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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13247 ***
+
+[Illustration ill_1.png PHOTOGRAPHIE DE L'AUTEUR PRISE DANS LA COUR DE
+LA PRISON A BERLIN, JUIN 1917]
+
+
+
+Docteur HENRI BÉLAND
+
+MILLE ET UN JOURS
+
+EN
+
+PRISON A BERLIN
+
+1919
+
+A ma vieille mère, en témoignage de filiale et respectueuse affection.
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+Depuis son retour d'Allemagne, l'auteur a reçu de tous les coins
+du Canada et de plusieurs endroits des États-Unis d'innombrables
+invitations pour conférences, discours, etc.
+
+A peu d'exceptions près, il lui a été impossible naturellement d'accéder
+au désir si chaleureusement exprimé de part et d'autre.
+
+D'un autre côté un grand nombre de personnes dont il s'honore de
+l'amitié lui ont fortement conseillé de publier, sous une forme
+quelconque, quelques mémoires et de son séjour en Belgique--c'est-à-dire
+depuis son mariage à Capellen, près d'Anvers, en 1914, jusqu'à son
+arrestation en 1915--et de sa captivité en Allemagne les années
+subséquentes.
+
+C'est pour satisfaire au désir des uns et au conseil des autres qu'il
+offre au public la narration, écrite à la diable, qui suit.
+
+Si l'on y cherchait de la philosophie, un effort littéraire, des
+considérations d'ordre politique ou social ou même des jérémiades... on
+serait déçu.
+
+L'auteur n'a eu d'autre intention que celle de relater, sans efforts et
+sans prétention, des incidents et des événements, cocasses, indifférents
+ou tristes auxquels il a été mêlé; de faire voir superficiellement ce
+qu'est la vie d'un prisonnier de guerre derrière des murailles élevées
+sous la garde médiate ou immédiate de Prussiens authentiques.
+
+Là s'est borné son effort.
+
+H. B.
+
+
+
+MILLE ET UN JOURS
+
+EN
+
+PRISON A BERLIN
+
+
+
+Chapitre I
+
+"C'EST LA GUERRE!"
+
+Ce jour-là, une atmosphère de religiosité enveloppait l'imposante
+chaîne de montagnes qui séparent l'Espagne de la France. Le Congrès
+Eucharistique, qui prenait fin, avait réuni, à Lourdes, un nombreux
+clergé et un peuple immense venus de tous les coins du monde.
+Tous--fidèles par centaines de mille: laïques, prêtres, prélats,
+évêques, princes de l'Eglise--avaient, la veille au soir, mêlé leurs
+voix dans les chants pieux de l'inoubliable et grandiose procession aux
+flambeaux en face de la Basilique, pendant que là-haut, au sommet du Pic
+du Gers, la croix flamboyante se détachait dans la nuit profonde. Cette
+croix de feu, au fond de la nue, semblait rappeler la parole angélique
+d'il y a deux mille ans: _Pax hominibus bonae voluntatis_.
+
+C'était le 26 juillet 1914, un dimanche. Nous nous promenions, ma femme
+et moi, dans le parc d'un village pyrénéen. Le soleil dardait ses rayons
+chauds et vivifiants, incendiant toute la vallée du Gave. Soudain, un
+camelot s'approche de nous portant sous son bras un paquet de journaux.
+Le gamin criait à tue-tête:--"C'est la guerre! C'est la guerre!" Nous
+lui coupons la parole en posant cette question:
+
+--Quelle guerre?...
+
+--Mais la guerre entre l'Autriche et la Serbie, monsieur. Vous aurez
+tous les détails en achetant mon journal: _la Liberté du Sud-Ouest_.
+
+En effet, ce matin-là, toute la presse européenne publiait le texte de
+l'ultimatum, désormais fameux, que l'Autriche venait de lancer à la
+petite Serbie.
+
+Le lendemain, dans le rapide qui nous ramenait de Bordeaux à Paris, nous
+trouvions, à chaque gare importante, les plus récentes éditions des
+quotidiens français où était commenté à profusion, avec passion et
+nervosité, le document diplomatique qui menaçait de troubler la paix
+de l'Europe.--On discutait fiévreusement dans le compartiment où nous
+étions:--"C'est bien encore et toujours la perfide Autriche!..."
+D'autres ajoutaient:--"C'est encore plus l'ambitieuse et traîtresse
+Allemagne qui inspire l'Autriche!"
+
+Nous nous hâtions de retourner à Anvers, en ne faisant à Paris qu'une
+halte de quelques jours. Nous étions surpris de constater que dans
+cette tourmente diplomatique qui allait s'accentuant d'heure eu heure,
+l'énorme capitale conservait un calme remarquable. On discutait bien
+dans les cafés, sur les grands boulevards, dans les omnibus, mais non
+pas avec cette agitation fébrile, cette verbosité, ce mélange de blague,
+d'enthousiasme, d'emballement, et de contradiction que l'on a l'habitude
+d'observer chez un public parisien.
+
+Lorsque, au débotter, j'essayai d'envoyer une dépêche en Belgique, on
+me répondit que les lignes télégraphiques étaient déjà entièrement, et
+exclusivement, à la disposition des autorités militaires, et que ma
+dépêche pourrait bien être retardée de vingt-quatre heures.
+
+Le jour de mon départ de Paris pour Anvers, j'étais allé rendre visite
+à l'hon. M. Roy, à qui je posai la question:--"Que pensez-vous de la
+situation diplomatique?" L'éminent représentant du Canada me fit part de
+sa grande anxiété et de ses réelles appréhensions. Il me sembla plutôt
+pessimiste, redoutant une guerre entre l'Allemagne et la France.
+
+Le 30 juillet, à midi, nous prenions, ma femme et moi, le rapide
+Paris-Amsterdam à destination d'Anvers, et nous traversions ce
+territoire de France et de Belgique qui à peine deux mois plus tard
+était le théâtre des horreurs de la guerre. Nous étions alors loin de
+penser que ces cités, véritables fourmilières industrielles, et ces
+campagnes couvertes à cette époque d'une moisson dorée invitant la faux
+du moissonneur seraient, avant quelques semaines, dévastées, saccagées,
+pillées et incendiées.
+
+A Anvers, grande agitation. La garde civique a été appelée, et la rumeur
+circule, ce soir-là, 30 juillet, que l'Allemagne a des intentions
+sinistres, qu'elle se dispose à violer la neutralité de la Belgique. La
+seule mention d'un acte si contraire aux lois internationales soulève
+l'indignation de tous ceux que nous rencontrons. Nous traversons la
+ville et nous nous rendons à Capellen, village situé à six milles au
+nord de la ville d'Anvers, sur la grande chaussée Anvers-Rotterdam.
+
+Le samedi, 1er août 1914, nous nous rendions d'Anvers à Bruxelles,
+puis à Ostende, où nous devions occuper une villa au bord de la mer,
+exactement à Middelkerke. Middelkerke est une place charmante qui
+vient justement d'être évacuée par les Allemands, et qui est située à
+mi-chemin entre Ostende et Nieuport. C'est des environs de Nieuport que
+partait la ligne de séparation entre les armées alliées et les armées
+teutonnes pendant les quatre années de la guerre.
+
+Je me permettrai d'ouvrir ici une parenthèse afin de raconter un
+incident qui pourra jeter quelque lumière sur les intentions de
+l'Allemagne envers la Belgique.
+
+Au moment où le train à destination d'Ostende sortait de la gare de
+Bruxelles, un couple entrait dans notre compartiment déjà rempli. Ce
+brave homme et sa femme s'excusèrent de leur mieux de pénétrer ainsi
+dans un compartiment encombré. On leur pardonna de bonne grâce, vu qu'à
+ce moment le trafic était déjà fortement congestionné.--C'était M.
+L. F... et sa femme, habitants de Gand, et voici l'aventure--leur
+aventure--qu'ils racontèrent aux six autres occupants du compartiment.
+
+Comme je l'ai dit plus haut, c'était samedi, le 1er août. Or, la veille,
+31 juillet, ce monsieur gantois et sa femme rentraient en Belgique, de
+retour d'une excursion en Allemagne. Dans un village d'Allemagne situé
+tout près de la frontière belge, ils furent arrêtés et leur automobile
+fut saisie par les autorités militaires locales, malgré leurs
+protestations. Notre Gantois et sa femme durent passer la nuit dans
+un petit hôtel de ce village, et dormir dans une chambre du
+rez-de-chaussée.--De toute la nuit, dit madame F..., il nous fut
+impossible de clore l'oeil; ce fut un défilé continuel de troupes
+allemandes allant vers la Belgique. Ces soldats passaient en chantant,
+tambours battants, et faisant un tapage infernal. Ils chantaient:
+"Deutschland, Deutschland, uber alles!"--Le lecteur est prié de
+remarquer que ceci se passait le soir du 31 juillet, et dans un village
+qui n'était qu'à deux ou trois kilomètres de la frontière belge, et que
+l'ultimatum de l'Allemagne à la Belgique n'était présentée que le 2
+août.
+
+Au cours de ce voyage de Bruxelles à Ostende, qui dura près de six
+heures par suite des retards occasionnés par la foule des passagers qui
+s'empressaient de rentrer dans leurs foyers,--plus ou moins effrayés
+qu'ils étaient par les rumeurs en circulation,--un autre incident eut
+lieu qui me semble assez intéressant pour être raconté un peu en détail.
+
+Dans le compartiment que nous occupions, ma femme et moi, il y
+avait,--en outre de l'intéressant couple gantois,--quatre autres
+passagers, dont trois dames autrichiennes, une mère et ses deux filles,
+et un grand propriétaire de chevaux de course des environs de Charleroi.
+Ces dames autrichiennes semblaient appartenir à la meilleure société.
+Elles se rendaient à Ostende, avec l'intention de passer en Angleterre.
+La mère prétendait que son fils y était étudiant. La discussion
+s'engagea, on ne sait trop comment, entre le propriétaire de chevaux
+et les dames autrichiennes. Depuis quatre jours déjà, l'Autriche avait
+déclaré la guerre à la Serbie. La proposition anglaise suggérant de
+faire régler l'imbroglio austro-serbe au moyen d'une conférence était
+dans tous les esprits, et le monsieur de Charleroi qui, soit dit en
+passant, n'avait pas froid aux yeux, disait carrément son fait à
+l'Autriche. La dame autrichienne plaidait tout naturellement pour son
+pays; elle prétendait que les Serbes étaient fourbes et conspiraient
+constamment contre l'Autriche.--"Les Serbes, disait le propriétaire de
+chevaux, je l'admets, ne sont pas intéressants, Madame, mais il y a
+quelque chose de moins intéressant que les Serbes, ce sont les horreurs
+de la guerre. L'Autriche est l'instrument de l'Allemagne, et cette
+guerre que vous venez de déclarer à un petit peuple, cette guerre
+est peut-être entreprise, Madame, par votre gouvernement dans le but
+d'arrondir son territoire balkanique, mais elle est avant tout dictée
+par l'autocrate de Postdam."--La brave Autrichienne qui, il faut le
+reconnaître, apportait dans cette discussion une certaine dose de
+modération, s'obstinait à ne pas voir dans cette guerre la main de
+l'Allemagne.--"Nous verrons un peu", disait le propriétaire de chevaux,
+"nous verrons un peu; attendez _une fois seulement_ que la France,
+la Russie et l'Angleterre se donnent la main, et il m'est avis que
+l'empereur Guillaume regrettera d'avoir compromis le confort du fauteuil
+royal sur lequel il se prélasse depuis 25 ans!..."
+
+Nous arrivions à Gand, et nous prenons congé de ce malheureux couple
+gantois qui le matin même avait dû passer à pied la frontière de
+Belgique, et faire encore quelques milles de plus pour prendre un train
+à destination de Bruxelles.
+
+
+
+Chapitre II
+
+LE BUVETIER BOCHE ET LA "BRABANÇONNE"
+
+A Middelkerke, le 2 août, il y avait grande animation sur la digue.
+Les journaux venaient justement de publier le texte de l'ultimatum de
+Guillaume II au gouvernement et à la nation belge. L'indignation était à
+son comble:
+
+"Comment, disait-on, cet, empereur Guillaume, que nous avons fêté à
+Bruxelles il y a quelques mois, cet empereur Guillaume, qui a été l'hôte
+de notre roi, l'hôte de la nation belge, c'est lui-même qui vient nous
+jeter à la face cette sanglante injure!..."
+
+De la villa que nous habitions, nous pouvions voir des groupes de 15, 20
+et 30 personnes assemblées ça et là sur la plage. A un certain moment,
+plusieurs de ces groupes se réunissent, forment un contingent imposant
+et se rendent processionnellement devant la porte d'un certain
+estaminet. J'ai oublié le nom du propriétaire de cet établissement. Quoi
+qu'il en soit, c'était un Allemand. La façade de l'imposante gargote
+était ornée, à chacun de ses trois étages d'une inscription,--en
+allemand naturellement; c'était une réclame en faveur de quelque bière
+allemande, brune ou blonde. Ce ne fut qu'un jeu, et l'affaire d'un
+moment de descendre la première enseigne, celle du premier étage. Pour
+celle du second, on alla chercher une échelle, et elle fut descendue
+assez prestement aux acclamations bruyantes de la foule qui, à ce
+moment, avait pris des proportions formidables. Quand vint le tour de
+l'affiche du troisième étage, on constata que l'échelle était trop
+courte. Une délégation fut envoyée à l'intérieur pour sommer le
+propriétaire boche de grimper à l'étage supérieur, et de faire
+disparaître lui-même son écriteau...
+
+Les pourparlers durèrent quelques minutes pendant lesquelles la foule,
+de plus en plus houleuse, manifestait son impatience par des cris et des
+menaces. Enfin, à la grande réjouissance de tous les manifestants, on
+vit le boche ouvrir une fenêtre et décrocher son enseigne. Toute la
+plage retentit des acclamations de la foule qui pouvait bien, à ce
+moment, représenter un millier de personnes. Immédiatement on se met en
+marche, on va quérir la fanfare, et dix minutes plus tard, la foule,
+toujours grandissante, revenait, fanfare en tête vers la plage qui
+retentit des accords d'une musique joyeuse. Enfin, les manifestants
+s'arrêtent sur un "square" où l'harmonie joue l'air national belge, la
+_Brabançonne_, puis des partitions musicales, et toute la jeunesse se
+met à danser.
+
+Le lendemain, la fière et noble réponse du roi et du gouvernement belge
+à l'ultimatum allemand était publié. Un héraut en lisait le texte à tous
+les coins de rues aboutissant à la digue. Une troupe bruyante de jeunes
+gens suivaient le héraut, et chaque fois que la lecture du document
+était terminée, un tonnerre d'acclamations sortait de ces jeunes
+poitrines.
+
+Cependant les nouvelles les plus alarmantes couraient de bouche en
+bouche: on disait que Visé était en feu, qu'Argenteau avait été détruit,
+que des civils avaient été exécutés; que c'étaient, dans la région
+située à l'est de la Meuse, la terreur et la dévastation; que les
+Allemands, sans même attendre la réponse faite par la Belgique à leur
+sommation provocante, en avaient envahi le territoire. Cette violation
+du territoire belge ne me surprit pas énormément après les révélations
+qui nous avaient été faites par ce monsieur et cette dame de Gand sur le
+train qui nous avait amenés à Ostende.
+
+On s'imagine quelles angoisses ces sinistres nouvelles créaient
+chez nous, chez nos amis de la plage, comme chez tous les belges en
+villégiature, à Middelkerke, à Ostende, et dans les environs. Je me
+rappelle encore la cruelle anxiété dans laquelle se trouvait cette
+pauvre dame Anciault, dont la résidence habituelle était aux environs de
+Liège. Elle était sans nouvelles de son mari et de quelques-uns de ses
+enfants demeurés dans l'est de la Belgique.
+
+Voyant la tournure inquiétante que prenaient les événements, nous
+décidons de retourner immédiatement à Anvers, puis à Capellen.
+
+
+
+Chapitre III
+
+"THANK YOU"
+
+Nous avions quitté Middelkerke armes et bagages.--Quand je dis armes,
+ce n'est qu'une façon de parler, car pour ce qui est des armes que nous
+avions à Middelkerke,--quelques fusils de chasse,--ils avaient été
+confisqués par l'autorité municipale et déposés à la maison communale.
+Cette précaution a été prise dans toutes les communes de la Belgique.
+Les autorités civiles et militaires voyant l'indignation si explicable
+de toute la population belge devant l'invasion allemande, et redoutant
+l'intervention de civils armés, firent tout en leur pouvoir pour
+prévenir ce qui, en droit international est contraire aux lois de la
+guerre. Un édit fut donc publié enjoignant à tous les civils de remettre
+aux autorités municipales leurs armes de tous genres et de tous
+calibres. On peut donc affirmer sans crainte que des les premiers jours
+de la guerre, les civils belges sauf de très rares exceptions, se
+trouvaient désarmés. Je crois donc de mon devoir d'affirmer ici que les
+autorités allemandes, lorsqu'elles ont prétendu que le gouvernement
+belge était complice des civils accusés d'avoir tiré sur leurs troupes,
+ne cherchaient, mais en vain, qu'une excuse pour justifier les actes
+inhumains dont ils se rendirent coupables en Belgique.
+
+Donc, le 5 août, nous prenions le train à Ostende pour revenir à Anvers.
+L'état de guerre existait alors entre l'Allemagne et la Belgique. Nous
+étions dans notre compartiment exactement cinq personnes, trois enfants,
+ma femme et moi. Au moment où le train quittait la gare, un nouveau
+passager, tout essoufflé, se cramponnant à la porte du compartiment,
+l'ouvre, et faisant irruption à l'intérieur, dit en anglais à quelqu'un
+demeuré en arrière:
+
+--"Thank you."
+
+Il répéta plusieurs fois son: "Thank you", en agitant celle de ses mains
+qui était libre.
+
+Notre homme s'assied à la place qui n'était pas occupée.
+
+Je lui demande:--Are you English?... (Êtes-vous anglais)
+
+--No, I am American, me répondit-il. (Je suis Américain).
+
+--"Alors, si vous êtes Américain, nous sommes du même continent, car je
+suis Canadien." Il ne me paraissait pas très enchanté d'avoir rencontré
+un compagnon si loquace. Comme il se tournait de préférence du côté de
+la portière, j'en conclus qu'il trouvait beaucoup plus intéressant le
+paysage qui se déroulait devant ses yeux.
+
+--"Et où allez-vous donc, lui demandai-je (toujours en anglais)--si je
+puis me permettre de vous poser cette question"?
+
+--"En Russie, me répondit-il".
+
+--"Comment pourrez-vous vous rendre en Russie, l'Allemagne vient de
+déclarer la guerre à la Belgique?"
+
+--Oh! dit-il, "j'ai l'intention de passer par la Hollande."
+
+Le laconisme de ses réponses m'indiquait qu'il prenait peu d'intérêt à
+la conversation que je tentais d'entamer avec lui. Je commençais à
+avoir quelques soupçons, lorsque ma femme, assise en face de moi me fit
+comprendre par un clin d'oeil qu'il y avait quelque chose d'anormal chez
+notre compagnon de route. Le train filait à bonne allure, et quelques
+minutes plus tard, nous arrivions à Bruges. Sur le quai de la gare, il
+y avait une foule considérable. On se coudoyait, on avait l'air de
+chercher quelqu'un en regardant dans toutes les fenêtres du convoi...
+Notre compagnon prend sa valise pour descendre du convoi. Il avait à
+peine ouvert la porte du compartiment que de cinquante bouches à la fois
+sortit cette exclamation:
+
+--"C'est lui! C'est lui!"
+
+Il descendit et fut immédiatement entouré par la foule. Trois ou quatre
+gendarmes survinrent qui lui posèrent cette question directe et _ad
+rem_:
+
+--"Êtes-vous Allemand?"
+
+Il fit un signe affirmatif. La foule devenant alors très menaçante,
+voulut s'emparer de lui malgré les gendarmes.... Quelques-uns criaient:
+
+--"Tuez-le"!
+
+D'autres lui lançaient des brocarts assez mal sonnants dont je fais
+grâce à mes lecteurs.
+
+Les gendarmes agirent avec une dignité et une correction irréprochables.
+Ils protégèrent le sujet allemand contre les violences de la foule. Ils
+l'emmenèrent en dehors de la gare, et j'ignore encore ce qu'il advint de
+lui. Le moins que l'on dut faire fut sans doute de l'interner... Je me
+suis souvent demandé quel était cet homme. Peut-être un voyageur attardé
+à Ostende, ou un espion allemand demeuré en Belgique jusqu'au dernier
+moment pour se rendre compte des sentiments du peuple après la
+déclaration de la guerre?.....
+
+Mystère!
+
+Je suis enclin à croire qu'il faisait partie de cette pieuvre immense
+qui s'appelle le service d'espionnage allemand. S'il rentre jamais dans
+son pays, il ne manquera pas de faire à ses compatriotes un tableau
+saisissant de l'indignation dont fit preuve la noble nation belge en
+face de l'outrage infligé à son honneur par le grand empire du centre.
+
+
+
+Chapitre IV
+
+A l'HÔPITAL
+
+Il est absolument inutile d'insister sur le patriotisme dont fit preuve
+la nation belge. Le même esprit d'héroïsme et de sacrifice régnait dans
+toutes les classes de la société, et tous sans distinction d'âge de sexe
+ou de condition s'offraient pour renir en aide à la cause nationale
+menacée par le monstre germanique.
+
+De tous côtés, dans les premiers jours d'août 1914, on m'abordait en me
+posant la question suivante:
+
+--"Monsieur Béland, que pensez-vous de la situation?... Que va faire
+l'Angleterre?"
+
+Je n'hésitais pas à répondre que si l'Allemagne mettait à exécution son
+plan de violer la neutralité belge, l'Angleterre lui déclarerait la
+guerre.
+
+Je me rappelle une démonstration qui eut lieu sur la digue à
+Middelkerke, le jour où fut publié l'ultimatum de l'Allemagne. Au large,
+dans la mer du Nord, une escadre anglaise croisait. D'énormes nuages
+de fumée étaient perceptibles même à l'oeil nu, et les lunettes des
+promeneurs, braquées sur l'horizon leur en révélait la véritable nature.
+Un rassemblement se fit, et l'on nous annonça que c'était réellement la
+flotte anglaise qui croisait au large.
+
+L'espoir de ces braves gens semblait se fixer sur cette formidable
+puissance navale. J'eus l'honneur de provoquer, en cette occasion, les
+acclamations de cette foule à l'adresse de la flotte britannique.
+
+Du moment qu'il fut connu en Belgique que l'Allemagne avait signifié à
+l'Angleterre sa détermination d'entrer dans le conflit pour revendiquer
+l'honneur des traités, la confiance sembla renaître et une atmosphère
+de sérénité régna,--momentanément, du moins,--dans tout le pays... Dès
+lors, devenant, par ma qualité de citoyen britannique, un allié de la
+brave nation belge, je me rendis à Anvers pour offrir mes services en
+entrant dans le corps médical. Ai-je besoin d'ajouter qe mon offre fut
+immédiatement acceptée. J'entrai tout de suite en fonctions à l'hôpital
+Sainte-Elisabeth sous la haute direction du célèbre chirurgien
+anversois, le docteur Conrad.
+
+Cet hôpital avait pour infirmières des dames religieuses. Je ne me
+rappelle plus le nom de leur congrégation. Le dévouement de ces nobles
+femmes est au-dessus de tout éloge, et tout ce qui a été dit, à leur
+sujet, chez tous les peuples et dans toutes les langues, n'exprime
+qu'une bien faible partie de leur immense mérite.
+
+Ce n'est que vers le milieu d'août que les premiers blessés arrivèrent à
+notre hôpital. Ils venaient du centre de la Belgique. Nous en avions eu
+un, venant de Liège, qui n'a cessé, je ne l'oublierai jamais, de nous
+divertir par sa verve endiablée, et son intarissable faconde.
+
+Tous les médecins de l'hôpital, à part moi, faisaient partie de l'armée,
+du moins depuis le début de la guerre.
+
+C'est le 25 août, si j'ai bonne mémoire, qu'un premier "raid" aérien
+eut lieu au-dessus de la ville d'Anvers. On peut facilement imaginer
+l'émotion créée par l'apparition d'un _Zeppelin_ au-dessus de la
+ville. Onze civils, hommes femmes et enfants furent victimes de cette
+monstrueuse attaque. Le lendemain, un journal d'Anvers, "La Métropole",
+publiait un entrefilet où il était proposé d'inhumer les corps de ces
+victimes à un certain endroit de la ville, et d'y élever un monument
+avec l'inscription suivante: "Assassinés par la brutalité allemande le
+25 août 1914."
+
+L'indignation était à son comble. Les citoyens allemands qui se
+trouvaient à Anvers, sentant que leur position devenait intenable, se
+"défilèrent" pour la plupart.
+
+Chaque jour j'arrivais à l'hôpital avec le "Times" de Londres. Dans nos
+moments de loisir, mes collègues m'entouraient pour entendre la lecture
+des principaux articles que je leur traduisais.
+
+Bruxelles était depuis le 18 août occupée par les Allemands. Anvers
+devint le centre de la résistance belge et le siège du gouvernement et
+du grand état-major. Nous, coloniaux britanniques de langue française,
+nés dans la démocratique et libre Amérique, nous n'avons pas eu souvent
+occasion, de voir,--et j'oserais dire de coudoyer,--un roi et une reine
+authentiques, aussi, il nous est difficile de nous faire une idée de
+la très grande popularité dont jouissent le roi Albert et la reine
+Elisabeth. Cette popularité fut pour moi toute un révélation, au point
+que ce couple royal nous a toujours semblé absolument unique entre tous.
+
+Un jour, ayant appris qu'un détachement de soldats allemands faits
+prisonniers par les Belges allaient traverser la ville, j'étais sorti en
+toute hâte de l'hôpital, et je m'étais rendu dans le voisinage des quais
+pour voir défiler ces soldats prisonniers. Ce fut en vérité un spectacle
+inoubliable: toute la population d'Anvers était dans la rue, on se
+pressait vers les grandes artères pour tâcher d'apercevoir ces ennemis
+qui avaient envahi le sol sacré de la patrie belge.
+
+En coupant court à travers certaines rues, j'eus l'avantage d'arriver en
+temps dans le voisinage des quais où il me fut donné de pouvoir observer
+de près et les prisonniers et la foule menaçante qui les regardait
+passer. Des trottoirs et des fenêtres des maisons, on lançait à ces
+Allemands les invectives les plus malsonnantes. Ces prisonniers,
+couverts de boue et de poussière, paraissaient exténués. On eut dit des
+condamnés à mort.
+
+A mon retour, je m'engageai dans une rue très étroite aboutissant à un
+petit escalier menant vers la cathédrale. Je remarquai à ce moment une
+dame d'assez petite taille, mise très humblement, et qui tenait par la
+main un petit garçon de huit à dix ans. Un groupe de gamins, visiblement
+mieux renseignés que moi, s'arrêtèrent et se mirent à crier à tue-tête:
+"Vive la reine Elisabeth!" et "Vive le petit prince!" La reine,--car
+c'était la reine Elisabeth elle-même,--les remerciait par un aimable
+sourire.
+
+Ces cris des enfants, se répercutant dans la rue, attirèrent la foule;
+en peu d'instants, une centaine de personnes se trouvèrent assemblées,
+les vieillards enlevaient leurs chapeaux, et les enfants criaient
+toujours: "Vive la reine Elisabeth!" Je la suivis quelques minutes
+jusqu'à sa rentrée au Palais, place de Meir, et tout le long du
+parcours, c'était le même cri: "Vive la reine Elisabeth!" La petite
+reine saluait gentiment, et souriait gracieusement.
+
+Dans les derniers jours du mois d'août, et les premières semaines du
+mois de septembre, les troupes belges, concentrées dans la position
+fortifiée d'Anvers, tentèrent plusieurs attaques contre les Allemands
+qui occupaient déjà Bruxelles, et qui occupèrent Malines peu après.
+Nous étions confidentiellement avertis, à l'hôpital, de ces sorties
+de l'armée belge, et le lendemain nous nous préparions à recevoir de
+nombreux blessés.
+
+Pauvres blessés!--Ils nous arrivaient, six par voiture, dans des
+ambulances automobiles. Ceux qui n'étaient pas très gravement atteints,
+mais dont les blessures avaient donné lieu à une forte hémorragie, nous
+arrivaient dans un état pitoyable. Le sang qui avait coulé à travers
+leurs vêtements, et qui s'était coagulé, nous portait d'abord à croire
+que le pauvre soldat avait été complètement déchiqueté. Heureusement,
+il nous arrivait le plus souvent de constater, après un examen plus
+minutieux, qu'il s'agissait seulement d'une petite artère tranchée par
+une balle, et que sauf la perte de sang un peu considérable, l'état du
+blessé n'offrait rien de sérieux.
+
+Les plus horribles blessures sont celles qui sont causées par les éclats
+d'obus de fort calibre lancés par la grosse artillerie. On conçoit
+facilement quelle profonde lacération des tissus doit faire un de ces
+éclats de projectiles pesant de 50 à 200 livres. Mais de ces blessures
+si graves et si pénibles à voir, nous n'en avons guère eu avant le siège
+d'Anvers.
+
+
+
+Chapitre V
+
+LA PRISE D'ANVERS
+
+Je sens qu'il est au-dessus de mes forces de narrer d'une manière
+convenable les événements militaires qui ont accompagné l'attaque et la
+prise d'Anvers par les Allemands.
+
+Les diverses histoires de la guerre publiées en français ou en anglais,
+depuis 1914, en ont relaté les principales phases dans les plus grands
+détails. Je me bornerai tout simplement à mettre le lecteur au courant
+de certains incidents dont j'ai été témoin.
+
+Anvers était, comme on le sait, réputée imprenable. La ville elle-même
+était entourée de murs et de canaux. A une certaine distance en dehors
+de ces fortifications, il y avait une première ceinture de forts dits
+forts intérieurs. A une distance un peu plus grande se trouvait une
+seconde ceinture de forts que l'on appelait forts extérieurs.
+
+C'est vers le 26 ou le 27 septembre 1914, qu'il devint évident à Anvers
+que les Allemands se préparaient à mettre le siège devant la ville
+du côté de Malines.--Malines est située à mi-chemin entre Anvers
+et Bruxelles, à 5 ou 6 milles seulement de la ceinture des forts
+extérieurs.
+
+On a souvent discuté, chez les critiques militaires, les raisons qui ont
+induit le grand état-major allemand à entreprendre le siège de cette
+fameuse place fortifiée. Il semble que ce qui a le plus contribué à
+faire prendre cette décision aux Allemands a été la nécessité où ils se
+sont trouvés de faire disparaître chez leur peuple la pénible impression
+causée par la retraite de l'armée allemande lors de la fameuse bataille
+de la Marne.
+
+C'est entre le 4 et le 12 septembre que les Allemands abandonnèrent les
+deux rives de la Marne pour remonter sur l'Aisne, et l'attaque d'Anvers,
+pour les raisons mentionnées plus haut, ou pour d'autres, fut décidée et
+commencée vers le 26 ou le 27 septembre.
+
+A la distance ou nous sommes aujourd'hui de ces premiers faits de la
+guerre, il nous paraît évident que si les Allemands avaient le dessein
+de s'emparer de la Belgique et de la garder, ils ne pouvaient guère
+permettre à une ville fortifiée, comme l'était Anvers, de demeurer en
+possession de l'état-major belge.
+
+Malines fut d'abord occupée ainsi que quelques villages situés au
+sud-est de cette ville. On s'est demandé pourquoi les Allemands avaient
+attaqué Anvers par ce côté. Il nous semble que s'ils avaient attaqué par
+l'ouest, il leur eut été beaucoup plus facile de couper la retraite
+à l'armée belge sur le littoral de la mer du Nord. En effet, entre
+Termonde et la frontière hollandaise, il n'y a qu'une étroite lisière
+du territoire belge, que les Allemands, disposant alors d'énormes
+effectifs, pouvaient investir en un clin d'oeil.
+
+On m'a assuré que les Allemands, après avoir pris possession d'un
+village appelé Hyst-op-den-Berg, n'eurent qu'à faire tomber les murs
+d'une maison pour trouver toute prête une large base en béton sur
+laquelle ils purent asseoir leurs pièces d'artillerie les plus lourdes.
+Était-ce là une manoeuvre d'avant-guerre dont on voulait profitera Je
+l'ignore. Quoi qu'il en soit, il était possible aux grosses pièces
+de l'artillerie allemande de bombarder, de cet endroit, les forts de
+Waelem, de Wavre-Sainte-Catherine et de Lierre. Ce sont ces forts qui
+furent les premiers détruits par l'artillerie allemande.
+
+Tous les jours, à cette époque, nous recevions, à l'hôpital, de nombreux
+blessés. Chaque fois que les médecins ambulanciers nous amenaient
+des charges de blessés, nous nous empressions de leur demander des
+nouvelles, et dans chaque cas, malheureusement, les rapports étaient de
+moins en moins encourageants. Tel fort était détruit, puis tel autre.
+Nous avons eu des officiers d'artillerie retirés à peu près inconscients
+des forts où ils avaient été atteints par les gaz asphyxiants. Enfin,
+on nous rapporte que certains détachements allemands ont traversé la
+rivière Nette, et que bientôt les pièces moyennes d'artillerie seront en
+état de bombarder la ville elle-même.
+
+Je me rappelle en particulier un lieutenant d'artillerie qui me fit un
+récit de ce qui s'était passé, pendant le bombardement, dans le fort où
+il se trouvait. Tout habitué qu'il était aux détonations formidables des
+canons de tout calibre, il ne pouvait trouver d'expressions assez fortes
+pour me donner une idée adéquate de ce qu'était la puissance d'explosion
+d'un projectile sortant de la bouche d'un howitzer de 28 centimètres, ou
+d'un canon de 42.
+
+Je crois que c'est samedi, le 3 octobre, que la nouvelle se répandit,
+comme une traînée de poudre, que M. Winston Churchill, alors premier
+lord de l'Amirauté anglaise, se trouvait dans les murs d'Anvers.
+Quelques heures plus tard on nous rapporte que M. Churchill est parti
+en assurant aux autorités belges que des renforts leur seraient
+immédiatement envoyés. En effet, le lendemain et le lundi suivant,
+nous vîmes défiler, au milieu de l'enthousiasme débordant de toute la
+population, ces braves marins anglais. Ils traversèrent la ville depuis
+les rives de l'Escaut jusqu'aux forts du sud-est où ils prirent place
+dans les tranchées belges.
+
+Dans la forteresse assiégée, la confiance un moment ébranlée sembla
+renaître plus vivace que jamais. Il nous fait plaisir d'affirmer que la
+conduite de la brigade anglaise a été au-dessus de tout éloge. Elle fut
+tout simplement héroïque. Je n'ignore pas les critiques que l'on fit en
+pays anglais, dans la presse quotidienne et dans les grandes revues au
+sujet de l'envoi non judicieux--comme on l'écrivait--de ces marins. Il
+me semble qu'ils ont joué un rôle très important tant dans la défense
+d'Anvers que lors des dernières heures de la résistance.
+
+Certes, ces brigades anglaises n'ont pas empêché la chute de la ville,
+mais par leur résistance héroïque, acculées qu'elles furent sous les
+murs d'Anvers, elles remplirent le rôle de troupes de couverture, et
+favorisèrent la retraite de l'armée belge, à travers la ville d'abord,
+puis, de l'autre côté de l'Escaut, dans le pays de Waes, vers
+Saint-Nicolas, Gand et Ostende, Elles se retirèrent les dernières, dans
+la nuit du 8 au 9 octobre. Peu de ces marins tombèrent aux mains des
+Allemands, quelques-uns passèrent en Hollande, où ils furent internés,
+mais la plupart, purent suivre l'armée belge dans sa retraite.
+
+La ville proprement dite subit un bombardement d'environ trente heures:
+commencé dans la soirée du mercredi, 7 octobre, il prenait fin le
+vendredi matin, 9 octobre, vers sept heures; bombardement violent au
+cours duquel environ 25,000 obus de tous calibres s'abattirent sur la
+grande ville secouée jusque dans ses fondements.
+
+Le jeudi, veille de la prise d'Anvers, il ne restait plus, à l'hôpital,
+sauf mes collègues et quelques bonnes religieuses, qu'un très petit
+nombre de blessés. Nous avions fait transporter tous les autres à
+Ostende. J'étais sur le point de quitter l'hôpital lorsque, soudain, un
+projectile, visiteur peu attendu, entra et fit explosion au milieu même
+des chambres de stérilisation et d'opération. Une parcelle de l'obus me
+fit une insignifiante égratignure. Je quittai l'hôpital ce jour-là pour
+n'y plus revenir qu'en passant.
+
+Jeudi 8 octobre, comme je pédalais,--on pédalait alors beaucoup en
+Belgique,--à travers le rues désertes de la ville, me dirigeant vers
+le nord, j'entendis, au-dessus de ma tête, comme un formidable
+bourdonnement d'abeilles. C'était le sifflement d'innombrables
+projectiles lancés dans la direction du grand quartier général belge.
+C'est surtout vers ce but que les artilleurs allemands semblaient avoir
+pointé leurs canons.
+
+Le grand quartier général belge était à l'hôtel Saint-Antoine, au Marché
+aux Souliers, dans une petite rue qui va de la place de Meir à la place
+Verte. Quand, le lendemain de la prise de la ville, j'y revenais sur
+une bicyclette,--je m'étais fait à ce mode rapide de locomotion,--pour
+constater de visu jusqu'à quel point la ville avait souffert du
+bombardement, quelle ne tut pas ma surprise de trouver l'hôtel
+Saint-Antoine absolument intact, tandis que tout le côté opposé de la
+rue était une masse de ruines fumantes. Vraisemblablement, les obus
+avaient frôlé le toit d'abord puis étaient allés faire explosion de
+l'autre côté de la rue.
+
+La nuit du 8 au 9 octobre fut une nuit sinistre. Du haut du toit de la
+maison que nous habitions, à Capellen, toute la famille réunie observait
+le spectacle lugubre d'une grande ville qui périt dans les flammes.
+
+De l'endroit où nous étions, il semblait que la ville toute entière
+était en feu; les réservoirs de pétrole brûlaient; et des nuages de
+fumée s'élevaient des quartiers les plus éloignés. Au milieu de cette
+masse de flammes, comme un doigt colossal dirigé vers le ciel, on
+voyait, toujours dressée, la magnifique tour de la grande cathédrale.
+Elle apparaissait et disparaissait tour à tour au milieu des énormes
+jets de flamme qui montaient vers la nue. Plus loin, dans la direction
+du sud, et dans l'obscurité, jaillissaient à jet continu les éclairs
+produits par le feu de toute l'artillerie allemande qui vomissait la
+mitraille sur la ville qui flambait.
+
+Spectacle épouvantable qui dura toute la nuit! Secousses terrifiantes
+causées par les explosions répétées à raison de 300 par minute! Enfin, à
+7 heures du matin, vendredi, le 9 octobre, un silence lugubre descendit
+sur la grande ville. En tant que place fortifiée belge, Anvers
+n'existait plus.
+
+
+
+Chapitre VI
+
+L'EXODE
+
+Quel spectacle que celui de l'exode de tout un peuple vers un pays
+étranger! Nous en avons été les témoins navrés. A mesure que les
+Allemands s'approchaient de la ville d'Anvers du côté sud et du côté
+est, la population de Malines et des environs, les habitants de Duffel,
+de Lierre, de Contich, de Vieu-Dieu et de cinquante autres villes et
+villages situés entre la ligne extérieure et la ceinture intérieure des
+forts, se déversaient dans la ville d'Anvers. Lorsqu'il devint évident,
+le mardi et le mercredi, que la ville dans laquelle ils s'étaient
+réfugiés et où ils avaient cru trouver un sûr asile, devait elle-même
+subir le bombardement de l'artillerie allemande, toute cette population
+et celle d'Anvers--peut-être 500,000 personnes en tout--se ruèrent
+de tous les côtés pour échapper au feu menaçant. 200,000 environ
+traversèrent l'Escaut vers Saint-Nicolas et le territoire hollandais au
+sud de la rivière; 250,000 à 300,000 débordèrent sur la grande route
+Anvers-Rotterdam.
+
+Dans les derniers jours de l'agonie d'Anvers, j'ai été le témoin
+constant de ce lamentable exode. Le matin, me rendant en bicyclette de
+Capellen à Anvers, je remontais pour ainsi dire le flot des réfugiés,
+et le soir, en revenant à Capellen, je suivais le même flot, sans cesse
+s'augmentant et fuyant interminablement.
+
+Comment décrire ce spectacle, grandiose s'il n'eut été si lugubre,
+et d'un pathétique dont il y a peu d'exemple dans l'histoire; des
+vieillards, des femmes et des enfants, portaient sur leur dos, dans
+leurs bras, traînaient dans des brouettes, dans des véhicules de toute
+description, du linge, des objets de piété, des meubles petits ou
+grands, des lits, des matelas, des chaises, enfin, tout ce que l'on
+avait pu emporter... D'autres, j'oserais dire plus fortunés, emmenaient
+la vache et la chèvre, le vieux cheval, un mouton ou le chien fidèle...
+Tous allaient tête basse, harassés, déprimés, affaissés.
+
+Je n'oublierai jamais ce pauvre vieillard qui vint, un soir, nous
+demander asile. Il poussait péniblement, et depuis combien de temps,
+une brouette dans laquelle était assise sa vieille épouse impotente
+et paralysée! Il en fut ainsi tous les jours pendant le siège. A la
+résidence de Capellen, des centaines et des centaines de réfugiés
+entraient dans le parc et dans le jardin, et s'improvisaient un gîte
+pour la nuit, sous les arbres et dans les buissons. D'autres, les
+vieillards, les femmes ou les malades, étaient admis dans la maison. Les
+chambres, les corridors, les greniers et les caves, tout était rempli.
+
+Le lendemain matin, ces pauvres réfugiés reprenaient leur marche vers
+la Hollande, et c'était de nouveau le triste défilé de cette longue et
+lamentable théorie de nécessiteux allant tout droit devant eux,
+sans but, en quête d'un foyer étranger qui daignerait leur être
+hospitalier!...
+
+Le vendredi, jour de la prise d'Anvers, les troupes allemandes entrèrent
+dans la ville vers 9 heures du matin.
+
+Afin de faire un récit, le plus exact, possible de la manière dont
+l'année allemande procéda à l'occupation d'Anvers, j'utiliserai
+certaines confidences que me fit un officier allemand, qui fit partie de
+l'armée d'invasion, et qui logea chez nous pendant environ trois mois
+après la prise de la ville.
+
+Lorsque la résistance belge eut cessé, c'est-à-dire dans la nuit du 8 au
+9 octobre, les Allemands, comme je l'ai dit plus haut, continuèrent
+le bombardement de la ville jusqu'à 7 heures le lendemain matin. A 9
+heures, les premiers régiments allemands reçurent l'ordre de pénétrer à
+l'intérieur des murs. Toute l'armée allemande était sous l'impression
+que la ville serait défendue, pied à pied, à l'intérieur des murs... On
+croyait que l'armée belge, forte de 90,000 à 100,000 hommes, y était
+demeurée.
+
+Les Allemands, qui n'avaient à leur disposition que 55,000 hommes,--si
+j'en crois mon officier,--redoutaient une prise corps à corps dans les
+rues de la ville. L'ordre fut donné, comme je viens de le dire, de
+pénétrer dans la ville par les portes du sud-est. Régiments après
+régiments entrèrent par la porte de Deurne, baïonnette au canon,
+marchant comme on pourrait dire, sur le bout du pied, et s'attendant
+à voir surgir, derrière les murs des maisons, toute une armée de
+fantassins.
+
+Ils ne trouvèrent personne! La ville était à peu près déserte; il n'y
+restait que très peu de civils, et pas un seul militaire. Les troupes
+prirent place devant l'Athénée, et on délégua auprès du quartier général
+belge un groupe d'officiers pour demander des explications. Au quartier
+général belge, on ne trouva qu'un concierge, qui, naturellement,
+ignorait tout au sujet de l'armée. La députation se dirigea alors vers
+l'Hôtel de ville, où on trouva les principaux officiers municipaux,
+mais là comme au quartier général, on ne put obtenir de renseignements
+satisfaisants.
+
+Les parlementaires demandèrent la reddition de la ville, mais on leur
+répondit qu'elle était sous commandement militaire, et que les autorités
+civiles n'avaient pas reçu les instructions de la rendre. C'est ce qui
+explique comment cet officier allemand, que nous avons rencontré, dès le
+surlendemain, à Capellen, pouvait nous dire que la situation, à Anvers,
+était très précaire. Cela signifiait, à son point de vue, que les
+Allemands étaient entrés dans la ville, mais qu'elle ne s'était pas
+rendue.
