho dans un éclat de rire effrayant. + +Presque aussitôt, les sanglots firent explosion sur ses lèvres. + +--Sauvés!... + +--Catho!... + +Ce cri éclata en même temps, poussé par les deux hommes. + +Un instant, ils demeurèrent comme pétrifiés devant le boyau empli de +femmes qui maintenant riaient, battaient des mains, se félicitaient, +jacassaient, pleuraient. + +Alors, ils comprirent! + +Leur imagination, prompte comme la foudre, reconstitua l'épopée: Catho +soulevant les ribaudes et les truandes pour envahir le Temple, et la +bataille, et la ruée a travers les sombres couloirs; et ils comprirent +pourquoi, au moment de se frapper, ils avaient entendu de sourdes +rumeurs, pourquoi le plafond s'était arrête net pourquoi la porte +s'était ouverte, pourquoi ils étaient vivants, libres, hors +l'épouvantable cauchemar de la mécanique de fer!... + +D'un bond, ils furent près de Catho. + +D'un même mouvement, ils tombèrent à ses genoux et chacun d'eux, +saisissant une de ses mains, y déposa un long baiser. + +Catho, appuyée au mur, se laissait faire, comme si elle eut compris que +cet hommage, venant de pareils hommes, était la suite toute naturelle du +rêve de son âme simple, violente et douce. + +Le gnome, le monstre, en sautillant sur ses iambes torses, s'était +faufilé, avait fui, effaré. + +Dans l'étroit couloir, le silence s'était rétabli, et on entendait +seulement la sourde rumeur qui venait du monde des vivants en train +d'accomplir la grande hécatombe. + +Le vieux Pardaillan, le premier, sortit de cette extase qui les avait +fait tomberai genoux devant Catho. + +Il se releva, le sourcil froncé, la moustache hérissée et, de sa voix +brève: + +--Partons! Malheur à eux!... + +--Oui, dit le chevalier en se relevant alors, partons! Nous avons +quelque chose à faire! + +Il avait dit cela d'une voix si calme qu'il était impossible d'y +découvrir une émotion. + +Mais le vieux Pardaillan comprit, lui, car il murmura entre ses dents +serrées: + +--Gare aux loups, maintenant que ce lion est déchaîné!... Allons, viens, +Catho! + +Catho voulut faire un pas. Brusquement, elle s'affaissa. + +Catho sourit. Elle montra du doigt son sein droit ensanglanté. D'un +geste rapide, le vieux routier acheva de déchirer le corsage déjà en +lambeaux. Le sein apparut. + +Une plaie large et profonde laissait échapper du sang qui ne sortait +déjà plus que goutte à goutte. + +--Partez!, râla Catho. + +--Sans toi! Jamais!...» + +De nouveau, elle sourit. Ses yeux de bon chien fidèle s'attachèrent sur +le vieux routier, puis sur le chevalier. + +--Tout de même, murmura-t-elle à mots entrecoupés, ils... ne vous... +auront pas... partez... adieu... + +--Catho! ma pauvre Catho! + +Les deux Pardaillan s'étaient mis à genoux. Ils soutenaient, dans leurs +bras, l'un les épaules, l'autre la tête de la blessée. + +Elle continuait à sourire. Elle comprenait bien que tout était fini pour +elle. Tout à coup, ses yeux fixés sur le chevalier devinrent vitreux. +Elle eut une légère secousse. Et ce fut ainsi, en souriant et en +regardant le chevalier de Pardaillan, qu'elle se raidit dans le suprême +effort de la vie qui quitte le corps. + +--Morte! gronda le vieux Pardaillan. + +--Les voilà! Les voilà! hurla à ce moment à l'entrée du couloir une voix +féroce, délirante et tremblante à la fois. + +Et un homme apparut, haletant, convulsé, hideux à voir... suivi d'une +vingtaine de soldats. + +Et, cet homme, c'était Ruggieri qui cherchait sa proie, Ruggieri qui +venait chercher le sang nécessaire à la réincarnation--à son rêve de +magicien fou furieux! + + + +XXXV + +LIONS DÉCHAÎNÉS + +Les deux Pardaillan bondirent et se ruèrent vers l'entrée du boyau. +D'instinct, les ribaudes, collées au mur a droite et à gauche, leur +firent un passage. Mais, dès qu'ils se trouvèrent en tête, elles +remplirent le couloir de leurs cris assourdissants. + +--Catho est morte! + +--Vengeons-la! + +--Mort au guet! + +En un instant, les Pardaillan s'étaient heurtés au groupe de soldats qui +apparaissait. Les deux premiers tombèrent mortellement frappés à +coups de l'arme bizarre et courte qu'ils portaient--des poinçons, +paraissait-il. + +Devant cette attaque furieuse, devant les visages des tunes décharnées +qui hurlaient à la mort derrière les deux hommes, les autres soldats +s'arrêtèrent. Le vieux routier et son fils avaient ramassé les piques +des deux soldats tombés. + +Dans le boyau, il n'y avait place que pour deux de front. + +Une nouvelle attaque des Pardaillan jeta par terre les deux plus +avancés. + +En même temps, la bande des ribaudes, agitant ses armes, poussait des +cris terribles; en désordre, les soldats remontèrent précipitamment +l'escalier. + +Sans un mot, livides, hérissés, les Pardaillan montèrent par bonds +furieux; à chaque bond, un coup de pique; à chaque coup de pique, un +juron; à chaque juron, un homme qui tombait. + +Tout à coup, les Pardaillan se virent à l'air, dans une cour. Ils +respirèrent largement, et, d'un même mouvement instinctif, levèrent les +yeux comme pour se rendre compte qu'ils ne rêvaient pas, qu'ils voyaient +bien une réalité: les sombres bâtiments du Temple, et, là-haut, le ciel +où brillaient des étoiles pâlies par l'approche de l'aube. + +--Feu! tonna la voix d'un officier. + +Les deux Pardaillan tombèrent à plat ventre, la décharge passa au-dessus +d'eux et ils se relevèrent d'un bond... + +L'officier avait rangé ses hommes au fond de la cour, sur un seul rang. +Les arquebuses déchargées, il hurla: + +--En avant!... + +Alors, dans cet étroit espace qu'éclairaient les premières lueurs de +l'aube, il y eut une mêlée fabuleuse, comparable en ses évolutions +désordonnées aux tourbillons d'un cyclone. En effet, les soldats, +croyant que les Pardaillan étaient les chefs de cette bande de furies, +les avaient entourés. Le vieux routier et le chevalier s'étaient adossés +l'un à l'autre; autour d'eux tourbillonnaient des hommes d'armes, et, +autour des hommes d'armes, avec des cris stridents, tourbillonnaient les +femmes. + +Ruggieri, cependant, courait comme un insensé, s'arrachant les cheveux +et vociférant des malédictions. + +--A l'aide! A l'aide! Ils s'échappent! + +Il parvint à la grande porte et l'ouvrit, affolé, ne sachant plus ce +qu'il faisait. + +Des groupes de catholiques passaient, le mouchoir blanc au bras. + +--Ici, Ici! hurla Ruggieri... Misérables! Ils ne m'entendent pas! + +Devant lui, on pillait une maison d'où sortaient les cris perçants des +victimes. + +--Par ici! appela Ruggieri. Il y a deux huguenots ici!... + +On ne l'écoutait pas; en effet, chacun des assassins pillards était +occupé à quelque sinistre besogne. + +Alors, avec des sanglots terribles, se heurtant aux murs, se frappant +la poitrine, invoquant les esprits, il rentra dans le Temple. Il eut +un rugissement de joie en apercevant les hommes d'armes derrière les +barreaux des deux fenêtres. + +Réveillés par le tumulte, d'abord effarés de trouver la solide porte +fermée, ces hommes cherchaient à démolir les grilles des fenêtres. + +--Attendez! Je vais vous aider! Vite! Vite! + +--Au nom du Ciel! cria un sergent, que se passe-t-il? + +--Vite! vite! Ils se sauvent! Il me faut leur sang! + +A ce moment, une grande clameur le fit se retourner. Il vit la cour se +remplir de femmes délirantes qui hurlaient: + +--Victoire! Victoire!... + +Elles passèrent en courant, se dirigeant vers la grande porte. + +Les soldats du poste, à grands coups, cherchaient à démolir leurs +grilles. Des barreaux sautèrent enfin! A cet instant, les dernières +combattantes passèrent échevelées, et cette vision fantastique +s'évanouit sous une voûte: les deux Pardaillan, les derniers, apparurent +alors, sanglants, l'oeil en feu, marchant de ce pas souple et terrible +des grands fauves qui regagnent leurs forêts. + +Ruggieri, sans voix, bégayant une dernière malédiction, voulut se jeter +au-devant d'eux. + +Le chevalier, d'une main, l'écarta sans effort apparent Mais le geste +avait dû être puissant, car Ruggieri alla rouler jusqu'à la muraille au +pied de laquelle il tomba tout d'une masse. + +Les Pardaillan passèrent!... + +Cinq ou six soldats, par l'ouverture pratiquée, sautaient dans la +cour et leur coururent sus; les deux fauves se retournèrent avec un +grondement si effroyable, avec des faces si terribles que les reîtres +s'arrêtèrent, reculèrent et mirent en joue. + +Deux coups de feu éclatèrent. + +Sans hâter leur pas souple de lions en marche, les Pardaillan +continuèrent leur route et, comme les quarante soldats du poste enfin +délivrés s'élançaient ensemble, ils les virent franchir la grande +porte que Ruggieri avait ouverte et disparaître dans la fumée, dans +le tumulte. L'officier survivant, stupéfait du spectacle insensé que +présentait la rue entrevue, ne songea qu'à se barricader. Puis il se mit +à la recherche du gouverneur Montluc qu'il trouva ficelé, ronflant sous +la table de sa salle à manger... + +A ce moment, il était trois heures et demie. + +Le jour grandissait. + +Malgré cela, les bandes de forcenés qui parcouraient les rues +n'éteignaient pas leurs torches! Elles servaient à mettre le feu aux +maisons marquées d'une croix blanche. + +Les deux Pardaillan, une fois hors du Temple, avaient pris au hasard +la première rue. Elle était pleine de fumée et de cris; fumée des +arquebusades, fumée des incendies, détonations, cris d'horreur, clameurs +d'agonie... + +--Libres! gronda le vieux routier. + +--Libres! répéta le chevalier. Pauvre Catho!... + +Ils se regardèrent. Chacun d'eux avait ramassé une forte rapière et une +bonne dague. Dagues et rapières étaient rouges. Ils étaient déchirés. +Ils étaient pâles. + +--Pas blessé? demanda le vieux. + +--Rien, ou presque. Et vous, monsieur? + +--Pas une égratignure... Allons!... Mais qu'y a-t-il dans Paris?... Que +de sang!... Quelle affreuse bataille!... + +--Non, mon père, c'est un égorgement... Allons, dépêchons... + +--Mais où?... Chez Montmorency?... + +--Tout à l'heure. Je ne pense pas qu'on ose attaquer le maréchal. +D'ailleurs, il est catholique... Venez... vite!... + +--Où aller, alors? + +--A l'hôtel Coligny, mon père! On tue les huguenots... Là, on doit tuer +aussi... Ah! mon pauvre ami!... + +--Marillac?... Mais il est mort! Le sorcier te l'a dit! + +--Il a menti, peut-être... Allons! + +Ils couraient maintenant, sans s'arrêter, enjambant ici un cadavre, +faisant là un crochet pour éviter une foule en train de brûler une +maison; ils allaient, remplis d'étonnement, la cervelle endolorie par +l'épouvantable tumulte des cloches et des détonations; ils allaient, +frappant tout ce qui se dressait devant eux, sans un mot, côte à côte, +la dague en avant; et ce fut ainsi qu'ils atteignirent l'hôtel Coligny, +à quatre heures du matin. + +Une foule énorme remplissait la rue de Béthisy. + +Ils foncèrent et se frayèrent un passage. Peut-être les prit-on pour +deux catholiques forcenés. + +La porte de l'hôtel était grande ouverte, la cour encombrée de gens +d'armes qui hurlaient: + +--A sac! A sac! + +Et ils entrèrent. Dans un remous de cette foule qui affluait et +refluait, ils arrivèrent au centre de la cour, horrifiés, et, comme ils +regardaient autour d'eux, pantelants de colère, une voix dominant le +tumulte cria: + +--Eh bien, Bême!... Bême! Bême! As-tu fini?... + +Et ils reconnurent le duc de Guise qui levait la tête vers une des +fenêtres de l'hôtel. + + + +XXXVI + +ICI L'ON TUE + +Guise avait perdu du temps. Parti à trois heures de son hôtel, il venait +d'arriver seulement chez Coligny Il avait fait plusieurs détours et, +de temps à autre, il s'arrêtait, écoutait, paraissant attendre. Chemin +faisant pour faire patienter ses hommes, il faisait massacrer au hasard +de la rencontre, tout ce qui ne criait pas «Vive la messe!» et n'avait +pas une croix blanche au chapeau. Qu'espérait-il? Qu'attendait-il? +Peut-être pensait-il pouvoir marcher sur le Louvre... Comme il venait +de s'arrêter encore, un homme accourut au galop de son cheval, vint se +placer près de lui et lui dit à voix basse: + +--Rien à faire, monseigneur! Le prévôt occupe l'hôtel de ville avec des +forces imposantes et les troupes de la reine sont en route! + +Guise grinça des dents. Il prit le trot. Suivi de ses cavaliers, il +passa comme un tonnerre, tandis qu'autour de lui retentissaient les +vociférations de: + +«Vive Guise! Vive le pilier de l'Eglise!» + +Dans la rue de Béthisy, les maisons qui avoisinaient l'hôtel étaient +remplies de huguenots. Mais, là, la besogne était déjà faite; trois de +ces maisons flambaient; deux cents cadavres jonchaient la chaussée; +Guise et ses soudards arrivèrent de leur trot pesant et piétinant ces +cadavres, s'arrêtèrent devant la porte de l'hôtel. + +Sur cette porte, quelqu'un venait de tracer ces mots à la craie: + +«Ici, l'on tue!» + +--Tu vois? de Guise s'adressant à un colosse qui était près de lui. + +--Je vois! répondit le colosse. + +C'était Dianowitz, appelé Bohême et, par abréviation, Bême. + +A ce moment, arriva le duc d'Aumale, escorté de Sarlabous, gouverneur du +Havre, et de cent cavaliers. + +--Ça va se faire! dit Guise. + +Tous descendirent de cheval. Et le duc de Guise du pommeau de son épée, +frappa rudement à la porte Elle s'ouvrit aussitôt. Cosseins apparut, +entouré de ses gardes--ces gardes que Charles IX avait laissés pour +protéger Coligny. + +--Monseigneur, dit Cosseins, faut-il commencer? + +--Commencez! répondit Guise. + +Aussitôt, les gardes mêlés aux cavaliers de Guise s'élancèrent dans +l'hôtel, des torches à la main l'épée nue. Bême, suivi d'une dizaine de +gardes, monta droit à l'appartement de l'amiral. + +Alors, on entendit les cris des serviteurs que l'on égorgeait. Pendant +quelques minutes, l'hôtel fut plein de ces étranges clameurs d'agonie +qui ressemblent aux cris des fous. Puis il y eut un brusque silence. +Bême et les siens, parmi lesquels un certain Attin, de la maison +d'Aumale, étaient arrivés devant la chambre de l'amiral. Derrière eux, +en soutien, marchait Cosseins le capitaine des gardes de Charles IX. La +bande s'arreta un instant; devant la porte, un homme, l'épée nue a la +main, les attendait. C'était Téligny, gendre de Coligny. + +«Qui demandez-vous? dit-il d'une voix calme + +--L'Antéchrist! répondit Bême. + +Téligny se rua sur lui, mais, avant qu'il eût pu faire deux pas, il +tomba, percé de dix coups de poignard Cosseins se pencha sur lui. + +--Il est mort, dit-il froidement. + +Téligny n'était pas mort. Il agonisait. Ses yeux effrayants s'ouvrirent +et se fixèrent sur ce visage penché sur lui. Il fit un suprême effort. + +--Face de traître! râla-t-il. + +Et, dans ce même effort, il cracha au visage du capitaine et expira. +Cosseins se releva et recula vivement tout pâle, en essuyant sa face +souillée. + +Bême, cependant, d'un coup d'épaule, avait défoncé la porte. + +Il entra. Coligny était au lit. La chambre était éclairée par deux +grands flambeaux. + +A demi relevé sur les oreillers, l'amiral apparut si calme, si +majestueux, que les forcenés eurent une hésitation. Près de lui, le +pasteur Merlin lisait dans un livre de prières. Coligny qui, depuis +une heure, écoutait l'effroyable tumulte, Coligny qui avait compris la +hideuse vérité, Coligny n'avait pas essayé de fuir. + +Toute tentative eût d'ailleurs été inutile; dès les premiers instants, +Cosseins avait placé partout des gardes. + +Lorsqu'il vit entrer Bême, il se tourna légèrement vers le pasteur et +lui dit d'une voix étrangement paisible: + +--Je crois qu'il est temps de réciter la prière des morts. + +--Merlin fit un signe approbatif et tourna quelques feuillets de son +livre. + +Au même moment, Attin lui enfonça son poignard dans la gorge; le pasteur +s'affaissa, sans une plainte tué raide. + +Bême s'était approché en ricanant du lit de l'amiral Il tenait une dague +dans sa main gauche et un épieu de chasse dans sa main droite. + +--Quiconque se sert de l'épée périra par l'épée dit gravement Coligny en +regardant Attin qui venait de foudroyer le pasteur. + +--Bon! hurla Bême, ce n'est donc pas par l'épée que tu seras meurtri! + +Et il jeta son poignard. + +Il leva son épieu, un fort épieu de chasse au sanglier. + +Et, comme il paraissait hésiter devant le vieillard, si calme, si +imposant, si majestueux, l'amiral lui dit: + +--Frappe, bourreau: tu ne raccourcis pas de beaucoup ma vie. + +--Taïaut! Taïaut! hurlèrent les démons qui entouraient Bême. + +Bême frappa. L'épieu, du premier coup, troua profondément la gorge. Un +flot de sang jaillit. Alors le misérable, ivre de sang, se mit à frapper +à coups redoublés le cadavre. Il continuait, toujours, les yeux hors +de la tête, tandis que la meute, autour de lui, saccageait, pillait, +brisait et hurlait: + +--Taïaut! Taïaut! + +--Bême! Bême! cria d'en bas la voix de Guise, as-tu fini?... + +Bême s'acharnait. + +--Bême! Bême! appela encore Henri de Guise. Est-ce fait?... + +Sanglant, hagard, Bême s'arrêta. Sa monstrueuse figure s'apaisa par +degré, c'est-à-dire qu'elle s'illumina d'une sorte d'orgueil bestial. Il +examina le cadavre hideusement déchiqueté, comme le tigre peut examiner +sa proie alors qu'il est repu. + +Ce cadavre, il le saisit à pleins bras, l'arracha du lit et l'apporta +près de la fenêtre dont le châssis venait de voler en éclats. + +--C'est fait! hurla Bême en se penchant. + +Et il apparut, à la lueur des torches, dans le jour naissant, dans ce +mélange informe de jour, de lumière rouge et de fumée, il apparut, le +cadavre rouge dans ses bras, il apparut comme ces visions de délire qui +durent jadis épouvanter les rêves de Dante! + +Une sauvage acclamation qui monta de la cour salua l'atroce apparition. + +Les cheveux hérissés d'horreur, pétrifiés comme dans les cauchemars, le +chevalier de Pardaillan et le vieux routier, parmi ces abois féroces, +distinguèrent: + +--Vive la messe! + +--Vive le pilier de l'Eglise! + +Lorsque le silence se rétablit, comme parfois les volcans se taisent +après un instant, on entendit alors une voix, la voix du noble Henri de +Lorraine, duc de Guise, qui criait à Bême: + +--C'est bien! Jette-le, qu'on le reconnaisse!... + +Le cadavre, avec un bruit sourd et mat, tomba sur les pavés de la cour. + +Guise, Aumale, Montpensier, Cosseins, vingt autres se penchèrent. + +--C'est bien lui! dit Guise. Te voilà donc, Châtillon! Je savais bien +qu'un jour ou l'autre ma race mettrait son pied sur ta tête! Tiens! +Tiens!... + +Le talon se leva et se posa violemment sur le front du cadavre. + +--Voilà! hurla le duc de Guise, voilà comment travaillent les bons +catholiques! + +--Lâche! siffla une voix étrange, cinglante comme un coup de cravache. + +Et, dans l'insaisissable seconde de silence et de stupéfaction qui +suivit ce cri, Pardaillan marcha au duc, l'atteignit et sa voix continua +à cravacher; + +--Ton père s'appelait le Balafré. Toi, tu t'appelleras le Souffleté!... + +Sa main se leva, s'abattit toute grande sur la face de Guise, le +soufflet retentit dans le silence comme un coup de tonnerre. Guise +chancela et roula à trois pas dans les bras de ses soudards... + +Quels hurlements firent alors explosion! Des centaines de poignards, +des centaines d'épées se levèrent, se choquèrent, des centaines de voix +heurtèrent dans le tumulte leurs cris de mort. + +Pardaillan s'était mis en garde, résolu à mourir. + +Mais il n'eut pas le temps de porter le premier coup, les bras levés +n'eurent pas le temps de s'abattre sur lui... Le chevalier, à l'instant +précis où retentissait le soufflet, se sentit saisi par une force +d'ouragan, enlevé, porté, poussé vers un trou noir qui béait, il entra +dans du noir, il entendit un choc violent et sonore. + +Ce trou, c'était une porte ouverte. + +Cette force qui avait saisi le chevalier, comme la rafale peut saisir +une feuille, c'était le vieux routier qui empoignait son fils et +l'emportait. + +Ce choc sonore, c'était une porte que le vieux lion venait de pousser du +pied, à l'instant où des centaines de furieux, se gênant d'ailleurs et +se bousculant l'un l'autre, allaient les happer tous les deux!... + +Des coups