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+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8">
+ <title>HÉLIKA--Mémoire d'un vieux maître d'école.</title>
+ <meta name="author" content="Charles DeGuise">
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13149 ***</div>
+
+<h1>HÉLIKA</h1>
+
+<h2>MEMOIRE D'UN VIEUX MAÎTRE D'ÉCOLE</h2>
+
+<h5>PAR LE</h5>
+
+<h3>Dr. CHS. DeGUISE</h3>
+
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LA RÉUNION D'AMIS.</h3>
+
+<p>C'est en vain que nous chercherions à nouer des liens plus forts:
+et plus durables que ceux qui nous unissent à nos compagnons
+d'école, et à nos condisciples de collège. La vieille amitié d'autrefois
+a jeté dans nos coeurs des racines si profondes, que nous les
+sentons grandir avec le nombre de nos années.</p>
+
+<p>Lorsque rage à desséché notre veine, et que les blessures de la
+vie ont laissé sur chaque épine du chemin le reste de nos dernières
+illusions, elles viennent nous réjouir et nous consoler sous la
+riante et gracieuse image de notre enfance, avec ses jeux, son
+espièglerie et son insouciance. Ses racines ont alors produit des
+fleurs précieuses que le vieil âge se plait à cueillir comme l'a fait
+l'auteur des "Anciens Canadiens."</p>
+
+<p>Mais parmi ceux de nos jeunes compagnons, il en est qui nous
+sont restés plus sympathiques; parce qu'ils étaient d'un caractère
+plus conforme au nôtre, plus jovials ou taciturnes, plus taquins ou
+espiègles, suivant, qu'ils ont pris eux-mêmes plus ou moins; de part
+dans nos escapades d'écoliers. Aussi quels francs éclats de rire,
+lorsque nous nous rencontrons et nous racontons nos réminiscences
+du passé, de notre vie d'école, et de nos années de collège.</p>
+
+<p>En parlant de la jeunesse, temps hélas, bien éloigné de moi
+aujourd'hui, il m'est revenu une narration, et la lecture d'un
+manuscrit, faite par un ancien maître d'école, qui sont encore
+l'une et l'autre dans un des replis de ma mémoire, comme un
+émouvant souvenir des temps passés. Ces souvenirs datent de loin,
+puisque je n'avais qu'à peine vingt ans lorsque je les entendis de
+la bouche du père d'Olbigny.</p>
+
+<p>Le père d'Olbigny était un vieux maître d'école.</p>
+
+<p>Il était un jour, arrivant on ne savait d'où, venu prendre possession
+de l'école de notre village.</p>
+
+<p>Après un examen passé devant le curé et les syndics, qui n'étaient
+malins ni en grammaire, ni en calcul, il avait été décidé qu'il
+était capable de nous enseigner l'alphabet.</p>
+
+<p>Or, le père d'Olbigny était un homme instruit, profondément
+instruit. Il parlait, et écrivait correctement plusieurs langues
+anciennes et modernes; comme nous pûmes en juger plus tard.</p>
+
+<p>Son extérieur n'était rien moins que prévenant en sa faveur.
+Une balafre affreuse lui partageait transversalement la figure, et
+lui donnait une expression étrange; mais ses yeux étaient si bons,
+si doux et si chargés de tristesse; ses procédés à notre égard si
+affectueux et si paternels, que nous l'aimâmes à première vue et
+nous nous livrâmes à l'élude, crainte de lui faire de la peine. Il
+nous traitait tous avec la même bonté, mais il y avait une classe
+qui paraissait lui être privilégiée. Cette classe se composait de
+jeunes gens de mon âge et j'en faisais partie.</p>
+
+<p>Ce fut donc en pleurant qu'il reçut nos adieux, lorsque nous
+laissâmes l'école pour endosser la livrée de collégiens.</p>
+
+<p>Un soir, dix ans après, nous retrouvions les mêmes condisciples
+de cette classe, au coin du feu où nous avions été conviés par l'un
+de nous. Naturellement, nous vînmes à parler de notre temps
+d'enfance et de notre cher monsieur d'Olbigny. Il avait laissé nos
+endroits, et ce fut alors que l'un de nous, nous informa qu'il
+habitait une maison écartée à quelque distance du village de B....,
+et qu'il y vivait en véritable ermite.</p>
+
+<p>Nous décidâmes, séance tenante, d'aller passer une soirée avec
+lui.</p>
+
+<p>Il vivait, paraissait-il, dans un pénible état de gêne. Plusieurs
+de mes amis. étaient riches, une souscription fut ouverte et la
+bourse qui fut formée lui fut transmise sous forme de restitution.
+Il avait, reçu par ce moyen de quoi vivre largement, comparativement,
+pendant deux ans.</p>
+
+<p>Au jour fixé, personne ne manqua à l'appel.</p>
+
+<p>Le père d'Olbigny pleura de joie de nous revoir, il nous reçut
+comme ses véritables enfants. Quelques verres d'eau de vie que
+nous avions apportés le rendirent plus expansif. Il nous avoua
+qu'une main inconnue lui avait, fait une restitution; cette main,
+ajouta-t-il plaisamment, ne peut venir que du ciel, parce que je ne
+connais personne sur la terre qui me doive restitution. Ce fut
+après un toast pris à sa santé, et qu'il nous eut affectueusement
+remerciés, qu'il continua:</p>
+
+<p>Il fait bon, mes amis, d'être jeunes, de voir l'avenir se dérouler
+devant nous avec tous les rêves dorés que l'espérance nous fait
+entrevoir. Vous voir réunis autour de ma table, me rappelle une
+époque bien éloignée, et cependant à peu près analogue.</p>
+
+<p>Nous étions nous aussi, mes compagnons d'école et moi, autour
+de la table d'un professeur, qui avait autant de plaisir à nous recevoir
+que j'en éprouve aujourd'hui. Hélas! j'étais cette soirée-là
+bien gai, bien joyeux, et me doutais guère qu'elle aurait une si
+grande influence sur le reste de ma vie.</p>
+
+<p>Si je croyais que cette histoire put vous intéresser, je vous en
+raconterais une partie et la terminerais par la lecture d'un
+manuscrit, écrit dans toute l'amertume du repentir par l'auteur
+même d'un drame terrible de jalousie et de vengeance.</p>
+
+<p>Des bravos enthousiastes accueillirent cette proposition ou plutôt
+cette bonne aubaine. Les verres se remplirent les pipes s'allumèrent
+et ce fut avec un religieux silence que nous écoutâmes le
+palpitant récit qui va suivre:</p>
+
+<p>Il y a au delà de soixante ans que quelques amis et moi avions
+formé le même projet que vous exécutez, d'aller revoir notre
+ancien professeur. C'était un bon vieux curé qu'on appelait
+monsieur Fameux. Il habitait un village qui se trouvait presque
+sur la lisière des bois. Rien ne pouvait d'ailleurs mieux nous
+convenir. Nous avions décidé dans notre réunion, d'aller faire
+une partie de chasse et de pêche auprès d'un lac qui se trouvait à
+quelques dix lieues dans les grands bois, et nous n'avions qu'un
+faible détour à faire pour aller lui serrer la main. Outre le
+plaisir que nous éprouvions d'avance à revoir ce bon vieux père,
+nous espérions pouvoir nous procurer des guides qu'il nous
+ferait connaître parmi les chasseurs et trappeurs de sa mission.
+Bien que l'heure du soir fut avancée, nous nous dirigeâmes
+vers le presbytère, et ce fut en nous pressant dans ses bras que
+monsieur Fameux nous reçut. Jamais nous ne pouvions arriver
+plus à propos, car il nous annonça au réveillon que lui-même
+partait le lendemain matin pour aller explorer des terres auprès
+du même lac, qu'on lui avait dit être très fertile, et où il avait
+intention d'aller fonder une colonie. Puis, ouvrant la porte de
+sa cuisine, il nous montra quatre vigoureux gaillards étendus
+sur le parquet, la tête sur leurs havre-sacs et faisant un bruit par
+leurs ronflements capable de réveiller les morts. Voilà nos
+guides, ajouta-t-il.</p>
+
+<p>Enfin, après une intime causerie, nous récitâmes la prière et
+nous nous étendîmes sur des lits de camp; puis, lorsque le dernier
+d'entre nous s'endormit, le prêtre agenouillé priait encore.</p>
+
+<p>Le lendemain, le soleil radieux s'élevait à peine de l'horizon
+que nous étions sur pieds. La messe sonnait, nous nous y rendîmes.</p>
+
+<p>Je ne sais quel charme cet homme de bien répandait sur tout
+ce qu'il faisait ou disait; mais la messe entendue, nous sentions
+au dedans de nous un calme, une paix et un bonheur intimes
+que je n'ai peut-être jamais éprouvés depuis. Le déjeuner se
+se ressentit de notre disposition d'esprit, il fut gai et pétillant de
+bons mots; puis havre-sacs sur le dos, nous prîmes, en chantant
+de gais refrains, le chemin des grands bois.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>LE VOYAGE</h3>
+
+<p>Tout alla pour le mieux pendant les premiers six milles, mais
+à mesure que le soleil s'élevait, la chaleur devenait de plus en
+plus forte, et vers midi, l'air était suffocant. Les moustiques,
+cette journée-là, s'étaient liés pour soutirer le droit de passage;
+aussi, fallut-il que chacun du nous leur payât un tribut; à vrai
+dire, ils étaient encore plus avides que certains douaniers auxquels
+vous n'avez pas donné un bonus. Les enflures et les
+démangeaisons insupportables, que leurs piqûres nous causaient,
+faisaient presque regretter d'être venus si loin chercher le plaisir.
+De plus, les sources d'eau que nos guides s'attendaient à
+rencontrer sur notre route, étaient taries en conséquence de la
+sécheresse exceptionnelle de l'été.</p>
+
+<p>Vers quatre heures de l'après midi, nos gosiers étaient arides,
+nos palais desséchés et nos estomacs criaient famine. Depuis le
+matin, nous n'avions que grignoté par ci par là quelques morceaux
+de biscuits, tout en marchant. Malgré l'assurance que nos
+guides nous donnaient, que nous n'étions plus qu'à deux milles
+de la chute; nous allions faire halte, lorsque la grosse voix de
+Baptiste, notre premier guide, se fit entendre. Il avait pris les
+devants depuis quelque temps, et jamais refrain plus agréable
+parvint à nos oreilles. A boire, à boire, qui donc en voudra
+boire chantait-il en même temps qu'il se montra portant une
+énorme gourde bien remplie. Après que nous eûmes avidement
+vidé le contenu de cette bienfaisante gourde et pris quelques
+minutes de repos, nous nous remîmes en route rafraîchis et
+réconfortés. Les guides entonnèrent les gais chants des voyageurs
+canadiens, ensemble nous fîmes chorus. Point ai-je besoin
+de dire que ces chants n'eussent pas été admis au Conservatoire
+de Paris.</p>
+
+<p>Enfin haletants, fatigués, méconnaissables par l'enflure causée
+par les piqûres des mouches, nous arrivâmes sous la direction
+de Baptiste dans une charmante érablière où le bruit d'une forte
+chute d'eau se faisait entendre. C'était l'oasis désirée. Des
+hourras frénétiques la saluèrent. Nous allions nous élancer
+dans la direction de la chute, lorsqu'un sifflement aiguë et un
+signe énergique de Baptiste qui se tenait immobile au milieu du
+sentier, nous arrêta. Il nous montrait du doigt une magnifique
+famille de perdrix branchées sur un arbre du voisinage. Elles
+semblaient être venues s'offrir intentionnellement comme le
+menu du repas, aussi n'en fîmes nous pas fi. Quatre à cinq
+coups de feu jetèrent à nos pieds la bande emplumée. De grands
+battements de mains de la part de monsieur Fameux et des
+spectateurs furent la couronne de ce bel exploit. Notez que nous
+avions tiré les perdrix presqu'à bout portant.</p>
+
+<p>La joie augmenta encore lorsqu'un de nos guides, qui était
+resté en arrière, arriva avec quatre beaux lièvres qu'il avait
+rencontrés; mais elle devint délirante quand nous aperçûmes
+bouillonner l'eau des cascades dont nous n'étions plus éloigné
+que de quelques pas.</p>
+
+<p>Une minute plus tard, nous étions sur les bords de la rivière
+et aux pieds d'une des chutes les plus pittoresques qu'on puisse
+contempler. Le spectacle était beau, grandiose, et bien digne
+eut-il été le seul de nous faire oublier les tourments de la soif et
+de la faim que nous avions endurés, mais ventre affamé n'a pas
+d'oreilles, c'était le temps ou jamais de le dire, car ce qui nous
+réjouit le plus et nous mit en belle humeur, ce fut lorsque des
+feux furent allumés et que les marmites commencèrent à bouillir.
+Pendant ce temps, tout le monde était à l'oeuvre. Les uns écorchaient
+les lièvres, d'autres préparaient les perdrix, on découpaient
+des tranches de lard et de jambon; quelques-uns enfin
+bûchaient le bois, tandis que Baptiste confectionnait les assiettes
+avec des écorces de bouleau et faisait des micoines, des fourchettes
+de bois, bref enfin, tout le monde ainsi à l'oeuvre fit
+merveille, et une demi-heure après, le bruit des mâchoires eut
+dominé celui des meules des plus assourdissants moulins. Il y a
+de cela bien près de soixante ans et je ne crains pas de répéter
+aujourd'hui à la face du monde que jamais repas fut mieux cuit
+et mieux assaisonné avec plus grande sauce de l'appétit, que celui
+que nous prîmes on plutôt dévorâmes au pied de la chute de la
+décharge du Lac à la Truite. Enfin les appétits satisfaits, les
+pipes allumées, nous nous étendîmes avec délices sur les bords
+de la rivière.</p>
+
+<p>Il eut été difficile de choisir un plus beau moment pour contempler
+le paysage qui nous entourait. Le soleil allait bientôt
+s'enfoncer derrière le rideau des grands arbres, les oiseaux dans
+leur suave et beau langage le saluaient et lui souhaitaient le
+bonsoir; quelques petits écureuils, d'un air éveillé et mutin,
+s'approchaient en sautillant, leurs queues coquettement retroussées,
+pour glaner quelques restes de notre repas; puis vifs
+comme l'éclair, remontaient au haut d'une branche ou au sommet
+de l'arbre pour nous envoyer leur trille de colère ou de
+plaisir.</p>
+
+<p>Mais la beauté qui ne pouvait être surpassée, était celle de la
+chute, avec ses mille paillettes d'or qui brillaient au soleil couchant.
+Les rochers qui la surplombaient, semblaient eux aussi
+tout émaillés de diamants. L'arc-en-ciel brillait à leurs pieds de
+ses plus vives couleurs, pendant que la nappe d'eau qu'elle formait
+au bas, tranquille d'abord, puis comme prise d'un accès
+subit de rage, se ruait un instant après frémissante et écumeuse
+de cascades en cascades, hérissant la crête de chacune de ses
+vagues, comme pour attester sa colère de voir son cours intercepté.</p>
+
+<p>Tous ces chants ou ces bruits divers, toutes ces beautés sauvages
+et primitives étaient égalés, surpassés peut-être par la
+grandeur de la chute elle-même.</p>
+
+<p>L'eau se précipitait d'une hauteur d'à peu près cinquante
+pieds; mais dans sa chute, elle rencontrait d'énormes rochers
+superposés les uns aux autres, bondissant de l'un à l'autre, elle
+s'élevait et retombait blanche et floconneuse comme la neige,
+pour se former un peu plus bas, en gerbes de diamants auxquels
+le soleil couchant, ce véritable peintre céleste, imprimait ses
+plus magnifiques nuances et son plus éclatant coloris.</p>
+
+<p>La splendeur de ce tableau ne saurait être surpassée. Toutefois,
+un pic incliné d'une hauteur de cent pieds au dessus de la
+chute, et dont la base était minée par l'incessant travail de la
+rivière attirait notre attention dans ce moment. Nous en étions
+même à supputer, combien il lui faudrait de temps, avant que
+de parvenir à le précipiter dans l'abîme, lorsque sur une des
+pointes les plus élevées, survint une apparition presque fantastique.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>LE LAC.</h3>
+
+<p>Cette apparition était celle d'une jeune fille mollement appuyée
+sur une légère carabine de chasse. Deux dogues énormes étaient
+à ses côtés. Le costume de cette jeune fille était demi-sauvage
+autant que nous en pûmes juger. Nous ne pouvions comme de
+raison, par l'éloignement, distinguer ses traits; mais à sa taille
+svelte et dégagée, au contour de ses épaules, et telle qu'elle nous
+apparut dans sa pose à la fois gracieuse et nonchalante, nous
+nous formâmes l'idée qui se confirma plus tard, qu'elle était
+admirablement belle.</p>
+
+<p>Monsieur Fameux la reconnut.&mdash;Adala seule, dit-il, où donc
+est le vieil Hélika? Voyez, ajouta-t-il, en s'adressant à Baptiste,
+elle semble nous avoir reconnus tous les deux, et la voilà qui
+nous fait signe d'aller la rejoindre. Si Hélika, qui ne la laisse
+jamais d'un seul pas, n'est pas auprès d'elle; c'est qu'un malheur
+lui est arrivé ou qu'il gît sur son lit de mort. La jeune fille
+comprit sans doute le signe que Baptiste lui adressa, car elle s'assit
+dans une pose pleine de grâce et de tristesse, pendant que notre
+guide allait traverser la rivière plus loin dans un endroit guéable.</p>
+
+<p>Les chiens s'étaient étendus à ses pieds, comme deux vigilantes
+sentinelles. Nous aurions dû le dire déjà, Baptiste était le type
+du chasseur et du trappeur canadien. Il était par conséquent le
+commensal et l'ami de toutes les tribus sauvages, il en possédait
+la langue et les dialectes. Pendant l'absence de Baptiste, nous
+pressâmes monsieur Fameux de questions. L'histoire de cette
+malheureuse enfant des bois est bien douloureuse, nous répondit-il
+d'une voix pleine d'émotion; mais elle ne m'appartient pas.
+C'était nous faire comprendre qu'il ne pouvait en dire plus long;
+mais ces quelques paroles de monsieur Fameux, comme bien
+vous pensez ne firent que redoubler notre curiosité déjà bien
+surexcitée. Baptiste revînt au bout de quelque temps, sa bonne
+et honnête figure était empreinte de tristesse.</p>
+
+<p>Hélika est bien malade, dit-il, l'enfant des bois cherche du
+secours. Nos coups de feu à la chasse de tantôt l'ont effrayée;
+elle a craint de rencontrer quelques pirates des bois; voilà,
+pourquoi elle s'est retirée sur l'autre rive et vous supplie d'arriver
+au plus vite. C'est Hélika qui l'envoie vous chercher; elle
+se fut rendue jusqu'à votre presbytère, si elle n'avait rencontré
+personne pour remplir son message auprès de vous. Hélika est
+gisant dans sa cabane sur son lit de mort, et il désire ardemment
+vous voir. Elle retourne immédiatement auprès de lui, avec
+l'espoir que nous la suivrons de près. Si vous n'êtes pas trop
+fatigué, mon bon monsieur, nous allons tous deux nous remettre
+en marche, pendant que les autres guides dresseront des campements
+pour la nuit à vos jeunes compagnons. Demain, je les
+attendrai sur les bords du lac avec des canots. Le prêtre et
+Baptiste partirent immédiatement.</p>
+
+<p>La veillée se passa en conjectures. Cet incident nous avait
+singulièrement intrigués, parce qu'aucun des guides qui nous
+restaient ne pouvait donner des renseignements précis sur
+le nom et l'origine de la jeune fille. Tout ce qu'ils nous
+apprirent, ce fut qu'ils l'avaient bien souvent rencontrée dans
+les bois, toujours accompagnée d'un vieillard d'une haute stature,
+qui paraissait lui porter un amour et une sollicitude véritablement
+paternels. Bien plus, son attention pour elle, et ses soins
+étaient ceux de la mère la plus tendre. Ils ajoutaient aussi,
+qu'esclave de tous ses désirs, il venait de temps en temps dans le
+village, y séjourner aussi longtemps qu'elle le voulait. Il y
+prenait les meilleurs logements; mais les seules visites qu'ils faisaient
+où recevaient, étaient celles de monsieur Fameux. Il la
+conduisait dans les magasins, ne regardait jamais au prix des
+étoffes qu'elle choisissait, suivant ses caprices, le prix en fut-il
+très élevé.</p>
+
+<p>L'un d'eux assurait même avoir entendu monsieur Fameux
+dire au père Hélika, tel était le nom du vieux sauvage: je suis heureux
+de voir combien vous vous donnez de peine pour former l'éducation
+de votre chère Adala, et combien elle répond admirablement
+à vos efforts, elle parle et écrit aujourd'hui parfaitement le
+Français.</p>
+
+<p>II y avait certes dans ces informations, matière plus que
+suffisante pour piquer notre curiosité déjà excitée à l'extrême.
+Malgré notre fatigue, nous mîmes longtemps avant de nous
+endormir tous, faisant des suppositions plus où moins ridicules
+ou extravagantes.</p>
+
+<p>De bonne heure, le lendemain matin, nos étions en route
+tout en discourant sur l'incident de la veille. Comme toujours
+lorsqu'on est jeune, la gaîté nous était revenue Avec le repos;
+aussi ne mîmes-nous pas de temps à franchir les trois milles qui
+séparaient le lac du lieu de notre campement. Lorsque nous
+arrivâmes sur ses bords, deux beaux grands canots, creusés dans
+le tronc de gros pins, nous attendaient. Baptiste se promenait
+sur le rivage et du revers de sa main essuyait une larme.</p>
+
+<p>Hâtez-vous, messieurs, nous dit-il, le père Hélika désire vous
+voir. Il a paraît-il quelque confidence à vous faire, et le pauvre
+vieillard n'a plus bien longtemps à vivre. En peu d'instants nous
+fûmes installés dans les canots et pesâmes hardiment sur l'aviron.</p>
+
+<p>Le lac était beau ce matin là. Sa surface était plane et unie,
+pas une ride ne venait troubler le paisible miroir que nous
+avions devant les yeux. Quelques vapeurs humides s'élevaient
+ça et là des rochers ou de la masse d'eau. Elles nous apparaissaient
+comme les images fantastiques des fées de nos anciens
+contes. Les cris des huards se faisaient entendre de l'un ou l'autre
+rivage, tant l'atmosphère était calme. Parfois aussi, le martin-pêcheur
+nous envoyait des notes saccadées et stridentes, tantôt
+frémissantes de joie de la prise qu'il venait de faire d'un petit
+goujon. Les fleurs des glaïeuls, qui nageaient à la surface et
+s'ouvraient au soleil levant nous faisaient penser à un riche
+tapis de verdure émaillé de fleurs. Mais entre les rives et le pied
+des montagnes avoisinantes, de beaux grands arbres séculaires
+donnaient par les différentes nuances de leur feuillage un cadre
+magnifique au miroir qui s'étendait devant nous. Ces arbres
+avaient une grandeur et une majesté impossibles à décrire.</p>
+
+<p>Quelques-uns d'une taille plus svelte s'inclinaient complaisamment
+comme s'ils eussent voulu contempler leur beauté dans
+le cristal limpide de l'eau, tel que peut le faire une coquette
+jeune fille. D'autres au contraire élevaient leurs troncs énormes
+et secs, montrant ainsi leurs branches desséchées comme les
+membres d'un vieillard. Tandis qu'un bouquet verdoyant semblait,
+comme la tête d'un patriarche, avoir seul conservé un reste
+de sève et de vie. On voyait à ses pieds, des arbustes de différentes
+familles s'élever et sembler lui demander protection.</p>
+
+<p>Plus loin et du quatrième côté du lac, s'étendait une savane
+sombre et triste. Des arbres rabougris, une mousse épaisse, un
+terrain marécageux et rempli de fondrières donnaient à cet
+endroit un aspect solitaire et désolé. Il formait un contraste frappant
+qui faisait rassortir d'avantage la beauté des autres rives.
+Nous nageâmes en silence pendant quelque temps, absorbés
+dans la contemplation de la sauvage et pittoresque beauté de
+paysage, lorsqu'après avoir doublé un cap, nous aperçûmes
+un plateau élevé de quinze à vingt pieds qui dominait le lac et
+la rivière.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>HÉLIKA.</h3>
+
+<p>Sur ce plateau qui pouvait avoir une étendue d'une dizaine
+d'arpents, trois grandes huttes se touchant les unes les autres
+avaient été élevées. L'une d'elles avait une apparence toute
+particulière. Bien que comme les autres, elle fut construite de
+matériaux grossiers, sa forme ressemblait à celle d'une chaumière,
+elle était plus spacieuse que les autres. Le houblon et
+quelques vignes sauvages, en la tapissant à l'extérieur, lui donnaient
+un air de fraîcheur et de bien-être. Des fenêtres l'éclairaient
+de tous côtés, les unes donnant sur le lac, les autres sur la
+rivière, Nous connaîtrons plus tard comment le propriétaire
+avait pu se procurer un tel luxe pour un sauvage, habitant la
+profondeur des forêts.</p>
+
+<p>De forts volets garnis de fer avaient été posés pour les protéger
+du dehors. Par ci par là, un trou ou plutôt une meurtrière était
+percée. Enfin, on voyait combien Hélika, puisque c'était sa
+demeure, était jaloux de veiller à la sûreté de ceux qui l'habitaient.</p>
+
+<p>Les deux autres étaient construites de gros morceaux de bois,
+superposés les uns aux autres, et encochées à chacune de leurs
+extrémités pour s'adapter l'un dans l'autre et donner la solidité
+à cette construction toute primitive. Ce fut vers la première que
+Baptiste nous conduisit. La chambre d'entrée était spacieuse et
+parfaitement éclairée. Bien que l'ameublement en fut grossier,
+il offrait toutefois tout le confort désirable. Quelques fleurs
+sauvages de diverses familles y étaient cultivées avec le même
+soin que nous en prenons pour les fleurs exotiques. Des livres
+aussi étaient disposés sur quelques rayons. Mais ce qui frappa
+surtout nos regards, ce fut lorsqu'ils tombèrent sur un lit
+recouvert d'une peau d'ours où gisait un vieillard dont les traits
+portaient l'empreinte de la mort.</p>
+
+<p>Cet homme devait être bien vieux. Des rides profondes sillonnaient
+son front et ses joues en tous sens. Il avait plutôt l'air
+d'un spectre, aussi n'eut-on pas manqué de le considérer comme
+tel, si ses yeux noirs et enfoncés dans leur orbite n'eussent conservé
+un éclat extraordinaire. Ses sourcils étaient épars, son
+nez aquilin ressemblait au bec d'un oiseau de proie. Son front
+était haut et fuyant, ses lèvre minces et son menton proéminent,
+tout annonçait dans la figure de cet homme une indomptable
+énergie. L'ensemble de cette figure dénotait une si implacable
+férocité, qu'il eut fait frémir celui qui l'aurait rencontré
+un soir dans un chemin détourné ou sur la lisière d'un bois.
+Cependant, au moment où nous l'aperçûmes ses mains étaient
+jointes sur sa poitrine, ses lèvres s'agitaient et semblaient
+répéter les paroles d'une prière que monsieur Fameux disait à
+haute voix.</p>
+
+<p>Comme contraste, agenouillée auprès du lit, se tenait dans
+l'attitude de la prière la jeune fille de la veille. Son épaisse chevelure
+inondait ses épaules et descendait jusqu'à la ceinture.
+Elle avait le dos tourné vers la porte. C'était bien la taille que
+nous avions admirée le soir d'avant, elle offrait dans ses contours
+tout ce que nous avions pu imaginer dans nos rêves de jeune
+homme de plus gracieux et de plus parfait. Nous étions arrêtés
+sur le pas de la porte à contempler ce tableau, lorsque le bruit
+de nos pas la fit se retourner. Jamais de ma vie, je n'ai vu aussi
+ravissante figure, nous en fûmes tous éblouis, fascinés. Murillo
+ou Raphaël eussent été heureux d'en faire la portrait et de le
+présenter comme celui de leur Madone. Une profonde tristesse
+était empreinte sur ses traits, et les larmes abondantes qui inondaient
+ses joues rehaussaient encore, s'il était possible, son
+angélique beauté. En nous apercevant, elle se retira timide et
+confuse dans un coin de la chambre; mais sur un signe du
+moribond elle disparut dans l'autre hutte. Celui-ci, après avoir
+jeté sur nous un regard perçant, et scrutateur, nous dit: "Vous
+devez avoir besoin, messieurs, de prendre un peu de nourriture
+et de repos, pendant que moi de mon côté, je vais avec ce saint
+homme terminer ma paix avec Dieu".</p>
+
+<p>Une vieille sauvagesse nous conduisit dans la troisième cabane
+où un repas, composé de gibier et de poisson, nous avait été
+préparé. On s'était mis en frais pour nous y recevoir, car les lits,
+de sapin avaient été renouvelés. C'était, nous dit Baptiste, la
+maison que le père Hélika avait fait construire spécialement
+pour y exercer l'hospitalité, là, chasseurs canadiens ou sauvages
+y trouvaient toujours un gîte et la nourriture. Ils restèrent tous
+deux trois heures en tête à tête, et lorsqu'à l'appel de monsieur
+Fameux nous entrâmes dans la chambre du mourant, une transformation
+complète s'était faite sur son visage. Les yeux
+n'avaient plus rien de farouche ou d'inquiet, des larmes mêmes
+s'en échappaient. C'était bien encore la même figure énergique
+mais elle n'avait plus ce cachet de férocité, cet air empreint de
+trouble et de remords que nous avions d'abord remarqués; elle
+indiquait plutôt le calme et le recueillement intérieur qui ne
+paraissaient pas exister auparavant.</p>
+
+<p>Monsieur Fameux insista pour qu'il prit quelque nourriture.
+Il le fit pour lui complaire. Le bon prêtre lui parla quelques
+instants à l'oreille; mais il secoua la tête et reprit tout haut:
+non Monsieur, c'est en vain que vous voudriez m'en dissuader,
+ma confession doit être publique; puisse-t-elle être une légère
+expiation de mes crimes et servir d'exemple à ceux qui se laissent
+entraîner par la fougue de leurs passions. Un frisson involontaire
+parcourut les membres des assistants, nous pressentions
+quelque drame lugubre, sanguinaire peut-être, dont Hélika avait
+été le héros.</p>
+
+<p>Nous prîmes donc chacun une place autour de son lit, et c'est
+ainsi qu'il commença:</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>LA CONFESSION.</h3>
+
+<p>Plus de quatre-vingts ans ont passé sur ma tête, et la terre
+dans quelques heures va recouvrir cette masse de boue et de
+misère qui devrait y être enfouie depuis mon enfance. On ne
+souffre pas dans le fond du cercueil après la mort; mais devrais-je
+sentir chacun des vers qui doivent dévorer mon cadavre,
+dussent-ils m'occasionner les souffrances les plus atroces, je
+remercierais Dieu de m'infliger des peines aussi légères; car
+quelques grandes qu'elles fussent, elles ne pourraient vous
+donner une idée des épouvantables tortures que les remords ont
+fait endurer à ma conscience depuis de longues bien longues
+années.</p>
+
+<p>Dieu est juste, ajouta-t-il, d'un ton pénétré. Il m'a fait entendre
+sa grande voix dans tous les objets de la nature; oui je l'ai
+entendue, glacé de terreur depuis au delà de quinze ans dans le
+frizelis des feuilles comme dans les roulements terribles du tonnerre,
+je l'ai entendue dans le souffle léger de la brise comme
+dans les hurlements épouvantables de la tempête; et depuis le
+brin d'herbe jusqu'au grand chêne des bois; je l'ai vu dans la
+goutte d'eau dont je me désaltérais jusqu'au fruit savoureux que
+je voulais goûter. Je l'entendais, je le voyais, je le sentais en
+moi-même, ce vengeur inexorable des crimes que nous commettons
+et des souffrances que nous faisons endurer à nos frères
+de même que je l'ai éprouvé plus tard, sous le fouet du maître et
+dans les chaînes de l'esclavage.</p>
+
+<p>En prononçant ces paroles, bien que les membres du vieillard
+fussent glacés par le froid de la mort, nous voyions cependant
+un frémissement qui lui parcourait tout le corps. Sans doute
+qu'il remarqua notre surprise de l'entendre s'exprimer aussi
+bien, car il ajouta en continuant: Ne soyez pas surpris si je
+parle un français qui peut vous paraître bien pur pour un habitant
+des bois, mais j'appartiens à votre race, et c'est à une vengeance
+diabolique que je dois le triste état dans lequel vous me
+voyez aujourd'hui.</p>
+
+<p>Dans mon enfance et ma jeunesse, j'ai vu moi aussi de beaux
+jours. Si vous saviez comme j'étais heureux lorsque je revenais
+chaque année dans ma famille pour y passer mes vacances. Nous
+étions plusieurs compagnons de collège de la même paroisse. Oh!
+que nous nous en promettions des parties de pêche et de chasse
+et comme alors nous avions le coeur léger, l'âme pure et tranquille.