+
+La ville et la province d'Anvers étaient tombées sous le talon de
+l'Allemand. L'armée belge retraita dans la direction d'Ostende, longea
+la côte jusqu'aux environs de Nieuport où elle prit position. On sait
+quel rôle important elle a joué derrière les écluses de l'Yser, en
+barrant la route de Calais.
+
+
+
+Chapitre VII
+
+DANS LES TRANSES
+
+Vendredi, le 9 octobre 1914, fut pour la ville d'Anvers et pour les
+villages situés dans la zone des forts extérieurs, une journée d'anxiété
+et de crainte. L'Allemand était, c'est bien le cas de le dire, dans nos
+murs. Entré dès le matin, dans la ville même, il s'était vite répandu,
+par toutes les routes de l'est, de l'ouest et du nord, dans la
+forteresse et dans les environs.--Quand arrivera-t-il à Capellen? C'est
+la question que tout le monde se posait.
+
+Dans les groupes disséminés un peu partout, dans les allées du parc du
+Starrenhof (résidence de la famille Cogels), sur la grande chaussée
+Anvers-Hollande, en face de la maison communale, on se demandait: "Quand
+aurons-nous les Allemands?" Et la crainte se peignait sur toutes les
+figures, car les rapports qui nous étaient parvenus des villages du
+centre et de l'est de la Belgique étaient loin de nous rassurer sur la
+conduite probable de la soldatesque allemande.
+
+Des réfugiés du village d'Aerschot, qui logeaient à la ferme du château,
+nous avaient fait une peinture saisissante des tragiques événements qui
+s'étaient déroulés à cet endroit: le meurtre et l'incendie y avaient
+régné en maîtres pendant plus d'un jour. Enfin, toute la population de
+Capellen, et tous les réfugiés qui s'y trouvaient, étaient dans le plus
+grand état de nervosité.
+
+Le soir tomba sur Capellen et les campagnes environnantes, avant que les
+Allemands y eussent fait leur apparition. Vers neuf heures et demie,
+alors que nous étions à causer en famille, une forte détonation se
+produisit. Qu'est-ce que cela pouvait être? Chacun exprimait son
+opinion, et l'on était généralement d'avis qu'un zeppelin avait survolé
+le village et laissé tomber une bombe dans la cour. Ce n'était pas tout
+à fait cela. Nous avons appris, peu après, que l'explosion avait eu lieu
+au fort d'Erbrandt, situé à peine à un kilomètre du château que nous
+habitions. Le commandant de la garnison avait décidé de le faire sauter,
+en l'évacuant. Le secousse fut si terrible qu'une lampe à pétrole, posée
+sur la table de la pièce ou nous causions, fut éteinte, que des fenêtres
+furent ouvertes et d'autres brisées. Le bombardement de la ville avait
+détruit les fils transmetteurs de l'énergie électrique ainsi que les
+tuyaux de l'usine à gaz, de sorte qu'en fait de luminaire, il ne nous
+restait que les lampes à pétrole et la bougie.
+
+On conçoit facilement que cette formidable explosion contribua fortement
+à nous rendre encore plus nerveux. Toute la famille se réunit dans une
+grande pièce pour y passer la nuit; on improvisa des lits, et chacun se
+blottit aussi bien que possible dans son coin.
+
+Il était bien une heure du matin, dans la nuit du vendredi au samedi,
+lorsqu'une servante frappa à ma porte et me dit que quelqu'un désirait
+me voir. Je me rendis à la porte où ce citoyen attendait. C'était un
+Belge ou, plus exactement, un soi-disant Belge qui venait me donner le
+conseil de partir immédiatement pour la Hollande avec toute ma famille.
+Il ajoutait que les Allemands avaient quitté Anvers quelques heures
+auparavant, en gros détachements, qu'ils s'avançaient à grands pas
+vers Capellen, qu'ils étaient rendus au village d'Eccheren, et qu'ils
+mettaient tout à feu et à sang sur leur passage. Il prétendait être
+lui-même en route pour la Hollande avec sa vieille mère.
+
+--D'où êtes-vous? lui demandai-je.
+
+--De Contich.
+
+--Où est votre mère?
+
+--J'ai laissé ma mère dans une maison de paysans, à quelques pas d'ici,
+et je vais immédiatement la rejoindre.
+
+--C'est très bien, lui dis-je, et merci de vos bons conseils.
+
+En me quittant, il insista de nouveau, disant:
+
+--Il n'y a pas de temps à perdre, la vie de votre femme et de vos
+enfants est en danger.
+
+Enfin il me quitte. Je ferme la porte et je donne instruction à la
+servante d'éveiller tout le monde dans la maison, les enfants et les
+parents venus d'un peu partout qui logeaient chez nous depuis le
+commencement du siège, et nous tenons un conseil de famille, qui fut
+aussi, c'est bien le cas de le dire, un conseil de guerre. Tout le monde
+semblait d'avis que nous devions filer en Hollande. Le bon vieux curé de
+Schooten, qui était un petit peu de la famille, partageait également cet
+avis. Je propose alors que ma femme et les enfants partent avec tout le
+bagage qu'il leur était possible de porter à la main, tandis que moi je
+resterais avec le vieux Nys, serviteur au château depuis plus de trente
+ans. Le vieux serviteur était bien consentant, mais, comme on le suppose
+bien, ma femme s'y objecte.--"Nous resterons tous, ou nous partirons
+tous."--Je propose enfin d'aller consulter un vieux Capellois, Monsieur
+Spaet, homme de grande expérience, allemand d'origine, mais devenu
+citoyen belge depuis une cinquantaine d'années. Cette proposition fut
+agréée de tout le monde.
+
+Je me rendis donc chez M. Spaet, à travers la foule de fugitifs qui
+encombraient encore la chaussée à cette heure tardive. Je trouvai M.
+Spaet chez lui, et il me dit simplement qu'il n'avait pas de conseils à
+me donner, mais que si je lui demandais ce qu'il allait faire lui-même,
+il n'hésiterait pas à me répondre qu'il retournerait dormir aussitôt que
+j'aurais quitté sa maison. Je revins donc, quelque peu rassuré, et en
+entrant au château, en présence de toute la famille, et de tous les
+amis de la famille réunis,--et prêts à partir pour la Hollande, je dis:
+"Chacun retourne à son lit", et je fais rapport de ma visite à M. Spaet.
+On se remit au lit, mais comme on le pense bien le sommeil fut lent à
+fermer les paupières.
+
+Une autre formidable détonation eut lieu peu après. C'était un second
+fort, celui de Capellen, qui venait de sauter. L'immense maison que nous
+habitions en fut secouée comme une simple feuille d'arbre. Quelques
+minutes plus tard, la servante vint de nouveau me dire que le visiteur
+qui était venu une heure auparavant était encore là et désirait me
+parler. Je me rends auprès de lui. C'était bien le même. Comme il
+insistait de nouveau pour nous décider à partir, je lui posai cette
+question:
+
+--Que font tous les autres de Capellen?...
+
+--Tous les autres sont partis, me dit-il.
+
+--Et M. Spaet, lui?...
+
+--M. Spaet?... mais il est en Hollande comme les autres.
+
+Constatant que mon interlocuteur était un menteur, et qu'étant menteur,
+il pouvait bien également être un voleur, j'en vins à la conclusion
+qu'il s'agissait d'un plan sinistre organisé par un de ces chacals qui
+suivent ou précèdent les armées, pour piller le château après notre
+départ. J'indiquai la porte à ce louche personnage, et l'incident fut
+clos... Mais quelle nuit nous avions passée!
+
+Bientôt le jour parut: un soleil radieux se levait et dorait le
+feuillage déjà jauni par l'automne. En ouvrant une fenêtre, je constatai
+qu'un grand nombre de femmes et d'enfants dormaient encore dans les
+allées du jardin. Les Allemands n'étaient pas encore arrives, mais cela
+ne pouvait tarder.
+
+
+
+Chapitre VII
+
+"L'ALLEMAND EST LA!"
+
+A neuf heures du matin, le 10 octobre, un messager se présentait chez
+moi pour m'inviter, de la part d'un groupe de citoyens, à me rendre à la
+mairie. De quoi pouvait-il s'agir?... Je l'ignorais. Je me rendis donc
+à la maison communale, et sur une distance d'environ un kilomètre, je
+remonte le flot des réfugiés qui continuent leur marche pénible et lente
+vers la Hollande.
+
+A la mairie, je rencontre quelques citoyens de Capellen qui m'invitent
+à me joindre à eux pour recevoir les officiers allemands lorsqu'ils
+se présenteront. Nous les attendions d'un moment à l'autre. Je savais
+parfaitement combien tous ces soldats teutons avaient accumulé de haine
+dans leur coeur contre les Anglais, depuis le commencement de la guerre.
+L'Angleterre n'avait-elle pas été la cause de leur premier échec?
+L'Angleterre n'avait-elle pas été l'obstacle à cette promenade militaire
+que, depuis quarante ans, l'on avait rêvé de faire de la frontière
+allemande jusqu'à Paris? Le plan initial du haut commandement allemand
+avait échoué, et l'Anglais, sur la neutralité duquel on avait trop
+compté, était tenu responsable de cet échec!
+
+Je dis à mes nouveaux concitoyens que ma qualité de sujet anglais ne
+saurait leur être de quelque utilité, mais qu'au contraire elle pourrait
+leur causer des ennuis, et à moi-même également. On me répliqua,--et je
+trouvai ce raisonnement assez juste,--que les officiers allemands ne
+seraient pas au courant de ma nationalité, que dans cette première
+entrevue, il s'agissait surtout de faire nombre, etc., etc. Nous
+n'étions que quatre ou cinq, tous les autres citoyens de Capellen,
+à très peu d'exceptions près, ayant passé la frontière. Enfin, nous
+tombons d'accord.
+
+A dix heures, un quidam entre en courant dans la salle où nous étions
+réunis, et dit simplement:
+
+"Messieurs, l'officier allemand est là." J'avais bien vu quelques
+soldats allemands, prisonniers de guerre, défiler dans les rues
+d'Anvers, avant la chute de la ville, mais je n'avais jamais vu, de près
+ni de loin, un véritable officier prussien. Je confesse que ma curiosité
+se trouvait fortement piquée par l'annonce de sa venue. Avant même
+que nous eussions eu le temps de sortir de la salle pour aller à sa
+rencontre, l'officier allemand fit irruption au milieu de nous, saluant
+de la main et nous adressant la parole en allemand. Il portait le casque
+à pointe et l'uniforme ordinaire d'un officier d'artillerie. Il avait
+le grade de capitaine, et, comme il l'expliquait quelques instants plus
+tard à M. Spaet, au cours d'une conversation en allemand, il était, au
+civil, avocat pratiquant à Dortmund. Il regardait tour à tour chacun de
+nous et très attentivement comme s'il eut voulu scruter le fond de nos
+âmes et découvrir les sentiments particuliers qui s'y cachaient. Il
+parut fort surpris de rencontrer en M. Spaet un Belge parlant si
+parfaitement l'allemand. M. Spaet lui donna, à ce sujet, et d'une
+manière franche et loyale, les explications désirées. Puis il lui
+demanda:
+
+--Que devons-nous faire?
+
+--Rien, dit-il, d'ailleurs ce n'est pas avec moi que vous aurez à
+traiter, je ne suis en vérité qu'un précurseur, c'est avec le major
+X..., qui viendra tout à l'heure, que vous aurez à vous entendre.
+
+Il nous quitta, et quelques minutes plus tard nous arriva, en
+automobile, un véritable officier supérieur prussien, accompagné d'un
+jeune officier très élégant. Ce major réalisait à mes yeux le type idéal
+de l'officier prussien. Il était vêtu d'un uniforme resplendissant,
+et coiffé d'un casque métallique, si je ne me trompe, encore plus
+étincelant. Enfin, il avait des moustaches blondes très à la Guillaume.
+
+A ce moment, comme pendant les jours précédents, il y avait une foule
+considérable en face de la mairie qui est située sur le grand chemin
+conduisant d'Anvers à la Hollande. La place publique était encombrée
+de réfugiés venus de tous côtés. Le major sembla très ennuyé de ce
+rassemblement et nous demanda:
+
+--Où vont-ils?
+
+--En Hollande.
+
+--Et pourquoi?
+
+M. Spaet lui répondit:
+
+--C'est pour fuir le canon.
+
+--Mais il n'y a plus de canon, puisque Anvers est tombée; dites-leur de
+retourner dans leurs foyers, et qu'ils ne seront pas inquiétés.
+
+Nous redoutions les réquisitions, et c'était là ce qui nous préoccupait
+le plus. Le major nous laissa entendre que, pour le moment, il se
+bornerait aux réquisitions de chevaux. Nous lui expliquons de notre
+mieux qu'à Capellen il n'y avait, à bien dire, que les chevaux des
+paysans et qu'ils étaient indispensables pour terminer les travaux
+des champs... Après quelques pourparlers supplémentaires on parvint à
+s'entendre, et le major nous annonça qu'il serait envoyé à Capellen une
+seule compagnie d'infanterie, et que les officiers devraient être bien
+traités; quant aux hommes, on pourrait les loger, par exemple, à la
+maison d'école.
+
+Le major prussien était très anxieux de savoir dans quel état se
+trouvaient les forts situés dans les environs de Capellen. Nous étions
+sous l'impression que ces forts avaient été détruits par les garnisons
+au moment de l'évacuation. Afin de se rendre compte de visu, il prit
+deux d'entre nous avec lui dans son automobile et fit le tour des forts
+de Capellen, d'Erbrandt et de Stabrock, pour revenir ensuite à la
+mairie, puis disparaître. Celui-là, nous ne l'avons jamais revu.
+
+Dans l'après-midi de samedi, 10 octobre, une compagnie de fantassins
+arriva à la maison communale. Un bref commandement est donné: deux
+militaires se détachent, entrent à la mairie, et quelques minutes plus
+tard, la foule sur la place publique assiste à la cérémonie humiliante
+et souverainement douloureuse de la descente du drapeau belge, qui
+flottait là depuis près de cent ans. A sa place montait le drapeau
+allemand. Capellen était définitivement soumis à l'occupation teutonne.
+Comme ce village est le dernier au nord de la place fortifiée d'Anvers.
+il s'ensuit que le drapeau allemand flottait alors sur toute la terre
+belge, depuis la frontière de France jusqu'à celle de Hollande.
+
+
+
+Chapitre IX
+
+UN HÔTE ALLEMAND
+
+"Hâtez-vous, Monsieur et Madame, de rentrer chez-vous, car les Allemands
+sont là." C'était un gamin qui nous apostrophait ainsi, sur la chaussée,
+entre l'église et le château. Nous revenions, ma femme et moi, du
+service religieux, lorsque ce petit garçon nous apprit que des Allemands
+nous attendaient à la maison. Nous pressons le pas, et quelques
+instants plus tard nous constatons, en passant la grande grille, qu'une
+automobile stationnait devant notre porte. En entrant, nous nous
+trouvons en présence d'un officier allemand, le casque à pointe sur la
+tête, et qui nous saluait, ma femme et moi, en s'inclinant très bas. A
+la porte, il avait laissé, dans son automobile, trois autres militaires.
+Cet officier, qui parlait assez bon français, était venu nous demander à
+loger. Cette proposition tout à fait inattendue nous laissa passablement
+perplexes: il était assez difficile de refuser, et il ne nous était pas
+agréable du tout d'accepter! Nous essayons de lui faire comprendre que
+la maison est remplie, que de nombreux réfugiés, parents de la famille,
+logeaient chez nous depuis plus d'une semaine, et qu'il est fort
+difficile, sinon impossible, de lui faire place. Mais il insiste en nous
+disant que les trois militaires qui l'accompagnaient, un chauffeur, une
+ordonnance et un palefrenier, pourraient loger dans la remise aux autos,
+et que lui seul exigerait une chambre dans la maison même.
+
+Croyant qu'en lui dévoilant ma nationalité il me serait plus facile de
+le dissuader, je lui dis simplement:
+
+--Mais j'ai l'intention de quitter la Belgique avec ma famille pour
+retourner au Canada, car je suis canadien, et par conséquent sujet
+britannique.
+
+--Je sais cela, me dit-il, je sais cela.
+
+Je confesse que je fus assez étonné de constater qu'il connût si bien ma
+nationalité. Quel merveilleux service d'espionnage ont ces gens!
+
+--Si, ajouta-t-il, vous ne devez pas quitter absolument la Belgique,
+rien ne vous empêche de demeurer ici, quoique sujet anglais. J'ai appris
+que vous êtes médecin, et que vous avez fait, en cette qualité, du
+service à l'hôpital d'Anvers. Vous n'avez; donc rien à craindre en
+demeurant ici, étant protégé par les lois et par l'autorité militaire.
+
+J'échange un regard avec ma femme, et nous fûmes d'accord en un instant.
+Nous acceptions cet officier et ses hommes et nous restions. Cet
+arrangement nous allait d'autant mieux que Capellen, à cette époque, ne
+possédait plus de médecin, quelques-uns d'entre eux étaient rendus à
+l'armée, et les autres en Hollande. Dans ces circonstances, je pouvais
+me rendre très utile. Ma femme se trouvait à la tête d'une société de
+bienfaisance établie depuis assez longtemps à Capellen, et qui prenait,
+à cause de la guerre, une importance et une utilité inaccoutumées.
+Malgré les circonstances pénibles où nous nous trouvions par suite de
+l'occupation allemande, il nous sembla préférable, à tout prendre,
+de continuer à mener tranquillement la vie de famille dans notre
+foyer,--comme firent d'ailleurs la plupart de nos amis qui n'avaient pas
+eu le temps ou n'avaient pas voulu s'expatrier,--et à donner des soins
+aux malades et des secours aux pauvres.
+
+Cet officier allemand devenu notre hôte était du Brunswick, et se
+nommait Goering. Il avait été attaché à l'ambassade allemande en Espagne
+pendant deux ans, et à celle du Brésil pendant huit ans. Il possédait,
+il faut le reconnaître, beaucoup de vernis international, parlait assez
+bien le français et l'anglais et n'avait, naturellement, aucun doute au
+sujet de la victoire définitive des armées allemandes. C'était aussi
+l'opinion des trois autres militaires qui l'accompagnaient. A ce moment,
+Anvers venait de tomber entre leurs mains, et ces bons Prussiens
+s'imaginaient que, dans quelques semaines au plus, leurs troupes
+débarqueraient en Angleterre. D'Ostende où ils entraient justement, il
+leur semblait qu'il n'y eût plus qu'un pas à faire.
+
+Cet officier nous quitta à la fin de décembre après avoir demeuré avec
+nous environ trois mois. Je dois dire que je n'ai pas trouvé en lui le
+type de l'officier prussien, et cela se comprend facilement lorsque l'on
+songe que, depuis dix ans, il avait vécu en pays étranger, et en contact
+avec les diplomates et les attachés d'ambassade de tous les pays du
+monde. Son cosmopolitisme semblait l'avoir sauvé dans une certaine
+mesure, mais il n'en croyait pas moins à l'immense supériorité de la
+race allemande; il vantait la civilisation germanique et croyait que
+l'industrie allemande était destinée à accaparer tous les marchés de
+l'univers. Enfin, il prétendait que la France était dégénérée, que
+l'Angleterre n'avait pas et ne saurait jamais avoir d'armée puissante,
+que la prise de Calais et de Dunkerke n'était plus qu'une question de
+semaines, etc.
+
+Durant les mois d'octobre et de novembre de cette année-là, il était
+encore possible, bien que la frontière fût gardée par des soldats
+allemands, de passer en Hollande sous un prétexte quelconque. On pouvait
+y aller pour acheter des provisions, pourvu que les sentinelles eussent
+l'assurance que nous ne partions pas pour ne plus revenir. Vers la Noël
+(1914), la frontière entre la ville d'Anvers et la Hollande fut fermée
+hermétiquement, si je puis me servir de cette expression. A un kilomètre
+environ de la frontière, où le fil de fer barbelé court d'un fort à
+l'autre, on avait installé un poste d'inspection et de contrôle. Le jour
+de Noël même, le contrôle des passe-ports se faisait, et personne ne
+pouvait passer à moins d'être muni d'un permis régulier émanant des
+bureaux de l'administration allemande à Anvers. Nous étions donc, de ce
+moment-là, privés de toute communications postales ou autres avec le
+reste du monde.
+
+L'hiver était arrivé: la misère était grande en Belgique, et sans les
+secours en vivres et en vêtements venus des États-Unis et du Canada, une
+très forte portion de la population belge eut péri au cours de la froide
+saison.
+
+Il convient de faire mention ici d'une société de bienfaisance dite _de
+Saint-Vincent de Paul_ à laquelle nous avons donné notre humble concours
+et qui avait comme principales zélatrices, à Capellen, madame Geelhand,
+madame la comtesse Le Grelle, madame la baronne Osy, madame Guillet,
+madame Tinchant, madame de Waelhens, mademoiselle Linen, madame Joseph
+Cogels et, de Hollande, madame la comtesse van der Steegen.
+
+C'est au sein de cette société, dont la charité et le dévouement ne se
+sont jamais démentis, que les pauvres et les malades trouvaient les
+secours et les consolations.
+
+
+
+Chapitre X
+
+PAROLE D'ALLEMAND
+
+Vers la fin du mois d'octobre 1914, doux ou trois semaines après
+l'occupation de la forteresse d'Anvers par les Allemands, Son Éminence
+le cardinal Mercier adressa à son clergé et à ses ouailles une lettre
+pastorale célèbre dans laquelle il invitait particulièrement les Belges
+qui s'étaient réfugiés en Hollande pendant le bombardement de la région
+nord de la Belgique, à rentrer dans leurs foyers.
+
+Cette lettre pastorale contenait une allégation particulière dont nous
+nous rappelons encore parfaitement. Son Éminence y disait qu'à la suite
+d'une conférence qu'il avait eue avec les autorités allemandes, et
+a'appuyant sur les assurances qu'on lui avait données, il croyait de son
+devoir d'inviter les citoyens belges réfugiés en Hollande à revenir chez
+eux, leur représentant et affirmant qu'ils seraient exempts de tout
+ennui, et que dans aucun cas ils ne pourraient être molestés ni tenus
+responsables collectivement de tout délit particulier. L'autorité
+allemande, ajoutait le cardinal, nous donne l'assurance que dans le cas
+de délits particuliers, commis contre l'autorité occupante les coupables
+seraient recherchés, mais dans le cas ou ils ne pourraient être
+découverts, la population civile n'en serait pas tenue responsable.
+
+Ce document épiscopal fut publié et répandu, naturellement dans toute la
+Hollande, et par suite, des milliers et des milliers de fugitifs belges
+réintégrèrent leurs foyers.
+
+Vers le 15 décembre de cette même année, c'est-à-dire à peine deux mois
+plus tard, deux gamins de Capellen montèrent sur une locomotive laissée
+libre en face de la gare par le mécanicien et le chauffeur qui étaient
+allés dîner. Les gamins s'amusèrent à faire jouer le volant, et à faire
+bouger la locomotive dans un sens ou dans l'autre. Ils furent surpris
+par des militaires qui les arrêtèrent et les conduisirent à Anvers, où
+tous deux furent condamnés à trois semaines de prison après un procès
+sommaire.
+
+Ce petit incident paraissait clos, et personne ne semblait s'en être ému
+plus que de raison, et cependant, dès le lendemain, M. le major Schuize,
+si je ne me trompe, commandant à Capellen, invitait M. le bourgmestre à
+lui fournir une liste de vingt-quatre citoyens de la commune, dont
+le curé, M. Vandenhout, et l'ancien bourgmestre, M. Geelhand. Ces
+vingt-quatre citoyens formeraient trois équipes de huit personnes,
+et chaque équipe, à tour de rôle, aurait à faire la garde de la voie
+ferrée, pendant toute la nuit, de six heures du soir jusqu'à sept heures
+du matin, et cela, jusqu'à nouvel ordre. Ce fut un tollé général dans la
+commune.
+
+On disait avec raison: Mais les délinquants ont été pinces et punis, et
+le crime, en vérité, n'était pas grand. Il s'agissait, comme il a été
+dit plus haut, de deux galopins qui s'étaient amusés à faire jouer le
+volant d'une locomotive.
+
+Tout le monde avait encore à la mémoire ce document épiscopal qui
+donnait à tous l'assurance, d'après les promesses de l'autorité
+allemande, qu'aucun délit particulier ne saurait entraîner de
+représailles contre la population civile. Mais que faire?... On tint
+conseil de tous côtés. Les notables s'assemblèrent secrètement, et l'on
+décida de soumettre le cas au gouverneur d'Anvers, le général Von Huene.
+
+Rien n'y fit: les vingt-quatre citoyens de Capellen durent monter la
+garde durant les nuits froides de décembre et de janvier devant la gare
+de Capellen.
+
+La veille de Noël, c'était le tour de l'équipe dont faisait partie le
+vieux curé, M. Vandenhout, âgé d'environ 70 ans, et qui dut passer la
+nuit, sous une pluie battante et froide, à faire les cent pas devant la
+gare avec ses sept compagnons. Le lendemain il était alité, malade.
+Vers le 15 janvier, un ordre venu d'Anvers mettait fin à ce règlement
+arbitraire des autorités locales.
+
+A peu près vers ce temps-là, un nouvel officier s'était présenté au
+château pour se faire héberger Celui-là fut d'un commerce beaucoup moins
+agréable que son prédécesseur; il n'avait habité ni l'Espagne ni le
+Brésil, mais il nous venait en ligne droite de la Prusse orientale.
+C'est dire qu'il était une manière de "surboche". Violent et arrogant,
+il traitait son ordonnance avec une rigueur assommante. La maison
+en tremblait lorsqu'il se mettait en frais de le morigéner, et cela
+arrivait assez souvent. Il nous quittait au bout de trois semaines, et
+Dieu sait dans quelle mesure nous l'avons regretté!... Nous étions donc
+encore une fois délivré de tout Allemand, du moins au point de vue
+domestique.
+
+L'un des médecins de Capellen était depuis peu revenu de Hollande. Après
+avoir consulté toute la famille, nous décidons, ma femme et moi,
+de faire les démarches nécessaires pour sortir du pays occupé avec
+l'intention de passer en Amérique.
+
+
+
+Chapitre XI
+
+CITOYEN BRITANNIQUE
+
+Au commencement de février 1915, après le départ du dernier officier
+allemand que nous ayons eu à héberger, nous étions, ma femme et moi,
+au bureau central pour l'émission des sauf-conduits, à Anvers, et nous
+soumettions aux deux officiers en charge de ce bureau notre demande de
+l'autorisation nécessaire pour quitter la Belgique.
+
+--Où voulez-vous aller? demanda le premier officier.
+
+--En Hollande.
+
+--Pour quoi faire?...
+
+--Pour aller en Amérique.
+
+--Pourquoi aller en Amérique?
+
+--Pour retourner chez-nous, en Canada, où j'habite.
+
+--Alors, vous êtes sujet anglais?...
+
+--Oui.
+
+Étonnement de l'officier qui se retourne du côté de son compagnon, et
+qui nous regarde ensuite, des pieds à la tête, ma femme et moi.
+
+--Vous êtes sujet anglais? reprit-il.
+
+--Vous l'avez dit!
+
+--Depuis combien de temps êtes-vous ici?
+
+--Je suis arrivé en Belgique quelques jours, je crois, avant vous,
+c'est-à-dire en juillet 1914.
+
+--Que faites-vous ici?...
+
+Il s'engagea alors, entre ces deux officiers et nous, un colloque qui
+dura quelques minutes seulement, mais qui suffit à faire comprendre à
+ces messieurs, et sans trop de difficulté, que ma présence en Belgique
+n'avait rien de mystérieux, pas même pour un Allemand.
+
+Apparemment convaincu qu'il n'avait pas affaire à un espion à la solde
+du gouvernement anglais, le premier officier confessait qu'il ne voyait
+pas d'objection sérieuse à ce qu'un permis de quitter la Belgique nous
+fût donné, mais ses instructions étant catégoriques en ce qui concernait
+les sujets britanniques, il ne pouvait, sans l'autorisation de son chef
+militaire, le major Von Wilm, donner le sauf-conduit demandé. Il nous
+conseilla d'aller voir ce major. Nous nous rendons immédiatement à son
+bureau. Chemin faisant, je faisais simplement remarquer à ma femme
+qu'une fois entré dans ce nouveau bureau où l'on nous envoyait, il
+pouvait bien se faire que je n'en sortisse jamais. Le major Von Wilm
+nous reçoit avec une certaine affectation de civilité et écoute
+attentivement l'histoire que nous lui racontons.
+
+Il fut convaincu lui aussi, en apparence, qu'il n'avait pas affaire à un
+espion. Il ne prévoyait pas d'obstacle à l'émission d'un sauf-conduit,
+mais il devait en causer, au préalable, avec le gouverneur de la place
+fortifiée. Il nous engageait à retourner à Capellen, et y attendre un
+mot de lui.
+
+Quelques jours plus tard, une lettre du major nous arrivait, conçue en
+ces termes:
+
+(TRADUCTION)
+
+Anvers, 8 février 1915. Monsieur et Madame Béland, Starrenhof, Capellen.
+
+Monsieur et Madame,
+
+Nous référons à notre conversation d'il y a quelques jours passés.
+
+J'ai l'honneur de vous dire qu'un sauf-conduit vous sera donné à
+deux conditions: la première, c'est que M. Béland devra s'engager
+formellement à ne jamais porter les armes contre l'Allemagne pendant
+toute la durée de la guerre, et ensuite que toutes les propriétés que
+vous avez en Belgique, en territoire occupé, seront soumises, après
+votre départ, à une taxe décuplée.
+
+Signé: VON WILM, Major.
+
+Il nous restait donc à décider ce que nous avions à faire. Il nous parut
+opportun de retourner à Anvers, pour discuter plus longuement avec le
+major cette question du décuplement de la taxe. Après un long entretien
+que nous eûmes avec lui, après les assurances renouvelées qu'il me
+donna que je pourrais demeurer en territoire occupé sans crainte d'être
+ennuyé, molesté ou emprisonné, eu égard précisément à ma profession et
+aux services médicaux que je rendais à la population, nous décidâmes
+d'attendre jusqu'au mois d'avril. C'est à cette époque que les taxes
+devaient être payées, et alors, ce haut officier allemand, fonctionnaire
+important de la province d'Anvers, s'engageait à discuter avec les
+autorités financières allemandes, de Bruxelles, la question de savoir
+s'il ne serait pas possible de faire disparaître les conditions
+particulièrement onéreuses qui consistaient à soumettre à une taxe
+multipliée par dix toutes les propriétés que nous avions en Belgique.
+
+Au mois d'avril, les taxes furent payées au taux ordinaire, et je me
+rendais de nouveau à Anvers, chez le major, pour l'engager à entrer en
+négociations avec les autorités financières allemandes au sujet de la
+majoration des taxes.
+
+Il me promit de considérer la chose aussitôt que ses nombreuses
+occupations lui en laisseraient le loisir. Enfin, il me renouvela
+l'assurance de sa haute protection, me conjurant de vivre en parfaite
+sécurité, qu'il ne saurait être, à mon sujet, question d'un internement.
+
+Quant à la question des taxes, il n'en avait aucun doute, elle serait
+réglée à notre entière satisfaction.
+
+
+
+Chapitre XII
+
+ÇA SE CORSE
+
+Au printemps de 1915, les mesures de surveillance policières acquirent
+une recrudescence de sévérité. Une promenade sur la chaussée, une visite
+à domicile, soit chez un parent, soit chez un pauvre, soit chez un
+malade, tout cela était observé et minutieusement épié.
+
+Au cours d'une simple promenade à travers les allées d'un jardin, il
+n'était pas rare d'apercevoir derrière soi un oeil inquisiteur percer
+comme une flèche à travers le feuillage. Incessamment, nous nous
+sentions talonnés de tous côtés.
+
+L'infraction la plus insignifiante aux règlements de l'autorité
+occupante,--et Dieu sait s'il en était affiché sur tous les murs de ces
+règlements!--était punie de fortes amendes ou de prison.
+
+Le torpillage du Lusitania eut lieu vers cette époque. En cette
+occasion, une aigreur nouvelle, pour ne pas dire plus, s'était fait jour
+dans l'âme de l'Anglais, tandis que chez l'Allemand ce qui perçait,
+au contraire, c'était un sentiment d'orgueil et de domination plus
+accentué. De même que l'on venait de déchaîner le terrorisme sur mer, de
+même on voulait semer la terreur dans tout le territoire occupé. Tout
+cela contribuait à nous faire désirer plus ardemment encore de sortir
+de la Belgique et de revenir au Canada, d'autant qu'un des médecins de
+Capellen était rentré.
+
+Le 15 mai (1915), à 9 heures du matin, un messager vint me dire que
+ma présence était requise à la maison communale. Ce n'est pas sans
+appréhension que je m'y rends. Dans le bureau du maire, je me trouvai en
+présence du maire lui-même et d'un sous-officier allemand. Le maire, qui
+était un de mes bons amis, et qui savait parler du regard, me dit, en me
+lorgnant d'une certaine manière:--"Ce sous-officier désire vous parler."
+
+--Qu'y a-t-il? demandai-je au sous-officier boche.
+
+--Vous devez, me répondit-il, vous rendre immédiatement à Anvers.
+
+--Très bien, je vais m'y rendre, à la minute, sur ma bicyclette.
+
+--Non, reprit le sous-officier, vous faites mieux de laisser votre
+bicyclette ici, à la mairie, et je vous prie de m'accompagner.
+
+Quelques minutes plus tard, nous arrivions à la gare, transformée en
+poste militaire comme toutes les gares du pays occupé. Le sous-officier
+m'indiqua une salle d'attente ou j'entrai et me trouvai au milieu d'un
+groupe de soldats causant et fumant.
+
+Un de ces soldats reçut un bref commandement: il se leva, s'affubla du
+casque à pointe, passa la bande de sa carabine à son épaule, et me dit
+simplement: "Commen sie mit." Ce qu'avec raison j'interprétai comme
+voulant dire: "Venez avec moi." Pour la première fois, j'avais l'honneur
+de parader dans les rues avec un disciple de Bismarck.
+
+Les gens de Capellen, qui me connaissaient déjà assez bien, se plaçaient
+sur le seuil de leur porte pour me voir passer. Quelques minutes plus
+tard, nous étions à Anvers. Je fus conduit à la Bourse, immense édifice
+qui avait eu l'honneur de recevoir une bombe lors du raid aérien du 25
+août (1914).
+
+Les Allemands avaient installé dans la Bourse un bureau de contrôle pour
+les étrangers. Je l'ignorais alors, mais je l'appris en assez peu de
+temps... Je fus introduit dans une certaine pièce sur la porte de
+laquelle j'avais lu le nom de l'officier en charge, le lieutenant Arnim.
+Je prie le lecteur de croire que je n'oublierai jamais ce nom, pas plus
+que le personnage qui le portait.
+
+A l'intérieur de ce bureau se trouvait une table assez longue, à
+l'extrémité de laquelle deux militaires étaient assis; à gauche,
+un officier de taille exiguë et mince de figure, et. à droite, un
+sous-officier de corpulence respectable.
+
+En m'apercevant, l'officier m'apostropha d'une manière violente:
+
+--Monsieur, dit-il, vous vous seriez évité l'ennui d'être amené ici,
+sous escorte militaire, si vous vous étiez "rapporté" comme c'était
+votre devoir de le faire!
+
+--J'ignorais, Monsieur, qu'il fût de mon devoir de me "rapporter".
+
+--C'est faux, reprend l'officier en haussant le ton notablement, c'est
+faux. J'ai fait afficher dans toutes les communes de la province
+d'Anvers un avis enjoignant à tous les sujets des pays en guerre avec
+l'Allemagne de se "rapporter" dès avant telle date. Vous ne pouviez pas
+l'ignorer.
+
+--Assurément, je l'ignorais!... Où donc, à Capellen, avez-vous fait
+afficher cet avis?
+
+--A la maison communale.
+
+--Eh! bien, j'habite à un kilomètre de la maison communale et je n'y
+vais jamais.
+
+--Il est inutile de tenter une explication, vous vous êtes sciemment
+et volontairement soustrait à la surveillance militaire, et remarquez,
+dit-il, que cela est très sérieux.
+
+--Monsieur, lorsque vous affirmez que je me suis soustrait à la
+surveillance policière, vous vous mettez en contradiction avec les
+faits. Ce que vous dites là n'est pas conforme à la vérité.
+
+Comme poussé par un ressort, l'officier était debout:
+
+--Comment?... dit-il. Qu'est-ce que vous voulez dire?
+
+--Simplement ce que je dis. Que je n'ai jamais eu l'intention d'éviter
+de me conformer aux règlements que vous avez affichés.
+
+--Vous le prenez de haut. Croyez-vous donc que nous ignorons que vous
+êtes sujet britannique?
+
+--Je ne l'ai jamais pensé.
+
+--Vous êtes sujet britannique, n'est-ce pas?... Vous êtes sujet
+britannique?
+
+--Vous l'avez dit.
+
+--Alors, si vous me permettez, je reprends l'accusation que vous avez
+portée contre moi, et je vous ferai une simple question: s'il était
+établi que le chef de police militaire allemand, ici même, à Anvers, me
+connaît personnellement; qu'il m'a rencontré plusieurs fois; que nous
+avons échangé de longues conversations; qu'il connaît ma nationalité;
+qu'il sait sous quelles circonstances je me trouve être en Belgique;
+pourquoi j'y suis venu; ce que j'y fais; et enfin, ce que j'ai
+intention de faire, seriez-vous toujours d'opinion que j'ai enfreint
+volontairement les règlements en ne me "rapportant" pas à ce bureau?
+
+Mon officier, visiblement décontenancé, attrape le téléphone, et se
+met en communication avec le chef de police. Il obtint évidemment
+satisfaction, car il en rabattit considérablement, et dans son ton
+menaçant, et dans son attitude hautaine.
+
+Bien, me dit-il, vous deviez pourtant savoir qu'en votre qualité
+d'étranger, il ne vous était pas permis de circuler sans une carte
+d'identification. Nous vous donnerons donc votre carte, et vous devrez
+vous "rapporter" ici toutes les deux semaines.
+
+L'officier devait décharger sa colère sur quelqu'un. Il se tourna du
+côté du soldat qui était toujours là, planté comme un as de pique, lui
+lança le plus brutalement possible le commandement de se retirer: "Los!"
+("Sors!")
+
+Le soldat, pauvre esclave, se frappe les talons, frappe ses cuisses de
+ses mains, regarde fixement l'officier, son maître, fait demi-tour à
+droite et enfile la porte.
+
+Une heure plus tard, pas trop ennuyé, en vérité, de mon excursion, je
+rentrais à Capellen où j'étais immédiatement entouré de ma famille
+et d'un groupe d'amis qui désiraient savoir le court et le long des
+événements de la journée.
+
+Muni de ma nouvelle carte, j'étais apparemment en toute sécurité, et je
+pouvais circuler librement au milieu de mes malades. Au bout de deux
+semaines, je me "rapportai" de nouveau à Anvers. On visa mon passeport,
+et je continuai de respirer, du moins pour un certain temps, l'air de la
+liberté.
+
+
+
+Chapitre XIII
+
+UN MAJOR DÉSOLÉ
+
+On conçoit que le voyage que j'avais dû faire à Anvers, en compagnie
+d'un soldat allemand, m'avait un peu humilié. J'écrivis à ce sujet une
+longue lettre de reproche au major Von Wilm lui-même dans laquelle je
+lui relatais tous les incidents de cette journée.
+
+Quelques jours plus tard, je recevais de ce haut officier allemand une
+réponse à ma lettre dans laquelle il me disait que mon arrestation
+provisoire avait été causée par une dénonciation (?), qu'il avait donné
+tous les renseignements désirés et désirables à la préfecture de police
+allemande, que tout était maintenant en ordre, et il terminait en me
+donnant de nouveau l'assurance que je ne serais jamais plus inquiété.
+
+Voici la réponse du major Von Wilm:
+
+Antwerpen, 21-5-15.
+
+Werter Herr Beland!
+
+In diesem moment erhalte ich Iren freundlichen Brief vom 19. Ich hoffe,
+dass Ihre Vorladung beim Meldeamt, ein befriedigendes Resultat gehabt
+hat; ich habe nochmals mit dem Vorstand des Meldeamtes gesprochen und
+höre, dass Sie diese Unanehmlichkeiten einer Denuntiation zu verdanken
+haben. Die Sache ist jetzt in Ordnung und wird sich nicht wiederholen.
+
+Ergebenst. VON WILM, Major.
+
+
+(TRADUCTION)
+
+Anvers, 21 mai 1915.
+
+Honoré M. Béland!
+
+Je reçois à ce moment même votre lettre du 19. J'espère que votre
+comparution au bureau de police a eu un résultat satisfaisant; j'ai de
+nouveau conversé avec le chef de ce bureau et j'apprends que vous devez
+ce désagrément à une dénonciation.
+
+Tout est maintenant en règle et _la chose ne se renouvellera plus_.
+
+Sincèrement, (Signé) VON WILM, Major.
+
+
+J'ai réussi à ne jamais me départir de cette lettre pendant les trois
+années de ma captivité en Allemagne, et même à lui faire franchir, à mon
+retour, la frontière allemande, à la barbe de la censure boche la plus
+ombrageuse et la plus soupçonneuse qui soit.
+
+
+C'est un document que je considère de la plus haute importance: le chef
+de la police allemande à Anvers y déclare, sous sa signature, que je
+n'ai pas à prendre d'inquiétude, que je jouirais toujours d'une parfaite
+immunité.
+
+Cette sécurité, toutefois, devait être de courte durée. Le trois juin
+(1915), alors que je n'appréhendais pas sérieusement de nouveaux ennuis,
+deux soldats se présentent chez moi et m'enjoignent de les accompagner
+de nouveau à Anvers. Je m'imaginai que, cette fois encore, il s'agissait
+d'une nouvelle visite à un bureau quelconque, et que tout cela ne
+saurait avoir de conséquence fâcheuse.
+
+Je partis donc sans la moindre hésitation, ne craignant nulle chose,
+ayant pour tout arme et bagage, ma canne. J'étais bien loin de me douter
+que ce voyage serait aussi long qu'il a été,--et même aujourd'hui, de
+retour dans mon beau Canada, à la fin de l'an de paix et de grâce 1918,
+je ne saurais m'imaginer quand et dans quelles circonstances il me sera
+donné de revoir ce petit village de Capellen, où j'ai vécu peu de jours,
+mais qui est tout plein de souvenirs précieux et impérissables.--L'un
+des soldats qui m'accompagnaient parlait le français. Il feignait de
+croire qu'il ne s'agissait que d'une formalité insignifiante, que le
+soir même je serais de retour à Capellen.
+
+A Anvers, les soldats me conduisirent rue des Récollets, et me
+laissèrent dans une salle basse et sombre au rez-de-chaussée d'un
+immeuble voisin de la Kommandantur, et dans lequel le major Von Wilm
+lui-même avait son bureau. Dans cette salle, je remarquai un grand
+nombre de personnages à l'apparence peu rassurante. Il y avait là des
+hommes et même des femmes, aux allures plus ou moins louches.
+
+Abandonné là par mes deux soldats, je regardais tour à tour les hommes,
+les femmes, et le sous-officier de service. Je m'efforçai de découvrir
+quelle était la nature du lieu où je me trouvais. N'y réussissant qu'à
+demi, je me décidai à apostropher le sous-officier.
+
+--Eh! bien, pourquoi suis-je ici?... Qu'y ai-je à faire?... Que me
+veut-on enfin!... Il levait les épaules tout bêtement, et ne répondait
+rien. Il avait l'air de ne pas comprendre ou de ne rien savoir. Ma carte
+que je lui tendis avec un mot pour le major réussit a le mettre en
+mouvement. Il sortit un instant, puis, quelques minutes plus tard, un
+officier se présenta et je fus invité à le suivre.
+
+Ce fut bien chez le major Von Wilm qu'on m'introduisait cette fois.--"M.
+Béland, me dit-il, je suis vraiment désolé. Des instructions nouvelles
+viennent d'arriver de Berlin, et je dois vous interner." Je n'avais pas
+encore eu le temps d'ouvrir la bouche pour laisser échapper une
+parole de protestation qu'il ajoutait: "Mais vous serez un prisonnier
+d'honneur; vous logerez ici, au Grand Hôtel, et vous y serez très bien
+traité."