énormes ébranlèrent cette porte. + +Il était certain qu'elle ne tiendrait pas deux minutes. + +--Tu n'en feras jamais d'autres! dit simplement le vieux routier en +escaladant les marches qui se trouvaient devant lui et en entraînant son +fils. + +Où montaient-ils? Ils ne savaient pas... + +--Ce n'est pas fini! répondit le chevalier, les dents serrées. + +Dans la cour, Henri de Guise était remonté à cheval et criait: + +--Cinquante hommes pour fouiller l'hôtel! Que j'aie la tête de ces deux +parpaillots dans une heure! Les autres, suivez-moi!... A Montfaucon!...» + + + +XXXVII + +LA MARCHE AU GIBET + +--Pardon, monseigneur, dit une voix près du duc sanglant. + +Guise se pencha, féroce, le poignard levé. + +--Ah! c'est toi! fit-il en reconnaissant Bême. Que veux-tu? + +--Vous voulez pendre l'Antéchrist? + +--Oui! Que veux-tu? Dépêche! + +--Je veux la tête, pardieu! Elle m'appartient, vous le savez! Elle vaut +mille écus d'or!» + +Guise éclata d'un rire terrible. + +--C'est juste! Prends-la!... Nous pendrons l'Antéchrist parles pieds, +voilà tout!... + +Bême se baissa. En quelques coups de poignard il acheva de séparer +la tête du tronc. Le corps fut saisi par les pieds. Deux hommes le +traînaient, marchant en avant, chacun d'eux tenant une jambe, le torse +sanglant traînant dans la boue. + +Et tous suivirent. Guise en tête!... + +La marche au gibet, la marche macabre du corps traîné dans la boue +gluante de sang, commença à travers les rues de Paris, parmi d'autres +cadavres, dans le tumulte des acclamations féroces, dans le tonnerre des +détonations d'arquebuses, sous le hurlement des cloches inlassables... + +Vingt mille Parisiens suivaient l'infâme procession que conduisait +Guise. + +Chemin faisant, on tuait, on riait, on chantait... Le cadavre de Coligny +sautait sur les cailloux, tantôt sur le ventre, tantôt sur le dos... +Ce fut ainsi qu'on atteignit les fourches de Montfaucon. Le cadavre, +bientôt, se balança par les pieds au bout d'une corde. Et alors s'éleva +dans les airs une clameur immense qu'on entendit de tout Paris et qui +frissonna longuement, lugubre comme le grand coup d'aile de l'ouragan +déchaîné. + + + +XXXVIII + +PAROLE MÉMORABLE DE BÊME + +Bême était resté dans la cour de l'hôtel de Coligny, avec les gens +d'armes laissés par Guise pour retrouver les audacieux, les fous qui +l'avaient insulté en un tel moment. En quelques minutes, la porte fut +défoncée et la bande se rua dans un escalier, celui-là même qu'avaient +monté les Pardaillan. Bême entendit les cris éclater d'étage en étage. + +«Ils les tiennent! songea-t-il en riant. Voilà deux gaillards dont la +peau ne vaut pas un ducaton à l'heure qu'il est... tandis que cette +tête vaut mille écus d'or. Belle tête, ma foi!... Ça, il faut que je la +débarbouille... + +Il entra dans une pièce du rez-de-chaussée qui avait dû servir de +corps de garde, et il en ressortit bientôt avec un baquet plein d'eau. +Tranquillement, il se mit à sa hideuse besogne. + +En haut, dans les combles, il entendait les voix furieuses des limiers +lancés aux trousses des Pardaillan. + +Tout à coup, il vit entrer dans la cour un homme qui, d'un air anxieux, +se mit à inspecter l'hôtel, le nez en l'air. + +--Tiens! monsieur de Maurevert! dit Bême. On dirait que vous cherchez un +trésor! + +--Je cherche, dit Maurevert, la voix rauque et les yeux sanglants, je +cherche deux de ces parpaillots, justement! Je les ai vus partir du +Temple. J'ai perdu leur piste. Je suis sûr qu'ils ont dû venir ici... + +--Ah! ah!... Un vieux, maigre, moustache grise et rude, oeil gris?... + +--Oui, oui!... + +--Et un jeune, comme qui dirait l'autre, en plus sauvage, en plus fort, +en plus hérissé? Ils sont là... on leur fait la chasse, allez-y! + +Maurevert s'élança dans l'escalier que lui montrait Bême et disparut en +poussant un rugissement de joie. + +Pendant que ces choses se passaient dans la cour, les deux Pardaillan +avaient monté l'escalier. Le bâtiment dans lequel ils se trouvaient +formait le flanc gauche de l'hôtel et était isolé des deux autres dont +l'ensemble traçait le rectangle de la cour. + +D'étage en étage, les Pardaillan virent qu'il n'y avait pour eux aucune +issue possible. + +Comme ils atteignaient le grenier, la porte venait de céder et la bande +faisait irruption dans l'escalier. + +--Ah! ça! dit le vieux routier, mais nous allons être pris comme des +renards? + +--Faites attention, monsieur, répondit le chevalier, que nous étions, +il y a moins de deux heures, dans une cage de fer où nous allions être +broyés; nous sommes au paradis en comparaison. + +En parlant ainsi, ils avaient couru à l'unique fenêtre du grenier, +donnant sur une cour étroite. + +--Voici le chemin! s'écria le vieux routier en apercevant la fenêtre. + +--Une planche! Vite, une planche! + +Ils cherchèrent des yeux: il n'y avait rien dans le grenier, pas même +une corde qu'on eût pu, peut-être, utiliser... + +Redescendre? Impossible: les gens d'armes montaient, fouillant chaque +étage. + +Ils se regardèrent, tout pâles... + +Soudain, ils entendirent des cris au-dessous d'eux... + +--Sautons! dit le chevalier froidement. Il y a moins de six pieds d'une +fenêtre à l'autre!... + +--Sautons! dit le vieux routier d'une voix qui parut étrange à son fils. + +En effet, sauter était impossible: tout point d'appui pour prendre +de l'élan manquait; la fenêtre d'en face était étroite; c'eût été un +prodige que de pouvoir se lancer dans le vide et arriver juste à passer +dans cet espace resserré. + +Mais mieux valait encore courir ce risque terrible que de tomber aux +mains des cinquante fous furieux qui montaient, ivres de rage! + +--Sautons! avait dit le vieux Pardaillan. Attends! je passe le +premier!... + +Et aussitôt il se mit debout sur le bord de la fenêtre. + +Au même instant, le chevalier, la gorge serrée par l'angoisse, la sueur +au front, vit son père se laisser tomber en avant! + +Le vieux routier ne sautait pas! Il se laissait tomber!... + +La tentative était prodigieuse, inouïe--une de ces idées folles qui +germent dans la folie du désespoir!... + +Le corps raidi, tendu à briser ses nerfs, les bras musculeux tendus dans +un formidable effort, les pieds rivés à l'appui de la fenêtre, le +vieux Pardaillan se laissa tomber en avant, tout d'une pièce, sans +fléchissement ni des jarrets, ni des coudes... Son corps décrivit un arc +de cercle dans le vide... + +Le chevalier jeta un cri... + +Et, à ce cri, la voix du routier, oui, sa voix même, répondit: + +--Voici la planche, passe, chevalier!...» + +La folle tentative avait réussi! + +Les mains du vieux Pardaillan, au bout de ses bras tendus, avaient saisi +le rebord de la fenêtre d'en face, tandis que ses pieds s'arc-boutaient +à la fenêtre du grenier!... + +Et il demeurait ainsi suspendu sur le vide, pont vivant jeté d'une +fenêtre à l'autre! + +Ces deux hommes étaient formidables dans tout ce qu'ils entreprenaient: +prompt comme l'éclair, léger comme un chat sauvage, le chevalier bondit, +posa son pied sur le centre du pont vivant, et, dans son élan, alla +rouler jusqu'au milieu de la pièce où il venait de tomber!... + +Au même instant, le vieux routier, solidement harponné des mains, laissa +tomber ses pieds, se hissa à la force des poignets et rejoignit son +fils... + +Tel avait été l'effort que, pendant une minute, ils demeurèrent +prostrés, haletants, sans voix... + +Le grenier qu'ils venaient de quitter se remplit de cris de fureur. + +Puis il y eut un silence relatif. + +Les deux Pardaillan, l'oreille tendue, couchés sur le plancher, +écoutaient, prêts à bondir. + +--Je comprends tout! s'écria une voix. Voyez, capitaine, ils ont dû +sauter dans le passage par la fenêtre du premier étage, pendant que nous +montions. + +--Et maintenant ils sont loin, dit une autre voix qui devait être celle +de l'officier. + +Les Pardaillan entendirent la bande s'éloigner et redescendre en brisant +quelques vitres par acquit de conscience. Le chevalier s'approcha alors +d'une fenêtre qui donnait sur la cour. + +Bême était demeuré seul, toujours occupé à sa funèbre besogne. + +Maintenant, il enveloppait de linges la tête de l'amiral. + +Puis, sifflotant un air de fanfare, il alla chercher de l'eau pour se +laver les mains. Il n'avait plus qu'à prendre la tête et la porter chez +un embaumeur qui était prévenu et l'attendait. Après quoi, avec cinq ou +six compagnons, il monterait à cheval et se dirigerait à franc étrier +sur l'Italie et Rome... + +--Tiens! dit Bême en revenant dans la cour, la grande porte est fermée? +Par qui? Pourquoi? + +Comme il se posait ces questions avec une vague inquiétude, il aperçut +tout à coup les deux Pardaillan. + +Au même instant, le chevalier fut sur lui et dit: + +--C'est bien toi qui as jeté par la fenêtre le corps de M. de Coligny? + +La voix du chevalier paraissait parfaitement paisible. + +Bême se redressa, se rengorgea et répondit de son haut: + +--C'est bien moi, mon jeune parpaillot. Après? + +--Est-ce toi qui as tué l'amiral? + +--C'est bien moi, suppôt de Calvin. Après? + +--Avec quoi l'as-tu assassiné? + +--Avec ça! fit le colosse en désignant son épieu rouge. + +Et il éclata de rire en ajoutant: + +--Il y en a autant à votre service, faillis chiens d'hérétiques! Holà! A +moi! Au parpaillot!... + +En même temps, Bême voulut s'élancer vers la porte de l'hôtel pour +l'ouvrir et appeler une bande qu'on entendait dans la rue, occupée à +saccager une maison. + +Mais il demeura cloué sur place. + +Le vieux Pardaillan venait de lui sauter à la gorge en disant: + +--Ne bouge pas, mon ami, nous avons à régler un petit compte... + +Bême se secoua violemment. Mais la tenaille vivante ne lâchait pas +prise. A demi suffoqué, râlant, le colosse fit signe qu'il se tiendrait +tranquille. Le vieux routier le lâcha. + +--Que voulez-vous? demanda le colosse, pris d'un commencement de +terreur. + +--A toi! Rien! fit le chevalier. Je veux simplement débarrasser la terre +d'un monstre. + +--Ah! vous me voulez assassiner? + +--Sais-tu te battre?» dit le chevalier en haussant les épaules. + +Bême bondit en arrière, tira sa rapière de la main droite et sa dague de +la main gauche. Il tomba en garde. + +Le chevalier déboucla son ceinturon et jeta son épée. + +--Voici l'arme qui convient ici, dit-il. + +Sans hâte, il alla ramasser l'épieu, l'assura dans sa main et marcha sur +le colosse. + +Bême sourit: sa rapière était deux fois plus longue que l'épieu; il +était sûr d'embrocher ce jeune fou et après, il ferait son affaire au +vieux. + +Le chevalier marcha sur lui et, cette fois, Bême pâlit. + +Le vieux routier, au milieu de la cour, s'était croisé les bras. + +Le chevalier arrivait sur le colosse, et sa physionomie était +méconnaissable, avec ses yeux effrayants de fixité. + +Bême, coup sur coup, lui porta deux ou trois bottes: elles furent parées +par l'épieu qui, soudain, se trouva à un pouce de sa poitrine. Le +colosse recula, d'abord lentement, puis plus vite; il rugissait, +bondissait, multipliait les coups, effaré, stupéfait de voir qu'aucun +ne portait. Il reculait. Et, après chacun de ses coups, à chacun de ses +arrêts, il voyait la pointe de l'épieu sur sa poitrine. + +Tout à coup, il se trouva acculé à la grande porte. + +Devant lui, le visage effrayant du chevalier. + +Bême comprit qu'il était dans la main de la fatalité. + +--Je vais donc mourir! bégaya-t-il. Ah!... Est-ce que par hasard Dieu... + +Ce fut sa dernière parole. Comme il levait son poignard dans un dernier +effort désespéré, le chevalier lui porta le coup--le seul qu'il lui eût +porté--un seul coup. + +L'épieu, lancé avec une sorte de frénésie, défonça la poitrine, passa à +travers et s'enfonça dans le bois de la porte... + +Bême demeura cloué au portail de l'hôtel Coligny, tout debout, mort sans +un soupir... + +Le chevalier alla ramasser sa rapière, reboucla son ceinturon et, +prenant le bras de son père, qui avait assisté sans un mot, sans un +geste, à cette exécution, tous d°ux sortirent par la petite porte +bâtarde... + +Deux minutes ne s'étaient pas écoulées que Maurevert parut dans la cour. + +Maurevert avait suivi les soudards de Guise d'étage en étage, +cherchant et fouillant avec une ardeur passionnée. Lorsque les soldats +s'éloignèrent, il eut un moment de désespoir. Par où avaient donc fui +les Pardaillan? Il redescendit et seul, d'étage en étage, recommença les +recherches. + +--Ils ont fui! Ils m'échappent!... Oh! je les retrouverai!» + +Il grondait ces mots en rentrant dans la cour et jetait autour de lui +des regards sanglants. + +Il s'arrêta soudain, pétrifié, muet d'épouvanté... + +Là, devant lui, un cadavre, debout, un épieu en travers du corps, était +cloué à la grande porte fermée!... + +Le cadavre de Bême!... + +Maurevert, au bout d'un instant, revint de sa stupeur et se mit à +tourner dans la cour comme un insensé en vociférant: + +«Ils ont passé par là! Voilà la marque de leur passage!» + +Cependant, il eut vite acquis la conviction qu'il n'y avait plus +personne dans la cour ni dans l'hôtel... plus rien, que des cadavres! + +Alors, par un effort de volonté, il se calma, réfléchit comme peut +réfléchir un limier et chercha à reprendre la piste. + +Son regard tomba sur un paquet enveloppé de linges. + +Il défit les linges et trouva la tête de Coligny. Il la saisit par les +cheveux. + +--Toujours bon à prendre, gronda-t-il entre les dents. A qui la +porterai-je? A Guise? A la reine?... Bah! Guise est battu pour cette +fois, je la porterai à la reine! + +Il s'élança. + +--Nous allons essayer de sortir de Paris, dit le vieux Pardaillan à son +fils, lorsqu'ils se trouvèrent dans la rue. + +--Nous allons essayer de gagner l'hôtel Montmorency. + +--Tu l'as dit toi-même: le maréchal, en sa qualité de catholique, ne +court aucun danger... + +--Est-ce qu'on sait? Allons toujours. + +--Dis donc la vérité! fit le vieux routier avec humeur. Il te tarde de +revoir la petite Loïson... + +Le chevalier pâlit. Jamais il ne prononçait le nom de Loïse: il y +pensait trop pour en parler. Il se contenta de répéter: + +--Allons toujours, monsieur. Si le maréchal de Montmorency est attaqué, +je crois que nous ne lui serons pas inutiles... + +Et, à la pensée que des bandes de forcenés entouraient peut-être Loïse, +il frémit et hâta le pas. + +--Mais enfin! s'écria le vieux routier, s'il est avec les +massacreurs!... Dame!... n'est-il pas bon catholique? + +Le chevalier s'arrêta, livide. + +--Oh! murmura-t-il, ce serait horrible... Je veux m'en assurer, mon +père! Je veux voir si Loïse est la fille d'un de ceux qui tuent au nom +de Dieu!... + + + +XXXIX + +LE DIMANCHE 24 AOÛT 1572 FÊTE DE LA SAINT-BARTHÉLÉMY + +Dès qu'ils furent sortis de la rue de Béthisy, les Pardaillan purent +se rendre compte que chacun de leurs pas les jetterait dans un nouveau +péril Paris était comme un vaste champ de bataille, qu'il était +impossible de traverser sans se heurter à des ennemis furieux, sans +risquer la mort à chaque seconde Pourtant, il n'y avait pas bataille: il +y avait tuerie, carnage. + +Dans chaque quartier, dans chaque rue, toute personne suspecte, qui +avait témoigné quelque sympathie à la réforme, ceux-là, protestants ou +non. étaient traqués; la même hideuse scène se reproduisait sur tous les +points de Paris. + +Au jour venu, le massacre avait pris des proportions fantastiques. Cela +devait durer ainsi pendant six jours En province, dans les grandes +villes, les mêmes scènes d'horreur se reproduisaient... + +A Paris, dans cette matinée d'août, si belle et si radieuse, l'humanité +se transforma. Les hommes devinrent des carnassiers. On vit des femmes +boire du sang des victimes. On respirait une odeur acre et fade on +respirait des chairs grillées, on ne voyait que du feu, de la fumée, +et, dans ces tourbillons de fumée, des visages hideux, des ombres qui +couraient, l'éclair rouge d'un poignard au poing. + +Du sang! Du sang! Il y en avait partout, le long des murs, en larges +éclaboussures, sur les chaussées en flaques gluantes, dans les ruisseaux +épaissis qui roulaient lourdement. Et, par un singulier phénomène il +y avait des quartiers qui demeuraient paisibles des rues ou, pendant +plusieurs heures, on ne se douta pas que Paris était à feu et à sang. + +Dans un petit marché en plein air qui se tenait derrière Samt-Merry, +dans une cour, marchandes et ménagères causaient gaiement, étonnées +seulement de ces bruits de cloche qu'elles ne comprenaient pas... + +A cent pas de la Seine, non loin de la Bastille, des vieillards jouaient +aux boules ou se chauffaient au soleil... + +En dehors de ces rares endroits qui échappaient à l'horreur, tout dans +Paris offrait l'image d'une ville dévastée par quelque grand cataclysme; +des centaines de maisons flambaient; des milliers de cadavres jonchaient +les rues. + +Voilà ce que les Pardaillan virent en cette matinée de dimanche, fête de +saint Barthélémy: + +Obstinément, ils cherchaient à piquer droit sur l'hôtel Montmorency; +ils reculaient jusqu'aux confins de Paris, revenaient à la charge, +entraînés, poussés en avant, ramenés en arrière, ballottés par le +cyclone qui ravageait la cité, l'université et la ville. + + + +XL + +PROFILS DE GARGOUILLES + +Quelle heure était-il? Ils ne savaient pas. Où étaient-ils? Ils ne +savaient pas. Ils étaient quelque part accrochés à la borne cavalière +qui se dressait sous un auvent où les avait entraînés un violent reflux +de peuple. + +A dix pas, sur leur droite, on saccageait un hôtel + +Devant l'hôtel, on dressait un bûcher: les meubles les sièges de l'hôtel +s'entassaient. + +Alors, quelqu'un mit le feu au bûcher. + +Un homme parut, tenant dans ses bras un cadavre. + +«Vive Pezou!» hurlait la foule autour du bûcher. + +Le cadavre, c'était celui du duc de La Rochefoucauld. L homme, c'était +Pezou. Le chevalier de Pardaillan le distingua nettement dans les +tourbillons de fumée Pezou avait les bras nus. Il avait la marche et +l'attitude du tigre; autour de lui, sa bande avait les mêmes faces +crispées; les mêmes yeux flamboyants les mêmes bouches aux lèvres +retroussées... des tigres! Il n'y avait là que des tigres... + +--Ça fait le quarantième! hurla l'un d'eux. Bravo Pezou! + +Pezou sourit, marcha sur le bûcher, le cadavre dans les bras. + +Le cadavre du malheureux La Rochefoucauld avait la gorge ouverte par une +large plaie d'où le sang continuait à couler. + +Pezou et sa bande entourèrent le bûcher qui déjà flambait. + +Pezou monta sur une table. + +Alors, il leva le corps, comme pour le jeter au sommet de l'entassement. + +Soudain, il le ramena à lui, violemment. Sa face prit l'expression du +fauve. Sa bouche, dans un geste de délire, se colla un instant à la +plaie rouge... puis il jeta le cadavre dans le feu, sa bouche apparut +sanglante et il sauta de la table en grognant: + +--J'avais soif!... + +Un hurlement prolongé de la foule salua la bande de tigres qui +s'élançait, disparaissait au coin de la rue, cherchant, quêtant, +reniflant; Pezou grognait; + +--Au quarante et unième à présent! M'en faut cent d'ici ce soir à moi +tout seul... + +--Fuyons! Fuyons! dit le vieux Pardaillan, livide d'horreur. + +Il avait enlacé son fils de tout son effort pour l'empêcher de se ruer +sur Pezou. + +Ils s'orientèrent et reprirent leur chemin, piquant droit sur l'hôtel +Montmorency. + +Et, comme ils avaient gagné du terrain, comme ils se rapprochaient de la +Seine, ils furent saisis dans un autre tourbillon, se trouvèrent +soudain au milieu d'une foule, et, accrochés l'un à l'autre, ballottés, +entraînés, refluèrent jusqu'à l'entrée de la rue Saint-Denis, et, +regardant autour d'eux, se virent dans la cour d'une belle maison; à +l'intérieur, on entendait des cris d'agonie, la foule battait des mains +et vociférait... + +--Bravo, Crucé! Bravo, Crucé! Taïaut! Pille La Force!... + +C'était en effet la maison du vieux huguenot La Force. + +Là, ce fut vite fait. Au bout de trois minutes on n'entendit plus +de cris d'agonie; tout avait été massacré. serviteurs, servantes, +maîtres... + +La foule partit, entraînée par les lieutenants de Crucé, allant