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+The Project Gutenberg EBook of OEuvres Completes De Alfred De Musset (Tome
+Sixieme), by Alfred De Musset
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: OEuvres Completes De Alfred De Musset (Tome Sixieme)
+
+Author: Alfred De Musset
+
+Release Date: August 20, 2004 [EBook #13231]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OUVRES DE ALFRED DE MUSSET ***
+
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+
+Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and Distributed
+Proofreaders Europe. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica).
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+ALFRED DE MUSSET
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+OEUVRES COMPLETES
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+EDITION ORNEE DE 28 GRAVURES D'APRES LES DESSINS DE BIDA,
+D'UN PORTRAIT GRAVE PAR FLAMENG D'APRES L'ORIGINAL DE LANDELLE
+ET ACCOMPAGNEE D'UNE NOTICE SUR ALFRED DE MUSSET PAR SON FRERE
+
+
+
+
+TOME SIXIEME: NOUVELLES ET CONTES
+
+Toutes les Nouvelles contenues dans ce volume ont paru pour la premiere
+fois dans la _Revue des Deux Mondes_, du 1er aout 1837 au 1er octobre
+1838.
+
+
+I. EMMELINE
+
+II. LES DEUX MAITRESSES
+
+III. FREDERIC ET BERNERETTE
+
+IV. LE FILS DU TITIEN
+
+V. MARGOT
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+I. EMMELINE
+
+
+1837
+
+
+
+
+I
+
+
+Vous vous souvenez sans doute, madame, du mariage de mademoiselle Duval.
+Quoiqu'on n'en ait parle qu'un jour a Paris, comme on y parle de tout, ce
+fut un evenement dans un certain monde: Si ma memoire est bonne, c'etait
+en 1825. Mademoiselle Duval sortait du couvent, a dix-huit ans, avec
+quatre-vingt mille livres de rente. M. de Marsan, qui l'epousa, n'avait
+que son titre et quelques esperances d'arriver un jour a la pairie, apres
+la mort de son oncle, esperances que la revolution de juillet a detruites.
+Du reste, point de fortune, et d'assez grands desordres de jeunesse. Il
+quitta, dit-on, le troisieme etage d'une maison garnie, pour conduire
+mademoiselle Duval a Saint-Roch, et rentrer avec elle dans un des plus
+beaux hotels du faubourg Saint-Honore. Cette etrange alliance, faite en
+apparence a la legere, donna lieu a mille interpretations dont pas une
+ne fut vraie, parce que pas une n'etait simple, et qu'on voulut trouver a
+toute force une cause extraordinaire a un fait inusite. Quelques details,
+necessaires pour expliquer les choses, vous donneront en meme temps
+une idee de notre heroine.
+
+Apres avoir ete l'enfant le plus turbulent, studieux, maladif et entete
+qu'il y eut au monde, Emmeline etait devenue, a quinze ans, une jeune
+fille au teint blanc et rose, grande, elancee, et d'un caractere
+independant. Elle avait l'humeur d'une egalite incomparable et une
+grande insouciance, ne montrant de volonte qu'en ce qui touchait son
+coeur. Elle ne connaissait aucune contrainte; toujours seule dans son
+cabinet, elle n'avait guere, pour le travail, d'autre regle que son bon
+plaisir. Sa mere, qui la connaissait et savait l'aimer, avait exige pour
+elle cette liberte dans laquelle il y avait quelque compensation au
+manque de direction; car un gout naturel de l'etude et l'ardeur de
+l'intelligence sont les meilleurs maitres pour les esprits bien nes. Il
+entrait autant de serieux que de gaiete dans celui d'Emmeline; mais son
+age rendait cette derniere qualite plus saillante. Avec beaucoup de
+penchant a la reflexion, elle coupait court aux plus graves meditations
+par une plaisanterie, et des lors n'envisageait plus que le cote comique
+de son sujet. On l'entendait rire aux eclats toute seule, et il lui
+arrivait, au couvent, de reveiller sa voisine, au milieu de la nuit, par
+sa gaiete bruyante.
+
+Son imagination tres flexible paraissait susceptible d'une teinte
+d'enthousiasme; elle passait ses journees a dessiner ou a ecrire; si un
+air de son gout lui venait en tete, elle quittait tout aussitot pour se
+mettre au piano, et se jouer cent fois l'air favori dans tous les tons;
+elle etait discrete et nullement confiante, n'avait point d'epanchement
+d'amitie, une sorte de pudeur s'opposant en elle a l'expression parlee de
+ses sentiments. Elle aimait a resoudre elle-meme les petits problemes qui,
+dans ce monde, s'offrent a chaque pas; elle se donnait ainsi des plaisirs
+assez etranges que, certes, les gens qui l'entouraient ne soupconnaient
+pas. Mais sa curiosite avait toujours pour bornes un certain respect
+d'elle-meme; en voici un exemple entre autres.
+
+Elle etudiait toute la journee dans une salle ou se trouvait une grande
+bibliotheque vitree, contenant trois mille volumes environ. La clef etait
+a la serrure, mais Emmeline avait promis de ne point y toucher. Elle
+garda toujours scrupuleusement sa promesse, et il y avait quelque merite
+dans cette conduite, car elle avait la rage de tout apprendre. Ce qui
+n'etait pas defendu, c'etait de devorer les livres des yeux; aussi en
+savait-elle tous les titres par coeur; elle parcourait successivement
+tous les rayons, et, pour atteindre les plus eleves, plantait une chaise
+sur la table; les yeux fermes, elle eut mis la main sur le volume qu'on
+lui aurait demande. Elle affectionnait les auteurs par les titres de
+leurs ouvrages, et, de cette facon, elle a eu de terribles mecomptes.
+Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
+
+Dans cette salle etait une petite table pres d'une grande croisee qui
+dominait une cour assez sombre. L'exclamation d'un ami de sa mere fit
+apercevoir Emmeline de la tristesse de sa chambre; elle n'avait jamais
+ressenti l'influence des objets exterieurs sur son humeur. Les gens qui
+attachent de l'importance a ce qui compose le bien-etre materiel etaient
+classes par elle dans une categorie de maniaques. Toujours nu-tete, les
+cheveux en desordre, narguant le vent, le soleil, jamais plus contente
+que lorsqu'elle rentrait mouillee par la pluie, elle se livrait, a la
+campagne, a tous les exercices violents, comme si la eut ete toute sa
+vie. Sept ou huit lieues a cheval, au galop, etaient un jeu pour elle; a
+pied, elle defiait tout le monde; elle courait, grimpait aux arbres, et
+si on ne marchait pas sur les parapets plutot que sur les quais, si on ne
+descendait pas les escaliers sur leurs rampes, elle pensait que c'etait
+par respect humain. Par-dessus tout elle aimait, chez sa mere, a
+s'echapper seule, a regarder dans la campagne et ne voir personne. Ce
+gout d'enfant pour la solitude, et le plaisir qu'elle prenait a sortir
+par des temps affreux, tenaient, disait-elle, a ce qu'elle etait sure
+qu'alors on ne viendrait pas _la chercher en se promenant_. Toujours
+entrainee par cette bizarre idee, a ses risques et perils, elle se
+mettait dans un bateau en pleine eau, et sortait ainsi du parc, que la
+riviere traversait, sans se demander ou elle aborderait. Comment lui
+laissait-on courir tant de dangers? Je ne me chargerai pas de vous
+l'expliquer.
+
+Au milieu de ces folies, Emmeline etait railleuse; elle avait un oncle
+tout rond, avec un rire bete, excellent homme. Elle lui avait persuade
+que de figure et d'esprit elle etait tout son portrait, et cela avec des
+raisons a faire rire un mort. De la le digne oncle avait concu pour sa
+niece une tendresse sans bornes. Elle jouait avec lui comme avec un
+enfant, lui sautait au cou quand il arrivait, lui grimpait sur les
+epaules; et jusqu'a quel age? c'est ce que je ne vous dirai pas non plus.
+Le plus grand amusement de la petite espiegle etait de faire faire a ce
+personnage, assez grave du reste, des lectures a haute voix: c'etait
+difficile, attendu qu'il trouvait que les livres n'avaient aucun sens, et
+cela s'expliquait par sa facon de ponctuer; il respirait au milieu des
+phrases, n'ayant pour guide que la mesure de son souffle. Vous jugez quel
+galimatias, et l'enfant de rire a se pamer. Je suis oblige d'ajouter
+qu'au theatre elle en faisait autant pendant les tragedies, mais qu'elle
+trouvait quelquefois moyen d'etre emue aux comedies les plus gaies.
+
+Pardonnez, madame, ces details puerils, qui, apres tout, ne peignent
+qu'un enfant gate. Il faut que vous compreniez qu'un pareil caractere
+devait plus tard agir a sa facon, et non a celle de tout le monde.
+
+A seize ans, l'oncle en question, allant en Suisse, emmena Emmeline. A
+l'aspect des montagnes, on crut qu'elle perdait la raison, tant ses
+transports de joie parurent vifs. Elle criait, s'elancait de la caleche;
+il fallait qu'elle allat plonger son petit visage dans les sources qui
+s'echappaient des roches. Elle voulait gravir des pics, ou descendre
+jusqu'aux torrents dans les precipices; elle ramassait des pierres,
+arrachait la mousse. Entree un jour dans un chalet, elle n'en voulait
+plus sortir; il fallut presque l'enlever de force, et lorsqu'elle fut
+remontee en voiture, elle cria en pleurant aux paysans: Ah! mes amis,
+vous me laissez partir!
+
+Nulle trace de coquetterie n'avait encore paru en elle lorsqu'elle entra
+dans le monde. Est-ce un mal de se trouver lancee dans la vie sans grande
+maxime en portefeuille? Je ne sais. D'autre part, n'arrive-t-il pas
+souvent de tomber dans un danger en voulant l'eviter? Temoin ces pauvres
+personnes auxquelles on a fait de si terribles peintures de l'amour,
+qu'elles entrent dans un salon les cordes du coeur tendues par la
+crainte, et qu'au plus leger soupir elles resonnent comme des harpes.
+Quant a l'amour, Emmeline etait encore fort ignorante sur ce sujet. Elle
+avait lu quelques romans ou elle avait choisi une collection de ce
+qu'elle nommait des niaiseries sentimentales, chapitre qu'elle traitait
+volontiers d'une facon divertissante. Elle s'etait promis de vivre
+uniquement en spectateur. Sans nul souci de sa tournure, de sa figure,
+ni de son esprit, devait-elle aller au bal, elle posait sur sa tete une
+fleur, sans s'inquieter de l'effet de sa coiffure, endossait une robe de
+gaze comme un costume de chasse, et, sans se mirer les trois quarts du
+temps, partait joyeuse.
+
+Vous sentez qu'avec sa fortune (car du vivant de sa mere sa dot etait
+considerable) on lui proposait tous les jours des partis. Elle n'en
+refusait aucun sans examen; mais ces examens successifs n'etaient pour
+elle que l'occasion d'une galerie de caricatures. Elle toisait les gens
+de la tete aux pieds avec plus d'assurance qu'on n'en a ordinairement a
+son age; puis, le soir, enfermee avec ses bonnes amies, elle leur donnait
+une representation de l'entrevue du matin; son talent naturel pour
+l'imitation rendait cette scene d'un comique acheve. Celui-la avait
+l'air embarrasse, celui-ci etait fat; l'un parlait du nez, l'autre
+saluait de travers. Tenant a la main le chapeau de son oncle, elle
+entrait, s'asseyait, causait de la pluie et du beau temps comme a une
+premiere visite, en venait peu a peu a effleurer la question matrimoniale,
+et, quittant brusquement son role, eclatait de rire; reponse decisive
+qu'on pouvait porter a ses pretendants.
+
+Un jour arriva cependant ou elle se trouva devant son miroir, arrangeant
+ses fleurs avec un peu plus d'art que de coutume. Elle etait ce jour-la
+d'un grand diner, et sa femme de chambre lui avait mis une robe neuve
+qui ne lui parut pas de bon gout. Un vieil air d'opera avec lequel on
+l'avait bercee lui revint en tete:
+
+Aux amants lorsqu'on cherche a plaire,
+On est bien pres de s'enflammer.
+
+L'application qu'elle se fit de ces paroles la plongea tout a coup dans
+un emoi singulier. Elle demeura reveuse tout le soir, et pour la premiere
+fois on la trouva triste.
+
+M. de Marsan arrivait alors de Strasbourg, ou etait son regiment; c'etait
+un des plus beaux hommes qu'on put voir, avec cet air fier et un peu
+violent que vous lui connaissez. Je ne sais s'il etait du diner ou avait
+paru la robe neuve, mais il fut prie pour une partie de chasse chez
+madame Duval, qui avait une fort belle terre pres de Fontainebleau.
+Emmeline etait de cette partie. Au moment d'entrer dans le bois, le bruit
+Du cor fit emporter le cheval qu'elle montait. Habituee aux caprices de
+l'animal, elle voulut l'en punir apres l'avoir calme; un coup de cravache
+donne trop vivement faillit lui couter la vie. Le cheval ombrageux se
+jeta a travers champs, et il entrainait a un ravin profond la cavaliere
+imprudente, quand M. de Marsan, qui avait mis pied a terre, courut
+l'arreter; mais le choc le renversa, et il eut le bras casse.
+
+Le caractere d'Emmeline, a dater de ce jour, parut entierement change.
+A sa gaiete succeda un air de distraction etrange. Madame Duval etant
+morte peu de temps apres, la terre fut vendue, et on pretendit qu'a la
+maison du faubourg Saint-Honore, la petite Duval soulevait regulierement
+sa jalousie a l'heure ou un beau garcon a cheval passait, allant aux
+Champs-Elysees. Quoi qu'il en soit, un an apres, Emmeline declara a sa
+famille ses intentions, que rien ne put ebranler. Je n'ai pas besoin de
+vous parler du haro et de tout le tapage qu'on fit pour la convaincre.
+Apres six mois de resistance opiniatre, malgre tout ce qu'on put dire et
+faire, il fallut ceder a la demoiselle, et la faire comtesse de Marsan.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le mariage fait, la gaiete revint. Ce fut un spectacle assez curieux de
+voir une femme redevenir enfant apres ses noces; il semblait que la vie
+d'Emmeline eut ete suspendue par son amour; des qu'il fut satisfait, elle
+reprit son cours, comme un ruisseau arrete un instant.
+
+Ce n'etait plus maintenant dans la chambrette obscure que se passaient
+les enfantillages journaliers, c'etait a l'hotel de Marsan comme dans les
+salons les plus graves, et vous imaginez quels effets ils y produisaient.
+Le comte, serieux et parfois sombre, gene peut-etre par sa position
+nouvelle, promenait assez tristement sa jeune femme, qui riait de tout
+sans songer a rien. On s'etonna d'abord, on murmura ensuite, enfin on s'y
+fit, comme a toute chose. La reputation de M. de Marsan n'etait pas celle
+d'un homme a marier, mais etait tres bonne pour un mari; d'ailleurs,
+eut-on voulu etre plus severe, il n'etait personne que n'eut desarme
+la bienveillante gaiete d'Emmeline. L'oncle Duval avait eu soin d'annoncer
+que le contrat, du cote de la fortune, ne mettait pas sa niece a la merci
+d'un maitre; le monde se contenta de cette confidence qu'on voulait bien
+lui faire, et, pour ce qui avait precede et amene le mariage, on en parla
+comme d'un caprice dont les bavards firent un roman.
+
+On se demandait pourtant tout bas quelles qualites extraordinaires
+avaient pu seduire une riche heritiere et la determiner a ce coup de
+tete. Les gens que le hasard a maltraites ne se figurent pas aisement
+qu'on dispose ainsi de deux millions sans quelque motif surnaturel. Ils
+ne savent pas que, si la plupart des hommes tiennent avant tout a la
+richesse, une jeune fille ne se doute quelquefois pas de ce que c'est que
+l'argent, surtout lorsqu'elle est nee avec, et qu'elle n'a pas vu son
+pere le gagner. C'etait precisement l'histoire d'Emmeline; elle avait
+epouse M. de Marsan uniquement parce qu'il lui avait plu et qu'elle
+n'avait ni pere ni mere pour la contrarier; mais, quant a la difference
+de fortune, elle n'y avait seulement pas pense. M. de Marsan l'avait
+seduite par les qualites exterieures qui annoncent l'homme, la beaute et
+la force. Il avait fait devant elle et pour elle la seule action qui eut
+fait battre le coeur de la jeune fille; et, comme une gaiete habituelle
+s'allie quelquefois a une disposition romanesque, ce coeur sans experience
+s'etait exalte. Aussi la folle comtesse aimait-elle son mari a l'exces;
+rien n'etait beau pour elle que lui, et, quand elle lui donnait le bras,
+rien ne valait la peine qu'elle tournat la tete.
+
+Pendant les quatre premieres annees apres le mariage, on les vit tres peu
+l'un et l'autre. Ils avaient loue une maison de campagne au bord de la
+Seine, pres de Melun; il y a dans cet endroit deux ou trois villages qui
+s'appellent le May, et comme apparemment la maison est batie a la place
+d'un ancien moulin, on l'appelle le _Moulin de May_. C'est une habitation
+charmante; on y jouit d'une vue delicieuse. Une grande terrasse, plantee
+de tilleuls, domine la rive gauche du fleuve, et on descend du parc au
+bord de l'eau par une colline de verdure. Derriere la maison est une
+basse-cour d'une proprete et d'une elegance singulieres, qui forme a elle
+seule un grand batiment au milieu duquel est une faisanderie; un parc
+immense entoure la maison, et va rejoindre le bois de la Rochette. Vous
+connaissez ce bois, madame; vous souvenez-vous de l'_allee des Soupirs?_
+Je n'ai jamais su d'ou lui vient ce nom; mais j'ai toujours trouve
+qu'elle le merite. Lorsque le soleil donne sur l'etroite charmille, et
+qu'en s'y promenant seul au frais pendant la chaleur de midi, on voit
+cette longue galerie s'etendre a mesure qu'on avance, on est inquiet et
+charme de se trouver seul, et la reverie vous prend malgre vous.
+
+Emmeline n'aimait pas cette allee; elle la trouvait sentimentale, et ses
+railleries du couvent lui revenaient quand on en parlait. La basse-cour,
+en revanche, faisait ses delices; elle y passait deux ou trois heures par
+jour avec les enfants du fermier. J'ai peur que mon heroine ne vous
+semble niaise si je vous dis que, lorsqu'on venait la voir, on la trouvait
+quelquefois sur une meule, remuant une enorme fourche et les cheveux
+entremeles de foin; mais elle sautait a terre comme un oiseau, et, avant
+que vous eussiez le temps de voir l'enfant gate, la comtesse etait pres
+de vous, et vous faisait les honneurs de chez elle avec une grace qui
+fait tout pardonner.
+
+Si elle n'etait pas a la basse-cour, il fallait alors, pour la rencontrer,
+gagner au fond du parc un petit tertre vert au milieu des rochers:
+c'etait un vrai desert d'enfant, comme celui de Rousseau a Ermenonville,
+trois cailloux et une bruyere; la, assise a l'ombre, elle chantait a
+haute voix en lisant les Oraisons funebres de Bossuet, ou tout autre
+ouvrage aussi grave. Si la encore vous ne la trouviez pas, elle courait a
+cheval dans la vigne, forcant quelque rosse de la ferme a sauter les
+fosses et les echaliers, et se divertissant toute seule aux depens de la
+pauvre bete avec un imperturbable sang-froid. Si vous ne la voyiez ni a
+la vigne, ni au desert, ni a la basse-cour, elle etait probablement
+devant son piano, dechiffrant une partition nouvelle, la tete en avant,
+les yeux animes et les mains tremblantes; la lecture de la musique
+l'occupait tout entiere, et elle palpitait d'esperance en pensant qu'elle
+allait decouvrir un air, une phrase de son gout. Mais si le piano etait
+muet comme le reste, vous aperceviez alors la maitresse de la maison
+assise ou plutot accroupie sur un coussin au coin de la cheminee, et
+tisonnant, la pincette a la main. Ses yeux distraits cherchent dans les
+veines du marbre des figures, des animaux, des paysages, mille aliments
+de reveries, et, perdue dans cette contemplation, elle se brule le bout
+du pied avec sa pincette rougie au feu.
+
+Voila de vraies folies, allez-vous dire; ce n'est pas un roman que je
+fais, madame, et vous vous en apercevez bien.
+
+Comme, malgre ses folies, elle avait de l'esprit, il se trouva que, sans
+qu'elle y pensat, il s'etait forme au bout de quelque temps un cercle de
+gens d'esprit autour d'elle. M. de Marsan, en 1829, fut oblige d'aller
+en Allemagne pour une affaire de succession qui ne lui rapporta rien. Il
+ne voulut point emmener sa femme et la confia a la marquise d'Ennery, sa
+tante, qui vint loger au Moulin de May. Madame d'Ennery etait d'humeur
+mondaine; elle avait ete belle aux beaux jours de l'empire, et elle
+marchait avec une dignite folatre, comme si elle eut traine une robe a
+queue. Un vieil eventail a paillettes, qui ne la quittait pas, lui
+servait a se cacher a demi lorsqu'elle se permettait un propos grivois,
+qui lui echappait volontiers; mais la decence restait toujours a portee
+de sa main, et, des que l'eventail se baissait, les paupieres de la dame
+en faisaient autant. Sa facon de voir et de parler etonna d'abord Emmeline
+a un point qu'on ne peut se figurer; car, avec son etourderie, madame de
+Marsan etait restee d'une innocence rare. Les recits plaisants de sa
+tante, la maniere dont celle-ci envisageait le mariage, ses demi-sourires
+en parlant des autres, ses helas! En parlant d'elle-meme, tout cela
+rendait Emmeline tantot serieuse et stupefaite, tantot folle de plaisir,
+comme la lecture d'un conte de fees.
+
+Quand la vieille dame vit l'_allee des Soupirs_, il va sans dire qu'elle
+l'aima beaucoup; la niece y vint par complaisance. Ce fut la qu'a travers
+un deluge de sornettes Emmeline entrevit le fond des choses, ce qui veut
+dire, en bon francais, la facon de vivre des Parisiens.
+
+Elles se promenaient seules toutes deux un matin, et gagnaient, en
+causant, le bois de la Rochette; madame d'Ennery essayait vainement
+de faire raconter a la comtesse l'histoire de ses amours; elle la
+questionnait de cent manieres sur ce qui s'etait passe a Paris, pendant
+l'annee mysterieuse ou M. de Marsan faisait la cour a mademoiselle Duval;
+elle lui demandait en riant s'il y avait eu quelques rendez-vous, un
+baiser pris avant le contrat, enfin comment la passion etait venue.
+Emmeline, sur ce sujet, a ete muette toute sa vie; je me trompe peut-etre,
+mais je crois que la raison de ce silence, c'est qu'elle ne peut parler
+de rien sans en plaisanter, et qu'elle ne veut pas plaisanter la-dessus.
+Bref, la douairiere, voyant sa peine perdue, changea de these, et demanda
+si, apres quatre ans de mariage, cet amour etrange vivait encore.--Comme
+il vivait au premier jour, repondit Emmeline, et comme il vivra a mon
+dernier jour. Madame d'Ennery, a cette parole, s'arreta, et baisa
+majestueusement sa niece sur le front.--Chere enfant, dit-elle, tu
+merites d'etre heureuse, et le bonheur est fait, a coup sur, pour l'homme
+qui est aime de toi. Apres cette phrase prononcee d'un ton emphatique,
+elle se redressa tout d'une piece, et ajouta en minaudant: Je croyais que
+M. de Sorgues te faisait les yeux doux?
+
+M. de Sorgues etait un jeune homme a la mode, grand amateur de chasse et
+de chevaux, qui venait souvent au Moulin de May, plutot pour le comte que
+pour sa femme. Il etait cependant assez vrai qu'il avait fait les _yeux
+doux_ a la comtesse; car quel homme desoeuvre, a douze lieues de Paris,
+ne regarde une jolie femme quand il la rencontre? Emmeline ne s'etait
+jamais guere occupee de lui, sinon pour veiller a ce qu'il ne manquat de
+rien chez elle. Il lui etait indifferent, mais l'observation de sa tante
+le lui fit secretement hair malgre elle. Le hasard voulut qu'en rentrant
+du bois elle vit precisement dans la cour une voiture qu'elle reconnut
+pour celle de M. de Sorgues. Il se presenta un instant apres, temoignant
+le regret d'arriver trop tard de la campagne ou il avait passe l'ete,
+et de ne plus trouver M. de Marsan. Soit etonnement, soit repugnance,
+Emmeline ne put cacher quelque emotion en le voyant; elle rougit, et il
+s'en apercut.
+
+Comme M. de Sorgues etait abonne a l'Opera, et qu'il avait entretenu deux
+ou trois figurantes, a cent ecus par mois, il se croyait homme a bonnes
+fortunes, et oblige d'en soutenir le role. En allant diner, il voulut
+savoir jusqu'a quel point il avait ebloui, et serra la main de madame de
+Marsan. Elle frissonna de la tete aux pieds, tant l'impression lui fut
+nouvelle; il n'en fallait pas tant pour rendre un fat ivre d'orgueil.
+
+Il fut decide par la tante, un mois durant, que M. de Sorgues etait
+l'_adorateur_; c'etait un sujet intarissable d'antiques fadaises et de
+mots a double entente qu'Emmeline supportait avec peine, mais auxquels
+son bon naturel la forcait de se plier. Dire par quels motifs la vieille
+marquise trouvait l'adorateur aimable, par quels autres motifs il lui
+plaisait moins, c'est malheureusement ou heureusement une chose impossible
+a ecrire et impossible a deviner. Mais on peut aisement supposer l'effet
+que produisaient sur Emmeline de pareilles idees, accompagnees, bien
+entendu, d'exemples tires de l'histoire moderne, et de tous les principes
+des gens bien eleves qui font l'amour comme des maitres de danse. Je
+crois que c'est dans un livre aussi dangereux que les liaisons dont parle
+son titre, que se trouve une remarque dont on ne connait pas assez la
+profondeur: "Rien ne corrompt plus vite une jeune femme, y est-il dit,
+que de croire corrompus ceux qu'elle doit respecter." Les propos de
+madame d'Ennery eveillaient dans l'ame de sa niece un sentiment d'une
+autre nature.--Qui suis-je donc, se disait-elle, si le monde est ainsi?
+La pensee de son mari absent la tourmentait; elle aurait voulu le trouver
+pres d'elle lorsqu'elle revait au coin du feu; elle eut du moins pu le
+consulter, lui demander la verite; il devait la savoir, puisqu'il etait
+homme, et elle sentait que la verite dite par cette bouche ne pouvait pas
+etre a craindre.
+
+Elle prit le parti d'ecrire a M. de Marsan, et de se plaindre de sa
+tante. Sa lettre etait faite et cachetee, et elle se disposait a
+l'envoyer, quand, par une bizarrerie de son caractere, elle la jeta au
+feu en riant.--Je suis bien sotte de m'inquieter, se dit-elle avec sa
+gaiete habituelle; ne voila-t-il pas un beau monsieur pour me faire peur
+avec ses yeux doux! M. de Sorgues entrait au moment meme. Apparemment
+que, pendant sa route, il avait pris des resolutions extremes; le fait
+est qu'il ferma brusquement la porte, et, s'approchant d'Emmeline sans
+lui dire un mot, il la saisit et l'embrassa.
+
+Elle resta muette d'etonnement, et, pour toute reponse, tira sa sonnette.
+M. de Sorgues, en sa qualite d'homme a bonnes fortunes, comprit aussitot
+et se sauva. Il ecrivit le soir meme une grande lettre a la comtesse, et
+on ne le revit plus au Moulin de May.
+
+
+
+
+III
+
+
+Emmeline ne parla de son aventure a personne. Elle n'y vit qu'une lecon
+pour elle, et un sujet de reflexion. Son humeur n'en fut pas alteree;
+seulement, quand madame d'Ennery, selon sa coutume, l'embrassait le soir
+avant de se retirer, un leger frisson faisait palir la comtesse.
+
+Bien loin de se plaindre de sa tante, comme elle l'avait d'abord resolu,
+elle ne chercha qu'a se rapprocher d'elle et a la faire parler davantage.
+La pensee du danger etant ecartee par le depart de l'adorateur, il
+n'etait reste dans la tete de la comtesse qu'une curiosite insatiable.
+La marquise avait eu, dans la force du terme, ce qu'on appelle une
+jeunesse orageuse; en avouant le tiers de la verite, elle etait deja tres
+divertissante, et avec sa niece, apres diner, elle en avouait quelque
+fois la moitie. Il est vrai que tous les matins elle se reveillait avec
+l'intention de ne plus rien dire, et de reprendre tout ce qu'elle avait
+dit; mais ses anecdotes ressemblaient, par malheur, aux moutons de
+Panurge: a mesure que la journee avancait, les confidences se
+multipliaient; en sorte que, quand minuit sonnait, il se trouvait
+quelquefois que l'aiguille semblait avoir compte le nombre des
+historiettes de la bonne dame.
+
+Enfoncee dans un grand fauteuil, Emmeline ecoutait gravement; je n'ai
+pas besoin d'ajouter que cette gravite etait troublee a chaque instant
+par un fou rire et les questions les plus plaisantes. A travers les
+scrupules et les reticences indispensables, madame de Marsan dechiffrait
+sa tante, comme un manuscrit precieux ou il manque nombre de feuillets,
+que l'intelligence du lecteur doit remplacer; le monde lui apparut sous
+un nouvel aspect; elle vit que, pour faire mouvoir les marionnettes, il
+fallait connaitre et saisir les fils. Elle prit dans cette pensee une
+indulgence pour les autres qu'elle a toujours conservee; il semble, en
+effet, que rien ne la choque, et personne n'est moins severe qu'elle pour
+ses amis; cela vient de ce que l'experience l'a forcee a se regarder
+comme un etre a part, et qu'en s'amusant innocemment des faiblesses
+d'autrui elle a renonce a les imiter.
+
+Ce fut alors que, de retour a Paris, elle devint cette comtesse de Marsan
+dont on a tant parle, et qui fut si vite a la mode. Ce n'etait plus la
+petite Duval, ni la jeune mariee turbulente et presque toujours decoiffee.
+Une seule epreuve et sa volonte l'avaient subitement metamorphosee.
+C'etait une femme de tete et de coeur qui ne voulait ni amours ni
+conquetes, et qui, avec une sagesse reconnue, trouvait moyen de plaire
+partout. Il semblait qu'elle se fut dit: Puisque c'est ainsi que va le
+monde, eh bien! nous le prendrons comme il est. Elle avait devine la vie,
+et pendant un an, vous vous en souvenez, il n'y eut pas de plaisir sans
+elle. On a cru et on a dit, je le sais, qu'un changement si extraordinaire
+n'avait pu etre fait que par l'amour, et on a attribue a une passion
+nouvelle le nouvel eclat de la comtesse. On juge si vite, et on se trompe
+si bien! Ce qui fit le charme d'Emmeline, ce fut son parti pris de
+n'attaquer personne, et d'etre elle-meme inattaquable. S'il y a quelqu'un
+a qui puisse s'appliquer ce mot charmant d'un de nos poetes: "Je vis par
+curiosite [1]" c'est a madame de Marsan; ce mot la resume tout entiere.
+
+[Note 1: Victor Hugo, _Marion Delorme_. (_Note de l'auteur_.)]
+
+M. de Marsan revint; le peu de succes de son voyage ne l'avait pas mis
+De bonne humeur. Ses projets etaient renverses. La revolution de juillet
+vint par la-dessus, et il perdit ses epaulettes. Fidele au parti qu'il
+servait, il ne sortit plus que pour faire de rares visites dans le
+faubourg Saint-Germain. Au milieu de ces tristes circonstances, Emmeline
+tomba malade; sa sante delicate fut brisee par de longues souffrances, et
+elle pensa mourir. Un an apres, on la reconnaissait a peine. Son oncle
+l'emmena en Italie, et ce ne fut qu'en 1832 qu'elle revint de Nice avec
+le digne homme.
+
+Je vous ai dit qu'il s'etait forme un cercle autour d'elle; elle le
+retrouva au retour; mais, de vive et alerte qu'elle etait, elle devint
+sedentaire. Il semblait que l'agilite de son corps l'eut quittee, et ne
+fut restee que dans son esprit. Elle sortait rarement, comme son mari,
+et on ne passait guere le soir sous sa fenetre sans voir la lumiere de sa
+lampe. La se rassemblaient quelques amis; comme les gens d'elite se
+cherchent, l'hotel de Marsan fut bientot un lieu de reunion tres agreable,
+que l'on n'abordait ni trop difficilement ni trop aisement, et qui eut le
+bon sens de ne pas devenir un bureau d'esprit. M. de Marsan, habitue a
+une vie plus agitee, s'ennuyait de ne savoir que faire. Les conversations
+et l'oisivete n'avaient jamais ete fort a son gout. On le vit d'abord
+plus rarement chez la comtesse, et peu a peu on ne le vit plus. On a dit
+meme que, fatigue de sa femme, il avait pris une maitresse; comme ce
+n'est pas prouve, nous n'en parlerons pas.
+
+Cependant Emmeline avait vingt-cinq ans, et sans se rendre compte de ce
+qui se passait en elle, elle sentait aussi l'ennui la gagner. L'_allee
+des Soupirs_ lui revint en memoire, et la solitude l'inquieta. Il lui
+semblait eprouver un desir, et, quand elle cherchait ce qui lui manquait,
+elle ne trouvait rien. Il ne lui venait pas a la pensee qu'ont put
+aimer deux fois dans sa vie; sous ce rapport, elle croyait avoir epuise
+son coeur, et M. de Marsan en etait pour elle l'unique depositaire;
+lorsqu'elle entendait la Malibran, une crainte involontaire la saisissait;
+rentree chez elle et renfermee, elle passait quelquefois la nuit entiere
+a chanter seule, et il arrivait que sur ses levres les notes devenaient
+convulsives.
+
+Elle crut que sa passion pour la musique suffirait pour la rendre
+heureuse; elle avait une loge aux Italiens, qu'elle fit tendre de soie,
+comme un boudoir. Cette loge, decoree avec un soin extreme, fut pendant
+quelque temps l'objet constant de ses pensees; elle en avait choisi
+l'etoffe, elle y fit porter une petite glace gothique qu'elle aimait. Ne
+sachant comment prolonger ce plaisir d'enfant, elle y ajoutait chaque
+jour quelque chose; elle fit elle-meme pour sa loge un petit tabouret en
+tapisserie qui etait un chef-d'oeuvre; enfin, quand tout fut decidement
+acheve, quand il n'y eut plus moyen de rien inventer, elle se trouva
+seule, un soir, dans son coin cheri, en face du _Don Juan_ de Mozart.
+Elle ne regardait ni la salle ni le theatre; elle eprouvait une
+impatience irresistible; Rubini, madame Heinefetter et mademoiselle
+Sontag chantaient le trio des masques, que le public leur fit repeter.
+Perdue dans sa reverie, Emmeline ecoutait de toute son ame; elle
+s'apercut, en revenant a elle, qu'elle avait etendu le bras sur une
+chaise vide a ses cotes, et qu'elle serrait fortement son mouchoir a
+defaut d'une main amie. Elle ne se demanda pas pourquoi M. de Marsan
+n'etait pas la, mais elle se demanda pourquoi elle y etait seule, et
+cette reflexion la troubla.
+
+Elle trouva en rentrant son mari dans le salon, jouant aux echecs avec un
+de ses amis. Elle s'assit a quelque distance, et, presque malgre elle,
+regarda le comte. Elle suivait les mouvements de cette noble figure,
+qu'elle avait vue si belle a dix-huit ans lorsqu'il s'etait jete
+au-devant de son cheval. M. de Marsan perdait, et ses sourcils fronces
+ne lui pretaient pas une expression gracieuse. Il sourit tout a coup; la
+fortune tournait de son cote, et ses yeux brillerent.
+
+--Vous aimez donc beaucoup ce jeu? demanda Emmeline en souriant.
+
+--Comme la musique, pour passer le temps, repondit le comte.
+
+Et il continua sans regarder sa femme.
+
+--Passer le temps! se repeta tout bas madame de Marsan, dans sa chambre,
+au moment de se mettre au lit. Ce mot l'empechait de dormir.--Il est
+beau, il est brave, se disait-elle, il m'aime. Cependant son coeur
+battait avec violence; elle ecoutait le bruit de la pendule, et la
+vibration monotone du balancier lui etait insupportable; elle se leva
+pour l'arreter.--Que fais-je? demanda-t-elle; arreterai-je l'heure et le
+temps, en forcant cette petite horloge a se taire?
+
+Les yeux fixes sur la pendule, elle se livra a des pensees qui ne lui
+etaient pas encore venues. Elle songea au passe, a l'avenir, a la
+rapidite de la vie; elle se demanda pourquoi nous sommes sur terre, ce
+que nous y faisons, ce qui nous attend apres. En cherchant dans son
+coeur, elle n'y trouva qu'un jour ou elle eut vecu, celui ou elle avait
+senti qu'elle aimait. Le reste lui sembla un reve confus, une succession
+de journees uniformes comme le mouvement du balancier. Elle posa sa main
+sur son front, et sentit un besoin invincible de vivre; dirai-je de
+souffrir? Peut-etre. Elle eut prefere en cet instant la souffrance a sa
+tristesse. Elle se dit qu'a tout prix elle voulait changer son existence.
+Elle fit cent projets de voyage, et aucun pays ne lui plaisait.
+Qu'irait-elle chercher? L'inutilite de ses desirs, l'incertitude qui
+l'accablait l'effrayerent; elle crut avoir eu un moment de folie; elle
+courut a son piano, et voulut jouer son trio des masques, mais aux
+premiers accords elle fondit en larmes, et resta pensive et decouragee.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Parmi les habitues de l'hotel de Marsan se trouvait un jeune homme nomme
+Gilbert. Je sens, madame, qu'en vous parlant de lui, je touche ici a un
+point delicat, et je ne sais trop comment je m'en tirerai.
+
+Il venait depuis six mois une ou deux fois par semaine chez la comtesse,
+et ce qu'il ressentait pres d'elle ne doit peut-etre pas s'appeler de
+l'amour. Quoi qu'on en dise, l'amour c'est l'esperance; et telle que ses
+amis la connaissaient, si Emmeline inspirait des desirs, sa conduite et
+son caractere n'etaient pas faits pour les enhardir. Jamais, en presence
+de madame de Marsan, Gilbert ne s'etait adresse de questions de ce genre.
+Elle lui plaisait par sa conversation, par ses manieres de voir, par ses
+gouts, par son esprit, et par un peu de malice, qui est le hochet de
+l'esprit. Eloigne d'elle, un regard, un sourire, quelque beaute secrete
+entrevue, que sais-je? mille souvenirs s'emparaient de lui et le
+poursuivaient incessamment, comme ces fragments de melodie dont on ne
+peut se debarrasser a la suite d'une soiree musicale; mais, des qu'il la
+voyait, il retrouvait le calme, et la facilite qu'il avait de la voir
+souvent l'empechait peut-etre de souhaiter davantage; car ce n'est
+quelquefois qu'en perdant ceux qu'on aime qu'on sent combien on les
+aimait.
+
+En allant le soir chez Emmeline, on la trouvait presque toujours entouree;
+Gilbert n'arrivait guere que vers dix heures, au moment ou il y avait le
+plus de monde, et personne ne restait le dernier: on sortait ensemble a
+minuit, quelquefois plus tard, s'il s'etait trouve une histoire amusante
+en train. Il en resultait que, depuis six mois, malgre son assiduite chez
+la comtesse, Gilbert n'avait point eu de tete-a-tete avec elle. Il la
+connaissait cependant tres bien, et peut-etre mieux que de plus intimes,
+soit par une penetration naturelle, soit par un autre motif qu'il faut
+vous dire aussi. Il aimait la musique autant qu'elle; et, comme un gout
+dominant explique bien des choses, c'etait par la qu'il la devinait: il y
+avait telle phrase d'une romance, tel passage d'un air italien qui etait
+pour lui la clef d'un tresor: l'air acheve, il regardait Emmeline, et il
+etait rare qu'il ne rencontrat pas ses yeux. S'agissait-il d'un livre
+nouveau ou d'une piece representee la veille, si l'un d'eux en disait son
+avis, l'autre approuvait d'un signe de tete. A une anecdote, il leur
+arrivait de rire au meme endroit; et le recit touchant d'une belle action
+leur faisait detourner les regards en meme temps, de peur de trahir
+l'emotion trop vive. Pour tout exprimer par un bon vieux mot, il y avait
+entre eux sympathie. Mais, direz-vous, c'est de l'amour; patience, madame,
+pas encore.
+
+Gilbert allait souvent aux Bouffes, et passait quelquefois un acte dans
+la loge de la comtesse. Le hasard fit qu'un de ces jours-la on donnat
+encore _Don Juan_. M. de Marsan y etait. Emmeline, lorsque vint le trio,
+ne put s'empecher de regarder a cote d'elle et de se souvenir de son
+mouchoir; c'etait, cette fois, le tour de Gilbert de rever au son des
+basses et de la melancolique harmonie; toute son ame etait sur les levres
+de mademoiselle Sontag, et qui n'eut pas senti comme lui aurait pu le
+croire amoureux fou de la charmante cantatrice; les yeux du jeune homme
+etincelaient. Sur son visage un peu pale, ombrage de longs cheveux noirs,
+on lisait le plaisir qu'il eprouvait; ses levres etaient entr'ouvertes,
+et sa main tremblante frappait legerement la mesure sur le velours de la
+balustrade. Emmeline sourit; et en ce moment, je suis force de l'avouer,
+en ce moment, assis au fond de la loge, le comte dormait profondement.
+
+Tant d'obstacles s'opposent ici-bas a des hasards de cette espece, que ce
+ne sont que des rencontres; mais, par cela meme, ils frappent davantage,
+et laissent un plus long souvenir. Gilbert ne se douta meme pas de la
+pensee secrete d'Emmeline et de la comparaison qu'elle avait pu faire. Il
+y avait pourtant de certains jours ou il se demandait au fond du coeur si
+la comtesse etait heureuse; en se le demandant, il ne le croyait pas;
+mais, des qu'il y pensait, il n'en savait plus rien. Voyant a peu pres
+les memes gens, et vivant dans le meme monde, ils avaient tous deux
+necessairement mille occasions de s'ecrire pour des motifs legers; ces
+billets indifferents, soumis aux lois de la ceremonie, trouvaient toujours
+moyen de renfermer un mot, une pensee, qui donnaient a rever. Gilbert
+restait souvent une matinee avec une lettre de madame de Marsan ouverte
+sur la table; et, malgre lui, de temps en temps il y jetait les yeux.
+Son imagination excitee lui faisait chercher un sens particulier aux
+choses les plus insignifiantes. Emmeline signait quelquefois en italien:
+_Vostrissima_; et il avait beau n'y voir qu'une formule amicale, il se
+repetait que ce mot voulait pourtant dire: toute a vous.
+
+Sans etre homme a bonnes fortunes comme M. de Sorgues, Gilbert avait eu
+des maitresses: il etait loin de professer pour les femmes cette apparence
+de mepris precoce que les jeunes gens prennent pour une mode; mais il
+avait sa facon de penser, et je ne vous l'expliquerai pas autrement
+qu'en vous disant que la comtesse de Marsan lui paraissait une exception.
+Assurement, bien des femmes sont sages; je me trompe, madame, elles le
+sont toutes; mais il y a maniere de l'etre. Emmeline a son age, riche,
+jolie, un peu triste, exaltee sur certains points, insouciante a l'exces
+sur d'autres, environnee de la meilleure compagnie, pleine de talents,
+aimant le plaisir, tout cela semblait au jeune homme d'etranges elements
+de sagesse.--Elle est belle pourtant! se disait-il, tandis que par les
+douces soirees d'aout il se promenait sur le boulevard Italien. Elle aime
+son mari sans doute, mais ce n'est que de l'amitie; l'amour est passe;
+vivra-t-elle sans amour? Tout en y pensant, il fit reflexion que depuis
+six mois il vivait sans maitresse.
+
+Un jour qu'il etait en visites, il passa devant la porte de l'hotel de
+Marsan, et y frappa, contre sa coutume, attendu qu'il n'etait que trois
+heures: il esperait trouver la comtesse seule, et il s'etonnait que
+l'idee de cet heureux hasard lui vint pour la premiere fois. On lui
+repondit qu'elle etait sortie. Il reprit le chemin de son logis de
+mauvaise humeur, et, comme c'etait son habitude, il parlait seul entre
+ses dents. Je n'ai que faire de vous dire a quoi il songeait. Ses
+distractions l'entrainerent peu a peu, et il s'ecarta de sa route. Ce
+fut, je crois, au coin du carrefour Buci qu'il heurta assez rudement un
+passant, et d'une maniere au moins bizarre; car il se trouva tout a coup
+face a face avec un visage inconnu, a qui il venait de dire tout haut:
+Si je vous le disais, pourtant, que je vous aime?
+
+Il s'esquivait honteux de sa folie, dont il ne pouvait s'empecher de
+rire, lorsqu'il s'apercut que son apostrophe ridicule faisait un vers
+assez bien tourne. Il en avait fait quelques-uns du temps qu'il etait au
+college; il lui prit fantaisie de chercher la rime, et il la trouva
+comme vous allez voir.
+
+Le lendemain etait un samedi, jour de reception de la comtesse. M. de
+Marsan commencait a se relacher de ses resolutions solitaires, et il y
+avait grande foule ce jour-la, les lustres allumes, toutes les portes
+ouvertes, cercle enorme a la cheminee, les femmes d'un cote, les hommes
+de l'autre; ce n'etait pas un lieu a billets doux. Gilbert s'approcha,
+non sans peine, de la maitresse de la maison; apres avoir cause de choses
+indifferentes avec elle et ses voisines un quart d'heure, il tira de sa
+poche un papier plie qu'il s'amusait a chiffonner. Comme ce papier, tout
+chiffonne qu'il etait, avait pourtant un air de lettre, il s'attendait
+qu'on le remarquerait; quelqu'un le remarqua, en effet, mais ce ne fut
+pas Emmeline. Il le remit dans sa poche, puis l'en tira de nouveau; enfin
+la comtesse y jeta les yeux et lui demanda ce qu'il tenait.--Ce sont,
+lui dit-il, des vers de ma facon que j'ai faits pour une belle dame, et
+je vous les montrerais si vous me promettiez que, dans le cas ou vous
+devineriez qui c'est, vous ne me nuirez pas dans son esprit.
+
+Emmeline prit le papier et lut les stances suivantes:
+
+A NINON
+
+ Si je vous le disais, pourtant, que je vous aime,
+ Qui sait, brune aux yeux bleus, ce que vous en diriez?
+ L'amour, vous le savez, cause une peine extreme
+ C'est un mal sans pitie que vous plaignez vous-meme;
+ Peut-etre cependant que vous m'en puniriez.
+
+ Si je vous le disais, que six mois de silence
+ Cachent de longs tourments et des voeux insenses
+ Ninon, vous etes fine, et votre insouciance
+ Se plait, comme une fee, a deviner d'avance;
+ Vous me repondriez peut-etre: Je le sais.
+
+ Si je vous le disais, qu'une douce folie
+ A fait de moi votre ombre et m'attache a vos pas:
+ Un petit air de doute et de melancolie,
+ Vous le savez, Ninon, vous rend bien plus jolie;
+ Peut-etre diriez-vous que vous n'y croyez pas.
+
+ Si je vous le disais, que j'emporte dans l'ame
+ Jusques aux moindres mots de nos propos du soir:
+ Un regard offense, vous le savez, madame,
+ Change deux yeux d'azur en deux eclairs de flamme;
+ Vous me defendriez peut-etre de vous voir.
+
+ Si je vous le disais, que chaque nuit je veille,
+ Que chaque jour je pleure et je prie a genoux:
+ Ninon, quand vous riez, vous savez qu'une abeille
+ Prendrait pour une fleur votre bouche vermeille;
+ Si je vous le disais, peut-etre en ririez-vous.
+
+ Mais vous n'en saurez rien;--je viens, sans en rien dire,
+ M'asseoir sous votre lampe et causer avec vous;
+ Votre voix, je l'entends, votre air, je le respire;
+ Et vous pouvez douter, deviner et sourire,
+ Vos yeux ne verront pas de quoi m'etre moins doux.
+
+ Je recolte en secret des fleurs mysterieuses:
+ Le soir, derriere vous, j'ecoute au piano
+ Chanter sur le clavier vos mains harmonieuses,
+ Et dans les tourbillons de nos valses joyeuses,
+ Je vous sens dans mes bras plier comme un roseau.
+
+ La nuit, quand de si loin le monde nous separe,
+ Quand je rentre chez moi pour tirer mes verrous,
+ De mille souvenirs en jaloux je m'empare;
+ Et la, seul devant Dieu, plein d'une joie avare,
+ J'ouvre comme un tresor mon coeur tout plein de vous.
+
+ J'aime, et je sais repondre avec indifference;
+ J'aime, et rien ne le dit; j'aime, et seul je le sais;
+ Et mon secret m'est cher, et chere ma souffrance;
+ Et j'ai fait le serment d'aimer sans esperance,
+ Mais non pas sans bonheur;--je vous vois, c'est assez.
+
+ Non, je n'etais pas ne pour ce bonheur supreme,
+ De mourir dans vos bras et de vivre a vos pieds,
+ Tout me le prouve, helas! jusqu'a ma douleur meme...
+ Si je vous le disais, pourtant, que je vous aime,
+ Qui sait, brune aux yeux bleus, ce que vous en diriez?
+
+Lorsque Emmeline eut acheve sa lecture, elle rendit le papier a Gilbert,
+sans rien dire. Un peu apres, elle le lui redemanda, relut une seconde
+fois, puis garda le papier a la main d'un air indifferent, comme il avait
+fait tout a l'heure, et, quelqu'un s'etant approche, elle se leva, et
+oublia de rendre les vers.
+
+
+
+
+V
+
+
+Qui sommes-nous, je vous le demande, pour agir aussi legerement? Gilbert
+etait sorti joyeux pour se rendre a cette soiree; il revint tremblant
+comme une feuille. Ce qu'il y avait dans ces vers d'un peu exagere et
+d'un peu _plus que vrai_, etait devenu vrai des que la comtesse y avait
+touche. Elle n'avait cependant rien repondu, et, devant tant de temoins,
+impossible de l'interroger. Etait-elle offensee? Comment interpreter
+son silence? Parlerait-elle la premiere fois, et que dirait-elle? Son
+image se presentait tantot froide et severe, tantot douce et riante.
+Gilbert ne put supporter l'incertitude; apres une nuit sans sommeil, il
+Retourna chez la comtesse; il apprit qu'elle venait de partir en poste,
+et qu'elle etait au Moulin de May.
+
+Il se rappela que peu de jours auparavant il lui avait demande par hasard
+si elle comptait aller a la campagne, et qu'elle lui avait repondu que
+non; ce souvenir le frappa tout a coup.--C'est a cause de moi qu'elle
+part, se dit-il, elle me craint, elle m'aime! A ce dernier mot, il
+s'arreta. Sa poitrine etait oppressee; il respirait a peine, et je ne
+sais quelle frayeur le saisit; il tressaillit malgre lui a l'idee d'avoir
+touche si vite un si noble coeur. Les volets fermes, la cour de l'hotel
+deserte, quelques domestiques qui chargeaient un fourgon, ce depart
+precipite, cette sorte de fuite, tout cela le troubla et l'etonna. Il
+rentra chez lui a pas lents; en un quart d'heure, il etait devenu un
+autre homme. Il ne prevoyait plus rien, ne calculait rien; il ne savait
+plus ce qu'il avait fait la veille, ni quelles circonstances l'avaient
+amene la; aucun sentiment d'orgueil ne trouvait place dans sa pensee;
+durant cette journee entiere, il ne songea pas meme aux moyens de
+profiter de sa position nouvelle, ni a tenter de voir Emmeline; elle ne
+lui apparaissait plus ni douce ni severe; il la voyait assise a la
+terrasse, relisant les stances qu'elle avait gardees; et, en se repetant:
+Elle m'aime! il se demandait s'il en etait digne.
+
+Gilbert n'avait pas vingt-cinq ans; lorsque sa conscience eut parle, son
+age lui parla a son tour. Il prit la voiture de Fontainebleau le
+lendemain, et arriva le soir au Moulin de May; quand on l'annonca,
+Emmeline etait seule; elle le recut avec un malaise visible; en le
+voyant fermer la porte, le souvenir de M. de Sorgues la fit palir. Mais,
+a la premiere parole de Gilbert, elle vit qu'il n'etait pas plus rassure
+qu'elle-meme. Au lieu de lui toucher la main comme il faisait d'ordinaire,
+il s'assit d'un air plus timide et plus reserve qu'auparavant. Ils
+resterent seuls environ une heure, et il ne fut question ni des stances,
+ni de l'amour qu'elles exprimaient. Quand M. de Marsan rentra de la
+promenade, un nuage passa sur le front de Gilbert; il se dit qu'il avait
+bien mal profite de son premier tete-a-tete. Mais il en fut tout autrement
+d'Emmeline; le respect de Gilbert l'avait emue, elle tomba dans la plus
+dangereuse reverie; elle avait compris qu'elle etait aimee, et de
+l'instant qu'elle se crut en surete, elle aima.
+
+Lorsqu'elle descendit, le jour suivant, au dejeuner, les belles couleurs
+de la jeunesse avaient reparu sur ses joues; son visage, aussi bien que
+son coeur, avait rajeuni de dix ans. Elle voulut sortir a cheval, malgre
+un temps affreux; elle montait une superbe jument qu'il n'etait pas
+facile de faire obeir, et il semblait qu'elle voulut exposer sa vie; elle
+balancait, en riant, sa cravache au-dessus de la tete de l'animal inquiet,
+et elle ne put resister au singulier plaisir de le frapper sans qu'il
+l'eut merite; elle le sentit bondir de colere, et, tandis qu'il secouait
+l'ecume dont il etait couvert, elle regarda Gilbert. Par un mouvement
+rapide, le jeune homme s'etait approche, et voulait saisir la bride du
+cheval.--Laissez, laissez, dit-elle en riant, je ne tomberai pas ce matin.
+
+Il fallait pourtant bien parler de ces stances, et ils s'en parlaient en
+effet beaucoup tous deux, mais des yeux seulement; ce langage en vaut
+bien un autre. Gilbert passa trois jours au Moulin de May, sur le point
+de tomber a genoux a chaque instant. Quand il regardait la taille
+d'Emmeline, il tremblait de ne pouvoir resister a la tentation de
+l'entourer de ses bras; mais, des qu'elle faisait un pas, il se rangeait
+pour la laisser passer, comme s'il eut craint de toucher sa robe. Le
+troisieme jour au soir, il avait annonce son depart pour le lendemain
+matin; il fut question de valse en prenant le the, et de l'ode de Byron
+sur la valse. Emmeline remarqua que, pour parler avec tant d'animosite,
+il fallait que le plaisir eut excite bien vivement l'envie du poete qui
+ne pouvait le partager; elle fut chercher le livre a l'appui de son dire,
+et, pour que Gilbert put lire avec elle, elle se placa si pres de lui,
+que ses cheveux lui effleurerent la joue. Ce leger contact causa au jeune
+homme un frisson de plaisir auquel il n'eut pas resiste si M. de Marsan
+n'eut ete la. Emmeline s'en apercut et rougit: on ferma le livre, et ce
+fut tout l'evenement du voyage.
+
+Voila, n'est-il pas vrai, madame, un amoureux assez bizarre? Il y a un
+proverbe qui pretend que ce qui est differe n'est pas perdu. J'aime peu
+les proverbes en general, parce que ce sont des selles a tous chevaux;
+il n'en est pas un qui n'ait son contraire, et, quelque conduite que l'on
+tienne, on en trouve un pour s'appuyer. Mais je confesse que celui que je
+cite me parait faux cent fois dans l'application, pour une fois qu'il se
+trouvera juste, tout au plus a l'usage de ces gens aussi patients que
+resignes, aussi resignes qu'indifferents. Qu'on tienne ce langage en
+paradis, que les saints se disent entre eux que ce qui est differe n'est
+pas perdu, c'est a merveille; il sied a des gens qui ont devant eux
+l'eternite, de jeter le temps par les fenetres. Mais nous, pauvres
+mortels, notre chance n'est pas si longue. Aussi, je vous livre mon heros
+pour ce qu'il est; je crois pourtant que, s'il eut agi de toute autre
+maniere, il eut ete traite comme de Sorgues.
+
+Madame de Marsan revint au bout de la semaine. Gilbert arriva un soir
+chez elle de tres bonne heure. La chaleur etait accablante. Il la trouva
+seule au fond de son boudoir, etendue sur un canape. Elle etait vetue de
+mousseline, les bras et le col nus. Deux jardinieres pleines de fleurs
+embaumaient la chambre; une porte ouverte sur le jardin laissait entrer
+un air tiede et suave. Tout disposait a la mollesse. Cependant une
+taquinerie etrange, inaccoutumee, vint traverser leur entretien. Je vous
+ai dit qu'il leur arrivait continuellement d'exprimer en meme temps, et
+dans les memes termes, leurs pensees, leurs sensations; ce soir-la ils
+n'etaient d'accord sur rien, et par consequent tous deux de mauvaise foi.
+Emmeline passait en revue certaines femmes de sa connaissance. Gilbert
+En parla avec enthousiasme; et elle en disait du mal a proportion.
+L'obscurite vint; il se fit un silence. Un domestique entra, apportant
+Une lampe; madame de Marsan dit qu'elle n'en voulait pas, et qu'on la mit
+dans le salon. A peine cet ordre donne, elle parut s'en repentir, et,
+s'etant levee avec quelque embarras, elle se dirigea vers son piano.
+--Venez voir, dit-elle a Gilbert, le petit tabouret de ma loge, que je
+viens de faire monter autrement; il me sert maintenant pour m'asseoir la;
+on vient de me l'apporter tout a l'heure, et je vais vous faire un peu de
+musique, pour que vous en ayez l'etrenne.
+
+Elle preludait doucement par de vagues melodies, et Gilbert reconnut
+bientot son air favori, _le Desir_, de Beethoven. S'oubliant peu a peu,
+Emmeline repandit dans son execution l'expression la plus passionnee,
+Pressant le mouvement a faire battre le coeur, puis s'arretant tout a
+coup comme si la respiration lui eut manque, forcant le son et le
+laissant s'eteindre. Nulles paroles n'egaleront jamais la tendresse d'un
+pareil langage. Gilbert etait debout, et de temps en temps les beaux
+yeux se levaient pour le consulter. Il s'appuya sur l'angle du piano, et
+tous deux luttaient contre le trouble, quand un accident presque ridicule
+vint les tirer de leur reverie.
+
+Le tabouret cassa tout a coup, et Emmeline tomba aux pieds de Gilbert. Il
+s'elanca pour lui tendre la main; elle la prit et se releva en riant; il
+etait pale comme un mort, craignant qu'elle ne se fut blessee.--C'est
+bon, dit-elle, donnez-moi une chaise; ne dirait-on pas que je suis tombee
+d'un cinquieme?
+
+Elle se mit a jouer une contredanse, et, tout en jouant, a le plaisanter
+sur la peur qu'il avait eue.--N'est-il pas tout simple, lui dit-il, que
+je m'effraye de vous voir tomber?--Bah! repondait-elle, c'est un effet
+nerveux; ne croyez-vous pas que j'en suis reconnaissante? Je conviens que
+ma chute est ridicule, mais je trouve, ajouta-t-elle assez sechement, je
+trouve que votre peur l'est davantage.
+
+Gilbert fit quelques tours de chambre, et la contredanse d'Emmeline
+devenait moins gaie d'instant en instant. Elle sentait qu'en voulant le
+railler, elle l'avait blesse. Il etait trop emu pour pouvoir parler. Il
+revint s'appuyer au meme endroit, devant elle; ses yeux gonfles ne purent
+retenir quelques larmes; Emmeline se leva aussitot et fut s'asseoir au
+fond de la chambre, dans un coin obscur. Il s'approcha d'elle et lui
+reprocha sa durete. C'etait le tour de la comtesse a ne pouvoir repondre.
+Elle restait muette et dans un etat d'agitation impossible a peindre; il
+prit son chapeau pour sortir, et, ne pouvant s'y decider, s'assit pres
+d'elle; elle se detourna et etendit le bras comme pour lui faire signe
+de partir; il la saisit et la serra sur son coeur. Au meme instant on
+sonna a la porte, et Emmeline se jeta dans un cabinet.
+
+Le pauvre garcon ne s'apercut le lendemain qu'il allait chez madame de
+Marsan qu'au moment ou il y arrivait. L'experience lui faisait craindre
+de la trouver severe et offensee de ce qui s'etait passe. Il se trompait,
+il la trouva calme et indulgente, et le premier mot de la comtesse fut
+qu'elle l'attendait. Mais elle lui annonca fermement qu'il leur fallait
+cesser de se voir--Je ne me repens pas, lui dit-elle, de la faute que
+j'ai commise, et je ne cherche a m'abuser sur rien. Mais, quoi que je
+puisse vous faire souffrir et souffrir moi-meme, M. de Marsan est entre
+nous; je ne puis mentir; oubliez-moi.
+
+Gilbert fut atterre par cette franchise, dont l'accent persuasif ne
+permettait aucun doute. Il dedaignait les phrases vulgaires et les vaines
+menaces de mort qui arrivent toujours en pareil cas; il tenta d'etre
+aussi courageux que la comtesse, et de lui prouver du moins par la quelle
+estime il avait pour elle. Il lui repondit qu'il obeirait et qu'il
+quitterait Paris pour quelque temps; elle lui demanda ou il comptait
+aller, et lui promit de lui ecrire. Elle voulut qu'il la connut tout
+entiere, et lui raconta en quelques mots l'histoire de sa vie, lui
+peignit sa position, l'etat de son coeur, et ne se fit pas plus heureuse
+qu'elle n'etait. Elle lui rendit ses vers, et le remercia de lui avoir
+donne un moment de bonheur.
+
+--Je m'y suis livree, lui dit-elle, sans vouloir y reflechir; j'etais
+sure que l'impossible m'arreterait; mais je n'ai pu resister a ce qui
+etait possible. J'espere que vous ne verrez pas dans ma conduite une
+coquetterie que je n'y ai pas mise. J'aurais du songer davantage a vous;
+mais je ne vous crois pas assez d'amour pour que vous n'en guerissiez
+bientot.
+
+--Je serai assez franc, repondit Gilbert, pour vous dire que je n'en sais
+rien, mais je ne crois pas en guerir. Votre beaute m'a moins touche que
+votre esprit et votre caractere, et si l'image d'un beau visage peut
+s'effacer par l'absence ou par les annees, la perte d'un etre tel que
+vous est a jamais irreparable. Sans doute, je guerirai en apparence, et
+il est presque certain que dans quelque temps je reprendrai mon existence
+habituelle; mais ma raison meme dira toujours que vous eussiez fait le
+bonheur de ma vie. Ces vers que vous me rendez ont ete ecrits comme par
+hasard, un instant d'ivresse les a inspires; mais le sentiment qu'ils
+expriment est en moi depuis que je vous connais, et je n'ai eu la force
+de le cacher que par cela meme qu'il est juste et durable. Nous ne serons
+donc heureux ni l'un ni l'autre, et nous ferons au monde un sacrifice que
+rien ne pourra compenser.
+
+--Ce n'est pas au monde que nous le ferons, dit Emmeline, mais a
+nous-memes, ou plutot c'est a moi que vous le ferez. Le mensonge m'est
+insupportable, et hier soir, apres votre depart, j'ai failli tout dire a
+M. de Marsan. Allons, ajouta-t-elle gaiement, allons, mon ami, tachons de
+vivre.
+
+Gilbert lui baisa la main respectueusement, et ils se separerent.
+
+
+
+
+VI
+
+
+A peine cette determination fut-elle prise, qu'ils la sentirent impossible
+a realiser. Ils n'eurent pas besoin de longues explications pour en
+convenir mutuellement. Gilbert resta deux mois sans venir chez madame de
+Marsan, et pendant ces deux mois ils perdirent l'un et l'autre l'appetit
+et le sommeil. Au bout de ce temps, Gilbert se trouva un soir tellement
+desole et ennuye, que, sans savoir ce qu'il faisait, il prit son chapeau
+et arriva chez la comtesse a son heure ordinaire, comme si de rien
+n'etait. Elle ne songea pas a lui adresser un reproche de ce qu'il ne
+tenait pas sa parole. Des qu'elle l'eut regarde, elle comprit ce qu'il
+avait souffert; et il la vit si pale et si changee, qu'il se repentit de
+n'etre pas revenu plus tot.
+
+Ce qu'Emmeline avait dans le coeur n'etait ni un caprice ni une passion;
+c'etait la voix de la nature meme qui lui criait qu'elle avait besoin
+d'un nouvel amour. Elle n'avait pas fait grande reflexion sur le caractere
+de Gilbert; il lui plaisait, et il etait la; il lui disait qu'il l'aimait,
+et il l'aimait d'une tout autre maniere que M. de Marsan ne l'avait aimee.
+L'esprit d'Emmeline, son intelligence, son imagination enthousiaste,
+toutes les nobles qualites renfermees en elle souffraient a son insu. Les
+larmes qu'elle croyait repandre sans raison demandaient a couler malgre
+elle, et la forcaient d'en chercher le motif; tout alors le lui apprenait,
+ses livres, sa musique, ses fleurs, ses habitudes meme et sa vie
+solitaire; il fallait aimer et combattre, ou se resigner a mourir.
+
+Ce fut avec une fierte courageuse que la comtesse de Marsan envisagea
+l'abime ou elle allait tomber. Lorsque Gilbert la serra de nouveau dans
+ses bras, elle regarda le ciel, comme pour le prendre a temoin de sa
+faute et de ce qu'elle allait lui couter. Gilbert comprit ce regard
+melancolique; il mesura la grandeur de sa tache a la noblesse du coeur de
+son amie, il sentit qu'il avait entre les mains le pouvoir de lui rendre
+l'existence ou de la degrader a jamais. Cette pensee lui inspira moins
+d'orgueil que de joie; il se jura de se consacrer a elle, et remercia
+Dieu de l'amour qu'il eprouvait.
+
+La necessite du mensonge desolait pourtant la jeune femme; elle n'en
+parla plus a son amant, et garda cette peine secrete; du reste, l'idee de
+resister plus ou moins longtemps, du moment qu'elle ne pouvait resister
+toujours, ne lui vint pas a l'esprit. Elle compta, pour ainsi dire, ses
+chances de souffrance et ses chances de bonheur, et mit hardiment sa vie
+pour enjeu. Au moment ou Gilbert revint, elle se trouvait forcee de
+passer trois jours a la campagne. Il la conjurait de lui accorder un
+rendez-vous avant de partir.--Je le ferai si vous voulez, lui
+repondit-elle, mais je vous supplie de me laisser attendre.
+
+Le quatrieme jour, un jeune homme entra vers minuit au Cafe Anglais.--Que
+veut monsieur? Demande le garcon.--Tout ce que vous avez de meilleur,
+repondit le jeune homme avec un air de joie qui fit retourner tout le
+monde.--A la meme heure, au fond de l'hotel de Marsan, une persienne
+entr'ouverte laissait apercevoir une lueur derriere un rideau. Seule,
+en deshabille de nuit, madame de Marsan etait assise sur une petite
+chaise, dans sa chambre, les verrous tires derriere elle.--Demain je
+serai a lui. Sera-t-il a moi?
+
+Emmeline ne pensait pas a comparer sa conduite a celle des autres femmes.
+Il n'y avait pour elle, en cet instant, ni douleurs ni remords; tout
+faisait silence devant l'idee du lendemain. Oserai-je vous dire a quoi
+elle pensait? Oserai-je ecrire ce qui, a cette heure redoutable,
+inquietait une belle et noble femme, la plus sensible et la plus honnete
+que je connaisse, a la veille de la seule faute qu'elle ait jamais eu a
+se reprocher?
+
+Elle pensait a sa beaute. Amour, devouement, sincerite du coeur,
+constance, sympathie de gout, crainte, dangers, repentir, tout etait
+chasse, tout etait detruit par la plus vive inquietude sur ses charmes,
+sur sa beaute corporelle. La lueur que nous apercevons, c'est celle d'un
+flambeau qu'elle tient a la main. Sa psyche est en face d'elle; elle se
+retourne, ecoute; nul temoin, nul bruit; elle a entr'ouvert le voile qui
+la couvre, et, comme Venus devant le berger de la fable, elle comparait
+timidement.
