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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:41:56 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Clotilde Martory + +Author: Hector Malot + +Release Date: August 31, 2004 [EBook #13336] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CLOTILDE MARTORY *** + + + + +Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr + + + + + + +</pre> + + + + + +<h1>CLOTILDE<br> +MARTORY</h1> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/malot.png"></p> + + + +<h4>PAR</h4> +<h2>HECTOR MALOT</h2> + +<br><br><br> + +<h3><i>AVERTISSEMENT</i></h3> + + +<p><i>M. Hector Malot qui a fait paraître, le 20 mai 1859, +son premier roman</i> «LES AMANTS», <i>va donner en +octobre prochain son soixantième volume</i> «COMPLICES»; +<i>le moment est donc venu de réunir cette +oeuvre considérable en une collection complète, qui par +son format, les soins de son tirage, le choix de son +papier, puisse prendre place dans une bibliothèque, et +par son prix modique soit accessible à toutes les +bourses, même les petites.</i></p> + +<p><i>Pendant cette période de plus de trente années, +Hector Malot a touché à toutes les questions de son +temps; sans se limiter à l'avance dans un certain +nombre de sujets ou de tableaux qui l'auraient borné, +il a promené le miroir du romancier sur tout ce qui +mérite d'être étudié, allant des petits aux grands, des +heureux aux misérables, de Paris à la Province, de la +France à l'Étranger, traversant tous les mondes, celui +de la politique, du clergé, de l'armée, de la magistrature, +de l'art, de la science, de l'industrie, méritant +que le poète Théodore de Banville écrivît de lui «que +ceux qui voudraient reconstituer l'histoire intime de +notre époque devraient l'étudier dans son oeuvre».</i></p> + +<p><i>Il nous a paru utile que cette oeuvre étendue, qui va +du plus dramatique au plus aimable, tantôt douce ou +tendre, tantôt passionnée ou justiciaire, mais toujours +forte, toujours sincère, soit expliquée, et qu'il lui soit +même ajouté une clé quand il en est besoin. C'est pourquoi +nous avons demandé à l'auteur d'écrire sur +chaque roman une notice que nous placerons à la fin +du volume. Quand il ne prendra pas la parole lui-même, +nous remplacerons cette notice par un article +critique sur le roman publié au moment où il a paru, +et qui nous paraîtra caractériser le mieux le livre ou +l'auteur.</i></p> + +<p><i>Jusqu'à l'achèvement de cette collection, un volume +sera mis en vente tous les mois.</i></p> + +<p>L'éditeur,</p> + +<p>E.F.</p> +<br><br><br> + +<h2>CLOTILDE<br> +MARTORY</h2> +<br><br><br> + +<h3>I</h3> + +<p>Quand on a passé six années en Algérie à courir après +les Arabes, les Kabyles et les Marocains, on éprouve une +véritable béatitude à se retrouver au milieu du monde +civilisé.</p> + +<p>C'est ce qui m'est arrivé en débarquant à Marseille. +Parti de France en juin 1845, je revenais en juillet 1851. +Il y avait donc six années que j'étais absent; et ces années-là, +prises de vingt-trois à vingt-neuf ans, peuvent, +il me semble, compter double. Je ne mets pas en doute +la légende des anachorètes, mais je me figure que ces +sages avaient dépassé la trentaine, quand ils allaient chercher +la solitude dans les déserts de la Thébaïde. S'il est +un âge où l'on éprouve le besoin de s'ensevelir dans la +continuelle admiration des oeuvres divines, il en est un +aussi où l'on préfère les distractions du monde aux pratiques +de la pénitence. Je suis précisément dans celui-là.</p> + +<p>A peine à terre je courus à la Cannebière. Il soufflait un +mistral à décorner les boeufs, et des nuages de poussière +passaient en tourbillons pour aller se perdre dans le vieux +port. Je ne m'en assis pas moins devant un café et je +restai plus de trois heures accoudé sur ma table, regardant, +avec la joie du prisonnier échappé de sa cage, le +mouvement des passants qui défilaient devant mes yeux +émerveillés. Le va-et-vient des voitures très-intéressant; +l'accent provençal harmonieux et doux; les femmes, oh! +toutes ravissantes; plus de visages voilés; des pieds +chaussés de bottines souples, des mains finement gantées, +des chignons, c'était charmant.</p> + +<p>Je ne connais pas de sentiment plus misérable que +l'injustice, et j'aurais vraiment honte d'oublier ce que je +dois à l'Algérie; ma croix d'abord et mon grade de capitaine, +puis l'expérience de la guerre avec les émotions +de la poursuite et de la bataille.</p> + +<p>Mais enfin tout n'est pas dit quand on est capitaine de +chasseurs et décoré, et l'on n'a pas épuisé toutes les +émotions de la vie quand on a eu le plaisir d'échanger +quelques beaux coups de sabre avec les Arabes. Oui, les +nuits lumineuses du désert sont admirables. Oui, le <i>rapport</i> +est intéressant... quelquefois. Mais il y a encore +autre chose au monde.</p> + +<p>Si comme toi, cher ami, j'avais le culte de la science; +si comme toi je m'étais juré de mener à bonne fin la +triangulation de l'Algérie; si comme toi j'avais parcouru +pendant plusieurs années l'Atlas dans l'espérance d'apercevoir +les montagnes de l'Espagne, afin de reprendre et +d'achever ainsi les travaux de Biot et d'Arago sur la mesure +du méridien, sans doute je serais désolé d'abandonner +l'Afrique.</p> + +<p>Quand on a un pareil but il n'y a plus de solitude, plus +de déserts, on marche porté par son idée et perdu en +elle. Qu'importe que les villages qu'on traverse soient +habités par des guenons ou par des nymphes, ce n'est ni +des nymphes ni des guenons qu'on a souci. Est-ce que +dans notre expédition de Sidi-Brahim tu avais d'autre +préoccupation que de savoir si l'atmosphère serait assez +pure pour te permettre de reconnaître la sierra de Grenade? +Et cependant je crois que nous n'avons jamais été +en plus sérieux danger. Mais tu ne pensais ni au danger, +ni à la faim, ni à la soif, ni au chaud; et quand nous +nous demandions avec une certaine inquiétude si nous +reverrions jamais Oran, tu te demandais, toi, si la brume +se dissiperait.</p> + +<p>Malheureusement, tous les officiers de l'armée française, +même ceux de l'état-major, n'ont pas cette passion +de la science, et au risque de t'indigner j'avoue que +j'ignore absolument les entraînements et les délices de +la triangulation; la mesure elle-même du méridien me +laisse froid; et j'aurais pu, en restant deux jours de plus +en Afrique, prolonger l'arc français jusqu'au grand désert +que cela ne m'eût pas retenu.</p> + +<p>—Cela est inepte, vas-tu dire, grossier et stupide.</p> + +<p>—Je ne m'en défends pas, mais que veux-tu, je suis +ainsi.</p> + +<p>—Qu'es-tu alors? une exception, un monstre?</p> + +<p>—J'espère que non.</p> + +<p>—Si la guerre ne te suffit pas, si la science ne t'occupe +pas, que te faut-il?</p> + +<p>—Peu de chose.</p> + +<p>—Mais encore?</p> + +<p>La réponse à cet interrogatoire serait difficile à risquer +en tête-à-tête, et me causerait un certain embarras, peut-être +même me ferait-elle rougir, mais la plume en main +est comme le sabre, elle donne du courage aux timides.</p> + +<p>—Je suis... je suis un animal sentimental.</p> + +<p>Voilà le grand mot lâché, à lui seul il explique pourquoi +j'ai été si heureux de quitter l'Afrique et de revenir +en France.</p> + +<p>De là, il ne faut pas conclure que je vais me marier et +que j'ai déjà fait choix d'une femme, dont le portrait va +suivre.</p> + +<p>Ce serait aller beaucoup trop vite et beaucoup trop loin. +Jusqu'à présent, je n'ai pensé ni au mariage ni à la paternité, +ni à la famille, et ce n'est ni d'un enfant, ni d'un +intérieur que j'ai besoin pour me sentir vivre.</p> + +<p>Le mariage, je n'en ai jamais eu souci; il en est de +cette fatalité comme de la mort, on y pense pour les +autres et non pour soi; les autres doivent mourir, les +autres doivent se marier, nous, jamais.</p> + +<p>Les enfants n'ont été jusqu'à ce jour, pour moi, que de +jolies petites bêtes roses et blondes, surtout les petites +filles, qui sont vraiment charmantes avec une robe +blanche et une ceinture écossaise: ça remplace supérieurement +les kakatoès et les perruches.</p> + +<p>Quant à la famille, je ne l'accepterais que sans belle-mère, +sans beau-père, sans beau-frère ou belle-soeur, +sans cousin ni <i>cousine</i>, et alors ces exclusions la réduisent +si bien, qu'il n'en reste rien.</p> + +<p>Non, ce que je veux est beaucoup plus simple, ou tout +au moins beaucoup plus primitif,—je veux aimer, et, si +cela est possible, je veux être aimé.</p> + +<p>Je t'entends dire que pour cela je n'avais pas besoin de +quitter l'Afrique et que l'amour est de tous les pays, mais +par hasard il se trouve que cette vérité, peut-être générale, +ne m'est pas applicable puisque je suis un animal +sentimental. Or, pour les animaux de cette espèce, l'amour +n'est point une simple sensation d'épiderme, c'est +au contraire la grande affaire de leur vie, quelque chose +comme la métamorphose que subissent certains insectes +pour arriver à leur complet développement.</p> + +<p>J'ai passé six années en Algérie, et la femme qui pouvait +m'inspirer un amour de ce genre, je ne l'ai point +rencontrée.</p> + +<p>Sans doute, si je n'avais voulu demander à une maîtresse +que de la beauté, j'aurais pu, tout aussi bien que +tant d'autres, trouver ce que je voulais. Mais, après? Ces +liaisons, qui n'ont pour but qu'un plaisir de quelques +instants, ne ressemblent en rien à l'amour que je désire.</p> + +<p>Maintenant que me voici en France, serai-je plus heureux? +Je l'espère et, à vrai dire même, je le crois, car je +ne me suis point fait un idéal de femme impossible à +réaliser. Brune ou blonde, grande ou petite, peu m'importe, +pourvu qu'elle me fasse battre le coeur.</p> + +<p>Si ridicule que cela puisse paraître, c'est là en effet ce +que je veux. Je conviens volontiers qu'un monsieur qui, +en l'an de grâce 1851, dans un temps prosaïque comme +le nôtre, demande à ressentir «les orages du coeur» est +un personnage qui prête à la plaisanterie.</p> + +<p>Mais de cela je n'ai point souci. D'ailleurs, parmi ceux +qui seraient les premiers à rire de moi si je faisais une +confession publique, combien en trouverait-on qui ne se +seraient jamais laissé entraîner par les joies ou par les +douleurs de la passion! Dieu merci, il y a encore des gens +en ce monde qui pensent que le coeur est autre chose +qu'un organe conoïde creux et musculaire.</p> + +<p>Je suis de ceux-là, et je veux que ce coeur qui me bat +sous le sein gauche, ne me serve pas exclusivement à +pousser le sang rouge dans mes artères et à recevoir le +sang noir que lui rapportent mes veines.</p> + +<p>Mes désirs se réaliseront-ils? Je n'en sais rien.</p> + +<p>Mais il suffit que cela soit maintenant possible, pour +que déjà je me sente vivre.</p> + +<p>Ce qui arrivera, nous le verrons. Peut-être rien. Peut-être +quelque chose au contraire. Et j'ai comme un pressentiment +que cela ne peut pas tarder beaucoup. Donc, à +bientôt.</p> + +<p>Un voyage au pays du sentiment, pour toi cela doit être +un voyage extraordinaire et fantastique,—en tous cas il +me semble que cela doit être aussi curieux que la découverte +du Nil blanc.</p> + +<p>Le Nil, on connaîtra un jour son cours; mais la femme, +connaîtra-t-on jamais sa marche? Saura-t-on d'où elle +vient, où elle va?</p> +<br><br><br> + + + +<h3>II</h3> + + +<p>En me donnant Marseille pour lieu de garnison, le hasard +m'a envoyé en pays ami, et nulle part assurément je +n'aurais pu trouver des relations plus faciles et plus agréables.</p> + +<p>Mon père, en effet, a été préfet des Bouches-du-Rhône +pendant les dernières années de la Restauration, et il a +laissé à Marseille, comme dans le département, des souvenirs +et des amitiés qui sont toujours vivaces.</p> + +<p>Pendant les premiers jours de mon arrivée, chaque fois +que j'avais à me présenter ou à donner mon nom, on +m'arrêtait par cette interrogation:</p> + +<p>—Est-ce que vous êtes de la famille du comte de Saint-Nérée +qui a été notre préfet?</p> + +<p>Et quand je répondais que j'étais le fils de ce comte de +Saint-Nérée, les mains se tendaient pour serrer la mienne.</p> + +<p>—Quel galant homme!</p> + +<p>—Et bon, et charmant.</p> + +<p>—Quel homme de coeur!</p> + +<p>Un véritable concert de louanges dans lequel tout le +monde faisait sa partie, les grands et les petits.</p> + +<p>Il est assez probable que mon père ne me laissera pas +autre chose que cette réputation, car s'il a toujours été +l'homme aimable et loyal que chacun prend plaisir à se +rappeler, il ne s'est jamais montré, par contre, bien soigneux +de ses propres affaires, mais j'aime mieux cette +réputation et ce nom honoré pour héritage que la plus +belle fortune. Il y a vraiment plaisir à être le fils d'un +honnête homme, et je crois que dans les jours d'épreuves, +ce doit être une grande force qui soutient et préserve.</p> + +<p>En attendant que ces jours arrivent, si toutefois la +mauvaise chance veut qu'ils arrivent pour moi, le nom +de mon père m'a ouvert les maisons les plus agréables de +Marseille et m'a fait retrouver enfin ces relations et ces +plaisirs du monde dont j'ai été privé pendant six ans. +Depuis que je suis ici, chaque jour est pour moi un jour +de fête, et je connais déjà presque toutes les villas du +Prado, des Aygalades, de la Rose. Pendant la belle saison, +les riches commerçants n'habitent pas Marseille, +ils viennent seulement en ville au milieu de la journée +pour leurs affaires; et leurs matinées et leurs +soirées ils les passent à la campagne avec leur famille. +Celui qui ne connaîtrait de Marseille que Marseille, n'aurait +qu'une idée bien incomplète des moeurs marseillaises. +C'est dans les riches châteaux, les villas, les bastides de +la banlieue qu'il faut voir le négociant et l'industriel; +c'est dans le cabanon qu'il faut voir le boutiquier et l'ouvrier. +J'ai visité peu de cabanons, mais j'ai été reçu dans +les châteaux et les villas et véritablement j'ai été plus +d'une fois ébloui du luxe de leur organisation. Ce luxe, il +faut le dire, n'est pas toujours de très-bon goût, mais le +goût et l'harmonie n'est pas ce qu'on recherche.</p> + +<p>On veut parler aux yeux avant tout et parler fort. N'a +de valeur que ce qui coûte cher. Volontiers on prend +l'étranger par le bras, et avec une apparente bonhomie, +d'un air qui veut être simple, on le conduit devant un +mur quelconque:—Voilà un mur qui n'a l'air de rien +et cependant il m'a coûté 14,000 francs; je n'ai économisé +sur rien. C'est comme pour ma villa, je n'ai employé +que les meilleurs ouvriers, je les payais 10 francs par +jour; rien qu'en ciment ils m'ont dépensé 42,000 francs. +Aussi tout a été soigné et autant que possible amené à la +perfection. Ce parquet est en bois que j'ai fait venir par +mes navires de Guatemala, de la côte d'Afrique et des Indes; +leur réunion produit une chose unique en son genre; +tandis que le salon de mon voisin Salary chez qui vous +dîniez la semaine dernière lui coûte 2 ou 3,000 francs +parce qu'il est en simple parqueterie de Suisse, le mien +m'en coûte plus de 20,000.</p> + +<p>Mais ce n'est pas pour te parler de l'ostentation marseillaise +que je t'écris; il y aurait vraiment cruauté à détailler +le luxe et le confort de ces châteaux à un pauvre +garçon comme toi vivant dans le désert et couchant souvent +sur la terre nue; c'est pour te parler de moi et d'un +fait qui pourrait bien avoir une influence décisive sur +ma vie.</p> + +<p>Hier j'étais invité à la soirée donnée à l'occasion d'un +mariage, le mariage de mademoiselle Bédarrides, la fille +du riche armateur, avec le fils du maire de la ville. Bien +que la villa Bédarrides soit une des plus belles et des plus +somptueuses (c'est elle qui montre orgueilleusement ses +42,000 francs de ciment et son parquet de 20,000), on +avait élevé dans le jardin une vaste tente sous laquelle +on devait danser. Cette construction avait été commandée +par le nombre des invités qui était considérable. Il se +composait d'abord de tout ce qui a un nom dans le commerce +marseillais, l'industrie et les affaires, c'était là le +côté de la jeune femme et de sa famille, puis ensuite il +comprenait ainsi tout ce qui est en relations avec la municipalité—côté +du mari. En réalité, c'était le <i>tout-Marseille</i> +beaucoup plus complet que ce qu'on est convenu +d'appeler le <i>tout-Paris</i> dans les journaux. Il y avait là +des banquiers, des armateurs, des négociants, des hauts +fonctionnaires, des Italiens, des Espagnols, des Grecs, +des Turcs, des Égyptiens mêlés à de petits employés et +à des boutiquiers, dans une confusion curieuse.</p> + +<p>Retenu par le général qui avait voulu que je vinsse +avec lui, je n'arrivai que très-tard. Le bal était dans tout +son éclat, et le coup d'oeil était splendide: la tente était +ornée de fleurs et d'arbustes au feuillage tropical et elle +ouvrait ses bas côtés sur la mer qu'on apercevait dans le +lointain miroitant sous la lumière argentée de la lune. +C'était féerique avec quelque chose d'oriental qui parlait +à l'imagination.</p> + +<p>Mais je fus bien vite ramené à la réalité par l'oncle de +la mariée, M. Bédarrides jeune, qui voulut bien me faire +l'honneur de me prendre par le bras, pour me promener +avec lui.</p> + +<p>—Regardez, regardez, me dit-il, vous avez devant vous +toute la fortune de Marseille, et si nous étions encore au +temps où les corsaires barbaresques faisaient des descentes +sur nos côtes, ils pourraient opérer ici une razzia générale +qui leur payerait facilement un milliard pour se +racheter.</p> + +<p>Je parvins à me soustraire à ces plaisanteries financières +et j'allai me mettre dans un coin pour regarder la fête +à mon gré, sans avoir à subir des réflexions plus ou +moins spirituelles.</p> + +<p>Qui sait? Parmi ces femmes qui passaient devant mes +yeux se trouvait peut-être celle que je devais aimer. Laquelle?</p> + +<p>Cette idée avait à peine effleuré mon esprit, quand j'aperçus, +à quelques pas devant moi, une jeune fille d'une +beauté saisissante. Près d'elle était une femme de quarante +ans, à la physionomie et à la toilette vulgaires. Ma +première pensée fut que c'était sa mère.</p> + +<p>Mais à les bien regarder toutes deux, cette supposition +devenait improbable tant les contrastes entre elles étaient +prononcés. La jeune fille, avec ses cheveux noirs, son +teint mat, ses yeux profonds et veloutés, ses épaules +tombantes, était la distinction même; la vieille femme, +petite, replète et couperosée, n'était rien qu'une vieille +femme; la toilette de la jeune fille était charmante de +simplicité et de bon goût; celle de son chaperon était ridicule +dans le prétentieux et le cherché.</p> + +<p>Je restai assez longtemps à la contempler, perdu dans +une admiration émue; puis, je m'approchai d'elle pour +l'inviter. Mais forcé de faire un détour, je fus prévenu +par un grand jeune homme lourdaud et timide, gêné +dans son habit (un commis de magasin assurément), qui +l'emmena à l'autre bout de la chambre.</p> + +<p>Je la suivis et la regardai danser. Si elle était charmante +au repos, dansant elle était plus charmante encore. +Sa taille ronde avait une souplesse d'une grâce +féline; elle eût marché sur les eaux tant sa démarche +était légère.</p> + +<p>Quelle était cette jeune fille? Par malheur, je n'avais +près de moi personne qu'il me fût possible d'interroger.</p> + +<p>Lorsqu'elle revint à sa place, je me hâtai de m'approcher +et je l'invitai pour une valse, qu'elle m'accorda avec +le plus délicieux sourire que j'aie jamais vu.</p> + +<p>Malheureusement, la valse est peu favorable à la conversation; +et d'ailleurs, lorsque je la tins contre moi, respirant +son haleine, plongeant dans ses yeux, je ne pensai +pas à parler et me laissai emporter par l'ivresse de la +danse.</p> + +<p>Lorsque je la quittai après l'avoir ramenée, tout ce que +je savais d'elle, c'était qu'elle n'était point de Marseille, +et qu'elle avait été amenée à cette soirée par une cousine, +chez laquelle elle était venue passer quelques jours.</p> + +<p>Ce n'était point assez pour ma curiosité impatiente. Je +voulus savoir qui elle était, comment elle se nommait, +quelle était sa famille; et je me mis à la recherche de +Marius Bédarrides, le frère de la mariée, pour qu'il me +renseignât; puisque cette jeune fille était invitée chez lui, +il devait la connaître.</p> + +<p>Mais Marius Bédarrides, peu sensible au plaisir de la +danse, était au jeu. Il me fallut le trouver; il me fallut +ensuite le détacher de sa partie, ce qui fut long et difficile, +car il avait la veine, et nous revînmes dans la tente +juste au moment où la jeune fille sortait.</p> + +<p>—Je ne la connais pas, me dit Bédarrides, mais la +dame qu'elle accompagne est, il me semble, la femme +d'un employé de la mairie. C'est une invitation de mon +beau-frère. Par lui nous en saurons plus demain; mais il +vous faut attendre jusqu'à demain, car nous ne pouvons +pas décemment, ce soir, aller interroger un jeune marié; +il a autre chose à faire qu'à nous répondre. Vous lui parleriez +de votre jeune fille, que, s'il vous répondait, il +vous parlerait de ma soeur; ça ferait un quiproquo impossible +à débrouiller. Attendez donc à demain soir; j'espère +qu'il me sera possible de vous satisfaire; comptez sur moi.</p> + +<p>Il fallut s'en tenir à cela; c'était peu; mais enfin c'était +quelque chose.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>III</h3> + + +<p>Je quittai le bal; je n'avais rien à y faire, puisqu'elle +n'était plus là.</p> + +<p>Je m'en revins à pied à Marseille, bien que la distance +soit assez grande. J'avais besoin de marcher, de respirer. +J'étouffais. La nuit était splendide, douce et lumineuse, +sans un souffle d'air qui fit résonner le feuillage des +grands roseaux immobiles et raides sur le bord des canaux +d'irrigation. De temps en temps, suivant les accidents +du terrain et les échappées de vue, j'apercevais au +loin la mer qui, comme un immense miroir argenté, +réfléchissait la lune.</p> + +<p>Je marchais vite; je m'arrêtais; je me remettais en +route machinalement, sans trop savoir ce que je faisais. +Je n'étais pas cependant insensible à ce qui se passait +autour de moi, et en écrivant ces lignes, il me semble +respirer encore l'âpre parfum qui s'exhalait des pinèdes +que je traversais. Les ombres que les arbres projetaient +sur la route blanche me paraissaient avoir quelque chose +de fantastique qui me troublait; l'air qui m'enveloppait +me semblait habité, et des plantes, des arbres, des blocs +de rochers sortaient des voix étranges qui me parlaient +un langage mystérieux. Une pomme de pin qui se détacha +d'une branche et tomba sur le sol, me souleva +comme si j'avais reçu une décharge électrique.</p> + +<p>Que se passait-il donc en moi? Je tâchai de m'interroger. +Est-ce que j'aimais cette jeune fille que je ne +connaissais pas, et que je ne devais peut-être revoir +jamais?</p> + +<p>Quelle folie! c'était impossible.</p> + +<p>Mais alors pourquoi cette inquiétude vague, ce trouble, +cette émotion, cette chaleur; pourquoi cette sensibilité +nerveuse? Assurément, je n'étais pas dans un état +normal.</p> + +<p>Elle était charmante, cela était incontestable, ravissante, +adorable. Mais ce n'était pas la première femme +adorable que je voyais sans l'avoir adorée.</p> + +<p>Et puis enfin on n'adore pas ainsi une femme pour +l'avoir vue dix minutes et avoir fait quelques tours de +valse avec elle. Ce serait absurde, ce serait monstrueux. +On aime une femme pour les qualités, les séductions +qui, les unes après les autres, se révèlent en elle dans +une fréquentation plus ou moins longue. S'il en était +autrement, l'homme serait à classer au même rang que +l'animal; l'amour ne serait rien de plus que le désir.</p> + +<p>Pendant assez longtemps, je me répétai toutes ces +vérités pour me persuader que ma jeune fille m'avait +seulement paru charmante, et que le sentiment qu'elle +m'avait inspiré était un simple sentiment d'admiration, +sans rien de plus.</p> + +<p>Mais quand on est de bonne foi avec soi-même, on ne +se persuade pas par des vérités de tradition; la conviction +monte du coeur aux lèvres et ne descend pas des +lèvres au coeur. Or, il y avait dans mon coeur un trouble, +une chaleur, une émotion, une joie qui ne me permettaient +pas de me tromper.</p> + +<p>Alors, par je ne sais quel enchaînement d'idées, j'en +vins à me rappeler une scène du <i>Roméo et Juliette</i> de +Shakspeare qui projeta dans mon esprit une lueur +éblouissante.</p> + +<p>Roméo masqué s'est introduit chez le vieux Capulet +qui donne une fête. Il a vu Juliette pendant dix minutes +et il a échangé quelques paroles avec elle. Il part, car la +fête touchait à sa fin lorsqu'il est entré. Alors Juliette, +s'adressant à sa nourrice, lui dit: «Quel est ce gentilhomme +qui n'a pas voulu danser? va demander son +nom; s'il est marié, mon cercueil pourrait bien être +mon lit nuptial.»</p> + +<p>Ils se sont à peine vus et ils s'aiment, l'amour comme +une flamme les a envahis tous deux en même temps et +embrasés. Et Shakspeare humain et vrai ne disposait +pas ses fictions, comme nos romanciers, pour le seul +effet pittoresque. Quelle curieuse ressemblance entre +cette situation qu'il a inventée et la mienne! c'est aussi +dans une fête que nous nous sommes rencontrés, et volontiers +comme Juliette je dirais: «Va demander son nom; +si elle est mariée, mon cercueil sera mon lit nuptial.»</p> + +<p>Ce nom, il me fallut l'attendre jusqu'au surlendemain, +car Marius Bédarrides ne se trouva point au rendez-vous +arrêté entre nous. Ce fut le soir du deuxième jour seulement +que je le vis arriver chez moi. J'avais passé toute +la matinée à le chercher, mais inutilement.</p> + +<p>Il voulut s'excuser de son retard; mais c'était bien de +ses excuses que mon impatience exaspérée avait affaire.</p> + +<p>—Hé bien?</p> + +<p>—Pardonnez-moi.</p> + +<p>—Son nom, son nom.</p> + +<p>—Je suis désolé.</p> + +<p>—Son nom; ne l'avez-vous pas appris?</p> + +<p>—Si, mais je ne vous le dirai, que si vous me pardonnez +de vous avoir manqué de parole hier.</p> + +<p>—Je vous pardonne dix fois, cent fois, autant que +vous voudrez.</p> + +<p>—Hé bien, cher ami, je ne veux pas vous faire languir: +connaissez-vous le général Martory?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Vous n'avez jamais entendu parler de Martory, qui +a commandé en Algérie pendant les premières années +de l'occupation française?</p> + +<p>—Je connais le nom, mais je ne connais pas la personne.</p> + +<p>—Votre princesse est la fille du général; de son petit +nom elle s'appelle Clotilde; elle demeure avec son père +à Cassis, un petit port à cinq lieues d'ici, avant d'arriver +à la Ciotat. Elle est en ce moment à Marseille, chez un +parent, M. Lieutaud, employé à la mairie; M. Lieutaud +avait été invité comme fonctionnaire, et mademoiselle +Clotilde Martory a accompagné sa cousine. J'espère que +voilà des renseignements précis; maintenant, cher ami, +si vous en voulez d'autres, interrogez, je suis à votre +disposition; je connais le général, je puis vous dire sur +son compte tout ce que je sais. Et comme c'est un personnage +assez original, cela vous amusera peut-être.</p> + +<p>Marius Bédarrides, qui est un excellent garçon, serviable +et dévoué, a un défaut ordinairement assez fatigant +pour ses amis; il est bavard et il passe son temps +à faire des cancans; il faut qu'il sache ce que font les +gens les plus insignifiants, et aussitôt qu'il l'a appris, il +va partout le racontant; mais dans les circonstances où +je me trouvais, ce défaut devenait pour moi une qualité +et une bonne fortune. Je n'eus qu'à lui lâcher la bride, il +partit au galop.</p> + +<p>—Le général Martory est un soldat de fortune, un fils +de paysans qui s'est engagé à dix-sept ou dix-huit ans; +il a fait toutes les guerres de la première République.</p> + +<p>—Comment cela? Mademoiselle Clotilde n'est donc +que sa petite-fille?</p> + +<p>—C'est sa fille, sa propre fille; et en y réfléchissant, +vous verrez tout de suite qu'il n'y a rien d'impossible +à cela. Né vers 1775 ou 76, le général a aujourd'hui +soixante-quinze ou soixante-seize ans; il s'est marié +tard, pendant les premières années du règne de Louis-Philippe, +avec une jeune femme de Cassis précisément, +une demoiselle Lieutaud, et de ce mariage est née mademoiselle +Clotilde Martory, qui doit avoir aujourd'hui à peu +près dix-huit ans. Quand elle est venue au monde, son +père avait donc cinquante-huit ou cinquante-neuf ans; +ce n'est pas un âge où il est interdit d'avoir des enfants, +il me semble.</p> + +<p>—Assurément non.</p> + +<p>—Donc je reprends: L'empire trouva Martory simple +lieutenant et en fit successivement un capitaine, un chef +de bataillon et un colonel. Sa fermeté et sa résistance +dans la retraite de Russie ont été, dit-on, admirables; +à Waterloo il eut trois chevaux tués sous lui et il fut +grièvement blessé. Cela n'empêcha pas la Restauration +de le licencier, et je ne sais trop comment il vécut de +1815 à 1830, car il n'avait pas un sou de fortune. Louis-Philippe +le remit en service actif et il devint général en +Algérie. Ce fut alors qu'il se maria. Bientôt mis à la +retraite, il vint se fixer à Cassis, où il est toujours resté. +Il y passe son temps à élever dans son jardin des monuments +à Napoléon, qui est son dieu. Ce jardin a la +forme de la croix de la Légion d'honneur; et au centre +se dresse un buste de l'empereur, ombragé par un saule +pleureur dont la bouture a été rapportée de Sainte-Hélène: +un saule pleureur à Cassis dans un terrain sec +comme la cendre, il faut voir ça. Du mois de mai au +mois d'octobre, le général consacre deux heures par +jour à l'arroser, et quand la sécheresse est persistante, il +achète de porte en porte de l'eau à tous ses voisins. Quand +le saule jaunit, le général est menacé de la jaunisse.</p> + +<p>—Mais c'est touchant ce que vous racontez là.</p> + +<p>—Vous pourrez voir ça; le général montre volontiers +son monument; et comme vous êtes militaire, il vous +invitera peut-être à <i>dijuner</i>, ce qui vous donnera l'occasion +de l'entendre rappeler sa cuisinière à l'ordre, si +par malheur elle a laissé brûler la sauce dans la <i>casterole</i>. +C'est là, en effet, sa façon de s'exprimer; car, pour devenir +général, il a dépensé plus de sang sur les champs +de bataille que d'encre sur le papier. En même temps, +vous ferez connaissance avec un personnage intéressant +aussi à connaître: le commandant de Solignac, qui a +figuré dans les conspirations de Strasbourg et de Boulogne, +et qui est l'ami intime, le commensal du vieux +Martory; celui-là est un militaire d'un autre genre, le +genre aventurier et conspirateur, et nous pourrions bien +lui voir jouer prochainement un rôle actif dans la politique, +si Louis-Napoléon voulait faire un coup d'État +pour devenir empereur.</p> + +<p>—Ce n'est pas l'ami du général Martory que je désire +connaître, c'est sa fille.</p> + +<p>—J'aurais voulu vous en parler, mais je ne sais rien +d'elle ou tout au moins peu de chose. Elle a perdu sa mère +quand elle était enfant et elle a été élevée à Saint-Denis, +d'où elle est revenue l'année dernière seulement. Cependant, +puisque nous sommes sur son sujet, je veux +ajouter un mot, un avis, même un conseil si vous le +permettez: Ne pensez pas à Clotilde Martory, ne vous +occupez pas d'elle. Ce n'est pas du tout la femme qu'il +vous faut: le général n'a pour toute fortune que sa pension +de retraite, et il est gêné, même endetté. Si vous +voulez vous marier, nous vous trouverons une femme +qui vous permettra de soutenir votre nom. Nous avons +tous, dans notre famille, beaucoup d'amitié pour vous, +mon cher Saint-Nérée, et ce sera, pour une Bédarrides, +un honneur et un bonheur d'apporter sa fortune à un +mari tel que vous. Ce que je vous dis là n'est point paroles +en l'air; elles sont réfléchies, au contraire, et concertées. +Mademoiselle Martory a pu vous éblouir, elle +ne doit point vous fixer.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>IV</h3> + + +<p>Ce n'était pas la première fois qu'on me parlait ce langage +dans la famille Bédarrides, et déjà bien souvent on +avait de différentes manières abordé avec moi ce sujet du +mariage.</p> + +<p>—Il faut que nous mariions M. de Saint-Nérée, disait +madame Bédarrides mère chaque fois que je la voyais. +Qu'est-ce que nous lui proposerions bien?</p> + +<p>Et l'on cherchait parmi les jeunes filles qui étaient à +marier. Je me défendais tant que je pouvais, en déclarant +que je ne me sentais aucune disposition pour le mariage, +mais cela n'arrêtait pas les projets qui continuaient leur +course fantaisiste.</p> + +<p>Les gens qui cherchent à vous convertir à leur foi religieuse +ou à leurs idées politiques deviennent heureusement +de plus en plus rares chaque jour, mais ceux qui +veulent vous convertir à la pratique du mariage sont +toujours nombreux et empressés.</p> + +<p>Le plus souvent, ils vivent dans leur intérieur comme +chien et chat; peu importe: ils vous vantent sérieusement +les douceurs et les joies du mariage. Ils vous connaissent +à peine, pourtant ils veulent vous marier, et +il faudrait que vous eussiez vraiment bien mauvais caractère +pour refuser celle à laquelle ils ont eu la complaisance +de penser pour vous. C'est pour votre bonheur; +acceptez les yeux fermés, quand ce ne serait que pour +leur faire plaisir.</p> + +<p>On rit des annonces de celui qui a fait sanctionner le +courtage matrimonial et qui en a été «l'initiateur et le +propagateur;» le monde cependant est plein de courtiers +de ce genre qui font ce métier pour rien, pour le plaisir. +Ayez mal à une dent, tous ceux que vous rencontrerez +vous proposeront un remède excellent; soyez garçon, +tous ceux qui vous connaissent vous proposeront une +femme parfaite.</p> + +<p>Ce fut là à peu près la réponse que je fis à Marius +Bédarrides, au moins pour le fond; car pour la forme, +je tâchai de l'adoucir et de la rendre à peu près polie. +Les intentions de ce brave garçon étaient excellentes, et +ce n'était pas sa faute si la manie matrimoniale était chez +lui héréditaire.</p> + +<p>—Je dois avouer, me dit-il d'un air légèrement +dépité, que je ne sais comment concilier la répulsion que +vous témoignez pour le mariage avec l'enthousiasme que +vous ressentez pour mademoiselle Martory, car enfin +vous ne comptez pas, n'est-ce pas, faire de cette jeune +fille votre....</p> + +<p>—Ne prononcez pas le mot qui est sur vos lèvres, je +vous prie; il me blesserait. J'ai vu chez vous une jeune +fille qui m'a paru admirable; j'ai désiré savoir qui elle +était; voilà tout. Je n'ai pas été plus loin que ce simple +désir, qui est bien innocent et en tous cas bien naturel. +Mon enthousiasme est celui d'un artiste qui voit une +oeuvre splendide et qui s'inquiète de son origine.</p> + +<p>—Parfaitement. Mais enfin il n'en est pas moins vrai +que la rencontre de mademoiselle Martory peut être pour +vous la source de grands tourments.</p> + +<p>—Et comment cela, je vous prie?</p> + +<p>—Mais parce que si vous l'aimez, vous vous trouvez +dans une situation sans issue.</p> + +<p>—Je n'aime pas mademoiselle Martory!</p> + +<p>—Aujourd'hui; mais demain? Si vous l'aimez demain, +que ferez-vous? D'un côté, vous avez horreur du mariage; +d'un autre, vous n'admettez pas la réalisation de la +chose à laquelle vous n'avez pas voulu que je donne de +nom tout à l'heure. C'est là une situation qui me paraît +délicate. Vous aimez, vous n'épousez pas, et vous ne +vous faites pas aimer. Alors, que devenez-vous? un +amant platonique. A la longue, cet état doit être fatigant. +Voilà pourquoi je vous répète: ne pensez pas à mademoiselle +Martory.</p> + +<p>—Je vous remercie du conseil, mais je vous engage à +être sans inquiétude sur mon avenir. Il est vrai que j'ai +peu de dispositions pour le mariage; cependant, si j'aimais +mademoiselle Clotilde, il ne serait pas impossible +que ces dispositions prissent naissance en moi.</p> + +<p>—Faites-les naître tout de suite, alors, et écoutez mes +propositions qui sont sérieuses, je vous en donne ma +parole, et inspirées par une vive estime, une sincère +amitié pour vous.</p> + +<p>—Encore une fois merci, mais je ne puis accepter. +Qu'on se marie parce qu'un amour tout-puissant a surgi +dans votre coeur, cela je le comprends, c'est une fatalité +qu'on subit; on épouse parce que l'on aime et que +c'est le seul moyen d'obtenir celle qui tient votre vie +entre ses mains. Mais qu'on se décide et qu'on s'engage à +se marier, en se disant que l'amour viendra plus tard, +cela je ne le comprends pas. On aime, on appartient à +celle que l'on aime; on n'aime pas, on s'appartient. C'est +là mon cas et je ne veux pas aliéner ma liberté; si je le +fais un jour, c'est qu'il me sera impossible de m'échapper. +En un mot, montrez-moi celle que vous avez +la bonté de me destiner, que j'en devienne amoureux à +en perdre la raison et je me marie; jusque-là ne me parlez +jamais mariage, c'est exactement comme si vous me +disiez: «Frère, il faut mourir.» Je le sais bien qu'il faut +mourir, mais je n'aime pas à me l'entendre dire et encore +moins à le croire.</p> + +<p>L'entretien en resta là, et Marius Bédarrides s'en alla +en secouent la tête.</p> + +<p>—Je ne sais pas si vous devez mourir, dit-il en me +serrant la main, mais je crois que vous commencez à +être malade; si vous le permettez, je viendrai prendre +de vos nouvelles.</p> + +<p>—Ne vous dérangez pas trop souvent, cher ami, la +maladie n'est pas dangereuse.</p> + +<p>Nous nous séparâmes en riant, mais pour moi, je riais +des lèvres seulement, car, dans ce que je venais d'entendre, +il y avait un fond de vérité que je ne pouvais pas +me cacher à moi-même, et qui n'était rien moins que +rassurant. Oui, ce serait folie d'aimer Clotilde et, comme +le disait Marius Bédarrides, ce serait s'engager dans une +impasse. Où pouvait me conduire cet amour?</p> + +<p>Pendant toute la nuit, j'examinai cette question, et, +chaque fois que j'arrivai à une conclusion, ce fut toujours +à la même: je ne devais plus penser à cette jeune fille, +je n'y penserais plus. Après tout, cela ne devait être ni +difficile ni pénible, puisque je la connaissais à peine; +il n'y avait pas entre nous de liens solidement noués et je +n'avais assurément qu'à vouloir ne plus penser à elle +pour l'oublier. Ce serait une étoile filante qui aurait +passé devant mes yeux,—le souvenir d'un éblouissement.</p> + +<p>Mais les résolutions du matin ne sont pas toujours +déterminées par les raisonnements de la nuit. Aussitôt +habillé, je me décidai à aller à la mairie, où je demandai +M. Lieutaud. On me répondit qu'il n'arrivait pas de si +bonne heure et qu'il était encore chez lui. C'était ce que +j'avais prévu. Je me montrai pressé de le voir et je me +fis donner son adresse; il demeurait à une lieue de la +ville, sur la route de la Rose,—la bastide était facile à +trouver, au coin d'un chemin conduisant à Saint-Joseph.</p> + +<p>Vers deux heures, je montai à cheval et m'allai promener +sur la route de la Rose. Qui sait? Je pourrais +peut-être apercevoir Clotilde dans le jardin de son cousin. +Je ne lui parlerais pas; je la verrais seulement; à la +lumière du jour elle n'était peut-être pas d'une beauté +aussi resplendissante qu'à la clarté des bougies; le teint +mat ne gagne pas à être éclairé par le soleil; et puis +n'étant plus en toilette de bal elle serait peut-être très-ordinaire. +Ah! que le coeur est habile à se tromper lui-même +et à se faire d'hypocrites concessions! Ce n'était +pas pour trouver Clotilde moins séduisante, ce n'était pas +pour l'aimer moins et découvrir en elle quelque chose +qui refroidît mon amour, que je cherchais à la revoir.</p> + +<p>Il faisait une de ces journées de chaleur étouffante qui +sont assez ordinaires sur le littoral de la Provence; on +rôtissait au soleil, et, si les arbres et les vignes n'avaient +point été couverts d'une couche de poussière +blanche, ils auraient montré un feuillage roussi comme +après un incendie. Mais cette poussière les avait enfarinés, +du même qu'elle avait blanchi les toits des maisons, les +chaperons des murs, les appuis, les corniches des fenêtres, +et partout, dans les champs brûlés, dans les villages +desséchés, le long des collines avides et pierreuses, on +ne voyait qu'une teinte blanche qui, réfléchissant les +rayons flamboyants du soleil, éblouissait les yeux.</p> + +<p>Un Parisien, si amoureux qu'il eût été, eût sans doute +renoncé à cette promenade; mais il n'y avait pas là de +quoi arrêter un Africain comme moi. Je mis mon cheval +au trot, et je soulevai des tourbillons de poussière, qui +allèrent épaissir un peu plus la couche que quatre mois de +sécheresse avait amassée, jour par jour, minute par minute, +continuellement.</p> + +<p>Les passants étaient rares sur la route; cependant, +ayant aperçu un gamin étalé tout de son long sur le ventre +à l'ombre d'un mur, j'allai à lui pour lui demander où +se trouvait la bastide de M. Lieutaud.</p> + +<p>—C'est celle devant laquelle un fiacre est arrêté, dit-il +sans se lever.</p> + +<p>Devant une bastide aux volets verts, un cocher était en +train de charger sur l'impériale de la voiture une caisse +de voyage.</p> + +<p>Qui donc partait?</p> + +<p>Au moment où je me posais cette question, Clotilde +parut sur le seuil du jardin. Elle était en toilette de ville +et son chapeau était caché par un voile gris.</p> + +<p>C'était elle qui retournait à Cassis; cela était certain.</p> + +<p>Sans chercher à en savoir davantage, je tournai bride +et revins grand train à Marseille. En arrivant aux allées +de Meilhan, je demandai à un commissionnaire de m'indiquer +le bureau des voitures de Cassis.</p> + +<p>En moins de cinq minutes, je trouvai ce bureau: un +facteur était assis sur un petit banc, je lui donnai mon +cheval à tenir et j'entrai.</p> + +<p>Ma voix tremblait quand je demandai si je pouvais +avoir une place pour Cassis.</p> + +<p>—Coupé ou banquette?</p> + +<p>Je restai un moment hésitant.</p> + +<p>—Si M. le capitaine veut fumer, il ferait peut-être bien +de prendre une place de banquette; il y aura une demoiselle +dans le coupé.</p> + +<p>Je n'hésitai plus.</p> + +<p>—Je ne fume pas en voiture; inscrivez-moi pour le +coupé.</p> + +<p>—A quatre heures précises; nous n'attendrons pas.</p> + +<p>Il était trois heures; j'avais une heure devant moi.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>V</h3> + + +<p>Depuis que j'avais aperçu Clotilde se préparant à +monter en voiture jusqu'au moment où j'avais arrêté +ma place pour Cassis, j'avais agi sous la pression d'une +force impulsive qui ne me laissait pas, pour ainsi dire, +la libre disposition de ma volonté. Je trouvais une +occasion inespérée de la voir, je saisissais cette occasion +sans penser à rien autre chose; cela était instinctif et +machinal, exactement comme le saut du carnassier qui +s'élance sur sa proie. J'allais la voir!</p> + +<p>Mais en sortant du bureau de la voiture et en revenant +chez moi, je compris combien mon idée était folle.</p> + +<p>Que résulterait-il de ce voyage en tête-à-tête dans le +coupé de cette diligence?</p> + +<p>Ce n'était point en quelques heures que je la persuaderais +de la sincérité de mon amour pour elle. Et +d'ailleurs oserais-je lui parler de mon amour, né la veille, +dans un tour de valse, et déjà assez puissant pour me +faire risquer une pareille entreprise? Me laisserait-elle +parler? Si elle m'écoutait, ne me rirait-elle pas au nez? +Ou bien plutôt ne me fermerait-elle pas la bouche au +premier mot, indignée de mon audace, blessée dans son +honneur et dans sa pureté de jeune fille? Car enfin c'était +une jeune fille, et non une femme auprès de laquelle on +pouvait compter sur les hasards et les surprises d'un +tête-à-tête.</p> + +<p>Plus je tournai et retournai mon projet dans mon +esprit, plus il me parut réunir toutes les conditions de +l'insanité et du ridicule.</p> + +<p>Je n'irais pas à Cassis, c'était bien décidé, et m'asseyant +devant ma table, je pris un livre que je mis à lire. +Mais les lignes dansaient devant mes yeux; je ne voyais +que du blanc sur du noir.</p> + +<p>Après tout, pourquoi ne pas tenter l'aventure? Qui +pouvait savoir si nous serions en tête-à-tête? Et puis, +quand même nous serions seuls dans ce coupé, je n'étais +pas obligé de lui parler de mon amour; elle n'attendait +pas mon aveu. Pourquoi ne pas profiter de l'occasion qui +se présentait si heureusement de la voir à mon aise? +Est-ce que ce ne serait pas déjà du bonheur que de +respirer le même air qu'elle, d'être assis près d'elle, +d'entendre sa voix quand elle parlerait aux mendiants +de la route ou au conducteur de la voiture, de regarder +le paysage qu'elle regarderait? Pourquoi vouloir davantage? +Dans une muette contemplation, il n'y avait rien +qui pût la blesser: toute femme, même la plus pure, +n'éprouve-t-elle pas une certaine joie à se sentir admirée +et adorée? c'est l'espérance et le désir qui font l'outrage.</p> + +<p>J'irais à Cassis.</p> + +<p>Pendant que je balançais disant non et disant oui, +l'heure avait marché: il était trois heures cinquante-cinq +minutes. Je descendis mon escalier quatre à quatre +et, en huit ou dix minutes, j'arrivai au bureau de la +voiture; en chemin j'avais bousculé deux braves commerçants +qui causaient de leurs affaires, et je m'étais +fait arroser par un cantonnier qui m'avait inondé; mais +ni les reproches des commerçants, ni les excuses du cantonnier +ne m'avaient arrêté.</p> + +<p>Il était temps encore; au détour de la rue j'aperçus la +voiture rangée devant le bureau, les chevaux attelés, la +bâche ficelée: Clotilde debout sur le trottoir s'entretenait +avec sa cousine.</p> + +<p>Je ralentis ma course pour ne pas faire une sotte +entrée. En m'apercevant, madame Lieutaud s'approcha +de Clotilde et lui parla à l'oreille. Évidemment, mon +arrivée produisait de l'effet.</p> + +<p>Lequel? Allait-elle renoncer à son voyage pour ne +pas faire route avec un capitaine de chasseurs? Ou bien +allait-elle abandonner sa place de coupé et monter dans +l'intérieur, où déjà heureusement cinq ou six voyageurs +étaient entassés les uns contre les autres?</p> + +<p>J'avais dansé avec mademoiselle Martory, j'avais +échangé deux ou trois mots avec la cousine, je devais, +les rencontrant, les saluer. Je pris l'air le plus surpris +qu'il me fut possible, et je m'approchai d'elles.</p> + +<p>Mais à ce moment le conducteur s'avança et me dit +qu'on n'attendait plus que moi pour partir.</p> + +<p>Qu'allait-elle faire?</p> + +<p>Madame Lieutaud paraissait disposée à la retenir, cela +était manifeste dans son air inquiet et grognon; mais, d'un +autre côté, Clotilde paraissait décidée à monter en voiture.</p> + +<p>—Je vais écrire un mot à ton père; François le lui +remettra en arrivant, dit madame Lieutaud à voix +basse.</p> + +<p>—Cela n'en vaut pas la peine, répliqua Clotilde, et +père ne serait pas content. Adieu, cousine.</p> + +<p>Et sans attendre davantage, sans vouloir rien écouter, +elle monta dans le coupé légèrement, gracieusement.</p> + +<p>Je montai derrière elle, et l'on ferma la portière.</p> + +<p>Enfin.... Je respirai.</p> + +<p>Mais nous ne partîmes pas encore. Le conducteur, si +pressé tout à l'heure, avait maintenant mille choses +à faire. Les voyageurs enfermés dans sa voiture, il était +tranquille.</p> + +<p>Madame Lieutaud fit le tour de la voiture et se haussant +jusqu'à la portière occupée par Clotilde, elle engagea +avec celle-ci une conversation étouffée. Quelques mots +seulement arrivaient jusqu'à moi. L'une faisait sérieusement +et d'un air désolé des recommandations, auxquelles +l'autre répondait en riant.</p> + +<p>Le conducteur monta sur son siége, madame Lieutaud +abandonna la portière, les chevaux, excités par une +batterie de coups de fouet, partirent comme s'ils enlevaient +la malle-poste.</p> + +<p>J'avais attendu ce moment avec une impatience nerveuse; +lorsqu'il fut arrivé je me trouvai assez embarrassé. +Il fallait parler, que dire? Je me jetai à la nage.</p> + +<p>—Je ne savais pas avoir le bonheur de vous revoir +sitôt, mademoiselle, et en vous quittant l'autre nuit chez +madame Bédarrides, je n'espérais pas que les circonstances +nous feraient rencontrer, aujourd'hui, dans cette +voiture, sur la route de Cassis.</p> + +<p>Elle avait tourné la tête vers moi, et elle me regardait +d'un air qui me troublait; aussi, au lieu de chercher +mes mots, qui se présentaient difficilement, n'avais-je +qu'une idée: me trouvait-elle dangereux ou ridicule?</p> + +<p>Après être venu à bout de ma longue phrase, je m'étais +tu; mais comme elle ne répondait pas, je continuai sans +avoir trop conscience de ce que je disais:</p> + +<p>—C'est vraiment là un hasard curieux.</p> + +<p>—Pourquoi donc curieux? dit-elle avec un sourire +railleur.</p> + +<p>—Mais il me semble....</p> + +<p>—Il me semble qu'un vrai hasard a toujours quelque +chose d'étonnant; s'il a quelque chose de véritablement +curieux, il est bien près alors de n'être plus un +hasard.</p> + +<p>J'étais touché: je ne répliquai point et, pendant quelques +minutes, je regardai les maisons de la Capelette, +comme si, pour la première fois, je voyais des maisons. +Il était bien certain qu'elle ne croyait pas à une rencontre +fortuite et qu'elle se moquait de moi. D'ordinaire +j'aime peu qu'on me raille, mais je ne me sentis nullement +dépité de son sourire; il était si charmant ce +sourire qui entr'ouvrait ses lèvres et faisait cligner ses +yeux!</p> + +<p>D'ailleurs sa raillerie était assez douce, et, puisqu'elle +ne se montrait pas autrement fâchée de cette rencontre +il me convenait qu'elle crût que je l'avais arrangée: +c'était un aveu tacite de mon amour, et à la façon dont +elle accueillait cet aveu je pouvais croire qu'il n'avait +point déplu. Je continuai donc sur ce ton:</p> + +<p>—Je comprends que ce hasard n'ait rien de curieux +pour vous, mais pour moi il en est tout autrement. En +effet, il y a deux heures je me doutais si peu que j'irais +aujourd'hui à Cassis, que c'était à peine si je connaissais +le nom de ce pays.</p> + +<p>—Alors votre voyage est une inspiration; c'est une +idée qui vous est venue tout à coup... par hasard.</p> + +<p>—Bien mieux que cela, mademoiselle, ce voyage a +été décidé par une suggestion, par une intervention +étrangère, par une volonté supérieure à la mienne; +aussi je dirais volontiers de notre rencontre comme les +Arabes: «C'était écrit», et vous savez que rien ne peut +empêcher ce qui est écrit?</p> + +<p>—Écrit sur la feuille de route de François, dit-elle +en riant, mais qui l'a fait écrire?</p> + +<p>—La destinée.</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>J'avais été assez loin; maintenant il me fallait une +raison ou tout au moins un prétexte pour expliquer mon +voyage.</p> + +<p>—Il y a un fort à Cassis? dis-je.</p> + +<p>—Oh! oh! un fort. Peut-être sous Henri IV ou +Louis XIII cela était-il un fort, mais aujourd'hui je ne +sais trop de quel nom on doit appeler cette ruine.</p> + +<p>Une visite à ce fort était le prétexte que j'avais voulu +donner, j'allais passer une journée avec un officier de +mes amis en garnison dans ce fort; mais cette réponse +me déconcerta un moment. Heureusement je me retournai +assez vite, et avec moins de maladresse que je +n'en mets d'ordinaire à mentir:</p> + +<p>—C'est précisément cette ruine qui a décidé mon +voyage. J'ai reçu une lettre d'un membre de la commission +de la défense des côtes qui me demande de lui +faire un dessin de ce fort, en lui expliquant d'une façon +exacte dans quel état il se trouve aujourd'hui, quels +sont ses avantages et ses désavantages pour le pays. Vous +me paraissez bien connaître Cassis, mademoiselle?</p> + +<p>—Oh! parfaitement.</p> + +<p>—Alors vous pouvez me rendre un véritable service. +Le dessin, rien ne m'est plus facile que de le faire. Mais +de quelle utilité ce fort peut-il être pour la ville, voilà +ce qui est plus difficile. Il faudrait pour me guider et +m'éclairer quelqu'un du pays. Sans doute, je pourrais +m'adresser au commandant du fort, si toutefois il y a +un commandant, ce que j'ignore, mais c'est toujours un +mauvais procédé, dans une enquête comme la mienne, de +s'en tenir aux renseignements de ceux qui ont un intérêt +à les donner. Non, ce qu'il me faudrait, ce serait quelqu'un +de compétent qui connût bien le pays, et qui en +même temps ne fût pas tout à fait ignorant des choses de +la guerre. Alors je pourrais envoyer à Paris une réponse +tout à fait satisfaisante.</p> + +<p>Elle me regarda un moment avec ce sourire indéfinissable +que j'avais déjà vu sur ses lèvres, puis se mettant +à rire franchement:</p> + +<p>—C'est maintenant, dit-elle, que ce hasard que vous +trouviez curieux tout à l'heure devient vraiment merveilleux, +car je puis vous mettre en relation avec la seule +personne qui précisément soit en état de vous bien renseigner; +cette personne habite Cassis depuis quinze +ans et elle a une certaine compétence dans la science de +la guerre.</p> + +<p>—Et cette personne? dis-je en rougissant malgré +moi.</p> + +<p>—C'est mon père, le général Martory, qui sera +très-heureux de vous guider, si vous voulez bien lui +faire visite.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI</h3> + + +<p>La fin de ce voyage fut un émerveillement, et bien que +je ne me rappelle pas quels sont les pays que nous avons +traversés, il me semble que ce sont les plus beaux du +monde. Sur cette route blanche je n'ai pas aperçu un +grain de poussière, et partout j'ai vu des arbres verts +dans lesquels des oiseaux chantaient une musique +joyeuse.</p> + +<p>Cependant je dois prévenir ceux qui me croiraient sur +parole que j'ai pu me tromper. Peut-être au contraire la +route de Marseille à Aubagne et d'Aubagne à Cassis est-elle +poussiéreuse; peut-être n'a-t-elle pas les frais ombrages +que j'ai cru voir; peut-être les oiseaux sont-ils +aussi rares sur ses arbres que dans toute la Provence, où +il n'y en a guère. Tout est possible; pendant un certain +espace de temps dont je n'ai pas conscience, j'ai marché +dans mon rêve, et c'est l'impression de ce rêve délicieux +qui m'est restée, ce n'est pas celle de la réalité.</p> + +<p>Ce n'était pas de la réalité que j'avais souci d'ailleurs. +Que m'importait le paysage qui se déroulait devant nous, +divers et changeant à mesure que nous avancions? Que +m'importaient les arbres et les oiseaux? J'étais près d'elle; +et insensible aux choses de la terre j'étais perdu en elle.</p> + +<p>En l'apercevant pour la première fois dans le bal j'avais +été instantanément frappé par l'éclat de sa beauté qui +m'avait ébloui comme l'eût fait un éclair ou un rayon de +soleil; maintenant c'était un charme plus doux, mais non +moins puissant, qui m'envahissait et me pénétrait jusqu'au +coeur; c'était la séduction de son sourire, la fascination +troublante de son regard, la musique de sa voix; +c'était son geste plein de grâce, c'était sa parole simple +et joyeuse; c'était le parfum qui se dégageait d'elle pour +m'enivrer et m'exalter.</p> + +<p>Jamais temps ne m'a paru s'écouler si vite, et je fus +tout surpris lorsque, étendant la main, elle me montra +dans le lointain, au bas d'une côte, un amas de maison +sur le bord de la mer, et me dit que nous arrivions.</p> + +<p>—Comment! nous arrivons. Je croyais que Cassis était +à quatre ou cinq lieues de Marseille. Nous n'avons pas fait +cinq lieues!</p> + +<p>—Nous en avons fait plus de dix, dit-elle en souriant.</p> + +<p>—Je ne suis donc pas dans la voiture de Cassis?</p> + +<p>—Vous y êtes, et c'est Cassis que vous avez devant les +yeux.</p> + +<p>Mon étonnement dut avoir quelque chose de grotesque, +car elle partit d'un éclat de rire si franc que je me mis à +rire aussi; elle eût pleuré, j'aurais pleuré: je n'étais plus +moi.</p> + +<p>—Alors nous marchons de merveilleux en merveilleux.</p> + +<p>—Non, mais nous avons marché avec un détour; par +la côte de Saint-Cyr, Cassis est à quatre lieues de Marseille, +mais nous sommes venus par Aubagne, ce qui a +augmenté de beaucoup la distance.</p> + +<p>—Je n'ai pas trouvé la distance trop longue; nous serions +venus par Toulon ou par Constantinople que je ne +m'en serais pas plaint.</p> + +<p>—La masse sombre que vous apercevez devant vous, +dit-elle sans répondre à cette niaiserie, est le château qui +a décidé votre voyage à Cassis. Plus bas auprès de l'église, +où vous voyez un arbre dépasser les toits, est le jardin de +mon père.</p> + +<p>—Un saule, je crois.</p> + +<p>—Non, un platane; ce qui ne ressemble guère à un +saule.</p> + +<p>—Assurément, mais de loin la confusion est possible.</p> + +<p>—Dites que la distinction est impossible et vous serez +mieux dans la vérité; aussi suis-je surprise que vous +ayez cru voir un saule.</p> + +<p>Elle dit cela en me regardant fixement; mais je ne +bronchai point, car je ne voulais point qu'elle eût la +preuve que j'avais pris des renseignements sur elle et sur +son père. Qu'elle soupçonnât que je n'étais venu à Cassis +que pour la voir, c'était bien: mais qu'elle sût que j'avais +fait préalablement une sorte d'enquête, c'était trop.</p> + +<p>—Il est vrai qu'il y a un saule dans notre jardin, continua-t-elle, +un saule dont la bouture a été prise à Sainte-Hélène, +sur le tombeau de l'empereur, mais il n'a encore +que quelques mètres de hauteur et nous ne pouvons +l'apercevoir d'ici. A propos de l'empereur, l'aimez-vous?</p> + +<p>Je restai interloqué, ne sachant que répondre à cette +question ainsi posée, et ne pouvant répondre d'un mot +d'ailleurs, car le sentiment que m'inspire Napoléon est +très-complexe, composé de bon et de mauvais; ce n'est +ni de l'amour ni de la haine, et je n'ai à son égard ni les +superstitions du culte, ni les injustices de l'hostilité; ni +Dieu, ni monstre, mais un homme à glorifier parfois, à +condamner souvent, à juger toujours.</p> + +<p>—C'est que si vous voulez être bien avec mon père, +dit-elle après un moment d'attente, il faut admirer et aimer +l'empereur. Là-dessus il ne souffre pas la contradiction. +Sa foi, je vous en préviens, est très-intolérante; +un mot de blâme est pour lui une injure personnelle. +Mais tous les militaires admirent Napoléon.</p> + +<p>—Tous au moins admirent le vainqueur d'Austerlitz.</p> + +<p>—Eh bien, vous lui parlerez du vainqueur d'Austerlitz +et vous vous entendrez. Mon père était à Austerlitz; il +pourra vous raconter sur cette grande bataille des choses +intéressantes. Mon père a fait toutes les campagnes de +l'empire et presque toutes celles de la République.</p> + +<p>—L'histoire a gardé son nom dans la retraite de Russie +et à Waterloo.</p> + +<p>—Ah! vous savez? dit-elle en m'examinant de nouveau.</p> + +<p>—Ce que tout le monde sait.</p> + +<p>Mes yeux se baissèrent devant les siens.</p> + +<p>Après un moment de silence, elle reprit:</p> + +<p>—Vous ne regardez donc pas Cassis?</p> + +<p>—Mais si.</p> + +<p>Nous descendions une côte, et à mesure que nous avancions, +le village se montrait plus distinct au bas de deux +vallons qui se joignent au bord de la mer. Au-dessus des +toits et des cheminées, on apercevait quelques mâts de +navires qui disaient qu'un petit port était là.</p> + +<p>Si bien disposé que je fusse à trouver tout charmant, +l'aspect de ces vallons me parut triste et monotone: +point d'arbres, et seulement çà et là des oliviers au feuillage +poussiéreux qui s'élevaient tortueux et rabougris +dans un chaume de blé ou sur la clôture d'une vigne.</p> + +<p>Les collines qui descendent sur ces vallons ne sont +guère plus agréables; d'un côté, des roches crevassées +entièrement dénudées; de l'autre, des bois de pins +chétifs.</p> + +<p>—Hé bien! me dit-elle, comment trouvez-vous ce +pays?</p> + +<p>—Pittoresque.</p> + +<p>—Dites triste; je comprends cela; c'est la première +impression qu'il produit: mais, en le pratiquant, cette +impression change. Si vous restez ici quelques jours, +allez vous promener à travers ces collines pierreuses, et, +en suivant le bord de la mer, vous trouverez le gouffre de +Portmiou où viennent sourdre les eaux douces qui se +perdent dans les <i>paluns</i> d'Aubagne. Gravissez cette montagne +que nous avons sur notre gauche, et, après avoir +dépassé les bastides, vous trouverez de grands bois où la +promenade est agréable. Ces bois vous conduiront au +cap Canaille et au cap de l'Aigle qui vous ouvriront d'immenses +horizons sur la Méditerranée et ses côtes. Même +en restant dans le village, vous trouverez que le soleil, +en se couchant, donnera à tout ce paysage une beauté +pure et sereine qui parle à l'esprit. C'est mon pays et je +l'aime.</p> + +<p>Une fadaise me vint sur les lèvres; elle la devina et +l'arrêta d'un geste moqueur.</p> + +<p>—Nous arrivons, dit-elle, et pour faire le cicérone +jusqu'au bout, je dois vous indiquer un hôtel. Descendez +à la <i>Croix-Blanche</i> et faites-vous servir une bouillabaisse +pour votre dîner; c'est la gloire de mon pays et l'on vient +exprès de Marseille et d'Aubagne pour manger la bouillabaisse +de Cassis.</p> + +<p>La voiture était entrée, en effet, dans le village, dont +nous avions dépassé les premières maisons. Bientôt elle +s'arrêta devant une grande porte. J'espérais que ce serait +le général Martory lui-même qui viendrait au-devant de +sa fille, et qu'ainsi la présentation pourrait se faire tout +de suite; mais mon attente fut trompée. Point de général. +A sa place, une vieille servante, qui reçut Clotilde +dans ses bras comme elle eût fait pour son enfant, et +qui l'embrassa.</p> + +<p>—Père n'est point malade, n'est-ce pas? demanda +Clotilde.</p> + +<p>—Malade? Voilà qui serait drôle; il a son rhumatisme, +voilà tout; et puis il fait sa partie d'échecs avec le +commandant, et vous savez, quand il est à sa partie, un +tremblement de terre ne le dérangerait pas.</p> + +<p>J'aurais voulu l'accompagner jusqu'à sa porte, mais je +n'osai pas, et je dus me résigner à me séparer d'elle +après l'avoir saluée respectueusement.</p> + +<p>—A demain, dit-elle.</p> + +<p>Je restai immobile à la suivre des yeux, regardant encore +dans la rue longtemps après qu'elle avait disparu.</p> + +<p>Le maître de l'hôtel me ramena dans la réalité en venant +me demander si je voulais dîner.</p> + +<p>—Dîner? Certainement; et faites-moi préparer de la +bouillabaisse; rien que de la bouillabaisse.</p> + +<p>Ce fut le soir seulement, en me promenant au bord de +la mer, que je me retrouvai assez maître de moi pour réfléchir +raisonnablement aux incidents de cette journée et +les apprécier.</p> + +<p>La nuit était tiède et lumineuse, le ciel profond et +étoilé; la terre, après un jour de chaleur, s'était endormie +et, dans le silence du soir, la mer seule, avec son +clapotage monotone contre les rochers, faisait entendre +sa voix mystérieuse.</p> + +<p>Je restai longtemps, très-longtemps couché sur les +pierres du rivage, examinant ce qui venait de se passer, +m'examinant moi-même.</p> + +<p>Le doute, les dénégations, les mensonges de la conscience +n'étaient plus possibles; j'aimais cette jeune fille, +et je l'aimais non d'un caprice frivole, non d'un désir +passager, mais d'un amour profond, irrésistible, qui +m'avait envahi tout entier. Un éclair avait suffi, le +rayonnement de son regard, et elle avait pris ma vie.</p> + +<p>Qu'allait-elle en faire? La question méritait d'être +étudiée, au moins pour moi; malheureusement la réponse +que je pouvais lui faire dépendait d'une autre +question que j'étais dans de mauvaises conditions pour +examiner et résoudre; quelle était cette jeune fille?</p> + +<p>Là, en effet, était le point essentiel et décisif, car je +n'étais plus moi, j'étais elle; ce serait donc ce qu'elle +voudrait, ce qu'elle ferait elle-même qui déciderait de +ma vie.</p> + +<p>Adorable, séduisante, elle l'est autant que femme au +monde, cela est incontestable et saute aux yeux. Assurément, +il y a un charme en elle, une fascination qui, +par son geste, le timbre de sa voix, un certain mouvement +de ses lèvres, surtout par ses yeux et son sourire, +agit, pour ainsi dire, magnétiquement et vous +entraîne.</p> + +<p>Mais après? Tout n'est pas compris dans ce charme. +Son âme, son esprit, son caractère? Comment a-t-elle +été élevée? que doit-elle à la nature? que doit-elle à +l'éducation? Autant de mystères que de mots.</p> + +<p>Ce n'est pas en quelques heures passées près d'elle +dans cette voiture que j'ai pu la connaître. Sous le +charme, dans l'ivresse de la joie, je n'ai même pas pu +l'étudier.</p> + +<p>A sa place, et dans les conditions où nous nous trouvions, +qu'eût été une autre jeune fille? La jeune fille +honnête et pure, la jeune fille idéale, par exemple? Et +Clotilde n'avait-elle pas été d'une facilité inquiétante +pour l'avenir, d'une curiosité étrange, d'une coquetterie +effrayante?</p> + +<p>Où est-il l'homme qui connaît les jeunes filles? S'il +existe, je ne suis pas celui-là et n'ai pas sa science. Ce fut +inutilement que pendant plusieurs heures je tournai et +retournai ces difficiles problèmes dans ma tête, et je rentrai +à la <i>Croix-Blanche</i> comme j'en étais parti: j'aimais +Clotilde, voilà tout ce que je savais.</p> + +<p>Fatiguée de m'attendre, la servante de l'hôtel s'était +endormie sur le seuil de la porte, la tête reposant sur son +bras replié. Je la secouai doucement d'abord, plus fort +ensuite, et après quelques minutes je parvins à la réveiller. +En chancelant et en s'appuyant aux murs, elle me +conduisit à ma chambre.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>VII</h3> + + +<p>Quand j'ouvris les yeux le lendemain matin, ma +chambre, dont les fenêtres étaient restées ouvertes, me +parut teinte en rose. Je me levai vivement et j'allai sur +mon balcon; la mer et le ciel, du côté du Levant, étaient +roses aussi; partout, en bas, en haut, sur la terre, +dans l'air, sur les arbres et sur les maisons, une belle +lueur rose.</p> + +<p>Je me frottai les yeux, me demandant si je rêvais ou +si j'étais éveillé.</p> + +<p>Puis je me mis à rire tout seul, me disant que décidément +l'amour était un grand magicien, puisqu'il avait +la puissance de nous faire voir tout en rose.</p> + +<p>Mais ce n'était point l'amour qui avait fait ce miracle, +c'était tout simplement l'aurore «aux doigts de rose,» +la vieille aurore du bonhomme Homère qui, sur ces +côtes de la Provence, dans l'air limpide et transparent +du matin, a la même jeunesse et la même fraîcheur que +sous le climat de la Grèce.</p> + +<p>J'avais de longues heures devant moi avant de pouvoir +me présenter chez le général; pour les passer sans trop +d'impatience, je résolus de les employer à faire un +croquis du fort. Puisque j'avais commencé cette histoire, +il fallait maintenant la pousser jusqu'au bout en lui donnant +un certain cachet de vraisemblance, au moins pour +le général, car, pour Clotilde, il était assez probable +qu'elle n'en croyait pas un mot. Ses questions à ce sujet, +ses regards interrogateurs, son sourire incrédule m'avaient +montré qu'elle avait des doutes sur le motif vrai +qui avait déterminé mon voyage à Cassis; si je voulais +bien lui laisser ces doutes qui servaient mon amour, je +ne voulais point par contre qu'ils pussent se présenter à +l'esprit du général. Que Clotilde soupçonnât mon amour, +c'était parfait puisqu'elle le tolérait et même l'encourageait +d'une façon tacite, mais le général, c'était une +autre affaire: les pères ont le plus souvent, à l'égard +de l'amour, des idées qui ne sont pas celles des jeunes +filles.</p> + +<p>Il ne me fallut pas un long examen du fort pour voir +que le prétexte de ma visite à Cassis était aussi mal +trouvé que possible. Ce n'était pas un fort, en effet, +mais une mauvaise bicoque, tout au plus bonne à quelque +chose à l'époque de Henri IV ou de Louis XIII, +comme me l'avait dit Clotilde. Jamais, bien certainement, +l'idée n'avait pu venir à l'esprit d'un membre de +la commission de la défense des côtes de se préoccuper +de ce fort, et j'aurais sans doute bien du mal à faire +accepter mon histoire par le général.</p> + +<p>Cependant, comme j'étais engagé dans cette histoire +et que je ne pouvais pas maintenant la changer, je me +mis au travail et commençai mon dessin. C'était ce +dessin qui devait donner l'apparence de la vérité à mon +mensonge: quand un homme arrive un morceau de papier +à la main, il a des chances pour qu'on l'écoute et +le prenne au sérieux: le premier soin des lanceurs de +spéculations n'est-il pas de faire imprimer avec tout le +luxe de la typographie et de la lithographie le livre à +souche de leurs actions? et le bon bourgeois, qui eût +gardé son argent pour une affaire qui lui eût été honnêtement +expliquée, l'échange avec empressement contre +un chiffon de papier rose qu'on lui montre.</p> + +<p>A dix heures, j'avais fait deux petits croquis qui +étaient assez avancés pour que je pusse les laisser voir. +Qui m'eût dit, il y a quinze ans, lorsque je travaillais le +dessin avec goût et plaisir, que je tirerais un jour ce +parti de ma facilité à manier le crayon? Mais tout sert +en ce monde, et l'homme qui sait deux métiers vaut +deux hommes. Dans les circonstances présentes, seul +avec mon sabre, je serais resté embarrassé; j'ai trouvé +un auxiliaire dans un dessinateur qui est mon meilleur +ami, et ce sera un fidèle complice qui me rendra peut-être +plus d'un service.</p> + +<p>Le coeur me battait fort quand je sonnai à la porte du +général Martory. La vieille servante qui s'était trouvée +la veille à l'arrivée de la voiture vint m'ouvrir, et à la +façon dont elle m'accueillit, il me sembla qu'elle m'attendait.</p> + +<p>Néanmoins je lui remis ma carte en la priant de la +porter au général et de demander à celui-ci s'il voulait +bien me recevoir.</p> + +<p>—Ce n'est pas la peine, me dit cette domestique aux +moeurs primitives, allez au bout du vestibule et entrez, +vous trouverez le général qui est en train de <i>sacrer</i>.</p> + +<p>Sacrer? Si mes lèvres ne demandèrent point en quoi +consistait cette opération, mes yeux surpris parlèrent +pour moi.</p> + +<p>—C'est la douleur qui le fait jurer, continua la vieille +servante; elle a augmenté de force cette nuit. Une visite +lui fera du bien; ça le distraira.</p> + +<p>Puisque c'était là l'usage de la maison, je devais m'y +conformer: je suivis donc le vestibule dallé de larges +plaques de pierre grise jusqu'à la porte qui m'avait été +indiquée. Il était d'une propreté anglaise, ce vestibule, +passé au sable chaque matin comme le pont d'un navire +de guerre, frotté, essuyé, et partout sur les murailles +brillantes, sur les moulures luisantes de la boiserie on +voyait qu'on était dans une maison où les soins du ménage +étaient poussés à l'extrême.</p> + +<p>Arrivé à la porte qui se trouvait à l'extrémité de ce +vestibule, je frappai. J'avais espéré que ce serait Clotilde +qui me répondrait, car je me flattais qu'elle serait avec +son père; mais, au lieu de la voix douce que j'attendais, +ce fut une voix rude et rauque qui me répondit: +«Entrez.»</p> + +<p>Je poussai la porte, et avant d'avoir franchi le seuil, +mon regard chercha Clotilde; elle n'était pas là. La seule +personne que j'aperçus fut un vieillard à cheveux blancs +qui se tenait assis dans un fauteuil, la jambe étendue sur +un tabouret, et lisant sans lunettes le dernier volume de +l'<i>Annuaire</i>.</p> + +<p>Je m'avançai et me présentai moi-même.</p> + +<p>—Parfaitement, parfaitement, dit le général sans se +lever et en me rendant mon salut du bout de la main. +Je vous attendais, capitaine, et, pour ne rien cacher, +j'ajouterai que je vous attendais avec une curiosité impatiente, +car il n'y a que vous pour m'expliquer ce que +ma fille m'a raconté hier soir.</p> + +<p>—C'est bien simple.</p> + +<p>—Je n'en doute pas, mais c'est le récit de ma fille +qui n'est pas simple, pour moi au moins. Il est vrai que +je n'ai jamais rien compris aux histoires de femmes; et +vous, capitaine? Mais je suis naïf de vous poser cette +question; vous êtes à l'âge où les femmes ont toutes les +perfections. Moi, je n'ai jamais eu cet âge heureux, mais +j'ai vu des camarades qui l'avaient.</p> + +<p>Ce langage, que je rapporte à peu près textuellement, +confirma en moi l'impression que j'avais ressentie en +apercevant le général. C'est, en effet, un homme qu'on +peut juger sans avoir besoin de l'étudier longtemps. +Après l'avoir vu pendant deux minutes et l'avoir écouté +pendant dix, on le connaît, comme si l'on avait vécu des +années avec lui.</p> + +<p>Au physique, un homme de taille moyenne, aux épaules +larges et à la poitrine puissante; un torse et une encolure +de taureau; tous ses cheveux, qu'il porte coupés, +ras, et qui lui font comme une calotte d'autant plus +blanche que le front, les oreilles et le cou sont plus +rouges; toutes ses dents solidement plantées dans de +fortes mâchoires qui font saillie de chaque côté de la +figure, comme celles d'un carnassier; une voix sonore +qui dans une bataille jetant le cri: «En avant!» devait +dominer le tapage des tambours battant la charge. Avec +cela, une tenue et une attitude régimentaires; un col de +crin tenant la tête droite; une redingote bleue boutonnée +d'un seul rang de boutons comme une tunique, et +cousu, sur le drap même, à la place du coeur, le ruban +de la Légion d'honneur.</p> + +<p>Au moral, deux mots l'expliqueront:—une culotte +de peau, qui a été un sabreur.</p> + +<p>—C'est donc au mariage de mademoiselle Bédarrides +que vous avez rencontré ma fille?</p> + +<p>—Oui, général.</p> + +<p>—Bonnes gens, ces Bédarrides. Je les connais beaucoup; +ça n'apprécie que la fortune; ça se croit quelque +chose parce que ça a des millions; mais, malgré tout, +bonnes gens qui rendent à l'officier ce qu'ils lui doivent.</p> + +<p>—Pour moi, je leur suis reconnaissant de m'avoir +fourni l'occasion de faire la connaissance de mademoiselle +votre fille, et par là la vôtre, général.</p> + +<p>—Ma fille m'a dit que vous venez à Cassis pour visiter +le fort et savoir ce qu'on en peut tirer de bon; est-ce +cela?</p> + +<p>—Précisément.</p> + +<p>—Mais ce n'est pas vraisemblable.</p> + +<p>Je fus un moment déconcerté; mais me remettant +bientôt, je tâchai de m'expliquer, et lui répétai la fable +que j'avais déjà débitée à sa fille.</p> + +<p>—C'est bien là ce que Clotilde m'a dit, mais je ne +voulais pas le croire; comment, il y a dans la commission +de la défense de nos côtes des officiers assez bêtes +pour s'occuper de ça; c'est un marin, n'est-ce pas? ce +n'est pas un militaire.</p> + +<p>J'évitai de répondre directement, car il ne me convenait +pas de trop préciser dans une affaire aussi sottement +engagée.</p> + +<p>—Peut-être veut-on transformer le fort en prison; +peut-être veut-on vendre le terrain; je ne sais rien autre +chose si ce n'est qu'on m'a demandé comme service, et +en dehors de toute mission officielle, de faire quelques +dessins de ce fort et de les envoyer à Paris avec les renseignements +que je pourrais réunir sur son utilité ou +son inutilité.</p> + +<p>—Maintenant que vous l'avez vu, je n'ai rien à vous +en dire, n'est-ce pas? vous en savez tout autant que +moi puisque vous êtes militaire.</p> + +<p>—J'en ai cependant fait deux croquis.</p> + +<p>Et je présentai mes dessins au général, car gêné par le +mensonge dans lequel je m'étais embarqué si légèrement, +et que j'avais été obligé de continuer, j'éprouvais +le besoin de m'appuyer sur quelque chose qui me +soutînt.</p> + +<p>—C'est bien ça, tout à fait ça, très-gentil, et c'est +vous qui avez fait ces deux petites machines, capitaine?</p> + +<p>—Mais oui, mon général.</p> + +<p>—Je vous félicite; un officier qui sait faire ces petites +choses-là peut rendre des services à un général en campagne; +c'est comme un officier qui parle la langue du +pays dans lequel on se trouve; cependant pour moi je +n'ai jamais su dessiner, et en Allemagne, en Égypte, en +Italie, en Espagne, en Russie, en Algérie, je n'ai jamais +parlé que ma langue et je m'en suis tout de même tiré.</p> + +<p>Pendant que le général Martory m'exposait ainsi de +cette façon naïve ses opinions sur les connaissances qui +pouvaient être utiles à l'officier en campagne, je me demandais +avec une inquiétude qui croissait de minute en +minute, si je ne verrais pas Clotilde et si ma visite se +passerait sans qu'elle parût.</p> + +<p>Elle devait savoir que j'étais là, cependant, et elle ne +venait pas; mes belles espérances, dont je m'étais si +délicieusement bercé, ne seraient-elles que des chimères?</p> + +<p>A mesure que le temps s'écoulait, le sentiment de la +tromperie dont je m'étais rendu coupable pour m'introduire +dans cette maison m'était de plus en plus pénible; +c'était pour la voir que j'avais persisté dans cette fable +ridicule, et je ne la voyais pas. Près d'elle je n'aurais +probablement pensé qu'à ma joie, mais en son absence +je pensais à ma position et j'en étais honteux. Car cela +est triste à dire, le fardeau d'une mauvaise action qui ne +réussit pas est autrement lourd à porter que le poids de +celle qui réussit.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>VIII</h3> + + +<p>J'aurais voulu conduire mon entretien avec le général +de manière à lui donner un certain intérêt qui fît passer +le temps sans que nous en eussions trop conscience, +mais les yeux fixés sur la porte, je n'avais qu'une idée +dans l'esprit: cette porte s'ouvrirait-elle devant Clotilde?</p> + +<p>Cette préoccupation m'enlevait toute liberté et me faisait +souvent répondre à contre-sens aux questions du +général.</p> + +<p>Enfin il arriva un moment où, malgré tout mon désir +de prolonger indéfiniment ma visite et d'attendre l'entrée +de Clotilde, je crus devoir me lever.</p> + +<p>—Hé bien! qu'avez-vous donc? demanda le général.</p> + +<p>—Mais, mon général, je ne veux pas abuser davantage +de votre temps.</p> + +<p>—Abuser de mon temps, est-ce que vous croyez qu'il +est précieux, mon temps? vous l'occupez, et cela faisant, +vous me rendez service. En attendant le <i>dijuner</i>, d'ailleurs, +nous n'avons rien de mieux à faire qu'à causer, +puisque ce diable de rhumatisme me cloue sur cette +chaise.</p> + +<p>—Mais, général....</p> + +<p>—Pas d'objections, capitaine, je ne les accepte pas, +ni le refus, ni les politesses; cela est entendu, vous me +faites le plaisir de <i>dijuner</i> avec moi ou plutôt de dîner, +car j'ai gardé les anciennes habitudes, je dîne à midi et +je soupe le soir.</p> + +<p>Si heureux que je fusse de cette invitation, je voulus +me défendre, mais le général me coupa la parole.</p> + +<p>—Capitaine, vous n'êtes pas ici chez un étranger, +vous êtes chez un camarade, chez un frère; un simple +soldat viendrait chez moi, je le garderais à ma table; +pour moi, c'est une obligation; ce n'est pas M. de Saint-Nérée +que j'invite, c'est le soldat; quand les moines +voyagent, ils sont reçus de couvent en couvent; je +veux que quand un soldat passe par Cassis, il trouve +l'hospitalité chez le général Martory; c'est la règle de la +maison; obéissance à la règle, n'est-ce pas?</p> + +<p>La porte en s'ouvrant interrompit les instances du +général.</p> + +<p>Enfin, c'était elle. Ah! qu'elle était charmante dans +sa simple toilette d'intérieur; une robe de toile grise +sans ornements sur laquelle se détachaient des manchettes +et un col de toile blanche.</p> + +<p>—J'ai fait servir le dîner, dans la salle à manger, +dit-elle en allant à son père, mais si tu ne veux pas +te déranger, on peut apporter la table ici.</p> + +<p>—Pas du tout; je marcherai bien jusqu'à la salle. +Il ne faut pas écouter sa carcasse, qui se plaint toujours. +Si je l'avais écoutée en Russie, je serais resté +dans la neige avec les camarades; quand elle gémissait, +je criais plus fort qu'elle; alors elle tâchait de m'attendrir; +je tapais dessus: «en Espagne, tu disais que tu +avais trop chaud, maintenant tu dis que tu as trop froid; +tais-toi, femelle, et marche,» et elle marchait. Il n'y a +qu'à vouloir.</p> + +<p>Cependant, bien qu'il voulût commander à son rhumatisme, +il ne put retenir un cri en posant sa jambe à +terre; mais il n'en resta pas moins debout, et repoussant +sa fille qui lui tendait le bras, il se dirigea tout seul vers +la salle en grondant:</p> + +<p>—Vieillir! misère, misère.</p> + +<p>Je ne sais plus quel est la poëte qui a dit qu'il ne fallait +pas voir manger la femme aimée. Pour moi, ce poëte +était un poseur et très-probablement un ivrogne; en +tout cas, il n'a jamais été amoureux, car alors il aurait +senti que, quoi qu'elle fasse, la femme aimée est toujours +pleine d'un charme nouveau. Chaque mouvement, +chaque geste qui est une révélation est une séduction: +j'aurais vu Clotilde laver la vaisselle que bien certainement +je l'aurais trouvée adorable dans cette occupation, +qui entre ses mains n'aurait plus eu rien de vulgaire ni +de repoussant.</p> + +<p>Je la vis croquer des olives du bout de ses dents blanches, +tremper dans son verre ses lèvres roses, égrener +des raisins noirs dont les grains mûrs tachaient le bout +de ses doigts transparents, et je me levai de table plus +épris, plus charmé que lorsque j'avais pris place à ce +dîner.</p> + +<p>En rentrant dans le salon, le général reprit sa place +dans son fauteuil, puis, après avoir allumé sa pipe à +une allumette que sa fille lui apporta, il se tourna +vers moi:</p> + +<p>—A soixante-dix-sept ans, dit-il; on se laisse aller +à des habitudes, qui deviennent tyranniques. Ainsi, après +dîner, je suis accoutumé à faire une sieste de quinze ou +vingt minutes; ma fille me joue quelques airs, et je m'endors. +Ne m'en veuillez donc pas et, si cela vous est possible, +ne vous en allez pas.</p> + +<p>Clotilde se mit au piano.</p> + +<p>—J'aimerais mieux une belle sonnerie de trompette +que le piano, continua le général en riant, mais je ne +pouvais pas demander à ma fille d'apprendre la trompette; +je lui ai demandé seulement d'apprendre les vieux +airs qui m'ont fait défiler autrefois devant l'empereur et +marcher sur toutes les routes de l'Europe, et cela elle l'a +bien voulu.</p> + +<p>Clotilde, sans attendre, jouait le <i>Veillons au salut de +l'Empire</i>, ensuite elle passa à la <i>Ronde du camp de +Grandpré</i>, puis vinrent successivement: <i>Allez-vous-en, +gens de la noce</i>, <i>Elle aime à rire, elle aime à boire</i>, et +d'autres airs que je ne connais pas, mais qui avaient +le même caractère.</p> + +<p>Étendu dans son fauteuil, la tête renversée, fumant +doucement sa pipe, le général marquait le mouvement +de la main, et quelquefois, quand l'air lui rappelait un +souvenir plus vif ou plus agréable, il chantait les paroles +à mi-voix.</p> + +<p>Mais peu à peu le mouvement de la main se ralentit, +il ne chanta plus et sa tête s'abaissa sur sa poitrine; il +s'était endormi.</p> + +<p>Clotilde joua encore durant quelques instants, puis, +se levant doucement, elle me demanda si je voulais venir +faire un tour de promenade dans le jardin avec lequel le +salon communique de plain-pied par une porte vitrée.</p> + +<p>—Mon père est bien endormi, dit-elle, il ne se réveillera +pas avant un quart d'heure au moins.</p> + +<p>Ce qu'on appelle ordinairement un jardin sur ces côtes +de la Provence, est un petit terrain clos de murs, où la +chaleur du soleil se concentrant comme dans une rôtissoire, +ne laisse vivre que quelques touffes d'immortelle, +des grenadiers, des câpriers et des orangers qui ne rapportent +pas de fruits mangeables. Je fus surpris de +trouver celui dans lequel nous entrâmes verdoyant et +touffu. Au fond s'élève un beau platane à la cime arrondie, +et de chaque côté, les murs sont cachés sous +des plantes grimpantes en fleurs, des bignonias, des +passiflores. Au centre se trouve une étoile à cinq rayons +doubles émaillée de pourpiers à fleurs blanches, et au +milieu de ces rayons se dresse un buste en bronze sur +lequel retombent les rameaux déliés d'un saule pleureur. +Ce buste est celui de Napoléon, vêtu de la redingote +grise et coiffé du petit chapeau.</p> + +<p>—Voici l'autel de mon père, me dit Clotilde, et son +dieu, l'empereur.</p> + +<p>Puis, me regardant en face avec son sourire moqueur:</p> + +<p>—Je ne vous parle pas de l'arbre qui ombrage ce +buste, car bien que cet arbre ne soit pas encore arrivé, +malgré nos soins, à dépasser les murs, vous l'avez du +haut de la montagne aperçu et nommé; de près vous +le reconnaissez, n'est-ce pas, c'est le saule pleureur +que vous m'avez montré hier.</p> + +<p>Je restai un moment sans répondre, puis prenant mon +courage et ne baissant plus les yeux:</p> + +<p>—Je vous remercie, mademoiselle, d'aborder ce +sujet, car il me charge d'un poids trop lourd.</p> + +<p>—Vous êtes malheureux d'avoir pris un platane pour +un saule; c'est trop de susceptibilité botanique.</p> + +<p>—Ce n'est pas de la botanique qu'il s'agit, mais d'une +chose sérieuse.</p> + +<p>Il était évident qu'elle voulait que l'entretien sur ce +sujet n'allât pas plus loin; mais, puisque nous étions +engagés, je voulais, moi, aller jusqu'au bout.</p> + +<p>—Je vous en prie, mademoiselle, écoutez-moi sérieusement.</p> + +<p>—Il me semble cependant qu'il n'y a rien de sérieux +là dedans; j'ai voulu plaisanter, et je vous assure que +dans mes paroles, quelque sens que vous leur prêtiez, +il n'y a pas la moindre intention de reproche ou de +blâme.</p> + +<p>—Si le blâme n'est pas en vous, il est en moi.</p> + +<p>—Hé bien alors, pardonnez-vous vous-même, et n'en +parlons plus.</p> + +<p>—Parlons-en au contraire, et je vous demande en +grâce de m'écouter; soyez convaincue que vous n'entendrez +pas un mot qui ne soit l'expression du respect +le plus pur.</p> + +<p>Arrivés au bout du jardin, nous allions revenir sur +nos pas et déjà elle s'était retournée, je me plaçai devant +elle, et, de la main, du regard, je la priai de +s'arrêter.</p> + +<p>—Hier, je vous ai dit, mademoiselle, que je venais +à Cassis pour y remplir une mission dont on m'avait +chargé, et sur cette parole vous avez bien voulu m'ouvrir +votre maison et me mettre en relation avec monsieur +votre père; eh bien, cette parole était fausse.</p> + +<p>Elle recula de deux pas, et me regardant d'une +façon étrange où il y avait plus de curiosité que de +colère:</p> + +<p>—Fausse? dit-elle.</p> + +<p>—Voici la vérité. Après avoir dansé avec vous sans +vous connaître, attiré seulement près de vous par une +profonde sympathie et par une vive admiration,—pardonnez-moi +le mot, il est sincère,—j'ai demandé à +Marius Bédarrides qui vous étiez. Alors il m'a parlé de +vous, du général et de ce <i>saule</i>,—témoignage d'une +pieuse reconnaissance. J'ai voulu vous revoir, et en vous +retrouvant dans le coupé de cette diligence, au lieu de +me taire ou de vous dire la vérité, j'ai inventé cette fable +ridicule d'une mission à Cassis.</p> + +<p>—Sinon ridicule, au moins étrange dans l'intention +qui l'a inspirée.</p> + +<p>—Oh! l'intention, je la défendrai, car je vous fais le +serment qu'elle n'était pas coupable. J'ai voulu vous revoir, +voilà tout. Et en me retrouvant avec vous, j'ai été +amené, je ne sais trop comment, peut-être par crainte +de paraître avoir cherché et préparé cette rencontre, j'ai +été entraîné dans cette histoire qui s'est faite en sortant +de mes lèvres et qui depuis s'est compliquée d'incidents +auxquels le hasard a eu plus de part que moi. Mais en +me voyant accueilli comme je l'ai été par vous et par +monsieur votre père, je ne peux pas persister plus longtemps +dans ce mensonge dont j'ai honte.</p> + +<p>Il y eut un moment de silence entre nous qui me parut +mortel, car ce qu'elle allait répondre déciderait de ma vie +et l'angoisse m'étreignait le coeur. Je ne regrettais pas +d'avoir parlé, mais j'avais peur d'avoir mal parlé, et ce que +j'avais dit n'était pas tout ce que j'aurais voulu dire.</p> + +<p>—Et que voulez-vous que je réponde à cette confidence +extraordinaire? dit-elle enfin sans lever les yeux +sur moi.</p> + +<p>—Rien qu'un mot, qui est que, sachant la vérité, vous +continuerez d'être ce que vous étiez alors que vous ne +le saviez pas.</p> + +<p>J'attendais ce mot, et pendant plusieurs secondes, une +minute peut-être, nous restâmes en face l'un de l'autre, +moi les yeux fixés sur son visage épiant le mouvement +de ses lèvres, elle le regard attaché sur le sable de l'allée.</p> + +<p>—Allons rejoindre mon père, dit-elle enfin, il doit +être maintenant réveillé.</p> + +<p>Ce n'était pas la réponse que j'espérais, ce n'était pas +davantage celle que je craignais, et cependant c'était une +réponse.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>IX</h3> + + +<p>Sans doute il est bon pour l'harmonie universelle que +l'homme et la femme n'aient point l'esprit fait de même, +mais dans les choses de la vie cette diversité amène souvent +des difficultés de s'entendre et de se comprendre. +L'homme, pour avoir voulu trop préciser, est accusé de +grossièreté ou de dureté par la femme; la femme, pour +être restée dans une certaine indécision, voit l'homme lui +reprocher ce qu'il appelle de la duplicité et de la tromperie.</p> + +<p>C'était précisément cette indécision que je reprochais +à Clotilde en marchant silencieux près d'elle pour venir +retrouver son père. Qu'y avait-il au juste dans sa réponse? +On pouvait l'interpréter dans le sens que l'on désirait, +mais lui donner une forme nette et précise était bien +difficile.</p> + +<p>Je n'eus pas le temps, au reste, d'étudier longuement ce +point d'interrogation qu'elle venait de me planter dans le +coeur, car en entrant dans le salon nous trouvâmes le général +éveillé et de fort mauvaise humeur, grommelant, +bougonnant et même <i>sacrant</i>, comme disait la vieille +servante.</p> + +<p>—Comprends-tu ce qui se passe? s'écria-t-il lorsqu'il +vit sa fille entrer, l'abbé Peyreuc me fait avertir qu'il lui +est impossible de venir faire ma partie, et comme Solignac +ne reviendra de Marseille que demain, me voilà pour une +journée entière collé sur ce fauteuil avec mon sacré +rhumatisme pour toute distraction. Vieillir! misère, +misère.</p> + +<p>—Si tu veux de moi? dit-elle.</p> + +<p>—La belle affaire, de jouer contre un partenaire tel +que toi; croiriez-vous, capitaine, qu'en jouant l'autre +jour avec elle j'ai fait l'échec du berger; une partie finie +au quatrième coup sans qu'aucune pièce ait été enlevée, +comme c'est amusant! Il faudrait jouer au <i>pion coiffé</i>.</p> + +<p>Je n'osais profiter de l'occasion qui s'offrait à moi, car +dans mon incertitude sur le sens que je devais donner +à la réponse de Clotilde j'avais peur que celle-ci ne se +fâchât de ma proposition. Cependant je finis par me risquer:</p> + +<p>—Si vous vouliez m'accepter, général?</p> + +<p>C'était à Clotilde bien plus qu'au général que ces paroles +s'adressaient.</p> + +<p>Mais ce fut le général qui répondit:</p> + +<p>—Trop de complaisance, capitaine, vous n'êtes pas +venu à Cassis pour jouer aux échecs.</p> + +<p>Je ne quittais pas Clotilde des yeux, elle me regarda et +je sentis qu'elle me disait d'insister: alors elle excusait +donc ma tromperie?</p> + +<p>Cette espérance me rendit éloquent pour insister, et le +général qui ne demandait pas mieux que d'accepter, se +laissa persuader que j'étais heureux de faire sa partie.</p> + +<p>Et, de fait, je l'étais pleinement: l'esprit tranquillisé +par ma confession, le coeur comblé de joie par le regard +de Clotilde, je me voyais accueilli dans cette maison et, +sans trop de folie, je pouvais tout espérer.</p> + +<p>Je m'appliquai à jouer de mon mieux pour être agréable +au général. Mais j'étais dans de mauvaises conditions +pour ne pas commettre des fautes. J'étais frémissant +d'émotion et le regard de Clotilde que je rencontrais +souvent (car elle s'était installée dans le salon), n'était +pas fait pour me calmer. D'un autre côté, la façon de +jouer du général me déroutait. Pour lui, la partie était +une véritable bataille, et il y apportait l'ardeur et l'entraînement +qu'il montrait autrefois dans les batailles +d'hommes: je commandais les Russes, et lui commandait +naturellement les Français; mon roi était Alexandre, le +sien était Napoléon, et chaque fois qu'il le faisait marcher +il battait aux champs; après un succès il criait: +Vive l'empereur!</p> + +<p>Ce qui devait arriver se produisit, je fus battu, mais +après une défense assez convenable et assez longue pour +que le général fût fier de sa victoire.