plus +loin chercher de nouvelles autres victimes... la cour se trouva libre. + +--Fuyons! répéta le vieux Pardaillan. + +--Entrons! dit le chevalier. + +S'engouffrant dans un large escalier, ils parvinrent dans une grande +belle salle ravagée en partie. Au milieu de ce salon, il y avait cinq +cadavres en tas, les uns sur les autres. + +Deux hommes s'occupaient avec une farouche tranquillité à fracturer une +armoire. C'était Crucé et l'un de ses fidèles. + +Ils défoncèrent les tiroirs et commencèrent à emplir leurs poches. + +Puis ils coururent aux cadavres, le vieux La Force ayant encore au cou +un collier de grand prix. + +Ils se penchèrent... Crucé saisit le collier, son compagnon arrachait +les oreilles d'une femme pour avoir les diamants des boucles. + +--En route, maintenant, dit Crucé... + +Comme ils allaient se relever, ils tombèrent tous deux en même temps, la +face sur les cadavres. + +Le chevalier avait assommé Crucé d'un coup de poing à la tempe; le vieux +Pardaillan avait fracassé le rrâne de l'autre d'un coup de crosse de +pistolet. + +Les deux bandits ne poussèrent pas un cri. Ils se débattirent un instant +dans les spasmes de l'agonie... + +Les Pardaillan redescendirent alors et, dans la rue, reprirent leur +course, rasant les maisons, tâchant d'éviter les feux de joie et les +bandes de carnassiers. + +Où étaient-ils? Ils ne savaient pas. + +Quelle heure? Ils ne savaient pas. + +Seulement, le soleil était haut dans le ciel, brillant d'un éclat +paisible au-dessus des tourbillons de fumée. + +Et, toujours, les cloches mugissaient. + +A un tournant de rue, les Pardaillan s'arrêtèrent pétrifiés. + +Ils eussent voulu fuir l'atroce apparition. + +Devant eux, à vingt pas, une bande venait d'apparaître. Elle se +composait d'une cinquantaine de carnassiers marchant en rangs serrés; +derrière eux venait une foule énorme, armée de gourdins, de vieilles +épées, de piques rouges. + +Les cinquante qui marchaient en tête étaient solidement armés de +poignards. Toutes ces lames étaient rouges de sang. + +Tous portaient la croix blanche. + +Une quinzaine d'entre eux étaient à cheval. + +Or, devant toute la bande, marchaient trois hommes. Ces trois hommes +portaient des piques. Au bout de chacune de ces piques, il y avait une +tête!... + +--Vive Kervier! Vive Kervier! vociférait la foule frénétique. + +Kervier! le libraire Kervier! Cervier! Loup-Cervier! Il brandissait sa +pique au haut de laquelle la tête blafarde se balançait... + +Cette tête, les deux Pardaillan la reconnurent ensemble et un même +frémissement d'horreur les secoua. + +--Ramus! + +Le chevalier avait murmuré le nom en fermant un instant les yeux... + +C'était bien la tête du pauvre et inoffensif savant... + +Les yeux du chevalier demeuraient fixés sur cette tête. Puis ces yeux +s'abaissèrent sur celui qui portait la pique, sur Kervier. Le chevalier +trembla. Cette impression d'horreur et de pitié qui l'avait paralysé fit +place à une furieuse colère qui blanchit ses lèvres. + +Kervier vit cette figure convulsée qui le regardait; il y lut le mépris +foudroyant qui y éclatait. Il eut un grondement et fit un geste pour +désigner les deux Pardaillan; dans la même seconde, il tomba, roula sur +la chaussée qu'il talonna. Il cria: + +--Malédiction! + +Et il expira: une balle de pistolet venait de le frapper en plein front, +et ce coup de pistolet c'était le chevalier qui l'avait tiré. Rudement, +un grand gaillard à croix blanche venait de le heurter; cet homme +agitait un pistolet chargé; d'un coup de poing, Pardaillan l'avait +arrêté net, lui avait arraché son pistolet et avait fait feu! + +Au même instant, il y eut contre les deux Pardaillan une ruée féroce, +une sauvage clameur de mort, des coups d'arquebuse retentirent, cinq +cents loups furieux aboyèrent lugubrement devant une allée où les deux +hérétiques s'enfonçaient tous voulurent pénétrer à la fois, mais, plus +prompt, plus furieux que tous, un cavalier, un géant vêtu de rouge et +qui appartenait sans doute à la maison de Damville, car il en portait +les armes sur son pourpoint, ce géant poussa son cheval en avant, et +pointa sa rapière... + +--Sauvés! hurla d'une voix étrange le vieux routier. + +Et tandis que le chevalier se demandait comment, le vieux Pardaillan, +d'un bond terrible, se jeta à la bride du cheval dont la tête et le cou +se présentaient à l'entrée de l'allée; ce cheval, il l'attira, le happa, +l'entraîna, le fit entrer tout entier dans l'allée!.. + +Et l'allée se trouva ainsi bouchée!... + +Le routier éclata d'un rire homérique. + +Derrière la croupe du cheval tourbillonnaient les loups, retentissaient +les hurlements de rage; le cheval ruait; le colosse rouge, un instant +hébété par cette manoeuvre, essayait par violentes saccades de ramener +la bête en arrière, et, tout à coup, pris d'une terreur folle, il se +laissa glisser en arrière de la croupe pour fuir et une ruade l'envoya +rouler sur les assaillants au moment où il touchait le sol... + +Déjà le chevalier, avec son ceinturon, avait entravé les jambes de +devant du cheval, magnifique rouan... le vieux routier s'apprêtait +à frapper la bête au poitrail, de son poignard, afin que l'obstacle +demeurât plus longtemps... le chevalier l'arrêta soudain et dit: + +--Galaor!... + +Le vieux considéra la bête et, la reconnaissant, répéta: + +--Galaor!... C'est bien lui!... + +Et leur rire, à tous deux, remplit l'allée d'un bruit de tonnerre. + +Galaor, ses jambes entravées, n'en ruait qu'avec plus de fureur; chacun +de ses flancs touchait l'une et l'autre paroi; l'allée était bouchée par +une barricade vivante. + +Les deux Pardaillan s'enfoncèrent vers le fond de l'allée, certains +qu'elle ne serait pas dégagée avant dix bonnes minutes; mais, avant +de partir, le chevalier avait embrassé le naseau fumant du cheval en +disant: + +--Merci, mon bon ami... + +--Ah ça! s'écria le vieux, mais nous sommes dans une souricière... pas +d'issue! Mais du diable si je ne connais pas ce boyau... il me semble +que j'ai dû passer par là... + +Une porte, au fond de l'allée, s'ouvrit soudain, et une femme parut... + +--Huguette! + +Ce cri échappa aux deux hommes. + +C'était Huguette, en effet et ils se trouvaient dans l'allée de +l'auberge de la Devinière. Comment ne l'avaient-ils pas reconnue? + +Le hasard les avait poussés dans la rue Saint-Denis au moment où ils +essayaient de se diriger sur la Seine. + +Le hasard les avait arrêtés devant cette allée qui leur offrait un +refuge au moment où la rue avait été envahie par la bande hurlante des +loups de Kervier... + +Huguette, toute tremblante, les conduisit alors dans la salle voisine; +trois hommes s'y trouvaient: Landry Grégoire, pâle comme un mort, et, +chose étrange en pareil moment, deux poètes qui buvaient et écrivaient: +c'étaient Dorât et Pontus de Thyard. + +--Par là! dit Huguette aux deux Pardaillan, en leur montrant un +escalier. En haut vous pourrez communiquer avec la maison voisine, +redescendre et sortir par-derrière... fuyez! + +--Par le Ciel! disait Dorât, je veux écrire en l'honneur de la +destruction des hérétiques une ode qui portera mon nom à la postérité! +j'appellerai mon poème: les Matines de Paris! + +--Trempe ta plume dans le sang, en ce cas, dit Pontus. + +--Malheur! malheur! gémit Landry Grégoire en faisant le geste de +s'arracher les cheveux, opération impossible puisqu'il était entièrement +chauve. Malheur! mon auberge va être saccagée, si on sait qu'ils ont fui +par là! + +--Maître Landry, lui cria le vieux Pardaillan, vous mettrez l'auberge, +la casse et l'incendie sur ma note!... + +--Je jure que tout sera payé, ajouta le chevalier. + +--Fuyez! Fuyez!... répéta Huguette. + +Le vieux Pardaillan l'embrassa sur les deux joues. + +Le chevalier la prit dans ses bras, toute pâlissante, la baisa doucement +sur les yeux, et murmura: + +--Huguette, jamais je ne t'oublierai... + +Pour la première fois, il tutoyait Huguette, et le coeur de celle-ci en +fut bouleversé... + +Ils s'élancèrent et disparurent dans l'escalier. + +Au même instant reparut l'aubergiste, portant sur le bras un sac où il +avait entassé son or et les bijoux de sa femme. + +--Fuyons! dit Huguette. Les forcenés ont envahi l'allée... + +Fuyons! répéta Landry qui flageolait sur ses jambes. + +--Madame Landry! tonna le poète Dorât, vous êtes une mauvaise catholique +et je vais vous dénoncer! + +Pontus de Thyard dégaina sa rapière et dit tranquillement: + +--Partez, Huguette, partez, maître Landry!... Et, si cette vipère +s'avise de siffler, je la pourfends sur l'heure!.. + +Dorât s'effondra. + +Quelques instants plus tard, la horde des loups pénétrait par la porte +de l'allée défoncée, et, ne trouvant plus personne, mettait l'auberge à +sac et à feu... + + + +XLI + +VISIONS TRAGIQUES + +Les Pardaillan, ayant suivi le chemin que leur avait indiqué Huguette, +se retrouvèrent dans une ruelle déserte, et, s'élançant au pas de +course, atteignirent la rue Montmartre par la ruelle Saint-Sauveur. Mais +c'est en vain qu'ils eussent essayé de prendre pied dans cette rue. Il y +avait là un prodigieux encombrement de peuple qui roulait vers la Seine +ses flots vertigineux, parmi les lourdes volutes de fumée, parmi les +hurlements de mort, dans le tumulte inlassable des cloches et des +arquebusades... + +Dans ce remous, les Pardaillan furent saisis, entraînés où?... Ils +ne savaient pas! Ils avaient la tête perdue d'angoisse. Des nausées +violentes soulevaient leurs coeurs... + +Et, comme ils s'étonnaient vaguement que les carnassiers d'alentour ne +se jetassent pas sur eux, soudain ils virent que chacun d'eux avait un +brassard blanc au bras droit... + +C'était Huguette qui, d'une main rapide et légère sans qu'ils s'en +aperçussent, les avait marqués du talisman de protection. + +Le chevalier dégrafa le brassard d'un geste de colère; il n'était pas +huguenot. Était-il catholique? En réalité il ignorait l'une et l'autre +religion. Il voulut jeter le brassard; le vieux Pardaillan le saisit au +vol, et le mit dans sa poche en disant: + +--Par Pilate, conserve-le au moins comme un souvenir de la bonne +Huguette! + +Le chevalier haussa les épaules. + +En enfouissant l'étoffé blanche au fond de sa poche, le vieux routier +sentit un papier qu'il froissait. + +--Qu'est cela? dit-il. + +--Quoi?... + +--Rien... je me rappelle... marchons. + +Ce n'était rien, en effet, ou pas grand-chose, pensait le routier; au +moment où ils avaient quitté la cour de l'hôtel Coligny, Pardaillan père +avait aperçu ce papier tombé aux pieds de Bême cloué à la porte, l'épieu +en travers de la poitrine. Machinalement, il avait ramassé le papier et +l'avait fourré dans sa poche. + +Ils continuèrent donc à suivre le flot humain qui les portait vers la +Seine qu'il leur fallait traverser pour marcher sur l'hôtel Montmorency. +Mais, à l'embouchure du pont, ils durent s'arrêter devant une foule de +huit à dix mille forcenés. + +Tout à coup, ils purent se jeter dans une ruelle et fuir l'effroyable +tumulte... ils coururent haletants, hagards, et, brusquement, se +trouvèrent près d'un enclos entouré de murs assez bas; et ce coin de +Paris leur apparut paisible, souriant, tranquille... + + + +XLII + +L'OASIS + +Ou étaient-ils?... Ils ne savaient pas. Quelle heure était-il?... Ils ne +savaient pas. Ils respirèrent, essuyèrent la sueur qui inondait leurs +visages livides. + +A dix pas sur la gauche, il y avait une porte spacieuse. Près de la +porte s'élevait une construction basse, une sorte de cabane. + +L'esprit reposé, et rafraîchi, ils regardèrent autour d'eux et virent +alors qu'il y avait une croix au-dessus de la porte. Ayant regardé +par-dessus le mur, ils virent l'enclos plein de croix. Et ils +comprirent. + +L'enclos était un cimetière. La cabane, c'était le logis du fossoyeur. + +Les Pardaillan avaient abouti au cimetière des Innocents. + +Il pouvait être un peu plus de midi. + +Alors ils tinrent conseil pour savoir par quel chemin ils traverseraient +la Seine pour gagner l'hôtel Montmorency. + +Finalement, le chevalier trouva un plan qui consistait à gagner le port +aux plâtres, qu'on appelait aussi _port des Barrés_, et qui se trouvait +derrière Saint-Paul La, ils sauteraient dans une barque et descendraient +le cours du fleuve jusqu'au bac, où ils aborderaient non loin de l'hôtel +du maréchal. + +Comme ils allaient se mettre en route, ils virent venir à eux un petit +enfant. + +L'enfant marchait lentement, courbé sous un volumineux paquet enveloppé +d'une serge. + +--Où ai-je vu cet enfant-là? murmura le chevalier. + +Et comme le porteur arrivait près d'eux: + +Où vas-tu, petit?...» + +L'enfant déposa son paquet avec précaution, désigna le cimetière et dit: + +--Je vais là... Ah! Je vous reconnais bien... c'est vous qui m'avez +parlé un jour, comme je travaillais près du couvent... et vous m'avez +dit que mes aubépines étaient magnifiques. Voulez-vous les voir? elles +sont finies... + +--Lestement, il défit son paquet et, avec un naïf orgueil, montra son +ouvrage. + +--C'est très beau, dit sincèrement le chevalier. + +--N'est-ce pas?... C'est pour ma mère... + +--Ah! oui, je me rappelle, dit le chevalier ému... Tu te nommes?... + +--Jacques Clément, je vous l'ai dit. Voulez-vous me faire ouvrir la +porte du cimetière. + +Le chevalier alla heurter à la porte de la cabane. Le fossoyeur apparut, +tremblant du tumulte qu'il entendait se déchaîner. Cependant, lorsqu'on +lui eut expliqué de quoi il s'agissait, il parut se rassurer, examina +attentivement l'enfant, se frappa le front et dit: + +--Est-ce que tu ne t'appelles pas Jacques Clément + +--Oui-da. + +--Eh bien, viens! Je vais te montrer la tombe de ta mère... + +Les deux Pardaillan étaient stupéfaits de cette reconnaissance. Mais le +petit n'en paraissait pas étonné. Il reprit son paquet. + +--Et tu viens de loin ainsi? fit le chevalier. + +--Du couvent... vous savez bien! Ah! j'ai eu du mal à passer, par +exemple! Il y en a du monde dans les rues! + +Il parlait posément, gravement même. Puis il suivit le fossoyeur. Le +chevalier, machinalement, suivit et entra dans le cimetière. + +Au moment où le groupe disparaissait parmi les tombes, deux moines +arrivèrent par le même chemin qu'avait suivi Jacques Clément et +s'arrêtèrent près de la porte d'entrée. + +--Mon frère, dit l'un, soufflons un instant et laissons à nos hommes le +temps de nous rejoindre. + +--Et le temps à l'enfant de préparer le miracle, dit l'autre... Que de +meurtres! Que de sang, frère Thibaut! Croyez-vous vraiment qu'il ne +vaudrait pas mieux répandre du vin, bonum vinum?... + +--Frère Lubin, ce sang est agréable à Dieu, songez-y! + +--Oui, je ne dis pas non. Mais j'avoue que j'aimerais mieux être à la +Devinière, sans compter qu'une balle égarée...» + +Pendant que les moines, l'un sévère et l'autre dolent, devisaient ainsi, +le groupe formé par les deux Pardaillan, le fossoyeur et le petit +Jacques Clément, s'arrêtait près d'une tombe où la terre était +fraîchement remuée. + +--C'est là!» dit le fossoyeur. + +Une minute, l'enfant parut troublé. Il murmura: + +--Ma mère... comment était-elle, quand elle vivait! + +--Pauvre petit, dit le chevalier, tu ne l'as donc pas connue? + +--Non... mais elle va être contente. + +Alors il se mit à planter sur la tombe les touffes d'aubépine +artificielle qu'il tirait de son paquet... + +Et cela finit par former un gros buisson fleuri comme si, par miracle, +de l'aubépine se fût mise à fleurir en plein mois d'août. + +Quelque chose comme une larme roula sur les joues du chevalier et tomba +sur la terre... sur la tombe de la mère du petit Jacques Clément... la +tombe d'Alice de Lux et de Panigarola!... + +L'enfant, ayant levé les yeux, vit ces larmes et demeura tout saisi. Il +s'approcha et, prenant la main du chevalier, il dit gravement: + +«Vous avez pleuré sur ma mère, jamais je ne l'oublierai... voulez-vous +me dire votre nom? + +--Je m'appelle le chevalier de Pardaillan... + +--Le chevalier de Pardaillan... + +--Mon petit, dit le chevalier, veux-tu que je te reconduise?... + +--Non, non... je n'ai pas peur... et puis je veux rester ici... j'ai +beaucoup de choses à dire à maman... + +--Adieu, mon enfant... + +--Au revoir, chevalier de Pardaillan, dit gravement Jacques Clément. + +Le vieux routier prit le chevalier par le bras et l'entraîna. + +Les deux moines, cependant, attendaient non loin de la porte du +cimetière. Au bout d'une demi-heure, ils virent reparaître le petit +Jacques Clément. Thibaut donna rapidement ses instructions à Lubin, qui +gémit: + +--Alors, il faut encore que je risque d'être tué dans la bagarre! + +--Soyez prompt, soyez fort, frère Lubin... moi, je rentre au couvent, il +faut accompagner l'enfant... + +Lubin poussa un profond soupir et la graisse de ses joues trembla. + +Thibaut avait pris Jacques Clément par la main. Il s'éloigna en disant: + +--D'ailleurs, voici du renfort... _fratres ad succurrendum_!... allons, +frère Lubin, c'est le moment! + +Une cinquantaine d'individus à mine patibulaire s'approchaient du +cimetière. En passant près d'eux, Thibaut leur fit un signe; puis il +disparut rapidement, entraînant le petit. + +--C'est égal, grommela Lubin, s'il s'était agi d'aller vider bouteille +à la Devinière, frère Thibaut n'eût pas été si prompt à me confier aux +soins de la Providence, tandis qu'il va se mettre à l'abri... + +Et il pénétra dans le cimetière sans avoir l'air d'apercevoir la bande +qui s'engouffra derrière lui et le suivit. + +Frère Lubin marcha tout droit à la tombe d'Alice de Lux. + +--Que vois-je? cria-t-il de sa plus belle voix. De l'aubépine qui vient +de fleurir?... + +Et, tombant à genoux, il leva les bras au ciel en tonitruant: + +--Miracle! Miracle! Loué soit le Seigneur! + +--Miracle! Miracle! hurlèrent les acolytes, comparses probablement +inconscients de la comédie qui se jouait. + +--C'est Dieu qui manifeste sa volonté. + +--Mort aux hérétiques! + +Ces cris se croisèrent pendant quelques secondes. Fuis frère Lubin +entonna le _Te Deum_, repris en choeur par les gens qui l'entouraient. +D'autres, entendant des clameurs, entraient dans le cimetière. Le bruit +du miracle, rapidement colporté, se répandait dans tout le quartier; des +gens accouraient, se pressaient parmi les tombes; au bout d'un quart +d'heure, une foule énorme emplissait le cimetière, et chacun put se +rendre compte qu'un magnifique buisson d'aubépine avait fleuri en plein +mois d'août!... + +Frère Lubin cueillit le buisson d'aubépine dont il eut soin de ne pas +laisser une seule branche. + +Alors, une douzaine de forts gaillards le saisirent le placèrent sur +leurs épaules; ce groupe fut étroitement entouré par les gens à mine +patibulaire que Thibaut avait appelés des _fratres ad succurrendum_ +(frères de renfort). + +Et la procession s'organisa. Des prêtres surgirent Des moines en +quantité affluèrent. + +Glorieux et reluisant de graisse, Lubin portant dans ses bras le buisson +du petit Jacques Clément fut promené à travers Paris; sur son passage, +l'ardeur se ranimait, le massacre reprenait des forces, la grande tuerie +devenait plus furieuse. + +Tel fut le miracle de l'aubépine... + + + +XLIII + +«...QUE DES CHIENS DÉVORANTS SE DISPUTAIENT ENTRE EUX.... + +Les deux Pardaillan avaient essayé de mettre à exécution leur projet de +gagner le port aux Barrés pour descendre la Seine en s'emparant de l'une +des nombreuses barques attachées à quai. + +Mais à peine furent-ils sortis de cette sorte d'oasis que formait la +tranquillité du cimetière et des environs qu'ils furent repris par les +tourbillons des foules déchaînées: ils voulaient remonter le fleuve, un +coup d'aile de le tempête humaine les renvoya vers le Louvre. + +Et soudain, au milieu de ce torrent, ils se trouvèrent à l'entrée du +Pont de Bois, puis sur le pont, puis sur la rive gauche... + +Ce fut ainsi qu'ils passèrent la Seine. + +Le torrent tournait vers la gauche + +Alors ils entrèrent dans le dédale des rues qui les conduirait à l'hôtel +de Montmorency. + +Là les clameurs de mort, le hurlement des cloches, les plaintes des +victimes