+
+Pour vous parler du jour suivant, je ne puis mieux faire, madame, que de
+vous transcrire une lettre d'Emmeline a sa soeur, ou elle peint elle-meme
+ce qu'elle eprouvait:
+
+"J'etais a lui. A toutes mes anxietes avait succede un abattement
+extreme. J'etais brisee, et ce malaise me plaisait. Je passai la soiree
+en reverie; je voyais des formes vagues, j'entendais des voix lointaines;
+je distinguais: "Mon ange, ma vie!" et je m'affaissais encore, plus
+encore. Pas une fois ma pensee ne s'est reportee sur les inquietudes du
+jour precedent, durant cette demi-lethargie qui me reste en memoire comme
+l'etat que je choisirais en paradis. Je me couchai et dormis comme un
+nouveau-ne. Au reveil, le matin, un souvenir confus des evenements de la
+veille fit rapidement porter le sang au coeur. Une palpitation me fit
+dresser sur mon seant, et la je m'entendis m'ecrier a haute voix: _C'en
+est fait_! J'appuyai ma tete sur mes genoux, et je me precipitai au fond
+de mon ame. Pour la premiere fois, il me vint la crainte qu'il ne m'eut
+mal jugee. La simplicite avec laquelle j'avais cede pouvait lui donner
+cette opinion. En depit de son esprit, de son tact, je pouvais craindre
+une mauvaise experience du monde. Si ce n'etait pour lui qu'une fantaisie,
+une difficulte a vaincre? Trop etonnee, trop emue, bouleversee par tous
+les sentiments qui me subjuguaient, je n'avais pas assez etudie les
+siens. J'avais peur, je respirais court. Eh bien! me dis-je bravement,
+le jour ou il me connaitra, il aura un arriere a payer. Tout ce sombre
+fut eclaire tout a coup par de doux soupirs. Je sentais un sourire errer
+autour de ma bouche; comme la veille, je revis toute sa figure, belle
+d'une expression que je n'ai vue nulle part, meme dans les chefs-d'oeuvre
+des grands maitres: j'y lisais l'amour, le respect, le culte, et ce
+doute, cette crainte de ne pas obtenir, tant on desire vivement. Voila
+pour la femme l'instant supreme, et, ainsi bercee, je m'habillai. On
+a grand plaisir a la toilette quand on attend son amant."
+
+
+
+
+VII
+
+
+Emmeline avait mis cinq ans a s'apercevoir que son premier choix ne
+pouvait la rendre heureuse; elle en avait souffert pendant un an; elle
+avait lutte six mois contre une passion naissante, deux mois contre un
+amour avoue; elle avait enfin succombe, et son bonheur dura quinze jours.
+
+Quinze jours, c'est bien court, n'est-ce pas? J'ai commence ce conte sans
+y reflechir, et je vois qu'arrive au moment dont la pensee m'a fait
+prendre la plume, je n'ai rien a en dire, sinon qu'il fut bien court.
+Comment tenterai-je de vous le peindre? Vous raconterai-je ce qui est
+inexprimable et ce que les plus grands genies de la terre ont laisse
+deviner dans leurs ouvrages, faute d'une parole qui put le rendre?
+Certes, vous ne vous y attendez pas, et je ne commettrai pas ce sacrilege.
+Ce qui vient du coeur peut s'ecrire, mais non ce qui est le coeur
+lui-meme.
+
+D'ailleurs, en quinze jours, si on est heureux, a-t-on le temps de s'en
+apercevoir? Emmeline et Gilbert etaient encore etonnes de leur bonheur;
+ils n'osaient y croire, et s'emerveillaient de la vive tendresse dont
+leur coeur etait plein.--Est-il possible, se demandaient-ils, que nos
+regards se soient jamais rencontres avec indifference, et que nos mains
+se soient touchees froidement?--Quoi! je t'ai regarde, disait Emmeline,
+sans que mes yeux se soient voiles de larmes? Je t'ai ecoute sans baiser
+tes levres? Tu m'as parle comme a tout le monde, et je t'ai repondu sans
+te dire que je t'aimais?--Non, repondait Gilbert, ton regard, ta voix, te
+trahissaient; grand Dieu! comme ils me penetraient! C'est moi que la
+crainte a arrete, et qui suis cause que nous nous aimons si tard. Alors
+ils se serraient la main, comme pour se dire tacitement: Calmons-nous,
+il y a de quoi en mourir.
+
+A peine avaient-ils commence a s'habituer de se voir en secret, et a
+jouir des frayeurs du mystere; a peine Gilbert connaissait-il ce nouveau
+visage que prend tout a coup une femme en tombant dans les bras de son
+amant; a peine les premiers sourires avaient-ils paru a travers les
+larmes d'Emmeline; a peine s'etaient-ils jure de s'aimer toujours;
+pauvres enfants! Confiants dans leur sort, ils s'y abandonnaient sans
+crainte, et savouraient lentement le plaisir de reconnaitre qu'ils
+ne s'etaient pas trompes dans leur mutuelle esperance; ils en etaient
+encore a se dire: Comme nous allons etre heureux! quand leur bonheur
+s'evanouit.
+
+Le comte de Marsan etait un homme ferme, et sur les choses importantes
+son coup d'oeil ne le trompait pas. Il avait vu sa femme triste; il avait
+pense qu'elle l'aimait moins, et il ne s'en etait pas soucie. Mais il la
+vit preoccupee et inquiete, et il resolut de ne pas le souffrir. Des
+qu'il prit la peine d'en chercher la cause, il la trouva facilement.
+Emmeline s'etait troublee a sa premiere question, et a la seconde avait
+ete sur le point de tout avouer. Il ne voulut point d'une confidence de
+cette nature, et, sans en parler autrement a personne, il s'en fut a
+l'hotel garni qu'il habitait avant son mariage, et y retint un
+appartement. Comme sa femme allait se coucher, il entra chez elle en robe
+de chambre, et, s'etant assis en face d'elle, il lui parla a peu pres
+ainsi:
+
+--Vous me connaissez assez, ma chere, pour savoir que je ne suis pas
+jaloux. J'ai eu pour vous beaucoup d'amour, j'ai et j'aurai toujours pour
+vous beaucoup d'estime et d'amitie. Il est certain qu'a notre age, et
+apres tant d'annees passees ensemble, une tolerance reciproque nous est
+necessaire pour que nous puissions continuer de vivre en paix. J'use,
+pour ma part, de la liberte que doit avoir un homme, et je trouve bon que
+vous en fassiez autant. Si j'avais apporte dans cette maison autant de
+fortune que vous, je ne vous parlerais pas ainsi, je vous laisserais le
+comprendre. Mais je suis pauvre, et notre contrat de mariage m'a laisse
+pauvre par ma volonte. Ce qui, chez un autre, ne serait que de
+l'indulgence ou de la sagesse, serait pour moi de la bassesse. Quelque
+precaution qu'on prenne, une intrigue n'est jamais secrete; il faut, tot
+ou tard, qu'on en parle. Ce jour arrive, vous sentez que je ne serais
+range ni dans la categorie des maris complaisants, ni meme dans celle des
+maris ridicules, mais qu'on ne verrait en moi qu'un miserable a qui
+l'argent fait tout supporter. Il n'entre pas dans mon caractere de faire
+un eclat qui deshonore a la fois deux familles, quel qu'en soit le
+resultat; je n'ai de haine ni contre vous ni contre personne; c'est pour
+cette raison meme que je viens vous annoncer la resolution que j'ai
+prise, afin de prevenir les suites de l'etonnement qu'elle pourra causer.
+Je demeurerai, a partir de la semaine prochaine, dans l'hotel garni que
+j'habitais quand j'ai fait la connaissance de votre mere. Je suis fache
+de rester a Paris, mais je n'ai pas de quoi voyager; il faut que je me
+loge, et cette maison-la me plait. Voyez ce que vous voulez faire, et si
+c'est possible, j'agirai en consequence.
+
+Madame de Marsan avait ecoute son mari avec un etonnement toujours
+croissant. Elle resta comme une statue; elle vit qu'il etait decide, et
+elle n'y pouvait croire; elle se jeta a son cou presque involontairement;
+elle s'ecria que rien au monde ne la ferait consentir a cette separation.
+A tout ce qu'elle disait il n'opposait que le silence. Emmeline eclata en
+sanglots; elle se mit a genoux et voulut confesser sa faute; il l'arreta,
+et refusa de l'entendre. Il s'efforca de l'apaiser, lui repeta qu'il
+n'avait contre elle aucun ressentiment; puis il sortit malgre ses
+prieres.
+
+Le lendemain, ils ne se virent pas; lorsque Emmeline demanda si le comte
+etait chez lui, on lui repondit qu'il etait parti de grand matin, et
+qu'il ne rentrerait pas de la journee. Elle voulut l'attendre, et
+s'enferma a six heures du soir dans l'appartement de M. de Marsan; mais
+le courage lui manqua, et elle fut obligee de retourner chez elle.
+
+Le jour suivant, au dejeuner, le comte descendit en habit de cheval. Les
+domestiques commencaient a faire ses paquets, et le corridor etait plein
+de hardes en desordre. Emmeline s'approcha de son mari en le voyant
+entrer, et il la baisa sur le front; ils s'assirent en silence; on
+dejeunait dans la chambre a coucher de la comtesse. En face d'elle etait
+sa psyche; elle croyait y voir son fantome. Ses cheveux en desordre, son
+visage abattu, semblaient lui reprocher sa faute. Elle demanda au comte
+d'une voix mal assuree s'il comptait toujours quitter l'hotel. Il
+repondit qu'il s'y disposait, et que son depart etait fixe pour le lundi
+suivant.
+
+--N'y a-t-il aucun moyen de retarder ce depart? demanda-t-elle d'un ton
+suppliant.
+
+--Ce qui est ne peut se changer, repliqua le comte; avez-vous reflechi a
+ce que vous comptez faire?
+
+--Que voulez-vous que je fasse? dit-elle.
+
+M. de Marsan ne repondit pas.
+
+--Que voulez-vous? repeta-t-elle; quel moyen puis-je avoir de vous
+flechir? quelle expiation, quel sacrifice puis-je vous offrir que vous
+consentiez a accepter?
+
+--C'est a vous de le savoir, dit le comte.--Il se leva et s'en fut sans
+en dire plus; mais le soir meme il revint chez sa femme, et son visage
+etait moins severe.
+
+Ces deux jours avaient tellement fatigue Emmeline, qu'elle etait d'une
+paleur effrayante. M. de Marsan ne put, en le remarquant, se defendre
+d'un mouvement de compassion.
+
+--Eh bien! ma chere! dit-il, qu'avez-vous?
+
+--Je pense, repondit-elle, et je vois que rien n'est possible.
+
+--Vous l'aimez donc beaucoup? demanda-t-il.
+
+Malgre l'air froid qu'il affectait, Emmeline vit dans cette question un
+mouvement de jalousie. Elle crut que la demarche de son mari pouvait bien
+n'etre qu'une tentative de se rapprocher d'elle, et cette idee lui fut
+penible. Tous les hommes sont ainsi, pensa-t-elle; ils meprisent ce
+qu'ils possedent, et reviennent avec ardeur a ce qu'ils ont perdu par
+leur faute. Elle voulut savoir jusqu'a quel point elle devinait juste, et
+repondit d'un ton hautain:
+
+--Oui, monsieur, je l'aime, et la-dessus, du moins, je ne mentirai pas.
+
+--Je concois cela, reprit M. de Marsan, et j'aurais mauvaise grace a
+vouloir lutter ici contre personne; je n'en ai ni le moyen ni l'envie.
+
+Emmeline vit qu'elle s'etait trompee; elle voulait parler et ne trouvait
+rien. Que repondre, en effet, a la facon d'agir du comte? Il avait devine
+clairement ce qui s'etait passe, et le parti qu'il avait pris etait juste
+sans etre cruel. Elle commencait une phrase et ne pouvait l'achever; elle
+pleurait. M. de Marsan lui dit avec douceur:
+
+--Calmez-vous, songez que vous avez commis une faute, mais que vous avez
+un ami qui la sait, et qui vous aidera a la reparer.
+
+--Que ferait donc cet ami, dit Emmeline, s'il etait aussi riche que moi,
+puisque cette miserable question de fortune le decide a me quitter? Que
+feriez-vous si notre contrat n'existait pas?
+
+Emmeline se leva, alla a son secretaire, en tira son contrat de mariage,
+et le brula a la bougie qui etait sur la table. Le comte la regarda faire
+jusqu'au bout.
+
+--Je vous comprends, lui dit-il enfin; et, bien que ce que vous venez de
+faire soit une action sans consequence, puisque le double est chez le
+notaire, cette action vous honore, et je vous en remercie. Mais songez
+donc, ajouta-t-il en embrassant Emmeline, songez donc que, s'il ne
+s'agissait ici que d'une formalite a annuler, je n'aurais fait qu'abuser
+de mes avantages. Vous pouvez d'un trait de plume me rendre aussi riche
+que vous, je le sais, mais je n'y consentirais pas, et aujourd'hui moins
+que jamais.
+
+--Orgueilleux que vous etes, s'ecria Emmeline desesperee, et pourquoi
+refuseriez-vous?
+
+M. de Marsan lui tenait la main; il la serra legerement, et repondit:
+
+--Parce que vous l'aimez.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Par une de ces belles matinees d'automne ou le soleil brille de tout son
+eclat et semble dire adieu a la verdure mourante, Gilbert etait accoude a
+une petite fenetre au second etage, dans une rue ecartee derriere les
+Champs-Elysees. Tout en fredonnant un air de _la Norma_, il regardait
+attentivement chaque voiture qui passait sur la chaussee. Quand la
+voiture arrivait au coin de la rue, la chanson s'arretait; mais la
+voiture continuait sa route, et il fallait en attendre une autre. Il en
+passa beaucoup ce jour-la, mais le jeune homme inquiet ne vit dans
+aucune un petit chapeau de paille d'Italie et une mantille noire. Une
+heure sonna, puis deux; il etait trop tard; apres avoir regarde vingt
+fois a sa montre, avoir fait autant de tours de chambre, et s'etre desole
+et rassure plus souvent encore alternativement, Gilbert descendit enfin,
+et erra quelque temps dans les allees. En rentrant chez lui, il demanda a
+son portier s'il n'y avait point de lettres, et la reponse fut negative.
+Un pressentiment de sinistre augure l'agita toute la journee. Vers dix
+heures du soir il montait, non sans crainte, le grand escalier de l'hotel
+de Marsan; la lampe n'etait pas allumee, cela le surprit et l'inquieta;
+il sonna, personne ne venait; il toucha la porte, qui s'ouvrit, et
+s'arreta dans la salle a manger; une femme de chambre vint a sa
+rencontre, il lui demanda s'il pouvait entrer.--Je vais le demander,
+repondit-elle. Comme elle entrait dans le salon, Gilbert entendit entre
+les deux portes une voix tremblante qu'il reconnut et qui disait tout
+bas: Dites que je n'y suis pas.
+
+Il m'a dit lui-meme que ce peu de mots prononces dans les tenebres, au
+moment ou il s'y attendait le moins, lui avaient fait plus de mal qu'un
+coup d'epee. Il sortit dans un etonnement inexprimable.--Elle etait la,
+se dit-il, elle m'a vu sans doute. Qu'arrive-t-il? ne pouvait-elle me
+dire un mot, ou du moins m'ecrire? Huit jours se passerent sans lettres,
+et sans qu'il put voir la comtesse. Enfin, il recut la lettre suivante:
+
+"Adieu! il faut que vous vous souveniez de votre projet de voyage et que
+vous me teniez parole. Ah! Je fais un grand sacrifice en ce moment.
+Quelques mots profondement sentis et que vous m'avez dits au sujet
+d'un parti funeste que je voulais prendre, m'arretent seuls. Je vivrai.
+Mais il ne faut pas entierement arracher une pensee qui seule peut me
+donner une apparence de tranquillite. Permettez, mon ami, que je la
+place seulement a distance, avec des conditions; si, par exemple, une
+entiere indifference pour moi prenait place dans votre coeur;--si, une
+fois de retour, et le coeur raffermi, vous ne me veniez plus voir;--si
+jamais mon image, mon amour ne venait plus;... il est impossible de
+continuer l'affreuse vie que je mene. Le plus malheureux est celui qui
+reste; il faut donc que ce soit vous qui partiez. Vos affaires vous le
+permettent-elles? Ou voulez-vous que j'aille je ne sais ou? Repondez-moi,
+ce sera vous qui aurez de la force; je n'en ai pas du tout; ayez pitie de
+moi. Dites, que sais-je? que vous guerirez; mais ce n'est pas vrai!
+N'importe, dites toujours. Evitez de me voir avant le voyage; il faut de
+la force, et je ne sais ou en prendre. Je n'ai cesse de pleurer et de
+vous ecrire depuis huit jours. Je jette tout au feu. Vous trouverez cette
+lettre-ci encore bien incoherente. M. de Marsan sait tout: mentir m'a ete
+impossible; d'ailleurs il le savait. Cependant cette lettre est loin
+d'exprimer ce qu'il y a de contradictoire entre mon coeur et ma raison.
+Allez dans le monde ces jours-ci, que votre depart n'ait point l'air d'un
+coup de tete. De sitot je ne pourrai sortir ni recevoir. La voix me
+manque a tous moments. Vous m'ecrirez, n'est-ce pas? il est impossible
+que vous partiez sans m'ecrire quelques lignes. Voyager!... C'est vous
+qui allez voyager!"
+
+Le malheur de Gilbert lui parut un reve; il pensait a aller chez M. de
+Marsan et a lui chercher querelle. Il tomba a terre au milieu de sa
+chambre, et versa les larmes les plus ameres. Enfin il resolut de voir la
+comtesse a tout prix, et d'avoir l'explication de cet evenement, qui lui
+etait annonce d'une maniere si peu intelligible. Il courut a l'hotel de
+Marsan, et, sans parler a aucun domestique, il penetra jusqu'au salon.
+La, il s'arreta a la pensee de compromettre celle qu'il aimait et de la
+perdre peut-etre par sa faute. Entendant quelqu'un approcher, il se jeta
+derriere un rideau: c'etait le comte qui entrait. Demeure seul, Gilbert
+avanca, et, entr'ouvrant la porte d'un cabinet vitre, il vit Emmeline
+couchee et son mari pres d'elle. Au pied du lit etait un linge couvert de
+sang, et le medecin s'essuyait les mains. Ce spectacle lui fit horreur;
+il fremit de l'idee d'ajouter, par son imprudence, aux maux de sa
+maitresse, et, marchant sur la pointe du pied, il sortit de l'hotel sans
+etre remarque.
+
+Il sut bientot que la comtesse avait ete en danger de mort; une nouvelle
+lettre lui apprit en detail ce qui s'etait passe. "Renoncer a nous voir,
+disait Emmeline, est impossible, il n'y faut pas songer; et cette idee
+qui vous desole ne me cause aucune peine, car je ne puis l'admettre un
+instant. Mais nous separer pour six mois, pour un an, voila ce qui me
+fait sangloter et me dechire l'ame, car c'est la tout ce qui est
+possible." Elle ajoutait que, si, avant son depart, il eprouvait un desir
+trop vif de la revoir encore une fois, elle y consentirait. Il refusa
+cette entrevue; il avait besoin de toute sa force; et, bien que convaincu
+de la necessite de s'eloigner, il ne pouvait prendre aucun parti. Vivre
+sans Emmeline lui semblait un mot vide de sens, et, pour ainsi dire, un
+mensonge. Il se jura cependant d'obeir a tout prix, et de sacrifier son
+existence, s'il le fallait, au repos de madame de Marsan. Il mit ses
+affaires en ordre, dit adieu a ses amis, annonca a tout le monde qu'il
+allait en Italie. Puis, quand tout fut pret, et qu'il eut son passeport,
+il resta enferme chez lui, se promettant, chaque soir, de partir le
+lendemain, et passant la journee a pleurer.
+
+Emmeline, de son cote, n'etait guere plus courageuse, comme vous pouvez
+penser. Des qu'elle put supporter la voiture, elle alla au Moulin de May.
+M. de Marsan ne la quittait pas; il eut pour elle, pendant sa maladie,
+l'amitie d'un frere et les soins d'une mere. Je n'ai pas besoin de dire
+qu'il avait pardonne, et que la vue des souffrances de sa femme l'avait
+fait renoncer a ses projets de separation. Il ne parla plus de Gilbert,
+et je ne crois pas que, depuis cette epoque, il ait prononce ce nom
+etant seul avec la comtesse. Il apprit le voyage annonce, et n'en parut
+ni joyeux ni triste. On devinait aisement a sa conduite qu'il se
+reconnaissait, au fond du coeur, coupable d'avoir neglige sa femme, et
+d'avoir si peu fait pour son bonheur. Lorsque, appuyee a son bras,
+Emmeline se promenait lentement avec lui dans la longue _allee des
+Soupirs_, il paraissait presque aussi triste qu'elle; et Emmeline lui sut
+gre de ce qu'il ne tenta jamais de rappeler l'ancien amour, ni de
+combattre l'amour nouveau.
+
+Elle brula les lettres de Gilbert, et, dans ce sacrifice douloureux, ne
+respecta qu'une seule ligne ecrite de la main de son amant: "_Pour vous,
+tout au monde._" En relisant ces mots, elle ne put se resoudre a les
+aneantir; c'etait l'adieu du pauvre garcon. Elle coupa cette ligne avec
+ses ciseaux, et la porta longtemps sur son coeur. "S'il faut jamais
+me separer de ces mots-la, ecrivait-elle a Gilbert, je les avalerai.
+Maintenant ma vie n'est plus qu'une pincee de cendre, et je ne pourrai
+de longtemps regarder ma cheminee sans pleurer."
+
+Etait-elle sincere? demanderez-vous peut-etre. Ne fit elle aucune
+tentative pour revoir son amant? Ne se repentait-elle pas de son
+sacrifice? N'essaya-t-elle jamais de revenir sur sa resolution? Oui,
+madame, elle l'essaya; je ne veux la faire ni meilleure ni plus brave
+qu'elle ne l'a ete. Oui, elle essaya de mentir, de tromper son mari; en
+depit de ses serments, de ses promesses, de ses douleurs et de ses
+remords, elle revit Gilbert; et, apres avoir passe deux heures avec lui
+dans un delire de joie et d'amour, elle sentit, en rentrant chez elle,
+qu'elle ne pouvait ni tromper ni mentir; je vous dirai plus, Gilbert le
+sentit lui-meme, et ne lui demanda pas de revenir.
+
+Cependant il ne partait pas encore, et ne parlait plus de voyage. Au bout
+de quelques jours, il voulait deja se persuader qu'il etait plus calme,
+et qu'il n'y avait aucun danger a rester. Il tachait, dans ses lettres,
+de faire consentir Emmeline a ce qu'il passat l'hiver a Paris. Elle
+hesitait; et, tout en renoncant a l'amour, elle commencait a parler
+d'amitie. Ils cherchaient tous deux mille motifs de prolonger leur
+souffrance, ou du moins de se voir souffrir. Qu'allait-il arriver? Je ne
+sais.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Je crois vous avoir dit, madame, qu'Emmeline avait une soeur. C'etait
+Une belle et grande jeune fille, et de plus un excellent coeur. Soit par
+une timidite excessive, soit par une autre cause, elle n'avait jamais
+parle a Gilbert qu'avec une extreme reserve, et presque avec repugnance,
+lorsqu'elle avait eu occasion de le rencontrer. Gilbert avait des manieres
+d'etourdi et des facons de dire qui, bien que simples et naturelles,
+devaient blesser une modestie et une pudeur parfaites. La franchise
+meme du jeune homme et son caractere exalte avaient peu de chances de
+rencontrer de la sympathie chez la severe Sarah (c'etait le nom de la
+soeur d'Emmeline). Aussi quelques mots de politesse echanges au hasard,
+quelques compliments lorsque Sarah chantait, une contredanse de temps en
+temps, c'etait la toute la connaissance qu'ils avaient faite, et leur
+amitie n'allait pas plus loin.
+
+Au milieu de ces dernieres circonstances, Gilbert recut une invitation de
+bal d'une amie de madame de Marsan, et il crut devoir y aller, pour se
+conformer au desir de sa maitresse. Sarah etait a cette soiree. Il fut
+s'asseoir a cote d'elle. Il savait quelle tendre affection unissait la
+comtesse a sa soeur, et c'etait pour lui une occasion de parler de ce
+qu'il aimait a quelqu'un qui le comprenait. La maladie recente servit de
+pretexte; s'informer de la sante d'Emmeline, c'etait s'informer de son
+amour. Contre sa coutume, Sarah repondit avec confiance et avec douceur;
+et l'orchestre ayant donne, au milieu de leur entretien, le signal d'une
+contredanse, elle dit qu'elle etait lasse, et refusa son danseur,
+qui venait la chercher.
+
+Le bruit des instruments et le tumulte du bal leur donnant plus de
+liberte, la jeune fille commenca a laisser comprendre a Gilbert qu'elle
+savait la cause du mal d'Emmeline. Elle parla des souffrances de sa
+soeur, et raconta ce qu'elle en avait vu. Pendant ce recit, Gilbert
+baissait la tete; quand il la releva, une larme coulait sur sa joue.
+Sarah devint tout a coup tremblante; ses beaux yeux bleus se troublerent.
+--Vous l'aimez plus que je ne croyais, lui dit-elle. De ce moment elle
+devint tout autre qu'elle ne s'etait jamais montree a lui; elle lui
+avoua que depuis longtemps elle s'etait apercue de ce qui se passait, et
+que la froideur qu'elle lui avait temoignee venait de ce qu'elle n'avait
+cru voir en lui que la legerete d'un homme du monde, qui fait la cour a
+toutes les femmes sans se soucier du mal qui en resulte. Elle parla en
+soeur et en amie, avec chaleur et avec franchise. L'accent de verite
+qu'elle employa pour montrer a Gilbert la necessite absolue de rendre le
+repos a la comtesse le frappa plus que tout le reste ne l'avait pu faire,
+et en un quart d'heure il vit clair dans sa destinee.
+
+On se preparait a danser le cotillon.--Asseyons-nous dans le cercle, dit
+Gilbert, nous nous dispenserons de figurer, et nous pourrons causer sans
+qu'on nous remarque. Elle y consentit; ils prirent place, et continuerent
+a parler d'Emmeline. Cependant de temps en temps un valseur forcait Sarah
+de prendre part a la figure, et il fallait se lever pour tenir le bout
+d'une echarpe ou le bouquet et l'eventail. Gilbert restait alors sur sa
+chaise, perdu dans ses pensees, regardant sa belle partenaire sauter et
+sourire, les yeux encore humides. Elle revenait, et ils reprenaient leur
+triste entretien. Ce fut au bruit de ces valses allemandes, qui avaient
+berce les premiers jours de son amour, que Gilbert jura de partir et de
+l'oublier.
+
+Lorsque l'heure de se retirer fut venue, ils se leverent tous deux avec
+une sorte de solennite.--J'ai votre parole, dit la jeune fille, je compte
+sur vous pour sauver ma soeur; et si vous partez, ajouta-t-elle en lui
+prenant la main sans songer qu'on put l'observer, si vous partez, nous
+serons quelquefois deux a penser au pauvre voyageur.
+
+Ils se quitterent sur cette parole, et Gilbert partit le lendemain.
+
+ * * * * *
+
+Dans le recit qu'on vient de lire, l'auteur a dit: "Ce n'est pas un roman
+que je fais, madame, et vous vous en apercevez bien."
+
+On a du s'apercevoir, en effet, que cette histoire n'a pas le caractere
+ordinaire d'une fiction. Emmeline n'est point un personnage imaginaire,
+et Gilbert n'est autre que l'auteur lui-meme. On trouvera le recit de
+cette aventure dans la Notice sur la vie d'Alfred de Musset, et l'on
+verra que les souvenirs qui s'y rattachent occupent une place considerable
+dans les poesies.
+
+
+FIN D'EMMELINE.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+II. LES DEUX MAITRESSES
+
+
+1837
+
+
+
+
+[Illustration: Dessin de Bidat; grave par Meunier: LES DEUX MAITRESSES:
+Cent fois le soir, pres de la lampe, le jeune homme
+avait suivi des yeux, sur le canevas les doigts habiles de la veuve]
+
+
+
+
+I
+
+
+Croyez-vous, madame, qu'il soit possible d'etre amoureux de deux personnes
+a la fois? Si pareille question m'etait faite, je repondrais que je n'en
+crois rien. C'est pourtant ce qui est arrive a un de mes amis, dont je
+vous raconterai l'histoire, afin que vous en jugiez vous-meme.
+
+En general, lorsqu'il s'agit de justifier un double amour, on a d'abord
+recours aux contrastes. L'une etait grande, l'autre petite; l'une avait
+quinze ans, l'autre en avait trente. Bref, on tente de prouver que deux
+femmes, qui ne se ressemblent ni d'age, ni de figure, passions
+differentes. Je n'ai pas ce pretexte pour m'aider ici, car les deux
+femmes dont il s'agit se ressemblaient, au contraire, un peu. L'une etait
+mariee, il est vrai, et l'autre veuve; l'une riche, et l'autre tres
+pauvre; mais elles avaient presque le meme age, et elles etaient toutes
+deux brunes et fort petites. Bien qu'elles ne fussent ni soeurs ni
+cousines, il y avait entre elles un air de famille: de grands yeux noirs,
+meme finesse de taille; c'etaient deux menechmes femelles. Ne vous
+effrayez pas de ce mot; il n'y aura pas de quiproquo dans ce conte.
+
+Avant d'en dire plus de ces dames, il faut parler de notre heros. Vers
+1825 environ, vivait a Paris un jeune homme que nous appellerons Valentin.
+C'etait un garcon assez singulier, et dont l'etrange maniere de vivre
+aurait pu fournir quelque matiere aux philosophes qui etudient l'homme.
+Il y avait, en lui, pour ainsi dire, deux personnages differents. Vous
+l'eussiez pris, en le rencontrant un jour, pour un petit maitre de la
+Regence. Son ton leger, son chapeau de travers, son air d'enfant prodigue
+en joyeuse humeur, vous eussent fait revenir en memoire quelque _talon
+rouge_ du temps passe. Le jour suivant, vous n'auriez vu en lui qu'un
+modeste etudiant de province se promenant un livre sous le bras.
+Aujourd'hui il roulait carrosse et jetait l'argent par les fenetres;
+demain il allait diner a quarante sous. Avec cela, il recherchait en toute
+chose une sorte de perfection et ne goutait rien qui fut incomplet. Quand
+il s'agissait de plaisir, il voulait que tout fut plaisir, et n'etait pas
+homme a acheter une jouissance par un moment d'ennui. S'il avait une loge
+au spectacle, il voulait que la voiture qui l'y menait fut douce, que le
+diner eut ete bon, et qu'aucune idee facheuse ne put se presenter en
+sortant. Mais il buvait de bon coeur la piquette dans un cabaret de
+campagne, et se mettait a la queue pour aller au parterre. C'etait alors
+un autre element, et il n'y faisait pas le difficile; mais il gardait dans
+ses bizarreries une sorte de logique, et s'il y avait en lui deux hommes
+divers, ils ne se confondaient jamais.
+
+Ce caractere etrange provenait de deux causes: peu de fortune et un grand
+amour du plaisir. La famille de Valentin jouissait de quelque aisance,
+mais il n'y avait rien de plus dans la maison qu'une honnete mediocrite.
+Une douzaine de mille francs par an depenses avec ordre et economie, ce
+n'est pas de quoi mourir de faim; mais quand une famille entiere vit
+la-dessus, ce n'est pas de quoi donner des fetes. Toutefois, par un
+caprice du hasard, Valentin etait ne avec des gouts que peut avoir le fils
+d'un grand seigneur. A pere avare, dit-on, fils prodigue; a parents
+economes, enfants depensiers. Ainsi le veut la Providence, que cependant
+tout le monde admire.
+
+Valentin avait fait son droit, et etait avocat sans causes, profession
+commune aujourd'hui. Avec l'argent qu'il avait de son pere et celui qu'il
+gagnait de temps en temps, il pouvait etre assez heureux, mais il aimait
+mieux tout depenser a la fois et se passer de tout le lendemain. Vous vous
+souvenez, madame, de ces marguerites que les enfants effeuillent brin a
+brin? _Beaucoup_, disent-ils a la premiere feuille; _passablement_, a la
+seconde, et, a la troisieme, _pas du tout_. Ainsi faisait Valentin de ses
+journees; mais le _passablement_ n'y etait pas, car il ne pouvait le
+souffrir.
+
+Pour vous le faire mieux connaitre, il faut vous dire un trait de son
+enfance. Valentin couchait, a dix ou douze ans, dans un petit cabinet
+vitre, derriere la chambre de sa mere. Dans ce cabinet d'assez triste
+apparence, et encombre d'armoires poudreuses, se trouvait, entre autres
+nippes, un vieux portrait avec un grand cadre dore. Quand, par une belle
+matinee, le soleil donnait sur ce portrait, l'enfant, a genoux sur son
+lit, s'en approchait avec delices. Tandis qu'on le croyait endormi, en
+attendant que l'heure du maitre arrivat, il restait parfois des heures
+entieres le front pose sur l'angle du cadre; les rayons de lumiere,
+frappant sur les dorures, l'entouraient d'une sorte d'aureole ou nageait
+son regard ebloui. Dans cette posture, il faisait mille reves; une extase
+bizarre s'emparait de lui. Plus la clarte devenait vive, et plus son coeur
+s'epanouissait. Quand il fallait enfin detourner les yeux, fatigues de
+l'eclat de ce spectacle, il fermait alors ses paupieres, et suivait avec
+curiosite la degradation des teintes nuancees dans cette tache rougeatre
+qui reste devant nous quand nous fixons trop longtemps la lumiere; puis il
+revenait a son cadre, et recommencait de plus belle. Ce fut la, m'a-t-il
+dit lui-meme, qu'il prit un gout passionne pour l'or et le soleil, deux
+excellentes choses du reste.
+
+Ses premiers pas dans la vie furent guides par l'instinct de sa passion
+native. Au college, il ne se lia qu'avec des enfants plus riches que
+lui, non par orgueil, mais par gout. Precoce d'esprit dans ses etudes,
+l'amour-propre le poussait moins qu'un certain besoin de distinction.
+Il lui arrivait de pleurer au milieu de la classe, quand il n'avait pas,
+Le samedi, sa place au banc d'honneur. Il achevait ses humanites et
+travaillait avec ardeur, lorsqu'une dame, amie de sa mere, lui fit cadeau
+d'une belle turquoise: au lieu d'ecouter la lecon, il regardait sa bague
+reluire a son doigt. C'etait encore l'amour de l'or tel que peut le
+ressentir un enfant curieux. Des que l'enfant fut homme, ce dangereux
+penchant porta bientot ses fruits.
+
+A peine eut-il sa liberte, qu'il se jeta sans reflexion dans tous les
+travers d'un fils de famille. Ne d'humeur gaie, insouciant de l'avenir,
+l'idee qu'il etait pauvre ne lui venait pas, et il ne semblait pas s'en
+douter. Le monde le lui fit comprendre. Le nom qu'il portait lui
+permettait de traiter en egaux des jeunes gens qui avaient sur lui
+l'avantage de la fortune. Admis par eux, comment les imiter? Les parents
+de Valentin vivaient a la campagne. Sous pretexte de faire son droit, il
+passait son temps a se promener aux Tuileries et au boulevard. Sur ce
+terrain, il etait a l'aise; mais, quand ses amis le quittaient pour monter
+a cheval, force lui etait de rester a pied, seul et un peu desappointe.
+Son tailleur lui faisait credit; mais a quoi sert l'habit quand la poche
+est vide? Les trois quarts du temps il en etait la. Trop fier pour vivre
+en parasite, il prenait a tache de dissimuler ses secrets motifs de
+sagesse, refusait dedaigneusement des parties de plaisir ou il ne pouvait
+payer son ecot, et s'etudiait a ne toucher aux riches que dans ses jours
+de richesse. Ce role, difficilement soutenu, tomba devant la volonte
+paternelle; il fallut choisir un etat. Valentin entra dans une maison de
+banque. Le metier de commis ne lui plaisait guere, encore moins le travail
+quotidien. Il allait au bureau l'oreille basse; il avait fallu renoncer
+aux amis en meme temps qu'a la liberte; il n'en etait pas honteux, mais il
+s'ennuyait. Quand arrivait, comme dit Andre Chenier, le jour de la veine
+doree, une sorte de fievre le saisissait. Qu'il eut des dettes a payer ou
+quelque emplette utile a faire, la presence de l'or le troublait a tel
+point, qu'il en perdait la reflexion. Des qu'il voyait briller dans ses
+mains un peu de ce rare metal, il sentait son coeur tressaillir, et ne
+pensait plus qu'a courir, s'il faisait beau. Quand je dis courir, je me
+trompe; on le rencontrait, ce jour-la, dans une bonne voiture de louage,
+qui le menait au Rocher de Cancale; la, etendu sur les coussins, respirant
+l'air ou fumant son cigare, il se laissait bercer mollement, sans jamais
+songer a demain. Demain, pourtant, c'etait l'ordinaire, il fallait
+redevenir commis; mais peu lui importait, pourvu qu'a tout prix il eut
+satisfait son imagination. Les appointements du mois s'envolaient ainsi en
+un jour. Il passait, disait-il, ses mauvais moments a rever, et ses bons
+moments a realiser ses reves: tantot a Paris, tantot a la campagne, on le
+rencontrait avec son fracas, presque toujours seul, preuve que ce n'etait
+pas vanite de sa part. D'ailleurs il faisait ses extravagances avec la
+simplicite d'un grand seigneur qui se passe un caprice. Voila un bon
+commis! direz-vous; aussi le mit-on a la porte.
+
+Avec la liberte et l'oisivete revinrent des tentations de toute espece.
+Quand on a beaucoup de desirs, beaucoup de jeunesse et peu d'argent, on
+court grand risque de faire des sottises. Valentin en fit d'assez grandes.
+Toujours pousse par sa manie de changer des reves en realite, il en vint a
+faire les plus dangereux reves. Il lui passait, je suppose, par la tete de
+se rendre compte de ce que peut etre la vie d'un tel qui a cent mille
+francs a manger par an. Voila mon etourdi qui, toute une journee, n'en
+agissait ni plus ni moins que s'il eut ete le personnage en question.
+Jugez ou cela peut conduire avec un peu d'intelligence et de curiosite.
+Le raisonnement de Valentin sur sa maniere de vivre etait, du reste,
+assez plaisant. Il pretendait qu'a chaque creature vivante revient de
+droit une certaine somme de jouissance; il comparait cette somme a une
+coupe pleine que les economes vident goutte a goutte, et qu'il buvait,
+lui, a grands traits.--Je ne compte pas les jours, disait-il, mais
+les plaisirs; et le jour ou je depense vingt-cinq louis, j'ai cent
+quatre-vingt-deux mille cinq cents livres de rente. Au milieu de toutes
+ces folies, Valentin avait dans le coeur un sentiment qui devait le
+preserver, c'etait son affection pour sa mere. Sa mere, il est vrai,
+l'avait toujours gate; c'est un tort, dit-on, je n'en sais rien; mais,
+en tout cas, c'est le meilleur et le plus naturel des torts. L'excellente
+femme qui avait donne la vie a Valentin fit tout au monde pour la lui
+rendre douce. Elle n'etait pas riche, comme vous savez. Si tous les petits
+ecus glisses en cachette dans la main de l'enfant cheri s'etaient trouves
+tout a coup rassembles, ils auraient pourtant fait une belle pile.
+Valentin, dans tous ses desordres, n'eut jamais d'autre frein que l'idee
+de ne pas rapporter un chagrin a sa mere; mais cette idee le suivait
+partout. D'un autre cote, cette affection salutaire ouvrait son coeur a
+toutes les bonnes pensees, a tous les sentiments honnetes. C'etait pour
+lui la clef d'un monde qu'il n'eut peut etre pas compris sans cela. Je ne
+sais qui a dit le premier qu'un etre aime n'est jamais malheureux; celui
+la eut pu dire encore: "Qui aime sa mere n'est jamais mechant." Quand
+Valentin regagnait le logis, apres quelque folle equipee, trainant l'aile
+et tirant le pied, sa mere arrivait et le consolait. Qui pourrait compter
+les soins patients, les attentions en apparence faciles, les petites joies
+interieures, par lesquels l'amitie se prouve en silence, et rend la vie
+douce et legere? J'en veux citer un exemple en passant.
+
+Un jour que l'etourdi garcon avait vide sa bourse au jeu, il venait de
+rentrer de mauvaise humeur. Les coudes sur sa table, la tete dans ses
+mains, il se livrait a ses idees sombres. Sa mere entra, tenant un gros
+bouquet de roses dans un verre d'eau, qu'elle posa doucement sur la table,
+a cote de lui. Il leva les yeux pour la remercier, et elle lui dit en
+souriant: Il y en a pour quatre sous. Ce n'etait pas cher, comme vous
+voyez; cependant le bouquet etait superbe. Valentin, reste seul, sentit
+le parfum frapper son cerveau excite. Je ne saurais vous dire quelle
+impression produisit sur lui une si douce jouissance, si facilement venue,
+si inopinement apportee; il pensa a la somme qu'il avait perdue, il se
+demanda ce qu'en aurait pu faire la main maternelle qui le consolait a si
+bon marche. Son coeur gonfle se fondit en larmes, et il se souvint des
+plaisirs du pauvre qu'il venait d'oublier.
+
+Ces plaisirs du pauvre lui devinrent chers, a mesure qu'il les connut
+mieux. Il les aima parce qu'il aimait sa mere; il regarda peu a peu autour
+de lui, et ayant un peu essaye de tout, il se trouva capable de tout
+sentir. Est-ce un avantage? Je n'en puis rien dire encore. Chance de
+jouissance, chance de souffrance. J'aurai l'air de faire une plaisanterie
+si je vous dis qu'en avancant dans la vie, Valentin devint a la fois
+plus sage et plus fou; c'est pourtant la verite pure. Une double existence
+se developpait en lui. Si son esprit avide l'entrainait, son coeur le
+retenait au logis. S'enfermait-il, decide au repos, un orgue de Barbarie,
+jouant une valse, passait sous la fenetre et derangeait tout. Sortait-il
+alors, et, selon sa coutume, courait-il apres le plaisir, un mendiant
+rencontre en route, un mot touchant trouve par hasard dans le fatras d'un
+drame a la mode, le rendaient pensif, et il retournait chez lui.
+Prenait-il la plume, et s'asseyait-il pour travailler, sa plume distraite
+esquissait sur les marges d'un dossier la silhouette d'une jolie femme
+qu'il avait rencontree au bal. Une bande joyeuse, reunie chez un ami,
+l'invitait-elle a rester a souper, il tendait son verre en riant, et
+buvait une copieuse rasade; puis il fouillait dans sa poche, voyait
+qu'il avait oublie sa clef, qu'il reveillerait sa mere en rentrant; il
+s'esquivait et revenait respirer ses roses bien-aimees.
+
+Tel etait ce garcon, simple et ecervele, timide et fier, tendre et
+audacieux. La nature l'avait fait riche, et le hasard l'avait fait pauvre;
+au lieu de choisir, il prit les deux partis. Tout ce qu'il y avait en lui
+de patience, de reflexion et de resignation ne pouvait triompher de
+l'amour du plaisir, et ses plus grands moments de deraison ne pouvaient
+entamer son coeur. Il ne lutta ni contre son coeur, ni contre le plaisir
+qui l'attirait. Ce fut ainsi qu'il devint double, et qu'il vecut en
+perpetuelle contradiction avec lui-meme, comme je vous le montrais tout
+a l'heure. Mais c'est de la faiblesse, allez-vous dire. Eh! mon Dieu, oui;
+ce n'est pas la un Romain, mais nous ne sommes pas ici a Rome [1].
+
+Nous sommes a Paris, madame, et il est question de deux amours.
+Heureusement pour vous, le portrait de mes heroines sera plus vite
+fait que celui de mon heros. Tournez la page, elles vont entrer en scene.
+
+[Note 1: Ce premier chapitre est rempli de souvenirs d'enfance de
+l'auteur.]
+
+
+
+
+II
+
+
+Je vous ai dit que, de ces deux dames, l'une etait riche et l'autre
+pauvre. Vous devinez deja par quelle raison elles plurent toutes deux a
+Valentin. Je crois vous avoir dit aussi que l'une etait mariee et l'autre
+veuve. La marquise de Parnes (c'est la mariee) etait fille et femme de
+marquis. Ce qui vaut mieux, elle etait fort riche; ce qui vaut mieux
+encore, elle etait fort libre, son mari etant en Hollande pour affaires.
+Elle n'avait pas vingt-cinq ans, elle se trouvait reine d'un petit royaume
+au fond de la Chaussee-d'Antin. Ce royaume consistait en un petit hotel,
+bati avec un gout parfait entre une grande cour et un beau jardin.
+C'etait la derniere folie du defunt beau-pere, grand seigneur un peu
+libertin, et la maison, a dire vrai, se ressentait des gouts de son ancien
+maitre; elle ressemblait plutot a ce qu'on appelait jadis une maison a
+parties qu'a la retraite d'une jeune femme condamnee au repos par
+l'absence de l'epoux. Un pavillon rond, separe de l'hotel, occupait le
+milieu du jardin. Ce pavillon, qui n'avait qu'un rez-de-chaussee, n'avait
+aussi qu'une seule piece, et n'etait qu'un immense boudoir meuble avec un
+luxe raffine. Madame de Parnes, qui habitait l'hotel et passait pour
+fort sage, n'allait point, disait-on, au pavillon. On y voyait pourtant
+quelquefois de la lumiere. Compagnie excellente, diners a l'avenant,
+fringants equipages, nombreux domestiques, en un mot, grand bruit de bon
+ton, voila la maison de la marquise. D'ailleurs une education achevee lui
+avait donne mille talents; avec tout ce qu'il faut pour plaire sans
+esprit, elle trouvait moyen d'en avoir; une indispensable tante la menait
+partout; quand on parlait de son mari, elle disait qu'il allait revenir;
+personne ne pensait a medire d'elle.
+
+Madame Delaunay (c'est la veuve) avait perdu son mari fort jeune; elle
+vivait avec sa mere d'une modique pension obtenue a grand'peine, et a
+grand'peine suffisante. C'etait a un troisieme etage qu'il fallait monter,
+rue du Plat-d'Etain, pour la trouver brodant a sa fenetre; c'etait tout
+ce qu'elle savait faire; son education, vous le voyez, avait ete fort
+negligee. Un petit salon etait tout son domaine; a l'heure du diner, on y
+roulait la table de noyer, releguee durant le jour dans l'antichambre.
+Le soir, une armoire a alcove s'ouvrait, contenant deux lits. Du reste,
+une proprete soigneuse entretenait le modeste ameublement. Au milieu de
+tout cela, madame Delaunay aimait le monde. Quelques anciens amis de son
+mari donnaient de petites soirees ou elle allait, paree d'une fraiche robe
+d'organdi. Comme les gens sans fortune n'ont pas de saison, ces petites
+fetes duraient toute l'annee. Etre pauvre, jeune, belle et honnete, ce
+n'est pas un merite si rare qu'on le dit, mais c'est un merite.
+
+Quand je vous ai annonce que mon Valentin aimait ces deux femmes, je n'ai
+pas pretendu declarer qu'il les aimat egalement toutes deux. Je pourrais
+me tirer d'affaire en vous disant qu'il aimait l'une et desirait l'autre;
+mais je ne veux point chercher ces finesses, qui, apres tout, ne
+signifieraient rien, sinon qu'il les desirait toutes deux. J'aime mieux
+vous raconter simplement ce qui se passait dans son coeur.
+
+Ce qui le fit d'abord aller souvent dans ces deux maisons, ce fut un assez
+vilain motif, l'absence de maris dans l'une et dans l'autre. Il n'est que
+trop vrai qu'une apparence de facilite, quand bien meme elle n'est qu'une
+apparence, seduit les jeunes tetes. Valentin etait recu chez madame de
+Parnes parce qu'elle voyait beaucoup de monde, sans autre raison;
+un ami l'avait presente. Pour aller chez madame Delaunay, qui ne recevait
+personne, ce n'avait pas ete aussi aise. Il l'avait rencontree a l'une de
+ces petites soirees dont je vous parlais tout a l'heure, car Valentin
+allait un peu partout; il avait donc vu madame Delaunay, l'avait
+remarquee, l'avait fait danser, enfin, un beau jour, avait trouve moyen
+de lui porter un livre nouveau qu'elle desirait lire. La premiere visite
+une fois faite, on revient sans motif, et au bout de trois mois on est de
+la maison; ainsi vont les choses. Tel qui s'etonne de la presence d'un
+jeune homme dans une famille que personne n'aborde, serait quelquefois
+bien plus etonne d'apprendre sur quel frivole pretexte il y est entre.
+
+Vous vous etonnerez peut-etre, madame, de la maniere dont se prit le coeur
+de Valentin. Ce fut, pour ainsi dire, l'ouvrage du hasard. Il avait,
+durant un hiver, vecu, selon sa coutume, assez follement, mais assez
+gaiement. L'ete venu, comme la cigale, il se trouva au depourvu. Les uns
+partaient pour la campagne, les autres allaient en Angleterre ou aux eaux:
+il y a de ces annees de desertion ou tout ce qu'on a d'amis disparait;
+une bouffee de vent les emporte, et on reste seul tout a coup. Si Valentin
+eut ete plus sage, il aurait fait comme les autres, et serait parti de son
+cote; mais les plaisirs avaient ete chers, et sa bourse vide le retenait
+a Paris. Regrettant son imprevoyance, aussi triste qu'on peut l'etre a
+vingt-cinq ans, il songeait a passer l'ete, et a faire, non de necessite
+vertu, mais de necessite plaisir, s'il se pouvait. Sorti un matin par une
+de ces belles journees ou tout ce qui est jeune sort sans savoir pourquoi,
+il ne trouva, en y reflechissant, que deux endroits ou il put aller, chez
+madame de Parnes ou chez madame Delaunay. Il fut chez toutes deux le jour
+meme, et, ayant agi en gourmand, il se trouva desoeuvre le lendemain. Ne
+pouvant recommencer ses visites avant quelques jours, il se demanda quel
+jour il le pourrait; apres quoi, involontairement, il repassa dans sa tete
+ce qu'il avait dit et entendu durant ces deux heures devenues precieuses
+pour lui.
+
+La ressemblance dont je vous ai parle, et qui ne l'avait pas jusqu'alors
+frappe, le fit sourire d'abord. Il lui parut etrange que deux jeunes
+femmes dans des positions si diverses, et dont l'une ignorait l'existence
+de l'autre, eussent l'air d'etre les deux soeurs. Il compara dans sa
+memoire leurs traits, leur taille et leur esprit; chacune des deux lui fit
+tour a tour moins aimer ou mieux gouter l'autre. Madame de Parnes etait
+coquette, vive, minaudiere et enjouee; madame Delaunay etait aussi tout
+cela, mais pas tous les jours, au bal seulement, et a un degre, pour ainsi
+dire, plus tiede. La pauvrete sans doute en etait cause. Cependant les
+yeux de la veuve brillaient parfois d'une flamme ardente qui semblait se
+concentrer dans le repos, tandis que le regard de la marquise ressemblait
+a une etincelle brillante, mais fugitive.--C'est bien la meme femme, se
+disait Valentin; c'est le meme feu, voltigeant la sur un foyer joyeux, ici
+couvert de cendres. Peu a peu il vint aux details; il pensa aux blanches
+mains de l'une effleurant son clavier d'ivoire, aux mains un peu maigres
+de l'autre tombant de fatigue sur ses genoux. Il pensa au pied, et il
+trouva bizarre que la pauvre fut la mieux chaussee: elle faisait ses
+guetres elle-meme. Il vit la dame de la Chaussee-d'Antin, etendue sur sa
+chaise longue, respirant la fraicheur, les bras nus des le matin. Il se
+demandait si madame Delaunay avait d'aussi beaux bras sous ses manches
+d'indienne, et je ne sais pourquoi il tressaillit a l'idee de voir madame
+Delaunay les bras nus; puis il pensa aux belles touffes de cheveux noirs
+de madame de Parnes, et a l'aiguille a tricoter que madame Delaunay
+plantait dans sa natte en causant. Il prit un crayon et chercha a retracer
+sur le papier la double image qui l'occupait. A force d'effacer et de
+tatonner, il arriva a l'une de ces ressemblances lointaines dont la
+fantaisie se contente quelquefois plutot que d'un portrait trop vrai.
+Des qu'il eut obtenu cette esquisse, il s'arreta; a laquelle des deux
+ressemblait-elle davantage? Il ne pouvait lui-meme en decider; ce fut
+tantot a l'une et tantot a l'autre, selon le caprice de sa reverie.-Que
+de mysteres dans le destin! se disait-il; qui sait, malgre les apparences,
+laquelle de ces deux femmes est la plus heureuse? Est-ce la plus riche ou
+la plus belle? Est-ce celle qui sera la plus aimee? Non, c'est celle qui
+aimera le mieux. Que feraient-elles si demain matin elles s'eveillaient
+l'une a la place de l'autre? Valentin se souvint du dormeur eveille, et
+sans s'apercevoir qu'il revait lui-meme en plein jour, il fit mille
+chateaux en Espagne, il se promit d'aller, des le lendemain, faire ses
+deux visites, et d'emporter son esquisse pour en voiries defauts; en
+meme temps il ajoutait un coup de crayon, une boucle de cheveux, un pli a
+la robe; les yeux etaient plus grands, le contour plus delicat. Il pensa
+de nouveau au pied, puis a la main, puis aux bras blancs; il pensa encore
+a mille autres choses; enfin il devint amoureux.
+
+
+
+
+III
+
+
+Devenir amoureux n'est pas le difficile, c'est de savoir dire qu'on l'est.
+Valentin, muni de son esquisse, sortit de bonne heure le lendemain. Il
+commenca par la marquise. Un heureux hasard, plus rare que l'on ne pense,
+voulut qu'il la trouvat ce jour-la telle qu'il l'avait revee la veille.
+On etait alors au mois de juillet. Sur un banc de bois, garni de frais
+coussins, sous un beau chevrefeuille en fleur, les bras nus, vetue d'un
+peignoir, ainsi pouvait paraitre une nymphe aux yeux d'un berger de
+Virgile; ainsi parut aux yeux du jeune homme la blanche Isabelle, marquise
+de Parnes. Elle le salua d'un de ces doux sourires qui coutent si peu
+quand on a de belles dents, et lui montra assez nonchalamment un tabouret
+fort eloigne d'elle. Au lieu de s'asseoir sur ce tabouret, il le prit pour
+se rapprocher, et comme il cherchait ou se mettre: Ou allez-vous donc?
+Demanda la marquise.
+
+Valentin pensa que sa tete s'etait echauffee outre mesure, et que la
+realite indocile allait moins vite que le desir. Il s'arreta, et,
+replacant le tabouret un peu plus loin encore qu'il n'etait d'abord,
+s'assit, ne sachant trop quoi dire. Il faut savoir qu'un grand laquais,
+a mine insolente et rebarbative, etait debout devant la marquise, et
+lui presentait une tasse de chocolat brulant, qu'elle se mit a avaler a
+petites gorgees. La presence de ce tiers, l'extreme attention que mettait
+la dame a ne pas se bruler les levres, le peu de souci qu'en revanche
+elle prenait du visiteur, n'etaient pas faits pour encourager. Valentin
+tira gravement l'esquisse qu'il avait dans sa poche, et, fixant ses yeux
+sur madame de Parnes, il examina alternativement l'original et la copie.
+Elle lui demanda ce qu'il faisait. Il se leva, lui donna son dessin, puis
+se rassit sans en dire davantage. Au premier coup d'oeil, la marquise
+fronca le sourcil, comme lorsqu'on cherche une ressemblance, puis elle se
+pencha de cote, comme on fait lorsqu'on l'a trouvee. Elle avala le reste
+de sa tasse; le laquais s'en fut, et les belles dents reparurent avec le
+sourire.
+
+--C'est mieux que moi, dit-elle enfin; vous avez fait cela de memoire?
+Comment vous y etes-vous pris?
+
+Valentin repondit qu'un si beau visage n'avait pas besoin de poser pour
+qu'on put le copier, et qu'il l'avait trouve dans son coeur. La marquise
+fit un leger salut, et Valentin approcha son tabouret.
+
+Tout en causant de choses indifferentes, madame de Parnes regardait le
+dessin.
+
+--Je trouve, dit-elle, qu'il y a dans ce portrait une physionomie qui
+n'est pas la mienne. On dirait que cela ressemble a quelqu'un qui me
+ressemble, mais que ce n'est pas moi qu'on a voulu faire.
+
+Valentin rougit malgre lui, et crut sentir qu'au fond de l'ame il aimait
+madame Delaunay; l'observation de la marquise lui en parut un temoignage.
+Il regarda de nouveau son dessin, puis la marquise, puis il pensa a la
+jeune veuve. Celle que j'aime, se dit-il, est celle a qui ce portrait
+ressemble le plus. Puisque mon coeur a guide ma main, ma main m'expliquera
+mon coeur.
+
+La conversation continua (il s'agissait, je crois, d'une course de chevaux
+qu'on avait faite au champ de Mars la veille).
+
+--Vous etes a une lieue, dit madame de Parnes. Valentin se leva, s'avanca
+vers elle.
+
+--Voila un beau chevrefeuille, dit-il en passant.
+
+La marquise etendit le bras, cassa une petite branche en fleur et la lui
+offrit gracieusement.
+
+--Tenez, dit-elle, prenez cela, et dites-moi si c'est vraiment moi dont
+vous avez cherche la ressemblance, ou si, en en peignant une autre, vous
+l'avez trouvee par hasard.
+
+Par un petit mouvement de fatuite, Valentin, au lieu de prendre la
+branche, presenta en riant a la marquise la boutonniere de son habit,
+afin qu'elle y mit le bouquet elle-meme; pendant qu'elle s'y pretait de
+bonne grace, mais non sans quelque peine, il etait debout, et regardait le
+pavillon dont je vous ai parle, et dont une persienne etait entr'ouverte.
+Vous vous souvenez que madame de Parnes passait pour n'y jamais aller.
+Elle affectait meme quelque mepris pour ce boudoir galant et recherche,
+qu'elle trouvait de mauvaise compagnie. Valentin crut voir cependant que
+les fauteuils dores et les tentures brillantes ne souffraient pas de
+la poussiere. Au milieu de ces meubles a forme grecque, superbes et
+incommodes comme tout ce qui vient de l'empire, certaine chaise longue
+evidemment moderne lui parut se detacher dans l'ombre. Le coeur lui
+battit, je ne sais pourquoi, en songeant que la belle marquise se servait
+quelquefois de son pavillon; car pourquoi ce fauteuil eut-il ete la, sinon
+pour aller s'y asseoir? Valentin saisit une des blanches mains occupees
+a le decorer, et la porta doucement a ses levres; ce qu'en pensa la
+marquise, je n'en sais rien. Valentin regardait la chaise longue; madame
+de Parnes regardait le dessin de Valentin; elle ne retirait pas sa main,
+et il la tenait entre les siennes. Un domestique parut sur le perron; une
+visite arrivait. Valentin lacha la main de la marquise, et (chose assez
+singuliere) elle ferma brusquement la persienne.
+
+La visite entree, Valentin fut un peu embarrasse; car il vit que la
+marquise cachait son esquisse, comme par megarde, en jetant son mouchoir
+dessus. Ce n'etait pas la son compte: il prit le parti le plus court, il
+souleva le mouchoir et s'empara du papier; madame de Parnes fit un leger
+signe d'etonnement.
+
+--Je veux y retoucher, lui dit-il tout haut; permettez-moi d'emporter
+cela.
+
+Elle n'insista pas, et il s'en fut avec.
+
+Il trouva madame Delaunay qui faisait de la tapisserie, sa mere etait
+assise pres d'elle. La pauvre femme, pour tout jardin, avait quelques
+fleurs sur sa croisee. Son costume, toujours le meme, etait de couleur
+sombre, car elle n'avait pas de robe du matin; tout superflu est signe de
+richesse. Une velleite de fausse elegance lui faisait porter cependant des
+boucles d'oreille de mauvais gout et une chaine de chrysocale. Ajoutez a
+cela des cheveux en desordre et l'apparence d'une fatigue habituelle; vous
+conviendrez que le premier coup d'oeil ne lui rendait pas en ce moment la
+comparaison favorable.
+
+Valentin n'osa pas, en presence de la mere, montrer le dessin qu'il
+apportait. Mais lorsque trois heures sonnerent, la vieille dame, qui
+n'avait pas de servante, sortit pour preparer son diner. C'etait l'instant
+qu'attendait le jeune homme. Il tira donc de nouveau son portrait, et
+tenta sa seconde epreuve. La veuve n'avait pas grande finesse, elle ne se
+reconnut pas, et Valentin, un peu confus, se vit oblige de lui expliquer
+que c'etait elle qu'il avait voulu faire. Elle en parut d'abord etonnee,
+puis enchantee, et, croyant simplement que c'etait un cadeau que Valentin
+lui offrait, elle alla decrocher un petit cadre en bois blanc a la
+cheminee, en ota un affreux portrait de Napoleon qui y jaunissait depuis
+1810, et se disposa a y mettre le sien.
+
+Valentin commenca par la laisser faire; il ne pouvait se resoudre a gater
+ce mouvement de joie naive. Cependant l'idee que madame de Parnes lui
+redemanderait sans doute son dessin le chagrinait visiblement; madame
+Delaunay, qui s'en apercut, crut avoir commis une indiscretion; elle
+s'arreta embarrassee, tenant son cadre et ne sachant qu'en faire.
+Valentin, qui, de son cote, sentait qu'il avait fait une sottise en
+montrant ce portrait qu'il ne voulait pas donner, cherchait en vain a
+sortir d'embarras. Apres quelques instants de gene et d'hesitation, le
+cadre et le papier resterent sur la table, a cote du Napoleon detrone,
+et madame Delaunay reprit son ouvrage.
+
+--Je voudrais, dit enfin Valentin, qu'avant de vous laisser cette petite
+ebauche, il me fut permis d'en faire une copie.
+
+--Je crois que je ne suis qu'une etourdie, repondit la veuve. Gardez ce
+dessin qui vous appartient, si vous y attachez quelque prix. Je ne suppose
+pourtant pas que votre intention soit de le mettre dans votre chambre,
+ni de le montrer a vos amis.
+
+--Certainement non; mais c'est pour moi que je l'ai fait, et je ne
+voudrais pas le perdre entierement.
+
+--A quoi pourra-t-il vous servir, puisque vous m'assurez que vous ne le
+montrerez pas?
+
+--Il me servira a vous voir, madame, et a parler quelquefois a votre image
+de ce que je n'ose vous dire a vous-meme.
+
+Quoique cette phrase, a la rigueur, ne fut qu'une galanterie, le ton dont
+elle etait prononcee fit lever les yeux a la veuve. Elle jeta sur le jeune
+homme un regard, non pas severe, mais serieux; ce regard troubla Valentin,
+deja emu de ses propres paroles; il roula l'esquisse et allait la remettre
+dans sa poche, quand madame Delaunay se leva et la lui prit des mains
+d'un air de raillerie timide. Il se mit a rire, et a son tour s'empara
+lestement du papier.
+
+--Et de quel droit, madame, m'oteriez-vous ma propriete? Est-ce que cela
+ne m'appartient pas?
+
+--Non, dit-elle assez sechement; personne n'a le droit de faire un
+portrait sans le consentement du modele.
+
+Elle s'etait rassise a ce mot, et Valentin, la voyant un peu agitee,
+s'approcha d'elle et se sentit plus hardi. Soit repentir d'avoir laisse
+voir le plaisir qu'elle avait d'abord ressenti, soit desappointement, soit
+impatience, madame Delaunay avait la main tremblante. Valentin, qui venait
+de baiser celle de madame de Parnes, et qui ne l'avait pas fait trembler
+pour cela, prit, sans autre reflexion, celle de la veuve. Elle le regarda
+d'un air stupefait, car c'etait la premiere fois qu'il arrivait a Valentin
+d'etre si familier avec elle. Mais, quand elle le vit s'incliner et
+approcher ses levres de sa main, elle se leva, lui laissa prendre sans
+resistance un long baiser sur sa mitaine, et lui dit avec une extreme
+douceur:
+
+--Mon cher monsieur, ma mere a besoin de moi; je suis fachee de vous
+quitter.
+
+Elle le laissa seul sur ce compliment, sans lui donner le temps de la
+retenir et sans attendre sa reponse. Il se sentit fort inquiet, il eut
+peur de l'avoir blessee; il ne pouvait se decider a s'en aller, et restait
+debout, attendant qu'elle revint. Ce fut la mere qui reparut, et il
+craignit, en la voyant, que son imprudence ne lui coutat cher; il n'en fut
+rien: la bonne dame, de l'air le plus riant, venait lui tenir compagnie
+pendant que sa fille repassait sa robe pour aller le soir a son petit bal.
+Il voulut attendre encore quelque temps, esperant toujours que la belle
+boudeuse allait pardonner: mais la robe etait, a ce qu'il parait, fort
+ample; le temps de se retirer arriva, et il fallut partir sans connaitre
+son sort.
+
+Rentre chez lui, notre etourdi ne se trouva pourtant pas trop mecontent de
+sa journee. Il repassa peu a peu dans sa tete toutes les circonstances de
+ses deux visites; comme un chasseur qui a lance le cerf, et qui calcule
+ses embuscades, ainsi l'amoureux calcule ses chances et raisonne sa
+fantaisie. La modestie n'etait pas le defaut de Valentin. Il commenca par
+convenir avec lui-meme que la marquise lui appartenait. En effet,
+il n'y avait eu de la part de madame de Parnes ombre de severite ni de
+resistance. Il fit cependant reflexion que, par cette raison meme, il
+pouvait bien n'y avoir eu qu'une ombre legere de coquetterie. Il y a de
+tres belles dames de par le monde qui se laissent baiser la main, comme le
+pape laisse baiser sa mule: c'est une formalite charitable; tant mieux
+pour ceux qu'elle mene en paradis. Valentin se dit que la pruderie de la
+veuve promettait peut-etre plus, au fond, que le laisser-aller de la
+marquise. Madame Delaunay apres tout, n'avait pas ete bien rigide. Elle
+avait doucement retire sa main, et s'en etait allee repasser sa robe. En
+pensant a cette robe, Valentin pensa au petit bal: c'etait le soir meme;
+il se promit d'y aller.
+
+Tout en se promenant par la chambre, et tout en faisant sa toilette, son
+imagination s'exaltait. C'etait la veuve qu'il allait voir, c'etait a elle
+qu'il songeait. Il vit sur sa table un petit portefeuille assez laid,
+qu'il avait gagne dans une loterie. Sur la couverture de ce portefeuille
+etait un mechant paysage a l'aquarelle, sous verre, et assez bien monte.
+Il remplaca adroitement ce paysage par le portrait de madame de Parnes;
+je me trompe, je veux dire de madame Delaunay. Cela fait, il mit ce
+portefeuille en poche, se promettant de le tirer a propos et de le faire
+voir a sa future conquete.--Que dira-t-elle? se demanda-t-il. Et que
+repondrai-je? se demanda-t-il encore. Tout en ruminant entre ses dents
+quelques-unes de ces phrases preparees d'avance qu'on apprend par coeur et
+qu'on ne dit jamais, il lui vint l'idee beaucoup plus simple d'ecrire
+une declaration en forme, et de la donner a la veuve.
+
+Le voila ecrivant; quatre pages se remplissent. Tout le monde sait combien
+le coeur s'emeut durant ces instants ou l'on cede a la tentation de
+fixer sur le papier un sentiment peut-etre fugitif: il est doux, il est
+dangereux, madame, d'oser dire qu'on aime. La premiere page qu'ecrivit
+Valentin etait un peu froide et beaucoup trop lisible. Les virgules s'y
+trouvaient a leur place, les alineas bien marques, toutes choses qui
+prouvent peu d'amour. La seconde page etait deja moins correcte; les
+lignes se pressaient a la troisieme, et la quatrieme, il faut en convenir,
+etait pleine de fautes d'orthographe.
+
+Comment vous dire l'etrange pensee qui s'empara de Valentin tandis qu'il
+cachetait sa lettre? C'etait pour la veuve qu'il l'avait ecrite, c'etait a
+elle qu'il parlait de son amour, de son baiser du matin, de ses craintes
+et de ses desirs; au moment d'y mettre l'adresse, il s'apercut, en se
+relisant, qu'aucun detail particulier ne se trouvait dans cette lettre, et
+il ne put s'empecher de sourire a l'idee de l'envoyer a madame de Parnes.
