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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:41:56 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:41:56 -0700
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+ <title>The book</title>
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Clotilde Martory, by Hector Malot
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Clotilde Martory
+
+Author: Hector Malot
+
+Release Date: August 31, 2004 [EBook #13336]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CLOTILDE MARTORY ***
+
+
+
+
+Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+
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+
+
+
+
+
+<h1>CLOTILDE<br>
+MARTORY</h1>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/malot.png"></p>
+
+
+
+<h4>PAR</h4>
+<h2>HECTOR MALOT</h2>
+
+<br><br><br>
+
+<h3><i>AVERTISSEMENT</i></h3>
+
+
+<p><i>M. Hector Malot qui a fait paraître, le 20 mai 1859,
+son premier roman</i> «LES AMANTS», <i>va donner en
+octobre prochain son soixantième volume</i> «COMPLICES»;
+<i>le moment est donc venu de réunir cette
+oeuvre considérable en une collection complète, qui par
+son format, les soins de son tirage, le choix de son
+papier, puisse prendre place dans une bibliothèque, et
+par son prix modique soit accessible à toutes les
+bourses, même les petites.</i></p>
+
+<p><i>Pendant cette période de plus de trente années,
+Hector Malot a touché à toutes les questions de son
+temps; sans se limiter à l'avance dans un certain
+nombre de sujets ou de tableaux qui l'auraient borné,
+il a promené le miroir du romancier sur tout ce qui
+mérite d'être étudié, allant des petits aux grands, des
+heureux aux misérables, de Paris à la Province, de la
+France à l'Étranger, traversant tous les mondes, celui
+de la politique, du clergé, de l'armée, de la magistrature,
+de l'art, de la science, de l'industrie, méritant
+que le poète Théodore de Banville écrivît de lui «que
+ceux qui voudraient reconstituer l'histoire intime de
+notre époque devraient l'étudier dans son oeuvre».</i></p>
+
+<p><i>Il nous a paru utile que cette oeuvre étendue, qui va
+du plus dramatique au plus aimable, tantôt douce ou
+tendre, tantôt passionnée ou justiciaire, mais toujours
+forte, toujours sincère, soit expliquée, et qu'il lui soit
+même ajouté une clé quand il en est besoin. C'est pourquoi
+nous avons demandé à l'auteur d'écrire sur
+chaque roman une notice que nous placerons à la fin
+du volume. Quand il ne prendra pas la parole lui-même,
+nous remplacerons cette notice par un article
+critique sur le roman publié au moment où il a paru,
+et qui nous paraîtra caractériser le mieux le livre ou
+l'auteur.</i></p>
+
+<p><i>Jusqu'à l'achèvement de cette collection, un volume
+sera mis en vente tous les mois.</i></p>
+
+<p>L'éditeur,</p>
+
+<p>E.F.</p>
+<br><br><br>
+
+<h2>CLOTILDE<br>
+MARTORY</h2>
+<br><br><br>
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Quand on a passé six années en Algérie à courir après
+les Arabes, les Kabyles et les Marocains, on éprouve une
+véritable béatitude à se retrouver au milieu du monde
+civilisé.</p>
+
+<p>C'est ce qui m'est arrivé en débarquant à Marseille.
+Parti de France en juin 1845, je revenais en juillet 1851.
+Il y avait donc six années que j'étais absent; et ces années-là,
+prises de vingt-trois à vingt-neuf ans, peuvent,
+il me semble, compter double. Je ne mets pas en doute
+la légende des anachorètes, mais je me figure que ces
+sages avaient dépassé la trentaine, quand ils allaient chercher
+la solitude dans les déserts de la Thébaïde. S'il est
+un âge où l'on éprouve le besoin de s'ensevelir dans la
+continuelle admiration des oeuvres divines, il en est un
+aussi où l'on préfère les distractions du monde aux pratiques
+de la pénitence. Je suis précisément dans celui-là.</p>
+
+<p>A peine à terre je courus à la Cannebière. Il soufflait un
+mistral à décorner les boeufs, et des nuages de poussière
+passaient en tourbillons pour aller se perdre dans le vieux
+port. Je ne m'en assis pas moins devant un café et je
+restai plus de trois heures accoudé sur ma table, regardant,
+avec la joie du prisonnier échappé de sa cage, le
+mouvement des passants qui défilaient devant mes yeux
+émerveillés. Le va-et-vient des voitures très-intéressant;
+l'accent provençal harmonieux et doux; les femmes, oh!
+toutes ravissantes; plus de visages voilés; des pieds
+chaussés de bottines souples, des mains finement gantées,
+des chignons, c'était charmant.</p>
+
+<p>Je ne connais pas de sentiment plus misérable que
+l'injustice, et j'aurais vraiment honte d'oublier ce que je
+dois à l'Algérie; ma croix d'abord et mon grade de capitaine,
+puis l'expérience de la guerre avec les émotions
+de la poursuite et de la bataille.</p>
+
+<p>Mais enfin tout n'est pas dit quand on est capitaine de
+chasseurs et décoré, et l'on n'a pas épuisé toutes les
+émotions de la vie quand on a eu le plaisir d'échanger
+quelques beaux coups de sabre avec les Arabes. Oui, les
+nuits lumineuses du désert sont admirables. Oui, le <i>rapport</i>
+est intéressant... quelquefois. Mais il y a encore
+autre chose au monde.</p>
+
+<p>Si comme toi, cher ami, j'avais le culte de la science;
+si comme toi je m'étais juré de mener à bonne fin la
+triangulation de l'Algérie; si comme toi j'avais parcouru
+pendant plusieurs années l'Atlas dans l'espérance d'apercevoir
+les montagnes de l'Espagne, afin de reprendre et
+d'achever ainsi les travaux de Biot et d'Arago sur la mesure
+du méridien, sans doute je serais désolé d'abandonner
+l'Afrique.</p>
+
+<p>Quand on a un pareil but il n'y a plus de solitude, plus
+de déserts, on marche porté par son idée et perdu en
+elle. Qu'importe que les villages qu'on traverse soient
+habités par des guenons ou par des nymphes, ce n'est ni
+des nymphes ni des guenons qu'on a souci. Est-ce que
+dans notre expédition de Sidi-Brahim tu avais d'autre
+préoccupation que de savoir si l'atmosphère serait assez
+pure pour te permettre de reconnaître la sierra de Grenade?
+Et cependant je crois que nous n'avons jamais été
+en plus sérieux danger. Mais tu ne pensais ni au danger,
+ni à la faim, ni à la soif, ni au chaud; et quand nous
+nous demandions avec une certaine inquiétude si nous
+reverrions jamais Oran, tu te demandais, toi, si la brume
+se dissiperait.</p>
+
+<p>Malheureusement, tous les officiers de l'armée française,
+même ceux de l'état-major, n'ont pas cette passion
+de la science, et au risque de t'indigner j'avoue que
+j'ignore absolument les entraînements et les délices de
+la triangulation; la mesure elle-même du méridien me
+laisse froid; et j'aurais pu, en restant deux jours de plus
+en Afrique, prolonger l'arc français jusqu'au grand désert
+que cela ne m'eût pas retenu.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est inepte, vas-tu dire, grossier et stupide.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'en défends pas, mais que veux-tu, je suis
+ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'es-tu alors? une exception, un monstre?</p>
+
+<p>&mdash;J'espère que non.</p>
+
+<p>&mdash;Si la guerre ne te suffit pas, si la science ne t'occupe
+pas, que te faut-il?</p>
+
+<p>&mdash;Peu de chose.</p>
+
+<p>&mdash;Mais encore?</p>
+
+<p>La réponse à cet interrogatoire serait difficile à risquer
+en tête-à-tête, et me causerait un certain embarras, peut-être
+même me ferait-elle rougir, mais la plume en main
+est comme le sabre, elle donne du courage aux timides.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis... je suis un animal sentimental.</p>
+
+<p>Voilà le grand mot lâché, à lui seul il explique pourquoi
+j'ai été si heureux de quitter l'Afrique et de revenir
+en France.</p>
+
+<p>De là, il ne faut pas conclure que je vais me marier et
+que j'ai déjà fait choix d'une femme, dont le portrait va
+suivre.</p>
+
+<p>Ce serait aller beaucoup trop vite et beaucoup trop loin.
+Jusqu'à présent, je n'ai pensé ni au mariage ni à la paternité,
+ni à la famille, et ce n'est ni d'un enfant, ni d'un
+intérieur que j'ai besoin pour me sentir vivre.</p>
+
+<p>Le mariage, je n'en ai jamais eu souci; il en est de
+cette fatalité comme de la mort, on y pense pour les
+autres et non pour soi; les autres doivent mourir, les
+autres doivent se marier, nous, jamais.</p>
+
+<p>Les enfants n'ont été jusqu'à ce jour, pour moi, que de
+jolies petites bêtes roses et blondes, surtout les petites
+filles, qui sont vraiment charmantes avec une robe
+blanche et une ceinture écossaise: ça remplace supérieurement
+les kakatoès et les perruches.</p>
+
+<p>Quant à la famille, je ne l'accepterais que sans belle-mère,
+sans beau-père, sans beau-frère ou belle-soeur,
+sans cousin ni <i>cousine</i>, et alors ces exclusions la réduisent
+si bien, qu'il n'en reste rien.</p>
+
+<p>Non, ce que je veux est beaucoup plus simple, ou tout
+au moins beaucoup plus primitif,&mdash;je veux aimer, et, si
+cela est possible, je veux être aimé.</p>
+
+<p>Je t'entends dire que pour cela je n'avais pas besoin de
+quitter l'Afrique et que l'amour est de tous les pays, mais
+par hasard il se trouve que cette vérité, peut-être générale,
+ne m'est pas applicable puisque je suis un animal
+sentimental. Or, pour les animaux de cette espèce, l'amour
+n'est point une simple sensation d'épiderme, c'est
+au contraire la grande affaire de leur vie, quelque chose
+comme la métamorphose que subissent certains insectes
+pour arriver à leur complet développement.</p>
+
+<p>J'ai passé six années en Algérie, et la femme qui pouvait
+m'inspirer un amour de ce genre, je ne l'ai point
+rencontrée.</p>
+
+<p>Sans doute, si je n'avais voulu demander à une maîtresse
+que de la beauté, j'aurais pu, tout aussi bien que
+tant d'autres, trouver ce que je voulais. Mais, après? Ces
+liaisons, qui n'ont pour but qu'un plaisir de quelques
+instants, ne ressemblent en rien à l'amour que je désire.</p>
+
+<p>Maintenant que me voici en France, serai-je plus heureux?
+Je l'espère et, à vrai dire même, je le crois, car je
+ne me suis point fait un idéal de femme impossible à
+réaliser. Brune ou blonde, grande ou petite, peu m'importe,
+pourvu qu'elle me fasse battre le coeur.</p>
+
+<p>Si ridicule que cela puisse paraître, c'est là en effet ce
+que je veux. Je conviens volontiers qu'un monsieur qui,
+en l'an de grâce 1851, dans un temps prosaïque comme
+le nôtre, demande à ressentir «les orages du coeur» est
+un personnage qui prête à la plaisanterie.</p>
+
+<p>Mais de cela je n'ai point souci. D'ailleurs, parmi ceux
+qui seraient les premiers à rire de moi si je faisais une
+confession publique, combien en trouverait-on qui ne se
+seraient jamais laissé entraîner par les joies ou par les
+douleurs de la passion! Dieu merci, il y a encore des gens
+en ce monde qui pensent que le coeur est autre chose
+qu'un organe conoïde creux et musculaire.</p>
+
+<p>Je suis de ceux-là, et je veux que ce coeur qui me bat
+sous le sein gauche, ne me serve pas exclusivement à
+pousser le sang rouge dans mes artères et à recevoir le
+sang noir que lui rapportent mes veines.</p>
+
+<p>Mes désirs se réaliseront-ils? Je n'en sais rien.</p>
+
+<p>Mais il suffit que cela soit maintenant possible, pour
+que déjà je me sente vivre.</p>
+
+<p>Ce qui arrivera, nous le verrons. Peut-être rien. Peut-être
+quelque chose au contraire. Et j'ai comme un pressentiment
+que cela ne peut pas tarder beaucoup. Donc, à
+bientôt.</p>
+
+<p>Un voyage au pays du sentiment, pour toi cela doit être
+un voyage extraordinaire et fantastique,&mdash;en tous cas il
+me semble que cela doit être aussi curieux que la découverte
+du Nil blanc.</p>
+
+<p>Le Nil, on connaîtra un jour son cours; mais la femme,
+connaîtra-t-on jamais sa marche? Saura-t-on d'où elle
+vient, où elle va?</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>En me donnant Marseille pour lieu de garnison, le hasard
+m'a envoyé en pays ami, et nulle part assurément je
+n'aurais pu trouver des relations plus faciles et plus agréables.</p>
+
+<p>Mon père, en effet, a été préfet des Bouches-du-Rhône
+pendant les dernières années de la Restauration, et il a
+laissé à Marseille, comme dans le département, des souvenirs
+et des amitiés qui sont toujours vivaces.</p>
+
+<p>Pendant les premiers jours de mon arrivée, chaque fois
+que j'avais à me présenter ou à donner mon nom, on
+m'arrêtait par cette interrogation:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous êtes de la famille du comte de Saint-Nérée
+qui a été notre préfet?</p>
+
+<p>Et quand je répondais que j'étais le fils de ce comte de
+Saint-Nérée, les mains se tendaient pour serrer la mienne.</p>
+
+<p>&mdash;Quel galant homme!</p>
+
+<p>&mdash;Et bon, et charmant.</p>
+
+<p>&mdash;Quel homme de coeur!</p>
+
+<p>Un véritable concert de louanges dans lequel tout le
+monde faisait sa partie, les grands et les petits.</p>
+
+<p>Il est assez probable que mon père ne me laissera pas
+autre chose que cette réputation, car s'il a toujours été
+l'homme aimable et loyal que chacun prend plaisir à se
+rappeler, il ne s'est jamais montré, par contre, bien soigneux
+de ses propres affaires, mais j'aime mieux cette
+réputation et ce nom honoré pour héritage que la plus
+belle fortune. Il y a vraiment plaisir à être le fils d'un
+honnête homme, et je crois que dans les jours d'épreuves,
+ce doit être une grande force qui soutient et préserve.</p>
+
+<p>En attendant que ces jours arrivent, si toutefois la
+mauvaise chance veut qu'ils arrivent pour moi, le nom
+de mon père m'a ouvert les maisons les plus agréables de
+Marseille et m'a fait retrouver enfin ces relations et ces
+plaisirs du monde dont j'ai été privé pendant six ans.
+Depuis que je suis ici, chaque jour est pour moi un jour
+de fête, et je connais déjà presque toutes les villas du
+Prado, des Aygalades, de la Rose. Pendant la belle saison,
+les riches commerçants n'habitent pas Marseille,
+ils viennent seulement en ville au milieu de la journée
+pour leurs affaires; et leurs matinées et leurs
+soirées ils les passent à la campagne avec leur famille.
+Celui qui ne connaîtrait de Marseille que Marseille, n'aurait
+qu'une idée bien incomplète des moeurs marseillaises.
+C'est dans les riches châteaux, les villas, les bastides de
+la banlieue qu'il faut voir le négociant et l'industriel;
+c'est dans le cabanon qu'il faut voir le boutiquier et l'ouvrier.
+J'ai visité peu de cabanons, mais j'ai été reçu dans
+les châteaux et les villas et véritablement j'ai été plus
+d'une fois ébloui du luxe de leur organisation. Ce luxe, il
+faut le dire, n'est pas toujours de très-bon goût, mais le
+goût et l'harmonie n'est pas ce qu'on recherche.</p>
+
+<p>On veut parler aux yeux avant tout et parler fort. N'a
+de valeur que ce qui coûte cher. Volontiers on prend
+l'étranger par le bras, et avec une apparente bonhomie,
+d'un air qui veut être simple, on le conduit devant un
+mur quelconque:&mdash;Voilà un mur qui n'a l'air de rien
+et cependant il m'a coûté 14,000 francs; je n'ai économisé
+sur rien. C'est comme pour ma villa, je n'ai employé
+que les meilleurs ouvriers, je les payais 10 francs par
+jour; rien qu'en ciment ils m'ont dépensé 42,000 francs.
+Aussi tout a été soigné et autant que possible amené à la
+perfection. Ce parquet est en bois que j'ai fait venir par
+mes navires de Guatemala, de la côte d'Afrique et des Indes;
+leur réunion produit une chose unique en son genre;
+tandis que le salon de mon voisin Salary chez qui vous
+dîniez la semaine dernière lui coûte 2 ou 3,000 francs
+parce qu'il est en simple parqueterie de Suisse, le mien
+m'en coûte plus de 20,000.</p>
+
+<p>Mais ce n'est pas pour te parler de l'ostentation marseillaise
+que je t'écris; il y aurait vraiment cruauté à détailler
+le luxe et le confort de ces châteaux à un pauvre
+garçon comme toi vivant dans le désert et couchant souvent
+sur la terre nue; c'est pour te parler de moi et d'un
+fait qui pourrait bien avoir une influence décisive sur
+ma vie.</p>
+
+<p>Hier j'étais invité à la soirée donnée à l'occasion d'un
+mariage, le mariage de mademoiselle Bédarrides, la fille
+du riche armateur, avec le fils du maire de la ville. Bien
+que la villa Bédarrides soit une des plus belles et des plus
+somptueuses (c'est elle qui montre orgueilleusement ses
+42,000 francs de ciment et son parquet de 20,000), on
+avait élevé dans le jardin une vaste tente sous laquelle
+on devait danser. Cette construction avait été commandée
+par le nombre des invités qui était considérable. Il se
+composait d'abord de tout ce qui a un nom dans le commerce
+marseillais, l'industrie et les affaires, c'était là le
+côté de la jeune femme et de sa famille, puis ensuite il
+comprenait ainsi tout ce qui est en relations avec la municipalité&mdash;côté
+du mari. En réalité, c'était le <i>tout-Marseille</i>
+beaucoup plus complet que ce qu'on est convenu
+d'appeler le <i>tout-Paris</i> dans les journaux. Il y avait là
+des banquiers, des armateurs, des négociants, des hauts
+fonctionnaires, des Italiens, des Espagnols, des Grecs,
+des Turcs, des Égyptiens mêlés à de petits employés et
+à des boutiquiers, dans une confusion curieuse.</p>
+
+<p>Retenu par le général qui avait voulu que je vinsse
+avec lui, je n'arrivai que très-tard. Le bal était dans tout
+son éclat, et le coup d'oeil était splendide: la tente était
+ornée de fleurs et d'arbustes au feuillage tropical et elle
+ouvrait ses bas côtés sur la mer qu'on apercevait dans le
+lointain miroitant sous la lumière argentée de la lune.
+C'était féerique avec quelque chose d'oriental qui parlait
+à l'imagination.</p>
+
+<p>Mais je fus bien vite ramené à la réalité par l'oncle de
+la mariée, M. Bédarrides jeune, qui voulut bien me faire
+l'honneur de me prendre par le bras, pour me promener
+avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez, regardez, me dit-il, vous avez devant vous
+toute la fortune de Marseille, et si nous étions encore au
+temps où les corsaires barbaresques faisaient des descentes
+sur nos côtes, ils pourraient opérer ici une razzia générale
+qui leur payerait facilement un milliard pour se
+racheter.</p>
+
+<p>Je parvins à me soustraire à ces plaisanteries financières
+et j'allai me mettre dans un coin pour regarder la fête
+à mon gré, sans avoir à subir des réflexions plus ou
+moins spirituelles.</p>
+
+<p>Qui sait? Parmi ces femmes qui passaient devant mes
+yeux se trouvait peut-être celle que je devais aimer. Laquelle?</p>
+
+<p>Cette idée avait à peine effleuré mon esprit, quand j'aperçus,
+à quelques pas devant moi, une jeune fille d'une
+beauté saisissante. Près d'elle était une femme de quarante
+ans, à la physionomie et à la toilette vulgaires. Ma
+première pensée fut que c'était sa mère.</p>
+
+<p>Mais à les bien regarder toutes deux, cette supposition
+devenait improbable tant les contrastes entre elles étaient
+prononcés. La jeune fille, avec ses cheveux noirs, son
+teint mat, ses yeux profonds et veloutés, ses épaules
+tombantes, était la distinction même; la vieille femme,
+petite, replète et couperosée, n'était rien qu'une vieille
+femme; la toilette de la jeune fille était charmante de
+simplicité et de bon goût; celle de son chaperon était ridicule
+dans le prétentieux et le cherché.</p>
+
+<p>Je restai assez longtemps à la contempler, perdu dans
+une admiration émue; puis, je m'approchai d'elle pour
+l'inviter. Mais forcé de faire un détour, je fus prévenu
+par un grand jeune homme lourdaud et timide, gêné
+dans son habit (un commis de magasin assurément), qui
+l'emmena à l'autre bout de la chambre.</p>
+
+<p>Je la suivis et la regardai danser. Si elle était charmante
+au repos, dansant elle était plus charmante encore.
+Sa taille ronde avait une souplesse d'une grâce
+féline; elle eût marché sur les eaux tant sa démarche
+était légère.</p>
+
+<p>Quelle était cette jeune fille? Par malheur, je n'avais
+près de moi personne qu'il me fût possible d'interroger.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle revint à sa place, je me hâtai de m'approcher
+et je l'invitai pour une valse, qu'elle m'accorda avec
+le plus délicieux sourire que j'aie jamais vu.</p>
+
+<p>Malheureusement, la valse est peu favorable à la conversation;
+et d'ailleurs, lorsque je la tins contre moi, respirant
+son haleine, plongeant dans ses yeux, je ne pensai
+pas à parler et me laissai emporter par l'ivresse de la
+danse.</p>
+
+<p>Lorsque je la quittai après l'avoir ramenée, tout ce que
+je savais d'elle, c'était qu'elle n'était point de Marseille,
+et qu'elle avait été amenée à cette soirée par une cousine,
+chez laquelle elle était venue passer quelques jours.</p>
+
+<p>Ce n'était point assez pour ma curiosité impatiente. Je
+voulus savoir qui elle était, comment elle se nommait,
+quelle était sa famille; et je me mis à la recherche de
+Marius Bédarrides, le frère de la mariée, pour qu'il me
+renseignât; puisque cette jeune fille était invitée chez lui,
+il devait la connaître.</p>
+
+<p>Mais Marius Bédarrides, peu sensible au plaisir de la
+danse, était au jeu. Il me fallut le trouver; il me fallut
+ensuite le détacher de sa partie, ce qui fut long et difficile,
+car il avait la veine, et nous revînmes dans la tente
+juste au moment où la jeune fille sortait.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne la connais pas, me dit Bédarrides, mais la
+dame qu'elle accompagne est, il me semble, la femme
+d'un employé de la mairie. C'est une invitation de mon
+beau-frère. Par lui nous en saurons plus demain; mais il
+vous faut attendre jusqu'à demain, car nous ne pouvons
+pas décemment, ce soir, aller interroger un jeune marié;
+il a autre chose à faire qu'à nous répondre. Vous lui parleriez
+de votre jeune fille, que, s'il vous répondait, il
+vous parlerait de ma soeur; ça ferait un quiproquo impossible
+à débrouiller. Attendez donc à demain soir; j'espère
+qu'il me sera possible de vous satisfaire; comptez sur moi.</p>
+
+<p>Il fallut s'en tenir à cela; c'était peu; mais enfin c'était
+quelque chose.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Je quittai le bal; je n'avais rien à y faire, puisqu'elle
+n'était plus là.</p>
+
+<p>Je m'en revins à pied à Marseille, bien que la distance
+soit assez grande. J'avais besoin de marcher, de respirer.
+J'étouffais. La nuit était splendide, douce et lumineuse,
+sans un souffle d'air qui fit résonner le feuillage des
+grands roseaux immobiles et raides sur le bord des canaux
+d'irrigation. De temps en temps, suivant les accidents
+du terrain et les échappées de vue, j'apercevais au
+loin la mer qui, comme un immense miroir argenté,
+réfléchissait la lune.</p>
+
+<p>Je marchais vite; je m'arrêtais; je me remettais en
+route machinalement, sans trop savoir ce que je faisais.
+Je n'étais pas cependant insensible à ce qui se passait
+autour de moi, et en écrivant ces lignes, il me semble
+respirer encore l'âpre parfum qui s'exhalait des pinèdes
+que je traversais. Les ombres que les arbres projetaient
+sur la route blanche me paraissaient avoir quelque chose
+de fantastique qui me troublait; l'air qui m'enveloppait
+me semblait habité, et des plantes, des arbres, des blocs
+de rochers sortaient des voix étranges qui me parlaient
+un langage mystérieux. Une pomme de pin qui se détacha
+d'une branche et tomba sur le sol, me souleva
+comme si j'avais reçu une décharge électrique.</p>
+
+<p>Que se passait-il donc en moi? Je tâchai de m'interroger.
+Est-ce que j'aimais cette jeune fille que je ne
+connaissais pas, et que je ne devais peut-être revoir
+jamais?</p>
+
+<p>Quelle folie! c'était impossible.</p>
+
+<p>Mais alors pourquoi cette inquiétude vague, ce trouble,
+cette émotion, cette chaleur; pourquoi cette sensibilité
+nerveuse? Assurément, je n'étais pas dans un état
+normal.</p>
+
+<p>Elle était charmante, cela était incontestable, ravissante,
+adorable. Mais ce n'était pas la première femme
+adorable que je voyais sans l'avoir adorée.</p>
+
+<p>Et puis enfin on n'adore pas ainsi une femme pour
+l'avoir vue dix minutes et avoir fait quelques tours de
+valse avec elle. Ce serait absurde, ce serait monstrueux.
+On aime une femme pour les qualités, les séductions
+qui, les unes après les autres, se révèlent en elle dans
+une fréquentation plus ou moins longue. S'il en était
+autrement, l'homme serait à classer au même rang que
+l'animal; l'amour ne serait rien de plus que le désir.</p>
+
+<p>Pendant assez longtemps, je me répétai toutes ces
+vérités pour me persuader que ma jeune fille m'avait
+seulement paru charmante, et que le sentiment qu'elle
+m'avait inspiré était un simple sentiment d'admiration,
+sans rien de plus.</p>
+
+<p>Mais quand on est de bonne foi avec soi-même, on ne
+se persuade pas par des vérités de tradition; la conviction
+monte du coeur aux lèvres et ne descend pas des
+lèvres au coeur. Or, il y avait dans mon coeur un trouble,
+une chaleur, une émotion, une joie qui ne me permettaient
+pas de me tromper.</p>
+
+<p>Alors, par je ne sais quel enchaînement d'idées, j'en
+vins à me rappeler une scène du <i>Roméo et Juliette</i> de
+Shakspeare qui projeta dans mon esprit une lueur
+éblouissante.</p>
+
+<p>Roméo masqué s'est introduit chez le vieux Capulet
+qui donne une fête. Il a vu Juliette pendant dix minutes
+et il a échangé quelques paroles avec elle. Il part, car la
+fête touchait à sa fin lorsqu'il est entré. Alors Juliette,
+s'adressant à sa nourrice, lui dit: «Quel est ce gentilhomme
+qui n'a pas voulu danser? va demander son
+nom; s'il est marié, mon cercueil pourrait bien être
+mon lit nuptial.»</p>
+
+<p>Ils se sont à peine vus et ils s'aiment, l'amour comme
+une flamme les a envahis tous deux en même temps et
+embrasés. Et Shakspeare humain et vrai ne disposait
+pas ses fictions, comme nos romanciers, pour le seul
+effet pittoresque. Quelle curieuse ressemblance entre
+cette situation qu'il a inventée et la mienne! c'est aussi
+dans une fête que nous nous sommes rencontrés, et volontiers
+comme Juliette je dirais: «Va demander son nom;
+si elle est mariée, mon cercueil sera mon lit nuptial.»</p>
+
+<p>Ce nom, il me fallut l'attendre jusqu'au surlendemain,
+car Marius Bédarrides ne se trouva point au rendez-vous
+arrêté entre nous. Ce fut le soir du deuxième jour seulement
+que je le vis arriver chez moi. J'avais passé toute
+la matinée à le chercher, mais inutilement.</p>
+
+<p>Il voulut s'excuser de son retard; mais c'était bien de
+ses excuses que mon impatience exaspérée avait affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien?</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Son nom, son nom.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis désolé.</p>
+
+<p>&mdash;Son nom; ne l'avez-vous pas appris?</p>
+
+<p>&mdash;Si, mais je ne vous le dirai, que si vous me pardonnez
+de vous avoir manqué de parole hier.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous pardonne dix fois, cent fois, autant que
+vous voudrez.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien, cher ami, je ne veux pas vous faire languir:
+connaissez-vous le général Martory?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez jamais entendu parler de Martory, qui
+a commandé en Algérie pendant les premières années
+de l'occupation française?</p>
+
+<p>&mdash;Je connais le nom, mais je ne connais pas la personne.</p>
+
+<p>&mdash;Votre princesse est la fille du général; de son petit
+nom elle s'appelle Clotilde; elle demeure avec son père
+à Cassis, un petit port à cinq lieues d'ici, avant d'arriver
+à la Ciotat. Elle est en ce moment à Marseille, chez un
+parent, M. Lieutaud, employé à la mairie; M. Lieutaud
+avait été invité comme fonctionnaire, et mademoiselle
+Clotilde Martory a accompagné sa cousine. J'espère que
+voilà des renseignements précis; maintenant, cher ami,
+si vous en voulez d'autres, interrogez, je suis à votre
+disposition; je connais le général, je puis vous dire sur
+son compte tout ce que je sais. Et comme c'est un personnage
+assez original, cela vous amusera peut-être.</p>
+
+<p>Marius Bédarrides, qui est un excellent garçon, serviable
+et dévoué, a un défaut ordinairement assez fatigant
+pour ses amis; il est bavard et il passe son temps
+à faire des cancans; il faut qu'il sache ce que font les
+gens les plus insignifiants, et aussitôt qu'il l'a appris, il
+va partout le racontant; mais dans les circonstances où
+je me trouvais, ce défaut devenait pour moi une qualité
+et une bonne fortune. Je n'eus qu'à lui lâcher la bride, il
+partit au galop.</p>
+
+<p>&mdash;Le général Martory est un soldat de fortune, un fils
+de paysans qui s'est engagé à dix-sept ou dix-huit ans;
+il a fait toutes les guerres de la première République.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? Mademoiselle Clotilde n'est donc
+que sa petite-fille?</p>
+
+<p>&mdash;C'est sa fille, sa propre fille; et en y réfléchissant,
+vous verrez tout de suite qu'il n'y a rien d'impossible
+à cela. Né vers 1775 ou 76, le général a aujourd'hui
+soixante-quinze ou soixante-seize ans; il s'est marié
+tard, pendant les premières années du règne de Louis-Philippe,
+avec une jeune femme de Cassis précisément,
+une demoiselle Lieutaud, et de ce mariage est née mademoiselle
+Clotilde Martory, qui doit avoir aujourd'hui à peu
+près dix-huit ans. Quand elle est venue au monde, son
+père avait donc cinquante-huit ou cinquante-neuf ans;
+ce n'est pas un âge où il est interdit d'avoir des enfants,
+il me semble.</p>
+
+<p>&mdash;Assurément non.</p>
+
+<p>&mdash;Donc je reprends: L'empire trouva Martory simple
+lieutenant et en fit successivement un capitaine, un chef
+de bataillon et un colonel. Sa fermeté et sa résistance
+dans la retraite de Russie ont été, dit-on, admirables;
+à Waterloo il eut trois chevaux tués sous lui et il fut
+grièvement blessé. Cela n'empêcha pas la Restauration
+de le licencier, et je ne sais trop comment il vécut de
+1815 à 1830, car il n'avait pas un sou de fortune. Louis-Philippe
+le remit en service actif et il devint général en
+Algérie. Ce fut alors qu'il se maria. Bientôt mis à la
+retraite, il vint se fixer à Cassis, où il est toujours resté.
+Il y passe son temps à élever dans son jardin des monuments
+à Napoléon, qui est son dieu. Ce jardin a la
+forme de la croix de la Légion d'honneur; et au centre
+se dresse un buste de l'empereur, ombragé par un saule
+pleureur dont la bouture a été rapportée de Sainte-Hélène:
+un saule pleureur à Cassis dans un terrain sec
+comme la cendre, il faut voir ça. Du mois de mai au
+mois d'octobre, le général consacre deux heures par
+jour à l'arroser, et quand la sécheresse est persistante, il
+achète de porte en porte de l'eau à tous ses voisins. Quand
+le saule jaunit, le général est menacé de la jaunisse.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est touchant ce que vous racontez là.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pourrez voir ça; le général montre volontiers
+son monument; et comme vous êtes militaire, il vous
+invitera peut-être à <i>dijuner</i>, ce qui vous donnera l'occasion
+de l'entendre rappeler sa cuisinière à l'ordre, si
+par malheur elle a laissé brûler la sauce dans la <i>casterole</i>.
+C'est là, en effet, sa façon de s'exprimer; car, pour devenir
+général, il a dépensé plus de sang sur les champs
+de bataille que d'encre sur le papier. En même temps,
+vous ferez connaissance avec un personnage intéressant
+aussi à connaître: le commandant de Solignac, qui a
+figuré dans les conspirations de Strasbourg et de Boulogne,
+et qui est l'ami intime, le commensal du vieux
+Martory; celui-là est un militaire d'un autre genre, le
+genre aventurier et conspirateur, et nous pourrions bien
+lui voir jouer prochainement un rôle actif dans la politique,
+si Louis-Napoléon voulait faire un coup d'État
+pour devenir empereur.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas l'ami du général Martory que je désire
+connaître, c'est sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais voulu vous en parler, mais je ne sais rien
+d'elle ou tout au moins peu de chose. Elle a perdu sa mère
+quand elle était enfant et elle a été élevée à Saint-Denis,
+d'où elle est revenue l'année dernière seulement. Cependant,
+puisque nous sommes sur son sujet, je veux
+ajouter un mot, un avis, même un conseil si vous le
+permettez: Ne pensez pas à Clotilde Martory, ne vous
+occupez pas d'elle. Ce n'est pas du tout la femme qu'il
+vous faut: le général n'a pour toute fortune que sa pension
+de retraite, et il est gêné, même endetté. Si vous
+voulez vous marier, nous vous trouverons une femme
+qui vous permettra de soutenir votre nom. Nous avons
+tous, dans notre famille, beaucoup d'amitié pour vous,
+mon cher Saint-Nérée, et ce sera, pour une Bédarrides,
+un honneur et un bonheur d'apporter sa fortune à un
+mari tel que vous. Ce que je vous dis là n'est point paroles
+en l'air; elles sont réfléchies, au contraire, et concertées.
+Mademoiselle Martory a pu vous éblouir, elle
+ne doit point vous fixer.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Ce n'était pas la première fois qu'on me parlait ce langage
+dans la famille Bédarrides, et déjà bien souvent on
+avait de différentes manières abordé avec moi ce sujet du
+mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que nous mariions M. de Saint-Nérée, disait
+madame Bédarrides mère chaque fois que je la voyais.
+Qu'est-ce que nous lui proposerions bien?</p>
+
+<p>Et l'on cherchait parmi les jeunes filles qui étaient à
+marier. Je me défendais tant que je pouvais, en déclarant
+que je ne me sentais aucune disposition pour le mariage,
+mais cela n'arrêtait pas les projets qui continuaient leur
+course fantaisiste.</p>
+
+<p>Les gens qui cherchent à vous convertir à leur foi religieuse
+ou à leurs idées politiques deviennent heureusement
+de plus en plus rares chaque jour, mais ceux qui
+veulent vous convertir à la pratique du mariage sont
+toujours nombreux et empressés.</p>
+
+<p>Le plus souvent, ils vivent dans leur intérieur comme
+chien et chat; peu importe: ils vous vantent sérieusement
+les douceurs et les joies du mariage. Ils vous connaissent
+à peine, pourtant ils veulent vous marier, et
+il faudrait que vous eussiez vraiment bien mauvais caractère
+pour refuser celle à laquelle ils ont eu la complaisance
+de penser pour vous. C'est pour votre bonheur;
+acceptez les yeux fermés, quand ce ne serait que pour
+leur faire plaisir.</p>
+
+<p>On rit des annonces de celui qui a fait sanctionner le
+courtage matrimonial et qui en a été «l'initiateur et le
+propagateur;» le monde cependant est plein de courtiers
+de ce genre qui font ce métier pour rien, pour le plaisir.
+Ayez mal à une dent, tous ceux que vous rencontrerez
+vous proposeront un remède excellent; soyez garçon,
+tous ceux qui vous connaissent vous proposeront une
+femme parfaite.</p>
+
+<p>Ce fut là à peu près la réponse que je fis à Marius
+Bédarrides, au moins pour le fond; car pour la forme,
+je tâchai de l'adoucir et de la rendre à peu près polie.
+Les intentions de ce brave garçon étaient excellentes, et
+ce n'était pas sa faute si la manie matrimoniale était chez
+lui héréditaire.</p>
+
+<p>&mdash;Je dois avouer, me dit-il d'un air légèrement
+dépité, que je ne sais comment concilier la répulsion que
+vous témoignez pour le mariage avec l'enthousiasme que
+vous ressentez pour mademoiselle Martory, car enfin
+vous ne comptez pas, n'est-ce pas, faire de cette jeune
+fille votre....</p>
+
+<p>&mdash;Ne prononcez pas le mot qui est sur vos lèvres, je
+vous prie; il me blesserait. J'ai vu chez vous une jeune
+fille qui m'a paru admirable; j'ai désiré savoir qui elle
+était; voilà tout. Je n'ai pas été plus loin que ce simple
+désir, qui est bien innocent et en tous cas bien naturel.
+Mon enthousiasme est celui d'un artiste qui voit une
+oeuvre splendide et qui s'inquiète de son origine.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement. Mais enfin il n'en est pas moins vrai
+que la rencontre de mademoiselle Martory peut être pour
+vous la source de grands tourments.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment cela, je vous prie?</p>
+
+<p>&mdash;Mais parce que si vous l'aimez, vous vous trouvez
+dans une situation sans issue.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aime pas mademoiselle Martory!</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui; mais demain? Si vous l'aimez demain,
+que ferez-vous? D'un côté, vous avez horreur du mariage;
+d'un autre, vous n'admettez pas la réalisation de la
+chose à laquelle vous n'avez pas voulu que je donne de
+nom tout à l'heure. C'est là une situation qui me paraît
+délicate. Vous aimez, vous n'épousez pas, et vous ne
+vous faites pas aimer. Alors, que devenez-vous? un
+amant platonique. A la longue, cet état doit être fatigant.
+Voilà pourquoi je vous répète: ne pensez pas à mademoiselle
+Martory.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie du conseil, mais je vous engage à
+être sans inquiétude sur mon avenir. Il est vrai que j'ai
+peu de dispositions pour le mariage; cependant, si j'aimais
+mademoiselle Clotilde, il ne serait pas impossible
+que ces dispositions prissent naissance en moi.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-les naître tout de suite, alors, et écoutez mes
+propositions qui sont sérieuses, je vous en donne ma
+parole, et inspirées par une vive estime, une sincère
+amitié pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois merci, mais je ne puis accepter.
+Qu'on se marie parce qu'un amour tout-puissant a surgi
+dans votre coeur, cela je le comprends, c'est une fatalité
+qu'on subit; on épouse parce que l'on aime et que
+c'est le seul moyen d'obtenir celle qui tient votre vie
+entre ses mains. Mais qu'on se décide et qu'on s'engage à
+se marier, en se disant que l'amour viendra plus tard,
+cela je ne le comprends pas. On aime, on appartient à
+celle que l'on aime; on n'aime pas, on s'appartient. C'est
+là mon cas et je ne veux pas aliéner ma liberté; si je le
+fais un jour, c'est qu'il me sera impossible de m'échapper.
+En un mot, montrez-moi celle que vous avez
+la bonté de me destiner, que j'en devienne amoureux à
+en perdre la raison et je me marie; jusque-là ne me parlez
+jamais mariage, c'est exactement comme si vous me
+disiez: «Frère, il faut mourir.» Je le sais bien qu'il faut
+mourir, mais je n'aime pas à me l'entendre dire et encore
+moins à le croire.</p>
+
+<p>L'entretien en resta là, et Marius Bédarrides s'en alla
+en secouent la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas si vous devez mourir, dit-il en me
+serrant la main, mais je crois que vous commencez à
+être malade; si vous le permettez, je viendrai prendre
+de vos nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous dérangez pas trop souvent, cher ami, la
+maladie n'est pas dangereuse.</p>
+
+<p>Nous nous séparâmes en riant, mais pour moi, je riais
+des lèvres seulement, car, dans ce que je venais d'entendre,
+il y avait un fond de vérité que je ne pouvais pas
+me cacher à moi-même, et qui n'était rien moins que
+rassurant. Oui, ce serait folie d'aimer Clotilde et, comme
+le disait Marius Bédarrides, ce serait s'engager dans une
+impasse. Où pouvait me conduire cet amour?</p>
+
+<p>Pendant toute la nuit, j'examinai cette question, et,
+chaque fois que j'arrivai à une conclusion, ce fut toujours
+à la même: je ne devais plus penser à cette jeune fille,
+je n'y penserais plus. Après tout, cela ne devait être ni
+difficile ni pénible, puisque je la connaissais à peine;
+il n'y avait pas entre nous de liens solidement noués et je
+n'avais assurément qu'à vouloir ne plus penser à elle
+pour l'oublier. Ce serait une étoile filante qui aurait
+passé devant mes yeux,&mdash;le souvenir d'un éblouissement.</p>
+
+<p>Mais les résolutions du matin ne sont pas toujours
+déterminées par les raisonnements de la nuit. Aussitôt
+habillé, je me décidai à aller à la mairie, où je demandai
+M. Lieutaud. On me répondit qu'il n'arrivait pas de si
+bonne heure et qu'il était encore chez lui. C'était ce que
+j'avais prévu. Je me montrai pressé de le voir et je me
+fis donner son adresse; il demeurait à une lieue de la
+ville, sur la route de la Rose,&mdash;la bastide était facile à
+trouver, au coin d'un chemin conduisant à Saint-Joseph.</p>
+
+<p>Vers deux heures, je montai à cheval et m'allai promener
+sur la route de la Rose. Qui sait? Je pourrais
+peut-être apercevoir Clotilde dans le jardin de son cousin.
+Je ne lui parlerais pas; je la verrais seulement; à la
+lumière du jour elle n'était peut-être pas d'une beauté
+aussi resplendissante qu'à la clarté des bougies; le teint
+mat ne gagne pas à être éclairé par le soleil; et puis
+n'étant plus en toilette de bal elle serait peut-être très-ordinaire.
+Ah! que le coeur est habile à se tromper lui-même
+et à se faire d'hypocrites concessions! Ce n'était
+pas pour trouver Clotilde moins séduisante, ce n'était pas
+pour l'aimer moins et découvrir en elle quelque chose
+qui refroidît mon amour, que je cherchais à la revoir.</p>
+
+<p>Il faisait une de ces journées de chaleur étouffante qui
+sont assez ordinaires sur le littoral de la Provence; on
+rôtissait au soleil, et, si les arbres et les vignes n'avaient
+point été couverts d'une couche de poussière
+blanche, ils auraient montré un feuillage roussi comme
+après un incendie. Mais cette poussière les avait enfarinés,
+du même qu'elle avait blanchi les toits des maisons, les
+chaperons des murs, les appuis, les corniches des fenêtres,
+et partout, dans les champs brûlés, dans les villages
+desséchés, le long des collines avides et pierreuses, on
+ne voyait qu'une teinte blanche qui, réfléchissant les
+rayons flamboyants du soleil, éblouissait les yeux.</p>
+
+<p>Un Parisien, si amoureux qu'il eût été, eût sans doute
+renoncé à cette promenade; mais il n'y avait pas là de
+quoi arrêter un Africain comme moi. Je mis mon cheval
+au trot, et je soulevai des tourbillons de poussière, qui
+allèrent épaissir un peu plus la couche que quatre mois de
+sécheresse avait amassée, jour par jour, minute par minute,
+continuellement.</p>
+
+<p>Les passants étaient rares sur la route; cependant,
+ayant aperçu un gamin étalé tout de son long sur le ventre
+à l'ombre d'un mur, j'allai à lui pour lui demander où
+se trouvait la bastide de M. Lieutaud.</p>
+
+<p>&mdash;C'est celle devant laquelle un fiacre est arrêté, dit-il
+sans se lever.</p>
+
+<p>Devant une bastide aux volets verts, un cocher était en
+train de charger sur l'impériale de la voiture une caisse
+de voyage.</p>
+
+<p>Qui donc partait?</p>
+
+<p>Au moment où je me posais cette question, Clotilde
+parut sur le seuil du jardin. Elle était en toilette de ville
+et son chapeau était caché par un voile gris.</p>
+
+<p>C'était elle qui retournait à Cassis; cela était certain.</p>
+
+<p>Sans chercher à en savoir davantage, je tournai bride
+et revins grand train à Marseille. En arrivant aux allées
+de Meilhan, je demandai à un commissionnaire de m'indiquer
+le bureau des voitures de Cassis.</p>
+
+<p>En moins de cinq minutes, je trouvai ce bureau: un
+facteur était assis sur un petit banc, je lui donnai mon
+cheval à tenir et j'entrai.</p>
+
+<p>Ma voix tremblait quand je demandai si je pouvais
+avoir une place pour Cassis.</p>
+
+<p>&mdash;Coupé ou banquette?</p>
+
+<p>Je restai un moment hésitant.</p>
+
+<p>&mdash;Si M. le capitaine veut fumer, il ferait peut-être bien
+de prendre une place de banquette; il y aura une demoiselle
+dans le coupé.</p>
+
+<p>Je n'hésitai plus.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne fume pas en voiture; inscrivez-moi pour le
+coupé.</p>
+
+<p>&mdash;A quatre heures précises; nous n'attendrons pas.</p>
+
+<p>Il était trois heures; j'avais une heure devant moi.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Depuis que j'avais aperçu Clotilde se préparant à
+monter en voiture jusqu'au moment où j'avais arrêté
+ma place pour Cassis, j'avais agi sous la pression d'une
+force impulsive qui ne me laissait pas, pour ainsi dire,
+la libre disposition de ma volonté. Je trouvais une
+occasion inespérée de la voir, je saisissais cette occasion
+sans penser à rien autre chose; cela était instinctif et
+machinal, exactement comme le saut du carnassier qui
+s'élance sur sa proie. J'allais la voir!</p>
+
+<p>Mais en sortant du bureau de la voiture et en revenant
+chez moi, je compris combien mon idée était folle.</p>
+
+<p>Que résulterait-il de ce voyage en tête-à-tête dans le
+coupé de cette diligence?</p>
+
+<p>Ce n'était point en quelques heures que je la persuaderais
+de la sincérité de mon amour pour elle. Et
+d'ailleurs oserais-je lui parler de mon amour, né la veille,
+dans un tour de valse, et déjà assez puissant pour me
+faire risquer une pareille entreprise? Me laisserait-elle
+parler? Si elle m'écoutait, ne me rirait-elle pas au nez?
+Ou bien plutôt ne me fermerait-elle pas la bouche au
+premier mot, indignée de mon audace, blessée dans son
+honneur et dans sa pureté de jeune fille? Car enfin c'était
+une jeune fille, et non une femme auprès de laquelle on
+pouvait compter sur les hasards et les surprises d'un
+tête-à-tête.</p>
+
+<p>Plus je tournai et retournai mon projet dans mon
+esprit, plus il me parut réunir toutes les conditions de
+l'insanité et du ridicule.</p>
+
+<p>Je n'irais pas à Cassis, c'était bien décidé, et m'asseyant
+devant ma table, je pris un livre que je mis à lire.
+Mais les lignes dansaient devant mes yeux; je ne voyais
+que du blanc sur du noir.</p>
+
+<p>Après tout, pourquoi ne pas tenter l'aventure? Qui
+pouvait savoir si nous serions en tête-à-tête? Et puis,
+quand même nous serions seuls dans ce coupé, je n'étais
+pas obligé de lui parler de mon amour; elle n'attendait
+pas mon aveu. Pourquoi ne pas profiter de l'occasion qui
+se présentait si heureusement de la voir à mon aise?
+Est-ce que ce ne serait pas déjà du bonheur que de
+respirer le même air qu'elle, d'être assis près d'elle,
+d'entendre sa voix quand elle parlerait aux mendiants
+de la route ou au conducteur de la voiture, de regarder
+le paysage qu'elle regarderait? Pourquoi vouloir davantage?
+Dans une muette contemplation, il n'y avait rien
+qui pût la blesser: toute femme, même la plus pure,
+n'éprouve-t-elle pas une certaine joie à se sentir admirée
+et adorée? c'est l'espérance et le désir qui font l'outrage.</p>
+
+<p>J'irais à Cassis.</p>
+
+<p>Pendant que je balançais disant non et disant oui,
+l'heure avait marché: il était trois heures cinquante-cinq
+minutes. Je descendis mon escalier quatre à quatre
+et, en huit ou dix minutes, j'arrivai au bureau de la
+voiture; en chemin j'avais bousculé deux braves commerçants
+qui causaient de leurs affaires, et je m'étais
+fait arroser par un cantonnier qui m'avait inondé; mais
+ni les reproches des commerçants, ni les excuses du cantonnier
+ne m'avaient arrêté.</p>
+
+<p>Il était temps encore; au détour de la rue j'aperçus la
+voiture rangée devant le bureau, les chevaux attelés, la
+bâche ficelée: Clotilde debout sur le trottoir s'entretenait
+avec sa cousine.</p>
+
+<p>Je ralentis ma course pour ne pas faire une sotte
+entrée. En m'apercevant, madame Lieutaud s'approcha
+de Clotilde et lui parla à l'oreille. Évidemment, mon
+arrivée produisait de l'effet.</p>
+
+<p>Lequel? Allait-elle renoncer à son voyage pour ne
+pas faire route avec un capitaine de chasseurs? Ou bien
+allait-elle abandonner sa place de coupé et monter dans
+l'intérieur, où déjà heureusement cinq ou six voyageurs
+étaient entassés les uns contre les autres?</p>
+
+<p>J'avais dansé avec mademoiselle Martory, j'avais
+échangé deux ou trois mots avec la cousine, je devais,
+les rencontrant, les saluer. Je pris l'air le plus surpris
+qu'il me fut possible, et je m'approchai d'elles.</p>
+
+<p>Mais à ce moment le conducteur s'avança et me dit
+qu'on n'attendait plus que moi pour partir.</p>
+
+<p>Qu'allait-elle faire?</p>
+
+<p>Madame Lieutaud paraissait disposée à la retenir, cela
+était manifeste dans son air inquiet et grognon; mais, d'un
+autre côté, Clotilde paraissait décidée à monter en voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais écrire un mot à ton père; François le lui
+remettra en arrivant, dit madame Lieutaud à voix
+basse.</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'en vaut pas la peine, répliqua Clotilde, et
+père ne serait pas content. Adieu, cousine.</p>
+
+<p>Et sans attendre davantage, sans vouloir rien écouter,
+elle monta dans le coupé légèrement, gracieusement.</p>
+
+<p>Je montai derrière elle, et l'on ferma la portière.</p>
+
+<p>Enfin.... Je respirai.</p>
+
+<p>Mais nous ne partîmes pas encore. Le conducteur, si
+pressé tout à l'heure, avait maintenant mille choses
+à faire. Les voyageurs enfermés dans sa voiture, il était
+tranquille.</p>
+
+<p>Madame Lieutaud fit le tour de la voiture et se haussant
+jusqu'à la portière occupée par Clotilde, elle engagea
+avec celle-ci une conversation étouffée. Quelques mots
+seulement arrivaient jusqu'à moi. L'une faisait sérieusement
+et d'un air désolé des recommandations, auxquelles
+l'autre répondait en riant.</p>
+
+<p>Le conducteur monta sur son siége, madame Lieutaud
+abandonna la portière, les chevaux, excités par une
+batterie de coups de fouet, partirent comme s'ils enlevaient
+la malle-poste.</p>
+
+<p>J'avais attendu ce moment avec une impatience nerveuse;
+lorsqu'il fut arrivé je me trouvai assez embarrassé.
+Il fallait parler, que dire? Je me jetai à la nage.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne savais pas avoir le bonheur de vous revoir
+sitôt, mademoiselle, et en vous quittant l'autre nuit chez
+madame Bédarrides, je n'espérais pas que les circonstances
+nous feraient rencontrer, aujourd'hui, dans cette
+voiture, sur la route de Cassis.</p>
+
+<p>Elle avait tourné la tête vers moi, et elle me regardait
+d'un air qui me troublait; aussi, au lieu de chercher
+mes mots, qui se présentaient difficilement, n'avais-je
+qu'une idée: me trouvait-elle dangereux ou ridicule?</p>
+
+<p>Après être venu à bout de ma longue phrase, je m'étais
+tu; mais comme elle ne répondait pas, je continuai sans
+avoir trop conscience de ce que je disais:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vraiment là un hasard curieux.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc curieux? dit-elle avec un sourire
+railleur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il me semble....</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble qu'un vrai hasard a toujours quelque
+chose d'étonnant; s'il a quelque chose de véritablement
+curieux, il est bien près alors de n'être plus un
+hasard.</p>
+
+<p>J'étais touché: je ne répliquai point et, pendant quelques
+minutes, je regardai les maisons de la Capelette,
+comme si, pour la première fois, je voyais des maisons.
+Il était bien certain qu'elle ne croyait pas à une rencontre
+fortuite et qu'elle se moquait de moi. D'ordinaire
+j'aime peu qu'on me raille, mais je ne me sentis nullement
+dépité de son sourire; il était si charmant ce
+sourire qui entr'ouvrait ses lèvres et faisait cligner ses
+yeux!</p>
+
+<p>D'ailleurs sa raillerie était assez douce, et, puisqu'elle
+ne se montrait pas autrement fâchée de cette rencontre
+il me convenait qu'elle crût que je l'avais arrangée:
+c'était un aveu tacite de mon amour, et à la façon dont
+elle accueillait cet aveu je pouvais croire qu'il n'avait
+point déplu. Je continuai donc sur ce ton:</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends que ce hasard n'ait rien de curieux
+pour vous, mais pour moi il en est tout autrement. En
+effet, il y a deux heures je me doutais si peu que j'irais
+aujourd'hui à Cassis, que c'était à peine si je connaissais
+le nom de ce pays.</p>
+
+<p>&mdash;Alors votre voyage est une inspiration; c'est une
+idée qui vous est venue tout à coup... par hasard.</p>
+
+<p>&mdash;Bien mieux que cela, mademoiselle, ce voyage a
+été décidé par une suggestion, par une intervention
+étrangère, par une volonté supérieure à la mienne;
+aussi je dirais volontiers de notre rencontre comme les
+Arabes: «C'était écrit», et vous savez que rien ne peut
+empêcher ce qui est écrit?</p>
+
+<p>&mdash;Écrit sur la feuille de route de François, dit-elle
+en riant, mais qui l'a fait écrire?</p>
+
+<p>&mdash;La destinée.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?</p>
+
+<p>J'avais été assez loin; maintenant il me fallait une
+raison ou tout au moins un prétexte pour expliquer mon
+voyage.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un fort à Cassis? dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! un fort. Peut-être sous Henri IV ou
+Louis XIII cela était-il un fort, mais aujourd'hui je ne
+sais trop de quel nom on doit appeler cette ruine.</p>
+
+<p>Une visite à ce fort était le prétexte que j'avais voulu
+donner, j'allais passer une journée avec un officier de
+mes amis en garnison dans ce fort; mais cette réponse
+me déconcerta un moment. Heureusement je me retournai
+assez vite, et avec moins de maladresse que je
+n'en mets d'ordinaire à mentir:</p>
+
+<p>&mdash;C'est précisément cette ruine qui a décidé mon
+voyage. J'ai reçu une lettre d'un membre de la commission
+de la défense des côtes qui me demande de lui
+faire un dessin de ce fort, en lui expliquant d'une façon
+exacte dans quel état il se trouve aujourd'hui, quels
+sont ses avantages et ses désavantages pour le pays. Vous
+me paraissez bien connaître Cassis, mademoiselle?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous pouvez me rendre un véritable service.
+Le dessin, rien ne m'est plus facile que de le faire. Mais
+de quelle utilité ce fort peut-il être pour la ville, voilà
+ce qui est plus difficile. Il faudrait pour me guider et
+m'éclairer quelqu'un du pays. Sans doute, je pourrais
+m'adresser au commandant du fort, si toutefois il y a
+un commandant, ce que j'ignore, mais c'est toujours un
+mauvais procédé, dans une enquête comme la mienne, de
+s'en tenir aux renseignements de ceux qui ont un intérêt
+à les donner. Non, ce qu'il me faudrait, ce serait quelqu'un
+de compétent qui connût bien le pays, et qui en
+même temps ne fût pas tout à fait ignorant des choses de
+la guerre. Alors je pourrais envoyer à Paris une réponse
+tout à fait satisfaisante.</p>
+
+<p>Elle me regarda un moment avec ce sourire indéfinissable
+que j'avais déjà vu sur ses lèvres, puis se mettant
+à rire franchement:</p>
+
+<p>&mdash;C'est maintenant, dit-elle, que ce hasard que vous
+trouviez curieux tout à l'heure devient vraiment merveilleux,
+car je puis vous mettre en relation avec la seule
+personne qui précisément soit en état de vous bien renseigner;
+cette personne habite Cassis depuis quinze
+ans et elle a une certaine compétence dans la science de
+la guerre.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette personne? dis-je en rougissant malgré
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon père, le général Martory, qui sera
+très-heureux de vous guider, si vous voulez bien lui
+faire visite.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>La fin de ce voyage fut un émerveillement, et bien que
+je ne me rappelle pas quels sont les pays que nous avons
+traversés, il me semble que ce sont les plus beaux du
+monde. Sur cette route blanche je n'ai pas aperçu un
+grain de poussière, et partout j'ai vu des arbres verts
+dans lesquels des oiseaux chantaient une musique
+joyeuse.</p>
+
+<p>Cependant je dois prévenir ceux qui me croiraient sur
+parole que j'ai pu me tromper. Peut-être au contraire la
+route de Marseille à Aubagne et d'Aubagne à Cassis est-elle
+poussiéreuse; peut-être n'a-t-elle pas les frais ombrages
+que j'ai cru voir; peut-être les oiseaux sont-ils
+aussi rares sur ses arbres que dans toute la Provence, où
+il n'y en a guère. Tout est possible; pendant un certain
+espace de temps dont je n'ai pas conscience, j'ai marché
+dans mon rêve, et c'est l'impression de ce rêve délicieux
+qui m'est restée, ce n'est pas celle de la réalité.</p>
+
+<p>Ce n'était pas de la réalité que j'avais souci d'ailleurs.
+Que m'importait le paysage qui se déroulait devant nous,
+divers et changeant à mesure que nous avancions? Que
+m'importaient les arbres et les oiseaux? J'étais près d'elle;
+et insensible aux choses de la terre j'étais perdu en elle.</p>
+
+<p>En l'apercevant pour la première fois dans le bal j'avais
+été instantanément frappé par l'éclat de sa beauté qui
+m'avait ébloui comme l'eût fait un éclair ou un rayon de
+soleil; maintenant c'était un charme plus doux, mais non
+moins puissant, qui m'envahissait et me pénétrait jusqu'au
+coeur; c'était la séduction de son sourire, la fascination
+troublante de son regard, la musique de sa voix;
+c'était son geste plein de grâce, c'était sa parole simple
+et joyeuse; c'était le parfum qui se dégageait d'elle pour
+m'enivrer et m'exalter.</p>
+
+<p>Jamais temps ne m'a paru s'écouler si vite, et je fus
+tout surpris lorsque, étendant la main, elle me montra
+dans le lointain, au bas d'une côte, un amas de maison
+sur le bord de la mer, et me dit que nous arrivions.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! nous arrivons. Je croyais que Cassis était
+à quatre ou cinq lieues de Marseille. Nous n'avons pas fait
+cinq lieues!</p>
+
+<p>&mdash;Nous en avons fait plus de dix, dit-elle en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis donc pas dans la voiture de Cassis?</p>
+
+<p>&mdash;Vous y êtes, et c'est Cassis que vous avez devant les
+yeux.</p>
+
+<p>Mon étonnement dut avoir quelque chose de grotesque,
+car elle partit d'un éclat de rire si franc que je me mis à
+rire aussi; elle eût pleuré, j'aurais pleuré: je n'étais plus
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Alors nous marchons de merveilleux en merveilleux.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais nous avons marché avec un détour; par
+la côte de Saint-Cyr, Cassis est à quatre lieues de Marseille,
+mais nous sommes venus par Aubagne, ce qui a
+augmenté de beaucoup la distance.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas trouvé la distance trop longue; nous serions
+venus par Toulon ou par Constantinople que je ne
+m'en serais pas plaint.</p>
+
+<p>&mdash;La masse sombre que vous apercevez devant vous,
+dit-elle sans répondre à cette niaiserie, est le château qui
+a décidé votre voyage à Cassis. Plus bas auprès de l'église,
+où vous voyez un arbre dépasser les toits, est le jardin de
+mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Un saule, je crois.</p>
+
+<p>&mdash;Non, un platane; ce qui ne ressemble guère à un
+saule.</p>
+
+<p>&mdash;Assurément, mais de loin la confusion est possible.</p>
+
+<p>&mdash;Dites que la distinction est impossible et vous serez
+mieux dans la vérité; aussi suis-je surprise que vous
+ayez cru voir un saule.</p>
+
+<p>Elle dit cela en me regardant fixement; mais je ne
+bronchai point, car je ne voulais point qu'elle eût la
+preuve que j'avais pris des renseignements sur elle et sur
+son père. Qu'elle soupçonnât que je n'étais venu à Cassis
+que pour la voir, c'était bien: mais qu'elle sût que j'avais
+fait préalablement une sorte d'enquête, c'était trop.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai qu'il y a un saule dans notre jardin, continua-t-elle,
+un saule dont la bouture a été prise à Sainte-Hélène,
+sur le tombeau de l'empereur, mais il n'a encore
+que quelques mètres de hauteur et nous ne pouvons
+l'apercevoir d'ici. A propos de l'empereur, l'aimez-vous?</p>
+
+<p>Je restai interloqué, ne sachant que répondre à cette
+question ainsi posée, et ne pouvant répondre d'un mot
+d'ailleurs, car le sentiment que m'inspire Napoléon est
+très-complexe, composé de bon et de mauvais; ce n'est
+ni de l'amour ni de la haine, et je n'ai à son égard ni les
+superstitions du culte, ni les injustices de l'hostilité; ni
+Dieu, ni monstre, mais un homme à glorifier parfois, à
+condamner souvent, à juger toujours.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que si vous voulez être bien avec mon père,
+dit-elle après un moment d'attente, il faut admirer et aimer
+l'empereur. Là-dessus il ne souffre pas la contradiction.
+Sa foi, je vous en préviens, est très-intolérante;
+un mot de blâme est pour lui une injure personnelle.
+Mais tous les militaires admirent Napoléon.</p>
+
+<p>&mdash;Tous au moins admirent le vainqueur d'Austerlitz.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, vous lui parlerez du vainqueur d'Austerlitz
+et vous vous entendrez. Mon père était à Austerlitz; il
+pourra vous raconter sur cette grande bataille des choses
+intéressantes. Mon père a fait toutes les campagnes de
+l'empire et presque toutes celles de la République.</p>
+
+<p>&mdash;L'histoire a gardé son nom dans la retraite de Russie
+et à Waterloo.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous savez? dit-elle en m'examinant de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que tout le monde sait.</p>
+
+<p>Mes yeux se baissèrent devant les siens.</p>
+
+<p>Après un moment de silence, elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne regardez donc pas Cassis?</p>
+
+<p>&mdash;Mais si.</p>
+
+<p>Nous descendions une côte, et à mesure que nous avancions,
+le village se montrait plus distinct au bas de deux
+vallons qui se joignent au bord de la mer. Au-dessus des
+toits et des cheminées, on apercevait quelques mâts de
+navires qui disaient qu'un petit port était là.</p>
+
+<p>Si bien disposé que je fusse à trouver tout charmant,
+l'aspect de ces vallons me parut triste et monotone:
+point d'arbres, et seulement çà et là des oliviers au feuillage
+poussiéreux qui s'élevaient tortueux et rabougris
+dans un chaume de blé ou sur la clôture d'une vigne.</p>
+
+<p>Les collines qui descendent sur ces vallons ne sont
+guère plus agréables; d'un côté, des roches crevassées
+entièrement dénudées; de l'autre, des bois de pins
+chétifs.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien! me dit-elle, comment trouvez-vous ce
+pays?</p>
+
+<p>&mdash;Pittoresque.</p>
+
+<p>&mdash;Dites triste; je comprends cela; c'est la première
+impression qu'il produit: mais, en le pratiquant, cette
+impression change. Si vous restez ici quelques jours,
+allez vous promener à travers ces collines pierreuses, et,
+en suivant le bord de la mer, vous trouverez le gouffre de
+Portmiou où viennent sourdre les eaux douces qui se
+perdent dans les <i>paluns</i> d'Aubagne. Gravissez cette montagne
+que nous avons sur notre gauche, et, après avoir
+dépassé les bastides, vous trouverez de grands bois où la
+promenade est agréable. Ces bois vous conduiront au
+cap Canaille et au cap de l'Aigle qui vous ouvriront d'immenses
+horizons sur la Méditerranée et ses côtes. Même
+en restant dans le village, vous trouverez que le soleil,
+en se couchant, donnera à tout ce paysage une beauté
+pure et sereine qui parle à l'esprit. C'est mon pays et je
+l'aime.</p>
+
+<p>Une fadaise me vint sur les lèvres; elle la devina et
+l'arrêta d'un geste moqueur.</p>
+
+<p>&mdash;Nous arrivons, dit-elle, et pour faire le cicérone
+jusqu'au bout, je dois vous indiquer un hôtel. Descendez
+à la <i>Croix-Blanche</i> et faites-vous servir une bouillabaisse
+pour votre dîner; c'est la gloire de mon pays et l'on vient
+exprès de Marseille et d'Aubagne pour manger la bouillabaisse
+de Cassis.</p>
+
+<p>La voiture était entrée, en effet, dans le village, dont
+nous avions dépassé les premières maisons. Bientôt elle
+s'arrêta devant une grande porte. J'espérais que ce serait
+le général Martory lui-même qui viendrait au-devant de
+sa fille, et qu'ainsi la présentation pourrait se faire tout
+de suite; mais mon attente fut trompée. Point de général.
+A sa place, une vieille servante, qui reçut Clotilde
+dans ses bras comme elle eût fait pour son enfant, et
+qui l'embrassa.</p>
+
+<p>&mdash;Père n'est point malade, n'est-ce pas? demanda
+Clotilde.</p>
+
+<p>&mdash;Malade? Voilà qui serait drôle; il a son rhumatisme,
+voilà tout; et puis il fait sa partie d'échecs avec le
+commandant, et vous savez, quand il est à sa partie, un
+tremblement de terre ne le dérangerait pas.</p>
+
+<p>J'aurais voulu l'accompagner jusqu'à sa porte, mais je
+n'osai pas, et je dus me résigner à me séparer d'elle
+après l'avoir saluée respectueusement.</p>
+
+<p>&mdash;A demain, dit-elle.</p>
+
+<p>Je restai immobile à la suivre des yeux, regardant encore
+dans la rue longtemps après qu'elle avait disparu.</p>
+
+<p>Le maître de l'hôtel me ramena dans la réalité en venant
+me demander si je voulais dîner.</p>
+
+<p>&mdash;Dîner? Certainement; et faites-moi préparer de la
+bouillabaisse; rien que de la bouillabaisse.</p>
+
+<p>Ce fut le soir seulement, en me promenant au bord de
+la mer, que je me retrouvai assez maître de moi pour réfléchir
+raisonnablement aux incidents de cette journée et
+les apprécier.</p>
+
+<p>La nuit était tiède et lumineuse, le ciel profond et
+étoilé; la terre, après un jour de chaleur, s'était endormie
+et, dans le silence du soir, la mer seule, avec son
+clapotage monotone contre les rochers, faisait entendre
+sa voix mystérieuse.</p>
+
+<p>Je restai longtemps, très-longtemps couché sur les
+pierres du rivage, examinant ce qui venait de se passer,
+m'examinant moi-même.</p>
+
+<p>Le doute, les dénégations, les mensonges de la conscience
+n'étaient plus possibles; j'aimais cette jeune fille,
+et je l'aimais non d'un caprice frivole, non d'un désir
+passager, mais d'un amour profond, irrésistible, qui
+m'avait envahi tout entier. Un éclair avait suffi, le
+rayonnement de son regard, et elle avait pris ma vie.</p>
+
+<p>Qu'allait-elle en faire? La question méritait d'être
+étudiée, au moins pour moi; malheureusement la réponse
+que je pouvais lui faire dépendait d'une autre
+question que j'étais dans de mauvaises conditions pour
+examiner et résoudre; quelle était cette jeune fille?</p>
+
+<p>Là, en effet, était le point essentiel et décisif, car je
+n'étais plus moi, j'étais elle; ce serait donc ce qu'elle
+voudrait, ce qu'elle ferait elle-même qui déciderait de
+ma vie.</p>
+
+<p>Adorable, séduisante, elle l'est autant que femme au
+monde, cela est incontestable et saute aux yeux. Assurément,
+il y a un charme en elle, une fascination qui,
+par son geste, le timbre de sa voix, un certain mouvement
+de ses lèvres, surtout par ses yeux et son sourire,
+agit, pour ainsi dire, magnétiquement et vous
+entraîne.</p>
+
+<p>Mais après? Tout n'est pas compris dans ce charme.
+Son âme, son esprit, son caractère? Comment a-t-elle
+été élevée? que doit-elle à la nature? que doit-elle à
+l'éducation? Autant de mystères que de mots.</p>
+
+<p>Ce n'est pas en quelques heures passées près d'elle
+dans cette voiture que j'ai pu la connaître. Sous le
+charme, dans l'ivresse de la joie, je n'ai même pas pu
+l'étudier.</p>
+
+<p>A sa place, et dans les conditions où nous nous trouvions,
+qu'eût été une autre jeune fille? La jeune fille
+honnête et pure, la jeune fille idéale, par exemple? Et
+Clotilde n'avait-elle pas été d'une facilité inquiétante
+pour l'avenir, d'une curiosité étrange, d'une coquetterie
+effrayante?</p>
+
+<p>Où est-il l'homme qui connaît les jeunes filles? S'il
+existe, je ne suis pas celui-là et n'ai pas sa science. Ce fut
+inutilement que pendant plusieurs heures je tournai et
+retournai ces difficiles problèmes dans ma tête, et je rentrai
+à la <i>Croix-Blanche</i> comme j'en étais parti: j'aimais
+Clotilde, voilà tout ce que je savais.</p>
+
+<p>Fatiguée de m'attendre, la servante de l'hôtel s'était
+endormie sur le seuil de la porte, la tête reposant sur son
+bras replié. Je la secouai doucement d'abord, plus fort
+ensuite, et après quelques minutes je parvins à la réveiller.
+En chancelant et en s'appuyant aux murs, elle me
+conduisit à ma chambre.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+
+<p>Quand j'ouvris les yeux le lendemain matin, ma
+chambre, dont les fenêtres étaient restées ouvertes, me
+parut teinte en rose. Je me levai vivement et j'allai sur
+mon balcon; la mer et le ciel, du côté du Levant, étaient
+roses aussi; partout, en bas, en haut, sur la terre,
+dans l'air, sur les arbres et sur les maisons, une belle
+lueur rose.</p>
+
+<p>Je me frottai les yeux, me demandant si je rêvais ou
+si j'étais éveillé.</p>
+
+<p>Puis je me mis à rire tout seul, me disant que décidément
+l'amour était un grand magicien, puisqu'il avait
+la puissance de nous faire voir tout en rose.</p>
+
+<p>Mais ce n'était point l'amour qui avait fait ce miracle,
+c'était tout simplement l'aurore «aux doigts de rose,»
+la vieille aurore du bonhomme Homère qui, sur ces
+côtes de la Provence, dans l'air limpide et transparent
+du matin, a la même jeunesse et la même fraîcheur que
+sous le climat de la Grèce.</p>
+
+<p>J'avais de longues heures devant moi avant de pouvoir
+me présenter chez le général; pour les passer sans trop
+d'impatience, je résolus de les employer à faire un
+croquis du fort. Puisque j'avais commencé cette histoire,
+il fallait maintenant la pousser jusqu'au bout en lui donnant
+un certain cachet de vraisemblance, au moins pour
+le général, car, pour Clotilde, il était assez probable
+qu'elle n'en croyait pas un mot. Ses questions à ce sujet,
+ses regards interrogateurs, son sourire incrédule m'avaient
+montré qu'elle avait des doutes sur le motif vrai
+qui avait déterminé mon voyage à Cassis; si je voulais
+bien lui laisser ces doutes qui servaient mon amour, je
+ne voulais point par contre qu'ils pussent se présenter à
+l'esprit du général. Que Clotilde soupçonnât mon amour,
+c'était parfait puisqu'elle le tolérait et même l'encourageait
+d'une façon tacite, mais le général, c'était une
+autre affaire: les pères ont le plus souvent, à l'égard
+de l'amour, des idées qui ne sont pas celles des jeunes
+filles.</p>
+
+<p>Il ne me fallut pas un long examen du fort pour voir
+que le prétexte de ma visite à Cassis était aussi mal
+trouvé que possible. Ce n'était pas un fort, en effet,
+mais une mauvaise bicoque, tout au plus bonne à quelque
+chose à l'époque de Henri IV ou de Louis XIII,
+comme me l'avait dit Clotilde. Jamais, bien certainement,
+l'idée n'avait pu venir à l'esprit d'un membre de
+la commission de la défense des côtes de se préoccuper
+de ce fort, et j'aurais sans doute bien du mal à faire
+accepter mon histoire par le général.</p>
+
+<p>Cependant, comme j'étais engagé dans cette histoire
+et que je ne pouvais pas maintenant la changer, je me
+mis au travail et commençai mon dessin. C'était ce
+dessin qui devait donner l'apparence de la vérité à mon
+mensonge: quand un homme arrive un morceau de papier
+à la main, il a des chances pour qu'on l'écoute et
+le prenne au sérieux: le premier soin des lanceurs de
+spéculations n'est-il pas de faire imprimer avec tout le
+luxe de la typographie et de la lithographie le livre à
+souche de leurs actions? et le bon bourgeois, qui eût
+gardé son argent pour une affaire qui lui eût été honnêtement
+expliquée, l'échange avec empressement contre
+un chiffon de papier rose qu'on lui montre.</p>
+
+<p>A dix heures, j'avais fait deux petits croquis qui
+étaient assez avancés pour que je pusse les laisser voir.
+Qui m'eût dit, il y a quinze ans, lorsque je travaillais le
+dessin avec goût et plaisir, que je tirerais un jour ce
+parti de ma facilité à manier le crayon? Mais tout sert
+en ce monde, et l'homme qui sait deux métiers vaut
+deux hommes. Dans les circonstances présentes, seul
+avec mon sabre, je serais resté embarrassé; j'ai trouvé
+un auxiliaire dans un dessinateur qui est mon meilleur
+ami, et ce sera un fidèle complice qui me rendra peut-être
+plus d'un service.</p>
+
+<p>Le coeur me battait fort quand je sonnai à la porte du
+général Martory. La vieille servante qui s'était trouvée
+la veille à l'arrivée de la voiture vint m'ouvrir, et à la
+façon dont elle m'accueillit, il me sembla qu'elle m'attendait.</p>
+
+<p>Néanmoins je lui remis ma carte en la priant de la
+porter au général et de demander à celui-ci s'il voulait
+bien me recevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas la peine, me dit cette domestique aux
+moeurs primitives, allez au bout du vestibule et entrez,
+vous trouverez le général qui est en train de <i>sacrer</i>.</p>
+
+<p>Sacrer? Si mes lèvres ne demandèrent point en quoi
+consistait cette opération, mes yeux surpris parlèrent
+pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la douleur qui le fait jurer, continua la vieille
+servante; elle a augmenté de force cette nuit. Une visite
+lui fera du bien; ça le distraira.</p>
+
+<p>Puisque c'était là l'usage de la maison, je devais m'y
+conformer: je suivis donc le vestibule dallé de larges
+plaques de pierre grise jusqu'à la porte qui m'avait été
+indiquée. Il était d'une propreté anglaise, ce vestibule,
+passé au sable chaque matin comme le pont d'un navire
+de guerre, frotté, essuyé, et partout sur les murailles
+brillantes, sur les moulures luisantes de la boiserie on
+voyait qu'on était dans une maison où les soins du ménage
+étaient poussés à l'extrême.</p>
+
+<p>Arrivé à la porte qui se trouvait à l'extrémité de ce
+vestibule, je frappai. J'avais espéré que ce serait Clotilde
+qui me répondrait, car je me flattais qu'elle serait avec
+son père; mais, au lieu de la voix douce que j'attendais,
+ce fut une voix rude et rauque qui me répondit:
+«Entrez.»</p>
+
+<p>Je poussai la porte, et avant d'avoir franchi le seuil,
+mon regard chercha Clotilde; elle n'était pas là. La seule
+personne que j'aperçus fut un vieillard à cheveux blancs
+qui se tenait assis dans un fauteuil, la jambe étendue sur
+un tabouret, et lisant sans lunettes le dernier volume de
+l'<i>Annuaire</i>.</p>
+
+<p>Je m'avançai et me présentai moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, parfaitement, dit le général sans se
+lever et en me rendant mon salut du bout de la main.
+Je vous attendais, capitaine, et, pour ne rien cacher,
+j'ajouterai que je vous attendais avec une curiosité impatiente,
+car il n'y a que vous pour m'expliquer ce que
+ma fille m'a raconté hier soir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien simple.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en doute pas, mais c'est le récit de ma fille
+qui n'est pas simple, pour moi au moins. Il est vrai que
+je n'ai jamais rien compris aux histoires de femmes; et
+vous, capitaine? Mais je suis naïf de vous poser cette
+question; vous êtes à l'âge où les femmes ont toutes les
+perfections. Moi, je n'ai jamais eu cet âge heureux, mais
+j'ai vu des camarades qui l'avaient.</p>
+
+<p>Ce langage, que je rapporte à peu près textuellement,
+confirma en moi l'impression que j'avais ressentie en
+apercevant le général. C'est, en effet, un homme qu'on
+peut juger sans avoir besoin de l'étudier longtemps.
+Après l'avoir vu pendant deux minutes et l'avoir écouté
+pendant dix, on le connaît, comme si l'on avait vécu des
+années avec lui.</p>
+
+<p>Au physique, un homme de taille moyenne, aux épaules
+larges et à la poitrine puissante; un torse et une encolure
+de taureau; tous ses cheveux, qu'il porte coupés,
+ras, et qui lui font comme une calotte d'autant plus
+blanche que le front, les oreilles et le cou sont plus
+rouges; toutes ses dents solidement plantées dans de
+fortes mâchoires qui font saillie de chaque côté de la
+figure, comme celles d'un carnassier; une voix sonore
+qui dans une bataille jetant le cri: «En avant!» devait
+dominer le tapage des tambours battant la charge. Avec
+cela, une tenue et une attitude régimentaires; un col de
+crin tenant la tête droite; une redingote bleue boutonnée
+d'un seul rang de boutons comme une tunique, et
+cousu, sur le drap même, à la place du coeur, le ruban
+de la Légion d'honneur.</p>
+
+<p>Au moral, deux mots l'expliqueront:&mdash;une culotte
+de peau, qui a été un sabreur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc au mariage de mademoiselle Bédarrides
+que vous avez rencontré ma fille?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, général.</p>
+
+<p>&mdash;Bonnes gens, ces Bédarrides. Je les connais beaucoup;
+ça n'apprécie que la fortune; ça se croit quelque
+chose parce que ça a des millions; mais, malgré tout,
+bonnes gens qui rendent à l'officier ce qu'ils lui doivent.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, je leur suis reconnaissant de m'avoir
+fourni l'occasion de faire la connaissance de mademoiselle
+votre fille, et par là la vôtre, général.</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille m'a dit que vous venez à Cassis pour visiter
+le fort et savoir ce qu'on en peut tirer de bon; est-ce
+cela?</p>
+
+<p>&mdash;Précisément.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce n'est pas vraisemblable.</p>
+
+<p>Je fus un moment déconcerté; mais me remettant
+bientôt, je tâchai de m'expliquer, et lui répétai la fable
+que j'avais déjà débitée à sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien là ce que Clotilde m'a dit, mais je ne
+voulais pas le croire; comment, il y a dans la commission
+de la défense de nos côtes des officiers assez bêtes
+pour s'occuper de ça; c'est un marin, n'est-ce pas? ce
+n'est pas un militaire.</p>
+
+<p>J'évitai de répondre directement, car il ne me convenait
+pas de trop préciser dans une affaire aussi sottement
+engagée.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être veut-on transformer le fort en prison;
+peut-être veut-on vendre le terrain; je ne sais rien autre
+chose si ce n'est qu'on m'a demandé comme service, et
+en dehors de toute mission officielle, de faire quelques
+dessins de ce fort et de les envoyer à Paris avec les renseignements
+que je pourrais réunir sur son utilité ou
+son inutilité.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant que vous l'avez vu, je n'ai rien à vous
+en dire, n'est-ce pas? vous en savez tout autant que
+moi puisque vous êtes militaire.</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai cependant fait deux croquis.</p>
+
+<p>Et je présentai mes dessins au général, car gêné par le
+mensonge dans lequel je m'étais embarqué si légèrement,
+et que j'avais été obligé de continuer, j'éprouvais
+le besoin de m'appuyer sur quelque chose qui me
+soutînt.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien ça, tout à fait ça, très-gentil, et c'est
+vous qui avez fait ces deux petites machines, capitaine?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, mon général.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous félicite; un officier qui sait faire ces petites
+choses-là peut rendre des services à un général en campagne;
+c'est comme un officier qui parle la langue du
+pays dans lequel on se trouve; cependant pour moi je
+n'ai jamais su dessiner, et en Allemagne, en Égypte, en
+Italie, en Espagne, en Russie, en Algérie, je n'ai jamais
+parlé que ma langue et je m'en suis tout de même tiré.</p>
+
+<p>Pendant que le général Martory m'exposait ainsi de
+cette façon naïve ses opinions sur les connaissances qui
+pouvaient être utiles à l'officier en campagne, je me demandais
+avec une inquiétude qui croissait de minute en
+minute, si je ne verrais pas Clotilde et si ma visite se
+passerait sans qu'elle parût.</p>
+
+<p>Elle devait savoir que j'étais là, cependant, et elle ne
+venait pas; mes belles espérances, dont je m'étais si
+délicieusement bercé, ne seraient-elles que des chimères?</p>
+
+<p>A mesure que le temps s'écoulait, le sentiment de la
+tromperie dont je m'étais rendu coupable pour m'introduire
+dans cette maison m'était de plus en plus pénible;
+c'était pour la voir que j'avais persisté dans cette fable
+ridicule, et je ne la voyais pas. Près d'elle je n'aurais
+probablement pensé qu'à ma joie, mais en son absence
+je pensais à ma position et j'en étais honteux. Car cela
+est triste à dire, le fardeau d'une mauvaise action qui ne
+réussit pas est autrement lourd à porter que le poids de
+celle qui réussit.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+
+<p>J'aurais voulu conduire mon entretien avec le général
+de manière à lui donner un certain intérêt qui fît passer
+le temps sans que nous en eussions trop conscience,
+mais les yeux fixés sur la porte, je n'avais qu'une idée
+dans l'esprit: cette porte s'ouvrirait-elle devant Clotilde?</p>
+
+<p>Cette préoccupation m'enlevait toute liberté et me faisait
+souvent répondre à contre-sens aux questions du
+général.</p>
+
+<p>Enfin il arriva un moment où, malgré tout mon désir
+de prolonger indéfiniment ma visite et d'attendre l'entrée
+de Clotilde, je crus devoir me lever.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien! qu'avez-vous donc? demanda le général.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon général, je ne veux pas abuser davantage
+de votre temps.</p>
+
+<p>&mdash;Abuser de mon temps, est-ce que vous croyez qu'il
+est précieux, mon temps? vous l'occupez, et cela faisant,
+vous me rendez service. En attendant le <i>dijuner</i>, d'ailleurs,
+nous n'avons rien de mieux à faire qu'à causer,
+puisque ce diable de rhumatisme me cloue sur cette
+chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, général....</p>
+
+<p>&mdash;Pas d'objections, capitaine, je ne les accepte pas,
+ni le refus, ni les politesses; cela est entendu, vous me
+faites le plaisir de <i>dijuner</i> avec moi ou plutôt de dîner,
+car j'ai gardé les anciennes habitudes, je dîne à midi et
+je soupe le soir.</p>
+
+<p>Si heureux que je fusse de cette invitation, je voulus
+me défendre, mais le général me coupa la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, vous n'êtes pas ici chez un étranger,
+vous êtes chez un camarade, chez un frère; un simple
+soldat viendrait chez moi, je le garderais à ma table;
+pour moi, c'est une obligation; ce n'est pas M. de Saint-Nérée
+que j'invite, c'est le soldat; quand les moines
+voyagent, ils sont reçus de couvent en couvent; je
+veux que quand un soldat passe par Cassis, il trouve
+l'hospitalité chez le général Martory; c'est la règle de la
+maison; obéissance à la règle, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>La porte en s'ouvrant interrompit les instances du
+général.</p>
+
+<p>Enfin, c'était elle. Ah! qu'elle était charmante dans
+sa simple toilette d'intérieur; une robe de toile grise
+sans ornements sur laquelle se détachaient des manchettes
+et un col de toile blanche.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait servir le dîner, dans la salle à manger,
+dit-elle en allant à son père, mais si tu ne veux pas
+te déranger, on peut apporter la table ici.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout; je marcherai bien jusqu'à la salle.
+Il ne faut pas écouter sa carcasse, qui se plaint toujours.
+Si je l'avais écoutée en Russie, je serais resté
+dans la neige avec les camarades; quand elle gémissait,
+je criais plus fort qu'elle; alors elle tâchait de m'attendrir;
+je tapais dessus: «en Espagne, tu disais que tu
+avais trop chaud, maintenant tu dis que tu as trop froid;
+tais-toi, femelle, et marche,» et elle marchait. Il n'y a
+qu'à vouloir.</p>
+
+<p>Cependant, bien qu'il voulût commander à son rhumatisme,
+il ne put retenir un cri en posant sa jambe à
+terre; mais il n'en resta pas moins debout, et repoussant
+sa fille qui lui tendait le bras, il se dirigea tout seul vers
+la salle en grondant:</p>
+
+<p>&mdash;Vieillir! misère, misère.</p>
+
+<p>Je ne sais plus quel est la poëte qui a dit qu'il ne fallait
+pas voir manger la femme aimée. Pour moi, ce poëte
+était un poseur et très-probablement un ivrogne; en
+tout cas, il n'a jamais été amoureux, car alors il aurait
+senti que, quoi qu'elle fasse, la femme aimée est toujours
+pleine d'un charme nouveau. Chaque mouvement,
+chaque geste qui est une révélation est une séduction:
+j'aurais vu Clotilde laver la vaisselle que bien certainement
+je l'aurais trouvée adorable dans cette occupation,
+qui entre ses mains n'aurait plus eu rien de vulgaire ni
+de repoussant.</p>
+
+<p>Je la vis croquer des olives du bout de ses dents blanches,
+tremper dans son verre ses lèvres roses, égrener
+des raisins noirs dont les grains mûrs tachaient le bout
+de ses doigts transparents, et je me levai de table plus
+épris, plus charmé que lorsque j'avais pris place à ce
+dîner.</p>
+
+<p>En rentrant dans le salon, le général reprit sa place
+dans son fauteuil, puis, après avoir allumé sa pipe à
+une allumette que sa fille lui apporta, il se tourna
+vers moi:</p>
+
+<p>&mdash;A soixante-dix-sept ans, dit-il; on se laisse aller
+à des habitudes, qui deviennent tyranniques. Ainsi, après
+dîner, je suis accoutumé à faire une sieste de quinze ou
+vingt minutes; ma fille me joue quelques airs, et je m'endors.
+Ne m'en veuillez donc pas et, si cela vous est possible,
+ne vous en allez pas.</p>
+
+<p>Clotilde se mit au piano.</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux une belle sonnerie de trompette
+que le piano, continua le général en riant, mais je ne
+pouvais pas demander à ma fille d'apprendre la trompette;
+je lui ai demandé seulement d'apprendre les vieux
+airs qui m'ont fait défiler autrefois devant l'empereur et
+marcher sur toutes les routes de l'Europe, et cela elle l'a
+bien voulu.</p>
+
+<p>Clotilde, sans attendre, jouait le <i>Veillons au salut de
+l'Empire</i>, ensuite elle passa à la <i>Ronde du camp de
+Grandpré</i>, puis vinrent successivement: <i>Allez-vous-en,
+gens de la noce</i>, <i>Elle aime à rire, elle aime à boire</i>, et
+d'autres airs que je ne connais pas, mais qui avaient
+le même caractère.</p>
+
+<p>Étendu dans son fauteuil, la tête renversée, fumant
+doucement sa pipe, le général marquait le mouvement
+de la main, et quelquefois, quand l'air lui rappelait un
+souvenir plus vif ou plus agréable, il chantait les paroles
+à mi-voix.</p>
+
+<p>Mais peu à peu le mouvement de la main se ralentit,
+il ne chanta plus et sa tête s'abaissa sur sa poitrine; il
+s'était endormi.</p>
+
+<p>Clotilde joua encore durant quelques instants, puis,
+se levant doucement, elle me demanda si je voulais venir
+faire un tour de promenade dans le jardin avec lequel le
+salon communique de plain-pied par une porte vitrée.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père est bien endormi, dit-elle, il ne se réveillera
+pas avant un quart d'heure au moins.</p>
+
+<p>Ce qu'on appelle ordinairement un jardin sur ces côtes
+de la Provence, est un petit terrain clos de murs, où la
+chaleur du soleil se concentrant comme dans une rôtissoire,
+ne laisse vivre que quelques touffes d'immortelle,
+des grenadiers, des câpriers et des orangers qui ne rapportent
+pas de fruits mangeables. Je fus surpris de
+trouver celui dans lequel nous entrâmes verdoyant et
+touffu. Au fond s'élève un beau platane à la cime arrondie,
+et de chaque côté, les murs sont cachés sous
+des plantes grimpantes en fleurs, des bignonias, des
+passiflores. Au centre se trouve une étoile à cinq rayons
+doubles émaillée de pourpiers à fleurs blanches, et au
+milieu de ces rayons se dresse un buste en bronze sur
+lequel retombent les rameaux déliés d'un saule pleureur.
+Ce buste est celui de Napoléon, vêtu de la redingote
+grise et coiffé du petit chapeau.</p>
+
+<p>&mdash;Voici l'autel de mon père, me dit Clotilde, et son
+dieu, l'empereur.</p>
+
+<p>Puis, me regardant en face avec son sourire moqueur:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous parle pas de l'arbre qui ombrage ce
+buste, car bien que cet arbre ne soit pas encore arrivé,
+malgré nos soins, à dépasser les murs, vous l'avez du
+haut de la montagne aperçu et nommé; de près vous
+le reconnaissez, n'est-ce pas, c'est le saule pleureur
+que vous m'avez montré hier.</p>
+
+<p>Je restai un moment sans répondre, puis prenant mon
+courage et ne baissant plus les yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, mademoiselle, d'aborder ce
+sujet, car il me charge d'un poids trop lourd.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes malheureux d'avoir pris un platane pour
+un saule; c'est trop de susceptibilité botanique.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas de la botanique qu'il s'agit, mais d'une
+chose sérieuse.</p>
+
+<p>Il était évident qu'elle voulait que l'entretien sur ce
+sujet n'allât pas plus loin; mais, puisque nous étions
+engagés, je voulais, moi, aller jusqu'au bout.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, mademoiselle, écoutez-moi sérieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble cependant qu'il n'y a rien de sérieux
+là dedans; j'ai voulu plaisanter, et je vous assure que
+dans mes paroles, quelque sens que vous leur prêtiez,
+il n'y a pas la moindre intention de reproche ou de
+blâme.</p>
+
+<p>&mdash;Si le blâme n'est pas en vous, il est en moi.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien alors, pardonnez-vous vous-même, et n'en
+parlons plus.</p>
+
+<p>&mdash;Parlons-en au contraire, et je vous demande en
+grâce de m'écouter; soyez convaincue que vous n'entendrez
+pas un mot qui ne soit l'expression du respect
+le plus pur.</p>
+
+<p>Arrivés au bout du jardin, nous allions revenir sur
+nos pas et déjà elle s'était retournée, je me plaçai devant
+elle, et, de la main, du regard, je la priai de
+s'arrêter.</p>
+
+<p>&mdash;Hier, je vous ai dit, mademoiselle, que je venais
+à Cassis pour y remplir une mission dont on m'avait
+chargé, et sur cette parole vous avez bien voulu m'ouvrir
+votre maison et me mettre en relation avec monsieur
+votre père; eh bien, cette parole était fausse.</p>
+
+<p>Elle recula de deux pas, et me regardant d'une
+façon étrange où il y avait plus de curiosité que de
+colère:</p>
+
+<p>&mdash;Fausse? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Voici la vérité. Après avoir dansé avec vous sans
+vous connaître, attiré seulement près de vous par une
+profonde sympathie et par une vive admiration,&mdash;pardonnez-moi
+le mot, il est sincère,&mdash;j'ai demandé à
+Marius Bédarrides qui vous étiez. Alors il m'a parlé de
+vous, du général et de ce <i>saule</i>,&mdash;témoignage d'une
+pieuse reconnaissance. J'ai voulu vous revoir, et en vous
+retrouvant dans le coupé de cette diligence, au lieu de
+me taire ou de vous dire la vérité, j'ai inventé cette fable
+ridicule d'une mission à Cassis.</p>
+
+<p>&mdash;Sinon ridicule, au moins étrange dans l'intention
+qui l'a inspirée.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! l'intention, je la défendrai, car je vous fais le
+serment qu'elle n'était pas coupable. J'ai voulu vous revoir,
+voilà tout. Et en me retrouvant avec vous, j'ai été
+amené, je ne sais trop comment, peut-être par crainte
+de paraître avoir cherché et préparé cette rencontre, j'ai
+été entraîné dans cette histoire qui s'est faite en sortant
+de mes lèvres et qui depuis s'est compliquée d'incidents
+auxquels le hasard a eu plus de part que moi. Mais en
+me voyant accueilli comme je l'ai été par vous et par
+monsieur votre père, je ne peux pas persister plus longtemps
+dans ce mensonge dont j'ai honte.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence entre nous qui me parut
+mortel, car ce qu'elle allait répondre déciderait de ma vie
+et l'angoisse m'étreignait le coeur. Je ne regrettais pas
+d'avoir parlé, mais j'avais peur d'avoir mal parlé, et ce que
+j'avais dit n'était pas tout ce que j'aurais voulu dire.</p>
+
+<p>&mdash;Et que voulez-vous que je réponde à cette confidence
+extraordinaire? dit-elle enfin sans lever les yeux
+sur moi.</p>
+
+<p>&mdash;Rien qu'un mot, qui est que, sachant la vérité, vous
+continuerez d'être ce que vous étiez alors que vous ne
+le saviez pas.</p>
+
+<p>J'attendais ce mot, et pendant plusieurs secondes, une
+minute peut-être, nous restâmes en face l'un de l'autre,
+moi les yeux fixés sur son visage épiant le mouvement
+de ses lèvres, elle le regard attaché sur le sable de l'allée.</p>
+
+<p>&mdash;Allons rejoindre mon père, dit-elle enfin, il doit
+être maintenant réveillé.</p>
+
+<p>Ce n'était pas la réponse que j'espérais, ce n'était pas
+davantage celle que je craignais, et cependant c'était une
+réponse.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+
+<p>Sans doute il est bon pour l'harmonie universelle que
+l'homme et la femme n'aient point l'esprit fait de même,
+mais dans les choses de la vie cette diversité amène souvent
+des difficultés de s'entendre et de se comprendre.
+L'homme, pour avoir voulu trop préciser, est accusé de
+grossièreté ou de dureté par la femme; la femme, pour
+être restée dans une certaine indécision, voit l'homme lui
+reprocher ce qu'il appelle de la duplicité et de la tromperie.</p>
+
+<p>C'était précisément cette indécision que je reprochais
+à Clotilde en marchant silencieux près d'elle pour venir
+retrouver son père. Qu'y avait-il au juste dans sa réponse?
+On pouvait l'interpréter dans le sens que l'on désirait,
+mais lui donner une forme nette et précise était bien
+difficile.</p>
+
+<p>Je n'eus pas le temps, au reste, d'étudier longuement ce
+point d'interrogation qu'elle venait de me planter dans le
+coeur, car en entrant dans le salon nous trouvâmes le général
+éveillé et de fort mauvaise humeur, grommelant,
+bougonnant et même <i>sacrant</i>, comme disait la vieille
+servante.</p>
+
+<p>&mdash;Comprends-tu ce qui se passe? s'écria-t-il lorsqu'il
+vit sa fille entrer, l'abbé Peyreuc me fait avertir qu'il lui
+est impossible de venir faire ma partie, et comme Solignac
+ne reviendra de Marseille que demain, me voilà pour une
+journée entière collé sur ce fauteuil avec mon sacré
+rhumatisme pour toute distraction. Vieillir! misère,
+misère.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu veux de moi? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;La belle affaire, de jouer contre un partenaire tel
+que toi; croiriez-vous, capitaine, qu'en jouant l'autre
+jour avec elle j'ai fait l'échec du berger; une partie finie
+au quatrième coup sans qu'aucune pièce ait été enlevée,
+comme c'est amusant! Il faudrait jouer au <i>pion coiffé</i>.</p>
+
+<p>Je n'osais profiter de l'occasion qui s'offrait à moi, car
+dans mon incertitude sur le sens que je devais donner
+à la réponse de Clotilde j'avais peur que celle-ci ne se
+fâchât de ma proposition. Cependant je finis par me risquer:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous vouliez m'accepter, général?</p>
+
+<p>C'était à Clotilde bien plus qu'au général que ces paroles
+s'adressaient.</p>
+
+<p>Mais ce fut le général qui répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Trop de complaisance, capitaine, vous n'êtes pas
+venu à Cassis pour jouer aux échecs.</p>
+
+<p>Je ne quittais pas Clotilde des yeux, elle me regarda et
+je sentis qu'elle me disait d'insister: alors elle excusait
+donc ma tromperie?</p>
+
+<p>Cette espérance me rendit éloquent pour insister, et le
+général qui ne demandait pas mieux que d'accepter, se
+laissa persuader que j'étais heureux de faire sa partie.</p>
+
+<p>Et, de fait, je l'étais pleinement: l'esprit tranquillisé
+par ma confession, le coeur comblé de joie par le regard
+de Clotilde, je me voyais accueilli dans cette maison et,
+sans trop de folie, je pouvais tout espérer.</p>
+
+<p>Je m'appliquai à jouer de mon mieux pour être agréable
+au général. Mais j'étais dans de mauvaises conditions
+pour ne pas commettre des fautes. J'étais frémissant
+d'émotion et le regard de Clotilde que je rencontrais
+souvent (car elle s'était installée dans le salon), n'était
+pas fait pour me calmer. D'un autre côté, la façon de
+jouer du général me déroutait. Pour lui, la partie était
+une véritable bataille, et il y apportait l'ardeur et l'entraînement
+qu'il montrait autrefois dans les batailles
+d'hommes: je commandais les Russes, et lui commandait
+naturellement les Français; mon roi était Alexandre, le
+sien était Napoléon, et chaque fois qu'il le faisait marcher
+il battait aux champs; après un succès il criait:
+Vive l'empereur!</p>
+
+<p>Ce qui devait arriver se produisit, je fus battu, mais
+après une défense assez convenable et assez longue pour
+que le général fût fier de sa victoire.</p>
+
+<p>&mdash;Honneur au courage malheureux! dit-il en me serrant
+chaudement la main, vous êtes un brave; il y a de
+bons éléments dans la jeune armée.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me donner une revanche, général?</p>
+
+<p>&mdash;Assez pour aujourd'hui, mais la prochaine fois que
+vous reviendrez à Cassis, car vous reviendrez nous voir,
+n'est-ce pas? A propos de la jeune armée, dites-moi
+donc un peu, capitaine, ce qu'on pense de la situation
+politique dans votre régiment.</p>
+
+<p>&mdash;Nous arrivons d'Afrique et vous savez, là-bas, loin
+des villes, n'ayant pas de journaux, on s'occupe peu de
+politique.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends ça, mais enfin on a cependant un
+sentiment, et c'est ce sentiment que je vous demande:
+vous êtes pour le rétablissement de l'empire, j'espère?</p>
+
+<p>L'entretien prenait une tournure dangereuse, ou tout
+au moins gênante, car si je ne voulais pas blesser les
+opinions du général, d'un autre côté il ne me convenait
+pas de donner un démenti aux miennes; c'était assez de
+mon premier mensonge.</p>
+
+<p>&mdash;Je serais assez embarrassé pour vous dire le sentiment
+de mes hommes, car, à parler franchement, je crois
+qu'ils n'en ont pas; j'ai entendu parler d'une grande
+propagande socialiste qui se faisait dans l'armée et encore
+plus d'une très-grande propagande bonapartiste;
+mais chez nous ni l'une ni l'autre n'a réussi.</p>
+
+<p>&mdash;Auprès des soldats, bien; mais auprès des officiers?