s'entrechoquaient comme sur la rive droite dans les airs +embrasés. + +La tête perdue, ils allaient, guidés seulement par une sorte +d'instinct... Ils poursuivaient le cours de l'épique ruée à travers le +carnage, dans le sang et les flammes, tragiques, effrayants. + +Soudain, une petite place... Le vieux Pardaillan saisit son fils par +le bras, l'arrêta net et lui désigna quelque chose qui devait être +effroyable, car le chevalier fut saisi d'un frisson convulsif. + +Le vieux, de sa voix devenue rauque, avait grondé: + +--Orthès! Orthès d'Aspremont... Damville rôde par ici! + +--Malédiction! râla le chevalier. + +--C'était Orthès, le premier lieutenant de Damville! son âme damnée! + +A ce moment, une femme, une huguenote, d'une maison voisine, bondit +échevelée, hagarde, ses vêtements en lambeaux, presque nue, en criant +d'une voix déchirante: Grâce! + +Une douzaine de forcenés la poursuivaient. + +La femme, jeune et belle, alla heurter Orthès, tomba à genoux et +pantela, les mains tendues: + +--Grâce! Ne me tuez pas! Pitié! + +Un effroyable sourire contracta les lèvres d'Orthès. Il leva un fouet +et toucha la femme, puis, à grands coups, il fit claquer son fouet en +hurlant: + +--Taïaut, Pluton! Taïaut, Proserpine! Taïaut! Pille! Pille!...» + +Au même instant, deux chiens énormes, à la gueule rouge de sang, se +jetèrent sur la femme; elle eut une horrible clameur d'épouvante et +tomba à la renverse, les deux chiens sur elle. + +Un coup de croc de Pluton lui ouvrit la gorge, la gueule de Proserpine +s'implanta sur un des seins, pendant quelques secondes, les Pardaillan, +pétrifiés par l'horreur, ne virent qu'un amas de chairs pantelantes d'où +fusaient des jets de sang, n'entendirent que les grognements sourds des +deux chiens occupés à l'horrible besogne. + +Alors, le chevalier, pâle comme un mort, la lèvre soulevée par l'étrange +sourire qu'il avait à de certaines minutes épiques, la moustache +hérissée, tremblante marcha sur Orthès. + +Orthès, levant les yeux, aperçut les deux Pardaillan et poussa un +hurlement de joie infernale... il commença un geste, ce geste ne +s'acheva pas... le chevalier venait de le saisir par un poignet, celui +qui tenait le fouet le hurlement de joie devint un cri de terreur: le +chevalier lui arracha le fouet, continua à tenir l'homme par le poignet. + +Alors le fouet se leva, siffla dans les airs et s'abattit sur Orthès... + +Une large zébrure rouge balafra la face du tigre humain. + +Une deuxième fois, le fouet se leva, le fouet des chiens s'abattit sur +la face d'Orthès, puis encore, et encore!... + +D'un effort désespéré, Orthès s'arracha à l'étreinte et, les yeux +sanglants, vociféra à ceux qui le suivaient: + +--Sus! sus! Ils en sont!... Pille! Tue! Pluton, Proserpine, taïaut! +taïaut!... + +Les deux chiens lâchèrent les restes sanglants de la femme et se +dressèrent, tout hérissés, les babines retroussées, l'un devant le vieux +Pardaillan, l'autre devant le chevalier... + +Orthès, délirant de rage et de souffrance, râla encore: + +--Pille, Pluton! Pille Proserpine! Hardi mes dogues! + +Il tomba soudain renversé, en proférant une horrible imprécation un +chien, non l'un des siens, un chien de berger a poil roux, maigre et +subtil, avait bondi sur lui... Pipeau! C'était Pipeau! Pipeau; l'amant +de Proserpine, qui avait suivi sa maîtresse d'étape en étape. + +D'un coup sec, d'un seul coup, les mâchoires de fer de Pipeau entrèrent +dans la gorge d'Orthès. + +Le vicomte d'Aspremont demeura immobile tué net près des restes +sanglants de la femme... les deux Pardaillan n'avaient rien vu de cette +scène... + +Pluton s'était dressé devant le vieux Pardaillan. + +Proserpine, devant le chevalier... + +Ils hésitèrent pendant un laps de temps inappréciable, puis, ensemble, +avec un aboi sauvage, ils bondirent, cherchant la gorge... + +Dans le même instant, Pluton retomba en arrière, éventré par le coup de +dague du vieux routier... + +Proserpine avait sauté sur le chevalier... + +Au moment où elle avait bondi, lui, des deux mains» l'avait empoignée au +cou; il serra frénétiquement, de ses dix doigts convulsés par l'effort; +la chienne râla, sa voix s'éteignit... + +Dix secondes ne s'étaient pas écoulées depuis l'instant où les +Pardaillan avaient vu les chiens bondir sur la huguenote. + +Ils jetèrent autour d'eux des regards flamboyants, ne voyant même pas +Pipeau qui bondissait autour d'eux, délirant de joie, ne voyant que les +visages des compagnons d'Orthès, de la foule qui houlait, roulait autour +d'eux, aboyant à la mort. + +--En route! dit le chevalier. + +Et sa voix avait une prodigieuse intonation. + +Il ramassa le fouet... le fouet à chiens. + +Et ils s'avancèrent, flamboyants, étincelants, tragiques, souples, +grandis, paraissait-il, plus grands que ne sont les hommes, marchant +d'un pas rude qui talonnait le pavé derrière eux, comme s'ils eussent +foncé sur le génie des tempêtes d'enfer... + +Et le rugissement du chevalier retentit au-dessus des tumultes +déchaînés. + +--Arrière, chiens!... Fils de chiennes!... Arrière, chiens!... + +A droite, à gauche, le fouet se levait, s'abattait, sifflait... + +Et la voix du chevalier, comme la cravache, cinglait, sifflait... + +--Arrière, les chiens! Au chenil, la meute! + +Tout à coup, il aperçut Pipeau et dit: + + +--Pardon, ami! je t'ai insulté... + +Devant le fouet, devant cette lanière vivante prodigieuse, la foule +s'ouvrait. Tigres, loups, chacals, tous les carnassiers rampèrent, se +culbutèrent, se bousculèrent a droite et à gauche sur la petite place. + +Une ruelle déserte s'ouvrait devant le chevalier: il s'y engouffra. + + + +XLIV + +ENTRE LE CIEL ET LA TERRE + +Le chevalier entra dans la ruelle sans savoir où elle le conduirait... + +Près de lui, le vieux Pardaillan, les deux mains armées, pareilles à +deux griffes de lion. + +Autour d'eux. Pipeau, fou de joie, fou de fureur! + +Ils firent face à la foule. + +Sur leurs pas, la foule s'était ruée avait envahi l'étroit passage, +massée, tassée, ondulante; et cela formait un mascaret humain qui +s'avançait, roulait se heurtait, avec des clameurs d'océan. + +Pas à pas, face au mascaret, les deux êtres fabuleux haussés en cette +minute aux grandissements surhumains pas à pas, les deux Pardaillan +reculaient. + +La lanière du chevalier sifflait, cinglait, marbrait des faces d'où +jaillissait un hurlement: les deux dagues les deux griffes du vieux +routier, du vieux lion labouraient des poitrines; Pipeau à reculons, +l'oeil en feu, le poil droit, la gueule enrouée, pillait, mordait des +jambes... + +Les Pardaillan reculaient... + +Où étaient-ils? Ils ne le savaient pas. + +Soudain, à vingt pas derrière eux, il y eut une sourde et puissante +détonation suivie d'un fracas de maison qui s'écroule. Le vieux routier +jeta un rapide regard vers ce bruit d'explosion. Et il vit alors que +la ruelle débouchait sur une rue plus large; que, dans cette rue, une +deuxième foule tourbillonnait autour de quelque chose qui ressemblait à +une forteresse assiégée, et qu'un coup de mine venait de faire sauter +une partie de cette forteresse... + +Donc, devant eux, la horde déchaînée devant laquelle ils reculaient pas +à pas... + +Derrière eux, cette autre foule sur laquelle ils allaient être jetés... + +Un étau dans lequel ils allaient être broyés... + +Et, soudain, la chose se produisit. Les deux foules se rejoignirent. +Refoulés par une vague plus puissante du mascaret, les deux Pardaillan +furent jetés sur la horde qui assiégeait la forteresse; la rue était +pleine de fumée acre, de poussière, de vociférations, de détonations +d'arquebuses; il y eut une mêlée affreuse de cavalerie et de piétons, +un remous vertigineux où les Pardaillan furent ballottés, poussés, +repoussés brusquement, une sorte d'ouverture béa devant eux ils se +retrouvèrent dans un large escalier éventré rampes démolies, marches +déchaussées... Ils se retrouvèrent là... ils se retrouvèrent bondissant +le long des marches de cet escalier qui ne tenait plus que par +miracle... ils montaient, montaient: comme dans les rêves du délire, ils +montaient, sans savoir où ils étaient, où ils allaient, sans que nul, +parmi la foule osât se lancer à leur poursuite dans l'infernal escalier +qui branlait et vacillait parmi les tourbillons de fumée!... + +Ils atteignirent le sommet de l'escalier, étroite plateforme en plein +air, qui avait dû être son dernier palier. + +Là il n'y avait plus rien, sinon une haute muraille à laquelle +s'adossait encore l'escalier. D'un dernier bond les deux Pardaillan +atteignirent le faîte de cette muraille. Ils s'y cramponnèrent, s'y +installèrent solidement et, au même instant, derrière eux, il y eut un +effroyable fracas tandis qu'un opaque nuage de poussière et de plâtras +les enveloppait: c'était l'escalier qui venait de s'écrouler!... + +Cramponnés sur le faîte de la haute muraille, ils se trouvèrent alors +isolés entre le ciel, où roulaient de lourdes volutes de fumée, où +passait la rafale des hurlements de cloches, et la terre d'où montait +l'immense clameur de mort... + +Alors le chevalier se pencha, regarda en bas, non du cote de l'escalier +écroulé, mais sur l'autre versant de la muraille. + +Il regarda à travers les tourbillons de fumée écarlate qui montait, +chercha à distinguer ce qu'il y avait dans le tumulte effrayant qui se +déchaînait au-dessous de lui. + +Et son âme frémit. Son coeur défaillit. Ses lèvres tremblèrent. Ses yeux +jetèrent une lueur farouche de desespoir! + +Qu'avait-il donc vu?... + +La cour d'un hôtel: l'hôtel qu'on assiégeait de la rue. Une cour pleine +de décombres et de cadavres! Parmi ces décombres, une foule de gens +d'armes qui se ruaient à travers la grande porte démantelée! Et sur les +marches qui conduisaient à la porte de l'hôtel trois hommes, l'épée à la +main, se défendant encore!... + +Et, à la tête des assaillants, un furieux, plus furieux plus ardent que +tous! + +Et, parmi les trois, un homme de haute stature qui levait au ciel un +dernier regard chargé d'imprécations! + +Et Pardaillan les reconnut, assaillants et assiégés! + +C'était Henri de Damville qui attaquait! François de Montmorency qui +allait succomber! + +Les deux frères enfin face à face! + +Et, cette cour, c'était la cour de l'hôtel Montmorency!... + +--Malédiction! rugit le chevalier de Pardaillan. + + + +XLV + +COMME A THÉROUANNE + +Henri de Montmorency, maréchal de Damville, s'était mis en route au +premier coup de tocsin de Saint-Germain-l'Auxerrois. Son armée marchait +en bon ordre et sans hâte. + +Il avait d'abord les gentilshommes de sa maison, au nombre de +vingt-cinq; puis trois cents soudards à cheval; derrière les cavaliers, +roulaient trois tombereaux chargés de tonneaux de poudre; derrière la +poudre, deux cents reîtres armés d'arquebuses. + +A peine cette troupe se fut-elle mise en marche que le maréchal en +confia le commandement à l'un de ses gentilshommes et s'éloigna avec +trente cavaliers seulement. + +La petite troupe atteignit rapidement l'hôtel de Mesmes. + +Il mit pied à terre, s'approcha de la porte de son hôtel et cria: + +--François de Montmorency, est-ce toi qui m'as jeté ce gant? + +En même temps, il frappait le gant cloué à la porte. + +Dans les environs, le tumulte grandissait, des torches passaient, des +cris retentissaient. Les trente cavaliers, immobiles comme des statues, +ne tournaient pas la tête vers ces clameurs: ils regardaient leur chef. + +Damville frappa le gant. Et, d'une voix devenue plus sauvage, il cria: + +--Où es-tu, François de Montmorency? Pourquoi n'es-tu pas ici quand je +relève ton gant? + +Aussitôt, il arracha le gant et alla l'attacher à l'arçon de sa selle. + +Pour la troisième fois, il cria: + +--Lâche! Puisque tu n'es pas ici pour relever ton défi, c'est donc moi +qui vais te retrouver! + +A ces mots, il monta à cheval et, s'élançant au galop, rejoignit son +armée au moment où elle venait de franchir le Grand-Pont. + +Le maréchal de Montmorency, tenu à l'écart comme nous avons vu, suspect +à Guise, haï de la vieille reine, ignorait ce qui devait se passer. +L'eût-il su même, il lui eût été impossible de supposer qu'on oserait +s'attaquer à un Montmorency. + +François de Montmorency, donc, se savait suspect, mais non désigné aux +coups des massacreurs. + +A tout hasard, il mit son hôtel en état de défense. + +Une douzaine de gentilshommes, les uns catholiques, les autres +huguenots, et bons serviteurs de la monarchie, mais comme lui ayant +horreur de tant de guerres sauvages, vivaient dans l'hôtel et +composaient sa maison, ou, si l'on veut, sa cour. + +Le maréchal porta à quarante le nombre des gens d'armes qu'il +entretenait. + +De plus, il arma les laquais: il y en avait une vingtaine dans l'hôtel. + +Tout cela formait un total d'environ quatre-vingts combattants. L'hôtel +fut abondamment pourvu de poudre, de balles, de mousquets, de pistolets +et d'armes de toute nature, des provisions de bouche pour un mois y +furent entassées. + +La successive disparition du vieux Pardaillan et du chevalier raviva les +inquiétudes du maréchal. Dès lors tous les soirs, l'hôtel fut barricadé. + +Pendant ces quelques journées, Loïse vécut auprès de sa mère La douce +folie de Jeanne de Piennes demeurait invariable dans ses manifestations; +toujours elle se croyait à Margency et on la voyait prêter l'oreille en +murmurant: + +--Le voici qui vient... Je vais lui dire... oh! je tremble... Et, si +François apparaissait alors, le coeur serré les bras vaguement tendus +vers celle qui l'avait tant aimé, la folle le regardait d'un air étonné, +sans le reconnaître: + +Quant à Loïse, si elle souffrit de l'inexplicable disparition du +chevalier il fut impossible de le deviner; son pur et fier profil de +vierge ne s'altéra pas. Seulement l'inquiétude faisait de terrible +ravages dans cette âme. + +Le samedi soir, comme elle s'était assise près de Jeanne de Piennes, +s'occupant à un travail de broderie ses yeux rêveurs parurent fixer +un point dans l'espace; la folle, qui semblait sommeiller, redressa +soudain, se pencha, et, la figure extasiée, murmura: + +--Enfin, le voici!... Oh! quand viendra-t-il?... + +--Hélas! Hélas! murmura Loïse. Où est-il? + +Le maréchal entra en ce moment. Il vit cette scène si douce et triste +d'un seul coup d'oeil Il saisit la mère et la fille dans ses bras et les +serra convulsivement contre lui, en proie a une angoisse inexprimable. + +Vers deux heures du matin, tout dormait dans l'hôtel, en cette nuit du +samedi, hormis les gens d'armes du corps de garde. Le silence était +profond. Jeanne de Piennes et Loïse reposaient dans la même chambre. + +Le maréchal, vers dix heures, s'était retiré dans son appartement. + +Les premiers mugissements des cloches réveillèrent François de +Montmorency. + +Il s'habilla, revêtit une cuirasse de buffle, ceignit son épée de +bataille, s'arma d'une dague et ouvrit une fenêtre. + +Une étrange rumeur venait du fond de Paris et semblait gagner les rues +de proche en proche. Au loin, de sourdes détonations éclataient. Les +cloches sonnaient le tocsin. + +Pendant quelques minutes, le maréchal écouta cette énorme rumeur. Son +visage s'assombrit. + +Alors, il courut à la chambre où dormaient Jeanne de Piennes et Loïse. + +Loïse, dès le premier coup de cloche, s'était habillée, et, maintenant, +elle aidait sa mère à se vêtir. + +--Tu n'as pas peur, mon enfant? dit le maréchal. + +--Je n'ai pas peur. Mais que se passe-t-il? + +--Je vais le savoir. Mets tes vêtements de route, mon enfant, et +tiens-toi prête. à tout! + +Dans la cour, François trouva ses gentilshommes, armés, écoutant +l'horrible tumulte dont les rafales allaient grandissant de minute en +minute. Les gens d'armes étaient à leur poste. + +--Monseigneur, s'écria l'un des gentilshommes, le jeune La Trémoille, +que le vieux duc de La Trémoille avait placé auprès de Montmorency +pour y apprendre, avait-il dit, l'honneur, le courage et la +vertu,--monseigneur, je suis sûr que les guisards attaquent le Louvre! +Il faut courir au secours du roi! Écoutez! écoutez! On se bat au +Louvre!...» + +Le maréchal secoua la tête. Une inexprimable inquiétude l'envahissait. +Non! il ne s'agissait pas d'un coup de force tenté par Guise!... Guise +eût procédé plus vite! + +--La Trémoille. dit-il, et vous, Saint-Martin, poussez une pointe +jusqu'à la Seine... + +Les deux jeunes gens s'élancèrent dans la rue. + +Il était tout près de quatre heures lorsqu'ils revinrent. Et, sans +doute, ce qu'ils avaient vu devait être horrible, car ils étaient +livides, hagards. + +--Maréchal! râla Saint-Martin, on meurtrit les huguenots en masse!... + +--Monseigneur, rugit La Trémoille. on tue mes frères! Partout! Dans les +maisons! Dans les rues! Au Louvre! + +--J'y vais» dit Montmorency d'un accent qui fit courir un long frisson +parmi les hommes d'armes. + +Il commanda, comme jadis quand il partait pour Thérouanne: + +--A cheval, messieurs! Holà! mon destrier de bataille!... + +Il y eut dans la cour un rapide tumulte de prise d'armes. + +--Messieurs, dit François, nous allons tenter l'impossible: atteindre le +Louvre, pénétrer jusqu'au roi, lui demander d'arrêter le carnage... et +s'il refuse... bataille! + +--Bataille! rugirent les gentilshommes. + +--Ouvrez la porte! commanda le maréchal. + +Le suisse se précipita vers la grande porte. + +A ce moment, un étrange tumulte envahit la rue tumulte de reîtres +arrivant au pas de course, de lourds chevaux martelant le pavé, d'épées +entrechoquées et tout ce tumulte s'arrêta devant l'hôtel... Une voix +éclatante, terrible, sauvage, hurla: + +--A l'assaut, au pillage! à sac! Sus! Sus! Sus! + +--Mon frère! gronda François de Montmorency. + +Et d'une voix terrible qui domina les puissantes rafales de la tempête +de mort, il cria: + +--Henri! Henri! Malheur! Malheur à toi! + +Un formidable coup de madrier ébranla la grande porte massive. + +--Pied à terre! commanda Montmorency + +La manoeuvre s'exécuta, les chevaux furent rentrés aux écuries. + +François en quelques secondes, prit son dispositif de bataille: devant +la porte fermée, les quarante hommes d'armes sur un front de dix +arquebuses, et sur quatre rangs, le premier rang, prêt à faire feu, +les trois autres, l'arme au pied. A gauche de la porte, un groupe de +gentilshommes armés de longues piques; à droite, un autre groupe. +Montmorency, sur le perron de l'hôtel, dominant cet ensemble, +l'estramaçon au poing. + +Un deuxième coup de madrier retentit sourdement sur la porte. + +--Lâche! Lâche! hurla la voix de Damville, je relève ton défi! Me voici! +Où es-tu, que je te soufflette de ton gant!... + +--Ouvrez la porte! tonna Montmorency. + +De droite et de gauche, les deux groupes de gentilshommes se +précipitèrent, firent tomber les lourdes ferrures, attirèrent à eux +les deux énormes vantaux de chêne massif, la porte se trouva grande +ouverte!... + +Manoeuvre audacieuse, manoeuvre sublime! + +Il y eut dans la rue un recul désordonné devant cette porte qui +s'ouvrait. + +Puissante et calme, la voix de François tomba du haut du perron: + +--Premier rang!... Feu!... + +Les dix arquebuses tonnèrent; d'effroyables clameurs retentirent; les +dix hommes, déjà, avaient dégagé le deuxième rang et rechargeaient leurs +armes. + +--En avant! En avant! vociféra Damville. + +--Deuxième rang!... Feu!... + +Un rideau de flammes, un nuage de fumée noire, un coup de tonnerre, +cris, vociférations, insultes, tourbillon de recul dans la rue... + +--Troisième rang!... Feu!... + +--Quatrième rang!... Feu!... + +Dans la ruelle par où avaient débouché les Pardaillan, les troupes de +Damville fuyaient; trente cadavres jonchaient la rue, à droite et à +gauche de la porte, une foule énorme, et Damville mettant pied à terre, +livide de rage, fou furieux, tendant le poing à la forteresse, geste +impuissant!... + +--Fermez la porte! commanda Montmorency. + +Cependant, Henri de Dam ville retrouva promptement le sang-froid +nécessaire pour organiser un deuxième assaut. + +Il commença par rassembler ses reîtres et ses cavaliers auxquels il fit +mettre pied à