</p> + +<p>—Honneur au courage malheureux! dit-il en me serrant +chaudement la main, vous êtes un brave; il y a de +bons éléments dans la jeune armée.</p> + +<p>—Voulez-vous me donner une revanche, général?</p> + +<p>—Assez pour aujourd'hui, mais la prochaine fois que +vous reviendrez à Cassis, car vous reviendrez nous voir, +n'est-ce pas? A propos de la jeune armée, dites-moi +donc un peu, capitaine, ce qu'on pense de la situation +politique dans votre régiment.</p> + +<p>—Nous arrivons d'Afrique et vous savez, là-bas, loin +des villes, n'ayant pas de journaux, on s'occupe peu de +politique.</p> + +<p>—Je comprends ça, mais enfin on a cependant un +sentiment, et c'est ce sentiment que je vous demande: +vous êtes pour le rétablissement de l'empire, j'espère?</p> + +<p>L'entretien prenait une tournure dangereuse, ou tout +au moins gênante, car si je ne voulais pas blesser les +opinions du général, d'un autre côté il ne me convenait +pas de donner un démenti aux miennes; c'était assez de +mon premier mensonge.</p> + +<p>—Je serais assez embarrassé pour vous dire le sentiment +de mes hommes, car, à parler franchement, je crois +qu'ils n'en ont pas; j'ai entendu parler d'une grande +propagande socialiste qui se faisait dans l'armée et encore +plus d'une très-grande propagande bonapartiste; +mais chez nous ni l'une ni l'autre n'a réussi.</p> + +<p>—Auprès des soldats, bien; mais auprès des officiers? +Nous sommes dans une situation où les gens qui +sont capables d'intelligence et de raisonnement doivent +prendre un parti. Il y a plus de deux ans que le prince +Louis-Napoléon a été nommé président de la République, +qu'a-t-il pu faire depuis ce temps-là pour la bonheur de +la France?</p> + +<p>—Rien.</p> + +<p>—Pourquoi n'a-t-il rien fait? Tout simplement parce +qu'il est empêché par les partis royalistes, qui ont l'influence +dans l'Assemblée. Ces partis font-ils eux-mêmes +quelque chose d'utile? Rien que de se disputer le pouvoir, +sans avoir personne en état de l'exercer. Incapables +de faire, ils n'ont de puissance que pour empêcher de +faire. Avec eux, tout gouvernement est impossible: la +République aussi bien que la monarchie. Cela peut-il +durer? Non, n'est-ce pas? Il faut donc que cela cesse; +et cela ne peut cesser que par le rétablissement de +l'empire.</p> + +<p>—Et que serait l'empire sans un empereur? Je ne +crois pas qu'un homme comme Napoléon se remplace.</p> + +<p>—Non; mais on peut le continuer en s'inspirant de +ses idées, et son neveu est son héritier.</p> + +<p>—Par droit de naissance, peut-être; mais la naissance +ne suffit pas pour une tâche aussi grande.</p> + +<p>—C'est la tentative de Strasbourg qui vous fait parler +ainsi; je vous concède que c'était une affaire mal combinée, +et cependant voyez quel effet a produit cette tentative: +des officiers qui ne connaissaient pas ce jeune +homme se sont laissé entraîner par l'influence de son +nom, et des soldats ont refusé de marcher contre lui +parce qu'il était le neveu de l'empereur. Cela ne prouve-t-il +pas la puissance du prestige napoléonien?</p> + +<p>—Je ne nie pas ce prestige, et je crois qu'une partie +de la nation le subit, mais je doute que celui dont vous +parlez soit de taille à le porter et à l'exercer.</p> + +<p>—Je ne pense pas comme vous; en admettant que ce +que vous dites ait été juste un moment, cela ne le serait +plus maintenant, car précisément l'affaire de Strasbourg +aurait changé cela en prouvant à ce jeune homme qu'il +portait dans sa personne ce prestige napoléonien. Cette +affaire qui n'a pas réussi immédiatement lui a donc +donné une grande force au moins pour l'avenir, et s'il +n'a pas encore demandé à cette force de produire tout ce +qu'elle peut, c'est qu'il attend l'heure favorable. Boulogne +a produit le même résultat: on a ri du petit chapeau +et de l'aigle....</p> + +<p>—A-t-on eu tort?</p> + +<p>—Certes non, et, pour moi, c'est presque une profanation; +mais pendant qu'on riait, on ne voyait pas que +des généraux étaient prêts à se rallier au prétendant et +qu'un régiment était gagné. C'était là un fait considérable; +et s'il a pu se produire sous un gouvernement régulier, +qui en somme répondait dans une certaine mesure +aux besoins du pays, que doit-il arriver aujourd'hui +avec un gouvernement comme celui que nous avons! +La France va se jeter dans l'empire comme une rivière +se jette dans la mer; nous avons vu la rivière se former +à Strasbourg, grossir à Boulogne, devenir irrésistible le +10 décembre; aujourd'hui, elle n'a plus qu'à arriver à la +mer, et si ce n'est demain, ce sera après demain.</p> + +<p>Je levai la main pour prendre la parole et répondre, +mais Clotilde posa son doigt sur ses lèvres, et devant ce +geste qui était une sorte d'engagement et de complicité, +j'eus la faiblesse de me taire: pourquoi contrarier les +opinions du général?</p> + +<p>—Qu'est-ce que l'empire, d'ailleurs, continua la général, +qui s'échauffait en parlant, si ce n'est la dictature +au profit du peuple; puisque le peuple ne peut pas encore +faire ses affaires lui-même, il faut bien qu'il charge +quelqu'un de ce soin; entre la monarchie et la République +il faut une transition, et c'est le sang de Napoléon +se mariant au sang de la France, qui seul peut nous +faire traverser ce passage difficile. Il n'y a qu'un nom +populaire et puissant en France, un nom capable de dominer +les partis, c'est la nom de Napoléon. Et pourquoi? +Parce que Napoléon est tombé avec la France sur le +champ de bataille, les armes à la main; la France et lui, +lui et la France ont été écrasés en même temps par +l'étranger, et Dieu merci, il y a assez de patriotisme dans +notre pays pour qu'on n'oublie pas ces choses-là. Ah! +s'il s'était fait faire prisonnier misérablement sur un +champ de bataille où le sang de tout le monde aurait +coulé excepté le sien; ou bien s'il s'était sauvé honteusement +dans un fiacre pour échapper à une émeute, on +l'aurait depuis longtemps oublié, et si l'on se souvenait +de lui encore ce serait pour le mépriser. Mais non, mais +non, il est mort dans le drapeau tricolore, martyr des tyrans +de l'Europe, et voilà pourquoi la France crie «Vive +l'empereur!»</p> + +<p>Malgré son rhumatisme, il se dressa sur ses deux +jambes et, d'une voix formidable qui fit trembler les +vitres, il poussa trois fois ce cri. Des larmes roulaient +dans ses yeux.</p> + +<p>—Voilà pourquoi j'attends le rétablissement de l'empire +avec tant d'impatience et que je veux le voir avant +de mourir. Je veux voir l'empereur vengé. Vous pensez +bien, n'est-ce pas, que ce sera la première chose que +fera son neveu; ou bien alors il n'aurait pas une goutte +du sang des Napoléon dans les veines. Mais je suis sans +inquiétude et je suis bien certain qu'il commencera par +battre ces gueux d'Anglais: il n'oubliera pas Wellington +ni Sainte-Hélène. C'est comme si c'était écrit. Puis après +les Anglais ce sera le tour d'un autre. Il débarrassera +l'Allemagne des Prussiens; il nous rendra la frontière du +Rhin, et nous verrons des préfets français à Cologne et à +Mayence comme autrefois. La France est dans une situation +admirable; il pourra organiser la première armée +du monde et il l'organisera, car ce n'est pas sur l'armée +qu'un Bonaparte ferait des économies; vous verrez quelle +armée nous aurons. Mais ce n'est pas seulement à l'étranger +qu'il relèvera la France; à l'intérieur, il nous délivrera +du clergé, et comme les Napoléon sont des honnêtes +gens, il remettra les financiers à leur place et ne +laissera pas la spéculation corrompre le pays. Chargé des +affaires du peuple, il gouvernera pour le peuple: et +comme les Napoléon sont les héritiers de la Révolution, +il promènera le sabre de la Révolution sur toute l'Europe +pour rendre tous les peuples libres.</p> + +<p>Pensant au rôle de Napoléon Ier, je ne pus m'empêcher +de secouer la tête.</p> + +<p>—Vous ne croyez pas ça? dit le général. C'est parce +que je m'explique mal. Mais venez dîner un de ces jours; +vous vous rencontrerez avec le commandant Solignac, +qui est l'ami de Louis-Napoléon. Il connaît les idées du +prince, il vous les expliquera, il vous convertira. Voulez-vous +venir dimanche?</p> + +<p>Je n'avais aucune envie de connaître les idées du +prince, et ne voulais pas être converti par le commandant +Solignac; mais je voulais voir Clotilde, la voir encore, +la voir toujours, j'acceptai avec bonheur.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>X</h3> + + +<p>Dans l'invitation du général Martory je n'avais vu tout +d'abord qu'une heureuse occasion de passer une journée +avec Clotilde, mais la réflexion ne tarda pas à me montrer +qu'il y avait autre chose.</p> + +<p>Clotilde et son père ne seraient pas seuls à ce dîner, +il s'y trouverait aussi le commandant de Solignac qui +introduirait entre nous un élément étranger,—la +politique.</p> + +<p>Faire de la politique avec le général, c'était bien ou +plutôt cela était indifférent; en réalité, il s'agissait tout +simplement de le laisser parler et d'écouter sa glorification +de Napoléon. Il avait vu des choses curieuses; sa +vie était un long récit; il y avait intérêt et souvent même +profit à le laisser aller sans l'interrompre. Qu'importaient +ses opinions et ses sentiments? c'était le représentant +d'un autre âge. Je ne suis point de ceux qui, en présence +d'une foi sincère, haussent les épaules parce que +cette foi leur paraît ridicule, ou bien qui partent en +guerre pour la combattre. Tant que nous resterions dans +les limites de la théorie de l'impérialisme et dans le +domaine de la dévotion à saint Napoléon, je n'avais qu'à +ouvrir les oreilles et à fermer les lèvres.</p> + +<p>Mais avec le commandant de Solignac, me serait-il +possible de rester toujours sur ce terrain et de m'y +enfermer?</p> + +<p>Instinctivement et sans trop savoir pourquoi, ce commandant +de Solignac m'inquiétait.</p> + +<p>Quel était cet homme?</p> + +<p>Un ami du président de la République, disait le général +Martory, un confident de ses idées; un conspirateur +de Strasbourg et de Boulogne, m'avait dit +Marius Bédarrides.</p> + +<p>Il n'y avait pas là de quoi me rassurer.</p> + +<p>Le président de la République, je ne le connais pas, +mais ce que je sais de lui n'est pas de nature à m'inspirer +estime ou sympathie pour ses amis et confidents. +J'ai peur d'un prince qui, par sa naissance comme par +son éducation, n'a appris que le dédain de la moralité et +le mépris de l'humanité, et quand je vois qu'un tel +homme trouve des amis, j'ai peur de ses amis.</p> + +<p>Si à ce titre d'ami de ce prince on joint celui de conspirateur +de Strasbourg et de Boulogne, ma peur et ma +défiance augmentent, car pour s'être lancé dans de pareilles +entreprises, il me semble qu'il fallait être le plus +étourdi ou le moins scrupuleux des aventuriers.</p> + +<p>Revenu à Marseille je voulus avoir le coeur net de mon +inquiétude et savoir un peu mieux ce qu'était ce commandant +de Solignac. Mais comme il ne me convenait +pas d'interroger ceux de mes camarades qui pouvaient +le connaître, je m'en allai à la bibliothèque de la ville. +Je trouverais là sans doute des livres et des documents +qui m'apprendraient le rôle qu'avait joué le commandant +dans les deux conspirations de Louis-Napoléon. En faisant +une sorte d'enquête parmi mes amis j'avais des +chances de tomber sur quelqu'un qui aurait eu autrefois +des relations avec le commandant de Solignac ou l'aurait +approché d'assez près pour me dire qui il était; mais ce +moyen pouvait éveiller la curiosité, et une fois la curiosité +excitée on pouvait apprendre ma visite à Cassis; et +je ne le voulais pas, autant par respect pour Clotilde +que par jalousie, je ne voulais pas qu'on pût soupçonner +mon amour.</p> + +<p>Quand je fis ma demande au bibliothécaire, que +j'avais rencontré chez un ami commun et qui me connaissait, +il me regarda en souriant.</p> + +<p>—Vous aussi, dit-il, vous voulez étudier les conspirations +de Louis-Napoléon?</p> + +<p>—Cela vous étonne?</p> + +<p>—Pas le moins du monde, car depuis deux ans plus +de cent officiers sont venus m'adresser la même demande +que vous. C'est une bonne fortune pour notre bibliothèque +qui n'était point habituée à voir MM. les officiers +fréquenter la salle de lecture. On prend ses précautions.</p> + +<p>—Croyez-vous que je veuille apprendre l'art de +conspirer?</p> + +<p>—Nous ne nous inquiétons des intentions de nos +lecteurs, dit-il en remontant ses lunettes par un geste +moqueur, que lorsque nous avons affaire à un collégien +qui nous demande <i>la Captivité de Saint-Malo</i> de Lafontaine +pour avoir les <i>Contes</i>, ou bien un Diderot complet +pour lire <i>les Bijoux indiscrets</i> et <i>la Religieuse</i> en place de +l'<i>Essai sur le Mérite et la Vertu</i>. Mais avec un officier, nous +ne sommes pas si simples.</p> + +<p>—Pour moi, cher monsieur, vous ne l'êtes point +encore assez et vous cherchez beaucoup trop loin les +raisons d'une demande toute naturelle.</p> + +<p>—Je ne cherche rien, mon cher capitaine, je constate +que vous êtes le cent unième officier qui veut connaître +l'histoire des conspirations de Louis-Napoléon, et +je vous assure qu'il n'y a aucune mauvaise pensée sous +mes paroles. Pendant dix ans, les documents qui traitent +de ces conspirations n'ont point eu de lecteurs, maintenant +ils sont à la mode; voilà tout.</p> + +<p>Blessé de voir qu'on pouvait me soupçonner de chercher +à apprendre comment une conspiration militaire +réussit ou échoue, je me départis de ma réserve.</p> + +<p>—Les circonstances politiques, dis-je avec une certaine +raideur, ont fait rentrer dans l'armée des officiers +qui ont pris part aux affaires de Strasbourg et de Boulogne; +nous sommes tous exposés à avoir un de ces +officiers pour chef ou pour camarade; nous voulons +savoir quel rôle il a joué dans cette affaire; voilà ce +qui explique notre curiosité.</p> + +<p>—Je n'ai jamais prétendu autre chose, dit le bibliothécaire +en me faisant apporter les livres qui pouvaient +m'être utiles.</p> + +<p>La lecture confirma l'opinion qui m'était restée de ces +équipées: rien ne pouvait être plus follement, plus maladroitement +combiné, et le rôle que le prince Louis-Napoléon +avait joué dans les deux me parut tout à fait +misérable, sans un seul de ces actes de courage téméraire, +sans un seul de ces sentiments romanesques, de +ces mots chevaleresques qu'on trouve si souvent dans la +vie des aventuriers les plus vulgaires.</p> + +<p>D'un bout à l'autre la lecture de ces pièces révèle la +platitude la plus absolue chez le chef de ces entreprises. +Napoléon revenant de l'île d'Elbe a marché en triomphe +sur Paris; comme il se dit l'héritier de Napoléon, il doit +marcher en triomphe de Strasbourg à Paris la première +fois, de Boulogne à Paris la seconde; son oncle avait un +petit chapeau, il aura un petit chapeau sur lequel il portera +un morceau de viande pour qu'un aigle, dressé à +venir prendre là sa nourriture, vole au-dessus de sa tête.</p> + +<p>Si tout cela n'avait pas le caractère de l'authenticité, +on ne voudrait pas le croire, et l'on dirait qu'on a affaire +à un monomane, non à un prétendant; et c'est ce monomane +qu'on a accepté pour Président de la République, +et dont on voudrait aujourd'hui faire un empereur! +Pourquoi le parti royaliste et le parti républicain ne répandent-ils +pas ces deux procès dans toute la France? il +n'y a qu'à faire connaître cet homme pour qu'il devienne +un sujet de risée: si les paysans veulent un Napoléon, +ils ne voudront pas un faux Napoléon; s'ils acceptent un +aigle, ils se moqueront d'un perroquet.</p> + +<p>Mais ce n'est pas du chef que j'ai souci, c'est du comparse; +ce n'est pas du prince Louis, c'est du commandant +de Solignac. Et si nous n'étions pas dans des circonstances +politiques qui menacent de nous conduire à +une révolution militaire, je n'aurais bien certainement +point passé mon temps à étudier les antécédents judiciaires +du futur empereur.</p> + +<p>Quant à ceux du commandant de Solignac, pour être +d'un autre genre que ceux de son chef de troupe, ils n'en +sont pas moins curieux et intéressants. Malheureusement, +ils ne sont pas aussi complets qu'on pourrait le désirer, +car, dans ces deux conspirations, il paraît n'avoir occupé +qu'un rang très-secondaire.</p> + +<p>A l'audience, ses explications sont des plus simples: +il a servi la cause du prince Louis-Napoléon parce qu'il +croit que c'est celle de la France; pour lui, ses croyances, +ses espérances se résument dans un nom: «l'Empereur,» +et le prince Louis est l'héritier de l'empereur. Il a été entraîné +par la reconnaissance du souvenir et par la fidélité +des convictions; il le serait encore. Il ne se défend donc +pas; il se contente de répondre; on peut faire de lui ce +qu'on voudra: une condamnation sera la confirmation +du devoir accompli.</p> + +<p>Une pareille attitude avait quelque chose de grand; il +me semble que c'eût été celle du général Martory, s'il +avait pris part à ces complots. Par malheur pour le commandant +de Solignac, il y a dans ses réponses des inconséquences, +et quand on les rapproche de celles de ses +coaccusés, on trouve des contradictions qui font douter +de sa sincérité.</p> + +<p>Au lieu d'avoir été un simple soldat de la conspiration, +comme il veut le faire croire, il paraît avoir été un de ses +chefs; au lieu d'avoir été entraîné, il semble qu'il a entraîné +les autres; au lieu d'avoir obéi à la voix de la +France, il pourrait bien n'avoir écouté que celle de son +intérêt et de son ambition.</p> + +<p>Mais ce sont plutôt là des insinuations résultant de +l'ensemble des deux procès que des accusations nettement +formulées, tant la conduite du commandant a +toujours été habile et prudente: jamais il ne s'est avancé, +jamais il ne s'est compromis au premier rang, et bien que +l'on sente partout son action, nulle part on ne peut le +saisir en flagrant délit: c'est un Bertrand malin qui se +sert des pattes de Raton pour tirer du feu les marrons +qu'il doit croquer.</p> + +<p>Une seule chose plaide fortement contre lui, c'est l'état +de ses affaires au moment où il se fait le complice de son +prince. Elles étaient au plus bas, ces affaires, et telles +qu'elles ne pouvaient être relevées que par un coup +désespéré.</p> + +<p>Né en 1790, M. de Solignac fait les dernières campagnes +de l'empire; à Waterloo il est capitaine. Bien que +d'origine noble et apparenté à de bonnes familles, il +avance difficilement sous la Restauration; et, en 1832, +commandant la première circonscription de remonte, il +donne sa démission. Il y a de graves irrégularités dans +sa caisse, et un grand nombre de paysans du Calvados +se plaignent de ne pas avoir touché le prix des chevaux +qu'ils ont vendus, ces prix ayant été encaissés par le +commandant. Il prend alors du service dans l'armée +belge, mais pour peu de temps, car bientôt encore il +donne sa démission.</p> + +<p>J'en étais là de mon étude quand je m'entendis appeler +par mon nom.</p> + +<p>C'était Vimard, le capitaine d'état-major que tu as dû +connaître quand il était à Oran; il s'était assis en face de +moi sans que je le visse entrer.</p> + +<p>—On me dit que vous avez le volume de l'<i>Histoire de +dix ans</i> où se trouve le procès de Strasbourg; si vous ne +vous en servez pas, voulez-vous me le prêter?</p> + +<p>Je le lui tendis et me remis à ma lecture. Décidément +le bibliothécaire ne m'avait pas trompé, ce procès était à +la mode.</p> + +<p>Jusqu'au moment de la fermeture de la bibliothèque, +nous restâmes en face l'un de l'autre, lisant tous deux et +ne nous parlant pas.</p> + +<p>Mais en sortant Vimard me prit par le bras et cela me +surprit jusqu'à un certain point, car si nous sommes bien +ensemble, nous ne sommes pas cependant sur le pied de +l'intimité.</p> + +<p>—Êtes-vous pressé de rentrer? me dit-il.</p> + +<p>—Nullement.</p> + +<p>—Alors, voulez-vous que nous allions jusqu'au Prado?</p> + +<p>—Et quoi faire au Prado?</p> + +<p>—Causer.</p> + +<p>—Il s'agit donc d'un complot?</p> + +<p>—Pouvez-vous me dire cela, à moi surtout!</p> + +<p>—Vous cherchez le silence et le mystère.</p> + +<p>—C'est qu'il s'agit d'une chose sérieuse que je veux +examiner avec vous, sans qu'on nous écoute et nous dérange.</p> + +<p>—Allons, donc au Prado.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XI</h3> + + +<p>De la bibliothèque au Prado la distance est assez longue; +pendant le temps que nous mîmes à la franchir par +le cours Julien et le cours Lieutaud, Vimard garda un +silence obstiné, qui me laissa toute liberté pour réfléchir +à sa demande d'entretien.</p> + +<p>Pourquoi cet entretien?</p> + +<p>Pourquoi ce mystère?</p> + +<p>Pourquoi nous étions-nous rencontrés à la bibliothèque +consultant l'un et l'autre l'histoire des conspirations du +prince Louis?</p> + +<p>Enfin, en arrivant au Prado, qui se trouvait à peu près +désert, Vimard se décida à parler.</p> + +<p>—Mon silence vous surprend, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Beaucoup.</p> + +<p>—C'est que je ne désire pas que ce que j'ai à vous dire +soit entendu, et quand je suis sous l'impression d'une +forte préoccupation, je ne peux pas parler pour ne rien +dire.</p> + +<p>—Maintenant, je serai seul à vous entendre.</p> + +<p>—J'aborde donc le sujet qui nous amène ici; et si je +le fais franchement, c'est parce que j'ai en vous toute +confiance.</p> + +<p>Il ajouta encore quelques paroles qu'il est inutile de +rapporter, et après que je l'eus remercié comme je le +devais de la sympathie qu'il me témoignait, il continua:</p> + +<p>—L'idée de m'ouvrir à vous m'est venue en vous trouvant +à la bibliothèque et en vous voyant étudier les procès +de Strasbourg et de Boulogne que je venais moi-même +lire. Il m'a paru qu'il y avait dans cette rencontre +quelque chose qui ne tenait point au seul hasard, et que +si tous deux en même temps nous nous occupions du +même sujet, c'était que très-probablement nous avions +les mêmes raisons pour le faire. Je vais vous dire quelles +sont les miennes, et si vous le trouvez bon, vous me direz +après quelles sont les vôtres. Mais ce n'est pas un marché +que je vous propose et je ne vous dis pas: confidence +pour confidence. Bien entendu, vous restez maître +de votre secret.</p> + +<p>Que voulait-il? M'entraîner dans une conspiration? +Cela n'était guère probable, étant donné son caractère +honnête et droit. Mais alors, s'il ne s'agissait pas de complot, +que signifiaient ces précautions de langage? Il +ne pouvait pas avoir les mêmes raisons que moi pour +vouloir connaître le commandant de Solignac. J'avoue +que ma curiosité était vivement excitée.</p> + +<p>—Mon secret est bien simple, dis-je.</p> + +<p>—Je vous en félicite et je voudrais que la mien fût +comme le vôtre, mais il ne l'est pas et voilà pourquoi je +persiste dans mon idée de m'en ouvrir à vous, afin que +nous tenions à nous deux une sorte de petit conseil de +guerre. Tout d'abord j'avais cru que ce secret serait le +même pour nous deux et alors nous aurions eu l'un et +l'autre les mêmes raisons pour prendre une résolution. +Mais bien que par le peu de mots que vous venez de dire, +je vois que vous n'êtes pas dans une situation identique +à la mienne, je n'en veux pas moins vous consulter.</p> + +<p>Ici, il me dit de nouveau mille choses obligeantes que +je ne veux pas rapporter, mais que je dois constater +cependant pour expliquer la confiance qu'il me témoignait.</p> + +<p>A la fin, toutes ses précautions oratoires étant prises, +il abandonna le langage obscur et entortillé dont il s'était +jusque-là servi pour parler plus clairement:</p> + +<p>—Si on venait vous tâter, me dit-il, pour savoir de +quel côté vous vous rangeriez dans le cas d'un conflit +entre le président de la République et l'Assemblée, quelle +serait votre réponse?</p> + +<p>—Elle serait simple et nette; je me rangerais du côté +de celui qui respecterait la loi et contre celui qui la violerait. +Nous n'avons pas autre chose à faire, nous autres +soldats; notre route est tracée, nous n'avons qu'à la suivre: +c'est très-facile.</p> + +<p>—Pour ceux qui voient cette route, mais tout le monde +ne la voit pas comme vous, et alors dans l'obscurité, il +est bien permis d'hésiter et de tâtonner.</p> + +<p>—Qui fait cette obscurité?</p> + +<p>—Les circonstances politiques.</p> + +<p>—Et qui fait les circonstances politiques?</p> + +<p>—Le hasard, ou, si vous le voulez, la Providence.</p> + +<p>—Disons les hommes pour ne point nous perdre, et +disons en même temps que les hommes dirigent ces circonstances +suivant les besoins de leur ambition. Si on a fait +l'obscurité dans la situation politique, c'est qu'on espère +profiter de cette obscurité; l'ombre est propice aux complots.</p> + +<p>—Vous croyez donc aux complots?</p> + +<p>—Et vous?</p> + +<p>Il hésita un moment, mais sa réserve ne dura que +quelques secondes.</p> + +<p>—Moi, dit-il, je crois à un travail considérable qui se +fait dans l'armée.</p> + +<p>—Au profit de qui?</p> + +<p>—Au profit de Louis-Napoléon.</p> + +<p>—Hé bien, cela doit vous suffire pour éclairer votre +route. Si Louis-Napoléon travaille l'esprit de l'armée, c'est +pour se l'attacher. Dans quel but? Est-ce par amour platonique +pour l'armée? Non, n'est-ce pas, mais par intérêt, +pour s'appuyer sur nous et se faire président à vie ou empereur. +Hé bien, dans ces conditions, je dis que notre +voie est indiquée. Nous ne sommes pas des prétoriens +pour faire des empereurs de notre choix. Nous sommes +l'armée de la France et c'est à la France qu'il appartient +de choisir son gouvernement, ce n'est pas à nous de lui +imposer par la force de nos baïonnettes celui qu'il nous +plaît de prendre. Nous ne devons pas écouter les émissaires +du président; car le jour où celui-ci aura la conviction +que l'armée le suivra, l'empire sera fait par une +révolution militaire. En bon soldat que je suis, j'aime +trop l'armée pour admettre qu'elle peut se charger de ce +crime et de cette honte.</p> + +<p>—Et cependant il y a dans l'armée des esprits honnêtes, +qui croient que l'empire doit faire la grandeur de la +France.</p> + +<p>—C'est leur droit, comme c'est mon droit de voir +le bonheur de la France dans le rétablissement de la +monarchie légitime ou dans la consolidation de la République. +Mais ce que nous avons le droit de penser n'est +pas ce que nous avons le droit de faire, ou bien alors c'est +la guerre civile; tandis que vous soutiendrez l'empire, je +soutiendrai Henri V; notre colonel, qui a été l'ami et +l'officier d'ordonnance du duc d'Aumale, soutiendra les +princes d'Orléans; notre chef d'escadron, qui est républicain, +soutiendra la République; Mazurier, qui aime le +désordre et la canaille, soutiendra la canaille, et nous +nous battrons tous ensemble, les uns contre les autres, +ce qui sera le triomphe de l'anarchie. Voilà, mon cher, à +quoi l'on arrive en écoutant ses sentiments personnels, +ses opinions ou ses intérêts, au lieu d'écouter sa conscience. +Et c'est là ce qui m'indigne contre Louis-Napoléon +qui, pour faire triompher son ambition, ne craint +pas de corrompre l'armée; est-ce que les autres partis, +Henri V, les d'Orléans, les républicains agissent comme +lui? il est le seul à vouloir faire de l'armée un instrument +de révolution. S'il réussit, la France est perdue; il +n'y a plus d'armée; il n'y a plus d'honneur militaire.</p> + +<p>—Vous n'aimez pas Louis-Napoléon.</p> + +<p>—C'est vrai, je l'avoue hautement parce que la répulsion +qu'il m'inspire n'est point causée par des préférences +que j'aurais pour le représentant d'un autre parti. Je n'ai +point de préférences politiques, ou plutôt je n'ai pas +d'opinions exclusives. Par mes traditions de famille, je +devrais être légitimiste; je ne le suis pas; je ne suis pas +davantage orléaniste ou républicain.</p> + +<p>—Alors qu'êtes-vous donc?</p> + +<p>—Je suis ce que sont bien d'autres Français; je suis +du parti du gouvernement adopté par le pays et qui +s'exerce honnêtement en respectant les droits et la +liberté de chacun. Je n'aurais peut-être pas choisi le gouvernement +que nous avons en ce moment, mais c'est un +gouvernement légal et jamais je ne mettrai mon sabre, si +léger qu'il puisse être, au service de ceux qui voudraient +renverser ce gouvernement.</p> + +<p>Vimard s'arrêta, et me prenant la main qu'il me serra +fortement:</p> + +<p>—Ma foi, mon cher, vous me faites plaisir; je suis +heureux de vous entendre parler ainsi; dans ce temps de +trouble où nous vivons d'incertitude et d'indécision, cela +soutient de voir quelqu'un de ferme, qui ne cherche pas +son chemin.</p> + +<p>—Et cependant, l'on m'a reproché souvent mon indifférence +en matières politiques. Peut-être, en effet, vaut-il +mieux être un homme de parti, comme il vaut mieux +peut-être aussi être un homme religieux. Les convictions +bien arrêtées sont, je crois, une grande force. Mais enfin +l'indifférence politique, comme l'indifférence religieuse, +n'empêche pas d'être un honnête homme. Et pour en +revenir au sujet de notre entretien, je vous donne ma +parole que, dans les circonstances présentes, quoi qu'il +arrive, je saurai rester un honnête soldat.</p> + +<p>Nous marchâmes pendant quelques instants, réfléchissant +l'un et l'autre; Vimard à je ne sais trop quoi, moi à +ce que cet entretien avait de singulier; car venu au Prado +pour écouter les confidences et les secrets de Vimard, +j'avais parlé presque seul. Il rompit le premier le +silence.</p> + +<p>—Ainsi, dit-il, on ne vous a jamais fait d'ouvertures +dans l'intérêt du parti napoléonien?</p> + +<p>—Jamais.</p> + +<p>—Hé bien, je l'ai cru, en vous voyant à la bibliothèque, +et c'est pour savoir comment vous les aviez accueillies +que je vous ai amené ici pour tenir conseil et m'entendre +avec vous.</p> + +<p>—On vous a donc fait ces ouvertures à vous?</p> + +<p>—Oui, à moi, comme à un grand nombre d'officiers.</p> + +<p>—Une conspiration?</p> + +<p>—Non, car s'il avait été question d'une conspiration, +on y aurait mis, je pense, plus de réserve.</p> + +<p>—C'est tout haut qu'on vous demande si vous êtes +disposés à appuyer le rétablissement de l'empire.</p> + +<p>—Hé, mon cher, ce n'est pas cela qu'on nous demande, +car, au premier mot, beaucoup d'officiers, moins fermes +que vous, tourneraient le dos au négociateur. On nous +représente seulement qu'un jour ou l'autre un conflit +éclatera entre le président de la République et l'Assemblée, +et l'on insiste sur les avantages qu'il y a pour +l'armée à se ranger du côté de Louis-Napoléon; en même +temps on glisse quelques mots adroits sur les avantages +personnels qui résulteront pour les officiers disposés à +prendre ce parti. Tout cela se fait doucement, habilement, +par un homme qui est l'agent du bonapartisme +dans le Midi, le commandant de Solignac.</p> + +<p>En entendant ce nom, il m'échappa un mouvement +involontaire.</p> + +<p>—Vous le connaissez? demanda Vimard.</p> + +<p>—Non; j'ai entendu son nom et je l'ai vu figurer dans +les procès de Strasbourg et de Boulogne.</p> + +<p>—C'était précisément pour savoir quel avait été son +rôle dans ces deux affaires que je suis allé à la bibliothèque. +Ici il se remue beaucoup, et il n'y a pas d'officier +qu'il n'ait vu à Marseille, à Toulon, à Grenoble, à Montpellier; +si vous n'arriviez pas d'Afrique, vous le connaîtriez +aussi; c'est un homme que je crois très-habile.</p> + +<p>—Le procès le montre tel.</p> + +<p>—S'il y a jamais un mouvement napoléonien, il tiendra +tout le Midi dans sa main, et c'est là un point très-important, +car la Provence entière est légitimiste ou républicaine, +et l'on assure que la Société des montagnards y +est très-puissante. Ce qu'il y a de curieux dans cette +action du commandant de Solignac, c'est qu'elle s'exerce +d'une façon mystérieuse; on sent sa main partout, mais +on ne la trouverait nulle part, si l'on voulait la saisir. En +apparence, il vit tranquillement à Cassis, comme un vieux +soldat retraité, et il paraît n'avoir pas d'autre occupation +que de faire la partie du général Martory, une culotte de +peau, celui-là, et tout à fait inoffensif. Pour mieux tromper +les soupçons, il fait dire, ou tout au moins il laisse +dire qu'il est au mieux avec la fille du général.</p> + +<p>—C'est une infamie! je connais mademoiselle Martory; +c'est une jeune fille charmante; un pareil propos +sur son compte est une monstruosité.</p> + +<p>—Je ne connais pas mademoiselle Martory; ce que je +dis n'a donc aucune importance à son égard, mais seulement +à l'égard de Solignac.</p> + +<p>—Mademoiselle Martory n'a pas vingt ans, ce Solignac +en a soixante.</p> + +<p>—Pour moi, cela ne prouverait rien; j'ai vu des jeunes +filles séduites par des vieillards; Dieu vous garde, mon +cher Saint-Nérée, d'aimer jamais une femme qui ait été +perdue par un vieux libertin. Toute femme peut se relever, +excepté quand elle a été flétrie par un vieillard. +C'est l'expérience de quelqu'un qui a souffert de ce mal +affreux, qui vous parle en ce moment. Enfin, je crois +d'autant plus volontiers à la fausseté du bruit qui court +sur mademoiselle Martory, que ce bruit profite à Solignac. +Mais puisque vous connaissez le général Martory, je ne +parle pas davantage du Solignac, car bien certainement +un jour ou l'autre vous le rencontrerez, et comme il voudra +vous tâter et vous engager, vous verrez alors quel +homme c'est. Parole d'honneur, je suis content qu'il +s'adresse à vous, il aura à qui parler.</p> + +<p>—Croyez bien qu'il a déjà entendu plus d'une fois ce +que je lui répondrai: l'armée n'est pas si disposée à se +livrer qu'on le veut dire.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XII</h3> + + +<p>Si la présence de ce Solignac au dîner du général Martory +m'avait tout d'abord inspiré une certaine inquiétude, +maintenant elle me révoltait. A la pensée de me trouver à +la même table que cet homme, je n'étais plus maître de +moi; des bouffées de colère m'enflammaient le sang; +l'indignation me soulevait.</p> + +<p>Et cependant je ne croyais pas un mot de ce que m'avait +dit Vimard. Pas même pendant l'espace d'un millième +de seconde, je n'admis la possibilité que ce propos +infâme eût quelque chose de fondé. C'était une immonde +calomnie, une invention diabolique dont se servait le +plus misérable des hommes pour masquer ses cheminements +souterrains.</p> + +<p>Mais enfin une blessure profonde m'avait été portée; +le souffle empoisonné de cette calomnie avait passé sur +mon amour naissant comme un coup de mistral passe +au premier printemps sur les campagnes de la Provence: +les plantes surprises dans leur éclosion garderont pour +toute leur vie la marque de ses brûlures; sur leurs rameaux +reverdis il poussera de nouvelles feuilles, il +s'épanouira d'autres fleurs, ce ne seront point celles qui +ont été desséchées dans leur bouton.</p> + +<p>Et j'allais m'asseoir près de cet homme; il me parlerait; +je devrais lui répondre.</p> + +<p>Sous peine de me voir fermer la maison dont la porte +s'ouvrait devant moi, il me faudrait arranger mes réponses +au gré du général, au gré même de Clotilde, qui +partageait les idées de son père, ou qui tout au moins +voulait qu'on ne les contrariât point.</p> + +<p>La situation était délicate, difficile, et, quoi qu'il advînt, +elle serait pour moi douloureuse. Ce ne fut donc pas le +coeur joyeux et l'esprit tranquille que le dimanche matin +je me mis en route pour Cassis.</p> + +<p>Le général me reçut comme si j'étais son ami depuis +dix ans; quand j'entrai dans le salon il quitta son fauteuil +pour venir au-devant de moi et me serrer les mains.</p> + +<p>—Exact, c'est parfait, bon soldat; en attendant le +dîner, nous allons prendre un verre de <i>riquiqui</i>; je n'ai +plus mon rhumatisme: vive l'empereur!</p> + +<p>Il appela pour qu'on nous servît; mais, au lieu de la +servante, ce fut Clotilde qui parut. Elle aussi me reçut +comme un vieil ami, avec un doux sourire elle me tendit +la main.</p> + +<p>Les inquiétudes et les craintes qui m'enveloppaient +l'esprit se dissipèrent comme le brouillard sous les +rayons du soleil, et instantanément je vis le ciel bleu.</p> + +<p>Mais cette éclaircie splendide ne dura pas longtemps, +le général me ramena d'un mot dans la réalité.</p> + +<p>—Puisque vous êtes le premier arrivé, dit-il, je veux +vous faire connaître les convives avec lesquels vous allez +vous trouver; quand on est dans l'intimité comme ici, +c'est une bonne précaution à prendre, ça donne toute +liberté dans la conversation sans qu'on craigne de casser +les vitres du voisin. D'abord, mon ami le commandant +de Solignac, dont je vous ai déjà assez parlé pour que je +n'aie rien à vous en dire maintenant; un brave soldat +qui eût été un habile diplomate, un habile financier, enfin, +un homme que vous aurez plaisir à connaître.</p> + +<p>Je m'inclinai pour cacher mon visage et ne pas me +trahir.</p> + +<p>—Ensuite, continua le général, l'abbé Peyreuc. Que +ça ne vous étonne pas trop de voir un prêtre chez un +vieux bleu comme moi; l'abbé Peyreuc n'est pas du tout +cagot, c'est un ancien curé de Marseille qui s'est retiré à +Cassis, son pays natal; autrefois il pratiquait, dit-on, la +gaudriole, maintenant il entend très-bien la plaisanterie. +Pas besoin de vous gêner avec lui. Enfin, le troisième +convive, César Garagnon, négociant à Cassis, marchand +de vin, marchand de pierre, marchand de corail, marchand +de tout ce qui se vend cher et s'achète bon marché, +un beau garçon en train de faire une belle fortune qu'il +serait heureux d'offrir à mademoiselle Clotilde Martory. +Mais celle-ci n'en veut pas, ce dont je l'approuve, car la +fille d'un général n'est pas faite pour un pékin de cette +espèce.</p> + +<p>Au moment où le général prononçait ce dernier mot, +la porte s'ouvrit devant M. César Garagnon lui-même, +et ma jalousie, qui s'éveillait déjà, se calma aussitôt. Il +pouvait aimer Clotilde, il devait l'aimer, mais il ne serait +jamais dangereux: le parfait bourgeois de province avec +toutes les qualités et les défauts qui constituent ce type, +qu'il soit Provençal ou Normand, Bourguignon ou Girondin. +Puis arriva un prêtre gros, gras et court, la figure +rouge, la physionomie souriante, marchant à pas glissés +avec des génuflexions, l'abbé Peyreuc, ce qu'on appelle +dans le monde «un bonhomme de curé.»</p> + +<p>Enfin j'entendis sur les dalles sonores du vestibule un +pas rapide et sautillant qui me résonna dans le coeur, et +je vis entrer un homme petit, mais vigoureux, maigre et +vif, le visage noble et fait pour inspirer confiance s'il +n'avait point été déparé par des yeux perçants et mobiles +qui ne regardaient jamais qu'à la dérobée, sans se fixer +sur rien. Avec cela une rapidité de mouvements vraiment +troublante, et en tout la tournure d'un homme d'affaires +intrigant et brouillon plutôt que celle d'un militaire; un +vêtement de jeune homme, la moustache et les cheveux +teints; des pierres brillantes aux doigts; une voix chantante +et fausse.</p> + +<p>Je n'eus pas le temps de bien me rendre compte de +l'impression qui me frappait, car il vint à moi amené +par le général, et une présentation en règle eut lieu. +Il me semble qu'il me dit qu'il était heureux de faire +ma connaissance ou quelque chose dans ce genre, mais +j'entendis à peine ses paroles; en tous cas je n'y répondis +que par une inclinaison de tête.</p> + +<p>Comment allait-on nous placer à table? M. de Solignac +serait-il à côté de Clotilde? lui donnerait-il le bras pour +passer dans la salle à manger? Ces interrogations m'obsédaient +sans qu'il me fût possible d'en détacher mon +esprit. Déjà je n'étais plus tout au bonheur de voir Clotilde; +malgré moi le souvenir des paroles de Vimard me +pesait sur le coeur; en regardant Clotilde et M. de Solignac +je me disais, je me répétais que c'était impossible, +absolument impossible, et cependant je les regardais, je +les épiais.</p> + +<p>Heureusement rien de ce que je craignais ne se réalisa: +Clotilde entra la première dans la salle à manger, et +comme la femme n'était rien dans la maison du général, +celui-ci plaça à sa droite et à sa gauche l'abbé Peyreuc +et M. de Solignac. Assis près de Clotilde, frôlant sa robe, +je respirai. Pourvu qu'on n'entreprît pas ma conversion +politique, je pouvais être pleinement heureux; après le +dîner, si M. de Solignac m'emmenait dans le jardin pour +me catéchiser, je saurais me défendre. Mais un mot dit +par hasard ou avec intention ne nous entraînerait-il +pas dans la politique pendant ce dîner? la question +était là.</p> + +<p>Tout d'abord les choses marchèrent à souhait pour +moi, grâce au général et à l'abbé Peyreuc, qui s'engagèrent +dans une discussion sur «le maigre.» Le général, +qui avait connu chez Murat le fameux Laguipierre, racontait +que celui-ci lui avait affirmé et juré qu'au temps où il +était cuisinier au couvent des Chartreux, la règle traditionnelle +dans cette maison était de faire des sauces maigres +avec «du bon consommé et du blond de veau.» L'abbé +Peyreuc soutenait que c'était là une invention voltairienne, +et la querelle se continuait avec force drôleries +du côté du général, qui tombait sur les moines, et contait, +à l'appui de son anecdote, toutes les plaisanteries plus +ou moins grivoises qui avaient cours à la fin du XVIIIe siècle. +L'abbé Peyreuc se défendait et défendait «la religion» +sérieusement. Tout le monde riait, surtout le général, +qui méprisait «la prêtraille» et n'admettait le prêtre +qu'individuellement «parce que, malgré tout, il y en a +de bons: l'abbé, par exemple, qui est bien le meilleur +homme que je connaisse.»</p> + +<p>Mais au dessert ce que je craignais arriva: un mot dit +en l'air par le négociant nous fit verser dans la politique, +et instantanément nous y fûmes plongés jusqu'au cou.</p> + +<p>—Il paraît qu'on a encore découvert des complots, +dit M. Garagnon.</p> + +<p>—On en découvrira tant que nous n'aurons pas un +gouvernement assuré du lendemain, répliqua M. de Solignac; +tant que les partis ne se sentiront pas impuissants, +ils s'agiteront, surtout les républicains, qui croient toujours +qu'on veut leur voler leur République. Ces gens-là +sont comme ces mères de mélodrame à qui l'on «a volé +leur enfant.»</p> + +<p>Pendant que M. de Solignac s'exprimait ainsi, je remarquai +en lui une particularité qui me parut tout à fait +caractéristique. C'était à M. Garagnon qu'il répondait et +il s'était tourné vers lui; mais, bien que par ses paroles, +par la direction de la tête, par les gestes, il s'adressât au +négociant, par ses regards circulaires, qui allaient rapidement +de l'un à l'autre, il s'adressait à tout le monde. +Cette façon de quêter l'approbation me frappa.</p> + +<p>—Voilà qui prouve, conclut le général, qu'il nous faut +au plus vite le rétablissement de l'empire, ou bien nous +retombons dans l'anarchie.</p> + +<p>—Je crois que la conclusion du général, reprit M. de +Solignac, est maintenant généralement adoptée; je ne +dis pas qu'elle le soit par tout le monde,—le regard +circulaire s'arrondit jusqu'à moi,—mais elle l'est par la +majorité du pays. Ce n'est plus qu'une affaire de temps.</p> + +<p>—Et comment croyez-vous que cela se produira? +demanda l'abbé Peyreuc.</p> + +<p>—Ah! cela, bien entendu, je n'en sais rien. Mais peu +importent la forme et les moyens. Quand une idée est +arrivée à point, elle se fait jour fatalement; quelques +obstacles qu'elle rencontre, elle les perce pour éclore.</p> + +<p>—Vous prévoyez donc des obstacles? demanda l'abbé +Peyreuc, qui décidément tenait à pousser à fond la +question.</p> + +<p>—Il faut toujours en prévoir.</p> + +<p>—C'est là ce qui fait le bon officier, dit le général; il +voit la résistance qu'on lui opposera, et il s'arrange de +manière à l'enfoncer.</p> + +<p>—Dans le cas présent, continua M. de Solignac, je ne +vois pas d'où la résistance pourrait venir. On me répondra +peut-être,—le regard circulaire s'arrêta sur moi,—et +l'armée? En effet, l'armée seule pourrait, si elle le +voulait, maintenir le semblant de gouvernement que +nous avons et le faire fonctionner, mais elle ne le voudra +pas.</p> + +<p>—Assurément, elle ne le voudra pas, affirma le +général.</p> + +<p>—Elle ne le voudra pas, reprit M. de Solignac, parce +que l'armée n'a pas de politique.</p> + +<p>—Eh bien! alors? demanda M. Garagnon, surpris.</p> + +<p>—Je comprends que ce que je dis vous étonne; mais +vous, négociant, vous devez l'admettre mieux que personne. +Je dis que l'armée en général n'a pas de politique, +mais je dis en même temps qu'elle a des intérêts, et c'est +à ses intérêts qu'en fin de compte on obéit toujours en ce +monde.</p> + +<p>Bien que je me fusse promis de ne pas intervenir dans +cette discussion, je ne fus pas maître de moi, et, en entendant +cette théorie qui atteignait l'armée dans son +honneur, et par là m'atteignait personnellement, je ne +pensai plus à la réserve que je voulais garder et levai la +main pour répondre.</p> + +<p>Mais, en même temps, je sentis un pied se poser doucement +sur le mien.</p> + +<p>C'était Clotilde qui me demandait de garder le silence.</p> + +<p>Je la regardai; elle sourit; je restai interdit, éperdu, +enivré, le bras levé, les lèvres ouvertes et ne parla +point.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XIII</h3> + + +<p>Avec son habitude de regarder sans cesse autour de +lui pour savoir qui l'appuyait ou le désapprouvait, M. de +Solignac avait parfaitement vu mon mouvement.</p> + +<p>Il s'arrêta et, me regardant en face pour une seconde:</p> + +<p>—M. de Saint-Nérée veut parler, il me semble, dit-il.</p> + +<p>Ainsi mis en cause directement, je ne pouvais plus me +taire. Mais le pied de Clotilde me pressa plus fortement. +J'hésitai un moment, quelques secondes peut-être.</p> + +<p>—Eh bien? demanda le général.</p> + +<p>Clotilde à son tour me regarda.</p> + +<p>—Je n'ai rien à dire, général.</p> + +<p>—Capitaine, je vous demande pardon, dit M. de Solignac, +j'ai mal vu: j'ai de si mauvais yeux.</p> + +<p>—Vous vous adressiez à M. Garagnon, dit Clotilde.</p> + +<p>—Parfaitement, et je disais que l'armée, ni plus ni +moins qu'un individu, obéissait toujours à ses intérêts. +Cela est bien naturel, n'est-ce pas, monsieur Garagnon?</p> + +<p>—Pour soi d'abord, pour son voisin ensuite.</p> + +<p>—Cela n'est pas chrétien, dit l'abbé Peyreuc en souriant +finement.</p> + +<p>—Non, mais cela est humain, et le genre humain +existait avant le christianisme, continua M. de Solignac; +c'est pour cela sans doute qu'il obéit si souvent à ses +vieilles habitudes. Or, dans les circonstances présentes, +qui peut le mieux servir les intérêts de l'armée? Si nous +trouvons une réponse à cette question, nous aurons bien +des chances de savoir, ou, si l'on aime mieux,—le regard +se glissa vers moi,—de prévoir dans quelle balance +l'armée doit déposer son épée. Ce n'est pas le parti légitimiste, +n'est-ce pas? Nous n'avons pas oublié que nous +avons été les brigands de la Loire.</p> + +<p>—Je m'en souviens, interrompit le général en frappant +sur la table.</p> + +<p>—Ce n'est pas davantage le parti orléaniste, car, sous +le gouvernement de la bourgeoisie, l'armée est livrée +aux remplaçants militaires. Ce n'est pas davantage le +parti républicain, qui demande la suppression des armées +permanentes.</p> + +<p>—Quelle stupidité! s'écria la général.</p> + +<p>—Si ces trois partis ne peuvent rien pour l'armée, il +en reste un qui peut tout pour elle: le parti bonapartiste. +C'est un Napoléon seul qui peut donner à la France +la revanche de Waterloo et déchirer les traités de 1815. +C'est sous le premier des Napoléon qu'on a vu le soldat +devenir maréchal de France, duc et prince. L'armée est +donc bonapartiste dans ses chefs et dans ses soldats, et +elle ne pourrait pas ne pas l'être quand même elle le +voudrait, puisque Napoléon est synonyme de victoire et +de gloire, les deux mots les plus entraînants pour les +esprits français.</p> + +<p>—Bravo! cria le général, très-bien, admirablement +raisonné. C'est évident.</p> + +<p>—Si l'armée ne s'oppose pas au rétablissement de +l'empire, qui s'y opposera? Est-ce le clergé? Je ne le +crois pas. Le clergé sait très-bien qu'il a plus à gagner +avec l'empire qu'avec le gouvernement de Henri V.</p> + +<p>—Hum! hum! dit le général en grommelant.</p> + +<p>—Je m'en rapporte à M. l'abbé.</p> + +<p>J'eus un moment d'espérance, croyant que l'abbé +allait protester; il n'était pas retenu comme moi, et il +pouvait parler au nom de la vérité, de la dignité et de la +justice.</p> + +<p>—Le prince Louis-Napoléon paraît vouloir respecter +la liberté religieuse, dit l'abbé Peyreuc.</p> + +<p>—J'étais certain que M. l'abbé Peyreuc ne me contredirait +pas, poursuivit M. de Solignac. Henri V n'a pas +besoin du clergé; le prince, au contraire, en a besoin; +voilà pourquoi le clergé préférera le prince à Henri V: il +sera certain de se faire payer cher les services qu'il rendra. +Pas plus que le clergé, la bourgeoisie ne résistera, +elle a besoin d'un gouvernement stable.</p> + +<p>—Il nous faut un gouvernement fort, interrompit +M. Garagnon, qui nous laisse travailler et fasse nos +affaires politiques à l'étranger pendant que nous faisons +nos affaires commerciales chez nous. C'est au moins +celui-là que veulent les honnêtes gens. Ceux qui s'occupent +de politique sont des «propres à rien» qui ont des +effets en souffrance; ils comptent sur les révolutions pour +ne pas les payer.</p> + +<p>Celui-là aussi désertait à son tour, et je restais seul +pour protester, mais je ne protestai point.</p> + +<p>—Quant au peuple, c'est lui qui gagnera le plus au +rétablissement de l'empire, qui est la continuation de 89.</p> + +<p>L'empire continuateur des idées de 89, l'empire qui a +détourné le cours de la Révolution et rétabli à son profit +les institutions de l'ancien régime, c'était vraiment bien +fort, mais j'avais entendu déjà trop de choses de ce genre +sans répliquer pour ne pas laisser passer encore celle-là. +Que m'importait après tout, car bien que ce discours +s'adressât à moi, je pouvais me taire tant qu'il ne me +prenait pas directement à partie? le mépris du silence +était un genre de réponse, genre peu courageux, peu +digne, il est vrai, mais je payais ma lâcheté d'un plaisir +trop doux pour me révolter contre elle.</p> + +<p>D'ailleurs je n'avais plus besoin de prudence que pour +peu de temps, le dîner touchait à sa fin.</p> + +<p>Mais un incident se présenta, qui vint me prouver que +je m'étais flatté trop tôt, d'échapper au danger de me +prononcer franchement et de me montrer l'homme que +j'étais.</p> + +<p>On avait apporté sur la table une vieille bouteille de +vin du cap de l'Aigle, dont l'aspect était tout à fait vénérable.</p> + +<p>—Le vin blanc que vous avez bu jusqu'à présent, me +dit le général, et que vous avez trouvé bon, n'est pas le +seul produit de notre pays; nous faisons aussi du vin de +liqueur, et voici une vieille bouteille qui mérite d'être +dégustée religieusement. Aussi je trouve que le meilleur +usage que nous en puissions faire, c'est de la boire au +souvenir de Napoléon.</p> + +<p>Il emplit son verre, et la bouteille passa de main en +main.</p> + +<p>Alors le général, levant son verre de sa main droite et +posant sa main gauche sur son coeur:</p> + +<p>—A Napoléon, à l'empereur!</p> + +<p>Incontestablement j'aurais mieux aimé boire mon vin +tout simplement sans y joindre cet accompagnement; +mais enfin ce n'était là qu'un toast historique, et, pour +être agréable à Clotilde, je pouvais le porter sans scrupule.</p> + +<p>Je levai donc mon verre et le choquai doucement +contre celui de tous les convives, en m'arrangeant cependant +pour paraître effleurer celui de M. de Solignac, +et, en réalité, ne pas le toucher.</p> + +<p>Puis le vin bu, et il était excellent, je me dis que j'en +était quitte à bon compte; mais tout n'était pas fini.</p> + +<p>—Puisque nous sommes ici tous unis dans une même +pensée, dit M. de Solignac remplissant de nouveau son +verre, je demande à porter un toast qui complétera celui +du général: à l'héritier de Napoléon, à son neveu, à +Napoléon III.</p> + +<p>Cette fois, c'était trop: Clotilde me tendit la bouteille, +je la passai à mon voisin sans emplir mon verre.</p> + +<p>Le pied de Clotilde pressa plus fortement le mien.</p> + +<p>—Ce vin ne vous paraît pas bon? demanda le général.</p> + +<p>—Il est exquis; mais le premier verre me suffit; je +ne saurais en boire un second.</p> + +<p>M. de Solignac étendit le bras. Je ne bougeai point. +Rapidement le pied de Clotilde se retira de dessus le +mien. Je voulus le reprendre; je ne le trouvai point. +Pendant ce temps, les verres sonnaient les uns contre les +autres.</p> + +<p>Heureusement on se leva bientôt de table, et ce fut une +distraction au malaise que cette scène avait causé à tout +le monde,—M. de Solignac excepté.</p> + +<p>Le négociant était un brave homme qui aimait la paix, +il voulut nous empêcher de revenir à une discussion qui +l'effrayait, et il proposa une promenade en mer, qui fut +acceptée avec empressement.</p> + +<p>Nous nous rendîmes au port; mais malgré tous mes +efforts pour rester seul en arrière avec Clotilde, je ne pus +y réussir. J'aurais voulu m'expliquer, m'excuser, lui faire +sentir que je me serais avili en portant ce toast; mais +elle ne parut pas comprendre mon désir, ou tout au +moins elle ne voulut pas le satisfaire.</p> + +<p>Nous nous embarquâmes dans le canot sans qu'il +m'eût été possible de lui dire un seul mot en particulier.</p> + +<p>Le but de notre promenade était le gouffre de Port-miou, +qui se trouve à une petite distance de Cassis; c'est +une anse pittoresque s'ouvrant tout à coup dans la ligne +des montagnes blanchâtres qui va jusqu'à Marseille; la +mer pénètre dans cette anse par une étroite ouverture, +puis, s'élargissant, elle forme là un petit port encaissé +dans de hauts rochers déchiquetés; au milieu de ce port +jaillissent plusieurs sources d'eau douce.</p> + +<p>On aborda, et nous descendîmes sur la terre, ou, plus +justement, sur la pierre, car sur ces côtes à l'aspect désolé +la terre végétale n'étant plus retenue par les racines +des arbres ou des plantes, a été lavée et emportée à la mer, +de sorte qu'il ne reste qu'un tuf raboteux et crevassé. +Nous nous étions assis à l'ombre d'un grand rocher. +Après quelques minutes, Clotilde se leva et se mit à sauter +de pierre en pierre. Peu de temps après, je me levai +à mon tour et la suivis.</p> + +<p>Quand je la rejoignis, elle était sur la pointe d'un petit +promontoire et elle regardait au loin, droit devant elle, +comme si, par ses yeux, elle voulait s'enfoncer dans +l'azur.</p> + +<p>—N'est-ce pas que c'est un curieux pays que la Provence? +dit-elle en entendant mon pas sur les rochers et +en se tournant vers moi, mais peut-être n'aimez-vous +pas la Provence comme je l'aime?</p> + +<p>—Ce n'est pas pour vous parler de la Provence que +j'ai voulu vous suivre, c'est pour vous expliquer ce qui +s'est passé à propos de ce toast....</p> + +<p>—Oh! de cela, pas un mot, je vous prie. J'ai voulu +vous empêcher de prendre part à une discussion dangereuse; +je n'ai pas réussi, c'est un malheur. Je regrette +de m'être avancée si imprudemment; je suis punie par +où j'ai péché. C'est ma faute. Je suis seule coupable. Mon +intention cependant était bonne, croyez-le.</p> + +<p>—C'est moi....</p> + +<p>—De grâce, brisons là; ce qui rappelle ce dîner me +blesse....</p> + +<p>Et elle me tourna le dos pour s'avancer à l'extrémité +du promontoire; elle alla si loin qu'elle était comme +suspendue au-dessus de la mer brisant à vingt mètres +sous ses pieds. J'eus peur et je m'avançai pour la retenir. +Mais elle se retourna et revint de deux pas en arrière.</p> + +<p>Je voulus reprendre l'entretien où elle l'avait interrompu, +mais elle me prévint:</p> + +<p>—Monsieur votre père est l'ami de Henri V, n'est-ce +pas? dit-elle brusquement.</p> + +<p>—Mon père a donné sa démission en 1830; mais il +n'est pas en relations suivies avec le roi.</p> + +<p>—Enfin il lui est resté fidèle et dévoué?</p> + +<p>—Assurément.</p> + +<p>—Et vous, vous êtes l'ami du duc d'Aumale?</p> + +<p>—J'ai servi sous ses ordres en Afrique, et il m'a toujours +témoigné une grande bienveillance; mais je ne +suis point son ami dans le sens que vous donnez à ce +mot.</p> + +<p>—Enfin cela suffit; cela explique tout.</p> + +<p>J'aurais mieux aimé qu'elle comprît les véritables motifs +de ma répulsion pour Louis-Napoléon, et j'aurais +voulu qu'elle ne se les expliquât point par des questions +de personne ou d'intérêt, mais enfin, puisqu'elle acceptait +cette explication et paraissait s'en contenter, c'était +déjà quelque chose; j'avais mieux à faire que de me +jeter dans la politique.</p> + +<p>—Puisque vous m'avez interrogé, lui dis-je, permettez-moi +de vous poser aussi une question et faites-moi, +je vous en supplie, la grâce d'y répondre: Partagez-vous +les idées de monsieur votre père?</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>—Oui, mais enfin les avez-vous adoptées avec une foi +aveugle, exclusive, qui élève une barrière entre vous et +ceux qui ne partagent pas ces idées?</p> + +<p>—Et que vous importe ce que je pense ou ne pense +pas en politique et même si je pense quelque chose?</p> + +<p>Il fallait parler.</p> + +<p>—C'est que cette question est celle qui doit décider +mon avenir, mon bonheur, ma vie. Et si je vous la pose +avec une si poignante angoisse, la voix tremblante, frémissant +comme vous me voyez, c'est que je vous aime, +chère Clotilde, c'est que je vous adore....</p> + +<p>—Oh! taisez-vous! dit-elle, taisez-vous!</p> + +<p>—Non! il faut que je parle. Il faut que vous m'entendiez, +il faut que vous sachiez....</p> + +<p>Elle étendit vivement la main, et son geste fut si impérieux +que je m'arrêtai.</p> + +<p>—M. de Solignac, dit-elle à voix étouffée.</p> + +<p>C'était en effet M. de Solignac qui nous rejoignait après +avoir escaladé les rochers par le lit d'un ravin.</p> + +<p>—Vous arrivez bien, dit Clotilde restant la main toujours +étendue; vous allez nous départager: M. de Saint-Nérée +dit que le navire que vous voyez là-bas manoeuvrant +pour entrer à Marseille, est un vapeur; moi je +soutiens que c'est un bateau à voiles; et vous, que dites-vous?</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XIV</h3> + + +<p>Ma vie depuis deux mois a été un enchantement.</p> + +<p>Ce mot explique mon long silence; je n'ai eu que juste +le temps d'être heureux, et dans mes journées trop courtes +il ne m'est pas resté une minute pour conter mon +bonheur.</p> + +<p>Le bonheur, Dieu merci, n'est pas une chose définie et +bornée. Malgré les progrès de la science, on n'est pas +encore arrivé à déterminer d'une manière rigoureuse, par +l'analyse, ses éléments constitutifs:</p> + +<table cellpadding="0" cellspacing="0" border="0" align="center" summary="" + style="width: 30%; text-align: left; margin-left: auto; margin-right: auto;"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%;">Amour<br> +Gaîté<br> +Tempérament<br> +Divers<br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: right;">1,730<br> +0,367<br> +0,001<br> +0,415<br> +--------<br> +2,513<br> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<p class="milieu">Température variable, mais toujours au-dessus de zéro.</p> + +<p>Il me semble d'ailleurs que le mot enchantement dont +je me suis servi explique mieux que de longues phrases +mon état moral: j'ai vécu depuis deux mois dans un rêve +délicieux.</p> + +<p>Réveillé, racontez votre rêve à quelqu'un, ou simplement +racontez-vous-le à vous-même, et ce qui vous a +charmé ne sera plus que peu de chose: il y a des sensations +comme des sentiments que les paroles humaines ne +sauraient rendre.</p> + +<p>Il est vrai qu'il y a des poëtes qui ont su parler du bonheur +et qui l'ont fait admirablement; c'étaient des poëtes, +je ne suis qu'un soldat: ce que j'ai vu, je sais le dire tant +bien que mal; ce que j'ai entendu, je sais le rapporter +plus ou moins fidèlement, mais analyser des sentiments, +expliquer un caractère, résumer une série d'incidents +dans un trait saillant, ce n'est point mon fait.</p> + +<p>Dans ces deux mois, je n'ai eu qu'une semaine d'inquiétude, +mais elle a été terriblement longue et douloureuse. +C'est celle qui a suivi notre entretien au gouffre de Port-miou.</p> + +<p>Surpris par M. de Solignac nous avions dû redescendre +par le lit du ravin sans qu'il nous fût possible d'échanger +une seule parole en particulier. On ne pouvait marcher +qu'à la file dans ce ravin étroit et raboteux: Clotilde était +passée la première, M. de Solignac l'avait rapidement +suivie et j'étais resté le dernier. Dans cette position il +nous était impossible de nous dire un mot intime, et +j'avais dû me contenter d'écouter Clotilde parlant avec +volubilité de la mer, du ciel, des navires, de Marseille et +de dix autres choses, ce qui en ce moment n'était pour +moi qu'un vain bruit.</p> + +<p>J'espérais être plus heureux en arrivant au rivage, +mais là encore M. de Solignac s'était placé entre nous, +et de même en bateau quand nous nous étions rembarqués.</p> + +<p>On a fait une comédie sur ce mot que, quand on dit +aux gens qu'on les aime, il faut au moins leur demander +ce qu'ils en pensent. Cette situation était exactement la +mienne; seulement au lieu de la prendre par le côté comique, +je la prenais par le côté tragique: la crainte et +l'angoisse m'oppressaient le coeur; j'avais dit à Clotilde +que je l'aimais: que pensait-elle de mon amour? que +pensait-elle surtout de mon aveu?</p> + +<p>Si je ne pouvais la presser de questions et la supplier +de me répondre, je pouvais au moins l'interroger du regard. +Ce fut le langage que je parlai, en effet, toutes les +fois que mes yeux purent rencontrer les siens.</p> + +<p>Mais qui sait lire dans les yeux d'une femme, avec la certitude +de ne pas se tromper? Je n'ai point cette science. +Chaque fois que le regard de Clotilde se posait sur moi, il +me sembla qu'il n'était chargé ni de reproches ni de colère, +mais qu'il était troublé, au contraire, par une émotion +douce. Seulement, cela n'était-il pas une illusion de +l'espérance? Le désir pour la réalité? La question était +poignante pour un esprit comme le mien, toujours tourmenté +du besoin de certitude, qui voudrait que dans la +vie tout se décidât par un oui ou par un non.</p> + +<p>Ah! qu'un mot appuyant et confirmant ce regard m'eût +été doux au coeur!</p> + +<p>Cependant, il fallut partir sans l'avoir entendu ce mot, +et il fallut pendant huit jours rester à Marseille en proie +au doute, à l'incertitude et à l'impatience.</p> + +<p>Enfin, ces huit jours s'écoulèrent secondes après secondes, +heures après heures, et le dimanche arriva: je +pouvais maintenant faire une visite au général, je le +devais.</p> + +<p>Je m'arrangeai pour arriver à Cassis au moment où le +général se lèverait de table.</p> + +<p>Quand celui-ci me vit entrer, il poussa des exclamations +de gronderie:</p> + +<p>—Voilà un joli soldat qui se présente quand on sort +de table; pourquoi n'êtes-vous pas venu pour <i>dijuner</i>?</p> + +<p>—Je suis venu pour faire votre partie et vous demander +ma revanche.</p> + +<p>—Ça, c'est une excuse.</p> + +<p>Le regard de Clotilde que j'épiais parut m'approuver.</p> + +<p>Comme la première fois que j'avais déjeuné à Cassis, le +général s'allongea dans son fauteuil, et, sa pipe allumée, +il écouta: «<i>Veillons au salut de l'empire</i>» que lui joua +sa fille. Puis bientôt il s'endormit.</p> + +<p>C'était le moment que j'attendais. J'allais pouvoir +parler, j'allais savoir. Jamais mon coeur n'avait battu si +fort, même lorsque j'ai chargé les Kabyles pour mon +début.</p> + +<p>Lors de mon premier déjeuner à Cassis, Clotilde, +voyant son père endormi, m'avait proposé une promenade +au jardin. En serait-il de même cette fois? J'attendis. +Puis, voyant qu'elle restait assise devant son +piano, sans jouer, je lui demandai si elle ne voulait pas +venir dans le jardin.</p> + +<p>Alors, elle se tourna vers moi, et me regardant en +face, elle me dit à voix basse:</p> + +<p>—Restons près de mon père.</p> + +<p>—Mais j'ai à vous parler; il faut que je vous parle; je +vous en supplie.</p> + +<p>—Et moi, dit-elle, je vous supplie de ne pas insister, +car il ne faut pas que je vous écoute.</p> + +<p>—Vous m'écoutiez l'autre jour.</p> + +<p>—C'est un bonheur que vous ayez été interrompu, et +si vous ne l'aviez pas été, je vous aurais demandé, +comme je vous demande aujourd'hui, de n'en pas dire +davantage.</p> + +<p>—Eh quoi, c'était là ce que vos regards disaient?</p> + +<p>Elle garda un moment le silence; mais bientôt elle reprit +d'une voix étouffée:</p> + +<p>—A votre tour, écoutez-moi; maintenant que vous +connaissez les idées de mon père, croyez-vous qu'il écouterait +ce que vous voulez me dire?</p> + +<p>Je la regardai stupéfait et ne répondis point.</p> + +<p>—Si vous le croyez, dit-elle en continuant, parlez et +je vous écoute; si, au contraire, vous ne le croyez pas, +épargnez-moi des paroles qui seraient un outrage.</p> + +<p>Le mauvais de ma nature est de toujours faire des plans +d'avance, et quand je prévois que je me trouverai dans +une situation difficile de chercher les moyens pour en +sortir. Cela me rend quelquefois service mais le plus +souvent me laisse dans l'embarras, car il est bien rare +dans la vie que les choses s'arrangent comme nous les +avons disposées. Ce fut ce qui m'arriva dans cette circonstance. +J'avais prévu que Clotilde refuserait de venir +dans le jardin et de m'écouter, j'avais prévu qu'elle y +viendrait et me laisserait parler; mais je n'avais pas du +tout prévu cette réponse. Aussi je restai un moment +interdit, ne comprenant même pas très-bien ce qu'elle +m'avait dit, tant ma pensée était éloignée de cette conclusion.</p> + +<p>Mais, après quelques secondes d'attention, la lumière +se fit dans mon esprit.</p> + +<p>—Vous me défendez cette maison! m'écriai-je sans +modérer ma voix et oubliant que le général dormait.</p> + +<p>—Voulez-vous donc éveiller mon père?</p> + +<p>En effet, le général s'agita sur son fauteuil.</p> + +<p>Clotilde aussitôt se remit à son piano, et bientôt la respiration +du général montra qu'il s'était rendormi.</p> + +<p>Pendant assez longtemps nous restâmes l'un et l'autre +silencieux: je ne sais ce qui se passait en elle; mais pour +moi j'avais peur de reprendre notre entretien qui, sur la +voie où il se trouvait engagé, pouvait nous entraîner trop +loin. J'avais brusquement, emporté par une impatience +plus forte que ma volonté, avoué mon amour; mais si +angoissé que je fusse d'obtenir une réponse décisive, j'aimais +mieux rester à jamais dans l'incertitude que d'arriver +à une rupture.</p> + +<p>Clotilde avait répondu d'une façon obscure; fallait-il +maintenant l'obliger à expliquer ce qui était embarrassé +et préciser ce qui était indécis? Déjà, pour n'avoir pas +voulu me contenter du regard qui avait été sa première +réponse, j'avais vu ma situation devenir plus périlleuse; +maintenant, fallait-il insister encore et la pousser à +bout?</p> + +<p>Était-elle femme, d'ailleurs, à parler la langue nette et +précise que je voulais entendre? Et ne trouverait-elle pas +encore le moyen de donner à sa pensée une forme qui +permettrait toutes les interprétations?</p> + +<p>Ce fut elle qui rompit la première ce silence.</p> + +<p>—Qu'avez-vous donc compris? dit-elle, je cherche et +ne trouve pas; vous défendre cette maison, moi?</p> + +<p>—Il me semble....</p> + +<p>—Je ne me rappelle pas mes paroles, mais je suis certaine +de n'avoir pas dit un mot de cela.</p> + +<p>—Si ce ne sont pas là vos propres paroles, c'est au moins +leur sens général.</p> + +<p>—Alors, je me suis bien mal expliquée: j'ai voulu +vous prier de ne pas revenir sur un sujet qui avait été +interrompu l'autre jour, et pour cela je vous ai demandé +de considérer les sentiments de mon père. Il me semblait +que ces sentiments devraient nous interdire des paroles +comme celles qui vous ont échappé à Portmiou. Voilà ce +que j'ai voulu dire; cela seulement et rien de plus. Vous +voyez bien qu'il n'a jamais été dans ma pensée de vous +«défendre cette maison.»</p> + +<p>—Et si malgré moi, entraîné pas mon... par la violence +de..., si je reviens à ce sujet?</p> + +<p>—Mais vous n'y reviendrez pas, puisque maintenant +vous savez qu'il ne peut pas avoir de conclusion.</p> + +<p>—Jamais?</p> + +<p>—Et qui parle de jamais? pourquoi donc donnez-vous +aux mots une étendue qu'ils n'ont pas? Jamais, c'est bien +long. Je parle d'aujourd'hui, de demain. Qui sait où nous +allons, et ce que nous serons? Chez mon père, même +chez vous, les sentiments peuvent changer; pourquoi ne +se modifieraient-ils pas comme les circonstances? Mon +père a pour vous beaucoup de sympathie, je dirai même +de l'amitié, et vous pouvez pousser ce mot à l'extrême, +vous ne serez que dans la vérité: laissez faire cette amitié, +laissez faire aussi le temps....</p> + +<p>—Eh bien, que dites-vous donc? demanda le général +en s'éveillant.</p> + +<p>—Je dis à M. de Saint-Nérée que tu as pour lui une +vive sympathie.</p> + +<p>—Très-vrai, mon cher capitaine, et je vous prie de +croire que ce qui s'est passé l'autre jour ne diminue en +rien mon estime pour vous. J'aimerais mieux que nous +fussions de la même religion; mais un vieux bleu comme +moi sait ce que c'est que la liberté de conscience.</p> + +<p>On apporta les échecs et je me plaçai en face du général, +pendant que Clotilde s'installait à la porte qui ouvre +sur le jardin. En levant les yeux je la trouvais devant +moi la tête inclinée sur sa tapisserie; c'était un admirable +profil qui se dessinait avec netteté sur la fond de verdure; +de temps en temps elle se tournait vers nous pour voir +où nous en étions de notre partie, et alors nos regards se +rencontraient, se confondaient.</p> + +<p>Notre partie fut longuement débattue, et cette fois encore +je la perdis avec honneur.</p> + +<p>—Puisque vous n'êtes pas venu dîner, vous allez rester +à souper, dit le général; vous vous en retournerez à +la fraîche.</p> + +<p>—Êtes-vous à cheval ou en voiture? demanda Clotilde.</p> + +<p>—En voiture, mademoiselle.</p> + +<p>—Eh bien, alors je propose à père de vous accompagner +ce soir; la nuit sera superbe; nous vous conduirons +jusqu'à la Cardiolle et nous reviendrons à pied. Cela te +fera du bien de marcher, père.</p> + +<p>Ce fut ainsi que, malgré notre diversité d'opinions, +nous ne nous trouvâmes pas séparés. Je retournai à Cassis +le dimanche suivant, puis l'autre dimanche encore; +puis enfin, il fut de règle que j'irais tous les jeudis et tous +les dimanches. Je ne pouvais pas parler de mon amour; +mais je pouvais aimer et j'aimais.</p> + +<p>M. de Solignac, presque toujours absent, me laissait +toute liberté,—j'entends liberté de confiance.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XV</h3> + + +<p>Je crus qu'il me fallait un prétexte auprès du général +pour justifier mes fréquentes visites à Cassis, et je ne +trouvai rien de mieux que de le prier de me raconter ses +campagnes. Bien souvent, dans le cours de la conversation, +il m'en avait dit des épisodes, tantôt l'un, tantôt +l'autre, au hasard; mais ce n'étaient plus des extraits +que je voulais, c'était un ensemble complet.</p> + +<p>Je dois avouer qu'en lui adressant cette demande, je +pensais que j'aurais quelquefois des moments durs à +passer; tout ne serait pas d'un intérêt saisissant dans +cette biographie d'un soldat de la République et de l'empire, +mais j'aurais toujours Clotilde devant moi, et s'il +fallait fermer les oreilles, je pourrais au moins ouvrir les +yeux.</p> + +<p>Mais en comptant que dans ces récits il faudrait faire une +large part aux redites et aux rabâchages d'un vieux militaire, +qui trouve une chose digne d'être rapportée en détail, +par cela seul qu'il l'a faite ou qu'il l'a vue,—j'avais +poussé les prévisions beaucoup trop loin. Très-curieux, +au contraire, ces récits, pleins de faits que l'histoire néglige, +parce qu'ils ne sont pas nobles, mais qui seuls donnent +bien la physionomie et le caractère d'une époque,—et +quelle époque que celle qui voit finir le vieux monde +et commencer le monde nouveau!—remplie, largement +remplie pour un soldat, la période qui va de 1792 +à 1815.</p> + +<p>Le général Martory est fils d'un homme qui a été une +illustration du Midi, mais une des illustrations qui conduisaient +autrefois à la potence ou aux galères, et non aux +honneurs. Le père Martory, Privat Martory, était en effet, +sous Louis XV et Louis XVI, le plus célèbre des faux-sauniers +des Pyrénées, et il paraît que ses exploits sont +encore racontés de nos jours dans les anciens pays du +Conflent, du Vallespire, de la Cerdagne et du Caspir. +Ses démêlés et ses luttes avec ce qu'on appelait alors la +<i>justice bottée</i> sont restés légendaires.</p> + +<p>Dès l'âge de neuf ans, le fils accompagna le père dans +ses expéditions, et tout enfant il prit l'habitude de la +marche, de la fatigue, des privations et même des coups +de fusil. Depuis le port de Vénasque jusqu'au col de Pertus +il n'est pas un passage des Pyrénées qu'il n'ait traversé +la nuit ou le jour avec une charge de sel ou de tabac +sur le dos.</p> + +<p>A pareille vie les muscles, la force, le caractère et le +courage se forment vite. Aussi, à quinze ans, le jeune +Martory est-il un homme.</p> + +<p>Mais précisément au moment même où il va pouvoir +prendre place à côté de son père et continuer les exploits +de celui-ci, deux incidents se présentent qui l'arrêtent +dans sa carrière. Le premier est la mort de Privat Martory, +qui attrape une mauvaise balle dans une embuscade +à la frontière. Le second est la loi du 10 mai 1790, qui +supprime la gabelle.</p> + +<p>Le jeune Martory est fier, il ne veut pas rester simple +paysan dans le pays où il a été une sorte de héros, car +les faux-sauniers étaient des personnages au temps de la +gabelle, où ils devenaient une providence pour les pauvres +gens qui voulaient fumer une pipe et saler leur soupe. +Il quitte son village n'ayant pour tout patrimoine qu'une +veste de cuir, une culotte de velours et de bons souliers.</p> + +<p>Où va-t-il? il n'en sait rien, droit devant lui, au hasard; +il a de bonnes jambes, de bons bras et l'inconnu +l'attire. Avec cela, il n'a pas peur de rester un jour ou +deux sans manger; il en est quitte pour serrer la ceinture +de sa culotte, et quand une bonne chance se présente, il +dîne pour deux.</p> + +<p>Après six mois, il ne s'est pas encore beaucoup éloigné +de son village; car il s'est arrêté de place en place, là où +le pays lui plaisait et où il trouvait à travailler, valet de +ferme ici, domestique d'auberge là. Au mois de novembre, +il arrive à la montagne Noire, ce grand massif escarpé +qui commence les Cévennes.</p> + +<p>La saison est rude, le froid est vif, les jours sont courts, +les nuits sont longues, la terre est couverte de neige, et +l'on ne trouve plus de fruits aux arbres: la route devient +pénible pour les voyageurs et il ferait bon trouver un nid +quelque part pour passer l'hiver. Mais où s'arrêter, le +pays est pauvre, et nulle part on ne veut prendre un garçon +de quinze ans qui n'a pour tous mérites qu'un magnifique +appétit.</p> + +<p>Il faut marcher, marcher toujours comme le juif errant, +sans avoir cinq sous dans sa poche.</p> + +<p>Il marche donc jusqu'au jour où ses jambes refusent de +le porter, car il arrive un jour où lui, qui n'a jamais été +malade, se sent pris de frisson avec de violentes douleurs +dans la tête et dans les reins; il a soif, le coeur lui manque, +et grelottant, ne se soutenant plus, il est obligé de +demander l'hospitalité à un paysan.</p> + +<p>La nuit tombait, le vent soufflait glacial, on ne le repoussa +point et on le conduisit à une bergerie où il put +se coucher; la chaleur du fumier et celle qui se dégageait +de cent cinquante moutons tassés les uns contre les autres, +l'empêcha de mourir de froid, mais elle ne le réchauffa +point, et toute la nuit il trembla.</p> + +<p>Le lendemain matin, en entrant dans l'étable, le pâtre +le trouva étendu sur son fumier, incapable de faire un +mouvement. Sa figure et ses mains étaient couvertes de +boutons rouges. C'était la petite vérole.</p> + +<p>On voulut tout d'abord le renvoyer; mais à la fin on eut +pour lui la pitié qu'on aurait eue pour un chien, et on le +laissa dans le coin de son étable. Malheureusement les +gens chez lesquels le hasard l'avait fait tomber étaient +si pauvres, qu'ils ne pouvaient rien pour le secourir, les +moutons appartenant à un propriétaire dont ils n'étaient +que les fermiers.</p> + +<p>Pendant un mois, il resta dans cette étable, s'enfonçant +dans le fumier quand se faisait sentir le froid de la nuit, +et n'ayant, pour se soutenir, d'autre ressource que de téter +les brebis qui venaient d'agneler.</p> + +<p>Cependant il avait l'âme si solidement chevillée dans le +corps, qu'il ne mourut point.</p> + +<p>Ce fut quand il commença à entrer en convalescence +qu'il endura les plus douloureuses souffrances,—celles +de la faim, car les braves gens qui le gardaient dans leur +étable n'avaient pas de quoi le nourrir, et le lait des brebis +ne suffisait plus à son appétit féroce.</p> + +<p>Il faut que le visage tuméfié et couvert de pustules il +se remette en route au milieu de la neige pour chercher +un morceau de pain. La France n'avait point alors des +établissements hospitaliers dans toutes les villes. Presque +toutes les portes se ferment devant lui; on le repousse +par peur de la contagion.</p> + +<p>A la fin, on veut bien l'employer à Castres comme terrassier +pour vider un puisard empoisonné et il est heureux +de prendre ce travail que tous les ouvriers du pays +ont refusé.</p> + +<p>Il se rétablit, et son esprit aventureux le pousse de +pays en pays: bûcheron ici, chien de berger là, maquignon, +marinier, etc.</p> + +<p>Pendant ce temps, la Révolution s'accomplit, la France +est envahie, on parle de patrie, d'ennemis, de bataille, +de victoire; il a dix-sept ans, il s'engage comme tambour.</p> + +<p>Enfin, il a trouvé sa vocation, et il faut convenir qu'il +a été bien préparé au dur métier de soldat de la Révolution +et de l'empire; pendant vingt-trois ans il parcourra +l'Europe dans tous les sens, et les fatigues pas plus que +les maladies ne pourront l'arrêter un seul jour; il rôtira +dans les sables d'Égypte, il pourrira dans les boues de la +Pologne, il gèlera dans la retraite de Russie, et toujours +on le trouvera debout le sabre en main. C'est avec ces +hommes qui ont reçu ce rude apprentissage de la vie, que +Napoléon accomplira des prodiges qui paraissent invraisemblables +aux militaires d'aujourd'hui.</p> + +<p>Pour son début, il est enfermé dans Mayence, ce qui +est vraiment mal commencer pour un beau mangeur; +mais la famine qu'il endure à Mayence ne ressemble en +rien à la faim atroce dont il a souffert dans la montagne +Noire. Il en rit.</p> + +<p>En Vendée, il rit aussi de la guerre des chouans et de +leurs ruses; il en a vu bien d'autres dans les passages +des Pyrénées, au temps où il était faux-saunier. Ce n'est +pas lui qui se fera canarder derrière une haie ou cerner +dans un chemin creux.</p> + +<p>Où se bat-il, ou plutôt où ne se bat-il pas? Le récit en +serait trop long à faire ici, et bien que j'aie pris des notes +pour l'écrire un jour, je retarde ce jour. Un trait seulement +pris dans sa vie achèvera de le faire connaître.</p> + +<p>En 1801, il y a dix ans qu'il est soldat, et il est toujours +simple soldat; il a un fusil d'honneur, mais il n'est +pas gradé.</p> + +<p>A la revue de l'armée d'Égypte, passée à Lyon par le +premier consul, celui-ci fait sortir des rangs le grenadier +Martory.</p> + +<p>—Tu étais à Lodi?</p> + +<p>—Oui, général.</p> + +<p>—A Arcole?</p> + +<p>—Oui, général.</p> + +<p>—Tu as fait la campagne d'Égypte; tu as un fusil +d'honneur; pourquoi es-tu simple soldat?</p> + +<p>Martory hésite un moment, puis, pâle de honte, il se +décide à répondre à voix basse:</p> + +<p>—Je ne sais pas lire.</p> + +<p>—Tu es donc un paresseux, car tes yeux me disent +que tu es intelligent?</p> + +<p>—Je n'ai pas eu le temps d'apprendre.</p> + +<p>—Eh bien! il faut trouver ce temps, et quand tu sauras +écrire, tu m'écriras. Dépêche-toi.</p> + +<p>—Oui, général.</p> + +<p>Et à vingt-six ans, il se met à apprendre à lire et à +écrire avec le courage et l'acharnement qu'il a mis jusque-là +aux choses de la guerre.</p> + +<p>La paix d'Amiens lui donne le temps qui, jusque-là, +lui a manqué; l'ambition, d'ailleurs, commence à le +mordre, il voudrait être sergent; et il travaille si bien, +qu'au moment de la création de la Légion d'honneur, +dont il fait partie de droit, ayant déjà une arme d'honneur, +il peut signer son nom sur le grand-livre de +l'ordre.</p> + +<p>C'est le plus beau jour de sa vie, et pour qu'il soit complet, +il écrit le soir même une lettre au premier consul; +six lignes:</p> + +<p>«Général premier consul,</p> + +<p>»Vous m'avez commandé d'apprendre à écrire; je vous +ai obéi; s'il vous plaît maintenant de me commander +d'aller vous chercher la Lune, ce sera, j'en suis certain, +possible.</p> + +<p>»C'est vous dire, mon général, que je vous suis dévoué +jusqu'à la mort.</p> + +<p>»MARTORY,</p> + +<p>»Chevalier de la Légion d'honneur, +grenadier à la garde consulaire.»</p> + +<p>A partir de ce moment, le chemin des grades s'ouvre +pour le grenadier: caporal, sergent, sous-lieutenant, il +franchit les divers étages en deux ans et l'empire le +trouve lieutenant.</p> + +<p>Pendant ces deux années, il n'a dormi que cinq heures +par nuit, et tout le temps qu'il a pu prendre sur le service +il l'a donné au travail de l'esprit.</p> + +<p>Voilà l'homme dont j'ai ri il y a quelques mois lorsque +je l'ai entendu m'inviter à <i>dijuner</i>.</p> + +<p>Et maintenant, quand je compare ce que je sais, moi +qui n'ai eu que la peine d'ouvrir les yeux et les oreilles +pour recevoir l'instruction qu'on me donnait toute préparée, +quand je compare ce que je sais à ce qu'a appris +ce vieux soldat qui a commencé par garder les moutons, +je suis saisi de respect pour la grandeur de sa volonté. Il +peut parler de <i>dijuner</i> et de <i>casterolle</i>, je n'ai plus envie +de rire.</p> + +<p>Combien parmi nous, chauffés pour l'examen de l'école, +ont, depuis ce jour-là, oublié de mois en mois, d'année +en année, ce qui avait effleuré leur mémoire, sans jamais +se donner la peine d'apprendre rien de nouveau, plus +ignorants lorsqu'ils arrivent au grade de colonel que +lorsqu'ils sont partis du grade de sous-lieutenant. Lui, le +misérable paysan, à chaque grade gagné s'est rendu +digne d'en obtenir un plus élevé, et au prix de quel +labeur!</p> + +<p>Quels hommes! et quelle sève bouillonnait en eux!</p> + +<p>Peut-être, s'il n'était pas le père de Clotilde, ne provoquerait-il +pas en moi ces accès d'enthousiasme. Mais +il est son père, et je l'admire; comme elle, je l'adore.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XVI</h3> + + +<p>J'ai quitté Marseille pour Paris, et ce départ s'est +accompli dans des circonstances bien tristes pour moi.</p> + +<p>Il y a huit jours, le 17 novembre, j'ai reçu une lettre de +mon père dans laquelle celui-ci me disait qu'il était +souffrant depuis quelque temps, même malade, et qu'il +désirait que je vinsse passer quelques jours auprès de lui: +je ne devais pas m'inquiéter, mais cependant je devais ne +pas tarder et aussitôt que possible partir pour Paris.</p> + +<p>A cette lettre en était jointe une autre, qui m'était écrite +par le vieux valet de chambre que mon père a à son service +depuis trente-cinq ans, Félix.</p> + +<p>Elle confirmait la première et même elle l'aggravait: +mon père, depuis un mois, avait été chaque jour en s'affaiblissant, +il ne quittait plus la chambre, et, sans que le +médecin donnât un nom particulier à sa maladie, il en +paraissait inquiet.</p> + +<p>Ces deux lettres m'épouvantèrent, car j'avais vu mon +père à mon retour d'Afrique à Marseille, et, bien qu'il +m'eût paru amaigri avec les traits légèrement contractés, +j'étais loin de prévoir qu'il fût dans un état maladif.</p> + +<p>Je n'avais qu'une chose à faire, partir aussitôt, c'est-à-dire +le soir même. Après avoir été retenir ma place à +la diligence, je me rendis chez le colonel pour lui demander +une permission.</p> + +<p>D'ordinaire, notre colonel est très-facile sur la question +des permissions, et il trouve tout naturel que de +temps en temps un officier s'en aille faire un tour à Paris,—ce +qu'il appelle «une promenade à Cythère;» il faut +bien que les jeunes gens s'amusent, dit-il. Je croyais +donc que ma demande si légitime passerait sans la moindre +observation. Il n'en fut rien.</p> + +<p>—Je ne vous refuse pas, me dit-il, parce que je ne +peux pas vous refuser, mais je vous prie d'être absent le +moins longtemps possible.</p> + +<p>—C'est mon père qui décide mon voyage, c'est sa maladie +qui décidera mon retour.</p> + +<p>—Je sais que nous ne commandons pas à la maladie, +seulement je vous prie de nous revenir aussitôt que possible, +et, bien que votre permission soit de vingt jours, +vous me ferez plaisir si vous pouvez ne pas aller jusqu'à +la fin. Prenez cette recommandation en bonne part, +mon cher capitaine; elle n'a point pour but de vous tourmenter. +Mais nous sommes dans des circonstances où un +colonel tient à avoir ses bons officiers sous la main. On +ne sait pas ce qui peut arriver. Et s'il arrive quelque +chose, vous êtes un homme sur lequel on peut compter. +Vous-même d'ailleurs seriez fâché de n'être pas à votre +poste s'il fallait agir.</p> + +<p>Je n'étais pas dans des dispositions à soutenir une conversation +politique, et j'avais autre chose en tête que de +répondre à ces prévisions pessimistes du colonel. Je me +retirai et partis immédiatement pour Cassis. Je voulais +faire mes adieux à Clotilde et ne pas m'éloigner de Marseille +sans l'avoir vue.</p> + +<p>—Quel malheur que vous ne soyez pas parti hier, dit +le général quand je lui annonçai mon voyage, vous auriez +fait route avec Solignac. Voyez-le à Paris, où il restera +peu de temps, et vous pourrez peut-être revenir ensemble: +pour tous deux ce sera un plaisir; la route est longue +de Paris à Marseille.</p> + +<p>Je pus, à un moment donné, me trouver seul avec +Clotilde pendant quelques minutes dans le jardin.</p> + +<p>—Je ne sais pour combien de temps je vais être +séparé de vous, lui dis-je, car si mon père est en danger, +je ne le quitterai pas.</p> + +<p>N'osant pas continuer, je la regardai, et nous restâmes +pendant assez longtemps les yeux dans les yeux. Il me +sembla qu'elle m'encourageait à parler. Je repris donc:</p> + +<p>—Depuis trois mois, j'ai pris la douce habitude de +vous voir deux fois par semaine et de vivre de votre vie +pour ainsi dire; car le temps que je passe loin de vous, +je le passe en réalité près de vous par la pensée... par le +coeur.</p> + +<p>Elle fit un geste de la main pour m'arrêter, mais je +continuai:</p> + +<p>—Ne craignez pas, je ne dirai rien de ce que vous ne +voulez pas entendre. C'est une prière que j'ai à vous +adresser, et il me semble que, si vous pensez à ce que +va être ma situation auprès de mon père malade, mourant +peut-être, vous ne pourrez pas me refuser. Permettez-moi +de vous écrire.</p> + +<p>Elle recula vivement.</p> + +<p>—Ce n'est pas tout... promettez-moi de m'écrire.</p> + +<p>—Mais c'est impossible!</p> + +<p>—Il m'est impossible, à moi, de vivre loin de vous +sans savoir ce que vous faites, sans vous dire que je pense +à vous. Ah! chère Clotilde....</p> + +<p>Elle m'imposa silence de la main. Puis comme je voulais +continuer, elle prit la parole:</p> + +<p>—Vous savez bien que je ne peux pas recevoir vos +lettres et que je ne peux pas vous écrire ostensiblement.</p> + +<p>—Qui vous empêche de jeter une lettre à la poste, +soit ici, soit à Marseille? personne ne le saura.</p> + +<p>—Cela, jamais.</p> + +<p>—Cependant....</p> + +<p>—Laissez-moi chercher, car Dieu m'est témoin que +je voudrais trouver un moyen de ne pas ajouter un chagrin +ou un tourment à ceux que vous allez endurer.</p> + +<p>Pendant quelques secondes elle resta le front appuyé +dans ses mains, puis laissant tomber son bras:</p> + +<p>—S'il vous est possible de sortir quand vous serez à +Paris, dit-elle, choisissez-moi une babiole, un rien, un +souvenir, ce qui vous passera par l'idée, et envoyez-le-moi +ici très-franchement, en vous servant des Messageries. +J'ouvrirai moi-même votre envoi, qui me sera adressé +personnellement, et s'il y a une lettre dedans, je la trouverai.</p> + +<p>—Ah! Clotilde, Clotilde!</p> + +<p>—J'espère que je pourrai vous répondre pour vous +remercier de votre envoi.</p> + +<p>—Vous êtes un ange.</p> + +<p>—Non, et ce que je fais là est mal, mais je ne peux +pas, je ne veux pas être pour vous une cause de chagrin. +Si je ne fais pas tout ce que vous désirez, je fais au moins +plus que je ne devrais, plus qu'il n'est possible, et vous +ne pourrez pas m'accuser.</p> + +<p>Je voulus m'avancer vers elle, mais elle recula, et, se +tournant vers un grand laurier rose dont quelques rameaux +étaient encore fleuris, elle en cassa une branche +et me la tendant:</p> + +<p>—Si, en arrivant à Paris, vous mettez ce rameau dans +un vase, dit-elle, il se ranimera et restera longtemps vert, +c'est mon souvenir que je vous donne d'avance.</p> + +<p>Puis vivement et sans attendre ma réponse, elle rentra +dans le salon où je la suivis.</p> + +<p>L'heure me pressait; il fallut se séparer; le dernier +mot du général fut une recommandation d'aller voir +M. de Solignac; le mien fut une répétition de mon +adresse ou plutôt de celle de mon père, n° 50, rue de +l'Université; le dernier regard de Clotilde fut une promesse. +Et je m'éloignai plein de foi; elle penserait à moi.</p> + +<p>Mon voyage fut triste et de plus en plus lugubre à +mesure que j'approchais de Paris. En partant de Marseille, +je me demandais avec inquiétude en quel état +j'allais trouver mon père; en arrivant aux portes de +Paris, je me demandais si j'allais le trouver vivant encore.</p> + +<p>Bien que séparé depuis longtemps de mon père, par +mon métier de soldat, j'ai pour lui la tendresse la plus +grande, une tendresse qui s'est développée dans une vie +commune de quinze années pendant lesquelles nous ne +nous sommes pas quittés un seul jour.</p> + +<p>Après la mort de ma mère que je perdis dans ma cinquième +année, mon père prit seul en main le soin de +mon éducation et de mon instruction. Bien qu'à cette +époque il fût préfet à Marseille, il trouvait chaque matin +un quart d'heure pour venir surveiller mon lever, et dans +la journée, après le déjeuner, il prenait encore une heure +sur ses occupations et ses travaux pour m'apprendre à +lire. Jamais la femme de chambre qui m'a élevé, ne m'a +fait répéter une leçon.</p> + +<p>Convaincu que c'est notre première éducation qui fait +notre vie, mon père n'a jamais voulu qu'une volonté +autre que la sienne pesât sur mon caractère; et ce que +je sais, ce que je suis, c'est à lui que je le dois. Bien +véritablement, dans toute l'acception du mot, je suis deux +fois son fils.</p> + +<p>La Révolution de juillet lui ayant fait des loisirs forcés, +il se donna à moi tout entier, et nous vînmes habiter +cette même rue de l'Université, dans la maison où il +demeure encore en ce moment.</p> + +<p>Mon père était un révolutionnaire en matière d'éducation +et il se permettait de croire que les méthodes en +usage dans les classes étaient le plus souvent faites pour +la commodité des maîtres et non pour celle des élèves. +Il se donna la peine d'en inventer de nouvelles à mon +usage, soit qu'il les trouvât dans ses réflexions, soit qu'il +les prît dans les ouvrages pédagogiques dont il fit à cette +époque une étude approfondie.</p> + +<p>Ce fut ainsi qu'au lieu de me mettre aux mains un +abrégé de géographie dont je devrais lui répéter quinze +ou vingt lignes tous les jours, il me conduisit un matin +sur le Mont-Valérien, d'où nous vîmes le soleil se lever au +delà de Paris. Sans définition, je compris ce que c'était +que le Levant. Puis, la leçon continuant tout naturellement, +je compris aussi comment la Seine, gênée tantôt +à droite, tantôt à gauche par les collines, avait été obligée +de s'infléchir de côté et d'autre pour chercher un +terrain bas dans lequel elle avait creusé son lit. Et sans +que les jolis mots de cosmographie, d'orographie, d'hydrographie +eussent été prononcés, j'eus une idée intelligente +des sciences qu'ils désignent.