+
+--Mais tout cela ne fait pas beaucoup mon affaire. D'abord ma femme et
+mes enfants ignorent complètement ce qui m'arrive. Je dois retourner
+les prévenir, à tout événement, et aussi prendre le linge dont j'aurai
+besoin dans cet hôtel.
+
+Visiblement embarrassé, ne pouvant pas accorder la demande que je lui
+faisais de rentrer à Capellen, ne fut-ce que pour une heure, et ne
+voulant pas me refuser, il ne savait trop que dire. Il hésita, fit
+quelques pas devant son pupitre, puis, le Prussien qui était en lui
+reprenant le dessus, il me dit:--Non, Monsieur, je ne saurais vous
+permettre de retourner à Capellen. Écrivez seulement un mot à Madame,
+prévenez-la de ce qui arrive, et j'enverrai un messager porter la
+lettre. C'est ce qui fut fait.
+
+Le major s'évertua à me convaincre que ma détention serait de courte
+durée; qu'il suffirait évidemment d'établir ma qualité de médecin
+pratiquant; qu'aussitôt que cette preuve documentaire serait entre les
+mains de l'autorité allemande, je serais libéré et rendu à ma famille.
+
+On croit facilement ce que l'on désire ardemment: je me berçai donc
+de l'illusion que mon séjour dans les murs de cet hôtel ne serait que
+provisoire.
+
+Un jeune officier fut chargé de m'accompagner jusqu'au Grand-Hôtel. En
+chemin, il me fut permis de m'arrêter chez un libraire pour prendre
+quelques volumes. Chez le libraire, je connus vraiment l'embarras du
+choix. Étant donné le peu de temps que j'avais à ma disposition, et les
+circonstances particulières dans lesquelles je me trouvais, je fus assez
+heureux dans mon choix, et j'emportai les deux ouvrages suivants:
+_Les États-Unis au XIXe siècle_, par Leroy-Beaulieu, et _Henri Heine,
+penseur_, par Lichtenberger.
+
+Quelques instants après, j'étais au nombre des pensionnaires du
+Grand-Hôtel.
+
+Toutes les salles de cet hôtel, ordinairement à la disposition du public
+voyageur, avaient été converties en bureaux pour les militaires. Mon
+officier ayant échangé quelques mots avec certains de ces messieurs,
+on se mit à me regarder comme une bête curieuse.--Ce serait donc un
+Anglais, pensait-on.--Oui, c'était un Anglais. Un Anglais d'une variété
+spéciale, d'origine et de langue française, mais un Anglais tout de
+même. Tous ces sur-boches, chacun leur tour, me dévisagèrent de leur
+regard peu sympathique.
+
+Enfin, on me conduisit à l'étage le plus élevé; on m'indiqua une
+chambre; on plaça à la porte une sentinelle allemande qui eut bien soin
+de faire un tour de clef au moment où elle fermait la porte sur moi.
+On avait eu l'extrême obligeance de me laisser savoir que je devrais
+prendre mes repas dans la chambre même que j'habitais; que je devrais
+payer les frais de la chambre et de la nourriture: Sa Majesté allemande
+refusait de nourrir son prisonnier d'honneur.
+
+Le lendemain, vendredi, 4 juin (1915), ma femme arrivait au Grand-Hôtel
+d'Anvers où je me trouvais détenu. Elle était plus morte que vive,
+comme on le conçoit bien. Elle avait pu obtenir de la Kommandantur la
+permission d'occuper la même chambre que moi.
+
+Enfin, comme il faut subir avec philosophie ce qui est inévitable; comme
+c'était la guerre; comme des millions et des millions d'êtres humains
+étaient beaucoup plus malheureux que nous pouvions l'être dans notre
+captivité, nous acceptâmes avec une résignation parfaite les petits
+inconvénients auxquels nous étions condamnés.
+
+Le samedi, les enfants étaient arrivés à l'hôtel. Des fenêtres de la
+chambre que nous occupions, nous avions pu les voir traverser la cour
+intérieure et se diriger vers un bureau situé de l'autre côté de cette
+cour. Au moment où ils sortaient du bureau où, évidemment, ils s'étaient
+rendus pour obtenir la permission de nous voir, nous entrons en
+conversation avec eux du haut de notre quatrième étage.
+
+Une première parole était à peine tombée de nos lèvres qu'une tempête
+éclata: deux de ces militaires étaient sortis et nous lançaient, à
+bouche et gorge que veux-tu, toutes sortes d'invectives à nous, là-haut,
+parce que nous avions adressé la parole à nos enfants, et aux enfants
+parce qu'ils avaient eu l'audace de nous répondre. Terrible provocation,
+en effet, que celle d'enfants échangeant quelques paroles avec leurs
+parents!
+
+Les enfants furent éconduits on ne peut plus cavalièrement, et nous
+fûmes privés de les voir ce jour-là. Le lendemain, une permission
+spéciale leur fut donnée de venir passer quelques minutes avec nous.
+C'était, je crois, le dimanche avant-midi.
+
+Ce jour-là, vers midi, le major Von Wilm nous rendit visite dans cette
+chambre d'hôtel convertie en cellule de prison. Un nuage semblait
+obscurcir sa figure: il était mal à l'aise, ses traits, son attitude
+même décelaient l'anxiété et le malaise. Il nous apportait une terrible
+nouvelle:--"Je suis désolé, disait-il, je suis désolé, mais M. Béland
+doit partir aujourd'hui même pour l'Allemagne."
+
+On imagine quelle consternation ce fut pour ma femme et pour moi. J'ose
+protester. Je rappelle à la mémoire du major toutes les assurances qu'il
+m'a données; je répète qu'il était entendu qu'en ma qualité de médecin
+je ne pouvais être privé de ma liberté; je lui demande comment il se
+fait que les autorités compétentes, à Berlin, n'aient pas été mises au
+courant des services médicaux que je rendais à l'hôpital, ainsi que chez
+la population civile depuis le début de la guerre; enfin, je fais tout
+un plaidoyer. Consterné, très embarrassé, le major balbutie quelques
+explications: les instructions lui étaient venues d'une autorité
+supérieure à la sienne; il avait tenté de donner des explications à mon
+sujet, mais l'on n'avait voulu rien entendre. Des ordres formels lui
+enjoignaient d'interner tous les sujets britanniques, et de les envoyer
+en Allemagne sans délai.
+
+On avait disposé de mon cas en haut lieu: toute récrimination était
+peine perdue. Le major avait pris, pour l'occasion, une attitude un peu
+hautaine que je ne lui avais jamais connue auparavant.--"A deux heures
+aujourd'hui, ajoute-t-il, vous devrez partir. Un sous-officier vous
+accompagnera jusqu'à Berlin et de là à Ruhleben, camp d'internement des
+civils de nationalité anglaise."
+
+Après son départ, un voile de tristesse envahit cette lugubre chambre
+d'hôtel. Nous ne savions que dire. Nous avions encore deux heures
+à demeurer ensemble, ma femme et moi. Ma femme avait insisté pour
+m'accompagner en Allemagne. Refus catégorique. Le major avait même eu la
+délicatesse (?) de la prévenir que sa présence à côté de moi, dans le
+court trajet entre l'hôtel et la gare, n'était pas désirable.
+
+A deux heures donc, le 6 juin (1915), le sous-officier se présente dans
+cette chambre d'hôtel, à laquelle nous étions un peu habitués, depuis
+trois jours que nous l'habitions, et où nous avions rêvé de nous faire
+un petit home. Les enfants n'étant qu'à quelques milles de nous,
+pourraient venir nous voir une ou deux fois par semaine... Tout était
+prêt pour le départ: moment solennel, profondément triste!... Je me
+séparais à ce moment de ma femme, ignorant--et c'était peut-être
+heureux qu'il en fût ainsi--que je la voyais pour la dernière fois.
+
+A trois heures, le train entrait en gare de Bruxelles. Nous devions
+attendre à cette gare un train direct allant de Lille à Libau, Russie.
+Il entra portant en inscription au-dessus des fenêtres des wagons les
+mots: _Lille--Libau_... Les limites du nouvel empire allemand!
+
+A quatre heures, nous étions en route vers Berlin. Le convoi filait
+à bonne allure à travers les belles campagnes de la Belgique. Nous
+traversâmes Louvain dévastée et incendiée. Nous traversâmes également
+un grand nombre de villes et de villages qui portaient l'empreinte du
+bombardement et autres horreurs de la guerre.
+
+Dans la soirée, nous traversâmes Liège, Aix-la-Chapelle, et vers
+9 heures, nous étions en gare de Cologne, l'estomac vide et l'âme
+imprégnée d'une profonde tristesse.
+
+
+
+Chapitre XIV
+
+EN ALLEMAGNE
+
+Après la triste nouvelle qui nous a été communiquée, à midi au Grand
+Hôtel d'Anvers, le jour de mon départ, il nous avait été impossible de
+déjeuner,--ce qu'ici nous appelons plutôt dîner. Dans la soirée, la voix
+de la faim se fit entendre, et comme le train qui nous emportait avait
+un wagon-restaurant, je suggérai à mon sous-officier d'y aller prendre
+quelque chose.
+
+Mon compagnon et gardien ne savait pas un mot d'anglais ni un mot de
+français, et comme à cette époque je n'avais pas encore eu l'occasion
+d'avoir appris l'allemand, la conversation a nécessairement langui tout
+le long du voyage.
+
+Par toutes sortes de signes et de gestes, qui devaient être
+souverainement comiques pour les voyageurs qui nous coudoyaient, je vins
+à bout de faire comprendre à mon homme qu'il fallait nous mettre quelque
+chose sous la dent. Au wagon-restaurant, où nous étions parvenus à
+nous glisser, nous ne pûmes obtenir que très peu de renseignements et
+d'encouragements et rien à manger. Le préposé au buffet nous expliqua,
+si j'ai bien compris que ce wagon-restaurant était pour l'usage exclusif
+des officiers ou des personnes accompagnées par des officiers, or, comme
+mon gardien n'était que sous-officier, nous fûmes poliment éconduits.
+
+A Cologne, toute tentative de nous approcher du buffet, de la gare
+échoua déplorablement. Il y avait grande foule. Mon sous-officier était
+naturellement un peu craintif. J'aurais pu, je pouvais lui échapper dans
+cette cohue, et il en aurait été sévèrement puni. Alors, il n'y eut rien
+à faire.
+
+Quelle nuit, dans ce compartiment de wagon, au milieu de voyageurs
+allemands taciturnes ou ronflants! Heureusement, une nuit de juin est
+courte. Dès les petites heures du matin, l'aube s'annonçait radieuse, et
+j'assistai à un merveilleux réveil de la nature. Dès quatre heures, je
+pouvais me remettre à ma lecture.
+
+A 9 heures, nous étions à Berlin, et je vis pour la première fois la
+capitale de l'empire allemand. Sur le quai de la gare, un personnage
+dont j'ai toujours ignoré le nom, s'était glissé près de nous. Il était
+en civil. Après avoir échangé quelques mots avec mon sous-officier, avec
+lequel il me sembla d'intelligence, ce fut lui qui donna les ordres et
+indiqua la direction de la marche que nous devions suivre.
+
+En sortant de la gare, ce monsieur allemand en civil, qui devait être un
+officier d'un assez haut rang, m'invita à monter dans une automobile, et
+me dit comme ça: "C'est la première fois que vous venez à Berlin?" en
+excellent français.--"Oui", que je lui répondis.--"Berlin est un très
+jolie ville", continua-t-il. Je n'eus rien à dire à l'encontre.
+Nous allions ainsi à travers les rues de la capitale, et il m'était
+impossible de me rendre compte du but que pouvait avoir notre course.
+J'étais toujours sous l'impression que l'on me conduisait à Ruhleben,
+camp d'internement de civils de nationalité anglaise, et cette promenade
+a travers Berlin me laissait espérer que nous allions descendre à
+quelque hôtel, ou maison de pension quelconque où les prisonniers sont
+hébergés en cours de route. C'était chez moi, à ce moment, une véritable
+obsession: je supposais, et j'espérais surtout, que l'on prendrait
+quelque part une légère collation, il y avait vingt-quatre heures bien
+comptées que je n'avais pris aucune nourriture. Mon sous-officier avait
+bien grugé durant le trajet une croûte tirée de son _knapsack_, mais,
+soit pour obéir à sa consigne, ou soit par manque de civilité, il avait
+négligé de m'en offrir la moindre parcelle.
+
+L'automobile descendait une superbe avenue: c'est, me dit mon nouveau
+compagnon, l'avenue _Unter den Linden_ (Sous les Tilleuls), la plus
+belle de Berlin. On peut être anti-allemand, mais on ne peut s'empêcher
+de reconnaître que cette avenue ne manque pas d'un certain charme. Elle
+va de la porte de Brandebourg jusqu'au palais de l'Empereur, situé sur
+la rivière Sprée.
+
+Nous contournons le palais de l'Empereur et immédiatement après, nous
+nous engageons dans des rues plus étroites. Après une course d'environ
+un quart d'heure, nous arrivons devant un édifice immense, aux murs gris
+sale. Inutile d'en faire plus de mystère, c'était une prison, et j'étais
+enfin parvenu à destination.
+
+
+
+Chapitre XV
+
+LA STADVOGTEI
+
+C'est en face de la Stadvogtei que vient de s'arrêter l'automobile dans
+laquelle on m'avait fait monter à la gare. C'est une prison bien connue
+en Allemagne. En temps de paix, elle sert à la détention des prisonniers
+politiques, et en général de tous ceux qui attendent le moment de
+comparaître en Cour d'Assises. Située sur la rue Dirksen, à environ 200
+verges de la place dite Alexandre, elle est attenante à la préfecture
+de police. C'est un immense édifice de forme triangulaire dans son
+ensemble.
+
+C'est là que l'on me prie de descendre. On me fait entrer dans un
+bureau où se trouvent deux militaires: l'un sergent-major et l'autre
+sous-officier.
+
+Je dois dire qu'à ce moment-là j'ignorais encore complètement où
+j'étais, et quel pouvait être le caractère de l'institution où l'on
+m'avait introduit. J'étais encore sous l'impression que ce pouvait être
+un hôtel d'un genre particulier, réservé aux prisonniers de passage à
+Berlin,--les justes récriminations de mon estomac m'obsédaient de plus
+en plus,--car j'avais toujours à l'esprit la déclaration qui m'avait été
+faite à Anvers, à savoir que je serais conduit à Ruhleben. Je me berçais
+de la douce illusion qu'à cet endroit où nous venions d'arriver on me
+servirait à dîner, et qu'après une honnête sieste nous continuerions
+notre route jusqu'à ma destination définitive.
+
+En attendant, je promenais mes regards tout autour de ce bureau, et
+j'examinais tour à tour les deux militaires de service. Mes deux
+compagnons, le sous-officier et le civil, étaient entrés en conversation
+avec eux en allemand. Le sous-officier tira de sa poche un papier
+quelconque, le remit au sergent-major qui, après l'avoir vérifié puis
+signé, le remit à mon sous-officier qui fit le salut militaire et
+disparut.
+
+Le personnage en civil dont j'ai toujours ignoré le nom, le rang ou la
+profession, me pressa la main et prit congé de moi, avec civilité et
+même déférence, pendant que les deux militaires du bureau se tenaient
+debout dans cette attitude de respect et de crainte qu'ont pu si souvent
+observer tous ceux qui ont visité l'Allemagne.
+
+Immédiatement après le départ du monsieur en civil, le sous-officier
+de service m'invita à le suivre. Nous parcourons une longue suite de
+corridors très sombres, nous grimpons deux escaliers, pour déboucher
+dans un autre corridor, et pénétrer enfin dans une cellule du second
+étage, où se trouvaient déjà trois personnes.
+
+De plus en plus ahuri, je me demandais où je pouvais bien entrer. Toutes
+sortes d'idées me traversèrent rapidement l'esprit, mais aucune d'elles
+n'eut le temps de s'y fixer définitivement. Les trois personnes au
+milieu desquelles on m'avait jeté me regardèrent attentivement. Je crus
+d'abord qu'ils étaient allemands. Je leur adressai la parole en français
+mais on ne me comprit pas. Alors, je leur parlai anglais et, cette fois,
+je fus compris.
+
+Voyant qu'ils parlaient anglais, je leur fis les questions suivantes:
+
+--Êtes-vous Anglais?
+
+--Oui, répondirent-ils.
+
+--Et que faites-vous ici?
+
+--Ici, dirent-ils avec un léger sourire, nous sommes en prison.
+
+--En prison! en prison! dis-je. "Et moi?" sur un ton interrogatoire
+assez prononcé.
+
+--Et vous,--dirent-ils toujours en souriant,--apparemment, vous êtes
+également en prison.
+
+Ces trois Anglais, comme je l'appris aussitôt, étaient M. Robinson,
+un jockey qui vivait en Allemagne depuis de nombreuses années, et qui
+parlait parfaitement l'allemand; M. Aaron, Anglais naturalisé, Sémite
+d'origine tout probablement, et courtier de profession, né en Autriche,
+et qui habitait Berlin lors de la déclaration de la guerre. Quant au
+troisième, M. Stuhr, d'Anvers,--presqu'un compatriote pour moi,--parlait
+très bien l'allemand, mais assez mal le français et l'anglais. C'était,
+je crois, un mécanicien.
+
+Mon estomac ne voulant pas abdiquer, je demandai à mes trois nouveaux
+compagnons de chambre s'il ne me serait pas possible de me procurer à
+déjeuner, leur expliquant que je n'avais pris aucune nourriture depuis
+plus de vingt-quatre heures.
+
+--Bien, me dit Robinson, le pain a été distribué ce matin à huit heures,
+et il est probable qu'il n'y en aura pas d'autre distribution avant
+demain matin à la même heure.
+
+--C'était, on l'admettra, assez peu encourageant.
+
+--Mais enfin, repris-je, on ne m'a assurément pas amené ici, sachant
+qu'aucune occasion ne me serait donnée de prendre la moindre collation
+en cours de route, avec l'intention de me laisser mourir de faim. Il
+doit y avoir moyen de se procurer ici quelque nourriture!
+
+Tous trois, en souriant tristement, manifestèrent un doute par leur
+attitude. Ils me regardèrent, haussèrent les épaules, en me faisant
+comprendre qu'il était impossible de se procurer quoi que ce soit.
+
+--Toutefois, dit l'un d'eux, il me reste un morceau de pain de ce matin,
+je vous le donnerai et Robinson vous fera du café.
+
+Pour une fois, je me permis de conclure du particulier au général, et je
+pensai: heureux pays que ceux dont les jockies et les courtiers sémites
+peuvent se montrer si secourables!... Le petit Robinson, ses manches de
+chemise retroussées jusqu'aux coudes, tira de sous la table une lampe à
+alcool, plaça dessus, une petite casserole de fer-blanc avec de l'eau,
+et se mit à préparer le café. Nous étions loin du confort des grands
+hôtels. Enfin, vers 9.30 heures, je prenais mon premier repas en prison:
+il consistait en une croûte de pain noir avec une tasse de café sans
+lait ni sucre. Mais j'avais faim, et ce premier morceau de pain de
+guerre me sembla aussi succulent que la meilleure soupe aux pois au lard
+salé que j'aie jamais dégustée dans ma bonne province de Québec. Je
+n'eus que des paroles de gratitude pour remercier comme il le fallait
+mes nouveaux compagnons d'infortune.
+
+Pendant que j'étais à table, dégustant mon frugal repas, mes yeux se
+promenaient tout autour de la chambre. C'était bien une cellule de
+prison: un cachot. Une fenêtre partait du plafond et descendait jusqu'à
+environ six pieds du plancher. De l'endroit où je me trouvais assis, je
+pouvais voir, à travers cette fenêtre, un tout petit coin du firmament
+au-dessus du mur intérieur de la prison. De solides barres de fer
+fermaient cette unique ouverture par laquelle nous pouvions avoir de
+l'air et de la lumière. Il y avait, dans cette salle, quatre lits
+disposés deux à deux, l'un au-dessus de l'autre, la table sur laquelle
+je prenais mon repas, et quatre petits bancs de bois, sans dossiers ni
+bras d'appui. Les murs étaient blanchis à la chaux. La porte, toute en
+fer, était énorme, et il y avait, dans la partie supérieure, une petite
+ouverture d'environ un pouce de diamètre pour permettre aux gardes de
+voir à l'intérieur.
+
+L'inspection de la prison se faisait tous les jours vers dix heures.
+C'était un sergent-major, celui-là même auquel j'avais été remis, à mon
+arrivée, qui s'amenait à chaque étage, se faisait ouvrir la porte de
+chacune des cellules par un sous-officier, et promenait un regard
+scrutateur et hautain sur la cellule et ses occupants.
+
+Personne ne m'avait prévenu qu'une inspection aurait lieu peu de temps
+après mon arrivée dans la cellule que l'on m'avait assignée: assis à la
+table, ayant le dos à demi tourné à la porte, absorbé dans un monde de
+pensées diverses, et distrait par la dégustation de mon pain noir, je
+n'avais pas entendu ouvrir la porte. Je remarquai que le petit Robinson,
+s'approchant ou plutôt se glissant près de moi, tirait légèrement ma
+manche comme pour m'inviter à me lever. Comprenant enfin que quelque
+chose se passait derrière moi, je me levai et me tournai à demi. Le
+sergent-major, triple boche, Prussien et demi, se tenait sur le seuil de
+la porte raide et droit comme un i.
+
+C'était le sergent-major Götte,--un nom et un personnage que je
+n'oublierai jamais. Quand il vit que tout le monde était debout, il
+cria d'une voix de stentor: "Guten morgen!" A mon oreille, cela sonnait
+plutôt comme une injure que comme un salut matinal.
+
+--Qu'est-ce qu'il dit?, demandai-je à M. Aaron, lorsqu'il fut parti.
+
+--Il nous dit: Bonjour, dit M. Aaron.
+
+Mais cet homme, lorsqu'il nous dit: Bonjour, reprit un autre, c'est tout
+comme s'il nous disait: "Allez au diable!"
+
+
+
+Chapitre XVI
+
+LA VIE EN PRISON
+
+La section de la Stadvogtei où j'étais enfermé pouvait donner asile à
+deux cent cinquante prisonniers, distribués dans environ 150 cellules,
+dont quelques-unes enfermaient jusqu'à huit prisonniers. Une grande
+partie de ces cellules ne mesuraient que douze à quinze mètres cubes,
+les prisonniers qui les occupaient étaient obligés de laisser leur
+fenêtre ouverte pour se procurer la quantité d'air voulue.
+
+Ainsi qu'il a été dit plus haut, la prison, dans son ensemble, était
+triangulaire, et à l'intérieur de chacune des sections,--également
+triangulaires,--se trouvait la cour où les prisonniers avaient accès
+pendant quelques heures dans l'après-midi. Toutes les cellules avaient
+une fenêtre s'ouvrant sur cette cour intérieure. Longeant chacun des
+côtés du triangle, se trouvait un corridor dont les fenêtres ouvertes
+sur l'extérieur étaient opacifiées de façon à couper le regard. Toutes
+les fenêtres étaient barrées de fer. L'édifice était à cinq étages dont
+un rez-de-chaussée. C'est dans ce rez-de-chaussée que se trouvaient les
+cellules sombres ou cachots. Il y en avait quatorze. Les fenêtres de ces
+cellules étaient munies en dehors, c'est-à-dire du côté de la cour, de
+contrevents s'appliquant exactement sur les croisées. On y enfermait les
+prisonniers, de nationalité anglaise surtout, qui s'étaient échappés de
+Ruhleben et avaient eu le malheur d'être repris au cours de leur fuite
+vers la Hollande ou la Suisse.
+
+Une entente avait été conclue entre l'Angleterre et l'Allemagne au sujet
+de la punition à infliger aux prisonniers civils qui s'échapperaient de
+leurs camps de détention respectifs. En vertu de cet arrangement, tout
+prisonnier repris après son évasion devait être détenu au secret pendant
+deux semaines.
+
+La Kommandantur de Berlin, c'est-à-dire le capitaine Wolf qui semblait
+en être le grand manitou, avait pris sous son bonnet d'interpréter à sa
+manière cette clause de l'arrangement. Nous vîmes alors arriver dans la
+cour une équipe d'ouvriers qui fabriquèrent les dits contrevents. Tous
+les prisonniers anglais qui s'évadèrent par la suite furent jetés dans
+un de ces cachots. Pendant les quatre premiers jours ils étaient tenus
+dans l'obscurité la plus complète et nourris au pain et à l'eau. La
+cinquième journée, on abaissait quelque peu le contrevent, afin de
+laisser pénétrer un faible jet de lumière et, en outre du pain, on
+servait à ces prisonniers les deux soupes réglementaires, et douteuses,
+dont les autres étaient gratifiés. Les quatre jours d'éclipse totale et
+de pain sec recommençaient, suivis d'une autre journée de lumière et de
+soupe. Enfin, quatre autres jours d'obscurité complète terminaient la
+période totale de quatorze jours. Alors, ces malheureux devenus libres
+relativement, c'est-à-dire comme nous, avaient la permission de circuler
+dans les corridors et les cellules des différents étages, avec accès à
+la cour pendant quelques heures de l'après-midi.
+
+La vie de prison est monotone au suprême degré. Une de nos distractions
+favorites était le départ et l'arrivée des prisonniers et les potins
+divers que ce remue-ménage occasionnait. Dix prisonniers, en moyenne,
+étaient élargis chaque jour, et il en arrivait un nombre à peu près égal
+pour les remplacer.
+
+Cette section de la Stadvogtei où nous étions confinés était sous la
+direction suprême de la Kommandantur de Berlin, qui était représentée
+à la prison elle-même par un officier. Pendant les trois ans de mon
+incarcération, l'officier représentant la Kommandantur fut toujours
+le même: l'ober-lieutenant Block. Sous cet officier se trouvait un
+sergent-major, et sous ce sergent-major, sept sous-officiers, un
+portier, lui-même sous-officier. Deux sous-officiers se tenaient au
+bureau, au rez-de-chaussée, et un sous-officier était chargé de la
+surveillance à chacun des cinq étages. Le sergent-major avait la
+surveillance générale et faisait son inspection chaque jour. Quant à
+l'officier Block, sa dignité le retenait au rivage, et ce n'est que deux
+ou trois fois par semaine qu'il daignait passer à travers les corridors,
+aux différents étages.
+
+Une manie qui paraît générale chez les officiers et les sous-officiers
+allemands, c'est de parler très fort, et dans les termes les plus
+violents, lorsqu'ils s'adressent à leurs subalternes, simples soldats ou
+prisonniers. Pauvres Polonais! ce qu'ils en ont enduré de gros mots
+et d'injures de toutes sortes! Nos gardes-chiourmes ne laissaient pas
+passer un seul jour sans faire résonner les échos de la vaste prison de
+leurs cris et de leurs vociférations.
+
+Je fais mention spéciale des Polonais, parce que c'est la Pologne qui,
+pendant ces trois années où j'ai été en captivité, a fourni à cette
+prison de la Stadvogtei le plus grand nombre de ses pensionnaires. Sur
+250, il y en avait bien les deux-tiers qui étaient d'origine polonaise.
+Les autres prisonniers étaient des Anglais, des Français, des Italiens,
+des Russes, des Portugais, enfin, toutes les nations en guerre avec
+l'Allemagne y étaient représentées. Nous avons même eu quelques Arabes,
+des Hindous, des nègres, des Japonais et des Chinois.
+
+Je surprendrai peut-être un peu le lecteur en lui disant que les quatre
+nations du centre, c'est-à-dire l'Allemagne, l'Autriche, la Bulgarie
+et la Turquie, étaient constamment représentées à cette prison par
+quelques-uns de leurs sujets. L'Allemagne, en particulier, en avait
+toujours cinq ou six, prisonniers politiques pour la plupart, et réputés
+dangereux pour la sécurité de l'Empire. J'aurai occasion, un peu plus
+loin, de parler plus particulièrement de deux de ces prisonniers,
+députés au Reichstag.
+
+Non seulement l'Allemagne et ses alliés, ainsi que les pays ennemis
+de l'Allemagne étaient représentés à la Stadvogtei, mais encore, à
+différentes époques, tous les pays neutres de l'Europe, la Suède, la
+Norvège, le Danemark, la Hollande, la Suisse et l'Espagne. Comment cela
+se fait-il? me demandera-t-on. Ce n'est pas plus difficile à expliquer
+que l'internement des sujets allemands eux-mêmes. Un Danois, un
+Hollandais ou un Suédois, de passage à Berlin, entrait en conversation
+avec quelques Allemands autour de la table d'un café. S'il avait
+l'imprudence de critiquer un tant soit peu la politique extérieure de
+l'Allemagne, ou la conduite des opérations militaires ou navales, son
+sort était scellé. Il retournait à son hôtel ne craignant nulle chose,
+et dormait paisiblement, ignorant qu'une épée était suspendue au-dessus
+de sa tête. A sept heures du matin, le lendemain, un casque à pointe
+quelconque venait le réveiller, et l'invitait poliment à le suivre
+jusqu'à la préfecture de police. De là, il passait à la Stadvogtei,
+le véritable _clearing house_ de l'Allemagne. On laissait ignorer au
+prisonnier lui-même la cause de son emprisonnement, et ce n'est
+qu'après des semaines de protestations et à la suite de nombreuses
+correspondances avec la légation ou l'ambassade de son pays qu'il
+obtenait d'être soumis à un interrogatoire de la part de ces messieurs
+de la Kommandantur. Si on décidait en définitive de le relâcher, on
+venait le prendre à la prison, et il était immédiatement dirigé vers la
+frontière de son pays, sans qu'il lui fût même permis de passer à son
+hôtel pour y prendre ses effets.
+
+
+
+Chapitre XVII
+
+OU IL EST PARLÉ DE MENU
+
+La manière dont les prisonniers de guerre et les internés civils ont été
+nourris dans les prisons et les camps d'internement de l'Allemagne a
+donné lieu, on le sait, à des plaintes amères de la part des internés,
+et à des polémiques acerbes dans la presse de tous les pays. Que les
+prisonniers eux-mêmes se soient plaints dans des correspondances
+envoyées en Angleterre, et dans des lettres à l'ambassade américaine,
+cela est généralement connu.
+
+Voici un petit incident qui ne manquera pas d'intéresser: Parmi les
+internés anglais à la Stadvogtei se trouvait Monsieur F.-T. Moores,
+un ingénieur qui faisait des travaux dans le Luxembourg lors de la
+déclaration de la guerre et de l'invasion des troupes allemandes. Malgré
+tous les efforts qu'il fit pour sortir en temps du territoire envahi, il
+ne put échapper à la griffe des troupes d'invasion.
+
+Monsieur Moores fut d'abord interné à Trêves et tenu au secret pendant
+plusieurs mois, puis il passa en Cour martiale sous accusation
+d'espionnage, et enfin, fut envoyé à la prison de Berlin où nous eûmes
+l'avantage de nous lier d'amitié avec lui.
+
+Durant la première année de son internement, M. Moores avait écrit à
+sa femme, en Angleterre, une carte postale qui restera fameuse, dans
+laquelle il lui donnait d'abord des nouvelles de sa santé, et ajoutait
+un mot au sujet de la nourriture que l'on nous servait. Voici en quels
+termes il s'exprimait:--"The feed we are getting here is unspeakable; it
+is enough to keep a man from dying, but it is not sufficient to keep a
+man living!" (La nourriture que nous recevons est affreuse, elle nous
+permet d'exister, mais elle n'est pas suffisante pour nous faire vivre.)
+Il fallait, on le reconnaîtra, une certaine dose de hardiesse pour
+confier au courrier une carte ainsi conçue. Dès le lendemain, le censeur
+faisait son apparition à la prison et se rendait tout droit à la cellule
+de M. Moores, avec la carte compromettante. Il lui représenta qu'il
+était vraiment imprudent de sa part d'envoyer en Angleterre une
+correspondance de cette nature. Lorsque M. Moores lui fit remarquer
+qu'il n'avait exagéré en rien, que tout ce qu'il avait dit était
+l'exacte vérité, le censeur crut devoir lui expliquer, en manière
+d'excuse, que si l'Allemagne ne donnait pas à ses prisonniers une
+nourriture plus substantielle, c'est qu'elle en était empêchée par le
+blocus maintenu contre elle par la mère-patrie même de celui qui se
+plaignait.
+
+Le menu de la prison, tel que je l'ai connu et pratiqué pendant les
+trois années de ma captivité, n'a pas beaucoup varié, et il était
+détestable. Dire qu'un menu qui varie un tant soit peu a quelque chance
+de devenir plus acceptable qu'un menu qui ne varie point, c'est dire une
+vérité de La Palisse. Ce menu _ne varietur_ consistait en un morceau de
+pain noir de huit onces qui était distribué chaque matin à huit heures.
+A onze heures avait lieu la distribution de certain potage douteux, et
+l'on affublait ce salmigondis du titre pompeux de _mittag-essen_ (repas
+du milieu du jour). A cinq heures de l'après-midi, le sous-officier se
+présentait de nouveau accompagné de deux Polonais portant un bidon d'une
+autre soupe quelconque. Il y a soupe et soupe; celles qui nous étaient
+servies le midi et le soir ne sauraient être rangées dans la catégorie
+des soupes qui sont des soupes. Si on insiste pour savoir quelle était
+la formule de ces potages, je vous dirai qu'une analyse succincte y
+révéla la présence de divers ingrédients et plus particulièrement des
+légumes tels que navets, trognons de choux, et quelques rares fèves.
+
+S'il est possible de faire un choix dans le médiocre, j'avouerai que la
+soupe du midi me parut généralement plus acceptable que celle du soir.
+Maintes fois ai-je entendu les Polonais qui se présentaient à ma cellule
+pour me demander soit un biscuit, soit un morceau de pain, déclarer que
+la soupe qu'on venait de leur servir n'était que de l'eau colorée. Pour
+ma part, je n'ai jamais goûté à cette soupe du soir. Sa couleur comme
+son odeur ne me disait rien qui vaille, et je crois que tous les Anglais
+internés dans cette prison en agissaient de même.
+
+Durant l'année 1915, les conditions économiques de l'Allemagne n'étaient
+pas trop défavorables. Apparemment, on ne regardait pas comme alarmante
+la situation générale, au point de vue du ravitaillement, puisque l'on
+permettait encore aux prisonniers de donner chaque jour des commandes
+au dehors pour des provisions de toutes sortes. Ceux qui avaient des
+ressources pécuniaires pouvaient donc se procurer des vivres en quantité
+suffisante ou à peu près. Ce ne fut qu'au commencement de l'année 1916,
+que la plus grande partie des comestibles furent rationnés à Berlin.
+Vers le mois de mars (1916), un avis fut affiché dans tous les corridors
+de la prison, défendant à qui que ce soit de faire apporter des vivres
+de l'extérieur. Nous fûmes alors tous réduits au menu dont j'ai parlé
+plus haut.
+
+Nous primes des mesures pour nous mettre immédiatement en communication
+avec les autorités en Angleterre. Je communiquai en particulier avec Sir
+George Perley, le Haut Commissaire canadien à Londres. Il nous fallait
+adopter des formules euphémiques (?) assez habiles pour faire comprendre
+à nos amis, en Angleterre, que nous étions réduits à une famine
+relative, sans toutefois le dire trop haut, car nos lettres eussent
+couru le risque d'être jetées au panier par ces messieurs de la censure.
+
+Chacun de nous intrigua de la manière qui lui parut la plus efficace,
+dans les circonstances, pour se soustraire au maigre régime de la
+prison. Le service postal que l'état de guerre avait laissé subsister
+entre pays belligérants, très lent et peu sûr, était le seul mode de
+transport à notre disposition. Nous nous étions bercés de l'illusion que
+les vivres envoyées d'Angleterre nous parviendraient dans trois semaines
+tout au plus. Nous dûmes attendre plus de trois mois avant d'être mis en
+possession des précieux colis contenant les provisions tant désirées.
+
+C'est pendant ces trois mois que nous avons pu concevoir quelles
+souffrances la faim fit endurer à ces pauvres Polonais qui étaient
+presque tous privés des secours du dehors. Des volumes ne suffiraient
+à raconter leurs tortures et leurs supplications... Combien de fois
+n'ai-je pas vu nombre d'entre eux aller ramasser, dans les cuvettes
+destinées aux déchets, les pelures de pommes de terre que nous y avions
+jetées: ils les couvraient d'un peu de sel et les dévoraient.
+
+Au début de cette époque de grande disette, un avis avait été affiché
+sur les murs de la prison et de la petite cour triangulaire, nous
+enjoignant de jeter, à l'avenir, les pelures de pommes de terre dans un
+récipient spécial placé au bout du corridor. L'avis ajoutait que ces
+pelures avaient une valeur considérable, et qu'on les destinait à
+nourrir les animaux en général, et les vaches en particulier.
+
+Le jour même où cet avis fut promulgué, nous étions cinq ou six
+prisonniers anglais occupés, à la cuisine, à confectionner une soupe
+quelconque, lorsque le sergent-major pénétra dans notre pièce. C'était
+un homme qui, par sa démarche, sa voix, ses gestes, semblait être pour
+ainsi dire un type fiévreusement nerveux. Il nous demanda si nous avions
+lu le fameux avis qu'il venait de faire afficher.--"Vous savez que
+désormais vous ne pourrez plus jeter vos pelures de pommes de terre où
+vous aviez habitude de les jeter, un récipient est placé à tel endroit,
+dans lequel vous devrez les déposer; elles sont très précieuses pour
+les animaux, car le grain et le fourrage se font excessivement rares à
+Berlin."
+
+Absorbés que nous étions tous dans la préparation de notre fricot, nous
+avions à peine levé les yeux sur notre interlocuteur. Il regardait tour
+à tour chacun de nous, attendant une réponse, mais aucune réponse
+ne venait.--"Vous avez bien compris, messieurs?... Vous avez bien
+compris?... J'espère que vous ne me forcerez pas à vous punir pour avoir
+désobéi à cet ordre!" Personne ne semblait disposé à répondre quoi que
+ce soit, lorsque l'un de nous, M. M..., plus hardi peut-être que les
+autres, et certainement doué de plus d'humour, se tourna du côté du
+sergent-major et lui dit:--"Monsieur le sergent-major, je vous demande
+pardon, mais je mange mes pelures moi-même!" Un fou rire nous
+prend, mais nous nous contraignons par respect pour l'autorité. Le
+sergent-major, qui ne savait trop comment interpréter cette boutade,
+nous regarda l'un après l'autre, sembla esquisser un sourire, mais comme
+nous avions tous pris un air mystérieux et énigmatique, il ne crut pas
+devoir insister, tourna les talons et sortit prestement de la cellule.
+
+Du mois de juin 1916 jusqu'au jour de ma sortie d'Allemagne, je pus
+recevoir, sinon régulièrement, du moins en quantité suffisante, les
+vivres qui m'étaient envoyées d'Angleterre et quelquefois du Canada, On
+m'a souvent posé cette question:--"Ces colis qui vous étaient adressés,
+vous étaient-ils ponctuellement remis?" Je crois pouvoir répondre
+affirmativement en tant que je suis concerné. Il semble que les employés
+du service postal commettaient moins de vols que ceux du service des
+messageries. Nous avons constaté assez souvent que des colis avaient été
+ouverts, et que quelques boîtes de conserves en avaient été enlevées.
+Certains colis ne nous sont jamais parvenus. Il nous était assez facile
+de contrôler la livraison de ces colis parce que tous portaient un
+numéro.
+
+Certains prisonniers recevaient des provisions en quantité assez
+considérable par chemin de fer, c'est-à-dire par les messageries. Ces
+caisses étaient naturellement de dimensions plus grandes que les colis
+postaux. C'était la grande exception lorsqu'elles arrivaient intactes;
+de quatre à six livres de provisions en avaient été enlevées, et la
+caisse hâtivement refermée indiquait, même à première vue, qu'un vol
+avait été commis.
+
+A ce sujet, il n'est pas hors de propos de dire que certains journaux
+allemands firent remarquer qu'au cours de l'année 1917 les réclamations
+contre les compagnies de messageries, en Allemagne, s'étaient élevées
+à 35 millions de marks, tandis qu'elles avaient à peine atteint quatre
+millions l'année précédente, ce qui prouve que les vols commis prenaient
+des proportions gigantesques, et en raison directe de la difficulté du
+ravitaillement.
+
+En 1916, nous avions obtenu de l'inspecteur des prisons la permission
+de faire installer à nos frais un poêle à gaz dans l'une des cellules à
+notre disposition. C'est là que, chaque jour, entre onze heures et midi,
+on pouvait voir réunis tous les prisonniers de nationalité anglaise qui
+venaient fricoter. Cette cuisine était sous la direction de l'un de
+nous. Chacun y pouvait faire cuire ses ragoûts moyennant une faible
+redevance pour défrayer le coût du gaz. Nous avions même un contrôleur
+chargé de tenir les comptes, et surtout de veiller à ce que le gaz ne
+fût pas gaspillé. Ce surveillant gardait toujours de l'eau chaude en
+quantité suffisante pour suffire aux demandes de tous les prisonniers,
+et il la vendait à raison de un pfenning le litre (ce qui équivaut à un
+quart de sou la pinte suivant notre manière de compter). Les pauvres
+Polonais, surtout durant les mois d'hiver, venaient chez nous acheter de
+l'eau chaude. J'ai vu bien des fois ces misérables prisonniers retourner
+à leur cellule avec leur litre d'eau chaude aussi joyeux que si nous
+leur eussions fait présent d'un bifteck--ils avaient trouvé là une façon
+peu coûteuse de rétablir la circulation dans leur estomac vide.
+
+Toutes les cellules occupées par les prisonniers anglais étaient chaque
+jour assiégées par les mendiants. Nos principaux clients étaient les
+Polonais. Après avoir été témoin de la générosité inlassable de tous mes
+compagnons de captivité de nationalité anglaise, je suis certain que ces
+milliers de Polonais, qui, au cours des quatre années de guerre, ont
+séjourné à la prison, auront gardé un souvenir impérissable de la
+charité et de la compassion de tous ceux qui étaient assez favorisés de
+la fortune pour recevoir des colis. Quand ils seront enfin de retour
+dans leur pays dévasté et pillé, ils témoigneront devant leurs
+compatriotes de leur reconnaissance envers ceux qui se sont empressés de
+soulager leurs souffrances et leurs privations.
+
+Il était naturellement impossible de subvenir aux besoins, même les plus
+urgents, de tant de nécessiteux. Nous étions là une moyenne de dix à
+quinze Anglais, et l'on pouvait compter, en tout temps, pas moins de
+cent cinquante Polonais. Les autorités anglaises du camp de Ruhleben
+méritent une mention spéciale pour l'intérêt constant qu'elles ont porté
+non seulement aux prisonniers de nationalité anglaise enfermés à la
+Stadvogtei, mais encore aux Polonais et aux Belges en particulier.
+
+Lorsque j'étais à la tête du comité des secours, à la prison, j'ai reçu,
+à maintes et maintes reprises, du camp de Ruhleben, d'énormes caisses
+de biscuits et d'autres provisions, destinées à soulager les plus
+nécessiteux, non seulement ceux de nationalité anglaise, mais également
+tous les ressortissants des pays alliés de l'Angleterre. Je m'étais
+adjoint un Suisse pour m'aider à faire cette distribution. J'aurai
+occasion, un peu plus loin, de dire un mot au sujet de ce M. Hintermann.
+
+
+
+Chapitre XVIII
+
+EN MA QUALITÉ DE MÉDECIN
+
+Pendant mes trois années de captivité à la prison de Berlin, j'ai pu
+pratiquer ma profession de médecin assez librement. Les soins médicaux
+étaient censés être donnés aux prisonniers par un vieux praticien de
+Berlin qui venait à la prison chaque jour, de neuf heures à dix heures
+de l'avant-midi. Les malades,--quand ils pouvaient marcher,--se
+rendaient à son bureau, accompagnés par un sous-officier. A dix heures,
+le vieux médecin quittait la prison pour n'y revenir que le lendemain à
+la même heure, de sorte que pendant 23 heures, chaque jour, j'étais
+le seul médecin auquel on pouvait avoir recours dans la section de la
+prison où se trouvait ma cellule.
+
+L'une des trois sections triangulaires de la prison était exclusivement
+occupée par les soldats allemands accusés d'avoir manqué à la
+discipline. La plupart attendaient là le moment de passer en Cour
+martiale. A plusieurs reprises, j'ai été prié d'aller donner mes soins
+à quelques-uns d'entre eux. Durant le jour, je faisais la visite des
+malades en allant de cellule en cellule, mais durant la nuit, comme
+toutes les portes des cellules étaient fermées à clef, depuis sept
+heures du soir jusqu'à huit heures le lendemain matin, il fallait qu'un
+sous-officier vînt me quérir. Ces cas se présentaient assez souvent.