terre; les chevaux furent conduits au bord de la Seine, à +l'endroit où aboutissait le bac du passeur. + +Puis il fit refouler à droite et à gauche de l'hôtel la foule hurlante. + +Alors, devant l'hôtel, il tint conseil avec quelques-uns de ses +gentilshommes. Tout cela dura une heure. + +Le soleil était déjà haut dans le ciel lorsque Damville acheva son +dispositif pour une nouvelle attaque. Les lèvres blanches, la moustache +tremblante, la voix brève et rauque, il donnait ses ordres. + +Et il persista dans le même plan: défoncer la porte! + +Alors, au moyen de palans, on dressa une sorte de catapulte devant +la porte de l'hôtel. A cette machine fut accrochée une masse de fer +composée de trois énormes enclumes attachées ensemble au bout d'une +chaîne. + +En même temps, on pénétrait dans la maison qui faisait mur mitoyen avec +le bâtiment de droite: ce mur, on le perça à coups de pioche et, dans +l'excavation, un tonneau de poudre fut placé. + +A ce moment, il était plus de midi. L'installation de la machine avait +demandé plusieurs heures. Un silence relatif s'établit dans la rue. D'un +coup d'oeil, Damville vit que chacun était à son poste. Il donna le +signal en levant le bras. + +Dix hommes s'attelèrent à la masse de fer suspendue à la chaîne qui +pendait du haut de quatre immenses madriers placés debout l'un contre +l'autre, les quatre sommets liés ensemble, les quatre pieds s'écartant +de dix coudées l'un de l'autre. + +Les dix hommes ramenèrent la masse de fer jusque dans la ruelle, et, +soudain, la lâchèrent. + +La masse partit, s'élança, décrivit sa courbe de plus en plus +foudroyante et alla heurter la porte... les reîtres firent un mouvement +pour s'élancer... un craquement sinistre se fit entendre... + +Mais reîtres et gentilshommes poussèrent une clameur de malédiction: la +porte avait résisté!... + +Damville se mordait les poings, il comprit que, de l'intérieur, on +avait élevé une barricade; tout le temps qu'il avait passé à préparer +l'assaut, Montmorency l'avait passé à organiser une défense acharnée. + +--Oh! gronda Henri, quand je devrais passer un mois devant cette +masure!... + +Cette masure, c'était l'hôtel de Montmorency! la demeure qu'avait +habitée son père le connétable! + +--Orthès! appela-t-il. + +--Le vicomte promène ses chiens! lui fut-il répondu. + +--Sauval! appela-t-il alors. + +L'homme ainsi nommé se précipita: c'était celui qui était préposé à la +garde de la manipulation des poudres. + +--Ici, dit le maréchal, un tonneau. Et là, un tonneau, Est-ce compris? + +La manoeuvre fut aussitôt exécutée, les tonneaux placés, la mèche +amorcée. + +Damville y mit lui-même le feu, puis se retira à distance. + +Vingt secondes plus tard, l'explosion retentit, un double jet de flammes +s'éleva jusqu'au ciel, la porte s'écroula, les barricades qui la +maintenaient se disloquèrent, le passage était libre!... + +Les reîtres entrèrent dans la cour comme une bande de loups. Des +décharges d'arquebuses les accueillirent, mais, cette fois, ils étaient +lancés, rien ne pouvait les arrêter. + +La mêlée commença; les arquebuses et les pistolets déchargés se turent; +on commença à se battre à coups de piques, de dagues et de rapières. + +Serrés en un groupe compact, en un peloton hérissé, les gens de +Montmorency tenaient tête à la meute; ils gardaient le silence farouche +du désespoir; les assaillants hurlaient, vociféraient; dans la rue, la +foule accourue de toutes parts voulait entrer, tuer; le besoin de tuer +était dans ces esprits affolés. + +Montmorency cherchait des yeux Damville; il ne le voyait pas. + +Damville attendait la minute propice. + +L'estramaçon de François, de seconde en seconde, se levait et +s'abattait. + +Autour de Montmorency, une quinzaine de corps, entassés, morts ou +blessés, lui faisaient un rempart. + +Son peloton, réduit de la moitié, s'était massé au pied du perron +central de l'hôtel. + +Or, pendant que ces reîtres tourbillonnaient autour de cette poignée +d'hommes, Damville avait rassemblé cent de ses cavaliers démontés sur la +gauche de la cour. + +Et il les jetait comme un bélier vivant sur le groupe de défenseurs et +d'assaillants. Leur masse se rua d'un bloc. + +Avec la violence d'épaves lancées à la côte, les gens de Montmorency +furent précipités sur le bâtiment de droite. + +Montmorency, dès lors, n'eut plus qu'une dizaine de combattants autour +de lui. + +Il monta sur le perron avec ces quelques derniers défenseurs. Quelques +secondes se passèrent; une clameur immense s'éleva tout à coup... et +Montmorency vit qu'il n'y avait plus autour de lui que sept ou huit +hommes; la cour tout entière appartenait aux gens de Damville. + +A ce moment même, une détonation formidable retentissait: le bâtiment +de droite s'écroulait presque tout entier, ensevelissant ses défenseurs +sous des décombres fumants! + +Un lieutenant de Damville venait de faire sauter le bâtiment!... + +Il ne restait plus debout que la muraille bordant la cour. + +--Il faut mourir ici! dit Montmorency avec le calme du désespoir. + +Et, comme il jetait derrière lui un rapide regard, par la porte de la +salle d'honneur il vit sa fille Loïse qui accourait, bondissait, une +dague à la main. + +--Mon père! cria-t-elle, vous allez voir comment sait mourir une +Montmorency! + +--Ta mère! hurla François en assenant un terrible coup d'estramaçon qui +fit reculer le flot des assaillants. + +Loïse s'arrêta, pantelante. Sa mère!... Il fallait qu'elle vécût pour sa +mère. + +A cet instant, François de Montmorency, livide, sanglant, déchiré, +effrayant, eut un rugissement de joie terrible: + +--Enfin! Toi! Toi! Enfin!... + +--Il avait Damville devant lui!... + + + +XLVI + +LES TITANS + +Dans un de ces suprêmes coups d'oeil qui durent ce que dure un éclair, +voici ce que vit François de Montmorency. + +Il était sur le perron, son estramaçon levé à deux mains. Derrière lui, +sa fille. Au fond de la salle, sur un fauteuil, Jeanne de Piennes, +souriante devant ces horreurs... + +Près de lui, deux hommes encore vivants. + +Au bas des marches, Damville, son frère Henri, levant vers lui une face +convulsée de haine, montant, une lourde rapière au poing. + +Derrière Damville, à sa droite, à sa gauche, une foule de gens d'armes +pressés, tassés, un bloc hérissé d'épées, de dagues, qui emplissait la +cour tout entière, quatre cents tigres entassés là, des flamboiements +d'acier, une clameur sauvage; + +--A mort! A mort! + +Au milieu de cette foule, un tombereau chargé de poudre qu'on venait de +faire entrer. + +Au-delà, la porte de l'hôtel, démantelée, jetée bas, béante... + +Par ce large trou béant, la rue apparaissait, noire de foule, un océan +de peuple, d'où montait la même clameur obstinée, rauque, sauvage: + +--A mort! A mort! + +Voici ce que Montmorency vit et entendit dans cet inappréciable temps +de récit pendant lequel Damville, refoulant ses hommes d'armes pour +atteindre son frère, gronda: + +--Place! Il est à moi!... + +Au même instant, les deux frères se trouvèrent l'un devant l'autre. + +Les deux hommes, qui avaient survécu à l'effroyable carnage et qui se +trouvaient près de Montmorency, tombèrent. + +Damville fit un geste, qui arrêta les centaines de dagues levées sur +François, et il hurla: + +--Vivant! Il me le faut vivant!... + +François avait levé son estramaçon qui jeta dans l'air un flamboiement +rouge. L'estramaçon décrivit sa courbe et s'abattit avec une violence +capable de fendre un homme... + +Damville fit un bond en arrière. + +L'estramaçon de François heurta la marche de marbre et se brisa. + +Malédiction! rugit Montmorency. + +--A moi! hurla Damville. François, tu meurs de ma main! Adieu, mon +frère! Rappelle-toi que tu m'as confié Jeanne de Piennes! Sois +tranquille, j'aurai soin d'elle! + +En même temps, il se rua sur François, désarmé. + +François, d'un coup de son tronçon d'épée, para le coup formidable qui +lui était destiné. Au même instant, d'un bond, il entra dans la salle +d'honneur et, d'un geste frénétique, saisissant sa fille dans ses bras, +il tonna: + +--Ni Jeanne! Ni Loise! Ni moi! Aucun de nous ne sera à toi! + +Il arracha la dague des mains de la jeune fille et, entraînant Loïse +près de sa mère assise au fond de la salle, il leva l'arme sur Jeanne de +Piennes!... + +Mourons! Mourons ensemble! adieu!... + +A ce moment, une clameur énorme, une clameur d'imprécations, de +malédictions, de plaintes déchirantes, jaillit, fusa de la cour, mêlée +au grondement sourd de quelque chose qui s'écroule!... + +Damville avait bondi au bas du perron, avec un cri de malédiction! + +Les reîtres fuyaient, tourbillonnaient, se heurtaient, éperdus, se +frappaient les uns les autres pour fuir plus vite! + +Que se passe-t-il?... + +En quelques bondissements, haletant, la tête perdue, délirant d'un +espoir insensé. Montmorency regagna le perron... + +Ce qui se passait!... Voici: + +Du haut de la muraille demeurée debout, seule de tout le bâtiment qui +avait sauté, du haut de cette muraille, disons-nous, un bloc de pierre +avait roulé, s'était abattu au milieu de la cour, écrasant trois ou +quatre hommes... + +Tous, ayant levé la tête, aperçurent à travers les tourbillons de fumée +deux hommes, debout, deux êtres étranges qui marchaient sur l'arête de +la muraille branlante... + +Et, aussitôt après le premier bloc, un deuxième tomba, roula, écrasa, +traça un large sillon sanglant, puis un autre, et un autre encore, sans +arrêt!... Cela pleuvait! + +Quelle panique! Quels hurlements de rage et d'épouvanté! + +Vingt secondes après la chute du premier bloc, il n'y avait plus dans +la cour de l'hôtel que des cadavres et des blessés aux membres +fracassés!... + +Et, là-haut, sur l'infernale muraille, les deux êtres fabuleux, entourés +de fumée et de poussière, noirs, étincelants, rouges, déchirés, +flamboyants, les deux Pardaillan éclataient d'un rire terrible!... + +La muraille sur laquelle se trouvaient le chevalier de Pardaillan et +le vieux routier dominait l'hôtel central, c'est-à-dire que les deux +épiques travailleurs étaient plus haut placés que le toit. + +Il leur eût été facile de sauter sur ce toit, de gagner la première +lucarne et de descendre par le grenier. + +C'est ce que le vieux routier avait fait remarquer à son fils sur le +premier moment, c'est-à-dire lorsque, s'étant penchés, ils reconnurent +qu'ils avaient abouti à l'hôtel Montmorency. + +Le chevalier secoua frénétiquement la tête. Il montra le maréchal debout +entre ses deux derniers compagnons, et, derrière lui, Loïse. Et il +gronda: + +--Si elle meurt, c'est la tête la première que je descendrai!... + +--Enfer! rugit le vieux, avoir tenu tête à Paris tout entier! Et venir +te tuer ici!... + +Il s'était croisé les bras et frappait furieusement du talon. + +Sous ces coups, une pierre à moitié descellé se détacha, tomba dans le +vide... d'en bas, une clameur de stupéfaction, de rage et de terreur +monta jusqu'à eux... + +--Tiens! tiens! fit simplement le vieux routier. Mais ça écrase, ça!... + +--A l'oeuvre! rugit le chevalier. + +Ils se baissèrent tous deux; leurs deux dagues attaquèrent un bloc, +firent levier, une poussée précipita le bloc dans le vide et, en bas, +une large trouée se fit dans la foule des reîtres. + +Dès lors, ils ne regardèrent plus. + +Chacun travailla de son côté; la grêle de pierres se mit à pleuvoir; +pièce par pièce, ils démantelaient la muraille. Ils étaient aussi fermes +sur l'étroite corniche que sur la terre; un geste de trop, un mouvement +à faux, et ils étaient précipités; ils n'y prenaient pas garde... Quand +ils se rejoignirent, ils regardèrent en bas et virent qu'il n'y avait +plus personne dans la cour!... + +Ils riaient; ils étaient noirs de fumée et de poussière; leurs yeux +flamboyaient; leurs mains s'étaient ensanglantées; leurs habits étaient +en lambeaux; ils riaient comme des fous! + +Un coup d'arquebuse retentit; la balle fit tomber le chapeau du +chevalier. + +--Ce n'est pas moi qui vous salue! hurla-t-il. + +Les arquebusades se succédaient; les balles sifflaient autour d'eux; de +la rue, deux ou trois cents reîtres les visaient, tandis que la foule +poussait ses hurlements de mort... + +Alors, le vieux longea, la muraille et vint surplomber la rue... + +--Rangez vos crânes! vociféra-t-il. + +On vit le titan soulever dans ses bras un moellon qu'il lança à toute +volée. + +--Place, monsieur! dit le chevalier. + +Et, à son tour, il s'avança, tandis que le vieux se couchait sur la +crête pour le laisser passer. + +Le moellon du chevalier traça sa courbe dans l'espace, tomba, rebondit +parmi les hurlements d'épouvanté. + +Pendant trois minutes, l'effrayante manoeuvre se poursuivit; à coups de +moellons, les deux titans déblayaient la rue comme ils avaient déblayé +la cour; la muraille baissait; ils descendaient à mesure d'un cran; et, +finalement, les arquebuses se turent!... Dans la rue, il n'y avait plus +personne! Damville, livide, saisit sa tête à deux mains et, tandis que, +là-haut, retentissait le rire des titans, ceux qui environnaient le +maréchal virent qu'il pleurait à chaudes larmes, de rage, de honte et de +fureur!... + +La muraille avait baissé de sept ou huit rangées de moellons... + +Les deux titans, voyant la rue libre et l'hôtel entièrement dégagé, +dirent ensemble: «Partons!» + +Ils sautèrent sur le toit de la loge du suisse; du toit, ils sautèrent +dans la cour; là, ils se regardèrent un instant et ne se reconnurent +pas, tant leurs faces noires et sanglantes flamboyaient d'audace et +d'orgueil!... + +Les Pardaillan, enjambant cadavres et décombres, traversèrent la cour +en quelques bonds, escaladèrent le perron et se jetèrent dans la grande +salle d'honneur de l'hôtel de Montmorency. + +Le chevalier, qui marchait le premier, se sentit saisi par deux bras +puissants, enlevé, pressé sur une large poitrine; et le maréchal de +Montmorency, l'embrassant sur les deux joues, murmura en frémissant: + +--Mon fils! Mon fils!... + +Pardaillan, alors, jeta autour de lui un regard égaré: il vit Jeanne +de Piennes, qui, indifférente, souriait à son rêve; il vit François de +Montmorency qui pleurait; il vit Loïse toute droite, toute pâle, qui +l'examinait d'un air de suprême gravité. + +Le chevalier laissa errer, du maréchal à Loïse, son regard ébloui. Et le +titan se sentit faible comme un enfant... + +Il balbutia: + +--Votre fils!... Oh! prenez garde que je ne me trompe sur le sens de ce +mot!... Vous m'appelez votre fils... moi!...» + +Le maréchal comprit l'angoisse qui montait dans ce coeur de lion. + +Il se tourna vers sa fille et dit: + +--Réponds, Loïse!... + +Loïse devint très pâle. Ses yeux se remplirent de larmes. + +--Mon époux... soyez le bienvenu dans la maison de mes pères... ta +maison, ô mon époux!...» + +Le chevalier chancela, s'abattit sur ses genoux, son front s'inclina sur +les deux mains de Loïse et il se prit à pleurer... + +--Pardieu! s'écria le vieux routier. Je te disais bien qu'elle ne +pouvait être qu'à toi! Tu l'as conquise le fer à la main! + +Mais Loïse secoua la tête, et elle murmura: + +--Non, non... je l'aimais avant!... Là-bas... la petite fenêtre du +grenier... c'est là qu'il m'a conquise... + +Comme les paroles sont lentes! Et que valent les descriptions en de tels +moments!... Dans l'intense émotion qui les faisait palpiter, cette scène +n'avait duré que quelques secondes. Ce fut un cri, un geste d'éclair, +une explosion d'amour. Ce fut, dans le cadre tragique de l'hôtel fumant, +parmi les ruines, dans la vaste et funèbre rumeur de mort qui emplissait +Paris, ce fut, dans cette minute épique, l'enlacement suprême de deux +âmes qui, depuis des temps, allaient l'une vers l'autre!... + +Loïse, dégageant ses mains, alla au vieux routier, lui mit ses bras +autour du cou et, comme le maréchal avait dit: «Mon fils» au chevalier, +elle dit: + +--Mon père!... + +La rude moustache du routier trembla. + +Puis, il saisit Loïse à pleins bras, l'enleva et cria: + +--Vive Dieu! La jolie fille que j'ai là!... + +Une rumeur qui venait de la rue l'arrêta court. + +Hérissés, les deux Pardaillan bondirent vers le perron. + +--Alerte! Alerte! Par l'enfer! tonna le vieux. + +Près de la grande porte démantelée, les visages de tigres de Damville se +montraient. + +Le chevalier courut au maréchal. + +Le routier s'avança sur le perron. + +Haletant, à mots hachés, eut lieu le suprême conciliabule: + +--Maréchal, qu'y a-t-il, par là? + +--Les jardins, les communs, mon fils... + +--Au-delà des jardins? + +--Des ruelles aboutissant à la Seine... + +--Y a-t-il une voiture? N'importe quoi, dans les communs?... + +--Une chaise de voyage... + +--En route! hurla le chevalier. + +--Je vous rejoins! cria le vieux routier. + +Le maréchal saisit Jeanne de Tiennes dans ses bras. Le chevalier enleva +Loïse comme une plume; elle laissa tomber sa tête sur son épaule; il fut +secoué d'un frisson convulsif et s'élança. + +L'instant d'après, ils étaient dans les jardins. Pénétrer dans la grande +remise, traîner dehors une voiture fermée qui s'y trouvait, atteler +deux chevaux à la voiture furent pour les deux hommes l'affaire de deux +minutes. Jeanne de Piennes et Loïse furent déposées, jetées, pourrait-on +dire, sur les banquettes. + +--En conducteur, maréchal! commanda Pardaillan. + +Le maréchal sauta sur l'un des deux chevaux. + +Le chevalier bondit dans l'écurie, en tira un cheval qu'il ne sella même +pas, lui jetant simplement un bridon à la bouche. Il remit le bridon au +maréchal: + +--Où est la porte, mon père?... + +--Là!... Voyez, mon fils!... + +--Allez!... Je vous suis!... Ouvrez et attendez-nous!... + +Le chevalier, le pauvre hère, le gueux jetait des ordres. François de +Montmorency, maréchal de France, obéissait. + +Et cela leur semblait, à tous deux, naturel, comme certaines choses +exorbitantes deviennent naturelles dans les rêves!... + +La voiture, déjà, traversait le jardin, gagnait la porte que le maréchal +ouvrait. + +Le chevalier se précipitait vers la grande salle d'honneur. + +Dans la cour de l'hôtel s'élevaient d'effroyables clameurs... Damville +revenait à la charge!... + +--Mon père! Mon père! Mon père! hurla Pardaillan. + +A l'instant où le chevalier allait mettre le pied dans la salle qu'il +lui fallait traverser pour rejoindre la cour antérieure de l'hôtel, une +explosion terrible fit entendre son tonnerre qui, pour une seconde, +étouffa l'immense rumeur des cloches, des plaintes et des hurlements de +mort... + +Une flamme écarlate fusa très haut dans le ciel, puis s'affaissa, se +replia sur elle-même comme un rideau qui tombe... + +L'hôtel Montmorency vacilla, s'entrouvrit, s'écroula dans un fracas de +cataclysme. + +La violente poussée de l'air fit reculer de dix pas le chevalier. + +Mais il ne tomba pas! Il ne voulut pas tomber! + +Et ce fut ce recul qui le sauva malgré lui. + +La pluie de pierres, noires de poudre, ne l'atteignit pas. + +Dans cette seconde épique où, farouche, convulsé, pétrifé, il lutta +contre l'ouragan déchaîné par l'explosion, où, quand même, il demeura +debout, une sorte de passage s'entrouvrit devant ses yeux flamboyants... +Passage hérissé de poutres calcinées, de pierres fumantes, de plâtras. +Et cela brûlait!... + +L'incendie, allumé par l'explosion, achevait l'oeuvre dévastatrice... + +--Mon père! Mon père! râla le chevalier. Où est mon père?... + +Où était le vieux routier? Que faisait-il? + +Tandis que le chevalier entraînait Montmorency, Jeanne de Piennes et +Loïse vers les jardins, le vieux Pardaillan s'était avancé vers la cour. +Par un étrange revirement de son esprit, le routier avait reconquis tout +son calme. + +Il était allé plus loin que l'horreur, plus haut que toute exaltation, +et, très calme, grommelait: + +--C'est tout de même exorbitant que cela me tarabuste ainsi!... Il faut +que j'en aie le coeur net! + +De quoi s'agissait-il? Du papier qu'il avait pris à Bême. + +Qu'était-ce que ce papier? Par trois ou quatre fois, il avait voulu y +regarder. Toujours quelque nouvel incident l'en avait empêché: il n'y +tenait plus. Il le prit, l'ouvrit, le parcourut rapidement. + +Sauf-conduit pour toute porte de Paris valable ce jourd'hui, 23 d'août, +et jusque dans trois jours.