+Peut etre y eut-il, a son insu, un motif cache qui le porta a executer
+cette idee bizarre. Il se sentait, au fond du coeur, incapable d'ecrire
+une pareille lettre pour la marquise, et son coeur lui disait en meme
+temps que, lorsqu'il voudrait, il en pourrait recrire une autre a madame
+Delaunay. Il profita donc de l'occasion, et envoya, sans plus tarder, la
+declaration faite pour la veuve a l'hotel de la Chaussee-d'Antin.
+
+
+
+
+IV
+
+
+C'etait chez un ancien notaire, nomme M. des Andelys, qu'avait lieu la
+petite reunion ou Valentin devait rencontrer madame Delaunay. Il la
+trouva, comme il l'esperait, plus belle et plus coquette que jamais.
+Malgre la chaine et les boucles d'oreilles, sa toilette etait presque
+simple; un simple noeud de ruban de couleur changeante accompagnait son
+joli visage, et un autre de pareille nuance serrait sa taille souple et
+mignonne. J'ai dit qu'elle etait fort petite, brune, et qu'elle avait
+de grands yeux; elle etait aussi un peu maigre, et differait en cela de
+madame de Parnes, dont l'embonpoint montrait les plus belles formes
+enveloppees d'un reseau d'albatre. Pour me servir d'une expression
+d'atelier, qui rendra ici ma pensee, l'ensemble de madame Delaunay etait
+_bien fondu_, c'est-a-dire que rien ne tranchait en elle: ses cheveux
+n'etaient pas tres noirs, et son teint n'etait pas tres blanc; elle avait
+l'air d'une petite creole. Madame de Parnes, au contraire, etait comme
+peinte; une legere pourpre colorait ses joues et ravivait ses yeux
+etincelants; rien n'etait plus admirable que ses epais cheveux noirs
+couronnant ses belles epaules. Mais je vois que je fais comme mon heros;
+je pense a l'une quand il faut parler de l'autre; souvenons-nous que la
+marquise n'allait point a des soirees de notaire.
+
+Quand Valentin pria la veuve de lui accorder une contredanse, un _je suis
+engagee_ bien sec fut toute la reponse qu'il obtint. Notre etourdi, qui
+s'y attendait, feignit de n'avoir pas entendu, et repondit: Je vous
+remercie. Il fit quelques pas la-dessus, et madame Delaunay courut apres
+lui pour lui dire qu'il se trompait.
+
+--En ce cas, demanda-t-il aussitot, quelle contredanse me donnerez-vous?
+Elle rougit, et n'osant refuser, feuilletant un petit livre de bal ou ses
+danseurs etaient inscrits: Ce livret me trompe, dit-elle en hesitant; il y
+a une quantite de noms que je n'ai pas encore effaces, et qui me troublent
+la memoire. C'etait bien le cas de tirer le portefeuille a portrait,
+Valentin n'y manqua pas.--Tenez, dit-il, ecrivez mon nom sur la premiere
+page de cet album. Il me sera plus cher encore.
+
+Madame Delaunay se reconnut cette fois: elle prit le portefeuille, regarda
+son portrait, et ecrivit a la premiere page le nom de Valentin; apres
+quoi, en lui rendant le portefeuille, elle lui dit assez tristement:--Il
+faut que je vous parle, j'ai deux mots necessaires a vous dire; mais je ne
+puis pas danser avec vous.
+
+Elle passa alors dans une chambre voisine ou l'on jouait, et Valentin la
+suivit. Elle paraissait excessivement embarrassee.--Ce que j'ai a vous
+demander, dit-elle, va peut-etre vous sembler tres ridicule, et je sens
+moi-meme que vous aurez raison de le trouver ainsi. Vous m'avez fait
+une visite ce matin, et vous m'avez... pris la main, ajouta-t-elle
+timidement. Je ne suis ni assez enfant ni assez sotte pour ignorer que si
+peu de chose ne fache personne et ne signifie rien. Dans le grand monde,
+dans celui ou vous vivez, ce n'est qu'une simple politesse; cependant nous
+nous trouvions seuls, et vous n'arriviez ni ne partiez; vous conviendrez,
+ou, pour mieux dire, vous comprendrez peut-etre par amitie pour moi....
+
+Elle s'arreta, moitie par crainte et moitie par ennui de l'effort qu'elle
+faisait. Valentin, a qui ce preambule causait une frayeur mortelle,
+attendait qu'elle continuat, lorsqu'une idee subite lui traversa l'esprit.
+Il ne reflechit pas a ce qu'il faisait, et, cedant a un premier mouvement,
+il s'ecria:
+
+--Votre mere l'a vu?
+
+--Non, repondit la veuve avec dignite; non, monsieur, ma mere n'a rien vu.
+Comme elle achevait ces mots, la contredanse commenca, son danseur vint la
+chercher et elle disparut dans la foule.
+
+Valentin attendit impatiemment, comme vous pouvez croire, que la
+contredanse fut finie. Ce moment desire arriva enfin; mais madame Delaunay
+retourna a sa place, et, quoi qu'il fit pour l'approcher, il ne put lui
+parler. Elle ne semblait pas hesiter sur ce qui lui restait a dire, mais
+penser comment elle le dirait.
+
+Valentin se faisait mille questions qui toutes aboutissaient au meme
+resultat: Elle veut me prier de ne plus revenir chez elle. Une pareille
+defense, cependant, sur un aussi leger pretexte, le revoltait. Il y
+trouvait plus que du ridicule; il y voyait ou une severite deplacee, ou
+une fausse vertu prompte a se faire valoir.--C'est une begueule ou une
+coquette, se dit-il. Voila, madame, comme on juge a vingt-cinq ans.
+
+Madame Delaunay comprenait parfaitement ce qui se passait dans la tete du
+jeune homme. Elle l'avait bien un peu prevu; mais, en le voyant, elle
+perdait courage. Son intention n'etait pas tout a fait de defendre sa
+porte a Valentin; mais, tout en n'ayant guere d'esprit, elle avait
+beaucoup de coeur, et elle avait vu clairement, le matin, qu'il ne
+s'agissait pas d'une plaisanterie, et qu'elle allait etre attaquee.
+Les femmes ont un certain tact qui les avertit de l'approche du combat.
+La plupart d'entre elles s'y exposent ou parce qu'elles se sentent sur
+leurs gardes, ou parce qu'elles prennent plaisir au danger. Les
+escarmouches amoureuses sont le passe-temps des belles oisives. Elles
+savent se defendre, et ont, quand elles veulent, l'occasion de se
+distraire. Mais madame Delaunay etait trop occupee, trop sedentaire, elle
+voyait trop peu de monde, elle travaillait trop aux ouvrages d'aiguille,
+qui laissent rever et font quelquefois rever; elle etait trop pauvre, en
+un mot, pour se laisser baiser la main. Non pas qu'aujourd'hui elle se
+crut en peril; mais qu'allait-il arriver demain, si Valentin lui parlait
+d'amour, et si, apres-demain, elle lui fermait sa maison, et si, le jour
+suivant, elle s'en repentait? L'ouvrage irait-il pendant ce temps-la?
+Y aurait-il le soir le nombre de points voulu? (Je vous expliquerai ceci
+plus tard.) Mais qu'allait-on dire, en tout cas? Une femme qui vit presque
+seule est bien plus exposee qu'une autre. Ne doit-elle pas etre plus
+severe? Madame Delaunay se disait qu'au risque d'etre ridicule, il fallait
+eloigner Valentin avant que son repos ne fut trouble. Elle voulait donc
+parler, mais elle etait femme, et il etait la; le _droit de presence<_ est
+le plus fort de tous, et le plus difficile a combattre.
+
+Dans un moment ou tous les motifs que je viens d'indiquer brievement se
+representaient a elle avec force, elle se leva. Valentin etait en face
+d'elle, et leurs regards se rencontrerent; depuis une heure, le jeune
+homme reflechissait, seul, a l'ecart, et lisait aussi de son cote dans les
+grands yeux de madame Delaunay chaque pensee qui l'agitait. A sa premiere
+impatience avait succede la tristesse. Il se demandait si en effet c'etait
+la une prude ou une coquette; et plus il cherchait dans ses souvenirs,
+plus il examinait le visage timide et pensif qu'il avait devant lui, plus
+il se sentait saisi d'un certain respect. Il se disait que son etourderie
+etait peut-etre plus grave qu'il ne l'avait cru. Quand madame Delaunay
+vint a lui, il savait ce qu'elle allait lui demander. Il voulait lui en
+eviter la peine; mais il la trouva trop belle et trop emue, et il aima
+mieux la laisser parler.
+
+Ce ne fut pas sans trouble qu'elle s'y decida, et qu'elle en vint a tout
+expliquer. La fierte feminine, en cette circonstance, avait une rude
+atteinte a subir. Il fallait avouer qu'on etait sensible, et cependant
+ne pas le laisser voir; il fallait dire qu'on avait tout compris, et
+cependant paraitre ne rien comprendre. Il fallait dire enfin qu'on avait
+peur, dernier mot que prononce une femme; et la cause de cette crainte
+etait si legere! Des ses premieres paroles, madame Delaunay sentit
+qu'il n'y avait pour elle qu'un moyen de n'etre ni faible, ni prude, ni
+coquette, ni ridicule, c'etait d'etre vraie. Elle parla donc; et tout son
+discours pouvait se reduire a cette phrase: Eloignez-vous; j'ai peur de
+vous aimer.
+
+Quand elle se tut, Valentin la regarda a la fois avec etonnement, avec
+chagrin et avec un inexprimable plaisir. Je ne sais quel orgueil le
+saisissait; il y a toujours de la joie a se sentir battre le coeur. Il
+ouvrait les levres pour repondre, et cent reponses lui venaient en meme
+temps; il s'enivrait de son emotion et de la presence d'une femme qui
+osait lui parler ainsi. Il voulait lui dire qu'il l'aimait, il voulait lui
+promettre de lui obeir, il voulait lui jurer de ne la jamais quitter, il
+voulait la remercier de son bonheur, il voulait lui parler de sa peine;
+enfin mille idees contradictoires, mille tourments et mille delices lui
+traversaient l'esprit, et, au milieu de tout cela, il etait sur le point
+de s'ecrier malgre lui: Mais vous m'aimez!
+
+Pendant toutes ces hesitations, on dansait un galop dans le salon: c'etait
+la mode en 1825; quelques groupes s'etaient lances et faisaient le tour de
+l'appartement; la veuve se leva; elle attendait toujours la reponse du
+jeune homme. Une singuliere tentation s'empara de lui, en voyant passer la
+joyeuse promenade.--Eh bien! oui, dit-il, je vous le jure, vous me voyez
+pour la derniere fois. En parlant ainsi, il entoura de son bras la taille
+de madame Delaunay. Ses yeux semblaient dire: Cette fois encore soyons
+amis, imitons-les. Elle se laissa entrainer en silence, et bientot, comme
+deux oiseaux, ils s'envolerent au bruit de la musique.
+
+Il etait tard, et le salon etait presque vide; les tables de jeu etaient
+encore garnies; mais il faut savoir que la salle a manger du notaire
+faisait un retour sur l'appartement, et qu'elle se trouvait alors
+completement deserte. Les galopeurs n'allaient pas plus loin; ils
+tournaient autour de la table, puis revenaient au salon. Il arriva que,
+lorsque Valentin et madame Delaunay passerent a leur tour dans cette
+salle a manger, aucun danseur ne les suivait; ils se trouverent donc,
+tout a coup seuls au milieu du bal. Un regard rapide, jete en arriere,
+convainquit Valentin qu'aucune glace, aucune porte, ne pouvait le trahir;
+il serra la jeune veuve sur son coeur, et, sans lui dire une parole, posa
+ses levres sur son epaule nue.
+
+Le moindre cri echappe a madame Delaunay aurait cause un affreux scandale.
+Heureusement pour l'etourdi, sa danseuse se montra prudente; mais elle ne
+put se montrer brave en meme temps, et elle serait tombee s'il ne l'avait
+retenue. Il la retint donc, et, en entrant au salon, elle s'arreta,
+appuyee sur son bras, pouvant a peine respirer. Que n'eut-il pas donne
+pour pouvoir compter les battements de ce coeur tremblant! Mais la musique
+cessait; il fallut partir, et, quoi qu'il put dire a madame Delaunay, elle
+ne voulut point lui repondre.
+
+
+
+
+V
+
+
+Notre heros ne s'etait point trompe lorsqu'il avait craint de compter trop
+vite sur l'indolence de la marquise. Il etait encore, le lendemain, entre
+la veille et le sommeil, lorsqu'on lui apporta un billet a peu pres concu
+ainsi:
+
+"Monsieur, je ne sais qui vous a donne le droit de m'ecrire dans de
+pareils termes. Si ce n'est pas une meprise, c'est une gageure ou une
+impertinence. Dans tous les cas, je vous renvoie votre lettre, qui ne peut
+pas m'etre adressee."
+
+Encore tout plein d'un souvenir plus vif, Valentin se souvenait a peine de
+sa declaration envoyee a madame de Parnes. Il relut deux ou trois fois le
+billet avant d'en comprendre clairement le sens. Il en fut d'abord assez
+honteux, et cherchait vainement quelle reponse il pouvait y faire. En se
+levant et se frottant les yeux, ses idees devinrent plus nettes. Il lui
+sembla que ce langage n'etait pas celui d'une femme offensee. Ce n'etait
+pas ainsi que s'etait exprimee madame Delaunay. Il relut la lettre qu'on
+lui renvoyait, il n'y trouva rien qui meritat tant de colere; cette lettre
+etait passionnee, folle peut-etre, mais sincere et respectueuse. Il jeta
+le billet sur sa table et se promit de n'y plus penser.
+
+De pareilles promesses ne se tiennent guere; il n'y aurait peut-etre plus
+pense, en effet, si le billet, au lieu d'etre severe, eut ete tendre ou
+seulement poli, car la soiree de la veille avait laisse dans l'ame du
+jeune homme une trace profonde. Mais la colere est contagieuse: Valentin
+commenca par essuyer son rasoir sur le billet de la marquise; puis il
+le dechira et le jeta a terre; puis il brula sa declaration; puis il
+s'habilla et se promena a grands pas par la chambre; puis il demanda a
+dejeuner, et ne put ni boire ni manger; puis enfin, il prit son chapeau,
+et s'en fut chez madame de Parnes.
+
+On lui dit qu'elle etait sortie; voulant savoir si c'etait vrai, il
+repondit: C'est bon, je le sais, et traversa lestement la cour. Le portier
+courait apres lui, lorsqu'il rencontra la femme de chambre. Il aborda
+celle-ci, la prit a l'ecart, et, sans autre preambule, lui mit un louis
+dans la main. Madame de Parnes etait chez elle; il fut convenu avec la
+servante que personne n'aurait vu Valentin, et qu'on l'aurait laisse
+passer par megarde. Il entra la-dessus, traversa le salon, et trouva la
+marquise seule dans sa chambre a coucher.
+
+Elle lui parut, s'il faut tout dire, beaucoup moins en colere que son
+billet. Elle lui fit pourtant, vous vous y attendez, des reproches de sa
+conduite, et lui demanda fort sechement par quel hasard il entrait ainsi.
+Il repondit d'un air naturel qu'il n'avait point rencontre de domestique
+pour se faire annoncer, et qu'il venait offrir, en toute humilite, les
+tres humbles excuses de sa conduite.
+
+--Et quelles excuses en pouvez-vous donner? Demanda madame de Parnes.
+
+Le mot de meprise qui se trouvait dans le billet revint par hasard a la
+memoire de Valentin; il lui sembla plaisant de prendre ce pretexte, et de
+dire ainsi la verite. Il repondit donc que la lettre insolente dont se
+plaignait la marquise n'avait pas ete ecrite pour elle, et qu'elle lui
+avait ete apportee par erreur. Persuader une pareille affaire n'etait pas
+facile, comme bien vous pensez. Comment peut-on ecrire un nom et une
+adresse par meprise? Je ne me charge pas de vous expliquer par quelle
+raison madame de Parnes crut ou feignit de croire a ce que Valentin lui
+disait. Il lui raconta, du reste, plus sincerement qu'elle ne le pensait,
+qu'il etait amoureux d'une jeune veuve, que cette veuve, par le hasard le
+plus singulier, ressemblait beaucoup a madame la marquise, qu'il la voyait
+souvent, qu'il l'avait vue la veille; il dit, en un mot, tout ce qu'il
+pouvait dire, en retranchant le nom et quelques petits details que vous
+devinerez.
+
+Il n'est pas sans exemple qu'un amoureux novice se serve de fables de
+ce genre pour deguiser sa passion. Dire a une femme qu'on en aime une
+autre qui lui est semblable en tout point, c'est a la rigueur un moyen
+romanesque qui peut donner le droit de parler d'amour; mais il faut, je
+crois, pour cela, que la personne aupres de laquelle on emploie de pareils
+stratagemes y mette un peu de bonne volonte: fut-ce ainsi que la marquise
+l'entendit? je l'ignore. La vanite blessee plutot que l'amour avait amene
+Valentin; plutot que l'amour la vanite flattee apaisa madame de Parnes;
+elle en vint meme a faire au jeune homme quelques questions sur sa veuve;
+elle s'etonnait de la ressemblance dont il lui parlait; elle serait,
+disait-elle, curieuse d'en juger par ses yeux.--Quel est son age?
+demandait-elle; est-elle plus petite ou plus grande que moi? a-t-elle de
+l'esprit? ou va-t-elle? est-ce que je ne la connais pas?
+
+A toutes ces demandes, Valentin repondait, autant que possible, la
+verite. Cette sincerite de sa part avait, a chaque mot, l'air d'une
+flatterie detournee.--Elle n'est ni plus grande ni plus petite que vous,
+disait-il; elle a, comme vous, cette taille charmante, comme vous ce pied
+incomparable, comme vous ces beaux yeux pleins de feu. La conversation,
+sur ce ton, ne deplaisait pas a la marquise. Tout en ecoutant d'un air
+detache, elle se mirait du coin de l'oeil. A dire vrai, ce petit manege
+choquait horriblement Valentin; il ne pouvait comprendre cette demi-vertu
+ni cette demi-hypocrisie d'une femme qui se fachait d'une parole franche,
+et qui s'en laissait conter a travers une gaze. En voyant les oeillades
+que la marquise se renvoyait a elle-meme dans la glace, il se sentait
+l'envie de lui tout dire, le nom, la rue, le baiser du bal, et de prendre
+ainsi sa revanche complete sur le billet qu'il avait recu.
+
+Une question de madame de Parnes soulagea la mauvaise humeur du jeune
+homme. Elle lui demanda d'un air railleur s'il ne pouvait du moins lui
+dire le nom de bapteme de sa veuve.--Elle s'appelle Julie, repliqua-t-il
+sur-le-champ. Il y avait dans cette reponse si peu d'hesitation et tant de
+nettete, que madame de Parnes en fut frappee.--C'est un assez joli nom,
+dit-elle; et la conversation tomba tout a coup.
+
+Il arriva alors une chose peut-etre difficile a expliquer et peut-etre
+aisee a comprendre. Des que la marquise crut serieusement que cette
+declaration qui l'avait choquee n'etait reellement pas pour elle, elle en
+parut surprise et presque blessee. Soit que la legerete de Valentin lui
+semblat trop forte, s'il en aimait une autre, soit qu'elle regrettat
+d'avoir montre de la colere mal a propos, elle devint reveuse, et, ce qui
+est etrange, en meme temps irritee et coquette. Elle voulut revenir sur
+son pardon, et, tout en cherchant querelle a Valentin, elle s'assit a sa
+toilette; elle denoua le ruban qui entourait son cou, puis le rattacha;
+elle prit un peigne, sa coiffure semblait lui deplaire; elle refaisait une
+boucle d'un cote, en retranchait une de l'autre; comme elle arrangeait son
+chignon, le peigne lui glissa des mains, et sa longue chevelure noire lui
+couvrit les epaules.
+
+--Voulez-vous que je sonne? demanda Valentin; avez-vous besoin de votre
+femme de chambre?
+
+--Ce n'est pas la peine, repondit la marquise, qui releva d'une main
+impatiente ses cheveux deroules, et y enfonca son peigne. Je ne sais ce
+que font mes domestiques: il faut qu'ils soient tous sortis, car j'avais
+defendu ce matin qu'on laissat entrer personne.
+
+--En ce cas, dit Valentin, j'ai commis une indiscretion, je me retire.
+
+Il fit quelques pas vers la porte, et allait sortir en effet, quand la
+marquise, qui tournait le dos, et apparemment n'avait pas entendu sa
+reponse, lui dit:
+
+--Donnez-moi une boite qui est sur la cheminee.
+
+Il obeit; elle prit des epingles dans la boite et rajusta sa coiffure.
+
+--A propos, dit-elle, et ce portrait que vous aviez fait?
+
+--Je ne sais ou il est, repondit Valentin; mais je le retrouverai, et, si
+vous le permettez, je vous le donnerai lorsque je l'aurai retouche.
+
+Un domestique vint, apportant une lettre a laquelle il fallait une
+reponse. La marquise se mit a ecrire; Valentin se leva et entra dans le
+jardin. En passant pres du pavillon, il vit que la porte en etait ouverte;
+la femme de chambre qu'il avait rencontree en arrivant y essuyait les
+meubles; il entra, curieux d'examiner de pres ce mysterieux boudoir qu'on
+disait delaisse. En le voyant, la servante se mit a rire avec cet air de
+protection que prend tout laquais apres une confidence. C'etait une fille
+jeune et assez jolie; il s'approcha d'elle deliberement et se jeta sur un
+fauteuil.
+
+--Est-ce que votre maitresse ne vient pas quelquefois ici? demanda-t-il
+d'un air distrait.
+
+La soubrette semblait hesiter a repondre; elle continuait a ranger; en
+passant devant la chaise longue de forme moderne, dont je vous ai, je
+crois, parle, elle dit a demi-voix:
+
+--Voila le fauteuil de madame.
+
+--Et pourquoi, reprit Valentin, madame dit-elle qu'elle ne vient jamais?
+
+--Monsieur, repondit la servante, c'est que l'ancien marquis, ne vous
+deplaise, a fait des siennes dans ce pavillon. Il a mauvais renom dans le
+quartier; quand on y entend du tapage, on dit: C'est le pavillon de
+Parnes; et voila pourquoi madame s'en defend.
+
+--Et qu'y vient faire madame? demanda encore Valentin.
+
+Pour toute reponse, la soubrette haussa legerement les epaules, comme pour
+dire: Pas grand mal.
+
+Valentin regarda par la fenetre si la marquise ecrivait encore. Il avait
+mis, tout en causant, la main dans la poche de son gilet; le hasard voulut
+que dans ce moment il fut dans la veine doree; un caprice de curiosite
+lui passa par la tete; il tira un double louis neuf qui reluisait
+merveilleusement au soleil, et dit a la soubrette:
+
+--Cachez-moi ici.
+
+D'apres ce qui s'etait passe, la soubrette croyait que Valentin n'etait
+pas mal vu de sa maitresse. Pour entrer d'autorite chez une femme, il faut
+une certaine assurance d'en etre bien recu, et quand, apres avoir force
+sa porte, on passe une demi-heure dans sa chambre, les domestiques savent
+qu'en penser. Cependant la proposition etait hardie: se cacher pour
+surprendre les gens, c'est une idee d'amoureux et non une idee d'amant;
+le double louis, quelque beau qu'il fut, ne pouvait lutter avec la crainte
+d'etre chassee.--Mais, apres tout, pensa la servante, quand on est aussi
+amoureux, on est bien pres de devenir amant. Qui sait? au lieu d'etre
+chassee, je serai peut-etre remerciee. Elle prit donc le double louis en
+soupirant, et montra en riant a Valentin un vaste placard ou il se jeta.
+
+--Ou etes-vous donc? demandait la marquise qui venait de descendre dans le
+jardin.
+
+La servante repondit que Valentin etait sorti par le petit salon. Madame
+de Parnes regarda de cote et d'autre, comme pour s'assurer qu'il etait
+parti; puis elle entra dans le pavillon, y jeta un coup d'oeil, et s'en
+fut apres avoir ferme la porte a clef.
+
+Vous trouverez peut-etre, madame, que je vous fais un conte
+invraisemblable. Je connais des gens d'esprit, dans ce siecle de prose,
+qui soutiendraient tres gravement que de pareilles choses ne sont pas
+possibles, et que, depuis la Revolution, on ne se cache plus dans un
+pavillon. Il n'y a qu'une reponse a faire a ces incredules: c'est qu'ils
+ont sans doute oublie le temps ou ils etaient amoureux.
+
+Des que Valentin se trouva seul, il lui vint l'idee tres naturelle qu'il
+allait peut-etre passer la une journee. Quand sa curiosite fut satisfaite,
+et apres qu'il eut examine a loisir le lustre, les rideaux et les
+consoles, il se trouva avec un grand appetit vis-a-vis d'un sucrier
+et d'une carafe.
+
+Je vous ai dit que le billet du matin l'avait empeche de dejeuner; mais il
+n'avait, en ce moment, aucun motif pour ne pas diner. Il avala deux ou
+trois morceaux de sucre, et se souvint d'un vieux paysan a qui on
+demandait s'il aimait les femmes.--J'aime assez une belle fille, repondit
+le brave homme, mais j'aime mieux une bonne cotelette. Valentin pensait
+aux festins dont, au dire de la soubrette, ce pavillon avait ete temoin;
+et, a la vue d'une belle table ronde qui occupait le milieu de la chambre,
+il aurait volontiers evoque le spectre des petits soupers du defunt
+marquis.--Qu'on serait bien ici, se disait-il, par une soiree ou par une
+nuit d'ete, les fenetres ouvertes, les persiennes fermees, les bougies
+allumees, la table servie! Quel heureux temps que celui ou nos ancetres
+n'avaient qu'a frapper du pied sur le parquet pour faire sortir de terre
+un bon repas! Et en parlant ainsi, Valentin frappait du pied; mais rien
+ne lui repondait que l'echo de la voute et le gemissement d'une harpe
+detendue.
+
+Le bruit d'une clef dans la serrure le fit retourner precipitamment a son
+placard: etait-ce la marquise, ou la femme de chambre? Celle-ci pouvait le
+delivrer, ou du moins lui donner un morceau de pain. M'accuserez-vous
+encore d'etre romanesque si je vous dis qu'en ce moment il ne savait
+laquelle des deux il eut souhaite de voir entrer?
+
+Ce fut la marquise qui parut. Que venait-elle faire? La curiosite fut si
+forte, que toute autre idee s'evanouit. Madame de Parnes sortait de table;
+elle fit precisement ce que Valentin revait tout a l'heure, elle ouvrit
+les fenetres, ferma les persiennes et alluma deux bougies. Le jour
+commencait a tomber. Elle posa sur la table un livre qu'elle tenait, fit
+quelques pas en fredonnant, et s'assit sur un canape.
+
+--Que vient-elle faire? se repetait Valentin. Malgre l'opinion de la
+servante, il ne pouvait se defendre d'esperer qu'il allait decouvrir
+quelque mystere.--Qui sait? pensait-il, elle attend peut-etre quelqu'un.
+Je me trouverais jouer un beau role s'il allait arriver un tiers!
+La marquise, ouvrait son livre au hasard, puis le fermait, puis semblait
+reflechir. Le jeune homme crut s'apercevoir qu'elle regardait du cote du
+placard. A travers la porte entre-baillee, il suivait tous ses mouvements;
+une etrange idee lui vint tout a coup: la femme de chambre avait-elle
+parle? la marquise savait-elle qu'il etait la?
+
+Voila, direz-vous, une idee bien folle, et surtout bien peu vraisemblable.
+Comment supposer qu'apres son billet, la marquise, instruite de la
+presence du jeune homme, ne l'eut pas fait mettre a la porte, ou tout au
+moins ne l'y eut pas mis elle-meme? Je commence, madame, par vous assurer
+que je suis du meme avis que vous; mais je dois ajouter, pour l'acquit de
+ma conscience, que je ne me charge, sous aucun pretexte, d'eclaircir des
+idees de ce genre. Il y a des gens qui supposent toujours, et d'autres qui
+ne supposent jamais; le devoir d'un historien est de raconter et de
+laisser penser ceux qui s'en amusent.
+
+Tout ce que je puis dire, c'est qu'il est evident que la declaration de
+Valentin avait deplu a madame de Parnes; qu'il est probable qu'elle n'y
+songeait plus; que, selon toute apparence, elle le croyait parti; qu'il
+est plus probable encore qu'elle avait bien dine, et qu'elle venait faire
+la sieste dans son pavillon; mais il est certain qu'elle commenca par
+mettre un de ses pieds sur son canape, puis l'autre; puis qu'elle posa
+la tete sur un coussin, puis qu'elle ferma doucement les yeux; et il me
+parait difficile, apres cela, de ne pas croire qu'elle s'endormit.
+
+Valentin eut envie, comme dit Valmont, d'essayer de passer pour un songe.
+Il poussa la porte du placard; un craquement le fit fremir; la marquise
+avait ouvert les yeux, elle souleva la tete et regarda autour d'elle.
+Valentin ne bougeait pas, comme vous pouvez croire. N'entendant plus rien
+et n'ayant rien vu, madame de Parnes se rendormit; le jeune homme avanca
+sur la pointe du pied, et, le coeur palpitant, respirant a peine, il
+parvint, comme Robert le Diable, jusqu'a Isabelle assoupie.
+
+Ce n'est pas en pareille circonstance qu'on reflechit ordinairement.
+Jamais madame de Parnes n'avait ete si belle; ses levres entr'ouvertes
+semblaient plus vermeilles; un plus vif incarnat colorait ses joues; sa
+respiration, egale et paisible, soulevait doucement son sein d'albatre,
+couvert d'une blonde legere. L'ange de la nuit ne sortit pas plus beau
+d'un bloc de marbre de Carrare, sous le ciseau de Michel-Ange. Certes,
+meme en s'offensant, une telle femme surprise ainsi doit pardonner le
+desir qu'elle inspire. Un leger mouvement de la marquise arreta cependant
+Valentin. Dormait-elle? Cet etrange doute le troublait malgre lui.--Et
+qu'importe? se dit-il; est-ce donc un piege? Quel travers et quelle folie!
+pourquoi l'amour perdrait-il de son prix en s'apercevant qu'il est
+partage? Quoi de plus permis, de plus vrai, qu'un demi-mensonge qui se
+laisse deviner? Quoi de plus beau qu'elle si elle dort? quoi de plus
+charmant si elle ne dort pas?
+
+Tout en se parlant ainsi, il restait immobile, et ne pouvait s'empecher de
+chercher un moyen de savoir la verite. Domine par cette pensee, il prit un
+petit morceau de sucre qui restait encore de son repas, et, se cachant
+derriere la marquise, il le lui jeta sur la main; elle ne remua pas. Il
+poussa une chaise, doucement d'abord, puis un peu plus fort; point de
+reponse. Il etendit le bras et fit tomber a terre le livre que madame de
+Parnes avait pose sur la table. Il la crut eveillee cette fois, et se
+blottit derriere le canape; mais rien ne bougeait. Il se leva alors, et,
+comme la persienne entr'ouverte exposait la marquise au serein, il la
+ferma avec precaution.
+
+Vous comprenez, madame, que je n'etais pas dans le pavillon, et, du moment
+que la persienne fut fermee, il m'a ete impossible d'en voir davantage.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Il n'y avait pas plus de quinze jours de cela, lorsque Valentin, en
+sortant de chez madame Delaunay, oublia son mouchoir sur un fauteuil.
+Quand le jeune homme fut parti, madame Delaunay ramassa le mouchoir, et
+ayant, par hasard, regarde la marque, elle trouva un I et un P tres
+delicatement brodes. Ce n'etait pas le chiffre de Valentin; a qui
+appartenait ce mouchoir? Le nom d'Isabelle de Parnes n'avait jamais ete
+prononce rue du Plat-d'Etain, et la veuve, par consequent, se perdait
+en vaines conjectures. Elle retournait le mouchoir dans tous les sens,
+regardait un coin, puis un autre, comme si elle eut espere decouvrir
+quelque part le veritable nom du proprietaire.
+
+Et pourquoi, me demanderez-vous, tant de curiosite pour une chose si
+simple? On emprunte tous les jours un mouchoir a un ami, et on le perd;
+cela va sans dire. Qu'y a-t-il la d'extraordinaire? Cependant madame
+Delaunay examinait de pres la fine batiste, et lui trouvait un air feminin
+qui lui faisait hocher la tete. Elle se connaissait en broderie, et le
+dessin lui paraissait bien riche pour sortir de l'armoire d'un garcon.
+Un indice imprevu lui decouvrit la verite. Aux plis du mouchoir, elle
+reconnut qu'un des coins avait ete noue pour servir de bourse, et cette
+maniere de serrer son argent n'appartient, vous le savez, qu'aux femmes.
+Elle palit a cette decouverte, et, apres avoir pendant quelque temps fixe
+sur le mouchoir des regards pensifs, elle fut obligee de s'en servir pour
+essuyer une larme qui coulait sur sa joue.
+
+Une larme! direz-vous, deja une larme! Helas! oui, madame, elle
+pleurait. Qu'etait-il donc arrive? Je vais vous le dire; mais il faut
+pour cela revenir un instant sur nos pas.
+
+Il faut savoir que, le surlendemain du bal, Valentin etait venu chez
+madame Delaunay. La mere lui ouvrit la porte, et lui repondit que sa fille
+etait sortie. Madame Delaunay, la-dessus, avait ecrit une longue lettre au
+jeune homme; elle lui rappelait leur dernier entretien, et le suppliait de
+ne plus venir la voir. Elle comptait sur sa parole, sur son honneur et sur
+son amitie. Elle ne se montrait pas offensee, et ne parlait pas du galop.
+Bref, Valentin lut cette lettre d'un bout a l'autre sans y trouver rien de
+trop ni de trop peu. II se sentit touche, et il eut obei si le dernier mot
+n'y eut pas ete. Ce dernier mot, il est vrai, avait ete efface, mais si
+legerement, qu'on ne l'en voyait que mieux. "Adieu, disait la veuve en
+terminant sa lettre; soyez heureux."
+
+Dire a un amant qu'on bannit: _Soyez heureux_, qu'en pensez-vous, madame?
+N'est-ce pas lui dire: Je ne suis pas heureuse? Le vendredi venu,
+Valentin hesita longtemps s'il irait ou non chez le notaire. Malgre son
+age et son etourderie, l'idee de nuire a qui que ce fut lui etait
+insupportable. Il ne savait a quoi se decider, lorsqu'il se repeta:
+Soyez heureux! Et il courut chez M. des Andelys.
+
+Pourquoi madame Delaunay y etait-elle? Quand notre heros entra dans le
+salon, il la vit froncer le sourcil avec une singuliere expression. Pour
+ce qui regarde les manieres, il y avait bien en elle quelque coquetterie;
+mais, au fond du coeur, personne n'etait plus simple, plus inexperimente
+que madame Delaunay. Elle avait pu, en voyant le danger, tenter hardiment
+de s'en defendre; mais, pour resister a une lutte engagee, elle n'avait
+pas les armes necessaires. Elle ne savait rien de ces maneges habiles, de
+ces ressources toujours pretes, au moyen desquelles une femme d'esprit
+sait tenir l'amour en lisiere et l'eloigner ou l'appeler tour a tour.
+Quand Valentin lui avait baise la main, elle s'etait dit: Voila un
+mauvais sujet dont je pourrais bien devenir amoureuse; il faut qu'il parte
+sur-le-champ. Mais lorsqu'elle le vit, chez le notaire, entrer gaiement
+sur la pointe du pied, serre dans sa cravate et le sourire sur les levres,
+la saluant, malgre sa defense, avec un gracieux respect, elle se dit:
+Voila un homme plus obstine et plus ruse que moi; je ne serai pas la plus
+forte avec lui, et, puisqu'il revient, il m'aime peut-etre.
+
+Elle ne refusa pas, cette fois, la contredanse qu'il lui demandait; aux
+premieres paroles, il vit en elle une grande resignation et une grande
+inquietude. Au fond de cette ame timide et droite, il y avait quelque
+ennui de la vie; tout en desirant le repos, elle etait lasse de la
+solitude. M. Delaunay, mort fort jeune, ne l'avait point aimee; il l'avait
+prise pour menagere plutot que pour femme, et, quoiqu'elle n'eut point de
+dot, il avait fait, en l'epousant, ce qu'on appelle un mariage de raison.
+L'economie, l'ordre, la vigilance, l'estime publique, l'amitie de son
+mari, les vertus domestiques en un mot, voila ce qu'elle connaissait en ce
+monde. Valentin avait, dans le salon de M. des Andelys, la reputation que
+tout jeune homme dont le tailleur est bon peut avoir chez un notaire. On
+n'en parlait que comme d'un _elegant_, d'un habitue de Tortoni, et les
+petites cousines se chuchotaient entre elles des histoires de l'autre
+monde qu'on lui attribuait. Il etait descendu par une cheminee chez une
+baronne, il avait saute par la fenetre d'une duchesse qui demeurait au
+cinquieme etage, le tout par amour et sans se faire de mal, etc., etc.
+
+Madame Delaunay avait trop de bon sens pour ecouter ces niaiseries; mais
+elle eut peut-etre mieux fait de les ecouter que d'en entendre quelques
+mots au hasard. Tout depend souvent, ici-bas, du pied sur lequel on se
+presente. Pour parler comme les ecoliers, Valentin avait l'avantage sur
+madame Delaunay. Pour lui reprocher d'etre venu, elle attendait qu'il lui
+en demandat pardon. Il s'en garda bien, comme vous pensez. S'il eut ete
+ce qu'elle le croyait, c'est-a-dire un homme a bonnes fortunes, il n'eut
+peut-etre pas reussi pres d'elle, car elle l'eut senti alors trop habile
+et trop sur de lui; mais il tremblait en la touchant, et cette preuve
+d'amour, jointe a un peu de crainte, troublait a la fois la tete et le
+coeur de la jeune femme. Il n'etait pas question, dans tout cela, de la
+salle a manger du notaire, ils semblaient tous deux l'avoir oubliee; mais
+quand arriva le signal du galop, et que Valentin vint inviter la veuve,
+il fallut bien s'en souvenir.
+
+Il m'a assure que de sa vie il n'avait vu un plus beau visage que celui de
+madame Delaunay quand il lui fit cette invitation. Son front, ses joues,
+se couvrirent de rougeur; tout le sang qu'elle avait au coeur reflua
+autour de ses grands yeux noirs, comme pour en faire ressortir la flamme.
+Elle se souleva a demi, prete a accepter et n'osant le faire; un leger
+frisson fit trembler ses epaules, qui, cette fois, n'etaient pas nues.
+Valentin lui tenait la main; il la pressa doucement dans la sienne comme
+pour lui dire: Ne craignez plus rien, je sens que vous m'aimez.
+
+Avez-vous quelquefois reflechi a la position d'une femme qui pardonne un
+baiser qu'on lui a derobe? Au moment ou elle promet de l'oublier, c'est a
+peu pres comme si elle l'accordait. Valentin osa faire a madame Delaunay
+quelques reproches de sa colere; il se plaignit de sa severite, de
+l'eloignement ou elle l'avait tenu; il en vint enfin, non sans hesiter, a
+lui parler d'un petit jardin situe derriere sa maison, lieu retire, a
+l'ombrage epais, ou nul oeil indiscret ne pouvait penetrer. Une fraiche
+cascade, par son murmure, y protegeait la causerie; la solitude y
+protegeait l'amour. Nul bruit, nul temoin, nul danger. Parler d'un lieu
+pareil au milieu du monde, au son de la musique, dans le tourbillon
+d'une fete, a une jeune femme qui vous ecoute, qui n'accepte ni ne refuse,
+mais qui laisse dire et qui sourit... ah! madame, parler ainsi d'un lieu
+pareil, c'est peut-etre plus doux que d'y etre.
+
+Tandis que Valentin se livrait sans reserve, la veuve ecoutait sans
+reflexion. De temps en temps, aux ardents desirs elle opposait une
+objection timide; de temps en temps, elle feignait de ne plus entendre, et
+si un mot lui avait echappe, en rougissant, elle le faisait repeter. Sa
+main, pressee par celle du jeune homme, voulait etre froide et immobile;
+elle etait inquiete et brulante. Le hasard, qui sert les amants, voulut
+qu'en passant dans la salle a manger ils se retrouvassent seuls, comme la
+derniere fois. Valentin n'eut pas meme la pensee de troubler la reverie
+de sa valseuse, et, a la place du desir, madame Delaunay vit l'amour.
+Que vous dirai-je? ce respect, cette audace, cette chambre, ce bal,
+l'occasion, tout se reunissait pour la seduire. Elle ferma les yeux a
+demi, soupira... et ne promit rien.
+
+Voila, madame, par quelle raison madame Delaunay se mit a pleurer quand
+elle trouva le mouchoir de la marquise.
+
+
+
+
+VII
+
+
+De ce que Valentin avait oublie ce mouchoir, il ne faut pas croire
+cependant qu'il n'en eut pas un dans sa poche.
+
+Pendant que madame Delaunay pleurait, notre etourdi, qui n'en savait rien,
+etait fort eloigne de pleurer. Il etait dans un petit salon boise, dore et
+musque comme une bonbonniere, au fond d'un grand fauteuil de damas violet.
+Il ecoutait, apres un bon diner, l'_Invitation a la valse_, de Weber, et,
+tout en prenant d'excellent cafe, il regardait de temps en temps le cou
+blanc de madame de Parnes. Celle-ci, dans tous ses atours, et exaltee,
+comme dit Hoffmann, par une tasse de the bien sucre, faisait de son mieux
+de ses belles mains. Ce n'etait pas de la petite musique, et il faut dire,
+en toute justice, qu'elle s'en tirait parfaitement. Je ne sais lequel
+meritait le plus d'eloges, ou du sentimental maitre allemand, ou de
+l'intelligente musicienne, ou de l'admirable instrument d'Erard, qui
+renvoyait en vibrations sonores la double inspiration qui l'animait.
+
+Le morceau fini, Valentin se leva, et, tirant de sa poche un mouchoir:--
+Tenez, dit-il, je vous remercie; voila le mouchoir que vous m'avez prete.
+
+La marquise fit justement ce qu'avait fait madame Delaunay. Elle regarda
+la marque aussitot; sa main delicate avait senti un tissu trop rude pour
+lui appartenir. Elle se connaissait aussi en broderie; mais il y en avait
+si peu que rien, assez pourtant pour denoter une femme. Elle retourna deux
+ou trois fois le mouchoir, l'approcha timidement de son nez, le regarda
+encore, puis le jeta a Valentin en lui disant:--Vous vous etes trompe; ce
+que vous me rendez la appartient a quelque femme de chambre de votre mere.
+
+Valentin, qui avait emporte par megarde le mouchoir de madame Delaunay, le
+reconnut et se sentit battre le coeur.--Pourquoi a une femme de chambre?
+repondit-il. Mais la marquise s'etait remise au piano; peu lui importait
+une rivale qui se mouchait dans de la grosse toile. Elle reprit le
+_presto_ de sa valse, et fit semblant de n'avoir pas entendu.
+
+Cette indifference piqua Valentin. Il fit un tour de chambre et prit son
+chapeau.
+
+--Ou allez-vous donc? demanda madame de Parnes.
+
+--Chez ma mere, rendre a sa femme de chambre le mouchoir qu'elle m'a
+prete.
+
+--Vous verra-t-on demain? nous avons un peu de musique, et vous me ferez
+plaisir de venir diner.
+
+--Non; j'ai affaire toute la journee.
+
+Il continuait a se promener, et ne se decidait pas a sortir. La marquise
+se leva et vint a lui.
+
+--Vous etes un singulier homme, lui dit-elle; vous voudriez me voir
+jalouse.
+
+--Moi? pas du tout. La jalousie est un sentiment que je deteste.
+
+--Pourquoi donc vous fachez-vous de ce que je trouve a ce mouchoir un air
+d'antichambre? Est-ce ma faute, ou la votre?
+
+--Je ne m'en fache point, je le trouve tout simple.
+
+En parlant ainsi, il tournait le dos. Madame de Parnes s'avanca doucement,
+se saisit du mouchoir de madame Delaunay, et, s'approchant d'une fenetre
+ouverte, le jeta dans la rue.
+
+--Que faites-vous? s'ecria Valentin. Et il s'elanca pour la retenir; mais
+il etait trop tard.
+
+--Je veux savoir, dit en riant la marquise, jusqu'a quel point vous y
+tenez, et je suis curieuse de voir si vous descendrez le chercher.
+
+Valentin hesita un instant, et rougit de depit. Il eut voulu punir la
+marquise par quelque reponse piquante; mais, comme il arrive souvent, la
+colere lui otait l'esprit. Madame de Parnes se mit a rire de plus belle.
+Il enfonca son chapeau sur sa tete, et sortit en disant: Je vais le
+chercher.
+
+Il chercha en effet longtemps; mais un mouchoir perdu est bientot ramasse,
+et ce fut vainement qu'il revint dix fois d'une borne a une autre. La
+marquise a sa fenetre riait toujours en le regardant faire. Fatigue enfin,
+et un peu honteux, il s'eloigna sans lever la tete, feignant de ne pas
+s'apercevoir qu'on l'eut observe. Au coin de la rue pourtant, il se
+retourna et vit madame de Parnes qui ne riait plus et qui le suivait des
+yeux.
+
+Il continua sa route sans savoir ou il allait, et prit machinalement le
+chemin de la rue du Plat-d'Etain. La soiree etait belle et le ciel pur. La
+veuve etait aussi a sa fenetre; elle avait passe une triste journee.
+
+--J'ai besoin d'etre rassuree, lui dit-elle des qu'il fut entre. A qui
+appartient un mouchoir que vous avez laisse chez moi?
+
+Il y a des gens qui savent tromper et qui ne savent pas mentir. A cette
+question, Valentin se troubla trop evidemment pour qu'il fut possible de
+s'y meprendre, et sans attendre qu'il repondit:
+
+
+--Ecoutez-moi, dit madame Delaunay. Vous savez maintenant que je vous
+aime. Vous connaissez beaucoup de monde, et je ne vois personne; il m'est
+aussi impossible de savoir ce que vous faites qu'il vous serait facile d'y
+voir clair dans mes moindres actions, s'il vous en prenait fantaisie. Vous
+pouvez me tromper aisement et impunement, puisque je ne peux ni vous
+surveiller, ni cesser de vous aimer; souvenez-vous, je vous en supplie,
+de ce que je vais vous dire: tout se sait tot ou tard, et croyez-moi,
+c'est une triste chose.
+
+Valentin voulait l'interrompre; elle lui prit la main et continua:
+
+--Je ne dis pas assez; ce n'est pas une triste chose, mais la plus triste
+qu'il y ait au monde. Si rien n'est plus doux que le souvenir du bonheur,
+rien n'est plus affreux que de s'apercevoir que le bonheur passe etait un
+mensonge. Avez-vous jamais pense a ce que ce peut etre que de hair ceux
+qu'on a aimes? Concevez-vous rien de pis? Reflechissez a cela, je vous
+en conjure. Ceux qui trouvent plaisir a tromper les autres en tirent
+ordinairement vanite; ils s'imaginent avoir par la quelque superiorite
+sur leurs dupes: elle est bien fugitive, et a quoi mene-t-elle? Rien
+n'est si aise que le mal. Un homme de votre age peut tromper sa maitresse,
+seulement pour passer le temps; mais le temps s'ecoule en effet, la
+verite vient, et que reste-t-il? Une pauvre creature abusee s'est crue
+aimee, heureuse; elle a fait de vous son bien unique: pensez a ce qui
+lui arrive s'il faut qu'elle ait horreur de vous!
+
+La simplicite de ce langage avait emu Valentin jusqu'au fond du coeur.
+
+--Je vous aime, lui dit-il, n'en doutez pas, je n'aime que vous seule.
+
+--J'ai besoin de le croire, repondit la veuve, et, si vous dites
+vrai, nous ne reparlerons jamais de ce que j'ai souffert aujourd'hui.
+Permettez-moi pourtant d'ajouter encore un mot qu'il faut absolument que
+je vous dise. J'ai vu mon pere, a l'age de soixante ans, apprendre tout a
+coup qu'un ami d'enfance l'avait trompe dans une affaire de commerce. Une
+lettre avait ete trouvee, dans laquelle cet ami racontait lui-meme sa
+perfidie, et se vantait de la triste habilete qui lui avait rapporte
+quelques billets de banque a notre detriment. J'ai vu mon pere, abime de
+douleur et stupefait, la tete baissee, lire cette lettre; il en etait
+aussi honteux que s'il eut ete lui-meme le coupable; il essuya une larme
+sur sa joue, jeta la lettre au feu, et s'ecria: Que la vanite et l'interet
+sont peu de chose! mais qu'il est affreux de perdre un ami! Si vous
+eussiez ete la, Valentin, vous auriez fait serment de ne jamais tromper
+personne.
+
+Madame Delaunay, en prononcant ces mots, laissa echapper quelques larmes.
+Valentin etait assis pres d'elle; pour toute reponse, il l'attira a lui;
+elle posa sa tete sur son epaule, et tirant de la poche de son tablier le
+mouchoir de la marquise:
+
+--Il est bien beau, dit-elle; la broderie en est fine: vous me le
+laisserez, n'est-ce pas? La femme a qui il appartient ne s'apercevra pas
+qu'elle l'a perdu. Quand on a un mouchoir pareil, on en a bien d'autres.
+Je n'en ai, moi, qu'une douzaine, et ils ne sont pas merveilleux. Vous me
+rendrez le mien que vous avez emporte, et qui ne vous ferait pas honneur;
+mais je garderai celui-ci.
+
+--A quoi bon? repondit Valentin. Vous ne vous en servirez pas.
+
+--Si, mon ami; il faut que je me console de l'avoir trouve sur ce
+fauteuil, et il faut qu'il essuie mes larmes jusqu'a ce qu'elles aient
+cesse de couler.
+
+--Que ce baiser les essuie! s'ecria le jeune homme. Et, prenant le
+mouchoir de madame de Parnes, il le jeta par la fenetre.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Six semaines s'etaient ecoulees, et il faut qu'il soit bien difficile a
+l'homme de se connaitre lui-meme, puisque Valentin ne savait pas encore
+laquelle de ses deux maitresses il aimait le mieux. Malgre ses moments de
+sincerite et les elans de coeur qui l'emportaient pres de madame Delaunay,
+il ne pouvait se resoudre a desapprendre le chemin de l'hotel de la
+Chaussee-d'Antin. Malgre la beaute de madame de Parnes, son esprit, sa
+grace et tous les plaisirs qu'il trouvait chez elle, il ne pouvait
+renoncer a la chambrette de la rue du Plat-d'Etain. Le petit jardin de
+Valentin voyait tour a tour la veuve et la marquise se promener au bras du
+jeune homme, et le murmure de la cascade couvrait de son bruit monotone
+des serments toujours repetes, toujours trahis avec la meme ardeur.
+Faut-il donc croire que l'inconstance ait ses plaisirs comme l'amour
+fidele? On entendait quelquefois rouler encore la voiture sans livree qui
+emmenait incognito madame de Parnes, quand madame Delaunay paraissait
+voilee au bout de la rue, s'acheminant d'un pas craintif. Cache derriere
+sa jalousie, Valentin souriait de ces rencontres, et s'abandonnait sans
+remords aux dangereux attraits du changement.
+
+C'est une chose presque infaillible que ceux qui se familiarisent avec un
+peril quelconque finissent par l'aimer. Toujours expose a voir sa double
+intrigue decouverte par un hasard, oblige au role difficile d'un homme qui
+doit mentir sans cesse, sans jamais se trahir, notre etourdi se sentit
+fier de cette position etrange; apres y avoir accoutume son coeur, il y
+habitua sa vanite. Les craintes qui le troublaient d'abord, les scrupules
+qui l'arretaient, lui devinrent chers; il donna deux bagues pareilles a
+ses deux amies; il avait obtenu de madame Delaunay qu'elle portat une
+legere chaine d'or qu'il avait choisie, au lieu de son collier de
+chrysocale. Il lui parut plaisant de faire mettre ce collier a la
+marquise; il reussit a l'en affubler un jour qu'elle allait au bal, et
+c'est, a coup sur, la plus grande preuve d'amour qu'elle lui ait donnee.
+
+Madame Delaunay, trompee par l'amour, ne pouvait croire a l'inconstance de
+Valentin. Il y avait de certains jours ou la verite lui apparaissait tout
+a coup claire et irrecusable. Elle eclatait alors en reproches, elle
+fondait en larmes, elle voulait mourir; un mot de son amant l'abusait de
+nouveau, un serrement de main la consolait; elle rentrait chez elle
+heureuse et tranquille. Madame de Parnes, trompee par l'orgueil, ne
+cherchait a rien decouvrir et n'essayait de rien savoir. Elle se disait:
+c'est quelque ancienne maitresse qu'il n'a pas le courage de quitter. Elle
+ne daignait pas s'abaisser a demander un sacrifice. L'amour lui semblait
+un passe-temps, la jalousie un ridicule; elle croyait d'ailleurs sa beaute
+un talisman auquel rien ne pouvait resister.
+
+Si vous vous souvenez, madame, du caractere de notre heros, tel que j'ai
+tache de vous le peindre a la premiere page de ce conte, vous comprendrez
+et vous excuserez peut-etre sa conduite, malgre ce qu'elle a de justement
+blamable. Le double amour qu'il ressentait ou croyait ressentir, etait
+pour ainsi dire l'image de sa vie entiere. Ayant toujours cherche les
+extremes, goutant les jouissances du pauvre et celles du riche en meme
+temps, il trouvait pres de ces deux femmes le contraste qui lui plaisait,
+et il etait reellement riche et pauvre dans la meme journee. Si, de sept
+a huit heures, au soleil couchant, deux beaux chevaux gris entraient au
+petit trot dans l'avenue des Champs-Elysees, trainant doucement derriere
+eux un coupe tendu de soie comme un boudoir, vous eussiez pu voir au fond
+de la voiture une fraiche et coquette figure cachee sous une grande
+capote, et souriant a un jeune homme nonchalamment etendu pres d'elle:
+c'etaient Valentin et madame de Parnes qui prenaient l'air apres diner.
+Si le matin, au lever du soleil, le hasard vous avait menee pres du joli
+bois de Romainville, vous eussiez pu y rencontrer sous le vert bosquet
+d'une guinguette deux amoureux se parlant a voix basse, ou lisant ensemble
+La Fontaine: c'etaient Valentin et Madame Delaunay qui venaient de marcher
+dans la rosee. Etiez-vous ce soir d'un grand bal a l'ambassade d'Autriche?
+Avez-vous vu au milieu d'un cercle brillant de jeunes femmes une beaute
+plus fiere, plus courtisee, plus dedaigneuse que toutes les autres? Cette
+tete charmante, coiffee d'un turban dore, qui se balance avec grace comme
+une rose bercee par le zephyr, c'est la jeune marquise que la foule
+admire, que le triomphe embellit, et qui pourtant semble rever. Non loin
+de la, appuye contre une colonne, Valentin la regarde: personne ne connait
+leur secret, personne n'interprete ce coup d'oeil, et ne devine la joie de
+l'amant. L'eclat des lustres, le bruit de la musique, les murmures de la
+foule, le parfum des fleurs, tout le penetre, le transporte, et l'image
+radieuse de sa belle maitresse enivre ses yeux eblouis. Il doute presque
+lui-meme de son bonheur, et qu'un si rare tresor lui appartienne; il
+entend les hommes dire autour de lui: Quel eclat! quel sourire! quelle
+femme! et il se repete tout bas ces paroles. L'heure du souper arrive; un
+jeune officier rougit de plaisir en presentant sa main a la marquise; on
+l'entoure, on la suit, chacun veut s'en approcher et brigue la faveur d'un
+mot tombe de ses levres; c'est alors qu'elle passe pres de Valentin et lui
+dit a l'oreille: A demain. Que de jouissance dans un mot pareil! Demain
+cependant, a la nuit tombante, le jeune homme monte a tatons un escalier
+sans lumiere; il arrive a grand'peine au troisieme etage, et frappe
+doucement a une petite porte; elle s'est ouverte, il entre; madame
+Delaunay, devant sa table, travaillait seule en l'attendant; il s'assoit
+pres d'elle; elle le regarde, lui prend la main et lui dit qu'elle le
+remercie de l'aimer encore. Une seule lampe eclaire faiblement la modeste
+chambrette, mais sous cette lampe est un visage ami, tranquille et
+bienveillant; il n'y a plus la ni temoins empresses, ni admiration, ni
+triomphe. Mais Valentin fait plus que de ne pas regretter le monde, il
+l'oublie: la vieille mere arrive, s'assoit dans sa bergere, et il faut
+ecouter jusqu'a dix heures les histoires du temps passe, caresser le petit
+chien qui gronde, rallumer la lampe qui s'eteint. Quelquefois c'est un
+roman nouveau qu'il faut avoir le courage de lire; Valentin laisse tomber
+le livre pour effleurer en le ramassant le petit pied de sa maitresse;
+quelquefois c'est un piquet a deux sous la fiche qu'il faut faire avec la
+bonne dame, et avoir soin de n'avoir pas trop beau jeu. En sortant de la,
+le jeune homme revient a pied; il a soupe hier avec du vin de Champagne,
+en fredonnant une contredanse; il soupe ce soir avec une tasse de lait, en
+faisant quelques vers pour son amie. Pendant ce temps-la, la marquise est
+furieuse qu'on lui ait manque de parole; un grand laquais poudre apporte
+un billet plein de tendres reproches et sentant le musc; le billet est
+decachete, la fenetre ouverte, le temps est beau, madame de Parnes va
+venir: voila notre etourdi grand seigneur. Ainsi, toujours different de
+lui-meme, il trouvait moyen d'etre vrai en n'etant jamais sincere, et
+l'amant de la marquise n'etait pas celui de la veuve.
+
+--Et pourquoi choisir? me disait-il un jour qu'en nous promenant il
+essayait de se justifier. Pourquoi cette necessite d'aimer d'une maniere
+exclusive? Blamerait-on un homme de mon age d'etre amoureux de madame
+de Parnes? N'est-elle pas admiree, enviee? ne vante-t-on pas son esprit et
+ses charmes? La raison meme se passionne pour elle. D'une autre part, quel
+reproche ferait-on a celui que la bonte, la tendresse, la candeur de
+madame Delaunay auraient touche? N'est-elle pas digne de faire la joie et
+le bonheur d'un homme? Moins belle, ne serait-elle pas une amie precieuse;
+et, telle qu'elle est, y a-t-il au monde une plus charmante maitresse?
+En quoi donc suis-je coupable d'aimer ces deux femmes, si chacune d'elles
+merite qu'on l'aime? Et, s'il est vrai que je sois assez heureux pour
+compter pour quelque chose dans leur vie, pourquoi ne pourrais-je rendre
+l'une heureuse qu'en faisant le malheur de l'autre? Pourquoi le doux
+sourire que ma presence fait eclore quelquefois sur les levres de ma belle
+veuve devrait-il etre achete au prix d'une larme versee par la marquise?
+Est-ce leur faute si le hasard m'a jete sur leur route, si je les ai
+approchees, si elles m'ont permis de les aimer? Laquelle choisirais-je
+sans etre injuste? En quoi celle-la aurait-elle merite plus que celle-ci
+d'etre preferee ou abandonnee? Quand madame Delaunay me dit que son
+existence entiere m'appartient, que voulez-vous donc que je reponde?
+Faut-il la repousser, la desabuser et lui laisser le decouragement et le
+chagrin? Quand madame de Parnes est au piano, et qu'assis derriere elle,
+je la vois se livrer a la noble inspiration de son coeur; quand son esprit
+eleve le mien, m'exalte et me fait mieux gouter par la sympathie les plus
+exquises jouissances de l'intelligence, faut-il que je lui dise qu'elle se
+trompe et qu'un si doux plaisir est coupable? Faut-il que je change en
+haine ou en mepris les souvenirs de ces heures delicieuses? Non, mon ami,
+je mentirais en disant a l'une des deux que je ne l'aime plus ou que je ne
+l'ai point aimee; j'aurais plutot le courage de les perdre ensemble que
+celui de choisir entre elles.
+
+Vous voyez, madame, que notre etourdi faisait comme font tous les hommes:
+ne pouvant se corriger de sa folie, il tentait de lui donner l'apparence
+de la raison. Cependant il y avait de certains jours ou son coeur se
+refusait, malgre lui, au double role qu'il soutenait. Il tachait de
+troubler le moins possible le repos de madame Delaunay; mais la fierte de
+la marquise eut plus d'un caprice a supporter.--Cette femme n'a que de
+l'esprit et de l'orgueil, me disait-il d'elle quelquefois. Il arrivait
+aussi qu'en quittant le salon de madame de Parnes, la naivete de la veuve
+le faisait sourire, et qu'il trouvait qu'a son tour elle avait trop peu
+d'orgueil et d'esprit. Il se plaignait de manquer de liberte. Tantot une
+boutade lui faisait renoncer a un rendez-vous; il prenait un livre, et
+s'en allait diner seul a la campagne. Tantot il maudissait le hasard qui
+s'opposait a une entrevue qu'il demandait. Madame Delaunay etait, au fond
+du coeur, celle qu'il preferait; mais il n'en savait rien lui-meme, et
+cette singuliere incertitude aurait peut-etre dure longtemps si une
+circonstance, legere en apparence, ne l'eut eclaire tout a coup sur ses
+veritables sentiments.
+
+On etait au mois de juin, et les soirees au jardin etaient delicieuses.
+La marquise, en s'asseyant sur un banc de bois pres de la cascade, s'avisa
+un jour de le trouver dur.
+
+--Je vous ferai cadeau d'un coussin, dit-elle a Valentin.
+
+Le lendemain matin, en effet, arriva une causeuse elegante, accompagnee
+d'un beau coussin en tapisserie, de la part de madame de Parnes.
+
+Vous vous souvenez peut-etre que madame Delaunay faisait de la tapisserie.
+Depuis un mois, Valentin l'avait vue travailler constamment a un ouvrage
+de ce genre dont il avait admire le dessin, non que ce dessin eut rien de
+remarquable: c'etait, je crois, une couronne de fleurs, comme toutes les
+tapisseries du monde; mais les couleurs en etaient charmantes. Que
+peut faire, d'ailleurs, une main aimee que nous ne le trouvions un
+chef-d'oeuvre? Cent fois, le soir, pres de la lampe, le jeune homme avait
+suivi des yeux, sur le canevas, les doigts habiles de la veuve; cent fois,
+au milieu d'un entretien anime, il s'etait arrete, observant un religieux
+silence, tandis qu'elle comptait ses points; cent fois il avait interrompu
+cette main fatiguee et lui avait rendu le courage par un baiser.
+
+Quand Valentin eut fait porter la causeuse de la marquise dans une petite
+salle attenante au jardin, il y descendit et examina son cadeau. En
+regardant de pres le coussin, il crut le reconnaitre; il le prit, le
+retourna, le remit a sa place, et se demanda ou il l'avait vu.--Fou que je
+suis, se dit-il, tous les coussins se ressemblent, et celui-la n'a rien
+d'extraordinaire. Mais une petite tache faite sur le fond blanc attira
+tout a coup ses yeux; il n'y avait pas a se tromper. Valentin avait fait
+lui-meme cette tache, en laissant tomber une goutte d'encre sur l'ouvrage
+de madame Delaunay, un soir qu'il ecrivait pres d'elle.
+
+Cette decouverte le jeta, comme vous pensez, dans un grand
+etonnement.--Comment est-ce possible? Se demanda-t-il; comment
+la marquise peut-elle m'envoyer un coussin fait par Madame Delaunay?
+Il regarda encore: plus de doute, ce sont les memes fleurs, les memes
+couleurs. Il en reconnait l'eclat, l'arrangement; il les touche comme pour
+s'assurer qu'il n'est pas trompe par une illusion; puis il reste interdit,
+ne sachant comment s'expliquer ce qu'il voit.
+
+Je n'ai que faire de dire que mille conjectures, moins vraisemblables les
+unes que les autres, se presenterent a son esprit. Tantot il supposait que
+le hasard avait pu faire se rencontrer la veuve et la marquise, qu'elles
+s'etaient entendues ensemble, et qu'elles lui envoyaient ce coussin d'un
+commun accord, pour lui apprendre que sa perfidie etait demasquee; tantot
+il se disait que madame Delaunay avait surpris sa conversation de la
+veille dans le jardin, et qu'elle avait voulu, pour lui faire honte,
+remplir la promesse de madame de Parnes. De toute facon, il se voyait
+decouvert, abandonne de ses deux maitresses, ou tout au moins de l'une
+des deux. Apres avoir passe une heure a rever, il resolut de sortir
+d'incertitude. Il alla chez madame Delaunay, qui le recut comme a
+l'ordinaire, et dont le visage n'exprima qu'un peu d'etonnement de le
+voir si matin.
+
+Rassure d'abord par cet accueil, il parla quelque temps de choses
+indifferentes; puis, domine par l'inquietude, il demanda a la veuve si sa
+tapisserie etait terminee.--Oui, repondit-elle.--Et ou est-elle donc?
+demanda-t-il. A cette question, madame Delaunay se troubla et rougit.
+--Elle est chez le marchand, dit-elle assez vite. Puis elle se reprit,
+et ajouta: Je l'ai donnee a monter; on va me la rendre.
+
+Si Valentin avait ete surpris de reconnaitre le coussin, il le fut encore
+davantage de voir la veuve se troubler lorsqu'il lui en parla. N'osant
+pourtant faire de nouvelles questions, de peur de se trahir, il sortit
+de suite, et s'en fut chez la marquise. Mais cette visite lui en apprit
+encore moins; quand il fut question de la causeuse, madame de Parnes, pour
+toute reponse, fit un leger signe de tete en souriant, comme pour dire:
+Je suis charmee qu'elle vous plaise.
+
+Notre etourdi rentra donc chez lui, moins inquiet, il est vrai, qu'il n'en
+etait sorti, mais croyant presque avoir fait un reve. Quel mystere ou quel
+caprice du hasard cachait cet envoi singulier?--L'une fait un coussin et
+l'autre me le donne; celle-la passe un mois a travailler, et, quand son
+ouvrage est fini, celle-ci s'en trouve proprietaire; ces deux femmes ne se
+sont jamais vues, et elles s'entendent pour me jouer un tour dont elles
+ne semblent pas se douter. Il y avait assurement de quoi se torturer
+l'esprit: aussi le jeune homme cherchait-il de cent manieres differentes
+la clef de l'enigme qui le tourmentait.
+
+En examinant le coussin, il trouva l'adresse du marchand qui l'avait
+vendu. Sur un petit morceau de papier colle dans un coin, etait ecrit:
+_Au Pere de Famille, rue Dauphine_.
+
+Des que Valentin eut lu ces mots, il se vit sur de parvenir a la verite.
+Il courut au magasin du _Pere de Famille_; il demanda si le matin meme on
+n'avait pas vendu a une dame un coussin en tapisserie qu'il designa et
+qu'on reconnut. Aux questions qu'il fit ensuite pour savoir qui avait fait
+ce coussin et d'ou il venait, on ne repondit qu'avec restriction: on ne
+connaissait pas l'ouvriere; il y avait dans le magasin beaucoup d'objets
+de ce genre; enfin on ne voulait rien dire.
+
+Malgre les reticences, Valentin eut bientot saisi, dans les reponses du
+garcon qu'il interrogeait, un mystere qu'il ne soupconnait pas et que bien
+d'autres que lui ignorent: c'est qu'il y a a Paris un grand nombre de
+femmes, de demoiselles pauvres, qui, tout en ayant dans le monde un rang
+convenable et quelquefois distingue, travaillent en secret pour vivre.