+Il me semble encore voir ma vieille mère, mon père et mes
+soeurs accourir au-devant de moi, me presser tour à tour dans
+leurs bras et m'arroser la figure de leurs larmes lorsque je venais
+déposer A leurs pieds les prix nombreux que j'avais obtenu pour
+mes succès classiques. Puis le bon vieux curé que nous ne manquions
+jamais d'aller voir, il nous avait baptisés, fait faire notre
+première communion; de plus, il nous avait initiés aux premières
+notions de la langue latine. Il nous considérait donc
+comme ses enfants et nous recevait avec le plus grand plaisirs et
+la plus touchante affection. Son presbytère et sa table étaient
+toujours à notre disposition. Il était aussi fier de nos succès que
+si nous lui eussions appartenus.</p>
+
+<p>Nos jours de vacance se passaient en des parties de pêche et de
+chasse; mes bons parents refusant que je prisse part à leurs
+travaux crainte que je ne me fatiguasse. Le soir amenait les
+joyeuses veillées. Nous nous réunissions tantôt dans une maison,
+tantôt dans l'autre. Au son du violon nous dansions quelques
+rondes au milieu des rires de la plus folle gaîté; puis, dix
+heures sonnant, la voix de l'aïeule se faisait entendre, nous
+tombions à genoux et récitions en commun la prière du soir, et
+noua noua séparions en nous promettant bien de recommencer
+le lendemain.</p>
+
+<p>La voix du moribond à ces souvenirs se remplit d'émotion puis
+il ajouta comme se parlant à lui-même. Chers souvenirs des
+beaux jours du ma jeunesse, combien de fois avec celui des
+larmes de plaisir de mes bons parents n'êtes vous pas venus
+tomber sur mon coeur désespéré comme la rosée bienfaisante sur
+la fleur desséchée? Ah! pourquoi ai-je à jamais abandonné le
+sentier béni de la vertu avec ses joies si pures et si naïves pour
+céder à mon exécrable passion? Pourquoi ai-je perdu le touchant
+exemple de cette vie de calme, d'amour et de religion que me
+donnaient ma famille et tous ceux qui m'entouraient!... A ces
+réminiscences de son passé si fortuné, Hélika ferma les yeux
+comme pour savourer une dernière fois les délices des beaux jours
+de son enfance. Il parut se recueillir et garda le silence pendant
+quelque temps.</p>
+
+<p>Monsieur Fameux s'approcha de lui et voulut le dissuader de
+continuer son récit. "Non monsieur, répondit-il, je dois aller
+jusqu'au bout de mes forces, c'est un devoir que ma conscience
+m'impose, et je l'accomplis avec plaisir; ma résolution est inébranlable."
+Puis il demanda quelque chose pour se rafraîchir.
+Cette demande fut sans doute entendue de l'autre côté, car la même
+indienne dont nous avons déjà parlée, apporta une tisane d'une
+couleur verdâtre. Il but quelques gouttes de ce breuvage qui parut
+le ranimer. "Éloigne Adala, dit-il à la vieille, qu'elle n'entende
+pas ce qui me reste à dire."</p>
+
+<p>C'est peut-être mal, ajouta-t-il, en se tournant vers monsieur
+Fameux, mais je voudrais conserver l'estime et l'amour de mon
+enfant jusqu'au dernier soupir, puis il reprit:</p>
+
+<p>Vers l'année 17... nous touchions aux vacances qui devaient
+commencer vers la mi-juillet, mais je ne sais comment me l'expliquer
+aujourd'hui, était-ce un pressentiment qu'avec elles allaient
+s'éteindre pour toujours les joies de ma vie? Hélas! elles
+devaient être les dernières, car je terminais mon cours d'étude.
+Je me sentais triste et abattu. Il y a toujours quelque chose de
+solennel dans ce suprême adieu que nous faisons à nos belles
+années de collège. Le succès avait couronné mon travail au delà
+de mes espérances. Je remportai presque tous les premiers prix
+de ma classe. L'accueil que je reçus à la maison paternelle fut
+encore plus chaleureux, plus affectueux, s'il était possible qu'il
+ne l'avait été les années précédentes.</p>
+
+<p>Mon père, ma mère et mes soeurs me reçurent avec les mêmes
+démonstrations de joie, j'étais le seul fils. Or sans être bien
+riche, ma famille jouissait d'une honnête aisance comme cultivateur.
+Après les premiers embrassements. "Il va falloir, me dit
+mon vieux père, bien te reposer mon enfant. Je t'ai acheté un
+beau fusil, un beau cheval est à l'écurie, j'ai quelques épargnes,
+amuses-toi, promènes-toi et surtout laisses là tes livres pour jouir
+de la vie dont tu ne connais pas encore les plaisirs".</p>
+
+<p>Puis ma mère et mes soeurs me conduisirent dans la plus belle
+chambre qui avait été préparée avec tous les soins, la tendresse
+et l'affection qu'elles me portaient. Je remarquai plein d'attendrissement,
+avec quelle ingénieuse sollicitude on y avait déposé
+tous les objets qui pouvaient flatter mon goût et me procurer le
+plus grand confort.</p>
+
+<p>Tu vas faire ta toilette maintenant, me dit ma mère en m'embrassant,
+nous avons invité les voisins à souper, et j'espère que
+tu vas t'amuser dans la soirée puisque tous tes anciens compagnons
+d'enfance avec leur soeurs sont de la partie.</p>
+
+<p>En effet personne n'avait manqué à l'invitation. Les bons
+voisins avec leurs enfants étaient venus se réunir à cette fête, et
+je rougissais d'orgueil et de plaisir, lorsque je voyais ces braves
+gens venir me presser la main avec une considération qui tenait
+presque du respect; et me prodiguer des éloges sur mes succès,
+en présence des jeunes filles et de leurs frères.</p>
+
+<p>Le souper fut bien joyeux, les langues déliées par quelques
+verres de bon vieux rhum, débitaient mille et mille plaisanteries
+qui étaient saluées par des tonnerres d'éclats de rire. Les chants
+ensuite succédèrent aux bons mots, enfin la gaîté était au diapason,
+lorsque nous nous levâmes de table. Ma mère, par une
+délicate attention, m'avait fait placer auprès d'une jeune fille
+plus jolie, plus instruite et plus distinguée que ses compagnes.
+Cette jeune fille n'était pas précisément belle, elle n'était peut-être
+pas même jolie, tel qu'on l'entend dans l'acception du mot,
+mais sa figure était si sympathique, sa voix et son regard si
+caressants et si doux, qu'elle répandait autour d'elle un charme
+et un bonheur auxquels il était difficile de résister. Sa conversation
+était entraînante, et se ressentait de son caractère aimant et
+contemplatif, elle avait une teinte de mélancolie lorsque le sujet
+s'y prêtait, qui donnait à sa figure et à ses paroles quelque chose
+d'enivrant. Pendant le souper nous parlâmes de différentes
+choses, mais le sujet sur lequel je me surpris à l'écouter avec
+un indicible plaisir, ce fut lorsqu'elle m'entretint des beautés de
+la nature. Ce n'était certes pas dans les livres qu'elle les avait
+étudiés, ce n'était pas non plus dans les ébouriffantes dissertations
+des romanciers; mais dans le grand livre de la nature, où
+chacun y puise les connaissances et la foi en celui qui a créé
+toutes ces merveilles. Elle en parlait avec chaleur et émotion,
+et, suspendue ses lèvres, j'écoutais les descriptions qu'elle me
+faisait. Elles débordaient, pittoresques et animées, comme une
+cascade de diamants.</p>
+
+<p>Bref, ai-je besoin de le dire, j'avais alors vingt ans, l'enivrement
+de la fête, le sentiment supposé de ma supériorité, les vins
+qui avaient été versés à profusion, les éloges qu'on m'avait prodigués,
+tout enfin avait contribué à exalter mon cerveau. Mais
+lorsque je me levai de table, je sentis dans mon coeur quelque
+chose que je n'avais pas encore éprouvé.</p>
+
+<p>Le bal s'ouvrit ensuite, je dansai plusieurs fois avec cette
+jeune fille que je nommerai Marguerite, et quand la veillée fut
+finie, qu'elle fut partie avec ses parents, j'éprouvai un vide mêlé
+de charme et un sentiment de vague inquiétude indéfinissable.
+Il fallut m'avouer, que de l'avoir vue au bras d'un beau et loyal
+jeune homme, et échanger ensemble des paroles d'intimité en
+était la cause. Quelques regards que j'avais surpris produisirent
+dans mon être un bouleversement jusqu'alors inconnu. Ce jeune
+homme s'appelait Octave, il avait été mon condisciple de collège
+et jusqu'à ce temps mon ami. Il avait terminé ses études depuis
+deux ans, et était revenu prendre les travaux des champs sur la
+ferme de son père. Ça fut en vain cette nuit-li que je cherchai
+le sommeil, je la passai à me rouler sur mon lit, et, lorsque plus
+calme le lendemain matin, je voulus descendre dans les replis
+de mon âme, je sentis que j'aimais éperdument Marguerite, et
+que le démon de la jalousie allait prendre possession de moi.</p>
+
+<p>Je formai donc la résolution du ne plus la revoir. Effectivement,
+bien des jours se passèrent, oui quinze longs jours s'écoulèrent
+avant que je la revisse, et cependant pas une heure, pas
+un instant au jour ou de la nuit sans que je pensasse, que je
+rêvasse à elle. Tout le monde me faisait des reproches sur mon
+air morne et abattu, j'avais perdu le sommeil et l'appétit. Mes
+parents étaient inquiets, ma bonne mère ne manquait pas de
+l'attribuer au travail excessif de mes études.</p>
+
+<p>Cependant il fallut céder aux obsessions et retourner aux soirées
+du village. Je croyais être assez fort pour pouvoir affronter
+le danger. J'y rencontrais fréquemment Marguerite et Octave et
+m'en revenais chaque soir de plus on plus éperdument amoureux
+et jaloux. Son nom m'arrivait sur les lèvres à chaque jeune
+fille dont j'apercevais dans le lointain la robe onduler sous les
+caresses de la brise. Je partais pour la chasse sans munitions, ni
+carnassière et allais m'asseoir sur le bord de la mer, et là, des
+journées entières je pensais à elle. La plainte de la vague gui
+venait tristement déferler sur la plage convenait à ma tristesse.</p>
+
+<p>Ainsi se passa ma première année chez mes parents. La
+demeure de Marguerite était presque voisine de la nôtre, nous
+nous visitions réciproquement et la voyais très fréquemment,
+Il était impossible qu'elle ne s'aperçut pas du feu qui me dévorait.
+Cependant sa conduite envers moi et ses paroles étaient toujours
+affectueuses et amicales, mais qu'étaient-elles ces marques
+d'amitié pour moi qui sentais au dedans de mon coeur un brasier
+dévorant? De ma fenêtre je voyais sa demeure, ses allées et
+venues et avec frémissement j'apercevais sa silhouette dans le
+lointain. Lorsqu'elle se rendait à l'église, je la suivais de loin et
+aurais été heureux de baiser les traces de ses pas dans la poussière
+du chemin.</p>
+
+<p>Vous pouvez juger de ce que j'éprouvais avec cet amour
+immense, quand je la voyais au bras d'Octave et avec quelle
+rage j'appris un jour qu'ils étaient fiancés. Elle devint désespoir,
+le jour ou je la rencontrai rougissante de bonheur et de plaisir,
+elle était amoureusement inclinée vers Octave et le main dans
+la sienne, ils se souriaient l'un à l'autre, Pendant que je passais
+ainsi toutes mes journées en folles rêveries amoureuses, Octave
+par son travail et avec l'aide de l'argent que son père lui avait
+donné s'était acquis une belle propriété, et moi je ne faisais rien.
+Ma famille était très occupée de voir la tournure que prenait
+mon esprit, car je devenais de plus en plus morose et taciturne.
+Ma mère un jour à la suggestion de mon père m'en fit la remarque
+d'une manière douce et maternelle. Je lui répondis d'un
+ton bourru et grossier. La sainte femme m'écouta avec étonnement
+d'abord, comme si elle n'en pouvait croire ses oreilles ou
+comme si elle se fut éveillée d'un mauvais rêve, puis tout à coup
+elle fondit en larmes et m'entourant de ses bras elle me dit en
+m'embrassant: "Pauvre enfant, tu souffres donc bien." Elle ne
+put ajouter un seul mot, les sanglots la suffoquèrent. Ces larmes
+de ma mère furent les premières qu'elle versa de chagrin, mais
+elles ne furent pas, hélas! les dernières que virent couler ses
+cheveux blancs et dont seul je fus la cause par mon ingratitude
+et ma méchanceté.</p>
+
+<p>Enfin le jour décisif arrivait, il me fallait sortir de cet affreux
+état.</p>
+
+<p>Un dimanche matin, Octave était absent, je revenais de l'église
+accompagnant Marguerite. Je résolus de profiter de l'occasion
+pour tenter un dernier effort. Je lui rappelai d'une voix émue
+les joies, les plaisirs de notre enfance, combien alors les journées
+étaient longues et ennuyeuses quand nous ne pouvions nous rencontrer
+pour partager nos jeux et nos promenades. Je remontai
+ainsi jusqu'au temps présent. Elle m'écouta d'abord avec plaisir,
+ne sachant où je voulais en venir. Mais bientôt mes paroles
+devinrent plus significatives et plus pressantes. Lorsque je lui
+exprimai en termes brûlants combien je l'aimais, quels étaient
+mes rêves, le bonheur que j'avais fondés sur son amour et son
+union avec moi, elle rougit, puis pâlit au point que je crus qu'elle
+allait défaillir. Je lui fis ensuite le tableau de mes souffrances
+passées et de mon désespoir si elle refusait de se rendre à mes
+voeux. Alors des larmes abondantes glissèrent sur ses joues, mais
+elle ne me répondit pas. Je redoublai d'instances, tout mon
+coeur, toute mon âme, tout mon amour passèrent dans mes
+paroles, elles devaient tomber sur son coeur de glace comme des
+gouttes de feu. Insensé, j'espérai un instant qu'elle aurait pitié
+de moi et se laisserait fléchir, mais ce ne fut qu'un éclair.</p>
+
+<p>Jugez de ce que je devins, lorsque me prenant les deux mains
+et m'enveloppant de son regard si doux et si caressant elle me
+dit en pleurant: "Le ciel m'est à témoin que je donnerais la
+plus grande part du bonheur qu'il me destine pour vous savoir
+heureux. Mais pour vous appartenir je manquerais au serment
+que j'ai fait à un autre devant Dieu, je manquerais de plus aux
+cris de ma conscience et à la voix de mon coeur; car je ne vous
+cacherai pas je suis fiancée à Octave et que dans peu de
+jours nous serons irrévocablement unis." Je ne sais quelle transformation
+se fit dans ma figure, si elle eut peur de l'expression
+des mes traits ou de l'effet de ses paroles; mais en levant les yeux
+sur moi elle recula de quelques pas.</p>
+
+<p>"Pourquoi ajouta-t-elle tristement, faut-il que je vous cause du
+chagrin? une autre vous comprendra mieux que je ne le puis
+faire, car elle sera plus que moi à la hauteur de votre intelligence
+et vous serez heureux avec elle. Octave et moi vous avons
+désigné une place au coin du feu où vous viendrez vous asseoir
+bien souvent, nous causerons, nous nous amuserons et nous nous
+occuperons de vous trouver une épouse digne de vous".</p>
+
+<p>Tels furent les dernier mots qu'elle m'adressa en me pressant
+affectueusement la main. Elle était toute émue et tremblante, je
+la voyais pleurer et j'avais l'enfer dans le coeur; c'est ainsi que
+nous nous quittâmes.</p>
+
+<p>Je passai le peu de jours qui suivirent cet entretien et précédèrent
+leur union dans des transports de rage et de jalousie
+inexprimables. Mes parents crurent véritablement que je devenais
+fou furieux.</p>
+
+<p>Cependant, ainsi qu'elle me l'avait dit, huit jours après, la tête
+brûlante, la figure affreusement contractée, j'entendis à l'abri
+d'un pilier de la petite église de notre paroisse le serment
+qu'Octave et Marguerite se firent de s'appartenir l'un à l'autre.
+J'aurais voulu voir le temple s'écrouler sur eux et les mettre en
+poussière. C'en était fait de moi, j'avais au fond du coeur tous les
+esprits du mal et tout ce que le coeur humain peut avoir de haine
+contre son semblable, je le ressentis pour eux. De tous les pores
+de ma peau sortait le cri vengeance, vengeance! Si elle m'eut
+aperçu lorsque sa robe vint me frôler au sortir de l'église, elle
+eut reculé, épouvantée comme à l'aspect d'un serpent.</p>
+
+<p>Fou, insensé, j'avais espéré jusqu'au moment solennel. Oui
+j'espérais qu'elle comprendrait toute l'immensité de mon amour
+et combien j'aurais travaillé à la rendre heureuse. Le dimanche
+même, malgré la publication des bancs, cet espoir m'enivrait
+encore.</p>
+
+<p>Vous êtes peut-être surpris qu'après tant d'années et en ce
+de moment solennel où il ne me reste que peu de temps à vivre, je
+vous parle avec autant de chaleur du passé; mais sur son lit de
+mort, le vieillard sent quelquefois son sang se réchauffer aux
+brûlants souvenirs de sa jeunesse: c'est la dernière lueur du
+flambeau qui va s'éteindre.</p>
+
+<p>Je laissai le cortège nuptial s'éloigner et m'élançai hors du
+temple. Je courus à la maison, fis un paquet de quelques hardes,
+me munis d'un bon sac de provisions et d'amples munitions,
+sifflai mon chien et répondant à peine aux douces paroles de ma
+mère qui pleurait en m'embrassant, je pris le chemin du bois.</p>
+
+<p>Mes bons parents je ne les ai jamais revus depuis; mais j'ai
+appris par d'autres que mes deux soeurs avaient embrassé la vie
+religieuse dans un couvent des Soeurs de Charité; que mon père
+et ma mère joignaient leurs prières aux leurs pour celui qu'ils
+croyaient mort depuis longtemps. Hélas! leur fils dénaturé n'a
+pas été essuyer les pleurs de leurs vieux ans et leur fermer les
+yeux.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>DANS LES BOIS.</h3>
+
+<p>Les forces du moribond étaient complètement épuisées. Ces
+souvenirs chargés de repentir avaient trop longtemps pesé sur son
+âme.</p>
+
+<p>Il indiqua à monsieur Fameux un endroit dans la chambre où
+il trouverait un manuscrit qui contenait toute l'histoire de sa vie.
+Il nous demanda comme une faveur de vouloir en prendre connaissance,
+de le publier même, si on le voulait, afin qu'il servit
+d'enseignement.</p>
+
+<p>Sur un des rayons poudreux de ses tablettes, Monsieur d'Olbigny
+alla prendre un manuscrit jauni par le temps: "Voilà, nous
+dit-il, qui complétera l'histoire d'Hélika, si elle vous présente
+quelqu'intérêt. Mais auparavant, permettez-moi de vous raconter ses
+derniers moments."</p>
+
+<p>Il était donc évident que l'heure suprême était arrivée pour le
+vieillard, aussi le sentait-il lui-même. Il nous fit signer comme
+témoins, un testament olographe qu'il avait préparé, par lequel il
+instituait Adala, sa légatrice universelle, lui enjoignant toutefois
+de prendre un soin tout filial de la vieille indienne et nommait
+monsieur Fameux son exécuteur testamentaire.</p>
+
+<p>Toutes ces dispositions prises, il nous exprima le désir de rester
+encore quelques instants seul avec le ministre de Dieu. Ses forces
+l'abandonnaient rapidement. Après un assez long entretien avec
+monsieur Fameux, sur sa demande nous rentrâmes dans la chambre.
+La jeune fille agenouillée, recevait toute en larmes la dernière
+bénédiction et les derniers baisers du mourant, pendant que
+la vieille indienne regardait d'un oeil sec et stoïque cet émouvant
+tableau.</p>
+
+<p>Bientôt après, nous nous mîmes à genoux et récitâmes les prières
+des agonisants; quelques heures plus tard, Hélika était devant Dieu.
+Le surlendemain, nous le déposâmess dans sa dernière demeure
+à l'endroit qu'il nous avait lui-même indiqué. La cérémonie fut
+touchante et bien propre à nous impressionner. La nature avait
+cette journée là une teinte morne et sombre. Le temps était couvert,
+le soleil voilé ne répandait qu'une lumière blanchâtre à travers
+les nuages qui le recouvraient. Une brise froide et glacée
+comme un vent d'automne, imprimait aux arbres des craquements
+et un balancement qui leur arrachaient des plaintes continues;
+elles faisaient écho aux lamentations la jeune orpheline, qui, la
+figure prosternée, arrosait de ses larmes la terre sous laquelle reposait
+celui qu'elle avait aimé comme son père.</p>
+
+<p>Les plaintes du vent allaient s'éteindre dans les fourrés
+comme des sanglots. Le lac soulevé par la brise venait déferler
+ses vagues sur les galets du rivage avec de sourds gémissements.</p>
+
+<p>La cérémonie terminée, Adala toute en larmes se jeta dans les
+bras de monsieur Fameux. "Ma grand'mère et moi seules désormais
+sur la terre que deviendrons-nouss, si avec l'aide de Dieu vous
+ne nous protégez".</p>
+
+<p>Tes parents, ma chère enfant, lui répondit-il d'une vois émue
+veillent sur toi du haut du Ciel; sois donc confiante et résignée,
+tant que Dieu me laissera un souffle de vie, je tiendrai leur place
+sur la terre; auprès de toi; d'ailleurs, le pauvre vieillard, qui vient
+de rendre son âme à Dieu, t'a laissé de quoi compléter ton éducation
+et vivre richement. Bénis la Providence pour ce qu'elle a
+fait, car dans ses inscrutables desseins, elle donne en abondance
+d'une main ce qu'elle paraît ôter de l'autre. Tu dois d'ailleurs,
+d'après l'ordre de ton bienfaiteur, abandonner la vie des bois,
+venir au sein de le civilisation, ou tu rencontreras plus de
+protection et te préparer à y remplir la mission que le ciel te
+destine.</p>
+
+<p>Ce fut avec une voix pleine d'émotion et de reconnaissance
+qu'Adala remercia M. Fameux de ces bonnes paroles. Pour nous,
+après cet entretien, nous n'eûmes, au gré de nos désirs, que bien
+peu d'occasions de la revoir. Toujours sous la surveillance de la
+vieille sauvagesse; elle l'aidait à préparer nos repas, à renouveler
+le sapin de nos lits, pendant que nous passions nos journées à la
+chasse ou à la pêche et que le bon missionnaire explorait les
+terres.</p>
+
+<p>La journée finie nous nous retrouvions le soir au coin du feu et
+nous racontions les exploits du jour avec leurs incidents; puis
+l'heure du repos arrivée, nous donnions, dans nos prières, un souvenir
+au pauvre vieillard qui venait de nous laisser. Le lendemain,
+quelque matinal que fut notre déjeuner, il était toujours prêt. La
+bonne indienne et Adala nous l'avaient préparé avec le plus grand
+soin.</p>
+
+<p>Nos coeurs jeunes et neufs de toutes impressions devaient céder
+aux attraits de cette enfant des bois, qui avait pour nous le parfum
+et la suavité d'une fleur sauvage, poussée sous l'ombrage des
+grands arbres de nos bosquets. Sa séduisante beauté et sa grâce
+naturelle étaient rehaussées encore s'il était possible, par la tristesse
+répandue sur ses traits et par ses habits de deuil.</p>
+
+<p>Est-il étonnant que ses charmes produisent leur effet sur nous.
+Bois Hébert, l'un de mes compagnons, se prit à l'aimer avec
+toute la force et l'ardeur du son tempérament de feu, et jamais
+dans le cours de sa vie son amour se ralentit un seul
+instant.</p>
+
+<p>Pourquoi, ne vous avouerai-je pas que je cédai à l'entraînement,
+que je l'aimai moi aussi comme on ne peut aimer qu'une seule
+fois dans la vie, c'est vous dire qu'elle fut mon premier et mon
+dernier amour. Bois Hébert était beau, riche et noble, brave
+comme un lion, il possédait de plus un caractère d'or et une générosité
+qui ne se démentit jamais; aussi obtint-il facilement
+la préférence sur moi, qui n'avais autre chose à lui offrir qu'un
+coeur dévoué.</p>
+
+<p>Ce qui vous surprendra peut-être encore plus, c'est que j'ai toujours
+été à l'un et à l'autre le plus sincère et intime ami, partageant
+avec Bois Hébert toutes les péripéties de sa vie aventureuse,
+et reprenant dans les temps de calme mes fonctions de précepteur
+auprès de ses enfants quand il eut épousé Adala.</p>
+
+<p>Pardonnez, ajouta monsieur d'Olbigny, au vieillard, les pleurs
+qui coulent de ses yeux, et permettez-moi de tirer le rideau sur
+ces souvenirs qui m'émeuvent encore malgré moi. D'ailleurs, si
+quelqu'un d'entre nous en ressent le courage après la lecture de
+ces pages, il pourra voir l'histoire de leur vie dans le "Braillard
+de la Magdeleine".</p>
+
+<p>Je reprends la lecture du manuscrit, c'était, si vous vous en rappelez
+au sortir de l'église et après que Hélika eut reçu les embrassements
+de sa mère, pour prendre les grands bois.</p>
+
+<p>Où allais-je? où ai-je été? Qu'ai-je fait? Je n'en sais rien.
+J'étais habitué au collège aux plus violents exercices. En gymnase
+j'étais de première habileté et l'on me considérait comme un très
+grand marcheur; ma force et ma vigueur étaient réputées extraordinaires.</p>
+
+<p>Lorsque la connaissance me revint, j'éprouvai une grande lassitude
+dans les jambes, je marchais encore mais d'un mouvement
+automatique. Je devais être bien loin, mon pauvre chien ne me
+suivait plus que difficilement, et le soleil était monté sur les onze
+heures du matin. Mon front était brûlant et je frissonnais parce
+qu'une fièvre ardente me dévorait. J'étais auprès d'un petit ruisseau
+où coulait une eau fraîche et limpide; j'y trompai mon mouchoir
+et m'en enveloppai la tête; cette application me fit du bien. Je
+tirai ensuite de mon havre-sac quelques aliments, mais je ne pus
+pas même les approcher de ma bouche; je les jetai à mon chien
+qui les dévora. Quelques instants après, je dormais profondément,
+Je n'avais pas fermé l'oeil depuis longtemps et avais toujours
+marché depuis le matin de la veille. Grâce à ma forte constitution,
+lorsque je m'éveillai le lendemain, la fièvre avait disparu complètement
+et mes idées étaient parfaitement lucides.</p>
+
+<p>Le soleil s'était levé dans tout son éclat; un nid de fauvettes
+placé sur une branche auprès de moi, était balancé par la brise du
+matin. Le père secouant ses ailes toutes humides des gouttes de
+rosée, adressait au Créateur ses notes d'amour et de reconnaissance,
+pendant que la mère distribuait à la famiile la becquée du matin.
+Un instant, une seconde peut-être, je les contemplai avec plaisir;
+mais tout A coup, le démon de la jalousie me souffla le mot Marguerite,
+Marguerite, depuis deux jours et une nuit dans les bras
+d'Octave. Oh! alors je bondis dans un transport de rage inexprimable.
+Je saisis mon fusil, ajustai le musicien ailé et fis feu
+J'avais bien visé, le chantre qui m'avait éveillé par son ramage,
+tomba mort à mes pieds, la mère mortellement blessée roula un
+peu plus loin; tandis que je lançai le nid et la couvée par terre et
+les écrasai sous mes pieds. Leur bonheur, leur gaîté m'avaient
+paru une provocation dérisoire.</p>
+
+<p>Fou, furieux, je m'enfonçai encore plus avant dans la forêt. Ma
+conscience m'avertissait de prendre garde, que j'allais en finir avec
+la vie honnête et et entrer dans la carrière du crime. Mais une autre
+voix me soufflait les mots vengeance, vengeance, et malheureusement,
+ce fut cette dernière qui l'emporta. Dès ce moment
+je n'eus donc plus qu'une idée fixe, inflexible, inexorable. Ce fut
+de tirer contre Octave et Marguerite, une vengeance terrible
+parce que dans ma folle méchanceté, je les accusais d'avoir empoisonné
+le bonheur de mon existence.</p>
+
+<p>Je l'avoue aujourd'hui, après cet acte de barbarie, j'eus peur de
+moi, quand je sondai l'abîme des maux dans lequel j'allais m'enfoncer.
+Jamais une créature vivante n'avait été mise à mort par moi,
+pour le seul plaisir de voir couler son sang ou par méchanceté.
+Mais de ce jour, le génie du mal s'empara de moi et se garda bien
+de lâcher sa proie; pour la première fois, je vis le sang avec une
+joie féroce.</p>
+
+<p>Je continuai donc ma marche en m'avançant du plus en plus
+dans la forêt; je marchai encore plusieurs jours, ne sachant où
+j'allais. Les étoiles et la lune, la nuit, le soleil, le jour, me servaient
+de boussole, et ma fureur, ma jalousie augmentaient à chaque
+pas. Tout en cheminant, je méditais, je m'ingéniais à trouver
+quelle pourrait être la plus grande souffrance que je pourrais leur
+infliger.</p>
+
+<p>Le meurtre ou l'empoisonnement d'Octave se présentèrent bien
+à mon esprit, je tressaillis d'abord à cette idée, qu'Octave mort, je
+pourrais encore espérer de devenir le mari de Marguerite; mais
+en y réfléchissant, je songeai qu'elle n'était plus aujourd'huit cette
+chaste et candide jeune fille que j'avais connue, et ma rage s'en
+augmenta encore s'il était possible. Pour la satisfaire, je sentis
+qu'il me fallait inventer d'autres tortures que tous deux devaient
+partager. Il me les fallait terribles mais incessantes.</p>
+
+<p>Depuis cinq jours que j'avais laissé la maison paternelle, j'errais
+à l'aventure lorsqu'un matin j'arrivai sur le bord d'une clairière.
+Au milieu, une biche, nonchalamment couchée, suivait avec
+orgueil et amour les ébats d'un jeune faon qui folâtrait auprès
+d'elle. Ils étaient tous deux dans une parfaite sécurité. J'avais des
+provisions en abondance; mais l'instinct féroce déjà me dominait.
+J'ajustai donc le faon, le coup partit et il tomba à deux pas de sa
+mère. Un jet de sang s'échappa de sa poitrine. Surprise d'abord,
+la malheureuse biche regarda autour d'elle pour se rendre compte
+sans doute du lieu d'où venait le danger, puis ses regards se portèrent
+sur son petit. Il était étendu par terre, ses membres s'agitaient
+et se raidissaient sous l'étreinte d'une suprême agonie.
+D'un bond elle fut auprès de lui, et lorsqu'elle aperçut le flot de
+sang qui ruisselait de sa blessure, elle poussa un gémissement si
+triste, si plaintif qu'il eut attendre le coeur le plus endurci. Ce cri
+d'une inénarrable douleur, qui ne peut venir que des entrailles
+d'une mère, me réjouit cependant intérieurement, et ce fut avec
+plaisir que j'observai ce qui se passa. La pauvre mère, en continuant
+ses gémissements, se mit à lécher la blessure et à inonder
+son petit de son souffle, comme pour réchauffer ses membres que
+le froid de la mort saisissait. Elle tournait autour de lui, essayait
+à soulever sa tête, puis s'éloignait ensuite de quelques pas comme
+pour l'engager à la suivre et à fuir avec elle. Elle revenait un
+instant après, recommençait encore à l'appeler comme elle avait
+dû faire bien des fois dans sa sollicitude maternelle, pour l'avertir
+d'éviter un danger; mais le faon ne bougeait pas, il était bien
+mort. A mesure que le faon se refroidissait et qu'elle voyait ses
+efforts de plus en plus inutiles, ses braiements devenaient plus
+désespérés et déchirants. Parfois elle courait à chaque coin de la
+clairière et faisait retentir les échos des bois de ses plaintes, comme
+si elle eut appelé au secours, puis elle revenait en toute hâte
+auprès de son petit, paraissant refuser de croire qu'un être fut
+assez méchant pour lui avoir donné la mort, Enfin, lorsqu'elle se
+fut assurée que tout espoir était perdu, elle s'arrêta morne et
+immobile auprès de lui, appuya ses narines sur les siennes. C'était
+le dernier baiser que donne la mère sur les lèvres glacées de son
+enfant. La clairière était d'une petite étendue, la biche avait la
+face tournée vers moi; je remarquai dans ses yeux une expression
+d'indicible douleur et des larmes abondantes qui s'en échappaient.</p>
+
+<p>Je le confesse, loin d'être touché de cette scène, j'y pris un
+froid et secret intérêt. Après l'avoir contemplée pendant quelque
+temps, je sortis soudain de ma cachette. Une idée diabolique
+venait de me frapper. Il ne me restait plus qu'à attendre pour la
+mettre à exécution. Ma figure devait être bien hideuse de méchanceté,
+car la pauvre mère en m'apercevant s'enfuit toute effarée en
+poussant de douloureux gémissements. Je passai auprès du faon
+et d'un brutal coup de pied, je le lançai à vingt pas plus loin.
+J'avais remarqué avec joie que la biche s'était retournée sur la
+lisière du bois et qu'elle m'observait. Puis je continuai ma route
+en sifflant joyeusement.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>DANS LA TRIBU.</h3>
+
+<p>Je passai deux mois m'éloignant toujours des endroits où j'avais
+été autrefois si heureux, et jamais l'idée des angoisses que ma
+famille devait éprouver de mon absence ne se présenta à mon
+esprit. Je ne vivais plus depuis longtemps que de chasse et de
+pêche. Je m'étais ainsi habitué aux bruits des bois, et pouvais à
+mon oreille et à l'examen de la piste reconnaître quelle était la
+bête fauve, et quelquefois la tribu du sauvage qui avaient traversé
+les sentiers que je parcourais.</p>
+
+<p>Un soir j'étais occupé a préparer mon repas, j'avais décidé de
+passer la nuit auprès d'une belle source où je m'étais installé.
+Depuis au delà de deux mois je n'avais point rencontré de créature
+humaine. J'étais tout occupé aux préparatifs du souper, qui
+d'ailleurs ne sont pas longs dans les bois, lorsque des craquements
+de branches inusités se firent entendre à quelques pas en arrière
+de moi. Je me retournai, deux yeux étincelants brillaient dans la
+demi obscurité, et mon feu faisait miroiter l'éclat de la lame d'un
+poignard déjà levé pour me percer. L'instinct de la conservation
+s'était réveillé en moi. Heureusement que mon fusil était sous ma
+main, je le saisis et en appuyai la gueule sur la poitrine du survenant.