</p> + +<p>Plus tard, ce fut le cours lui-même de la Seine que +nous suivîmes jusqu'au Havre. A Conflans, je vis ce +qu'était un confluent et je pris en même temps une leçon +d'étymologie; à Pont-de-l'Arche, j'appris ce que c'est +que le flux et le reflux; à Rouen, je visitai des filatures de +coton et des fabriques d'indiennes; au Havre, du bout de +la jetée, à l'endroit même où cette Seine se perd dans la +mer, je vis entrer les navires qui apportaient ce coton +brut qu'ils avaient été chercher à la Nouvelle-Orléans ou +à Charlestown, et je vis sortir ceux qui portaient ce coton +travaillé aux peuples sauvages de la côte d'Afrique.</p> + +<p>Ce qu'il fit pour la géographie, il le fit pour tout; et +quand, à quatorze ans, je commençai à suivre les classes +du collège Saint-Louis, il ne m'abandonna pas. En sortant +après chaque classe, je le trouvais devant la porte, +m'attendant patiemment.</p> + +<p>Quel contraste, n'est-ce pas, entre cette éducation +paternelle, si douce, si attentive, et celle que le hasard, à +la main rude, donna au général Martory?</p> + +<p>Je ne sais si elle fera de moi un général comme elle en +a fait un du contrebandier des Pyrénées, mais ce qu'elle +a fait jusqu'à présent, ç'a a été de me pénétrer pour mon +père d'une reconnaissance profonde, d'une ardente +amitié.</p> + +<p>Aussi, dans ce long trajet de Marseille, me suis-je plus +d'une fois fâché contre la pesanteur de la diligence, et, +à partir de Châlon, contre la lenteur du chemin de fer.</p> + +<p>Pauvre père!</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XVII</h3> + + +<p>Nous entrâmes dans la gare du chemin de fer de Lyon +à dix heures vingt-cinq minutes du soir; à onze heures +j'étais rue de l'Université.</p> + +<p>L'appartement de mon père donne sur la rue. Dès +que je pus apercevoir la maison, je regardai les fenêtres. +Toutes les persiennes étaient fermées et sombres. +Nulle part je ne vis de lumière. Cela m'effraya, car +mon père a toujours eu l'habitude de veiller tard dans +la nuit.</p> + +<p>Je descendis vivement de voiture.</p> + +<p>Sous la porte cochère je me trouvai nez à nez avec +Félix, le valet de chambre de mon père.</p> + +<p>—Mon père?</p> + +<p>—Il n'est pas plus mal; il vous attend; et si je suis +venu au-devant de vous, c'est parce que M. le comte +avait calculé que vous arriveriez à cette heure-ci; il a +voulu que je sois là pour vous rassurer.</p> + +<p>Je trouvai mon père allongé dans un fauteuil, et +comme je m'attendais à le voir étendu dans son lit, je +fus tout d'abord réconforté. Il n'était point si mal que +j'avais craint.</p> + +<p>Mais après quelques minutes d'examen, cette impression +première s'effaça; il était bien amaigri, bien pâli, +et sous la lumière de la lampe concentrée sur la table +par un grand abat-jour, sa main décolorée semblait +transparente.</p> + +<p>—J'ai voulu me lever pour te recevoir, me dit-il; +j'étais certain que tu arriverais ce soir; j'avais étudié +l'<i>Indicateur des chemins de fer</i>, et j'avais fait mon calcul +de Marseille à Lyon et de Lyon à Châlon; seulement, je +me demandais si à Lyon tu prendrais le bateau à vapeur +ou si tu continuerais en diligence.</p> + +<p>Ordinairement la voix de mon père était pleine, +sonore et harmonieusement soutenue; je fus frappé de +l'altération qu'elle avait subie: elle était chantante, +aiguë et, par intervalles, elle prenait des intonations +rauques comme dans l'enrouement; parfois aussi les lèvres +s'agitaient sans qu'il sortît aucun son; des syllabes +étaient aussi complètement supprimées.</p> + +<p>Mon père remarqua le mouvement de surprise douloureuse +qui se produisit en moi, et, me tendant affectueusement +la main:</p> + +<p>—Il est vrai que je suis changé, mon cher Guillaume, +mais tout n'est pas perdu. Tu verras le docteur demain, +et il te répétera sans doute ce qu'il m'affirme tous les +jours, c'est-à-dire que je n'ai point de véritable maladie: +seulement une grande faiblesse. Avec des soins les +forces reviendront, et avec les forces la santé se rétablira.</p> + +<p>Il me sembla qu'il disait cela pour me donner de +l'espérance, mais qu'il ne croyait pas lui-même à ses +propres paroles.</p> + +<p>—Maintenant, dit-il, tu vas souper.</p> + +<p>Je voulus me défendre en disant que j'avais dîné à +Tonnerre; mais il ne m'écouta point, et il commanda à +Félix de me servir.</p> + +<p>—Ne crains pas de me fatiguer, dit-il, au contraire +tu me ranimes! Je t'ai fait préparer un souper que tu +aimais autrefois quand nous revenions ensemble du +théâtre, et je me fais fête de te le voir manger. Qu'aimais-tu +autrefois?</p> + +<p>—La mayonnaise de volaille.</p> + +<p>—Eh bien! tu as pour ce soir une mayonnaise. +Allons, mets-toi à table et tâche de retrouver ton bel +appétit de quinze ans.</p> + +<p>Je me levai pour passer dans la salle à manger, mais +il me retint:</p> + +<p>—Tu vas souper là, près de moi; maintenant que je +t'ai, je ne te laisse plus aller.</p> + +<p>Félix m'apporta un guéridon tout servi et je me plaçai +en face de mon père. En me voyant manger, il se prit à +sourire:</p> + +<p>—C'est presque comme autrefois, dit-il; seulement, +autrefois, tu avais un mouvement d'attaque, en cassant +ton pain, qui était plus net; on sentait que l'affaire serait +sérieuse.</p> + +<p>Je n'étais guère disposé à faire honneur à ce souper, +car j'avais la gorge serrée par l'émotion; cependant, je +m'efforçai à manger, et j'y réussis assez bien pour que +tout à coup mon père appelât Félix.</p> + +<p>—Donne-moi un couvert, dit-il; je veux manger une +feuille de salade avec Guillaume. Il me semble que je +retrouve la force et l'appétit.</p> + +<p>En effet, il s'assit sur son fauteuil et il mangea quelques +feuilles de salade; il n'était plus le malade anéanti +que j'avais trouvé en entrant, ses yeux s'étaient animés, +sa voix s'était affermie, le sang avait rougi ses mains.</p> + +<p>—Décidément, dit-il, je ne regrette plus de t'avoir +appelé à Paris et je vois que j'aurais bien fait de m'y décider +plus tôt; tu es un grand médecin, tu guéris sans +remède, par le regard.</p> + +<p>—Et pourquoi ne m'avez-vous pas écrit la vérité +plus tôt?</p> + +<p>—Parce que, dans les circonstances où nous sommes, +je ne voulais pas t'enlever à ton régiment; qu'aurais-tu +dit, si à la veille d'une expédition contre les Arabes, je +t'avais demandé de venir passer un mois à Paris?</p> + +<p>—En Algérie, j'aurais jusqu'à un certain point compris +cela, mais à Marseille nous ne sommes pas exposés +à partir en guerre d'un jour à l'autre.</p> + +<p>—Qui sait?</p> + +<p>—Craignez-vous une révolution?</p> + +<p>—Je la crois imminente, pouvant éclater cette nuit, +demain, dans quelques jours. Et voilà pourquoi, depuis +trois semaines que je suis malade, j'ai toujours remis à +t'écrire; je l'attendais d'un jour à l'autre, et je voulais +que tu fusses à ton poste au moment de l'explosion. +Un père, plus politique que moi, eût peut-être profité de +sa maladie pour garder son fils près de lui et le soustraire +ainsi au danger de se prononcer pour tel ou tel +parti. Mais de pareils calculs sont indignes de nous, et +jusqu'au dernier moment, j'ai voulu te laisser la liberté +de faire ton devoir. Il suffit d'un seul officier honnête +homme dans un régiment pour maintenir ce régiment +tout entier.</p> + +<p>—Mon régiment n'a pas besoin d'être maintenu et +je vous assure que mes camarades sont d'honnêtes +gens.</p> + +<p>—Tant mieux alors, il n'y aura pas de divisions +entre vous. Mais si tu n'as pas besoin de retourner à ton +régiment pour lui, tu en as besoin pour toi; il ne faut +pas que plus tard on puisse dire que dans des circonstances +critiques, tu as eu l'habileté de te mettre à l'abri +pendant la tempête et d'attendre l'heure du succès pour +te prononcer.</p> + +<p>—Mais je ne peux pas, je ne dois pas vous quitter; +je ne le veux pas.</p> + +<p>—Aujourd'hui non, ni demain; mais j'espère que ta +présence va continuer de me rendre la force; tu vois +ce qu'elle fait, je parle, je mange.</p> + +<p>—Je vous excite et je vous fatigue sans doute.</p> + +<p>—Pas du tout, tu me ranimes; aussi prochainement +tu seras libre de retourner à Marseille; de sorte que, si +les circonstances l'exigent, tu pourras engager bravement +ta conscience. C'est ce que doit toujours faire +l'honnête homme, comme, dans la bataille, le soldat +doit engager sa personne; après arrive que voudra; si +on est tué ou broyé, c'est un malheur; au moins, l'honneur +est sauf. Cette ligne de conduite a toujours été la +mienne, et, bien que je sois réduit à vivre aujourd'hui +dans ce modeste appartement, sans avoir un sou à te +laisser après moi, je te la conseille, pour la satisfaction +morale qu'elle donne. Je t'assure, mon cher enfant, +que la mort n'a rien d'effrayant quand on l'attend avec +une conscience tranquille.</p> + +<p>—Oh père!</p> + +<p>—Oui, tu as raison, ne parlons pas de cela; je +vais me dépêcher de reprendre des forces pour te renvoyer. +Cela me donnerait la fièvre de te voir rester à +Paris.</p> + +<p>—Avez-vous donc des raisons particulières pour +craindre une révolution immédiate?</p> + +<p>—Si je ne sors pas de cette chambre depuis un +mois, je ne suis cependant pas tout à fait isolé du +monde. Mon voisinage du Palais-Bourbon fait que les +députés que je connais me visitent assez volontiers; +certains qu'ils sont de me trouver chez moi, ils entrent +un moment en allant à l'Assemblée ou en retournant +chez eux. Plusieurs des amis du général Bedeau, +qui demeure dans la maison, sont aussi les miens, et en +venant chez le général ils montent jusqu'ici. De sorte +que cette chambre est une petite salle des Pas-Perdus +où une douzaine de députés d'opinions diverses se rencontrent. +Eh bien! de tout ce que j'ai entendu, il résulte +pour moi la conviction que nous sommes à la +veille d'un coup d'État.</p> + +<p>—Il me semble qu'il ne faut pas croire aux coups +d'État annoncés à l'avance; il y a longtemps qu'on en +parle....</p> + +<p>—Il y a longtemps qu'on veut le faire; et si on ne +l'a pas encore risqué, c'est que toutes les dispositions +n'étaient pas prises....</p> + +<p>—Le président?</p> + +<p>—Sans doute. Ce n'est pas de l'Assemblée que viendra +un coup d'État. Il a été un moment où elle devait +faire acte d'énergie, c'était quand, après les revues de +Satory, dans lesquelles on a crié: Vive l'empereur! le +président et ses ministres en sont arrivés à destituer le +général Changarnier. Alors, l'Assemblée devait mettre +Louis-Napoléon en accusation. Elle n'a pas osé parce +que, si dans son sein il y a des gens qui sachent parler +et prévoir il n'y en a pas qui sachent agir. Du côté de +Louis-Napoléon, on ne sait pas parler, on n'a pas non +plus grande capacité politique, mais on est prêt à l'action, +et le moment où cette notion va se manifester me +paraît venu. Les partis, par leur faute, ont mis une force +redoutable au profit de ce prétendant, qui se trouve +ainsi un en-cas pour le pays entre la terreur blanche et +la terreur rouge. L'homme est médiocre, incapable de +bien comme de mal, par cette excellente raison qu'il ne +sait ni ce qui est bien ni ce qui est mal. En dehors de +sa personnalité, du but qu'il poursuit, de son intérêt immédiat, +rien n'existe pour lui; et c'est là ce qui le +rend puissant et dangereux, car tous ceux qui n'ont +pas de sens moral sont avec lui, et, dans un coup +d'État, ce sont ces gens-là qui sont redoutables; rien +ne les arrête. Si on avait su le comte de Chambord +favorable aux coquins, il y a longtemps qu'il serait sur +le trône. On parle toujours de la canaille qui attend les +révolutions populaires avec impatience. Je l'ai vue à +l'oeuvre; je ne nierai donc pas son existence; mais, à +côté de celle-ci, il y en a une autre; à côté de la basse +canaille, il y a la haute. Tout ce qu'il y a d'aventuriers, +de bohémiens, d'intrigants, de déclassés, de misérables, +de coquins dans la finance, dans les affaires, dans l'armée +ont tourné leurs regards vers ce prétendant sans +scrupule. Voyant qu'il n'y avait rien à faire pour eux +ni avec le comte de Chambord, ni avec le duc d'Aumale, +ni avec le général Cavaignac, ils ont mis leurs +espérances dans cet homme qui par certains côtés de +sa vie d'aventure leur promet un heureux règne. Il ne +faut pas oublier que ce qui a fait la force de Catilina +c'est qu'il était l'assassin de son frère, de sa femme, de +son fils et qu'il avait pour amis quiconque était poursuivi +par l'infamie, le besoin, le remords. Quand on +a une pareille troupe derrière soi, on peut tout oser et +quelques centaines d'hommes sans lendemain peuvent +triompher dans un pays où le luxe est en lutte avec +la faim, cette mauvaise conseillère (<i>malesuada fames</i>). +Dans ces conditions je tremble et je suis aussi assuré +d'un coup d'État que si j'étais dans le complot. Quand +éclatera-t-il? Je n'en sais rien, mais il est dans l'air; +on le respire si on ne le voit pas. Tout ce que je demande +à la Providence pour le moment, c'est qu'il n'éclate +pas avant ton retour à Marseille.</p> + +<p>Pendant une heure encore, nous nous entretînmes, +puis mon père me renvoya sans vouloir me permettre de +rester auprès de lui.</p> + +<p>—Je ne garde même pas Félix, me dit-il. Si j'ai besoin, +je t'appellerai. De ta chambre, tu entendras ma +respiration, comme autrefois j'entendais la tienne quand +j'avais peur que tu ne fusses malade. Va dormir. Tu +retrouveras ta chambre d'écolier avec les mêmes cartes +aux murailles, la sphère sur ton pupitre tailladé et tes +dictionnaires tachés d'encre. A demain, Guillaume. +Maintenant que tu es près de moi, je vais me rétablir. +A demain.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XVIII</h3> + + +<p>Nous vivons dans une époque qui, quoi qu'on fasse +pour résister, nous entraîne irrésistiblement dans un +tourbillon vertigineux.</p> + +<p>L'état maladif de mon père m'épouvante, mon éloignement +de Cassis m'irrite et cependant, si rempli que +je sois de tourments et d'angoisses, je ne me trouve pas +encore à l'abri des inquiétudes de la politique. C'est que +la politique, hélas! en ce temps de trouble, nous intéresse +tous tant que nous sommes et que sans parler du +sentiment patriotique, qui est bien quelque chose, elle +nous domine et nous asservit tous, pauvres ou riches, +jeunes ou vieux, par un côté ou par un autre.</p> + +<p>Si Louis-Napoléon fait un coup d'État, je serai dans +un camp opposé à celui où se trouvera le général Martory +et Clotilde: quelle influence cette situation exercera-t-elle +sur notre amour?</p> + +<p>Cette question est sérieuse pour moi, et bien faite +pour m'inquiéter, car chaque jour que je passe à Paris +me confirme de plus en plus dans l'idée que ce coup +d'État est certain et imminent.</p> + +<p>Comment l'Assemblée ne s'en aperçoit-elle pas et ne +prend-elle pas des mesures pour y échapper, je n'en sais +vraiment rien. Peut-être, entendant depuis longtemps +parler de complots contre elle, s'est-elle habituée à ces +bruits qui me frappent plus fortement, moi nouveau +venu à Paris. Peut-être aussi se sent-elle incapable d'organiser +une résistance efficace, et compte-t-elle sur le +hasard et les événements pour la protéger.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, il faut vouloir fermer les yeux pour +ne pas voir que dans un temps donné, d'un moment à +l'autre peut-être, un coup de force sera tenté pour mettre +l'Assemblée à la porte.</p> + +<p>Ainsi les troupes qui composent la garnison de Paris +ont été tellement augmentées, que les logements dans +les casernes et dans les forts sont devenus insuffisants et +qu'il a fallu se servir des casemates. Ces troupes sont +chaque jour consignées jusqu'à midi et on leur fait la +théorie de la guerre des rues, on leur explique comment +on attaque les barricades, comment on se défend des +coups de fusil qui partent des caves, comment on chemine +par les maisons. Les officiers ont dû parcourir les +rues de Paris pour étudier les bonnes positions à prendre.</p> + +<p>Pour expliquer ces précautions, on dit qu'elles ne +sont prises que contre les sociétés secrètes qui veulent +descendre dans la rue, et dans certains journaux, dans le +public bourgeois, on parle beaucoup de complots socialistes. +Sans nier ces complots qui peuvent exister, je +crois qu'on exagère fort les craintes qu'ils inspirent et +qu'on en fait un épouvantail pour masquer d'autres +complots plus sérieux et plus redoutables.</p> + +<p>Il n'y a qu'à écouter le langage des officiers pour être +fixé à ce sujet. Et bien que depuis mon arrivée à Paris +j'aie peu quitté mon père, j'en ai assez entendu dans deux +ou trois rencontres que j'ai faites pour être bien certain +que l'armée est maintenant préparée et disposée à prendre +parti pour Louis-Napoléon.</p> + +<p>L'irritation contre l'Assemblée est des plus violentes; +on la rend seule responsable des difficultés de la situation; +on accuse la droite de ne penser qu'à nous ramener le +drapeau blanc, la gauche de vouloir nous donner le +drapeau rouge avec le désordre et le pillage; entre ces +deux extrêmes il n'y a qu'un homme capable d'organiser +un gouvernement qui satisfasse les opinions du pays et +ses besoins; c'est le président; il faut donc soutenir +Louis-Napoléon et lui donner les moyens, coûte que +coûte, d'organiser ce gouvernement; un pays ne peut +pas tourner toujours sur lui-même sans avancer et sans +faire un travail utile comme un écureuil en cage; si c'est +la Constitution qui est cette cage, il faut la briser.</p> + +<p>D'autres moins raisonnables (car il faut bien avouer +que dans ces accusations il y a du vrai, au moins en ce +qu'elles s'appliquent à l'aveuglement des partis qui usent +leurs forces à se battre entre eux, sans souci du troisième +larron), d'autres se sont ralliés à Louis-Napoléon +parce qu'ils sont las d'être commandés par des avocats +et des journalistes.</p> + +<p>—L'armée doit avoir pour chef un militaire, disent-ils, +c'est humiliant d'obéir à un pékin.</p> + +<p>Et si on leur fait observer que pour s'être affublé de +broderies et de panaches, Louis-Napoléon n'est pas devenu +militaire d'un instant à l'autre, ils se fâchent. Si +on veut leur faire comprendre qu'un simple pékin comme +Thiers, par exemple, qui a étudié à fond l'histoire de +l'armée, nous connaît mieux que leur prince empanaché, +ils vous tournent le dos.</p> + +<p>C'est un officier de ce genre qui dernièrement répondait +à un député, son ami et son camarade: «Vous avez +voté une loi pour mettre l'armée aux ordres des questeurs, +c'est bien, seulement ne t'avise pas de me donner +un ordre; sous les armes je ne connais que l'uniforme; +si tu veux que je t'obéisse, montre-moi tes étoiles ou tes +galons.»</p> + +<p>On parle aussi de réunions qui auraient eu lieu à +l'Élysée, et dans lesquelles les colonels d'un côté, les +généraux d'un autre, auraient juré de soutenir le président, +mais cela est tellement sérieux que je ne peux le +croire sans preuves, et les preuves, bien entendu, je ne +les ai pas. Je ne rapporte donc ces bruits que pour +montrer quel est l'esprit de l'armée; sans qu'elle proteste +ou s'indigne, elle laisse dire que ses chefs vont se faire +les complices d'un coup d'État et tout le monde trouve +cela naturel.</p> + +<p>Non-seulement on ne proteste pas, mais encore il y a +des officiers de l'entourage de Louis-Napoléon qui annoncent +ce coup d'État et qui en fixent le moment à quelques +jours près. C'est ce qui m'est arrivé avec un de ces officiers, +et cela me paraît tellement caractéristique que je +veux le consigner ici.</p> + +<p>Tous ceux qui ont servi en Algérie, de 1842 à 1848, +ont connu le capitaine Poirier. Quand Poirier, engagé +volontaire, arriva au corps en 1842, il était précédé par +une formidable réputation auprès des officiers qui avaient +vécu de la vie parisienne; ses maîtresses, ses duels, ses +dettes lui avaient fait une sorte de célébrité dans le monde +qui s'amuse. Et ce qui avait pour beaucoup contribué à +augmenter cette célébrité, c'était l'origine de Poirier. Il +était fils, en effet, du père Poirier, le restaurateur, chez +qui les jeunes générations de l'Empire et de la Restauration +ont dîné de 1810 à 1835. A faire sauter ses casseroles, +le père Poirier avait amassé une belle fortune, dont le +fils s'était servi pour effacer rapidement le souvenir de +son origine roturière. En quelques années, le nom du fils +avait tué le nom du père, et Poirier était ainsi arrivé à +cette sorte de gloire que, lorsqu'on prononçait son nom, +on ne demandait point s'il était «le fils du père Poirier»; +mais bien s'il était le beau Poirier, l'amant d'Alice, des +Variétés. Il s'était conquis une personnalité.</p> + +<p>Malheureusement, ce genre de conquête coûte cher. A +vouloir être l'amant des lorettes à réputation; à jouer +gros jeu; à ne jamais refuser un billet de mille francs aux +emprunteurs, de peur d'être accusé de lésinerie bourgeoise; +à vivre de la vie des viveurs, la fortune s'émiette +vite. Celle qui avait été lentement amassée par le père +Poirier s'écoula entre les doigts du fils comme une poignée +de sable. Et, un beau jour, Poirier se trouva en +relations suivies avec les usuriers et les huissiers.</p> + +<p>Il n'abandonna pas la partie, et pendant plus de dix-huit +mois, il fut assez habile pour continuer de vivre, +comme au temps où il n'avait qu'à plonger la main dans +la caisse paternelle.</p> + +<p>Cependant, à la fin et après une longue lutte qui révéla +chez Poirier des ressources remarquables pour l'intrigue, +il fallut se rendre: il était ruiné et tous les usuriers de +Paris étaient pour lui brûlés. En cinq ans, il avait dépensé +deux millions et amassé trois ou quatre cent mille +francs de dettes.</p> + +<p>Cependant tout n'avait pas été perdu pour lui dans +cette vie à outrance; s'il avait dissipé la fortune paternelle, +il avait acquis par contre une amabilité de caractère, +une aisance de manières, une souplesse d'esprit que +son père n'avait pas pu lui transmettre. En même temps +il s'était débarrassé de préjugés bourgeois qui n'étaient +pas de mode dans le monde où il avait brillé. C'était ce +qu'on est convenu d'appeler «un charmant garçon,» et il +n'avait que des amis.</p> + +<p>Assurément, s'il lui fût resté quelques débris de sa fortune +ou bien s'il eût été convenablement apparenté, on +lui aurait trouvé une situation au moment où il était contraint +de renoncer à Paris,—une sous-préfecture ou un +consulat. Mais comment s'intéresser au fils «du père Poirier,» +alors surtout qu'il était complètement ruiné?</p> + +<p>Il avait fait ainsi une nouvelle expérience qui lui avait +été cruelle, et qui n'avait point disposé son coeur à la bienveillance +et à la douceur.</p> + +<p>Il fallait cependant prendre un parti; il avait pris naturellement +celui qui était à la mode à cette époque, et en +quelque sorte obligatoire «pour un fils de famille;» il +s'était engagé pour servir en Algérie.</p> + +<p>Son arrivée au régiment, où il était connu de quelques +officiers, fut une fête: on l'applaudit, on le caressa, et +chacun s'employa à lui faciliter ses débuts dans la vie militaire.</p> + +<p>Il montait à cheval admirablement, il avait la témérité +d'un casse-cou, il compta bientôt parmi ses amis autant +d'hommes qu'il y en avait dans le régiment, officiers +comme soldats, et les grades lui arrivèrent les uns après +les autres avec une rapidité qui, chose rare, ne lui fit +pas d'envieux.</p> + +<p>Quand j'entrai au régiment, il était lieutenant, et il +voulut bien me faire l'honneur de me prendre en amitié. +Avec la naïve assurance de la jeunesse, j'attribuai cette +sympathie de mon lieutenant à mes mérites personnels. +Heureusement je ne tardai pas à deviner les véritables +motifs de cette sympathie: j'étais vicomte, et ce titre +valait toutes les qualités auprès «du fils du père Poirier.»</p> + +<p>Cela, je l'avoue, me refroidit un peu; j'aurais préféré +être aimé pour moi-même plutôt que pour un titre qui +flattait la vanité de «mon ami.» En même temps, quelques +découvertes que je fis en lui contribuèrent à me +mettre sur mes gardes: il était, en matière de scrupules, +beaucoup trop libre pour moi, et je n'aimais pas ses railleries, +spirituelles d'ailleurs, contre les gens qu'il appelait +des «belles âmes.»</p> + +<p>Mais un hasard nous rapprocha et nous obligea, pour +ainsi dire, à être amis. Poirier était la bravoure même, +mais la bravoure poussée jusqu'à la folie de la témérité; +quand il se trouvait en face de l'ennemi, il s'élançait dessus, +sans rien calculer: «Il y a un grade à gagner, disait-il +en riant; en avant!»</p> + +<p>A la fin de 1846, lors d'une expédition sur la frontière +du Maroc, il employa encore ce système, et son cheval +ayant été tué, lui-même étant blessé, j'eus la chance de +le sauver, non sans peine et après avoir reçu un coup de +sabre à la cuisse, que les changements de température +me rappellent quelquefois.</p> + +<p>—Mon cher, me dit-il dans ce langage qui lui est +particulier, je vous payerai ce que vous venez de faire +pour moi. Si vous m'aviez sauvé l'honneur, je ne vous le +pardonnerais pas, car je ne pourrais pas vous voir sans +penser que vous connaissez ma honte, mais vous m'avez +sauvé la vie dans des conditions héroïques pour nous +deux, et je serai toujours fier de m'en souvenir et de le +rappeler devant tout le monde.</p> + +<p>En 1848, il revint à Paris, se mit à la disposition de +Louis-Napoléon; et lorsque celui-ci fut nommé président +de la République, il l'attacha à sa personne pour le remercier +des services qu'il lui avait rendus.</p> + +<p>Tel est l'homme qui, en une heure de conversation et +par ce que j'ai vu autour de lui, m'a convaincu que nous +touchions à une crise décisive.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XIX</h3> + + +<p>C'était en sortant pour porter aux Messageries le souvenir +et la lettre que j'envoyais à Clotilde, que j'avais +rencontré Poirier. Sur le Pont-Royal j'avais entendu prononcer +mon nom et j'avais aperçu Poirier qui descendait +de la voiture dans laquelle il était pour venir au-devant +de moi.</p> + +<p>—A Paris, vous, et vous n'êtes pas même venu me +voir?</p> + +<p>Je lui expliquai les motifs qui m'avaient amené et qui +me retenaient près de mon père.</p> + +<p>—Enfin, puisque vous avez pu sortir aujourd'hui, je +vous demande que, si vous avez demain la même liberté, +vous veniez me voir. J'ai absolument besoin d'un entretien +avec vous: un service à me rendre; un poids à m'ôter de +dessus la conscience.</p> + +<p>—Vous parlez donc de votre conscience, maintenant?</p> + +<p>—Je ne parle plus que de cela: conscience, honneur, +patrie, vertu, justice, c'est le fonds de ma langue; j'en +fais une telle consommation qu'il ne doit plus en rester +pour les autres. Mais assez plaisanté; sérieusement, je +vous demande, je vous prie de venir rue Royale, n° 7, +aussitôt que vous pourrez, de onze heures à midi. Il +s'agit d'une affaire sérieuse que je ne peux vous expliquer +ici, car j'ai dans ma voiture un personnage qui +s'impatiente et que je dois ménager. Viendrez-vous?</p> + +<p>—Je tâcherai.</p> + +<p>—Votre parole?</p> + +<p>—Vous n'y croyez pas.</p> + +<p>—Pas à la mienne; mais à la vôtre, c'est différent.</p> + +<p>—Je ferai tout ce que je pourrai.</p> + +<p>Je n'allai point le voir le lendemain, mais j'y allai le +surlendemain, assez curieux, je l'avoue, de savoir ce +qu'il y avait sous cette insistance.</p> + +<p>Arrivé rue Royale, on m'introduisit dans un très-bel +appartement au premier étage, et je fus surpris du luxe +de l'ameublement, car je croyais Poirier très-gêné dans +ses affaires. Dans la salle à manger une riche vaisselle +plate en exposition sur des dressoirs. Dans le salon, des +bronzes de prix. Partout l'apparence de la fortune, ou +tout au moins de l'aisance dorée.</p> + +<p>—Je parie que vous vous demandez si j'ai fait un héritage, +dit Poirier en m'entraînant dans son cabinet; non, +cher ami, mais j'ai fait quelques affaires; et d'ailleurs, +si je puis vivre en Afrique en soldat, sous la tente, à Paris +il me faut un certain confortable. Cependant, je suis devenu +raisonnable. Autrefois, il me fallait 500,000 francs +par an; aujourd'hui, 80,000 me suffisent très-bien. Mais +ce n'est pas de moi qu'il s'agit, et je vous prie de croire +que je ne vous ai pas demandé à venir me voir pour vous +montrer que je n'habitais pas une mansarde. Si je n'avais +craint de vous déranger auprès de monsieur votre père +malade, vous auriez eu ma visite; je n'aurais pas attendu +la vôtre. Vous savez que je suis votre ami, n'est-ce +pas?</p> + +<p>Il me tendit la main, puis continuant:</p> + +<p>—Vous avez dû apprendre ma position auprès du +prince. Le prince, qui n'a pas oublié que j'ai été un des +premiers à me mettre à son service, alors qu'il arrivait +en France isolé, sans que personne allât au-devant de +lui, à un moment où ses quelques partisans dévoués en +étaient réduits à se réunir chez un bottier du passage des +Panoramas, le prince me témoigne une grande bienveillance +dont j'ai résolu de vous faire profiter.</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Oui, cher ami, et cela ne doit pas vous surprendre, +si vous vous rappelez ce que je vous ai dit autrefois en +Afrique.</p> + +<p>En entendant cette singulière ouverture, je fus puni de +ma curiosité, et je me dis qu'au lieu de venir rue Royale +pour écouter les confidences de Poirier, j'aurais beaucoup +mieux fait d'aller me promener pendant une heure +aux Champ-Élysées.</p> + +<p>Mais je n'eus pas l'embarras de lui faire une réponse +immédiate; car, au moment où j'arrangeais mes paroles +dans ma tête, nous fûmes interrompus par un grand +bruit qui se fit dans le salon: un brouhaha de voix, des +portes qui se choquaient, des piétinements, tout le tapage +d'une altercation et d'une lutte.</p> + +<p>Se levant vivement, Poirier passa dans le salon, et +dans sa précipitation, il tira la porte avec tant de force, +qu'après avoir frappé le chambranle, elle revint en arrière +et resta entr'ouverte.</p> + +<p>—Je savais bien que je le verrais, cria une voix courroucée.</p> + +<p>—Il n'y avait pas besoin de faire tout ce tapage pour +cela: je ne suis pas invisible, répliqua Poirier.</p> + +<p>—Si, monsieur, vous êtes invisible, puisque vous +vous cachez; il y a trois heures que je suis ici et que je +vous attends; vos domestiques ont voulu me renvoyer, +mais je ne me suis pas laissé prendre à leurs mensonges. +Tout à l'heure on a laissé entrer quelqu'un qu'on a fait +passer par la salle à manger, tandis que j'étais dans le +vestibule. Alors j'ai été certain que vous étiez ici, j'ai +voulu arriver jusqu'à vous et j'y suis arrivé malgré tout, +malgré vos domestiques, qui m'ont déchiré, dépouillé.</p> + +<p>—Ils ont eu grand tort, et je les blâme.</p> + +<p>—Oh! vous savez, il ne faut pas me faire la scène de +M. Dimanche; je la connais, j'ai vu jouer le <i>Festin de +Pierre</i>, arrêtez les frais, pas besoin de faire l'aimable +avec moi; je ne partirai pas séduit par vos manières; ce +n'est pas des politesses qu'il me faut, c'est de l'argent. +Oui ou non, en donnez-vous?</p> + +<p>—Je vous ai déjà expliqué, la dernière fois que je +vous ai vu, que j'étais tout disposé à vous payer, mais +que je ne le pouvais pas en ce moment.</p> + +<p>—Oui, il y a trois mois.</p> + +<p>—Croyez-vous qu'il y ait trois mois?</p> + +<p>—Ne faites donc pas l'étonné; ce genre-là ne prend +pas avec moi. Oui ou non, payez-vous?</p> + +<p>—Aujourd'hui non, mais dans quelques jours.</p> + +<p>—Donnez-vous un à-compte?</p> + +<p>—Je vous répète qu'aujourd'hui cela m'est impossible, +je n'attendais pas votre visite; mais demain...</p> + +<p>—Je le connais, votre demain, il n'arrive jamais; il ne +faut pas croire que les bourgeois d'aujourd'hui sont bêtes +comme ceux d'autrefois; les débiteurs de votre genre +ont fait leur éducation.</p> + +<p>—Êtes-vous venu chez moi pour me dire des insolences?</p> + +<p>—Je suis venu aujourd'hui, comme je suis déjà venu +cent fois, vous demander de l'argent et vous dire que, si +vous ne payez pas, je vous poursuis à outrance.</p> + +<p>—Vous avez commencé.</p> + +<p>—Hé bien, je finis! et vous verrez que si adroit que +vous soyez à manoeuvrer avec les huissiers, vous ne +nous échapperez pas: il nous reste encore des moyens +de vous atteindre que vous ne soupçonnez pas. Ne faites +donc pas le méchant.</p> + +<p>—Il me semble que si quelqu'un fait le méchant, ce +n'est pas moi, c'est vous.</p> + +<p>—Croyez-vous que vous ne feriez pas damner un +saint avec vos tours d'anguille qu'on ne peut pas +saisir?</p> + +<p>—Vous m'avez cependant joliment saisi, dit Poirier en +riant.</p> + +<p>Mais le créancier ne se laissa pas désarmer par cette +plaisanterie, et il reprit d'une voix que la colère faisait +trembler:</p> + +<p>—Écoutez-moi, je n'ai jamais vu personne se moquer +des gens comme vous, et je suis bien décidé à ne plus +me laisser rouler. De remise en remise, j'ai attendu +jusqu'au jour d'aujourd'hui, et maintenant vous êtes +plus endetté que vous ne l'étiez il y a trois mois, comme +dans trois mois vous le serez plus que vous ne l'êtes aujourd'hui. +Je connais votre position mieux peut-être que +vous ne la connaissez vous-même. Vos chevaux sont à +Montel, vos voitures à Glorieux; depuis un an vous n'avez +pas payé chez Durand, et depuis six mois chez Voisin; +vous devez 30,000 francs chez Mellerio, 5,000 francs à +votre tailleur...</p> + +<p>—Qu'importe ce que je dois, si j'ai des ressources pour +payer?</p> + +<p>—Mais où sont-elles, vos ressources? C'est là précisément +ce que je demande: prouvez-moi que vous pourrez +me payer dans six mois, dans un an, et j'attends. Allez-vous +vous marier? c'est bien; avez-vous un héritage à +recevoir? c'est bien. Mais non, vous n'avez rien, et il ne +vous reste qu'à disparaître de Paris et à aller vous faire +tuer en Afrique.</p> + +<p>—Vous croyez?</p> + +<p>—Vous parlez de vos ressources.</p> + +<p>—Je parle de mes amis et des moyens que j'ai de +vous payer prochainement, très-prochainement.</p> + +<p>—Vos amis, oui, parlons-en. Le président de la République, +n'est-ce pas? C'est votre ami, je ne dis pas non, +mais ce n'est pas lui qui payera vos dettes, puisqu'il ne +paye pas les siennes. Depuis qu'il est président, il n'a pas +payé ses fournisseurs; il doit à son boucher, à son fruitier; +à son pharmacien, oui, à son pharmacien, c'est le +mien, j'en suis sûr; il doit à tout le monde, et pour leur +faire prendre patience il leur promet qu'ils seront nommés +«fournisseurs de l'empereur» quand il sera empereur. +Mais quand sera-t-il empereur? Est-ce que s'il +pouvait donner de l'argent à ses amis, il laisserait vendre +l'hôtel de M. de Morny?</p> + +<p>—Il ne sera pas vendu.</p> + +<p>—Il n'est pas moins affiché judiciairement pour le +moment, et celui-là est de ses amis, de ses bons amis, +n'est-ce pas? Il est même mieux que ça, et pourtant on +va le vendre.</p> + +<p>—Écoutez, interrompit Poirier, je n'ai qu'un mot à +dire: s'il ne vous satisfait pas, allez-vous-en; si, au +contraire, il vous paraît raisonnable, pesez-le; c'est votre +fortune que je vous offre; nous sommes aujourd'hui le +25 novembre, accordez-moi jusqu'au 15 décembre, et +je vous donne ma parole que le 16, à midi, je vous paye +le quart de ce que je vous dois.</p> + +<p>—Vous me payez 12,545 francs?</p> + +<p>—Le 16; maintenant, si cela ne vous convient pas +ainsi, faites ce que vous voudrez; seulement, je vous +préviens que votre obstination pourra vous coûter cher, +très-cher.</p> + +<p>Le créancier se défendit encore pendant quelques instants, +puis il finit par partir et Poirier revint dans le cabinet.</p> + +<p>—Excusez-moi, cher ami, c'était un créancier à congédier, +car j'ai encore quelques créanciers; reprenons +notre entretien. Je disais que le prince était pour moi +plein de bienveillance et que je vous offrais mon appui +près de lui: je vous emmène donc à l'Élysée et je vous +présente; le prince est très-sensible aux dévouements +de la première heure, j'en suis un exemple.</p> + +<p>—Je vous remercie...</p> + +<p>—N'attendez pas que le succès ait fait la foule autour du +prince, venez et prenez date pendant qu'il en est temps +encore; plus tard, vous ne serez plus qu'un courtisan; +aujourd'hui, vous serez un ami.</p> + +<p>—Ni maintenant, ni plus tard. Je vous suis reconnaissant +de votre proposition, mais je ne puis l'accepter.</p> + +<p>—Ne soyez pas «belle âme,» mon cher Saint-Nérée, +et réfléchissez que le prince va être maître de la France et +qu'il serait absurde de ne pas profiter de l'occasion qui se +présente.</p> + +<p>—Pour ne parler que de la France, je ne vois pas la +situation comme vous.</p> + +<p>—Vous la voyez mal, le pays, c'est-à-dire la bourgeoisie, +le peuple, le clergé, l'armée sont pour le +prince.</p> + +<p>—Vous croyez donc que Lamoricière, Changarnier, +Bedeau sont pour le prince?</p> + +<p>—Il ne s'agit pas des vieux généraux, mais des nouveaux: +de Saint-Arnaud, Herbillon, Marulas, Forey, +Cotte, Renault, Cornemuse, qui valent bien les anciens. +Qu'est-ce que vous croyez avoir été faire en Kabylie?</p> + +<p>—Une promenade militaire.</p> + +<p>—Vous avez été faire des généraux, c'est là une +invention du commandant Fleury, qui est tout simplement +admirable. Par ces nouveaux généraux que nous +avons fait briller dans les journaux et qui nous sont dévoués, +nous tenons l'armée. Allons, c'est dit, je vous +emmène.</p> + +<p>Mais je me défendis de telle sorte que Poirier dut +abandonner son projet; il était trop fin pour ne pas sentir +que ma résistance serait invincible.</p> + +<p>—Enfin, mon cher ami, vous avez tort, mais je ne +peux pas vous faire violence; seulement, souvenez-vous +plus tard que j'ai voulu vous payer une dette et que +vous n'avez pas voulu que je m'acquitte; quel malheur +que tous les créanciers ne soient pas comme vous! Bien +entendu, je reste votre débiteur; malheureusement, si +vous réclamez votre dette plus tard, je ne serai plus dans +des conditions aussi favorables pour m'en libérer.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XX</h3> + + +<p>Depuis le 25 novembre, jour de ma visite chez Poirier, +de terribles événements se sont passés,—terribles pour +tous et pour moi particulièrement: j'ai perdu mon pauvre +père et une révolution s'est accomplie.</p> + +<p>Maintenant il me faut reprendre mon récit où je l'ai +interrompu et revenir en arrière, dans la douleur et dans +la honte.</p> + +<p>J'étais sorti de chez Poirier profondément troublé.</p> + +<p>Hé quoi, cette expédition qu'on venait d'entreprendre +dans la Kabylie n'avait été qu'un jeu! On avait provoqué +les Kabyles qui vivaient tranquilles chez eux, on avait fait +naître des motifs de querelles, et après avoir accusé ces +malheureuses tribus de la province de Constantine de révolte, +on s'était rué sur elles. Une forte colonne expéditionnaire +avait été formée sous le commandement du +général de Saint-Arnaud, qui n'était encore que général +de brigade, et la guerre avait commencé.</p> + +<p>On avait fait tuer des Français; on avait massacré des +Kabyles, brûlé, pillé, saccagé des pays pour que ce général +de brigade pût devenir général de division d'abord, +ministre de la guerre ensuite, et, enfin, instrument docile +d'une révolte militaire. Les journaux trompés avaient +célébré comme un triomphe, comme une gloire pour la +France cette expédition qui, pour toute l'armée, n'avait +été qu'une cavalcade; dans l'esprit du public, les vieux +généraux africains Bedeau, Lamoricière, Changarnier, +Cavaignac avaient été éclipsés par ce nouveau venu. +Et celui qu'on avait été prendre ainsi pour en faire le rival +d'honnêtes et braves soldats, au moyen d'une expédition +de théâtre et d'articles de journaux, était un homme +qui deux fois avait quitté l'armée dans des conditions dont +on ne parlait que tout bas: ceux qui le connaissaient racontaient +de lui des choses invraisemblables; il avait été +comédien, disait-on, à Paris et à Londres, commis voyageur, +maître d'armes en Angleterre; sa réputation était +celle d'un aventurier.</p> + +<p>Roulant dans ma tête ce que Poirier venait de m'apprendre, +je me laissai presque rassurer par ce choix de +Saint-Arnaud. Pour qu'on eût été chercher celui-là, il +fallait qu'on eût été bien certain d'avance du refus de +tous les autres. L'armée n'était donc pas gagnée, comme +on le disait, et il n'était pas à craindre qu'elle se laissât +entraîner par ce général qu'elle connaissait. Était-il probable +que d'honnêtes gens allaient se faire ses complices? +La raison, l'honneur se refusaient à le croire.</p> + +<p>Alors lorsque, revenu près de mon père, je lui racontai +ma visite à Poirier, il ne jugea pas les choses comme moi.</p> + +<p>—Tu parles de Saint-Arnaud général, me dit-il, mais +maintenant c'est de Saint-Arnaud ministre qu'il s'agit, et +tu dois être bien certain que les opinions ont changé sur +son compte: le comédien, le maître d'armes, le geôlier +de la duchesse de Berry ont disparu, et l'on ne voit plus +en lui que le ministre de la guerre, c'est-à-dire le maître +de l'avancement comme de la disponibilité. Je trouve, au +contraire, que l'affaire est habilement combinée. On a +mis à la tête de l'armée un homme sans scrupules, prêt à +courir toutes les aventures, et je crains bien que l'armée +ne le suive quels que soient les chemins par lesquels il +voudra la conduire. L'obéissance passive n'est-elle pas +votre première règle? Pour les prudents, pour les malins, +pour ceux qui sont toujours disposés à passer du côté du +plus habile ou du plus fort, l'obéissance passive sera un +prétexte et une excuse. «Je suis soldat; je ne sais qu'une +chose, obéir.» Vos anciens généraux ont eu grand tort +d'abandonner l'armée pour la politique; aujourd'hui ils +sont députés, diplomates, vice-président de l'Assemblée, +ils seraient mieux à la tête de leurs régiments, où leur +prestige et leur honnêteté auraient la puissance morale +nécessaire pour retenir les indécis dans le devoir. Maintenant, +on a fait de jeunes généraux, suivant l'expression +du capitaine Poirier, et comme on a dû les choisir parmi +les officiers dont on se croyait sûr, ce seront ces jeunes +généraux qui entraîneront l'armée. Tout est si bien combiné +qu'on peut fixer le jour précis où l'affaire aura produit +ses fruits: il n'y a pas que le capitaine Poirier qui a +dû prendre des échéances pour le 15 décembre. Veux-tu +repartir ce soir pour Marseille?</p> + +<p>Je ne pouvais pas accepter cette proposition, que je +refusai en tâchant de ne pas inquiéter mon père.</p> + +<p>—Combien l'homme est fou de faire des combinaisons +basées sur l'avenir! dit-il en continuant. Ainsi, quand +tout jeune, tu as manifesté le désir d'être soldat, j'en ai +été heureux. Et depuis, quand nous sommes restés longtemps +séparés, et que je t'ai su exposé aux dangers et aux +fatigues d'une campagne, je n'ai jamais regretté d'avoir +cédé à ta vocation, parce que si j'étais tourmenté d'un +côté, j'étais au moins rassuré d'un autre. Quand on a vu +comme moi cinq ou six révolutions dans le cours de son +existence, c'est un grand embarras que de choisir une +position pour son fils: où trouver une place que le flot +des révolutions n'atteigne pas? Ce n'est assurément pas +dans la magistrature, ni dans l'administration, ni dans la +diplomatie. J'avais cru que l'armée t'offrirait ce port +tranquille où tu pourrais servir honnêtement ton pays +sans avoir à t'inquiéter d'où venait le vent et surtout d'où +il viendrait le lendemain. Mais voici que maintenant l'armée +n'est plus à l'abri de la politique. Ceci est nouveau et +il fallait l'ambition de ce prétendant besogneux pour introduire +en France cette innovation. Jusqu'à présent on +avait vu des gouvernements corrompre les députés, les +magistrats, les membres du clergé, il était réservé à un +Bonaparte de corrompre l'armée. Que deviendra-t-elle +entre ses mains, et jusqu'où ne nous fera-t-il pas descendre? +La royauté est morte, le clergé s'éteint, l'armée +seule, au milieu des révolutions, était restée debout: elle +aussi va s'effondrer.</p> + +<p>—Quelques généraux, quelques officiers ne font pas +l'armée.</p> + +<p>—Garde ta foi, mon cher enfant; je ne dirai pas un +mot pour l'ébranler; mais je ne peux pas la partager.</p> + +<p>Cette foi, autrefois ardente, était maintenant bien affaiblie, +et c'était plutôt l'amour-propre professionnel qui +protestait en moi que la conviction. Comme mon père, +j'avais peur et, comme lui, j'étais désolé.</p> + +<p>Mais, si vives que fussent mes appréhensions patriotiques, +elles durent s'effacer devant des craintes d'une +autre nature plus immédiates et plus brutales.</p> + +<p>Le mieux qui s'était manifesté dans l'état de mon père, +après mon arrivée à Paris, ne se continua point, et la +maladie reprit bien vite son cours menaçant.</p> + +<p>Cette maladie était une anémie causée par des ulcérations +de l'intestin, et, après l'avoir lentement et pas à pas +amené à un état de faiblesse extrême, elle était arrivée +maintenant à son dernier période. L'abattement moral +qui avait un moment cédé à la joie de me revoir, avait +redoublé et s'était compliqué d'une sorte de stupeur, qui +pour n'être pas continuelle n'en était pas moins très-inquiétante +dans ses accès capricieux. Les douleurs névralgiques +étaient devenues intolérables. Enfin il était +survenu de l'infiltration aux membres inférieurs.</p> + +<p>Parvenue à ce point, la maladie avait marché à une +terminaison fatale avec une effrayante rapidité, et le vendredi +soir, le médecin, après sa troisième visite dans la +même journée, m'avait prévenu qu'il ne fallait plus conserver +d'espérance.</p> + +<p>Bien que depuis deux jours j'eusse le sinistre pressentiment +que ce coup allait me frapper d'un moment à +l'autre, il m'atteignait si profondément qu'il me laissa +durant quelques minutes anéanti, éperdu. Sous la parole +nette et précise du médecin qui ne permettait plus le +doute, il s'était fait en moi un déchirement,—une corde +s'était cassée, et je m'étais senti tomber dans la vide.</p> + +<p>Cependant, comme je devais revenir immédiatement +près de mon père pour ne pas l'inquiéter, j'avais fait +effort pour me ressaisir, et j'étais rentré dans sa +chambre.</p> + +<p>Mais je n'avais pas pu le tromper.</p> + +<p>—Tu es bien pâle, me dit-il, tes mains tremblent, tes +lèvres sont contractées, le docteur a parlé, n'est-ce pas? +Hé bien, mon pauvre fils, il faut nous résigner tous deux; +on ne lutte pas contre la mort.</p> + +<p>Je balbutiai quelques mots, mais j'étais incapable de +me dominer.</p> + +<p>—Ne cache pas ta douleur, dit-il, soyons francs tous +deux dans ce moment terrible et ne cherchons point +mutuellement à nous tromper; puisque l'un et l'autre +nous savons la vérité, passons librement les quelques +heures qui nous restent à être ensemble. Mets-toi là bien +en face de moi, dans la lumière, et laisse-moi te regarder.</p> + +<p>Puis, après un long moment de contemplation, pendant +lequel ses yeux alanguis où déjà flottait la mort, +restèrent fixés, attachés sur moi:</p> + +<p>—Comme tu me rappelles ta mère! Oh! tu es bien +son fils!</p> + +<p>Ce souvenir amollit sa résignation, et une larme coula +sur sa joue amaigrie et décolorée. La voix, déjà faible et +haletante, s'arrêta dans sa gorge, et, durant quelques +minutes, nous restâmes l'un et l'autre silencieux.</p> + +<p>Il reprit le premier la parole.</p> + +<p>—Il y a une chose, dit-il, qui me pèse sur la conscience, +et que j'ai souvent voulu traiter avec toi depuis +que tu es ici. J'ai toujours reculé, pour ne point te peiner +en parlant de notre séparation; mais maintenant ce scrupule +n'est plus à observer. Je vais partir sans te laisser +un sou de fortune à recueillir.</p> + +<p>—Je vous en prie, ne parlons pas de cela en un pareil +moment.</p> + +<p>—Parlons-en, au contraire, car cette pensée est pour +moi lourde et douloureuse et ce me sera peut-être un +soulagement de m'en expliquer avec toi. Tu sais par +quelle série de circonstances malheureuses ma fortune et +celle de ta mère ont passé en d'autres mains que les +nôtres.</p> + +<p>—J'aime mieux recueillir pour héritage le souvenir +de votre désintéressement dans ces circonstances, que la +fortune elle-même qu'il vous a coûté.</p> + +<p>—Je le pense; mais enfin le résultat matériel a été de +me laisser sans autres ressources que ma pension de +retraite et la rente viagère que me devaient nos cousins +d'Angers, en tout dix mille francs par an. Avec la pension +que j'ai eu le plaisir de te servir, avec mes dépenses +personnelles, je n'ai point fait d'économies. Sans doute, +j'aurais pu diminuer mes dépenses.</p> + +<p>—Ah! père.</p> + +<p>—Oui, cela eût mieux valu et j'aurais un remords de +moins aujourd'hui. Mais je ne l'ai pas fait; j'ai été entraîné +chaque année, et pour excuse, je me suis dit que +tu serais colonel et richement marié quand je te quitterais, +et que les quelques mille francs amassés péniblement +par ton père ne seraient rien pour toi. Je te quitte, +tu n'es pas colonel, tu n'es pas marié, je ne t'ai rien +amassé et c'est à peine si tu trouveras quelques centaines +de francs dans ce tiroir. En tout autre temps cela ne serait +pas bien grave; mais maintenant que va-t-il se passer? +Pourras-tu rester soldat? Cette inquiétude me torture +et m'empoisonne les derniers moments qui nous +restent à passer ensemble. Ces questions sont terribles +pour un mourant, et plus pour moi que pour tout autre +peut-être, car j'ai toujours eu horreur de l'incertitude. +Enfin, mon cher Guillaume, quoi qu'il arrive, n'hésite +jamais entre ton devoir et ton intérêt. La misère est facile +à porter quand notre conscience n'est pas chargée. Mon +dernier mot, mon dernier conseil, ma dernière prière +s'adressent à ta conscience; n'obéis qu'à elle seule, et +quand tu seras dans une situation décisive, fais ce que tu +dois; me le promets-tu?</p> + +<p>—Je vous le jure.</p> + +<p>—Embrasse-moi.</p> + +<p>Il m'est impossible de faire le récit de ce qui se passa +pendant les deux jours suivants. Je n'ai pas pu encore +regarder le portrait de mon père. Je ne peux pas revenir +en ce moment sur ces deux journées; peut-être plus +tard le souvenir m'en sera-t-il supportable, aujourd'hui +il m'exaspère.</p> + +<p>Mon père mourut le 1er décembre au moment où le +jour se levait,—jour lugubre pour moi succédant à une +nuit affreuse.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXI</h3> + + +<p>Je n'ai jamais pu admettre l'usage qui nous fait abandonner +nos morts à la garde d'étrangers.</p> + +<p>Qu'a donc la mort de si épouvantable en elle-même +qu'elle nous fait fuir? Vivant, nous l'avons soigné, adoré; +il n'est plus depuis quelques minutes à peine, son corps +n'est pas encore refroidi, et nous nous éloignons.</p> + +<p>Ces yeux ne voient plus, ces lèvres ne parlent plus, et +cependant de ce cadavre sort une voix mystérieuse qu'il +est bon pour notre âme d'entendre et de comprendre. +C'est un dernier et suprême entretien dont le souvenir se +conserve toujours vivace au fond du coeur.</p> + +<p>Je veillai donc mon père.</p> + +<p>Mais, dérangé à chaque instant pendant la journée par +ces mille soins que les convenances de la mort commandent, +je fus bien peu maître de ma pensée.</p> + +<p>La nuit seulement je me trouvai tout à fait seul avec ce +pauvre père qui m'avait tant aimé. Je m'assis dans le +fauteuil sur lequel il était resté étendu pendant sa maladie, +et je me mis à lire la série des lettres que je lui +avais écrites depuis le jour où j'avais su tenir une plume +entre mes doigts d'enfant. Ces lettres avaient été classées +par lui et serrées soigneusement dans un bureau où je +les avais trouvées.</p> + +<p>Pendant les premières années, elles étaient rares; car +alors nous ne nous étions pour ainsi dire pas quittés, et +je n'avais eu que quelques occasions de lui écrire pendant +de courtes absences qu'il faisait de temps en temps. +Mais à mesure que j'avais grandi, les séparations étaient +devenues plus fréquentes, puis enfin était arrivé le moment +où la vie militaire m'avait enlevé loin de Paris, et +alors les lettres s'étaient succédé longues et suivies.</p> + +<p>C'était l'histoire complète de notre vie à tous deux, de +la sienne autant que de la mienne; elles parlaient de lui +autant que de moi, n'étant point seulement un récit, un +journal de ce que je faisais ou de ce qui m'arrivait, mais +étant encore, étant surtout des réponses à ce qu'il me +disait, des remercîments pour sa sollicitude et ses témoignages +de tendresse.</p> + +<p>Aussi, en les lisant dans le silence de la nuit, me semblait-il +parfois que je m'entretenais véritablement avec +lui. La mort était une illusion, le corps que je voyais +étendu sur sa couche funèbre n'était point un cadavre et +la réalité était que nous étions ensemble l'un près de +l'autre, unis dans une même pensée.</p> + +<p>Alors les lettres tombaient de mes mains sur la table +et, pendant de longs instants, je restais perdu dans le +passé, me le rappelant pas à pas, le vivant par le souvenir. +L'heure qui sonnait à une horloge, le roulement +d'une voiture sur le pavé de la rue, le craquement d'un +meuble ou d'une boiserie, un bruit mystérieux, me ramenaient +brusquement dans la douloureuse réalité. Hélas! +la mort n'était pas une illusion, c'était le rêve qui en +était une.</p> + +<p>Vers le matin, je ne sais trop quelle heure il pouvait +être, mais c'était le matin, car le froid se faisait sentir; +Félix entra doucement dans la chambre. Lui aussi avait +voulu veiller et il était resté dans la pièce voisine.</p> + +<p>—Je ne voudrais pas vous troubler, me dit-il, mais il +se passe quelque chose d'extraordinaire dans la rue.</p> + +<p>—Que m'importe la rue?</p> + +<p>—Vous n'avez pas entendu des bruits de pas sur la +trottoir?</p> + +<p>—Je n'ai rien entendu, laisse-moi, je te prie.</p> + +<p>—Moi, j'ai entendu ces bruits et j'ai regardé par la +fenêtre de la salle à manger; j'ai vu des agents de police +passer et repasser; il y en a aussi d'autres au coin de la +rue du Bac; ils ont l'air de vouloir se cacher. C'est la +Révolution.</p> + +<p>J'étais peu disposé à me laisser distraire de mes tristes +pensées; cependant, cette insistance de Félix m'amena à +la fenêtre de la salle à manger, et à la lueur des becs +de gaz, je vis en effet des groupes sombres qui paraissaient +postés en observation. Bien qu'ils fussent cachés +dans l'ombre, on pouvait reconnaître des sergents de +ville. Plusieurs levèrent la tête vers notre fenêtre éclairée. +Au coin de la rue du Bac, un afficheur était occupé à +coller de grands placards dont la blancheur brillait sous +la lumière du gaz.</p> + +<p>Il était certain que ces agents étaient placés là, dans +cette rue tranquille, pour accomplir quelque besogne +mystérieuse.</p> + +<p>Mais laquelle? je n'avais pas l'esprit en état d'examiner +cette question. Je rentrai dans la chambre et repris ma +place près de mon père.</p> + +<p>Au bout d'un certain temps Félix revint de nouveau, +et comme je faisais un geste d'impatience pour le renvoyer, +il insista.</p> + +<p>—On assassine le général Bedeau, dit-il, ils sont entrés +dans la maison.</p> + +<p>En effet, on entendait un tumulte dans l'escalier, un +bruit de pas précipités et des éclats de voix.</p> + +<p>Assassiner le général Bedeau! Mon premier mouvement +fut de me lever précipitamment et de courir sur le +palier. Mais je n'avais pas fait cinq pas que la réflexion +m'arrêta. C'était folie. Des agents de police ne pouvaient +pas s'être introduits dans la maison pour porter la main +sur un homme comme le général. Félix était affolé par la +peur.</p> + +<p>Mais le tapage qui retentissait dans l'escalier avait +redoublé. J'ouvris la porte du palier.</p> + +<p>—A la trahison! criait une voix forte.</p> + +<p>Puis, en même temps, on entendait des piétinements, +des fracas de portes, le tumulte d'une troupe d'hommes, +tout le bruit d'une lutte.</p> + +<p>Je descendis vivement. D'autres locataires de la maison +étaient sortis comme moi; plusieurs portaient des +lampes et des bougies qui éclairaient l'escalier.</p> + +<p>—Oserez-vous arracher d'ici, comme un malfaiteur, +le général Bedeau, vice-président de l'Assemblée, dit le +général aux agents qui l'entouraient?</p> + +<p>A ce moment le commissaire de police, qui était à la +tête des agents, se jeta sur le général et le saisit au +collet.</p> + +<p>Les agents suivirent l'exemple qui leur était donné par +leur chef et, se ruant sur le général, le saisissant aux +bras, le tirant, le poussant, l'entraînèrent au bas de l'escalier +avec cette rapidité brutale que connaissent seulement +ceux qui ont vu opérer la police.</p> + +<p>—A moi! à moi! criait le général.</p> + +<p>Descendant rapidement derrière les agents, j'étais +arrivé aux dernières marches de l'escalier comme ils +s'engageaient sous le vestibule, je voulus m'élancer au +secours du général, mais deux agents se jetèrent devant +moi et me barrèrent le passage.</p> + +<p>—A l'aide! criait le général, se débattant toujours, à +moi, à moi, je suis le général Bedeau.</p> + +<p>—Mettez-lui donc un bâillon, cria une voix.</p> + +<p>Les agents m'avaient saisi chacun par un bras, je voulus +me dégager, mais ils étaient vigoureux, et je ne pus +me débarrasser de leur étreinte.</p> + +<p>—Ne bougez donc pas, dit l'un d'eux, ou l'on vous +enlève aussi.</p> + +<p>Le général et le groupe qui l'entraînait étaient arrivés +dans la rue, et l'on entendait toujours la voix du général, +s'adressant sans doute aux passants qui s'étaient arrêtés.</p> + +<p>—Au secours, citoyens! on arrête le vice-président de +l'Assemblée; je suis le général Bedeau.</p> + +<p>Je parvins à me dégager en repoussant l'un des agents +et en traînant l'autre avec moi.</p> + +<p>Mais comme j'arrivais sous le vestibule, la porte de la +rue se referma avec violence et en même temps on entendit +une voiture qui partait au galop.</p> + +<p>Il était trop tard, le général était enlevé. Mes deux +agents s'étaient jetés de nouveau sur moi. En entendant +ce bruit, ils me lâchèrent.</p> + +<p>—Ça se retrouvera, dit l'un d'eux en me montrant le +poing.</p> + +<p>Puis, comme ils avaient d'autre besogne pressée, ils +se firent ouvrir la porte, et s'en allèrent sans m'emmener +avec eux.</p> + +<p>Je remontai l'escalier, et, en arrivant sur le palier de +l'appartement du général, je trouvai le domestique de +celui-ci qui se lamentait au milieu d'un groupe de +curieux.</p> + +<p>—C'est ma faute, disait-il, faut-il que je sois maladroit! +quand le commissaire a sonné, je l'ai pris pour +M. Valette, le secrétaire de la présidence de l'Assemblée, +et je l'ai conduit à la chambre du général. Ils vont le +fusiller. Ah! mon Dieu! c'est moi, c'est moi!</p> + +<p>Ainsi le coup d'État s'accomplissait par la police, et +c'était en faisant arrêter les représentants chez eux que +Louis-Napoléon voulait prendre le pouvoir.</p> + +<p>En réfléchissant un moment, j'eus un soupir de soulagement +égoïste: l'armée ne se faisait pas la complice de +Louis-Napoléon; l'honneur au moins était sauf.</p> + +<p>Le recueillement et la douleur sans émotions étrangères +n'étaient plus possibles; les bruits de la rue montaient +jusque dans cette chambre funèbre où la lumière +du jour ne pénétrait pas.</p> + +<p>A chaque instant les nouvelles arrivaient jusqu'à moi +quoi que je fisse pour me boucher les oreilles. On avait +arrêté les questeurs de l'Assemblée. Le palais Bourbon +était gardé par les troupes. Les soldats encombraient les +quais et les places.</p> + +<p>Il n'y avait plus d'illusion à se faire: l'armée prêtait +son appui au coup d'État, ou tout au moins une partie +de l'armée; quelques régiments gagnés à l'avance, sans +doute.</p> + +<p>L'enterrement avait été fixé à onze heures. Pourrait-il +se faire au milieu de cette révolution? La fusillade n'allait-elle +pas éclater d'un moment à l'autre, et les barricades +n'allaient-elles pas se dresser au coin de chaque +rue?</p> + +<p>L'arrivée des employés des pompes funèbres redoubla +mon trouble: leurs paroles étaient contradictoires; tout +était tranquille; au contraire on se battait dans le faubourg +Saint-Antoine, à l'Hôtel de ville.</p> + +<p>Je ne savais à quel parti m'arrêter; la venue de deux +amis de mon père ne me tira pas d'angoisse, et il me fallut +tenir conseil avec eux pour savoir si nous ne devions pas +différer l'enterrement. L'un, M. le marquis de Planfoy, +voulait qu'il eût lieu immédiatement; l'autre, M. d'Aray, +voulait qu'il fût retardé, et je dus discuter avec eux, +écouter leurs raisons, prendre une décision et tout cela +dans cette chambre où depuis deux jours nous n'osions +pas parler haut.</p> + +<p>—Veux-tu exposer le corps de ton père à servir de +barricade? disait M. d'Aray. Paris tout entier est soulevé. +Je viens de traverser la place de l'École-de-Médecine +et j'ai trouvé un rassemblement considérable formé +par les jeunes gens des écoles. Il est vrai que ce rassemblement, +chargé par les gardes municipaux à cheval, a été +dissipé, mais il va se reformer; la lutte va s'engager, si +elle n'est pas commencée.</p> + +<p>—Et moi je vous affirme, dit M. de Planfoy, qu'il n'y +aura rien au moins pour le moment. Je viens de traverser +les Champs-Élysées et la place de la Concorde; j'ai vu +Louis-Napoléon à la tête d'un nombreux état-major +passer devant les troupes qui l'acclament, et qui sont si +bien disposées en sa faveur, qu'il leur fait crier ce qu'il +veut; ainsi, devant le palais de l'Assemblée, les gendarmes +ayant crié «Vive l'empereur!» il a fait répondre +«Vive la République!» par les cuirassiers de son escorte. +Avant de tenter une résistance, on réfléchira. Les généraux +africains et les chefs de l'Assemblée sont arrêtés; il +y a cinquante ou soixante mille hommes de troupes dévoués +à Louis-Napoléon dans Paris, et le peuple ne bouge +pas; il lit les affiches avec plus de curiosité que de colère; +et comme on lui dit qu'il s'agit de défendre la République +contre l'Assemblée, qui voulait la renverser, il le +croit ou il feint de le croire. On lui rend le suffrage universel, +on met à la porte la majorité royaliste, il ne voit +pas plus loin. La bourgeoisie et les gens intelligents comprennent +mieux ce qui se passe, mais ce n'est pas la bourgeoisie +qui fait les barricades. La garde nationale ne +bouge pas, nulle part je n'ai entendu battre le rappel. +S'il y a résistance, ce ne sera pas aujourd'hui, on est indigné, +mais on est encore plus désorienté, car on n'avait +rien prévu, rien organisé en vue de ce coup d'État +que tout le monde attendait. Demain on se retrouvera: +on tentera peut-être quelque chose, mais il sera trop +tard; Louis-Napoléon sauvera facilement la société et +l'empire n'en sera que plus solidement établi. Je t'engage, +mon pauvre Guillaume, à ne pas différer cette triste cérémonie.</p> + +<p>M. d'Aray est timide, M. de Planfoy est au contraire +résolu; il a été représentant à la Constituante, il a le sentiment +des choses politiques, j'eus confiance en lui et me +rangeai de son côté.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXII</h3> + + +<p>Mon père, dans nos derniers entretiens, m'avait donné +ses instructions pour son enterrement et m'avait demandé +d'observer strictement sa volonté.</p> + +<p>Il avait toujours eu horreur de la représentation, et il +trouvait que les funérailles, telles qu'on les pratique dans +notre monde, sont une comédie au bénéfice des vivants, +bien plus qu'un hommage rendu à la mémoire des morts.</p> + +<p>Partant de ces idées qui, chez lui, étaient rigoureuses, +il avait arrêté la liste des personnes que je devrais inviter +à son convoi, non par une lettre banale imprimée suivant +la formule, mais par un billet écrit de ma main.</p> + +<p>—Je ne veux pas qu'on m'accuse d'être une cause de +dérangement, m'avait-il dit, et je ne veux pas non plus +que ceux qui me suivront jusqu'au cimetière, trouvent +dans cette promenade un prétexte à causerie. Je ne veux +derrière moi, près de toi, que des amis dont le chagrin +soit en harmonie avec ta douleur. Aussi, comme les véritables +amis sont rares, la liste que je vais te dicter ne +comprendra que dix amis sincères et dévoués.</p> + +<p>Je m'étais religieusement conformé à ces recommandations, +et je n'avais de mon côté invité personne. Ce +n'était pas d'un témoignage de sympathie donné à ma +personne qu'il s'agissait, mais d'un hommage rendu à +mon père.</p> + +<p>A onze heures précises, huit des dix amis qui avaient +été prévenus étaient arrivés; les deux qui manquaient +ne viendraient pas, ayant été arrêtés le matin et conduits +à Mazas.</p> + +<p>Quand je fus dans la rue derrière le char, mon coeur +se serra sous le coup d'une horrible appréhension: +pourrions-nous aller jusqu'au Père-Lachaise et traverser +ainsi tout Paris, les abords de l'Hôtel de ville, la place +de la Bastille, le faubourg Saint-Antoine? Le souvenir +des paroles de M. d'Aray m'était revenu, il s'était imposé +à mon esprit, et je voyais partout des barricades: on +nous arrêtait; on renversait le char; on jetait le cercueil +au milieu des pavés; la lutte s'engageait, c'était une +hallucination horrible.</p> + +<p>Je regardai autour de moi. Je fus surpris de trouver à +la rue son aspect accoutumé; les magasins étaient +ouverts, les passants circulaient, les voitures couraient, +c'était le Paris de tous les jours; je me rassurai, M. de +Planfoy avait raison. Mais par un sentiment contradictoire +que je ne m'explique pas, je fus indigné de ce calme +qui m'était cependant si favorable. Hé quoi! c'était ainsi +qu'on acceptait cette révolution militaire! personne +n'avait le courage de protester contre cet attentat!</p> + +<p>Mais à regarder plus attentivement, il me sembla que +ce calme était plus apparent que réel: il y avait des +groupes sur les trottoirs, dans lesquels on causait avec +animation; au coin des rues on lisait les proclamations +en gesticulant. Et d'ailleurs nous étions dans le faubourg +Saint-Germain, et ce n'est pas le quartier des résistances +populaires; il faudrait voir quand nous approcherions +des faubourgs.</p> + +<p>Et j'avais la tête si troublée, si faible, qu'après m'être +rassuré sans raison, je retombai dans mes craintes sans +que rien qu'une appréhension vague justifiât ces craintes.</p> + +<p>Le calme de l'église apaisa ces mouvements contradictoires +qui me poussaient d'un extrême à l'autre. Je +pus revenir à mes pensées. Je n'eus plus que mon père +présent devant les yeux, mon père qui m'allait être enlevé +pour jamais.</p> + +<p>Elle était pleine de silence, cette église, et de recueillement. +Soit que les troubles du dehors n'eussent point +pénétré sous ses voûtes, soit qu'ils n'eussent point +touché l'âme de ses prêtres, les offices s'y célébraient +comme à l'ordinaire. Les chantres psalmodiaient, l'orgue +chantait, et au pied des piliers, dans les chapelles sombres, +il y avait des femmes qui priaient.</p> + +<p>Sans la présence d'un horrible maître des cérémonies +qui tournait et retournait autour de moi, me saluant, +me faisant des révérences et des signes mystérieux, j'aurais +pu m'absorber dans ma douleur. Mais ce figurant +ridicule me rejetait à chaque instant dans la réalité, et +quand dans une génuflexion il ramenait les plis de son +manteau, il me semblait qu'il m'ouvrait un jour sur la +rue,—ses émotions et ses troubles.</p> + +<p>Il fallut enfin quitter l'église et reprendre ma place +derrière le char en nous dirigeant vers le Père-Lachaise.</p> + +<p>Avec quelle anxiété je regardais devant moi! A me +voir, les passants devaient se dire que j'avais une singulière +contenance. Et, de fait, à chaque instant, je me +penchais à droite ou à gauche pour regarder au loin, si +quelque obstacle n'allait pas nous barrer le passage.</p> + +<p>Jusqu'aux quais je trouvai l'apparence du calme que +j'avais déjà remarquée; mais en arrivant à un pont, je +ne sais plus lequel, un corps de troupe nous arrêta. Les +soldats, l'arme au pied, obstruaient le passage; les tambours +étaient assis sur leurs caisses, mangeant et buvant; +les officiers, réunis en groupe, causaient et riaient.</p> + +<p>La chaleur de l'indignation me monta au visage: +c'étaient là mes camarades, mes compagnons d'armes; +ils riaient.</p> + +<p>La troupe s'ouvrit pour laisser passer notre cortége et +jusqu'au cimetière notre route se continua sans incident. +Partout dans les rues populeuses, dans les places, dans +les faubourgs l'ordre et le calme des jours ordinaires.</p> + +<p>Ce que fut la fin de cette lugubre cérémonie, je +demande à ne pas le raconter; je sens là-dessus comme +les anciens, il est de certaines choses qu'il ne faut pas +nommer et dont il ne faut pas parler; c'est bien assez +d'en garder le souvenir, un souvenir tenace que toutes +les joies de la terre n'effaceront jamais.</p> + +<p>Lorsque tout fut fini, je sentis un bras se passer sous +le mien, c'était celui de M. de Planfoy.</p> + +<p>—Et maintenant, dit-il, que veux-tu faire, où veux-tu +aller?</p> + +<p>—Rentrer dans la maison de mon père.</p> + +<p>—Eh bien, je vais aller avec toi et nous nous en retournerons, +à pied.</p> + +<p>—Mais vous demeurez rue de Rouilly.</p> + +<p>—Qu'importe? je te reconduirai, il y a des moments +où il est bon de marcher pour user la fièvre et abattre sa +force corporelle.</p> + +<p>Nous nous mîmes en route à travers les tombes. Au +tournant du chemin, Paris nous apparut couché dans la +brume. Tous deux, d'un même mouvement, nous nous +arrêtâmes.</p> + +<p>De cette ville immense étalée à nos pieds, il ne s'échappait +pas un murmure qui fût le signe d'une émotion populaire. +Les cheminées des usines lançaient dans le ciel gris +leurs colonnes de fumée. On travaillait.</p> + +<p>—Et pourtant, dit M. de Planfoy, il vient de s'accomplir +une révolution autrement grave que celle que voulait +tenter Charles X. Les temps sont changés.</p> + +<p>Nous descendions la rue de la Roquette. En approchant +de la Bastille, M. de Planfoy fut salué par deux personnes +qui l'abordèrent.</p> + +<p>—Eh bien! dit l'une de ces personnes, vous voyez où +nous ont conduits les folies de la majorité.</p> + +<p>Et ils se mirent à parler tous trois des événements qui +s'accomplissaient: des arrestations de la nuit, de l'appui +de l'armée, de l'apathie du peuple. Je compris que +c'étaient deux membres de l'Assemblée appartenant au +parti républicain. Nous arrivions sur la place de la Bastille. +Devant nous un groupe assez compacte était massé +sur la voûte du canal.</p> + +<p>—L'apathie du peuple n'est pas ce que vous croyez, +dit l'un des représentants; le peuple est trompé, mais +déjà il comprend la vérité de la situation. Vous voyez +qu'il se rassemble et s'émeut. Je vais parler à ces gens; +ils m'écouteront. C'est en divisant la résistance que nous +épuiserons les troupes. Il suffit d'un centre de résistance +pour organiser une défense formidable. Si le faubourg se +soulève, des quatre coins de Paris on viendra se joindre +à nous.</p> + +<p>Disant cela, il prit les devants et s'approcha du groupe.</p> + +<p>Mais ce n'était point le souci de la chose publique et de +la patrie qui l'avait formé: deux saltimbanques en maillot +se promenaient gravement pendant qu'un paillasse faisait +la parade, demandant «quatre sous encore, seulement +quatre pauvres petits sous, avant de commencer.»</p> + +<p>Le représentant ne se découragea point, et s'adressant +d'une voix ferme à ces badauds, il leur adressa quelques +paroles vigoureuses et faites pour les toucher.</p> + +<p>Mais une voix au timbre perçant et criard couvrit la +sienne.</p> + +<p>—Vas-tu te taire, hein? disait cette voix, tu empêches +la parade; si tu veux enfoncer le pitre, commence par +être plus drôle que lui.</p> + +<p>Nous nous éloignâmes.</p> + +<p>—Voilà l'attitude du peuple, dit M. de Planfoy. Avais-je +tort ce matin? Il considère que tout cela ne le touche +pas, et que c'est une querelle entre les bonapartistes et +les monarchistes dans laquelle il n'a rien à faire. Et puis +il n'est peut-être pas fâché de voir écraser la bourgeoisie, +qui l'a battu aux journées de Juin.</p> + +<p>Dans la rue Saint-Antoine, à l'Hôtel de ville, il n'y +avait pas plus d'émotion que sur la place de la Bastille. +Décidément, les Parisiens acceptaient le coup d'État qui +se bornerait à l'arrestation de quelques représentants.</p> + +<p>Çà et là seulement on rencontrait des rassemblements +de troupes qui attendaient.</p> + +<p>Comme nous arrivions dans la rue de l'Université, +nous aperçûmes une foule compacte et un spectacle que +je n'oublierai jamais s'offrit à mes yeux.</p> + +<p>Un long cortége descendait la rue. En tête marchaient +le général Forey et le capitaine Schmitz, son aide de +camp; puis venait une colonne de troupes, puis après +cette troupe, entre deux haies de soldats, plus de deux +cents prisonniers.</p> + +<p>Ces prisonniers étaient les représentants à l'Assemblée +nationale, qu'on venait d'arrêter à la mairie du 10e arrondissement; +à leur tête marchait leur président, qu'un +agent de police tenait au collet.</p> + +<p>Le passage de ces députés, conduits entre des soldats +comme des malfaiteurs, provoquait quelques cris de: +«Vive l'Assemblée,» mais en général il y avait plus d'étonnement +dans la foule que d'indignation. Et comme +M. de Planfoy demandait à un boutiquier où se rendait +ce cortége:</p> + +<p>—A la caserne du quai d'Orsay, dit-il; mais vous comprenez +bien, tout ça c'est pour la farce.</p> + +<p>En rentrant dans l'appartement de mon père, je me +laissai tomber sur une chaise, j'étais anéanti, écoeuré.</p> + +<p>Une lettre qu'on me remit ne me tira point de cette +prostration. Elle était de Clotilde, cependant. Mais j'étais +dans une crise de découragement où l'on est insensible à +toute espérance. D'ailleurs, les plaisanteries, les bavardages +gais et légers de cette lettre, les paroles de coquetterie +qu'elle contenait n'étaient pas en rapport avec ma +situation présente, et elle me blessait plus qu'elle ne me +soulageait.</p> + +<p>—Tu vas retourner à Marseille? me demanda M. de +Planfoy après un long temps de silence.</p> + +<p>—Oui, ce soir, et je partirais tout de suite, si je n'avais +auparavant à remettre à quelques personnes des +papiers importants dont mon père était le dépositaire: +c'est un soin dont il m'a chargé et qu'il m'a recommandé +vivement. Ces papiers ont, je suppose, une importance +politique.</p> + +<p>—Alors hâte-toi, car nous entrons dans une période +où il faudra ne pas se compromettre. Louis-Napoléon a +débuté par le ridicule et il voudra sans doute effacer +cette impression première par la terreur. Si tu ne peux +remettre ces papiers à ceux qui en sont propriétaires, et +si tu veux me les confier, je te remplacerai. Je te voudrais +à ton régiment.</p> + +<p>—Je dois d'abord essayer d'accomplir ce que mon +père m'a demandé; si je ne peux pas réussir, j'aurai +ensuite recours à vous, car il m'est impossible de rester +à Paris en ce moment. Je voudrais être à Marseille, et +pourtant je tremble de savoir ce qui s'y passe. Qui sait +si mon régiment n'a pas fait comme l'armée de Paris?</p> + +<p>—Si tu as besoin de moi, je rentrerai ce soir vers +onze heures, et je sortirai demain à huit heures.</p> + +<p>Il m'embrassa tendrement en me serrant à plusieurs +reprises dans ses bras, et je restai seul.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXIII</h3> + + +<p>Il était trois heures: le train que je voulais prendre +partait à huit heures du soir, je n'avais donc que très +peu de temps à moi pour porter ces papiers à leurs +adresses; je me mis en route aussitôt.</p> + +<p>J'avais quatre courses à faire; dans le quartier de +l'Observatoire, aux Champs-Élysées, dans la Chaussée-d'Antin +et rue du Rocher.</p> + +<p>Je commençai par l'Observatoire et l'accueil qu'on me +fit n'était pas de nature à m'encourager à persister dans +l'accomplissement de ma mission.</p> + +<p>La personne que j'allais chercher habite une de ces +maisons assez nombreuses dans ce quartier qui participent +à la fois de la maison de santé, de l'hôtel meublé +et du couvent. Elle me reçut tout d'abord avec une +grande affabilité et me parla de mon père en termes +sympathiques, mais quand je lui tendis la liasse de +papiers qui portait son nom, elle changea brusquement +de physionomie, l'affabilité fut remplacée par la dureté, +le calme par l'inquiétude.</p> + +<p>—Comment, dit-elle, en me prenant vivement la +liasse des mains, c'est pour me remettre ces lettres insignifiantes +que vous vous êtes exposé à parcourir Paris +un jour de révolution?</p> + +<p>—Mon père m'avait chargé de remettre ce paquet +entre vos mains, et comme je pars ce soir pour rejoindre +mon régiment, je ne pouvais pas choisir un autre jour. +Au reste je n'ai couru aucun danger.</p> + +<p>—Vous avez couru celui d'être arrêté, fouillé, et bien +que ces lettres n'aient aucune importance....</p> + +<p>—J'ai cru, à la façon dont mon père me les recommandait, +qu'elles avaient un intérêt pour vous.</p> + +<p>—Aucun; cependant, en ces temps de révolution, il +eût été mauvais qu'elles tombassent aux mains de personnes +étrangères qui eussent pu les interpréter faussement.</p> + +<p>Bien que ces lettres n'eussent aucun intérêt, aucune +importance comme on me le disait, on les comptait cependant +attentivement et on les examinait.</p> + +<p>—Il eût fallu que je fusse tué, dis-je avec une certaine +raideur.</p> + +<p>—Ou simplement arrêté, et les deux étaient possibles, +cher monsieur; tandis qu'en gardant ces papiers chez +vous, vous supprimiez tout danger, surtout en déchirant +l'enveloppe qui porte mon nom. Monsieur votre père +était assurément un homme auquel on pouvait se fier en +toute confiance, mais peut-être portait-il la précaution +jusqu'à l'extrême.</p> + +<p>—Mon père n'avait souci que de son devoir.</p> + +<p>—Sans doute, c'est ce que je veux dire; seulement il +y a des moments pour faire son devoir.</p> + +<p>Je me levai vivement.</p> + +<p>—J'aurais été peiné que pour une liasse de documents +insignifiants, vous vous fussiez trouvé pris dans +des... complications désagréables, pour vous d'abord et +aussi pour ceux qui se seraient trouvés entraînés avec +vous, innocemment.</p> + +<p>Ce fut tout mon remercîment, et je me retirai sans +répondre aux génuflexions et aux pas glissés qui accompagnèrent +ma sortie. A la Chaussée-d'Antin, l'accueil fut +tout autre, et quand je tendis mon paquet cacheté, on me +l'arracha des mains plutôt qu'on ne me le prit.</p> + +<p>—Votre père était un bien brave homme, et vous, +capitaine, vous êtes son digne fils; votre main, je vous +prie, que je la serre avec reconnaissance.</p> + +<p>Je tendis ma main.</p> + +<p>—Voilà les hommes qu'on regrette; il a pensé à vous +charger de ces papiers, ce cher comte. J'aurais voulu le +voir. Quand j'ai appris sa maladie, j'ai eu l'idée d'aller +lui rendre visite, mais on ne fait pas ce qu'on veut. Nous +vivons dans un temps bizarre où il faut être prudent; +cette nouvelle révolution est la preuve qu'il faut être prêt +à tout et ne pas encombrer sa route à l'avance. Cette démarche +auprès de moi n'est pas la seule dont vous avez +été chargé, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Mon père s'est vu mourir, et il a pu prendre toutes +ses dispositions.</p> + +<p>—C'était un homme précieux, en qui l'on pouvait se +fier entièrement; il a eu bien des secrets entre les mains. +Si jamais je puis vous être utile, je vous donne ma +parole que je serai heureux de m'employer pour vous. +Venez me voir. On va avoir besoin de moi, et en attendant +que les choses aient repris leur cours naturel et +légitime, ce que je souhaite aussi vivement que pouvait +le souhaiter votre pauvre père, je pourrai peut-être rendre +quelques services à mes amis. Croyez que vous êtes +du nombre. Au revoir, mon cher capitaine. Soyez prudent, +ne vous exposez pas; demain, la ville sera probablement +en feu.</p> + +<p>—Demain, je serai à Lyon.</p> + +<p>—A Lyon. Ah! tant mieux.</p> + +<p>Le paquet que j'avais à remettre rue du Rocher portait +le nom d'une dame que j'avais entendu prononcer chez +mon père, quand j'étais jeune. Il était beaucoup plus +volumineux que les trois autres, et au toucher, il paraissait +renfermer autre chose que des lettres,—une boîte, +un étui.</p> + +<p>On me fit entrer dans un salon où se trouvaient deux +femmes, une vieille et une jeune; la vieille parée comme +pour un grand jour de grande réception, la jeune remarquablement +belle.</p> + +<p>Ce fut la vieille dame qui m'adressa la parole.</p> + +<p>—Vous êtes le fils du comte de Saint-Nérée? dit-elle +en regardant ma carte avec un lorgnon.</p> + +<p>—Oui, madame.</p> + +<p>Elle releva les yeux et me regarda:</p> + +<p>—En deuil! Ah! mon Dieu!</p> + +<p>J'étais en effet en noir, le costume avec lequel j'avais +suivi l'enterrement.</p> + +<p>—Odette, laisse-nous, je te prie, dit la vieille dame.</p> + +<p>Puis quand nous fûmes seuls:</p> + +<p>—Votre père? dit-elle.</p> + +<p>Je baissai la tête.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu, s'écria-t-elle, c'est affreux.</p> + +<p>Et, s'asseyant, elle se cacha les yeux avec la main. Je +fus touché de ces regrets donnés à la mémoire de mon +père, et je regardai avec émotion cette vieille femme qui +pleurait celui que j'avais tant aimé. Assurément elle était +la grand'mère de la jeune femme qui venait de nous quitter +et elle avait dû être aussi belle que celle-ci, mais avec +plus de grandeur et de noblesse.</p> + +<p>—Quand? dit-elle les yeux baissés.</p> + +<p>—Nous l'avons conduit aujourd'hui au Père-Lachaise.</p> + +<p>—Aujourd'hui, mon Dieu!</p> + +<p>—Pendant sa maladie, il m'a recommandé de remettre +en vos mains cette liasse de lettres.</p> + +<p>—Ah! oui, dit-elle tristement en recevant mon paquet, +c'était ainsi que je devais apprendre sa mort. Votre +père était un galant homme, monsieur le comte....</p> + +<p>Ce titre qu'on me donnait pour la première fois me fit +frissonner.</p> + +<p>—C'était un homme d'honneur, dit-elle en continuant, +un homme de coeur, et le meilleur voeu que puisse former +un femme qui l'a bien... qui l'a beaucoup connu, c'est +de souhaiter que vous lui ressembliez en tout.</p> + +<p>Elle releva les yeux et me regarda longuement.</p> + +<p>—Vous avez son air, dit-elle, sa tournure à la +Charles Ier.</p> + +<p>Elle se leva, et, ouvrant un meuble avec une petite clef +en or qu'elle portait suspendue à la chaîne de son lorgnon, +elle en tira un étui en maroquin que le temps avait +usé et jauni.</p> + +<p>—Le voici jeune, dit-elle en ouvrant cet étui, voyez.</p> + +<p>Une miniature me montra mon père sous l'aspect d'un +homme de trente ans.</p> + +<p>—Avez-vous un portrait de votre père jeune? me dit-elle.</p> + +<p>—Non, madame.</p> + +<p>—Eh bien! celui-là sera pour vous; je vous demande +seulement de me le laisser encore; je vais écrire un mot +derrière cette miniature pour dire que je vous la donne; +on vous la remettra quand je ne serai plus. Guillaume +est votre nom, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, madame.</p> + +<p>—Votre père s'appelait Henri.</p> + +<p>Je remerciai et me levai pour me retirer; elle voulut +me retenir, mais l'heure me pressait; je lui expliquai les +raisons qui m'obligeaient à partir.</p> + +<p>Alors elle appela la jeune femme qui s'était retirée à +mon arrivée, et me présentant à elle:</p> + +<p>—Monsieur, dit-elle, est le fils du comte de Saint-Nérée, +de qui je parle si souvent quand je veux citer un +modèle: si jamais tu rencontres monsieur dans le monde, +j'espère que la petite-fille aura pour le fils un peu de +l'amitié que la grand'mère avait pour le père.</p> + +<p>Elle me reconduisit jusqu'à la porte, puis, comme je +m'inclinais pour prendre congé d'elle, elle me retint par +la main.</p> + +<p>—Voulez-vous que je vous embrasse, mon enfant?</p> + +<p>Pendant que je lui baisais la main, elle m'embrassa +sur le front.</p> + +<p>—Soyez tranquille à Marseille, me dit-elle, il ne manquera +pas de fleurs.</p> + +<p>Je sortis profondément troublé et me dirigeai vers les +Champs-Élysées.</p> + +<p>Jusque-là, j'avais été assez heureux pour trouver chez +elles les personnes que j'avais besoin de voir; mais aux +Champs-Élysées, cette chance ne se continua point: le +personnage politique auquel mon dernier paquet était +adressé était absent, et l'on ne savait où je pourrais le +rencontrer.</p> + +<p>Je me décidai à attendre un moment et alors je fus témoin +d'une scène caractéristique, qui me prouva, une +fois de plus, que l'armée de Paris était dévouée au coup +d'État.</p> + +<p>Deux régiments de carabiniers et deux de cuirassiers +occupaient les Champs-Élysées. Tout à coup, une immense +clameur s'éleva de cette troupe, des cris enthousiastes +se mêlant au cliquetis des sabres et des cuirasses: +c'était Louis-Napoléon qui passait devant ces régiments +et qu'on acclamait; jamais troupes victorieuses proclamant +empereur leur général vainqueur, n'ont poussé plus +de cris de triomphe.</p> + +<p>Le temps s'écoula. J'attendis, la montre dans la main, +suivant sur le cadran la marche des aiguilles et me demandant +ce que je devais faire: Fallait-il partir pour +Marseille sans remettre mon paquet? Fallait-il le confier +à M. de Planfoy? Fallait-il au contraire retarder mon +départ jusqu'au lendemain matin?</p> + +<p>A tort ou à raison, je supposais que ce dernier paquet +était le plus important de tous; et le nom du personnage +à qui je devais le rendre, son rôle dans les événements +politiques de ces vingt dernières années, son caractère, +ses relations avec des partis opposés me faisaient une loi +de ne pas agir à la légère.</p> + +<p>Je passai là une heure d'incertitude pénible, décidé à rester, +décidé à partir, et trouvant alternativement autant de +bonnes raisons pour une résolution que pour l'autre. Mon +devoir de soldat et mon amour me poussaient vers Marseille; +mon engagement envers mon père me retenait à Paris.</p> + +<p>Enfin ce fut ce dernier parti qui l'emporta: douze +heures de retard n'avaient pas grande importance maintenant. +Que ferais-je à Marseille trois jours après que la +nouvelle de la révolution y serait parvenue? Mon régiment, +mes camarades et mes soldats se seraient prononcés depuis +longtemps. Il ne fallait pas que l'influence de Clotilde +pesât sur moi pour m'empêcher de remplir la promesse +que j'avais faite à mon père. Ce n'était qu'un retard de +quelques heures, que j'abrégerais d'ailleurs en prenant le +lendemain matin le train de grande vitesse.</p> + +<p>J'attendis encore. Mais les heures s'ajoutèrent aux +heures; à huit heures du soir mon personnage n'était +pas de retour.</p> + +<p>Je laissai un mot pour dire que je reviendrais dans la +soirée et je rentrai dans Paris.</p> + +<p>Chose bizarre et qui doit paraître invraisemblable, les +boulevards n'étaient pas déserts et les magasins n'étaient +pas fermés. Il y avait foule au contraire sur les trottoirs +et dans les restaurants; dans les cafés on voyait le public +habituel de ces établissements. Aux fenêtres d'un de ces +restaurants qui reçoit ordinairement les noces de la petite +bourgeoisie, j'aperçus une illumination éblouissante; on +dansait, et l'on entendait de la chaussée les grincements +du violon et les notes éclatantes du cornet à piston.</p> + +<p>C'était à croire qu'on marchait endormi et qu'on +rêvait.</p> + +<p>Où donc était Paris?</p> + +<p>A onze heures, je retournai aux Champs-Élysées; +même absence. J'attendis de nouveau, cette fois jusqu'à +une heure du matin. Enfin, à une heure, je laissai une +nouvelle lettre pour annoncer que je reviendrais le lendemain +matin, à six heures.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXIV</h3> + + +<p>Étant donné le caractère du personnage que je devais +voir, il fallait conclure de son absence qu'il ne trouvait +pas prudent de rentrer chez lui, soit qu'il eût peur d'être +arrêté comme tant de représentants l'avaient été, soit, +ce qui était plus probable, qu'il craignît d'être entraîné +à se prononcer pour le nouveau gouvernement, avant +que ce gouvernement fût solidement établi.</p> + +<p>Dans ces conditions, j'étais exposé à rester longtemps +à Paris, car les chances de Louis-Napoléon me paraissaient +bien fragiles; la France, qui s'était unanimement +soulevée contre Paris au moment des journées de juin, ne +serait pas moins énergique contre cette révolution sans +doute. Et alors mon personnage ferait le mort jusqu'au +jour où il ne verrait plus de danger à ressusciter, pour +prendre parti.</p> + +<p>Je n'avais donc qu'une chose à faire, retourner aux +Champs-Élysées, comme je l'avais promis, et si je ne le +trouvais pas, partir pour Marseille, après avoir remis mes +papiers à M. de Planfoy. Par ce moyen, tout me semblait +concilié.</p> + +<p>J'arrivai un peu après six heures aux Champs-Élysées, +et ce qui m'avait paru probable se trouva une réalité; +mon personnage n'était pas rentré et on l'attendait +toujours, mais je dois le dire, sans inquiétude apparente.</p> + +<p>Je me mis alors en route vers le faubourg Saint-Antoine, +pour aller chez M. de Planfoy, qui habite, rue +de Reuilly, ce qu'on appelait autrefois «une petite maison» +ou «une folie.» Il a reçu cette maison dans un +héritage, et comme il est peu fortuné, il a trouvé commode +de l'habiter; le jardin qui l'entoure est vaste, et +pour Mme de Planfoy qui adore ses enfants, c'est une considération +qui l'a fait passer sur les inconvénients du +quartier; ils vivent là un peu comme en province, mais +au moins ils ont de l'air et de l'espace.</p> + +<p>Quand je quittai les Champs-Élysées, le jour commençait +à poindre, mais sombre et pluvieux; cependant il +était assez clair pour que j'aperçusse, aussi loin que +mes yeux pouvaient porter, une grande masse de troupes: +infanterie, cavalerie et artillerie, qui campait dans les +Champs-Élysées et aux abords des Tuileries.</p> + +<p>Comme j'avais du temps devant moi, je pris par les +boulevards, curieux de voir une dernière fois l'aspect +de la ville. Paris semblait endormi d'un sommeil de mort.</p> + +<p>Cependant, à mesure que j'avançais, je remarquai une +certaine animation; des groupes se formaient dans lesquels +on discutait fiévreusement, mais sans crier. On +s'arrêtait devant les affiches posées pendant la nuit, et +toutes ces affiches ne provenaient pas de la Préfecture de +police; j'en lus plusieurs qui appelaient le peuple aux +armes; les unes annonçaient que Louis-Napoléon était +mis hors la loi; les autres, que Lyon, Rouen, Strasbourg +s'étaient soulevés pour défendre la Constitution. Les +agents de police arrachaient ces affiches, mais on en +trouvait cependant partout, sur les volets, sur les portes, +sur les troncs d'arbres. Cela indiquait bien évidemment +que des tentatives de résistance s'organisaient.</p> + +<p>Mais que pourrait faire cette résistance? les précautions +militaires étaient prises et paraissaient redoutables; +des maisons d'angle étaient occupées par les soldats et à +chaque instant on entendait les tambours et les clairons +des troupes qui défilaient pour aller occuper des positions. +Ainsi, à partir du boulevard des Filles-du-Calvaire, +je marchai en avant d'une brigade d'infanterie qui +venait s'établir sur la place de la Bastille. Devant ces +troupes, les groupes qui occupaient les boulevards se +dispersaient et rentraient dans les rues latérales.</p> + +<p>Dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine, l'animation +me parut plus grande: des rassemblements d'ouvriers +encombraient les trottoirs et ne paraissaient pas disposés +à entrer dans les ateliers; des individus vêtus en bourgeois +allaient de groupes en groupes et paraissaient les +haranguer. En passant je m'arrêtai.</p> + +<p>—Voulez-vous donc laisser rétablir l'empire? dit l'un +de ces individus.</p> + +<p>—Napoléon est mort, répliqua un ouvrier.</p> + +<p>—Pourquoi nous avez-vous désarmés aux jours de +juin? dit un autre avec colère.</p> + +<p>—On rétablit le suffrage universel, dit un troisième.</p> + +<p>Mais à ce moment il se fit un bruit du côté de la Bastille, +qui interrompit ce colloque; des omnibus, escortés +par quelques lanciers, remontaient la rue.</p> + +<p>—Les représentants qu'on emmène à Vincennes, cria +une voix.