+J'étais encore appelé chaque fois qu'un prisonnier avait attenté à ses
+jours. J'ai pu constater, une dizaine de cas de suicide: les uns au
+revolver, d'autres au moyen d'un rasoir, ou par la strangulation. Bien
+n'était plus triste qu'une détonation entendue au milieu de la nuit dans
+cette sombre prison; les murs en étaient secoués; tous les prisonniers
+étaient arrachés à leur sommeil, et chacun se demandait quel pouvait
+être le malheureux qui venait, d'attenter à ses jours. Quelques minutes
+plus tard, invariablement, ma cellule était ouverte, un sous-officier
+se présentait, et j'étais prié de l'accompagner, soit pour constater la
+mort, soit pour donner des soins à un malheureux agonisant.
+
+Les soins médicaux que je pouvais donner à tous les prisonniers sans
+distinction, et même aux sous-officiers, quand ils les requéraient,
+avaient naturellement disposé en ma faveur la plupart des surveillants,
+et la liberté de mouvement dont je jouissais comme médecin à l'intérieur
+de la prison,--que l'on n'a jamais ou à peu près jamais tenté de
+restreindre,--me permit de rendre beaucoup de services à des
+prisonniers miséreux, soit en leur apportant des médicaments, soit en
+leur fournissant des vivres. J'ai toujours été en cela généreusement
+secondé par mes compagnons de captivité, surtout ceux de nationalité
+anglaise. On n'avait qu'à faire un appel en faveur d'un prisonnier
+souffrant ou trop délaissé, pour voir accourir vers sa cellule plusieurs
+détenus apportant l'un du thé et des biscuits, l'autre du pain et de la
+margarine... enfin, autant de choses qui pouvaient soulager dans une
+large mesure les souffrances dont nous étions quotidiennement les
+témoins.
+
+Un des cas les plus tristes dont j'aie été le témoin est celui de
+Dan Williamson. Dan Williamson s'était échappé deux fois du camp de
+Ruhleben. Lors de sa première évasion, il fut capturé et interné à la
+Stadvogtei où il demeura environ un an. Il fut alors interné de nouveau
+au camp de Ruhleben. Quelques mois plus tard, il réussissait, avec son
+compagnon Collins, de tromper encore une fois la vigilance des gardes
+prussiennes, et à prendre la direction de la frontière de Hollande. Tous
+deux furent repris et ramenés à la prison de Berlin.
+
+C'était au temps où les prisonniers qui tentaient de s'évader étaient
+punis de deux semaines de cachot; Williamson et Collins furent donc
+jetés chacun dans une de ces cellules sombres du rez-de-chaussée dont
+j'ai parlé plus haut. Un jour, vers les cinq heures du soir, un bruit
+formidable se produisit. On entendait distinctement la résonance de
+coups frappés avec violence contre les murs. On pouvait aussi entendre
+plus ou moins distinctement des paroles de menace. Un sous-officier se
+présente à ma cellule, m'apprend que Williamson a tenté de se suicider,
+qu'il est couvert de sang, et qu'on lui a enlevé son rasoir. Pendant
+que le sous-officier me parlait, le bruit causé par les assauts répétés
+contre les murs et la fenêtre nous parvenait assez distinctement. Le
+sous-officier me dit:--"C'est Williamson qui fait tout ce tapage."--Je
+pensai qu'il n'était pas en danger de mort immédiat puisqu'il pouvait
+faire ainsi vibrer les énormes assises de l'édifice. A la demande du
+sous-officier, je me rendis en face de la cellule de Williamson. Je me
+décidai de lui adresser la parole par cette petite ouverture ronde d'à
+peu près un pouce de diamètre, ménagée au centre de toutes les portes de
+cellules. Je n'avais pas encore fini de lui adresser la parole, qu'il
+porta un coup formidable tout près de l'endroit où j'étais. D'un
+mouvement instinctif je reculai, et le sous-officier fut d'avis, comme
+moi, qu'il ne serait pas prudent d'ouvrir la porte immédiatement.
+Williamson avait évidemment une arme quelconque à la main. Nous
+présumions qu'il était venu à bout de détacher une pièce de son lit en
+fer. Je suggérai alors au sous-officier de téléphoner à la préfecture de
+police pour demander l'aide de deux constables. Le sous-officier sortit
+puis revint quelques minutes pins tard avec deux constables et deux
+autres sous-officiers de la prison. Je propose au sous-officier d'ouvrir
+d'abord la cellule de Collins, compagnon de Williamson, et qui se
+trouvait tout à côté. Collins, que l'on laissa sortir dans le corridor,
+avait tout entendu le tapage fait par Williamson. Nous lui demandons de
+se tenir près de la porte lorsqu'elle sera ouverte afin de parler le
+premier à son ami, et tâcher de le calmer. La porte est enfin ouverte
+et comme un tigre Williamson se précipite au dehors, saisit son ami
+Collins, le jette sur le parquet, et en moins de temps qu'il n'en faut
+pour le raconter, il était déjà sur lui. Le pauvre Collins eut été mis
+en chair à pâté (?) si tous, officiers, constables et prisonniers, nous
+n'eussions, par une prompte intervention, réussi à maîtriser Williamson
+qui semblait privé de la raison. Je lui adresse de nouveau la parole,
+et pour tout réponse il me dit:--"Donnez-moi donc mon rasoir que j'en
+finisse." Ses vêtements étaient couverts de sang, et il avait au bras
+une blessure, pas très profonde mais assez étendue, qui avait été faite
+avec un instrument tranchant. Pendant qu'on le maîtrisait, je cours
+chercher des pièces de pansement, et je lui donne les soins chirurgicaux
+que requérait son état. On met les menottes au pauvre malheureux, et on
+va l'enfermer dans une cellule capitonnée, au sous-sol, en un endroit
+assez isolé. On referme sur lui les deux portes, et il en a pour toute
+la nuit de solitude absolue.
+
+Avant de le quitter, je lui avais demandé s'il ne me serait pas possible
+de faire quelque chose pour lui. Il me regarda d'une façon assez
+étrange, mais ne dit pas un mot. Malgré mes instances, il me fut
+impossible de tirer un mot de lui.
+
+J'avais été préoccupé toute la nuit au sujet de ce pauvre homme. Le
+lendemain matin, aussitôt que ma porte fut ouverte, je demandai
+au sous-officier s'il voulait bien m'accompagner à la cellule de
+Williamson. Il fallait pour cela passer dans une autre section de la
+prison, et il fallait être accompagné. Je pris donc du thé, quelques
+biscuits, et nous nous dirigeâmes vers le sous-sol. Les portes ouvertes,
+nous trouvons Williamson debout au milieu de la cellule, les yeux
+hagards. Je lui dis:--"Bonjour!... Comment allez-vous?..." Pas un mot de
+réponse.--"Avez-vous bien dormi?..." Pas un mot--"Je vous ai apporté du
+thé et des biscuits, si vous désirez autre chose, il m'est permis de
+vous l'apporter." Pas un mot: il me regarde fixement, et n'a pas l'air
+de comprendre ce que je lui dis. Je dépose le thé et les biscuits sur
+le matelas, car à part le matelas, il n'y a absolument rien dans cette
+cellule dont le parquet et les murs sont capitonnés. Après quelques
+tentatives supplémentaires et inutiles pour en tirer quelques paroles,
+je me retire avec le sous-officier. A neuf heures, je fis mon rapport au
+médecin de la prison qui ordonna de transporter Williamson à l'hôpital.
+
+Après trois semaines d'absence, Williamson revint à la prison. Il
+semblait un peu mieux, mais dès la première nuit qu'il passa avec nous,
+je fus appelé auprès de lui par un sous-officier. Je le trouvai à côté
+de son lit en pleine crise épileptique. L'attaque passée, nous le
+replaçons sur son lit et je demeure une heure à causer avec lui. Il me
+donne des nouvelles des blessés et des prisonniers de guerre anglais
+qu'il a rencontrés à l'hôpital de la rue Alexandrine où il avait passé
+les trois semaines précédentes. J'eus l'idée de présenter une requête
+aux autorités allemandes pour obtenir la permission d'aller chaque jour
+à cet hôpital, faire les pansements chez les prisonniers anglais. Je
+demandai à Williamson ce qu'il pensait de mon idée. Il me répondit:
+
+--Vous pouvez bien présenter votre requête, docteur, mais la permission
+vous sera refusée.
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Parce que ces gens seront, d'avis que vous pourrez y voir trop de
+choses.
+
+Il avait raison, ma requête fut rejetée.
+
+Le lendemain, Williamson avait encore une crise épileptique dans la
+cellule de M. Hall, un autre détenu anglais. C'était entre cinq et six
+heures du soir. Tous les sous-officiers étaient accourus. Effrayés de la
+gravité de ce cas très intéressant, et trop encombrant, ils décidèrent
+de faire conjointement rapport à l'officier qui eut à ce sujet une
+entrevue avec le médecin.
+
+Maintenant qu'une lettre de Williamson lui-même, datée d'Édimbourg,
+Écosse, m'est parvenue il n'y a plus de danger à dire toute la vérité.
+Mon compagnon de captivité simulait et la maladie et la folie. C'est à
+son retour de l'hôpital, au cours d'une conversation que j'eus avec
+lui qu'il me mit au courant de son stratagème. Il jouait son rôle à la
+perfection, et cela jusqu'au moment où sur ma recommandation expresse
+et pressante il fut versé au Sanatorium. Car c'était là qu'il voulait
+arriver: de cet endroit il était relativement facile de s'évader.
+
+La lettre que je viens de recevoir est souverainement amusante.
+Williamson m'écrit qu'il s'est évadé au commencement d'août et que le
+14, après bien des péripéties, il réussissait à franchir la frontière de
+Hollande. Il ajoute en post-scriptum: "Je serais curieux de savoir si
+Herr Block (l'officier) est toujours sous l'impression que j'ai perdu la
+raison!"
+
+Une nuit, nous fûmes tirés de notre sommeil par une série de détonations
+qui semblaient venir du dehors. Nous nous demandions ce que cela pouvait
+bien être? Comme la prison était située au centre de Berlin, il nous
+sembla d'abord que ce pouvait être une émeute, ou bien encore des
+ouvriers en grève aux prises avec les gendarmes. Nous ne fûmes pas
+longtemps avant de savoir ce qui en était: on vint me prier d'aller
+constater la mort d'un soldat que l'on amenait du front de bataille
+allemand pour l'enfermer à la Stadvogtei en attendant sa comparution en
+Cour martiale.
+
+D'après le rapport fait par ses deux gardes, ce soldat réfractaire,
+qui s'était montré assez docile au cours du trajet depuis les Flandres
+jusqu'à Berlin, avait attendu d'être en face de la porte de la prison
+pour prendre la fuite à toutes jambes. Les gardes lui donnèrent aussitôt
+la chasse. Après avoir tourné le premier coin et pris une ruelle sombre
+longeant le mur de la prison, haut de 75 pieds, il était sur le point
+d'échapper à ses gardes quand ceux-ci se décidèrent de faire feu. Cinq
+coups de feu furent tirés. Le fuyard fut atteint et on ne rentra qu'un
+cadavre à la prison. Je n'eus qu'à constater la mort, ce que je fis en
+présence du portier, du surveillant de nuit, d'un sous-officier et de
+deux gardes. Le lendemain, à 9 heures, une ambulance pénétra dans
+la cour, et tous, du premier au dernier, nous étions montés sur nos
+chaises, allongeant le cou à travers les barreaux de nos fenêtres pour
+tâcher de voir ce qui se passait: on venait chercher le cadavre du
+soldat que ses compagnons avaient tué.
+
+
+
+Chapitre XIX
+
+QUELQUES PRISONNIERS INTÉRESSANTS
+
+Parmi les nombreux prisonniers, de nationalités diverses, qui furent mes
+compagnons d'infortune, à la Stadvogtei, pendant mes longues années de
+captivité, il en est quelques-uns qui méritent une mention spéciale.
+
+Au début de l'année 1916, il nous arrivait assez souvent d'entendre,
+lorsque le silence régnait par les cellules et les corridors, une
+musique très douce, et qui nous semblait très lointaine. Nous ne savions
+qui remercier pour ces concerts gratuits: les uns prétendaient qu'il
+devait y avoir, dans un endroit assez éloigné de la prison, un musicien
+prisonnier comme nous, d'autres croyaient que cette musique nous venait
+plutôt du dehors.
+
+Certain jour, le sergent-major, en faisant son inspection, me fit part
+d'une permission qui m'avait été accordée de visiter un prisonnier
+français dans une partie de la prison assez éloignée de celle où se
+trouvait ma cellule. Il s'agissait du professeur Henri Marteau. Ce nom
+était resté dans ma mémoire: je me rappelais vaguement que ce fameux
+violoniste avait visité le Canada, il y a une vingtaine d'années. Le
+sergent-major ajouta:--"Lorsqu'il vous conviendra d'aller rendre
+visite au professeur Marteau dans sa cellule, un sous-officier vous y
+accompagnera, mais quand vous serez dans la cellule du professeur, la
+porte sera fermée à clef vu qu'il est au secret. Il a, lui aussi, la
+permission d'aller vous visiter chez vous, mais lorsqu'il y sera, votre
+porte sera également fermée à clef."
+
+J'étais naturellement très anxieux de rencontrer ce Français si
+distingué, et dès le lendemain je me faisais conduire à sa cellule. Je
+rencontrai là un des hommes les plus charmants qu'il soit possible de
+connaître.
+
+Le professeur Henri Marteau est un homme d'environ 45 ans. Il a en tout
+l'apparence d'un vrai artiste: son maintien, sa parole, ses gestes, tout
+chez lui porte un cachet artistique du meilleur aloi. Voici, en somme,
+ce que m'a raconté, au sujet de son aventure, le brave professeur.
+
+Au début de la guerre, il enseignait le violon au conservatoire de
+Berlin. Sa qualité de sujet français lui valut d'être interné à
+Holzminden, où se trouvait le camp d'internement des civils de
+nationalité française. Après quelques mois de captivité, il fut remis en
+liberté sur l'ordre exprès de l'empereur, et revint à Berlin.
+
+Monsieur Marteau avait épousé une Alsacienne. Comme toutes les
+habitantes de cette province, ses sympathies étaient acquises à la
+France.
+
+
+Le professeur et Madame Marteau étaient recherchés par la meilleure
+société de la capitale de l'Allemagne. Quelque temps après l'entrée
+de la Bulgarie dans la guerre, du côté de l'Allemagne, au cours d'une
+réunion dans le grand monde, Madame Marteau avait carrément exprimé son
+mécontentement de voir la Bulgarie se ranger avec les ennemis de la
+France.
+
+Ces paroles de Madame Marteau, ayant scandalisé les oreilles teutonnes,
+furent immédiatement rapportées à l'autorité militaire. Le lendemain
+ou le surlendemain, deux détectives se présentaient à la résidence
+du professeur avec l'ordre de l'interner de nouveau ainsi que Madame
+Marteau. Madame Marteau fut enfermée dans une prison destinée aux
+femmes, et lui-même fut amené à la Stadvogtei, et mis au secret.
+
+Lorsque nous posions au professeur la question suivante:--"Comment se
+fait-il que vous, professeur au conservatoire de Berlin, on vous ait
+interné?" Il répondait, avec un fin sourire dans lequel il était
+impossible de lire un reproche:--"C'est à cause de ma femme"... C'était,
+comme s'il nous eut dit:--"J'ai une femme qui parle hardiment, mais tout
+doit lui être pardonné, car c'est l'amour de la France qui déborde chez
+elle!"
+
+Le lendemain de cette première visite, invité à venir de notre côté,
+le professeur arrivait à ma cellule accompagné d'un sous-officier qui,
+obéissant aux instructions formelles qui lui avaient été données,
+fermait la porte à clef sur nous. Le professeur avait apporté avec lui
+son merveilleux instrument. On lui avait donné la permission de faire de
+la musique dans sa cellule, et c'est cette délicieuse musique qui avait
+charmé nos oreilles les jours précédents.
+
+A ma cellule, il nous joua du Gounod, du Bach, etc., etc., et nous tint
+sous le charme plus d'une heure. Nous avions beau être anti-boches,
+enfermés dans une prison de Berlin, la musique des maîtres allemands
+nous ravissait tout comme celle des maîtres français ou autres.
+L'Allemagne a produit beaucoup et de très grands musiciens, cela est
+indéniable. Ce serait une erreur grave de croire que ce pays est
+exclusivement peuplé de ces _junkers prussiens bottés, sanglés et
+éperonnés_. Les Polonais, férus de musique, comme tous les Slaves
+d'ailleurs, étaient à leurs fenêtres, captivés par les sons de cette
+musique enchanteresse. A la fin de chaque morceau, c'était un tonnerre
+d'applaudissements, auxquels se mêlaient quelques bravos. Cela fit
+sensation.
+
+Le lendemain vers la même heure, alors que le professeur était encore à
+ma cellule, nous charmant de sa belle musique, la porte s'ouvre et le
+sergent-major fait irruption en coup de vent. Sans se donner la peine de
+rendre le salut gracieux qui lui est fait par le professeur, il s'écrie
+à la prussienne, c'est-à-dire d'une voix de tonnerre;--"Vous n'avez pas
+la permission de jouer ici!" Il se retire comme il était venu, et la
+porte se referme. Il est inutile de rapporter ici les remarques que nous
+avons échangées au sujet de procédés aussi incivils à l'égard d'un homme
+aussi distingué et aussi poli que le professeur Marteau.
+
+Ce brave homme était père de deux charmantes fillettes respectivement
+âgées de quatre et de cinq ans.
+
+Or, durant ses trois mois de réclusion à la Stadvogtei, et malgré ses
+instances réitérées, la Kommandantur refusa catégoriquement de laisser
+ces fillettes rendre visite à leur père ou à leur mère.
+
+Quelques mois plus tard, le professeur recouvrait un simulacre de
+liberté. On lui permit d'aller habiter un village du Mecklembourg, où il
+devait chaque jour faire acte de présence à la mairie, mais il lui était
+absolument interdit de franchir les limites de la commune.
+
+Nous avons bien des fois fait part au professeur Marteau du bonheur que
+nous éprouverions de le voir visiter le Canada et les États-Unis après
+la guerre, et nous n'avons pas hésité à lui prédire le plus grand
+triomphe artistique qu'il soit possible d'imaginer, même pour un homme
+de son immense talent.
+
+Deux prisonniers également très intéressants que nous avons eus comme
+compagnons, l'un pendant trois mois, et l'autre pendant cinq mois,
+furent M. Kluss et M. Borchard, députés socialistes au Reichstag. Nous
+avons moins connu M. Borchard que M. Kluss. D'abord, il fut moins
+longtemps avec nous, et il fut au secret la plus grande partie du temps.
+
+Nous avons toutefois gardé de cet excellent député allemand un bon
+souvenir, et en plus la copie d'une lettre qu'il avait adressée à
+l'empereur. Cette lettre, véritable chef-d'oeuvre, est le résumé de tout
+ce qu'un homme talentueux, et de sa nuance politique, peut accumuler
+d'arguments contre le système de gouvernement autocratique tel que
+pratiqué en Allemagne. J'ignore si c'est cette lettre qui lui valut plus
+tard son élargissement.
+
+Quant à M. Kluss, il fut notre compagnon de captivité pendant beaucoup
+plus longtemps. Plus ou moins lié avec tous les prisonniers, il errait
+nonchalamment d'une cellule à une autre pour le plaisir de causer, et
+sa conversation était des plus intéressantes. C'était un homme très
+instruit, érudit même. Nous avons bien des fois, et durant de longues
+heures, causé avec lui des institutions politiques de l'Allemagne.
+
+Durant la captivité de cet intéressant député, il s'est passé un
+incident qui mérite d'être relaté. Nous avions chaque année, à la
+prison, la visite du général Commandant de la ville de Berlin. A cette
+époque, c'était le général Von Boehm, un homme d'environ 70 ans, et
+sourd comme un pot.
+
+Le général nous était arrivé au cours de la matinée, entouré de ses
+myrmidons, c'est-à-dire un colonel, une couple de majors, quelques
+capitaines, et quantité de lieutenants. Leur approche nous était signalé
+à l'avance par un imposant cliquetis de fourreaux, d'épées et de sabres,
+faisant résonner les marches des escaliers et le parquet des
+corridors. Le général s'arrêtait à la porte de chaque cellule et
+demandait:--"Avez-vous à vous plaindre?"
+
+A cette question, je répondis comme suit:--"J'ai à me plaindre d'être
+interné quoique médecin. Je ne cesse de demander ma mise en liberté..."
+Il me dit:--"Très bien!" et continua son chemin.
+
+Ainsi qu'il est dit, plus haut, la même question était posée à chaque
+cellule. La plupart des prisonniers ne disaient rien, mais lorsqu'il
+s'en trouvait un qui disait:--"Oui, j'ai à me plaindre", le général
+ajoutait:--"Rendez-vous dans la cour." Lorsque la tournée par tous les
+corridors fut terminée, il se trouva bien une dizaine de prisonniers
+ayant répondu affirmativement, rendus dans la cour. Parmi eux se
+trouvait le député socialiste Kluss, qui, va sans dire, avait répondu
+affirmativement à la question.
+
+Le général, son inspection terminée, se rendit dans la cour, suivi de sa
+camarilla, et invita chacun des prisonniers à parler. Intimidés, tous
+demeurèrent silencieux à l'exception du petit député socialiste qui
+s'avance au milieu de la cour et commence un réquisitoire formidable
+contre les autorités militaires allemandes et contre les règlements
+arbitraires dont il est victime. Kluss sait très bien que le général Von
+Boehm est sourd. C'est pour lui une excellente raison d'élever la voix.
+Aussi nous assistons à une vraie harangue de tribune, prononcée d'une
+petite voix nasillarde niais très prenante.
+
+On imagine combien nous étions tous amusés de cet incident dont nous
+pouvions être témoins en regardant à travers nos fenêtres. Le général
+écoutait, paraissait entendre, et faisait de la tête quelques petits
+signes affirmatifs. Au cours de sa harangue, Kluss fit une remarque des
+plus blessantes à l'endroit de l'autorité militaire allemande, comparant
+les méthodes employées contre lui aux méthodes les plus barbares du
+moyen-âge. Un officier qui, lui, n'était pas sourd, «tenta de lui
+imposer silence, mais rien ne pouvait arrêter le tribun lancé au plus
+fort de son éloquence. Il ignora la protestation de l'officier et
+continua sa harangue.
+
+Quand il eut fini, le général qui, évidemment, n'avait rien compris,
+dit simplement:--"Ah! oui! Très bien!..." puis se disposa à se retirer.
+Kluss, ne voulant pas lui permettre de s'éclipser ainsi, se lança à sa
+poursuite en criant:--"Quelle réponse me donnez-vous? Une réponse,
+s'il vous plaît!..." Le général, s'apercevant qu'il est de nouveau
+apostrophé, se retourne et dit:--"Ah! oui! Très bien!" Il rentre, cette
+fois dans l'intérieur de la prison, et nous ne l'avons plus revu. Kluss
+était furieux. Il reçut les félicitations de tous ceux qui, tout en
+étant sujets allemands, se considéraient comme les victimes d'une
+injustice flagrante de la part de leur gouvernement.
+
+Kluss, entre parenthèse, était un fervent admirateur de Herr Karl
+Leibknecht. Il mourut quelques mois seulement après son élargissement.
+
+
+
+Chapitre XX
+
+MACLINKS ET KIRKPATRICK
+
+Ces deux noms de prisonniers rappellent à mon esprit un des épisodes
+les plus tragiques de ma vie de prisonnier. Maclinks était déjà à la
+Stadvogtei quand j'y arrivai, en juin 1915. La porte de sa cellule
+indiquait qu'il était sujet britannique. Il parlait parfaitement
+l'anglais. Il prétendait avoir habité Vienne pendant de longues années à
+titre de correspondant du London Times.
+
+Selon toutes les apparences, Maclinks était un loyal sujet britannique.
+Il était très bien vu dans les cercles anglais. Il recevait beaucoup
+d'Anglais dans sa cellule et allait leur rendre visite à son tour. Il ne
+manquait certainement pas de talent et d'intelligence.
+
+Vers la fin de 1915, arrivait à la prison un jeune homme également
+de nationalité anglaise et nommé Russell. Russell avait été arrêté à
+Bruxelles où il habitait. Dès son entrée en prison, il se lia d'amitié
+avec Maclinks. Ils étaient presque toujours ensemble. Un bon jour, ou
+plutôt un mauvais jour, on vînt prévenir Russell qu'il devait partir
+immédiatement pour une destination inconnue. On ne lui permit pas de
+mettre ordre dans ses papiers, il devait prendre son pardessus et sa
+casquette et suivre le sous-officier qui l'attendait à la porte. Il
+nous est enlevé dans l'espace d'une minute. Cet incident créa une vive
+sensation au milieu de nous tous. De quoi pouvait-il s'agir?... Pour
+quelles raisons venait-on ainsi chercher Russell, et sans aucun avis
+préalable?... Ce qui augmentait encore nos appréhensions, c'est qu'au
+bas du dernier escalier on avait remarqué deux sentinelles armées, avec
+casques à pointe, qui s'étaient emparé de lui et l'avaient conduit hors
+de la prison.
+
+Ce même jour, le capitaine Wolff, un des officiers de la Kommandantur,
+était venu à la prison et l'on savait que Maclinks avait eu une entrevue
+avec lui. Nos soupçons se portèrent unanimement sur Maclinks. Pourquoi?
+Pour une infinité de raisons qu'il serait trop long d'énumérer ici. Tous
+les Anglais cessèrent leurs rapports avec lui. M. Kirkpatrick fut le
+seul d'entre nous qui continua à lui adresser quelques rares paroles.
+
+Croyant peut-être que Kirkpatrick demeurerait toujours son ami malgré
+tout, Maclinks lui fit, quelques jours plus tard, une confession: il lui
+montra une lettre qui n'était que la copie de celle qu'il disait avoir
+adressée aux autorités militaires. Kirkpatrick prit connaissance de
+cette lettre, et, monstrueuse réalité, c'était une dénonciation formelle
+de Russell: il y était dit que Russell avait servi, en Belgique, comme
+espion aux gages du gouvernement anglais.
+
+Étonnement et indignation de Kirkpatrick. Maclinks, sans attendre les
+remarques que pouvait lui faire Kirkpatrick, lui expliqua, comme pour se
+justifier, qu'en sa qualité d'officier de réserve autrichien (!) il
+ne pouvait se soustraire à son devoir, et que c'était pour obéir à sa
+conscience qu'il avait dénoncé Russell. On conçoit aisément l'état d'âme
+dans lequel se trouva M. Kirkpatrick. Il se leva et menaça Maclinks de
+le frapper s'il ne sortait pas immédiatement de sa cellule.
+
+Cet incident, qui fut connu immédiatement par toute la prison, y créa
+une atmosphère que je ne saurais décrire. Ce soir-là, tout, était
+lugubre autour de nous: nous ne savions vraiment de quel côté regarder.
+Il nous semblait que chaque cellule recelait un ennemi. Une pareille
+affaire ne pouvait-elle arriver, un jour ou l'autre, à chacun de nous?
+Le spectre des oubliettes et la perspective d'une exécution sommaire
+nous hantait horriblement. La position de Maclinks, que nous
+considérions comme un véritable espion, devint intenable, et il dut
+demander un changement. Quelques semaines plus tard, il sortait de la
+prison pour n'y plus revenir.
+
+Il y a ceci de particulier en Allemagne,--terre classique de
+l'espionnage,--c'est qu'on se défie formidablement de tous ceux qui ont
+pu, occasionnellement, servir d'espions au service même du pays.
+
+Maclinks, il est vrai, sortit de la Stadvogtei, mais des renseignements
+précis qui nous vinrent du dehors nous apprirent, par la suite, qu'il
+était loin d'être en liberté. L'officier de réserve autrichien doit être
+utilisé pour faire le tour des prisons de l'Allemagne.
+
+Quant à Kirkpatrick, le plus âgé de nous tous, il demeura, malgré ses
+hésitations au sujet de Maclinks, toujours fort respecté et profondément
+estimé: tous le considéraient comme un sage et un philosophe. Son humour
+écossais était du meilleur aloi. Nous voyait-il attablés, deux ou trois,
+avec du boeuf en conserve et du pain devant nous, qu'il s'écriait:--"Je
+ne puis comprendre en vérité comment il est possible en bonne humanité
+de se livrer à un tel luxe de table lorsque le pauvre peuple allemand de
+cette ville est martyrisé par la faim! Est-ce que vous ne savez pas que
+vous êtes ici à purger une sentence mille fois méritée?..." C'est ce
+même Kirkpatrick qui, un 31 décembre, alors que nous lui demandions
+comment il espérait franchir le seuil de la nouvelle année, nous
+répondit simplement:--"Vous entendrez parler de moi avant demain!" Que
+voulait-il dire? Nous l'ignorions entièrement. Nous n'avons pas été
+longtemps sans le savoir, car un peu plus tard, à minuit, alors que les
+cloches de l'église la plus voisine lançaient à tous les échos les
+douze coups, signal de la nouvelle année, une fenêtre s'ouvrit dans
+l'obscurité et une voix de stentor entonna le _Rule Britannia!!!_
+
+La chanson patriotique était à peine terminée qu'une autre fenêtre
+s'ouvrit, celle du sous-officier de service qui, avec force cris et
+jurons, commanda de faire silence. Le lendemain, lorsque certains de
+mes compagnons se présentèrent à ma cellule, je leur posai à chacun la
+question suivante:--"Est-ce vous qui avez chanté _Rule Britannia_, la
+nuit dernière?" Tous, invariablement, répondaient:--"Non." Kirkpatrick
+lui-même fit son apparition vers les 9 heures. Il avait tout-à-fait le
+même air que de coutume, et il nous fit ses souhaits de bonne année.
+Faisant allusion à l'incident de la nuit précédente, je lui demandai
+s'il n'avait pas chanté. Il répondit d'un petit signe de tête négatif,
+avec un sourire qui en disait fort long sur sa culpabilité. Nous étions
+justement à dire, entre nous, qu'il serait préférable de faire le
+silence autour de l'incident, lorsqu'un sous-officier se présente et
+demande à chacun de nous, à l'exception toutefois de Kirkpatrick, si
+nous n'étions pas l'auteur de ce qui était arrivé durant la nuit. Chacun
+en répondant la franche vérité, pouvait nier positivement. On interrogea
+tous les Anglais, l'un après l'autre, de cellule en cellule. C'était la
+même réponse partout. Le seul auquel on ne se hasarda pas à poser la
+question fut Kirkpatrick dont l'apparente gravité ne pouvait prêter aux
+soupçons. Nous en avons beaucoup ri!
+
+
+
+Chapitre XXI
+
+UN SUISSE ET UN BELGE
+
+Un des cas d'internement qui fera le plus de bruit, après la guerre,
+sera certainement celui de M. Hintermann, un Suisse. En mentionnant ce
+cas dans une publication du genre de celle que je fais en ce moment,
+je dois garder une certaine réserve et m'abstenir de livrer au public
+certains détails qui jetteraient une lumière trop vive sur les
+agissements de quelques employés du Ministère des Affaires Étrangères en
+Suisse.
+
+M. Hintermann était suisse de naissance. Il n'avait jamais renoncé à sa
+nationalité en ce sens qu'il n'avait jamais été naturalisé dans un pays
+étranger. Il habitait Londres avec sa famille et était en relations
+d'affaires avec une firme importante de cette ville.
+
+Venu en Suisse au cours de l'été 1915, pour certaines affaires, il
+décida de se rendre à Berlin. Il lui fallait pour cela un sauf-conduit
+signé par le ministre allemand à Berne. Il obtint ce sauf-conduit sans
+la moindre difficulté, mais son départ pour Berlin, qui devait être
+fixé, naturellement, par le ministre allemand, fut retardé de quelques
+jours. Enfin, M. Hintermann put quitter la Suisse sur un train à
+destination de Berlin, mais à la première gare sur le territoire
+allemand, il fut appréhendé au corps par deux casques à pointe. On
+l'emmena dans la gare, et là, M. Hintermann, en promenant ses regards un
+peu partout, remarqua sur la table du chef de gare une dépêche venant
+de Suisse le concernant. On l'emmena à Berlin où il fut enfermé dans la
+prison de la rue Dirksen. Nous étions là.
+
+Sur la porte de sa cellule, on avait écrit: H. Hintermann, _englander_,
+c'est-à-dire sujet britannique. Ce ne fut pas long avant que M.
+Hintermann eût rayé le mot _englander_ et y eût substitué la désignation
+correcte de sa nationalité qui était suisse. On changea plusieurs fois
+la carte servant à le désigner, et qui était collée sur sa porte, mais
+le mot _englander_ y était toujours mystérieusement effacé et remplacé
+par le mot propre.
+
+J'ai connu M. Hintermann intimement. Je sais qu'il n'a jamais été
+naturalisé en Angleterre, mais le gouvernement suisse et le gouvernement
+allemand ont été mis sous l'impression, facilement je dois le dire,
+qu'Hintermann était devenu sujet britannique. Il ne m'est pas permis de
+dire, du moins en ce moment, par quels procédés le gouvernement suisse
+et le gouvernement allemand ont été mis sous cette fausse impression.
+
+Durant les trois ans que j'ai connu M. Hintermann, je puis affirmer
+qu'il n'a cessé de réclamer sa mise en liberté, et qu'il a maintes et
+maintes fois mis le gouvernement suisse et le gouvernement allemand en
+demeure de démontrer qu'il était sujet britannique. La seule réponse
+catégorique qu'il ait jamais reçue, à ce sujet, de la Légation Suisse à
+Berlin, fut que le ministère des Affaires Étrangères d'Allemagne était
+pertinemment renseigné, et qu'il possédait dans ses archives la preuve
+documentaire que M. Hintermann avait été naturalisé en Angleterre. M.
+Hintermann a toujours taxé de fausseté ces prétendus documents.
+
+Je ne saurais en dire davantage, mais il est certain que cet internement
+d'un sujet neutre, d'un des hommes les plus braves et les plus
+honorables que j'aie connus, internement qui n'avait pas encore pris fin
+lors de mon départ d'Allemagne, et qui a causé, tant au point de vue de
+la santé qu'au point de vue de la finance, un tort incalculable à celui
+qui en a été victime, aura une certaine répercussion dans le monde
+politique après la guerre.
+
+M. Hintermann était un homme d'une très grande valeur. Il était estimé
+et vénéré de tous les prisonniers. Dans notre petit monde, dont la
+grande majorité était composée de miséreux, il a déployé envers tous une
+charité inlassable. Parlant également bien l'anglais, le français et
+l'allemand, il était en état de se mettre au courant des misères et des
+souffrances des prisonniers de quelque nationalité qu'ils fussent.
+
+Tous ceux qui l'ont connu, au cours des trois années qu'il a passées à
+la Stadvogtei, garderont un bon souvenir de son grand coeur et de sa
+belle intelligence.
+
+Le sujet des déportations belges a fait les frais de nombreuses
+polémiques dans la presse mondiale, pendant un certain temps, et je
+ne saurais ajouter rien de nouveau à tout ce qui s'est dit. La presse
+allemande a concédé, avec hésitation et répugnance, que des déportations
+de Belges en Allemagne avaient eu lieu. Les faits, toutefois, crevaient
+tellement les yeux qu'il eut été impossible de le cacher plus longtemps.
+
+Nous avions, à la prison, un grand nombre de ces déportés qui avaient
+refusé de travailler... pour le roi de Prusse. D'autres ayant accepté
+du travail afin d'améliorer la position pénible dans laquelle ils se
+trouvaient placés au camp de Guben, étaient si maltraités et si mal
+nourris, qu'ils quittaient tout bonnement leur usine ou les puits de
+mine de charbon. Ils étaient alors amenés à la Stadvogtei.
+
+Nous en avons eu des quantités. Je ne saurais passer sous silence le cas
+d'un Belge nommé Edouard Werner. Werner était un homme de 25 ou 26 ans,
+doué d'un physique très remarquable: il était très grand et très fort.
+Avant la guerre, il habitait Anvers où il était à l'emploi de la
+compagnie du Pacifique Canadien qui a un bureau dans cette ville.
+
+Son père et sa mère étaient allemands; lui-même était né à Anvers, mais
+à l'âge de 18 ans il avait opté pour la nationalité belge. Il avait
+satisfait à toutes les lois du pays au point de vue militaire. Il
+n'était pas enrôlé dans l'armée belge, mais il était porteur de papiers
+établissant son exemption.
+
+Anvers, comme on le sait, était occupée par les Allemands depuis le 9
+octobre 1914. Quelques mois plus tard, Werner reçut un avis d'avoir à se
+rapporter au commandant d'un district militaire de Westphalie. Il refusa
+de se conformer à cet ordre, malgré les instances de sa vieille mère
+qui, allemande elle-même, aurait voulu voir son fils dans les rangs de
+l'armée du _Vaterland_.
+
+Après deux mois, un second avis lui était adressé, lui enjoignant de se
+rapporter sans délai au commandant de ce même district militaire dont
+il est fait mention dans le paragraphe précédent. Werner, malgré les
+supplications de sa mère, refusa encore de se rendre. Enfin, un dernier
+avis lui fut envoyé avec menace de mesures de rigueur à son endroit s'il
+n'obtempérait pas.
+
+Plutôt pour ne pas affliger sa vieille mère que par crainte des menaces
+qu'on lui faisait, Werner décida de se rapporter mais il se munit, avant
+son départ d'Anvers, de tous les papiers d'identification possibles,
+démontrant sa nationalité belge, et démontrant également qu'il avait
+satisfait à toutes les exigences de la loi du service militaire belge.
+
+Arrivé en Westphalie, il subit un interrogatoire, naturellement:
+
+--Pourquoi ne vous êtes-vous pas rapporté plus tôt? lui demanda-t-on.
+
+--Parce que je suis Belge, répondit Werner.
+
+--C'est faux! c'est faux! vous êtes Allemand! Votre père et votre mère
+sont Allemands.
+
+--Je n'y contredis point en ce qui concerne mon père et ma mère,
+mais quant à moi, j'ai opté pour la nationalité belge, et je suis en
+possession de tous les papiers le démontrant.
+
+--Laissez voir ces papiers?...
+
+Aussitôt en possession de tous ces papiers, l'officier lui annonce qu'il
+ne saurait être question de le considérer comme sujet belge, qu'il
+était dès lors enrôlé dans l'armée allemande, et qu'il doit partir
+incessamment pour Berlin. Là, on le conduisit à la caserne du fameux
+régiment Alexander, le plus beau régiment de Prusse,--à ce qu'ils
+disent,--et dans lequel on n'accepte aucun sujet qui ait moins de six
+pieds de taille. Werner, pour sa part, avait six pieds et deux pouces.
+
+On lui met l'uniforme, et il commence son entraînement. Comme il possède
+le français, l'allemand et le flamand à la perfection, on l'emploie au
+bureau du sergent-major, pour les écritures et la traduction. Il devient
+plus ou moins populaire parmi les officiers et les sous-officiers. On le
+croit même sincèrement converti aux idées allemandes.
+
+Peu de temps après avoir été enrégimenté malgré lui, Werner demande un
+congé pour aller voir ses parents à Anvers. Le major lui répond qu'il
+est absolument impossible d'accorder un congé pour aller en Belgique,
+mais que s'il a des parents en Allemagne, on lui permettra volontiers
+d'aller les visiter. Ce à quoi Werner répondit qu'en effet il avait une
+tante à Hambourg.
+
+C'était un jour de fête: il devait partir dans la soirée, et dans
+l'après-midi, revêtu de son uniforme de gala, coiffé de son casque à
+plumet, il fit une promenade dans la ville avec un compagnon. Il laisse
+voir a son compagnon son permis tout en exprimant le regret qu'il ne fût
+pas valable pour aller à Anvers. Son compagnon, après lui avoir enlevé
+le permis des mains, et en moins de temps qu'il n'en faut à Werner pour
+déguster sa chope de bière, sort et revient quelques minutes après avec
+le permis tout transformé: c'est à Anvers et non plus à Hambourg que le
+porteur du dit permis peut se rendre.
+
+Werner décide donc de prendre le train à destination d'Anvers au lieu de
+se rendre à Hambourg. Le long du trajet, particulièrement à Cologne et à
+Aix-la-Chapelle, tous les militaires doivent faire viser leurs permis
+de voyager. Il est contraire aux règlements militaires, en Allemagne du
+moins, de voyager en uniforme de gala, excepté dans des circonstances
+spéciales. On s'étonne à Cologne, on s'étonne à Aix-la-Chapelle de
+voir notre Werner avec son uniforme de gala, et on lui pose certaines
+questions à ce sujet.
+
+Il répond qu'il veut faire plaisir à sa mère devant laquelle il ne s'est
+jamais présenté avec cet uniforme. On le laisse passer. Il arrive à
+Anvers, visite sa vieille mère qui l'embrasse et,--en bonne Allemande,
+--affirme qu'elle ne l'a jamais vu aussi beau.
+
+Werner conçoit le projet,--si toutefois il ne l'avait conçu
+auparavant,--de se débarrasser de son uniforme, de revêtir un habit de
+civil, et de déserter en se sauvant en Hollande. Pour cela, il lui faut
+le concours d'un de ses cousins qu'il va visiter à ce sujet. L'affaire
+est immédiatement arrangée: l'habit de civil lui est fourni, et
+Werner,-précaution qui surprendra le lecteur,--fait un paquet de son
+uniforme de grenadier et l'adresse au régiment Alexander, à Berlin.
+Enfin, dans la soirée, on se met en marche vers Capellen pour, de là,
+passer la frontière au cours de la nuit si c'est possible.
+
+A Capellen, Werner et son cousin tombent dans un piège. Un espion aux
+gages de l'autorité militaire occupante les amène dans un certain
+estaminet. Là, on leur conseille d'aller passer la nuit chez le maire,
+parce que toutes les chambres sont occupées, et le lendemain ils
+pourront passer la frontière. La maison du maire était un véritable
+guet-apens, car elle était occupée par des officiers allemands, ce que
+Werner et son compagnon ignoraient. Ils étaient tout bonnement pris au
+piège, et retenus jusqu'au lendemain chez Monsieur le maire. On leur
+fit alors subir un interrogatoire très minutieux au cours duquel on
+découvrit, il n'y avait pas à en douter, que ces messieurs désiraient
+passer en Hollande. On les ramena à Anvers, à la Kommandantur. Le
+cousin fut examiné le premier et se dégagea facilement; on le remit
+immédiatement en liberté. Werner se flattait déjà de partager l'heureux
+sort de son cousin, mais à peine eut-il donné son nom que l'officier
+l'interrogeant parut songer un peu plus longtemps qu'il ne faut. Il
+court au téléphone, et revenant après quelques minutes, dit à Werner:
+
+--N'êtes-vous pas Edouard Werner?
+
+--Oui.
+
+--N'êtes-vous pas déserteur?
+
+--Non!
+
+--N'étiez-vous pas d'un régiment à Berlin?
+
+--Oui.
+
+--Et alors, comment se fait-il que vous soyez ici, et en habit de
+civil?...
+
+Et sans attendre la réponse de Werner, l'officier rugit, écume, donne
+des ordres à faire trembler tout le monde, et fait jeter Werner en
+prison.
+
+Peu après, on vient le chercher, à cette prison, pour le faire
+comparaître tout d'abord devant le commissaire de police allemande
+qui le menace des plus terribles châtiments, et lui dit, entre autres
+choses:--"Vous verrez ce que c'est que d'avoir affaire à l'autorité
+militaire prussienne. Je ne donne pas grand chose pour votre peau!" On
+le renvoie à la prison, et quelques jours après, il est ramené à Berlin.
+Là, il est mis dans un cachot, et le lendemain on le fait comparaître
+devant le major du régiment, ce même major qui lui avait octroyé un
+permis pour aller à Hambourg. En apercevant Werner, le major est près
+d'étouffer de rage: il peste, il jure, et il enjoint à Werner de
+disparaître immédiatement, et de ne revenir devant lui qu'après avoir
+remis son uniforme.
+
+On trouve dans un coin, à l'étage inférieur, quelques vieux uniformes.
+Werner en passe un et on le ramène devant le major qui s'exclame, se
+fâche, frappe la table de ses poings, menace Werner des punitions les
+plus sévères, et même de le faire coller au mur, et enfin, ayant un peu
+repris ses sens, il lui demande ce qu'il a fait de son uniforme. Werner
+répond qu'il l'a renvoyé au régiment.