+Ne tirez pas, me dit-il, je me rends. Jette ton poignard,
+m'écriai-je, ou tu es mort. Il le laissa tomber par terre, De mon
+côté, je déposai mon fusil, saisis mon homme d'un bras ferme, et
+le conduisis auprès du feu. Gare à toi, lui dis-je, d'une voix
+tonnante, si tu fais le moindre mouvement. Que me veux-tu?
+Que cherches-tu ici? Il balbutia alors quelques paroles que je ne
+compris pas. Je le fis asseoir en face de moi de manière que la
+lumière éclaira son visage. Que veux-tu lui demandai-je de nouveau?
+Il me répondit, j'ai faim, je veux manger. Et, certes, le gaillard
+m'eut bien disputé ce repas, s'il ne m'eut senti de force à lui
+résister. Je lui coupai une large tranche de venaison, il la dévora
+en aussi peu de temps que je mets à vous le dire. Je lui en donnai
+une seconde, et, pendant qu'il la mangeait avec la même avidité,
+je pus l'examiner tout à mon aise à la lueur de mon feu.</p>
+
+<p>C'était un jeune sauvage à figure véritablement patibulaire.
+Bien que sa charpente fut robuste et osseuse, on voyait par son
+teint hâve et amaigri qu'il avait souffert de la misère et de la faim.
+Il était hideux, son visage reflétait toutes les mauvaises passions
+de son âme, et en l'interrogeant je pus me convaincre qu'il était
+aussi laid au moral qu'au physique. Il appartenait à une de ces
+races abâtardis de sauvages, qui ont pris tous les défauts et les
+vices des blancs, sans même en avoir conservé leurs rares qualités.
+Il me raconta avec un cynisme étrange ses vols et ses rapines,
+me nomma avec des ricanements sataniques les victimes qu'il
+avait faites en tous genres. Puis il confessa qu'il s'était échappé
+de la prison dans laquelle il avait été enfermé pour la troisième
+fois. Je compris d'après ses paroles, que ce n'était pas une évasion,
+mais le dégoût ou la crainte qu'il ne gâtât les autres prisonniers,
+fussent-ils même des plus pervers, l'avait fait rejeter de son
+sein. C'était d'ailleurs dans un temps où l'on croyait que le jeune
+délinquant, ne devait pas venir en contact et prendre les leçons
+des plus roués ou infâmes bandits.</p>
+
+<p>Je le fis ainsi longtemps causer, et m'assurai que je pourrais le
+dominer. Je me convainquis qu'il serait le meilleur instrument
+de ma vengeance, et lui demandai ses projets d'avenir. Il m'apprit
+qu'il allait rejoindre une tribu Iroquoise qui se trouvait à quelques
+vingt lieues plus loin.</p>
+
+<p>Pourquoi lui demandai-je ne vas-tu pas rejoindre tes frères de ta
+tribu? Ils ne voudront plus me recevoir, me répondit-il. C'est la
+troisième fois qu'ils m'ont chassé.</p>
+
+<p>Je suis Huron, ajouta-t-il, d'un ton déterminé, mais malheur à eux
+quand je serai chez les Iroquois, et que j'aurai le moyen de me
+venger.</p>
+
+<p>Nous causâmes longtemps, bien longtemps et mêlâmes deux
+gouttes de sang que nous tirâmes l'un de l'autre avec la pointe
+d'un couteau, en signe d'éternelle alliance. C'est un serment que
+le sauvage, fut-il le plus renégat, n'oserait pas violer. Il convint de
+plus qu'il m'obéirait aveuglement.</p>
+
+<p>Peut-être est-ce le temps de dire ici que, malgré ma scélératesse,
+je suis toujours resté franchement l'ami de mon,
+pays.</p>
+
+<p>Je lui ordonnai de me conduire dans sa propre tribu, me faisant
+fort de lui obtenir son pardon.</p>
+
+<p>Les nations sauvages qui nous étaient alors alliées étaient peu
+nombreuses, et il me répugnait de voir ce jeune homme plein d'intelligence
+et de force, passer dans le camp ennemi. Il connaissait
+parfaitement les villages et les moyens de leurs habitants, et
+aurait pu aider puissamment les ennemis à dévaster notre colonie
+française qui n'était alors, on le sait, que dans son
+enfance.</p>
+
+<p>Malgré sa répugnance il m'obéit.</p>
+
+<p>Je me présentai quelques jours après dans sa tribu, et m'offris à
+leur chef comme voulant faire partie des leurs. L'occasion était
+on ne peut plus favorable. Nous étions en 17.... L'histoire du
+Canada nous apprend combien furent longues et sanglantes les
+luttes que nous soutînmes contre les Iroquois, leurs plus mortels
+ennemis.</p>
+
+<p>J'eus toutes les peines du monde à obtenir son pardon du grand
+chef mais enfin il céda à mes instances et à l'assurance que je lui
+donnai que j'allais combattre avec Paulo à leurs côtés.</p>
+
+<p>Il m'est inutile de faire l'histoire des actes de courage et d'audace
+qui furent déployés dans nos rencontres désespérées, ainsi que
+des affreux supplices qui furent infligés aux malheureux prisonniers.</p>
+
+<p>Après trois ans de guerre, j'étais unanimement choisi comme un
+des principaux chefs de ta tribu. Vingt fois j'ai vu la mort autour
+de moi, et me suis trouvé presque seul au milieu de nombreux
+ennemis. Bien que je désirasse ardemment de mourir, je voulais
+faire payer ma vie aussi chèrement que possible, je ne sais combien
+de monceaux de cadavres j'ai vus à mes pieds sans que
+la mort elle-même eut voulu de moi, malgré mes blessures nombreuses.</p>
+
+<p>Pendant que je prodiguais ainsi mon sang pour sa tribu, Paulo.
+en misérable lâche, fuyait du champ de bataille, aussitôt que l'action
+s'engageait; mais quand le feu était cessé, le premier il était
+à l'endroit du carnage pour dépouiller les morts et torturer les
+blessés.</p>
+
+<p>Ma position de chef que je devais à ma force musculaire, (tel
+que mon nom Hélika, qui veut dire bras fort, vous l'indique,) me
+donnait un ascendant considérable sur mes nouveaux alliés. Le fait
+est que mon pouvoir était illimité parmi eux, et qu'ils obéissaient
+aveuglement à mes ordres.</p>
+
+<p>Depuis quatre ans, nous faisions cette guerre barbare et sanguinaire
+avec toute la férocité et l'acharnement possibles, lorsque
+nous apprîmes par un envoyé des Iroquois, que le reste de leur
+tribu demandait la paix. Nous la leur accordâmes aux conditions
+les plus avantageuses pour nous. Malgré nos exigences, ils y accédèrent
+volontiers.</p>
+
+<p>La paix une fois signée, ce fut alors que surgirent en moi plus
+terribles et plus inexorables les idées de vengeance. Le jour elles
+faisaient bouillonner mon sang et donnaient à ma figure une
+expression diabolique. La nuit elles revenaient encore dans mon
+sommeil et me faisaient entrevoir les jouissances des démons lorsqu'ils
+enlèvent une âme à leur Créateur.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>L'ENLÈVEMENT</h3>
+
+<p>Mon plan était tout tracé, et Paulo en connaissait une partie, il
+devait être mon complice dans son exécution.</p>
+
+<p>Bien qu'occupé dans les luttes continuelles de ruses et d'embucades
+que nous avions à tendre ou à éviter dans une guerre indienne,
+pour surprendre et ne pas être surpris par l'ennemi; je me tenais
+cependant parfaitement au courant de ce qui se passait au village.
+Mes coureurs, d'après mon ordre, allaient fréquemment rôder autour
+de la demeure d'Octave, et me rapportaient qui s'y passait. Il
+avait acheté à un mille du village une charmante propriété, où il
+jouissait avec Marguerite du plus grand bonheur domestique. Une
+petite fille, alors âgée de trois ans, était venue mettre le comble
+à leur félicité. Cette enfant, par sa rare beauté et sa gentillesse,
+faisait les délices de ses parents qui l'aimaient avec
+idolâtrie.</p>
+
+<p>Tous ces détails exaspéraient encore ma rage contre eux. Ils
+étaient si heureux, et moi si malheureux. Oh! le temps de les
+faire souffrir à leur tour, le père et la mère d'abord et leur enfant
+ensuite était venu. Car, dans ma fureur insensée, je tenais cette
+chère et innocente petite créature solidaire des tourments que j'endurais.</p>
+
+<p>Je ne perdis donc pas de temps, et partis accompagné de Paulo.
+Peu de jours de marche nous amenèrent auprès du village. J'envoyai
+mon complice en exploration pour examiner les lieux, se
+rendre compte de la position, et prendre connaissance du personnel
+de la maison. Je lui enjoignis d'avoir bien soin de ne pas se
+laisser voir.</p>
+
+<p>Le misérable ne manquait ni d'intelligence, ni d'adresse, aussi
+s'acquitta-t-il de sa mission de manière à lui faire honneur. Il
+avait su se glisser auprès de la ferme, compter le nombre de
+ses habitants, et apprendre parfaitement la topographie des
+lieux.</p>
+
+<p>Nous nous rendîmes auprès de l'habitation d'Octave, pour
+guetter une occasion favorable et accomplir mon dessein.</p>
+
+<p>Elle était située sur une légère éminence, et dominait un
+agreste et beau paysage. Une rivière profonde l'une certaine largeur
+dont le cours était rapide, coulait à quelques arpents de sa
+porte. Cette rivière était traversée au moyen d'un bac.</p>
+
+<p>Nous étions aux beaux jours de juillet, c'est-à-dire que c'était le
+temps de la fenaison. Octave possédait de l'autre côté de la rivière,
+de vastes prairies.</p>
+
+<p>Le soir du jour où nous arrivâmes, nous pûmes remarquer qu'il
+avait fait abattre une grande quantité de foin, qui devait être
+engrangé le lendemain. Or, il fallait pour cette opération un
+grand nombre de bras, et je compris que tous ceux de la ferme
+seraient mis en réquisition, Cette circonstance secondait parfaitement
+l'exécution de mes projets.</p>
+
+<p>Pauvre Marguerite, si tu avais pu apercevoir le soir dont je
+parle, les yeux flamboyants où brillait une joie diabolique, les
+deux figures hideuses et sinistres qui du dehors épiaient les abords
+de ta maison, et jusqu'aux tendres caresses que tu donnais à ton
+enfant, tu serais morte d'épouvanté.</p>
+
+<p>Le lendemain de cette soirée nous nous tînmes Paulo et moi
+dans le voisinage, surveillant avec le plus grand soin ce qui se
+passait.</p>
+
+<p>Ce fut avec un indicible plaisir que nous vîmes Octave, Marguerite
+et tous leurs employés traverser la rivière pour s'occuper aux
+travaux des champs. Angeline, c'est ainsi que la veille je l'avais
+entendu appeler par sa mère, avait été confiée aux soins d'une
+vieille servante.</p>
+
+<p>La journée se passa sans incidents. Marguerite traversa deux ou
+trois fois pour venir embrasser l'enfant. Vers cinq heures du soir,
+j'ordonnai à Paulo d'aller couper la corde qui retenait le bac.
+L'embarcation emportée par un courant rapide disparut bientôt
+de nos yeux, et alla se briser dans des cascades qui étaient à quelques
+milles plus loin. Au même moment, je remarquai que la
+veille servante était sortie et occupée pour un instant dans le
+jardin qui se trouvait à un demi arpent de la maison. Tout semblait
+concourir à assurer le succès de mes projets.</p>
+
+<p>Je profitai de son absence pour entrer par une fenêtre qui était
+ouverte du coté opposé où elle se trouvait. L'enfant dans son
+berceau, dormait du sommeil doux et calme de l'enfance. On
+voyait avec quelle tendre sollicitude sa mère avait orné sa couche,
+et rendu son lit aussi douillet qu'il était possible. Sur les meubles
+et le berceau étaient dispersés les jouets. Au moment où j'entrai
+dans la chambre, la petite avait quelques-uns de ces beaux rêves
+dorés où elle causait avec les anges que sa mère lui avait représentés
+comme de petites soeurs, car sa figure était épanouie, et un
+sourire d'un ineffable plaisir errait sur ses lèvres. J'ai peine à me
+rendre compte aujourd'hui comment, malgré mon extrême scélératesse,
+je ne fus pas ému de ce touchant tableau. Pourtant avec
+fureur, la saisir dans mes bras, m'élancer vers la fenêtre, et
+gagner le bois qui était à deux arpents plus loin, ce fut pour moi
+l'affaire d'une minute, je ne pus pas toutefois m'évader tellement
+vite, que l'enfant éveillée soudainement en sursaut, jeta un cri
+qui fut entendu de la vieille servante et qui la fit accourir en
+toute hâte à la maison. Elle alla sans doute droit au berceau de
+l'enfant, car elle sortit aussitôt en poussant elle aussi un autre
+cri qui fut entendu des travailleurs sur l'autre rive.</p>
+
+<p>Derrière un des grands arbres, je pus voir sans être vu ce qui
+se passait. Je savais que la rivière guéable qu'à plusieurs
+milles plus loin, et m'étais assuré qu'il n'y avait aucune embarcation
+qui put leur permettre de traverser. Je vis les employés
+d'Octave et Marguerite les retenir pour les empêcher de se noyer,
+en voulant aller porter secours à leur enfant, sans qu'ils pussent
+eux-mêmes savoir quels dangers la menaçait.</p>
+
+<p>J'avais au moins deux grandes heures devant moi avant qu'ils
+arrivassent à la maison. Deux heures et la nuit étendrait ses sombres
+voiles dans la forêt, ma fuite était assurée.</p>
+
+<p>Cependant Paulo par mon ordre, avait jeté dans une des
+chambres de la maison un brandon incendiaire, et était revenu
+me rejoindre tandis que que la vieille fille sur les bords de la rivière,
+s'arrachait les cheveux et jetait des cris de désespoir. Bientôt après
+elle aperçut la fumée qui s'échappait par l'embrasure; je la vis
+courir à la maison, et quelques instants plus tard le feu était
+éteint, mais l'enfant déposée dans une hotte que j'avais préparée
+exprès était sur mes épaules, et je pris ma course vers la profondeurs
+des bois, Paulo me suivait et portait les provisions.</p>
+
+<p>Je marchai ainsi sans relâche deux jours et deux nuits, ne m'arrêtant
+qu'un instant pour donner quelque nourriture à la petite
+malheureuse, ne prenant pas moi-même le temps de dormir. La
+troisième journée, nous devions avoir parcouru une distance considérable,
+et par les précautions que nous avions prises de ne laisser
+aucun vestige da notre passage, nous étions hors de l'atteinte de
+ceux qui nous poursuivaient. Nous fîmes halte, et je sortis pour la
+première fois l'enfant de sa hotte. La pauvre petite était affreusement
+changée, elle n'avait cessé depuis ïe moment de l'enlèvement
+de pleurer et d'appeler à grands cris sa mère, son père, tous
+ceux enfin de qui elle pouvait espérer quelque protection. La
+frayeur qu'elle éprouva en apercevant nos figures est encore
+présente à ma mémoire, elle cacha son visage dans ses deux
+petites mains, et se mit à pousser des cria déchirants en appelant
+encore maman, maman. Je fus obligé de la menacer pour lui
+faire prendre quelque nourriture qu'elle avait jusqu'alors presque
+toujours refusée.</p>
+
+<p>Je tenais l'enfant sur mes genoux et la sentais trembler d'effroi.
+Je revois encore ses beaux yeux chargés de larmes qui nous imploraient
+tour à tour d'un air suppliant, pendant que la peur lui
+faisait étouffer des sanglots, et que sa petite bouche ne s'ouvrait
+que pour nous demander sa mère. Au lieu d'en avoir pitié, j'eus
+la férocité de lever la main sur elle et lui défendis d'une voix
+terrible de ne jamais prononcer ce nom devant moi, puis je l'étendis
+sur un lit que j'avais fait préparer par Paulo, car véritablement je
+commençais à craindre que l'enfant ne mourut épuisée par ses
+larmes et que ma vengeance ne fut ainsi qu'à moitié satisfaite.</p>
+
+<p>Elle s'endormit enfin et bien longtemps pendant son sommeil des
+soupirs vinrent soulever sa poitrine. Lorsqu'elle s'éveilla quelques
+heures après, ce fut d'une voix triste et timide qu'elle me demanda
+à manger.</p>
+
+<p>Pendant qu'elle dormait j'avais préparé pour elle nos meilleurs
+aliments. Ce n'était certes pas par tendresse que je l'avais fait, car
+je sentais au dedans de moi une telle fureur contre l'enfant d'Octave,
+que je l'eusse saisie par les pieds et lui eus broyé la tête sur
+un rocher; mais mon désir de leur faire du mal n'était pas encore
+au tiers satisfait. Il me fallait prolonger la souffrance et leur voir
+boire le calice de la douleur jusqu'à la lie.</p>
+
+<p>Enfin, lorsqu'elle eut pris son repas, je l'installai de nouveau
+dans la hotte. La pauvre petite se laissa faire sans même proférer
+une parole; mais la regard suppliant qu'elle tournait de temps à
+autre sur Paulo et sur moi, nous demandait grâce. Nous continuâmes
+notre route allant vers le nord. Je présumais que la poursuite
+s'était plutôt dirigée au sud, parce qu'un parti d'Iroquois
+avait été aperçu quelques jours auparavant prenant cette direction,
+et qu'ils retournaient dans leurs foyers; ces sauvages d'ailleurs
+étaient coutumiers de ces sortes d'enlèvements chez les colons
+français.</p>
+
+<p>Nous marchâmes plusieurs jours faisant la plus grande diligence,
+et arrivâmes un soir dans un village montagnais. Ces sauvages
+avaient été nos alliés pendant presque toute la guerre que nous
+venions de soutenir; et leurs chefs me reçurent avec les plus
+grandes acclamations de joie. Dans la tribu, je connaissait une
+vieille indienne idolâtre qui avait conservé contre les blancs une
+haine implacable. Ce fut entre ses mains que je déposai Angeline,
+en lui donnant de l'or, beaucoup d'or, et lui promettant le double
+se je la retrouvais vivante lorsque, dans quatre ans, je reviendrais
+la chercher. La part des pillages qui me revenait comme chef,
+dans les guerres qui avaient eu lieu était très considérable, leur
+vente m'avait mis en mains de grandes valeurs en argent. Cette
+femme était cupide et méchante, et je ne doutais pas qu'entre ses
+mains l'enfant aurait tout à souffrir.</p>
+
+<p>Je passai quelques jours au milieu des montagnais, et vins
+rejoindre ensuite la tribu huronne à l'endroit où je l'avais laissée.</p>
+
+<p>Grâce à la paix qui avait été faite, un commerce étendu s'était
+établi entre les colonies françaises et anglaises, je m'engageai
+comme guide conduisant les caravanes, quelquefois aussi je faisais
+le métier de trappeur. Ces deux états augmentèrent beaucoup pendant
+quatre années les sommes que j'avais amassées.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>PLAISIRS DE LA VENGEANCE</h3>
+
+<p>Douze mois après les évènements que je viens de relater, sous
+un déguisement qui me rendait méconnaissable, je m'approchai de
+la demeure d'Octave et Marguerite, pour m'assurer par moi-même
+si la douleur que je leur faisais endurer, pouvait satisfaire la haine
+que je leur portais.</p>
+
+<p>Non jamais le tigre altéré du sang de sa victime, n'éprouve un
+plus grand plaisir, lorsqu'il la tient dans ses griffes, que celui que
+me causa la scène que je vais décrire.</p>
+
+<p>La nuit était déjà avancée quand je frappai à leur porte et
+demandai l'hospitalité. On me l'accorda de tout coeur. Aussitôt
+après la vieille servante que je reconnus pour celle aux soins de
+laquelle l'enfant avait été confiée, dressa la table sur l'ordre d'Octave,
+que j'eus de la peine à reconnaître tant il était changé. Mais je
+refusai de manger et allai m'asseoir dans le coin le plus obscur de
+la salle: j'avais bien autre chose à faire que de prendre de la
+nourriture.</p>
+
+<p>Ce fut donc avec une extrême satisfaction que je remarquai chez
+lui une empreinte de tristesse inexprimable. Son teint était hâve
+et ses membres amaigris. Tout dénotait les ravages d'un mal incurable
+et d'une douleur sans bornes.</p>
+
+<p>La scène était plus déchirante encore lorsque je me retournai
+de l'autre coté de la chambre et que je vis Marguerite gisant sur
+son lit. Quelques bonnes voisines l'entouraient et pleuraient avec
+elle, et j'entendais le nom d'Angeline se mêler à leurs larmes.
+"Dieu, disait l'une, prend soin des petits enfants, pourquoi n'en
+ferait-il pas autant pour votre chère petite fille?" Marguerite à ces
+paroles se levait sur son lit, et leur répondait: "Pourquoi Dieu
+nous l'a-t-il donnée cette enfant, notre joie et notre bonheur, et
+a-t-il permis que de barbares sauvages s'en soient emparés?" Vous
+avez entendu, reprenait une autre voisine, ce que monsieur le
+curé vous a dit: "le cheveu qui tombe de notre tête, c'est Dieu qui
+l'ordonne, les trésors de sa Providence sont infinis, il veille sur
+ses petits enfants. Pourquoi la vôtre ne serait-elle pas aussi sous
+sa main?"</p>
+
+<p>Pauvre Marguerite, dirai-je encore une fois, combien tu étais
+différente du jour où je t'avais vue si heureuse prêtant le serment
+éternel d'être fidèle à Octave, au pied de l'autel de notre
+vieille église. Oh! tu souffrais, oui tu souffrais dans ton coeur de
+mère toutes les tortures les plus atroces, physiques et morales
+qu'un être humain puisse infliger. Elle était pâle, élevait
+parfois aussi vers le Ciel ses yeux baignés de larmes. Mon Dieu,
+mon Dieu, dit-elle, qui donc nous rendra notre chère petite Angeline?</p>
+
+<p>Octave racontait dans un autre coin de la chambre aux voisins
+qui voulaient le consoler, combien il avait goûté du bonheur
+intime avant l'enlèvement de leur petite fille. A ce déchirant
+tableau, je voyais les yeux de chacun se baigner de larmes, et de
+mon coin je contemplais leur désespoir, un seul mot leur eut
+donné une félicité suprême, mais je me gardai bien de le prononcer,
+je jouissais trop des délices de ma vengeance. Ces jouissances
+devinrent plus effectives encore, lorsque la pauvre mère s'adressant
+à moi me demanda: Vous mon frère, qui venez sans doute
+de bien loin, ne pourriez-vous pas me donner quelques renseignements
+sur ce qui est devenue mon enfant? Je parus étonné et
+demandai des explications.</p>
+
+<p>Octave et Marguerite me racontèrent l'un et l'autre ce qui s'était
+passé. Je me plaisais à contourner le poignard dans la blessure.
+Elle doit, leur dis-je, avoir été enlevée par une tribu Iroquoise,
+qui soumet aux plus affreux tourments les enfants qu'ils ravissent
+aux blancs. Je leur racontai quelles devaient être les souffrances
+qu'elle endurait entre leurs mains. En entendant ces détails les
+pauvres et malheureux parents fondaient en larmes, je voyais tous
+les assistants frémir et paraître me dire, c'est assez, par grâce n'allez
+pas plus loin.</p>
+
+<p>Cette nuit-là, le démon de la jalousie qui me possédait, devait
+tressaillir d'allégresse, car lorsqu'Octave allait embrasser sa femme
+et essayer de la consoler; au dedans de moi je sentais un ineffable
+plaisir de les entendre échanger entr'eux des paroles de désespoir,
+elles étaient le témoignage de ce qu'ils souffraient mutuellement.
+Tels furent les premiers fruits que je cueillis de mon odieuse vengeance.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>AU LABRADOR.</h3>
+
+<p>Lorsque j'arrivai au camp, je fut accueilli comme de coutume,
+je m'informai si Paulo était revenu. Le misérable s'était depuis
+un an engagé avec d'autres vagabonds pour aller faire la chasse
+dans le Nord-Ouest. Il était arrivé de la veille, paraît-il. Je le fis
+appeler et j'écoutai le récit de ses exploits.</p>
+
+<p>Certes, il n'avait pas toujours trouvé viande cuite! Associé avec
+un parti d'Esquimaux, il avait parcouru les régions les plus septentrionales
+de l'Amérique, longeant toujours les côtes du Labrador
+et du Détroit de Davis. Ils avaient vécu tous ensemble
+de la chair de quelques loups-marins qu'ils avaient capturés ça
+et là.</p>
+
+<p>Un jour enfin, il leur avait fallu tirer au sort pour savoir lequel
+d'entr'eux servirait de nourriture aux autres. Leurs chiens avaient
+été dévorés, l'un après l'autre, le tissu des raquettes qu'ils avaient
+fait bouillir, leur avait même servi d'aliment. Une poussière de
+glace qui leur fouettait sans cesse la figure, leur avait causé une
+maladie des yeux dont ils eurent mille peines à se guérir. Plusieurs
+d'entr'eux avaient déjà succombé à la faim et aux misères
+de toutes sortes; ils avaient été obligés d'abandonner leur chasse,
+leurs pelleteries et leurs munitions, et c'est avec peine; qu'ils se
+sauvèrent des troupeaux de loups et d^ours blancs qui les poursuivaient.</p>
+
+<p>Un parti de chasseurs montagnais qu'ils rencontrèrent les sauva
+de la mort qui les menaçait de si près, ceux-ci les emmenèrent
+avec eux dans leur propre village, où Paulo lui-même passa quelques
+jours. Il y fut reçu avec la plus cordiale hospitalité. Par
+la manière dont il me désigna l'endroit, je compris qu'il avait été,
+recueilli par la même tribu et dans le même village où j'avais
+été confier Angeline aux soins d'une vieille sauvagesse.</p>
+
+<p>Effectivement, il ajouta qu'il s'était pris d'amitié pour une vieille
+femme; que bien souvent il se rendait dans son wigwam et la
+voyait battre une enfant qu'elle avait recueillie, disait-elle. L'enfant
+portait sur son corps et sur ses membres les meurtrissures des
+coups qu'elle avait reçus.</p>
+
+<p>Je lui avais caché le lieu où j'avais laissé Angeline, mais je ne
+doutai pas un instant après l'avoir entendu parler que le misérable
+avait reconnu l'enfant, et qu'il savait me faire plaisir en m'apprenant
+les traitements qu'elle recevait.</p>
+
+<p>Quelques mois après, la guerre se renouvela plus féroce encore
+qu'elle n'avait été. Les Iroquois portèrent toutes leurs forces
+contre les Hurons, qui étaient fixés sur les bords du lac qui porte
+leur nom. Ils firent un épouvantable massacre des vieillards, des
+femmes et des enfants qu'ils trouvèrent dans la bourgade. Les
+pères Brébeuf et Lalemant expirèrent eux aussi, comme l'avait
+fait précédemment le père Daniel dans les plus affreux tourments.</p>
+
+<p>C'était le coup de grâce qui était donné à nos malheureux alliés
+les Hurons. Aussi durent ils se disperser et venir chercher sous
+l'abri des canons de Québec, la protection dont ils avaient besoin
+pour conserver les restes de leur tribu.</p>
+
+<p>Les massacres avaient été terribles; couvert du sang de mes
+ennemis et cherchant la mort, je ne pus pas la rencontrer.</p>
+
+<p>Paulo, dans les guerres dont je viens de parler, avait été fidèle
+au serment qu'il avait prêté de répondre à mon appel. Il
+était lâche, comme je vous l'ai dit, mais remplissait auprès de moi
+le rôle de valet que je lui avais donné.</p>
+
+<p>Enfin les quatre années que j'avais fixées pour le temps où
+j'irais réclamer Angeline, étaient expirées. L'or que j'avais donné
+à la vieille devait être épuisé, si elle l'avait employé comme je le
+lui avait dit. Angeline avait alors sept ans et demi et j'avais trop
+souffert d'être privé du plaisir de la voir endurer des tourments
+comme ceux dont elle avait été victime pendant ce temps, pour ne
+pas avoir hâte de l'avoir auprès de moi, pour jouir au moins de ce
+que je lui réservais pour l'avenir.</p>
+
+<p>Quand les restes de la tribu Huronne furent fixés auprès de Québec,
+repris avec Paulo la direction des contrées du Nord. La saison de
+la pêche et de la chasse était arrivée. Dans les régions septentrionales,
+tout le monde sait que c'est aux derniers jours de
+décembre que les loups-marins en troupeaux nombreux se laissent
+aller au courant sur les glaces polaires, pour venir raser les côtes
+de l'Ile de Cumberland et celles du Labrador. C'était par conséquent
+vers ces endroits que la tribu des Montagnais s'était dirigée.
+Paulo me désigna dans notre route les endroits où plusieurs de
+ses anciens associés avaient trouvé la mort. La triste expérience
+qu'il avait acquise m'avait mis sur mes gardes, aussi n'avais-je pas
+regardé aux dépenses pour m'assurer d'amples suppléments de
+provisions et un heureux retour.</p>
+
+<p>Lorsque je rejoignis les Montagnais, je fus salué avec plaisir,
+Malheureusement leur chasse et leur pêche n'avaient pas été fructueuses,
+cependant ils espéraient des secours qui devaient leur
+venir d'un parti de chasseurs qui étaient allés plus loin.</p>
+
+<p>La vieille sauvagesse avait suivi la tribu. Elle surtout avait
+souffert toutes les misères possibles. Angeline était dans un état
+d'amaigrissement à faire peur. Comment dans ce moment n'ai-je
+pas frémi en faisant un rapprochement du temps où j'avais arraché
+cette enfant, si heureuse d'entre les bras de ses parents, pour la
+remettre aux soins de cette marâtre. Je récompensai cette dernière
+en lui donnant de l'argent pour payer ses mauvais traitements.
+J'avais eu soin d'enfouir dans des endroits sûrs, le long du trajet,
+les provisions et les viandes fumées dont je pouvais disposer, de
+sorte que j'étais certain de n'en pas manquer au retour.</p>
+
+<p>Ainsi revins-je avec Angeline prenant d'elle les soins les plus
+tendres et désirant qu'elle fut aussi belle, aussi charmante que
+possible, quand j'irais la présenter à ses parents sous un nom
+supposé.</p>
+
+<p>Après notre retour, grâce à une bonne nourriture, elle retrouva
+toutes ses forces; et sa beauté en se développant, frappait tous
+ceux qui la voyaient. Elle avait néanmoins conservé de la hutte
+sauvage une teinte de tristesse et de timidité, qui donnait à sa
+figure un charme dont il était difficile de se défendre. Son caractère
+était sympathique, et sa sensibilité extrême, elle ressentait
+très profondément les injustices et les mauvais traitements sans
+toutefois jamais se plaindre: les bons procédés ne manquaient
+jamais de faire venir à ses yeux des larmes de gratitude accompagnées
+des plus touchants remercîments. Trois ans s'étaient
+écoulés, depuis que je l'avais ramenée, auprès de moi; je m'était
+chaque jour évertué à former son éducation et à développer son
+intelligence; l'enfant répondait d'une manière admirable aux
+leçons que je lui donnais; c'était une belle petite sensitive que je
+cultivais, elle était bonne, affectueuse et possédait de plus une
+grâce et une délicatesse naturelle exquise.</p>
+
+<p>Il me semble la revoir encore dans ce moment, lorsqu'elle tournait
+ses beaux yeux si caressants vers moi, me demander à chaque
+instant du jour de sa voix si douée: Père (c'est ainsi qu'elle m'appelait)
+que puis-je faire qui puisse t'être agréable? La manière
+dont elle me parlait semblait une supplication, une prière et faisait
+taire pour un moment mes mauvaises passions, je me sentais
+attendri de tant de prévenances et de soumission, mais le démon
+qui me dominait reprenait bien vite le dessus. Octave et Marguerite,
+me soufflait-il à l'oreille, comme ils devraient s'amuser
+de te voir si lâche, eux qui ont été si heureux. A cette idée,
+je bondissais dans d'inexplicables transporta de rage comme
+aux premiers jours de leur union, Je maudissait tout le monde
+et jusqu'à Dieu lui-même... Oh! quel enivrement, me disais-je
+dans ma fureur insensée, quel enivrement, quels délices
+de les voir souffrir avec usure des tourments qu'ils m'ont fait
+endurer. Mais je ne connaissais pas alors combien plus terribles
+et inexorables sont les châtiments que Dieu inflige à notre conscience,
+lorsque nous enfreignons ses lois.</p>
+
+<p>En écrivant ces pages néfastes des jours malheureux de ma
+vie, les larmes brûlantes et si amères du repentir coulent le long
+de mes joues, il vous ferait pitié si vous le voyiez, dans ce moment,
+anéanti sous le poids des remords, ce vieillard qui n'a jamais
+sourcillé aux tristes apprêts des bûchers dans les guerres indiennes,
+lui qui voyait d'un oeil indifférent les chairs palpitantes et
+dénudées des infortunés prisonniers de guerre, frémir sous les
+tisons ardents dans une dernière agonie.</p>
+
+<p>Hélas la pauvre enfant ne se doutait guère, que tous les bons
+traitements dont je l'entourais n'étaient qu'autant de réseaux perfides
+que je tendais autour d'elle; comme enfant de Marguerite,
+je la haïssais de toutes les puissances de mon âme. De même que
+le cannibale engraisse son prisonnier pour le préparer à son repas
+de fête, ainsi ai-je fait d'Angeline; et sur une nature comme la
+sienne, j'étais certain d'avance d'une obéissance aveugle envers
+moi.</p>
+
+<p>Jamais allusion n'avait été faite aux jours de son enfance, que
+par l'histoire que je lui racontais de la manière dont elle était
+tombée dans mes mains. C'était, lui avais-je dit, en passant un
+jour le long d'une grande route déserte, que j'avais entendu les
+cris d'une toute jeune enfant; abandonnée par ses parents dénaturés,
+elle aurait indubitablement servi de proie aux bêtes féroces,
+si je ne l'avais pas recueillie. De sales haillons l'enveloppaient, la
+faim et les misères de toutes sortes étaient empreintes sur sa
+figure. J'avais ainsi rempli pour elle le rôle de la Providence.</p>
+
+<p>A chaque mot de cette histoire, l'enfant, baignée de larmes venait
+m'embrasser en me remerciant.</p>
+
+<p>Enfin le jour où je devais la conduire à ses parents, sans
+toutefois la faire reconnaître, était arrivé.</p>
+
+<p>Elle était encore tout émue de la répétition de ce conte. Oh!