+Nous sommes dans une situation où les gens qui
+sont capables d'intelligence et de raisonnement doivent
+prendre un parti. Il y a plus de deux ans que le prince
+Louis-Napoléon a été nommé président de la République,
+qu'a-t-il pu faire depuis ce temps-là pour la bonheur de
+la France?</p>
+
+<p>&mdash;Rien.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'a-t-il rien fait? Tout simplement parce
+qu'il est empêché par les partis royalistes, qui ont l'influence
+dans l'Assemblée. Ces partis font-ils eux-mêmes
+quelque chose d'utile? Rien que de se disputer le pouvoir,
+sans avoir personne en état de l'exercer. Incapables
+de faire, ils n'ont de puissance que pour empêcher de
+faire. Avec eux, tout gouvernement est impossible: la
+République aussi bien que la monarchie. Cela peut-il
+durer? Non, n'est-ce pas? Il faut donc que cela cesse;
+et cela ne peut cesser que par le rétablissement de
+l'empire.</p>
+
+<p>&mdash;Et que serait l'empire sans un empereur? Je ne
+crois pas qu'un homme comme Napoléon se remplace.</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais on peut le continuer en s'inspirant de
+ses idées, et son neveu est son héritier.</p>
+
+<p>&mdash;Par droit de naissance, peut-être; mais la naissance
+ne suffit pas pour une tâche aussi grande.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la tentative de Strasbourg qui vous fait parler
+ainsi; je vous concède que c'était une affaire mal combinée,
+et cependant voyez quel effet a produit cette tentative:
+des officiers qui ne connaissaient pas ce jeune
+homme se sont laissé entraîner par l'influence de son
+nom, et des soldats ont refusé de marcher contre lui
+parce qu'il était le neveu de l'empereur. Cela ne prouve-t-il
+pas la puissance du prestige napoléonien?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne nie pas ce prestige, et je crois qu'une partie
+de la nation le subit, mais je doute que celui dont vous
+parlez soit de taille à le porter et à l'exercer.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pense pas comme vous; en admettant que ce
+que vous dites ait été juste un moment, cela ne le serait
+plus maintenant, car précisément l'affaire de Strasbourg
+aurait changé cela en prouvant à ce jeune homme qu'il
+portait dans sa personne ce prestige napoléonien. Cette
+affaire qui n'a pas réussi immédiatement lui a donc
+donné une grande force au moins pour l'avenir, et s'il
+n'a pas encore demandé à cette force de produire tout ce
+qu'elle peut, c'est qu'il attend l'heure favorable. Boulogne
+a produit le même résultat: on a ri du petit chapeau
+et de l'aigle....</p>
+
+<p>&mdash;A-t-on eu tort?</p>
+
+<p>&mdash;Certes non, et, pour moi, c'est presque une profanation;
+mais pendant qu'on riait, on ne voyait pas que
+des généraux étaient prêts à se rallier au prétendant et
+qu'un régiment était gagné. C'était là un fait considérable;
+et s'il a pu se produire sous un gouvernement régulier,
+qui en somme répondait dans une certaine mesure
+aux besoins du pays, que doit-il arriver aujourd'hui
+avec un gouvernement comme celui que nous avons!
+La France va se jeter dans l'empire comme une rivière
+se jette dans la mer; nous avons vu la rivière se former
+à Strasbourg, grossir à Boulogne, devenir irrésistible le
+10 décembre; aujourd'hui, elle n'a plus qu'à arriver à la
+mer, et si ce n'est demain, ce sera après demain.</p>
+
+<p>Je levai la main pour prendre la parole et répondre,
+mais Clotilde posa son doigt sur ses lèvres, et devant ce
+geste qui était une sorte d'engagement et de complicité,
+j'eus la faiblesse de me taire: pourquoi contrarier les
+opinions du général?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que l'empire, d'ailleurs, continua la général,
+qui s'échauffait en parlant, si ce n'est la dictature
+au profit du peuple; puisque le peuple ne peut pas encore
+faire ses affaires lui-même, il faut bien qu'il charge
+quelqu'un de ce soin; entre la monarchie et la République
+il faut une transition, et c'est le sang de Napoléon
+se mariant au sang de la France, qui seul peut nous
+faire traverser ce passage difficile. Il n'y a qu'un nom
+populaire et puissant en France, un nom capable de dominer
+les partis, c'est la nom de Napoléon. Et pourquoi?
+Parce que Napoléon est tombé avec la France sur le
+champ de bataille, les armes à la main; la France et lui,
+lui et la France ont été écrasés en même temps par
+l'étranger, et Dieu merci, il y a assez de patriotisme dans
+notre pays pour qu'on n'oublie pas ces choses-là. Ah!
+s'il s'était fait faire prisonnier misérablement sur un
+champ de bataille où le sang de tout le monde aurait
+coulé excepté le sien; ou bien s'il s'était sauvé honteusement
+dans un fiacre pour échapper à une émeute, on
+l'aurait depuis longtemps oublié, et si l'on se souvenait
+de lui encore ce serait pour le mépriser. Mais non, mais
+non, il est mort dans le drapeau tricolore, martyr des tyrans
+de l'Europe, et voilà pourquoi la France crie «Vive
+l'empereur!»</p>
+
+<p>Malgré son rhumatisme, il se dressa sur ses deux
+jambes et, d'une voix formidable qui fit trembler les
+vitres, il poussa trois fois ce cri. Des larmes roulaient
+dans ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà pourquoi j'attends le rétablissement de l'empire
+avec tant d'impatience et que je veux le voir avant
+de mourir. Je veux voir l'empereur vengé. Vous pensez
+bien, n'est-ce pas, que ce sera la première chose que
+fera son neveu; ou bien alors il n'aurait pas une goutte
+du sang des Napoléon dans les veines. Mais je suis sans
+inquiétude et je suis bien certain qu'il commencera par
+battre ces gueux d'Anglais: il n'oubliera pas Wellington
+ni Sainte-Hélène. C'est comme si c'était écrit. Puis après
+les Anglais ce sera le tour d'un autre. Il débarrassera
+l'Allemagne des Prussiens; il nous rendra la frontière du
+Rhin, et nous verrons des préfets français à Cologne et à
+Mayence comme autrefois. La France est dans une situation
+admirable; il pourra organiser la première armée
+du monde et il l'organisera, car ce n'est pas sur l'armée
+qu'un Bonaparte ferait des économies; vous verrez quelle
+armée nous aurons. Mais ce n'est pas seulement à l'étranger
+qu'il relèvera la France; à l'intérieur, il nous délivrera
+du clergé, et comme les Napoléon sont des honnêtes
+gens, il remettra les financiers à leur place et ne
+laissera pas la spéculation corrompre le pays. Chargé des
+affaires du peuple, il gouvernera pour le peuple: et
+comme les Napoléon sont les héritiers de la Révolution,
+il promènera le sabre de la Révolution sur toute l'Europe
+pour rendre tous les peuples libres.</p>
+
+<p>Pensant au rôle de Napoléon Ier, je ne pus m'empêcher
+de secouer la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne croyez pas ça? dit le général. C'est parce
+que je m'explique mal. Mais venez dîner un de ces jours;
+vous vous rencontrerez avec le commandant Solignac,
+qui est l'ami de Louis-Napoléon. Il connaît les idées du
+prince, il vous les expliquera, il vous convertira. Voulez-vous
+venir dimanche?</p>
+
+<p>Je n'avais aucune envie de connaître les idées du
+prince, et ne voulais pas être converti par le commandant
+Solignac; mais je voulais voir Clotilde, la voir encore,
+la voir toujours, j'acceptai avec bonheur.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>X</h3>
+
+
+<p>Dans l'invitation du général Martory je n'avais vu tout
+d'abord qu'une heureuse occasion de passer une journée
+avec Clotilde, mais la réflexion ne tarda pas à me montrer
+qu'il y avait autre chose.</p>
+
+<p>Clotilde et son père ne seraient pas seuls à ce dîner,
+il s'y trouverait aussi le commandant de Solignac qui
+introduirait entre nous un élément étranger,&mdash;la
+politique.</p>
+
+<p>Faire de la politique avec le général, c'était bien ou
+plutôt cela était indifférent; en réalité, il s'agissait tout
+simplement de le laisser parler et d'écouter sa glorification
+de Napoléon. Il avait vu des choses curieuses; sa
+vie était un long récit; il y avait intérêt et souvent même
+profit à le laisser aller sans l'interrompre. Qu'importaient
+ses opinions et ses sentiments? c'était le représentant
+d'un autre âge. Je ne suis point de ceux qui, en présence
+d'une foi sincère, haussent les épaules parce que
+cette foi leur paraît ridicule, ou bien qui partent en
+guerre pour la combattre. Tant que nous resterions dans
+les limites de la théorie de l'impérialisme et dans le
+domaine de la dévotion à saint Napoléon, je n'avais qu'à
+ouvrir les oreilles et à fermer les lèvres.</p>
+
+<p>Mais avec le commandant de Solignac, me serait-il
+possible de rester toujours sur ce terrain et de m'y
+enfermer?</p>
+
+<p>Instinctivement et sans trop savoir pourquoi, ce commandant
+de Solignac m'inquiétait.</p>
+
+<p>Quel était cet homme?</p>
+
+<p>Un ami du président de la République, disait le général
+Martory, un confident de ses idées; un conspirateur
+de Strasbourg et de Boulogne, m'avait dit
+Marius Bédarrides.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas là de quoi me rassurer.</p>
+
+<p>Le président de la République, je ne le connais pas,
+mais ce que je sais de lui n'est pas de nature à m'inspirer
+estime ou sympathie pour ses amis et confidents.
+J'ai peur d'un prince qui, par sa naissance comme par
+son éducation, n'a appris que le dédain de la moralité et
+le mépris de l'humanité, et quand je vois qu'un tel
+homme trouve des amis, j'ai peur de ses amis.</p>
+
+<p>Si à ce titre d'ami de ce prince on joint celui de conspirateur
+de Strasbourg et de Boulogne, ma peur et ma
+défiance augmentent, car pour s'être lancé dans de pareilles
+entreprises, il me semble qu'il fallait être le plus
+étourdi ou le moins scrupuleux des aventuriers.</p>
+
+<p>Revenu à Marseille je voulus avoir le coeur net de mon
+inquiétude et savoir un peu mieux ce qu'était ce commandant
+de Solignac. Mais comme il ne me convenait
+pas d'interroger ceux de mes camarades qui pouvaient
+le connaître, je m'en allai à la bibliothèque de la ville.
+Je trouverais là sans doute des livres et des documents
+qui m'apprendraient le rôle qu'avait joué le commandant
+dans les deux conspirations de Louis-Napoléon. En faisant
+une sorte d'enquête parmi mes amis j'avais des
+chances de tomber sur quelqu'un qui aurait eu autrefois
+des relations avec le commandant de Solignac ou l'aurait
+approché d'assez près pour me dire qui il était; mais ce
+moyen pouvait éveiller la curiosité, et une fois la curiosité
+excitée on pouvait apprendre ma visite à Cassis; et
+je ne le voulais pas, autant par respect pour Clotilde
+que par jalousie, je ne voulais pas qu'on pût soupçonner
+mon amour.</p>
+
+<p>Quand je fis ma demande au bibliothécaire, que
+j'avais rencontré chez un ami commun et qui me connaissait,
+il me regarda en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aussi, dit-il, vous voulez étudier les conspirations
+de Louis-Napoléon?</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous étonne?</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde, car depuis deux ans plus
+de cent officiers sont venus m'adresser la même demande
+que vous. C'est une bonne fortune pour notre bibliothèque
+qui n'était point habituée à voir MM. les officiers
+fréquenter la salle de lecture. On prend ses précautions.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous que je veuille apprendre l'art de
+conspirer?</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne nous inquiétons des intentions de nos
+lecteurs, dit-il en remontant ses lunettes par un geste
+moqueur, que lorsque nous avons affaire à un collégien
+qui nous demande <i>la Captivité de Saint-Malo</i> de Lafontaine
+pour avoir les <i>Contes</i>, ou bien un Diderot complet
+pour lire <i>les Bijoux indiscrets</i> et <i>la Religieuse</i> en place de
+l'<i>Essai sur le Mérite et la Vertu</i>. Mais avec un officier, nous
+ne sommes pas si simples.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, cher monsieur, vous ne l'êtes point
+encore assez et vous cherchez beaucoup trop loin les
+raisons d'une demande toute naturelle.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne cherche rien, mon cher capitaine, je constate
+que vous êtes le cent unième officier qui veut connaître
+l'histoire des conspirations de Louis-Napoléon, et
+je vous assure qu'il n'y a aucune mauvaise pensée sous
+mes paroles. Pendant dix ans, les documents qui traitent
+de ces conspirations n'ont point eu de lecteurs, maintenant
+ils sont à la mode; voilà tout.</p>
+
+<p>Blessé de voir qu'on pouvait me soupçonner de chercher
+à apprendre comment une conspiration militaire
+réussit ou échoue, je me départis de ma réserve.</p>
+
+<p>&mdash;Les circonstances politiques, dis-je avec une certaine
+raideur, ont fait rentrer dans l'armée des officiers
+qui ont pris part aux affaires de Strasbourg et de Boulogne;
+nous sommes tous exposés à avoir un de ces
+officiers pour chef ou pour camarade; nous voulons
+savoir quel rôle il a joué dans cette affaire; voilà ce
+qui explique notre curiosité.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais prétendu autre chose, dit le bibliothécaire
+en me faisant apporter les livres qui pouvaient
+m'être utiles.</p>
+
+<p>La lecture confirma l'opinion qui m'était restée de ces
+équipées: rien ne pouvait être plus follement, plus maladroitement
+combiné, et le rôle que le prince Louis-Napoléon
+avait joué dans les deux me parut tout à fait
+misérable, sans un seul de ces actes de courage téméraire,
+sans un seul de ces sentiments romanesques, de
+ces mots chevaleresques qu'on trouve si souvent dans la
+vie des aventuriers les plus vulgaires.</p>
+
+<p>D'un bout à l'autre la lecture de ces pièces révèle la
+platitude la plus absolue chez le chef de ces entreprises.
+Napoléon revenant de l'île d'Elbe a marché en triomphe
+sur Paris; comme il se dit l'héritier de Napoléon, il doit
+marcher en triomphe de Strasbourg à Paris la première
+fois, de Boulogne à Paris la seconde; son oncle avait un
+petit chapeau, il aura un petit chapeau sur lequel il portera
+un morceau de viande pour qu'un aigle, dressé à
+venir prendre là sa nourriture, vole au-dessus de sa tête.</p>
+
+<p>Si tout cela n'avait pas le caractère de l'authenticité,
+on ne voudrait pas le croire, et l'on dirait qu'on a affaire
+à un monomane, non à un prétendant; et c'est ce monomane
+qu'on a accepté pour Président de la République,
+et dont on voudrait aujourd'hui faire un empereur!
+Pourquoi le parti royaliste et le parti républicain ne répandent-ils
+pas ces deux procès dans toute la France? il
+n'y a qu'à faire connaître cet homme pour qu'il devienne
+un sujet de risée: si les paysans veulent un Napoléon,
+ils ne voudront pas un faux Napoléon; s'ils acceptent un
+aigle, ils se moqueront d'un perroquet.</p>
+
+<p>Mais ce n'est pas du chef que j'ai souci, c'est du comparse;
+ce n'est pas du prince Louis, c'est du commandant
+de Solignac. Et si nous n'étions pas dans des circonstances
+politiques qui menacent de nous conduire à
+une révolution militaire, je n'aurais bien certainement
+point passé mon temps à étudier les antécédents judiciaires
+du futur empereur.</p>
+
+<p>Quant à ceux du commandant de Solignac, pour être
+d'un autre genre que ceux de son chef de troupe, ils n'en
+sont pas moins curieux et intéressants. Malheureusement,
+ils ne sont pas aussi complets qu'on pourrait le désirer,
+car, dans ces deux conspirations, il paraît n'avoir occupé
+qu'un rang très-secondaire.</p>
+
+<p>A l'audience, ses explications sont des plus simples:
+il a servi la cause du prince Louis-Napoléon parce qu'il
+croit que c'est celle de la France; pour lui, ses croyances,
+ses espérances se résument dans un nom: «l'Empereur,»
+et le prince Louis est l'héritier de l'empereur. Il a été entraîné
+par la reconnaissance du souvenir et par la fidélité
+des convictions; il le serait encore. Il ne se défend donc
+pas; il se contente de répondre; on peut faire de lui ce
+qu'on voudra: une condamnation sera la confirmation
+du devoir accompli.</p>
+
+<p>Une pareille attitude avait quelque chose de grand; il
+me semble que c'eût été celle du général Martory, s'il
+avait pris part à ces complots. Par malheur pour le commandant
+de Solignac, il y a dans ses réponses des inconséquences,
+et quand on les rapproche de celles de ses
+coaccusés, on trouve des contradictions qui font douter
+de sa sincérité.</p>
+
+<p>Au lieu d'avoir été un simple soldat de la conspiration,
+comme il veut le faire croire, il paraît avoir été un de ses
+chefs; au lieu d'avoir été entraîné, il semble qu'il a entraîné
+les autres; au lieu d'avoir obéi à la voix de la
+France, il pourrait bien n'avoir écouté que celle de son
+intérêt et de son ambition.</p>
+
+<p>Mais ce sont plutôt là des insinuations résultant de
+l'ensemble des deux procès que des accusations nettement
+formulées, tant la conduite du commandant a
+toujours été habile et prudente: jamais il ne s'est avancé,
+jamais il ne s'est compromis au premier rang, et bien que
+l'on sente partout son action, nulle part on ne peut le
+saisir en flagrant délit: c'est un Bertrand malin qui se
+sert des pattes de Raton pour tirer du feu les marrons
+qu'il doit croquer.</p>
+
+<p>Une seule chose plaide fortement contre lui, c'est l'état
+de ses affaires au moment où il se fait le complice de son
+prince. Elles étaient au plus bas, ces affaires, et telles
+qu'elles ne pouvaient être relevées que par un coup
+désespéré.</p>
+
+<p>Né en 1790, M. de Solignac fait les dernières campagnes
+de l'empire; à Waterloo il est capitaine. Bien que
+d'origine noble et apparenté à de bonnes familles, il
+avance difficilement sous la Restauration; et, en 1832,
+commandant la première circonscription de remonte, il
+donne sa démission. Il y a de graves irrégularités dans
+sa caisse, et un grand nombre de paysans du Calvados
+se plaignent de ne pas avoir touché le prix des chevaux
+qu'ils ont vendus, ces prix ayant été encaissés par le
+commandant. Il prend alors du service dans l'armée
+belge, mais pour peu de temps, car bientôt encore il
+donne sa démission.</p>
+
+<p>J'en étais là de mon étude quand je m'entendis appeler
+par mon nom.</p>
+
+<p>C'était Vimard, le capitaine d'état-major que tu as dû
+connaître quand il était à Oran; il s'était assis en face de
+moi sans que je le visse entrer.</p>
+
+<p>&mdash;On me dit que vous avez le volume de l'<i>Histoire de
+dix ans</i> où se trouve le procès de Strasbourg; si vous ne
+vous en servez pas, voulez-vous me le prêter?</p>
+
+<p>Je le lui tendis et me remis à ma lecture. Décidément
+le bibliothécaire ne m'avait pas trompé, ce procès était à
+la mode.</p>
+
+<p>Jusqu'au moment de la fermeture de la bibliothèque,
+nous restâmes en face l'un de l'autre, lisant tous deux et
+ne nous parlant pas.</p>
+
+<p>Mais en sortant Vimard me prit par le bras et cela me
+surprit jusqu'à un certain point, car si nous sommes bien
+ensemble, nous ne sommes pas cependant sur le pied de
+l'intimité.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous pressé de rentrer? me dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Nullement.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, voulez-vous que nous allions jusqu'au Prado?</p>
+
+<p>&mdash;Et quoi faire au Prado?</p>
+
+<p>&mdash;Causer.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit donc d'un complot?</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous me dire cela, à moi surtout!</p>
+
+<p>&mdash;Vous cherchez le silence et le mystère.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il s'agit d'une chose sérieuse que je veux
+examiner avec vous, sans qu'on nous écoute et nous dérange.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, donc au Prado.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+
+<p>De la bibliothèque au Prado la distance est assez longue;
+pendant le temps que nous mîmes à la franchir par
+le cours Julien et le cours Lieutaud, Vimard garda un
+silence obstiné, qui me laissa toute liberté pour réfléchir
+à sa demande d'entretien.</p>
+
+<p>Pourquoi cet entretien?</p>
+
+<p>Pourquoi ce mystère?</p>
+
+<p>Pourquoi nous étions-nous rencontrés à la bibliothèque
+consultant l'un et l'autre l'histoire des conspirations du
+prince Louis?</p>
+
+<p>Enfin, en arrivant au Prado, qui se trouvait à peu près
+désert, Vimard se décida à parler.</p>
+
+<p>&mdash;Mon silence vous surprend, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je ne désire pas que ce que j'ai à vous dire
+soit entendu, et quand je suis sous l'impression d'une
+forte préoccupation, je ne peux pas parler pour ne rien
+dire.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, je serai seul à vous entendre.</p>
+
+<p>&mdash;J'aborde donc le sujet qui nous amène ici; et si je
+le fais franchement, c'est parce que j'ai en vous toute
+confiance.</p>
+
+<p>Il ajouta encore quelques paroles qu'il est inutile de
+rapporter, et après que je l'eus remercié comme je le
+devais de la sympathie qu'il me témoignait, il continua:</p>
+
+<p>&mdash;L'idée de m'ouvrir à vous m'est venue en vous trouvant
+à la bibliothèque et en vous voyant étudier les procès
+de Strasbourg et de Boulogne que je venais moi-même
+lire. Il m'a paru qu'il y avait dans cette rencontre
+quelque chose qui ne tenait point au seul hasard, et que
+si tous deux en même temps nous nous occupions du
+même sujet, c'était que très-probablement nous avions
+les mêmes raisons pour le faire. Je vais vous dire quelles
+sont les miennes, et si vous le trouvez bon, vous me direz
+après quelles sont les vôtres. Mais ce n'est pas un marché
+que je vous propose et je ne vous dis pas: confidence
+pour confidence. Bien entendu, vous restez maître
+de votre secret.</p>
+
+<p>Que voulait-il? M'entraîner dans une conspiration?
+Cela n'était guère probable, étant donné son caractère
+honnête et droit. Mais alors, s'il ne s'agissait pas de complot,
+que signifiaient ces précautions de langage? Il
+ne pouvait pas avoir les mêmes raisons que moi pour
+vouloir connaître le commandant de Solignac. J'avoue
+que ma curiosité était vivement excitée.</p>
+
+<p>&mdash;Mon secret est bien simple, dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en félicite et je voudrais que la mien fût
+comme le vôtre, mais il ne l'est pas et voilà pourquoi je
+persiste dans mon idée de m'en ouvrir à vous, afin que
+nous tenions à nous deux une sorte de petit conseil de
+guerre. Tout d'abord j'avais cru que ce secret serait le
+même pour nous deux et alors nous aurions eu l'un et
+l'autre les mêmes raisons pour prendre une résolution.
+Mais bien que par le peu de mots que vous venez de dire,
+je vois que vous n'êtes pas dans une situation identique
+à la mienne, je n'en veux pas moins vous consulter.</p>
+
+<p>Ici, il me dit de nouveau mille choses obligeantes que
+je ne veux pas rapporter, mais que je dois constater
+cependant pour expliquer la confiance qu'il me témoignait.</p>
+
+<p>A la fin, toutes ses précautions oratoires étant prises,
+il abandonna le langage obscur et entortillé dont il s'était
+jusque-là servi pour parler plus clairement:</p>
+
+<p>&mdash;Si on venait vous tâter, me dit-il, pour savoir de
+quel côté vous vous rangeriez dans le cas d'un conflit
+entre le président de la République et l'Assemblée, quelle
+serait votre réponse?</p>
+
+<p>&mdash;Elle serait simple et nette; je me rangerais du côté
+de celui qui respecterait la loi et contre celui qui la violerait.
+Nous n'avons pas autre chose à faire, nous autres
+soldats; notre route est tracée, nous n'avons qu'à la suivre:
+c'est très-facile.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ceux qui voient cette route, mais tout le monde
+ne la voit pas comme vous, et alors dans l'obscurité, il
+est bien permis d'hésiter et de tâtonner.</p>
+
+<p>&mdash;Qui fait cette obscurité?</p>
+
+<p>&mdash;Les circonstances politiques.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui fait les circonstances politiques?</p>
+
+<p>&mdash;Le hasard, ou, si vous le voulez, la Providence.</p>
+
+<p>&mdash;Disons les hommes pour ne point nous perdre, et
+disons en même temps que les hommes dirigent ces circonstances
+suivant les besoins de leur ambition. Si on a fait
+l'obscurité dans la situation politique, c'est qu'on espère
+profiter de cette obscurité; l'ombre est propice aux complots.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez donc aux complots?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous?</p>
+
+<p>Il hésita un moment, mais sa réserve ne dura que
+quelques secondes.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit-il, je crois à un travail considérable qui se
+fait dans l'armée.</p>
+
+<p>&mdash;Au profit de qui?</p>
+
+<p>&mdash;Au profit de Louis-Napoléon.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien, cela doit vous suffire pour éclairer votre
+route. Si Louis-Napoléon travaille l'esprit de l'armée, c'est
+pour se l'attacher. Dans quel but? Est-ce par amour platonique
+pour l'armée? Non, n'est-ce pas, mais par intérêt,
+pour s'appuyer sur nous et se faire président à vie ou empereur.
+Hé bien, dans ces conditions, je dis que notre
+voie est indiquée. Nous ne sommes pas des prétoriens
+pour faire des empereurs de notre choix. Nous sommes
+l'armée de la France et c'est à la France qu'il appartient
+de choisir son gouvernement, ce n'est pas à nous de lui
+imposer par la force de nos baïonnettes celui qu'il nous
+plaît de prendre. Nous ne devons pas écouter les émissaires
+du président; car le jour où celui-ci aura la conviction
+que l'armée le suivra, l'empire sera fait par une
+révolution militaire. En bon soldat que je suis, j'aime
+trop l'armée pour admettre qu'elle peut se charger de ce
+crime et de cette honte.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant il y a dans l'armée des esprits honnêtes,
+qui croient que l'empire doit faire la grandeur de la
+France.</p>
+
+<p>&mdash;C'est leur droit, comme c'est mon droit de voir
+le bonheur de la France dans le rétablissement de la
+monarchie légitime ou dans la consolidation de la République.
+Mais ce que nous avons le droit de penser n'est
+pas ce que nous avons le droit de faire, ou bien alors c'est
+la guerre civile; tandis que vous soutiendrez l'empire, je
+soutiendrai Henri V; notre colonel, qui a été l'ami et
+l'officier d'ordonnance du duc d'Aumale, soutiendra les
+princes d'Orléans; notre chef d'escadron, qui est républicain,
+soutiendra la République; Mazurier, qui aime le
+désordre et la canaille, soutiendra la canaille, et nous
+nous battrons tous ensemble, les uns contre les autres,
+ce qui sera le triomphe de l'anarchie. Voilà, mon cher, à
+quoi l'on arrive en écoutant ses sentiments personnels,
+ses opinions ou ses intérêts, au lieu d'écouter sa conscience.
+Et c'est là ce qui m'indigne contre Louis-Napoléon
+qui, pour faire triompher son ambition, ne craint
+pas de corrompre l'armée; est-ce que les autres partis,
+Henri V, les d'Orléans, les républicains agissent comme
+lui? il est le seul à vouloir faire de l'armée un instrument
+de révolution. S'il réussit, la France est perdue; il
+n'y a plus d'armée; il n'y a plus d'honneur militaire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'aimez pas Louis-Napoléon.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, je l'avoue hautement parce que la répulsion
+qu'il m'inspire n'est point causée par des préférences
+que j'aurais pour le représentant d'un autre parti. Je n'ai
+point de préférences politiques, ou plutôt je n'ai pas
+d'opinions exclusives. Par mes traditions de famille, je
+devrais être légitimiste; je ne le suis pas; je ne suis pas
+davantage orléaniste ou républicain.</p>
+
+<p>&mdash;Alors qu'êtes-vous donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis ce que sont bien d'autres Français; je suis
+du parti du gouvernement adopté par le pays et qui
+s'exerce honnêtement en respectant les droits et la
+liberté de chacun. Je n'aurais peut-être pas choisi le gouvernement
+que nous avons en ce moment, mais c'est un
+gouvernement légal et jamais je ne mettrai mon sabre, si
+léger qu'il puisse être, au service de ceux qui voudraient
+renverser ce gouvernement.</p>
+
+<p>Vimard s'arrêta, et me prenant la main qu'il me serra
+fortement:</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, mon cher, vous me faites plaisir; je suis
+heureux de vous entendre parler ainsi; dans ce temps de
+trouble où nous vivons d'incertitude et d'indécision, cela
+soutient de voir quelqu'un de ferme, qui ne cherche pas
+son chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant, l'on m'a reproché souvent mon indifférence
+en matières politiques. Peut-être, en effet, vaut-il
+mieux être un homme de parti, comme il vaut mieux
+peut-être aussi être un homme religieux. Les convictions
+bien arrêtées sont, je crois, une grande force. Mais enfin
+l'indifférence politique, comme l'indifférence religieuse,
+n'empêche pas d'être un honnête homme. Et pour en
+revenir au sujet de notre entretien, je vous donne ma
+parole que, dans les circonstances présentes, quoi qu'il
+arrive, je saurai rester un honnête soldat.</p>
+
+<p>Nous marchâmes pendant quelques instants, réfléchissant
+l'un et l'autre; Vimard à je ne sais trop quoi, moi à
+ce que cet entretien avait de singulier; car venu au Prado
+pour écouter les confidences et les secrets de Vimard,
+j'avais parlé presque seul. Il rompit le premier le
+silence.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit-il, on ne vous a jamais fait d'ouvertures
+dans l'intérêt du parti napoléonien?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien, je l'ai cru, en vous voyant à la bibliothèque,
+et c'est pour savoir comment vous les aviez accueillies
+que je vous ai amené ici pour tenir conseil et m'entendre
+avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;On vous a donc fait ces ouvertures à vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, à moi, comme à un grand nombre d'officiers.</p>
+
+<p>&mdash;Une conspiration?</p>
+
+<p>&mdash;Non, car s'il avait été question d'une conspiration,
+on y aurait mis, je pense, plus de réserve.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout haut qu'on vous demande si vous êtes
+disposés à appuyer le rétablissement de l'empire.</p>
+
+<p>&mdash;Hé, mon cher, ce n'est pas cela qu'on nous demande,
+car, au premier mot, beaucoup d'officiers, moins fermes
+que vous, tourneraient le dos au négociateur. On nous
+représente seulement qu'un jour ou l'autre un conflit
+éclatera entre le président de la République et l'Assemblée,
+et l'on insiste sur les avantages qu'il y a pour
+l'armée à se ranger du côté de Louis-Napoléon; en même
+temps on glisse quelques mots adroits sur les avantages
+personnels qui résulteront pour les officiers disposés à
+prendre ce parti. Tout cela se fait doucement, habilement,
+par un homme qui est l'agent du bonapartisme
+dans le Midi, le commandant de Solignac.</p>
+
+<p>En entendant ce nom, il m'échappa un mouvement
+involontaire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le connaissez? demanda Vimard.</p>
+
+<p>&mdash;Non; j'ai entendu son nom et je l'ai vu figurer dans
+les procès de Strasbourg et de Boulogne.</p>
+
+<p>&mdash;C'était précisément pour savoir quel avait été son
+rôle dans ces deux affaires que je suis allé à la bibliothèque.
+Ici il se remue beaucoup, et il n'y a pas d'officier
+qu'il n'ait vu à Marseille, à Toulon, à Grenoble, à Montpellier;
+si vous n'arriviez pas d'Afrique, vous le connaîtriez
+aussi; c'est un homme que je crois très-habile.</p>
+
+<p>&mdash;Le procès le montre tel.</p>
+
+<p>&mdash;S'il y a jamais un mouvement napoléonien, il tiendra
+tout le Midi dans sa main, et c'est là un point très-important,
+car la Provence entière est légitimiste ou républicaine,
+et l'on assure que la Société des montagnards y
+est très-puissante. Ce qu'il y a de curieux dans cette
+action du commandant de Solignac, c'est qu'elle s'exerce
+d'une façon mystérieuse; on sent sa main partout, mais
+on ne la trouverait nulle part, si l'on voulait la saisir. En
+apparence, il vit tranquillement à Cassis, comme un vieux
+soldat retraité, et il paraît n'avoir pas d'autre occupation
+que de faire la partie du général Martory, une culotte de
+peau, celui-là, et tout à fait inoffensif. Pour mieux tromper
+les soupçons, il fait dire, ou tout au moins il laisse
+dire qu'il est au mieux avec la fille du général.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une infamie! je connais mademoiselle Martory;
+c'est une jeune fille charmante; un pareil propos
+sur son compte est une monstruosité.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne connais pas mademoiselle Martory; ce que je
+dis n'a donc aucune importance à son égard, mais seulement
+à l'égard de Solignac.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Martory n'a pas vingt ans, ce Solignac
+en a soixante.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, cela ne prouverait rien; j'ai vu des jeunes
+filles séduites par des vieillards; Dieu vous garde, mon
+cher Saint-Nérée, d'aimer jamais une femme qui ait été
+perdue par un vieux libertin. Toute femme peut se relever,
+excepté quand elle a été flétrie par un vieillard.
+C'est l'expérience de quelqu'un qui a souffert de ce mal
+affreux, qui vous parle en ce moment. Enfin, je crois
+d'autant plus volontiers à la fausseté du bruit qui court
+sur mademoiselle Martory, que ce bruit profite à Solignac.
+Mais puisque vous connaissez le général Martory, je ne
+parle pas davantage du Solignac, car bien certainement
+un jour ou l'autre vous le rencontrerez, et comme il voudra
+vous tâter et vous engager, vous verrez alors quel
+homme c'est. Parole d'honneur, je suis content qu'il
+s'adresse à vous, il aura à qui parler.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez bien qu'il a déjà entendu plus d'une fois ce
+que je lui répondrai: l'armée n'est pas si disposée à se
+livrer qu'on le veut dire.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XII</h3>
+
+
+<p>Si la présence de ce Solignac au dîner du général Martory
+m'avait tout d'abord inspiré une certaine inquiétude,
+maintenant elle me révoltait. A la pensée de me trouver à
+la même table que cet homme, je n'étais plus maître de
+moi; des bouffées de colère m'enflammaient le sang;
+l'indignation me soulevait.</p>
+
+<p>Et cependant je ne croyais pas un mot de ce que m'avait
+dit Vimard. Pas même pendant l'espace d'un millième
+de seconde, je n'admis la possibilité que ce propos
+infâme eût quelque chose de fondé. C'était une immonde
+calomnie, une invention diabolique dont se servait le
+plus misérable des hommes pour masquer ses cheminements
+souterrains.</p>
+
+<p>Mais enfin une blessure profonde m'avait été portée;
+le souffle empoisonné de cette calomnie avait passé sur
+mon amour naissant comme un coup de mistral passe
+au premier printemps sur les campagnes de la Provence:
+les plantes surprises dans leur éclosion garderont pour
+toute leur vie la marque de ses brûlures; sur leurs rameaux
+reverdis il poussera de nouvelles feuilles, il
+s'épanouira d'autres fleurs, ce ne seront point celles qui
+ont été desséchées dans leur bouton.</p>
+
+<p>Et j'allais m'asseoir près de cet homme; il me parlerait;
+je devrais lui répondre.</p>
+
+<p>Sous peine de me voir fermer la maison dont la porte
+s'ouvrait devant moi, il me faudrait arranger mes réponses
+au gré du général, au gré même de Clotilde, qui
+partageait les idées de son père, ou qui tout au moins
+voulait qu'on ne les contrariât point.</p>
+
+<p>La situation était délicate, difficile, et, quoi qu'il advînt,
+elle serait pour moi douloureuse. Ce ne fut donc pas le
+coeur joyeux et l'esprit tranquille que le dimanche matin
+je me mis en route pour Cassis.</p>
+
+<p>Le général me reçut comme si j'étais son ami depuis
+dix ans; quand j'entrai dans le salon il quitta son fauteuil
+pour venir au-devant de moi et me serrer les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Exact, c'est parfait, bon soldat; en attendant le
+dîner, nous allons prendre un verre de <i>riquiqui</i>; je n'ai
+plus mon rhumatisme: vive l'empereur!</p>
+
+<p>Il appela pour qu'on nous servît; mais, au lieu de la
+servante, ce fut Clotilde qui parut. Elle aussi me reçut
+comme un vieil ami, avec un doux sourire elle me tendit
+la main.</p>
+
+<p>Les inquiétudes et les craintes qui m'enveloppaient
+l'esprit se dissipèrent comme le brouillard sous les
+rayons du soleil, et instantanément je vis le ciel bleu.</p>
+
+<p>Mais cette éclaircie splendide ne dura pas longtemps,
+le général me ramena d'un mot dans la réalité.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous êtes le premier arrivé, dit-il, je veux
+vous faire connaître les convives avec lesquels vous allez
+vous trouver; quand on est dans l'intimité comme ici,
+c'est une bonne précaution à prendre, ça donne toute
+liberté dans la conversation sans qu'on craigne de casser
+les vitres du voisin. D'abord, mon ami le commandant
+de Solignac, dont je vous ai déjà assez parlé pour que je
+n'aie rien à vous en dire maintenant; un brave soldat
+qui eût été un habile diplomate, un habile financier, enfin,
+un homme que vous aurez plaisir à connaître.</p>
+
+<p>Je m'inclinai pour cacher mon visage et ne pas me
+trahir.</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite, continua le général, l'abbé Peyreuc. Que
+ça ne vous étonne pas trop de voir un prêtre chez un
+vieux bleu comme moi; l'abbé Peyreuc n'est pas du tout
+cagot, c'est un ancien curé de Marseille qui s'est retiré à
+Cassis, son pays natal; autrefois il pratiquait, dit-on, la
+gaudriole, maintenant il entend très-bien la plaisanterie.
+Pas besoin de vous gêner avec lui. Enfin, le troisième
+convive, César Garagnon, négociant à Cassis, marchand
+de vin, marchand de pierre, marchand de corail, marchand
+de tout ce qui se vend cher et s'achète bon marché,
+un beau garçon en train de faire une belle fortune qu'il
+serait heureux d'offrir à mademoiselle Clotilde Martory.
+Mais celle-ci n'en veut pas, ce dont je l'approuve, car la
+fille d'un général n'est pas faite pour un pékin de cette
+espèce.</p>
+
+<p>Au moment où le général prononçait ce dernier mot,
+la porte s'ouvrit devant M. César Garagnon lui-même,
+et ma jalousie, qui s'éveillait déjà, se calma aussitôt. Il
+pouvait aimer Clotilde, il devait l'aimer, mais il ne serait
+jamais dangereux: le parfait bourgeois de province avec
+toutes les qualités et les défauts qui constituent ce type,
+qu'il soit Provençal ou Normand, Bourguignon ou Girondin.
+Puis arriva un prêtre gros, gras et court, la figure
+rouge, la physionomie souriante, marchant à pas glissés
+avec des génuflexions, l'abbé Peyreuc, ce qu'on appelle
+dans le monde «un bonhomme de curé.»</p>
+
+<p>Enfin j'entendis sur les dalles sonores du vestibule un
+pas rapide et sautillant qui me résonna dans le coeur, et
+je vis entrer un homme petit, mais vigoureux, maigre et
+vif, le visage noble et fait pour inspirer confiance s'il
+n'avait point été déparé par des yeux perçants et mobiles
+qui ne regardaient jamais qu'à la dérobée, sans se fixer
+sur rien. Avec cela une rapidité de mouvements vraiment
+troublante, et en tout la tournure d'un homme d'affaires
+intrigant et brouillon plutôt que celle d'un militaire; un
+vêtement de jeune homme, la moustache et les cheveux
+teints; des pierres brillantes aux doigts; une voix chantante
+et fausse.</p>
+
+<p>Je n'eus pas le temps de bien me rendre compte de
+l'impression qui me frappait, car il vint à moi amené
+par le général, et une présentation en règle eut lieu.
+Il me semble qu'il me dit qu'il était heureux de faire
+ma connaissance ou quelque chose dans ce genre, mais
+j'entendis à peine ses paroles; en tous cas je n'y répondis
+que par une inclinaison de tête.</p>
+
+<p>Comment allait-on nous placer à table? M. de Solignac
+serait-il à côté de Clotilde? lui donnerait-il le bras pour
+passer dans la salle à manger? Ces interrogations m'obsédaient
+sans qu'il me fût possible d'en détacher mon
+esprit. Déjà je n'étais plus tout au bonheur de voir Clotilde;
+malgré moi le souvenir des paroles de Vimard me
+pesait sur le coeur; en regardant Clotilde et M. de Solignac
+je me disais, je me répétais que c'était impossible,
+absolument impossible, et cependant je les regardais, je
+les épiais.</p>
+
+<p>Heureusement rien de ce que je craignais ne se réalisa:
+Clotilde entra la première dans la salle à manger, et
+comme la femme n'était rien dans la maison du général,
+celui-ci plaça à sa droite et à sa gauche l'abbé Peyreuc
+et M. de Solignac. Assis près de Clotilde, frôlant sa robe,
+je respirai. Pourvu qu'on n'entreprît pas ma conversion
+politique, je pouvais être pleinement heureux; après le
+dîner, si M. de Solignac m'emmenait dans le jardin pour
+me catéchiser, je saurais me défendre. Mais un mot dit
+par hasard ou avec intention ne nous entraînerait-il
+pas dans la politique pendant ce dîner? la question
+était là.</p>
+
+<p>Tout d'abord les choses marchèrent à souhait pour
+moi, grâce au général et à l'abbé Peyreuc, qui s'engagèrent
+dans une discussion sur «le maigre.» Le général,
+qui avait connu chez Murat le fameux Laguipierre, racontait
+que celui-ci lui avait affirmé et juré qu'au temps où il
+était cuisinier au couvent des Chartreux, la règle traditionnelle
+dans cette maison était de faire des sauces maigres
+avec «du bon consommé et du blond de veau.» L'abbé
+Peyreuc soutenait que c'était là une invention voltairienne,
+et la querelle se continuait avec force drôleries
+du côté du général, qui tombait sur les moines, et contait,
+à l'appui de son anecdote, toutes les plaisanteries plus
+ou moins grivoises qui avaient cours à la fin du XVIIIe siècle.
+L'abbé Peyreuc se défendait et défendait «la religion»
+sérieusement. Tout le monde riait, surtout le général,
+qui méprisait «la prêtraille» et n'admettait le prêtre
+qu'individuellement «parce que, malgré tout, il y en a
+de bons: l'abbé, par exemple, qui est bien le meilleur
+homme que je connaisse.»</p>
+
+<p>Mais au dessert ce que je craignais arriva: un mot dit
+en l'air par le négociant nous fit verser dans la politique,
+et instantanément nous y fûmes plongés jusqu'au cou.</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît qu'on a encore découvert des complots,
+dit M. Garagnon.</p>
+
+<p>&mdash;On en découvrira tant que nous n'aurons pas un
+gouvernement assuré du lendemain, répliqua M. de Solignac;
+tant que les partis ne se sentiront pas impuissants,
+ils s'agiteront, surtout les républicains, qui croient toujours
+qu'on veut leur voler leur République. Ces gens-là
+sont comme ces mères de mélodrame à qui l'on «a volé
+leur enfant.»</p>
+
+<p>Pendant que M. de Solignac s'exprimait ainsi, je remarquai
+en lui une particularité qui me parut tout à fait
+caractéristique. C'était à M. Garagnon qu'il répondait et
+il s'était tourné vers lui; mais, bien que par ses paroles,
+par la direction de la tête, par les gestes, il s'adressât au
+négociant, par ses regards circulaires, qui allaient rapidement
+de l'un à l'autre, il s'adressait à tout le monde.
+Cette façon de quêter l'approbation me frappa.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui prouve, conclut le général, qu'il nous faut
+au plus vite le rétablissement de l'empire, ou bien nous
+retombons dans l'anarchie.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que la conclusion du général, reprit M. de
+Solignac, est maintenant généralement adoptée; je ne
+dis pas qu'elle le soit par tout le monde,&mdash;le regard
+circulaire s'arrondit jusqu'à moi,&mdash;mais elle l'est par la
+majorité du pays. Ce n'est plus qu'une affaire de temps.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment croyez-vous que cela se produira?
+demanda l'abbé Peyreuc.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cela, bien entendu, je n'en sais rien. Mais peu
+importent la forme et les moyens. Quand une idée est
+arrivée à point, elle se fait jour fatalement; quelques
+obstacles qu'elle rencontre, elle les perce pour éclore.</p>
+
+<p>&mdash;Vous prévoyez donc des obstacles? demanda l'abbé
+Peyreuc, qui décidément tenait à pousser à fond la
+question.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut toujours en prévoir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là ce qui fait le bon officier, dit le général; il
+voit la résistance qu'on lui opposera, et il s'arrange de
+manière à l'enfoncer.</p>
+
+<p>&mdash;Dans le cas présent, continua M. de Solignac, je ne
+vois pas d'où la résistance pourrait venir. On me répondra
+peut-être,&mdash;le regard circulaire s'arrêta sur moi,&mdash;et
+l'armée? En effet, l'armée seule pourrait, si elle le
+voulait, maintenir le semblant de gouvernement que
+nous avons et le faire fonctionner, mais elle ne le voudra
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Assurément, elle ne le voudra pas, affirma le
+général.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne le voudra pas, reprit M. de Solignac, parce
+que l'armée n'a pas de politique.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors? demanda M. Garagnon, surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends que ce que je dis vous étonne; mais
+vous, négociant, vous devez l'admettre mieux que personne.
+Je dis que l'armée en général n'a pas de politique,
+mais je dis en même temps qu'elle a des intérêts, et c'est
+à ses intérêts qu'en fin de compte on obéit toujours en ce
+monde.</p>
+
+<p>Bien que je me fusse promis de ne pas intervenir dans
+cette discussion, je ne fus pas maître de moi, et, en entendant
+cette théorie qui atteignait l'armée dans son
+honneur, et par là m'atteignait personnellement, je ne
+pensai plus à la réserve que je voulais garder et levai la
+main pour répondre.</p>
+
+<p>Mais, en même temps, je sentis un pied se poser doucement
+sur le mien.</p>
+
+<p>C'était Clotilde qui me demandait de garder le silence.</p>
+
+<p>Je la regardai; elle sourit; je restai interdit, éperdu,
+enivré, le bras levé, les lèvres ouvertes et ne parla
+point.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+
+<p>Avec son habitude de regarder sans cesse autour de
+lui pour savoir qui l'appuyait ou le désapprouvait, M. de
+Solignac avait parfaitement vu mon mouvement.</p>
+
+<p>Il s'arrêta et, me regardant en face pour une seconde:</p>
+
+<p>&mdash;M. de Saint-Nérée veut parler, il me semble, dit-il.</p>
+
+<p>Ainsi mis en cause directement, je ne pouvais plus me
+taire. Mais le pied de Clotilde me pressa plus fortement.
+J'hésitai un moment, quelques secondes peut-être.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda le général.</p>
+
+<p>Clotilde à son tour me regarda.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien à dire, général.</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, je vous demande pardon, dit M. de Solignac,
+j'ai mal vu: j'ai de si mauvais yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous adressiez à M. Garagnon, dit Clotilde.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, et je disais que l'armée, ni plus ni
+moins qu'un individu, obéissait toujours à ses intérêts.
+Cela est bien naturel, n'est-ce pas, monsieur Garagnon?</p>
+
+<p>&mdash;Pour soi d'abord, pour son voisin ensuite.</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'est pas chrétien, dit l'abbé Peyreuc en souriant
+finement.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais cela est humain, et le genre humain
+existait avant le christianisme, continua M. de Solignac;
+c'est pour cela sans doute qu'il obéit si souvent à ses
+vieilles habitudes. Or, dans les circonstances présentes,
+qui peut le mieux servir les intérêts de l'armée? Si nous
+trouvons une réponse à cette question, nous aurons bien
+des chances de savoir, ou, si l'on aime mieux,&mdash;le regard
+se glissa vers moi,&mdash;de prévoir dans quelle balance
+l'armée doit déposer son épée. Ce n'est pas le parti légitimiste,
+n'est-ce pas? Nous n'avons pas oublié que nous
+avons été les brigands de la Loire.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en souviens, interrompit le général en frappant
+sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas davantage le parti orléaniste, car, sous
+le gouvernement de la bourgeoisie, l'armée est livrée
+aux remplaçants militaires. Ce n'est pas davantage le
+parti républicain, qui demande la suppression des armées
+permanentes.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle stupidité! s'écria la général.</p>
+
+<p>&mdash;Si ces trois partis ne peuvent rien pour l'armée, il
+en reste un qui peut tout pour elle: le parti bonapartiste.
+C'est un Napoléon seul qui peut donner à la France
+la revanche de Waterloo et déchirer les traités de 1815.
+C'est sous le premier des Napoléon qu'on a vu le soldat
+devenir maréchal de France, duc et prince. L'armée est
+donc bonapartiste dans ses chefs et dans ses soldats, et
+elle ne pourrait pas ne pas l'être quand même elle le
+voudrait, puisque Napoléon est synonyme de victoire et
+de gloire, les deux mots les plus entraînants pour les
+esprits français.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! cria le général, très-bien, admirablement
+raisonné. C'est évident.</p>
+
+<p>&mdash;Si l'armée ne s'oppose pas au rétablissement de
+l'empire, qui s'y opposera? Est-ce le clergé? Je ne le
+crois pas. Le clergé sait très-bien qu'il a plus à gagner
+avec l'empire qu'avec le gouvernement de Henri V.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! hum! dit le général en grommelant.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en rapporte à M. l'abbé.</p>
+
+<p>J'eus un moment d'espérance, croyant que l'abbé
+allait protester; il n'était pas retenu comme moi, et il
+pouvait parler au nom de la vérité, de la dignité et de la
+justice.</p>
+
+<p>&mdash;Le prince Louis-Napoléon paraît vouloir respecter
+la liberté religieuse, dit l'abbé Peyreuc.</p>
+
+<p>&mdash;J'étais certain que M. l'abbé Peyreuc ne me contredirait
+pas, poursuivit M. de Solignac. Henri V n'a pas
+besoin du clergé; le prince, au contraire, en a besoin;
+voilà pourquoi le clergé préférera le prince à Henri V: il
+sera certain de se faire payer cher les services qu'il rendra.
+Pas plus que le clergé, la bourgeoisie ne résistera,
+elle a besoin d'un gouvernement stable.</p>
+
+<p>&mdash;Il nous faut un gouvernement fort, interrompit
+M. Garagnon, qui nous laisse travailler et fasse nos
+affaires politiques à l'étranger pendant que nous faisons
+nos affaires commerciales chez nous. C'est au moins
+celui-là que veulent les honnêtes gens. Ceux qui s'occupent
+de politique sont des «propres à rien» qui ont des
+effets en souffrance; ils comptent sur les révolutions pour
+ne pas les payer.</p>
+
+<p>Celui-là aussi désertait à son tour, et je restais seul
+pour protester, mais je ne protestai point.</p>
+
+<p>&mdash;Quant au peuple, c'est lui qui gagnera le plus au
+rétablissement de l'empire, qui est la continuation de 89.</p>
+
+<p>L'empire continuateur des idées de 89, l'empire qui a
+détourné le cours de la Révolution et rétabli à son profit
+les institutions de l'ancien régime, c'était vraiment bien
+fort, mais j'avais entendu déjà trop de choses de ce genre
+sans répliquer pour ne pas laisser passer encore celle-là.
+Que m'importait après tout, car bien que ce discours
+s'adressât à moi, je pouvais me taire tant qu'il ne me
+prenait pas directement à partie? le mépris du silence
+était un genre de réponse, genre peu courageux, peu
+digne, il est vrai, mais je payais ma lâcheté d'un plaisir
+trop doux pour me révolter contre elle.</p>
+
+<p>D'ailleurs je n'avais plus besoin de prudence que pour
+peu de temps, le dîner touchait à sa fin.</p>
+
+<p>Mais un incident se présenta, qui vint me prouver que
+je m'étais flatté trop tôt, d'échapper au danger de me
+prononcer franchement et de me montrer l'homme que
+j'étais.</p>
+
+<p>On avait apporté sur la table une vieille bouteille de
+vin du cap de l'Aigle, dont l'aspect était tout à fait vénérable.</p>
+
+<p>&mdash;Le vin blanc que vous avez bu jusqu'à présent, me
+dit le général, et que vous avez trouvé bon, n'est pas le
+seul produit de notre pays; nous faisons aussi du vin de
+liqueur, et voici une vieille bouteille qui mérite d'être
+dégustée religieusement. Aussi je trouve que le meilleur
+usage que nous en puissions faire, c'est de la boire au
+souvenir de Napoléon.</p>
+
+<p>Il emplit son verre, et la bouteille passa de main en
+main.</p>
+
+<p>Alors le général, levant son verre de sa main droite et
+posant sa main gauche sur son coeur:</p>
+
+<p>&mdash;A Napoléon, à l'empereur!</p>
+
+<p>Incontestablement j'aurais mieux aimé boire mon vin
+tout simplement sans y joindre cet accompagnement;
+mais enfin ce n'était là qu'un toast historique, et, pour
+être agréable à Clotilde, je pouvais le porter sans scrupule.</p>
+
+<p>Je levai donc mon verre et le choquai doucement
+contre celui de tous les convives, en m'arrangeant cependant
+pour paraître effleurer celui de M. de Solignac,
+et, en réalité, ne pas le toucher.</p>
+
+<p>Puis le vin bu, et il était excellent, je me dis que j'en
+était quitte à bon compte; mais tout n'était pas fini.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque nous sommes ici tous unis dans une même
+pensée, dit M. de Solignac remplissant de nouveau son
+verre, je demande à porter un toast qui complétera celui
+du général: à l'héritier de Napoléon, à son neveu, à
+Napoléon III.</p>
+
+<p>Cette fois, c'était trop: Clotilde me tendit la bouteille,
+je la passai à mon voisin sans emplir mon verre.</p>
+
+<p>Le pied de Clotilde pressa plus fortement le mien.</p>
+
+<p>&mdash;Ce vin ne vous paraît pas bon? demanda le général.</p>
+
+<p>&mdash;Il est exquis; mais le premier verre me suffit; je
+ne saurais en boire un second.</p>
+
+<p>M. de Solignac étendit le bras. Je ne bougeai point.
+Rapidement le pied de Clotilde se retira de dessus le
+mien. Je voulus le reprendre; je ne le trouvai point.
+Pendant ce temps, les verres sonnaient les uns contre les
+autres.</p>
+
+<p>Heureusement on se leva bientôt de table, et ce fut une
+distraction au malaise que cette scène avait causé à tout
+le monde,&mdash;M. de Solignac excepté.</p>
+
+<p>Le négociant était un brave homme qui aimait la paix,
+il voulut nous empêcher de revenir à une discussion qui
+l'effrayait, et il proposa une promenade en mer, qui fut
+acceptée avec empressement.</p>
+
+<p>Nous nous rendîmes au port; mais malgré tous mes
+efforts pour rester seul en arrière avec Clotilde, je ne pus
+y réussir. J'aurais voulu m'expliquer, m'excuser, lui faire
+sentir que je me serais avili en portant ce toast; mais
+elle ne parut pas comprendre mon désir, ou tout au
+moins elle ne voulut pas le satisfaire.</p>
+
+<p>Nous nous embarquâmes dans le canot sans qu'il
+m'eût été possible de lui dire un seul mot en particulier.</p>
+
+<p>Le but de notre promenade était le gouffre de Port-miou,
+qui se trouve à une petite distance de Cassis; c'est
+une anse pittoresque s'ouvrant tout à coup dans la ligne
+des montagnes blanchâtres qui va jusqu'à Marseille; la
+mer pénètre dans cette anse par une étroite ouverture,
+puis, s'élargissant, elle forme là un petit port encaissé
+dans de hauts rochers déchiquetés; au milieu de ce port
+jaillissent plusieurs sources d'eau douce.</p>
+
+<p>On aborda, et nous descendîmes sur la terre, ou, plus
+justement, sur la pierre, car sur ces côtes à l'aspect désolé
+la terre végétale n'étant plus retenue par les racines
+des arbres ou des plantes, a été lavée et emportée à la mer,
+de sorte qu'il ne reste qu'un tuf raboteux et crevassé.
+Nous nous étions assis à l'ombre d'un grand rocher.
+Après quelques minutes, Clotilde se leva et se mit à sauter
+de pierre en pierre. Peu de temps après, je me levai
+à mon tour et la suivis.</p>
+
+<p>Quand je la rejoignis, elle était sur la pointe d'un petit
+promontoire et elle regardait au loin, droit devant elle,
+comme si, par ses yeux, elle voulait s'enfoncer dans
+l'azur.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas que c'est un curieux pays que la Provence?
+dit-elle en entendant mon pas sur les rochers et
+en se tournant vers moi, mais peut-être n'aimez-vous
+pas la Provence comme je l'aime?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas pour vous parler de la Provence que
+j'ai voulu vous suivre, c'est pour vous expliquer ce qui
+s'est passé à propos de ce toast....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! de cela, pas un mot, je vous prie. J'ai voulu
+vous empêcher de prendre part à une discussion dangereuse;
+je n'ai pas réussi, c'est un malheur. Je regrette
+de m'être avancée si imprudemment; je suis punie par
+où j'ai péché. C'est ma faute. Je suis seule coupable. Mon
+intention cependant était bonne, croyez-le.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi....</p>
+
+<p>&mdash;De grâce, brisons là; ce qui rappelle ce dîner me
+blesse....</p>
+
+<p>Et elle me tourna le dos pour s'avancer à l'extrémité
+du promontoire; elle alla si loin qu'elle était comme
+suspendue au-dessus de la mer brisant à vingt mètres
+sous ses pieds. J'eus peur et je m'avançai pour la retenir.
+Mais elle se retourna et revint de deux pas en arrière.</p>
+
+<p>Je voulus reprendre l'entretien où elle l'avait interrompu,
+mais elle me prévint:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur votre père est l'ami de Henri V, n'est-ce
+pas? dit-elle brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père a donné sa démission en 1830; mais il
+n'est pas en relations suivies avec le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin il lui est resté fidèle et dévoué?</p>
+
+<p>&mdash;Assurément.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, vous êtes l'ami du duc d'Aumale?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai servi sous ses ordres en Afrique, et il m'a toujours
+témoigné une grande bienveillance; mais je ne
+suis point son ami dans le sens que vous donnez à ce
+mot.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin cela suffit; cela explique tout.</p>
+
+<p>J'aurais mieux aimé qu'elle comprît les véritables motifs
+de ma répulsion pour Louis-Napoléon, et j'aurais
+voulu qu'elle ne se les expliquât point par des questions
+de personne ou d'intérêt, mais enfin, puisqu'elle acceptait
+cette explication et paraissait s'en contenter, c'était
+déjà quelque chose; j'avais mieux à faire que de me
+jeter dans la politique.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous m'avez interrogé, lui dis-je, permettez-moi
+de vous poser aussi une question et faites-moi,
+je vous en supplie, la grâce d'y répondre: Partagez-vous
+les idées de monsieur votre père?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais enfin les avez-vous adoptées avec une foi
+aveugle, exclusive, qui élève une barrière entre vous et
+ceux qui ne partagent pas ces idées?</p>
+
+<p>&mdash;Et que vous importe ce que je pense ou ne pense
+pas en politique et même si je pense quelque chose?</p>
+
+<p>Il fallait parler.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que cette question est celle qui doit décider
+mon avenir, mon bonheur, ma vie. Et si je vous la pose
+avec une si poignante angoisse, la voix tremblante, frémissant
+comme vous me voyez, c'est que je vous aime,
+chère Clotilde, c'est que je vous adore....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! taisez-vous! dit-elle, taisez-vous!</p>
+
+<p>&mdash;Non! il faut que je parle. Il faut que vous m'entendiez,
+il faut que vous sachiez....</p>
+
+<p>Elle étendit vivement la main, et son geste fut si impérieux
+que je m'arrêtai.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Solignac, dit-elle à voix étouffée.</p>
+
+<p>C'était en effet M. de Solignac qui nous rejoignait après
+avoir escaladé les rochers par le lit d'un ravin.</p>
+
+<p>&mdash;Vous arrivez bien, dit Clotilde restant la main toujours
+étendue; vous allez nous départager: M. de Saint-Nérée
+dit que le navire que vous voyez là-bas manoeuvrant
+pour entrer à Marseille, est un vapeur; moi je
+soutiens que c'est un bateau à voiles; et vous, que dites-vous?</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XIV</h3>
+
+
+<p>Ma vie depuis deux mois a été un enchantement.</p>
+
+<p>Ce mot explique mon long silence; je n'ai eu que juste
+le temps d'être heureux, et dans mes journées trop courtes
+il ne m'est pas resté une minute pour conter mon
+bonheur.</p>
+
+<p>Le bonheur, Dieu merci, n'est pas une chose définie et
+bornée. Malgré les progrès de la science, on n'est pas
+encore arrivé à déterminer d'une manière rigoureuse, par
+l'analyse, ses éléments constitutifs:</p>
+
+<table cellpadding="0" cellspacing="0" border="0" align="center" summary=""
+ style="width: 30%; text-align: left; margin-left: auto; margin-right: auto;">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%;">Amour<br>
+Gaîté<br>
+Tempérament<br>
+Divers<br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: right;">1,730<br>
+0,367<br>
+0,001<br>
+0,415<br>
+--------<br>
+2,513<br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p class="milieu">Température variable, mais toujours au-dessus de zéro.</p>
+
+<p>Il me semble d'ailleurs que le mot enchantement dont
+je me suis servi explique mieux que de longues phrases
+mon état moral: j'ai vécu depuis deux mois dans un rêve
+délicieux.</p>
+
+<p>Réveillé, racontez votre rêve à quelqu'un, ou simplement
+racontez-vous-le à vous-même, et ce qui vous a
+charmé ne sera plus que peu de chose: il y a des sensations
+comme des sentiments que les paroles humaines ne
+sauraient rendre.</p>
+
+<p>Il est vrai qu'il y a des poëtes qui ont su parler du bonheur
+et qui l'ont fait admirablement; c'étaient des poëtes,
+je ne suis qu'un soldat: ce que j'ai vu, je sais le dire tant
+bien que mal; ce que j'ai entendu, je sais le rapporter
+plus ou moins fidèlement, mais analyser des sentiments,
+expliquer un caractère, résumer une série d'incidents
+dans un trait saillant, ce n'est point mon fait.</p>
+
+<p>Dans ces deux mois, je n'ai eu qu'une semaine d'inquiétude,
+mais elle a été terriblement longue et douloureuse.
+C'est celle qui a suivi notre entretien au gouffre de Port-miou.</p>
+
+<p>Surpris par M. de Solignac nous avions dû redescendre
+par le lit du ravin sans qu'il nous fût possible d'échanger
+une seule parole en particulier. On ne pouvait marcher
+qu'à la file dans ce ravin étroit et raboteux: Clotilde était
+passée la première, M. de Solignac l'avait rapidement
+suivie et j'étais resté le dernier. Dans cette position il
+nous était impossible de nous dire un mot intime, et
+j'avais dû me contenter d'écouter Clotilde parlant avec
+volubilité de la mer, du ciel, des navires, de Marseille et
+de dix autres choses, ce qui en ce moment n'était pour
+moi qu'un vain bruit.</p>
+
+<p>J'espérais être plus heureux en arrivant au rivage,
+mais là encore M. de Solignac s'était placé entre nous,
+et de même en bateau quand nous nous étions rembarqués.</p>
+
+<p>On a fait une comédie sur ce mot que, quand on dit
+aux gens qu'on les aime, il faut au moins leur demander
+ce qu'ils en pensent. Cette situation était exactement la
+mienne; seulement au lieu de la prendre par le côté comique,
+je la prenais par le côté tragique: la crainte et
+l'angoisse m'oppressaient le coeur; j'avais dit à Clotilde
+que je l'aimais: que pensait-elle de mon amour? que
+pensait-elle surtout de mon aveu?</p>
+
+<p>Si je ne pouvais la presser de questions et la supplier
+de me répondre, je pouvais au moins l'interroger du regard.
+Ce fut le langage que je parlai, en effet, toutes les
+fois que mes yeux purent rencontrer les siens.</p>
+
+<p>Mais qui sait lire dans les yeux d'une femme, avec la certitude
+de ne pas se tromper? Je n'ai point cette science.
+Chaque fois que le regard de Clotilde se posait sur moi, il
+me sembla qu'il n'était chargé ni de reproches ni de colère,
+mais qu'il était troublé, au contraire, par une émotion
+douce. Seulement, cela n'était-il pas une illusion de
+l'espérance? Le désir pour la réalité? La question était
+poignante pour un esprit comme le mien, toujours tourmenté
+du besoin de certitude, qui voudrait que dans la
+vie tout se décidât par un oui ou par un non.</p>
+
+<p>Ah! qu'un mot appuyant et confirmant ce regard m'eût
+été doux au coeur!</p>
+
+<p>Cependant, il fallut partir sans l'avoir entendu ce mot,
+et il fallut pendant huit jours rester à Marseille en proie
+au doute, à l'incertitude et à l'impatience.</p>
+
+<p>Enfin, ces huit jours s'écoulèrent secondes après secondes,
+heures après heures, et le dimanche arriva: je
+pouvais maintenant faire une visite au général, je le
+devais.</p>
+
+<p>Je m'arrangeai pour arriver à Cassis au moment où le
+général se lèverait de table.</p>
+
+<p>Quand celui-ci me vit entrer, il poussa des exclamations
+de gronderie:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un joli soldat qui se présente quand on sort
+de table; pourquoi n'êtes-vous pas venu pour <i>dijuner</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis venu pour faire votre partie et vous demander
+ma revanche.</p>
+
+<p>&mdash;Ça, c'est une excuse.</p>
+
+<p>Le regard de Clotilde que j'épiais parut m'approuver.</p>
+
+<p>Comme la première fois que j'avais déjeuné à Cassis, le
+général s'allongea dans son fauteuil, et, sa pipe allumée,
+il écouta: «<i>Veillons au salut de l'empire</i>» que lui joua
+sa fille. Puis bientôt il s'endormit.</p>
+
+<p>C'était le moment que j'attendais. J'allais pouvoir
+parler, j'allais savoir. Jamais mon coeur n'avait battu si
+fort, même lorsque j'ai chargé les Kabyles pour mon
+début.</p>
+
+<p>Lors de mon premier déjeuner à Cassis, Clotilde,
+voyant son père endormi, m'avait proposé une promenade
+au jardin. En serait-il de même cette fois? J'attendis.
+Puis, voyant qu'elle restait assise devant son
+piano, sans jouer, je lui demandai si elle ne voulait pas
+venir dans le jardin.</p>
+
+<p>Alors, elle se tourna vers moi, et me regardant en
+face, elle me dit à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Restons près de mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'ai à vous parler; il faut que je vous parle; je
+vous en supplie.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, dit-elle, je vous supplie de ne pas insister,
+car il ne faut pas que je vous écoute.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'écoutiez l'autre jour.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un bonheur que vous ayez été interrompu, et
+si vous ne l'aviez pas été, je vous aurais demandé,
+comme je vous demande aujourd'hui, de n'en pas dire
+davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi, c'était là ce que vos regards disaient?</p>
+
+<p>Elle garda un moment le silence; mais bientôt elle reprit
+d'une voix étouffée:</p>
+
+<p>&mdash;A votre tour, écoutez-moi; maintenant que vous
+connaissez les idées de mon père, croyez-vous qu'il écouterait
+ce que vous voulez me dire?</p>
+
+<p>Je la regardai stupéfait et ne répondis point.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous le croyez, dit-elle en continuant, parlez et
+je vous écoute; si, au contraire, vous ne le croyez pas,
+épargnez-moi des paroles qui seraient un outrage.</p>
+
+<p>Le mauvais de ma nature est de toujours faire des plans
+d'avance, et quand je prévois que je me trouverai dans
+une situation difficile de chercher les moyens pour en
+sortir. Cela me rend quelquefois service mais le plus
+souvent me laisse dans l'embarras, car il est bien rare
+dans la vie que les choses s'arrangent comme nous les
+avons disposées. Ce fut ce qui m'arriva dans cette circonstance.
+J'avais prévu que Clotilde refuserait de venir
+dans le jardin et de m'écouter, j'avais prévu qu'elle y
+viendrait et me laisserait parler; mais je n'avais pas du
+tout prévu cette réponse. Aussi je restai un moment
+interdit, ne comprenant même pas très-bien ce qu'elle
+m'avait dit, tant ma pensée était éloignée de cette conclusion.</p>
+
+<p>Mais, après quelques secondes d'attention, la lumière
+se fit dans mon esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me défendez cette maison! m'écriai-je sans
+modérer ma voix et oubliant que le général dormait.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous donc éveiller mon père?</p>
+
+<p>En effet, le général s'agita sur son fauteuil.</p>
+
+<p>Clotilde aussitôt se remit à son piano, et bientôt la respiration
+du général montra qu'il s'était rendormi.</p>
+
+<p>Pendant assez longtemps nous restâmes l'un et l'autre
+silencieux: je ne sais ce qui se passait en elle; mais pour
+moi j'avais peur de reprendre notre entretien qui, sur la
+voie où il se trouvait engagé, pouvait nous entraîner trop
+loin. J'avais brusquement, emporté par une impatience
+plus forte que ma volonté, avoué mon amour; mais si
+angoissé que je fusse d'obtenir une réponse décisive, j'aimais
+mieux rester à jamais dans l'incertitude que d'arriver
+à une rupture.</p>
+
+<p>Clotilde avait répondu d'une façon obscure; fallait-il
+maintenant l'obliger à expliquer ce qui était embarrassé
+et préciser ce qui était indécis? Déjà, pour n'avoir pas
+voulu me contenter du regard qui avait été sa première
+réponse, j'avais vu ma situation devenir plus périlleuse;
+maintenant, fallait-il insister encore et la pousser à
+bout?</p>
+
+<p>Était-elle femme, d'ailleurs, à parler la langue nette et
+précise que je voulais entendre? Et ne trouverait-elle pas
+encore le moyen de donner à sa pensée une forme qui
+permettrait toutes les interprétations?</p>
+
+<p>Ce fut elle qui rompit la première ce silence.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous donc compris? dit-elle, je cherche et
+ne trouve pas; vous défendre cette maison, moi?</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble....</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me rappelle pas mes paroles, mais je suis certaine
+de n'avoir pas dit un mot de cela.</p>
+
+<p>&mdash;Si ce ne sont pas là vos propres paroles, c'est au moins
+leur sens général.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je me suis bien mal expliquée: j'ai voulu
+vous prier de ne pas revenir sur un sujet qui avait été
+interrompu l'autre jour, et pour cela je vous ai demandé
+de considérer les sentiments de mon père. Il me semblait
+que ces sentiments devraient nous interdire des paroles
+comme celles qui vous ont échappé à Portmiou. Voilà ce
+que j'ai voulu dire; cela seulement et rien de plus. Vous
+voyez bien qu'il n'a jamais été dans ma pensée de vous
+«défendre cette maison.»</p>
+
+<p>&mdash;Et si malgré moi, entraîné pas mon... par la violence
+de..., si je reviens à ce sujet?</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous n'y reviendrez pas, puisque maintenant
+vous savez qu'il ne peut pas avoir de conclusion.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais?</p>
+
+<p>&mdash;Et qui parle de jamais? pourquoi donc donnez-vous
+aux mots une étendue qu'ils n'ont pas? Jamais, c'est bien
+long. Je parle d'aujourd'hui, de demain. Qui sait où nous
+allons, et ce que nous serons? Chez mon père, même
+chez vous, les sentiments peuvent changer; pourquoi ne
+se modifieraient-ils pas comme les circonstances? Mon
+père a pour vous beaucoup de sympathie, je dirai même
+de l'amitié, et vous pouvez pousser ce mot à l'extrême,
+vous ne serez que dans la vérité: laissez faire cette amitié,
+laissez faire aussi le temps....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, que dites-vous donc? demanda le général
+en s'éveillant.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis à M. de Saint-Nérée que tu as pour lui une
+vive sympathie.</p>
+
+<p>&mdash;Très-vrai, mon cher capitaine, et je vous prie de
+croire que ce qui s'est passé l'autre jour ne diminue en
+rien mon estime pour vous. J'aimerais mieux que nous
+fussions de la même religion; mais un vieux bleu comme
+moi sait ce que c'est que la liberté de conscience.</p>
+
+<p>On apporta les échecs et je me plaçai en face du général,
+pendant que Clotilde s'installait à la porte qui ouvre
+sur le jardin. En levant les yeux je la trouvais devant
+moi la tête inclinée sur sa tapisserie; c'était un admirable
+profil qui se dessinait avec netteté sur la fond de verdure;
+de temps en temps elle se tournait vers nous pour voir
+où nous en étions de notre partie, et alors nos regards se
+rencontraient, se confondaient.</p>
+
+<p>Notre partie fut longuement débattue, et cette fois encore
+je la perdis avec honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous n'êtes pas venu dîner, vous allez rester
+à souper, dit le général; vous vous en retournerez à
+la fraîche.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous à cheval ou en voiture? demanda Clotilde.</p>
+
+<p>&mdash;En voiture, mademoiselle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors je propose à père de vous accompagner
+ce soir; la nuit sera superbe; nous vous conduirons
+jusqu'à la Cardiolle et nous reviendrons à pied. Cela te
+fera du bien de marcher, père.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi que, malgré notre diversité d'opinions,
+nous ne nous trouvâmes pas séparés. Je retournai à Cassis
+le dimanche suivant, puis l'autre dimanche encore;
+puis enfin, il fut de règle que j'irais tous les jeudis et tous
+les dimanches. Je ne pouvais pas parler de mon amour;
+mais je pouvais aimer et j'aimais.</p>
+
+<p>M. de Solignac, presque toujours absent, me laissait
+toute liberté,&mdash;j'entends liberté de confiance.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XV</h3>
+
+
+<p>Je crus qu'il me fallait un prétexte auprès du général
+pour justifier mes fréquentes visites à Cassis, et je ne
+trouvai rien de mieux que de le prier de me raconter ses
+campagnes. Bien souvent, dans le cours de la conversation,
+il m'en avait dit des épisodes, tantôt l'un, tantôt
+l'autre, au hasard; mais ce n'étaient plus des extraits
+que je voulais, c'était un ensemble complet.</p>
+
+<p>Je dois avouer qu'en lui adressant cette demande, je
+pensais que j'aurais quelquefois des moments durs à
+passer; tout ne serait pas d'un intérêt saisissant dans
+cette biographie d'un soldat de la République et de l'empire,
+mais j'aurais toujours Clotilde devant moi, et s'il
+fallait fermer les oreilles, je pourrais au moins ouvrir les
+yeux.</p>
+
+<p>Mais en comptant que dans ces récits il faudrait faire une
+large part aux redites et aux rabâchages d'un vieux militaire,
+qui trouve une chose digne d'être rapportée en détail,
+par cela seul qu'il l'a faite ou qu'il l'a vue,&mdash;j'avais
+poussé les prévisions beaucoup trop loin. Très-curieux,
+au contraire, ces récits, pleins de faits que l'histoire néglige,
+parce qu'ils ne sont pas nobles, mais qui seuls donnent
+bien la physionomie et le caractère d'une époque,&mdash;et
+quelle époque que celle qui voit finir le vieux monde
+et commencer le monde nouveau!&mdash;remplie, largement
+remplie pour un soldat, la période qui va de 1792
+à 1815.</p>
+
+<p>Le général Martory est fils d'un homme qui a été une
+illustration du Midi, mais une des illustrations qui conduisaient
+autrefois à la potence ou aux galères, et non aux
+honneurs. Le père Martory, Privat Martory, était en effet,
+sous Louis XV et Louis XVI, le plus célèbre des faux-sauniers
+des Pyrénées, et il paraît que ses exploits sont
+encore racontés de nos jours dans les anciens pays du
+Conflent, du Vallespire, de la Cerdagne et du Caspir.
+Ses démêlés et ses luttes avec ce qu'on appelait alors la
+<i>justice bottée</i> sont restés légendaires.</p>
+
+<p>Dès l'âge de neuf ans, le fils accompagna le père dans
+ses expéditions, et tout enfant il prit l'habitude de la
+marche, de la fatigue, des privations et même des coups
+de fusil. Depuis le port de Vénasque jusqu'au col de Pertus
+il n'est pas un passage des Pyrénées qu'il n'ait traversé
+la nuit ou le jour avec une charge de sel ou de tabac
+sur le dos.</p>
+
+<p>A pareille vie les muscles, la force, le caractère et le
+courage se forment vite. Aussi, à quinze ans, le jeune
+Martory est-il un homme.</p>
+
+<p>Mais précisément au moment même où il va pouvoir
+prendre place à côté de son père et continuer les exploits
+de celui-ci, deux incidents se présentent qui l'arrêtent
+dans sa carrière. Le premier est la mort de Privat Martory,
+qui attrape une mauvaise balle dans une embuscade
+à la frontière. Le second est la loi du 10 mai 1790, qui
+supprime la gabelle.</p>
+
+<p>Le jeune Martory est fier, il ne veut pas rester simple
+paysan dans le pays où il a été une sorte de héros, car
+les faux-sauniers étaient des personnages au temps de la
+gabelle, où ils devenaient une providence pour les pauvres
+gens qui voulaient fumer une pipe et saler leur soupe.
+Il quitte son village n'ayant pour tout patrimoine qu'une
+veste de cuir, une culotte de velours et de bons souliers.</p>
+
+<p>Où va-t-il? il n'en sait rien, droit devant lui, au hasard;
+il a de bonnes jambes, de bons bras et l'inconnu
+l'attire. Avec cela, il n'a pas peur de rester un jour ou
+deux sans manger; il en est quitte pour serrer la ceinture
+de sa culotte, et quand une bonne chance se présente, il
+dîne pour deux.</p>
+
+<p>Après six mois, il ne s'est pas encore beaucoup éloigné
+de son village; car il s'est arrêté de place en place, là où
+le pays lui plaisait et où il trouvait à travailler, valet de
+ferme ici, domestique d'auberge là. Au mois de novembre,
+il arrive à la montagne Noire, ce grand massif escarpé
+qui commence les Cévennes.</p>
+
+<p>La saison est rude, le froid est vif, les jours sont courts,
+les nuits sont longues, la terre est couverte de neige, et
+l'on ne trouve plus de fruits aux arbres: la route devient
+pénible pour les voyageurs et il ferait bon trouver un nid
+quelque part pour passer l'hiver. Mais où s'arrêter, le
+pays est pauvre, et nulle part on ne veut prendre un garçon
+de quinze ans qui n'a pour tous mérites qu'un magnifique
+appétit.</p>
+
+<p>Il faut marcher, marcher toujours comme le juif errant,
+sans avoir cinq sous dans sa poche.</p>
+
+<p>Il marche donc jusqu'au jour où ses jambes refusent de
+le porter, car il arrive un jour où lui, qui n'a jamais été
+malade, se sent pris de frisson avec de violentes douleurs
+dans la tête et dans les reins; il a soif, le coeur lui manque,
+et grelottant, ne se soutenant plus, il est obligé de
+demander l'hospitalité à un paysan.</p>
+
+<p>La nuit tombait, le vent soufflait glacial, on ne le repoussa
+point et on le conduisit à une bergerie où il put
+se coucher; la chaleur du fumier et celle qui se dégageait
+de cent cinquante moutons tassés les uns contre les autres,
+l'empêcha de mourir de froid, mais elle ne le réchauffa
+point, et toute la nuit il trembla.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, en entrant dans l'étable, le pâtre
+le trouva étendu sur son fumier, incapable de faire un
+mouvement. Sa figure et ses mains étaient couvertes de
+boutons rouges. C'était la petite vérole.</p>
+
+<p>On voulut tout d'abord le renvoyer; mais à la fin on eut
+pour lui la pitié qu'on aurait eue pour un chien, et on le
+laissa dans le coin de son étable. Malheureusement les
+gens chez lesquels le hasard l'avait fait tomber étaient
+si pauvres, qu'ils ne pouvaient rien pour le secourir, les
+moutons appartenant à un propriétaire dont ils n'étaient
+que les fermiers.</p>
+
+<p>Pendant un mois, il resta dans cette étable, s'enfonçant
+dans le fumier quand se faisait sentir le froid de la nuit,
+et n'ayant, pour se soutenir, d'autre ressource que de téter
+les brebis qui venaient d'agneler.</p>
+
+<p>Cependant il avait l'âme si solidement chevillée dans le
+corps, qu'il ne mourut point.</p>
+
+<p>Ce fut quand il commença à entrer en convalescence
+qu'il endura les plus douloureuses souffrances,&mdash;celles
+de la faim, car les braves gens qui le gardaient dans leur
+étable n'avaient pas de quoi le nourrir, et le lait des brebis
+ne suffisait plus à son appétit féroce.</p>
+
+<p>Il faut que le visage tuméfié et couvert de pustules il
+se remette en route au milieu de la neige pour chercher
+un morceau de pain. La France n'avait point alors des
+établissements hospitaliers dans toutes les villes. Presque
+toutes les portes se ferment devant lui; on le repousse
+par peur de la contagion.</p>
+
+<p>A la fin, on veut bien l'employer à Castres comme terrassier
+pour vider un puisard empoisonné et il est heureux
+de prendre ce travail que tous les ouvriers du pays
+ont refusé.</p>
+
+<p>Il se rétablit, et son esprit aventureux le pousse de
+pays en pays: bûcheron ici, chien de berger là, maquignon,
+marinier, etc.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, la Révolution s'accomplit, la France
+est envahie, on parle de patrie, d'ennemis, de bataille,
+de victoire; il a dix-sept ans, il s'engage comme tambour.</p>
+
+<p>Enfin, il a trouvé sa vocation, et il faut convenir qu'il
+a été bien préparé au dur métier de soldat de la Révolution
+et de l'empire; pendant vingt-trois ans il parcourra
+l'Europe dans tous les sens, et les fatigues pas plus que
+les maladies ne pourront l'arrêter un seul jour; il rôtira
+dans les sables d'Égypte, il pourrira dans les boues de la
+Pologne, il gèlera dans la retraite de Russie, et toujours
+on le trouvera debout le sabre en main. C'est avec ces
+hommes qui ont reçu ce rude apprentissage de la vie, que
+Napoléon accomplira des prodiges qui paraissent invraisemblables
+aux militaires d'aujourd'hui.</p>
+
+<p>Pour son début, il est enfermé dans Mayence, ce qui
+est vraiment mal commencer pour un beau mangeur;
+mais la famine qu'il endure à Mayence ne ressemble en
+rien à la faim atroce dont il a souffert dans la montagne
+Noire. Il en rit.</p>
+
+<p>En Vendée, il rit aussi de la guerre des chouans et de
+leurs ruses; il en a vu bien d'autres dans les passages
+des Pyrénées, au temps où il était faux-saunier. Ce n'est
+pas lui qui se fera canarder derrière une haie ou cerner
+dans un chemin creux.</p>
+
+<p>Où se bat-il, ou plutôt où ne se bat-il pas? Le récit en
+serait trop long à faire ici, et bien que j'aie pris des notes
+pour l'écrire un jour, je retarde ce jour. Un trait seulement
+pris dans sa vie achèvera de le faire connaître.</p>
+
+<p>En 1801, il y a dix ans qu'il est soldat, et il est toujours
+simple soldat; il a un fusil d'honneur, mais il n'est
+pas gradé.</p>
+
+<p>A la revue de l'armée d'Égypte, passée à Lyon par le
+premier consul, celui-ci fait sortir des rangs le grenadier
+Martory.</p>
+
+<p>&mdash;Tu étais à Lodi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, général.</p>
+
+<p>&mdash;A Arcole?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, général.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as fait la campagne d'Égypte; tu as un fusil
+d'honneur; pourquoi es-tu simple soldat?</p>
+
+<p>Martory hésite un moment, puis, pâle de honte, il se
+décide à répondre à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas lire.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es donc un paresseux, car tes yeux me disent
+que tu es intelligent?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas eu le temps d'apprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il faut trouver ce temps, et quand tu sauras
+écrire, tu m'écriras. Dépêche-toi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, général.</p>
+
+<p>Et à vingt-six ans, il se met à apprendre à lire et à
+écrire avec le courage et l'acharnement qu'il a mis jusque-là
+aux choses de la guerre.</p>
+
+<p>La paix d'Amiens lui donne le temps qui, jusque-là,
+lui a manqué; l'ambition, d'ailleurs, commence à le
+mordre, il voudrait être sergent; et il travaille si bien,
+qu'au moment de la création de la Légion d'honneur,
+dont il fait partie de droit, ayant déjà une arme d'honneur,
+il peut signer son nom sur le grand-livre de
+l'ordre.</p>
+
+<p>C'est le plus beau jour de sa vie, et pour qu'il soit complet,
+il écrit le soir même une lettre au premier consul;
+six lignes:</p>
+
+<p>«Général premier consul,</p>
+
+<p>»Vous m'avez commandé d'apprendre à écrire; je vous
+ai obéi; s'il vous plaît maintenant de me commander
+d'aller vous chercher la Lune, ce sera, j'en suis certain,
+possible.</p>
+
+<p>»C'est vous dire, mon général, que je vous suis dévoué
+jusqu'à la mort.</p>
+
+<p>»MARTORY,</p>
+
+<p>»Chevalier de la Légion d'honneur,
+grenadier à la garde consulaire.»</p>
+
+<p>A partir de ce moment, le chemin des grades s'ouvre
+pour le grenadier: caporal, sergent, sous-lieutenant, il
+franchit les divers étages en deux ans et l'empire le
+trouve lieutenant.</p>
+
+<p>Pendant ces deux années, il n'a dormi que cinq heures
+par nuit, et tout le temps qu'il a pu prendre sur le service
+il l'a donné au travail de l'esprit.</p>
+
+<p>Voilà l'homme dont j'ai ri il y a quelques mois lorsque
+je l'ai entendu m'inviter à <i>dijuner</i>.</p>
+
+<p>Et maintenant, quand je compare ce que je sais, moi
+qui n'ai eu que la peine d'ouvrir les yeux et les oreilles
+pour recevoir l'instruction qu'on me donnait toute préparée,
+quand je compare ce que je sais à ce qu'a appris
+ce vieux soldat qui a commencé par garder les moutons,
+je suis saisi de respect pour la grandeur de sa volonté. Il
+peut parler de <i>dijuner</i> et de <i>casterolle</i>, je n'ai plus envie
+de rire.</p>
+
+<p>Combien parmi nous, chauffés pour l'examen de l'école,
+ont, depuis ce jour-là, oublié de mois en mois, d'année
+en année, ce qui avait effleuré leur mémoire, sans jamais
+se donner la peine d'apprendre rien de nouveau, plus
+ignorants lorsqu'ils arrivent au grade de colonel que
+lorsqu'ils sont partis du grade de sous-lieutenant. Lui, le
+misérable paysan, à chaque grade gagné s'est rendu
+digne d'en obtenir un plus élevé, et au prix de quel
+labeur!</p>
+
+<p>Quels hommes! et quelle sève bouillonnait en eux!</p>
+
+<p>Peut-être, s'il n'était pas le père de Clotilde, ne provoquerait-il
+pas en moi ces accès d'enthousiasme. Mais
+il est son père, et je l'admire; comme elle, je l'adore.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XVI</h3>
+
+
+<p>J'ai quitté Marseille pour Paris, et ce départ s'est
+accompli dans des circonstances bien tristes pour moi.</p>
+
+<p>Il y a huit jours, le 17 novembre, j'ai reçu une lettre de
+mon père dans laquelle celui-ci me disait qu'il était
+souffrant depuis quelque temps, même malade, et qu'il
+désirait que je vinsse passer quelques jours auprès de lui:
+je ne devais pas m'inquiéter, mais cependant je devais ne
+pas tarder et aussitôt que possible partir pour Paris.</p>
+
+<p>A cette lettre en était jointe une autre, qui m'était écrite
+par le vieux valet de chambre que mon père a à son service
+depuis trente-cinq ans, Félix.</p>
+
+<p>Elle confirmait la première et même elle l'aggravait:
+mon père, depuis un mois, avait été chaque jour en s'affaiblissant,
+il ne quittait plus la chambre, et, sans que le
+médecin donnât un nom particulier à sa maladie, il en
+paraissait inquiet.</p>
+
+<p>Ces deux lettres m'épouvantèrent, car j'avais vu mon
+père à mon retour d'Afrique à Marseille, et, bien qu'il
+m'eût paru amaigri avec les traits légèrement contractés,
+j'étais loin de prévoir qu'il fût dans un état maladif.</p>
+
+<p>Je n'avais qu'une chose à faire, partir aussitôt, c'est-à-dire
+le soir même. Après avoir été retenir ma place à
+la diligence, je me rendis chez le colonel pour lui demander
+une permission.</p>
+
+<p>D'ordinaire, notre colonel est très-facile sur la question
+des permissions, et il trouve tout naturel que de
+temps en temps un officier s'en aille faire un tour à Paris,&mdash;ce
+qu'il appelle «une promenade à Cythère;» il faut
+bien que les jeunes gens s'amusent, dit-il. Je croyais
+donc que ma demande si légitime passerait sans la moindre
+observation. Il n'en fut rien.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous refuse pas, me dit-il, parce que je ne
+peux pas vous refuser, mais je vous prie d'être absent le
+moins longtemps possible.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon père qui décide mon voyage, c'est sa maladie
+qui décidera mon retour.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que nous ne commandons pas à la maladie,
+seulement je vous prie de nous revenir aussitôt que possible,
+et, bien que votre permission soit de vingt jours,
+vous me ferez plaisir si vous pouvez ne pas aller jusqu'à
+la fin. Prenez cette recommandation en bonne part,
+mon cher capitaine; elle n'a point pour but de vous tourmenter.
+Mais nous sommes dans des circonstances où un
+colonel tient à avoir ses bons officiers sous la main. On
+ne sait pas ce qui peut arriver. Et s'il arrive quelque
+chose, vous êtes un homme sur lequel on peut compter.
+Vous-même d'ailleurs seriez fâché de n'être pas à votre
+poste s'il fallait agir.</p>
+
+<p>Je n'étais pas dans des dispositions à soutenir une conversation
+politique, et j'avais autre chose en tête que de
+répondre à ces prévisions pessimistes du colonel. Je me
+retirai et partis immédiatement pour Cassis. Je voulais
+faire mes adieux à Clotilde et ne pas m'éloigner de Marseille
+sans l'avoir vue.</p>
+
+<p>&mdash;Quel malheur que vous ne soyez pas parti hier, dit
+le général quand je lui annonçai mon voyage, vous auriez
+fait route avec Solignac. Voyez-le à Paris, où il restera
+peu de temps, et vous pourrez peut-être revenir ensemble:
+pour tous deux ce sera un plaisir; la route est longue
+de Paris à Marseille.</p>
+
+<p>Je pus, à un moment donné, me trouver seul avec
+Clotilde pendant quelques minutes dans le jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pour combien de temps je vais être
+séparé de vous, lui dis-je, car si mon père est en danger,
+je ne le quitterai pas.</p>
+
+<p>N'osant pas continuer, je la regardai, et nous restâmes
+pendant assez longtemps les yeux dans les yeux. Il me
+sembla qu'elle m'encourageait à parler. Je repris donc:</p>
+
+<p>&mdash;Depuis trois mois, j'ai pris la douce habitude de
+vous voir deux fois par semaine et de vivre de votre vie
+pour ainsi dire; car le temps que je passe loin de vous,
+je le passe en réalité près de vous par la pensée... par le
+coeur.</p>
+
+<p>Elle fit un geste de la main pour m'arrêter, mais je
+continuai:</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez pas, je ne dirai rien de ce que vous ne
+voulez pas entendre. C'est une prière que j'ai à vous
+adresser, et il me semble que, si vous pensez à ce que
+va être ma situation auprès de mon père malade, mourant
+peut-être, vous ne pourrez pas me refuser. Permettez-moi
+de vous écrire.</p>
+
+<p>Elle recula vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tout... promettez-moi de m'écrire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est impossible!</p>
+
+<p>&mdash;Il m'est impossible, à moi, de vivre loin de vous
+sans savoir ce que vous faites, sans vous dire que je pense
+à vous. Ah! chère Clotilde....</p>
+
+<p>Elle m'imposa silence de la main. Puis comme je voulais
+continuer, elle prit la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien que je ne peux pas recevoir vos
+lettres et que je ne peux pas vous écrire ostensiblement.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous empêche de jeter une lettre à la poste,
+soit ici, soit à Marseille? personne ne le saura.</p>
+
+<p>&mdash;Cela, jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant....</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi chercher, car Dieu m'est témoin que
+je voudrais trouver un moyen de ne pas ajouter un chagrin
+ou un tourment à ceux que vous allez endurer.</p>
+
+<p>Pendant quelques secondes elle resta le front appuyé
+dans ses mains, puis laissant tomber son bras:</p>
+
+<p>&mdash;S'il vous est possible de sortir quand vous serez à
+Paris, dit-elle, choisissez-moi une babiole, un rien, un
+souvenir, ce qui vous passera par l'idée, et envoyez-le-moi
+ici très-franchement, en vous servant des Messageries.
+J'ouvrirai moi-même votre envoi, qui me sera adressé
+personnellement, et s'il y a une lettre dedans, je la trouverai.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Clotilde, Clotilde!</p>
+
+<p>&mdash;J'espère que je pourrai vous répondre pour vous
+remercier de votre envoi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un ange.</p>
+
+<p>&mdash;Non, et ce que je fais là est mal, mais je ne peux
+pas, je ne veux pas être pour vous une cause de chagrin.
+Si je ne fais pas tout ce que vous désirez, je fais au moins
+plus que je ne devrais, plus qu'il n'est possible, et vous
+ne pourrez pas m'accuser.</p>
+
+<p>Je voulus m'avancer vers elle, mais elle recula, et, se
+tournant vers un grand laurier rose dont quelques rameaux
+étaient encore fleuris, elle en cassa une branche
+et me la tendant:</p>
+
+<p>&mdash;Si, en arrivant à Paris, vous mettez ce rameau dans
+un vase, dit-elle, il se ranimera et restera longtemps vert,
+c'est mon souvenir que je vous donne d'avance.</p>
+
+<p>Puis vivement et sans attendre ma réponse, elle rentra
+dans le salon où je la suivis.</p>
+
+<p>L'heure me pressait; il fallut se séparer; le dernier
+mot du général fut une recommandation d'aller voir
+M. de Solignac; le mien fut une répétition de mon
+adresse ou plutôt de celle de mon père, n° 50, rue de
+l'Université; le dernier regard de Clotilde fut une promesse.
+Et je m'éloignai plein de foi; elle penserait à moi.</p>
+
+<p>Mon voyage fut triste et de plus en plus lugubre à
+mesure que j'approchais de Paris. En partant de Marseille,
+je me demandais avec inquiétude en quel état
+j'allais trouver mon père; en arrivant aux portes de
+Paris, je me demandais si j'allais le trouver vivant encore.</p>
+
+<p>Bien que séparé depuis longtemps de mon père, par
+mon métier de soldat, j'ai pour lui la tendresse la plus
+grande, une tendresse qui s'est développée dans une vie
+commune de quinze années pendant lesquelles nous ne
+nous sommes pas quittés un seul jour.</p>
+
+<p>Après la mort de ma mère que je perdis dans ma cinquième
+année, mon père prit seul en main le soin de
+mon éducation et de mon instruction. Bien qu'à cette
+époque il fût préfet à Marseille, il trouvait chaque matin
+un quart d'heure pour venir surveiller mon lever, et dans
+la journée, après le déjeuner, il prenait encore une heure
+sur ses occupations et ses travaux pour m'apprendre à
+lire. Jamais la femme de chambre qui m'a élevé, ne m'a
+fait répéter une leçon.</p>
+
+<p>Convaincu que c'est notre première éducation qui fait
+notre vie, mon père n'a jamais voulu qu'une volonté
+autre que la sienne pesât sur mon caractère; et ce que
+je sais, ce que je suis, c'est à lui que je le dois. Bien
+véritablement, dans toute l'acception du mot, je suis deux
+fois son fils.</p>
+
+<p>La Révolution de juillet lui ayant fait des loisirs forcés,
+il se donna à moi tout entier, et nous vînmes habiter
+cette même rue de l'Université, dans la maison où il
+demeure encore en ce moment.</p>
+
+<p>Mon père était un révolutionnaire en matière d'éducation
+et il se permettait de croire que les méthodes en
+usage dans les classes étaient le plus souvent faites pour
+la commodité des maîtres et non pour celle des élèves.
+Il se donna la peine d'en inventer de nouvelles à mon
+usage, soit qu'il les trouvât dans ses réflexions, soit qu'il
+les prît dans les ouvrages pédagogiques dont il fit à cette
+époque une étude approfondie.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi qu'au lieu de me mettre aux mains un
+abrégé de géographie dont je devrais lui répéter quinze
+ou vingt lignes tous les jours, il me conduisit un matin
+sur le Mont-Valérien, d'où nous vîmes le soleil se lever au
+delà de Paris. Sans définition, je compris ce que c'était
+que le Levant. Puis, la leçon continuant tout naturellement,
+je compris aussi comment la Seine, gênée tantôt
+à droite, tantôt à gauche par les collines, avait été obligée
+de s'infléchir de côté et d'autre pour chercher un
+terrain bas dans lequel elle avait creusé son lit. Et sans
+que les jolis mots de cosmographie, d'orographie, d'hydrographie
+eussent été prononcés, j'eus une idée intelligente
+des sciences qu'ils désignent.</p>
+
+<p>Plus tard, ce fut le cours lui-même de la Seine que
+nous suivîmes jusqu'au Havre. A Conflans, je vis ce
+qu'était un confluent et je pris en même temps une leçon
+d'étymologie; à Pont-de-l'Arche, j'appris ce que c'est
+que le flux et le reflux; à Rouen, je visitai des filatures de
+coton et des fabriques d'indiennes; au Havre, du bout de
+la jetée, à l'endroit même où cette Seine se perd dans la
+mer, je vis entrer les navires qui apportaient ce coton
+brut qu'ils avaient été chercher à la Nouvelle-Orléans ou
+à Charlestown, et je vis sortir ceux qui portaient ce coton
+travaillé aux peuples sauvages de la côte d'Afrique.</p>
+
+<p>Ce qu'il fit pour la géographie, il le fit pour tout; et
+quand, à quatorze ans, je commençai à suivre les classes
+du collège Saint-Louis, il ne m'abandonna pas. En sortant
+après chaque classe, je le trouvais devant la porte,
+m'attendant patiemment.</p>
+
+<p>Quel contraste, n'est-ce pas, entre cette éducation
+paternelle, si douce, si attentive, et celle que le hasard, à
+la main rude, donna au général Martory?</p>
+
+<p>Je ne sais si elle fera de moi un général comme elle en
+a fait un du contrebandier des Pyrénées, mais ce qu'elle
+a fait jusqu'à présent, ç'a a été de me pénétrer pour mon
+père d'une reconnaissance profonde, d'une ardente
+amitié.</p>
+
+<p>Aussi, dans ce long trajet de Marseille, me suis-je plus
+d'une fois fâché contre la pesanteur de la diligence, et,
+à partir de Châlon, contre la lenteur du chemin de fer.</p>
+
+<p>Pauvre père!</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XVII</h3>
+
+
+<p>Nous entrâmes dans la gare du chemin de fer de Lyon
+à dix heures vingt-cinq minutes du soir; à onze heures
+j'étais rue de l'Université.</p>
+
+<p>L'appartement de mon père donne sur la rue. Dès
+que je pus apercevoir la maison, je regardai les fenêtres.