+Les marchands emploient ainsi, et a bon marche, des ouvrieres habiles;
+mainte famille, vivant sobrement, chez qui pourtant on va prendre le the,
+se soutient par les filles de la maison; on les voit sans cesse tenant
+l'aiguille, mais elles ne sont pas assez riches pour porter ce qu'elles
+font; quand elles ont brode du tulle, elles le vendent pour acheter de la
+percale: celle-la, fille de nobles aieux, fiere de son titre et de sa
+naissance, marque des mouchoirs; celle-ci, que vous admirez au bal, si
+enjouee, si coquette et si legere, fait des fleurs artificielles et paye
+de son travail le pain de sa mere; telle autre, un peu plus riche, cherche
+a gagner de quoi ajouter a sa toilette; ces chapeaux tout faits, ces
+sachets brodes qu'on voit aux etalages des boutiques, et que le passant
+marchande par desoeuvrement, sont l'oeuvre secrete, quelquefois pieuse,
+d'une main inconnue. Peu d'hommes consentiraient a ce metier, ils
+resteraient pauvres par orgueil en pareil cas; peu de femmes s'y refusent,
+quand elles en ont besoin, et de celles qui le font, aucune n'en rougit.
+Il arrive qu'une jeune femme rencontre une amie d'enfance qui n'est pas
+riche et qui a besoin de quelque argent; faute de pouvoir lui en preter
+elle-meme, elle lui dit sa ressource, l'encourage, lui cite des exemples,
+la mene chez le marchand, lui fait une petite clientele; trois mois apres,
+l'amie est a son aise et rend a une autre le meme service. Ces sortes de
+choses se passent tous les jours; personne n'en sait rien, et c'est pour
+le mieux; car les bavards qui rougissent du travail trouveraient bientot
+le moyen de deshonorer ce qu'il y a au monde de plus honorable.
+
+--Combien de temps, demanda Valentin, faut-il a peu pres pour faire un
+coussin comme celui dont je vous parle, et combien gagne l'ouvriere?
+
+--Monsieur, repondit le garcon, pour faire un coussin comme celui-la,
+il faut deux mois, six semaines environ. L'ouvriere paye sa laine, bien
+entendu; par consequent, c'est autant de moins pour elle. La laine
+anglaise, belle, coute dix francs la livre; le ponceau, le cerise, coutent
+quinze francs. Pour ce coussin, il faut une livre et demie de laine au
+plus, et il sera paye quarante ou cinquante francs a l'habile ouvriere.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Quand Valentin, de retour au logis, se retrouva en face de sa causeuse, le
+secret qu'il venait d'apprendre produisit un effet inattendu. En pensant
+que madame Delaunay avait mis six semaines a faire ce coussin pour gagner
+deux louis, et que madame de Parnes l'avait achete en se promenant, il
+eprouva un serrement de coeur etrange. La difference que la destinee avait
+mise entre ces deux femmes se montrait a lui, en ce moment, sous une forme
+si palpable, qu'il ne put s'empecher de souffrir. L'idee que la marquise
+allait arriver, s'appuyer sur ce meuble, et trainer son bras nu sur la
+trace des larmes de la veuve, fut insupportable au jeune homme. Il prit le
+coussin et le mit dans une armoire. Qu'elle en pense ce qu'elle voudra, se
+dit-il, ce coussin me fait pitie, et je ne puis le laisser la.
+
+Madame de Parnes arriva bientot apres, et s'etonna de ne pas voir son
+cadeau. Au lieu de chercher une excuse, Valentin repondit qu'il n'en
+voulait pas et qu'il ne s'en servirait jamais. Il prononca ces mots d'un
+ton brusque et sans reflechir a ce qu'il faisait.
+
+--Et pourquoi? demanda la marquise.
+
+--Parce qu'il me deplait.
+
+--En quoi vous deplait-il? Vous m'avez dit le contraire ce matin meme.
+
+--C'est possible; il me deplait maintenant. Combien est-ce qu'il vous a
+coute?
+
+--Voila une belle question! dit madame de Parnes. Qu'est-ce qui vous passe
+par la tete?
+
+Il faut savoir que depuis quelques jours Valentin avait appris de la mere
+de madame Delaunay qu'elle se trouvait fort genee. Il s'agissait d'un
+terme de loyer a payer a un proprietaire avare qui menacait au moindre
+retard. Valentin, ne pouvant faire, meme pour une bagatelle, des offres de
+service qu'on n'eut pas voulu entendre, n'avait eu d'autre parti a prendre
+que de cacher son inquietude. D'apres ce qu'avait dit le garcon du _Pere
+de Famille_, il etait probable que le coussin n'avait pas suffi pour tirer
+la veuve d'embarras. Ce n'etait pas la faute de la marquise; mais l'esprit
+humain est quelquefois si bizarre, que le jeune homme en voulait presque a
+madame de Parnes du prix modique de son achat, et sans s'apercevoir du peu
+de convenance de sa question:
+
+--Cela vous a coute quarante ou cinquante francs, dit-il avec amertume.
+Savez-vous combien de temps on a mis a le faire?
+
+--Je le sais d'autant mieux, repondit la marquise, que je l'ai fait
+moi-meme.
+
+--Vous?
+
+--Moi, et pour vous; j'y ai passe quinze jours: voyez si vous me devez
+quelque reconnaissance.
+
+--Quinze jours, madame? mais il faut deux mois, et deux mois de travail
+assidu, pour terminer un pareil ouvrage. Vous mettriez six mois a en venir
+a bout, si vous l'entrepreniez.
+
+--Vous me paraissez bien au courant; d'ou vous vient tant d'experience?
+
+--D'une ouvriere que je connais, et qui certes ne s'y trompe pas.
+
+--Eh bien! cette ouvriere ne vous a pas tout dit. Vous ne savez pas que
+pour ces choses-la le plus important, ce sont les fleurs, et qu'on trouve
+chez les marchands des canevas prepares, ou le fond est rempli; le plus
+difficile reste a faire, mais le plus long et le plus ennuyeux est fait.
+C'est ainsi que j'ai achete ce coussin, qui ne m'a meme pas coute quarante
+Ou cinquante francs, car ce fond ne signifie rien; c'est un ouvrage de
+manoeuvre pour lequel il ne faut que de la laine et des mains.
+
+Le mot de _manoeuvre_ n'avait pas plu a Valentin.
+
+--J'en suis bien fache, repliqua-t-il, mais ni le fond ni les fleurs ne
+sont de vous.
+
+--Et de qui donc? apparemment de l'ouvriere que vous connaissez?
+
+--Peut-etre.
+
+La marquise sembla hesiter un instant entre la colere et l'envie de rire.
+Elle prit le dernier parti, et se livrant a sa gaiete:
+
+--Dites-moi donc, s'ecria-t-elle, dites-moi donc, je vous prie, le nom de
+votre mysterieuse ouvriere, qui vous donne de si bons renseignements.
+
+--Elle s'appelle Julie, repondit le jeune homme.
+
+Son regard, le son de sa voix, rappelerent tout a coup a madame de Parnes
+qu'il lui avait dit le meme nom le jour ou il lui avait parle d'une veuve
+qu'il aimait. Comme alors, l'air de verite avec lequel il avait repondu
+troubla la marquise. Elle se souvint vaguement de l'histoire de cette
+veuve, qu'elle avait prise pour un pretexte; mais, repete ainsi, ce nom
+lui parut serieux.
+
+--Si c'est une confidence, que vous me faites, dit-elle, elle n'est ni
+adroite ni polie.
+
+Valentin ne repondit pas. Il sentait que son premier mouvement l'avait
+entraine trop loin, et il commencait a reflechir. La marquise, de son
+cote, garda le silence quelque temps. Elle attendait une explication, et
+Valentin songeait au moyen d'eviter d'en donner une. Il allait enfin se
+decider a parler, et essayer peut-etre de se retracter, quand la marquise,
+perdant patience, se leva brusquement.
+
+--Est-ce une querelle ou une rupture? demanda-t-elle d'un ton si violent,
+que Valentin ne put conserver son sang-froid.
+
+--Comme vous voudrez, repondit-il.
+
+--Tres bien, dit la marquise, et elle sortit. Mais, cinq minutes apres, on
+sonna a la porte: Valentin ouvrit, et vit madame de Parnes debout sur le
+palier, les bras croises, enveloppee dans sa mantille et appuyee contre le
+mur; elle etait d'une paleur effrayante, et prete a se trouver mal. Il la
+prit dans ses bras, la porta sur la causeuse, et s'efforca de l'apaiser.
+Il lui demanda pardon de sa mauvaise humeur, la supplia d'oublier cette
+scene facheuse, et s'accusa d'un de ces acces d'impatience dont il est
+impossible de dire la raison.
+
+--Je ne sais ce que j'avais ce matin, lui dit-il; une facheuse nouvelle
+que j'ai recue m'avait irrite; je vous ai cherche querelle sans motif;
+ne pensez jamais a ce que je vous ai dit que comme a un moment de folie
+de ma part.
+
+--N'en parlons plus, dit la marquise revenue a elle, et allez me chercher
+mon coussin. Valentin obeit avec repugnance; madame de Parnes jeta le
+coussin a terre, et posa ses pieds dessus. Ce geste, comme vous pensez,
+ne fut pas agreable au jeune homme; il fronca le sourcil malgre lui, et se
+dit qu'apres tout il venait de ceder par faiblesse a une comedie de femme.
+
+Je ne sais s'il avait raison, et je ne sais non plus par quelle
+obstination puerile la marquise avait voulu, a toute force, obtenir ce
+petit triomphe. Il n'est pas sans exemple qu'une femme, et meme une femme
+d'esprit, ne veuille pas se soumettre en pareil cas; mais il peut arriver
+que ce soit de sa part un mauvais calcul, et que l'homme, apres avoir
+obei, se repente de sa complaisance; c'est ainsi qu'un enfantillage
+devient grave quand l'orgueil s'en mele, et qu'on s'est brouille
+quelquefois pour moins encore qu'un coussin brode.
+
+Tandis que madame de Parnes, reprenant son air gracieux, ne dissimulait
+pas sa joie, Valentin ne pouvait detacher ses regards du coussin, qui, a
+dire vrai, n'etait pas fait pour servir de tabouret. Contre sa coutume,
+la marquise etait venue a pied, et la tapisserie de la veuve, repoussee
+bientot au milieu de la chambre, portait l'empreinte poudreuse du
+brodequin qui l'avait foulee. Valentin ramassa le coussin, l'essuya et
+le posa sur un fauteuil.
+
+--Allons-nous encore nous quereller? dit en souriant la marquise. Je
+croyais que vous me laissiez faire et que la paix etait conclue.
+
+--Ce coussin est blanc; pourquoi le salir?
+
+--Pour s'en servir, et quand il sera sale, mademoiselle Julie nous en fera
+d'autres.
+
+--Ecoutez-moi, madame la marquise, dit Valentin. Vous comprenez tres bien
+que je ne suis pas assez sot pour attacher de l'importance a un caprice
+ni a une bagatelle de cette sorte. S'il est vrai que le deplaisir que je
+ressens de ce que vous faites puisse avoir quelque motif que vous ignorez,
+ne cherchez pas a l'approfondir, ce sera le plus sage. Vous vous etes
+trouvee mal tout a l'heure, je ne vous demande pas si cet evanouissement
+etait bien profond; vous avez obtenu ce que vous desiriez, n'en essayez
+pas davantage.
+
+--Mais vous comprenez peut-etre, repondit madame de Parnes, que je ne suis
+pas assez sotte non plus pour attacher a cette bagatelle plus d'importance
+que vous; et, s'il m'arrivait d'insister, vous comprendriez encore que je
+voudrais savoir jusqu'a quel point c'est une bagatelle.
+
+--Soit, mais je vous demanderai, pour vous repondre, si c'est l'orgueil
+ou l'amour qui vous pousse.
+
+--C'est l'un et l'autre. Vous ne savez pas qui je suis: la legerete de
+ma conduite avec vous vous a donne de moi une opinion que je vous laisse,
+parce que vous ne la feriez partager a personne; pensez sur mon compte
+comme il vous plaira, et soyez infidele si bon vous semble, mais
+gardez-vous de m'offenser.
+
+--C'est peut-etre l'orgueil qui parle en ce moment, madame; mais convenez
+donc que ce n'est pas l'amour.
+
+--Je n'en sais rien; si je ne suis pas jalouse, il est certain que
+c'est par dedain. Comme je ne reconnais qu'a M. de Parnes le droit de
+surveillance sur moi, je ne pretends non plus surveiller personne. Mais
+comment osez-vous me repeter deux fois un nom que vous devriez taire?
+
+--Pourquoi le tairais-je, quand vous m'interrogez? Ce nom ne peut faire
+rougir ni la personne a qui il appartient ni celle qui le prononce.
+
+--Eh bien! achevez donc de le prononcer.
+
+Valentin hesita un moment.
+
+--Non, repondit-il, je ne le prononcerai pas, par respect pour celle qui
+le porte.
+
+La marquise se leva a ces paroles, serra sa mantille autour de sa taille,
+et dit d'un ton glace:
+
+--Je pense qu'on doit etre venu me chercher, reconduisez-moi jusqu'a ma
+voiture.
+
+
+
+
+X
+
+
+La marquise de Parnes etait plus qu'orgueilleuse, elle etait hautaine.
+Habituee des l'enfance a voir tous ses caprices satisfaits, negligee par
+son mari, gatee par sa tante, flattee par le monde qui l'entourait, le
+seul conseiller qui la dirigeat, au milieu d'une liberte si dangereuse,
+etait cette fierte native qui triomphait meme des passions. Elle pleura
+amerement en rentrant chez elle; puis elle fit defendre sa porte, et
+reflechit a ce qu'elle avait a faire, resolue a n'en pas souffrir
+davantage.
+
+Quand Valentin, le lendemain, alla voir madame Delaunay, il crut
+s'apercevoir qu'il etait suivi. Il l'etait en effet, et la marquise eut
+bientot appris la demeure de la veuve, son nom, et les visites frequentes
+que le jeune homme lui rendait. Elle ne voulut pas s'en tenir la, et,
+quelque invraisemblable que puisse paraitre le moyen dont elle se servit,
+il n'est pas moins vrai qu'elle l'employa, et qu'il lui reussit.
+
+A sept heures du matin, elle sonna sa femme de chambre; elle se fit
+apporter par cette fille une robe de toile, un tablier, un mouchoir de
+coton, et un ample bonnet sous lequel elle cacha, autant que possible, son
+visage. Ainsi travestie, un panier sous le bras, elle se rendit au marche
+des Innocents. C'etait l'heure ou madame Delaunay avait coutume d'y aller,
+et la marquise ne chercha pas longtemps; elle savait que la veuve lui
+ressemblait, et elle apercut bientot devant l'etalage d'une fruitiere une
+jeune femme a peu pres de sa taille, aux yeux noirs et a la demarche
+modeste, marchandant des cerises. Elle s'approcha.
+
+--N'est-ce pas a madame Delaunay, demanda-t-elle, que j'ai l'honneur de
+parler?
+
+--Oui, mademoiselle; que me voulez-vous?
+
+La marquise ne repondit pas; sa fantaisie etait satisfaite et peu lui
+importait qu'on s'en etonnat. Elle jeta sur sa rivale un regard rapide et
+curieux, la toisa des pieds a la tete, puis se retourna et disparut.
+
+Valentin ne venait plus chez madame de Parnes; il recut d'elle une
+invitation de bal imprimee, et crut devoir s'y rendre par convenance.
+Quand il entra dans l'hotel, il fut surpris de ne voir qu'une fenetre
+eclairee; la marquise etait seule et l'attendait.--Pardonnez-moi, lui
+dit-elle, la petite ruse que j'ai employee pour vous faire venir; j'ai
+pense que vous ne repondriez peut-etre pas si je vous ecrivais pour vous
+demander un quart d'heure d'entretien, et j'ai besoin de vous dire un mot,
+en vous suppliant d'y repondre sincerement.
+
+Valentin, qui de son naturel n'etait pas gardeur de rancune, et chez
+qui le ressentiment passait aussi vite qu'il venait, voulut mettre la
+conversation sur un ton enjoue, et commenca a plaisanter la marquise sur
+son bal suppose. Elle lui coupa la parole en lui disant: J'ai vu madame
+Delaunay.
+
+--Ne vous effrayez pas, ajouta-t-elle, voyant Valentin changer de visage;
+je l'ai vue sans qu'elle sut qui j'etais et de maniere a ce qu'elle ne
+puisse me reconnaitre. Elle est jolie, et il est vrai qu'elle me ressemble
+un peu. Parlez-moi franchement: l'aimiez-vous deja quand vous m'avez
+envoye une lettre qui etait ecrite pour elle?
+
+Valentin hesitait.
+
+--Parlez, parlez sans crainte, dit la marquise. C'est le seul moyen de me
+prouver que vous avez quelque estime pour moi.
+
+Elle avait prononce ces mots avec tant de tristesse, que Valentin en fut
+emu. Il s'assit pres d'elle, et lui conta fidelement tout ce qui s'etait
+passe dans son coeur.--Je l'aimais deja, lui dit-il enfin, et je l'aime
+encore; c'est la verite.
+
+--Rien n'est plus possible entre nous, repondit la marquise en se levant.
+Elle s'approcha d'une glace, se renvoya a elle-meme un regard coquet.
+
+--J'ai fait pour vous, continua-t-elle, la seule action de ma vie ou je
+n'ai reflechi a rien. Je ne m'en repens pas, mais je voudrais n'etre pas
+seule a m'en souvenir quelquefois.
+
+Elle ota de son doigt une bague d'or ou etait enchassee une aigue-marine.
+
+--Tenez, dit-elle a Valentin, portez ceci pour l'amour de moi; cette
+pierre ressemble a une larme.
+
+Quand elle presenta sa bague au jeune homme, il voulut lui baiser la main.
+
+--Prenez garde, dit-elle; songez que j'ai vu votre maitresse; ne nous
+souvenons pas trop tot.
+
+--Ah! repondit-il, je l'aime encore, mais je sens que je vous aimerai
+toujours.
+
+--Je le crois, repliqua la marquise, et c'est peut-etre pour cette raison
+que je pars demain pour la Hollande, ou je vais rejoindre mon mari.
+
+--Je vous suivrai, s'ecria Valentin; n'en doutez pas, si vous quittez la
+France, je partirai en meme temps que vous.
+
+--Gardez-vous-en bien, ce serait me perdre, et vous tenteriez en vain de
+me revoir.
+
+--Peu m'importe; quand je devrais vous suivre a dix lieues de distance,
+je vous prouverai du moins ainsi la sincerite de mon amour, et vous y
+croirez malgre vous.
+
+--Mais je vous dis que j'y crois, repondit madame de Parnes avec un
+sourire malin: adieu donc, ne faites pas cette folie.
+
+Elle tendit la main a Valentin, et entr'ouvrit, pour se retirer, la porte
+de sa chambre a coucher.
+
+--Ne faites pas cette folie, ajouta-t-elle d'un ton leger; ou, si vous la
+faisiez par hasard, vous m'ecririez un mot a Bruxelles, parce que de la on
+peut changer de route.
+
+La porte se ferma sur ces paroles, et Valentin, reste seul, sortit de
+l'hotel dans le plus grand trouble.
+
+Il ne put dormir de la nuit, et le lendemain, au point du jour, il n'avait
+encore pris aucun parti sur la conduite qu'il tiendrait. Un billet assez
+triste de madame Delaunay, recu a son reveil, l'avait ebranle sans le
+decider. A l'idee de quitter la veuve, son coeur se dechirait; mais a
+l'idee de suivre en poste l'audacieuse et coquette marquise, il se sentait
+tressaillir de desir; il regardait l'horizon, il ecoutait rouler les
+voitures; les folles equipees du temps passe lui revenaient en tete; que
+vous dirai-je? il songeait a l'Italie, au plaisir, a un peu de scandale, a
+Lauzun deguise en postillon; d'un autre cote, sa memoire inquiete lui
+rappelait les craintes si naivement exprimees un soir par madame Delaunay.
+Quel affreux souvenir n'allait-il pas lui laisser! Il se repetait ces
+paroles de la veuve: _Faut-il qu'un jour j'aie horreur de vous?_
+
+Il passa la journee entiere renferme, et apres avoir epuise tous les
+caprices, tous les projets fantasques de son imagination: Que veux-je
+donc? se demanda-t-il. Si j'ai voulu choisir entre ces deux femmes,
+pourquoi cette incertitude? et, si je les aime toutes les deux egalement,
+pourquoi me suis-je mis de mon propre gre dans la necessite de perdre
+l'une ou l'autre? Suis-je fou? Ai-je ma raison? Suis-je perfide ou
+sincere? Ai-je trop peu de courage ou trop peu d'amour?
+
+Il se mit a table, et, prenant le dessin qu'il avait fait autrefois, il
+considera attentivement ce portrait infidele qui ressemblait a ses deux
+maitresses. Tout ce qui lui etait arrive depuis deux mois se representa a
+son esprit: le pavillon et la chambrette, la robe d'indienne et les
+blanches epaules, les grands diners et les petits dejeuners, le piano et
+l'aiguille a tricoter, les deux mouchoirs, le coussin brode, il revit
+tout. Chaque heure de sa vie lui donnait un conseil different.
+
+--Non, se dit-il enfin, ce n'est pas entre deux femmes que j'ai a choisir,
+mais entre deux routes que j'ai voulu suivre a la fois, et qui ne peuvent
+mener au meme but: l'une est la folie et le plaisir, l'autre est l'amour;
+laquelle dois-je prendre? laquelle conduit au bonheur?
+
+Je vous ai dit, en commencant ce conte, que Valentin avait une mere qu'il
+aimait tendrement. Elle entra dans sa chambre tandis qu'il etait plonge
+dans ces pensees.
+
+--Mon enfant, lui dit-elle, je vous ai vu triste ce matin. Qu'avez-vous?
+Puis-je vous aider? Avez-vous besoin de quelque argent? Si je ne puis vous
+rendre service, ne puis-je du moins savoir vos chagrins et tenter de vous
+consoler?
+
+--Je vous remercie, repondit Valentin. Je faisais des projets de voyage,
+et je me demandais qui doit nous rendre heureux, de l'amour ou du plaisir;
+j'avais oublie l'amitie. Je ne quitterai pas mon pays, et la seule femme a
+qui je veuille ouvrir mon coeur est celle qui peut le partager avec vous.
+
+
+FIN DES DEUX MAITRESSES.
+
+Bien que l'auteur se soit amuse a preter au personnage de Valentin
+quelques traits de son propre caractere, les doubles amours du heros
+n'ont existe que dans son imagination.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+III. FREDERIC ET BERNERETTE
+
+
+1838
+
+
+
+
+[Illustration: Dessin de Bida Grave par Ch. Colin]
+
+
+I
+
+
+Vers les dernieres annees de la Restauration, un jeune homme de Besancon,
+nomme Frederic Hombert, vint a Paris pour faire son droit. Sa famille
+n'etait pas riche et ne lui donnait qu'une modique pension; mais, comme il
+avait beaucoup d'ordre, peu de chose lui suffisait. Il se logea dans le
+quartier Latin, afin d'etre a portee de suivre les cours; ses gouts et son
+humeur etaient si sedentaires, qu'il visita a peine les promenades, les
+places et les monuments qui sont a Paris l'objet de la curiosite des
+etrangers. La societe de quelques jeunes gens avec lesquels il eut bientot
+occasion de se lier a l'Ecole de droit, quelques maisons que des lettres
+de recommandation lui avaient ouvertes, telles etaient ses seules
+distractions. Il entretenait une correspondance reglee avec ses parents,
+et leur annoncait le succes de ses examens au fur et a mesure qu'il les
+subissait. Apres avoir travaille assidument pendant trois ans, il vit
+enfin arriver le moment ou il allait etre recu avocat; il ne lui restait
+plus qu'a soutenir sa these, et il avait deja fixe l'epoque de son retour
+a Besancon, lorsqu'une circonstance imprevue vint pour quelque temps
+troubler son repos.
+
+Il demeurait rue de la Harpe, au troisieme etage, et il avait sur sa
+croisee des fleurs dont il prenait soin. En les arrosant, un matin, il
+apercut, a une fenetre en face de lui, une jeune fille qui se mit a rire.
+Elle le regardait d'un air si gai et si ouvert, qu'il ne put s'empecher
+de lui faire un signe de tete. Elle lui rendit son salut de bonne grace,
+et, a compter de ce moment, ils prirent l'habitude de se souhaiter ainsi
+le bonjour tous les matins, d'un cote de la rue a l'autre. Un jour que
+Frederic s'etait leve de meilleure heure que de coutume, apres avoir salue
+sa voisine, il prit une feuille de papier qu'il plia en forme de lettre,
+et qu'il montra de loin a la jeune fille, comme pour lui demander s'il
+pouvait lui ecrire; mais elle secoua la tete en signe de refus, et se
+retira d'un air fache.
+
+Le lendemain, le hasard fit qu'ils se rencontrerent dans la rue. La
+demoiselle rentrait chez elle, accompagnee d'un jeune homme que Frederic
+ne connaissait pas, et qu'il ne se rappela point avoir jamais vu parmi
+les etudiants. A la tournure et a la toilette de sa voisine, quoiqu'elle
+portat un chapeau, il jugea qu'elle devait etre ce qu'on appelle a Paris
+une grisette. Le cavalier, d'apres son age, n'etait sans doute qu'un
+frere ou un amant, et semblait plutot un amant qu'un frere. Quoi qu'il en
+fut, Frederic resolut de ne plus songer a cette aventure. Les premiers
+froids etant venus, il ota ses fleurs de la place qu'elles occupaient sur
+sa croisee; mais, malgre lui, il regardait toujours dehors de temps en
+temps; il rapprocha de la fenetre le bureau ou il travaillait, et arrangea
+son rideau de facon a pouvoir guetter sans etre apercu.
+
+La voisine, de son cote, ne se montra plus le matin. Elle paraissait
+quelquefois a cinq heures du soir pour fermer ses persiennes, apres avoir
+allume sa lampe. Frederic se hasarda un jour a lui envoyer un baiser. Il
+fut surpris de voir qu'elle le lui rendit aussi gaiement qu'autrefois son
+premier salut. Il prit de nouveau son morceau de papier, qui etait reste
+plie sur sa table, et, s'expliquant par signes du mieux qu'il put, il
+demanda qu'on lui ecrivit ou qu'on recut son billet. Mais la reponse ne
+fut pas plus favorable que la premiere fois; la grisette secoua encore
+la tete, et il en fut de meme pendant huit jours. Les baisers etaient
+bienvenus, mais, quant aux lettres, il fallait y renoncer.
+
+Au bout d'une semaine, Frederic, depite d'essuyer sans cesse le meme
+refus, dechira son papier devant sa voisine. Elle en rit d'abord, resta
+quelque temps indecise, puis tira de la poche de son tablier un billet
+qu'elle montra a son tour a l'etudiant. Vous jugez bien qu'il ne secoua
+pas la tete. Ne pouvant parler, il ecrivit en grosses lettres, sur une
+grande feuille de papier a dessin, ces trois mots: "Je vous adore!" Puis
+il posa la feuille sur une chaise et placa une bougie allumee de chaque
+cote. La belle grisette, armee d'une lorgnette, put lire ainsi la premiere
+declaration de son amant. Elle y repondit par un sourire, et fit signe a
+Frederic de descendre pour venir chercher le billet qu'elle lui avait
+montre.
+
+Le temps etait obscur, et il faisait un epais brouillard. Le jeune homme
+descendit lestement, traversa la rue et entra dans la maison de sa
+voisine; la porte etait ouverte, et la demoiselle etait au bas de
+l'escalier. Frederic, l'entourant de ses bras, fut plus prompt a
+l'embrasser qu'a lui parler. Elle s'enfuit toute tremblante.
+
+--Que m'avez-vous ecrit? demanda-t-il; quand et comment puis-je vous
+revoir?
+
+Elle, s'arreta, revint sur ses pas, et, glissant son billet dans la main
+de Frederic:
+
+--Tenez, lui dit-elle, et ne decouchez plus.
+
+Il etait arrive en effet a l'etudiant, depuis peu, de passer, malgre sa
+sagesse, la nuit hors du logis, et la grisette l'avait remarque.
+
+Quand deux amoureux sont d'accord, les obstacles sont bien peu de chose.
+Le billet remis a Frederic annoncait les plus grandes precautions a
+prendre, parlait de dangers menacants, et demandait ou il fallait aller
+pour se voir. Ce ne pouvait etre, disait-on, dans l'appartement du jeune
+homme. Il fallut donc chercher une chambrette aux alentours. Le quartier
+Latin n'en manque pas. Le premier rendez-vous etait fixe, lorsque Frederic
+recut la lettre suivante:
+
+"Vous dites que vous m'adorez, et vous ne me dites pas si vous me trouvez
+jolie. Vous m'avez mal vue, et, pour pouvoir m'aimer, il faut que vous me
+voyiez mieux. Je vais sortir avec ma bonne; sortez de votre cote, et venez
+a ma rencontre dans la rue. Vous m'aborderez comme une connaissance, vous
+me direz quelques mots, et regardez-moi bien pendant ce temps-la. Si vous
+ne me trouvez pas jolie, vous me le direz et je ne m'en facherai pas.
+C'est tout simple, et d'ailleurs je ne suis pas mechante.
+
+Mille baisers.
+BERNERETTE."
+
+Frederic obeit aux ordres de sa maitresse, et je n'ai que faire de
+dire que l'epreuve ne fut pas douteuse. Cependant Bernerette, par un
+raffinement de coquetterie, au lieu de se munir de tous ses atours pour
+cette rencontre, se presenta en neglige, les cheveux releves sous son
+chapeau. L'etudiant lui fit un respectueux salut, lui repeta qu'il la
+trouvait plus belle que jamais, puis rentra chez lui, ravi de sa nouvelle
+conquete; mais elle lui sembla bien plus belle encore le lendemain,
+lorsqu'elle vint au rendez-vous, et il vit la qu'elle pouvait se passer
+non seulement d'atours, mais encore de toute espece de toilette, meme la
+plus negligee.
+
+
+
+
+II
+
+
+Frederic et Bernerette s'etaient livres a leur amour avant d'avoir echange
+presque un seul mot, et ils en etaient a se tutoyer aux premieres paroles
+qu'ils s'adresserent. Enlaces dans les bras l'un de l'autre, ils
+s'assirent pres de la cheminee, ou petillait un bon feu. La, Bernerette,
+appuyant sur les genoux de son amant ses joues brillantes des belles
+couleurs du plaisir, lui apprit qui elle etait. Elle avait joue la comedie
+en province. Elle s'appelait Louise Durand, et Bernerette etait son nom
+de guerre; elle vivait depuis deux ans avec un jeune homme qu'elle
+n'aimait plus. Elle voulait, a tout prix, s'en debarrasser, et changer
+sa maniere de vivre, soit en rentrant au theatre, si elle trouvait quelque
+protection, soit en apprenant un metier. Du reste, elle ne s'expliqua ni
+sur sa famille ni sur le passe. Elle annoncait seulement sa resolution de
+briser ses liens, qui lui etaient insupportables. Frederic ne voulut pas
+la tromper, et lui peignit sincerement la position ou il se trouvait
+lui-meme; n'etant pas riche, et connaissant peu le monde, il ne pouvait
+lui etre que d'un bien faible secours.--Comme je ne puis me charger de
+toi, ajoutait-il, je ne veux, sous aucun pretexte, devenir la cause d'une
+rupture; mais, comme il me serait trop cruel de te partager avec un autre,
+je partirai bien a regret, et je garderai dans mon coeur le souvenir d'un
+heureux jour.
+
+A cette declaration inattendue, Bernerette se mit a pleurer.--Pourquoi
+partir? dit-elle. Si je me brouille avec mon amant, ce n'est pas toi qui
+en seras cause, puisqu'il y a longtemps que j'y suis determinee. Si
+j'entre chez une lingere pour faire mon apprentissage, est-ce que tu ne
+m'aimeras plus? Il est facheux que tu ne sois pas riche; mais que veux-tu!
+nous ferons comme nous pourrons.
+
+Frederic allait repliquer, mais un baiser lui imposa silence.--N'en
+parlons plus, et n'y pensons plus, dit enfin Bernerette. Quand tu voudras
+de moi, fais-moi signe par la fenetre, et ne t'inquiete pas du reste qui
+ne te regarde pas.
+
+Pendant six semaines environ, Frederic ne travailla guere. Sa these
+commencee restait sur sa table; il y ajoutait une ligne de temps en temps.
+Il savait que, si l'envie de s'amuser lui venait, il n'avait qu'a ouvrir
+Sa croisee: Bernerette etait toujours prete; et quand il lui demandait
+comment elle jouissait de tant de liberte, elle lui repondait toujours que
+cela ne le regardait pas. Il avait dans son tiroir quelques economies,
+qu'il depensa rapidement. Au bout de quinze jours, il fut oblige d'avoir
+recours a un ami pour donner a souper a sa maitresse.
+
+Quand cet ami, qui se nommait Gerard, apprit le nouveau genre de vie de
+Frederic: Prends garde a toi, lui dit-il, tu es amoureux. Ta grisette
+n'a rien, et tu n'as pas grand'chose; je me defierais a ta place d'une
+comedienne de province; ces passions-la menent plus loin qu'on ne pense.
+
+Frederic repondit en riant qu'il ne s'agissait point d'une passion, mais
+d'une amourette passagere. Il raconta a Gerard comment il avait fait
+connaissance, par sa croisee, avec Bernerette.--C'est une fille qui ne
+pense qu'a rire, dit-il a son ami; il n'y a rien de moins dangereux
+qu'elle, et rien de moins serieux que notre liaison.
+
+Gerard se rendit a ces raisons et engagea cependant Frederic a travailler.
+Celui-ci assura que sa these allait etre bientot terminee, et, pour
+n'avoir pas fait un mensonge, il se mit en effet a l'ouvrage pendant
+quelques heures; mais le soir meme Bernerette l'attendait. Ils allerent
+ensemble a _la Chaumiere_, et le travail fut laisse de cote.
+
+La Chaumiere est le Tivoli du quartier Latin; c'est le rendez-vous des
+etudiants et des grisettes. Il s'en faut que ce soit un lieu de bonne
+compagnie, mais c'est un lieu de plaisir: on y boit de la biere et on y
+danse; une gaiete franche, parfois un peu bruyante, anime l'assemblee.
+Les elegantes y ont des bonnets ronds, et les _fashionables_ des vestes de
+velours; on y fume, on y trinque, on y fait l'amour en plein air. Si la
+police interdisait l'entree de ce jardin delicieux aux creatures qu'elle
+enregistre, ce serait peut-etre la seulement que se retrouverait encore a
+Paris cette ancienne vie des etudiants, si libre et si joyeuse, dont les
+traditions se perdent tous les jours.
+
+Frederic, en sa qualite de provincial, n'etait pas homme a faire le
+difficile sur les gens qu'il rencontrait la; et Bernerette, qui ne voulait
+que se divertir, ne l'en eut pas fait apercevoir. Il faut un certain usage
+du monde pour savoir ou il est permis de s'amuser. Notre heureux couple
+ne raisonnait pas ses plaisirs; quand il avait danse toute la soiree, il
+rentrait fatigue et content. Frederic etait si novice, que ses premieres
+folies de jeunesse lui semblaient le bonheur meme. Quand Bernerette,
+appuyee sur son bras, sautait en marchant sur le boulevard Neuf, il
+n'imaginait rien de plus doux que de vivre ainsi au jour le jour. Ils se
+demandaient de temps en temps l'un a l'autre ou en etaient leurs affaires,
+mais ni l'un ni l'autre ne repondait clairement a cette question. La
+chambrette garnie, situee pres du Luxembourg, etait payee pour deux mois;
+c'etait l'important. Quelquefois, en y arrivant, Bernerette avait sous le
+bras un pate enveloppe dans du papier, et Frederic une bouteille de bon
+vin. Ils s'attablaient alors; la jeune fille chantait au dessert les
+couplets des vaudevilles qu'elle avait joues; si elle avait oublie les
+paroles, l'etudiant improvisait, pour les remplacer, des vers a la louange
+de son amie, et, quand il ne trouvait pas la rime, un baiser en tenait
+lieu. Ils passaient ainsi la nuit tete a tete, sans se douter du temps qui
+s'ecoulait.
+
+--Tu ne fais plus rien, disait Gerard, et ton amourette passagere durera
+plus longtemps qu'une passion. Prends garde a toi; tu depenses de
+l'argent, et tu negliges les moyens que tu as d'en gagner.
+
+--Rassure-toi, repondait Frederic; ma these avance, et Bernerette va
+entrer en apprentissage chez une lingere. Laisse-moi jouir en paix d'un
+moment de bonheur, et ne t'inquiete pas de l'avenir.
+
+L'epoque approchait cependant ou il fallait imprimer la these. Elle fut
+achevee a la hate et n'en valut pas moins pour cela. Frederic fut recu
+avocat; il adressa a Besancon plusieurs exemplaires de sa dissertation,
+accompagnee de son diplome. Son pere repondit a cette heureuse nouvelle
+par l'envoi d'une somme beaucoup plus considerable qu'il n'etait
+necessaire pour payer les frais de retour au pays. La joie paternelle
+vint donc ainsi, sans le savoir, au secours de l'amour. Frederic put
+rendre a son ami l'argent que celui-ci lui avait prete, et le convaincre
+de l'inutilite de ses remontrances. Il voulut faire un cadeau a
+Bernerette, mais elle le refusa.
+
+--Fais-moi cadeau d'un souper, lui dit-elle; tout ce que je veux de toi,
+c'est toi.
+
+Avec un caractere aussi gai que celui de cette jeune fille, des qu'elle
+avait le moindre chagrin, il etait facile de s'en apercevoir. Frederic
+la trouva triste un jour et lui en demanda la raison. Apres quelque
+hesitation, elle tira de sa poche une lettre.
+
+--C'est une lettre anonyme, dit-elle; le jeune homme qui demeure avec
+moi l'a recue hier, et me l'a donnee en me disant qu'il n'ajoutait aucune
+foi a des accusations non signees. Qui a ecrit cela? je l'ignore.
+L'orthographe est aussi mauvaise que le style; mais ce n'en est pas moins
+dangereux pour moi: on me denonce comme une fille perdue, et l'on va
+jusqu'a preciser le jour et l'heure de nos derniers rendez-vous. Il faut
+que ce soit quelqu'un de la maison, une portiere ou une femme de chambre;
+je ne sais que faire ni comment me preserver du peril qui me menace.
+
+--Quel peril? demanda Frederic.
+
+--Je crois, dit en riant Bernerette, qu'il n'y va pas moins que de ma vie.
+J'ai affaire a un homme d'un caractere violent, et, s'il savait que je le
+trompe, il serait tres capable de me tuer.
+
+Frederic relut en vain la lettre, et l'examina de cent facons, il ne put
+reconnaitre l'ecriture. Il rentra chez lui fort inquiet, et resolut de ne
+pas voir Bernerette de quelques jours; mais il recut bientot d'elle un
+billet.
+
+"Il sait tout, ecrivait-elle; je ne sais qui a parle; je crois que c'est
+la portiere. Il ira vous voir; il veut se battre avec vous. Je n'ai pas la
+force d'en dire davantage; je suis plus morte que vive."
+
+Frederic passa la journee entiere dans sa chambre; il s'attendait a la
+visite de son rival, ou du moins a une provocation. Il fut surpris de
+ne recevoir ni l'une ni l'autre. Le lendemain et pendant les huit jours
+suivants, meme silence. Il apprit enfin que M. de N----, l'amant de
+Bernerette, avait eu avec elle une explication, a la suite de laquelle
+celle-ci avait quitte la maison et s'etait sauvee chez sa mere. Reste
+seul et desole de la perte d'une maitresse qu'il aimait eperdument, le
+jeune homme etait sorti un matin et n'avait plus reparu. Au bout de quatre
+jours, ne le voyant pas revenir, on avait fait ouvrir la porte de son
+appartement; il avait laisse sur sa table une lettre qui annoncait son
+fatal dessein. Ce ne fut qu'une semaine plus tard qu'on trouva dans la
+foret de Meudon les restes de cet infortune.
+
+
+
+
+III
+
+
+L'impression que ressentit Frederic a la nouvelle de ce suicide fut
+profonde. Bien qu'il ne connut pas ce jeune homme et qu'il ne lui eut
+jamais adresse la parole, il savait son nom, qui etait celui d'une famille
+illustre. Il vit arriver les parents, les freres en deuil, et il sut les
+tristes details des recherches auxquelles on avait ete oblige de se
+livrer pour decouvrir le mort. Les scelles furent mis; bientot apres,
+les tapissiers enleverent les meubles; la fenetre aupres de laquelle
+travaillait Bernerette resta ouverte, et ne montra plus que les murs
+d'un appartement desert.
+
+On n'eprouve de remords que lorsqu'on est coupable, et Frederic n'avait
+aucun reproche serieux a se faire, puisqu'il n'avait trompe personne, et
+qu'il n'avait meme jamais su clairement ou en etaient les choses entre la
+grisette et son amant. Mais il se sentait penetre d'horreur en se voyant
+la cause involontaire d'une fatalite si cruelle.--Que n'est-il venu me
+trouver! se disait-il; que n'a-t-il tourne contre moi l'arme dont il a
+fait un si funeste usage! Je ne sais comment j'aurais agi, ni ce qui se
+serait passe; mais mon coeur me dit qu'il ne serait pas arrive un tel
+malheur. Que n'ai-je appris seulement qu'il l'aimait a ce point! Que
+n'ai-je ete temoin de sa douleur! Qui sait? je serais peut-etre parti; je
+l'aurais peut-etre convaincu, gueri, ramene a la raison par des paroles
+franches et amicales. Dans tous les cas, il vivrait encore, et j'aimerais
+mieux qu'il m'eut casse le bras que de penser qu'en se donnant la mort
+il a peut-etre prononce mon nom!
+
+Au milieu de ces tristes reflexions arriva une lettre de Bernerette; elle
+etait malade et gardait le lit. Dans la derniere scene avec elle, M. de
+N----l'avait frappee, et elle avait fait une chute dangereuse. Frederic
+sortit pour aller la voir, mais il n'en eut pas le courage. En la gardant
+pour maitresse, il lui semblait commettre un meurtre. Il se decida a
+partir; apres avoir mis ordre a ses affaires, il envoya a la pauvre fille
+ce dont il put disposer, lui promit de ne pas l'abandonner si elle tombait
+dans la misere: puis il retourna a Besancon.
+
+Son arrivee fut, comme on peut penser, un jour de fete pour sa famille.
+On le felicita sur son nouveau titre, on l'accabla de questions sur son
+sejour a Paris; son pere le conduisit avec orgueil chez toutes les
+personnes de distinction de la ville. Bientot on lui fit part d'un projet
+concu pendant son absence: on avait pense a le marier, et on lui proposa
+la main d'une jeune et jolie personne dont la fortune etait honorable.
+Il ne refusa ni n'accepta; il avait dans l'ame une tristesse que rien ne
+pouvait surmonter. Il se laissa mener partout ou l'on voulut, repondit de
+son mieux a ceux qui l'interrogeaient, et s'efforca meme de faire la cour
+a sa pretendue; mais c'etait sans plaisir et presque malgre lui qu'il
+s'acquittait de ces devoirs: non que Bernerette lui fut assez chere
+pour le faire renoncer a un mariage avantageux; mais les dernieres
+circonstances avaient agi sur lui trop fortement pour qu'il put s'en
+remettre si vite. Dans un coeur trouble par le souvenir, il n'y a pas de
+place pour l'esperance; ces deux sentiments, dans leur extreme vivacite,
+s'excluent l'un l'autre; ce n'est qu'en s'affaiblissant qu'ils se
+concilient, s'adoucissent et finissent par s'appeler mutuellement.
+
+La jeune personne dont il s'agissait avait un caractere tres melancolique.
+Elle n'eprouvait pour Frederic ni sympathie ni repugnance; c'etait, comme
+lui, par obeissance qu'elle se pretait aux projets de ses parents. Grace
+a la facilite qu'on leur laissait de causer ensemble, ils s'apercurent
+tous deux de la verite. Ils sentirent que l'amour ne leur venait pas, et
+l'amitie leur vint sans efforts. Un jour que les deux familles reunies
+avaient fait une partie de campagne, Frederic, au retour, donna le bras
+a sa future. Elle lui demanda s'il n'avait pas laisse a Paris quelque
+affection, et il lui conta son histoire. Elle commenca par la trouver
+plaisante et par la traiter de bagatelle; Frederic n'en parlait pas non
+plus autrement que comme d'une folie sans importance; mais la fin du
+recit parut serieuse a mademoiselle Darcy (c'etait le nom de la jeune
+personne).--Grand Dieu! dit-elle, c'est bien cruel. Je comprends ce qui
+s'est passe en vous, et je vous en estime davantage. Mais vous n'etes pas
+coupable; laissez faire le temps. Vos parents sont aussi presses sans
+doute que les miens de conclure le mariage qu'ils ont en tete; fiez-vous
+a moi, je vous epargnerai le plus d'ennuis possible, et, en tout cas, la
+peine d'un refus.
+
+Ils se separerent sur ces mots. Frederic soupconna que mademoiselle Darcy
+avait de son cote une confidence a lui faire. Il ne se trompait pas. Elle
+aimait un jeune officier sans fortune qui avait demande sa main et qui
+avait ete repousse par la famille. Elle fit preuve de franchise a son
+tour, et Frederic lui jura qu'il ne l'en ferait pas repentir. Il s'etablit
+entre eux une convention tacite de resister a leurs parents, tout en
+paraissant se soumettre a leur volonte. On les voyait sans cesse l'un
+aupres de l'autre, dansant ensemble au bal, causant au salon, marchant a
+l'ecart a la promenade; mais, apres s'etre comportes toute la journee
+comme deux amants, ils se serraient la main en se quittant et se
+repetaient chaque soir qu'ils ne deviendraient jamais epoux.
+
+De pareilles situations sont tres dangereuses. Elles ont un charme qui
+entraine, et le coeur s'y livre avec confiance; mais l'amour est une
+divinite jalouse qui s'irrite des qu'on cesse de la craindre, et on aime
+quelquefois seulement parce qu'on a promis de ne pas aimer. Au bout de
+quelque temps, Frederic avait recouvre sa gaiete; il se disait qu'apres
+tout ce n'etait pas sa faute si une legere intrigue avait eu un denoument
+sinistre; que tout autre a sa place eut agi comme lui, et qu'enfin il faut
+oublier ce qu'il est impossible de reparer. Il commenca a trouver du
+plaisir a voir tous les jours mademoiselle Darcy; elle lui parut plus
+belle qu'au premier abord. Il ne changea pas de conduite aupres d'elle;
+mais il mit peu a peu dans ses discours et dans ses protestations d'amitie
+une chaleur a laquelle on ne pouvait se meprendre. Aussi la jeune personne
+ne s'y meprit-elle pas; l'instinct feminin l'avertit promptement de ce
+qui se passait dans le coeur de Frederic. Elle en fut flattee et presque
+touchee; mais, soit qu'elle fut plus constante que lui, soit qu'elle ne
+voulut pas revenir sur sa parole, elle prit la determination de rompre
+entierement avec lui et de lui oter toute esperance. Il fallait attendre
+pour cela qu'il s'expliquat plus clairement, et l'occasion s'en presenta
+bientot.
+
+Un soir que Frederic s'etait montre plus enjoue qu'a l'ordinaire,
+mademoiselle Darcy, pendant qu'on prenait le the, alla s'asseoir dans une
+petite piece reculee. Une certaine disposition romanesque, qui est souvent
+naturelle aux femmes, pretait ce jour-la a son regard et a sa parole un
+attrait indefinissable. Sans se rendre compte de ce qu'elle eprouvait,
+elle se sentait la faculte de produire une impression violente, et elle
+cedait a la tentation d'user de sa puissance, dut-elle en souffrir
+elle-meme. Frederic l'avait vue sortir; il la suivit, s'approcha, et,
+apres quelques mots sur l'air de tristesse qu'il remarquait en elle:
+
+--Eh bien! mademoiselle, lui dit-il, pensez-vous que le jour approche ou
+il faudra vous declarer d'une matiere positive? Avez-vous trouve quelque
+moyen d'eluder cette necessite? Je viens vous consulter la-dessus. Mon
+pere me questionne sans cesse, et je ne sais plus que lui repondre. Que
+puis-je objecter contre cette alliance, et comment dire que je ne veux pas
+de vous? Si je feins de vous trouver trop peu de beaute, de sagesse ou
+d'esprit, personne ne voudra me croire. Il faut donc que je dise que j'en
+aime une autre, et plus nous tarderons, plus je mentirai en le disant.
+Comment pourrait-il en etre autrement? Puis-je impunement vous voir sans
+cesse? L'image d'une personne absente peut-elle, devant vous, ne pas
+s'effacer! Apprenez-moi donc ce qu'il me faut repondre, et ce que vous
+pensez vous-meme. Vos intentions n'ont-elles pas change? Laisserez-vous
+votre jeunesse se consumer dans la solitude? Resterez-vous fidele a un
+souvenir, et ce souvenir vous suffira-t-il? Si j'en juge d'apres moi,
+j'avoue que je ne puis le croire; car je sens que c'est se tromper que de
+resister a son propre coeur et a la destinee commune, qui veut qu'on oublie
+et qu'on aime. Je tiendrai ma parole, si vous l'ordonnez; mais je ne puis
+m'empecher de vous dire que cette obeissance me sera cruelle. Sachez donc
+que maintenant c'est de vous seule que depend notre avenir, et prononcez.
+
+--Je ne suis pas surprise de ce que vous me dites, repondit mademoiselle
+Darcy; c'est la le langage de tous les hommes. Pour eux, le moment present
+est tout, et ils sacrifieraient leur vie entiere a la tentation de faire
+un compliment. Les femmes ont aussi des tentations de ce genre; mais la
+difference est qu'elles y resistent. J'ai eu tort de me fier a vous, et il
+est juste que j'en porte la peine; mais, quand mon refus devrait vous
+blesser et m'attirer votre ressentiment, vous apprendrez de moi une chose
+dont plus tard vous sentirez la verite: c'est qu'on n'aime qu'une fois
+dans la vie, quand on est capable d'aimer. Les inconstants n'aiment
+pas; ils jouent avec le coeur. Je sais que, pour le mariage, on dit
+que l'amitie suffit; c'est possible dans certains cas; mais comment
+serait-ce possible pour nous, puisque vous savez que j'ai de l'amour pour
+quelqu'un? En supposant que vous abusiez aujourd'hui de ma confiance pour
+me determiner a vous epouser, que ferez vous de ce secret quand je serai
+votre femme? N'en sera-ce pas assez pour nous rendre a tous deux le
+bonheur impossible? Je veux croire que vos amours parisiennes ne sont
+qu'une folie de jeune homme. Pensez vous qu'elles m'aient donne bonne
+opinion de votre coeur, et qu'il me soit indifferent de vous connaitre
+d'un caractere aussi frivole? Croyez-moi, Frederic, ajouta-t-elle en
+prenant la main du jeune homme, croyez-moi, vous aimerez un jour, et
+ce jour-la, si vous vous souvenez de moi, vous aurez peut-etre quelque
+estime pour celle qui a ose vous parler ainsi. Vous saurez alors ce que
+c'est que l'amour.
+
+Mademoiselle Darcy se leva a ces paroles, et sortit. Elle avait vu le
+trouble de Frederic et l'effet que son discours produisait sur lui; elle
+le laissa plein de tristesse. Le pauvre garcon etait trop inexperimente
+pour supposer que, dans une declaration aussi formelle, il put y avoir de
+la coquetterie. Il ne connaissait pas les mobiles etranges qui gouvernent
+quelquefois les actions des femmes; il ne savait pas que celle qui veut
+reellement refuser se contente de dire non, et que celle qui s'explique
+veut etre convaincue.
+
+Quoi qu'il en soit, cette conversation eut sur lui la plus facheuse
+influence. Au lieu de chercher a persuader mademoiselle Darcy, il evita,
+les jours suivants, toute occasion de lui parler seul a seul. Trop fiere
+pour se repentir, elle le laissa s'eloigner en silence. Il alla trouver
+son pere, et lui parla de la necessite de faire son stage. Quant au
+mariage, ce fut mademoiselle Darcy qui se chargea de repondre la premiere;
+elle n'osa refuser tout a fait, de peur d'irriter sa famille, mais elle
+demanda qu'on lui donnat le temps de reflechir, et elle obtint qu'on
+la laisserait tranquille pendant un an. Frederic se disposa donc a
+retourner a Paris; on augmenta un peu sa pension, et il quitta Besancon
+plus triste encore qu'il n'y etait venu. Le souvenir du dernier entretien
+avec mademoiselle Darcy le poursuivait comme un presage funeste, et,
+tandis que la malle-poste l'emportait loin de son pays, il se repetait
+tout bas: Vous saurez ce que c'est que l'amour.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Il ne se logea point, cette fois, dans le quartier Latin; il avait affaire
+au Palais de Justice, et il prit une chambre pres du quai aux Fleurs. A
+peine arrive, il recut la visite de son ami Gerard. Celui-ci, pendant
+l'absence de Frederic, avait fait un heritage considerable. La mort
+d'un vieil oncle l'avait rendu riche; il avait un appartement dans la
+Chaussee-d'Antin, un cabriolet et des chevaux; il entretenait en outre une
+jolie maitresse; il voyait beaucoup de jeunes gens; on jouait chez lui
+toute la journee et quelquefois toute la nuit. Il courait les bals, les
+spectacles, les promenades; en un mot, de modeste etudiant il etait devenu
+un jeune homme a la mode.
+
+Sans abandonner ses etudes, Frederic fut entraine dans le tourbillon qui
+environnait son ami. Il y apprit bientot a mepriser ses anciens plaisirs
+de la Chaumiere. Ce n'est pas la qu'irait se montrer ce qu'on appelle la
+jeunesse doree. C'est souvent en moins bonne compagnie, mais peu importe;
+il suffit de l'usage, et il est plus noble de se divertir chez Musard avec
+la canaille qu'au boulevard Neuf avec d'honnetes gens. Gerard n'etait
+pas d'une partie qu'il ne voulut y emmener Frederic. Celui-ci resistait
+le plus possible, et finissait par se laisser conduire. Il fit donc
+connaissance avec un monde qui lui etait inconnu; il vit de pres des
+actrices, des danseuses, et l'approche de ces divinites est d'un effet
+immense sur un provincial; il se lia avec des joueurs, des etourdis, des
+gens qui parlaient en souriant de deux cents louis qu'ils avaient perdus
+la veille; il lui arriva de passer la nuit avec eux, et il les vit, le
+jour venu, apres douze heures employees a boire et a remuer des cartes, se
+demander, en faisant leur toilette, quels seraient les plaisirs de la
+journee. Il fut invite a des soupers ou chacun avait a ses cotes une femme
+a soi appartenant, a laquelle on ne disait mot, et qu'on emmenait en
+sortant comme on prend sa canne et son chapeau. Bref, il assista a tous
+les travers, a tous les plaisirs de cette vie legere, insouciante, a
+l'abri de la tristesse, que menent seuls quelques elus qui ne semblent
+appartenir que par la jouissance au reste de la race humaine.
+
+Il commenca par s'en trouver bien, en ce qu'il y perdit toute humeur
+chagrine et tout souvenir importun. Et, en effet, il n'y a pas moyen, dans
+une sphere pareille, d'etre seulement preoccupe; il faut se divertir ou
+s'en aller. Mais Frederic se fit tort en meme temps, en ce qu'il perdit la
+reflexion et ses habitudes d'ordre, la supreme sauvegarde. Il n'avait pas
+de quoi jouer longtemps, et il joua; son malheur voulut qu'il commencat
+par gagner, et sur son gain il eut de quoi perdre. Il etait habille par
+un vieux tailleur de Besancon, qui, depuis nombre d'annees, servait sa
+famille; il lui ecrivit qu'il ne voulait plus de ses habits, et il prit
+un tailleur a la mode. Il n'eut bientot plus le temps d'aller au Palais:
+comment l'aurait-il eu avec des jeunes gens qui, dans leur desoeuvrement
+affaire, n'ont pas le loisir de lire un journal. Il faisait donc son stage
+sur le boulevard; il dinait au cafe, allait au bois, avait de beaux habits
+et de l'or dans ses poches; il ne lui manquait qu'un cheval et une
+maitresse pour etre un _dandy_ accompli.
+
+Ce n'est pas peu dire, il est vrai; au temps passe, un homme n'etait
+homme, et ne vivait reellement, qu'a la condition de posseder trois
+choses, un cheval, une femme et une epee. Notre siecle prosaique et
+pusillanime a d'abord, de ces trois amis, retranche le plus noble, le plus
+sur, le plus inseparable de l'homme de coeur. Personne n'a plus l'epee au
+cote; mais, helas! peu de gens ont un cheval, et il y en a qui se vantent
+de vivre sans maitresse.
+
+Un jour que Frederic avait des dettes urgentes a payer, il s'etait vu
+force de faire quelques demarches aupres de ses compagnons de plaisir,
+qui n'avaient pu l'obliger. Il obtint enfin, sur son billet, trois mille
+francs d'un banquier qui connaissait son pere. Lorsqu'il eut cette somme
+dans sa poche, se sentant joyeux et tranquille apres beaucoup d'agitation,
+il fit un tour de boulevard avant de rentrer chez lui. Comme il passait
+au coin de la rue de la Paix pour s'en revenir dans les Tuileries, une
+femme qui donnait le bras a un jeune homme se mit a rire en le voyant:
+c'etait Bernerette. Il s'arreta et la suivit des yeux; de son cote, elle
+tourna plusieurs fois la tete; il changea de route sans trop savoir
+pourquoi et s'en fut au Cafe de Paris.
+
+Il s'y etait promene une heure, et il montait pour aller diner, quand
+Bernerette passa de nouveau. Elle etait seule; il l'aborda et lui demanda
+si elle voulait venir diner avec lui. Elle accepta et prit son bras, mais
+elle le pria de la mener chez un traiteur moins en evidence.
+
+--Allons au cabaret, dit-elle gaiement; je n'aime pas a diner dans la
+rue.
+
+Ils monterent en fiacre, et, comme autrefois, ils s'etaient donne mille
+baisers avant de se demander de leurs nouvelles.
+
+Le tete a tete fut joyeux, et les tristes souvenirs en furent bannis.
+Bernerette se plaignit cependant que Frederic ne fut pas venu la voir;
+mais il se contenta de lui repondre qu'elle devait bien savoir pourquoi.
+Elle lut aussitot dans les yeux de son amant, et comprit qu'il fallait se
+taire. Assis pres d'un bon feu, comme au premier jour, ils ne songerent
+qu'a jouir en liberte de l'heureuse rencontre qu'ils devaient au hasard.
+Le vin de Champagne anima leur gaiete, et avec lui vinrent les tendres
+propos qu'inspire cette liqueur de poete, dedaignee par les delicats.
+Apres diner, ils allerent au spectacle. A onze heures, Frederic demanda
+A Bernerette ou il fallait la reconduire; elle garda quelque temps le
+silence, a demi honteuse et a demi craintive; puis, entourant de ses bras
+le cou du jeune homme, elle lui dit timidement a l'oreille:
+
+--Chez toi.
+
+Il temoigna quelque etonnement de la trouver libre.
+
+--Eh! quand je ne le serais pas, repondit-elle, ne crois-tu pas que je
+t'aime? Mais je le suis, ajouta-t-elle aussitot, voyant Frederic hesiter;
+la personne qui m'accompagnait tantot t'a peut-etre donne a penser;
+l'as-tu regardee?
+
+--Non, je n'ai regarde que toi.
+
+--C'est un excellent garcon; il est marchand de nouveautes et assez riche;
+il veut m'epouser.
+
+--T'epouser, dis-tu! Est-ce serieux?
+
+--Tres serieux; je ne l'ai pas trompe, il sait l'histoire entiere de ma
+vie; mais il est amoureux de moi. Il connait ma mere, et il a fait sa
+demande il y a un mois. Ma mere ne voulait rien dire sur mon compte; elle
+a pense me battre quand elle a appris que je lui avais tout declare. Il
+veut que je tienne son comptoir: ce serait une assez jolie place, car il
+gagne par an une quinzaine de mille francs; malheureusement cela ne se
+peut pas.
+
+--Pourquoi? Y a-t-il quelque obstacle?
+
+--Je te dirai cela; commencons par aller chez toi.
+
+--Non; parle-moi d'abord franchement.
+
+--C'est que tu vas te moquer de moi. J'ai de l'estime et de l'amitie pour
+lui, c'est le meilleur homme de la terre; mais il est trop gros.
+
+--Trop gros? Quelle folie!
+
+--Tu ne l'as pas vu: il est gros et petit, et tu as une si jolie taille!
+
+--Et sa figure, comment est-elle?
+
+--Pas trop mal; il a un merite, c'est d'avoir l'air bon et de l'etre. Je
+lui suis plus reconnaissante que je ne puis le dire, et si j'avais voulu,
+meme sans m'epouser, il m'aurait deja fait du bien. Pour rien au monde je
+ne voudrais le chagriner, et si je pouvais lui rendre un service, je le
+ferais de tout mon coeur.
+
+--Epouse-le donc, s'il en est ainsi.
+
+--Il est trop gros; c'est impossible. Allons chez toi, nous causerons.
+
+Frederic se laissa entrainer, et lorsqu'il s'eveilla le lendemain, il
+avait oublie ses ennuis passes et les beaux yeux de mademoiselle Darcy.
+
+
+
+
+V
+
+
+Bernerette le quitta apres dejeuner, et ne voulut pas qu'il la ramenat
+chez elle. Il mit de cote l'argent qu'on lui avait prete, bien resolu a
+payer ses dettes; mais il ne se pressa pas de les payer. Quelque temps
+apres, il fut d'un souper chez Gerard; on ne se separa qu'au jour. Comme
+il sortait, Gerard l'arreta.
+
+--Que vas-tu faire? lui dit-il; il est trop tard pour dormir; allons
+dejeuner a la campagne.
+
+La partie fut arrangee; Gerard envoya reveiller sa maitresse, et lui fit
+dire de se preparer.
+
+--C'est dommage, dit-il a son ami, que tu n'aies pas aussi quelqu'un a
+emmener; nous ferions partie carree, ce serait plus gai.
+
+--Qu'a cela ne tienne, repondit Frederic, cedant a un mouvement
+d'amour-propre; je vais, si tu veux, ecrire un petit mot que ton groom
+portera ici pres; quoiqu'il soit un peu matin, Bernerette viendra, je
+n'en doute pas.
+
+--A merveille! Qu'est-ce que c'est que Bernerette? N'est-ce pas ta
+grisette d'autrefois?
+
+--Precisement; c'est a son sujet que tu me faisais ta morale.
+
+--Vraiment? dit Gerard en riant; mais j'avais peut etre raison,
+ajouta-t-il, car tu es d'un caractere constant, et c'est dangereux
+avec ces demoiselles.
+
+Comme il parlait, sa maitresse entra; Bernerette ne se fit pas attendre,
+elle arriva paree de son mieux. On envoya chercher une voiture de remise,
+et, malgre un temps assez froid, on partit pour Montmorency. Le ciel
+etait clair, le soleil brillait; les jeunes gens fumaient, les deux dames
+chantaient; au bout d'une lieue, elles etaient amies.
+
+On fit une promenade a cheval; lance au galop dans les bois, Frederic
+Se sentait battre le coeur; jamais il ne s'etait trouve si a l'aise:
+Bernerette etait pres de lui; il voyait avec orgueil l'impression que
+produisait sur Gerard le charmant visage de la jeune fille anime par la
+course. Apres un long detour dans la foret, ils s'arreterent sur une
+petite eminence ou se trouvaient une maisonnette et un moulin. La meuniere
+leur donna une bouteille de vin blanc, et ils s'assirent sur une bruyere.
+
+--Nous aurions bien du, dit Gerard, apporter quelques gateaux; la
+digestion se fait vite a cheval, et je me sens de l'appetit; nous aurions
+fait un petit repas sur l'herbe avant de reprendre le chemin de l'auberge.
+
+Bernerette tira de sa poche une talmouse qu'elle avait prise en passant a
+Saint-Denis, et l'offrit de si bonne grace a Gerard, qu'il lui baisa la
+main pour la remercier.
+
+--Faisons mieux, dit-elle; au lieu de retourner au village, dinons ici.
+Cette bonne femme a bien un quartier de mouton dans sa maisonnette;
+d'ailleurs voila des poules qu'on nous fera rotir. Demandons si cela
+se peut; pendant que le diner se preparera, nous ferons un tour dans
+le bois. Qu'en pensez-vous? Cela vaudra bien les antiques perdreaux du
+_Cheval-Blanc_.
+
+La proposition fut acceptee; la meuniere voulait s'excuser, mais, eblouie
+par une piece d'or que Gerard lui donna, elle se mit a l'oeuvre aussitot,
+et sacrifia sa basse-cour. Jamais diner ne fut plus gai. Il se prolongea
+plus longtemps que les convives n'y avaient compte. Le soleil disparut
+bientot derriere les belles collines de Saint-Leu; d'epais nuages
+couvrirent la vallee, et une pluie battante commenca a tomber.
+
+--Qu'allons-nous devenir? dit Gerard. Nous avons pres de deux lieues a
+faire pour regagner Montmorency, et ce n'est pas la un orage d'ete qu'on
+n'a qu'a laisser passer; c'est une vraie pluie d'hiver, il y en a pour
+toute la nuit.
+
+--Pourquoi cela? dit Bernerette; une pluie d'hiver passe comme une autre.
+Faisons une partie de cartes pour nous distraire; quand la lune se levera,
+nous aurons beau temps.
+
+La meuniere, comme on peut penser, n'avait pas de cartes chez elle; par
+consequent, point de partie. Cecile, la maitresse de Gerard, commencait a
+regretter l'auberge, et a trembler pour sa robe neuve. Il fallut mettre
+les chevaux a l'abri sous un hangar. Deux grands garcons d'assez mauvaise
+mine entrerent dans la chambre; c'etaient les fils de la meuniere; ils
+demanderent a souper, peu satisfaits de trouver des etrangers. Gerard
+s'impatientait, Frederic n'etait pas de bonne humeur. Rien n'est plus
+triste que des gens qui viennent de rire, lorsqu'un contre-temps imprevu
+a detruit leur joie. Bernerette seule conservait la sienne, et ne semblait
+se soucier de rien.
+
+--Puisque nous n'avons pas de cartes, dit-elle, je vais vous proposer
+un jeu. Quoique nous soyons en novembre, tachons d'abord de trouver une
+mouche.
+
+--Une mouche! dit Gerard; qu'en voulez-vous faire?
+
+--Cherchons toujours, nous verrons apres.
+
+Tout examine, la mouche fut trouvee. La pauvre bete etait engourdie par
+l'approche de l'hiver. Bernerette s'en saisit delicatement, et la posa au
+milieu de la table. Elle fit ensuite asseoir tout le monde.
+
+--Maintenant, dit-elle, prenons chacun un morceau de sucre, et placons-le
+devant nous, sur cette table. Mettons chacun une piece de monnaie dans une
+assiette; ce sera l'enjeu. Que personne ne parle ni ne bouge. Laissez la
+mouche se reveiller; la voila deja qui voltige; elle va se poser sur un
+des morceaux de sucre, puis le quitter, aller a un autre, revenir, selon
+son caprice. Toutes les fois qu'un morceau de sucre l'aura attiree et
+fixee, celui a qui appartiendra le morceau prendra une piece, jusqu'a ce
+que l'assiette soit vide, et alors nous recommencerons.
+
+La plaisante idee de Bernerette ramena la gaiete. On suivit ses
+instructions; deux ou trois autres mouches arriverent. Chacun, dans le
+plus religieux silence, les suivait des yeux, tandis qu'elles tournoyaient
+en l'air au-dessus de la table. Si l'une d'elles se posait sur le sucre,
+c'etait un rire general. Une heure s'ecoula ainsi, et la pluie avait
+cesse.
+
+--Je ne puis souffrir une femme maussade, disait Gerard a son ami pendant
+le retour; il faut avouer que la gaiete est un grand bien; c'est peut-etre
+le premier de tous, puisque avec lui on se passe des autres. Ta grisette
+a trouve moyen de changer en plaisir une heure d'ennui, et cela seul me
+donne meilleure opinion d'elle que si elle avait fait un poeme epique.
+Vos amours dureront-ils longtemps?
+
+--Je ne sais, repondit Frederic, affectant la meme legerete que son
+compagnon; si elle te plait, tu peux lui faire la cour.
+
+--Tu n'es pas franc, car tu l'aimes et elle t'aime.
+
+--Oui, par caprice, comme autrefois.
+
+--Prends garde a ces caprices-la.
+
+--Suivez-nous donc, messieurs, cria Bernerette, qui galopait en avant avec
+Cecile. Elles s'arreterent sur un plateau, et la cavalcade fit une halte.