+qu'elle était belle avec son costume pittoresque et demi-sauvage
+que je lui avais fait confectionner sans regarder au prix lorsque
+je la conduisis chez Octave quelques jours après. J'étais d'ailleurs
+informé que le temps pressait, parce qu'il n'avait plus que
+quelques jours à vivre. Mes renseignements étaient bien précis,
+puisqu'en entrant dans la maison, cette fois j'eus presque peur de
+mon oeuvre. Jamais le génie du mal ne peut infliger dans une
+paisible et heureuse demeure, plus ou même autant de douleurs
+que je leur en ai fait endurer. Pour compléter leurs souffrances,
+un incendie avait détruit leur grange et toute leur récolte l'année
+précédente; mes espions m'en avaient informé, c'étaient eux qui
+y avaient mis le feu d'après mon ordre.</p>
+
+<p>Les malheureux jeunes gens avaient été obligés de contracter
+des dettes considérables pour réparer les pertes qu'ils avaient
+subies; ils étaient donc devenus dans un état de gêne des plus
+apparentes. Au moment où nous arrivâmes, un prêtre avec une
+nombreuse assistance terminaient les derniers versets du <i>De
+Profondis</i>. Tout le monde était triste et recueilli, et l'on entendait
+des sanglots de tous côtés, Octave venait d'expirer. Son cadavre
+gisait devant moi. Il était hâve et défiguré au point que je ne
+l'aurais point reconnu, si ma haine ne m'eût dit que c'était lui.</p>
+
+<p>La prière finie, chacun en essuyant ses larmes disait: Pauvre
+Octave, si jeune avec un si long avenir de bonheur devant lui,
+si plein de force et de santé et malgré cela déjà mort. Quelles
+douleurs terribles les malheureux enfants ont enduré depuis l'enlèvement
+de leur petite fille, quelles larmes de sang le désespoir
+ne leur a-t-il pas fait verser, et Marguerite dans peu d'instants, elle
+aura été rejoindre Octave. Ils seront tous deux bienheureux,
+alors leur martyr sera terminé.</p>
+
+<p>Cependant, d'après le conseil du prêtre, ou avait transporté Marguerite
+dans un autre appartement pour lui épargner la vue
+navrante des derniers moments d'Octave; le silence était parfait
+et nous l'entendions qui l'exhortait d'une voix émue et pleine
+d'onction à se résigner et à faire à Dieu l'offrande des sacrifices
+que dans ses inscrutables desseins, il avait exigés d'elle.
+Si votre enfant est auprès des anges, réjouissez-vous, lui disait-il,
+dans peu d'instants vous serez avec elle et votre mari; si au
+contraire, elle vit encore, du haut du ciel vous veillerez tous deux
+sur elle, et dans le cas où elle serait entre les mains des méchants,
+vous la protégerez plus efficacement que vous n'auriez pu le faire
+ici-bas.</p>
+
+<p>Peu après, elle demanda à revoir encore une fois son Octave.
+On s'empressa d'acquiescer à son désir et de transporter son lit
+dans la chambre où il gisait. Elle fît un signa à une vieille servante,
+que je reconnus pour la même qui prenait soin de l'enfant
+le jour de l'enlèvement. Celle-ci alla chercher le berceau et le
+plaça entre les deux lits. Hélas il était à jamais resté désert. Les
+mêmes jouets que j'avais vus autrefois auprès de la petite étaient
+encore là au pied de sa couche et comme a portée du sa main. Ils
+avaient été religieusement conservés, comme s'ils eussent espéré
+qu'un ange la leur ramènerait. Leur lustre seul avait été terni
+par les larmes et les baisera des parents désolés.</p>
+
+<p>Avant que de jeter un regard sur la mourante, je fermai les
+yeux pour me recueillir et jouir intérieurement des ravages que
+la douleur et le désespoir devaient lui avoir causé. En les rouvrant,
+je faillis pousser un cri de joie, mes plus extravagantes
+espérances étaient dépassées. Marguerite n'était plus qu'un squelette,
+recouvert d'un parchemin jauni et collé sur des os.</p>
+
+<p>Ses yeux seuls vivaient, mais ils avaient un éclat véritablement
+effrayant. Ils semblaient vous percer et rentrer dans l'âme de
+ceux sur lesquels ils s'arrêtaient. Je les suivais avec angoisse, de
+crainte qu'ils ne s'arrêtassent sur moi quand je les voyais se promener
+avec indifférence sur chacune des personnes de l'assistance.</p>
+
+<p>Les pleurs d'Angeline se mêlaient abondamment à ceux des
+voisins et de leurs femmes, qui chaque jour avaient suivi les
+progrès du mal.</p>
+
+<p>Marguerite regarda un instant Octave, puis ses yeux tombèrent
+sur moi après avoir erré vaguement sur les personnes présentes.
+Un feu sombre et terrible les éclairait. C'était les derniers jets de
+lumière de la lampe qui s'éteint. Surpris d'abord, ils prirent bientôt
+une fixité extraordinaire. Je sentais qu'ils plongeaient jusqu'aux
+derniers replis de mon âme comme s'ils eussent voulu en pénétrer
+les secrets. De plus en plus, de ternes et maladifs qu'ils étaient
+auparavant, ils devenaient intelligents et perçants. Je ne sais ce
+qui se passait au dedans d'elle, mais je comprenais qu'il y avait
+quelque chose de surnaturel, et qu'elle lisait au dedans de moi
+comme dans un livre ouvert. Le feu qui sortait sous ses prunelles
+me brûlait, me dévorait, et j'aurais donné tout le monde pour
+pouvoir m'y soustraire.</p>
+
+<p>Sous ce regard ardent, mes dents claquaient, dans ma bouche,
+un frémissement se fit sentir dans tous mes membres, et malgré
+l'empire que j'avais sur moi-même, je tremblais et une sueur abondante
+se répandit sur tout mon corps.</p>
+
+<p>Je le voyais, elle me reconnaissait et devinait tout. Je ne sais
+ce qui fut advenu, si ses paupières ne se fussent fermées. Bien
+que son regard n'eut pas été long, il m'avait exprimé tout ce qu'il
+y avait eu dans ma conduite de méchanceté et de scélératesse. Je
+profitai toutefois de ce moment pour me réfugier dans un coin de
+la chambre d'où je pouvais l'observer sans qu'elle ne me vit.</p>
+
+<p>Pendant, ce temps, tout le monde était silencieux, le prêtre seul
+priait tout bas auprès de leurs chevets.</p>
+
+<p>Peu d'instants après, la mère ouvrit de nouveau ses yeux et les
+tourna vers l'endroit que je venais de laisser. Angeline avait pris
+ma place. Elle la couvrit à son tour de son regard brillant, mais
+maintenant lucide. Elle la fixa longtemps. Jamais je ne pourrai
+décrire le changement d'expression qui s'opéra soudainement. Ce
+fut comme un rayon céleste d'espérance et d'amour d'abord, puis
+de bonheur ineffable, il passa et s'éteignit comme l'éclair. Elle
+ferma de nouveau les yeux pour se recueillir encore un moment,
+et fit signe à la vieille servante d'approcher plus près d'elle, lui
+murmura quelques mots à l'oreille. Ces quelques mots que nous
+n'entendîmes pas nous parurent être un ordre. Celle-ci vint
+prendre Angélique qui fondait en larmes, et la conduisit auprès du
+lit. Marguerite la contempla un instant avec une expression que
+je ne puis décrire, et que vous ne sauriez jamais imaginer; puis,
+d'un bond, elle fut sur son séant, saisit Angeline, la pressa sur sa
+poitrine et collant ses lèvres sur celles de la petite: Mon enfant,
+ma chère Angeline, s'écria-t-elle, d'une voix impossible à rendre,
+merci, merci mon Dieu... puis elle retomba sur son oreiller tenant
+toujours son enfant étroitement embrassée.</p>
+
+<p>À cette vue, tout le monde était muet de stupeur et quand au
+bout d'une minute quelques assistants les séparèrent, Marguerite
+ne souffrait plus, et Angeline par ses sanglots et ses larmes avait
+inondé la visage de la morte pendant que dans ses paroles à peine
+articulées, on entendait: ma mère, oh! ma mère...... Dieu avait
+permis qu'elles se reconnussent mutuellement.</p>
+
+<p>Maintenant que je n'étais plus sous les regards de la mère, ma
+joie féroce était revenue. Je devais être horrible à voir dans ce
+moment solennel et déchirant; je craignais que le bonheur que
+je ressentais dans mon âme, ne se trahit sur ma figure et qu'on ne
+s'en aperçut. Je saisis donc Angeline par la main et me précipitai
+vers la porte; A nous deux, à présent, lui dis-je, bien que la malheureuse
+victime répétât encore, ma mère, oh! ma mère, et qu'elle
+étouffa dans ses sanglots.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>LES YEUX DE MARGUERITE.</h3>
+
+<p>Lorsque je quittai la demeure d'Octave tout occupé que j'étais
+à poursuivre mes idées diaboliques de vengeance jusque sur Angeline,
+je n'avais pas remarqué un tout jeune homme qui avait
+observé avec une attention extraordinaire, comme je pus m'en
+convaincre plus tard, ce qui venait de se passer. Il était doué
+d'une perspicacité bien rare. Sans doute qu'il analysa tout ce qu'il
+y avait d'horreur et de reproches dans les terribles yeux de Marguerite
+lorsqu'ils se fixèrent sur moi, et qu'elle m'eut reconnu
+ainsi que son enfant.</p>
+
+<p>Vraiment l'ange de la vengeance ne saurait avoir lors du jugement
+dernier rien de plus affreux, de plus implacable que n'eut ce
+regard. Malgré tout l'empire que j'avais sur moi, et les efforts que
+je fis pour le dissimuler, la terreur et l'épouvante qu'il me causa
+ne lui avaient pas échappé. Sans aucune défiance, je pris le chemin
+des bois, tressaillant de plaisir au souvenir des succès inespérés que
+j'avais obtenus, et méditant de nouveaux projets aussi exécrables
+contre Angeline. Une chose toutefois me revenait à l'esprit et me
+causait intérieurement un malaise indéfinissable, c'était ce regard
+si terrible qui m'effrayait autant qu'une apparition d'outre'tombe.</p>
+
+<p>Tant que le permirent les forces de l'enfant, nous marchâmes
+sans prendre un instant de repos et aussi vite qu'il était possible.
+Vers la fin de la journée, je fus obligé d'entreprendre de la porter
+jusqu'à une hutte que je savait être sur la lisière des bois et où
+j'avais décidé de passer la nuit.</p>
+
+<p>Le sentier que j'avais choisi pour revenir, n'était pas le même
+que j'avais suivi les jours précédents. Autant le premier était
+rempli de vie, de clarté et de fraîcheur sous le couvert des grands
+arbres, autant celui-ci était triste et désolé. Je l'avais préféré parce
+qu'il abrégeait notre route. Il serpentait à travers des savanes et
+des fondrières à perte de vue. Quelques mousses brûlées, quelques
+arbres rabougris épars ça et là, faisaient contraste avec les magnifiques
+chênes qui bordaient le premier. A part quelques couleuvres
+ou autres reptiles qui traversaient notre sentier, et se
+glissaient sous l'herbe desséchée, point de gaîté, point de chants
+des oiseaux. Seul parfois, un héron solitaire envoyait une ou deux
+notes gutturales et monotones, puis tout retombait dans le silence.</p>
+
+<p>Le soleil si brillant le matin, avait pris une lueur sombre. De
+blafardes et épaisses vapeurs l'obscurcissaient, et le faisaient
+paraître comme entouré d'un cercle de fer chauffé à blanc. L'atmosphère
+était lourde et suffocante, pas un souffle ne se faisait
+sentir. Habitué par ma vie errante à observer les astres et les
+changements de température, il me fut aisé de prévoir l'approche
+d'un de ces terribles ouragans qui sont heureusement assez rares
+dans nos climats.</p>
+
+<p>La distance qui nous séparait du lieu où nous devions passer la
+nuit était encore considérable, il fallait doubler le pas si nous
+voulions y parvenir avant que l'orage éclatât, tel que tout dans la
+nature nous l'annonçait. Exaspéré moi-même par la fatigue et les
+mille passions qui me dominaient, je déposais Angeline de temps
+à autre et la forçais de marcher. Elle était épuisée; elle trébuchait
+à chaque pas, et malgré cela, je la brutalisais pour la faire
+avancer encore plus vite. Depuis plusieurs heures, je lui parlais
+d'une voix menaçante. J'étais le maître désormais, elle une victime
+orpheline. Enfin elle s'affaissa au milieu du sentier, puis
+joignant les mains et jetant sur moi un regard baigné de larmes,
+"Père, dit-elle, je ne puis aller plus loin." Je grinçai des dents et
+levai mon bâton sur elle, elle baissa la tête. "Tue moi si tu veux,
+je le mérite bien, ajouta-t-elle, en pleurant plus fort, car je n'ai
+plus la force de me soutenir." Furieux, j'allais frapper, quand un
+éblouissement me saisit, il ne dura pas une seconde, mais il fut
+assez long pour produire un tremblement dans tous mes membres.
+Marguerite avec son effroyable regard était entre son enfant et
+moi, pendant qu'à mon oreille résonnaient ces mots de menace et
+de défit "frappes si tu l'oses" en même temps que ses yeux jetaient
+des flammes.</p>
+
+<p>Je lançai au loin mon bâton, saisis Angeline dans mes bras et
+pris ma course poursuivi par cette terrible vision. Lorsque j'arrivai
+haletant et épuisé à l'endroit où devait se trouver la cabane, il n'y
+avait plus qu'un monceau de cendres et quelques morceaux de
+bois que l'incendie n'avait pu dévorer.</p>
+
+<p>Malgré mon extrême fatigue, je profitai des dernières lueurs du
+crépuscule pour chercher un gîte. Un rocher ayant un enfoncement
+qui pouvait donner abri à une seule personne, se présenta à
+ma vue. J'y fis entrer Angeline, lui donnai quelques aliments et
+fermai l'ouverture avec les restes des pièces de bois que le feu
+avait épargnées; puis je me glissai sons un amas d'arbres que le
+vent avait renversés et qui formaient par leurs branches une
+toiture presque imperméable.</p>
+
+<p>Il était grand temps, car en ce moment la tempête éclatait dans
+toute sa fureur. Bien des fois j'avais pris plaisir à voir le choc
+terrible que les éléments dans leur colère insensée se livrent entre
+eux. J'entendais alors sans crainte roulements du tonnerre, et
+je n'avais pas été ému en voyant la foudre écraser des arbres gigantesques
+à quelques pas de moi. Je croyais avoir vu en fait d'ouragans
+tout ce que la nature peut offrir de plus effroyable; mais
+jamais je n'avais été témoin d'un tumulte pareil, les éclats du tonnerre
+étaient accompagnés de torrents de grêle et de pluie. Le vent
+avec une rage indicible passait au travers des branches, s'enfonçait
+dans les anfractuosités des rochers avec des cris aigres et discordants
+qui vous glaçaient de terreur. Sous sa puissante étreinte, les
+arbres s'entrechoquaient avec de douloureux gémissements. Il me
+semblait voir leurs troncs se tordre en tous sens, pour échapper à
+la force irrésistible de cet ennemi invisible. Je suivais en imagination
+les péripéties de cette, lutte suprême; mais bientôt, un
+craquement prolongé m'annonça qu'un des géants de nos forêts
+venait de tomber, entraînant dans sa chute les arbres voisins qui
+n'avaient pu supporter son poids énorme. Pendant ce temps, les
+éclairs se succédaient sans interruption, le firmament était en feu,
+on eut dit du dernier jour. C'était un spectacle grandiose et
+effrayant à la fois.</p>
+
+<p>Jamais non plus la grande voix des éléments déchaînés ne s'était
+montrée aussi solennelle et ne m'avait empêché du fermer l'oeil;
+mais ce soir-là, je me sentais inquiet, mal à l'aise et malgré mon
+extrême fatigue, je ne pus pendant longtemps réussir à m'endormir.
+Toutes ces voix stridentes, tous ces fracas terribles et discordants
+produisaient sur moi l'effet de fanfares infernales.</p>
+
+<p>L'apparition de l'après-midi me revenait sans cesse à l'esprit et
+me faisait frissonner; pourtant ma vengeance n'était pas complète
+puisqu'Angeline me restait! D'un autre côté, il me semblait entendre
+encore le prêtre qui, en montrant le ciel à Marguerite, lui
+disait: "De là haut, vous et Octave protégerez votre enfant, si elle
+est au pouvoir des méchants."</p>
+
+<p>Toutes ces pensées différentes me bouleversaient et lorsqu'enfin
+je pus m'endormir, une fièvre ardente s'était emparée de moi et
+ma tête était brûlante. Mon sommeil fut pénible et agité. J'étais
+au milieu d'un songe affreux, lorsqu'un éclat de tonnerre plus terrible
+que tous les autres vint abattre un chêne énorme à quelques
+pas de moi. Le bruit me fit ouvrir les yeux et que devins-je? en
+apercevant un spectre hideux penché sur moi! Son souffle glacé,
+comme le vent d'hiver m'inondait tout la corps. Bientôt un pétillement
+comme celui d'un incendie dans les bois se fit entendre. Des
+lueurs sombres et sinistres environnèrent le spectre. La figure
+s'en dégagea. Grand Dieu! que vis-je? C'était Marguerite telle
+que je l'avais vue le matin, plongeant encore son regard dans le
+mien. Il avait la même fixité et le même éclat; mais cette fois de
+même que dans la savane, il était chargé de menaces. Ma frayeur
+augmenta encore, lorsqu'approchant sa bouche décharnée de mon
+visage, elle me répéta de sa voix brève et sépulcrale: "Frappe si
+tu l'oses!" Et après ces mots, un autre spectre vint se placer à
+côté d'elle, c'était Octave, je le reconnus parfaitement. Ses traits à
+lui aussi avaient un caractère d'implacable sévérité. Angeline, je
+ne sais comment, se trouvait derrière eux et arrêtait leurs bras
+prêts à me précipiter dans un gouffre béant tout auprès de ma
+couche. Je demeurai foudroyé, anéanti par cette affreuse vision.
+Mes cheveux se dressèrent d'épouvante, une sueur froide et abondante
+s'échappa de chaque pore de ma peau; mes dents claquaient
+de terreur et pourtant malgré toutes les tentatives que je fis, je ne
+puis réussir à me soustraire à l'apparition. Vainement cherchai-je
+à l'éloigner de moi, je fis des efforts en raidissant les bras pour la
+repousser, mais ils étaient rivés au sol. Ma langue ne put articuler
+un seul mot, ni mes yeux se fermer. Il ne faut pas croire que ce
+que je rapporte était l'effet d'un cerveau en délire; non certes,
+j'avais la fièvre, mais je les voyais tous deux. Je sentais leur
+souffle, j'aurais pu les toucher, si l'épouvante et la terreur n'eussent
+paralysé tout mon être. Mes chiens eux-mêmes, blottis et
+tremblant auprès moi, poussaient des gémissements plaintifs
+et semblaient me demander protection.</p>
+
+<p>Ah! combien je souffris dans ces quelques heures, je ne saurais
+le dire. La force humaine a des limites: peut-être aussi l'idée
+d'une prière me vint-elle et Dieu eut-il pour moi un regard de
+pitié; mais ce que je me rappelle, c'est d'avoir entendu des cris
+plaintifs, que des flammes m'environnèrent et que je perdis connaissance.</p>
+
+<p>Quand je revins à moi, j'étais étendu sur un bon lit de sapins,
+un dôme de verdure me protégeait contre les rayons matinals du
+soleil. Les branches entrelacées laissent filtrer une douce lumière
+et la rosée du matin me représentaient avec les rayons du soleil
+qui les traversaient, comme un écrin de diamants.</p>
+
+<p>Je fus quelque temps avant que de pouvoir me rendre compte
+de l'endroit où j'étais, et me rappeler ce qui s'était passé. Après
+un effort, je réussis à me mettre sur mon séant. Mes idées devinrent
+plus lucides. Angeline au pied de mon lit pleurait et priait.
+"Où suis-je demandai-je d'une voix presqu'éteinte?" Au son de
+ma voix, elle poussa un cri de joie et vint m'embrasser: les mains;
+puis mettant un doigt mutin et discret sur sa bouche pour me défendre
+de parler, elle continua d'une voix émue; "Le bon Dieu
+nous a envoyé un grand secours! Après lui, c'est à une femme
+des bois et à son fils surtout, que tu dois de n'être pas brûlé vif, et
+moi morte de faim ou d'épuisement. Ils t'ont sauvé des flammes
+au moment ou un affreux incendie, allumé par le tonnerre, allait
+t'envelopper. Il était grand temps; crois-moi, les flammes t'entouraient,
+tes vêtements étaient en feu; Père, tu étais sans connaissance.
+Depuis bientôt dix jours, ils te soignent et nous donnent à
+tous deux la nourriture; mais ne dis pas mot, car ils me gronderaient;
+vois-tu ils m'ont défendu de te laisser parler et m'ont recommandé
+de te faire boire à ton réveil un peu de cette tisane."</p>
+
+<p>Enfin deux jours après je me trouvai beaucoup mieux et pus
+avoir quelques explications d'Angeline quoiqu'elles fussent bien
+imparfaites, n'ayant pu obtenir encore le plaisir d'offrir à mes sauveurs
+inconnus l'expression de ma reconnaissance et les récompenses
+que je leur destinais. Ils s'obstinèrent longtemps sous un
+prétexte ou sous un autre à ne pas se montrer, mais enfin ils
+durent céder à mes demandes réitérées et je pus faire leur connaissance.</p>
+
+<p>Ils m'apprirent plus tard qu'ils s'étaient trouvés chez Octave le
+jour de sa mort; qu'Octave et Marguerite avaient été pour le jeune
+homme et sa mère une véritable Providence.</p>
+
+<p>Ils les avaient recueillis un soir que manquant de tout, ils allaient
+mourir en proie à une fièvre ardente et ils leur avaient donné tous
+les soins possibles.</p>
+
+<p>Tous deux avaient donc voué à leurs protecteurs une reconnaissance
+sans bornes et ne manquaient jamais de venir la leur exprimer
+à leur sortie des bois.</p>
+
+<p>A la nouvelle de leur mort prochaine, ils s'étaient hâtés d'accourir.
+Ils avaient vu bien des fois le désespoir des malheureux
+parents au sujet de leur petite fille; mais appartenant à une autre
+tribu, ils ignoraient ce qu'elle était devenue.</p>
+
+<p>Aucun des incidents de la journée ne leur avait échappé. Ils
+avaient remarqué mon malaise indicible lorsque Marguerite avait
+fixé son regard sur moi et entendu le cri déchirant de la mère
+lorsqu'elle avait reconnu l'enfant. Ils avaient aussi soupçonné
+une partie de la vérité et s'étaient mis sur mes traces pour
+approfondir ce mystère et protéger au besoin la malheureuse
+orpheline.</p>
+
+<p>Cependant mes forcée se rétablirent bientôt et je pus reprendre
+en regagnant ma tribu la vie d'habitant des bois. Mais le croirait-on
+à mesure que les forces me revenaient, l'idée de poursuivre ma
+vengeance se réveillait plus pressante, plus terrible que jamais;
+et malgré la terreur que m'inspirait encore le souvenir du la
+vision, je résolus fermement de la pousser jusqu'au bout. Quelque
+fussent les obligations que j'avais envers l'indienne et son fils je
+ne tardai pas à les prendre en haine. Je sentais instinctivement
+qu'ils allaient être de puissants protecteurs pour Angeline et je
+décidai de me soustraire à leur surveillance.</p>
+
+<p>Je partis un jour avec Angeline pendant qu'Attenousse et sa mère
+avaient rejoint un parti de chasseurs et devaient être absents plusieurs
+semaines; je me dirigeai vers les rivages de la Baie des
+Chaleurs, sans que personne sut de quel côté j'allais. J'y passai
+cinq années au milieu des Abénakis, cultivant et développant,
+autant qu'il m'était possible, l'esprit et les sentiments de délicatesse
+de l'enfant, ne perdant durant ce temps aucune occasion de m'informer
+de Paulo et de tâcher de lui faire connaître l'endroit où je
+l'attendais, car il était indispensable à mes projets. Enfin un
+matin, il arriva tout dégradé, plus hideux et plus cynique encore
+qu'il ne l'était les dernières fois que je l'avais vu. Le fer rouge
+du bourreau lui avait imprimé sur le front le stigmate d'infamie.
+A cette vue, le coeur me bondit de joie, aussi j'en fis
+mon hôte et mon commensal; il devint mon compagnon inséparable.</p>
+
+<p>Angeline pouvait alors avoir de quatorze à quinze ans, elle
+s'était admirablement développée. Sa figure était belle, son front
+respirait la douceur et la candeur. Elle m'était soumise et
+dévouée à l'extrême, s'évertuant à prévenir le moindre de mes
+désirs; et je savais qu'elle se mettrait à la torture pour me faire
+plaisir.</p>
+
+<p>Pour compléter ma vengeance, j'avais décidé de jeter cet ange
+de vertu et de bonté entre les bras du misérable Paulo. Il est facile
+de comprendre l'aversion et l'horreur que ce scélérat lui inspirait.
+Bien que je lui recommandasse de cacher ses débauches crapuleuses
+aux yeux de la jeune fille, sa scélératesse naturelle l'en
+empêchait. J'aurais mis mon projet, à exécution depuis longtemps
+si le regard de Marguerite ne m'eut encore poursuivi et n'était
+venu de temps en temps me faire frémir de terreur, lorsque surtout
+sa vox sépulcrale soufflait à mon oreille "frappe si tu l'oses."</p>
+
+<p>Cependant, un jour que j'avais pris de l'eau-de-vie plus qu'à l'ordinaire,
+je me résolus à frapper le dernier coup. Je n'avais encore
+fait que des allusions détournées à Angeline quant à mon projet,
+et chaque fois, j'avais vu la jeune fille frissonner de dégoût au seul
+nom du monstre. Ce fut donc ce jour-là, après avoir pris un bon
+repas, qu'elle m'avait apprêté avec grand soin et pendant que Paulo
+d'après mes ordres, s'était absenté, que je lui signifiai formellement
+ce que j'exigeais d'elle. La pauvre enfant me regarda d'abord d'un
+oeil doux et étonné comme pour s'assurer si j'étais sérieux, n'en
+pouvant croire ses oreilles, mais bientôt ma voix devint plus sèche
+et plus impérative, je pris le ton de la colère et l'informai que dans
+trois semaines, elle serait l'épouse de Paulo. A ces mots, elle tomba
+à mes pieds en les arrosant de ses larmes. Les mains jointes, elle
+tourna ses beaux grands yeux vers moi: "Oh! mon père, mon bon
+père, dit-elle d'une voix entrecoupée de sanglots, non! non! c'est
+impossible! Je veux toujours demeurer avec toi, je te soignerai
+dans tes vieux jours et tâcherai de ne jamais te donner aucune
+cause de chagrin. Pardonnes-moi, toi qui est si bon, car il faut que,
+sans intention, j'aie fait des choses bien mauvaise qui ont pu te
+déplaire, pour que tu veuilles me livrer à cet infâme. Si tu l'exiges,
+mon père, je laisserai la cabane et n'y reviendra que pour
+préparer tes repas et prendre soin de toi lorsque tu seras malade.
+Je ne te demande pour toute nourriture que de partager avec les
+chiens les restes que tu nous abandonnera; je t'aimerai autant
+que je le fais et te servirai aussi bien que je le pourrai. Je m'étendrai
+à la porte de ton wigwam et serai toujours prête à répondre
+à ton appel. Non jamais je me plaindrai car je te sais bon et juste
+et à force du soins et de prévenances, je te ferai peut-être oublier
+le mal que je t'ai fait sans le vouloir; mais au nom du ciel, au
+nom de tout ce que tu as de plus cher sur la terre, oh! ne me
+livres pas, ne me donnes pas à ce misérable." En disant ces mots,
+la misérable enfant embrassait mes pieds et versait des larmes
+capables d'attendrir un rocher.</p>
+
+<p>Quels mépris ne devront pas avoir pour moi ceux qui liront ces
+lignes et quelle horreur n'ai-je pas ressentie depuis quinze ans
+contre moi même au souvenir de cette scène déchirante. Non, dans
+ce moment je n'étais pas une créature de Dieu, je n'étais pas
+même un homme, j'étais un véritable démon incarné. Une joie
+féroce parcourut tout mon être et comme l'éclair, la rage et la
+jalousie que j'avais nourries depuis si longtemps éclatèrent plus
+effrayante que jamais.</p>
+
+<p>Au lieu d'être attendri, je saisis l'enfant dans mes bras et allais
+lui briser la tête sur la pierre du foyer, lorsque l'éblouissement et
+la vision des yeux de Marguerite passèrent devant moi. En même
+temps mes deux bras se trouvèrent serrés comme dans un étau,
+cette fois encore, tous les objets disparurent à ma vue et les mots
+"frappe si tu l'oses" retentirent à mes oreilles.</p>
+
+<p>Mes terribles passions à force de violence avaient enfin fini par
+influer sur ma constitution. Un médecin que j'avais consulté dans
+une de mes excursions, m'avait prévenu que si je ne modérais
+pas la fougue de mes emportements, je ressentirais bientôt les
+atteintes du <i>Haut Mal</i>. Toujours est-il que dans le cours de la nuit,
+lorsque je repris connaissance, Angeline, agenouillée dans un coin
+de ma chambre, avait les mains élevées vers le ciel, elle récitait en
+pleurant, une fervente prière, demandait à Dieu de conserver mes
+jours, promettant bien de faire tout ce que j'ordonnerais; elle s'accusait
+d'être la cause de mon mal par le chagrin qu'elle me causait.</p>
+
+<p>Cependant, je sentais aux deux bras une douleur très-vive. Je
+relevai mes manches et aperçus les empreintes de doigts telles
+qu'en aurait pu faire une main de fer. Or, pas un homme de la
+tribu, je le savais, n'aurait pu imprimer par sa force musculaire
+de semblables meurtrissures sur moi et ne l'aurait osé. Le souvenir
+de cette étreinte formidable me revint à l'esprit. Était-ce Octave
+ou un protecteur inconnu qui était venu sauver Angeline? On le
+saura.</p>
+
+<p>Ce fut alors et peut-être pour la première fois depuis bien des
+années, qu'en cherchant à répondre aux questions que je m'adressait,
+l'idée d'un Dieu vengeur se présenta à ma pensée, et pour la
+première fois aussi des larmes de repentir glissèrent sur mes joues,
+Pendant ce temps, Angeline priait toujours. Oh! comme dans ce
+moment, si je l'avais osé, je l'aurais interrompue pour lui demander
+pardon. Quand elle eut terminé sa fervente prière, elle s'approcha
+de moi, me prit la main d'un air timide; son regard était chargé
+de tristesse et de larmes. J'allais parler pour la consoler lorsque
+des pas se firent entendre de ma cabane. En même temps,
+un beau jeune indien à la taille herculéenne, aux traits mâles et
+francs s'arrêta sur le seuil. Il portait le costume d'une autre tribu
+sauvage, nos plus fidèles amis. Je remarquai de plus avec étonnement
+qu'il avait le tatouage et les armes du guerrier indien qui
+parcourt les sentiers de la guerre. Il s'arrêta immobile et attendit,
+comme il est d'usage chez eux, que je lui adressasse la parole.
+Que veux mon jeune frère, lui dis-je, en m'asseyant sur mon lit?