+
+--Mensonge! Mensonge! reprit l'officier.
+
+--Il est facile d'en faire la preuve dit Werner, demandez si on n'a pas
+reçu un uniforme renvoyé au régiment?
+
+On s'empresse de faire enquête, et on découvre qu'en effet un colis
+contenant un uniforme de grenadier est arrivé, quelques semaines
+auparavant, venant d'Anvers. C'était l'uniforme de Werner.
+
+On renvoie donc Werner en prison en attendant que l'on fasse son procès
+en Cour martiale. On lui offre un défenseur: il refuse. Traduit devant
+les juges de la Cour martiale, on le somme d'expliquer sa conduite avant
+que jugement ne soit rendu contre lui. Werner s'exprime à peu près en
+ces termes:
+
+"Je suis Belge. En conscience, il m'était impossible de prendre les
+armes contre mon pays. A la première occasion qui s'est offerte, je n'ai
+pas déserté l'armée allemande, mais je suis rentré dans mon pays, d'oû
+j'avais été tiré contrairement aux lois. A mon point de vue, porter les
+armes dans les rangs de l'armée allemande est un acte de félonie et de
+haute trahison; je n'ai fait qu'obéir à la voix de ma conscience. Vous
+pouvez maintenant décider de mon sort: mon plaidoyer est fini."
+
+Les officiers se consultèrent. L'un d'eux dit:--"On ne saurait lui
+donner plus de quinze ans." On le renvoie à son cachot. Werner attend
+avec anxiété le jugement que l'on va porter contre lui. Il attend
+en vain, mais quelques semaines après, on vient le chercher dans sa
+cellule, et il est amené à la Stadvogtei. C'est là que nous avons
+fait sa connaissance, et c'est lui-même qui nous a relaté ces divers
+incidents qui nous ont paru souverainement intéressants.
+
+Il resta à la prison pendant cinq ou six mois, après quoi on le
+sollicita de nouveau de rentrer dans les cadres de l'armée allemande. Il
+refusa catégoriquement et enfin, on lui fit tenir un document officiel
+émanant des plus hauts tribunaux militaires de l'Empire, l'exonérant de
+l'accusation de désertion qui avait été portée contre lui.
+
+Werner fut alors transféré au camp de Holzminden, et quelques mois plus
+tard, un prisonnier venu de ce camp, et que j'interrogeais au sujet
+de Werner, me dit:--"Il y a longtemps déjà qu'il a déserté. Il a même
+réussi à passer en Hollande, et nous avons appris par correspondance
+qu'il était dans l'armée belge, combattant ceux qui ont voulu
+l'enrégimenter de force."
+
+
+
+Chapitre XXII
+
+ÉVASIONS
+
+Dans la vie de prison, la question de s'évader est constamment à l'ordre
+du jour: tous les prisonniers caressent l'espoir de reconquérir leur
+liberté par force ou par ruse; mais, même parmi les plus audacieux et
+les plus habiles, il en est peu qui réussissent. Au cours des
+trois années que j'ai passées à la Stadvogtei, plusieurs évasions
+sensationnelles ont eu lieu. Il serait trop long d'en entreprendre
+ici le récit détaillé. Je ne ferai mention que des cas les plus
+exceptionnels, comme ceux de MM. Wallace Ellison et Eric Keith qui
+s'échappèrent deux fois du camp de Ruhleben, et une autre fois de la
+prison même où j'étais.
+
+Au début de la guerre, ces deux Anglais habitaient l'Allemagne. L'un,
+M. Ellison, était employé de la _United Shoe Machinery Company_ à
+Francfort. Quant à M. Keith, dont j'ignore quelle fut l'occupation _ante
+bellum_, il était, si je me rappelle bien, né en Allemagne de parents
+anglais.
+
+La première évasion de ces deux prisonniers eut lieu du camp de Ruhleben
+à peu près vers le même temps mais pas exactement au même moment, chacun
+agissant de sa propre initiative. Mais tous deux eurent la malchance de
+tomber entre les mains des gardes prussiennes au moment où ils allaient
+atteindre la frontière hollandaise. Ramenés à la prison, à Berlin, ils
+écopèrent une sentence de plusieurs mois de cellule. M. Ellison, en
+particulier, fut quatre mois et demi au secret, et ne pouvant recevoir
+d'autre nourriture que celle qui était distribuée chaque jour, laquelle
+consistait en un morceau de pain avec les deux soupes traditionnelles.
+
+Malgré les démarches nombreuses qu'ils firent auprès des autorités
+allemandes pour être de nouveau transférés à Ruhleben; ils durent
+demeurer à la Stadvogtei parce qu'ils refusaient de déclarer qu'ils ne
+feraient plus aucune tentative d'évasion, une fois retournés a Ruhleben.
+Pendant les années 1915 et 1916, ils firent des plaintes nombreuses et
+adressèrent force requêtes tant à la Kommandantur qu'à l'ambassade
+américaine à Berlin. Tout fut inutile.
+
+Au mois de décembre 1916, une évasion longuement et minutieusement
+préparée fut mise à exécution de la manière la plus habile. On était
+parvenu à à se procurer les services d'un serrurier expert, lui-même
+prisonnier, qui fabriqua une clef ouvrant la porte qui donnait accès à
+la rue Dirksen.
+
+Tout avait été prévu: ou avait même trouvé moyen d'expédier des vivres
+au dehors, et de les faire déposer à certains endroits connus seulement
+des prisonniers qui devaient s'évader. Au moment choisi pour opérer la
+sortie, onze prisonniers, tous de nationalité anglaise, se promenaient
+dans la cour par groupes de deux ou trois, comme il était permis de le
+faire chaque jour, entre cinq et six heures de l'après-midi. Le portier,
+dont la cellule est voisine de la porte extérieure, était à ce moment
+occupé à causer avec un sous-officier. La conversation avait pris
+visiblement un caractère assez intéressant, et les deux Allemands
+semblaient y être absolument absorbés.
+
+Ce fut à la faveur de cette distraction du portier que la clef
+libératrice fut introduite dans la serrure par l'un des onze. Un instant
+suffit pour ouvrir la porte, et les fugitifs disparurent dans les rues
+de Berlin. MM. Ellison et Keith étaient parmi les fuyards.
+
+Ce fut une grande sensation dans la prison lorsque l'on découvrit,
+quinze minutes plus tard, que la porte avait été ouverte. Tous les
+prisonniers furent immédiatement renfermés dans leurs cellules
+respectives, car c'était là le seul moyen de savoir exactement combien
+d'internés manquaient à l'appel.
+
+L'officier, qui se retirait généralement vers quatre heures de
+l'après-midi, avait été prévenu par téléphone, et s'amenait en grande
+hâte, et tout excité. Son premier geste fut de mettre le portier au
+cachot: on venait de découvrir qu'il manquait onze Anglais. Le service
+de la sûreté fut prévenu, et des dépêches furent lancées sur toutes
+les gares et toutes les frontières d'Allemagne. Le corps entier des
+policiers et les sentinelles des frontières étaient sur les dents.
+
+A notre grand regret, de ces onze prisonniers évadés, dix furent repris:
+seul, M. Gibson réussit à se tenir au large. Quant à MM. Ellison et
+Keith, ils ne tombèrent entre les mains des Allemands qu'une dizaine de
+jours plus tard, après des marches de nuit épuisantes. La température
+était alors très froide, et on imagine les souffrances que durent
+endurer ces prisonniers en route vers les frontières des pays neutres.
+
+Les dix prisonniers capturés furent, les uns après les autres, ramenés
+à la prison. Les règlements devinrent beaucoup plus sévères, et il ne
+pouvait être question, pour eux, de retourner à Ruhleben. Toutefois,
+vers le mois d'août 1917, une convention avait été conclue entre
+l'Angleterre et l'Allemagne au sujet du traitement à infliger aux
+prisonniers divers qui avaient essayé de s'évader. Une des clauses
+de cet arrangement stipulait que tous les prisonniers coupables de
+tentative d'évasion, et détenus dans les prisons, seraient immédiatement
+renvoyés dans leurs camps respectifs. Nous avions à peine lu, dans les
+journaux allemands que nous recevions, soir et matin, les diverses
+clauses de cet arrangement, que déjà la plupart des prisonniers
+entrevirent des possibilités nouvelles de conquérir leur liberté. MM.
+Ellison et Keith me prévinrent que ce ne serait pas long, à Ruhleben,
+avant qu'ils n'entreprissent le voyage de Hollande.
+
+En effet, dès le mois de septembre, ils s'échappèrent le même jour du
+camp de Ruhleben, mais séparément, puis se retrouvèrent dans les rues
+de Berlin, et cette fois,--troisième évasion,--parvinrent à passer en
+Hollande.
+
+Une carte postale qui me fut adressée par M. Ellison, de Hollande même,
+me mit au courant, sans beaucoup de détails naturellement, du succès
+de son entreprise. Ce fut une réjouissance générale chez tous les
+prisonniers qui avaient été, pendant de si longs mois, leurs compagnons
+de captivité.
+
+C'est à Londres, au mois de juillet dernier (1918), que j'eus l'extrême
+bonheur de rencontrer MM. Ellison et Keith, et c'est là également, au
+cours d'une soirée inoubliable passée ensemble, qu'ils me racontèrent
+par le menu les péripéties de cette troisième évasion, leur course de
+Berlin à Brème, de Brème jusqu'à la rivière Ems, puis dans les marécages
+qui avoisinent la frontière germano-hollandaise, à quelques milles
+de là, et enfin leur visite, à trois heures du matin, chez un paysan
+hollandais où ils apprirent qu'ils étaient réellement et définitivement
+sortis d'Allemagne.
+
+Rien de plus amusant que d'entendre raconter par ces deux ex-prisonniers
+les scènes de réjouissance qui eurent lieu dans la maison du paysan
+hollandais. La brave Hollandaise, femme d'une soixantaine d'années,
+s'était levée, à cette heure extra matinale, pour souhaiter la bienvenue
+aux deux héros de la poudre d'escampette. On alluma le poêle, on prépara
+un plantureux réveillon à la fin duquel les deux Anglais dansèrent, avec
+le vieux et la vieille, le cotillon de la délivrance.
+
+M. Ellison fait maintenant partie de l'armée anglaise et M. Keith est
+dans l'armée américaine.
+
+M. Keith m'adressait tout récemment de France une lettre dans laquelle
+il me disait que de la façon dont allaient les choses (à cette époque),
+il comptait pouvoir, avant peu, pénétrer avec une compagnie américaine
+dans la rue Dirksen et ouvrir les portes de cette fameuse prison où lui,
+tout comme moi, avait été détenu des années.
+
+Une autre évasion sensationnelle fut celle d'un Français nommé B... Ce
+Français, soldat à l'armée, avait été, avec le peloton dont il faisait
+partie, cerné dès le début de la guerre dans un petit bois près de la
+frontière française, en Belgique. Pour ne pas tomber entre les mains des
+Allemands, lui et quelques-uns de ses amis s'étaient réfugiés chez des
+paysans belges, avaient dépouillé l'uniforme et revêtu un habit de
+civil.
+
+M. B... avait tenté de passer en Hollande, par le nord. Il fut pris et
+amené au camp de concentration des Français en Allemagne. Après quelques
+mois, il parvenait à s'évader de ce camp, avec l'uniforme d'un soldat
+allemand; il avait même à sa boutonnière le ruban de la Croix de fer. Il
+fut pincé de nouveau, et jeté dans une cellule à la prison de Berlin. Il
+y fut tenu au secret pendant des mois, puis il obtint la permission de
+circuler, comme nous, dans les divers corridors. Il forma le projet
+colossal de s'évader par le toit, car il occupait une chambre au
+cinquième.
+
+Les fenêtres des cellules du cinquième sont situées immédiatement sous
+le toit qui surplombe légèrement, mais n'offre aucune prise à la main.
+Le plan de notre Français était de scier une des barres de fer de la
+fenêtre, de sortir par l'étroite ouverture ainsi pratiquée, et de
+grimper sur le toit. Cette opération, dont je devais être témoin, fut
+parfaitement exécutée. C'était, il faut l'admettre, un tour de force
+mirobolant et une véritable réussite d'acrobatie.
+
+Dès le matin, j'avais été prévenu par le prisonnier lui-même qu'il
+allait tenter son évasion vers onze heures du soir. A l'heure dite, je
+me tenais debout, sur ma chaise, ayant la tête au niveau de ma fenêtre.
+Ma cellule se trouvant au même étage que la sienne, je pouvais
+facilement observer tous les mouvements qu'il faisait au cours de son
+évasion.
+
+La barre de fer préalablement sciée, fut d'abord écartée de son point
+d'appui par le bas, ce qui donna l'espace nécessaire pour permettre au
+prisonnier de sortir. Au moyen d'une serviette solidement attachée aux
+autres barreaux, il se préservait de toute chute éventuelle qui eut été
+fatale, puisque sa fenêtre était à soixante pieds au-dessus de la cour
+inférieure, entièrement pavée.
+
+Il s'était fait un point d'appui au moyen d'une petite planchette qu'il
+avait glissée, au sommet de la fenêtre, entre les briques et la barre
+de fer horizontale, à laquelle sont fixées les barres verticales. Cette
+planchette faisait saillie d'environ un pied en avant du toit. La
+manoeuvre entière était d'un chic incroyable, et ce ne fut pas long
+avant que, appuyé d'une main sur la planchette, il pût, de l'autre,
+atteindre et saisir une gouttière qui se trouvait sur le toit à une
+faible distance du bord. En un instant, et par un magnifique élan, il
+allait rouler dans l'obscurité supérieure.
+
+Mais celui qui est sur le toit n'est pas sorti du bois, surtout
+lorsqu'il s'agit d'un édifice dont les murs ont soixante-quinze pieds de
+hauteur. Notre Français s'était muni d'une corde d'une soixantaine de
+pieds de longueur faite de draps de lit et d'autres ficelles tirées de
+droite et de gauche. Il attacha solidement l'une des extrémités de cette
+corde au paratonnerre, et se laissa glisser tout du long du mur, puis
+tomber le plus doucement possible quand il fut au bout.
+
+On ne l'a jamais revu: on n'en n'a jamais entendu parler. S'il eut été
+repris quelque part, on n'aurait pas manqué de le ramener à la prison.
+Nous avons tous été d'accord, y compris l'officier commandant, que cette
+évasion demeure une des plus renversantes qui soient.
+
+
+
+Chapitre XXIII
+
+ESPOIR DÉÇU
+
+C'était au mois de mai 1916: j'étais depuis un an prisonnier à la
+Stadvogtei. Malgré toutes les démarches que j'avais faites moi-même par
+l'entremise de l'ambassade américaine, à Berlin, et malgré celles qui
+avaient été entreprises par le gouvernement anglais et le gouvernement
+canadien, démarches restées sans résultats,--mes nombreuses suppliques
+étaient demeurées sans réponses,--je m'étais fait à l'idée que je serais
+interné jusqu'à la fin de la guerre.
+
+Un soir, après sept heures, alors que les portes de toutes les cellules
+avaient été refermées sur nous, un sous-officier, employé au bureau de
+la prison, se présente chez moi disant qu'il est porteur d'une bonne
+nouvelle:
+
+--Quelle nouvelle?...
+
+--Vous serez libéré!...
+
+--Quand?...
+
+--Après-demain, samedi. Cette nouvelle a été téléphonée, H y a un
+instant, de la Kommandantur, et j'ai reçu instruction de vous en faire
+part.
+
+Je n'ai pu m'empêcher de saisir la main de ce sous-officier pour le
+remercier de la bonne nouvelle qu'il m'apportait. Ma porte n'était pas
+encore refermée que j'étais monté sur une chaise, appelant de ma
+fenêtre ceux de mes compagnons de captivité avec lesquels j'étais
+quotidiennement en relations. Je leur annonçai la bonne nouvelle: je
+reçois de nombreuses félicitations, et tous semblent heureux de ce
+qui m'arrive. Le lendemain est grand jour de fête; tous les Anglais
+partagent ma joie; l'on décide de faire une réunion plénière à ma
+cellule, et même d'y organiser un déjeuner. C'était en 1916. A cette
+époque, toutes les victuailles étaient rationnées à Berlin, et nous
+étions soumis au régime de la prison, c'est-à-dire qu'il nous était
+absolument défendu de faire venir quoi que ce soit du dehors. Préparer
+un déjeuner convenable, dans de telles circonstances, n'était pas un
+problème de mince envergure.
+
+Des invitations, cependant, avaient été lancées: tous les Anglais
+avaient été priés d'assister à un déjeuner qui aurait lieu le soir au
+salon(!) No 669, dans l'Hôtel International de la Stadvogtei, pour
+rencontrer M. Béland à l'occasion de son prochain départ pour
+l'Angleterre. Ces cartes d'invitation portaient en post-scriptum:--On
+est prié d'apporter son assiette, son couteau, sa fourchette, sa tasse à
+thé, son verre et son pain; quant au sel, on le trouvera sur les lieux.
+
+Ma table avait été placée au centre de la cellule, et on l'avait
+recouverte de petites serviettes en papier. On était parvenu à se
+procurer un peu de viande en conserve, entreprise qui, à cette époque,
+tenait du miracle. Va sans dire que le déjeuner fut très gai: il y
+eut des santés de proposées, des discours très à la hauteur des
+circonstances, prononcés en réponse aux dites santés, des chansons
+patriotiques, etc., etc.
+
+L'après-midi de ce jour inoubliable j'avais obtenu la permission de
+sortir en ville pour aller magasiner. Pour la première fois, après douze
+mois d'incarcération, il m'était donné de mettre le pied dans la rue.
+C'était vers la fin du mois de mai; la végétation était luxuriante et
+les feuillages verdoyants; les plates-bandes regorgeaient de fleurs
+odoriférantes dans le square voisin de la prison. Jamais la nature ne
+m'avait paru si merveilleusement belle! J'étais tenté de sourire même
+aux Allemands,--et aux Allemandes,--qui se pressaient de tous côtés,
+dans la rue.
+
+Ma promenade avait duré une couple d'heures. En rentrant à la prison,
+j'appris que mon départ, fixé au lendemain, avait été retardé parce que,
+disait-on, un certain document n'avait pas encore reçu la signature d'un
+personnage quelconque faisant partie du haut commandement. Ce ne pouvait
+être qu'une affaire de formalité, vu que tout était décidé. Force me fut
+donc d'attendre à la semaine suivante, au mercredi, jour que l'on avait
+définitivement fixé. Le mardi, j'étais absolument prêt, et mes malles
+étaient bouclés, quand on vint de nouveau me prévenir que le fameux
+document n'était pas là, que je devrais attendre encore quelques jours.
+Naturellement, je fus très ennuyé de ce nouveau retard, et je m'exerçais
+de mon mieux à la patience depuis deux semaines qui me parurent longues
+comme deux siècles, quand, enfin, un officier de la Kommandantur, le
+major Schachian, me fit appeler au bureau. Il venait m'expliquer que la
+Kommandantur de Berlin avait décidé de me remettre en liberté, et de
+me permettre de retourner en Belgique auprès de ma famille, et en
+particulier auprès de ma femme qui, à cette époque, était déjà
+souffrante depuis six mois, mais... une autorité supérieure avait
+désavoué cette décision.
+
+On conçoit ma profonde désillusion. Je m'appliquai à faire remarquer
+à cet officier que j'étais détenu, bien que médecin, et cela en
+contravention avec toutes les lois internationales; qu'en plus, j'avais
+à maintes reprises reçu l'assurance, de la part des autorités allemandes
+à Anvers, que je ne serais jamais molesté; que j'avais pratiqué ma
+profession, non seulement à l'hôpital, avant la prise d'Anvers, mais
+encore depuis cette date chez la population civile de Capellen.
+L'officier n'en disconvenait pas, mais il ajoutait:--"Vous ayez pratiqué
+la médecine par charité, vous n'avez pas pratiqué régulièrement!" Est-il
+concevable qu'un homme de sa position puisse faire une remarque aussi
+saugrenue!... Je n'en revenais pas. Je lui fis l'observation suivante:
+
+--J'ai toujours compris que la liberté des médecins, en temps de guerre,
+avait été assurée par les ententes et les conventions internationales,
+parce que le rôle des médecins est de soulager les misères physiques
+de l'humanité en temps de guerre, et non parce qu'il devait leur être
+permis de se faire des honoraires.
+
+Voyant qu'il avait mis les pieds dans les plats, comme on dit
+vulgairement, mon officier tenta d'opérer une retraite en aussi bon
+ordre que possible. Il était visiblement fort embarrassé: il me quitta
+sans m'en dire plus long, et je remontai à ma cellule, l'âme toute
+remplie de l'amère désillusion. Et une autre année toute entière
+s'écoula avant qu'une amélioration quelque peu substantielle ne se
+produisit dans mon état de captivité.
+
+
+
+Chapitre XXIV
+
+UN COLLOQUE
+
+J'étais donc depuis deux ans dans cette prison de la rue Dirksen, ne
+pouvant apercevoir, au dehors, qu'une très petite portion du firmament,
+et le mur d'en face percé d'une cinquantaine de fenêtres armées de
+solides barres de fer. Comme il a été dit au chapitre précédent, vers
+la fin de ma première année de captivité, j'avais eu, un jour, la
+permission de sortir de la prison, de marcher dans les rues pendant une
+couple d'heures, et de respirer le libre atmosphère de la cité. Ma santé
+laissait beaucoup à désirer: je ne pouvais ni manger ni dormir; au
+moral, j'étais sérieusement déprimé, surtout depuis que j'avais perdu
+tout espoir de recouvrer ma liberté avant la fin des hostilités. Un
+jour, le médecin de la prison, M. Bêcher, un très brave homme, vint
+me rendre visite à ma cellule. Nous avions eu, à maintes reprises,
+l'occasion de converser ensemble sur des sujets médicaux. Il savait,
+naturellement, que j'étais appelé auprès des malades pendant les
+vingt-trois heures où, chaque jour, il était absent de la prison. Il
+avait même mis à ma disposition sa petite pharmacie. Enfin, au point
+de vue médical, on peut dire qu'entre lui et moi les relations
+diplomatiques n'étaient pas rompues.
+
+Il venait donc, cette fois, me rendre visite dans le but de s'enquérir
+de mon état de santé. Il avait sans doute remarqué que mon apparence
+générale n'était pas des plus brillantes.
+
+--Comment vous portez-vous?... me dit-il en entrant dans ma cellule.
+
+--Mal!... répondis-je.
+
+--Vraiment, j'en suis fâché! Je remarque, en effet, que vous n'avez pas
+votre apparence ordinaire de bonne santé.
+
+--Non, je ne dors ni ne mange. Je suis très énervé et je me sens faible
+et déprimé.
+
+A travers ses lunettes, le vieux praticien teuton me regardait
+attentivement; il me semblait que je percevais dans son regard une
+profonde sympathie.
+
+--Mais, dit-il, vous êtes médecin, vous devez peut-être savoir de quoi
+vous souffrez en particulier?
+
+--Je ne vois pas d'autre chose qu'une privation continuelle, depuis deux
+ans, d'air pur et d'exercice.
+
+--Mais... vous ne sortez donc pas quand vous le désirez?
+
+--Comment! Voulez-vous dire que je sors de la prison à mon gré?...
+
+--Oui.
+
+--Eh! bien, je ne puis concevoir que vous remplissiez depuis des années
+les fonctions de médecin de cette prison sans avoir jamais appris que
+pas un seul prisonnier n'a la permission de sortir dans la rue. Je suis
+ici depuis deux ans, et la seule occasion que j'aie eue de sortir se
+présentait il y a un an, alors que j'eus ma permission spéciale d'aller
+dans les magasins acheter quelques effets. A l'exception de cette unique
+sortie qui dura deux heures, j'ai été constamment confiné dans ces murs.
+Vous savez que l'atmosphère de ces corridors est plus viciée qu'on ne
+saurait le dire, puisque chaque matin des centaines de prisonniers les
+traversent d'un bout à l'autre, en faisant le nettoyage complet de leurs
+cellules, et cela après treize heures de réclusion. Et cette cour, où il
+nous est permis d'aller pendant quelques heures de l'après-midi, vous la
+connaissez aussi bien que moi: quand on a fait, soixante-dix pas, on a
+côtoyé les trois côtés du triangle; elle est entourée d'un mur de 75
+pieds de hauteur; trente-cinq cabinets d'aisance ouvrent sur elle
+leurs fenêtres pour opérer la ventilation; il en est de même aussi des
+cuisines, et en somme, l'air qu'on y respire n'est pas même aussi pur
+que celui de nos cellules.
+
+Le vieux médecin écoutait tout cela et paraissait fort étonné.
+
+--Eh! bien, dit-il, je suis surpris. Faites une demande aux autorités,
+réclamez la permission de sortir, et j'appuierai votre requête.
+
+Je crus alors que l'occasion était propice pour moi de dire à ce vieux
+médecin ce qu'il fallait penser de l'arbitraire des mesures employées
+contre moi:
+
+--Je vous prie de m'excuser, Monsieur le docteur, mais vous allez me
+trouver sourd à votre suggestion: il m'est impossible de demander une
+faveur au gouvernement allemand.
+
+--Pourquoi?...
+
+--Parce que toutes les requêtes justes et raisonnables que j'ai faites
+ont été refusées,--quand on s'est donné la peine d'y répondre,--et Dieu
+sait combien de requêtes et de pétitions j'ai adressées à vos autorités
+depuis deux ans!
+
+--Qu'est-ce que vous avez demandé, en particulier?
+
+--D'abord, j'ai protesté contre mon internement, prétendant qu'il était
+contraire aux lois de me retenir captif, vu que j'étais médecin. On
+répondit à cela qu'on n'avait aucune preuve documentaire établissant que
+j'étais médecin. C'était au début de ma captivité: par l'entremise de
+l'ambassade américaine, je me suis procuré les certificats, diplômes,
+etc., tant du Collège des Médecins et Chirurgiens canadien, que de
+l'université dont je suis gradué, établissant que j'étais bien médecin
+diplômé, et médecin pratiquant régulièrement ma profession. Ces
+documents, comme j'en ai été informé au mois d'octobre 1914, ont été
+remis aux autorités compétentes, ici, à Berlin. J'ai alors réclamé ma
+liberté; j'ai répété et répété mes requêtes sans autre résultat que
+de voir, après deux ou trois mois de démarches, un officier de la
+Kommandantur s'amener à ma cellule où il se contentait de recevoir une
+déposition établissant pourquoi j'étais venu en Belgique et ce que
+j'y avais fait, etc., toutes choses que les autorités allemandes
+connaissaient depuis longtemps. On me faisait signer une procès-verbal
+insignifiant, et on me quittait presque en se moquant de moi.
+
+Ma femme était malade depuis un certain temps déjà. Pendant des mois et
+des mois, cette maladie faisait des progrès constants; les nouvelles que
+je recevais chaque semaine de mes enfants et du médecin m'indiquaient
+suffisamment que la maladie était fatale. J'ai supplié qu'on me permît
+de la visiter: on n'a pas daigné répondre à ma demande. Dans les deux
+dernières semaines de sa maladie, je fus prévenu, par dépêche, que
+je devais me hâter de me rendre auprès d'elle si je voulais la voir
+vivante: j'ai assiégé la Kommandantur de demandes quotidiennes pendant
+tout ce temps, mais toujours sans recevoir de réponse. J'ai offert
+aux autorités de défrayer les dépenses de deux militaires qui
+m'accompagneraient de Berlin à Anvers, d'où je m'engageais à revenir
+dès le lendemain. Cette demande fut encore refusée. On retint ma
+correspondance; et pendant une douzaine de jours, je fus sans nouvelles
+de ma famille, en Belgique; après ces douze jours d'angoisses
+indicibles, un officier venait m'apprendre que ma femme était morte, et
+lorsque je le pressais d'aller immédiatement auprès de la Kommandantur,
+afin d'obtenir la permission de m'accompagner jusqu'à Anvers
+et Capellen, pour assister aux funérailles, il eut pour toute
+réponse:--Madame est déjà inhumée depuis deux jours!... Vous concevez,
+M. le docteur, qu'après avoir subi un traitement aussi inhumain que
+celui-là, il m'est impossible, si je veux garder un certain respect pour
+ma dignité, de faire aucune nouvelle démarche tendant à obtenir une
+faveur du gouvernement allemand: on m'a refusé ce qui était juste, je
+n'ai plus rien à demander!
+
+Le vieux médecin était triste et embarrassé; c'était comme si je lui
+avais ouvert les yeux sur un côté de cette mentalité allemande qui
+paraissait lui échapper entièrement. Il hésita quelques secondes, puis
+me promit tout de même de faire des démarches dans le but de procurer
+quelque adoucissement au régime dont je souffrais.
+
+Deux jours après, des instructions arrivaient à la prison. On craignait,
+naturellement, des représailles du côté de l'Angleterre, où l'on savait
+que ma santé était sérieusement menacée par suite de mon internement.
+Ces instructions stipulaient que je pourrais sortir, accompagné d'un
+sous-officier, deux fois par semaine, durant l'après-midi, que ma
+promenade se ferait au parc, qu'il ne me serait pas permis de parler
+à qui que ce soit, ni d'entrer où que ce soit, de plus, que le
+sous-officier et moi nous devrions nous rendre au parc par chemin de fer
+et en revenir de même.
+
+Je me suis naturellement prévalu de cette permission qui m'était donnée
+d'aller respirer l'air pur, deux fois par semaine, pendant quelques
+heures, et cela, je crois, n'a pas peu contribué à me remonter tant au
+physique qu'au moral.
+
+
+
+Chapitre XXV
+
+INCIDENTS ET REMARQUES
+
+Quelques semaines après mon entrée en prison, j'étais invité à me rendre
+au bureau, qui se trouvait au rez-de-chaussée, et là je me trouvai face
+à face avec un personnage qui m'était entièrement inconnu.
+
+-Je suis, me dit le visiteur, M. Wassermann, directeur de la Banque
+allemande. Êtes-vous M. Béland?
+
+--Oui, Monsieur.
+
+--Veuillez donc vous asseoir. J'ai reçu, avant-hier, continua-t-il, une
+lettre d'un de mes amis, un compatriote qui demeure à Toronto. Dans
+cette lettre, mon ami me dit qu'il vient justement d'apprendre, par les
+journaux canadiens, que vous étiez interné à Berlin, et il me demande de
+m'intéresser à vous. Mon correspondant ajoute qu'il n'a pas été ennuyé
+par le gouvernement canadien. Que puis-je faire pour vous?
+
+--Vous pouvez sans doute me faire remettre en liberté, ce serait un joli
+commencement.
+
+--Cela, je le voudrais bien, et je ferai tout en mon pouvoir pour vous
+être utile, mais je ne sais vraiment pas si je réussirai. Puis-je faire
+quelque chose, en outre de cela?
+
+--Rien que je sache.
+
+--Avez-vous une bonne cellule?...
+
+--J'habite une cellule avec trois autres détenus.
+
+--Vous serait-il agréable d'en avoir une à vous seul?
+
+--Oui, assurément, car je pourrais y travailler beaucoup plus à mon
+aise.
+
+Après ce court entretien, M. Wassermann prenait congé de moi, et
+quelques jours plus tard on m'offrait une cellule située au cinquième,
+c'est-à-dire à l'étage le plus élevé. Là, il y avait une circulation
+d'air plus considérable, et une plus grande proportion du firmament
+était accessible à nos regards. C'est cette cellule que j'ai habitée
+pendant trois ans, le No 669.
+
+
+La prison était chauffée au moyen d'un système de radiateurs à l'eau,
+mais durant l'avant-midi seulement. Tout chauffage était abandonné vers
+les 2 heures après-midi et, généralement, dans la soirée il faisait très
+froid. Il m'est arrivé assez souvent d'être obligé de me mettre au lit
+dès 7 heures, au moment où les portes étaient fermées. En utilisant
+toutes les couvertures disponibles, je parvenais à économiser assez de
+calories pour ne pas souffrir du froid.
+
+
+
+Il nous était permis d'écrire deux lettres et quatre cartes postales
+par mois. C'est le règlement, qui, en Allemagne, s'applique à tous les
+prisonniers sans distinction.
+
+Toute lettre adressée à l'étranger était détenue pendant dix jours,
+mesure militaire. Toute notre correspondance, celle qui partait comme
+celle qui arrivait, était minutieusement censurée. Durant toute ma
+captivité, je n'ai jamais reçu un seul journal canadien, bien que
+plusieurs copies m'aient été adressées.
+
+
+
+Des cours de langues,--vivantes,--étaient donnés par des prisonniers
+chaque jour à la prison. Là, chacun pouvait, suivant son goût, apprendre
+le français, l'anglais ou l'allemand.
+
+Nous n'avions que très rarement un service religieux, soit protestant,
+soit catholique. Durant mes trois années de captivité, je ne me rappelle
+pas avoir été invité à me rendre à la chapelle, située dans une autre
+division que celle où j'avais ma cellule, plus de deux ou trois fois.
+
+
+
+Je surprendrai peut-être un peu mes lecteurs en disant que tous les
+journaux publiés en Allemagne étaient admis dans la prison sur un
+même pied d'égalité: qu'ils fussent pangermanistes, libéraux, ou même
+socialistes de tendance. Mais il nous était défendu de lire ou de
+recevoir des journaux français ou anglais, bien qu'il nous fût connu,
+de science certaine, que les grands quotidiens de Paris et de Londres
+étaient mis en vente tous les jours dans les dépôts de journaux de
+Berlin.
+
+Cela ne veut pas dire, cependant, que j'aie passé trois années sans
+lire un seul journal anglais ou français. Il arrivait quelquefois des
+prisonniers nouveaux qui faisaient leur entrée chez nous avec des
+journaux de Londres ou de Paris dans leurs poches. Nous avions en outre
+d'autres petits moyens de nous procurer des journaux des pays alliés.
+
+
+
+La fête de Noël est célébrée avec beaucoup d'éclat à Berlin. La veille
+de Noël, il y avait, à la prison, une petite fête durant la soirée. A
+cette occasion, on faisait un arbre de Noël,--l'arbre de Noël semble
+bien être une trouvaille _made in Germany_ dont la mode s'est répandue
+un peu partout, dans le monde anglo-saxon du moins,--et deux ou trois
+officiers de la Kommandantur, accompagnés de quelques dames, se
+rendaient à la prison pour faire une distribution de vivres aux plus
+nécessiteux.
+
+En 1915, on avait fait une assez bonne distribution de provisions; je
+veux dire qu'il y en avait assez pour nous permettre de faire un repas.
+En 1916, on ne pouvait distribuer de vivres, mais on fit cadeau,
+à chaque prisonnier, soit d'un sous-vêtement, soit d'une paire de
+chaussettes. En 1917, il y eut bien un arbre de Noël, mais très sec,
+car on ne distribua rien. La situation économique, à l'intérieur de
+l'Allemagne, et à Berlin en particulier, était telle qu'il était
+impossible de faire une distribution quelconque.
+
+
+
+Au cours d'une promenade que je faisais au Tiergarten, durant l'année
+dernière (1917), il me fut donné de voir passer, dans une rue qui longe
+ce parc, l'idole du peuple allemand à cette époque, le grand général
+Hindenburg. Il était en automobile, avec un autre officier, et comme
+j'étais, avec le sous-officier m'accompagnant, sur le bord même de la
+chaussée, du côté du parc, la figure du célèbre général m'est apparue en
+pleine lumière. Ce jour-là, en rentrant à la prison mon sous-officier
+annonça, à coup de trompe, qu'il avait vu, de ses yeux vu: Hindenburg!
+Les autres sous-officiers le regardaient en ayant l'air de dire:--"Vous
+vous vantez!" Je dus intervenir pour confirmer son assertion, et je suis
+sûr qu'à ce moment, moi, simple prisonnier et sujet anglais, je fus
+considéré comme un des hommes les plus chanceux qui soient, tant ce
+chef du grand État-Major était entouré de respect, d'admiration et de
+vénération. Bismarck lui-même, de son vivant, n'a jamais vu son front
+nimbé d'une pareille auréole.
+
+
+
+Le peuple allemand n'est pas démonstratif: il est plutôt taciturne et
+songeur. Un jour, comme nous étions sur le quai de la gare, attendant le
+train pour nous rendre au parc, les journaux du midi venaient d'être mis
+en vente, et tous ces gens les lisaient posément, religieusement, mais
+sans faire le moindre mouvement indiquant l'impression ressentie au
+cours de cette lecture. C'était à l'époque de la grande offensive
+austro-allemande contre l'Italie, en novembre 1917, si j'ai bonne
+mémoire. Une nouvelle sensationnelle venait d'être publiée: des titres
+flamboyants annonçaient une grande avance allemande et la prise d'une
+quarantaine de mille prisonniers. Après avoir pris connaissance de cette
+dépêche, je me mis à observer les gens qui lisaient dans mon voisinage.
+Je continuai mon observation au cours du trajet, dans le compartiment
+que nous occupions, et je n'ai jamais remarqué le moindre sourire de
+satisfaction se dessiner sur la figure de ces Allemands. Personne ne
+semblait devoir en causer avec ses compagnons de route. Cela semblait la
+chose la plus naturelle, ou la plus insignifiante du monde.
+
+Le peuple allemand commençait-il à réaliser que toutes ces victoires
+remportées par leurs armées depuis trois années ne laissaient entrevoir
+aucune solution heureuse, ou bien le sentiment de l'enthousiasme
+s'était-il émoussé chez lui après trois années de luttes, de
+privations et de sacrifices?... Ou bien encore, entre la bureaucratie
+gouvernementale, intensément militarisée, et la masse du peuple n'y
+avait-il plus aucune entente, ni aucun lien de sympathie? Je laisse au
+lecteur la solution de ce problème.
+
+
+
+Je ne me rappelle plus maintenant le nom de cet Américain qui, le
+premier de sa nationalité, fut interné à la Stadvogtei. C'était un homme
+maladif. Il nous arriva vers le temps où l'ambassadeur M. Gérard était
+absent. Cela se passait, je crois, au mois d'octobre ou de novembre
+1916. Cet Américain prétendait qu'il n'eût jamais été interné si M.
+Gérard n'avait pas quitté Berlin. Il nous a souvent exprimé des craintes
+au sujet de la sécurité de M. Gérard. Il était sous l'impression que
+l'Allemagne désirait sa perte, et qu'en retournant en Amérique, M.
+Gérard courait grand risque d'aller au fond de la mer. Il prétendait
+qu'on le détestait souverainement à Berlin, et qu'on le considérait
+comme un ennemi des intérêts allemands.
+
+Il ne me semble pas hors de propos de mentionner ici qu'une petite
+polémique eut lieu, dans les journaux allemands, au sujet de Madame
+Gérard. Certaines feuilles l'avaient accusée d'avoir ignoré les
+bienséances jusqu'au point d'attacher la croix de fer au cou de son
+chien et de s'être promenée, avec son chien ainsi affublé, dans les
+rues de Berlin. L'affaire fit tellement de bruit, qu'un journal
+semi-officiel, la Gazette de l'Allemagne du Nord, publia un éditorial à
+ce sujet. On y disait que les remarques qui avaient circulé à propos de
+Madame Gérard étaient fausses de toute façon sous tous rapports, et que
+M. et Mme Gérard, en toutes occasions, avaient été d'une correction
+irréprochable...
+
+
+
+Il se passait rarement un jour sans que l'un des sous-officier de
+service, à la prison, ne vint près des Anglais internés pour leur faire
+la question suivante:
+
+--Quand aurons-nous la paix?... A cette question, nous répondions
+invariablement que nous ne le savions pas. C'était là un moyen, pour le
+sous-officier, d'entrer en matière puis de prolonger une conversation au
+cours de laquelle il trouvait le tour de dire que l'Allemagne voulait la
+paix, mais que l'obstacle était l'Angleterre.
+
+Plusieurs d'entre nous, et en particulier un Belge du nom de
+Dumont,--qui n'avait pas la langue dans sa poche,--rétorquaient
+alors:--Mais pourquoi avez-vous donc commencé?... Un jour, le
+sous-officier protestait, disant que l'Allemagne n'avait ni voulu ni
+commencé la guerre. Alors Dumont, anti-boche enragé, et violent dans
+la manière de s'exprimer, se mit à crier:--Vous avez raison, vous avez
+mille fois raison, ce n'est pas l'Allemagne qui a commencé, c'est la
+Belgique!!! Éclat de rire général! Le sous-officier, confus et confondu,
+tourne les talons et quitte la cellule.
+
+
+
+Chapitre XXVI
+
+QUESTION D'ÉCHANGE
+
+Le 19 avril 1918 restera pour moi une date mémorable. Je venais d'être
+prié de me rendre à la Kommandantur: un sous-officier, qui avait reçu
+l'ordre de m'y accompagner, m'attendait au rez-de-chaussée. De quoi
+pouvait-il s'agir?... On avait eu maintes fois l'exemple de prisonniers
+appelés à la Kommandantur, qui n'étaient jamais revenus chez nous mais
+avaient été transférés dans une autre prison. Je pouvais être un peu
+inquiet, mais il n'y avait pas à hésiter, surtout quand il s'agissait
+d'un ordre donné par l'autorité militaire.
+
+En sortant de la prison, j'entamai avec le sous-officier une
+conversation un peu vague.
+
+--Mais, me dit-il, savez-vous pourquoi vous êtes appelé à la
+Kommandantur?...
+
+--Oui, lui répondis-je.
+
+--Qu'est-ce? dit-il.
+
+--Je vais être libéré!...
+
+
+--Eh! bien, c'est cela, mais je vous prie de n'en pas desserrer les
+dents, car je serais fortement réprimandé, et même puni pour vous avoir
+communiqué cette nouvelle moi-même.
+
+C'était la première fois que je me rendais à la Kommandantur. Je fus
+introduit dans une certaine pièce, où je me trouvai en présence d'un
+officier, le capitaine Wolff, le même qui venait à la prison, de temps
+à autre, recevoir les dépositions des prisonniers. En tout ce qui
+regardait l'administration de la prison, c'est-lui qui semblait faire le
+chaud et le froid. Cet homme a laissé un souvenir peu enviable chez tous
+les Anglais qui ont été mes compagnons de captivité. Quant à moi, je
+lui pardonnerai difficilement d'avoir ignoré et laissé sans réponse des
+douzaines et des douzaines de suppliques que je lui ai adressées pendant
+trois années.
+
+Il était là, me regardant et ne disant mot.
+
+--Bonjour, Monsieur, lui dis-je.
+
+--Bonjour!... Je vous ai fait venir pour vous apprendre que vous serez
+bientôt libéré.
+
+--Quand?...
+
+--La semaine prochaine.
+
+--Quel jour?...
+
+--Jeudi.
+
+--Au moins, est-ce que c'est bien certain?...
+
+--Comment?...
+
+--Je vous demande si, cette fois, ma libération est bien certaine?
+
+--Pourquoi me demandez-vous cela?... Puisque je vous le dis. Puisque
+c'est décidé!...
+
+--Eh! bien, je me rappelle qu'il y a deux ans vous m'avez communiqué,
+à la prison, une nouvelle semblable à celle-ci, et cependant je suis
+demeuré pendant deux ans encore votre pensionnaire.
+
+Il promena vaguement son regard du côté du plafond, sembla chercher dans
+son passé s'il n'avait pas quelque chose à se reprocher, puis, avec
+un léger sourire, il admit que c'était vrai, mais qu'en vérité, cette
+fois-ci, il était question d'un échange entre moi et un prisonnier
+allemand, en Angleterre.
+
+Les conditions avaient été arrêtées, et l'échange devait se faire
+incessamment. Je n'avais rien à ajouter si ce n'est de lui témoigner
+la satisfaction que j'éprouvais de sortir enfin de l'Allemagne. A une
+question que je lui posai il me répondit que ma qualité de député au
+parlement et de conseiller privé était cause de ma longue détention.
+
+Il ajouta que tous les documents, papiers, catalogues, livres,
+correspondances, etc., etc., imprimés ou manuscrits, qui pourraient
+m'être utiles et que je désirais apporter avec moi devraient être soumis
+à la censure à Berlin.
+
+De retour à la prison, je me mis donc à faire un triage de mes
+paperasses, livres et lettres reçues pendant ma captivité. J'en fis
+un paquet assez volumineux que j'envoyai au censeur. Tout cela fut
+minutieusement censuré, placé sous enveloppes soigneusement scellées et
+paraphées, et me fut renvoyé à la prison.