+La lune se levait; elle se degageait lentement des massifs obscurs, et, a
+mesure qu'elle montait, les nuages semblaient fuir devant elle. Au-dessous
+du plateau s'etendait une vallee ou le vent agitait sourdement une mer de
+sombre verdure; le regard n'y distinguait rien, et a six lieues de Paris
+on aurait pu se croire devant un ravin de la Foret-Noire. Tout a coup
+l'astre sortit de l'horizon; un immense rayon de lumiere glissa sur la
+cime des bois et s'empara de l'espace en un instant; les hautes futaies,
+les coupes de chataigniers, les clairieres, les routes, les collines se
+dessinerent au loin comme par enchantement. Les promeneurs se regarderent,
+etonnes et joyeux de se voir.
+
+--Allons, Bernerette, s'ecria Frederic, une chanson!
+
+--Triste ou gaie? demanda-t-elle.
+
+--Comme tu voudras. Une chanson de chasse! l'echo y repondra peut-etre.
+
+Bernerette rejeta son voile en arriere et entonna le refrain d'une
+fanfare; mais elle s'arreta tout a coup. La brillante etoile de Venus, qui
+scintillait sur la montagne, avait frappe ses yeux; et, comme sous le
+charme d'une pensee plus tendre, elle chanta sur un air allemand les vers
+suivants, qu'un passage d'Ossian avait inspires a Frederic:
+
+ Pale etoile du soir, messagere lointaine,
+ Dont le front sort brillant des voiles du couchant,
+ De ton palais d'azur, au sein du firmament,
+ Que regardes-tu dans la plaine?
+ La tempete s'eloigne et les vents sont calmes.
+ La foret qui fremit pleure sur la bruyere.
+ Le phalene dore, dans sa course legere,
+ Traverse les pres embaumes.
+
+ Que cherches-tu sur la terre endormie?
+ Mais deja vers les monts je te vois t'abaisser.
+ Tu fuis en souriant, melancolique amie,
+ Et ton tremblant regard est pres de s'effacer;
+ Etoile qui descends sur la verte colline,
+ Triste larme d'argent du manteau de la nuit,
+ Toi que regarde au loin le patre qui chemine,
+ Tandis que pas a pas son long troupeau le suit;--
+
+ Etoile, ou t'en vas-tu dans cette nuit immense?
+ Cherches-tu sur la rive un lit dans les roseaux?
+ Ou t'en vas-tu si belle, a l'heure du silence,
+ Tomber comme une perle au sein profond des eaux?
+ Ah! si tu dois mourir, bel astre, et si ta tete
+ Va dans la vaste mer plonger ses blonds cheveux,
+ Avant de nous quitter, un seul instant arrete:--
+
+ Etoile de l'amour, ne descends pas des cieux!
+
+Tandis que Bernerette chantait, les rayons de la lune, tombant sur son
+visage, lui donnaient une paleur charmante. Cecile et Gerard lui firent
+compliment de la fraicheur et de la justesse de sa voix, et Frederic
+l'embrassa tendrement.
+
+On rentra a l'auberge et on soupa. Au dessert, Gerard, dont la tete
+s'etait echauffee grace a une bouteille de vin de Madere, devint si
+empresse et si galant, que Cecile lui chercha querelle; ils se disputerent
+avec assez d'aigreur, et, Cecile ayant quitte la table, Gerard la suivit
+de mauvaise humeur. Reste seul avec Bernerette, Frederic lui demanda si
+elle s'etait trompee sur la cause de cette dispute.
+
+--Non, repondit-elle; ce n'est pas de la poesie que ces choses-la, et
+tout le monde les comprend.
+
+--Eh bien! qu'en penses-tu? Ce jeune homme a du gout pour toi; sa
+maitresse l'ennuie, et pour la lui faire quitter tu n'aurais, je crois,
+qu'a dire un mot.
+
+--Que nous importe! Es-tu jaloux?
+
+--Tout au contraire; et tu sais bien que je n'ai pas le droit de l'etre.
+
+--Explique-toi; que veux-tu dire?
+
+--Ma chere enfant, je veux dire que ni ma fortune ni mes occupations ne me
+permettent d'etre ton amant. Ce n'est pas d'aujourd'hui que tu le sais, et
+je ne t'ai jamais trompee la-dessus. Si je voulais faire le grand seigneur
+avec toi, je me ruinerais sans te rendre heureuse; ma pension me suffit
+a peine; il faudra d'ailleurs, d'ici a peu de temps, que je retourne a
+Besancon. Sur ce sujet, tu le vois, je m'explique clairement, quoique ce
+soit bien a contre-coeur; mais il y a de certaines choses sur lesquelles
+je ne puis m'expliquer ainsi: c'est a toi de reflechir et de penser a
+l'avenir.
+
+--C'est-a-dire que tu me conseilles de faire ma cour a ton ami.
+
+--Non; c'est lui qui te fait la sienne. Gerard est riche, et je ne le suis
+pas; il vit a Paris, au centre de tous les plaisirs, et je ne suis destine
+qu'a faire un avocat de province. Tu lui plais beaucoup, et c'est
+peut-etre un bonheur pour toi.
+
+Malgre sa tranquillite apparente, Frederic etait emu en parlant ainsi.
+Bernerette garda le silence et alla s'appuyer contre la croisee; elle
+pleurait et s'efforcait de cacher ses larmes; Frederic s'en apercut et
+s'approcha d'elle.
+
+--Laissez-moi, lui dit-elle. Vous ne daigneriez pas etre jaloux de moi
+je le concois, et j'en souffre sans me plaindre; mais vous me parlez trop
+durement, mon ami; vous me traitez tout a fait comme une fille, et vous
+me desolez sans raison.
+
+Il avait ete decide qu'on passerait la nuit a l'auberge, et qu'on
+reviendrait a Paris le lendemain. Bernerette ota le mouchoir qui entourait
+son cou, et, tout en s'essuyant les yeux, elle le noua autour de la tete
+de son amant. S'appuyant ensuite sur son epaule, elle l'attira doucement
+vers l'alcove.
+
+--Ah, mechant! lui dit-elle en l'embrassant, il n'y a donc pas moyen que
+tu m'aimes?
+
+Frederic la serra dans ses bras. Il songea a quoi il s'exposait en cedant
+a un mouvement d'attendrissement; plus il etait tente de s'y livrer,
+plus il se defiait de lui-meme. Il etait pret a dire qu'il aimait: cette
+dangereuse parole expira sur ses levres; mais Bernerette la sentit dans
+son coeur, et ils s'endormirent tous deux contents, l'un de ne pas l'avoir
+prononcee, et l'autre de l'avoir comprise.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Au retour, Frederic, cette fois, reconduisit Bernerette chez elle. Il la
+trouva si pauvrement logee qu'il comprit aisement par quel motif elle
+avait d'abord refuse de se laisser ramener. Elle demeurait dans une
+maison garnie dont l'entree etait une allee obscure. Elle n'avait que deux
+petites chambres a peine meublees. Frederic essaya de lui faire quelques
+questions sur la position facheuse ou elle semblait reduite, mais elle n'y
+repondit qu'a peine.
+
+Quelques jours apres, il venait la voir et il entrait dans l'allee,
+lorsqu'un bruit etrange se fit entendre au haut de l'escalier. Des femmes
+criaient; on appelait au secours, on menacait, on parlait d'envoyer
+chercher la garde. Au milieu de ces voix confuses dominait celle d'un
+jeune homme que Frederic apercut bientot. Il etait pale, couvert de
+vetements dechires, ivre a la fois de vin et de colere.
+
+--Tu me le payeras, Louise! cria-t-il en frappant sur la rampe, tu me le
+payeras; je te retrouverai, et je saurai te faire obeir ou t'arracher
+d'ici. Je me soucie bien de ces menaces et de vos criailleries de femmes!
+Comptez que dans peu vous me reverrez. Il descendit en parlant ainsi, et
+sortit furieux de la maison. Frederic hesitait a monter, lorsqu'il vit
+Bernerette sur le palier. Elle lui expliqua la cause de cette scene.
+L'homme qui venait de s'en aller etait son frere.
+
+--Vous avez entendu ce triste nom de Louise, dit elle en pleurant, et vous
+savez qu'il m'appartient pour mon malheur. Mon frere a ete ce soir au
+cabaret, et quand il en sort, voila comme il me traite, sous le pretexte
+que je refuse de lui donner de l'argent pour y retourner.
+
+Au milieu de son desordre et de ses larmes, elle apprit a Frederic
+ce qu'elle avait toujours tente de lui cacher. Ses parents etaient
+menuisiers, fort pauvres, et, apres l'avoir horriblement maltraitee durant
+son enfance, ils l'avaient vendue, des l'age de seize ans, a un homme qui
+n'etait plus jeune. Cet homme, riche et genereux, lui avait fait donner
+quelque education; mais bientot il etait mort, et, restee sans ressource,
+elle s'etait engagee alors dans une troupe de comediens de province. Son
+frere l'avait suivie de ville en ville dans ce nouvel etat, la forcant a
+lui abandonner ce qu'elle gagnait, et l'accablant de coups et d'injures
+lorsqu'elle ne pouvait satisfaire a ses demandes. Ayant enfin atteint
+l'age de dix-huit ans, elle avait trouve moyen de se faire emanciper; mais
+la protection meme de la loi ne pouvait la garantir des visites de ce
+frere odieux qui l'epouvantait par des actes de violence et la deshonorait
+par sa conduite. Tel fut, en somme, a peu pres le recit que la douleur
+arracha a Bernerette, recit dont Frederic ne pouvait mettre la verite en
+doute, d'apres la maniere dont elle lui etait revelee.
+
+Quand il n'aurait pas eu d'amour pour la pauvre fille, il se serait senti
+touche de pitie. Il s'informa de la demeure du frere; quelques pieces d'or
+et un langage ferme accommoderent les choses. La portiere eut ordre de
+repondre que Bernerette avait change de quartier, si le jeune homme se
+presentait de nouveau. Mais c'etait faire bien peu que d'assurer ainsi
+la tranquillite d'une femme qui manquait de tout. Au lieu de payer ses
+propres dettes, Frederic paya celles de Bernerette; elle essaya en vain de
+l'en dissuader; il ne voulut reflechir ni a l'imprudence qu'il commettait,
+ni aux suites qu'elle pourrait avoir; il se laissa entrainer par son
+coeur, et se jura, quoi qu'il put arriver, de ne jamais se repentir de ce
+qu'il venait de faire.
+
+Il fut pourtant bientot force de s'en repentir; car, pour satisfaire aux
+engagements qu'il avait pris, il lui fallut en contracter de nouveaux,
+plus difficiles et plus onereux que les premiers. Il n'avait pas recu de
+la nature ce caractere insouciant qui, en pareille circonstance, ote du
+moins la crainte du mal a venir; tout au contraire, des qualites qu'il
+avait perdues, la prevoyance lui restait seule; il serait devenu sombre
+et taciturne, si l'on pouvait l'etre a son age. Ses amis remarquerent ce
+changement; il n'en voulut pas dire la cause; pour tromper les autres sur
+son compte, il dissimula avec lui-meme, et par faiblesse ou par necessite
+laissa faire la destinee.
+
+Il ne changea cependant pas de langage aupres de Bernerette; il lui
+parlait toujours de son prochain depart; mais, tout en parlant, il
+ne partait pas, et il allait chez elle tous les jours. Quand il eut
+l'habitude de l'escalier, il ne trouva plus l'allee si obscure; les deux
+chambrettes, qui lui avaient semble d'abord si tristes, lui parurent
+gaies; le soleil y donnait le matin, et leur petite dimension les rendait
+plus chaudes; on y trouva la place d'un piano de louage. Il y avait dans
+le voisinage un bon restaurant d'ou l'on faisait apporter a diner.
+Bernerette avait un talent que les femmes seules possedent quelquefois,
+celui d'etre a la fois etourdie et econome; mais elle y joignait un merite
+bien plus rare encore, celui d'etre contente de tout, et d'avoir pour
+toute opinion l'envie de faire plaisir aux autres.
+
+Il faut dire aussi ses defauts; sans etre paresseuse, elle vivait dans
+Une oisivete inconcevable. Apres s'etre acquittee avec une prestesse
+surprenante des soins de son petit menage, elle passait la journee
+entiere, les bras croises, sur son canape. Elle parlait de coudre et
+de broder comme Frederic parlait de partir, c'est-a-dire qu'elle n'en
+faisait rien. Malheureusement bien des femmes sont ainsi, surtout dans une
+certaine classe qui aurait precisement besoin d'occupation plus que toute
+autre. Il y a a Paris telle fille nee sans pain, qui n'a jamais tenu une
+aiguille, et qui se laisserait mourir de faim en se frottant les mains de
+pate d'amandes.
+
+Quand les plaisirs du carnaval commencerent, Frederic, qui courait les
+bals, arrivait a toute heure chez Bernerette, tantot le matin au point du
+jour, tantot au milieu de la nuit. Quelquefois, en sonnant a la porte,
+il se demandait, malgre lui, s'il allait la trouver seule; et si un
+rival l'avait supplante, aurait-il eu le droit de se plaindre? Non sans
+doute, puisque, de son propre aveu, il refusait de s'arroger ce droit.
+Le dirai-je? ce qu'il craignait, il le souhaitait presque en meme temps.
+Il aurait eu alors le courage de partir, et l'infidelite de sa maitresse
+l'aurait force de se separer d'elle. Mais Bernerette etait toujours seule;
+assise au coin du feu pendant le jour, elle peignait ses longs cheveux qui
+lui tombaient sur les epaules; s'il etait nuit quand Frederic sonnait,
+elle accourait a demi nue, les yeux fermes et le rire sur les levres; elle
+se jetait a son cou encore endormie, rallumait le feu, tirait de l'armoire
+de quoi souper, toujours alerte et prevenante, ne demandant jamais d'ou
+venait son amant. Qui aurait pu resister a une vie si douce, a un amour si
+rare et si facile? Quels que fussent les soucis de la journee, Frederic
+s'endormait heureux; et pouvait-il s'eveiller triste lorsqu'il voyait
+sa joyeuse amie aller et venir par la chambre, preparant le bain et le
+dejeuner?
+
+S'il est vrai que de rares entrevues et des obstacles sans cesse
+renaissants rendent les passions plus vivaces et pretent au plaisir
+l'interet de la curiosite, il faut avouer aussi qu'il y a un charme
+etrange, plus doux, plus dangereux peut-etre, dans l'habitude de vivre
+avec ce qu'on aime. Cette habitude, dit-on, amene la satiete; c'est
+possible, mais elle donne la confiance, l'oubli de soi-meme, et lorsque
+l'amour y resiste, il est a l'abri de toute crainte. Les amants qui ne se
+voient qu'a de longs intervalles ne sont jamais surs de s'entendre; ils
+se preparent a etre heureux, ils veulent se convaincre mutuellement qu'ils
+le sont, et ils cherchent ce qui est introuvable, c'est-a-dire des mots
+pour exprimer ce qu'ils sentent. Ceux qui vivent ensemble n'ont besoin
+de rien exprimer: ils sentent en meme temps, ils echangent des regards,
+ils se serrent la main en marchant; ils connaissent seuls une jouissance
+delicieuse, la douce langueur des lendemains; ils se reposent des
+transports de l'amour dans l'abandon de l'amitie: j'ai quelquefois pense
+a ces liens charmants en voyant deux cygnes sur une eau limpide se laisser
+emporter au courant.
+
+Si un mouvement de generosite avait entraine d'abord Frederic, ce fut
+l'attrait de cette vie nouvelle pour lui qui le captiva. Malheureusement
+pour l'auteur de ce conte, il n'y a qu'une plume comme celle de Bernardin
+de Saint-Pierre qui puisse donner de l'interet aux details familiers d'un
+amour tranquille. Encore cet habile ecrivain avait-il, pour embellir ses
+recits naifs, les nuits ardentes de l'Ile-de-France, et les palmiers dont
+l'ombre frissonnait sur les bras nus de Virginie. C'est en presence de
+la plus riche nature qu'il nous peint ses heros; dirai-je que les miens
+allaient tous les matins au tir du pistolet de Tivoli, de la chez leur
+ami Gerard, de la quelquefois diner chez Very, et ensuite au spectacle?
+dirai-je que, lorsqu'ils etaient las, ils jouaient aux dames au coin du
+feu? Qui voudrait lire des details si vulgaires? et a quoi bon, lorsqu'un
+mot suffit? Ils s'aimaient, ils vivaient ensemble; cela dura trois mois a
+peu pres.
+
+Au bout de ce temps, Frederic se trouva dans une position si facheuse,
+qu'il annonca a son amie la necessite ou il etait de se separer d'elle.
+Elle s'y attendait depuis longtemps, et ne fit aucun effort pour le
+retenir; elle savait qu'il avait fait pour elle tous les sacrifices
+possibles; elle ne pouvait donc que se resigner, et lui cacher le chagrin
+qu'elle eprouvait. Ils dinerent ensemble encore une fois. Frederic glissa,
+en sortant, dans le manchon de Bernerette un petit papier qui renfermait
+tout ce qui lui restait. Elle le reconduisit chez lui, et garda le silence
+pendant la route. Quand le fiacre s'arreta, elle baisa la main de son
+amant en repandant quelques larmes, et ils se separerent.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Cependant Frederic n'avait ni l'intention ni la possibilite de partir.
+D'une part les obligations qu'il avait contractees, d'une autre son stage,
+le retenaient a Paris. Il travailla avec ardeur pour chasser l'ennui qui
+le saisissait; il cessa d'aller chez Gerard, s'enferma pendant un mois, et
+ne sortit plus que pour se rendre au Palais. Mais la solitude ou il se
+trouvait tout a coup, apres tant de dissipation, le plongea dans une
+melancolie profonde. Il passait quelquefois des journees entieres dans sa
+chambre a se promener de long en large, sans ouvrir un livre et ne sachant
+que faire. Le carnaval venait de finir; aux neiges de fevrier succedaient
+les pluies glaciales de mars. N'etant distrait ni par le plaisir ni par la
+societe de ses amis, Frederic se livra avec amertume a l'influence de ce
+triste moment de l'annee qu'on nomme avec raison une _saison morte_.
+
+Gerard vint le voir et lui demanda le motif d'une reclusion si subite. Il
+n'en fit point mystere; mais il refusa les offres de service de son ami.
+
+--Il est temps, lui dit-il, de rompre avec des habitudes qui ne peuvent
+que me conduire a ma perte. Il vaut mieux supporter quelque ennui que de
+s'exposer a des malheurs reels.
+
+Il ne dissimula point le chagrin qu'il ressentait d'etre separe de
+Bernerette, et Gerard ne put que le plaindre et le feliciter en meme
+temps de la determination qu'il avait prise.
+
+A la mi-careme, il alla au bal de l'Opera. Il y trouva peu de monde. Ce
+dernier adieu aux plaisirs n'avait pas meme la douceur d'un souvenir.
+L'orchestre, plus nombreux que le public, jouait dans le desert les
+contredanses de l'hiver. Quelques masques erraient dans le foyer; a leur
+tournure et a leur langage, on s'apercevait que les femmes de bonne
+compagnie ne viennent plus a ces fetes oubliees. Frederic allait se
+retirer, lorsqu'un domino s'assit pres de lui. Il reconnut Bernerette,
+et elle lui dit qu'elle n'etait venue que dans l'espoir de le rencontrer.
+Il lui demanda ce qu'elle avait fait depuis qu'il ne l'avait vue; elle lui
+repondit qu'elle avait l'espoir de rentrer au theatre; elle apprenait un
+role pour debuter. Frederic fut tente de l'emmener souper; mais il pensa
+a la facilite avec laquelle il s'etait laisse entrainer, a son retour de
+Besancon, par une occasion pareille; il lui serra la main et sortit seul
+de la salle.
+
+On a dit que le chagrin vaut mieux que l'ennui; c'est un triste mot
+malheureusement vrai. Une ame bien nee trouve contre le chagrin, quel
+qu'il soit, de l'energie et du courage; une grande douleur est souvent
+un grand bien. L'ennui, au contraire, ronge et detruit l'homme; l'esprit
+s'engourdit, le corps reste immobile, et la pensee flotte au hasard.
+N'avoir plus de raison de vivre est un etat pire que la mort. Quand la
+prudence, l'interet et la raison s'opposent a une passion, il est facile
+au premier venu de blamer justement celui que cette passion entraine. Les
+arguments abondent sur ces sortes de sujets, et, bon gre, mal gre, il faut
+qu'on s'y rende. Mais quand le sacrifice est fait, quand la raison et la
+prudence sont satisfaites, quel philosophe ou quel sophiste n'est au bout
+de ses arguments? et que repondre a l'homme qui vous dit:--J'ai suivi vos
+conseil, mais j'ai tout perdu: j'ai agi sagement, mais je souffre?
+
+Telle etait la situation de Frederic. Bernerette lui ecrivit deux fois.
+Dans sa premiere lettre, elle disait que la vie lui etait devenue
+insupportable, elle le suppliait de venir la voir de temps en temps, et de
+ne pas l'abandonner entierement. Il se defiait trop de lui-meme pour se
+rendre a cette demande. La seconde lettre vint quelque temps apres. "J'ai
+revu mes parents, disait Bernerette, et ils commencent a me traiter plus
+doucement. Un de mes oncles est mort, et nous a laisse quelque argent. Je
+me fais faire pour mon debut des costumes qui vous plairont, et que je
+voudrais vous montrer. Entrez donc un instant chez moi, si vous passez
+devant ma porte." Frederic, cette fois, se laissa persuader. Il fit une
+visite a son amie; mais rien de ce qu'elle lui avait annonce n'etait vrai.
+Elle n'avait voulu que le revoir. Il fut touche de cette perseverance;
+mais il n'en sentit que plus tristement la necessite d'y resister. Aux
+premieres paroles qu'il prononca pour revenir sur ce sujet, Bernerette lui
+ferma la bouche.
+
+--Je le sais, dit-elle, embrasse-moi, et va-t'en.
+
+Gerard partait pour la campagne; il y emmena Frederic. Les premiers beaux
+jours, l'exercice du cheval, rendirent a celui-ci un peu de gaiete; Gerard
+en avait fait autant que lui; il avait, disait-il, renvoye sa maitresse:
+il voulait vivre en liberte. Les deux jeunes gens couraient les bois
+ensemble, et faisaient la cour a une jolie fermiere d'un bourg voisin.
+Mais bientot arriverent des invites de Paris; la promenade fut quittee
+pour le jeu; les diners devinrent longs et bruyants; Frederic ne put
+supporter cette vie qui l'avait ebloui naguere, et il revint a sa
+solitude.
+
+Il recut une lettre de Besancon. Son pere lui annoncait que mademoiselle
+Darcy venait a Paris avec sa famille. Elle arriva en effet dans le courant
+de la semaine; Frederic, bien qu'a contre-coeur, se presenta chez elle. Il
+la trouva telle qu'il l'avait laissee, fidele a son amour secret, et prete
+a se servir de cette fidelite comme d'un moyen de coquetterie. Elle avoua
+toutefois qu'elle avait regrette quelques paroles un peu trop dures
+prononcees durant le dernier entretien a Besancon. Elle pria Frederic de
+lui pardonner si elle avait paru douter de sa discretion, et elle ajouta
+que, ne voulant pas se marier, elle lui offrait de nouveau son amitie,
+mais a tout jamais cette fois. Quand on n'est ni gai ni heureux, de telles
+offres sont toujours bienvenues; le jeune homme la remercia donc et trouva
+quelque charme a passer de temps en temps ses soirees aupres d'elle.
+
+Un certain besoin d'emotion pousse quelquefois les gens blases a la
+recherche de l'extraordinaire. Il peut sembler surprenant qu'une femme
+aussi jeune que l'etait mademoiselle Darcy eut ce bizarre et dangereux
+caractere; il est cependant vrai qu'elle etait ainsi. Il ne lui fut pas
+difficile d'obtenir la confiance de Frederic et de lui faire raconter ses
+amours. Elle aurait peut-etre pu le consoler, en se montrant seulement
+coquette aupres de lui, elle l'eut du moins distrait de ses peines; mais
+il lui plut de faire le contraire. Au lieu de le blamer de ses desordres,
+elle lui dit que l'amour excusait tout et que ses folies lui faisaient
+honneur; au lieu de le confirmer dans sa resolution, elle lui repeta
+qu'elle ne concevait pas qu'il l'eut prise: Si j'etais homme, disait-elle,
+et si j'avais autant de liberte que vous, rien au monde ne pourrait me
+separer de la femme que j'aimerais; je m'exposerais de bon gre a tous
+les malheurs, a la misere, s'il le fallait, plutot que de renoncer a ma
+maitresse.
+
+Un pareil langage etait bien etrange dans la bouche d'une jeune personne
+qui ne connaissait de ce monde que l'interieur de sa famille. Mais, par
+cette raison meme, ce langage etait plus frappant. Mademoiselle Darcy
+avait deux motifs pour jouer ce role, qui d'ailleurs lui plaisait.
+D'une part, elle voulait faire preuve d'un grand coeur et se donner pour
+romanesque; d'un autre cote, elle temoignait par la que, loin de trouver
+mauvais que Frederic l'eut oubliee, elle approuvait sa passion. Le pauvre
+garcon, pour la seconde fois, fut la dupe de ce manege feminin, et se
+laissa persuader par un enfant de dix-sept ans.--Vous avez raison, lui
+repondait-il; apres tout, la vie est si courte, et le bonheur est si rare
+ici-bas, qu'on est bien insense de reflechir et de s'attirer des chagrins
+volontaires, lorsqu'il y en a tant d'inevitables. Mademoiselle Darcy
+changeait alors de theme.--Votre Bernerette vous aime-t-elle?
+demandait-elle d'un air de mepris. Ne me disiez-vous pas que c'est une
+grisette? et quel compte peut-on faire de ces sortes de femmes?
+Serait-elle digne de quelques sacrifices? en sentirait-elle le prix?
+--Je n'en sais rien, repliquait Frederic, et je n'ai pas moi-meme grand
+amour pour elle, ajoutait-il d'un ton leger; je n'ai jamais songe, aupres
+d'elle, qu'a passer le temps agreablement. Je m'ennuie maintenant, voila
+tout le mal.--Fi donc! s'ecriait mademoiselle Darcy; qu'est-ce que c'est
+qu'une passion pareille!
+
+Lancee sur ce sujet, la jeune personne s'exaltait; elle en parlait comme
+s'il se fut agi d'elle-meme, et son active imagination y trouvait de quoi
+s'exercer.--Est-ce donc aimer, disait-elle, que de chercher a passer le
+temps? Si vous n'aimiez pas cette femme, qu'alliez-vous faire chez elle?
+Si vous l'aimiez, pourquoi l'abandonnez-vous? Elle souffre, elle pleure
+peut-etre; comment de miserables calculs d'argent peuvent-ils trouver
+place dans un noble coeur? Etes-vous donc aussi froid, aussi esclave
+de vos interets que mes parents l'ont ete naguere, lorsqu'ils ont fait
+le malheur de ma vie? Est-ce la le role d'un jeune homme, et n'en
+devriez-vous pas rougir? Mais non, vous ne savez pas vous-meme si vous
+souffrez, ni ce que vous regrettez; la premiere venue vous consolerait;
+votre esprit n'est que desoeuvre. Ah! ce n'est pas ainsi qu'on aime!
+Je vous ai predit, a Besancon, que vous sauriez un jour ce que c'est
+Que l'amour, mais si vous n'avez pas plus de courage, je vous predis
+aujourd'hui que vous ne le saurez jamais.
+
+Frederic revenait chez lui un soir, apres un entretien de ce genre.
+Surpris par la pluie, il entra dans un cafe ou il but un verre de punch.
+Lorsqu'un long ennui nous a serre le coeur, il suffit d'une legere
+excitation pour le faire battre, et il semble alors qu'il y ait en nous un
+vase trop plein qui deborde. Quand Frederic sortit du cafe, il doubla le
+pas. Deux mois de solitude et de privations lui pesaient; il eprouvait un
+besoin invincible de secouer le joug de sa raison et de respirer plus
+a l'aise. Il prit, sans reflexion, le chemin de la maison de Bernerette;
+la pluie avait cesse; il regarda, a la clarte de la lune, les fenetres de
+son amie, la porte, la rue, qui lui etaient si familieres. Il posa en
+tremblant sa main sur la sonnette, et, comme jadis, il se demanda s'il
+allait trouver dans la chambrette le feu couvert de cendres et le souper
+pret. Au moment de sonner, il hesita.
+
+--Mais quel mal y aurait-il, se dit-il a lui-meme, quand je passerais la
+une heure, et quand je demanderais a Bernerette un souvenir de l'ancien
+amour? Quel danger puis-je courir? Ne serons-nous pas libres tous deux
+demain? Puisque la necessite nous separe, pourquoi craindrais-je de la
+revoir un instant?
+
+Il etait minuit; il sonna doucement, et la porte s'ouvrit. Comme il
+montait l'escalier, la portiere l'appela, et lui dit qu'il n'y avait
+personne. C'etait la premiere fois qu'il lui arrivait de ne pas trouver
+Bernerette chez elle. Il pensa qu'elle etait allee au spectacle et
+Repondit qu'il attendrait, mais la portiere s'y opposa. Apres avoir
+hesite longtemps, elle lui avoua enfin que Bernerette etait sortie de
+bonne heure, et qu'elle ne devait rentrer que le lendemain.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+A quoi sert de jouer l'indifferent quand on aime, sinon a souffrir
+cruellement le jour ou la verite l'emporte? Frederic s'etait jure tant
+de fois qu'il ne serait pas jaloux de Bernerette, il l'avait si souvent
+repete devant ses amis, qu'il avait fini par le croire lui-meme.
+Il regagna son logis a pied, en sifflant une contredanse.
+
+--Elle a un autre amant, se dit-il; tant mieux pour elle; c'est ce que je
+souhaitais. Desormais me voila tranquille.
+
+Mais a peine fut-il arrive chez lui qu'il sentit une faiblesse mortelle.
+Il s'assit, posa son front dans ses mains comme pour y comprimer sa
+pensee. Apres une lutte inutile, la nature fut la plus forte; il se leva
+le visage baigne de larmes, et il trouva quelque soulagement a s'avouer ce
+qu'il eprouvait.
+
+Une langueur extreme succeda a cette violente secousse. La solitude
+Lui devint intolerable, et pendant plusieurs jours il passa son temps
+en visites, en courses sans but. Tantot il essayait de ressaisir
+l'insouciance qu'il avait affectee; tantot il s'abandonnait a une colere
+aveugle, a des projets de vengeance. Le degout de la vie s'emparait de
+lui. Il se souvenait de la triste circonstance qui avait accompagne son
+amour naissant; ce funeste exemple etait devant ses yeux.
+
+--Je commence a le comprendre, disait-il a Gerard; je ne m'etonne plus
+qu'on desire la mort en pareil cas. Ce n'est pas pour une femme qu'on se
+tue, c'est parce qu'il est inutile et impossible de vivre quand on souffre
+a ce point, quelle qu'en soit la cause.
+
+Gerard connaissait trop bien son ami pour douter de son desespoir, et il
+l'aimait trop pour l'y abandonner. Il trouva moyen, par des protections
+puissantes dont il n'avait jamais use pour lui-meme, de faire attacher
+Frederic a une ambassade. Il se presenta un matin chez lui avec un ordre
+de depart du ministre des affaires etrangeres.
+
+--Les voyages, lui dit-il, sont le meilleur, le seul remede contre le
+chagrin. Pour te decider a quitter Paris, je me suis fait solliciteur, et,
+grace a Dieu, j'ai reussi. Si tu as du courage, tu partiras sur-le-champ
+pour Berne, ou le ministre t'envoie.
+
+Frederic n'hesita pas. Il remercia son ami, et s'occupa aussitot de
+mettre ses affaires en ordre. Il ecrivit a son pere pour lui apprendre
+Ses nouveaux projets, et lui demanda son autorisation. La reponse fut
+favorable. Au bout de quinze jours, les dettes etaient payees; rien ne
+s'opposait plus au depart de Frederic, et il alla chercher son passe-port.
+
+Mademoiselle Darcy lui fit mille questions, mais il n'y voulait plus
+repondre. Tant qu'il n'avait pas vu clair dans son propre coeur, il
+s'etait prete par faiblesse a la curiosite de sa jeune confidente; mais
+la souffrance etait maintenant trop vraie pour qu'il consentit a en faire
+un jeu, et, en s'apercevant du danger de sa passion, il avait compris
+combien l'interet qu'y prenait mademoiselle Darcy etait frivole. Il fit
+donc ce que font tous les hommes en pareil cas. Pour aider lui-meme a
+sa guerison, il pretendit qu'il etait gueri; qu'une amourette avait
+pu l'etourdir, mais qu'il etait d'un age a penser a des choses plus
+serieuses. Mademoiselle Darcy, comme on peut croire, n'approuva pas de
+pareils sentiments; elle ne voyait de serieux en ce monde que l'amour;
+le reste lui semblait meprisable. Tels etaient du moins ses discours.
+Frederic la laissa parler, et convint de bonne grace avec elle qu'il ne
+saurait jamais aimer. Son coeur lui disait assez le contraire, et, en se
+donnant pour inconstant, il aurait voulu ne pas mentir.
+
+Moins il se sentait de courage, plus il se hatait de partir. Il ne pouvait
+cependant se defendre d'une pensee qui l'obsedait. Quel etait le nouvel
+amant de Bernerette? Que faisait-elle? Devait-il tenter de la revoir
+encore une fois? Gerard n'etait pas de cet avis; il avait pour principe de
+ne rien faire a demi. Du moment que Frederic etait decide a s'eloigner, il
+lui conseillait de tout oublier.--Que veux-tu savoir? lui disait-il; ou
+Bernerette ne te dira rien, ou elle alterera la verite. Puisqu'il est
+prouve qu'un autre amour l'occupe, a quoi bon le lui faire avouer? Une
+femme n'est jamais sincere sur ce sujet avec un ancien amant, meme lorsque
+tout rapprochement est impossible. Qu'esperes-tu d'ailleurs? elle ne
+t'aime plus.
+
+C'etait a dessein et pour rendre a son ami un peu de force, que Gerard
+s'exprimait en termes aussi durs. Je laisse a ceux qui ont aime a juger
+l'effet qu'ils pouvaient produire. Mais bien des gens ont aime qui ne le
+savent pas. Les liens de ce monde, meme les plus forts, se denouent la
+plupart du temps; quelques-uns seulement se brisent. Ceux dont l'absence,
+l'ennui, la satiete, ont affaibli peu a peu les amours, ne peuvent se
+figurer ce qu'ils eussent eprouve si un coup subit les avait frappes. Le
+coeur le plus froid saigne et s'ouvre a ce coup; qui y reste insensible
+n'est pas homme. De toutes les blessures que la mort nous fait ici-bas
+avant de nous abattre, c'est la plus profonde. Il faut avoir regarde
+avec des yeux pleins de larmes le sourire d'une maitresse infidele, pour
+comprendre ces mots: _Elle ne t'aime plus_! Il faut avoir longtemps pleure
+pour s'en souvenir; c'est une triste experience. Si je voulais tenter
+d'en donner une idee a ceux qui l'ignorent, je leur dirais que je ne sais
+pas lequel est le plus cruel de perdre tout a coup la femme qu'on aime,
+par son inconstance ou par sa mort.
+
+Frederic ne pouvait rien repondre aux severes conseils de Gerard; mais un
+instinct plus fort que la raison luttait en lui contre ces conseils. Il
+prit une autre voie pour parvenir a son but; sans se rendre compte de ce
+qu'il voulait, ni de ce qui en pourrait advenir, il chercha un moyen
+d'avoir a tout prix des nouvelles de son amie. Il portait une bague assez
+belle, que Bernerette avait souvent regardee d'un oeil d'envie. Malgre
+tout son amour pour elle, il n'avait jamais pu se decider a lui donner ce
+bijou, qu'il tenait de son pere. Il le remit a Gerard, en lui disant qu'il
+appartenait a Bernerette, et il le pria de se charger de lui remettre
+cette bague, qu'elle avait, disait-il, oubliee chez lui. Gerard se chargea
+volontiers de la commission, mais il ne se pressait pas de s'en acquitter.
+Frederic insista; il fallut ceder.
+
+Les deux amis sortirent un matin ensemble, et, tandis que Gerard allait
+chez Bernerette, Frederic l'attendit aux Tuileries. Il se mela assez
+tristement a la foule des promeneurs. Ce n'etait pas sans regret qu'il se
+separait d'une relique de famille qui lui etait chere; et quel bien en
+esperait-il? qu'apprendrait-il qui put le consoler? Gerard allait voir
+Bernerette, et si quelque parole, quelques larmes echappaient a celle-ci,
+ne croirait-il pas necessaire de n'en rien temoigner? Frederic regardait
+la grille du jardin, et s'attendait a tout moment a voir revenir son ami
+d'un air indifferent. Qu'importe? Il aurait vu Bernerette; il etait
+impossible qu'il n'eut rien a dire; qui sait ce que le hasard peut faire?
+Il aurait peut-etre appris, bien des choses dans cette visite. Plus Gerard
+tardait a paraitre, et plus Frederic esperait.
+
+Cependant le ciel etait sans nuages; les arbres commencaient a se couvrir
+de verdure. Il y a un arbre aux Tuileries qu'on appelle l'arbre du 20
+mars. C'est un marronnier qui, dit-on, etait en fleur le jour de la
+naissance du roi de Rome, et qui, tous les ans, fleurit a la meme epoque.
+Frederic s'etait assis bien des fois sous cet arbre; il y retourna, par
+habitude, en revant. Le marronnier etait fidele a sa poetique renommee;
+ses branches repandaient les premiers parfums de l'annee. Des femmes, des
+enfants, des jeunes gens allaient et venaient. La gaiete du printemps
+respirait sur tous les visages. Frederic reflechissait a l'avenir, a son
+voyage, au pays qu'il allait voir; une inquietude melee d'esperance
+l'agitait malgre lui; tout ce qui l'entourait semblait l'appeler a une
+existence nouvelle. Il pensa a son pere, dont il etait l'orgueil et
+l'appui, dont il n'avait recu, depuis qu'il etait au monde, que des
+marques de tendresse. Peu a peu des idees plus douces, plus saines,
+prirent le dessus dans son esprit. La multitude qui se croisait devant lui
+le fit songer a la variete et a l'inconstance des choses. N'est-ce pas, en
+effet, un spectacle etrange que celui de la foule, quand on reflechit que
+chaque etre a sa destinee? Y a-t-il rien qui doive nous donner une idee
+plus juste de ce que nous valons, et de ce que nous sommes aux yeux de la
+Providence? Il faut vivre, pensa Frederic, il faut obeir au supreme guide.
+Il faut marcher meme quand on souffre, car nul ne sait ou il va. Je suis
+libre et bien jeune encore; il faut prendre courage et se resigner.
+
+Comme il etait plonge dans ces pensees, Gerard parut et accourut vers lui.
+Il etait pale et tres emu.
+
+--Mon ami, lui dit-il, il faut y aller. Vite, ne perdons pas de temps.
+
+--Ou me menes-tu?
+
+--Chez elle. Je t'ai conseille ce que j'ai cru juste; mais il y a telle
+occasion ou le calcul est en defaut, et la prudence hors de saison.
+
+--Que se passe-t-il donc? s'ecria Frederic.
+
+--Tu vas le savoir; viens, courons.
+
+Ils allerent ensemble chez Bernerette.
+
+--Monte seul, dit Gerard, je reviens dans un instant;--et il s'eloigna.
+
+Frederic entra. La clef etait a la porte, les volets etaient fermes.
+
+--Bernerette, dit-il, ou etes-vous?
+
+Point de reponse.
+
+Il s'avanca dans les tenebres, et, a la lueur d'un feu a demi eteint, il
+apercut son amie assise a terre pres de la cheminee.
+
+--Qu'avez-vous? demanda-t-il, qu'est-il arrive?
+
+Meme silence.
+
+Il s'approcha d'elle, lui prit la main.
+
+--Levez-vous, lui dit-il; que faites-vous la?
+
+Mais a peine avait-il prononce ces mots, qu'il recula d'horreur. La main
+qu'il tenait etait glacee et un corps inanime venait de rouler a ses
+pieds.
+
+Epouvante, il appela au secours. Gerard entrait, suivi d'un medecin. On
+ouvrit la fenetre; on porta Bernerette sur son lit. Le medecin l'examina,
+secoua la tete, et donna des ordres. Les symptomes n'etaient pas douteux,
+la pauvre fille avait pris du poison; mais quel poison? Le medecin
+l'ignorait, et cherchait en vain a le deviner. Il commenca par saigner la
+malade; Frederic la soutenait dans ses bras; elle ouvrit les yeux, le
+reconnut et l'embrassa, puis elle retomba dans sa lethargie. Le soir, on
+lui fit prendre une tasse de cafe; elle revint a elle comme si elle se fut
+eveillee d'un songe. On lui demanda alors quel etait le poison dont elle
+s'etait servie; elle refusa d'abord de le dire; mais, pressee par le
+medecin, elle l'avoua. Un flambeau de cuivre, place sur la cheminee,
+portait les marques de plusieurs coups de lime; elle avait eu recours
+a cet affreux moyen pour augmenter l'effet d'une faible dose d'opium,
+le pharmacien auquel elle s'etait adressee ayant refuse d'en donner
+davantage.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Ce ne fut qu'au bout de quinze jours qu'elle fut entierement hors de
+danger. Elle commenca a se lever et a prendre quelque nourriture; mais
+sa sante etait detruite, et le medecin declara qu'elle souffrirait toute
+sa vie.
+
+Frederic ne l'avait pas quittee. Il ignorait encore le motif qui lui
+avait fait chercher la mort, et il s'etonnait que personne au monde ne
+s'inquietat d'elle. Depuis quinze jours, en effet, il n'avait vu venir
+chez elle ni un parent ni un etranger. Se pouvait-il que son nouvel amant
+l'abandonnat dans une pareille circonstance? Cet abandon etait-il la cause
+du desespoir de Bernerette? Ces deux suppositions paraissaient egalement
+incroyables a Frederic, et son amie lui avait fait comprendre qu'elle
+ne s'expliquerait pas sur ce sujet. Il restait donc dans un doute cruel,
+trouble par une jalousie secrete, retenu par l'amour et par la pitie.
+
+Au milieu de ses douleurs, Bernerette lui temoignait la plus vive
+tendresse. Pleine de reconnaissance pour les soins qu'il lui prodiguait,
+elle etait, pres de lui, plus gaie que jamais, mais d'une gaiete
+melancolique, et, pour ainsi dire, voilee par la souffrance. Elle faisait
+tous ses efforts pour le distraire, et pour lui persuader de ne pas la
+laisser seule. S'il s'eloignait, elle lui demandait a quelle heure il
+reviendrait. Elle voulait qu'il dinat a son chevet, et s'endormir en lui
+tenant la main. Elle lui faisait, pour le divertir, mille contes sur sa
+vie passee; mais, des qu'il s'agissait du present et de sa funeste action,
+elle restait muette. Aucune question, aucune priere de Frederic n'obtenait
+de reponse. S'il insistait, elle devenait sombre et chagrine. Elle etait
+un soir au lit; on venait de la saigner de nouveau, et il sortait encore
+un peu de sang de la blessure mal fermee. Elle regardait en souriant
+couler une larme de pourpre sur son bras aussi blanc que le marbre.
+
+--M'aimes-tu encore? dit-elle a Frederic; est-ce que toutes ces horreurs
+ne te degoutent pas de moi?
+
+--Je t'aime, repondit-il, et rien ne nous separera maintenant.
+
+--Est-ce vrai? reprit-elle en l'embrassant; ne me trompez pas; dites-moi
+si c'est un reve.
+
+--Non, ce n'est pas un reve, non, ma belle et chere maitresse; vivons
+tranquilles, soyons heureux.
+
+--Helas! nous ne pouvons pas, nous ne pouvons pas! s'ecria-t-elle avec
+angoisse. Puis elle ajouta a voix basse: Et si nous ne pouvons pas, c'est
+a recommencer.
+
+Quoiqu'elle n'eut fait que murmurer ces dernieres paroles, Frederic les
+avait entendues, et il en avait frissonne. Il les repeta le lendemain a
+Gerard.
+
+--Mon parti est pris, lui dit-il; je ne sais ce que mon pere en dira, mais
+je l'aime, et, quoi qu'il arrive, je ne la laisserai pas mourir.
+
+Il prit, en effet, un parti dangereux, mais le seul qui s'offrit a lui.
+Il ecrivit a son pere, et lui confia l'histoire de ses amours. Il oublia
+dans sa lettre l'infidelite de Bernerette; il ne parla que de sa beaute,
+de sa constance, de la douce opiniatrete qu'elle avait mise a le revoir;
+enfin de l'horrible tentative qu'elle venait de faire sur elle-meme. Le
+pere de Frederic, vieillard septuagenaire, aimait son fils unique plus
+que sa propre vie. Il accourut en toute hate a Paris, accompagne de
+mademoiselle Hombert, sa soeur, vieille demoiselle fort devote.
+Malheureusement ni le digne homme ni la bonne tante n'avaient pour vertu
+la discretion, en sorte que, des leur arrivee, toutes leurs connaissances
+surent que Frederic etait amoureux fou d'une grisette qui s'etait
+empoisonnee pour lui. On ajouta bientot qu'il voulait l'epouser; les
+malveillants crierent au scandale, au deshonneur de la famille; sous
+pretexte de defendre la cause du jeune homme, mademoiselle Darcy raconta
+tout ce qu'elle savait, avec les details les plus romanesques. Bref,
+en voulant conjurer l'orage, Frederic le vit fondre sur sa tete de tous
+cotes.
+
+Il eut d'abord a comparaitre devant les parents et les amis rassembles, et
+a y subir une sorte d'interrogatoire: non qu'il fut traite en coupable,
+on lui temoignait au contraire toute l'indulgence possible; mais il lui
+fallut mettre son coeur a nu et entendre discuter ses secrets les plus
+chers; il est inutile de dire que l'on ne put rien decider. M. Hombert
+voulut voir Bernerette; il alla chez elle, lui parla longtemps, et lui
+fit mille questions auxquelles elle sut repondre avec une grace et une
+naivete qui toucherent le vieillard. Il avait eu, comme tout le monde, ses
+amourettes de jeunesse. Il sortit de cet entretien fort trouble et fort
+inquiet. Il fit venir son fils, et lui dit qu'il etait decide a faire
+un petit sacrifice en faveur de Bernerette, si elle promettait, quand
+elle serait retablie, d'apprendre un metier. Frederic transmit cette
+proposition a son amie.
+
+--Et toi, que feras-tu? lui dit-elle; comptes-tu rester ou partir?
+
+Il repondit qu'il resterait; mais ce n'etait pas l'avis de la famille.
+Sur ce point, M. Hombert fut intraitable. Il representa a son fils le
+danger, la honte, l'impossibilite d'une liaison pareille; il lui fit
+sentir, en termes bienveillants et mesures, qu'il se perdait de
+reputation, qu'il ruinait son avenir. Apres l'avoir force de reflechir,
+il employa l'irresistible argument qui fait la toute-puissance paternelle:
+il supplia son fils; celui-ci promit ce qu'on voulut. Tant de secousses,
+tant d'interets divers l'avaient agite, qu'il ne savait plus a quoi se
+resoudre, et, voyant le malheur de tous les cotes, il n'osait ni lutter ni
+choisir. Gerard lui-meme, ordinairement ferme, cherchait vainement quelque
+moyen de salut, et se voyait oblige de dire qu'il fallait laisser faire le
+destin.
+
+Deux evenements inattendus changerent tout a coup les choses. Frederic
+etait seul, un soir, dans sa chambre; il vit entrer Bernerette. Elle etait
+pale, les cheveux en desordre; une fievre ardente faisait briller ses
+yeux d'un eclat effrayant; contre l'ordinaire, sa parole etait breve,
+imperieuse. Elle venait, disait-elle, sommer Frederic de s'expliquer.
+
+--Vous voulez me tuer? lui demanda-t-elle. M'aimez-vous ou ne m'aimez-vous
+pas? Etes-vous un enfant? Avez-vous besoin des autres pour agir? Etes-vous
+fou de consulter votre pere pour savoir s'il faut garder votre maitresse?
+Qu'est-ce que ces gens-la desirent? Nous separer. Si vous le voulez comme
+eux, vous n'avez que faire de leur avis, et si vous ne le voulez pas,
+encore moins. Voulez-vous partir? Emmenez-moi. Je n'apprendrai jamais un
+metier; je ne veux pas rentrer au theatre. Comment le pourrais-je, faite
+comme je suis? je souffre trop pour attendre; decidez-vous.
+
+Elle parla sur ce ton pendant pres d'une heure, interrompant Frederic des
+qu'il voulait repondre. Il tenta en vain de l'apaiser. Une exaltation
+aussi violente ne pouvait ceder a aucun raisonnement. Enfin, epuisee de
+fatigue, Bernerette fondit en larmes. Le jeune homme la serra dans ses
+bras; il ne pouvait resister a tant d'amour. Il porta sa maitresse sur
+son lit.
+
+--Reste la, lui dit-il, et que le ciel m'ecrase si je t'en laisse
+arracher! Je ne veux plus rien entendre, rien voir, si ce n'est toi.
+Tu me reproches ma lachete, et tu as raison; mais j'agirai, tu le verras.
+Si mon pere me repousse, tu me suivras; puisque Dieu m'a fait pauvre, nous
+vivrons pauvrement. Je ne me soucie ni de mon nom, ni de ma famille, ni de
+l'avenir.
+
+Ces mots, prononces avec toute l'ardeur de la conviction, consolerent
+Bernerette. Elle pria son ami de la reconduire chez elle a pied; malgre
+sa lassitude, elle voulait prendre l'air. Ils convinrent, pendant
+la route, du plan qu'ils avaient a suivre. Frederic feindrait de se
+soumettre aux desirs de son pere; mais il lui representerait qu'avec
+peu de fortune il n'est pas possible de se hasarder dans la carriere
+diplomatique. Il demanderait donc a achever son stage; M. Hombert cederait
+vraisemblablement, a la condition que son fils oublierait ses folles
+amours. Bernerette, de son cote, changerait de quartier; on la croirait
+partie. Elle louerait une petite chambre dans la rue de la Harpe, ou
+aux environs; la, elle vivrait avec tant d'economie, que la pension de
+Frederic suffirait pour tous deux. Des que son pere serait retourne a
+Besancon, il viendrait la rejoindre et demeurer avec elle. Pour le
+reste, Dieu y pourvoirait. Tel fut le projet auquel les pauvres amants
+s'arreterent, et dont ils crurent le succes infaillible, comme il arrive
+toujours en pareil cas.
+
+Deux jours apres, Frederic, apres une nuit sans sommeil, se rendit chez
+son amie des six heures du matin. Un entretien qu'il avait eu avec
+son pere le troublait; on exigeait qu'il partit pour Berne; il venait
+embrasser Bernerette pour retrouver pres d'elle son courage affaibli. La
+chambre etait deserte, le lit etait vide. Il questionna la portiere, et
+apprit, a n'en pouvoir douter, qu'il avait un rival et qu'on le trompait.
+Il sentit cette fois moins de douleur que d'indignation. La trahison etait
+trop forte pour que le mepris ne vint pas prendre la place de l'amour.
+Rentre chez lui, il ecrivit une longue lettre a Bernerette pour l'accabler
+des reproches les plus amers. Mais il dechira cette lettre au moment de
+l'envoyer; une si miserable creature ne lui parut pas digne de sa colere.
+Il resolut de partir le plus tot possible; une place etait vacante pour le
+lendemain a la malle-poste de Strasbourg; il la retint, et courut prevenir
+son pere; toute la famille le felicita; on ne lui demanda pas, bien
+entendu, par quel hasard il obeissait si vite. Gerard seul sut la verite.
+Mademoiselle Darcy declara que c'etait une pitie, et que les hommes
+manqueraient toujours de coeur. Mademoiselle Hombert augmenta de ses
+epargnes la petite somme qu'emportait son neveu. Un diner d'adieu reunit
+toute la famille, et Frederic partit pour la Suisse.
+
+
+
+
+X
+
+
+Les plaisirs et les fatigues du voyage, l'attrait du changement, les
+occupations de sa nouvelle carriere, rendirent bientot le calme a son
+esprit. Il ne pensait plus qu'avec horreur a la fatale passion qui avait
+failli le perdre. Il trouva a l'ambassade l'accueil le plus gracieux:
+il etait bien recommande; sa figure prevenait en sa faveur; une modestie
+naturelle donnait plus de prix a ses talents, sans leur oter leur relief;
+il occupa bientot dans le monde une place honorable et le plus riant
+avenir s'ouvrit devant lui.
+
+Bernerette lui ecrivit plusieurs fois. Elle lui demandait gaiement
+s'il etait parti pour tout de bon, et s'il comptait bientot revenir. Il
+s'abstint d'abord de repondre; mais, comme les lettres continuaient et
+devenaient de plus en plus pressantes, il perdit enfin patience. Il
+repondit et dechargea son coeur. Il demanda a Bernerette, dans les termes
+les plus amers, si elle avait oublie sa double trahison, et il la pria de
+lui epargner a l'avenir de feintes protestations dont il ne pouvait plus
+etre la dupe. Il ajouta que, du reste, il benissait la Providence de
+l'avoir eclaire a temps; que sa resolution etait irrevocable, et qu'il ne
+reverrait probablement la France qu'apres un long sejour a l'etranger.
+Cette lettre partie, il se sentit plus a l'aise et entierement delivre du
+passe. Bernerette cessa de lui ecrire depuis ce moment, et il n'entendit
+plus parler d'elle.
+
+Une famille anglaise assez riche habitait une jolie maison aux environs de
+Berne. Frederic y fut presente; trois jeunes personnes, dont la plus agee
+n'avait que vingt ans, faisaient les honneurs de la maison. L'ainee
+etait d'une beaute remarquable; elle s'apercut bientot de la vive
+impression qu'elle produisait sur le jeune _attache_, et ne s'y montra
+pas insensible. Il n'etait pourtant pas encore assez bien gueri pour se
+livrer a un nouvel amour. Mais, apres tant d'agitations et de chagrins,
+il eprouvait le besoin d'ouvrir son coeur a un sentiment calme et pur.
+La belle Fanny ne devint pas sa confidente, comme l'avait ete mademoiselle
+Darcy; mais, sans qu'il lui fit le recit de ses peines, elle devina qu'il
+venait de souffrir, et comme le regard de ses yeux bleus semblait consoler
+Frederic, elle les tournait souvent de son cote.
+
+La bienveillance mene a la sympathie, et la sympathie a l'amour. Au bout
+de trois mois l'amour n'etait pas venu, mais il etait bien pres de venir.
+Un homme d'un caractere aussi tendre et aussi expansif que Frederic ne
+pouvait etre constant qu'a la condition d'etre confiant. Gerard avait eu
+raison de lui dire autrefois qu'il aimerait Bernerette plus longtemps
+qu'il ne le croyait; mais il eut fallu pour cela que Bernerette l'aimat
+aussi, du moins en apparence. En revoltant les coeurs faibles, on met leur
+existence en question; il faut qu'ils se brisent ou qu'ils oublient, car
+ils n'ont pas la force d'etre fideles a un souvenir dont ils souffrent.
+Frederic s'habitua donc de jour en jour a ne plus vivre que pour Fanny;
+il fut bientot question de mariage. Le jeune homme n'avait pas grande
+fortune, mais sa position etait faite, ses protections puissantes;
+l'amour, qui leve tout obstacle, plaidait pour lui; il fut decide qu'on
+demanderait une faveur a la cour de France, et que Frederic, nomme second
+secretaire, deviendrait l'epoux de Fanny.
+
+Cet heureux jour arriva enfin; les nouveaux maries venaient de se lever,
+et Frederic, dans l'ivresse du bonheur, tenait sa femme entre ses bras.
+Il etait assis pres de la cheminee; un petillement du feu et un jet de
+flamme le firent tressaillir. Par un bizarre effet de la memoire, il se
+souvint tout a coup du jour ou pour la premiere fois il s'etait trouve
+ainsi, avec Bernerette, pres de la cheminee d'une petite chambre. Je
+laisse a commenter ce hasard etrange a ceux dont l'imagination se plait a
+admettre que l'homme pressent la destinee. Ce fut en ce moment qu'on remit
+a Frederic une lettre timbree de Paris, qui lui annoncait la mort de
+Bernerette. Je n'ai pas besoin de peindre son etonnement et sa douleur;
+je dois me contenter de mettre sous les yeux du lecteur l'adieu de la
+pauvre fille a son ami; on y trouvera l'explication de sa conduite en
+quelques lignes, ecrites de ce style a moitie gai et a moitie triste
+qui lui etait particulier.
+
+" Helas! Frederic, vous saviez bien que c'etait un reve. Nous ne pouvions
+pas vivre tranquillement et etre heureux. J'ai voulu m'en aller d'ici;
+j'ai recu la visite d'un jeune homme dont j'avais fait la connaissance en
+province, du temps de ma gloire; il etait fou de moi a Bordeaux. Je ne
+sais ou il avait appris mon adresse; il est venu et s'est jete a mes
+pieds, comme si j'etais encore une reine de theatre. Il m'offrait sa
+fortune qui n'est pas grand chose, et son coeur qui n'est rien du tout.
+C'etait le lendemain, ami, souviens-t'en! tu m'avais quittee en me
+repetant que tu partais. Je n'etais pas trop gaie, mon cher, et je ne
+savais trop ou aller diner. Je me suis laisse emmener; malheureusement,
+je n'ai pas pu y tenir: j'avais fait porter mes pantoufles chez lui; je
+les ai envoye redemander, et je me suis decidee a mourir.
+
+Oui, mon pauvre bon, j'ai voulu te laisser la. Je ne pourrais pas vivre en
+apprentissage. Cependant la seconde fois j'etais decidee. Mais ton pere
+est revenu chez moi: voila ce que tu n'as pas su. Que voulais-tu que je
+lui disse? J'ai promis de t'oublier; je suis retournee chez mon adorateur.
+Ah! que je me suis ennuyee! Est-ce ma faute si tous les hommes me semblent
+laids et betes depuis que je t'aime? Je ne peux pourtant pas vivre de
+l'air du temps. Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse?
+
+Je ne me tue pas, mon ami, je m'acheve; ce n'est pas un grand meurtre que
+je fais. Ma sante est deplorable, a jamais perdue. Tout cela ne serait
+rien sans l'ennui. On dit que tu te maries: est-elle belle? Adieu, adieu.
+Souviens-toi, quand il fera beau temps, du jour ou tu arrosais tes fleurs.
+Ah! comme je t'ai aime vite! En te voyant, c'etait un soubresaut en moi,
+une paleur qui me prenait. J'ai ete bien heureuse avec toi. Adieu.
+
+Si ton pere l'avait voulu, nous ne nous serions jamais quittes; mais tu
+n'avais point d'argent, voila le malheur, et moi non plus. Quand j'aurais
+ete chez une lingere, je n'y serais pas restee; ainsi, que veux-tu? Voila
+maintenant deux essais que je fais de recommencer: rien ne me reussit.
+
+Je t'assure que ce n'est pas par folie que je veux mourir: j'ai toute ma
+raison. Mes parents (que Dieu leur pardonne!) sont encore revenus. Si tu
+savais ce qu'on veut faire de moi! C'est trop degoutant d'etre un jouet
+de misere et de se voir tirailler ainsi. Quand nous nous sommes aimes
+autrefois, si nous avions eu plus d'economie, cela aurait mieux ete. Mais
+tu voulais aller au spectacle et nous amuser. Nous avons passe de bonnes
+soirees a la Chaumiere.
+
+Adieu, mon cher, pour la derniere fois, adieu. Si je me portais mieux, je
+serais rentree au theatre; mais je n'ai plus que le souffle. Ne te fais
+jamais reproche de ma mort; je sens bien que, si tu avais pu, rien de tout
+cela ne serait arrive; je le sentais, moi, et je n'osais pas le dire; j'ai
+vu tout se preparer, mais je ne voulais pas te tourmenter.
+
+C'est par une triste nuit que je t'ecris, plus triste, sois-en sur, que
+celle ou tu es venu sonner et ou tu m'as trouvee sortie. Je ne t'avais
+jamais cru jaloux; quand j'ai su que tu etais en colere, cela m'a fait
+peine et plaisir. Pourquoi ne m'as-tu pas attendue d'autorite? Tu aurais
+vu la mine que j'avais en rentrant de ma bonne fortune; mais c'est egal,
+tu m'aimais plus que tu ne le disais.
+
+Je voudrais finir, et je ne peux pas. Je m'attache a ce papier comme a un
+reste de vie; je serre mes lignes; je voudrais rassembler tout ce que j'ai
+de force et te l'envoyer. Non, tu n'as pas connu mon coeur. Tu m'as aimee
+parce que tu es bon; c'etait par pitie que tu venais, et aussi un peu pour
+ton plaisir. Si j'avais ete riche, tu ne m'aurais pas quittee: voila ce
+que je me dis; c'est la seule chose qui me donne du courage. Adieu.
+
+Puisse mon pere ne pas se repentir du mal dont il a ete cause! Maintenant,
+je le sens, que ne donnerais-je pas pour savoir quelque chose, pour avoir
+un gagne-pain dans les mains! Il est trop tard. Si, quand on est enfant,
+on pouvait voir sa vie dans un miroir, je ne finirais pas ainsi; tu
+m'aimerais encore; mais peut-etre que non, puisque tu vas te marier.
+
+Comment as-tu pu m'ecrire une lettre aussi dure? Puisque ton pere
+l'exigeait et puisque tu allais partir, je ne croyais pas mal faire en
+essayant de prendre un autre amant. Jamais je n'ai rien eprouve de pareil
+et jamais je n'ai rien vu de si drole que sa figure quand je lui ai
+declare que je retournais chez moi.
+
+Ta lettre m'a desolee; je suis restee au coin de mon feu pendant deux
+jours, sans pouvoir dire un mot ni bouger. Je suis nee bien malheureuse,
+mon ami. Tu ne saurais croire comme le bon Dieu m'a traitee depuis une
+pauvre vingtaine d'annees que j'existe: c'est comme une gageure. Enfant,
+on me battait, et quand je pleurais, on m'envoyait dehors.--Va voir s'il
+pleut, disait mon pere. Quand j'avais douze ans, on me faisait raboter
+des planches; et quand je suis devenue femme, m'a-t-on assez persecutee!
+Ma vie s'est passee a tacher de vivre, et finalement a voir qu'il faut
+mourir.
+
+Que Dieu te benisse, toi qui m'as donne mes seuls, seuls jours heureux!
+J'ai respire la une bonne bouffee d'air; que Dieu te la rende! Puisses-tu
+etre heureux, libre, o ami! Puisses-tu etre aime comme t'aime ta mourante,
+ta pauvre Bernerette!
+
+Ne t'afflige pas; tout va etre fini. Te souviens-tu d'une tragedie
+allemande que tu me lisais un soir chez nous? Le heros de la piece
+demande: "Qu'est-ce que nous crierons en mourant?--_Liberte_!" repond le
+petit Georges. Tu as pleure en lisant ce mot-la. Pleure donc! c'est le
+dernier cri de ton amie.
+
+Les pauvres meurent sans testament; je t'envoie pourtant une boucle de mes
+cheveux. Un jour que le coiffeur me les avait brules avec son fer, je me
+rappelle que tu voulais le battre. Puisque tu ne voulais pas qu'on me
+brulat mes cheveux, tu ne jetteras pas au feu cette boucle.
+
+Adieu, adieu encore; pour jamais.
+Ta fidele amie,
+
+BERNERETTE."
+
+On m'a dit qu'apres avoir lu cette lettre, Frederic avait fait sur
+lui-meme une funeste tentative. Je n'en parlerai pas ici: les indifferents
+trouvent trop souvent du ridicule a des actes semblables lorsqu'on y
+survit. Les jugements du monde sont tristes sur ce point; on rit de celui
+qui essaye de mourir, et celui qui meurt est oublie.
+
+FIN DE FREDERIC ET BERNERETTE.
+
+La notice sur la vie de l'auteur fera connaitre ce qu'il y a
+de reel dans l'histoire de Bernerette.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+IV. LE FILS DU TITIEN
+
+
+1838
+
+[Illustration: Elle parut alors devant lui dans un costume a peu pres
+pareil a celui dont Paris Bordone a revetu sa Venus couronnee...
+CHARPENTIER. EDITEUR]
+
+
+
+
+I
+
+
+Au mois de fevrier de l'annee 1580, un jeune homme traversait, au point
+Du jour, la Piazzetta, a Venise. Ses habits etaient en desordre; sa toque,
+sur laquelle flottait une belle plume ecarlate, etait enfoncee sur ses
+oreilles. Il marchait a grands pas vers la rive des Esclavons, et son
+epee et son manteau trainaient derriere lui, tandis que d'un pied assez
+dedaigneux il enjambait par-dessus les pecheurs couches a terre. Arrive
+au pont de la Paille, il s'arreta et regarda autour de lui. La lune se
+couchait derriere la Giudecca, et l'aurore dorait le palais ducal. De
+temps en temps une fumee epaisse, une lueur brillante, s'echappaient d'un
+palais voisin. Des poutres, des pierres, d'enormes blocs de marbre, mille
+debris encombraient le canal des Prisons. Un incendie recent venait de
+detruire, au milieu des eaux, la demeure d'un patricien. Des gerbes
+d'etincelles s'elevaient par instants, et, a cette clarte sinistre, on
+apercevait un soldat sous les armes veillant au milieu des ruines.
+
+Cependant notre jeune homme ne semblait frappe ni de ce spectacle de
+destruction, ni de la beaute du ciel qui se teignait des plus fraiches
+nuances. Il regarda quelque temps l'horizon, comme pour distraire ses
+yeux eblouis; mais la clarte du jour parut produire sur lui un effet
+desagreable, car il s'enveloppa dans son manteau et poursuivit sa route
+en courant. Il s'arreta bientot de nouveau a la porte d'un palais ou il
+frappa. Un valet, tenant un flambeau a la main, lui ouvrit aussitot. Au
+moment d'entrer, il se retourna, et jetant sur le ciel encore un regard:
+
+--Par Bacchus! s'ecria-t-il, mon carnaval me coute cher!
+
+Ce jeune homme se nommait Pomponio Filippo Vecellio. C'etait le second
+fils du Titien, enfant plein d'esprit et d'imagination, qui avait fait
+concevoir a son pere les plus heureuses esperances, mais que sa passion
+pour le jeu entrainait dans un desordre continuel. Il y avait quatre ans
+seulement que le grand peintre et son fils aine, Orazio, etaient morts
+presque en meme temps, et le jeune Pippo, depuis quatre ans, avait deja
+dissipe la meilleure part de l'immense fortune que lui avait donnee ce
+double heritage. Au lieu de cultiver les talents qu'il tenait de la
+nature, et de soutenir la gloire de son nom, il passait ses journees a
+dormir et ses nuits a jouer chez une certaine comtesse Orsini, ou du
+moins soi-disant comtesse, qui faisait profession de ruiner la jeunesse
+venitienne. Chez elle s'assemblait chaque soir une nombreuse compagnie,
+composee de nobles et de courtisanes; la, on soupait et on jouait,
+et comme on ne payait pas son souper, il va sans dire que les des se
+chargeaient d'indemniser la maitresse du logis. Tandis que les sequins
+flottaient par monceaux, le vin de Chypre coulait, les oeillades allaient
+grand train, et les victimes, doublement etourdies, y laissaient leur
+argent et leur raison.
+
+C'est de ce lieu dangereux que nous venons de voir sortir le heros de ce
+conte, et il avait fait plus d'une perte dans la nuit. Outre qu'il avait
+vide ses poches au passe-dix, le seul tableau qu'il eut jamais termine,
+tableau que tous les connaisseurs donnaient pour excellent, venait de
+perir dans l'incendie du palais Dolfino. C'etait un sujet d'histoire
+traite avec une verve et une hardiesse de pinceau presque dignes du Titien
+lui-meme; vendue a un riche senateur, cette toile avait eu le meme sort
+qu'un grand nombre d'ouvrages precieux; l'imprudence d'un valet avait
+reduit en cendres ces richesses. Mais c'etait la le moindre souci de
+Pippo; il ne songeait qu'a la chance facheuse qui venait de le poursuivre
+avec un acharnement inusite, et aux des qui l'avaient fait perdre.