</p> + +<p>Les groupes s'agitèrent, un mouvement général se produisit, +quelques voix crièrent: «Délivrons-les,» et l'on +vit quelques hommes courir à la tête des chevaux.</p> + +<p>Le convoi s'arrêta; que se passa-t-il alors, je ne le sais +pas précisément, car je n'entendis pas ce qui se dit; je +vis seulement qu'un colloque rapide s'engagea entre +ceux qui avaient arrêté les omnibus et ceux qui se trouvaient +dans ces omnibus. Puis, après un court moment +d'attente, les voitures se mirent en route.</p> + +<p>—Ils ne veulent pas être délivrés, cria une voix.</p> + +<p>Alors des rires éclatèrent dans la foule se mêlant à des +huées, et le souvenir du mot que j'avais entendu la veille +en regardant défiler ces représentants me revint à la mémoire: +«Tout ça, c'est pour la farce.»</p> + +<p>Je continuai mon chemin jusqu'à la rue de Reuilly, +étrangement impressionné.</p> + +<p>—Je t'attendais, dit M. de Planfoy en me voyant entrer, +je parie que tu n'as pas trouvé ceux que tu cherchais +et que tu viens me demander de garder les papiers +que tu n'as pu remettre toi-même.</p> + +<p>Je lui racontai mes visites aux Champs-Élysées.</p> + +<p>—Tu vois que je ne me trompais pas, dit-il en souriant +tristement; si tu avais eu mon expérience des +choses et des hommes, tu serais parti hier soir et tu n'aurais +point répété ces visites inutiles. Les gens en évidence +qui couchent chez eux en temps de révolution sont des +braves, et dans le monde politique les braves sont rares. +Hier, après t'avoir quitté, j'ai vu un personnage de ce +monde qui le matin, en apprenant l'arrestation bien +réussie des députés, a accepté de faire partie du gouvernement; +à une heure, quand il a su que les représentants +réunis à la mairie du dixième organisaient la résistance, +il a fait dire qu'il refusait; à quatre heures, quand les +représentants ont été coffrés à la caserne du quai d'Orsay, +il a accepté. Le tien appartient à cette variété, seulement, +plus habile, il se cache et ne rend point publiques +ses hésitations: il aura toujours été de coeur avec le parti +qui finalement triomphera, empêché seulement par des +circonstances indépendantes de sa volonté de manifester +hautement ses opinions et ses désirs. Donne ton paquet; +je le lui porterai. Quel malheur que ces papiers ne m'appartiennent +pas! je m'en servirais pour lui faire une belle +peur.</p> + +<p>Je tendais mon paquet; en entendant ces mots, je retirai +ma main.</p> + +<p>—Ne crains rien, dit M. de Planfoy, la volonté de ton +père sera sacrée pour moi comme elle l'est pour toi; je +ne voudrais pas plaisanter avec son souvenir, si justifiable +que fût la plaisanterie. Tu pars donc?</p> + +<p>—Dans une heure.</p> + +<p>—Eh bien! je vais te conduire quelques pas.</p> + +<p>Il était en vareuse du matin, avec un foulard au cou; +il se coiffa d'un mauvais chapeau de jardin et m'ouvrit la +porte.</p> + +<p>Au moment où nous sortions, madame de Planfoy parut.</p> + +<p>—Est-ce que vous sortez? dit-elle à son mari.</p> + +<p>—Je vais conduire Guillaume jusqu'au bout de la rue.</p> + +<p>—Soyez prudent, je vous en prie.</p> + +<p>Je la rassurai, et pour lui prouver qu'il n'y avait aucun +danger, je lui racontai ce qui venait de se passer dans la +rue du Faubourg, quand on avait voulu délivrer les représentants.</p> + +<p>Mais elle secoua la tête et réitéra à M. de Planfoy ses +recommandations.</p> + +<p>—Je reviens tout de suite.</p> + +<p>Nous avions fait à peine quelques pas dans la rue de +Reuilly, quand nous entendîmes une clameur derrière +nous, c'est-à-dire vers la rue du Faubourg-Saint-Antoine; +en nous retournant, nous aperçûmes des hommes qui +couraient.</p> + +<p>—Je ne suis pas aussi assuré que toi, qu'il ne se passera +rien de grave aujourd'hui, me dit M. de Planfoy; +il y a eu toute la nuit des allées et venues dans le faubourg, +et bien certainement on a dû essayer d'organiser +une résistance; les révolutions populaires ne s'improvisent +pas, il leur faut plusieurs jours, trois jours généralement, +pour mettre leurs combattants sur pied. Nous +ne sommes qu'au deuxième jour.</p> + +<p>Pendant qu'il me parlait ainsi, nous étions revenus en +arrière: nous eûmes alors l'explication du tumulte que +nous avions entendu.</p> + +<p>Une barricade était commencée au coin des rues Cotte +et Sainte-Marguerite, et des représentants ceints de leur +écharpe parcouraient la rue du Faubourg-Saint-Antoine +en criant: «Aux armes! vive la République!»</p> + +<p>Cette barricade n'avait aucune solidité; elle était formée +d'un omnibus renversé et de deux charrettes, et +c'était à peine si elle obstruait le milieu de la chaussée, +assez large en cet endroit.</p> + +<p>Les défenseurs qui devaient combattre derrière ce mauvais +abri n'étaient pas non plus bien redoutables: c'était +à peine s'ils atteignaient le nombre d'une centaine, et +encore, dans cette centaine, en voyait-on plusieurs qui +ne paraissaient guère résolus, allant de çà de là, causant, +s'arrêtant, regardant au loin, tantôt du côté de la Bastille, +tantôt du côté de la barrière du Trône, comme s'ils +avaient d'autres préoccupations que de se battre.</p> + +<p>Au coin de chaque rue, des rassemblements assez +compactes commençaient à se masser; mais ils étaient +composés de curieux et d'indifférents.</p> + +<p>Je n'avais jamais vu de révolution; en 1830, j'étais enfant, +et, en 1848, j'étais en Afrique; je fus surpris de ce +calme apathique, et il me sembla que les représentants +et ceux qui les accompagnaient en criant: «Aux armes!» +s'adressaient à des sourds; ils criaient dans le vide, leurs +voix n'éveillaient aucun écho.</p> + +<p>Parmi ces représentants se trouvait celui que nous +avions vu la veille sur la place de la Bastille et qui avait +voulu entraîner le peuple.</p> + +<p>M. de Planfoy l'aborda.</p> + +<p>—Eh bien, dit-il, vous organisez la résistance?</p> + +<p>—Nous la tentons.</p> + +<p>—Serez-vous soutenus?</p> + +<p>—Vous voyez l'inertie du peuple. Nous espérons le +galvaniser, car nous ne comptons plus que sur lui.</p> + +<p>—Il paraît bien froid.</p> + +<p>—Il est trompé. Depuis quelques mois il est travaillé +par les meneurs de l'Élysée, et en rétablissant le suffrage +universel on nous enlève notre force. D'autres raisons +encore le retiennent. Cette nuit nous avons eu une réunion +à laquelle nous avions convoqué les chefs des associations +ouvrières. Nous leur avons expliqué qu'il fallait +organiser un centre de résistance; que dans ce centre +tous les représentants restés libres viendraient se placer +au milieu du peuple, et alors la lutte pourrait commencer +avec des chances sérieuses. Savez-vous ce qu'ils +nous ont répondu! Le chef de ces associations, leur délégué +plutôt, s'est avancé et d'une voix honteuse:—«Nous +ne pouvons vous promettre notre appui, a-t-il dit, nous +avons des commandes.»</p> + +<p>—Et, malgré cela, vous entreprenez la lutte?</p> + +<p>—Nous le devons.</p> + +<p>Ému à la pensée que ces braves allaient se faire massacrer, +je voulus expliquer à ce représentant que la place +de leur barricade était mal choisie, et qu'ils ne pouvaient +se défendre. En quelques mots, je lui expliquai les raisons +stratégiques qui devaient faire abandonner cette +position.</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de stratégie, dit-il tristement; il +s'agit d'un devoir à accomplir; il s'agit de verser son +sang pour la justice, et, pour cela, toute place est bonne.</p> + +<p>Puis serrant la main de M. de Planfoy il rejoignit les +autres représentants qui allaient et venaient, s'adressant +aux ouvriers groupés sur les trottoirs et s'efforçant d'allumer +en eux une étincelle.</p> + +<p>—Voilà un brave, dit M. de Planfoy, et s'il s'en trouve +beaucoup comme lui, tout n'est pas fini.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXV</h3> + + +<p>J'avais lu bien des récits d'insurrection, et ce qui se +passait devant mes yeux déroutait absolument les leçons +que je tenais de la tradition. Pour moi une insurrection +était quelque chose d'irrésistible; c'était une explosion +populaire, une éruption de pavés; une barricade dans +une rue, toutes les rues devaient s'emplir de barricades.</p> + +<p>C'était au moins ce que j'avais lu dans les livres et dans +les journaux, mais la réalité ne ressemblait pas aux récits +des livres.</p> + +<p>La barricade élevée au coin de la rue Sainte-Marguerite +n'en avait point fait jaillir d'autres; on parlait, il est vrai, +d'une barricade qui s'élevait dans le faubourg du côté de +la barrière du Trône, mais cela ne paraissait pas sérieux. +Ce qu'il y avait de certain et de visible, c'était qu'autour +de ce chétif barrage improvisé tant bien que mal dans la +rue, une centaine d'hommes s'agitaient comme des comédiens +devant des spectateurs qui n'ont point à se mêler +à l'action.</p> + +<p>Ce qui rendait cette impression plus saisissante encore, +c'était d'entendre les propos de ces spectateurs.</p> + +<p>—Ça une barricade, disait une vieille femme que j'avais +à ma droite, si ça ne fait pas suer!</p> + +<p>Et, de son aiguille à tricoter, elle montrait l'omnibus, +en haussant les épaules.</p> + +<p>Vêtue d'une camisole d'indienne, coiffée d'une marmotte, +chaussée de savates éculées, avec cela des cheveux +gris ébouriffés, de la barbe au menton, le nez barbouillé +de tabac, la voix cassée, c'était le type de la terrible tricoteuse +d'autrefois.</p> + +<p>—Une barricade, répliqua son interlocuteur, c'était +celle de juin.</p> + +<p>Celui-là était un ouvrier de quarante-cinq à quarante-huit +ans, que la sciure du bois d'acajou avait teint +en rouge.</p> + +<p>—Elle arrivait au troisième étage des maisons et elle +barrait l'entrée des trois rues du faubourg; c'était de l'ouvrage +propre; ça avait été fait avec amour; mais le peuple +en était.</p> + +<p>—Ah! voilà.</p> + +<p>—Aujourd'hui c'est des bourgeois, et les bourgeois ça +n'est bon à rien par eux-mêmes, ça ne sait que faire travailler +les autres.</p> + +<p>—Oui, mais il faut que les autres veuillent travailler.</p> + +<p>—Et au jour d'aujourd'hui, ils ne veulent pas.</p> + +<p>—Le faubourg n'a pas oublié les journées de juin.</p> + +<p>—Ça n'empêche pas que ça va être drôle quand la ligne +va arriver.</p> + +<p>—Faut voir ça.</p> + +<p>—Hé allez donc.</p> + +<p>—Où qu'elle est la ligne?</p> + +<p>—Sur la place.</p> + +<p>—Elle va arriver?</p> + +<p>—Pas encore; nous avons le temps de prendre un +<i>mêlé</i>.</p> + +<p>—C'est moi qui vous l'offre, madame Isidore.</p> + +<p>Cependant, on avait travaillé à consolider la barricade, +mais sans entrain; les gamins eux-mêmes faisaient défaut, +et les quelques moellons qui avaient été apportés +pour appuyer les voitures ne pouvaient pas être d'un +grand secours.</p> + +<p>Ce qu'il y avait de lamentable, c'était de voir d'un côté +les efforts des représentants pour entraîner le peuple à la +résistance, et de l'autre l'inertie de ce peuple. Ils allaient +de groupe en groupe, d'homme en homme, et de loin on +les voyait parler et gesticuler.</p> + +<p>A mesure qu'ils passaient devant nous, M. de Planfoy +me les désignait et me nommait ceux qu'il connaissait: +Bastide, l'ancien ministre des affaires étrangères; Charamaule, +l'ancien député; Schoelcher, Alphonse Esquiros, +Baudin, de Flotte, Bruckner, Versigny, Dulac, Malardier, +Bourzat, et d'autres dont je n'ai pas retenu les +noms.</p> + +<p>Je n'avais pas encore vu d'armes aux mains de ceux qui +se préparaient à combattre; bientôt on apporta quelques +fusils avec quelques cartouches et j'entendis dire que les +postes du Marché-Noir et de la rue de Montreuil s'étaient +laissé désarmer sans faire résistance.</p> + +<p>J'aurais cru qu'un pareil fait, connu dans la foule, +devait produire un certain entraînement; mais il n'en +fut rien et on eut grand'peine à trouver des combattants +pour les vingt fusils qui avaient été apportés.</p> + +<p>Et, comme le représentant Baudin tendait un de ces +fusils à un ouvrier qui se tenait sur le trottoir les mains +dans ses poches, celui-ci haussa les épaules et dit nonchalamment:</p> + +<p>—Plus souvent que je vas me faire tuer pour vous +garder vos vingt-cinq francs.</p> + +<p>—Eh bien! restez là, dit Baudin sans colère et avec +un sourire désolé, vous allez voir comment on meurt +pour vingt-cinq francs.</p> + +<p>Depuis quelques instants, j'étais sous la poids d'une +émotion étouffante: l'héroïsme de cette folie me gagnait. +Ce mot m'entraîna, j'étendis la main pour prendre le fusil +que l'ouvrier n'avait pas voulu, mais M. de Planfoy me +retint.</p> + +<p>—Tu n'es pas républicain, me dit-il à mi-voix.</p> + +<p>—C'est pour la justice et l'honneur que ces gens-là +vont se battre.</p> + +<p>—Tu es soldat; vas-tu tirer sur tes camarades? as-tu +envoyé ta démission à ton colonel?</p> + +<p>Pendant cette discussion, le fusil avait été pris; je ne +répliquai point à M. de Planfoy; nos esprits n'étaient +point en disposition de s'entendre.</p> + +<p>D'ailleurs il s'était fait du côté de la Bastille un bruit +qui commandait l'attention: la troupe approchait.</p> + +<p>Il y eut alors dans la foule un mouvement de retraite +rapide qui en tout autre moment m'eût fait bien rire: en +quelques secondes la rue encombrée se vida, les portes et +les volets se fermèrent, mais comme la curiosité ne perd +jamais ses droits, des têtes apparurent aux fenêtres se penchant +prudemment pour jouir, sans trop s'exposer, du +spectacle de la rue. En voyant venir la troupe, les représentants +s'étaient rapprochés de la barricade, et M. de +Planfoy et moi nous nous étions collés contre les maisons.</p> + +<p>—Eh bien, Schoelcher, dit Bastide à son ami en lui +montrant les soldats qui avançaient rapidement, qu'est-ce +que tu penses de l'abolition de la peine de mort?</p> + +<p>Schoelcher, soit qu'il n'eût point entendu, soit qu'il fût +trop préoccupé pour répliquer à cette plaisanterie, ne répondit +pas et monta vivement sur la barricade, suivi de +cinq ou six autres représentants.</p> + +<p>L'instant était solennel; la troupe n'était plus qu'à une +courte distance de la barricade: elle se composait de +trois compagnies d'infanterie et elle occupait toute la largeur +de la chaussée. D'un côté, une forêt de baïonnettes; +de l'autre, vingt combattants attendant la mort silencieusement +derrière ce mauvais abri.</p> + +<p>Si la place était dangereuse pour eux, elle l'était aussi +pour nous; mais nous étions trop fortement émus pour +penser à cela, et j'étais immobile comme si mes pieds +eussent été fixés au sol.</p> + +<p>—Ne tirez pas, dirent les représentants en s'adressant +aux défenseurs de la barricade, nous allons parler +aux soldats.</p> + +<p>En effet, ils descendirent de dessus la barricade et s'avancèrent +au-devant de la troupe. Dans ma vie de soldat, +j'ai été témoin de bien des actes de calme et de courage, +mais je n'ai jamais rien vu de plus imposant que ces sept +hommes s'avançant sur une même ligne, lentement, sans +armes dans la main, n'ayant pour les protéger que leur +écharpe de représentants déployée sur leur poitrine.</p> + +<p>Les soldats qui marchaient au pas accéléré s'arrêtèrent +d'eux-mêmes, instinctivement, sans qu'il eût été fait de +commandement: un capitaine était à leur tête.</p> + +<p>—Écoutez-nous, dit un des représentants, nous +sommes représentants du peuple et nous défendons la loi, +rangez-vous de notre côté.</p> + +<p>—Taisez-vous, dit le capitaine, je ne peux pas vous +entendre; j'ai reçu des ordres que je dois exécuter.</p> + +<p>—Vous violez la loi.</p> + +<p>—Je ne connais que mes ordres: dispersez-vous.</p> + +<p>—Vous ne passerez pas.</p> + +<p>—Ne m'obligez pas à commander le feu; retirez-vous!</p> + +<p>—Vive la République! vive la Constitution!</p> + +<p>—Mais retirez-vous donc! s'écria le capitaine d'une +voix forte; vous voyez bien que vous n'êtes pas soutenus.</p> + +<p>Puis, se tournant vers ses soldats:</p> + +<p>—Apprêtez armes!</p> + +<p>A ce commandement les représentants ne reculèrent +point et tous ensemble poussèrent de nouveau le cri de +«Vive la République.»</p> + +<p>Les soldats se mirent en marche et arrivèrent sur +les représentants qu'ils poussèrent devant eux en les +bousculant.</p> + +<p>Ceux-ci voulurent résister et faire une barricade de +leurs corps, pour empêcher les soldats d'aller plus loin.</p> + +<p>Mais ils n'étaient que sept au milieu de cette large +chaussée; que pouvaient-ils contre cette troupe qui les +enveloppait et les débordait?</p> + +<p>Ils furent poussés jusqu'au pied de la barricade, tentant +toujours avec leurs mains portées en avant de s'opposer +à cet envahissement.</p> + +<p>Quelques soldats abaissèrent leurs armes, et l'un des +représentants fut couché en joue: la pointe de la baïonnette +était contre sa poitrine. Il mit la main sur son +écharpe, et d'une voix vibrante, il dit:</p> + +<p>—Tire donc, cochon, si tu l'oses!</p> + +<p>Le soldat releva son fusil et le coup partit en l'air.</p> + +<p>Mais un des défenseurs de la barricade, n'ayant pas +vu, au milieu du tumulte et de la bagarre, ce qui se passait, +crut qu'on avait tiré sur les représentants et il déchargea +son arme sur la troupe. Un soldat tomba.</p> + +<p>Alors, tous les fusils du premier rang s'abaissèrent +avec ensemble, et sans que le commandement de faire +feu eût été donné, une décharge générale se fit entendre.</p> + +<p>Un représentant était resté sur la barricade, Baudin; il +fut renversé par cette décharge, et un jeune homme qui +se tenait à ses côtés tomba avec lui.</p> + +<p>En moins d'une seconde la barricade fut escaladée par +les soldats, et ses défenseurs se dispersèrent.</p> + +<p>Dans la bagarre je fus séparé de M. de Planfoy et entraîné +jusqu'à la rue Cotte; un coup de baïonnette m'effleura +le bras et mon habit fut troué.</p> + +<p>Ne trouvant pas de résistance sérieuse, la troupe ne fit +pas d'autre décharge, et rapidement divisée, elle se lança +à la poursuite des républicains dans les rues Cotte et +Sainte-Marguerite pour les empêcher de se reformer.</p> + +<p>J'avais trouvé un abri dans l'allée d'une maison dont la +porte était restée ouverte; quand les soldats eurent défilé, +je revins sur le lieu de la lutte pour chercher M. de +Planfoy.</p> + +<p>Avait-il été atteint dans la décharge? La barricade avait +été si rapidement enlevée, et les soldats nous étaient +tombés si brusquement sur le dos, que je n'avais rien pu +distinguer; j'avais été entraîné par une avalanche et +j'avais eu assez affaire de me garer des coups de baïonnette.</p> + +<p>Les soldats étaient occupés à relever le cadavre du représentant +Baudin; l'autre victime, qui était tombée avec +lui, avait déjà disparu.</p> + +<p>Qu'était devenu M. de Planfoy?</p> + +<p>Avait-il été entraîné par les soldats?</p> + +<p>Avait-il pu gagner la rue de Reuilly et rentrer chez lui?</p> + +<p>Je restai un moment hésitant et perplexe; puis je me +décidai à aller rue de Reuilly; je ne pouvais pas rester +dans l'incertitude. Si M. de Planfoy n'était pas chez lui, +je devais le chercher et le trouver.</p> + +<p>Mon départ serait une fois encore retardé, je ne pouvais +pas abandonner M. de Planfoy. S'il avait été arrêté, +sa situation devenait des plus graves, car au moment où +je lui avais donné mes papiers, il les avait mis dans la +poche de sa vareuse; et ces papiers trouvés sur lui pouvaient +le compromettre sérieusement.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXVI</h3> + + +<p>J'avais à peine frappé à la porte de la rue de Reuilly +qu'elle s'ouvrit devant moi.</p> + +<p>—Ce n'est pas monsieur, cria la domestique qui m'avait +ouvert.</p> + +<p>—Mon mari? où est mon mari? s'écria vivement madame +de Planfoy.</p> + +<p>Dans mon trouble, je n'avais eu souci que de mon inquiétude; +je n'avais point pensé à celle que j'allais allumer +dans cette maison.</p> + +<p>—Mon mari, mon mari, répéta madame de Planfoy.</p> + +<p>Il fallait répondre. J'expliquai comment nous avions +été séparés et comment, ne le retrouvant pas, j'avais cru +qu'il était rentré chez lui. Ces explications, par malheur, +n'étaient pas de nature à calmer l'angoisse de madame +de Planfoy; je ne le comprenais que trop à mesure que +j'entassais paroles sur paroles.</p> + +<p>—Il sera revenu à la barricade, dis-je enfin; je vais y +retourner, le retrouver et le ramener.</p> + +<p>—Je vais avec vous, dit-elle.</p> + +<p>Mais ses enfants se pendirent après elle, et je parvins, +grâce à leur aide, à l'empêcher de sortir; je lui promis +de ne pas prendre une minute de repos avant d'avoir +retrouvé son mari, et je partis.</p> + +<p>Dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine, je retrouvai +les représentants qui avaient été au-devant des soldats: +ceux-ci les ayant débordés, les avaient laissés derrière +eux; et les représentants, sans perdre courage, parcouraient +le faubourg, en appelant le peuple aux armes. +Mais leur voix se perdait dans le vide; on les saluait en +mettant la tête à la fenêtre, on criait quelquefois: Vive +la République! mais on ne descendait pas dans la rue +pour les suivre et recommencer le combat.</p> + +<p>Après le départ des soldats, les curieux qui s'étaient +sauvés un peu partout étaient revenus aux abords de la +barricade. Ce fut en vain que je cherchai M. de Planfoy +dans ces groupes; je ne le vis nulle part. En allant et +venant, j'entendais raconter la mort du représentant +Baudin, et cette mort, au lieu de produire l'intimidation, +provoquait l'exaspération. Ceux qui n'avaient pas voulu +se joindre à lui exaltaient maintenant son courage: mutuellement, +on s'accusait de l'avoir laissé tuer sans le +soutenir. J'interrogeai deux ou trois de ceux qui disaient +avoir tout vu, mais on ne put pas me parler de M. de +Planfoy. Enfin, je trouvai un gamin de dix ou onze ans +qui répondit à mes questions.</p> + +<p>—Un vieux en chapeau de paille, hein! Oh! le bon +chapeau; le soleil ne le brûlera pas maintenant, il a eu +trop de précaution, il est à l'ombre: les soldats l'ont +emmené.</p> + +<p>—Où?</p> + +<p>—Peux pas savoir; quand les soldats ont escaladé la +barricade en allongeant des coups de baïonnette à droite +et à gauche, le vieux au chapeau s'est fâché: «Vous +voyez bien que cet homme ne se défend pas!» qu'il a +dit aux troupiers. Mais les troupiers n'étaient pas en disposition +de rire; ils ont empoigné le vieux, ils l'ont +bousculé, et, comme il se défendait, il l'ont emmené.</p> + +<p>—Où l'ont-ils emmené?</p> + +<p>—Au poste, bien sûr.</p> + +<p>—A quel poste?</p> + +<p>—Est-ce que je sais? mais, pour sûr, ce n'est pas au +poste de la rue Sainte-Marguerite, parce que les soldats +ont filé. Quand ils ne sont pas les plus forts, ils déménagent; +quand ils sont en force, ils reviennent et ils +cognent.</p> + +<p>—Enfin, de quel côté se sont-ils dirigés?</p> + +<p>—Je n'ai pas vu; vous savez, dans la bagarre, chacun +pour soi; et puis les soldats avaient sauté sur le représentant +pour l'emporter, de peur qu'on ne promène son +cadavre, et là, vous comprenez, c'était plus drôle que de +suivre le vieux au chapeau. Il avait trois trous à la tête, +les os étaient cassés, la cervelle sortait.</p> + +<p>Pendant que le gamin, tout fier de ce qu'il avait vu, +me racontait comment on avait enlevé le cadavre du malheureux +représentant, j'écrivais deux lignes à madame +de Planfoy pour la prévenir que je me mettais à la recherche +de son mari.</p> + +<p>—Veux-tu gagner vingt sous? dis-je au gamin.</p> + +<p>—S'il faut crier: Vive l'empereur!</p> + +<p>—Il faut porter ce papier rue de Reuilly, à deux pas +d'ici, et raconter comment tu as vu arrêter le vieux +monsieur.</p> + +<p>—Ça va, si vous payez d'avance.</p> + +<p>Au moment où je lui remettais ses vingt sous, nous +vîmes arriver deux obusiers.</p> + +<p>—Des canons, dit mon gamin, je ne peux pas faire +votre course; ça va chauffer, faut voir ça.</p> + +<p>Je ne pus le décider qu'en changeant la pièce de vingt +sous en une pièce de cinq francs.</p> + +<p>—Je ne veux pas vous voler votre argent, je vous +préviens donc que je ne tirerai pas mon histoire en +longueur.</p> + +<p>Et il partit en courant.</p> + +<p>C'était quelque chose de savoir que M. de Planfoy avait +été arrêté, mais ce n'était pas tout, il fallait apprendre +maintenant où il avait été conduit et le faire mettre en +liberté.</p> + +<p>Les soldats qui avaient pris la barricade appartenaient +à la brigade qui occupait la place de la Bastille; si, par +hasard, je connaissais des officiers dans les régiments qui +formaient cette brigade, je pourrais, par leur entremise, +faire relâcher M. de Planfoy.</p> + +<p>Je me dirigeai donc rapidement vers la Bastille; au +carrefour de la rue de Charonne, je trouvai deux obusiers +pointés pour que l'un enfilât la rue de Charonne et +l'autre la rue du Faubourg-Saint-Antoine; les artilleurs, +prêts à manoeuvrer leurs pièces, étaient soutenus par une +compagnie du 44e de ligne.</p> + +<p>On ne me barra pas le passage et je pus arriver jusqu'à +la place de la Bastille, qui était occupée militairement +avec toutes les précautions en usage dans une ville +prise d'assaut: des pièces étaient pointées dans diverses +directions, commandant les grandes voies de communication; +toutes les maisons placées avantageusement pour +pouvoir tirer étaient pleines de soldats postés aux fenêtres; +sur la place, le long du canal, sur le boulevard, les +troupes étaient massées. L'aspect de ces forces ainsi disposées +était fait pour inspirer la terreur à ceux qui voudraient +se soulever: on sentait qu'à la première tentative +de soulèvement tout serait impitoyablement balayé; une +demi-section du génie était là pour dire que, s'il le fallait, +on cheminerait à travers les maisons, et que la hache +et la mine achèveraient ce que le canon aurait commencé.</p> + +<p>Les Parisiens, et surtout les Parisiens des faubourgs, +ont maintenant assez l'expérience de la guerre des rues +pour comprendre que, dans ces conditions, s'ils se soulèvent, +ils seront broyés. Aussi faut-il peut-être expliquer, +par ces réflexions que chacun peut faire, l'inertie +du peuple; s'il y a apathie et indifférence dans le grand +nombre, il doit y avoir aussi, chez quelques-uns, le +sentiment de l'impossibilité et de l'impuissance. A quoi +bon se faire tuer inutilement? les vrais martyrs sont +rares, et ceux qui veulent bien risquer la lutte veulent +généralement s'exposer en vue d'un succès probable et +pour un but déterminé: mourir pour le succès est une +chose, mourir pour le devoir en est une autre, et celle-là +ne fera jamais de nombreuses victimes. C'est là, selon +moi, ce qui rend admirable la conduite de ces représentants +qui veulent soulever le faubourg: ils n'ont pas +l'espérance, ils n'ont que la foi.</p> + +<p>Si ces Parisiens dont je parle avaient pu entendre les +propos des soldats, ils auraient compris mieux encore +combien la répression serait terrible, s'il y avait insurrection.</p> + +<p>Tous ceux qui connaissent les soldats et qui ont assisté +à une affaire, savent que bien rarement les hommes sont +excités avant le combat, c'est pendant la lutte, c'est quand +on a eu des amis frappés près de soi, c'est quand la +poudre a parlé que la colère et l'exaltation nous enflamment. +Dans les troupes de l'armée de Paris, il en est +autrement: avant l'engagement, ces troupes sont animées +des passions brutales de la guerre; les fusils brûlent +les doigts, ils ne demandent qu'à partir.</p> + +<p>—Les lâches! disent les soldats en montrant le poing +aux ouvriers qui les regardent, ils ne bougeront donc pas, +qu'on cogne un peu.</p> + +<p>Qui les a excités ainsi? Est-ce le souvenir de la bataille +de Juin encore vivace en eux? Il me semble que Juin 1848 +est bien loin, et la rancune ordinairement n'enfonce pas +de pareilles racines dans le coeur français.</p> + +<p>Un mot que j'ai entendu pourrait peut-être répondre +à cette question.</p> + +<p>Pendant que je tourne autour des troupes cherchant un +visage ami, un régiment de cuirassiers arrive sur la +place.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'ils viennent encore faire ceux-là? dit +un soldat, il n'y en a que pour eux; tandis que nous +n'avons eu que du veau, ils ont eu de l'oie et du poulet.</p> + +<p>Mais je n'étais pas là pour ramasser des mots, si caractéristiques +qu'ils pussent être, et ne trouvant personne +de connaissance dans ces régiments, je m'adressai au +premier officier qui voulut bien se laisser aborder.</p> + +<p>Si j'avais été en uniforme rien n'eût été plus facile, +on m'eût écouté et on m'eût répondu; mais j'étais en +costume civil, et c'était ce jour-là une mauvaise recommandation +auprès des soldats, qui me repoussaient et +ne voulaient même pas entendre mon premier mot.</p> + +<p>Enfin, mon ruban rouge, ma moustache et ma tournure +militaire attirèrent l'attention d'un lieutenant qui +voulut bien m'écouter. Je lui expliquai ce que je désirais +en lui disant qui j'étais.</p> + +<p>—C'est une compagnie du 19e qui a été engagée; +il faudrait voir le colonel du 19e ou bien le général.</p> + +<p>—Et où est le général?</p> + +<p>—Je crois qu'il est au carrefour de Montreuil, à moins +qu'il ne soit au pont d'Austerlitz. Le plus sûr est de +l'attendre ici; il reviendra d'un moment à l'autre.</p> + +<p>C'était évidemment ce qu'il y avait de mieux à faire +pour aborder le général; mais, en attendant, l'angoisse +de madame de Planfoy s'accroissait; je ne pouvais donc +attendre.</p> + +<p>Ce fut ce que j'expliquai à mon lieutenant, en lui demandant +de me donner un sergent pour me conduire au +pont d'Austerlitz ou au carrefour de Montreuil. Mais cela +n'était pas possible: un soldat seul au milieu du faubourg +pouvait être désarmé et massacré.</p> + +<p>—Attendez un peu, me dit mon lieutenant, l'agitation +se calme, la mort du représentant aura produit le meilleur +effet; ils ont peur, ils ne bougeront pas.</p> + +<p>Sur ce mot je le quittai et me rendis au carrefour de +Montreuil. Après dix tentatives, je parvins à approcher, +non le général, mais un officier de son état-major, et je +lui répétai mes explications et mes prières.</p> + +<p>Mais, malgré toute la complaisance de cet officier, et +elle fut grande, quand il sut qu'il parlait à un camarade, +il lui fut impossible de me renseigner. Il n'avait point été +fait de prisonniers par la troupe, ou, s'il en avait été fait, +ils avaient été immédiatement remis à la police. C'était à +la police qu'il fallait s'adresser.</p> + +<p>Où trouver la police? Cette question est facile à résoudre +en temps ordinaire, mais en temps d'émeute il en +est autrement. La police devient invisible. Les quelques +agents que je pus interroger ne savaient rien de précis; +seulement ils affirmaient que si on avait fait des prisonniers +dans le faubourg, on avait dû, par suite de l'abandon +des postes, les conduire à Vincennes.</p> + +<p>Je partis pour Vincennes, où j'avais la chance de +connaître un officier.</p> + +<p>Mais Vincennes était en émoi; on venait de recevoir +les représentants arrêtés, et l'on ne savait où les loger. +Mon ami, chargé de ce soin, perdait la tête; il se voyait +obligé de laisser ces prisonniers en contact avec les +troupes et les ouvriers civils employés dans le fort, et il +trouvait ce rapprochement impolitique et dangereux: en +tous cas il n'avait pas reçu M. de Planfoy.</p> + +<p>Le temps s'écoulait, et je tournais dans un cercle sans +avancer. Je pensai alors à m'adresser à Poirier, et je +partis pour l'Élysée. Si je n'avais pas voulu de sa protection +pour ma fortune, je n'avais aucune répugnance à la +réclamer pour sauver un ami. Puisqu'il était un des bras +du coup d'État, il aurait ce bras assez long sans doute pour +me rendre M. de Planfoy.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXVII</h3> + + +<p>Je marchais depuis six heures du matin sans m'être +arrêté pour ainsi dire, et je commençais à sentir la fatigue; +mais une affiche que je lus aux abords de l'Hôtel +de ville me donna des jambes.</p> + +<p>Quelques curieux rassemblés devant cette affiche, qui +venait d'être collée sur la muraille, poussaient des exclamations +de colère et d'indignation.</p> + +<p>Je m'approchai et je lus cette affiche. Elle avertissait +les habitants de Paris qu'en vertu de l'état de siége le ministre +de la guerre décrétait que «tout individu pris +construisant ou défendant une barricade ou les armes à +la main <i>serait fusillé</i>.» Cela était signé Saint-Arnaud et +était accompagné de considérations doucereuses pour +rassurer les bons citoyens. C'était au nom de la société et +de la famille menacées qu'on fusillerait ces ennemis de +l'ordre «qui ne combattaient pas contre le gouvernement, +mais qui voulaient le pillage et la destruction.»</p> + +<p>Je savais Saint-Arnaud capable de bien des choses, +mais je n'aurais jamais supposé qu'un militaire français +pût mettre son nom au-dessous d'une pareille infamie; +jamais je n'aurais cru qu'un homme qui avait l'honneur +de tenir une épée décréterait, en vertu d'une loi qui n'avait +jamais existé, qu'on ne ferait pas de prisonniers et +qu'on fusillerait ses ennemis désarmés. Les hommes du +coup d'État avaient eu la main heureuse: ils avaient +trouvé le ministre qu'il fallait à leurs desseins.</p> + +<p>Se trouverait-il dans l'armée un officier pour mettre à +exécution un ordre aussi féroce? Deux jours avant le +coup d'État je me serais fâché contre celui qui m'eût posé +cette question; mais ce que j'avais vu avait porté une +rude atteinte à mes croyances.</p> + +<p>Le pauvre M. de Planfoy avait été précisément pris derrière +une barricade, et peut-être l'avait-on déjà fusillé. +Il n'y avait pas un instant à perdre.</p> + +<p>Mais je ne pouvais aller aussi vite que j'aurais voulu. +Je n'avais pas pu passer par l'Hôtel du ville à cause des +troupes, et j'avais dû remonter jusqu'à la rue Rambuteau +par la rue Vieille-du-Temple. Dans ces quartiers l'émotion +et l'agitation étaient grandes. La mort de Baudin +n'avait pas produit «le meilleur effet,» selon le mot de +mon lieutenant, et la proclamation de Saint-Arnaud achevait +ce que le récit de cette mort avait commencé: on se +révoltait, et de la conscience où il avait jusque-là grondé, +ce mot passait dans l'action.</p> + +<p>On croisait des groupes d'hommes en armes, et sur les +affiches de la préfecture de police on en collait d'autres +qui appelaient le peuple à la résistance.</p> + +<p>Dans la rue Rambuteau, aux jonctions de la rue Saint-Martin, +de la rue Saint-Denis, on élevait des barricades, +et en arrivant aux halles, je vis un gamin qui, monté sur +une brouette, lisait tout haut la féroce proclamation de +Saint-Arnaud. Près de lui sept ou huit hommes s'occupaient +à dépaver la rue.</p> + +<p>—Ne faites donc pas tant de bruit, cria le gamin en +arrêtant sa lecture, ça vous empêche d'entendre le prix +qu'on vous payera pour votre travail.</p> + +<p>Et reprenant d'une voix perçante, en détachant ses +mots comme un crieur public, il lut:</p> + +<p>«Tout individu pris construisant ou défendant une +barricade, ou les armes à la main, sera fusillé.»</p> + +<p>—Pas de difficultés pour le prix, n'est-ce pas? dit-il +en riant, on sera fusillé, pas de pourboire.</p> + +<p>Un éclat de rire accueillit cette plaisanterie. Le gamin +continua, lisant toujours:</p> + +<p>«Restez calmes, habitants de Paris. Ne gênez pas les +mouvements des braves soldats qui vous protégent de +leurs baïonnettes....» En attendant qu'ils vous les enfoncent +dans le ventre ou dans le dos, au gré des amateurs.</p> + +<p>Arrivé rue Royale, je montai chez Poirier: il n'était pas +chez lui, et depuis deux nuits il couchait à l'Élysée. C'était +ce que j'avais prévu, je ne fus pas désappointé. Seulement, +comme je pouvais très-bien être repoussé de l'Élysée, +je demandai au valet de chambre de Poirier de m'accompagner.</p> + +<p>—Vous savez que je suis l'ami de votre maître, lui +dis-je, conduisez-moi à l'Élysée, il s'agit d'une affaire de +la plus haute importance.</p> + +<p>—Les rues ne sont pas sûres pour les honnêtes +gens.</p> + +<p>Ce mot dans une pareille bouche m'eût fait rire si +j'avais eu le coeur à la gaieté. Je parvins à le décider à +sortir, et à l'Élysée, devant le domestique du capitaine +Poirier, les portes s'ouvrirent qui seraient restées closes +pour le capitaine de Saint-Nérée.</p> + +<p>Mais Poirier n'était pas à l'Élysée, on ne savait quand +il rentrerait, peut-être d'un instant à l'autre, peut-être +dans une heure, seulement on était certain qu'il rentrerait. +Il était mon unique ressource. Je demandai à l'attendre, +et la toute-puissante protection de son valet de +chambre me fit introduire dans un petit salon où l'on me +laissa seul.</p> + +<p>A me trouver dans ce palais d'où étaient partis les +ordres qui mettaient en ce moment la France à feu et à +sang, j'éprouvai une impression indéfinissable. Tout était +calme, silencieux, et l'on pouvait se croire dans l'hôtel le +plus honnête de Paris. A quelques centaines de pas cependant +le sang coulait pour l'ambition de celui qui jouissait +de ce calme: il avait choisi ses instruments, et maintenant +il attendait plus ou moins tranquillement le résultat +du coup qu'il avait joué; s'il gagnait, l'empire; s'il perdait, +l'exil, d'où il était venu et où il retournerait.</p> + +<p>Je fus distrait de ces réflexions par une conversation +qui s'engagea dans l'antichambre: soit que mon attitude +silencieuse eût fait oublier ma présence dans le salon, +soit que celui qui m'avait introduit ne fût pas avec les interlocuteurs +pour leur rappeler que par la porte ouverte +je pouvais entendre ce qui se disait, on causait librement.</p> + +<p>—Eh bien, comment ça va-t-il?</p> + +<p>—Mieux qu'hier. Il y a eu un moment dur à passer. +Ç'a été le matin quand la cavalerie n'est pas arrivée. Il +paraît que la cavalerie de Versailles et de Saint-Germain +a été prévenue en retard, et au lieu d'arriver au petit jour +comme c'était convenu, elle n'a commencé à paraître +qu'à midi. On a cru qu'elle ne voulait pas appuyer le +prince, et les heures ont été longues. Il y en a plus d'un +ici qui a pensé à prendre ses précautions.</p> + +<p>—Dame! ça pouvait mal tourner si la cavalerie refusait +son appui.</p> + +<p>—Pour moi, vous pensez bien que je n'ai pas attendu +pour mettre à l'abri ce qui m'appartient; je n'ai ici que +l'habit que je porte sur le dos; le reste est chez ma +famille.</p> + +<p>—Quand on a vu des révolutions!</p> + +<p>—Le fait est que celle-là n'est pas la première, mais +elle me paraît maintenant bien marcher. Hier, il n'est +venu personne en visite. On attendait beaucoup de +monde; personne n'est venu; on aurait dit qu'il y avait +un mort dans la maison; on parlait bas, on regardait autour +de soi. Mais aujourd'hui il est venu des personnages +qui n'avaient jamais paru ici.</p> + +<p>—C'est bon signe.</p> + +<p>—Et puis il paraît qu'on commence à faire des barricades.</p> + +<p>—Eh bien, alors?</p> + +<p>—Si les bourgeois n'ont pas peur, ils crieront; et si la +troupe n'a rien à faire, elle ne sera pas contente. Il faut +donc des barricades.</p> + +<p>—Je comprends ça. Mais quand les barricades commencent, +on ne peut pas savoir où et comment elles finiront.</p> + +<p>—On n'en laissera faire que juste ce qu'il faudra.</p> + +<p>Un nouvel arrivant interrompit ce colloque, et je retombai +dans mes réflexions.</p> + +<p>Je passai là deux heures dans une angoisse mortelle. +Enfin Poirier arriva. Dès qu'il me reconnut, il vint à moi, +souriant et les mains tendues.</p> + +<p>—Vous voulez que je vous présente au prince? dit-il.</p> + +<p>—Vous me mépriseriez si j'avais attendu l'heure du +succès pour me décider à pareille démarche.</p> + +<p>—Je ne méprise que les imbéciles, et cette démarche +serait d'un homme intelligent et pratique; j'aime beaucoup +les gens pratiques. Enfin, puisque ce n'est pas de +cela qu'il s'agit, que puis-je pour vous?</p> + +<p>Je lui expliquai le service que j'attendais de sa toute-puissance.</p> + +<p>—Si votre ami n'est pas déjà fusillé, ce que vous demandez +est, je crois, assez facile. Il faut s'adresser au préfet +de police pour le faire relâcher.</p> + +<p>—Ne pouvez-vous pas demander sa liberté au préfet +de police?</p> + +<p>—Assurément je le peux et il ne me la refusera pas. +Seulement je ne peux pas le faire tout de suite, car je suis +chargé par le prince d'une mission qui ne souffre pas de +retard.</p> + +<p>—La mise en liberté de M. de Planfoy ne souffre pas +de retard non plus; pendant chaque minute qui s'écoule +on peut le fusiller.</p> + +<p>—Sans doute, mais l'intérêt général doit passer avant +l'intérêt particulier; dans une heure je serai à la préfecture, +allez m'attendre à la porte du quai des Orfèvres.</p> + +<p>Et comme j'insistais pour qu'il se hâtât:</p> + +<p>—Voyez vous-même si je peux faire plus. Le prince, +convaincu que ce qui perd souvent les troupes, c'est le +manque de vivres et de soin, a voulu que l'armée de +Paris, qui se dévoue en ce moment pour sauver la société, +ne fût pas exposée à ce danger; il a transformé en argent +tout ce qui lui restait, vous entendez bien, <i>tout ce qui lui +restait</i>, et c'est une partie de cet argent que je dois distribuer +homme par homme dans les brigades qui m'ont +été confiées. J'ai encore deux régiments à visiter; je viens +chercher l'argent qui m'est nécessaire; aussitôt qu'il sera +distribué, je vous rejoins. Croyez-vous que je puisse retarder +une mission aussi belle, aussi noble, et tromper la +générosité du prince, même pour sauver la vie d'un +ami?</p> + +<p>Il n'y avait rien à répliquer; car j'en aurais eu trop à +dire, et ce n'était pas dans les circonstances où je me +trouvais que je pouvais m'expliquer franchement. Je refoulai +les paroles qui du coeur me montaient aux lèvres, +et me rendis à la préfecture.</p> + +<p>C'était donc avec de l'argent, avec des vivres, avec des +boissons, qu'on achetait le concours des soldats. Ah! +l'honneur de l'armée française, notre honneur à tous, +l'honneur du pays!</p> + +<p>Poirier fut exact au rendez-vous, et, derrière lui, je +pénétrai dans le cabinet du fonctionnaire qui tenait en ce +moment la place du préfet de police.</p> + +<p>—Eh bien, dit ce personnage, cela va mal: on se soulève +au faubourg Saint-Antoine et dans la quartier du +Temple; Caussidière et Mazzini arrivent à Paris; le prince +de Joinville est débarqué à Cherbourg pour entraîner la +flotte; on construit partout des barricades.</p> + +<p>—Et vous n'êtes pas content, dit Poirier en souriant, +ce matin vous vouliez des barricades, maintenant on vous +en fait et vous vous plaignez.</p> + +<p>Poirier eut un singulier sourire en prononçant les mots +«on vous en fait.»</p> + +<p>—Je me plains que nous ne soyons pas soutenus: le +peuple est contre nous, la bourgeoisie n'est pas avec nous, +nulle part nous ne rencontrons de sympathie.</p> + +<p>—Et l'armée?</p> + +<p>—Là est notre salut: la police, hier, par ses arrestations; +l'armée, aujourd'hui, par son attitude, ont jusqu'à +présent assuré notre succès; mais demain la guerre commence.</p> + +<p>—Demain l'armée imprimera une terreur salutaire, et +après-demain vous pourrez vous reposer, soyez-en certain. +Pour le moment, obligez-moi de rendre service à +mon ami, je vous prie.</p> + +<p>Et il expliqua en peu de mots ce que je désirais.</p> + +<p>On me remit alors deux pièces, ainsi conçues: la première: +«Laissez passer M. le capitaine de Saint-Nérée, et +donnez-lui protection en cas de besoin;» la seconde: +«Remettez entre les mains de M. le capitaine de Saint-Nérée, +M. le marquis de Planfoy, partout où on le trouvera, +s'il est encore en vie.»</p> + +<p>Ces pièces étaient revêtues de toutes les signatures et +de tous les cachets nécessaires.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXVIII</h3> + + +<p>C'était beaucoup d'avoir aux mains l'ordre de mise en +liberté de M. de Planfoy, mais ce n'était pas tout. Il fallait +maintenant savoir où se trouvait M. de Planfoy, et là +était le difficile.</p> + +<p>Ce fut ce que j'expliquai. On m'envoya dans un autre +bureau de la Préfecture, avec toutes les recommandations +nécessaires pour que l'on fît les recherches utiles.</p> + +<p>Par respect pour ces recommandations, l'employé auquel +je m'adressai me reçut convenablement, mais quand +je lui exposai ma demande, c'est-à-dire le désir de savoir +où se trouvait M. de Planfoy, il haussa les épaules sans +me répondre. Puis comme j'insistais en lui disant qu'à la +préfecture de police on devait savoir où l'on enfermait +les personnes qu'on arrêtait:</p> + +<p>—Certainement, me dit-il, on doit le savoir et en +temps ordinaire on le sait, mais nous ne sommes pas +en temps ordinaire, et ce que vous me demandez, +c'est de chercher une aiguille dans une botte de foin; +encore vous ne me dites pas où est cette botte de +foin.</p> + +<p>—Je vous le demande.</p> + +<p>—Et que voulez-vous que je vous réponde: tout le +monde arrête depuis deux jours; non-seulement ceux +qui ont qualité pour le faire, mais encore tous ceux qui +veulent. La Préfecture a fait faire des arrestations, et +celles-là je peux vous en rendre compte. Mais, d'un autre +côté, les commissaires et les agents en font spontanément, +en même temps que les généraux, les officiers, +les sergents, les soldats en font aussi. Comment diable +voulez-vous que nous nous reconnaissions dans un pareil +gâchis; tout cela se réglera plus tard.</p> + +<p>—Et ceux qui sont arrêtés injustement?</p> + +<p>—On les relâchera.</p> + +<p>—Et ceux qui auront été fusillés par erreur?</p> + +<p>—Sans doute cela sera très-malheureux, et voilà pourquoi +on aurait dû laisser la Préfecture opérer seule. Mais +chacun se mêle de la police.</p> + +<p>Cette idée le fit sortir du calme qu'il avait jusque-là +gardé.</p> + +<p>—Je dis que c'est de l'anarchie au premier chef, +s'écria-t-il. Cette confusion des pouvoirs est déplorable. +En temps ordinaire, tout le monde accuse la police, en +temps de crise chacun veut lui prendre sa besogne. Je +vous demande, monsieur le capitaine, est-ce que l'armée +devrait faire des arrestations? Où allons-nous? Cela est +d'un exemple pernicieux. Ainsi je suis certain que votre +ami aura été arrêté par la troupe, ce qui, dans l'espèce, +se comprend, puisque c'est la troupe qui a prit la barricade, +mais enfin, votre ami arrêté, il fallait nous le confier. +Nous l'aurions gardé et nous saurions où il est. +Maintenant, du diable si je me doute où le chercher.</p> + +<p>—On met les prisonniers quelque part, sans doute.</p> + +<p>—Assurément; mais comme on est encombré dans +les prisons, on en met partout; dans les postes, dans les +casernes, dans les forts, au Mont-Valérien, à Ivry, Bicêtre, +à Vincennes. On a été pris à l'improviste. Et d'ailleurs +on ne pouvait pas, à l'avance, préparer les logements, +cela eût donné l'éveil aux futurs prisonniers, et +nous eût empêché d'opérer comme nous l'avons fait hier. +On rendra justice à la police un jour. Songez que nous +n'avons été prévenus que dans la nuit; huit cents sergents +de ville et les brigades de sûreté ont été consignés à la +préfecture; à trois heures du matin, on a été chercher les +officiers de paix et les quarante commissaires de police; +à cinq heures, tous les commissaires ont été appelés un +à un dans le cabinet de M. le préfet, qui, avec une chaleur +de coeur et un enthousiasme, un dévouement admirable, +a enlevé leur concours; il s'agissait d'arrêter des +généraux célèbres, d'anciens ministres, des hommes que +la France était habituée à honorer: pas un seul commissaire +n'a hésité un moment. Est-ce beau le devoir? Ils +sont partis aussitôt, et à huit heures, tout était fini; à +l'exception de l'Assemblée qui avait été réservée au colonel +Espinasse, la police avait tout fait.</p> + +<p>A ce moment, un bruit de rumeurs vagues pénétra du +dehors et l'on entendit quelques coups de fusils.</p> + +<p>—Nous sommes cernés, s'écria mon personnage en +bondissant sur son fauteuil, on nous abandonne; nous +n'avons pas d'artillerie, pas de cavalerie; personne ne +répond à nos réquisitions.</p> + +<p>Il sortit en courant et me laissa seul. Cet effarement, +succédant brusquement à l'orgueil du triomphe, avait +quelque chose de grotesque, et ce qui le rendait plus risible +encore, c'était la cause qui le provoquait. Ces rumeurs +en effet étaient trop faibles, et les quelques coups +de fusils étaient trop éloignés pour faire croire que la +préfecture cernée allait être prise d'assaut.</p> + +<p>Bientôt mon homme revint. Il paraissait calmé, et il +n'était plus troublé que par le souvenir de son émotion +et la rapidité de sa course.</p> + +<p>—Ce n'était qu'une fausse alerte, dit-il; ce ne sera +rien. Mais c'est égal, quand on pense que la préfecture +est à la merci d'un coup de main, c'est effrayant.</p> + +<p>Un nouvel arrivant entra dans le cabinet.</p> + +<p>—Des canons, de la cavalerie, s'écria vivement mon +employé. Donnez-nous donc ce qui nous est nécessaire +pour nous protéger; que deviendriez-vous sans nous?</p> + +<p>—Vous pouvez vous coucher tranquillement, répondit +celui à qui s'adressaient ces demandes, tout va bien.</p> + +<p>—Mais on construit partout des barricades, rue Saint-Martin, +rue Saint-Denis, dans le quartier du Temple, +dans le faubourg Saint-Martin; la troupe laisse faire.</p> + +<p>—La troupe va rentrer dans ses quartiers, et on +pourra faire autant de barricades qu'on voudra; demain, +à deux heures, les troupes, reposées et bien nourries, +commenceront leur mouvement général d'attaque, on +envahira par la terreur les quartiers où la résistance sera +concentrée, et en quelques heures tout sera fini. Vous +pouvez donc pour ce soir dormir en paix; la police doit +maintenant laisser la parole à l'armée; demain ou après-demain, +vous reprendrez votre rôle, et vous aurez fort +à faire; reposez-vous et prenez des forces.</p> + +<p>Tous ces incidents nous avaient distraits de notre sujet. +Je rappelai que M. de Planfoy était en prison et que +les minutes qui s'écoulaient étaient terribles pour lui et +pour nous.</p> + +<p>—C'est très-juste et je vous promets de faire ce que +je pourrai. Je vais donc donner des ordres pour qu'on +le recherche partout. Vous, de votre côté, cherchez-le +aussi. Allez à Ivry, à Bicêtre, avec les recommandations +dont vous êtes porteur; on vous répondra. Si vous ne le +trouvez pas, revenez à la préfecture; je serai toujours à +votre disposition.</p> + +<p>Avant d'aller à Ivry, je voulus passer rue de Reuilly, +car si mon inquiétude était grande, combien devaient +être poignantes les angoisses de cette pauvre femme qui +pleurait son mari, et de ces enfants qui attendaient leur +père!</p> + +<p>A mon inquiétude d'ailleurs se mêlait une espérance +bien faible, il est vrai, mais enfin qui était d'une réalisation +possible. Pourquoi M. de Planfoy n'aurait-il pas été +relâché? Pendant que je le cherchais, il était peut-être +chez lui; il avait pu se sauver; il avait pu aussi faire reconnaître +son innocence; tout ce qu'on se dit quand on +veut espérer.</p> + +<p>Mais aucune de ces heureuses hypothèses n'était vraie. +Madame de Planfoy et ses enfants étaient dans les larmes, +attendant toujours.</p> + +<p>Lorsqu'on me vit arriver seul, l'émotion redoubla: les +affiches, portant l'épouvantable proclamation de Saint-Arnaud, +avaient été apposées dans le faubourg, et l'on +ne parlait que de fusillade.</p> + +<p>—La vérité, s'écria madame de Planfoy lorsque j'entrai, +la vérité: je meurs d'angoisse!</p> + +<p>—J'ai l'ordre de le faire mettre en liberté.</p> + +<p>—Où est-il, l'avez-vous vu?</p> + +<p>Je fus obligé de dire la vérité.</p> + +<p>—On ne sait pas où il est, dit-elle avec un sanglot, en +retombant de l'espérance dans l'inquiétude; mais qui +vous assure qu'il est encore en vie?</p> + +<p>Je lui dis tout ce que je pus trouver pour la rassurer; +mais quelle puissance peuvent avoir nos paroles lorsque +c'est l'esprit qui les arrange et non la foi qui les inspire?</p> + +<p>—Vous avez cet ordre? dit-elle, lorsque je fus arrivé +au bout de mon récit.</p> + +<p>—C'est un ordre de libération qui n'admet pas le refus +ou la résistance.</p> + +<p>Puis, comme je voulais changer l'entretien:</p> + +<p>—Voulez-vous me le montrer? dit-elle.</p> + +<p>Il était impossible de refuser, sous peine de laisser +croire que je n'avais pas cet ordre. Je le donnai.</p> + +<p>—Vous voyez bien, s'écria-t-elle désespérément: «s'il +est encore en vie;» eux-mêmes admettent qu'il a dû être +fusillé. Ah! mes pauvres enfants!</p> + +<p>A ce cri, les enfants se jetèrent au cou de leur mère, +et ce fut une scène déchirante; je savais ce qu'était la +perte d'un père; leur douleur raviva la mienne.</p> + +<p>Mais nous n'étions pas dans des conditions à nous +abandonner librement à nos émotions. Je me raidis +contre ma faiblesse et j'expliquai à madame de Planfoy +que j'allais immédiatement au fort d'Ivry où j'avais des +chances de trouver M. de Planfoy.</p> + +<p>—Je vais avec vous, dit-elle.</p> + +<p>Il me fallut lutter pour lui faire comprendre que cela +n'était pas possible.</p> + +<p>—Il n'y a aucune utilité, lui dis-je, à venir avec moi; +soyez bien convaincue que je ferai tout ce qui sera possible.</p> + +<p>—Je le sais, mais je ne peux pas me résigner à passer +une nuit pareille à ma journée; je ne peux pas rester +dans cette maison à attendre; vous ne savez pas ce qu'a +été cette horrible attente qui va recommencer.</p> + +<p>Enfin, je parvins à lui faire abandonner son idée. +Il était déjà tard; Ivry était loin de Paris; nous ne +pouvions y aller qu'à pied; elle me retarderait, et dans +la compagne elle pourrait m'être un embarras et un danger. +Je partis donc seul par Bercy et la Gare: les rues +de ces quartiers étaient mornes et désertes; on eût pu se +croire dans une ville ensevelie; mes pas seuls troublaient +le silence.</p> + +<p>A la barrière on m'arrêta, et je fus obligé de donner +des explications aux hommes de police qui occupaient le +poste: on ne sortait plus de Paris librement.</p> + +<p>Je savais à peu près où se trouvait le fort d'Ivry, mais, +dans la nuit, j'étais assez embarrassé pour ne pas faire +des pas inutiles; comme j'hésitais à la croisée de deux +routes, j'entendis une rumeur devant moi. Je me hâtai, +et bientôt je rejoignis un convoi en marche.</p> + +<p>C'étaient précisément des prisonniers que des chasseurs +de Vincennes conduisaient au fort; ils étaient au +nombre d'une quarantaine, enveloppés de soldats; en +queue marchaient des agents de police; les chasseurs +criaient et causaient comme des gens excités par la boisson, +les prisonniers étaient silencieux. Dans la nuit, ce +défilé au milieu des campagnes avait quelque chose de +sinistre; il semblait qu'on marchait vers un champ d'exécution.</p> + +<p>J'abordai un agent de police, et après m'être fait reconnaître, +je lui demandai d'où venaient ces prisonniers.</p> + +<p>—D'un peu partout; on fait de la place dans les prisons +pour demain; c'est une bonne précaution.</p> + +<p>La nuit m'empêchait de voir si M. de Planfoy était dans +ce convoi et je ne pouvais m'approcher des prisonniers, +je dus aller jusqu'au fort.</p> + +<p>Là, sur la présentation que je fis des ordres de la préfecture +de police, on me permit d'assister à l'entrée des +prisonniers dans la casemate où ils devaient être enfermés.</p> + +<p>A la lueur d'un falot, je les vis défiler un à un devant +moi: toutes les classes de la société avaient des représentants +parmi ces malheureux: il y avait des ouvriers +avec leur costume de travail, et il y avait aussi des bourgeois, +des vieillards, des jeunes gens qui étaient presque +des enfants.</p> + +<p>Plus d'un en passant devant moi me lança un regard +de colère et de mépris dans lequel le mot «mouchard» +flamboyait; mais le plus grand nombre garda une attitude +accablée: on eût dit des boeufs ou des moutons +qu'on conduisait à la boucherie et qui se laissaient conduire.</p> + +<p>M. de Planfoy n'était point parmi ces prisonniers, et il +n'était pas davantage parmi ceux qui avaient été déjà +amenés au fort.</p> + +<p>Je me remis en route pour Paris, et comme il m'était +impossible de pénétrer cette nuit dans Bicêtre ou dans le +Mont-Valérien, je rentrai chez moi; j'étais accablé de +fatigue; je marchais sans repos depuis dix-huit heures.</p> + +<p>Les rues étaient silencieuses, sans une seule voiture, +sans un seul passant attardé: deux fois seulement je +rencontrai de fortes patrouilles de cavalerie: Paris était-il +vaincu sans avoir combattu, ou bien se préparait-il à +la lutte?</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXIX</h3> + + +<p>Le lendemain, c'est-à-dire le jeudi 4 décembre, avant +le jour, je partis pour Bicêtre, mais, plus heureux que +la veille, je pus trouver une voiture dont le cocher voulut +bien me conduire.</p> + +<p>Arrivés au carrefour de Buci, nous fûmes arrêtés par +une barricade; rue Dauphine nous en trouvâmes une +seconde, rue de la Harpe une troisième. La nuit avait +été mise à profit pour la résistance. Quelques groupes +se montraient çà et là, et dans ces groupes on voyait +briller quelques fusils. Pas de troupes, pas de patrouilles, +pas de rondes de police dans les rues, la ville semblait +livrée à elle-même.</p> + +<p>L'agitation d'un côté, le silence de l'autre produisaient +une étrange impression; en se rappelant ce qu'avait été +Paris la veille, on se sentait malgré soi le coeur serré: +qu'allait-il se passer? Où les troupes étaient-elles embusquées? +Instinctivement on regardait au loin, au bout +des rues désertes, cherchant des canons pointés et des +escadrons formés en colonnes; les sentiments qu'on +éprouvait doivent être ceux du gibier qui se sait pris +dans un immense affût.</p> + +<p>Ma voiture était un <i>milord</i>, et par suite des différents +changements de direction qui nous avaient été imposés +par les barricades, je m'étais trouvé souvent en communication +avec le cocher qui se retournait sur son siége et +m'adressait ses observations.</p> + +<p>—Ça va chauffer, dit-il en montant la rue Mouffetard, +le général Neumayer arrive à la tête de ses troupes +pour défendre l'Assemblée, seulement le malheur c'est +qu'on a déjà fusillé Bedeau et Charras, sans compter les +autres, car hier on a massacré tous les prisonniers.</p> + +<p>Il n'y avait aucune importance à attribuer à ces bruits, +cependant, malgré moi, j'en fus péniblement impressionné; +que devait éprouver la malheureuse madame de +Planfoy si ces rumeurs arrivaient jusqu'à elle!</p> + +<p>A la barrière d'Italie on nous arrêta, et des agents de +police dirent au cocher qu'il ne pourrait pas rentrer +dans Paris.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Lisez l'affiche.</p> + +<p>Sur les murs des bureaux de l'octroi une proclamation +venait d'être collée, elle prévenait les habitants +de Paris que la circulation des voitures était interdite, +et que le stationnement des piétons dans les rues serait +dispersé par la force sans sommation: «les citoyens +paisibles devaient rester chez eux, car il y aurait péril à +contrevenir à ces dispositions.»</p> + +<p>Les termes de cette proclamation n'étaient que trop +clairs; ils disaient que la ville appartenait à la troupe, +et que la vraie bataille allait commencer; la veille, c'étaient +les prisonniers seulement qui devaient être fusillés, +aujourd'hui, ceux qui se trouvaient dans la rue +s'exposaient à être massacrés sans sommations,—la +sommation c'était cette proclamation du préfet de police +Maupas qui continuait dignement celle du ministre +Saint-Arnaud.</p> + +<p>Mon cocher était resté interloqué en apprenant qu'il +ne pourrait pas rentrer dans Paris, je le décidai à me +conduire à Bicêtre en lui promettant de le garder pour +aller au Mont-Valérien si je ne trouvais pas à Bicêtre +la personne que je cherchais: l'idée de travailler pendant +que tous les cochers de Paris se reposeraient le +fit rire.</p> + +<p>En gravissant la rampe qui conduit au fort, nous dépassâmes +des femmes qui marchaient en traînant leurs +enfants par la main. A l'entrée du fort, d'autres femmes +étaient assises sur le gazon humide. Quelles étaient +ces femmes? Venaient elles visiter leurs maris prisonniers? +ou bien voulaient-elles voir si parmi les prisonniers +qu'on amenait ne se trouvaient pas leurs maris +ou leurs fils? Les malheureuses n'avaient pas comme +moi un talisman pour pénétrer derrière ces murailles, +et le «passez au large» des factionnaires les tenait à +distance.</p> + +<p>M. de Planfoy n'était point à Bicêtre et je me mis +en route pour le Mont-Valérien, sans grande espérance, +il est vrai, mais décidé à aller jusqu'au +bout et à ne pas m'arrêter avant de l'avoir retrouvé.</p> + +<p>Lorsque en temps ordinaire on se trouve sur une hauteur +aux environs de Paris, on entend une vague rumeur, +quelque chose comme un profond mugissement; +c'est l'effort de la ville en travail, le bourdonnement de +cette ruche immense. Surpris de ne pas entendre le canon +ou la fusillade, je fis deux ou trois fois arrêter la +voiture; mais aucun bruit n'arrivait jusqu'à nous, ni +le roulement des voitures, ni le ronflement des machines +à vapeur: tout semblait frappé de mort dans +cette énorme agglomération de maisons, et ce silence +était sinistre.</p> + +<p>De Bicêtre au Mont-Valérien, la distance est longue, +surtout pour un cheval de fiacre; je laissai ma voiture +au bas de la côte et montai au fort. Là aussi les prisonniers +étaient nombreux; mais M. de Planfoy n'était +point parmi eux.</p> + +<p>L'officier qui me répondit le fit avec beaucoup moins +de complaisance que ceux à qui j'avais eu affaire à Ivry +et à Bicêtre: il me croyait évidemment un ami de la +préfecture, et il ne se gênait pas pour m'en marquer +son mépris.</p> + +<p>—Ils ne savent donc pas ce qu'ils font, me dit-il +comme j'insistais pour qu'on cherchât M. de Planfoy, +ce n'est pas à moi de reconnaître leurs prisonniers; +c'est bien assez de les garder.</p> + +<p>Ce mot de révolte était le premier que j'entendais +dans la bouche d'un officier. Je m'expliquai franchement +avec ce brave militaire, et nous nous séparâmes +en nous serrant la main.</p> + +<p>J'étais à bout et ne savais plus à quelle porte frapper. +Où chercher maintenant? à qui s'adresser? Je pensai +à aller chez le personnage qui m'avait offert sa protection +lorsque je lui avais remis les lettres de mon +père. Il connaissait M. de Planfoy, il consentirait peut-être +à s'occuper de lui et à joindre ses démarches aux +miennes. Après avoir quitté ma voiture à l'Arc-de-Triomphe, +je me dirigeai vers la Chaussée-d'Antin.</p> + +<p>Ceux-là seuls qui ont parcouru les Champs-Élysées à +quatre ou cinq heures du matin peuvent se faire une +idée de leur aspect, le 4 décembre, à une heure de +l'après-midi. L'étranger qui fût arrivé à ce moment, +ne sachant rien de la révolution, eût cru assurément +qu'il entrait dans une ville morte, comme Pompéi.</p> + +<p>Ce fut seulement en approchant de la place de la +Concorde que je trouvai une grande masse de troupes; +on attendait toujours; la bataille n'avait donc pas encore +commencé.</p> + +<p>Je me hâtai vers la Chaussée-d'Antin, et à mesure +que j'avançais, je trouvais les curieux des jours précédents: +on causait avec animation dans les groupes, +et tout haut on raillait les soldats et les agents de police.</p> + +<p>Je ne m'arrêtai point pour écouter ces propos, mais +le peu que j'entendis me surprit; on ne paraissait pas +prendre la situation par le côté sérieux.</p> + +<p>La mauvaise fortune voulut que mon personnage ne +fût point chez lui, et je me trouvai déconcerté, comme +il arrive dans les moments de détresse quand on s'est +cramponné à une dernière espérance, et que cette +branche vous casse dans la main.</p> + +<p>Il ne restait plus que la préfecture de police; je me +dirigeai de ce côté. En arrivant au boulevard, je trouvai +le passage intercepté par des troupes qui défilaient, +infanterie et artillerie. La foule avait été refoulée dans +la rue et elle regardait le défilé, tandis qu'aux fenêtres +s'entassaient des curieux. On criait: Vive la Constitution! +à bas Soulouque! à bas les prétoriens! Et les +soldats passaient sans se retourner.</p> + +<p>Tout à coup il se fit un brouhaha auquel se mêla +un tapage de ferraille; c'était une pièce d'artillerie qui +s'était engagée sur le trottoir, les chevaux s'étaient jetés +dans les arbres et ne pouvaient se dégager. Les hommes +criaient, juraient, claquaient; un cheval glissant +sur l'asphalte s'abattit.</p> + +<p>Cet incident, bien ordinaire cependant, avait mis la +confusion dans la batterie; on entendait les commandements, +les jurons et les coups de fouet qui se mêlaient +dans une inextricable confusion.</p> + +<p>—Ils sont soûls comme des grives, dit une voix dans +la foule.</p> + +<p>Et de fait, plusieurs hommes chancelaient sur leurs +chevaux; tous avaient la figure allumée et les yeux +brillants.</p> + +<p>Pendant que j'attendais que le passage fût devenu +libre, j'aperçus dans la foule un de mes anciens camarades +de classe; il me reconnut en même temps et +s'approcha de moi.</p> + +<p>—En bourgeois, dit-il, tu n'es pas avec ces gens-là, +tu me fais plaisir; alors tu viens voir cette mascarade +militaire. Quelle grotesque comédie! ça va finir dans des +sifflets comme la descente de la Courtille; c'est aussi ridicule +que Boulogne et ce n'est pas peu dire.</p> + +<p>—Tu crois?</p> + +<p>—Tu vois bien que tout cela n'est pas sérieux; la +foule n'est là que pour blaguer les soldats qui se sauveraient +honteusement si on ne les avait pas soûlés.</p> + +<p>—Je suis beaucoup moins rassuré que toi; tu n'as +donc pas lu la proclamation du préfet de police?</p> + +<p>—Ça, c'est une autre comédie, c'est ce qu'on peut +appeler la blague de la proclamation; hier, Saint-Arnaud +qui veut qu'on fusille les prisonniers; aujourd'hui, Maupas +qui veut qu'on fusille les passants; demain, nous +aurons Morny qui nous menacera de quelque autre folie. +Ce sont les fantoches de l'intimidation. Il faut bien que +ces gens-là gagnent les vingt millions qu'ils ont fait +prendre à la Banque et qu'ils se sont partagés: leur +coup d'État n'a pas eu d'autre but; maintenant qu'ils +ont l'argent, ils vont filer avec la caisse.</p> + +<p>Et comme je me récriais contre ce scepticisme:</p> + +<p>—Va voir la barricade du boulevard Poissonnière, +dit-il, c'est eux qui l'ont faite avec le magasin d'accessoires +du Gymnase, elle est en carton et elle n'est à +autres fins que d'intimider le bourgeois; de même que +ces civières qu'on promène partout avec des infirmiers +et des soldats qui portent à la main un écriteau sur lequel +on lit: «Service des hôpitaux militaires,» crois-tu +que c'est sérieux? De la blague et de la mise en scène.</p> + +<p>Les troupes ayant défilé, nous suivîmes le boulevard +en discourant ainsi. Déjà, les curieux étaient revenus +sur les trottoirs et à l'entrée de la rue Taitbout nous +trouvâmes des groupes assez nombreux dans lesquels il +y avait des femmes et des enfants.</p> + +<p>Au moment où j'allais quitter mon ancien camarade, +nous vîmes arriver un régiment de cavalerie, le 1er de +lanciers, commandé par le colonel de Rochefort, que je +reconnus en tête de ses hommes et alors, au lieu de +traverser la chaussée du boulevard, je restai dans la rue.</p> + +<p>La tête de la colonne nous dépassait de quelques mètres +à peine, lorsque des groupes qui occupaient le trottoir +partirent quelques cris de: Vive la Constitution! et +à bas le dictateur!</p> + +<p>Brusquement le colonel retourna son cheval, et lui +faisant franchir les chaises, il tomba au milieu des groupes; +ses officiers se précipitèrent après lui, suivis de +quelques lanciers, et en moins de quelques secondes ce +fut un horrible piétinement de chevaux au milieu de +cette foule; on frappait du sabre et de la lance; les +malheureux que les pieds des chevaux épargnaient +étaient percés à coups de lance.</p> + +<p>Le hasard permit que nous fussions au milieu même +de la rue; nous pûmes nous jeter en arrière et nous +sauver devant cette attaque furieuse: dix pas de moins +ou dix pas de plus, nous étions écrasés contre les maisons +du boulevard, comme l'avaient été ces malheureux.</p> + +<p>Une porte était entr'ouverte, nous nous jetâmes dedans, +et elle se referma aussitôt. Quelques personnes +étaient entrées avant nous, elles me parurent folles de +terreur; elles allaient et venaient en tournoyant et se +jetaient contre les murs. Au dehors on entendait le +galop des chevaux et les coups de lances dans les portes +et les fenêtres.</p> + +<p>Puis tout à coup une terrible fusillade éclata. Contre +qui pouvait-elle être dirigée: il n'y avait plus personne +sur le boulevard? Un cliquetis de verres cassés tombant +dans la rue fut la réponse à cette question. La +troupe tirait dans les fenêtres.</p> + +<p>—Eh bien, dis-je à mon camarade, crois-tu à la +proclamation de Maupas, maintenant?</p> + +<p>—Oh! les monstres!</p> + +<p>Alors le souvenir des paroles qui avaient été prononcées +devant moi à la préfecture de police me revint: +c'était là ce qu'on appelait «envahir un quartier +par la terreur.»</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXX</h3> + + +<p>La fusillade continuait toujours sur le boulevard; il y +avait des feux de peloton, des coups isolés, puis des +courts intervalles de repos pendant lesquels on entendait +le tapage des carreaux qui tombaient.</p> + +<p>Dans la maison dont l'allée nous servait de refuge, ce +tapage de vitres se mêlait aux cris des locataires qui, +éperdus de terreur, se sauvaient dans les appartements +intérieurs ou dans l'escalier; ils s'appelaient les uns les +autres; puis tout à coup leurs cris étaient étouffés dans +une décharge générale qui dominait tous les bruits par +son roulement sinistre.</p> + +<p>Pourquoi cette fusillade continuait-elle? lui répondait-on +des fenêtres du boulevard? Nous ne pouvions +rien voir et nous en étions réduits à attendre sans rien +comprendre à ce qui se passait au dehors; chacun faisait +ses réflexions, donnait ses explications, toutes plus déraisonnables +les unes que les autres.</p> + +<p>—Les soldats se battent entre eux.</p> + +<p>—Ils sont cernés par les républicains.</p> + +<p>—Ils tirent à poudre.</p> + +<p>—Allons donc, à poudre; est-ce que les coups chargés +à poudre font ce bruit strident?</p> + +<p>—Et les carreaux, est-ce la poudre qui les casse?</p> + +<p>Nous étions quatre ou cinq personnes ayant pu nous +réfugier dans la cour de cette maison, et parmi nous se +trouvait un jeune homme qui avait reçu un coup de sabre +sur le bras. Mais il ne s'inquiétait pas de sa blessure, qui +saignait abondamment, et il ne pensait qu'à se faire ouvrir +la porte.</p> + +<p>—Où est ma mère? disait-il désespérément; laissez-moi +aller la chercher.</p> + +<p>—Vous êtes entré malgré moi, disait le concierge; +vous n'ouvrirez pas malgré moi.</p> + +<p>Et tandis qu'il suppliait le concierge en répétant toujours +d'une voix désolée: «Ouvrez-moi! ouvrez-moi!» +d'autres personnes criaient avec colère «N'ouvrez pas, +ou vous nous faites massacrer!»</p> + +<p>La fusillade ne se ralentissait pas et les carreaux continuaient +à tomber dans notre escalier, nous avertissant +que notre maison était un but de tir. On entendait aussi +les balles ricocher contre la grande porte ou s'enfoncer +dans le bois.</p> + +<p>Tout à coup, les personnes qui se trouvaient dans l'escalier +se précipitèrent dans le vestibule, et trouvant une +petite porte, s'engouffrèrent dans la cave; mais en ce +moment deux ou trois détonations éclatèrent sous nos +pieds. On tirait par les soupiraux.</p> + +<p>Alors il se produisit une confusion terrible; les personnes +qui étaient déjà dans la cave remontèrent précipitamment +et se jetèrent sur celles qui descendaient; ce fut +un tourbillon, les malheureux se poussaient, se renversaient, +marchaient les uns sur les autres; c'était à croire +qu'ils étaient frappés d'une folie furieuse.</p> + +<p>Des coups de crosse retentirent à la porte, qui trembla +dans ses ferrures.</p> + +<p>—N'ouvrez pas! crièrent quelques voix.</p> + +<p>—Ouvrez! ouvrez! criait-on du dehors, ou nous enfonçons +la porte.</p> + +<p>Et, presque en même temps, trois ou quatre coups de +fusil furent tirés dans les serrures.</p> + +<p>Au milieu de ce désordre et de cette terreur affolée +j'avais conservé une certaine raison, et si je ne m'expliquais +pas ce qui se passait sur le boulevard, je comprenais +tout le danger qu'il y avait à ne pas ouvrir cette +porte; les soldats allaient l'enfoncer et, se précipitant +furieux dans la maison, ils commenceraient par jouer de +la baïonnette.</p> + +<p>Ce fut ce que j'expliquai en quelques mots, et nous +obligeâmes le concierge à tirer son cordon.</p> + +<p>Des gendarmes se ruèrent dans l'entrée la baïonnette +baissée; vivement j'allai au-devant d'eux; ils se jetèrent +sur moi et me collèrent contre le mur.</p> + +<p>—Vous avez tiré, dit un sergent en me prenant les +deux mains, qu'il flaira.</p> + +<p>Si je ne sentais pas la poudre, il sentait, lui, terriblement +l'eau-de-vie.</p> + +<p>—Au mur! cria un gendarme en voulant m'entraîner +dans la cour.</p> + +<p>—C'est un <i>gant jaune</i>, dit un autre, au mur!</p> + +<p>D'autres gendarmes, une quinzaine, une vingtaine +peut-être, s'étaient précipités dans la maison, et tandis +que les uns couraient dans la cour, les autres montaient +l'escalier; deux étaient restés à la porte la baïonnette +basse pour nous empêcher de sortir.</p> + +<p>—Au mur! répéta le gendarme qui me tenait par un +bras.</p> + +<p>Je les aurais suppliés de m'écouter, j'aurais voulu +m'expliquer avec calme, très-probablement j'aurais été +fusillé, ce fut l'habitude du commandement militaire qui +me sauva.</p> + +<p>Je repoussai le gendarme qui m'avait pris par le bras, +puis m'adressant au sergent qui donnait des ordres à ses +hommes, je lui dis:</p> + +<p>—Sergent, avancez ici.</p> + +<p>Il se retourna vers moi.</p> + +<p>—Vous m'accusez d'avoir tiré?</p> + +<p>—On a tiré de dedans les maisons; je ne dis pas que +c'est vous; nous cherchons qui.</p> + +<p>—En voilà un, crièrent deux ou trois gendarmes en +poussant contre le mur de la cour le jeune homme blessé, +son fusil a crevé dans sa main, il saigne.</p> + +<p>Le pauvre garçon tomba sur les genoux et tendit vers +les gendarmes un bras suppliant; mais ceux-ci reculèrent +de quatre ou cinq pas, trois fusils s'abaissèrent, et le malheureux, +fusillé presque à bout portant, tomba la face +sur le pavé.</p> + +<p>Cette scène horrible s'était passée en moins de quelques +secondes, sans que personne de nous, tenu en respect +par une baïonnette, eût pu intervenir.</p> + +<p>A ce moment un officier entra sous la porte, j'écartai +les baïonnettes qui me menaçaient et courus à lui.</p> + +<p>—Lieutenant, il se passe ici des choses monstrueuses, +vos hommes sont fous; arrêtez-les.</p> + +<p>Et je lui montrai le cadavre étendu sur le pavé de la +cour.</p> + +<p>—Il avait tiré, dit le lieutenant.</p> + +<p>—Mais non, il n'avait pas tiré, pas plus que moi, pas +plus que nous tous. Je suis officier comme vous, je vous +donne ma parole de soldat que personne n'a tiré ici.</p> + +<p>—Et qui me prouve cela?</p> + +<p>Le rouge me monta aux joues.</p> + +<p>—Ma parole.</p> + +<p>—Qui me prouve que vous êtes soldat?</p> + +<p>Heureusement, je pensai au laisser-passer de la préfecture. +Je le lui montrai. Il me fit alors ses excuses et +écouta mes explications.</p> + +<p>—C'est possible pour cette maison; mais il n'en est +pas moins vrai qu'on a tiré sur les lanciers; c'est un guet-apens.</p> + +<p>—J'étais sur le boulevard quand les lanciers ont paru, +je vous affirme qu'on n'a pas tiré.</p> + +<p>—Des hommes sont tombés de cheval.</p> + +<p>—Cela est possible, mais ils ne sont point tombés frappés +par une balle; il est probable que dans un brusque +mouvement pour suivre leur colonel, ils auront été désarçonnés; +vous avez dû voir comme moi que plusieurs +étaient ivres.</p> + +<p>—Sergent, dit le lieutenant sans me répondre, appelez +vos hommes.</p> + +<p>Puis, s'adressant au concierge:</p> + +<p>—Vous allez fermer votre porte, dit-il, et vous ne +l'ouvrirez pour personne; ceux qui seront trouvés dans +la rue seront fusillés.</p> + +<p>Pendant plus de deux heures nous restâmes ainsi enfermés, +entendant le canon dans le lointain, auquel se +mêla bientôt le bruit d'une fusillade, analogue à celle +qui avait suivi la charge des lanciers: les feux de peloton +se succédaient sans relâche et enflammèrent tout le boulevard; +c'était à croire que Paris était en feu depuis la +Madeleine jusqu'à la Bastille. En réalité il l'était depuis +la Chaussée-d'Antin jusqu'à la porte Saint-Denis, car +c'était à ce moment qu'éclatait l'inexplicable fusillade du +boulevard Poissonnière qui a fait tant de victimes.</p> + +<p>Enfin le silence s'établit, et nous pûmes nous faire ouvrir +la porte. Les troupes défilaient sur le boulevard, qui +présentait un aspect horrible: les fenêtres étaient brisées, +les arbres étaient hachés, les maisons étaient rayées +et déchiquetées par les balles; la poussière de la pierre +et du plâtre poudrait les trottoirs, sur lesquels çà et là +des morts étaient étendus.</p> + +<p>Tortoni avait été envahi par des soldats qui buvaient +du champagne en s'enfonçant dans le gosier le goulot des +bouteilles: une ville prise d'assaut et mise à sac.</p> + +<p>En descendant par les rues latérales jusqu'à la Madeleine, +je pus gagner les quais: deux ou trois fois je voulus +traverser le boulevard; mais je fus empêché par des +sentinelles qui me mettaient en joue, ou par d'honnêtes +bourgeois qui me prévenaient qu'on tirait sur tous ceux +qui voulaient passer.</p> + +<p>Enfin j'arrivai à la préfecture de police: on n'avait pas +de nouvelles de M. de Planfoy, et mon employé m'engagea +charitablement à m'aller coucher au plus vite, +«les rues n'étant pas sûres.» Puis comme il vit que je +n'étais point disposé à suivre ce conseil et que je voulais +continuer mes recherches, il me dit que je ferais bien de +visiter les postes des casernes du quartier Saint-Antoine +et du Temple.</p> + +<p>—Il aura été gardé probablement par les soldats, me +dit-il, à la Douane, à la Courtille, à Reuilly; puisque le +coeur vous en dit, voyez par là; seulement je vous préviens +que vous avez tort; l'insurrection n'est pas finie et +les balles pleuvent un peu partout: vous feriez mieux de +vous mettre au lit.</p> + +<p>La bataille, en effet, n'était pas encore terminée, et +l'on entendait toujours le canon dans le quartier Saint-Martin.</p> + +<p>Pour gagner la caserne de la Douane, par laquelle je +voulais commencer mes dernières recherches, j'inclinai +du côté de l'Hôtel de ville en prenant par les rues étroites +et écartées. Partout les boutiques étaient fermées, et bien +qu'il n'y eût pas trace de lutte, les rares personnes que +j'apercevais paraissaient frappées de stupeur.</p> + +<p>Dans une rue, je croisai une forte patrouille de chasseurs +de Vincennes; le sergent qui marchait en tête +criait d'une voix forte: «Ouvrez les persiennes et fermez +les fenêtres!» et quand cet ordre n'était pas immédiatement +exécuté, on envoyait quelques balles dans les persiennes +closes.</p> + +<p>En arrivant dans une rue qui débouche sur le boulevard +du Temple, un soldat en vedette me coucha en joue; +je lui fis un signe de la main et m'arrêtai; mais il ne se +contenta pas de cette marque de déférence et m'envoya +son coup de fusil; la balle me siffla à l'oreille.</p> + +<p>Alors son camarade, qui gardait l'autre coin du boulevard, +m'ajusta aussi, et je n'eus que le temps de me jeter +dans l'embrasure d'une grande porte; la balle vint s'enfoncer +dans l'angle opposé à celui où je m'étais blotti.</p> + +<p>Je frappai fortement à la porte en appelant et en sonnant. +Mais on ne m'ouvrit pas et on ne me répondit pas, +bien que j'entendisse des bruits de voix dans le vestibule.</p> + +<p>Ma situation était délicate. Si je n'avais eu affaire qu'à +un seul soldat, j'aurais pu me sauver aussitôt son coup +déchargé; mais ils étaient deux, et quand le fusil de +l'un était vide, le fusil de l'autre était plein.</p> + +<p>Ce raisonnement me fut bientôt confirmé par leur +façon de tirer; me sachant réfugié dans mon encoignure +ils trouvèrent amusant de m'envoyer leurs balles comme +si j'avais été un mannequin, et au lieu de tirer ensemble, +ils tirèrent l'un après l'autre avec régularité.</p> + +<p>Tantôt les balles s'enfonçaient dans la porte, tantôt elles +frappaient contre une colonne en pierre qui me protégeait, +et, ricochant, elles allaient tomber en face.</p> + +<p>Tant qu'ils se contenteraient de ce jeu, j'avais chance +d'échapper et j'en serais quitte probablement pour l'émotion, +mais s'ils avançaient d'une dizaine de pas, j'avais +chance de n'être plus masqué par une colonne, et alors +j'étais mort.</p> + +<p>Je passai là cinq ou six minutes fort longues; enfin, +j'entendis un bruit de pas cadencés dans la rue: c'étaient +quatre hommes et un caporal qui venaient me faire prisonnier.</p> + +<p>J'avoue que je respirai avec soulagement, et quand le +caporal me mit brutalement la main au collet, je trouvai +sa main moins lourde que la balle que j'attendais.</p> + +<p>Je m'étais tenu si droit et si raide dans mon embrasure +que je fus presque heureux de pouvoir remuer bras et +jambes.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXXI</h3> + + +<p>—Où me conduisez-vous? dis-je au caporal qui me +tenait toujours par le collet de mon paletot.</p> + +<p>—Ça ne te regarde pas, marche droit et plus vite +que ça.</p> + +<p>—Il fait bien le fier, celui-là, dit un grenadier en me +menaçant de la crosse de son fusil.</p> + +<p>En passant auprès des deux sentinelles qui m'avaient +canardé pendant cinq minutes, j'ai remarqué qu'elles +marchaient en zigzag; sans leur ivresse, elles ne m'auraient +certainement pas manqué.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cet homme-là? demande un sergent.</p> + +<p>—Un bourgeois qui s'est sauvé.</p> + +<p>—C'est bon, emmenez-le.</p> + +<p>Cela prenait une mauvaise tournure, et avec ces soldats +ivres je n'étais nullement rassuré.</p> + +<p>—Et où voulez-vous qu'on me mène? dis-je au sergent.</p> + +<p>Le sergent me regarda d'un air hébété et haussa les +épaules sans daigner me répondre.</p> + +<p>—Allons, marche, dit le caporal.</p> + +<p>Et il me reprit durement au collet, tandis que ses +hommes me poussaient en avant.</p> + +<p>Je ne sais ce que doit éprouver un honnête bourgeois +en butte aux brutalités de soldats ivres. Je n'avais du +bourgeois que le costume. En me sentant tiré par le bras +et en recevant un coup de crosse dans le dos, je perdis +le sentiment de la prudence et redevins officier; un coup +de poing me débarrassa du caporal et un coup de pied +envoya rouler à terre le grenadier qui me tirait par le +bras. Les deux soldats qui restaient debout croisèrent la +baïonnette et marchèrent sur moi. Si peu solides qu'ils +fussent sur leurs jambes, ils avaient au moins des armes +terribles aux mains, je reculai jusque sous la lanterne du +gaz.</p> + +<p>Ce brouhaha attira l'attention d'un officier, il arrêta +les soldats qui m'ajustaient et s'approcha de moi.</p> + +<p>Le hasard n'est pas toujours contre nous. Cet officier +avait fait avec nous la campagne du Maroc, il me reconnut +et au lieu de m'empoigner par le collet comme son +caporal, il me tendit la main.</p> + +<p>—Vous, Saint-Nérée, sous ce costume?</p> + +<p>Cinq ou six soldats s'étaient avancés et m'entouraient +d'un cercle de baïonnettes menaçantes.</p> + +<p>—C'est un ami, dit-il, un officier comme moi, retirez-vous.</p> + +<p>Il y eut quelques protestations accompagnées de paroles +grossières; mais, après quelques moments d'hésitation, +ils s'éloignèrent en grognant.</p> + +<p>—Donnez-moi le bras, dit-il, et serrez-vous contre +moi; ces gaillards-là seraient parfaitement capables de +vous envoyer une balle... partie par malheur.</p> + +<p>—Ils m'en ont déjà envoyé bien assez.</p> + +<p>—C'est donc sur vous qu'on tirait tout à l'heure?</p> + +<p>—Justement.</p> + +<p>—Mais aussi, cher ami, comment vous exposez-vous +à sortir dans Paris un jour comme aujourd'hui?</p> + +<p>—Ce n'est pas pour mon plaisir ni pour la curiosité, +croyez-le bien.</p> + +<p>—Et en bourgeois encore: si je n'étais pas en uniforme, +mes propres soldats me fusilleraient; ils sont +ivres, et ils font consciencieusement ce qu'ils appellent +la chasse au bourgeois.</p> + +<p>Je fus épouvanté de ce mot qui caractérisait si tristement +la situation.</p> + +<p>—L'armée en est là, dis-je accablé.</p> + +<p>—Oui, cela n'est pas beau; mais que peut-il arriver +quand on lâche la bride à des soldats? Depuis six mois, +ils étaient travaillés, maintenant ils sont grisés, voilà où +nous en sommes venus; ils trouvent amusant de faire la +chasse au bourgeois. Vous êtes bien heureux d'avoir été +en congé pendant cette funeste journée, et quand je +pense qu'on portera peut-être sur mes états de service +«la campagne de Paris,» je ne suis pas très-fier d'être +soldat. Ah! cher ami, quelle horrible chose que la guerre +civile et combien est vrai le mot latin qui dit que +l'homme est un loup pour l'homme!</p> + +<p>—Vous avez eu un engagement sanglant?</p> + +<p>—Non, pas d'engagement, pas de lutte, et c'est là +qu'est le mal, car la lutte excuse bien des choses. Mais +les armes avaient été si bien préparées, que pendant un +quart d'heure, elles ont tiré sans commandement, sans +volonté, d'elles-mêmes, pour ainsi dire. Pendant un +quart d'heure, nos hommes ont littéralement fusillé +Paris, pour rien, pour le plaisir. Rien n'a pu les arrêter, +ni ordres, ni prières, ni supplications. J'ai vu un capitaine +d'artillerie se jeter devant la gueule de sa pièce pour +empêcher ses hommes de tirer, et j'ai vu son sergent +l'écarter violemment pour permettre au boulet d'aller +faire des victimes parmi les bourgeois. Mais assez là-dessus; +il est des choses dont il ne faut pas parler, car la +mémoire des mots s'ajoute à la mémoire des faits.</p> + +<p>Après un moment de silence, il me demanda comment +je me trouvais dans ce quartier isolé et je lui racontai +mes recherches.</p> + +<p>Il secoua la tête avec découragement.</p> + +<p>—Croyez-vous donc que mon ami ait été fusillé?</p> + +<p>Au lieu de répondre à ma question il m'en posa une +autre:</p> + +<p>—Vous n'allez pas continuer ces recherches, n'est-ce +pas? me dit-il. C'est vous exposer déraisonnablement: +vous voyez à quel danger vous avez échappé. Ne vous +engagez pas sur les boulevards. Les soldats ne savent pas +ce qu'ils font et tirent au hasard. On peut encore contenir +ceux qu'on a sous la main, mais ceux qui sont en +vedettes à l'angle des rues font ce qu'ils veulent.</p> + +<p>Je n'avais pas besoin qu'on me montrât le danger qu'il +y avait à circuler dans les rues en ce moment; j'avais vu +d'assez près ce danger pour l'apprécier, mais je ne pouvais +pas me laisser arrêter par une considération de +cette nature, et je persistai à aller à la caserne de la +Douane.</p> + +<p>—Eh bien, alors, je vais vous conduire aussi loin que +possible; tant que vous serez à l'abri de mon uniforme, +vous serez au moins protégé.</p> + +<p>Les maisons et les magasins du boulevard étaient +fermés et l'on ne rencontrait pas un seul passant: la +chaussée et les trottoirs appartenaient aux soldats, qui +étaient en train de souper.</p> + +<p>Au débouché de chaque rue se trouvaient des pelotons +de cavalerie qui montaient la garde le pistolet au poing.</p> + +<p>Puis çà et là sur les trottoirs étaient dressées des +tables autour desquelles se pressaient les soldats: pour +éclairer ces tables, on avait fiché des bougies dans des +bouteilles ou collé des chandelles sur la planche.</p> + +<p>Les lumières des bougies, les flammes du punch, les +feux des bivouacs contrastaient étrangement avec l'aspect +sombre des maisons; de même que les cris et les +chants des soldats contrastaient lugubrement avec le +silence qui régnait dans les rues.</p> + +<p>Mon ami ne pouvait pas s'éloigner de sa compagnie; +nous nous séparâmes bientôt et je continuai ma route +sans accident. Plusieurs fois les vedettes m'arrêtèrent; +plus d'une fois je vis la pointe d'une lance ou le bout +d'un pistolet se diriger vers ma poitrine; mais enfin je +n'entendis plus les balles me siffler aux oreilles et j'en +fus quitte pour des explications que j'appuyais de l'exhibition +de mon laissez-passer.</p> + +<p>—Des prisonniers, me répondit l'officier auprès +duquel on me conduisit, nous en avons, mais je ne les +connais pas, je ne sais pas leurs noms.</p> + +<p>—Ne puis-je pas les voir?</p> + +<p>—Ce n'est pas facile, car ils sont enfermés dans une +salle qui n'est pas éclairée et où il ne serait pas prudent +de pénétrer.</p> + +<p>—Ne puis-je pas au moins me présenter à la porte et +crier le nom de celui que je viens délivrer?</p> + +<p>—Ça c'est possible, et je vais vous donner un homme +pour vous conduire.</p> + +<p>Un sergent prit une lanterne et marcha devant moi +jusqu'au fond d'un vestibule où se tenaient deux sentinelles +l'arme au bras; derrière nous venaient quatre +hommes de garde.</p> + +<p>—Quand je vais ouvrir la porte, dit-il, croisez la +baïonnette, et s'il y en a un qui veut sortir, foncez +dessus.</p> + +<p>Il entr'ouvrit la porte et une odeur chaude et suffocante +nous souffla au visage: on ne voyait rien dans cette +pièce sombre comme un puits, mais on entendait les +bruits et les rumeurs d'une agglomération.</p> + +<p>—Silence là dedans, cria-t-il d'une voix forte, puis il +appela M. de Planfoy.</p> + +<p>Avant qu'on eût pu répondre, trois ou quatre hommes +c'étaient précipités à la porte.</p> + +<p>—Qu'on nous interroge, disaient-ils, qu'on nous fasse +paraître devant un commissaire, et ce fut une confusion +de paroles dans lesquelles il était difficile de distinguer +les voix et les cris.</p> + +<p>—Taisez-vous donc! cria le sergent.</p> + +<p>Il se fit un intervalle de silence. J'en profitai pour +appeler à mon tour M. de Planfoy de toute la force de +mes poumons, et alors il me sembla qu'il se produisait +un mouvement distinct dans ce grouillement humain.</p> + +<p>—Le voilà! cria une voix.</p> + +<p>Presque aussitôt M. de Planfoy m'apparut éclairé par +la lumière de la lanterne qu'un soldat dirigeait dans ce +trou noir.</p> + +<p>—Ah! mon cher enfant, s'écria M. de Planfoy, je +savais bien que tu me retrouverais; laisse-moi respirer: +on étouffe là dedans.</p> + +<p>La porte était déjà refermée, et au-dessus des clameurs +confuses, on n'entendait plus qu'une voix puissante qui +criait «Vive la République.»</p> + +<p>—Ma femme, mes enfants, demanda M. de Planfoy.</p> + +<p>Je le rassurai et nous nous mîmes en route pour la rue +de Reuilly par les rues détournées du quartier Popincourt, +car, après avoir arraché M. de Planfoy à la +prison, je ne voulais pas l'exposer à recevoir une balle.</p> + +<p>En marchant, il me raconte comment il a été arrêté et +ce qu'il a souffert depuis deux jours.</p> + +<p>—Quand les soldats ont escaladé la barricade, me dit-il, +j'ai voulu les empêcher de se jeter sur les malheureux +qui ne se défendaient pas. Mal m'en a pris. Ils se sont jetés +alors sur moi et m'ont entraîné à la caserne de Reuilly, +où ils m'ont laissé après m'avoir signalé comme combattant +pris sur la barricade. Être à Reuilly, à deux pas de +chez moi, ce n'était pas très-inquiétant, et je me dis que +je pourrais envoyer un mot à ma femme qui saurait bien +trouver moyen de me faire relâcher. Mais ce mot, il fallait +l'envoyer, et quand je fis cette demande, on me répondit +en me fermant la porte de la prison sur le nez. Je restai +enfermé jusqu'au soir et je commençai à faire des +réflexions sérieuses. Pour ne pas compliquer ma situation +déjà assez grave, je déchirai en morceaux microscopiques +les papiers que vous m'aviez remis, trouvant plus +prudent de les anéantir que de les laisser tomber aux +mains de la police: Ai-je bien fait? Je n'en sais rien.</p> + +<p>—Ni moi non plus; mais je crois que j'aurais agi +comme vous.</p> + +<p>—Le soir venu, ma porte s'ouvrit et je trouvai un +peloton qui m'attendait.—«Si vous voulez vous sauver +ou si vous criez, me dit le sergent, ordre de tirer.» Les +soldats m'entourèrent et je les suivis. On prit la direction +de la bastille, et je crus qu'on me conduisait à la Préfecture +de police. En route, mes soldats eurent une attention +délicate.