--Laissez passer le porteur des présentes et +les personnes qui l'accompagneront.--Service du Roi. + +C'était signé: Charles, Roi. Le cachet, aux armes de France, faisait une +tache rouge dans un coin. + +Le vieux routier, simplement, poussa un soupir de soulagement. Il savait +enfin! + +Il descendait le perron, le terrible perron où Montmorency avait tenu +tête à la meute. + +Voyait-il seulement les reîtres de Damville qui, un à un, +s'approchaient, avec des faces inquiètes et sombres?... S'il les voyait, +il ne s'en préoccupa point. Il alla droit au tombereau de poudre laissé +dans la cour, au milieu de la rue. Il y avait dans ce tombereau vingt +barils de poudre. + +Le vieux Pardaillan se mit tranquillement à les décharger. + +A ce moment, un coup d'arquebuse retentit: l'un des reîtres venait de +tirer sur lui et l'avait manqué. + +Le routier grommela: + +--C'est imbécile de n'avoir pas lu ce papier plus tôt. Comment le faire +parvenir au chevalier, maintenant? + +Et il continua sa besogne, sans hâte apparente, sans déploiement de +force visible, mais, en réalité, avec le prodigieux effort de tous ses +muscles tendus, avec la rapidité foudroyante d'une machine en mouvement. + +L'un après l'autre, il transportait les barils dans la salle d'honneur. + +D'instant en instant, le nombre de ces figures louches qu'il avait +remarquées augmentait; les reîtres n'osaient pas encore pénétrer dans la +cour. + +Le vieux Pardaillan en était à son seizième baril. + +Ruisselant de sueur, les mains en sang, les ongles déchirés, livide de +son titanesque effort sous la couche de poussière qui lui noircissait +le visage, il reparut sur le perron pour aller chercher le dix-septième +baril... + +Il vit la cour pleine de furieux, qui se ruaient vers le perron... + +--A mort! A mort! rugit Damville qui poussait ses reîtres. + +--Mais il me reste quatre barils à prendre! hurla le vieux Pardaillan. +Tant pis! Avec seize, nous ferons l'affaire... Adieu, Loise, Loïsette, +Loïson! + +Il tira le pistolet qu'il avait à la ceinture et, au moment où la horde +envahissait la salle d'honneur, murmura: + +--Je crois, mes agneaux, qu'entre vous et le chevalier je vais dresser +une barricade un peu soignée! + +Il fit feu sur la poudre!... + +La poudre s'enflamma, commença à pétiller!... + +Les assaillants, à la vue des barils entassés, de la traînée de poudre +qui crépitait, essayèrent de fuir, jetant des imprécations sauvages, des +râles d'épouvanté. Le vieux titan fit un bond terrible vers une porte de +dégagement... Trop tard!... + +La formidable explosion retentit. + +L'hôtel s'écroula dans un fracas d'enfer, ensevelissant deux cents des +assaillants sous ses décombres fumants. + +Damville avait pu fuir à temps, lui! + +Et, de la rue, fou de rage, livide d'épouvanté, hagard, hébété, il +contemplait la destruction des derniers restes de son armée de cinq +cents reîtres, gentilshommes et gens d'armes!... + +Son armée mise en déroute! Et par qui?... Par deux hommes!... + +--Oh! les démons! hurla-t-il, les démons de l'enfer! + +Devant la grande porte de l'hôtel, il contemplait ces ruines avec le +désespoir de la vengeance inassouvie. Et pourtant une flamme de sombre +joie jaillissait de ses yeux, lorsqu'il songeait que, sans aucun doute, +tous avaient péri dans l'explosion: son frère, les Pardaillan... Jeanne +de Piennes aussi! Sa passion en saignait. Mais mieux encore il aimait +Jeanne morte que Jeanne au bras de François. + +Soudain, voici ce que la foule put voir: + +Au milieu de l'infernal passage, dans les tourbillons de fumée, dans +les flammes, marchant parmi les ruines fumantes, sautant ici une poutre +enflammée, là un entassement de pierres brûlantes, oui, dans cette +fournaise, apparut un homme! + +Les sourcils et les cheveux à demi brûlés, les vêtements en lambeaux, +noir dans l'auréole écarlate des flammes, cet homme tourna vers +Damville, vers la foule, un visage effrayant où on ne vit que le +flamboiement des yeux... + +Et, cet homme, c'était le chevalier de Pardaillan L. + +--Mon père!... Monsieur!... Monsieur de Pardaillan!... + +--Ici, par les cornes du diable! + +Le chevalier bondit. Sous un entassement de poutres et de moellons, il +vit alors son père. Arc-bouté sur ses genoux, le vieux routier soutenait +encore de ses épaules la charge effroyable des pierres écroulées sur +lui. Il était livide. Son souffle court et rauque ne rendait plus qu'un +râle. Il souriait à son fils. + +--Me voici, père, me voici... ce ne sera rien... courage... encore cette +pierre... oh! vos pauvres cheveux blancs sont brûlés... plus que cette +poutre... votre jambe. Seigneur!» + +Délirant, la voix tremblante, le geste fiévreux, rude, le chevalier +travaillait... + +--Tu n'auras donc... jamais... voulu m'écouter... Je t'avais ordonné... +de fuir...» + +Le chevalier saisit son père à pleins bras, le souleva... + +--Père, père... il n'y a que la jambe, n'est-ce pas?... Oui, oui... pas +d'autres blessures... + +--Je dois avoir... deux ou trois côtes... un peu... froissées. + +Le vieux routier avait la poitrine fracassée. + +Sur son dernier mot, il perdit connaissance. Un sanglot terrible +convulsa la gorge du chevalier... + +Il enleva le vieux dans ses deux bras et se mit en marche... + +La foule se rua avec un long hurlement de mort et envahit les décombres +de ce qui avait été la cour d'honneur. + +L'instant d'après, le chevalier, emportant son père chargé sur ses +épaules, achevait de franchir les ruines, se retrouvait dans les +jardins, courait dans un dernier effort jusqu'à la voiture où il déposa +le vieux routier agonisant, entre Jeanne de Tiennes et Loïse... entre +la mère dont il avait jadis enlevé l'enfant... et la fille qu'il avait +ramenée!... + +Alors, il ramassa une rapière, sauta sur le cheval sans selle que lui +tenait le maréchal; il se mit en tête et piqua droit devant lui, vers la +porte la plus voisine!... + +Dans la voiture, le vieux routier, secoué par les cahots, revint à +lui; il fouilla dans une de ses poches, en tira un papier qu'il serra +convulsivement dans sa main et qu'il tendit tout froissé à Loise... + + + +XLVII + +LA BONNE ÉTAPE + +Il pouvait être sept heures du soir. Le soleil descendait vers l'horizon +et ses rayons obliques nuançaient de pourpre les fumées qui roulaient +lourdement sur Paris. Dans les rues, dans les carrefours, dans les +maisons, on tuait toujours. + +Pardaillan, sur son cheval sans selle, rapière au poing, passait à +travers ces horreurs. Il ne voyait plus rien. Il n'entendait plus rien. +Dans sa tête, une seule idée fixe: gagner l'une des portes de Paris! +Sortir de cet enfer! Comment? Il ne savait pas... + +Toutes ces hordes sanglantes, ces victimes qui bondissaient, ces feux +de bûchers et d'incendies, ces houles humaines qui déferlaient à grand +fracas lui apparaissaient dans un brouillard rouge, comme les ombres +d'une fantasmagorie géante... + +Soudain, la halte!... + +Où est-il? Devant une porte. + +En avant de la porte, vingt soldats, vingt arquebuses. Un officier. + +D'un bond sauvage, Pardaillan est sur l'officier: un cri rauque, bref: + +--Ouvrez!... + +--On ne sort pas!... + +De la voiture, Loïse a sauté. A l'officier, elle présente un papier tout +ouvert, et elle se rejette dans la voiture... + +L'officier jette un regard étonné sur Pardaillan et crie: + +--Ouvrez la porte!... Messagers du roi!... + +--Messagers du roi! ricane le vieux routier qui, dans le fond de la +voiture, s'est soulevé un instant et retombe pantelant, un sourire +étrange au coin de sa moustache hérissée... + +--Messagers du roi! murmure Pardaillan. + +Il ne comprend pas! Il ne sait pas! Il rêve! C'est la suite du rêve +fabuleux qui se poursuit depuis le matin, partant de l'apparition +de Catho dans la mécanique infernale du Temple, pour aboutir à la +catastrophe de l'hôtel Montmorency!... + +Voici la porte ouverte! Voici le pont baissé! + +Il s'élance! Il passe! La voiture roule. Ils sont au-delà du pont-levis +qui déjà se relève. Ils sont hors Paris!... + +Et, comme ils viennent de franchir la porte, comme la porte, déjà, s'est +refermée, voici qu'arrivent une quinzaine de cavaliers, chevaux blancs +d'écume, flancs éventrés par les éperons, faces humaines convulsées par +la haine, la rage, la fureur... + +C'est Damville! C'est Maurevert! Ils accourent, haletants. Le cheval de +Damville s'abat, fourbu. Ensemble, ils vocifèrent: + +--Ouvrez! Ouvrez! Ce sont des parpaillots!... + +--Ce sont des messagers du roi! répond l'officier. Voici l'ordre! + +--Ouvre! rugit Damville. Ouvre, ou par le sang du Christ... + +--Gardes! tonne l'officier. Apprêtez vos armes!... + +Damville recule... Maurevert s'élance, un papier à la main: + +--Messager de la reine! gronde-t-il. Ouvrez, officier! + +--Passez, monsieur! Mais vous passerez seul! Arrière. les autres!... + +Maurevert franchit la porte. + +Damville lève ses deux poings au ciel, vomit une affreuse imprécation et +tombe comme une masse... + + +Maurevert n'a pas menti; il est bien le messager de Catherine de +Médicis. Après avoir cherché les Pardaillan partout où il pense les +trouver, il s'est rendu au Louvre, il a été introduit aussitôt dans +l'oratoire, où il a trouvé la reine à genoux, au pied du grand Christ +massif. + +--Vous voyez, a dit Catherine en se relevant, je prie pour l'âme de tous +ceux qui meurent en ce jour... + +--Priez-vous aussi pour celui-ci, madame? + +Rudement, il a posé la tête de Coligny sur la table. Catherine n'a pas +eu un frisson. Dans un souffle, elle a interrogé: + +--Bême?... + +--Mort! + +--Maurevert, portez cette tête à Rome et racontez là-bas ce que nous +faisons ici! + +--Je pars!... + +--Voici un laissez-passer. Voici de l'or. Courez. Volez. Pas un instant +à perdre... Ah! prenez encore ceci!... + +«Ceci» c'est un petit poignard qu'elle tend à Maurevert. Celui-ci secoue +la tête en montrant sa forte dague: + +--Je suis armé! + +--Oui, mais ceci ne pardonne jamais!... jamais!... + +Maurevert a tressailli. Il saisit l'arme qu'on lui offre... et qui, sans +doute, sort de la fameuse vitrine de Ruggieri, le savant manipulateur de +poisons!... + +Il est parti!... Il a attaché la tête de Coligny à l'arçon de sa +selle... Il est parti... rêvant de faire sa fortune à Rome, puis de +revenir en France frapper Pardaillan avec le petit poignard qui jamais +ne pardonne... Il a traversé la Seine... Et, comme il se dirige vers la +porte du faubourg de Grenelle, des hommes d'armes passent près de +lui, dans le tumulte de la tuerie... des hommes qui fuient! Il les a +reconnus. Ce sont des gens de Damville!... + +Damville! Montmorency! Pardaillan! + +Les trois noms se heurtent dans sa tête! Il se rue vers l'hôtel +Montmorency! Impuissant, ivre de rage, il assiste à l'explosion, à la +retraite épique de Pardaillan jetant son père sur ses épaules comme Enée +autrefois Anchise, et l'emportant à travers la fournaise... + +Puis il a rassemblé quelques cavaliers, il a secoué Damville, tous ont +fait le tour de la forteresse embrasée, se sont lancés sur les traces de +la voiture qui vole devant eux, parmi les cadavres. + +Maurevert, enfin, a franchi la même porte que Pardaillan... + +En même temps que Maurevert, un être s'est glissé, s'est précipité, que +nul n'a songé à retenir: ce n'est qu'un chien! + +Pipeau!... + +Pipeau, qui a suivi son maître à la piste, et qui, maintenant, s'élance. + +Hors la porte, Maurevert s'est arrêté un instant. Où sont-ils passés? +Par où ont-ils fui? Oh! il les retrouvera! Il les suivra jusqu'en +enfer!... + +Ah! ce chien qui s'élance!... Mais c'est son chien! Le chien de +Pardaillan!... Le nez à terre, il cherche, souffle... Il a trouvé la +piste!... + +Pipeau est parti comme un trait... + +Et Maurevert, enfonçant ses éperons dans le ventre de son cheval, a +bondi sur les traces de Pipeau!... + +Une fois hors Paris, Pardaillan a poussé son cheval droit devant lui. La +voiture le suit. Ils traversent une plaine. Ils montent une côte. Une +colline boisée par places de hêtres et de châtaigniers. Puis des champs, +de larges champs couverts d'épis dorés. + +En haut de la côte, Pardaillan s'est arrêté, il a sauté à bas de son +cheval. + +Montmorency, de son côté, met pied à terre. + +Où sont-ils?... Sur le haut de la colline de Montmartre Quelle heure? Le +soleil, à l'horizon, plonge dans un océan de nuées écarlates... A leurs +pieds, Paris!... + +A peine a-t-il sauté à terre que Pardaillan, ayant constaté qu'on ne le +poursuit pas, s'est élancé, a ouvert la voiture; Loïse en est descendue; +Jeanne de Piennes demeure à sa place, indifférente. + +Le chevalier a pris son père dans ses bras et, avec des précautions +infinies, l'a descendu, l'a étendu sur le gazon... Il est encore +persuadé que le vieux routier est seulement blessé aux jambes. Il se +penche sur lui... sur ce pauvre visage couvert de contusions, balafré +d'éraflures sanguinolentes, noir de poudre... + +M. de Pardaillan vient de perdre connaissance. + +Il a eu un sourire pour son fils, puis, avec un douloureux soupir, il a +fermé les yeux... + +--De l'eau! De l'eau! + +De l'eau? Une source murmure là, tout près. Le chevalier s'est redressé. +Il aperçoit la source. Il va s'élancer. + +A ce moment, du milieu d'un épais buisson, surgit un homme... + +Maurevert!... + +Maurevert a suivi à la piste Pipeau qui, maintenant, se roule sur le +gazon, saute, bondit, gémit, prouve l'allégresse de son âme par les +exorbitantes gambades qui sont sa façon de parler. + +Maurevert, à trois cents pas de la voiture qu'il a aperçue, est descendu +de cheval, a attaché sa bête sous le couvert d'un bouquet de hêtres et +s'est avancé en rampant parmi les buissons... + +Il a vu le chevalier descendre son père de la voiture... + +Il l'a vu se baisser... + +C'est le moment!... + +Il frappera le chevalier encore baissé, dans le dos!... + +Le chevalier se relève... les deux hommes sont presque face à face... le +chevalier désarmé, Maurevert, son poignard à la main... le poignard que +lui a donné la reine! + +L'élan emporte Maurevert... + +--Meurs! hurle-t-il dans un râle de joie sauvage! Voici ma réponse à ton +coup de cravache!... + +Un cri terrible, un cri de femme retentit... + +Le poignard s'est levé!... + +Et, avant qu'il ne soit retombé, Loïse s'est jetée en avant... Elle a +reçu au sein le coup destiné à Pardaillan!... Elle tombe dans les bras +du chevalier!... + +Toute cette scène a duré moins d'une seconde. + +Déjà Maurevert a bondi en arrière, il court, il vole vers son cheval... + +Pardaillan a déposé Loïse sur le gazon et, terrible, convulsé, rugissant +de douleur, il a fait un saut effrayant sur la pente raide de la +colline. + +Vain effort... + +Maurevert a atteint son cheval! + +Et, avant de disparaître, il se retourne sur sa selle et vocifère: + +Au revoir! Bientôt ton tour!» + +Ces paroles se perdent au vent. Elles n'arrivent pas jusqu'à Pardaillan. + +Alors, la sueur de l'angoisse au front, les dents claquant de terreur, +Pardaillan se retourne vers le groupe de Loïse et Montmorency; il n'ose +faire un pas; il râle: + +--Morte! Morte peut-être! + +--Ce n'est rien! rugit de loin Montmorency, dans une clameur de joie +folle. Ce n'est rien, chevalier!... ce n'est qu'une piqûre au sein! + +Au même instant, le chevalier voit Loïse se relever et lui sourire. + +Le chevalier, à pas tremblants, vacillant de la secousse qu'il vient +d'éprouver, s'approche vers Loïse qui lui tend les deux mains. Près de +la gorge, il voit la blessure: une légère éraflure... Sans aucun doute, +le mouvement violent de Loïse a fait dévier l'arme de l'assassin... + +Le chevalier, laissant Loïse aux soins du maréchal, se retourna vers son +père. Et, à ce moment, il oublia qu'il existât une Loïse au monde; les +effroyables dangers qui l'avaient harcelé comme une nuée de fantômes, +son amour même, il oublia tout, il fut comme submergé par une douleur +qu'il ne connaissait pas. Que se passait-il?... + +Le sire de Pardaillan se mourait!... + +En ces quelques secondes qui venaient de s'écouler, un terrible +bouleversement s'était accompli sur le visage du vieux lutteur abattu, +du titan écrasé, du sire de Pardaillan étendu sur le gazon de la colline +de Montmartre. + +Le masque de l'aventurier, de l'intrépide coureur de routes, ce masque +si vivant, si narquois, déjà se détournait, les joues tirées, le nez +aminci; ce profil si fin et si hardi semblait se pétrifier... + +--Seigneur! Seigneur! gronda le chevalier tout au fond de lui-même, mon +père agonise!... + +Intrépide et fort devant la douleur, il refoula ses sanglots et parvint, +oui, il parvint à sourire; doucement, sans une secousse, il souleva le +blessé dans ses bras, le porta au bord de la source... + +--Comment êtes-vous, monsieur?... Ce sont vos jambes, n'est-ce pas?... +mais nous allons nous installer dans une maison de ce village... et je +vous guérirai, moi... + +Héroïquement, il souriait; ni sa voix ni son geste ne tremblaient tandis +qu'il mouillait son mouchoir dans la source et lavait le visage noir de +poudre. + +Et, soudain, il s'arrêta épouvanté; ce visage, à mesure qu'il le lavait, +apparaissait d'une lividité de cadavre! + +Pipeau, couché au long de la source, gémissait doucement, remuant son +moignon de queue, et il léchait les mains du blessé, les pauvres mains à +demi brûlées, toutes tailladées de longues plaies... + +Un frisson glacial secoua le chevalier; il lui parut que la terre allait +s'effondrer sous lui... + +Le vieux souleva à demi la tête; il eut un geste de caresse pour le +chien, qui le regarda de ses yeux noirs et profonds, humides de douleur +humaine. + +--Ah! ah! murmura le sire de Pardaillan. tu as compris, toi? Et tu +me dis adieu, hein? Chevalier, où est donc... le maréchal? Et Loïse, +Loison?... + +--Me voici, monsieur, dit François de Montmorency en se penchant. + +--Me voici, mon père, dit Loïse en s'agenouillant. + +Le chevalier étouffa le rugissement qui montait à sa gorge, et, de ses +ongles, laboura sa poitrine... + +--Maréchal, reprit le blessé, vous allez... donc... marier... nos +enfants?... Dites-le-moi... je partirai... tranquille... + +--Je vous le jure! dit gravement Montmorency. + +--Bon!... Eh bien, chevalier... tu n'es pas à plaindre... Mais, +dites-moi, maréchal.. vous aviez parlé... d'un certain comte de +Margency... + +A qui je destinais ma fille, parce que je ne connaissais personne de +plus digne d'elle... monsieur... + +--Eh bien?... + +--Le voici! dit Montmorency en désignant le chevalier. Le comté de +Margency m'appartient: je le donne au chevalier de Pardaillan... c'est +la dot de Loïse... + +Le vieux routier eut un pâle sourire. Il murmura: + +Ta main, chevalier!... + +Le chevalier, à bout de forces, s'abattit à genoux, saisit la main de +son père, y colla ses lèvres et s'abandonna aux sanglots. + +--Tu pleures?... enfant!... Donc te voilà... comte de Margency... Va, +mon fils, tu seras heureux.. Et vous aussi, ma chère enfant... Vos deux +visages... près du mien... jamais je n'eusse osé... rêver... une aussi +belle.... mort!... + +--Tu ne mourras pas! bégaya le chevalier. Mon père!... + +--C'est ici... ma dernière étape, chevalier, la bonne étape... de +l'éternel repos!... Et tu voudrais que je ne meure pas?... Adieu, +maréchal... adieu, Loïse... Loïsette... Loïson... je vous bénis, chère +petite... adieu, chevalier... + +Les mains du vieux routier devenaient glacées... Le sire de Pardaillan +ferma un instant les yeux. + +Il les rouvrit bientôt, jeta un regard autour de lui et dit: + +--Chevalier... je veux reposer... ici... l'endroit est charmant... près +de cette source... sous ce grand hêtre... Moi qui ai couru... tant +d'auberges... ce sera là ma dernière auberge... + +Une plainte déchirante jaillit des lèvres du chevalier + +Le vieux routier l'entendit... Un étrange sourire passa sur ses lèvres +blanches. Il eut quelque chose comme un éclat de rire de suprême ironie +et il dit: + +--A propos d'auberge... chevalier... n'oublie pas de