+Toutes les persiennes étaient fermées et sombres.
+Nulle part je ne vis de lumière. Cela m'effraya, car
+mon père a toujours eu l'habitude de veiller tard dans
+la nuit.</p>
+
+<p>Je descendis vivement de voiture.</p>
+
+<p>Sous la porte cochère je me trouvai nez à nez avec
+Félix, le valet de chambre de mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas plus mal; il vous attend; et si je suis
+venu au-devant de vous, c'est parce que M. le comte
+avait calculé que vous arriveriez à cette heure-ci; il a
+voulu que je sois là pour vous rassurer.</p>
+
+<p>Je trouvai mon père allongé dans un fauteuil, et
+comme je m'attendais à le voir étendu dans son lit, je
+fus tout d'abord réconforté. Il n'était point si mal que
+j'avais craint.</p>
+
+<p>Mais après quelques minutes d'examen, cette impression
+première s'effaça; il était bien amaigri, bien pâli,
+et sous la lumière de la lampe concentrée sur la table
+par un grand abat-jour, sa main décolorée semblait
+transparente.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai voulu me lever pour te recevoir, me dit-il;
+j'étais certain que tu arriverais ce soir; j'avais étudié
+l'<i>Indicateur des chemins de fer</i>, et j'avais fait mon calcul
+de Marseille à Lyon et de Lyon à Châlon; seulement, je
+me demandais si à Lyon tu prendrais le bateau à vapeur
+ou si tu continuerais en diligence.</p>
+
+<p>Ordinairement la voix de mon père était pleine,
+sonore et harmonieusement soutenue; je fus frappé de
+l'altération qu'elle avait subie: elle était chantante,
+aiguë et, par intervalles, elle prenait des intonations
+rauques comme dans l'enrouement; parfois aussi les lèvres
+s'agitaient sans qu'il sortît aucun son; des syllabes
+étaient aussi complètement supprimées.</p>
+
+<p>Mon père remarqua le mouvement de surprise douloureuse
+qui se produisit en moi, et, me tendant affectueusement
+la main:</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai que je suis changé, mon cher Guillaume,
+mais tout n'est pas perdu. Tu verras le docteur demain,
+et il te répétera sans doute ce qu'il m'affirme tous les
+jours, c'est-à-dire que je n'ai point de véritable maladie:
+seulement une grande faiblesse. Avec des soins les
+forces reviendront, et avec les forces la santé se rétablira.</p>
+
+<p>Il me sembla qu'il disait cela pour me donner de
+l'espérance, mais qu'il ne croyait pas lui-même à ses
+propres paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit-il, tu vas souper.</p>
+
+<p>Je voulus me défendre en disant que j'avais dîné à
+Tonnerre; mais il ne m'écouta point, et il commanda à
+Félix de me servir.</p>
+
+<p>&mdash;Ne crains pas de me fatiguer, dit-il, au contraire
+tu me ranimes! Je t'ai fait préparer un souper que tu
+aimais autrefois quand nous revenions ensemble du
+théâtre, et je me fais fête de te le voir manger. Qu'aimais-tu
+autrefois?</p>
+
+<p>&mdash;La mayonnaise de volaille.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! tu as pour ce soir une mayonnaise.
+Allons, mets-toi à table et tâche de retrouver ton bel
+appétit de quinze ans.</p>
+
+<p>Je me levai pour passer dans la salle à manger, mais
+il me retint:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas souper là, près de moi; maintenant que je
+t'ai, je ne te laisse plus aller.</p>
+
+<p>Félix m'apporta un guéridon tout servi et je me plaçai
+en face de mon père. En me voyant manger, il se prit à
+sourire:</p>
+
+<p>&mdash;C'est presque comme autrefois, dit-il; seulement,
+autrefois, tu avais un mouvement d'attaque, en cassant
+ton pain, qui était plus net; on sentait que l'affaire serait
+sérieuse.</p>
+
+<p>Je n'étais guère disposé à faire honneur à ce souper,
+car j'avais la gorge serrée par l'émotion; cependant, je
+m'efforçai à manger, et j'y réussis assez bien pour que
+tout à coup mon père appelât Félix.</p>
+
+<p>&mdash;Donne-moi un couvert, dit-il; je veux manger une
+feuille de salade avec Guillaume. Il me semble que je
+retrouve la force et l'appétit.</p>
+
+<p>En effet, il s'assit sur son fauteuil et il mangea quelques
+feuilles de salade; il n'était plus le malade anéanti
+que j'avais trouvé en entrant, ses yeux s'étaient animés,
+sa voix s'était affermie, le sang avait rougi ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Décidément, dit-il, je ne regrette plus de t'avoir
+appelé à Paris et je vois que j'aurais bien fait de m'y décider
+plus tôt; tu es un grand médecin, tu guéris sans
+remède, par le regard.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi ne m'avez-vous pas écrit la vérité
+plus tôt?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, dans les circonstances où nous sommes,
+je ne voulais pas t'enlever à ton régiment; qu'aurais-tu
+dit, si à la veille d'une expédition contre les Arabes, je
+t'avais demandé de venir passer un mois à Paris?</p>
+
+<p>&mdash;En Algérie, j'aurais jusqu'à un certain point compris
+cela, mais à Marseille nous ne sommes pas exposés
+à partir en guerre d'un jour à l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait?</p>
+
+<p>&mdash;Craignez-vous une révolution?</p>
+
+<p>&mdash;Je la crois imminente, pouvant éclater cette nuit,
+demain, dans quelques jours. Et voilà pourquoi, depuis
+trois semaines que je suis malade, j'ai toujours remis à
+t'écrire; je l'attendais d'un jour à l'autre, et je voulais
+que tu fusses à ton poste au moment de l'explosion.
+Un père, plus politique que moi, eût peut-être profité de
+sa maladie pour garder son fils près de lui et le soustraire
+ainsi au danger de se prononcer pour tel ou tel
+parti. Mais de pareils calculs sont indignes de nous, et
+jusqu'au dernier moment, j'ai voulu te laisser la liberté
+de faire ton devoir. Il suffit d'un seul officier honnête
+homme dans un régiment pour maintenir ce régiment
+tout entier.</p>
+
+<p>&mdash;Mon régiment n'a pas besoin d'être maintenu et
+je vous assure que mes camarades sont d'honnêtes
+gens.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux alors, il n'y aura pas de divisions
+entre vous. Mais si tu n'as pas besoin de retourner à ton
+régiment pour lui, tu en as besoin pour toi; il ne faut
+pas que plus tard on puisse dire que dans des circonstances
+critiques, tu as eu l'habileté de te mettre à l'abri
+pendant la tempête et d'attendre l'heure du succès pour
+te prononcer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne peux pas, je ne dois pas vous quitter;
+je ne le veux pas.</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui non, ni demain; mais j'espère que ta
+présence va continuer de me rendre la force; tu vois
+ce qu'elle fait, je parle, je mange.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous excite et je vous fatigue sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, tu me ranimes; aussi prochainement
+tu seras libre de retourner à Marseille; de sorte que, si
+les circonstances l'exigent, tu pourras engager bravement
+ta conscience. C'est ce que doit toujours faire
+l'honnête homme, comme, dans la bataille, le soldat
+doit engager sa personne; après arrive que voudra; si
+on est tué ou broyé, c'est un malheur; au moins, l'honneur
+est sauf. Cette ligne de conduite a toujours été la
+mienne, et, bien que je sois réduit à vivre aujourd'hui
+dans ce modeste appartement, sans avoir un sou à te
+laisser après moi, je te la conseille, pour la satisfaction
+morale qu'elle donne. Je t'assure, mon cher enfant,
+que la mort n'a rien d'effrayant quand on l'attend avec
+une conscience tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Oh père!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tu as raison, ne parlons pas de cela; je
+vais me dépêcher de reprendre des forces pour te renvoyer.
+Cela me donnerait la fièvre de te voir rester à
+Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous donc des raisons particulières pour
+craindre une révolution immédiate?</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne sors pas de cette chambre depuis un
+mois, je ne suis cependant pas tout à fait isolé du
+monde. Mon voisinage du Palais-Bourbon fait que les
+députés que je connais me visitent assez volontiers;
+certains qu'ils sont de me trouver chez moi, ils entrent
+un moment en allant à l'Assemblée ou en retournant
+chez eux. Plusieurs des amis du général Bedeau,
+qui demeure dans la maison, sont aussi les miens, et en
+venant chez le général ils montent jusqu'ici. De sorte
+que cette chambre est une petite salle des Pas-Perdus
+où une douzaine de députés d'opinions diverses se rencontrent.
+Eh bien! de tout ce que j'ai entendu, il résulte
+pour moi la conviction que nous sommes à la
+veille d'un coup d'État.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble qu'il ne faut pas croire aux coups
+d'État annoncés à l'avance; il y a longtemps qu'on en
+parle....</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps qu'on veut le faire; et si on ne
+l'a pas encore risqué, c'est que toutes les dispositions
+n'étaient pas prises....</p>
+
+<p>&mdash;Le président?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute. Ce n'est pas de l'Assemblée que viendra
+un coup d'État. Il a été un moment où elle devait
+faire acte d'énergie, c'était quand, après les revues de
+Satory, dans lesquelles on a crié: Vive l'empereur! le
+président et ses ministres en sont arrivés à destituer le
+général Changarnier. Alors, l'Assemblée devait mettre
+Louis-Napoléon en accusation. Elle n'a pas osé parce
+que, si dans son sein il y a des gens qui sachent parler
+et prévoir il n'y en a pas qui sachent agir. Du côté de
+Louis-Napoléon, on ne sait pas parler, on n'a pas non
+plus grande capacité politique, mais on est prêt à l'action,
+et le moment où cette notion va se manifester me
+paraît venu. Les partis, par leur faute, ont mis une force
+redoutable au profit de ce prétendant, qui se trouve
+ainsi un en-cas pour le pays entre la terreur blanche et
+la terreur rouge. L'homme est médiocre, incapable de
+bien comme de mal, par cette excellente raison qu'il ne
+sait ni ce qui est bien ni ce qui est mal. En dehors de
+sa personnalité, du but qu'il poursuit, de son intérêt immédiat,
+rien n'existe pour lui; et c'est là ce qui le
+rend puissant et dangereux, car tous ceux qui n'ont
+pas de sens moral sont avec lui, et, dans un coup
+d'État, ce sont ces gens-là qui sont redoutables; rien
+ne les arrête. Si on avait su le comte de Chambord
+favorable aux coquins, il y a longtemps qu'il serait sur
+le trône. On parle toujours de la canaille qui attend les
+révolutions populaires avec impatience. Je l'ai vue à
+l'oeuvre; je ne nierai donc pas son existence; mais, à
+côté de celle-ci, il y en a une autre; à côté de la basse
+canaille, il y a la haute. Tout ce qu'il y a d'aventuriers,
+de bohémiens, d'intrigants, de déclassés, de misérables,
+de coquins dans la finance, dans les affaires, dans l'armée
+ont tourné leurs regards vers ce prétendant sans
+scrupule. Voyant qu'il n'y avait rien à faire pour eux
+ni avec le comte de Chambord, ni avec le duc d'Aumale,
+ni avec le général Cavaignac, ils ont mis leurs
+espérances dans cet homme qui par certains côtés de
+sa vie d'aventure leur promet un heureux règne. Il ne
+faut pas oublier que ce qui a fait la force de Catilina
+c'est qu'il était l'assassin de son frère, de sa femme, de
+son fils et qu'il avait pour amis quiconque était poursuivi
+par l'infamie, le besoin, le remords. Quand on
+a une pareille troupe derrière soi, on peut tout oser et
+quelques centaines d'hommes sans lendemain peuvent
+triompher dans un pays où le luxe est en lutte avec
+la faim, cette mauvaise conseillère (<i>malesuada fames</i>).
+Dans ces conditions je tremble et je suis aussi assuré
+d'un coup d'État que si j'étais dans le complot. Quand
+éclatera-t-il? Je n'en sais rien, mais il est dans l'air;
+on le respire si on ne le voit pas. Tout ce que je demande
+à la Providence pour le moment, c'est qu'il n'éclate
+pas avant ton retour à Marseille.</p>
+
+<p>Pendant une heure encore, nous nous entretînmes,
+puis mon père me renvoya sans vouloir me permettre de
+rester auprès de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne garde même pas Félix, me dit-il. Si j'ai besoin,
+je t'appellerai. De ta chambre, tu entendras ma
+respiration, comme autrefois j'entendais la tienne quand
+j'avais peur que tu ne fusses malade. Va dormir. Tu
+retrouveras ta chambre d'écolier avec les mêmes cartes
+aux murailles, la sphère sur ton pupitre tailladé et tes
+dictionnaires tachés d'encre. A demain, Guillaume.
+Maintenant que tu es près de moi, je vais me rétablir.
+A demain.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+
+<p>Nous vivons dans une époque qui, quoi qu'on fasse
+pour résister, nous entraîne irrésistiblement dans un
+tourbillon vertigineux.</p>
+
+<p>L'état maladif de mon père m'épouvante, mon éloignement
+de Cassis m'irrite et cependant, si rempli que
+je sois de tourments et d'angoisses, je ne me trouve pas
+encore à l'abri des inquiétudes de la politique. C'est que
+la politique, hélas! en ce temps de trouble, nous intéresse
+tous tant que nous sommes et que sans parler du
+sentiment patriotique, qui est bien quelque chose, elle
+nous domine et nous asservit tous, pauvres ou riches,
+jeunes ou vieux, par un côté ou par un autre.</p>
+
+<p>Si Louis-Napoléon fait un coup d'État, je serai dans
+un camp opposé à celui où se trouvera le général Martory
+et Clotilde: quelle influence cette situation exercera-t-elle
+sur notre amour?</p>
+
+<p>Cette question est sérieuse pour moi, et bien faite
+pour m'inquiéter, car chaque jour que je passe à Paris
+me confirme de plus en plus dans l'idée que ce coup
+d'État est certain et imminent.</p>
+
+<p>Comment l'Assemblée ne s'en aperçoit-elle pas et ne
+prend-elle pas des mesures pour y échapper, je n'en sais
+vraiment rien. Peut-être, entendant depuis longtemps
+parler de complots contre elle, s'est-elle habituée à ces
+bruits qui me frappent plus fortement, moi nouveau
+venu à Paris. Peut-être aussi se sent-elle incapable d'organiser
+une résistance efficace, et compte-t-elle sur le
+hasard et les événements pour la protéger.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, il faut vouloir fermer les yeux pour
+ne pas voir que dans un temps donné, d'un moment à
+l'autre peut-être, un coup de force sera tenté pour mettre
+l'Assemblée à la porte.</p>
+
+<p>Ainsi les troupes qui composent la garnison de Paris
+ont été tellement augmentées, que les logements dans
+les casernes et dans les forts sont devenus insuffisants et
+qu'il a fallu se servir des casemates. Ces troupes sont
+chaque jour consignées jusqu'à midi et on leur fait la
+théorie de la guerre des rues, on leur explique comment
+on attaque les barricades, comment on se défend des
+coups de fusil qui partent des caves, comment on chemine
+par les maisons. Les officiers ont dû parcourir les
+rues de Paris pour étudier les bonnes positions à prendre.</p>
+
+<p>Pour expliquer ces précautions, on dit qu'elles ne
+sont prises que contre les sociétés secrètes qui veulent
+descendre dans la rue, et dans certains journaux, dans le
+public bourgeois, on parle beaucoup de complots socialistes.
+Sans nier ces complots qui peuvent exister, je
+crois qu'on exagère fort les craintes qu'ils inspirent et
+qu'on en fait un épouvantail pour masquer d'autres
+complots plus sérieux et plus redoutables.</p>
+
+<p>Il n'y a qu'à écouter le langage des officiers pour être
+fixé à ce sujet. Et bien que depuis mon arrivée à Paris
+j'aie peu quitté mon père, j'en ai assez entendu dans deux
+ou trois rencontres que j'ai faites pour être bien certain
+que l'armée est maintenant préparée et disposée à prendre
+parti pour Louis-Napoléon.</p>
+
+<p>L'irritation contre l'Assemblée est des plus violentes;
+on la rend seule responsable des difficultés de la situation;
+on accuse la droite de ne penser qu'à nous ramener le
+drapeau blanc, la gauche de vouloir nous donner le
+drapeau rouge avec le désordre et le pillage; entre ces
+deux extrêmes il n'y a qu'un homme capable d'organiser
+un gouvernement qui satisfasse les opinions du pays et
+ses besoins; c'est le président; il faut donc soutenir
+Louis-Napoléon et lui donner les moyens, coûte que
+coûte, d'organiser ce gouvernement; un pays ne peut
+pas tourner toujours sur lui-même sans avancer et sans
+faire un travail utile comme un écureuil en cage; si c'est
+la Constitution qui est cette cage, il faut la briser.</p>
+
+<p>D'autres moins raisonnables (car il faut bien avouer
+que dans ces accusations il y a du vrai, au moins en ce
+qu'elles s'appliquent à l'aveuglement des partis qui usent
+leurs forces à se battre entre eux, sans souci du troisième
+larron), d'autres se sont ralliés à Louis-Napoléon
+parce qu'ils sont las d'être commandés par des avocats
+et des journalistes.</p>
+
+<p>&mdash;L'armée doit avoir pour chef un militaire, disent-ils,
+c'est humiliant d'obéir à un pékin.</p>
+
+<p>Et si on leur fait observer que pour s'être affublé de
+broderies et de panaches, Louis-Napoléon n'est pas devenu
+militaire d'un instant à l'autre, ils se fâchent. Si
+on veut leur faire comprendre qu'un simple pékin comme
+Thiers, par exemple, qui a étudié à fond l'histoire de
+l'armée, nous connaît mieux que leur prince empanaché,
+ils vous tournent le dos.</p>
+
+<p>C'est un officier de ce genre qui dernièrement répondait
+à un député, son ami et son camarade: «Vous avez
+voté une loi pour mettre l'armée aux ordres des questeurs,
+c'est bien, seulement ne t'avise pas de me donner
+un ordre; sous les armes je ne connais que l'uniforme;
+si tu veux que je t'obéisse, montre-moi tes étoiles ou tes
+galons.»</p>
+
+<p>On parle aussi de réunions qui auraient eu lieu à
+l'Élysée, et dans lesquelles les colonels d'un côté, les
+généraux d'un autre, auraient juré de soutenir le président,
+mais cela est tellement sérieux que je ne peux le
+croire sans preuves, et les preuves, bien entendu, je ne
+les ai pas. Je ne rapporte donc ces bruits que pour
+montrer quel est l'esprit de l'armée; sans qu'elle proteste
+ou s'indigne, elle laisse dire que ses chefs vont se faire
+les complices d'un coup d'État et tout le monde trouve
+cela naturel.</p>
+
+<p>Non-seulement on ne proteste pas, mais encore il y a
+des officiers de l'entourage de Louis-Napoléon qui annoncent
+ce coup d'État et qui en fixent le moment à quelques
+jours près. C'est ce qui m'est arrivé avec un de ces officiers,
+et cela me paraît tellement caractéristique que je
+veux le consigner ici.</p>
+
+<p>Tous ceux qui ont servi en Algérie, de 1842 à 1848,
+ont connu le capitaine Poirier. Quand Poirier, engagé
+volontaire, arriva au corps en 1842, il était précédé par
+une formidable réputation auprès des officiers qui avaient
+vécu de la vie parisienne; ses maîtresses, ses duels, ses
+dettes lui avaient fait une sorte de célébrité dans le monde
+qui s'amuse. Et ce qui avait pour beaucoup contribué à
+augmenter cette célébrité, c'était l'origine de Poirier. Il
+était fils, en effet, du père Poirier, le restaurateur, chez
+qui les jeunes générations de l'Empire et de la Restauration
+ont dîné de 1810 à 1835. A faire sauter ses casseroles,
+le père Poirier avait amassé une belle fortune, dont le
+fils s'était servi pour effacer rapidement le souvenir de
+son origine roturière. En quelques années, le nom du fils
+avait tué le nom du père, et Poirier était ainsi arrivé à
+cette sorte de gloire que, lorsqu'on prononçait son nom,
+on ne demandait point s'il était «le fils du père Poirier»;
+mais bien s'il était le beau Poirier, l'amant d'Alice, des
+Variétés. Il s'était conquis une personnalité.</p>
+
+<p>Malheureusement, ce genre de conquête coûte cher. A
+vouloir être l'amant des lorettes à réputation; à jouer
+gros jeu; à ne jamais refuser un billet de mille francs aux
+emprunteurs, de peur d'être accusé de lésinerie bourgeoise;
+à vivre de la vie des viveurs, la fortune s'émiette
+vite. Celle qui avait été lentement amassée par le père
+Poirier s'écoula entre les doigts du fils comme une poignée
+de sable. Et, un beau jour, Poirier se trouva en
+relations suivies avec les usuriers et les huissiers.</p>
+
+<p>Il n'abandonna pas la partie, et pendant plus de dix-huit
+mois, il fut assez habile pour continuer de vivre,
+comme au temps où il n'avait qu'à plonger la main dans
+la caisse paternelle.</p>
+
+<p>Cependant, à la fin et après une longue lutte qui révéla
+chez Poirier des ressources remarquables pour l'intrigue,
+il fallut se rendre: il était ruiné et tous les usuriers de
+Paris étaient pour lui brûlés. En cinq ans, il avait dépensé
+deux millions et amassé trois ou quatre cent mille
+francs de dettes.</p>
+
+<p>Cependant tout n'avait pas été perdu pour lui dans
+cette vie à outrance; s'il avait dissipé la fortune paternelle,
+il avait acquis par contre une amabilité de caractère,
+une aisance de manières, une souplesse d'esprit que
+son père n'avait pas pu lui transmettre. En même temps
+il s'était débarrassé de préjugés bourgeois qui n'étaient
+pas de mode dans le monde où il avait brillé. C'était ce
+qu'on est convenu d'appeler «un charmant garçon,» et il
+n'avait que des amis.</p>
+
+<p>Assurément, s'il lui fût resté quelques débris de sa fortune
+ou bien s'il eût été convenablement apparenté, on
+lui aurait trouvé une situation au moment où il était contraint
+de renoncer à Paris,&mdash;une sous-préfecture ou un
+consulat. Mais comment s'intéresser au fils «du père Poirier,»
+alors surtout qu'il était complètement ruiné?</p>
+
+<p>Il avait fait ainsi une nouvelle expérience qui lui avait
+été cruelle, et qui n'avait point disposé son coeur à la bienveillance
+et à la douceur.</p>
+
+<p>Il fallait cependant prendre un parti; il avait pris naturellement
+celui qui était à la mode à cette époque, et en
+quelque sorte obligatoire «pour un fils de famille;» il
+s'était engagé pour servir en Algérie.</p>
+
+<p>Son arrivée au régiment, où il était connu de quelques
+officiers, fut une fête: on l'applaudit, on le caressa, et
+chacun s'employa à lui faciliter ses débuts dans la vie militaire.</p>
+
+<p>Il montait à cheval admirablement, il avait la témérité
+d'un casse-cou, il compta bientôt parmi ses amis autant
+d'hommes qu'il y en avait dans le régiment, officiers
+comme soldats, et les grades lui arrivèrent les uns après
+les autres avec une rapidité qui, chose rare, ne lui fit
+pas d'envieux.</p>
+
+<p>Quand j'entrai au régiment, il était lieutenant, et il
+voulut bien me faire l'honneur de me prendre en amitié.
+Avec la naïve assurance de la jeunesse, j'attribuai cette
+sympathie de mon lieutenant à mes mérites personnels.
+Heureusement je ne tardai pas à deviner les véritables
+motifs de cette sympathie: j'étais vicomte, et ce titre
+valait toutes les qualités auprès «du fils du père Poirier.»</p>
+
+<p>Cela, je l'avoue, me refroidit un peu; j'aurais préféré
+être aimé pour moi-même plutôt que pour un titre qui
+flattait la vanité de «mon ami.» En même temps, quelques
+découvertes que je fis en lui contribuèrent à me
+mettre sur mes gardes: il était, en matière de scrupules,
+beaucoup trop libre pour moi, et je n'aimais pas ses railleries,
+spirituelles d'ailleurs, contre les gens qu'il appelait
+des «belles âmes.»</p>
+
+<p>Mais un hasard nous rapprocha et nous obligea, pour
+ainsi dire, à être amis. Poirier était la bravoure même,
+mais la bravoure poussée jusqu'à la folie de la témérité;
+quand il se trouvait en face de l'ennemi, il s'élançait dessus,
+sans rien calculer: «Il y a un grade à gagner, disait-il
+en riant; en avant!»</p>
+
+<p>A la fin de 1846, lors d'une expédition sur la frontière
+du Maroc, il employa encore ce système, et son cheval
+ayant été tué, lui-même étant blessé, j'eus la chance de
+le sauver, non sans peine et après avoir reçu un coup de
+sabre à la cuisse, que les changements de température
+me rappellent quelquefois.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, me dit-il dans ce langage qui lui est
+particulier, je vous payerai ce que vous venez de faire
+pour moi. Si vous m'aviez sauvé l'honneur, je ne vous le
+pardonnerais pas, car je ne pourrais pas vous voir sans
+penser que vous connaissez ma honte, mais vous m'avez
+sauvé la vie dans des conditions héroïques pour nous
+deux, et je serai toujours fier de m'en souvenir et de le
+rappeler devant tout le monde.</p>
+
+<p>En 1848, il revint à Paris, se mit à la disposition de
+Louis-Napoléon; et lorsque celui-ci fut nommé président
+de la République, il l'attacha à sa personne pour le remercier
+des services qu'il lui avait rendus.</p>
+
+<p>Tel est l'homme qui, en une heure de conversation et
+par ce que j'ai vu autour de lui, m'a convaincu que nous
+touchions à une crise décisive.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XIX</h3>
+
+
+<p>C'était en sortant pour porter aux Messageries le souvenir
+et la lettre que j'envoyais à Clotilde, que j'avais
+rencontré Poirier. Sur le Pont-Royal j'avais entendu prononcer
+mon nom et j'avais aperçu Poirier qui descendait
+de la voiture dans laquelle il était pour venir au-devant
+de moi.</p>
+
+<p>&mdash;A Paris, vous, et vous n'êtes pas même venu me
+voir?</p>
+
+<p>Je lui expliquai les motifs qui m'avaient amené et qui
+me retenaient près de mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, puisque vous avez pu sortir aujourd'hui, je
+vous demande que, si vous avez demain la même liberté,
+vous veniez me voir. J'ai absolument besoin d'un entretien
+avec vous: un service à me rendre; un poids à m'ôter de
+dessus la conscience.</p>
+
+<p>&mdash;Vous parlez donc de votre conscience, maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne parle plus que de cela: conscience, honneur,
+patrie, vertu, justice, c'est le fonds de ma langue; j'en
+fais une telle consommation qu'il ne doit plus en rester
+pour les autres. Mais assez plaisanté; sérieusement, je
+vous demande, je vous prie de venir rue Royale, n° 7,
+aussitôt que vous pourrez, de onze heures à midi. Il
+s'agit d'une affaire sérieuse que je ne peux vous expliquer
+ici, car j'ai dans ma voiture un personnage qui
+s'impatiente et que je dois ménager. Viendrez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je tâcherai.</p>
+
+<p>&mdash;Votre parole?</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y croyez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pas à la mienne; mais à la vôtre, c'est différent.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai tout ce que je pourrai.</p>
+
+<p>Je n'allai point le voir le lendemain, mais j'y allai le
+surlendemain, assez curieux, je l'avoue, de savoir ce
+qu'il y avait sous cette insistance.</p>
+
+<p>Arrivé rue Royale, on m'introduisit dans un très-bel
+appartement au premier étage, et je fus surpris du luxe
+de l'ameublement, car je croyais Poirier très-gêné dans
+ses affaires. Dans la salle à manger une riche vaisselle
+plate en exposition sur des dressoirs. Dans le salon, des
+bronzes de prix. Partout l'apparence de la fortune, ou
+tout au moins de l'aisance dorée.</p>
+
+<p>&mdash;Je parie que vous vous demandez si j'ai fait un héritage,
+dit Poirier en m'entraînant dans son cabinet; non,
+cher ami, mais j'ai fait quelques affaires; et d'ailleurs,
+si je puis vivre en Afrique en soldat, sous la tente, à Paris
+il me faut un certain confortable. Cependant, je suis devenu
+raisonnable. Autrefois, il me fallait 500,000 francs
+par an; aujourd'hui, 80,000 me suffisent très-bien. Mais
+ce n'est pas de moi qu'il s'agit, et je vous prie de croire
+que je ne vous ai pas demandé à venir me voir pour vous
+montrer que je n'habitais pas une mansarde. Si je n'avais
+craint de vous déranger auprès de monsieur votre père
+malade, vous auriez eu ma visite; je n'aurais pas attendu
+la vôtre. Vous savez que je suis votre ami, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>Il me tendit la main, puis continuant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez dû apprendre ma position auprès du
+prince. Le prince, qui n'a pas oublié que j'ai été un des
+premiers à me mettre à son service, alors qu'il arrivait
+en France isolé, sans que personne allât au-devant de
+lui, à un moment où ses quelques partisans dévoués en
+étaient réduits à se réunir chez un bottier du passage des
+Panoramas, le prince me témoigne une grande bienveillance
+dont j'ai résolu de vous faire profiter.</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cher ami, et cela ne doit pas vous surprendre,
+si vous vous rappelez ce que je vous ai dit autrefois en
+Afrique.</p>
+
+<p>En entendant cette singulière ouverture, je fus puni de
+ma curiosité, et je me dis qu'au lieu de venir rue Royale
+pour écouter les confidences de Poirier, j'aurais beaucoup
+mieux fait d'aller me promener pendant une heure
+aux Champ-Élysées.</p>
+
+<p>Mais je n'eus pas l'embarras de lui faire une réponse
+immédiate; car, au moment où j'arrangeais mes paroles
+dans ma tête, nous fûmes interrompus par un grand
+bruit qui se fit dans le salon: un brouhaha de voix, des
+portes qui se choquaient, des piétinements, tout le tapage
+d'une altercation et d'une lutte.</p>
+
+<p>Se levant vivement, Poirier passa dans le salon, et
+dans sa précipitation, il tira la porte avec tant de force,
+qu'après avoir frappé le chambranle, elle revint en arrière
+et resta entr'ouverte.</p>
+
+<p>&mdash;Je savais bien que je le verrais, cria une voix courroucée.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y avait pas besoin de faire tout ce tapage pour
+cela: je ne suis pas invisible, répliqua Poirier.</p>
+
+<p>&mdash;Si, monsieur, vous êtes invisible, puisque vous
+vous cachez; il y a trois heures que je suis ici et que je
+vous attends; vos domestiques ont voulu me renvoyer,
+mais je ne me suis pas laissé prendre à leurs mensonges.
+Tout à l'heure on a laissé entrer quelqu'un qu'on a fait
+passer par la salle à manger, tandis que j'étais dans le
+vestibule. Alors j'ai été certain que vous étiez ici, j'ai
+voulu arriver jusqu'à vous et j'y suis arrivé malgré tout,
+malgré vos domestiques, qui m'ont déchiré, dépouillé.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont eu grand tort, et je les blâme.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous savez, il ne faut pas me faire la scène de
+M. Dimanche; je la connais, j'ai vu jouer le <i>Festin de
+Pierre</i>, arrêtez les frais, pas besoin de faire l'aimable
+avec moi; je ne partirai pas séduit par vos manières; ce
+n'est pas des politesses qu'il me faut, c'est de l'argent.
+Oui ou non, en donnez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai déjà expliqué, la dernière fois que je
+vous ai vu, que j'étais tout disposé à vous payer, mais
+que je ne le pouvais pas en ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il y a trois mois.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous qu'il y ait trois mois?</p>
+
+<p>&mdash;Ne faites donc pas l'étonné; ce genre-là ne prend
+pas avec moi. Oui ou non, payez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui non, mais dans quelques jours.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-vous un à-compte?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous répète qu'aujourd'hui cela m'est impossible,
+je n'attendais pas votre visite; mais demain...</p>
+
+<p>&mdash;Je le connais, votre demain, il n'arrive jamais; il ne
+faut pas croire que les bourgeois d'aujourd'hui sont bêtes
+comme ceux d'autrefois; les débiteurs de votre genre
+ont fait leur éducation.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous venu chez moi pour me dire des insolences?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis venu aujourd'hui, comme je suis déjà venu
+cent fois, vous demander de l'argent et vous dire que, si
+vous ne payez pas, je vous poursuis à outrance.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez commencé.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien, je finis! et vous verrez que si adroit que
+vous soyez à manoeuvrer avec les huissiers, vous ne
+nous échapperez pas: il nous reste encore des moyens
+de vous atteindre que vous ne soupçonnez pas. Ne faites
+donc pas le méchant.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que si quelqu'un fait le méchant, ce
+n'est pas moi, c'est vous.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous que vous ne feriez pas damner un
+saint avec vos tours d'anguille qu'on ne peut pas
+saisir?</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez cependant joliment saisi, dit Poirier en
+riant.</p>
+
+<p>Mais le créancier ne se laissa pas désarmer par cette
+plaisanterie, et il reprit d'une voix que la colère faisait
+trembler:</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi, je n'ai jamais vu personne se moquer
+des gens comme vous, et je suis bien décidé à ne plus
+me laisser rouler. De remise en remise, j'ai attendu
+jusqu'au jour d'aujourd'hui, et maintenant vous êtes
+plus endetté que vous ne l'étiez il y a trois mois, comme
+dans trois mois vous le serez plus que vous ne l'êtes aujourd'hui.
+Je connais votre position mieux peut-être que
+vous ne la connaissez vous-même. Vos chevaux sont à
+Montel, vos voitures à Glorieux; depuis un an vous n'avez
+pas payé chez Durand, et depuis six mois chez Voisin;
+vous devez 30,000 francs chez Mellerio, 5,000 francs à
+votre tailleur...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe ce que je dois, si j'ai des ressources pour
+payer?</p>
+
+<p>&mdash;Mais où sont-elles, vos ressources? C'est là précisément
+ce que je demande: prouvez-moi que vous pourrez
+me payer dans six mois, dans un an, et j'attends. Allez-vous
+vous marier? c'est bien; avez-vous un héritage à
+recevoir? c'est bien. Mais non, vous n'avez rien, et il ne
+vous reste qu'à disparaître de Paris et à aller vous faire
+tuer en Afrique.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez?</p>
+
+<p>&mdash;Vous parlez de vos ressources.</p>
+
+<p>&mdash;Je parle de mes amis et des moyens que j'ai de
+vous payer prochainement, très-prochainement.</p>
+
+<p>&mdash;Vos amis, oui, parlons-en. Le président de la République,
+n'est-ce pas? C'est votre ami, je ne dis pas non,
+mais ce n'est pas lui qui payera vos dettes, puisqu'il ne
+paye pas les siennes. Depuis qu'il est président, il n'a pas
+payé ses fournisseurs; il doit à son boucher, à son fruitier;
+à son pharmacien, oui, à son pharmacien, c'est le
+mien, j'en suis sûr; il doit à tout le monde, et pour leur
+faire prendre patience il leur promet qu'ils seront nommés
+«fournisseurs de l'empereur» quand il sera empereur.
+Mais quand sera-t-il empereur? Est-ce que s'il
+pouvait donner de l'argent à ses amis, il laisserait vendre
+l'hôtel de M. de Morny?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne sera pas vendu.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas moins affiché judiciairement pour le
+moment, et celui-là est de ses amis, de ses bons amis,
+n'est-ce pas? Il est même mieux que ça, et pourtant on
+va le vendre.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, interrompit Poirier, je n'ai qu'un mot à
+dire: s'il ne vous satisfait pas, allez-vous-en; si, au
+contraire, il vous paraît raisonnable, pesez-le; c'est votre
+fortune que je vous offre; nous sommes aujourd'hui le
+25 novembre, accordez-moi jusqu'au 15 décembre, et
+je vous donne ma parole que le 16, à midi, je vous paye
+le quart de ce que je vous dois.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me payez 12,545 francs?</p>
+
+<p>&mdash;Le 16; maintenant, si cela ne vous convient pas
+ainsi, faites ce que vous voudrez; seulement, je vous
+préviens que votre obstination pourra vous coûter cher,
+très-cher.</p>
+
+<p>Le créancier se défendit encore pendant quelques instants,
+puis il finit par partir et Poirier revint dans le cabinet.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, cher ami, c'était un créancier à congédier,
+car j'ai encore quelques créanciers; reprenons
+notre entretien. Je disais que le prince était pour moi
+plein de bienveillance et que je vous offrais mon appui
+près de lui: je vous emmène donc à l'Élysée et je vous
+présente; le prince est très-sensible aux dévouements
+de la première heure, j'en suis un exemple.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie...</p>
+
+<p>&mdash;N'attendez pas que le succès ait fait la foule autour du
+prince, venez et prenez date pendant qu'il en est temps
+encore; plus tard, vous ne serez plus qu'un courtisan;
+aujourd'hui, vous serez un ami.</p>
+
+<p>&mdash;Ni maintenant, ni plus tard. Je vous suis reconnaissant
+de votre proposition, mais je ne puis l'accepter.</p>
+
+<p>&mdash;Ne soyez pas «belle âme,» mon cher Saint-Nérée,
+et réfléchissez que le prince va être maître de la France et
+qu'il serait absurde de ne pas profiter de l'occasion qui se
+présente.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ne parler que de la France, je ne vois pas la
+situation comme vous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous la voyez mal, le pays, c'est-à-dire la bourgeoisie,
+le peuple, le clergé, l'armée sont pour le
+prince.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez donc que Lamoricière, Changarnier,
+Bedeau sont pour le prince?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas des vieux généraux, mais des nouveaux:
+de Saint-Arnaud, Herbillon, Marulas, Forey,
+Cotte, Renault, Cornemuse, qui valent bien les anciens.
+Qu'est-ce que vous croyez avoir été faire en Kabylie?</p>
+
+<p>&mdash;Une promenade militaire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez été faire des généraux, c'est là une
+invention du commandant Fleury, qui est tout simplement
+admirable. Par ces nouveaux généraux que nous
+avons fait briller dans les journaux et qui nous sont dévoués,
+nous tenons l'armée. Allons, c'est dit, je vous
+emmène.</p>
+
+<p>Mais je me défendis de telle sorte que Poirier dut
+abandonner son projet; il était trop fin pour ne pas sentir
+que ma résistance serait invincible.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, mon cher ami, vous avez tort, mais je ne
+peux pas vous faire violence; seulement, souvenez-vous
+plus tard que j'ai voulu vous payer une dette et que
+vous n'avez pas voulu que je m'acquitte; quel malheur
+que tous les créanciers ne soient pas comme vous! Bien
+entendu, je reste votre débiteur; malheureusement, si
+vous réclamez votre dette plus tard, je ne serai plus dans
+des conditions aussi favorables pour m'en libérer.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XX</h3>
+
+
+<p>Depuis le 25 novembre, jour de ma visite chez Poirier,
+de terribles événements se sont passés,&mdash;terribles pour
+tous et pour moi particulièrement: j'ai perdu mon pauvre
+père et une révolution s'est accomplie.</p>
+
+<p>Maintenant il me faut reprendre mon récit où je l'ai
+interrompu et revenir en arrière, dans la douleur et dans
+la honte.</p>
+
+<p>J'étais sorti de chez Poirier profondément troublé.</p>
+
+<p>Hé quoi, cette expédition qu'on venait d'entreprendre
+dans la Kabylie n'avait été qu'un jeu! On avait provoqué
+les Kabyles qui vivaient tranquilles chez eux, on avait fait
+naître des motifs de querelles, et après avoir accusé ces
+malheureuses tribus de la province de Constantine de révolte,
+on s'était rué sur elles. Une forte colonne expéditionnaire
+avait été formée sous le commandement du
+général de Saint-Arnaud, qui n'était encore que général
+de brigade, et la guerre avait commencé.</p>
+
+<p>On avait fait tuer des Français; on avait massacré des
+Kabyles, brûlé, pillé, saccagé des pays pour que ce général
+de brigade pût devenir général de division d'abord,
+ministre de la guerre ensuite, et, enfin, instrument docile
+d'une révolte militaire. Les journaux trompés avaient
+célébré comme un triomphe, comme une gloire pour la
+France cette expédition qui, pour toute l'armée, n'avait
+été qu'une cavalcade; dans l'esprit du public, les vieux
+généraux africains Bedeau, Lamoricière, Changarnier,
+Cavaignac avaient été éclipsés par ce nouveau venu.
+Et celui qu'on avait été prendre ainsi pour en faire le rival
+d'honnêtes et braves soldats, au moyen d'une expédition
+de théâtre et d'articles de journaux, était un homme
+qui deux fois avait quitté l'armée dans des conditions dont
+on ne parlait que tout bas: ceux qui le connaissaient racontaient
+de lui des choses invraisemblables; il avait été
+comédien, disait-on, à Paris et à Londres, commis voyageur,
+maître d'armes en Angleterre; sa réputation était
+celle d'un aventurier.</p>
+
+<p>Roulant dans ma tête ce que Poirier venait de m'apprendre,
+je me laissai presque rassurer par ce choix de
+Saint-Arnaud. Pour qu'on eût été chercher celui-là, il
+fallait qu'on eût été bien certain d'avance du refus de
+tous les autres. L'armée n'était donc pas gagnée, comme
+on le disait, et il n'était pas à craindre qu'elle se laissât
+entraîner par ce général qu'elle connaissait. Était-il probable
+que d'honnêtes gens allaient se faire ses complices?
+La raison, l'honneur se refusaient à le croire.</p>
+
+<p>Alors lorsque, revenu près de mon père, je lui racontai
+ma visite à Poirier, il ne jugea pas les choses comme moi.</p>
+
+<p>&mdash;Tu parles de Saint-Arnaud général, me dit-il, mais
+maintenant c'est de Saint-Arnaud ministre qu'il s'agit, et
+tu dois être bien certain que les opinions ont changé sur
+son compte: le comédien, le maître d'armes, le geôlier
+de la duchesse de Berry ont disparu, et l'on ne voit plus
+en lui que le ministre de la guerre, c'est-à-dire le maître
+de l'avancement comme de la disponibilité. Je trouve, au
+contraire, que l'affaire est habilement combinée. On a
+mis à la tête de l'armée un homme sans scrupules, prêt à
+courir toutes les aventures, et je crains bien que l'armée
+ne le suive quels que soient les chemins par lesquels il
+voudra la conduire. L'obéissance passive n'est-elle pas
+votre première règle? Pour les prudents, pour les malins,
+pour ceux qui sont toujours disposés à passer du côté du
+plus habile ou du plus fort, l'obéissance passive sera un
+prétexte et une excuse. «Je suis soldat; je ne sais qu'une
+chose, obéir.» Vos anciens généraux ont eu grand tort
+d'abandonner l'armée pour la politique; aujourd'hui ils
+sont députés, diplomates, vice-président de l'Assemblée,
+ils seraient mieux à la tête de leurs régiments, où leur
+prestige et leur honnêteté auraient la puissance morale
+nécessaire pour retenir les indécis dans le devoir. Maintenant,
+on a fait de jeunes généraux, suivant l'expression
+du capitaine Poirier, et comme on a dû les choisir parmi
+les officiers dont on se croyait sûr, ce seront ces jeunes
+généraux qui entraîneront l'armée. Tout est si bien combiné
+qu'on peut fixer le jour précis où l'affaire aura produit
+ses fruits: il n'y a pas que le capitaine Poirier qui a
+dû prendre des échéances pour le 15 décembre. Veux-tu
+repartir ce soir pour Marseille?</p>
+
+<p>Je ne pouvais pas accepter cette proposition, que je
+refusai en tâchant de ne pas inquiéter mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Combien l'homme est fou de faire des combinaisons
+basées sur l'avenir! dit-il en continuant. Ainsi, quand
+tout jeune, tu as manifesté le désir d'être soldat, j'en ai
+été heureux. Et depuis, quand nous sommes restés longtemps
+séparés, et que je t'ai su exposé aux dangers et aux
+fatigues d'une campagne, je n'ai jamais regretté d'avoir
+cédé à ta vocation, parce que si j'étais tourmenté d'un
+côté, j'étais au moins rassuré d'un autre. Quand on a vu
+comme moi cinq ou six révolutions dans le cours de son
+existence, c'est un grand embarras que de choisir une
+position pour son fils: où trouver une place que le flot
+des révolutions n'atteigne pas? Ce n'est assurément pas
+dans la magistrature, ni dans l'administration, ni dans la
+diplomatie. J'avais cru que l'armée t'offrirait ce port
+tranquille où tu pourrais servir honnêtement ton pays
+sans avoir à t'inquiéter d'où venait le vent et surtout d'où
+il viendrait le lendemain. Mais voici que maintenant l'armée
+n'est plus à l'abri de la politique. Ceci est nouveau et
+il fallait l'ambition de ce prétendant besogneux pour introduire
+en France cette innovation. Jusqu'à présent on
+avait vu des gouvernements corrompre les députés, les
+magistrats, les membres du clergé, il était réservé à un
+Bonaparte de corrompre l'armée. Que deviendra-t-elle
+entre ses mains, et jusqu'où ne nous fera-t-il pas descendre?
+La royauté est morte, le clergé s'éteint, l'armée
+seule, au milieu des révolutions, était restée debout: elle
+aussi va s'effondrer.</p>
+
+<p>&mdash;Quelques généraux, quelques officiers ne font pas
+l'armée.</p>
+
+<p>&mdash;Garde ta foi, mon cher enfant; je ne dirai pas un
+mot pour l'ébranler; mais je ne peux pas la partager.</p>
+
+<p>Cette foi, autrefois ardente, était maintenant bien affaiblie,
+et c'était plutôt l'amour-propre professionnel qui
+protestait en moi que la conviction. Comme mon père,
+j'avais peur et, comme lui, j'étais désolé.</p>
+
+<p>Mais, si vives que fussent mes appréhensions patriotiques,
+elles durent s'effacer devant des craintes d'une
+autre nature plus immédiates et plus brutales.</p>
+
+<p>Le mieux qui s'était manifesté dans l'état de mon père,
+après mon arrivée à Paris, ne se continua point, et la
+maladie reprit bien vite son cours menaçant.</p>
+
+<p>Cette maladie était une anémie causée par des ulcérations
+de l'intestin, et, après l'avoir lentement et pas à pas
+amené à un état de faiblesse extrême, elle était arrivée
+maintenant à son dernier période. L'abattement moral
+qui avait un moment cédé à la joie de me revoir, avait
+redoublé et s'était compliqué d'une sorte de stupeur, qui
+pour n'être pas continuelle n'en était pas moins très-inquiétante
+dans ses accès capricieux. Les douleurs névralgiques
+étaient devenues intolérables. Enfin il était
+survenu de l'infiltration aux membres inférieurs.</p>
+
+<p>Parvenue à ce point, la maladie avait marché à une
+terminaison fatale avec une effrayante rapidité, et le vendredi
+soir, le médecin, après sa troisième visite dans la
+même journée, m'avait prévenu qu'il ne fallait plus conserver
+d'espérance.</p>
+
+<p>Bien que depuis deux jours j'eusse le sinistre pressentiment
+que ce coup allait me frapper d'un moment à
+l'autre, il m'atteignait si profondément qu'il me laissa
+durant quelques minutes anéanti, éperdu. Sous la parole
+nette et précise du médecin qui ne permettait plus le
+doute, il s'était fait en moi un déchirement,&mdash;une corde
+s'était cassée, et je m'étais senti tomber dans la vide.</p>
+
+<p>Cependant, comme je devais revenir immédiatement
+près de mon père pour ne pas l'inquiéter, j'avais fait
+effort pour me ressaisir, et j'étais rentré dans sa
+chambre.</p>
+
+<p>Mais je n'avais pas pu le tromper.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es bien pâle, me dit-il, tes mains tremblent, tes
+lèvres sont contractées, le docteur a parlé, n'est-ce pas?
+Hé bien, mon pauvre fils, il faut nous résigner tous deux;
+on ne lutte pas contre la mort.</p>
+
+<p>Je balbutiai quelques mots, mais j'étais incapable de
+me dominer.</p>
+
+<p>&mdash;Ne cache pas ta douleur, dit-il, soyons francs tous
+deux dans ce moment terrible et ne cherchons point
+mutuellement à nous tromper; puisque l'un et l'autre
+nous savons la vérité, passons librement les quelques
+heures qui nous restent à être ensemble. Mets-toi là bien
+en face de moi, dans la lumière, et laisse-moi te regarder.</p>
+
+<p>Puis, après un long moment de contemplation, pendant
+lequel ses yeux alanguis où déjà flottait la mort,
+restèrent fixés, attachés sur moi:</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu me rappelles ta mère! Oh! tu es bien
+son fils!</p>
+
+<p>Ce souvenir amollit sa résignation, et une larme coula
+sur sa joue amaigrie et décolorée. La voix, déjà faible et
+haletante, s'arrêta dans sa gorge, et, durant quelques
+minutes, nous restâmes l'un et l'autre silencieux.</p>
+
+<p>Il reprit le premier la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a une chose, dit-il, qui me pèse sur la conscience,
+et que j'ai souvent voulu traiter avec toi depuis
+que tu es ici. J'ai toujours reculé, pour ne point te peiner
+en parlant de notre séparation; mais maintenant ce scrupule
+n'est plus à observer. Je vais partir sans te laisser
+un sou de fortune à recueillir.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, ne parlons pas de cela en un pareil
+moment.</p>
+
+<p>&mdash;Parlons-en, au contraire, car cette pensée est pour
+moi lourde et douloureuse et ce me sera peut-être un
+soulagement de m'en expliquer avec toi. Tu sais par
+quelle série de circonstances malheureuses ma fortune et
+celle de ta mère ont passé en d'autres mains que les
+nôtres.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime mieux recueillir pour héritage le souvenir
+de votre désintéressement dans ces circonstances, que la
+fortune elle-même qu'il vous a coûté.</p>
+
+<p>&mdash;Je le pense; mais enfin le résultat matériel a été de
+me laisser sans autres ressources que ma pension de
+retraite et la rente viagère que me devaient nos cousins
+d'Angers, en tout dix mille francs par an. Avec la pension
+que j'ai eu le plaisir de te servir, avec mes dépenses
+personnelles, je n'ai point fait d'économies. Sans doute,
+j'aurais pu diminuer mes dépenses.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! père.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cela eût mieux valu et j'aurais un remords de
+moins aujourd'hui. Mais je ne l'ai pas fait; j'ai été entraîné
+chaque année, et pour excuse, je me suis dit que
+tu serais colonel et richement marié quand je te quitterais,
+et que les quelques mille francs amassés péniblement
+par ton père ne seraient rien pour toi. Je te quitte,
+tu n'es pas colonel, tu n'es pas marié, je ne t'ai rien
+amassé et c'est à peine si tu trouveras quelques centaines
+de francs dans ce tiroir. En tout autre temps cela ne serait
+pas bien grave; mais maintenant que va-t-il se passer?
+Pourras-tu rester soldat? Cette inquiétude me torture
+et m'empoisonne les derniers moments qui nous
+restent à passer ensemble. Ces questions sont terribles
+pour un mourant, et plus pour moi que pour tout autre
+peut-être, car j'ai toujours eu horreur de l'incertitude.
+Enfin, mon cher Guillaume, quoi qu'il arrive, n'hésite
+jamais entre ton devoir et ton intérêt. La misère est facile
+à porter quand notre conscience n'est pas chargée. Mon
+dernier mot, mon dernier conseil, ma dernière prière
+s'adressent à ta conscience; n'obéis qu'à elle seule, et
+quand tu seras dans une situation décisive, fais ce que tu
+dois; me le promets-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le jure.</p>
+
+<p>&mdash;Embrasse-moi.</p>
+
+<p>Il m'est impossible de faire le récit de ce qui se passa
+pendant les deux jours suivants. Je n'ai pas pu encore
+regarder le portrait de mon père. Je ne peux pas revenir
+en ce moment sur ces deux journées; peut-être plus
+tard le souvenir m'en sera-t-il supportable, aujourd'hui
+il m'exaspère.</p>
+
+<p>Mon père mourut le 1er décembre au moment où le
+jour se levait,&mdash;jour lugubre pour moi succédant à une
+nuit affreuse.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXI</h3>
+
+
+<p>Je n'ai jamais pu admettre l'usage qui nous fait abandonner
+nos morts à la garde d'étrangers.</p>
+
+<p>Qu'a donc la mort de si épouvantable en elle-même
+qu'elle nous fait fuir? Vivant, nous l'avons soigné, adoré;
+il n'est plus depuis quelques minutes à peine, son corps
+n'est pas encore refroidi, et nous nous éloignons.</p>
+
+<p>Ces yeux ne voient plus, ces lèvres ne parlent plus, et
+cependant de ce cadavre sort une voix mystérieuse qu'il
+est bon pour notre âme d'entendre et de comprendre.
+C'est un dernier et suprême entretien dont le souvenir se
+conserve toujours vivace au fond du coeur.</p>
+
+<p>Je veillai donc mon père.</p>
+
+<p>Mais, dérangé à chaque instant pendant la journée par
+ces mille soins que les convenances de la mort commandent,
+je fus bien peu maître de ma pensée.</p>
+
+<p>La nuit seulement je me trouvai tout à fait seul avec ce
+pauvre père qui m'avait tant aimé. Je m'assis dans le
+fauteuil sur lequel il était resté étendu pendant sa maladie,
+et je me mis à lire la série des lettres que je lui
+avais écrites depuis le jour où j'avais su tenir une plume
+entre mes doigts d'enfant. Ces lettres avaient été classées
+par lui et serrées soigneusement dans un bureau où je
+les avais trouvées.</p>
+
+<p>Pendant les premières années, elles étaient rares; car
+alors nous ne nous étions pour ainsi dire pas quittés, et
+je n'avais eu que quelques occasions de lui écrire pendant
+de courtes absences qu'il faisait de temps en temps.
+Mais à mesure que j'avais grandi, les séparations étaient
+devenues plus fréquentes, puis enfin était arrivé le moment
+où la vie militaire m'avait enlevé loin de Paris, et
+alors les lettres s'étaient succédé longues et suivies.</p>
+
+<p>C'était l'histoire complète de notre vie à tous deux, de
+la sienne autant que de la mienne; elles parlaient de lui
+autant que de moi, n'étant point seulement un récit, un
+journal de ce que je faisais ou de ce qui m'arrivait, mais
+étant encore, étant surtout des réponses à ce qu'il me
+disait, des remercîments pour sa sollicitude et ses témoignages
+de tendresse.</p>
+
+<p>Aussi, en les lisant dans le silence de la nuit, me semblait-il
+parfois que je m'entretenais véritablement avec
+lui. La mort était une illusion, le corps que je voyais
+étendu sur sa couche funèbre n'était point un cadavre et
+la réalité était que nous étions ensemble l'un près de
+l'autre, unis dans une même pensée.</p>
+
+<p>Alors les lettres tombaient de mes mains sur la table
+et, pendant de longs instants, je restais perdu dans le
+passé, me le rappelant pas à pas, le vivant par le souvenir.
+L'heure qui sonnait à une horloge, le roulement
+d'une voiture sur le pavé de la rue, le craquement d'un
+meuble ou d'une boiserie, un bruit mystérieux, me ramenaient
+brusquement dans la douloureuse réalité. Hélas!
+la mort n'était pas une illusion, c'était le rêve qui en
+était une.</p>
+
+<p>Vers le matin, je ne sais trop quelle heure il pouvait
+être, mais c'était le matin, car le froid se faisait sentir;
+Félix entra doucement dans la chambre. Lui aussi avait
+voulu veiller et il était resté dans la pièce voisine.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne voudrais pas vous troubler, me dit-il, mais il
+se passe quelque chose d'extraordinaire dans la rue.</p>
+
+<p>&mdash;Que m'importe la rue?</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas entendu des bruits de pas sur la
+trottoir?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien entendu, laisse-moi, je te prie.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'ai entendu ces bruits et j'ai regardé par la
+fenêtre de la salle à manger; j'ai vu des agents de police
+passer et repasser; il y en a aussi d'autres au coin de la
+rue du Bac; ils ont l'air de vouloir se cacher. C'est la
+Révolution.</p>
+
+<p>J'étais peu disposé à me laisser distraire de mes tristes
+pensées; cependant, cette insistance de Félix m'amena à
+la fenêtre de la salle à manger, et à la lueur des becs
+de gaz, je vis en effet des groupes sombres qui paraissaient
+postés en observation. Bien qu'ils fussent cachés
+dans l'ombre, on pouvait reconnaître des sergents de
+ville. Plusieurs levèrent la tête vers notre fenêtre éclairée.
+Au coin de la rue du Bac, un afficheur était occupé à
+coller de grands placards dont la blancheur brillait sous
+la lumière du gaz.</p>
+
+<p>Il était certain que ces agents étaient placés là, dans
+cette rue tranquille, pour accomplir quelque besogne
+mystérieuse.</p>
+
+<p>Mais laquelle? je n'avais pas l'esprit en état d'examiner
+cette question. Je rentrai dans la chambre et repris ma
+place près de mon père.</p>
+
+<p>Au bout d'un certain temps Félix revint de nouveau,
+et comme je faisais un geste d'impatience pour le renvoyer,
+il insista.</p>
+
+<p>&mdash;On assassine le général Bedeau, dit-il, ils sont entrés
+dans la maison.</p>
+
+<p>En effet, on entendait un tumulte dans l'escalier, un
+bruit de pas précipités et des éclats de voix.</p>
+
+<p>Assassiner le général Bedeau! Mon premier mouvement
+fut de me lever précipitamment et de courir sur le
+palier. Mais je n'avais pas fait cinq pas que la réflexion
+m'arrêta. C'était folie. Des agents de police ne pouvaient
+pas s'être introduits dans la maison pour porter la main
+sur un homme comme le général. Félix était affolé par la
+peur.</p>
+
+<p>Mais le tapage qui retentissait dans l'escalier avait
+redoublé. J'ouvris la porte du palier.</p>
+
+<p>&mdash;A la trahison! criait une voix forte.</p>
+
+<p>Puis, en même temps, on entendait des piétinements,
+des fracas de portes, le tumulte d'une troupe d'hommes,
+tout le bruit d'une lutte.</p>
+
+<p>Je descendis vivement. D'autres locataires de la maison
+étaient sortis comme moi; plusieurs portaient des
+lampes et des bougies qui éclairaient l'escalier.</p>
+
+<p>&mdash;Oserez-vous arracher d'ici, comme un malfaiteur,
+le général Bedeau, vice-président de l'Assemblée, dit le
+général aux agents qui l'entouraient?</p>
+
+<p>A ce moment le commissaire de police, qui était à la
+tête des agents, se jeta sur le général et le saisit au
+collet.</p>
+
+<p>Les agents suivirent l'exemple qui leur était donné par
+leur chef et, se ruant sur le général, le saisissant aux
+bras, le tirant, le poussant, l'entraînèrent au bas de l'escalier
+avec cette rapidité brutale que connaissent seulement
+ceux qui ont vu opérer la police.</p>
+
+<p>&mdash;A moi! à moi! criait le général.</p>
+
+<p>Descendant rapidement derrière les agents, j'étais
+arrivé aux dernières marches de l'escalier comme ils
+s'engageaient sous le vestibule, je voulus m'élancer au
+secours du général, mais deux agents se jetèrent devant
+moi et me barrèrent le passage.</p>
+
+<p>&mdash;A l'aide! criait le général, se débattant toujours, à
+moi, à moi, je suis le général Bedeau.</p>
+
+<p>&mdash;Mettez-lui donc un bâillon, cria une voix.</p>
+
+<p>Les agents m'avaient saisi chacun par un bras, je voulus
+me dégager, mais ils étaient vigoureux, et je ne pus
+me débarrasser de leur étreinte.</p>
+
+<p>&mdash;Ne bougez donc pas, dit l'un d'eux, ou l'on vous
+enlève aussi.</p>
+
+<p>Le général et le groupe qui l'entraînait étaient arrivés
+dans la rue, et l'on entendait toujours la voix du général,
+s'adressant sans doute aux passants qui s'étaient arrêtés.</p>
+
+<p>&mdash;Au secours, citoyens! on arrête le vice-président de
+l'Assemblée; je suis le général Bedeau.</p>
+
+<p>Je parvins à me dégager en repoussant l'un des agents
+et en traînant l'autre avec moi.</p>
+
+<p>Mais comme j'arrivais sous le vestibule, la porte de la
+rue se referma avec violence et en même temps on entendit
+une voiture qui partait au galop.</p>
+
+<p>Il était trop tard, le général était enlevé. Mes deux
+agents s'étaient jetés de nouveau sur moi. En entendant
+ce bruit, ils me lâchèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Ça se retrouvera, dit l'un d'eux en me montrant le
+poing.</p>
+
+<p>Puis, comme ils avaient d'autre besogne pressée, ils
+se firent ouvrir la porte, et s'en allèrent sans m'emmener
+avec eux.</p>
+
+<p>Je remontai l'escalier, et, en arrivant sur le palier de
+l'appartement du général, je trouvai le domestique de
+celui-ci qui se lamentait au milieu d'un groupe de
+curieux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ma faute, disait-il, faut-il que je sois maladroit!
+quand le commissaire a sonné, je l'ai pris pour
+M. Valette, le secrétaire de la présidence de l'Assemblée,
+et je l'ai conduit à la chambre du général. Ils vont le
+fusiller. Ah! mon Dieu! c'est moi, c'est moi!</p>
+
+<p>Ainsi le coup d'État s'accomplissait par la police, et
+c'était en faisant arrêter les représentants chez eux que
+Louis-Napoléon voulait prendre le pouvoir.</p>
+
+<p>En réfléchissant un moment, j'eus un soupir de soulagement
+égoïste: l'armée ne se faisait pas la complice de
+Louis-Napoléon; l'honneur au moins était sauf.</p>
+
+<p>Le recueillement et la douleur sans émotions étrangères
+n'étaient plus possibles; les bruits de la rue montaient
+jusque dans cette chambre funèbre où la lumière
+du jour ne pénétrait pas.</p>
+
+<p>A chaque instant les nouvelles arrivaient jusqu'à moi
+quoi que je fisse pour me boucher les oreilles. On avait
+arrêté les questeurs de l'Assemblée. Le palais Bourbon
+était gardé par les troupes. Les soldats encombraient les
+quais et les places.</p>
+
+<p>Il n'y avait plus d'illusion à se faire: l'armée prêtait
+son appui au coup d'État, ou tout au moins une partie
+de l'armée; quelques régiments gagnés à l'avance, sans
+doute.</p>
+
+<p>L'enterrement avait été fixé à onze heures. Pourrait-il
+se faire au milieu de cette révolution? La fusillade n'allait-elle
+pas éclater d'un moment à l'autre, et les barricades
+n'allaient-elles pas se dresser au coin de chaque
+rue?</p>
+
+<p>L'arrivée des employés des pompes funèbres redoubla
+mon trouble: leurs paroles étaient contradictoires; tout
+était tranquille; au contraire on se battait dans le faubourg
+Saint-Antoine, à l'Hôtel de ville.</p>
+
+<p>Je ne savais à quel parti m'arrêter; la venue de deux
+amis de mon père ne me tira pas d'angoisse, et il me fallut
+tenir conseil avec eux pour savoir si nous ne devions pas
+différer l'enterrement. L'un, M. le marquis de Planfoy,
+voulait qu'il eût lieu immédiatement; l'autre, M. d'Aray,
+voulait qu'il fût retardé, et je dus discuter avec eux,
+écouter leurs raisons, prendre une décision et tout cela
+dans cette chambre où depuis deux jours nous n'osions
+pas parler haut.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu exposer le corps de ton père à servir de
+barricade? disait M. d'Aray. Paris tout entier est soulevé.
+Je viens de traverser la place de l'École-de-Médecine
+et j'ai trouvé un rassemblement considérable formé
+par les jeunes gens des écoles. Il est vrai que ce rassemblement,
+chargé par les gardes municipaux à cheval, a été
+dissipé, mais il va se reformer; la lutte va s'engager, si
+elle n'est pas commencée.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi je vous affirme, dit M. de Planfoy, qu'il n'y
+aura rien au moins pour le moment. Je viens de traverser
+les Champs-Élysées et la place de la Concorde; j'ai vu
+Louis-Napoléon à la tête d'un nombreux état-major
+passer devant les troupes qui l'acclament, et qui sont si
+bien disposées en sa faveur, qu'il leur fait crier ce qu'il
+veut; ainsi, devant le palais de l'Assemblée, les gendarmes
+ayant crié «Vive l'empereur!» il a fait répondre
+«Vive la République!» par les cuirassiers de son escorte.
+Avant de tenter une résistance, on réfléchira. Les généraux
+africains et les chefs de l'Assemblée sont arrêtés; il
+y a cinquante ou soixante mille hommes de troupes dévoués
+à Louis-Napoléon dans Paris, et le peuple ne bouge
+pas; il lit les affiches avec plus de curiosité que de colère;
+et comme on lui dit qu'il s'agit de défendre la République
+contre l'Assemblée, qui voulait la renverser, il le
+croit ou il feint de le croire. On lui rend le suffrage universel,
+on met à la porte la majorité royaliste, il ne voit
+pas plus loin. La bourgeoisie et les gens intelligents comprennent
+mieux ce qui se passe, mais ce n'est pas la bourgeoisie
+qui fait les barricades. La garde nationale ne
+bouge pas, nulle part je n'ai entendu battre le rappel.
+S'il y a résistance, ce ne sera pas aujourd'hui, on est indigné,
+mais on est encore plus désorienté, car on n'avait
+rien prévu, rien organisé en vue de ce coup d'État
+que tout le monde attendait. Demain on se retrouvera:
+on tentera peut-être quelque chose, mais il sera trop
+tard; Louis-Napoléon sauvera facilement la société et
+l'empire n'en sera que plus solidement établi. Je t'engage,
+mon pauvre Guillaume, à ne pas différer cette triste cérémonie.</p>
+
+<p>M. d'Aray est timide, M. de Planfoy est au contraire
+résolu; il a été représentant à la Constituante, il a le sentiment
+des choses politiques, j'eus confiance en lui et me
+rangeai de son côté.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXII</h3>
+
+
+<p>Mon père, dans nos derniers entretiens, m'avait donné
+ses instructions pour son enterrement et m'avait demandé
+d'observer strictement sa volonté.</p>
+
+<p>Il avait toujours eu horreur de la représentation, et il
+trouvait que les funérailles, telles qu'on les pratique dans
+notre monde, sont une comédie au bénéfice des vivants,
+bien plus qu'un hommage rendu à la mémoire des morts.</p>
+
+<p>Partant de ces idées qui, chez lui, étaient rigoureuses,
+il avait arrêté la liste des personnes que je devrais inviter
+à son convoi, non par une lettre banale imprimée suivant
+la formule, mais par un billet écrit de ma main.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas qu'on m'accuse d'être une cause de
+dérangement, m'avait-il dit, et je ne veux pas non plus
+que ceux qui me suivront jusqu'au cimetière, trouvent
+dans cette promenade un prétexte à causerie. Je ne veux
+derrière moi, près de toi, que des amis dont le chagrin
+soit en harmonie avec ta douleur. Aussi, comme les véritables
+amis sont rares, la liste que je vais te dicter ne
+comprendra que dix amis sincères et dévoués.</p>
+
+<p>Je m'étais religieusement conformé à ces recommandations,
+et je n'avais de mon côté invité personne. Ce
+n'était pas d'un témoignage de sympathie donné à ma
+personne qu'il s'agissait, mais d'un hommage rendu à
+mon père.</p>
+
+<p>A onze heures précises, huit des dix amis qui avaient
+été prévenus étaient arrivés; les deux qui manquaient
+ne viendraient pas, ayant été arrêtés le matin et conduits
+à Mazas.</p>
+
+<p>Quand je fus dans la rue derrière le char, mon coeur
+se serra sous le coup d'une horrible appréhension:
+pourrions-nous aller jusqu'au Père-Lachaise et traverser
+ainsi tout Paris, les abords de l'Hôtel de ville, la place
+de la Bastille, le faubourg Saint-Antoine? Le souvenir
+des paroles de M. d'Aray m'était revenu, il s'était imposé
+à mon esprit, et je voyais partout des barricades: on
+nous arrêtait; on renversait le char; on jetait le cercueil
+au milieu des pavés; la lutte s'engageait, c'était une
+hallucination horrible.</p>
+
+<p>Je regardai autour de moi. Je fus surpris de trouver à
+la rue son aspect accoutumé; les magasins étaient
+ouverts, les passants circulaient, les voitures couraient,
+c'était le Paris de tous les jours; je me rassurai, M. de
+Planfoy avait raison. Mais par un sentiment contradictoire
+que je ne m'explique pas, je fus indigné de ce calme
+qui m'était cependant si favorable. Hé quoi! c'était ainsi
+qu'on acceptait cette révolution militaire! personne
+n'avait le courage de protester contre cet attentat!</p>
+
+<p>Mais à regarder plus attentivement, il me sembla que
+ce calme était plus apparent que réel: il y avait des
+groupes sur les trottoirs, dans lesquels on causait avec
+animation; au coin des rues on lisait les proclamations
+en gesticulant. Et d'ailleurs nous étions dans le faubourg
+Saint-Germain, et ce n'est pas le quartier des résistances
+populaires; il faudrait voir quand nous approcherions
+des faubourgs.</p>
+
+<p>Et j'avais la tête si troublée, si faible, qu'après m'être
+rassuré sans raison, je retombai dans mes craintes sans
+que rien qu'une appréhension vague justifiât ces craintes.</p>
+
+<p>Le calme de l'église apaisa ces mouvements contradictoires
+qui me poussaient d'un extrême à l'autre. Je
+pus revenir à mes pensées. Je n'eus plus que mon père
+présent devant les yeux, mon père qui m'allait être enlevé
+pour jamais.</p>
+
+<p>Elle était pleine de silence, cette église, et de recueillement.
+Soit que les troubles du dehors n'eussent point
+pénétré sous ses voûtes, soit qu'ils n'eussent point
+touché l'âme de ses prêtres, les offices s'y célébraient
+comme à l'ordinaire. Les chantres psalmodiaient, l'orgue
+chantait, et au pied des piliers, dans les chapelles sombres,
+il y avait des femmes qui priaient.</p>
+
+<p>Sans la présence d'un horrible maître des cérémonies
+qui tournait et retournait autour de moi, me saluant,
+me faisant des révérences et des signes mystérieux, j'aurais
+pu m'absorber dans ma douleur. Mais ce figurant
+ridicule me rejetait à chaque instant dans la réalité, et
+quand dans une génuflexion il ramenait les plis de son
+manteau, il me semblait qu'il m'ouvrait un jour sur la
+rue,&mdash;ses émotions et ses troubles.</p>
+
+<p>Il fallut enfin quitter l'église et reprendre ma place
+derrière le char en nous dirigeant vers le Père-Lachaise.</p>
+
+<p>Avec quelle anxiété je regardais devant moi! A me
+voir, les passants devaient se dire que j'avais une singulière
+contenance. Et, de fait, à chaque instant, je me
+penchais à droite ou à gauche pour regarder au loin, si
+quelque obstacle n'allait pas nous barrer le passage.</p>
+
+<p>Jusqu'aux quais je trouvai l'apparence du calme que
+j'avais déjà remarquée; mais en arrivant à un pont, je
+ne sais plus lequel, un corps de troupe nous arrêta. Les
+soldats, l'arme au pied, obstruaient le passage; les tambours
+étaient assis sur leurs caisses, mangeant et buvant;
+les officiers, réunis en groupe, causaient et riaient.</p>
+
+<p>La chaleur de l'indignation me monta au visage:
+c'étaient là mes camarades, mes compagnons d'armes;
+ils riaient.</p>
+
+<p>La troupe s'ouvrit pour laisser passer notre cortége et
+jusqu'au cimetière notre route se continua sans incident.
+Partout dans les rues populeuses, dans les places, dans
+les faubourgs l'ordre et le calme des jours ordinaires.</p>
+
+<p>Ce que fut la fin de cette lugubre cérémonie, je
+demande à ne pas le raconter; je sens là-dessus comme
+les anciens, il est de certaines choses qu'il ne faut pas
+nommer et dont il ne faut pas parler; c'est bien assez
+d'en garder le souvenir, un souvenir tenace que toutes
+les joies de la terre n'effaceront jamais.</p>
+
+<p>Lorsque tout fut fini, je sentis un bras se passer sous
+le mien, c'était celui de M. de Planfoy.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, dit-il, que veux-tu faire, où veux-tu
+aller?</p>
+
+<p>&mdash;Rentrer dans la maison de mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je vais aller avec toi et nous nous en retournerons,
+à pied.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous demeurez rue de Rouilly.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe? je te reconduirai, il y a des moments
+où il est bon de marcher pour user la fièvre et abattre sa
+force corporelle.</p>
+
+<p>Nous nous mîmes en route à travers les tombes. Au
+tournant du chemin, Paris nous apparut couché dans la
+brume. Tous deux, d'un même mouvement, nous nous
+arrêtâmes.</p>
+
+<p>De cette ville immense étalée à nos pieds, il ne s'échappait
+pas un murmure qui fût le signe d'une émotion populaire.
+Les cheminées des usines lançaient dans le ciel gris
+leurs colonnes de fumée. On travaillait.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant, dit M. de Planfoy, il vient de s'accomplir
+une révolution autrement grave que celle que voulait
+tenter Charles X. Les temps sont changés.</p>
+
+<p>Nous descendions la rue de la Roquette. En approchant
+de la Bastille, M. de Planfoy fut salué par deux personnes
+qui l'abordèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit l'une de ces personnes, vous voyez où
+nous ont conduits les folies de la majorité.</p>
+
+<p>Et ils se mirent à parler tous trois des événements qui
+s'accomplissaient: des arrestations de la nuit, de l'appui
+de l'armée, de l'apathie du peuple. Je compris que
+c'étaient deux membres de l'Assemblée appartenant au
+parti républicain. Nous arrivions sur la place de la Bastille.
+Devant nous un groupe assez compacte était massé
+sur la voûte du canal.</p>
+
+<p>&mdash;L'apathie du peuple n'est pas ce que vous croyez,
+dit l'un des représentants; le peuple est trompé, mais
+déjà il comprend la vérité de la situation. Vous voyez
+qu'il se rassemble et s'émeut. Je vais parler à ces gens;
+ils m'écouteront. C'est en divisant la résistance que nous
+épuiserons les troupes. Il suffit d'un centre de résistance
+pour organiser une défense formidable. Si le faubourg se
+soulève, des quatre coins de Paris on viendra se joindre
+à nous.</p>
+
+<p>Disant cela, il prit les devants et s'approcha du groupe.</p>
+
+<p>Mais ce n'était point le souci de la chose publique et de
+la patrie qui l'avait formé: deux saltimbanques en maillot
+se promenaient gravement pendant qu'un paillasse faisait
+la parade, demandant «quatre sous encore, seulement
+quatre pauvres petits sous, avant de commencer.»</p>
+
+<p>Le représentant ne se découragea point, et s'adressant
+d'une voix ferme à ces badauds, il leur adressa quelques
+paroles vigoureuses et faites pour les toucher.</p>
+
+<p>Mais une voix au timbre perçant et criard couvrit la
+sienne.</p>
+
+<p>&mdash;Vas-tu te taire, hein? disait cette voix, tu empêches
+la parade; si tu veux enfoncer le pitre, commence par
+être plus drôle que lui.</p>
+
+<p>Nous nous éloignâmes.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà l'attitude du peuple, dit M. de Planfoy. Avais-je
+tort ce matin? Il considère que tout cela ne le touche
+pas, et que c'est une querelle entre les bonapartistes et
+les monarchistes dans laquelle il n'a rien à faire. Et puis
+il n'est peut-être pas fâché de voir écraser la bourgeoisie,
+qui l'a battu aux journées de Juin.</p>
+
+<p>Dans la rue Saint-Antoine, à l'Hôtel de ville, il n'y
+avait pas plus d'émotion que sur la place de la Bastille.
+Décidément, les Parisiens acceptaient le coup d'État qui
+se bornerait à l'arrestation de quelques représentants.</p>
+
+<p>Çà et là seulement on rencontrait des rassemblements
+de troupes qui attendaient.</p>
+
+<p>Comme nous arrivions dans la rue de l'Université,
+nous aperçûmes une foule compacte et un spectacle que
+je n'oublierai jamais s'offrit à mes yeux.</p>
+
+<p>Un long cortége descendait la rue. En tête marchaient
+le général Forey et le capitaine Schmitz, son aide de
+camp; puis venait une colonne de troupes, puis après
+cette troupe, entre deux haies de soldats, plus de deux
+cents prisonniers.</p>
+
+<p>Ces prisonniers étaient les représentants à l'Assemblée
+nationale, qu'on venait d'arrêter à la mairie du 10e arrondissement;
+à leur tête marchait leur président, qu'un
+agent de police tenait au collet.</p>
+
+<p>Le passage de ces députés, conduits entre des soldats
+comme des malfaiteurs, provoquait quelques cris de:
+«Vive l'Assemblée,» mais en général il y avait plus d'étonnement
+dans la foule que d'indignation. Et comme
+M. de Planfoy demandait à un boutiquier où se rendait
+ce cortége:</p>
+
+<p>&mdash;A la caserne du quai d'Orsay, dit-il; mais vous comprenez
+bien, tout ça c'est pour la farce.</p>
+
+<p>En rentrant dans l'appartement de mon père, je me
+laissai tomber sur une chaise, j'étais anéanti, écoeuré.</p>
+
+<p>Une lettre qu'on me remit ne me tira point de cette
+prostration. Elle était de Clotilde, cependant. Mais j'étais
+dans une crise de découragement où l'on est insensible à
+toute espérance. D'ailleurs, les plaisanteries, les bavardages
+gais et légers de cette lettre, les paroles de coquetterie
+qu'elle contenait n'étaient pas en rapport avec ma
+situation présente, et elle me blessait plus qu'elle ne me
+soulageait.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas retourner à Marseille? me demanda M. de
+Planfoy après un long temps de silence.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ce soir, et je partirais tout de suite, si je n'avais
+auparavant à remettre à quelques personnes des
+papiers importants dont mon père était le dépositaire:
+c'est un soin dont il m'a chargé et qu'il m'a recommandé
+vivement. Ces papiers ont, je suppose, une importance
+politique.</p>
+
+<p>&mdash;Alors hâte-toi, car nous entrons dans une période
+où il faudra ne pas se compromettre. Louis-Napoléon a
+débuté par le ridicule et il voudra sans doute effacer
+cette impression première par la terreur. Si tu ne peux
+remettre ces papiers à ceux qui en sont propriétaires, et
+si tu veux me les confier, je te remplacerai. Je te voudrais
+à ton régiment.</p>
+
+<p>&mdash;Je dois d'abord essayer d'accomplir ce que mon
+père m'a demandé; si je ne peux pas réussir, j'aurai
+ensuite recours à vous, car il m'est impossible de rester
+à Paris en ce moment. Je voudrais être à Marseille, et
+pourtant je tremble de savoir ce qui s'y passe. Qui sait
+si mon régiment n'a pas fait comme l'armée de Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Si tu as besoin de moi, je rentrerai ce soir vers
+onze heures, et je sortirai demain à huit heures.</p>
+
+<p>Il m'embrassa tendrement en me serrant à plusieurs
+reprises dans ses bras, et je restai seul.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXIII</h3>
+
+
+<p>Il était trois heures: le train que je voulais prendre
+partait à huit heures du soir, je n'avais donc que très
+peu de temps à moi pour porter ces papiers à leurs
+adresses; je me mis en route aussitôt.</p>
+
+<p>J'avais quatre courses à faire; dans le quartier de
+l'Observatoire, aux Champs-Élysées, dans la Chaussée-d'Antin
+et rue du Rocher.</p>
+
+<p>Je commençai par l'Observatoire et l'accueil qu'on me
+fit n'était pas de nature à m'encourager à persister dans
+l'accomplissement de ma mission.</p>
+
+<p>La personne que j'allais chercher habite une de ces
+maisons assez nombreuses dans ce quartier qui participent
+à la fois de la maison de santé, de l'hôtel meublé
+et du couvent. Elle me reçut tout d'abord avec une
+grande affabilité et me parla de mon père en termes
+sympathiques, mais quand je lui tendis la liasse de
+papiers qui portait son nom, elle changea brusquement
+de physionomie, l'affabilité fut remplacée par la dureté,
+le calme par l'inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, dit-elle, en me prenant vivement la
+liasse des mains, c'est pour me remettre ces lettres insignifiantes
+que vous vous êtes exposé à parcourir Paris
+un jour de révolution?</p>
+
+<p>&mdash;Mon père m'avait chargé de remettre ce paquet
+entre vos mains, et comme je pars ce soir pour rejoindre
+mon régiment, je ne pouvais pas choisir un autre jour.
+Au reste je n'ai couru aucun danger.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez couru celui d'être arrêté, fouillé, et bien
+que ces lettres n'aient aucune importance....</p>
+
+<p>&mdash;J'ai cru, à la façon dont mon père me les recommandait,
+qu'elles avaient un intérêt pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Aucun; cependant, en ces temps de révolution, il
+eût été mauvais qu'elles tombassent aux mains de personnes
+étrangères qui eussent pu les interpréter faussement.</p>
+
+<p>Bien que ces lettres n'eussent aucun intérêt, aucune
+importance comme on me le disait, on les comptait cependant
+attentivement et on les examinait.</p>
+
+<p>&mdash;Il eût fallu que je fusse tué, dis-je avec une certaine
+raideur.</p>
+
+<p>&mdash;Ou simplement arrêté, et les deux étaient possibles,
+cher monsieur; tandis qu'en gardant ces papiers chez
+vous, vous supprimiez tout danger, surtout en déchirant
+l'enveloppe qui porte mon nom. Monsieur votre père
+était assurément un homme auquel on pouvait se fier en
+toute confiance, mais peut-être portait-il la précaution
+jusqu'à l'extrême.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père n'avait souci que de son devoir.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, c'est ce que je veux dire; seulement il
+y a des moments pour faire son devoir.</p>
+
+<p>Je me levai vivement.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais été peiné que pour une liasse de documents
+insignifiants, vous vous fussiez trouvé pris dans
+des... complications désagréables, pour vous d'abord et
+aussi pour ceux qui se seraient trouvés entraînés avec
+vous, innocemment.</p>
+
+<p>Ce fut tout mon remercîment, et je me retirai sans
+répondre aux génuflexions et aux pas glissés qui accompagnèrent
+ma sortie. A la Chaussée-d'Antin, l'accueil fut
+tout autre, et quand je tendis mon paquet cacheté, on me
+l'arracha des mains plutôt qu'on ne me le prit.</p>
+
+<p>&mdash;Votre père était un bien brave homme, et vous,
+capitaine, vous êtes son digne fils; votre main, je vous
+prie, que je la serre avec reconnaissance.</p>
+
+<p>Je tendis ma main.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà les hommes qu'on regrette; il a pensé à vous
+charger de ces papiers, ce cher comte. J'aurais voulu le
+voir. Quand j'ai appris sa maladie, j'ai eu l'idée d'aller
+lui rendre visite, mais on ne fait pas ce qu'on veut. Nous
+vivons dans un temps bizarre où il faut être prudent;
+cette nouvelle révolution est la preuve qu'il faut être prêt
+à tout et ne pas encombrer sa route à l'avance. Cette démarche
+auprès de moi n'est pas la seule dont vous avez
+été chargé, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Mon père s'est vu mourir, et il a pu prendre toutes
+ses dispositions.</p>
+
+<p>&mdash;C'était un homme précieux, en qui l'on pouvait se
+fier entièrement; il a eu bien des secrets entre les mains.
+Si jamais je puis vous être utile, je vous donne ma
+parole que je serai heureux de m'employer pour vous.
+Venez me voir. On va avoir besoin de moi, et en attendant
+que les choses aient repris leur cours naturel et
+légitime, ce que je souhaite aussi vivement que pouvait
+le souhaiter votre pauvre père, je pourrai peut-être rendre
+quelques services à mes amis. Croyez que vous êtes
+du nombre. Au revoir, mon cher capitaine. Soyez prudent,
+ne vous exposez pas; demain, la ville sera probablement
+en feu.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, je serai à Lyon.</p>
+
+<p>&mdash;A Lyon. Ah! tant mieux.</p>
+
+<p>Le paquet que j'avais à remettre rue du Rocher portait
+le nom d'une dame que j'avais entendu prononcer chez
+mon père, quand j'étais jeune. Il était beaucoup plus
+volumineux que les trois autres, et au toucher, il paraissait
+renfermer autre chose que des lettres,&mdash;une boîte,
+un étui.</p>
+
+<p>On me fit entrer dans un salon où se trouvaient deux
+femmes, une vieille et une jeune; la vieille parée comme
+pour un grand jour de grande réception, la jeune remarquablement
+belle.</p>
+
+<p>Ce fut la vieille dame qui m'adressa la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes le fils du comte de Saint-Nérée? dit-elle
+en regardant ma carte avec un lorgnon.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame.</p>
+
+<p>Elle releva les yeux et me regarda:</p>
+
+<p>&mdash;En deuil! Ah! mon Dieu!</p>
+
+<p>J'étais en effet en noir, le costume avec lequel j'avais
+suivi l'enterrement.</p>
+
+<p>&mdash;Odette, laisse-nous, je te prie, dit la vieille dame.</p>
+
+<p>Puis quand nous fûmes seuls:</p>
+
+<p>&mdash;Votre père? dit-elle.</p>
+
+<p>Je baissai la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu, s'écria-t-elle, c'est affreux.</p>
+
+<p>Et, s'asseyant, elle se cacha les yeux avec la main. Je
+fus touché de ces regrets donnés à la mémoire de mon
+père, et je regardai avec émotion cette vieille femme qui
+pleurait celui que j'avais tant aimé. Assurément elle était
+la grand'mère de la jeune femme qui venait de nous quitter
+et elle avait dû être aussi belle que celle-ci, mais avec
+plus de grandeur et de noblesse.</p>
+
+<p>&mdash;Quand? dit-elle les yeux baissés.</p>
+
+<p>&mdash;Nous l'avons conduit aujourd'hui au Père-Lachaise.</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui, mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Pendant sa maladie, il m'a recommandé de remettre
+en vos mains cette liasse de lettres.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, dit-elle tristement en recevant mon paquet,
+c'était ainsi que je devais apprendre sa mort. Votre
+père était un galant homme, monsieur le comte....</p>
+
+<p>Ce titre qu'on me donnait pour la première fois me fit
+frissonner.</p>
+
+<p>&mdash;C'était un homme d'honneur, dit-elle en continuant,
+un homme de coeur, et le meilleur voeu que puisse former
+un femme qui l'a bien... qui l'a beaucoup connu, c'est
+de souhaiter que vous lui ressembliez en tout.</p>
+
+<p>Elle releva les yeux et me regarda longuement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez son air, dit-elle, sa tournure à la
+Charles Ier.</p>
+
+<p>Elle se leva, et, ouvrant un meuble avec une petite clef
+en or qu'elle portait suspendue à la chaîne de son lorgnon,
+elle en tira un étui en maroquin que le temps avait
+usé et jauni.</p>
+
+<p>&mdash;Le voici jeune, dit-elle en ouvrant cet étui, voyez.</p>
+
+<p>Une miniature me montra mon père sous l'aspect d'un
+homme de trente ans.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous un portrait de votre père jeune? me dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! celui-là sera pour vous; je vous demande
+seulement de me le laisser encore; je vais écrire un mot
+derrière cette miniature pour dire que je vous la donne;
+on vous la remettra quand je ne serai plus. Guillaume
+est votre nom, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Votre père s'appelait Henri.</p>
+
+<p>Je remerciai et me levai pour me retirer; elle voulut
+me retenir, mais l'heure me pressait; je lui expliquai les
+raisons qui m'obligeaient à partir.</p>
+
+<p>Alors elle appela la jeune femme qui s'était retirée à
+mon arrivée, et me présentant à elle:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-elle, est le fils du comte de Saint-Nérée,
+de qui je parle si souvent quand je veux citer un
+modèle: si jamais tu rencontres monsieur dans le monde,
+j'espère que la petite-fille aura pour le fils un peu de
+l'amitié que la grand'mère avait pour le père.</p>
+
+<p>Elle me reconduisit jusqu'à la porte, puis, comme je
+m'inclinais pour prendre congé d'elle, elle me retint par
+la main.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je vous embrasse, mon enfant?</p>
+
+<p>Pendant que je lui baisais la main, elle m'embrassa
+sur le front.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille à Marseille, me dit-elle, il ne manquera
+pas de fleurs.</p>
+
+<p>Je sortis profondément troublé et me dirigeai vers les
+Champs-Élysées.</p>
+
+<p>Jusque-là, j'avais été assez heureux pour trouver chez
+elles les personnes que j'avais besoin de voir; mais aux
+Champs-Élysées, cette chance ne se continua point: le
+personnage politique auquel mon dernier paquet était
+adressé était absent, et l'on ne savait où je pourrais le
+rencontrer.</p>
+
+<p>Je me décidai à attendre un moment et alors je fus témoin
+d'une scène caractéristique, qui me prouva, une
+fois de plus, que l'armée de Paris était dévouée au coup
+d'État.</p>
+
+<p>Deux régiments de carabiniers et deux de cuirassiers
+occupaient les Champs-Élysées. Tout à coup, une immense
+clameur s'éleva de cette troupe, des cris enthousiastes
+se mêlant au cliquetis des sabres et des cuirasses:
+c'était Louis-Napoléon qui passait devant ces régiments
+et qu'on acclamait; jamais troupes victorieuses proclamant
+empereur leur général vainqueur, n'ont poussé plus
+de cris de triomphe.</p>
+
+<p>Le temps s'écoula. J'attendis, la montre dans la main,
+suivant sur le cadran la marche des aiguilles et me demandant
+ce que je devais faire: Fallait-il partir pour
+Marseille sans remettre mon paquet? Fallait-il le confier
+à M. de Planfoy? Fallait-il au contraire retarder mon
+départ jusqu'au lendemain matin?</p>
+
+<p>A tort ou à raison, je supposais que ce dernier paquet
+était le plus important de tous; et le nom du personnage
+à qui je devais le rendre, son rôle dans les événements
+politiques de ces vingt dernières années, son caractère,
+ses relations avec des partis opposés me faisaient une loi
+de ne pas agir à la légère.</p>
+
+<p>Je passai là une heure d'incertitude pénible, décidé à rester,
+décidé à partir, et trouvant alternativement autant de
+bonnes raisons pour une résolution que pour l'autre. Mon
+devoir de soldat et mon amour me poussaient vers Marseille;
+mon engagement envers mon père me retenait à Paris.</p>
+
+<p>Enfin ce fut ce dernier parti qui l'emporta: douze
+heures de retard n'avaient pas grande importance maintenant.
+Que ferais-je à Marseille trois jours après que la
+nouvelle de la révolution y serait parvenue? Mon régiment,
+mes camarades et mes soldats se seraient prononcés depuis
+longtemps. Il ne fallait pas que l'influence de Clotilde
+pesât sur moi pour m'empêcher de remplir la promesse
+que j'avais faite à mon père. Ce n'était qu'un retard de
+quelques heures, que j'abrégerais d'ailleurs en prenant le
+lendemain matin le train de grande vitesse.</p>
+
+<p>J'attendis encore. Mais les heures s'ajoutèrent aux
+heures; à huit heures du soir mon personnage n'était
+pas de retour.</p>
+
+<p>Je laissai un mot pour dire que je reviendrais dans la
+soirée et je rentrai dans Paris.</p>
+
+<p>Chose bizarre et qui doit paraître invraisemblable, les
+boulevards n'étaient pas déserts et les magasins n'étaient
+pas fermés. Il y avait foule au contraire sur les trottoirs
+et dans les restaurants; dans les cafés on voyait le public
+habituel de ces établissements. Aux fenêtres d'un de ces
+restaurants qui reçoit ordinairement les noces de la petite
+bourgeoisie, j'aperçus une illumination éblouissante; on
+dansait, et l'on entendait de la chaussée les grincements
+du violon et les notes éclatantes du cornet à piston.</p>
+
+<p>C'était à croire qu'on marchait endormi et qu'on
+rêvait.</p>
+
+<p>Où donc était Paris?</p>
+
+<p>A onze heures, je retournai aux Champs-Élysées;
+même absence. J'attendis de nouveau, cette fois jusqu'à
+une heure du matin. Enfin, à une heure, je laissai une
+nouvelle lettre pour annoncer que je reviendrais le lendemain
+matin, à six heures.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXIV</h3>
+
+
+<p>Étant donné le caractère du personnage que je devais
+voir, il fallait conclure de son absence qu'il ne trouvait
+pas prudent de rentrer chez lui, soit qu'il eût peur d'être
+arrêté comme tant de représentants l'avaient été, soit,
+ce qui était plus probable, qu'il craignît d'être entraîné
+à se prononcer pour le nouveau gouvernement, avant
+que ce gouvernement fût solidement établi.</p>
+
+<p>Dans ces conditions, j'étais exposé à rester longtemps
+à Paris, car les chances de Louis-Napoléon me paraissaient
+bien fragiles; la France, qui s'était unanimement
+soulevée contre Paris au moment des journées de juin, ne
+serait pas moins énergique contre cette révolution sans
+doute. Et alors mon personnage ferait le mort jusqu'au
+jour où il ne verrait plus de danger à ressusciter, pour
+prendre parti.</p>
+
+<p>Je n'avais donc qu'une chose à faire, retourner aux
+Champs-Élysées, comme je l'avais promis, et si je ne le
+trouvais pas, partir pour Marseille, après avoir remis mes
+papiers à M. de Planfoy. Par ce moyen, tout me semblait
+concilié.</p>
+
+<p>J'arrivai un peu après six heures aux Champs-Élysées,
+et ce qui m'avait paru probable se trouva une réalité;
+mon personnage n'était pas rentré et on l'attendait
+toujours, mais je dois le dire, sans inquiétude apparente.</p>
+
+<p>Je me mis alors en route vers le faubourg Saint-Antoine,
+pour aller chez M. de Planfoy, qui habite, rue
+de Reuilly, ce qu'on appelait autrefois «une petite maison»
+ou «une folie.» Il a reçu cette maison dans un
+héritage, et comme il est peu fortuné, il a trouvé commode
+de l'habiter; le jardin qui l'entoure est vaste, et
+pour Mme de Planfoy qui adore ses enfants, c'est une considération
+qui l'a fait passer sur les inconvénients du
+quartier; ils vivent là un peu comme en province, mais
+au moins ils ont de l'air et de l'espace.</p>
+
+<p>Quand je quittai les Champs-Élysées, le jour commençait
+à poindre, mais sombre et pluvieux; cependant il
+était assez clair pour que j'aperçusse, aussi loin que
+mes yeux pouvaient porter, une grande masse de troupes:
+infanterie, cavalerie et artillerie, qui campait dans les
+Champs-Élysées et aux abords des Tuileries.</p>
+
+<p>Comme j'avais du temps devant moi, je pris par les
+boulevards, curieux de voir une dernière fois l'aspect
+de la ville. Paris semblait endormi d'un sommeil de mort.</p>
+
+<p>Cependant, à mesure que j'avançais, je remarquai une
+certaine animation; des groupes se formaient dans lesquels
+on discutait fiévreusement, mais sans crier. On
+s'arrêtait devant les affiches posées pendant la nuit, et
+toutes ces affiches ne provenaient pas de la Préfecture de
+police; j'en lus plusieurs qui appelaient le peuple aux
+armes; les unes annonçaient que Louis-Napoléon était
+mis hors la loi; les autres, que Lyon, Rouen, Strasbourg
+s'étaient soulevés pour défendre la Constitution. Les
+agents de police arrachaient ces affiches, mais on en
+trouvait cependant partout, sur les volets, sur les portes,
+sur les troncs d'arbres. Cela indiquait bien évidemment
+que des tentatives de résistance s'organisaient.</p>
+
+<p>Mais que pourrait faire cette résistance? les précautions
+militaires étaient prises et paraissaient redoutables;
+des maisons d'angle étaient occupées par les soldats et à
+chaque instant on entendait les tambours et les clairons
+des troupes qui défilaient pour aller occuper des positions.
+Ainsi, à partir du boulevard des Filles-du-Calvaire,
+je marchai en avant d'une brigade d'infanterie qui
+venait s'établir sur la place de la Bastille. Devant ces
+troupes, les groupes qui occupaient les boulevards se
+dispersaient et rentraient dans les rues latérales.</p>
+
+<p>Dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine, l'animation
+me parut plus grande: des rassemblements d'ouvriers
+encombraient les trottoirs et ne paraissaient pas disposés
+à entrer dans les ateliers; des individus vêtus en bourgeois
+allaient de groupes en groupes et paraissaient les
+haranguer. En passant je m'arrêtai.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous donc laisser rétablir l'empire? dit l'un
+de ces individus.</p>
+
+<p>&mdash;Napoléon est mort, répliqua un ouvrier.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi nous avez-vous désarmés aux jours de
+juin? dit un autre avec colère.</p>
+
+<p>&mdash;On rétablit le suffrage universel, dit un troisième.</p>
+
+<p>Mais à ce moment il se fit un bruit du côté de la Bastille,
+qui interrompit ce colloque; des omnibus, escortés
+par quelques lanciers, remontaient la rue.</p>
+
+<p>&mdash;Les représentants qu'on emmène à Vincennes, cria
+une voix.</p>
+
+<p>Les groupes s'agitèrent, un mouvement général se produisit,
+quelques voix crièrent: «Délivrons-les,» et l'on
+vit quelques hommes courir à la tête des chevaux.</p>
+
+<p>Le convoi s'arrêta; que se passa-t-il alors, je ne le sais
+pas précisément, car je n'entendis pas ce qui se dit; je
+vis seulement qu'un colloque rapide s'engagea entre
+ceux qui avaient arrêté les omnibus et ceux qui se trouvaient
+dans ces omnibus. Puis, après un court moment
+d'attente, les voitures se mirent en route.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne veulent pas être délivrés, cria une voix.</p>
+
+<p>Alors des rires éclatèrent dans la foule se mêlant à des
+huées, et le souvenir du mot que j'avais entendu la veille
+en regardant défiler ces représentants me revint à la mémoire:
+«Tout ça, c'est pour la farce.»</p>
+
+<p>Je continuai mon chemin jusqu'à la rue de Reuilly,
+étrangement impressionné.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'attendais, dit M. de Planfoy en me voyant entrer,
+je parie que tu n'as pas trouvé ceux que tu cherchais
+et que tu viens me demander de garder les papiers
+que tu n'as pu remettre toi-même.</p>
+
+<p>Je lui racontai mes visites aux Champs-Élysées.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois que je ne me trompais pas, dit-il en souriant
+tristement; si tu avais eu mon expérience des
+choses et des hommes, tu serais parti hier soir et tu n'aurais
+point répété ces visites inutiles. Les gens en évidence
+qui couchent chez eux en temps de révolution sont des
+braves, et dans le monde politique les braves sont rares.