+Depuis quand est-il dans le camp et pourquoi n'est-il pas venu
+fumer le calumet avec l'Ours Gris (c'est ainsi qu'on me désignait
+parmi les indiens dans le wigwam du grand chef). Je suis venu,
+répondit-il, mais le mauvais génie s'était emparé de l'esprit du
+Grand Chef et au moment ou je suis entré, il allait écraser la tête
+d'une pauvre jeune fille. "L'Ours Gris, ajouta-t-il d'un air dédaigneux,
+n'a-t-il donc plus assez de force pour combattre des hommes,
+puisqu'il s'attaque aujourd'hui aux femmes. Le Grand Chef de
+Stadaconé sera bien surpris, lorsque je lui dirai qu'Hélika qu'il
+m'a envoyé chercher pour réunir ses guerriers, je l'ai trouvé
+assassinant une enfant qui ne lui a jamais fait de mal? Que diront
+aussi Ononthio et ses guerriers, si jamais ils entendent parler de
+ce que j'ai vu hier soir? J'ai attendu que le génie du mal fut parti
+du ton esprit, que tu pusses me comprendre pour te remettre un
+message pressé et important."</p>
+
+<p>Ces paroles étaient dites d'une voix ferme et pleine de mépris.</p>
+
+<p>Dès ce moment, les empreintes que je portais sur mes bras
+étaient expliquées.</p>
+
+<p>Je fis signe au guerrier de s'asseoir et m'empressai de décacheter
+ce message. C'était effectivement un ordre du gouverneur de
+Québec qui m'invitait ainsi que tous les autres chefs des divers
+tribus alliées aux français, de se rendre immédiatement à un conseil
+de guerre. Il fallait, ajoutait le message, faire la plus grande
+diligence, car les anglais et les iroquois avaient déjà fait irruption
+sur notre territoire; des renseignements positifs le mettait à
+même d'affirmer que plusieurs des nôtres avaient été massacrés
+par ces derniers.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas à balancer un seul instant. En peu de temps,
+j'assemblai la tribu et je réunis le grand conseil de guerre. Il fut
+unanimement décidé que nous irions porter secours à nos frères,
+et repousser, pour toujours, s'il était possible, ces puissants et
+barbares ennemis. Toutes les diverses peuplades, Malachites, Abénakis,
+et Montagnais se joignirent à nous et deux jour après
+l'arrivée du courrier, ayant remis les femmes et les enfants sous
+la protection du grand <i>Esprit des visages pâles</i>, nous prîmes les
+sentiers de la guerre.</p>
+
+<p>Malgré l'activité fébrile que j'avais déployée, je n'avais pas
+oublié de pourvoir aux besoins futurs d'Angeline. Depuis la dernière
+nuit dont je vous ai parlé, une transformation complète
+s'était faite en moi. Était-ce l'effet de la peur, ou était-ce dû aux
+prières d'Angeline, peut-être aussi a une protection céleste? Je ne
+puis m'en rendre compte encore aujourd'hui; mais j'en avais fini
+avec mes idées de haine et de vengeance. Le bras de Dieu s'était
+appesanti sur moi. J'avais usurpé ses droits, violé ses commandements,
+c'était à moi désormais qu'il appartenait de souffrir. La
+pauvre et chère enfant entendit avant mon départ les premières
+paroles de tendresse que je lui adressais sincèrement. Elle reçut
+avec avec une gratitude infinie l'assurance que je lui donnai que je
+travaillerais toujours, au retour de notre expédition, à la rendre
+heureuse. Je la confiai aux mains de la vieille indienne qui nous
+avait déjà sauvé la vie et qui depuis deux jours était arrivée je ne
+savais d'où dans notre camp. Son fils Attenousse, car c'était bien
+lui qui était le porteur du message du Gouverneur, était reparti la
+veille de notre départ pour aller prendre le commandement d'une
+tribu Montagnaise dont il était le chef.</p>
+
+<p>Je remis de plus à la vieille des papiers importants qu'elle transmettrait
+à un missionnaire que je lui avais désigné et qui devait
+bientôt revenir, laissant une procuration à ce dernier et l'autorisait
+à retirer les fonds nécessaires afin de pourvoir amplement à la
+subsistance d'Angeline et de celle qui en prendrait soin. Mes
+fonds étaient déposés comme la chose se faisait alors, dans le
+Trésor Royal, et reçus en bonne forme m'en avaient été donnés.
+Toutes ces dispositions prises, j'étais tranquille sur le sort d'Angeline;
+c'était d'ailleurs un commencement de réparation qui lui
+était dû, ainsi qu'à ses parents dont j'avais été le persécuteur et le
+bourreau.</p>
+
+<p>Cet homme de bien auquel j'avais confié l'exécution de mes
+dernières volontés en partant, ce bon prêtre, dont la charité et les
+bonnes oeuvres étaient sans bornes s'appelait monsieur Odillon.
+Il me représentait l'ancien curé de ma paroisse si bon et si vénérable.
+Dans mon imprévoyance, je n'avais pas songé que si lui-même
+venait à manquer ou bien était forcé de s'éloigner sans avoir
+pu remplir la mission de pourvoyeur que je lui avais confiée, Angeline
+et la mère d'Attenousse se trouveraient toutes deux dans un
+complet dénûment comme la chose est arrivé. Cette vieille sauvagesse
+était la même qui s'était mise à ma piste le jour
+de la mort.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3><i>LA BRISE</i></h3>
+
+<p>Deux jours après, je partis si la tête de guerriers que j'avais plus
+d'une fois, conduits au combat. Mais je l'avoue, cette fois ce n'était
+plus la pensée, l'espoir ou plutôt le désespoir de rencontrer la mort
+qui me guidait, mais bien le ferme désir de faire à Angeline les
+jours aussi heureux que je les lui destinais misérables et tourmentés
+auparavant. Les, remords, ces cris de la conscience, ces inexorables
+vengeurs de la transgression des lois de Dieu, d'une minute
+à l'autre me parlaient de plus en plus fort, désormais je n'étais
+plus le même homme; une transformation salutaire s'était opérée
+en moi.</p>
+
+<p>Tant que le feu des batailles, avec l'excitation qu'elles produisent,
+dura, je vécus comparativement calme et tranquille, les succès
+que nous obtînmes dans les années de 1744 à 48 sont enregistrés
+dans les pages de l'histoire, et certes ils avaient été assez grands
+pour exalter nos cerveaux pleins d'amour et de patrie.</p>
+
+<p>M. de Beauharnais, alors Gouverneur de Québec, avait admirablement
+combiné ses plans. Il avait divisé ses troupes en plusieurs
+endroits de manière à partager ainsi les forces de l'ennemi plus
+nombreux qu'il avait à rencontrer.</p>
+
+<p>Cinq mois après, j'étais revenu de Saratoga avec un des corps
+expéditionnaires dont je faisais partie. La lutte avait été sanglante,
+et acharnée, mais je portais sur moi les témoignages de ma valeur,
+que j'avais gagnés sur les champs d'honneur. Enivré par le souffle
+des batailles ou plutôt par le désir de chercher dans une excitation
+extérieure, un calmant pour les remords qui me dévoraient, je
+résolus de me joindre avec mes hommes au corps du M. Ramsay
+qui se dirigeait vers l'Acadie. Je n'ai pas besoin du vous dire
+sous cet habile général, combien nous réussîmes dans nos projets.</p>
+
+<p>Tous les officiers d'état-major m'avaient, tour à tour félicité sur
+la bravoure que j'avais déployée dans les combats que nous
+livrâmes dans cet endroit. Mais si mes idées ou mon ambition de
+gloire étaient satisfaites, mon désir de procurer de plus grandes
+richesses encore à ma malheureuse Angeline, était loin de l'être.
+J'aurais voulu pouvoir lui construire un palais d'or, la voir entourée
+de toute l'abondance et des jouissances que le monde peut
+produire. Je reconnais intérieurement que tous ces biens de la
+terre ne seraient rien en comparaison de ce que je lui avais fait
+perdre, le plus grand bienfait que Dieu ait donné à l'enfant, c'est
+de recevoir les caresses et les baisers de sa mère.</p>
+
+<p>J'appris donc un jour qu'à Louisbourg des corsaires avaient
+amassé des fortunes considérables par la prise de vaisseaux ennemis.
+Chacun de l'équipage avait sa part de prise. Bien que je
+pusse revenir paisible dans mes foyers, je résolus, après avoir
+choisi cinquante hommes des plus vigoureux et intelligents de la
+tribu, et leur avoir fait part de mes projets, d'aller offrir mes services
+à quelqu'un de ces corsaires.</p>
+
+<p>Tous me suivirent avec enthousiasme et nous nous dirigeâmes
+vers Port Royal.</p>
+
+<p>C'étaient des hommes forts et déterminés que ces braves que
+j'avais choisis, et j'en parle encore aujourd'hui avec orgueil, car ils
+se sont toujours battus comme des lions et n'ont jamais compté le
+nombre de leurs ennemis.</p>
+
+<p>Pendant dix-huit mois nous parcourûmes les mers de ces parages
+à bord de la corvette <i>La Brise</i>, commandée par le capitaine Le
+Blond, avec une chance sans égale pour ainsi dire. Nous fîmes
+des prises que nous dirigeâmes vers Québec et qui nous donnèrent
+encore des sommes considérables qui furent déposées en notre
+nom dans le Trésor Royal. J'y étais pour ma part de pas moins de
+vingt-cinq mille piastres, dont j'avais la reconnaissance. Cet argent
+devait être retiré par M. Odillon. le missionnaire dont, j'ai parlé
+plus haut.</p>
+
+<p>Enfin, mus par le désir de revoir nos foyers, rassasiés de gloire
+et de nos parts prises, nous allions reprendre terre, lorsqu'un sloop
+qui nous servait d'éclaireur vint nous informer qu'un gros bâtiment
+anglais se dirigeait vers Boston. Son allure était lourde et
+sa marche bien lente. Il était à dix-neuf milles de la
+côte et paraissait faire force de voiles pour gagner sa destination.
+Unanimement nous décidâmes d'en faire notre proie.</p>
+
+<p>Nous levâmes l'ancre et nous nous mîmes à sa poursuite. Nous ne
+fûmes pas longtemps sans l'atteindre. Après vingt-quatre heures
+de course, nos vedettes perchées dans les hunes, nous apprirent
+qu'elles apercevaient les lumières du bâtiment que nous convoitions.
+Il était neuf heures du soir. Nous mîmes toute la toile
+disponible au vent et vers quatre heures du matin, le bâtiment
+n'était plus qu'à un demi-mille de nous. Nous étions alors au mois
+d'août et l'aurore est encore matinale dans les latitudes septentrionales.</p>
+
+<p>Au premier coup de canon que nous tirâmes, nous le vîmes
+carguer et mettre en panne. Des hourrahs de notre bord accueillirent
+cette manoeuvre. Ce bâtiment était à nous, nous le croyions
+déjà, et nous-mêmes avions serré nos voiles, car pendants ce temps,
+nous l'avions approché à moins qu'à demi-portée de canon.</p>
+
+<p>Mais le capitaine anglais était un rusé vieux loup de mer. Pour
+retarder la marche de son vaisseau et nous laisser approcher
+autant que possible, il avait suspendu des sacs de sable qui l'empêchaient
+d'avancer. Il avait aussi masqué l'ouverture des sabords
+et abaissé la mâture des ses <i>hautes oeuvres</i>. Cette tactique lui réussit
+parfaitement. Malheureusement, nous avions affaire à une frégate
+de cinquante-six, montée par trois cents hommes d'équipage, plus
+un régiment de soldats qu'elle amenait à Boston. Nous ne nous
+en aperçûmes que lorsqu'il était trop tard. Notre chère corvette
+ne portait qu'à peine vingt petites couleuvrines.</p>
+
+<p>Nos succès antérieurs nous avaient rendus téméraires jusqu'à la
+folie. A peine fûmes nous dans ses eaux qu'à un coup de sifflet, ses
+hunes et ses vergues se garnirent de matelot, les haches coupèrent
+les cordages qui retenaient les sacs de sable et, vive comme un
+marsouin, la <i>Vigourous</i> tourna son flanc vers nous, ouvrit ses
+sabords, vingt-huit gueules de canons nous lancèrent des boulets
+qui abattirent deux de nos mâts, coupèrent les cordages; quelques-uns
+même d'entr'eux traversèrent de part en part la coque de notre
+malheureuse corvette. <i>La Brise</i> était complètement désemparée.
+Peu d'instants après la frégate avait jeté ses grappins d'abordage.
+Vaincre ou mourir cria le capitaine d'une voix tonnante et hourrah
+pour la France. Vaincre ou mourir répétâmes nous à l'unisson et
+hourrah pour la France, quoique nous sussions la lutte impossible.</p>
+
+<p>Le carnage fut affreux. Des monceaux de morts et de blessés
+recouvrirent notre pont, mais quand nous sentîmes <i>La Brise</i> s'enfoncer
+et que nous n'étions plus que quatre hommes vivant auxquels
+il ne restait qu'un souffle de vie, car le sang s'échappait de
+nos nombreuses blessures, il fallut nous rendre on plutôt permettre
+qu'on nous transportât à bord du bâtiment anglais.</p>
+
+<p>Pauvre <i>Brise</i>! dix minutes après j'entendais les cris de triomphe
+de l'équipage qui m'apprenaient que tu venais d'enfoncer dans les
+profondeurs de l'océan et je perdis connaissance.</p>
+
+<p>Le lendemain, quand je revins à moi mes blessures avaient été
+pansées, je gisais sur un lit dans un des hôpitaux de Boston. Des
+quatre marins qui avaient échappé au désastre, deux seuls survécurent
+aux suites de leurs blessures. Ce furent un autre canadien et
+moi.</p>
+
+<p>Dès que la santé nous revint, il fut dirigé avec moi vers la Caroline
+du Sud où nous fûmes vendus comme esclaves. Ce jeune
+homme, après des dangers sans nombre et des peines infinies,
+réussit à s'évader. Je ne le revis que plusieurs années plus tard:
+il a été depuis mon hôte, mon commensal et mon ami. Il s'appelait
+Baptiste.</p>
+
+<p>C'était, ajouta monsieur D'Olbigny, le même Baptiste qui nous
+servait de guide dans notre excursion au Lac à la Truite.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>ESCLAVAGE ET ÉVASION.</h3>
+
+<p>Je passai cinq longues années enchaîné à un autre homme.
+C'était un nègre qu'on avait acheté d'un capitaine négrier. Il
+avait été vendu à ce dernier par un vainqueur barbare. Le malheureux
+était lui aussi un prisonnier de guerre et venait d'arriver
+des côtes du Mozambique. Comme moi, il avait toujours été libre
+enfant des grands bois, aimant les fruits savoureux du cocotier et
+l'ombrage des palmiers dont les habitants du sol jouissent dans
+toute leur inappréciable liberté et indolence.</p>
+
+<p>Il avait de plus laissé au pays une jeune femme, des enfants, des
+frères et soeurs, un grand nombre d'amis, mais par dessus tout, de
+vieux parents dont il était le seul soutien dans leur vieillesse.</p>
+
+<p>Tous ces renseignements, il me les donna lorsque nous pûmes
+nous comprendre, car nous avions réussi, après quelques mois
+passés dans les fers, à former un langage dans lequel nous nous
+entendions parfaitement.</p>
+
+<p>Oh! mon Dieu qu'ils furent longs ces jours d'esclavage, et ce
+boulet que nous traînâmes pendant si longtemps, qu'il était pesant.</p>
+
+<p>Combien de fois n'aurais-je pas attenté à ma vie, si des idées
+plus chrétiennes et la pensée d'une expiation ne fussent venues
+ranimer mon courage. Combien de fois aussi, le dos lacéré par les
+lanières du fouet du contre-maître, n'avons-nous pas versé des
+larmes amères en souvenir de notre patrie et de notre enfance
+tout en formant des projets d'évasion. Deux fois même, nous tentâmes
+de les mettre à exécution, mais nos mesures étaient mal
+prises et nous échouâmes. Nous fûmes repris et si nous ne succombâmes
+pas sous les coups, c'est que le Dieu de pitié veillait sur
+nous et en avait décidé autrement.</p>
+
+<p>Cependant les tortures que j'endurais produisirent dans mon
+âme un effet salutaire, je reconnus la main vengeresse de Dieu
+qui me frappait, je les acceptai comme un juste châtiment et les
+offris en expiation de mes crimes.</p>
+
+<p>Enfin après cinq années de souffrances indicibles, la Providence
+qui se laisse toucher par les pleurs du pécheur pénitent, nous
+envoya un ange de délivrance sous la forme d'une toute jeune
+fille. Elle était l'enfant unique du planteur qui nous avait achetés.</p>
+
+<p>Dans la journée, elle nous avait vus tous les deux, mon compagnon
+et moi attachés au poteau infâme. Elle avait entendu le
+contre-maître ordonner à un espèce d'Hercule, monstre de férocité
+à face humaine, de nous administrer à chacun cinquante
+coups de fouet. Elle avait vu avec horreur le sang ruisseler de
+chacune des déchirures profondes que le fouet à neuf branches
+faisait dans nos chairs. Elle avait vu nos membres se tordre dans
+des mouvements convulsifs sous ces inénarrables douleurs, elle
+résolut alors de nous sauver.</p>
+
+<p>Elle savait d'ailleurs que nous étions parfaitement innocents de
+la faute de larcin dont on nous accusait.</p>
+
+<p>C'était ostensiblement pour punition de cette faute que nous
+avions été flagellés, tout le monde savait bien aussi dans la plantation
+que la vraie raison était que le nègre et moi nous avions
+exprimé un sentiment d'indicible horreur de voir une jeune quarteronne,
+enfant du vendeur, exposée nue à la criée publique. Un
+acheteur d'esclaves menait l'enchère. C'était un vieillard aux
+regards lascifs et pleins de convoitise. La mère de cette jeune
+fille, élevée dans des sentiments catholiques, voyait avec désespoir
+le spectacle auquel on la forçait d'assister. On peut juger de ce
+qu'elle devait éprouver et de ce que j'éprouvais moi-même en
+songeant: Oh si c'était mon Angeline qui fut à la place de cette
+malheureuse!!</p>
+
+<p>Enfin l'adjudication se fit, l'odieux vieillard était l'acquéreur,
+elle était désormais son bien, sa propriété.</p>
+
+<p>Combien pourtant ne s'est-il pas trouvé d'hommes qui voyaient
+avec indignation le mouvement qui se faisait pour l'abolition de
+l'esclavage.</p>
+
+<p>La mère, quand elle vit partir son enfant, s'approcha d'elle en
+poussant des sanglots déchirants; elle la pressa sur son coeur et
+lui passa une croix autour du cou.</p>
+
+<p>Le contre-maître se précipita aussitôt vers elles, les sépara brutalement,
+envoya rouler par terre la malheureuse mère par un rude
+coup de poing et arracha violemment la croix qu'elle avait suspendue
+au cou de son enfant, le cordon qui la retenait laissa sur sa
+peau un sanglant sillon.</p>
+
+<p>Oh! si j'avais été libre et que j'eusse eu autour de moi mes
+braves sauvages, non, certes cet acte exécrable ne se fut pas
+accompli.</p>
+
+<p>J'allais m'élancer pour anéantir le contre-maître tant j'étais hors
+de moi, le nègre spontanément allait aussi en faire autant, mais
+nos chaînes infâmes nous retinrent. Le contre-maître vit sans
+doute le mouvement que nous fîmes, il comprit, à l'expression de
+nos figures, toute l'horreur qu'il nous inspirait; aussi instinctivement
+recula-t-il de quelques pas. Le lendemain le nègre et moi
+étions attachés au poteau dont j'ai parlé.</p>
+
+<p>Ce fut donc dans la nuit qui suivit, lorsque nous étions fortement
+liés sur des lits de paille remplie de chardons sur lesquels
+reposaient nos chairs mises au vif par leurs affreuses cruautés,
+qu'accompagnée d'une jeune esclave, notre libératrice entra dans
+notre hutte. Elle portait une lanterne sourde, en dirigea la lumière
+vers son visage pour que nous vîmes le signe qu'elle nous faisait
+en mettant le doigt à sa bouche, de garder le silence.</p>
+
+<p>Elle s'approcha ensuite de nous, déposa des livres à notre portée,
+pondant que la servante nous montrait un ample sac de provisions
+et des vêtements convenables pour servir à notre déguisement.
+Elle dit ensuite quelques mois en espagnol que cette dernière
+nous traduisit: A un endroit qu'elle nous indiqua, un canot
+avait été disposé pour favoriser noire fuite. En descendant la
+rivière, nous n'aurions pas à craindre la poursuite des hommes ou
+des chiens. Un papier où la signature du planteur était contrefaite
+nous accordait un congé de deux semaines. Elle nous informa
+de plus que dans trois jours, dans le port de Charlestown, un
+bâtiment français devait mettre à la voile pour l'Europe.</p>
+
+<p>Pour comble de bienfaits notre libératrice nous remit deux
+bourses bien garnies et s'éloigna non sans que nous eussions eu
+le temps de voir son angélique figure inondée de pleurs.
+Nous suivîmes à la lettre les instructions de notre ange de salut.
+Le canot effectivement se trouvait à l'endroit désigné. Ce qu'il
+nous avait fallu déployer d'énergie, de forces morales et physiques
+pour réussir à briser nos liens et marcher jusque là est impossible
+à décrire, tant nous étions épuisés par les tortures de la
+veille.</p>
+
+<p>J'ai vu, depuis ce temps, dans les rapports des chirurgiens militaires
+anglais que les soldats obligés de subir des amputations
+capitales, disaient à l'opérateur: oh! ce n'est rien, monsieur, les
+blessures et les amputations ne produisent jamais les souffrances
+que nous fait endurer le chat à neuf queues!</p>
+
+<p>Enfin la Providence sembla favoriser notre évasion, car la nuit
+était des plus sombres; tout faisait présager un orage prêt à éclater,
+ce fut effectivement ce qui arriva; mais toutefois nous réussîmes
+avant que le crépuscule parut et que l'horizon s'éclaira, à
+mettre une bonne distance entre nous et ceux qui nous poursuivaient.</p>
+
+<p>Mon expérience dans la vie des bois m'avait fait connaître une
+plante dont la friction aux pieds trompe le flair du plus fin
+limier qui précède les dogues qu'on lance à la poursuite de l'esclave
+marron.</p>
+
+<p>Le jour, nous transportions à quelque distance dans les bois
+notre embarcation qui n'était rien autre chose qu'un canot d'écorce,
+puis, la nuit tombée, nous reprenions la rivière et notre
+frêle nacelle, poussée par le courant et nos énergiques efforts
+volait sur la surface des eaux avec la rapidité de l'alouette.</p>
+
+<p>Dans la nuit de la troisième journée, nous aspirâmes à pleins
+poumons les émanations salées de l'océan. Nous entrions dans la
+baie de Charlestown, Caroline du Sud. Là devaient commencer
+pour nous de nouvelles angoisses. A qui s'adresser pour prendre
+ce bâtiment français qui était eu partance? Nous résolûmes une
+dernière fois de risquer le tout pour le tout, et convînmes de nous
+donner la mort réciproquement si nous avions à tomber entre les
+mains de ces infâmes bourreaux qui s'appelaient des planteurs,
+possesseurs d'esclaves.</p>
+
+<p>Nous débarquâmes silencieusement dans un endroit écarté et
+prîmes une rue obscure. Nous errâmes longtemps dans cette
+rue bordée de tabagies de toute espèce, lorsqu'enfin, quelques
+accents français mêlés de jurons énergiques vinrent frapper mon
+oreille.</p>
+
+<p>Immédiatement, je donnai mes instructions au nègre, lui enjoignant
+de ne pas dire un seul mot, et de paraître dans un état complet
+d'ébriété. Nous entrâmes dans cette tabagie, nous heurtant
+l'un sur l'autre et d'une voix enrouée: "Moricaud disais-je, nous
+prenons une bordée; gare à nous! l'ancre n'est pas fixée dans les
+ports des Frères de la Côte."</p>
+
+<p>Ici est le temps de le dire, les habillements que notre bienfaitrice
+nous avait fournis pour notre déguisement consistaient en
+chemise de toile, chapeau goudronné, vareuse de matelot.</p>
+
+<p>Oh! noble fille! sois à jamais bénie dans les tiens et tout ce que
+tu as de plus cher pour cette prévoyante attention......</p>
+
+<p>La salle dans laquelle nous entrâmes avait une atmosphère
+chargée de nuages épais de fumée de tabac. On y sentait une odeur
+de grog insupportable.</p>
+
+<p>Un contre-maître, avec quatre matelots de son bord, allaient
+engager une rixe contre deux autres compagnons d'une taille
+colossale qui refusaient absolument de s'embarquer de nouveau
+avec eux. Certes, au moment où nous arrivâmes, la discussion
+était vive, aussi les deux camps ne nous virent-ils entrer qu'avec
+dépit ou plutôt avec défiance. Cependant d'un air délibéré, quoique
+titubant, nous nous dirigeâmes vers le comptoir où le nègre
+et moi nous nous fîmes servir d'un verre de liqueur. Je pris quelques
+instants avant que de l'avaler complètement, et saisis le sens
+des paroles que l'un et l'autre camp échangeaient mutuellement.
+Ce fut leur conversation acrimonieuse et menaçante qui m'apprit
+que la guerre était finie depuis trois ans, entre la France et l'Angleterre,
+que les deux matelots récalcitrants avaient décidé de sa
+fixer dans le pays pour y cultiver des terres, que leurs engagements
+étaient terminés; ils étaient deux bretons et certes ce n'est
+pas peu dire pour l'obstination et l'opiniâtreté. Le contre-maître
+leur avait offert des gages très élevés, mais ils refusaient parce
+que leurs fiancées avaient exigé qu'ils s'établissent sur des terres et
+qu'ils abandonnassent la vie de marins.</p>
+
+<p>Après avoir vidé mon verre, j'entonnai, d'une voix enrouée et
+bachique, une chanson française de matelot en goguettes. Les
+premières stances finies, j'observai du coin de l'oeil le contre-maître
+qui parlait à un des matelots qui paraissait être son homme
+de de confiance, puis il s'approcha de moi d'un air aimable.</p>
+
+<p>&mdash;Hé! Hé! dit-il, l'ami, en me tapant sur l'épaule familièrement,
+il me vient à l'idée que tu as déjà bouliné dans des parages de la
+France!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, lui répondis-je en clignotant des veux, mon moricaud et
+moi nous en avons vu bien d'autres que des requins d'eau douce.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'étais donc pas un vrai marin puisque te voilà aujourd'hui
+un véritable terrien. Je fis un geste d'indignation.</p>
+
+<p>&mdash;Par la sainte Barbe, dis-je en frappant du poing sur le
+comptoir, on n'insulte pas ainsi un des premiers gabiers des Frères
+de la Côte!</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai été un, répliqua le contre-maître ravi, nous sommes
+frères, buvons ensemble! Il pourrait se faire que nous naviguerions
+encore dans les mêmes eaux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pas de refus, répondis-je d'une voix de plus en plus
+enrouée, mais d'abord vos civilités; pour le moricaud, ajoutais-je
+en me tournant vers le nègre, il en a déjà jusqu'aux écoutilles, il
+ne peut plus parler.</p>
+
+<p>Bref, vous le dirai-je, le nègre et moi une heure après, nous
+étions en pleine mer à bord d'un bon gros bâtiment marchand et
+cinglions à toutes voiles vers la France.</p>
+
+<p>Nons étions en mer depuis deux jours lorsque le capitaine me
+fit inviter à passer dans sa cabine. Cet homme, bien que vieux
+marin, avait conservé le coeur, l'esprit et la gentillesse de l'homme
+bien élevé et poli, du véritable capitaine français. Aimé et respecté
+des passagers de son bord, il l'était encore plus, s'il était
+possible, de ses matelots.</p>
+
+<p>Je n'hésitai donc pas à lui raconter l'histoire d'une partie de ma
+vie de guerrier où comme chef sauvage, j'avais combattu à côté
+des siens dans les colonies ou à bord de <i>La Brise</i>. Je lui montrai
+les témoignages de ma valeur que je possédais quand à l'assaut
+ou à l'abordage, en qualité de chef, je conduisais mes guerriers.
+Il avait une idée vague du désastre de <i>La Brise</i> et m'en fit redire
+les détails. Nos cinq années d'esclavage, de misères et de tortures
+le mirent dans un état d'émotion considérable.</p>
+
+<p>A la fin du récit, il vint affectueusement me presser la main et
+m'embrassa. Il me demanda la permission de raconter aux passagers
+et à l'équipage l'histoire de ma vie qui était appuyée sur des
+preuves irrécusables.</p>
+
+<p>De ce moment, nous fûmes l'objet des prévenances et des égards
+de tout l'équipage, et si quelquefois le nègre et moi nous mîmes
+la main à la manoeuvre, c'était plutôt pour aider volontairement,
+car chacun, à l'exemple du capitaine, nous traitait d'une manière
+tout-à-fait respectueuse et amicale.</p>
+
+<p>Le bâtiment, en passant, devait toucher à Boston. Là je dus me
+séparer de mon compagnon d'infortune; non sans avoir offert au
+capitaine tout l'or que je tenais de ma bienfaitrice, pour qu'il me
+donnât l'assurance qu'il le rapatrierait dans un voyage qu'il devait
+faire vers les rives de sa terre natale. Pour moi le chemin de
+Boston au Canada m'était parfaitement connu.</p>
+
+<p>Au lieu d'accepter mon argent, le capitaine, les passagers même
+l'équipage firent une généreuse souscription pour nous deux.
+Ainsi nous quittâmes après les plus affectueuses expressions
+d'amitié et de bons souvenirs. Ce fut en me pressant cordialement
+la main que le capitaine me dit adieu, j'étais devenu son ami dans
+le voyage.</p>
+
+<p>J'appris, quelques années plus tard, lorsque je le revis par une
+circonstance toute fortuite et que le bâtiment se trouvait dans le
+même port de mer où j'étais, qu'il avait effectivement débarqué
+mon malheureux compagnon d'esclavage sur les rives de sa terre
+natale.</p>
+
+<p>Le bâtiment, ajoutait-il, était au large. Je fis mettre à l'eau un
+de mes plus forts canots et le nègre s'y embarqua en pleurant et
+me témoignant une reconnaissance sans bornes. En mettant le
+pied à terre, il se prosterna d'abord, embrassa les rivages d'où il
+avait été exilé, vint baiser la main de chacun des matelots qui
+l'avait conduit, puis poussant un cri d'un bonheur indicible, il
+s'élança vers les bois où ils le perdirent de vue!!</p>
+
+<p>Telle fut l'histoire qui me fut répétée par quelques-uns des
+matelots qui avaient conduit le canot.</p>
+
+<p>Un mois après mon débarquement à Boston, j'étais aux Trois-Rivières.
+Mais là m'attendait un des plus terribles drames dont
+ma vie si tourmentée a été quelquefois l'auteur, mais cette fois le
+témoin.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>LE MEURTRE.</h3>
+
+<p>En y débarquant, le premier homme que je rencontrai face à
+face poussa un wooh! de surprise, ses yeux s'arrêtèrent sur moi
+avec une terreur et un étonnement indicibles. Il allait prendre la
+fuite, peut-être, lorsque je l'arrêtai en l'appelant par son nom.
+C'était un chef sauvage, lui aussi d'une tribu Souriquoise, nos
+alliés, et était l'ami le plus intime et le frère d'armes d'Attenousse.
+L'Ours Gris, dit-il d'une voix frémissante, est-ce toi ou ton esprit
+que le génie du bien envoie pour sauver Attenousse? Oh! si c'est
+toi, notre frère n'a plus rien à craindre, car tu peux tout. Le Dieu
+des blancs est grand, plus fort que ceux que ma tribu vénérait
+avant l'arrivée du Père à la Robe Noire ajouta-t-il, comme se parlant
+à lui-même.</p>
+
+<p>En prononçant ces paroles, Anakoui élevait ses yeux vers le ciel
+et versait des pleurs d'espérance.</p>
+
+<p>Hélas! les guerres sanglantes avaient laissé sur la figure de ce
+malheureux chef sauvage des traces patentes du raffinement de
+notre civilisation; il avait la figure balafrée en tous sens et de plus,
+il avait perdu un bras.</p>
+
+<p>Quel orgueil ne devons nous pas avoir aujourd'hui, en voyant
+les moyens de destruction que le siècle nous apporte, et combien
+doivent-être heureux ceux qui, nouveaux Caïns, ne demandent pas
+mieux que de tuer ou mutiler leurs frères!!!</p>
+
+<p>Ce fut la remarque que je me fis pendant qu'il me parlait dans
+un état de fiévreuse agitation. Véritablement, je crus qu'il était
+devenu fou, tant grande était son exaltation. Enfin, je le pris par
+la main et nous allâmes nous asseoir sous les grands arbres qui
+bordaient naguère encore, les charmants coteaux du rivage St.
+Laurent aux Trois Rivières.</p>
+
+<p>Ce fut alors, qu'après avoir donné cours à son émotion, exprimée
+par des paroles incohérentes, que j'entendis, avec stupeur, le récit
+des événements qui s'étaient passés pendant mon absence. En voici
+le résumé:</p>
+
+<p>Le désastre de <i>La Brise</i> avait été publié à son de trompe par les
+vainqueurs. La nouvelle en était venue dans la colonie avec la
+rapidité et l'exactitude que comportent toujours un bruit fâcheux
+ou une mauvaise nouvelle. Pourtant il y avait un homme, mais
+celui-là était le seul, c'était un jeune canadien qui prétendait avoir
+fait partie de l'équipage de La Brise et avoir échappé vivant de
+cette malheureuse croisière avec un chef sauvage. Il ajoutait que
+ce chef et lui avaient été amenés en esclavage dans des directions
+diverses. Lui avait été dirigé sur une plantation au bord de
+la mer, et c'est à cette circonstance qu'il dût son évasion; s'étant
+jeté à la nage et ayant gagné un vaisseau européen qui était en
+partance. On sait qu'alors c'était un asile inviolable pour un blanc.