—«Faut lui faire lire la proclamation du ministre,» +dit un grenadier qui aimait à plaisanter. Et l'on +m'arrêta devant une affiche qui disait que les individus +pris sur les barricades seraient fusillés. A la Bastille, +mon escorte croisa une forte patrouille, et, après quelques +mots que je n'entendis pas, on me remit à cette +patrouille qui m'amena à la caserne où tu m'as trouvé.—«Qu'est-ce +qu'il a fait ce vieux-là? demanda l'officier +qui me reçut.—Pris sur la barricade.—C'est bon.—Au +mur? demanda le sergent.—Sans doute.» Et l'officier +me tourna le dos; mais ces mots laconiques n'étaient +que trop clairs. Je protestai, j'appelai l'officier, et celui-ci +voulut bien m'écouter. Le résultat de cet entretien +fut de me faire envoyer dans la salle d'où tu viens de me +tirer.</p> + +<p>Nous arrivâmes enfin rue de Reuilly, et j'entrai seul +pour éviter à madame de Planfoy et aux enfants le coup +foudroyant de la joie.</p> + +<p>Mais déjà la famille était avertie de son bonheur: un +petit chien s'était jeté sur la porte et poussait des aboiements +perçants.</p> + +<p>—C'est père, c'est père, criaient les enfants, Jap l'a +senti.</p> + +<p>J'eus ma part des embrassements.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXXII</h3> + + +<p>Il était trop tard pour partir le soir même. Je couchai +rue de Reuilly. Et le lendemain matin je pris le train de +Châlon. M. de Planfoy voulut me conduire au chemin de +fer, mais au grand contentement de madame de Planfoy, +je le fis renoncer à cette idée. Notre première promenade +n'avait pas été assez heureuse pour en risquer une +seconde. Dans le lointain, on entendait encore quelques +coups de fusil du côté de la rive gauche et vers le faubourg +Saint-Martin. Cela ne paraissait pas bien sérieux, +mais c'en était assez cependant pour un homme qui +avait été si près «du mur,» le mur contre lequel on +fusille, ne se risquât point dans les rues.</p> + +<p>J'avais attendu l'heure de ce départ avec impatience, +et autant qu'il avait dépendu de moi, je l'avais avancée. +A chaque minute, pendant mes recherches et mes voyages +à travers Paris, je m'étais exaspéré contre leur lenteur, +je voulais partir, et si la vie de M. de Planfoy n'avait point +été en jeu, je me serais échappé de Paris quand même.</p> + +<p>Je ne fus pas plutôt installé dans mon wagon, que cette +grande impatience d'être à Marseille fit place à une inquiétude +non moins grande et non moins irritante.</p> + +<p>Ces sentiments divers qui se succédaient en moi étaient +cependant facilement explicables, malgré leur contradiction +apparente.</p> + +<p>Si j'avais tout d'abord voulu partir avec tant de hâte, +c'était pour rejoindre mon régiment et me trouver au +milieu de mes hommes au moment où il faudrait se prononcer +et agir.</p> + +<p>Maintenant ce moment était passé; maintenant, mes +camarades avaient pris parti, et je ne les rejoindrais que +pour les imiter ou pour me séparer d'eux.</p> + +<p>Quel parti avaient-ils pris? et que s'était-il passé à +Marseille?</p> + +<p>Pendant ces deux journées de courses folles, je n'avais +pas eu le temps de lire les journaux; mais en montant en +chemin de fer j'en avais acheté plusieurs. Je me mis à les +étudier, en cherchant ce qui touchait Marseille et le Midi.</p> + +<p>Malheureusement les journaux de ces pays n'avaient +pas encore eu le temps d'arriver à Paris depuis le coup +d'État, et l'on était réduit aux dépêches transmises par +les préfets.</p> + +<p>Ces dépêches disaient que les mesures de salut public, +prises si courageusement par le Président de la République, +avaient été accueillies à Marseille avec enthousiasme.</p> + +<p>Cela était-il vrai? cela était-il faux? c'était ce qu'on ne +pouvait savoir. Cependant, en lisant les dépêches des +Basses-Alpes et du Var, on pouvait supposer que cet enthousiasme +des populations du Midi était exagéré, car +dans ces deux départements on signalait une certaine +agitation «parmi les bandits et les socialistes.»</p> + +<p>Ce qui contribua surtout à me faire douter de cet enthousiasme +constaté officiellement, ce fut le récit des faits +qui s'étaient passés au boulevard des Italiens, et dont +j'avais été le témoin.</p> + +<p>Si l'on racontait en pareils termes à Paris, pour les +Parisiens, ce qui s'était passé à Paris devant les Parisiens, +on pouvait très-bien n'être pas sincère pour ce qui s'était +passé à deux cents lieues de tout contrôle.</p> + +<p>«Un incident malheureux, disait le journal, a signalé +la journée d'hier sur le boulevard des Italiens. Au passage +du 1er lanciers et de la gendarmerie mobile, plusieurs +coups de feu sont partis de différentes maisons et plusieurs +lanciers ont été blessés. Le régiment a riposté et +des dégâts redoutables et naturels, mais nécessaires, en +sont résultés. Les individus qui se trouvaient dans ces +maisons ont été plus ou moins atteints par les coups de +feu de la troupe.»</p> + +<p>Ainsi c'était la foule qui avait attaqué les lanciers; ainsi +le malheureux jeune homme assassiné dans la cour de la +maison où nous avions trouvé un abri, avait été atteint +par un coup de feu qui était «une riposte de la troupe;» +ainsi les maisons criblées de balles, les glaces, les fenêtres +brisées étaient «des dégâts naturels et nécessaires.»</p> + +<p>Quand on a dans ses mains le télégraphe et qu'on +n'est point gêné par les scrupules, on est bien fort pour +mentir.</p> + +<p>L'enthousiasme des Marseillais pouvait être tout aussi +vrai que les coups de fusil tirés sur les lanciers.</p> + +<p>Je retombai dans mon inquiétude, me demandant ce +que je ferais en arrivant à Marseille.</p> + +<p>Me séparer de mes camarades, s'ils ont adhéré au coup +d'État, c'est briser ma carrière et perdre mon avenir. +J'aime la vie militaire. Depuis dix ans des liens puissants +m'ont attaché à mon régiment, qui est devenu une famille +pour moi, et une famille d'autant plus chère que je +n'en ai plus d'autre. C'est là que sont mes affections, mes +souvenirs et mes espérances. Que ferai-je si je ne suis +plus soldat? Quel métier puis-je prendre pour gagner +ma vie? car je serai obligé de travailler pour vivre. Mon +éducation a été dirigée uniquement vers l'état militaire, +et je n'ai étudié, je ne sais que les sciences et les choses +qui touchent à l'art de la guerre. A quoi est bon dans la +vie civile un soldat qui n'a plus son sabre en main?</p> + +<p>Mais chose plus grave encore, ou tout au moins plus +douloureuse pour le moment, que dira Clotilde d'une +pareille détermination? Comment me recevra le général +Martory, si je me présente devant lui en paletot et non +plus en veste d'uniforme?</p> + +<p>Bien que des paroles précises n'aient point été échangées +entre nous à ce sujet, il est certain que si Clotilde +devient ma femme un jour, c'est l'officier qu'elle acceptera, +le colonel et le général futur, et non le comte de +Saint-Nérée, qui n'a d'autre patrimoine que son blason. +Clotilde est un esprit pratique et positif qui ne se laissera +pas prendre à des chimères ou à des espérances. D'ailleurs, +quelles espérances aurais-je à lui présenter? Comtesse, +la belle affaire par le temps qui court, la belle dot +et la riche position!</p> + +<p>Lorsque de pareilles pensées s'agitent dans l'esprit, le +temps passe vite. J'arrivai à Tonnerre sans m'être pour +ainsi dire aperçu du voyage. Mais là, un compagnon de +route m'arracha à mes réflexions pour me rejeter dans la +réalité. Il arrivait de Clamecy, et il me raconta que cette +ville était en pleine insurrection, que les paysans s'étaient +levés dans la Nièvre et dans l'Yonne, et que la guerre +civile avait commencé.</p> + +<p>Ce compagnon de route appartenait à l'espèce des +trembleurs, et, emporté par ses craintes, il me représenta +cette insurrection comme formidable.</p> + +<p>La province n'acceptait donc pas le coup d'État avec +l'enthousiasme unanime que constataient les journaux. +Que se passait-il à Marseille?</p> + +<p>A Mâcon, j'entendis dire aussi que la résistance s'organisait +dans le département, et que des insurrections +avaient éclaté à Cluny et dans les communes rurales.</p> + +<p>A Lyon, je trouvai la ville parfaitement calme; mais à +mesure que je descendis vers le Midi, les bruits d'insurrection +devinrent plus forts. On arrêtait notre diligence +pour nous demander des nouvelles de Paris, et à nos +renseignements on répondait par d'autres renseignements +sur l'état du pays.</p> + +<p>Les environs de Valence étaient dans une extrême agitation, +et nous dépassâmes sur la route un détachement +composé d'infanterie et d'artillerie qui, nous dit-on, se +rendait à Privas, menacé par des bandes nombreuses qui +occupaient une grande partie du département.</p> + +<p>A un certain moment où nous longions le Rhône, nous +entendîmes une fusillade assez vive sur la rive opposée, +à laquelle succéda la <i>Marseillaise</i>, chantée par trois ou +quatre cents voix.</p> + +<p>Dans certain village, c'était l'insurrection qui était devenue +l'autorité, on montait la garde comme dans une +place de guerre, et l'on fondait des balles devant les +corps de garde.</p> + +<p>A Loriol, on nous dit que les troupes avaient été battues +à Crest; dans le lointain, nous entendîmes sonner le +tocsin, qui se répondait de clochers en clochers.</p> + +<p>Nous étions en pleine insurrection, et en arrivant dans +un gros village, nous tombâmes au milieu d'une bande +de plus de deux mille paysans qui campaient dans les +rues et sur la place principale. Dans cette foule bigarrée, +il y avait des redingotes et des blouses, des sabots et des +souliers; l'armement était aussi des plus variés: des fusils +de chasse, des faux, des fourches, des gaules terminées +par des baïonnettes. C'était l'heure du dîner; des tables +étaient dressées, et je dois dire qu'elles ne ressemblaient +pas à celles qui m'avaient si douloureusement ému le +4 décembre sur les boulevards de Paris: parmi ces soldats +de l'insurrection, on ne voyait pas un seul homme +qui fût ivre ou animé par la boisson.</p> + +<p>On entoura la diligence; on nous regarda, mais on ne +nous demanda rien, si ce n'est des nouvelles de Valence +et de l'artillerie.</p> + +<p>A Montélimar, notre colonne rejoignit une forte colonne +d'infanterie qui rentrait en ville. Les soldats marchaient +en désordre: ils venaient d'avoir un engagement +avec les paysans et ils avaient été repoussés. Il y avait +des blessés qu'on portait sur des civières et d'autres qui +suivaient difficilement.</p> + +<p>Tout cela ne confirmait pas l'enthousiasme des dépêches +officielles et ressemblait même terriblement à une +levée en masse.</p> + +<p>Aussi à chaque pas en avant, je me répétais ma question +avec une anxiété toujours croissante: que se passe-t-il +à Marseille? Comme toujours en pareilles circonstances, +les nouvelles que nous obtenions étaient contradictoires; +selon les uns, Marseille et la Provence étaient calmes; +selon les autres, au contraire, l'insurrection y était maîtresse +des campagnes et d'un grand nombre de villes.</p> + +<p>Mais à mesure que nous avançâmes ces nouvelles se +précisèrent: Marseille n'avait pas bougé, et le département +du Var seul s'était insurgé.</p> + +<p>A Aix, deux voyageurs montèrent dans la diligence et +purent me raconter ce que je désirais si vivement apprendre. +Tous deux habitaient Marseille: l'un était un ancien +magistrat destitué en 1848 et inscrit, depuis cette époque, +au tableau de l'ordre des avocats; l'autre était un riche +commerçant en grains: un procès les avait appelés à Aix +et ils rentraient chez eux. Je les connaissais l'un et l'autres, +et nos relations avaient été assez suivies pour qu'une +entière liberté de parole régnât entre nous.</p> + +<p>Mais je ne pus rien obtenir d'eux qu'après leur avoir +fait le récit de ce qui se passait à Paris. Vingt fois ils +m'interrompirent par des exclamations de colère et d'indignation; +l'ancien magistrat protestant au nom du droit +et de la justice, la commerçant au nom de la liberté et +de l'humanité.</p> + +<p>Ce fut seulement quand je fus arrivé au bout de mon +récit, qu'ils m'apprirent comment Marseille avait accueilli +le coup d'État. Le premier jour, la population ouvrière +s'était formée en rassemblements menaçants et l'on avait +pu croire à une révolution formidable. Mais cette agitation +s'était bien vite apaisée, et les troupes n'avaient point +eu besoin d'intervenir: elles avaient occupé seulement +quelques points stratégiques.</p> + +<p>—Ce n'est pas par l'insurrection armée qu'il faut répondre +à un pareil attentat, dit l'ancien magistrat: c'est +par des moyens légaux. Nous avons aux mains une arme +plus puissante que les canons et qui renversera sûrement +Louis-Napoléon: c'est le vote. La France entière se prononçant +contre lui, il faudra bien qu'il succombe. Il n'y +a qu'à faire autour de lui ce que j'appellerai «la grève +des honnêtes gens.» Abandonné par tout le monde, il +tombera sous le mépris général.</p> + +<p>—C'est évident, dit le commerçant, et si un seul de +mes amis accepte une place ou une position d'une pareille +main, je me fâche avec lui, quand même ce serait mon +frère.</p> + +<p>—S'il en était autrement, ce serait à quitter la société.</p> + +<p>Ces paroles me furent un soulagement; c'étaient là +deux honnêtes gens, avec lesquels on était heureux de se +trouver en communion de sentiments.</p> + +<p>En arrivant chez moi, on me prévint que le colonel +m'attendait; il m'avait envoyé chercher trois fois, et je +devais me rendre près de lui aussitôt mon retour, sans +perdre une minute.</p> + +<p>Je ne pris pas même le temps de changer de costume, +et, assez inquiet de cette insistance, je courus chez le +colonel.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXXIII</h3> + + +<p>—Enfin vous voilà! s'écria le colonel en me voyant +entrer, c'est heureux.</p> + +<p>—Mais, colonel, mon congé n'expire qu'aujourd'hui, +je ne suis pas en retard.</p> + +<p>—Je le sais bien: seulement vous m'aviez écrit après +la mort de votre père que vous partiez aussitôt, et je +vous attends depuis jeudi.</p> + +<p>En quelques mots je lui expliquait les raisons qui m'avaient +retenu.</p> + +<p>—Sans doute vous avez bien fait, et par ce que vous +me dites, je vois qu'il s'est passé à Paris des choses +graves, mais ici aussi nous sommes dans une situation +grave, et j'ai besoin de vous.</p> + +<p>—A Marseille?</p> + +<p>—Non, dans le Var et dans les Basses-Alpes. A Marseille, +Dieu merci, le danger est passé, mais, dans le +Var, les paysans se sont soulevés, ils ont formé des +bandes nombreuses qui saccagent le pays. Les troupes de +Toulon et de Draguignan ne sont pas en force pour les +dissiper rapidement; on nous demande des renforts, et +comme maintenant nous pouvons, sans compromettre la +sécurité de Marseille, détacher quelques hommes, il faut +que vous partiez pour le Var.</p> + +<p>—Mais je suis mort de fatigue, mon colonel.</p> + +<p>—Comment c'est vous, capitaine, qui parlez de fatigue +au moment de monter à cheval?</p> + +<p>Il me regarda avec surprise et je baissai les yeux, mal +à l'aise et confus.</p> + +<p>—Vous avez raison d'être étonné de ma réponse, dis-je +enfin, car elle n'est pas sincère. Vous avez toujours +été plein d'indulgence et de bonté pour moi, colonel, et +j'ai pour vous une profonde estime; permettez-moi de +m'expliquer en toute franchise et de vous parler non +comme à un colonel, mais comme à un père.</p> + +<p>—Je vous écoute, mon ami.</p> + +<p>—Comment voulez-vous que j'accepte le commandement +d'un détachement qui doit agir contre des hommes +dont j'approuve les idées et la conduite?</p> + +<p>—Vous, Saint-Nérée, vous approuvez ces paysans +qui organisent la jacquerie?</p> + +<p>—Ce n'est pas la jacquerie que j'approuve, c'est la +résistance au coup d'État, c'est la défense du droit et de +la liberté; je ne peux donc pas sabrer ceux qui lèvent ce +drapeau: derrière la première barricade qui a été élevée, +j'ai failli prendre un fusil pour la défense, et +c'est le hasard bien plus que la volonté qui m'en a empêché.</p> + +<p>Le colonel était assis devant son bureau; il se leva, et +arpentant le salon à grands pas, les bras croisés:</p> + +<p>—Ceux qui nous ont mis dans cette situation sont bien +coupables! s'écria-t-il.</p> + +<p>—Si vous pensez ainsi, Colonel, comment me demandez-vous +de prendre parti pour eux?</p> + +<p>—Eh! ce n'est pas du président seulement que je +parle, c'est aussi de l'Assemblée, c'est de tout le monde, +de celui-ci et de ceux-là. Pourquoi l'Assemblée, par ses +petites intrigues, ses rivalités de parti et son impuissance +nous a-t-elle amenés à avoir besoin d'un sauveur? Les +sauveurs sont toujours prêts, ils surgissent de n'importe +où, ils agissent, et à un certain moment, par la faute +d'adversaires aveugles, ils s'imposent irrésistiblement. +Voilà notre situation, le sauveur s'est présenté et comme +par suite des circonstances, on ne pouvait prendre parti +contre lui qu'en se jetant dans la guerre civile, on n'a +point osé le faire.</p> + +<p>—Ces paysans l'osent; ils ne raisonnent point avec +subtilité, ils agissent suivant les simples lois de la conscience.</p> + +<p>—Vous croyez que c'est la conscience qui commande +de prendre des otages pour les fusiller, de piller les +caisses publiques, de saccager, de brûler les propriétés +privées. Eh bien, ma conscience de soldat me commande, +à moi, d'empêcher ce désordre; mon devoir est +tracé, et je ne m'en écarterai pas; sans prendre parti +pour celui-ci ou celui-là, je crois que je dois me servir +du sabre que j'ai à la main pour maintenir l'ordre public. +Et c'est ce que je vous demande de faire.</p> + +<p>—Ces paysans ont-ils fusillé, pillé et brûlé, et ne les +accuse-t-on pas de ces crimes, comme on a accusé les +bourgeois de Paris d'avoir tiré sur l'armée?</p> + +<p>—Je ne sais pas ce qui s'est passé à Paris et j'aime +mieux ne pas le savoir. Je ne sais qu'une chose; je suis +requis de faire respecter la tranquillité, et la liberté, la +vie des citoyens, et j'obéis. Quant à la politique, ce n'est +pas mon affaire, et le pays peut très-bien la décider sans +prendre les armes. Il est appelé à se prononcer par oui +et par non sur ce coup d'État; qu'il se prononce et j'obéirai +à son verdict. Voilà le rôle du soldat tel que je le +comprends dans ce moment difficile, et je vous demande, +je vous supplie, mon cher Saint-Nérée, de le +comprendre comme moi.</p> + +<p>Il vint à moi et me prit la main.</p> + +<p>—Vous m'avez dit que vous m'estimiez?</p> + +<p>—De tout mon coeur, colonel.</p> + +<p>—Vous me croyez donc incapable de vous tromper, +n'est-ce pas, et de vous entraîner dans une mauvaise +action!</p> + +<p>—Oh! colonel.</p> + +<p>—Eh bien! faites ce que je vous demande. Je ne vous +commande pas de vous mettre à la tête du détachement +qui est prêt à partir, je vous le demande et vous prie de +ne pas me refuser. C'est pour moi, c'est pour l'honneur +de mon régiment.</p> + +<p>Il approcha sa chaise et s'asseyant près de moi:</p> + +<p>—Vous m'avez parlé en toute franchise, dit-il à mi-voix, +je veux vous parler de même. Si vous ne prenez +pas le commandement de ce détachement, il revient +de droit à Mazurier, et je ne voudrais pas que ce fût +Mazurier qui fût à la tête de mes hommes dans ces +circonstances. Je veux un homme calme, raisonnable, +qui ne se laisse pas entraîner; car ce n'est pas la guerre +que je veux que vous fassiez, c'est l'ordre que je veux +que vous rétablissiez. Je crains que Mazurier n'ait pas +ces qualités de modération et de prudence.</p> + +<p>Mazurier a parmi nous une détestable réputation: repoussé +par tout le monde, n'ayant pas un ami ou un camarade, +détesté des soldats, c'est un officier dangereux. +Républicain féroce en 1848, il est, depuis un an, bonapartiste +enragé.</p> + +<p>A l'idée qu'il pouvait diriger mes hommes dans cette +guerre civile, j'eus peur et compris combien devaient +être vives les appréhensions du colonel. Mazurier voudrait +faire du zèle et sabrerait tout ce qui se trouverait +devant lui, hommes, femmes, enfants.</p> + +<p>—Maintenant, continua le colonel, vous comprenez +n'est-ce pas, que j'ai besoin de vous. Je ne peux pas refuser +mes hommes et, d'un autre côté, obligé de rester à +Marseille, je ne peux pas les commander moi-même. +Vous voyez, mon cher capitaine, que c'est l'honneur de +notre régiment qui est engagé.</p> + +<p>Je restai assez longtemps sans répondre, profondément +troublé par la lutte douloureuse qui se livrait en +moi.</p> + +<p>—Eh bien! vous ne me répondez pas. A quoi pensez-vous +donc?</p> + +<p>—A me mettre là devant votre bureau, mon colonel, +et à vous écrire ma démission.</p> + +<p>—Votre démission! Perdez-vous la tête, capitaine?</p> + +<p>—Malheureusement non, car je ne souffrirais plus.</p> + +<p>—Votre démission, vous qui serez chef d'escadron +avant deux ans; vous qui êtes estimé de vos chefs; votre +démission en face de l'avenir qui s'ouvre devant vous, +ce serait de la folie. Vous n'aimez donc plus l'armée?</p> + +<p>—Hélas! l'armée n'est plus pour moi, aujourd'hui, ce +qu'elle était hier.</p> + +<p>—Il fallait rester à Paris alors, et laisser passer les +événements.</p> + +<p>—Non; car c'eût été une lâcheté de conscience; jamais +je ne me mettrai à l'abri d'une responsabilité en +me cachant. Et c'est pour cela que j'avais si grande hâte +de revenir. Je prévoyais que j'aurais une lutte terrible à +soutenir, mais je ne prévoyais pas ce qui arrive.</p> + +<p>—Et, qu'espériez-vous donc? Pensiez-vous que, seul +dans toute l'armée, mon régiment se révolterait contre +les ordres qu'il recevait?</p> + +<p>—Ne me demandez pas ce que je pensais ni ce que +j'espérais, colonel: je serais aussi embarrassé pour l'expliquer +que mal à l'aise pour vous le dire. Mais enfin je +ne pensais pas être obligé de commander le feu contre +des gens qui ont pour eux le droit et l'honneur.</p> + +<p>—Et qui parle de commander le feu? s'écria le colonel, +puisque c'est là précisément ce que je vous demande de +ne pas faire. Je sais très-bien que parmi ceux que nous +sommes exposés à trouver devant nous il y en a qui sont +excités par ces idées de droit et d'honneur dont vous parlez; +mais combien d'autres, au contraire, obéissent à +leurs mauvais instincts, au meurtre, au vol, au pillage? +Tout ce monde, bons et mauvais, doit rentrer dans l'ordre. +Mais, dans cette action répressive, il ne faut pas que +les bons et les mauvais soient confondus; en un mot, il +ne faut pas sabrer à tort et à travers. C'est une mission +de justice et d'humanité que je vous confie; parce que de +tous mes officiers vous êtes celui que je juge le plus apte +à la remplir. Je suis surpris, je suis peiné que vous ne +me compreniez pas. Allons, capitaine; allons, mon enfant.</p> + +<p>Mes hésitations et mes scrupules fléchirent enfin.</p> + +<p>—Je vous obéis: quand faut-il partir?</p> + +<p>Il regarda la pendule.</p> + +<p>—Dans une heure.</p> + +<p>D'ordinaire je ne suis pas irrésolu, et quand je me suis +prononcé, je ne reviens pas sur ma détermination. Mais +en descendant l'escalier du colonel, je m'arrêtai plus +d'une fois, hésitant si je ne remonterais pas pour signer +ma démission. Oui, je pouvais empêcher bien des crimes +en commandant le détachement qu'on me confiait, cela +était certain; mais la question d'humanité devait-elle +passer avant la question de justice! Approuvant, au fond +du coeur, ceux qui s'étaient soulevés, m'était-il permis +de paraître les combattre? Si peu que je fusse, avais-je +le droit d'apporter mon concours à une oeuvre de répression +que je blâmais? N'était-ce point ainsi que se +formaient des forces morales qui entraînaient les faibles +et noyaient les forts dans un déluge?</p> + +<p>Tout ce qu'on peut se dire en pareille circonstance, je +me le dis. Longtemps je plaidai le pour et le contre. Puis +enfin, l'esprit troublé bien plus que convaincu, le coeur +désolé, je me décidai à obéir.</p> + +<p>Mais, avant de quitter Marseille, je voulus faire savoir +à Clotilde que j'étais revenu près d'elle. J'entrai chez un +libraire et j'achetai un volume, dans les pages duquel je +glissai le billet suivant:</p> + +<p>«J'espérais vous voir demain, chère Clotilde; mais à +peine descendu de diligence, on m'envoie dans le Var et +dans les Basses-Alpes contre les paysans insurgés. Il me +faut partir. Je n'ai que le temps de vous écrire ces quelques +mots pour vous demander de penser un peu à moi +et pour vous dire que je vous aime. Je ne sais ce que +l'avenir nous réserve, mais je vous assure en ce moment +que, quoi qu'il arrive, je vous adorerai toujours. Quand +nous nous reverrons, je vous expliquerai le sens des +tristes pressentiments qui m'écrasent. Sachez seulement +que je suis cruellement malheureux, et que ma seule espérance +est en vous, en votre bonté, en votre tendresse.»</p> + +<p>Je portai le volume bien enveloppé et cacheté à la +voiture de Cassis, puis je me hâtai d'aller endosser mon +uniforme. A l'heure convenue je montais à cheval et partais +de Marseille à la tête de mon détachement.</p> + +<p>La route que nous prîmes était celle que j'avais parcourue +quelques mois auparavant avec Clotilde, quand +j'étais revenu près d'elle de Marseille à Cassis.</p> + +<p>Combien j'étais loin de ce moment heureux! combien +mes idées tristes et inquiètes étaient différentes de celles +qui m'égayaient alors l'esprit et m'échauffaient le coeur!</p> + +<p>J'aimais cependant, et je me sentais aimé; mais qu'allait-il +advenir de notre amour?</p> + +<p>Si je n'avais pas aimé Clotilde, si je n'avais pas craint +de la perdre, aurais-je accepté ce commandement?</p> + +<p>Le premier pas dans la faiblesse et la lâcheté était fait, +où m'arrêterais-je maintenant? Qui l'emporterait en moi: +le coeur ou la conscience?</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXXIV</h3> + + +<p>Nous nous dirigions sur Brignoles, qui, disaient les +rapports, était en pleine insurrection, ainsi que les villages +environnants, Saint-Maximin, Barjols, Seillon, +Bras, Ollières.</p> + +<p>Mais tant que nous restions dans le département des +Bouches-du-Rhône, nous étions en pays tranquille, +c'était seulement aux confins du Var que l'agitation avait +dégénéré en résistance ouverte.</p> + +<p>Un peu avant d'arriver aux montagnes qui forment le +massif de la Sainte-Baume je fis faire halte à mes +hommes et je crus devoir leur adresser un petit discours.</p> + +<p>Je ne veux point le rapporter ici, attendu qu'il n'avait +aucune des qualités exigées par les Professeurs de rhétorique: +pas d'exorde pour éveiller l'attention des soldats, +pas d'exposition, pas de confirmation pour prouver +les faits avancés, pas de réfutation, pas de péroraison. +En quelques mots je disais à mes hommes que nous +n'étions plus en Afrique et que ceux qui allaient se +trouver devant nous n'étaient point des Arabes qu'il fallait +sabrer, mais des compatriotes qu'il fallait ménager.</p> + +<p>En parlant, j'avais les yeux fixés sur Mazurier. Je le +vis faire la grimace, cela m'obligea à insister. Je leur dis +donc tout ce que je crus de nature à les émouvoir; puis, +comme les vérités générales ont beaucoup moins d'influence +sur des esprits primitifs que des vérités particulières +et personnelles, l'idée me vint de leur demander +si parmi eux il ne s'en trouvait point qui fussent de ce +pays.</p> + +<p>—Moi, dit un brigadier nommé Brussanes, je suis né +à Cotignac, où j'ai ma famille.</p> + +<p>—Eh bien! mes enfants, pensez toujours que l'homme +que vous aurez en face de vous peut être le père, le frère +de votre camarade Brussanes, et cela retiendra, j'en +suis certain, les mains trop promptes. Nous sommes en +France, et tous nous sommes Français, soldats aussi +bien que paysans.</p> + +<p>On se remit en marche, et Mazurier tâcha d'engager +avec moi une conversation plus intime que celles que +nous avions ordinairement ensemble. Au lieu de le tenir +à distance comme j'en avais l'habitude, je le laissai venir.</p> + +<p>—C'est une promenade militaire que nous entreprenons, +dit-il.</p> + +<p>—Je l'espère.</p> + +<p>—Alors une troupe de missionnaires pour prêcher la +paix dans chaque village, eût mieux valu qu'une troupe +de cavaliers.</p> + +<p>—C'est mon avis, mais comme on n'avait pas de +missionnaires sous la main, on a pris des cavaliers; +c'est à celui qui commande ces cavaliers d'en faire des +missionnaires, et je vous donne ma parole que cela se +fera.</p> + +<p>—Il est plus difficile de faire rester les sabres dans le +fourreau que de les faire sortir.</p> + +<p>—Peut-être, mais quand les officiers le veulent, ils +peuvent retenir leurs hommes, et je compte sur vous.</p> + +<p>Mazurier me fit toutes les protestations que je pouvais +désirer. Dans la bouche d'un autre, elles m'eussent convaincu; +dans la sienne, elles ne pouvaient me rassurer. +J'étais presque certain que mes hommes me comprendraient +et m'obéiraient; depuis six ans, nous avions vécu +de la même vie, nous avions partagé les mêmes privations, +les mêmes fatigues, les mêmes dangers, et j'avais +sur eux quelque chose de plus que l'autorité d'un chef. +Mais ce quelque chose n'avait de valeur que si j'étais +soutenu par tous ceux qui m'entouraient, et un mot de +Mazurier dit à propos pouvait très-bien briser mon influence; +une plaisanterie, un geste même suffisaient +pour cela. Ce fut une inquiétude nouvelle qui s'ajouta à +toutes celles qui me tourmentaient déjà.</p> + +<p>C'était aux confins des Bouches-du-Rhône et du Var +que nous devions trouver l'insurrection, et l'on m'avait +signalé Saint-Zacharie comme le premier village dangereux.</p> + +<p>En approchant de ce village, bâti dans les gorges de +l'Huveaune, au milieu d'une contrée boisée et accidentée +où tout est obstacles naturels, je craignis une résistance +sérieuse, qui eût singulièrement compromis l'attitude +que je voulais garder. Cinquante paysans résolus embusqués +dans les bois et dans les rochers pouvaient nous +arrêter en nous faisant le plus grand mal. Comment alors +retenir mes hommes et les empêcher de sabrer s'ils +voyaient leurs camarades frappés auprès d'eux?</p> + +<p>Pour prévenir ce danger, je m'avançai seul avec un +trompette, le sabre au fourreau, décidé à essayer sur les +paysans la conciliation que j'avais vu les représentants +tenter à Paris sur les soldats; les moyens et les rôles +étaient renversés, mais le but était le même, empêcher +le sang de couler.</p> + +<p>Mais je n'eus point de harangue à adresser aux paysans: +en apprenant le passage des troupes, le village, +qui s'était insurgé depuis trois ou quatre jours, s'était +immédiatement calmé; les hommes résolus s'étaient +repliés sur Brignoles, où ils avaient dû rejoindre le gros +de l'insurrection, les autres avaient mis bas les armes et, +sur le pas de leurs portes, ils nous regardaient tranquillement +défiler. On ne nous faisait pas cortège, mais on +ne nous adressait ni injures, ni mauvais regards.</p> + +<p>Ce premier résultat me donna bonne espérance, et je +commençai à croire qu'un simple déploiement de forces +suffirait pour rétablir partout le calme. Si on ne nous +avait pas arrêtés dans les gorges de Saint-Zacharie, où la +résistance était si facile, c'est qu'on ne voulait pas ou +qu'on ne pouvait pas résister.</p> + +<p>A mesure que nous avançâmes, je me confirmai dans +cette espérance; nulle part nous ne trouvions de résistance; +on nous disait, il est vrai, que les hommes valides +se retiraient devant nous dans les montagnes au delà de +Brignoles, mais il fallait faire la part de l'exagération +dans ces renseignements qui nous étaient apportés par +des trembleurs ou par des adversaires que la passion +politique entraînait: Brignoles était barricadé, dix mille +insurgés occupaient la ville, les maisons étaient crénelées, +le pont était miné, enfin tout ce que l'imagination +affolée par la terreur peut inventer.</p> + +<p>En réalité, il n'y eut pas plus de résistance dans cette +ville qu'il n'y en avait eu dans les villages qui s'étaient +déjà rencontrés sur notre chemin: pas la plus petite +barricade, pas la moindre maison crénelée, pas un insurgé +armé d'un fusil.</p> + +<p>Cependant tous ces bruits reposaient sur un certain +fondement: ainsi, on avait voulu se défendre; on avait +proposé de barricader la ville, on avait parlé de miner le +pont; mais rien de tout cela ne s'était réalisé, et, à notre +approche, ceux qui avaient voulu résister s'étaient retirés +du côté de Draguignan.</p> + +<p>Cette perpétuelle retraite des insurgés, rassurante pour +le moment, était inquiétante pour un avenir prochain: +tous ces hommes qui reculaient devant nous, à mesure +que nous avancions, finiraient par s'arrêter lorsqu'ils se +trouveraient en force, et alors un choc se produirait.</p> + +<p>Ce qui donnait à cette situation une gravité imminente, +c'était la position des troupes qui opéraient contre les +insurgés. Mon petit détachement n'était pas seul à les +poursuivre: au nord, ils étaient menacés par le colonel +de Sercey, qui avait sous ses ordres de l'infanterie et de +l'artillerie; au sud, ils l'étaient par une forte colonne +partie de Toulon. Qu'arriverait-il lorsqu'ils seraient enveloppés? +Mettraient-ils bas les armes? Soutiendraient-ils +la lutte?</p> + +<p>Ainsi ce qui avait été tout d'abord pour moi un motif +d'espérance devenait maintenant un danger, car ce n'était +plus de désarmer successivement quelques villages +isolés qu'il s'agissait, c'était d'une rencontre, d'une bataille.</p> + +<p>Les nouvelles qui nous parvenaient de l'insurrection +nous la représentaient comme formidable; elle occupait +presque tout le pays qui s'étend de la chaîne des Maures +à la Durance; son armée, disait-on, était forte de plus +de six mille hommes, et ces hommes étaient redoutables; +pour la plupart c'étaient des bûcherons, des +charbonniers, des ouvriers en liége, habitués à la rude +vie des forêts, et qui n'avaient peur de rien, ni de la fatigue, +ni des privations, ni des dangers; à leur tête marchait +une jeune et belle femme qui, coiffée du bonnet +phrygien, portait le drapeau rouge.</p> + +<p>Ce n'étaient pas là des paysans timides que la vue d'un +escadron s'avançant au galop devait disperser sans résistance.</p> + +<p>A en croire ces nouvelles, ils étaient déjà organisés +militairement; les bandes s'étaient formées par cantons, +et elles avaient choisi des officiers; l'une était commandée +par un chirurgien de marine, les autres l'étaient +par des gens résolus; un certain ordre régnait parmi +tous ces hommes, qui ne se rendaient nullement coupables +de pillages, d'incendies et d'assassinats, comme on +l'avait dit.</p> + +<p>La seule accusation sérieuse qu'on formulât contre eux +était de prendre des otages dans chaque ville et chaque +village qu'ils traversaient et de les emmener prisonniers. +Pour moi, c'était là un crime qui me plaçait à leur égard +dans une situation toute différente de celle que j'aurais +voulu garder.</p> + +<p>Si d'un côté je voyais en eux des gens convaincus de +leur droit et se soulevant pour le défendre, ce qui +dans les conditions où nous nous trouvions était pour +le moins excusable, d'un autre côté j'étais indigné de +la faute criminelle qu'ils commettaient. En s'insurgeant, +ils avaient la justice pour eux; pourquoi compromettaient-ils +leur cause et la déshonoraient-ils par +cette lâcheté?</p> + +<p>Le soir qui suivit notre entrée à Brignoles, je sentis +mieux que par le raisonnement, combien était grave +cette question des otages et combien terrible elle pouvait +devenir pour les insurgés.</p> + +<p>Nous étions arrivés dans un gros village où nous devions +passer la nuit, et j'avais été chercher gîte au château +avec Mazurier et quelques hommes.</p> + +<p>Ce château était en désarroi, et ses propriétaires +étaient dans la désolation: une bande d'insurgés était +venue le matin arrêter le chef de la famille, qui n'avait +commis d'autre crime que celui d'être légitimiste, et +l'avait emmené comme otage. On ne lui avait point fait +violence, et comme il souffrait de douleurs qui l'empêchaient +de marcher, on lui avait permis de monter en +voiture, mais enfin on l'avait emmené sans vouloir rien +entendre.</p> + +<p>Lorsque nous arrivâmes, sa femme et ses enfants, deux +fils de vingt-trois à vingt-cinq ans, nous accueillirent +comme des libérateurs; il n'eût pas été tard, je me serais +mis immédiatement à la poursuite de cette bande, +mais la nuit était tombée depuis longtemps déjà, nos +chevaux étaient morts de fatigue, et nous ne pouvions +nous engager à l'aventure dans ce pays accidenté. Ce fut +ce que je tâchai de faire comprendre à cette malheureuse +famille, et je lui promis de partir le lendemain matin +aussitôt que possible.</p> + +<p>Je donnai les ordres en conséquence, et le lendemain, +avant le jour, je fus prêt à monter à cheval. En arrivant +dans la cour du château, je fus surpris d'apercevoir cinq +chevaux de selle auprès des nôtres. Je demandais à un +domestique à qui ils étaient destinés, lorsque je vis paraître +les deux fils suivis de trois autres jeunes gens. Tous +les cinq étaient armés. Ils portaient un fusil à deux coups +suspendu en bandoulière et à la ceinture un couteau de +chasse.</p> + +<p>—Monsieur le capitaine, me dit l'aîné des fils, nous +vous demandons la permission de vous accompagner et +de vous servir de guides. Quand nous rencontrerons l'ennemi, +vous verrez que mes amis, mon frère et moi nous +sommes dignes de marcher avec vos soldats. Nous ne +serons pas les derniers à la charge.</p> + +<p>Je restai pendant quelques secondes cruellement embarrassé; +la demande de ces jeunes gens avait par malheur +de puissantes raisons à faire valoir: c'était à la délivrance +de leur père qu'ils voulaient marcher; c'était +leur père qu'ils voulaient venger.</p> + +<p>Ce fut précisément ce côté personnel de la question +qui me fit refuser leur concours: ils mettraient une ardeur +trop vive dans la poursuite, une haine trop légitime +dans la lutte, et ils pourraient entraîner mes soldats à +des représailles que je voudrais éviter.</p> + +<p>Je repoussai donc leur demande; il me fallut discuter, +disputer presque, mais je tins bon.</p> + +<p>—Je ne veux que l'un de vous, messieurs, dis-je en +montant à cheval, et encore celui qui viendra doit-il +laisser ses armes ici; c'est un guide que j'accepte, et +non un soldat.</p> + +<p>A quelques propos de mes hommes que je saisis par +bribes, je vis qu'ils ne me comprenaient point et qu'ils +me blâmaient.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXXV</h3> + + +<p>Tous ceux qui ont fait campagne savent combien il est +difficile de rejoindre une troupe ennemie, lorsqu'on n'a +pour se diriger que les renseignements qu'on peut obtenir +des paysans; celui-ci a vu qu'ils allaient au nord, +celui-là a vu qu'ils allaient au sud, un troisième a entendu +dire qu'ils étaient passés par l'ouest, un quatrième est +certain qu'ils n'ont été ni au nord, ni au sud, ni à l'ouest, +attendu qu'ils n'ont pas paru dans le pays.</p> + +<p>Ce fut ce qui m'arriva lorsque je me mis à la poursuite de +la bande qui avait emmené comme otage le propriétaire +du château dans lequel nous avions passé la nuit, et jamais, +en si peu de temps, on n'a pu, je crois, recueillir +plus de renseignements contradictoires; dans un village, +c'était l'excès de zèle qui nous trompait, dans un autre, +c'était la malveillance qui nous égarait; de maison en +maison, les indications variaient comme les opinions et +les sentiments: ici, nous étions des bourreaux, là des +sauveurs.</p> + +<p>Cependant, au milieu de cette confusion, se détachaient +deux faits principaux; nous étions sur le point de joindre +les bandes qui s'étaient réunies et cherchaient une bonne +position pour résister; les autres troupes envoyées entre +elles commençaient à approcher: la lutte devenait donc +à chaque pas de plus en plus menaçante; un hasard pouvait +l'engager d'un moment à l'autre.</p> + +<p>Ce qu'il y avait de particulièrement grave pour moi +dans cette situation, c'était l'esprit de mes hommes qui, +depuis Marseille, avait complètement changé: en entrant +dans le Var, j'étais sûr que les sabres ne sortiraient pas +du fourreau sans mon ordre; maintenant des indices +certains me prouvaient qu'on n'attendrait pas cet ordre +pour agir, et que peut-être même on ne m'écouterait +pas. A la fièvre de la poursuite, toujours entraînante pour +les esprits les plus calmes et les plus pacifiques, s'étaient +jointes les excitations passionnées des populations au +milieu desquelles nous nous trouvions: «Tuez-les, sabrez +tout, pas de prisonniers;» et tous ces mauvais +conseils de gens qui, après avoir perdu la tête dans la +peur, perdent la raison lorsqu'ils sont rassurés.</p> + +<p>Quand nous paraissions dans une ville ou dans un village, +la partie de la population hostile à l'insurrection, +qui s'était prudemment condamnée au calme ou cachée +dans ses caves, reprenait courage, ou s'armait, ou se +formait en compagnie de gardes nationaux pour marcher +derrière nous, et l'esprit qui animait ces volontaires de +la dernière heure n'était point la modération et la justice; +on était d'autant plus exalté qu'on avait été plus timide; +on voulait se venger de sa peur. Mes hommes naturellement +subissaient le contre-coup de cette exaltation; on +les attirait, on les entraînait, on les faisait boire, et je ne +les avais plus dans la main; après avoir écouté toutes les +histoires plus ou moins exagérées qu'on leur racontait, +échangé des poignées de main avec les trembleurs, entendu +les applaudissements des uns, les vociférations des +autres, ils en étaient arrivés à croire qu'ils marchaient +contre des bandits coupables de tous les crimes.</p> + +<p>Comment les retenir et les modérer? Je commençai +alors à regretter d'avoir accepté le commandement que +le colonel m'avait imposé, car je ne pourrais pas assurément +me renfermer dans le rôle que je m'étais tracé; au +moment de la rencontre, je ne commanderais pas à mes +hommes, mais je serais entraîné par eux, et jusqu'où +n'iraient-ils pas?</p> + +<p>Mes hésitations, mes irrésolutions, mes remords me +reprirent: je n'aurais pas dû céder aux prières du colonel, +et plutôt que de me lancer dans une expédition que +je réprouvais, j'aurais mieux fait de persister dans ma +démission.</p> + +<p>Mazurier, comme s'il lisait ce qui se passait en moi, +semblait prendre à coeur d'irriter mes craintes.</p> + +<p>—Il sera bien difficile de modérer nos hommes, me +disait-il à chaque instant.</p> + +<p>Et alors il me donnait le conseil de leur parler, et de +recommencer ma harangue de Saint-Zacharie. Mais le +moment favorable aux bonnes paroles était passé, je ne +voulais pas me faire rire au nez et compromettre mon +autorité dans une maladresse: il me fallait au moins +conserver sur mes hommes l'influence du respect et de +l'estime.</p> + +<p>Tant que je serais seul maître de mon détachement, +j'avais l'espérance de conserver une partie de cette influence +et, en fin de compte, d'imposer toujours ma direction +à mes hommes; s'ils n'obéissaient point à la persuasion, +ils obéiraient au moins à la discipline; mais le +moment arrivait où j'allais devoir agir de concert avec +les autres troupes qui cernaient les insurgés dans un +cercle concentrique, et alors j'aurais à obéir à une autre +inspiration, à une autre volonté que la mienne.</p> + +<p>Quelle serait cette inspiration? quel serait l'esprit des +officiers avec lesquels j'allais opérer? quels seraient +les sentiments de leurs troupes? sous les ordres de +quel général, de quel colonel le hasard allait-il me +placer? aux réquisitions de quel préfet me faudrait-il +obéir?</p> + +<p>Toutes ces questions venaient compliquer les dangers +de ma situation.</p> + +<p>Mais ce qui les aggrava d'une façon plus fâcheuse encore, +ce fut une nouvelle que m'apprit le maire d'un +village dans lequel nous arrivâmes.</p> + +<p>Aussitôt qu'il nous vit paraître, il accourut au-devant +de moi pour me prévenir que nous devions nous arrêter +dans sa commune, afin de concerter notre mouvement +avec les troupes qui occupaient les communes environnantes; +les différentes bandes s'étaient réunies en un seul +corps, et après s'être successivement emparées de Luc, de +Vidauban, de Lorgues et de Salernes, elles marchaient sur +Draguignan. Le moment était venu de les attaquer; les +troupes se concentraient; ordre était donné d'arrêter les +divers détachements de manière à agir avec ensemble, +et il me communiqua cet ordre, qui était signé «de Solignac.»</p> + +<p>De Solignac! Je regardai attentivement la signature; +mais l'erreur n'était pas possible, les lettres étaient formées +avec une netteté remarquable.</p> + +<p>Quel pouvait être ce Solignac? J'interrogeai le maire +pour savoir quel était le préfet du département; il me +répondit qu'il y en avait deux: un ancien, M. de Romand, +un nouveau, M. Pastoureau.</p> + +<p>—Et ce M. de Solignac?</p> + +<p>—Je ne sais pas; je crois que c'est un commissaire +extraordinaire; au reste, vous allez le voir bientôt; il a +passé par ici il y a deux heures avec une escorte de gendarmes, +et il doit revenir.</p> + +<p>Il n'y avait qu'à attendre; j'ordonnai la halte, et je fis +reposer mes hommes et mes chevaux.</p> + +<p>Ce Solignac était-il l'ami du général Martory? Cela +était bien probable; le signalement que me donnait le +maire se rapportait à mon personnage, et le dévouement +de celui-ci à la cause napoléonienne avait dû en faire un +commissaire extraordinaire dans un département insurgé; +cela convenait au rôle qu'il jouait depuis six mois +dans le Midi et le complétait; il n'avait point de position +officielle, afin de pouvoir en prendre une officieuse partout +où besoin serait.</p> + +<p>Comme j'agitais ces questions avec un certain effroi, +car il ne me convenait point d'être placé sous la direction +de M. de Solignac,—au moins du Solignac que +je connaissais fanatique et implacable,—on m'amena +un paysan qu'on venait d'arrêter.</p> + +<p>La foule l'accompagnait en vociférant, et ce n'était pas +trop de six soldats pour le protéger; on criait: «A mort!» +et on lui jetait des pierres.</p> + +<p>C'était un vieux bûcheron aux traits fatigués, mais à +l'attitude calme et résolue; il était vêtu d'une blouse +bleue, et l'un de mes soldats portait un mauvais sabre +rouillé qu'on avait saisi sur lui.</p> + +<p>Je demandai quel était son crime; on me répondit +qu'on l'avait arrêté au moment où il se sauvait pour rejoindre +les insurgés.</p> + +<p>La foule l'avait suivi et nous entourait en continuant +de crier: «A mort! à mort!» Des femmes et des enfants +montraient le poing au vieux bûcheron qui, sans s'émouvoir +de tout ce tapage, les regardait avec placidité.</p> + +<p>Je le fis entrer dans la salle de la mairie pour l'interroger +et je fis entrer aussi les gens qui l'avaient arrêté, +car il me paraissait impossible que l'exaspération de la +foule n'eût pas un motif plus sérieux. On nous pressait +tellement que je fus obligé de placer des sentinelles à la +porte la sabre en main.</p> + +<p>Je me fis d'abord raconter ce qui s'était passé par les +témoins ou les acteurs de l'arrestation, et l'on me raconta +ce qu'on m'avait déjà dit: ce vieux bonhomme, au lieu +d'entrer dans le village, avait pris par les champs, on +l'avait vu courir et se cacher derrière les oliviers quand +il se croyait aperçu; on s'était mis à sa poursuite: on +l'avait atteint, arrêté, et l'on avait trouvé ce sabre qu'il +cachait sous sa blouse.</p> + +<p>—C'est vrai ce qu'on raconte là? dis-je au bûcheron.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—D'où êtes-vous?</p> + +<p>—De Salernes.</p> + +<p>—Où allez-vous?</p> + +<p>—Je vas à Aups, rejoindre ceux qui veulent défendre +la République.</p> + +<p>A cet aveu sincère, il y eut parmi les témoins un mouvement +d'indignation.</p> + +<p>—C'est mon droit, pour sûr.</p> + +<p>—Si vous croyez être dans votre droit, pourquoi vous +êtes-vous caché et sauvé? pourquoi, au lieu de traverser +ce village, avez-vous pris les champs?</p> + +<p>—Parce que ceux d'ici ne sont pas dans les mêmes +idées que ceux de Salernes, et qu'on s'en veut de pays à +pays. S'ils m'avaient vu traverser leur rue, comme ils +avaient des cavaliers avec eux qui leur donnaient du +coeur, ils m'auraient arrêté, et je voulais rejoindre les +amis.</p> + +<p>—Cela n'est pas vrai, dit un témoin en interrompant, +les gens de Salernes sont partis depuis hier, et si celui-là +était de Salernes, il serait parti avec eux; il n'aurait pas +attendu aujourd'hui: c'est un incendiaire qui venait pour +nous brûler.</p> + +<p>Sans se fâcher, le bûcheron haussa les épaules, et se +tourna vers moi après avoir regardé son accusateur avec +mépris.</p> + +<p>—Si je ne suis pas parti hier avec les autres, dit-il, +c'est que j'étais dans la montagne à travailler. Quand on +a appris la révolution de Paris chez nous, tout le monde +a été heureux; on a cru que c'était pour établir véritablement +la République, la vraie, celle de tout le monde, +et comme à Salernes il n'y a que des républicains, on a +été heureux, on a dansé une farandole. Le lendemain +matin je suis parti pour la montagne où je suis resté trois +jours. Pendant ce temps-là on a compris qu'on s'était +trompé; les gens de la Garde-Freynet sont arrivés, et +puis d'autres, on s'est levé, et quand je suis redescendu +à la maison, j'ai trouvé tout le monde parti, alors je suis +parti aussi pour les rejoindre.</p> + +<p>Les cris du dehors continuaient; ne voulant pas exaspérer +cette exaltation méridionale, je donnai l'ordre +d'enfermer mon bûcheron dans la prison de la mairie.</p> + +<p>Mais ce n'était point assez pour satisfaire cette foule +affolée; quand on sut que j'avais fait conduire le bûcheron +en prison, les cris: «A mort!» redoublèrent. Je ne m'en +inquiétai point, j'avais une force suffisante pour faire +respecter mes ordres; lorsque je quitterais ce village, +j'emmènerais mon prisonnier.</p> + +<p>Il y avait à peine dix minutes que la porte de la prison +était refermée sur ce pauvre vieux, quand il se fit un +grand bruit de chevaux dans la rue.</p> + +<p>C'était M. de Solignac qui arrivait au galop, suivi de +quelques gendarmes,—ce Solignac était bien le mien, +c'est-à-dire celui de Clotilde et du général.</p> + +<p>En m'apercevant, il poussa une exclamation de surprise +et vint à moi la main tendue.</p> + +<p>—Comment, mon cher capitaine, c'est vous! Que je +suis heureux de vous voir! Nous allons marcher ensemble.</p> + +<p>Puis, après quelques paroles insignifiantes, il continua:</p> + +<p>—Vous avez un prisonnier, m'a-t-on dit, pris les +armes à la main; avez-vous commandé le peloton?</p> + +<p>—Quel peloton?</p> + +<p>—Le peloton pour le fusiller.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXXVI</h3> + + +<p>Fusiller ce vieux bûcheron!</p> + +<p>En entendant ces mots, je regardai M. de Solignac; +près de lui se tenait un autre personnage portant l'habit +civil et décoré de la Légion d'honneur qui me fit un +signe affirmatif comme pour confirmer et souligner +les paroles de M. de Solignac.</p> + +<p>—Et pourquoi voulez-vous qu'on fusille ce bonhomme?</p> + +<p>—Comment a-t-il été arrêté?</p> + +<p>Je racontai son arrestation.</p> + +<p>—Ainsi, de votre propre récit, il résulte qu'il se +sauvait.</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—Il voulait se cacher?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Il le voulait parce qu'il allait rejoindre les insurgés; +son aveu est formel.</p> + +<p>—Il n'a pas caché son intention.</p> + +<p>—Il doit donc être considéré comme étant en état +d'insurrection.</p> + +<p>—Je le crois, et c'est ce qui m'a obligé à le maintenir +en arrestation; en même temps j'ai voulu le soustraire +à l'exaspération de cette foule affolée.</p> + +<p>—Ne parlons pas de cela, laissons cette foule de côté, +et occupons-nous seulement de ce bûcheron. C'est un +insurgé, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Cela n'est pas contestable et lui-même n'a pas envie +de le contester; il avoue très-franchement son intention: +il a voulu rejoindre ses amis qui se sont soulevés pour +défendre le droit et la justice, ou tout au moins ce qu'ils +considèrent comme tel.</p> + +<p>—Bien; c'est un insurgé, vous le reconnaissez et lui-même +le reconnaît aussi. Voilà un point d'établi. Maintenant +passons à un autre. Il a été pris les armes à la +main.</p> + +<p>—C'est-à-dire qu'on a saisi sur lui un sabre rouillé +qui ne serait pas bon pour couper des choux.</p> + +<p>—Eh bien, ce sabre caractérise son crime et devient +la circonstance aggravante qui vous oblige à le faire fusiller; +l'ordre du ministre de la guerre est notre loi; +vous connaissez cet ordre: «Tout individu pris les armes +à la main sera fusillé.»</p> + +<p>—Mais jamais personne ne donnera le nom d'arme +à ce mauvais sabre, ce n'est même pas un joujou, +dis-je en allant prendre le sabre qui était resté sur +une table.</p> + +<p>Et je le mis sous les yeux de M. de Solignac en faisant +appel à son singulier acolyte. Tous deux détournèrent +la tête.</p> + +<p>—Il n'est pas possible d'argumenter sur les mots, +dit enfin M. de Solignac, ce sabre est un sabre, et l'ordre +du général Saint-Arnaud est formel.</p> + +<p>—Mais cet ordre est... n'est pas exécutable.</p> + +<p>—En quoi donc?</p> + +<p>—Il vise une loi qui n'a jamais autorisé pareille +mesure.</p> + +<p>—Pardon, capitaine, mais nous ne sommes pas ici +pour discuter, nous ne sommes pas législateurs et vous +êtes militaire.</p> + +<p>Malgré l'indignation qui me soulevait, je m'étais jusque-là +assez bien contenu; à ce mot, je ne fus plus +maître de moi.</p> + +<p>—C'est parce que je suis militaire, que je ne peux +pas faire exécuter un ordre aussi....</p> + +<p>—Permettez-moi de vous rappeler, interrompit M. de +Solignac, que vous n'avez pas à qualifier un ordre de +votre supérieur; il existe, et du moment que vous le +connaissez, vous n'avez qu'une chose à faire; un soldat +obéit, il ne discute pas.</p> + +<p>—Vous avez raison, monsieur, et j'ai tort; je vous +suis obligé de me le faire comprendre, je ne discuterai +donc pas davantage et je ferai ce que mon devoir m'ordonne.</p> + +<p>—Je n'en ai jamais douté; seulement, on peut comprendre +son devoir de différentes manières, et je vous +prie de me permettre de vous demander ce que votre +devoir vous ordonne à l'égard de cet homme.</p> + +<p>—De l'emmener prisonnier et de le remettre aux autorités +compétentes.</p> + +<p>—Très-bien; alors veuillez le faire remettre entre +nos mains.</p> + +<p>Et comme j'avais laissé échapper un geste d'étonnement:</p> + +<p>—Qui nous sommes, n'est-ce pas? continua-t-il; +rien n'est plus juste: précisément, nous sommes cette +autorité compétente que vous demandez, et comme nous +n'avons pas encore mis le département en état de siége, +c'est l'autorité civile qui commande.</p> + +<p>Je n'avais pas eu l'avantage dans cette discussion rapide +où les paroles s'étaient heurtées comme dans un +combat; je sentis que la situation du vieux bûcheron +devenait de plus en plus mauvaise. Mais que faire? Je +ne pouvais me mettre en opposition avec l'autorité +départementale, et puisqu'ils réclamaient ce prisonnier +qui n'était pas le mien d'ailleurs, mais celui des paysans, +je ne pouvais pas prendre les armes pour le +défendre. Je ne pouvais qu'une chose: refuser mes +hommes pour le faire fusiller, s'ils persistaient dans +cette épouvantable menace, et à cela j'étais parfaitement +décidé. Ils ne le fusilleraient pas eux-mêmes.</p> + +<p>—Ce bûcheron est dans la prison de la mairie, il +vous appartient.</p> + +<p>—Très-bien, dit M. de Solignac.</p> + +<p>—Très-bien, répéta son acolyte.</p> + +<p>—Maintenant, dit M. de Solignac, voulez-vous désigner +les hommes qui doivent former le peloton d'exécution?</p> + +<p>—Non, monsieur.</p> + +<p>—Vous refusez d'obéir à notre réquisition? dit froidement +M. de Solignac.</p> + +<p>—Absolument.</p> + +<p>—Vous vous mettez en révolte contre l'ordre du +ministre?</p> + +<p>—Oui, monsieur; nous sommes des soldats, nous +ne sommes pas des bourreaux; mes hommes ne fusillent +pas les prisonniers.</p> + +<p>M. de Solignac ne se laissa pas emporter par la colère; +il me regarda durant quelques secondes, puis +d'une voix qui tremblait légèrement et trahissait ainsi +ce qui se passait en lui:</p> + +<p>—Capitaine, dit-il, je vois que vous ne vous rendez +pas compte de la situation. Elle est grave, extrêmement +grave. Tout le pays est soulevé. L'armée de l'insurrection +est formidable; elle s'accroît d'heure en heure. +Pour l'attaquer, nous n'avons que des forces insuffisantes, +et l'état des troupes ne permet pas cette attaque +aujourd'hui; il faudra la différer jusqu'à demain, peut-être +même jusqu'à après-demain. Pendant ce temps, les +paysans de cette contrée vont rejoindre les bandes insurrectionnelles, +et quand nous attaquerons, au lieu d'avoir +six ou sept mille hommes devant nous, nous en aurons +peut-être douze mille, peut-être vingt mille; car les +bandes des Basses-Alpes nous menacent. Il faut empêcher +cette levée en masse et cette réunion. Nous n'avons +qu'un moyen: la terreur; il faut que toute la contrée +soit envahie et domptée par une force morale, +puisqu'elle ne peut pas l'être par une force matérielle. +Quand on saura qu'un insurgé pris les armes à la main +a été fusillé, cela produira une impression salutaire. +Ceux des paysans qui veulent se soulever, resteront chez +eux, et beaucoup de ceux qui sont déjà incorporés dans +les bandes les abandonneront. Au lieu d'avoir vingt mille +hommes devant nous, nous n'en aurons que deux ou +trois mille, et encore beaucoup seront-ils ébranlés. Au +lieu d'avoir à soutenir une lutte formidable qui ferait +couler des torrents de sang, nous n'aurons peut-être +qu'à paraître pour disperser ces misérables. Vous voyez +bien que la mort de ce prisonnier est indispensable; il +est condamné par la nécessité. Sans doute, cela est fâcheux +pour lui, mais il est coupable.</p> + +<p>J'étais atterré par ce langage froidement raisonné: +je restai sans répondre, regardant M. de Solignac avec +épouvante.</p> + +<p>—J'attends votre réponse, dit-il.</p> + +<p>—J'ai répondu.</p> + +<p>—Vous persistez dans votre refus?</p> + +<p>—Plus que jamais.</p> + +<p>—Prenez garde, capitaine; c'est de l'insubordination, +c'est de la révolte, et dans des conditions terribles.</p> + +<p>—Terribles, en effet.</p> + +<p>—Pour vous, capitaine.</p> + +<p>M. de Solignac s'emportait; son second se pencha à +son oreille et lui dit quelques mots à voix basse.</p> + +<p>—C'est juste, répliqua M. de Solignac, allez.</p> + +<p>Et ce sinistre personnage sortit marchant d'un mouvement +raide et mécanique comme un automate. Presque +aussitôt il rentra suivi de deux gendarmes: un brigadier +et un simple gendarme.</p> + +<p>—Brigadier, dit M. de Solignac, il y a là un prisonnier +qui a été pris les armes à la main; vous allez le faire +fusiller par vos hommes.</p> + +<p>Ces paroles me firent comprendre que le malheureux +bûcheron était perdu. L'insurrection avait exaspéré les +gendarmes; on les avait poursuivis, maltraités, injuriés, +désarmés; dans certains villages on s'était livré sur eux, +m'avait-on dit, à des actes de brutalité honteuse; ils +avaient à se venger, et pour beaucoup la répression +était une affaire personnelle. Si ce brigadier était dans +ce cas, le prisonnier était un homme mort.</p> + +<p>En entendant les paroles de M. de Solignac, ce dernier +pâlit affreusement, et il resta sans répondre regardant +droit devant lui, une main à la hauteur de la +tête, l'autre collée sur son pantalon.</p> + +<p>—Eh bien? demanda M. de Solignac.</p> + +<p>Le brigadier ne bougea point, mais il pâlit encore.</p> + +<p>—Êtes-vous sourd?</p> + +<p>Alors le gendarme qui était près de lui s'avança de +trois pas: il portait un fusil de chasse à deux coups; +un bandeau de soie noire lui cachait la moitié du visage; +une raie sanguinolente coulait sous ce bandeau.</p> + +<p>—Sauf respect, dit-il, il n'y a pas besoin de plusieurs +hommes, je le fusillerai tout seul; le brigand +payera pour ceux qui m'ont crevé l'oeil.</p> + +<p>Un crime horrible allait se commettre, et ne pouvant +pas l'empêcher par la force, je voulus au moins l'arrêter. +Dans la salle de la mairie où cette discussion avait lieu +se trouvaient plusieurs personnes; le maire de la commune, +quelques notables et notre guide, c'est-à-dire le +fils du propriétaire qui avait été emmené en otage.</p> + +<p>La vue de ce jeune homme qui marchait en long et +en large, impatient de tout ce retard, me suggéra une +idée, et tandis que la foule continuait au dehors ses +chants et ses vociférations, je revins sur M. de Solignac, +en même temps que d'un geste j'arrêtais le gendarme +qui allait sortir.</p> + +<p>—Par cette mort, lui dis-je, vous voulez empêcher +l'effusion du sang et vous oubliez que vous allez le faire +couler.</p> + +<p>—Le sang de ce misérable ne vaut pas celui que je +veux ménager.</p> + +<p>—Ce n'est pas de ce misérable que je veux parler +maintenant, c'est des otages qui sont aux mains des +insurgés et qui peuvent devenir victimes d'affreuses +représailles, lorsqu'on apprendra que la troupe fusille +ses prisonniers.</p> + +<p>Puis, m'adressant à mon jeune guide:</p> + +<p>—Parlez pour votre père, monsieur; demandez sa +vie à M. de Solignac, et vous tous, messieurs, demandez +celle de vos amis qui ont été emmenés par les insurgés.</p> + +<p>On entoura M. de Solignac, on le pressa; mais il se +dégagea, et d'une voix ferme:</p> + +<p>—L'intérêt général est au-dessus de l'intérêt particulier, +dit-il; il faut que cette exécution soit un +exemple.</p> + +<p>—Mais mon père, mon père, s'écria le jeune châtelain.</p> + +<p>—Nous le délivrerons. Gendarme, faites ce qui vous +a été ordonné.</p> + +<p>Alors, le maire s'avança vers M. de Solignac; je crus +qu'il voulait intercéder à son tour, et j'eus une lueur +d'espérance.</p> + +<p>—Il faudrait accorder un prêtre à ce misérable, +dit-il.</p> + +<p>—C'est juste; qu'on aille chercher le curé.</p> + +<p>Une personne sortit, et comme elle avait sans doute +sur son passage annoncé la condamnation du prisonnier, +il s'éleva de la foule une clameur furieuse: des huées, +des cris, des chants: «A mort! à mort!»</p> + +<p>Je me retirai dans un coin de la salle, mais je fus +bientôt obligé de changer de place, car j'avais en face +de moi le gendarme au bandeau noir et sa vue m'exaspérait: +il faisait craquer les batteries de son fusil les +unes après les autres.</p> + +<p>Le prêtre arriva; M. de Solignac alla au-devant de lui +et le conduisit à la prison en faisant signe au gendarme +de le suivre.</p> + +<p>Dix minutes, un quart d'heure peut-être s'écoulèrent; +puis tout à coup deux détonations retentirent dans la +cour de la mairie, dominant le tapage de la foule; puis, +après quelques secondes, ces deux détonations furent +suivies d'une autre moins forte: le coup de grâce +donné avec un pistolet.</p> + +<p>Et M. de Solignac, suivi de son gendarme, rentra +dans la salle.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXXVII</h3> + + +<p>Il se dirigea vers moi, je me retournai pour l'éviter, +mais il m'interpella directement, et je fus obligé de m'arrêter.</p> + +<p>Cependant je n'osai lever les yeux sur lui, il me faisait +horreur, et j'avais peur de me laisser emporter par mon +indignation.</p> + +<p>—Capitaine, dit-il, dans une heure vous vous dirigerez +sur Entrecastaux, où vous attendrez des ordres; le village +est important, vous pourrez loger votre détachement +chez l'habitant; vous veillerez à ce que vos hommes +soient bien soignés, la journée de demain sera rude. +Cependant j'espère que l'exemple que nous venons de +faire aura facilité notre tâche. A demain.</p> + +<p>Puis, s'approchant de moi:</p> + +<p>—Je regrette, dit-il à mi-voix, que notre discussion +ait eu des témoins, mais j'espère qu'ils ne parleront point.</p> + +<p>—Et moi j'espère qu'ils parleront.</p> + +<p>—Alors comme vous voudrez.</p> + +<p>Et il sortit sans se retourner, suivi de son muet compagnon +qui marchait sur ses talons, et du gendarme qui +venait à cinq ou six pas derrière eux, le fusil à la main, +horriblement pâle sous son bandeau noir.</p> + +<p>Les trois coups de feu qui avaient retenti avaient brisé +les liens qui me retenaient, le voile qui m'enveloppait de +ses ombres s'était déchiré, je voyais mon devoir.</p> + +<p>Peu de temps après que M. de Solignac eut disparu, je +quittai la salle de la mairie, où j'étais resté seul.</p> + +<p>Le cadavre du malheureux bûcheron était étendu dans +la cour, au pied du mur contre lequel il avait été fusillé. +Près de lui, le prêtre qu'on avait été chercher était agenouillé +et priait.</p> + +<p>Au bruit que firent mes éperons sur les dalles sonores, +il releva la tête et me regarda.</p> + +<p>Je m'approchai; le cadavre était couché la face contre +terre; on ne voyait pas comment il avait été frappé; une +seule blessure était apparente, celle qui avait été faite par +le pistolet. Le coup avait été tiré à bout portant dans +l'oreille; les cheveux étaient roussis.</p> + +<p>—Quelle chose horrible que la guerre civile! me dit +le prêtre d'une voix tremblante; cette exécution est +épouvantable. Je ne sais si cet exemple était nécessaire +comme on le dit; mais, je vous en prie, monsieur le capitaine, +au nom de Dieu, faites qu'il ne se répète pas. +Ce malheureux est mort sans se plaindre et sans accuser +personne.</p> + +<p>—Priez pour lui, monsieur le curé, c'est un martyr.</p> + +<p>Je trouvai la rue pleine de monde; des hommes, des +femmes, des enfants qui couraient çà et là en criant; +devant la fontaine, on avait amoncelé des sarments de +vigne et des branches de pin qui formaient un immense +brasier pétillant. On chantait et on se réjouissait.</p> + +<p>Mes hommes regardaient ce spectacle en plaisantant +avec les femmes et les jeunes filles.</p> + +<p>J'allai à eux pour leur demander où était le lieutenant. +Ils m'envoyèrent à l'auberge, où je trouvai Mazurier, +finissant son dîner.</p> + +<p>Je lui répétai les ordres qui m'avaient été donnés par +M. de Solignac, et lui dis de prendre le commandement +du détachement.</p> + +<p>—Et vous, capitaine?</p> + +<p>—Moi, je reste ici.</p> + +<p>Il me regarda en dessous; mais malgré l'envie qu'il +en avait, il n'osa pas me poser la question qui était sur +ses lèvres.</p> + +<p>Je lui répétai les instructions du colonel et lui demandai +de les suivre exactement pendant tout le temps que +le détachement serait sous ses ordres.</p> + +<p>—J'aurai votre petit discours toujours présent à l'esprit, +me dit-il, et s'il est besoin, je le répéterai à nos +hommes; vous pouvez compter sur moi. Puis-je vous +demander qui vous gardez avec vous?</p> + +<p>—Personne.</p> + +<p>—Personne! s'écria-t-il avec stupéfaction.</p> + +<p>—Pas même mon ordonnance.</p> + +<p>La surprise l'empêcha de me poser une question incidente, +et il n'osa pas m'interroger directement.</p> + +<p>Le moment était arrivé de se préparer au départ, je le +lui rappelai. Il sortit pour donner ses ordres, et bientôt +j'entendis la sonnerie des trompettes.</p> + +<p>Je vis les hommes courir, puis bientôt après j'entendis +le trot des chevaux sur le pavé. Le chemin qui conduisait +à Entrecastaux passait devant l'auberge.</p> + +<p>Ils allaient arriver; je quittai la fenêtre où je me tenais +machinalement le nez collé contre les vitres, et, reculant +de quelques pas, je me plaçai derrière le rideau; de la +rue on ne me voyait pas, mais moi je voyais la rue.</p> + +<p>Le plus vieux des trompettes, celui qui se trouvait de +mon côté, était l'Alsacien Zigang: il était déjà au régiment +lorsque j'y étais arrivé, et il avait sonné la première +fanfare qui m'avait salué. J'entends la voix du commandant, +disant: «Trompettes, fermez le ban;» et je vois +au milieu des éclairs des sabres le vieux Zigang sur son +cheval blanc.</p> + +<p>Voici le maréchal des logis Groual, qui m'a sauvé la +vie en Afrique, et que, malgré toutes mes démarches, je +n'ai pas encore pu faire décorer.</p> + +<p>Voici Bistogne, Dumont, Jarasse, mes vieux soldats +avec qui j'ai fait campagne pendant six années consécutives.</p> + +<p>Ce sont mes souvenirs qui défilent devant moi, mes +souvenirs de jeunesse, de gaieté, de bataille, de bonheur. +Ils sont passés. Et sur le pavé de la rue, je n'entends plus +qu'un bruit vague, qui bientôt s'évanouit au tournant du +chemin.</p> + +<p>Un petit nuage de poussière s'élève; le vent l'emporte; +c'est fini; je ne vois plus rien, et une gouttelette chaude +tombe de mes yeux sur ma main: je ne suis plus soldat.</p> + +<p>L'aubergiste, en venant me demander ce qu'il fallait +me servir, m'arracha à mes tristes réflexions.</p> + +<p>Je me levai et, allant prendre mon cheval, je me mis +en route pour Marseille. Mes soldats s'étaient dirigés vers +l'est; moi j'allais vers l'ouest. Nous nous tournions le +dos; ils entraient dans la bataille, moi j'entrais dans le +repos.</p> + +<p>Ces inquiétudes qui me tourmentaient depuis plusieurs +semaines, ces irrésolutions, ces luttes, m'avaient amené +à ce résultat, de me séparer de mes hommes au moment +du combat.</p> + +<p>Ah! pourquoi n'avais-je pas persisté dans ma démission +lorsque j'avais voulu la donner à mon colonel? +Pourquoi étais-je revenu à Marseille?</p> + +<p>L'esprit est ingénieux à nous chercher des excuses, à +inventer sans relâche de faciles justifications. Mais lorsque +les circonstances qui nécessitent ces excuses sont +passées, nous nous condamnons d'autant plus sévèrement +que nous avons été plus indulgents pour nous innocenter.</p> + +<p>Il ne s'agissait plus à cette heure de balancer une résolution +et de m'arrêter à celle qui s'accommodait avec +mes secrets désirs. Le moment des compromis hypocrites +était passé, celui de la franchise était arrivé.</p> + +<p>J'étais revenu à Marseille pour Clotilde, et c'était pour +Clotilde, pour elle seule, que j'avais accepté le commandement +qu'on m'avait donné.</p> + +<p>Les services que je pouvais rendre, tromperie; la peur +de perdre ma position, mensonge; la vérité, c'était la +peur de compromettre mon amour et de perdre Clotilde.</p> + +<p>Jusqu'où n'avais-je pas été entraîné par cette faiblesse +d'un coeur lâche? Maintenant, Dieu merci, l'irréparable +était accompli, et ma conscience était sauvée.</p> + +<p>Mais mon amour? mais Clotilde?</p> + +<p>L'impatience et l'angoisse me faisaient presser le pas +de mon cheval. Malheureusement il était fatigué, et la +distance était beaucoup trop grande pour qu'il me fût +possible de la franchir en une journée. Je dus passer la +nuit dans un petit village au delà de Brignoles, d'où je +partis le lendemain matin au jour naissant.</p> + +<p>Je franchis les douze lieues qui me séparaient de Cassis +en quatre heures, et, après avoir mis à la <i>Croix-Blanche</i> +mon pauvre cheval qui n'en pouvait plus, je courus chez +le général Martory.</p> + +<p>Comme mon coeur battait! C'était ma vie qui allait se +décider.</p> + +<p>Le général était sorti, mais Clotilde était à la maison. +Je priai la vieille servante de la prévenir de mon arrivée.</p> + +<p>Elle accourut aussitôt.</p> + +<p>—Vous! dit-elle en me tendant la main.</p> + +<p>Je l'attirai contre ma poitrine et longtemps je la tins +embrassée, mes yeux perdus dans les siens, oubliant +tout, perdu dans l'ivresse de l'heure présente.</p> + +<p>Elle se dégagea doucement et, m'abandonnant sa +main, que je gardai dans les miennes:</p> + +<p>—Comment êtes-vous ici? demanda-t-elle. Que se +passe-t-il? J'ai reçu la lettre par laquelle vous me disiez +que vous partiez pour le Var.</p> + +<p>—C'est du Var que j'arrive.</p> + +<p>—Comme vous me dites cela!</p> + +<p>—C'est que dans ces mots, bien simples par eux-mêmes, +mon bonheur est renfermé.</p> + +<p>—Votre bonheur!</p> + +<p>—Mon amour, chère Clotilde.</p> + +<p>Elle me regarda, et je me sentis faiblir.</p> + +<p>—Je ne suis plus soldat, dis-je, et je viens vous demander +ce que vous voulez faire de ma vie. Jusqu'à ce +jour, des paroles décisives n'ont point été échangées entre +nous, mais vous saviez, n'est-ce pas, que pour vous demander +d'être ma femme, je n'attendais qu'une occasion +propice.</p> + +<p>—Et maintenant....</p> + +<p>—Non, je ne viens pas maintenant vous adresser +cette demande, car je n'ai rien et ne suis rien; je viens +vous dire seulement que je vous aime.</p> + +<p>Elle ne me retira point sa main, et ses yeux restèrent +posés sur les miens avec une expression de tristesse +attendrie.</p> + +<p>—Vous n'avez donc pas pensé à moi? dit-elle.</p> + +<p>—J'ai pensé que vous n'aimeriez pas un homme qui +se serait déshonoré. La lutte a été terrible entre la peur +de vous perdre et le devoir. Êtes-vous perdue pour moi?</p> + +<p>—Ne prononcez donc pas de pareilles paroles.</p> + +<p>—Me permettez-vous de vous voir comme autrefois, +de vous aimer comme autrefois, ou me condamnez-vous +à ne revenir jamais dans cette maison?</p> + +<p>—Et pourquoi ne reviendriez-vous pas dans cette +maison? Croyez-vous donc que c'était votre uniforme +qui faisait mes sentiments?</p> + +<p>—Chère Clotilde!</p> + +<p>Un bruit de pas qui retentit dans le vestibule interrompit +notre entretien: c'était le général qui rentrait +pour déjeuner et faisait résonner les roulements de sa +canne.</p> + +<p>L'accent et le regard de Clotilde, bien plus que ses +paroles, m'avaient rendu l'espérance, et avec elle la +force. Mais ce n'était pas tout. Comment le général +allait-il accepter mon récit?</p> + +<p>Je le recommençai long et circonstancié, en insistant +surtout sur ma démission que j'avais donnée au colonel, +et que je n'avais reprise que pour empêcher le sang de +couler; du moment que les fusillades que je réprouvais +étaient ordonnées malgré moi, je devais me retirer.</p> + +<p>Je suivais avec anxiété l'effet de ces explications. Le +général resta assez longtemps sans répondre, et j'eus un +moment de cruelle angoisse.</p> + +<p>—J'avoue, dit-il enfin, que j'aurais mieux aimé votre +démission quand votre colonel a voulu vous donner le +commandement du détachement envoyé dans le Var, cela +eût été plus net et plus crâne. On ne peut pas obliger un +honnête homme à faire ce que ses opinions lui défendent. +L'abandon de votre commandement devant l'ennemi +me plaît moins: c'est presque une désertion. Je +comprends ce qui l'a amenée, mais enfin c'est grave. +En tout cas, il dépend de Solignac de lui donner le caractère +qu'il voudra, et je me charge de lui écrire là-dessus.</p> + +<p>—Ceci ne regarde pas M. de Solignac, il me semble.</p> + +<p>—Je vous en prie, laissez-moi agir à mon gré. J'ai +mon idée. Et maintenant, que comptez-vous faire, mon +cher comte?</p> + +<p>—Je ne sais, et de l'avenir je n'ai pas souci pour le +moment. Ce qui m'inquiète et me tourmente, c'est votre +sentiment; vos opinions m'épouvantent, j'ai peur de +vous avoir blessé.</p> + +<p>—Blessé pour avoir obéi à vos convictions, allons +donc. Touchez là, mon ami: vous êtes un homme de +coeur. J'aime l'armée, mais si la Restauration ne m'avait +pas mis à pied, je vous prie de croire que je lui aurais... fichu +ma démission, et plus vite que ça. On fait ce qu'on +croit devoir faire d'abord, le reste importe peu, mais +l'heure s'avance, allons <i>dijuner</i>. Offrez votre bras à ma +fille... Bayard.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXXVIII</h3> + + +<p>J'aurais voulu rester à Cassis toute la journée, afin de +trouver une occasion de reprendre avec Clotilde notre +entretien au point où il avait été interrompu.</p> + +<p>Car notre esprit est ainsi fait, le mien du moins, de +vouloir toujours plus que ce qu'il a obtenu.</p> + +<p>En accourant à Cassis, j'avais craint, mettant les choses +au pire, que Clotilde ne voulût plus me voir.</p> + +<p>En même temps, et d'un autre côté, j'avais espéré que +s'il n'y avait pas rupture complète, il y aurait engagement +formel de sa part.</p> + +<p>Rien de cela ne s'était accompli, ni rupture, ni engagement; +les craintes comme les espérances avaient été +au delà de la réalité.</p> + +<p>Le présent restait ce qu'avait été le passé; mais que +serait l'avenir?</p> + +<p>C'était ce point pour moi gros d'angoisses que je voulais +éclairer, en obligeant Clotilde à une réponse précise, +en la forçant à sortir de ses réponses vagues qui permettaient +toutes les espérances et n'affirmaient rien.</p> + +<p>Rendu exigeant par ce que j'avais déjà obtenu, c'était +une affirmation que je voulais maintenant.</p> + +<p>Le jour où j'aurais une position à lui offrir, voudrait-elle +être ma femme; m'attendrait-elle jusque-là; ferait-elle +ce crédit à mon amour? C'étaient là les questions +que je voulais lui poser, et auxquelles je voulais qu'elle +répondît franchement, sans détours, sans équivoque, par +oui ou par non.</p> + +<p>Le temps a marché depuis le moment où je regardais +le mariage comme un malheur qui pouvait frapper mes +amis, mais qui ne devait pas m'atteindre. C'est qu'alors +que je raisonnais ainsi, je n'aimais point, j'étais insouciant +de l'avenir, j'étais heureux du présent, j'avais mon +père, j'avais ma position d'officier, tandis que maintenant +j'aime, je n'ai plus mon père, je ne suis plus rien et +Clotilde est tout pour moi.</p> + +<p>Cependant, malgré mon désir de prolonger mon séjour +à Cassis, cela ne fut pas possible.</p> + +<p>—Vous savez que je ne veux pas vous renvoyer, me +dit le général, lorsque nous nous levâmes de table, mais +je vous engage à partir pour Marseille. Il vaut mieux +voir tout de suite votre colonel que plus tard. La première +impression est celle qui nous décide. Faites-lui votre récit +avant que des rapports lui arrivent, et expliquez-lui +vous-même votre affaire. Elle est bien assez grave comme +cela sans la compliquer encore. Quant à Solignac, il est +entendu que je m'en charge; je vais lui écrire tout de suite.</p> + +<p>—Je voudrais que M. de Solignac ne parût pas dans +tout ceci.</p> + +<p>—Pas de susceptibilité, mon cher ami; laissez-moi +faire avec Solignac ce que je crois utile et ne vous en +mêlez en rien. J'agis pour moi, par amitié pour vous, et +arrière de vous. Vous ne cherchez pas un éclat, n'est-ce +pas? vous ne voulez pas que l'univers entier sache que +vous avez quitté votre régiment parce que votre conscience +vous défendait d'exécuter les ordres du ministre?</p> + +<p>—Assurément non; je ne suis pas glorieux de ma résolution; +je suis désolé d'avoir été obligé de la prendre.</p> + +<p>—Alors, laissez-moi agir comme je l'entends. Adieu, +et revenez-nous aussitôt que possible.</p> + +<p>—Au revoir, dit Clotilde en me serrant doucement la +main.</p> + +<p>Quand le colonel me vit entrer dans son cabinet, il me +regarda avec stupéfaction.</p> + +<p>—Vous, capitaine! s'écria-t-il, qu'est-il arrivé à votre +escadron?</p> + +<p>—Rien.</p> + +<p>—Vous êtes blessé?</p> + +<p>—Nous n'avons pas eu d'engagement.</p> + +<p>—Mais alors, parlez donc.</p> + +<p>—C'est ce que je désire, et je vous demande cinq minutes.</p> + +<p>Je lui racontai ce qui s'était passé depuis notre départ +de Marseille jusqu'à l'exécution du bûcheron.</p> + +<p>—Et vous avez abandonné votre commandement; +vous avez laissé mes hommes sous les ordres de Mazurier!</p> + +<p>—Que pouvais-je faire?</p> + +<p>—Rester à votre poste et accomplir la mission que je +vous avais confiée.</p> + +<p>—Cette mission, telle que vous me l'avez expliquée, +était une mission de paix, non d'assassinat.</p> + +<p>—Vous avez déserté votre poste.</p> + +<p>—C'est vrai, colonel, et je ne me défends pas contre +cette accusation qui n'est par malheur que trop juste. +Celle que je repousse, c'est de n'avoir pas accompli la +mission que vous aviez cru devoir me confier.</p> + +<p>—Si vous ne pouviez pas la mener à bonne fin, il ne +fallait pas l'accepter, monsieur.</p> + +<p>—Voulez-vous vous rappeler que j'ai voulu vous donner +ma démission?</p> + +<p>—Et vous ne l'avez pas donnée.</p> + +<p>—Ce reproche aussi est juste et vous ne condamnerez +jamais ma faiblesse aussi sévèrement que je l'ai condamnée +moi-même. Mais vous savez comment j'ai été entraîné. +Je ne voulais pas accepter ce commandement qui +m'obligeait à combattre des gens que j'approuvais. Vous +m'avez représenté que ce que vous attendiez de moi, ce +n'était pas d'engager la lutte, mais de l'empêcher. Cette +considération m'a décidé. Elle a été l'excuse que j'ai pu +faire concorder avec mes désirs, car ce n'était pas de +gaieté de coeur, je vous le jure, que je voulais donner ma +démission. Ce n'était pas par dégoût de la vie militaire +que je voulais la quitter. Bien des liens me retenaient solides +et résistants, plus résistants même que vous ne pouvez +l'imaginer.</p> + +<p>—J'ai toujours cru que vous aimiez votre métier.</p> + +<p>—Et en ces derniers temps, j'y tenais plus que jamais. +Si je m'étais décidé à y renoncer, c'était après une lutte +douloureuse. Vos instances et les considérations dont +vous les appuyiez ont fait violence à ma résolution. Vous +m'avez montré ce qu'il y avait de bon dans cette mission, +et j'ai cessé de voir ce qu'il y avait de mauvais. N'attendant +qu'une occasion pour revenir sur une résolution +qui me désespérait, j'ai saisi celle que vous me présentiez. +Là est mon tort, colonel, ma faiblesse et ma +lâcheté.</p> + +<p>—Voulez-vous dire que je vous ai conseillé une +lâcheté, monsieur?</p> + +<p>—Non, colonel, car vous ne saviez pas ce qui se passait +en moi et vous agissiez en vue du bien général, tandis +que moi j'ai agi en vue de mon propre intérêt, misérablement, +avec égoïsme. Et j'en ai été puni comme je le +méritais. Si j'avais persisté dans ma démission comme je +le devais, nous ne serions point dans la fâcheuse position +où nous nous trouvons tous par ma faute, vous, colonel, +le régiment et moi-même.</p> + +<p>Le colonel resta pendant assez longtemps sans répondre, +arpentant son cabinet en long et en large à +grands pas, les bras croisés, les sourcils crispés. Enfin il +s'arrêta devant moi.</p> + +<p>—Voyons, dit-il, êtes-vous homme à faire tout ce que +vous pouvez pour que nous sortions au mieux, le régiment +et moi, de cette position fâcheuse?</p> + +<p>—Tout, colonel, excepté cependant de reprendre ma +démission.</p> + +<p>—Je ne vous demande pas cela; je vous demande +seulement d'attendre quelques jours pour la donner; +pendant ces quelques jours, vous garderez votre chambre +et vous recevrez tous les matins la visite du +major.</p> + +<p>Je fis au colonel la promesse qu'il me demandait et je +rentrai chez moi.</p> + +<p>Le dessein du colonel était simple: il voulait me faire +sortir du régiment sans scandale; l'abandon de mon commandement, +qui avait eu lieu sans bruit, serait facilement +explicable par la maladie, et la maladie serait aussi +la raison qui motiverait ma démission. Par ce moyen il se +mettait à l'abri de tous reproches et l'on ne pouvait pas +l'accuser d'avoir confié un commandement à un officier +mal pensant: le régiment aurait fait son devoir; s'il y +avait distribution de récompenses, il aurait droit à en +réclamer sa part.</p> + +<p>Il est vrai que cette combinaison me faisait jouer un +singulier rôle; mais je n'avais pas à me plaindre, puisque +j'étais le coupable. Si je n'avais pas eu la faiblesse d'accepter +le commandement qu'on me donnait, rien de tout +cela ne serait arrivé: le bûcheron eût été fusillé par +l'ordre de Mazurier, au lieu de l'être par le gendarme, +voilà tout.</p> + +<p>Quant à moi, je me serais épargné les hésitations et +les hontes de ces quelques jours.</p> + +<p>Je passai le temps de ma maladie en proie à des réflexions +qui n'étaient pas faites pour égayer mon emprisonnement, +car je n'en avais pas fini avec le tourment et +l'incertitude.</p> + +<p>Si j'avais tranché la question de la démission, il m'en +restait deux autres qui me pesaient sur le coeur d'un +poids lourd et pénible: c'étaient celles qui touchaient à +Clotilde et à ma position; et là l'incertitude et l'angoisse +me reprenaient.</p> + +<p>Clotilde pouvait-elle devenir la femme d'un homme +qui n'était rien et qui n'avait rien? C'était folie de l'espérer, +folie d'en avoir l'idée.</p> + +<p>Si j'avais hésité à parler de mon amour au général, +alors que je n'étais que capitaine, pouvais-je le faire +maintenant que je n'étais rien?</p> + +<p>Quel père donnerait sa fille à un homme qui n'avait +pas de position, qui n'avait pas un métier?</p> + +<p>Car telle était la triste vérité: je n'avais même pas aux +mains un outil pouvant me faire gagner cent sous par jour.</p> + +<p>A quoi est bon dans la société un homme que son +éducation et sa naissance rendent exigeant et qui pendant +dix ans n'a appris qu'à commander d'une voix +claire: «Arme sur l'épaule, guide à droite;» et autres +manoeuvres fort utiles à la tête d'un régiment, mais tout +à fait superflues lorsqu'au lieu d'un poulet d'Inde on a +une chaise entre les jambes?</p> + +<p>Cette question de position était donc la première à +examiner et à résoudre; après viendrait la question du +mariage, si jamais elle pouvait venir.</p> + +<p>Jusqu'à ce moment je devais donc me contenter de ce +que Clotilde m'accordait et avoir la sagesse de me tenir +dans le vague où elle avait la prudence de vouloir rester. +C'était déjà beaucoup d'avoir le présent, et, dans mon +abandon et ma tristesse, de pouvoir m'appuyer sur son +amour.</p> + +<p>J'examinai donc cette question de la position sous +toutes ses faces, et, après l'avoir bien tournée, retournée, +je m'arrêtai à la seule idée qui me parut praticable: +c'était de demander une place dans les bureaux des frères +Bédarrides.</p> + +<p>Aussitôt que l'affaire de ma démission fut terminée,—et +elle le fut conformément aux désirs du colonel,—j'allai +frapper à la porte du bureau de MM. Bédarrides.</p> + +<p>On me croyait toujours à Paris, on fut surpris de me +voir, mais on le fut bien plus encore quand j'eus expliqué +l'objet de ma visite.</p> + +<p>—Votre démission! s'écrièrent les deux frères en +levant les bras au ciel, vous avez donné votre démission?</p> + +<p>Et ils me regardèrent avec étonnement comme si +l'homme qui donne sa démission était une curiosité ou +un monstre.</p> + +<p>—Le fait est, dit l'aîné après un moment de réflexion, +qu'on ne peut pas fusiller les gens dont on partage les +opinions.</p> + +<p>Mais le premier moment de surprise passé, ils examinèrent +ma demande avec toute la bienveillance que +j'étais certain de rencontrer en eux.</p> + +<p>La seule difficulté était de savoir à quoi l'on pouvait +m'employer, car, après m'avoir fait quelques questions +sur les usages du commerce et la navigation, ils s'étaient +bien vite convaincus que j'étais, sur ces sujets, d'une +ignorance honteuse.</p> + +<p>—S'il ne s'agissait que d'une place ordinaire, disaient-ils, +rien ne serait plus facile; mais nous ne pouvons +pas avoir chez nous comme simple commis à +1,800 francs le fils de notre meilleur ami.</p> + +<p>—Je me contenterai très-bien de 1,800 francs pour +commencer.</p> + +<p>—Oui, mais nous ne pouvons pas nous contenter de +cela. Voyons, Barthélemy, donne-moi une idée?</p> + +<p>—Je te fais la même demande, Honoré.</p> + +<p>J'étais vraiment touché de voir ces deux braves gens +s'ingéniant à me venir en aide. Mais ils avaient beau +chercher, ils ne trouvaient pas.</p> + +<p>Ils m'avaient interrogé sur ce que je savais, et mon +fonds était, hélas! celui de tout le monde; tout à coup, +dans la conversation, je dis que j'écrivais et parlais l'espagnol +comme le français.</p> + +<p>—Et vous ne le disiez pas! s'écrièrent-ils; nous sommes +sauvés; nous avons des affaires considérables avec +l'Amérique espagnole; vous ferez la correspondance.</p> + +<p>Me voilà donc chez les frères Bédarrides chargé de la +correspondance avec le Chili, le Pérou, l'Équateur et le +Mexique.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXIX</h3> + + +<p>L'affaire de ma démission, compliquée des scrupules +prudents de mon colonel, m'avait amené à entretenir +une correspondance active avec le général Martory; tous +les matins, pendant ma maladie officielle, je lui avais +écrit, et plus d'une fois, dans le cours de la journée, je +lui avais envoyé une seconde lettre.</p> + +<p>Mais en sa qualité de vieux militaire qui méprise le +papier blanc et considère le travail de la correspondance +comme une annexe du ménage,—le balayage ou le +lavage de la vaisselle,—il avait chargé Clotilde de me +répondre.</p> + +<p>Par ce moyen, nous avions trouvé l'occasion d'échanger +bien des pensées qui n'avaient aucun rapport avec ma +démission, mais qui nous touchaient personnellement, +nous et notre amour.</p> + +<p>J'avais été assez gauche dans cette conversation par à +peu près; Clotilde, au contraire, y avait révélé d'admirables +qualités; elle avait un tour merveilleux pour effleurer +les choses et en donner la sensation sans les exprimer +directement; ses lettres étaient des chefs-d'oeuvre +d'insinuation et d'allusion qui, pour un étranger, eussent +été absolument incompréhensibles et qui, pour moi, +étaient délicieuses; chaque mot était une promesse, +chaque sous-entendu une caresse.</p> + +<p>Aussitôt qu'il fut convenu que j'entrerais dans la maison +Bédarrides, je lui écrivis cette bonne nouvelle, car +elle était alors à Toulon avec son père, et, à ma lettre, +elle fit une réponse qui me remplit d'espérance.</p> + +<p>Bien que, dans ma lettre, je n'eusse pas touché la véritable +raison qui m'avait fait rester à Marseille, elle insistait +surtout dans sa réponse sur cette raison, se montrant +heureuse pour son père et pour elle d'une détermination +qui assurait la continuité de nos relations. Et là-dessus +elle rappelait ce qu'avaient été ces relations depuis cinq +mois, marquant d'un trait précis ce qui pour nous deux +était des souvenirs d'amour.</p> + +<p>Ce fut donc sans trop de souci et sans trop de tristesse +que je commençai cette vie nouvelle si différente de celle +pour laquelle je m'étais préparé.</p> + +<p>Sans doute ma carrière militaire était finie pour jamais; +aucun des châteaux en Espagne que j'avais bâtis autrefois +dans mes heures de rêverie ambitieuse ne prendrait un +corps; mes habitudes, mes amitiés étaient brisées, et +cela était dur et cruel.</p> + +<p>Mais enfin, dans ce désastre qui s'était abattu sur moi, +je n'étais pas englouti: une espérance me restait pour +me guider et me donner la force de lutter; si j'avais le +courage persévérant, si je ne m'abandonnais pas, un jour +peut-être j'approcherais du port et je pourrais saisir la +main qui se tendait vers moi; la distance était longue, +les fatigues seraient grandes; qu'importe, je n'étais pas +perdu dans la nuit noire sur la mer immense; j'avais +devant les yeux une étoile radieuse, Clotilde.</p> + +<p>Aussi, quand madame Bédarrides revint sur certaines +propositions dont elle m'avait déjà touché quelques mots +à mon arrivée à Marseille, me fut-il impossible d'y répondre +dans le sens qu'elle désirait.</p> + +<p>Les Bédarrides, les deux frères, la femme de l'aîné et +Marius se montraient tous d'une bonté exquise pour moi, +et il n'était sorte d'attentions et de prévenances qu'ils +ne me témoignassent. Avec une délicatesse de coeur que +n'ont pas toujours les gens d'argent, ils s'ingéniaient à +me servir, et à la lettre ils me traitaient comme si j'avais +été leur fils.</p> + +<p>—Nous aurions tant voulu faire quelque chose pour +votre père, disaient-ils; c'est à lui que nous devons +d'être ce que nous sommes, et nous aimons à payer nos +dettes.</p> + +<p>—Capital et intérêts.</p> + +<p>—Et intérêts des intérêts.</p> + +<p>Le dimanche qui avait suivi mon entrée dans les bureaux, +j'avais été invité à venir passer la journée à la villa, +et si peu disposé que je fusse à paraître dans le monde, +je n'avais pu refuser.</p> + +<p>Comme tous les dimanches, il y avait grand dîner, et à +table on me plaça à côté d'une jeune fille de quatorze à +quinze ans, que Marius me dit être sa cousine, c'est-à-dire +la nièce de MM. Bédarrides. Je ne fis pas grande attention +à cette jeune fille, que je traitai comme une pensionnaire, +ce qu'elle était d'ailleurs, étant sortie de son couvent à +l'occasion des fêtes de Noël.</p> + +<p>Lorsqu'on fut sorti de table, madame Bédarrides +m'appela dans un petit salon, où nous nous trouvâmes +seuls.</p> + +<p>—Que pensez-vous de votre voisine? me dit-elle.</p> + +<p>—La grosse dame que j'avais à ma droite, ou la jeune +fille qui était à gauche?</p> + +<p>—La petite fille.</p> + +<p>—Elle est charmante et je crois qu'elle sera très-jolie +dans deux ou trois ans.