payer.... notre +dette... à Huguette!... + +Presque aussitôt, il leva les yeux vers la sérénité du ciel ou les +premières étoiles du soir s'allumaient une à une, pales et douces. + +Les mains du vieux Pardaillan étreignirent la main de son fils et celle +de Loïse. + +Il eut encore un murmure, presque un souffle les yeux fixes sur une +étoile qui souriait au fond de l'immensité bleuâtre. + +Une légère secousse l'agita. + +Il demeura immobile, un sourire figé sur les lèvres les yeux ouverts sur +l'immensité du ciel crépusculaire au fond duquel les douces et pâles +constellations s'éveillaient... + +Le sire de Pardaillan, celui que notre grand historien national +Henri Martin, si réservé dans ses admirations a appelé L'HÉROÏQUE +PARDAILLAN... le vieux routier était mort... + +Le chevalier de Pardaillan se retrouva vers minuit dans les bras du +maréchal de Montmorency, Loïse soutenait sa tête et pleurait; Pipeau se +lamentait à ses pieds. + +--Mon fils, dit le maréchal, soyez homme jusqu'au bout... songez que +votre fiancée n'est pas en sûreté tant que nous n'aurons pas gagné +Montmorency... + +--Ah! râla le jeune homme, j'ai perdu le meilleur de moi-même.» + +Il retomba à genoux près du corps de son père et, la tête dans les +mains, se prit à pleurer... Une heure se passa... Lorsque le chevalier +regarda autour de lui, il vit que quelques paysans du village s'étaient +approchés, avec une torche, des bêches... sans doute le maréchal les +avait appelés pendant sa longue défaillance. + +Il colla ses lèvres sur le front glacé du vieux routier et murmura un +adieu suprême... + +Alors il se releva et, comme les paysans commençaient à creuser une +fosse sous le grand hêtre, près de la source, le chevalier les écarta +doucement, saisit lui-même la bêche, et, tandis que de grosses larmes +traçaient leur sillon le long de ses joues, il se mit, de ses mains, à +creuser la tombe de son père... la dernière auberge du vieux coureur de +routes!... + +Un des paysans, de sa torche, l'éclairait de reflets rouges. + +Les autres, le bonnet à la main, regardaient en silence... Au-dessus +de cette scène tragique, le ciel déroulait ses splendeurs paisibles et +là-bas, au-delà des plaines qui s'étendaient au bas de la colline, Paris +rougeoyait comme une fournaise immense, et il semblait que toutes les +cloches sonnaient le glas de l'héroïque Pardaillan... + +Vers deux heures du matin, la fosse fut assez profonde. + +Le chevalier de Pardaillan ne pleurait plus; mais une pâleur terrible +avait envahi son visage; il prit son père dans ses bras et le coucha au +fond de la fosse. + +A ses côtés il plaça le tronçon de rapière qui, n'avait pas quitté le +vieux lutteur. + +Puis il le couvrit soigneusement, et lui-même, doucement, commença à +ramener du gazon, des feuillages, puis de la terre; alors, il sortit +de la fosse qu'il commença à combler... Au bout d'une demi-heure, tout +était fini!... + +Le maréchal et les paysans s'approchèrent de cette tombe et +s'inclinèrent profondément. + +Loïse et le chevalier s'agenouillèrent, leurs mains s'unirent... + +Et, comme Loïse cherchait ce que, dans sa naïve croyance, elle pourrait +dire qui fût bien venu du vieux père couché sous la terre, elle murmura: + +--O mon père, je te jure d'aimer toujours celui que tu aimais tant!... + +Bientôt, ils se relevèrent. Loïse, de deux branches coupées par un +paysan, fit une croix et la planta dans la terre fraîchement remuée... + +Alors, elle remonta dans la voiture; le maréchal se remit en selle, le +chevalier sauta sur son cheval et ils prirent le chemin de Montmorency. + +Comme le soleil se levait, ils pénétraient dans l'antique château +féodal... + +Quant à la fosse creusée par le chevalier, voici ce qui arriva: la croix +plantée par Loïse fut remplacée, par les paysans qui avaient assisté à +la scène, par une grande croix mieux faite. + +Enfin, l'humble croix paysanne fut remplacée par un crucifix immense, +qu'on appela le Calvaire. + +Le souvenir de ces choses s'est perpétué jusqu'à nos temps, et +aujourd'hui encore, à l'endroit où le vieux routier rendit le dernier +soupir, il y a une petite place qu'on appelle la place du Calvaire de +Montmartre. + + + +XLVIII + +SUÉE SANGLANTE + +Si notre récit est terminé en fait, nous devons donner satisfaction aux +curiosités qui ont pu s'éveiller sur certains de nos personnages. + +Nous devons dire surtout ce que devinrent Jeanne de Piennes, Loïse, le +chevalier de Pardaillan et François de Montmorency lorsqu'ils eurent +enfin gagné le vieux manoir où s'est déroulée la première scène de cette +histoire. + +Mais, avant de revenir au château de Montmorency, jetons un dernier coup +d'oeil sur quelques autres acteurs du drame. + +Maurevert alla jusqu'à Rome porter la nouvelle de la destruction des +hérétiques. En traversant la France, il put se rendre compte que la +tache de sang s'élargissait jusqu'à couvrir tout le royaume. Maurevert +demeura un an à Rome. + +Que fit-il pendant cette année? Sans doute, il prépara sa fortune; +probablement il s'aboucha avec certains personnages. + +Le jour où il se mit en selle pour reprendre la route de Paris, ce qui +arriva le Ier septembre de l'an 1573, une sombre satisfaction brillait +dans ses yeux, et il murmura, en se touchant la joue que le chevalier +avait cinglée: + +«Et maintenant, Pardaillan, à nous deux!...» + +Huguette et son mari, maître Grégoire, avaient pu demeurer cachés dans +une cave chez une de leurs parentes; lorsque le calme se rétablit, +Huguette voulut retourner à son auberge. Mais le timide Grégoire lui fit +observer que Paris était un séjour encore bien dangereux, que tous les +jours il y avait des processions ou les cris de mort retentissaient +encore; que lui, Landry Grégoire, était, Dieu merci! excellent +catholique, mais, enfin, qu'à défaut d'hérétiques on pourrait bien le +pendre ou le tailler un jour pour avoir favorisé la fuite de Pardaillan. +Huguette se rendit à ses raisonnements. Ils allèrent donc à Provins, +pays natal d'Huguette, et y demeurèrent environ trois ans, au bout +desquels maître Grégoire commença à se persuader que peut-être on +l'avait oublié, et qu'il pouvait rentrer à Paris. C'est ce qu'il fit, +non d'ailleurs sans répugnances. + +Le 18 juin 1575, l'auberge de la Devinière, ainsi baptisée jadis par +Rabelais, fut rouverte, et aussi achalandée que par le passé. + +Jacques Clément continua à être élevé chez les Barrés jusqu'à l'âge +de treize ans, époque de sa vie à laquelle il passa au couvent des +Cordeliers. + +Ruggieri, pendant les horribles journées de carnage, demeura enfermé +dans son laboratoire, en tête-à-tête avec le cadavre embaumé du +malheureux comte de Marillac. + +Ruggieri fit venir d'Italie un superbe bloc de marbre qui fut taillé en +forme de pierre tombale très simple. + +Sur la pierre, il fit graver un seul mot,--le nom de l'infortuné jeune +homme: + +DÉODAT + +Dès lors Ruggieri vécut misérablement, se tuant à la recherche de +l'insoluble problème, passant des nuits entières en observation sur sa +tour, et des jours en rêveries sombres pendant lesquels, assis au fond +d'un fauteuil, il contemplait, d'un oeil morne et vitreux, un point dans +l'espace. + +Il paraît que Catherine eut peur de lui à un moment donné, car elle le +fit impliquer dans le procès en sorcellerie intenté à La Môle et au +comte de Coconasso. Peut-être la vieille souveraine eut-elle alors +encore plus peur des révélations que Ruggieri pouvait faire. Car, après +lui avoir pour ainsi dire montré de prés l'échafaud, elle le sauva et +le garda près d'elle, et, sans doute, il lui rendit encore plus d'un +mystérieux service. + +Après les massacres de la Saint-Barthélémy, le duc de Guise rejoignît +son gouvernement de Champagne, et le duc de Damville, son gouvernement +de Guyenne. Henri de Guise comprenait que Catherine de Médicis, +chaudement félicitée par Rome et par l'Espagne, triomphait pour l'heure. +Mais, sans doute, il ne renonçait pas à ses projets car, en s'éloignant +de Paris, il montra le poing au Louvre et gronda entre ses dents +serrées: + +--Tout n'est pas fini!... + +Quant à Damville, lorsqu'il sut que son frère et Jeanne de Piennes +avaient pu gagner Montmorency, il tomba dans un état de prostration qui +faillit lui coûter la vie... Mais sa robuste constitution, la rage et +le désir de vengeance furent plus forts que la mort. Il quitta Paris en +disant lui aussi: + +--Je reviendrai! Tout n'est pas fini, mon frère! + +Nous prierons maintenant le lecteur de se transporter au château de +Vincennes, résidence et prison royales. C'est par une magnifique matinée +d'été. Nous sommes au 30 mai de l'an 1574, c'est-à-dire exactement vingt +et un mois et six jours après ce dimanche de la fête de Saint-Barthélémy +où le roi Charles IX avait laissé massacrer ses hôtes. + +Près de deux ans, donc, se sont écoulés depuis l'abominable forfait. + +Entouré d'intrigants qui guettaient sa mort et l'escomptaient +ouvertement, Charles vécut retiré, laissant le gouvernement à sa +mère. Il voyait bien qu'autour de lui tous, sa mère, ses frères, ses +courtisans, trouvaient qu'il avait trop vécu. Et pourtant, il n'avait +que vingt-trois ans. Brantôme dit qu'au moment de se retirer au château +de Vincennes Charles s'écria amèrement: + +--Ah! c'est trop m'en vouloir! Au moins, s'ils eussent attendu ma +mort!... + +A Vincennes, sous les beaux ombrages du bois, il retrouva quelque +tranquillité. Mais ses nuits étaient terribles. Dès qu'il s'endormait, +il se voyait entouré de spectres auxquels il demandait grâce. Il ne +parvenait à dormir un peu que lorsque sa nourrice, assise près de son +lit, lui racontait de vieilles histoires de chevalerie, comme on fait +aux enfants peureux pour les endormir. + +Il faisait aussi de la musique, se mêlait aux choeurs qu'il organisait, +faisait venir des musiciens avec lesquels il discutait fiévreusement +pendant des heures. Mais souvent, au milieu d'un choeur, on le voyait +s'arrêter tout à coup, pâlir et trembler de tous ses membres. Et alors, +ceux qui pouvaient l'approcher de très près l'entendaient murmurer: + +--Que de sang! que de meurtres! O mon Dieu, pardonne-les-moi et fais-moi +miséricorde!... + +Puis il se mettait à pleurer, et généralement se déclarait alors une +crise qui le laissait abattu, mortellement triste... Plusieurs fois par +semaine. Marie Touchet venait le voir secrètement. + +Le 29 mai, Charles IX passa une journée effrayante, suivie d'une nuit de +délire pendant laquelle, malgré les soins de sa nourrice, il se débattit +contre d'affreuses visions. Il pleura, sanglota, supplia des spectres et +ne retrouva un peu de repos qu'au matin du 30 mai. + +C'est en ce matin-là que nous introduisons le lecteur dans la chambre du +roi. + +Charles se promenait lentement, courbé, voûté, les joues creuses, les +yeux caves, brûlants de fièvre; ce jeune homme paraissait un vieillard +brisé par l'âge... + +--Charles, à chaque instant, allait à la fenêtre, soulevait le rideau et +balbutiait: + +--Oh! elle ne vient pas!... Nourrice, elle ne vient pas!... + +--Sire, le cavalier est parti à sept heures, il est à peine huit heures +et demie... elle va venir... + +--Et Entraigues? L'as-tu mandé?... Est-il là? + +--Il est là, sire... Vous n'avez qu'à ouvrir cette porte... + +François de Balzac d'Entraigues était un jeune gentilhomme profondément +dévoué à Charles qui, deux jours avant cette scène, l'avait nommé +gouverneur d'Orléans. + +Orléans! le pays natal de Marie Touchet! + +Que rêvait donc Charles IX?... Nous allons le savoir. + +A neuf heures la porte de la chambre s'ouvrit et Marie Touchet parut. +Elle portait son enfant dans ses bras. Une joie intense brilla dans les +yeux du roi. Marie déposa l'enfant dans les bras de la vieille nourrice +de Charles et s'avança vers le roi. Elle avait bien maigri. Elle était +bien pâlie. Mais elle était toujours belle de cette beauté douce et +comme effacée qui était son grand charme. + +En voyant les ravages que le mal avait faits sur la figure du roi depuis +sa dernière visite, elle ne put retenir ses larmes. S'asseyant, elle +prit son amant sur ses genoux comme elle faisait dans leur maison de la +rue des Barrés, et elle l'étreignit sans pouvoir prononcer une parole. + +Cette fois, ce fut Charles qui s'efforça de consoler Marie. Il semblait +avoir repris une dernière lueur d'énergie. + +--Marie, écoute-moi... je suis condamné, je vais mourir, demain, dans +quelques jours, aujourd'hui peut-être... + +--Charles, mon bon Charles, tu ne mourras pas! Ce sont les regrets qui +te donnent ces tristes idées!... Ah! maudits soient ceux qui t'ont +conseillé, et que ce sang versé retombe sur leur tête... + +--Non, Marie! Je suis perdu, je le sais! Peut-être à ta prochaine visite +ne me trouveras-tu pas. Ne pleure pas. Ecoute-moi. Je veux que tu sois +heureuse encore et que tu vives... ne fût-ce que pour apprendre à cet +enfant à ne pas exécrer ma mémoire... + +--Charles! Tu me déchires le coeur!... + +--Je sais, mon doux ange bien-aimé... il le faut pourtant. Je t'ai +appelée ce matin pour te donner mes dernières instructions, mes +ordres... Oui, s'il le faut, ce seront les ordres de ton roi!... + +--Charles! mon amant! mon roi! ta volonté m'est sacrée!... + +--Donc, pour la tranquillité de mes derniers jours, pour toi, ma chère +Marie, et aussi pour ce pauvre innocent, tu vas me jurer de m'obéir +par-delà ma mort... + +Elle se prit à sangloter et, espérant le calmer, répondit: + +--Je te le jure, mon bon sire. + +--Très bien, dit le roi. Je te sais femme à tenir parole, même quand tu +sauras ce que je vais te demander. Écoute, Marie. Quand je serai mort, +si tu es seule, tu seras en butte à mes ennemis qui voudront te faire +payer le seul bonheur que j'aie connu en ce monde... + +--Qu'importe! s'écria la jeune femme, alarmée par ce qu'elle prévoyait. +J'aime mieux souffrir, pourvu que je sois seule. Et puis, pourquoi +songerait-on à persécuter une pauvre femme qui ne demande que d'élever +son enfant! + +--Ah! Marie, tu ne les connais pas. Peut-être te ferait-on grâce, à +toi... Mais l'enfant!... On redoutera les prétentions de ce pauvre petit +qui est de sang royal, on voudra l'écarter... et la meilleure manière +d'écarter les gens, vois-tu, c'est de les tuer!...» + +Marie Touchet eut un cri de terreur et demeura toute tremblante. + +--On le tuera, Marie! si loin que tu ailles, si bien que tu te caches, +on l'empoisonnera... on l'égorgera. + +--Tais-toi! oh! tais-toi!... + +--La seule manière de le sauver, c'est de placer près de toi et de lui +un homme fidèle, brave et bon qui veillera sur vous deux parce qu'il en +aura le droit, parce qu'il sera ton mari!... Parmi tant de traîtres qui +m'entourent, il est un gentilhomme que j'aime et que tu estimes à sa +valeur: c'est Entraigues... ce sera ton époux... + +--Sire!... Charles!... + +--C'est mon désir suprême, dit le roi. + +--O mon cher bien-aimé! dit Marie d'une voix brisée. + +--C'est ma volonté royale!... + +--J'obéirai, dit Marie dans un souffle. Oui, pour l'enfant, pour ton +fils... J'obéirai!... + +Le roi fit un signe à la nourrice qui ouvrit une porte. + +François d'Entraigues parut. + +--Approche, mon ami, dit Charles IX. Je veux te demander si tu es +disposé à tenir le serment que tu me fis hier. + +--Je l'ai juré, sire, et je ne suis pas de ceux qui jurent par deux +fois. + +--Tu me promis d'épouser la femme que je te désignerais, d'adopter son +enfant comme la chair de ta propre chair... + +--Sire, dit Entraigues, dès ce moment j'ai compris que vous me demandiez +de veiller sur la vie de votre fils en devenant aux yeux du monde, sinon +en fait, l'époux de Mme Marie... est-ce bien cela, sire? + +--Oui, mon ami... + +--J'ai juré, sire, que je tiendrai parole: je donnerai mon nom à celle +que vous avez aimée; je la couvrirai du blason de ma famille; la force +de mon bras et les ressources de mon esprit je les emploierai à la +protéger envers et contre tous ainsi que l'enfant royal qui m'est +confié... + +Marie Touchet avait couvert ses yeux de son mouchoir et pleurait. + +Le gentilhomme se tourna vers elle et ajouta: + +--Ne craignez rien, madame... jamais je ne me prévaudrai de mon titre +d'époux, qui ne me donnera qu'un seul droit: celui de vous rendre la vie +douce et de vous faire un rempart contre les desseins des méchants... + +C'était un redoutable engagement que prenait là ce jeune homme--en toute +sincérité. + +Peut-être l'avenir allait-il échafauder sur ce serment des complications +dramatiques... + +Charles IX, dans un mouvement de joie profonde, saisit la main de Marie +Touchet et la plaça dans celle d'Entraigues. + +--Mes enfants, dit-il,--et ce mot, dans la bouche de ce mourant, n'était +pas déplacé--mes enfants, soyez bénis tous deux! + +Alors il prit dans ses bras son fils, pauvre petit être autour duquel +déjà se tramaient peut-être dans l'ombre des projets de mort; il le +serra sur sa maigre poitrine, l'embrassa, et le rendit enfin à Marie +Touchet. + +--Marie, dit-il alors, je sens que mes jours sont comptés; mon enfant, +fais-moi la grâce de revenir ici tous les matins à partir d'aujourd'hui. + +--Certes, mon bon Charles! Si je pouvais demeurer en ce château... te +soigner, te veiller... ah! je te guérirais! + +Le roi secoua la tête... + +--Entraigues, dit-il, accompagne-la... Car voici l'heure où madame ma +mère me vient voir. + +Marie se jeta dans les bras du roi. + +--A demain, dit Charles IX. + +--A demain, répondit Marie Touchet. + +Après un dernier baiser, un dernier regard à son amant, elle sortit, +accompagnée d'Entraigues. + +Comme Marie Touchet était montée dans sa voiture fermée, et comme +Entraigues se mettait en selle, il vit venir au loin un groupe de +cavaliers au galop. + +La voiture de Marie Touchet s'ébranla. + +Entraigues demeura un moment sur place pour voir quels étaient ces +cavaliers si pressés qui accouraient dans un nuage de poussière. En +tête de ce groupe, en avant de plus de cinquante pas, galopait un homme +qu'Entraigues ne tarda pas à reconnaître. + +Il pâlit et murmura: + +--Le roi de Pologne ici[2]!... Ah! maintenant je vois bien que Charles +va mourir, puisque les corbeaux accourent! + +[Note 2: Le duc d'Anjou. On sait qu'Henri d'Anjou, frère de Charles, +était monté, peu après la Saint-Barthélémy, sur le trône de Pologne. +On sait que, prévenu en toute hâte par Catherine de Médicis, de la fin +prochaine de Charles IX, il quitta secrètement la cour de Pologne +et arriva à Vincennes juste à temps pour voir mourir son frère, et +recueillir sa couronne sous le nom de Henri III.] + +Alors, d'un temps de trot rapide, il rejoignit la voiture de Marie +Touchet et rentra avec elle dans Paris. + +Charles IX était demeuré avec sa nourrice. + +--Comme il ferait bon vivre! murmura-t-il. Oh! vivre dans la paix des +champs, n'être plus roi, n'être plus le misérable que je suis, ne plus +deviner les poignards dans l'ombre, ne plus redouter le poison dans le +pain que je mange. Oh! mon rêve de roi!... Vivre! oh! vivre encore!... +Seigneur! un peu de paix, par pitié!... + +Deux larmes coulèrent le long de ses joues amaigries. + +--Madame la reine ne vient pas? demanda-t-il. + +Non, Catherine de Médicis ne venait pas, ce matin-là! Sans doute, elle +devait être fort occupée, depuis que le cavalier aperçu par Entraigues +était entré au château. + +--Couche-moi, nourrice, reprit Charles au bout d'un moment. + +La vieille nourrice obéit. Bientôt, le roi fut installé dans son grand +lit. Elle le borda maternellement. Il ferma les yeux. + +--Il va mieux, songea la nourrice. + +Lorsqu'il comprit qu'il était seul, Charles IX ouvrit les yeux. + +--Seul! murmura-t-il. Tout seul! Autour de moi, le silence, l'abandon! +plus de courtisans, plus de gardes! On sait que je vais mourir... + +La solitude, en effet, était profonde autour du roi. C'était bien le +silence de l'abandon. Seule, la vieille nourrice venait de temps à autre +se pencher sur lui... + +Pourtant, en prêtant l'oreille, il semblait à Charles qu'il entendait +dans le château des bruits inaccoutumés, un