+Quant au chef, ajoutait-il, plus fort et plus vigoureux que moi, il
+a été vendu à un bien plus haut prix et a été envoyé dans la profondeur
+des terres, il doit être mort depuis longtemps d'après le
+rapport de nègres marrons qui s'étaient échappés de la même
+plantation, car jamais maître plus féroce et plus barbare ne pouvait
+faire subir de plus mauvais traitements à ses esclaves, aussi
+en était-il réputé parmi eux comme un monstre odieux de cruauté.</p>
+
+<p>Toutefois personne ne croyait un mot de cette histoire que
+Baptiste leur affirmait être vraie en tous points. Grand donc fut
+l'étonnement d'Anakoui, lorsqu'à mon tour, je lui assurai qu'elle
+était de la plus exacte vérité.</p>
+
+<p>Mais j'étais sur des charbons ardents et n'osais l'interrompre,
+crainte de blesser sa susceptibilité indienne. Quelles angoisses
+néanmoins ne ressentais-je pas à la pensée d'Angeline dont le souvenir
+était venu à chaque minute du jour et de la nuit, bouleverser
+mon cerveau depuis cinq longues années.</p>
+
+<p>Enfin je n'y pu tenir plus longtemps. Angeline, lui demandai-je,
+qu'est-elle donc devenue? je frémissais dans l'appréhension de sa
+réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Assieds-toi, mon frère, me répondit Anakoui, je vais tout te
+dire: "Un des guerriers d'une tribu amie, un de tes compagnons
+d'armes que tu as bien connu autrefois lorsque tu étais plus jeune,
+est revenu de la guerre trois mois après être parti à la tête de ses
+braves guerriers. Pas un seul d'entre eux n'est arrivé dans la tribu
+sans montrer avec orgueil d'honorables blessures.</p>
+
+<p>"Attenousse est un grand chef. Angeline sous les soins de sa mère,
+avait souvent entendu, parler de lui et naturellement elle l'aima
+par reconnaissance d'abord de ce qu'il t'avait sauvé la vie lors de
+l'incendie dans les bois, elle l'aima par dessus tout, parce qu'il
+était bon, loyal et courageux, et qu'il l'avait sauvée des poursuites
+et des persécutions incessantes de Paulo. Ta fille, ajouterai-je, avait
+été élevée par toi aux récits des actes de bravoure et d'héroïsme.</p>
+
+<p>"Le missionnaire, continua Anakoui, chargé par toi de retirer
+les fonds pour procurer le confort aux deux femmes laissées sans
+autres secours que la procuration que tu lui donnais, n'est pas
+revenu s'asseoir dans nos foyers. Elles ont donc manqué de tout
+et le père à la <i>Robe Noire</i> ignorait tous ces faits, tu vas le voir dans
+la prison où il est venu d'après l'ordre de l'Évêque, son grand chef
+consoler et prendre soin des malheureux prisonniers."</p>
+
+<p>"Maintenant, mon frère, ne m'interromps pas, les moments sont
+précieux."</p>
+
+<p>"Pendant trois mois, les deux pauvres femmes essuyèrent toutes
+espèces de misères et de privations et ne durent leur subsistance
+qu'à la charité des sauvages dont les bras débiles ne pouvaient plus
+porter les armes et qui pourtant avaient été préposés aux soins des
+femmes et des enfants. Enfin, Attenousse arrivé, l'abondance régna
+dans leur cabane, il pourvut amplement à leur bien-être et ce ne
+fut que deux ans après ton départ, n'ayant reçu aucune nouvelle
+de toi, malgré les informations toujours infructueuses que nous
+apprîmes de toutes parts, que se trouvant seule, isolée et sans protection
+sur la terre, te croyant mort, Angeline consentit à épouser
+l'unique homme qu'elle eut jamais aimé après toi. Cet homme
+c'est Attenousse."</p>
+
+<p>Puis, comme s'il eût craint d'exciter ma colère, Anakoui ajouta:
+"remarque que c'est la seule chose qu'elle ait fait sans ta permission
+et c'était pour se débarrasser des persécutions de l'infâme
+Paulo qui la tourmentait sans cesse dans les moments où Attenousse
+et sa mère s'absentaient."</p>
+
+<p>"Tout alla pour le mieux dans le jeune ménage. Deux ans et
+demi après leur union, une petite fille est venue prendre place
+auprès d'eux. Cette enfant est une fleur que les femmes se passaient
+tour à tour pour l'embrasser. La mère, la grand'mère, la pressaient
+à tous moments dans leurs bras. Ils étaient alors heureux et rien
+ne venait troubler leur bonheur, Paulo étant disparu; mais le
+génie du mal dont il était l'instrument planait sur la demeure de
+nos amis."</p>
+
+<p>"Il y a, comme tu le sais, à une quinzaine de lieues du campement,
+une rivière qu'on appelle la Rivière aux Castor. Ses bords
+sont très giboyeux. La marte, le vison, le pékan et le loup-cervier
+s'y trouvent en abondance. Parfois aussi, l'ours et l'orignal viennent
+se désaltérer dans le cristal de ses eaux. Tu connais d'ailleurs
+tout cela."</p>
+
+<p>"Un jour Attenousse, avec un de ses amis, résolut d'aller y chasser
+pendant quelque temps. Ces deux hommes s'aimaient réciproquement
+et sans arrière-pensées."</p>
+
+<p>"Ils tendirent des pièges aussitôt arrivés dans cet endroit. La
+journée du lendemain se passa à choisir les places les plus avantageuses
+pour parcourir la forêt et à dresser un camp. Attenousse à
+bonne heure le surlendemain s'était levé pour aller examiner leurs
+trappes. Il lui fallait pour cela, parcourir une grande distance et
+son compagnon qui n'avait pas sa vigueur, dormait encore lorsqu'il
+partit."</p>
+
+<p>"Le couteau qu'il portait ordinairement, lui avait servi à dépecer
+à son déjeuner quelques pièces de venaison; sur le manche était
+sa marque comme c'est l'habitude de tout sauvage de l'y ciseler,
+il oublia de le remettre dans sa gaine."</p>
+
+<p>"Lorsqu'il revint vers cinq heures du soir, un désordre affreux
+existait dans la cabane. Une lutte désespérée et sanglante avait dû
+avoir lieu, car le sang avait jailli et on en voyait les traces toutes
+fraîches."</p>
+
+<p>Son malheureux compagnon, étendu par terre, râlait les derniers
+soupirs de l'agonie. Un couteau était enfoncé dans sa poitrine.
+Attenousse s'élança aussitôt, arracha l'arme de la blessure et vit
+avec stupeur que c'était le sien. Au moment où il le rejetait avec
+horreur, des éclats de rire se firent entendre, en se retournant, il
+aperçut la figure de l'odieux Paulo avec deux autres figures également
+patibulaires qui le contemplaient en poussant des ricanements
+d'enfer.</p>
+
+<p>Ils portaient eux aussi sur leurs habits et leurs figures des traces
+du sang de leur victime. Ils en avaient mêmes les mains rougies.</p>
+
+<p>Attenousse demeurait anéanti.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, un des scélérats s'avança, saisit le couteau, le
+retourna en tous sens, le montra à ses deux associés et tous trois
+sortirent du camp en continuant leurs ricanements sataniques,
+proférant des paroles de menace et emportant avec eux l'arme
+fatale.</p>
+
+<p>Mais dans des natures fortes et énergiques comme était celle du
+mari d'Angeline, la réaction se fait vite.</p>
+
+<p>Il se mit à leur poursuite, après avoir suspendu toutefois le cadavre
+de son ami pour le mettre à l'abri des bêtes fauves en attendant
+que quelqu'un de la tribu vint le chercher pour le déposer dans le
+cimetière de la bourgade; ce qui donna aux meurtriers le temps
+de mettre une bonne distance entre eux et lui.</p>
+
+<p>Grand fut l'émoi à la nouvelle qu'apporta Attenousse parmi ces
+bons sauvages, car la victime était très estimée par tout le monde.</p>
+
+<p>On assembla un conseil, et il y fut décidé qu'un parti de chasseurs
+irait immédiatement chercher le corps du malheureux, tandis
+qu'Attenousse, accompagné de tout ce qu'il y avait de plus
+respectable dans la tribu, se rendrait faire sa déposition devant un
+juge de paix.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>LE JUGE DE PAIX.</h3>
+
+<p>Était-ce une superstition ou y a-t-il, comme beaucoup le croient
+quelquefois, prescience chez l'homme? Voilà la question que je
+me suis posée depuis en pensant au récit, de mon ami Anakoui.</p>
+
+<p>Attenousse, continua-t-il, fit le lendemain matin ses adieux à sa
+vieille mère, à sa femme et à son enfant, comme s'il eut pressenti
+qu'il ne les reverrait plus, il les tint longtemps fortement embrassées,
+des larmes même coulaient de ses yeux. Il semblait triste
+et préoccupé en parlant.</p>
+
+<p>Ils arrivèrent vers cinq heures de l'après-midi et se rendirent
+immédiatement à la maison du juge qu'on leur indiqua. Là ils
+furent reçus par un homme d'une taille élevée, aux yeux hors de
+tête, avec une bouche édentée et des manières grossières et impérieuses.</p>
+
+<p>&mdash;Que me voulez-vous; demanda-t-il d'un ton altier et arrogant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous parler d'une affaire de meurtre qui vient d'avoir lieu
+sur le bord de la Rivière aux Castors.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est votre nom, dit-il en s'adressant directement à Attenousse?</p>
+
+<p>Celui-ci se nomma sans défiance.</p>
+
+<p>&mdash;Alors votre déposition est toute faite, ajouta-t-il d'un ton sinistre,
+puisque tel est votre nom.</p>
+
+<p>Ce juge de paix s'appelait Justitia
+Bélandré. C'était un homme stupide et grossier comme nous
+l'avons dit, ignorant et fanatique au suprême degré et par là même
+bouffi d'orgueil.</p>
+
+<p>Le mensonge et la calomnie ne lui coûtaient nullement dès qu'il
+s'agissait de faire du tort à quelqu'un qu'il n'aimait pas. Dans ses
+élucubrations mensongères et calomniatrices, il signait Justifia.
+Comme aide-de-camp et huissier se trouvait un autre être aussi
+vil et méprisable que lui. C'était son rapporteur: son nom était
+José. Leur secrétaire à tous deux était un nommé Vergette.</p>
+
+<p>Ainsi se composait le tribunal devant lequel devait comparaître
+Attenousse.</p>
+
+<p>Sur un ordre qu'il donna tout bas, Vergette disparut et revint au
+bout de quelque temps, escorté de sept à huit hommes.</p>
+
+<p>C'était ce qu'attendait le juge, car, aussitôt qu'ils furent entrés
+et qu'il fut certain qu'il n'existait pour lui aucun danger, il était
+si lâche le misérable, que, se levant du haut de sa grandeur, il
+prononça lentement,: "Attenousse, d'après des dépositions qui
+m'ont été faites ce matin, par trois hommes respectables de votre
+tribu, vous êtes accusé de meurtre pour lequel vous venez en
+accuser d'autres qui, à mon idée, sont innocents; je suis convaincu
+d'après leur témoignage, que vous êtes certainement le meurtrier.
+J'ai donc dressé l'ordre de vous conduire à la prison des Trois-Rivières,
+c'est en cet endroit où vous subirez votre procès, la cour
+devant s'ouvrir sous peu de jours et les témoins sont assignés par
+moi pour y comparaître. Vos accusateurs sont Paulo, Rodinus et
+Dubecca, ils vous ont, vu retirer votre propre couteau du sein de
+votre compagnon où vous veniez de l'enfoncer, c'est la preuve la
+plus forte qu'il puisse y avoir contre vous."</p>
+
+<p>"Chacun ici connaît combien grands sont mes pouvoirs, ajouta-t-il
+en promenant un regard d'importance sur l'auditoire. Gare à
+vous d'essayer à résister ou à fuir, car je vous fais lier pieds et
+poings."</p>
+
+<p>En entendant Justitia s'exprimer ainsi, Attenousse comprit sans
+doute à quel homme il avait affaire, car il haussa dédaigneusement
+les épaules en disant: "Pourquoi donc chercherais-je à fuir
+comme un vil assassin? Ce que je désire, c'est d'être confronté avec
+mes accusateurs." Les autre sauvages qui l'accompagnaient voulurent
+protester de l'innocence d'Attenousse et certifier de son bon
+caractère, en en même temps qu'ils s'offraient de prouver la scélératesse
+de Paulo et de ses complices. D'un geste solennel et impérieux,
+le juge, comme on le pense bien, s'y refusa, leur ordonnant de
+laisser la salle et, commandant à ceux qu'il avait choisi pour conduire
+Attenousse de se mettre en route immédiatement.</p>
+
+<p>Or dans ces temps-là, lorsque l'endroit où l'on avait capturé un
+incriminé se trouvait éloigné du lieu de la prison, il était conduit
+d'un juge de paix à l'autre, chacun d'eux étant obligé de commander
+des hommes pour l'accompagner et le garder jusqu'au prochain
+magistrat et ces hommes devaient obéir sous peine d'une forte
+amende ou de la prison.</p>
+
+<p>Mais dans les grands bois où les postes étaient établis à des distances
+bien éloignées, le magistrat choisissait quatre à cinq hommes
+qui étaient, nourris et payés aux dépens du gouvernement pour
+remettre le prisonnier entre les mains du geôlier de la prison la
+plus rapprochée.</p>
+
+<p>Tel était le cas pour Attenousse. Bélandré, agent d'une société
+qui exploitait le commerce de fourrures, parce qu'il avait une
+teinte d'instruction, avait été nommé à la charge de magistrat
+stipendiaire.</p>
+
+<p>Ce n'était pas à son mérite personnel que la chose était due,
+mais aux intrigues qu'il avait exercées auprès des personnes haut
+placées.</p>
+
+<p>On sait que les sauvages Abénakis et Micmacs ne craignaient
+pas de s'embarquer dans leurs frêles canots, pour traverser le
+fleuve, gagner le Saguenay, le remonter et aller faire la chasse et
+la pêche au lac St. Jean.</p>
+
+<p>La distance était à peu de différence près de cet endroit de Québec
+ou Trois-Rivières. C'est là que se trouvaient les acteurs de la scène
+que nous voyons.</p>
+
+<p>La ville des Trois-Rivieres était alors un entrepôt considérable
+pour le commerce de pelleteries; c'était le rendez-vous des trafiquants
+et des sauvages. Cette petite ville, à part du temps où les
+canots chargés de fourrures y venaient chaque année, avait la
+tranquillité qu'elle a aujourd'hui, aussi l'arrivée d'un meurtrier
+comme Attenousse y produisit-elle grande sensation.</p>
+
+<p>Il fut escorté par une foule de personnes hurlant et vociférant
+contre lui, lui promenant sur eux un regard calme et fier.</p>
+
+<p>Enfin on l'introduisit dans la prison, où il dut encore entendre
+les imprécations de cette foule.</p>
+
+<p>Chacun s'empressa d'interroger ceux qui l'avaient conduit l'arme
+au bras, et qui ne manquèrent pas de répéter l'affirmation du magistrat
+qu'il était un grand scélérat et qu'il n'en était probablement
+pas à son premier meurtre.</p>
+
+<p>Le soir, ce fut en frémissant que les commères se répétaient qu'il
+y avait dans la prison un homme coupable de plusieurs meurtres,
+que c'était un véritable démon incarné; aussi tremblait-on à l'idée
+qu'il pourrait s'échapper.</p>
+
+<p>Ces propos plus ou moins crus étaient comme toujours de nature
+à préjuger les gens ignorants, et les petits jurés pouvaient aussi
+s'en ressentir dans leurs décisions.</p>
+
+<p>Il eut été difficile cette nuit là à tout étranger d'obtenir l'hospitalité
+dans la ville, tant les portes étaient solidement barricadées
+et tant la frayeur était grande.</p>
+
+<p>Enfin ajouta Anakoui, sache donc que son procès est terminé
+depuis quinze jours, qu'il a été trouvé coupable, qu'il est condamné
+à être pendu et que l'exécution doit avoir lieu demain à six heures
+au matin; vite, agis, ne perds pas une minute si tu veux le sauver.</p>
+
+<p>Je n'avais pas besoin de ce stimulant. Depuis longtemps j'attendais
+avec impatience le dénouement de son récit, mais, comme je
+l'ai dit, je n'osais l'interrompre. Il était alors quatre heures de
+l'après midi.</p>
+
+<p>Où est le Gouverneur? lui dis-je en me levant d'un bond.
+Anakoui me l'indique, je m'élançai l'oeil en feu, la figure empreinte
+d'anxiété vers la demeure de celui qui, je l'espérais, pouvait accorder
+le pardon de l'homme innocent qui allait souffrir le dernier supplice.
+Je voulais lui dire quel était le caractère, de son infâme
+accusateur. Mon témoignage ne devait pas lui être suspect puisque
+je portais sur moi les certificats d'éloge et d'estime que m'avaient
+donnés les premiers officiers français qui commandaient les armées
+où j'avais combattu pour ma bravoure et les services que je leur
+avais rendus. Je les portais sur ma poitrine écrits sur parchemin.
+Je voulais de plus lui raconter ce que j'avais souffert dans l'esclavage
+pour servir les français et je croyais que sans doute, il
+m'écouterait.</p>
+
+<p>Toutes ces idées me montaient le cerveau, je courais dans les
+rues, j'avais tant hâte d'arriver et d'aller porter à mon malheureux
+ami l'ordre signé de la délivrance, car je ne doutais point du succès
+de ma démarche.</p>
+
+<p>Oh! je l'avoue aujourd'hui, transporté par cette espérance ou
+plutôt par la certitude que j'avais de réussir, je devais paraître un
+fou forcené. Les gens s'arrêtaient pour me voir passer. Ce fut dans
+cet état que je me présentai à la porte de la demeure du Gouverneur.</p>
+
+<p>Je culbutai cinq à six gardes qui me refusaient l'entrée. Je veux
+voir le gouverneur, disais-je à toutes les objections qu'on me faisait
+et je m'avançais toujours.</p>
+
+<p>Enfin huit hommes vigoureux me saisirent et ne me continrent;
+qu'avec les plus grands efforts.</p>
+
+<p>J'étais dans le vestibule; le gouverneur sortit de son appartement,
+s'avança sur le palier de l'escalier et s'informa de la cause
+de ce vacarme.</p>
+
+<p>C'est un fou furieux, dit un des gendarmes, qui en veut peut-être
+à votre vie, Excellence. Oh! non, non, Excellence, m'écriai-je,
+enjoignant les mains, ce n'est pas un fou, c'est un homme qui
+vient implorer quelques instants d'audience.</p>
+
+<p>Il veut vous tuer, s'écrièrent plusieurs voix et on se précipita
+nouveau sur moi.</p>
+
+<p>La surexcitation dans laquelle j'étais décuplait mes forces, je
+renversai les gardes et m'élançai sur le haut de l'escalier, là je
+m'agenouillai, je priai, je suppliai, tout ce que ma voix pouvait
+contenir de sanglots, mon âme de supplications et de désespoir
+furent employés pour obtenir une entrevue ne dut-elle même
+durer que cinq minutes.</p>
+
+<p>Mais au moment où mes lamentations devaient être des plus
+déchirantes et des plus pressantes, pour toute réponse je fus saisi
+et garrotté.</p>
+
+<p>Alors mes forces m'abandonnèrent complètement et un affreux
+découragement s'empara de moi. Dans cet état, on me conduisit
+à la prison, on m'enferma dans un obscur cachot et on
+m'enchaîna comme un misérable malfaiteur.</p>
+
+<p>Lorsque j'entendis la porte se refermer sur moi, je sortis de
+mon complet anéantissement, car depuis le palais jusqu'à la prison,
+j'avais perdu l'usage de tous mes sens.</p>
+
+<p>La fraîcheur du cachot me ramena aux sentiments de la réalité.</p>
+
+<p>La prison des Trois-Rivières, comme toutes celles de ces temps
+était une bâtisse à deux étages. La lumière ne filtrait dans les
+cellules que par un étroit soupirail grillé de niveau avec le plafond,
+elle ne pouvait se faire jour qu'à travers un épais rideau de
+poussière et de fils d'araignées. Les murs suintaient l'humidité
+de toutes parts, un monceau de paille pourrie répandait une odeur
+infecte quelques crampons de fer rivés aux murs auxquels étaient
+attachées de fortes chaînes avec des menottes qu'on me passa aux
+pieds et aux mains, tel était l'intérieur de tous les cachots. Tous
+rapports avec l'extérieur ne se faisaient que par un guichet d'une
+petite dimension par où le geôlier venait passer aux prisonniers
+l'écuelle d'eau et le morceau de pain sec s'ils n'étaient pas enchaînés;
+dans l'autre cas, ces aliments étaient déposés près d'eux, celui
+qui les apportait pénétrait dans la cellule ou plutôt dans le cachot.
+C'est à peine si cette nourriture pouvait soutenir ces pauvres malheureux
+pendant une quinzaine de jours.</p>
+
+<p>Voilà ce qui explique pourquoi on s'empressait de juger sitôt
+les criminels tant on craignait, qu'ils ne mourussent d'inanition
+avant que d'avoir subi leur procès.</p>
+
+<p>Toutes ces réflexions je les fis dans un instant, puis tout à coup
+se présenta à mon esprit l'exécution d'Attenousse, qui devait avoir
+lieu le lendemain et moi qui était si près de lui, moi dont la poitrine
+était couverte de blessures et dont la voix était si puissante,
+quand j'étais libre, auprès des officiers français et du Gouverneur
+en chef, qui tous me connaissaient particulièrement, je ne pouvais
+rien faire pour lui. Oh! alors je bondissais comme un lion dans
+sa cage, je faisais des efforts surhumains pour conquérir ma liberté,
+je m'élançais au bout de mes chaînes et faisais de telles tractions
+qu'elles ébranlaient presque le mur vermoulu de mon cachot. Je
+poussais des cris, des rugissements qui n'avaient rien d'humain et
+qui devaient retentir dans les recoins les plus éloignés de l'édifice,
+mais tout était inutile et l'heure fatale avançait avec une effroyable
+rapidité.</p>
+
+<p>Ce que je souffris dans cette horrible nuit d'angoisses et de tortures
+morales je ne pourrais jamais l'exprimer jusqu'au moment
+où l'idée d'une prière me vint à l'esprit.</p>
+
+<p>Je tombai à genoux et priai avec toute la ferveur dont mon âme
+était capable.</p>
+
+<p>Cette prière sans doute fut écoutée du Ciel, car bientôt des pas
+lents et graves comme ceux que j'avais entendus dans la journée
+retentirent de nouveau dans le corridor. J'appelai encore une
+fois d'un accent désespéré. Cette fois, ma voix parvint aux oreilles
+de ceux à qui elle s'adressait. Les pas s'arrêtèrent à la porte de
+mon cachot et une voix pleine d'onction et de tristesse demanda
+à celui qui l'accompagnait qui appelait ainsi.</p>
+
+<p>Ces un fou furieux, répondit celui à qui la question était posée,
+il a voulu aujourd'hui assassiner le gouverneur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, non, m'écriai-je avec force. Qu'on veuille seulement
+m'entendre, mon témoignage peut sauver de la mort un innocent.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez-moi la porte de cette cellule, dit la même voix douce mais
+ferme cette fois.</p>
+
+<p>&mdash;N'en faites rien, monsieur l'Abbé, il est capable de vous
+tuer.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez, répéta la voix plus fermement encore. La clef grinça
+dans la serrure et la porte roula sur ses gonds, alors entra un
+prêtre vénérable dont la chevelure blanche comme la neige retombait
+en rouleau sur ses épaules. Il avait à la main un flambeau
+qu'il déposa près de moi d'un air calme et paternel.
+Sa figure portait un caractère de grandeur et de sérénité empreinte
+dans ce moment d'une indicible tristesse.</p>
+
+<p>A sa vue, je tombai à genoux et joignant les mains je m'écriai
+dans un état de reconnaissance sans bornes "Merci, mon Dieu,
+merci".</p>
+
+<p>Le prêtre parut d'abord surpris de cette brusque transformation,
+il s'avança encore plus près de moi et me prenant les deux mains
+avec bonté me dit d'une voix grave et sympathique:</p>
+
+<p>"Vous avez donc bien souffert, mou pauvre frère, ou vous souffrez
+encore beaucoup." Je ne pus lui répondre un seul mot, mais à
+l'altération de mes traits, il comprit que quelque chose d'extraordinaire
+se passait en moi. Il alla alors fermer la porte, ôta le léger
+manteau qui était jeté sur ses épaules, le plia en quatre, la déposa
+sur ma couche, s'assit lui-même à côté sur la paille humide et
+avec une douce autorité m'obligea de prendre place sur ce siège
+qu'il m'avait improvisé, puis, prenant une de mes mains, il me dit
+avec bonté: "Que puis-je faire pour vous mon frère? Une malheureuse
+victime innocente des lois humaines dort du sommeil du
+juste en attendant l'heure du supplice, je puis donc demeurer
+quelques instants auprès de vous, parlez, en quoi puis-je vous être
+utile".</p>
+
+<p>Oh! c'est alors que je soulageai mon âme du poids énorme qui
+l'écrasait depuis si longtemps en lui faisant, aussi brièvement que
+possible, la confession de toute ma vie et en lui racontant les circonstances
+qui avaient lié mon existence avec celles de Paulo,
+Angelina et d'Attenousse. Je fis la peinture des caractères de
+ces deux hommes, je m'accusai de ce que j'avais fait de mal, lui
+parlai des combats auxquels j'avais eu part et lui montrai, à l'appui
+de mes paroles, les cicatrices qui couvraient ma poitrine et tirai
+de mon sein les parchemins qui m'avaient été donnés.</p>
+
+<p>Quand j'eus fini de parler, le prêtre s'approcha de la lumière,
+examina mes parchemins un instant, puis, saisissant tout à coup
+le flambeau, il vint le présenter devant ma figure: Hélika! Monsieur
+Odillon! nous écriâmes-nous spontanément et nous tombâmes
+dans les bras l'un de l'autre. Je le suppliai alors, me mettant
+à ses genoux, de sauver Attenousse. Le bon prêtre m'embrassa
+avec effusion, je sentis ses larmes couler de mes joues, mais il me
+dit d'une voix profondément émue et en secouant la tète: "Hélas!
+je crains qu'il ne soit malheureusement trop tard, j'ai déjà fait
+tout ce qui était en mon pouvoir, car je le connais depuis longtemps
+et le sais parfaitement innocent, néanmoins je vais encore tenter
+l'impossible pour y parvenir."</p>
+
+<p>Au même moment, un des guichetiers vint doucement gratter à
+la porte du cachot, sur l'invitation du prêtre, il entra.</p>
+
+<p>Est-il éveillé? demanda-t-il au guichetier d'une voix profondément
+affligée.</p>
+
+<p>Non, mon père, répondit celui-ci avec respect, je viens vous dire
+qu'il repose encore. Son sommeil est des plus paisibles, seulement
+ses lèvres se sont entr'ouvertes pour laisser échapper les noms de
+sa mère, de sa femme et de son enfant dont il nous a parlé si souvent
+depuis qu'il est ici; il a dit aussi ces mots: Oh! père Hélika!
+si tu vivais encore.</p>
+
+<p>Le prêtre tout ému se retourna vers moi, m'embrassa avec effusion,
+mes sanglots m'empêchaient d'articuler une seule syllabe;
+"Courage, me dit-il, priez et espérez. Soumettons-nous dans tous
+les cas aux inscrutables desseins de la Providence; dans une heure,
+je serai de retour."</p>
+
+<p>La lueur blafarde du crépuscule du matin scintillait péniblement,
+déjà depuis quelque temps, à travers le sombre vitreau
+grillé de mon cachot et l'exécution devait avoir, lieu à six
+heures.</p>
+
+<p>Les ouvriers qui avaient travaillé à dresser l'échafaud avaient;
+terminé leur tâche funèbre, car on n'entendait plus les coups de
+marteau. De plus, le murmure du dehors, comme celui d'une
+foule qui s'occupe avec indifférence des intérêts les plus mercenaires
+dans ces moments solennels, parfois même un éclat de rire
+mal étouffé arrivait à mon oreille attentive, aiguisée et inquiète;
+je frémissais en songeant que déjà on se rendait pour choisir
+la meilleure place afin de savourer plus longtemps les dernières
+palpitations d'un corps humain suspendu au bout d'une
+corde.</p>
+
+<p>Je supputai qu'il pouvait être alors quatre heures et demie.</p>
+
+<p>Jamais je ne saurais vous dépeindre les angoisses, les tortures,
+les inexprimables douleurs, les anxieuses espérances que chaque
+minute m'apporta, en attendant le retour de monsieur Odillon.</p>
+
+<p>Enfin des pas se firent entendre dans le corridor, la porte de mon
+cachot s'ouvrit et la figure grave de l'homme de bien m'apparut. Il
+était accompagné de deux tourne-clefs.</p>
+
+<p>J'ai enfin pu pénétrer auprès du Gouverneur après des peines
+sans nombre me dit-il tristement.</p>
+
+<p>Il paraît qu'il a failli être assassiné hier soir et il a noyé sa
+frayeur dans de copieuses libations. Il m'a donné sa parole qu'il
+allait envoyer immédiatement l'ordre d'un sursis. Il a refusé de
+m'en charger tant il est encore abasourdi, mais il consent néanmoins
+à ce qu'on vous ôte vos fers et permet que vous communiquiez avec
+Attenousse?</p>
+
+<p>Vous savez, reprit-il avec amertume, pendant qu'on me délivrait
+de mes fers, qu'on met plus d'empressement souvent à condamner
+ses semblables qu'à sauver un innocent.</p>
+
+<p>Ce fut d'un pas défaillant qu'accompagné de monsieur Odillon
+et d'un guichetier je pus me rendre au cachot d'Attenousse. Lorsque
+nous entrâmes, il dormait encore, mais le bruit de nos pas
+l'éveilla. En m'apercevant, il s'élança au bout de ses chaînes et
+nous nous tînmes longtemps embrassés. "Angeline, mon entant,
+et ma vieille mère, me demanda-t-il lorsqu'il put parier, que sont
+elles devenues?" Je ne pus lui répondre, je me sentais, étouffé sous
+le poids, de tant d'émotions. Alors monsieur Odillon vint à mon
+secours, il lui raconta en quelques mots les principaux incidents
+qui m'étaient advenus depuis mon départ à bord de la corvette, <i>La
+Brise</i>.</p>
+
+<p>Puis nous lui fîmes part de l'assurance que le Gouverneur avait
+donné de l'envoi d'un sursis, bien que nous n'y ajoutâmes que
+peu de foi et que nous ne conservâmes nous-mêmes aucun espoir,
+Tout est bien fini pour le pauvre guerrier sauvage, nous répondit-il,
+en secouant tristement la tête.</p>
+
+<p>Cette nuit dans un songe, il a vu sa femme, sa vieille mère et
+son enfant, mais elles étaient là-haut, dans la demeure du Grand
+Esprit, c'est donc qu'il les reverra désormais.</p>
+
+<p>L'horloge marquait cinq heures et un quart et l'ordre du sursis
+n'arrivait pas. Nous laissâmes tous le cachot à l'exception de
+monsieur Odillon qu'Attenousse désirait entretenir quelques instants.</p>
+
+<p>Dix minutes après, la porte s'ouvrit et nous fûmes invités à entrer
+de nouveau. La figure de monsieur Odillon était empreinte de tristesse,
+celle d'Attenousse était calme et sérieuse.</p>
+
+<p>A fûmes nous auprès d'eux que la cloche de la prison se
+fit entendre. J'écoutai en frémissant: hélas! c'étaient des glas qui
+invitaient les âmes charitables à unir leurs prières à celles du
+prêtre qui allait offrir le Saint Sacrifice pour le repos de l'âme de
+celui qui devait mourir. En effet, quelques instants après, revêtu
+de sacerdotaux, il commençait une Messe de Requiem
+et sa voix émue s'arrêtait de temps en temps pour dominer son
+émotion pendant que les sanglots des assistants troublaient seuls
+le silence.</p>
+
+<p>Au moment de la communion, le prêtre voulu adresser quelques
+paroles, maïs il ne put le faire que difficilement à travers ses sanglots.</p>
+
+<p>Je ne pus comprendra que ces quelques mots: "le Juste par
+excellence a été mis à mon injustement, faites-lui donc généreusement
+le sacrifice de votre vie, comme il l'a fait sans se plaindre,
+pour sauver les coupables. Voici mon frère, le pain des forts
+qui va vous soutenir dans le moment où Dieu va vous appeler
+à lui."</p>
+
+<p>Ce fut tout ce qu'il put dire.</p>
+
+<p>Attenousse reçut l'eucharistie avec une ferveur angélique, lui
+seul n'était pas ému.</p>
+
+<p>Après la messe, monsieur Odillon lui administra le Sacrement
+de l'Extrême-Onction.</p>
+
+<p>Et le sursis n'arrivait pas.</p>
+
+<p>A six heures moins dix minutes, la porte s'ouvrit, c'était le bourreau
+qui entrait suivi de ses aides. En le voyant, le bon prêtre
+regarda à sa montre: "encore cinq minutes" lui dit-il. Oh! je compris
+de suite que tout espoir était perdu.</p>
+
+<p>En trébuchant, je réussis à me jeter une dernière fois au cou de
+mon malheureux ami. Dans l'état d'extrême souffrance où j'étais, je
+ne pus que distinguer ces quelques paroles: "Père Hélika, je te
+confie ma vieille mère, ma pauvre femme et ma chère petite fille;
+sois leur protecteur et ne les abandonne jamais. Portes-leur au
+plus tôt mes derniers embrassements et dis leur que je meurs innocent."</p>
+
+<p>Incapable d'y tenir plus longtemps, je sortis de l'appartement
+supporté par deux gardiens et allai m'affaisser sur un siège dans
+une autre chambre plus loin.</p>
+
+<p>Peu d'instants après, je fus tiré de mon état de torpeur par des
+bruits de pas dans le corridor. C'était le cortège funèbre qui défilait,
+je le suivis machinalement.</p>
+
+<p>La cloche sonna de nouveau, mais cette fois, c'était le dernier
+glas.</p>
+
+<p>Attenousse, les mains liées derrière le dos et la corde au cou dont
+le bourreau tenait l'autre extrémité, s'avança, d'un air calme, jusque
+sur le bord de l'échafaud.</p>
+
+<p>La foule était immense, les rires et les chuchotements cessèrent,
+le spectacle allait commencer. Le condamné se mit à genoux,
+répéta les prières des agonisants après Monsieur Odillon, puis se
+levant, il dit d'une voix ferme: "Avant que de paraître devant
+Dieu, je déclare de la manière la plus solennelle que je suis entièrement
+innocent du crime pour lequel on m'ôte la vie. Je demande
+pardon à tous ceux à qui j'ai pu faire du mal sans le savoir et pardonne
+de tout coeur à ceux qui m'en on fait." Il ajouta en se
+tournant fièrement vers la foule: "le coeur du guerrier sauvage
+est inaccessible à la peur. Son chant de mort ne sera pas celui de
+ses pères, mais celui de la religion de sa femme et de son enfant
+qu'un missionnaire leur apprit à répéter à l'enterrement de leurs
+frères." Puis d'une voix forte, pleine d'une suave et pittoresque
+beauté il entonna son <i>Libera</i>.</p>
+
+<p>Je crois encore, après quinze ans de ces événements, entendre
+chacune de ces notes qui retentissent dans mon âme avec le
+glas funèbre que la brise du matin nous apportait, du toutes les
+cloches de la ville.</p>
+
+<p>Son chant funèbre terminé, il se mit de nouveau à genoux,
+embrassa pieusement le crucifix que monsieur Odillon lui présenta,
+le bonnet fut rabattu sur ses yeux puis un bruit mat se fit entendre.