</p> + +<p>—N'est-ce pas? vous savez qu'elle est notre nièce; +elle sera l'héritière de mon beau-frère, avec Marius et +ma fille; et une héritière qui méritera attention.</p> + +<p>J'avais abordé cet entretien sans aucune défiance; mais +ce mot m'éclaira et me montra le but où madame Bédarrides +voulait me conduire: c'était la reprise de nos conversations +d'autrefois.</p> + +<p>—Je crois qu'il faudra se sentir appuyé par quelques +millions pour la demander en mariage.</p> + +<p>—Et pourquoi cela? Il ne faut pas croire que dans +notre famille nous sommes sensibles aux seuls avantages +de la fortune; il en est d'autres que nous savons reconnaître +et estimer. Ainsi, je ne vois pas pourquoi elle ne +deviendrait pas votre femme.</p> + +<p>—Moi, madame?</p> + +<p>—Pourquoi cet étonnement? C'est un projet que je +caresse depuis longtemps de vous marier. Je vous en ai +parlé lors de votre arrivée à Marseille, et si je ne vous ai +point fait connaître Berthe à ce moment, c'est qu'elle +était à son couvent, et qu'il n'y avait point urgence à la +faire venir. Vous avez alors repoussé mon projet. Je le +reprends aujourd'hui.</p> + +<p>—Mais aujourd'hui les temps ne sont plus ce qu'ils +étaient alors.</p> + +<p>—Sans doute; vous étiez officier et vous ne l'êtes plus; +vous aviez un bel avenir devant vous que vous n'avez +plus. Mais ce n'était pas à votre grade de capitaine que +notre sympathie et notre amitié étaient attachées; c'était +à votre personne. Vous êtes toujours le jeune homme +que nous aimions et ce que vous avez fait a redoublé +notre estime pour vous. Vous voici maintenant dans +notre maison.</p> + +<p>—Simple commis.</p> + +<p>—Mon mari et mon beau-frère ont été plus petits +commis que vous, et ce n'est pas nous qui pouvons avoir +des préjugés contre les commis; d'ailleurs, quand on est +comte, quand on est chevalier de la Légion d'honneur, +quand on a votre éducation, on n'est pas un commis +ordinaire. Et puis il n'est pas dit que l'emploi qu'on a dû +vous donner dans notre maison restera toujours le vôtre. +Qui sait, vous pouvez prendre goût au commerce et +arriver très-facilement à avoir un intérêt dans notre +maison?</p> + +<p>—Ce n'est pas le goût qui me manquerait.</p> + +<p>—Je vous entends; mais il ne faut pas vous faire un +fantôme des difficultés d'argent; on sort toujours des difficultés +de ce genre et l'on trouve toujours de l'argent; +c'est même ce qui se trouve le plus facilement. Au reste, +je ne vois pas que vous en ayez besoin dans mon projet +et c'est là ce qui le rend excellent. Mon ami et mon beau-frère +commencent à être fatigués des affaires; ils seraient +heureux de pouvoir se retirer dans quatre ou cinq ans. +Alors la maison de commerce reviendra à Marius; mais +elle est bien lourde pour un homme seul, et nous verrions +avec plaisir Marius prendre un associé. Si cet associé +était le mari de sa cousine, apportant pour sa part la dot +que mon beau-frère donnera à sa nièce, les choses s'arrangeraient +merveilleusement. N'est-ce point votre avis?</p> + +<p>J'étais vivement touché de cette proposition, car ce +n'était plus un projet de mariage en l'air comme tant de +gens s'amusent à en faire dans le monde pour le plaisir +de bâtir des romans avec un dénoûment réel. C'était un +projet sérieux qui avait un tout autre but que d'arriver à +la conclusion des comédies du Gymnase: «Le mariage +de Léon et de Léonie.» Il ne s'agissait plus d'une jeune +fille à laquelle on cherchait un mari; il s'agissait de mon +avenir, de ma position et de ma fortune.</p> + +<p>A une telle ouverture faite avec tant de bienveillance, +il n'était pas possible de répondre par une défaite +polie ou par des paroles vagues, il fallait la franchise et +la sincérité.</p> + +<p>—Soyez persuadée, dis-je, que vous ne vous adressez +pas à un ingrat et que jamais je n'oublierai le témoignage +d'amitié que vous venez de me donner. Vous avez +eu pour moi la générosité d'une mère.</p> + +<p>—Je voudrais en être une pour vous, mon cher enfant, +et c'est ce sentiment maternel qui m'a inspiré mon +idée.</p> + +<p>—C'est ce sentiment maternel qui me pénètre de +gratitude, et c'est lui qui me désole si profondément en +ce moment.</p> + +<p>—Je vous désole? et pourquoi donc?</p> + +<p>—Parce que je ne puis accepter.</p> + +<p>—Ma nièce ne vous plaît point? dit-elle, avec un accent +fâché.</p> + +<p>—Croyez bien qu'il ne s'agit point de votre nièce, qui +est charmante, ni de votre famille à laquelle je serais +heureux d'être uni par des liens plus étroits que ceux de +l'amitié et de la reconnaissance; mais je ne suis pas libre.</p> + +<p>—Vous aimez quelqu'un?</p> + +<p>—Oui, une jeune fille qui, j'espère, sera ma femme +un jour.</p> + +<p>Madame Bédarrides baissa les yeux et pendant quelques +minutes elle garda le silence; elle était blessée de ma +réponse et évidemment elle s'efforçait de ne pas laisser +paraître ce qui se passait en elle. Pour moi, embarrassé, +je ne trouvais rien à dire. A la fin elle se leva et je la +suivis pour rentrer dans le salon; mais près de la porte +elle s'arrêta:</p> + +<p>—C'est quelqu'un de Marseille? dit-elle.</p> + +<p>—Permettez-moi de ne pas répondre à cette question, +seulement je vous promets que le jour où mon mariage +sera décidé, vous serez la première personne à qui j'en +parlerai.</p> + +<p>—Je n'ai aucune curiosité, croyez-le.</p> + +<p>—Arrivez donc, dit M. Bédarrides aîné, lorsque nous +entrâmes dans le grand salon où tout le monde était +réuni, j'allais aller vous déranger.</p> + +<p>Puis s'adressant à sa femme:</p> + +<p>—Voici M. Genson qui vient nous faire ses adieux +avant d'aller occuper sa préfecture: il a reçu sa nomination +il y a deux heures.</p> + +<p>—Ah! vraiment, dit madame Bédarrides avec une +surprise qu'elle ne sut pas cacher.</p> + +<p>A sa place j'aurais peut-être été moins maître de moi +qu'elle ne l'avait été elle-même, car ce M. Genson qui +venait de recevoir sa nomination de préfet, était cet +ancien magistrat avec lequel j'avais voyagé à mon retour +de Paris et qui voulait qu'on fît autour de Louis-Napoléon +«la grève des honnêtes gens.» Comme il avait +prêché «sa grève» dans tous les salons de Marseille, +pendant les deux ou trois jours qui avaient suivi le coup +d'État, on avait le droit d'être étonné de cette nomination.</p> + +<p>—Votre surprise, dit-il à madame Bédarrides, ne +sera jamais plus grande que n'a été la mienne, lorsque +j'ai appris ma nomination de préfet, et mon premier +mouvement a été de refuser. Mais il ne faut pas se montrer +plus sévère pour le prince que ne l'a été le pays, et +puisque la France vient de l'acclamer par sept millions +de votants, je ne pouvais pas avoir l'outrecuidance de me +croire plus sage tout seul que ces sept millions d'électeurs. +D'ailleurs, il est bon que ceux qui ont la pratique +des affaires apportent leur concours à ce nouveau gouvernement +qui n'a pas la tradition; il faut qu'on fasse +autour de lui ce que j'appellerai «le rempart des honnêtes +gens» pour le maintenir dans la bonne voie.</p> + +<p>Puis, après ce petit discours débité sérieusement avec +une voix que la conviction rendait vibrante, «ce rempart +des honnêtes gens» fit le tour du salon pour recevoir les +félicitations dues à son abnégation.</p> + +<p>Je m'étais retiré dans la salle de billard pour échapper +à l'étreinte de sa poignée de main, mais il vint m'y +rejoindre.</p> + +<p>—Je vois que, vous aussi, vous êtes étonné, dit-il, et +de votre part, je le comprends mieux que de tout autre, +car vous avez donné votre démission. Aussi je veux +vous expliquer le véritable motif de mon acceptation: +c'est pour ma femme que l'ambition politique dévore; +car, pour moi, je n'ai pas changé dans mes idées; le +droit est le droit; s'il en était autrement, ce serait à +quitter la société. Mais les femmes, les femmes! Ah! +jeune homme, n'apprenez jamais à connaître les sacrifices +qu'elles imposent à notre conscience.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XL</h3> + + +<p>Le séjour de Clotilde et de son père à Toulon se prolongea +pendant plusieurs semaines. Enfin je reçus une +lettre qui m'apprenait leur retour à Cassis et m'invitait à +venir passer une journée avec eux.</p> + +<p>J'aurais voulu partir aussitôt, mais je n'avait plus ma +liberté d'autrefois, mes journées étaient prises à mon +bureau depuis huit heures du matin jusqu'à sept heures +du soir, et je ne pouvais plus disposer que de mes seuls +dimanches.</p> + +<p>Je dus donc attendre le dimanche qui suivit la réception +de cette lettre ou plutôt le samedi, car la voiture +pour Cassis, partant de Marseille le soir, à quatre heures, +je ne pus me mettre en route que le samedi soir après +mon bureau. Avec ma liberté, j'avais aussi perdu mon +cheval et c'était quatre lieues à faire à pied. Mais il n'y +avait pas là de quoi m'effrayer et je franchis gaiement +cette distance; la marche est bonne pour les rêveurs et +les amoureux; en occupant le corps, elle active la fantaisie +de l'esprit qui s'échauffe et s'emporte. Le temps +d'ailleurs m'était propice: la nuit était douce et la lune, +dans son premier croissant, éclairait de sa pâle lumière +un ciel bleu criblé d'étoiles, le silence mystérieux de la +montagne déserte n'était troublé que par le bruit de la +mer qui m'arrivait faiblement suivant les caprices du +chemin.</p> + +<p>J'allai frapper à la porte de la <i>Croix-Blanche</i>, et, après +une station assez longue, la servante, endormie comme +à l'ordinaire, vint m'ouvrir. Je ne me rappelle pas avoir +passé une meilleure nuit: mon sommeil fut un long rêve +dans lequel Clotilde, me tenant par la main, me promena +dans une délicieuse féerie.</p> + +<p>Le lendemain matin, j'eus peine à attendre le moment +du déjeuner; mais, rendu prudent par l'espoir même de +mon amour, je m'imposai le devoir de ne pas faire d'imprudence +et de n'arriver chez le général qu'à une heure +convenable. C'était un sacrifice que je faisais à Clotilde; +elle me saurait gré de lui laisser toute sa liberté et trouverait +bien moyen de me récompenser de cette attente +irritante.</p> + +<p>Enfin l'heure sonna et au deuxième coup je tirai la +sonnette du général.</p> + +<p>Mais en entrant dans le salon je m'arrêtai frappé au +coeur; assis près du général mais tourné vers Clotilde, à +laquelle il s'adressait, se tenait M. de Solignac.</p> + +<p>Comme je restais immobile, le général me tendit la +main.</p> + +<p>—Arrivez donc, cher ami, on vous attend avec impatience, +d'abord pour vous serrer la main et puis ensuite +pour deux mots d'explication qui me paraissent +inutiles, mais qu'on croit nécessaires.</p> + +<p>—Cette explication, dit M. de Solignac en s'avançant +de deux pas, c'est moi qui tiens à vous la donner: Si, +dans notre rencontre, j'ai montré envers vous trop de +vivacité, trop d'exigences, je vous en témoigne mes vifs +regrets. Nous étions dans des circonstances où les paroles +vont souvent au delà de la volonté. Chacun de notre +côté nous obéissions à notre devoir, là est notre excuse.</p> + +<p>Pendant que M. de Solignac m'adressait ce petit discours +auquel j'étais loin de m'attendre, Clotilde tenait +ses yeux fixés sur les miens, et l'expression de son regard +n'était pas douteuse, je devais tendre la main à +M. de Solignac, elle le voulait, elle le demandait.</p> + +<p>—Les opinions ne doivent pas diviser les honnêtes +gens, dit le général, il n'y a que l'honneur; mais l'honneur +n'a rien à voir dans cette affaire, où vous avez fait, +l'un et l'autre, ce que vous deviez.</p> + +<p>Le regard de Clotilde devint plus pressant, suppliant, +et littéralement avec ses yeux elle prit ma main pour la +mettre dans celle que M. de Solignac me tendait. Mais le +contact de cette main rompit ce charme irrésistible, tout +mon être se révolta dans une horripilation nerveuse, +comme à un attouchement immonde.</p> + +<p>Après avoir salué le général, je revins à Clotilde et +m'inclinai vers elle.</p> + +<p>—Que m'avez-vous fait faire? dis-je à voix basse.</p> + +<p>—Je vous adore, me dit-elle en me soufflant ces trois +mots qui me brûlèrent.</p> + +<p>Toute la journée fut employée à chercher l'occasion +de me trouver seul un moment avec Clotilde; mais, bien +qu'elle parût se prêter à mon désir, il nous fut impossible +de rencontrer ce tête-à-tête.</p> + +<p>Rien de ce que nous préparions ne se réalisa selon nos +arrangements, et, jusqu'au soir, M. de Solignac vint +toujours se mettre entre nous.</p> + +<p>Humilié de ma lâcheté du matin, j'étais irrité par +cette continuelle surveillance au point d'en perdre toute +prudence: heureusement Clotilde veillait sur ma colère, +et d'un regard ou d'un mot me rappelait à la raison.</p> + +<p>Le soir s'approchait, et j'allais être obligé de repartir +sans avoir pu lui parler, lorsque franchement et devant +tout le monde elle m'appela près d'elle.</p> + +<p>—Messieurs, n'écoutez pas, dit-elle à M. de Solignac, +à l'abbé Peyreuc et à son père, j'ai deux mots à dire à +M. de Saint-Nérée; c'est un secret que vous ne devez pas +connaître.</p> + +<p>—Un secret de petite fille, dit l'abbé en plaisantant.</p> + +<p>—Non, un secret de grande fille.</p> + +<p>Et, m'attirant dans un angle du salon:</p> + +<p>—Il faut que je vous parle, dit-elle à voix basse; ici +c'est impossible. Tâchez de prendre un visage souriant en +écoutant ce que je vais vous dire. Trouvez-vous après-demain +matin au cabanon; arrivez la nuit par les bois, et +faites en sorte de n'être pas aperçu. Vous vous cacherez +dans le hangar en m'attendant. Si à neuf heures je ne +suis pas arrivée, c'est qu'il me sera impossible de venir. +Apportez toutes mes lettres.</p> + +<p>—Eh bien! dit l'abbé Peyreuc, la confession est +longue.</p> + +<p>—Elle est finie, dit Clotilde en souriant; mais puisque +vous êtes curieux, monsieur l'abbé, je peux vous la répéter +si vous voulez; il n'y a de secret que pour mon +père et M. de Solignac.</p> + +<p>—Y pensez-vous, chère enfant, répéter une confession?</p> + +<p>Ces quelques mots me permirent de me remettre et de +prendre une contenance.</p> + +<p>Je revins à Marseille profondément troublé, partagé +entre l'angoisse et le bonheur. Me parler dans ce cabanon; +pourquoi ce mystère et ces précautions? Pourquoi +m'avoir demandé d'apporter ses lettres?</p> + +<p>Je partis de Marseille dans la nuit du lundi au mardi +de manière à arriver à Cassis de bonne heure, car pour +gagner le cabanon du général bâti à la limite des grands +bois qui s'étendent jusqu'au cap de l'Aigle, je devais traverser +le village.</p> + +<p>J'arrivai au cabanon avant six heures du matin et, +comme la lune était couchée depuis plus d'une heure, je +ne fis pas de rencontre dangereuse; quelques chiens, +éveillés par le bruit de mes pas sur les cailloux roulants, +me saluèrent, il est vrai, de leurs aboiements qui allaient +se répétant et se répondant dans le lointain, mais ce fut +tout. Assis dans le hangar, sur une botte de roseaux, +j'attendis.</p> + +<p>A huit heures et demie, j'entendis le bruit d'une barrière +grinçant sur ses gonds rouillés. C'était Clotilde. +Elle vint droit au hangar.</p> + +<p>Avant qu'elle eût pu dire un mot, elle fut dans mes bras, +et longtemps je la tins serrée, embrassée, sans échanger +une parole; nos coeurs, nos regards se parlaient.</p> + +<p>Elle se dégagea enfin; puis, reculant de quelques pas +et me regardant longuement:</p> + +<p>—Pauvre ami! pauvre ami! dit-elle tristement d'une +voix navrée.</p> + +<p>Je fus épouvanté de son accent et j'eus la sensation +brutale d'un coup mortel.</p> + +<p>—Oui, dit-elle, vous avez raison de vous effrayer, car +ce que j'ai à vous apprendre est terrible.</p> + +<p>—Parlez, parlez, chère Clotilde, cette angoisse est +affreuse.</p> + +<p>—C'est pour parler que je vous ai fait venir ici; mais +avant de vous porter de ma propre main le coup douloureux +qui va vous atteindre, il est d'autres paroles que +je veux dire et que d'abord vous devez entendre. Celles-là +ne vous seront pas cruelles.</p> + +<p>En prononçant ces derniers mots son regard désolé +s'attendrit.</p> + +<p>—Plus d'une fois, dit-elle en continuant, vous m'avez +parlé de votre amour et jamais je ne vous ai répondu +d'une façon précise. Si j'ai agi ainsi ce n'était point par +prudence ou par duplicité; ce n'était pas non plus parce +que je restais insensible à votre amour. Non. Mais je +voulais que mon aveu, je voulais que le mot «je vous +aime» ne sortit point des lèvres de la jeune fille, mais fût +dit par la femme à son mari.</p> + +<p>—Chère Clotilde, cher ange!</p> + +<p>—Ce n'est pas ange qu'il faut dire, c'est démon, ou, +plus justement, c'est malheureuse, car cet aveu qui m'échappe +maintenant dans cette heure solennelle, c'est la +jeune fille qui le fait, ce n'est pas la femme.</p> + +<p>—Clotilde, mon Dieu!</p> + +<p>—Oui, tremblez, désolez-vous! Vos craintes, par malheur, +resteront toujours au-dessous de l'épouvantable +vérité; votre femme, je ne pourrai l'être jamais, car je +vais devenir celle d'un autre.</p> + +<p>Elle se détourna vers le mur et cacha sa tête entre ses +mains. Pour moi, immobile devant elle, je restai partagé +entre la douleur la plus atroce que j'aie ressentie +jamais et la douleur folle.</p> + +<p>Après un certain temps, elle reprit:</p> + +<p>—Comme votre regard me menace! Ah! tuez-moi si +vous voulez; la mort de votre main me sera moins douloureuse +que la vie que je dois accepter.</p> + +<p>Je baissai les yeux.</p> + +<p>—Il y a quelque temps, vous avez pris une résolution +qui vous a été terriblement douloureuse. Et cependant +vous n'avez pas hésité, et vous vous êtes sacrifié à votre +devoir. Aujourd'hui, c'est à mon tour de souffrir et de +me sacrifier au mien. J'épouse M. de Solignac.</p> + +<p>A ce nom la fureur m'emporta et je me lançai sur +elle; mais elle ne recula point et ses yeux restèrent fixés +sur les miens; mes mains levées pour l'étouffer s'abaissèrent; +je retombai anéanti contre les roseaux.</p> + +<p>—Maintenant, dit-elle, il faut que vous m'écoutiez, +non pour que je me justifie, mais pour que vous compreniez +comment ce malheur, comment ce crime est +possible. Mon père n'est pas riche, vous le savez, et +même ses affaires sont fort embarrassées; en ces derniers +temps, on lui avait fait espérer que si les projets du +prince réussissaient il serait nommé sénateur. Le sénat +c'était pour lui la fortune et pour moi c'était l'indépendance; +j'étais libre de devenir la femme de celui que +j'aime; mais cette espérance ne se réalise pas: mon père +ne sera pas sénateur, et M. de Solignac l'est ou plutôt il +le sera dans quelques jours. Comment ce changement +s'est-il fait, je n'en sais rien, et qu'il y ait là-dessous +quelque machination infâme, c'est possible. Je ne suis +sensible qu'au seul malheur de devenir la femme d'un +homme que je n'aime pas, et que je ne peux pas aimer, +car j'en aime un autre.</p> + +<p>—Mais ce malheur est impossible, vous ne pouvez pas +accepter cet homme.</p> + +<p>—Je ne le peux pas, cela est vrai, mais je le dois. +Puis-je laisser mon père dans la misère? puis-je lui demander +d'attendre que vous vous soyez refait une position? +Vous savez bien qu'à son âge on n'attend pas. Et +puis, combien faudrait-il attendre! Oui, moi, je le pourrais, +car j'aurais le coeur rempli par votre amour, mais +mon père! pensez à ce que serait sa vieillesse dans les +tracas d'affaires besogneuses. M'est-il permis de lui imposer +ces chagrins pour la satisfaction de mon amour? +C'est à moi de me sacrifier et je me sacrifie, mais je ne +le fais pas sans crier, et sans me plaindre, et voilà +pourquoi j'ai voulu vous voir ici; c'est pour vous dire +maintenant que je suis encore libre, le mot que je ne +pourrai pas prononcer demain: Guillaume, je vous +aime.</p> + +<p>Comment se trouva-t-elle dans mes bras, je n'en sais +rien; mais nos baisers se confondirent, nos coeurs s'unirent +dans une même étreinte et ses caresses se mêlèrent +à mes caresses.</p> + +<p>Éperdus, enivrés par la joie, exaltés par la douleur, +nous n'étions plus maîtres de nous.</p> + +<p>Une lueur de raison me traversa l'esprit; je la repoussai +doucement. Je l'aimais trop pour pouvoir résister à +mon amour; et, d'un autre côté, je l'aimais trop aussi +pour vouloir emporter de cette dernière entrevue un souvenir +déshonoré.</p> + +<p>—Laissez-moi, laissez-moi partir, lui dis-je; je ne +peux pas te regarder, je ne peux pas t'entendre. Adieu.</p> + +<p>—Non, Guillaume, pas adieu; pas ainsi.</p> + +<p>Je la repris dans mes bras, et cette fois encore, nous +restâmes longtemps embrassés. Mais, grâce au ciel, je +pus m'arracher à cette étreinte, et, me bouchant les +oreilles, fermant les yeux, je me sauvai en courant.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XLI</h3> + + +<p>Ce que furent les journées qui suivirent ce rendez-vous +d'amour, notre premier et notre dernier, je renonce à le +dire.</p> + +<p>Tantôt je voulais écrire à Clotilde pour lui demander +un nouveau rendez-vous, sous le prétexte de lui rendre +ses lettres que j'avais gardées. Et alors, profitant de son +émotion et de son trouble, je ferais d'elle ma maîtresse. +Au lieu de m'arracher à ses étreintes, je les provoquerais, +et si elle me résistait, je saurais bien, par un moyen +ou par un autre, la ruse ou la force, triompher de sa +résistance. Une fois qu'elle se serait donnée à moi, elle +n'épouserait pas ce Solignac, et si malgré cela elle persistait +dans son dessein, j'aurais alors des droits à faire +valoir.</p> + +<p>Tantôt je voulais quitter la France, et je demandai +même à M. Bédarrides aîné de m'envoyer au Pérou. +Malgré mes prières, il ne voulut pas me laisser partir, et +comme j'insistais, il me regarda un moment avec inquiétude, +cherchant à lire sur mon visage si j'étais devenu +fou.</p> + +<p>Que ne l'étais-je réellement? On dit que les fous ne se +souviennent pas et qu'ils vivent dans leur rêve. Peut-être +ce rêve est-il douloureux, mais il me semble qu'il ne +peut pas l'être autant que la réalité, alors que tout en +nous, la raison, l'imagination, la mémoire, se réunit pour +nous montrer notre malheur et nous le faire sentir.</p> + +<p>Oublier, ne plus penser, suspendre le cours de la vie +morale, c'était là ce que je voulais, ce que je cherchais. +Les efforts mêmes que je faisais pour m'arracher à mon +obsession, m'y ramenaient irrésistiblement.</p> + +<p>Le travail de mon bureau, auquel je m'étais appliqué +dans les premiers temps, quand j'espérais qu'il me rapprocherait +un jour de Clotilde, n'était pas de nature, +maintenant que je n'avais plus d'espérance d'aucune +sorte, à retenir mon esprit captif. Je faisais ma besogne +parce que notre main nous obéit toujours; +mais ma tête n'avait pas, par malheur, la docilité de mes +doigts, et les traductions que j'apportais aux frères +Bédarrides étaient pleines d'erreurs grossières. Ils me +reprenaient doucement, sans se fâcher; ils s'inquiétaient +de ce qui se passait en moi; et dans leur bienveillante +indulgence, ils trouvaient des raisons pour m'excuser: +la mort de mon père, ma démission qui troublaient ma +raison.</p> + +<p>M. de Solignac était devenu un personnage dont les +journaux s'occupaient; un matin, en ouvrant le <i>Sémaphore</i>, +pour y chercher un renseignement commercial, +mes yeux furent attirés par son nom qui, au milieu +des lettres noires, flamboya pour moi en caractères de +feu. Je voulus ne pas lire, et vivement je repoussai le +journal; mais bientôt, je le repris: un entrefilet annonçait +le mariage de M. de Solignac, sénateur, avec mademoiselle +Clotilde Martory, fille du général Martory. +«Ainsi, disait la note, vont se trouver réunies deux illustrations +de l'Empire...» Je ne pus en lire davantage, +car le journal tremblait dans mes mains comme une +feuille secouée au bout d'une branche par une bourrasque.</p> + +<p>Ce ne fut pas tout. Deux jours après, je reçus une lettre +écrite par le général lui-même. En deux lignes, il me +demandait de venir à Cassis le dimanche suivant, afin de +dîner d'abord, puis ensuite «pour entendre une communication +importante» qu'on avait à me faire.</p> + +<p>Mon premier mouvement fut de me mettre à l'abri +d'une lâcheté du coeur et je répondis qu'il m'était, à +mon grand regret, impossible d'accepter cette invitation.</p> + +<p>Puis ce devoir envers moi-même accompli, j'eus un +peu de tranquillité, au moins de tranquillité relative.</p> + +<p>Mais le samedi soir je me sentis moins ferme dans ma +résolution, et pendant toute la nuit je me dis que j'avais +tort de ne pas vouloir écouter cette communication; sans +doute, c'était un moyen trouvé par Clotilde pour me +voir. Qui pouvait dire ce qui résulterait de cette entrevue? +elle m'aimait, elle m'en avait fait l'aveu. Devais-je +céder sans lutter jusqu'au bout?</p> + +<p>Le dimanche matin, je me mis en route pour Cassis. +Mais en arrivant au haut de la côte, à l'endroit où la vue +embrasse tout le village dans son ensemble, un dernier +effort de raison et de courage me retint. Je m'arrêtai, et +pendant plus d'une heure je restai assis sur un quartier +de roc.</p> + +<p>Devant moi s'étalait le village ramassé au bord de la +mer, et par-dessus le toit des maisons émergeait le grand +platane que j'avais aperçu tout d'abord quand j'étais venu +la première fois à Cassis. Comme ce temps était loin!</p> + +<p>Une petite colonne de fumée blanche montait dans les +branches dénudées du platane et me marquait la place +précise de sa maison. Elle était là, et peut-être elle pensait +à moi, peut-être m'attendait-elle.</p> + +<p>Mais, qu'irais-je faire là? cet homme était près d'elle. +Je ne pourrais lui parler. Et d'ailleurs, quand je le pourrais, +que lui dirais-je? Que je l'aimais, que je souffrais. +Et après? Si la pensée de cet amour et de ces souffrances +ne l'avait pas arrêtée dans son projet, mes plaintes, mes +cris et mes larmes ne la feraient pas maintenant revenir +en arrière.</p> + +<p>Peut-être n'y avait-il pas autant de sacrifice dans ce +mariage qu'elle voulait bien le dire; sans doute, elle +n'eût jamais épousé M. de Solignac, simple commandant, +mais le sénateur! Et bien des propos contre lesquels je +m'étais fâché me revinrent à la mémoire, bien des observations, +bien des petits faits qui m'avaient blessé.</p> + +<p>Je repris la route de Marseille; mais, honteux de ma +faiblesse et ne voulant pas m'exposer à retomber dans +une nouvelle, je lui renvoyai toutes ses lettres dans un +volume que je remis à la voiture de Cassis. Ainsi, je n'aurais +plus de prétexte pour vouloir la voir.</p> + +<p>Le lendemain, en arrivant au comptoir, M. Barthélemy +Bédarrides m'appela dans son bureau.</p> + +<p>—Vous m'avez demandé à aller au Pérou il y a quelque +temps, me dit-il, je n'ai point accepté cette proposition; +aujourd'hui, voulez-vous aller à Barcelone? Nous avons +là une affaire embrouillée qui a besoin d'être traitée de +vive voix. Cela nous rendrait service, si vous vouliez vous +en charger. En même temps, je crois que ce petit voyage +vous serait salutaire; vous avez besoin de distraction, +et cela se comprend, après les épreuves que vous venez +de traverser.</p> + +<p>Évidemment on s'était occupé de moi dans la famille +Bédarrides pendant la journée du dimanche. Les deux +frères s'étaient plaints de mes erreurs; madame Bédarrides +avait parlé; Marius avait raconté ce qu'il savait, +et l'on était arrivé à cette conclusion: qu'il fallait, pour +me guérir, m'éloigner de Marseille. De là cette proposition +de voyage, car on ne prend pas pour arranger une +affaire embrouillée un négociateur tel que moi.</p> + +<p>J'hésitai un moment, car, après avoir voulu partir, +j'avais presque peur maintenant de m'éloigner; mais +enfin j'acceptai, et, trois heures après, je m'embarquais +sur le vapeur qui partait pour Barcelone.</p> + +<p>Je croyais n'être que quelques jours absent, une semaine +au plus. Mais, à Barcelone, je reçus une lettre de +M. Bédarrides qui m'envoyait à Alicante, d'Alicante on +m'envoya à Carthagène, de Carthagène à Malaga, et de +Malaga à Cadix. Quand je rentrai à Marseille, il y avait +six semaines que j'en étais parti.</p> + +<p>Malheureusement, le voyage n'avait pas produit l'effet +que les frères Bédarrides espéraient; il avait occupé mon +temps, il n'avait pas distrait mon esprit. Pendant ces +deux mois, je n'avais pas cessé une minute de penser à +Clotilde et de la voir.</p> + +<p>Le seul soulagement que j'y avais gagné avait été de +ne pas savoir le moment précis de son mariage et de +n'être pas ainsi tenté de courir à Cassis, pour la voir à +l'église mettre sa main dans celle de ce Solignac.</p> + +<p>Pour être juste, il faut dire que j'avais gagné autre +chose encore: une résolution, celle de quitter Marseille +et d'aller à Paris.</p> + +<p>Quand je fis part de cette résolution aux frères Bédarrides, +ils poussèrent les hauts cris.</p> + +<p>—Quitter Marseille! abandonner le commerce! j'étais +donc fou: ils étaient contents de moi; je me formais +admirablement aux affaires; je pouvais leur rendre de +grands services, ils doubleraient mes appointements à la +fin de l'année.</p> + +<p>Ni les reproches, ni les propositions ne purent m'ébranler, +et je leur expliquai que les raisons qui m'avaient +fait entrer dans le commerce n'existant plus, je ne pouvais +pas y rester.</p> + +<p>Si bienveillant qu'on soit, il vient un moment où l'on +se fatigue de s'occuper des gens qui refusent obstinément +tout ce qu'on leur propose. Ce fut ce qui arriva avec les +frères Bédarrides: ils m'abandonnèrent à mon malheureux +sort, désolés de mon entêtement et regrettant de +n'avoir pas le droit de me faire soigner par un médecin +aliéniste.</p> + +<p>Avant de partir, je voulus faire une visite d'adieu à +Cassis: Clotilde était à Paris avec M. de Solignac; je ne +serais pas exposé à la rencontrer et je verrais au moins +son père: nous parlerions d'elle.</p> + +<p>Au temps où je venais chaque semaine à Cassis, la +maison du général était la plus coquette et la plus propre +du pays: il y avait des fleurs à toutes les fenêtres, et les +ferrures de la porte, frottées chaque matin, brillaient +comme les cuivres d'un navire de guerre.</p> + +<p>Je trouvai cette porte pleine de plaques de boue et les +ferrures rouillées; en tirant la chaîne de la sonnette, je +me rougis les mains. Comme on ne me répondait point +et que la porte était entrebâillée, j'entrai. Le vestibule, +autrefois si brillant de propreté, était dans le même état +de saleté que la porte: les dalles étaient boueuses, des +souliers traînaient çà et là, et des vieux habits couverts +d'une couche de poussière pelucheuse étaient accrochés +contre les murailles.</p> + +<p>J'avançai jusqu'au salon sans trouver personne; arrivé +là, j'entendis des éclats de voix dans le jardin et je vis le +général, un fusil de munition à la main, faisant faire +l'exercice à un grand paysan de dix-huit à dix-neuf ans.</p> + +<p>—Au commandement: «Portez, arme!» criait le +général, vous saisissez vivement votre arme: une, deusse.</p> + +<p>Et il fit résonner son fusil sous sa main vigoureuse +comme le meilleur sergent instructeur. Mais à ce moment +il m'aperçut, et venant vivement à moi, il me prit +les deux mains.</p> + +<p>—Comment c'est vous, dit-il, quel plaisir vous me +faites; nous allons déjeuner ensemble, si toutefois il y a +à manger, car maintenant ce n'est plus comme autrefois. +J'ai remplacé ma vieille servante par ce garçon-là, à qui +j'apprends l'exercice pour me distraire, et il n'est pas +fort sur la cuisine; mais à la guerre comme à la guerre.</p> + +<p>Nous nous mîmes à table.</p> + +<p>—Cela réjouit le coeur, dit le général en me regardant, +d'avoir une honnête figure devant soi; car maintenant +je suis toujours seul, ce qui n'est pas gai. Garagnon +ne vient plus, fâché qu'il est, je crois, par le mariage de +Clotilde, et l'abbé a ses douleurs. Je suis seul, toujours +seul. On devait m'emmener à Paris; mais le mariage +fait, monsieur mon gendre a trouvé que je le gênerais +moins à Cassis et on m'a abandonné; c'est un homme de +volonté que monsieur mon gendre. Après tout, mieux +vaut peut-être que je reste ici que de vivre avec ma fille; +je lui serais un embarras: elle est déjà à la mode à Paris +et un vieux bonhomme comme moi n'est pas amusant à +traîner.</p> + +<p>Tant que dura le déjeuner, il se plaignit ainsi: cette +séparation l'avait accablé; la solitude surtout l'épouvantait.</p> + +<p>Après le déjeuner, je lui proposai de faire sa sieste +comme à l'ordinaire, pendant que je me promènerais +dans le jardin, mais il secoua tristement la tête.</p> + +<p>—C'était la musique qui m'endormait, dit-il; maintenant, +je n'ai plus de musique puisque la musicienne est +partie.</p> + +<p>—Si je la remplaçais aujourd'hui?</p> + +<p>Je me mis au piano et lui chantai:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Elle aime à rire, elle aime à boire.</p> + </div> </div> + +<p>Ma voix tremblait en commençant, mais je me roidis +contre mes émotions.</p> + +<p>Tout à coup j'entendis un gros soupir, et en me retournant +je vis le général qui pleurait.</p> + +<p>—Ah! dit-il en me tendant la main, c'était un gendre +comme vous qu'il m'aurait fallu. Vous viendrez souvent, +n'est-ce pas? Nous chanterons ensemble, nous jouerons +aux échecs; je vous raconterai Austerlitz et la campagne +d'Égypte et celle de Russie.</p> + +<p>—Hélas! je pars ce soir pour Paris.</p> + +<p>—Vous aussi, vous m'abandonnez? Allons, les vieux +restent trop longtemps sur la terre.</p> + +<p>Je le quittai le soir même, et le lendemain je partis +pour Paris.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XLII</h3> + + +<p>Me voici à Paris, à vingt-neuf ans, sans un sou de fortune +et n'ayant pas de métier aux mains.</p> + +<p>Que faire, non pour me créer une position ou pour me +gagner une fortune, mais pour vivre honnêtement et +librement?</p> + +<p>On a souvent raillé l'officier qui va partout cherchant +«l'Annuaire», et qui, rêvant haut dans le café où il s'est +endormi, demande «l'Annuaire». Jusqu'à un certain +point la raillerie est fondée. Oui, l'officier vit continuellement +avec la préoccupation et le souci de son avancement. +En dehors de l'armée et de son régiment, il ne +voit rien et ne s'intéresse à rien. Cela est ainsi, on doit +en convenir, mais en même temps il faut dire qu'il ne +peut pas en être autrement.</p> + +<p>On demande au soldat de quitter son pays et sa famille, +de vivre sans foyer, sans affections, sans relations sociales, +sans aucun des mobiles qui poussent les hommes +ou les soutiennent, et il se résigne à tous ces sacrifices. +Mais comme il faut bien qu'on aime quelque chose en ce +monde, comme il faut bien qu'on ait un but dans sa vie, +on aime la carrière dans laquelle on est entré, et le but +qu'on propose à son activité et à son intelligence, c'est +l'avancement: lieutenant, on veut être capitaine; colonel, +on veut être général; c'est un devoir qu'on accomplit, +un droit qu'on poursuit.</p> + +<p>Voilà pourquoi l'officier qui sort de l'armée, dans un +âge où il doit travailler encore, est un déclassé. Il en est +de lui comme du prêtre qui sort du clergé. Il n'y a rien à +faire ni pour l'un ni pour l'autre dans la société; le +monde n'est pas organisé pour eux, pour leurs besoins, +pour leurs habitudes, et ils vont se choquant à des +moeurs, à des usages, à des idées qui ne sont pas les +leurs. Partout gênés, ils sont partout gênants; ils encombrent +la vie sociale, et sans pitié on les pousse, on +les coudoie, on les meurtrit, ils tournent sur eux-mêmes, +et comme ils n'ont point de but vers lequel ils puissent +se diriger, ils piétinent sur place... et surtout sans +place.</p> + +<p>C'est là mon cas, et je suis dans Paris comme un Huron +que le hasard aurait tout à coup posé au carrefour +du boulevard et de la rue Vivienne: ces gens qui l'entourent, +courant à leurs affaires ou à leurs plaisirs, +l'étonnent sans l'intéresser; c'est un homme qui regarde +une fourmilière.</p> + +<p>En venant de Marseille à Paris, j'ai lu, pour me distraire +de mes pensées, un livre qui m'a donné à réfléchir +sur ce sujet; c'est un roman de Balzac: <i>Un ménage de +garçon</i>. Le héros ou plus justement le principal personnage +de ce roman, car Balzac peint des hommes et non +des héros dessinés en vue de plaire aux belles âmes, le +principal personnage de ce roman est un officier qui, +après Waterloo, rentre dans la vie sociale.</p> + +<p>Endurci par l'exercice de la force et du commandement, +exaspéré par les déceptions de la défaite, corrompu +par les autres autant que par sa propre nature, il devient +le type le plus complet qu'on puisse rêver du soudard et +du brigand. Sa mère, il lui demande pour tout service +de «crever le plus tôt possible». Sa nourrice, il la vole. +Son oncle, il l'abrutit. Sa femme, il la fait mourir de +débauche. Ses amis, il les trahit quand ils sont heureux, +ou bien il les abandonne quand ils sont malheureux. Les +hommes, il les tue, les dupe ou les insulte. Ses enfants, +il les craint, et il croit qu'ils souhaiteront sa mort, «ou +bien ils ne seraient pas ses enfants». Si je devais être un +jour un Philippe Brideau, ce que j'aurais de mieux à faire +serait de me brûler tout de suite la cervelle.</p> + +<p>J'avoue que plus d'une fois j'ai eu cette idée, et que si +je ne l'ai point encore mise à exécution, c'est que rien ne +presse; je ne suis point à bout de forces, et j'ai, je m'en +flatte, bien du chemin à parcourir avant d'arriver à la +pente sur laquelle glissent les Brideau.</p> + +<p>Débarqué à Paris, mon premier soin a été de régler +les affaires de mon père, dont je n'avais pas pu m'occuper +encore. Ce règlement a été des plus simples; mais +pour cela il n'en a pas moins été très-douloureux, car il +m'a fallu vendre bien des meubles qui pour moi étaient +des souvenirs.</p> + +<p>J'ai commencé par prendre tout ce que j'ai pu entasser +dans les deux petites chambres que j'occupe au cinquième +étage d'une maison de la rue Blanche; mais l'appartement +de mon père était assez grand, tandis que le mien +est des plus exigus. J'ai été vite débordé, et alors j'ai dû +me débarrasser de bien des objets qui m'étaient précieux. +La place se paye cher à Paris, et, dans ma situation, +je ne peux pas me charger d'un loyer lourd; les cinq +cents francs que coûte le mien me sont déjà assez difficiles +à payer.</p> + +<p>Cet emménagement a occupé mes premières semaines +de séjour à Paris; et comme je ne m'y suis point pressé, +il a duré assez longtemps. J'avais du plaisir à revoir les +gravures qui avaient appartenu à mon père, et qui me +rappelaient le temps où nous les feuilletions ensemble. +J'avais du bonheur à ranger ses livres, où à chaque page +je retrouvais ses annotations et ses coups de crayon.</p> + +<p>Et puis, faut-il le dire, cette occupation qui prenait +mon temps me permettait de ne point aborder franchement +la grande difficulté de ma vie.</p> + +<p>—Quand j'aurai fini, me disais-je, nous verrons.</p> + +<p>Enfin, le moment arriva où je n'avais plus d'excuse +pour ne pas voir, et où il fallut bien se décider à prendre +un parti.</p> + +<p>Ce que je voyais, c'était que de l'héritage de mon père, +toutes charges et dettes payées, il me restait un capital +de quatre mille francs, c'est-à-dire de quoi vivre pendant +deux ans avec économie. Il fallait donc qu'avant +deux ans je fusse en état de gagner quinze ou dix-huit +cents francs par an.</p> + +<p>Comment et à quoi?</p> + +<p>Un seul moyen se présentait: accepter une place de +commis, si j'en trouvais une. J'écrivais assez proprement +et je comptais assez vite pour oser demander un emploi +qui, pour être rempli convenablement, n'exigerait +que la connaissance de la calligraphie et de l'arithmétique.</p> + +<p>Le tout maintenant était donc d'obtenir un emploi de +ce genre.</p> + +<p>Parmi mes anciens camarades avec lesquels j'avais +continué des relations d'amitié depuis le collège se trouvait +Paul Taupenot, le fils de Justin Taupenot, le grand +éditeur. Paul était maintenant l'associé de son père; il +pourrait sans doute me trouver la place que je désirais, +soit dans sa maison, soit chez un de ses confrères. Je +l'allai trouver.</p> + +<p>En m'entendant parler d'une place de quinze cents +francs, il poussa des exclamations de surprise comme +les frères Bédarrides lorsque je leur avais demandé à +entrer dans leurs bureaux.</p> + +<p>—Toi commis-libraire? allons donc, mon cher, tu n'y +penses pas.</p> + +<p>—Et pourquoi n'y penserais-je pas? Que veux-tu que +je fasse? Je n'ai pas de métier, et pour tout capital j'ai +quatre mille francs. Trouves-tu le travail déshonorant?</p> + +<p>—Certes non.</p> + +<p>—Eh bien, alors donne-moi à travailler. Ce n'est pas +une vocation irrésistible qui m'oblige à être commis. En +donnant ma démission de capitaine, je ne me suis pas +dit que j'allais enfin avoir le bonheur d'être employé +dans ta maison, ce qui réaliserait tous mes désirs et tous +mes rêves. Forcé bien malgré moi à cette démission, j'ai +su que la vie ne me serait pas facile, mais enfin j'ai dû +faire ce que ma conscience me commandait; maintenant +tu peux m'adoucir ces difficultés, et je m'adresse à ton +amitié.</p> + +<p>—Sois bien certain qu'elle ne te manquera pas. Seulement +laisse-moi te dire que tu ne sais pas ce que tu me +demandes. Tu es habitué à une certaine indépendance +d'action et à la liberté de l'esprit; pourras-tu rester enfermé +dans un bureau pendant douze ou treize heures, +sans distraction, appliqué à un travail qui te paraîtra +fastidieux et qui le sera réellement? Crois-tu qu'un bûcheron +ou un jardinier n'est pas plus heureux qu'un +commis qui toute la journée demeure penché sur son +bureau à faire des chiffres?</p> + +<p>—Je ne sais pas fendre un arbre, et je ne sais pas +davantage ratisser un jardin, tandis que je sais faire des +chiffres.</p> + +<p>—Si je te parle ainsi, c'est qu'il me paraît impossible +qu'un homme de ton âge qui, pendant dix ans, a vécu à +cheval, le sabre à la main, puisse tout à coup remplacer +son sabre par une plume et vivre enfermé dans un bureau.</p> + +<p>—Il le faut cependant.</p> + +<p>—Sans doute, mais comme je me figure que tu ne +pourrais pas te plier à ces nouvelles habitudes sans en +beaucoup souffrir, je voudrais t'épargner ces souffrances.</p> + +<p>—Si tu as un moyen de me faire gagner agréablement +mes 1,500 francs, dis-le; je te promets que je ne +le repousserai pas.</p> + +<p>—Pourquoi ne nous ferais-tu pas des articles pour +nos dictionnaires et pour nos manuels?</p> + +<p>—C'est toujours une plume que tu me proposes.</p> + +<p>—Assurément, mais tu travaillerais à tes heures, tu +ne serais pas enfermé dans un bureau, tu aurais ta +liberté et tu pourrais facilement gagner quinze ou vingt +francs par jour, ce qui vaut mieux que quinze cents francs +par an.</p> + +<p>—Je ne sais pas écrire.</p> + +<p>—De cela ne prends pas souci, le travail que je te +propose n'a rien de littéraire, c'est une besogne de compilation, +et il faut vraiment ta naïveté pour me faire cette +réponse. Nous avons des traités d'agriculture qui se vendent +ma foi très-bien, et qui ont été écrits par des savants +incapables de distinguer en pleine campagne un +champ de blé d'avec un champ d'avoine. C'est ce qu'on +appelle le savant en chambre, et tu peux en augmenter le +nombre déjà considérable sans déshonneur.</p> + +<p>—J'aimerais mieux aligner dix régiments de cavalerie +dans le Champ-de-Mars que trois phrases dans un livre. +Écrire une lettre, raconter ce que j'ai vu, c'est parfait, +j'y vois franchement et bravement; mais je sais trop ce +qu'est l'art d'écrire pour oser me faire imprimer.</p> + +<p>—Tu refuses, alors?</p> + +<p>—Je ne peux pas accepter ce que je me sens incapable +de faire convenablement.</p> + +<p>—Eh bien, voyons autre chose, car je ne peux pas +m'habituer à l'idée que tu resterais impunément enfermé +derrière ce grillage, à l'abri de ces rideaux verts. Tu +serais pris par le spleen, et tu mourrais à la peine. +Quand nous étions au collège, tu dessinais d'une façon +remarquable, et tu m'as envoyé d'Afrique deux ou trois +croquis très-réussis: tu ne dois donc pas avoir pour dessiner +les scrupules que tu as pour écrire.</p> + +<p>—Mes croquis sont comme mes lettres, sans conséquence.</p> + +<p>—Ce n'est pas mon sentiment, et je crois que de ce +côté nous avons chance d'arriver à un résultat. Nous +préparons en ce moment un grand dictionnaire des +sciences militaires qui sera accompagné de cinq ou six +mille gravures représentant les armes, les costumes, les +objets quelconques qui ont servi à la guerre chez tous +les peuples depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. Veux-tu +te charger d'un certain nombre de ces dessins? Ne sois +pas trop modeste, il ne s'agit pas de gravures artistiques; +ce qu'il nous faut surtout, c'est un dessin exact qui ne +soit pas enlevé de <i>chic</i> en sacrifiant tout à l'effet. L'effet +n'est rien pour un ouvrage comme le nôtre, qui veut des +gravures tirées d'originaux authentiques, et assez distinctes +dans le détail pour donner les points caractéristiques +qui doivent appuyer le texte. Tu connais les +choses de la guerre, tu les aimes, tu dessines mieux +qu'il n'est nécessaire, tu peux nous rendre service en +acceptant ce travail. Si dans le commencement tu as +besoin de conseils, nous te ferons <i>recaler</i> tes premiers +dessins, et tu arriveras bien vite à une habileté de main +qui te permettra de ne pas trop travailler.</p> + +<p>Évidemment cela était de beaucoup préférable au +bureau. Je remerciai Taupenot comme je le devais, et je +me mis en relation avec le directeur de ce dictionnaire +pour qu'il me guidât.</p> + +<p>Je trouvai en lui un homme bienveillant, qui ne se +moqua ni de mon ignorance ni de mon inexpérience, et +qui par ses conseils me facilita singulièrement mes premiers +pas.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XLIII</h3> + + +<p>S'endormir capitaine de cavalerie et se réveiller artiste, +c'est croire qu'on continue un rêve commencé.</p> + +<p>Cependant ce rêve est pour moi une réalité. Il est +vrai que je suis bien peu artiste, mais enfin si je ne +le suis pas par le talent, je le suis jusqu'à un certain +point par le travail, par les habitudes et par les relations.</p> + +<p>Mon cinquième étage est divisé en ateliers et mon +logement est le seul qui ne soit pas occupé par des +peintres. Les hasards de la vie porte à porte ont établi +des relations entre mes voisins et moi, et peu à peu +il en est résulté pour nous une sorte de camaraderie +et d'amitié.</p> + +<p>Ce ne sont point des peintres ayant un nom et une +réputation, mais des jeunes gens qui m'ont reçu parmi +eux avec la confiance et la facilité de la jeunesse.</p> + +<p>Tout d'abord ils ont bien été un peu effrayés par ma +décoration et ma tournure militaire, mais la glace s'est +insensiblement fondue quand ils ont reconnu petit à +petit que je n'étais pas si culotte de peau que j'en avais +l'air.</p> + +<p>Nous nous voyons le matin et je vais manger chez +eux le déjeuner que mon concierge me monte. Par là il +ne faut pas entendre que je vais m'attabler dans une +salle à manger où mon couvert serait mis régulièrement.</p> + +<p>Nous sommes plus simples et plus réservés dans nos +habitudes, car les uns et les autres nous sommes à peu +près égaux devant la fortune. S'ils ont déjà du talent +(et c'est leur cas), ils n'ont pas encore de notoriété et +leurs tableaux se vendent peu ou tout ou moins se +vendent mal. Et pour moi qui ne fait pas de l'art, +mais qui fais seulement du métier, je suis loin de gagner +ce que Taupenot m'avait fait espérer. Je n'ai pas +encore cette habitude du travail qui donne la facilité; +Je ne sais pas me mettre à ma table et enlever un dessin +d'un coup, je me lève dix fois par heure, je regarde ce +que j'ai fait, je cherche ce que je vais faire, j'ouvre un +livre et, au lieu de m'en tenir au renseignement qui +m'est nécessaire, je lis tout le passage qui m'intéresse, +celui-là en amène un autre, je rêve, je réfléchis et n'avance +pas. D'un autre côté j'ai des scrupules et des exigences +qui m'entraînent dans d'autres lenteurs. De sorte +que je mets quelquefois huit jours à faire un dessin +qu'un autre trouverait et terminerait en quelques heures. +C'est par là surtout que je suis un amateur travaillant +avec fantaisie pour son plaisir, et non un ouvrier ou un +véritable artiste. Le résultat de ce genre de travail est +de rogner considérablement mes bénéfices et de les réduire +au strict nécessaire.</p> + +<p>Nos déjeuners ne nécessitent donc pas une table confortablement +servie; ils se composent d'un petit pain +avec une tranche de jambon ou d'un morceau de fromage +que nous allons manger les uns chez les autres. +Celui qui reçoit nous offre le liquide, et il en est quitte +à bon marché; le porteur d'eau fait tous les matins sa +provision pour deux sous.</p> + +<p>C'est l'heure de la causerie: on regarde le tableau +qui est en train, on se conseille et l'on discute. C'est +l'heure aussi où je demande avis à mes camarades qui, +pour moi, sont des maîtres, et, dans un mot, dans un +coup de crayon, j'en apprends plus que dans de longues +heures de travail et de réflexion.</p> + +<p>Puis après une demi-heure de repos et d'intimité, +chacun rentre chez soi, tandis que je descends dans +Paris pour aller faire les recherches nécessaires à mon +travail, à la Bibliothèque ou au Cabinet des estampes.</p> + +<p>Le soir, nous nous retrouvons dans un restaurant de +la rue Fontaine (est-ce bien restaurant qu'il faut dire), +enfin dans un endroit où, moyennant la somme de vingt +à vingt-trois sous, on donne un dîner composé d'un +potage et de deux plats de viande. Il en est de nos dîners +comme des soupers de théâtre, un dialogue vif et +animé est la pièce de résistance; on pense à ce qui se +dit et non à ce qu'on mange.</p> + +<p>Notre dîner terminé, nous rentrons chez nous, et le +plus souvent c'est dans ma chambre qu'on se réunit, +car j'ai un luxe de chaises et de meubles pour s'étendre +que mes voisins ne possèdent pas.</p> + +<p>On allume les pipes et la causerie reprend sur les +sujets qui nous occupent, le travail et la peinture; ou +bien l'un de nous prend un livre et lit haut, tandis que +les autres cherchent une esquisse ou bien suivent paresseusement +les spirales de leur fumée. A onze heures +on se sépare, pour recommencer le lendemain.</p> + +<p>Point de théâtres, point de cafés, point de visites dans +le monde; nous sommes préservés de ces distractions +coûteuses par des raisons toutes-puissantes dont on ne +parle pas, mais auxquelles on obéit discrètement.</p> + +<p>Personne ne se plaint du présent, car on a foi dans +l'avenir: plus tard, quand on sera quelqu'un.</p> + +<p>Quand je dis on, je ne me comprends pas, bien entendu, +dans ce on, car je n'ai pas d'avenir, et, comme +mes camarades, je n'ai pas d'étoile pour me guider; je +ne serai jamais quelqu'un.</p> + +<p>Et Clotilde?</p> + +<p>Clotilde n'est plus l'avenir pour moi, mais j'avoue +qu'elle est toujours le présent. Si je suis venu habiter +la rue Blanche, c'est parce que Clotilde demeure rue +Moncey; si j'ai quitté Marseille, c'est pour suivre Clotilde +à Paris. Voilà l'aveu que j'ai retardé jusqu'à présent, +agissant un peu comme les femmes qui bavardent +longuement pendant quatre pages sans rien dire, et +mettent leur pensée dans le dernier mot de leur lettre.</p> + +<p>Mon dernier mot, vrai et franc, c'est que je l'aime +toujours.</p> + +<p>Cela est lâche, peut-être, et même je suis assez disposé +à le reconnaître; mais après, que puis-je à cela? +Si la lâcheté du coeur est honteuse, c'est un malheur +pour moi.</p> + +<p>Si j'avais été un homme fort, j'aurais dû oublier Clotilde; +cela j'en conviens. Le jour où elle m'a dit qu'elle +devenait la femme de M. de Solignac, je devais la regarder +avec mépris, lui lancer un coup d'oeil qui l'eût +fait rougir, lui asséner une épigramme pleine de finesse +et d'ironie, et, cela fait, me retirer dignement. Voilà qui +était convenable et correct.</p> + +<p>C'est ainsi, je crois, qu'eût agi un homme raisonnable +ayant le respect de soi-même et des convenances. +Puis, si cet homme bien équilibré eût souffert de cet +abandon, il eût probablement aimé une autre femme; +car il est universellement reconnu que le meilleur remède +pour guérir un amour chronique, c'est un nouvel +amour: cette espèce de vaccination opère presque toujours +des cures remarquables.</p> + +<p>Malheureusement, je n'ai point agi suivant les règles +précises de cette sage méthode. Après avoir donné mon +coeur à Clotilde, je ne l'ai point repris pour le porter +à une autre. Je l'ai aimée; j'ai continué de l'aimer, +plus peut-être que je ne l'aimais avant sa trahison; car +il est des coeurs ainsi faits, que la douleur les attache +plus fortement encore que le bonheur.</p> + +<p>Elle était indigne de mon amour. Cela aussi peut être +vrai, et je ne dis pas qu'elle méritât ma tendresse et +mon adoration. Mais depuis quand nos sentiments se +règlent-ils sur les qualités de celle qui nous inspire ces +sentiments? On n'aime pas une femme parce qu'elle est +bonne, parce qu'elle est tendre, on l'aime parce qu'on +l'aime, et ses qualités comme ses défauts ne sont pour +rien dans notre amour. Quand je dis nous, je ne veux +pas parler des gens raisonnables, mais de quelques +fous, de quelques misérables comme moi, de ce qu'on +appelle en riant les passionnés.</p> + +<p>Oui, Clotilde m'a trompé. M'aimant, elle a consenti +à épouser un homme qu'elle n'aimait pas, qu'elle ne +pouvait pas, qu'elle ne pourrait jamais aimer; car cet +homme est vieux et méprisable. Assurément, cela n'est +pas beau et tout le monde la condamnera impitoyablement.</p> + +<p>Mais quand je me réunirais à tout le monde, cela +ferait-il que je ne l'aimerais plus? Hélas! non. Les +autres peuvent la regarder d'un oeil froid et dur, moi je +ne le peux pas, car je l'aime, et sa trahison, son crime +à mon égard n'effaceront jamais les cinq mois de bonheur +dans lesquels elle m'a fait vivre; à parler vrai, +c'est sa trahison qui pâlit et s'éteint devant le rayonnement +de ces jours heureux.</p> + +<p>Pendant ces cinq mois, elle a enfanté en moi un +être qui s'est développé sous le souffle de sa tendresse, +et qui, maintenant, bien qu'abandonné, ne peut pas +mourir.</p> + +<p>C'est cet être nouveau qui commande en moi à cette +heure, qui me dirige et qui m'inspire; c'est lui qui a +imposé silence à mon orgueil, à ma dignité et à ma +raison. Si je veux me révolter, et je le veux souvent, je +le veux toujours, il me courbe et me dompte. Nous +luttons, mais il a toujours le dernier mot.</p> + +<p>—Clotilde s'est donnée à un autre.</p> + +<p>—Après?</p> + +<p>—Elle est méprisable.</p> + +<p>—Après?</p> + +<p>—Je ne veux plus la voir, je veux ne plus penser +à elle.</p> + +<p>—Pourquoi répéter sans cesse ce qui est impossible? +A quoi bon dire «Je veux» si la réalité est je ne +peux pas? Autrefois tu pouvais vouloir; aujourd'hui +ta volonté est paralysée par ta passion. Tu t'agites, +mais c'est la passion qui te mène et je suis ton maître. +Tu veux te détacher de Clotilde; moi, je ne le +veux pas. Tire sur la chaîne qui te lie à elle; tu verras +si tu peux la rompre et si chaque secousse que tu donneras +ne te retentira pas douloureusement dans le coeur. +C'est Clotilde qui m'a fait naître, et je ne veux pas +mourir; c'est ma mère, et je veux vivre par elle.</p> + +<p>Je l'aime donc toujours.</p> + +<p>Et c'est parce que je l'aime que j'ai quitté Marseille.</p> + +<p>C'est parce que je l'aime que j'ai pris ce logement de +la rue Blanche qui me permet de voir les fenêtres de +son hôtel, et souvent même de l'apercevoir alors qu'elle +se promène dans son jardin.</p> + +<p>L'hôtel de M. de Solignac, en effet, occupe un assez +grand terrain dans la rue Moncey, et comme ma maison +forme le côté de l'angle opposé au sien, je me +trouve ainsi avoir pleine vue sur ses appartements et +sur son jardin. La distance est assez longue, il est vrai, +mais mes yeux sont bons; et d'ailleurs le jardin arrive +contre le mur de la cour de ma maison.</p> + +<p>Formé d'une pelouse découverte, ce jardin n'est boisé +que dans le pourtour de l'allée circulaire, de sorte que +dans un miroir que j'ai disposé avec une inclinaison +suffisante, je vois tout ce qui s'y passe; ma fenêtre +ouverte, j'entends même le murmure confus des voix +et toujours le bruit cristallin du jet d'eau retombant +dans son petit bassin de marbre; le matin, j'entends +les merles chanter.</p> + +<p>Assurément, elle ne sait pas que je suis si près d'elle.</p> + +<p>Pense-t-elle à moi?</p> + +<p>Je n'ai pas l'idée d'examiner cette question; être près +d'elle me suffit.</p> + +<p>Elle est toujours ce qu'elle était jeune fille, moins +simple seulement dans sa toilette, qui est celle d'une +femme à la mode.</p> + +<p>Elle me paraît lancée dans le monde, au moins si j'en +juge par les visites qui se succèdent chez elle le mercredi, +qui est son jour de réception.</p> + +<p>A l'exception de ce mercredi où elle reste chez elle, +tous ses autres jours sont pris par les plaisirs du monde: +les dîners, les soirées, le théâtre. Et bien promptement +je suis arrivé à deviner, par le mouvement des lumières +dans la nuit, d'où elle revient.</p> + +<p>Beaucoup d'autres petites remarques me révèlent aussi +ce qu'est sa vie, et je serais de son monde que je ne saurais +pas mieux ce qu'elle fait.</p> + +<p>La première fois qu'elle est descendue dans son jardin, +où elle s'est longtemps promenée seule en tournant sur +elle-même comme si elle réfléchissait tristement, j'ai eu +la tentation de lui crier mon nom. Mais ce n'a été qu'un +éclair de folie, qui depuis n'a jamais traversé mon esprit.</p> + +<p>Je veux vivre ainsi sans qu'elle sache que je suis près +d'elle. Je la vois et c'est assez pour mon amour. Ce n'était +certes pas là ce que j'avais espéré, mais c'est ce +qu'elle a décidé, et ce qu'a voulu—la fatalité.</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>XLIV</h3> + + +<p>Si bonne volonté que j'eusse, je ne pouvais pas être +assidu à mon travail, comme mes camarades. Tant que +le jour durait, ils restaient devant leur chevalet, et une +courte promenade après dîner, une flânerie d'une heure +dans les rues de notre quartier leur suffisait très-bien; +on descendait par la Chaussée-d'Antin, on remontait par +la rue Laffitte, en s'arrêtant devant les expositions des +marchands de tableaux, et tout était dit; on avait pris +l'air et on avait fait de l'exercice.</p> + +<p>Pour moi, il m'en fallait davantage. J'avais pris dans +ma vie active, en plein air, des besoins et des habitudes +que cette vie renfermée ne pouvait contenter. Assurément, +si j'avais dû rester dans un bureau, comme j'en +avais été menacé un moment, je serais mort à la peine, +asphyxié, ou bien j'aurais fait explosion, ni plus ni moins +qu'une locomotive dont on renverse la vapeur quand +elle est lancée à grande vitesse. J'étouffais dans mon logement +encombré de meubles, comme un oiseau mis +brusquement en cage, et comme un poisson dans son +bocal, j'ouvrais bêtement la bouche pour respirer. J'enviais +le sort des charbonniers qui montaient des charges +de bois au cinquième étage, et volontiers j'aurais été +m'offrir pour frotter les appartements de la maison, afin +de me dégourdir les jambes. Dans la rue, je faisais le +moulinet avec mon parapluie, car maintenant je porte ce +meuble indispensable à la conservation de mon chapeau; +mais cette arme bourgeoise ne fatigue pas le bras comme +un sabre, et c'était la fatigue que je cherchais, c'était +beaucoup de fatigue qu'il me fallait pour dépenser ma +force et brûler mon sang.</p> + +<p>Ce fut surtout au commencement du printemps que +ces habitudes sédentaires me devinrent tout à fait insupportables.</p> + +<p>La senteur des feuilles nouvelles qui, du jardin de +Clotilde, montait jusqu'à ma chambre, m'étouffait: l'odeur +de la sève et des giroflées me grisait. A voir les oiseaux +se poursuivre dans le jardin, allant, venant, tourbillonnant +sur eux-mêmes, sifflant, criant, se battant, je +piétinais sur place et mes jambes s'agitaient mécaniquement. +J'avais beau m'appliquer au travail, des mouvements +de révolte me faisaient jeter mon crayon, et alors +je m'étirais les bras en bâillant d'une façon grotesque. Je +ne mangeais plus; la vue du pain me soulevait le coeur, +l'odeur du vin me donnait la nausée, et volontiers j'aurais +été me promener à quatre pattes dans les prés et +brouter l'herbe nouvelle.</p> + +<p>J'ai toujours cru que la plupart de nos maladies nous +venaient par notre propre faute, de sorte que si nous voulions +veiller aux désordres qui se produisent dans la marche +de notre machine, nous y pourrions remédier facilement. +Être malade à Paris ne me convenait pas; en Afrique, à la +suite d'un refroidissement ou d'une insolation, c'est bon, +on subit les coups de la fièvre, et l'on s'en va à l'hôpital +avec les camarades; mais à Paris être malade parce que +les merles chantent et que les feuilles bourgeonnent, c'est +trop bête.</p> + +<p>Sans aller consulter un médecin, qui m'eût probablement +ri au nez, ou, ce qui est tout aussi probable, m'eût +interrogé sérieusement, ce qui m'eût fait rire moi-même, +je résolus d'apporter un remède à cet état ridicule.</p> + +<p>Ma maladie était causée par l'excès de la force et de la +santé, je cherchai un moyen pour user cette force, et +tous les jours, en sortant de la Bibliothèque ou des Estampes, +je m'administrai une course rapide de deux à +trois heures.</p> + +<p>Dans la rue Richelieu, sur les boulevards et dans les +Champs-Élysées, je marchais raisonnablement, de manière +à ne pas attirer sur mes talons les chiens et les gamins; +mais une fois que j'avais gagné le bois de Boulogne +dans ses parties désertes, je prenais le pas gymnastique +et je me donnais une <i>suée</i>, exactement comme un cheval +qu'on fait maigrir.</p> + +<p>Par malheur, la solitude devient difficile à rencontrer +dans le bois de Boulogne où jamais on n'a vu autant de +voitures que maintenant. C'est à croire que les gens à +équipages n'avaient pas osé sortir depuis 1848, et que +maintenant que «l'ordre est rétabli,» ils ont hâte de regagner +le temps perdu. De quatre à six heures, les +Champs-Élysées sont véritablement encombrés et Paris +prend là une physionomie nouvelle. Il y a trois mois que +le coup d'État est accompli et maintenant que «les mauvaises +passions sont comprimées,» on ose s'amuser: il +y a une explosion de plaisirs, c'est vraiment un spectacle +caractéristique et qui mériterait d'être étudié par un moraliste.</p> + +<p>Il est certain qu'une grande partie de la France a amnistié +Louis-Napoléon. Elle lui est reconnaissante d'avoir +assumé sur sa tête cette terrible responsabilité qui a assuré +au pays une sécurité momentanée, et dont elle profite +pour faire des affaires ou jouir de la fortune. Le +nombre est considérable des gens pour lesquels la vie se +résume en deux mots: gagner de l'argent et s'amuser; +et le gouvernement qui s'est établi en décembre donne +satisfaction à ces deux besoins. C'est là ce qui fait sa +force; il a avec lui ceux qui veulent jouir de ce qu'ils ont, +et ceux qui veulent avoir pour jouir bientôt.</p> + +<p>La fête a commencé avec d'autant plus d'impétuosité, +qu'on attendait depuis longtemps: les affaires ont pris +en quelques mois un développement qu'on dit prodigieux, +et les plaisirs suivent les affaires.</p> + +<p>Ceux qui comme moi n'ont ni affaires ni plaisirs, regardent +passer le tourbillon et réfléchissent tristement.</p> + +<p>Car il n'y a pas d'illusion possible, le succès du Deux-Décembre +a écrasé toute une génération.</p> + +<p>Quel sera notre rôle dans ce tourbillon? on agira et +nous regarderons; nous serons l'abstention.</p> + +<p>En est-il de plus triste, de plus misérable, quand on +se sent au coeur le courage et l'activité? On aurait pu faire +quelque chose, on aurait pu être quelqu'un; on ne fera +rien, on sera un impuissant. On attendra.</p> + +<p>Mais combien de temps faudra-t-il attendre? Les jours +passent vite, et si jamais l'heure sonne pour nous, il sera +trop tard; l'âge aura rendu nos mains débiles.</p> + +<p>Nos enfants seront; nos pères auront été; nous seuls +resterons noyés dans une époque de transition, subissant +la fatalité.</p> + +<p>Ces pensées peu consolantes sont celles qui trop souvent +occupent mon esprit dans mes longues promenades; +car, par suite d'une bizarre disposition de ma nature, +plus ce qui m'entoure est réjouissant pour les yeux, plus +je m'enfonce dans une sombre mélancolie. C'est au milieu +des bois verdoyants que ces tristes idées me tourmentent, +et, au lieu de regarder les aubépines qui commencent +à fleurir, de respirer l'odeur des violettes qui bleuissent +les clairières, d'écouter les fauvettes et les rossignols +qui chantent dans les broussailles, je me laisse assaillir +par des réflexions qui, autrefois, me faisaient rire +et qui, aujourd'hui, me feraient volontiers pleurer.</p> + +<p>Avant-hier, m'en revenant à Paris par l'allée de Longchamps +à ce moment déserte, j'entendis derrière moi le +trot de deux chevaux qui arrivaient grand train. Machinalement +je me retournai et à une petite distance j'aperçus +un coupé: le cocher conduisait avec la tenue correcte +d'un Anglais, et les chevaux me parurent être des bêtes +de sang.</p> + +<p>En quelques secondes, le coupé se rapprocha et m'atteignit. +Je reculai contre le tronc d'un acacia pour le +laisser passer et pour regarder les chevaux qui trottaient +avec une superbe allure: car bien que j'en sois réduit +maintenant à faire mes promenades à pied, je n'en ai pas +moins conservé mon goût pour les chevaux, et c'est ce +goût qui m'a fait choisir le bois de Boulogne comme le +but ordinaire de mes promenades; j'ai chance d'y voir +de belles bêtes et de bons cavaliers qui savent monter.</p> + +<p>J'étais tout à l'examen des chevaux, ne regardant ni le +coupé ni ceux qui pouvaient se trouver dedans, lorsqu'une +tête de femme se tourna de mon côté.</p> + +<p>Clotilde!</p> + +<p>Elle me fit signe de la main.</p> + +<p>Ébloui comme si j'avais été frappé par un éclair, je ne +compris pas ce qu'il signifiait: elle m'avait vu, voilà seulement +ce qu'il y avait de certain dans ce signe.</p> + +<p>J'étais resté immobile au pied de l'acacia, regardant le +coupé qui s'éloignait. Il me sembla que le cocher ralentissait +l'allure de ses chevaux comme pour les arrêter. Je +ne me trompais point. La voiture s'arrêta, la portière +s'ouvrit et Clotilde étant descendue vivement se dirigea +vers moi.</p> + +<p>Tout cela s'était passé si vite que je n'en avais pas eu +très-bien conscience. Mais en voyant Clotilde venir de +mon côté, je reculai instinctivement de deux pas et je +pensai à me jeter dans le fourré: j'avais peur d'un entretien; +j'avais peur d'elle, surtout j'avais peur de moi.</p> + +<p>Mais je n'eus pas le temps de mettre à exécution mon +dessein; elle s'était avancée rapidement, et j'étais déjà +sous le charme de son regard; à mon tour j'allai vers +elle, irrésistiblement attiré.</p> + +<p>—Vous n'êtes plus en Espagne, dit-elle en marchant; +et depuis quand êtes-vous à Paris?</p> + +<p>—Depuis le mois de mars.</p> + +<p>Nous nous étions rejoints: elle me tendit les deux +mains en me regardant, et pendant plusieurs minutes je +restai devant elle sans pouvoir prononcer une seule parole. +Ce fut elle qui continua:</p> + +<p>—Depuis le mois de mars, et vous n'êtes pas venu me +voir!</p> + +<p>—Moi, chez vous, chez M. de Solignac?</p> + +<p>—Non, mais chez madame de Solignac; vous avez +donc oublié le passé?</p> + +<p>—C'est parce que je me le rappelle trop cruellement +qu'il m'est impossible d'aller maintenant chez vous.</p> + +<p>—Ce n'est pas de cela que je veux parler; ce que je +vous demande, c'est de vous rappeler ce que vous me +disiez autrefois. Vous souvenez-vous qu'à la suite de +plusieurs difficultés, vous m'aviez manifesté la crainte de +ne pas pouvoir venir chez mon père et que toujours je +vous ai assuré que rien ne devait altérer notre amitié; +ne voulez-vous pas venir chez moi maintenant, quand +autrefois vous paraissiez si désireux de venir chez mon +père?</p> + +<p>—Pouvez-vous comparer le présent au passé!</p> + +<p>—Pouvez-vous me faire un crime d'un sacrifice qui +m'était imposé!</p> + +<p>—Par qui? Votre père souffre de ce mariage.</p> + +<p>—Il en souffre, cela est vrai, mais il eût plus souffert +encore s'il ne s'était pas fait; et d'ailleurs, quand j'ai +consenti à devenir la femme de M. de Solignac, je ne +croyais pas que sa conduite envers mon père serait ce +qu'elle a été. Ils avaient été amis; ils avaient longtemps +vécu ensemble, je croyais qu'ils seraient heureux d'y +vivre encore. M. de Solignac a pris d'autres dispositions, +et ce ne sont pas les seules dont j'ai à souffrir. Mais ne +parlons pas de cela. Oubliez ce que je vous ai dit et reconduisez-moi +à ma voiture. Voulez-vous m'offrir votre +bras?</p> + +<p>Quand je sentis sa main s'appuyer doucement sur mon +bras, le coeur me manqua, et je n'osai tourner mes yeux +de son côté.</p> + +<p>—Ainsi, dit-elle après quelques pas, vous ne voulez +plus me voir?</p> + +<p>C'en était trop.</p> + +<p>—Je ne veux plus vous voir, dis-je en m'arrêtant; +vous croyez cela; eh bien! écoutez et ne vous en prenez +qu'à vous de ce que vous allez entendre. Hier, vous avez +été aux Italiens et vous êtes rentrée chez vous à onze +heures trente-cinq minutes. Avant-hier, vous avez été en +soirée et vous êtes rentrée à deux heures. Jeudi, vous +vous êtes promenée pendant une heure dans votre jardin, +de dix à onze heures; vous aviez pour robe un peignoir +gris-perle.</p> + +<p>—Comment savez-vous...</p> + +<p>—Mercredi, vous avez reçu depuis quatre heures +jusqu'à sept. Et maintenant vous voulez que je vous dise +comment je sais tout cela. Je le sais parce que j'ai voulu +vous voir, et pour cela j'ai pris un appartement dont les +fenêtres ouvrent sur votre hôtel.</p> + +<p>Puis tout de suite je lui racontai comment je m'étais +installé rue Blanche, et comment, depuis le mois de mars, +je la voyais chaque jour. Nous nous étions arrêtés, et elle +m'écoutait les yeux fixés sur les miens, sans m'interrompre +par un mot ou par un regard.</p> + +<p>Quand je cessai de parler, elle se remit en marche vers +sa voiture.</p> + +<p>—Il faut que nous nous séparions, dit-elle; mais +puisque vous connaissez si bien ma vie, vous savez que +le mercredi je suis chez moi.</p> + +<p>Et sans un mot de plus, mais après m'avoir longuement +serré la main, elle monta dans son coupé qui partit +rapidement, tandis que je restais immobile sur la route, +la suivant des yeux.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XLV</h3> + + +<p>Je m'en revins lentement à Paris marchant dans un +rêve.</p> + +<p>Cette rencontre avait dérouté toutes mes prévisions, et +maintenant je n'allais plus pouvoir vivre auprès de Clotilde +comme je l'avais voulu. Mon amour discret était +fini. Je me reprochai d'avoir parlé. Je n'aurais pas dû +révéler ma présence rue Blanche: et puisque je m'étais +laissé entraîner à cet aveu, j'aurais dû aller plus loin.</p> + +<p>Les choses telles qu'elles venaient de se passer me +créaient une situation qui bien certainement ne tarderait +pas à devenir insoutenable ou, si j'avais la force de la +supporter, horriblement douloureuse.</p> + +<p>Lorsque Clotilde ignorait ma présence à Paris et me +croyait en Espagne, j'avais pu l'aimer de loin et me contenter +du plaisir de la suivre à distance; son apparition +dans le jardin m'était un bonheur; sa lampe à sa fenêtre +au milieu de la nuit m'était une joie. Mais maintenant +me serait-il possible de m'en tenir à ces satisfactions +platoniques? Est-ce que cent fois je n'avais été obligé de +me rejeter en arrière pour ne pas lui crier: Je suis là, je +t'aime, je t'adore! Quand elle se montrerait maintenant +dans son jardin, ses yeux, au lieu de se baisser sur ses +fleurs, se lèveraient vers mes fenêtres, aurais-je la force +de résister à leur appel? Si j'y parvenais, de quel prix +me faudrait-il payer cette résistance? Si je n'y parvenais +pas, qu'arriverait-il?</p> + +<p>Je n'avais déjà que trop parlé. Bien que je n'eusse pas +dit un mot de mon amour, Clotilde savait mieux que par +des paroles que je l'aimais encore et que, malgré sa +trahison, je n'avais pas cessé de l'aimer. De cet aveu +tacite, elle ne s'était point fâchée, elle ne s'était même +pas inquiétée, et son dernier mot en me quittant avait +été le même que celui par lequel elle m'avait abordé, +une invitation à l'aller voir chez elle.</p> + +<p>Ainsi elle supprimait entre nous son mariage, et notre +vie devait reprendre comme autrefois. Nous avions été +séparés par la force des circonstances, nous nous retrouvions, +nous reprenions notre vie où elle avait été interrompue, +comme si rien ne s'était passé d'extraordinaire.</p> + +<p>Les femmes sont vraiment merveilleuses pour supprimer +ainsi dans leur vie ce qui les gêne et vouloir que +par une convention tacite on considère comme n'existant +pas des gens qu'on a devant les yeux ou des faits qui +vous ont écrasé.—«Je suis mariée, c'est vrai, mais +qu'importe mon mariage si je suis toujours la Clotilde +d'autrefois? Mon mariage, il n'y faut pas penser; mon +mari, il ne faut pas le voir. Nous avions plaisir autrefois +à être ensemble. Reprenons le cours de nos anciennes +journées. Voyons-nous comme nous nous voyions autrefois. +Avez-vous donc oublié? moi je me souviens toujours.»</p> + +<p>Si telles n'avaient point été les paroles de Clotilde, +telle était la traduction fidèle de notre entretien dans ce +langage mystérieux où les regards, les serrements de +main, les silences, les intonations, les sourires ont bien +plus d'importance que les mots, où la musique est tout, +où les paroles ne sont que peu de chose.</p> + +<p>Elle voulait me voir chez elle; et elle le voulait sachant +que je l'aimais.</p> + +<p>Que résulterait-il de cette réunion?</p> + +<p>La conclusion n'était pas difficile à tirer: ou elle résisterait +à mon amour et me rendrait effroyablement malheureux, +ou elle céderait, et alors je ferais de ma propre +main des blessures à mon amour, qui, pour être autres, +ne seraient pas moins douloureuses.</p> + +<p>Je ne veux pas me faire plus puritain que je ne le suis, +et laisser croire que le précepte «Tu ne désireras pas la +femme de ton prochain,» tout-puissant sur moi, est +capable de comprimer mes désirs ou de tuer mon amour. +J'avoue que les droits de M. de Solignac ne me sont pas +du tout sacrés. C'est un mari comme les autres, et qui +même a contre lui dans cette circonstance particulière +d'être mon ennemi et non mon ami. Ce n'est donc pas +sa position officielle et la protection légale dont le Code +l'entoure, qui peut m'éloigner de Clotilde.</p> + +<p>Mes raisons sont moins pures, au moins en ce qui +touche la morale sociale.</p> + +<p>Quand j'ai rencontré Clotilde au bal de la famille +Bédarrides et me suis pris à l'aimer, je ne savais qui elle +était: femme ou jeune fille. Quand je me suis inquiété +de le savoir, si j'avais appris qu'elle était mariée et que +M. de Solignac était son mari, cela très-probablement +n'eût pas tué mon amour naissant. J'aurais continué de +l'aimer, malgré son mariage, malgré son mari, et très-probablement +aussi j'aurais essayé de me faire aimer +d'elle; j'aurais cherché le moyen de pénétrer dans sa +maison, je me serais fait l'ami de son mari, et le jour où +je serais devenu l'amant de madame de Solignac, j'aurais +été l'homme le plus heureux du monde. En se donnant à +moi, Clotilde, au lieu de déchoir dans mon coeur y eût +monté, elle eût gagné toutes les qualités, toutes les vertus +de la femme passionnée qui cède à son amour et à son +amant.</p> + +<p>Mais ce n'est point ainsi que les choses se sont passées. +Celle que je me suis pris à aimer si passionnément +n'était point une femme, c'était une jeune fille, c'était +Clotilde Martory. Pas de faussetés à s'imposer, pas d'hypocrisie +de conduite, pas de mari à tromper. Tout au grand +jour, honnêtement, franchement.</p> + +<p>C'est ainsi que mon amour est né, et en se développant, +il a gardé le caractère de pureté qu'il tenait de sa +naissance.</p> + +<p>Celle que j'aimais serait un jour ma femme, et je me +suis plu à la parer de toutes les qualités qu'on rêve chez +celle qui sera la compagne de notre vie et la mère de +nos enfants.</p> + +<p>Point de désirs mauvais, point d'impatience; je l'aimais, +elle m'aimait, nous étions pleinement heureux.</p> + +<p>Au moins moi je l'étais, et chaque jour j'ajoutais une +grâce nouvelle, une perfection à la statue de marbre +blanc que de mes propres mains j'avais créée dans mon +coeur, m'inspirant plus peut-être de l'idéal que de la +réalité, inventant et ne copiant pas. Mais qu'importe! la +statue existait, la sainte, la madone.</p> + +<p>Un jour, ce fut précisément le contraire de ce que +j'avais espéré qui se réalisa: Clotilde, au lieu de devenir +ma femme, devint celle de M. de Solignac.</p> + +<p>Mais cette trahison, si lourde qu'elle fût dans son choc +terrible, ne brisa point l'idole cependant: au lieu d'être +la statue de l'espérance elle fut celle du souvenir.</p> + +<p>Elle est restée dans mon coeur à la place qu'elle occupait. +Maintenant vais-je porter la main sur elle et l'abattre +de son piédestal? Sur le marbre chaste et nu de la +jeune fille, vais-je mettre le peignoir lascif de la femme +amoureuse?</p> + +<p>Si Clotilde cède maintenant à mon amour et au sien, +ce ne sera point pour monter plus haut dans mon coeur, +mais au contraire pour y descendre. Elle tuera la jeune +fille et deviendra une femme comme les autres.</p> + +<p>Et c'est cette jeune fille que j'aime.</p> + +<p>Bien d'autres à ma place n'auraient pas sans doute ces +scrupules; et comme le mariage n'a point défiguré Clotilde, +comme elle est toujours belle et séduisante, ils +profiteraient de l'occasion qui se présente. C'est toujours +la même femme.</p> + +<p>Mais ceux-là aimeraient la femme et n'aimeraient pas +leur amour. Or, c'est mon amour que j'aime; c'est ma +jeunesse, c'est mes souvenirs, mes rêves, mes espérances. +Que me restera-t-il dans la vie, si je les souille de ma +propre main? Madame de Solignac ne peut être que ma +maîtresse, et c'est ma femme que j'adore dans Clotilde.</p> + +<p>Il est facile de comprendre que, me trouvant dans de +pareilles dispositions morales, j'attendis douloureusement +le mercredi.</p> + +<p>Irais-je chez Clotilde ou bien n'irais-je pas?</p> + +<p>Dans la même heure, dans la même minute, je disais +oui et je disais non, ne sachant à quoi me résoudre, ne +sachant surtout si j'aurais la force de m'en tenir à la +résolution que je prendrais.</p> + +<p>Le plus souvent, quand j'étais seul, je me décidais à +ne pas y aller. Mais quand je la voyais dans son jardin +où maintenant elle se promenait dix fois par jour les +yeux levés vers mes fenêtres, je me disais que je ne +pourrais jamais résister à l'attraction toute-puissante +qu'elle exerçait sur ma volonté.</p> + +<p>Et indécis, irrésolu, ballotté, je passai dans de cruelles +angoisses les quatre jours qui nous séparaient de ce +mercredi.</p> + +<p>Le matin, à onze heures, Clotilde descendit dans le +jardin, et pendant vingt minutes elle tourna et retourna +autour de la pelouse; lorsqu'elle remonta les marches +de son perron, il me sembla qu'elle me faisait un signe +à peine perceptible. Était-ce un adieu, était-ce un +appel?</p> + +<p>Jamais les heures ne m'avaient paru si longues. A trois +heures, je me décidai à aller chez elle et je m'habillai. A +quatre heures, je me décidai à rester. A cinq heures, je +descendis mon escalier, mais, arrivé sur le trottoir, au +lieu de prendre la rue Moncey, je montai la rue Blanche +et me sauvai comme un voleur sur les boulevards extérieurs.</p> + +<p>Vraiment voleur je n'aurais pas été plus honteux que +je ne l'étais. Cette irrésolution était misérable, ces alternatives +de volonté et de faiblesse étaient le comble de la +lâcheté. M'était-il donc impossible de savoir ce que je +voulais, et, le sachant, de le vouloir jusqu'au bout?</p> + +<p>Jamais, dans aucune circonstance de ma vie, je n'avais +subi ces indécisions, et toujours je m'étais déterminé +franchement; la passion nous rend-elle lâche à ce point?</p> + +<p>Je passai une nuit affreuse.</p> + +<p>Certainement Clotilde m'avait attendu, et jusqu'au +dernier moment elle avait compté sur ma visite. Comment +allait-elle considérer cette absence? Une injure, +une rupture.</p> + +<p>Alors, c'était fini.</p> + +<p>A cette pensée, je devenais lâche et me fâchais contre +moi-même.</p> + +<p>C'était à l'orgueil de l'amant trompé que j'avais obéi: +j'avais boudé, voilà le tout; le beau rôle, vraiment, et +comme il était digne de mon amour!</p> + +<p>Mon amour! M'était-il permis de parler de mon amour? +Est-ce que j'aimais? Est-ce que si j'avais vraiment aimé +j'aurais pu résister à l'impulsion qui me poussait vers +elle? Est-ce que l'homme qui aime véritablement peut +écouter la voix de la raison? Est-ce que la passion se +comprime? N'éclate-t-elle pas au contraire et n'emporte-t-elle +pas tout avec elle, honneur, dignité, famille! Les +mères sacrifient leurs enfants à leur amour, et moi +j'avais sacrifié mon amour à mon rêve. J'avais donc +soixante ans, que je voulais vivre dans le souvenir? +Insensé que j'étais!</p> + +<p>Je me trouvai si accablé, que je ne voulus pas sortir. +Et puis Clotilde n'avait pas paru dans son jardin à l'heure +accoutumée et j'avais besoin de la voir.</p> + +<p>Je m'installai devant ma table. Mais, bien entendu, il +me fut impossible de travailler, et je restai les yeux fixés +sur le miroir qui me disait ce qui se passait dans l'hôtel +Solignac. Mais rien ne se montra sur la glace qui réfléchissait +seulement les allées vides et les fenêtres closes.</p> + +<p>Bien évidemment Clotilde ne me pardonnerait jamais.</p> + +<p>Comme je m'enfonçais dans ces tristes pensées, il me +sembla entendre le bruissement d'une robe à ma porte. +Mes voisins recevaient à chaque instant la visite de leurs +modèles; je ne prêtais pas grande attention à ce bruit; +une femme qui se trompait sans doute, car jamais une +femme n'était venue chez moi, et je n'en attendais pas.</p> + +<p>Mais on frappa deux petits coups. Sans me déranger, +je répondis: «Entrez.» Et, levant les yeux, je vis la porte +s'ouvrir.</p> + +<p>C'était, elle, Clotilde! c'était Clotilde.</p> + +<p>J'allai tomber à ses genoux, et, sans pouvoir dire un +mot, je la serrai longuement dans mes bras. Mais elle se +dégagea et me regardant avec un doux sourire:</p> + +<p>—Ce n'est pas madame de Solignac qui vient ici, dit-elle, +c'est Clotilde Martory; voulez-vous être pour moi +aujourd'hui ce que vous étiez autrefois?</p> + +<p>Je me relevai.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XLVI</h3> + + +<p>J'étais si profondément ému que je ne pouvais parler; +Clotilde, de son côté, ne paraissait pas désireuse d'engager +l'entretien.</p> + +<p>Pendant assez longtemps nous restâmes ainsi en face +l'un de l'autre ne disant rien, nous observant avec un +trouble qui, loin de se dissiper, allait en augmentant.</p> + +<p>Clotilde, la première, fit quelques pas en avant. Elle +vint à ma table de travail et regarda le dessin que j'avais +esquissé. Puis elle examina les gravures qui couvraient +les murailles, et, tournant ainsi autour de la pièce, elle +arriva à la fenêtre qui ouvre sur son jardin.</p> + +<p>—Je comprends, dit-elle en souriant, vous êtes chez +moi.</p> + +<p>En revenant en arrière, ses yeux tombèrent sur mon +miroir dans lequel elle vit se refléter ses fenêtres.</p> + +<p>Je suivais sur son visage l'impression que cette découverte +allait amener; pendant quelques secondes, elle regarda +curieusement la disposition du miroir et les effets +de vision qui se produisaient sur sa glace, puis, se tournant +vers moi, elle se mit à sourire.</p> + +<p>—Cela est fort ingénieux, dit-elle, mais est-ce bien +délicat?</p> + +<p>—Je ne sais pas, je n'ai pas pensé à la délicatesse du +procédé, ni à sa convenance, ni à sa discrétion, je n'ai +pensé qu'à une chose, à une seule, vous voir. J'aurais été +libre, je n'aurais pas eu besoin de ce moyen, je serais +resté du matin au soir à ma fenêtre, attendant l'occasion +de vous apercevoir. Mais je ne suis pas libre, mon temps +est occupé, il faut que je travaille.</p> + +<p>—C'est un travail, ce dessin? dit-elle, en venant à ma +table.</p> + +<p>—C'est pour un grand ouvrage sur la guerre, dont je +dois faire les gravures. Mais ne parlons pas de cela.</p> + +<p>—Parlons-en, au contraire. Croyez-vous donc que je +sois indifférente à ce qui vous touche? C'est un peu pour +l'apprendre que je me suis décidée à cette visite: puisque +vous ne vouliez pas venir chez moi, il fallait bien +que je vinsse chez vous.</p> + +<p>—Chère Clotilde....</p> + +<p>Mais elle m'arrêta.</p> + +<p>—J'ai une heure à passer avec vous, dit-elle en riant, +ne m'offrirez-vous pas un siège?</p> + +<p>Elle attira un fauteuil, et de la main me montrant une +chaise à côté d'elle:</p> + +<p>—Maintenant, causons raisonnablement, n'est-ce pas? +Je vous croyais en Espagne, je vous retrouve à Paris; je +vous croyais commerçant, je vous retrouve artiste; cela +mérite quelques mots d'explication, il me semble.</p> + +<p>Il était évident qu'elle voulait diriger notre entretien, +de manière à ne pas le laisser aller trop loin; et avec son +habileté à effleurer les sujets les plus dangereux sans les +attaquer sérieusement, avec sa légèreté de parole, son art +des sous-entendus, avec son adresse à atténuer ou à souligner +du regard ce que ses lèvres avaient indiqué, elle +pouvait très-bien se croire certaine de me maintenir dans +la limite qu'elle s'était fixée.</p> + +<p>En tout autre moment il est probable qu'elle eût réussi +à me conduire où il lui plaisait d'aller, mais nous n'étions +pas dans des circonstances ordinaires. Les sentiments que +j'éprouvais en sa présence et sous le feu de son regard ne +ressemblaient en rien à ceux que je m'imposais loin d'elle +alors que je raisonnais froidement mon amour et le réglais +méthodiquement.</p> + +<p>Elle m'était apparue au moment même où je la croyais +perdue à jamais, et ce coup de foudre m'avait jeté hors +de moi-même: les quelques secondes pendant lesquelles +je l'avais pressée dans mes bras m'avaient enivré. Maintenant, +elle était chez moi, nous étions seuls, à deux pas +l'un de l'autre; je la voyais, je la respirais, et ma main, +mes bras, mes lèvres, étaient irrésistiblement attirés vers +elle, comme le fer l'est par l'aimant, comme un corps +l'est par un autre corps électrisé: il y avait là une force +toute-puissante, une attraction mystérieuse qui me soulevait +pour me rapprocher d'elle.</p> + +<p>Il ne pouvait plus être question de prudence, de raison, +d'avenir, de passé: le présent parlait et commandait +en maître.</p> + +<p>—Vous savez pourquoi je m'étais décidé à me faire +commerçant? lui dis-je. C'était pour me créer promptement +une position qui me permît de devenir votre mari. +Vous n'avez pas voulu attendre.</p> + +<p>—Voulu....</p> + +<p>—Mon intention n'est pas de récriminer; vous n'avez +pas pu attendre. Alors, je n'avais pas de raisons pour rester +à Marseille et j'en avais de puissantes pour venir à +Paris: mon amour qui m'obligeait à vous chercher, à +vous trouver, à vous voir.</p> + +<p>Elle leva la main pour m'arrêter, mais je ne la laissai +point m'interrompre; saisissant sa main, je m'approchai +jusque contre elle, et, tenant mes yeux attachés sur les +siens, je continuai:</p> + +<p>—Ce que votre mariage m'a fait souffrir, je ne le dirai +pas, car ni pour vous, ni pour moi, je ne veux revenir +sur ce passé horrible, mais, si cruelles qu'aient été ces +souffrances, elles n'ont pas une minute affaibli mon +amour. Dans l'emportement de la colère, sous le coup de +l'exaspération, précipité du ciel dans l'enfer, brisé par +cette chute, accablé sous l'écroulement de mes espérances, +j'ai pu vous maudire, mais je n'ai pas pu cesser +de vous aimer. C'est parce que je vous aimais que je suis +parti pour l'Espagne par crainte de céder à un mouvement +de fureur folle, le jour de votre mariage. C'est +parce que je vous aimais que j'ai quitté Marseille pour +venir ici vivre près de vous. C'est parce que je vous aime +que je suis tremblant, attendant un mot, un regard d'espérance.</p> + +<p>Plusieurs fois elle avait voulu m'interrompre et plusieurs +fois aussi elle avait voulu se dégager de mon +étreinte, mais je ne lui avais pas laissé prendre la parole +et n'avais pas abandonné sa main.</p> + +<p>—Ah! Guillaume, dit-elle en détournant la tête, épargnez-moi.</p> + +<p>—Ne détournez pas votre regard et n'essayez pas de +retirer votre main. J'ai commencé de parler, vous devez +m'entendre jusqu'au bout.</p> + +<p>—Et que voulez-vous donc que j'entende de plus? +Que voulez-vous que je vous réponde?</p> + +<p>—Je veux que ce que vous m'avez dit la dernière fois +que nous nous sommes vus, vous me le répétiez aujourd'hui. +Alors, peut-être, j'oublierai le passé, et une vie +nouvelle commencera pour moi, pour nous, une vie de +tendresse, d'amour, chère Clotilde. Tournez vos yeux +vers les miens; regardez-moi, là ainsi, comme il y a trois +mois, et ce mot que vous avez dit alors: «Guillaume, je +vous aime,» répétez-le, Clotilde, chère Clotilde.</p> + +<p>En parlant, je m'étais insensiblement rapproché d'elle; +je l'entourais; je voyais ses prunelles noires s'ouvrir et se +refermer, selon les impressions qui la troublaient; sa +respiration saccadée me brûlait. Elle ferma les paupières +et détourna la tête; sa main tremblait dans la mienne.</p> + +<p>—Pourquoi me faire cette violence? dit-elle. Ah! +Guillaume, vous êtes sans pitié!</p> + +<p>—Ce mot, ce mot.</p> + +<p>—Pourquoi m'obliger à le prononcer tout haut? Si je +ne vous aimais pas, Guillaume, serais-je ici?</p> + +<p>Je la saisis dans mes bras, mais elle se défendit et me +repoussa.</p> + +<p>—Laissez-moi, je vous en supplie, Guillaume, laissez-moi; +ne me faites pas regretter d'être venue et d'avoir +eu foi en vous. Souvenez-vous de ce que vous avez été à +notre dernière entrevue.</p> + +<p>—C'est parce que je m'en souviens que je ne veux +pas qu'il en soit aujourd'hui comme il en a été alors. Ne +vous défendez pas, ne me repoussez pas. Vous êtes chez +moi, vous êtes à moi.</p> + +<p>—Je sais que je ne peux pas vous repousser, mais je +vous jure, Guillaume, que si vous n'écoutez pas ma +prière, vous ne me reverrez jamais. Vous pouvez m'empêcher +de sortir d'ici mais vous ne pourrez jamais m'obliger +à y revenir, et vous ne m'obligerez pas non plus à +vous recevoir chez moi.</p> + +<p>Sans ouvrir mes bras, je reculai la tête pour la mieux +voir, ses yeux étaient pleins de résolution.</p> + +<p>—Vous dites que vous m'aimez.</p> + +<p>—L'homme que j'aime, ce n'est pas celui qui me serre +en ce moment dans cette étreinte, c'est celui dont j'avais +gardé le souvenir, c'est l'homme loyal qui savait écouter +les prières et respecter la faiblesse d'une femme.</p> + +<p>Je la laissai libre, elle s'éloigna de deux pas et s'appuyant +sur la table:</p> + +<p>—N'êtes-vous plus cet homme, dit-elle, et faut-il que +je sorte d'ici?</p> + +<p>—Restez.</p> + +<p>—Dois-je avoir confiance en vous ou dois-je vous +craindre? Ah! ce n'était pas ainsi que j'avais cru que +vous recevriez ma visite. Mais je suis la seule coupable; +j'ai eu tort de la faire, et je comprends maintenant que +vous avez pu vous tromper sur l'intention qui m'amenait +chez vous. C'est ma faute: je ne vous en veux pas, Guillaume.</p> + +<p>Fâché contre elle autant que contre moi-même, je n'étais +pas en disposition d'engager une discussion de ce +genre.</p> + +<p>—Vous savez que je suis malhabile à comprendre ces +subtilités de langage, dis-je brutalement. Si vous voulez +bien me donner les raisons de cette visite, vous m'épargnerez +des recherches et des soucis.</p> + +<p>—Je n'en ai eu qu'une, vous voir. Sans doute, dans +ma position cette démarche était coupable, je le savais, +et il a fallu une pression irrésistible sur mon coeur pour +me l'imposer, mais je n'avais pas imaginé que vous puissiez +lui donner de telles conséquences. En vous rencontrant +au bois de Boulogne, mon premier mot a été pour +vous demander comment vous n'étiez pas encore venu +me voir, et mon dernier pour vous prier de venir. Vous +n'êtes pas venu.