+
+Cela se passait un samedi; le lundi suivant, le premier lieutenant
+Block, qui commandait à la prison, arrivait à ma cellule en toute hâte,
+me disant:
+
+--J'ai une bonne nouvelle pour vous. Le gouvernement allemand vous fait
+offrir, par mon entremise, de passer en Hollande par la Belgique, afin
+de vous donner le plaisir et l'avantage de rendre visite à vos enfants
+qui demeurent près d'Anvers. On attend de vous une réponse immédiate à
+ce sujet.
+
+--Ma réponse, lui dis-je, sera courte: j'accepte avec remerciements.
+
+Il y avait alors trois ans que j'avais quitté Capellen et je n'avais
+jamais reçu la visite de ma fille et des enfants de ma femme qui y
+étaient demeurés.
+
+--Cela prendra bien encore quelques jours, dit l'officier, vu qu'il faut
+prévenir les différents postes militaires, en Belgique, par où vous
+devez passer.
+
+--Je n'ai pas d'objection à attendre une, deux ou même trois semaines
+pour avoir ce précieux privilège de revoir mes enfants avant de passer
+en Angleterre.
+
+--Je vais communiquer votre réponse au Ministère des Affaires
+Étrangères.
+
+Trois jours plus tard, ce même officier m'apprenait qu'il avait été
+choisi pour m'accompagner à Bruxelles et jusqu'à la frontière de
+Hollande. Il semblait particulièrement heureux d'avoir été choisi, et
+quant à moi, je n'avais rien à dire. J'avais eu des relations fréquentes
+avec cet officier depuis plus de deux ans, et il m'était plus agréable,
+évidemment, de voyager avec quelqu'un qui m'était ainsi familier, et qui
+en somme avait uni ses efforts aux miens lorsque j'avais tenté de me
+rendre au chevet de ma femme mourante.
+
+J'attendis pendant une longue semaine, suivie d'une autre longue
+semaine, lorsque le même officier se présenta de nouveau, mais avec une
+figure sombre me laissant assez prévoir qu'une nouvelle tuile allait
+m'être lancée sur la tête...
+
+--Une mauvaise nouvelle, lui dis-je?...
+
+--Oui, une mauvaise nouvelle, vraiment.
+
+--Je sais ce dont il s'agit: on refuse maintenant de me laisser passer
+par la Belgique...
+
+--Vous l'avez dit.
+
+Alors, je ne pus réprimer un léger mouvement d'impatience et de
+contrariété:
+
+--Comment pareille chose peut-elle arriver?... Ne m'avez-vous pas dit
+que le gouvernement allemand avait décidé de me laisser passer en
+territoire occupé pour voir mes enfants?...
+
+--Oui, répondit-il.
+
+--Alors, quel est donc ce pouvoir supérieur qui est en position de
+désavouer une décision prise par le gouvernement?
+
+--C'est l'autorité militaire!!!...
+
+--Eh! bien, lui dis-je, et un peu sèchement, quand partirons-nous pour
+la Hollande?...
+
+--Aussitôt que vous voudrez.
+
+--Alors, nous partirons ce soir, ou nous partirons demain; enfin, le
+plus tôt possible.
+
+Le départ fut enfin définitivement fixé au vendredi soir, le 9 mai.
+
+
+
+Chapitre XXVII
+
+VERS LA LIBERTÉ
+
+On ne voit pas arriver sans une profonde émotion le moment de quitter
+une prison où l'on a été reclus pendant trois années, on l'on s'est
+fait, et où l'on possède encore des amis sincères et dévoués. Un grand
+nombre de ceux qui avaient été mes compagnons de captivité, pendant ces
+trois années, avaient déjà quitté la prison, mais il restait encore
+une dizaine de prisonniers de nationalité anglaise parmi lesquels je
+comptais, en particulier, trois ou quatre amis qui m'étaient bien chers.
+
+Le jour du départ, vendredi, j'avais obtenu du sergent-major la
+permission de recevoir dans ma cellule, de 7 heures à 8 heures du soir,
+tous les prisonniers anglais--on se rappelle que les portes de toutes
+les cellules étaient fermées dès 7 heures. Mes amis se réunirent donc
+à ma cellule et nous causâmes, pendant cette dernière heure, des
+événements de la guerre et de la longueur probable de la détention de
+chacun. Malgré toute la joie que j'éprouvais à sortir de cet enfer,
+j'avais le regret d'y laisser plusieurs de ceux avec qui j'avais partagé
+les ennuis et les privations de la captivité, aux mains de leurs
+geôliers, privés de liberté, privés de l'atmosphère bienfaisante de la
+patrie absente.
+
+Le train devait partir à 9 heures, et le départ de la prison même était
+fixé à 8 heures. A ce moment donc, je me séparai de ces braves garçons,
+à la porte même de la prison. Nous étions tous sous le coup d'une
+profonde émotion.
+
+Le train pour la Hollande partait de la gare dite de Silésie. De la
+prison à cette gare, j'étais accompagné par trois militaires allemands:
+l'ordonnance, un sous-officier et l'officier qui devait m'accompagner
+jusqu'à la frontière.
+
+Arrivé à la gare, l'officier me fit part de son intention de
+réclamer des autorités la jouissance exclusive, par nous, de tout
+un compartiment. Nous devions passer toute la nuit dans ce train.
+L'officier eut une entrevue avec le chef de gare, et lorsque le train
+stoppa, un Monsieur en uniforme bleu,--ce devait être ce chef de
+gare,--était à nos côtés et s'empressait de mettre à notre disposition
+un compartiment complet.
+
+L'officier avait dû invoquer, pour obtenir ce privilège, une raison
+d'Etat: le transport d'un prisonnier de nationalité anglaise en
+territoire allemand pouvait motiver cette mesure de précaution
+extraordinaire; les conversations que ce prisonnier anglais entendrait
+sur le train seraient peut-être compromettantes, et de nature à nuire
+aux intérêts allemands si elles étaient rapportées en Angleterre?...
+Quoi qu'il en soit des raisons données par mon officier, le compartiment
+entier fut mis à notre disposition. Mais afin d'empêcher qu'il ne fut
+assiégé par les autres passagers, on avait pris la précaution de placer,
+contre la vitre de la porte ouvrant sur le couloir, un avis conçu en ces
+termes: _Transport d'un prisonnier anglais_, et sur une autre ligne, ce
+seul mot: _Gefärlich! dangereux!_ J'ai lu moi-même ce qui était ainsi
+affiché à mon sujet, et je n'ai pu m'empêcher d'en sourire.
+
+Un train qui quitte la gare de Silésie, en destination de la Hollande,
+doit traverser la ville de Berlin et passer en face de la fameuse
+prison, la Stadvogtei. J'avais été mis au courant de ce fait, et lorsque
+le train, filant déjà à une assez bonne vitesse, passa en face de la
+prison, j'étais à ma fenêtre pour laisser tomber un dernier regard sur
+ces murs gris sombre qui m'avaient séparé, pendant 3 ans, du monde
+extérieur. Quelle ne fut pas ma surprise d'apercevoir, au cinquième
+étage, dans une fenêtre que le nouveau sergent-major,--entre parenthèse,
+un homme convenable,--avait permis d'ouvrir, mes compagnons de captivité
+agitant leurs mouchoirs en signe d'adieu.
+
+--Pauvres malheureux, pensais-je!...
+
+Le lendemain matin, à 8 heures, nous arrivions à Essen, la ville fameuse
+où se trouvent les usines Krupp. Nous devions changer de train, à cet
+endroit, et il nous fallut marcher pendant quinze ou vingt minutes sur
+le quai de la gare de cette immense ville. Puis nous prenions le train
+qui devait nous conduire à la frontière dans le voisinage de laquelle
+nous arrivions vers midi.
+
+Par suite d'une erreur commise par l'ordonnance dans leur
+enregistrement, mes bagages furent expédiés à une station frontière
+beaucoup plus au nord que celle où nous nous rendions. On fit jouer le
+télégraphe, et l'officier commandant le poste nous encouragea à prendre
+patience, nous donnant l'assurance que ces bagages seraient de retour
+le lendemain. Il fallut donc nous résigner à passer la nuit dans ce
+village.
+
+Ce fut un problème très sérieux que celui de me procurer, le midi et
+le soir, dans ce petit village allemand de Goch, un repas à peu près
+convenable, sans être muni de la carte d'alimentation réglementaire.
+Mais quand on respire l'air à pleins poumons, quand on jouit d'une
+liberté relative, et que l'heure de la délivrance approche, il est assez
+facile d'imposer silence à son estomac. Le lendemain, vers midi,
+mes malles étant arrivées, nous pouvions faire le court trajet
+supplémentaire de deux ou trois milles pour atteindre la petite
+station-frontière où je devais subir une certaine inspection.
+
+Ce jour-là, le dimanche 11 mai, j'étais le seul passager à destination
+de la Hollande. Un train minuscule, composé d'une locomotive et d'un
+seul wagon, faisait la navette entre le village frontière d'Allemagne et
+le village frontière de Hollande.
+
+Toutes mes malles, valises, colis, etc., etc., étaient prêts pour
+l'inspection, régulièrement alignés dans la petite gare de fortune
+construite à cet endroit.
+
+On avait été averti, ou on avait deviné, que j'étais un prisonnier
+de nationalité anglaise--oiseau rare en ces parages,--car tous les
+inspecteurs des deux sexes s'étaient donné rendez-vous autour de mes
+bagages, et de ma personne. Il y avait des dames: d'ordinaire, on
+utilise leurs services discrets pour faire les perquisitions chez les
+passagers du sexe. Elles semblaient n'être venues là, avec les autres,
+que par simple curiosité, pour orner la scène et égayer l'entrevue.
+
+L'inspection est minutieuse, et je dois le dire, n'est pas faite
+intelligemment. Le sous-officier qui était chargé spécialement de faire
+l'inspection de mes bagages s'est révélé souverainement stupide. Dans
+l'une de mes valises il remarqua un petit calepin couvert en cuir, et
+portant en petites lettres dorées, repoussées dans le cuir, le mot:
+Tagebuch, qui veut dire simplement: Journal. Il le mit de côté,
+apparemment pour le confisquer. Je protestai contre ce procédé, et
+je lui demandai pourquoi il voulait retenir ce petit cahier qui ne
+contenait, en somme, rien d'écrit. Le sous-officier me répondit:--"C'est
+imprimé, et nous avons ordre de retenir tout ce qui est écrit ou
+imprimé."
+
+Quelle stupidité pensais-je en moi-même! Je lui fis remarquer qu'il n'y
+avait rien d'écrit, et que le seul imprimé était le titre gravé sur la
+couverture. Mais cela ne parvint pas à convaincre ce sous-officier obtus
+qu'il n'y avait aucun danger pour son empire à laisser passer ce mot
+allemand écrit en lettres dorées.
+
+L'officier Block qui m'accompagnait, et me connaissait très bien, était
+manifestement ennuyé. Alors je hasardai cette remarque:
+
+--Je regrette énormément ce procédé, car de la façon dont vous y allez,
+toutes mes chemises, tous mes faux-cols, toutes mes manchettes seront
+retenus.
+
+Il me regarda et ne parut pas comprendre.
+
+Non, dit-il, non... pourquoi confisquerai-je ces articles?...
+
+--Mais, parce que des mots y sont imprimés: et ce qui plus est, ces mots
+imprimés sont des noms de firmes anglaises ou américaines!
+
+Mon inspecteur, vexé, embarrassé, rougit jusqu'aux oreilles, prit le
+calepin, le passa à l'officier Block, sans dire un mot, mais le
+geste qu'il fit nous indiqua assez qu'il voulait se libérer de toute
+responsabilité, mais que si l'officier, lui, voulait courir le danger
+de me remettre le calepin portant un mot imprimé, il était libre de le
+faire. L'officier n'hésita pas un moment: il me remit le petit cahier,
+que j'eus la satisfaction d'apporter avec moi.
+
+Un bon nombre de photographies qui m'avaient été adressées, soit de
+Belgique, soit du Canada, furent retenues, et cependant elles avaient
+déjà subi la censure ordinaire à Berlin. Un petit nombre d'autres
+échappèrent à la griffe des perquisiteurs: ce sont celles qu'on trouvera
+reproduites dans cet ouvrage.
+
+Quant aux autres documents, manuscrits ou imprimés que je parvins à
+sortir d'Allemagne, j'avais dû, au préalable, c'est-à-dire avant même de
+quitter Berlin, les soumettre à une censure rigoureuse. Ces documents
+avaient été placés sous enveloppe scellée et visée par le censeur en
+chef. Ces deux colis de documents, je fus assez heureux de les passer
+sans examen additionnel.
+
+Enfin, le moment était venu de continuer ma route. La frontière
+hollandaise était là, à quelques mètres de nous. On replace tous mes
+bagages dans mon compartiment, l'officier Block me reconduit jusqu'à la
+porte du wagon, nous échangeons quelques paroles, une poignée de mains,
+et nous nous séparons... probablement pour toujours.
+
+Je vais ouvrir ici une parenthèse pour rendre à cet
+officier,--ober-lieutenant Block,--le témoignage qu'à l'occasion du
+deuil que j'eus à subir, il a fait tout en son pouvoir pour obtenir des
+autorités les permissions tant désirées. Nos efforts, comme on le sait,
+sont demeurées sans succès, mais ce n'est assurément pas de sa faute.
+
+M. Wallace Ellison, qui a publié ses mémoires dans le Blackwood
+Magazine, de Londres, rend le même témoignage à l'officier Block. Ses
+relations quotidiennes, pendant deux années, avec les prisonniers
+de nationalité anglaise lui avaient permis de se former une opinion
+différente de celle qu'il avait eue de nous jusque là.
+
+Le train se mit en mouvement, et à une heure et sept minutes après-midi
+nous étions en Hollande, à la gare-frontière où, de la fenêtre de mon
+compartiment, je pouvais apercevoir, à l'intérieur de la gare, les
+petits douaniers de la reine Wilhelmine!
+
+J'étais libre!!!... Quel sentiment que celui de la liberté après une
+captivité de trois années!... Il semble que chaque feuille, chaque
+plante, chaque maison nous sourit!!!... A cinq heures de l'après-midi,
+j'étais à Rotterdam.
+
+
+
+Chapitre XXVIII
+
+EN PENSANT A L'ALLEMAGNE
+
+Durant mon séjour de sept semaines dans ce charmant et plantureux petit
+pays qui s'appelle la Hollande, au cours de promenades nombreuses que
+j'ai faites à travers la campagne, et dans les bois et les parcs,
+combien de fois ma pensée ne s'est-elle pas d'elle-même reportée vers
+cette prison où je venais de passer trois longues années. Comme en un
+songe fugace, je voyais sans cesse se présenter à mon esprit des bribes
+de conversations depuis longtemps oubliées, des incidents et des petits
+faits négligeables que je croyais pour toujours ensevelis dans les
+recoins les plus sombres de ma mémoire.
+
+J'ai parlé un peu plus haut de l'officier Block, dont j'ai hautement
+prisé les procédés courtois à mon égard, en certaines occasions. Il
+ne faudrait pas s'imaginer, toutefois, que chez lui le Prussien était
+complètement éteint, c'est-à-dire l'officier prussien, un des membres de
+cette caste militaire, autocratique et intransigeante.
+
+En 1917, on se le rappelle, le kaiser avant lancé une proclamation
+annonçant la réforme des institutions parlementaires de la Prusse, et
+en particulier l'uniformité de la franchise électorale pour tous les
+citoyens. La crainte du peuple est le commencement de la sagesse.
+
+En Prusse, les représentants du peuple sont élus par trois classes
+d'électeurs, et lors des dernières élections, bien que les démocrates
+socialistes eussent enregistré un nombre de votes suffisant pour leur
+donner une représentation d'environ un tiers de la diète prussienne, ils
+ne comptaient que quelques rares députés.
+
+Le gouvernement de Prusse, pour donner suite à l'édit impérial, avait
+présenté un projet de loi accordant la franchise électorale aux classes
+populaires qui en avaient toujours été privées. La majorité du parlement
+prussien refusa d'adopter cette mesure. Il y eut à ce sujet, une
+polémique violente dans la presse allemande.
+
+Il y a, en Allemagne, plusieurs journaux à grande circulation que l'on
+pourrait appeler libéraux, c'est-à-dire favorisant l'établissement
+d'un gouvernement réellement responsable, non seulement pour l'empire
+d'Allemagne, mais également pour la Prusse, et qui luttent chaque jour
+contre les tendances pangermanistes de cette bureaucratie militarisée
+qui contrôla tout en Allemagne jusqu'au jour de la débâcle. Je pourrais
+citer en particulier le _Frankfurter Zeitung, le Berliner Tageblatt, et
+le Vossiche Zeitung_, pour ne pas mentionner les journaux socialistes
+comme le _Volkszeitung_ et le _Vorwearts_.
+
+Nous recevions, à la prison, tous les journaux allemands. J'étais abonné
+au _Berliner Tageblatt_ et ce journal était toujours sur ma table.
+J'avais beaucoup d'admiration pour un publiciste dont le nom est bien
+connu en Allemagne et en France, M. Théodore Wolff. Il avait tant
+de fois, au cours de ses fins articles, dit son fait à l'autocratie
+allemande, qu'il était devenu parmi nous, prisonniers, extrêmement
+populaire. C'était au point que nous nous attendions, un jour ou
+l'autre, le voir arriver parmi nous. Nous lui eussions fait une
+réception!...
+
+L'officier Block, lorsqu'il faisait sa visite, ne manquait jamais de
+remarquer le Tageblatt toujours sur ma table; cela servait de prétexte,
+entre lui et moi, à un échange de vues et d'opinions sur la situation
+politique en général et particulièrement sur les projets de réforme
+électorale en Prusse, très commentés à cette époque.
+
+Comme il a été dit plus haut, la diète de Prusse venait de refuser
+d'adopter ce projet de réforme. L'officier fit irruption, ce jour-là,
+dans ma cellule, la figure toute illuminée. Il se gaudissait: il n'avait
+pas de phrases assez ronflantes pour exprimer sa satisfaction au sujet
+de ce qui venait d'arriver. La Prusse allait conserver son ancien
+système, disait-il, le système autocratique qui lui avait valu la
+prospérité et la grandeur.
+
+Nous, sujets anglais habitant la libre Amérique, dont les ancêtres ont
+lutté plus d'un demi-siècle contre les coteries administratives de
+toute espèce, qui nous efforçons aujourd'hui de pratiquer le système
+représentatif anglais sous sa forme la plus largement démocratique,
+il nous est difficile de concevoir l'abdication volontaire de toute
+participation dans l'administration des affaires publiques, par un
+citoyen de l'importance de l'officier Block.
+
+Voici un professeur, homme de 35 à 40 ans, qui nous confessait n'avoir
+jamais enregistré un vote,--il s'en glorifiait même,--et lorsque je lui
+exprimais ma profonde surprise, et que je lui demandais quels pouvaient
+être les motifs de son abstention, il me faisait, naïvement mais
+sincèrement, cette réponse renversante:--N'avons-nous pas notre kaiser,
+qui est en même temps roi de Prusse, pour gouverner efficacement le
+pays?
+
+Un autre trait qui peint bien l'état d'âme d'un officier prussien.
+C'était à l'époque où la mort de Lord Kitchener, noyé dans la mer
+d'Écosse, couvrit d'un voile de deuil toute l'Angleterre. Cette
+nouvelle, comme toutes les mauvaises nouvelles, me fut apportée par
+notre officier avec beaucoup d'empressement. On s'étonnera assurément,
+comme nous nous sommes tous étonnés à la prison, de ce manque de tact.
+
+--Kitchener, dit-il, est noyé!!!...
+
+Cette nouvelle foudroyante m'arracha une expression de regret:
+
+--C'est regrettable, dis-je...
+
+L'officier se redresse, un éclair traverse son regard, et il me dit:
+
+--Nicht fur uns. (Pas pour nous.) Nicht fur uns.
+
+--Je désirerais seulement vous faire remarquer qu'il est déplorable
+qu'un militaire de la valeur de Lord Kitchener, au lieu de trouver une
+mort glorieuse sur le champ de bataille, ait péri de cette manière.
+
+--Nicht fur uns! Nicht fur uns!! répétait le Prussien.
+
+Des mois et des mois s'écoulèrent. L'officier avait évidemment oublié
+ce colloque qui avait eu lieu entre nous au sujet de la mort de Lord
+Kitchener. Or il arriva à ma cellule un bon matin avec une figure où la
+tristesse était empreinte:
+
+--Savez-vous la lugubre nouvelle?... Richthofen est tombé!
+
+Richthofen, on s'en rappelle, était le fameux aviateur qui en était
+arrivé,--au compte de l'Allemagne du moins,--à sa 75ième victoire
+aérienne.
+
+--Oui, Richthofen est tombé! N'est-ce pas regrettable?
+
+Je n'hésitai pas un instant, et je lui rétorquai:
+
+--Nicht fur uns!
+
+--Comment pouvez-vous dire cela!... Un tel héros qui disparaît!...
+N'est-ce pas déplorable?...
+
+--Nicht fur uns... fut encore ma réponse.
+
+Je ne savais trop quelle impression produirait chez mon interlocuteur
+cette franchise avec laquelle j'exprimais mon opinion.
+
+--Pourquoi parlez-vous ainsi?...
+
+--Mais, je n'ai fait que marcher sur vos traces. Lorsque j'exprimai, un
+jour, mes regrets au sujet de la mort peu glorieuse de Lord Kitchener,
+qui eût certes mérité beaucoup mieux, vous m'avez répondu en vous
+servant de ces mêmes mots: "Nicht fur uns!" Aujourd'hui Richthofen est
+tombé, mais il est tombé dans l'arène où son génie lui avait fait un nom
+immortel. Il est sans doute regrettable pour l'Allemagne, je le conçois,
+qu'elle soit désormais privée de ses précieux services, mais vous ne
+pouvez pas vous attendre que les sujets des pays en guerre avec elle
+expriment leurs regrets au sujet de sa disparition.
+
+J'ignore dans quelle mesure mon officier apprécia la correction de mon
+attitude et la justesse de mes remarques, mais à l'instant même il me
+quitta... à la prussienne.
+
+
+
+J'eus, un jour, une discussion assez vive avec le capitaine Wolff, de
+la Kommandantur de Berlin. Cet officier était conseiller judiciaire de
+guerre, et occupait, à la Kommandantur, une position très haute et de
+beaucoup de responsabilité. Il était investi de pouvoirs considérables,
+et personne ne le sait mieux que ceux qui, contre leur gré, et malgré
+leurs protestations, furent détenus pendant des mois et des années à la
+prison de la rue Dirksen.
+
+Il visitait la prison ce jour-là, et il avait daigné m'entendre. C'est
+une façon de dire qu'il condescendait à répondre personnellement aux
+innombrables requêtes que j'avais adressées aux autorités depuis
+quelques mois. Périodiquement, j'entreprenais contre ces autorités ce
+que l'on pourrait appeler une offensive de liberté. Cette fois, je
+soumettais au capitaine Wolff,--_parlant à sa personne_,--que j'avais
+été arrêté en pays neutre, c'est-à-dire en Belgique; qu'aucun sujet
+étranger n'aurait dû être fait prisonnier en ce pays, du moins avant
+que les autorités militaires n'eussent donné à ces sujets étrangers
+l'occasion de sortir du territoire.
+
+--Mais la Belgique n'est pas, et n'était pas un pays neutre.
+
+--Je ne vous entends pas, lui dis-je.
+
+--La Belgique était devenue l'alliée de l'Angleterre contre l'Allemagne.
+
+--Je vous entends encore moins.
+
+--N'avez-vous pas lu les documents qui ont été extraits des archives de
+Bruxelles, documents officiels qui sont une confirmation irréfutable de
+ma prétention?
+
+En effet, la _Gazette de l'Allemagne du Nord_, journal semi-officiel,
+avait publié, au cours de l'hiver 1914-1915, une série de documents
+que l'on disait avoir été trouvés dans les archives de Bruxelles.
+Ces documents, qui ont dû être publiés dans tous les pays alliés,
+établissaient qu'une certaine convention avait eu lieu entre un attaché
+militaire anglais et un officier belge, au sujet d'un débarquement
+éventuel de troupes anglaises à Ostende.
+
+J'avais pris connaissance de tous ces documents, et j'avais aussi
+remarqué, en marge de l'un d'eux, une note écrite par l'expert militaire
+belge, et ainsi conçue:--"L'entrée des Anglais en Belgique ne se ferait
+qu'après la violation de notre neutralité par l'Allemagne." Cette note
+enlevait au document tout entier son caractère d'hostilité envers
+l'Allemagne.
+
+Après la publication de ces documents, des commentaires de source
+officielle avaient été publiés dans les journaux, et l'on disait entre
+autres choses que ces pièces, découvertes dans les archives belges,
+étaient connues des autorités compétentes en Allemagne, avant la
+déclaration de la guerre.
+
+Je posai donc à M. Wolff la question suivante:
+
+--N'est-il pas vrai que tous ces documents auxquels vous faites allusion
+étaient connus des autorités compétentes en Allemagne, avant la
+guerre?...
+
+--Oui, dit-il.
+
+--Alors, comment se fait-il que le chancelier impérial, M. Von
+Bethman-Hollweg, ait pu faire, le 4 août 1914, la déclaration suivante
+au Reichstag:
+
+"Les troupes allemandes, au moment où je porte la parole devant vous,
+ont peut-être franchi la frontière de Belgique et envahi son territoire.
+Il faut le reconnaître, c'est là une violation du droit des gens et
+des traités internationaux. Mais l'Allemagne se propose et prend
+l'engagement de réparer tous les dommages causés à la Belgique aussitôt
+que les projets militaires qu'elle a en vue auront été réalisés."
+
+On ne se fait pas d'idée de l'embarras où se trouva cet officier. Il
+essaya de balbutier quelques mots en guise d'explications:--"Il y a
+aussi, dit-il, que la Belgique a péremptoirement, refusé de nous
+laisser passer." Les termes et le ton de cette explication indiquaient
+suffisamment que le capitaine Wolff capitulait.
+
+On a beaucoup critiqué, dans les journaux pangermanistes surtout,
+cette attitude de Bethman-Hollweg au Reichstag. On disait qu'une telle
+déclaration était suffisante pour justifier sa destitution dès le
+lendemain.
+
+
+
+Chapitre XXIX
+
+D'AUTRES RÉMINISCENCES
+
+Durant les années 1916, 1917 et la première partie de l'année 1918,
+l'Allemagne possédait un dieu et une idole: le dieu, c'était l'empereur
+Guillaume, et l'idole, Hindenburg.
+
+On se rappelle que Hindenburg était un général en retraite qui menait
+une vie paisible à Hanover, lorsque l'empereur le tira de sa vie
+relativement obscure pour lui donner le commandement des forces
+allemandes en Prusse orientale. Les Russes occupaient à cette époque
+une partie des provinces prussiennes de la Baltique. L'empereur, en
+examinant les thèses faites par les différents généraux allemands, avait
+découvert que Hindenburg, un quart de siècle auparavant, avait traité,
+dans la sienne, de l'invasion de la Prusse orientale. Il fit donc mander
+Hindenburg et lui imposa la tâche de libérer le territoire oriental de
+l'Allemagne de l'occupation russe.
+
+On sait que Hindenburg s'acquitta de cette tâche victorieusement et
+qu'il acquit, surtout à la suite de la fameuse bataille de Tannenberg,
+une renommée qui surpassait celle de tout autre général prussien. Une
+pression fut alors exercée sur l'empereur par son entourage, dans le but
+de placer Hindenburg à la tête de l'état-major, et effectivement, par
+un geste de sa main, l'empereur Guillaume destitua Von Falkenhayn, qui
+était chef d'état-major, à cette époque, et le remplaça par Hindenburg.
+
+La victoire de Tannenberg fut suivie de plusieurs autres, entre autres
+celle de Roumanie, et c'est alors que, ne pouvant contenir plus
+longtemps son enthousiaste admiration pour Hindenburg, la population
+de Berlin décida de lui élever un monument colossal, dans un endroit
+public. Ce témoignage d'estime populaire prit la forme d'une statue
+de bois de 41 pieds de hauteur, construite au bout de l'Avenue de la
+Victoire, au pied de l'immense colonne dite de la Victoire, laquelle
+avait été construite après la guerre de 1871, pour en perpétuer le
+souvenir.
+
+Il m'a été donné à plusieurs reprises, au cours des sorties qu'il
+m'était permis de faire, durant ma dernière année de captivité, de voir
+avec quelle vénération on entourait ce monument informe et sans grâce,
+au centre du Tiergarten. Deux fois par semaine, comme je l'ai dit
+plus haut, j'allais faire une marche au jardin, accompagné par un
+sous-officier, et je ne manquais jamais de diriger mes pas du côté de
+cette statue. Un grand nombre de personnes, plus particulièrement des
+vieillards et des femmes accompagnés d'enfants, se pressaient au pied de
+la colonne près de cette statué de bois. On la regardait on l'examinait,
+on avait l'air d'en admirer et les proportions et les qualités
+artistiques. Mais ce qu'il y avait de curieux et d'intéressant, c'était
+le moyen qu'on avait inventé de prélever, au moyen de ce nouveau cheval
+de Troie, un fonds quelconque de charité. Un échafaudage entourait la
+statue, échafaudage qui permettait à chacun de monter jusqu'à la tête et
+de contempler de près les traits sévères de la figure du grand général.
+
+Au bas de cet échafaudage, était installé un contrôle quelconque où l'on
+vendait des clous et il était loisible à chacun de se procurer un clou
+moyennant un mark ($0.25). Tout propriétaire d'un clou recevait un
+marteau et le grand privilège consistait à enfoncer le clou dans
+la statue. Les enfants, en particulier, adoraient ce sport. Ils se
+pressaient bruyamment autour de la statue, attendant leur tour, munis
+chacun dans sa petite main de la pièce d'argent qui devait payer le
+clou. La cérémonie de l'enfoncement d'un clou revêtait un caractère
+particulier de patriotisme. Aussi, il fallait voir avec quel orgueil
+l'enfant redescendait de son opération. Les vieillards et les mères
+applaudissaient le gamin.
+
+On a ainsi prélevé des sommes considérables, et c'est le cas de le dire,
+Hindenburg fut littéralement criblé de clous. On pouvait choisir son
+endroit particulier, les pieds, les jambes, le tronc, les bras ou la
+tête. J'ai cru cependant constater que pour la tête on se servait de
+clous à tête de cuivre, du moins à cette époque où le cuivre n'était pas
+encore si rare en Allemagne.
+
+Les revues artistiques de Berlin ne s'étaient jamais étendues très
+longuement sur les qualités artistiques du monument. Il était, en
+vérité, affreux. Mais une polémique s'engagea un jour dans les journaux
+entre deux sculpteurs qui prétendaient l'un et l'autre avoir été le père
+de cette idée géniale. Quelle ambition!
+
+Il n'est pas exagéré de dire que la popularité dont jouissait Hindenburg
+en Allemagne l'emportait visiblement sur la vénération dont on
+entourait la personne de l'empereur, et même, j'ai entendu plusieurs
+sous-officiers me dire, confidentiellement, que Hindenburg était
+beaucoup plus populaire que l'empereur. Cet ascendant que prenait
+Hindenburg sur l'imagination populaire ne cessait pas d'inquiéter
+l'empereur lui-même. Aussi, à chaque nouvelle victoire de Hindenburg,
+Guillaume s'empressait d'accourir sur le champ de bataille et, de
+l'endroit, il lançait une dépêche à l'impératrice, comme pour faire
+comprendre à son peuple qu'il était véritablement le génie stratégique
+responsable du succès. C'était à ce point que lorsqu'une opération
+militaire se développait favorablement pour l'Allemagne, soit en
+Galicie, soit en Roumanie, nous savions prédire, un jour ou deux
+à l'avance, qu'une dépêche sensationnelle serait publiée dans les
+journaux, venant du kaiser à l'impératrice. Et nous nous trompions
+rarement.
+
+
+
+Parmi les prisonniers de nationalité anglaise détenus à la Stadvogtei,
+il s'en trouvait un dont on a bien des fois soupçonné les sympathies
+exagérées pour la cause de l'Allemagne. Il était devenu fort impopulaire
+et beaucoup d'Anglais refusaient de lui parler ou même d'avoir avec lui
+quelque rapport que ce soit.
+
+Un jour, toutefois, M. Williamson, dont il a été question dans un
+chapitre précédent, avait été appelé au bureau pour y recevoir un colis
+de provisions justement arrivé d'Angleterre. Au bureau, après l'examen
+de son colis, on le lui remit et on lui demanda d'apporter, chemin
+faisant au quatrième étage où se trouvait la cellule de cet autre
+Anglais, un second colis à son adresse. Williamson, qui parlait un peu
+l'allemand, refusa formellement de se charger de ce colis, en disant au
+sous-officier de service, et en présence d'autres sous-officiers: "Je
+n'apporterai pas ce paquet, je ne veux rien avoir de commun avec ce
+_bloody German_." Et il disparut avec son propre colis.
+
+L'affaire fit sensation car les sous-officiers rapportèrent cette
+remarque peu sympathique faite à l'endroit d'un prisonnier. Le
+lendemain, tous les prisonniers de nationalité anglaise étaient invités
+à se rendre à une cellule au rez-de-chaussée, et là, l'officier
+lui-même, en charge de la prison, nous adressa à tous des remontrances
+très sévères. Il dit en particulier "qu'il n'espérait pas de nous que
+nous renonçions ouvertement à nos sympathies pour l'Angleterre, mais
+qu'il ne tolérerait jamais que l'on fît, à l'endroit de l'Allemagne,
+une remarque désobligeante". Et il citait, en particulier, le cas de
+Williamson et aussi celui de M. Keith qui, disait-il, "était né en
+Allemagne, avait profité de l'hospitalité germanique, avait reçu son
+éducation dans les écoles publiques de l'Empire et qui cependant
+manifestait, chaque fois que l'occasion s'en présentait, son antipathie
+à l'endroit de sa patrie d'adoption". Il nous menaça. Ceux qui se
+rendraient coupables de ces remarques déplacées seraient sévèrement
+punis.
+
+Cette démarche de l'officier Block indisposa fortement les prisonniers
+anglais et deux d'entre eux, dont je désire taire les noms, lui
+organisèrent ce qu'on est convenu d'appeler, en langage vulgaire, une
+scie.
+
+Par un stratagème des plus habiles, une des clefs passe-partout avait
+été chipée à un sous-officier. Cette clef pouvait ouvrir toutes les
+portes à l'intérieur de la prison, mais ne s'ajustait pas sur la serrure
+de la porte extérieure. Munis de cette clef, nos deux prisonniers
+conçurent l'idée d'embêter magistralement l'officier lui-même.
+
+On parvenait avec beaucoup de difficultés, il est vrai, mais on
+réussissait quand même à se procurer, deux fois par semaine, une copie
+du _Daily Télégraph_ de Londres, malgré la défense expresse d'introduire
+un journal anglais ou français dans la prison. Ce journal, ai-je besoin
+de le dire, faisait le tour des cellules des Anglais et quand tout le
+monde l'avait lu, l'opération était couronnée par une fumisterie de haut
+aloi.
+
+Au moyen de cette clef, que l'on gardait soigneusement cachée, la porte
+de l'officier était ouverte, soit durant le déjeûner, alors qu'il était
+absent, soit durant les dernières heures de la journée, alors qu'il
+avait déjà quitté la prison, et le Daily Télégraph était placé sur le
+pupitre.
+
+La deuxième journée, l'officier entra dans une grande colère et plaça un
+sous-officier à sa porte pendant son absence. On ne fut pas rebuté pour
+si peu.
+
+Comme j'ai tenté de l'expliquer antérieurement, la partie de la prison
+que nous habitions était triangulaire. A sept heures, le soir, un
+sous-officier commençait à fermer les portes: il fermait d'abord un côté
+du triangle, s'engageait ensuite, après avoir doublé l'angle, dans
+le second côté. C'est à ce moment qu'un des prisonniers occupant une
+cellule au troisième côté, encore ouvert, venait subrepticement avec
+la fameuse clef ouvrir une porte, donner la clef à l'occupant, et
+retournait en toute hâte à sa cellule. Tout cela se faisait assez
+vivement et sans que le sous-officier qui fermait les portes à clef pût
+s'en apercevoir. Il terminait le troisième côté du triangle, il croyait
+alors que tout le monde était enfermé, puis il disparaissait de la
+prison.
+
+C'est durant les heures de la soirée ou de la nuit que le prisonnier
+anglais, porteur du Daily Télégraph et muni de la clef, parvenait à
+glisser sa copie de nouveau, sur le pupitre de l'officier qui occupait
+une chambre au bout du corridor. Il revenait à sa cellule et sa porte
+restait toute la nuit dans cet état. Le matin, le sous-officier
+commençait à ouvrir les portes, en rebroussant le chemin qu'il avait
+fait la veille au soir, invariablement. Le même prisonnier, sortant de
+sa cellule le matin, se hâtait vers le côté du triangle encore enfermé,
+recevait la clef de celui qui avait fait l'opération nocturne, donnait
+un coup à la serrure, revenait à sa cellule, en sorte que, lorsque le
+sous-officier arrivait au dernier côté du triangle, il trouvait toutes
+les portes encore fermées!
+
+Ce stratagème dura une dizaine de jours et amusa tous les autres
+prisonniers de la Stadvogtei plus que je ne saurais le dire. L'officier
+prit toutes les mesures imaginables pour pincer le coupable, mais,
+heureusement, n'y parvint jamais. Lorsqu'on put constater qu'une
+sentinelle était placée en permanence à la porte de l'officier durant la
+nuit, force fut au propriétaire de la clef d'abandonner la fumisterie.
+
+
+
+La Turquie fut notablement représentée à la Stadvogtei pendant une
+couple d'années. Il s'agit ici de deux Turcs: un nommé Raschid et
+l'autre Tager.
+
+Raschid était un jeune homme, il pouvait avoir 35 ans. Il habitait une
+cellule à l'étage supérieur et était en claustration. On l'avait coffré
+parce que, lors de son passage en Allemagne, il avait manifesté ses
+sympathies trop ouvertement pour la France. Tout comme M. Tager, il
+avait reçu une éducation française et avait vécu à Paris un grand nombre
+d'années. Ce pauvre Raschid, au secret tout le jour, n'avait pas reçu
+la permission de lire ou de fumer, mais plusieurs d'entre nous, mis
+au courant de sa grande misère, parvinrent à lui passer des livres
+français, des cigarettes et aussi de la nourriture. Le professeur Henri
+Marteau, célèbre violoniste, était particulièrement touché des malheurs
+de Raschid et le grand artiste, qui avait reçu la permission de jouer
+dans sa cellule, située dans les derniers temps de sa captivité au côté
+opposé du triangle où demeurait Raschid, se prêtait de bonne grâce
+chaque soir à tirer de son instrument de merveilleux accords pour
+soulager l'âme du pauvre Turc au secret.
+
+Une nuit, j'étais appelé auprès de Raschid: il était fort malade. Et
+comme je causais avec lui en français, je pus obtenir beaucoup de
+renseignements, sans que le sous-officier y entendît goutte.
+
+Raschid se croyait oublié entièrement par les autorités militaires. A
+cette époque-là, il avait été renfermé plus de quatre mois et n'avait
+jamais été capable d'obtenir une raison quelconque de ce traitement
+inhumain.
+
+Cinq mois environ après sa claustration, il fut conduit au bureau du
+général Von Kessel, commandant en chef dans les Marches de Brandebourg.
+Raschid, avec qui je causais le lendemain de cette entrevue, me relatait
+les incidents de sa conversation avec le grand général. Von Kessel
+lui avait annoncé qu'il serait libéré bientôt, qu'il repartirait par
+l'express des Balkans à destination de Constantinople. Il lui posa entre
+autres la question suivante:
+
+--Depuis combien de temps êtes-vous à la prison?
+
+--162 jours, répondit Raschid.
+
+--Combien de temps avez-vous été au secret? répartit le général.
+
+--162 jours.
+
+Éclat de rire du général.
+
+--162 jours! s'exclama-t-il, mais comment cela se fait-il?
+
+--Je l'ignore, répondit Raschid.
+
+--Voilà qui est curieux! voilà qui est curieux! voilà qui est curieux!
+dit à trois reprises le commandant en chef prussien.
+
+Sans plus amples renseignements, il renvoya Raschid à la prison. Enfin,
+quelques jours plus tard, Raschid nous quittait pour un monde meilleur.
+
+On l'avait oublié!
+
+Quant à M. Tager, c'était un homme d'environ 50 ans qui était venu à
+Berlin, muni d'un sauf-conduit du ministre allemand en Suisse. Il devait
+retourner en France, à Paris où il demeurait, mais un beau matin il
+était appréhendé, on l'amena à la Stadvogtei et il ignora lui-même,
+durant toute sa captivité qui se prolongea durant des mois, quel était
+le motif de son internement. Pour ma part, je n'en vois pas d'autre que
+ses sentiments francophiles.
+
+Un jour, on lui annonça qu'il quitterait la prison pour un camp
+d'officiers français. Le jour de son départ avait été fixé au 7 décembre
+1915. Durant son court (?) séjour, quelques mois parmi nous, M. Tager
+avait conquis l'estime de tous les prisonniers de nationalité anglaise.
+J'étais le seul cependant à qui il se soit ouvert d'une confidence, à
+son sujet. Il m'avait appris un jour, sous le sceau du plus grand secret
+qu'il était _Grand Rabbi du Turkestan_. A. juger par la façon dont
+il prononçait ces mots, on aurait pu croire que ce titre, en pays
+mahométan, équivalait à celui de Lord, en Angleterre. Il me supplia de
+n'en desserrer les dents à qui que ce soit.
+
+Toutefois, les Anglais s'étaient réunis dans une cellule et avaient
+décidé de lui offrir un déjeûner à la prison le jour de son départ.
+Offrir un déjeûner à la prison, quelle entreprise formidable!
+
+Le jour convenu, une table était préparée à ma cellule pour
+une quinzaine de couverts. Les assiettes,--ai-je besoin de le
+dire?--étaient fort rapprochées l'une de l'autre. A une heure, trois
+d'entre nous se détachent et vont quérir M. Tager qui ne sait du tout
+comprendre ce dont il s'agit.
+
+Avant le déjeûner, j'avais fait part à mes collègues anglais de mon
+intention de leur révéler, au moment des toasts, que notre hôte, M.
+Tager, était Grand Rabbi du Turkestan, et bien que cette appellation fut
+du grec pour moi comme pour ceux qui m'écoutaient, je ne manquai pas de
+persuader à chacun de faire à cette déclaration un accueil enthousiaste,
+enfin toute une démonstration.
+
+Le déjeûner tirait à sa fin, lorsque je me levai pour proposer la
+santé de M. Tager. Je ne pus terminer mes remarques sans prévenir mes
+auditeurs que j'allais faire éclater une sensation au milieu d'eux:
+j'annonce solennellement qu'il était de mon devoir, malgré la modestie
+bien connue de M. Tager, de faire connaître un de ses titres au respect
+et à l'admiration universels. "M. Tager, dis-je, est _Grand Rabbi du
+Turkestan_, ce qu'il nous a toujours caché."
+
+Là-dessus, tout le monde se lève: grand tapage, des bravos, et selon
+l'usage antique et solennel, l'un d'entre nous attaque, le _For he is
+a jolly good fellow_. Nous avions à peine fini de chanter la première
+partie que le sous-officier Hufmeyer fait irruption dans ma cellule et
+nous impose silence. Il était trop tard, nous avions donné cours à notre
+enthousiasme pour M. Tager.
+
+
+
+Il n'y a pas seulement Liebknecht qui ait attiré sur lui les foudres de
+l'autorité militaire, en 1915, 1916 et 1917.
+
+Je ne saurais oublier le spectacle pathétique de ce brave vieillard qui
+fut interné avec nous pendant bien des mois: c'était le professeur
+Franz Mehring, âgé de 71 ans. En avril 1915, Mehring avait lancé une
+proclamation en faveur de la paix immédiate. Cette proclamation portait
+non-seulement sa signature mais encore celle de Rosa Luxembourg et de
+Ledebour. Cela suffit pour lui faire goûter un peu de la Stadvogtei.
+Mehring était, comme Borchardt, du groupe Spartacus. Très érudit,
+fin causeur, il nous fit passer avec lui des heures intéressantes,
+inoubliables. Ces noms de Mehring et de Borchardt, dont je n'avais gardé
+qu'un faible souvenir, ont pris une importance considérable depuis la
+révolution en Allemagne. Mehring resta quelque temps avec nous puis
+fut libéré. Il fut, par la suite, candidat au siège laissé vacant par
+Liebknecht à Postdam, où il fut défait, mais quelque temps après, sa
+candidature fut plus heureuse dans une division électorale de la Diète
+de Prusse. Il y fut élu par une grande majorité et il siège encore
+aujourd'hui au Parlement.