+C'était la trappe qui venait de s'ouvrir. A l'instant même, le cri
+"grâce" retentit. Un officier à cheval agitant un papier débouchait
+au coin de la prison.</p>
+
+<p>Ce cri produisit un choc électrique. La foule se précipita vers
+l'échafaud, la corde fut coupée par vingt couteaux, mais hélas!...
+il était trop tard... les vertèbres avaient été disloquées et la mort,
+par conséquent, instantanée!!!!......</p>
+
+<p>La justice des hommes comme on le dit généralement était
+satisfaite...........</p>
+
+<p>Des médecins furent appelés en toute hâte. Ce que l'art put tenter
+fut vainement employé pour lui rendre la vie. Pendant ce
+temps, la foule anxieuse, la tête découverte, consultait avec angoisse
+la figure des médecins pour tâcher de découvrir s'il n'y avait pas
+encore quelqu'espoir. Mais lorsque ceux-ci déclarèrent qu'il était
+bien mort, que tout était fini, toutes les poitrines se soulevèrent,
+il y eut un long murmure de pitié et bien des yeux laisserent
+couler des larmes.</p>
+
+<p>Cependant au milieu du silence général, Anakoui s'approcha de
+Monsieur Odillon et désignant du doigt quatre hommes à figure
+imbécile, "voici, lui dit-il, quatre des jurés qui ont condamné à mort
+mon malheureux frère. Demandez-leur donc pourquoi ils ne l'ont
+pas acquitté quand des témoins ont déclaré avoir entendu les trois
+scélérats concerter leur plan d'accusation contre lui, les avoir vu
+de plus essayer à faire disparaître sur leurs habits et leurs mains
+des taches de sang; et qu'un autre du nos frères les avait vus sortir
+ensanglantés de la hutte quelque temps avant qu'Attenousse y
+soit entré."</p>
+
+<p>Monsieur Odillon, qui avait assisté au procès et qui l'avait suivi
+dans tous ses détails, connaissait l'exactitude de ces remarques. A
+la suggestion du chef sauvage, il s'approcha d'eux et leur demanda
+comment il se faisait qu'ils eussent trouvé Attenousse coupable de
+meurtre quand le juge dans son adresse aux jurés avait appuyé
+fortement sur cette partie de la défense où l'alibi se trouvait parfaitement
+prouvé, qu'il s'était de plus étendu sur la crédibilité des
+témoins à décharge et sur leurs bons caractères attestés par tous
+ceux qui les connaissaient. Il avait ajouté que des témoignages
+non moins irrécusables affirmaient que les accusateurs n'étaient
+rien autre que des repris de justice.</p>
+
+<p>Alors un des jurés s'avança et d'un air capable il dit: Faites
+excuse, monsieur le juge a dit que ces témoignages se contrecarraient
+les uns les autres.</p>
+
+<p>Ils avaient compris contrecarrer au lieu de corroborer que le
+juge avait dit; de là leur erreur.</p>
+
+<p>Malheureux, leur dit Monsieur Odillon, en laissant tomber ses
+deux mains avec découragement, par votre ignorance, vous êtes
+cause de la mort d'un innocent. Puisse Dieu ne pas vous demander
+compte de la mission que vous aviez à remplir et de la manière
+dont vous l'avez fait.</p>
+
+<p>Après ces mots, ils restèrent atterrés pendant quelque temps et des
+murmures de plus en plus menaçant commencèrent à s'élever
+dans la foule. Enfin l'un d'eux reprit: "le juge de paix lui-même
+avant le procès nous avait assuré qu'il était certainement coupable.
+Le voilà demandez-lui pourquoi il nous a mis sous cette impression?"
+Il désignait en même temps Bélandré qui allongeait le cou
+et essayait de saisir quelques paroles de ce qui se disait.</p>
+
+<p>Il y eut alors un cri de rage indicible. Les sauvages qui avaient
+assisté à l'exécution sortirent leurs couteaux et s'élancèrent dans la
+direction que le juré avait signalé. Bélandré comprit l'immensité
+du danger. Il prit la fuite vers la demeure du gouverneur chaudement
+poursuivi par les sauvages et la foule. Grâce à l'agilité de
+ses jambes et à la peur qui lui donnait des ailes, il put mettre en
+peu de temps entre lui et ceux qui le poursuivaient, les gardes du
+gouverneur et les portes du palais.</p>
+
+<p>Disons de suite qu'il ne reparut jamais dans ces endroits et qu'il
+alla dans une autre partie du pays répandre le venin de sa langue
+empoisonnée.</p>
+
+<p>Sans l'intervention de Monsieur Odillon, la foule aurait aussi
+fait un fort mauvais parti aux jurés.<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a></p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> N. B. Quoique l'institution de Juge de Paix et celle de juré
+soit d'une date bien postérieure à celle où les évènements qui sont décrits
+sont sensés se passer, l'auteur a cru toutefois pouvoir se permettre cet
+anachronisme que le lecteur voudra bien lui pardonner en considération du
+motif qui le lui a fait commettre. Sans être en aucune manière contre ces
+deux institutions, on ne peut toutefois se dissimuler qu'elles comportent
+parfois de graves inconvénients et occasionnent souvent d'irréparables
+malheurs. Il suffit d'assister à une séance d'une de ces cours de Juge de
+Paix dans les campagnes pour s'en convaincre. Un homme, souvent dépourvu
+de toute éducation et quelquefois même du plus gros bon sens s'éveille un
+bon matin tout étonné de recevoir une commission de juge de paix.
+Il le doit quelquefois à l'appui qu'il a donné à un candidat heureux. De
+suite le voilà grand personnage, il devient un tyranneau de paroisse. Il y
+a bien assez souvent pourtant de graves difficultés, car à peine peut-il
+réussir quelquefois à signer son nom d'une manière lisible. Il est obligé
+de se faire lire la loi par un voisin complaisant, sauf à l'interpréter
+comme il l'entendra plus tard. Ces décisions, pour les parties lésées sont
+presqu'aussi sans appel que celles des commissaires pour les décisions des
+petites causes puisque le malheureux plaideur a à payer, le plus souvent,
+une somme au dessus de ses moyens pour lever un <i>certiorari</i> et obtenir
+justice. Nous en connaissons même et le nombre en est plus grand qu'on ne
+pense, qui ne voient pas sans plaisir un homme contre lequel ils ont des
+ressentiments personnels ou politiques, amené à leur tribunal. Ceux-là à
+coup sûr sont invariablement condamnés. Tous les Juges de Paix ne sont sans
+doute pas de ce calibre, mais le nombre en est cependant assez grand pour que
+la Commission de la Paix ait besoin d'être révisée soigneusement. Les
+inconvénients qu'on rencontre dans l'institution de Juré sont plus grandes
+encore. En effet, si vous avez une cause d'une légère importance pour une
+affaire pécuniaire vous allez la confier à un avocat qui jouit de la plus
+haute considération et dont la science et le jugement sont parfaitement
+reconnus; mais s'il s'agit d'une question de vie et de mort vous êtes
+obligés de vous en rapporter aux jugement d'hommes préjugés quelquefois et,
+de plus, souvent dénués du plus gros bon sens. Joignez à cela l'esprit de
+nationalité, les traductions imparfaites au corps de juré, des témoignages
+rendus dans des langues qu'ils ne comprennent pas, la longueur des
+questions et transquestions posées aux témoins et vous aurez une idée du
+verdict que peuvent rendre ces hommes fatigués et ennuyés par la durée des
+plaidoyers. De plus, il est très rare, qu'aucun d'eux ne prenne des notes.
+Ils n'ont donc pour se guider dans leurs décisions que l'exposé du Juge
+qu'ils écoutent souvent d'une manière distraite et qui n'est que le résumé
+des témoignages contradictoires qui ont été donnés, ce qui souvent ne saurait
+jeter une grande lumière sur les sujets. Qu'on ne croie pas que le fait
+rapporté plus haut soit purement imaginaire. Nous avons entendu un avocat
+éminent, aujourd'hui sur le banc, qui disait avoir demandé à un juré qui
+avait déclaré coupable un de ses clients accusé de meurtre, pourquoi il en
+avait agi ainsi: grand nombre de témoins des plus respectables avaient
+prouvé l'alibi et le juge lui-même le leur avait expliqué dès que ces
+témoignages se trouvaient parfaitement corroborés. Le juré lui avoua
+alors franchement qu'ils avaient compris que corroboré était synonyme de
+contrecarré. Malheureusement lorsque l'avocat reçut cette déclaration, il
+était trop tard. C'est parce que nous croyons les rôles des grands et des
+petits jurés intervertis que nous nous permettons ces remarques.&mdash;Note de
+l'auteur.</blockquote>
+
+<p>Le lendemain, un concours immense avait envahi l'église des
+Trois-Rivières pour assister au service funèbre du malheureux
+Attenousse. Ce concours l'accompagna même tête découverte jusqu'à
+sa dernière demeure. Toutes les figures portaient l'empreinte
+de la tristesse et de la pitié. Parfois aussi un sanglot mal étouffé se
+faisait entendre.</p>
+
+<p>La cérémonie terminée, un officier vint me remettre un papier
+couvert de la signature du gouverneur par lequel il m'invitait à
+passer chez lui. Il avait entendu raconter tout ce qui était arrivé
+depuis la veille. On lui avait aussi redit dans les plus minutieux
+détails la scène aux pieds de l'échafaud et les déclarations des
+jurés, il en était profondément affecté. Il se reprochait amèrement
+de ne m'avoir pas donné audience la veille. Il s'accusait même
+d'être coupable de la mort de mon malheureux ami en ayant trop
+tardé à envoyer le sursis, mais il pensait que l'exécution n'aurait
+lieu qu'à sept heures. Il m'offrit ensuite comme compensation une
+forte somme d'argent pour qu'elle fut remise à la famille du supplicié.
+Je la refusai en leur nom de la manière la plus péremptoire
+et lui dis avec amertume en découvrant ma poitrine, que si les
+blessures dont j'étais couvert et le sang que j'avais versé pour la
+patrie n'avaient pas même pu me procurer une audience de quelques
+instants pour sauver un innocent, du moins il pourraient
+servir à leur assurer le bien-être et le confort matériel, puisque
+j'avais amassé des sommes considérables que je leur destinais.</p>
+
+<p>Là dessus je pris congé de lui après qu'il m'eut assuré que par
+un édit qu'il allait publier, il proclamerait l'innocence d'Attenousse.</p>
+
+<p>J'allai ensuite faire mes adieux à Monsieur Odillon. Il n'était
+pas encore remis des secousses qu'il avait éprouvées. Il put cependant
+trouver quelques paroles de consolation et d'encouragement,
+et ce fut, avec la plus grande émotion que nous nous séparâmes.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>ANGELINE.</h3>
+
+<p>La voie qui me restait à suivre était désormais toute tracée.
+Réparer le mal que j'avais fait, tel était mon devoir et la détermination
+que j'avais prise. Je suis heureux aujourd'hui du témoignage
+de ma conscience qui me dit que je n'ai pas forfait à mon serment.</p>
+
+<p>Il me fallait, aller rejoindre Angeline. L'affreux malheur qui
+était venu fondre sur elle me l'avait rendu encore plus chère, s'il
+était possible, car à l'amour paternel que je lui portais rejoignait
+un sentiment d'incommensurable pitié.</p>
+
+<p>Je passai le reste de la journée à acheter des provisions en abondance
+ainsi que des étoffes et des vêtements de toutes sortes. Le
+lendemain matin, accompagné de quatre hommes vigoureux que
+j'avais choisis et engagés, je me dirigeai vers le Lac St. Jean où
+je devais la rencontrer. Nous marchâmes pondant quatre jours et
+quatre nuits sans prendre que justement le temps nécessaire pour
+les repas et le repos qui nous étaient indispensables, j'avais hâte
+d'arriver et pourtant je redoutais le moment où elle me demanderait
+des nouvelles d'Attenousse, car je savais que ce serait la première
+question que sa mère et elle me poseraient.</p>
+
+<p>La quatrième nuit, du haut d'une éminence, par un beau clair
+de lune, je pus contempler le campement d'une partie de la tribu
+qui reposait paisiblement sur les bords du lac. Je voyais la fumée
+qui s'échappait de chaque toit et s'élevait en ondoyant pour se
+perdre dans l'immensité des cieux.</p>
+
+<p>Je pressai alors ma poitrine à deux mains pour arrêter les palpitations
+de mon coeur qui semblait prêt à en sortir. Un des indiens
+qui m'accompagnait me désigna la demeure d'Angeline. Je sentais
+en descendant la pente qui y conduisait mes jambes faiblir
+sous moi. Les chiens de garde poussaient des hurlements inquiets
+et plaintifs pour avertir leurs maîtres que des étrangers arrivaient,
+j'avançais toujours malgré la certitude où j'étais que j'allais porter
+le désespoir dans cet intérieur. Quelques sauvages sortirent pour
+se rendre compte de ce bruit insolite. Presque tous me reconnurent
+lorsque je passai devant eux, mais ils rentrèrent précipitamment,
+croyant que c'était plutôt mon esprit qui venait les visiter
+tant ils étaient certains de ma mort et tant était grande la superstition
+qui les dominait, malgré les lumières que le christianisme
+leur avait données.</p>
+
+<p>Enfin, je réussis à dominer quelque peu mon émotion et me
+dirigeai vers la demeure de ma pauvre Angeline. Mes deux chiens
+que j'avais laissés avant mon départ et qui avaient toujours
+montré pour elle un attachement sans bornes, étaient étendus à
+la porte l'oeil et l'oreille au guet, comme deux vigilantes sentinelles.
+Lorsqu'ils entendirent le bruit de mes pas, ils se levèrent
+et poussèrent d'affreux hurlements auxquels répondirent tous les
+autres chiens de la tribu, puis dès qu'ils virent que nous nous
+avancions vers la porte qu'ils gardaient soigneusement, ils s'élancèrent
+vers nous le poil hérissé, l'oeil ardent, nous montrant deux
+rangées de dents formidables. On eut dit qu'ils voulaient nous
+barrer le passage. Je me sentis touché de ce dévouement si vrai
+et si désintéressé; je les appelai par leurs noms, ils reconnurent
+ma voix. D'un saut, ils furent auprès de moi, vinrent me lécher
+les mains, firent mille cabrioles en avant et autour de moi, allèrent
+japper joyeusement à la porte pour leur apprendre qu'un ami
+arrivait puis recommençaient leurs gambades tant leur joie était
+délirante.</p>
+
+<p>Je n'étais plus enfin qu'à quelques pas de l'habitation, lorsque
+la porte s'ouvrit et deux femmes parurent sur le seuil. L'une
+d'elles tenait une carabine, l'autre pressait un jeune enfant sur sa
+poitrine. Toutes deux avaient été éveillées en sursaut par le bruit
+inusité et craignaient sans doute une attaque de quelques tribus
+ennemies, attaques qui n'étaient que trop fréquentes dans ces temps-là.
+Je les reconnus du premier coup d'oeil; c'étaient la mère
+d'Attenousse et mon Angeline. Mes forces voulurent m'abandonner,
+mais je réussis à prendre le dessus.&mdash;Hélika, s'écria la
+vieille en se reculant épouvantée pendant qu'Angeline s'élançant
+à ma rencontre venait jeter son enfant dans mes bras et me sauter
+au cou. Je les pressai un instant toutes deux sur mon coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Père, me dit Angeline, je t'attendais. Va-t-il bientôt nous
+revenir? Elle n'osait prononcer le nom de son époux. Je pus
+alors, pressé de ses questions, me débarrasser de son étreinte et
+ordonner aux sauvages qui portaient mes effets de les déposer à
+la porte de la hutte et leur enjoignis de se retirer. Je leur avais
+expressément défendu de raconter la mort tragique d'Attenousse
+et je pouvais compter sur leur discrétion. Puis prenant Angeline
+et son enfant dans mes bras, comme je l'avais fait les deux jours
+qui avaient précédé mon départ, j'entrai dans la cabane et les
+assis sur mes genoux.</p>
+
+<p>Pendant, ce temps, la vieille mère disséquait chacun des traits de
+ma figure comme si elle eut voulu y lire la terrible nouvelle que
+j'allais leur annoncer et qu'elle semblait anticiper.</p>
+
+<p>L'accablement dont mon âme était en proie ne put leur échapper,
+elles semblèrent comprendre qu'un grand malheur était arrivé, et
+les sanglots d'Angeline me tirèrent de l'abîme de douleurs où
+j'étais enfoncé.&mdash;"Angeline, ma bonne, ma chère enfant, lui dis-je
+en l'embrassant, ton mari était trop parfait pour la terre, il ne
+pouvait vivre au milieu des méchants qui rôdent autour de nous.
+Dieu a voulu qu'il me chargeât de te donner avec nous tous un
+rendez-vous dans le ciel, car il l'a appelé à lui. Une affreuse maladie
+l'a saisie à son arrivée aux Trois-Rivières, il un est mort
+entouré de tous les secours de la religion bénissant ton nom, celui
+de sa mère et faisant des voeux pour le bonheur de son enfant. Il
+m'a chargé de prendre soin de vous tous et je ne faillirai pas à
+l'engagement que j'ai contracté sur son lit de mort. Plutôt m'arracher
+le coeur que de me séparer de ton enfant à laquelle j'ai
+voué tout l'amour, que j'ai porté à la mère et que je ressens pour
+toi aujourd'hui."</p>
+
+<p>J'avais dit ces paroles qui ne comportaient qu'une partie de la
+vérité, les yeux baissés et l'esprit encore noyé dans le souvenir
+des scènes affreuses que j'avais vues se dérouler depuis mon
+arrivée dans la ville.</p>
+
+<p>Quand je levai la tête, Angeline ne pleurait plus, son regard
+était perdu dans le vide, un frisson agitait tous ses membres, sa
+pâleur était extrême. La mère continuait à m'examiner et malgré
+les efforts qu'elle faisait avec la stoïque énergie du sauvage pour
+dissimuler ce qu'elle éprouvait, je pus voir clairement qu'elle
+pressentait tout ce qui était arrivé.</p>
+
+<p>Je déposai Angeline sur son lit, je la couvris de mes baisers,
+l'inondai de mes larmes et nous tentâmes, la mère et moi, tous
+les efforts possibles pour tâcher du la faire revenir à elle. Elle fut
+longtemps, bien longtemps avant que de pouvoir reprendre ses
+sens. Heureusement qu'une idée lumineuse me frappa. Je couchai
+auprès d'elle la petite Adala et lui ayant dit tout bas que sa mère
+allait mourir si elle n'essayait pas par ses caresses de la rappeler
+à la connaissance. Cette enfant était d'une intelligence bien supérieure
+à son âge, on eut dit qu'elle comprenait l'importance de ce
+que je lui avais dit et elle répéta les mots que je lui avais appris:
+"Maman si tu mourais que ferait Adala?" et elle l'embrassait à
+chacune de ses paroles. Ces accents naïfs qui peuvent faire surgir
+la mère de la tombe à la voix de son enfant premier-né eurent
+l'effet désiré.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Adala, dit-elle en la pressant avec transport, seules
+désormais sur la terre qu'allons-nous devenir, car tu es orpheline
+et ne comprends pas encore toute la perte que tu as faite en étant
+privée de l'appui de ton père, et des larmes abondantes inondèrent
+ses joues. Agenouillé auprès du lit, je suivais avec anxiété
+cette scène navrante; toutefois, j'augurai bien des larmes que
+versait Angeline, car il me semblait qu'elles devaient la sauver.
+Je regrettai alors de ne pas lui avoir dit toute la vérité, mais
+quelles consolations aurais-je pu lui offrir; une consolation est-elle
+possible dans cette vallée de larmes?</p>
+
+<p>Mais pourquoi m'appesantirais-je davantage sur ces tristes évènements?.....</p>
+
+<p>A force de bons soins, la santé d'Angeline parut se rétablir et
+chaque soir, une prière était dite en commun dans la tribu pour le
+repos de l'âme du malheureux Attenousse.</p>
+
+<p>Toutefois la position n'était guère tenable. D'un moment à l'autre,
+un mot indiscret de quelqu'enfant de la tribu, pouvait tout compromettre,
+car chacun savait ce qui s'était passé avant et après
+l'exécution, et je craignais qu'il en vint quelque chose aux oreilles
+d'Angeline et qu'on lui apprit de quelle manière Attenousse était
+mort. Je me décidai donc un jour de fuir ces endroits à jamais
+néfastes, d'amener avec moi mes infortunées protégées, d'aller
+demeurer dans un lieu ignoré, auprès d'un lac qui se trouve dans
+les profondeurs des bois, vis-à-vis Ste. Anne de la Pocatière, autrefois
+Ste. Anne de la Grande Anse. Je fis mes préparatifs en conséquence:
+j'achetai un fort grand canot, engageai des hommes et
+le surlendemain, accompagnés d'une embarcation montée par de
+puissants rameurs qui devaient nous prêter secours au besoin,
+nous descendîmes le Saguenay et quelques jours après nous traversions
+le fleuve.</p>
+
+<p>Est-il besoin de vous dire que la veille de mon départ, j'avais
+visité plusieurs de mes amis et leur avais exposé le but et la raison
+qui me forçaient de les abandonner. Ils comprirent parfaitement,
+ces enfants de la nature, quel était le sentiment qui guidait ma
+conduite, ils voulurent même m'offrir des venaisons, fumées et des
+pelleteries dont j'aurais trouvé un avantageux débit. Je les remerciai
+avec effusion pour ces preuves d'amitié qu'ils me donnaient,
+et lorsque le lendemain, je doublai le cap qui les séparait à jamais
+de ma vue, je pus apercevoir leurs silhouettes mal effacées. Ils
+venaient nous dire adieu malgré l'heure matinale du départ, et
+tâchaient de se mettre à l'abri des rochers pour que nous ne les
+vissions pas, tant ils semblaient comprendre combien il nous était
+pénible de nous séparer d'eux. Je n'en ai revus que peu d'entre
+eux depuis que j'habite les bords du Lac à la Truite, ceux-là je
+les ai toujours reçus avec bonheur parce qu'ils m'apportaient l'expression
+sincère de l'amitié que tous nous conservaient.</p>
+
+<p>Nous débarquâmes donc à Ste. Anne à un endroit qu'on appelle
+encore aujourd'hui le Cap Martin. L'église se trouvait alors à une
+bien faible distance de ce lieu, montrant son clocher d'où trois
+fois par jour, comme c'est encore la coutume, la cloche invitait
+les fidèles à la prière.</p>
+
+<p>Je m'assurai de suite d'une demeure confortable. Un brave
+habitant, moyennant rétribution, me céda une partie de sa maison.
+J'y installai Angeline, son enfant et la vieille qui n'avait pas voulu
+se séparer d'elles et je m'établis leur pourvoyeur. Chaque jour, je
+m'évertuais à trouver de nouveaux plats qui pussent satisfaire
+leurs goûts, car, en dépit de tous mes efforts, je voyais la santé
+d'Angeline faiblir d'un jour à l'autre malgré tous les soins que
+nous prenions d'elle. Pourtant elle parut se ranimer pendant
+quelque temps. Bien que plongée dans une affreuse tristesse dont
+je ne pouvais la tirer, j'avais réussi à lui faire prendre un peu
+d'exercice. La vieille indienne l'entourait de toute espèce de prévenances
+et me secondait dans ce que j'essayais pour la distraire.
+Je lui avais dit tout ce que j'avais caché à Angeline et par un
+accord tacite, jamais allusion n'avait été faite aux jours passés.</p>
+
+<p>Ainsi s'écoulèrent six mois non pas de bonheur, mais au moins
+de paix et de tranquillité; chacun dévorant sa peine en silence.</p>
+
+<p>Mais un jour arriva où, entraîné par le désir incessant de chasser,
+je m'éloignai de la demeure pour m'enfoncer dans les bois. Lorsque
+je revins, la désolation était à son comble. Angeline, comme
+à l'ordinaire, avait été faire une promenade, elle avait rencontré
+dans sa course une de ces commères obséquieuses qui ont toujours
+la bouche pleine de nouvelles. Elle lui avait raconté dans tous ses
+détails le supplice qu'un sauvage avait enduré aux Trois-Rivières.
+elle lui avait rapporté toutes les atroces calomnies qui avaient
+pesées sur lui et auxquelles elle-même ajoutait foi. Elle tenait,
+disait-elle, tous ces détails d'un sien cousin qui était parti des
+Trois-Rivières la veille de l'exécution et qui les tenaient lui-même
+de trois sauvages qui avaient vu commettre le meurtre pour lequel
+l'indien avait été exécuté. Il avait ajouté de plus que ces trois
+hommes erraient dans les bois d'alentour.</p>
+
+<p>Ce coup devait être le dernier qui allait frapper Angeline. Nous
+la mîmes au lit le soir avec une fièvre considérable et dans un
+état de délire complet. La Providence dans ses décrets avait décidé
+qu'elle n'en sortirait plus vivante.</p>
+
+<p>Je glisse rapidement sur ces événements parce que je sens mon
+être se déchirer à chacune des péripéties que j'aurais à raconter
+dans les différentes phases de sa maladie. Lorsqu'un des derniers
+jours de mai, le bon médecin de campagne vint me presser la main,
+qu'il m'invita à le reconduire jusqu'au bout de l'avenue, je sentis,
+à l'émotion de sa voix, que je n'avais plus rien à espérer des secours
+des hommes. Il m'annonça donc que mon enfant bien aimée
+n'avait plus que peu de jours à appartenir à la terre. Sa constitution,
+ajouta-t-il, a été minée insensiblement par des causes que je
+ne puis comprendre; elle était née forte et vigoureuse. C'est à son
+tempérament et à vos bons soins qu'elle a dû de vivre jusqu'aujourd'hui.
+L'énergie de sa volonté a pu lui faire surmonter bien
+des crises causées par un mal moral, mais cette dernière a été au-dessus
+de ses forces. Dans deux ou trois jours au plus dit-il en me
+prenant la main et la serrant affectueusement, Dieu aura mis un
+à ses souffrances.</p>
+
+<p>A cette désolante déclaration je sentis mes jambes fléchir sous
+moi heureusement que j'avais à ma portée un poteau auquel je
+pus me retenir, car j'allais choir. Je demeurai longtemps plongé
+dans l'abîme de ma douleur. Je ne sais depuis combien de temps
+j'étais là lorsqu'une main amicale vint se poser sur mon épaule.
+Je fis un soubresaut, comme quand on est soudainement éveillé
+au milieu d'un affreux cauchemar. C'était le bon curé qui venait
+faire sa visite quotidienne à ma chère malade. Le docteur était
+passé chez lui et lui avait raconté l'état de désespoir dans lequel
+il m'avait laissé. Il comprit que toutes ces consolations banales
+qu'on prodigue quelquefois à ceux qui pleurent étaient superflues,
+aussi nous acheminâmes nous en silence vers la maison. Avant
+que d'y entrer, le bon prêtre me fit promettre de n'y paraître que
+lorsqu'il m'appellerait afin que la malade ne vit pas l'altération de
+ma figure.</p>
+
+<p>Quand j'entrai au signal convenu, les traits de ma pauvre Angeline
+n'avaient plus rien qui appartint à la terre. Son regard était
+tourné vers les cieux et de ses lèvres s'échappait une fervente
+prière. Le bruit de mes pas la tira de cet état extatique. Elle me fit
+signe d'approcher, me tendit la main et me présenta son front à
+baiser comme elle avait coutume de le faire depuis mon retour.</p>
+
+<p>Enfin, vous l'avouerai-je, je ne me sens plus la force de vous
+exprimer les souffrances innombrables que j'ai éprouvées pendant
+les deux jours et deux nuits qui précédèrent sa mort. Bercé de
+temps en temps entre le découragement ou l'espérance, dès qu'une
+lueur d'amélioration se faisait entrevoir je redoublais, s'il était
+possible, mes soins et ma sollicitude. La mère et moi nous étions
+constamment à son chevet dans un morne silence troublé seulement
+par la respiration haletante de la mourante et le tic-tac de
+l'horloge dont l'aiguille, comme le doigt de l'inexorable destin
+nous montre à chaque seconde que nous avons fait un pas vers
+l'éternité.</p>
+
+<p>Les regards de la malheureuse mère, chargés de tristesse rencontraient
+parfois les miens et nous baissions la tête comme si nous
+eussions craint, de laisser apercevoir les sentiments de souffrances
+auxquels nos coeurs étaient en proie.</p>
+
+<p>Le soir de la troisième journée tout parut renaître à l'espérance
+l'état de la malade nous semblait s'être considérablement amélioré.
+Tout joyeux, je me livrais à l'espoir et de suite j'envoyai quérir le
+médecin.</p>
+
+<p>Nous sommes toujours si heureux d'espérer même lorsque tout
+est perdu.</p>
+
+<p>Il arriva en toute hâte, prit le pouls de la malade, ausculta sa
+poitrine, lui dit quelques paroles d'encouragement puis faisant
+signe de l'accompagner à la porte: "le soleil de demain, me dit-il,
+ne la trouvera pas vivante."</p>
+
+<p>Dans la soirée, elle reçut tous ses derniers sacrements. Vers
+minuit, je vis que le moment fatal approchait mais j'avais un
+dernier devoir à remplir et je résolus de le faire avec toute l'énergie
+que j'avais mis autrefois à faire le mal. C'était un pardon que je
+voulais obtenir, car je ne me dissimulais pas que si j'avais abandonné
+la voie du crime, c'était dû aux prières de mes bons parents,
+de mes soeurs et d'Angeline.</p>
+
+<p>Après que son action de grâces fut finie, je priai l'assistance de
+se retirer et prosterné, la face contre terre, je demandai pardon à
+mon enfant pour tout ce que je lui avais fait endurer à elle-même,
+lui racontai l'histoire de son enlèvement et les souffrances atroces
+qu'enduraient ses parents par sa disparition.</p>
+
+<p>J'attendais les paroles qu'elle allait prononcer comme un criminel
+qui doit recevoir sa sentence.</p>
+
+<p>&mdash;Père, me dit-elle après un moment de silence, viens, m'embrasser.
+Je remets entre tes mains Adala, c'est mon trésor, c'est
+ma vie que je le confie.</p>
+
+<p>Telles furent les dernières paroles que j'entendis de sa bouche
+angélique.</p>
+
+<p>Je fis ensuite rentrer les assistants. La respiration de la mourante
+devenait de plus en plus oppressée, ses lèvres seules remuaient
+pour répondre aux prières des agonisants. Ses mains étaient jointes
+et ses yeux tournés vers le ciel. Un instant après que nous eûmes
+fini de prier, une légère teinte parut colorer ses joues: "j'y vais, j'y
+Vais," prononça-t-elle comme si elle se fut adressée à quelqu'être
+surnaturel et ce fut tout!!!.......................................</p>
+
+<p>En ce moment, Adala s'éveilla en souriant et demanda sa mère,
+elle tendit ses bras vers elle et l'embrassa en l'appelant. Hélas sa
+pauvre mère n'était plus qu'un cadavre!</p>
+
+<p>Deux jours après, Angeline fut déposée dans sa dernière demeure
+où elle dort encore aujourd'hui sous un gazon émaillé de fleurs
+sauvages en attendant le jour où nous nous réunirons. Une pauvre
+croix de pierre sur laquelle est gravé son nom, avertit le passant
+indifférent qui foule les tombes du cimetière, qu'elle repose là.</p>
+
+<p>Quand la cérémonie funèbre fut terminée, je pris Adala dans
+mes bras, la pressai sur ma poitrine et lui dis avec transport: "Oh
+non, mon Adala, tu ne resteras pas orpheline, car désormais tu seras
+ma seule richesse, mon seul bonheur."</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>TROIS TRAPPEURS.&mdash;UNE VIEILLE CONNAISSANCE.</h3>
+
+<p>J'avais adopté l'enfant comme la mienne et la grand'mère qui
+demeurait avec moi en prenait un soin tout particulier.</p>
+
+<p>L'intérêt de mon argent fournissait amplement aux besoins de
+la famille, et nous vivions heureux.</p>
+
+<p>Je passai tout l'été auprès de mes protégées, mais les premières
+bordées de neige firent renaître en moi un désir irrépressible de
+la chasse dans les endroits où ma vie s'était en partie écoulée.</p>
+
+<p>Adala avait, pendant ce temps, supporté les maladies auxquelles
+les enfants de son âge sont sujets; grâce aux bons soins du médecin
+et de ceux que nous lui prodiguâmes, elle était revenue à la santé.</p>
+
+<p>J'avais conçu des soupçons sur le caractère de la femme qui
+avait raconté à Angeline la mort tragique de son mari. Je reconnaissais-là,
+dans toutes ces informations, une malveillance dictée
+par une intelligence plus forte que ne possédait la femme en question.