mouvement de va-et-vient de +gens empressés, une rumeur joyeuse, eût-on dit! cette rumeur d'une foule +de courtisans qui s'empresse autour d'un roi... + +Quelle était donc cette Majesté qu'on saluait ainsi, tandis que lui +demeurait seul, tout seul en présence de la mort?... + +Les heures s'écoulèrent. + +La nourrice elle-même ne venait plus: peut-être l'avait-on écartée afin +qu'elle ne pût renseigner le roi. + +Vers le soir, Charles voulut se lever, il frappa sur un timbre. Il +appela. Personne ne vint. + +Alors il voulut se lever seul, sans aide. + +Mais il retomba sur son lit, et constata avec épouvante que ses forces, +depuis le matin, s'en étaient allées. + +Il demeura faible, baigné d'une sueur froide, pris d'une angoisse +terrible. Il voulut crier, et ses lèvres ne rendirent qu'un son rauque, +à peine intelligible. + +--Mon Dieu! mon Dieu! râla-t-il. Est-ce que je vais mourir? + +Il se souleva subitement, ses dents se mirent à claquer... la crise, la +redoutable crise qui l'avait si souvent terrassé, s'abattait sur lui... + +Les ombres du crépuscule envahissaient la chambre. + +Charles, assis sur son lit, les jambes pendantes, d'un geste d'horreur, +repoussait de la main droite les spectres qui, peu à peu, envahissaient +la chambre, tandis que, de la main gauche, il cherchait à remonter la +couverture jusqu'à son cou, comme pour se cacher. + +--Du sang! gronda-t-il. Qui a répandu tant de sang?... Grâce! Qui donc +crie grâce et pitié?... Qui êtes-vous? Est-ce toi, Coligny? Et toi, +Clermont, que veux-tu? Et toi. La Rochefoucauld? Et toi Chavaignes? Et +toi, La Force? Et toi, Pont? Et toi, Ramus? Et toi, Briquemaut? Et toi, +La Trémoille? Et toi, La Place? Et toi, Rohan? Que me voulez-vous? Et, +vous tous, pourquoi entrez-vous ici? Oh!... la chambre se remplit... +il y en a partout, partout, dans le couloir, dans la galerie, dans le +château, dans la cour... Ils montent! Ils viennent tous! Qui êtes-vous? +Que voulez-vous? A moi! A moi! Oh! c'est affreux! Quoi! vous me voulez +tuer?... Quels effroyables gémissements! Quels cris d'agonie! Que sont +ces mugissements par les airs? Les cloches! Les cloches! Cela hurle dans +ma tête! Cela rugit! Assez! Arrêtez! Grâce!... + +Charles IX se tut subitement. Sa voix, qui, peu à peu, s'était enflée, +se termina par une plainte affreuse. + +Alors, il prit sa tête à deux mains et pleura. Il murmurait: + +--Mon Dieu! Mon Dieu! pardonnez-moi! + +Tout à coup, il tendit ses bras décharnés vers cette foule de fantômes +qui l'entouraient. + +--Pardon! oh! pardon!... Que de malédictions sur moi! + +La nuit devenait sombre au-dehors. Mais la chambre s'était éclairée de +flambeaux. + +En effet, maintenant, des êtres se glissaient vers ce lit où hoquetait +l'épouvantable agonie.. non pas des fantômes, mais des vivants... des +courtisans... le duc d'Anjou... et, toute noire, sinistre, effrayante, +Catherine de Médicis!... + +La vieille reine se pencha sur le lit et murmura: + +--Mon fils... + +De sa main glacée, elle toucha le roi au front. + +Charles IX jeta une stridente clameur d'épouvante, chercha à repousser +cette main, se souleva, les yeux hagards, fou de terreur, fou de +remords, il rejeta les couvertures... + +Il eut un râle, un souffle: + +--Du sang!... + +Et, cette fois, ce n'était pas une illusion!... + +Il y avait réellement du sang dans ce lit! Les draps étaient piqués de +petites taches rouges! Et c'était du sang! Une affreuse transpiration +d'agonie et de délire coulait sur le corps du mourant. Et c'était du +sang! Charles IX suait du sang[3]. Sa poitrine était à nu. De ses +ongles, il avait lacéré sa chemise. Ses bras se tordaient, tordus par la +crise. + +[Note 3: Historique.] + +Et tous ceux qui étaient là se regardèrent avec des yeux d'épouvanté et +d'horreur! + +Cette poitrine était rouge! Ces bras étaient rouges! Rouges de sang!... + +Catherine eut un recul terrible et ferma les yeux. + +Deux secondes, un silence mortel pesa sur cette scène. + +D'un râle plus rauque, d'une voix plus rude, Charles répéta son cri: + +--Du sang!... + +Et, tout à coup, sa bouche se convulsa, ses lèvres se crispèrent, et son +rire, le rire terrible, le rire funèbre qui jetait l'épouvante dans les +âmes, ce rire semblable à un hurlement grinça, fusa, éclata, se gonfla, +toujours plus fort, toujours plus sinistre... + +Soudain, Charles se renversa... Mort!... + +La reine se pencha, posa sa main sur la poitrine de Charles. Et cette +main devint toute rouge. + +Alors, lentement, elle se releva, se tourna vers le duc d'Anjou, livide, +et, d'une étreinte farouche de sa main sanglante, elle empoigna la +main de son fils bien-aimé, la main d'Henry d'Anjou... et, d'une voix +éclatante, d'une clameur de triomphe qui s'entendit au loin, cria: + +--Messieurs!... Vive le roi!... + + + +XLIX + +LE PRINTEMPS DE MONTMORENCY + +Revenant de vingt et un mois en arrière, nous reprenons nos héros au +point où nous les avons laissés, c'est-à-dire entrant au château de +Montmorency, à l'aube du 25 août 1572. + +On n'a peut-être pas oublié qu'après son enquête à Margency, enquête qui +établissait d'une manière éclatante l'innocence de Jeanne de Piennes, +le maréchal avait commandé à son intendant d'aménager toute une aile du +château pour deux princesses qu'il comptait héberger. C'est dans cette +partie du château que furent installées Loïse et Jeanne de Piennes. + +Le maréchal voulait entreprendre de sauver la raison de celle qu'il +avait adorée, qu'il adorait encore, et il imaginait de frapper vivement +l'esprit de la pauvre folle en la conduisant un jour à Margency... + +Mais, un devoir plus immédiat sollicita son courage et son dévouement. +A peine Jeanne et sa fille furent-elles installées qu'il fit sonner +le tocsin du manoir. Il ordonna à son capitaine d'armes de fermer les +portes, de lever les ponts-levis, de faire couler dans les fossés les +eaux qui en étaient détournées en temps de paix, de faire charger les +vingt-quatre pièces d'artillerie, d'armer en guerre les quatre cents +hommes de la garnison, enfin, de tout préparer pour soutenir au besoin +un long siège. + +En même temps, il envoyait des estafettes dans plusieurs directions. + +François de Montmorency eut un entretien avec le chevalier de +Pardaillan. Les dernières résolutions y furent prises. + +Le 25 août 1572, vers trois heures, il y avait près du château deux +mille quatre cents cavaliers bien montes, bien armés. Ce corps de +cavalerie fut divisé en deux brigades, fortes chacune de douze cents +hommes. + +Le maréchal prit le commandement de l'une; Pardaillan fut mis à la tête +de l'autre. + +Puis, chacun d'eux s'élança dans une direction différente; et ces deux +hommes, qui laissaient derrière eux tout ce qu'ils aimaient au monde, +partirent sans regrets apparents pour remplir un devoir d'humanité. + +Le maréchal s'élança vers Pontoise; de là, il battit le pays jusqu'à +Magny, puis poussa droit au nord et arriva jusqu'à Beauvais. Partout où +il passait, il rassemblait ceux qui étaient en état de porter les armes, +leur parlait fortement, leur racontait les horreurs de Paris, et enfin +les décidait à s'opposer, les armes à la main, à toute tentative de +massacre. + +Là où les ordres de Catherine étaient déjà arrivés, là où on commençait +à tuer, il fondait tout à coup sur les massacreurs, faisait jeter en +prison les plus enragés et décrétait que tout homme pris à violenter, +molester ou piller, serait pendu haut et court, sans procès. + +Pendant un mois, il battit la campagne, inspirant partout une terreur +salutaire aux trop fervents catholiques. + +Pardaillan opérait de son côté. mais avec plus de fougue encore et de +rapidité. Pendant deux mois, il ne laissa pas un point inexploré dans +les pays qu'il traversa. + +De L'Isle-Adam, où il se dirigea tout d'abord, Pardaillan bondit jusqu'à +Luzarches; de là, il remonta à Senlis, traversa Crépy, allant, revenant, +courant à l'est, à l'ouest, entra en coup de foudre à Compiègne et +poussa jusqu'à Noyon dans une course audacieuse. + +Alors, obliquant à gauche, il redescendit sur Montdidier, et, par +Crèvecoeur, gagna enfin Beauvais où le maréchal avait établi ses +quartiers. + +Cette campagne, faite de marches et de contre-marches, avait duré trois +mois. + +Grâce donc au maréchal de Montmorency et au chevalier de Pardaillan, +toute cette province fut exempte des horreurs qui s'abattirent sur +presque tout le reste du royaume. + +Au bout de ces trois mois, le calme s'était complètement rétabli. Mais +le maréchal, pendant un mois encore, promena sa petite armée pour +achever d'intimider les forcenés. + +Ce ne fut que le soir du 29 décembre par un temps de neige, que le +maréchal rentra dans son manoir. Le 6 janvier, il licencia son armée. + +L'hiver s'écoula paisiblement. + +Le mariage de Pardaillan et de Loïse avait été fixé au mois d'avril, sur +la prière de François. + +Pendant la campagne du maréchal et du chevalier, la santé de Jeanne +de Piennes avait achevé de se rétablir. Sa beauté était redevenue +éclatante; toute pâleur avait disparu; cette ombre de mélancolie, qui +couvrait son visage à l'époque où on l'appelait encore la Dame en noir, +s'était dissipée. C'était dans ses yeux et sur ses lèvres un soupir de +bonheur. + +Hélas! ce bonheur n'était qu'un rêve! + +C'est à son rêve que souriait la pauvre démente... + +Quant à Loïse, la blessure qu'elle avait reçue de Maurevert sur la +colline de Montmartre s'était cicatrisée moins promptement qu'on +n'aurait pu s'y attendre, il est vrai; mais enfin, lorsque le maréchal +et le chevalier étaient rentrés au château, il n'y avait plus qu'une +légère trace rosée indiquant que Loïse avait été frappée là. + +Sa santé, à elle aussi, s'était rétablie. Elle avait même pris une bonne +mine qu'elle n'avait jamais eue. L'incarnat de ses lèvres, l'animation +extraordinaire de son teint étonnèrent le maréchal. Il est vrai que, +parfois, elle devenait soudain d'une pâleur mortelle et se mettait +à grelotter; mais cela durait deux minutes, et ne pouvait paraître +alarmant. + +En même temps, le caractère de la jeune fille se transformait. + +Elle avait toujours été un peu mélancolique; elle devint d'une gaieté +dont les éclats, par moments, amenèrent de soudaines épouvantes dans +l'âme du chevalier. + +Seulement, lorsqu'elle était seule, elle croisait quelquefois ses mains +sur sa poitrine, et murmurait: + +«J'ai là un feu qui me brûle, et lentement me consume...» + +Le 25 avril, devant toute la seigneurie de la province, tandis que les +cloches de Montmorency sonnaient, et que les canons faisaient entendre +des salves joyeuses, le contrat de mariage fut signé dans la grande +salle d'honneur du château. + +La veille, le maréchal dit à Pardaillan: + +--Mon cher fils, voici les lettres et documents qui vous font maître +et seigneur du comté de Margency... Prenez-les comme un gage de mon +affection et de ma gratitude... + +--Monseigneur, c'est un souvenir de tendresse et d'admiration que +je veux offrir à celui qui fut mon maître, et me légua le nom de +Pardaillan. Pauvre, sans sou ni maille, sans terres, n'ayant pour tout +bien au monde que ce nom, je désire, en m'unissant à l'ange que vous me +donnez, m'appeler seulement le chevalier de Pardaillan... Plus tard, +monseigneur, il conviendra peut-être que je m'appelle le comte de +Margency. + +Ceci fut dit avec une belle simplicité d'orgueil que le maréchal +comprit. Il serra le chevalier dans ses bras, et, sans insister, referma +les parchemins dans un coffre. + +Devant le bailli qui procédait au contrat, devant la foule des seigneurs +accourus, le chevalier fut donc purement et simplement: le chevalier de +Pardaillan. + +La cérémonie fut suivie d'un de ces festins somptueux comme seul un +Montmorency pouvait en offrir à de tels hôtes. + +Le soir, les invités repartirent. + +En effet, le mariage devait se faire à l'église, en la plus stricte +intimité, vu le deuil du jeune époux. + +Le matin du 26 avril se leva enfin. + +Ce fut une radieuse journée de printemps. Les cerisiers étaient en +fleur; les haies embaumaient; les bois d'alentour se couvraient d'une +verdure tendre; la campagne parsemée de bouquets--pommiers blancs, +poudrés à frimas--saturés de parfums--lilas, violettes, muguet--la +campagne si douce et si plaisante à l'oeil, en ces jours où le monde +renaît, offrait le spectacle et le charme d'un jardin comme timide et +frileux encore. Cette journée passa comme un doux songe d'amour. + +Le maréchal, pourtant, paraissait assiégé de sombres souvenirs... C'est +que cette date du 26 avril était à jamais gravée dans son coeur. Vingt +ans avant, la nuit du 26 avril, en la chapelle de Margency, s'était +consommée son union avec Jeanne de Piennes! Et, en cette même nuit, il +était parti pour Thérouanne... pour la guerre... pour l'inconnu... pour +le malheur!... + +Le soir vint. Onze heures sonnèrent. + +Le maréchal avait revêtu son costume, semblable à celui qu'il portait le +26 avril de l'an 1553. Il donna le signal du départ: en effet, ce n'est +pas dans la chapelle du château que devait s'accomplir la cérémonie... +Loïse et Jeanne furent placées dans une voiture. Le maréchal et +Pardaillan montèrent à cheval. On partit. On suivit la route sous un +clair de lune d'une douceur infinie, et, enfin, on s'arrêta devant une +pauvre petite église: + +La chapelle de Margency, comme vingt ans avant! + +Le mariage de minuit, comme vingt ans avant! + +Presque les mêmes personnages!... Quelques paysans... et près de +l'autel, une vieille, très vieille femme qui pleurait, nourrice de +Jeanne! Le prêtre commença son office. + +Pardaillan et Loïse, l'un près de l'autre, se tenaient par la main; +leurs yeux ne se quittaient pas; et, dans ce double regard qui se +croisait, il y avait comme de l'extase. + +Le maréchal, avec une poignante anxiété suivait sur le visage Jeanne +l'effet de cette scène. La mémoire allait-elle se réveiller? La raison +allait-elle revenir? La martyre pourrait-elle donc entrevoir un peu de +bonheur?... + +Les anneaux furent échanges. + +Le prêtre prononça les formules sacramentelles. + +Loïse et Pardaillan étaient unis!... + +Alors, comme autrefois Jeanne et, François s'étaient à cette minute même +tournés vers le sire de Piennes Pour demander sa bénédiction suprême, +d'un même mouvement instinctif et gracieux, les deux époux se tournèrent +vers la pauvre folle, et, pâles tous deux de leur bonheur infini, +s'inclinèrent doucement, ployèrent le genoux... + +Dans le trajet de Montmorency à Margency, Jeanne de Piennes était +demeurée indifférente, loin de ce monde, aux prises avec les pensées +obscures qui évoluaient dans les ténèbres de son esprit. + +Pendant la cérémonie, elle tint ses regards fixes tantôt sur le prêtre, +tantôt sur cette vieille femme qui pleurait non loin d'elle. A un +moment, elle passa ses mains sur son front, ses lèvres s'agitèrent... un +prodigieux travail se faisait dans cette pauvre cervelle... Tout à coup, +elle vit Loïse et le chevalier, qui s'inclinaient devant elle. + +--Où suis-je? balbutia-t-elle. + +--Jeanne! Jeanne! supplia François d'une voix ardente. + +--Ma mère!... murmura Loïse en levant sur elle son beau regard noyé de +larmes. + +La folle se dressa toute droite. Pendant deux secondes qui furent +longues comme des heures, dans le silence plein d'angoisse qui régnait +dans l'église, elle contempla tout ce qui l'entourait. + +Sa voix, de nouveau, se fit entendre, plus distincte, plus affermie: + +--L'église de Margency... l'autel... Qui est là? ma fille?... oh!... +est-ce bien toi, François?... Est-ce que je rêve?... Non... je suis +morte et je vois ces choses du fond de la tombe!... + +--Jeanne!... + +--Ma mère!... + +Ce double cri retentit dans l'église, déchirant, terrible, épouvanté. + +Jeanne avait répété: + +«Morte!» + +Et, en même temps qu'elle prononçait ce mot, elle était tombée à la +renverse dans le fauteuil, comme jadis le sire de Piennes, son père. Un +instant, ses bras essayèrent de se soulever comme pour bénir les +êtres qui sanglotaient autour d'elle... puis ses yeux s'ouvrirent et +s'attachèrent à François... un céleste rayonnement d'amour intense et de +bonheur surhumain jaillit de ces yeux... et ce fut tout!... + +François, avec un atroce sanglot de désespoir, la saisit dans ses +bras... la tête de Jeanne retomba mollement sur son épaule... C'était +fini!... + +Alors. la voix grave du vieillard qui venait d'officier l'union de Loïse +et Pardaillan s'éleva, solennelle te tremblante: + +--Mon Dieu, recevez dans votre sein celle qui vient à vous. + +Un mois après cette scène, par un beau soir de mai, comme le soleil +se couchait dans une gloire pourpre François de Montmorency, en grand +deuil, l'âme noyée de regrets, se promenant dans le jardin du château. +Il s'assit sur un banc de pierre, qu'ombrageait un énorme buisson de +chèvrefeuille. + +Dans une allée lointaine, il vit passer un couple qui marchait lentement +parmi les fleurs, parmi les parfums du soir, dans l'auguste sérénité de +ce beau crépuscule. + +Pardaillan et Loïse s'arrêtèrent enlacés; ils échangèrent un long +baiser, et leur amour paraissait infini, suave, parfumé comme la +radieuse et sereine nature qui les enveloppait de ses caresses. + +Les yeux du maréchal s'emplirent de larmes, il laissa tomber sa tête +dans ses deux mains, et murmura: + +«O mes enfants, aimez-vous, soyez heureux! Comme Loïse est fiévreuse +depuis quelques jours!... comme ses yeux brillent d'un éclat funeste!... +Est-ce que je n'ai pas assez payé ma dette au malheur? Est-ce que je +vais souffrir encore?... Oh! non!... non!... Enfants, chers enfants, +pour tant d'infortune et de tristesse, soyez heureux!... + +Il releva la tête... regarda au loin la vision adorable des deux +amoureux qui s'étaient remis en marche, lents, onduleux, enlacés... Dans +l'ombre ils semblèrent ne former qu'un seul être... Puis ils disparurent +au détour d'un massif de roses. + +Alors, un sourire consolateur erra sur les lèvres de François de +Montmorency. + +Il se leva pour les voir encore, et il murmura le mot qui résume tout le +doute et toute l'espérance des hommes: + +«Qui sait?... Peut-être!...» + + + +TABLE + + I.--Où une minute de joie fait plus que dix-sept années de misère. + II.--Où la promesse de Pardaillan père est tenue par maître Gilles. + III.--L'astrologue. + IV.--Ordre du roi. + V.--L'orage gronde. + VI.--L'orage gronde (suite). + VII.--Premier coup de foudre. + VIII.--Gillot. + IX,--Panigarola. + X.--Où tout le monde se trouve heureux. + XI.--Entrevue de Damville et de Pardaillan. + XII.--Où Maurevert joue un rôle important. + XIII.--Le Temple. + XIV.--La reine Margot. + XV.--L'escadron volant de la reine. + XVI.--L'escadron volant de la reine (suite). + XVII.--Le moine. + XVIII.--Les fiancés. + XIX.--Les ribaudes. + XX.--La dernière farce de l'oncle Gilles. + XXI.--Dieu le veut! + XXII.--Le cimetière des SS Innocents. + XXIII.--Les amours de Pipeau. + XXIV.--L'amiral Coligny. + XXV.--La nuit terrible. + XXVI.--La chambre de torture. + XXVII.--Le messie de la Sainte-Inquisition. + XXVIII.--Étonnement de Montluc; suite des amours de Pipeau et + nouvelle ruine de Catho. + XXIX.--Ce qu'il y avait dans le silence. + XXX.--Les mystères de la réincarnation. + XXXI.--La mécanique. + XXXII.--Des visages penches sur la nuit. + XXXIII.--Le roi qui rit. + XXXIV.--Entrée de Catho dans la gloire. + XXXV.--Lions déchaînés. + XXXVI.--Ici l'on tue. + XXXVII.--La marche au gibet. + XXXVIII.--Parole mémorable de Bême. + XXXIX.--Le dimanche 24 août 1572, fête de la Saint-Barthélémy. + XL.--Profils de gargouilles. + XLI.--Visions tragiques. + XLII.--L'oasis. + XLIII.--«...que des chiens dévorants se disputaient entre eux...» + XLIV.--Entre le ciel et la terre. + XLV.--Comme à Thérouanne. + XLVI.--Les Titans. + XLVII.--La bonne étape. + XLVIII.--Suée sanglante. + XLIX.--Le printemps de Montmorency. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Pardaillan 02, L'épopée d'amour +by Michel Zévaco + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13339 *** |