</p> + +<p>—Je l'ai voulu, je suis sorti d'ici pour aller chez +vous, et je n'ai pas eu la force de franchir la porte de +l'hôtel de votre mari. Si vous voulez que je vous explique +le sentiment qui ma retenu, je suis prêt.</p> + +<p>—Je ne vous accuse pas. Vous n'êtes pas venu, je +me suis décidée à venir. J'avais beaucoup à me faire +pardonner; j'ai voulu que cette visite, qui peut me perdre +si elle est connue, fût une expiation envers vous. +J'ai cru que cette preuve d'amitié vous toucherait et +vous disposerait à l'indulgence.</p> + +<p>—Ne m'a-t-elle pas rendu heureux?</p> + +<p>—Trop, dans votre joie vous avez perdu la raison et +le souvenir. Je ne voudrais pas vous peiner, mon ami, +mais enfin, il faut bien le dire, puisque vous l'avez oublié: +je suis mariée.</p> + +<p>—C'est vous qui avez la cruauté de me le rappeler.</p> + +<p>—J'avais cru que vous ne l'oublieriez pas, et que dès +lors vous ne me demanderiez pas ce que je ne peux pas +vous donner. Quelle femme croyez-vous donc que je sois +devenue, vous qui autrefois aviez tant de respect pour +celle que vous aimiez? C'est par le souvenir de ce respect +que j'ai été trompée. Si vous saviez le rêve que j'avais +fait!...</p> + +<p>—C'est notre malheur à tous deux de ne pas réaliser +les rêves que nous formons; moi aussi j'en avais fait un +qui a eu un épouvantable réveil.</p> + +<p>—C'est ce réveil que je voulais adoucir; je me disais: +Guillaume est un coeur délicat, une âme élevée, il comprendra +le sentiment qui m'amène près de lui et il se +laissera aimer, comme je peux aimer, sans vouloir davantage. +Assurément je ne serai pas pour lui la femme +que je voudrais être, mais il sera assez généreux pour +se contenter de ma tendresse et de mon amitié. Puisque +je ne peux pas être sa femme, je serai sa soeur. Puisque +nous ne pouvons pas être toujours ensemble, nous nous +verrons aussi souvent que nous pourrons, et dans cette +intimité, dans cette union de nos deux coeurs, il trouvera +encore d'heureuses journées. Sa vie ne sera plus attristée +et moi j'aurai la joie de lui donner un peu de bonheur. +Voilà mon rêve. Ah! mon cher Guillaume! pourquoi ne +voulez-vous pas qu'il devienne la réalité? ce serait si +facile.</p> + +<p>—Facile! vous ne diriez pas ce mot si vous m'aimiez +comme je vous aime.</p> + +<p>—Alors je dois partir, et nous ne nous verrons +plus.</p> + +<p>—Non, restez et laissez-moi reprendre ma raison si je +peux imposer silence à mon amour.</p> + +<p>Elle reprit sa place dans le fauteuil qu'elle avait quitté +et je m'assis en face d'elle, mais assez loin pour ne pas +subir le contact de sa robe. Puis, pour ne pas la voir, je +me cachai la tête entre mes deux mains. Pendant un +quart d'heure, vingt minutes peut-être, je restai ainsi.</p> + +<p>Tout à coup je sentis un souffle tiède sur mes mains: +Clotilde s'était agenouillée devant moi.</p> + +<p>—Guillaume, mon ami, dit-elle d'une voix suppliante.</p> + +<p>Je la regardai longuement, puis mettant ma main dans +la sienne:</p> + +<p>—Eh bien, lui dis-je, ordonnez, je suis à vous.</p> + +<p>Alors, elle se releva vivement et, effleurant mes cheveux +de ses lèvres:</p> + +<p>—Guillaume, dit-elle, je t'aime.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XLVII</h3> + + +<p>Quand je lis un roman, j'envie les romanciers qui savent +voir dans l'âme de leurs personnages, et qui peuvent, +d'une main sûre, comme celle de l'anatomiste, +analyser et expliquer leurs sentiments.</p> + +<p>«Les lèvres de Metella disaient je t'aime, mais son coeur +au contraire disait je ne t'aime pas.»</p> + +<p>Où le trouvent-ils ce coeur, et par quels procédés peuvent-ils +lire ce qui se passe dedans? C'est cet intérieur +qu'il est curieux et utile de connaître.</p> + +<p>Mais, dans la vie, les choses ne se passent pas tout à +fait comme dans les romans, même dans ceux qui s'approchent +le plus de la vérité humaine. Les gens qu'on +rencontre communément et avec lesquels on se trouve +en relations ne sont point des personnages typiques: ils +ne se montrent point dans une action habilement combinée +pour arriver à la révélation d'un caractère, ils ne +prononcent point, à chaque instant de ces mots qui dessinent +une situation, expliquent une passion, éclairent le +<i>dedans</i>. Ils n'ont point un relief extraordinaire et il vivent +sans aucune de ces exagérations dans un sens ou +dans un autre, en beau ou en laid, en bien ou en mal, +que la convention littéraire exige chez les personnages +que la fiction met dans les livres ou sur le théâtre.</p> + +<p>De là une difficulté d'observation d'autant plus grande +que pour chercher et découvrir le vrai, nous ne sommes +pas des psychologues extraordinaires armés de méthodes +infaillibles pour lire dans l'âme de ceux que nous étudions. +Tous nous sommes généralement coulés dans le +moule commun, et comme nous n'avons ni les uns ni les +autres rien d'excessif, nous restons en présence sans nous +connaître.</p> + +<p>Ces réflexions furent celles qui m'agitèrent après le +départ de Clotilde.</p> + +<p>Qu'était véritablement cette femme qui emportait ma +vie, qu'était sa nature, qu'était son âme?</p> + +<p>Comment fallait-il l'étudier? Dans ses paroles ou dans +ses actions? Par où fallait-il la juger? Où était le vrai, où +était le faux? Y avait-il en elle quelque chose qui fût faux +et tout au contraire n'était-il pas sincère?</p> + +<p>A ne considérer que sa visite, je devais croire qu'elle +était résolue au dernier sacrifice et que la passion était +maîtresse de son coeur et de sa raison. Une femme ne +vient pas chez un homme dont elle connaît l'amour, sans +être prête à toutes les conséquences de cette démarche. +Elle était venue parce qu'elle m'aimait et parce qu'elle +n'avait pas pu vaincre les sentiments qui l'entraînaient. +Sa défense avait été celle d'une femme qui lutte jusqu'au +bout et qui ne succombe que lorsqu'elle a épuisé tous les +moyens de résistance. Si j'avais insisté, si j'avais persisté, +elle se serait rendue.</p> + +<p>Donc j'avais eu tort d'écouter sa prière et de la laisser +partir.</p> + +<p>Mais, d'un autre côté, si je cherchais à l'étudier d'après +ses paroles, je ne trouvais plus la même femme. +Elle m'aimait, cela était certain, mais pas au point de +sacrifier son honneur à son amour. Elle avait regretté +nos jours d'autrefois; elle avait voulu les renouveler, +voilà tout. Si j'avais exigé davantage, je n'aurais rien +obtenu, et nous en serions venus à une rupture absolue. +Sûre d'elle-même, elle voulait concilier son amour pour +moi, avec ses devoirs envers son mari. Ce n'est pas après +trois mois de mariage qu'une femme telle que Clotilde va +au-devant d'une faute et vient la chercher elle-même.</p> + +<p>Donc, j'avais eu raison de ne pas céder à ma passion.</p> + +<p>Mais je n'arrivais pas à une conclusion pour m'y tenir +solidement, et je passais de l'une à l'autre avec une mobilité +vertigineuse. Oui, j'avais eu raison. Non, j'avais eu +tort; ou plutôt j'avais eu tort et raison à la fois.</p> + +<p>C'était alors que je regrettais de n'avoir pas la profondeur +d'observation des romanciers, et de n'être pas +comme eux habile psychologue. J'aurais lu dans l'âme +de Clotilde comme dans un livre ouvert et j'aurais trouvé +le ressort qui imprimait l'impulsion à sa conduite; l'amour +ou la coquetterie, la franchise ou la duplicité.</p> + +<p>Malheureusement ce livre ne s'ouvrait pas sous ma +main malhabile, et partout, en elle, en moi, autour de +nous, je ne voyais que confusion et contradiction.</p> + +<p>Après avoir longuement tourné et retourné les difficultés +de cette situation sans percer l'obscurité qui l'enveloppait, +j'en arrivai comme toujours, en pareilles circonstances, +à m'en remettre au temps et au hasard pour +l'éclairer. Le jour était sombre, il n'y avait qu'à attendre, +le soleil se lèverait et me montrerait ce que je ne savais +pas trouver dans l'ombre. Et en attendant, sans me tourmenter +et m'épuiser à la recherche de l'impossible, je +ferais mieux de jouir de l'heure présente en ne lui +demandant que les seules satisfactions qu'elle pouvait +donner.</p> + +<p>Il avait été convenu avec Clotilde que, pour m'adoucir +une première visite à l'hôtel Solignac, je ne la ferais pas +le mercredi, jour de réception, où j'étais presque certain +de rencontrer M. de Solignac, mais le vendredi, à un +moment où il n'était jamais chez lui. J'étais censé ignorer +que le mercredi était le jour où on le trouvait. J'arrivais +de Cassis apportant des nouvelles du général, rien n'était +plus naturel que cette première visite. Pour les autres, +nous verrions et nous arrangerions les choses à l'avance.</p> + +<p>Le vendredi, après son déjeuner, Clotilde descendit au +jardin et vint s'installer, un livre à la main, sous un marronnier +en fleurs. Elle se plaça de manière à tourner le +dos à l'hôtel et par conséquent en me faisant face. Je ne +sais si le livre posé sur ses genoux était bien intéressant, +mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle tint plus souvent +ses yeux levés vers mes fenêtres que baissés sur les feuillets +de ce livre.</p> + +<p>Pendant deux heures, elle resta là; puis, avant de +quitter cette place, elle me fit un signe pour me dire +qu'elle rentrait chez elle et m'attendait.</p> + +<p>Cinq minutes après, je laissais retomber le marteau de +l'hôtel Solignac, et l'on m'introduisait dans un petit salon +d'attente.</p> + +<p>—Je ne sais si madame peut recevoir, dit le domestique, +je vais le faire demander.</p> + +<p>Ce moment d'attente me permit de me remettre, car +l'émotion m'étouffait.</p> + +<p>Quelques minutes s'écoulèrent, et le domestique +m'ouvrit la porte du salon de réception: Clotilde, debout +devant la cheminée, me tendait les deux mains.</p> + +<p>—Enfin, vous voilà, dit-elle, après m'avoir fait asseoir +près d'elle, chez moi, et nous sommes ensemble, +sans avoir à trembler ou à nous cacher. Comme j'attendais +ce moment avec impatience! Maintenant que nous +sommes réunis, rien ne nous séparera plus. Mais, regardez-moi +donc.</p> + +<p>Et comme je tenais les yeux baissés sur le tapis:</p> + +<p>—Pourquoi cette tristesse! vous n'êtes donc pas heureux +d'être près de moi?</p> + +<p>—Vous ne pensez qu'au présent; moi je suis dans le +passé, et je ne peux pas être heureux en comparant ce +présent à mes espérances. Est-ce dans la maison d'un +autre, la femme d'un autre que je devais vous voir? +Vous n'aviez donc jamais bâti de châteaux en Espagne? +Si vous saviez la vie que je m'étais arrangée avec vous!</p> + +<p>—Pourquoi parler de ce qui est impossible, dit-elle +avec impatience, et quel bonheur trouvez-vous à rappeler +des souvenirs qui ne peuvent que nous attrister tous +deux? L'heure présente n'a-t-elle donc pas de joies pour +vous? Soyez juste et ne vous laissez pas aveugler par le +chagrin. Il y a quinze jours, espériez-vous ce qui arrive +aujourd'hui? Non, n'est-ce pas? Eh bien, croyez que demain, +dans quinze jours, nous aurons d'autres bonheurs +que nous ne pouvons pas prévoir en ce moment. Ayons +foi dans l'avenir. Et pour aujourd'hui, ne me gâtez pas la +joie de cette première visite. Faites qu'il m'en reste un +souvenir qui me soutienne et m'égaye dans mes heures +de tristesse; car si vous avez des jours de douleur, vous +devez bien penser que j'en ai aussi. Vous êtes seul, vous +êtes libre, moi je n'ai pas cette solitude et cette liberté. +Allons, donnez-moi vos yeux, Guillaume, donnez-moi +votre sourire.</p> + +<p>Qui peut résister à la voix de la femme aimée? L'amertume +qui me gonflait le coeur lorsque j'étais entré, la colère, +la jalousie se dissipèrent sous le charme de cette +parole caressante. La séduction qui se dégageait de Clotilde +m'enveloppa, m'étourdit, m'endormit et m'emporta +dans un paradis idéal.</p> + +<p>Cependant les heures en sonnant à la pendule me ramenèrent +à la réalité. Je regardai le cadran, il était cinq +heures, il y avait plus de deux heures que j'étais près +d'elle.</p> + +<p>Elle devina que je pensais à me retirer.</p> + +<p>—Non, dit-elle en me retenant; pas encore, je vous +avertirai.</p> + +<p>—Nous reprîmes notre causerie; mais enfin l'heure arriva où +je ne pouvais plus prolonger ma visite.</p> + +<p>—Demain, me dit Clotilde, je pourrai rester longtemps +encore dans le jardin; mais si vous me voyez, moi je ne +vous vois pas, et je voudrais cependant être avec vous. +Pourquoi ne serions-nous pas ensemble par l'esprit +comme nous y sommes? Pourquoi ne liriez-vous pas +dans votre chambre le livre que je lis dans le jardin? +Nous commencerions en même temps, nous tournerions +les feuillets en même temps, et en même temps aussi +nous aurions les mêmes idées et les mêmes émotions. +Voyons, quel livre lirions-nous bien?</p> + +<p>Elle me prit par la main et me conduisit devant une +étagère sur laquelle étaient posés quelques volumes richement +reliés. Mais si les reliures étaient belles, les +livres étaient misérables: c'étaient des nouveautés prises +au hasard, sans choix personnel, et pour la vogue du +moment.</p> + +<p>—Je veux quelque chose de tendre, de doux, dit-elle, +que nous ne connaissions ni l'un ni l'autre, pour avoir le +plaisir de créer ensemble et en même temps.</p> + +<p>—Les volumes que vous avez ici ne peuvent pas vous +donner cela.</p> + +<p>—Eh bien! prenons-en d'autres.</p> + +<p>—Si vous le voulez, je vais vous en envoyer un; connaissez-vous +<i>François le Champi</i>?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Ni moi non plus, mais je sais que c'est un des meilleurs +romans de G. Sand; je vais en acheter deux exemplaires. +J'en garderai un et je vous enverrai l'autre.</p> + +<p>—C'est cela; lire dans un livre donné par vous, le +plaisir sera doublé; vous ferez des marques sur votre +exemplaire; j'en ferai de mon côté sur le mien, et nous +les échangerons après.</p> + +<p>Cette première entrevue n'avait eu que des joies, mais +maintenant il fallait voir M. de Solignac, et c'était là le +douloureux. Il me fallait du courage pour cette visite, +mais ce n'est pas le courage qui me manque d'ordinaire, +c'est la résolution; une fois que mon parti est pris, je +vais de l'avant coûte que coûte; et mon parti était pris, +ou plus justement il m'était imposé par Clotilde.</p> + +<p>Le mercredi suivant, à six heures, j'entrai dans le salon +où Clotilde m'avait déjà reçu. Elle était là, et deux personnes +étrangères s'entretenaient avec M. de Solignac.</p> + +<p>J'allai à elle d'abord et elle me serra la main, en me +lançant un regard qui n'avait pas besoin de commentaire: +jamais paroles n'avaient dit si éloquemment: «Je +t'aime.»</p> + +<p>Je me retournai vers M. de Solignac qui me tendit la +main; il me fallut avancer la mienne.</p> + +<p>Les personnes avec lesquelles il était en conversation +se levèrent bientôt et sortirent. Nous restâmes seuls tous +les trois.</p> + +<p>—J'ai regretté, me dit-il, de ne m'être pas trouvé chez +moi quand vous avez bien voulu venir voir madame de +Solignac, je vous remercie d'avoir renouvelé votre visite +pour moi. Vous avez vu le général; comment est-il?</p> + +<p>J'étais tellement furieux contre moi que je voulus m'en +venger sur M. de Solignac.</p> + +<p>—Il se plaint beaucoup de la solitude, et à son âge, +il est vraiment triste d'être seul, ce qu'il appelle abandonné.</p> + +<p>—Sans doute; mais à son âge il eût été plus mauvais +encore de changer complètement sa vie; c'est ce qui m'a +empêché de le faire venir avec nous, comme nous en +avions l'intention.</p> + +<p>L'entretien roula sur des sujets insignifiants; enfin je +pus me lever pour partir.</p> + +<p>—Puisque vous habitez Paris, me dit M. de Solignac, +j'espère que nous nous verrons souvent; il est inutile de +dire, n'est-ce pas, que ce sera un bonheur pour madame +de Solignac et pour moi.</p> + +<p>Trois jours après cette visite, je reçus une lettre de +M. de Solignac, qui m'invitait à dîner pour le mercredi +suivant.</p> + +<br><br><br> + + +<h3>XLVIII</h3> + + +<p>Cette invitation à dîner à l'hôtel de Solignac n'était +pas faite pour me plaire.</p> + +<p>C'était la menace d'une intimité qui m'effrayait; car, +si je pouvais garder jusqu'à un certain point l'espoir +d'éviter la présence de M. de Solignac dans mes visites à +Clotilde, j'allais maintenant subir le supplice de l'avoir +devant les yeux pendant plusieurs heures. Il parlerait à +<i>sa</i> femme, elle lui répondrait, et je serais ainsi initié, +malgré moi, à des détails d'intérieur et de ménage qui +ne pouvaient être que très-pénibles pour mon amour.</p> + +<p>Mais il n'y aurait pas que mes illusions et ma jalousie +qui souffriraient dans cette intimité.</p> + +<p>J'avoue franchement que je ne me fais aucun scrupule +d'aimer Clotilde, malgré qu'elle soit la femme d'un +autre. Je l'aimais jeune fille, je l'aime mariée, sans me +considérer comme coupable envers son mari, et je trouve +que le plus coupable de nous deux, c'est lui qui m'a enlevé +celle que j'aimais. D'ailleurs, ce mari, je le méprise +et le hais.</p> + +<p>Mais, pour garder ces sentiments, il faut que je reste +avec M. de Solignac dans les termes où nous sommes. Si +je vais chez lui, si je mange à sa table, si je deviens le +familier de la maison, les conditions dans lesquelles je +suis placé se trouvent changées par mon fait; je n'ai +plus le droit de le haïr et de le mépriser. Si je garde cette +haine et ce mépris au fond de mon coeur, je suis obligé +à n'en laisser rien paraître et à afficher, au contraire, +l'amitié ou tout au moins la sympathie.</p> + +<p>La situation deviendra donc intolérable pour moi,—honteuse +quand je serai avec Clotilde et son mari,—cruelle +quand je serai seul avec moi-même.</p> + +<p>Il y a une question que je me suis souvent posée: la +perspicacité de l'esprit est-elle une bonne chose? Autrement +dit, est-il bon, lorsque nous nous trouvons en présence +d'une résolution à prendre, de prévoir les résultats +que cette résolution amènera?</p> + +<p>Il est évident que si cet examen nous permet de prendre +la route qui conduit au bien et d'éviter celle qui nous +conduirait au mal, c'est le plus merveilleux instrument, +la plus utile boussole que la nature nous ait mise aux +mains. Mais si, au contraire, il n'a pas une influence +déterminante sur notre direction, il n'a plus les mêmes +qualités. L'homme bien portant qui tombe écrasé sous +un coup de tonnerre, n'a pas l'agonie du malheureux +poitrinaire qui, trois ans d'avance, est condamné à une +mort certaine et qui sait que, quoi qu'il fasse, il n'échappera +pas à son sort.</p> + +<p>Le cas du poitrinaire a été le mien: j'ai vu clairement, +comme si je les touchais du doigt, toutes les raisons qui +me défendaient d'aller chez M. de Solignac, et cependant +j'y suis allé. Sachant d'avance à quels dangers et à +quels tourments ce dîner m'exposerait, je n'ai pas eu la +force de résister à l'impulsion qui m'entraînait. Mon +esprit me disait: n'y va pas, et il me présentait mille +raisons meilleures les unes que les autres pour m'arrêter. +Mon coeur me disait: vas-y, et bien qu'il ne motivât son +ordre sur rien, c'est lui qui l'a emporté.</p> + +<p>Un regard de Clotilde, lorsque j'entrai dans le salon, +me paya ma faiblesse et me fit oublier les angoisses de +ces trois jours d'incertitude.</p> + +<p>—J'étais inquiète de vous, me dit-elle en me serrant +la main, votre lettre me faisait craindre de ne pas vous +avoir.</p> + +<p>—Jusqu'au dernier moment, j'ai craint moi-même de +ne pouvoir pas venir.</p> + +<p>—Nous aurions été désolés, dit M. de Solignac, intervenant, +si vous aviez été empêché.</p> + +<p>Nous étions entourés et nous ne pouvions, Clotilde et +moi, échanger un seul mot en particulier, mais les paroles +étaient inutiles entre nous; dans son regard et dans +la pression de sa main il y avait tout un discours.</p> + +<p>J'étais curieux de voir le monde que Clotilde recevait; +sortant du cercle formé autour de la cheminée, j'allai +m'asseoir sur un canapé au fond du salon.</p> + +<p>Quelques personnes étaient arrivées avant moi; je pus +les examiner librement. Les deux dames assises auprès +de Clotilde présentaient entre elles un contraste frappant: +l'une était jeune et fort belle, mais avec quelque +chose de vulgaire dans la tournure, qui donnait une +médiocre idée de sa naissance et de son éducation; l'autre, +au contraire, était laide et vieille, mais avec une +physionomie ouverte, des manières discrètes, une toilette +de bon goût qui inspiraient sinon le respect, au moins la +confiance et une certaine sympathie. On se sentait en +présence d'une honnête femme qui devait être une bonne +mère de famille.</p> + +<p>Les hommes n'avaient rien de frappant qui permît +un jugement immédiat et certain: cependant l'ensemble +n'était pas satisfaisant; parmi eux assurément +il ne se trouvait pas une seule personnalité remarquable, +mais des gens d'affaires et de bourse, non des grandes +affaires ou de la haute finance, mais de la chicane et de +la coulisse.</p> + +<p>On annonça «le baron Torladès» et je vis entrer un +Portugais qui, à son cou et à la boutonnière de son habit, +portait toutes les croix de la terre; «le comte Vanackère-Vanackère», +un Belge majestueux; «sir Anthony Partridge», +un patriarche anglais; «le prince Mazzazoli», +un Italien presque aussi décoré que le Portugais.</p> + +<p>C'était à croire que M. de Solignac, ministre des affaires +étrangères, recevait à dîner le corps diplomatique: +allions-nous remanier la carte de l'Europe?</p> + +<p>Au milieu de ces convives qui parlaient tous un français +de fantaisie, Clotilde montrait une aisance parfaite; +pour chacun elle avait un mot de politesse particulière, +et à la voir libre, légère, charmante, jouant admirablement +son rôle de maîtresse de maison, on n'eût jamais +supposé que son éducation s'était faite en répétant ce +rôle avec quelques pauvres comparses de province dont +j'étais le jeune premier, le général, le père noble, et +M. de Solignac, le financier.</p> + +<p>Je me trouvais fort dépaysé au milieu de ces étrangers +et restais isolé sur mon canapé quand la porte du salon +s'ouvrit pour laisser entrer un convive qu'on n'annonça +pas. C'était un artiste, un pianiste, Emmanuel Treyve, +que je connaissais pour avoir dîné plusieurs fois avec lui +à notre restaurant.</p> + +<p>Après avoir salué la maîtresse et le maître de la maison, +il promena un regard circulaire dans le salon et, +m'apercevant, il vint vivement à moi.</p> + +<p>—En voilà une bonne fortune de vous trouver là, me +dit-il à mi-voix; au milieu de ces magots décorés, le +dîner n'eût pas été drôle. Quelles têtes! Regardez donc +ce vieux gorille; comment ne s'est-il pas fait fendre le +nez pour y passer une croix... ou une bague?</p> + +<p>—C'est un Portugais, le baron Torladès.</p> + +<p>—Un Portugais de Batignolles. Qu'il serait beau au +Palais-Royal!</p> + +<p>Clotilde vint à nous.</p> + +<p>—Je suis heureuse que vous connaissiez M. le comte +de Saint-Nérée, dit-elle au pianiste; je vais vous faire +mettre à côté l'un de l'autre, vous pourrez causer.</p> + +<p>Puis elle nous quitta.</p> + +<p>—C'est vrai? dit Treyve en me regardant d'un air +étonné.</p> + +<p>—Quoi donc?</p> + +<p>—Vous n'êtes pas un comte de Batignolles? Vous +êtes un vrai comte? Pourquoi vous en cachez-vous?</p> + +<p>—Je ne cache pas mon titre, mais je ne m'en pare +pas non plus. Ne serait-il pas plaisant que la bonne de +notre gargote me servît en disant: «La portion de M. le +comte de Saint-Nérée!»</p> + +<p>—Eh bien! vous savez, votre noblesse me fâche tout +à fait.</p> + +<p>—Parce que?</p> + +<p>—Parce que, en vous apercevant, je me suis flatté que +vous étiez invité dans cette honorable maison pour faire +le quatorzième à table, tandis que je l'étais, moi, pour +mon talent et mon nom. Maintenant, il me faut perdre +cette illusion, c'est moi le quatorzième.</p> + +<p>—Où voyez-vous cela? nous sommes treize précisément.</p> + +<p>—Nous sommes treize parce qu'on attend quelqu'un; +vous verrez que tout à l'heure nous serons quatorze. +Ah! mon cher, nous sommes dans un drôle de monde.</p> + +<p>Treyve se montrait bien léger, bien étourdi, et j'étais +blessé de ses propos qui atteignaient Clotilde jusqu'à un +certain point; cependant je ne pus m'empêcher de lui +demander quel était ce monde qu'il paraissait si bien +connaître.</p> + +<p>—Nous en reparlerons, dit-il, parmi ces longues +oreilles, il y en a peut-être de fines.</p> + +<p>Ses prévisions quant au quatorzième se réalisèrent, on +annonça «le colonel Poirier» et je vis paraître mon ancien +camarade, le nez au vent, les épaules effacées, la +moustache en croc, en vainqueur qui connaît ses mérites +et sait qu'il ne peut recueillir que des applaudissements +sur son passage: le succès lui avait donné des ailes; il +planait, et s'il voulut bien serrer les mains qui se tendaient +vers lui, ce fut avec une majesté souveraine.</p> + +<p>Avec moi seul il redevint le Poirier d'autrefois, et, +quand il m'aperçut, il écarta le vénérable Partridge qui +lui barrait le passage, planta là le Portugais qui s'attachait +à lui, ne répondit pas au prince Mazzazoli qui lui +insinuait un compliment et vint jusqu'à mon canapé les +deux mains tendues.</p> + +<p>L'accueil que m'avait fait le pianiste n'avait naturellement +produit aucun effet, mais celui de Poirier me fit +considérer comme un personnage. Personne ne m'avait +regardé, tout le monde se tourna de mon côté.</p> + +<p>—Vous connaissez M. le comte de Saint-Nérée? demanda +M. de Solignac.</p> + +<p>—Si je connais Saint-Nérée, s'écria Poirier, mais vous +ne savez donc pas que je lui dois la vie?</p> + +<p>Et il se mit à raconter comment j'avais été le chercher +au milieu des Arabes. Jamais je n'avais vu tirer parti +d'un service rendu avec cette superbe jactance: j'étais un +héros, mais Poirier!</p> + +<p>On passa dans la salle à manger. Poirier, bien entendu, +offrit son bras à la maîtresse de la maison, et à table il +s'assit à sa droite, tandis que le vénérable Partridge prenait +place à sa gauche.</p> + +<p>J'avais pour voisins Treyve, d'un côté, et de l'autre, +un jeune homme à la figure chafouine qui me menaçait +d'un entretien suivi.</p> + +<p>Après le potage, Treyve se pencha vers moi, et parlant +à mi-voix, en mâchant ses paroles de manière à les +rendre à peu près inintelligibles:</p> + +<p>—Voulez-vous le menu du dîner? dit-il. Le potage +m'annonce d'où il vient: c'est signé Potel et Chabot. +Nous allons voir sur cette table ce qu'on sert à cette +heure dans dix autres maisons: la même sauce noire, la +même sauce blanche, la même poularde truffée, le même +foie gras, les mêmes asperges en branches. J'ai déjà vu +dix fois cet hiver les pommes d'api qui sont devant nous. +Je vais en marquer une et je suis certain de la retrouver +la semaine prochaine dans une autre maison du genre de +celle-ci. Les sauces, les pommes, le prince italien, le Portugais, +tout est de Batignolles; ça manque d'originalité.</p> + +<p>Mais la conversation générale étouffa les réflexions +désagréables du pianiste.</p> + +<p>—Il n'y a qu'à <i>Parisss</i> qu'on <i>s'amouse</i>, dit le baron +portugais. <i>Parisss</i> provoque <i>l'émoulation</i> du monde entier.</p> + +<p>—Si Paris est redevenu ce qu'il était autrefois, dit le +prince italien, et s'il promet de prendre un essor nouveau, +il ne faut pas oublier que nous le devons aux amis +fidèles, aux dévoués collaborateurs du prince Louis-Napoléon.</p> + +<p>Et de son verre il salua M. de Solignac et Poirier.</p> + +<p>—Oh! messieurs, dit M. de Solignac, ne faisons pas +de politique, je vous en prie; nous avons ici un représentant +de la vieille noblesse française, un grand nom de +notre pays—il se tourna vers moi en souriant—qui a +quitté l'armée pour ne pas s'associer à l'oeuvre du prince. +Respectons toutes les opinions.</p> + +<p>—Surtout celles qui sont vaincues, dit Clotilde.</p> + +<p>—Décidément, me dit Treyve, après un moment de +silence, je suis bien le quatorzième à table; vous, vous +êtes «un grand nom de notre pays.» Nous faisons chacun +notre partie dans ce dîner; moi, je rassure ces étrangers +superstitieux, en apportant à cette table mon unité; +vous, vous les éblouissez en apportant «votre vieille +noblesse française.» Quel drôle de monde! C'est égal, le +sauterne est bon; je vous engage à en prendre.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XLIX</h3> + + +<p>Si je ne disais pas, à chaque instant, comme le pianiste: +«Quel drôle de monde,» je n'en faisais pas moins +mes réflexions sur les convives de M. de Solignac.</p> + +<p>Bien souvent, dans les premières années de ma vie de +soldat, alors que je parcourais les garnisons de la France, +il m'était arrivé de dîner chez des fonctionnaires dont les +convives réunis par le hasard se connaissaient assez peu +pour qu'il y eût à table une certaine réserve, mêlée quelquefois +d'embarras. Mais ce que je voyais maintenant +ne ressemblait en rien à ce que j'avais vu alors.</p> + +<p>Évidemment les invités de M. de Solignac avaient eux +aussi été réunis par le hasard, mais ce n'était point de +l'embarras qui régnait entre eux, c'était plutôt de la défiance; +à l'exception de Treyve qui s'était ouvert à moi +en toute liberté, chacun semblait se garder de son voisin; +c'était à croire que ces gens qui paraissaient ne pas se +connaître, se connaissaient au contraire parfaitement et +se craignaient ou se méprisaient les uns les autres. Quand +on prononçait le nom du baron Torladès, le prince Mazzazoli +avait un sourire indéfinissable, et quand le Portugais +s'adressait à l'Italien, il avait une manière d'insister +sur le titre de prince qui promettait de curieuses révélations +à celui qui eût voulu les provoquer.</p> + +<p>N'y avait-il là que des princes, des barons et des comtes +de fantaisie? La question pouvait très-bien se présenter +à l'esprit. En tous cas, que ceux qui prenaient ces +titres en fussent ou n'en fussent pas légitimes propriétaires, +il y avait une chose qui sautait aux yeux, c'est +qu'ils avaient tous l'air de parfaits aventuriers, même le +patriarche anglais dont la respectabilité, les cheveux +blancs, les gestes bénisseurs appartenaient à un comédien +«qui s'est fait une tête.»</p> + +<p>La politique bannie de la conversation on se rabattit +sur les affaires et tous ces nobles convives révélèrent une +véritable compétence dans tout ce qui touchait le commerce +de l'argent.</p> + +<p>Si curieux que je fusse de connaître les relations de +M. de Solignac par ces conversations, et d'éclaircir ainsi +plus d'un point obscur dans sa vie, je me laissai distraire +par Clotilde.</p> + +<p>Tout d'abord je m'étais contenté d'échanger avec elle +un furtif regard, mais bientôt je remarquai qu'elle était +engagée avec Poirier dans une conversation intime qui +à la longue me tourmenta.</p> + +<p>Pendant que le vénérable Partridge répliquait au baron +portugais ou un comte flamand, Clotilde penchée vers +Poirier s'entretenait avec lui dans une conversation animée. +De temps en temps ils tournaient les yeux, à la dérobée, +de mon côté, et bien que la distance m'empêchât +d'entendre leurs paroles, je sentais qu'il était question de +moi.</p> + +<p>Que disaient-ils? Pourquoi s'occupaient-ils de moi? +Quand leurs regards rencontraient le mien, il est vrai +qu'ils me souriaient l'un et l'autre, mais il n'y avait pas +là de quoi me rassurer, bien au contraire. Ceux qui ont +aimé comprendront par quels sentiments je passais.</p> + +<p>—Nous parlons de vous, me dit Clotilde répondant à +un coup d'oeil.</p> + +<p>—Et que dites-vous de moi?</p> + +<p>—Du bien, cher ami, répliqua Poirier en levant son +verre.</p> + +<p>—Et du mal, continua Clotilde en me souriant tendrement.</p> + +<p>—Mais enfin?</p> + +<p>—Plus tard, plus tard, répondit Poirier en riant; +vous êtes trop ardent; il faut savoir attendre et ne pas +toujours prendre la vie au tragique.</p> + +<p>—La vie est une comédie, dit sentencieusement le +prince italien.</p> + +<p>—Un mélodrame, dit le baron portugais, où le rire se +mêle aux larmes.</p> + +<p>Il n'était pas possible de continuer sur ce ton. Il fallut +attendre.</p> + +<p>Le plus tard de Poirier arriva après le dîner; lorsque +nous fûmes rentrés dans le salon il vint me prendre par +le bras et m'emmena dans le jardin pour fumer un +cigare.</p> + +<p>—Vous êtes curieux de savoir ce que nous disions de +vous, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Cela est vrai.</p> + +<p>—Vos yeux me l'ont dit. Ils sont éloquents vos yeux. +Peut-être même le sont-ils trop.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—En disant des choses qu'il ne serait pas bon que +tout le monde entendit. Heureusement je ne suis pas +tout le monde, et je n'ai pas l'habitude de raconter ce +que j'apprends ou devine.</p> + +<p>L'entretien sur ce ton ne pouvait pas aller plus loin, je +voulus le couper nettement.</p> + +<p>—Vous avez beaucoup trop d'imagination, mon cher +Poirier, et vous lisez mieux ce qui se passe en vous que +ce qui se passe au dehors.</p> + +<p>—Toujours la tragédie; vous vous fâchez, vous avez +tort, car je vous donne ma parole que je ne trouve pas +mauvais du tout que madame de Solignac vous ait touché +au coeur: elle est assez charmante pour cela, et Solignac +de son côté est assez laid et assez vieux pour expliquer +les caprices de sa femme.</p> + +<p>—Est-ce pour cela que vous m'avez amené dans ce +jardin?</p> + +<p>—C'est «expliquer» qui vous blesse, mettons «justifier» +et n'en parlons plus.</p> + +<p>—N'en parlons plus, c'est ce que je demande pour moi +autant que pour madame de Solignac.</p> + +<p>—Vous êtes plus bégueule qu'elle ne l'est elle-même; +car je vous assure que, pendant tout le dîner, elle a eu +plaisir à me parler de vous.</p> + +<p>—Et que vous disait-elle?</p> + +<p>—Elle m'a raconté comment vous étiez devenu l'ami +de son père, et... le sien. Si je me trompe dans l'ordre +des faits, reprenez-moi, je vous prie; faut-il dire que +vous êtes devenu d'abord l'ami de mademoiselle Martory et +ensuite celui du général, ou bien faut-il dire que +vous avez commencé par le général et fini par mademoiselle +Martory; mais peu vous importe, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—Je m'en doutais. Je continue donc. Après m'avoir +parlé de votre intimité, elle m'a dit comment vous aviez +donné votre démission, et c'est là ce qui a singulièrement +allongé notre entretien, car j'avoue que bien que +vous m'ayez prouvé que nous ne jugions pas les choses +de ce monde de la même manière, j'étais loin de m'attendre +à ce qu'elle m'a appris. Comment diable, si vous +désapprouviez le coup d'État, et je comprends cela de +votre part, n'êtes-vous pas resté à Paris et pourquoi êtes-vous +retourné à Marseille où vous étiez exposé à marcher +avec votre régiment?</p> + +<p>—Vous avez donné la raison de ma détermination +tout à l'heure, je ne juge pas les choses de ce monde +comme vous.</p> + +<p>—Enfin, vous vous êtes mis dans la nécessité d'abandonner +votre détachement, pour ne pas faire fusiller vos +amis par vos soldats.</p> + +<p>—C'est cela même.</p> + +<p>—Savez-vous que vous vous êtes tiré de cette affaire +très-heureusement pour vous; il y a des officiers détenus +dans la citadelle de Lille pour en avoir fait beaucoup +moins que vous, car ils ont simplement refusé de prêter +serment.</p> + +<p>—Je n'ai rien demandé, et je serais allé au château +d'If sans me plaindre, s'il avait plu au général de m'y +envoyer.</p> + +<p>—Dieu merci, cela n'est point arrivé; mais enfin il +n'en est pas moins vrai que vous voici sorti de l'armée, +ce qui n'est pas gai pour un officier comme vous, amoureux +de son métier. J'ai été à peu près dans cette position +pendant un moment et je sais ce qu'elle a de triste.</p> + +<p>—Il ne fallait pas faire le 2 Décembre; sans votre +coup d'État je serais toujours capitaine.</p> + +<p>—L'intérêt du pays.</p> + +<p>—Il n'y a rien à dire à cela; aussi je ne dis rien.</p> + +<p>—Sans doute, mais vos amis disent pour vous.</p> + +<p>—Mes amis parlent trop.</p> + +<p>—Vos amis répondent aux questions d'un autre ami +qui les interroge. Croyez-vous que je n'ai pas pressé de +questions madame de Solignac quand j'ai su que vous +aviez donné votre démission? Croyez-vous qu'il ne me +désolait point de ne pouvoir pas vous être utile, alors +que dans ma position, il me serait si facile de vous +servir?</p> + +<p>—Je vous remercie, mais vous savez que je ne peux +rien demander à votre gouvernement et que je ne pourrais +même en rien accepter, alors qu'il me ferait des +avances.</p> + +<p>—Je ne le sais que trop. Aussi je ne veux pas vous +faire des propositions que vous ne pouvez pas écouter. +Non, ce n'est pas cela qui me préoccupe; c'est votre +situation. Madame de Solignac m'a dit que vous faisiez +des dessins, des illustrations pour la maison Taupenot. +Cela n'est pas digne de vous.</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Je ne veux pas dire que vous n'êtes point digne +d'être artiste, je me rappelle des dessins de vous qui +étaient très-remarquables et que je vous ai vu faire avec +une facilité étonnante. Ce que je veux dire c'est que cela +ne peut vous conduire à rien.</p> + +<p>—Cela me conduit à vivre, ce qui est quelque chose, +il me semble.</p> + +<p>—Mais après?</p> + +<p>—Après ces illustrations d'autres, à moins cependant +que je ne....</p> + +<p>—Ah! ne vous arrêtez pas; à moins que vous ne soyez +réintégré dans votre grade par le gouvernement qui remplacera +celui-ci, n'est-ce pas? c'est là ce que vous voulez +dire et ce que vous ne dites pas par politesse. Eh +bien! moi, je serai moins poli, et je vous dirai que ce +gouvernement en a au moins pour quinze ou vingt ans, +ce qui est la moyenne des gouvernements en France. +Dans vingt ans, vous aurez cinquante ans et vous ne +quitterez pas le crayon pour reprendre le sabre. Voilà +pourquoi je voudrais vous voir le quitter tout de suite.</p> + +<p>—Pour prendre quoi?</p> + +<p>—Avec quoi, croyez-vous, que M. de Solignac entretienne +le train qu'il mène? Ce n'est pas avec ses appointements +de sénateur, n'est-ce pas? Un hôtel comme +celui-ci, trois voitures sous les remises, cinq chevaux +dans les écuries, un personnel convenable de domestiques, +tout cela, sans compter les toilettes de madame et +les dépenses de monsieur, ne se paye pas, vous le savez +bien, avec trente mille francs. Ajoutons que mademoiselle +Martory s'est mariée sans dot, et que Solignac était +bas percé, extrêmement bas il y a quelques mois. Vous +ne croyez pas, n'est-ce pas, que Solignac ait reçu du +prince quelques-uns des nombreux millions volés par +nous à la Banque? Non. Eh bien! le mot de ce mystère +est tout simplement qu'il fait des affaires. Un âge nouveau +a commencé pour la France, c'est celui des affaires +et de la spéculation. Solignac l'a compris, et il s'est mis +à la tête de ce mouvement qui va prendre un essor irrésistible. +Aujourd'hui, vous avez vu à sa table un prince +Mazzazoli, un baron Torladès, un comte Vanackère, un +Partridge, et deux ou trois autres personnages qui valent +ceux-là. Et cette réunion de convives ne vous a pas, j'en +suis certain, inspiré une bien grande confiance. Vous +vous êtes dit que c'étaient là des aventuriers, des intrigants, +des fruits secs des gouvernements antérieurs.</p> + +<p>—Je me suis trompé?</p> + +<p>—Je ne dis pas cela; mais revenez dîner ici dans un +an, jour pour jour, et, à la place de ces aventuriers cosmopolites, +vous verrez les rois de la finance qui écouteront +bouche ouverte les moindres mots de Solignac. Qui +aura fait ce miracle? L'expérience. Aujourd'hui Solignac +en est réduit à se servir de gens qui, j'en conviens, ne +méritent pas l'estime des puritains; il débute et il n'a pas +le droit d'être bien exigeant. Mais dans un an, tout le +monde saura qu'il a fait attribuer des concessions de chemin +de fer, de mines, de travaux, à ces aventuriers, et +l'on comptera avec lui. Je vous assure que M. de Solignac +est un homme habile qui deviendra une puissance dans +l'État. Rien que son mariage prouve sa force. Pour la +réussite de ses projets, il avait besoin d'une femme jeune +et belle qui lui permît d'avoir un salon et surtout une +salle à manger. A son âge et dans sa position, cela était +difficile. Cependant il a su en trouver une qui réunit toutes +les qualités exigées pour le rôle qu'il lui destinait: +jeunesse, beauté, naissance, séduction; n'est-ce pas +votre avis?</p> + +<p>Je fis un signe affirmatif.</p> + +<p>—Eh bien, mon cher, servez-vous de Solignac, faites +des affaires avec lui, cela vaudra mieux que de faire des +dessins. Vous avez un beau nom, vous êtes décoré, vous +exercerez un prestige sur l'actionnaire, et Solignac sera +heureux de vous avoir avec lui.</p> + +<p>—Il vous l'a dit?</p> + +<p>—Non, mais avec la connaissance que j'ai de lui, j'en +suis certain; dans deux ou trois ans, vous serez à la tête +de la finance, et alors si certaines circonstances se présentent, +par exemple si vous voulez vous marier, vous +pourrez épouser la femme que vous voudrez. C'est un +conseil d'ami, un bon conseil.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>L</h3> + + +<p>Il est inutile de rapporter la réponse que je fis à Poirier; +elle fut ce qu'elle devait être.</p> + +<p>Mon nom, s'il avait une valeur, «un prestige sur l'actionnaire,» +comme disait Poirier, devait m'empêcher de +faire des bassesses, il ne devait pas m'aider à en commettre. +C'est là, il me semble, ce qu'il y a de meilleur +dans les titres héréditaires; si par malheur nous sommes +trop faibles, dans des circonstances critiques, pour +nous décider nous-mêmes, nous pouvons être très-utilement +influencés par le souvenir de nos aïeux, par notre +nom. On ne devient pas un coquin ou un lâche facilement, +quand on se souvient qu'on a eu un père honnête +ou brave.</p> + +<p>Alors même que je n'aurais pas eu cette raison pour +fermer l'oreille aux propositions de Poirier, j'en aurais +eu dix autres.</p> + +<p>Il est certain que le pays est en proie à la fièvre des +affaires. Pendant les quinze années de la Restauration et +les dix-huit années de règne de Louis-Philippe, la richesse +publique s'est considérablement accrue: la bourgeoisie +a gagné beaucoup et le paysan a commencé à amasser. Il +y a une épargne qui ne demande qu'à être mise en mouvement.</p> + +<p>Jusqu'à présent cette épargne est restée dans les armoires +et au fond des vieux bas de laine, parce qu'on n'a +pas su aller la chercher et qu'elle était trop timide pour +venir elle-même s'offrir aux hauts barons de la finance. +On l'employait prudemment en placements à 4-1/2 sur +première hypothèque, ou bien en achats de terre, et ces +placements faits on recommençait à économiser sou à +sou jusqu'au jour où une somme nouvelle était amassée.</p> + +<p>Mais ce mode de procéder a changé. Aux barons de la +finance, qui restaient tranquillement chez eux, attendant +qu'on leur apportât l'argent qu'ils daignaient à peine accepter, +sont venus se joindre des spéculateurs moins +paresseux.</p> + +<p>Le coup d'État a amené sur l'eau un tas de gens qui +pataugeaient dans la boue et qui comprennent les affaires +autrement que les financiers majestueux du gouvernement +de Juillet. Ils ont prêté leur argent et leurs bras à +l'homme en qui ils ont reconnu un bon aventurier, un +bon chef de troupe, et maintenant que cet homme, +poussé par eux, est arrivé, ils demandent le payement de +leur argent et de leur dévouement. Il est bien probable +que Louis-Napoléon serait heureux de se débarrasser +de ses complices exigeants; mais, grâce à Dieu, le châtiment +de ceux qui ont eu recours à l'intrigue est d'être +toujours exploités par l'intrigue. Vous vous êtes servi des +gredins, les gredins à leur tour se serviront de vous et ne +vous lâcheront plus. L'appui que vous leur avez demandé +en un jour de détresse, vous serez condamné à le leur +rendre pendant vos années de prospérité.</p> + +<p>Ces gens sont d'autant plus pressés de profiter de la +position qu'ils ont su conquérir brusquement et inespérément, +qu'ils ont attendu plus longtemps. Ils ne sont +point, comme leurs devanciers, restés derrière le grillage +de leur caisse, se contentant d'en ouvrir le guichet +pour ceux qui voulaient y verser leur argent. Ils ont pris +la peine d'aller eux-mêmes à la recherche de cet argent, +et tous les moyens, toutes les amorces, tous les appâts +leur ont été bons pour le faire sortir. La révolution de +1848 a fait entrer le peuple dans la politique en lui donnant +le suffrage universel, le coup d'État le fait entrer +dans la spéculation.</p> + +<p>Je ne veux rien dire du suffrage universel, bien que je +sois terriblement irrité contre lui, depuis qu'il a eu la faiblesse +d'absoudre l'auteur du Deux-Décembre, mais, la +spéculation universelle, je n'en veux à aucun prix, et je +n'irai pas me faire un de ses agents et de ses courtiers. +Le beau résultat quand la contagion des affaires aura pénétré +jusque dans les villages et quand le paysan lui-même +aura souci de la cote de la Bourse: la fièvre de l'or +est la maladie la plus effroyable qui puisse fondre sur un +peuple.</p> + +<p>Je ne sais si M. de Solignac pense comme moi sur ce +sujet et s'il ne croit pas, au contraire, que les meilleurs +gouvernements sont ceux qui développent la fortune publique. +Mais peu importe; il suffit que mon sentiment sur +l'agiotage soit ce qu'il est pour m'empêcher de m'associer +à ses spéculations pour la part la plus minime, alors +même que j'aurais la preuve de l'honnêteté parfaite du +spéculateur.</p> + +<p>L'associé de M. de Solignac, moi!</p> + +<p>Cette idée seule me fait monter le sang de la honte au +front.</p> + +<p>L'associé d'un homme que je méprise et que je hais: +divisés par notre amour, réunis par notre intérêt.</p> + +<p>C'est déjà trop de honte pour moi que la lâcheté de +ma passion me fasse aller chez lui et m'oblige à lui serrer +la main, à manger à sa table, à l'écouter, à lui sourire.</p> + +<p>Mon amour m'est jusqu'à un certain point une excuse; +mais l'intérêt?</p> + +<p>Pendant que Poirier m'exposait son plan, je me demandais +comment il en avait eu l'idée, s'il en était le seul +auteur, et si Clotilde ne le lui avait point suggéré. Je +voulus l'interroger à ce sujet, mais je n'osai le faire directement, +et mes questions timides n'eurent d'autre résultat +que d'amener chez mon ancien camarade une +chaleureuse protestation de dévouement: il avait voulu +m'être utile, et son expérience de la vie en même temps +que son amitié pour moi lui avaient inspiré ce moyen.</p> + +<p>Je fus heureux de cette réponse et m'en voulus presque +d'avoir pu croire Clotilde capable d'une pareille +idée; incontestablement elle n'avait pu naître que dans +l'esprit d'un homme comme Poirier, absolument débarrassé +de tous préjugés, qui, dans la vie, ne voit que +des intérêts, et ne s'inquiète plus depuis longtemps des +moyens par lesquels on arrive à les satisfaire.</p> + +<p>La réflexion me confirma dans cette croyance. Aussi +je fus bien surpris le mercredi suivant lorsque Clotilde +me demanda tout à coup si j'avais pensé aux conseils du +colonel Poirier.</p> + +<p>Afin d'être seul avec elle, j'étais arrivé de bonne heure +pour lui faire ma visite, et ce fut pour ainsi dire son premier +mot.</p> + +<p>Je la regardai un moment sans répondre tant j'étais +étonné de sa question.</p> + +<p>—Ainsi, c'est vous qui avez eu cette idée? dis-je à la +fin.</p> + +<p>—Cela vous étonne?</p> + +<p>—Je l'avoue.</p> + +<p>—Vous croyez donc que je ne pense pas à vous et +que je ne fais pas sans cesse des projets auxquels je tâche +de me rattacher par un lien quelconque. C'est là ce qui +m'a inspiré cette idée.</p> + +<p>—De l'intention, je suis vivement touché, chère Clotilde, +car elle est une preuve de tendresse; mais l'idée?</p> + +<p>—Eh bien, qu'a de mauvais cette idée? Elle vous +blesse dans votre fierté de gentilhomme? J'avoue que je +n'avais pas pensé à cela. Je savais que vous ne pensiez +pas comme ces hobereaux qui se croiraient déshonorés +s'ils se servaient de leurs dix doigts ou de leur intelligence +pour faire oeuvre de travail. Vous travaillez; passez-moi +le mot: «Vous gagnez votre vie,» qu'importe que ce +soit en faisant des dessins ou que ce soit en faisant des +affaires; c'est toujours travailler. Seulement les dessins +vous obligent à travailler vous-même pour gagner peu, +tandis que les affaires vous permettent de faire travailler +les autres pour gagner beaucoup, voilà tout.</p> + +<p>—Vous n'avez vu que cela dans votre idée?</p> + +<p>—J'ai vu encore autre chose, et je suis surprise que +vous ne le voyez pas vous-même. J'ai vu un moyen d'être +réunis sans avoir rien à craindre de personne. Si vous +étiez intéressé dans les affaires de M. de Solignac, vous +seriez en relations quotidiennes avec lui. Au lieu de venir +ici une fois par hasard en visite ou pour dîner, vous y +viendriez tous les jours, amené par de bonnes raisons qui +défieraient les insinuations et les calomnies. Je voudrais +tant vous avoir sans cesse près de moi; je serais si heureuse +de vous voir toujours, à chaque instant, toute la +journée, du matin au soir. Tout d'abord, j'avais eu un +autre projet. Faut-il vous le dire et ne vous en fâcherez-vous +pas?</p> + +<p>—Du projet peut-être, mais en tout cas je suis bien +certain que je n'aurai qu'à vous remercier de l'intention.</p> + +<p>—Puisque vous le voulez, je me confesse. Quand vous +m'avez dit que vous aviez été forcé d'accepter ce travail de +dessinateur, l'idée m'est venue de vous proposer un autre +genre de travail qui serait moins pénible et qui aurait +le grand avantage de nous réunir. Pourquoi ne serait-il +pas le secrétaire de M. de Solignac? me suis-je dit.</p> + +<p>—Moi! vous avez pu penser?</p> + +<p>—Laissez-moi vous dire ce que j'ai pensé et dans +l'ordre où je l'ai pensé. D'abord, je n'ai songé qu'à une +chose: notre réunion. Je vous voyais tous les matins, je +descendais dans le cabinet de M. de Solignac pendant +votre travail; je vous voyais dans la journée, je vous +voyais le soir. Peut-être même était-il possible de vous +organiser un appartement dans le pavillon. Nous ne nous +quittions plus.</p> + +<p>—Et votre mari!</p> + +<p>—Mon mari aurait été très sensible à l'honneur d'avoir +pour secrétaire un homme comme vous; cela fait +bien de dire: «Le comte de Saint-Nérée, mon secrétaire.» +D'ailleurs, M. de Solignac n'est pas jaloux. Il a pu +autrefois vous paraître gênant par sa surveillance; mais +alors je n'étais pas sa femme et il avait peur que je devinsse +la vôtre; maintenant qu'il est mon mari, il ne s'inquiète +plus de moi et ne me demande qu'une chose: +diriger sa maison comme il veut qu'elle aille pour le bien +de ses affaires; je suis pour lui une sorte de maître de +cérémonies, et pourvu que chez lui on me trouve parée +dans ce salon, pourvu que dans le monde je fasse mon +entrée à son bras, il ne me demande rien de plus. Ce +n'est donc pas lui qui a arrêté mon projet, c'est vous. +J'ai craint de vous blesser. Je me suis dit que votre fierté +ne pourrait pas se plier. J'ai cru que votre amour ne serait +pas assez grand pour me faire ce sacrifice, et alors je +me suis rabattue sur cette idée qui vous étonne.</p> + +<p>—Ce qui m'étonne, c'est que vous n'ayez pas pensé à +ce qu'il y a d'odieux et de honteux dans ce rôle que vous +me destinez.</p> + +<p>—Vous seul pouviez le rendre honteux; si vous m'aimiez +comme je vous aime et veux toujours vous aimer, si à +votre amour vous ne mêliez pas de mauvaises espérances, +ce rôle ne serait pas ce que vous dites.</p> + +<p>—Pour ma dignité, je vous en supplie, Clotilde, ne +m'obligez pas à des relations suivies avec M. de Solignac.</p> + +<p>—Vous pensez à votre dignité, moi je ne pense qu'à +mon amour, et vous dites que vous m'aimez.</p> + +<p>Notre discussion menaçait de prendre une tournure +dangereuse lorsqu'elle fut interrompue par l'arrivée de +M. de Solignac.</p> + +<p>—Je suis heureux de vous voir, dit-il, après les premières +politesses et j'allais monter chez vous. Vous connaissez +bien la province d'Oran, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Je l'ai parcourue pendant cinq ans jour et nuit.</p> + +<p>—Vous pouvez me rendre un grand service.</p> + +<p>Alors il m'expliqua qu'il était en train de fonder une +affaire pour construire des barrages sur les principales +rivières de la province: Chelif, Mina, Habra, Sig, afin de +fournir de l'eau aux irrigations, et il me demanda tout ce +que je savais sur le cours de ces rivières, sur les plaines +et sur les villages qu'elles traversent. Puis, comme il y +avait des questions techniques sur le débit d'eau, l'altitude, +le sous-sol, que je ne pouvais pas résoudre, il me +pria de t'écrire.</p> + +<p>—Quelques mots de l'officier de l'état-major qui relève +ces contrées, me dit-il, me fortifieront auprès de +nos ingénieurs.</p> + +<p>Et sous sa dictée, pour ainsi dire, je t'écrivis la lettre +géographique à laquelle tu as répondu, sans te douter +bien certainement des conditions dans lesquelles je me +trouvais, en te questionnant ainsi brusquement, sur un +sujet que nous n'avons point l'habitude de traiter.</p> + +<p>Ce ne fut pas tout; il me pria encore de lui écrire une +lettre dans laquelle je consignerais tout ce que je savais +sur cette question.</p> + +<p>J'étais pris de telle sorte qu'il m'était impossible de refuser; +je fis donc ma lettre en m'attachant surtout à +m'enfermer dans une vérité rigoureuse, puis je ne pensai +plus à cette affaire.</p> + +<p>Mais hier je reçus la visite de M. de Solignac; il m'apportait +un long rapport sur ces barrages et, dans ce rapport, +se trouvaient ma lettre et la tienne, «lettres émanant +de deux officiers, disait une note, qui, à des titres +différents, ont toute autorité pour parler de cette question.»</p> + +<p>Cela me fit faire une grimace qui s'accentua singulièrement +quand M. de Solignac m'offrit un paquet d'actions +libérées de sa compagnie.</p> + +<p>Bien entendu, je ne les ai point acceptées. Mais le refus +a été dur et la discussion difficile.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>LI</h3> + + +<p>Dans les anciens fabliaux, il y a un sujet qui revient +souvent sous la plume des trouvères, à savoir si un amant +peut être heureux en respectant la pureté de sa dame.</p> + +<p>Je me rappelle avoir lu sur cette question de longues +dissertations plaintives, mais combien sont légères les +impressions de la lecture, à côté de celles que donne la +réalité.</p> + +<p>Depuis que je suis près de Clotilde ou plus justement +depuis qu'elle me sait près d'elle, je vis continuellement +dans le trouble et dans la fièvre.</p> + +<p>Par le seul fait de notre amour et des exigences qui en +résultent, la vie que je m'étais arrangée a été bouleversée.</p> + +<p>Comme je suis contraint par la nécessité de faire un +certain nombre de dessins par semaine, et que je n'ai +plus, comme autrefois, toute ma journée pour travailler, +je me lève à cinq heures tous les matins et je travaille +jusqu'à dix ou onze heures avec toute l'activité dont je +suis capable. Je ne me crois pas paresseux et je n'ai aucune +frayeur du papier blanc; cependant ce procédé de +travail que j'ai été contraint d'adopter m'est pénible et +fatigant.</p> + +<p>Faire douze lieues par jour en douze heures d'un pas +régulier, n'est pas un exercice bien pénible, on jouit de +la route et on en profite; si l'on rencontre un site agréable, +on peut même s'arrêter pour l'examiner à loisir; au +contraire, faire douze lieues en six heures, au pas gymnastique, +demande une dépense de forces qui, à la longue, +lasse et épuise. C'est le pas gymnastique que j'ai +dû introduire dans mon travail, et c'est par lui que j'ai +remplacé la promenade qui m'était si agréable.</p> + +<p>Je ne <i>lâche</i> pas mes dessins, comme on dit en style +d'atelier, et j'espère bien n'en jamais arriver là, mais +enfin je n'ai plus le plaisir de les caresser; au lieu d'attendre +que les idées me viennent doucement, je vais les +chercher avec les fers et les amène de force. Je n'ai que +cinq heures à moi et il faut qu'à onze heures mes yeux +soient plus souvent sur mon miroir que sur mon papier, +car c'est le moment où Clotilde se lève, et où elle paraît +à la fenêtre de sa chambre en attendant qu'elle descende +dans le jardin.</p> + +<p>Je suis là et nous échangeons un regard; c'est alors +que se décide ma journée, qui, bien entendu, est réglée +sur celle de Clotilde.</p> + +<p>Pour cela nous avons adopté un système de télégraphie +qui nous est particulier et qui nous permet de nous entendre +au moins sur quelques points principaux.</p> + +<p>Comme je n'ai aucune direction, aucune volonté dans +l'arrangement de cette journée et que je me conforme à +ce que Clotilde m'indique, je ne parais pas à ma fenêtre +pendant tout le temps qu'elle me transmet sa dépêche. +Après que nous nous sommes regardés un moment, je +rentre dans ma chambre et, me plaçant devant mon miroir +que je dispose pour qu'il reçoive tous les mouvements +de Clotilde, suivant qu'elle est à sa fenêtre ou dans +le jardin, je note ses signaux.</p> + +<p>Si elle lève le bras droit en l'air, cela veut dire qu'elle +va le soir à un théâtre de musique; le bras levé une fois, +c'est l'Opéra; deux fois, les Italiens; trois fois, l'Opéra Comique. +Si c'est le bras gauche qui transmet le signal, +cela veut dire que c'est à un théâtre de genre qu'elle ira, +une fois les Français, deux fois le Gymnase, trois fois le +Vaudeville et ainsi de suite: notre clef, convenue à l'avance, +a prévu les théâtres les plus impossibles.</p> + +<p>Si, en descendant au jardin, elle commence sa promenade +à droite, cela signifie qu'elle ira au bois de Boulogne; +si elle s'arrête à moitié chemin et revient sur ses +pas, elle s'arrêtera dans la journée à l'Arc-de-Triomphe +et reviendra dans les Champs-Élysées.</p> + +<p>Si elle se coiffe avec une natte relevée sur la tête, ainsi +qu'elle se coiffait autrefois à Cassis, c'est que M. de Solignac +sera absent durant la journée entière et qu'elle sera +toute à moi. Un livre à la main, elle restera seule et ne +recevra personne. Pas de livre, je pourrai lui faire visite.</p> + +<p>Quelquefois les signaux sont longs et compliqués, et je +dois les écrire pour ne pas les brouiller dans ma mémoire; +car, si précis que soit ce langage façonné à notre +usage, il ne vaut pas la parole, et la nécessité de la traduction +m'entraînerait facilement à des erreurs.</p> + +<p>Sur cette dépêche, j'arrange ma journée.</p> + +<p>Si Clotilde ne doit faire qu'une simple promenade dans +les Champs-Élysées, je vais à l'avance m'asseoir au pied +d'un orme, et je reste là au milieu des badauds et des +étrangers venus pour jouir du Paris mondain qui défile +dans l'avenue. Quand elle passe devant moi, je la salue, +elle me sourit, nos regards s'embrassent.</p> + +<p>Si elle doit aller jusqu'au bois de Boulogne, je vais l'attendre, +et quelquefois elle me fait la grâce de descendre +de voiture pour se promener pendant cinq minutes en +s'appuyant sur mon bras. Nous cherchons un sentier +écarté, et doucement serrés l'un contre l'autre, nous +jouissons délicieusement de ce court moment.</p> + +<p>Mais ces bonnes fortunes sont rares, car elles nous +mettent à la discrétion d'un passant curieux ou d'un +valet bavard; et chaque fois je suis le premier à représenter +à Clotilde combien elles sont dangereuses. Que +faut-il pour que nos rencontres soient connues de M. de +Solignac ou du monde, et comment ne le sont-elles pas +déjà?</p> + +<p>—Vous aimeriez mieux me voir chez vous, n'est-ce +pas? dit-elle en souriant.</p> + +<p>—Sans doute, et, sous tous les rapports, le danger serait +moindre.</p> + +<p>—Peut-être. Mais si je retournais chez vous une seconde +fois, je devrais bientôt y retourner une troisième, +puis une quatrième, puis toujours, car je ne saurais pas +résister à vos prières. C'est beaucoup trop d'y avoir été +une première.</p> + +<p>—Vous le regrettez?</p> + +<p>—Non, mais voyez où cela nous a entraînés. Et cependant, +si loin que nous soyons arrivés, je ne regrette +pas cette visite, comme vous me le reprochez. C'était un +devoir envers vous. Et bien que ce devoir accompli m'ait +chargée d'une faute lourde pour le présent et menaçante +pour l'avenir, je la ferais encore si c'était à recommencer. +Mais pour ne pas augmenter le poids de cette +faute, pour me l'alléger, il faut que vous n'insistiez pas +ainsi sans cesse, et à propos de tout, sur votre désir de +me voir une seconde fois chez vous. Comme vous, je reconnais +que les chances d'être rencontrée seraient moins +grandes qu'ici, mais ici j'ai une dernière ressource que +je n'aurais pas chez vous; c'est d'avouer. Que M. de Solignac +apprenne que nous nous sommes promenés dans +cette allée, je ne nierai pas et j'aurai dans le hasard une +explication que je n'aurais pas chez vous. Nous nous +sommes rencontrés; le hasard a tout fait. Mais le hasard +ne peut pas me faire monter vos cinq étages. J'allais chez +vous pour vous; une femme peut-elle se résoudre à un +pareil aveu: je ne supporterais pas cette honte. Au moins +laissez-moi la liberté de choisir celle à laquelle je peux +m'exposer.</p> + +<p>—Si on découvre ces promenades, nous ne nous verrons +plus.</p> + +<p>—Nous ne nous verrions plus ici, mais nous nous +verrions ailleurs, rien ne serait perdu. Pourquoi prendre +toujours ainsi les choses par le plus mauvais côté et les +pousser à l'extrême? Pourquoi ne pas espérer et s'en fier +à la chance? C'est une fâcheuse disposition de votre caractère +de vouloir que tout soit réglé méthodiquement +dans votre vie; pour être tranquille et confiant, vous auriez +besoin de savoir ce que vous ferez d'aujourd'hui en +dix ans; si nous nous promènerons dans cette allée; si +je vous aimerai.</p> + +<p>—Moi, je suis certain de vous aimer dans dix ans +comme je vous aime aujourd'hui; s'il y a un changement +dans mon amour, ce sera en plus et non en moins, car +vous m'êtes de plus en plus chère, aujourd'hui plus que +vous ne l'étiez hier, hier plus que vous ne l'étiez il y a +un mois.</p> + +<p>—Qui est certain du lendemain, vous excepté, mon +ami? Laissez aller la vie, et prenons en riant les bonnes +fortunes qu'elle nous envoie. L'imprévu n'a donc pas de +charme pour vous?</p> + +<p>—L'incertitude m'épouvante.</p> + +<p>—Je comprendrais cette peur de l'imprévu si vous +ne me saviez pas disposée à profiter de toutes les occasions +qu'il nous offre, et même à les faire naître; +ce reproche, vous ne pouvez pas me l'adresser, n'est-ce +pas? Si nous ne sommes pas toujours ensemble du matin +au soir, ce n'est pas ma faute, et vous voyez vous-même +comment je travaille à notre réunion.</p> + +<p>—A notre réunion en public, oui, mais dans l'intimité, +dans le tête-à-tête....</p> + +<p>—Et que voulez-vous que je fasse?</p> + +<p>—Si vous vouliez.</p> + +<p>—Dites si je pouvais, ou plutôt ne dites rien, et ne +revenons pas sur un sujet qui ne peut que nous peiner +tous deux.</p> + +<p>Ce qu'elle appelait les bonnes fortunes de la vie, c'étaient +nos rencontres fortuites, et la vérité est qu'elles se +produisaient presque chaque jour et même plusieurs fois +par jour.</p> + +<p>Partout où se réunissaient trois personnes à la mode, +il était certain qu'elle ferait la quatrième: aux expositions +de peinture, aux sermons de charité, aux courses, +aux premières représentations.</p> + +<p>J'aurais voulu ne voir là qu'un empressement à chercher +les occasions d'être ensemble; par malheur, si bien +disposé que je fusse à croire tout ce qui pouvait caresser +mon amour, je ne pouvais me faire cette illusion.</p> + +<p>En se montrant ainsi partout, Clotilde obéit un peu à +son goût pour le plaisir, un peu aussi au désir de me +rencontrer, mais surtout elle se conforme aux intentions +de son mari qui veut qu'elle soit à la mode. Ce n'est pas +pour lui qu'il a épousé une femme jeune et belle, c'est +pour le monde; de même que c'est pour le monde qu'il +a de beaux chevaux et qu'il tâche d'avoir une bonne +table. Il faut qu'on parle de lui, et tout ce qui peut augmenter +sa notoriété et, en fin de compte, servir ses affaires, +lui est bon. Que ce genre de vie expose sa femme à +de certains dangers, il n'en a souci; son ambition n'est +pas qu'on écrive sur sa tombe: «Il fut bon père et bon +époux.» S'il a jamais eu le sens de la famille, il y a longtemps +qu'il l'a perdu. A son âge, il est pressé de jouir, +et les jouissances qu'il demande, ne sont point celles qui +font le bonheur du commun des mortels.</p> + +<p>Quand je rencontre Clotilde au théâtre ou aux courses, +nous avons là aussi, bien entendu, un langage muet pour +nous entendre.</p> + +<p>Si elle porte la main gauche à sa joue en me regardant, +je peux m'approcher; si, au contraire, elle ne me +fait aucun signe, je dois rester éloigné d'elle; enfin, si, +pendant ma visite, elle arrange ses cheveux de la main +droite, je dois aussitôt la quitter.</p> + +<p>C'est là une de mes grandes souffrances, la plus poignante, +la plus exaspérante peut-être. Dans sa position, +jeune, charmante, mariée à un vieillard qui ne montre +aucune jalousie et laisse toute liberté à sa femme, elle +doit être entourée et courtisée. Elle l'est en effet. Tous +les hommes de son monde s'empressent autour d'elle, +et même beaucoup d'autres, qui, s'ils n'étaient attirés +par sa séduction, n'auraient jamais salué M. de Solignac +et qui pour obtenir un sourire de la femme se font les +flatteurs du mari.</p> + +<p>C'est au milieu de cette cour que bien souvent je suis +obligé de la quitter. On la presse, on la complimente, on +fait la roue devant elle, j'enrage dans le coin où je me +suis retiré; elle porte la main droite à ses cheveux, je me +lève, je la salue et je pars.</p> + +<p>Je ne dis pas un mot, mais je m'éloigne la colère dans +le coeur, furieux contre elle, qui sourit à ces hommages, +furieux contre ce mari qui les supporte, furieux contre +ces hommes jeunes ou vieux, beaux ou laids, intelligents +ou bêtes, qui la souillent de leurs désirs.</p> + +<p>Redescendu à ma place, je braque ma lorgnette sur la +scène, mais mes yeux, au lieu de regarder dans les tubes +noircis, regardent du côté de sa loge. Je la vois rire et +plaisanter; je la vois écouter ceux qui lui parlent; je la +vois serrer les mains qui se tendent vers les siennes; +puis, quand la toile est levée, je suis avec angoisse la +direction de la lorgnette; qui cherche-t-elle dans la salle? +Qui occupe sa pensée, son souvenir ou son caprice?</p> + +<p>Le spectacle fini, je cours me placer dans l'escalier ou +dans le vestibule, sur son passage; je la vois passer emmitouflée +dans sa pelisse, souriant à tous ceux qui la +saluent; elle me fait une inclination de tête, un signe à +peine perceptible, et c'est fini.</p> + +<p>Je n'ai plus qu'à rentrer, à regarder la fenêtre de sa +chambre et à me coucher bien vite pour me lever le lendemain +à cinq heures dispos au travail.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>LII</h3> + + +<p>Et qui vous force à supporter cette vie? me diraient les +gens raisonnables, si je les prenais pour confidents de +ma folie. Vous n'êtes point heureux, allez-vous-en. Vous +avez à vous plaindre de celle que vous aimez, ne l'aimez +plus; et s'il vous faut absolument un amour au coeur, +aimez-en une autre.</p> + +<p>Je reconnais volontiers que ce conseil est sage, et probablement +c'est celui que je donnerais à l'ami qui me +conterait des peines semblables aux miennes.</p> + +<p>—Soyez fort, raidissez-vous, n'abdiquez pas votre +volonté et votre dignité d'homme. Il n'y a que le premier +effort qui soit douloureux. C'est une dent à arracher, +rien de plus; l'os de la mâchoire cassé, la dent vient +facilement, et l'on est heureux d'en être débarrassé. Un +peu de poigne.</p> + +<p>Voilà bien le malheur; on se fait arracher les dents +dont on souffre: on ne se les arrache pas soi-même. Le +dentiste qui déploie une belle solidité de poigne sur +votre mâchoire serait beaucoup moins ferme sur la +sienne propre; au premier craquement, il lâcherait la +clef de Garangeot.</p> + +<p>C'est ce qui m'est arrivé chaque fois que j'ai voulu +m'arracher mon amour; j'étais bien décidé; je saisissais +solidement la clef, j'appliquais le crochet; mais au moment +où il s'agissait de faire opérer le mouvement de +bascule, la douleur était plus forte que la volonté et je +n'allais pas jusqu'au bout.</p> + +<p>Ce ne sont pas les encouragements qui m'ont manqué +pourtant; car, bien que je n'aie pas parlé de mon amour +et n'aie point pris mes camarades pour confidents, ceux-ci +se sont bien vite aperçus des changements qui se faisaient +dans ma vie, tout d'abord si régulière et si calme.</p> + +<p>Le jour même de la visite de Clotilde, ils m'ont raillé +pendant le dîner sur ce qu'ils ont appelé en riant mon +dévergondage.</p> + +<p>—Vous savez qu'il est arrivé aujourd'hui un fait très-grave; +une femme a passé sur notre palier, et comme +elle n'est pas venue chez moi....</p> + +<p>—Ni chez moi.</p> + +<p>—Elle est allée chez Saint-Nérée; j'ai entendu le frou-frou +de sa robe à son arrivée et à son départ.</p> + +<p>—C'était peut-être la grand'mère de notre ami.</p> + +<p>—Ou sa soeur.</p> + +<p>—Notre ami n'a ni grand'mère, ni soeur, mais il a un +caractère sournois; il cachait son jeu. Officier de cavalerie, +oeil sentimental, oreilles rouges et pas de maîtresse, +c'était invraisemblable. Pendant plusieurs mois, +il a pu nous tromper. Mais maintenant, nous savons la +vérité; cet artiste vertueux s'enfermait pour travailler.</p> + +<p>Comme je ne répondis rien à ces plaisanteries, elles +n'allèrent pas plus loin ce jour-là; mais elles recommencèrent +bientôt. Puis, quand on m'entendit rentrer à une +heure presque toutes les nuits et me mettre au travail +dès cinq heures; quand on me vit exagérer les économies +de mon dîner déjà si maigre, les plaisanteries se +changèrent en avertissements discrets, et l'on me reprocha +doucement de trop travailler.</p> + +<p>—Vous n'y résisterez pas, me dit-on, l'homme qui +travaille de l'esprit a besoin de plus de sommeil que +celui qui ne travaille que des jambes: il faut que la tête +se repose en proportion de l'effort qu'elle a fait. Travaillez +moins le matin, ou plutôt amusez-vous moins le +soir.</p> + +<p>Le conseil était bon, mais je ne pouvais le suivre. Si je +rentrais tard, c'était pour rester avec Clotilde, et si je me +levais tôt, c'était pour faire un plus grand nombre de +dessins. Les fauteuils d'orchestre coûtent cher; les gants +blancs ne durent pas longtemps, et chaque mois mes +dépenses, si économe que je fusse, excédaient mes recettes.</p> + +<p>Mes amis, voyant qu'ils n'obtenaient rien de moi, s'y +prirent d'une autre manière. Nous étions en été, et depuis +assez longtemps mes camarades parlaient d'aller faire +des études en province. La veille de leur départ, je vis +entrer dans mon atelier, à sept heures du matin, Gabriel +Lindet, celui d'entre eux qui m'avait toujours témoigné +le plus de sympathie.</p> + +<p>—Vous savez que nous partons demain, me dit-il, je +viens au nom de nos camarades vous proposer de partir +avec nous. Au lieu de rester à vous ennuyer ici tout seul, +vous travaillerez avec nous, et cela ne vous sera peut-être +pas inutile.</p> + +<p>Je me rejetai sur mes travaux qui me retenaient à +Paris.</p> + +<p>—Je ne vous demande pas de confidences, dit-il, et je +vous assure que je n'en veux pas provoquer, pas plus +que je ne veux être indiscret. Cependant, laissez-moi +vous dire que vous avez tort de repousser ma proposition. +Vous souffrez, et d'un autre côté, vous travaillez beaucoup +trop; vous vous userez dans cette double peine. +Venez avec nous; nous vous distrairons.</p> + +<p>Puis il ajouta tout ce qu'il pouvait dire pour me décider, +mais naturellement ses efforts furent inutiles, je +ne quittai point Paris, et n'ayant plus personne autour +de moi pour me distraire, je m'enfonçai plus profondément +dans ma passion et m'y enfermai étroitement.</p> + +<p>Je ne veux pas dire qu'il n'est pas possible de vivre +pleinement heureux auprès d'une jeune fille qu'on aime +et de se contenter des joies immatérielles d'un amour +pur. Je ne veux même pas dire qu'il n'y ait pas des +femmes capables d'inspirer et de contenir un amour de +ce genre.</p> + +<p>Seulement le malheur de ma position, c'est que Clotilde +n'est plus cette jeune fille et qu'elle n'est pas cette +femme. Dans sa beauté vigoureuse, dans son regard ardent, +dans ses mouvements ondoyants, dans toute sa +personne enfin, il y a une voix qui parle une autre langue +que celle de l'âme. Malgré qu'on veuille et qu'on fasse, +on ne peut pas rester près d'elle sans être entraîné dans +un tourbillon d'idées où ce n'est pas l'esprit qui commande +en maître.</p> + +<p>Quand j'ai passé une heure dans sa loge, quand son +pied s'est posé sur le mien, quand sa main a cherché et +serré la mienne dans une furtive caresse, quand, sous +prétexte de me dire un mot à l'oreille, ses lèvres ont +effleuré ma joue, je ne suis point dans des dispositions à +m'agenouiller devant elle et à l'adorer de loin respectueusement.</p> + +<p>Quand, dans une visite chez elle, j'ai eu le bonheur de +la trouver seule; quand je l'ai tenue serrée dans une +longue étreinte, mes yeux sur ses yeux, son souffle mêlé +au mien; quand de sa voix vibrante, en me regardant +jusqu'au plus profond du coeur, elle m'a dit ce mot +qu'elle me répète souvent: «Suis-je votre femme, Guillaume, +est-ce comme votre femme que vous m'aimez et +m'estimez?» quand, pendant ces visites qui se prolongent +longtemps, chaque mot a été un mot d'amour, +chaque regard une caresse, chaque sourire une promesse; +quand, pendant de longs silences, la main dans +la main, les yeux dans les yeux, nous sommes restés frémissants, +enivrés, liés puissamment l'un à l'autre par ce +courant magnétique que la chair dégage et transmet, je +ne peux pas rentrer calme chez moi, et me mettre tranquillement +au travail en me disant que Clotilde est un +ange.</p> + +<p>Femme au contraire; femme ou démon: c'est la femme +que j'aime; c'est le démon qui allume la fièvre dans mes +veines, que j'adore et que je désire ardemment. Je ne +suis ni un vieillard ni un saint; j'ai trente ans, et, comme +dit Lindet, je suis un officier de cavalerie.</p> + +<p>Malgré tout, les choses eussent pu durer longtemps +ainsi, sans un incident qui tout d'abord semblait devoir +désespérer mon amour et qui au contraire fit son bonheur.</p> + +<p>L'été arrivé, M. de Solignac avait trouvé qu'il ne pouvait +pas rester à Paris. Ce n'était pas qu'il eût des goûts +bucoliques qui l'obligeassent à aller respirer l'air pur des +champs. Ce n'était pas non plus que Clotilde aimât beaucoup +la campagne, car, ainsi que presque toutes les +femmes qui ont été menacées de vivre à la campagne, +elle adorait Paris. Mais les lois du monde commandaient, +et il était inconvenant de rester à Paris quand les gens +marquants étaient dans leurs terres.</p> + +<p>N'ayant ni terre ni château héréditaire, M. de Solignac +avait loué une maison sur le coteau qui s'étend entre +Andilly et Montmorency, et il avait fait aux convenances +le sacrifice de s'établir pour trois mois, dans cette maison, +une des plus charmantes de ce charmant pays.</p> + +<p>Trois mois! En apprenant cette nouvelle, j'avais été +désolé. Comment vivre pendant trois mois sans voir +Clotilde chaque matin! Comment rompre mes habitudes +de chaque jour! Mon miroir muet pendant trois mois, +c'était impossible!</p> + +<p>Pour m'adoucir cette désolation, Clotilde m'avait fait +inviter à dîner tous les mercredis à Andilly; et comme je +n'étais plus au temps où certains scrupules m'arrêtaient, +j'avais accepté avec bonheur.</p> + +<p>Le troisième mercredi qui suivit cette installation à la +campagne, je vis venir Clotilde au-devant de moi quand +j'entrai dans le jardin. Elle était souriante, et il y avait +dans son regard quelque chose de gai qui me frappa.</p> + +<p>—Une bonne nouvelle, dit-elle en me tendant la main, +nous sommes libres, nous sommes seuls. M. de Solignac +est parti hier à l'improviste pour Londres. Je devais vous +en prévenir; <i>j'aurai</i> oublié. Nous avons deux heures +avant le dîner: que veux-tu en faire? Tu es maître, commande.</p> + +<p>—D'abord je veux ton bras.</p> + +<p>Elle se serra contre moi.</p> + +<p>—Comme cela?</p> + +<p>—Tes yeux.</p> + +<p>Elle pencha sa tête en arrière et me regarda longuement.</p> + +<p>—Comme cela?</p> + +<p>—Maintenant, allons droit devant nous.</p> + +<p>—J'avais prévu ton désir, j'ai la clef du bois.</p> + +<p>Et par la porte qui ouvre sur la forêt, nous sortîmes. +Ce que fut cette promenade en plein bois, seuls, libres, +serrés l'un contre l'autre, parlant sans retenir notre voix, +nous regardant sans souci des importuns ou des jaloux,—un +émerveillement, un rêve. Comme le soleil était radieux; +comme l'ombre était fraîche; comme la musique +de la brise dans le feuillage des trembles était douce, se +mêlant aux chants des fauvettes qui voletaient çà et là +sous les taillis!</p> + +<p>Ces deux heures passèrent comme un éclair, et Clotilde, +qui n'avait pas perdu au même degré que moi le +sentiment de la vie ordinaire, me ramena à la maison.</p> + +<p>—Et dîner! dit-elle. Comme je <i>devais</i> être seule, je +n'ai pas pu ordonner le menu que j'aurais voulu. Cependant, +tout en commandant un dîner pour moi, je crois +que je suis arrivée à le faire faire au goût de mon ami. +Nous allons voir si j'ai réussi.</p> + +<p>Le couvert était mis sous une véranda qui prolonge la +salle à manger jusque dans le jardin.</p> + +<p>—Suis-je madame de Saint-Nérée? me dit-elle à voix +basse en nous asseyant.</p> + +<p>Et pendant tout le temps que dura le dîner, elle prit +plaisir à jouer ce rôle; et ce qu'il y eut de particulier, c'est +que, par des nuances pleines de finesse, elle sut très-bien +préciser cette situation: elle ne fut pas madame de Solignac, +elle fut madame de Saint-Nérée: j'étais son mari, +elle n'en avait jamais eu d'autre. Et il y a de braves gens +qui reprochent la tromperie aux femmes!</p> + +<p>La soirée comme la journée s'écoula avec une rapidité +terrible, et, à mesure que l'heure marcha, la tristesse +m'envahit.</p> + +<p>—Pourquoi ce regard chagrin? me dit-elle.</p> + +<p>—Il va falloir partir. Ah! Clotilde, si vous vouliez.</p> + +<p>—Faut-il donc que vous attristiez cette journée de +bonheur, et voulez-vous me faire repentir de ma confiance +en vous?</p> + +<p>A dix heures, on vint me prévenir que la voiture +m'attendait pour me conduire à la station d'Ermont. Je +partis.</p> + +<p>Mais à Ermont, au lieu de m'embarquer dans le chemin +de fer, je revins rapidement à Andilly et j'entrai +dans le jardin par le saut de loup que j'escaladai. Doucement +et à pas étouffés je me dirigeai vers la maison. Une +lampe brillait dans la chambre de Clotilde qui ouvrait sur +le jardin par une porte-fenêtre.</p> + +<p>Je m'approchai avec les précautions d'un voleur. Assise +dans l'ouverture de la porte, Clotilde respirait la +fraîcheur du soir: la nuit était admirable, douce et +sereine, l'air était chargé du parfum des roses et des +héliotropes.</p> + +<p>Je restai longtemps à la contempler; puis, irrésistiblement +attiré, je sortis de la charmille où je m'étais tenu +caché.</p> + +<p>—C'est vous, Pierre? dit-elle.</p> + +<p>D'un bond, je fus près d'elle et la pris dans mon +bras, tandis que, de l'autre main, j'éteignais la lampe.</p> + +<p>Malgré mon étreinte, elle put se dégager et elle me +supplia de m'éloigner. Elle se jeta à mes genoux, et tout +ce qu'une femme peut dire, elle le trouva: prières, +menaces, caresses. La lutte fut longue; mais comme toujours, +elle triompha.</p> + +<p>Je fis quelques pas pour m'éloigner.</p> + +<p>—Tu pars, me dit-elle, c'est vrai n'est-ce pas? tu +m'épargnes; tu pars; eh bien! reste.</p> + +<p>Et elle se jeta dans mes bras.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>LIII</h3> + + +<p>Depuis longtemps ma vie flottait sur le fleuve aux eaux +troubles qui la porte, et longtemps encore sans doute il +m'eût entraîné dans son courant, si tout à coup je ne +m'étais brusquement trouvé arrêté et forcé de revenir en +arrière, au moins par la pensée, en mesurant le chemin +parcouru.</p> + +<p>Le gouvernement impérial, après avoir fait la guerre +de Crimée pour réhabiliter l'armée et noyer dans la +gloire militaire les souvenirs de Décembre, avait entrepris +la guerre d'Italie.</p> + +<p>Le hasard m'avait fait traverser la rue de Rivoli au +moment où l'empereur, sortant des Tuileries, se dirigeait +vers la gare de Lyon pour aller prendre le commandement +des troupes. J'avais accompagné son cortège et +j'avais vu l'enthousiasme de la foule.</p> + +<p>Assis dans une calèche découverte, ayant l'impératrice +près de lui, il avait été acclamé sur tout son passage. En +petite tenue de général de division, il saluait le peuple, +et jamais souverain, je crois, n'a recueilli plus d'applaudissements. +Les maisons étaient pavoisées de drapeaux +français et de drapeaux sardes, et tous les coeurs paraissaient +unis dans une même pensée d'espérance et de +confiance: l'armée de la France allait affranchir un +peuple.</p> + +<p>La rue Saint-Antoine, la place de la Bastille que j'avais +vues pendant les journées de Décembre mornes et ensanglantées, +étaient encombrées d'une population enthousiaste +qui battait des mains et qui, du balcon, des +fenêtres, du haut des toits, acclamait de ses cris et de ses +saluts celui qui, quelques années auparavant, l'avait fait +mitrailler.</p> + +<p>Comme ces souvenirs de Décembre étaient loin! Qui +se les rappelait en cette belle soirée de mai, si ce n'est +Napoléon lui-même peut-être, et aussi sans doute quelques-uns +de ceux qui avaient été écrasés par le coup +d'État et rejetés en dehors de la vie de leur pays?</p> + +<p>J'avais suivi les incidents de cette guerre avec un poignant +intérêt, non-seulement comme un Français qui +pense à sa patrie, mais encore comme un soldat qui est +de coeur avec son ancien régiment: les sabres brillaient +au soleil, on sonnait la charge, la poudre parlait, et moi, +dans mon atelier, courbé sur mon papier blanc, je maniais +le crayon.</p> + +<p>J'avoue que plus d'une fois, pendant cette campagne, +en lisant les bulletins de Palestro, de Turbigo, de Magenta, +de Melegnano, j'eus des moments cruels de doute. +Plus d'une fois le journal m'échappa des mains et je restai +pendant de longues heures plongé dans des réflexions +douloureuses.</p> + +<p>Qui avait eu raison? Mes camarades qui étaient restés à +l'armée, ou moi qui l'avais quittée? Ils se battaient pour la +liberté d'une nation, ils étaient à la gloire, et moi j'interrogeais +ma conscience, ne sachant même pas où était le +bien et où était le mal. La France avait absous l'homme +du coup d'État; la France s'était-elle trompée dans son +indulgence, ou bien ceux qui persistaient dans leur haine +et dans leur rancune ne se trompaient-ils pas?</p> + +<p>La paix de Villafranca vint dissiper ces inquiétudes +qui, pendant deux mois, m'avaient oppressé, et me rendre +moins amers mes regrets de n'avoir point pris part à +cette campagne. Cette guerre, qui m'avait paru entreprise +pour une noble cause, n'avait été, en réalité, qu'une +nouvelle aventure au milieu de toutes celles qui avaient +déjà été poursuivies. Ne pouvant vivre d'une vie qui lui +fût propre, l'Empire avait été obligé d'agir; et il s'était +laissé embarquer sur le principe des nationalités sans +trop savoir où cela le conduirait.</p> + +<p>Il lui fallait agir, il lui fallait faire quelque chose sous +peine de mourir; il avait fait la guerre en parant son +ambition personnelle d'un principe qu'il était incapable +de comprendre et d'appliquer. Puis, lorsqu'il avait eu +assez de gloire pour redorer son prestige, il s'était subitement +arrêté sans souci de ses engagements ou de son +principe. Il avait gagné deux grandes batailles, de plus +il avait acquis Nice et la Savoie, que lui importait le +reste? Il y avait danger à aller plus loin, mieux valait revenir +en arrière. Il n'y a que les idées qui nous entraînent +aux extrêmes, les intérêts savent raisonner et ne +faire que le strict nécessaire; l'idée avait été le prétexte +dans cette guerre, l'intérêt dynastique la réalité.</p> + +<p>Je voulus cependant assister à la rentrée triomphale +des troupes dans Paris, car, si désillusionné que je fusse +par cette paix malheureuse, je n'en étais pas moins fier +de l'armée: ce n'était pas l'armée qui avait fait cette +politique tortueuse, et ce n'était pas elle qui avait demandé +à s'arrêter avant d'avoir atteint l'Adriatique.</p> + +<p>Dans les dispositions morales où je me trouvais, j'aurais +aimé à assister seul à cette entrée des troupes victorieuses, +mais celle qui est maîtresse de ma vie et de ma +volonté en disposa autrement.</p> + +<p>—Je pense que vous voudrez voir le défilé des troupes, +me dit-elle.</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Cela sera bien difficile pour ceux qui n'ont pas un +appartement sur les boulevards.</p> + +<p>—N'avez-vous pas une place réservée dans les tribunes +du monde officiel?</p> + +<p>—Oui, mais il ne me convient pas de l'occuper; j'ai +retenu une fenêtre sur le boulevard, à un premier étage, +et j'ai pensé qu'il vous serait agréable de m'accompagner.</p> + +<p>Nous n'étions plus au temps où je ne pouvais que difficilement +l'approcher; maintenant, le monde parisien +est habitué à me voir presque partout à ses côtés, cela +est admis. Je ne sais au juste ce qu'on en pense, car on +n'a jamais osé m'en parler, mais enfin personne ne s'en +étonne plus. Je dus accepter, et, une heure avant le +défilé des troupes, nous allâmes occuper le balcon que +Clotilde avait retenu.</p> + +<p>D'instinct je déteste tout ce qui est théâtre et mise en +scène. Cependant, quand je vis s'avancer les blessés +traînant la jambe, le bras en écharpe, la tête bandée, +j'oubliai les mâts vénitiens, les oriflammes, les arcs de +triomphe en toile peinte, les larmes me montèrent aux +yeux, et, comme tout le monde, je battis des mains.</p> + +<p>Pendant mes dix années passées dans l'armée je m'étais +naturellement trouvé en relation avec bien des officiers; +mes chefs, mes camarades, mes amis. J'en vis un +grand nombre défiler devant moi et mes souvenirs de +jeunesse allèrent les chercher et les reconnaître en tête +ou dans les rangs de leurs soldats. Les uns étaient devenus +généraux ou colonels et j'étais heureux de leurs succès; +les autres étaient restés dans des grades inférieurs +et je me demandais les raisons de cette injustice ou de +cet oubli.</p> + +<p>Les drapeaux passaient noircis par la poudre et déchiquetés +par les balles, les musiques jouaient, les tambours-majors +jetaient leur canne en l'air, et au milieu +des applaudissements et des cris d'orgueil de la foule, +les régiments se succédaient régulièrement, les uns en +grand uniforme comme pour la parade, les autres en +tenue de campagne, portant dans leurs tuniques trouées +et leurs képis poussiéreux les traces glorieuses de la fatigue +et de la bataille.</p> + +<p>Tout à coup, une commotion me frappa au coeur: au +milieu des éclairs des sabres, au loin, j'avais vu paraître +un régiment dont l'uniforme m'était bien connu,—le +mien.</p> + +<p>Clotilde posa sa main sur mon bras.</p> + +<p>—Voyez-vous là-bas? dit-elle. Cet uniforme vous +parle-t-il au coeur? C'était celui que vous portiez quand +nous nous sommes rencontrés.</p> + +<p>Pour la première fois, je restai insensible à ce souvenir +d'amour; d'autres souvenirs m'étreignaient, m'étouffaient.</p> + +<p>Mes amis, mes camarades, mes soldats. Ils s'avançaient, +et les uns après les autres je les retrouvais. Quelques-uns +manquaient. Où étaient-ils? qu'étaient-ils +devenus? Mazurier est lieutenant-colonel. Comment +a-t-il pu arriver à ce grade? Danglas n'est encore que +capitaine et il n'est même pas décoré. Comme les +hommes ont bonne tenue! C'est le meilleur régiment de +l'armée.</p> + +<p>Ils passent, ils sont passés.</p> + +<p>—Pourquoi n'êtes-vous pas à leur tête? me dit Clotilde; +vous seriez leur colonel.</p> + +<p>Oui, pourquoi ne suis-je pas avec eux? Ce mot jeté au +milieu du tourbillon de mes souvenirs m'écrasa. Je +quittai le balcon et j'allai m'asseoir dans un coin de la +chambre; que m'importait ce défilé maintenant, je n'étais +plus dans le présent, j'étais dans le passé, j'étais avec +ceux au milieu desquels ma jeunesse s'était écoulée. +L'antiquité a fait une fable de la robe de Nessus, l'uniforme +s'attache à la peau comme cette robe légendaire, +et quoi qu'on fasse on ne peut pas l'arracher.</p> + +<p>Je voulus les revoir, et, au lieu de rester à dîner chez +Clotilde, comme je le devais, je m'en allai à Vincennes.</p> + +<p>Les troupes rentraient dans leur camp qui occupait le +grand espace dénudé compris entre le château et le fort +de Gravelle.</p> + +<p>Beaucoup de jeunes officiers et de jeunes soldats regardèrent +avec indifférence ou dédain ce pékin qui venait +rôder autour de leur campement; mais les vieux +voulurent bien me reconnaître et me faire fête.</p> + +<p>Ce fut le trompette Zigang qui, le premier, me reconnut: +je m'étais arrêté devant lui; il me regarda d'un air +goguenard en me lançant au nez quelques bouffées de +tabac, puis ses yeux s'agrandirent, sa bouche s'ouvrit, +son visage s'épanouit; vivement, il retira sa pipe de ses +lèvres, et, portant la main à son képi:</p> + +<p>—Holà, c'est le <i>gabidaine</i>.</p> + +<p>Que de choses s'étaient passées depuis que j'avais +quitté le régiment! Que de questions! Que de récits!</p> + +<p>La soirée s'écoula vite; puis après la soirée, une bonne +partie de la nuit. On ne voulut pas me laisser rentrer +à Paris, et je couchai sous la tente roulé dans une pelisse +qu'on me prêta.</p> + +<p>En sentant le drap d'uniforme sous ma joue, la tête +pleine de récits et de souvenirs, le coeur ému, je rêvai +que j'étais soldat et que je devais dormir d'un sommeil +léger pour être prêt à partir le lendemain matin en expédition.</p> + +<p>Le froid de l'aube me réveilla, car j'avais perdu l'habitude +de coucher en plein air; mais mon rêve se continua.</p> + +<p>Pourquoi ce rêve ne serait-il pas la réalité? Ils allaient +partir, pourquoi ne pas les suivre et retourner en Afrique? +Pourquoi ne pas redevenir soldat?</p> + +<p>C'était au régiment qu'était le calme moral, la tranquillité +de l'esprit, la vie que j'aimais.</p> + +<p>Qu'étais-je à Paris? L'amant d'une femme qui m'avait +trahi, rien de plus. Que serais-je demain? Ce que j'avais +été hier, son amant, rien de plus.</p> + +<p>J'avais quitté l'armée pour obéir à ma conscience. +Mais depuis, dans combien de luttes cette conscience, +fière autrefois, lâche maintenant, avait-elle succombé, +entraînée par les faiblesses de la passion!</p> + +<p>Et les unes après les autres toutes ces faiblesses me +revinrent. Chaque fois, j'avais voulu résister et toujours +j'avais succombé.</p> + +<p>Sacrifie ton honneur au mien avait été le mot que +chaque jour <i>elle</i> m'avait répété.</p> + +<p>Quel rôle que le mien dans le monde parisien où je +n'étais plus «Guillaume de Saint-Nérée,» mais seulement +«l'amant de madame de Solignac.»</p> + +<p>Mais la clarté du soleil levant dissipa les ombres de la +rêverie; je quittai mes amis pour rentrer à Paris.</p> + +<p>J'avais rêvé. Avec le jour ma vie reprenait son cours.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LIV</h3> + + +<p>Il y a six jours, Clotilde, en descendant dans son +jardin, me fit le signal qui me disait que je devais +l'aller voir immédiatement. Puis, au lieu de se promener +quelques instants, comme à l'ordinaire, elle +rentra vivement dans la maison.</p> + +<p>Elle paraissait troublée et marchait avec une excitation +que je ne lui avais jamais vue.</p> + +<p>Que signifiait ce trouble? Pourquoi ce signal pressé?</p> + +<p>Je l'avais quittée la veille à onze heures du soir, et +notre soirée s'était passée comme de coutume, sans +que rien fit prévoir qu'il devait arriver quelque chose +d'extraordinaire.</p> + +<p>Et cependant ce quelque chose s'était assurément produit.</p> + +<p>Quoi?</p> + +<p>Nous ne sommes plus au temps où nous nous inquiétions +d'un rien; l'habitude nous a rendus indifférents au +danger. D'ailleurs, quel danger pouvait nous menacer? +D'où pouvait-il venir, de qui?