+
+Il commenca, en rentrant chez lui, par soulever le tapis qui couvrait sa
+table et compter l'argent qui restait dans son tiroir; puis, comme il
+etait d'un caractere naturellement gai et insouciant, apres qu'on l'eut
+deshabille, il se mit a sa fenetre en robe de chambre. Voyant qu'il
+faisait grand jour, il se demanda s'il fermerait ses volets pour se mettre
+au lit, ou s'il se reveillerait comme tout le monde; il y avait longtemps
+qu'il ne lui etait arrive de voir le soleil du cote ou il se leve, et il
+trouvait le ciel plus joyeux qu'a l'ordinaire. Avant de se decider a
+veiller ou a dormir, tout en luttant contre le sommeil, il prit son
+chocolat sur son balcon. Des que ses yeux se fermaient, il croyait voir
+une table, des mains agitees, des figures pales, il entendait resonner les
+cornets.--Quelle fatale chance! murmurait-il; est-ce croyable qu'on perde
+avec quinze! Et il voyait son adversaire habituel, le vieux Vespasiano
+Memmo, amenant dix-huit et s'emparant de l'or entasse sur le tapis. Il
+rouvrait alors promptement les paupieres pour se soustraire a ce mauvais
+reve, et regardait les fillettes passer sur le quai. Il lui sembla
+apercevoir de loin une femme masquee; il s'en etonna, bien qu'on fut au
+carnaval, car les pauvres gens ne se masquent pas, et il etait etrange,
+a une pareille heure, qu'une dame venitienne sortit seule a pied [A]; mais
+il reconnut que ce qu'il avait pris pour un masque etait le visage d'une
+negresse; il la vit bientot de plus pres, et elle lui parut assez bien
+tournee. Elle marchait fort vite, et un coup de vent, collant sur ses
+hanches sa robe bigarree de fleurs, dessina des contours gracieux.
+Pippo se pencha sur le balcon, et vit, non sans surprise, que la negresse
+frappait a sa porte.
+
+[Note A: On sortait masque autrefois a Venise tant que durait le carnaval.
+(_Note de l'auteur_.)]
+
+Le portier tardait a ouvrir.
+
+--Que demandes-tu? cria le jeune homme; est-ce a moi que tu as affaire,
+brunette? Mon nom est Vecellio, et, si on te fait attendre, je vais aller
+t'ouvrir moi-meme.
+
+La negresse leva la tete.
+
+--Votre nom est Pomponio Vecellio?
+
+--Oui, ou Pippo, comme tu voudras.
+
+--Vous etes le fils du Titien?
+
+--A ton service; qu'y a-t-il pour te plaire?
+
+Apres avoir jete sur Pippo un coup d'oeil rapide et curieux, la negresse
+fit quelques pas en arriere, lanca adroitement sur le balcon une petite
+boite roulee dans du papier, puis s'enfuit promptement, en se retournant
+de temps en temps. Pippo ramassa la boite, l'ouvrit et y trouva une jolie
+bourse enveloppee dans du coton. Il soupconna avec raison qu'il pouvait y
+avoir sous le coton un billet qui lui expliquerait cette aventure. Le
+billet s'y trouvait en effet, mais etait aussi mysterieux que le reste,
+car il ne contenait que ces mots: "Ne depense pas trop legerement ce que
+je renferme; quand tu sortiras de chez toi, charge-moi d'une piece d'or,
+c'est assez pour un jour; et s'il t'en reste le soir quelque chose, si peu
+que ce soit, tu trouveras un pauvre qui t'en remerciera."
+
+Lorsque le jeune homme eut retourne la boite de cent facons, examine la
+bourse, regarde de nouveau sur le quai, et qu'il vit enfin clairement
+qu'il n'en pourrait savoir davantage: Il faut avouer, pensa-t-il, que ce
+cadeau est singulier, mais il vient cruellement mal a propos. Le conseil
+qu'on me donne est bon; mais il est trop tard pour dire aux gens qu'ils se
+noient quand ils sont au fond de l'Adriatique. Qui diable peut m'envoyer
+cela?
+
+Pippo avait aisement reconnu que la negresse etait une servante; il
+commenca a chercher dans sa memoire quelle etait la femme ou l'ami capable
+de lui adresser cet envoi, et, comme sa modestie ne l'aveuglait pas, il
+se persuada que ce devait etre une femme plutot qu'un de ses amis. La
+bourse etait en velours brode d'or; il lui sembla qu'elle etait faite avec
+une finesse trop exquise pour sortir de la boutique d'un marchand. Il
+passa donc en revue dans sa tete d'abord les plus belles dames de Venise,
+ensuite celles qui l'etaient moins; mais il s'arreta la, et se demanda
+comment il s'y prendrait pour decouvrir d'ou lui venait sa bourse. Il fit
+la-dessus les reves les plus hardis et les plus doux; plus d'une fois il
+crut avoir devine; le coeur lui battait, tandis qu'il s'efforcait de
+reconnaitre l'ecriture; il y avait une princesse bolonaise qui formait
+ainsi ses lettres majuscules, et une belle dame de Brescia dont c'etait
+a peu pres la main.
+
+Rien n'est plus desagreable qu'une idee facheuse venant se glisser tout a
+coup au milieu de semblables reveries; c'est a peu pres comme si, en se
+promenant dans une prairie en fleur, on marchait sur un serpent. Ce fut
+aussi ce qu'eprouva Pippo lorsqu'il se souvint tout a coup d'une certaine
+Monna Bianchina, qui depuis peu le tourmentait singulierement. Il avait eu
+Avec cette femme une aventure de bal masque, et elle etait assez jolie,
+mais il n'avait aucun amour pour elle. Monna Bianchina, au contraire,
+s'etait prise subitement de passion pour lui, et elle s'etait meme
+efforcee de voir de l'amour la ou il n'y avait que de la politesse; elle
+s'attachait a lui, lui ecrivait souvent, et l'accablait de tendres
+reproches; mais il s'etait jure un jour, en sortant de chez elle, de ne
+jamais y retourner, et il tenait scrupuleusement sa parole. Il vint donc
+a penser que Monna Bianchina pouvait bien lui avoir fait une bourse et
+la lui avoir envoyee; ce soupcon detruisit sa gaiete et les illusions qui
+le bercaient; plus il reflechissait, plus il trouvait vraisemblable cette
+supposition; il ferma sa fenetre de mauvaise humeur, et se decida a se
+coucher.
+
+Mais il ne pouvait dormir; malgre toutes les probabilites, il lui etait
+impossible de renoncer a un doute qui flattait son orgueil. Il continua a
+rever involontairement: tantot il voulait oublier la bourse et n'y plus
+songer; tantot il voulait se nier l'existence meme de Monna Bianchina,
+afin de chercher plus a l'aise. Cependant il avait tire ses rideaux, et il
+s'etait enfonce du cote de la ruelle pour ne pas voir le jour; tout a coup
+il sauta a bas de son lit, et appela ses domestiques. Il venait de faire
+une reflexion bien simple qui ne s'etait pas d'abord presentee a lui.
+Monna Bianchina n'etait pas riche; elle n'avait qu'une servante, et cette
+servante n'etait pas une negresse, mais une grosse fille de Chioja.
+Comment aurait-elle pu se procurer, pour cette occasion, cette messagere
+inconnue que Pippo n'avait jamais vue a Venise?--Benis soient ta noire
+figure, s'ecria-t-il, et le soleil africain qui l'a coloree! Et, sans
+s'arreter plus longtemps, il demanda son pourpoint et fit avancer sa
+gondole.
+
+
+
+
+II
+
+
+Il avait resolu d'aller rendre visite a la signora Dorothee, femme de
+l'avogador Pasqualigo. Cette dame, respectable par son age, etait des plus
+riches et des plus spirituelles de la republique; elle etait, en outre,
+marraine de Pippo, et, comme il n'y avait pas une personne de distinction
+a Venise qu'elle ne connut, il esperait qu'elle pourrait l'aider a
+eclaircir le mystere qui l'occupait. Il pensa toutefois qu'il etait encore
+trop matin pour se presenter chez sa protectrice, et il fit un tour de
+promenade, en attendant, sous les Procuraties.
+
+Le hasard voulut qu'il y rencontrat precisement Monna Bianchina, qui
+marchandait des etoffes; il entra dans la boutique, et, sans trop savoir
+pourquoi, apres quelques paroles insignifiantes, il lui dit: Monna
+Bianchina, vous m'avez envoye ce matin un joli cadeau, et vous m'avez
+donne un sage conseil; je vous en remercie bien humblement.
+
+En s'exprimant avec cet air de certitude, il comptait peut-etre
+s'affranchir sur-le-champ du doute qui l'avait tourmente; mais Monna
+Bianchina etait trop rusee pour temoigner de l'etonnement avant d'avoir
+examine s'il etait de son interet d'en montrer. Bien qu'elle n'eut
+reellement rien envoye au jeune homme, elle vit qu'il y avait moyen de
+lui faire prendre le change; elle repondit, il est vrai, qu'elle ne savait
+de quoi il lui parlait; mais elle eut soin, en disant cela, de sourire
+avec tant de finesse et de rougir si modestement, que Pippo demeura
+convaincu, malgre les apparences, que la bourse venait d'elle.--Et depuis
+quand, lui demanda-t-il, avez-vous a vos ordres cette jolie negresse?
+
+Deconcertee par cette question, et ne sachant comment y repondre, Monna
+Bianchina hesita un moment, puis elle partit d'un grand eclat de rire et
+quitta brusquement Pippo. Reste seul et desappointe, celui-ci renonca a la
+visite qu'il avait projetee; il rentra chez lui, jeta la bourse dans un
+coin, et n'y songea pas davantage.
+
+Il arriva pourtant quelques jours apres qu'il perdit au jeu une forte
+somme sur parole. Comme il sortait pour acquitter sa dette, il lui parut
+commode de se servir de cette bourse, qui etait grande, et qui faisait
+bon effet a sa ceinture; il la prit donc, et, le soir meme, il joua de
+nouveau et perdit encore.
+
+--Continuez-vous? demanda ser Vespasiano, le vieux notaire de la
+chancellerie, lorsque Pippo n'eut plus d'argent.
+
+--Non, repondit celui-ci, je ne veux plus jouer sur parole.
+
+--Mais je vous preterai ce que vous voudrez, s'ecria la comtesse Orsini.
+
+--Et moi aussi, dit ser Vespasiano.
+
+--Et moi aussi, repeta d'une voix douce et sonore une des nombreuses
+nieces de la comtesse; mais rouvrez votre bourse, seigneur Vecellio:
+il y a encore un sequin dedans.
+
+Pippo sourit, et trouva en effet au fond de sa bourse un sequin qu'il y
+avait oublie.--Soit, dit-il, jouons encore un coup, mais je ne hasarderai
+pas davantage. Il prit le cornet, gagna, se remit a jouer en faisant
+paroli; bref, au bout d'une heure, il avait repare sa perte de la veille
+et celle de la soiree.
+
+--Continuez-vous? demanda-t-il a son tour a ser Vespasiano, qui n'avait
+plus rien devant lui.
+
+--Non! car il faut que je sois un grand sot de me laisser mettre a sec par
+un homme qui ne hasarderait qu'un sequin. Maudite soit cette bourse! elle
+renferme sans doute quelque sortilege.
+
+Le notaire sortit furieux de la salle. Pippo se disposait a le suivre,
+lorsque la niece qui l'avait averti lui dit en riant:
+
+--Puisque c'est a moi que vous devez votre bonheur, faites-moi cadeau du
+sequin qui vous a fait gagner.
+
+Ce sequin avait une petite marque qui le rendait reconnaissable. Pippo le
+chercha, le retrouva, et il tendait deja la main pour le donner a la jolie
+niece, lorsqu'il s'ecria tout a coup:
+
+--Ma foi, ma belle, vous ne l'aurez pas; mais, pour vous montrer que je
+ne suis pas avare, en voila dix que je vous prie d'accepter. Quant a
+celui-la, je veux suivre un avis qu'on m'a donne dernierement, et j'en
+fais cadeau a la Providence.
+
+En parlant ainsi, il jeta le sequin par la fenetre.
+
+--Est-il possible, pensait-il en retournant chez lui, que la bourse de
+Monna Bianchina me porte bonheur? Ce serait une singuliere raillerie du
+hasard si une chose qui en elle-meme m'est desagreable avait une influence
+heureuse pour moi.
+
+Il lui sembla bientot, en effet, que toutes les fois qu'il se servait de
+cette bourse il gagnait. Lorsqu'il y mettait une piece d'or, il ne pouvait
+se defendre d'un certain respect superstitieux, et il reflechissait
+quelquefois, malgre lui, a la verite des paroles qu'il avait trouvees
+au fond de la boite.--Un sequin est un sequin, se disait-il, et il y a
+bien des gens qui n'en ont pas un par jour. Cette pensee le rendait moins
+imprudent, et lui faisait un peu restreindre ses depenses.
+
+Malheureusement, Monna Bianchina n'avait pas oublie son entretien avec
+Pippo sous les Procuraties. Pour le confirmer dans l'erreur ou elle
+l'avait laisse, elle lui envoyait de temps en temps un bouquet ou une
+autre bagatelle, accompagnes de quelques mots d'ecrit. J'ai deja dit qu'il
+etait tres fatigue de ses importunites, auxquelles il avait resolu de ne
+pas repondre.
+
+Or il arriva que Monna Bianchina, poussee a bout par cette froideur
+tenta une demarche audacieuse qui deplut beaucoup au jeune homme. Elle se
+presenta seule chez lui, pendant son absence, donna quelque argent a un
+domestique, et reussit a se cacher dans l'appartement. En rentrant, il la
+trouva donc, et il se vit force de lui dire, sans detour, qu'il n'avait
+point d'amour pour elle, et qu'il la priait de le laisser en repos.
+
+La Bianchina, qui, comme je l'ai dit, etait jolie, se laissa aller a une
+colere effrayante; elle accabla Pippo de reproches, mais non plus tendres
+cette fois. Elle lui dit qu'il l'avait trompee en lui parlant d'amour,
+qu'elle se regardait comme compromise par lui, et qu'enfin elle se
+vengerait. Pippo n'ecouta pas ses menaces sans s'irriter a son tour; pour
+lui prouver qu'il ne craignait rien, il la forca de reprendre a l'instant
+meme un bouquet qu'elle lui avait envoye le matin, et, comme la bourse se
+trouvait sous sa main:--Tenez, lui dit-il, prenez aussi cela; cette bourse
+m'a porte bonheur, mais apprenez par la que je ne veux rien de vous.
+
+A peine eut-il cede a ce mouvement de colere, qu'il en eut du regret.
+Monna Bianchina se garda bien de le detromper sur le mensonge qu'elle lui
+avait fait. Elle etait pleine de rage, mais aussi de dissimulation. Elle
+prit la bourse et se retira, bien decidee a faire repentir Pippo de la
+maniere dont il l'avait traitee.
+
+Il joua le soir comme a l'ordinaire, et perdit; les jours suivants, il ne
+fut pas plus heureux. Ser Vespasiano avait toujours le meilleur de, et
+lui gagnait des sommes considerables. Il se revolta contre sa fortune
+et contre sa superstition, il s'obstina et perdit encore. Enfin, un jour
+qu'il sortait de chez la comtesse Orsini, il ne put s'empecher de s'ecrier
+dans l'escalier: Dieu me pardonne! je crois que ce vieux fou avait raison,
+et que ma bourse etait ensorcelee; car je n'ai plus un de passable depuis
+que je l'ai rendue a la Bianchina.
+
+En ce moment, il apercut, flottant devant lui, une robe a fleurs, d'ou
+sortaient deux jambes fines et lestes; c'etait la mysterieuse negresse.
+Il doubla le pas, l'accosta, et lui demanda qui elle etait et a qui elle
+appartenait.
+
+--Qui sait? repondit l'Africaine avec un malicieux sourire.
+
+--Toi, je suppose. N'es-tu pas la servante de Monna Bianchina?
+
+--Non; qui est-elle, Monna Bianchina?
+
+--Eh! par Dieu! celle qui t'a chargee l'autre jour de m'apporter cette
+boite que tu as si bien jetee sur mon balcon.
+
+--Oh! Excellence, je ne le crois pas.
+
+--Je le sais; ne cherche pas a feindre; c'est elle-meme qui me l'a dit.
+
+--Si elle vous l'a dit,... repliqua la negresse d'un air d'hesitation.
+Elle haussa les epaules, reflechit un instant; puis, donnant de son
+eventail un petit coup sur la joue de Pippo, elle lui cria en s'enfuyant:
+
+--Mon beau garcon, on s'est moque de toi.
+
+Les rues de Venise sont un labyrinthe si complique, elles se croisent de
+tant de facons par des caprices si varies et si imprevus, que Pippo, apres
+avoir laisse echapper la jeune fille, ne put parvenir a la rejoindre.
+Il resta fort embarrasse, car il avait commis deux fautes, la premiere
+en donnant sa bourse a Bianchina, et la seconde en ne retenant pas la
+negresse. Errant au hasard dans la ville, il se dirigea, presque sans
+le savoir, vers le palais de la signora Dorothee, sa marraine; il se
+repentait de n'avoir pas fait a cette dame, quelque temps auparavant,
+sa visite projetee; il avait coutume de la consulter sur tout ce qui
+l'interessait, et rarement il avait eu recours a elle sans en retirer
+quelque avantage.
+
+Il la trouva seule dans son jardin, et apres lui avoir baise la main:
+--Jugez, lui dit-il, ma bonne marraine, de la sottise que je viens de
+faire. On m'a envoye, il n'y a pas longtemps, une bourse....
+
+Mais a peine avait-il prononce ces mots, que la signora Dorothee se mit a
+rire.--Eh bien! lui dit-elle, est-ce que cette bourse n'est pas jolie?
+Ne trouves-tu pas que les fleurs d'or font bon effet sur le velours rouge?
+
+--Comment! s'ecria le jeune homme; se pourrait-il que vous fussiez
+instruite....
+
+En ce moment, plusieurs senateurs entraient dans le jardin; la venerable
+dame se leva pour les recevoir, et ne repondit pas aux questions que
+Pippo, dans son etonnement, ne cessait de lui adresser.
+
+
+
+
+III
+
+
+Lorsque les senateurs se furent retires, la signora Dorothee, malgre les
+prieres et les importunites de son filleul, ne voulut jamais s'expliquer
+davantage. Elle etait fachee qu'un premier mouvement de gaiete lui eut
+fait avouer qu'elle savait le secret d'une aventure dont elle ne voulait
+pas se meler. Comme Pippo insistait toujours:
+
+--Mon cher enfant, lui dit-elle, tout ce que je puis te dire, c'est qu'il
+est vrai qu'en t'apprenant le nom de la personne qui a brode pour toi
+cette bourse, je te rendrais peut-etre un bon service; car cette personne
+est assurement une des plus nobles et des plus belles de Venise. Que cela
+te suffise donc; malgre mon envie de t'obliger, il faut que je me taise;
+je ne trahirai pas un secret que je possede seule, et que je ne pourrai te
+dire que si l'on m'en charge, car je le ferai alors honorablement.
+
+--Honorablement, ma chere marraine? mais pouvez-vous croire qu'en me
+confiant a moi seul....
+
+--Je m'entends, repliqua la vieille dame; et comme, malgre sa dignite,
+elle ne pouvait se passer d'un peu de malice: Puisque tu fais quelquefois
+des vers, ajouta-t-elle, que ne fais-tu un sonnet la-dessus?
+
+Voyant qu'il ne pouvait rien obtenir, Pippo mit fin a ses instances; mais
+sa curiosite, comme on peut penser, etait d'une vivacite extreme. Il resta
+a diner chez l'avogador Pasqualigo, ne pouvant se resoudre a quitter sa
+marraine, esperant que sa belle inconnue viendrait peut-etre faire visite
+le soir, mais il ne vit que des senateurs, des magistrats, et les plus
+graves robes de la republique.
+
+Au coucher du soleil, le jeune homme se separa de la compagnie, et alla
+s'asseoir dans un petit bosquet. Il reflechit a ce qu'il avait a faire, et
+il se determina a deux choses: obtenir de la Bianchina qu'elle lui rendit
+sa bourse, et suivre, en second lieu, le conseil que la signora Dorothee
+lui avait donne en riant, c'est-a-dire faire un sonnet sur son aventure.
+Il resolut, en outre, de donner ce sonnet, quand il serait fait, a sa
+marraine, qui ne manquerait sans doute pas de le montrer a la belle
+inconnue. Sans vouloir tarder davantage, il mit sur-le-champ son double
+projet a execution.
+
+Apres avoir rajuste son pourpoint, et pose avec soin sa toque sur son
+oreille, il se regarda d'abord dans une glace pour voir s'il avait bonne
+mine, car sa premiere pensee avait ete de seduire de nouveau la Bianchina
+par de feintes protestations d'amour, et de la persuader par la douceur;
+mais il renonca bientot a ce projet, reflechissant qu'ainsi il ne ferait
+que ranimer la passion de cette femme et se preparer de nouvelles
+importunites. Il prit le parti oppose; il courut chez elle en toute
+hate, comme s'il eut ete furieux; il se prepara a lui jouer une scene
+desesperee, et a l'epouvanter si bien qu'elle se tint dorenavant en repos.
+
+Monna Bianchina etait une de ces Venitiennes blondes aux yeux noirs dont
+le ressentiment a, de tout temps, ete regarde comme dangereux. Depuis
+qu'il l'avait si maltraitee, Pippo n'avait recu d'elle aucun message; elle
+preparait sans doute en silence la vengeance qu'elle avait annoncee. Il
+etait donc necessaire de frapper un coup decisif, sous peine d'augmenter
+le mal. Elle se disposait a sortir quand le jeune homme arriva chez elle;
+il l'arreta dans l'escalier, et la forcant a rentrer dans sa chambre:
+
+--Malheureuse femme! s'ecria-t-il, qu'avez-vous fait? Vous avez detruit
+toutes mes esperances, et votre vengeance est accomplie!
+
+--Bon Dieu! que vous est-il arrive? demanda la Bianchina stupefaite.
+
+--Vous le demandez! Ou est cette bourse que vous avez dit venir de vous?
+Oserez-vous encore me soutenir ce mensonge?
+
+--Qu'importe si j'ai menti ou non? je ne sais ce que cette bourse est
+devenue.
+
+--Tu vas mourir ou me la rendre, s'ecria Pippo en se jetant sur elle. Et,
+sans respect pour une robe neuve dont la pauvre femme venait de se parer,
+il ecarta violemment le voile qui couvrait sa poitrine et lui posa son
+poignard sur le coeur.
+
+La Bianchina se crut morte et commenca a appeler au secours; mais Pippo
+lui baillonna la bouche avec son mouchoir, et, sans qu'elle put pousser
+un cri, il la forca d'abord de lui rendre la bourse qu'elle avait
+heureusement conservee.--Tu as fait le malheur d'une puissante famille,
+lui dit-il ensuite, tu as a jamais trouble l'existence d'une des plus
+illustres maisons de Venise! Tremble! cette maison redoutable veille sur
+toi; ni toi ni ton mari, vous ne ferez un seul pas, maintenant, sans qu'on
+ait l'oeil sur vous. Les Seigneurs de la Nuit ont inscrit ton nom sur leur
+livre, pense aux caves du palais ducal. Au premier mot que tu diras pour
+reveler le secret terrible que ta malice t'a fait deviner, ta famille
+entiere disparaitra!
+
+Il sortit sur ces paroles, et tout le monde sait qu'a Venise on n'en
+pouvait prononcer de plus effrayantes. Les impitoyables et secrets arrets
+de la _corte maggiore_ repandaient une terreur si grande, que ceux qui se
+croyaient seulement soupconnes se regardaient d'avance comme morts. Ce fut
+justement ce qui arriva au mari de la Bianchina, ser Orio, a qui elle
+raconta, a peu de chose pres, la menace que Pippo venait de lui faire. Il
+est vrai qu'elle en ignorait les motifs, et en effet Pippo les ignorait
+lui-meme, puisque toute cette affaire n'etait qu'une fable; mais ser Orio
+jugea prudemment qu'il n'etait pas necessaire de savoir par quels motifs
+on s'etait attire la colere de la cour supreme, et que le plus important
+etait de s'y soustraire. Il n'etait pas ne a Venise, ses parents
+habitaient la terre ferme: il s'embarqua avec sa femme le jour suivant,
+et l'on n'entendit plus parler d'eux. Ce fut ainsi que Pippo trouva moyen
+de se debarrasser de Bianchina, et de lui rendre avec usure le mauvais
+tour qu'elle lui avait joue. Elle crut toute sa vie qu'un secret d'Etat
+etait reellement attache a la bourse qu'elle avait voulu derober, et,
+comme dans ce bizarre evenement tout etait mystere pour elle, elle ne put
+jamais former que des conjectures. Les parents de ser Orio en firent le
+sujet de leurs entretiens particuliers. A force de suppositions, ils
+finirent par creer une fable plausible. Une grande dame, disaient-ils,
+s'etait eprise du Tizianello, c'est-a-dire du fils du Titien, lequel etait
+amoureux de Monna Bianchina, et perdait, bien entendu, ses peines aupres
+d'elle. Or, cette grande dame, qui avait brode elle-meme une bourse pour
+le Tizianello, n'etait autre que la dogaresse en personne. Qu'on juge de
+sa colere en apprenant que le Tizianello avait fait le sacrifice de ce
+don d'amour a la Bianchina! Telle etait la chronique de famille qu'on se
+repetait a voix basse a Padoue dans la petite maison de ser Orio.
+
+Satisfait du succes de sa premiere entreprise, notre heros songea a tenter
+la seconde. Il s'agissait de faire un sonnet pour sa belle inconnue. Comme
+l'etrange comedie qu'il avait jouee l'avait emu malgre lui, il commenca
+par ecrire rapidement quelques vers ou respirait une certaine verve.
+L'esperance, l'amour, le mystere, toutes les expressions passionnees
+ordinaires aux poetes, se presentaient enfouie a son esprit.--Mais,
+pensa-t-il, ma marraine m'a dit que j'avais affaire a l'une des plus
+nobles et des plus belles dames de Venise; il me faut donc garder un ton
+convenable et l'aborder avec plus de respect.
+
+Il effaca ce qu'il avait ecrit, et, passant d'un extreme a l'autre, il
+rassembla quelques rimes sonores auxquelles il s'efforca d'adapter, non
+sans peine, des pensees semblables a sa dame, c'est-a-dire les plus
+belles et les plus nobles qu'il put trouver. A l'esperance trop hardie il
+substitua le doute craintif; au lieu de mystere et d'amour, il parla de
+respect et de reconnaissance. Ne pouvant celebrer les attraits d'une femme
+qu'il n'avait jamais vue, il se servit, le plus delicatement possible,
+de quelques termes vagues qui pouvaient s'appliquer a tous les visages.
+Bref, apres deux heures de reflexions et de travail, il avait fait douze
+vers passables, fort harmonieux et tres insignifiants.
+
+Il les mit au net sur une belle feuille de parchemin, et dessina sur les
+marges des oiseaux et des fleurs qu'il coloria soigneusement. Mais, des
+que son ouvrage fut acheve, il n'eut pas plus tot relu ses vers, qu'il les
+jeta par la fenetre, dans le canal qui passait pres de sa maison.--Que
+fais-je donc? se demanda-t-il; a quoi bon poursuivre cette aventure, si ma
+conscience ne parle pas?
+
+Il prit sa mandoline et se promena de long en large dans sa chambre, en
+chantant et en s'accompagnant sur un vieil air compose pour un sonnet de
+Petrarque. Au bout d'un quart d'heure il s'arreta; son coeur battait. Il
+ne songeait plus ni aux convenances, ni a l'effet qu'il pourrait produire.
+La bourse qu'il avait arrachee a la Bianchina, et qu'il venait de
+rapporter comme une conquete, etait sur sa table. Il la regarda.
+
+--La femme qui a fait cela pour moi, se dit-il, doit m'aimer et savoir
+aimer. Un pareil travail est long et difficile; ces fils legers, ces vives
+couleurs, demandent du temps, et, en travaillant, elle pensait a moi.
+Dans le peu de mots qui accompagnaient cette bourse, il y avait un conseil
+d'ami et pas une parole equivoque. Ceci est un cartel amoureux envoye par
+une femme de coeur; n'eut-elle pense a moi qu'un jour, il faut bravement
+relever le gant.
+
+Il se remit a l'oeuvre, et, en prenant sa plume, il etait plus agile par
+la crainte et par l'esperance que lorsqu'il avait joue les plus fortes
+sommes sur un coup de de. Sans reflechir et sans s'arreter, il ecrivit a
+la hate un sonnet, dont voici a peu pres la traduction:
+
+ Lorsque j'ai lu Petrarque, etant encore enfant,
+ J'ai souhaite d'avoir quelque gloire en partage.
+ Il aimait en poete et chantait en amant;
+ De la langue des dieux lui seul sut faire usage.
+
+ Lui seul eut le secret de saisir au passage
+ Les battements du coeur qui durent un moment,
+ Et, riche d'un sourire, il en gravait l'image
+ Du bout d'un stylet d'or sur un pur diamant.
+
+ O vous qui m'adressez une parole amie,
+ Qui l'ecriviez hier et l'oublierez demain,
+ Souvenez-vous de moi qui vous en remercie.
+
+ J'ai le coeur de Petrarque et n'ai point son genie;
+ Je ne puis ici-bas que donner en chemin
+ Ma main a qui m'appelle, a qui m'aime ma vie.
+
+Pippo se rendit le lendemain chez la signora Dorothee. Des qu'il se trouva
+seul avec elle, il posa son sonnet sur les genoux de l'illustre dame, en
+lui disant: Voila pour votre amie. La signora se montra d'abord surprise,
+puis elle lut les vers, et jura qu'elle ne se chargerait jamais de les
+montrer a personne. Mais Pippo n'en fit que rire, et, comme il etait
+persuade du contraire, il la quitta en l'assurant qu'il n'avait la-dessus
+aucune inquietude.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Il passa cependant la semaine suivante dans le plus grand trouble; mais
+Ce trouble n'etait pas sans charmes. Il ne sortait pas de chez lui, et
+n'osait, pour ainsi dire, remuer, comme pour mieux laisser faire la
+fortune. En cela il agit avec plus de sagesse qu'on n'en a ordinairement
+a son age, car il n'avait que vingt-cinq ans, et l'impatience de la
+jeunesse nous fait souvent depasser le but en voulant l'atteindre trop
+vite. La fortune veut qu'on s'aide soi-meme et qu'on sache la saisir a
+propos; car, selon l'expression de Napoleon, elle est femme. Mais, par
+cette raison meme, elle veut avoir l'air d'accorder ce qu'on lui arrache,
+et il faut lui donner le temps d'ouvrir la main.
+
+Ce fut le neuvieme jour, vers le soir, que la capricieuse deesse frappa
+A la porte du jeune homme; et ce n'etait pas pour rien, comme vous allez
+voir. Il descendit et ouvrit lui-meme. La negresse etait sur le seuil;
+elle tenait a la main une rose qu'elle approcha des levres de Pippo.
+
+--Baisez cette fleur, lui dit-elle; il y a dessus un baiser de ma
+maitresse. Peut-elle venir vous voir sans danger?
+
+--Ce serait une grande imprudence, repondit Pippo, si elle venait en
+plein jour; mes domestiques ne pourraient manquer de la voir. Lui est-il
+possible de venir la nuit?
+
+--Non; qui l'oserait a sa place? Elle ne peut ni sortir la nuit, ni vous
+recevoir chez elle.
+
+--Il faut donc qu'elle consente a venir autre part qu'ici, dans un endroit
+que je t'indiquerai.
+
+--Non, c'est ici qu'elle veut venir; voyez a prendre vos precautions.
+
+Pippo reflechit quelques instants.--Ta maitresse peut-elle se lever de
+bonne heure? demanda-t-il a la negresse.
+
+--A l'heure ou se leve le soleil.
+
+--Eh bien! ecoute. Je me reveille ordinairement fort tard, par consequent
+toute ma maison dort la grasse matinee. Si ta maitresse peut venir au
+point du jour, je l'attendrai, et elle pourra penetrer ici sans etre vue
+de personne. Pour ce qui est de la faire sortir ensuite, je m'en charge,
+si toutefois elle peut rester chez moi jusqu'a la nuit tombante.
+
+--Elle le fera; vous plait-il que ce soit demain?
+
+--Demain a l'aurore, dit Pippo. Il glissa une poignee de sequins sous la
+gorgerette de la messagere; puis, sans en demander davantage, il regagna
+sa chambre et s'y enferma, decide a veiller jusqu'au jour. Il se fit
+d'abord deshabiller, afin qu'on crut qu'il allait se mettre au lit;
+lorsqu'il fut seul, il alluma un bon feu, mit une chemise brodee d'or,
+un collet de senteur et un pourpoint de velours blanc avec des manches
+de satin de la Chine; puis, tout etant bien dispose, il s'assit pres de
+la fenetre, et commenca a rever a son aventure.
+
+Il ne jugeait pas aussi defavorablement qu'on le croirait peut-etre de la
+promptitude avec laquelle sa dame lui avait donne un rendez-vous. Il ne
+faut pas, d'abord, oublier que cette histoire se passe au seizieme siecle,
+et les amours de ce temps-la allaient plus vite que les notres. D'apres
+les temoignages les plus authentiques, il parait certain qu'a cette epoque
+ce que nous appellerions de l'indelicatesse passait pour de la sincerite,
+et il y a meme lieu de penser que ce qu'on nomme aujourd'hui vertu
+paraissait alors de l'hypocrisie. Quoi qu'il en soit, une femme amoureuse
+d'un joli garcon se rendait sans de longs discours, et celui-ci n'en
+prenait pas pour cela moins bonne opinion d'elle: personne ne songeait a
+rougir de ce qui lui semblait naturel; c'etait le temps ou un seigneur de
+la cour de France portait sur son chapeau, en guise de panache, un bas de
+soie appartenant a sa maitresse, et il repondait sans facon a ceux qui
+s'etonnaient de le voir au Louvre dans cet equipage, que c'etait le bas
+d'une femme qui le faisait mourir d'amour.
+
+Tel etait, d'ailleurs, le caractere de Pippo que, fut-il ne dans le siecle
+present, il n'eut peut-etre pas entierement change d'avis sur ce point.
+Malgre beaucoup de desordre et de folie, s'il etait capable de mentir
+quelquefois a autrui, il ne se mentait jamais a lui-meme; je veux dire
+par la qu'il aimait les choses pour ce qu'elles valent et non pour les
+apparences, et que, tout en etant capable de dissimulation, il n'employait
+la ruse que lorsque son desir etait vrai. Or, s'il pensait qu'il y eut un
+caprice dans l'envoi qu'on lui avait fait, du moins il n'y croyait pas
+voir le caprice d'une coquette; j'en ai dit tout a l'heure les motifs, qui
+etaient le soin et la finesse avec lesquels sa bourse etait brodee, et le
+temps qu'on avait du mettre a la faire.
+
+Pendant que son esprit s'efforcait de devancer le bonheur qui lui etait
+promis, il se souvint d'un mariage turc dont on lui avait fait le recit.
+Quand les Orientaux prennent femme, ils ne voient qu'apres la noce le
+Visage de leur fiancee, qui, jusque-la, reste voilee devant eux, comme
+devant tout le monde. Ils se fient a ce que leur ont dit les parents, et
+se marient ainsi sur parole. La ceremonie terminee, la jeune femme se
+montre a l'epoux, qui peut alors verifier par lui-meme si son marche
+conclu est bon ou mauvais; comme il est trop tard pour s'en dedire, il
+n'a rien de mieux a faire que de le trouver bon; et l'on ne voit pas,
+du reste, que ces unions soient plus malheureuses que d'autres.
+
+Pippo se trouvait precisement dans le meme cas qu'un fiance turc: il ne
+s'attendait pas, il est vrai, a trouver une vierge dans sa dame inconnue,
+mais il s'en consolait aisement; il y avait en outre cette difference
+a son avantage, que ce n'etait pas un lien aussi solennel qu'il allait
+contracter. Il pouvait se livrer aux charmes de l'attente et de la
+surprise, sans en redouter les inconvenients, et cette consideration
+lui semblait suffire pour le dedommager de ce qui pourrait d'ailleurs
+lui manquer. Il se figura donc que cette nuit etait reellement celle de
+ses noces, et il n'est pas etonnant qu'a son age cette pensee lui causat
+des transports de joie.
+
+La premiere nuit des noces doit etre, en effet, pour une imagination
+active, un des plus grands bonheurs possibles, car il n'est precede
+d'aucune peine. Les philosophes veulent, il est vrai, que la peine
+donne plus de saveur au plaisir qu'elle accompagne, mais Pippo pensait
+qu'une mechante sauce ne rend pas le poisson plus frais. Il aimait donc
+les jouissances faciles, mais il ne les voulait pas grossieres, et,
+malheureusement, c'est une loi presque invariable que les plaisirs exquis
+se payent cherement. Or la nuit des noces fait exception a cette regle;
+c'est une circonstance unique dans la vie, qui satisfait a la fois les
+deux penchants les plus chers a l'homme, la paresse et la convoitise;
+elle amene dans la chambre d'un jeune homme une femme couronnee de fleurs,
+qui ignore l'amour, et dont une mere s'est efforcee, depuis quinze ans,
+d'ennoblir l'ame et d'orner l'esprit: pour obtenir un regard de cette
+belle creature, il faudrait peut-etre la supplier pendant une annee
+entiere; cependant, pour posseder ce tresor, l'epoux n'a qu'a ouvrir les
+bras; la mere s'eloigne; Dieu lui-meme le permet. Si, en s'eveillant d'un
+si beau reve, on ne se trouvait pas marie, qui ne voudrait le faire tous
+les soirs?
+
+Pippo ne regrettait pas de ne point avoir adresse de questions a la
+negresse; car une servante, en pareil cas, ne peut manquer de faire
+l'eloge de sa maitresse, fut-elle plus laide qu'un peche mortel; et les
+deux mots echappes a la signora Dorothee suffisaient. Il eut voulu
+seulement savoir si sa dame inconnue etait brune ou blonde. Pour se
+faire une idee d'une femme, lorsqu'on sait qu'elle est belle, rien n'est
+plus important que de connaitre la nuance de ses cheveux. Pippo hesita
+longtemps entre les deux couleurs, enfin il s'imagina qu'elle avait les
+cheveux chatains, afin de mettre son esprit en repos.
+
+Mais il ne sut alors comment decider de quelle couleur etaient ses yeux;
+il les aurait supposes noirs si elle eut ete brune, et bleus si elle eut
+ete blonde. Il se figura qu'ils etaient bleus, non pas de ce bleu clair et
+indecis qui est tour a tour gris ou verdatre, mais de cet azur pur comme
+le ciel, qui, dans les moments de passion, prend une teinte plus foncee,
+et devient sombre comme l'aile du corbeau.
+
+A peine ces yeux charmants lui eurent-ils apparu, avec un regard tendre
+Et profond, que son imagination les entoura d'un front blanc comme la
+neige, et de deux joues roses comme les rayons du soleil sur le sommet des
+Alpes. Entre ces deux joues, aussi douces qu'une peche, il crut voir un
+Nez effile comme celui du buste antique qu'on a appele l'Amour grec.
+Au-dessous, une bouche vermeille, ni trop grande ni trop petite, laissant
+passer entre deux rangees de perles une haleine fraiche et voluptueuse;
+le menton etait bien forme et legerement arrondi; la physionomie franche,
+mais un peu altiere; sur un cou un peu long, sans un seul pli, d'une
+blancheur mate, se balancait mollement, comme une fleur sur sa tige, cette
+tete et gracieuse et toute sympathique [A]. A cette belle image, creee par
+la fantaisie, il ne manquait que d'etre reelle. Elle va venir, pensait
+Pippo, elle sera ici quand il fera jour; et ce qui n'est pas le moins
+surprenant dans son etrange reverie, c'est qu'il venait de faire, sans
+s'en douter, le fidele portrait de sa future maitresse.
+
+[Note A: _Simpatica_, mot italien dont notre langue n'a pas l'equivalent,
+peut-etre parce que notre caractere n'a pas l'equivalent de ce qu'il
+exprime. _(Note de l'auteur.)_]
+
+Lorsque la fregate de l'Etat qui veille a l'entree du port tira son coup
+de canon pour annoncer six heures du matin, Pippo vit que la lumiere de
+sa lampe devenait rougeatre, et qu'une legere teinte bleue colorait ses
+vitres. Il se mit aussitot a sa croisee. Ce n'etait plus, cette fois, avec
+des yeux a demi fermes qu'il regardait autour de lui; bien que sa nuit
+se fut passee sans sommeil, il se sentait plus libre et plus dispos que
+jamais. L'aurore commencait a se montrer, mais Venise dormait encore:
+cette paresseuse patrie du plaisir ne s'eveille pas si matin. A l'heure
+ou, chez nous, les boutiques s'ouvrent, les passants se croisent, les
+voitures roulent, les brouillards se jouaient sur la lagune deserte et
+couvraient d'un rideau les palais silencieux. Le vent ridait a peine
+l'eau; quelques voiles paraissaient au loin du cote de Fusine, apportant
+a la reine des mers les provisions de la journee. Seul, au sommet de la
+ville endormie, l'ange du campanile de Saint-Marc sortait brillant du
+crepuscule, et les premiers rayons du soleil etincelaient sur ses ailes
+dorees.
+
+Cependant les innombrables eglises de Venise sonnaient l'Angelus a grand
+bruit; les pigeons de la republique, avertis par le son des cloches, dont
+ils savent compter les coups avec un merveilleux instinct, traversaient
+par bandes, a tire-d'aile, la rive des Esclavons, pour aller chercher sur
+la grande place le grain qu'on y repand regulierement pour eux a cette
+heure; les brouillards s'elevaient peu a peu; le soleil parut; quelques
+pecheurs secouerent leurs manteaux et se mirent a nettoyer leurs barques;
+l'un d'eux entonna d'une voix claire et pure un couplet d'un air national;
+du fond d'un batiment de commerce, une voix de basse lui repondit; une
+autre plus eloignee se joignit au refrain du second couplet; bientot le
+choeur fut organise, chacun faisait sa partie tout en travaillant, et une
+belle chanson matinale salua la clarte du jour.
+
+La maison de Pippo etait situee sur le quai des Esclavons, non loin du
+palais Nani, a l'angle d'un petit canal; en cet instant, au fond de ce
+canal obscur, brilla la scie d'une gondole. Un seul barcarol etait sur la
+poupe; mais le frele bateau fendait l'onde avec la rapidite d'une fleche,
+et semblait glisser sur l'epais miroir ou sa rame plate s'enfoncait en
+cadence. Au moment de passer sous le pont qui separe le canal de la grande
+lagune, la gondole s'arreta. Une femme masquee, d'une taille noble et
+svelte, en sortit, et se dirigea vers le quai. Pippo descendit aussitot
+et s'avanca vers elle.--Est-ce vous? lui dit-il a voix basse. Pour toute
+reponse, elle prit sa main qu'il lui presentait, et le suivit. Aucun
+domestique n'etait encore leve dans la maison; sans dire un seul mot, ils
+traverserent sur la pointe du pied la galerie inferieure ou dormait le
+portier. Arrivee dans l'appartement du jeune homme, la dame s'assit sur un
+sofa et resta d'abord quelque temps pensive. Elle ota son masque. Pippo
+reconnut alors que la signora Dorothee ne l'avait pas trompe, et qu'il
+avait en effet devant lui une des plus belles femmes de Venise, et
+l'heritiere de deux nobles familles, Beatrice Loredano, veuve du
+procurateur Donato.
+
+
+
+
+V
+
+
+Il est impossible de rendre par des paroles la beaute des premiers regards
+que Beatrice jeta autour d'elle lorsqu'elle eut decouvert son visage.
+Bien qu'elle fut veuve depuis dix-huit mois, elle n'avait encore que
+vingt-quatre ans, et quoique la demarche qu'elle venait de faire ait pu
+paraitre hardie au lecteur, c'etait la premiere fois de sa vie qu'elle en
+faisait une semblable; car il est certain que jusque-la elle n'avait eu
+d'amour que pour son mari. Aussi cette demarche l'avait-elle troublee a
+tel point que, pour n'y pas renoncer en route, il lui avait fallu reunir
+toutes ses forces, et ses yeux etaient a la fois pleins d'amour, de
+confusion et de courage.
+
+Pippo la regardait avec tant d'admiration, qu'il ne pouvait parler.
+En quelque circonstance qu'on se trouve, il est impossible de voir une
+Femme parfaitement belle sans etonnement et sans respect. Pippo avait
+Souvent rencontre Beatrice a la promenade et a des reunions particulieres.
+Il avait fait et entendu faire cent fois l'eloge de sa beaute.
+Elle etait fille de Pierre Loredan, membre du conseil des Dix, et
+arriere-petite-fille du fameux Loredan qui prit une part si active au
+proces de Jacques Foscari. L'orgueil de cette famille n'etait que trop
+connu a Venise, et Beatrice passait aux yeux de tous pour avoir herite de
+la fierte de ses ancetres. On l'avait mariee tres jeune au procurateur
+Marco Donato, et la mort de celui-ci venait de la laisser libre et en
+possession d'une grande fortune. Les premiers seigneurs de la republique
+aspiraient a sa main; mais elle ne repondait aux efforts qu'ils faisaient
+pour lui plaire que par la plus dedaigneuse indifference. En un mot, son
+caractere altier et presque sauvage etait, pour ainsi dire, passe en
+proverbe. Pippo etait donc doublement surpris; car si, d'une part, il
+n'eut jamais ose supposer que sa mysterieuse conquete fut Beatrice Donato,
+d'un autre cote, il lui semblait, en la regardant, qu'il la voyait pour la
+premiere fois, tant elle etait differente d'elle-meme. L'amour, qui sait
+donner des charmes aux visages les plus vulgaires, montrait en ce moment
+sa toute-puissance en embellissant ainsi un chef-d'oeuvre de la nature.
+
+Apres quelques instants de silence, Pippo s'approcha de sa dame et lui
+prit la main. Il essaya de lui peindre sa surprise et de la remercier
+de son bonheur; mais elle ne lui repondait pas et ne paraissait pas
+l'entendre. Elle restait immobile et semblait ne rien distinguer, comme
+si tout ce qui l'entourait eut ete un reve. Il lui parla longtemps sans
+qu'elle fit aucun mouvement; cependant il avait entoure de son bras la
+taille de Beatrice, et il s'etait assis aupres d'elle.
+
+--Vous m'avez envoye hier, lui dit-il, un baiser sur une rose; sur une
+fleur plus belle et plus fraiche, laissez-moi vous rendre ce que j'ai
+recu.
+
+En parlant ainsi, il l'embrassa sur les levres. Elle ne fit point d'effort
+pour l'en empecher; mais ses regards, qui erraient au hasard, se fixerent
+tout a coup sur Pippo. Elle le repoussa doucement et lui dit en secouant
+la tete avec une tristesse pleine de grace:
+
+--Vous ne m'aimerez pas, vous n'aurez pour moi qu'un caprice; mais je vous
+aime, et je veux d'abord me mettre, a genoux devant vous.
+
+Elle s'inclina en effet; Pippo la retint vainement, en la suppliant de se
+lever. Elle glissa entre ses bras, et s'agenouilla sur le parquet.
+
+Il n'est pas ordinaire ni meme agreable de voir une femme prendre
+Cette humble posture. Bien que ce soit une marque d'amour, elle semble
+appartenir exclusivement a l'homme; c'est une attitude penible qu'on ne
+peut voir sans trouble, et qui a quelquefois arrache a des juges le
+pardon d'un coupable. Pippo contempla avec une surprise croissante le
+spectacle admirable qui s'offrait a lui. S'il avait ete saisi de respect
+en reconnaissant Beatrice, que devait-il eprouver en la voyant a ses
+pieds? La veuve de Donato, la fille des Loredans, etait a genoux. Sa robe
+de velours, semee de fleurs d'argent, couvrait les dalles; son voile,
+ses cheveux deroules, pendaient a terre. De ce beau cadre sortaient ses
+blanches epaules et ses mains jointes, tandis que ses yeux humides se
+levaient vers Pippo. Emu jusqu'au fond du coeur, il recula de quelques
+pas, et se sentit enivre d'orgueil. Il n'etait pas noble; la fierte
+patricienne que Beatrice depouillait passa comme un eclair dans l'ame du
+jeune homme.
+
+Mais cet eclair ne dura qu'un instant et s'evanouit rapidement. Un tel
+spectacle devait produire plus qu'un mouvement de vanite. Quand nous nous
+penchons sur une source limpide, notre image s'y peint aussitot, et notre
+approche fait naitre un frere qui, du fond de l'eau, vient au-devant de
+nous. Ainsi, dans l'ame humaine, l'amour appelle l'amour et le fait eclore
+d'un regard. Pippo se jeta aussi a genoux. Inclines l'un devant l'autre,
+ils resterent ainsi tous deux quelques moments, echangeant leurs premiers
+baisers.
+
+Si Beatrice etait fille des Loredans, le doux sang de sa mere, Bianca
+Contarini, coulait aussi dans ses veines. Jamais creature en ce monde
+n'avait ete meilleure que cette mere, qui etait aussi une des beautes de
+Venise. Toujours heureuse et avenante, ne pensant qu'a bien vivre durant
+la paix, et, en temps de guerre, amoureuse de la patrie, Bianca semblait
+la soeur ainee de ses filles. Elle mourut jeune, et, morte, elle etait
+belle encore.
+
+C'etait par elle que Beatrice avait appris a connaitre et a aimer
+les arts, et surtout la peinture. Ce n'est pas que la jeune veuve fut
+devenue bien savante sur ce sujet. Elle avait ete a Rome et a Florence,
+et les chefs-d'oeuvre de Michel-Ange ne lui avaient inspire que de la
+curiosite. Romaine, elle n'eut aime que Raphael; mais elle etait fille de
+l'Adriatique, et elle preferait le Titien. Pendant que tout le monde
+s'occupait, autour d'elle, d'intrigues de cour ou des affaires de la
+republique, elle ne s'inquietait que de tableaux nouveaux et de ce
+qu'allait devenir son art favori apres la mort du vieux Vecellio. Elle
+avait vu au palais Dolfin le tableau dont j'ai parle au commencement de
+ce conte, le seul qu'eut fait le Tizianello, et qui avait peri dans un
+incendie. Apres avoir admire cette toile, elle avait rencontre Pippo
+chez la signora Dorothee, et elle s'etait eprise pour lui d'un amour
+irresistible.
+
+La peinture, au siecle de Jules II et de Leon X, n'etait pas un metier
+comme aujourd'hui; c'etait une religion pour les artistes, un gout
+eclaire chez les grands seigneurs, une gloire pour l'Italie et une
+passion pour les femmes. Lorsqu'un pape quittait le Vatican pour rendre
+visite a Buonarotti, la fille d'un noble venitien pouvait sans honte
+aimer le Tizianello; mais Beatrice avait concu un projet qui elevait et
+enhardissait sa passion. Elle voulait faire de Pippo plus que son amant,
+elle voulait en faire un grand peintre. Elle connaissait la vie dereglee
+qu'il menait, et elle avait resolu de l'en arracher. Elle savait qu'en
+lui, malgre ses desordres, le feu sacre des arts n'etait pas eteint, mais
+seulement couvert de cendre, et elle esperait que l'amour ranimerait la
+divine etincelle. Elle avait hesite une annee entiere, caressant en secret
+cette idee, rencontrant Pippo de temps en temps, regardant ses fenetres
+quand elle passait sur le quai. Un caprice l'avait entrainee; elle n'avait
+pu resister a la tentation de broder une bourse et de l'envoyer. Elle
+s'etait promis, il est vrai, de ne pas aller plus loin et de ne jamais
+tenter davantage. Mais quand la signora Dorothee lui avait montre les vers
+que Pippo avait faits pour elle, elle avait verse des larmes de joie. Elle
+n'ignorait pas quel risque elle courait en essayant de realiser son reve;
+mais c'etait un reve de femme, et elle s'etait dit en sortant de chez
+elle: Ce que femme veut, Dieu le veut.
+
+Conduite et soutenue par cette pensee, par son amour et par sa franchise,
+elle se sentait a l'abri de la crainte. En s'agenouillant devant Pippo,
+elle venait de faire sa premiere priere a l'Amour; mais, apres le
+sacrifice de sa fierte, le dieu impatient lui en demandait un autre.
+Elle n'hesita pas plus a devenir la maitresse du Tizianello que si elle
+eut ete sa femme. Elle ota son voile, et le posa sur une statue de Venus
+qui se trouvait dans la chambre; puis, aussi belle et aussi pale que la
+deesse de marbre, elle s'abandonna au destin.
+
+Elle passa la journee chez Pippo, comme il avait ete convenu. Au coucher
+du soleil, la gondole qui l'avait amenee vint la chercher. Elle sortit
+aussi secretement qu'elle etait entree. Les domestiques avaient ete
+ecartes sous differents pretextes; le portier seul restait dans la maison.
+Habitue a la maniere de vivre de son maitre, il ne s'etonna pas de voir
+une femme masquee traverser la galerie avec Pippo. Mais lorsqu'il vit la
+dame, aupres de la porte, relever la barbe de son masque, et Pippo lui
+donner un baiser d'adieu, il s'avanca sans bruit et preta l'oreille.
+
+--Ne m'avais-tu jamais remarquee? demandait gaiement Beatrice.
+
+--Si, repondit Pippo, mais je ne connaissais pas ton visage; toi-meme,
+sois-en sure, tu ne te doutes pas de ta beaute.
+
+--Ni toi non plus; tu es beau comme le jour, mille fois plus que je ne le
+croyais. M'aimeras-tu?
+
+--Oui, et longtemps.
+
+--Et moi toujours.
+
+Ils se separerent sur ces mots, et Pippo resta sur le pas de sa porte,
+suivant des yeux la gondole qui emportait Beatrice Donato.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Quinze jours s'etaient ecoules, et Beatrice n'avait pas encore parle
+Du projet qu'elle avait concu. A dire vrai, elle l'avait un peu oublie
+elle-meme. Les premiers jours d'une liaison amoureuse ressemblent aux
+excursions des Espagnols, lors de la decouverte du nouveau monde.
+
+En s'embarquant, ils promettaient a leur gouvernement de suivre des
+instructions precises, de rapporter des plans et de civiliser l'Amerique;
+mais, a peine arrives, l'aspect d'un ciel inconnu, une foret vierge, une
+mine d'or ou d'argent, leur faisaient perdre la memoire. Pour courir apres
+la nouveaute, ils oubliaient leurs promesses et l'Europe entiere, mais il
+leur arrivait de decouvrir un tresor: ainsi font quelquefois les amants.
+
+Un autre motif excusait encore Beatrice. Pendant ces quinze jours, Pippo
+n'avait pas joue et n'etait pas alle une seule fois chez la comtesse
+Orsini. C'etait un commencement de sagesse; Beatrice, du moins, en jugeait
+ainsi, et je ne sais si elle avait tort ou raison. Pippo passait une
+moitie du jour pres de sa maitresse, et l'autre moitie a regarder la mer,
+en buvant du vin de Samos dans un cabaret du Lido. Ses amis ne le voyaient
+plus; il avait rompu toutes ses habitudes, et ne s'inquietait ni du temps,
+ni de l'heure, ni de ses actions; il s'enivrait en un mot du profond oubli
+de toutes choses que les premiers baisers d'une belle femme laissent
+toujours apres eux; et peut-on dire d'un homme, en pareil cas, s'il est
+sage ou fou?
+
+Pour me servir d'un mot qui dit tout, Pippo et Beatrice etaient faits l'un
+pour l'autre; ils s'en etaient apercus des le premier jour, mais encore
+fallait-il le temps de s'en convaincre, et, pour cela, ce n'etait pas trop
+d'un mois. Un mois se passa donc sans qu'il fut question de peinture.
+En revanche, il etait beaucoup question d'amour, de musique sur l'eau et
+de promenades hors de la ville. Les grandes dames aiment quelquefois mieux
+une secrete partie de plaisir dans une auberge des faubourgs qu'un petit
+souper dans un boudoir. Beatrice etait de cet avis, et elle preferait aux
+diners memes du doge un poisson frais mange en tete-a-tete avec Pippo sous
+les tonnelles de la Quintavalle. Apres le repas, ils montaient en gondole,
+et s'en allaient voguer autour de l'ile des Armeniens: c'est la, entre la
+ville et le Lido, entre le ciel et la mer, que je conseille au lecteur
+d'aller, par un beau clair de lune, faire l'amour a la venitienne.
+
+Au bout d'un mois, un jour que Beatrice etait venue secretement chez
+Pippo, elle le trouva plus joyeux que de coutume. Lorsqu'elle entra, il
+venait de dejeuner et se promenait en chantant; le soleil eclairait sa
+chambre et faisait reluire sur sa table une ecuelle d'argent pleine de
+sequins. Il avait joue la veille, et gagne quinze cents piastres a ser
+Vespasiano. De cette somme il avait achete un eventail chinois, des gants
+Parfumes et une chaine d'or faite a Venise et admirablement travaillee;
+il avait mis le tout dans un coffret de bois de cedre incruste de nacre,
+qu'il offrit a Beatrice.
+
+Elle recut d'abord ce cadeau avec joie; mais bientot apres, lorsqu'elle
+eut appris qu'il provenait d'argent gagne au jeu, elle ne voulut plus
+l'accepter. Au lieu de se joindre a la gaiete de Pippo, elle tomba dans la
+reverie. Peut-etre pensait-elle qu'il avait deja moins d'amour pour elle,
+puisqu'il etait retourne a ses anciens plaisirs. Quoi qu'il en fut, elle
+vit que le moment etait venu de parler et d'essayer de le faire renoncer
+aux desordres dans lesquels il allait retomber.
+
+Ce n'etait pas une entreprise facile. Depuis un mois, elle avait deja
+pu connaitre le caractere de Pippo. Il etait, il est vrai, d'une
+nonchalance extreme pour ce qui regarde les choses ordinaires de la vie,
+et il pratiquait le _far-niente_ avec delices; mais, pour les choses
+plus importantes, il n'etait pas aise de le maitriser, a cause de cette
+indolence meme; car, des qu'on voulait prendre de l'empire sur lui, au
+lieu de lutter et de disputer, il laissait dire les gens et n'en faisait
+pas moins a sa guise. Pour arriver a ses fins, Beatrice prit un detour et
+lui demanda s'il voulait faire son portrait.
+
+Il y consentit sans peine; le lendemain il acheta une toile, et fit
+apporter dans sa chambre un beau chevalet de chene sculpte qui avait
+appartenu a son pere. Beatrice arriva des le matin, couverte d'une ample
+robe brune, dont elle se debarrassa lorsque Pippo fut pret a se mettre a
+l'ouvrage. Elle parut alors devant lui dans un costume a peu pres pareil a
+celui dont Paris Bordone a revetu sa Venus couronnee. Ses cheveux, noues
+sur le front et entremeles de perles, tombaient sur ses bras et sur ses
+epaules en longues meches ondoyantes. Un collier de perles qui descendait
+jusqu'a la ceinture, fixe au milieu de sa poitrine par un fermoir d'or,
+suivait et dessinait les parfaits contours de son sein nu. Sa robe de
+taffetas changeant, bleu et rose, etait relevee sur le genou par une
+agrafe de rubis, laissant a decouvert une jambe polie comme le marbre.
+Elle portait en outre de riches bracelets et des mules de velours
+ecarlate lacees d'or.
+
+La Venus de Bordone n'est pas autre chose, comme on sait, que le portrait
+d'une dame venitienne; et ce peintre, eleve du Titien, avait une grande
+reputation en Italie. Mais Beatrice, qui connaissait peut-etre le modele
+du tableau, savait bien qu'elle etait plus belle. Elle voulait exciter
+l'emulation de Pippo, et elle lui montrait ainsi qu'on pouvait surpasser
+le Bordone.--Par le sang de Diane! s'ecria le jeune homme lorsqu'il l'eut
+examinee quelque temps, la Venus couronnee n'est qu'une ecaillere de
+l'arsenal qui s'est deguisee en deesse; mais voici la mere de l'Amour et
+la maitresse du dieu des batailles!
+
+Il est facile de croire que son premier soin, en voyant un si beau modele,
+ne fut pas de se mettre a peindre. Beatrice craignit un instant d'etre
+trop belle et d'avoir pris un mauvais moyen pour faire reussir ses projets
+de reforme. Cependant le portrait fut commence, mais il etait ebauche
+d'une main distraite. Pippo laissa par hasard tomber son pinceau; Beatrice
+le ramassa, et en le rendant a son amant:--Le pinceau de ton pere, lui
+dit-elle, tomba ainsi un jour de sa main; Charles-Quint le ramassa et
+le lui rendit: je veux faire comme Cesar, quoique je ne sois pas une
+imperatrice.
+
+Pippo avait toujours eu pour son pere une affection et une admiration
+sans bornes, et il n'en parlait jamais qu'avec respect. Ce souvenir fit
+impression sur lui. Il se leva et ouvrit une armoire.--Voila le pinceau
+dont vous me parlez, dit-il a Beatrice en le lui montrant; mon pauvre pere
+l'avait conserve comme une relique, depuis que le maitre de la moitie du
+monde y avait touche.
+
+--Vous souvenez-vous de cette scene, demanda Beatrice, et pourriez-vous
+m'en faire le recit?
+
+--C'etait a Bologne, repondit Pippo. Il y avait eu une entrevue entre le
+pape et l'empereur; il s'agissait du duche de Florence, ou, pour mieux
+dire, du sort de l'Italie. On avait vu le pape et Charles-Quint causer
+ensemble sur une terrasse, et pendant leur entretien la ville entiere se
+taisait. Au bout d'une heure tout etait decide; un grand bruit d'hommes et
+de chevaux avait succede au silence. On ignorait ce qui allait arriver,
+et on s'agitait pour le savoir; mais le plus profond mystere avait ete
+ordonne; les habitants regardaient passer avec curiosite et avec terreur
+les moindres officiers des deux cours; on parlait d'un demembrement de
+l'Italie, d'exils et de principautes nouvelles. Mon pere travaillait a un
+grand tableau, et il etait au bout de l'echelle qui lui servait a peindre,
+lorsque des hallebardiers, leur pique a la main, ouvrirent la porte et se
+rangerent contre le mur. Un page entra et cria a haute voix: Cesar!
+Quelques minutes apres, l'empereur parut, roide dans son pourpoint, et
+souriant dans sa barbe rousse. Mon pere, surpris et charme de cette
+visite inattendue, descendait aussi vite qu'il pouvait de son echelle;
+il etait vieux; en s'appuyant a la rampe, il laissa tomber son pinceau.
+Les assistants restaient immobiles, car la presence de l'empereur les
+avait changes en statues. Mon pere etait confus de sa lenteur et de sa
+maladresse, mais il craignait, en se hatant, de se blesser; Charles-Quint
+fit quelques pas en avant, se courba lentement et ramassa le pinceau.
+--Le Titien, dit-il d'une voix claire et imperieuse, le Titien merite
+bien d'etre servi par Cesar. Et avec une majeste vraiment sans egale,
+il rendit le pinceau a mon pere, qui mit un genou en terre pour le
+recevoir.
+
+Apres ce recit, que Pippo n'avait pu faire sans emotion, Beatrice resta
+silencieuse pendant quelque temps; elle baissait la tete et paraissait
+tellement distraite, qu'il lui demanda a quoi elle pensait.
+
+--Je pense a une chose, repondit-elle. Charles-Quint est mort maintenant,
+et son fils est roi d'Espagne. Que dirait-on de Philippe II, si, au lieu
+de porter l'epee de son pere, il la laissait se rouiller dans une armoire?
+
+--Pippo sourit, et quoiqu'il eut compris la pensee de Beatrice, il lui
+demanda ce qu'elle voulait dire par la.
+
+--Je veux dire, repondit-elle, que toi aussi tu es l'heritier d'un roi,
+car le Bordone, le Moretto, le Romanino, sont de bons peintres; le
+Tintoret et le Giorgione etaient des artistes; mais le Titien etait un
+roi; et maintenant qui porte son sceptre?
+
+--Mon frere Orazio, repondit Pippo, eut ete un grand peintre s'il eut
+vecu.
+
+--Sans doute, repliqua Beatrice, et voila ce qu'on dira des fils du
+Titien: l'un aurait ete grand s'il avait vecu, et l'autre s'il avait
+voulu.
+
+--Crois-tu cela? dit en riant Pippo; eh bien! On ajoutera donc: Mais il
+aima mieux aller en gondole avec Beatrice Donato.
+
+Comme c'etait une autre reponse que Beatrice avait esperee, elle fut un
+peu deconcertee. Elle ne perdit pourtant point courage, mais elle prit un
+ton plus serieux.
+
+--Ecoute-moi, dit-elle, et ne raille pas. Le seul tableau que tu aies fait
+a ete admire. Il n'y a personne qui n'en regrette la perte; mais la vie
+que tu menes est quelque chose de pire que l'incendie du palais Dolfin,
+car elle te consume toi-meme. Tu ne penses qu'a te divertir, et tu ne
+reflechis pas que ce qui est un egarement pour les autres est pour toi
+une honte. Le fils d'un marchand enrichi peut jouer aux des, mais non
+le Tizianello. A quoi sert que tu en saches autant que nos plus vieux
+peintres, et que tu aies la jeunesse qui leur manque? Tu n'as qu'a essayer
+pour reussir et tu n'essayes pas. Tes amis te trompent, mais je remplis
+mon devoir en te disant que tu outrages la memoire de ton pere; et qui te
+le dirait, si ce n'est moi? Tant que tu seras riche, tu trouveras des gens
+qui t'aideront a te ruiner; tant que tu seras beau, les femmes t'aimeront;
+mais qu'arrivera-t-il si, pendant que tu es jeune, on ne te dit pas la
+verite? Je suis votre maitresse, mon cher seigneur, mais je veux etre
+aussi votre amante. Plut a Dieu que vous fussiez ne pauvre! Si vous
+m'aimez, il faut travailler. J'ai trouve dans un quartier eloigne de la
+ville une petite maison retiree, ou il n'y a qu'un etage. Nous la ferons
+meubler, si vous voulez, a notre gout, et nous en aurons deux clefs:
+l'une sera pour vous, et je garderai l'autre. La, nous n'aurons peur de
+personne, et nous serons en liberte. Vous y ferez porter un chevalet;
+si vous me promettez d'y venir travailler seulement deux heures par jour,
+j'irai vous y voir tous les jours. Aurez-vous assez de patience pour cela?
+Si vous acceptez, dans un an d'ici vous ne m'aimerez probablement plus,
+mais vous aurez pris l'habitude du travail, et il y aura un grand nom de
+plus en Italie. Si vous refusez, je ne puis cesser de vous aimer, mais ce
+sera me dire que vous ne m'aimez pas.
+
+Pendant que Beatrice parlait, elle etait tremblante. Elle craignait
+d'offenser son amant, et cependant elle s'etait impose l'obligation de
+s'exprimer sans reserve; cette crainte et le desir de plaire faisaient
+etinceler ses yeux. Elle ne ressemblait plus a Venus, mais a une Muse.
+Pippo ne lui repondit pas sur-le-champ; il la trouvait si belle ainsi,
+qu'il la laissa quelque temps dans l'inquietude. A dire vrai, il avait
+moins ecoute les remontrances que l'accent de la voix qui les prononcait;
+mais cette voix penetrante l'avait charme. Beatrice avait parle de toute
+son ame, dans le plus pur toscan, avec la douceur venitienne. Quand une
+vive ariette sort d'une belle bouche, nous ne faisons pas grande attention
+aux paroles; il est meme quelquefois plus agreable de ne pas les entendre
+distinctement, et de nous laisser entrainer par la musique seule. Ce fut
+a peu pres ce que fit Pippo. Sans songer a ce qu'on lui demandait, il
+s'approcha de Beatrice, lui donna un baiser sur le front, et lui dit:
+
+--Tout ce que tu voudras, tu es belle comme un ange.
+
+Il fut convenu qu'a partir de ce jour, Pippo travaillerait regulierement.
+Beatrice voulut qu'il s'y engageat par ecrit. Elle tira ses tablettes, et
+en y tracant quelques lignes avec une fierte amoureuse:
+
+--Tu sais, dit-elle, que nous autres Loredans, nous tenons des comptes
+fideles [A]. Je t'inscris comme mon debiteur pour deux heures de travail
+par jour pendant un an; signe, et paye-moi exactement, afin que je sache
+que tu m'aimes.
+
+[Note A: Lorsque Foscari fut juge, Jacques Loredan, fils de Pierre,
+croyait ou feignait de croire avoir a venger les pertes de sa famille.