+Hier, après t'avoir quitté, j'ai vu un personnage de ce
+monde qui le matin, en apprenant l'arrestation bien
+réussie des députés, a accepté de faire partie du gouvernement;
+à une heure, quand il a su que les représentants
+réunis à la mairie du dixième organisaient la résistance,
+il a fait dire qu'il refusait; à quatre heures, quand les
+représentants ont été coffrés à la caserne du quai d'Orsay,
+il a accepté. Le tien appartient à cette variété, seulement,
+plus habile, il se cache et ne rend point publiques
+ses hésitations: il aura toujours été de coeur avec le parti
+qui finalement triomphera, empêché seulement par des
+circonstances indépendantes de sa volonté de manifester
+hautement ses opinions et ses désirs. Donne ton paquet;
+je le lui porterai. Quel malheur que ces papiers ne m'appartiennent
+pas! je m'en servirais pour lui faire une belle
+peur.</p>
+
+<p>Je tendais mon paquet; en entendant ces mots, je retirai
+ma main.</p>
+
+<p>&mdash;Ne crains rien, dit M. de Planfoy, la volonté de ton
+père sera sacrée pour moi comme elle l'est pour toi; je
+ne voudrais pas plaisanter avec son souvenir, si justifiable
+que fût la plaisanterie. Tu pars donc?</p>
+
+<p>&mdash;Dans une heure.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je vais te conduire quelques pas.</p>
+
+<p>Il était en vareuse du matin, avec un foulard au cou;
+il se coiffa d'un mauvais chapeau de jardin et m'ouvrit la
+porte.</p>
+
+<p>Au moment où nous sortions, madame de Planfoy parut.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous sortez? dit-elle à son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais conduire Guillaume jusqu'au bout de la rue.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez prudent, je vous en prie.</p>
+
+<p>Je la rassurai, et pour lui prouver qu'il n'y avait aucun
+danger, je lui racontai ce qui venait de se passer dans la
+rue du Faubourg, quand on avait voulu délivrer les représentants.</p>
+
+<p>Mais elle secoua la tête et réitéra à M. de Planfoy ses
+recommandations.</p>
+
+<p>&mdash;Je reviens tout de suite.</p>
+
+<p>Nous avions fait à peine quelques pas dans la rue de
+Reuilly, quand nous entendîmes une clameur derrière
+nous, c'est-à-dire vers la rue du Faubourg-Saint-Antoine;
+en nous retournant, nous aperçûmes des hommes qui
+couraient.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas aussi assuré que toi, qu'il ne se passera
+rien de grave aujourd'hui, me dit M. de Planfoy;
+il y a eu toute la nuit des allées et venues dans le faubourg,
+et bien certainement on a dû essayer d'organiser
+une résistance; les révolutions populaires ne s'improvisent
+pas, il leur faut plusieurs jours, trois jours généralement,
+pour mettre leurs combattants sur pied. Nous
+ne sommes qu'au deuxième jour.</p>
+
+<p>Pendant qu'il me parlait ainsi, nous étions revenus en
+arrière: nous eûmes alors l'explication du tumulte que
+nous avions entendu.</p>
+
+<p>Une barricade était commencée au coin des rues Cotte
+et Sainte-Marguerite, et des représentants ceints de leur
+écharpe parcouraient la rue du Faubourg-Saint-Antoine
+en criant: «Aux armes! vive la République!»</p>
+
+<p>Cette barricade n'avait aucune solidité; elle était formée
+d'un omnibus renversé et de deux charrettes, et
+c'était à peine si elle obstruait le milieu de la chaussée,
+assez large en cet endroit.</p>
+
+<p>Les défenseurs qui devaient combattre derrière ce mauvais
+abri n'étaient pas non plus bien redoutables: c'était
+à peine s'ils atteignaient le nombre d'une centaine, et
+encore, dans cette centaine, en voyait-on plusieurs qui
+ne paraissaient guère résolus, allant de çà de là, causant,
+s'arrêtant, regardant au loin, tantôt du côté de la Bastille,
+tantôt du côté de la barrière du Trône, comme s'ils
+avaient d'autres préoccupations que de se battre.</p>
+
+<p>Au coin de chaque rue, des rassemblements assez
+compactes commençaient à se masser; mais ils étaient
+composés de curieux et d'indifférents.</p>
+
+<p>Je n'avais jamais vu de révolution; en 1830, j'étais enfant,
+et, en 1848, j'étais en Afrique; je fus surpris de ce
+calme apathique, et il me sembla que les représentants
+et ceux qui les accompagnaient en criant: «Aux armes!»
+s'adressaient à des sourds; ils criaient dans le vide, leurs
+voix n'éveillaient aucun écho.</p>
+
+<p>Parmi ces représentants se trouvait celui que nous
+avions vu la veille sur la place de la Bastille et qui avait
+voulu entraîner le peuple.</p>
+
+<p>M. de Planfoy l'aborda.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit-il, vous organisez la résistance?</p>
+
+<p>&mdash;Nous la tentons.</p>
+
+<p>&mdash;Serez-vous soutenus?</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez l'inertie du peuple. Nous espérons le
+galvaniser, car nous ne comptons plus que sur lui.</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît bien froid.</p>
+
+<p>&mdash;Il est trompé. Depuis quelques mois il est travaillé
+par les meneurs de l'Élysée, et en rétablissant le suffrage
+universel on nous enlève notre force. D'autres raisons
+encore le retiennent. Cette nuit nous avons eu une réunion
+à laquelle nous avions convoqué les chefs des associations
+ouvrières. Nous leur avons expliqué qu'il fallait
+organiser un centre de résistance; que dans ce centre
+tous les représentants restés libres viendraient se placer
+au milieu du peuple, et alors la lutte pourrait commencer
+avec des chances sérieuses. Savez-vous ce qu'ils
+nous ont répondu! Le chef de ces associations, leur délégué
+plutôt, s'est avancé et d'une voix honteuse:&mdash;«Nous
+ne pouvons vous promettre notre appui, a-t-il dit, nous
+avons des commandes.»</p>
+
+<p>&mdash;Et, malgré cela, vous entreprenez la lutte?</p>
+
+<p>&mdash;Nous le devons.</p>
+
+<p>Ému à la pensée que ces braves allaient se faire massacrer,
+je voulus expliquer à ce représentant que la place
+de leur barricade était mal choisie, et qu'ils ne pouvaient
+se défendre. En quelques mots, je lui expliquai les raisons
+stratégiques qui devaient faire abandonner cette
+position.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de stratégie, dit-il tristement; il
+s'agit d'un devoir à accomplir; il s'agit de verser son
+sang pour la justice, et, pour cela, toute place est bonne.</p>
+
+<p>Puis serrant la main de M. de Planfoy il rejoignit les
+autres représentants qui allaient et venaient, s'adressant
+aux ouvriers groupés sur les trottoirs et s'efforçant d'allumer
+en eux une étincelle.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un brave, dit M. de Planfoy, et s'il s'en trouve
+beaucoup comme lui, tout n'est pas fini.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXV</h3>
+
+
+<p>J'avais lu bien des récits d'insurrection, et ce qui se
+passait devant mes yeux déroutait absolument les leçons
+que je tenais de la tradition. Pour moi une insurrection
+était quelque chose d'irrésistible; c'était une explosion
+populaire, une éruption de pavés; une barricade dans
+une rue, toutes les rues devaient s'emplir de barricades.</p>
+
+<p>C'était au moins ce que j'avais lu dans les livres et dans
+les journaux, mais la réalité ne ressemblait pas aux récits
+des livres.</p>
+
+<p>La barricade élevée au coin de la rue Sainte-Marguerite
+n'en avait point fait jaillir d'autres; on parlait, il est vrai,
+d'une barricade qui s'élevait dans le faubourg du côté de
+la barrière du Trône, mais cela ne paraissait pas sérieux.
+Ce qu'il y avait de certain et de visible, c'était qu'autour
+de ce chétif barrage improvisé tant bien que mal dans la
+rue, une centaine d'hommes s'agitaient comme des comédiens
+devant des spectateurs qui n'ont point à se mêler
+à l'action.</p>
+
+<p>Ce qui rendait cette impression plus saisissante encore,
+c'était d'entendre les propos de ces spectateurs.</p>
+
+<p>&mdash;Ça une barricade, disait une vieille femme que j'avais
+à ma droite, si ça ne fait pas suer!</p>
+
+<p>Et, de son aiguille à tricoter, elle montrait l'omnibus,
+en haussant les épaules.</p>
+
+<p>Vêtue d'une camisole d'indienne, coiffée d'une marmotte,
+chaussée de savates éculées, avec cela des cheveux
+gris ébouriffés, de la barbe au menton, le nez barbouillé
+de tabac, la voix cassée, c'était le type de la terrible tricoteuse
+d'autrefois.</p>
+
+<p>&mdash;Une barricade, répliqua son interlocuteur, c'était
+celle de juin.</p>
+
+<p>Celui-là était un ouvrier de quarante-cinq à quarante-huit
+ans, que la sciure du bois d'acajou avait teint
+en rouge.</p>
+
+<p>&mdash;Elle arrivait au troisième étage des maisons et elle
+barrait l'entrée des trois rues du faubourg; c'était de l'ouvrage
+propre; ça avait été fait avec amour; mais le peuple
+en était.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà.</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui c'est des bourgeois, et les bourgeois ça
+n'est bon à rien par eux-mêmes, ça ne sait que faire travailler
+les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais il faut que les autres veuillent travailler.</p>
+
+<p>&mdash;Et au jour d'aujourd'hui, ils ne veulent pas.</p>
+
+<p>&mdash;Le faubourg n'a pas oublié les journées de juin.</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'empêche pas que ça va être drôle quand la ligne
+va arriver.</p>
+
+<p>&mdash;Faut voir ça.</p>
+
+<p>&mdash;Hé allez donc.</p>
+
+<p>&mdash;Où qu'elle est la ligne?</p>
+
+<p>&mdash;Sur la place.</p>
+
+<p>&mdash;Elle va arriver?</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore; nous avons le temps de prendre un
+<i>mêlé</i>.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui vous l'offre, madame Isidore.</p>
+
+<p>Cependant, on avait travaillé à consolider la barricade,
+mais sans entrain; les gamins eux-mêmes faisaient défaut,
+et les quelques moellons qui avaient été apportés
+pour appuyer les voitures ne pouvaient pas être d'un
+grand secours.</p>
+
+<p>Ce qu'il y avait de lamentable, c'était de voir d'un côté
+les efforts des représentants pour entraîner le peuple à la
+résistance, et de l'autre l'inertie de ce peuple. Ils allaient
+de groupe en groupe, d'homme en homme, et de loin on
+les voyait parler et gesticuler.</p>
+
+<p>A mesure qu'ils passaient devant nous, M. de Planfoy
+me les désignait et me nommait ceux qu'il connaissait:
+Bastide, l'ancien ministre des affaires étrangères; Charamaule,
+l'ancien député; Schoelcher, Alphonse Esquiros,
+Baudin, de Flotte, Bruckner, Versigny, Dulac, Malardier,
+Bourzat, et d'autres dont je n'ai pas retenu les
+noms.</p>
+
+<p>Je n'avais pas encore vu d'armes aux mains de ceux qui
+se préparaient à combattre; bientôt on apporta quelques
+fusils avec quelques cartouches et j'entendis dire que les
+postes du Marché-Noir et de la rue de Montreuil s'étaient
+laissé désarmer sans faire résistance.</p>
+
+<p>J'aurais cru qu'un pareil fait, connu dans la foule,
+devait produire un certain entraînement; mais il n'en
+fut rien et on eut grand'peine à trouver des combattants
+pour les vingt fusils qui avaient été apportés.</p>
+
+<p>Et, comme le représentant Baudin tendait un de ces
+fusils à un ouvrier qui se tenait sur le trottoir les mains
+dans ses poches, celui-ci haussa les épaules et dit nonchalamment:</p>
+
+<p>&mdash;Plus souvent que je vas me faire tuer pour vous
+garder vos vingt-cinq francs.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! restez là, dit Baudin sans colère et avec
+un sourire désolé, vous allez voir comment on meurt
+pour vingt-cinq francs.</p>
+
+<p>Depuis quelques instants, j'étais sous la poids d'une
+émotion étouffante: l'héroïsme de cette folie me gagnait.
+Ce mot m'entraîna, j'étendis la main pour prendre le fusil
+que l'ouvrier n'avait pas voulu, mais M. de Planfoy me
+retint.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'es pas républicain, me dit-il à mi-voix.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour la justice et l'honneur que ces gens-là
+vont se battre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es soldat; vas-tu tirer sur tes camarades? as-tu
+envoyé ta démission à ton colonel?</p>
+
+<p>Pendant cette discussion, le fusil avait été pris; je ne
+répliquai point à M. de Planfoy; nos esprits n'étaient
+point en disposition de s'entendre.</p>
+
+<p>D'ailleurs il s'était fait du côté de la Bastille un bruit
+qui commandait l'attention: la troupe approchait.</p>
+
+<p>Il y eut alors dans la foule un mouvement de retraite
+rapide qui en tout autre moment m'eût fait bien rire: en
+quelques secondes la rue encombrée se vida, les portes et
+les volets se fermèrent, mais comme la curiosité ne perd
+jamais ses droits, des têtes apparurent aux fenêtres se penchant
+prudemment pour jouir, sans trop s'exposer, du
+spectacle de la rue. En voyant venir la troupe, les représentants
+s'étaient rapprochés de la barricade, et M. de
+Planfoy et moi nous nous étions collés contre les maisons.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Schoelcher, dit Bastide à son ami en lui
+montrant les soldats qui avançaient rapidement, qu'est-ce
+que tu penses de l'abolition de la peine de mort?</p>
+
+<p>Schoelcher, soit qu'il n'eût point entendu, soit qu'il fût
+trop préoccupé pour répliquer à cette plaisanterie, ne répondit
+pas et monta vivement sur la barricade, suivi de
+cinq ou six autres représentants.</p>
+
+<p>L'instant était solennel; la troupe n'était plus qu'à une
+courte distance de la barricade: elle se composait de
+trois compagnies d'infanterie et elle occupait toute la largeur
+de la chaussée. D'un côté, une forêt de baïonnettes;
+de l'autre, vingt combattants attendant la mort silencieusement
+derrière ce mauvais abri.</p>
+
+<p>Si la place était dangereuse pour eux, elle l'était aussi
+pour nous; mais nous étions trop fortement émus pour
+penser à cela, et j'étais immobile comme si mes pieds
+eussent été fixés au sol.</p>
+
+<p>&mdash;Ne tirez pas, dirent les représentants en s'adressant
+aux défenseurs de la barricade, nous allons parler
+aux soldats.</p>
+
+<p>En effet, ils descendirent de dessus la barricade et s'avancèrent
+au-devant de la troupe. Dans ma vie de soldat,
+j'ai été témoin de bien des actes de calme et de courage,
+mais je n'ai jamais rien vu de plus imposant que ces sept
+hommes s'avançant sur une même ligne, lentement, sans
+armes dans la main, n'ayant pour les protéger que leur
+écharpe de représentants déployée sur leur poitrine.</p>
+
+<p>Les soldats qui marchaient au pas accéléré s'arrêtèrent
+d'eux-mêmes, instinctivement, sans qu'il eût été fait de
+commandement: un capitaine était à leur tête.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-nous, dit un des représentants, nous
+sommes représentants du peuple et nous défendons la loi,
+rangez-vous de notre côté.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, dit le capitaine, je ne peux pas vous
+entendre; j'ai reçu des ordres que je dois exécuter.</p>
+
+<p>&mdash;Vous violez la loi.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne connais que mes ordres: dispersez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne passerez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'obligez pas à commander le feu; retirez-vous!</p>
+
+<p>&mdash;Vive la République! vive la Constitution!</p>
+
+<p>&mdash;Mais retirez-vous donc! s'écria le capitaine d'une
+voix forte; vous voyez bien que vous n'êtes pas soutenus.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers ses soldats:</p>
+
+<p>&mdash;Apprêtez armes!</p>
+
+<p>A ce commandement les représentants ne reculèrent
+point et tous ensemble poussèrent de nouveau le cri de
+«Vive la République.»</p>
+
+<p>Les soldats se mirent en marche et arrivèrent sur
+les représentants qu'ils poussèrent devant eux en les
+bousculant.</p>
+
+<p>Ceux-ci voulurent résister et faire une barricade de
+leurs corps, pour empêcher les soldats d'aller plus loin.</p>
+
+<p>Mais ils n'étaient que sept au milieu de cette large
+chaussée; que pouvaient-ils contre cette troupe qui les
+enveloppait et les débordait?</p>
+
+<p>Ils furent poussés jusqu'au pied de la barricade, tentant
+toujours avec leurs mains portées en avant de s'opposer
+à cet envahissement.</p>
+
+<p>Quelques soldats abaissèrent leurs armes, et l'un des
+représentants fut couché en joue: la pointe de la baïonnette
+était contre sa poitrine. Il mit la main sur son
+écharpe, et d'une voix vibrante, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tire donc, cochon, si tu l'oses!</p>
+
+<p>Le soldat releva son fusil et le coup partit en l'air.</p>
+
+<p>Mais un des défenseurs de la barricade, n'ayant pas
+vu, au milieu du tumulte et de la bagarre, ce qui se passait,
+crut qu'on avait tiré sur les représentants et il déchargea
+son arme sur la troupe. Un soldat tomba.</p>
+
+<p>Alors, tous les fusils du premier rang s'abaissèrent
+avec ensemble, et sans que le commandement de faire
+feu eût été donné, une décharge générale se fit entendre.</p>
+
+<p>Un représentant était resté sur la barricade, Baudin; il
+fut renversé par cette décharge, et un jeune homme qui
+se tenait à ses côtés tomba avec lui.</p>
+
+<p>En moins d'une seconde la barricade fut escaladée par
+les soldats, et ses défenseurs se dispersèrent.</p>
+
+<p>Dans la bagarre je fus séparé de M. de Planfoy et entraîné
+jusqu'à la rue Cotte; un coup de baïonnette m'effleura
+le bras et mon habit fut troué.</p>
+
+<p>Ne trouvant pas de résistance sérieuse, la troupe ne fit
+pas d'autre décharge, et rapidement divisée, elle se lança
+à la poursuite des républicains dans les rues Cotte et
+Sainte-Marguerite pour les empêcher de se reformer.</p>
+
+<p>J'avais trouvé un abri dans l'allée d'une maison dont la
+porte était restée ouverte; quand les soldats eurent défilé,
+je revins sur le lieu de la lutte pour chercher M. de
+Planfoy.</p>
+
+<p>Avait-il été atteint dans la décharge? La barricade avait
+été si rapidement enlevée, et les soldats nous étaient
+tombés si brusquement sur le dos, que je n'avais rien pu
+distinguer; j'avais été entraîné par une avalanche et
+j'avais eu assez affaire de me garer des coups de baïonnette.</p>
+
+<p>Les soldats étaient occupés à relever le cadavre du représentant
+Baudin; l'autre victime, qui était tombée avec
+lui, avait déjà disparu.</p>
+
+<p>Qu'était devenu M. de Planfoy?</p>
+
+<p>Avait-il été entraîné par les soldats?</p>
+
+<p>Avait-il pu gagner la rue de Reuilly et rentrer chez lui?</p>
+
+<p>Je restai un moment hésitant et perplexe; puis je me
+décidai à aller rue de Reuilly; je ne pouvais pas rester
+dans l'incertitude. Si M. de Planfoy n'était pas chez lui,
+je devais le chercher et le trouver.</p>
+
+<p>Mon départ serait une fois encore retardé, je ne pouvais
+pas abandonner M. de Planfoy. S'il avait été arrêté,
+sa situation devenait des plus graves, car au moment où
+je lui avais donné mes papiers, il les avait mis dans la
+poche de sa vareuse; et ces papiers trouvés sur lui pouvaient
+le compromettre sérieusement.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXVI</h3>
+
+
+<p>J'avais à peine frappé à la porte de la rue de Reuilly
+qu'elle s'ouvrit devant moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas monsieur, cria la domestique qui m'avait
+ouvert.</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari? où est mon mari? s'écria vivement madame
+de Planfoy.</p>
+
+<p>Dans mon trouble, je n'avais eu souci que de mon inquiétude;
+je n'avais point pensé à celle que j'allais allumer
+dans cette maison.</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari, mon mari, répéta madame de Planfoy.</p>
+
+<p>Il fallait répondre. J'expliquai comment nous avions
+été séparés et comment, ne le retrouvant pas, j'avais cru
+qu'il était rentré chez lui. Ces explications, par malheur,
+n'étaient pas de nature à calmer l'angoisse de madame
+de Planfoy; je ne le comprenais que trop à mesure que
+j'entassais paroles sur paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Il sera revenu à la barricade, dis-je enfin; je vais y
+retourner, le retrouver et le ramener.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais avec vous, dit-elle.</p>
+
+<p>Mais ses enfants se pendirent après elle, et je parvins,
+grâce à leur aide, à l'empêcher de sortir; je lui promis
+de ne pas prendre une minute de repos avant d'avoir
+retrouvé son mari, et je partis.</p>
+
+<p>Dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine, je retrouvai
+les représentants qui avaient été au-devant des soldats:
+ceux-ci les ayant débordés, les avaient laissés derrière
+eux; et les représentants, sans perdre courage, parcouraient
+le faubourg, en appelant le peuple aux armes.
+Mais leur voix se perdait dans le vide; on les saluait en
+mettant la tête à la fenêtre, on criait quelquefois: Vive
+la République! mais on ne descendait pas dans la rue
+pour les suivre et recommencer le combat.</p>
+
+<p>Après le départ des soldats, les curieux qui s'étaient
+sauvés un peu partout étaient revenus aux abords de la
+barricade. Ce fut en vain que je cherchai M. de Planfoy
+dans ces groupes; je ne le vis nulle part. En allant et
+venant, j'entendais raconter la mort du représentant
+Baudin, et cette mort, au lieu de produire l'intimidation,
+provoquait l'exaspération. Ceux qui n'avaient pas voulu
+se joindre à lui exaltaient maintenant son courage: mutuellement,
+on s'accusait de l'avoir laissé tuer sans le
+soutenir. J'interrogeai deux ou trois de ceux qui disaient
+avoir tout vu, mais on ne put pas me parler de M. de
+Planfoy. Enfin, je trouvai un gamin de dix ou onze ans
+qui répondit à mes questions.</p>
+
+<p>&mdash;Un vieux en chapeau de paille, hein! Oh! le bon
+chapeau; le soleil ne le brûlera pas maintenant, il a eu
+trop de précaution, il est à l'ombre: les soldats l'ont
+emmené.</p>
+
+<p>&mdash;Où?</p>
+
+<p>&mdash;Peux pas savoir; quand les soldats ont escaladé la
+barricade en allongeant des coups de baïonnette à droite
+et à gauche, le vieux au chapeau s'est fâché: «Vous
+voyez bien que cet homme ne se défend pas!» qu'il a
+dit aux troupiers. Mais les troupiers n'étaient pas en disposition
+de rire; ils ont empoigné le vieux, ils l'ont
+bousculé, et, comme il se défendait, il l'ont emmené.</p>
+
+<p>&mdash;Où l'ont-ils emmené?</p>
+
+<p>&mdash;Au poste, bien sûr.</p>
+
+<p>&mdash;A quel poste?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je sais? mais, pour sûr, ce n'est pas au
+poste de la rue Sainte-Marguerite, parce que les soldats
+ont filé. Quand ils ne sont pas les plus forts, ils déménagent;
+quand ils sont en force, ils reviennent et ils
+cognent.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, de quel côté se sont-ils dirigés?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas vu; vous savez, dans la bagarre, chacun
+pour soi; et puis les soldats avaient sauté sur le représentant
+pour l'emporter, de peur qu'on ne promène son
+cadavre, et là, vous comprenez, c'était plus drôle que de
+suivre le vieux au chapeau. Il avait trois trous à la tête,
+les os étaient cassés, la cervelle sortait.</p>
+
+<p>Pendant que le gamin, tout fier de ce qu'il avait vu,
+me racontait comment on avait enlevé le cadavre du malheureux
+représentant, j'écrivais deux lignes à madame
+de Planfoy pour la prévenir que je me mettais à la recherche
+de son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu gagner vingt sous? dis-je au gamin.</p>
+
+<p>&mdash;S'il faut crier: Vive l'empereur!</p>
+
+<p>&mdash;Il faut porter ce papier rue de Reuilly, à deux pas
+d'ici, et raconter comment tu as vu arrêter le vieux
+monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Ça va, si vous payez d'avance.</p>
+
+<p>Au moment où je lui remettais ses vingt sous, nous
+vîmes arriver deux obusiers.</p>
+
+<p>&mdash;Des canons, dit mon gamin, je ne peux pas faire
+votre course; ça va chauffer, faut voir ça.</p>
+
+<p>Je ne pus le décider qu'en changeant la pièce de vingt
+sous en une pièce de cinq francs.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas vous voler votre argent, je vous
+préviens donc que je ne tirerai pas mon histoire en
+longueur.</p>
+
+<p>Et il partit en courant.</p>
+
+<p>C'était quelque chose de savoir que M. de Planfoy avait
+été arrêté, mais ce n'était pas tout, il fallait apprendre
+maintenant où il avait été conduit et le faire mettre en
+liberté.</p>
+
+<p>Les soldats qui avaient pris la barricade appartenaient
+à la brigade qui occupait la place de la Bastille; si, par
+hasard, je connaissais des officiers dans les régiments qui
+formaient cette brigade, je pourrais, par leur entremise,
+faire relâcher M. de Planfoy.</p>
+
+<p>Je me dirigeai donc rapidement vers la Bastille; au
+carrefour de la rue de Charonne, je trouvai deux obusiers
+pointés pour que l'un enfilât la rue de Charonne et
+l'autre la rue du Faubourg-Saint-Antoine; les artilleurs,
+prêts à manoeuvrer leurs pièces, étaient soutenus par une
+compagnie du 44e de ligne.</p>
+
+<p>On ne me barra pas le passage et je pus arriver jusqu'à
+la place de la Bastille, qui était occupée militairement
+avec toutes les précautions en usage dans une ville
+prise d'assaut: des pièces étaient pointées dans diverses
+directions, commandant les grandes voies de communication;
+toutes les maisons placées avantageusement pour
+pouvoir tirer étaient pleines de soldats postés aux fenêtres;
+sur la place, le long du canal, sur le boulevard, les
+troupes étaient massées. L'aspect de ces forces ainsi disposées
+était fait pour inspirer la terreur à ceux qui voudraient
+se soulever: on sentait qu'à la première tentative
+de soulèvement tout serait impitoyablement balayé; une
+demi-section du génie était là pour dire que, s'il le fallait,
+on cheminerait à travers les maisons, et que la hache
+et la mine achèveraient ce que le canon aurait commencé.</p>
+
+<p>Les Parisiens, et surtout les Parisiens des faubourgs,
+ont maintenant assez l'expérience de la guerre des rues
+pour comprendre que, dans ces conditions, s'ils se soulèvent,
+ils seront broyés. Aussi faut-il peut-être expliquer,
+par ces réflexions que chacun peut faire, l'inertie
+du peuple; s'il y a apathie et indifférence dans le grand
+nombre, il doit y avoir aussi, chez quelques-uns, le
+sentiment de l'impossibilité et de l'impuissance. A quoi
+bon se faire tuer inutilement? les vrais martyrs sont
+rares, et ceux qui veulent bien risquer la lutte veulent
+généralement s'exposer en vue d'un succès probable et
+pour un but déterminé: mourir pour le succès est une
+chose, mourir pour le devoir en est une autre, et celle-là
+ne fera jamais de nombreuses victimes. C'est là, selon
+moi, ce qui rend admirable la conduite de ces représentants
+qui veulent soulever le faubourg: ils n'ont pas
+l'espérance, ils n'ont que la foi.</p>
+
+<p>Si ces Parisiens dont je parle avaient pu entendre les
+propos des soldats, ils auraient compris mieux encore
+combien la répression serait terrible, s'il y avait insurrection.</p>
+
+<p>Tous ceux qui connaissent les soldats et qui ont assisté
+à une affaire, savent que bien rarement les hommes sont
+excités avant le combat, c'est pendant la lutte, c'est quand
+on a eu des amis frappés près de soi, c'est quand la
+poudre a parlé que la colère et l'exaltation nous enflamment.
+Dans les troupes de l'armée de Paris, il en est
+autrement: avant l'engagement, ces troupes sont animées
+des passions brutales de la guerre; les fusils brûlent
+les doigts, ils ne demandent qu'à partir.</p>
+
+<p>&mdash;Les lâches! disent les soldats en montrant le poing
+aux ouvriers qui les regardent, ils ne bougeront donc pas,
+qu'on cogne un peu.</p>
+
+<p>Qui les a excités ainsi? Est-ce le souvenir de la bataille
+de Juin encore vivace en eux? Il me semble que Juin 1848
+est bien loin, et la rancune ordinairement n'enfonce pas
+de pareilles racines dans le coeur français.</p>
+
+<p>Un mot que j'ai entendu pourrait peut-être répondre
+à cette question.</p>
+
+<p>Pendant que je tourne autour des troupes cherchant un
+visage ami, un régiment de cuirassiers arrive sur la
+place.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'ils viennent encore faire ceux-là? dit
+un soldat, il n'y en a que pour eux; tandis que nous
+n'avons eu que du veau, ils ont eu de l'oie et du poulet.</p>
+
+<p>Mais je n'étais pas là pour ramasser des mots, si caractéristiques
+qu'ils pussent être, et ne trouvant personne
+de connaissance dans ces régiments, je m'adressai au
+premier officier qui voulut bien se laisser aborder.</p>
+
+<p>Si j'avais été en uniforme rien n'eût été plus facile,
+on m'eût écouté et on m'eût répondu; mais j'étais en
+costume civil, et c'était ce jour-là une mauvaise recommandation
+auprès des soldats, qui me repoussaient et
+ne voulaient même pas entendre mon premier mot.</p>
+
+<p>Enfin, mon ruban rouge, ma moustache et ma tournure
+militaire attirèrent l'attention d'un lieutenant qui
+voulut bien m'écouter. Je lui expliquai ce que je désirais
+en lui disant qui j'étais.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une compagnie du 19e qui a été engagée;
+il faudrait voir le colonel du 19e ou bien le général.</p>
+
+<p>&mdash;Et où est le général?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'il est au carrefour de Montreuil, à moins
+qu'il ne soit au pont d'Austerlitz. Le plus sûr est de
+l'attendre ici; il reviendra d'un moment à l'autre.</p>
+
+<p>C'était évidemment ce qu'il y avait de mieux à faire
+pour aborder le général; mais, en attendant, l'angoisse
+de madame de Planfoy s'accroissait; je ne pouvais donc
+attendre.</p>
+
+<p>Ce fut ce que j'expliquai à mon lieutenant, en lui demandant
+de me donner un sergent pour me conduire au
+pont d'Austerlitz ou au carrefour de Montreuil. Mais cela
+n'était pas possible: un soldat seul au milieu du faubourg
+pouvait être désarmé et massacré.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez un peu, me dit mon lieutenant, l'agitation
+se calme, la mort du représentant aura produit le meilleur
+effet; ils ont peur, ils ne bougeront pas.</p>
+
+<p>Sur ce mot je le quittai et me rendis au carrefour de
+Montreuil. Après dix tentatives, je parvins à approcher,
+non le général, mais un officier de son état-major, et je
+lui répétai mes explications et mes prières.</p>
+
+<p>Mais, malgré toute la complaisance de cet officier, et
+elle fut grande, quand il sut qu'il parlait à un camarade,
+il lui fut impossible de me renseigner. Il n'avait point été
+fait de prisonniers par la troupe, ou, s'il en avait été fait,
+ils avaient été immédiatement remis à la police. C'était à
+la police qu'il fallait s'adresser.</p>
+
+<p>Où trouver la police? Cette question est facile à résoudre
+en temps ordinaire, mais en temps d'émeute il en
+est autrement. La police devient invisible. Les quelques
+agents que je pus interroger ne savaient rien de précis;
+seulement ils affirmaient que si on avait fait des prisonniers
+dans le faubourg, on avait dû, par suite de l'abandon
+des postes, les conduire à Vincennes.</p>
+
+<p>Je partis pour Vincennes, où j'avais la chance de
+connaître un officier.</p>
+
+<p>Mais Vincennes était en émoi; on venait de recevoir
+les représentants arrêtés, et l'on ne savait où les loger.
+Mon ami, chargé de ce soin, perdait la tête; il se voyait
+obligé de laisser ces prisonniers en contact avec les
+troupes et les ouvriers civils employés dans le fort, et il
+trouvait ce rapprochement impolitique et dangereux: en
+tous cas il n'avait pas reçu M. de Planfoy.</p>
+
+<p>Le temps s'écoulait, et je tournais dans un cercle sans
+avancer. Je pensai alors à m'adresser à Poirier, et je
+partis pour l'Élysée. Si je n'avais pas voulu de sa protection
+pour ma fortune, je n'avais aucune répugnance à la
+réclamer pour sauver un ami. Puisqu'il était un des bras
+du coup d'État, il aurait ce bras assez long sans doute pour
+me rendre M. de Planfoy.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXVII</h3>
+
+
+<p>Je marchais depuis six heures du matin sans m'être
+arrêté pour ainsi dire, et je commençais à sentir la fatigue;
+mais une affiche que je lus aux abords de l'Hôtel
+de ville me donna des jambes.</p>
+
+<p>Quelques curieux rassemblés devant cette affiche, qui
+venait d'être collée sur la muraille, poussaient des exclamations
+de colère et d'indignation.</p>
+
+<p>Je m'approchai et je lus cette affiche. Elle avertissait
+les habitants de Paris qu'en vertu de l'état de siége le ministre
+de la guerre décrétait que «tout individu pris
+construisant ou défendant une barricade ou les armes à
+la main <i>serait fusillé</i>.» Cela était signé Saint-Arnaud et
+était accompagné de considérations doucereuses pour
+rassurer les bons citoyens. C'était au nom de la société et
+de la famille menacées qu'on fusillerait ces ennemis de
+l'ordre «qui ne combattaient pas contre le gouvernement,
+mais qui voulaient le pillage et la destruction.»</p>
+
+<p>Je savais Saint-Arnaud capable de bien des choses,
+mais je n'aurais jamais supposé qu'un militaire français
+pût mettre son nom au-dessous d'une pareille infamie;
+jamais je n'aurais cru qu'un homme qui avait l'honneur
+de tenir une épée décréterait, en vertu d'une loi qui n'avait
+jamais existé, qu'on ne ferait pas de prisonniers et
+qu'on fusillerait ses ennemis désarmés. Les hommes du
+coup d'État avaient eu la main heureuse: ils avaient
+trouvé le ministre qu'il fallait à leurs desseins.</p>
+
+<p>Se trouverait-il dans l'armée un officier pour mettre à
+exécution un ordre aussi féroce? Deux jours avant le
+coup d'État je me serais fâché contre celui qui m'eût posé
+cette question; mais ce que j'avais vu avait porté une
+rude atteinte à mes croyances.</p>
+
+<p>Le pauvre M. de Planfoy avait été précisément pris derrière
+une barricade, et peut-être l'avait-on déjà fusillé.
+Il n'y avait pas un instant à perdre.</p>
+
+<p>Mais je ne pouvais aller aussi vite que j'aurais voulu.
+Je n'avais pas pu passer par l'Hôtel du ville à cause des
+troupes, et j'avais dû remonter jusqu'à la rue Rambuteau
+par la rue Vieille-du-Temple. Dans ces quartiers l'émotion
+et l'agitation étaient grandes. La mort de Baudin
+n'avait pas produit «le meilleur effet,» selon le mot de
+mon lieutenant, et la proclamation de Saint-Arnaud achevait
+ce que le récit de cette mort avait commencé: on se
+révoltait, et de la conscience où il avait jusque-là grondé,
+ce mot passait dans l'action.</p>
+
+<p>On croisait des groupes d'hommes en armes, et sur les
+affiches de la préfecture de police on en collait d'autres
+qui appelaient le peuple à la résistance.</p>
+
+<p>Dans la rue Rambuteau, aux jonctions de la rue Saint-Martin,
+de la rue Saint-Denis, on élevait des barricades,
+et en arrivant aux halles, je vis un gamin qui, monté sur
+une brouette, lisait tout haut la féroce proclamation de
+Saint-Arnaud. Près de lui sept ou huit hommes s'occupaient
+à dépaver la rue.</p>
+
+<p>&mdash;Ne faites donc pas tant de bruit, cria le gamin en
+arrêtant sa lecture, ça vous empêche d'entendre le prix
+qu'on vous payera pour votre travail.</p>
+
+<p>Et reprenant d'une voix perçante, en détachant ses
+mots comme un crieur public, il lut:</p>
+
+<p>«Tout individu pris construisant ou défendant une
+barricade, ou les armes à la main, sera fusillé.»</p>
+
+<p>&mdash;Pas de difficultés pour le prix, n'est-ce pas? dit-il
+en riant, on sera fusillé, pas de pourboire.</p>
+
+<p>Un éclat de rire accueillit cette plaisanterie. Le gamin
+continua, lisant toujours:</p>
+
+<p>«Restez calmes, habitants de Paris. Ne gênez pas les
+mouvements des braves soldats qui vous protégent de
+leurs baïonnettes....» En attendant qu'ils vous les enfoncent
+dans le ventre ou dans le dos, au gré des amateurs.</p>
+
+<p>Arrivé rue Royale, je montai chez Poirier: il n'était pas
+chez lui, et depuis deux nuits il couchait à l'Élysée. C'était
+ce que j'avais prévu, je ne fus pas désappointé. Seulement,
+comme je pouvais très-bien être repoussé de l'Élysée,
+je demandai au valet de chambre de Poirier de m'accompagner.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que je suis l'ami de votre maître, lui
+dis-je, conduisez-moi à l'Élysée, il s'agit d'une affaire de
+la plus haute importance.</p>
+
+<p>&mdash;Les rues ne sont pas sûres pour les honnêtes
+gens.</p>
+
+<p>Ce mot dans une pareille bouche m'eût fait rire si
+j'avais eu le coeur à la gaieté. Je parvins à le décider à
+sortir, et à l'Élysée, devant le domestique du capitaine
+Poirier, les portes s'ouvrirent qui seraient restées closes
+pour le capitaine de Saint-Nérée.</p>
+
+<p>Mais Poirier n'était pas à l'Élysée, on ne savait quand
+il rentrerait, peut-être d'un instant à l'autre, peut-être
+dans une heure, seulement on était certain qu'il rentrerait.
+Il était mon unique ressource. Je demandai à l'attendre,
+et la toute-puissante protection de son valet de
+chambre me fit introduire dans un petit salon où l'on me
+laissa seul.</p>
+
+<p>A me trouver dans ce palais d'où étaient partis les
+ordres qui mettaient en ce moment la France à feu et à
+sang, j'éprouvai une impression indéfinissable. Tout était
+calme, silencieux, et l'on pouvait se croire dans l'hôtel le
+plus honnête de Paris. A quelques centaines de pas cependant
+le sang coulait pour l'ambition de celui qui jouissait
+de ce calme: il avait choisi ses instruments, et maintenant
+il attendait plus ou moins tranquillement le résultat
+du coup qu'il avait joué; s'il gagnait, l'empire; s'il perdait,
+l'exil, d'où il était venu et où il retournerait.</p>
+
+<p>Je fus distrait de ces réflexions par une conversation
+qui s'engagea dans l'antichambre: soit que mon attitude
+silencieuse eût fait oublier ma présence dans le salon,
+soit que celui qui m'avait introduit ne fût pas avec les interlocuteurs
+pour leur rappeler que par la porte ouverte
+je pouvais entendre ce qui se disait, on causait librement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, comment ça va-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Mieux qu'hier. Il y a eu un moment dur à passer.
+Ç'a été le matin quand la cavalerie n'est pas arrivée. Il
+paraît que la cavalerie de Versailles et de Saint-Germain
+a été prévenue en retard, et au lieu d'arriver au petit jour
+comme c'était convenu, elle n'a commencé à paraître
+qu'à midi. On a cru qu'elle ne voulait pas appuyer le
+prince, et les heures ont été longues. Il y en a plus d'un
+ici qui a pensé à prendre ses précautions.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! ça pouvait mal tourner si la cavalerie refusait
+son appui.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, vous pensez bien que je n'ai pas attendu
+pour mettre à l'abri ce qui m'appartient; je n'ai ici que
+l'habit que je porte sur le dos; le reste est chez ma
+famille.</p>
+
+<p>&mdash;Quand on a vu des révolutions!</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est que celle-là n'est pas la première, mais
+elle me paraît maintenant bien marcher. Hier, il n'est
+venu personne en visite. On attendait beaucoup de
+monde; personne n'est venu; on aurait dit qu'il y avait
+un mort dans la maison; on parlait bas, on regardait autour
+de soi. Mais aujourd'hui il est venu des personnages
+qui n'avaient jamais paru ici.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon signe.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis il paraît qu'on commence à faire des barricades.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Si les bourgeois n'ont pas peur, ils crieront; et si la
+troupe n'a rien à faire, elle ne sera pas contente. Il faut
+donc des barricades.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends ça. Mais quand les barricades commencent,
+on ne peut pas savoir où et comment elles finiront.</p>
+
+<p>&mdash;On n'en laissera faire que juste ce qu'il faudra.</p>
+
+<p>Un nouvel arrivant interrompit ce colloque, et je retombai
+dans mes réflexions.</p>
+
+<p>Je passai là deux heures dans une angoisse mortelle.
+Enfin Poirier arriva. Dès qu'il me reconnut, il vint à moi,
+souriant et les mains tendues.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez que je vous présente au prince? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me mépriseriez si j'avais attendu l'heure du
+succès pour me décider à pareille démarche.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne méprise que les imbéciles, et cette démarche
+serait d'un homme intelligent et pratique; j'aime beaucoup
+les gens pratiques. Enfin, puisque ce n'est pas de
+cela qu'il s'agit, que puis-je pour vous?</p>
+
+<p>Je lui expliquai le service que j'attendais de sa toute-puissance.</p>
+
+<p>&mdash;Si votre ami n'est pas déjà fusillé, ce que vous demandez
+est, je crois, assez facile. Il faut s'adresser au préfet
+de police pour le faire relâcher.</p>
+
+<p>&mdash;Ne pouvez-vous pas demander sa liberté au préfet
+de police?</p>
+
+<p>&mdash;Assurément je le peux et il ne me la refusera pas.
+Seulement je ne peux pas le faire tout de suite, car je suis
+chargé par le prince d'une mission qui ne souffre pas de
+retard.</p>
+
+<p>&mdash;La mise en liberté de M. de Planfoy ne souffre pas
+de retard non plus; pendant chaque minute qui s'écoule
+on peut le fusiller.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, mais l'intérêt général doit passer avant
+l'intérêt particulier; dans une heure je serai à la préfecture,
+allez m'attendre à la porte du quai des Orfèvres.</p>
+
+<p>Et comme j'insistais pour qu'il se hâtât:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez vous-même si je peux faire plus. Le prince,
+convaincu que ce qui perd souvent les troupes, c'est le
+manque de vivres et de soin, a voulu que l'armée de
+Paris, qui se dévoue en ce moment pour sauver la société,
+ne fût pas exposée à ce danger; il a transformé en argent
+tout ce qui lui restait, vous entendez bien, <i>tout ce qui lui
+restait</i>, et c'est une partie de cet argent que je dois distribuer
+homme par homme dans les brigades qui m'ont
+été confiées. J'ai encore deux régiments à visiter; je viens
+chercher l'argent qui m'est nécessaire; aussitôt qu'il sera
+distribué, je vous rejoins. Croyez-vous que je puisse retarder
+une mission aussi belle, aussi noble, et tromper la
+générosité du prince, même pour sauver la vie d'un
+ami?</p>
+
+<p>Il n'y avait rien à répliquer; car j'en aurais eu trop à
+dire, et ce n'était pas dans les circonstances où je me
+trouvais que je pouvais m'expliquer franchement. Je refoulai
+les paroles qui du coeur me montaient aux lèvres,
+et me rendis à la préfecture.</p>
+
+<p>C'était donc avec de l'argent, avec des vivres, avec des
+boissons, qu'on achetait le concours des soldats. Ah!
+l'honneur de l'armée française, notre honneur à tous,
+l'honneur du pays!</p>
+
+<p>Poirier fut exact au rendez-vous, et, derrière lui, je
+pénétrai dans le cabinet du fonctionnaire qui tenait en ce
+moment la place du préfet de police.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit ce personnage, cela va mal: on se soulève
+au faubourg Saint-Antoine et dans la quartier du
+Temple; Caussidière et Mazzini arrivent à Paris; le prince
+de Joinville est débarqué à Cherbourg pour entraîner la
+flotte; on construit partout des barricades.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'êtes pas content, dit Poirier en souriant,
+ce matin vous vouliez des barricades, maintenant on vous
+en fait et vous vous plaignez.</p>
+
+<p>Poirier eut un singulier sourire en prononçant les mots
+«on vous en fait.»</p>
+
+<p>&mdash;Je me plains que nous ne soyons pas soutenus: le
+peuple est contre nous, la bourgeoisie n'est pas avec nous,
+nulle part nous ne rencontrons de sympathie.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'armée?</p>
+
+<p>&mdash;Là est notre salut: la police, hier, par ses arrestations;
+l'armée, aujourd'hui, par son attitude, ont jusqu'à
+présent assuré notre succès; mais demain la guerre commence.</p>
+
+<p>&mdash;Demain l'armée imprimera une terreur salutaire, et
+après-demain vous pourrez vous reposer, soyez-en certain.
+Pour le moment, obligez-moi de rendre service à
+mon ami, je vous prie.</p>
+
+<p>Et il expliqua en peu de mots ce que je désirais.</p>
+
+<p>On me remit alors deux pièces, ainsi conçues: la première:
+«Laissez passer M. le capitaine de Saint-Nérée, et
+donnez-lui protection en cas de besoin;» la seconde:
+«Remettez entre les mains de M. le capitaine de Saint-Nérée,
+M. le marquis de Planfoy, partout où on le trouvera,
+s'il est encore en vie.»</p>
+
+<p>Ces pièces étaient revêtues de toutes les signatures et
+de tous les cachets nécessaires.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXVIII</h3>
+
+
+<p>C'était beaucoup d'avoir aux mains l'ordre de mise en
+liberté de M. de Planfoy, mais ce n'était pas tout. Il fallait
+maintenant savoir où se trouvait M. de Planfoy, et là
+était le difficile.</p>
+
+<p>Ce fut ce que j'expliquai. On m'envoya dans un autre
+bureau de la Préfecture, avec toutes les recommandations
+nécessaires pour que l'on fît les recherches utiles.</p>
+
+<p>Par respect pour ces recommandations, l'employé auquel
+je m'adressai me reçut convenablement, mais quand
+je lui exposai ma demande, c'est-à-dire le désir de savoir
+où se trouvait M. de Planfoy, il haussa les épaules sans
+me répondre. Puis comme j'insistais en lui disant qu'à la
+préfecture de police on devait savoir où l'on enfermait
+les personnes qu'on arrêtait:</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, me dit-il, on doit le savoir et en
+temps ordinaire on le sait, mais nous ne sommes pas
+en temps ordinaire, et ce que vous me demandez,
+c'est de chercher une aiguille dans une botte de foin;
+encore vous ne me dites pas où est cette botte de
+foin.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le demande.</p>
+
+<p>&mdash;Et que voulez-vous que je vous réponde: tout le
+monde arrête depuis deux jours; non-seulement ceux
+qui ont qualité pour le faire, mais encore tous ceux qui
+veulent. La Préfecture a fait faire des arrestations, et
+celles-là je peux vous en rendre compte. Mais, d'un autre
+côté, les commissaires et les agents en font spontanément,
+en même temps que les généraux, les officiers,
+les sergents, les soldats en font aussi. Comment diable
+voulez-vous que nous nous reconnaissions dans un pareil
+gâchis; tout cela se réglera plus tard.</p>
+
+<p>&mdash;Et ceux qui sont arrêtés injustement?</p>
+
+<p>&mdash;On les relâchera.</p>
+
+<p>&mdash;Et ceux qui auront été fusillés par erreur?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute cela sera très-malheureux, et voilà pourquoi
+on aurait dû laisser la Préfecture opérer seule. Mais
+chacun se mêle de la police.</p>
+
+<p>Cette idée le fit sortir du calme qu'il avait jusque-là
+gardé.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que c'est de l'anarchie au premier chef,
+s'écria-t-il. Cette confusion des pouvoirs est déplorable.
+En temps ordinaire, tout le monde accuse la police, en
+temps de crise chacun veut lui prendre sa besogne. Je
+vous demande, monsieur le capitaine, est-ce que l'armée
+devrait faire des arrestations? Où allons-nous? Cela est
+d'un exemple pernicieux. Ainsi je suis certain que votre
+ami aura été arrêté par la troupe, ce qui, dans l'espèce,
+se comprend, puisque c'est la troupe qui a prit la barricade,
+mais enfin, votre ami arrêté, il fallait nous le confier.
+Nous l'aurions gardé et nous saurions où il est.
+Maintenant, du diable si je me doute où le chercher.</p>
+
+<p>&mdash;On met les prisonniers quelque part, sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Assurément; mais comme on est encombré dans
+les prisons, on en met partout; dans les postes, dans les
+casernes, dans les forts, au Mont-Valérien, à Ivry, Bicêtre,
+à Vincennes. On a été pris à l'improviste. Et d'ailleurs
+on ne pouvait pas, à l'avance, préparer les logements,
+cela eût donné l'éveil aux futurs prisonniers, et
+nous eût empêché d'opérer comme nous l'avons fait hier.
+On rendra justice à la police un jour. Songez que nous
+n'avons été prévenus que dans la nuit; huit cents sergents
+de ville et les brigades de sûreté ont été consignés à la
+préfecture; à trois heures du matin, on a été chercher les
+officiers de paix et les quarante commissaires de police;
+à cinq heures, tous les commissaires ont été appelés un
+à un dans le cabinet de M. le préfet, qui, avec une chaleur
+de coeur et un enthousiasme, un dévouement admirable,
+a enlevé leur concours; il s'agissait d'arrêter des
+généraux célèbres, d'anciens ministres, des hommes que
+la France était habituée à honorer: pas un seul commissaire
+n'a hésité un moment. Est-ce beau le devoir? Ils
+sont partis aussitôt, et à huit heures, tout était fini; à
+l'exception de l'Assemblée qui avait été réservée au colonel
+Espinasse, la police avait tout fait.</p>
+
+<p>A ce moment, un bruit de rumeurs vagues pénétra du
+dehors et l'on entendit quelques coups de fusils.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes cernés, s'écria mon personnage en
+bondissant sur son fauteuil, on nous abandonne; nous
+n'avons pas d'artillerie, pas de cavalerie; personne ne
+répond à nos réquisitions.</p>
+
+<p>Il sortit en courant et me laissa seul. Cet effarement,
+succédant brusquement à l'orgueil du triomphe, avait
+quelque chose de grotesque, et ce qui le rendait plus risible
+encore, c'était la cause qui le provoquait. Ces rumeurs
+en effet étaient trop faibles, et les quelques coups
+de fusils étaient trop éloignés pour faire croire que la
+préfecture cernée allait être prise d'assaut.</p>
+
+<p>Bientôt mon homme revint. Il paraissait calmé, et il
+n'était plus troublé que par le souvenir de son émotion
+et la rapidité de sa course.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'était qu'une fausse alerte, dit-il; ce ne sera
+rien. Mais c'est égal, quand on pense que la préfecture
+est à la merci d'un coup de main, c'est effrayant.</p>
+
+<p>Un nouvel arrivant entra dans le cabinet.</p>
+
+<p>&mdash;Des canons, de la cavalerie, s'écria vivement mon
+employé. Donnez-nous donc ce qui nous est nécessaire
+pour nous protéger; que deviendriez-vous sans nous?</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez vous coucher tranquillement, répondit
+celui à qui s'adressaient ces demandes, tout va bien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais on construit partout des barricades, rue Saint-Martin,
+rue Saint-Denis, dans le quartier du Temple,
+dans le faubourg Saint-Martin; la troupe laisse faire.</p>
+
+<p>&mdash;La troupe va rentrer dans ses quartiers, et on
+pourra faire autant de barricades qu'on voudra; demain,
+à deux heures, les troupes, reposées et bien nourries,
+commenceront leur mouvement général d'attaque, on
+envahira par la terreur les quartiers où la résistance sera
+concentrée, et en quelques heures tout sera fini. Vous
+pouvez donc pour ce soir dormir en paix; la police doit
+maintenant laisser la parole à l'armée; demain ou après-demain,
+vous reprendrez votre rôle, et vous aurez fort
+à faire; reposez-vous et prenez des forces.</p>
+
+<p>Tous ces incidents nous avaient distraits de notre sujet.
+Je rappelai que M. de Planfoy était en prison et que
+les minutes qui s'écoulaient étaient terribles pour lui et
+pour nous.</p>
+
+<p>&mdash;C'est très-juste et je vous promets de faire ce que
+je pourrai. Je vais donc donner des ordres pour qu'on
+le recherche partout. Vous, de votre côté, cherchez-le
+aussi. Allez à Ivry, à Bicêtre, avec les recommandations
+dont vous êtes porteur; on vous répondra. Si vous ne le
+trouvez pas, revenez à la préfecture; je serai toujours à
+votre disposition.</p>
+
+<p>Avant d'aller à Ivry, je voulus passer rue de Reuilly,
+car si mon inquiétude était grande, combien devaient
+être poignantes les angoisses de cette pauvre femme qui
+pleurait son mari, et de ces enfants qui attendaient leur
+père!</p>
+
+<p>A mon inquiétude d'ailleurs se mêlait une espérance
+bien faible, il est vrai, mais enfin qui était d'une réalisation
+possible. Pourquoi M. de Planfoy n'aurait-il pas été
+relâché? Pendant que je le cherchais, il était peut-être
+chez lui; il avait pu se sauver; il avait pu aussi faire reconnaître
+son innocence; tout ce qu'on se dit quand on
+veut espérer.</p>
+
+<p>Mais aucune de ces heureuses hypothèses n'était vraie.
+Madame de Planfoy et ses enfants étaient dans les larmes,
+attendant toujours.</p>
+
+<p>Lorsqu'on me vit arriver seul, l'émotion redoubla: les
+affiches, portant l'épouvantable proclamation de Saint-Arnaud,
+avaient été apposées dans le faubourg, et l'on
+ne parlait que de fusillade.</p>
+
+<p>&mdash;La vérité, s'écria madame de Planfoy lorsque j'entrai,
+la vérité: je meurs d'angoisse!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai l'ordre de le faire mettre en liberté.</p>
+
+<p>&mdash;Où est-il, l'avez-vous vu?</p>
+
+<p>Je fus obligé de dire la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;On ne sait pas où il est, dit-elle avec un sanglot, en
+retombant de l'espérance dans l'inquiétude; mais qui
+vous assure qu'il est encore en vie?</p>
+
+<p>Je lui dis tout ce que je pus trouver pour la rassurer;
+mais quelle puissance peuvent avoir nos paroles lorsque
+c'est l'esprit qui les arrange et non la foi qui les inspire?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez cet ordre? dit-elle, lorsque je fus arrivé
+au bout de mon récit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un ordre de libération qui n'admet pas le refus
+ou la résistance.</p>
+
+<p>Puis, comme je voulais changer l'entretien:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me le montrer? dit-elle.</p>
+
+<p>Il était impossible de refuser, sous peine de laisser
+croire que je n'avais pas cet ordre. Je le donnai.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien, s'écria-t-elle désespérément: «s'il
+est encore en vie;» eux-mêmes admettent qu'il a dû être
+fusillé. Ah! mes pauvres enfants!</p>
+
+<p>A ce cri, les enfants se jetèrent au cou de leur mère,
+et ce fut une scène déchirante; je savais ce qu'était la
+perte d'un père; leur douleur raviva la mienne.</p>
+
+<p>Mais nous n'étions pas dans des conditions à nous
+abandonner librement à nos émotions. Je me raidis
+contre ma faiblesse et j'expliquai à madame de Planfoy
+que j'allais immédiatement au fort d'Ivry où j'avais des
+chances de trouver M. de Planfoy.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais avec vous, dit-elle.</p>
+
+<p>Il me fallut lutter pour lui faire comprendre que cela
+n'était pas possible.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a aucune utilité, lui dis-je, à venir avec moi;
+soyez bien convaincue que je ferai tout ce qui sera possible.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, mais je ne peux pas me résigner à passer
+une nuit pareille à ma journée; je ne peux pas rester
+dans cette maison à attendre; vous ne savez pas ce qu'a
+été cette horrible attente qui va recommencer.</p>
+
+<p>Enfin, je parvins à lui faire abandonner son idée.
+Il était déjà tard; Ivry était loin de Paris; nous ne
+pouvions y aller qu'à pied; elle me retarderait, et dans
+la compagne elle pourrait m'être un embarras et un danger.
+Je partis donc seul par Bercy et la Gare: les rues
+de ces quartiers étaient mornes et désertes; on eût pu se
+croire dans une ville ensevelie; mes pas seuls troublaient
+le silence.</p>
+
+<p>A la barrière on m'arrêta, et je fus obligé de donner
+des explications aux hommes de police qui occupaient le
+poste: on ne sortait plus de Paris librement.</p>
+
+<p>Je savais à peu près où se trouvait le fort d'Ivry, mais,
+dans la nuit, j'étais assez embarrassé pour ne pas faire
+des pas inutiles; comme j'hésitais à la croisée de deux
+routes, j'entendis une rumeur devant moi. Je me hâtai,
+et bientôt je rejoignis un convoi en marche.</p>
+
+<p>C'étaient précisément des prisonniers que des chasseurs
+de Vincennes conduisaient au fort; ils étaient au
+nombre d'une quarantaine, enveloppés de soldats; en
+queue marchaient des agents de police; les chasseurs
+criaient et causaient comme des gens excités par la boisson,
+les prisonniers étaient silencieux. Dans la nuit, ce
+défilé au milieu des campagnes avait quelque chose de
+sinistre; il semblait qu'on marchait vers un champ d'exécution.</p>
+
+<p>J'abordai un agent de police, et après m'être fait reconnaître,
+je lui demandai d'où venaient ces prisonniers.</p>
+
+<p>&mdash;D'un peu partout; on fait de la place dans les prisons
+pour demain; c'est une bonne précaution.</p>
+
+<p>La nuit m'empêchait de voir si M. de Planfoy était dans
+ce convoi et je ne pouvais m'approcher des prisonniers,
+je dus aller jusqu'au fort.</p>
+
+<p>Là, sur la présentation que je fis des ordres de la préfecture
+de police, on me permit d'assister à l'entrée des
+prisonniers dans la casemate où ils devaient être enfermés.</p>
+
+<p>A la lueur d'un falot, je les vis défiler un à un devant
+moi: toutes les classes de la société avaient des représentants
+parmi ces malheureux: il y avait des ouvriers
+avec leur costume de travail, et il y avait aussi des bourgeois,
+des vieillards, des jeunes gens qui étaient presque
+des enfants.</p>
+
+<p>Plus d'un en passant devant moi me lança un regard
+de colère et de mépris dans lequel le mot «mouchard»
+flamboyait; mais le plus grand nombre garda une attitude
+accablée: on eût dit des boeufs ou des moutons
+qu'on conduisait à la boucherie et qui se laissaient conduire.</p>
+
+<p>M. de Planfoy n'était point parmi ces prisonniers, et il
+n'était pas davantage parmi ceux qui avaient été déjà
+amenés au fort.</p>
+
+<p>Je me remis en route pour Paris, et comme il m'était
+impossible de pénétrer cette nuit dans Bicêtre ou dans le
+Mont-Valérien, je rentrai chez moi; j'étais accablé de
+fatigue; je marchais sans repos depuis dix-huit heures.</p>
+
+<p>Les rues étaient silencieuses, sans une seule voiture,
+sans un seul passant attardé: deux fois seulement je
+rencontrai de fortes patrouilles de cavalerie: Paris était-il
+vaincu sans avoir combattu, ou bien se préparait-il à
+la lutte?</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXIX</h3>
+
+
+<p>Le lendemain, c'est-à-dire le jeudi 4 décembre, avant
+le jour, je partis pour Bicêtre, mais, plus heureux que
+la veille, je pus trouver une voiture dont le cocher voulut
+bien me conduire.</p>
+
+<p>Arrivés au carrefour de Buci, nous fûmes arrêtés par
+une barricade; rue Dauphine nous en trouvâmes une
+seconde, rue de la Harpe une troisième. La nuit avait
+été mise à profit pour la résistance. Quelques groupes
+se montraient çà et là, et dans ces groupes on voyait
+briller quelques fusils. Pas de troupes, pas de patrouilles,
+pas de rondes de police dans les rues, la ville semblait
+livrée à elle-même.</p>
+
+<p>L'agitation d'un côté, le silence de l'autre produisaient
+une étrange impression; en se rappelant ce qu'avait été
+Paris la veille, on se sentait malgré soi le coeur serré:
+qu'allait-il se passer? Où les troupes étaient-elles embusquées?
+Instinctivement on regardait au loin, au bout
+des rues désertes, cherchant des canons pointés et des
+escadrons formés en colonnes; les sentiments qu'on
+éprouvait doivent être ceux du gibier qui se sait pris
+dans un immense affût.</p>
+
+<p>Ma voiture était un <i>milord</i>, et par suite des différents
+changements de direction qui nous avaient été imposés
+par les barricades, je m'étais trouvé souvent en communication
+avec le cocher qui se retournait sur son siége et
+m'adressait ses observations.</p>
+
+<p>&mdash;Ça va chauffer, dit-il en montant la rue Mouffetard,
+le général Neumayer arrive à la tête de ses troupes
+pour défendre l'Assemblée, seulement le malheur c'est
+qu'on a déjà fusillé Bedeau et Charras, sans compter les
+autres, car hier on a massacré tous les prisonniers.</p>
+
+<p>Il n'y avait aucune importance à attribuer à ces bruits,
+cependant, malgré moi, j'en fus péniblement impressionné;
+que devait éprouver la malheureuse madame de
+Planfoy si ces rumeurs arrivaient jusqu'à elle!</p>
+
+<p>A la barrière d'Italie on nous arrêta, et des agents de
+police dirent au cocher qu'il ne pourrait pas rentrer
+dans Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Lisez l'affiche.</p>
+
+<p>Sur les murs des bureaux de l'octroi une proclamation
+venait d'être collée, elle prévenait les habitants
+de Paris que la circulation des voitures était interdite,
+et que le stationnement des piétons dans les rues serait
+dispersé par la force sans sommation: «les citoyens
+paisibles devaient rester chez eux, car il y aurait péril à
+contrevenir à ces dispositions.»</p>
+
+<p>Les termes de cette proclamation n'étaient que trop
+clairs; ils disaient que la ville appartenait à la troupe,
+et que la vraie bataille allait commencer; la veille, c'étaient
+les prisonniers seulement qui devaient être fusillés,
+aujourd'hui, ceux qui se trouvaient dans la rue
+s'exposaient à être massacrés sans sommations,&mdash;la
+sommation c'était cette proclamation du préfet de police
+Maupas qui continuait dignement celle du ministre
+Saint-Arnaud.</p>
+
+<p>Mon cocher était resté interloqué en apprenant qu'il
+ne pourrait pas rentrer dans Paris, je le décidai à me
+conduire à Bicêtre en lui promettant de le garder pour
+aller au Mont-Valérien si je ne trouvais pas à Bicêtre
+la personne que je cherchais: l'idée de travailler pendant
+que tous les cochers de Paris se reposeraient le
+fit rire.</p>
+
+<p>En gravissant la rampe qui conduit au fort, nous dépassâmes
+des femmes qui marchaient en traînant leurs
+enfants par la main. A l'entrée du fort, d'autres femmes
+étaient assises sur le gazon humide. Quelles étaient
+ces femmes? Venaient elles visiter leurs maris prisonniers?
+ou bien voulaient-elles voir si parmi les prisonniers
+qu'on amenait ne se trouvaient pas leurs maris
+ou leurs fils? Les malheureuses n'avaient pas comme
+moi un talisman pour pénétrer derrière ces murailles,
+et le «passez au large» des factionnaires les tenait à
+distance.</p>
+
+<p>M. de Planfoy n'était point à Bicêtre et je me mis
+en route pour le Mont-Valérien, sans grande espérance,
+il est vrai, mais décidé à aller jusqu'au
+bout et à ne pas m'arrêter avant de l'avoir retrouvé.</p>
+
+<p>Lorsque en temps ordinaire on se trouve sur une hauteur
+aux environs de Paris, on entend une vague rumeur,
+quelque chose comme un profond mugissement;
+c'est l'effort de la ville en travail, le bourdonnement de
+cette ruche immense. Surpris de ne pas entendre le canon
+ou la fusillade, je fis deux ou trois fois arrêter la
+voiture; mais aucun bruit n'arrivait jusqu'à nous, ni
+le roulement des voitures, ni le ronflement des machines
+à vapeur: tout semblait frappé de mort dans
+cette énorme agglomération de maisons, et ce silence
+était sinistre.</p>
+
+<p>De Bicêtre au Mont-Valérien, la distance est longue,
+surtout pour un cheval de fiacre; je laissai ma voiture
+au bas de la côte et montai au fort. Là aussi les prisonniers
+étaient nombreux; mais M. de Planfoy n'était
+point parmi eux.</p>
+
+<p>L'officier qui me répondit le fit avec beaucoup moins
+de complaisance que ceux à qui j'avais eu affaire à Ivry
+et à Bicêtre: il me croyait évidemment un ami de la
+préfecture, et il ne se gênait pas pour m'en marquer
+son mépris.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne savent donc pas ce qu'ils font, me dit-il
+comme j'insistais pour qu'on cherchât M. de Planfoy,
+ce n'est pas à moi de reconnaître leurs prisonniers;
+c'est bien assez de les garder.</p>
+
+<p>Ce mot de révolte était le premier que j'entendais
+dans la bouche d'un officier. Je m'expliquai franchement
+avec ce brave militaire, et nous nous séparâmes
+en nous serrant la main.</p>
+
+<p>J'étais à bout et ne savais plus à quelle porte frapper.
+Où chercher maintenant? à qui s'adresser? Je pensai
+à aller chez le personnage qui m'avait offert sa protection
+lorsque je lui avais remis les lettres de mon
+père. Il connaissait M. de Planfoy, il consentirait peut-être
+à s'occuper de lui et à joindre ses démarches aux
+miennes. Après avoir quitté ma voiture à l'Arc-de-Triomphe,
+je me dirigeai vers la Chaussée-d'Antin.</p>
+
+<p>Ceux-là seuls qui ont parcouru les Champs-Élysées à
+quatre ou cinq heures du matin peuvent se faire une
+idée de leur aspect, le 4 décembre, à une heure de
+l'après-midi. L'étranger qui fût arrivé à ce moment,
+ne sachant rien de la révolution, eût cru assurément
+qu'il entrait dans une ville morte, comme Pompéi.</p>
+
+<p>Ce fut seulement en approchant de la place de la
+Concorde que je trouvai une grande masse de troupes;
+on attendait toujours; la bataille n'avait donc pas encore
+commencé.</p>
+
+<p>Je me hâtai vers la Chaussée-d'Antin, et à mesure
+que j'avançais, je trouvais les curieux des jours précédents:
+on causait avec animation dans les groupes,
+et tout haut on raillait les soldats et les agents de police.</p>
+
+<p>Je ne m'arrêtai point pour écouter ces propos, mais
+le peu que j'entendis me surprit; on ne paraissait pas
+prendre la situation par le côté sérieux.</p>
+
+<p>La mauvaise fortune voulut que mon personnage ne
+fût point chez lui, et je me trouvai déconcerté, comme
+il arrive dans les moments de détresse quand on s'est
+cramponné à une dernière espérance, et que cette
+branche vous casse dans la main.</p>
+
+<p>Il ne restait plus que la préfecture de police; je me
+dirigeai de ce côté. En arrivant au boulevard, je trouvai
+le passage intercepté par des troupes qui défilaient,
+infanterie et artillerie. La foule avait été refoulée dans
+la rue et elle regardait le défilé, tandis qu'aux fenêtres
+s'entassaient des curieux. On criait: Vive la Constitution!
+à bas Soulouque! à bas les prétoriens! Et les
+soldats passaient sans se retourner.</p>
+
+<p>Tout à coup il se fit un brouhaha auquel se mêla
+un tapage de ferraille; c'était une pièce d'artillerie qui
+s'était engagée sur le trottoir, les chevaux s'étaient jetés
+dans les arbres et ne pouvaient se dégager. Les hommes
+criaient, juraient, claquaient; un cheval glissant
+sur l'asphalte s'abattit.</p>
+
+<p>Cet incident, bien ordinaire cependant, avait mis la
+confusion dans la batterie; on entendait les commandements,
+les jurons et les coups de fouet qui se mêlaient
+dans une inextricable confusion.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont soûls comme des grives, dit une voix dans
+la foule.</p>
+
+<p>Et de fait, plusieurs hommes chancelaient sur leurs
+chevaux; tous avaient la figure allumée et les yeux
+brillants.</p>
+
+<p>Pendant que j'attendais que le passage fût devenu
+libre, j'aperçus dans la foule un de mes anciens camarades
+de classe; il me reconnut en même temps et
+s'approcha de moi.</p>
+
+<p>&mdash;En bourgeois, dit-il, tu n'es pas avec ces gens-là,
+tu me fais plaisir; alors tu viens voir cette mascarade
+militaire. Quelle grotesque comédie! ça va finir dans des
+sifflets comme la descente de la Courtille; c'est aussi ridicule
+que Boulogne et ce n'est pas peu dire.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois?</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois bien que tout cela n'est pas sérieux; la
+foule n'est là que pour blaguer les soldats qui se sauveraient
+honteusement si on ne les avait pas soûlés.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis beaucoup moins rassuré que toi; tu n'as
+donc pas lu la proclamation du préfet de police?</p>
+
+<p>&mdash;Ça, c'est une autre comédie, c'est ce qu'on peut
+appeler la blague de la proclamation; hier, Saint-Arnaud
+qui veut qu'on fusille les prisonniers; aujourd'hui, Maupas
+qui veut qu'on fusille les passants; demain, nous
+aurons Morny qui nous menacera de quelque autre folie.
+Ce sont les fantoches de l'intimidation. Il faut bien que
+ces gens-là gagnent les vingt millions qu'ils ont fait
+prendre à la Banque et qu'ils se sont partagés: leur
+coup d'État n'a pas eu d'autre but; maintenant qu'ils
+ont l'argent, ils vont filer avec la caisse.</p>
+
+<p>Et comme je me récriais contre ce scepticisme:</p>
+
+<p>&mdash;Va voir la barricade du boulevard Poissonnière,
+dit-il, c'est eux qui l'ont faite avec le magasin d'accessoires
+du Gymnase, elle est en carton et elle n'est à
+autres fins que d'intimider le bourgeois; de même que
+ces civières qu'on promène partout avec des infirmiers
+et des soldats qui portent à la main un écriteau sur lequel
+on lit: «Service des hôpitaux militaires,» crois-tu
+que c'est sérieux? De la blague et de la mise en scène.</p>
+
+<p>Les troupes ayant défilé, nous suivîmes le boulevard
+en discourant ainsi. Déjà, les curieux étaient revenus
+sur les trottoirs et à l'entrée de la rue Taitbout nous
+trouvâmes des groupes assez nombreux dans lesquels il
+y avait des femmes et des enfants.</p>
+
+<p>Au moment où j'allais quitter mon ancien camarade,
+nous vîmes arriver un régiment de cavalerie, le 1er de
+lanciers, commandé par le colonel de Rochefort, que je
+reconnus en tête de ses hommes et alors, au lieu de
+traverser la chaussée du boulevard, je restai dans la rue.</p>
+
+<p>La tête de la colonne nous dépassait de quelques mètres
+à peine, lorsque des groupes qui occupaient le trottoir
+partirent quelques cris de: Vive la Constitution! et
+à bas le dictateur!</p>
+
+<p>Brusquement le colonel retourna son cheval, et lui
+faisant franchir les chaises, il tomba au milieu des groupes;
+ses officiers se précipitèrent après lui, suivis de
+quelques lanciers, et en moins de quelques secondes ce
+fut un horrible piétinement de chevaux au milieu de
+cette foule; on frappait du sabre et de la lance; les
+malheureux que les pieds des chevaux épargnaient
+étaient percés à coups de lance.</p>
+
+<p>Le hasard permit que nous fussions au milieu même
+de la rue; nous pûmes nous jeter en arrière et nous
+sauver devant cette attaque furieuse: dix pas de moins
+ou dix pas de plus, nous étions écrasés contre les maisons
+du boulevard, comme l'avaient été ces malheureux.</p>
+
+<p>Une porte était entr'ouverte, nous nous jetâmes dedans,
+et elle se referma aussitôt. Quelques personnes
+étaient entrées avant nous, elles me parurent folles de
+terreur; elles allaient et venaient en tournoyant et se
+jetaient contre les murs. Au dehors on entendait le
+galop des chevaux et les coups de lances dans les portes
+et les fenêtres.</p>
+
+<p>Puis tout à coup une terrible fusillade éclata. Contre
+qui pouvait-elle être dirigée: il n'y avait plus personne
+sur le boulevard? Un cliquetis de verres cassés tombant
+dans la rue fut la réponse à cette question. La
+troupe tirait dans les fenêtres.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dis-je à mon camarade, crois-tu à la
+proclamation de Maupas, maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! les monstres!</p>
+
+<p>Alors le souvenir des paroles qui avaient été prononcées
+devant moi à la préfecture de police me revint:
+c'était là ce qu'on appelait «envahir un quartier
+par la terreur.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXX</h3>
+
+
+<p>La fusillade continuait toujours sur le boulevard; il y
+avait des feux de peloton, des coups isolés, puis des
+courts intervalles de repos pendant lesquels on entendait
+le tapage des carreaux qui tombaient.</p>
+
+<p>Dans la maison dont l'allée nous servait de refuge, ce
+tapage de vitres se mêlait aux cris des locataires qui,
+éperdus de terreur, se sauvaient dans les appartements
+intérieurs ou dans l'escalier; ils s'appelaient les uns les
+autres; puis tout à coup leurs cris étaient étouffés dans
+une décharge générale qui dominait tous les bruits par
+son roulement sinistre.</p>
+
+<p>Pourquoi cette fusillade continuait-elle? lui répondait-on
+des fenêtres du boulevard? Nous ne pouvions
+rien voir et nous en étions réduits à attendre sans rien
+comprendre à ce qui se passait au dehors; chacun faisait
+ses réflexions, donnait ses explications, toutes plus déraisonnables
+les unes que les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Les soldats se battent entre eux.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont cernés par les républicains.</p>
+
+<p>&mdash;Ils tirent à poudre.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, à poudre; est-ce que les coups chargés
+à poudre font ce bruit strident?</p>
+
+<p>&mdash;Et les carreaux, est-ce la poudre qui les casse?</p>
+
+<p>Nous étions quatre ou cinq personnes ayant pu nous
+réfugier dans la cour de cette maison, et parmi nous se
+trouvait un jeune homme qui avait reçu un coup de sabre
+sur le bras. Mais il ne s'inquiétait pas de sa blessure, qui
+saignait abondamment, et il ne pensait qu'à se faire ouvrir
+la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Où est ma mère? disait-il désespérément; laissez-moi
+aller la chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes entré malgré moi, disait le concierge;
+vous n'ouvrirez pas malgré moi.</p>
+
+<p>Et tandis qu'il suppliait le concierge en répétant toujours
+d'une voix désolée: «Ouvrez-moi! ouvrez-moi!»
+d'autres personnes criaient avec colère «N'ouvrez pas,
+ou vous nous faites massacrer!»</p>
+
+<p>La fusillade ne se ralentissait pas et les carreaux continuaient
+à tomber dans notre escalier, nous avertissant
+que notre maison était un but de tir. On entendait aussi
+les balles ricocher contre la grande porte ou s'enfoncer
+dans le bois.</p>
+
+<p>Tout à coup, les personnes qui se trouvaient dans l'escalier
+se précipitèrent dans le vestibule, et trouvant une
+petite porte, s'engouffrèrent dans la cave; mais en ce
+moment deux ou trois détonations éclatèrent sous nos
+pieds. On tirait par les soupiraux.</p>
+
+<p>Alors il se produisit une confusion terrible; les personnes
+qui étaient déjà dans la cave remontèrent précipitamment
+et se jetèrent sur celles qui descendaient; ce fut
+un tourbillon, les malheureux se poussaient, se renversaient,
+marchaient les uns sur les autres; c'était à croire
+qu'ils étaient frappés d'une folie furieuse.</p>
+
+<p>Des coups de crosse retentirent à la porte, qui trembla
+dans ses ferrures.</p>
+
+<p>&mdash;N'ouvrez pas! crièrent quelques voix.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez! ouvrez! criait-on du dehors, ou nous enfonçons
+la porte.</p>
+
+<p>Et, presque en même temps, trois ou quatre coups de
+fusil furent tirés dans les serrures.</p>
+
+<p>Au milieu de ce désordre et de cette terreur affolée
+j'avais conservé une certaine raison, et si je ne m'expliquais
+pas ce qui se passait sur le boulevard, je comprenais
+tout le danger qu'il y avait à ne pas ouvrir cette
+porte; les soldats allaient l'enfoncer et, se précipitant
+furieux dans la maison, ils commenceraient par jouer de
+la baïonnette.</p>
+
+<p>Ce fut ce que j'expliquai en quelques mots, et nous
+obligeâmes le concierge à tirer son cordon.</p>
+
+<p>Des gendarmes se ruèrent dans l'entrée la baïonnette
+baissée; vivement j'allai au-devant d'eux; ils se jetèrent
+sur moi et me collèrent contre le mur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez tiré, dit un sergent en me prenant les
+deux mains, qu'il flaira.</p>
+
+<p>Si je ne sentais pas la poudre, il sentait, lui, terriblement
+l'eau-de-vie.</p>
+
+<p>&mdash;Au mur! cria un gendarme en voulant m'entraîner
+dans la cour.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un <i>gant jaune</i>, dit un autre, au mur!</p>
+
+<p>D'autres gendarmes, une quinzaine, une vingtaine
+peut-être, s'étaient précipités dans la maison, et tandis
+que les uns couraient dans la cour, les autres montaient
+l'escalier; deux étaient restés à la porte la baïonnette
+basse pour nous empêcher de sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Au mur! répéta le gendarme qui me tenait par un
+bras.</p>
+
+<p>Je les aurais suppliés de m'écouter, j'aurais voulu
+m'expliquer avec calme, très-probablement j'aurais été
+fusillé, ce fut l'habitude du commandement militaire qui
+me sauva.</p>
+
+<p>Je repoussai le gendarme qui m'avait pris par le bras,
+puis m'adressant au sergent qui donnait des ordres à ses
+hommes, je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Sergent, avancez ici.</p>
+
+<p>Il se retourna vers moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'accusez d'avoir tiré?</p>
+
+<p>&mdash;On a tiré de dedans les maisons; je ne dis pas que
+c'est vous; nous cherchons qui.</p>
+
+<p>&mdash;En voilà un, crièrent deux ou trois gendarmes en
+poussant contre le mur de la cour le jeune homme blessé,
+son fusil a crevé dans sa main, il saigne.</p>
+
+<p>Le pauvre garçon tomba sur les genoux et tendit vers
+les gendarmes un bras suppliant; mais ceux-ci reculèrent
+de quatre ou cinq pas, trois fusils s'abaissèrent, et le malheureux,
+fusillé presque à bout portant, tomba la face
+sur le pavé.</p>
+
+<p>Cette scène horrible s'était passée en moins de quelques
+secondes, sans que personne de nous, tenu en respect
+par une baïonnette, eût pu intervenir.</p>
+
+<p>A ce moment un officier entra sous la porte, j'écartai
+les baïonnettes qui me menaçaient et courus à lui.</p>
+
+<p>&mdash;Lieutenant, il se passe ici des choses monstrueuses,
+vos hommes sont fous; arrêtez-les.</p>
+
+<p>Et je lui montrai le cadavre étendu sur le pavé de la
+cour.</p>
+
+<p>&mdash;Il avait tiré, dit le lieutenant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, il n'avait pas tiré, pas plus que moi, pas
+plus que nous tous. Je suis officier comme vous, je vous
+donne ma parole de soldat que personne n'a tiré ici.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui me prouve cela?</p>
+
+<p>Le rouge me monta aux joues.</p>
+
+<p>&mdash;Ma parole.</p>
+
+<p>&mdash;Qui me prouve que vous êtes soldat?</p>
+
+<p>Heureusement, je pensai au laisser-passer de la préfecture.
+Je le lui montrai. Il me fit alors ses excuses et
+écouta mes explications.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible pour cette maison; mais il n'en est
+pas moins vrai qu'on a tiré sur les lanciers; c'est un guet-apens.</p>
+
+<p>&mdash;J'étais sur le boulevard quand les lanciers ont paru,
+je vous affirme qu'on n'a pas tiré.</p>
+
+<p>&mdash;Des hommes sont tombés de cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est possible, mais ils ne sont point tombés frappés
+par une balle; il est probable que dans un brusque
+mouvement pour suivre leur colonel, ils auront été désarçonnés;
+vous avez dû voir comme moi que plusieurs
+étaient ivres.</p>
+
+<p>&mdash;Sergent, dit le lieutenant sans me répondre, appelez
+vos hommes.</p>
+
+<p>Puis, s'adressant au concierge:</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez fermer votre porte, dit-il, et vous ne
+l'ouvrirez pour personne; ceux qui seront trouvés dans
+la rue seront fusillés.</p>
+
+<p>Pendant plus de deux heures nous restâmes ainsi enfermés,
+entendant le canon dans le lointain, auquel se
+mêla bientôt le bruit d'une fusillade, analogue à celle
+qui avait suivi la charge des lanciers: les feux de peloton
+se succédaient sans relâche et enflammèrent tout le boulevard;
+c'était à croire que Paris était en feu depuis la
+Madeleine jusqu'à la Bastille. En réalité il l'était depuis
+la Chaussée-d'Antin jusqu'à la porte Saint-Denis, car
+c'était à ce moment qu'éclatait l'inexplicable fusillade du
+boulevard Poissonnière qui a fait tant de victimes.</p>
+
+<p>Enfin le silence s'établit, et nous pûmes nous faire ouvrir
+la porte. Les troupes défilaient sur le boulevard, qui
+présentait un aspect horrible: les fenêtres étaient brisées,
+les arbres étaient hachés, les maisons étaient rayées
+et déchiquetées par les balles; la poussière de la pierre
+et du plâtre poudrait les trottoirs, sur lesquels çà et là
+des morts étaient étendus.</p>
+
+<p>Tortoni avait été envahi par des soldats qui buvaient
+du champagne en s'enfonçant dans le gosier le goulot des
+bouteilles: une ville prise d'assaut et mise à sac.</p>
+
+<p>En descendant par les rues latérales jusqu'à la Madeleine,
+je pus gagner les quais: deux ou trois fois je voulus
+traverser le boulevard; mais je fus empêché par des
+sentinelles qui me mettaient en joue, ou par d'honnêtes
+bourgeois qui me prévenaient qu'on tirait sur tous ceux
+qui voulaient passer.</p>
+
+<p>Enfin j'arrivai à la préfecture de police: on n'avait pas
+de nouvelles de M. de Planfoy, et mon employé m'engagea
+charitablement à m'aller coucher au plus vite,
+«les rues n'étant pas sûres.» Puis comme il vit que je
+n'étais point disposé à suivre ce conseil et que je voulais
+continuer mes recherches, il me dit que je ferais bien de
+visiter les postes des casernes du quartier Saint-Antoine
+et du Temple.</p>
+
+<p>&mdash;Il aura été gardé probablement par les soldats, me
+dit-il, à la Douane, à la Courtille, à Reuilly; puisque le
+coeur vous en dit, voyez par là; seulement je vous préviens
+que vous avez tort; l'insurrection n'est pas finie et
+les balles pleuvent un peu partout: vous feriez mieux de
+vous mettre au lit.</p>
+
+<p>La bataille, en effet, n'était pas encore terminée, et
+l'on entendait toujours le canon dans le quartier Saint-Martin.</p>
+
+<p>Pour gagner la caserne de la Douane, par laquelle je
+voulais commencer mes dernières recherches, j'inclinai
+du côté de l'Hôtel de ville en prenant par les rues étroites
+et écartées. Partout les boutiques étaient fermées, et bien
+qu'il n'y eût pas trace de lutte, les rares personnes que
+j'apercevais paraissaient frappées de stupeur.</p>
+
+<p>Dans une rue, je croisai une forte patrouille de chasseurs
+de Vincennes; le sergent qui marchait en tête
+criait d'une voix forte: «Ouvrez les persiennes et fermez
+les fenêtres!» et quand cet ordre n'était pas immédiatement
+exécuté, on envoyait quelques balles dans les persiennes
+closes.</p>
+
+<p>En arrivant dans une rue qui débouche sur le boulevard
+du Temple, un soldat en vedette me coucha en joue;
+je lui fis un signe de la main et m'arrêtai; mais il ne se
+contenta pas de cette marque de déférence et m'envoya
+son coup de fusil; la balle me siffla à l'oreille.</p>
+
+<p>Alors son camarade, qui gardait l'autre coin du boulevard,
+m'ajusta aussi, et je n'eus que le temps de me jeter
+dans l'embrasure d'une grande porte; la balle vint s'enfoncer
+dans l'angle opposé à celui où je m'étais blotti.</p>
+
+<p>Je frappai fortement à la porte en appelant et en sonnant.
+Mais on ne m'ouvrit pas et on ne me répondit pas,
+bien que j'entendisse des bruits de voix dans le vestibule.</p>
+
+<p>Ma situation était délicate. Si je n'avais eu affaire qu'à
+un seul soldat, j'aurais pu me sauver aussitôt son coup
+déchargé; mais ils étaient deux, et quand le fusil de
+l'un était vide, le fusil de l'autre était plein.</p>
+
+<p>Ce raisonnement me fut bientôt confirmé par leur
+façon de tirer; me sachant réfugié dans mon encoignure
+ils trouvèrent amusant de m'envoyer leurs balles comme
+si j'avais été un mannequin, et au lieu de tirer ensemble,
+ils tirèrent l'un après l'autre avec régularité.</p>
+
+<p>Tantôt les balles s'enfonçaient dans la porte, tantôt elles
+frappaient contre une colonne en pierre qui me protégeait,
+et, ricochant, elles allaient tomber en face.</p>
+
+<p>Tant qu'ils se contenteraient de ce jeu, j'avais chance
+d'échapper et j'en serais quitte probablement pour l'émotion,
+mais s'ils avançaient d'une dizaine de pas, j'avais
+chance de n'être plus masqué par une colonne, et alors
+j'étais mort.</p>
+
+<p>Je passai là cinq ou six minutes fort longues; enfin,
+j'entendis un bruit de pas cadencés dans la rue: c'étaient
+quatre hommes et un caporal qui venaient me faire prisonnier.</p>
+
+<p>J'avoue que je respirai avec soulagement, et quand le
+caporal me mit brutalement la main au collet, je trouvai
+sa main moins lourde que la balle que j'attendais.</p>
+
+<p>Je m'étais tenu si droit et si raide dans mon embrasure
+que je fus presque heureux de pouvoir remuer bras et
+jambes.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXXI</h3>
+
+
+<p>&mdash;Où me conduisez-vous? dis-je au caporal qui me
+tenait toujours par le collet de mon paletot.</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne te regarde pas, marche droit et plus vite
+que ça.</p>
+
+<p>&mdash;Il fait bien le fier, celui-là, dit un grenadier en me
+menaçant de la crosse de son fusil.</p>
+
+<p>En passant auprès des deux sentinelles qui m'avaient
+canardé pendant cinq minutes, j'ai remarqué qu'elles
+marchaient en zigzag; sans leur ivresse, elles ne m'auraient
+certainement pas manqué.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cet homme-là? demande un sergent.</p>
+
+<p>&mdash;Un bourgeois qui s'est sauvé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, emmenez-le.</p>
+
+<p>Cela prenait une mauvaise tournure, et avec ces soldats
+ivres je n'étais nullement rassuré.</p>
+
+<p>&mdash;Et où voulez-vous qu'on me mène? dis-je au sergent.</p>
+
+<p>Le sergent me regarda d'un air hébété et haussa les
+épaules sans daigner me répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, marche, dit le caporal.</p>
+
+<p>Et il me reprit durement au collet, tandis que ses
+hommes me poussaient en avant.</p>
+
+<p>Je ne sais ce que doit éprouver un honnête bourgeois
+en butte aux brutalités de soldats ivres. Je n'avais du
+bourgeois que le costume. En me sentant tiré par le bras
+et en recevant un coup de crosse dans le dos, je perdis
+le sentiment de la prudence et redevins officier; un coup
+de poing me débarrassa du caporal et un coup de pied
+envoya rouler à terre le grenadier qui me tirait par le
+bras. Les deux soldats qui restaient debout croisèrent la
+baïonnette et marchèrent sur moi. Si peu solides qu'ils
+fussent sur leurs jambes, ils avaient au moins des armes
+terribles aux mains, je reculai jusque sous la lanterne du
+gaz.</p>
+
+<p>Ce brouhaha attira l'attention d'un officier, il arrêta
+les soldats qui m'ajustaient et s'approcha de moi.</p>
+
+<p>Le hasard n'est pas toujours contre nous. Cet officier
+avait fait avec nous la campagne du Maroc, il me reconnut
+et au lieu de m'empoigner par le collet comme son
+caporal, il me tendit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, Saint-Nérée, sous ce costume?</p>
+
+<p>Cinq ou six soldats s'étaient avancés et m'entouraient
+d'un cercle de baïonnettes menaçantes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un ami, dit-il, un officier comme moi, retirez-vous.</p>
+
+<p>Il y eut quelques protestations accompagnées de paroles
+grossières; mais, après quelques moments d'hésitation,
+ils s'éloignèrent en grognant.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi le bras, dit-il, et serrez-vous contre
+moi; ces gaillards-là seraient parfaitement capables de
+vous envoyer une balle... partie par malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Ils m'en ont déjà envoyé bien assez.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc sur vous qu'on tirait tout à l'heure?</p>
+
+<p>&mdash;Justement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais aussi, cher ami, comment vous exposez-vous
+à sortir dans Paris un jour comme aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas pour mon plaisir ni pour la curiosité,
+croyez-le bien.</p>
+
+<p>&mdash;Et en bourgeois encore: si je n'étais pas en uniforme,
+mes propres soldats me fusilleraient; ils sont
+ivres, et ils font consciencieusement ce qu'ils appellent
+la chasse au bourgeois.</p>
+
+<p>Je fus épouvanté de ce mot qui caractérisait si tristement
+la situation.</p>
+
+<p>&mdash;L'armée en est là, dis-je accablé.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cela n'est pas beau; mais que peut-il arriver
+quand on lâche la bride à des soldats? Depuis six mois,
+ils étaient travaillés, maintenant ils sont grisés, voilà où
+nous en sommes venus; ils trouvent amusant de faire la
+chasse au bourgeois. Vous êtes bien heureux d'avoir été
+en congé pendant cette funeste journée, et quand je
+pense qu'on portera peut-être sur mes états de service
+«la campagne de Paris,» je ne suis pas très-fier d'être
+soldat. Ah! cher ami, quelle horrible chose que la guerre
+civile et combien est vrai le mot latin qui dit que
+l'homme est un loup pour l'homme!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez eu un engagement sanglant?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas d'engagement, pas de lutte, et c'est là
+qu'est le mal, car la lutte excuse bien des choses. Mais
+les armes avaient été si bien préparées, que pendant un
+quart d'heure, elles ont tiré sans commandement, sans
+volonté, d'elles-mêmes, pour ainsi dire. Pendant un
+quart d'heure, nos hommes ont littéralement fusillé
+Paris, pour rien, pour le plaisir. Rien n'a pu les arrêter,
+ni ordres, ni prières, ni supplications. J'ai vu un capitaine
+d'artillerie se jeter devant la gueule de sa pièce pour
+empêcher ses hommes de tirer, et j'ai vu son sergent
+l'écarter violemment pour permettre au boulet d'aller
+faire des victimes parmi les bourgeois. Mais assez là-dessus;
+il est des choses dont il ne faut pas parler, car la
+mémoire des mots s'ajoute à la mémoire des faits.</p>
+
+<p>Après un moment de silence, il me demanda comment
+je me trouvais dans ce quartier isolé et je lui racontai
+mes recherches.</p>
+
+<p>Il secoua la tête avec découragement.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous donc que mon ami ait été fusillé?</p>
+
+<p>Au lieu de répondre à ma question il m'en posa une
+autre:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'allez pas continuer ces recherches, n'est-ce
+pas? me dit-il. C'est vous exposer déraisonnablement:
+vous voyez à quel danger vous avez échappé. Ne vous
+engagez pas sur les boulevards. Les soldats ne savent pas
+ce qu'ils font et tirent au hasard. On peut encore contenir
+ceux qu'on a sous la main, mais ceux qui sont en
+vedettes à l'angle des rues font ce qu'ils veulent.</p>
+
+<p>Je n'avais pas besoin qu'on me montrât le danger qu'il
+y avait à circuler dans les rues en ce moment; j'avais vu
+d'assez près ce danger pour l'apprécier, mais je ne pouvais
+pas me laisser arrêter par une considération de
+cette nature, et je persistai à aller à la caserne de la
+Douane.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors, je vais vous conduire aussi loin que
+possible; tant que vous serez à l'abri de mon uniforme,
+vous serez au moins protégé.</p>
+
+<p>Les maisons et les magasins du boulevard étaient
+fermés et l'on ne rencontrait pas un seul passant: la
+chaussée et les trottoirs appartenaient aux soldats, qui
+étaient en train de souper.</p>
+
+<p>Au débouché de chaque rue se trouvaient des pelotons
+de cavalerie qui montaient la garde le pistolet au poing.</p>
+
+<p>Puis çà et là sur les trottoirs étaient dressées des
+tables autour desquelles se pressaient les soldats: pour
+éclairer ces tables, on avait fiché des bougies dans des
+bouteilles ou collé des chandelles sur la planche.</p>
+
+<p>Les lumières des bougies, les flammes du punch, les
+feux des bivouacs contrastaient étrangement avec l'aspect
+sombre des maisons; de même que les cris et les
+chants des soldats contrastaient lugubrement avec le
+silence qui régnait dans les rues.</p>
+
+<p>Mon ami ne pouvait pas s'éloigner de sa compagnie;
+nous nous séparâmes bientôt et je continuai ma route
+sans accident. Plusieurs fois les vedettes m'arrêtèrent;
+plus d'une fois je vis la pointe d'une lance ou le bout
+d'un pistolet se diriger vers ma poitrine; mais enfin je
+n'entendis plus les balles me siffler aux oreilles et j'en
+fus quitte pour des explications que j'appuyais de l'exhibition
+de mon laissez-passer.</p>
+
+<p>&mdash;Des prisonniers, me répondit l'officier auprès
+duquel on me conduisit, nous en avons, mais je ne les
+connais pas, je ne sais pas leurs noms.</p>
+
+<p>&mdash;Ne puis-je pas les voir?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas facile, car ils sont enfermés dans une
+salle qui n'est pas éclairée et où il ne serait pas prudent
+de pénétrer.</p>
+
+<p>&mdash;Ne puis-je pas au moins me présenter à la porte et
+crier le nom de celui que je viens délivrer?</p>
+
+<p>&mdash;Ça c'est possible, et je vais vous donner un homme
+pour vous conduire.</p>
+
+<p>Un sergent prit une lanterne et marcha devant moi
+jusqu'au fond d'un vestibule où se tenaient deux sentinelles
+l'arme au bras; derrière nous venaient quatre
+hommes de garde.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je vais ouvrir la porte, dit-il, croisez la
+baïonnette, et s'il y en a un qui veut sortir, foncez
+dessus.</p>
+
+<p>Il entr'ouvrit la porte et une odeur chaude et suffocante
+nous souffla au visage: on ne voyait rien dans cette
+pièce sombre comme un puits, mais on entendait les
+bruits et les rumeurs d'une agglomération.</p>
+
+<p>&mdash;Silence là dedans, cria-t-il d'une voix forte, puis il
+appela M. de Planfoy.</p>
+
+<p>Avant qu'on eût pu répondre, trois ou quatre hommes
+c'étaient précipités à la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on nous interroge, disaient-ils, qu'on nous fasse
+paraître devant un commissaire, et ce fut une confusion
+de paroles dans lesquelles il était difficile de distinguer
+les voix et les cris.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous donc! cria le sergent.</p>
+
+<p>Il se fit un intervalle de silence. J'en profitai pour
+appeler à mon tour M. de Planfoy de toute la force de
+mes poumons, et alors il me sembla qu'il se produisait
+un mouvement distinct dans ce grouillement humain.</p>
+
+<p>&mdash;Le voilà! cria une voix.</p>
+
+<p>Presque aussitôt M. de Planfoy m'apparut éclairé par
+la lumière de la lanterne qu'un soldat dirigeait dans ce
+trou noir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher enfant, s'écria M. de Planfoy, je
+savais bien que tu me retrouverais; laisse-moi respirer:
+on étouffe là dedans.</p>
+
+<p>La porte était déjà refermée, et au-dessus des clameurs
+confuses, on n'entendait plus qu'une voix puissante qui
+criait «Vive la République.»</p>
+
+<p>&mdash;Ma femme, mes enfants, demanda M. de Planfoy.</p>
+
+<p>Je le rassurai et nous nous mîmes en route pour la rue
+de Reuilly par les rues détournées du quartier Popincourt,
+car, après avoir arraché M. de Planfoy à la
+prison, je ne voulais pas l'exposer à recevoir une balle.</p>
+
+<p>En marchant, il me raconte comment il a été arrêté et
+ce qu'il a souffert depuis deux jours.</p>
+
+<p>&mdash;Quand les soldats ont escaladé la barricade, me dit-il,
+j'ai voulu les empêcher de se jeter sur les malheureux
+qui ne se défendaient pas. Mal m'en a pris. Ils se sont jetés
+alors sur moi et m'ont entraîné à la caserne de Reuilly,
+où ils m'ont laissé après m'avoir signalé comme combattant
+pris sur la barricade. Être à Reuilly, à deux pas de
+chez moi, ce n'était pas très-inquiétant, et je me dis que
+je pourrais envoyer un mot à ma femme qui saurait bien
+trouver moyen de me faire relâcher. Mais ce mot, il fallait
+l'envoyer, et quand je fis cette demande, on me répondit
+en me fermant la porte de la prison sur le nez. Je restai
+enfermé jusqu'au soir et je commençai à faire des
+réflexions sérieuses. Pour ne pas compliquer ma situation
+déjà assez grave, je déchirai en morceaux microscopiques
+les papiers que vous m'aviez remis, trouvant plus
+prudent de les anéantir que de les laisser tomber aux
+mains de la police: Ai-je bien fait? Je n'en sais rien.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi non plus; mais je crois que j'aurais agi
+comme vous.</p>
+
+<p>&mdash;Le soir venu, ma porte s'ouvrit et je trouvai un
+peloton qui m'attendait.&mdash;«Si vous voulez vous sauver
+ou si vous criez, me dit le sergent, ordre de tirer.» Les
+soldats m'entourèrent et je les suivis. On prit la direction
+de la bastille, et je crus qu'on me conduisait à la Préfecture
+de police. En route, mes soldats eurent une attention
+délicate.&mdash;«Faut lui faire lire la proclamation du ministre,»
+dit un grenadier qui aimait à plaisanter. Et l'on
+m'arrêta devant une affiche qui disait que les individus
+pris sur les barricades seraient fusillés. A la Bastille,
+mon escorte croisa une forte patrouille, et, après quelques
+mots que je n'entendis pas, on me remit à cette
+patrouille qui m'amena à la caserne où tu m'as trouvé.&mdash;«Qu'est-ce
+qu'il a fait ce vieux-là? demanda l'officier
+qui me reçut.&mdash;Pris sur la barricade.&mdash;C'est bon.&mdash;Au
+mur? demanda le sergent.&mdash;Sans doute.» Et l'officier
+me tourna le dos; mais ces mots laconiques n'étaient
+que trop clairs. Je protestai, j'appelai l'officier, et celui-ci
+voulut bien m'écouter. Le résultat de cet entretien
+fut de me faire envoyer dans la salle d'où tu viens de me
+tirer.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes enfin rue de Reuilly, et j'entrai seul
+pour éviter à madame de Planfoy et aux enfants le coup
+foudroyant de la joie.</p>
+
+<p>Mais déjà la famille était avertie de son bonheur: un
+petit chien s'était jeté sur la porte et poussait des aboiements
+perçants.</p>
+
+<p>&mdash;C'est père, c'est père, criaient les enfants, Jap l'a
+senti.</p>
+
+<p>J'eus ma part des embrassements.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXXII</h3>
+
+
+<p>Il était trop tard pour partir le soir même. Je couchai
+rue de Reuilly. Et le lendemain matin je pris le train de
+Châlon. M. de Planfoy voulut me conduire au chemin de
+fer, mais au grand contentement de madame de Planfoy,
+je le fis renoncer à cette idée. Notre première promenade
+n'avait pas été assez heureuse pour en risquer une
+seconde. Dans le lointain, on entendait encore quelques
+coups de fusil du côté de la rive gauche et vers le faubourg
+Saint-Martin. Cela ne paraissait pas bien sérieux,
+mais c'en était assez cependant pour un homme qui
+avait été si près «du mur,» le mur contre lequel on
+fusille, ne se risquât point dans les rues.</p>
+
+<p>J'avais attendu l'heure de ce départ avec impatience,
+et autant qu'il avait dépendu de moi, je l'avais avancée.