+
+
+
+Chapitre XXX
+
+UN SOUS-OFFICIER ALSACIEN
+
+J'ai déjà parlé, dans un chapitre précédent, d'un officier de la
+Kommandantur du nom de Wolff. C'était un Juif allemand qui donnait des
+points aux Prussiens. Il portait force décorations parmi lesquelles on
+pouvait distinguer l'emblème d'un ordre de Turquie qui se portait en
+plein abdomen! Nous nous sommes souvent moqués, entre nous, de ce
+bedonnant officier, précédé d'un croissant quelconque à l'ombilic.
+
+Je désire relater ici un incident, auquel il a été mêlé.
+
+Chaque mardi et chaque vendredi, durant ma dernière année de captivité,
+j'avais la permission, comme on le sait, d'aller faire une promenade
+au Tiergarten en compagnie d'un sous-officier de la prison. On évitait
+soigneusement de désigner, pour m'accompagner, un sous-officier alsacien
+du nom de Hoch. Dans mes conversations avec Hoch j'avais souvent exprimé
+le désir de le voir un jour venir avec moi. Il ne demandait pas mieux,
+mais le sergent-major, en cette affaire, avait tout à dire, et il
+n'était jamais appelé. Il arriva cependant qu'au mois d'août 1917 il fut
+choisi pour la promenade au parc.
+
+Les instructions qui avaient été envoyées à la prison à mon sujet
+étaient très sévères: j'étais censé les ignorer, mais je les connaissais
+parfaitement. Le sous-officier et moi nous devions quitter la prison à
+deux heures, nous rendre à la première gare du chemin de fer urbain,
+c'est-à-dire à environ 300 pieds de la prison, monter dans un train et
+nous rendre directement au parc. La promenade devait avoir lieu dans le
+parc même, sans en sortir, sans parler à qui que ce soit et sans entrer
+où que ce soit.
+
+Nous étions à peine sortis, le sous-officier et moi, que je lui propose
+de m'accompagner sur la rue pour y acheter quelques cigares. Hoch se
+prête de bonne grâce à ma demande et nous nous engageons sur la rue
+Koenig. Nous achetons des cigares, et de cette rue nous traversons à
+l'avenue Unter den Linden, laquelle conduit directement à la porte
+de Brandebourg qui s'ouvre sur le Tiergarten. Tout cela pour faire
+comprendre que nous avions suivi la ligne la plus directe entre la
+prison et le jardin.
+
+Sur l'avenue Unter den Linden, nous nous trouvons subitement face à face
+avec le capitaine Wolff, de la Kommandantur. Cet officier me connaissait
+parfaitement, m'ayant rencontré quatre ou cinq fois à la prison où il
+se rendait presque chaque semaine pour recevoir les dépositions des
+prisonniers qui, par requête ou autrement, se plaignaient du traitement
+qui leur était infligé.
+
+Il s'avança vers moi et m'adressa la parole:
+
+--Vous allez, dit-il, faire une promenade au jardin?
+
+Oui, répondis-je.
+
+Je portais à la main un petit paquet. Il l'avait remarqué.
+
+--Et, dit-il, vous faites quelques petits achats lorsque vous sortez de
+la prison?
+
+J'ai cru bien faire en répondant affirmativement.
+
+--Au revoir; me dit-il. Et il passa outre.
+
+J'ai bien remarqué que mon Alsacien était très ennuyé de cette
+rencontre. Il fut taciturne jusqu'à notre retour à la prison.
+
+Deux jours plus tard, l'officier Block se présente à ma cellule,
+l'anxiété sur la figure.
+
+--Vous êtes sorti, cette semaine? demanda-t-il.
+
+--Oui, mardi.
+
+--Où êtes-vous aller
+
+--Au parc.
+
+Êtes-vous allé ailleurs?
+
+--Non.
+
+--Cela me paraît curieux, dit-il, je viens de recevoir un document de
+l'Ober Kommando, et ce document contient une seule phrase à mon adresse,
+ainsi conçue: "Pourquoi les instructions, dans le cas de Béland,
+ont-elles été outrepassées?"
+
+Je lui fis part de mon ahurissement, je ne pouvais comprendre (?)
+comment nous avions passé outre les instructions, car, comme je lui
+faisais remarquer, nous étions allés directement de la prison au
+Tiergarten.
+
+--Avez-vous rencontré quelqu'un? me demande l'officier.
+
+--Oui.
+
+--Qui cela?
+
+--Le capitaine Wolff, de la Kommandantur.
+
+--Ah! dit-il, voilà toute l'affaire. A quel endroit l'avez-vous
+rencontré?
+
+--Avenue Unter den Linden.
+
+--Unter den Linden, s'écrit l'officier, Unter den Linden?
+
+--Oui, et quel mal y a-t-il? répartis-je, n'ai-je pas la permission
+d'aller faire une marche dans les limites de ce parc, et comment puis-je
+m'y rendre plus directement qu'en suivant l'avenue Unter den Linden?
+
+--Ah! dit-il, tout cela est vrai, mais ce n'est pas conforme aux
+instructions que nous avons reçues.
+
+Et il m'explique comment je devais m'y rendre avec mon sous-officier par
+le chemin de fer urbain sans passer par les rues. Il ajoute que je ne
+suis pas censé connaître ces instructions, mais que le sous-officier
+devait être puni pour les avoir ignorées. J'exprimai tout mon regret
+de voir un brave homme comme M. Hoch impliqué dans cette affaire. Il
+convint avec moi que le sous-officier Hoch était un homme de devoir
+généralement. Alors il me passe une idée par la tête: celle de sauver
+Hoch, si c'était possible. Je suggère à l'officier d'attendre une heure
+avant d'envoyer sa réponse à l'Ober Kommando, et ma suggestion est
+agréée. Il me quitte et je descends immédiatement à la cellule du
+sous-officier Hoch.
+
+En me voyant entrer, celui-ci comprit qu'il s'agissait d'une mauvaise
+affaire:
+
+--Nous avons des ennuis? dit-il.
+
+--Oui, mais ce n'est pas si grave. Voici: il nous arrive un petit
+embêtement.
+
+Je lui relate ce qui venait de se passer entre l'officier et moi, et le
+pauvre sous-officier, levant les bras, s'écrie: "Je suis fini." Non,
+non, je lui assure qu'il n'est pas fini, qu'il y a moyen de se dégager.
+
+--Comment? dit-il.
+
+--Eh! bien, un jour chaque semaine, selon la règle, vous passez
+l'après-midi en ville: supposons que lorsque les instructions me
+concernant ont été lues par le sergent-major, supposons, dis-je, que cet
+après-midi-là vous étiez sorti.
+
+--Ah! reprit Hoch, mais j'étais présent.
+
+--Je ne vous demande pas, lui dis-je, si vous étiez présent. Je vous
+affirme que vous étiez sorti.
+
+--Très bien, dit-il, mais le sergent-major, lui, se rappellera
+parfaitement que j'étais présent.
+
+--Cela me regarde, lui dis-je, pour le moment je vous considère comme
+ayant été absent lors de la lecture des instructions.
+
+Et je le quitte.
+
+Je me dirige vers la cellule du sergent-major. Le sergent-major, à cette
+époque, était un homme malade qui m'avait consulté trois ou quatre fois
+au sujet de son affection rénale. Je me présente chez lui. Il s'étonne
+de me voir et me demande ce que je lui voulais.
+
+--Eh! bien, lui dis-je, vous vous rappelez de ces fameuses instructions
+à mon sujet... Lorsque vous les avez lues, il y a trois mois, devant les
+sous-officiers réunis, M. Hoch avait son après-midi de congé?
+
+__C'est vrai, dit-il.
+
+--Eh! bien, avant-hier, lorsque je suis allé faire une marche, je lui ai
+proposé de passer sur la rue du Roi avec moi, et il a consenti?
+
+--Il n'y a pas de crime, dit le sergent-major.
+
+--Assurément pas, dis-je, il s'agit simplement de donner une petite
+explication.
+
+Et je parlai d'autre chose, en particulier de sa maladie, puis je le
+quittai et m'empressai auprès de l'officier Block. Je lui expliquai
+simplement que lorsque les instructions avaient été lues trois mois
+auparavant, le sous-officier Hoch était absent.
+
+--Eh! bien, dit-il, je ferai rapport en ce sens.
+
+Et nous attendîmes le résultat de cette explication pendant quatre
+jours, et durant tout ce temps le sous-officier Hoch était dans des
+transes terribles: il se voyait condamné au cachot pour quatre ou cinq
+mois ou renvoyé dans les tranchées où déjà trois de ses frères étaient
+tombés.
+
+Enfin, après quatre jours, le lieutenant Block venait me faire part de
+la réponse qu'il avait reçue de l'Ober Kommando. "L'explication, disait
+le document, est satisfaisante, mais le sous-officier Hoch devra être
+sévèrement réprimandé."--"J'espère que ces réprimandes ne seront pas
+trop sévères", lui risquai-je. Il ne voulut pas donner de réponse: Un
+officier allemand ne se compromet pas quand il s'agit de la discipline!
+
+Il me quitte et, quelques instants après, il commande qu'on lui amène
+le sous-officier alsacien. Et voici le colloque qui eut lieu entre les
+deux:
+
+L'officier.--Sous-officier Hoch?
+
+--Oui, mon lieutenant.
+
+--Vous êtes sorti avec le prisonnier Béland, la semaine dernière?
+
+--Oui, mon lieutenant.
+
+--Vous êtes passé par les rues du Roi et Unter Den Linden?
+
+--Oui, mon lieutenant.
+
+--Vous savez que c'est contraire aux instructions que nous avons reçues?
+
+--Oui, mon lieutenant.
+
+--Je vous réprimande sévèrement.
+
+--Très bien, mon lieutenant.
+
+--Allez-vous-en.
+
+--Très bien, mon lieutenant.
+
+Et Hoch fit demi-tour à droite et disparut.
+
+L'instant d'après, il était dans ma cellule et riait sous cape de
+l'heureuse issue de toute l'aventure.
+
+On voit que dans toute cette affaire il s'agit d'un excès de zèle de la
+part du fameux Wolff.
+
+
+
+Chapitre XXXI
+
+EN HOLLANDE ET EN ANGLETERRE
+
+Je goûtais depuis deux jours la douce hospitalité de la Hollande,
+lorsque je fus invité à me rendre au Consulat général anglais, à
+Rotterdam.
+
+La veille, j'étais allé m'enregistrer à la légation anglaise à La Haye.
+Je quittai donc mon hôtel, dès neuf heures du matin, pour me rendre au
+Consulat.
+
+J'y fus informé que j'aurais à quitter la Hollande dès le lendemain, sur
+un navire-hôpital à destination de l'Angleterre. Je fis remarquer au
+fonctionnaire de la légation qu'il m'était impossible de partir aussi
+tôt.
+
+--Pourquoi?... me demanda-t-il.
+
+--Parce que j'ai reçu, à Berlin, l'assurance que ma fille, qui est en
+Belgique depuis quatre ans, et à qui les autorités militaires allemandes
+ont, jusqu'aujourd'hui, refusé la permission de partir, recevra un
+sauf-conduit pour la frontière hollandaise. Je dois donc attendre
+qu'elle soit sortie de Belgique.
+
+--Mais, répond le jeune officier, cela ne fera pas l'affaire. On
+s'attend, à la Légation, à ce que vous partiez dès demain matin, et
+comme nous n'avons à ce sujet que des renseignements incomplets, nous
+vous suggérons d'aller discuter la chose à La Haye.
+
+Cette après-midi-là, j'arrivais à la Légation anglaise à La Haye, où
+j'avais le plaisir de rencontrer un charmant officier de marine. Il
+m'explique donc qu'on s'attendait à mon départ pour l'Angleterre le
+lendemain matin. Je m'obstine, naturellement, à ne pas vouloir partir.
+Il insiste.
+
+--Mais, lui dis-je, ne suis-je pas, après tout, le plus intéressé dans
+cette question de rapatriement. Il est de la plus haute importance
+que je demeure en Hollande jusqu'à l'arrivée de ma fille, détenue
+en Belgique depuis trois ans. D'Angleterre, il me sera à peu près
+impossible de communiquer avec les autorités militaires allemandes en
+Belgique.
+
+Le brave officier admit bien qu'à ce point de vue il était beaucoup plus
+avantageux pour moi, sous tous rapports, de demeurer en Hollande au lieu
+de me rendre immédiatement en Angleterre.
+
+--Mais, ajouta-t-il, vous semblez ignorer que votre cas est un cas
+spécial: vous êtes échangé avec un prisonnier allemand détenu en
+Angleterre.
+
+--Je sais cela, répondis-je.
+
+--Eh! bien, repartit l'officier, ce prisonnier allemand qui doit
+recevoir sa liberté en échange de la vôtre, ne saurait quitter
+l'Angleterre avant votre arrivée.
+
+Quelque diable peut-être me poussant, je ne pus m'empêcher d'éprouver,
+lorsque l'officier me donna ces explications, une satisfaction méchante.
+
+--Est-ce bien vrai?... ajoutai-je.
+
+--Assurément!...
+
+--Alors, pourquoi ne le laisserai-je pas fumer un petit peu? Il y a deux
+ans, j'étais prévenu, à la prison, que je serais libéré. On m'a tenu
+dans cette anxieuse attente de la liberté pendant deux ou trois
+semaines, pour ensuite briser tout mon espoir. Je vous approuve
+d'insister afin que je parte immédiatement pour l'Angleterre, mais,
+prenez-en ma parole, je n'ai pas l'intention de partir demain, ni
+après-demain, c'est-à-dire pas avant que les Allemands n'aient relâché
+ma fille qui est en Belgique. Vous pouvez laisser savoir aux autorités,
+en Angleterre, qu'étant après tout, en cette question d'échange, le plus
+intéressé, je me déclare satisfait. Je me considère suffisamment échangé
+pour qu'il soit permis à l'Allemand de quitter l'Angleterre. Et si,
+enfin, le gouvernement anglais juge à propos de retenir le dit Allemand
+jusqu'à mon arrivée, je ne puis vous dissimuler que j'en éprouve une
+certaine satisfaction.
+
+L'officier sourit et m'assura qu'il allait communiquer par voie
+télégraphique, aux autorités anglaises, le résultat de notre entrevue.
+
+J'appris cependant qu'une couple de semaines plus tard, M. Von Buelow,
+le représentant de la maison Krupp, en Angleterre avant la guerre,
+détenu en ce pays depuis le commencement des hostilités, et que le
+gouvernement anglais avait consenti à échanger contre moi, venait
+d'arriver en Hollande, en route vers l'Allemagne.
+
+Trois semaines plus tard, ma fille sortait de Belgique. C'est à
+Rosendaal que nous nous sommes rencontrés après trois ans de séparation.
+Les trois semaines que nous avons passées en ce charmant pays, au milieu
+de cette brave population hollandaise, aux vieilles coutumes et aux
+costumes étranges, jouissant de la plus entière liberté et d'une
+température délicieuse furent des jours de bonheur qui demeureront
+inoubliables.
+
+Toutefois, l'heure de reprendre notre course vers le foyer canadien
+allait bientôt sonner. Gavés de liberté, d'air pur et l'âme imprégnée
+du désir de revoir les paysages d'Amérique que depuis quatre ans
+nous n'avions pu contempler, nous décidâmes de faire les préparatifs
+nécessaires à la traversée de la Mer du Nord qui nous séparait de
+l'Angleterre.
+
+Depuis dix-huit mois cette mer était infestée de pirates. Les
+sous-marins allemands y avaient deux bases principales, celle de la Baie
+de Kiel et celle de Zeebrugge. De ces deux points, et en particulier de
+Zeebrugge, les pirates allemands pouvaient en quelques heures pousser
+une pointe jusqu'à la côte d'Angleterre ou jusqu'à la route maritime
+Rotterdam-Harwich. C'était leur champ d'opération par excellence.
+
+Nous le savions, certes, nous en avions même longuement causé avec les
+officiers canadiens internés en Hollande et dont nous avions été les
+hôtes à Sheveningen où ils avaient réussi à se créer une sorte de petit
+"Home".
+
+J'y fus un jour invité et présenté par l'excellent major Ewart Osborne,
+de Toronto. Je garderai un souvenir bien agréable des quelques heures
+passées au milieu d'eux.
+
+Nous avions parlé sous-marins; nous avions parlé du pays et de l'époque
+probable, possible de leur rentrée.
+
+L'amirauté anglaise avait l'entière direction du service postal et
+passager entre l'Angleterre et la Hollande. Des convois allaient, des
+convois venaient, c'était tout ce qu'on pouvait dire. De l'heure du
+départ, du point d'embarquement, du nom des paquebots, de la route à
+suivre, du port d'arrivée, les passagers étaient tenus dans la plus
+complète ignorance.
+
+Lorsqu'un permis de passer en Angleterre était consenti, le voyageur
+devait se présenter chaque jour de 11 heures à midi pour recevoir ses
+instructions. Nous faisions donc visite chaque jour, à cette heure, au
+Consulat Général d'Angleterre, à Rotterdam. Cela dura une semaine.
+Un bon jour, il y avait du nouveau! Nous recevions une communication
+verbale et très discrète de prendre place dans un train à telle gare, à
+telle heure.
+
+Nous étions enchantés. Nous avions quitté le Consulat depuis cinq
+minutes à peine lorsque sur le quai d'une gare de tramway où nous
+attendions, un individu s'approche et s'adresse à moi en un anglais
+irréprochable, avec l'accent particulier de l'habitant de Londres.
+
+--A quelle heure partons-nous? demande-t-il.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Oui, à quelle heure partent les bateaux? J'oublie si c'est cet
+après-midi ou ce soir...
+
+--Je ne sais, monsieur, à quels bateaux vous voulez faire allusion.
+
+--Je fais allusion, dit-il, aux bateaux qui doivent nous conduire en
+Angleterre.
+
+La Hollande a été, durant toute la guerre, un pays littéralement couvert
+d'espions allemands. Nous le savions, car à l'hôtel de Rotterdam où
+j'avais logé pendant quelques semaines des personnages sympathiques
+trouvaient toujours moyen, sous un prétexte quelconque, de lier
+conversation avec moi. J'avais été prévenu lors de ma première visite au
+Consulat.
+
+A la première question de mon interlocuteur, je fus sur le point de
+tomber dans le piège. J'allais lui donner le renseignement recherché,
+quand un soupçon vint me couper la parole.
+
+A sa dernière question je répondis, faisant mine de me départir d'un
+secret:
+
+--Exactement dans une semaine, à 6 heures du matin.
+
+--C'est ce que j'avais cru comprendre! ajoute mon Anglais truqué.
+
+Je n'eus plus de doute, j'avais affaire à un espion.
+
+Ce jour-là, le 30 juin, tous les voyageurs munis d'une autorisation
+filaient dans un train vers Koek Van Holland où nous arrivions à sept
+heures du soir. Cinq bateaux passagers nous attendaient au quai. Nous
+nous embarquons. A quand le départ? sera-ce dans la soirée ou dans la
+nuit? Tout le inonde l'ignore, même--à ce qu'on affirmait--les officiers
+du bord.
+
+La nuit du samedi au dimanche, la journée du dimanche, la nuit suivante
+s'écoulèrent sans que nous bougions. Un message radiographique seul
+pouvait nous détacher de Hollande. Apparemment le message vint, car
+à onze heures, lundi, nous sortions de la Meuse sans tambours ni
+trompettes. Le convoi de cinq vaisseaux, portant des milliers de
+passagers de tous âges et de toutes conditions, fit le quart au nord et
+s'avança lentement en longeant de très près la côte de Hollande jusqu'à
+Sheveningen. A ce point, le quart à gauche, donc à l'ouest, nos
+vaisseaux mettent le cap sur la côte anglaise. Nous étions à peine
+sortis des eaux côtières de Hollande lorsque soudainement un nuage de
+fumée se dessina à l'horizon en avant de nous.
+
+Qu'est-ce? Nous l'ignorions. N'était-ce pas une escadre allemande?
+
+Le doute fut vite dissipé. Ce point noir, d'abord imperceptible, qui
+grossissait en s'avançant sur nous, c'était le convoi parti d'Angleterre
+le matin qui rentrait dans les eaux Hollandaises.
+
+Quel spectacle s'offrait à nos regards!--Vingt-quatre bâtiments disposés
+sur trois lignes fendaient les ondes, vomissant une épaisse fumée. Au
+centre précédé d'un hardi croiseur venaient les sept vaisseaux chargés
+de passagers, de chaque côté huit lévriers de la mer, navires de type
+particulier sillonnaient la surface dans toutes les directions, comme à
+la recherche d'un gibier ennemi à dévorer.
+
+Et après un beau désordre apparent, des échanges de signaux, quelques
+courses à droite à gauche, une affaire de trois minutes, la situation
+s'était de nouveau éclaircie: sept vaisseaux longeaient la côte de
+Hollande en sécurité; les navires de guerre, dix-sept, avaient fait
+volte-face et l'imposant convoi, modelé sur le dernier, entreprenait le
+passage de la zone la plus dangereuse de la Mer du Nord.
+
+Tout alla bien jusqu'à deux heures après-midi. Mais alors un champ
+de mines était signalé, quelques-unes, non complètement submergées,
+laissaient percer à la surface leur tête ressemblant à un chapeau de
+feutre noir.
+
+Et les croiseurs et les torpilleurs s'en donnaient. Les merveilleux
+artilleurs pointaient leurs canons, tiraient, puis faisaient feu jusqu'à
+ce qu'une formidable explosion de la mine, lançant une colonne d'eau
+vers le ciel vint nous indiquer que le but était atteint.
+
+Feu roulant pendant une heure! Nous avions traversé le champ de mines
+fraîchement pondues, sans encombres, et nous filions à bonne allure vers
+l'Angleterre, dont nous aperçûmes les phares vers 9 heures du soir.
+
+Nous étions à l'embouchure de la Tamise; la nuit tombait.
+
+De toutes les bouches s'échappaient des paroles d'admiration à l'endroit
+de ce merveilleux service de protection, poussé sur toutes les mers
+du globe, sans relâche, sans répit par l'intrépide marin de la Grande
+Bretagne.
+
+Nous allions franchir la ligne de réunion de deux phares puissants qui
+marquaient la fin de la mer fréquentée par les pirates. Les dix-sept
+vaisseaux de guerre, comme dans un geste d'affection s'étaient
+rapprochés des nôtres, oh! très près!
+
+Ils échangèrent quelques signaux, puis, prestement, silencieusement ils
+firent demi-tour et disparurent vers le large, vers la haute mer, dans
+la nuit, vers une autre mission de protection et d'humanité, chacun de
+ces braves matelots emportant avec lui l'hommage de notre reconnaissance
+émue et de notre admiration non mitigée.
+
+Le 2 juillet, nous arrivions en Angleterre, et l'inspection de mes
+bagages, qui m'inspirait des craintes sérieuses à cause de certaines
+pièces écrites que j'avais apportées avec moi d'Allemagne, fut des plus
+simples. Le bureau d'inspection de Gravesend, où j'eus l'avantage de
+rencontrer quelques-uns des principaux employés, se montra excessivement
+conciliant et accommodant à mon égard. On ne voulut pas retarder mon
+voyage vers Londres, et l'on me promit de me faire tenir le lendemain,
+par l'entremise du Haut Commissaire canadien, tous les papiers,
+documents, lettres, dont j'avais une malle complètement remplie, et ils
+tinrent parole.
+
+Durant mon séjour de quatre semaines à Londres, en juillet (1918), je
+tiens à faire mention de trois événements dont le souvenir restera
+profondément gravé dans ma mémoire.
+
+Le premier est, naturellement, la gracieuse invitation que j'ai reçue de
+Sa Majesté le Roi de me rendre auprès de lui, au palais de Buckingham.
+Le jour fixé, à midi, j'eus le très grand honneur d'être reçu par Sa
+Majesté avec une courtoisie, une bienveillance qui m'ont profondément
+touché. Je ne pus m'empêcher de remarquer, toutefois, dans les traits
+de sa figure, la trace des anxiétés et des inquiétudes auxquelles le
+souverain avait été en proie au cours de ces dernières années.
+
+C'était au moment de cette nouvelle et terrible offensive des Allemands
+en Champagne. Cette offensive,--nous l'ignorions alors tout en
+l'espérant,--devait être le signal de la contre-offensive qui devait
+conduire les Alliés de succès en succès jusqu'à la culbute définitive de
+l'Allemagne.
+
+En prenant congé de Sa Majesté je lui demandai la permission de lui
+exprimer, de la part de ses sujets canadiens-français en particulier,
+des voeux et des souhaits à l'occasion de son 25ième anniversaire de
+mariage célébré la veille à la Cathédrale Saint-Paul.
+
+C'est vers ce temps-là qu'il me fut donné de revoir, après quatre années
+de séparation, mon beau-fils, officier dans l'armée belge, qui avait
+obtenu, en Flandre, un congé pour venir me rencontrer en Angleterre.
+
+J'avais moi-même, en passant de Hollande en Angleterre, été accompagné
+par le second fils de ma femme qui avait, au risque de sa vie, franchi
+la barrière électrique qui séparait la Belgique de la Hollande dans le
+but d'aller prendre du service dans l'armée belge. Ces deux frères,
+séparés depuis quatre ans, se rencontrèrent dans une salle d'hôtel à
+Londres, et quelques jours plus tard, l'aîné repartait pour le front de
+bataille, emmenant avec lui son jeune frère.
+
+Enfin, quelques jours avant de prendre passage à bord du transatlantique
+pour rentrer dans mes foyers, je recevais du Général Turner l'invitation
+de visiter les camps de Frencham Pond et de Bramshot.
+
+A Frencham Pond nous pouvions voir les troupes récemment débarquées
+du Canada. Elles subissaient, à cet endroit, le premier degré
+d'entraînement et de formation militaire. Elles étaient ensuite
+transférées à Bramshot où leur instruction militaire est parachevée.
+
+A ces deux endroits, il me fut donné d'adresser la parole aux troupes
+canadiennes et aussi d'admirer leur belle tenue qui a soulevé, en
+Angleterre et en France, l'admiration universelle.
+
+Ce jour que j'ai passé au milieu de nos officiers canadiens et de nos
+soldats, restera comme l'un des plus beaux de mon existence.
+
+Je n'oublierai jamais l'impression causée par la marche du l0ième
+régiment de réserves (canadiennes-françaises) devant le colonel
+Desrosiers. On ne pouvait être témoin de ce défilé sans sentir courir
+dans tout son être un frisson d'enthousiasme et d'admiration.
+
+Je me suis efforcé de faire part à nos soldats, dans l'un et l'autre
+camp, de nos sentiments d'orgueil et de notre gratitude, et je leur
+ai promis, d'apporter avec moi au peuple canadien, le message que je
+croyais lire sur chacune de leurs figures, et que l'on pourrait ainsi
+traduire: Courage, patience et confiance en la victoire.
+
+Les exploits de tous ces braves canadiens, au moment où nous écrivons
+ces lignes, ont été couronnés de succès, et l'histoire de notre pays
+entourera les noms de ceux qui nous reviendront, comme de ceux qui
+seront tombés au champ d'honneur, d'une auréole de gloire immortelle.
+
+
+
+Chapitre XXXII
+
+LE MILITARISTE ET LE MILITARISÉ
+
+Pour bien comprendre la mentalité de la nation allemande, il faut jeter
+un coup d'oeil rétrospectif sur son histoire militaire.
+
+L'Empire d'Allemagne, c'est la Prusse de 40 millions d'habitants, puis
+quelques petits royaumes: la Bavière, la Saxe, le Wurtemberg, et enfin,
+une quantité de petits états de moindre importance qu'elle s'était
+adjoints, en 1871.
+
+En 1864, la Prusse faisait une campagne victorieuse contre le Danemark
+et lui enlevait les duchés de Schleswig et de Holstein; en 1866,
+elle est encore victorieuse contre l'Autriche; et en 1870, par suite
+d'intrigues diplomatiques éminemment astucieuses, qui lui assuraient la
+neutralité des grandes nations européennes, elle faisait, au moyen d'une
+falsification de dépêches, naître le conflit franco-germanique.
+
+Elle entraîna les autres états allemands jusque sous les murs de
+Paris, et fonda, à Versailles, au lendemain de la victoire, l'Empire
+germanique, 26 états avec le roi de Prusse comme empereur.
+
+Elle était à l'apogée de la gloire. Bismark et Von Moltke, l'un
+politique et l'autre militaire, devenus demi-dieux par la conclusion
+d'un traité qui arrachait à la France deux provinces et cinq milliards
+d'indemnité s'imposaient à la vénération universelle du peuple allemand.
+
+Le sens artistique et l'idéalisme qui avaient comme imprégné l'âme
+allemande, pendant des siècles, jusqu'à nos jours, et même, ce qui
+paraît un peu invraisemblable, avait persisté sous le règne de Frédéric
+II et de ses successeurs, firent place à cet esprit positiviste naissant
+et ultra-militariste.
+
+Bismark avait dit: "La force prime le droit." "On n'a de droits que ceux
+que la force autorise." Ces principes et ces maximes avaient fait leurs
+preuves d'une manière éclatante, en 1864, en 1866, en 1870.
+
+Désormais, pour l'Empereur et son entourage, quelques centaines de mille
+officiers, la guerre devenait un élément, un agent, l'artisan principal
+de la grandeur nationale.
+
+Cet esprit dominant chez les grands, il fallait le faire pénétrer dans
+la masse du peuple. La littérature, les sciences, les arts, furent mis
+à contribution dans ce travail d'éducation nouvelle; et pardessus tout,
+l'école et la législation.
+
+Un éminent écrivain français a dit, au sujet de ce système d'éducation
+tudesque, une phrase lapidaire: "On nous a fait entendre que ce sont les
+_privat-docent_ qui ont gagné la bataille de Sedan...."
+
+Les vétérans de la guerre de 1870 deviennent alors autant
+d'éducateurs de la génération qui pousse. On conduit les enfants aux
+musées--militaires--et on leur fait voir les drapeaux et les canons
+pris à l'ennemi. Le vieil officier, indiquant ces trophées à ses deux
+petits-fils, leur demande--"Quel est notre ennemi?..."--"La France!
+répondent les petiots."--"Nous les avons vaincus, n'est-ce pas?"
+"Oui!"--"Et nous vaincrons ainsi tous nos ennemis présents et à
+venir!..."--"Oui!"--"Allez! Vous êtes de bons enfants du Vaterland",
+disait, avec un geste bénisseur, le vieux vétéran botté.
+
+Tous les livres de lecture dans les écoles sont exclusivement composés
+de narrations guerrières, de charges de cuirassiers, de citadelles et de
+redoutes prises d'assaut, de rencontres épiques et flamboyantes à l'arme
+blanche... Et en conclusion du tout, il est dit que la gloire des armées
+allemandes a ébloui l'univers. On malaxe ces jeunes intelligences: on
+les militarise à l'extrême limite de leurs aptitudes.
+
+Et si quelqu'un élève trop la voix contre le _sanctus sanctorum_, la
+haute caste privilégiée, née de Bismark, de Von Moltke, on lui impose
+silence. Germania n'est-elle pas, comme Pigmalion, entourée d'ennemis
+qui s'apprêtent à fondre sur elle?--Donc, il faut être prêt pour la
+défense. Tout ce qui se fait, l'énorme mécanisme des casernes et
+des usines à munitions, ne doit servir qu'à se protéger. Contre
+qui?...--Contre un monde d'ennemis, spectre que la presse pangermaniste
+agite devant les populations frappées de terreur. Pour la masse, la
+prochaine guerre ne sera qu'une guerre défensive.
+
+Toutefois cette caste militaire et civile,--qui peut compter un
+demi-million d'adultes,--tout en s'évertuant à donner le change sur ses
+véritables intentions, à tromper le bas peuple et les étrangers, se
+réclame de Bismark. On en a fait le grand héros national. Mais que dit
+Bismark?... "La force prime le droit", d'abord. Et ensuite: "La guerre
+est la négation de l'ordre". Pourquoi dit-il ceci? Tout le monde le
+sait: c'est un lieu commun. Attendez. L'Homme de fer a un but. Lisez
+plus loin: "Le moyen le plus efficace de forcer la nation ennemie à
+demander la paix, c'est de dévaster son territoire et de terroriser la
+population civile..."
+
+Cette nouvelle théorie, née des succès remportés en 1870, au moyen des
+procédés de destruction mis alors en honneur ne rencontre que peu ou
+point d'objections en Allemagne.
+
+C'est monstrueux, mais c'est ainsi. Les disciples de Bismark ayant
+élaboré toute une théorie de justification à propos des actes et des
+paroles les plus condamnables du fameux chancelier, le bon peuple
+allemand, d'abord un peu scandalisé, s'est laissé faire une douée
+violence. Peuple bonasse en somme, il s'est laissé bercer et porter
+sur cette vague militariste qui déferlait jusqu'aux endroits les plus
+reculés du territoire.
+
+Pour la haute bureaucratie militariste et administrative, cette énorme
+préparation militaire de quarante années était destinée à rendre
+l'Allemagne maîtresse de l'Univers; pour la masse du peuple, c'était un
+instrument de défense et de protection. Celle-là cachait à celle-ci ses
+sinistres desseins, et les rares esprits clairvoyants qui, du milieu du
+peuple lisaient dans le jeu des meneurs de l'Empire, se gardaient bien
+de faire des objections ou de demander des raisons; on est gouverné ou
+on ne l'est pas... Et ils étaient gouvernés!
+
+Et d'ailleurs, pourquoi se troubler la conscience? Ce système n'avait-il
+pas fait ses preuves en 1870? Ces deux provinces, ces cinq milliards
+extorqués à la France, n'était-ce pas là deux causes déterminantes
+du formidable essor commercial et industriel qui assurait au peuple
+allemand la prépondérance sur tous les marchés du monde?
+
+Le militarisme intensif était devenu religion d'état. Les philosophes,
+les littérateurs, les historiens, ayant donné dans le mouvement, les
+savants ne pouvaient manquer d'avoir leur tour. Chaque découverte dans
+le domaine de la mécanique, de l'optique, de la chimie surtout, est
+soigneusement étudiée, par son auteur lui-même, au point de vue spécial
+de son utilité pratique dans l'oeuvre de destruction de la vie humaine
+et de la propriété.
+
+Les oeuvres d'art également portent l'empreinte de l'atmosphère
+ambiante; les bronzes équestres et "kolossaux", reproduisant, pour en
+faire l'admiration du peuple, le galbe de tous les Hohenzollern passés,
+présents et futurs, ornent les parcs et les avenues de toutes les villes
+de l'Empire, sans oublier Strasbourg et Metz.
+
+Et l'on descend même au cabotinage le plus vulgaire; ne voit-on pas
+un jour, la fille unique du Kaiser, s'exhiber en costume,--assez
+collant,--de hussard de la Garde, ou de la mort, pendant que son auguste
+père pérore sur le thème de la _Poudre sèche_.
+
+Un jour, sur ses domaines, à l'époque de la moisson, se promenant en
+veston et en souliers plats, il se sent pris d'une folle admiration à
+l'aspect des millions d'épis dorés:--"Cela me rappelle, dit-il, les mers
+de lances de mes uhlans."
+
+Une autre fois, au cours d'une randonnée qui l'avait amené tout près
+de la frontière française, entouré d'adulateurs et de flagorneurs aux
+uniformes resplendissants, le grand Cabotin couronné, se plante sur ses
+éperons, bien en face de la frontière, tire son épée à demi puis la
+rentre avec fracas, en laissant échapper cette parole mystérieuse et
+formidable;--"On a tremblé en Europe!"--Puis il éclate de rire.
+
+Venons-en maintenant à la décade précédant la guerre mondiale:
+
+L'Allemagne rejette la proposition anglaise de limiter de part et
+d'autre l'armement naval, enfin de faire une halte.--Convaincue à
+ce moment, que son immense machine militaire était non-seulement
+invincible, mais irrésistible dès le premier choc, elle s'applique
+fiévreusement à se rendre également intangible du côté de la mer, en
+donnant un essor inouï à sa construction navale.
+
+Tout est prévu en cas de conflit: l'Angleterre sera tenue en respect,
+peu importe par quel moyen, l'alliance franco-russe sera annihilée
+en quelques semaines, et ce sera l'affaire de quelques jours
+supplémentaires, pour assurer à l'Allemagne la domination continentale.
+De là à l'hégémonie universelle, il n'y aurait plus qu'un pas.
+
+Voilà ce que ruminait la caste militaire: c'est-à-dire le Kaiser,
+le Kronprinz, et les 400,000 à 500,000 officiers, fonctionnaires et
+civils,--tous rudement bottés et éperonnés,--recrutés dans la noblesse,
+la haute société, les professions, et le peuple instruit.
+
+La foule, elle, la masse, s'endormait chaque soir convaincue que des
+ennemis s'apprêtaient à fondre sur elle sournoisement.
+
+La grande préoccupation du gouvernement de 1908 à 1914, a été de faire
+éclater la guerre sans que l'Allemagne parût l'avoir provoquée.
+
+Mais, comme nous le répétait si souvent ce brave Suisse, M. Hintermann,
+interné avec nous, les finesses allemandes sont cousues de gros fil
+blanc. Et tout l'agencement des événements qui ont précédé l'invasion de
+la Belgique quelque astucieux qu'il soit, n'empêchera pas l'histoire de
+"rapporter" contre Guillaume Hohenzollern et son entourage, un verdict
+de culpabilité.
+
+L'entrevue de Postdam, du 5 juillet 1914, à laquelle assistait le Kaiser
+et les délégués de l'Autriche; l'ultimatum à la Serbie; le refus de
+l'Autriche d'accepter la réponse si satisfaisante, et si conciliatrice
+de la Serbie, et cela, ostensiblement, sans consultation préalable avec
+l'Allemagne,--tout n'était-il pas effectivement décidé depuis le 5
+juillet?--le rejet par l'Allemagne de la proposition de conférence faite
+par Sir Edward Grey, ministre des Affaires Étrangères d'Angleterre,
+les hésitations, les faux-fuyants de M. Von Jagow, devant M. Cambon,
+l'ambassadeur de France; l'entrée en Belgique de troupes allemandes, le
+31 juillet, dans la nuit, c'est-à-dire deux jours avant l'ultimatum de
+Guillaume au roi des Belges; les correspondances télégraphiques avec
+le Czar de Russie et le roi Georges V: tout enfin, porte à sa face
+l'empreinte de la duplicité.
+
+Des artisans ténébreux du complot et du meurtre de Sarajevo, l'histoire
+impartiale parlera plus tard...
+
+La masse de la population allemande, mise en possession de ces faits
+historiques, débarrassés de tout camouflage pangermaniste, n'hésitera
+pas,--et déjà, au moment où nous écrivons ces lignes, il est évident
+qu'elle n'hésite pas,--à se dresser comme formidable accusatrice
+des auteurs véritables de la guerre de ceux qui ont été cause de
+l'aberration collective de la nation.
+
+La fuite en Hollande de la famille impériale et des hauts officiers ne
+les soustraira pas à l'exécration du peuple allemand. Quel châtiment
+plus exemplaire en effet, et plus amer à la fois que celui infligé à un
+souverain par ses sujets!
+
+Une partie de ce peuple laborieux et frugal s'est sans doute laissée
+tromper par ses gouvernants qui lui parlaient de politique défensive;
+une autre partie a cédé à l'appas du lucre, de la rapine, de la
+conquête; quelques-uns d'entre eux se sont peut-être,--faiblesse
+humaine,--laissés éblouir par des visions de domination mondiale, mais
+nous voulons croire que la grande majorité a été un instrument aveugle
+dans la main de militaristes ambitieux.
+
+Les nations alliées ont remporté une victoire complète, décisive,
+définitive. La dernière tête de l'hydre du militarisme semble avoir été
+abattue.
+
+Puisse maintenant la paix être à jamais restaurée parmi les hommes de
+bonne volonté!
+
+Pour qu'elle le soit, il faudra que le drapeau arboré sur la
+civilisation par la ligue des nations, porte dans ses plis les mots:
+Justice et Magnanimité!
+
+Justice, c'est-à-dire châtiment pour les coupables, les criminels, les
+auteurs de la boucherie et de la dévastation.
+
+Justice, c'est-à-dire restitution et réparation...
+
+Justice, c'est-à-dire indemnité aux millions de femmes et d'enfants
+privés de leur soutien.
+
+Pourquoi, dira-t-on, faut-il ici parler de magnanimité?
+
+Est-ce que tout le peuple de l'Allemagne et des pays alliés à
+l'Allemagne ne mérite pas la plus sévère condamnation?
+
+Je ne fais ici, en prononçant ce mot de magnanimité, que refléter la
+pensée exprimée par les chefs des trois grands pays alliés au lendemain
+de l'armistice,--: Lloyd George, Clemenceau et Wilson.
+
+C'est que, comme le déclarait le 4 juillet dernier à la salle
+Westminster à Londres, M. Winston Churchill: "Nous sommes liés par les
+principes que nous avons professés et pour lesquels nous combattons. Ces
+principes nous permettront de demeurer sages et justes dans la victoire
+qui doit être, qui sera nôtre."
+
+"Et quelque grande que soit cette victoire, ces mêmes principes
+protégeront la nation allemande. Nous ne pourrions traiter l'Allemand
+comme il a traité l'Alsace-Lorraine ou la Belgique ou la Russie, ou
+comme il nous traiterait tous s'il en avait le pouvoir."
+
+C'est que la population d'un pays se recrute pour plus de la moitié chez
+les femmes et les enfants et qu'on ne saurait, sans descendre au niveau
+des méthode employées, en Belgique par exemple, faire la guerre à la
+propriété, aux femmes, aux enfants.
+
+Il restera à la justice un champ d'opération encore assez vaste si elle
+se contente d'atteindre les auteurs conscients de la plus horrible
+guerre de l'histoire, comme aussi des actes inhumains et contraires aux
+lois internationales qui au cours des quatre dernières années ont à tant
+de reprises soulevé la conscience universelle.
+
+FIN
+
+
+
+APPENDICE
+
+
+_L'auteur a pensé que les lecteurs de la narration qui précède lui
+sauraient gré de mettre sous leurs yeux quelques pages extraites des
+Lettres de l'éminent cardinal Mercier, de Belgique. Il n'a qu'un regret,
+c'est celui de ne pouvoir reproduire ici en entier ces documents qui
+forment dans leur ensemble un monument "plus durable que l'airain"._
+
+_Au sein de la petite Belgique opprimée et indomptable, le grand
+Archevêque a été le symbole de la résistance nationale._
+
+_Il a osé presque TOUT dire aux envahisseurs; à maintes reprises
+il s'est dressé contre leurs infamies politiques, militaires,
+administratives; il est resté debout devant les menaces de Von Bissing,
+de Von Huene, de Von der Golfs._
+
+_L'insolente autocratie de ceux-ci a hésité, a reculé devant la
+troublante majesté d'honneur, de justice et de vérité de celui-là._
+
+H. B.
+
+
+
+EXTRAITS
+
+DE LA
+
+Lettre pastorale du Cardinal Mercier "Patriotisme et Endurance"
+
+
+NOTE
+
+_A quatre années de distance, on ne relira pas sans émotion des extraits
+de la première lettre pastorale du cardinal Mercier après l'invasion
+allemande. C'est la fameuse lettre_ Patriotisme et Endurance, _écrite
+à la Noël de 1914 pour consoler les Belges éprouvés, raviver leur
+foi patriotique et leur indiquer une ligne de conduite vis-à-vis
+de l'occupant. Elle constitue un énergique réquisitoire contre les
+atrocités commises en Belgique par l'armée allemande, le premier qu'on
+ait osé formuler en territoire occupé. Le cardinal Amette, en la
+proposant en lecture à ses diocésains, écrivait que c'est "une oeuvre
+admirable de doctrine évangélique, de sollicitude pastorale et de
+courage patriotique." Elle eut dans le monde entier un immense
+retentissement; on la traduisit dans à peu près toutes les langues, et
+elle fut répandue partout par le clergé des pays alliés. Je dois me
+borner à quelques citations._
+
+
+
+
+
+Malines, Noël, 1914.
+
+Mes bien chers Frères,
+
+............................................
+
+Lorsque, dès mon retour de Rome, au Havre, déjà, j'allai saluer nos
+blessés belges, français ou anglais; lorsque, plus tard, à Malines, à
+Louvain, à Anvers, il me fut donné de serrer la main à ces braves, qui
+portaient dans leurs tissus une balle ou au front une blessure, pour
+avoir marché à l'assaut de l'ennemi ou soutenu le choc de ses
+attaques, il me venait spontanément aux lèvres pour eux une parole de
+reconnaissance émue: Mes vaillants amis, leur disais-je, c'est pour
+nous, pour chacun de nous, pour moi, que vous avez exposé votre vie et
+que vous souffrez. J'ai besoin de vous dire mon respect, ma gratitude,
+et de vous assurer que le pays entier sait ce qu'il vous doit.