+Dans ses livres de compte (car il faisait le commerce, comme, a cette
+epoque, presque tous les patriciens), il avait inscrit de sa propre main
+le doge au nombre de ses debiteurs, "pour la mort, y etait-il dit, de mon
+pere et de mon oncle". De l'autre cote du registre, il avait laisse une
+page en blanc, pour y faire mention du recouvrement de cette dette; et en
+effet, apres la perte du doge, il ecrivit sur son registre: _l'ha pagata_,
+il l'a payee. (DARU, _Hist. de la Republique de Venise_.)
+(_Note de l'auteur_.)]
+
+Pippo signa de bonne grace.--Mais il est bien entendu, dit-il, que je
+commencerai par faire ton portrait.
+
+Beatrice l'embrassa a son tour, et lui dit a l'oreille:
+
+--Et moi aussi je ferai ton portrait, un beau portrait bien ressemblant,
+non pas inanime, mais vivant.
+
+
+
+
+VII
+
+
+L'amour de Pippo et de Beatrice avait pu se comparer d'abord a une source
+qui s'echappe de terre; il ressemblait maintenant a un ruisseau qui
+s'infiltre peu a peu et se creuse un lit dans le sable. Si Pippo eut ete
+noble, il eut certainement epouse Beatrice; car, a mesure qu'ils se
+connaissaient mieux, ils s'aimaient davantage; mais, quoique les Vecelli
+fussent d'une bonne famille de Cador en Frioul, une pareille union n'etait
+pas possible. Non seulement les proches parents de Beatrice s'y seraient
+opposes, mais tout ce qui portait a Venise un nom patricien se serait
+indigne. Ceux qui toleraient le plus volontiers les intrigues d'amour, et
+qui ne trouvaient rien a redire a ce qu'une noble dame fut la maitresse
+d'un peintre, n'eussent jamais pardonne a cette meme femme si elle eut
+epouse son amant. Tels etaient les prejuges de cette epoque, qui valait
+pourtant mieux que la notre.
+
+La petite maison etait meublee; Pippo tenait parole en y allant tous
+les jours. Dire qu'il travaillait, ce serait trop, mais il en faisait
+semblant, ou plutot il croyait travailler. Beatrice, de son cote, tenait
+plus qu'elle n'avait promis, car elle arrivait toujours la premiere.
+Le portrait etait ebauche; il avancait lentement, mais il etait sur le
+chevalet, et, quoiqu'on n'y touchat pas la plupart du temps, il faisait
+du moins l'office de temoin, soit pour encourager l'amour, soit pour
+excuser la paresse.
+
+Tous les matins, Beatrice envoyait a son amant un bouquet par sa negresse,
+afin qu'il s'accoutumat a se lever de bonne heure.--Un peintre doit etre
+debout a l'aurore, disait-elle; la lumiere du soleil est sa vie et le
+veritable element de son art, puisqu'il ne peut rien faire sans elle.
+
+Cet avertissement paraissait juste a Pippo, mais il en trouvait
+l'application difficile. Il lui arrivait de mettre le bouquet de la
+negresse dans le verre d'eau sucree qu'il avait sur sa table de nuit,
+et de se rendormir. Quand, pour aller a la petite maison, il passait
+sous les fenetres de la comtesse Orsini, il lui semblait que son argent
+s'agitait dans sa poche. Il rencontra un jour a la promenade ser
+Vespasiano, qui lui demanda pourquoi on ne le voyait plus.
+
+--J'ai fait serment de ne plus tenir un cornet, repondit-il, et de ne plus
+toucher a une carte; mais, puisque vous voila, jouons a croix ou pile
+l'argent que nous avons sur nous.
+
+Ser Vespasiano, qui, bien qu'il fut vieux et notaire, n'en etait pas moins
+le jeu incarne, n'eut garde de refuser cette proposition. Il jeta une
+piastre en l'air, perdit une trentaine de sequins et s'en fut tres peu
+satisfait.--Quel dommage, pensa Pippo, de ne pas jouer dans ce moment-ci!
+je suis sur que la bourse de Beatrice continuerait a me porter bonheur,
+et que je regagnerais en huit jours ce que j'ai perdu depuis deux ans.
+
+C'etait pourtant avec grand plaisir qu'il obeissait a sa maitresse. Son
+petit atelier offrait l'aspect le plus gai et le plus tranquille. Il s'y
+trouvait comme dans un monde nouveau, dont cependant il avait memoire,
+car sa toile et son chevalet lui rappelaient son enfance. Les choses qui
+nous ont ete jadis familieres nous le redeviennent aisement, et cette
+facilite, jointe au souvenir, nous les rend cheres sans que nous sachions
+pourquoi. Lorsque Pippo prenait sa palette, et que, par une belle matinee,
+il y ecrasait ses couleurs brillantes; puis quand il les regardait
+disposees en ordre et pretes a se meler sous sa main, il lui semblait
+entendre derriere lui la voix rude de son pere lui crier comme autrefois:
+Allons, faineant; a quoi reves-tu? qu'on m'entame hardiment cette besogne!
+A ce souvenir, il tournait la tete; mais, au lieu du severe visage du
+Titien, il voyait Beatrice les bras et le sein nus, le front couronne
+De perles, qui se preparait a poser devant lui, et qui lui disait en
+souriant: Quand il vous plaira, mon seigneur.
+
+Il ne faut pas croire qu'il fut indifferent aux conseils qu'elle lui
+donnait, et elle ne les lui epargnait pas. Tantot elle lui parlait des
+maitres venitiens, et de la place glorieuse qu'ils avaient conquise parmi
+les ecoles d'Italie; tantot, apres lui avoir rappele a quelle grandeur
+l'art s'etait eleve, elle lui en montrait la decadence. Elle n'avait que
+trop raison sur ce sujet, car Venise faisait alors ce que venait de faire
+Florence: elle perdait non seulement sa gloire, mais le respect de sa
+gloire. Michel-Ange et le Titien avaient vecu tous deux pres d'un siecle;
+apres avoir enseigne les arts a leur patrie, ils avaient lutte contre le
+desordre aussi longtemps que le peut la force humaine; mais ces deux
+vieilles colonnes s'etaient enfin ecroulees. Pour elever aux nues des
+novateurs obscurs, on oubliait les maitres a peine ensevelis. Brescia,
+Cremone, ouvraient de nouvelles ecoles, et les proclamaient superieures
+aux anciennes. A Venise meme, le fils d'un eleve du Titien, usurpant
+le surnom donne a Pippo, se faisait appeler comme lui le Tizianello, et
+remplissait d'ouvrages du plus mauvais gout l'eglise patriarcale.
+
+Quand meme Pippo ne se fut pas soucie de la honte de sa patrie, il devait
+s'irriter de ce scandale. Lorsqu'on vantait devant lui un mauvais tableau,
+ou lorsqu'il trouvait dans quelque eglise une mechante toile au milieu
+des chefs-d'oeuvre de son pere, il eprouvait le meme deplaisir qu'aurait
+pu ressentir un patricien en voyant le nom d'un batard inscrit sur le
+livre d'or. Beatrice comprenait ce deplaisir, et les femmes ont toutes
+plus ou moins un peu de l'instinct de Dalila: elles savent saisir a propos
+le secret des cheveux de Samson. Tout en respectant les noms consacres,
+Beatrice avait soin de faire de temps en temps l'eloge de quelque peintre
+mediocre. Il ne lui etait pas facile de se contredire ainsi elle-meme,
+mais elle donnait a ces faux eloges, avec beaucoup d'habilete, un air de
+vraisemblance. Par ce moyen, elle parvenait souvent a exciter la mauvaise
+humeur de Pippo, et elle avait remarque que, dans ces moments, il se
+mettait a l'ouvrage avec une vivacite extraordinaire. Il avait alors la
+hardiesse d'un maitre, et l'impatience l'inspirait. Mais son caractere
+frivole reprenait bientot le dessus, il jetait tout a coup son pinceau.
+--Allons boire un verre de vin de Chypre, disait-il, et ne parlons plus
+de ces sottises.
+
+Un esprit aussi inconstant eut peut-etre decourage une autre que Beatrice;
+mais, puisque nous trouvons dans l'histoire le recit des haines les
+plus tenaces, il ne faut pas s'etonner que l'amour puisse donner de la
+perseverance. Beatrice etait persuadee d'une chose vraie, c'est que
+l'habitude peut tout; et voici d'ou lui venait cette conviction. Elle
+avait vu son pere, homme extremement riche et d'une faible sante, se
+livrer, dans sa vieillesse, aux plus grandes fatigues, aux calculs les
+plus arides, pour augmenter de quelques sequins son immense fortune.
+Elle l'avait souvent supplie de se menager, mais il avait constamment
+fait la meme reponse: que c'etait une habitude prise des l'enfance, qui
+lui etait devenue necessaire, et qu'il conserverait tant qu'il vivrait.
+Instruite par cet exemple, Beatrice ne voulait rien prejuger tant que
+Pippo ne se serait pas astreint a un travail regulier, et elle se disait
+que l'amour de la gloire est une noble convoitise qui doit etre aussi
+forte que l'avarice.
+
+En pensant ainsi, elle ne se trompait pas; mais la difficulte consistait
+en ceci, que, pour donner a Pippo une bonne habitude, il fallait lui en
+oter une mauvaise. Or il y a de mauvaises herbes qui s'arrachent sans
+beaucoup d'efforts, mais le jeu n'est pas de celles-la; peut-etre meme
+est-ce la seule passion qui puisse resister a l'amour, car on a vu des
+ambitieux, des libertins et des devots ceder a la volonte d'une femme,
+mais bien rarement des joueurs, et la raison en est facile a dire. De meme
+que le metal monnaye represente presque toutes les jouissances, le jeu
+resume presque toutes les emotions; chaque carte, chaque coup de de
+entraine la perte ou la possession d'un certain nombre de pieces d'or
+ou d'argent, et chacune de ces pieces est le signe d'une jouissance
+indeterminee. Celui qui gagne sent donc une multitude de desirs, et
+non seulement il s'y livre en liberte, mais il cherche a s'en creer de
+nouveaux, ayant la certitude de les satisfaire. De la le desespoir de
+celui qui perd, et qui se trouve tout a coup dans l'impossibilite d'agir,
+apres avoir manie des sommes enormes. De telles epreuves, repetees
+souvent, epuisent et exaltent a la fois l'esprit, le jettent dans une
+sorte de vertige, et les sensations ordinaires sont trop faibles, elles
+se presentent d'une maniere trop lente et trop successive, pour que le
+joueur, accoutume a concentrer les siennes, puisse y prendre le moindre
+interet.
+
+Heureusement pour Pippo, son pere l'avait laisse trop riche pour que la
+perte ou le gain pussent exercer sur lui une influence aussi funeste.
+Le desoeuvrement, plutot que le vice, l'avait pousse; il etait trop jeune,
+d'ailleurs, pour que le mal fut sans remede; l'inconstance meme de ses
+gouts le prouvait; il n'etait donc pas impossible qu'il se corrigeat,
+pourvu qu'on sut veiller attentivement sur lui. Cette necessite n'avait
+pas echappe a Beatrice, et, sans s'inquieter du soin de sa propre
+reputation, elle passait pres de son amant presque toutes ses journees.
+D'autre part, pour que l'habitude n'engendrat pas la satiete, elle mettait
+en oeuvre toutes les ressources de la coquetterie feminine; sa coiffure,
+sa parure, son langage meme, variaient sans cesse, et, de peur que Pippo
+ne vint a se degouter d'elle, elle changeait de robe tous les jours.
+Pippo s'apercevait de ces petits stratagemes; mais il n'etait pas si sot
+que de s'en facher; tout au contraire, car de son cote il en faisait
+autant; il changeait d'humeur et de facons autant de fois que de
+collerette. Mais il n'avait pas, pour cela, besoin de s'y etudier; le
+naturel y pourvoyait, et il disait quelquefois en riant: Un goujon est un
+petit poisson, et un caprice est une petite passion.
+
+Vivant ainsi et aimant tous deux le plaisir, nos amants s'entendaient a
+merveille. Une seule chose inquietait Beatrice. Toutes les fois qu'elle
+parlait a Pippo des projets qu'elle formait pour l'avenir, il se
+contentait de repondre: Commencons par faire ton portrait.
+
+--Je ne demande pas mieux, disait-elle, et il y a longtemps que cela est
+convenu. Mais que comptes-tu faire ensuite? Ce portrait ne peut etre
+expose en public, et il faut, des qu'il sera fini, penser a te faire
+connaitre. As-tu quelque sujet dans la tete? Sera-ce un tableau d'eglise
+ou d'histoire?
+
+Quand elle lui adressait ces questions, il trouvait toujours moyen d'avoir
+quelque distraction qui l'empechait d'entendre, comme, par exemple, de
+ramasser son mouchoir, de rajuster un bouton de son habit, ou toute autre
+bagatelle de meme sorte. Elle avait commence par croire que ce pouvait
+etre un mystere d'artiste, et qu'il ne voulait pas rendre compte de ses
+plans; mais personne n'etait moins mysterieux que lui, ni meme plus
+confiant, du moins avec sa maitresse, car il n'y a pas d'amour sans
+confiance.--Serait-il possible qu'il me trompat, se demandait Beatrice,
+que sa complaisance ne fut qu'un jeu, et qu'il n'eut pas l'intention de
+tenir sa parole?
+
+Lorsque ce doute lui venait a l'esprit, elle prenait un air grave et
+presque hautain.--J'ai votre promesse, disait-elle; vous vous etes engage
+pour un an, et nous verrons si vous etes homme d'honneur. Mais, avant
+qu'elle eut acheve sa phrase, Pippo l'embrassait tendrement.--Commencons
+par faire ton portrait, repetait-il. Puis il savait s'y prendre de facon
+a la faire parler d'autre chose.
+
+On peut juger si elle avait hate de voir ce portrait termine. Au bout de
+six semaines, il le fut enfin. Lorsqu'elle posa pour la derniere seance,
+Beatrice etait si joyeuse, qu'elle ne pouvait rester en place; elle
+allait et venait du tableau a son fauteuil, et elle se recriait a la fois
+d'admiration et de plaisir. Pippo travaillait lentement et secouait
+la tete de temps en temps; il fronca tout a coup le sourcil, et passa
+brusquement sur sa toile le linge qui lui servait a essuyer ses pinceaux.
+Beatrice courut a lui aussitot, et elle vit qu'il avait efface la bouche
+et les yeux. Elle en fut tellement consternee, qu'elle ne put retenir ses
+larmes; mais Pippo remit tranquillement ses couleurs dans sa boite.--Le
+regard et le sourire, dit-il, sont deux choses difficiles a rendre; il
+faut etre inspire pour oser les peindre. Je ne me sens pas la main assez
+sure; et je ne sais meme pas si je l'aurai jamais.
+
+Le portrait resta donc ainsi defigure, et toutes les fois que Beatrice
+regardait cette tete sans bouche et sans yeux, elle sentait redoubler son
+inquietude.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Le lecteur a pu remarquer que Pippo aimait les vins grecs. Or, quoique
+Les vins d'Orient ne soient pas bavards, apres un bon diner il jasait
+volontiers au dessert. Beatrice ne manquait jamais de faire tomber la
+conversation sur la peinture; mais, des qu'il en etait question, il
+arrivait de deux choses l'une: ou Pippo gardait le silence, et il avait
+alors un certain sourire que Beatrice n'aimait pas a voir sur ses levres;
+ou il parlait des arts avec une indifference et un dedain singuliers.
+Une pensee bizarre lui revenait surtout, la plupart du temps, dans ces
+entretiens.
+
+--Il y aurait un beau tableau a faire, disait-il; il representerait le
+Campo-Vaccino a Rome, au soleil couchant. L'horizon est vaste, la place
+deserte. Sur le premier plan, des enfants jouent sur des ruines; au
+second plan, on voit passer un jeune homme enveloppe d'un manteau; son
+visage est pale, ses traits delicats sont alteres par la souffrance; il
+faut qu'en le voyant on devine qu'il va mourir. D'une main il tient une
+palette et des pinceaux, de l'autre il s'appuie sur une femme jeune et
+robuste, qui tourne la tete en souriant. Afin d'expliquer cette scene,
+il faudrait mettre au bas la date du jour ou elle se passe, le vendredi
+saint de l'annee 1520.
+
+Beatrice comprenait aisement le sens de cette espece d'enigme. C'etait
+le vendredi saint de l'annee 1520 que Raphael etait mort a Rome, et,
+quoiqu'on eut essaye de dementir le bruit qui en avait couru, il etait
+certain que ce grand homme avait expire dans les bras de sa maitresse.
+Le tableau que projetait Pippo eut donc represente Raphael peu d'instants
+avant sa fin; et une telle scene, en effet, traitee avec simplicite par
+un veritable artiste, eut pu etre belle. Mais Beatrice savait a quoi s'en
+tenir sur ce projet suppose, et elle lisait dans les yeux de son amant ce
+qu'il lui donnait a entendre.
+
+Tandis que tout le monde s'accordait, en Italie, a deplorer cette mort,
+Pippo avait coutume, au contraire, de la vanter, et il disait souvent que,
+malgre tout le genie de Raphael, sa mort etait plus belle que sa vie.
+Cette pensee revoltait Beatrice, sans qu'elle put se defendre d'en
+sourire; c'etait dire que l'amour vaut mieux que la gloire, et si une
+pareille idee peut etre blamee par une femme, elle ne peut du moins
+l'offenser. Si Pippo avait choisi un autre exemple, Beatrice aurait
+peut-etre ete de son avis.--Mais pourquoi, disait-elle, opposer l'une a
+l'autre deux choses qui sympathisent si bien? L'amour et la gloire sont
+le frere et la soeur: pourquoi veux-tu les desunir?
+
+--On ne fait jamais bien deux choses a la fois, ajoutait Pippo. Tu ne
+conseillerais pas a un commercant de faire des vers en meme temps que
+ses calculs, ni a un poete d'auner de la toile pendant qu'il chercherait
+ses rimes. Pourquoi donc veux-tu me faire peindre pendant que je suis
+amoureux?
+
+Beatrice ne savait trop que repondre, car elle n'osait dire que l'amour
+n'est pas une occupation.
+
+--Veux-tu donc mourir comme Raphael? demandait-elle; et si tu le veux,
+que ne commences-tu par faire comme lui?
+
+--C'est, au contraire, repondait Pippo, de peur de mourir comme Raphael
+que je ne veux pas faire comme lui. Ou Raphael a eu tort de devenir
+amoureux etant peintre, ou il a eu tort de se mettre a peindre etant
+amoureux. C'est pourquoi il est mort a trente-sept ans, d'une maniere
+glorieuse, il est vrai; mais il n'y a pas de bonne maniere de mourir.
+S'il eut fait seulement cinquante chefs-d'oeuvre de moins, c'eut ete
+un malheur pour le pape, qui aurait ete oblige de faire decorer ses
+chapelles par un autre; mais la Fornarine en aurait eu cinquante baisers
+de plus, et Raphael aurait evite l'odeur des couleurs a l'huile, qui est
+si nuisible a la sante.
+
+--Feras-tu donc de moi une Fornarine? s'ecriait alors Beatrice; si tu
+ne prends soin ni de ta gloire ni de ta vie, veux-tu me charger de
+t'ensevelir?
+
+--Non, en verite, repondait Pippo, en portant son verre a ses levres;
+si je pouvais te metamorphoser, je ferais de toi une Staphyle [A].
+
+[Note A: Nymphe dont Bacchus fut amoureux. Il la changea en grappe de
+raisin. (_Note de l'auteur._)]
+
+Malgre le ton leger qu'il affectait, Pippo, en s'exprimant ainsi, ne
+plaisantait pas tant qu'on pourrait le croire. Il cachait meme sous ses
+railleries une opinion raisonnable, et voici quel etait le fond de sa
+pensee.
+
+On a souvent parle, dans l'histoire des arts, de la facilite avec laquelle
+de grands artistes executaient leurs ouvrages, et on en a cite qui
+savaient allier au travail le desordre et l'oisivete meme. Mais il n'y a
+pas de plus grande erreur que celle-la. Il n'est pas impossible qu'un
+peintre exerce, sur de sa main et de sa reputation, reussisse a faire
+une belle esquisse au milieu des distractions et des plaisirs. Le Vinci
+peignit quelquefois, dit-on, tenant sa lyre d'une main; mais le celebre
+portrait de la Joconde resta quatre ans sur son chevalet. Malgre de
+rares tours de force, qui, en resultat, sont toujours trop vantes, il est
+certain que ce qui est veritablement beau est l'ouvrage du temps et du
+recueillement, et qu'il n'y a pas de vrai genie sans patience.
+
+Pippo etait convaincu de cette regle, et l'exemple de son pere l'avait
+confirme dans son opinion. En effet, il n'a peut-etre jamais existe un
+peintre aussi hardi que le Titien, si ce n'est son eleve Rubens; mais
+si la main du Titien etait vive, sa pensee etait patiente. Pendant
+quatre-vingt-dix-neuf ans qu'il vecut, il s'occupa constamment de son art.
+A ses debuts, il avait commence par peindre avec une timidite minutieuse
+et une secheresse qui faisaient ressembler ses ouvrages aux tableaux
+gothiques d'Albert Duerer. Ce ne fut qu'apres de longs travaux qu'il osa
+obeir a son genie et laisser courir son pinceau; encore eut-il quelquefois
+a s'en repentir, et il arriva a Michel-Ange de dire, en voyant une toile
+du Titien, qu'il etait facheux qu'a Venise on negligeat les principes du
+dessin.
+
+Or, au moment ou se passait ce que je raconte, une facilite deplorable,
+qui est toujours le premier signe de la decadence des arts, regnait a
+Venise. Pippo, soutenu par le nom qu'il portait, avec un peu d'audace
+et les etudes qu'il avait faites, pouvait aisement et promptement
+s'illustrer; mais c'etait la precisement ce qu'il ne voulait pas. Il eut
+regarde comme une chose honteuse de profiter de l'ignorance du vulgaire;
+il se disait, avec raison, que le fils d'un architecte ne doit pas
+demolir ce qu'a bati son pere, et que, si le fils du Titien se faisait
+peintre, il etait de son devoir de s'opposer a la decadence de la
+peinture.
+
+Mais, pour entreprendre une pareille tache, il lui fallait sans aucun
+doute y consacrer sa vie entiere. Reussirait-il? C'etait incertain. Un
+seul homme a bien peu de force, quand tout un siecle lutte contre lui;
+il est emporte par la multitude comme un nageur par un tourbillon.
+Qu'arriverait-il donc? Pippo ne s'aveuglait pas sur son propre compte;
+il prevoyait que le courage lui manquerait tot ou tard, et que ses anciens
+plaisirs l'entraineraient de nouveau; il courait donc la chance de faire
+un sacrifice inutile, soit que ce sacrifice fut entier, soit qu'il fut
+incomplet; et quel fruit en recueillerait-il? Il etait jeune, riche, bien
+portant, et il avait une belle maitresse; pour vivre heureux sans qu'on
+eut, apres tout, de reproches a lui faire, il n'avait qu'a laisser le
+soleil se lever et se coucher. Fallait-il renoncer a tant de biens pour
+une gloire douteuse qui, probablement, lui echapperait?
+
+C'etait apres y avoir murement reflechi que Pippo avait pris le parti
+d'affecter une indifference qui, peu a peu, lui etait devenue naturelle.
+--Si j'etudie encore vingt ans, disait-il, et si j'essaye d'imiter
+mon pere, je chanterai devant des sourds; si la force me manque, je
+deshonorerai mon nom. Et, avec sa gaiete habituelle, il concluait en
+s'ecriant: Au diable la peinture! la vie est trop courte.
+
+Pendant qu'il disputait avec Beatrice, le portrait restait toujours
+inacheve. Pippo entra un jour, par hasard, dans le couvent des Servites.
+Sur un echafaud eleve dans une chapelle, il apercut le fils de Marco
+Vecellio, celui-la meme qui, comme je l'ai dit plus haut, se faisait
+appeler aussi le Tizianello. Ce jeune homme n'avait pour prendre ce nom
+aucun motif raisonnable, si ce n'est qu'il etait parent eloigne du Titien,
+et qu'il s'appelait, de son nom de bapteme, Tito, dont il avait fait
+Titien, et de Titien Tizianello, moyennant quoi les badauds de Venise le
+croyaient heritier du genie du grand peintre, et s'extasiaient devant ses
+fresques. Pippo ne s'etait jamais guere inquiete de cette supercherie
+ridicule; mais, en ce moment, soit qu'il lui fut desagreable de se trouver
+vis-a-vis de ce personnage, soit qu'il pensat a sa propre valeur plus
+serieusement que d'ordinaire, il s'approcha de l'echafaud qui etait
+soutenu par de petites poutres mal etayees: il donna un coup de pied sur
+une de ces poutres et la fit tomber. Fort heureusement l'echafaud ne tomba
+pas en meme temps; mais il vacilla de telle sorte que le soi-disant
+Tizianello chancela d'abord comme s'il eut ete ivre, puis acheva de perdre
+l'equilibre au milieu de ses couleurs dont il fut bariole de la plus
+etrange facon.
+
+On peut juger, lorsqu'il se releva, de la colere ou il etait. Il descendit
+aussitot de son echafaud, et s'avanca vers Pippo en lui adressant des
+injures. Un pretre se jeta entre eux pour les separer au moment ou
+ils allaient tirer l'epee dans le saint lieu; les devotes s'enfuirent
+epouvantees avec de grands signes de croix, tandis que les curieux
+s'empresserent d'accourir. Tito criait a haute voix qu'un homme avait
+voulu l'assassiner, et qu'il demandait justice de ce crime; la poutre
+renversee en temoignait. Les assistants commencerent a murmurer, et l'un
+d'eux, plus hardi que les autres, voulut prendre Pippo au collet. Pippo,
+qui n'avait agi que par etourderie, et qui regardait cette scene en riant,
+se voyant sur le point d'etre traine en prison et s'entendant traiter
+d'assassin, se mit a son tour en colere. Apres avoir rudement repousse
+celui qui voulait l'arreter, il s'elanca sur Tito.
+
+--C'est toi, s'ecria-t-il en le saisissant, c'est toi qu'il faut prendre
+au collet et mener sur la place Saint-Marc pour y etre pendu comme un
+voleur! Sais-tu a qui tu parles, emprunteur de noms? Je me nomme Pomponio
+Vecellio, fils du Titien. J'ai donne tout a l'heure un coup de pied dans
+ta baraque vermoulue; mais, si mon pere eut ete a ma place, sois sur que,
+pour t'apprendre a te faire appeler le Tizianello, il t'aurait si bien
+secoue sur ton arbre que tu en serais tombe comme une pomme pourrie.
+Mais il n'en serait pas reste la. Pour te traiter comme tu le merites,
+il t'aurait pris par l'oreille, insolent ecolier, et il t'aurait ramene
+a l'atelier, dont tu t'es echappe avant de savoir dessiner une tete.
+De quel droit salis-tu les murs de ce couvent et signes-tu de mon nom
+tes miserables fresques? Va-t'en apprendre l'anatomie et copier des
+ecorches pendant dix ans, comme je l'ai fait, moi, chez mon pere, et nous
+verrons ensuite qui tu es et si tu as une signature. Mais jusque-la ne
+t'avise plus de prendre celle qui m'appartient, sinon je te jette dans
+le canal, afin de te baptiser une fois pour toutes!
+
+Pippo sortit de l'eglise sur ces mots. Des que la foule avait entendu
+son nom, elle s'etait aussitot calmee; elle s'ecarta pour lui ouvrir un
+passage, et le suivit avec curiosite. Il s'en fut a la petite maison, ou
+il trouva Beatrice qui l'attendait. Sans perdre de temps a lui raconter
+son aventure, il prit sa palette, et, encore emu de colere, il se mit a
+travailler au portrait.
+
+En moins d'une heure il l'acheva. Il y fit en meme temps de grands
+changements; il retrancha d'abord plusieurs details trop minutieux;
+il disposa plus librement les draperies, retoucha le fond et les
+accessoires, qui sont des parties tres importantes dans la peinture
+venitienne. Il en vint ensuite a la bouche et aux yeux, et il reussit,
+en quelques coups de pinceau, a leur donner une expression parfaite.
+Le regard etait doux et fier; les levres, au-dessus desquelles paraissait
+un leger duvet, etaient entr'ouvertes; les dents brillaient comme des
+perles, et la parole semblait prete a sortir.
+
+--Tu ne te nommeras pas Venus couronnee, dit-il quand tout fut fini, mais
+Venus amoureuse.
+
+On devine la joie de Beatrice; pendant que Pippo travaillait, elle avait
+a peine ose respirer; elle l'embrassa et le remercia cent fois, et lui dit
+qu'a l'avenir elle ne voulait plus l'appeler Tizianello, mais Titien.
+Pendant le reste de la journee, elle ne parla que des beautes sans nombre
+qu'elle decouvrait a chaque instant dans son portrait; non seulement elle
+regrettait qu'il ne put etre expose, mais elle etait pres de demander
+qu'il le fut. La soiree se passa a la Quintavalle, et jamais les deux
+amants n'avaient ete plus gais ni plus heureux. Pippo montrait lui-meme
+une joie d'enfant, et ce ne fut que le plus tard possible, apres mille
+protestations d'amour, que Beatrice se decida a se separer de lui pour
+quelques heures.
+
+Elle ne dormit pas de la nuit; les plus riants projets, les plus douces
+esperances l'agiterent. Elle voyait deja ses reves realises, son amant
+vante et envie par toute l'Italie, et Venise lui devant une gloire
+nouvelle. Le lendemain, elle se rendit, comme d'ordinaire, la premiere
+au rendez-vous, et elle commenca, en attendant Pippo, par regarder son
+cher portrait. Le fond de ce portrait etait un paysage, et il y avait sur
+le premier plan une roche. Sur cette roche, Beatrice apercut quelques
+lignes tracees avec du cinabre. Elle se pencha avec inquietude pour les
+lire; en caracteres gothiques tres fins, etait ecrit le sonnet suivant:
+
+ Beatrix Donato fut le doux nom de celle
+ Dont la forme terrestre eut ce divin contour;
+ Dans sa blanche poitrine etait un coeur fidele,
+ Et dans son corps sans tache un esprit sans detour.
+
+ Le fils du Titien, pour la rendre immortelle,
+ Fit ce portrait, temoin d'un mutuel amour;
+ Puis il cessa de peindre a compter de ce jour,
+ Ne voulant de sa main illustrer d'autre qu'elle.
+
+ Passant, qui que tu sois, si ton coeur sait aimer,
+ Regarde ma maitresse avant de me blamer,
+ Et dis si par hasard la tienne est aussi belle.
+
+ Vois donc combien c'est peu que la gloire ici-bas,
+ Puisque, tout beau qu'il est, ce portrait ne vaut pas,
+ Crois-m'en sur ma parole, un baiser du modele.
+
+Quelque effort que Beatrice put faire par la suite, elle n'obtint jamais
+de son amant qu'il travaillat de nouveau; il fut inflexible a toutes ses
+prieres, et, quand elle le pressait trop vivement, il lui recitait son
+sonnet. Il resta ainsi jusqu'a sa mort fidele a sa paresse; et Beatrice,
+dit-on, le fut a son amour. Ils vecurent longtemps comme deux epoux, et
+il est a regretter que l'orgueil des Loredans, blesse de cette liaison
+publique, ait detruit le portrait de Beatrice, comme le hasard avait
+detruit le premier tableau du Tizianello [A].
+
+[Note A: C'est aux recherches d'un amateur celebre, M. Doglioni, qu'on,
+doit de savoir que ce tableau a existe. (_Note de l'auteur._)]
+
+
+FIN DU FILS DU TITIEN.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+V. MARGOT
+
+
+1838
+
+
+
+
+I
+
+
+Dans une grande et gothique maison, rue du Perche au Marais, habitait,
+en 1804, une vieille dame connue et aimee de tout le quartier; elle
+s'appelait madame Doradour. C'etait une femme du temps passe, non
+pas de la cour, mais de la bonne bourgeoisie, riche, devote, gaie et
+charitable. Elle menait une vie tres retiree; sa seule occupation etait
+de faire l'aumone et de jouer au boston avec ses voisins. On dinait chez
+elle a deux heures, on soupait a neuf. Elle ne sortait guere que pour
+aller a l'eglise et faire quelquefois, en revenant, un tour a la place
+Royale. Bref, elle avait conserve les moeurs et a peu pres le costume de
+son temps, ne se souciant que mediocrement du notre, lisant ses heures
+plutot que les journaux, laissant le monde aller son train, et ne pensant
+qu'a mourir en paix.
+
+Comme elle etait causeuse et meme un peu bavarde, elle avait toujours eu,
+depuis vingt ans qu'elle etait veuve, une demoiselle de compagnie. Cette
+demoiselle, qui ne la quittait jamais, etait devenue pour elle une amie.
+On les voyait sans cesse toutes deux ensemble, a la messe, a la promenade,
+au coin du feu. Mademoiselle Ursule tenait les clefs de la cave, des
+armoires, et meme du secretaire. C'etait une grande fille seche, a
+tournure masculine, parlant du bout des levres, fort imperieuse et
+passablement acariatre. Madame Doradour, qui n'etait pas grande, se
+suspendait en babillant au bras de cette vilaine creature, l'appelait
+sa toute bonne, et se laissait mener a la lisiere. Elle temoignait a sa
+favorite une confiance aveugle; elle lui avait assure d'avance une large
+part dans son testament.
+
+Mademoiselle Ursule ne l'ignorait pas; aussi faisait-elle profession
+d'aimer sa maitresse plus qu'elle-meme, et n'en parlait-elle que les yeux
+au ciel avec des soupirs de reconnaissance.
+
+Il va sans dire que mademoiselle Ursule etait la veritable maitresse au
+logis. Pendant que madame Doradour, enfoncee dans sa chaise longue,
+tricotait dans un coin de son salon, mademoiselle Ursule, affublee de
+ses clefs, traversait majestueusement les corridors, tapait les portes,
+payait les marchands et faisait damner les domestiques; mais des
+qu'il etait l'heure de diner, et des que la compagnie arrivait, elle
+apparaissait avec timidite, dans un vetement fonce et modeste; elle
+saluait avec componction, savait se tenir a l'ecart et abdiquer en
+apparence. A l'eglise, personne ne priait plus devotement qu'elle et ne
+baissait les yeux plus bas; il arrivait a madame Doradour, dont la piete
+etait sincere, de s'endormir au milieu d'un sermon: mademoiselle Ursule
+lui poussait le coude, et le predicateur lui en savait gre. Madame
+Doradour avait des fermiers, des locataires, des gens d'affaires;
+mademoiselle Ursule verifiait leurs comptes, et en matiere de chicane
+elle se montrait incomparable. Il n'y avait pas, grace a elle, un grain de
+poussiere dans la maison; tout etait propre, net, frotte, brosse, les
+meubles en ordre, le linge blanc, la vaisselle luisante, les pendules
+reglees, tout cela etait necessaire a la gouvernante pour qu'elle put
+gronder a son aise et regner dans toute sa gloire. Madame Doradour ne se
+dissimulait pas, a proprement parler, les defauts de sa bonne amie, mais
+elle n'avait su de sa vie distinguer en ce monde que le bien. Le mal ne
+lui semblait jamais clair; elle l'endurait sans le comprendre. L'habitude,
+d'ailleurs, pouvait tout sur elle; il y avait vingt ans que mademoiselle
+Ursule lui donnait le bras et qu'elles prenaient le matin leur cafe
+ensemble. Quand sa protegee criait trop fort, madame Doradour quittait son
+tricot, levait la tete et demandait de sa petite voix flutee: Qu'est-ce
+donc, ma toute bonne? Mais la toute bonne ne daignait pas toujours
+repondre, ou, si elle entrait en explication, elle s'y prenait de telle
+sorte que madame Doradour revenait a son tricot en fredonnant un petit
+air, pour n'en pas entendre davantage.
+
+Il fut reconnu tout a coup, apres une si longue confiance, que
+mademoiselle Ursule trompait tout le monde, a commencer par sa maitresse;
+non seulement elle se faisait un revenu sur les depenses qu'elle
+dirigeait, mais elle s'appropriait, par anticipation sur le testament,
+des bardes, du linge et jusqu'a des bijoux. Comme l'impunite l'enhardit,
+elle en etait enfin venue jusqu'a derober un ecrin de diamants, dont, il
+est vrai, madame Doradour ne faisait aucun usage, mais qu'elle gardait
+avec respect dans un tiroir depuis un temps immemorial, en souvenir de
+ses appas perdus. Madame Doradour ne voulut point livrer aux tribunaux
+une femme qu'elle avait aimee; elle se borna a la renvoyer de chez elle,
+et refusa de la voir une derniere fois; mais elle se trouva subitement
+dans une solitude si cruelle, qu'elle versa les larmes les plus ameres.
+Malgre sa piete, elle ne put s'empecher de maudire l'instabilite des
+choses d'ici-bas, et les impitoyables caprices du hasard, qui ne respecte
+pas meme une vieille et douce erreur.
+
+Un de ses bons voisins, nomme M. Despres, etant venu la voir pour la
+consoler, elle lui demanda conseil.
+
+--Que vais-je devenir a present? lui dit-elle. Je ne puis vivre seule;
+ou trouverai-je une nouvelle amie? Celle que je viens de perdre m'a ete
+si chere et je m'y etais si habituee, que, malgre la triste facon dont
+elle m'en a recompensee, j'en suis au regret de ne l'avoir plus; qui me
+repondra d'une autre? Quelle confiance pourrais-je maintenant avoir pour
+une inconnue?
+
+--Le malheur qui vous est arrive, repondit M. Despres, serait a jamais
+deplorable s'il faisait douter de la vertu une ame telle que la votre.
+Il y a dans ce monde des miserables et beaucoup d'hypocrites, mais il y a
+aussi d'honnetes gens. Prenez une autre demoiselle de compagnie, non
+pas a la legere, mais sans y apporter non plus trop de scrupule. Votre
+confiance a ete trompee une fois; c'est une raison pour qu'elle ne le
+soit pas une seconde.
+
+--Je crois que vous dites vrai, repliqua madame Doradour; mais je suis
+bien triste et bien embarrassee. Je ne connais pas une ame a Paris; ne
+pourriez-vous me rendre le service de prendre quelques informations et de
+me trouver une honnete fille qui serait bien traitee ici, et qui servirait
+du moins a me donner le bras pour aller a Saint-Francois d'Assise?
+
+M. Despres, en sa qualite d'habitant du Marais, n'etait ni fort ingambe
+ni fort repandu. Il se mit cependant en quete, et, quelques jours apres,
+madame Doradour eut une nouvelle demoiselle, a laquelle, au bout de deux
+mois, elle avait donne toute son amitie, car elle etait aussi legere
+qu'elle etait bonne. Mais il fallut, au bout de deux ou trois mois,
+mettre la nouvelle venue a la porte, non comme malhonnete, mais comme
+peu honnete. Ce fut pour madame Doradour un second sujet de chagrin.
+Elle voulut faire un nouveau choix; elle eut recours a tout le voisinage,
+s'adressa meme aux _Petites Affiches_, et ne fut pas plus heureuse.
+
+Le decouragement la prit; on vit alors cette bonne dame s'appuyer sur
+une canne et se rendre seule a l'eglise; elle avait resolu, disait-elle,
+d'achever ses jours sans l'aide de personne, et elle s'efforcait en public
+de porter gaiement sa tristesse et ses annees; mais ses jambes tremblaient
+en montant l'escalier, car elle avait soixante-quinze ans; on la trouvait
+le soir aupres du feu, les mains jointes et la tete basse; elle ne pouvait
+supporter la solitude; sa sante, deja faible, s'altera bientot; elle
+tombait peu a peu dans la melancolie.
+
+Elle avait un fils unique nomme Gaston, qui avait embrasse de bonne heure
+la carriere des armes, et qui en ce moment etait en garnison. Elle lui
+ecrivit pour lui conter sa peine et pour le prier de venir a son secours
+dans l'ennui ou elle se trouvait. Gaston aimait tendrement sa mere: il
+demanda un conge et l'obtint; mais le lieu de sa garnison etait, par
+malheur, la ville de Strasbourg, ou se trouvent, comme on sait, en grande
+abondance les plus jolies grisettes de France. On ne voit que la de ces
+brunes allemandes, pleines a la fois de la langueur germanique et de la
+vivacite francaise. Gaston etait dans les bonnes graces de deux jolies
+marchandes de tabac, qui ne voulurent pas le laisser s'en aller; il tenta
+vainement de les persuader, il alla meme jusqu'a leur montrer la lettre de
+sa mere; elles lui donnerent tant de mauvaises raisons, qu'il s'en laissa
+convaincre, et retarda de jour en jour son depart.
+
+Madame Doradour, pendant ce temps-la, tomba serieusement malade. Elle
+etait nee si gaie, et le chagrin lui etait si peu naturel, qu'il ne
+pouvait etre pour elle qu'une maladie. Les medecins n'y savaient que
+faire.--Laissez-moi, disait-elle; je veux mourir seule. Puisque tout ce
+que j'aimais m'a abandonnee, pourquoi tiendrais-je a un reste de vie
+auquel personne ne s'interesse?
+
+La plus profonde tristesse regnait dans la maison, et en meme temps le
+plus grand desordre. Les domestiques, voyant leur maitresse moribonde,
+et sachant son testament fait, commencaient a la negliger. L'appartement,
+jadis si bien entretenu, les meubles si bien ranges etaient couverts de
+poussiere.--O ma chere Ursule! s'ecriait madame Doradour, ma toute bonne,
+ou etes-vous? Vous me chasseriez ces marauds-la!
+
+Un jour qu'elle etait au plus mal, on la vit avec etonnement se redresser
+tout a coup sur son seant, ecarter ses rideaux et mettre ses lunettes.
+Elle tenait a la main une lettre qu'on venait de lui apporter et qu'elle
+Deplia avec grand soin. Au haut de la feuille etait une belle vignette
+representant le temple de l'Amitie avec un autel au milieu et deux coeurs
+enflammes sur l'autel. La lettre etait ecrite en grosse batarde, les mots
+parfaitement alignes, avec de grands traits de plume aux queues des
+majuscules. C'etait un compliment de bonne annee, a peu pres concu en
+ces termes:
+
+"Madame et chere marraine,
+
+"C'est pour vous la souhaiter bonne et heureuse que je prends la plume
+pour toute la famille, etant la seule qui sache ecrire chez nous. Papa,
+maman et mes freres vous la souhaitent de meme. Nous avons appris que
+vous etiez malade, et nous prions Dieu qu'il vous conserve, ce qui
+arrivera surement. Je prends la liberte de vous envoyer ci-jointes des
+rillettes, et je suis avec bien du respect et de l'attachement,
+
+"Votre filleule et servante,
+
+"MARGUERITE PIEDELEU."
+
+Apres avoir lu cette lettre, madame Doradour la mit sous son chevet;
+elle fit aussitot appeler M. Despres, et elle lui dicta sa reponse.
+Personne, dans la maison, n'en eut connaissance; mais, des que cette
+reponse fut partie, la malade se montra plus tranquille, et peu de jours
+apres on la trouva aussi gaie et aussi bien portante qu'elle l'avait
+jamais ete.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le bonhomme Piedeleu etait Beauceron, c'est-a-dire natif de la Beauce,
+ou il avait passe sa vie et ou il comptait bien mourir. C'etait un
+vieux et honnete fermier de la terre de la Honville, pres de Chartres,
+terre qui appartenait a madame Doradour. Il n'avait vu de ses jours ni
+une foret ni une montagne, car il n'avait jamais quitte sa ferme que
+pour aller a la ville ou aux environs, et la Beauce, comme on sait, n'est
+qu'une plaine. Il avait vu, il est vrai, une riviere, l'Eure, qui coulait
+pres de sa maison. Pour ce qui est de la mer, il y croyait comme au
+paradis, c'est-a-dire qu'il pensait qu'il fallait y aller voir; aussi ne
+trouvait-il en ce monde que trois choses dignes d'admiration, le clocher
+de Chartres, une belle fille et un beau champ de ble. Son erudition se
+bornait a savoir qu'il fait chaud en ete, froid en hiver, et le prix des
+grains au dernier marche. Mais quand, par le soleil de midi, a l'heure
+ou les laboureurs se reposent, le bonhomme sortait de la basse-cour pour
+dire bonjour a ses moissons, il faisait bon voir sa haute taille et ses
+larges epaules se dessiner sur l'horizon. Il semblait alors que les bles
+se tinssent plus droits et plus fiers que de coutume, que le soc des
+charrues fut plus etincelant. A sa vue, ses garcons de ferme, couches a
+l'ombre et en train de diner, se decouvraient respectueusement tout en
+avalant leurs belles tranches de pain et de fromage. Les boeufs ruminaient
+en bonne contenance, les chevaux se redressaient sous la main du maitre
+qui frappait leur croupe rebondie.--Notre pays est le grenier de la
+France, disait quelquefois le bonhomme; puis il penchait la tete en
+marchant, regardait ses sillons bien alignes, et se perdait dans cette
+contemplation.
+
+Madame Piedeleu, sa femme, lui avait donne neuf enfants, dont huit
+garcons, et, si tous les huit n'avaient pas six pieds de haut, il ne s'en
+fallait guere. Il est vrai que c'etait la taille du bonhomme, et la mere
+avait ses cinq pieds cinq pouces; c'etait la plus belle femme du pays.
+Les huit garcons, forts comme des taureaux, terreur et admiration du
+village, obeissaient en esclaves a leur pere. Ils etaient, pour ainsi
+dire, les premiers et les plus zeles de ses domestiques, faisant tour
+a tour le metier de charretiers, de laboureurs, de batteurs en grange.
+C'etait un beau spectacle que ces huit gaillards, soit qu'on les vit,
+les manches retroussees, la fourche au poing, dresser une meule, soit
+qu'on les rencontrat le dimanche allant a la messe bras dessus bras
+dessous, leur pere marchant a leur tete; soit enfin que le soir, apres
+le travail, on les vit, assis autour de la longue table de la cuisine,
+deviser en mangeant la soupe et choquer en trinquant leurs grands gobelets
+d'etain.
+
+Au milieu de cette famille de geants etait venue au monde une petite
+creature, pleine de sante, mais toute mignonne; c'etait le neuvieme enfant
+de madame Piedeleu, Marguerite, qu'on appelait Margot. Sa tete ne venait
+pas au coude de ses freres, et, quand son pere l'embrassait, il ne
+manquait jamais de l'enlever de terre et de la poser sur la table. La
+petite Margot n'avait pas seize ans; son nez retrousse, sa bouche bien
+fendue, bien garnie et toujours riante, son teint dore par le soleil,
+ses bras poteles, sa taille rondelette, lui donnaient l'air de la gaiete
+meme; aussi faisait-elle la joie de la famille. Assise au milieu de ses
+freres, elle brillait et rejouissait la vue, comme un bluet dans un
+bouquet de ble.--Je ne sais, ma foi, disait le bonhomme, comment ma
+femme s'y est prise pour me faire cet enfant-la: c'est un cadeau de la
+Providence; mais toujours est-il que ce brin de fillette me fera rire
+toute ma vie.
+
+Margot dirigeait le menage; la mere Piedeleu, bien qu'elle fut encore
+verte, lui en avait laisse le soin, afin de l'habituer de bonne heure a
+l'ordre et a l'economie. Margot serrait le linge et le vin, avait la haute
+main sur la vaisselle, qu'elle ne daignait pas laver; mais elle mettait
+le couvert, versait a boire et chantait la chanson au dessert. Les
+servantes de la maison ne l'appelaient que mademoiselle Marguerite, car
+elle avait un certain quant-a-soi. Du reste, comme disent les bonnes gens,
+elle etait sage comme une image. Je ne veux pas dire qu'elle ne fut pas
+coquette; elle etait jeune, jolie et fille d'Eve. Mais il ne fallait pas
+qu'un garcon, meme des plus huppes de l'endroit, s'avisat de lui serrer
+la taille trop fort; il ne s'en serait pas bien trouve: le fils d'un
+fermier, nomme Jarry, qui etait ce qu'on appelle un _mauvais gas_, l'ayant
+embrassee un jour a la danse, avait ete paye d'un bon soufflet.
+
+M. le cure professait pour Margot la plus haute estime. Quand il avait un
+exemple a citer, c'etait elle qu'il choisissait. Il lui fit meme un jour
+l'honneur de parler d'elle en plein sermon et de la donner pour modele a
+ses ouailles. Si le progres des lumieres, comme on dit, n'avait pas fait
+supprimer les rosieres, cette vieille et honnete coutume de nos aieux,
+Margot eut porte les roses blanches, ce qui eut mieux valu qu'un sermon;
+mais ces messieurs de 89 ont supprime bien autre chose. Margot savait
+coudre et meme broder; son pere avait voulu, en outre, qu'elle sut lire
+et ecrire, et qu'elle apprit l'orthographe, un peu de grammaire et de
+geographie. Une religieuse carmelite s'etait chargee de son education.
+Aussi Margot etait-elle l'oracle de l'endroit; des qu'elle ouvrait la
+bouche, les paysans s'ebahissaient. Elle leur disait que la terre etait
+ronde, et ils l'en croyaient sur parole. On faisait cercle autour d'elle,
+le dimanche, lorsqu'elle dansait sur la pelouse; car elle avait eu un
+maitre de danse, et son _pas de bourree_ emerveillait tout le monde.
+En un mot, elle trouvait moyen d'etre en meme temps aimee et admiree,
+ce qui peut passer pour difficile.
+
+Le lecteur sait deja que Margot etait filleule de madame Doradour, et
+que c'etait elle qui lui avait ecrit, sur un beau papier a vignettes,
+un compliment de bonne annee. Cette lettre, qui n'avait pas dix lignes,
+avait coute a la petite fermiere bien des reflexions et bien de la peine,
+car elle n'etait pas forte en litterature. Quoi qu'il en soit, madame
+Doradour, qui avait toujours beaucoup aime Margot et qui la connaissait
+Pour la plus honnete fille du pays, avait resolu de la demander a son
+pere, et d'en faire, s'il se pouvait, sa demoiselle de compagnie.
+
+Le bonhomme etait un soir dans sa cour, fort occupe a regarder une roue
+neuve qu'on venait de remettre a une de ses charrettes. La mere Piedeleu,
+debout sous le hangar, tenait gravement avec une grosse pince le nez d'un
+taureau ombrageux, pour l'empecher de remuer pendant que le veterinaire
+le pansait. Les garcons de ferme bouchonnaient les chevaux qui revenaient
+de l'abreuvoir. Les bestiaux commencaient a rentrer; une majestueuse
+procession de vaches se dirigeait vers l'etable au soleil couchant, et
+Margot, assise sur une botte de trefle, lisait un vieux numero du _Journal
+de l'Empire_, que le cure lui avait prete [A].
+
+[Note A: Ce paragraphe est la description exacte d'un interieur de ferme
+que l'auteur avait vu, en 18l8, a l'age de sept ans, et dont le tableau
+s'etait grave dans sa memoire.]
+
+Le cure lui-meme parut en ce moment, s'approcha du bonhomme et lui remit
+une lettre de la part de madame Doradour. Le bonhomme ouvrit la lettre
+avec respect; mais il n'en eut pas plus tot lu les premieres lignes, qu'il
+fut oblige de s'asseoir sur un banc, tant il etait emu et surpris.--Me
+demander ma fille! s'ecria-t-il, ma fille unique, ma pauvre Margot!
+
+A ces mots, madame Piedeleu epouvantee accourut; les garcons, qui
+revenaient des champs, s'assemblerent autour de leur pere; Margot seule
+resta a l'ecart, n'osant bouger ni respirer. Apres les premieres
+exclamations, toute la famille garda un morne silence.
+
+Le cure commenca alors a parler et a enumerer tous les avantages que
+Margot trouverait a accepter la proposition de sa marraine. Madame
+Doradour avait rendu de grands services aux Piedeleu, elle etait leur
+bienfaitrice; elle avait besoin de quelqu'un qui lui rendit la vie
+agreable, qui prit soin d'elle et de sa maison; elle s'adressait avec
+confiance a ses fermiers; elle ne manquerait pas de bien traiter sa
+filleule et d'assurer son avenir. Le bonhomme ecouta le cure sans mot
+dire, puis il demanda quelques jours pour reflechir avant de prendre une
+determination.
+
+Ce ne fut qu'au bout d'une semaine, apres bien des hesitations et bien
+des larmes, qu'il fut resolu que Margot se mettrait en route pour Paris.
+La mere etait inconsolable; elle disait qu'il etait honteux de faire de
+sa fille une servante, lorsqu'elle n'avait qu'a choisir parmi les plus
+beaux garcons du pays pour devenir une riche fermiere. Les fils Piedeleu,
+pour la premiere fois de leur vie, ne pouvaient reussir a se mettre
+d'accord; ils se querellaient toute la journee, les uns consentant, les
+autres refusant; enfin, c'etait un desordre et un chagrin inouis dans la
+maison. Mais le bonhomme se souvenait que, dans une mauvaise annee,
+madame Doradour, au lieu de lui demander son terme, lui avait envoye un
+sac d'ecus; il imposa silence a tout le monde, et decida que sa fille
+partirait.
+
+Le jour du depart arrive, on mit un cheval a la carriole, afin de mener
+Margot a Chartres, ou elle devait prendre la diligence. Personne n'alla
+aux champs ce jour-la; presque tout le village se rassembla dans la cour
+de la ferme. On avait fait a Margot un trousseau complet; le dedans, le
+derriere et le dessus de la carriole etaient encombres de boites et de
+cartons: les Piedeleu n'entendaient pas que leur fille fit mauvaise
+figure a Paris. Margot avait fait ses adieux a tout le monde, et allait
+embrasser son pere, lorsque le cure la prit par la main et lui fit une
+allocution paternelle sur son voyage, sur la vie future et sur les dangers
+qu'elle allait courir.--Conservez votre sagesse, jeune fille, s'ecria le
+digne homme en terminant, c'est le plus precieux des tresors; veillez sur
+lui, Dieu fera le reste.
+
+Le bonhomme Piedeleu etait emu jusqu'aux larmes, quoiqu'il n'eut pas tout
+compris clairement dans le discours du cure. Il serra sa fille sur son
+coeur, l'embrassa, la quitta, revint a elle et l'embrassa encore; il
+voulait parler, et son trouble l'en empechait.--Retiens bien les conseils
+de M. le cure, dit-il enfin d'une voix alteree; retiens-les bien; ma
+pauvre enfant.... Puis il ajouta brusquement: Mille pipes de diables!
+n'y manque pas.
+
+Le cure, qui etendait les mains pour donner a Margot sa benediction,
+s'arreta court a ce gros mot. C'etait pour vaincre son emotion que le
+bonhomme avait jure; il tourna le dos au cure et rentra chez lui sans en
+dire davantage.
+
+Margot grimpa dans la carriole, et le cheval allait partir, lorsqu'on
+entendit un si gros sanglot que tout le monde se retourna. On apercut
+alors un petit garcon de quatorze ans a peu pres, auquel on n'avait pas
+fait attention. Il s'appelait Pierrot, et son metier n'etait pas bien
+noble, car il etait gardeur de dindons; mais il aimait passionnement
+Margot, non pas d'amour, mais d'amitie. Margot aimait aussi ce pauvre
+petit diable; elle lui avait donne maintes fois une poignee de cerises ou
+une grappe de raisin pour accompagner son pain sec. Comme il ne manquait
+pas d'intelligence, elle se plaisait a le faire causer et a lui apprendre
+le peu qu'elle savait, et comme ils etaient tous deux presque du meme age,
+il etait souvent arrive que, la lecon finie, la maitresse et l'ecolier
+avaient joue ensemble a cligne-musette. En ce moment, Pierrot portait
+une paire de sabots que Margot lui avait donnee, ayant pitie de le voir
+marcher pieds nus. Debout dans un coin de la cour, entoure de son modeste
+troupeau, Pierrot regardait ses sabots et pleurait de tout son coeur.
+Margot lui fit signe d'approcher et lui tendit sa main: il la prit et la
+porta a son visage, comme s'il eut voulu la baiser, mais il la posa sur
+ses yeux; Margot la retira toute baignee de larmes. Elle dit une derniere
+fois adieu a sa mere, et la carriole se mit en marche.
+
+
+
+
+III
+
+
+Lorsque Margot monta en diligence a Chartres, l'idee de faire vingt lieues
+et de voir Paris la bouleversait a tel point qu'elle en avait perdu le
+boire et le manger. Toute desolee qu'elle etait de quitter son pays,
+elle ne pouvait s'empecher d'etre curieuse, et elle avait si souvent
+entendu parler de Paris comme d'une merveille, qu'elle avait peine a
+s'imaginer qu'elle allait voir de ses yeux une si belle ville. Parmi ses
+compagnons de route se trouva un commis voyageur, qui, selon les habitudes
+du metier, ne manqua pas de bavarder. Margot l'ecoutait faire ses contes
+avec une attention religieuse. Au peu de questions qu'elle hasarda, il
+vit combien elle etait novice, et, rencherissant sur lui-meme, il fit de
+la capitale un portrait si extravagant et si ampoule, qu'on n'aurait
+su, a l'entendre, s'il s'agissait de Paris ou de Pekin. Margot n'avait
+garde de le reprendre, et, pour lui, il n'etait pas homme a s'arreter
+a la pensee qu'au premier pas qu'elle ferait elle verrait qu'il avait
+menti. C'est en quoi on ne peut trop admirer le supreme attrait de la
+forfanterie. Je me souviens qu'allant en Italie, il m'en arriva autant
+qu'a Margot: un de mes compagnons de voyage me fit une description de
+Genes, que j'allais voir; il mentait sur le bateau qui nous y conduisait,
+il mentait en vue de la ville, et il mentait encore dans le port.
+
+Les voitures qui viennent de Chartres entrent a Paris par les
+Champs-Elysees. Je laisse a penser l'admiration d'une Beauceronne a
+l'aspect de cette magnifique entree qui n'a pas sa pareille au monde,
+et qu'on dirait faite pour recevoir un heros triomphant, maitre du reste
+de l'univers. Les tranquilles et etroites rues du Marais parurent ensuite
+bien tristes a Margot. Cependant, quand son fiacre s'arreta devant la
+porte de madame Doradour, la belle apparence de la maison l'enchanta. Elle
+souleva le marteau d'une main tremblante, et frappa avec une crainte melee
+de plaisir. Madame Doradour attendait sa filleule; elle la recut a bras
+ouverts, lui fit mille caresses, l'appela sa fille, l'installa dans une
+bergere, et lui fit d'abord donner a souper.
+
+Etourdie du bruit de la route, Margot regardait les tapisseries,
+Les lambris et les meubles dores, mais surtout les belles glaces qui
+decoraient le salon. Elle qui ne s'etait jamais coiffee que dans le miroir
+a barbe de son pere, il lui semblait charmant et prodigieux de voir son
+image repetee autour d'elle de tant de manieres differentes. Le ton
+delicat et poli de sa marraine, ses expressions nobles et reservees, lui
+faisaient aussi une grande impression. Le costume meme de la bonne dame,
+son ample robe de pou-de-soie a fleurs, son grand bonnet et ses cheveux
+poudres donnaient a penser a Margot et lui faisaient voir qu'elle se
+trouvait en face d'un etre particulier. Comme elle avait l'esprit prompt
+et facile, et, en meme temps, ce penchant a l'imitation qui est naturel
+aux enfants, elle n'eut pas plus tot cause une heure avec madame Doradour,
+qu'elle essaya de se modeler sur elle. Elle se redressa, rajusta sa
+cornette, et appela a son secours tout ce qu'elle savait de grammaire.
+Malheureusement un peu de fort bon vin que sa marraine lui avait fait
+boire pur, pour reparer la fatigue du voyage, avait embrouille ses idees;
+ses paupieres se fermaient. Madame Doradour la prit par la main et la
+conduisit dans une belle chambre; apres quoi, l'ayant embrassee de
+nouveau, elle lui souhaita une bonne nuit et se retira.
+
+Presque aussitot on frappa a la porte; une femme de chambre entra,
+debarrassa Margot de son chale et de son bonnet, et se mit a genoux
+pour la dechausser. Margot dormait tout debout et se laissait faire.
+Ce ne fut que lorsqu'on lui ota sa chemise qu'elle s'apercut qu'on la
+deshabillait, et, sans reflechir qu'elle etait toute nue, elle fit un
+grand salut a sa femme de chambre; elle expedia ensuite sa priere du soir,
+et se mit promptement au lit. A la lueur de sa veilleuse, elle vit que sa
+chambre avait aussi des meubles dores, et qu'il s'y trouvait une de ces
+magnifiques glaces qui lui tenaient si fort au coeur. Au-dessus de cette
+glace etait un trumeau, et les petits amours qui y etaient sculptes lui
+parurent autant de bons genies qui l'invitaient a se mirer. Elle se promit
+bien de n'y pas manquer, et, bercee par les plus doux songes, elle
+s'endormit delicieusement.
+
+On se leve de bonne heure aux champs; notre petite campagnarde s'eveilla
+le lendemain avec les oiseaux. Elle se mit sur son seant, et, apercevant
+dans sa chere glace son joli minois chiffonne, elle s'honora d'un gracieux
+sourire. La femme de chambre reparut bientot, et demanda respectueusement
+si mademoiselle voulait prendre un bain. En meme temps, elle lui posa
+sur les epaules une robe de flanelle ecarlate, qui parut a Margot la
+pourpre d'un roi.
+
+La salle de bain de madame Doradour etait un reduit plus mondain qu'il
+n'appartient a un bain de devote; elle avait ete construite sous Louis XV.
+La baignoire, exhaussee sur une estrade, etait placee dans un cintre de
+stuc encadre de roses dorees, et les inevitables amours foisonnaient
+autour du plafond. Sur le panneau oppose a l'estrade, on voyait une copie
+des Baigneuses de Boucher, copie faite peut-etre par Boucher lui-meme.
+Une guirlande de fleurs se jouait sur le lambris; un tapis moelleux
+couvrait le parquet, et un rideau de soie, galamment retrousse, laissait
+penetrer, a travers la persienne, un demi-jour mysterieux. Il va sans
+dire que tout ce luxe etait un peu fane par le temps, et que les dorures
+avaient vieilli; mais, par cette raison meme, on s'y plaisait mieux, et
+on y sentait comme un reste de parfum de ces soixante annees de folie ou
+regna le roi bien-aime.
+
+Margot, seule dans cette salle, s'approcha timidement de l'estrade. Elle
+examina d'abord les griffons dores places de chaque cote de la baignoire;
+elle n'osait entrer dans l'eau, qui lui semblait devoir, pour le moins,
+etre de l'eau de rose; elle y fourra doucement une jambe, puis l'autre,
+puis elle resta debout en contemplation devant le panneau. Elle n'etait
+pas connaisseuse en peinture; les nymphes de Boucher lui parurent des
+deesses; elle n'imaginait pas que de pareilles femmes pussent exister sur
+la terre, qu'on put manger avec des mains si blanches, ni marcher avec de
+si petits pieds. Que n'eut-elle pas donne pour etre aussi belle! Elle ne
+se doutait pas qu'avec ses mains halees elle valait cent fois mieux que
+ces poupees. Un leger mouvement du rideau la tira de sa distraction; elle
+fremit a l'idee d'etre surprise ainsi, et se plongea dans l'eau jusqu'au
+cou.
+
+Un sentiment de mollesse et de bien-etre ne tarda pas a s'emparer d'elle.
+Elle commenca, comme font les enfants, par jouer dans l'eau avec le coin
+de son peignoir; elle s'amusa ensuite a compter les fleurs et les rosaces
+de la chambre; puis elle examina les petits amours, mais leurs gros
+ventres lui deplaisaient. Elle appuya sa tete sur le bord de la baignoire,
+et regarda par la fenetre entr'ouverte.
+
+La salle de bain etait au rez-de-chaussee, et la fenetre donnait sur le
+jardin. Ce n'etait pas, comme on le pense bien, un jardin anglais, mais un
+antique jardin a la mode francaise, qui en vaut bien une autre. De belles
+allees sablees bordees de buis, de grands parterres brillant de couleurs
+bien assorties, de jolies statues d'espace en espace, et, dans le fond,
+un labyrinthe en charmille. Margot regardait le labyrinthe, dont la sombre
+entree la faisait rever. La cligne-musette lui revenait en memoire, et
+elle pensait que dans les detours de la charmille il devait y avoir de
+bonnes cachettes.
+
+Un beau jeune homme en costume de hussard sortit en ce moment du
+labyrinthe, et se dirigea vers la maison. Apres avoir traverse le
+parterre, il passa si pres de la fenetre de la salle de bain, que son
+coude ebranla la persienne. Margot ne put retenir un leger cri que la
+frayeur lui arracha; le jeune homme s'arreta, ouvrit la persienne, et
+avanca la tete; il apercut Margot dans son bain, et, quoique hussard, il
+rougit. Margot rougit aussi, et le jeune homme s'eloigna.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Il y a sous le soleil une chose facheuse pour tout le monde, et
+particulierement pour les petites filles: c'est que la sagesse est un
+travail, et que, pour etre seulement raisonnable, il faut se donner
+beaucoup de mal, tandis que, pour faire des sottises, il n'y a qu'a se
+laisser aller. Homere nous apprend que Sisyphe etait le plus sage des
+mortels; cependant les poetes le condamnent unanimement a rouler une
+grosse roche au haut d'une montagne, d'ou elle retombe aussitot sur ce
+pauvre homme, qui recommence a la rouler. Les commentateurs se sont
+epuises a chercher la raison de ce supplice; quant a moi, je ne doute pas
+que, par cette belle allegorie, les anciens n'aient voulu representer la
+sagesse. La sagesse est, en effet, une grosse pierre que nous roulons sans
+desemparer, et qui nous retombe sans cesse sur la tete. Notez que, le jour
+ou elle nous echappe, il ne nous est tenu aucun compte de l'avoir roulee
+pendant nombre d'annees, tandis qu'au contraire, si un fou vient a faire,
+par hasard, une action raisonnable, on lui en sait un gre infini. La folie
+est bien loin d'etre une pierre; c'est une bulle de savon qui s'en va
+dansant devant nous, et se colorant, comme l'arc-en-ciel, de toutes les
+nuances de la creation. Il arrive, il est vrai, que la bulle creve et nous
+envoie quelques gouttes d'eau dans les yeux; mais aussitot il s'en forme
+une nouvelle, et pour la maintenir en l'air nous n'avons besoin que de
+respirer.
+
+Par ces reflexions philosophiques, je veux montrer qu'il n'est pas
+etonnant que Margot fut un peu amoureuse du jeune garcon qui l'avait
+apercue dans son bain, et je veux dire aussi que pour cela on ne doit pas
+prendre mauvaise opinion d'elle. Lorsque l'amour se mele de nos affaires,
+il n'a pas grand besoin qu'on l'aide, et on sait que lui fermer la porte
+n'est pas le moyen de l'empecher d'entrer; mais il entra ici par la
+croisee, et voici comment:
+
+Ce jeune garcon en habit de hussard n'etait pas autre que Gaston, fils de
+madame Doradour, qui s'etait arrache, non sans peine, aux amourettes de sa
+garnison, et qui venait d'arriver chez sa mere. Le ciel voulut que la
+chambre ou logeait Margot fut a l'angle de la maison, et que celle du
+jeune homme y fut aussi, c'est-a-dire que leurs deux croisees etaient
+presque en face l'une de l'autre, et en meme temps fort rapprochees.
+Margot dinait avec madame Doradour, et passait pres d'elle l'apres-midi,
+jusqu'au souper; mais de sept heures du matin jusqu'a midi, elle restait
+dans sa chambre. Or Gaston, la plupart du temps, etait dans la sienne a
+cette heure-la. Margot n'avait donc rien de mieux a faire que de coudre
+pres de la croisee et de regarder son voisin.