+A chaque minute, pendant mes recherches et mes voyages
+à travers Paris, je m'étais exaspéré contre leur lenteur,
+je voulais partir, et si la vie de M. de Planfoy n'avait point
+été en jeu, je me serais échappé de Paris quand même.</p>
+
+<p>Je ne fus pas plutôt installé dans mon wagon, que cette
+grande impatience d'être à Marseille fit place à une inquiétude
+non moins grande et non moins irritante.</p>
+
+<p>Ces sentiments divers qui se succédaient en moi étaient
+cependant facilement explicables, malgré leur contradiction
+apparente.</p>
+
+<p>Si j'avais tout d'abord voulu partir avec tant de hâte,
+c'était pour rejoindre mon régiment et me trouver au
+milieu de mes hommes au moment où il faudrait se prononcer
+et agir.</p>
+
+<p>Maintenant ce moment était passé; maintenant, mes
+camarades avaient pris parti, et je ne les rejoindrais que
+pour les imiter ou pour me séparer d'eux.</p>
+
+<p>Quel parti avaient-ils pris? et que s'était-il passé à
+Marseille?</p>
+
+<p>Pendant ces deux journées de courses folles, je n'avais
+pas eu le temps de lire les journaux; mais en montant en
+chemin de fer j'en avais acheté plusieurs. Je me mis à les
+étudier, en cherchant ce qui touchait Marseille et le Midi.</p>
+
+<p>Malheureusement les journaux de ces pays n'avaient
+pas encore eu le temps d'arriver à Paris depuis le coup
+d'État, et l'on était réduit aux dépêches transmises par
+les préfets.</p>
+
+<p>Ces dépêches disaient que les mesures de salut public,
+prises si courageusement par le Président de la République,
+avaient été accueillies à Marseille avec enthousiasme.</p>
+
+<p>Cela était-il vrai? cela était-il faux? c'était ce qu'on ne
+pouvait savoir. Cependant, en lisant les dépêches des
+Basses-Alpes et du Var, on pouvait supposer que cet enthousiasme
+des populations du Midi était exagéré, car
+dans ces deux départements on signalait une certaine
+agitation «parmi les bandits et les socialistes.»</p>
+
+<p>Ce qui contribua surtout à me faire douter de cet enthousiasme
+constaté officiellement, ce fut le récit des faits
+qui s'étaient passés au boulevard des Italiens, et dont
+j'avais été le témoin.</p>
+
+<p>Si l'on racontait en pareils termes à Paris, pour les
+Parisiens, ce qui s'était passé à Paris devant les Parisiens,
+on pouvait très-bien n'être pas sincère pour ce qui s'était
+passé à deux cents lieues de tout contrôle.</p>
+
+<p>«Un incident malheureux, disait le journal, a signalé
+la journée d'hier sur le boulevard des Italiens. Au passage
+du 1er lanciers et de la gendarmerie mobile, plusieurs
+coups de feu sont partis de différentes maisons et plusieurs
+lanciers ont été blessés. Le régiment a riposté et
+des dégâts redoutables et naturels, mais nécessaires, en
+sont résultés. Les individus qui se trouvaient dans ces
+maisons ont été plus ou moins atteints par les coups de
+feu de la troupe.»</p>
+
+<p>Ainsi c'était la foule qui avait attaqué les lanciers; ainsi
+le malheureux jeune homme assassiné dans la cour de la
+maison où nous avions trouvé un abri, avait été atteint
+par un coup de feu qui était «une riposte de la troupe;»
+ainsi les maisons criblées de balles, les glaces, les fenêtres
+brisées étaient «des dégâts naturels et nécessaires.»</p>
+
+<p>Quand on a dans ses mains le télégraphe et qu'on
+n'est point gêné par les scrupules, on est bien fort pour
+mentir.</p>
+
+<p>L'enthousiasme des Marseillais pouvait être tout aussi
+vrai que les coups de fusil tirés sur les lanciers.</p>
+
+<p>Je retombai dans mon inquiétude, me demandant ce
+que je ferais en arrivant à Marseille.</p>
+
+<p>Me séparer de mes camarades, s'ils ont adhéré au coup
+d'État, c'est briser ma carrière et perdre mon avenir.
+J'aime la vie militaire. Depuis dix ans des liens puissants
+m'ont attaché à mon régiment, qui est devenu une famille
+pour moi, et une famille d'autant plus chère que je
+n'en ai plus d'autre. C'est là que sont mes affections, mes
+souvenirs et mes espérances. Que ferai-je si je ne suis
+plus soldat? Quel métier puis-je prendre pour gagner
+ma vie? car je serai obligé de travailler pour vivre. Mon
+éducation a été dirigée uniquement vers l'état militaire,
+et je n'ai étudié, je ne sais que les sciences et les choses
+qui touchent à l'art de la guerre. A quoi est bon dans la
+vie civile un soldat qui n'a plus son sabre en main?</p>
+
+<p>Mais chose plus grave encore, ou tout au moins plus
+douloureuse pour le moment, que dira Clotilde d'une
+pareille détermination? Comment me recevra le général
+Martory, si je me présente devant lui en paletot et non
+plus en veste d'uniforme?</p>
+
+<p>Bien que des paroles précises n'aient point été échangées
+entre nous à ce sujet, il est certain que si Clotilde
+devient ma femme un jour, c'est l'officier qu'elle acceptera,
+le colonel et le général futur, et non le comte de
+Saint-Nérée, qui n'a d'autre patrimoine que son blason.
+Clotilde est un esprit pratique et positif qui ne se laissera
+pas prendre à des chimères ou à des espérances. D'ailleurs,
+quelles espérances aurais-je à lui présenter? Comtesse,
+la belle affaire par le temps qui court, la belle dot
+et la riche position!</p>
+
+<p>Lorsque de pareilles pensées s'agitent dans l'esprit, le
+temps passe vite. J'arrivai à Tonnerre sans m'être pour
+ainsi dire aperçu du voyage. Mais là, un compagnon de
+route m'arracha à mes réflexions pour me rejeter dans la
+réalité. Il arrivait de Clamecy, et il me raconta que cette
+ville était en pleine insurrection, que les paysans s'étaient
+levés dans la Nièvre et dans l'Yonne, et que la guerre
+civile avait commencé.</p>
+
+<p>Ce compagnon de route appartenait à l'espèce des
+trembleurs, et, emporté par ses craintes, il me représenta
+cette insurrection comme formidable.</p>
+
+<p>La province n'acceptait donc pas le coup d'État avec
+l'enthousiasme unanime que constataient les journaux.
+Que se passait-il à Marseille?</p>
+
+<p>A Mâcon, j'entendis dire aussi que la résistance s'organisait
+dans le département, et que des insurrections
+avaient éclaté à Cluny et dans les communes rurales.</p>
+
+<p>A Lyon, je trouvai la ville parfaitement calme; mais à
+mesure que je descendis vers le Midi, les bruits d'insurrection
+devinrent plus forts. On arrêtait notre diligence
+pour nous demander des nouvelles de Paris, et à nos
+renseignements on répondait par d'autres renseignements
+sur l'état du pays.</p>
+
+<p>Les environs de Valence étaient dans une extrême agitation,
+et nous dépassâmes sur la route un détachement
+composé d'infanterie et d'artillerie qui, nous dit-on, se
+rendait à Privas, menacé par des bandes nombreuses qui
+occupaient une grande partie du département.</p>
+
+<p>A un certain moment où nous longions le Rhône, nous
+entendîmes une fusillade assez vive sur la rive opposée,
+à laquelle succéda la <i>Marseillaise</i>, chantée par trois ou
+quatre cents voix.</p>
+
+<p>Dans certain village, c'était l'insurrection qui était devenue
+l'autorité, on montait la garde comme dans une
+place de guerre, et l'on fondait des balles devant les
+corps de garde.</p>
+
+<p>A Loriol, on nous dit que les troupes avaient été battues
+à Crest; dans le lointain, nous entendîmes sonner le
+tocsin, qui se répondait de clochers en clochers.</p>
+
+<p>Nous étions en pleine insurrection, et en arrivant dans
+un gros village, nous tombâmes au milieu d'une bande
+de plus de deux mille paysans qui campaient dans les
+rues et sur la place principale. Dans cette foule bigarrée,
+il y avait des redingotes et des blouses, des sabots et des
+souliers; l'armement était aussi des plus variés: des fusils
+de chasse, des faux, des fourches, des gaules terminées
+par des baïonnettes. C'était l'heure du dîner; des tables
+étaient dressées, et je dois dire qu'elles ne ressemblaient
+pas à celles qui m'avaient si douloureusement ému le
+4 décembre sur les boulevards de Paris: parmi ces soldats
+de l'insurrection, on ne voyait pas un seul homme
+qui fût ivre ou animé par la boisson.</p>
+
+<p>On entoura la diligence; on nous regarda, mais on ne
+nous demanda rien, si ce n'est des nouvelles de Valence
+et de l'artillerie.</p>
+
+<p>A Montélimar, notre colonne rejoignit une forte colonne
+d'infanterie qui rentrait en ville. Les soldats marchaient
+en désordre: ils venaient d'avoir un engagement
+avec les paysans et ils avaient été repoussés. Il y avait
+des blessés qu'on portait sur des civières et d'autres qui
+suivaient difficilement.</p>
+
+<p>Tout cela ne confirmait pas l'enthousiasme des dépêches
+officielles et ressemblait même terriblement à une
+levée en masse.</p>
+
+<p>Aussi à chaque pas en avant, je me répétais ma question
+avec une anxiété toujours croissante: que se passe-t-il
+à Marseille? Comme toujours en pareilles circonstances,
+les nouvelles que nous obtenions étaient contradictoires;
+selon les uns, Marseille et la Provence étaient calmes;
+selon les autres, au contraire, l'insurrection y était maîtresse
+des campagnes et d'un grand nombre de villes.</p>
+
+<p>Mais à mesure que nous avançâmes ces nouvelles se
+précisèrent: Marseille n'avait pas bougé, et le département
+du Var seul s'était insurgé.</p>
+
+<p>A Aix, deux voyageurs montèrent dans la diligence et
+purent me raconter ce que je désirais si vivement apprendre.
+Tous deux habitaient Marseille: l'un était un ancien
+magistrat destitué en 1848 et inscrit, depuis cette époque,
+au tableau de l'ordre des avocats; l'autre était un riche
+commerçant en grains: un procès les avait appelés à Aix
+et ils rentraient chez eux. Je les connaissais l'un et l'autres,
+et nos relations avaient été assez suivies pour qu'une
+entière liberté de parole régnât entre nous.</p>
+
+<p>Mais je ne pus rien obtenir d'eux qu'après leur avoir
+fait le récit de ce qui se passait à Paris. Vingt fois ils
+m'interrompirent par des exclamations de colère et d'indignation;
+l'ancien magistrat protestant au nom du droit
+et de la justice, la commerçant au nom de la liberté et
+de l'humanité.</p>
+
+<p>Ce fut seulement quand je fus arrivé au bout de mon
+récit, qu'ils m'apprirent comment Marseille avait accueilli
+le coup d'État. Le premier jour, la population ouvrière
+s'était formée en rassemblements menaçants et l'on avait
+pu croire à une révolution formidable. Mais cette agitation
+s'était bien vite apaisée, et les troupes n'avaient point
+eu besoin d'intervenir: elles avaient occupé seulement
+quelques points stratégiques.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas par l'insurrection armée qu'il faut répondre
+à un pareil attentat, dit l'ancien magistrat: c'est
+par des moyens légaux. Nous avons aux mains une arme
+plus puissante que les canons et qui renversera sûrement
+Louis-Napoléon: c'est le vote. La France entière se prononçant
+contre lui, il faudra bien qu'il succombe. Il n'y
+a qu'à faire autour de lui ce que j'appellerai «la grève
+des honnêtes gens.» Abandonné par tout le monde, il
+tombera sous le mépris général.</p>
+
+<p>&mdash;C'est évident, dit le commerçant, et si un seul de
+mes amis accepte une place ou une position d'une pareille
+main, je me fâche avec lui, quand même ce serait mon
+frère.</p>
+
+<p>&mdash;S'il en était autrement, ce serait à quitter la société.</p>
+
+<p>Ces paroles me furent un soulagement; c'étaient là
+deux honnêtes gens, avec lesquels on était heureux de se
+trouver en communion de sentiments.</p>
+
+<p>En arrivant chez moi, on me prévint que le colonel
+m'attendait; il m'avait envoyé chercher trois fois, et je
+devais me rendre près de lui aussitôt mon retour, sans
+perdre une minute.</p>
+
+<p>Je ne pris pas même le temps de changer de costume,
+et, assez inquiet de cette insistance, je courus chez le
+colonel.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXXIII</h3>
+
+
+<p>&mdash;Enfin vous voilà! s'écria le colonel en me voyant
+entrer, c'est heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, colonel, mon congé n'expire qu'aujourd'hui,
+je ne suis pas en retard.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien: seulement vous m'aviez écrit après
+la mort de votre père que vous partiez aussitôt, et je
+vous attends depuis jeudi.</p>
+
+<p>En quelques mots je lui expliquait les raisons qui m'avaient
+retenu.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute vous avez bien fait, et par ce que vous
+me dites, je vois qu'il s'est passé à Paris des choses
+graves, mais ici aussi nous sommes dans une situation
+grave, et j'ai besoin de vous.</p>
+
+<p>&mdash;A Marseille?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dans le Var et dans les Basses-Alpes. A Marseille,
+Dieu merci, le danger est passé, mais, dans le
+Var, les paysans se sont soulevés, ils ont formé des
+bandes nombreuses qui saccagent le pays. Les troupes de
+Toulon et de Draguignan ne sont pas en force pour les
+dissiper rapidement; on nous demande des renforts, et
+comme maintenant nous pouvons, sans compromettre la
+sécurité de Marseille, détacher quelques hommes, il faut
+que vous partiez pour le Var.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je suis mort de fatigue, mon colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Comment c'est vous, capitaine, qui parlez de fatigue
+au moment de monter à cheval?</p>
+
+<p>Il me regarda avec surprise et je baissai les yeux, mal
+à l'aise et confus.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison d'être étonné de ma réponse, dis-je
+enfin, car elle n'est pas sincère. Vous avez toujours
+été plein d'indulgence et de bonté pour moi, colonel, et
+j'ai pour vous une profonde estime; permettez-moi de
+m'expliquer en toute franchise et de vous parler non
+comme à un colonel, mais comme à un père.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous écoute, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Comment voulez-vous que j'accepte le commandement
+d'un détachement qui doit agir contre des hommes
+dont j'approuve les idées et la conduite?</p>
+
+<p>&mdash;Vous, Saint-Nérée, vous approuvez ces paysans
+qui organisent la jacquerie?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas la jacquerie que j'approuve, c'est la
+résistance au coup d'État, c'est la défense du droit et de
+la liberté; je ne peux donc pas sabrer ceux qui lèvent ce
+drapeau: derrière la première barricade qui a été élevée,
+j'ai failli prendre un fusil pour la défense, et
+c'est le hasard bien plus que la volonté qui m'en a empêché.</p>
+
+<p>Le colonel était assis devant son bureau; il se leva, et
+arpentant le salon à grands pas, les bras croisés:</p>
+
+<p>&mdash;Ceux qui nous ont mis dans cette situation sont bien
+coupables! s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous pensez ainsi, Colonel, comment me demandez-vous
+de prendre parti pour eux?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! ce n'est pas du président seulement que je
+parle, c'est aussi de l'Assemblée, c'est de tout le monde,
+de celui-ci et de ceux-là. Pourquoi l'Assemblée, par ses
+petites intrigues, ses rivalités de parti et son impuissance
+nous a-t-elle amenés à avoir besoin d'un sauveur? Les
+sauveurs sont toujours prêts, ils surgissent de n'importe
+où, ils agissent, et à un certain moment, par la faute
+d'adversaires aveugles, ils s'imposent irrésistiblement.
+Voilà notre situation, le sauveur s'est présenté et comme
+par suite des circonstances, on ne pouvait prendre parti
+contre lui qu'en se jetant dans la guerre civile, on n'a
+point osé le faire.</p>
+
+<p>&mdash;Ces paysans l'osent; ils ne raisonnent point avec
+subtilité, ils agissent suivant les simples lois de la conscience.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez que c'est la conscience qui commande
+de prendre des otages pour les fusiller, de piller les
+caisses publiques, de saccager, de brûler les propriétés
+privées. Eh bien, ma conscience de soldat me commande,
+à moi, d'empêcher ce désordre; mon devoir est
+tracé, et je ne m'en écarterai pas; sans prendre parti
+pour celui-ci ou celui-là, je crois que je dois me servir
+du sabre que j'ai à la main pour maintenir l'ordre public.
+Et c'est ce que je vous demande de faire.</p>
+
+<p>&mdash;Ces paysans ont-ils fusillé, pillé et brûlé, et ne les
+accuse-t-on pas de ces crimes, comme on a accusé les
+bourgeois de Paris d'avoir tiré sur l'armée?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas ce qui s'est passé à Paris et j'aime
+mieux ne pas le savoir. Je ne sais qu'une chose; je suis
+requis de faire respecter la tranquillité, et la liberté, la
+vie des citoyens, et j'obéis. Quant à la politique, ce n'est
+pas mon affaire, et le pays peut très-bien la décider sans
+prendre les armes. Il est appelé à se prononcer par oui
+et par non sur ce coup d'État; qu'il se prononce et j'obéirai
+à son verdict. Voilà le rôle du soldat tel que je le
+comprends dans ce moment difficile, et je vous demande,
+je vous supplie, mon cher Saint-Nérée, de le
+comprendre comme moi.</p>
+
+<p>Il vint à moi et me prit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez dit que vous m'estimiez?</p>
+
+<p>&mdash;De tout mon coeur, colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me croyez donc incapable de vous tromper,
+n'est-ce pas, et de vous entraîner dans une mauvaise
+action!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! faites ce que je vous demande. Je ne vous
+commande pas de vous mettre à la tête du détachement
+qui est prêt à partir, je vous le demande et vous prie de
+ne pas me refuser. C'est pour moi, c'est pour l'honneur
+de mon régiment.</p>
+
+<p>Il approcha sa chaise et s'asseyant près de moi:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez parlé en toute franchise, dit-il à mi-voix,
+je veux vous parler de même. Si vous ne prenez
+pas le commandement de ce détachement, il revient
+de droit à Mazurier, et je ne voudrais pas que ce fût
+Mazurier qui fût à la tête de mes hommes dans ces
+circonstances. Je veux un homme calme, raisonnable,
+qui ne se laisse pas entraîner; car ce n'est pas la guerre
+que je veux que vous fassiez, c'est l'ordre que je veux
+que vous rétablissiez. Je crains que Mazurier n'ait pas
+ces qualités de modération et de prudence.</p>
+
+<p>Mazurier a parmi nous une détestable réputation: repoussé
+par tout le monde, n'ayant pas un ami ou un camarade,
+détesté des soldats, c'est un officier dangereux.
+Républicain féroce en 1848, il est, depuis un an, bonapartiste
+enragé.</p>
+
+<p>A l'idée qu'il pouvait diriger mes hommes dans cette
+guerre civile, j'eus peur et compris combien devaient
+être vives les appréhensions du colonel. Mazurier voudrait
+faire du zèle et sabrerait tout ce qui se trouverait
+devant lui, hommes, femmes, enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, continua le colonel, vous comprenez
+n'est-ce pas, que j'ai besoin de vous. Je ne peux pas refuser
+mes hommes et, d'un autre côté, obligé de rester à
+Marseille, je ne peux pas les commander moi-même.
+Vous voyez, mon cher capitaine, que c'est l'honneur de
+notre régiment qui est engagé.</p>
+
+<p>Je restai assez longtemps sans répondre, profondément
+troublé par la lutte douloureuse qui se livrait en
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous ne me répondez pas. A quoi pensez-vous
+donc?</p>
+
+<p>&mdash;A me mettre là devant votre bureau, mon colonel,
+et à vous écrire ma démission.</p>
+
+<p>&mdash;Votre démission! Perdez-vous la tête, capitaine?</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement non, car je ne souffrirais plus.</p>
+
+<p>&mdash;Votre démission, vous qui serez chef d'escadron
+avant deux ans; vous qui êtes estimé de vos chefs; votre
+démission en face de l'avenir qui s'ouvre devant vous,
+ce serait de la folie. Vous n'aimez donc plus l'armée?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! l'armée n'est plus pour moi, aujourd'hui, ce
+qu'elle était hier.</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait rester à Paris alors, et laisser passer les
+événements.</p>
+
+<p>&mdash;Non; car c'eût été une lâcheté de conscience; jamais
+je ne me mettrai à l'abri d'une responsabilité en
+me cachant. Et c'est pour cela que j'avais si grande hâte
+de revenir. Je prévoyais que j'aurais une lutte terrible à
+soutenir, mais je ne prévoyais pas ce qui arrive.</p>
+
+<p>&mdash;Et, qu'espériez-vous donc? Pensiez-vous que, seul
+dans toute l'armée, mon régiment se révolterait contre
+les ordres qu'il recevait?</p>
+
+<p>&mdash;Ne me demandez pas ce que je pensais ni ce que
+j'espérais, colonel: je serais aussi embarrassé pour l'expliquer
+que mal à l'aise pour vous le dire. Mais enfin je
+ne pensais pas être obligé de commander le feu contre
+des gens qui ont pour eux le droit et l'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui parle de commander le feu? s'écria le colonel,
+puisque c'est là précisément ce que je vous demande de
+ne pas faire. Je sais très-bien que parmi ceux que nous
+sommes exposés à trouver devant nous il y en a qui sont
+excités par ces idées de droit et d'honneur dont vous parlez;
+mais combien d'autres, au contraire, obéissent à
+leurs mauvais instincts, au meurtre, au vol, au pillage?
+Tout ce monde, bons et mauvais, doit rentrer dans l'ordre.
+Mais, dans cette action répressive, il ne faut pas que
+les bons et les mauvais soient confondus; en un mot, il
+ne faut pas sabrer à tort et à travers. C'est une mission
+de justice et d'humanité que je vous confie; parce que de
+tous mes officiers vous êtes celui que je juge le plus apte
+à la remplir. Je suis surpris, je suis peiné que vous ne
+me compreniez pas. Allons, capitaine; allons, mon enfant.</p>
+
+<p>Mes hésitations et mes scrupules fléchirent enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous obéis: quand faut-il partir?</p>
+
+<p>Il regarda la pendule.</p>
+
+<p>&mdash;Dans une heure.</p>
+
+<p>D'ordinaire je ne suis pas irrésolu, et quand je me suis
+prononcé, je ne reviens pas sur ma détermination. Mais
+en descendant l'escalier du colonel, je m'arrêtai plus
+d'une fois, hésitant si je ne remonterais pas pour signer
+ma démission. Oui, je pouvais empêcher bien des crimes
+en commandant le détachement qu'on me confiait, cela
+était certain; mais la question d'humanité devait-elle
+passer avant la question de justice! Approuvant, au fond
+du coeur, ceux qui s'étaient soulevés, m'était-il permis
+de paraître les combattre? Si peu que je fusse, avais-je
+le droit d'apporter mon concours à une oeuvre de répression
+que je blâmais? N'était-ce point ainsi que se
+formaient des forces morales qui entraînaient les faibles
+et noyaient les forts dans un déluge?</p>
+
+<p>Tout ce qu'on peut se dire en pareille circonstance, je
+me le dis. Longtemps je plaidai le pour et le contre. Puis
+enfin, l'esprit troublé bien plus que convaincu, le coeur
+désolé, je me décidai à obéir.</p>
+
+<p>Mais, avant de quitter Marseille, je voulus faire savoir
+à Clotilde que j'étais revenu près d'elle. J'entrai chez un
+libraire et j'achetai un volume, dans les pages duquel je
+glissai le billet suivant:</p>
+
+<p>«J'espérais vous voir demain, chère Clotilde; mais à
+peine descendu de diligence, on m'envoie dans le Var et
+dans les Basses-Alpes contre les paysans insurgés. Il me
+faut partir. Je n'ai que le temps de vous écrire ces quelques
+mots pour vous demander de penser un peu à moi
+et pour vous dire que je vous aime. Je ne sais ce que
+l'avenir nous réserve, mais je vous assure en ce moment
+que, quoi qu'il arrive, je vous adorerai toujours. Quand
+nous nous reverrons, je vous expliquerai le sens des
+tristes pressentiments qui m'écrasent. Sachez seulement
+que je suis cruellement malheureux, et que ma seule espérance
+est en vous, en votre bonté, en votre tendresse.»</p>
+
+<p>Je portai le volume bien enveloppé et cacheté à la
+voiture de Cassis, puis je me hâtai d'aller endosser mon
+uniforme. A l'heure convenue je montais à cheval et partais
+de Marseille à la tête de mon détachement.</p>
+
+<p>La route que nous prîmes était celle que j'avais parcourue
+quelques mois auparavant avec Clotilde, quand
+j'étais revenu près d'elle de Marseille à Cassis.</p>
+
+<p>Combien j'étais loin de ce moment heureux! combien
+mes idées tristes et inquiètes étaient différentes de celles
+qui m'égayaient alors l'esprit et m'échauffaient le coeur!</p>
+
+<p>J'aimais cependant, et je me sentais aimé; mais qu'allait-il
+advenir de notre amour?</p>
+
+<p>Si je n'avais pas aimé Clotilde, si je n'avais pas craint
+de la perdre, aurais-je accepté ce commandement?</p>
+
+<p>Le premier pas dans la faiblesse et la lâcheté était fait,
+où m'arrêterais-je maintenant? Qui l'emporterait en moi:
+le coeur ou la conscience?</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXXIV</h3>
+
+
+<p>Nous nous dirigions sur Brignoles, qui, disaient les
+rapports, était en pleine insurrection, ainsi que les villages
+environnants, Saint-Maximin, Barjols, Seillon,
+Bras, Ollières.</p>
+
+<p>Mais tant que nous restions dans le département des
+Bouches-du-Rhône, nous étions en pays tranquille,
+c'était seulement aux confins du Var que l'agitation avait
+dégénéré en résistance ouverte.</p>
+
+<p>Un peu avant d'arriver aux montagnes qui forment le
+massif de la Sainte-Baume je fis faire halte à mes
+hommes et je crus devoir leur adresser un petit discours.</p>
+
+<p>Je ne veux point le rapporter ici, attendu qu'il n'avait
+aucune des qualités exigées par les Professeurs de rhétorique:
+pas d'exorde pour éveiller l'attention des soldats,
+pas d'exposition, pas de confirmation pour prouver
+les faits avancés, pas de réfutation, pas de péroraison.
+En quelques mots je disais à mes hommes que nous
+n'étions plus en Afrique et que ceux qui allaient se
+trouver devant nous n'étaient point des Arabes qu'il fallait
+sabrer, mais des compatriotes qu'il fallait ménager.</p>
+
+<p>En parlant, j'avais les yeux fixés sur Mazurier. Je le
+vis faire la grimace, cela m'obligea à insister. Je leur dis
+donc tout ce que je crus de nature à les émouvoir; puis,
+comme les vérités générales ont beaucoup moins d'influence
+sur des esprits primitifs que des vérités particulières
+et personnelles, l'idée me vint de leur demander
+si parmi eux il ne s'en trouvait point qui fussent de ce
+pays.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit un brigadier nommé Brussanes, je suis né
+à Cotignac, où j'ai ma famille.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mes enfants, pensez toujours que l'homme
+que vous aurez en face de vous peut être le père, le frère
+de votre camarade Brussanes, et cela retiendra, j'en
+suis certain, les mains trop promptes. Nous sommes en
+France, et tous nous sommes Français, soldats aussi
+bien que paysans.</p>
+
+<p>On se remit en marche, et Mazurier tâcha d'engager
+avec moi une conversation plus intime que celles que
+nous avions ordinairement ensemble. Au lieu de le tenir
+à distance comme j'en avais l'habitude, je le laissai venir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une promenade militaire que nous entreprenons,
+dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'espère.</p>
+
+<p>&mdash;Alors une troupe de missionnaires pour prêcher la
+paix dans chaque village, eût mieux valu qu'une troupe
+de cavaliers.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon avis, mais comme on n'avait pas de
+missionnaires sous la main, on a pris des cavaliers;
+c'est à celui qui commande ces cavaliers d'en faire des
+missionnaires, et je vous donne ma parole que cela se
+fera.</p>
+
+<p>&mdash;Il est plus difficile de faire rester les sabres dans le
+fourreau que de les faire sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être, mais quand les officiers le veulent, ils
+peuvent retenir leurs hommes, et je compte sur vous.</p>
+
+<p>Mazurier me fit toutes les protestations que je pouvais
+désirer. Dans la bouche d'un autre, elles m'eussent convaincu;
+dans la sienne, elles ne pouvaient me rassurer.
+J'étais presque certain que mes hommes me comprendraient
+et m'obéiraient; depuis six ans, nous avions vécu
+de la même vie, nous avions partagé les mêmes privations,
+les mêmes fatigues, les mêmes dangers, et j'avais
+sur eux quelque chose de plus que l'autorité d'un chef.
+Mais ce quelque chose n'avait de valeur que si j'étais
+soutenu par tous ceux qui m'entouraient, et un mot de
+Mazurier dit à propos pouvait très-bien briser mon influence;
+une plaisanterie, un geste même suffisaient
+pour cela. Ce fut une inquiétude nouvelle qui s'ajouta à
+toutes celles qui me tourmentaient déjà.</p>
+
+<p>C'était aux confins des Bouches-du-Rhône et du Var
+que nous devions trouver l'insurrection, et l'on m'avait
+signalé Saint-Zacharie comme le premier village dangereux.</p>
+
+<p>En approchant de ce village, bâti dans les gorges de
+l'Huveaune, au milieu d'une contrée boisée et accidentée
+où tout est obstacles naturels, je craignis une résistance
+sérieuse, qui eût singulièrement compromis l'attitude
+que je voulais garder. Cinquante paysans résolus embusqués
+dans les bois et dans les rochers pouvaient nous
+arrêter en nous faisant le plus grand mal. Comment alors
+retenir mes hommes et les empêcher de sabrer s'ils
+voyaient leurs camarades frappés auprès d'eux?</p>
+
+<p>Pour prévenir ce danger, je m'avançai seul avec un
+trompette, le sabre au fourreau, décidé à essayer sur les
+paysans la conciliation que j'avais vu les représentants
+tenter à Paris sur les soldats; les moyens et les rôles
+étaient renversés, mais le but était le même, empêcher
+le sang de couler.</p>
+
+<p>Mais je n'eus point de harangue à adresser aux paysans:
+en apprenant le passage des troupes, le village,
+qui s'était insurgé depuis trois ou quatre jours, s'était
+immédiatement calmé; les hommes résolus s'étaient
+repliés sur Brignoles, où ils avaient dû rejoindre le gros
+de l'insurrection, les autres avaient mis bas les armes et,
+sur le pas de leurs portes, ils nous regardaient tranquillement
+défiler. On ne nous faisait pas cortège, mais on
+ne nous adressait ni injures, ni mauvais regards.</p>
+
+<p>Ce premier résultat me donna bonne espérance, et je
+commençai à croire qu'un simple déploiement de forces
+suffirait pour rétablir partout le calme. Si on ne nous
+avait pas arrêtés dans les gorges de Saint-Zacharie, où la
+résistance était si facile, c'est qu'on ne voulait pas ou
+qu'on ne pouvait pas résister.</p>
+
+<p>A mesure que nous avançâmes, je me confirmai dans
+cette espérance; nulle part nous ne trouvions de résistance;
+on nous disait, il est vrai, que les hommes valides
+se retiraient devant nous dans les montagnes au delà de
+Brignoles, mais il fallait faire la part de l'exagération
+dans ces renseignements qui nous étaient apportés par
+des trembleurs ou par des adversaires que la passion
+politique entraînait: Brignoles était barricadé, dix mille
+insurgés occupaient la ville, les maisons étaient crénelées,
+le pont était miné, enfin tout ce que l'imagination
+affolée par la terreur peut inventer.</p>
+
+<p>En réalité, il n'y eut pas plus de résistance dans cette
+ville qu'il n'y en avait eu dans les villages qui s'étaient
+déjà rencontrés sur notre chemin: pas la plus petite
+barricade, pas la moindre maison crénelée, pas un insurgé
+armé d'un fusil.</p>
+
+<p>Cependant tous ces bruits reposaient sur un certain
+fondement: ainsi, on avait voulu se défendre; on avait
+proposé de barricader la ville, on avait parlé de miner le
+pont; mais rien de tout cela ne s'était réalisé, et, à notre
+approche, ceux qui avaient voulu résister s'étaient retirés
+du côté de Draguignan.</p>
+
+<p>Cette perpétuelle retraite des insurgés, rassurante pour
+le moment, était inquiétante pour un avenir prochain:
+tous ces hommes qui reculaient devant nous, à mesure
+que nous avancions, finiraient par s'arrêter lorsqu'ils se
+trouveraient en force, et alors un choc se produirait.</p>
+
+<p>Ce qui donnait à cette situation une gravité imminente,
+c'était la position des troupes qui opéraient contre les
+insurgés. Mon petit détachement n'était pas seul à les
+poursuivre: au nord, ils étaient menacés par le colonel
+de Sercey, qui avait sous ses ordres de l'infanterie et de
+l'artillerie; au sud, ils l'étaient par une forte colonne
+partie de Toulon. Qu'arriverait-il lorsqu'ils seraient enveloppés?
+Mettraient-ils bas les armes? Soutiendraient-ils
+la lutte?</p>
+
+<p>Ainsi ce qui avait été tout d'abord pour moi un motif
+d'espérance devenait maintenant un danger, car ce n'était
+plus de désarmer successivement quelques villages
+isolés qu'il s'agissait, c'était d'une rencontre, d'une bataille.</p>
+
+<p>Les nouvelles qui nous parvenaient de l'insurrection
+nous la représentaient comme formidable; elle occupait
+presque tout le pays qui s'étend de la chaîne des Maures
+à la Durance; son armée, disait-on, était forte de plus
+de six mille hommes, et ces hommes étaient redoutables;
+pour la plupart c'étaient des bûcherons, des
+charbonniers, des ouvriers en liége, habitués à la rude
+vie des forêts, et qui n'avaient peur de rien, ni de la fatigue,
+ni des privations, ni des dangers; à leur tête marchait
+une jeune et belle femme qui, coiffée du bonnet
+phrygien, portait le drapeau rouge.</p>
+
+<p>Ce n'étaient pas là des paysans timides que la vue d'un
+escadron s'avançant au galop devait disperser sans résistance.</p>
+
+<p>A en croire ces nouvelles, ils étaient déjà organisés
+militairement; les bandes s'étaient formées par cantons,
+et elles avaient choisi des officiers; l'une était commandée
+par un chirurgien de marine, les autres l'étaient
+par des gens résolus; un certain ordre régnait parmi
+tous ces hommes, qui ne se rendaient nullement coupables
+de pillages, d'incendies et d'assassinats, comme on
+l'avait dit.</p>
+
+<p>La seule accusation sérieuse qu'on formulât contre eux
+était de prendre des otages dans chaque ville et chaque
+village qu'ils traversaient et de les emmener prisonniers.
+Pour moi, c'était là un crime qui me plaçait à leur égard
+dans une situation toute différente de celle que j'aurais
+voulu garder.</p>
+
+<p>Si d'un côté je voyais en eux des gens convaincus de
+leur droit et se soulevant pour le défendre, ce qui
+dans les conditions où nous nous trouvions était pour
+le moins excusable, d'un autre côté j'étais indigné de
+la faute criminelle qu'ils commettaient. En s'insurgeant,
+ils avaient la justice pour eux; pourquoi compromettaient-ils
+leur cause et la déshonoraient-ils par
+cette lâcheté?</p>
+
+<p>Le soir qui suivit notre entrée à Brignoles, je sentis
+mieux que par le raisonnement, combien était grave
+cette question des otages et combien terrible elle pouvait
+devenir pour les insurgés.</p>
+
+<p>Nous étions arrivés dans un gros village où nous devions
+passer la nuit, et j'avais été chercher gîte au château
+avec Mazurier et quelques hommes.</p>
+
+<p>Ce château était en désarroi, et ses propriétaires
+étaient dans la désolation: une bande d'insurgés était
+venue le matin arrêter le chef de la famille, qui n'avait
+commis d'autre crime que celui d'être légitimiste, et
+l'avait emmené comme otage. On ne lui avait point fait
+violence, et comme il souffrait de douleurs qui l'empêchaient
+de marcher, on lui avait permis de monter en
+voiture, mais enfin on l'avait emmené sans vouloir rien
+entendre.</p>
+
+<p>Lorsque nous arrivâmes, sa femme et ses enfants, deux
+fils de vingt-trois à vingt-cinq ans, nous accueillirent
+comme des libérateurs; il n'eût pas été tard, je me serais
+mis immédiatement à la poursuite de cette bande,
+mais la nuit était tombée depuis longtemps déjà, nos
+chevaux étaient morts de fatigue, et nous ne pouvions
+nous engager à l'aventure dans ce pays accidenté. Ce fut
+ce que je tâchai de faire comprendre à cette malheureuse
+famille, et je lui promis de partir le lendemain matin
+aussitôt que possible.</p>
+
+<p>Je donnai les ordres en conséquence, et le lendemain,
+avant le jour, je fus prêt à monter à cheval. En arrivant
+dans la cour du château, je fus surpris d'apercevoir cinq
+chevaux de selle auprès des nôtres. Je demandais à un
+domestique à qui ils étaient destinés, lorsque je vis paraître
+les deux fils suivis de trois autres jeunes gens. Tous
+les cinq étaient armés. Ils portaient un fusil à deux coups
+suspendu en bandoulière et à la ceinture un couteau de
+chasse.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le capitaine, me dit l'aîné des fils, nous
+vous demandons la permission de vous accompagner et
+de vous servir de guides. Quand nous rencontrerons l'ennemi,
+vous verrez que mes amis, mon frère et moi nous
+sommes dignes de marcher avec vos soldats. Nous ne
+serons pas les derniers à la charge.</p>
+
+<p>Je restai pendant quelques secondes cruellement embarrassé;
+la demande de ces jeunes gens avait par malheur
+de puissantes raisons à faire valoir: c'était à la délivrance
+de leur père qu'ils voulaient marcher; c'était
+leur père qu'ils voulaient venger.</p>
+
+<p>Ce fut précisément ce côté personnel de la question
+qui me fit refuser leur concours: ils mettraient une ardeur
+trop vive dans la poursuite, une haine trop légitime
+dans la lutte, et ils pourraient entraîner mes soldats à
+des représailles que je voudrais éviter.</p>
+
+<p>Je repoussai donc leur demande; il me fallut discuter,
+disputer presque, mais je tins bon.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux que l'un de vous, messieurs, dis-je en
+montant à cheval, et encore celui qui viendra doit-il
+laisser ses armes ici; c'est un guide que j'accepte, et
+non un soldat.</p>
+
+<p>A quelques propos de mes hommes que je saisis par
+bribes, je vis qu'ils ne me comprenaient point et qu'ils
+me blâmaient.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXXV</h3>
+
+
+<p>Tous ceux qui ont fait campagne savent combien il est
+difficile de rejoindre une troupe ennemie, lorsqu'on n'a
+pour se diriger que les renseignements qu'on peut obtenir
+des paysans; celui-ci a vu qu'ils allaient au nord,
+celui-là a vu qu'ils allaient au sud, un troisième a entendu
+dire qu'ils étaient passés par l'ouest, un quatrième est
+certain qu'ils n'ont été ni au nord, ni au sud, ni à l'ouest,
+attendu qu'ils n'ont pas paru dans le pays.</p>
+
+<p>Ce fut ce qui m'arriva lorsque je me mis à la poursuite de
+la bande qui avait emmené comme otage le propriétaire
+du château dans lequel nous avions passé la nuit, et jamais,
+en si peu de temps, on n'a pu, je crois, recueillir
+plus de renseignements contradictoires; dans un village,
+c'était l'excès de zèle qui nous trompait, dans un autre,
+c'était la malveillance qui nous égarait; de maison en
+maison, les indications variaient comme les opinions et
+les sentiments: ici, nous étions des bourreaux, là des
+sauveurs.</p>
+
+<p>Cependant, au milieu de cette confusion, se détachaient
+deux faits principaux; nous étions sur le point de joindre
+les bandes qui s'étaient réunies et cherchaient une bonne
+position pour résister; les autres troupes envoyées entre
+elles commençaient à approcher: la lutte devenait donc
+à chaque pas de plus en plus menaçante; un hasard pouvait
+l'engager d'un moment à l'autre.</p>
+
+<p>Ce qu'il y avait de particulièrement grave pour moi
+dans cette situation, c'était l'esprit de mes hommes qui,
+depuis Marseille, avait complètement changé: en entrant
+dans le Var, j'étais sûr que les sabres ne sortiraient pas
+du fourreau sans mon ordre; maintenant des indices
+certains me prouvaient qu'on n'attendrait pas cet ordre
+pour agir, et que peut-être même on ne m'écouterait
+pas. A la fièvre de la poursuite, toujours entraînante pour
+les esprits les plus calmes et les plus pacifiques, s'étaient
+jointes les excitations passionnées des populations au
+milieu desquelles nous nous trouvions: «Tuez-les, sabrez
+tout, pas de prisonniers;» et tous ces mauvais
+conseils de gens qui, après avoir perdu la tête dans la
+peur, perdent la raison lorsqu'ils sont rassurés.</p>
+
+<p>Quand nous paraissions dans une ville ou dans un village,
+la partie de la population hostile à l'insurrection,
+qui s'était prudemment condamnée au calme ou cachée
+dans ses caves, reprenait courage, ou s'armait, ou se
+formait en compagnie de gardes nationaux pour marcher
+derrière nous, et l'esprit qui animait ces volontaires de
+la dernière heure n'était point la modération et la justice;
+on était d'autant plus exalté qu'on avait été plus timide;
+on voulait se venger de sa peur. Mes hommes naturellement
+subissaient le contre-coup de cette exaltation; on
+les attirait, on les entraînait, on les faisait boire, et je ne
+les avais plus dans la main; après avoir écouté toutes les
+histoires plus ou moins exagérées qu'on leur racontait,
+échangé des poignées de main avec les trembleurs, entendu
+les applaudissements des uns, les vociférations des
+autres, ils en étaient arrivés à croire qu'ils marchaient
+contre des bandits coupables de tous les crimes.</p>
+
+<p>Comment les retenir et les modérer? Je commençai
+alors à regretter d'avoir accepté le commandement que
+le colonel m'avait imposé, car je ne pourrais pas assurément
+me renfermer dans le rôle que je m'étais tracé; au
+moment de la rencontre, je ne commanderais pas à mes
+hommes, mais je serais entraîné par eux, et jusqu'où
+n'iraient-ils pas?</p>
+
+<p>Mes hésitations, mes irrésolutions, mes remords me
+reprirent: je n'aurais pas dû céder aux prières du colonel,
+et plutôt que de me lancer dans une expédition que
+je réprouvais, j'aurais mieux fait de persister dans ma
+démission.</p>
+
+<p>Mazurier, comme s'il lisait ce qui se passait en moi,
+semblait prendre à coeur d'irriter mes craintes.</p>
+
+<p>&mdash;Il sera bien difficile de modérer nos hommes, me
+disait-il à chaque instant.</p>
+
+<p>Et alors il me donnait le conseil de leur parler, et de
+recommencer ma harangue de Saint-Zacharie. Mais le
+moment favorable aux bonnes paroles était passé, je ne
+voulais pas me faire rire au nez et compromettre mon
+autorité dans une maladresse: il me fallait au moins
+conserver sur mes hommes l'influence du respect et de
+l'estime.</p>
+
+<p>Tant que je serais seul maître de mon détachement,
+j'avais l'espérance de conserver une partie de cette influence
+et, en fin de compte, d'imposer toujours ma direction
+à mes hommes; s'ils n'obéissaient point à la persuasion,
+ils obéiraient au moins à la discipline; mais le
+moment arrivait où j'allais devoir agir de concert avec
+les autres troupes qui cernaient les insurgés dans un
+cercle concentrique, et alors j'aurais à obéir à une autre
+inspiration, à une autre volonté que la mienne.</p>
+
+<p>Quelle serait cette inspiration? quel serait l'esprit des
+officiers avec lesquels j'allais opérer? quels seraient
+les sentiments de leurs troupes? sous les ordres de
+quel général, de quel colonel le hasard allait-il me
+placer? aux réquisitions de quel préfet me faudrait-il
+obéir?</p>
+
+<p>Toutes ces questions venaient compliquer les dangers
+de ma situation.</p>
+
+<p>Mais ce qui les aggrava d'une façon plus fâcheuse encore,
+ce fut une nouvelle que m'apprit le maire d'un
+village dans lequel nous arrivâmes.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'il nous vit paraître, il accourut au-devant
+de moi pour me prévenir que nous devions nous arrêter
+dans sa commune, afin de concerter notre mouvement
+avec les troupes qui occupaient les communes environnantes;
+les différentes bandes s'étaient réunies en un seul
+corps, et après s'être successivement emparées de Luc, de
+Vidauban, de Lorgues et de Salernes, elles marchaient sur
+Draguignan. Le moment était venu de les attaquer; les
+troupes se concentraient; ordre était donné d'arrêter les
+divers détachements de manière à agir avec ensemble,
+et il me communiqua cet ordre, qui était signé «de Solignac.»</p>
+
+<p>De Solignac! Je regardai attentivement la signature;
+mais l'erreur n'était pas possible, les lettres étaient formées
+avec une netteté remarquable.</p>
+
+<p>Quel pouvait être ce Solignac? J'interrogeai le maire
+pour savoir quel était le préfet du département; il me
+répondit qu'il y en avait deux: un ancien, M. de Romand,
+un nouveau, M. Pastoureau.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce M. de Solignac?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas; je crois que c'est un commissaire
+extraordinaire; au reste, vous allez le voir bientôt; il a
+passé par ici il y a deux heures avec une escorte de gendarmes,
+et il doit revenir.</p>
+
+<p>Il n'y avait qu'à attendre; j'ordonnai la halte, et je fis
+reposer mes hommes et mes chevaux.</p>
+
+<p>Ce Solignac était-il l'ami du général Martory? Cela
+était bien probable; le signalement que me donnait le
+maire se rapportait à mon personnage, et le dévouement
+de celui-ci à la cause napoléonienne avait dû en faire un
+commissaire extraordinaire dans un département insurgé;
+cela convenait au rôle qu'il jouait depuis six mois
+dans le Midi et le complétait; il n'avait point de position
+officielle, afin de pouvoir en prendre une officieuse partout
+où besoin serait.</p>
+
+<p>Comme j'agitais ces questions avec un certain effroi,
+car il ne me convenait point d'être placé sous la direction
+de M. de Solignac,&mdash;au moins du Solignac que
+je connaissais fanatique et implacable,&mdash;on m'amena
+un paysan qu'on venait d'arrêter.</p>
+
+<p>La foule l'accompagnait en vociférant, et ce n'était pas
+trop de six soldats pour le protéger; on criait: «A mort!»
+et on lui jetait des pierres.</p>
+
+<p>C'était un vieux bûcheron aux traits fatigués, mais à
+l'attitude calme et résolue; il était vêtu d'une blouse
+bleue, et l'un de mes soldats portait un mauvais sabre
+rouillé qu'on avait saisi sur lui.</p>
+
+<p>Je demandai quel était son crime; on me répondit
+qu'on l'avait arrêté au moment où il se sauvait pour rejoindre
+les insurgés.</p>
+
+<p>La foule l'avait suivi et nous entourait en continuant
+de crier: «A mort! à mort!» Des femmes et des enfants
+montraient le poing au vieux bûcheron qui, sans s'émouvoir
+de tout ce tapage, les regardait avec placidité.</p>
+
+<p>Je le fis entrer dans la salle de la mairie pour l'interroger
+et je fis entrer aussi les gens qui l'avaient arrêté,
+car il me paraissait impossible que l'exaspération de la
+foule n'eût pas un motif plus sérieux. On nous pressait
+tellement que je fus obligé de placer des sentinelles à la
+porte la sabre en main.</p>
+
+<p>Je me fis d'abord raconter ce qui s'était passé par les
+témoins ou les acteurs de l'arrestation, et l'on me raconta
+ce qu'on m'avait déjà dit: ce vieux bonhomme, au lieu
+d'entrer dans le village, avait pris par les champs, on
+l'avait vu courir et se cacher derrière les oliviers quand
+il se croyait aperçu; on s'était mis à sa poursuite: on
+l'avait atteint, arrêté, et l'on avait trouvé ce sabre qu'il
+cachait sous sa blouse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai ce qu'on raconte là? dis-je au bûcheron.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;D'où êtes-vous?</p>
+
+<p>&mdash;De Salernes.</p>
+
+<p>&mdash;Où allez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je vas à Aups, rejoindre ceux qui veulent défendre
+la République.</p>
+
+<p>A cet aveu sincère, il y eut parmi les témoins un mouvement
+d'indignation.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon droit, pour sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous croyez être dans votre droit, pourquoi vous
+êtes-vous caché et sauvé? pourquoi, au lieu de traverser
+ce village, avez-vous pris les champs?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que ceux d'ici ne sont pas dans les mêmes
+idées que ceux de Salernes, et qu'on s'en veut de pays à
+pays. S'ils m'avaient vu traverser leur rue, comme ils
+avaient des cavaliers avec eux qui leur donnaient du
+coeur, ils m'auraient arrêté, et je voulais rejoindre les
+amis.</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'est pas vrai, dit un témoin en interrompant,
+les gens de Salernes sont partis depuis hier, et si celui-là
+était de Salernes, il serait parti avec eux; il n'aurait pas
+attendu aujourd'hui: c'est un incendiaire qui venait pour
+nous brûler.</p>
+
+<p>Sans se fâcher, le bûcheron haussa les épaules, et se
+tourna vers moi après avoir regardé son accusateur avec
+mépris.</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne suis pas parti hier avec les autres, dit-il,
+c'est que j'étais dans la montagne à travailler. Quand on
+a appris la révolution de Paris chez nous, tout le monde
+a été heureux; on a cru que c'était pour établir véritablement
+la République, la vraie, celle de tout le monde,
+et comme à Salernes il n'y a que des républicains, on a
+été heureux, on a dansé une farandole. Le lendemain
+matin je suis parti pour la montagne où je suis resté trois
+jours. Pendant ce temps-là on a compris qu'on s'était
+trompé; les gens de la Garde-Freynet sont arrivés, et
+puis d'autres, on s'est levé, et quand je suis redescendu
+à la maison, j'ai trouvé tout le monde parti, alors je suis
+parti aussi pour les rejoindre.</p>
+
+<p>Les cris du dehors continuaient; ne voulant pas exaspérer
+cette exaltation méridionale, je donnai l'ordre
+d'enfermer mon bûcheron dans la prison de la mairie.</p>
+
+<p>Mais ce n'était point assez pour satisfaire cette foule
+affolée; quand on sut que j'avais fait conduire le bûcheron
+en prison, les cris: «A mort!» redoublèrent. Je ne m'en
+inquiétai point, j'avais une force suffisante pour faire
+respecter mes ordres; lorsque je quitterais ce village,
+j'emmènerais mon prisonnier.</p>
+
+<p>Il y avait à peine dix minutes que la porte de la prison
+était refermée sur ce pauvre vieux, quand il se fit un
+grand bruit de chevaux dans la rue.</p>
+
+<p>C'était M. de Solignac qui arrivait au galop, suivi de
+quelques gendarmes,&mdash;ce Solignac était bien le mien,
+c'est-à-dire celui de Clotilde et du général.</p>
+
+<p>En m'apercevant, il poussa une exclamation de surprise
+et vint à moi la main tendue.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, mon cher capitaine, c'est vous! Que je
+suis heureux de vous voir! Nous allons marcher ensemble.</p>
+
+<p>Puis, après quelques paroles insignifiantes, il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez un prisonnier, m'a-t-on dit, pris les
+armes à la main; avez-vous commandé le peloton?</p>
+
+<p>&mdash;Quel peloton?</p>
+
+<p>&mdash;Le peloton pour le fusiller.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXXVI</h3>
+
+
+<p>Fusiller ce vieux bûcheron!</p>
+
+<p>En entendant ces mots, je regardai M. de Solignac;
+près de lui se tenait un autre personnage portant l'habit
+civil et décoré de la Légion d'honneur qui me fit un
+signe affirmatif comme pour confirmer et souligner
+les paroles de M. de Solignac.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi voulez-vous qu'on fusille ce bonhomme?</p>
+
+<p>&mdash;Comment a-t-il été arrêté?</p>
+
+<p>Je racontai son arrestation.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, de votre propre récit, il résulte qu'il se
+sauvait.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Il voulait se cacher?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Il le voulait parce qu'il allait rejoindre les insurgés;
+son aveu est formel.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pas caché son intention.</p>
+
+<p>&mdash;Il doit donc être considéré comme étant en état
+d'insurrection.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, et c'est ce qui m'a obligé à le maintenir
+en arrestation; en même temps j'ai voulu le soustraire
+à l'exaspération de cette foule affolée.</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlons pas de cela, laissons cette foule de côté,
+et occupons-nous seulement de ce bûcheron. C'est un
+insurgé, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'est pas contestable et lui-même n'a pas envie
+de le contester; il avoue très-franchement son intention:
+il a voulu rejoindre ses amis qui se sont soulevés pour
+défendre le droit et la justice, ou tout au moins ce qu'ils
+considèrent comme tel.</p>
+
+<p>&mdash;Bien; c'est un insurgé, vous le reconnaissez et lui-même
+le reconnaît aussi. Voilà un point d'établi. Maintenant
+passons à un autre. Il a été pris les armes à la
+main.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire qu'on a saisi sur lui un sabre rouillé
+qui ne serait pas bon pour couper des choux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ce sabre caractérise son crime et devient
+la circonstance aggravante qui vous oblige à le faire fusiller;
+l'ordre du ministre de la guerre est notre loi;
+vous connaissez cet ordre: «Tout individu pris les armes
+à la main sera fusillé.»</p>
+
+<p>&mdash;Mais jamais personne ne donnera le nom d'arme
+à ce mauvais sabre, ce n'est même pas un joujou,
+dis-je en allant prendre le sabre qui était resté sur
+une table.</p>
+
+<p>Et je le mis sous les yeux de M. de Solignac en faisant
+appel à son singulier acolyte. Tous deux détournèrent
+la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas possible d'argumenter sur les mots,
+dit enfin M. de Solignac, ce sabre est un sabre, et l'ordre
+du général Saint-Arnaud est formel.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cet ordre est... n'est pas exécutable.</p>
+
+<p>&mdash;En quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Il vise une loi qui n'a jamais autorisé pareille
+mesure.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, capitaine, mais nous ne sommes pas ici
+pour discuter, nous ne sommes pas législateurs et vous
+êtes militaire.</p>
+
+<p>Malgré l'indignation qui me soulevait, je m'étais jusque-là
+assez bien contenu; à ce mot, je ne fus plus
+maître de moi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est parce que je suis militaire, que je ne peux
+pas faire exécuter un ordre aussi....</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi de vous rappeler, interrompit M. de
+Solignac, que vous n'avez pas à qualifier un ordre de
+votre supérieur; il existe, et du moment que vous le
+connaissez, vous n'avez qu'une chose à faire; un soldat
+obéit, il ne discute pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, monsieur, et j'ai tort; je vous
+suis obligé de me le faire comprendre, je ne discuterai
+donc pas davantage et je ferai ce que mon devoir m'ordonne.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai jamais douté; seulement, on peut comprendre
+son devoir de différentes manières, et je vous
+prie de me permettre de vous demander ce que votre
+devoir vous ordonne à l'égard de cet homme.</p>
+
+<p>&mdash;De l'emmener prisonnier et de le remettre aux autorités
+compétentes.</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien; alors veuillez le faire remettre entre
+nos mains.</p>
+
+<p>Et comme j'avais laissé échapper un geste d'étonnement:</p>
+
+<p>&mdash;Qui nous sommes, n'est-ce pas? continua-t-il;
+rien n'est plus juste: précisément, nous sommes cette
+autorité compétente que vous demandez, et comme nous
+n'avons pas encore mis le département en état de siége,
+c'est l'autorité civile qui commande.</p>
+
+<p>Je n'avais pas eu l'avantage dans cette discussion rapide
+où les paroles s'étaient heurtées comme dans un
+combat; je sentis que la situation du vieux bûcheron
+devenait de plus en plus mauvaise. Mais que faire? Je
+ne pouvais me mettre en opposition avec l'autorité
+départementale, et puisqu'ils réclamaient ce prisonnier
+qui n'était pas le mien d'ailleurs, mais celui des paysans,
+je ne pouvais pas prendre les armes pour le
+défendre. Je ne pouvais qu'une chose: refuser mes
+hommes pour le faire fusiller, s'ils persistaient dans
+cette épouvantable menace, et à cela j'étais parfaitement
+décidé. Ils ne le fusilleraient pas eux-mêmes.</p>
+
+<p>&mdash;Ce bûcheron est dans la prison de la mairie, il
+vous appartient.</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien, dit M. de Solignac.</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien, répéta son acolyte.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit M. de Solignac, voulez-vous désigner
+les hommes qui doivent former le peloton d'exécution?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous refusez d'obéir à notre réquisition? dit froidement
+M. de Solignac.</p>
+
+<p>&mdash;Absolument.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous mettez en révolte contre l'ordre du
+ministre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur; nous sommes des soldats, nous
+ne sommes pas des bourreaux; mes hommes ne fusillent
+pas les prisonniers.</p>
+
+<p>M. de Solignac ne se laissa pas emporter par la colère;
+il me regarda durant quelques secondes, puis
+d'une voix qui tremblait légèrement et trahissait ainsi
+ce qui se passait en lui:</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, dit-il, je vois que vous ne vous rendez
+pas compte de la situation. Elle est grave, extrêmement
+grave. Tout le pays est soulevé. L'armée de l'insurrection
+est formidable; elle s'accroît d'heure en heure.
+Pour l'attaquer, nous n'avons que des forces insuffisantes,
+et l'état des troupes ne permet pas cette attaque
+aujourd'hui; il faudra la différer jusqu'à demain, peut-être
+même jusqu'à après-demain. Pendant ce temps, les
+paysans de cette contrée vont rejoindre les bandes insurrectionnelles,
+et quand nous attaquerons, au lieu d'avoir
+six ou sept mille hommes devant nous, nous en aurons
+peut-être douze mille, peut-être vingt mille; car les
+bandes des Basses-Alpes nous menacent. Il faut empêcher
+cette levée en masse et cette réunion. Nous n'avons
+qu'un moyen: la terreur; il faut que toute la contrée
+soit envahie et domptée par une force morale,
+puisqu'elle ne peut pas l'être par une force matérielle.
+Quand on saura qu'un insurgé pris les armes à la main
+a été fusillé, cela produira une impression salutaire.
+Ceux des paysans qui veulent se soulever, resteront chez
+eux, et beaucoup de ceux qui sont déjà incorporés dans
+les bandes les abandonneront. Au lieu d'avoir vingt mille
+hommes devant nous, nous n'en aurons que deux ou
+trois mille, et encore beaucoup seront-ils ébranlés. Au
+lieu d'avoir à soutenir une lutte formidable qui ferait
+couler des torrents de sang, nous n'aurons peut-être
+qu'à paraître pour disperser ces misérables. Vous voyez
+bien que la mort de ce prisonnier est indispensable; il
+est condamné par la nécessité. Sans doute, cela est fâcheux
+pour lui, mais il est coupable.</p>
+
+<p>J'étais atterré par ce langage froidement raisonné:
+je restai sans répondre, regardant M. de Solignac avec
+épouvante.</p>
+
+<p>&mdash;J'attends votre réponse, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai répondu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous persistez dans votre refus?</p>
+
+<p>&mdash;Plus que jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, capitaine; c'est de l'insubordination,
+c'est de la révolte, et dans des conditions terribles.</p>
+
+<p>&mdash;Terribles, en effet.</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous, capitaine.</p>
+
+<p>M. de Solignac s'emportait; son second se pencha à
+son oreille et lui dit quelques mots à voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, répliqua M. de Solignac, allez.</p>
+
+<p>Et ce sinistre personnage sortit marchant d'un mouvement
+raide et mécanique comme un automate. Presque
+aussitôt il rentra suivi de deux gendarmes: un brigadier
+et un simple gendarme.</p>
+
+<p>&mdash;Brigadier, dit M. de Solignac, il y a là un prisonnier
+qui a été pris les armes à la main; vous allez le faire
+fusiller par vos hommes.</p>
+
+<p>Ces paroles me firent comprendre que le malheureux
+bûcheron était perdu. L'insurrection avait exaspéré les
+gendarmes; on les avait poursuivis, maltraités, injuriés,
+désarmés; dans certains villages on s'était livré sur eux,
+m'avait-on dit, à des actes de brutalité honteuse; ils
+avaient à se venger, et pour beaucoup la répression
+était une affaire personnelle. Si ce brigadier était dans
+ce cas, le prisonnier était un homme mort.</p>
+
+<p>En entendant les paroles de M. de Solignac, ce dernier
+pâlit affreusement, et il resta sans répondre regardant
+droit devant lui, une main à la hauteur de la
+tête, l'autre collée sur son pantalon.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda M. de Solignac.</p>
+
+<p>Le brigadier ne bougea point, mais il pâlit encore.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous sourd?</p>
+
+<p>Alors le gendarme qui était près de lui s'avança de
+trois pas: il portait un fusil de chasse à deux coups;
+un bandeau de soie noire lui cachait la moitié du visage;
+une raie sanguinolente coulait sous ce bandeau.</p>
+
+<p>&mdash;Sauf respect, dit-il, il n'y a pas besoin de plusieurs
+hommes, je le fusillerai tout seul; le brigand
+payera pour ceux qui m'ont crevé l'oeil.</p>
+
+<p>Un crime horrible allait se commettre, et ne pouvant
+pas l'empêcher par la force, je voulus au moins l'arrêter.
+Dans la salle de la mairie où cette discussion avait lieu
+se trouvaient plusieurs personnes; le maire de la commune,
+quelques notables et notre guide, c'est-à-dire le
+fils du propriétaire qui avait été emmené en otage.</p>
+
+<p>La vue de ce jeune homme qui marchait en long et
+en large, impatient de tout ce retard, me suggéra une
+idée, et tandis que la foule continuait au dehors ses
+chants et ses vociférations, je revins sur M. de Solignac,
+en même temps que d'un geste j'arrêtais le gendarme
+qui allait sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Par cette mort, lui dis-je, vous voulez empêcher
+l'effusion du sang et vous oubliez que vous allez le faire
+couler.</p>
+
+<p>&mdash;Le sang de ce misérable ne vaut pas celui que je
+veux ménager.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas de ce misérable que je veux parler
+maintenant, c'est des otages qui sont aux mains des
+insurgés et qui peuvent devenir victimes d'affreuses
+représailles, lorsqu'on apprendra que la troupe fusille
+ses prisonniers.</p>
+
+<p>Puis, m'adressant à mon jeune guide:</p>
+
+<p>&mdash;Parlez pour votre père, monsieur; demandez sa
+vie à M. de Solignac, et vous tous, messieurs, demandez
+celle de vos amis qui ont été emmenés par les insurgés.</p>
+
+<p>On entoura M. de Solignac, on le pressa; mais il se
+dégagea, et d'une voix ferme:</p>
+
+<p>&mdash;L'intérêt général est au-dessus de l'intérêt particulier,
+dit-il; il faut que cette exécution soit un
+exemple.</p>
+
+<p>&mdash;Mais mon père, mon père, s'écria le jeune châtelain.</p>
+
+<p>&mdash;Nous le délivrerons. Gendarme, faites ce qui vous
+a été ordonné.</p>
+
+<p>Alors, le maire s'avança vers M. de Solignac; je crus
+qu'il voulait intercéder à son tour, et j'eus une lueur
+d'espérance.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait accorder un prêtre à ce misérable,
+dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste; qu'on aille chercher le curé.</p>
+
+<p>Une personne sortit, et comme elle avait sans doute
+sur son passage annoncé la condamnation du prisonnier,
+il s'éleva de la foule une clameur furieuse: des huées,
+des cris, des chants: «A mort! à mort!»</p>
+
+<p>Je me retirai dans un coin de la salle, mais je fus
+bientôt obligé de changer de place, car j'avais en face
+de moi le gendarme au bandeau noir et sa vue m'exaspérait:
+il faisait craquer les batteries de son fusil les
+unes après les autres.</p>
+
+<p>Le prêtre arriva; M. de Solignac alla au-devant de lui
+et le conduisit à la prison en faisant signe au gendarme
+de le suivre.</p>
+
+<p>Dix minutes, un quart d'heure peut-être s'écoulèrent;
+puis tout à coup deux détonations retentirent dans la
+cour de la mairie, dominant le tapage de la foule; puis,
+après quelques secondes, ces deux détonations furent
+suivies d'une autre moins forte: le coup de grâce
+donné avec un pistolet.</p>
+
+<p>Et M. de Solignac, suivi de son gendarme, rentra
+dans la salle.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXXVII</h3>
+
+
+<p>Il se dirigea vers moi, je me retournai pour l'éviter,
+mais il m'interpella directement, et je fus obligé de m'arrêter.</p>
+
+<p>Cependant je n'osai lever les yeux sur lui, il me faisait
+horreur, et j'avais peur de me laisser emporter par mon
+indignation.</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, dit-il, dans une heure vous vous dirigerez
+sur Entrecastaux, où vous attendrez des ordres; le village
+est important, vous pourrez loger votre détachement
+chez l'habitant; vous veillerez à ce que vos hommes
+soient bien soignés, la journée de demain sera rude.
+Cependant j'espère que l'exemple que nous venons de
+faire aura facilité notre tâche. A demain.</p>
+
+<p>Puis, s'approchant de moi:</p>
+
+<p>&mdash;Je regrette, dit-il à mi-voix, que notre discussion
+ait eu des témoins, mais j'espère qu'ils ne parleront point.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi j'espère qu'ils parleront.</p>
+
+<p>&mdash;Alors comme vous voudrez.</p>
+
+<p>Et il sortit sans se retourner, suivi de son muet compagnon
+qui marchait sur ses talons, et du gendarme qui
+venait à cinq ou six pas derrière eux, le fusil à la main,
+horriblement pâle sous son bandeau noir.</p>
+
+<p>Les trois coups de feu qui avaient retenti avaient brisé
+les liens qui me retenaient, le voile qui m'enveloppait de
+ses ombres s'était déchiré, je voyais mon devoir.</p>
+
+<p>Peu de temps après que M. de Solignac eut disparu, je
+quittai la salle de la mairie, où j'étais resté seul.</p>
+
+<p>Le cadavre du malheureux bûcheron était étendu dans
+la cour, au pied du mur contre lequel il avait été fusillé.
+Près de lui, le prêtre qu'on avait été chercher était agenouillé
+et priait.</p>
+
+<p>Au bruit que firent mes éperons sur les dalles sonores,
+il releva la tête et me regarda.</p>
+
+<p>Je m'approchai; le cadavre était couché la face contre
+terre; on ne voyait pas comment il avait été frappé; une
+seule blessure était apparente, celle qui avait été faite par
+le pistolet. Le coup avait été tiré à bout portant dans
+l'oreille; les cheveux étaient roussis.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle chose horrible que la guerre civile! me dit
+le prêtre d'une voix tremblante; cette exécution est
+épouvantable. Je ne sais si cet exemple était nécessaire
+comme on le dit; mais, je vous en prie, monsieur le capitaine,
+au nom de Dieu, faites qu'il ne se répète pas.
+Ce malheureux est mort sans se plaindre et sans accuser
+personne.</p>
+
+<p>&mdash;Priez pour lui, monsieur le curé, c'est un martyr.</p>
+
+<p>Je trouvai la rue pleine de monde; des hommes, des
+femmes, des enfants qui couraient çà et là en criant;
+devant la fontaine, on avait amoncelé des sarments de
+vigne et des branches de pin qui formaient un immense
+brasier pétillant. On chantait et on se réjouissait.</p>
+
+<p>Mes hommes regardaient ce spectacle en plaisantant
+avec les femmes et les jeunes filles.</p>
+
+<p>J'allai à eux pour leur demander où était le lieutenant.
+Ils m'envoyèrent à l'auberge, où je trouvai Mazurier,
+finissant son dîner.</p>
+
+<p>Je lui répétai les ordres qui m'avaient été donnés par
+M. de Solignac, et lui dis de prendre le commandement
+du détachement.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, capitaine?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je reste ici.</p>
+
+<p>Il me regarda en dessous; mais malgré l'envie qu'il
+en avait, il n'osa pas me poser la question qui était sur
+ses lèvres.</p>
+
+<p>Je lui répétai les instructions du colonel et lui demandai
+de les suivre exactement pendant tout le temps que
+le détachement serait sous ses ordres.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai votre petit discours toujours présent à l'esprit,
+me dit-il, et s'il est besoin, je le répéterai à nos
+hommes; vous pouvez compter sur moi. Puis-je vous
+demander qui vous gardez avec vous?</p>
+
+<p>&mdash;Personne.</p>
+
+<p>&mdash;Personne! s'écria-t-il avec stupéfaction.</p>
+
+<p>&mdash;Pas même mon ordonnance.</p>
+
+<p>La surprise l'empêcha de me poser une question incidente,
+et il n'osa pas m'interroger directement.</p>
+
+<p>Le moment était arrivé de se préparer au départ, je le
+lui rappelai. Il sortit pour donner ses ordres, et bientôt
+j'entendis la sonnerie des trompettes.</p>
+
+<p>Je vis les hommes courir, puis bientôt après j'entendis
+le trot des chevaux sur le pavé. Le chemin qui conduisait
+à Entrecastaux passait devant l'auberge.</p>
+
+<p>Ils allaient arriver; je quittai la fenêtre où je me tenais
+machinalement le nez collé contre les vitres, et, reculant
+de quelques pas, je me plaçai derrière le rideau; de la
+rue on ne me voyait pas, mais moi je voyais la rue.</p>
+
+<p>Le plus vieux des trompettes, celui qui se trouvait de
+mon côté, était l'Alsacien Zigang: il était déjà au régiment
+lorsque j'y étais arrivé, et il avait sonné la première
+fanfare qui m'avait salué. J'entends la voix du commandant,
+disant: «Trompettes, fermez le ban;» et je vois
+au milieu des éclairs des sabres le vieux Zigang sur son
+cheval blanc.</p>
+
+<p>Voici le maréchal des logis Groual, qui m'a sauvé la
+vie en Afrique, et que, malgré toutes mes démarches, je
+n'ai pas encore pu faire décorer.</p>
+
+<p>Voici Bistogne, Dumont, Jarasse, mes vieux soldats
+avec qui j'ai fait campagne pendant six années consécutives.</p>
+
+<p>Ce sont mes souvenirs qui défilent devant moi, mes
+souvenirs de jeunesse, de gaieté, de bataille, de bonheur.
+Ils sont passés. Et sur le pavé de la rue, je n'entends plus
+qu'un bruit vague, qui bientôt s'évanouit au tournant du
+chemin.</p>
+
+<p>Un petit nuage de poussière s'élève; le vent l'emporte;
+c'est fini; je ne vois plus rien, et une gouttelette chaude
+tombe de mes yeux sur ma main: je ne suis plus soldat.</p>
+
+<p>L'aubergiste, en venant me demander ce qu'il fallait
+me servir, m'arracha à mes tristes réflexions.</p>
+
+<p>Je me levai et, allant prendre mon cheval, je me mis
+en route pour Marseille. Mes soldats s'étaient dirigés vers
+l'est; moi j'allais vers l'ouest. Nous nous tournions le
+dos; ils entraient dans la bataille, moi j'entrais dans le
+repos.</p>
+
+<p>Ces inquiétudes qui me tourmentaient depuis plusieurs
+semaines, ces irrésolutions, ces luttes, m'avaient amené
+à ce résultat, de me séparer de mes hommes au moment
+du combat.</p>
+
+<p>Ah! pourquoi n'avais-je pas persisté dans ma démission
+lorsque j'avais voulu la donner à mon colonel?
+Pourquoi étais-je revenu à Marseille?</p>
+
+<p>L'esprit est ingénieux à nous chercher des excuses, à
+inventer sans relâche de faciles justifications. Mais lorsque
+les circonstances qui nécessitent ces excuses sont
+passées, nous nous condamnons d'autant plus sévèrement
+que nous avons été plus indulgents pour nous innocenter.</p>
+
+<p>Il ne s'agissait plus à cette heure de balancer une résolution
+et de m'arrêter à celle qui s'accommodait avec
+mes secrets désirs. Le moment des compromis hypocrites
+était passé, celui de la franchise était arrivé.</p>
+
+<p>J'étais revenu à Marseille pour Clotilde, et c'était pour
+Clotilde, pour elle seule, que j'avais accepté le commandement
+qu'on m'avait donné.</p>
+
+<p>Les services que je pouvais rendre, tromperie; la peur
+de perdre ma position, mensonge; la vérité, c'était la
+peur de compromettre mon amour et de perdre Clotilde.</p>
+
+<p>Jusqu'où n'avais-je pas été entraîné par cette faiblesse
+d'un coeur lâche? Maintenant, Dieu merci, l'irréparable
+était accompli, et ma conscience était sauvée.</p>
+
+<p>Mais mon amour? mais Clotilde?</p>
+
+<p>L'impatience et l'angoisse me faisaient presser le pas
+de mon cheval. Malheureusement il était fatigué, et la
+distance était beaucoup trop grande pour qu'il me fût
+possible de la franchir en une journée. Je dus passer la
+nuit dans un petit village au delà de Brignoles, d'où je
+partis le lendemain matin au jour naissant.</p>
+
+<p>Je franchis les douze lieues qui me séparaient de Cassis
+en quatre heures, et, après avoir mis à la <i>Croix-Blanche</i>
+mon pauvre cheval qui n'en pouvait plus, je courus chez
+le général Martory.</p>
+
+<p>Comme mon coeur battait! C'était ma vie qui allait se
+décider.</p>
+
+<p>Le général était sorti, mais Clotilde était à la maison.
+Je priai la vieille servante de la prévenir de mon arrivée.</p>
+
+<p>Elle accourut aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;Vous! dit-elle en me tendant la main.</p>
+
+<p>Je l'attirai contre ma poitrine et longtemps je la tins
+embrassée, mes yeux perdus dans les siens, oubliant
+tout, perdu dans l'ivresse de l'heure présente.</p>
+
+<p>Elle se dégagea doucement et, m'abandonnant sa
+main, que je gardai dans les miennes:</p>
+
+<p>&mdash;Comment êtes-vous ici? demanda-t-elle. Que se
+passe-t-il? J'ai reçu la lettre par laquelle vous me disiez
+que vous partiez pour le Var.</p>
+
+<p>&mdash;C'est du Var que j'arrive.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous me dites cela!</p>
+
+<p>&mdash;C'est que dans ces mots, bien simples par eux-mêmes,
+mon bonheur est renfermé.</p>
+
+<p>&mdash;Votre bonheur!</p>
+
+<p>&mdash;Mon amour, chère Clotilde.</p>
+
+<p>Elle me regarda, et je me sentis faiblir.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis plus soldat, dis-je, et je viens vous demander
+ce que vous voulez faire de ma vie. Jusqu'à ce
+jour, des paroles décisives n'ont point été échangées entre
+nous, mais vous saviez, n'est-ce pas, que pour vous demander
+d'être ma femme, je n'attendais qu'une occasion
+propice.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant....</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne viens pas maintenant vous adresser
+cette demande, car je n'ai rien et ne suis rien; je viens
+vous dire seulement que je vous aime.</p>
+
+<p>Elle ne me retira point sa main, et ses yeux restèrent
+posés sur les miens avec une expression de tristesse
+attendrie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez donc pas pensé à moi? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pensé que vous n'aimeriez pas un homme qui
+se serait déshonoré. La lutte a été terrible entre la peur
+de vous perdre et le devoir. Êtes-vous perdue pour moi?</p>
+
+<p>&mdash;Ne prononcez donc pas de pareilles paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Me permettez-vous de vous voir comme autrefois,
+de vous aimer comme autrefois, ou me condamnez-vous
+à ne revenir jamais dans cette maison?</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi ne reviendriez-vous pas dans cette
+maison? Croyez-vous donc que c'était votre uniforme
+qui faisait mes sentiments?</p>
+
+<p>&mdash;Chère Clotilde!</p>
+
+<p>Un bruit de pas qui retentit dans le vestibule interrompit
+notre entretien: c'était le général qui rentrait
+pour déjeuner et faisait résonner les roulements de sa
+canne.</p>
+
+<p>L'accent et le regard de Clotilde, bien plus que ses
+paroles, m'avaient rendu l'espérance, et avec elle la
+force. Mais ce n'était pas tout. Comment le général
+allait-il accepter mon récit?</p>
+
+<p>Je le recommençai long et circonstancié, en insistant
+surtout sur ma démission que j'avais donnée au colonel,
+et que je n'avais reprise que pour empêcher le sang de
+couler; du moment que les fusillades que je réprouvais
+étaient ordonnées malgré moi, je devais me retirer.</p>
+
+<p>Je suivais avec anxiété l'effet de ces explications. Le
+général resta assez longtemps sans répondre, et j'eus un
+moment de cruelle angoisse.</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue, dit-il enfin, que j'aurais mieux aimé votre
+démission quand votre colonel a voulu vous donner le
+commandement du détachement envoyé dans le Var, cela
+eût été plus net et plus crâne. On ne peut pas obliger un
+honnête homme à faire ce que ses opinions lui défendent.
+L'abandon de votre commandement devant l'ennemi
+me plaît moins: c'est presque une désertion. Je
+comprends ce qui l'a amenée, mais enfin c'est grave.
+En tout cas, il dépend de Solignac de lui donner le caractère
+qu'il voudra, et je me charge de lui écrire là-dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci ne regarde pas M. de Solignac, il me semble.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, laissez-moi agir à mon gré. J'ai
+mon idée. Et maintenant, que comptez-vous faire, mon
+cher comte?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, et de l'avenir je n'ai pas souci pour le
+moment. Ce qui m'inquiète et me tourmente, c'est votre
+sentiment; vos opinions m'épouvantent, j'ai peur de
+vous avoir blessé.</p>
+
+<p>&mdash;Blessé pour avoir obéi à vos convictions, allons
+donc. Touchez là, mon ami: vous êtes un homme de
+coeur. J'aime l'armée, mais si la Restauration ne m'avait
+pas mis à pied, je vous prie de croire que je lui aurais... fichu
+ma démission, et plus vite que ça. On fait ce qu'on
+croit devoir faire d'abord, le reste importe peu, mais
+l'heure s'avance, allons <i>dijuner</i>. Offrez votre bras à ma
+fille... Bayard.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXXVIII</h3>
+
+
+<p>J'aurais voulu rester à Cassis toute la journée, afin de
+trouver une occasion de reprendre avec Clotilde notre
+entretien au point où il avait été interrompu.</p>
+
+<p>Car notre esprit est ainsi fait, le mien du moins, de
+vouloir toujours plus que ce qu'il a obtenu.</p>
+
+<p>En accourant à Cassis, j'avais craint, mettant les choses
+au pire, que Clotilde ne voulût plus me voir.</p>
+
+<p>En même temps, et d'un autre côté, j'avais espéré que
+s'il n'y avait pas rupture complète, il y aurait engagement
+formel de sa part.</p>
+
+<p>Rien de cela ne s'était accompli, ni rupture, ni engagement;
+les craintes comme les espérances avaient été
+au delà de la réalité.</p>
+
+<p>Le présent restait ce qu'avait été le passé; mais que
+serait l'avenir?</p>
+
+<p>C'était ce point pour moi gros d'angoisses que je voulais
+éclairer, en obligeant Clotilde à une réponse précise,
+en la forçant à sortir de ses réponses vagues qui permettaient
+toutes les espérances et n'affirmaient rien.</p>
+
+<p>Rendu exigeant par ce que j'avais déjà obtenu, c'était
+une affirmation que je voulais maintenant.</p>
+
+<p>Le jour où j'aurais une position à lui offrir, voudrait-elle
+être ma femme; m'attendrait-elle jusque-là; ferait-elle
+ce crédit à mon amour? C'étaient là les questions
+que je voulais lui poser, et auxquelles je voulais qu'elle
+répondît franchement, sans détours, sans équivoque, par
+oui ou par non.</p>
+
+<p>Le temps a marché depuis le moment où je regardais
+le mariage comme un malheur qui pouvait frapper mes
+amis, mais qui ne devait pas m'atteindre. C'est qu'alors
+que je raisonnais ainsi, je n'aimais point, j'étais insouciant
+de l'avenir, j'étais heureux du présent, j'avais mon
+père, j'avais ma position d'officier, tandis que maintenant
+j'aime, je n'ai plus mon père, je ne suis plus rien et
+Clotilde est tout pour moi.</p>
+
+<p>Cependant, malgré mon désir de prolonger mon séjour
+à Cassis, cela ne fut pas possible.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que je ne veux pas vous renvoyer, me
+dit le général, lorsque nous nous levâmes de table, mais
+je vous engage à partir pour Marseille. Il vaut mieux
+voir tout de suite votre colonel que plus tard. La première
+impression est celle qui nous décide. Faites-lui votre récit
+avant que des rapports lui arrivent, et expliquez-lui
+vous-même votre affaire. Elle est bien assez grave comme
+cela sans la compliquer encore. Quant à Solignac, il est
+entendu que je m'en charge; je vais lui écrire tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais que M. de Solignac ne parût pas dans
+tout ceci.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de susceptibilité, mon cher ami; laissez-moi
+faire avec Solignac ce que je crois utile et ne vous en
+mêlez en rien. J'agis pour moi, par amitié pour vous, et
+arrière de vous. Vous ne cherchez pas un éclat, n'est-ce
+pas? vous ne voulez pas que l'univers entier sache que
+vous avez quitté votre régiment parce que votre conscience
+vous défendait d'exécuter les ordres du ministre?</p>
+
+<p>&mdash;Assurément non; je ne suis pas glorieux de ma résolution;
+je suis désolé d'avoir été obligé de la prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, laissez-moi agir comme je l'entends. Adieu,
+et revenez-nous aussitôt que possible.</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, dit Clotilde en me serrant doucement la
+main.</p>
+
+<p>Quand le colonel me vit entrer dans son cabinet, il me
+regarda avec stupéfaction.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, capitaine! s'écria-t-il, qu'est-il arrivé à votre
+escadron?</p>
+
+<p>&mdash;Rien.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes blessé?</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons pas eu d'engagement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, parlez donc.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je désire, et je vous demande cinq minutes.</p>
+
+<p>Je lui racontai ce qui s'était passé depuis notre départ
+de Marseille jusqu'à l'exécution du bûcheron.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez abandonné votre commandement;
+vous avez laissé mes hommes sous les ordres de Mazurier!</p>
+
+<p>&mdash;Que pouvais-je faire?</p>
+
+<p>&mdash;Rester à votre poste et accomplir la mission que je
+vous avais confiée.</p>
+
+<p>&mdash;Cette mission, telle que vous me l'avez expliquée,
+était une mission de paix, non d'assassinat.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez déserté votre poste.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, colonel, et je ne me défends pas contre
+cette accusation qui n'est par malheur que trop juste.
+Celle que je repousse, c'est de n'avoir pas accompli la
+mission que vous aviez cru devoir me confier.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous ne pouviez pas la mener à bonne fin, il ne
+fallait pas l'accepter, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous vous rappeler que j'ai voulu vous donner
+ma démission?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne l'avez pas donnée.</p>
+
+<p>&mdash;Ce reproche aussi est juste et vous ne condamnerez
+jamais ma faiblesse aussi sévèrement que je l'ai condamnée
+moi-même. Mais vous savez comment j'ai été entraîné.
+Je ne voulais pas accepter ce commandement qui
+m'obligeait à combattre des gens que j'approuvais. Vous
+m'avez représenté que ce que vous attendiez de moi, ce
+n'était pas d'engager la lutte, mais de l'empêcher. Cette
+considération m'a décidé. Elle a été l'excuse que j'ai pu
+faire concorder avec mes désirs, car ce n'était pas de
+gaieté de coeur, je vous le jure, que je voulais donner ma
+démission. Ce n'était pas par dégoût de la vie militaire
+que je voulais la quitter. Bien des liens me retenaient solides
+et résistants, plus résistants même que vous ne pouvez
+l'imaginer.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai toujours cru que vous aimiez votre métier.</p>
+
+<p>&mdash;Et en ces derniers temps, j'y tenais plus que jamais.
+Si je m'étais décidé à y renoncer, c'était après une lutte
+douloureuse. Vos instances et les considérations dont
+vous les appuyiez ont fait violence à ma résolution. Vous
+m'avez montré ce qu'il y avait de bon dans cette mission,
+et j'ai cessé de voir ce qu'il y avait de mauvais. N'attendant
+qu'une occasion pour revenir sur une résolution
+qui me désespérait, j'ai saisi celle que vous me présentiez.
+Là est mon tort, colonel, ma faiblesse et ma
+lâcheté.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous dire que je vous ai conseillé une
+lâcheté, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Non, colonel, car vous ne saviez pas ce qui se passait
+en moi et vous agissiez en vue du bien général, tandis
+que moi j'ai agi en vue de mon propre intérêt, misérablement,
+avec égoïsme. Et j'en ai été puni comme je le
+méritais. Si j'avais persisté dans ma démission comme je
+le devais, nous ne serions point dans la fâcheuse position
+où nous nous trouvons tous par ma faute, vous, colonel,
+le régiment et moi-même.</p>
+
+<p>Le colonel resta pendant assez longtemps sans répondre,
+arpentant son cabinet en long et en large à
+grands pas, les bras croisés, les sourcils crispés. Enfin il
+s'arrêta devant moi.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit-il, êtes-vous homme à faire tout ce que
+vous pouvez pour que nous sortions au mieux, le régiment
+et moi, de cette position fâcheuse?</p>
+
+<p>&mdash;Tout, colonel, excepté cependant de reprendre ma
+démission.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous demande pas cela; je vous demande
+seulement d'attendre quelques jours pour la donner;
+pendant ces quelques jours, vous garderez votre chambre
+et vous recevrez tous les matins la visite du
+major.</p>
+
+<p>Je fis au colonel la promesse qu'il me demandait et je
+rentrai chez moi.</p>
+
+<p>Le dessein du colonel était simple: il voulait me faire
+sortir du régiment sans scandale; l'abandon de mon commandement,
+qui avait eu lieu sans bruit, serait facilement
+explicable par la maladie, et la maladie serait aussi
+la raison qui motiverait ma démission. Par ce moyen il se
+mettait à l'abri de tous reproches et l'on ne pouvait pas
+l'accuser d'avoir confié un commandement à un officier
+mal pensant: le régiment aurait fait son devoir; s'il y
+avait distribution de récompenses, il aurait droit à en
+réclamer sa part.</p>
+
+<p>Il est vrai que cette combinaison me faisait jouer un
+singulier rôle; mais je n'avais pas à me plaindre, puisque
+j'étais le coupable. Si je n'avais pas eu la faiblesse d'accepter
+le commandement qu'on me donnait, rien de tout
+cela ne serait arrivé: le bûcheron eût été fusillé par
+l'ordre de Mazurier, au lieu de l'être par le gendarme,
+voilà tout.</p>
+
+<p>Quant à moi, je me serais épargné les hésitations et
+les hontes de ces quelques jours.</p>
+
+<p>Je passai le temps de ma maladie en proie à des réflexions
+qui n'étaient pas faites pour égayer mon emprisonnement,
+car je n'en avais pas fini avec le tourment et
+l'incertitude.</p>
+
+<p>Si j'avais tranché la question de la démission, il m'en
+restait deux autres qui me pesaient sur le coeur d'un
+poids lourd et pénible: c'étaient celles qui touchaient à
+Clotilde et à ma position; et là l'incertitude et l'angoisse
+me reprenaient.</p>
+
+<p>Clotilde pouvait-elle devenir la femme d'un homme
+qui n'était rien et qui n'avait rien? C'était folie de l'espérer,
+folie d'en avoir l'idée.</p>
+
+<p>Si j'avais hésité à parler de mon amour au général,
+alors que je n'étais que capitaine, pouvais-je le faire
+maintenant que je n'étais rien?</p>
+
+<p>Quel père donnerait sa fille à un homme qui n'avait
+pas de position, qui n'avait pas un métier?</p>
+
+<p>Car telle était la triste vérité: je n'avais même pas aux
+mains un outil pouvant me faire gagner cent sous par jour.</p>
+
+<p>A quoi est bon dans la société un homme que son
+éducation et sa naissance rendent exigeant et qui pendant
+dix ans n'a appris qu'à commander d'une voix
+claire: «Arme sur l'épaule, guide à droite;» et autres
+manoeuvres fort utiles à la tête d'un régiment, mais tout
+à fait superflues lorsqu'au lieu d'un poulet d'Inde on a
+une chaise entre les jambes?</p>
+
+<p>Cette question de position était donc la première à
+examiner et à résoudre; après viendrait la question du
+mariage, si jamais elle pouvait venir.</p>
+
+<p>Jusqu'à ce moment je devais donc me contenter de ce
+que Clotilde m'accordait et avoir la sagesse de me tenir
+dans le vague où elle avait la prudence de vouloir rester.
+C'était déjà beaucoup d'avoir le présent, et, dans mon
+abandon et ma tristesse, de pouvoir m'appuyer sur son
+amour.</p>
+
+<p>J'examinai donc cette question de la position sous
+toutes ses faces, et, après l'avoir bien tournée, retournée,
+je m'arrêtai à la seule idée qui me parut praticable:
+c'était de demander une place dans les bureaux des frères
+Bédarrides.</p>
+
+<p>Aussitôt que l'affaire de ma démission fut terminée,&mdash;et
+elle le fut conformément aux désirs du colonel,&mdash;j'allai
+frapper à la porte du bureau de MM. Bédarrides.</p>
+
+<p>On me croyait toujours à Paris, on fut surpris de me
+voir, mais on le fut bien plus encore quand j'eus expliqué
+l'objet de ma visite.</p>
+
+<p>&mdash;Votre démission! s'écrièrent les deux frères en
+levant les bras au ciel, vous avez donné votre démission?</p>
+
+<p>Et ils me regardèrent avec étonnement comme si
+l'homme qui donne sa démission était une curiosité ou
+un monstre.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est, dit l'aîné après un moment de réflexion,
+qu'on ne peut pas fusiller les gens dont on partage les
+opinions.</p>
+
+<p>Mais le premier moment de surprise passé, ils examinèrent
+ma demande avec toute la bienveillance que
+j'étais certain de rencontrer en eux.</p>
+
+<p>La seule difficulté était de savoir à quoi l'on pouvait
+m'employer, car, après m'avoir fait quelques questions
+sur les usages du commerce et la navigation, ils s'étaient
+bien vite convaincus que j'étais, sur ces sujets, d'une
+ignorance honteuse.</p>
+
+<p>&mdash;S'il ne s'agissait que d'une place ordinaire, disaient-ils,
+rien ne serait plus facile; mais nous ne pouvons
+pas avoir chez nous comme simple commis à
+1,800 francs le fils de notre meilleur ami.</p>
+
+<p>&mdash;Je me contenterai très-bien de 1,800 francs pour
+commencer.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais nous ne pouvons pas nous contenter de
+cela. Voyons, Barthélemy, donne-moi une idée?</p>
+
+<p>&mdash;Je te fais la même demande, Honoré.</p>
+
+<p>J'étais vraiment touché de voir ces deux braves gens
+s'ingéniant à me venir en aide. Mais ils avaient beau
+chercher, ils ne trouvaient pas.</p>
+
+<p>Ils m'avaient interrogé sur ce que je savais, et mon
+fonds était, hélas! celui de tout le monde; tout à coup,
+dans la conversation, je dis que j'écrivais et parlais l'espagnol
+comme le français.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne le disiez pas! s'écrièrent-ils; nous sommes
+sauvés; nous avons des affaires considérables avec
+l'Amérique espagnole; vous ferez la correspondance.</p>
+
+<p>Me voilà donc chez les frères Bédarrides chargé de la
+correspondance avec le Chili, le Pérou, l'Équateur et le
+Mexique.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXIX</h3>
+
+
+<p>L'affaire de ma démission, compliquée des scrupules
+prudents de mon colonel, m'avait amené à entretenir
+une correspondance active avec le général Martory; tous
+les matins, pendant ma maladie officielle, je lui avais
+écrit, et plus d'une fois, dans le cours de la journée, je
+lui avais envoyé une seconde lettre.</p>
+
+<p>Mais en sa qualité de vieux militaire qui méprise le
+papier blanc et considère le travail de la correspondance
+comme une annexe du ménage,&mdash;le balayage ou le
+lavage de la vaisselle,&mdash;il avait chargé Clotilde de me
+répondre.</p>
+
+<p>Par ce moyen, nous avions trouvé l'occasion d'échanger
+bien des pensées qui n'avaient aucun rapport avec ma
+démission, mais qui nous touchaient personnellement,
+nous et notre amour.</p>
+
+<p>J'avais été assez gauche dans cette conversation par à
+peu près; Clotilde, au contraire, y avait révélé d'admirables
+qualités; elle avait un tour merveilleux pour effleurer
+les choses et en donner la sensation sans les exprimer
+directement; ses lettres étaient des chefs-d'oeuvre
+d'insinuation et d'allusion qui, pour un étranger, eussent
+été absolument incompréhensibles et qui, pour moi,
+étaient délicieuses; chaque mot était une promesse,
+chaque sous-entendu une caresse.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'il fut convenu que j'entrerais dans la maison
+Bédarrides, je lui écrivis cette bonne nouvelle, car
+elle était alors à Toulon avec son père, et, à ma lettre,
+elle fit une réponse qui me remplit d'espérance.</p>
+
+<p>Bien que, dans ma lettre, je n'eusse pas touché la véritable
+raison qui m'avait fait rester à Marseille, elle insistait
+surtout dans sa réponse sur cette raison, se montrant
+heureuse pour son père et pour elle d'une détermination
+qui assurait la continuité de nos relations. Et là-dessus
+elle rappelait ce qu'avaient été ces relations depuis cinq
+mois, marquant d'un trait précis ce qui pour nous deux
+était des souvenirs d'amour.</p>
+
+<p>Ce fut donc sans trop de souci et sans trop de tristesse
+que je commençai cette vie nouvelle si différente de celle
+pour laquelle je m'étais préparé.</p>
+
+<p>Sans doute ma carrière militaire était finie pour jamais;
+aucun des châteaux en Espagne que j'avais bâtis autrefois
+dans mes heures de rêverie ambitieuse ne prendrait un
+corps; mes habitudes, mes amitiés étaient brisées, et
+cela était dur et cruel.</p>
+
+<p>Mais enfin, dans ce désastre qui s'était abattu sur moi,
+je n'étais pas englouti: une espérance me restait pour
+me guider et me donner la force de lutter; si j'avais le
+courage persévérant, si je ne m'abandonnais pas, un jour
+peut-être j'approcherais du port et je pourrais saisir la
+main qui se tendait vers moi; la distance était longue,
+les fatigues seraient grandes; qu'importe, je n'étais pas
+perdu dans la nuit noire sur la mer immense; j'avais
+devant les yeux une étoile radieuse, Clotilde.</p>
+
+<p>Aussi, quand madame Bédarrides revint sur certaines
+propositions dont elle m'avait déjà touché quelques mots
+à mon arrivée à Marseille, me fut-il impossible d'y répondre
+dans le sens qu'elle désirait.</p>
+
+<p>Les Bédarrides, les deux frères, la femme de l'aîné et
+Marius se montraient tous d'une bonté exquise pour moi,
+et il n'était sorte d'attentions et de prévenances qu'ils
+ne me témoignassent. Avec une délicatesse de coeur que
+n'ont pas toujours les gens d'argent, ils s'ingéniaient à
+me servir, et à la lettre ils me traitaient comme si j'avais
+été leur fils.</p>
+
+<p>&mdash;Nous aurions tant voulu faire quelque chose pour
+votre père, disaient-ils; c'est à lui que nous devons
+d'être ce que nous sommes, et nous aimons à payer nos
+dettes.</p>
+
+<p>&mdash;Capital et intérêts.</p>
+
+<p>&mdash;Et intérêts des intérêts.</p>
+
+<p>Le dimanche qui avait suivi mon entrée dans les bureaux,
+j'avais été invité à venir passer la journée à la villa,
+et si peu disposé que je fusse à paraître dans le monde,
+je n'avais pu refuser.</p>
+
+<p>Comme tous les dimanches, il y avait grand dîner, et à
+table on me plaça à côté d'une jeune fille de quatorze à
+quinze ans, que Marius me dit être sa cousine, c'est-à-dire
+la nièce de MM. Bédarrides. Je ne fis pas grande attention
+à cette jeune fille, que je traitai comme une pensionnaire,
+ce qu'elle était d'ailleurs, étant sortie de son couvent à
+l'occasion des fêtes de Noël.</p>
+
+<p>Lorsqu'on fut sorti de table, madame Bédarrides
+m'appela dans un petit salon, où nous nous trouvâmes
+seuls.</p>
+
+<p>&mdash;Que pensez-vous de votre voisine? me dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;La grosse dame que j'avais à ma droite, ou la jeune
+fille qui était à gauche?</p>
+
+<p>&mdash;La petite fille.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est charmante et je crois qu'elle sera très-jolie
+dans deux ou trois ans.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas? vous savez qu'elle est notre nièce;
+elle sera l'héritière de mon beau-frère, avec Marius et
+ma fille; et une héritière qui méritera attention.</p>
+
+<p>J'avais abordé cet entretien sans aucune défiance; mais
+ce mot m'éclaira et me montra le but où madame Bédarrides
+voulait me conduire: c'était la reprise de nos conversations
+d'autrefois.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'il faudra se sentir appuyé par quelques
+millions pour la demander en mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela? Il ne faut pas croire que dans
+notre famille nous sommes sensibles aux seuls avantages
+de la fortune; il en est d'autres que nous savons reconnaître
+et estimer. Ainsi, je ne vois pas pourquoi elle ne
+deviendrait pas votre femme.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cet étonnement? C'est un projet que je
+caresse depuis longtemps de vous marier. Je vous en ai
+parlé lors de votre arrivée à Marseille, et si je ne vous ai
+point fait connaître Berthe à ce moment, c'est qu'elle
+était à son couvent, et qu'il n'y avait point urgence à la
+faire venir. Vous avez alors repoussé mon projet. Je le
+reprends aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais aujourd'hui les temps ne sont plus ce qu'ils
+étaient alors.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; vous étiez officier et vous ne l'êtes plus;
+vous aviez un bel avenir devant vous que vous n'avez
+plus. Mais ce n'était pas à votre grade de capitaine que
+notre sympathie et notre amitié étaient attachées; c'était
+à votre personne. Vous êtes toujours le jeune homme
+que nous aimions et ce que vous avez fait a redoublé
+notre estime pour vous. Vous voici maintenant dans
+notre maison.</p>
+
+<p>&mdash;Simple commis.</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari et mon beau-frère ont été plus petits
+commis que vous, et ce n'est pas nous qui pouvons avoir
+des préjugés contre les commis; d'ailleurs, quand on est
+comte, quand on est chevalier de la Légion d'honneur,
+quand on a votre éducation, on n'est pas un commis
+ordinaire. Et puis il n'est pas dit que l'emploi qu'on a dû
+vous donner dans notre maison restera toujours le vôtre.