+
+C'est que, en effet, nos soldats sont nos sauveurs.
+
+Une première fois, à Liège, ils ont sauvé la France; une seconde fois,
+en Flandre, ils ont arrêté la marche de l'ennemi vers Calais: la France
+et l'Angleterre ne l'ignorent point, et la Belgique apparaît aujourd'hui
+devant elles, et devant le monde entier, d'ailleurs, comme une terre de
+héros. Jamais, de ma vie, je ne me suis senti aussi fier d'être Belge
+que, lorsque traversant Paris, traversant les gares françaises,
+faisant halte à Paris, visitant Londres, je fus partout le témoin de
+l'admiration enthousiaste de nos alliés pour l'héroïsme de notre armée.
+Notre Roi est, dans l'estime de tous, au sommet de l'échelle morale; il
+est seul, sans doute à l'ignorer, tandis que, pareil au plus simple de
+nos soldats, il parcourt les tranchées, et encourage de la sérénité
+de son sourire ceux à qui il demande de ne point douter de la patrie.
+................................................
+
+De nombreuses paroisses furent privées de leur pasteur. J'entends encore
+l'accent douloureux d'un vieillard à qui je demandais s'il avait eu
+la messe, le dimanche, dans son église ébréchée; voilà deux mois, me
+répondit-il, que nous n'avons plus vu de prêtre. Le curé et le vicaire
+étaient dans un camp de concentration à Munsterlagen, non loin de
+Hanovre.
+
+Des milliers de citoyens belges ont été ainsi déportés dans les prisons
+d'Allemagne, à Munsterlagen, à Celle, à Magdebourg. Munsterlagen seul a
+compté 3,100 prisonniers civils. L'histoire dira les tortures physiques
+et morales de leur long calvaire.
+
+Des centaines d'innocents furent fusillés; je ne possède pas au complet
+ce sinistre nécrologe, mais je sais qu'il y en eut, notamment, 91 à
+Aerschot et que là, sous la menace de la mort, leurs concitoyens furent
+contraints de creuser les fosses de sépulture. Dans l'agglomération de
+Louvain et des communes limitrophes, 176 personnes, hommes et femmes,
+vieillards et nourrissons encore à la mamelle, riches et pauvres,
+valides et malades furent fusillées ou brûlées.
+
+Dans mon diocèse seul, je sais que treize prêtres ou religieux
+furent mis à mort. L'un d'eux, le curé de Geirode, est, selon toute
+vraisemblance, tombé en martyr. J'ai fait un pèlerinage à sa tombe
+et, entouré des ouailles qu'il paissait hier encore avec le zèle d'un
+apôtre, je lui ai demandé de garder du haut du ciel sa paroisse, le
+diocèse, la patrie. ..........................................
+
+Qui ne contemple avec fierté le rayonnement de la gloire de la patrie
+meurtrie?
+
+Tandis que, dans la douleur, elle enfante l'héroïsme, notre mère verse
+de l'énergie dans le sang de ses fils.
+
+Nous avions besoin, avouons-le, d'une leçon de patriotisme.
+
+Des Belges, en grand nombre, usaient leurs forces et gaspillaient
+leur temps en querelles stériles, de classes, de races, de passions
+personnelles.
+
+Mais lorsque, le 2 août, une puissance étrangère, confiante dans
+sa force et oublieuse de la foi des traités, osa menacer notre
+indépendance, tous les Belges, sans distinction ni de parti, ni de
+condition, ni d'origine, se levèrent comme un seul homme, serrés contre
+leur Roi et leur gouvernement, pour dire à l'envahisseur: "Tu ne
+passeras pas!"
+
+Du coup, nous voici résolument conscients de notre patriotisme: c'est
+qu'il y a, en chacun de nous, un sentiment plus profond que l'intérêt
+personnel, que les liens du sang, et la poussée des partis, c'est le
+besoin et, par suite, la volonté de se dévouer à l'intérêt général, à ce
+que Rome appelait "la chose publique" "Res publica": ce sentiment, c'est
+le Patriotisme.
+
+La Patrie n'est pas qu'une agglomération d'individus ou de familles
+habitant le même sol, échangeant entre elles des relations plus ou moins
+étroites de voisinage ou d'affaires, remémorant les mêmes souvenirs,
+heureux ou pénibles: non, elle est une association sociale qu'il faut à
+tout prix, est-ce au prix de son sang, sauvegarder et défendre, sous la
+direction de celui ou de ceux qui président à ses destinées.
+
+Et c'est parce qu'ils ont une même âme, que les compatriotes vivent,
+par leurs traditions, d'une même vie dans le passé; par leurs communes
+aspirations et leurs communes espérances, d'un même prolongement de vie
+dans l'avenir.
+
+.............................................
+
+La Belgique était engagée d'honneur à défendre son indépendance: elle a
+tenu parole.
+
+Les autres puissances s'étaient engagées à respecter et à protéger la
+neutralité belge: l'Allemagne a violé son serment, l'Angleterre y est
+fidèle.
+
+Voilà les faits.
+
+Les droits de la conscience sont souverains: il eût été indigne de nous,
+de nous retrancher derrière un simulacre de résistance.
+
+Nous ne regrettons pas notre premier élan, nous en sommes fiers.
+Écrivant, à une heure tragique, une page solennelle de notre histoire,
+nous l'avons voulue sincère et glorieuse.
+
+Et nous saurons, tant qu'il le faudra, faire preuve d'endurance.
+
+L'humble peuple nous donne l'exemple. Les citoyens de toutes les classes
+sociales ont prodigué leurs fils à la patrie; mais lui, surtout, souffre
+des privations, du froid, peut-être de la faim. Or, si je juge de ses
+sentiments en général, par ce qu'il m'a été donné de constater dans les
+quartiers populaires de Malines, et dans les communes les plus affligées
+de mon diocèse, le peuple a de l'énergie dans sa souffrance. Il attend
+la revanche, il n'appelle point l'abdication.
+
+..............................................
+
+Courage, mes Frères, la souffrance passera; la couronne de vie pour nos
+âmes, la gloire pour la nation ne passeront pas.
+
+Je ne vous demande point, remarquez-le, de renoncer à aucune de vos
+espérances patriotiques.
+
+Au contraire, je considère comme une obligation de ma charge pastorale,
+de vous définir vos devoirs de conscience en face du Pouvoir qui a
+envahi notre sol et qui, momentanément, en occupe la majeure partie...
+
+Ce Pouvoir n'est pas une autorité légitime. Et, dès lors, dans
+l'intime de votre âme, vous ne lui devez ni estime, ni attachement, ni
+obéissance.
+
+L'unique Pouvoir légitime en Belgique est celui qui appartient à notre
+Roi, à son Gouvernement, aux représentants de la nation. Lui seul est
+pour nous l'autorité. Lui seul a droit à l'affection de nos coeurs,
+à notre soumission.
+
+.......................................................
+
+Nos malheurs ont ému les autres nations. L'Angleterre, l'Irlande et
+l'Écosse, la France, la Hollande, les États-Unis, le Canada rivalisent
+de générosité pour soulager notre détresse. Ce spectacle est à la fois
+lugubre et grandiose. Ici encore se révèle la Sagesse Providentielle qui
+tire le bien du mal. En votre nom et au mien, mes Frères, j'offre aux
+Gouvernements et aux nations qui se tournent si noblement vers
+nos malheurs, le témoignage ému de notre admiration et de notre
+reconnaissance.
+
+
+
+Le Voyage à Home et la Lettre pastorale "A notre retour de Rome"
+
+
+_On n'a pas perdu le souvenir des acclamations qui accueillirent le
+cardinal Mercier à Rome, dans le voyage qu'il fit au commencement de
+1916. Il arriva dans la Ville Éternelle le 14 janvier au soir et y fut
+reçu comme un roi. C'est sous une véritable pluie de fleurs, au milieu
+des ovations, qu'il gagna le Collège belge choisi pour sa résidence. Le
+lendemain, toute l'aristocratie romaine allait s'y inscrire avec les
+membres les plus éminents de la colonie belge et les représentants des
+légations alliées._
+
+_A plusieurs reprises, Benoît XV reçut le cardinal en audience
+particulière, comme il reçut aussi Mgr Heylen, dont la visite à Rome
+coïncidait avec celle du primat de Belgique. La participation aux
+travaux des Congrégations, les réceptions, les visites absorbèrent le
+reste de son séjour. De tous côtés des représentants de tous les partis
+saluaient sa venue en termes empreints du plus profond respect. Les
+cardinaux de Paris et de Londres, les évêques, les prélats, les Belges
+exilés, les associations catholiques des pays alliés lui envoyaient des
+délégations et des adresses pour lui exprimer leur admiration._
+
+
+_À son départ pour la Belgique, à Rome et dans les villes qui marquaient
+son passage, il fut l'objet de manifestations identiques à celles qui
+l'avaient accueilli cinq semaines plus tôt._
+
+_Le Cardinal est-il allé de lui-même à Rome pour plaider la cause des
+Belges? Y a-t-il été appelé par le Pape désireux de s'instruire? Il
+réussit en tout cas à rompre le cordon d'investissement établi autour du
+Vatican par les agents de l'Allemagne et de l'Autriche. Son voyage eut
+pour résultat d'aviver les sympathies pour la Belgique, d'éclairer le
+Vatican et de le rendre plus favorable aux Belges. Mgr Heylen et lui ont
+eu raison des dernières résistances, plus importantes par la qualité que
+par le nombre, dont l'entourage du Saint Père était, malheureusement, le
+retranchement suprême. Rien n'a tenu contre la simplicité, la modération
+et la force de ces deux confesseurs--le mot n'est pas excessifs--armés
+de témoignages directs et en état d'opposer des faits authentiques,
+contrôlés par leurs soins, soumis à une critique impitoyable, aux
+arguties des avocats de l'Allemagne._
+
+_Rentré à Malines, le Cardinal Mercier écrivit pour ses diocésains la
+magnifique pastorale: "A notre retour de Rome". On lira avec émotion les
+extraits suivants, en admirant la courageuse fierté avec laquelle son
+auteur a affirmé, au milieu des baïonnettes prussiennes, les espoirs de
+son peuple._
+
+
+
+Fête de Saint-Thomas-d'Aquin, 1916.
+
+Mes bien chers Frères,
+
+.......................................................
+
+Il y a beaucoup de choses que je ne puis vous dire. Vous me comprenez.
+La situation anormale que nous avons à subir nous interdit de vous
+exposer, à coeur ouvert, tout juste ce qu'il y a en notre âme, de
+meilleur et de plus intime pour vous; ce qui, venant de plus haut et
+vous touchant de plus près, est à moi mon plus ferme soutien et serait
+pour vous, si je pouvais parler, votre tout puissant réconfort; mais
+vous ne douterez pas de ma parole, vous me croirez lorsque je vous
+assure que mon voyage a été particulièrement béni, et que je
+vous reviens heureux, très heureux.
+
+....................................................
+
+Vous avez eu déjà des échos, je pense, des acclamations qui, sur tout
+le parcours de notre voyage, à l'aller et au retour, en Suisse et en
+Italie, saluèrent le nom belge.
+
+Supposez même, mes bien chers Frères, que l'issue finale du duel
+gigantesque engagé, en ce moment, en Europe et en Asie-Mineure, fût
+encore incertaine, un fait acquis à la civilisation et à l'histoire,
+c'est le triomphe moral de la Belgique. En union avec votre Roi et votre
+Gouvernement, vous avez consenti à la Patrie un sacrifice immense.
+Par respect pour notre parole d'honneur; pour affirmer que, dans vos
+consciences, le droit prime tout, vous avez sacrifié vos biens, vos
+foyers, vos fils, vos époux, et, après dix-huit mois de contrainte, vous
+demeurez, comme le premier jour, fiers de votre geste; l'héroïsme vous
+paraît si naturel, qu'il ne vous vient pas à la pensée d'en tirer
+gloire pour vous-mêmes. Mais si vous aviez pu, comme nous, franchir
+nos frontières et contempler à distance la patrie belge; si vous aviez
+entendu le peuple, "l'homme dans la rue", ainsi que s'expriment les
+Anglais, je veux dire l'ouvrier manuel, le petit employé, la femme de la
+classe qui peine; si vous aviez recueilli les témoignages, vivants ou
+écrits, de ceux qui représentent, avec autorité, les grandes forces
+sociales, la politique, la presse, la science, l'art, la diplomatie, la
+religion, vous auriez mieux pris conscience de la magnanimité de votre
+attitude, vos âmes auraient tressailli d'allégresse et même, je crois,
+d'orgueil. ........................................................
+
+Vous voudrez bien reconnaître que je ne vous ai jamais caché mes
+appréhensions. Je vous ai prêché le patriotisme, parce qu'il est une
+dépendance de la vertu maîtresse du christianisme, de la charité.
+Mais, dès l'abord, je vous ai fait entrevoir que, selon mon humble
+pressentiment, notre épreuve serait longue, et que le succès
+appartiendrait aux nations qui y mettraient le plus d'endurance.
+
+La conviction, naturelle et surnaturelle, de notre victoire finale est
+plus profondément que jamais ancrée en mon âme. Si, d'ailleurs, elle
+avait pu être ébranlée, les assurances que m'ont fait partager plusieurs
+observateurs désintéressés et attentifs de la situation générale,
+appartenant notamment aux deux Amériques, l'eussent solidement
+raffermie.
+
+Nous l'emporterons, n'en doutez pas, mais nous ne sommes pas au bout de
+nos souffrances.
+
+La France, l'Angleterre, la Russie se sont engagées à ne pas conclure de
+paix, tant que la Belgique n'aura pas recouvré son entière indépendance
+et n'aura pas été largement indemnisée. L'Italie, à son tour, a adhéré
+au pacte de Londres.
+
+L'avenir n'est point douteux pour nous.
+
+...................................................
+
+
+
+
+Démêlés du Cardinal avec les Autorités allemandes
+
+
+_Après le voyage à Rome, il sembla que les autorités allemandes eussent
+reçu le mot d'ordre de créer le plus de difficultés possibles au
+cardinal Mercier. La presse allemande avait été déchaînée contre lui;
+visiblement, elle cherchait à justifier les mesures que le gouverneur
+général de Belgique pourrait être amené à prendre contre le trop ardent
+défenseur du bon droit. Elle alla jusqu'à l'accuser d'espionnage et, au
+mois de mars 1916, on eut la surprise d'apprendre qu'une descente avait
+eu lieu au Palais archiépiscopal et que le chanoine Loncin avait été
+arrêté._
+
+_Le cardinal, dont la bibliothèque avait été fouillée et la
+correspondance saisie, adressa sur-le-champ une note de protestation au
+gouverneur général. Dans cette note, il s'élevait avec vigueur contre la
+violation du secret que Rome seule peut briser et qui, dans ce cas,
+fut impuissant à sauvegarder divers cas du forum conscientiae contre
+l'arbitraire de soldats._
+
+_Il signala au Saint-Siège, suprême juge en l'occurrence, cette
+violation par la force brutale du secret de l'administration et des
+choses d'Eglise._
+
+_Le Gouvernement allemand répondit par une note où il prétendait que la
+liberté de l'Eglise n'a rien à voir dans cette affaire et que c'est en
+vain que le cardinal, faute d'avoir des sujets de plaintes légitimes,
+s'efforçait d'inventer une violation des droits ecclésiastiques par
+l'Allemagne._
+
+_Néanmoins, le chanoine Loncin fut relâché._
+
+_Vers la même époque, le cardinal Mercier eut encore à se plaindre des
+procédés allemands à propos d'un mandement de Carême. A la vérité, il
+n'y avait pour les Allemands rien de particulier à relever dans ce
+document d'inspiration purement religieuse, mais le mot d'ordre, nous
+l'avons dit, était de chercher misère. On releva donc une phrase ainsi
+connue: "Ni le cheval, ni le chevalier, ni la force des armées ne
+garantissent le succès final. Est-ce que Dieu ne peut pas anéantir en
+un clin d'oeil les plus belles espérances d'une nation belliqueuse en
+déchaînant sur elle une épidémie? C'est entre les mains de Dieu que
+repose le sort de la Belgique."_
+
+_Von Bissing écrivit à l'archevêque une lettre grossière où il lui
+faisait reproche, à l'abri de cette phrase séparée de son contexte, de
+vouloir soulever la population contre l'occupant._
+
+_L'archevêque répondit simplement qu'il n'avait fait, en écrivant ce
+mandement, qu'exercer son droit d'évêque, et que les Allemands lui
+avaient déjà, à plus d'une reprise, cherché querelle. Et puis,
+ajoutait-il, la population belge est toujours restée calme, tout le
+monde a pu le constater: Que me reproche-t-on de l'exciter?_
+
+_Le gouverneur général se tint coi._
+
+
+Allocution du Cardinal Mercier.
+
+_Lisons maintenant un extrait de l'allocution que le cardinal Mercier
+a prononcée le 21 juillet 1916 à Bruxelles, dans la collégiale de
+Sainte-Gudule, au cours de la cérémonie commémorative de la fête
+nationale. C'est le coeur haletant qu'on la relira, ligne par ligne,
+comme l'une des choses les plus belles et les plus élevées qui aient
+jamais été dites._
+
+
+Nos bien chers Frères,
+
+Nous devions ici nous réunir pour fêter le 85e anniversaire de notre
+indépendance nationale.
+
+Dans quatorze ans, à pareil jour, nos cathédrales restaurées et nos
+églises rebâties seront larges ouvertes; la foule s'y précipitera; notre
+Roi Albert, debout sur son trône, inclinera, mais d'un geste libre,
+devant la majesté du Roi des rois, son front indompté; la Reine, les
+princes royaux l'entoureront; nous réentendrons les envolées joyeuses de
+nos cloches et, dans le pays entier, sous les voûtes des temples, les
+Belges, la main dans la main, renouvelleront leurs serments à leur
+Dieu, à leur Souverain, à leurs libertés, tandis que les évêques et les
+prêtres, interprètes de l'âme de la nation, entonneront, dans un commun
+élan de reconnaissance joyeuse, un triomphal _Te Deum_.
+
+Aujourd'hui, l'hymne de la joie expire sur nos lèvres.
+
+Le peuple juif, captif à Babylone, assis en larmes au bord de
+l'Euphrate, regardait couler les eaux du fleuve Ses harpes muettes
+pendaient aux saules du rivage Qui aurait eu le courage de chanter
+le cantique de Jéhovah, sur un sol étranger? "Terre patriarcale de
+Jérusalem, s'écriait le Psalmiste, si jamais je t'oublie, que ma main
+droite se dessèche! Que ma langue reste collée à mon palais si je cesse
+de penser à toi; si tu n'es plus la première de mes joies!"
+
+Le psaume s'achève en paroles imprécatoires. Nous nous interdisons de
+les reproduire; nous ne sommes plus du Testament Ancien, qui tolérait la
+loi du talion: "Oeil pour oeil, dent pour dent." Nos lèvres, purifiées
+par le feu de la charité chrétienne, ne profèrent point de haine.
+
+Haïr, c'est prendre le mal d'autrui pour but et s'y complaire. Quelles
+que soient nos douleurs, nous ne voulons point de haine à ceux qui nous
+les infligent. La concorde nationale s'allie, chez nous, à la fraternité
+universelle. Mais au-dessus du sentiment de l'universelle fraternité,
+nous plaçons le respect du droit absolu, sans lequel il n'y a pas de
+commerce possible, ni entre les individus, ni entre les nations.
+
+Et voilà pourquoi, avec saint Thomas d'Aquin, le docteur le plus
+autorisé de la théologie chrétienne, nous proclamons que la vindicte
+publique est une vertu.
+
+Le crime, violation de la justice, attentat à la paix publique, qu'il
+émane d'un particulier ou d'une collectivité, doit être réprimé. Les
+consciences sont soulevées, inquiètes, à la torture, tant que le
+coupable n'est pas, selon l'expression si saine et si forte du
+langage spontané, remis à sa place; c'est rétablir l'ordre, rasseoir
+l'équilibre, _restaurer la paix sur la base de la justice_.
+
+La vengeance publique ainsi comprise peut irriter la sensiblerie d'une
+âme faible; elle n'est pas moins, dit saint Thomas, l'expression, la loi
+de la charité la plus pure et du zèle qui en est la flamme. Elle ne se
+fait pas de la souffrance une cible, mais une arme, vengeresse du droit
+méconnu. ...................................................
+
+Le chef de l'une de nos plus nobles familles m'écrivait: "Notre fils,
+du 7e de ligne, est tombé; ma femme et moi en avons le coeur brisé;
+cependant, s'il le fallait, nous le redonnerions encore."
+
+Un vicaire de la capitale vient d'être condamné à douze ans de travaux
+forcés. On me permet d'aller dans sa cellule l'embrasser et le bénir:
+"J'ai, dit-il, trois frères au front; je crois être ici pour avoir aidé
+le plus jeune--il a dix-sept ans--à rejoindre ses aînés; une de mes
+soeurs est dans une cellule voisine, mais, j'en remercie le bon Dieu, ma
+mère ne reste pas seule; elle nous l'a fait dire; d'ailleurs, elle ne
+pleure pas."
+
+N'est-ce pas que nos mères font songer à la mère des Macchabées?
+
+Que de leçons de grandeur morale! Ici même et sur le chemin de l'exil,
+et dans les prisons et dans les camps de concentration, en Hollande et
+en Allemagne!
+
+Pensons-nous assez à ce que doivent souffrir ces braves qui, depuis le
+début de la guerre, au lendemain de la défense de Liège et de Namur ou
+de la retraite d'Anvers ont vu leur carrière militaire brisée et rongent
+leur frein; ces gardiens du droit ou de nos franchises communales, que
+leur vaillance a réduits à l'inaction!
+
+Il y a du courage dans l'élan; il n'y en a pas moins à le contenir. Il y
+a même plus de vertu, parfois, à pâtir qu'à agir.
+
+Et ces deux années de soumission du peuple belge à l'inévitable? cette
+ténacité profonde qui faisait dire à une humble femme, devant laquelle
+on discutait la possibilité d'une prochaine conclusion de la paix: _Oh!
+pour nous, il ne faut rien presser; nous attendrons encore!_ Comme tout
+cela est beau et plein d'enseignements pour les générations à venir!
+
+Voilà ce qu'il faut voir, mes Frères: la magnanimité de la nation dans
+le sacrifice, notre universelle et persévérante confraternité dans les
+angoisses, dans les deuils, et dans la même invincible espérance; voilà
+ce qu'il faut regarder, pour estimer à sa valeur la patrie belge.
+........................................................
+
+La date prochaine du premier centenaire de notre indépendance doit
+nous trouver plus forts, plus intrépides, plus unis que jamais.
+Préparons-nous y dans le travail, dans la patience, dans la fraternité.
+
+Lorsque, en 1930, nous remémorerons les années sombres de 1914-1916,
+elles nous apparaîtront les plus lumineuses, les plus majestueuses, et,
+à la condition que nous sachions dès aujourd'hui le vouloir, les plus
+heureuses et les plus fécondes de notre histoire nationale.
+
+_Per Crucem ad lucem_; du sacrifice jaillit la lumière!
+
+
+
+Les protestations du Cardinal auprès du Gouverneur général.
+
+
+NOTE
+
+_Avec le même courage qu'il avait adressé en 1914 le premier
+réquisitoire contre les crimes allemands, et plaidé à Rome la cause de
+la Belgique opprimée, le cardinal Mercier entreprit, aux jours lugubres
+qui ont marqué la fin de l'année 1916, de sauver ses compatriotes de la
+déportation vers les usines de l'Allemagne et ses fronts de bataille. On
+retrouvera ici quelques extraits des lettres épineuses qu'il adressa,
+dans ce but, aux autorités allemandes à Bruxelles, principalement au
+gouverneur général von Bissing._
+
+_La première est du 19 octobre; le cardinal rappelle en termes sévères
+les promesses faites antérieurement, de n'astreindre les Belges ni aux
+prestations militaires, ni aux travaux forcés_:
+
+
+Malines, le 19 octobre 1916.
+
+Monsieur le Gouverneur Général,
+
+Au lendemain de la capitulation d'Anvers, la population, affolée, se
+demandait ce qu'il adviendrait des Belges en âge de porter les armes
+ou qui arriveraient à cet âge avant la fin de l'occupation. Les
+supplications des pères et mères de famille me déterminèrent à
+interroger M. le Gouverneur d'Anvers, le Baron von Huene, qui eut
+l'obligeance de me rassurer et de m'autoriser à rassurer les parents
+angoissés. Le bruit s'était répandu à Anvers, cependant, qu'à Liège, à
+Namur, à Charleroi, des jeunes gens avaient été saisis et emmenés de
+force en Allemagne. Je priai donc M. le Gouverneur von Huene de vouloir
+me confirmer par écrit la garantie qu'il m'avait donnée verbalement, que
+rien de pareil ne s'effectuerait à Anvers. Il me répondit tout de suite
+que les bruits relatifs aux déportations étaient sans fondement, et sans
+hésiter, me remit par écrit, entre autres déclarations, la suivante:
+"Les jeunes gens n'ont point à craindre d'être emmenés en Allemagne,
+soit pour y être enrôlés dans l'armée, soit pour y être employés à des
+travaux forcés."
+
+Cette déclaration écrite et signée fut communiquée publiquement
+au clergé et aux fidèles de la province d'Anvers, ainsi que Votre
+Excellence pourra s'en assurer par le document ci-inclus, en date du 16
+octobre 1914, qui fut lu dans toutes les églises.
+
+Douter de l'autorité de pareils engagements, c'eût été faire injure
+aux personnalités qui les avaient souscrits, et je m'employai donc
+à raffermir, par tous les moyens de persuasion en mon pouvoir, les
+inquiétudes persistantes des familles intéressées.
+
+Or, voici que votre Gouvernement arrache à leurs foyers des ouvriers
+réduits malgré eux au chômage, les sépare violemment de leurs femmes
+et de leurs enfants et les déporte en pays ennemi. Nombreux sont les
+ouvriers qui ont déjà subi ce malheureux sort; plus nombreux ceux que
+menacent les mêmes violences.
+
+Au nom de la liberté de domicile et de la liberté de travail des
+citoyens belges; au nom de l'inviolabilité des familles; au nom
+des intérêts moraux que compromettrait gravement le régime de la
+déportation; au nom de la parole donnée par le Gouverneur de la province
+d'Anvers et par le Gouverneur général, représentant immédiat de la plus
+haute autorité de l'Empire allemand, je prie respectueusement Votre
+Excellence de vouloir retirer les mesures de travail forcé et de
+déportation intimées aux ouvriers belges et de vouloir réintégrer dans
+leurs foyers ceux qui on déjà été déportés.
+
+Votre Excellence appréciera combien me serait pénible le poids de la
+responsabilité que j'aurais à porter vis-à-vis des familles, si la
+confiance qu'elles vous ont accordée par mon entremise et sur mes
+instances était lamentablement déçue.
+
+Je m'obstine à croire qu'il n'en sera pas ainsi.
+
+Agréez, Monsieur le Gouverneur général, l'assurance de ma très haute
+considération.
+
+Signé: D.-L. Cardinal MERCIER, Archevêque de Malines.
+
+
+_A la lettre du primat de Belgique, le général von Bissing répondit,
+le 26 octobre, par un long plaidoyer où il prétendait démontrer que le
+Gouvernement allemand, en déportant les ouvriers belges, se bornait à
+user d'un droit et à remplir un devoir dans l'intérêt même du peuple
+belge. Boche jusqu'au bout, le gouverneur du Kaiser, après avoir ergoté
+sur la portée des engagements pris jadis, allait même jusqu'à oser
+écrire qu'il avait lui-même à coeur plus que personne le haut idéal des
+vertus familiales compromises par la paresse!_
+
+_A toutes ces tartuferies, le cardinal Mercier a répondu par me lettre
+où il défend les ouvriers belges contre les calomnies du gouverneur
+allemand et où il démontre que le plaidoyer de celui-ci n'est fait que
+de contre-vérités et de misérables arguties._
+
+_En voici des extraits:_
+
+
+Malines, le 10 novembre 1916.
+
+Monsieur le Gouverneur Général,
+
+
+Ma lettre du 19 octobre rappelait à Votre Excellence l'engagement pris
+par le baron von Huene, gouverneur militaire d'Anvers, et ratifié,
+quelques jours plus tard, par le baron von der Goltz, votre prédécesseur
+au gouvernement général de Bruxelles. L'engagement était explicite,
+absolu, sans limite de durée: "Les jeunes gens n'ont point à craindre
+d'être emmenés en Allemagne, soit pour y être enrôlés dans l'armée,
+_soit pour être employés à des travaux forcés_."
+
+Cet engagement est violé tous les jours des milliers de fois, depuis
+quinze jours.
+
+Le baron von Huene et feu le baron von der Goltz n'ont pas dit
+conditionnellement, ainsi que le voudrait faire entendre votre dépêche
+du 26 octobre: "Si l'occupation ne dure pas plus de deux ans, les hommes
+aptes au service militaire ne seront pas mis en captivité"; ils ont dit
+catégoriquement: "Les jeunes gens, et à plus forte raison les hommes
+arrivés à l'âge mûr, ne seront, _à aucun moment de la durée de
+l'occupation, ni emprisonnés, ni employés à des travaux forcés."_
+
+Pour se justifier, Votre Excellence invoque "la conduite de l'Angleterre
+et de la France qui ont, dit-elle, enlevé sur les bateaux neutres tous
+les Allemands de 17 à 50 ans, pour les interner dans les camps de
+concentration".
+
+Si l'Angleterre et la France avaient commis une injustice, c'est sur les
+Anglais et les Français qu'il faudrait vous venger et non sur un peuple
+inoffensif et désarmé. Mais y a-t-il eu injustice? Nous sommes mal
+informés de ce qui se passe au delà des murs de notre prison, mais
+je suis fort tenté de croire que les Allemands saisis et internés
+appartenaient à la réserve de l'armée impériale; ils étaient donc des
+militaires que l'Angleterre et la France avaient le droit d'envoyer dans
+des camps de concentration.
+
+L'occupant s'est emparé d'approvisionnement considérables de matières
+premières destinées à notre industrie nationale: il a saisi et expédié
+en Allemagne les machines, les outils, les métaux de nos usines et de
+nos ateliers. La possibilité du travail national ainsi supprimée, il
+restait à l'ouvrier une alternative: travailler pour l'empire allemand,
+soit ici, soit en Allemagne, ou chômer. Quelques dizaines de milliers
+d'ouvriers, sous la pression de la peur ou de la faim, acceptèrent, à
+regret pour la plupart, du travail de l'étranger; mais quatre cent mille
+ouvriers ou ouvrières préférèrent se résigner au chômage, avec ses
+privations, que de desservir les intérêts de la patrie; ils vivaient
+dans la pauvreté, à l'aide du maigre secours que leur allouait le Comité
+national de secours et d'alimentation contrôlé par les ministères
+protecteurs d'Espagne, d'Amérique, de Hollande.
+
+Calmes, dignes, ils supportaient sans murmure leur sort pénible. Nulle
+part, il n'y eut ni révolte ni apparence de révolte. Patrons et ouvriers
+attendaient avec endurance la fin de notre longue épreuve. Cependant,
+les administrations communales et l'initiative privée essayaient
+d'atténuer les inconvénients indéniables du chômage. Mais le pouvoir
+occupant paralysa leurs efforts. Le Comité national tenta d'organiser
+un enseignement professionnel à l'usage des chômeurs. Cet enseignement
+pratique, respectueux de la dignité de nos travailleurs, devait leur
+entretenir la main, affiner leurs capacités de travail, préparer le
+relèvement du pays. Qui s'opposa à cette noble initiative, dont nos
+grands industriels avaient élaboré le plan? Qui? Le pouvoir occupant.
+.................................................
+
+Mais l'Allemagne, par divers procédés, notamment par l'organisation
+de ses "Centrales", sur lesquelles ni les Belges, ni les ministres
+protecteurs ne peuvent exercer aucun contrôle efficace, absorbe une part
+considérable des produits de l'agriculture et de l'industrie du pays.
+Il en résulte un renchérissement considérable de la vie, cause de
+privations pénibles pour ceux qui n'ont pas d'économies. La "communauté
+d'intérêts" dont la lettre vante pour nous l'avantage n'est pas
+l'équilibre normal des échanges commerciaux, mais la prédominance du
+fort sur le faible.
+
+Cet état d'infériorité économique auquel nous sommes réduits, ne nous le
+présentez donc pas, je vous prie, comme un privilège qui justifierait
+le travail forcé au profit de notre ennemi et la déportation de légions
+d'innocents en terre d'exil.
+
+L'esclavage, et la peine la plus forte du code pénal après la peine de
+mort, la déportation! La Belgique, qui ne vous fit jamais aucun mal,
+avait-elle mérité de vous ce traitement qui crie vengeance au ciel?
+
+Il y a deux ans, entend-on répéter, c'était la mort, le pillage,
+l'incendie, mais c'est la guerre! Aujourd'hui, ce n'est plus la guerre,
+c'est le calcul froid, l'écrasement voulu, l'emprise de la force sur le
+droit, l'abaissement de la personnalité humaine, un défi à l'humanité.
+
+Il dépend de vous, Excellence, de faire taire ces cris de la conscience
+révoltée. Puisse le bon Dieu, que nous invoquons de toute l'ardeur de
+notre âme pour notre peuple opprimé, vous inspirer la pitié du bon
+Samaritain!
+
+Agréez, Monsieur le Gouverneur général, l'hommage de ma très haute
+considération.
+
+Signé: D.-J. Cardinal MERCIER,
+
+Archevêque de Malines.
+
+
+_Le gouverneur von Bissing ne répondit pas autrement que la première
+fois. Évitant toute discussion directe, il se borna à reprendre les
+arguments exposés le 26 octobre. Cela lui valut, de la part du cardinal,
+une nouvelle protestation pleine de coeur et de dignité:_
+
+
+Malines, le 29 novembre 1916.
+
+Monsieur le Gouverneur Général,
+
+La lettre (1.11254) que Votre Excellence me fait l'honneur de m'écrire,
+sous la date du 23 novembre, est pour moi une déception. En plusieurs
+milieux, que j'avais lieu de croire exactement renseignés, il se disait
+que Votre Excellence s'était fait un devoir de protester devant les plus
+hautes autorités de l'empire, contre les mesures qu'Elle est contrainte
+d'appliquer à la Belgique. J'escomptais donc pour le moins un délai dans
+l'application de ces mesures, en attendant qu'elles fussent soumises à
+un examen nouveau, et un adoucissement aux procédés qui les mettent à
+exécution.
+
+Or, voici que, sans répondre un mot à aucun des arguments par lesquels
+j'établissais, dans mes lettres du 19 octobre et du 10 novembre, le
+caractère antijuridique et antisocial de la condamnation de la classe
+ouvrière belge aux travaux forcés et à la déportation, Votre Excellence
+se borne à reprendre dans sa dépêche du 23 novembre le texte même de sa
+lettre du 26 octobre. Ses deux lettres du 23 novembre et du 26 sont, en
+effet, identiques dans le fond et presque dans la forme.
+
+D'autre part, le recrutement des prétendus chômeurs se fait, la plupart
+du temps, sans aucun égard aux observations des autorités locales.
+Plusieurs rapports que j'ai en mains, attestant que le clergé est
+brutalement écarté, les bourgmestres et conseillers communaux réduits
+au silence; les recruteurs se trouvent donc en face d'inconnus parmi
+lesquels ils font arbitrairement leur choix.
+
+Les exemples de ce que j'avance abondent; en voici deux très récents
+parmi une quantité d'autres que je tiens à la disposition de Votre
+Excellence. Le 21 novembre, le recrutement se fit dans la commune de
+Kersbeek-Miseom. Sur les 4,323 habitants que compte la commune, les
+recruteurs en enlevèrent 94, en bloc, sans distinction de condition
+sociale ou de profession, fils de fermiers, soutiens de parents âgés et
+infirmes, pères de famille laissant femme et enfants dans la Misère,
+tous nécessaires à leur famille comme le pain de chaque jour. Deux
+familles se voient ravir chacune quatre fils à la fois. Sur les 94
+déportés, il y avait deux chômeurs.
+
+Dans la région d'Aerschot, le recrutement se fit le 23 novembre: à
+Rillaer, à Gelrode, à Rotselaer, des jeunes gens, soutiens d'une mère
+veuve; des fermiers à la tête d'une nombreuse famille, l'un d'entre eux
+qui a passé les 50 ans, a dix enfants, cultivant des terres, possédant
+plusieurs bêtes à cornes, n'ayant jamais touché un sou de la charité
+publique, furent emmenés de force, en dépit de toutes les protestations.
+Dans la petite commune de Rillaer, on a pris jusqu'à 25 jeunes garçons
+de 17 ans.
+
+Votre Excellence eût voulu que les administrations communales se fissent
+les complices de ces recrutements odieux. De par leur situation légale
+et en conscience, elles ne le pouvaient pas. Mais elles pouvaient
+éclairer les recruteurs et ont qualité pour cela. Les prêtres, qui
+connaissent mieux que personne le petit peuple, seraient pour les
+recruteurs des auxiliaires précieux. Pourquoi refuse-t-on leur concours?
+
+A la fin de sa lettre, Votre Excellence rappelle que les hommes
+appartenant aux professions libérales ne sont pas inquiétés. Si l'on
+emmenait que des chômeurs, je comprendrais cette exception. Mais si l'on
+continue d'enrôler indistinctement les hommes valides, l'exception est
+injustifiée.
+
+Il serait inique de faire peser sur la classe ouvrière seule la
+déportation. La classe bourgeoise doit avoir sa part dans le sacrifice,
+si cruel soit-il et tout juste parce qu'il est cruel, que l'occupant
+impose à la nation. Nombreux sont les membres de mon clergé qui m'ont
+prié de réclamer pour eux une place a l'avant-garde des persécutés.
+J'enregistre leur offre et vous la soumets avec fierté.
+
+Je veux croire que les autorités de l'Empire n'ont pas dit leur dernier
+mot. Elles penseront à nos douleurs imméritées, à la réprobation du
+monde civilisé, au jugement de l'histoire et au châtiment de Dieu.
+
+Agréez, Excellence, l'hommage de ma très haute considération.
+
+D.-J. Cardinal MERCIER,
+
+Archevêque de Malines.
+
+
+Après cette lettre cinglante, le gouverneur général ne dit plus rien.
+Du moins, à l'heure où s'imprime cette brochure, on ignore encore s'il
+trouva quelque réponse à y faire.
+
+
+EXTRAITS DE LA Protestation publique rédigée par le Cardinal au nom de
+l'Épiscopat.
+
+Malines, le 7 novembre 1916.
+
+................................................ La vérité toute nue est
+que chaque ouvrier déporté est un soldat de plus pour l'armée allemande.
+Il prendra la place d'un ouvrier allemand dont on fera un soldat. De
+sorte que la situation que nous dénonçons au monde civilisé se réduit
+à ces termes: Quatre cent mille ouvriers se trouvent malgré eux, et en
+grande partie à cause du régime d'occupation, réduits au chômage. Fils,
+époux, pères de famille, ils supportent sans murmure, respectueux de
+l'ordre public, leur sort malheureux; la solidarité nationale pourvoit
+à leurs plus pressants besoins; à force de parcimonie et de privations
+généreuses, ils échappent à la misère extrême et attendent, avec
+dignité, dans une intimité que le deuil national resserre, la fin de
+notre commune épreuve.
+
+Des équipes de soldats pénètrent de force dans ces foyers paisibles,
+arrachent les jeunes gens à leurs parents, le mari à sa femme, le père à
+ses enfants; gardent à la baïonnette les issues par lesquelles veulent
+se précipiter les épouses et les mères pour dire aux partants un dernier
+adieu; rangent les captifs par groupes de quarante ou de cinquante, les
+hissent de force dans des fourgons; la locomotive est sous pressions;
+dès que le train est fourni un officier supérieur donne le signal du
+départ. Voilà un nouveau millier de Belges réduits en esclavage et, sans
+jugement préalable, condamnés à la peine la plus forte du Code pénal
+après la peine de mort, à la déportation. Ils ne savent ni où ils vont,
+ni pour combien de temps. Tout ce qu'ils savent, c'est que leur travail
+ne profitera qu'à l'ennemi. A plusieurs, par des appâts ou sous la
+menace, on a extorqué un engagement que l'on ose appeler "volontaire".
+
+Au reste, on enrôle des chômeurs, certes, mais on recrute aussi en
+grand nombre--dans la proportion d'un quart, pour l'arrondissement de
+Mons,--des hommes qui n'ont jamais chômé et appartenant aux professions
+les plus diverses: bouchers, boulangers, patrons tailleurs, ouvriers
+brasseurs, électriciens, cultivateurs; on prend même de tout jeunes
+élèves de collèges, d'universités ou d'autres écoles supérieures.
+
+Nous, pasteurs de ces ouailles que la force brutale nous arrache,
+angoissés à l'idée de l'isolement moral et religieux où elles vont
+languir, témoins impuissants des douleurs et de l'épouvante de tant de
+foyers brisés ou menacés, nous nous tournons vers les âmes croyantes ou
+non croyantes, qui, dans les pays alliés, dans les pays neutres, même
+dans les pays ennemis ont le respect de la dignité humaine.
+
+Lorsque le cardinal Lavigerie entreprit sa campagne anti-esclavagiste,
+le Pape Léon XIII bénissant sa mission lui dit: "L'opinion est, plus
+que jamais la reine du monde; c'est sur elle qu'il faut agir. Vous ne
+vaincrez que par l'opinion."
+
+Daigne la divine Providence inspirer à quiconque a une autorité, une
+parole, une plume, de se rallier autour de notre humble drapeau belge,
+pour l'abolition de l'esclavage européen!
+
+Puisse la conscience humaine triompher de tous les sophismes, et
+demeurer obstinément fidèle à la grande parole de saint Ambroise:
+L'honneur au-dessus de tout!
+
+Au nom des évêques belges:
+
+Signé: D.-J. Cardinal MERCIER,
+
+Archevêque de Malines.
+
+
+
+
+ Table des matières
+
+ AVANT PROPOS.
+ Chapitre I.--"C'est la guerre!"
+ Chapitre II.--Le buvetier boche et, la Brabançonne.
+ Chapitre III.--"Thank You."
+ Chapitre IV--A l'hôpital.
+ Chapitre V.--La Prise d'Anvers.
+ Chapitre VI--L'Exode.
+ Chapitre VII.--Dans les transes.
+ Chapitre VIII.--L'Allemand est là!
+ Chapitre IX.--Un hôte allemand.
+ Chapitre X.--Parole d'Allemand.
+ Chapitre XI.--Citoyen britannique.
+ Chapitre XII.--Ça se corse.
+ Chapitre XIII.--Un major désolé.
+ Chapitre XIV.--En Allemagne.
+ Chapitre XV.--La Stadvogtei.
+ Chapitre XVI.--La vie en prison.
+ Chapitre XVII.--Où il est parlé de menu.
+ Chapitre XVIII.--En ma qualité de médecin.
+ Chapitre XIX.--Quelques prisonniers intéressants.
+ Chapitre XX.--Maclinks et Kirkpatrick.
+ Chapitre XXI.--Un Suisse et un Belge.
+ Chapitre XXII.--Évasions.
+ Chapitre XXIII.--Espoir déçu.
+ Chapitre XXIV.--Un colloque.
+ Chapitre XXV.--Incidents et remarques.
+ Chapitre XXVI.--Question d'échange.
+ Chapitre XXVII.--Vers la liberté.
+ Chapitre XXVIII.--En pensant à l'Allemagne.
+ Chapitre XXIX.--D'autres réminiscences.
+ Chapitre XXX.--Un sous-officier alsacien.
+ Chapitre XXXI--En Hollande et en Angleterre.
+ Chapitre XXXII--Le Militarisme et le Militarisé.
+
+ Appendice
+ Extraits de la lettre du Cardinal Mercier: "Patriotisme et endurance".
+ Le voyage à Rome et la lettre pastorale: "A notre retour de Rome".
+ Démêlés du Cardinal avec les autorités allemandes.
+ Allocution du Cardinal Mercier.
+ Les protestations du Cardinal.
+ Extraits de la protestation publique.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mille et un jours en prison à Berlin
+by Docteur Henri Béland
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13247 ***