</p> + +<p>Je ne restai point sous le coup de ces questions et je +courus chez Clotilde.</p> + +<p>L'hôtel, où régnait habituellement un ordre rigoureux, +où chaque chose comme chaque personne était strictement +à sa place, me parut bouleversé. Il n'y avait point +de valet dans le vestibule, et au timbre du concierge +m'annonçant, personne n'avait répondu.</p> + +<p>Le timbre sonna une seconde fois, et ce fut Clotilde +elle-même qui parut dans le salon où j'étais entré.</p> + +<p>—Que se passe-t-il donc?</p> + +<p>—M. de Solignac a été rapporté hier soir dans un +état très-grave.</p> + +<p>—Hier soir?</p> + +<p>—Aussitôt après votre départ, on est venu me prévenir +que M. de Solignac était dans une voiture de place +à moitié évanoui. Je l'ai fait porter dans sa chambre et +j'ai envoyé chercher le docteur Horton.</p> + +<p>Je dois avouer que je respirai. Ce danger n'était pas +celui que je craignais, si véritablement je le craignais.</p> + +<p>—Qu'a dit Horton?</p> + +<p>—Hier soir, il n'a rien dit, si ce n'est que l'état était +fort grave. Cependant M. de Solignac a bientôt repris +sa pleine connaissance. Ce matin, M. Horton, qui vient +de partir, a été plus précis. M. de Solignac avait été +frappé par une congestion au cerveau, ce qui avait +amené son évanouissement.</p> + +<p>—Est-ce une attaque d'apoplexie?</p> + +<p>—Je ne sais; Horton n'en a point parlé. Il regarde +cette congestion comme une menace sérieuse....</p> + +<p>Elle s'arrêta. Je la regardai pour lire dans ses yeux +le mot qu'elle n'avait pas prononcé, mais elle tenait ses +paupières baissées et je ne pus pas deviner sa pensée. +Comme elle ne continuait pas, je n'eus pas la patience +d'attendre.</p> + +<p>—Ce danger est-il imminent? dis-je à voix basse.</p> + +<p>—Il pourrait le devenir, m'a dit Horton, si M. de +Solignac ne reste pas dans un calme absolu et surtout +s'il a conscience de son état et du danger qui le menace; +une émotion vive peut le tuer.</p> + +<p>—Et qui lui donnera cette émotion? vous pouvez, +il me semble, faire ce calme autour de lui.</p> + +<p>—Moi, oui, et je le ferai assurément; mais le trouble +peut venir du dehors.</p> + +<p>—Vous êtes maîtresse chez vous, vous pouvez fermer +votre porte.</p> + +<p>—Pas devant tout le monde. Ainsi vous savez qu'il +est d'usage que l'empereur vienne dire adieu à ses amis +mourants. Je ne pourrai pas fermer ma porte, comme +vous m'en donnez le conseil, si l'empereur se présente.</p> + +<p>—Il n'y a qu'à lui écrire quelle est la situation de +M. de Solignac, et il ne viendra pas hâter sa mort par +une visite imprudente. Il me semble, d'ailleurs, qu'il +ne doit pas plus aimer à faire ces visites qu'on n'aime +à les recevoir.</p> + +<p>—J'ai pensé à écrire cette lettre, mais j'ai été retenue +par un danger qui surgit d'un autre côté. Vous +savez que M. de Solignac a entre les mains des papiers +importants qui intéressent un grand nombre de +personnages. Si on apprend aux Tuileries que M. de +Solignac peut mourir, on voudra avoir ces papiers; si +ce n'est pas l'empereur lui-même qui vient les chercher, +ce sera quelqu'un qui parlera en son nom et que +je ne pourrai pas repousser.</p> + +<p>—En effet, la situation est difficile. Que comptez-vous +faire?</p> + +<p>—Cacher la maladie de M. de Solignac. Si on ne sait +pas qu'il est malade, on ne s'inquiétera pas de lui, on +ne voudra pas le voir et il se rassurera. Déjà, depuis +ce matin, il a demandé plusieurs fois le nom de ceux +qui s'étaient présentés pour prendre des nouvelles de +sa santé. Il m'a dit qu'il voulait qu'on écrivît régulièrement +le nom des personnes qui se présenteraient.</p> + +<p>—Comment allez-vous faire alors, puisque précisément, +par suite de vos précautions, on ne se présentera +pas?</p> + +<p>—Je vais faire dresser un livre de faux noms que je +dicterai moi-même, car la situation est telle qu'il faut +que personne ne sache la maladie de M. de Solignac, +alors que lui-même croira que tout le monde en est informé. +Comme le docteur Horton lui a interdit de recevoir, +j'arriverai peut-être à le tromper. On dira aux +gens d'affaires qui voudront le voir qu'il est indisposé.</p> + +<p>—Mais si le secret est bien gardé par vous et vos +gens, des indiscrétions peuvent être commises par les +personnes chez lesquelles il a été frappé. Où a-t-il eu +cette congestion?</p> + +<p>—Je crois savoir chez qui, dit-elle avec embarras, +mais je ne sais pas dans quelle maison et je ne peux +pas le demander à M. de Solignac. Enfin je vais faire +tout ce que je pourrai pour étouffer le bruit de cette +maladie et je vous prie de n'en parler à personne.</p> + +<p>—Doutez-vous de moi? dis-je en la regardant en +face.</p> + +<p>—Non, mon ami, puisque je m'ouvre à vous et vous +explique les conséquences terribles qu'une indiscrétion +pourrait amener. Vous voyez que je n'ai pas craint de mettre +la vie de M. de Solignac entre vos mains. Songez +qu'il y a cinq ou six jours à peine, dimanche précisément, +parlant à table, il disait: «Pour moi, à +moins d'être tué par hasard ou d'être frappé d'apoplexie, +je suis certain d'apprendre ma mort au moins +six ou huit heures à l'avance, car je recevrai une visite +qui sera plus sûre que l'avertissement du médecin +ou les consolations du curé.» Maintenant que nous nous +sommes vus, laissez-moi retourner près de lui. Revenez +dans la journée autant de fois que vous voudrez; je +vais donner des ordres pour qu'on vous reçoive et me +prévienne aussitôt.</p> + +<p>Elle tendit la main; je la gardai dans les miennes.</p> + +<p>Alors, la regardant longuement et l'obligeant pour +ainsi dire à relever ses paupières qu'elle tenait obstinément +baissées, et à fixer ses yeux sur les miens, je +lui dis ce seul mot:</p> + +<p>—Clotilde!</p> + +<p>Mais elle détourna la tête, et retirant doucement sa +main de dedans les miennes, elle sortit du salon sans +se retourner.</p> + +<p>J'avais bien souvent pensé à la mort de M. de Solignac. +Mais ce qui flotte indécis dans notre esprit ne +ressemble en rien aux faits matériels de la réalité.</p> + +<p>M. de Solignac allait mourir. Quel résultat cette mort +aurait-elle sur ma vie?</p> + +<p>Clotilde n'aimait pas son mari. De cela j'avais la +certitude et la preuve. Elle avait fait un mariage d'argent +ou plutôt de position, ce qu'on appelle dans le +monde un mariage de raison. Pauvre, elle avait voulu la +fortune, et elle l'avait prise où elle l'avait trouvée, sans +s'inquiéter de la main qui la lui offrait. Le hasard avait +servi son calcul. M. de Solignac, en dix années, avait +conquis une fortune qu'on croyait considérable et qui +lui avait créé une grande position dans la spéculation: +il n'y avait pas d'affaire dans laquelle il n'eût mis les +mains.</p> + +<p>Les prédictions de mon camarade Poirier s'étaient +réalisées, et M. de Solignac était rapidement devenu une +puissance financière avec qui on avait dû compter; en +ces dernières années, ce n'étaient plus les aventuriers qui +dînaient à sa table, des Partridge, des Torladès, mais +les grands noms du monde des affaires. Et son habileté +lui avait toujours permis de se retirer les mains +pleines là où les autres restaient les mains vides.</p> + +<p>Quelle influence cette fortune exercerait-elle sur Clotilde?</p> + +<p>J'étais en train de tourner et de retourner cette question, +en suivant la rue Moncey, pour rentrer chez moi, +quand je me sentis saisir par le bras. Je levai les yeux +sur celui qui m'arrêtait, c'était Treyve.</p> + +<p>—Vous sortez du chez M. de Solignac, me dit-il, +comment se trouve-t-il?</p> + +<p>—M. de Solignac, dis-je, surpris par cette interruption, +mais il va bien.</p> + +<p>—Tout à fait bien; il ne se ressent donc pas de son +attaque d'hier?</p> + +<p>—Comment son attaque? il n'a pas eu d'attaque.</p> + +<p>—Si vous me dites que M. de Solignac n'a pas eu +d'attaque hier, c'est que vous avez vos raisons pour +cela, et je ne me permets pas de les deviner; seulement, +quand je vous dis que M. de Solignac a eu une attaque +hier soir, il ne faut pas me répondre non. Je n'avance +jamais que ce dont je suis sûr, et je suis sûr de cette +attaque; si vous ne la connaissez pas, apprenez-la de +ma bouche et faites-en votre profit, si profit il peut y +avoir pour vous.</p> + +<p>—Je vous répète ce que je viens d'apprendre; on m'a +dit que M. de Solignac, que je n'ai pas vu, était indisposé, +voilà tout.</p> + +<p>—Eh bien, mon cher, la légère indisposition de M. de +Solignac n'est rien moins qu'une bonne congestion au +cerveau, qui a été causée hier soir, à onze heures, par +un accès de colère. Vous voyez que je précise.</p> + +<p>—En effet, et je commence à croire que vous êtes +bien informé.</p> + +<p>—Comment vous commencez? mais vous êtes donc +le doute incarné. Eh bien, je vais vous achever. Vous +connaissez Lina Boireau, n'est-ce pas?</p> + +<p>—J'en ai entendu parler.</p> + +<p>—Cela suffit; moi je la connais davantage, un peu, +beaucoup, tendrement, en attendant que ce soit pas +du tout. Lina a une nièce, mademoiselle Zulma, une +adorable diablotine de quinze uns. Zulma connaît M. de +Solignac qui, depuis un an, lui veut du bien, mais en +même temps elle connaît un Arthur du nom de Polyte, +qui lui veut du mal. La lutte du bon et du mauvais +principe s'est précisée hier à l'occasion d'une lettre de +cet aimable Polyte, qui est tombée entre les mains de +M. de Solignac. En se voyant trompé pour un pâle +voyou, car Polyte n'est, hélas! qu'un pâle voyou, M. de +Solignac a eu un accès de colère terrible, et il a été +frappé d'une congestion chez Zulma, rue Neuve-des-Mathurins. +Frayeur de l'enfant qui perd la tête et s'adresse +en désespoir de cause à sa tante. On emballe +M. de Solignac dans un fiacre, car un illustre sénateur, +un célèbre financier ne peut pas mourir chez mademoiselle +Zulma, et on l'expédie chez lui. Madame de +Solignac a dû le recevoir franco, ou le cocher est un +voleur.</p> + +<p>J'étais tellement frappé de ce récit, que je restai sans +répondre.</p> + +<p>—Me croyez-vous, maintenant? Vous savez bien que +M. de Solignac passe sans cesse d'une Zulma à une +autre, et qu'il lui faut absolument des pommes vertes.</p> + +<p>Mon parti était pris.</p> + +<p>—Je crois, dis-je à Treyve, que vous ferez sagement +de ne pas parler de cette congestion. Si on cache la maladie +de M. de Solignac, c'est qu'on a intérêt à la cacher. +Je peux même vous dire que cet intérêt est considérable. +Voyez donc au plus vite mademoiselle Zulma et mademoiselle +Lina, et obtenez, n'importe à quel prix, qu'elles +ne parlent pas de l'accident d'hier. Il y va de la fortune +de M. de Solignac, même de sa vie.</p> + +<p>Treyve leva les bras au ciel.</p> + +<p>—Et moi, dit-il, qui viens de raconter l'histoire à +Adrien Sebert; il va l'arranger pour la mettre dans son +journal.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que M. Adrien Sebert?</p> + +<p>—Un chroniqueur du <i>Courrier de Paris</i>. Comme +l'histoire était drôle, je la lui ai contée; elle sera ce +soir dans son journal.</p> + +<p>—Il ne faut pas qu'elle y soit. Où est M. Sebert?</p> + +<p>—Il m'a quitté pour aller à son journal.</p> + +<p>—Eh bien, donnez-moi votre carte, je vais l'aller +trouver; pour vous, courez chez votre amie Lina et +faites-lui comprendre qu'il ne faut pas dire un mot de +ce qui s'est passé hier.</p> + +<p>—Ça faisait une si belle réclame à sa nièce. Enfin, +je vous promets de faire le possible et même l'impossible.</p> + +<p>—Notez que le secret n'a d'importance que tant +que M. de Solignac est en vie; le jour de sa mort on +pourra parler.</p> + +<p>—Et s'il ne meurt pas?</p> +<br><br><br> + + + +<h3>LV</h3> + + +<p>S'il ne meurt pas.</p> + +<p>Ce fut le mot que je me répétai en allant aux bureaux +du <i>Courrier de Paris</i>.</p> + +<p>S'il ne meurt pas, notre situation reste ce qu'elle a été +depuis plusieurs années.</p> + +<p>S'il meurt au contraire, Clotilde est libre, et moi je +suis affranchi de toutes les servitudes, de toutes les +hontes que j'ai dû m'imposer depuis que je suis son ami.</p> + +<p>Car il y a cela de terrible dans ma position que pour le +monde je suis «l'ami de la maison», aussi bien celui du +mari que celui de la femme; et le monde n'a pas tort. +Par ma conduite, par mon attitude tout au moins avec +M. de Solignac, j'ai autorisé toutes les insinuations, toutes +les accusations. Comment le monde, en me voyant sans +cesse à ses côtés, en apprenant certains services que je +lui rendais, ou, ce qui est plus grave encore, ceux que je +me laissais rendre par lui; en trouvant nos noms mêlés +dans mille circonstances où ils n'auraient pas dû l'être, +comment le monde eût-il pu supposer que les apparences +étaient mensongères et qu'en réalité, au fond du +coeur, je n'avais pour cet homme que de la haine et du +mépris?</p> + +<p>Quel poids sa mort m'enlèverait de dessus la conscience! +plus d'hypocrisie, plus de bassesses, plus de lâchetés; +Clotilde libre et moi plus libre qu'elle.</p> + +<p>Je ne serais pas sincère si je n'avouais pas que bien +souvent j'avais pensé à cette mort. Plus d'une fois je +m'étais écrié: «Je n'en serai donc jamais délivré!» Mais +il était si solidement bâti, si vigoureux, si résistant, que +cette mort ne m'était jamais apparue que dans un lointain +brumeux. La réalité avait été plus vite que ma pensée. +Maintenant il était mourant.</p> + +<p>Et pour qu'il mourût, pour que Clotilde fût libre, pour +que je le fusse, je n'avais qu'un mot à dire ou plutôt à ne +pas dire.</p> + +<p>J'étais arrivé devant les bureaux du <i>Courrier de Paris</i>, +je m'arrêtai pour réfléchir un moment; mais les passants +qui allaient et venaient sur le trottoir ne me permettaient +pas d'être maître de ma pensée. Ou plutôt le trouble qui +s'était fait en moi ne me permettait pas de peser froidement +les idées qui s'agitaient confusément dans mon +âme. J'attribuais mon agitation aux distractions extérieures +quand, en réalité, c'était un bouleversement intérieur +qui m'empêchait de me recueillir.</p> + +<p>J'allai sur le boulevard; là aussi il y avait foule; on me +coudoyait, on me poussait; je me heurtais à des groupes +que je ne voyais pas.</p> + +<p>Et cependant j'avais besoin de ressaisir ma volonté et +ma raison; j'avais besoin de me recueillir.</p> + +<p>L'horloge d'un kiosque sur laquelle mes yeux s'arrêtèrent +machinalement me dit qu'il était midi dix minutes; +les journaux ne se publient qu'après la Bourse, j'avais du +temps devant moi, je poussai jusqu'aux Tuileries.</p> + +<p>Tout se heurtait si confusément dans mon cerveau +qu'une idée à peine formée était effacée par une nouvelle, +il me fallait le calme pour descendre en moi, et avant de +prendre une résolution savoir nettement ce que j'allais +faire.</p> + +<p>Il pleuvait une petite pluie fine qui avait empêché les +enfants et les promeneurs de sortir; le jardin était désert; +je ne trouvai personne sous les marronniers, dont l'épais +feuillage retenait la pluie.</p> + +<p>Je n'étais plus distrait, je n'étais plus troublé, et cependant +je ne voyais pas plus clair en moi: j'étais dans un +tourbillon, et mes pensées tournoyaient dans ma tête +comme les feuilles sèches, alors que, saisies par un +vent violent, elles tournoient dans un mouvement vertigineux.</p> + +<p>Il allait mourir, il devait mourir et je me jetais au devant +de la mort pour l'empêcher de frapper son dernier +coup.</p> + +<p>Telle était la situation; il fallait l'envisager avec calme +et voir quelle conduite elle devait m'inspirer.</p> + +<p>Malheureusement ce calme, je ne pouvais pas l'imposer +à ma raison chancelante.</p> + +<p>Cependant cette situation était bien simple et je n'étais +pour rien dans les faits qui l'avaient amenée. Elle s'était +produite en dehors de moi, à mon insu, sans que j'eusse +rien fait pour la préparer. Ce n'était pas moi qui avais +conduit M. de Solignac chez mademoiselle Zulma, pas +moi qui avais excité sa fureur, pas moi qui l'avais frappé +d'une congestion mortelle. S'il mourait de cette congestion, +c'est que son heure était venue et que la Providence +voulait qu'il mourût.</p> + +<p>De quel droit est-ce que j'osais me mettre entre la Providence +et lui? Cela ne me regardait point. Étais-je le fils +de M. de Solignac? son ami?</p> + +<p>Son ennemi au contraire, son ennemi implacable. Il +m'avait pris celle que j'aimais, il m'avait réduit à cette +vie misérable que je menais depuis si longtemps. Il était +puni de ses infamies, et Dieu prenait enfin pitié de mes +souffrances.</p> + +<p>Et je voulais arrêter la main de Dieu! Au moment où +j'allais atteindre le but que j'avais si longtemps rêvé, je +m'en éloignais. Et pourquoi? Pour sauver un homme qui +ne faisait que le mal sur la terre.</p> + +<p>Sans doute c'eût été un crime à moi, sachant ce que +Clotilde m'avait appris, d'aller répéter partout: «M. de +Solignac est dans un état désespéré, et s'il apprend la +vérité de la situation, il peut en mourir.» Mais ce n'est +point ainsi que les choses se présentent.</p> + +<p>Je n'ai dit à personne que M. de Solignac était mourant, +et j'ai eu même la générosité de demander à celui qui +pouvait répandre cette nouvelle de la cacher.</p> + +<p>C'est bien assez. Plus serait folie. Si le journal édite +cette nouvelle, si elle arrive sous les yeux de ceux qui ont +intérêt à la connaître, et par eux si elle pénètre jusqu'à +M. de Solignac, tant pis pour lui; ce ne sera pas ma +faute.</p> + +<p>Dieu l'aura voulu.</p> + +<p>Je n'avais rien à faire, je n'avais qu'à laisser faire, ce +qui était bien différent.</p> + +<p>Cette conclusion apaisa instantanément le tumulte qui +m'avait si profondément troublé. Je m'assis sur un banc. +Rien ne pressait plus, puisque je n'irais pas au journal. +Je me mis à regarder des pigeons qui roucoulaient dans +les branches.</p> + +<p>Le jardin était toujours désert et les oiseaux causaient +en liberté. Au loin on entendait le murmure de la ville.</p> + +<p>—Rien à faire, me disais-je. S'il doit mourir, il mourra; +s'il doit guérir, il guérira; cela ne me regarde en rien. +Les choses iront comme elles doivent aller.</p> + +<p>Toute la question maintenant était de savoir s'il vivrait +ou s'il mourrait. A son âge une congestion devait être +mortelle. La mort était donc la probabilité. Clotilde serait +veuve. Enfin!</p> + +<p>Mais à cette idée je ne sentis pas en moi la joie qui aurait +dû me transporter; au contraire.</p> + +<p>Je me levai et repris ma marche sous les arbres, plus +troublé peut-être qu'au moment où je discutais ma résolution; +et, cependant, cette résolution était prise, maintenant, +elle avait été raisonnée, pesée. D'où venait donc +le tumulte qui soulevait ma conscience?</p> + +<p>—Et quand il sera mort, me criait une voix, crois-tu +que tu ne te souviendras pas que tu avais aux mains un +moyen pour empêcher cette mort et que tu as tenu tes +mains fermées? Si cette visite dont on t'a parlé a lieu, si +elle le tue, pourras-tu te croire innocent? Quand tu embrasseras +ta Clotilde, qui maintenant sera bien <i>ta Clotilde</i>, +un fantôme ne se dressera-t-il pas derrière elle? En racontant +cette nouvelle, Treyve ne savait pas l'effet qu'elle +pouvait produire; toi, tu le connais, cet effet, et cependant +tu permets qu'on publie la nouvelle. Tu appelles +cela laisser aller les choses à la grâce de Dieu. As-tu le +droit de laisser accomplir ce que tu peux empêcher? Ne +tendras-tu pas la main à l'homme qui se noie et te diras-tu +que c'est Dieu qui l'a voulu? Cet homme est ton ennemi. +Mais c'est là ce qui, précisément, aggrave ton +crime. Sa mort t'affranchit de tes lâchetés de chaque jour; +tu seras libre. Le seras-tu, vraiment, et le poids du remords +ne t'écrasera-t-il pas?</p> + +<p>J'ai dit le mauvais, je peux dire le bon. Lorsque cette +pensée se fut précisée dans mon esprit, je n'hésitai plus, +et, quittant aussitôt les Tuileries, je repris le chemin du +<i>Courrier de Paris</i>.</p> + +<p>Deux heures sonnaient à l'horloge, ne serait-il pas trop +tard?</p> + +<p>Je demandai M. Sebert; on me répondit qu'il était parti +après avoir corrigé ses épreuves. Je n'avais pas prévu +cela. Je demandai où je pourrais le trouver. On me répondit: +à cinq heures au café du Vaudeville.</p> + +<p>—Et à quelle heure paraît le journal?</p> + +<p>—A trois heures et demie.</p> + +<p>Je restai un moment déconcerté. Si je ne pouvais voir +le rédacteur qu'à cinq heures et si le journal paraissait à +trois heures et demie, il m'était donc impossible d'empêcher +la nouvelle de paraître.</p> + +<p>—Si c'est pour affaire de rédaction, me dit le garçon +de bureau, vous pouvez voir le secrétaire de la rédaction.</p> + +<p>Assurément je devais le voir. J'entrai donc au bureau +du secrétaire et lui expliquai le but du ma visite. Je m'adressais +à sa complaisance pour qu'il ne publiât point +la nouvelle de l'accident qui était arrivé à M. de Solignac.</p> + +<p>—Le fait est vrai, n'est-ce pas? dit-il en mettant son +pince-nez pour me regarder.</p> + +<p>—Très-vrai.</p> + +<p>—Alors, monsieur, je suis désolé de vous dire que je +ne peux pas ne pas le publier.</p> + +<p>—Cette publication peut tuer M. de Solignac s'il lit +votre journal ou si quelqu'un lui parle de votre article.</p> + +<p>—Cela pourrait peut-être arriver si l'article était rédigé +dans une forme inquiétante. Mais cela n'est pas. +Nous nous contentons d'annoncer le fait lui-même. M. de +Solignac sait bien qu'il a éprouvé un accident.</p> + +<p>—Il faudrait qu'il fût seul à le savoir, tous les jours +on se sent malade et l'on ne s'inquiète que quand on est +averti par ses amis.</p> + +<p>—M. de Solignac serait le premier venu, je vous dirais +tout de suite que je vais supprimer cette nouvelle. Mais +il n'en est pas ainsi. Mieux que personne, puisque vous +êtes l'ami de M. de Solignac, vous savez quelle position +il occupe.</p> + +<p>—Il ne faut pas s'exagérer l'importance de cette position; +ce n'est pas parce que M. de Solignac est malade, +que l'État est en danger ou que la Bourse va baisser.</p> + +<p>—La Bourse, non, c'est-à-dire la Rente, mais les affaires +dont M. de Solignac est le fondateur? C'est là ce +qui donne une véritable importance à cette nouvelle. La +mort de M. de Solignac peut ruiner bien des gens, car il +est l'âme de ses entreprises. Excellentes tant qu'il les dirige, +ces entreprises peuvent devenir mauvaises le jour où +il ne sera plus là. Vous voyez donc que, sachant la maladie +de M. de Solignac, il nous est impossible de n'en pas +parler. On ne fait pas un journal pour soi, on le fait pour +le public, et c'est un devoir d'apprendre au public tout +ce qui peut l'intéresser. La maladie de M. de Solignac +l'intéresse, je la lui annonce.</p> + +<p>J'insistai; il ne se laissa point toucher.</p> + +<p>—Le rédacteur en chef est absent pour le moment, me +dit-il en manière de conclusion; je pense qu'il va rentrer +avant la mise en pages; vous lui expliquerez votre demande, +et s'il consent à supprimer la nouvelle, ce sera +bien.</p> + +<p>—Et s'il ne rentre pas?</p> + +<p>—Je la publierai.</p> + +<p>J'attendis. Rentrerait-il à temps, ou rentrerait-il trop +tard?</p> + +<p>—Si j'étais venu il y a deux heures, aurais-je trouvé +votre rédacteur en chef ici? demandai-je.</p> + +<p>—Non monsieur; il n'est pas venu aujourd'hui.</p> + +<p>Je respirai. Les minutes, les quarts d'heure s'écoulèrent. +Le rédacteur en chef n'arrivait pas. Trois heures +sonnèrent, puis le quart, puis la demie. Il ne viendrait +pas. La nouvelle paraîtrait.</p> + +<p>—On va serrer la troisième page, dit un gamin coiffé +d'un chapeau de papier.</p> + +<p>—C'est celle où se trouve le fait Solignac, me dit le +secrétaire de la rédaction.</p> + +<p>Décidément Dieu le voulait. J'avais fait le possible.</p> + +<p>A ce moment, la porte s'ouvrit.</p> + +<p>—Voici le rédacteur en chef, dit le secrétaire. Et il expliqua +à celui-ci ce que je demandais.</p> + +<p>—Vous tenez beaucoup à ce que cette nouvelle ne paraisse +pas? me dit le rédacteur en chef.</p> + +<p>—Je tiens à faire tout ce que je pourrai pour l'empêcher.</p> + +<p>—Eh bien! qu'on la supprime.</p> + +<p>Il me fallut le remercier. Je tâchai de le faire de bonne +grâce.</p> + +<p>—Si vous voulez empêcher cette nouvelle d'être connue, +me dit le secrétaire de la rédaction, il faudrait +voir Sebert; car il va la mettre dans sa correspondance +belge. Vous le trouverez au café du Vaudeville à cinq +heures.</p> + +<p>J'attendis M. Sebert jusqu'à cinq heures et demie, et +une fois encore je crus que malgré mes efforts la nouvelle +serait publiée; mais enfin il arriva; on me le désigna et il +me fit le sacrifice de sa nouvelle. Tout d'abord il me refusa, +j'insistai, il céda.</p> + +<p>Je rentrai chez moi brisé: je trouvai un mot de Clotilde: +M. de Solignac était mort à cinq heures.</p> + +<p>Cette fois je respirai pleinement.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>LVI</h3> + + +<p>M. de Solignac mort, je croyais que Clotilde serait la +première à me parler de l'avenir.</p> + +<p>Cela pour moi résultait de nos deux positions: elle +était riche et j'étais pauvre.</p> + +<p>Sa fortune, il est vrai, n'était pas ce qu'on avait cru, +car les affaires de M. de Solignac étaient fort embrouillées +ou plus justement fort compliquées; mais +leur liquidation, si mauvaise qu'elle fût, promettait +encore un magnifique reliquat.</p> + +<p>En tous cas cette fortune, alors même qu'elle serait +diminuée dans des proportions improbables, serait toujours +une grosse fortune en la comparant à ce que je +pouvais mettre à côté d'elle, puisque mon avoir se réduit +à rien.</p> + +<p>Bien souvent, pensant à la mort de M. de Solignac et +l'escomptant, si j'ose me servir de ce mot, je m'étais dit +que, pour ce moment, il me fallait une fortune ou tout +au moins une position pour l'offrir à Clotilde.</p> + +<p>Malheureusement, une fortune ne s'acquiert point +ainsi à volonté, et par cette seule raison qu'on en a +besoin. Tous les jours, il y a des gens de bonne foi +naïve qui se disent en se levant que décidément le moment +est arrivé pour eux de faire fortune, et qui cependant +se couchent le soir sans avoir pu réaliser cette +idée judicieuse. Comment aurais-je fait fortune, d'ailleurs? +Avec mes dessins, c'est à peine s'ils m'ont donné +le nécessaire; car s'il y a des dessinateurs qui gagnent +de l'argent, ce sont ceux qui joignent au talent un +travail régulier, et ce n'est pas là mon cas. Je n'ai pas +de talent, et je n'ai jamais pu travailler régulièrement, +ce qui s'appelle travailler du matin au soir.</p> + +<p>La seule chose que j'aie pu faire avec régularité, avec +emportement, avec feu, ç'a été d'aimer.</p> + +<p>Par là, par ce côté seulement, j'ai été un artiste. En +ce temps de calme, de bourgeoisie et d'effacement, où +l'amour ne semble plus être qu'une affaire comme les +autres dans laquelle chacun cherche son intérêt, j'ai +aimé. Pendant huit ans, ma vie a tenu dans le sourire +d'une femme. Je me suis donné à elle tout entier, esprit, +volonté, conscience. Je n'ai eu qu'un but, elle, qu'un +désir, elle, toujours elle.</p> + +<p>Durant ces huit années, la grande affaire, pour moi, +n'a pas été le Grand-Central, l'attentat d'Orsini ou les +élections de Paris, mais simplement de savoir le lundi +si Clotilde allait à l'Opéra, et le mardi si elle irait aux +Italiens; puis, cela connu, ma grande affaire a été +d'aller moi-même à l'Opéra ou aux Italiens. J'ai été le +satellite d'un astre qui m'a entraîné dans ses mouvements, +ne m'en permettant pas d'autres que ceux qu'il +accomplissait lui-même.</p> + +<p>Il est facile de comprendre, n'est-ce pas, qu'à vivre +ainsi on ne fait pas fortune? C'est ce qui est arrivé pour +moi.</p> + +<p>Pécuniairement, je suis exactement dans la même +situation qu'au moment où j'ai donné ma démission. +Vingt fois, peut-être cinquante fois, M. de Solignac m'a +offert des occasions superbes pour gagner sans peine +de grosses sommes qui, mises bout à bout et additionnées, +eussent bien vite formé une fortune. Mais, grâce +au ciel, je n'en ai jamais profité. Il suffisait qu'elles me +vinssent de M. de Solignac pour qu'il me fût impossible +de les accepter. Quant à celles qui ont pu se présenter +autrement (et dans le monde où je vivais elles ne m'ont +pas manqué), je n'ai jamais eu le temps de m'en occuper. +Je ne m'appartenais pas; mon intelligence comme +mon coeur étaient à Clotilde.</p> + +<p>Donc je n'avais rien et c'était vraiment trop peu pour +demander en mariage une femme riche.</p> + +<p>Si vous étiez bon pour être son amant, me dira-t-on, +vous l'étiez encore pour devenir son mari. Sans doute, +cet argument serait tout-puissant si le monde était organisé +d'après la loi naturelle; mais comme il est réglé +par les conventions sociales, ce raisonnement, qui tout +d'abord paraît excellent, se trouve en fin de compte +n'avoir aucune valeur.</p> + +<p>Dans ces conditions, je n'avais qu'une chose à faire: +attendre que Clotilde me parlât de ce mariage.</p> + +<p>Assez souvent elle m'avait dit: «Suis-je ta femme, +m'aimes-tu comme ta femme,» pour me répéter ces +paroles alors qu'elles pouvaient prendre une signification +immédiate et devenir la réalité. Il me semblait qu'elle +m'aimait assez pour venir au-devant de mes espérances.</p> + +<p>Cependant ce ne fut point cette question de mariage +qu'elle aborda, mais bien une autre à laquelle, je l'avoue, +j'étais loin de penser.</p> + +<p>Pendant son mariage, Clotilde avait été si peu la +femme de M. de Solignac, que je n'avais pas cru que +la mort de celui dont elle portait le nom dût amener le +plus léger changement entre nous. Nous serions un peu +plus libres, voilà tout, et cette liberté avait été si grande, +qu'elle ne pouvait guère l'être davantage, à moins que +je n'allasse demeurer chez elle.</p> + +<p>Faut-il dire que j'eus peur qu'elle ne m'en fit la proposition? +Que je la connaissais peu!</p> + +<p>—Mon ami, me dit-elle un soir, peu de temps après +la mort de M. de Solignac, le moment est venu de traiter +entre nous une question délicate.</p> + +<p>—Depuis plusieurs jours j'attends que vous l'abordiez +la première, et je ne saurais vous dire combien je suis +heureux de vous voir mettre tant d'empressement à venir +au-devant de mes désirs.</p> + +<p>Elle me regarda avec surprise; mais j'étais si bien +convaincu qu'elle ne pouvait que vouloir me parler de +notre mariage, que je ne m'arrêtai pas devant cet étonnement +et je continuai:</p> + +<p>—Avant tout, laissez-moi vous dire ce que vous savez, +mais ce que je veux répéter, c'est que rien n'est au-dessus +de mon amour pour vous; c'est cet amour qui a +fait ma vie, il la fera encore. Assurément, le rôle que +joue dans le monde un homme pauvre qui épouse une +femme riche est fort ridicule, et il l'expose à toutes +sortes d'humiliations, à toutes sortes d'accusations. Personne +ne veut admettre la passion, tout le monde croit +à la spéculation. Que cela ne vous arrête pas: aimé par +vous, les accusations ne m'atteindront pas, les humiliations +glisseront sur mon coeur, si bien rempli qu'il n'y +aura place en lui que pour la joie.</p> + +<p>Elle ne me laissa pas aller plus loin; de la main elle +m'arrêta:</p> + +<p>—Ce n'est pas de l'avenir que je veux vous parler, +me dit-elle, nous avons tout le temps de nous en occuper, +c'est du présent. La mort de M. Solignac m'impose +des convenances que nous devons respecter.</p> + +<p>—Ah! c'est de questions de convenances que vous +voulez m'entretenir, dis-je, tombant du rêve dans la +réalité, rougissant de ma naïveté, humilié de ma sottise, +profondément blessé dans ma confiance.</p> + +<p>—Vous sentez, n'est-ce pas, que nous ne pouvons +pas garder maintenant les habitudes que nous avions au +temps de M. de Solignac.</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>—Oh! j'entends en public. Une veuve est obligée à +une réserve dont une femme est affranchie par l'usage.</p> + +<p>—L'usage est admirable.</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de savoir s'il est ou s'il n'est pas +admirable; il est, cela suffit pour que je désire lui obéir +et pour que je vous demande de me faciliter cette tâche... +pénible. Si vous y consentez, nous ne nous verrons donc +que dans l'intimité la plus étroite. Si nous étions maintenant +ce que nous étions naguère, ce serait nous afficher +pour le présent, et en même temps ce serait donner +de notre passé une explication que le monde ne +pardonnerait pas.</p> + +<p>Je n'avais rien à répondre à cette morale mondaine, +ou plutôt la surprise, l'indignation et la douleur ne me +permettaient pas de dire ce que j'avais dans le coeur: les +paroles seraient allées trop vite et trop loin.</p> + +<p>Je me conformai à ce qu'elle exigeait, nous adoptâmes +un genre de vie qui devait respecter ses singuliers scrupules, +et bien entendu il ne fut pas question entre nous +de mariage. Nous avions le temps, suivant son expression; +ce n'était pas à moi maintenant qu'il appartenait +de s'occuper de notre avenir; l'expérience du présent +m'était une trop cruelle leçon.</p> + +<p>Le temps s'écoulait ainsi, lorsqu'un fait se présenta +qui exaspéra encore ma réserve à ce sujet. Clotilde se +trouva enceinte.</p> + +<p>De même qu'elle m'avait souvent parlé autrefois de +son désir d'être ma femme, de même elle m'avait parlé +souvent aussi de son désir d'avoir un enfant. «Un enfant +de toi, me disait-elle, un enfant qui te ressemble, qui +porte ton nom, pourquoi n'est-ce pas possible?» Il +semblait donc que, ce souhait réalisé, elle devrait en +être heureuse.</p> + +<p>Ce fut la figure sombre et avec un véritable chagrin +qu'elle m'annonça cette nouvelle.</p> + +<p>Mon premier mouvement fut un transport de joie; +mais je n'étais malheureusement plus au temps où je +m'abandonnais à mon premier mouvement. Avant de +répondre par un mot ou par un regard de bonheur, +j'examinai Clotilde: son attitude me confirma ce que le +son de sa voix m'avait déjà indiqué.</p> + +<p>Pour toute autre femme, il n'y avait qu'une issue à +cette situation, le mariage. Mais telles étaient les conditions +dans lesquelles nous nous trouvions placés que +je ne pouvais pas prononcer ce mot si simple, car aussitôt +l'enfant devenait un moyen dont je me serais servi +pour forcer un consentement qu'on ne donnait pas de +bonne volonté.</p> + +<p>Je ne répondis pas.</p> + +<p>—Vous ne me répondez pas, dit-elle, en me regardant.</p> + +<p>—Vous êtes convaincue, n'est-ce pas, que ce que vous +m'apprenez me donne la joie la plus grande que je puisse +recevoir de vous; mais que puis-je vous répondre? C'est à +vous de parler. Que voulez-vous pour nous? que voulez-vous +pour cet enfant? que voulez-vous pour moi?</p> + +<p>Elle resta pendant plusieurs minutes silencieuse:</p> + +<p>—J'ai la tête troublée, dit-elle, je ne saurais prendre +en ce moment une résolution sur un sujet de cette importance; +laissez-moi réfléchir, nous en reparlerons.</p> + +<p>Ce retard ne donnait que trop clairement à entendre +ce que serait cette résolution. Elle fut en effet d'attendre, +attendre encore; un mariage suivant de si près la mort +de M. de Solignac était un aveu brutal. On cacherait la +grossesse, et pour cela nous irions à l'étranger.</p> + +<p>Ce fut ainsi que nous partîmes pour l'Angleterre et que +nous allâmes nous établir dans l'île de Wight, à Ryde, +où, sous un faux nom, nous occupâmes une villa de +<i>Brigstoche Terrace</i>.</p> + +<p>J'aurais eu le coeur libre de toute préoccupation que +les sept mois que nous passâmes là auraient assurément +été les plus beaux de ma vie. Nous étions libres, nous +étions seuls, et jamais amants, jamais mari et femme +n'ont vécu dans une plus étroite intimité. Pour tout le +monde, en effet, nous étions mari et femme, excepté +pour nous, hélas!</p> + +<p>Cependant ces sept mois s'écoulèrent vite dans cette +île charmante où chaque jour nous faisions de délicieuses +promenades, et où les jours de pluie nous avions pour +nous distraire la vue splendide qui de notre terrasse +s'étendait sur les côtes du Hampshire, le détroit du Solent +et les flottes de navires aux blanches voiles qui passent +et repassent sans cesse dans cette baie.</p> + +<p>Quand le terme fatal arriva, nous quittâmes l'île de +Wight pour Londres, obéissant en cela à une nouvelle +exigence de Clotilde.</p> + +<p>—Vous vous êtes jusqu'à présent conformé à mon +désir, me dit-elle, et je saurai un jour vous payer le +sacrifice que vous m'avez fait si généreusement. Maintenant, +j'ai une nouvelle grâce à vous demander. Il faut +que la naissance de notre enfant soit cachée. Ici, il serait +trop facile de la découvrir. Allons à Londres.</p> + +<p>Nous allâmes à Londres où elle donna naissance à une +fille que j'appelai Valentine, du nom de ma mère.</p> + +<p>—Maintenant, me dit Clotilde, tu es bien certain que +je serai ta femme, n'est-ce pas, et notre enfant doit te +rassurer mieux que toutes les promesses. Laisse-moi +donc arranger notre vie pour assurer notre amour sans +rien compromettre.</p> + +<p>Au bout d'un mois, nous revînmes à Paris et j'allai +conduire ma fille chez une nourrice qui m'avait été +trouvée à Courtigis sur les bords de l'Eure. La veuve +d'un de mes anciens camarades, madame d'Arondel, +habite ce pays; c'est une très-excellente et très digne +femme qui voulut bien me promettre de veiller sur ma +fille et d'être pour elle une mère en attendant le moment +où la mère véritable voudrait se faire connaître.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LVII</h3> + + +<p>La naissance de ma fille fit ce que les observations, +les inductions, les raisonnements n'avaient pu faire, elle +me démontra jusqu'à l'évidence que Clotilde ne voulait +pas me prendre pour mari.</p> + +<p>Pourquoi?</p> + +<p>Un autre que moi examinant cette question eût trouvé +l'explication de sa résistance dans des raisons personnelles, +c'est-à-dire dans la fatigue d'une liaison qui durait +depuis trop longtemps. Seul peut-être je ne pouvais accepter +cette conclusion, car chaque jour j'avais des preuves +certaines que son amour ne s'était point affaibli et +qu'il était maintenant ce qu'il avait été pendant les premiers +mois de notre liaison. Seulement, la mort de Solignac +ne lui avait pas fait faire un pas décisif: Clotilde +voulait bien être aimée par moi, elle voulait bien m'aimer, +elle ne voulait pas plus.</p> + +<p>Ce n'était donc pas dans des raisons personnelles qu'il +fallait chercher, mais dans des raisons professionnelles, +si l'on peut s'exprimer ainsi, c'est-à-dire que le motif +déterminant de son refus était dans ma position. Elle ne +voulait pas prendre pour mari, un homme qui n'était rien +et qui n'avait rien. En agissant ainsi, était-elle entraînée +par l'intérêt? Jamais je ne lui ait fait l'injure de le supposer +un instant; légataire de M. de Solignac, elle était +assez riche pour n'avoir pas besoin de s'enrichir par un +nouveau mariage. Ce qui la dominait, c'était l'opinion du +monde. Elle ne voulait pas qu'on pût dire qu'elle avait +épousé par amour un homme de rien. Que le monde, au +temps où elle était mariée, dît que cet homme était son +amant, elle n'en avait eu souci. Mais qu'il dît maintenant +que de cet amant elle faisait son mari, c'était ce qu'elle +ne pouvait supporter. Étrange morale, contradiction +bizarre, tout ce qu'on voudra; mais c'était ainsi; et d'ailleurs, +il ne serait peut-être pas difficile de trouver d'autres +femmes qui aient agi de cette manière.</p> + +<p>Avant la naissance de Valentine, j'avais souffert de ne +pas voir Clotilde venir au-devant de mes désirs en me +donnant ce dernier témoignage d'amour. Mais enfin, +comme elle m'aimait, comme elle me donnait d'autres +marques de tendresse, comme rien n'était changé dans +notre vie intime, je m'étais résigné à rester dans cette +situation tant qu'elle voudrait la garder: pourvu que je +la visse chaque jour; pourvu qu'elle fût à moi, c'était +l'essentiel. Le mariage viendrait plus tard, s'il devait +venir. J'avais son amour, et c'était son amour seul que je +voulais; le sacrement matrimonial ne pouvait y ajouter +que les joies de l'intérieur et du foyer.</p> + +<p>Mais la naissance de Valentine changeait complétement +la situation. Il fallait qu'elle eût un père, une mère, une +famille, la chère petite. Et le mariage, qui pour nous n'était +pas rigoureusement exigé, le devenait pour elle; il +fallait qu'elle fût notre fille, pour elle d'abord, et aussi +pour nous.</p> + +<p>Arrivé à cette conclusion, je me décidai à forcer le +consentement de Clotilde. Pour cela, je n'avais qu'un +moyen, un seul, conquérir un nom ou une fortune, et, +ainsi armé, exiger ce qu'on ne m'offrait pas.</p> + +<p>Malheureusement on ne conquiert pas un nom ou une +fortune du jour au lendemain: il faut des conditions particulières, +du temps, des occasions et encore bien d'autres +choses. J'examinai le possible, et après avoir reconnu +que j'étais absolument incapable de faire fortune, +je m'arrêtai à l'idée de tâcher de me faire un nom dans +la guerre d'Amérique. Il me sembla que pour un homme +déterminé qui connaissait la guerre, il y avait là des occasions +de se distinguer: les Américains avaient besoin +de soldats, ils accueilleraient bien, sans doute, ceux qui +se présenteraient.</p> + +<p>Sans doute, pour réaliser cette idée, il me fallait quitter +Clotilde, quitter ma fille, mais c'était un sacrifice nécessaire, +et, si douloureux qu'il pût être, je ne devais pas +hésiter à me l'imposer.</p> + +<p>Avant de partir pour l'Amérique, je voulus m'y préparer +un bon accueil et m'entourer d'appuis et de recommandations, +qui pouvaient m'être utiles. Pour cela, je +songeai à m'adresser à mon ancien camarade Poirier, qui, +si souvent, m'avait fait des offres de service que je n'avais +pas pu accepter.</p> + +<p>Devenu général, Poirier était maintenant un personnage +dans l'État; il avait l'oreille et la confiance de son +maître et tout le monde comptait avec lui; il pouvait à +peu près ce qu'il voulait. Pour ce que je désirais obtenir, +cette toute-puissance n'eût pas pu cependant m'être +d'une grande utilité; mais il avait épousé une riche Américaine, +et je savais que la famille de sa femme jouissait +d'une influence considérable aux États-Unis.</p> + +<p>Sans avoir entretenu des relations suivies, nous nous +étions assez souvent rencontrés, et toujours il m'avait +raillé de ce qu'il appelait «la fidélité de ma paresse;» +dans les circonstances présentes, il voudrait peut-être +m'aider à m'affranchir de cette «paresse.»</p> + +<p>Je lui écrivis pour lui demander un rendez-vous; +il me répondit aussitôt qu'il me recevrait le lendemain +matin, entre neuf et dix heures. A neuf heures, je me +présentai à l'hôtel qu'il occupe au haut des Champs-Élysées.</p> + +<p>Non content d'être devenu général et d'occuper deux +ou trois fonctions de cour qui lui font une riche position, +Poirier, comme M. de Solignac et comme beaucoup +d'autres, a profité de sa situation pour faire des affaires, +et il y a bien peu d'entreprises dans lesquelles il n'ait la +main. Je trouvai dans le salon d'attente cinq ou six spéculateurs +que j'avais l'habitude de voir chez M. de Solignac. +Je crus qu'il me faudrait attendre et ne passer +qu'après eux, mais quand j'eus donné mon nom, on me +fit entrer aussitôt dans le cabinet du général.</p> + +<p>En veston du matin, Poirier était assis dans un fauteuil, +et trois enfants, dont l'aîné n'avait pas cinq ans, jouaient +autour de lui, l'un lui grimpant aux jambes, les autres +se roulant sur le tapis.</p> + +<p>—Pardonnez-moi de ne pas me lever, me dit-il, mais +je ne veux pas déranger M. Number one.</p> + +<p>Et comme je le regardais:</p> + +<p>—Vous cherchez M. Number one, dit-il en riant. J'ai +l'honneur de vous le présenter; le voici, c'est mon fils +aîné. Maintenant, voici miss Number two, ma fille; puis +Number three, mon second fils; quant à miss Number +four, elle dort avec sa nourrice. Je me perdais dans les +noms de mes enfants; j'ai trouvé plus commode de les +désigner par un numéro. Je sais d'avance comment ils +s'appelleront, car Number four n'est pas le dernier. Un +enfant tous les ans, mon cher, il n'y a que cela pour +qu'une femme vous laisse tranquillité et liberté; elle +s'occupe de sa famille, elle se soigne elle-même et elle ne +peut pas faire de reproches à un mari aussi... bon mari. +Quant à doter ou à caser tout ce petit monde, la France y +pourvoira. Je vous recommande mon exemple et je vous +assure qu'il est bon à suivre. Venez-vous m'annoncer +votre mariage?</p> + +<p>—Je viens vous demander si vous pouvez me faire +admettre dans l'armée américaine avec mon grade de +capitaine?</p> + +<p>—Vous voulez quitter Paris, vous, maintenant?</p> + +<p>—Je suis arrivé à un âge où il faut absolument que je +me fasse une position, et je viens vous prier de m'y aider.</p> + +<p>—Vous voulez une position et vous voulez en même +temps quitter la France! pardonnez ma surprise, mais ce +que vous me dites là est tellement extraordinaire pour +quelqu'un qui vous connaît et qui vous a suivi comme +moi, que vous ne vous fâcherez pas, je l'espère, de mes +exclamations.</p> + +<p>—Nullement; vous avez le droit d'être surpris d'une +détermination qui ne peut pas être plus étrange pour +vous qu'elle ne l'est pour moi-même.</p> + +<p>—Alors, très-bien. Mais revenons à votre affaire. Vous +voulez prendre du service dans l'armée américaine. Dans +laquelle, celle du Nord ou celle du Sud? Mon beau-père +est pour le Nord et les oncles de ma femme sont pour le +Sud; je puis donc vous servir dans l'un ou l'autre parti, +et je le ferai avec plaisir. Seulement, si vous me permettez +un conseil, je vous engagerai à ne prendre ni l'un ni +l'autre.</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Parce que, pour prendre tel ou tel parti, il faut savoir +d'avance celui qui triomphera, et dans la guerre +d'Amérique, la question, en ce moment, est difficile. Le +Nord? le Sud? Pour moi, je n'en sais rien. A quoi vous +servira de vous être battu pour le Nord, si c'est le Sud +qui triomphe? Vous serez un vaincu, et il faut toujours +s'arranger pour être un vainqueur; au moins, c'est ma +règle de conduite, et je la crois bonne. Je ne vous conseille +donc pas de prendre du service en Amérique.</p> + +<p>—J'aurais bien des choses à répondre à votre théorie, +mais ce que je veux dire seulement, c'est que si l'idée +m'est venue d'aller en Amérique, c'est qu'il n'y a qu'en +Amérique qu'on fasse la guerre en ce moment, et comme +c'est par la guerre seule que je peux gagner la position +que je veux, il faut bien que j'aille où l'on se bat.</p> + +<p>—Alors nous pouvons nous entendre; dès lors que +c'est une affaire, une bonne affaire que vous cherchez, +j'ai mieux à vous proposer que ce que vous avez en vue. +Mais qui m'eût dit que vous seriez un jour ambitieux? +comme les hommes changent!</p> + +<p>—Hélas!</p> + +<p>—Je ne dis pas hélas comme vous, car comment gouverner +un pays si tous les hommes gardaient les illusions +de la jeunesse? Enfin voici ce que j'ai à vous offrir. S'il +n'y a qu'aux États-Unis qu'on se batte en ce moment, on +pourrait bientôt se battre ailleurs, c'est-à-dire au Mexique. +Vous savez que l'Espagne, l'Angleterre et la France +ont des réclamations à adresser à ce pays pour des dettes +qu'il ne paye pas. Si le Mexique ne s'exécute pas de bonne +volonté, on l'exécutera par la force. Les choses en sont là +pour le moment, et ce qui rend une expédition assez probable, +c'est que dans les réclamations de la France, se +trouve une créance qui est une affaire personnelle pour +l'un des maîtres de notre gouvernement. En un mot, +un banquier de Mexico nommé Jecker demande au +gouvernement mexicain quinze millions de piastres, et +sur cette somme il abandonnera 30 pour 100 à un de nos +amis, si celui-ci parvient, par un moyen quelconque, +à le faire payer. Vous comprenez, n'est-ce pas, que +si un tel personnage est dans l'affaire, il saura en tirer +parti, et que, coûte que coûte, il la poussera jusqu'au +bout?</p> + +<p>—Jusqu'à faire la guerre?</p> + +<p>—Jusqu'à tout. Mais cette affaire n'est pas celle que +je veux vous proposer. Le puissant associé qu'a su trouver +Jecker a éveillé des convoitises au Mexique. On a +pensé ne pas s'en tenir au recouvrement des créances, et +l'on est venu m'offrir l'achat de mines d'or, d'argent et +de diamants dans deux provinces. Ces mines, paraît-il, +sont d'une richesse extraordinaire, et elles pourraient être +la source d'une immense fortune pour ceux qui les exploiteront. +Je ne puis aller au Mexique voir ce qu'il y a de vrai +dans ce qu'on me raconte: voulez-vous y aller à ma +place?</p> + +<p>—Je ne verrais rien; je ne connais pas les mines.</p> + +<p>—Vous savez l'espagnol, et, de plus, vous êtes le seul +homme en qui j'aie une confiance absolue; d'avance, je +suis certain que vous ne tâcherez pas de prendre pour +vous seul l'affaire que je vous offre, et que vous vous contenterez +de la part qui vous sera faite, laquelle part, bien +entendu, sera considérable. Quant à ce qui est des mines, +je vous donnerai un ingénieur que vous dirigerez et qui +vous renseignera sur la partie technique de l'affaire.</p> + +<p>—Je vous demandais la guerre et c'est la fortune que +vous me proposez.</p> + +<p>—La guerre n'était-elle pas pour vous une occasion +de faire fortune? prenez celle qui se présente, elle est +moins dangereuse et plus sûre. Pour vous montrer une +partie des chances qu'elle offre, je dois ajouter à ce que +je vous ai dit que j'ai l'espérance de la faire accepter par +l'empereur. Déjà il a été question pour lui d'acheter la +terre d'Encenillas, dans la province de Chihuahua. Mon +affaire est beaucoup plus belle; je crois qu'elle pourra le +tenter. Il a toujours eu les yeux tournés vers le Mexique; +autrefois, il a voulu percer l'isthme de Tehuantepec et +depuis il s'est enthousiasmé pour le triomphe des races +latines dans l'ancien et le nouveau continent. Si je l'entraîne +dans mon projet, c'est pour nous la fortune la plus +considérable qu'on puisse rêver; c'est l'exploitation des +mines du Mexique qui, pendant plusieurs siècles, a fait +la grandeur de l'Espagne. Cela vaudra bien les 75 millions +de notre ami.</p> + +<p>Pendant plus d'une heure, il m'exposa aussi son idée +que je résume dans ces quelques mots; puis il me donna +jusqu'au lendemain pour lui rapporter une réponse définitive.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>LVIII</h3> + + +<p>Il y a si longtemps que j'ai interrompu le récit de mes +confidences, que je ne sais trop où je l'ai arrêté. Tant de +choses se sont passées depuis, que les faits se brouillent +dans ma mémoire et que je ne sais plus ce que j'ai dit ou +n'ai pas dit. Il me semble que j'en étais resté à ma première +entrevue avec Poirier, celle dans laquelle il m'a +proposé de venir au Mexique. C'est là que je vais reprendre +mon récit. Si je me répète, je réclame ton indulgence.</p> + +<p>Je sortis de chez Poirier fort troublé, perplexe et incertain +sur ce que je devais faire. Ce mirage des millions +m'avait ébloui; je ne voyais plus clair en moi. Sensible à +l'argent, quelle chute et quelle honte!</p> + +<p>Mais en réalité ce n'était pas à l'argent que j'étais +sensible, c'était au but qu'il me permettait d'atteindre +promptement et sûrement. En prenant du service dans +l'armée américaine j'arriverais peut-être à conquérir un +grade élevé. Mais il y avait un peut-être, tandis que dans +la proposition de Poirier, il y avait une certitude. C'était +une fortune, et cette grosse fortune me donnait Clotilde +et ma fille; en quelques mois, j'obtenais la réalisation +assurée de mes désirs. A mon retour du Mexique, je pouvais +parler hautement, et Clotilde n'avait plus de raisons +pour se défendre et attendre.</p> + +<p>On dit qu'on ne peut pas savoir si l'on est solidement +honnête, quand on ne s'est pas trouvé mourant de faim, +devant un pain qu'on pouvait dérober en allongeant la +main. On devrait dire de même qu'on ne sait pas quelle +est la solidité de la conscience, quand elle n'a eu à lutter +que pour résister à nos propres besoins et non à ceux +des êtres que nous aimons. Se sacrifier à son devoir n'est +pas bien difficile; ce qui l'est, c'est de sacrifier sa femme, +son enfant.</p> + +<p>Seul, j'avais donné ma démission pour ne pas servir le +gouvernement du coup d'État! Amant et père, je balançais +pour savoir si j'accepterais ou refuserais de m'associer +à l'auteur même de ce coup d'État. Que de distance +parcourue en dix années! Autrefois, la seule idée d'une +pareille association m'eût indigné; maintenant je la discutais +et je cherchais des raisons pour ne pas la repousser.</p> + +<p>Par malheur je n'en trouvais que trop. Cependant +quand j'allai le soir chez Clotilde, j'étais encore irrésolu.</p> + +<p>Elle était si bien habituée à lire sur mon visage ce qui +se passait dans mon âme ou dans mon esprit, que son +premier mot fut pour me demander quel sujet me préoccupait.</p> + +<p>—On m'a proposé aujourd'hui d'aller au Mexique.</p> + +<p>—Au Mexique, vous?</p> + +<p>—Et l'on m'a offert le moyen de gagner une fortune +considérable.</p> + +<p>—Vous avez souci de la fortune maintenant.</p> + +<p>—J'ai souci de vous et de Valentine.</p> + +<p>—Il me semble que nous n'avons pas besoin que vous +nous gagniez une fortune, et si votre voyage au Mexique +n'a pas un autre but, vous pouvez ne pas l'entreprendre.</p> + +<p>—Faut-il être franc et ne m'en voudrez-vous pas si je +vous dis toutes les pensées qui ont traversé mon esprit +inquiet?</p> + +<p>—Je vous en veux, ayant eu ces idées, de me les avoir +cachées.</p> + +<p>—Eh bien, j'ai cru que si vous n'aviez point encore +réalisé le rêve que nous caressions tous deux autrefois, +en un mot, que si vous n'aviez pas encore décidé notre +mariage, c'est que vous aviez été, c'est que vous étiez +arrêtée par des raisons de convenance qui résultent de +ma position.</p> + +<p>—De la nôtre, cela est vrai, mais non pas exclusivement +de la vôtre.</p> + +<p>—Enfin j'ai cru que si au lieu d'être ce que je suis, +j'étais général ou bien si j'avais une certaine situation +financière, ces raisons perdraient singulièrement de leur +force.</p> + +<p>—A quels mobiles supposez-vous donc que j'obéisse +en différant notre mariage?</p> + +<p>—A la peur de certaines interprétations. Pour vous +mettre à l'abri des interprétations et pouvoir dès lors +faire valoir hardiment mes droits, j'ai voulu obtenir cette +situation, et je suis allé demander à Poirier les moyens +d'être admis avec mon grade dans l'armée américaine. +Au lieu de m'aider à prendre du service aux États Unis, +Poirier m'a proposé de m'associer à une grande entreprise +pour une exploitation des mines au Mexique; cette +entreprise doit faire la fortune de ceux qui la dirigeront.</p> + +<p>—Vous seriez forcé de rester au Mexique.</p> + +<p>—Si cette condition m'avait été posée, vous ne me +verriez pas hésitant; j'aurais refusé tout de suite. Vous +savez bien que je ne peux rester que là où vous êtes; il +s'agit seulement d'un voyage de quelques mois.</p> + +<p>—Et vous hésitez?</p> + +<p>—J'ai peur de m'éloigner; et puis j'ai honte d'entrer +dans une affaire où se trouvent certains associés.</p> + +<p>Je lui expliquai alors la combinaison de Poirier.</p> + +<p>—Vous m'avez demandé à être franc, dit-elle après +m'avoir attentivement écouté; à mon tour je veux être +franche aussi. Que vous alliez prendre du service dans +l'armée américaine, je m'y oppose, pour moi d'abord, +pour Valentine, ensuite. Mais que vous alliez au Mexique +dans les conditions qui vous sont offertes, j'en serai bien +aise. Si votre affaire réussit, il me sera agréable de recevoir +de vous une fortune. Si elle ne réussit pas, vous +aurez par votre absence fait taire certains bruits dont je +m'effraye, et alors rien ne s'opposera plus à ce mariage +que vous ne pouvez pas désirer plus vivement que je ne +le désire moi-même.</p> + +<p>Engagé dans ces termes, cet entretien, qui fut long, ne +pouvait avoir qu'un résultat: me décider à accepter les +propositions de Poirier. Les unes après les autres, Clotilde +combattit mes hésitations. Raison, raillerie, tendresse, +elle parla toutes les langues, et je dois le dire, +elle n'eut pas grand'peine à réduire au silence ma conscience +troublée. Je luttais plus par devoir que par conviction +et je combattais pour pouvoir me dire que j'avais +combattu. Ma misérable résistance était celle de la femme +entraînée par sa passion qui dit «non» des lèvres et +«oui» du coeur.</p> + +<p>—Je sais, dit-elle, lorsque je la quittai, tard, dans la +nuit, ce que sont les doutes qui nous torturent dans la +séparation. Au Mexique, loin de moi, ne recevant pas les +lettres que tu attendras, ton esprit jaloux s'inquiétera +peut-être et se forgera des chimères qui te tourmenteront. +Il faut alors que tu retrouves au fond de ton coeur des +souvenirs qui te rassurent mieux que des paroles certaines: +Je te jure donc qu'à ton retour, que ce soit dans +trois mois, que ce soit dans un an, tu me retrouveras +t'aimant comme je t'aime aujourd'hui, comme je t'aime +depuis que nous nous sommes vus pour la première fois.</p> + +<p>—Ma femme?</p> + +<p>—Oui, ta femme.</p> + +<p>Le lendemain matin j'étais chez Poirier pour lui annoncer +mon acceptation.</p> + +<p>—Du moment que vous ne me refusiez pas au premier +mot, me dit-il avec un sourire railleur, j'étais certain +d'avance de la réponse que vous me feriez aujourd'hui. +C'est pour cela que je vous ai donné sans inquiétude le +temps de la réflexion et du conseil.</p> + +<p>Il dit ce dernier mot en le soulignant.</p> + +<p>—Maintenant, continua-t-il, il ne reste plus qu'à arranger +votre départ; le plus tôt sera le mieux. Je me suis +occupé de l'ingénieur que je dois vous adjoindre et je +l'attends. Avant qu'il arrive, je dois vous dire que vous +serez le véritable chef de l'expédition; c'est à vous qu'il +aura affaire et non à moi; c'est en vous seul que je mets +ma confiance. Je ne veux de lui que des rapports techniques. +Pour vous, naturellement, vous m'adresserez tous +les rapports que vous jugerez utiles. Cependant, je dois +vous prévenir qu'il serait bon que votre correspondance +avec moi eût un double caractère: l'un confidentiel, dans +lequel vous me diriez tout, ce qui s'appelle tout; l'autre, +dans lequel vous pourriez vous en tenir aux généralités.</p> + +<p>Et comme je faisais un mouvement de surprise:</p> + +<p>—Ce que je vous demande, me dit-il, ce n'est pas +d'altérer la vérité et de montrer le bon de notre entreprise +en cachant le mauvais. Je ne pense pas à cela; je +sais qu'il serait inutile de vous faire une proposition de +ce genre. Je pense à notre principal associé, qui aime la +chimère. Si vos lettres qui seront lues par lui étaient +trop nettes et trop affirmatives, elles l'ennuieraient; si, au +contraire, elles se tiennent dans un certain vague en côtoyant +l'irréalisable et l'impossible; si, en même temps, +elles sont bourrées de considérations profondes sur le +rôle des races latines dans l'humanité, elles produiront +un effet utile. Je vous indique ce point de vue et vous prie +de ne pas le négliger.</p> + +<p>Mon départ fut bien vite arrangé, et Clotilde voulut me +conduire jusqu'à Southampton, où je donnai rendez-vous +à mon ingénieur pour nous embarquer.</p> + +<p>Après avoir été à Courtigis embrasser ma fille et la recommander +à madame d'Arondel, nous partîmes, Clotilde +et moi, pour l'île de Wight; et en attendant mon +embarquement pour Vera-Cruz, nous pûmes passer trois +journées dans notre ancienne villa de Brigstocke Terrace. +Ce sont assurément les plus belles de ma vie, car, bien +que je fusse à la veille d'une séparation qui serait longue +peut-être, je ne pensais qu'aux joies de l'heure présente +et au bonheur du retour.</p> + +<p>Le hasard permit que mon ingénieur eût un caractère +qui sympathisât avec le mien; nous fûmes bien vite amis +et il voulut bien employer le temps de la traversée à faire +mon éducation minière: quand nous débarquâmes, je +savais ce que c'était que le gypse, le basalte, le trapp, les +amygdaloïdes.</p> + +<p>Les mines que nous devions visiter se trouvent dans +les États de Guanaxuato et de Michoacan; leur richesse +n'avait point été surfaite pour ce qui touchait la production +de l'argent et de l'or; cette production annuelle était +de 10 millions de piastres, et le bénéfice net à 25 pour +100 donnait aux propriétaires des mines plus de 12 millions +de francs; le fonds social nécessaire étant de 50 millions, +on voit quelle source de fortune elles pouvaient +être dans des mains habiles. C'était à donner le vertige.</p> + +<p>Quant aux terrains qui fournissaient les diamants et +les pierres précieuses, il en était tout autrement. Des recherches +nous firent trouver, il est vrai, des diamants au +grand étonnement de mon ingénieur, qui soutenait qu'on +ne pouvait pas en rencontrer dans des terrains de cette +nature. Mais des recherches d'un autre genre, que je fus +assez heureux pour diriger et mener à bonne fin, m'apprirent +que nous avions failli être victimes d'une curieuse +escroquerie. Ces terrains avaient été <i>salés</i>, c'est-à-dire +qu'on y avait semé des diamants provenant de l'Afrique +méridionale, et cette opération du <i>salage</i> avait été importée +de la Californie au Mexique pour nous vendre des +terres qui n'avaient aucune valeur. En Californie, en +effet, on ensemence souvent les <i>claims</i> de pépites d'or +avant de les vendre aux mineurs qui, alléchés par ces +pépites, ne trouvent plus rien quand ils se mettent au +travail.</p> + +<p>Nous étions tout à la joie de cette découverte et en +plein dans l'organisation de nos mines d'argent, lorsque +nous fûmes rappelés à Vera-Cruz par l'arrivée de l'expédition +française. Il fallait arrêter notre entreprise au +moment où elle allait réussir.</p> + +<p>Je croyais pouvoir revenir en France, mais à Vera-Cruz +je trouvai une lettre de Poirier qui me disait de rester au +Mexique pour être à même de reprendre notre affaire +au moment où un arrangement surviendrait entre le +Mexique et les alliés. Puis, pour que je pusse défendre +nos intérêts, Poirier m'apprenait qu'il m'avait fait accepter +comme «attaché militaire» par le général Prim.</p> + +<p>Comment du général Prim suis-je passé à l'état-major +français? autant demander comment le bras suit la main +qui a été prise dans un engrenage, et comment le corps +tout entier passe où a passé la main.</p> + +<p>Ce qu'il y a de certain, c'est que, venu au Mexique pour +y surveiller une affaire, je suis de pas en pas arrivé à +rentrer dans l'armée.</p> + +<p>Ce n'était vraiment pas la peine d'en sortir franchement +il y a dix ans, pour y rentrer maintenant par la petite +porte et la tête basse.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>LIX</h3> + + +<p>Rentré dans les rangs de l'armée, j'avais hâte de reprendre +un service actif.</p> + +<p>Jouer le rôle de comparse ou de confident dans les +négociations ne pouvait pas me convenir; j'avais vu de +près les intrigues des premiers mois de l'occupation et +un tel spectacle n'était pas fait pour m'encourager.</p> + +<p>Je connais peu l'histoire de la diplomatie, mais je crois +qu'on y trouverait difficilement l'équivalent de ce qui +s'est passé au Mexique depuis le débarquement des +troupes espagnoles jusqu'au moment où notre petit corps +d'armée s'est mis en mouvement.</p> + +<p>Espagnols, Anglais, Français, chacun tirait à soi; +Prim, arrivé au Mexique avec des projets d'ambition +personnelle, tâchait d'arranger les choses de manière à +se préparer un trône; les Français, au contraire, ou au +moins certains négociateurs parmi les Français, s'efforçaient +de rendre tout arrangement impossible de manière +à ce que la guerre fût inévitable.</p> + +<p>Ce fut ainsi qu'au moment où le Mexique était disposé +à donner toute satisfaction aux alliés et à mettre fin par +là à l'expédition, l'arrangement ne fut pas conclu parce +que les plénipotentiaires français exigèrent que le gouvernement +mexicain exécutât pleinement le contrat passé +avec le banquier Jecker.</p> + +<p>Par ce que je t'ai déjà dit, tu sais de qui ce banquier +est l'associé, et tu sais aussi qu'il a abandonné à cet +associé 30 pour 100 sur le montant des créances qu'il +réclame au Mexique. Mais ce que tu ne sais pas, c'est +que cette créance réunie à quelques autres et qui s'élève +au chiffre de 60 millions de francs, ne représente +en réalité qu'une somme de 3 millions due véritablement +au banquier Jecker. C'est donc pour faire valoir les réclamations +de ce banquier ou plutôt celles de son puissant +associé (car M. Jecker, sujet suisse, n'eût jamais été soutenu +par nous s'il avait été seul), c'est pour faire gagner +quelques millions à M. Jecker et C^o que l'arrangement +qu'on allait signer a été repoussé par les plénipotentiaires +français. Et comme conséquence de ce fait, c'est +pour des intérêts aussi respectables que la France s'est +lancée dans une guerre qui pourra nous entraîner beaucoup +plus loin qu'on ne pense, car ceux qui croient que +le Mexique est une Chine qu'on soumettra facilement +avec quelques régiments se trompent étrangement.</p> + +<p>Quand on a été dans la coulisse où agissent les ficelles +qui tiennent des affaires de ce genre, quand on a vu les +acteurs se préparer à leurs rôles, quand on a entendu +leurs réflexions, on n'a qu'une envie: sortir au plus vite +de cette caverne où l'on étouffe.</p> + +<p>Aussi, quand on commença à parler de marcher en +avant, ce fut avec une joie de sous-lieutenant qui arrive +à son régiment la veille d'une bataille, que j'accueillis +cette bonne nouvelle.</p> + +<p>J'allais donc pouvoir monter à cheval, je n'aurais +plus de lettres, plus de rapports à écrire; je redevenais +soldat.</p> + +<p>Sans doute cette déclaration des hostilités retardait +mon retour en France, sans doute aussi elle compromettait +gravement le succès de notre entreprise financière, +mais je ne pensai pas à tout cela, pas plus que +je ne pensai au raisons qui faisaient entreprendre cette +expédition; comme le cheval de guerre qui a entendu +la sonnerie des trompettes, je courais prendre ma place +dans les rangs pour marcher en avant: je ne savais pas +trop pourquoi je marchais, ni où je devais marcher, +mais je devais aller de l'avant et cela suffisait pour +m'entraîner. Ce n'est pas impunément qu'on a été +soldat pendant dix ans et qu'on a respiré l'odeur de la +poudre.</p> + +<p>Dans mon enivrement j'en vins jusqu'à me demander +pourquoi j'avais donné ma démission. J'avais alors été +peut-être un peu jeune. Sans cette démission j'aurais +fait la campagne de Crimée, celle d'Italie, et me trouvant +maintenant au Mexique, ce serait avec une position nettement +définie, au lieu de me traîner à la suite de +l'armée, sans trop bien savoir moi-même ce que je suis, +moitié homme d'affaires, moitié soldat.</p> + +<p>Cette fausse situation m'a entraîné dans une aventure +qui m'a déjà coûté cher et qui me coûtera plus cher +encore dans l'avenir probablement. Voici comment.</p> + +<p>Quand j'appris que le général Lorencez pensait à +marcher en avant pour pousser sans doute jusqu'à +Mexico, je fus véritablement désolé de n'avoir rien à +faire dans cette expédition qui se préparait. Je voulus +me rendre utile à quelque chose et je me proposai pour +éclairer la route. Les hostilités n'étaient point encore +commencées; avant de s'aventurer dans un pays que +nos officiers ne connaissaient pas, il fallait savoir quel +était ce pays et voir quelles troupes on aurait à combattre +si toutefois on nous opposait de la résistance. On accepta +ma proposition et l'on me fixa une date à laquelle je +devais être de retour, les hostilités ne devant pas commencer +avant cette date.</p> + +<p>Me voilà donc parti avec un guide mexicain. J'avais +déjà parcouru deux fois la route de Vera-Cruz à Mexico, +mais en simple curieux, qui n'est attentif qu'au charme +du paysage. Cette fois, je voyageais plus sérieusement, +en officier qui fait une reconnaissance.</p> + +<p>J'allai jusqu'à Mexico et je revins sur mes pas. A mon +retour des bruits contradictoires que je recueillis çà et là +me firent hâter ma marche. On disait que les troupes +françaises avaient quitté leurs cantonnements et qu'elles +se dirigeaient sur Puebla.</p> + +<p>Tout d'abord, je refusai d'admettre cette nouvelle: +la date qui m'avait été fixée n'était point arrivée, et ce +que je savais de l'organisation de nos troupes, de leur +approvisionnement en vivres et en munitions, ne me +permettait pas d'admettre qu'on se fût lancé ainsi +dans une aventure qui pouvait offrir de sérieuses difficultés.</p> + +<p>Cependant ces bruits se répétant et se confirmant, je +commençai à être assez inquiet, et j'accélérai encore ma +marche: les Mexicains paraissaient décidés à la résistance, +et, en raison du petit nombre de nos troupes, en +raison surtout des difficultés de terrain que nous aurions +à traverser, ils pouvaient très-bien nous faire éprouver +un échec. Il fallait que le général en chef fût prévenu.</p> + +<p>Aussi, en arrivant à Puebla, au lieu de coucher dans +cette ville, comme j'en avais eu tout d'abord l'intention, +je continuai ma route tant que nos chevaux purent aller, +c'est-à-dire à trois ou quatre lieues au delà.</p> + +<p>Jusque-là, j'avais pu voyager sans être inquiété; car +dans ce pays, qui était menacé d'une guerre par les +Français, on laissait les Français circuler et aller à leurs +affaires sans la moindre difficulté. Mais dans ce hameau, +où nous nous arrêtâmes, il me parut qu'il devait en être +autrement.</p> + +<p>Bien que je ne parlasse que l'espagnol avec mon guide, +il me sembla qu'on me regardait d'un mauvais oeil, et +pendant le souper il y eut des allées et venues, des colloques +à voix basse entre notre hôte et deux ou trois chenapans +à figure sinistre qui n'étaient pas rassurants.</p> + +<p>Mon repas fini, je tirai mon guide à part et lui dis +qu'il aurait à coucher dans ma chambre, sans m'expliquer +autrement. Mais il avait comme moi fait ses remarques +et il me répliqua que, bien qu'il ne crût pas que +nous fussions en danger, il fallait prendre ses précautions, +que dans ce but il se proposait de coucher à l'écurie +à côté de nos chevaux pour veiller sur eux, car +c'était sans doute à nos bêtes qu'on en voulait et non à +nous; qu'en tout cas, si nous étions attaqués, il nous fallait +nos chevaux pour nous sauver.</p> + +<p>L'observation avait du juste, je le laissai aller à l'écurie +et je montai seul à ma chambre; à quoi d'ailleurs m'eût +servi un Mexicain peureux qu'il m'eût fallu défendre en +même temps que je me défendais moi-même?</p> + +<p>Ma chambre était au premier étage de la maison et on +y pénétrait par une porte qui me parut assez solide. +J'ouvris la fenêtre, elle donnait sur une petite cour carrée, +fermée de deux côtés par des murs et du troisième +par l'écurie. Il faisait un faible clair de lune qui ne me +montra rien de suspect dans cette cour.</p> + +<p>Cependant, comme je voulais me tenir sur mes gardes, +je commençai par visiter mon revolver, la seule arme +que j'eusse, puis je traînai le lit devant la porte pour la +barricader, et, cela fait, au lieu du me coucher, je me +roulai dans mon manteau et m'endormis.</p> + +<p>Par bonheur j'ai le sommeil léger, et plus je suis fatigué, +plus je suis disposé à m'éveiller facilement.</p> + +<p>Il y avait à peu près deux heures que je dormais lorsque +j'entendis un léger bruit à ma porte. Je me redressai +vivement.</p> + +<p>On la poussa franchement; mais le lit contre lequel je +m'arc-boutai résista.</p> + +<p>—Qui est là?</p> + +<p>—<i>Por Dios</i>, ouvrez.</p> + +<p>Au lieu d'ouvrir la porte, j'ouvris rapidement la fenêtre. +Mais à la clarté de la lune, j'aperçus cinq ou six +hommes rangés le long des murs, ils étaient enveloppés +de leur sarapé et armés de fusils.</p> + +<p>Deux me couchèrent en joue et je n'eus que le temps +de me jeter à terre; deux coups de feu retentirent et j'entendis +les balles me siffler au-dessus de la tête.</p> + +<p>C'est dans des circonstances de ce genre qu'il est bon +d'avoir été soldat et de s'être habitué à la musique des +balles. Un bourgeois eût perdu la tête. Je ne me laissai +point affoler et j'examinai rapidement ma situation.</p> + +<p>Attendre, on enfoncerait la porte.</p> + +<p>Sortir, il faudrait lutter dans l'obscurité de l'escalier.</p> + +<p>Sauter par la fenêtre, ce serait tomber au milieu de +mes six chenapans qui me fusilleraient à leur aise.</p> + +<p>Ce fut cependant à la fenêtre que je demandai mon +salut.</p> + +<p>Vivement, je pris les draps, la couverture et l'oreiller +de mon lit et les roulai dans mon manteau. A la rigueur +et dans l'obscurité, un paquet pouvait être pris pour un +homme.</p> + +<p>Je me baissai de manière à ne pas dépasser la fenêtre, +puis, soulevant mon paquet, je le jetai dans la cour. Immédiatement +une décharge retentit. Ma ruse avait réussi; +mes chenapans avaient cru que j'étais dans mon manteau +et ils m'avaient fusillé.</p> + +<p>Leurs fusils étaient vides. C'était le moment de sauter +à mon tour. Je pris mon revolver de la main droite et +me suspendant de la main gauche à l'appui de la fenêtre, +je me laissai tomber dans la cour.</p> + +<p>Mes assaillants, qui me savaient seul dans ma chambre, +et qui voyaient deux hommes sauter par la fenêtre, +furent épouvantés de ce prodige. Avant qu'ils fussent +revenus de leur surprise, je leur envoyai deux coups de +revolver. Pris d'une terreur folle, ils ouvrirent la porte +de la route et se sauvèrent.</p> + +<p>Je courus à l'écurie; si mon guide avait été là, je pouvais +échapper; mais j'eus beau appeler, personne ne répondit. +Dans l'obscurité, trouver mon cheval et le seller +était difficile. Je perdis du temps.</p> + +<p>Quand je sortis de la cour, mes brigands étaient revenus +de leur terreur; ils me saluèrent d'une fusillade qui +abattit mon cheval et me cassa la jambe.</p> + +<p>Comment je ne fus pas massacré, je n'en sais rien. Je +reçus force coups; puis, le matin, comme je n'étais pas +mort, on me transporta à Puebla. Je suis prisonnier à +l'hôpital, où l'on soigne ma jambe cassée.</p> + +<p>Maintenant, que va-t-il arriver de moi? Je n'en sais +vraiment rien. La guerre est commencée.</p> + +<p>Le général Lorencez a été repoussé hier en attaquant +les hauteurs de Guadalupe, et on vient d'amener à l'hôpital +quelques-uns de nos soldats blessés.</p> + +<p>On me dit qu'il y a en ville des officiers français prisonniers.</p> + +<p>Cette aventure est déplorable, et quand on pense que +le drapeau de la France a été ainsi engagé pour une misérable +question d'argent, on a le coeur serré.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>LX</h3> + + +<p>Je suis resté à l'hôpital de Puebla depuis le 4 mai jusqu'au +commencement du mois d'août. Ce n'est pas qu'il +faille d'ordinaire tant de temps pour guérir une jambe +cassée; mais à ma blessure se joignit une belle attaque +de typhus, qui pendant trois semaines me mit entre la +vie et la mort. Du 10 mai au 2 juin, il y a une lacune +dans mon existence; j'ai été mort.</p> + +<p>Enfin je me rétablis, et grâce à la solidité de ma +santé, grâce aussi aux bons soins dont je fus entouré, je +fus assez vite sur pied.</p> + +<p>On fit pour moi ce qu'on avait fait pour les Français +blessés à l'affaire de Lorette; lorsque je fus guéri on me +rendit la liberté, et le 8 août j'arrivai à Orizaba où j'aperçus, +avec une joie qui ne se décrit pas, les pantalons +rouges de nos soldats.</p> + +<p>Mes lettres, mes lettres de France, je n'en trouvai que +deux de Clotilde: l'une datée de la fin d'avril, l'autre du +commencement de mai. Comment depuis cette époque +ne m'avait-elle pas écrit? Aussitôt après mon accident, +je lui avais écrit, et si j'étais resté trois semaines sans +pouvoir tenir une plume, j'avais regagné le temps perdu +aussitôt que j'étais entré en convalescence. Que signifiait +ce silence? Mes lettres ne lui étaient-elles pas parvenues? +Était-elle malade? Que se passait-il?</p> + +<p>Une lettre de Poirier vint, jusqu'à un certain point, +répondre à ces questions. On m'avait cru mort; mon +guide qui s'était sauvé avait rapporté qu'il m'avait vu +sauter par la fenêtre et que j'avais été frappé de quatre +coups de fusil; les journaux avaient raconté cette histoire +et enregistré ma mort. Ma lettre, écrite à mon entrée à +l'hôpital de Puebla, n'était pas parvenue à Poirier, et +c'était seulement à celle qui datait des premiers jours de +ma convalescence qu'il répondait.</p> + +<p>Ce que Poirier avait pu faire était possible pour Clotilde. +Pourquoi ne m'avait-elle pas répondu? Me croyait-elle +mort? La pauvre femme, comme elle devait souffrir!</p> + +<p>Dans sa lettre, Poirier me disait que si l'on me rendait +la liberté comme j'en avais manifesté l'espérance, je +ferais bien de rester au Mexique pour être à même de +surveiller nos intérêts; et il insistait vivement sur la nécessité +de ne pas rentrer en France.</p> + +<p>Mais je ne pouvais pas obéir à de pareilles instructions; +l'angoisse que me causait le silence de Clotilde +m'eût bien vite renvoyé à l'hôpital; Orizaba au lieu de +Puebla, un major au lieu d'un médecin mexicain, toute +la différence eût été là. D'ailleurs les médecins exigeaient +que je retournasse en France, et de ce retour ils faisaient +une question de vie ou de mort pour moi.</p> + +<p>Ils n'eurent pas besoin d'insister; je partis aussitôt +pour Vera-Cruz où je m'embarquai sur le paquebot de +Saint-Nazaire.</p> + +<p>Les vingt-cinq jours de traversée me parurent terriblement +longs, mais ils me furent salutaires; l'air fortifiant +de la mer me rétablit tout à fait; quand j'aperçus +les signaux de Belle-Isle, il me sembla que je n'avais +jamais été malade et que j'avais vingt ans.</p> + +<p>En touchant le quai de Saint-Nazaire, je courus au +télégraphe et j'envoyai une dépêche à Clotilde pour lui +dire que j'arrivais en France et que je serais à Paris à +neuf heures du soir.</p> + +<p>A chaque station je m'impatientai contre le mécanicien +qui perdait du temps; les chefs de gare, les employés, les +voyageurs étaient d'une lenteur désespérante: nous aurions +plus d'une heure de retard. A neuf heures précises +cependant nous entrâmes dans la gare d'Orléans: Clotilde +n'aurait pas à attendre.</p> + +<p>Je me dirigeai rapidement vers la sortie, mais tout à +coup je m'arrêtai: une femme s'avançait au-devant de +moi. A la démarche, il me sembla que c'était Clotilde; +mais un voile épais lui cachait le visage. Ce n'était pas +elle assurément. Elle m'attendait chez elle et non dans +cette gare. Elle avait continué de s'avancer et je me m'étais +remis en marche. Nous nous joignîmes. Elle s'arrêta +et vivement elle me prit le bras. Elle, c'était elle!</p> + +<p>Un éclair traversa ma joie: ma fille; c'était sans doute +pour m'avertir d'une terrible nouvelle que Clotilde était +venue au-devant de moi.</p> + +<p>—Valentine?</p> + +<p>Elle me rassura d'un mot. Valentine était chez sa nourrice. +Elle m'entraîna. Une voiture nous attendait. Nous +partîmes. Elle était dans mes bras.</p> + +<p>—Toi, disait-elle, c'est toi, enfin!</p> + +<p>La voiture roula longtemps sans qu'il y eût d'autres +paroles entre nous. Enfin elle voulut m'interroger. Elle +n'avait pas reçu mes lettres et c'était par les journaux +qu'elle avait appris ma mort, brusquement, un soir. +Quel coup!</p> + +<p>Et elle me serra dans une étreinte passionné.</p> + +<p>Pendant trois mois elle m'avait pleuré. Ma dépêche lui +avait appris en même temps et ma vie et mon arrivée.</p> + +<p>Je la regardai et la lueur d'un bec de gaz devant lequel +nous passions me montra son visage pâle qui gardait les +traces de cette longue angoisse.</p> + +<p>Je lui racontai alors comment je lui avais écrit, comment +j'avais écrit aussi à Poirier qui, lui, avait reçu ma +lettre et m'avait répondu. Mais elle n'avait pas vu Poirier +depuis mon départ.</p> + +<p>—Que de souffrances évitées, s'écria-t-elle, si Poirier +m'avait communiqué ta lettre!</p> + +<p>Je crus qu'elle parlait de ses souffrances pendant ces +trois mois, mais, depuis, ce mot m'est revenu et j'ai +compris sa cruelle signification.</p> + +<p>La voiture s'arrêta: je regardai: nous étions devant +ma porte.</p> + +<p>—Chez moi?</p> + +<p>—Cela te déplaît donc, dit-elle en me serrant la main, +que je vienne chez toi? Je vais monter pendant que tu +expliqueras à ton concierge que tu n'es pas un revenant.</p> + +<p>Elle baissa son voile et entra la première. Bientôt je la +rejoignis.</p> + +<p>Quelle joie! Il y avait bientôt un an que nous nous +étions quittés.</p> + +<p>Enfin un peu de calme se fit en nous, en moi plutôt. +Malgré mon ivresse, il m'avait déjà semblé remarquer +qu'il y avait en Clotilde quelque chose qui n'était point +ordinaire. Je l'examinai plus attentivement et la pressai +de parler.</p> + +<p>Elle se jeta à mes genoux et un flot de larmes jaillit de +ses yeux: elle suffoquait; elle me serrait dans ses bras; +elle m'embrassait, elle ne parlait point.</p> + +<p>—Eh bien, oui, s'écria-t-elle, il faut parler, il faut +tout dire, mais la coup qui nous atteint est si horrible +que je n'ose pas.</p> + +<p>Effrayé, je cherchais de douces paroles pour la rassurer +et la décider.</p> + +<p>—Tu sais comment j'ai appris ta mort, dit-elle. Alors, +au milieu de ma douleur, j'ai eu une pensée d'inquiétude +affreuse, non pour moi, ma vie était brisée, mais pour +Valentine, pour notre fille, pour ta fille. Que serait-elle +la pauvre petite, une enfant sans nom; ta mort m'avait +montré la faute que nous avions faite en ne la reconnaissant +pas. Un homme, depuis longtemps, avait demandé +à m'épouser, un vieillard, je lui ai dit la vérité. Il a consenti +à accepter Valentine comme sa fille. Pour qu'elle eût +un père, j'ai cédé.</p> + +<p>—Mariée!</p> + +<p>Elle baissa la tête.</p> + +<p>—Vous m'avez pris mon enfant, ma fille à moi, pour +la donner à un autre.</p> + +<p>Un poignard était accroché à la muraille, devant moi. +Je sautai dessus et revins d'un bond sur Clotilde la +main levée. Elle s'était rejetée en arrière, et son visage +bouleversé, ses yeux, ses bras tendus imploraient la +pitié.</p> + +<p>Grâce à Dieu, je ne frappai point; allant à la fenêtre je +jetai mon poignard et revins vers elle.</p> + +<p>—C'est un mariage in extremis, dit-elle, M. de Torladès +est vieux, il n'a que quelques jours peut-être. Je +serai à toi, Guillaume, je te jure que je t'aime.</p> + +<p>Mais je ne l'écoutai point. Je la pris par les deux poignets +et la traînai vers la porte. Elle se défendit, elle +m'implora. Je ne lui répondis qu'un mot, toujours le +même.</p> + +<p>—Va-t'en, va-t'en.</p> + +<p>J'avais ouvert la porte et j'ai entraîné Clotilde avec +moi. Elle voulut se cramponner à mes bras. Je la repoussai +et rentrai dans ma chambre dont je refermai la +porte.</p> + +<p>Je tombai anéanti. Quel épouvantable écroulement! +Ma vie brisée, ma dignité abaissée, ma fierté perdue, mon +honneur flétri, dix années de sacrifices et de honte pour +en arriver là!</p> + +<p>Tout cela n'était rien cependant; elle m'avait oublié, +sacrifié, trahi, c'était bien, c'était ma faute, la juste expiation +de mes faiblesses et de mes lâchetés. Tout se paye +sur la terre, l'heure du payement avait sonné pour moi. +Mais, ma fille!</p> + +<p>Pendant toute la nuit, je marchai dans ma chambre. +A cinq heures du matin, j'étais à la gare Montparnasse. +A neuf heures, j'étais à Courtigis chez madame d'Arondel.</p> + +<p>Mais Valentine n'était plus à Courtigis; sa mère était +venue la chercher, et madame d'Arondel, qui me croyait +mort, n'avait pas pu s'opposer au départ de l'enfant. Où +était-elle? Personne ne le savait.</p> + +<p>Je revins à Paris. Je voulais ma fille. Je courus chez Clotilde, +chez madame la baronne Torladès.</p> + +<p>Elle me reçut. Elle était calme, j'étais fou.</p> + +<p>—Je viens de Courtigis, je n'ai pas trouvé ma fille, où +est-elle? Je veux la voir, je la veux.</p> + +<p>—Je comprends votre désespoir, dit-elle; mais si vous +parlez ainsi, je ne peux pas vous écouter. Il n'entre pas +dans mes intentions de vous empêcher de voir votre fille.</p> + +<p>—Où est-elle?</p> + +<p>—Je vous conduirai près d'elle; mais vous ne la verrez +pas sans moi; nous la verrons ensemble.</p> + +<p>—Avec vous, jamais!</p> + +<p>Je sortis. Que faire? Elle n'avait pas pu faire prendre +mon enfant pour la donner à un autre. J'étais son père. +Mes droits étaient certains. J'allai consulter un avocat de +mes amis. Par malheur mes droits n'existaient pas, puisque +l'acte de naissance de ma fille ne portait pas que j'étais +son père; elle n'était pas à moi. M. et madame la baronne +Torladès avaient pu «la légitimer par mariage +subséquent.»</p> + +<p>Cette consultation et les délais nécessaires pour que +mon ami se procurât cet acte de mariage donnèrent le +temps à ma fureur de s'apaiser; le sentiment paternel +l'emporta.</p> + +<p>J'écrivis à madame la baronne Torladès que j'étais à sa +disposition pour faire la visite dont elle m'avait parlé. Elle +me répondit qu'elle serait le lendemain à la gare du Nord +à dix heures.</p> + +<p>Elle fut exacte au rendez-vous. Nous partîmes pour +Bernes, un village auprès de Beaumont, et nous fîmes la +route sans échanger un seul mot.</p> + +<p>Je trouvai ma fille chez une fermière. Mais après nous +avoir regardés quelques secondes, elle ne fit plus attention +à nous: elle ne connaissait que sa nourrice.</p> + +<p>Le retour fut ce qu'avait été l'aller. Je ne levai même +pas les yeux sur cette femme que j'avais tant aimée, que +j'aimais tant.</p> + +<p>—Quand vous voudrez voir Valentine, me dit-elle en +arrivant dans la gare, vous n'aurez qu'à m'avertir, car je +dois vous dire que j'ai donné des ordres pour qu'on ne +puisse pu l'approcher sans moi.</p> + +<p>Je ne répondis pas et m'éloignai.</p> + +<p>Le soir même, je prenais le train de Saint-Nazaire.</p> + +<p>Et c'est de ma cabine de la <i>Floride</i> que je t'écris cette +lettre.</p> + +<p>Je retourne au Mexique. Arrivé le 12, je repars le 20. +Je suis resté huit jours en France; les huit jours les plus +douloureux de ma vie.</p> + +<p>Je t'écrirai de là-bas si j'assiste à des choses intéressantes, +ce qui est probable.</p> + +<p>On va se battre. Des renforts sont envoyés; la guerre +va être vigoureusement poussée. Fasse le ciel que je puisse +mourir sur le champ de bataille, et que j'aie le temps de +me voir mourir... pour mon pays. J'ai besoin que ma +mort rachète ma vie.</p> +<br><br><br> + +<h3>FIN</h3> + + +<br><br><br> + + +<h4>NOTICE SUR CLOTILDE MARTORY</h4> + +<p>Au mois d'avril 1871, aller de Versailles à Fontenay-sous-Bois, +était un voyage qui demandait plus de vingt-quatre +heures, et qui, si l'itinéraire n'en était pas choisi avec certaines +précautions, pouvait présenter des dangers puisque sur +la ligne des fortifications qui va d'Ivry à Asnières, les troupes +de la Commune et de Versailles se battaient chaque jour du +matin au soir, souvent même une partie de la nuit, et qu'il +fallait faire un circuit assez large pour ne pas être pris dans +la mêlée.</p> + +<p>Mais combien curieux aussi était-il ce voyage, et lamentable, +le long des routes dont les arbres avaient été coupés, +et à travers les villages dévastés par cinq mois de guerre, aux +murs des jardins crénelés, aux façades rayées par les balles, +éventrées par les obus, avec çà et là des trous noirs qui marquaient +la place des maisons incendiées. Maintenant la +guerre civile succédait à la guerre étrangère, et la canonnade, +la fusillade, les défilés d'artillerie, les marches des +troupes, les sonneries de clairons, les batteries de tambours +continuaient comme s'il n'y avait rien de changé. Mais ce +que les paysans voyaient et n'avaient pas vu pendant la +guerre, c'étaient des cavalcades de gens du monde qui, à cheval +ou en break, venaient se donner le spectacle de la bataille du +haut des collines d'où l'on a des vues sur Paris: le temps +était généralement beau, l'éclosion du printemps s'accomplissait +avec cette immuable sérénité de la nature qui ne +connaît ni les douleurs ni les catastrophes humaines, et cet +agréable déplacement était un sport qui remplaçait Longchamps, +cette année-là fermé pour cause de bombardement; +dans les sous-bois, aux carrefours il y avait des haltes où +les claires toilettes des femmes se mêlaient aux uniformes +des officiers, en jolis tableaux bien composés, tandis que sur +les routes passaient et repassaient à la file des omnibus +chargés de Parisiens qui allaient de Versailles à Saint-Germain +et de Saint-Germain à Versailles, incessamment, toujours +en mouvement comme des abeilles autour de leur +ruche envahie et dévastée par un ennemi contre qui elles +ne peuvent que bourdonner effarées.</p> + +<p>Quand des lignes françaises on passait aux lignes ennemies, +on ne rencontrait plus ces cavalcades, mais l'aspect des villages +était le même: les troupes au lieu de marcher à la +bataille s'en allaient à l'exercice, et c'était le défilé successif +de tous les uniformes de l'armée allemande: Prussiens, +Saxons, Bavarois, Wurtembergeois, et ce qui était un étonnement +c'était de voir sur les murs blancs, souvent sous les +inscriptions d'étapes en langue allemande, un cri français +écrit sous l'oeil même des vainqueurs: «Werder assassin.»</p> + +<p>Parti de Versailles dès le matin je devais passer par Marly, +Saint-Germain, Maisons, Argenteuil, Saint-Denis pour prendre +à Pantin le chemin de fer qui m'amènerait à Nogent, et +j'espérais, en me hâtant, qu'il ne me faudrait pas plus d'une +bonne journée pour faire cette route, mais comme je n'arrivai +à Saint-Denis qu'après le soleil couché, il me fut impossible +de trouver une voiture, et je dus me décider à passer la +nuit dans un pauvre hôtel près de la gare.</p> + +<p>Bien qu'il ne fût guère attrayant ni même engageant, il +était si bien rempli de Parisiens attendant là naïvement le +moment de rentrer chez eux, qu'on ne put me donner qu'un +cabinet noir, sans fenêtre, sous les toits, et dans la salle à +manger qu'une place à une petite table de café déjà occupée.</p> + +<p>Mon vis-à-vis était un homme de cinquante ans environ, +de grande taille, au visage fin, à l'air distingué et de tournure +militaire. Comme je le regardais, curieusement surpris +du contraste qu'il présentait avec les gens dont nous étions +environnés, il m'examinait aussi.</p> + +<p>—Nous n'avons pas trop l'air d'être dans le même commerce +que ces pistolets-là, me dit-il en souriant.</p> + +<p>Nos noms furent bientôt échangés.</p> + +<p>Le hasard voulut qu'il connût le mien.</p> + +<p>Le sien était celui d'un officier de l'aristocratie démissionnant +au coup d'État, dans des conditions qui avaient frappé +l'attention publique, et après être rentré dans l'armée au +moment de la guerre du Mexique s'était signalé de telle sorte +que, pendant plusieurs années, ce nom avait rempli les journaux.</p> + +<p>On n'est pas romancier si l'on ne sait pas écouter.</p> + +<p>J'aurais bien voulu savoir ce qu'il faisait alors à Saint-Denis, +et ce qu'il attendait dans cet hôtel.</p> + +<p>Mais ce ne fut pas de cela qu'il me parla: ce fut de sa +sortie de l'armée et de ses luttes de conscience à ce moment, +ce fut aussi du Mexique.</p> + +<p>Notre soirée se passa: lui à parler, moi à écouter, pendant +qu'autour de Paris, au sud et à l'ouest, une de ces fusillades +folles comme il y en eut plusieurs sous la Commune, +emplissait le ciel d'éclairs fulgurants que nous suivions sur +les eaux noires du canal au bord duquel nous nous promenions: +l'orage le plus terrible n'eût pas mieux enflammé le +ciel et les eaux.</p> + +<p>Ce fut là, sous cette impression si forte et si poignante de +la guerre civile, que me vint l'idée de ce roman qui parut +dans l'<i>Opinion nationale</i> sous le titre: <i>Le Roman d'une Conscience</i>, +et ne prit celui de <i>Clotilde Martory</i> que lorsqu'après +un certain recul je sentis que c'était réellement Clotilde qui +remplissait le premier rôle et non Saint-Nérée.</p> + +H.M... + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Clotilde Martory, by Hector Malot + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CLOTILDE MARTORY *** + +***** This file should be named 13336-h.htm or 13336-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/3/3/13336/ + +Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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