+Qui sait, vous pouvez prendre goût au commerce et
+arriver très-facilement à avoir un intérêt dans notre
+maison?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas le goût qui me manquerait.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous entends; mais il ne faut pas vous faire un
+fantôme des difficultés d'argent; on sort toujours des difficultés
+de ce genre et l'on trouve toujours de l'argent;
+c'est même ce qui se trouve le plus facilement. Au reste,
+je ne vois pas que vous en ayez besoin dans mon projet
+et c'est là ce qui le rend excellent. Mon ami et mon beau-frère
+commencent à être fatigués des affaires; ils seraient
+heureux de pouvoir se retirer dans quatre ou cinq ans.
+Alors la maison de commerce reviendra à Marius; mais
+elle est bien lourde pour un homme seul, et nous verrions
+avec plaisir Marius prendre un associé. Si cet associé
+était le mari de sa cousine, apportant pour sa part la dot
+que mon beau-frère donnera à sa nièce, les choses s'arrangeraient
+merveilleusement. N'est-ce point votre avis?</p>
+
+<p>J'étais vivement touché de cette proposition, car ce
+n'était plus un projet de mariage en l'air comme tant de
+gens s'amusent à en faire dans le monde pour le plaisir
+de bâtir des romans avec un dénoûment réel. C'était un
+projet sérieux qui avait un tout autre but que d'arriver à
+la conclusion des comédies du Gymnase: «Le mariage
+de Léon et de Léonie.» Il ne s'agissait plus d'une jeune
+fille à laquelle on cherchait un mari; il s'agissait de mon
+avenir, de ma position et de ma fortune.</p>
+
+<p>A une telle ouverture faite avec tant de bienveillance,
+il n'était pas possible de répondre par une défaite
+polie ou par des paroles vagues, il fallait la franchise et
+la sincérité.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez persuadée, dis-je, que vous ne vous adressez
+pas à un ingrat et que jamais je n'oublierai le témoignage
+d'amitié que vous venez de me donner. Vous avez
+eu pour moi la générosité d'une mère.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais en être une pour vous, mon cher enfant,
+et c'est ce sentiment maternel qui m'a inspiré mon
+idée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce sentiment maternel qui me pénètre de
+gratitude, et c'est lui qui me désole si profondément en
+ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous désole? et pourquoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je ne puis accepter.</p>
+
+<p>&mdash;Ma nièce ne vous plaît point? dit-elle, avec un accent
+fâché.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez bien qu'il ne s'agit point de votre nièce, qui
+est charmante, ni de votre famille à laquelle je serais
+heureux d'être uni par des liens plus étroits que ceux de
+l'amitié et de la reconnaissance; mais je ne suis pas libre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aimez quelqu'un?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, une jeune fille qui, j'espère, sera ma femme
+un jour.</p>
+
+<p>Madame Bédarrides baissa les yeux et pendant quelques
+minutes elle garda le silence; elle était blessée de ma
+réponse et évidemment elle s'efforçait de ne pas laisser
+paraître ce qui se passait en elle. Pour moi, embarrassé,
+je ne trouvais rien à dire. A la fin elle se leva et je la
+suivis pour rentrer dans le salon; mais près de la porte
+elle s'arrêta:</p>
+
+<p>&mdash;C'est quelqu'un de Marseille? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi de ne pas répondre à cette question,
+seulement je vous promets que le jour où mon mariage
+sera décidé, vous serez la première personne à qui j'en
+parlerai.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai aucune curiosité, croyez-le.</p>
+
+<p>&mdash;Arrivez donc, dit M. Bédarrides aîné, lorsque nous
+entrâmes dans le grand salon où tout le monde était
+réuni, j'allais aller vous déranger.</p>
+
+<p>Puis s'adressant à sa femme:</p>
+
+<p>&mdash;Voici M. Genson qui vient nous faire ses adieux
+avant d'aller occuper sa préfecture: il a reçu sa nomination
+il y a deux heures.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment, dit madame Bédarrides avec une
+surprise qu'elle ne sut pas cacher.</p>
+
+<p>A sa place j'aurais peut-être été moins maître de moi
+qu'elle ne l'avait été elle-même, car ce M. Genson qui
+venait de recevoir sa nomination de préfet, était cet
+ancien magistrat avec lequel j'avais voyagé à mon retour
+de Paris et qui voulait qu'on fît autour de Louis-Napoléon
+«la grève des honnêtes gens.» Comme il avait
+prêché «sa grève» dans tous les salons de Marseille,
+pendant les deux ou trois jours qui avaient suivi le coup
+d'État, on avait le droit d'être étonné de cette nomination.</p>
+
+<p>&mdash;Votre surprise, dit-il à madame Bédarrides, ne
+sera jamais plus grande que n'a été la mienne, lorsque
+j'ai appris ma nomination de préfet, et mon premier
+mouvement a été de refuser. Mais il ne faut pas se montrer
+plus sévère pour le prince que ne l'a été le pays, et
+puisque la France vient de l'acclamer par sept millions
+de votants, je ne pouvais pas avoir l'outrecuidance de me
+croire plus sage tout seul que ces sept millions d'électeurs.
+D'ailleurs, il est bon que ceux qui ont la pratique
+des affaires apportent leur concours à ce nouveau gouvernement
+qui n'a pas la tradition; il faut qu'on fasse
+autour de lui ce que j'appellerai «le rempart des honnêtes
+gens» pour le maintenir dans la bonne voie.</p>
+
+<p>Puis, après ce petit discours débité sérieusement avec
+une voix que la conviction rendait vibrante, «ce rempart
+des honnêtes gens» fit le tour du salon pour recevoir les
+félicitations dues à son abnégation.</p>
+
+<p>Je m'étais retiré dans la salle de billard pour échapper
+à l'étreinte de sa poignée de main, mais il vint m'y
+rejoindre.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois que, vous aussi, vous êtes étonné, dit-il, et
+de votre part, je le comprends mieux que de tout autre,
+car vous avez donné votre démission. Aussi je veux
+vous expliquer le véritable motif de mon acceptation:
+c'est pour ma femme que l'ambition politique dévore;
+car, pour moi, je n'ai pas changé dans mes idées; le
+droit est le droit; s'il en était autrement, ce serait à
+quitter la société. Mais les femmes, les femmes! Ah!
+jeune homme, n'apprenez jamais à connaître les sacrifices
+qu'elles imposent à notre conscience.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XL</h3>
+
+
+<p>Le séjour de Clotilde et de son père à Toulon se prolongea
+pendant plusieurs semaines. Enfin je reçus une
+lettre qui m'apprenait leur retour à Cassis et m'invitait à
+venir passer une journée avec eux.</p>
+
+<p>J'aurais voulu partir aussitôt, mais je n'avait plus ma
+liberté d'autrefois, mes journées étaient prises à mon
+bureau depuis huit heures du matin jusqu'à sept heures
+du soir, et je ne pouvais plus disposer que de mes seuls
+dimanches.</p>
+
+<p>Je dus donc attendre le dimanche qui suivit la réception
+de cette lettre ou plutôt le samedi, car la voiture
+pour Cassis, partant de Marseille le soir, à quatre heures,
+je ne pus me mettre en route que le samedi soir après
+mon bureau. Avec ma liberté, j'avais aussi perdu mon
+cheval et c'était quatre lieues à faire à pied. Mais il n'y
+avait pas là de quoi m'effrayer et je franchis gaiement
+cette distance; la marche est bonne pour les rêveurs et
+les amoureux; en occupant le corps, elle active la fantaisie
+de l'esprit qui s'échauffe et s'emporte. Le temps
+d'ailleurs m'était propice: la nuit était douce et la lune,
+dans son premier croissant, éclairait de sa pâle lumière
+un ciel bleu criblé d'étoiles, le silence mystérieux de la
+montagne déserte n'était troublé que par le bruit de la
+mer qui m'arrivait faiblement suivant les caprices du
+chemin.</p>
+
+<p>J'allai frapper à la porte de la <i>Croix-Blanche</i>, et, après
+une station assez longue, la servante, endormie comme
+à l'ordinaire, vint m'ouvrir. Je ne me rappelle pas avoir
+passé une meilleure nuit: mon sommeil fut un long rêve
+dans lequel Clotilde, me tenant par la main, me promena
+dans une délicieuse féerie.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, j'eus peine à attendre le moment
+du déjeuner; mais, rendu prudent par l'espoir même de
+mon amour, je m'imposai le devoir de ne pas faire d'imprudence
+et de n'arriver chez le général qu'à une heure
+convenable. C'était un sacrifice que je faisais à Clotilde;
+elle me saurait gré de lui laisser toute sa liberté et trouverait
+bien moyen de me récompenser de cette attente
+irritante.</p>
+
+<p>Enfin l'heure sonna et au deuxième coup je tirai la
+sonnette du général.</p>
+
+<p>Mais en entrant dans le salon je m'arrêtai frappé au
+coeur; assis près du général mais tourné vers Clotilde, à
+laquelle il s'adressait, se tenait M. de Solignac.</p>
+
+<p>Comme je restais immobile, le général me tendit la
+main.</p>
+
+<p>&mdash;Arrivez donc, cher ami, on vous attend avec impatience,
+d'abord pour vous serrer la main et puis ensuite
+pour deux mots d'explication qui me paraissent
+inutiles, mais qu'on croit nécessaires.</p>
+
+<p>&mdash;Cette explication, dit M. de Solignac en s'avançant
+de deux pas, c'est moi qui tiens à vous la donner: Si,
+dans notre rencontre, j'ai montré envers vous trop de
+vivacité, trop d'exigences, je vous en témoigne mes vifs
+regrets. Nous étions dans des circonstances où les paroles
+vont souvent au delà de la volonté. Chacun de notre
+côté nous obéissions à notre devoir, là est notre excuse.</p>
+
+<p>Pendant que M. de Solignac m'adressait ce petit discours
+auquel j'étais loin de m'attendre, Clotilde tenait
+ses yeux fixés sur les miens, et l'expression de son regard
+n'était pas douteuse, je devais tendre la main à
+M. de Solignac, elle le voulait, elle le demandait.</p>
+
+<p>&mdash;Les opinions ne doivent pas diviser les honnêtes
+gens, dit le général, il n'y a que l'honneur; mais l'honneur
+n'a rien à voir dans cette affaire, où vous avez fait,
+l'un et l'autre, ce que vous deviez.</p>
+
+<p>Le regard de Clotilde devint plus pressant, suppliant,
+et littéralement avec ses yeux elle prit ma main pour la
+mettre dans celle que M. de Solignac me tendait. Mais le
+contact de cette main rompit ce charme irrésistible, tout
+mon être se révolta dans une horripilation nerveuse,
+comme à un attouchement immonde.</p>
+
+<p>Après avoir salué le général, je revins à Clotilde et
+m'inclinai vers elle.</p>
+
+<p>&mdash;Que m'avez-vous fait faire? dis-je à voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous adore, me dit-elle en me soufflant ces trois
+mots qui me brûlèrent.</p>
+
+<p>Toute la journée fut employée à chercher l'occasion
+de me trouver seul un moment avec Clotilde; mais, bien
+qu'elle parût se prêter à mon désir, il nous fut impossible
+de rencontrer ce tête-à-tête.</p>
+
+<p>Rien de ce que nous préparions ne se réalisa selon nos
+arrangements, et, jusqu'au soir, M. de Solignac vint
+toujours se mettre entre nous.</p>
+
+<p>Humilié de ma lâcheté du matin, j'étais irrité par
+cette continuelle surveillance au point d'en perdre toute
+prudence: heureusement Clotilde veillait sur ma colère,
+et d'un regard ou d'un mot me rappelait à la raison.</p>
+
+<p>Le soir s'approchait, et j'allais être obligé de repartir
+sans avoir pu lui parler, lorsque franchement et devant
+tout le monde elle m'appela près d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, n'écoutez pas, dit-elle à M. de Solignac,
+à l'abbé Peyreuc et à son père, j'ai deux mots à dire à
+M. de Saint-Nérée; c'est un secret que vous ne devez pas
+connaître.</p>
+
+<p>&mdash;Un secret de petite fille, dit l'abbé en plaisantant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, un secret de grande fille.</p>
+
+<p>Et, m'attirant dans un angle du salon:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je vous parle, dit-elle à voix basse; ici
+c'est impossible. Tâchez de prendre un visage souriant en
+écoutant ce que je vais vous dire. Trouvez-vous après-demain
+matin au cabanon; arrivez la nuit par les bois, et
+faites en sorte de n'être pas aperçu. Vous vous cacherez
+dans le hangar en m'attendant. Si à neuf heures je ne
+suis pas arrivée, c'est qu'il me sera impossible de venir.
+Apportez toutes mes lettres.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit l'abbé Peyreuc, la confession est
+longue.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est finie, dit Clotilde en souriant; mais puisque
+vous êtes curieux, monsieur l'abbé, je peux vous la répéter
+si vous voulez; il n'y a de secret que pour mon
+père et M. de Solignac.</p>
+
+<p>&mdash;Y pensez-vous, chère enfant, répéter une confession?</p>
+
+<p>Ces quelques mots me permirent de me remettre et de
+prendre une contenance.</p>
+
+<p>Je revins à Marseille profondément troublé, partagé
+entre l'angoisse et le bonheur. Me parler dans ce cabanon;
+pourquoi ce mystère et ces précautions? Pourquoi
+m'avoir demandé d'apporter ses lettres?</p>
+
+<p>Je partis de Marseille dans la nuit du lundi au mardi
+de manière à arriver à Cassis de bonne heure, car pour
+gagner le cabanon du général bâti à la limite des grands
+bois qui s'étendent jusqu'au cap de l'Aigle, je devais traverser
+le village.</p>
+
+<p>J'arrivai au cabanon avant six heures du matin et,
+comme la lune était couchée depuis plus d'une heure, je
+ne fis pas de rencontre dangereuse; quelques chiens,
+éveillés par le bruit de mes pas sur les cailloux roulants,
+me saluèrent, il est vrai, de leurs aboiements qui allaient
+se répétant et se répondant dans le lointain, mais ce fut
+tout. Assis dans le hangar, sur une botte de roseaux,
+j'attendis.</p>
+
+<p>A huit heures et demie, j'entendis le bruit d'une barrière
+grinçant sur ses gonds rouillés. C'était Clotilde.
+Elle vint droit au hangar.</p>
+
+<p>Avant qu'elle eût pu dire un mot, elle fut dans mes bras,
+et longtemps je la tins serrée, embrassée, sans échanger
+une parole; nos coeurs, nos regards se parlaient.</p>
+
+<p>Elle se dégagea enfin; puis, reculant de quelques pas
+et me regardant longuement:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre ami! pauvre ami! dit-elle tristement d'une
+voix navrée.</p>
+
+<p>Je fus épouvanté de son accent et j'eus la sensation
+brutale d'un coup mortel.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-elle, vous avez raison de vous effrayer, car
+ce que j'ai à vous apprendre est terrible.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, parlez, chère Clotilde, cette angoisse est
+affreuse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour parler que je vous ai fait venir ici; mais
+avant de vous porter de ma propre main le coup douloureux
+qui va vous atteindre, il est d'autres paroles que
+je veux dire et que d'abord vous devez entendre. Celles-là
+ne vous seront pas cruelles.</p>
+
+<p>En prononçant ces derniers mots son regard désolé
+s'attendrit.</p>
+
+<p>&mdash;Plus d'une fois, dit-elle en continuant, vous m'avez
+parlé de votre amour et jamais je ne vous ai répondu
+d'une façon précise. Si j'ai agi ainsi ce n'était point par
+prudence ou par duplicité; ce n'était pas non plus parce
+que je restais insensible à votre amour. Non. Mais je
+voulais que mon aveu, je voulais que le mot «je vous
+aime» ne sortit point des lèvres de la jeune fille, mais fût
+dit par la femme à son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Chère Clotilde, cher ange!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas ange qu'il faut dire, c'est démon, ou,
+plus justement, c'est malheureuse, car cet aveu qui m'échappe
+maintenant dans cette heure solennelle, c'est la
+jeune fille qui le fait, ce n'est pas la femme.</p>
+
+<p>&mdash;Clotilde, mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tremblez, désolez-vous! Vos craintes, par malheur,
+resteront toujours au-dessous de l'épouvantable
+vérité; votre femme, je ne pourrai l'être jamais, car je
+vais devenir celle d'un autre.</p>
+
+<p>Elle se détourna vers le mur et cacha sa tête entre ses
+mains. Pour moi, immobile devant elle, je restai partagé
+entre la douleur la plus atroce que j'aie ressentie
+jamais et la douleur folle.</p>
+
+<p>Après un certain temps, elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Comme votre regard me menace! Ah! tuez-moi si
+vous voulez; la mort de votre main me sera moins douloureuse
+que la vie que je dois accepter.</p>
+
+<p>Je baissai les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a quelque temps, vous avez pris une résolution
+qui vous a été terriblement douloureuse. Et cependant
+vous n'avez pas hésité, et vous vous êtes sacrifié à votre
+devoir. Aujourd'hui, c'est à mon tour de souffrir et de
+me sacrifier au mien. J'épouse M. de Solignac.</p>
+
+<p>A ce nom la fureur m'emporta et je me lançai sur
+elle; mais elle ne recula point et ses yeux restèrent fixés
+sur les miens; mes mains levées pour l'étouffer s'abaissèrent;
+je retombai anéanti contre les roseaux.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit-elle, il faut que vous m'écoutiez,
+non pour que je me justifie, mais pour que vous compreniez
+comment ce malheur, comment ce crime est
+possible. Mon père n'est pas riche, vous le savez, et
+même ses affaires sont fort embarrassées; en ces derniers
+temps, on lui avait fait espérer que si les projets du
+prince réussissaient il serait nommé sénateur. Le sénat
+c'était pour lui la fortune et pour moi c'était l'indépendance;
+j'étais libre de devenir la femme de celui que
+j'aime; mais cette espérance ne se réalise pas: mon père
+ne sera pas sénateur, et M. de Solignac l'est ou plutôt il
+le sera dans quelques jours. Comment ce changement
+s'est-il fait, je n'en sais rien, et qu'il y ait là-dessous
+quelque machination infâme, c'est possible. Je ne suis
+sensible qu'au seul malheur de devenir la femme d'un
+homme que je n'aime pas, et que je ne peux pas aimer,
+car j'en aime un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce malheur est impossible, vous ne pouvez pas
+accepter cet homme.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le peux pas, cela est vrai, mais je le dois.
+Puis-je laisser mon père dans la misère? puis-je lui demander
+d'attendre que vous vous soyez refait une position?
+Vous savez bien qu'à son âge on n'attend pas. Et
+puis, combien faudrait-il attendre! Oui, moi, je le pourrais,
+car j'aurais le coeur rempli par votre amour, mais
+mon père! pensez à ce que serait sa vieillesse dans les
+tracas d'affaires besogneuses. M'est-il permis de lui imposer
+ces chagrins pour la satisfaction de mon amour?
+C'est à moi de me sacrifier et je me sacrifie, mais je ne
+le fais pas sans crier, et sans me plaindre, et voilà
+pourquoi j'ai voulu vous voir ici; c'est pour vous dire
+maintenant que je suis encore libre, le mot que je ne
+pourrai pas prononcer demain: Guillaume, je vous
+aime.</p>
+
+<p>Comment se trouva-t-elle dans mes bras, je n'en sais
+rien; mais nos baisers se confondirent, nos coeurs s'unirent
+dans une même étreinte et ses caresses se mêlèrent
+à mes caresses.</p>
+
+<p>Éperdus, enivrés par la joie, exaltés par la douleur,
+nous n'étions plus maîtres de nous.</p>
+
+<p>Une lueur de raison me traversa l'esprit; je la repoussai
+doucement. Je l'aimais trop pour pouvoir résister à
+mon amour; et, d'un autre côté, je l'aimais trop aussi
+pour vouloir emporter de cette dernière entrevue un souvenir
+déshonoré.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi, laissez-moi partir, lui dis-je; je ne
+peux pas te regarder, je ne peux pas t'entendre. Adieu.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Guillaume, pas adieu; pas ainsi.</p>
+
+<p>Je la repris dans mes bras, et cette fois encore, nous
+restâmes longtemps embrassés. Mais, grâce au ciel, je
+pus m'arracher à cette étreinte, et, me bouchant les
+oreilles, fermant les yeux, je me sauvai en courant.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XLI</h3>
+
+
+<p>Ce que furent les journées qui suivirent ce rendez-vous
+d'amour, notre premier et notre dernier, je renonce à le
+dire.</p>
+
+<p>Tantôt je voulais écrire à Clotilde pour lui demander
+un nouveau rendez-vous, sous le prétexte de lui rendre
+ses lettres que j'avais gardées. Et alors, profitant de son
+émotion et de son trouble, je ferais d'elle ma maîtresse.
+Au lieu de m'arracher à ses étreintes, je les provoquerais,
+et si elle me résistait, je saurais bien, par un moyen
+ou par un autre, la ruse ou la force, triompher de sa
+résistance. Une fois qu'elle se serait donnée à moi, elle
+n'épouserait pas ce Solignac, et si malgré cela elle persistait
+dans son dessein, j'aurais alors des droits à faire
+valoir.</p>
+
+<p>Tantôt je voulais quitter la France, et je demandai
+même à M. Bédarrides aîné de m'envoyer au Pérou.
+Malgré mes prières, il ne voulut pas me laisser partir, et
+comme j'insistais, il me regarda un moment avec inquiétude,
+cherchant à lire sur mon visage si j'étais devenu
+fou.</p>
+
+<p>Que ne l'étais-je réellement? On dit que les fous ne se
+souviennent pas et qu'ils vivent dans leur rêve. Peut-être
+ce rêve est-il douloureux, mais il me semble qu'il ne
+peut pas l'être autant que la réalité, alors que tout en
+nous, la raison, l'imagination, la mémoire, se réunit pour
+nous montrer notre malheur et nous le faire sentir.</p>
+
+<p>Oublier, ne plus penser, suspendre le cours de la vie
+morale, c'était là ce que je voulais, ce que je cherchais.
+Les efforts mêmes que je faisais pour m'arracher à mon
+obsession, m'y ramenaient irrésistiblement.</p>
+
+<p>Le travail de mon bureau, auquel je m'étais appliqué
+dans les premiers temps, quand j'espérais qu'il me rapprocherait
+un jour de Clotilde, n'était pas de nature,
+maintenant que je n'avais plus d'espérance d'aucune
+sorte, à retenir mon esprit captif. Je faisais ma besogne
+parce que notre main nous obéit toujours;
+mais ma tête n'avait pas, par malheur, la docilité de mes
+doigts, et les traductions que j'apportais aux frères
+Bédarrides étaient pleines d'erreurs grossières. Ils me
+reprenaient doucement, sans se fâcher; ils s'inquiétaient
+de ce qui se passait en moi; et dans leur bienveillante
+indulgence, ils trouvaient des raisons pour m'excuser:
+la mort de mon père, ma démission qui troublaient ma
+raison.</p>
+
+<p>M. de Solignac était devenu un personnage dont les
+journaux s'occupaient; un matin, en ouvrant le <i>Sémaphore</i>,
+pour y chercher un renseignement commercial,
+mes yeux furent attirés par son nom qui, au milieu
+des lettres noires, flamboya pour moi en caractères de
+feu. Je voulus ne pas lire, et vivement je repoussai le
+journal; mais bientôt, je le repris: un entrefilet annonçait
+le mariage de M. de Solignac, sénateur, avec mademoiselle
+Clotilde Martory, fille du général Martory.
+«Ainsi, disait la note, vont se trouver réunies deux illustrations
+de l'Empire...» Je ne pus en lire davantage,
+car le journal tremblait dans mes mains comme une
+feuille secouée au bout d'une branche par une bourrasque.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas tout. Deux jours après, je reçus une lettre
+écrite par le général lui-même. En deux lignes, il me
+demandait de venir à Cassis le dimanche suivant, afin de
+dîner d'abord, puis ensuite «pour entendre une communication
+importante» qu'on avait à me faire.</p>
+
+<p>Mon premier mouvement fut de me mettre à l'abri
+d'une lâcheté du coeur et je répondis qu'il m'était, à
+mon grand regret, impossible d'accepter cette invitation.</p>
+
+<p>Puis ce devoir envers moi-même accompli, j'eus un
+peu de tranquillité, au moins de tranquillité relative.</p>
+
+<p>Mais le samedi soir je me sentis moins ferme dans ma
+résolution, et pendant toute la nuit je me dis que j'avais
+tort de ne pas vouloir écouter cette communication; sans
+doute, c'était un moyen trouvé par Clotilde pour me
+voir. Qui pouvait dire ce qui résulterait de cette entrevue?
+elle m'aimait, elle m'en avait fait l'aveu. Devais-je
+céder sans lutter jusqu'au bout?</p>
+
+<p>Le dimanche matin, je me mis en route pour Cassis.
+Mais en arrivant au haut de la côte, à l'endroit où la vue
+embrasse tout le village dans son ensemble, un dernier
+effort de raison et de courage me retint. Je m'arrêtai, et
+pendant plus d'une heure je restai assis sur un quartier
+de roc.</p>
+
+<p>Devant moi s'étalait le village ramassé au bord de la
+mer, et par-dessus le toit des maisons émergeait le grand
+platane que j'avais aperçu tout d'abord quand j'étais venu
+la première fois à Cassis. Comme ce temps était loin!</p>
+
+<p>Une petite colonne de fumée blanche montait dans les
+branches dénudées du platane et me marquait la place
+précise de sa maison. Elle était là, et peut-être elle pensait
+à moi, peut-être m'attendait-elle.</p>
+
+<p>Mais, qu'irais-je faire là? cet homme était près d'elle.
+Je ne pourrais lui parler. Et d'ailleurs, quand je le pourrais,
+que lui dirais-je? Que je l'aimais, que je souffrais.
+Et après? Si la pensée de cet amour et de ces souffrances
+ne l'avait pas arrêtée dans son projet, mes plaintes, mes
+cris et mes larmes ne la feraient pas maintenant revenir
+en arrière.</p>
+
+<p>Peut-être n'y avait-il pas autant de sacrifice dans ce
+mariage qu'elle voulait bien le dire; sans doute, elle
+n'eût jamais épousé M. de Solignac, simple commandant,
+mais le sénateur! Et bien des propos contre lesquels je
+m'étais fâché me revinrent à la mémoire, bien des observations,
+bien des petits faits qui m'avaient blessé.</p>
+
+<p>Je repris la route de Marseille; mais, honteux de ma
+faiblesse et ne voulant pas m'exposer à retomber dans
+une nouvelle, je lui renvoyai toutes ses lettres dans un
+volume que je remis à la voiture de Cassis. Ainsi, je n'aurais
+plus de prétexte pour vouloir la voir.</p>
+
+<p>Le lendemain, en arrivant au comptoir, M. Barthélemy
+Bédarrides m'appela dans son bureau.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez demandé à aller au Pérou il y a quelque
+temps, me dit-il, je n'ai point accepté cette proposition;
+aujourd'hui, voulez-vous aller à Barcelone? Nous avons
+là une affaire embrouillée qui a besoin d'être traitée de
+vive voix. Cela nous rendrait service, si vous vouliez vous
+en charger. En même temps, je crois que ce petit voyage
+vous serait salutaire; vous avez besoin de distraction,
+et cela se comprend, après les épreuves que vous venez
+de traverser.</p>
+
+<p>Évidemment on s'était occupé de moi dans la famille
+Bédarrides pendant la journée du dimanche. Les deux
+frères s'étaient plaints de mes erreurs; madame Bédarrides
+avait parlé; Marius avait raconté ce qu'il savait,
+et l'on était arrivé à cette conclusion: qu'il fallait, pour
+me guérir, m'éloigner de Marseille. De là cette proposition
+de voyage, car on ne prend pas pour arranger une
+affaire embrouillée un négociateur tel que moi.</p>
+
+<p>J'hésitai un moment, car, après avoir voulu partir,
+j'avais presque peur maintenant de m'éloigner; mais
+enfin j'acceptai, et, trois heures après, je m'embarquais
+sur le vapeur qui partait pour Barcelone.</p>
+
+<p>Je croyais n'être que quelques jours absent, une semaine
+au plus. Mais, à Barcelone, je reçus une lettre de
+M. Bédarrides qui m'envoyait à Alicante, d'Alicante on
+m'envoya à Carthagène, de Carthagène à Malaga, et de
+Malaga à Cadix. Quand je rentrai à Marseille, il y avait
+six semaines que j'en étais parti.</p>
+
+<p>Malheureusement, le voyage n'avait pas produit l'effet
+que les frères Bédarrides espéraient; il avait occupé mon
+temps, il n'avait pas distrait mon esprit. Pendant ces
+deux mois, je n'avais pas cessé une minute de penser à
+Clotilde et de la voir.</p>
+
+<p>Le seul soulagement que j'y avais gagné avait été de
+ne pas savoir le moment précis de son mariage et de
+n'être pas ainsi tenté de courir à Cassis, pour la voir à
+l'église mettre sa main dans celle de ce Solignac.</p>
+
+<p>Pour être juste, il faut dire que j'avais gagné autre
+chose encore: une résolution, celle de quitter Marseille
+et d'aller à Paris.</p>
+
+<p>Quand je fis part de cette résolution aux frères Bédarrides,
+ils poussèrent les hauts cris.</p>
+
+<p>&mdash;Quitter Marseille! abandonner le commerce! j'étais
+donc fou: ils étaient contents de moi; je me formais
+admirablement aux affaires; je pouvais leur rendre de
+grands services, ils doubleraient mes appointements à la
+fin de l'année.</p>
+
+<p>Ni les reproches, ni les propositions ne purent m'ébranler,
+et je leur expliquai que les raisons qui m'avaient
+fait entrer dans le commerce n'existant plus, je ne pouvais
+pas y rester.</p>
+
+<p>Si bienveillant qu'on soit, il vient un moment où l'on
+se fatigue de s'occuper des gens qui refusent obstinément
+tout ce qu'on leur propose. Ce fut ce qui arriva avec les
+frères Bédarrides: ils m'abandonnèrent à mon malheureux
+sort, désolés de mon entêtement et regrettant de
+n'avoir pas le droit de me faire soigner par un médecin
+aliéniste.</p>
+
+<p>Avant de partir, je voulus faire une visite d'adieu à
+Cassis: Clotilde était à Paris avec M. de Solignac; je ne
+serais pas exposé à la rencontrer et je verrais au moins
+son père: nous parlerions d'elle.</p>
+
+<p>Au temps où je venais chaque semaine à Cassis, la
+maison du général était la plus coquette et la plus propre
+du pays: il y avait des fleurs à toutes les fenêtres, et les
+ferrures de la porte, frottées chaque matin, brillaient
+comme les cuivres d'un navire de guerre.</p>
+
+<p>Je trouvai cette porte pleine de plaques de boue et les
+ferrures rouillées; en tirant la chaîne de la sonnette, je
+me rougis les mains. Comme on ne me répondait point
+et que la porte était entrebâillée, j'entrai. Le vestibule,
+autrefois si brillant de propreté, était dans le même état
+de saleté que la porte: les dalles étaient boueuses, des
+souliers traînaient çà et là, et des vieux habits couverts
+d'une couche de poussière pelucheuse étaient accrochés
+contre les murailles.</p>
+
+<p>J'avançai jusqu'au salon sans trouver personne; arrivé
+là, j'entendis des éclats de voix dans le jardin et je vis le
+général, un fusil de munition à la main, faisant faire
+l'exercice à un grand paysan de dix-huit à dix-neuf ans.</p>
+
+<p>&mdash;Au commandement: «Portez, arme!» criait le
+général, vous saisissez vivement votre arme: une, deusse.</p>
+
+<p>Et il fit résonner son fusil sous sa main vigoureuse
+comme le meilleur sergent instructeur. Mais à ce moment
+il m'aperçut, et venant vivement à moi, il me prit
+les deux mains.</p>
+
+<p>&mdash;Comment c'est vous, dit-il, quel plaisir vous me
+faites; nous allons déjeuner ensemble, si toutefois il y a
+à manger, car maintenant ce n'est plus comme autrefois.
+J'ai remplacé ma vieille servante par ce garçon-là, à qui
+j'apprends l'exercice pour me distraire, et il n'est pas
+fort sur la cuisine; mais à la guerre comme à la guerre.</p>
+
+<p>Nous nous mîmes à table.</p>
+
+<p>&mdash;Cela réjouit le coeur, dit le général en me regardant,
+d'avoir une honnête figure devant soi; car maintenant
+je suis toujours seul, ce qui n'est pas gai. Garagnon
+ne vient plus, fâché qu'il est, je crois, par le mariage de
+Clotilde, et l'abbé a ses douleurs. Je suis seul, toujours
+seul. On devait m'emmener à Paris; mais le mariage
+fait, monsieur mon gendre a trouvé que je le gênerais
+moins à Cassis et on m'a abandonné; c'est un homme de
+volonté que monsieur mon gendre. Après tout, mieux
+vaut peut-être que je reste ici que de vivre avec ma fille;
+je lui serais un embarras: elle est déjà à la mode à Paris
+et un vieux bonhomme comme moi n'est pas amusant à
+traîner.</p>
+
+<p>Tant que dura le déjeuner, il se plaignit ainsi: cette
+séparation l'avait accablé; la solitude surtout l'épouvantait.</p>
+
+<p>Après le déjeuner, je lui proposai de faire sa sieste
+comme à l'ordinaire, pendant que je me promènerais
+dans le jardin, mais il secoua tristement la tête.</p>
+
+<p>&mdash;C'était la musique qui m'endormait, dit-il; maintenant,
+je n'ai plus de musique puisque la musicienne est
+partie.</p>
+
+<p>&mdash;Si je la remplaçais aujourd'hui?</p>
+
+<p>Je me mis au piano et lui chantai:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Elle aime à rire, elle aime à boire.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ma voix tremblait en commençant, mais je me roidis
+contre mes émotions.</p>
+
+<p>Tout à coup j'entendis un gros soupir, et en me retournant
+je vis le général qui pleurait.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-il en me tendant la main, c'était un gendre
+comme vous qu'il m'aurait fallu. Vous viendrez souvent,
+n'est-ce pas? Nous chanterons ensemble, nous jouerons
+aux échecs; je vous raconterai Austerlitz et la campagne
+d'Égypte et celle de Russie.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! je pars ce soir pour Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aussi, vous m'abandonnez? Allons, les vieux
+restent trop longtemps sur la terre.</p>
+
+<p>Je le quittai le soir même, et le lendemain je partis
+pour Paris.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XLII</h3>
+
+
+<p>Me voici à Paris, à vingt-neuf ans, sans un sou de fortune
+et n'ayant pas de métier aux mains.</p>
+
+<p>Que faire, non pour me créer une position ou pour me
+gagner une fortune, mais pour vivre honnêtement et
+librement?</p>
+
+<p>On a souvent raillé l'officier qui va partout cherchant
+«l'Annuaire», et qui, rêvant haut dans le café où il s'est
+endormi, demande «l'Annuaire». Jusqu'à un certain
+point la raillerie est fondée. Oui, l'officier vit continuellement
+avec la préoccupation et le souci de son avancement.
+En dehors de l'armée et de son régiment, il ne
+voit rien et ne s'intéresse à rien. Cela est ainsi, on doit
+en convenir, mais en même temps il faut dire qu'il ne
+peut pas en être autrement.</p>
+
+<p>On demande au soldat de quitter son pays et sa famille,
+de vivre sans foyer, sans affections, sans relations sociales,
+sans aucun des mobiles qui poussent les hommes
+ou les soutiennent, et il se résigne à tous ces sacrifices.
+Mais comme il faut bien qu'on aime quelque chose en ce
+monde, comme il faut bien qu'on ait un but dans sa vie,
+on aime la carrière dans laquelle on est entré, et le but
+qu'on propose à son activité et à son intelligence, c'est
+l'avancement: lieutenant, on veut être capitaine; colonel,
+on veut être général; c'est un devoir qu'on accomplit,
+un droit qu'on poursuit.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi l'officier qui sort de l'armée, dans un
+âge où il doit travailler encore, est un déclassé. Il en est
+de lui comme du prêtre qui sort du clergé. Il n'y a rien à
+faire ni pour l'un ni pour l'autre dans la société; le
+monde n'est pas organisé pour eux, pour leurs besoins,
+pour leurs habitudes, et ils vont se choquant à des
+moeurs, à des usages, à des idées qui ne sont pas les
+leurs. Partout gênés, ils sont partout gênants; ils encombrent
+la vie sociale, et sans pitié on les pousse, on
+les coudoie, on les meurtrit, ils tournent sur eux-mêmes,
+et comme ils n'ont point de but vers lequel ils puissent
+se diriger, ils piétinent sur place... et surtout sans
+place.</p>
+
+<p>C'est là mon cas, et je suis dans Paris comme un Huron
+que le hasard aurait tout à coup posé au carrefour
+du boulevard et de la rue Vivienne: ces gens qui l'entourent,
+courant à leurs affaires ou à leurs plaisirs,
+l'étonnent sans l'intéresser; c'est un homme qui regarde
+une fourmilière.</p>
+
+<p>En venant de Marseille à Paris, j'ai lu, pour me distraire
+de mes pensées, un livre qui m'a donné à réfléchir
+sur ce sujet; c'est un roman de Balzac: <i>Un ménage de
+garçon</i>. Le héros ou plus justement le principal personnage
+de ce roman, car Balzac peint des hommes et non
+des héros dessinés en vue de plaire aux belles âmes, le
+principal personnage de ce roman est un officier qui,
+après Waterloo, rentre dans la vie sociale.</p>
+
+<p>Endurci par l'exercice de la force et du commandement,
+exaspéré par les déceptions de la défaite, corrompu
+par les autres autant que par sa propre nature, il devient
+le type le plus complet qu'on puisse rêver du soudard et
+du brigand. Sa mère, il lui demande pour tout service
+de «crever le plus tôt possible». Sa nourrice, il la vole.
+Son oncle, il l'abrutit. Sa femme, il la fait mourir de
+débauche. Ses amis, il les trahit quand ils sont heureux,
+ou bien il les abandonne quand ils sont malheureux. Les
+hommes, il les tue, les dupe ou les insulte. Ses enfants,
+il les craint, et il croit qu'ils souhaiteront sa mort, «ou
+bien ils ne seraient pas ses enfants». Si je devais être un
+jour un Philippe Brideau, ce que j'aurais de mieux à faire
+serait de me brûler tout de suite la cervelle.</p>
+
+<p>J'avoue que plus d'une fois j'ai eu cette idée, et que si
+je ne l'ai point encore mise à exécution, c'est que rien ne
+presse; je ne suis point à bout de forces, et j'ai, je m'en
+flatte, bien du chemin à parcourir avant d'arriver à la
+pente sur laquelle glissent les Brideau.</p>
+
+<p>Débarqué à Paris, mon premier soin a été de régler
+les affaires de mon père, dont je n'avais pas pu m'occuper
+encore. Ce règlement a été des plus simples; mais
+pour cela il n'en a pas moins été très-douloureux, car il
+m'a fallu vendre bien des meubles qui pour moi étaient
+des souvenirs.</p>
+
+<p>J'ai commencé par prendre tout ce que j'ai pu entasser
+dans les deux petites chambres que j'occupe au cinquième
+étage d'une maison de la rue Blanche; mais l'appartement
+de mon père était assez grand, tandis que le mien
+est des plus exigus. J'ai été vite débordé, et alors j'ai dû
+me débarrasser de bien des objets qui m'étaient précieux.
+La place se paye cher à Paris, et, dans ma situation,
+je ne peux pas me charger d'un loyer lourd; les cinq
+cents francs que coûte le mien me sont déjà assez difficiles
+à payer.</p>
+
+<p>Cet emménagement a occupé mes premières semaines
+de séjour à Paris; et comme je ne m'y suis point pressé,
+il a duré assez longtemps. J'avais du plaisir à revoir les
+gravures qui avaient appartenu à mon père, et qui me
+rappelaient le temps où nous les feuilletions ensemble.
+J'avais du bonheur à ranger ses livres, où à chaque page
+je retrouvais ses annotations et ses coups de crayon.</p>
+
+<p>Et puis, faut-il le dire, cette occupation qui prenait
+mon temps me permettait de ne point aborder franchement
+la grande difficulté de ma vie.</p>
+
+<p>&mdash;Quand j'aurai fini, me disais-je, nous verrons.</p>
+
+<p>Enfin, le moment arriva où je n'avais plus d'excuse
+pour ne pas voir, et où il fallut bien se décider à prendre
+un parti.</p>
+
+<p>Ce que je voyais, c'était que de l'héritage de mon père,
+toutes charges et dettes payées, il me restait un capital
+de quatre mille francs, c'est-à-dire de quoi vivre pendant
+deux ans avec économie. Il fallait donc qu'avant
+deux ans je fusse en état de gagner quinze ou dix-huit
+cents francs par an.</p>
+
+<p>Comment et à quoi?</p>
+
+<p>Un seul moyen se présentait: accepter une place de
+commis, si j'en trouvais une. J'écrivais assez proprement
+et je comptais assez vite pour oser demander un emploi
+qui, pour être rempli convenablement, n'exigerait
+que la connaissance de la calligraphie et de l'arithmétique.</p>
+
+<p>Le tout maintenant était donc d'obtenir un emploi de
+ce genre.</p>
+
+<p>Parmi mes anciens camarades avec lesquels j'avais
+continué des relations d'amitié depuis le collège se trouvait
+Paul Taupenot, le fils de Justin Taupenot, le grand
+éditeur. Paul était maintenant l'associé de son père; il
+pourrait sans doute me trouver la place que je désirais,
+soit dans sa maison, soit chez un de ses confrères. Je
+l'allai trouver.</p>
+
+<p>En m'entendant parler d'une place de quinze cents
+francs, il poussa des exclamations de surprise comme
+les frères Bédarrides lorsque je leur avais demandé à
+entrer dans leurs bureaux.</p>
+
+<p>&mdash;Toi commis-libraire? allons donc, mon cher, tu n'y
+penses pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi n'y penserais-je pas? Que veux-tu que
+je fasse? Je n'ai pas de métier, et pour tout capital j'ai
+quatre mille francs. Trouves-tu le travail déshonorant?</p>
+
+<p>&mdash;Certes non.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors donne-moi à travailler. Ce n'est pas
+une vocation irrésistible qui m'oblige à être commis. En
+donnant ma démission de capitaine, je ne me suis pas
+dit que j'allais enfin avoir le bonheur d'être employé
+dans ta maison, ce qui réaliserait tous mes désirs et tous
+mes rêves. Forcé bien malgré moi à cette démission, j'ai
+su que la vie ne me serait pas facile, mais enfin j'ai dû
+faire ce que ma conscience me commandait; maintenant
+tu peux m'adoucir ces difficultés, et je m'adresse à ton
+amitié.</p>
+
+<p>&mdash;Sois bien certain qu'elle ne te manquera pas. Seulement
+laisse-moi te dire que tu ne sais pas ce que tu me
+demandes. Tu es habitué à une certaine indépendance
+d'action et à la liberté de l'esprit; pourras-tu rester enfermé
+dans un bureau pendant douze ou treize heures,
+sans distraction, appliqué à un travail qui te paraîtra
+fastidieux et qui le sera réellement? Crois-tu qu'un bûcheron
+ou un jardinier n'est pas plus heureux qu'un
+commis qui toute la journée demeure penché sur son
+bureau à faire des chiffres?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas fendre un arbre, et je ne sais pas
+davantage ratisser un jardin, tandis que je sais faire des
+chiffres.</p>
+
+<p>&mdash;Si je te parle ainsi, c'est qu'il me paraît impossible
+qu'un homme de ton âge qui, pendant dix ans, a vécu à
+cheval, le sabre à la main, puisse tout à coup remplacer
+son sabre par une plume et vivre enfermé dans un bureau.</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut cependant.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, mais comme je me figure que tu ne
+pourrais pas te plier à ces nouvelles habitudes sans en
+beaucoup souffrir, je voudrais t'épargner ces souffrances.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu as un moyen de me faire gagner agréablement
+mes 1,500 francs, dis-le; je te promets que je ne
+le repousserai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne nous ferais-tu pas des articles pour
+nos dictionnaires et pour nos manuels?</p>
+
+<p>&mdash;C'est toujours une plume que tu me proposes.</p>
+
+<p>&mdash;Assurément, mais tu travaillerais à tes heures, tu
+ne serais pas enfermé dans un bureau, tu aurais ta
+liberté et tu pourrais facilement gagner quinze ou vingt
+francs par jour, ce qui vaut mieux que quinze cents francs
+par an.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas écrire.</p>
+
+<p>&mdash;De cela ne prends pas souci, le travail que je te
+propose n'a rien de littéraire, c'est une besogne de compilation,
+et il faut vraiment ta naïveté pour me faire cette
+réponse. Nous avons des traités d'agriculture qui se vendent
+ma foi très-bien, et qui ont été écrits par des savants
+incapables de distinguer en pleine campagne un
+champ de blé d'avec un champ d'avoine. C'est ce qu'on
+appelle le savant en chambre, et tu peux en augmenter le
+nombre déjà considérable sans déshonneur.</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux aligner dix régiments de cavalerie
+dans le Champ-de-Mars que trois phrases dans un livre.
+Écrire une lettre, raconter ce que j'ai vu, c'est parfait,
+j'y vois franchement et bravement; mais je sais trop ce
+qu'est l'art d'écrire pour oser me faire imprimer.</p>
+
+<p>&mdash;Tu refuses, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas accepter ce que je me sens incapable
+de faire convenablement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voyons autre chose, car je ne peux pas
+m'habituer à l'idée que tu resterais impunément enfermé
+derrière ce grillage, à l'abri de ces rideaux verts. Tu
+serais pris par le spleen, et tu mourrais à la peine.
+Quand nous étions au collège, tu dessinais d'une façon
+remarquable, et tu m'as envoyé d'Afrique deux ou trois
+croquis très-réussis: tu ne dois donc pas avoir pour dessiner
+les scrupules que tu as pour écrire.</p>
+
+<p>&mdash;Mes croquis sont comme mes lettres, sans conséquence.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas mon sentiment, et je crois que de ce
+côté nous avons chance d'arriver à un résultat. Nous
+préparons en ce moment un grand dictionnaire des
+sciences militaires qui sera accompagné de cinq ou six
+mille gravures représentant les armes, les costumes, les
+objets quelconques qui ont servi à la guerre chez tous
+les peuples depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. Veux-tu
+te charger d'un certain nombre de ces dessins? Ne sois
+pas trop modeste, il ne s'agit pas de gravures artistiques;
+ce qu'il nous faut surtout, c'est un dessin exact qui ne
+soit pas enlevé de <i>chic</i> en sacrifiant tout à l'effet. L'effet
+n'est rien pour un ouvrage comme le nôtre, qui veut des
+gravures tirées d'originaux authentiques, et assez distinctes
+dans le détail pour donner les points caractéristiques
+qui doivent appuyer le texte. Tu connais les
+choses de la guerre, tu les aimes, tu dessines mieux
+qu'il n'est nécessaire, tu peux nous rendre service en
+acceptant ce travail. Si dans le commencement tu as
+besoin de conseils, nous te ferons <i>recaler</i> tes premiers
+dessins, et tu arriveras bien vite à une habileté de main
+qui te permettra de ne pas trop travailler.</p>
+
+<p>Évidemment cela était de beaucoup préférable au
+bureau. Je remerciai Taupenot comme je le devais, et je
+me mis en relation avec le directeur de ce dictionnaire
+pour qu'il me guidât.</p>
+
+<p>Je trouvai en lui un homme bienveillant, qui ne se
+moqua ni de mon ignorance ni de mon inexpérience, et
+qui par ses conseils me facilita singulièrement mes premiers
+pas.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XLIII</h3>
+
+
+<p>S'endormir capitaine de cavalerie et se réveiller artiste,
+c'est croire qu'on continue un rêve commencé.</p>
+
+<p>Cependant ce rêve est pour moi une réalité. Il est
+vrai que je suis bien peu artiste, mais enfin si je ne
+le suis pas par le talent, je le suis jusqu'à un certain
+point par le travail, par les habitudes et par les relations.</p>
+
+<p>Mon cinquième étage est divisé en ateliers et mon
+logement est le seul qui ne soit pas occupé par des
+peintres. Les hasards de la vie porte à porte ont établi
+des relations entre mes voisins et moi, et peu à peu
+il en est résulté pour nous une sorte de camaraderie
+et d'amitié.</p>
+
+<p>Ce ne sont point des peintres ayant un nom et une
+réputation, mais des jeunes gens qui m'ont reçu parmi
+eux avec la confiance et la facilité de la jeunesse.</p>
+
+<p>Tout d'abord ils ont bien été un peu effrayés par ma
+décoration et ma tournure militaire, mais la glace s'est
+insensiblement fondue quand ils ont reconnu petit à
+petit que je n'étais pas si culotte de peau que j'en avais
+l'air.</p>
+
+<p>Nous nous voyons le matin et je vais manger chez
+eux le déjeuner que mon concierge me monte. Par là il
+ne faut pas entendre que je vais m'attabler dans une
+salle à manger où mon couvert serait mis régulièrement.</p>
+
+<p>Nous sommes plus simples et plus réservés dans nos
+habitudes, car les uns et les autres nous sommes à peu
+près égaux devant la fortune. S'ils ont déjà du talent
+(et c'est leur cas), ils n'ont pas encore de notoriété et
+leurs tableaux se vendent peu ou tout ou moins se
+vendent mal. Et pour moi qui ne fait pas de l'art,
+mais qui fais seulement du métier, je suis loin de gagner
+ce que Taupenot m'avait fait espérer. Je n'ai pas
+encore cette habitude du travail qui donne la facilité;
+Je ne sais pas me mettre à ma table et enlever un dessin
+d'un coup, je me lève dix fois par heure, je regarde ce
+que j'ai fait, je cherche ce que je vais faire, j'ouvre un
+livre et, au lieu de m'en tenir au renseignement qui
+m'est nécessaire, je lis tout le passage qui m'intéresse,
+celui-là en amène un autre, je rêve, je réfléchis et n'avance
+pas. D'un autre côté j'ai des scrupules et des exigences
+qui m'entraînent dans d'autres lenteurs. De sorte
+que je mets quelquefois huit jours à faire un dessin
+qu'un autre trouverait et terminerait en quelques heures.
+C'est par là surtout que je suis un amateur travaillant
+avec fantaisie pour son plaisir, et non un ouvrier ou un
+véritable artiste. Le résultat de ce genre de travail est
+de rogner considérablement mes bénéfices et de les réduire
+au strict nécessaire.</p>
+
+<p>Nos déjeuners ne nécessitent donc pas une table confortablement
+servie; ils se composent d'un petit pain
+avec une tranche de jambon ou d'un morceau de fromage
+que nous allons manger les uns chez les autres.
+Celui qui reçoit nous offre le liquide, et il en est quitte
+à bon marché; le porteur d'eau fait tous les matins sa
+provision pour deux sous.</p>
+
+<p>C'est l'heure de la causerie: on regarde le tableau
+qui est en train, on se conseille et l'on discute. C'est
+l'heure aussi où je demande avis à mes camarades qui,
+pour moi, sont des maîtres, et, dans un mot, dans un
+coup de crayon, j'en apprends plus que dans de longues
+heures de travail et de réflexion.</p>
+
+<p>Puis après une demi-heure de repos et d'intimité,
+chacun rentre chez soi, tandis que je descends dans
+Paris pour aller faire les recherches nécessaires à mon
+travail, à la Bibliothèque ou au Cabinet des estampes.</p>
+
+<p>Le soir, nous nous retrouvons dans un restaurant de
+la rue Fontaine (est-ce bien restaurant qu'il faut dire),
+enfin dans un endroit où, moyennant la somme de vingt
+à vingt-trois sous, on donne un dîner composé d'un
+potage et de deux plats de viande. Il en est de nos dîners
+comme des soupers de théâtre, un dialogue vif et
+animé est la pièce de résistance; on pense à ce qui se
+dit et non à ce qu'on mange.</p>
+
+<p>Notre dîner terminé, nous rentrons chez nous, et le
+plus souvent c'est dans ma chambre qu'on se réunit,
+car j'ai un luxe de chaises et de meubles pour s'étendre
+que mes voisins ne possèdent pas.</p>
+
+<p>On allume les pipes et la causerie reprend sur les
+sujets qui nous occupent, le travail et la peinture; ou
+bien l'un de nous prend un livre et lit haut, tandis que
+les autres cherchent une esquisse ou bien suivent paresseusement
+les spirales de leur fumée. A onze heures
+on se sépare, pour recommencer le lendemain.</p>
+
+<p>Point de théâtres, point de cafés, point de visites dans
+le monde; nous sommes préservés de ces distractions
+coûteuses par des raisons toutes-puissantes dont on ne
+parle pas, mais auxquelles on obéit discrètement.</p>
+
+<p>Personne ne se plaint du présent, car on a foi dans
+l'avenir: plus tard, quand on sera quelqu'un.</p>
+
+<p>Quand je dis on, je ne me comprends pas, bien entendu,
+dans ce on, car je n'ai pas d'avenir, et, comme
+mes camarades, je n'ai pas d'étoile pour me guider; je
+ne serai jamais quelqu'un.</p>
+
+<p>Et Clotilde?</p>
+
+<p>Clotilde n'est plus l'avenir pour moi, mais j'avoue
+qu'elle est toujours le présent. Si je suis venu habiter
+la rue Blanche, c'est parce que Clotilde demeure rue
+Moncey; si j'ai quitté Marseille, c'est pour suivre Clotilde
+à Paris. Voilà l'aveu que j'ai retardé jusqu'à présent,
+agissant un peu comme les femmes qui bavardent
+longuement pendant quatre pages sans rien dire, et
+mettent leur pensée dans le dernier mot de leur lettre.</p>
+
+<p>Mon dernier mot, vrai et franc, c'est que je l'aime
+toujours.</p>
+
+<p>Cela est lâche, peut-être, et même je suis assez disposé
+à le reconnaître; mais après, que puis-je à cela?
+Si la lâcheté du coeur est honteuse, c'est un malheur
+pour moi.</p>
+
+<p>Si j'avais été un homme fort, j'aurais dû oublier Clotilde;
+cela j'en conviens. Le jour où elle m'a dit qu'elle
+devenait la femme de M. de Solignac, je devais la regarder
+avec mépris, lui lancer un coup d'oeil qui l'eût
+fait rougir, lui asséner une épigramme pleine de finesse
+et d'ironie, et, cela fait, me retirer dignement. Voilà qui
+était convenable et correct.</p>
+
+<p>C'est ainsi, je crois, qu'eût agi un homme raisonnable
+ayant le respect de soi-même et des convenances.
+Puis, si cet homme bien équilibré eût souffert de cet
+abandon, il eût probablement aimé une autre femme;
+car il est universellement reconnu que le meilleur remède
+pour guérir un amour chronique, c'est un nouvel
+amour: cette espèce de vaccination opère presque toujours
+des cures remarquables.</p>
+
+<p>Malheureusement, je n'ai point agi suivant les règles
+précises de cette sage méthode. Après avoir donné mon
+coeur à Clotilde, je ne l'ai point repris pour le porter
+à une autre. Je l'ai aimée; j'ai continué de l'aimer,
+plus peut-être que je ne l'aimais avant sa trahison; car
+il est des coeurs ainsi faits, que la douleur les attache
+plus fortement encore que le bonheur.</p>
+
+<p>Elle était indigne de mon amour. Cela aussi peut être
+vrai, et je ne dis pas qu'elle méritât ma tendresse et
+mon adoration. Mais depuis quand nos sentiments se
+règlent-ils sur les qualités de celle qui nous inspire ces
+sentiments? On n'aime pas une femme parce qu'elle est
+bonne, parce qu'elle est tendre, on l'aime parce qu'on
+l'aime, et ses qualités comme ses défauts ne sont pour
+rien dans notre amour. Quand je dis nous, je ne veux
+pas parler des gens raisonnables, mais de quelques
+fous, de quelques misérables comme moi, de ce qu'on
+appelle en riant les passionnés.</p>
+
+<p>Oui, Clotilde m'a trompé. M'aimant, elle a consenti
+à épouser un homme qu'elle n'aimait pas, qu'elle ne
+pouvait pas, qu'elle ne pourrait jamais aimer; car cet
+homme est vieux et méprisable. Assurément, cela n'est
+pas beau et tout le monde la condamnera impitoyablement.</p>
+
+<p>Mais quand je me réunirais à tout le monde, cela
+ferait-il que je ne l'aimerais plus? Hélas! non. Les
+autres peuvent la regarder d'un oeil froid et dur, moi je
+ne le peux pas, car je l'aime, et sa trahison, son crime
+à mon égard n'effaceront jamais les cinq mois de bonheur
+dans lesquels elle m'a fait vivre; à parler vrai,
+c'est sa trahison qui pâlit et s'éteint devant le rayonnement
+de ces jours heureux.</p>
+
+<p>Pendant ces cinq mois, elle a enfanté en moi un
+être qui s'est développé sous le souffle de sa tendresse,
+et qui, maintenant, bien qu'abandonné, ne peut pas
+mourir.</p>
+
+<p>C'est cet être nouveau qui commande en moi à cette
+heure, qui me dirige et qui m'inspire; c'est lui qui a
+imposé silence à mon orgueil, à ma dignité et à ma
+raison. Si je veux me révolter, et je le veux souvent, je
+le veux toujours, il me courbe et me dompte. Nous
+luttons, mais il a toujours le dernier mot.</p>
+
+<p>&mdash;Clotilde s'est donnée à un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Après?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est méprisable.</p>
+
+<p>&mdash;Après?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux plus la voir, je veux ne plus penser
+à elle.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi répéter sans cesse ce qui est impossible?
+A quoi bon dire «Je veux» si la réalité est je ne
+peux pas? Autrefois tu pouvais vouloir; aujourd'hui
+ta volonté est paralysée par ta passion. Tu t'agites,
+mais c'est la passion qui te mène et je suis ton maître.
+Tu veux te détacher de Clotilde; moi, je ne le
+veux pas. Tire sur la chaîne qui te lie à elle; tu verras
+si tu peux la rompre et si chaque secousse que tu donneras
+ne te retentira pas douloureusement dans le coeur.
+C'est Clotilde qui m'a fait naître, et je ne veux pas
+mourir; c'est ma mère, et je veux vivre par elle.</p>
+
+<p>Je l'aime donc toujours.</p>
+
+<p>Et c'est parce que je l'aime que j'ai quitté Marseille.</p>
+
+<p>C'est parce que je l'aime que j'ai pris ce logement de
+la rue Blanche qui me permet de voir les fenêtres de
+son hôtel, et souvent même de l'apercevoir alors qu'elle
+se promène dans son jardin.</p>
+
+<p>L'hôtel de M. de Solignac, en effet, occupe un assez
+grand terrain dans la rue Moncey, et comme ma maison
+forme le côté de l'angle opposé au sien, je me
+trouve ainsi avoir pleine vue sur ses appartements et
+sur son jardin. La distance est assez longue, il est vrai,
+mais mes yeux sont bons; et d'ailleurs le jardin arrive
+contre le mur de la cour de ma maison.</p>
+
+<p>Formé d'une pelouse découverte, ce jardin n'est boisé
+que dans le pourtour de l'allée circulaire, de sorte que
+dans un miroir que j'ai disposé avec une inclinaison
+suffisante, je vois tout ce qui s'y passe; ma fenêtre
+ouverte, j'entends même le murmure confus des voix
+et toujours le bruit cristallin du jet d'eau retombant
+dans son petit bassin de marbre; le matin, j'entends
+les merles chanter.</p>
+
+<p>Assurément, elle ne sait pas que je suis si près d'elle.</p>
+
+<p>Pense-t-elle à moi?</p>
+
+<p>Je n'ai pas l'idée d'examiner cette question; être près
+d'elle me suffit.</p>
+
+<p>Elle est toujours ce qu'elle était jeune fille, moins
+simple seulement dans sa toilette, qui est celle d'une
+femme à la mode.</p>
+
+<p>Elle me paraît lancée dans le monde, au moins si j'en
+juge par les visites qui se succèdent chez elle le mercredi,
+qui est son jour de réception.</p>
+
+<p>A l'exception de ce mercredi où elle reste chez elle,
+tous ses autres jours sont pris par les plaisirs du monde:
+les dîners, les soirées, le théâtre. Et bien promptement
+je suis arrivé à deviner, par le mouvement des lumières
+dans la nuit, d'où elle revient.</p>
+
+<p>Beaucoup d'autres petites remarques me révèlent aussi
+ce qu'est sa vie, et je serais de son monde que je ne saurais
+pas mieux ce qu'elle fait.</p>
+
+<p>La première fois qu'elle est descendue dans son jardin,
+où elle s'est longtemps promenée seule en tournant sur
+elle-même comme si elle réfléchissait tristement, j'ai eu
+la tentation de lui crier mon nom. Mais ce n'a été qu'un
+éclair de folie, qui depuis n'a jamais traversé mon esprit.</p>
+
+<p>Je veux vivre ainsi sans qu'elle sache que je suis près
+d'elle. Je la vois et c'est assez pour mon amour. Ce n'était
+certes pas là ce que j'avais espéré, mais c'est ce
+qu'elle a décidé, et ce qu'a voulu&mdash;la fatalité.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>XLIV</h3>
+
+
+<p>Si bonne volonté que j'eusse, je ne pouvais pas être
+assidu à mon travail, comme mes camarades. Tant que
+le jour durait, ils restaient devant leur chevalet, et une
+courte promenade après dîner, une flânerie d'une heure
+dans les rues de notre quartier leur suffisait très-bien;
+on descendait par la Chaussée-d'Antin, on remontait par
+la rue Laffitte, en s'arrêtant devant les expositions des
+marchands de tableaux, et tout était dit; on avait pris
+l'air et on avait fait de l'exercice.</p>
+
+<p>Pour moi, il m'en fallait davantage. J'avais pris dans
+ma vie active, en plein air, des besoins et des habitudes
+que cette vie renfermée ne pouvait contenter. Assurément,
+si j'avais dû rester dans un bureau, comme j'en
+avais été menacé un moment, je serais mort à la peine,
+asphyxié, ou bien j'aurais fait explosion, ni plus ni moins
+qu'une locomotive dont on renverse la vapeur quand
+elle est lancée à grande vitesse. J'étouffais dans mon logement
+encombré de meubles, comme un oiseau mis
+brusquement en cage, et comme un poisson dans son
+bocal, j'ouvrais bêtement la bouche pour respirer. J'enviais
+le sort des charbonniers qui montaient des charges
+de bois au cinquième étage, et volontiers j'aurais été
+m'offrir pour frotter les appartements de la maison, afin
+de me dégourdir les jambes. Dans la rue, je faisais le
+moulinet avec mon parapluie, car maintenant je porte ce
+meuble indispensable à la conservation de mon chapeau;
+mais cette arme bourgeoise ne fatigue pas le bras comme
+un sabre, et c'était la fatigue que je cherchais, c'était
+beaucoup de fatigue qu'il me fallait pour dépenser ma
+force et brûler mon sang.</p>
+
+<p>Ce fut surtout au commencement du printemps que
+ces habitudes sédentaires me devinrent tout à fait insupportables.</p>
+
+<p>La senteur des feuilles nouvelles qui, du jardin de
+Clotilde, montait jusqu'à ma chambre, m'étouffait: l'odeur
+de la sève et des giroflées me grisait. A voir les oiseaux
+se poursuivre dans le jardin, allant, venant, tourbillonnant
+sur eux-mêmes, sifflant, criant, se battant, je
+piétinais sur place et mes jambes s'agitaient mécaniquement.
+J'avais beau m'appliquer au travail, des mouvements
+de révolte me faisaient jeter mon crayon, et alors
+je m'étirais les bras en bâillant d'une façon grotesque. Je
+ne mangeais plus; la vue du pain me soulevait le coeur,
+l'odeur du vin me donnait la nausée, et volontiers j'aurais
+été me promener à quatre pattes dans les prés et
+brouter l'herbe nouvelle.</p>
+
+<p>J'ai toujours cru que la plupart de nos maladies nous
+venaient par notre propre faute, de sorte que si nous voulions
+veiller aux désordres qui se produisent dans la marche
+de notre machine, nous y pourrions remédier facilement.
+Être malade à Paris ne me convenait pas; en Afrique, à la
+suite d'un refroidissement ou d'une insolation, c'est bon,
+on subit les coups de la fièvre, et l'on s'en va à l'hôpital
+avec les camarades; mais à Paris être malade parce que
+les merles chantent et que les feuilles bourgeonnent, c'est
+trop bête.</p>
+
+<p>Sans aller consulter un médecin, qui m'eût probablement
+ri au nez, ou, ce qui est tout aussi probable, m'eût
+interrogé sérieusement, ce qui m'eût fait rire moi-même,
+je résolus d'apporter un remède à cet état ridicule.</p>
+
+<p>Ma maladie était causée par l'excès de la force et de la
+santé, je cherchai un moyen pour user cette force, et
+tous les jours, en sortant de la Bibliothèque ou des Estampes,
+je m'administrai une course rapide de deux à
+trois heures.</p>
+
+<p>Dans la rue Richelieu, sur les boulevards et dans les
+Champs-Élysées, je marchais raisonnablement, de manière
+à ne pas attirer sur mes talons les chiens et les gamins;
+mais une fois que j'avais gagné le bois de Boulogne
+dans ses parties désertes, je prenais le pas gymnastique
+et je me donnais une <i>suée</i>, exactement comme un cheval
+qu'on fait maigrir.</p>
+
+<p>Par malheur, la solitude devient difficile à rencontrer
+dans le bois de Boulogne où jamais on n'a vu autant de
+voitures que maintenant. C'est à croire que les gens à
+équipages n'avaient pas osé sortir depuis 1848, et que
+maintenant que «l'ordre est rétabli,» ils ont hâte de regagner
+le temps perdu. De quatre à six heures, les
+Champs-Élysées sont véritablement encombrés et Paris
+prend là une physionomie nouvelle. Il y a trois mois que
+le coup d'État est accompli et maintenant que «les mauvaises
+passions sont comprimées,» on ose s'amuser: il
+y a une explosion de plaisirs, c'est vraiment un spectacle
+caractéristique et qui mériterait d'être étudié par un moraliste.</p>
+
+<p>Il est certain qu'une grande partie de la France a amnistié
+Louis-Napoléon. Elle lui est reconnaissante d'avoir
+assumé sur sa tête cette terrible responsabilité qui a assuré
+au pays une sécurité momentanée, et dont elle profite
+pour faire des affaires ou jouir de la fortune. Le
+nombre est considérable des gens pour lesquels la vie se
+résume en deux mots: gagner de l'argent et s'amuser;
+et le gouvernement qui s'est établi en décembre donne
+satisfaction à ces deux besoins. C'est là ce qui fait sa
+force; il a avec lui ceux qui veulent jouir de ce qu'ils ont,
+et ceux qui veulent avoir pour jouir bientôt.</p>
+
+<p>La fête a commencé avec d'autant plus d'impétuosité,
+qu'on attendait depuis longtemps: les affaires ont pris
+en quelques mois un développement qu'on dit prodigieux,
+et les plaisirs suivent les affaires.</p>
+
+<p>Ceux qui comme moi n'ont ni affaires ni plaisirs, regardent
+passer le tourbillon et réfléchissent tristement.</p>
+
+<p>Car il n'y a pas d'illusion possible, le succès du Deux-Décembre
+a écrasé toute une génération.</p>
+
+<p>Quel sera notre rôle dans ce tourbillon? on agira et
+nous regarderons; nous serons l'abstention.</p>
+
+<p>En est-il de plus triste, de plus misérable, quand on
+se sent au coeur le courage et l'activité? On aurait pu faire
+quelque chose, on aurait pu être quelqu'un; on ne fera
+rien, on sera un impuissant. On attendra.</p>
+
+<p>Mais combien de temps faudra-t-il attendre? Les jours
+passent vite, et si jamais l'heure sonne pour nous, il sera
+trop tard; l'âge aura rendu nos mains débiles.</p>
+
+<p>Nos enfants seront; nos pères auront été; nous seuls
+resterons noyés dans une époque de transition, subissant
+la fatalité.</p>
+
+<p>Ces pensées peu consolantes sont celles qui trop souvent
+occupent mon esprit dans mes longues promenades;
+car, par suite d'une bizarre disposition de ma nature,
+plus ce qui m'entoure est réjouissant pour les yeux, plus
+je m'enfonce dans une sombre mélancolie. C'est au milieu
+des bois verdoyants que ces tristes idées me tourmentent,
+et, au lieu de regarder les aubépines qui commencent
+à fleurir, de respirer l'odeur des violettes qui bleuissent
+les clairières, d'écouter les fauvettes et les rossignols
+qui chantent dans les broussailles, je me laisse assaillir
+par des réflexions qui, autrefois, me faisaient rire
+et qui, aujourd'hui, me feraient volontiers pleurer.</p>
+
+<p>Avant-hier, m'en revenant à Paris par l'allée de Longchamps
+à ce moment déserte, j'entendis derrière moi le
+trot de deux chevaux qui arrivaient grand train. Machinalement
+je me retournai et à une petite distance j'aperçus
+un coupé: le cocher conduisait avec la tenue correcte
+d'un Anglais, et les chevaux me parurent être des bêtes
+de sang.</p>
+
+<p>En quelques secondes, le coupé se rapprocha et m'atteignit.
+Je reculai contre le tronc d'un acacia pour le
+laisser passer et pour regarder les chevaux qui trottaient
+avec une superbe allure: car bien que j'en sois réduit
+maintenant à faire mes promenades à pied, je n'en ai pas
+moins conservé mon goût pour les chevaux, et c'est ce
+goût qui m'a fait choisir le bois de Boulogne comme le
+but ordinaire de mes promenades; j'ai chance d'y voir
+de belles bêtes et de bons cavaliers qui savent monter.</p>
+
+<p>J'étais tout à l'examen des chevaux, ne regardant ni le
+coupé ni ceux qui pouvaient se trouver dedans, lorsqu'une
+tête de femme se tourna de mon côté.</p>
+
+<p>Clotilde!</p>
+
+<p>Elle me fit signe de la main.</p>
+
+<p>Ébloui comme si j'avais été frappé par un éclair, je ne
+compris pas ce qu'il signifiait: elle m'avait vu, voilà seulement
+ce qu'il y avait de certain dans ce signe.</p>
+
+<p>J'étais resté immobile au pied de l'acacia, regardant le
+coupé qui s'éloignait. Il me sembla que le cocher ralentissait
+l'allure de ses chevaux comme pour les arrêter. Je
+ne me trompais point. La voiture s'arrêta, la portière
+s'ouvrit et Clotilde étant descendue vivement se dirigea
+vers moi.</p>
+
+<p>Tout cela s'était passé si vite que je n'en avais pas eu
+très-bien conscience. Mais en voyant Clotilde venir de
+mon côté, je reculai instinctivement de deux pas et je
+pensai à me jeter dans le fourré: j'avais peur d'un entretien;
+j'avais peur d'elle, surtout j'avais peur de moi.</p>
+
+<p>Mais je n'eus pas le temps de mettre à exécution mon
+dessein; elle s'était avancée rapidement, et j'étais déjà
+sous le charme de son regard; à mon tour j'allai vers
+elle, irrésistiblement attiré.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes plus en Espagne, dit-elle en marchant;
+et depuis quand êtes-vous à Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis le mois de mars.</p>
+
+<p>Nous nous étions rejoints: elle me tendit les deux
+mains en me regardant, et pendant plusieurs minutes je
+restai devant elle sans pouvoir prononcer une seule parole.
+Ce fut elle qui continua:</p>
+
+<p>&mdash;Depuis le mois de mars, et vous n'êtes pas venu me
+voir!</p>
+
+<p>&mdash;Moi, chez vous, chez M. de Solignac?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais chez madame de Solignac; vous avez
+donc oublié le passé?</p>
+
+<p>&mdash;C'est parce que je me le rappelle trop cruellement
+qu'il m'est impossible d'aller maintenant chez vous.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas de cela que je veux parler; ce que je
+vous demande, c'est de vous rappeler ce que vous me
+disiez autrefois. Vous souvenez-vous qu'à la suite de
+plusieurs difficultés, vous m'aviez manifesté la crainte de
+ne pas pouvoir venir chez mon père et que toujours je
+vous ai assuré que rien ne devait altérer notre amitié;
+ne voulez-vous pas venir chez moi maintenant, quand
+autrefois vous paraissiez si désireux de venir chez mon
+père?</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous comparer le présent au passé!</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous me faire un crime d'un sacrifice qui
+m'était imposé!</p>
+
+<p>&mdash;Par qui? Votre père souffre de ce mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Il en souffre, cela est vrai, mais il eût plus souffert
+encore s'il ne s'était pas fait; et d'ailleurs, quand j'ai
+consenti à devenir la femme de M. de Solignac, je ne
+croyais pas que sa conduite envers mon père serait ce
+qu'elle a été. Ils avaient été amis; ils avaient longtemps
+vécu ensemble, je croyais qu'ils seraient heureux d'y
+vivre encore. M. de Solignac a pris d'autres dispositions,
+et ce ne sont pas les seules dont j'ai à souffrir. Mais ne
+parlons pas de cela. Oubliez ce que je vous ai dit et reconduisez-moi
+à ma voiture. Voulez-vous m'offrir votre
+bras?</p>
+
+<p>Quand je sentis sa main s'appuyer doucement sur mon
+bras, le coeur me manqua, et je n'osai tourner mes yeux
+de son côté.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit-elle après quelques pas, vous ne voulez
+plus me voir?</p>
+
+<p>C'en était trop.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux plus vous voir, dis-je en m'arrêtant;
+vous croyez cela; eh bien! écoutez et ne vous en prenez
+qu'à vous de ce que vous allez entendre. Hier, vous avez
+été aux Italiens et vous êtes rentrée chez vous à onze
+heures trente-cinq minutes. Avant-hier, vous avez été en
+soirée et vous êtes rentrée à deux heures. Jeudi, vous
+vous êtes promenée pendant une heure dans votre jardin,
+de dix à onze heures; vous aviez pour robe un peignoir
+gris-perle.</p>
+
+<p>&mdash;Comment savez-vous...</p>
+
+<p>&mdash;Mercredi, vous avez reçu depuis quatre heures
+jusqu'à sept. Et maintenant vous voulez que je vous dise
+comment je sais tout cela. Je le sais parce que j'ai voulu
+vous voir, et pour cela j'ai pris un appartement dont les
+fenêtres ouvrent sur votre hôtel.</p>
+
+<p>Puis tout de suite je lui racontai comment je m'étais
+installé rue Blanche, et comment, depuis le mois de mars,
+je la voyais chaque jour. Nous nous étions arrêtés, et elle
+m'écoutait les yeux fixés sur les miens, sans m'interrompre
+par un mot ou par un regard.</p>
+
+<p>Quand je cessai de parler, elle se remit en marche vers
+sa voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que nous nous séparions, dit-elle; mais
+puisque vous connaissez si bien ma vie, vous savez que
+le mercredi je suis chez moi.</p>
+
+<p>Et sans un mot de plus, mais après m'avoir longuement
+serré la main, elle monta dans son coupé qui partit
+rapidement, tandis que je restais immobile sur la route,
+la suivant des yeux.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XLV</h3>
+
+
+<p>Je m'en revins lentement à Paris marchant dans un
+rêve.</p>
+
+<p>Cette rencontre avait dérouté toutes mes prévisions, et
+maintenant je n'allais plus pouvoir vivre auprès de Clotilde
+comme je l'avais voulu. Mon amour discret était
+fini. Je me reprochai d'avoir parlé. Je n'aurais pas dû
+révéler ma présence rue Blanche: et puisque je m'étais
+laissé entraîner à cet aveu, j'aurais dû aller plus loin.</p>
+
+<p>Les choses telles qu'elles venaient de se passer me
+créaient une situation qui bien certainement ne tarderait
+pas à devenir insoutenable ou, si j'avais la force de la
+supporter, horriblement douloureuse.</p>
+
+<p>Lorsque Clotilde ignorait ma présence à Paris et me
+croyait en Espagne, j'avais pu l'aimer de loin et me contenter
+du plaisir de la suivre à distance; son apparition
+dans le jardin m'était un bonheur; sa lampe à sa fenêtre
+au milieu de la nuit m'était une joie. Mais maintenant
+me serait-il possible de m'en tenir à ces satisfactions
+platoniques? Est-ce que cent fois je n'avais été obligé de
+me rejeter en arrière pour ne pas lui crier: Je suis là, je
+t'aime, je t'adore! Quand elle se montrerait maintenant
+dans son jardin, ses yeux, au lieu de se baisser sur ses
+fleurs, se lèveraient vers mes fenêtres, aurais-je la force
+de résister à leur appel? Si j'y parvenais, de quel prix
+me faudrait-il payer cette résistance? Si je n'y parvenais
+pas, qu'arriverait-il?</p>
+
+<p>Je n'avais déjà que trop parlé. Bien que je n'eusse pas
+dit un mot de mon amour, Clotilde savait mieux que par
+des paroles que je l'aimais encore et que, malgré sa
+trahison, je n'avais pas cessé de l'aimer. De cet aveu
+tacite, elle ne s'était point fâchée, elle ne s'était même
+pas inquiétée, et son dernier mot en me quittant avait
+été le même que celui par lequel elle m'avait abordé,
+une invitation à l'aller voir chez elle.</p>
+
+<p>Ainsi elle supprimait entre nous son mariage, et notre
+vie devait reprendre comme autrefois. Nous avions été
+séparés par la force des circonstances, nous nous retrouvions,
+nous reprenions notre vie où elle avait été interrompue,
+comme si rien ne s'était passé d'extraordinaire.</p>
+
+<p>Les femmes sont vraiment merveilleuses pour supprimer
+ainsi dans leur vie ce qui les gêne et vouloir que
+par une convention tacite on considère comme n'existant
+pas des gens qu'on a devant les yeux ou des faits qui
+vous ont écrasé.&mdash;«Je suis mariée, c'est vrai, mais
+qu'importe mon mariage si je suis toujours la Clotilde
+d'autrefois? Mon mariage, il n'y faut pas penser; mon
+mari, il ne faut pas le voir. Nous avions plaisir autrefois
+à être ensemble. Reprenons le cours de nos anciennes
+journées. Voyons-nous comme nous nous voyions autrefois.
+Avez-vous donc oublié? moi je me souviens toujours.»</p>
+
+<p>Si telles n'avaient point été les paroles de Clotilde,
+telle était la traduction fidèle de notre entretien dans ce
+langage mystérieux où les regards, les serrements de
+main, les silences, les intonations, les sourires ont bien
+plus d'importance que les mots, où la musique est tout,
+où les paroles ne sont que peu de chose.</p>
+
+<p>Elle voulait me voir chez elle; et elle le voulait sachant
+que je l'aimais.</p>
+
+<p>Que résulterait-il de cette réunion?</p>
+
+<p>La conclusion n'était pas difficile à tirer: ou elle résisterait
+à mon amour et me rendrait effroyablement malheureux,
+ou elle céderait, et alors je ferais de ma propre
+main des blessures à mon amour, qui, pour être autres,
+ne seraient pas moins douloureuses.</p>
+
+<p>Je ne veux pas me faire plus puritain que je ne le suis,
+et laisser croire que le précepte «Tu ne désireras pas la
+femme de ton prochain,» tout-puissant sur moi, est
+capable de comprimer mes désirs ou de tuer mon amour.
+J'avoue que les droits de M. de Solignac ne me sont pas
+du tout sacrés. C'est un mari comme les autres, et qui
+même a contre lui dans cette circonstance particulière
+d'être mon ennemi et non mon ami. Ce n'est donc pas
+sa position officielle et la protection légale dont le Code
+l'entoure, qui peut m'éloigner de Clotilde.</p>
+
+<p>Mes raisons sont moins pures, au moins en ce qui
+touche la morale sociale.</p>
+
+<p>Quand j'ai rencontré Clotilde au bal de la famille
+Bédarrides et me suis pris à l'aimer, je ne savais qui elle
+était: femme ou jeune fille. Quand je me suis inquiété
+de le savoir, si j'avais appris qu'elle était mariée et que
+M. de Solignac était son mari, cela très-probablement
+n'eût pas tué mon amour naissant. J'aurais continué de
+l'aimer, malgré son mariage, malgré son mari, et très-probablement
+aussi j'aurais essayé de me faire aimer
+d'elle; j'aurais cherché le moyen de pénétrer dans sa
+maison, je me serais fait l'ami de son mari, et le jour où
+je serais devenu l'amant de madame de Solignac, j'aurais
+été l'homme le plus heureux du monde. En se donnant à
+moi, Clotilde, au lieu de déchoir dans mon coeur y eût
+monté, elle eût gagné toutes les qualités, toutes les vertus
+de la femme passionnée qui cède à son amour et à son
+amant.</p>
+
+<p>Mais ce n'est point ainsi que les choses se sont passées.
+Celle que je me suis pris à aimer si passionnément
+n'était point une femme, c'était une jeune fille, c'était
+Clotilde Martory. Pas de faussetés à s'imposer, pas d'hypocrisie
+de conduite, pas de mari à tromper. Tout au grand
+jour, honnêtement, franchement.</p>
+
+<p>C'est ainsi que mon amour est né, et en se développant,
+il a gardé le caractère de pureté qu'il tenait de sa
+naissance.</p>
+
+<p>Celle que j'aimais serait un jour ma femme, et je me
+suis plu à la parer de toutes les qualités qu'on rêve chez
+celle qui sera la compagne de notre vie et la mère de
+nos enfants.</p>
+
+<p>Point de désirs mauvais, point d'impatience; je l'aimais,
+elle m'aimait, nous étions pleinement heureux.</p>
+
+<p>Au moins moi je l'étais, et chaque jour j'ajoutais une
+grâce nouvelle, une perfection à la statue de marbre
+blanc que de mes propres mains j'avais créée dans mon
+coeur, m'inspirant plus peut-être de l'idéal que de la
+réalité, inventant et ne copiant pas. Mais qu'importe! la
+statue existait, la sainte, la madone.</p>
+
+<p>Un jour, ce fut précisément le contraire de ce que
+j'avais espéré qui se réalisa: Clotilde, au lieu de devenir
+ma femme, devint celle de M. de Solignac.</p>
+
+<p>Mais cette trahison, si lourde qu'elle fût dans son choc
+terrible, ne brisa point l'idole cependant: au lieu d'être
+la statue de l'espérance elle fut celle du souvenir.</p>
+
+<p>Elle est restée dans mon coeur à la place qu'elle occupait.
+Maintenant vais-je porter la main sur elle et l'abattre
+de son piédestal? Sur le marbre chaste et nu de la
+jeune fille, vais-je mettre le peignoir lascif de la femme
+amoureuse?</p>
+
+<p>Si Clotilde cède maintenant à mon amour et au sien,
+ce ne sera point pour monter plus haut dans mon coeur,
+mais au contraire pour y descendre. Elle tuera la jeune
+fille et deviendra une femme comme les autres.</p>
+
+<p>Et c'est cette jeune fille que j'aime.</p>
+
+<p>Bien d'autres à ma place n'auraient pas sans doute ces
+scrupules; et comme le mariage n'a point défiguré Clotilde,
+comme elle est toujours belle et séduisante, ils
+profiteraient de l'occasion qui se présente. C'est toujours
+la même femme.</p>
+
+<p>Mais ceux-là aimeraient la femme et n'aimeraient pas
+leur amour. Or, c'est mon amour que j'aime; c'est ma
+jeunesse, c'est mes souvenirs, mes rêves, mes espérances.
+Que me restera-t-il dans la vie, si je les souille de ma
+propre main? Madame de Solignac ne peut être que ma
+maîtresse, et c'est ma femme que j'adore dans Clotilde.</p>
+
+<p>Il est facile de comprendre que, me trouvant dans de
+pareilles dispositions morales, j'attendis douloureusement
+le mercredi.</p>
+
+<p>Irais-je chez Clotilde ou bien n'irais-je pas?</p>
+
+<p>Dans la même heure, dans la même minute, je disais
+oui et je disais non, ne sachant à quoi me résoudre, ne
+sachant surtout si j'aurais la force de m'en tenir à la
+résolution que je prendrais.</p>
+
+<p>Le plus souvent, quand j'étais seul, je me décidais à
+ne pas y aller. Mais quand je la voyais dans son jardin
+où maintenant elle se promenait dix fois par jour les
+yeux levés vers mes fenêtres, je me disais que je ne
+pourrais jamais résister à l'attraction toute-puissante
+qu'elle exerçait sur ma volonté.</p>
+
+<p>Et indécis, irrésolu, ballotté, je passai dans de cruelles
+angoisses les quatre jours qui nous séparaient de ce
+mercredi.</p>
+
+<p>Le matin, à onze heures, Clotilde descendit dans le
+jardin, et pendant vingt minutes elle tourna et retourna
+autour de la pelouse; lorsqu'elle remonta les marches
+de son perron, il me sembla qu'elle me faisait un signe
+à peine perceptible. Était-ce un adieu, était-ce un
+appel?</p>
+
+<p>Jamais les heures ne m'avaient paru si longues. A trois
+heures, je me décidai à aller chez elle et je m'habillai. A
+quatre heures, je me décidai à rester. A cinq heures, je
+descendis mon escalier, mais, arrivé sur le trottoir, au
+lieu de prendre la rue Moncey, je montai la rue Blanche
+et me sauvai comme un voleur sur les boulevards extérieurs.</p>
+
+<p>Vraiment voleur je n'aurais pas été plus honteux que
+je ne l'étais. Cette irrésolution était misérable, ces alternatives
+de volonté et de faiblesse étaient le comble de la
+lâcheté. M'était-il donc impossible de savoir ce que je
+voulais, et, le sachant, de le vouloir jusqu'au bout?</p>
+
+<p>Jamais, dans aucune circonstance de ma vie, je n'avais
+subi ces indécisions, et toujours je m'étais déterminé
+franchement; la passion nous rend-elle lâche à ce point?</p>
+
+<p>Je passai une nuit affreuse.</p>
+
+<p>Certainement Clotilde m'avait attendu, et jusqu'au
+dernier moment elle avait compté sur ma visite. Comment
+allait-elle considérer cette absence? Une injure,
+une rupture.</p>
+
+<p>Alors, c'était fini.</p>
+
+<p>A cette pensée, je devenais lâche et me fâchais contre
+moi-même.</p>
+
+<p>C'était à l'orgueil de l'amant trompé que j'avais obéi:
+j'avais boudé, voilà le tout; le beau rôle, vraiment, et
+comme il était digne de mon amour!</p>
+
+<p>Mon amour! M'était-il permis de parler de mon amour?
+Est-ce que j'aimais? Est-ce que si j'avais vraiment aimé
+j'aurais pu résister à l'impulsion qui me poussait vers
+elle? Est-ce que l'homme qui aime véritablement peut
+écouter la voix de la raison? Est-ce que la passion se
+comprime? N'éclate-t-elle pas au contraire et n'emporte-t-elle
+pas tout avec elle, honneur, dignité, famille! Les
+mères sacrifient leurs enfants à leur amour, et moi
+j'avais sacrifié mon amour à mon rêve. J'avais donc
+soixante ans, que je voulais vivre dans le souvenir?
+Insensé que j'étais!</p>
+
+<p>Je me trouvai si accablé, que je ne voulus pas sortir.
+Et puis Clotilde n'avait pas paru dans son jardin à l'heure
+accoutumée et j'avais besoin de la voir.</p>
+
+<p>Je m'installai devant ma table. Mais, bien entendu, il
+me fut impossible de travailler, et je restai les yeux fixés
+sur le miroir qui me disait ce qui se passait dans l'hôtel
+Solignac. Mais rien ne se montra sur la glace qui réfléchissait
+seulement les allées vides et les fenêtres closes.</p>
+
+<p>Bien évidemment Clotilde ne me pardonnerait jamais.</p>
+
+<p>Comme je m'enfonçais dans ces tristes pensées, il me
+sembla entendre le bruissement d'une robe à ma porte.
+Mes voisins recevaient à chaque instant la visite de leurs
+modèles; je ne prêtais pas grande attention à ce bruit;
+une femme qui se trompait sans doute, car jamais une
+femme n'était venue chez moi, et je n'en attendais pas.</p>
+
+<p>Mais on frappa deux petits coups. Sans me déranger,
+je répondis: «Entrez.» Et, levant les yeux, je vis la porte
+s'ouvrir.</p>
+
+<p>C'était, elle, Clotilde! c'était Clotilde.</p>
+
+<p>J'allai tomber à ses genoux, et, sans pouvoir dire un
+mot, je la serrai longuement dans mes bras. Mais elle se
+dégagea et me regardant avec un doux sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas madame de Solignac qui vient ici, dit-elle,
+c'est Clotilde Martory; voulez-vous être pour moi
+aujourd'hui ce que vous étiez autrefois?</p>
+
+<p>Je me relevai.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XLVI</h3>
+
+
+<p>J'étais si profondément ému que je ne pouvais parler;
+Clotilde, de son côté, ne paraissait pas désireuse d'engager
+l'entretien.</p>
+
+<p>Pendant assez longtemps nous restâmes ainsi en face
+l'un de l'autre ne disant rien, nous observant avec un
+trouble qui, loin de se dissiper, allait en augmentant.</p>
+
+<p>Clotilde, la première, fit quelques pas en avant. Elle
+vint à ma table de travail et regarda le dessin que j'avais
+esquissé. Puis elle examina les gravures qui couvraient
+les murailles, et, tournant ainsi autour de la pièce, elle
+arriva à la fenêtre qui ouvre sur son jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, dit-elle en souriant, vous êtes chez
+moi.</p>
+
+<p>En revenant en arrière, ses yeux tombèrent sur mon
+miroir dans lequel elle vit se refléter ses fenêtres.</p>
+
+<p>Je suivais sur son visage l'impression que cette découverte
+allait amener; pendant quelques secondes, elle regarda
+curieusement la disposition du miroir et les effets
+de vision qui se produisaient sur sa glace, puis, se tournant
+vers moi, elle se mit à sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est fort ingénieux, dit-elle, mais est-ce bien
+délicat?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, je n'ai pas pensé à la délicatesse du
+procédé, ni à sa convenance, ni à sa discrétion, je n'ai
+pensé qu'à une chose, à une seule, vous voir. J'aurais été
+libre, je n'aurais pas eu besoin de ce moyen, je serais
+resté du matin au soir à ma fenêtre, attendant l'occasion
+de vous apercevoir. Mais je ne suis pas libre, mon temps
+est occupé, il faut que je travaille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un travail, ce dessin? dit-elle, en venant à ma
+table.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour un grand ouvrage sur la guerre, dont je
+dois faire les gravures. Mais ne parlons pas de cela.</p>
+
+<p>&mdash;Parlons-en, au contraire. Croyez-vous donc que je
+sois indifférente à ce qui vous touche? C'est un peu pour
+l'apprendre que je me suis décidée à cette visite: puisque
+vous ne vouliez pas venir chez moi, il fallait bien
+que je vinsse chez vous.</p>
+
+<p>&mdash;Chère Clotilde....</p>
+
+<p>Mais elle m'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai une heure à passer avec vous, dit-elle en riant,
+ne m'offrirez-vous pas un siège?</p>
+
+<p>Elle attira un fauteuil, et de la main me montrant une
+chaise à côté d'elle:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, causons raisonnablement, n'est-ce pas?
+Je vous croyais en Espagne, je vous retrouve à Paris; je
+vous croyais commerçant, je vous retrouve artiste; cela
+mérite quelques mots d'explication, il me semble.</p>
+
+<p>Il était évident qu'elle voulait diriger notre entretien,
+de manière à ne pas le laisser aller trop loin; et avec son
+habileté à effleurer les sujets les plus dangereux sans les
+attaquer sérieusement, avec sa légèreté de parole, son art
+des sous-entendus, avec son adresse à atténuer ou à souligner
+du regard ce que ses lèvres avaient indiqué, elle
+pouvait très-bien se croire certaine de me maintenir dans
+la limite qu'elle s'était fixée.</p>
+
+<p>En tout autre moment il est probable qu'elle eût réussi
+à me conduire où il lui plaisait d'aller, mais nous n'étions
+pas dans des circonstances ordinaires. Les sentiments que
+j'éprouvais en sa présence et sous le feu de son regard ne
+ressemblaient en rien à ceux que je m'imposais loin d'elle
+alors que je raisonnais froidement mon amour et le réglais
+méthodiquement.</p>
+
+<p>Elle m'était apparue au moment même où je la croyais
+perdue à jamais, et ce coup de foudre m'avait jeté hors
+de moi-même: les quelques secondes pendant lesquelles
+je l'avais pressée dans mes bras m'avaient enivré. Maintenant,
+elle était chez moi, nous étions seuls, à deux pas
+l'un de l'autre; je la voyais, je la respirais, et ma main,
+mes bras, mes lèvres, étaient irrésistiblement attirés vers
+elle, comme le fer l'est par l'aimant, comme un corps
+l'est par un autre corps électrisé: il y avait là une force
+toute-puissante, une attraction mystérieuse qui me soulevait
+pour me rapprocher d'elle.</p>
+
+<p>Il ne pouvait plus être question de prudence, de raison,
+d'avenir, de passé: le présent parlait et commandait
+en maître.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez pourquoi je m'étais décidé à me faire
+commerçant? lui dis-je. C'était pour me créer promptement
+une position qui me permît de devenir votre mari.
+Vous n'avez pas voulu attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Voulu....</p>
+
+<p>&mdash;Mon intention n'est pas de récriminer; vous n'avez
+pas pu attendre. Alors, je n'avais pas de raisons pour rester
+à Marseille et j'en avais de puissantes pour venir à
+Paris: mon amour qui m'obligeait à vous chercher, à
+vous trouver, à vous voir.</p>
+
+<p>Elle leva la main pour m'arrêter, mais je ne la laissai
+point m'interrompre; saisissant sa main, je m'approchai
+jusque contre elle, et, tenant mes yeux attachés sur les
+siens, je continuai:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que votre mariage m'a fait souffrir, je ne le dirai
+pas, car ni pour vous, ni pour moi, je ne veux revenir
+sur ce passé horrible, mais, si cruelles qu'aient été ces
+souffrances, elles n'ont pas une minute affaibli mon
+amour. Dans l'emportement de la colère, sous le coup de
+l'exaspération, précipité du ciel dans l'enfer, brisé par
+cette chute, accablé sous l'écroulement de mes espérances,
+j'ai pu vous maudire, mais je n'ai pas pu cesser
+de vous aimer. C'est parce que je vous aimais que je suis
+parti pour l'Espagne par crainte de céder à un mouvement
+de fureur folle, le jour de votre mariage. C'est
+parce que je vous aimais que j'ai quitté Marseille pour
+venir ici vivre près de vous. C'est parce que je vous aime
+que je suis tremblant, attendant un mot, un regard d'espérance.</p>
+
+<p>Plusieurs fois elle avait voulu m'interrompre et plusieurs
+fois aussi elle avait voulu se dégager de mon
+étreinte, mais je ne lui avais pas laissé prendre la parole
+et n'avais pas abandonné sa main.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Guillaume, dit-elle en détournant la tête, épargnez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ne détournez pas votre regard et n'essayez pas de
+retirer votre main. J'ai commencé de parler, vous devez
+m'entendre jusqu'au bout.</p>
+
+<p>&mdash;Et que voulez-vous donc que j'entende de plus?
+Que voulez-vous que je vous réponde?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux que ce que vous m'avez dit la dernière fois
+que nous nous sommes vus, vous me le répétiez aujourd'hui.
+Alors, peut-être, j'oublierai le passé, et une vie
+nouvelle commencera pour moi, pour nous, une vie de
+tendresse, d'amour, chère Clotilde. Tournez vos yeux
+vers les miens; regardez-moi, là ainsi, comme il y a trois
+mois, et ce mot que vous avez dit alors: «Guillaume, je
+vous aime,» répétez-le, Clotilde, chère Clotilde.</p>
+
+<p>En parlant, je m'étais insensiblement rapproché d'elle;
+je l'entourais; je voyais ses prunelles noires s'ouvrir et se
+refermer, selon les impressions qui la troublaient; sa
+respiration saccadée me brûlait. Elle ferma les paupières
+et détourna la tête; sa main tremblait dans la mienne.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi me faire cette violence? dit-elle. Ah!
+Guillaume, vous êtes sans pitié!</p>
+
+<p>&mdash;Ce mot, ce mot.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi m'obliger à le prononcer tout haut? Si je
+ne vous aimais pas, Guillaume, serais-je ici?</p>
+
+<p>Je la saisis dans mes bras, mais elle se défendit et me
+repoussa.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi, je vous en supplie, Guillaume, laissez-moi;
+ne me faites pas regretter d'être venue et d'avoir
+eu foi en vous. Souvenez-vous de ce que vous avez été à
+notre dernière entrevue.</p>
+
+<p>&mdash;C'est parce que je m'en souviens que je ne veux
+pas qu'il en soit aujourd'hui comme il en a été alors. Ne
+vous défendez pas, ne me repoussez pas. Vous êtes chez
+moi, vous êtes à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que je ne peux pas vous repousser, mais je
+vous jure, Guillaume, que si vous n'écoutez pas ma
+prière, vous ne me reverrez jamais. Vous pouvez m'empêcher
+de sortir d'ici mais vous ne pourrez jamais m'obliger
+à y revenir, et vous ne m'obligerez pas non plus à
+vous recevoir chez moi.</p>
+
+<p>Sans ouvrir mes bras, je reculai la tête pour la mieux
+voir, ses yeux étaient pleins de résolution.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites que vous m'aimez.</p>
+
+<p>&mdash;L'homme que j'aime, ce n'est pas celui qui me serre
+en ce moment dans cette étreinte, c'est celui dont j'avais
+gardé le souvenir, c'est l'homme loyal qui savait écouter
+les prières et respecter la faiblesse d'une femme.</p>
+
+<p>Je la laissai libre, elle s'éloigna de deux pas et s'appuyant
+sur la table:</p>
+
+<p>&mdash;N'êtes-vous plus cet homme, dit-elle, et faut-il que
+je sorte d'ici?</p>
+
+<p>&mdash;Restez.</p>
+
+<p>&mdash;Dois-je avoir confiance en vous ou dois-je vous
+craindre? Ah! ce n'était pas ainsi que j'avais cru que
+vous recevriez ma visite. Mais je suis la seule coupable;
+j'ai eu tort de la faire, et je comprends maintenant que
+vous avez pu vous tromper sur l'intention qui m'amenait
+chez vous. C'est ma faute: je ne vous en veux pas, Guillaume.</p>
+
+<p>Fâché contre elle autant que contre moi-même, je n'étais
+pas en disposition d'engager une discussion de ce
+genre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que je suis malhabile à comprendre ces
+subtilités de langage, dis-je brutalement. Si vous voulez
+bien me donner les raisons de cette visite, vous m'épargnerez
+des recherches et des soucis.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai eu qu'une, vous voir. Sans doute, dans
+ma position cette démarche était coupable, je le savais,
+et il a fallu une pression irrésistible sur mon coeur pour
+me l'imposer, mais je n'avais pas imaginé que vous puissiez
+lui donner de telles conséquences. En vous rencontrant
+au bois de Boulogne, mon premier mot a été pour
+vous demander comment vous n'étiez pas encore venu
+me voir, et mon dernier pour vous prier de venir. Vous
+n'êtes pas venu.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai voulu, je suis sorti d'ici pour aller chez
+vous, et je n'ai pas eu la force de franchir la porte de
+l'hôtel de votre mari. Si vous voulez que je vous explique
+le sentiment qui ma retenu, je suis prêt.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous accuse pas. Vous n'êtes pas venu, je
+me suis décidée à venir. J'avais beaucoup à me faire
+pardonner; j'ai voulu que cette visite, qui peut me perdre
+si elle est connue, fût une expiation envers vous.