+
+Le voisinage a, de tout temps, cause de grands malheurs; il n'y a rien de
+si dangereux qu'une jolie voisine; fut-elle laide, je ne m'y fierais pas,
+car a force de la voir sans cesse, il arrive tot ou tard un jour ou l'on
+finit par la trouver jolie. Gaston avait un petit miroir rond accroche a
+sa fenetre, selon la coutume des garcons. Devant ce miroir, il se rasait,
+se peignait et mettait sa cravate. Margot remarqua qu'il avait de beaux
+cheveux blonds qui frisaient naturellement; cela fut cause qu'elle acheta
+d'abord un flacon d'huile a la violette, et qu'elle prit soin que les deux
+petits bandeaux de cheveux noirs qui sortaient de son bonnet fussent
+toujours bien lisses et bien brillants. Elle s'apercut enfin que Gaston
+avait de jolies cravates et qu'il les changeait fort souvent; elle fit
+emplette d'une douzaine de foulards, les plus beaux qu'il y eut dans tout
+le Marais. Gaston avait, en outre, cette habitude qui indignait si fort le
+philosophe de Geneve, et qui le brouilla avec son ami Grimm: il se faisait
+les ongles, comme dit Rousseau, avec un instrument fait expres. Margot
+n'etait pas un si grand philosophe que Rousseau; au lieu de s'indigner,
+elle acheta une brosse, et, pour cacher sa main, qui etait un peu rouge,
+comme je l'ai deja dit, elle prit des mitaines noires qui ne laissaient
+voir que le bout de ses doigts. Gaston avait encore bien d'autres belles
+choses que Margot ne pouvait imiter, par exemple, un pantalon rouge et une
+veste bleu de ciel avec des tresses noires. Margot possedait, il est vrai,
+une robe de chambre de flanelle ecarlate; mais que repondre a la veste
+bleue? Elle pretendit avoir mal a l'oreille, et elle se fit, pour le
+matin, une petite toque de velours bleu. Ayant apercu au chevet de Gaston
+le portrait de Napoleon, elle voulut avoir celui de Josephine. Enfin,
+Gaston ayant dit un jour, a dejeuner, qu'il aimait assez une bonne
+omelette, Margot vainquit sa timidite et fit un acte de courage; elle
+declara que personne au monde ne savait faire les omelettes comme elle,
+que chez ses parents elle les faisait toujours, et qu'elle suppliait sa
+marraine d'en gouter une de sa main.
+
+Ainsi tachait la pauvre enfant de temoigner son modeste amour; mais Gaston
+n'y prenait pas garde. Comment un jeune homme hardi, fier, habitue aux
+plaisirs bruyants et a la vie de garnison, aurait-il remarque ce manege
+enfantin? Les grisettes de Strasbourg s'y prennent d'autre maniere
+lorsqu'elles ont un caprice en tete. Gaston dinait avec sa mere, puis
+sortait pour toute la soiree; et, comme Margot ne pouvait dormir qu'il
+ne fut rentre, elle l'attendait derriere son rideau. Il arriva bien
+quelquefois que le jeune homme, voyant de la lumiere chez elle, se dit en
+traversant la cour:--Pourquoi cette petite fille n'est-elle pas couchee?
+Il arriva encore qu'en faisant sa toilette, il jeta sur Margot un coup
+d'oeil distrait qui la penetrait jusqu'a l'ame; mais elle detournait la
+tete aussitot, et elle serait plutot morte que d'oser soutenir ce regard.
+Il faut dire aussi qu'au salon elle ne se montrait plus la meme. Assise
+aupres de sa marraine, elle s'etudiait a paraitre grave, reservee, et
+a ecouter decemment le babillage de madame Doradour. Quand Gaston lui
+adressait la parole, elle lui repondait de son mieux, mais, ce qui
+semblera singulier, elle lui repondait presque sans emotion. Expliquera
+qui pourra ce qui se passe dans une cervelle de quinze ans; l'amour de
+Margot etait, pour ainsi dire, enferme dans sa chambre, elle le trouvait
+des qu'elle y entrait, et elle l'y laissait en sortant; mais elle otait
+la clef de sa porte, pour que personne ne put, en son absence, profaner
+son petit sanctuaire.
+
+Il est facile, du reste, de supposer que la presence de madame Doradour
+devait la rendre circonspecte et l'obliger a reflechir, car cette presence
+lui rappelait sans cesse la distance qui la separait de Gaston. Une autre
+que Margot s'en serait peut-etre desesperee ou plutot se serait guerie,
+voyant le danger de sa passion; mais Margot ne s'etait jamais demande,
+meme dans le plus profond de son coeur, a quoi lui servirait son amour;
+et, en effet, y a-t-il une question plus vide de sens que celle-la, qu'on
+adresse continuellement aux amoureux: A quoi cela vous menera-t-il?--Eh!
+bonnes gens, cela me mene a aimer.
+
+Des que Margot s'eveillait, elle sautait a bas de son lit, et elle courait
+pieds nus, en cornette, ecarter le coin de son rideau pour voir si Gaston
+avait ouvert ses jalousies. Si les jalousies etaient fermees, elle allait
+vite se recoucher, et elle guettait l'instant ou elle entendrait le bruit
+de l'espagnolette, auquel elle ne se trompait pas. Cet instant venu,
+elle mettait ses pantoufles et sa robe de chambre, ouvrait a son tour sa
+croisee, et penchait la tete de cote et d'autre d'un air endormi, comme
+pour regarder quel temps il faisait. Elle poussait ensuite un des battants
+de la fenetre de maniere a n'etre vue que de Gaston, puis elle posait son
+miroir sur une petite table, et commencait a peigner ses beaux cheveux.
+Elle ne savait pas qu'une vraie coquette se montre quand elle est paree,
+mais ne se laisse pas voir pendant qu'elle se pare; comme Gaston se
+coiffait devant elle, elle se coiffait devant lui. Masquee par son miroir,
+elle hasardait de timides coups d'oeil, prete a baisser les yeux si Gaston
+la regardait. Quand ses cheveux etaient bien peignes et retrousses, elle
+posait sur sa tete son petit bonnet de tulle brode a la paysanne, qu'elle
+n'avait pas voulu quitter; ce petit bonnet etait toujours tout blanc,
+ainsi que le grand collet rabattu qui lui couvrait les epaules et lui
+donnait un peu l'air d'une nonnette. Elle restait alors les bras nus, en
+jupon court, attendant son cafe. Bientot paraissait mademoiselle Pelagie,
+sa femme de chambre, portant un plateau et escortee du chat du logis,
+meuble indispensable au Marais, qui ne manquait jamais le matin de rendre
+ses devoirs a Margot. Il jouissait alors du privilege de s'etablir dans
+une bergere en face d'elle, et de partager son dejeuner. Ce n'etait pour
+elle, comme on pense, qu'un pretexte de coquetterie. Le chat, qui etait
+vieux et gate, roule en boule dans un fauteuil, recevait fort gravement
+des baisers qui ne lui etaient pas adresses. Margot l'agacait, le prenait
+dans ses bras, le jetait sur son lit, tantot le caressait, tantot
+l'irritait; depuis dix ans qu'il etait de la maison, il ne s'etait jamais
+vu a pareille fete; et il ne s'en trouvait pas precisement satisfait; mais
+il prenait le tout en patience, etant, au fond, d'un bon naturel, et ayant
+beaucoup d'amitie pour Margot. Le cafe pris, elle s'approchait de nouveau
+de la fenetre, regardait encore un peu s'il faisait beau temps, puis elle
+poussait le battant reste ouvert, mais sans le fermer tout a fait.
+Pour qui aurait eu l'instinct du chasseur, c'etait alors le temps de se
+mettre a l'affut. Margot achevait sa toilette, et veux-je dire qu'elle
+se montrait? Non pas; elle mourait de peur d'etre vue, et d'envie de se
+laisser voir. Et Margot etait une fille sage? Oui, sage, honnete et
+innocente. Et que faisait-elle? Elle se chaussait, mettait son jupon et
+sa robe, et de temps en temps, par la fente de la fenetre, on aurait pu
+la voir allonger le bras pour prendre une epingle sur la table. Et
+qu'eut-elle fait si on l'eut guettee? Elle aurait sur-le-champ ferme sa
+croisee. Pourquoi donc la laisser entr'ouverte? Demandez-le-lui, je n'en
+sais rien.
+
+Les choses en etaient la, lorsqu'un certain jour madame Doradour et son
+fils eurent un long entretien tete a tete. Il s'etablit entre eux un air
+de mystere, et ils se parlaient souvent a mots couverts. Peu de temps
+apres, madame Doradour dit a Margot:--Ma chere enfant, tu vas revoir ta
+mere; nous passerons l'automne a la Honville.
+
+
+
+
+V
+
+
+L'habitation de la Honville etait a une lieue de Chartres, et a une
+demi-lieue environ de la ferme ou demeuraient les parents de Margot.
+Ce n'etait pas tout a fait un chateau, mais une tres belle maison avec
+un grand parc. Madame Doradour n'y venait pas souvent, et depuis nombre
+d'annees on n'y avait vu qu'un regisseur. Ce voyage precipite, les
+entretiens secrets entre le jeune homme et la vieille dame, surprenaient
+Margot et l'inquietaient.
+
+Il n'y avait que deux jours que madame Doradour etait arrivee, et tous les
+paquets n'etaient pas encore deballes, lorsqu'on vit s'avancer dans la
+plaine dix colosses marchant en bon ordre; c'etait la famille Piedeleu qui
+venait faire ses compliments: la mere portait un panier de fruits, les
+fils tenaient a la main chacun un pot de giroflees, et le bonhomme se
+prelassait, ayant dans ses poches deux enormes melons qu'il avait choisis
+lui-meme et juges les meilleurs de son potager. Madame Doradour recut ces
+presents avec sa bonte ordinaire; et comme elle avait prevu la visite de
+ses fermiers, elle tira aussitot de son armoire huit gilets de soie a
+fleurs pour les garcons, une dentelle pour la mere Piedeleu, et, pour le
+bonhomme, un beau chapeau de feutre a larges bords dont la ganse etait
+retenue par une boucle d'or. Les compliments etant echanges, Margot,
+brillante de joie et de sante, comparut devant sa famille; apres qu'elle
+eut ete embrassee a la ronde, sa marraine fit tout haut son eloge, vanta
+sa douceur, sa sagesse, son esprit, et les joues de la jeune fille, toutes
+vermeilles des baisers qu'elle avait recus, se colorerent encore d'une
+pourpre plus vive. La mere Piedeleu, voyant la toilette de Margot, jugea
+qu'elle devait etre heureuse, et elle ne put s'empecher, en bonne mere,
+de lui dire qu'elle n'avait jamais ete si jolie.--C'est ma foi vrai, dit
+le bonhomme.--C'est vrai, repeta une voix qui fit trembler Margot jusqu'au
+fond du coeur: c'etait Gaston qui venait d'entrer.
+
+En ce moment, la porte etant restee ouverte, on apercut dans l'antichambre
+le petit gardeur de dindons, Pierrot, qui avait tant pleure au depart de
+Margot. Il avait suivi ses maitres a quelque distance, et, n'osant entrer
+dans le salon, il fit de loin un salut craintif.--Quel est donc ce petit
+gas? dit madame Doradour. Approche donc, petit, viens nous dire bonjour.
+Pierrot salua de nouveau, mais rien ne put le decider a entrer; il devint
+rouge comme le feu et se sauva a toutes jambes.
+
+--C'est donc vrai que vous me trouvez jolie? se repeta Margot a voix basse
+en se promenant seule dans le parc, lorsque sa famille fut partie. Mais
+quelle hardiesse ont les garcons pour dire des choses pareilles devant
+tout le monde! Moi qui n'ose pas le regarder en face, comment se fait-il
+qu'il me dise tout haut une chose que je ne puis entendre sans rougir?
+Il faut que ce soit chez lui une grande habitude, ou qu'il le regarde
+comme indifferent: et pourtant, dire a une femme qu'on la trouve jolie,
+c'est beaucoup, cela ressemble un peu a une declaration d'amour.
+
+A cette pensee, Margot s'arreta, et se demanda ce que c'etait, au juste,
+qu'une declaration d'amour. Elle en avait beaucoup entendu parler, mais
+elle ne s'en rendait pas compte bien clairement. Comment dit-on qu'on
+aime? se demanda-t-elle, et elle ne pouvait se figurer que ce fut
+seulement en disant: Je vous aime. Il lui semblait que ce devait etre
+bien autre chose, qu'il devait y avoir pour cela un secret, un langage
+particulier, quelque mystere plein de peril et de charme. Elle n'avait
+jamais lu qu'un roman, j'ignore quel en etait le titre; c'etait un volume
+depareille qu'elle avait trouve dans le grenier de son pere; il y etait
+question d'un brigand sicilien qui enlevait une religieuse, et il s'y
+trouvait bien quelques phrases inintelligibles qu'elle avait jugees devoir
+etre des paroles d'amour; mais elle avait entendu dire au cure que tous
+les romans n'etaient que des sottises, et c'etait la verite seule qu'elle
+brulait de connaitre; mais a qui oser la demander?
+
+La chambre de Gaston, a la Honville, n'etait plus si pres qu'a Paris.
+Plus de coups d'oeil furtifs, plus de bruits d'espagnolette. Tous les
+jours, a cinq heures du matin, la cloche resonnait faiblement. C'etait
+le garde-chasse qui reveillait Gaston, la cloche se trouvant pres de
+sa fenetre. Le jeune homme se levait et partait pour la chasse. Cachee
+derriere sa persienne, Margot le voyait, entoure de ses chiens, le fusil
+au poing, monter a cheval et se perdre dans le brouillard qui couvrait
+les champs. Elle le suivait des yeux avec autant d'emotion que si elle
+eut ete une chatelaine captive dont l'amant partait pour la Palestine.
+Il arrivait souvent que Gaston, au lieu d'ouvrir le premier echalier, le
+faisait franchir a son cheval. Margot, a cette vue, poussait des soupirs
+ignores, mais a la fois bien doux et bien cruels. Elle se figurait qu'a
+la chasse on courait les plus grands dangers. Quand Gaston rentrait le
+soir, couvert de poussiere, elle le regardait des pieds a la tete pour
+s'assurer qu'il n'etait point blesse, comme s'il fut revenu d'un combat;
+mais, lorsqu'elle le voyait tirer de son carnier un lievre ou une couple
+de perdrix, et les deposer sur la table, il lui semblait voir un guerrier
+vainqueur charge des depouilles de l'ennemi.
+
+Ce qu'elle craignait arriva un jour: Gaston, en sautant une haie, fit une
+chute de cheval; il tomba au milieu des ronces, et en fut quitte pour
+quelques egratignures. De quelles poignantes emotions ce leger accident
+fut la cause! La prudence de Margot faillit l'abandonner; elle fut d'abord
+pres de se trouver mal. On la vit joindre les mains et prier tout bas:
+que n'eut-elle pas donne pour avoir la permission d'essuyer le sang qui
+coulait sur la main du jeune homme! Elle mit dans sa poche son plus beau
+mouchoir, le seul en sa possession qui fut brode, et elle attendait
+impatiemment quelque occasion de le tirer a l'improviste pour que Gaston
+en put envelopper un instant sa main; mais elle n'eut pas meme cette
+consolation. Le cruel garcon etant a souper, et quelques gouttes de sang
+coulant de sa blessure, il refusa le mouchoir de Margot et roula sa
+serviette autour de son poignet. Margot en sentit un tel deplaisir, que
+ses yeux se remplirent de larmes.
+
+Elle ne pouvait penser cependant que Gaston meprisat son amour; mais il
+l'ignorait: que faire a cela? Tantot Margot se resignait, et tantot elle
+s'impatientait. Les evenements les plus indifferents devenaient tour a
+tour pour elle des motifs de joie ou de chagrin. Un mot obligeant, un
+regard de Gaston, la rendaient heureuse une journee entiere; s'il
+traversait le salon sans prendre garde a elle, s'il se retirait le soir
+sans lui adresser un leger salut qu'il avait coutume de lui faire, elle
+passait la nuit a chercher en quoi elle avait pu lui deplaire. S'il
+s'asseyait pres d'elle par hasard, et s'il lui faisait un compliment sur
+sa tapisserie, elle rayonnait d'aise et de reconnaissance; s'il refusait,
+a diner, de manger d'un plat qu'elle lui offrait, elle s'imaginait qu'il
+ne l'aimait plus.
+
+II y avait de certains jours ou elle se faisait, pour ainsi dire, pitie a
+elle-meme; elle en venait a douter de sa beaute et a se croire laide toute
+une apres-dinee. En d'autres moments, l'orgueil feminin se revoltait en
+elle; quelquefois, devant son miroir, elle haussait les epaules de depit
+en pensant a l'indifference de Gaston. Un mouvement de colere et de
+decouragement lui faisait chiffonner sa collerette et enfoncer son bonnet
+sur ses yeux; un elan de fierte reveillait sa coquetterie; elle paraissait
+tout a coup, au milieu de la journee, revetue de tous ses atours, et
+dans sa robe du dimanche, comme pour protester de tout son pouvoir contre
+l'injustice du destin.
+
+Margot, dans sa nouvelle condition, avait conserve les gouts de son
+premier etat. Pendant que Gaston etait a la chasse, elle passait souvent
+ses matinees dans le potager; elle savait manier a propos la serpe, le
+rateau et l'arrosoir, et plus d'une fois elle avait donne un bon conseil
+au jardinier. Le potager s'etendait devant la maison et servait en meme
+temps de parterre; les fleurs, les fruits et les legumes y venaient en
+compagnie. Margot affectionnait surtout un grand espalier couvert des
+plus belles peches; elle en prenait un soin extreme, et c'etait elle qui,
+chaque jour, y choisissait d'une main econome quelques fruits pour le
+dessert. Il y avait sur l'espalier une peche beaucoup plus grosse que
+toutes les autres. Margot ne pouvait se decider a cueillir cette peche;
+elle la trouvait si veloutee, et d'une si belle couleur de pourpre,
+qu'elle n'osait la detacher de l'arbre, et qu'il lui semblait que c'eut
+ete un meurtre de la manger. Elle ne passait jamais devant sans l'admirer,
+et elle avait recommande au jardinier qu'on ne s'avisat pas d'y toucher,
+sous peine d'encourir sa colere et les reproches de sa marraine. Un jour,
+au soleil couchant, Gaston, revenant de la chasse, traversa le potager;
+presse par la soif, il etendit la main en passant pres de l'espalier, et
+le hasard fit qu'il en arracha le fruit, favori de Margot, dans lequel il
+mordit sans respect. Elle etait a quelques pas de la, arrosant un carre de
+legumes; elle accourut aussitot, mais le jeune homme, ne la voyant pas,
+continua sa route. Apres une ou deux bouchees, il jeta le fruit a terre
+et entra dans la maison. Margot avait vu, du premier coup d'oeil, que
+sa chere peche etait perdue. Le brusque mouvement de Gaston, l'air
+d'insouciance avec lequel il avait jete la peche, avaient produit sur la
+petite fille un effet bizarre et inattendu. Elle etait desolee et en meme
+temps ravie, car elle pensait que Gaston devait avoir grand'soif, par
+le soleil ardent qu'il faisait, et que ce fruit devait lui avoir fait
+plaisir. Elle ramassa la peche, et, apres avoir souffle dessus pour en
+essuyer la poussiere, elle regarda si personne ne pouvait la voir, puis
+elle y deposa un baiser furtif; mais elle ne put s'empecher en meme
+temps de donner un petit coup de dent pour y gouter. Je ne sais quelle
+singuliere idee lui traversa l'esprit, et, pensant peut-etre au fruit,
+peut-etre a elle-meme:--Mechant garcon, murmura-t-elle, comme vous
+gaspillez sans le savoir!
+
+Je demande grace au lecteur pour les enfantillages que je lui raconte;
+mais comment raconterais-je autre chose, mon heroine etant un enfant?
+Madame Doradour avait ete invitee a diner dans un chateau des environs.
+Elle y mena Gaston et Margot; on se separa fort tard, et il faisait nuit
+close quand on reprit le chemin de la maison. Margot et sa marraine
+occupaient le fond de la voiture; Gaston, assis sur le devant, et n'ayant
+personne a cote de lui, s'etait etendu sur le coussin, en sorte qu'il y
+etait presque couche. Il faisait un beau clair de lune, mais l'interieur
+de la voiture etait fort sombre; quelques rayons de lumiere n'y
+penetraient que par instants; la conversation languissait; un bon diner,
+un peu de fatigue, l'obscurite, le balancement moelleux de la berline,
+tout invitait nos voyageurs au sommeil. Madame Doradour s'endormit la
+premiere, et, en s'endormant, elle posa son pied sur la banquette de
+devant, sans s'inquieter si elle genait Gaston. L'air etait frais; un
+epais manteau, jete sur les genoux, enveloppait a la fois la marraine et
+la filleule. Margot, enfoncee dans son coin, ne bougeait pas, quoique bien
+eveillee; mais elle etait fort inquiete de savoir si Gaston dormait. Il
+lui semblait que, puisqu'elle avait les yeux ouverts, il devait les avoir
+aussi; elle le regardait sans le voir, et elle se demandait s'il en
+faisait de meme. Des qu'un peu de clarte glissait dans la voiture, elle
+se hasardait a tousser legerement. Le jeune homme etait immobile, et
+la petite fille n'osait parler, de peur de troubler le sommeil de sa
+marraine. Elle avanca la tete et regarda au dehors; l'idee d'un long
+voyage a tant de ressemblance avec l'idee d'un long amour, qu'en voyant
+le clair de lune et les champs, Margot oublia aussitot qu'elle etait sur
+le chemin de la Honville; elle ferma a demi les paupieres, et, tout en
+regardant passer les arbres, elle se figura qu'elle partait pour la Suisse
+ou l'Italie avec madame Doradour et son fils. Ce reve, comme on pense,
+lui en fit faire bien d'autres, et de si doux, qu'elle s'y abandonna
+entierement. Elle se vit, non pas femme de Gaston, mais sa fiancee, allant
+courir le monde, aimee de lui, ayant droit de l'aimer, et au bout du
+voyage etait le bonheur, ce mot charmant qu'elle se repetait sans cesse,
+et que, heureusement pour elle, elle comprenait si peu. Pour mieux rever,
+elle ferma tout a fait les yeux; elle s'assoupit, et, par un mouvement
+involontaire, elle fit comme madame Doradour: elle etendit le pied sur le
+coussin qui etait devant elle; le hasard fit qu'elle posa ce pied, fort
+bien chausse d'ailleurs et tres petit, precisement sur la main de Gaston.
+Gaston ne parut rien sentir; mais Margot s'eveilla en sursaut; elle ne
+Retira pourtant pas son pied tout de suite, elle le glissa seulement un
+peu a cote. Son reve l'avait si bien bercee, que le reveil meme ne l'en
+tirait pas; et ne peut-on mettre son pied sur la banquette ou dort son
+amant, quand on part avec lui pour la Suisse? Peu a peu, toutefois,
+l'illusion se dissipa; Margot commenca a penser a l'etourderie qu'elle
+venait de faire.--S'en est-il apercu? se demanda-t-elle; dort-il, ou
+en fait-il semblant? S'il s'en est apercu, comment n'a-t-il pas ote sa
+main? et, s'il dort, comment cela ne l'a-t-il pas reveille? Peut-etre me
+meprise-t-il trop pour daigner me montrer qu'il a senti mon pied;
+peut-etre qu'il en est bien aise, et qu'en feignant de ne pas le sentir,
+il s'attend que je vais recommencer; peut-etre croit-il que je dors
+moi-meme. Il n'est pourtant pas agreable d'avoir le pied d'un autre sur sa
+main, a moins qu'on n'aime cette personne-la. Mon soulier doit avoir sali
+son gant, car nous avons beaucoup marche aujourd'hui; mais peut-etre
+qu'il ne veut pas avoir l'air de tenir a si peu de chose. Que dirait-il
+si je recommencais? mais il sait bien que je n'oserai jamais; peut-etre
+devine-t-il mon incertitude, et s'amuse-t-il a me tourmenter? Tout en
+reflechissant ainsi, Margot retirait doucement son pied, avec toute
+la precaution possible: ce petit pied tremblait comme une feuille; en
+tatonnant dans l'obscurite, il effleura de nouveau le bout des doigts du
+jeune homme, mais si legerement que Margot elle-meme eut a peine le temps
+de s'en apercevoir. Jamais son coeur n'avait battu si vite; elle se crut
+perdue, et s'imagina qu'elle avait commis une imprudence irreparable.
+
+--Que va-t-il penser, se dit-elle; quelle opinion aura-t-il de moi? Dans
+quel embarras vais-je me trouver? Je n'oserai plus le regarder en face.
+C'etait deja une grande faute de l'avoir touche la premiere fois, mais
+c'est bien pis maintenant. Comment pourrais-je prouver que je ne l'ai
+pas fait expres? Les garcons ne veulent jamais rien croire. Il va se
+moquer de moi et le dire a tout le monde, a ma marraine peut-etre, et ma
+marraine le dira a mon pere; je ne pourrai plus me montrer dans le pays.
+Ou irai-je? que vais-je devenir? J'aurai beau me defendre, il est certain
+que je l'ai touche deux fois, et que jamais une femme n'a fait une
+chose pareille. Apres ce qui vient de se passer, le moins qu'il puisse
+m'arriver, c'est de sortir de la maison. A cette idee, Margot frissonna.
+Elle chercha longtemps dans sa tete quelque moyen de se justifier; elle
+fit le projet d'ecrire le lendemain une grande lettre a Gaston, qu'elle
+lui ferait remettre en secret, et dans laquelle elle lui expliquerait que
+c'etait par megarde qu'elle avait pose son pied sur sa main, qu'elle lui
+en demandait pardon, et qu'elle le priait de l'oublier.--Mais s'il ne dort
+pas? pensa-t-elle encore; s'il se doute que je l'aime? s'il m'a devinee?
+si c'etait lui qui vint demain me parler le premier de notre aventure?
+s'il me disait qu'il m'aime aussi? s'il me faisait une declaration?... La
+voiture s'arreta en ce moment. Gaston, qui dormait en conscience, etendit
+les bras en se reveillant avec fort peu de ceremonie. Il lui fallut
+quelque temps pour se rappeler ou il etait; a cette triste decouverte,
+les reveries de Margot s'evanouirent; et, quand le jeune homme lui offrit,
+pour descendre, la main qu'elle avait effleuree, elle ne vit que trop
+clairement qu'elle venait de voyager seule.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Deux evenements imprevus, dont l'un fut ridicule et l'autre serieux,
+arriverent presque en meme temps. Gaston etait un matin dans l'avenue de
+la maison, essayant un cheval qu'il venait d'acheter, lorsqu'un petit
+garcon, a demi couvert de haillons et presque nu, vint a lui d'un air
+resolu et s'arreta devant son cheval. C'etait Pierrot, le gardeur de
+dindons. Gaston ne le reconnut pas, et, croyant qu'il lui demandait
+l'aumone, il lui jeta quelques sous dans son bonnet. Pierrot mit les sous
+dans sa poche, mais, au lieu de s'eloigner, il courut apres le cavalier
+et se replaca devant lui quelques pas plus loin. Gaston lui cria deux ou
+trois fois de se garer, mais en vain; Pierrot le suivait et l'arretait
+toujours.
+
+--Que me veux-tu, petit drole? demanda le jeune homme; as-tu jure de te
+faire ecraser?
+
+--Monsieur, repondit Pierrot sans se deranger, je voudrais etre domestique
+de monsieur.
+
+--De qui?
+
+--De vous, monsieur.
+
+--De moi? Et a propos de quoi me fais-tu cette demande?
+
+--Pour etre domestique de monsieur.
+
+--Mais je n'ai pas besoin de domestique; qui t'a dit que j'en cherchais
+un?
+
+--Personne, monsieur.
+
+--Que viens-tu donc faire alors?
+
+--Je viens demander a monsieur d'etre son domestique.
+
+--Est-ce que tu es fou, ou te moques-tu de moi?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Tiens, laisse-moi en repos.
+
+Gaston lui jeta encore quelque monnaie, et, detournant son cheval, il
+continua sa route. Pierrot s'assit sur le bord de l'avenue, et Margot,
+venant a y passer quelque temps apres, l'y trouva pleurant a chaudes
+larmes. Elle accourut a lui aussitot.
+
+--Qu'as-tu, mon pauvre Pierrot? que t'est-il arrive?
+
+Pierrot refusa d'abord de repondre.--Je voulais etre domestique de
+monsieur, dit-il enfin en sanglotant, et monsieur ne veut pas.
+
+Ce ne fut pas sans peine que Margot parvint a le faire s'expliquer. Elle
+comprit enfin de quoi il s'agissait. Depuis qu'elle avait quitte la ferme,
+Pierrot s'ennuyait de ne plus la voir. Moitie honteux et moitie pleurant,
+il lui raconta ses chagrins, et elle ne put s'empecher d'en rire et d'en
+avoir en meme temps pitie. Le pauvre garcon, pour exprimer ses regrets,
+parlait a la fois de son amitie pour Margot, de ses sabots qui etaient
+uses, de sa triste solitude dans les champs, d'un de ses dindons qui etait
+mort; tout cela se melait dans sa tete. Enfin, ne pouvant plus supporter
+sa tristesse, il avait pris le parti de venir a la Honville et de s'offrir
+a Gaston comme domestique ou comme palefrenier. Cette determination lui
+avait coute huit jours de reflexions, et, comme on vient de le voir, elle
+n'avait pas eu grand succes. Aussi parlait-il de mourir plutot que de
+retourner a la ferme.--Puisque monsieur ne veut pas de moi, dit-il en
+terminant son recit, et puisque je ne peux pas etre aupres de lui comme
+vous etes aupres de madame Doradour, je me laisserai mourir de faim. Je
+n'ai pas besoin de dire que ces derniers mots furent accompagnes d'un
+nouveau deluge de larmes.
+
+Margot le consola de son mieux, et, le prenant par la main, l'emmena a
+la maison. La, en attendant qu'il fut temps pour lui de mourir de faim,
+elle le fit entrer dans l'office et lui donna un morceau de pain avec du
+jambon et des fruits. Pierrot, inonde de larmes, mangea de bon appetit en
+regardant Margot de tous ses yeux. Elle lui fit comprendre aisement que,
+pour entrer au service de quelqu'un, il faut attendre qu'il y ait une
+place vacante, et elle lui promit qu'a la premiere occasion elle se
+chargerait de sa demande. Elle le remercia de son amitie, l'assura qu'elle
+l'aimait de meme, essuya ses larmes, l'embrassa sur le front avec un petit
+air maternel, et le decida enfin a s'en retourner. Pierrot, convaincu,
+fourra dans ses poches ce qui restait de son dejeuner; Margot lui donna
+en outre un ecu de cent sous pour s'acheter un gilet et des sabots.
+Ainsi console, il prit la main de la jeune fille et y colla ses levres
+en lui disant d'une voix emue: Au revoir, mam'selle Marguerite. Pendant
+qu'il s'eloignait a pas lents, Margot s'apercut que le petit garcon
+commencait a devenir grand. Elle fit reflexion qu'il n'avait qu'un an
+de moins qu'elle, et elle se promit, a la premiere occasion, de ne plus
+l'embrasser si vite.
+
+Le lendemain, elle remarqua que Gaston, contre son ordinaire, n'etait
+point alle a la chasse, et qu'il y avait dans sa toilette plus de
+recherche que de coutume. Apres diner, c'est-a-dire vers quatre heures,
+le jeune homme donna le bras a sa mere, et tous deux se dirigerent vers
+l'avenue. Ils causaient a voix basse, et paraissaient inquiets; Margot,
+restee seule au salon, regardait avec anxiete par la fenetre, lorsqu'une
+chaise de poste entra dans la cour. Gaston courut ouvrir la portiere;
+une vieille dame descendit d'abord, puis une jeune demoiselle d'environ
+dix-neuf ans, elegamment vetue et belle comme le jour. A l'accueil qu'on
+fit aux deux etrangeres, Margot jugea qu'elles n'etaient pas seulement des
+personnes de distinction, mais qu'elles devaient etre des parentes de sa
+marraine; les deux meilleures chambres de la maison avaient ete preparees.
+Lorsque les nouvelles arrivees entrerent au salon, madame Doradour fit
+un signe et dit tout bas a Margot de se retirer. Celle-ci s'eloigna a
+contre-coeur, et le sejour de ces deux dames ne lui sembla rien promettre
+d'agreable.
+
+Elle hesitait, le jour suivant, a descendre au dejeuner, quand sa marraine
+vint la prendre, et la presenta a madame et a mademoiselle de Vercelles;
+ainsi se nommaient les deux etrangeres. En entrant dans la salle a
+manger, Margot vit qu'il y avait une serviette blanche a sa place
+ordinaire, qui etait a cote de Gaston. Elle s'assit en silence, mais non
+sans tristesse, a une autre place; la sienne fut prise par mademoiselle
+de Vercelles, et il ne fut pas difficile de voir bientot que le jeune
+homme regardait beaucoup sa voisine. Margot resta muette pendant le repas;
+elle servit un plat qui etait devant elle, et, quand elle en offrit a
+Gaston, il n'eut pas meme l'air de l'avoir entendue. Apres le dejeuner,
+on se promena dans le parc; lorsqu'on eut fait quelques tours d'allee,
+madame Doradour prit le bras de la vieille dame et Gaston offrit aussitot
+le sien a la belle jeune fille; Margot, restee seule, marchait derriere la
+compagnie, personne ne pensait a elle ni ne lui adressait la parole; elle
+s'arreta et revint a la maison. A diner, madame Doradour fit apporter
+une bouteille de frontignan, et, comme elle avait conserve en tout les
+vieilles coutumes, elle tendit son verre, avant de boire, pour inviter ses
+hotes a trinquer. Tout le monde imita son exemple, excepte Margot, qui
+ne savait trop quoi faire. Elle souleva pourtant aussi un peu son verre,
+esperant etre encouragee. Personne ne repondit a son geste craintif, et
+elle remit le verre devant elle sans avoir bu ce qu'il contenait.--C'est
+dommage que nous n'ayons pas un cinquieme, dit madame de Vercelles apres
+diner, nous ferions une bouillotte (on jouait alors la bouillotte a cinq).
+Margot, assise dans un coin, se garda bien de dire qu'elle savait y jouer,
+et sa marraine proposa un whist. Le souper venu, au dessert, on pria
+mademoiselle de Vercelles de chanter; la demoiselle se fit longtemps
+prier, puis elle entonna d'une voix fraiche et legere un petit refrain
+assez joyeux. Margot ne put s'empecher, en l'ecoutant, de soupirer,
+et de songer a la maison de son pere, ou c'etait elle qui chantait au
+dessert; lorsqu'il fut temps de se retirer, elle trouva, en entrant dans
+sa chambre, qu'on en avait enleve deux meubles qui etaient ceux qu'elle
+preferait, une grande bergere et une petite table en marqueterie sur
+laquelle elle posait son miroir pour se coiffer. Elle entr'ouvrit sa
+croisee en tremblant, pour regarder un instant la lumiere qui brillait
+ordinairement derriere les rideaux de Gaston: c'etait son adieu de tous
+les soirs; mais ce jour-la point de lumiere, Gaston avait ferme ses
+volets; elle se coucha la mort dans l'ame, et ne put dormir de la nuit.
+
+Quel motif amenait les deux etrangeres, et combien de temps durerait leur
+sejour? Voila ce que Margot ne pouvait savoir; mais il etait clair que
+leur presence se rattachait aux entretiens secrets de madame Doradour et
+de son fils. Il y avait la un mystere impossible a deviner, et, quel que
+fut ce mystere, Margot sentait qu'il devait detruire son bonheur. Elle
+avait d'abord suppose que ces dames etaient des parentes; mais on leur
+temoignait a la fois trop d'amitie et trop de politesse pour qu'il en fut
+ainsi. Madame Doradour, pendant la promenade, avait pris grand soin de
+faire remarquer a la mere jusqu'ou s'etendaient les murs du parc; elle
+lui avait parle a l'oreille des produits et de la valeur de sa terre;
+peut-etre s'agissait-il de vendre la Honville, et, dans ce cas, que
+deviendrait la famille de Margot? Un nouveau proprietaire conserverait-il
+les anciens fermiers? Mais, d'une autre part, quel motif pouvait avoir
+madame Doradour pour vendre une maison ou elle etait nee, ou son fils
+paraissait se plaire, lorsqu'elle jouissait d'une si grande fortune?
+Les etrangeres venaient de Paris, elles en parlaient a tout propos, et
+ne semblaient pas d'humeur a vivre aux champs. Madame de Vercelles avait
+fait entendre a souper qu'elle approchait souvent l'imperatrice, qu'elle
+l'accompagnait a la Malmaison, et qu'elle avait ses bonnes graces.
+Peut-etre etait-il question de demander de l'avancement pour Gaston, et
+il devenait alors naturel qu'on fit de grandes flatteries a une dame en
+credit. Telles etaient les conjectures de Margot; mais, quelque effort
+qu'elle put faire, son esprit n'en etait pas satisfait, et son coeur
+l'empechait de s'arreter a la seule supposition vraisemblable qui eut ete
+en meme temps la seule vraie.
+
+Deux domestiques avaient apporte a grand'peine une grosse caisse de bois
+dans l'appartement qu'occupait mademoiselle de Vercelles. Au moment ou
+Margot sortit de sa chambre, elle entendit le son d'un piano; c'etait la
+premiere fois de sa vie que de pareils accords frappaient ses oreilles;
+elle ne connaissait, en fait de musique, que les contredanses de son
+village. Elle s'arreta pleine d'admiration. Mademoiselle de Vercelles
+jouait une valse; elle s'interrompit pour chanter, et Margot s'approcha
+doucement de la porte, afin d'ecouter les paroles. Les paroles etaient
+italiennes. La douceur de cette langue inconnue parut encore plus
+extraordinaire a Margot que l'harmonie de l'instrument. Qu'etait-ce donc
+que cette belle demoiselle qui prononcait ainsi des mots mysterieux au
+milieu d'une si etrange melodie? Margot, vaincue par la curiosite,
+se baissa, essuya ses yeux, ou roulaient encore quelques larmes, et
+regarda par le trou de la serrure. Elle vit mademoiselle de Vercelles
+en deshabille, les bras nus, les cheveux en desordre, les levres
+entr'ouvertes et les yeux au ciel. Elle crut voir un ange; jamais rien de
+si charmant ne s'etait offert a ses regards. Elle s'eloigna a pas lents,
+eblouie et en meme temps consternee, sans pouvoir distinguer ce qui se
+passait en elle. Mais, tandis qu'elle descendait l'escalier, elle repeta
+plusieurs fois d'une voix emue: Sainte Vierge! la belle beaute!
+
+
+
+
+VII
+
+
+Il est singulier qu'aux choses de ce monde, ceux qui se trompent le mieux
+soient precisement ceux qui y sont interesses. A la contenance de Gaston
+pres de mademoiselle de Vercelles, le plus indifferent temoin aurait
+devine qu'il en etait amoureux. Cependant Margot ne le vit pas d'abord,
+ou plutot ne voulut pas le voir. Malgre le chagrin qu'elle en eprouvait,
+un sentiment inexprimable, et que bien des gens croiraient impossible,
+l'empecha longtemps de discerner la verite: je veux parler de cette
+admiration que mademoiselle de Vercelles lui avait inspiree.
+
+Mademoiselle de Vercelles etait grande, blonde, avenante. Elle faisait
+mieux que plaire; elle etait, si l'on peut s'exprimer ainsi, d'une beaute
+consolante. Il y avait, en effet, dans son regard et dans son parler, un
+calme si singulier et si doux, qu'il n'etait pas possible de resister au
+plaisir que causait sa presence. Au bout de quelques jours, elle temoigna
+a Margot beaucoup d'amitie; elle lui fit meme les premieres avances. Elle
+lui enseigna quelques petits secrets de broderie et de tapisserie; elle
+lui prit le bras a la promenade, et lui fit chanter, en l'accompagnant au
+piano, les airs de son village. Margot fut d'autant plus touchee de ces
+marques de bienveillance qu'elle avait le coeur dechire. Il y avait pres
+de trois jours qu'elle vivait dans l'abandon le plus cruel, lorsque
+la jeune Parisienne s'approcha d'elle et lui adressa pour la premiere
+fois la parole. Margot tressaillit d'aise, de crainte et de surprise.
+Elle souffrait de se voir entierement oubliee par Gaston, et elle en
+soupconnait bien la cause. Elle trouva dans cette action de sa rivale je
+ne sais quel charme mele d'amertume; elle sentit d'abord avec joie qu'elle
+allait sortir de l'isolement ou elle venait de tomber tout a coup; elle
+fut en meme temps flattee de se voir distinguee par une si belle personne.
+Cette beaute, qui aurait du ne lui donner que de la jalousie, l'enchanta
+des le premier mot. Devenue peu a peu plus familiere, elle se prit de
+passion pour mademoiselle de Vercelles. Apres avoir admire son visage,
+elle admira sa demarche, son exquise simplicite, ses airs de tete et
+jusqu'au moindre ruban qu'elle portait. Elle ne la quittait presque pas
+des yeux, et elle l'ecoulait parler avec une attention extreme. Quand
+mademoiselle de Vercelles se mettait au piano, les regards de Margot
+etincelaient et semblaient dire a tout le monde: Voila ma bonne amie
+qui va jouer, car c'est ainsi qu'elle l'appelait, non sans eprouver
+interieurement un petit mouvement de vanite. Quand elles traversaient le
+village ensemble, les paysans se retournaient. Mademoiselle de Vercelles
+n'y prenait pas garde, mais Margot rougissait de plaisir. Presque tous les
+matins elle faisait, avant le dejeuner, une visite a sa bonne amie; elle
+l'aidait a sa toilette, la regardait laver ses belles mains blanches,
+l'ecoutait chanter dans son doux langage italien. Puis elle descendait au
+salon avec elle, fiere d'avoir retenu quelque ariette, qu'elle fredonnait
+dans l'escalier. Au milieu de tout cela, elle etait devoree de chagrin,
+et, des qu'elle etait seule, elle pleurait. Madame Doradour avait l'esprit
+trop leger pour s'apercevoir de quelque changement dans sa filleule.--Il
+me semble que tu es pale, lui disait-elle quelquefois; est-ce que tu n'as
+pas bien dormi? Puis, sans attendre de reponse, elle s'occupait d'autre
+chose. Gaston etait plus clairvoyant, et, quand il se donnait la peine
+d'y penser, il ne se meprenait pas sur la tristesse de Margot, mais il se
+disait que ce n'etait surement qu'un caprice d'enfant, un peu de jalousie
+naturelle aux femmes, et qui passerait avec le temps. Il faut observer
+que Margot avait toujours evite toute occasion de se trouver seule avec
+lui. La pensee d'un tete-a-tete la faisait fremir, et, du plus loin
+qu'elle le voyait, lorsqu'elle se promenait seule, elle se detournait,
+en sorte que les precautions qu'elle prenait pour cacher son amour
+paraissaient au jeune homme l'effet d'un caractere sauvage.--Singuliere
+petite fille! s'etait-il dit souvent en la voyant s'enfuir des qu'il
+faisait mine de l'approcher; et, pour se divertir de son trouble, il
+l'avait quelquefois abordee malgre elle. Margot baissait alors la tete,
+ne repondait que par monosyllabes, et se repliait, pour ainsi dire, sur
+elle-meme, comme une sensitive.
+
+Les journees s'ecoulaient dans une monotonie extreme; Gaston n'allait plus
+a la chasse, on jouait peu, on se promenait rarement; tout se passait en
+entretiens, et deux ou trois fois par jour madame Doradour avertissait
+Margot de se retirer, afin de ne pas gener la compagnie. La pauvre enfant
+ne faisait que descendre de sa chambre et y remonter. S'il lui arrivait
+d'entrer au salon mal a propos, elle voyait les deux meres echanger des
+signes, et tout le monde se taisait; lorsqu'on la rappelait, apres une
+longue conversation secrete, elle s'asseyait sans regarder personne,
+et l'inquietude qu'elle sentait ressemblait a ce qu'on eprouve en mer
+lorsqu'un orage s'annonce au loin et s'avance lentement au milieu d'un
+ciel calme.
+
+Elle passait un matin devant la porte de mademoiselle de Vercelles,
+lorsque celle-ci l'appela. Apres quelques mots indifferents, Margot
+remarqua au doigt de sa bonne amie une jolie bague.
+
+--Essayez-la, dit mademoiselle de Vercelles, et voyons un peu si elle
+vous irait.
+
+--Oh! mademoiselle, ma main n'est pas assez belle pour porter de pareils
+bijoux.
+
+--Laissez donc, cette bague vous va a merveille. Je vous en ferai cadeau
+le jour de mes noces.
+
+--Est-ce que vous allez vous marier? demanda Margot en tremblant.
+
+--Qui sait? repondit en riant mademoiselle de Vercelles; nous autres
+filles, nous sommes exposees tous les jours a ces choses-la.
+
+Je laisse a penser dans quel trouble ces paroles jeterent Margot; elle se
+les repeta cent fois jour et nuit, mais presque machinalement et sans oser
+y reflechir. Cependant, peu de temps apres, comme on apportait le cafe
+apres souper, Gaston lui en ayant presente une tasse, elle le repoussa
+doucement en lui disant:--Vous me donnerez cela le jour de vos noces.
+Le jeune homme sourit et parut un peu etonne; il ne repondit rien, mais
+madame Doradour fronca le sourcil et pria Margot avec humeur de se meler
+de ses affaires.
+
+Margot se le tint pour dit; ce qu'elle desirait et craignait tant de
+savoir lui sembla prouve par cette circonstance. Elle courut s'enfermer
+dans sa chambre; la elle posa son front dans ses mains et pleura
+amerement. Des qu'elle fut revenue a elle-meme, elle eut soin de tirer son
+verrou, afin que personne ne fut temoin de sa douleur. Ainsi enfermee,
+elle se sentit plus libre et commenca a demeler peu a peu ce qui se
+passait dans son ame.
+
+Malgre son extreme jeunesse et le fol amour qui l'occupait, Margot
+Avait beaucoup de bon sens. La premiere chose qu'elle sentit, ce fut
+l'impossibilite ou elle etait de lutter contre les evenements. Elle
+comprit que Gaston aimait mademoiselle de Vercelles, que les deux familles
+s'etaient accordees et que le mariage etait decide. Peut-etre le jour
+etait-il fixe deja; elle se souvenait d'avoir vu dans la bibliotheque
+un homme habille de noir qui ecrivait sur du papier timbre; c'etait
+probablement un notaire qui dressait le contrat. Mademoiselle de
+Vercelles etait riche, Gaston devait l'etre apres la mort de sa mere;
+que pouvait-elle contre des arrangements pris, si naturels, si justes?
+Elle s'attacha a cette pensee, et plus elle s'y appesantit, plus elle
+trouva l'obstacle invincible. Ne pouvant empecher ce mariage, elle crut
+que tout ce qui lui restait a faire etait de ne pas y assister. Elle tira
+de dessous son lit une petite malle qui lui appartenait, et elle la placa
+au milieu de la chambre, pour y mettre ses hardes, resolue a retourner
+chez ses parents; mais le courage lui manqua: au lieu d'ouvrir la malle,
+elle s'assit dessus et recommenca a pleurer. Elle resta ainsi pres d'une
+heure dans un etat vraiment pitoyable. Les motifs qui l'avaient d'abord
+frappee se troublaient dans son esprit; les larmes qui coulaient de ses
+yeux l'etourdissaient; elle secouait la tete comme pour s'en delivrer.
+Pendant qu'elle s'epuisait a chercher le parti qu'elle avait a prendre,
+elle ne s'etait pas apercue que sa bougie allait s'eteindre. Elle se
+trouva tout a coup dans les tenebres; elle se leva et ouvrit sa porte,
+afin de demander de la lumiere; mais il etait tard et tout le monde etait
+couche. Elle marchait neanmoins a tatons, ne croyant pas l'heure si
+avancee.
+
+Lorsqu'elle vit, en descendant, que l'escalier etait obscur, et qu'elle
+etait, pour ainsi dire, seule dans la maison, un mouvement de frayeur,
+naturel a son age, la saisit. Elle avait traverse un long corridor qui
+menait a sa chambre; elle s'arreta, n'osant revenir sur ses pas. Il arrive
+quelquefois qu'une circonstance, en apparence peu importante, change le
+cours de nos idees; l'obscurite, plus que toute autre chose, produit cet
+effet. L'escalier de la Honville etait, comme dans beaucoup de vieux
+batiments, construit dans une petite tourelle qu'il remplissait en entier,
+tournant en spirale autour d'une colonne de pierre. Margot, dans son
+hesitation, s'appuya sur cette colonne, dont le froid, joint a la peur et
+au chagrin, lui glaca le sang. Elle demeura quelque temps immobile; une
+pensee sinistre se presenta tout a coup a elle; la faiblesse qu'elle
+eprouvait lui donna l'idee de la mort, et, chose etrange, cette idee,
+qui ne dura qu'un instant et s'evanouit aussitot, lui rendit ses forces.
+Elle regagna sa chambre, et s'y enferma de nouveau jusqu'au jour.
+
+Des que le soleil fut leve, elle descendit dans le parc. Cette annee-la,
+l'automne etait superbe; les feuilles, deja jaunies, paraissaient comme
+dorees. Rien ne tombait encore des rameaux, et le vent calme et tiede
+semblait respecter les arbres de la Honville. On venait d'entrer dans
+cette saison ou les oiseaux font leurs dernieres amours. La pauvre Margot
+n'en etait pas si avancee; mais, a la chaleur bienfaisante du soleil,
+elle sentit sa peine s'adoucir. Elle commenca a songer a son pere, a sa
+famille, a sa religion; elle revint a son premier dessein, qui etait
+de s'eloigner et de se resigner. Bientot meme elle ne le jugea plus si
+indispensable qu'il lui avait semble la veille; elle se demanda quel mal
+elle avait fait pour meriter d'etre bannie des lieux ou elle avait passe
+ses plus heureux jours. Elle s'imagina qu'elle pouvait y rester, non sans
+souffrir, mais en souffrant moins que si elle partait. Elle s'enfonca dans
+les sombres allees, tantot marchant a pas lents, tantot de toutes ses
+forces; puis elle s'arretait et disait: Aimer, c'est une grande affaire;
+il faut avoir du courage pour aimer. Ce mot d'_aimer_, et la certitude que
+personne au monde ne se doutait de sa passion, la faisaient esperer malgre
+elle, quoi? elle l'ignorait, et par cela meme esperait plus facilement.
+Son secret cheri lui semblait un tresor cache dans son coeur; elle ne
+pouvait se resoudre a l'en arracher; elle se jurait de l'y conserver
+toujours, de le proteger contre tous, dut-il y rester enseveli. En depit
+de la raison, l'illusion reprenait le dessus, et, comme elle avait aime
+en enfant, apres s'etre desolee en enfant, elle se consolait de meme.
+Elle pensa aux cheveux blonds de Gaston, aux fenetres de la rue du Perche;
+elle essaya de se persuader que le mariage n'etait pas conclu, et qu'elle
+avait pu se tromper a ce qu'avait dit sa marraine. Elle se coucha au pied
+d'un arbre, et, brisee d'emotion et de fatigue, elle ne tarda pas a
+s'endormir.
+
+Il etait midi lorsqu'elle s'eveilla. Elle regarda autour d'elle, se
+souvenant a peine de ses chagrins. Un leger bruit qu'elle entendit a
+peu de distance lui fit tourner la tete. Elle vit venir a elle sous la
+charmille Gaston et mademoiselle de Vercelles; ils etaient seuls; et
+Margot, cachee par un taillis epais, ne pouvait etre apercue d'eux. Au
+milieu de l'allee, mademoiselle de Vercelles s'arreta et s'assit sur un
+banc; Gaston resta quelque temps debout devant elle, la regardant avec
+tendresse; puis il flechit le genou, l'entoura de ses bras, et lui donna
+un baiser. A ce spectacle, Margot se leva hors d'elle-meme; une douleur
+inexprimable la saisit, et, sans savoir ou elle allait, elle s'enfuit en
+courant vers la campagne.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Depuis que Pierrot avait echoue dans la grande entreprise qu'il avait
+formee d'etre pris pour domestique par Gaston, il etait devenu de jour
+en jour plus triste. Les consolations que Margot lui avait donnees
+l'avaient satisfait un moment; mais cette satisfaction n'avait pas dure
+plus longtemps que les provisions qu'il avait emportees dans ses poches.
+Plus il pensait a sa chere Margot, plus il sentait qu'il ne pouvait vivre
+loin d'elle, et, a dire vrai, la vie qu'il menait a la ferme n'etait
+pas faite pour le distraire, non plus que la compagnie avec laquelle il
+passait son temps; or, le jour meme du desespoir de notre heroine, il s'en
+allait revant le long de la riviere, chassant ses dindons devant lui,
+lorsqu'il vit, a une centaine de pas de distance, une femme qui courait
+a perdre haleine, et qui, apres avoir erre de cote et d'autre, disparut
+tout a coup au milieu des saules qui bordaient la rive. Cela le surprit et
+l'inquieta; il se mit a courir aussi pour tacher, d'atteindre cette femme,
+mais, en arrivant a l'endroit ou elle avait disparu, il la chercha en vain
+dans les champs environnants; il pensa qu'elle etait entree dans un moulin
+qui se trouvait dans le voisinage; toutefois il suivit le cours de l'eau
+avec un pressentiment de mauvais augure. L'Eure etait enflee ce jour-la
+par des pluies abondantes, et Pierrot, qui n'etait pas gai, trouvait les
+flots plus sinistres que de coutume. Il lui sembla bientot apercevoir
+quelque chose de blanc qui s'agitait dans les roseaux; il s'approcha, et,
+s'etant mis a plat ventre sur le rivage, il attira a lui un cadavre qui
+n'etait pas autre que Margot elle-meme: la malheureuse fille ne donnait
+plus aucun signe de vie; elle etait sans mouvement, froide comme le
+marbre, les yeux ouverts et immobiles.
+
+A cette vue, Pierrot poussa des cris qui firent sortir du moulin tous
+Ceux qui s'y trouvaient. Sa douleur fut si violente, qu'il eut d'abord
+l'idee de se jeter a l'eau a son tour et de mourir a cote du seul etre
+qu'il eut aime. Il fit cependant reflexion qu'on lui avait dit que les
+noyes pouvaient revenir a la vie s'ils etaient secourus a temps. Les
+paysans affirmerent, il est vrai, que Margot etait morte sans retour,
+mais il ne voulut pas les en croire, ni les laisser deposer le corps
+dans le moulin; il le chargea sur ses epaules, et, marchant aussi vite
+qu'il put, il le porta dans la masure qu'il habitait. Le ciel voulut que,
+dans sa route, il rencontrat le medecin du village, qui s'en allait a
+cheval faire ses visites aux environs: il l'arreta et l'obligea a entrer
+chez lui, afin d'examiner s'il restait quelque espoir.
+
+Le medecin fut du meme avis que les paysans; a peine eut-il vu le cadavre,
+qu'il s'ecria:--Elle est bien morte, et il n'y a plus qu'a l'enterrer;
+d'apres l'etat ou se trouve le corps, il doit avoir sejourne sous l'eau
+plus d'un quart d'heure. Sur quoi, le docteur sortit de la chaumiere, et
+se disposa a remonter a cheval, ajoutant qu'il fallait aller chez le maire
+faire la declaration voulue par la loi.
+
+Outre qu'il aimait passionnement Margot, Pierrot etait fort obstine; il
+savait tres bien qu'elle n'etait pas restee un quart d'heure dans la
+riviere, puisqu'il l'avait vue s'y jeter. Il courut apres le medecin et
+le supplia au nom du ciel de ne pas s'en aller avant d'etre bien sur que
+ses secours etaient inutiles.--Et quels secours veux-tu que je lui donne?
+s'ecria le medecin de mauvaise humeur. Je n'ai pas un seul des instruments
+qui me seraient indispensables.
+
+--Je les irai chercher chez vous, monsieur, repondit Pierrot; dites-moi
+seulement ce que c'est, et attendez-moi ici; je serai bientot revenu.
+
+Le medecin, presse de partir, se mordit les levres de la sottise qu'il
+venait de faire en parlant de ses instruments; bien qu'il fut convaincu
+que la mort etait reelle, il sentit qu'il ne pouvait se refuser a tenter
+quelque chose, sous peine de se faire tort dans le pays et de compromettre
+sa reputation.--Va donc et depeche-toi, dit-il a Pierrot; tu prendras une
+boite de fer-blanc que ma gouvernante te donnera; et tu me retrouveras
+ici; je vais, en attendant, envelopper le corps dans ces couvertures, et
+essayer des frictions. Tache, en meme temps, de trouver de la cendre que
+nous puissions faire chauffer; mais tout cela ne servira a rien qu'a
+perdre mon temps, ajouta-t-il en haussant les epaules et en frappant du
+pied; allons! entends-tu ce que je te dis?
+
+--Oui, monsieur, dit Pierrot, et pour aller plus vite, si monsieur veut,
+je vais prendre le cheval de monsieur.
+
+Et sans attendre la permission du docteur, il sauta sur le cheval et
+disparut. Un quart d'heure apres, il revint au galop avec deux gros sacs
+pleins de cendre, l'un devant, l'autre derriere lui.--Monsieur voit que
+je n'ai pas perdu de temps, dit-il en montrant le cheval qui n'en pouvait
+plus; je ne me suis pas amuse a causer, je n'ai dit un mot a personne;
+votre gouvernante etait sortie, et j'ai tout arrange moi-meme.
+
+--Que le diable t'emporte! pensa le docteur, voila mon cheval en bon
+etat pour la journee! et, tout en murmurant tout bas, il commenca a
+souffler, au moyen d'une vessie, dans la bouche de la pauvre Margot,
+pendant que Pierrot lui frottait les bras. Le feu s'alluma; quand la
+cendre fut chaude, ils la repandirent sur le lit de telle sorte que le
+corps y etait entierement enseveli. Le medecin versa alors quelques
+gouttes de liqueur sur les levres de Margot, puis il secoua la tete et
+tira sa montre.--J'en suis desole, dit-il d'un ton penetre, mais il ne
+faut pas que les morts fassent tort aux malades; on m'attend fort loin,
+et je m'en vais.
+
+--Si monsieur voulait rester encore une demi-heure, dit Pierrot, je lui
+donnerais bien un ecu.
+
+--Non, mon garcon, c'est impossible, et je ne veux pas de ton argent.
+
+--Le voila, l'ecu, repondit Pierrot en le mettant dans la main du medecin,
+sans avoir l'air de l'ecouter.
+
+C'etait toute la fortune du pauvre garcon; il venait de tirer de la
+paillasse de son lit toutes ses economies, et le docteur les prit, bien
+entendu.
+
+--Soit, dit-il, encore une demi-heure, mais apres cela je pars sans
+remission, car tu vois bien que tout est inutile.
+
+Au bout d'une demi-heure, Margot, toujours roide et glacee, n'avait pas
+donne le moindre signe de connaissance. Le medecin lui tata le pouls,
+puis, decide a en finir, il prit sa canne et son chapeau, et se dirigea
+vers son cheval. Pierrot, n'ayant plus d'argent, et voyant que les prieres
+ne serviraient de rien, suivit le medecin hors de la chaumiere, puis il se
+posta devant le cheval avec le meme air de tranquillite que le jour ou il
+avait arrete Gaston dans l'avenue.
+
+--Qu'est-ce a dire? demanda le docteur; veux-tu me faire coucher ici?
+
+--Nenni, monsieur, repondit Pierrot, mais il vous faut rester encore une
+demi-heure; ca reposera votre bidet. En parlant ainsi, il tenait a la main
+un echalas, et regardait de travers d'une facon si etrange, que le medecin
+rentra pour la troisieme fois dans la chaumiere; mais, cette fois, il ne
+se contraignit plus.
+
+--Maudit soit l'entete! s'ecria-t-il; ce garnement me fera perdre un louis
+avec ses six francs!
+
+--Mais, monsieur, repliqua Pierrot, puisqu'on dit qu'on en revient au bout
+de six heures.
+
+--Jamais; ou as-tu pris cela? il ne me manquerait plus que de passer six
+heures dans ton galetas!
+
+--Et vous les y passerez, les six heures, poursuivit Pierrot; ou bien
+vous me laisserez la boite, les tuyaux, et tout, sauf votre permission,
+et, quand je vous aurai vu travailler encore une couple d'heures, je
+saurai peut-etre bien m'en servir.
+
+Le medecin eut beau se mettre en fureur, il fallut ceder bon gre mal gre,
+et rester encore deux heures entieres. Ce temps expire, Pierrot, qui
+commencait a desesperer lui-meme, laissa sortir son prisonnier. Il resta
+seul alors, au chevet du lit, immobile, dans un morne abattement; il passa
+ainsi le reste du jour, sans bouger, les regards fixes sur Margot. La nuit
+venue, il se leva, et pensa qu'il etait temps d'aller prevenir le bonhomme
+Piedeleu de la mort de sa fille. Il sortit de la chaumiere, et ferma sa
+porte; en la fermant, il crut entendre une voix faible qui l'appelait; il
+tressaillit et courut au lit, mais rien ne remuait; il jugea qu'il s'etait
+trompe: c'en fut assez cependant de cet instant d'esperance pour qu'il ne
+put se decider a quitter la place.
+
+--J'irai aussi bien demain, se dit-il, et il se rassit au chevet.
+
+En regardant attentivement Margot, il crut remarquer tout a coup un
+changement sur son visage. Il lui semblait que, lorsqu'il avait voulu
+la quitter, elle avait les dents serrees, et maintenant ses levres
+etaient entr'ouvertes; il s'empara aussitot de l'instrument du docteur,
+et essaya de souffler comme lui dans la bouche de Margot, mais il ne
+savait comment s'y prendre; le tuyau ne s'adaptait pas bien a la vessie.
+Pierrot s'epuisait a souffler, et l'air se perdait; il versa quelques
+gouttes d'ammoniaque sur les levres de la malade, mais elles ne purent
+penetrer dans sa gorge; il eut de nouveau recours au tuyau; rien ne
+reussissait.--Quelles sottes machines, s'ecria-t-il enfin, lorsqu'il fut
+hors d'haleine; tout ca n'est rien et ne fait rien qui vaille. Il jeta
+l'instrument, s'inclina sur Margot, posa ses levres sur les siennes, et,
+dans un effort desespere, soufflant de toute la force de ses robustes
+poumons, il fit penetrer l'air vital dans la poitrine de la jeune fille;
+au meme instant, la cendre s'agita, deux bras mourants se souleverent,
+puis retomberent sur le coude Pierrot. Margot poussa un profond soupir,
+et s'ecria:--Je gele, je gele!
+
+--Non, tu ne geles pas, repondit Pierrot, tu es dans de la bonne cendre
+chaude.
+
+--Tu as raison; pourquoi m'a-t-on mise la?
+
+--Pour rien, Margot; pour te faire du bien. Comment te portes-tu a
+present?
+
+--Pas mal; je suis seulement bien lasse; aide-moi un peu a me lever.
+
+Le bonhomme Piedeleu et Madame Doradour, avertis par le medecin, entrerent
+dans la chaumiere au moment ou la noyee, a demi nue, nonchalamment penchee
+dans les bras de Pierrot, avalait une cuilleree d'eau de cerises.
+
+--Ah! ca, qu'est-ce que vous venez me chanter? s'ecria le bonhomme.
+Savez-vous bien que ca ne se fait pas, de venir dire aux gens que leur
+fille est morte! Il ne faudrait pas recommencer, mille tonnerres! Ca ne
+se passerait pas comme ca.
+
+Et il sauta au cou de sa fille.--Prenez garde, cher pere, dit celle-ci en
+souriant, ne me serrez pas trop fort: il n'y a pas encore bien longtemps
+que je ne suis plus morte.
+
+Je n'ai pas besoin de peindre la surprise, la joie de madame Doradour
+et de tous les parents de Margot, qui arriverent les uns apres les
+autres. Gaston et mademoiselle de Vercelles vinrent aussi, et madame
+Doradour ayant pris le bonhomme a part, il commenca a comprendre de quoi
+il s'agissait. Les conjectures qu'on avait faites trop tard, avaient
+aisement tout explique. Lorsque le bonhomme eut appris que l'amour etait
+la cause du desespoir de sa fille, et qu'elle avait failli payer de sa
+vie son sejour chez sa marraine, il se promena quelque temps de long en
+large.--Nous sommes quittes, dit-il enfin brusquement a madame Doradour.
+Je vous devais beaucoup, et je vous ai beaucoup paye. Il prit alors
+sa fille par la main et la mena dans un coin de la chaumiere.--Tiens,
+malheureuse, lui dit-il en lui montrant un drap prepare pour servir de
+linceul, prends ca, et si tu es une honnete fille, garde-le pour moi et
+ne t'avise plus de te noyer. Il s'approcha ensuite de Pierrot, et, lui
+donnant une bonne tape sur l'epaule: Parlez donc, monsieur, lui dit-il,
+qui soufflez si bien dans la bouche des filles. Est-ce qu'il ne faut pas
+qu'on te le rende, cet ecu que tu as donne au docteur?
+
+--Monsieur, s'il vous plait, repondit Pierrot, je veux bien qu'on me rende
+mon ecu, mais je ne veux pas davantage, entendez-vous? non pas par fierte,
+mais c'est qu'on a beau n'etre rien dans ce monde...
+
+--Va donc, beta! repliqua le bonhomme en lui donnant une seconde tape,
+va donc un peu soigner ta malade; ce gaillard-la lui a souffle dans la
+bouche, mais il ne l'a seulement pas embrassee.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Dix ans s'etaient passes. Les victorieux desastres de 1814 couvraient la
+France de soldats. Enveloppe par l'Europe entiere, l'Empereur finissait
+comme il avait commence, et retrouvait en vain, au terme de sa carriere,
+les inspirations des campagnes d'Italie. Les divisions russes, en marche
+sur Paris par les rives de la Seine, venaient d'etre mises en deroute au
+combat de Nangis, ou dix mille etrangers avaient succombe; un officier,
+gravement blesse, avait quitte le corps d'armee commande par le general
+Gerard, et gagnait, par Etampes, la route de la Beauce. Il pouvait a peine
+Se tenir a cheval; epuise de fatigue, il frappa un soir a la porte d'une
+ferme de belle apparence, ou il demanda un gite pour la nuit. Apres lui
+avoir donne un bon souper, le fermier, qui n'avait pas plus de vingt-cinq
+ans, lui amena sa femme, jeune et jolie campagnarde a peu pres du meme
+age et deja mere de cinq enfants. En la voyant entrer, l'officier ne put
+retenir un cri de surprise, et la belle fermiere le salua d'un sourire.
+--Ne me trompe-je pas? dit l'officier; n'avez-vous pas ete demoiselle
+de compagnie aupres de madame Doradour, et ne vous appelez-vous pas
+Marguerite?
+
+--A votre service, repondit la fermiere, et c'est au colonel comte Gaston
+de la Honville que j'ai l'honneur de parler, si j'ai bonne memoire.
+Voici Pierre Blanchard, mon mari, a qui je dois d'etre encore au monde;
+embrassez mes enfants, monsieur le comte: c'est tout ce qui reste d'une
+famille qui a longtemps et fidelement servi la votre.
+
+--Est-ce possible? repondit l'officier; que sont donc devenus vos freres?
+
+--Ils sont restes a Champaubert et a Montmirail, dit la fermiere d'une
+voix emue, et, depuis six ans, notre pere les attendait.
+
+--Et moi aussi, poursuivit l'officier, j'ai perdu ma mere, et, par cette
+seule mort, j'ai perdu autant que vous. A ces mots, il essuya une larme.
+
+--Allons, Pierrot, ajouta-t-il gaiement en s'adressant au mari et en lui
+tendant son verre, buvons a la memoire des morts, mon ami, et a la sante
+de tes enfants! Il y a de rudes moments dans la vie; le tout est de savoir
+les passer.
+
+Le lendemain, en quittant la ferme, l'officier remercia ses hotes, et,
+au moment de remonter a cheval, il ne put s'empecher de dire a la
+fermiere:
+
+--Et vos amours d'autrefois, Margot, vous en souvient-il?
+
+--Ma foi, monsieur le comte, repondit Margot, ils sont restes dans la
+riviere.
+
+--Et avec la permission de monsieur, ajouta Pierrot, je n'irai pas les y
+repecher.
+
+
+FIN DE MARGOT.
+
+
+
+
+Toutes les Nouvelles contenues dans ce volume ont paru pour la premiere fois
+dans la _Revue des Deux Mondes_, du 1er aout 1837 au 1er octobre 1838.
+
+
+FIN DU TOME SIXIEME.
+
+ * * * * *
+
+TABLE DU TOME SIXIEME.
+
+
+I. EMMELINE
+
+II. LES DEUX MAITRESSES
+
+III. FREDERIC ET BERNERETTE
+
+IV. LE FILS DU TITIEN
+
+V. MARGOT
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of OEuvres Completes De Alfred De Musset
+(Tome Sixieme), by Alfred De Musset
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OUVRES DE ALFRED DE MUSSET ***
+
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+Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and Distributed
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+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.