+J'ai cru que cette preuve d'amitié vous toucherait et
+vous disposerait à l'indulgence.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'a-t-elle pas rendu heureux?</p>
+
+<p>&mdash;Trop, dans votre joie vous avez perdu la raison et
+le souvenir. Je ne voudrais pas vous peiner, mon ami,
+mais enfin, il faut bien le dire, puisque vous l'avez oublié:
+je suis mariée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui avez la cruauté de me le rappeler.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais cru que vous ne l'oublieriez pas, et que dès
+lors vous ne me demanderiez pas ce que je ne peux pas
+vous donner. Quelle femme croyez-vous donc que je sois
+devenue, vous qui autrefois aviez tant de respect pour
+celle que vous aimiez? C'est par le souvenir de ce respect
+que j'ai été trompée. Si vous saviez le rêve que j'avais
+fait!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est notre malheur à tous deux de ne pas réaliser
+les rêves que nous formons; moi aussi j'en avais fait un
+qui a eu un épouvantable réveil.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce réveil que je voulais adoucir; je me disais:
+Guillaume est un coeur délicat, une âme élevée, il comprendra
+le sentiment qui m'amène près de lui et il se
+laissera aimer, comme je peux aimer, sans vouloir davantage.
+Assurément je ne serai pas pour lui la femme
+que je voudrais être, mais il sera assez généreux pour
+se contenter de ma tendresse et de mon amitié. Puisque
+je ne peux pas être sa femme, je serai sa soeur. Puisque
+nous ne pouvons pas être toujours ensemble, nous nous
+verrons aussi souvent que nous pourrons, et dans cette
+intimité, dans cette union de nos deux coeurs, il trouvera
+encore d'heureuses journées. Sa vie ne sera plus attristée
+et moi j'aurai la joie de lui donner un peu de bonheur.
+Voilà mon rêve. Ah! mon cher Guillaume! pourquoi ne
+voulez-vous pas qu'il devienne la réalité? ce serait si
+facile.</p>
+
+<p>&mdash;Facile! vous ne diriez pas ce mot si vous m'aimiez
+comme je vous aime.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je dois partir, et nous ne nous verrons
+plus.</p>
+
+<p>&mdash;Non, restez et laissez-moi reprendre ma raison si je
+peux imposer silence à mon amour.</p>
+
+<p>Elle reprit sa place dans le fauteuil qu'elle avait quitté
+et je m'assis en face d'elle, mais assez loin pour ne pas
+subir le contact de sa robe. Puis, pour ne pas la voir, je
+me cachai la tête entre mes deux mains. Pendant un
+quart d'heure, vingt minutes peut-être, je restai ainsi.</p>
+
+<p>Tout à coup je sentis un souffle tiède sur mes mains:
+Clotilde s'était agenouillée devant moi.</p>
+
+<p>&mdash;Guillaume, mon ami, dit-elle d'une voix suppliante.</p>
+
+<p>Je la regardai longuement, puis mettant ma main dans
+la sienne:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, lui dis-je, ordonnez, je suis à vous.</p>
+
+<p>Alors, elle se releva vivement et, effleurant mes cheveux
+de ses lèvres:</p>
+
+<p>&mdash;Guillaume, dit-elle, je t'aime.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XLVII</h3>
+
+
+<p>Quand je lis un roman, j'envie les romanciers qui savent
+voir dans l'âme de leurs personnages, et qui peuvent,
+d'une main sûre, comme celle de l'anatomiste,
+analyser et expliquer leurs sentiments.</p>
+
+<p>«Les lèvres de Metella disaient je t'aime, mais son coeur
+au contraire disait je ne t'aime pas.»</p>
+
+<p>Où le trouvent-ils ce coeur, et par quels procédés peuvent-ils
+lire ce qui se passe dedans? C'est cet intérieur
+qu'il est curieux et utile de connaître.</p>
+
+<p>Mais, dans la vie, les choses ne se passent pas tout à
+fait comme dans les romans, même dans ceux qui s'approchent
+le plus de la vérité humaine. Les gens qu'on
+rencontre communément et avec lesquels on se trouve
+en relations ne sont point des personnages typiques: ils
+ne se montrent point dans une action habilement combinée
+pour arriver à la révélation d'un caractère, ils ne
+prononcent point, à chaque instant de ces mots qui dessinent
+une situation, expliquent une passion, éclairent le
+<i>dedans</i>. Ils n'ont point un relief extraordinaire et il vivent
+sans aucune de ces exagérations dans un sens ou
+dans un autre, en beau ou en laid, en bien ou en mal,
+que la convention littéraire exige chez les personnages
+que la fiction met dans les livres ou sur le théâtre.</p>
+
+<p>De là une difficulté d'observation d'autant plus grande
+que pour chercher et découvrir le vrai, nous ne sommes
+pas des psychologues extraordinaires armés de méthodes
+infaillibles pour lire dans l'âme de ceux que nous étudions.
+Tous nous sommes généralement coulés dans le
+moule commun, et comme nous n'avons ni les uns ni les
+autres rien d'excessif, nous restons en présence sans nous
+connaître.</p>
+
+<p>Ces réflexions furent celles qui m'agitèrent après le
+départ de Clotilde.</p>
+
+<p>Qu'était véritablement cette femme qui emportait ma
+vie, qu'était sa nature, qu'était son âme?</p>
+
+<p>Comment fallait-il l'étudier? Dans ses paroles ou dans
+ses actions? Par où fallait-il la juger? Où était le vrai, où
+était le faux? Y avait-il en elle quelque chose qui fût faux
+et tout au contraire n'était-il pas sincère?</p>
+
+<p>A ne considérer que sa visite, je devais croire qu'elle
+était résolue au dernier sacrifice et que la passion était
+maîtresse de son coeur et de sa raison. Une femme ne
+vient pas chez un homme dont elle connaît l'amour, sans
+être prête à toutes les conséquences de cette démarche.
+Elle était venue parce qu'elle m'aimait et parce qu'elle
+n'avait pas pu vaincre les sentiments qui l'entraînaient.
+Sa défense avait été celle d'une femme qui lutte jusqu'au
+bout et qui ne succombe que lorsqu'elle a épuisé tous les
+moyens de résistance. Si j'avais insisté, si j'avais persisté,
+elle se serait rendue.</p>
+
+<p>Donc j'avais eu tort d'écouter sa prière et de la laisser
+partir.</p>
+
+<p>Mais, d'un autre côté, si je cherchais à l'étudier d'après
+ses paroles, je ne trouvais plus la même femme.
+Elle m'aimait, cela était certain, mais pas au point de
+sacrifier son honneur à son amour. Elle avait regretté
+nos jours d'autrefois; elle avait voulu les renouveler,
+voilà tout. Si j'avais exigé davantage, je n'aurais rien
+obtenu, et nous en serions venus à une rupture absolue.
+Sûre d'elle-même, elle voulait concilier son amour pour
+moi, avec ses devoirs envers son mari. Ce n'est pas après
+trois mois de mariage qu'une femme telle que Clotilde va
+au-devant d'une faute et vient la chercher elle-même.</p>
+
+<p>Donc, j'avais eu raison de ne pas céder à ma passion.</p>
+
+<p>Mais je n'arrivais pas à une conclusion pour m'y tenir
+solidement, et je passais de l'une à l'autre avec une mobilité
+vertigineuse. Oui, j'avais eu raison. Non, j'avais eu
+tort; ou plutôt j'avais eu tort et raison à la fois.</p>
+
+<p>C'était alors que je regrettais de n'avoir pas la profondeur
+d'observation des romanciers, et de n'être pas
+comme eux habile psychologue. J'aurais lu dans l'âme
+de Clotilde comme dans un livre ouvert et j'aurais trouvé
+le ressort qui imprimait l'impulsion à sa conduite; l'amour
+ou la coquetterie, la franchise ou la duplicité.</p>
+
+<p>Malheureusement ce livre ne s'ouvrait pas sous ma
+main malhabile, et partout, en elle, en moi, autour de
+nous, je ne voyais que confusion et contradiction.</p>
+
+<p>Après avoir longuement tourné et retourné les difficultés
+de cette situation sans percer l'obscurité qui l'enveloppait,
+j'en arrivai comme toujours, en pareilles circonstances,
+à m'en remettre au temps et au hasard pour
+l'éclairer. Le jour était sombre, il n'y avait qu'à attendre,
+le soleil se lèverait et me montrerait ce que je ne savais
+pas trouver dans l'ombre. Et en attendant, sans me tourmenter
+et m'épuiser à la recherche de l'impossible, je
+ferais mieux de jouir de l'heure présente en ne lui
+demandant que les seules satisfactions qu'elle pouvait
+donner.</p>
+
+<p>Il avait été convenu avec Clotilde que, pour m'adoucir
+une première visite à l'hôtel Solignac, je ne la ferais pas
+le mercredi, jour de réception, où j'étais presque certain
+de rencontrer M. de Solignac, mais le vendredi, à un
+moment où il n'était jamais chez lui. J'étais censé ignorer
+que le mercredi était le jour où on le trouvait. J'arrivais
+de Cassis apportant des nouvelles du général, rien n'était
+plus naturel que cette première visite. Pour les autres,
+nous verrions et nous arrangerions les choses à l'avance.</p>
+
+<p>Le vendredi, après son déjeuner, Clotilde descendit au
+jardin et vint s'installer, un livre à la main, sous un marronnier
+en fleurs. Elle se plaça de manière à tourner le
+dos à l'hôtel et par conséquent en me faisant face. Je ne
+sais si le livre posé sur ses genoux était bien intéressant,
+mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle tint plus souvent
+ses yeux levés vers mes fenêtres que baissés sur les feuillets
+de ce livre.</p>
+
+<p>Pendant deux heures, elle resta là; puis, avant de
+quitter cette place, elle me fit un signe pour me dire
+qu'elle rentrait chez elle et m'attendait.</p>
+
+<p>Cinq minutes après, je laissais retomber le marteau de
+l'hôtel Solignac, et l'on m'introduisait dans un petit salon
+d'attente.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais si madame peut recevoir, dit le domestique,
+je vais le faire demander.</p>
+
+<p>Ce moment d'attente me permit de me remettre, car
+l'émotion m'étouffait.</p>
+
+<p>Quelques minutes s'écoulèrent, et le domestique
+m'ouvrit la porte du salon de réception: Clotilde, debout
+devant la cheminée, me tendait les deux mains.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, vous voilà, dit-elle, après m'avoir fait asseoir
+près d'elle, chez moi, et nous sommes ensemble,
+sans avoir à trembler ou à nous cacher. Comme j'attendais
+ce moment avec impatience! Maintenant que nous
+sommes réunis, rien ne nous séparera plus. Mais, regardez-moi
+donc.</p>
+
+<p>Et comme je tenais les yeux baissés sur le tapis:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cette tristesse! vous n'êtes donc pas heureux
+d'être près de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne pensez qu'au présent; moi je suis dans le
+passé, et je ne peux pas être heureux en comparant ce
+présent à mes espérances. Est-ce dans la maison d'un
+autre, la femme d'un autre que je devais vous voir?
+Vous n'aviez donc jamais bâti de châteaux en Espagne?
+Si vous saviez la vie que je m'étais arrangée avec vous!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi parler de ce qui est impossible, dit-elle
+avec impatience, et quel bonheur trouvez-vous à rappeler
+des souvenirs qui ne peuvent que nous attrister tous
+deux? L'heure présente n'a-t-elle donc pas de joies pour
+vous? Soyez juste et ne vous laissez pas aveugler par le
+chagrin. Il y a quinze jours, espériez-vous ce qui arrive
+aujourd'hui? Non, n'est-ce pas? Eh bien, croyez que demain,
+dans quinze jours, nous aurons d'autres bonheurs
+que nous ne pouvons pas prévoir en ce moment. Ayons
+foi dans l'avenir. Et pour aujourd'hui, ne me gâtez pas la
+joie de cette première visite. Faites qu'il m'en reste un
+souvenir qui me soutienne et m'égaye dans mes heures
+de tristesse; car si vous avez des jours de douleur, vous
+devez bien penser que j'en ai aussi. Vous êtes seul, vous
+êtes libre, moi je n'ai pas cette solitude et cette liberté.
+Allons, donnez-moi vos yeux, Guillaume, donnez-moi
+votre sourire.</p>
+
+<p>Qui peut résister à la voix de la femme aimée? L'amertume
+qui me gonflait le coeur lorsque j'étais entré, la colère,
+la jalousie se dissipèrent sous le charme de cette
+parole caressante. La séduction qui se dégageait de Clotilde
+m'enveloppa, m'étourdit, m'endormit et m'emporta
+dans un paradis idéal.</p>
+
+<p>Cependant les heures en sonnant à la pendule me ramenèrent
+à la réalité. Je regardai le cadran, il était cinq
+heures, il y avait plus de deux heures que j'étais près
+d'elle.</p>
+
+<p>Elle devina que je pensais à me retirer.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-elle en me retenant; pas encore, je vous
+avertirai.</p>
+
+<p>&mdash;Nous reprîmes notre causerie; mais enfin l'heure arriva où
+je ne pouvais plus prolonger ma visite.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, me dit Clotilde, je pourrai rester longtemps
+encore dans le jardin; mais si vous me voyez, moi je ne
+vous vois pas, et je voudrais cependant être avec vous.
+Pourquoi ne serions-nous pas ensemble par l'esprit
+comme nous y sommes? Pourquoi ne liriez-vous pas
+dans votre chambre le livre que je lis dans le jardin?
+Nous commencerions en même temps, nous tournerions
+les feuillets en même temps, et en même temps aussi
+nous aurions les mêmes idées et les mêmes émotions.
+Voyons, quel livre lirions-nous bien?</p>
+
+<p>Elle me prit par la main et me conduisit devant une
+étagère sur laquelle étaient posés quelques volumes richement
+reliés. Mais si les reliures étaient belles, les
+livres étaient misérables: c'étaient des nouveautés prises
+au hasard, sans choix personnel, et pour la vogue du
+moment.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux quelque chose de tendre, de doux, dit-elle,
+que nous ne connaissions ni l'un ni l'autre, pour avoir le
+plaisir de créer ensemble et en même temps.</p>
+
+<p>&mdash;Les volumes que vous avez ici ne peuvent pas vous
+donner cela.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! prenons-en d'autres.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous le voulez, je vais vous en envoyer un; connaissez-vous
+<i>François le Champi</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi non plus, mais je sais que c'est un des meilleurs
+romans de G. Sand; je vais en acheter deux exemplaires.
+J'en garderai un et je vous enverrai l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela; lire dans un livre donné par vous, le
+plaisir sera doublé; vous ferez des marques sur votre
+exemplaire; j'en ferai de mon côté sur le mien, et nous
+les échangerons après.</p>
+
+<p>Cette première entrevue n'avait eu que des joies, mais
+maintenant il fallait voir M. de Solignac, et c'était là le
+douloureux. Il me fallait du courage pour cette visite,
+mais ce n'est pas le courage qui me manque d'ordinaire,
+c'est la résolution; une fois que mon parti est pris, je
+vais de l'avant coûte que coûte; et mon parti était pris,
+ou plus justement il m'était imposé par Clotilde.</p>
+
+<p>Le mercredi suivant, à six heures, j'entrai dans le salon
+où Clotilde m'avait déjà reçu. Elle était là, et deux personnes
+étrangères s'entretenaient avec M. de Solignac.</p>
+
+<p>J'allai à elle d'abord et elle me serra la main, en me
+lançant un regard qui n'avait pas besoin de commentaire:
+jamais paroles n'avaient dit si éloquemment: «Je
+t'aime.»</p>
+
+<p>Je me retournai vers M. de Solignac qui me tendit la
+main; il me fallut avancer la mienne.</p>
+
+<p>Les personnes avec lesquelles il était en conversation
+se levèrent bientôt et sortirent. Nous restâmes seuls tous
+les trois.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai regretté, me dit-il, de ne m'être pas trouvé chez
+moi quand vous avez bien voulu venir voir madame de
+Solignac, je vous remercie d'avoir renouvelé votre visite
+pour moi. Vous avez vu le général; comment est-il?</p>
+
+<p>J'étais tellement furieux contre moi que je voulus m'en
+venger sur M. de Solignac.</p>
+
+<p>&mdash;Il se plaint beaucoup de la solitude, et à son âge,
+il est vraiment triste d'être seul, ce qu'il appelle abandonné.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; mais à son âge il eût été plus mauvais
+encore de changer complètement sa vie; c'est ce qui m'a
+empêché de le faire venir avec nous, comme nous en
+avions l'intention.</p>
+
+<p>L'entretien roula sur des sujets insignifiants; enfin je
+pus me lever pour partir.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous habitez Paris, me dit M. de Solignac,
+j'espère que nous nous verrons souvent; il est inutile de
+dire, n'est-ce pas, que ce sera un bonheur pour madame
+de Solignac et pour moi.</p>
+
+<p>Trois jours après cette visite, je reçus une lettre de
+M. de Solignac, qui m'invitait à dîner pour le mercredi
+suivant.</p>
+
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XLVIII</h3>
+
+
+<p>Cette invitation à dîner à l'hôtel de Solignac n'était
+pas faite pour me plaire.</p>
+
+<p>C'était la menace d'une intimité qui m'effrayait; car,
+si je pouvais garder jusqu'à un certain point l'espoir
+d'éviter la présence de M. de Solignac dans mes visites à
+Clotilde, j'allais maintenant subir le supplice de l'avoir
+devant les yeux pendant plusieurs heures. Il parlerait à
+<i>sa</i> femme, elle lui répondrait, et je serais ainsi initié,
+malgré moi, à des détails d'intérieur et de ménage qui
+ne pouvaient être que très-pénibles pour mon amour.</p>
+
+<p>Mais il n'y aurait pas que mes illusions et ma jalousie
+qui souffriraient dans cette intimité.</p>
+
+<p>J'avoue franchement que je ne me fais aucun scrupule
+d'aimer Clotilde, malgré qu'elle soit la femme d'un
+autre. Je l'aimais jeune fille, je l'aime mariée, sans me
+considérer comme coupable envers son mari, et je trouve
+que le plus coupable de nous deux, c'est lui qui m'a enlevé
+celle que j'aimais. D'ailleurs, ce mari, je le méprise
+et le hais.</p>
+
+<p>Mais, pour garder ces sentiments, il faut que je reste
+avec M. de Solignac dans les termes où nous sommes. Si
+je vais chez lui, si je mange à sa table, si je deviens le
+familier de la maison, les conditions dans lesquelles je
+suis placé se trouvent changées par mon fait; je n'ai
+plus le droit de le haïr et de le mépriser. Si je garde cette
+haine et ce mépris au fond de mon coeur, je suis obligé
+à n'en laisser rien paraître et à afficher, au contraire,
+l'amitié ou tout au moins la sympathie.</p>
+
+<p>La situation deviendra donc intolérable pour moi,&mdash;honteuse
+quand je serai avec Clotilde et son mari,&mdash;cruelle
+quand je serai seul avec moi-même.</p>
+
+<p>Il y a une question que je me suis souvent posée: la
+perspicacité de l'esprit est-elle une bonne chose? Autrement
+dit, est-il bon, lorsque nous nous trouvons en présence
+d'une résolution à prendre, de prévoir les résultats
+que cette résolution amènera?</p>
+
+<p>Il est évident que si cet examen nous permet de prendre
+la route qui conduit au bien et d'éviter celle qui nous
+conduirait au mal, c'est le plus merveilleux instrument,
+la plus utile boussole que la nature nous ait mise aux
+mains. Mais si, au contraire, il n'a pas une influence
+déterminante sur notre direction, il n'a plus les mêmes
+qualités. L'homme bien portant qui tombe écrasé sous
+un coup de tonnerre, n'a pas l'agonie du malheureux
+poitrinaire qui, trois ans d'avance, est condamné à une
+mort certaine et qui sait que, quoi qu'il fasse, il n'échappera
+pas à son sort.</p>
+
+<p>Le cas du poitrinaire a été le mien: j'ai vu clairement,
+comme si je les touchais du doigt, toutes les raisons qui
+me défendaient d'aller chez M. de Solignac, et cependant
+j'y suis allé. Sachant d'avance à quels dangers et à
+quels tourments ce dîner m'exposerait, je n'ai pas eu la
+force de résister à l'impulsion qui m'entraînait. Mon
+esprit me disait: n'y va pas, et il me présentait mille
+raisons meilleures les unes que les autres pour m'arrêter.
+Mon coeur me disait: vas-y, et bien qu'il ne motivât son
+ordre sur rien, c'est lui qui l'a emporté.</p>
+
+<p>Un regard de Clotilde, lorsque j'entrai dans le salon,
+me paya ma faiblesse et me fit oublier les angoisses de
+ces trois jours d'incertitude.</p>
+
+<p>&mdash;J'étais inquiète de vous, me dit-elle en me serrant
+la main, votre lettre me faisait craindre de ne pas vous
+avoir.</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'au dernier moment, j'ai craint moi-même de
+ne pouvoir pas venir.</p>
+
+<p>&mdash;Nous aurions été désolés, dit M. de Solignac, intervenant,
+si vous aviez été empêché.</p>
+
+<p>Nous étions entourés et nous ne pouvions, Clotilde et
+moi, échanger un seul mot en particulier, mais les paroles
+étaient inutiles entre nous; dans son regard et dans
+la pression de sa main il y avait tout un discours.</p>
+
+<p>J'étais curieux de voir le monde que Clotilde recevait;
+sortant du cercle formé autour de la cheminée, j'allai
+m'asseoir sur un canapé au fond du salon.</p>
+
+<p>Quelques personnes étaient arrivées avant moi; je pus
+les examiner librement. Les deux dames assises auprès
+de Clotilde présentaient entre elles un contraste frappant:
+l'une était jeune et fort belle, mais avec quelque
+chose de vulgaire dans la tournure, qui donnait une
+médiocre idée de sa naissance et de son éducation; l'autre,
+au contraire, était laide et vieille, mais avec une
+physionomie ouverte, des manières discrètes, une toilette
+de bon goût qui inspiraient sinon le respect, au moins la
+confiance et une certaine sympathie. On se sentait en
+présence d'une honnête femme qui devait être une bonne
+mère de famille.</p>
+
+<p>Les hommes n'avaient rien de frappant qui permît
+un jugement immédiat et certain: cependant l'ensemble
+n'était pas satisfaisant; parmi eux assurément
+il ne se trouvait pas une seule personnalité remarquable,
+mais des gens d'affaires et de bourse, non des grandes
+affaires ou de la haute finance, mais de la chicane et de
+la coulisse.</p>
+
+<p>On annonça «le baron Torladès» et je vis entrer un
+Portugais qui, à son cou et à la boutonnière de son habit,
+portait toutes les croix de la terre; «le comte Vanackère-Vanackère»,
+un Belge majestueux; «sir Anthony Partridge»,
+un patriarche anglais; «le prince Mazzazoli»,
+un Italien presque aussi décoré que le Portugais.</p>
+
+<p>C'était à croire que M. de Solignac, ministre des affaires
+étrangères, recevait à dîner le corps diplomatique:
+allions-nous remanier la carte de l'Europe?</p>
+
+<p>Au milieu de ces convives qui parlaient tous un français
+de fantaisie, Clotilde montrait une aisance parfaite;
+pour chacun elle avait un mot de politesse particulière,
+et à la voir libre, légère, charmante, jouant admirablement
+son rôle de maîtresse de maison, on n'eût jamais
+supposé que son éducation s'était faite en répétant ce
+rôle avec quelques pauvres comparses de province dont
+j'étais le jeune premier, le général, le père noble, et
+M. de Solignac, le financier.</p>
+
+<p>Je me trouvais fort dépaysé au milieu de ces étrangers
+et restais isolé sur mon canapé quand la porte du salon
+s'ouvrit pour laisser entrer un convive qu'on n'annonça
+pas. C'était un artiste, un pianiste, Emmanuel Treyve,
+que je connaissais pour avoir dîné plusieurs fois avec lui
+à notre restaurant.</p>
+
+<p>Après avoir salué la maîtresse et le maître de la maison,
+il promena un regard circulaire dans le salon et,
+m'apercevant, il vint vivement à moi.</p>
+
+<p>&mdash;En voilà une bonne fortune de vous trouver là, me
+dit-il à mi-voix; au milieu de ces magots décorés, le
+dîner n'eût pas été drôle. Quelles têtes! Regardez donc
+ce vieux gorille; comment ne s'est-il pas fait fendre le
+nez pour y passer une croix... ou une bague?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un Portugais, le baron Torladès.</p>
+
+<p>&mdash;Un Portugais de Batignolles. Qu'il serait beau au
+Palais-Royal!</p>
+
+<p>Clotilde vint à nous.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis heureuse que vous connaissiez M. le comte
+de Saint-Nérée, dit-elle au pianiste; je vais vous faire
+mettre à côté l'un de l'autre, vous pourrez causer.</p>
+
+<p>Puis elle nous quitta.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai? dit Treyve en me regardant d'un air
+étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes pas un comte de Batignolles? Vous
+êtes un vrai comte? Pourquoi vous en cachez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne cache pas mon titre, mais je ne m'en pare
+pas non plus. Ne serait-il pas plaisant que la bonne de
+notre gargote me servît en disant: «La portion de M. le
+comte de Saint-Nérée!»</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous savez, votre noblesse me fâche tout
+à fait.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, en vous apercevant, je me suis flatté que
+vous étiez invité dans cette honorable maison pour faire
+le quatorzième à table, tandis que je l'étais, moi, pour
+mon talent et mon nom. Maintenant, il me faut perdre
+cette illusion, c'est moi le quatorzième.</p>
+
+<p>&mdash;Où voyez-vous cela? nous sommes treize précisément.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes treize parce qu'on attend quelqu'un;
+vous verrez que tout à l'heure nous serons quatorze.
+Ah! mon cher, nous sommes dans un drôle de monde.</p>
+
+<p>Treyve se montrait bien léger, bien étourdi, et j'étais
+blessé de ses propos qui atteignaient Clotilde jusqu'à un
+certain point; cependant je ne pus m'empêcher de lui
+demander quel était ce monde qu'il paraissait si bien
+connaître.</p>
+
+<p>&mdash;Nous en reparlerons, dit-il, parmi ces longues
+oreilles, il y en a peut-être de fines.</p>
+
+<p>Ses prévisions quant au quatorzième se réalisèrent, on
+annonça «le colonel Poirier» et je vis paraître mon ancien
+camarade, le nez au vent, les épaules effacées, la
+moustache en croc, en vainqueur qui connaît ses mérites
+et sait qu'il ne peut recueillir que des applaudissements
+sur son passage: le succès lui avait donné des ailes; il
+planait, et s'il voulut bien serrer les mains qui se tendaient
+vers lui, ce fut avec une majesté souveraine.</p>
+
+<p>Avec moi seul il redevint le Poirier d'autrefois, et,
+quand il m'aperçut, il écarta le vénérable Partridge qui
+lui barrait le passage, planta là le Portugais qui s'attachait
+à lui, ne répondit pas au prince Mazzazoli qui lui
+insinuait un compliment et vint jusqu'à mon canapé les
+deux mains tendues.</p>
+
+<p>L'accueil que m'avait fait le pianiste n'avait naturellement
+produit aucun effet, mais celui de Poirier me fit
+considérer comme un personnage. Personne ne m'avait
+regardé, tout le monde se tourna de mon côté.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez M. le comte de Saint-Nérée? demanda
+M. de Solignac.</p>
+
+<p>&mdash;Si je connais Saint-Nérée, s'écria Poirier, mais vous
+ne savez donc pas que je lui dois la vie?</p>
+
+<p>Et il se mit à raconter comment j'avais été le chercher
+au milieu des Arabes. Jamais je n'avais vu tirer parti
+d'un service rendu avec cette superbe jactance: j'étais un
+héros, mais Poirier!</p>
+
+<p>On passa dans la salle à manger. Poirier, bien entendu,
+offrit son bras à la maîtresse de la maison, et à table il
+s'assit à sa droite, tandis que le vénérable Partridge prenait
+place à sa gauche.</p>
+
+<p>J'avais pour voisins Treyve, d'un côté, et de l'autre,
+un jeune homme à la figure chafouine qui me menaçait
+d'un entretien suivi.</p>
+
+<p>Après le potage, Treyve se pencha vers moi, et parlant
+à mi-voix, en mâchant ses paroles de manière à les
+rendre à peu près inintelligibles:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous le menu du dîner? dit-il. Le potage
+m'annonce d'où il vient: c'est signé Potel et Chabot.
+Nous allons voir sur cette table ce qu'on sert à cette
+heure dans dix autres maisons: la même sauce noire, la
+même sauce blanche, la même poularde truffée, le même
+foie gras, les mêmes asperges en branches. J'ai déjà vu
+dix fois cet hiver les pommes d'api qui sont devant nous.
+Je vais en marquer une et je suis certain de la retrouver
+la semaine prochaine dans une autre maison du genre de
+celle-ci. Les sauces, les pommes, le prince italien, le Portugais,
+tout est de Batignolles; ça manque d'originalité.</p>
+
+<p>Mais la conversation générale étouffa les réflexions
+désagréables du pianiste.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a qu'à <i>Parisss</i> qu'on <i>s'amouse</i>, dit le baron
+portugais. <i>Parisss</i> provoque <i>l'émoulation</i> du monde entier.</p>
+
+<p>&mdash;Si Paris est redevenu ce qu'il était autrefois, dit le
+prince italien, et s'il promet de prendre un essor nouveau,
+il ne faut pas oublier que nous le devons aux amis
+fidèles, aux dévoués collaborateurs du prince Louis-Napoléon.</p>
+
+<p>Et de son verre il salua M. de Solignac et Poirier.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! messieurs, dit M. de Solignac, ne faisons pas
+de politique, je vous en prie; nous avons ici un représentant
+de la vieille noblesse française, un grand nom de
+notre pays&mdash;il se tourna vers moi en souriant&mdash;qui a
+quitté l'armée pour ne pas s'associer à l'oeuvre du prince.
+Respectons toutes les opinions.</p>
+
+<p>&mdash;Surtout celles qui sont vaincues, dit Clotilde.</p>
+
+<p>&mdash;Décidément, me dit Treyve, après un moment de
+silence, je suis bien le quatorzième à table; vous, vous
+êtes «un grand nom de notre pays.» Nous faisons chacun
+notre partie dans ce dîner; moi, je rassure ces étrangers
+superstitieux, en apportant à cette table mon unité;
+vous, vous les éblouissez en apportant «votre vieille
+noblesse française.» Quel drôle de monde! C'est égal, le
+sauterne est bon; je vous engage à en prendre.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XLIX</h3>
+
+
+<p>Si je ne disais pas, à chaque instant, comme le pianiste:
+«Quel drôle de monde,» je n'en faisais pas moins
+mes réflexions sur les convives de M. de Solignac.</p>
+
+<p>Bien souvent, dans les premières années de ma vie de
+soldat, alors que je parcourais les garnisons de la France,
+il m'était arrivé de dîner chez des fonctionnaires dont les
+convives réunis par le hasard se connaissaient assez peu
+pour qu'il y eût à table une certaine réserve, mêlée quelquefois
+d'embarras. Mais ce que je voyais maintenant
+ne ressemblait en rien à ce que j'avais vu alors.</p>
+
+<p>Évidemment les invités de M. de Solignac avaient eux
+aussi été réunis par le hasard, mais ce n'était point de
+l'embarras qui régnait entre eux, c'était plutôt de la défiance;
+à l'exception de Treyve qui s'était ouvert à moi
+en toute liberté, chacun semblait se garder de son voisin;
+c'était à croire que ces gens qui paraissaient ne pas se
+connaître, se connaissaient au contraire parfaitement et
+se craignaient ou se méprisaient les uns les autres. Quand
+on prononçait le nom du baron Torladès, le prince Mazzazoli
+avait un sourire indéfinissable, et quand le Portugais
+s'adressait à l'Italien, il avait une manière d'insister
+sur le titre de prince qui promettait de curieuses révélations
+à celui qui eût voulu les provoquer.</p>
+
+<p>N'y avait-il là que des princes, des barons et des comtes
+de fantaisie? La question pouvait très-bien se présenter
+à l'esprit. En tous cas, que ceux qui prenaient ces
+titres en fussent ou n'en fussent pas légitimes propriétaires,
+il y avait une chose qui sautait aux yeux, c'est
+qu'ils avaient tous l'air de parfaits aventuriers, même le
+patriarche anglais dont la respectabilité, les cheveux
+blancs, les gestes bénisseurs appartenaient à un comédien
+«qui s'est fait une tête.»</p>
+
+<p>La politique bannie de la conversation on se rabattit
+sur les affaires et tous ces nobles convives révélèrent une
+véritable compétence dans tout ce qui touchait le commerce
+de l'argent.</p>
+
+<p>Si curieux que je fusse de connaître les relations de
+M. de Solignac par ces conversations, et d'éclaircir ainsi
+plus d'un point obscur dans sa vie, je me laissai distraire
+par Clotilde.</p>
+
+<p>Tout d'abord je m'étais contenté d'échanger avec elle
+un furtif regard, mais bientôt je remarquai qu'elle était
+engagée avec Poirier dans une conversation intime qui
+à la longue me tourmenta.</p>
+
+<p>Pendant que le vénérable Partridge répliquait au baron
+portugais ou un comte flamand, Clotilde penchée vers
+Poirier s'entretenait avec lui dans une conversation animée.
+De temps en temps ils tournaient les yeux, à la dérobée,
+de mon côté, et bien que la distance m'empêchât
+d'entendre leurs paroles, je sentais qu'il était question de
+moi.</p>
+
+<p>Que disaient-ils? Pourquoi s'occupaient-ils de moi?
+Quand leurs regards rencontraient le mien, il est vrai
+qu'ils me souriaient l'un et l'autre, mais il n'y avait pas
+là de quoi me rassurer, bien au contraire. Ceux qui ont
+aimé comprendront par quels sentiments je passais.</p>
+
+<p>&mdash;Nous parlons de vous, me dit Clotilde répondant à
+un coup d'oeil.</p>
+
+<p>&mdash;Et que dites-vous de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Du bien, cher ami, répliqua Poirier en levant son
+verre.</p>
+
+<p>&mdash;Et du mal, continua Clotilde en me souriant tendrement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin?</p>
+
+<p>&mdash;Plus tard, plus tard, répondit Poirier en riant;
+vous êtes trop ardent; il faut savoir attendre et ne pas
+toujours prendre la vie au tragique.</p>
+
+<p>&mdash;La vie est une comédie, dit sentencieusement le
+prince italien.</p>
+
+<p>&mdash;Un mélodrame, dit le baron portugais, où le rire se
+mêle aux larmes.</p>
+
+<p>Il n'était pas possible de continuer sur ce ton. Il fallut
+attendre.</p>
+
+<p>Le plus tard de Poirier arriva après le dîner; lorsque
+nous fûmes rentrés dans le salon il vint me prendre par
+le bras et m'emmena dans le jardin pour fumer un
+cigare.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes curieux de savoir ce que nous disions de
+vous, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Cela est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Vos yeux me l'ont dit. Ils sont éloquents vos yeux.
+Peut-être même le sont-ils trop.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;En disant des choses qu'il ne serait pas bon que
+tout le monde entendit. Heureusement je ne suis pas
+tout le monde, et je n'ai pas l'habitude de raconter ce
+que j'apprends ou devine.</p>
+
+<p>L'entretien sur ce ton ne pouvait pas aller plus loin, je
+voulus le couper nettement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez beaucoup trop d'imagination, mon cher
+Poirier, et vous lisez mieux ce qui se passe en vous que
+ce qui se passe au dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours la tragédie; vous vous fâchez, vous avez
+tort, car je vous donne ma parole que je ne trouve pas
+mauvais du tout que madame de Solignac vous ait touché
+au coeur: elle est assez charmante pour cela, et Solignac
+de son côté est assez laid et assez vieux pour expliquer
+les caprices de sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce pour cela que vous m'avez amené dans ce
+jardin?</p>
+
+<p>&mdash;C'est «expliquer» qui vous blesse, mettons «justifier»
+et n'en parlons plus.</p>
+
+<p>&mdash;N'en parlons plus, c'est ce que je demande pour moi
+autant que pour madame de Solignac.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes plus bégueule qu'elle ne l'est elle-même;
+car je vous assure que, pendant tout le dîner, elle a eu
+plaisir à me parler de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Et que vous disait-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'a raconté comment vous étiez devenu l'ami
+de son père, et... le sien. Si je me trompe dans l'ordre
+des faits, reprenez-moi, je vous prie; faut-il dire que
+vous êtes devenu d'abord l'ami de mademoiselle Martory et
+ensuite celui du général, ou bien faut-il dire que
+vous avez commencé par le général et fini par mademoiselle
+Martory; mais peu vous importe, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en doutais. Je continue donc. Après m'avoir
+parlé de votre intimité, elle m'a dit comment vous aviez
+donné votre démission, et c'est là ce qui a singulièrement
+allongé notre entretien, car j'avoue que bien que
+vous m'ayez prouvé que nous ne jugions pas les choses
+de ce monde de la même manière, j'étais loin de m'attendre
+à ce qu'elle m'a appris. Comment diable, si vous
+désapprouviez le coup d'État, et je comprends cela de
+votre part, n'êtes-vous pas resté à Paris et pourquoi êtes-vous
+retourné à Marseille où vous étiez exposé à marcher
+avec votre régiment?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donné la raison de ma détermination
+tout à l'heure, je ne juge pas les choses de ce monde
+comme vous.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, vous vous êtes mis dans la nécessité d'abandonner
+votre détachement, pour ne pas faire fusiller vos
+amis par vos soldats.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela même.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous que vous vous êtes tiré de cette affaire
+très-heureusement pour vous; il y a des officiers détenus
+dans la citadelle de Lille pour en avoir fait beaucoup
+moins que vous, car ils ont simplement refusé de prêter
+serment.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien demandé, et je serais allé au château
+d'If sans me plaindre, s'il avait plu au général de m'y
+envoyer.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu merci, cela n'est point arrivé; mais enfin il
+n'en est pas moins vrai que vous voici sorti de l'armée,
+ce qui n'est pas gai pour un officier comme vous, amoureux
+de son métier. J'ai été à peu près dans cette position
+pendant un moment et je sais ce qu'elle a de triste.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne fallait pas faire le 2 Décembre; sans votre
+coup d'État je serais toujours capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;L'intérêt du pays.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a rien à dire à cela; aussi je ne dis rien.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, mais vos amis disent pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Mes amis parlent trop.</p>
+
+<p>&mdash;Vos amis répondent aux questions d'un autre ami
+qui les interroge. Croyez-vous que je n'ai pas pressé de
+questions madame de Solignac quand j'ai su que vous
+aviez donné votre démission? Croyez-vous qu'il ne me
+désolait point de ne pouvoir pas vous être utile, alors
+que dans ma position, il me serait si facile de vous
+servir?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, mais vous savez que je ne peux
+rien demander à votre gouvernement et que je ne pourrais
+même en rien accepter, alors qu'il me ferait des
+avances.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le sais que trop. Aussi je ne veux pas vous
+faire des propositions que vous ne pouvez pas écouter.
+Non, ce n'est pas cela qui me préoccupe; c'est votre
+situation. Madame de Solignac m'a dit que vous faisiez
+des dessins, des illustrations pour la maison Taupenot.
+Cela n'est pas digne de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas dire que vous n'êtes point digne
+d'être artiste, je me rappelle des dessins de vous qui
+étaient très-remarquables et que je vous ai vu faire avec
+une facilité étonnante. Ce que je veux dire c'est que cela
+ne peut vous conduire à rien.</p>
+
+<p>&mdash;Cela me conduit à vivre, ce qui est quelque chose,
+il me semble.</p>
+
+<p>&mdash;Mais après?</p>
+
+<p>&mdash;Après ces illustrations d'autres, à moins cependant
+que je ne....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ne vous arrêtez pas; à moins que vous ne soyez
+réintégré dans votre grade par le gouvernement qui remplacera
+celui-ci, n'est-ce pas? c'est là ce que vous voulez
+dire et ce que vous ne dites pas par politesse. Eh
+bien! moi, je serai moins poli, et je vous dirai que ce
+gouvernement en a au moins pour quinze ou vingt ans,
+ce qui est la moyenne des gouvernements en France.
+Dans vingt ans, vous aurez cinquante ans et vous ne
+quitterez pas le crayon pour reprendre le sabre. Voilà
+pourquoi je voudrais vous voir le quitter tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Pour prendre quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Avec quoi, croyez-vous, que M. de Solignac entretienne
+le train qu'il mène? Ce n'est pas avec ses appointements
+de sénateur, n'est-ce pas? Un hôtel comme
+celui-ci, trois voitures sous les remises, cinq chevaux
+dans les écuries, un personnel convenable de domestiques,
+tout cela, sans compter les toilettes de madame et
+les dépenses de monsieur, ne se paye pas, vous le savez
+bien, avec trente mille francs. Ajoutons que mademoiselle
+Martory s'est mariée sans dot, et que Solignac était
+bas percé, extrêmement bas il y a quelques mois. Vous
+ne croyez pas, n'est-ce pas, que Solignac ait reçu du
+prince quelques-uns des nombreux millions volés par
+nous à la Banque? Non. Eh bien! le mot de ce mystère
+est tout simplement qu'il fait des affaires. Un âge nouveau
+a commencé pour la France, c'est celui des affaires
+et de la spéculation. Solignac l'a compris, et il s'est mis
+à la tête de ce mouvement qui va prendre un essor irrésistible.
+Aujourd'hui, vous avez vu à sa table un prince
+Mazzazoli, un baron Torladès, un comte Vanackère, un
+Partridge, et deux ou trois autres personnages qui valent
+ceux-là. Et cette réunion de convives ne vous a pas, j'en
+suis certain, inspiré une bien grande confiance. Vous
+vous êtes dit que c'étaient là des aventuriers, des intrigants,
+des fruits secs des gouvernements antérieurs.</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis trompé?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas cela; mais revenez dîner ici dans un
+an, jour pour jour, et, à la place de ces aventuriers cosmopolites,
+vous verrez les rois de la finance qui écouteront
+bouche ouverte les moindres mots de Solignac. Qui
+aura fait ce miracle? L'expérience. Aujourd'hui Solignac
+en est réduit à se servir de gens qui, j'en conviens, ne
+méritent pas l'estime des puritains; il débute et il n'a pas
+le droit d'être bien exigeant. Mais dans un an, tout le
+monde saura qu'il a fait attribuer des concessions de chemin
+de fer, de mines, de travaux, à ces aventuriers, et
+l'on comptera avec lui. Je vous assure que M. de Solignac
+est un homme habile qui deviendra une puissance dans
+l'État. Rien que son mariage prouve sa force. Pour la
+réussite de ses projets, il avait besoin d'une femme jeune
+et belle qui lui permît d'avoir un salon et surtout une
+salle à manger. A son âge et dans sa position, cela était
+difficile. Cependant il a su en trouver une qui réunit toutes
+les qualités exigées pour le rôle qu'il lui destinait:
+jeunesse, beauté, naissance, séduction; n'est-ce pas
+votre avis?</p>
+
+<p>Je fis un signe affirmatif.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon cher, servez-vous de Solignac, faites
+des affaires avec lui, cela vaudra mieux que de faire des
+dessins. Vous avez un beau nom, vous êtes décoré, vous
+exercerez un prestige sur l'actionnaire, et Solignac sera
+heureux de vous avoir avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Il vous l'a dit?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais avec la connaissance que j'ai de lui, j'en
+suis certain; dans deux ou trois ans, vous serez à la tête
+de la finance, et alors si certaines circonstances se présentent,
+par exemple si vous voulez vous marier, vous
+pourrez épouser la femme que vous voudrez. C'est un
+conseil d'ami, un bon conseil.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>L</h3>
+
+
+<p>Il est inutile de rapporter la réponse que je fis à Poirier;
+elle fut ce qu'elle devait être.</p>
+
+<p>Mon nom, s'il avait une valeur, «un prestige sur l'actionnaire,»
+comme disait Poirier, devait m'empêcher de
+faire des bassesses, il ne devait pas m'aider à en commettre.
+C'est là, il me semble, ce qu'il y a de meilleur
+dans les titres héréditaires; si par malheur nous sommes
+trop faibles, dans des circonstances critiques, pour
+nous décider nous-mêmes, nous pouvons être très-utilement
+influencés par le souvenir de nos aïeux, par notre
+nom. On ne devient pas un coquin ou un lâche facilement,
+quand on se souvient qu'on a eu un père honnête
+ou brave.</p>
+
+<p>Alors même que je n'aurais pas eu cette raison pour
+fermer l'oreille aux propositions de Poirier, j'en aurais
+eu dix autres.</p>
+
+<p>Il est certain que le pays est en proie à la fièvre des
+affaires. Pendant les quinze années de la Restauration et
+les dix-huit années de règne de Louis-Philippe, la richesse
+publique s'est considérablement accrue: la bourgeoisie
+a gagné beaucoup et le paysan a commencé à amasser. Il
+y a une épargne qui ne demande qu'à être mise en mouvement.</p>
+
+<p>Jusqu'à présent cette épargne est restée dans les armoires
+et au fond des vieux bas de laine, parce qu'on n'a
+pas su aller la chercher et qu'elle était trop timide pour
+venir elle-même s'offrir aux hauts barons de la finance.
+On l'employait prudemment en placements à 4-1/2 sur
+première hypothèque, ou bien en achats de terre, et ces
+placements faits on recommençait à économiser sou à
+sou jusqu'au jour où une somme nouvelle était amassée.</p>
+
+<p>Mais ce mode de procéder a changé. Aux barons de la
+finance, qui restaient tranquillement chez eux, attendant
+qu'on leur apportât l'argent qu'ils daignaient à peine accepter,
+sont venus se joindre des spéculateurs moins
+paresseux.</p>
+
+<p>Le coup d'État a amené sur l'eau un tas de gens qui
+pataugeaient dans la boue et qui comprennent les affaires
+autrement que les financiers majestueux du gouvernement
+de Juillet. Ils ont prêté leur argent et leurs bras à
+l'homme en qui ils ont reconnu un bon aventurier, un
+bon chef de troupe, et maintenant que cet homme,
+poussé par eux, est arrivé, ils demandent le payement de
+leur argent et de leur dévouement. Il est bien probable
+que Louis-Napoléon serait heureux de se débarrasser
+de ses complices exigeants; mais, grâce à Dieu, le châtiment
+de ceux qui ont eu recours à l'intrigue est d'être
+toujours exploités par l'intrigue. Vous vous êtes servi des
+gredins, les gredins à leur tour se serviront de vous et ne
+vous lâcheront plus. L'appui que vous leur avez demandé
+en un jour de détresse, vous serez condamné à le leur
+rendre pendant vos années de prospérité.</p>
+
+<p>Ces gens sont d'autant plus pressés de profiter de la
+position qu'ils ont su conquérir brusquement et inespérément,
+qu'ils ont attendu plus longtemps. Ils ne sont
+point, comme leurs devanciers, restés derrière le grillage
+de leur caisse, se contentant d'en ouvrir le guichet
+pour ceux qui voulaient y verser leur argent. Ils ont pris
+la peine d'aller eux-mêmes à la recherche de cet argent,
+et tous les moyens, toutes les amorces, tous les appâts
+leur ont été bons pour le faire sortir. La révolution de
+1848 a fait entrer le peuple dans la politique en lui donnant
+le suffrage universel, le coup d'État le fait entrer
+dans la spéculation.</p>
+
+<p>Je ne veux rien dire du suffrage universel, bien que je
+sois terriblement irrité contre lui, depuis qu'il a eu la faiblesse
+d'absoudre l'auteur du Deux-Décembre, mais, la
+spéculation universelle, je n'en veux à aucun prix, et je
+n'irai pas me faire un de ses agents et de ses courtiers.
+Le beau résultat quand la contagion des affaires aura pénétré
+jusque dans les villages et quand le paysan lui-même
+aura souci de la cote de la Bourse: la fièvre de l'or
+est la maladie la plus effroyable qui puisse fondre sur un
+peuple.</p>
+
+<p>Je ne sais si M. de Solignac pense comme moi sur ce
+sujet et s'il ne croit pas, au contraire, que les meilleurs
+gouvernements sont ceux qui développent la fortune publique.
+Mais peu importe; il suffit que mon sentiment sur
+l'agiotage soit ce qu'il est pour m'empêcher de m'associer
+à ses spéculations pour la part la plus minime, alors
+même que j'aurais la preuve de l'honnêteté parfaite du
+spéculateur.</p>
+
+<p>L'associé de M. de Solignac, moi!</p>
+
+<p>Cette idée seule me fait monter le sang de la honte au
+front.</p>
+
+<p>L'associé d'un homme que je méprise et que je hais:
+divisés par notre amour, réunis par notre intérêt.</p>
+
+<p>C'est déjà trop de honte pour moi que la lâcheté de
+ma passion me fasse aller chez lui et m'oblige à lui serrer
+la main, à manger à sa table, à l'écouter, à lui sourire.</p>
+
+<p>Mon amour m'est jusqu'à un certain point une excuse;
+mais l'intérêt?</p>
+
+<p>Pendant que Poirier m'exposait son plan, je me demandais
+comment il en avait eu l'idée, s'il en était le seul
+auteur, et si Clotilde ne le lui avait point suggéré. Je
+voulus l'interroger à ce sujet, mais je n'osai le faire directement,
+et mes questions timides n'eurent d'autre résultat
+que d'amener chez mon ancien camarade une
+chaleureuse protestation de dévouement: il avait voulu
+m'être utile, et son expérience de la vie en même temps
+que son amitié pour moi lui avaient inspiré ce moyen.</p>
+
+<p>Je fus heureux de cette réponse et m'en voulus presque
+d'avoir pu croire Clotilde capable d'une pareille
+idée; incontestablement elle n'avait pu naître que dans
+l'esprit d'un homme comme Poirier, absolument débarrassé
+de tous préjugés, qui, dans la vie, ne voit que
+des intérêts, et ne s'inquiète plus depuis longtemps des
+moyens par lesquels on arrive à les satisfaire.</p>
+
+<p>La réflexion me confirma dans cette croyance. Aussi
+je fus bien surpris le mercredi suivant lorsque Clotilde
+me demanda tout à coup si j'avais pensé aux conseils du
+colonel Poirier.</p>
+
+<p>Afin d'être seul avec elle, j'étais arrivé de bonne heure
+pour lui faire ma visite, et ce fut pour ainsi dire son premier
+mot.</p>
+
+<p>Je la regardai un moment sans répondre tant j'étais
+étonné de sa question.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, c'est vous qui avez eu cette idée? dis-je à la
+fin.</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous étonne?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'avoue.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez donc que je ne pense pas à vous et
+que je ne fais pas sans cesse des projets auxquels je tâche
+de me rattacher par un lien quelconque. C'est là ce qui
+m'a inspiré cette idée.</p>
+
+<p>&mdash;De l'intention, je suis vivement touché, chère Clotilde,
+car elle est une preuve de tendresse; mais l'idée?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu'a de mauvais cette idée? Elle vous
+blesse dans votre fierté de gentilhomme? J'avoue que je
+n'avais pas pensé à cela. Je savais que vous ne pensiez
+pas comme ces hobereaux qui se croiraient déshonorés
+s'ils se servaient de leurs dix doigts ou de leur intelligence
+pour faire oeuvre de travail. Vous travaillez; passez-moi
+le mot: «Vous gagnez votre vie,» qu'importe que ce
+soit en faisant des dessins ou que ce soit en faisant des
+affaires; c'est toujours travailler. Seulement les dessins
+vous obligent à travailler vous-même pour gagner peu,
+tandis que les affaires vous permettent de faire travailler
+les autres pour gagner beaucoup, voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez vu que cela dans votre idée?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu encore autre chose, et je suis surprise que
+vous ne le voyez pas vous-même. J'ai vu un moyen d'être
+réunis sans avoir rien à craindre de personne. Si vous
+étiez intéressé dans les affaires de M. de Solignac, vous
+seriez en relations quotidiennes avec lui. Au lieu de venir
+ici une fois par hasard en visite ou pour dîner, vous y
+viendriez tous les jours, amené par de bonnes raisons qui
+défieraient les insinuations et les calomnies. Je voudrais
+tant vous avoir sans cesse près de moi; je serais si heureuse
+de vous voir toujours, à chaque instant, toute la
+journée, du matin au soir. Tout d'abord, j'avais eu un
+autre projet. Faut-il vous le dire et ne vous en fâcherez-vous
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Du projet peut-être, mais en tout cas je suis bien
+certain que je n'aurai qu'à vous remercier de l'intention.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous le voulez, je me confesse. Quand vous
+m'avez dit que vous aviez été forcé d'accepter ce travail de
+dessinateur, l'idée m'est venue de vous proposer un autre
+genre de travail qui serait moins pénible et qui aurait
+le grand avantage de nous réunir. Pourquoi ne serait-il
+pas le secrétaire de M. de Solignac? me suis-je dit.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! vous avez pu penser?</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi vous dire ce que j'ai pensé et dans
+l'ordre où je l'ai pensé. D'abord, je n'ai songé qu'à une
+chose: notre réunion. Je vous voyais tous les matins, je
+descendais dans le cabinet de M. de Solignac pendant
+votre travail; je vous voyais dans la journée, je vous
+voyais le soir. Peut-être même était-il possible de vous
+organiser un appartement dans le pavillon. Nous ne nous
+quittions plus.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre mari!</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari aurait été très sensible à l'honneur d'avoir
+pour secrétaire un homme comme vous; cela fait
+bien de dire: «Le comte de Saint-Nérée, mon secrétaire.»
+D'ailleurs, M. de Solignac n'est pas jaloux. Il a pu
+autrefois vous paraître gênant par sa surveillance; mais
+alors je n'étais pas sa femme et il avait peur que je devinsse
+la vôtre; maintenant qu'il est mon mari, il ne s'inquiète
+plus de moi et ne me demande qu'une chose:
+diriger sa maison comme il veut qu'elle aille pour le bien
+de ses affaires; je suis pour lui une sorte de maître de
+cérémonies, et pourvu que chez lui on me trouve parée
+dans ce salon, pourvu que dans le monde je fasse mon
+entrée à son bras, il ne me demande rien de plus. Ce
+n'est donc pas lui qui a arrêté mon projet, c'est vous.
+J'ai craint de vous blesser. Je me suis dit que votre fierté
+ne pourrait pas se plier. J'ai cru que votre amour ne serait
+pas assez grand pour me faire ce sacrifice, et alors je
+me suis rabattue sur cette idée qui vous étonne.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui m'étonne, c'est que vous n'ayez pas pensé à
+ce qu'il y a d'odieux et de honteux dans ce rôle que vous
+me destinez.</p>
+
+<p>&mdash;Vous seul pouviez le rendre honteux; si vous m'aimiez
+comme je vous aime et veux toujours vous aimer, si à
+votre amour vous ne mêliez pas de mauvaises espérances,
+ce rôle ne serait pas ce que vous dites.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ma dignité, je vous en supplie, Clotilde, ne
+m'obligez pas à des relations suivies avec M. de Solignac.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pensez à votre dignité, moi je ne pense qu'à
+mon amour, et vous dites que vous m'aimez.</p>
+
+<p>Notre discussion menaçait de prendre une tournure
+dangereuse lorsqu'elle fut interrompue par l'arrivée de
+M. de Solignac.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis heureux de vous voir, dit-il, après les premières
+politesses et j'allais monter chez vous. Vous connaissez
+bien la province d'Oran, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai parcourue pendant cinq ans jour et nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez me rendre un grand service.</p>
+
+<p>Alors il m'expliqua qu'il était en train de fonder une
+affaire pour construire des barrages sur les principales
+rivières de la province: Chelif, Mina, Habra, Sig, afin de
+fournir de l'eau aux irrigations, et il me demanda tout ce
+que je savais sur le cours de ces rivières, sur les plaines
+et sur les villages qu'elles traversent. Puis, comme il y
+avait des questions techniques sur le débit d'eau, l'altitude,
+le sous-sol, que je ne pouvais pas résoudre, il me
+pria de t'écrire.</p>
+
+<p>&mdash;Quelques mots de l'officier de l'état-major qui relève
+ces contrées, me dit-il, me fortifieront auprès de
+nos ingénieurs.</p>
+
+<p>Et sous sa dictée, pour ainsi dire, je t'écrivis la lettre
+géographique à laquelle tu as répondu, sans te douter
+bien certainement des conditions dans lesquelles je me
+trouvais, en te questionnant ainsi brusquement, sur un
+sujet que nous n'avons point l'habitude de traiter.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas tout; il me pria encore de lui écrire une
+lettre dans laquelle je consignerais tout ce que je savais
+sur cette question.</p>
+
+<p>J'étais pris de telle sorte qu'il m'était impossible de refuser;
+je fis donc ma lettre en m'attachant surtout à
+m'enfermer dans une vérité rigoureuse, puis je ne pensai
+plus à cette affaire.</p>
+
+<p>Mais hier je reçus la visite de M. de Solignac; il m'apportait
+un long rapport sur ces barrages et, dans ce rapport,
+se trouvaient ma lettre et la tienne, «lettres émanant
+de deux officiers, disait une note, qui, à des titres
+différents, ont toute autorité pour parler de cette question.»</p>
+
+<p>Cela me fit faire une grimace qui s'accentua singulièrement
+quand M. de Solignac m'offrit un paquet d'actions
+libérées de sa compagnie.</p>
+
+<p>Bien entendu, je ne les ai point acceptées. Mais le refus
+a été dur et la discussion difficile.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>LI</h3>
+
+
+<p>Dans les anciens fabliaux, il y a un sujet qui revient
+souvent sous la plume des trouvères, à savoir si un amant
+peut être heureux en respectant la pureté de sa dame.</p>
+
+<p>Je me rappelle avoir lu sur cette question de longues
+dissertations plaintives, mais combien sont légères les
+impressions de la lecture, à côté de celles que donne la
+réalité.</p>
+
+<p>Depuis que je suis près de Clotilde ou plus justement
+depuis qu'elle me sait près d'elle, je vis continuellement
+dans le trouble et dans la fièvre.</p>
+
+<p>Par le seul fait de notre amour et des exigences qui en
+résultent, la vie que je m'étais arrangée a été bouleversée.</p>
+
+<p>Comme je suis contraint par la nécessité de faire un
+certain nombre de dessins par semaine, et que je n'ai
+plus, comme autrefois, toute ma journée pour travailler,
+je me lève à cinq heures tous les matins et je travaille
+jusqu'à dix ou onze heures avec toute l'activité dont je
+suis capable. Je ne me crois pas paresseux et je n'ai aucune
+frayeur du papier blanc; cependant ce procédé de
+travail que j'ai été contraint d'adopter m'est pénible et
+fatigant.</p>
+
+<p>Faire douze lieues par jour en douze heures d'un pas
+régulier, n'est pas un exercice bien pénible, on jouit de
+la route et on en profite; si l'on rencontre un site agréable,
+on peut même s'arrêter pour l'examiner à loisir; au
+contraire, faire douze lieues en six heures, au pas gymnastique,
+demande une dépense de forces qui, à la longue,
+lasse et épuise. C'est le pas gymnastique que j'ai
+dû introduire dans mon travail, et c'est par lui que j'ai
+remplacé la promenade qui m'était si agréable.</p>
+
+<p>Je ne <i>lâche</i> pas mes dessins, comme on dit en style
+d'atelier, et j'espère bien n'en jamais arriver là, mais
+enfin je n'ai plus le plaisir de les caresser; au lieu d'attendre
+que les idées me viennent doucement, je vais les
+chercher avec les fers et les amène de force. Je n'ai que
+cinq heures à moi et il faut qu'à onze heures mes yeux
+soient plus souvent sur mon miroir que sur mon papier,
+car c'est le moment où Clotilde se lève, et où elle paraît
+à la fenêtre de sa chambre en attendant qu'elle descende
+dans le jardin.</p>
+
+<p>Je suis là et nous échangeons un regard; c'est alors
+que se décide ma journée, qui, bien entendu, est réglée
+sur celle de Clotilde.</p>
+
+<p>Pour cela nous avons adopté un système de télégraphie
+qui nous est particulier et qui nous permet de nous entendre
+au moins sur quelques points principaux.</p>
+
+<p>Comme je n'ai aucune direction, aucune volonté dans
+l'arrangement de cette journée et que je me conforme à
+ce que Clotilde m'indique, je ne parais pas à ma fenêtre
+pendant tout le temps qu'elle me transmet sa dépêche.
+Après que nous nous sommes regardés un moment, je
+rentre dans ma chambre et, me plaçant devant mon miroir
+que je dispose pour qu'il reçoive tous les mouvements
+de Clotilde, suivant qu'elle est à sa fenêtre ou dans
+le jardin, je note ses signaux.</p>
+
+<p>Si elle lève le bras droit en l'air, cela veut dire qu'elle
+va le soir à un théâtre de musique; le bras levé une fois,
+c'est l'Opéra; deux fois, les Italiens; trois fois, l'Opéra Comique.
+Si c'est le bras gauche qui transmet le signal,
+cela veut dire que c'est à un théâtre de genre qu'elle ira,
+une fois les Français, deux fois le Gymnase, trois fois le
+Vaudeville et ainsi de suite: notre clef, convenue à l'avance,
+a prévu les théâtres les plus impossibles.</p>
+
+<p>Si, en descendant au jardin, elle commence sa promenade
+à droite, cela signifie qu'elle ira au bois de Boulogne;
+si elle s'arrête à moitié chemin et revient sur ses
+pas, elle s'arrêtera dans la journée à l'Arc-de-Triomphe
+et reviendra dans les Champs-Élysées.</p>
+
+<p>Si elle se coiffe avec une natte relevée sur la tête, ainsi
+qu'elle se coiffait autrefois à Cassis, c'est que M. de Solignac
+sera absent durant la journée entière et qu'elle sera
+toute à moi. Un livre à la main, elle restera seule et ne
+recevra personne. Pas de livre, je pourrai lui faire visite.</p>
+
+<p>Quelquefois les signaux sont longs et compliqués, et je
+dois les écrire pour ne pas les brouiller dans ma mémoire;
+car, si précis que soit ce langage façonné à notre
+usage, il ne vaut pas la parole, et la nécessité de la traduction
+m'entraînerait facilement à des erreurs.</p>
+
+<p>Sur cette dépêche, j'arrange ma journée.</p>
+
+<p>Si Clotilde ne doit faire qu'une simple promenade dans
+les Champs-Élysées, je vais à l'avance m'asseoir au pied
+d'un orme, et je reste là au milieu des badauds et des
+étrangers venus pour jouir du Paris mondain qui défile
+dans l'avenue. Quand elle passe devant moi, je la salue,
+elle me sourit, nos regards s'embrassent.</p>
+
+<p>Si elle doit aller jusqu'au bois de Boulogne, je vais l'attendre,
+et quelquefois elle me fait la grâce de descendre
+de voiture pour se promener pendant cinq minutes en
+s'appuyant sur mon bras. Nous cherchons un sentier
+écarté, et doucement serrés l'un contre l'autre, nous
+jouissons délicieusement de ce court moment.</p>
+
+<p>Mais ces bonnes fortunes sont rares, car elles nous
+mettent à la discrétion d'un passant curieux ou d'un
+valet bavard; et chaque fois je suis le premier à représenter
+à Clotilde combien elles sont dangereuses. Que
+faut-il pour que nos rencontres soient connues de M. de
+Solignac ou du monde, et comment ne le sont-elles pas
+déjà?</p>
+
+<p>&mdash;Vous aimeriez mieux me voir chez vous, n'est-ce
+pas? dit-elle en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, et, sous tous les rapports, le danger serait
+moindre.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être. Mais si je retournais chez vous une seconde
+fois, je devrais bientôt y retourner une troisième,
+puis une quatrième, puis toujours, car je ne saurais pas
+résister à vos prières. C'est beaucoup trop d'y avoir été
+une première.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le regrettez?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais voyez où cela nous a entraînés. Et cependant,
+si loin que nous soyons arrivés, je ne regrette
+pas cette visite, comme vous me le reprochez. C'était un
+devoir envers vous. Et bien que ce devoir accompli m'ait
+chargée d'une faute lourde pour le présent et menaçante
+pour l'avenir, je la ferais encore si c'était à recommencer.
+Mais pour ne pas augmenter le poids de cette
+faute, pour me l'alléger, il faut que vous n'insistiez pas
+ainsi sans cesse, et à propos de tout, sur votre désir de
+me voir une seconde fois chez vous. Comme vous, je reconnais
+que les chances d'être rencontrée seraient moins
+grandes qu'ici, mais ici j'ai une dernière ressource que
+je n'aurais pas chez vous; c'est d'avouer. Que M. de Solignac
+apprenne que nous nous sommes promenés dans
+cette allée, je ne nierai pas et j'aurai dans le hasard une
+explication que je n'aurais pas chez vous. Nous nous
+sommes rencontrés; le hasard a tout fait. Mais le hasard
+ne peut pas me faire monter vos cinq étages. J'allais chez
+vous pour vous; une femme peut-elle se résoudre à un
+pareil aveu: je ne supporterais pas cette honte. Au moins
+laissez-moi la liberté de choisir celle à laquelle je peux
+m'exposer.</p>
+
+<p>&mdash;Si on découvre ces promenades, nous ne nous verrons
+plus.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne nous verrions plus ici, mais nous nous
+verrions ailleurs, rien ne serait perdu. Pourquoi prendre
+toujours ainsi les choses par le plus mauvais côté et les
+pousser à l'extrême? Pourquoi ne pas espérer et s'en fier
+à la chance? C'est une fâcheuse disposition de votre caractère
+de vouloir que tout soit réglé méthodiquement
+dans votre vie; pour être tranquille et confiant, vous auriez
+besoin de savoir ce que vous ferez d'aujourd'hui en
+dix ans; si nous nous promènerons dans cette allée; si
+je vous aimerai.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je suis certain de vous aimer dans dix ans
+comme je vous aime aujourd'hui; s'il y a un changement
+dans mon amour, ce sera en plus et non en moins, car
+vous m'êtes de plus en plus chère, aujourd'hui plus que
+vous ne l'étiez hier, hier plus que vous ne l'étiez il y a
+un mois.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est certain du lendemain, vous excepté, mon
+ami? Laissez aller la vie, et prenons en riant les bonnes
+fortunes qu'elle nous envoie. L'imprévu n'a donc pas de
+charme pour vous?</p>
+
+<p>&mdash;L'incertitude m'épouvante.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprendrais cette peur de l'imprévu si vous
+ne me saviez pas disposée à profiter de toutes les occasions
+qu'il nous offre, et même à les faire naître;
+ce reproche, vous ne pouvez pas me l'adresser, n'est-ce
+pas? Si nous ne sommes pas toujours ensemble du matin
+au soir, ce n'est pas ma faute, et vous voyez vous-même
+comment je travaille à notre réunion.</p>
+
+<p>&mdash;A notre réunion en public, oui, mais dans l'intimité,
+dans le tête-à-tête....</p>
+
+<p>&mdash;Et que voulez-vous que je fasse?</p>
+
+<p>&mdash;Si vous vouliez.</p>
+
+<p>&mdash;Dites si je pouvais, ou plutôt ne dites rien, et ne
+revenons pas sur un sujet qui ne peut que nous peiner
+tous deux.</p>
+
+<p>Ce qu'elle appelait les bonnes fortunes de la vie, c'étaient
+nos rencontres fortuites, et la vérité est qu'elles se
+produisaient presque chaque jour et même plusieurs fois
+par jour.</p>
+
+<p>Partout où se réunissaient trois personnes à la mode,
+il était certain qu'elle ferait la quatrième: aux expositions
+de peinture, aux sermons de charité, aux courses,
+aux premières représentations.</p>
+
+<p>J'aurais voulu ne voir là qu'un empressement à chercher
+les occasions d'être ensemble; par malheur, si bien
+disposé que je fusse à croire tout ce qui pouvait caresser
+mon amour, je ne pouvais me faire cette illusion.</p>
+
+<p>En se montrant ainsi partout, Clotilde obéit un peu à
+son goût pour le plaisir, un peu aussi au désir de me
+rencontrer, mais surtout elle se conforme aux intentions
+de son mari qui veut qu'elle soit à la mode. Ce n'est pas
+pour lui qu'il a épousé une femme jeune et belle, c'est
+pour le monde; de même que c'est pour le monde qu'il
+a de beaux chevaux et qu'il tâche d'avoir une bonne
+table. Il faut qu'on parle de lui, et tout ce qui peut augmenter
+sa notoriété et, en fin de compte, servir ses affaires,
+lui est bon. Que ce genre de vie expose sa femme à
+de certains dangers, il n'en a souci; son ambition n'est
+pas qu'on écrive sur sa tombe: «Il fut bon père et bon
+époux.» S'il a jamais eu le sens de la famille, il y a longtemps
+qu'il l'a perdu. A son âge, il est pressé de jouir,
+et les jouissances qu'il demande, ne sont point celles qui
+font le bonheur du commun des mortels.</p>
+
+<p>Quand je rencontre Clotilde au théâtre ou aux courses,
+nous avons là aussi, bien entendu, un langage muet pour
+nous entendre.</p>
+
+<p>Si elle porte la main gauche à sa joue en me regardant,
+je peux m'approcher; si, au contraire, elle ne me
+fait aucun signe, je dois rester éloigné d'elle; enfin, si,
+pendant ma visite, elle arrange ses cheveux de la main
+droite, je dois aussitôt la quitter.</p>
+
+<p>C'est là une de mes grandes souffrances, la plus poignante,
+la plus exaspérante peut-être. Dans sa position,
+jeune, charmante, mariée à un vieillard qui ne montre
+aucune jalousie et laisse toute liberté à sa femme, elle
+doit être entourée et courtisée. Elle l'est en effet. Tous
+les hommes de son monde s'empressent autour d'elle,
+et même beaucoup d'autres, qui, s'ils n'étaient attirés
+par sa séduction, n'auraient jamais salué M. de Solignac
+et qui pour obtenir un sourire de la femme se font les
+flatteurs du mari.</p>
+
+<p>C'est au milieu de cette cour que bien souvent je suis
+obligé de la quitter. On la presse, on la complimente, on
+fait la roue devant elle, j'enrage dans le coin où je me
+suis retiré; elle porte la main droite à ses cheveux, je me
+lève, je la salue et je pars.</p>
+
+<p>Je ne dis pas un mot, mais je m'éloigne la colère dans
+le coeur, furieux contre elle, qui sourit à ces hommages,
+furieux contre ce mari qui les supporte, furieux contre
+ces hommes jeunes ou vieux, beaux ou laids, intelligents
+ou bêtes, qui la souillent de leurs désirs.</p>
+
+<p>Redescendu à ma place, je braque ma lorgnette sur la
+scène, mais mes yeux, au lieu de regarder dans les tubes
+noircis, regardent du côté de sa loge. Je la vois rire et
+plaisanter; je la vois écouter ceux qui lui parlent; je la
+vois serrer les mains qui se tendent vers les siennes;
+puis, quand la toile est levée, je suis avec angoisse la
+direction de la lorgnette; qui cherche-t-elle dans la salle?
+Qui occupe sa pensée, son souvenir ou son caprice?</p>
+
+<p>Le spectacle fini, je cours me placer dans l'escalier ou
+dans le vestibule, sur son passage; je la vois passer emmitouflée
+dans sa pelisse, souriant à tous ceux qui la
+saluent; elle me fait une inclination de tête, un signe à
+peine perceptible, et c'est fini.</p>
+
+<p>Je n'ai plus qu'à rentrer, à regarder la fenêtre de sa
+chambre et à me coucher bien vite pour me lever le lendemain
+à cinq heures dispos au travail.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>LII</h3>
+
+
+<p>Et qui vous force à supporter cette vie? me diraient les
+gens raisonnables, si je les prenais pour confidents de
+ma folie. Vous n'êtes point heureux, allez-vous-en. Vous
+avez à vous plaindre de celle que vous aimez, ne l'aimez
+plus; et s'il vous faut absolument un amour au coeur,
+aimez-en une autre.</p>
+
+<p>Je reconnais volontiers que ce conseil est sage, et probablement
+c'est celui que je donnerais à l'ami qui me
+conterait des peines semblables aux miennes.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez fort, raidissez-vous, n'abdiquez pas votre
+volonté et votre dignité d'homme. Il n'y a que le premier
+effort qui soit douloureux. C'est une dent à arracher,
+rien de plus; l'os de la mâchoire cassé, la dent vient
+facilement, et l'on est heureux d'en être débarrassé. Un
+peu de poigne.</p>
+
+<p>Voilà bien le malheur; on se fait arracher les dents
+dont on souffre: on ne se les arrache pas soi-même. Le
+dentiste qui déploie une belle solidité de poigne sur
+votre mâchoire serait beaucoup moins ferme sur la
+sienne propre; au premier craquement, il lâcherait la
+clef de Garangeot.</p>
+
+<p>C'est ce qui m'est arrivé chaque fois que j'ai voulu
+m'arracher mon amour; j'étais bien décidé; je saisissais
+solidement la clef, j'appliquais le crochet; mais au moment
+où il s'agissait de faire opérer le mouvement de
+bascule, la douleur était plus forte que la volonté et je
+n'allais pas jusqu'au bout.</p>
+
+<p>Ce ne sont pas les encouragements qui m'ont manqué
+pourtant; car, bien que je n'aie pas parlé de mon amour
+et n'aie point pris mes camarades pour confidents, ceux-ci
+se sont bien vite aperçus des changements qui se faisaient
+dans ma vie, tout d'abord si régulière et si calme.</p>
+
+<p>Le jour même de la visite de Clotilde, ils m'ont raillé
+pendant le dîner sur ce qu'ils ont appelé en riant mon
+dévergondage.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez qu'il est arrivé aujourd'hui un fait très-grave;
+une femme a passé sur notre palier, et comme
+elle n'est pas venue chez moi....</p>
+
+<p>&mdash;Ni chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est allée chez Saint-Nérée; j'ai entendu le frou-frou
+de sa robe à son arrivée et à son départ.</p>
+
+<p>&mdash;C'était peut-être la grand'mère de notre ami.</p>
+
+<p>&mdash;Ou sa soeur.</p>
+
+<p>&mdash;Notre ami n'a ni grand'mère, ni soeur, mais il a un
+caractère sournois; il cachait son jeu. Officier de cavalerie,
+oeil sentimental, oreilles rouges et pas de maîtresse,
+c'était invraisemblable. Pendant plusieurs mois,
+il a pu nous tromper. Mais maintenant, nous savons la
+vérité; cet artiste vertueux s'enfermait pour travailler.</p>
+
+<p>Comme je ne répondis rien à ces plaisanteries, elles
+n'allèrent pas plus loin ce jour-là; mais elles recommencèrent
+bientôt. Puis, quand on m'entendit rentrer à une
+heure presque toutes les nuits et me mettre au travail
+dès cinq heures; quand on me vit exagérer les économies
+de mon dîner déjà si maigre, les plaisanteries se
+changèrent en avertissements discrets, et l'on me reprocha
+doucement de trop travailler.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y résisterez pas, me dit-on, l'homme qui
+travaille de l'esprit a besoin de plus de sommeil que
+celui qui ne travaille que des jambes: il faut que la tête
+se repose en proportion de l'effort qu'elle a fait. Travaillez
+moins le matin, ou plutôt amusez-vous moins le
+soir.</p>
+
+<p>Le conseil était bon, mais je ne pouvais le suivre. Si je
+rentrais tard, c'était pour rester avec Clotilde, et si je me
+levais tôt, c'était pour faire un plus grand nombre de
+dessins. Les fauteuils d'orchestre coûtent cher; les gants
+blancs ne durent pas longtemps, et chaque mois mes
+dépenses, si économe que je fusse, excédaient mes recettes.</p>
+
+<p>Mes amis, voyant qu'ils n'obtenaient rien de moi, s'y
+prirent d'une autre manière. Nous étions en été, et depuis
+assez longtemps mes camarades parlaient d'aller faire
+des études en province. La veille de leur départ, je vis
+entrer dans mon atelier, à sept heures du matin, Gabriel
+Lindet, celui d'entre eux qui m'avait toujours témoigné
+le plus de sympathie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que nous partons demain, me dit-il, je
+viens au nom de nos camarades vous proposer de partir
+avec nous. Au lieu de rester à vous ennuyer ici tout seul,
+vous travaillerez avec nous, et cela ne vous sera peut-être
+pas inutile.</p>
+
+<p>Je me rejetai sur mes travaux qui me retenaient à
+Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous demande pas de confidences, dit-il, et je
+vous assure que je n'en veux pas provoquer, pas plus
+que je ne veux être indiscret. Cependant, laissez-moi
+vous dire que vous avez tort de repousser ma proposition.
+Vous souffrez, et d'un autre côté, vous travaillez beaucoup
+trop; vous vous userez dans cette double peine.
+Venez avec nous; nous vous distrairons.</p>
+
+<p>Puis il ajouta tout ce qu'il pouvait dire pour me décider,
+mais naturellement ses efforts furent inutiles, je
+ne quittai point Paris, et n'ayant plus personne autour
+de moi pour me distraire, je m'enfonçai plus profondément
+dans ma passion et m'y enfermai étroitement.</p>
+
+<p>Je ne veux pas dire qu'il n'est pas possible de vivre
+pleinement heureux auprès d'une jeune fille qu'on aime
+et de se contenter des joies immatérielles d'un amour
+pur. Je ne veux même pas dire qu'il n'y ait pas des
+femmes capables d'inspirer et de contenir un amour de
+ce genre.</p>
+
+<p>Seulement le malheur de ma position, c'est que Clotilde
+n'est plus cette jeune fille et qu'elle n'est pas cette
+femme. Dans sa beauté vigoureuse, dans son regard ardent,
+dans ses mouvements ondoyants, dans toute sa
+personne enfin, il y a une voix qui parle une autre langue
+que celle de l'âme. Malgré qu'on veuille et qu'on fasse,
+on ne peut pas rester près d'elle sans être entraîné dans
+un tourbillon d'idées où ce n'est pas l'esprit qui commande
+en maître.</p>
+
+<p>Quand j'ai passé une heure dans sa loge, quand son
+pied s'est posé sur le mien, quand sa main a cherché et
+serré la mienne dans une furtive caresse, quand, sous
+prétexte de me dire un mot à l'oreille, ses lèvres ont
+effleuré ma joue, je ne suis point dans des dispositions à
+m'agenouiller devant elle et à l'adorer de loin respectueusement.</p>
+
+<p>Quand, dans une visite chez elle, j'ai eu le bonheur de
+la trouver seule; quand je l'ai tenue serrée dans une
+longue étreinte, mes yeux sur ses yeux, son souffle mêlé
+au mien; quand de sa voix vibrante, en me regardant
+jusqu'au plus profond du coeur, elle m'a dit ce mot
+qu'elle me répète souvent: «Suis-je votre femme, Guillaume,
+est-ce comme votre femme que vous m'aimez et
+m'estimez?» quand, pendant ces visites qui se prolongent
+longtemps, chaque mot a été un mot d'amour,
+chaque regard une caresse, chaque sourire une promesse;
+quand, pendant de longs silences, la main dans
+la main, les yeux dans les yeux, nous sommes restés frémissants,
+enivrés, liés puissamment l'un à l'autre par ce
+courant magnétique que la chair dégage et transmet, je
+ne peux pas rentrer calme chez moi, et me mettre tranquillement
+au travail en me disant que Clotilde est un
+ange.</p>
+
+<p>Femme au contraire; femme ou démon: c'est la femme
+que j'aime; c'est le démon qui allume la fièvre dans mes
+veines, que j'adore et que je désire ardemment. Je ne
+suis ni un vieillard ni un saint; j'ai trente ans, et, comme
+dit Lindet, je suis un officier de cavalerie.</p>
+
+<p>Malgré tout, les choses eussent pu durer longtemps
+ainsi, sans un incident qui tout d'abord semblait devoir
+désespérer mon amour et qui au contraire fit son bonheur.</p>
+
+<p>L'été arrivé, M. de Solignac avait trouvé qu'il ne pouvait
+pas rester à Paris. Ce n'était pas qu'il eût des goûts
+bucoliques qui l'obligeassent à aller respirer l'air pur des
+champs. Ce n'était pas non plus que Clotilde aimât beaucoup
+la campagne, car, ainsi que presque toutes les
+femmes qui ont été menacées de vivre à la campagne,
+elle adorait Paris. Mais les lois du monde commandaient,
+et il était inconvenant de rester à Paris quand les gens
+marquants étaient dans leurs terres.</p>
+
+<p>N'ayant ni terre ni château héréditaire, M. de Solignac
+avait loué une maison sur le coteau qui s'étend entre
+Andilly et Montmorency, et il avait fait aux convenances
+le sacrifice de s'établir pour trois mois, dans cette maison,
+une des plus charmantes de ce charmant pays.</p>
+
+<p>Trois mois! En apprenant cette nouvelle, j'avais été
+désolé. Comment vivre pendant trois mois sans voir
+Clotilde chaque matin! Comment rompre mes habitudes
+de chaque jour! Mon miroir muet pendant trois mois,
+c'était impossible!</p>
+
+<p>Pour m'adoucir cette désolation, Clotilde m'avait fait
+inviter à dîner tous les mercredis à Andilly; et comme je
+n'étais plus au temps où certains scrupules m'arrêtaient,
+j'avais accepté avec bonheur.</p>
+
+<p>Le troisième mercredi qui suivit cette installation à la
+campagne, je vis venir Clotilde au-devant de moi quand
+j'entrai dans le jardin. Elle était souriante, et il y avait
+dans son regard quelque chose de gai qui me frappa.</p>
+
+<p>&mdash;Une bonne nouvelle, dit-elle en me tendant la main,
+nous sommes libres, nous sommes seuls. M. de Solignac
+est parti hier à l'improviste pour Londres. Je devais vous
+en prévenir; <i>j'aurai</i> oublié. Nous avons deux heures
+avant le dîner: que veux-tu en faire? Tu es maître, commande.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord je veux ton bras.</p>
+
+<p>Elle se serra contre moi.</p>
+
+<p>&mdash;Comme cela?</p>
+
+<p>&mdash;Tes yeux.</p>
+
+<p>Elle pencha sa tête en arrière et me regarda longuement.</p>
+
+<p>&mdash;Comme cela?</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, allons droit devant nous.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais prévu ton désir, j'ai la clef du bois.</p>
+
+<p>Et par la porte qui ouvre sur la forêt, nous sortîmes.
+Ce que fut cette promenade en plein bois, seuls, libres,
+serrés l'un contre l'autre, parlant sans retenir notre voix,
+nous regardant sans souci des importuns ou des jaloux,&mdash;un
+émerveillement, un rêve. Comme le soleil était radieux;
+comme l'ombre était fraîche; comme la musique
+de la brise dans le feuillage des trembles était douce, se
+mêlant aux chants des fauvettes qui voletaient çà et là
+sous les taillis!</p>
+
+<p>Ces deux heures passèrent comme un éclair, et Clotilde,
+qui n'avait pas perdu au même degré que moi le
+sentiment de la vie ordinaire, me ramena à la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Et dîner! dit-elle. Comme je <i>devais</i> être seule, je
+n'ai pas pu ordonner le menu que j'aurais voulu. Cependant,
+tout en commandant un dîner pour moi, je crois
+que je suis arrivée à le faire faire au goût de mon ami.
+Nous allons voir si j'ai réussi.</p>
+
+<p>Le couvert était mis sous une véranda qui prolonge la
+salle à manger jusque dans le jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Suis-je madame de Saint-Nérée? me dit-elle à voix
+basse en nous asseyant.</p>
+
+<p>Et pendant tout le temps que dura le dîner, elle prit
+plaisir à jouer ce rôle; et ce qu'il y eut de particulier, c'est
+que, par des nuances pleines de finesse, elle sut très-bien
+préciser cette situation: elle ne fut pas madame de Solignac,
+elle fut madame de Saint-Nérée: j'étais son mari,
+elle n'en avait jamais eu d'autre. Et il y a de braves gens
+qui reprochent la tromperie aux femmes!</p>
+
+<p>La soirée comme la journée s'écoula avec une rapidité
+terrible, et, à mesure que l'heure marcha, la tristesse
+m'envahit.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ce regard chagrin? me dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Il va falloir partir. Ah! Clotilde, si vous vouliez.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il donc que vous attristiez cette journée de
+bonheur, et voulez-vous me faire repentir de ma confiance
+en vous?</p>
+
+<p>A dix heures, on vint me prévenir que la voiture
+m'attendait pour me conduire à la station d'Ermont. Je
+partis.</p>
+
+<p>Mais à Ermont, au lieu de m'embarquer dans le chemin
+de fer, je revins rapidement à Andilly et j'entrai
+dans le jardin par le saut de loup que j'escaladai. Doucement
+et à pas étouffés je me dirigeai vers la maison. Une
+lampe brillait dans la chambre de Clotilde qui ouvrait sur
+le jardin par une porte-fenêtre.</p>
+
+<p>Je m'approchai avec les précautions d'un voleur. Assise
+dans l'ouverture de la porte, Clotilde respirait la
+fraîcheur du soir: la nuit était admirable, douce et
+sereine, l'air était chargé du parfum des roses et des
+héliotropes.</p>
+
+<p>Je restai longtemps à la contempler; puis, irrésistiblement
+attiré, je sortis de la charmille où je m'étais tenu
+caché.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, Pierre? dit-elle.</p>
+
+<p>D'un bond, je fus près d'elle et la pris dans mon
+bras, tandis que, de l'autre main, j'éteignais la lampe.</p>
+
+<p>Malgré mon étreinte, elle put se dégager et elle me
+supplia de m'éloigner. Elle se jeta à mes genoux, et tout
+ce qu'une femme peut dire, elle le trouva: prières,
+menaces, caresses. La lutte fut longue; mais comme toujours,
+elle triompha.</p>
+
+<p>Je fis quelques pas pour m'éloigner.</p>
+
+<p>&mdash;Tu pars, me dit-elle, c'est vrai n'est-ce pas? tu
+m'épargnes; tu pars; eh bien! reste.</p>
+
+<p>Et elle se jeta dans mes bras.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>LIII</h3>
+
+
+<p>Depuis longtemps ma vie flottait sur le fleuve aux eaux
+troubles qui la porte, et longtemps encore sans doute il
+m'eût entraîné dans son courant, si tout à coup je ne
+m'étais brusquement trouvé arrêté et forcé de revenir en
+arrière, au moins par la pensée, en mesurant le chemin
+parcouru.</p>
+
+<p>Le gouvernement impérial, après avoir fait la guerre
+de Crimée pour réhabiliter l'armée et noyer dans la
+gloire militaire les souvenirs de Décembre, avait entrepris
+la guerre d'Italie.</p>
+
+<p>Le hasard m'avait fait traverser la rue de Rivoli au
+moment où l'empereur, sortant des Tuileries, se dirigeait
+vers la gare de Lyon pour aller prendre le commandement
+des troupes. J'avais accompagné son cortège et
+j'avais vu l'enthousiasme de la foule.</p>
+
+<p>Assis dans une calèche découverte, ayant l'impératrice
+près de lui, il avait été acclamé sur tout son passage. En
+petite tenue de général de division, il saluait le peuple,
+et jamais souverain, je crois, n'a recueilli plus d'applaudissements.
+Les maisons étaient pavoisées de drapeaux
+français et de drapeaux sardes, et tous les coeurs paraissaient
+unis dans une même pensée d'espérance et de
+confiance: l'armée de la France allait affranchir un
+peuple.</p>
+
+<p>La rue Saint-Antoine, la place de la Bastille que j'avais
+vues pendant les journées de Décembre mornes et ensanglantées,
+étaient encombrées d'une population enthousiaste
+qui battait des mains et qui, du balcon, des
+fenêtres, du haut des toits, acclamait de ses cris et de ses
+saluts celui qui, quelques années auparavant, l'avait fait
+mitrailler.</p>
+
+<p>Comme ces souvenirs de Décembre étaient loin! Qui
+se les rappelait en cette belle soirée de mai, si ce n'est
+Napoléon lui-même peut-être, et aussi sans doute quelques-uns
+de ceux qui avaient été écrasés par le coup
+d'État et rejetés en dehors de la vie de leur pays?</p>
+
+<p>J'avais suivi les incidents de cette guerre avec un poignant
+intérêt, non-seulement comme un Français qui
+pense à sa patrie, mais encore comme un soldat qui est
+de coeur avec son ancien régiment: les sabres brillaient
+au soleil, on sonnait la charge, la poudre parlait, et moi,
+dans mon atelier, courbé sur mon papier blanc, je maniais
+le crayon.</p>
+
+<p>J'avoue que plus d'une fois, pendant cette campagne,
+en lisant les bulletins de Palestro, de Turbigo, de Magenta,
+de Melegnano, j'eus des moments cruels de doute.
+Plus d'une fois le journal m'échappa des mains et je restai
+pendant de longues heures plongé dans des réflexions
+douloureuses.</p>
+
+<p>Qui avait eu raison? Mes camarades qui étaient restés à
+l'armée, ou moi qui l'avais quittée? Ils se battaient pour la
+liberté d'une nation, ils étaient à la gloire, et moi j'interrogeais
+ma conscience, ne sachant même pas où était le
+bien et où était le mal. La France avait absous l'homme
+du coup d'État; la France s'était-elle trompée dans son
+indulgence, ou bien ceux qui persistaient dans leur haine
+et dans leur rancune ne se trompaient-ils pas?</p>
+
+<p>La paix de Villafranca vint dissiper ces inquiétudes
+qui, pendant deux mois, m'avaient oppressé, et me rendre
+moins amers mes regrets de n'avoir point pris part à
+cette campagne. Cette guerre, qui m'avait paru entreprise
+pour une noble cause, n'avait été, en réalité, qu'une
+nouvelle aventure au milieu de toutes celles qui avaient
+déjà été poursuivies. Ne pouvant vivre d'une vie qui lui
+fût propre, l'Empire avait été obligé d'agir; et il s'était
+laissé embarquer sur le principe des nationalités sans
+trop savoir où cela le conduirait.</p>
+
+<p>Il lui fallait agir, il lui fallait faire quelque chose sous
+peine de mourir; il avait fait la guerre en parant son
+ambition personnelle d'un principe qu'il était incapable
+de comprendre et d'appliquer. Puis, lorsqu'il avait eu
+assez de gloire pour redorer son prestige, il s'était subitement
+arrêté sans souci de ses engagements ou de son
+principe. Il avait gagné deux grandes batailles, de plus
+il avait acquis Nice et la Savoie, que lui importait le
+reste? Il y avait danger à aller plus loin, mieux valait revenir
+en arrière. Il n'y a que les idées qui nous entraînent
+aux extrêmes, les intérêts savent raisonner et ne
+faire que le strict nécessaire; l'idée avait été le prétexte
+dans cette guerre, l'intérêt dynastique la réalité.</p>
+
+<p>Je voulus cependant assister à la rentrée triomphale
+des troupes dans Paris, car, si désillusionné que je fusse
+par cette paix malheureuse, je n'en étais pas moins fier
+de l'armée: ce n'était pas l'armée qui avait fait cette
+politique tortueuse, et ce n'était pas elle qui avait demandé
+à s'arrêter avant d'avoir atteint l'Adriatique.</p>
+
+<p>Dans les dispositions morales où je me trouvais, j'aurais
+aimé à assister seul à cette entrée des troupes victorieuses,
+mais celle qui est maîtresse de ma vie et de ma
+volonté en disposa autrement.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense que vous voudrez voir le défilé des troupes,
+me dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Cela sera bien difficile pour ceux qui n'ont pas un
+appartement sur les boulevards.</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous pas une place réservée dans les tribunes
+du monde officiel?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais il ne me convient pas de l'occuper; j'ai
+retenu une fenêtre sur le boulevard, à un premier étage,
+et j'ai pensé qu'il vous serait agréable de m'accompagner.</p>
+
+<p>Nous n'étions plus au temps où je ne pouvais que difficilement
+l'approcher; maintenant, le monde parisien
+est habitué à me voir presque partout à ses côtés, cela
+est admis. Je ne sais au juste ce qu'on en pense, car on
+n'a jamais osé m'en parler, mais enfin personne ne s'en
+étonne plus. Je dus accepter, et, une heure avant le
+défilé des troupes, nous allâmes occuper le balcon que
+Clotilde avait retenu.</p>
+
+<p>D'instinct je déteste tout ce qui est théâtre et mise en
+scène. Cependant, quand je vis s'avancer les blessés
+traînant la jambe, le bras en écharpe, la tête bandée,
+j'oubliai les mâts vénitiens, les oriflammes, les arcs de
+triomphe en toile peinte, les larmes me montèrent aux
+yeux, et, comme tout le monde, je battis des mains.</p>
+
+<p>Pendant mes dix années passées dans l'armée je m'étais
+naturellement trouvé en relation avec bien des officiers;
+mes chefs, mes camarades, mes amis. J'en vis un
+grand nombre défiler devant moi et mes souvenirs de
+jeunesse allèrent les chercher et les reconnaître en tête
+ou dans les rangs de leurs soldats. Les uns étaient devenus
+généraux ou colonels et j'étais heureux de leurs succès;
+les autres étaient restés dans des grades inférieurs
+et je me demandais les raisons de cette injustice ou de
+cet oubli.</p>
+
+<p>Les drapeaux passaient noircis par la poudre et déchiquetés
+par les balles, les musiques jouaient, les tambours-majors
+jetaient leur canne en l'air, et au milieu
+des applaudissements et des cris d'orgueil de la foule,
+les régiments se succédaient régulièrement, les uns en
+grand uniforme comme pour la parade, les autres en
+tenue de campagne, portant dans leurs tuniques trouées
+et leurs képis poussiéreux les traces glorieuses de la fatigue
+et de la bataille.</p>
+
+<p>Tout à coup, une commotion me frappa au coeur: au
+milieu des éclairs des sabres, au loin, j'avais vu paraître
+un régiment dont l'uniforme m'était bien connu,&mdash;le
+mien.</p>
+
+<p>Clotilde posa sa main sur mon bras.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous là-bas? dit-elle. Cet uniforme vous
+parle-t-il au coeur? C'était celui que vous portiez quand
+nous nous sommes rencontrés.</p>
+
+<p>Pour la première fois, je restai insensible à ce souvenir
+d'amour; d'autres souvenirs m'étreignaient, m'étouffaient.</p>
+
+<p>Mes amis, mes camarades, mes soldats. Ils s'avançaient,
+et les uns après les autres je les retrouvais. Quelques-uns
+manquaient. Où étaient-ils? qu'étaient-ils
+devenus? Mazurier est lieutenant-colonel. Comment
+a-t-il pu arriver à ce grade? Danglas n'est encore que
+capitaine et il n'est même pas décoré. Comme les
+hommes ont bonne tenue! C'est le meilleur régiment de
+l'armée.</p>
+
+<p>Ils passent, ils sont passés.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'êtes-vous pas à leur tête? me dit Clotilde;
+vous seriez leur colonel.</p>
+
+<p>Oui, pourquoi ne suis-je pas avec eux? Ce mot jeté au
+milieu du tourbillon de mes souvenirs m'écrasa. Je
+quittai le balcon et j'allai m'asseoir dans un coin de la
+chambre; que m'importait ce défilé maintenant, je n'étais
+plus dans le présent, j'étais dans le passé, j'étais avec
+ceux au milieu desquels ma jeunesse s'était écoulée.
+L'antiquité a fait une fable de la robe de Nessus, l'uniforme
+s'attache à la peau comme cette robe légendaire,
+et quoi qu'on fasse on ne peut pas l'arracher.</p>
+
+<p>Je voulus les revoir, et, au lieu de rester à dîner chez
+Clotilde, comme je le devais, je m'en allai à Vincennes.</p>
+
+<p>Les troupes rentraient dans leur camp qui occupait le
+grand espace dénudé compris entre le château et le fort
+de Gravelle.</p>
+
+<p>Beaucoup de jeunes officiers et de jeunes soldats regardèrent
+avec indifférence ou dédain ce pékin qui venait
+rôder autour de leur campement; mais les vieux
+voulurent bien me reconnaître et me faire fête.</p>
+
+<p>Ce fut le trompette Zigang qui, le premier, me reconnut:
+je m'étais arrêté devant lui; il me regarda d'un air
+goguenard en me lançant au nez quelques bouffées de
+tabac, puis ses yeux s'agrandirent, sa bouche s'ouvrit,
+son visage s'épanouit; vivement, il retira sa pipe de ses
+lèvres, et, portant la main à son képi:</p>
+
+<p>&mdash;Holà, c'est le <i>gabidaine</i>.</p>
+
+<p>Que de choses s'étaient passées depuis que j'avais
+quitté le régiment! Que de questions! Que de récits!</p>
+
+<p>La soirée s'écoula vite; puis après la soirée, une bonne
+partie de la nuit. On ne voulut pas me laisser rentrer
+à Paris, et je couchai sous la tente roulé dans une pelisse
+qu'on me prêta.</p>
+
+<p>En sentant le drap d'uniforme sous ma joue, la tête
+pleine de récits et de souvenirs, le coeur ému, je rêvai
+que j'étais soldat et que je devais dormir d'un sommeil
+léger pour être prêt à partir le lendemain matin en expédition.</p>
+
+<p>Le froid de l'aube me réveilla, car j'avais perdu l'habitude
+de coucher en plein air; mais mon rêve se continua.</p>
+
+<p>Pourquoi ce rêve ne serait-il pas la réalité? Ils allaient
+partir, pourquoi ne pas les suivre et retourner en Afrique?
+Pourquoi ne pas redevenir soldat?</p>
+
+<p>C'était au régiment qu'était le calme moral, la tranquillité
+de l'esprit, la vie que j'aimais.</p>
+
+<p>Qu'étais-je à Paris? L'amant d'une femme qui m'avait
+trahi, rien de plus. Que serais-je demain? Ce que j'avais
+été hier, son amant, rien de plus.</p>
+
+<p>J'avais quitté l'armée pour obéir à ma conscience.
+Mais depuis, dans combien de luttes cette conscience,
+fière autrefois, lâche maintenant, avait-elle succombé,
+entraînée par les faiblesses de la passion!</p>
+
+<p>Et les unes après les autres toutes ces faiblesses me
+revinrent. Chaque fois, j'avais voulu résister et toujours
+j'avais succombé.</p>
+
+<p>Sacrifie ton honneur au mien avait été le mot que
+chaque jour <i>elle</i> m'avait répété.</p>
+
+<p>Quel rôle que le mien dans le monde parisien où je
+n'étais plus «Guillaume de Saint-Nérée,» mais seulement
+«l'amant de madame de Solignac.»</p>
+
+<p>Mais la clarté du soleil levant dissipa les ombres de la
+rêverie; je quittai mes amis pour rentrer à Paris.</p>
+
+<p>J'avais rêvé. Avec le jour ma vie reprenait son cours.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LIV</h3>
+
+
+<p>Il y a six jours, Clotilde, en descendant dans son
+jardin, me fit le signal qui me disait que je devais
+l'aller voir immédiatement. Puis, au lieu de se promener
+quelques instants, comme à l'ordinaire, elle
+rentra vivement dans la maison.</p>
+
+<p>Elle paraissait troublée et marchait avec une excitation
+que je ne lui avais jamais vue.</p>
+
+<p>Que signifiait ce trouble? Pourquoi ce signal pressé?</p>
+
+<p>Je l'avais quittée la veille à onze heures du soir, et
+notre soirée s'était passée comme de coutume, sans
+que rien fit prévoir qu'il devait arriver quelque chose
+d'extraordinaire.</p>
+
+<p>Et cependant ce quelque chose s'était assurément produit.</p>
+
+<p>Quoi?</p>
+
+<p>Nous ne sommes plus au temps où nous nous inquiétions
+d'un rien; l'habitude nous a rendus indifférents au
+danger. D'ailleurs, quel danger pouvait nous menacer?
+D'où pouvait-il venir, de qui?</p>
+
+<p>Je ne restai point sous le coup de ces questions et je
+courus chez Clotilde.</p>
+
+<p>L'hôtel, où régnait habituellement un ordre rigoureux,
+où chaque chose comme chaque personne était strictement
+à sa place, me parut bouleversé. Il n'y avait point
+de valet dans le vestibule, et au timbre du concierge
+m'annonçant, personne n'avait répondu.</p>
+
+<p>Le timbre sonna une seconde fois, et ce fut Clotilde
+elle-même qui parut dans le salon où j'étais entré.</p>
+
+<p>&mdash;Que se passe-t-il donc?</p>
+
+<p>&mdash;M. de Solignac a été rapporté hier soir dans un
+état très-grave.</p>
+
+<p>&mdash;Hier soir?</p>
+
+<p>&mdash;Aussitôt après votre départ, on est venu me prévenir
+que M. de Solignac était dans une voiture de place
+à moitié évanoui. Je l'ai fait porter dans sa chambre et
+j'ai envoyé chercher le docteur Horton.</p>
+
+<p>Je dois avouer que je respirai. Ce danger n'était pas
+celui que je craignais, si véritablement je le craignais.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a dit Horton?</p>
+
+<p>&mdash;Hier soir, il n'a rien dit, si ce n'est que l'état était
+fort grave. Cependant M. de Solignac a bientôt repris
+sa pleine connaissance. Ce matin, M. Horton, qui vient
+de partir, a été plus précis. M. de Solignac avait été
+frappé par une congestion au cerveau, ce qui avait
+amené son évanouissement.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce une attaque d'apoplexie?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais; Horton n'en a point parlé. Il regarde
+cette congestion comme une menace sérieuse....</p>
+
+<p>Elle s'arrêta. Je la regardai pour lire dans ses yeux
+le mot qu'elle n'avait pas prononcé, mais elle tenait ses
+paupières baissées et je ne pus pas deviner sa pensée.
+Comme elle ne continuait pas, je n'eus pas la patience
+d'attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Ce danger est-il imminent? dis-je à voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Il pourrait le devenir, m'a dit Horton, si M. de
+Solignac ne reste pas dans un calme absolu et surtout
+s'il a conscience de son état et du danger qui le menace;
+une émotion vive peut le tuer.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui lui donnera cette émotion? vous pouvez,
+il me semble, faire ce calme autour de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, oui, et je le ferai assurément; mais le trouble
+peut venir du dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes maîtresse chez vous, vous pouvez fermer
+votre porte.</p>
+
+<p>&mdash;Pas devant tout le monde. Ainsi vous savez qu'il
+est d'usage que l'empereur vienne dire adieu à ses amis
+mourants. Je ne pourrai pas fermer ma porte, comme
+vous m'en donnez le conseil, si l'empereur se présente.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a qu'à lui écrire quelle est la situation de
+M. de Solignac, et il ne viendra pas hâter sa mort par
+une visite imprudente. Il me semble, d'ailleurs, qu'il
+ne doit pas plus aimer à faire ces visites qu'on n'aime
+à les recevoir.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pensé à écrire cette lettre, mais j'ai été retenue
+par un danger qui surgit d'un autre côté. Vous
+savez que M. de Solignac a entre les mains des papiers
+importants qui intéressent un grand nombre de
+personnages. Si on apprend aux Tuileries que M. de
+Solignac peut mourir, on voudra avoir ces papiers; si
+ce n'est pas l'empereur lui-même qui vient les chercher,
+ce sera quelqu'un qui parlera en son nom et que
+je ne pourrai pas repousser.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, la situation est difficile. Que comptez-vous
+faire?</p>
+
+<p>&mdash;Cacher la maladie de M. de Solignac. Si on ne sait
+pas qu'il est malade, on ne s'inquiétera pas de lui, on
+ne voudra pas le voir et il se rassurera. Déjà, depuis
+ce matin, il a demandé plusieurs fois le nom de ceux
+qui s'étaient présentés pour prendre des nouvelles de
+sa santé. Il m'a dit qu'il voulait qu'on écrivît régulièrement
+le nom des personnes qui se présenteraient.</p>
+
+<p>&mdash;Comment allez-vous faire alors, puisque précisément,
+par suite de vos précautions, on ne se présentera
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais faire dresser un livre de faux noms que je
+dicterai moi-même, car la situation est telle qu'il faut
+que personne ne sache la maladie de M. de Solignac,
+alors que lui-même croira que tout le monde en est informé.
+Comme le docteur Horton lui a interdit de recevoir,
+j'arriverai peut-être à le tromper. On dira aux
+gens d'affaires qui voudront le voir qu'il est indisposé.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si le secret est bien gardé par vous et vos
+gens, des indiscrétions peuvent être commises par les
+personnes chez lesquelles il a été frappé. Où a-t-il eu
+cette congestion?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois savoir chez qui, dit-elle avec embarras,
+mais je ne sais pas dans quelle maison et je ne peux
+pas le demander à M. de Solignac. Enfin je vais faire
+tout ce que je pourrai pour étouffer le bruit de cette
+maladie et je vous prie de n'en parler à personne.</p>
+
+<p>&mdash;Doutez-vous de moi? dis-je en la regardant en
+face.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon ami, puisque je m'ouvre à vous et vous
+explique les conséquences terribles qu'une indiscrétion
+pourrait amener. Vous voyez que je n'ai pas craint de mettre
+la vie de M. de Solignac entre vos mains. Songez
+qu'il y a cinq ou six jours à peine, dimanche précisément,
+parlant à table, il disait: «Pour moi, à
+moins d'être tué par hasard ou d'être frappé d'apoplexie,
+je suis certain d'apprendre ma mort au moins
+six ou huit heures à l'avance, car je recevrai une visite
+qui sera plus sûre que l'avertissement du médecin
+ou les consolations du curé.» Maintenant que nous nous
+sommes vus, laissez-moi retourner près de lui. Revenez
+dans la journée autant de fois que vous voudrez; je
+vais donner des ordres pour qu'on vous reçoive et me
+prévienne aussitôt.</p>
+
+<p>Elle tendit la main; je la gardai dans les miennes.</p>
+
+<p>Alors, la regardant longuement et l'obligeant pour
+ainsi dire à relever ses paupières qu'elle tenait obstinément
+baissées, et à fixer ses yeux sur les miens, je
+lui dis ce seul mot:</p>
+
+<p>&mdash;Clotilde!</p>
+
+<p>Mais elle détourna la tête, et retirant doucement sa
+main de dedans les miennes, elle sortit du salon sans
+se retourner.</p>
+
+<p>J'avais bien souvent pensé à la mort de M. de Solignac.
+Mais ce qui flotte indécis dans notre esprit ne
+ressemble en rien aux faits matériels de la réalité.</p>
+
+<p>M. de Solignac allait mourir. Quel résultat cette mort
+aurait-elle sur ma vie?</p>
+
+<p>Clotilde n'aimait pas son mari. De cela j'avais la
+certitude et la preuve. Elle avait fait un mariage d'argent
+ou plutôt de position, ce qu'on appelle dans le
+monde un mariage de raison. Pauvre, elle avait voulu la
+fortune, et elle l'avait prise où elle l'avait trouvée, sans
+s'inquiéter de la main qui la lui offrait. Le hasard avait
+servi son calcul. M. de Solignac, en dix années, avait
+conquis une fortune qu'on croyait considérable et qui
+lui avait créé une grande position dans la spéculation:
+il n'y avait pas d'affaire dans laquelle il n'eût mis les
+mains.</p>
+
+<p>Les prédictions de mon camarade Poirier s'étaient
+réalisées, et M. de Solignac était rapidement devenu une
+puissance financière avec qui on avait dû compter; en
+ces dernières années, ce n'étaient plus les aventuriers qui
+dînaient à sa table, des Partridge, des Torladès, mais
+les grands noms du monde des affaires. Et son habileté
+lui avait toujours permis de se retirer les mains
+pleines là où les autres restaient les mains vides.</p>
+
+<p>Quelle influence cette fortune exercerait-elle sur Clotilde?</p>
+
+<p>J'étais en train de tourner et de retourner cette question,
+en suivant la rue Moncey, pour rentrer chez moi,
+quand je me sentis saisir par le bras. Je levai les yeux
+sur celui qui m'arrêtait, c'était Treyve.</p>
+
+<p>&mdash;Vous sortez du chez M. de Solignac, me dit-il,
+comment se trouve-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;M. de Solignac, dis-je, surpris par cette interruption,
+mais il va bien.</p>
+
+<p>&mdash;Tout à fait bien; il ne se ressent donc pas de son
+attaque d'hier?</p>
+
+<p>&mdash;Comment son attaque? il n'a pas eu d'attaque.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous me dites que M. de Solignac n'a pas eu
+d'attaque hier, c'est que vous avez vos raisons pour
+cela, et je ne me permets pas de les deviner; seulement,
+quand je vous dis que M. de Solignac a eu une attaque
+hier soir, il ne faut pas me répondre non. Je n'avance
+jamais que ce dont je suis sûr, et je suis sûr de cette
+attaque; si vous ne la connaissez pas, apprenez-la de
+ma bouche et faites-en votre profit, si profit il peut y
+avoir pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous répète ce que je viens d'apprendre; on m'a
+dit que M. de Solignac, que je n'ai pas vu, était indisposé,
+voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon cher, la légère indisposition de M. de
+Solignac n'est rien moins qu'une bonne congestion au
+cerveau, qui a été causée hier soir, à onze heures, par
+un accès de colère. Vous voyez que je précise.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, et je commence à croire que vous êtes
+bien informé.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous commencez? mais vous êtes donc
+le doute incarné. Eh bien, je vais vous achever. Vous
+connaissez Lina Boireau, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai entendu parler.</p>
+
+<p>&mdash;Cela suffit; moi je la connais davantage, un peu,
+beaucoup, tendrement, en attendant que ce soit pas
+du tout. Lina a une nièce, mademoiselle Zulma, une
+adorable diablotine de quinze uns. Zulma connaît M. de
+Solignac qui, depuis un an, lui veut du bien, mais en
+même temps elle connaît un Arthur du nom de Polyte,
+qui lui veut du mal. La lutte du bon et du mauvais
+principe s'est précisée hier à l'occasion d'une lettre de
+cet aimable Polyte, qui est tombée entre les mains de
+M. de Solignac. En se voyant trompé pour un pâle
+voyou, car Polyte n'est, hélas! qu'un pâle voyou, M. de
+Solignac a eu un accès de colère terrible, et il a été
+frappé d'une congestion chez Zulma, rue Neuve-des-Mathurins.
+Frayeur de l'enfant qui perd la tête et s'adresse
+en désespoir de cause à sa tante. On emballe
+M. de Solignac dans un fiacre, car un illustre sénateur,
+un célèbre financier ne peut pas mourir chez mademoiselle
+Zulma, et on l'expédie chez lui. Madame de
+Solignac a dû le recevoir franco, ou le cocher est un
+voleur.</p>
+
+<p>J'étais tellement frappé de ce récit, que je restai sans
+répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Me croyez-vous, maintenant? Vous savez bien que
+M. de Solignac passe sans cesse d'une Zulma à une
+autre, et qu'il lui faut absolument des pommes vertes.</p>
+
+<p>Mon parti était pris.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, dis-je à Treyve, que vous ferez sagement
+de ne pas parler de cette congestion. Si on cache la maladie
+de M. de Solignac, c'est qu'on a intérêt à la cacher.
+Je peux même vous dire que cet intérêt est considérable.
+Voyez donc au plus vite mademoiselle Zulma et mademoiselle
+Lina, et obtenez, n'importe à quel prix, qu'elles
+ne parlent pas de l'accident d'hier. Il y va de la fortune
+de M. de Solignac, même de sa vie.</p>
+
+<p>Treyve leva les bras au ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, dit-il, qui viens de raconter l'histoire à
+Adrien Sebert; il va l'arranger pour la mettre dans son
+journal.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que M. Adrien Sebert?</p>
+
+<p>&mdash;Un chroniqueur du <i>Courrier de Paris</i>. Comme
+l'histoire était drôle, je la lui ai contée; elle sera ce
+soir dans son journal.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas qu'elle y soit. Où est M. Sebert?</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a quitté pour aller à son journal.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, donnez-moi votre carte, je vais l'aller
+trouver; pour vous, courez chez votre amie Lina et
+faites-lui comprendre qu'il ne faut pas dire un mot de
+ce qui s'est passé hier.</p>
+
+<p>&mdash;Ça faisait une si belle réclame à sa nièce. Enfin,
+je vous promets de faire le possible et même l'impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Notez que le secret n'a d'importance que tant
+que M. de Solignac est en vie; le jour de sa mort on
+pourra parler.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il ne meurt pas?</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>LV</h3>
+
+
+<p>S'il ne meurt pas.</p>
+
+<p>Ce fut le mot que je me répétai en allant aux bureaux
+du <i>Courrier de Paris</i>.</p>
+
+<p>S'il ne meurt pas, notre situation reste ce qu'elle a été
+depuis plusieurs années.</p>
+
+<p>S'il meurt au contraire, Clotilde est libre, et moi je
+suis affranchi de toutes les servitudes, de toutes les
+hontes que j'ai dû m'imposer depuis que je suis son ami.</p>
+
+<p>Car il y a cela de terrible dans ma position que pour le
+monde je suis «l'ami de la maison», aussi bien celui du
+mari que celui de la femme; et le monde n'a pas tort.
+Par ma conduite, par mon attitude tout au moins avec
+M. de Solignac, j'ai autorisé toutes les insinuations, toutes
+les accusations. Comment le monde, en me voyant sans
+cesse à ses côtés, en apprenant certains services que je
+lui rendais, ou, ce qui est plus grave encore, ceux que je
+me laissais rendre par lui; en trouvant nos noms mêlés
+dans mille circonstances où ils n'auraient pas dû l'être,
+comment le monde eût-il pu supposer que les apparences
+étaient mensongères et qu'en réalité, au fond du
+coeur, je n'avais pour cet homme que de la haine et du
+mépris?</p>
+
+<p>Quel poids sa mort m'enlèverait de dessus la conscience!
+plus d'hypocrisie, plus de bassesses, plus de lâchetés;
+Clotilde libre et moi plus libre qu'elle.</p>
+
+<p>Je ne serais pas sincère si je n'avouais pas que bien
+souvent j'avais pensé à cette mort. Plus d'une fois je
+m'étais écrié: «Je n'en serai donc jamais délivré!» Mais
+il était si solidement bâti, si vigoureux, si résistant, que
+cette mort ne m'était jamais apparue que dans un lointain
+brumeux. La réalité avait été plus vite que ma pensée.
+Maintenant il était mourant.</p>
+
+<p>Et pour qu'il mourût, pour que Clotilde fût libre, pour
+que je le fusse, je n'avais qu'un mot à dire ou plutôt à ne
+pas dire.</p>
+
+<p>J'étais arrivé devant les bureaux du <i>Courrier de Paris</i>,
+je m'arrêtai pour réfléchir un moment; mais les passants
+qui allaient et venaient sur le trottoir ne me permettaient
+pas d'être maître de ma pensée. Ou plutôt le trouble qui
+s'était fait en moi ne me permettait pas de peser froidement
+les idées qui s'agitaient confusément dans mon
+âme. J'attribuais mon agitation aux distractions extérieures
+quand, en réalité, c'était un bouleversement intérieur
+qui m'empêchait de me recueillir.</p>
+
+<p>J'allai sur le boulevard; là aussi il y avait foule; on me
+coudoyait, on me poussait; je me heurtais à des groupes
+que je ne voyais pas.</p>
+
+<p>Et cependant j'avais besoin de ressaisir ma volonté et
+ma raison; j'avais besoin de me recueillir.</p>
+
+<p>L'horloge d'un kiosque sur laquelle mes yeux s'arrêtèrent
+machinalement me dit qu'il était midi dix minutes;
+les journaux ne se publient qu'après la Bourse, j'avais du
+temps devant moi, je poussai jusqu'aux Tuileries.</p>
+
+<p>Tout se heurtait si confusément dans mon cerveau
+qu'une idée à peine formée était effacée par une nouvelle,
+il me fallait le calme pour descendre en moi, et avant de
+prendre une résolution savoir nettement ce que j'allais
+faire.</p>
+
+<p>Il pleuvait une petite pluie fine qui avait empêché les
+enfants et les promeneurs de sortir; le jardin était désert;
+je ne trouvai personne sous les marronniers, dont l'épais
+feuillage retenait la pluie.</p>
+
+<p>Je n'étais plus distrait, je n'étais plus troublé, et cependant
+je ne voyais pas plus clair en moi: j'étais dans un
+tourbillon, et mes pensées tournoyaient dans ma tête
+comme les feuilles sèches, alors que, saisies par un
+vent violent, elles tournoient dans un mouvement vertigineux.</p>
+
+<p>Il allait mourir, il devait mourir et je me jetais au devant
+de la mort pour l'empêcher de frapper son dernier
+coup.</p>
+
+<p>Telle était la situation; il fallait l'envisager avec calme
+et voir quelle conduite elle devait m'inspirer.</p>
+
+<p>Malheureusement ce calme, je ne pouvais pas l'imposer
+à ma raison chancelante.</p>
+
+<p>Cependant cette situation était bien simple et je n'étais
+pour rien dans les faits qui l'avaient amenée. Elle s'était
+produite en dehors de moi, à mon insu, sans que j'eusse
+rien fait pour la préparer. Ce n'était pas moi qui avais
+conduit M. de Solignac chez mademoiselle Zulma, pas
+moi qui avais excité sa fureur, pas moi qui l'avais frappé
+d'une congestion mortelle. S'il mourait de cette congestion,
+c'est que son heure était venue et que la Providence
+voulait qu'il mourût.</p>
+
+<p>De quel droit est-ce que j'osais me mettre entre la Providence
+et lui? Cela ne me regardait point. Étais-je le fils
+de M. de Solignac? son ami?</p>
+
+<p>Son ennemi au contraire, son ennemi implacable. Il
+m'avait pris celle que j'aimais, il m'avait réduit à cette
+vie misérable que je menais depuis si longtemps. Il était
+puni de ses infamies, et Dieu prenait enfin pitié de mes
+souffrances.</p>
+
+<p>Et je voulais arrêter la main de Dieu! Au moment où
+j'allais atteindre le but que j'avais si longtemps rêvé, je
+m'en éloignais. Et pourquoi? Pour sauver un homme qui
+ne faisait que le mal sur la terre.</p>
+
+<p>Sans doute c'eût été un crime à moi, sachant ce que
+Clotilde m'avait appris, d'aller répéter partout: «M. de
+Solignac est dans un état désespéré, et s'il apprend la
+vérité de la situation, il peut en mourir.» Mais ce n'est
+point ainsi que les choses se présentent.</p>
+
+<p>Je n'ai dit à personne que M. de Solignac était mourant,
+et j'ai eu même la générosité de demander à celui qui
+pouvait répandre cette nouvelle de la cacher.</p>
+
+<p>C'est bien assez. Plus serait folie. Si le journal édite
+cette nouvelle, si elle arrive sous les yeux de ceux qui ont
+intérêt à la connaître, et par eux si elle pénètre jusqu'à
+M. de Solignac, tant pis pour lui; ce ne sera pas ma
+faute.</p>
+
+<p>Dieu l'aura voulu.</p>
+
+<p>Je n'avais rien à faire, je n'avais qu'à laisser faire, ce
+qui était bien différent.</p>
+
+<p>Cette conclusion apaisa instantanément le tumulte qui
+m'avait si profondément troublé. Je m'assis sur un banc.
+Rien ne pressait plus, puisque je n'irais pas au journal.
+Je me mis à regarder des pigeons qui roucoulaient dans
+les branches.</p>
+
+<p>Le jardin était toujours désert et les oiseaux causaient
+en liberté. Au loin on entendait le murmure de la ville.</p>
+
+<p>&mdash;Rien à faire, me disais-je. S'il doit mourir, il mourra;
+s'il doit guérir, il guérira; cela ne me regarde en rien.
+Les choses iront comme elles doivent aller.</p>
+
+<p>Toute la question maintenant était de savoir s'il vivrait
+ou s'il mourrait. A son âge une congestion devait être
+mortelle. La mort était donc la probabilité. Clotilde serait
+veuve. Enfin!</p>
+
+<p>Mais à cette idée je ne sentis pas en moi la joie qui aurait
+dû me transporter; au contraire.</p>
+
+<p>Je me levai et repris ma marche sous les arbres, plus
+troublé peut-être qu'au moment où je discutais ma résolution;
+et, cependant, cette résolution était prise, maintenant,
+elle avait été raisonnée, pesée. D'où venait donc
+le tumulte qui soulevait ma conscience?</p>
+
+<p>&mdash;Et quand il sera mort, me criait une voix, crois-tu
+que tu ne te souviendras pas que tu avais aux mains un
+moyen pour empêcher cette mort et que tu as tenu tes
+mains fermées? Si cette visite dont on t'a parlé a lieu, si
+elle le tue, pourras-tu te croire innocent? Quand tu embrasseras
+ta Clotilde, qui maintenant sera bien <i>ta Clotilde</i>,
+un fantôme ne se dressera-t-il pas derrière elle? En racontant
+cette nouvelle, Treyve ne savait pas l'effet qu'elle
+pouvait produire; toi, tu le connais, cet effet, et cependant
+tu permets qu'on publie la nouvelle. Tu appelles
+cela laisser aller les choses à la grâce de Dieu. As-tu le
+droit de laisser accomplir ce que tu peux empêcher? Ne
+tendras-tu pas la main à l'homme qui se noie et te diras-tu
+que c'est Dieu qui l'a voulu? Cet homme est ton ennemi.
+Mais c'est là ce qui, précisément, aggrave ton
+crime. Sa mort t'affranchit de tes lâchetés de chaque jour;
+tu seras libre. Le seras-tu, vraiment, et le poids du remords
+ne t'écrasera-t-il pas?</p>
+
+<p>J'ai dit le mauvais, je peux dire le bon. Lorsque cette
+pensée se fut précisée dans mon esprit, je n'hésitai plus,
+et, quittant aussitôt les Tuileries, je repris le chemin du
+<i>Courrier de Paris</i>.</p>
+
+<p>Deux heures sonnaient à l'horloge, ne serait-il pas trop
+tard?</p>
+
+<p>Je demandai M. Sebert; on me répondit qu'il était parti
+après avoir corrigé ses épreuves. Je n'avais pas prévu
+cela. Je demandai où je pourrais le trouver. On me répondit:
+à cinq heures au café du Vaudeville.</p>
+
+<p>&mdash;Et à quelle heure paraît le journal?</p>
+
+<p>&mdash;A trois heures et demie.</p>
+
+<p>Je restai un moment déconcerté. Si je ne pouvais voir
+le rédacteur qu'à cinq heures et si le journal paraissait à
+trois heures et demie, il m'était donc impossible d'empêcher
+la nouvelle de paraître.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est pour affaire de rédaction, me dit le garçon
+de bureau, vous pouvez voir le secrétaire de la rédaction.</p>
+
+<p>Assurément je devais le voir. J'entrai donc au bureau
+du secrétaire et lui expliquai le but du ma visite. Je m'adressais
+à sa complaisance pour qu'il ne publiât point
+la nouvelle de l'accident qui était arrivé à M. de Solignac.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est vrai, n'est-ce pas? dit-il en mettant son
+pince-nez pour me regarder.</p>
+
+<p>&mdash;Très-vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, monsieur, je suis désolé de vous dire que je
+ne peux pas ne pas le publier.</p>
+
+<p>&mdash;Cette publication peut tuer M. de Solignac s'il lit
+votre journal ou si quelqu'un lui parle de votre article.</p>
+
+<p>&mdash;Cela pourrait peut-être arriver si l'article était rédigé
+dans une forme inquiétante. Mais cela n'est pas.
+Nous nous contentons d'annoncer le fait lui-même. M. de
+Solignac sait bien qu'il a éprouvé un accident.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait qu'il fût seul à le savoir, tous les jours
+on se sent malade et l'on ne s'inquiète que quand on est
+averti par ses amis.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Solignac serait le premier venu, je vous dirais
+tout de suite que je vais supprimer cette nouvelle. Mais
+il n'en est pas ainsi. Mieux que personne, puisque vous
+êtes l'ami de M. de Solignac, vous savez quelle position
+il occupe.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas s'exagérer l'importance de cette position;
+ce n'est pas parce que M. de Solignac est malade,
+que l'État est en danger ou que la Bourse va baisser.</p>
+
+<p>&mdash;La Bourse, non, c'est-à-dire la Rente, mais les affaires
+dont M. de Solignac est le fondateur? C'est là ce
+qui donne une véritable importance à cette nouvelle. La
+mort de M. de Solignac peut ruiner bien des gens, car il
+est l'âme de ses entreprises. Excellentes tant qu'il les dirige,
+ces entreprises peuvent devenir mauvaises le jour où
+il ne sera plus là. Vous voyez donc que, sachant la maladie
+de M. de Solignac, il nous est impossible de n'en pas
+parler. On ne fait pas un journal pour soi, on le fait pour
+le public, et c'est un devoir d'apprendre au public tout
+ce qui peut l'intéresser. La maladie de M. de Solignac
+l'intéresse, je la lui annonce.</p>
+
+<p>J'insistai; il ne se laissa point toucher.</p>
+
+<p>&mdash;Le rédacteur en chef est absent pour le moment, me
+dit-il en manière de conclusion; je pense qu'il va rentrer
+avant la mise en pages; vous lui expliquerez votre demande,
+et s'il consent à supprimer la nouvelle, ce sera
+bien.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il ne rentre pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je la publierai.</p>
+
+<p>J'attendis. Rentrerait-il à temps, ou rentrerait-il trop
+tard?</p>
+
+<p>&mdash;Si j'étais venu il y a deux heures, aurais-je trouvé
+votre rédacteur en chef ici? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Non monsieur; il n'est pas venu aujourd'hui.</p>
+
+<p>Je respirai. Les minutes, les quarts d'heure s'écoulèrent.
+Le rédacteur en chef n'arrivait pas. Trois heures
+sonnèrent, puis le quart, puis la demie. Il ne viendrait
+pas. La nouvelle paraîtrait.</p>
+
+<p>&mdash;On va serrer la troisième page, dit un gamin coiffé
+d'un chapeau de papier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est celle où se trouve le fait Solignac, me dit le
+secrétaire de la rédaction.</p>
+
+<p>Décidément Dieu le voulait. J'avais fait le possible.</p>
+
+<p>A ce moment, la porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>&mdash;Voici le rédacteur en chef, dit le secrétaire. Et il expliqua
+à celui-ci ce que je demandais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous tenez beaucoup à ce que cette nouvelle ne paraisse
+pas? me dit le rédacteur en chef.</p>
+
+<p>&mdash;Je tiens à faire tout ce que je pourrai pour l'empêcher.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'on la supprime.</p>
+
+<p>Il me fallut le remercier. Je tâchai de le faire de bonne
+grâce.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez empêcher cette nouvelle d'être connue,
+me dit le secrétaire de la rédaction, il faudrait
+voir Sebert; car il va la mettre dans sa correspondance
+belge. Vous le trouverez au café du Vaudeville à cinq
+heures.</p>
+
+<p>J'attendis M. Sebert jusqu'à cinq heures et demie, et
+une fois encore je crus que malgré mes efforts la nouvelle
+serait publiée; mais enfin il arriva; on me le désigna et il
+me fit le sacrifice de sa nouvelle. Tout d'abord il me refusa,
+j'insistai, il céda.</p>
+
+<p>Je rentrai chez moi brisé: je trouvai un mot de Clotilde:
+M. de Solignac était mort à cinq heures.</p>
+
+<p>Cette fois je respirai pleinement.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>LVI</h3>
+
+
+<p>M. de Solignac mort, je croyais que Clotilde serait la
+première à me parler de l'avenir.</p>
+
+<p>Cela pour moi résultait de nos deux positions: elle
+était riche et j'étais pauvre.</p>
+
+<p>Sa fortune, il est vrai, n'était pas ce qu'on avait cru,
+car les affaires de M. de Solignac étaient fort embrouillées
+ou plus justement fort compliquées; mais
+leur liquidation, si mauvaise qu'elle fût, promettait
+encore un magnifique reliquat.</p>
+
+<p>En tous cas cette fortune, alors même qu'elle serait
+diminuée dans des proportions improbables, serait toujours
+une grosse fortune en la comparant à ce que je
+pouvais mettre à côté d'elle, puisque mon avoir se réduit
+à rien.</p>
+
+<p>Bien souvent, pensant à la mort de M. de Solignac et
+l'escomptant, si j'ose me servir de ce mot, je m'étais dit
+que, pour ce moment, il me fallait une fortune ou tout
+au moins une position pour l'offrir à Clotilde.</p>
+
+<p>Malheureusement, une fortune ne s'acquiert point
+ainsi à volonté, et par cette seule raison qu'on en a
+besoin. Tous les jours, il y a des gens de bonne foi
+naïve qui se disent en se levant que décidément le moment
+est arrivé pour eux de faire fortune, et qui cependant
+se couchent le soir sans avoir pu réaliser cette
+idée judicieuse. Comment aurais-je fait fortune, d'ailleurs?
+Avec mes dessins, c'est à peine s'ils m'ont donné
+le nécessaire; car s'il y a des dessinateurs qui gagnent
+de l'argent, ce sont ceux qui joignent au talent un
+travail régulier, et ce n'est pas là mon cas. Je n'ai pas
+de talent, et je n'ai jamais pu travailler régulièrement,
+ce qui s'appelle travailler du matin au soir.</p>
+
+<p>La seule chose que j'aie pu faire avec régularité, avec
+emportement, avec feu, ç'a été d'aimer.</p>
+
+<p>Par là, par ce côté seulement, j'ai été un artiste. En
+ce temps de calme, de bourgeoisie et d'effacement, où
+l'amour ne semble plus être qu'une affaire comme les
+autres dans laquelle chacun cherche son intérêt, j'ai
+aimé. Pendant huit ans, ma vie a tenu dans le sourire
+d'une femme. Je me suis donné à elle tout entier, esprit,
+volonté, conscience. Je n'ai eu qu'un but, elle, qu'un
+désir, elle, toujours elle.</p>
+
+<p>Durant ces huit années, la grande affaire, pour moi,
+n'a pas été le Grand-Central, l'attentat d'Orsini ou les
+élections de Paris, mais simplement de savoir le lundi
+si Clotilde allait à l'Opéra, et le mardi si elle irait aux
+Italiens; puis, cela connu, ma grande affaire a été
+d'aller moi-même à l'Opéra ou aux Italiens. J'ai été le
+satellite d'un astre qui m'a entraîné dans ses mouvements,
+ne m'en permettant pas d'autres que ceux qu'il
+accomplissait lui-même.</p>
+
+<p>Il est facile de comprendre, n'est-ce pas, qu'à vivre
+ainsi on ne fait pas fortune? C'est ce qui est arrivé pour
+moi.</p>
+
+<p>Pécuniairement, je suis exactement dans la même
+situation qu'au moment où j'ai donné ma démission.
+Vingt fois, peut-être cinquante fois, M. de Solignac m'a
+offert des occasions superbes pour gagner sans peine
+de grosses sommes qui, mises bout à bout et additionnées,
+eussent bien vite formé une fortune. Mais, grâce
+au ciel, je n'en ai jamais profité. Il suffisait qu'elles me
+vinssent de M. de Solignac pour qu'il me fût impossible
+de les accepter. Quant à celles qui ont pu se présenter
+autrement (et dans le monde où je vivais elles ne m'ont
+pas manqué), je n'ai jamais eu le temps de m'en occuper.
+Je ne m'appartenais pas; mon intelligence comme
+mon coeur étaient à Clotilde.</p>
+
+<p>Donc je n'avais rien et c'était vraiment trop peu pour
+demander en mariage une femme riche.</p>
+
+<p>Si vous étiez bon pour être son amant, me dira-t-on,
+vous l'étiez encore pour devenir son mari. Sans doute,
+cet argument serait tout-puissant si le monde était organisé
+d'après la loi naturelle; mais comme il est réglé
+par les conventions sociales, ce raisonnement, qui tout
+d'abord paraît excellent, se trouve en fin de compte
+n'avoir aucune valeur.</p>
+
+<p>Dans ces conditions, je n'avais qu'une chose à faire:
+attendre que Clotilde me parlât de ce mariage.</p>
+
+<p>Assez souvent elle m'avait dit: «Suis-je ta femme,
+m'aimes-tu comme ta femme,» pour me répéter ces
+paroles alors qu'elles pouvaient prendre une signification
+immédiate et devenir la réalité. Il me semblait qu'elle
+m'aimait assez pour venir au-devant de mes espérances.</p>
+
+<p>Cependant ce ne fut point cette question de mariage
+qu'elle aborda, mais bien une autre à laquelle, je l'avoue,
+j'étais loin de penser.</p>
+
+<p>Pendant son mariage, Clotilde avait été si peu la
+femme de M. de Solignac, que je n'avais pas cru que
+la mort de celui dont elle portait le nom dût amener le
+plus léger changement entre nous. Nous serions un peu
+plus libres, voilà tout, et cette liberté avait été si grande,
+qu'elle ne pouvait guère l'être davantage, à moins que
+je n'allasse demeurer chez elle.</p>
+
+<p>Faut-il dire que j'eus peur qu'elle ne m'en fit la proposition?
+Que je la connaissais peu!</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, me dit-elle un soir, peu de temps après
+la mort de M. de Solignac, le moment est venu de traiter
+entre nous une question délicate.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis plusieurs jours j'attends que vous l'abordiez
+la première, et je ne saurais vous dire combien je suis
+heureux de vous voir mettre tant d'empressement à venir
+au-devant de mes désirs.</p>
+
+<p>Elle me regarda avec surprise; mais j'étais si bien
+convaincu qu'elle ne pouvait que vouloir me parler de
+notre mariage, que je ne m'arrêtai pas devant cet étonnement
+et je continuai:</p>
+
+<p>&mdash;Avant tout, laissez-moi vous dire ce que vous savez,
+mais ce que je veux répéter, c'est que rien n'est au-dessus
+de mon amour pour vous; c'est cet amour qui a
+fait ma vie, il la fera encore. Assurément, le rôle que
+joue dans le monde un homme pauvre qui épouse une
+femme riche est fort ridicule, et il l'expose à toutes
+sortes d'humiliations, à toutes sortes d'accusations. Personne
+ne veut admettre la passion, tout le monde croit
+à la spéculation. Que cela ne vous arrête pas: aimé par
+vous, les accusations ne m'atteindront pas, les humiliations
+glisseront sur mon coeur, si bien rempli qu'il n'y
+aura place en lui que pour la joie.</p>
+
+<p>Elle ne me laissa pas aller plus loin; de la main elle
+m'arrêta:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas de l'avenir que je veux vous parler,
+me dit-elle, nous avons tout le temps de nous en occuper,
+c'est du présent. La mort de M. Solignac m'impose
+des convenances que nous devons respecter.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est de questions de convenances que vous
+voulez m'entretenir, dis-je, tombant du rêve dans la
+réalité, rougissant de ma naïveté, humilié de ma sottise,
+profondément blessé dans ma confiance.</p>
+
+<p>&mdash;Vous sentez, n'est-ce pas, que nous ne pouvons
+pas garder maintenant les habitudes que nous avions au
+temps de M. de Solignac.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'entends en public. Une veuve est obligée à
+une réserve dont une femme est affranchie par l'usage.</p>
+
+<p>&mdash;L'usage est admirable.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de savoir s'il est ou s'il n'est pas
+admirable; il est, cela suffit pour que je désire lui obéir
+et pour que je vous demande de me faciliter cette tâche...
+pénible. Si vous y consentez, nous ne nous verrons donc
+que dans l'intimité la plus étroite. Si nous étions maintenant
+ce que nous étions naguère, ce serait nous afficher
+pour le présent, et en même temps ce serait donner
+de notre passé une explication que le monde ne
+pardonnerait pas.</p>
+
+<p>Je n'avais rien à répondre à cette morale mondaine,
+ou plutôt la surprise, l'indignation et la douleur ne me
+permettaient pas de dire ce que j'avais dans le coeur: les
+paroles seraient allées trop vite et trop loin.</p>
+
+<p>Je me conformai à ce qu'elle exigeait, nous adoptâmes
+un genre de vie qui devait respecter ses singuliers scrupules,
+et bien entendu il ne fut pas question entre nous
+de mariage. Nous avions le temps, suivant son expression;
+ce n'était pas à moi maintenant qu'il appartenait
+de s'occuper de notre avenir; l'expérience du présent
+m'était une trop cruelle leçon.</p>
+
+<p>Le temps s'écoulait ainsi, lorsqu'un fait se présenta
+qui exaspéra encore ma réserve à ce sujet. Clotilde se
+trouva enceinte.</p>
+
+<p>De même qu'elle m'avait souvent parlé autrefois de
+son désir d'être ma femme, de même elle m'avait parlé
+souvent aussi de son désir d'avoir un enfant. «Un enfant
+de toi, me disait-elle, un enfant qui te ressemble, qui
+porte ton nom, pourquoi n'est-ce pas possible?» Il
+semblait donc que, ce souhait réalisé, elle devrait en
+être heureuse.</p>
+
+<p>Ce fut la figure sombre et avec un véritable chagrin
+qu'elle m'annonça cette nouvelle.</p>
+
+<p>Mon premier mouvement fut un transport de joie;
+mais je n'étais malheureusement plus au temps où je
+m'abandonnais à mon premier mouvement. Avant de
+répondre par un mot ou par un regard de bonheur,
+j'examinai Clotilde: son attitude me confirma ce que le
+son de sa voix m'avait déjà indiqué.</p>
+
+<p>Pour toute autre femme, il n'y avait qu'une issue à
+cette situation, le mariage. Mais telles étaient les conditions
+dans lesquelles nous nous trouvions placés que
+je ne pouvais pas prononcer ce mot si simple, car aussitôt
+l'enfant devenait un moyen dont je me serais servi
+pour forcer un consentement qu'on ne donnait pas de
+bonne volonté.</p>
+
+<p>Je ne répondis pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me répondez pas, dit-elle, en me regardant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes convaincue, n'est-ce pas, que ce que vous
+m'apprenez me donne la joie la plus grande que je puisse
+recevoir de vous; mais que puis-je vous répondre? C'est à
+vous de parler. Que voulez-vous pour nous? que voulez-vous
+pour cet enfant? que voulez-vous pour moi?</p>
+
+<p>Elle resta pendant plusieurs minutes silencieuse:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai la tête troublée, dit-elle, je ne saurais prendre
+en ce moment une résolution sur un sujet de cette importance;
+laissez-moi réfléchir, nous en reparlerons.</p>
+
+<p>Ce retard ne donnait que trop clairement à entendre
+ce que serait cette résolution. Elle fut en effet d'attendre,
+attendre encore; un mariage suivant de si près la mort
+de M. de Solignac était un aveu brutal. On cacherait la
+grossesse, et pour cela nous irions à l'étranger.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi que nous partîmes pour l'Angleterre et que
+nous allâmes nous établir dans l'île de Wight, à Ryde,
+où, sous un faux nom, nous occupâmes une villa de
+<i>Brigstoche Terrace</i>.</p>
+
+<p>J'aurais eu le coeur libre de toute préoccupation que
+les sept mois que nous passâmes là auraient assurément
+été les plus beaux de ma vie. Nous étions libres, nous
+étions seuls, et jamais amants, jamais mari et femme
+n'ont vécu dans une plus étroite intimité. Pour tout le
+monde, en effet, nous étions mari et femme, excepté
+pour nous, hélas!</p>
+
+<p>Cependant ces sept mois s'écoulèrent vite dans cette
+île charmante où chaque jour nous faisions de délicieuses
+promenades, et où les jours de pluie nous avions pour
+nous distraire la vue splendide qui de notre terrasse
+s'étendait sur les côtes du Hampshire, le détroit du Solent
+et les flottes de navires aux blanches voiles qui passent
+et repassent sans cesse dans cette baie.</p>
+
+<p>Quand le terme fatal arriva, nous quittâmes l'île de
+Wight pour Londres, obéissant en cela à une nouvelle
+exigence de Clotilde.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous êtes jusqu'à présent conformé à mon
+désir, me dit-elle, et je saurai un jour vous payer le
+sacrifice que vous m'avez fait si généreusement. Maintenant,
+j'ai une nouvelle grâce à vous demander. Il faut
+que la naissance de notre enfant soit cachée. Ici, il serait
+trop facile de la découvrir. Allons à Londres.</p>
+
+<p>Nous allâmes à Londres où elle donna naissance à une
+fille que j'appelai Valentine, du nom de ma mère.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, me dit Clotilde, tu es bien certain que
+je serai ta femme, n'est-ce pas, et notre enfant doit te
+rassurer mieux que toutes les promesses. Laisse-moi
+donc arranger notre vie pour assurer notre amour sans
+rien compromettre.</p>
+
+<p>Au bout d'un mois, nous revînmes à Paris et j'allai
+conduire ma fille chez une nourrice qui m'avait été
+trouvée à Courtigis sur les bords de l'Eure. La veuve
+d'un de mes anciens camarades, madame d'Arondel,
+habite ce pays; c'est une très-excellente et très digne
+femme qui voulut bien me promettre de veiller sur ma
+fille et d'être pour elle une mère en attendant le moment
+où la mère véritable voudrait se faire connaître.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LVII</h3>
+
+
+<p>La naissance de ma fille fit ce que les observations,
+les inductions, les raisonnements n'avaient pu faire, elle
+me démontra jusqu'à l'évidence que Clotilde ne voulait
+pas me prendre pour mari.</p>
+
+<p>Pourquoi?</p>
+
+<p>Un autre que moi examinant cette question eût trouvé
+l'explication de sa résistance dans des raisons personnelles,
+c'est-à-dire dans la fatigue d'une liaison qui durait
+depuis trop longtemps. Seul peut-être je ne pouvais accepter
+cette conclusion, car chaque jour j'avais des preuves
+certaines que son amour ne s'était point affaibli et
+qu'il était maintenant ce qu'il avait été pendant les premiers
+mois de notre liaison. Seulement, la mort de Solignac
+ne lui avait pas fait faire un pas décisif: Clotilde
+voulait bien être aimée par moi, elle voulait bien m'aimer,
+elle ne voulait pas plus.</p>
+
+<p>Ce n'était donc pas dans des raisons personnelles qu'il
+fallait chercher, mais dans des raisons professionnelles,
+si l'on peut s'exprimer ainsi, c'est-à-dire que le motif
+déterminant de son refus était dans ma position. Elle ne
+voulait pas prendre pour mari, un homme qui n'était rien
+et qui n'avait rien. En agissant ainsi, était-elle entraînée
+par l'intérêt? Jamais je ne lui ait fait l'injure de le supposer
+un instant; légataire de M. de Solignac, elle était
+assez riche pour n'avoir pas besoin de s'enrichir par un
+nouveau mariage. Ce qui la dominait, c'était l'opinion du
+monde. Elle ne voulait pas qu'on pût dire qu'elle avait
+épousé par amour un homme de rien. Que le monde, au
+temps où elle était mariée, dît que cet homme était son
+amant, elle n'en avait eu souci. Mais qu'il dît maintenant
+que de cet amant elle faisait son mari, c'était ce qu'elle
+ne pouvait supporter. Étrange morale, contradiction
+bizarre, tout ce qu'on voudra; mais c'était ainsi; et d'ailleurs,
+il ne serait peut-être pas difficile de trouver d'autres
+femmes qui aient agi de cette manière.</p>
+
+<p>Avant la naissance de Valentine, j'avais souffert de ne
+pas voir Clotilde venir au-devant de mes désirs en me
+donnant ce dernier témoignage d'amour. Mais enfin,
+comme elle m'aimait, comme elle me donnait d'autres
+marques de tendresse, comme rien n'était changé dans
+notre vie intime, je m'étais résigné à rester dans cette
+situation tant qu'elle voudrait la garder: pourvu que je
+la visse chaque jour; pourvu qu'elle fût à moi, c'était
+l'essentiel. Le mariage viendrait plus tard, s'il devait
+venir. J'avais son amour, et c'était son amour seul que je
+voulais; le sacrement matrimonial ne pouvait y ajouter
+que les joies de l'intérieur et du foyer.</p>
+
+<p>Mais la naissance de Valentine changeait complétement
+la situation. Il fallait qu'elle eût un père, une mère, une
+famille, la chère petite. Et le mariage, qui pour nous n'était
+pas rigoureusement exigé, le devenait pour elle; il
+fallait qu'elle fût notre fille, pour elle d'abord, et aussi
+pour nous.</p>
+
+<p>Arrivé à cette conclusion, je me décidai à forcer le
+consentement de Clotilde. Pour cela, je n'avais qu'un
+moyen, un seul, conquérir un nom ou une fortune, et,
+ainsi armé, exiger ce qu'on ne m'offrait pas.</p>
+
+<p>Malheureusement on ne conquiert pas un nom ou une
+fortune du jour au lendemain: il faut des conditions particulières,
+du temps, des occasions et encore bien d'autres
+choses. J'examinai le possible, et après avoir reconnu
+que j'étais absolument incapable de faire fortune,
+je m'arrêtai à l'idée de tâcher de me faire un nom dans
+la guerre d'Amérique. Il me sembla que pour un homme
+déterminé qui connaissait la guerre, il y avait là des occasions
+de se distinguer: les Américains avaient besoin
+de soldats, ils accueilleraient bien, sans doute, ceux qui
+se présenteraient.</p>
+
+<p>Sans doute, pour réaliser cette idée, il me fallait quitter
+Clotilde, quitter ma fille, mais c'était un sacrifice nécessaire,
+et, si douloureux qu'il pût être, je ne devais pas
+hésiter à me l'imposer.</p>
+
+<p>Avant de partir pour l'Amérique, je voulus m'y préparer
+un bon accueil et m'entourer d'appuis et de recommandations,
+qui pouvaient m'être utiles. Pour cela, je
+songeai à m'adresser à mon ancien camarade Poirier, qui,
+si souvent, m'avait fait des offres de service que je n'avais
+pas pu accepter.</p>
+
+<p>Devenu général, Poirier était maintenant un personnage
+dans l'État; il avait l'oreille et la confiance de son
+maître et tout le monde comptait avec lui; il pouvait à
+peu près ce qu'il voulait. Pour ce que je désirais obtenir,
+cette toute-puissance n'eût pas pu cependant m'être
+d'une grande utilité; mais il avait épousé une riche Américaine,
+et je savais que la famille de sa femme jouissait
+d'une influence considérable aux États-Unis.</p>
+
+<p>Sans avoir entretenu des relations suivies, nous nous
+étions assez souvent rencontrés, et toujours il m'avait
+raillé de ce qu'il appelait «la fidélité de ma paresse;»
+dans les circonstances présentes, il voudrait peut-être
+m'aider à m'affranchir de cette «paresse.»</p>
+
+<p>Je lui écrivis pour lui demander un rendez-vous;
+il me répondit aussitôt qu'il me recevrait le lendemain
+matin, entre neuf et dix heures. A neuf heures, je me
+présentai à l'hôtel qu'il occupe au haut des Champs-Élysées.</p>
+
+<p>Non content d'être devenu général et d'occuper deux
+ou trois fonctions de cour qui lui font une riche position,
+Poirier, comme M. de Solignac et comme beaucoup
+d'autres, a profité de sa situation pour faire des affaires,
+et il y a bien peu d'entreprises dans lesquelles il n'ait la
+main. Je trouvai dans le salon d'attente cinq ou six spéculateurs
+que j'avais l'habitude de voir chez M. de Solignac.
+Je crus qu'il me faudrait attendre et ne passer
+qu'après eux, mais quand j'eus donné mon nom, on me
+fit entrer aussitôt dans le cabinet du général.</p>
+
+<p>En veston du matin, Poirier était assis dans un fauteuil,
+et trois enfants, dont l'aîné n'avait pas cinq ans, jouaient
+autour de lui, l'un lui grimpant aux jambes, les autres
+se roulant sur le tapis.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi de ne pas me lever, me dit-il, mais
+je ne veux pas déranger M. Number one.</p>
+
+<p>Et comme je le regardais:</p>
+
+<p>&mdash;Vous cherchez M. Number one, dit-il en riant. J'ai
+l'honneur de vous le présenter; le voici, c'est mon fils
+aîné. Maintenant, voici miss Number two, ma fille; puis
+Number three, mon second fils; quant à miss Number
+four, elle dort avec sa nourrice. Je me perdais dans les
+noms de mes enfants; j'ai trouvé plus commode de les
+désigner par un numéro. Je sais d'avance comment ils
+s'appelleront, car Number four n'est pas le dernier. Un
+enfant tous les ans, mon cher, il n'y a que cela pour
+qu'une femme vous laisse tranquillité et liberté; elle
+s'occupe de sa famille, elle se soigne elle-même et elle ne
+peut pas faire de reproches à un mari aussi... bon mari.
+Quant à doter ou à caser tout ce petit monde, la France y
+pourvoira. Je vous recommande mon exemple et je vous
+assure qu'il est bon à suivre. Venez-vous m'annoncer
+votre mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Je viens vous demander si vous pouvez me faire
+admettre dans l'armée américaine avec mon grade de
+capitaine?</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez quitter Paris, vous, maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis arrivé à un âge où il faut absolument que je
+me fasse une position, et je viens vous prier de m'y aider.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez une position et vous voulez en même
+temps quitter la France! pardonnez ma surprise, mais ce
+que vous me dites là est tellement extraordinaire pour
+quelqu'un qui vous connaît et qui vous a suivi comme
+moi, que vous ne vous fâcherez pas, je l'espère, de mes
+exclamations.</p>
+
+<p>&mdash;Nullement; vous avez le droit d'être surpris d'une
+détermination qui ne peut pas être plus étrange pour
+vous qu'elle ne l'est pour moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, très-bien. Mais revenons à votre affaire. Vous
+voulez prendre du service dans l'armée américaine. Dans
+laquelle, celle du Nord ou celle du Sud? Mon beau-père
+est pour le Nord et les oncles de ma femme sont pour le
+Sud; je puis donc vous servir dans l'un ou l'autre parti,
+et je le ferai avec plaisir. Seulement, si vous me permettez
+un conseil, je vous engagerai à ne prendre ni l'un ni
+l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, pour prendre tel ou tel parti, il faut savoir
+d'avance celui qui triomphera, et dans la guerre
+d'Amérique, la question, en ce moment, est difficile. Le
+Nord? le Sud? Pour moi, je n'en sais rien. A quoi vous
+servira de vous être battu pour le Nord, si c'est le Sud
+qui triomphe? Vous serez un vaincu, et il faut toujours
+s'arranger pour être un vainqueur; au moins, c'est ma
+règle de conduite, et je la crois bonne. Je ne vous conseille
+donc pas de prendre du service en Amérique.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais bien des choses à répondre à votre théorie,
+mais ce que je veux dire seulement, c'est que si l'idée
+m'est venue d'aller en Amérique, c'est qu'il n'y a qu'en
+Amérique qu'on fasse la guerre en ce moment, et comme
+c'est par la guerre seule que je peux gagner la position
+que je veux, il faut bien que j'aille où l'on se bat.</p>
+
+<p>&mdash;Alors nous pouvons nous entendre; dès lors que
+c'est une affaire, une bonne affaire que vous cherchez,
+j'ai mieux à vous proposer que ce que vous avez en vue.
+Mais qui m'eût dit que vous seriez un jour ambitieux?
+comme les hommes changent!</p>
+
+<p>&mdash;Hélas!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas hélas comme vous, car comment gouverner
+un pays si tous les hommes gardaient les illusions
+de la jeunesse? Enfin voici ce que j'ai à vous offrir. S'il
+n'y a qu'aux États-Unis qu'on se batte en ce moment, on
+pourrait bientôt se battre ailleurs, c'est-à-dire au Mexique.
+Vous savez que l'Espagne, l'Angleterre et la France
+ont des réclamations à adresser à ce pays pour des dettes
+qu'il ne paye pas. Si le Mexique ne s'exécute pas de bonne
+volonté, on l'exécutera par la force. Les choses en sont là
+pour le moment, et ce qui rend une expédition assez probable,
+c'est que dans les réclamations de la France, se
+trouve une créance qui est une affaire personnelle pour
+l'un des maîtres de notre gouvernement. En un mot,
+un banquier de Mexico nommé Jecker demande au
+gouvernement mexicain quinze millions de piastres, et
+sur cette somme il abandonnera 30 pour 100 à un de nos
+amis, si celui-ci parvient, par un moyen quelconque,
+à le faire payer. Vous comprenez, n'est-ce pas, que
+si un tel personnage est dans l'affaire, il saura en tirer
+parti, et que, coûte que coûte, il la poussera jusqu'au
+bout?</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'à faire la guerre?</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'à tout. Mais cette affaire n'est pas celle que
+je veux vous proposer. Le puissant associé qu'a su trouver
+Jecker a éveillé des convoitises au Mexique. On a
+pensé ne pas s'en tenir au recouvrement des créances, et
+l'on est venu m'offrir l'achat de mines d'or, d'argent et
+de diamants dans deux provinces. Ces mines, paraît-il,
+sont d'une richesse extraordinaire, et elles pourraient être
+la source d'une immense fortune pour ceux qui les exploiteront.
+Je ne puis aller au Mexique voir ce qu'il y a de vrai
+dans ce qu'on me raconte: voulez-vous y aller à ma
+place?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne verrais rien; je ne connais pas les mines.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez l'espagnol, et, de plus, vous êtes le seul
+homme en qui j'aie une confiance absolue; d'avance, je
+suis certain que vous ne tâcherez pas de prendre pour
+vous seul l'affaire que je vous offre, et que vous vous contenterez
+de la part qui vous sera faite, laquelle part, bien
+entendu, sera considérable. Quant à ce qui est des mines,
+je vous donnerai un ingénieur que vous dirigerez et qui
+vous renseignera sur la partie technique de l'affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demandais la guerre et c'est la fortune que
+vous me proposez.</p>
+
+<p>&mdash;La guerre n'était-elle pas pour vous une occasion
+de faire fortune? prenez celle qui se présente, elle est
+moins dangereuse et plus sûre. Pour vous montrer une
+partie des chances qu'elle offre, je dois ajouter à ce que
+je vous ai dit que j'ai l'espérance de la faire accepter par
+l'empereur. Déjà il a été question pour lui d'acheter la
+terre d'Encenillas, dans la province de Chihuahua. Mon
+affaire est beaucoup plus belle; je crois qu'elle pourra le
+tenter. Il a toujours eu les yeux tournés vers le Mexique;
+autrefois, il a voulu percer l'isthme de Tehuantepec et
+depuis il s'est enthousiasmé pour le triomphe des races
+latines dans l'ancien et le nouveau continent. Si je l'entraîne
+dans mon projet, c'est pour nous la fortune la plus
+considérable qu'on puisse rêver; c'est l'exploitation des
+mines du Mexique qui, pendant plusieurs siècles, a fait
+la grandeur de l'Espagne. Cela vaudra bien les 75 millions
+de notre ami.</p>
+
+<p>Pendant plus d'une heure, il m'exposa aussi son idée
+que je résume dans ces quelques mots; puis il me donna
+jusqu'au lendemain pour lui rapporter une réponse définitive.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>LVIII</h3>
+
+
+<p>Il y a si longtemps que j'ai interrompu le récit de mes
+confidences, que je ne sais trop où je l'ai arrêté. Tant de
+choses se sont passées depuis, que les faits se brouillent
+dans ma mémoire et que je ne sais plus ce que j'ai dit ou
+n'ai pas dit. Il me semble que j'en étais resté à ma première
+entrevue avec Poirier, celle dans laquelle il m'a
+proposé de venir au Mexique. C'est là que je vais reprendre
+mon récit. Si je me répète, je réclame ton indulgence.</p>
+
+<p>Je sortis de chez Poirier fort troublé, perplexe et incertain
+sur ce que je devais faire. Ce mirage des millions
+m'avait ébloui; je ne voyais plus clair en moi. Sensible à
+l'argent, quelle chute et quelle honte!</p>
+
+<p>Mais en réalité ce n'était pas à l'argent que j'étais
+sensible, c'était au but qu'il me permettait d'atteindre
+promptement et sûrement. En prenant du service dans
+l'armée américaine j'arriverais peut-être à conquérir un
+grade élevé. Mais il y avait un peut-être, tandis que dans
+la proposition de Poirier, il y avait une certitude. C'était
+une fortune, et cette grosse fortune me donnait Clotilde
+et ma fille; en quelques mois, j'obtenais la réalisation
+assurée de mes désirs. A mon retour du Mexique, je pouvais
+parler hautement, et Clotilde n'avait plus de raisons
+pour se défendre et attendre.</p>
+
+<p>On dit qu'on ne peut pas savoir si l'on est solidement
+honnête, quand on ne s'est pas trouvé mourant de faim,
+devant un pain qu'on pouvait dérober en allongeant la
+main. On devrait dire de même qu'on ne sait pas quelle
+est la solidité de la conscience, quand elle n'a eu à lutter
+que pour résister à nos propres besoins et non à ceux
+des êtres que nous aimons. Se sacrifier à son devoir n'est
+pas bien difficile; ce qui l'est, c'est de sacrifier sa femme,
+son enfant.</p>
+
+<p>Seul, j'avais donné ma démission pour ne pas servir le
+gouvernement du coup d'État! Amant et père, je balançais
+pour savoir si j'accepterais ou refuserais de m'associer
+à l'auteur même de ce coup d'État. Que de distance
+parcourue en dix années! Autrefois, la seule idée d'une
+pareille association m'eût indigné; maintenant je la discutais
+et je cherchais des raisons pour ne pas la repousser.</p>
+
+<p>Par malheur je n'en trouvais que trop. Cependant
+quand j'allai le soir chez Clotilde, j'étais encore irrésolu.</p>
+
+<p>Elle était si bien habituée à lire sur mon visage ce qui
+se passait dans mon âme ou dans mon esprit, que son
+premier mot fut pour me demander quel sujet me préoccupait.</p>
+
+<p>&mdash;On m'a proposé aujourd'hui d'aller au Mexique.</p>
+
+<p>&mdash;Au Mexique, vous?</p>
+
+<p>&mdash;Et l'on m'a offert le moyen de gagner une fortune
+considérable.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez souci de la fortune maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai souci de vous et de Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que nous n'avons pas besoin que vous
+nous gagniez une fortune, et si votre voyage au Mexique
+n'a pas un autre but, vous pouvez ne pas l'entreprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il être franc et ne m'en voudrez-vous pas si je
+vous dis toutes les pensées qui ont traversé mon esprit
+inquiet?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en veux, ayant eu ces idées, de me les avoir
+cachées.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, j'ai cru que si vous n'aviez point encore
+réalisé le rêve que nous caressions tous deux autrefois,
+en un mot, que si vous n'aviez pas encore décidé notre
+mariage, c'est que vous aviez été, c'est que vous étiez
+arrêtée par des raisons de convenance qui résultent de
+ma position.</p>
+
+<p>&mdash;De la nôtre, cela est vrai, mais non pas exclusivement
+de la vôtre.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin j'ai cru que si au lieu d'être ce que je suis,
+j'étais général ou bien si j'avais une certaine situation
+financière, ces raisons perdraient singulièrement de leur
+force.</p>
+
+<p>&mdash;A quels mobiles supposez-vous donc que j'obéisse
+en différant notre mariage?</p>
+
+<p>&mdash;A la peur de certaines interprétations. Pour vous
+mettre à l'abri des interprétations et pouvoir dès lors
+faire valoir hardiment mes droits, j'ai voulu obtenir cette
+situation, et je suis allé demander à Poirier les moyens
+d'être admis avec mon grade dans l'armée américaine.
+Au lieu de m'aider à prendre du service aux États Unis,
+Poirier m'a proposé de m'associer à une grande entreprise
+pour une exploitation des mines au Mexique; cette
+entreprise doit faire la fortune de ceux qui la dirigeront.</p>
+
+<p>&mdash;Vous seriez forcé de rester au Mexique.</p>
+
+<p>&mdash;Si cette condition m'avait été posée, vous ne me
+verriez pas hésitant; j'aurais refusé tout de suite. Vous
+savez bien que je ne peux rester que là où vous êtes; il
+s'agit seulement d'un voyage de quelques mois.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous hésitez?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur de m'éloigner; et puis j'ai honte d'entrer
+dans une affaire où se trouvent certains associés.</p>
+
+<p>Je lui expliquai alors la combinaison de Poirier.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez demandé à être franc, dit-elle après
+m'avoir attentivement écouté; à mon tour je veux être
+franche aussi. Que vous alliez prendre du service dans
+l'armée américaine, je m'y oppose, pour moi d'abord,
+pour Valentine, ensuite. Mais que vous alliez au Mexique
+dans les conditions qui vous sont offertes, j'en serai bien
+aise. Si votre affaire réussit, il me sera agréable de recevoir
+de vous une fortune. Si elle ne réussit pas, vous
+aurez par votre absence fait taire certains bruits dont je
+m'effraye, et alors rien ne s'opposera plus à ce mariage
+que vous ne pouvez pas désirer plus vivement que je ne
+le désire moi-même.</p>
+
+<p>Engagé dans ces termes, cet entretien, qui fut long, ne
+pouvait avoir qu'un résultat: me décider à accepter les
+propositions de Poirier. Les unes après les autres, Clotilde
+combattit mes hésitations. Raison, raillerie, tendresse,
+elle parla toutes les langues, et je dois le dire,
+elle n'eut pas grand'peine à réduire au silence ma conscience
+troublée. Je luttais plus par devoir que par conviction
+et je combattais pour pouvoir me dire que j'avais
+combattu. Ma misérable résistance était celle de la femme
+entraînée par sa passion qui dit «non» des lèvres et
+«oui» du coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, dit-elle, lorsque je la quittai, tard, dans la
+nuit, ce que sont les doutes qui nous torturent dans la
+séparation. Au Mexique, loin de moi, ne recevant pas les
+lettres que tu attendras, ton esprit jaloux s'inquiétera
+peut-être et se forgera des chimères qui te tourmenteront.
+Il faut alors que tu retrouves au fond de ton coeur des
+souvenirs qui te rassurent mieux que des paroles certaines:
+Je te jure donc qu'à ton retour, que ce soit dans
+trois mois, que ce soit dans un an, tu me retrouveras
+t'aimant comme je t'aime aujourd'hui, comme je t'aime
+depuis que nous nous sommes vus pour la première fois.</p>
+
+<p>&mdash;Ma femme?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ta femme.</p>
+
+<p>Le lendemain matin j'étais chez Poirier pour lui annoncer
+mon acceptation.</p>
+
+<p>&mdash;Du moment que vous ne me refusiez pas au premier
+mot, me dit-il avec un sourire railleur, j'étais certain
+d'avance de la réponse que vous me feriez aujourd'hui.
+C'est pour cela que je vous ai donné sans inquiétude le
+temps de la réflexion et du conseil.</p>
+
+<p>Il dit ce dernier mot en le soulignant.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, continua-t-il, il ne reste plus qu'à arranger
+votre départ; le plus tôt sera le mieux. Je me suis
+occupé de l'ingénieur que je dois vous adjoindre et je
+l'attends. Avant qu'il arrive, je dois vous dire que vous
+serez le véritable chef de l'expédition; c'est à vous qu'il
+aura affaire et non à moi; c'est en vous seul que je mets
+ma confiance. Je ne veux de lui que des rapports techniques.
+Pour vous, naturellement, vous m'adresserez tous
+les rapports que vous jugerez utiles. Cependant, je dois
+vous prévenir qu'il serait bon que votre correspondance
+avec moi eût un double caractère: l'un confidentiel, dans
+lequel vous me diriez tout, ce qui s'appelle tout; l'autre,
+dans lequel vous pourriez vous en tenir aux généralités.</p>
+
+<p>Et comme je faisais un mouvement de surprise:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je vous demande, me dit-il, ce n'est pas
+d'altérer la vérité et de montrer le bon de notre entreprise
+en cachant le mauvais. Je ne pense pas à cela; je
+sais qu'il serait inutile de vous faire une proposition de
+ce genre. Je pense à notre principal associé, qui aime la
+chimère. Si vos lettres qui seront lues par lui étaient
+trop nettes et trop affirmatives, elles l'ennuieraient; si, au
+contraire, elles se tiennent dans un certain vague en côtoyant
+l'irréalisable et l'impossible; si, en même temps,
+elles sont bourrées de considérations profondes sur le
+rôle des races latines dans l'humanité, elles produiront
+un effet utile. Je vous indique ce point de vue et vous prie
+de ne pas le négliger.</p>
+
+<p>Mon départ fut bien vite arrangé, et Clotilde voulut me
+conduire jusqu'à Southampton, où je donnai rendez-vous
+à mon ingénieur pour nous embarquer.</p>
+
+<p>Après avoir été à Courtigis embrasser ma fille et la recommander
+à madame d'Arondel, nous partîmes, Clotilde
+et moi, pour l'île de Wight; et en attendant mon
+embarquement pour Vera-Cruz, nous pûmes passer trois
+journées dans notre ancienne villa de Brigstocke Terrace.
+Ce sont assurément les plus belles de ma vie, car, bien
+que je fusse à la veille d'une séparation qui serait longue
+peut-être, je ne pensais qu'aux joies de l'heure présente
+et au bonheur du retour.</p>
+
+<p>Le hasard permit que mon ingénieur eût un caractère
+qui sympathisât avec le mien; nous fûmes bien vite amis
+et il voulut bien employer le temps de la traversée à faire
+mon éducation minière: quand nous débarquâmes, je
+savais ce que c'était que le gypse, le basalte, le trapp, les
+amygdaloïdes.</p>
+
+<p>Les mines que nous devions visiter se trouvent dans
+les États de Guanaxuato et de Michoacan; leur richesse
+n'avait point été surfaite pour ce qui touchait la production
+de l'argent et de l'or; cette production annuelle était
+de 10 millions de piastres, et le bénéfice net à 25 pour
+100 donnait aux propriétaires des mines plus de 12 millions
+de francs; le fonds social nécessaire étant de 50 millions,
+on voit quelle source de fortune elles pouvaient
+être dans des mains habiles. C'était à donner le vertige.</p>
+
+<p>Quant aux terrains qui fournissaient les diamants et
+les pierres précieuses, il en était tout autrement. Des recherches
+nous firent trouver, il est vrai, des diamants au
+grand étonnement de mon ingénieur, qui soutenait qu'on
+ne pouvait pas en rencontrer dans des terrains de cette
+nature. Mais des recherches d'un autre genre, que je fus
+assez heureux pour diriger et mener à bonne fin, m'apprirent
+que nous avions failli être victimes d'une curieuse
+escroquerie. Ces terrains avaient été <i>salés</i>, c'est-à-dire
+qu'on y avait semé des diamants provenant de l'Afrique
+méridionale, et cette opération du <i>salage</i> avait été importée
+de la Californie au Mexique pour nous vendre des
+terres qui n'avaient aucune valeur. En Californie, en
+effet, on ensemence souvent les <i>claims</i> de pépites d'or
+avant de les vendre aux mineurs qui, alléchés par ces
+pépites, ne trouvent plus rien quand ils se mettent au
+travail.</p>
+
+<p>Nous étions tout à la joie de cette découverte et en
+plein dans l'organisation de nos mines d'argent, lorsque
+nous fûmes rappelés à Vera-Cruz par l'arrivée de l'expédition
+française. Il fallait arrêter notre entreprise au
+moment où elle allait réussir.</p>
+
+<p>Je croyais pouvoir revenir en France, mais à Vera-Cruz
+je trouvai une lettre de Poirier qui me disait de rester au
+Mexique pour être à même de reprendre notre affaire
+au moment où un arrangement surviendrait entre le
+Mexique et les alliés. Puis, pour que je pusse défendre
+nos intérêts, Poirier m'apprenait qu'il m'avait fait accepter
+comme «attaché militaire» par le général Prim.</p>
+
+<p>Comment du général Prim suis-je passé à l'état-major
+français? autant demander comment le bras suit la main
+qui a été prise dans un engrenage, et comment le corps
+tout entier passe où a passé la main.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de certain, c'est que, venu au Mexique pour
+y surveiller une affaire, je suis de pas en pas arrivé à
+rentrer dans l'armée.</p>
+
+<p>Ce n'était vraiment pas la peine d'en sortir franchement
+il y a dix ans, pour y rentrer maintenant par la petite
+porte et la tête basse.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>LIX</h3>
+
+
+<p>Rentré dans les rangs de l'armée, j'avais hâte de reprendre
+un service actif.</p>
+
+<p>Jouer le rôle de comparse ou de confident dans les
+négociations ne pouvait pas me convenir; j'avais vu de
+près les intrigues des premiers mois de l'occupation et
+un tel spectacle n'était pas fait pour m'encourager.</p>
+
+<p>Je connais peu l'histoire de la diplomatie, mais je crois
+qu'on y trouverait difficilement l'équivalent de ce qui
+s'est passé au Mexique depuis le débarquement des
+troupes espagnoles jusqu'au moment où notre petit corps
+d'armée s'est mis en mouvement.</p>
+
+<p>Espagnols, Anglais, Français, chacun tirait à soi;
+Prim, arrivé au Mexique avec des projets d'ambition
+personnelle, tâchait d'arranger les choses de manière à
+se préparer un trône; les Français, au contraire, ou au
+moins certains négociateurs parmi les Français, s'efforçaient
+de rendre tout arrangement impossible de manière
+à ce que la guerre fût inévitable.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi qu'au moment où le Mexique était disposé
+à donner toute satisfaction aux alliés et à mettre fin par
+là à l'expédition, l'arrangement ne fut pas conclu parce
+que les plénipotentiaires français exigèrent que le gouvernement
+mexicain exécutât pleinement le contrat passé
+avec le banquier Jecker.</p>
+
+<p>Par ce que je t'ai déjà dit, tu sais de qui ce banquier
+est l'associé, et tu sais aussi qu'il a abandonné à cet
+associé 30 pour 100 sur le montant des créances qu'il
+réclame au Mexique. Mais ce que tu ne sais pas, c'est
+que cette créance réunie à quelques autres et qui s'élève
+au chiffre de 60 millions de francs, ne représente
+en réalité qu'une somme de 3 millions due véritablement
+au banquier Jecker. C'est donc pour faire valoir les réclamations
+de ce banquier ou plutôt celles de son puissant
+associé (car M. Jecker, sujet suisse, n'eût jamais été soutenu
+par nous s'il avait été seul), c'est pour faire gagner
+quelques millions à M. Jecker et C^o que l'arrangement
+qu'on allait signer a été repoussé par les plénipotentiaires
+français. Et comme conséquence de ce fait, c'est
+pour des intérêts aussi respectables que la France s'est
+lancée dans une guerre qui pourra nous entraîner beaucoup
+plus loin qu'on ne pense, car ceux qui croient que
+le Mexique est une Chine qu'on soumettra facilement
+avec quelques régiments se trompent étrangement.</p>
+
+<p>Quand on a été dans la coulisse où agissent les ficelles
+qui tiennent des affaires de ce genre, quand on a vu les
+acteurs se préparer à leurs rôles, quand on a entendu
+leurs réflexions, on n'a qu'une envie: sortir au plus vite
+de cette caverne où l'on étouffe.</p>
+
+<p>Aussi, quand on commença à parler de marcher en
+avant, ce fut avec une joie de sous-lieutenant qui arrive
+à son régiment la veille d'une bataille, que j'accueillis
+cette bonne nouvelle.</p>
+
+<p>J'allais donc pouvoir monter à cheval, je n'aurais
+plus de lettres, plus de rapports à écrire; je redevenais
+soldat.</p>
+
+<p>Sans doute cette déclaration des hostilités retardait
+mon retour en France, sans doute aussi elle compromettait
+gravement le succès de notre entreprise financière,
+mais je ne pensai pas à tout cela, pas plus que
+je ne pensai au raisons qui faisaient entreprendre cette
+expédition; comme le cheval de guerre qui a entendu
+la sonnerie des trompettes, je courais prendre ma place
+dans les rangs pour marcher en avant: je ne savais pas
+trop pourquoi je marchais, ni où je devais marcher,
+mais je devais aller de l'avant et cela suffisait pour
+m'entraîner. Ce n'est pas impunément qu'on a été
+soldat pendant dix ans et qu'on a respiré l'odeur de la
+poudre.</p>
+
+<p>Dans mon enivrement j'en vins jusqu'à me demander
+pourquoi j'avais donné ma démission. J'avais alors été
+peut-être un peu jeune. Sans cette démission j'aurais
+fait la campagne de Crimée, celle d'Italie, et me trouvant
+maintenant au Mexique, ce serait avec une position nettement
+définie, au lieu de me traîner à la suite de
+l'armée, sans trop bien savoir moi-même ce que je suis,
+moitié homme d'affaires, moitié soldat.</p>
+
+<p>Cette fausse situation m'a entraîné dans une aventure
+qui m'a déjà coûté cher et qui me coûtera plus cher
+encore dans l'avenir probablement. Voici comment.</p>
+
+<p>Quand j'appris que le général Lorencez pensait à
+marcher en avant pour pousser sans doute jusqu'à
+Mexico, je fus véritablement désolé de n'avoir rien à
+faire dans cette expédition qui se préparait. Je voulus
+me rendre utile à quelque chose et je me proposai pour
+éclairer la route. Les hostilités n'étaient point encore
+commencées; avant de s'aventurer dans un pays que
+nos officiers ne connaissaient pas, il fallait savoir quel
+était ce pays et voir quelles troupes on aurait à combattre
+si toutefois on nous opposait de la résistance. On accepta
+ma proposition et l'on me fixa une date à laquelle je
+devais être de retour, les hostilités ne devant pas commencer
+avant cette date.</p>
+
+<p>Me voilà donc parti avec un guide mexicain. J'avais
+déjà parcouru deux fois la route de Vera-Cruz à Mexico,
+mais en simple curieux, qui n'est attentif qu'au charme
+du paysage. Cette fois, je voyageais plus sérieusement,
+en officier qui fait une reconnaissance.</p>
+
+<p>J'allai jusqu'à Mexico et je revins sur mes pas. A mon
+retour des bruits contradictoires que je recueillis çà et là
+me firent hâter ma marche. On disait que les troupes
+françaises avaient quitté leurs cantonnements et qu'elles
+se dirigeaient sur Puebla.</p>
+
+<p>Tout d'abord, je refusai d'admettre cette nouvelle:
+la date qui m'avait été fixée n'était point arrivée, et ce
+que je savais de l'organisation de nos troupes, de leur
+approvisionnement en vivres et en munitions, ne me
+permettait pas d'admettre qu'on se fût lancé ainsi
+dans une aventure qui pouvait offrir de sérieuses difficultés.</p>
+
+<p>Cependant ces bruits se répétant et se confirmant, je
+commençai à être assez inquiet, et j'accélérai encore ma
+marche: les Mexicains paraissaient décidés à la résistance,
+et, en raison du petit nombre de nos troupes, en
+raison surtout des difficultés de terrain que nous aurions
+à traverser, ils pouvaient très-bien nous faire éprouver
+un échec. Il fallait que le général en chef fût prévenu.</p>
+
+<p>Aussi, en arrivant à Puebla, au lieu de coucher dans
+cette ville, comme j'en avais eu tout d'abord l'intention,
+je continuai ma route tant que nos chevaux purent aller,
+c'est-à-dire à trois ou quatre lieues au delà.</p>
+
+<p>Jusque-là, j'avais pu voyager sans être inquiété; car
+dans ce pays, qui était menacé d'une guerre par les
+Français, on laissait les Français circuler et aller à leurs
+affaires sans la moindre difficulté. Mais dans ce hameau,
+où nous nous arrêtâmes, il me parut qu'il devait en être
+autrement.</p>
+
+<p>Bien que je ne parlasse que l'espagnol avec mon guide,
+il me sembla qu'on me regardait d'un mauvais oeil, et
+pendant le souper il y eut des allées et venues, des colloques
+à voix basse entre notre hôte et deux ou trois chenapans
+à figure sinistre qui n'étaient pas rassurants.</p>
+
+<p>Mon repas fini, je tirai mon guide à part et lui dis
+qu'il aurait à coucher dans ma chambre, sans m'expliquer
+autrement. Mais il avait comme moi fait ses remarques
+et il me répliqua que, bien qu'il ne crût pas que
+nous fussions en danger, il fallait prendre ses précautions,
+que dans ce but il se proposait de coucher à l'écurie
+à côté de nos chevaux pour veiller sur eux, car
+c'était sans doute à nos bêtes qu'on en voulait et non à
+nous; qu'en tout cas, si nous étions attaqués, il nous fallait
+nos chevaux pour nous sauver.</p>
+
+<p>L'observation avait du juste, je le laissai aller à l'écurie
+et je montai seul à ma chambre; à quoi d'ailleurs m'eût
+servi un Mexicain peureux qu'il m'eût fallu défendre en
+même temps que je me défendais moi-même?</p>
+
+<p>Ma chambre était au premier étage de la maison et on
+y pénétrait par une porte qui me parut assez solide.
+J'ouvris la fenêtre, elle donnait sur une petite cour carrée,
+fermée de deux côtés par des murs et du troisième
+par l'écurie. Il faisait un faible clair de lune qui ne me
+montra rien de suspect dans cette cour.</p>
+
+<p>Cependant, comme je voulais me tenir sur mes gardes,
+je commençai par visiter mon revolver, la seule arme
+que j'eusse, puis je traînai le lit devant la porte pour la
+barricader, et, cela fait, au lieu du me coucher, je me
+roulai dans mon manteau et m'endormis.</p>
+
+<p>Par bonheur j'ai le sommeil léger, et plus je suis fatigué,
+plus je suis disposé à m'éveiller facilement.</p>
+
+<p>Il y avait à peu près deux heures que je dormais lorsque
+j'entendis un léger bruit à ma porte. Je me redressai
+vivement.</p>
+
+<p>On la poussa franchement; mais le lit contre lequel je
+m'arc-boutai résista.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est là?</p>
+
+<p>&mdash;<i>Por Dios</i>, ouvrez.</p>
+
+<p>Au lieu d'ouvrir la porte, j'ouvris rapidement la fenêtre.
+Mais à la clarté de la lune, j'aperçus cinq ou six
+hommes rangés le long des murs, ils étaient enveloppés
+de leur sarapé et armés de fusils.</p>
+
+<p>Deux me couchèrent en joue et je n'eus que le temps
+de me jeter à terre; deux coups de feu retentirent et j'entendis
+les balles me siffler au-dessus de la tête.</p>
+
+<p>C'est dans des circonstances de ce genre qu'il est bon
+d'avoir été soldat et de s'être habitué à la musique des
+balles. Un bourgeois eût perdu la tête. Je ne me laissai
+point affoler et j'examinai rapidement ma situation.</p>
+
+<p>Attendre, on enfoncerait la porte.</p>
+
+<p>Sortir, il faudrait lutter dans l'obscurité de l'escalier.</p>
+
+<p>Sauter par la fenêtre, ce serait tomber au milieu de
+mes six chenapans qui me fusilleraient à leur aise.</p>
+
+<p>Ce fut cependant à la fenêtre que je demandai mon
+salut.</p>
+
+<p>Vivement, je pris les draps, la couverture et l'oreiller
+de mon lit et les roulai dans mon manteau. A la rigueur
+et dans l'obscurité, un paquet pouvait être pris pour un
+homme.</p>
+
+<p>Je me baissai de manière à ne pas dépasser la fenêtre,
+puis, soulevant mon paquet, je le jetai dans la cour. Immédiatement
+une décharge retentit. Ma ruse avait réussi;
+mes chenapans avaient cru que j'étais dans mon manteau
+et ils m'avaient fusillé.</p>
+
+<p>Leurs fusils étaient vides. C'était le moment de sauter
+à mon tour. Je pris mon revolver de la main droite et
+me suspendant de la main gauche à l'appui de la fenêtre,
+je me laissai tomber dans la cour.</p>
+
+<p>Mes assaillants, qui me savaient seul dans ma chambre,
+et qui voyaient deux hommes sauter par la fenêtre,
+furent épouvantés de ce prodige. Avant qu'ils fussent
+revenus de leur surprise, je leur envoyai deux coups de
+revolver. Pris d'une terreur folle, ils ouvrirent la porte
+de la route et se sauvèrent.</p>
+
+<p>Je courus à l'écurie; si mon guide avait été là, je pouvais
+échapper; mais j'eus beau appeler, personne ne répondit.
+Dans l'obscurité, trouver mon cheval et le seller
+était difficile. Je perdis du temps.</p>
+
+<p>Quand je sortis de la cour, mes brigands étaient revenus
+de leur terreur; ils me saluèrent d'une fusillade qui
+abattit mon cheval et me cassa la jambe.</p>
+
+<p>Comment je ne fus pas massacré, je n'en sais rien. Je
+reçus force coups; puis, le matin, comme je n'étais pas
+mort, on me transporta à Puebla. Je suis prisonnier à
+l'hôpital, où l'on soigne ma jambe cassée.</p>
+
+<p>Maintenant, que va-t-il arriver de moi? Je n'en sais
+vraiment rien. La guerre est commencée.</p>
+
+<p>Le général Lorencez a été repoussé hier en attaquant
+les hauteurs de Guadalupe, et on vient d'amener à l'hôpital
+quelques-uns de nos soldats blessés.</p>
+
+<p>On me dit qu'il y a en ville des officiers français prisonniers.</p>
+
+<p>Cette aventure est déplorable, et quand on pense que
+le drapeau de la France a été ainsi engagé pour une misérable
+question d'argent, on a le coeur serré.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>LX</h3>
+
+
+<p>Je suis resté à l'hôpital de Puebla depuis le 4 mai jusqu'au
+commencement du mois d'août. Ce n'est pas qu'il
+faille d'ordinaire tant de temps pour guérir une jambe
+cassée; mais à ma blessure se joignit une belle attaque
+de typhus, qui pendant trois semaines me mit entre la
+vie et la mort. Du 10 mai au 2 juin, il y a une lacune
+dans mon existence; j'ai été mort.</p>
+
+<p>Enfin je me rétablis, et grâce à la solidité de ma
+santé, grâce aussi aux bons soins dont je fus entouré, je
+fus assez vite sur pied.</p>
+
+<p>On fit pour moi ce qu'on avait fait pour les Français
+blessés à l'affaire de Lorette; lorsque je fus guéri on me
+rendit la liberté, et le 8 août j'arrivai à Orizaba où j'aperçus,
+avec une joie qui ne se décrit pas, les pantalons
+rouges de nos soldats.</p>
+
+<p>Mes lettres, mes lettres de France, je n'en trouvai que
+deux de Clotilde: l'une datée de la fin d'avril, l'autre du
+commencement de mai. Comment depuis cette époque
+ne m'avait-elle pas écrit? Aussitôt après mon accident,
+je lui avais écrit, et si j'étais resté trois semaines sans
+pouvoir tenir une plume, j'avais regagné le temps perdu
+aussitôt que j'étais entré en convalescence. Que signifiait
+ce silence? Mes lettres ne lui étaient-elles pas parvenues?
+Était-elle malade? Que se passait-il?</p>
+
+<p>Une lettre de Poirier vint, jusqu'à un certain point,
+répondre à ces questions. On m'avait cru mort; mon
+guide qui s'était sauvé avait rapporté qu'il m'avait vu
+sauter par la fenêtre et que j'avais été frappé de quatre
+coups de fusil; les journaux avaient raconté cette histoire
+et enregistré ma mort. Ma lettre, écrite à mon entrée à
+l'hôpital de Puebla, n'était pas parvenue à Poirier, et
+c'était seulement à celle qui datait des premiers jours de
+ma convalescence qu'il répondait.</p>
+
+<p>Ce que Poirier avait pu faire était possible pour Clotilde.
+Pourquoi ne m'avait-elle pas répondu? Me croyait-elle
+mort? La pauvre femme, comme elle devait souffrir!</p>
+
+<p>Dans sa lettre, Poirier me disait que si l'on me rendait
+la liberté comme j'en avais manifesté l'espérance, je
+ferais bien de rester au Mexique pour être à même de
+surveiller nos intérêts; et il insistait vivement sur la nécessité
+de ne pas rentrer en France.</p>
+
+<p>Mais je ne pouvais pas obéir à de pareilles instructions;
+l'angoisse que me causait le silence de Clotilde
+m'eût bien vite renvoyé à l'hôpital; Orizaba au lieu de
+Puebla, un major au lieu d'un médecin mexicain, toute
+la différence eût été là. D'ailleurs les médecins exigeaient
+que je retournasse en France, et de ce retour ils faisaient
+une question de vie ou de mort pour moi.</p>
+
+<p>Ils n'eurent pas besoin d'insister; je partis aussitôt
+pour Vera-Cruz où je m'embarquai sur le paquebot de
+Saint-Nazaire.</p>
+
+<p>Les vingt-cinq jours de traversée me parurent terriblement
+longs, mais ils me furent salutaires; l'air fortifiant
+de la mer me rétablit tout à fait; quand j'aperçus
+les signaux de Belle-Isle, il me sembla que je n'avais
+jamais été malade et que j'avais vingt ans.</p>
+
+<p>En touchant le quai de Saint-Nazaire, je courus au
+télégraphe et j'envoyai une dépêche à Clotilde pour lui
+dire que j'arrivais en France et que je serais à Paris à
+neuf heures du soir.</p>
+
+<p>A chaque station je m'impatientai contre le mécanicien
+qui perdait du temps; les chefs de gare, les employés, les
+voyageurs étaient d'une lenteur désespérante: nous aurions
+plus d'une heure de retard. A neuf heures précises
+cependant nous entrâmes dans la gare d'Orléans: Clotilde
+n'aurait pas à attendre.</p>
+
+<p>Je me dirigeai rapidement vers la sortie, mais tout à
+coup je m'arrêtai: une femme s'avançait au-devant de
+moi. A la démarche, il me sembla que c'était Clotilde;
+mais un voile épais lui cachait le visage. Ce n'était pas
+elle assurément. Elle m'attendait chez elle et non dans
+cette gare. Elle avait continué de s'avancer et je me m'étais
+remis en marche. Nous nous joignîmes. Elle s'arrêta
+et vivement elle me prit le bras. Elle, c'était elle!</p>
+
+<p>Un éclair traversa ma joie: ma fille; c'était sans doute
+pour m'avertir d'une terrible nouvelle que Clotilde était
+venue au-devant de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Valentine?</p>
+
+<p>Elle me rassura d'un mot. Valentine était chez sa nourrice.
+Elle m'entraîna. Une voiture nous attendait. Nous
+partîmes. Elle était dans mes bras.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, disait-elle, c'est toi, enfin!</p>
+
+<p>La voiture roula longtemps sans qu'il y eût d'autres
+paroles entre nous. Enfin elle voulut m'interroger. Elle
+n'avait pas reçu mes lettres et c'était par les journaux
+qu'elle avait appris ma mort, brusquement, un soir.
+Quel coup!</p>
+
+<p>Et elle me serra dans une étreinte passionné.</p>
+
+<p>Pendant trois mois elle m'avait pleuré. Ma dépêche lui
+avait appris en même temps et ma vie et mon arrivée.</p>
+
+<p>Je la regardai et la lueur d'un bec de gaz devant lequel
+nous passions me montra son visage pâle qui gardait les
+traces de cette longue angoisse.</p>
+
+<p>Je lui racontai alors comment je lui avais écrit, comment
+j'avais écrit aussi à Poirier qui, lui, avait reçu ma
+lettre et m'avait répondu. Mais elle n'avait pas vu Poirier
+depuis mon départ.</p>
+
+<p>&mdash;Que de souffrances évitées, s'écria-t-elle, si Poirier
+m'avait communiqué ta lettre!</p>
+
+<p>Je crus qu'elle parlait de ses souffrances pendant ces
+trois mois, mais, depuis, ce mot m'est revenu et j'ai
+compris sa cruelle signification.</p>
+
+<p>La voiture s'arrêta: je regardai: nous étions devant
+ma porte.</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi?</p>
+
+<p>&mdash;Cela te déplaît donc, dit-elle en me serrant la main,
+que je vienne chez toi? Je vais monter pendant que tu
+expliqueras à ton concierge que tu n'es pas un revenant.</p>
+
+<p>Elle baissa son voile et entra la première. Bientôt je la
+rejoignis.</p>
+
+<p>Quelle joie! Il y avait bientôt un an que nous nous
+étions quittés.</p>
+
+<p>Enfin un peu de calme se fit en nous, en moi plutôt.
+Malgré mon ivresse, il m'avait déjà semblé remarquer
+qu'il y avait en Clotilde quelque chose qui n'était point
+ordinaire. Je l'examinai plus attentivement et la pressai
+de parler.</p>
+
+<p>Elle se jeta à mes genoux et un flot de larmes jaillit de
+ses yeux: elle suffoquait; elle me serrait dans ses bras;
+elle m'embrassait, elle ne parlait point.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui, s'écria-t-elle, il faut parler, il faut
+tout dire, mais la coup qui nous atteint est si horrible
+que je n'ose pas.</p>
+
+<p>Effrayé, je cherchais de douces paroles pour la rassurer
+et la décider.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais comment j'ai appris ta mort, dit-elle. Alors,
+au milieu de ma douleur, j'ai eu une pensée d'inquiétude
+affreuse, non pour moi, ma vie était brisée, mais pour
+Valentine, pour notre fille, pour ta fille. Que serait-elle
+la pauvre petite, une enfant sans nom; ta mort m'avait
+montré la faute que nous avions faite en ne la reconnaissant
+pas. Un homme, depuis longtemps, avait demandé
+à m'épouser, un vieillard, je lui ai dit la vérité. Il a consenti
+à accepter Valentine comme sa fille. Pour qu'elle eût
+un père, j'ai cédé.</p>
+
+<p>&mdash;Mariée!</p>
+
+<p>Elle baissa la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez pris mon enfant, ma fille à moi, pour
+la donner à un autre.</p>
+
+<p>Un poignard était accroché à la muraille, devant moi.
+Je sautai dessus et revins d'un bond sur Clotilde la
+main levée. Elle s'était rejetée en arrière, et son visage
+bouleversé, ses yeux, ses bras tendus imploraient la
+pitié.</p>
+
+<p>Grâce à Dieu, je ne frappai point; allant à la fenêtre je
+jetai mon poignard et revins vers elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un mariage in extremis, dit-elle, M. de Torladès
+est vieux, il n'a que quelques jours peut-être. Je
+serai à toi, Guillaume, je te jure que je t'aime.</p>
+
+<p>Mais je ne l'écoutai point. Je la pris par les deux poignets
+et la traînai vers la porte. Elle se défendit, elle
+m'implora. Je ne lui répondis qu'un mot, toujours le
+même.</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en, va-t'en.</p>
+
+<p>J'avais ouvert la porte et j'ai entraîné Clotilde avec
+moi. Elle voulut se cramponner à mes bras. Je la repoussai
+et rentrai dans ma chambre dont je refermai la
+porte.</p>
+
+<p>Je tombai anéanti. Quel épouvantable écroulement!
+Ma vie brisée, ma dignité abaissée, ma fierté perdue, mon
+honneur flétri, dix années de sacrifices et de honte pour
+en arriver là!</p>
+
+<p>Tout cela n'était rien cependant; elle m'avait oublié,
+sacrifié, trahi, c'était bien, c'était ma faute, la juste expiation
+de mes faiblesses et de mes lâchetés. Tout se paye
+sur la terre, l'heure du payement avait sonné pour moi.
+Mais, ma fille!</p>
+
+<p>Pendant toute la nuit, je marchai dans ma chambre.
+A cinq heures du matin, j'étais à la gare Montparnasse.
+A neuf heures, j'étais à Courtigis chez madame d'Arondel.</p>
+
+<p>Mais Valentine n'était plus à Courtigis; sa mère était
+venue la chercher, et madame d'Arondel, qui me croyait
+mort, n'avait pas pu s'opposer au départ de l'enfant. Où
+était-elle? Personne ne le savait.</p>
+
+<p>Je revins à Paris. Je voulais ma fille. Je courus chez Clotilde,
+chez madame la baronne Torladès.</p>
+
+<p>Elle me reçut. Elle était calme, j'étais fou.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de Courtigis, je n'ai pas trouvé ma fille, où
+est-elle? Je veux la voir, je la veux.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends votre désespoir, dit-elle; mais si vous
+parlez ainsi, je ne peux pas vous écouter. Il n'entre pas
+dans mes intentions de vous empêcher de voir votre fille.</p>
+
+<p>&mdash;Où est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous conduirai près d'elle; mais vous ne la verrez
+pas sans moi; nous la verrons ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Avec vous, jamais!</p>
+
+<p>Je sortis. Que faire? Elle n'avait pas pu faire prendre
+mon enfant pour la donner à un autre. J'étais son père.
+Mes droits étaient certains. J'allai consulter un avocat de
+mes amis. Par malheur mes droits n'existaient pas, puisque
+l'acte de naissance de ma fille ne portait pas que j'étais
+son père; elle n'était pas à moi. M. et madame la baronne
+Torladès avaient pu «la légitimer par mariage
+subséquent.»</p>
+
+<p>Cette consultation et les délais nécessaires pour que
+mon ami se procurât cet acte de mariage donnèrent le
+temps à ma fureur de s'apaiser; le sentiment paternel
+l'emporta.</p>
+
+<p>J'écrivis à madame la baronne Torladès que j'étais à sa
+disposition pour faire la visite dont elle m'avait parlé. Elle
+me répondit qu'elle serait le lendemain à la gare du Nord
+à dix heures.</p>
+
+<p>Elle fut exacte au rendez-vous. Nous partîmes pour
+Bernes, un village auprès de Beaumont, et nous fîmes la
+route sans échanger un seul mot.</p>
+
+<p>Je trouvai ma fille chez une fermière. Mais après nous
+avoir regardés quelques secondes, elle ne fit plus attention
+à nous: elle ne connaissait que sa nourrice.</p>
+
+<p>Le retour fut ce qu'avait été l'aller. Je ne levai même
+pas les yeux sur cette femme que j'avais tant aimée, que
+j'aimais tant.</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous voudrez voir Valentine, me dit-elle en
+arrivant dans la gare, vous n'aurez qu'à m'avertir, car je
+dois vous dire que j'ai donné des ordres pour qu'on ne
+puisse pu l'approcher sans moi.</p>
+
+<p>Je ne répondis pas et m'éloignai.</p>
+
+<p>Le soir même, je prenais le train de Saint-Nazaire.</p>
+
+<p>Et c'est de ma cabine de la <i>Floride</i> que je t'écris cette
+lettre.</p>
+
+<p>Je retourne au Mexique. Arrivé le 12, je repars le 20.
+Je suis resté huit jours en France; les huit jours les plus
+douloureux de ma vie.</p>
+
+<p>Je t'écrirai de là-bas si j'assiste à des choses intéressantes,
+ce qui est probable.</p>
+
+<p>On va se battre. Des renforts sont envoyés; la guerre
+va être vigoureusement poussée. Fasse le ciel que je puisse
+mourir sur le champ de bataille, et que j'aie le temps de
+me voir mourir... pour mon pays. J'ai besoin que ma
+mort rachète ma vie.</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>FIN</h3>
+
+
+<br><br><br>
+
+
+<h4>NOTICE SUR CLOTILDE MARTORY</h4>
+
+<p>Au mois d'avril 1871, aller de Versailles à Fontenay-sous-Bois,
+était un voyage qui demandait plus de vingt-quatre
+heures, et qui, si l'itinéraire n'en était pas choisi avec certaines
+précautions, pouvait présenter des dangers puisque sur
+la ligne des fortifications qui va d'Ivry à Asnières, les troupes
+de la Commune et de Versailles se battaient chaque jour du
+matin au soir, souvent même une partie de la nuit, et qu'il
+fallait faire un circuit assez large pour ne pas être pris dans
+la mêlée.</p>
+
+<p>Mais combien curieux aussi était-il ce voyage, et lamentable,
+le long des routes dont les arbres avaient été coupés,
+et à travers les villages dévastés par cinq mois de guerre, aux
+murs des jardins crénelés, aux façades rayées par les balles,
+éventrées par les obus, avec çà et là des trous noirs qui marquaient
+la place des maisons incendiées. Maintenant la
+guerre civile succédait à la guerre étrangère, et la canonnade,
+la fusillade, les défilés d'artillerie, les marches des
+troupes, les sonneries de clairons, les batteries de tambours
+continuaient comme s'il n'y avait rien de changé. Mais ce
+que les paysans voyaient et n'avaient pas vu pendant la
+guerre, c'étaient des cavalcades de gens du monde qui, à cheval
+ou en break, venaient se donner le spectacle de la bataille du
+haut des collines d'où l'on a des vues sur Paris: le temps
+était généralement beau, l'éclosion du printemps s'accomplissait
+avec cette immuable sérénité de la nature qui ne
+connaît ni les douleurs ni les catastrophes humaines, et cet
+agréable déplacement était un sport qui remplaçait Longchamps,
+cette année-là fermé pour cause de bombardement;
+dans les sous-bois, aux carrefours il y avait des haltes où
+les claires toilettes des femmes se mêlaient aux uniformes
+des officiers, en jolis tableaux bien composés, tandis que sur
+les routes passaient et repassaient à la file des omnibus
+chargés de Parisiens qui allaient de Versailles à Saint-Germain
+et de Saint-Germain à Versailles, incessamment, toujours
+en mouvement comme des abeilles autour de leur
+ruche envahie et dévastée par un ennemi contre qui elles
+ne peuvent que bourdonner effarées.</p>
+
+<p>Quand des lignes françaises on passait aux lignes ennemies,
+on ne rencontrait plus ces cavalcades, mais l'aspect des villages
+était le même: les troupes au lieu de marcher à la
+bataille s'en allaient à l'exercice, et c'était le défilé successif
+de tous les uniformes de l'armée allemande: Prussiens,
+Saxons, Bavarois, Wurtembergeois, et ce qui était un étonnement
+c'était de voir sur les murs blancs, souvent sous les
+inscriptions d'étapes en langue allemande, un cri français
+écrit sous l'oeil même des vainqueurs: «Werder assassin.»</p>
+
+<p>Parti de Versailles dès le matin je devais passer par Marly,
+Saint-Germain, Maisons, Argenteuil, Saint-Denis pour prendre
+à Pantin le chemin de fer qui m'amènerait à Nogent, et
+j'espérais, en me hâtant, qu'il ne me faudrait pas plus d'une
+bonne journée pour faire cette route, mais comme je n'arrivai
+à Saint-Denis qu'après le soleil couché, il me fut impossible
+de trouver une voiture, et je dus me décider à passer la
+nuit dans un pauvre hôtel près de la gare.</p>
+
+<p>Bien qu'il ne fût guère attrayant ni même engageant, il
+était si bien rempli de Parisiens attendant là naïvement le
+moment de rentrer chez eux, qu'on ne put me donner qu'un
+cabinet noir, sans fenêtre, sous les toits, et dans la salle à
+manger qu'une place à une petite table de café déjà occupée.</p>
+
+<p>Mon vis-à-vis était un homme de cinquante ans environ,
+de grande taille, au visage fin, à l'air distingué et de tournure
+militaire. Comme je le regardais, curieusement surpris
+du contraste qu'il présentait avec les gens dont nous étions
+environnés, il m'examinait aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons pas trop l'air d'être dans le même commerce
+que ces pistolets-là, me dit-il en souriant.</p>
+
+<p>Nos noms furent bientôt échangés.</p>
+
+<p>Le hasard voulut qu'il connût le mien.</p>
+
+<p>Le sien était celui d'un officier de l'aristocratie démissionnant
+au coup d'État, dans des conditions qui avaient frappé
+l'attention publique, et après être rentré dans l'armée au
+moment de la guerre du Mexique s'était signalé de telle sorte
+que, pendant plusieurs années, ce nom avait rempli les journaux.</p>
+
+<p>On n'est pas romancier si l'on ne sait pas écouter.</p>
+
+<p>J'aurais bien voulu savoir ce qu'il faisait alors à Saint-Denis,
+et ce qu'il attendait dans cet hôtel.</p>
+
+<p>Mais ce ne fut pas de cela qu'il me parla: ce fut de sa
+sortie de l'armée et de ses luttes de conscience à ce moment,
+ce fut aussi du Mexique.</p>
+
+<p>Notre soirée se passa: lui à parler, moi à écouter, pendant
+qu'autour de Paris, au sud et à l'ouest, une de ces fusillades
+folles comme il y en eut plusieurs sous la Commune,
+emplissait le ciel d'éclairs fulgurants que nous suivions sur
+les eaux noires du canal au bord duquel nous nous promenions:
+l'orage le plus terrible n'eût pas mieux enflammé le
+ciel et les eaux.</p>
+
+<p>Ce fut là, sous cette impression si forte et si poignante de
+la guerre civile, que me vint l'idée de ce roman qui parut
+dans l'<i>Opinion nationale</i> sous le titre: <i>Le Roman d'une Conscience</i>,
+et ne prit celui de <i>Clotilde Martory</i> que lorsqu'après
+un certain recul je sentis que c'était réellement Clotilde qui
+remplissait le premier rôle et non Saint-Nérée.</p>
+
+H.M...
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Clotilde Martory, by Hector Malot
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CLOTILDE MARTORY ***
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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