+Je fus aussi frappé de cette histoire du cousin qui l'avait mis
+parfaitement au fait d'une circonstance intime de notre vie.</p>
+
+<p>Depuis quelques jours, on m'informait que trois sauvages, après
+avoir rôdé longtemps dans les bois, étaient disparus subitement et
+sans qu'on sût quel côté ils avaient pris: de là, grande inquiétude
+parmi mes voisina, car ils s'étaient livrés à des vols, à des rapines,
+ils avaient même commis des actes d'outrages les plus criminels
+qui avaient attiré contre eux un juste sentiment d'indignation.
+Ces derniers actes mettaient le comble à leur scélératesse. Dernièrement
+encore, ils étaient entrés dans la demeure d'un brave
+citoyen alors absent et la femme ne put être à l'abri de leurs
+violences qu'en les menaçant de mon nom, car on savait dans la
+paroisse que j'étais un ancien chef sauvage. En m'entendant nommer
+celui qui paraissait les conduire, avait tressailli de surprise.
+Il avait pris des informations détaillées sur ma figure, l'endroit
+d'où je venais et le personnel de la maison que j'occupais; puis,
+sur les réponses de la femme, ils avaient échangé entre eux quelques
+paroles précipitées et avaient déserté sans ajouter rien de plus.
+La terreur qu'ils inspiraient était devenue universelle. Une battue
+générale avait été faite dans toutes les montagnes et les forêts d'alentour
+sans aucun résultat.</p>
+
+<p>Ce qui jusqu'alors n'avait été que soupçon pour moi devint certitude;
+plus moyen d'en douter, c'était Paulo et ses complices.
+Paulo connaissait mon lieu de retraite, peut-être savait-il aussi
+que je m'étais fait le protecteur d'Adala et chercherait-il à exercer
+contre l'enfant d'Angeline la même vengeance que j'avais tirée de
+sa grand'mère de son refus de m'épouser.</p>
+
+<p>Ne pouvant tenir plus longtemps à cet état d'anxiété, qui soulevait
+d'avantage mon désir de gagner les bois pour me mettre à leur
+recherche, tout en chassant, je partis un bon jour après avoir mis
+Adala et sa grand'mère hors des atteintes d'un coup de main par
+lequel on aurait tenté quelque chose contre elles.</p>
+
+<p>Cette vie nomade et libre du sauvage me convenait, parce qu'au
+milieu de mes compatriotes, les blancs, j'avais vu se dérouler les
+plus douloureux événements de ma vie et j'y retrouvais à chaque
+pas, auprès de leurs demeures, des souvenirs de mon enfance, de
+ma jeunesse, mais par-dessus tout de mes parents sans compter de
+cuisants remords. Il me semblait que seul encore, assis aux pieds
+des grands arbres où j'entendrais la voix toute-puissante de Dieu,
+je sentirais un peu de calme renaître en mon âme.</p>
+
+<p>Dans le recueillement des forêts on retrouve, au milieu de la
+privation de la vie sauvage, les souvenirs si chers du foyer. Ils
+étaient pour moi si remplis de charmes que j'espérais les revoir
+encore dans le silence profond et l'isolement. Là j'y reverrais mon
+père conduisant péniblement sa charrue, mais tout joyeux à l'idée
+que c'étaient autant de sueurs épargnées au front de son enfant.
+J'y reverrais encore ma vieille et sainte mère travaillant pour moi
+et mes chères jeunes soeurs s'ingéniant à trouver ce qu'elles pouvaient
+faire pour me prouver leur amour et leur désir de m'être
+agréables. L'amour qu'on me portait dans, cet asile fortuné se
+déteignait sur tout le personnel de la ferme, les bons domestiques,
+les servantes me comblaient eux aussi d'attentions. Il n'y avait pas
+même jusqu'aux animaux dont je repassais les noms dans ma mémoire,
+qui ne replissassent mon esprit de regrets pleins de charmes
+mais à jamais superflus. Ne pouvant résister à ce désir bien légitime
+de revoir encore quelques instants du passé, je résolus d'aller
+faire une excursion de quelques semaines auprès du Lac à la Truite.
+et j'espérais aussi retrouver les traces des trois brigands.</p>
+
+<p>Deux jours après mon départ, j'étais sur les bords de la rivière
+St. Jean qui coule sur les limites: du Canada et des États-Unis.</p>
+
+<p>Je n'avais pas encore rencontré une seule figure humaine, mais
+j'avais constaté des pistes différentes, les unes, sans aucun doute,
+appartenant à des chasseurs blancs et les autres à des indiens, tel
+qu'il était facile de les reconnaître aux moyens que prenaient les
+uns d'en cacher les vestiges et les autres à l'empreinte plus franche
+et par conséquent plus ferme sur la terre boueuse.</p>
+
+<p>Un soir assis devant mon feu, pendant la cuisson d'une pièce de
+venaison pour mon souper, je faisais un retour sur le passé et remontant
+le cours de ma vie criminelle, je sentais le désespoir me
+gagner en songeant à tout le mal que j'avais fait et aux moyens de
+le réparer.</p>
+
+<p>Mes pensées me reportèrent naturellement vers la soirée où
+l'âme gangrenée par l'idée d'une vengeance diabolique, j'avais
+partagé mon repas avec Paulo et l'avais associé à mes projets
+criminels.</p>
+
+<p>J'étais absorbé dans ces idées lorsque les plaintes de mes chiens
+me tirèrent de ma rêverie. Les pauvres bêtes n'avaient presque
+pas pris de nourriture depuis mon départ de Ste. Anne. Je détachai,
+les pièces de venaison qui étaient à la broche, et les leur
+abandonnai de grand coeur; je me sentais incapable de manger.</p>
+
+<p>Pendant que mes chiens dévoraient leur repas j'éteignis soigneusement
+mon feu, j'en fis disparaître les traces, comme c'est la coutume
+de ceux qui veulent cacher leurs campements.</p>
+
+<p>Toutes ces précautions prises, je me replongeai de nouveau; dans
+mes réflexions. Un bruit de voix me réveilla en sursaut et me fit
+sortir de cet état de somnolence.</p>
+
+<p>J'avais choisi pour gîte une clairière qui dominait la forêt. Des
+arbres vigoureux environnaient le plateau où j'avais fait cuire le
+repas qui n'avait servi qu'à mes chiens, les rochers qui le surplombaient
+laissaient des anfractuosités caverneuses, dans l'une desquelles
+je m'étais tapi pour la nuit.</p>
+
+<p>Mes chiens étaient parfaitement dressés, aussi lorsqu'ils voulurent
+élever la voix pour m'avertir de l'approche d'étrangers, je
+leur imposai silence et ils se couchèrent à mes pieds sans plus
+bouger que s'ils eussent été morts.</p>
+
+<p>De ma cachette j'aperçus une flamme vive s'élever au même
+endroit où j'avais éteint mon feu quelque temps avant. Je pouvais
+du lieu que j'occupais, suivre les mouvements des nouveaux
+arrivés, eussent-ils été ceux de l'ennemi la plus rusé.</p>
+
+<p>Quand la flamme commença à éclairer leur bûcher, je vis avec
+surprise trois grands gaillards, équipés et vêtus comme l'étaient
+les trappeurs canadiens de ce temps-là. Ils étaient jeunes, forts et
+vigoureux. L'un surtout, que j'entendis appeler Baptiste et qui
+paraissait le chef, était d'une taille et de membrure à pouvoir lutter
+contre un lion. Un autre, qu'ils nommaient le Gascon et qui d'ailleurs
+n'avait pas même besoin d'en porter le nom, se faisait reconnaître
+aisément par ses <i>sandédious</i> et ses <i>cadédis</i> pour un enfant des
+bords de la Garonne.</p>
+
+<p>Le troisième, également bien découpé, avait une certaine empreinte
+de mélancolie. Ses vêtements à celui-là, étaient d'une recherche
+prétentieuse qui lui donnait un air ridicule et amenait
+naturellement le sourire, si toutefois on se trouvait hors de la
+porté de son oeil ferme et de son bras robuste.</p>
+
+<p>Pendant que le repas cuisait, j'écoutai leur conversation, ils en
+étaient aux facéties:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, disait le gascon, par ma barbe et la tienne que tu n'auras
+jamais, Normand, je vais te dire toute mon histoire et aussi vrai
+que le chef Baptiste vient de nous avertir qu'un repas a été pris
+dans cet endroit, il n'y a que quelques heures et que le chasseur ne
+doit pas être à une grande distance, je me propose, en attendant
+que nous nous mettions à table, ce qui veut dire manger sous le
+pouce, afin de perfectionner ton éducation, de te faire le récit de
+toute ma vie: Mon père était un grand industriel; chaque année
+nous avions à confectionner des articles d'art et de nécessité qui
+trouvaient toujours un prompt débit. Mon frère aîné lui était un
+<i>saigneur</i>, son cadet était marchand; pour moi j'étais dans le commerce
+des perles.</p>
+
+<p>Tu vois, mon bon, si j'ai appartenu à une famille troussée.</p>
+
+<p>L'autre l'écoutait avec étonnement ouvrant la bouche et les
+yeux d'une façon démesurée.</p>
+
+<p>Cadédis, reprit-il, tu ne comprends pas qu'avec tous ces moyens
+de vivre je me suis fait trappeur. Je vais t'expliquer la chose, oui
+vrai dans tous ses détails car je veux faire de toi un savant comme
+ils sont bien rares.</p>
+
+<p>Un franc éclat de rire interrompit le narrateur, il en demeura
+un instant déconcerté.</p>
+
+<p>&mdash;Dès le moment, dit la voix rieuse, qu'un des tiens détache
+sa langue du crochet de la vérité, on peut être sûr qu'à force de
+répéter des balourdises, il finit par les croire. Puisque ton père était
+un industriel que ne t'a-t-il intéressé dans son commerce?</p>
+
+<p>&mdash;Faites excuse, mon père confectionnait des sabots et le commerce
+n'était pas assez étendu pour qu'il eut besoin d'un associé!</p>
+
+<p>&mdash;Ton frère qui était seigneur aurait pu t'établir sur une de ses
+terres?</p>
+
+<p>&mdash;Quand je vous dis que mon frère était <i>saigneur</i>, c'est qu'il
+saignait les moutons du voisinage pour avoir une partie du sang.
+Il n'a jamais possédé de terre plus que j'en ai sous la main!</p>
+
+<p>&mdash;Et ton frère le marchand ne pouvait-il pas te donner une
+place dans son établissement et ton industrie dans le commerce
+des perles ne t'assurait-elle pas un belle existence?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour ça quant à mon frère le marchand, il était en
+société avec la grosse voisine pour vendre de la tire et de la petite
+bière le dimanche, à la porte de l'église; pour moi j'enfilais des
+grains du verre que je vendais pour des colliers de perles. Nos
+trois industries réunies ne rapportaient pas cinq francs chaque
+semaine pour faire bouillir la marmite. Voilà ce qui fait que le
+bonhomme, que nous appelions papa, a levé le pied un bon matin
+pour aller rejoindre, disait-il, la mère que nous n'avons jamais
+connue. Et il termina d'un ton piteux: Il fallait bien que je
+changeasse de pays.</p>
+
+<p>Le rire qui suivit cette déclaration ébouriffante fut presqu'inextinguible
+de la part de deux auditeurs, mais, sans se déconcerter
+davantage, l'interlocuteur continua:</p>
+
+<p>&mdash;Trou de l'air, c'est tout d'même un fort beau pays que celui
+que j'ai laissé là <i>ousque</i> l'eau que vous buvez ici est du vin dans
+nos rivières, même que chaque matin le soleil trouve cinq ou six
+gaillards qui ronflent à réveiller les morts rien que pour s'être
+assis sur ses bords.</p>
+
+<p>Ces dernières réflexions augmentèrent encore l'hilarité des deux
+autres.</p>
+
+<p>Et toi, reprit celui qui s'appelait Baptiste en s'adressant à
+l'homme à l'air mélancolique, depuis six mois que nous chassons
+ensemble et que tu me promets de me faire connaître ton histoire
+pourquoi ne nous la dirais-tu pas aujourd'hui?</p>
+
+<p>Hélas! répondit celui-ci, elle est fort triste mon histoire et ne
+sera pas bien longue: Vous m'appelez Normand et c'est bien le cas
+de me donner ce nom puisque la terre où j'ai vu le jour se trouve
+dans la Normandie. Mon père était autrefois un riche fermier. Il
+avait acquis de grandes propriétés mais non content, de la jouissance
+de nos biens, il lui prit la sotte fantaisie d'ajouter un titre
+do noblesse au nom respectable de Cornichon qu'il portait. Pendant
+quelques années, il fit de folles dépenses qui nous amenèrent
+dans un état, de gêne considérable. Pour compléter toutes ses
+sottises, il acheta un château en ruines qu'on appelait la Cocombière,
+il acheva d'éparpiller le peu qui nous restait pour te rendre
+presqu'habitable. Je ne sais quel mauvais drôle lui avait fait
+croire que par cette acquisition il devenait baron; aussi ne l'appelait-on
+plus si on ne voulait pas l'offenser, que le Baron de la
+Cocombière.</p>
+
+<p>Je passe brièvement sur les détails des toilettes extravagantes
+qu'il faisait chaque jour et qui le rendaient, l'objet des risées et des
+huées des campagnards du voisinage. Quand je passais avec lui,
+accoutré d'une manière aussi ridicule qu'il l'était lui-même, nous
+entendions les gamins s'écrier: Voilà Monsieur Concombre et son
+Cornichon qui passent. Nous recevions ces insultes avec un dédain
+superbe et sans sourciller. Pour ma part j'aurais tordu le cou à un
+de ces drôles, si mon père, se renfrognant dans sa dignité, ne m'en
+eût empêché en m'expliquant qu'il serait malséant pour moi et
+indigne du sang qui coulait dans nos veines de toucher à l'un de
+ces <i>vilains</i>.</p>
+
+<p>C'est avec ce genre d'éducation que j'atteignis mes vingt ans.
+Nos ressources pécuniaires étaient complètement épuisées et je
+songeais à chercher une position lucrative, lorsqu'un bon matin
+mon père arriva dans ma chambre d'un air tout radieux: Mon fils,
+me dit-il, il va falloir endosser tes plus beaux habits et aller
+demander en mariage la fille du Marquis de Montreuil dont la
+domaine avoisine le nôtre. Je vais moi-même présider à ta toilette
+et voir à ce que le laquais qui t'accompagnera soit en grande
+tenue.</p>
+
+<p>Les ordres de mon père étaient pour moi sans appel. Une heure
+donc après, coiffé d'un chapeau à plumes, habit galonné en rouge
+bleu et vert sur toutes les coutures, bottes à l'écuyère toutes
+rapiécées, j'étais installé sur une rosse, pendant que le laquais
+espèce de jocrisse, qui devait me suivre à distance et enharnaché
+d'une manière aussi ridicule, avait en fourche un âne dont la maigreur
+l'avait obligé à mettre une demi-botte de foin pour se protéger
+des foulures. Ce foin d'ailleurs devait lui servir de selle.</p>
+
+<p>Ce fut dans cet état que je me présentai au château du Marquis,
+vieux noble d'ancienne souche. J'y fus fort bien reçu et avant
+que je lui déclarasse le but de ma visite, le marquis m'invita à
+entrer au salon où sa fille, charmante personne bien élevée, exécutait
+un air de musique. Rougissant comme une pivoine j'entendis
+lire la pancarte que j'avais donnée sur laquelle étaient écrits d'une
+manière illisible mes noms, titres et qualités. Pendant cette longue
+énumération que mon père avait lui-même griffonnée je voyais la
+jeune fille se tordre en tous sens pour s'empêcher d'éclater. Cependant
+elle put se dominer et me montrant un fauteuil elle m'invita à
+m'asseoir. J'allai donc m'y installer, mais croyant qu'il était incivil
+de l'occuper tout entier je m'appuyai simplement sur un des bords.
+Malheureusement, h'avais mal calculé les lois de l'équilibre, le
+fauteuil culbuta avec moi. Dans l'effort que je fis pour me retenir,
+je renversai une table chargée de pots de fleur dont la terre et
+l'eau vinrent me couvrir entièrement la figure. Jamais de ma vie
+je n'ai entendu pareils éclats de rire. Je jugeai à propos de tenter
+un mouvement de retraite, mais par malheur en faisant mes
+salutations de reculons et mes excuses les plus sincères, j'allai
+poser le talon de ma botte sur les pattes du chien favori couché
+à peu de distance.</p>
+
+<p>Le caniche poussa des cris affreux, je le pris précieusement dans
+mes bras et le caressai pour tâcher de le consoler, le croiriez-vous
+la vilaine bête laissa <i>couler de l'eau</i> qui m'humecta. La chaleur
+que me procura ce <i>bain improvisé</i> me fit perdre complètement la
+tête, il m'échappa des mains et tomba lourdement par terre.</p>
+
+<p>De là redoublement de cris du chien, redoublement aussi
+d'éclats de rire de l'assistance.</p>
+
+<p>Tout confus, je saisis mon chapeau à plumes que j'avais déposé
+sur le plancher à coté de mon siège, tel que le cérémonial de mon
+père me l'avait ordonné, et je me retirai de reculons, saluant à
+droite et à gauche les valets et les cuisinières que je prenais pour
+le marquis et sa demoiselle qui s'étaient esquivés sans doute pour
+pour rire plus à leur aise.</p>
+
+<p>Apercevant la porte du dehors dans mon mouvement de retraite,
+je m'y dirigeai avec précipitation.</p>
+
+<p>En m'y rendant, toujours en saluant de reculons crainte d'être
+incivil, je heurtai violemment une grosse fermière qui entrait.
+Elle portait sur sa tête un vase rempli de crème. Je ne sais comment
+la chose se fit, mais la fermière dont j'avais barré les jambes
+tomba sur moi et le pot de crème m'inonda la figure. Certes ce
+n'était pas un petit poids je vous prie de le croire, que celui de la
+fermière et lorsque je fus débarrassé de sa masse, grâce aux valets
+qui nous relevaient en étouffant de rire, j'enfourchai ma monture
+que mon laquais tenait à grand'peine.</p>
+
+<p>Je piquai des deux éperons les flancs de la rosse, elle partit à la
+course mais ce fut pour gagner l'étable ou il lui restait, sans doute
+un peu de picotin. En y entrant, malgré tous mes efforts pour l'arrêter,
+naturellement je fus désarçonné. J'étais tombé à la porte de
+l'écurie et lorsqu'on me ramena ma bête et les valets n'avaient pas
+encore fini d'enlever avec du foin et des balais les ordures qui
+couvraient, la partie de mes habits sur laquelle j'étais tombé.</p>
+
+<p>Je remontai de nouveau et ce ne fut qu'à force d'être poussé,
+battu par les valets et enfin grâce à une corde que mon laquais
+lui passa au cou pour la faire remorquer par son âne, que l'infâme
+Rossinante se décida à se mettre en marche. Je m'éloignai de ces
+endroits accompagné d'éclats de rire que je n'oublierai jamais de
+ma vie.</p>
+
+<p>Mon indigne jocrisse avait entre ses dents au moins la moitié
+du foin qui lui avait servi de selle pour s'empêcher de faire chorus
+avec la valetaille du château, tandis que son âne poussait des braiments
+comme contre-basse.</p>
+
+<p>En entendant raconter cette belle équipée, mon père en fit une
+maladie qui le conduisit en peu de temps au tombeau. Après sa
+mort, tous nos biens furent vendus, et je m'éveillai un bon matin
+n'ayant pour tout partage que le chemin du roi.</p>
+
+<p>J'ai oublié de vous dire que ma mère était morte depuis un
+grand nombre d'années.</p>
+
+<p>J'étais fils unique, n'ayant pour tout bien que cette arme, (et il
+leur montra sa carabine) que mon père m'avait donnée dans des
+jours meilleurs.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi je me suis embarqué sur un bâtiment qui faisait
+voile pour le Canada et me suis fait trappeur.</p>
+
+<p>Je l'avoue franchement, cette mirobolante histoire réussit à
+m'arracher un rire que je n'avais pas connu depuis bien des années.</p>
+
+<p>Pour les deux autres qui l'avaient écouté avec un grand sérieux
+jusqu'à ce moment, je crus qu'ils n'en finiraient plus, tant leur
+hilarité était grande.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils se furent calmés, Baptiste s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Sacrement de pénitence, c'était son juron favori, je veux que
+la corde qui servira tôt ou tard à pendre les trois coquins que nous
+avons rencontrés aujourd'hui m'étrangle si je crois un seul mot
+de ce que vous venez de dire. Il vaudrait mieux tout bonnement
+avouer que comme moi vous êtes poussés comme des champignons,
+remettant votre appétit au lendemain quand vous n'aviez rien à
+manger la veille. Pour moi qui me connais en homme, je vous
+sais deux vigoureux gaillards, honnêtes et déterminés. Là franchement
+donnons-nous la main, ce sera entre nous à la vie et à la
+mort, si vous voulez. Nos origines et nos titres de noblesse sont
+du même niveau et sans frime après que nous aurons soupé, je vous
+raconterai la mienne.</p>
+
+<p>Ils échangèrent ensemble de cordiales poignées de mains et le
+silence ne fut bientôt troublé que par le pétillement du feu et le
+bruit de leurs mâchoires.</p>
+
+<p>Les appétits satisfaits, Baptiste commença sa narration: Son
+enfance avait été misérable comme celle de presque tous les enfants
+trouvés. Abandonné sur le bord du chemin, il avait été recueilli par
+une espèce de mégère qui l'avait élevé dans un but de spéculations
+Elle parcourait les villes et les villages, exploitant la pitié des personnes
+charitables par l'état de maigreur et de dénûment dans
+lequel elle le maintenait en le privant de nourriture et en vendant
+les hardes qu'on lui donnait pour en employer l'argent à acheter
+des liqueurs spiritueuses dont elle se gorgeait.</p>
+
+<p>Lorsqu'il eut atteint l'âge de sept ans, il avait déserté pour
+échapper à ses mauvais traitements et était venu rejoindre un campement
+de sauvages qu'il nomma et que je reconnus comme faisant
+partie de la tribu où j'étais chef, et au milieu de laquelle il avait
+passé une dizaine d'années. La guerre étant survenue, il s'était
+engagé comme volontaire dans le corps expéditionnaire du Commandant
+Ramsay qui partait pour l'Acadie.</p>
+
+<p>Les ennemis du sol une fois repousses, il s'était embarqué à bord
+d'une corvette française ayant nom <i>La Brise</i>. Pris comme corsaire
+et vendu en qualité d'esclave, en même temps que son chef sauvage
+qui commandait sur le même vaisseau à cinquante volontaires
+de sa nation, il était parvenu à s'échapper après des dangers sans
+nombre.</p>
+
+<p>Il avait depuis sillonné les mers en tous sens et était revenu se
+faire trappeur avec le dessein bien arrêté de revoir ses anciens
+amis. Comme il était certain que le chef devrait être mort dans les
+fers de l'esclavage n'en ayant eu aucune nouvelle depuis, il désirait
+surtout rencontrer la fille de ce même chef qui avait été une Providence
+pour lui avant son départ et la protéger dans le cas où elle
+serait dans la nécessité, en reconnaissance de ce qu'elle avait
+fait.</p>
+
+<p>On peut imaginer avec quel intérêt mêlé de surprise j'écoutai
+cette histoire. Elle était d'ailleurs de nature à m'intéresser à plus
+d'un titre. D'abord la rencontre de Baptiste que j'avais double
+plaisir à revoir puisque je le connaissais depuis nombre d'années
+et que c'était le même qui enfant, était, venu nous demander asile.
+En l'absence de Paulo, il était le commensal le plus assidu de ma
+cabane.</p>
+
+<p>Angeline lui avait voué une amitié toute fraternelle. Elle lui
+avait même donné des leçons de lecture et d'écriture qui avaient
+considérablement développé son intelligence déjà remarquable.
+Aussi le pauvre orphelin, peu habitué aux bons procédés, la traitait-il
+avec une déférence et un amour tout filial, bien qu'elle n'eut
+que peu d'années de plus que lui. C'était elle, la chère ange, qui
+l'avait engagé a prendre du service à bord de <i>La Brise</i> pour me
+porter secours au besoin. Ces derniers détails, je les ignorais entièrement.</p>
+
+<p>J'étais doublement heureux de la rencontre de Baptiste. Bien
+que j'eusse la certitude que je ne m'étais pas trompé sur les scélérats
+qui avaient commis les actes de brigandage à Ste. Anne, j'allais
+cependant éclaircir tous mes soupçons, car Baptiste connaissait parfaitement
+Paulo; aussi m'empressai-je de sortir de ma cachette.</p>
+
+<p>Malgré le peu de bruit que je fis, l'oreille exercée des trappeurs
+les avertit de l'approche d'un étranger. Croyant à une attaque
+subite, il disparurent derrière les arbres et je vis briller à la lueur
+du feu les canons de trois carabines. J'élevai la voix et continuai
+à avancer en disant: Est-ce que par hasard trois hommes jeunes et
+vigoureux comme vous l'êtes auriez peur d'un compagnon chasseur?
+Je m'approchai complètement désarmé jusqu'auprès du feu.</p>
+
+<p>A ma vue, Baptiste laissa tomber son fusil, puis la bouche ouverte,
+l'oeil fixe, il me contempla un instant avec un étonnement indicible.
+D'un saut, il fut auprès de moi, m'embrassa les mains, fit mille
+contorsions, mille gambades, tant était délirante la joie qu'il éprouvait
+de me revoir. Ses autres compagnons le regardaient faire avec
+une surprise et un ébahissement non moins grand. Sans nul doute,
+ils crurent que leur chef devenait fou à lier.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils eurent repris leurs sens et que Baptiste leur eut donné
+quelques explications, il me fallut répondre aux pressantes questions
+de Baptiste qui me demandait des informations sur mon sort
+et celui d'Angeline.</p>
+
+<p>Je lui racontai mon temps d'esclavage, mon évasion et les derniers moments
+d'Angeline et d'Attenousse aussi brièvement que
+possible.</p>
+
+<p>On ne saurait voir une douleur plus réelle et des larmes plus
+sincères que celles qu'il versa en entendant ce récit. Sa rage contre
+Paulo était indicible. "Et moi, disait-il en m'interrompant à chaque
+instant, moi qui les ai tenus tous trois aujourd'hui au bout de ma
+carabine. Ah! si j'avais su, si j'avais su... mais les misérables ne
+perdent rien pour attendre".</p>
+
+<p>Attenousse avait été pour lui un ami et un protecteur.</p>
+
+<p>Il me raconta ensuite qu'il avait surpris une conversation entre
+les trois bandits, que ses compagnons n'avaient pu comprendre
+parce qu'ils parlaient dans en langue iroquoise à laquelle ceux-ci
+étaient étrangers.</p>
+
+<p>Bien qu'il n'eut pu saisir qu'imparfaitement, ce qu'ils se disaient,
+il avait vu qu'il s'agissait d'un projet d'enlèvement; mais que
+l'entreprise qu'ils se proposaient devait être entourée de grands
+périls, car c'est à qui des trois ne l'exécuterait pas. Après avoir
+longtemps délibéré il fut facile à Baptiste de conclure, par les
+mots qu'il pouvait entendre quoiqu'ils ne fissent que des phrases
+décousues qu'ils étaient décidés de mettre leur projet à exécution
+le plus tôt possible. Ils étaient poussés par l'espoir d'une rançon
+que le chef paierait pour délivrer son enfant d'adoption.</p>
+
+<p>On peut concevoir l'impression que me fit cette révélation.
+C'était à n'en pas douter mon Adala qu'ils voulaient me ravir;
+peut-être même étaient-ils déjà en marche. Ils avaient néanmoins
+compté sans leur hôte et, malheureusement pour eux, la partie
+était trop forte, ils ne devaient pas en recueillir le gain.</p>
+
+<p>Nous concertâmes nos plans de défense, Baptiste et ses deux
+amis devaient surveiller toutes les démarches des brigands et
+m'avertir quand ils les verraient tenter quelque chose de suspect.
+La surveillance de Baptiste méritait considération surtout, lorsqu'il
+était guidé par la reconnaissance comme dans cette occasion; ses
+compagnons par amitié pour lui s'étaient liés de tout coeur à moi
+et me juraient fidélité. Ils étaient guidés par l'esprit des aventures
+d'abord, puis par le courage que met tout honnête homme à
+prévenir un crime, et en prévenir ceux qui devaient en être les
+auteurs. C'était pour eux un stimulant plus que suffisant.</p>
+
+<p>Comptant donc sur ces auxiliaires, je pris le chemin de ma
+demeure bien décidé à verser jusqu'à la dernière goutte de mon
+sang pour défendre mes protégées.</p>
+
+<p>En arrivant dans le village, j'informai les habitants que j'étais
+sur les traces de ceux qui avaient jeté la consternation parmi eux.
+Je leur fis connaître la tentative qu'ils devaient faire pour enlever
+Adala. Il n'y eut qu'un cri d'indignation parmi ces braves gens;
+tous s'offrirent de me prêter main forte et nous nous séparâmes
+après avoir convenu de faire bonne garde et de donner l'éveil
+dans le cas où un des trois misérables serait aperçu rôdant dans
+les environs.</p>
+
+<p>Quinze jours se passèrent dans une parfaite tranquillité et sans
+que j'eusse de renseignements sur mes nouveaux alliés. Je connaissais
+trop la perspicacité et le dévouement de Baptiste pour
+douter un instant qu'il ne remplit scrupuleusement le rôle important
+que je lui avais confié.</p>
+
+<p>Cependant ce calme apparent était bien loin de me faire prendre
+le change. J'étais trop au fait des habitudes sauvages pour ne pas
+voir dans ce repos une ruse afin de mieux nous surprendre plus
+tard, aussi avais-je pris mes précautions en conséquence.</p>
+
+<p>Enfin le soir de la vingtième journée, j'étais assis sur le seuil de
+la porte lorsque le cri du merle siffleur se fit entendre; c'était le
+signal convenu. Je tressaillis involontairement. J'ordonnai à la
+vieille de fermer les contrevents, de barricader les portes et de
+n'ouvrir qu'à ma voix; puis je me dirigeai précipitamment vers
+l'endroit d'où était parti le cri. Je ne m'étais pas trompé, ce signal
+venait d'un des compagnons de Baptiste. C'était le gascon qu'il
+m'expédiait. II m'informa que les trois bandits s'étaient occupés de
+chasse et de pêche, ils avaient, fumé les viandes et les poissons
+comme s'ils se fussent préparés à un long voyage. Ils avaient de
+plus confectionné un léger canot d'écorce sur la rivière St. Jean
+avaient déposé des provisions de distance en distance en descendant
+vers le village de Ste. Anne. Baptiste me faisait dire de plus
+qu'ils avaient préparé une hotte dont la destination était évidente,
+il était d'opinion que cette nuit même, ils frapperaient le coup
+décisif; puisqu'ils n'étaient qu'à deux lieues à peine des habitations.
+Je devais donc me tenir sur mes gardes pendant qu'eux-mêmes
+ne seraient pas loin.</p>
+
+<p>Je fis prévenir six des hommes les plus déterminés et intelligents
+de mon voisinage et les disposai de manière que leur présence
+fut parfaitement dissimulée. D'après mes instructions, ils ne
+devaient tirer qu'au premier commandement.</p>
+
+<p>J'oubliai par malheur de faire la même recommandation au
+gascon éloigné d'environ trois cents verges de la maison ou je
+m'étais embusqué.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>TENTATIVE ET ATTAQUE.</h3>
+
+<p>Une nuit des plus sombres enveloppa bientôt la demeure et tous
+les alentours. Un silence parfait régnait dans toute la campagne.
+Le temps était à l'orage; parfois un éclair illuminait la nue et
+venait en serpentant se perdre dans un endroit désert: Le tonnerre
+grondait dans le lointain et ses roulements nous arrivaient
+comme les détonations de mèches de canons.</p>
+
+<p>Vers onze heures, le craquement d'une branche comme si elle
+eut été brisée sous les pas d'un homme retentit à mon oreille.</p>
+
+<p>Deux carabines bien chargées étaient auprès de moi; j'en saisis
+une et me tins prêt à tout événement. Je m'assurai aussi que mon
+couteau jouait parfaitement dans sa gaine.</p>
+
+<p>Mon oeil bien qu'exercé à l'obscurité dans les chasses à l'affût que
+je faisais la nuit, ne pouvait cependant percer les ténèbres qui
+m'environnaient.</p>
+
+<p>Heureusement qu'un éclair brilla un instant. Il disparut très
+vite, mais néanmoins j'eus le temps de remarquer une touffe
+d'arbrisseaux qui se trouvait à trois arpents à peu près de la maison
+et qui n'y était certainement pas lorsque j'avais fait l'inspection
+des lieux.</p>
+
+<p>Dix minutes après, un nouvel éclair apparut au firmament.</p>
+
+<p>J'avais toujours l'oeil fixé vers l'endroit où je venais de voir le
+buisson. Pendant ce laps de temps, il s'était considérablement
+rapproché. Il ne devait pas être a plus de vingt pieds du gascon.</p>
+
+<p>Instruit par Baptiste des ruses des indiens, ce dernier n'ignorait
+pas qu'il y avait embûche et que l'ennemi s'avançait. En même
+temps, son chien qu'il ne retenait qu'avec peine réussit à s'échapper
+et s'élança dans la direction du buisson en poussant d'affreux
+hurlements.</p>
+
+<p>A peine y fut-il arrivé que ses furieux aboiements se changèrent
+en cris plaintifs. Le bouillant gascon n'y put tenir plus longtemps.
+En deux bonds, il fut à l'endroit où les bandits abrités par le buisson
+s'avançaient vers ma demeure. Un détonation se fit entendre,
+un blasphème affreux y répondit et le craquement de branches
+qu'on ne cherchait plus à dissimuler nous avertit que quelqu'un
+s'échappait.</p>
+
+<p>Pendant ce temps le français faisait un bruit d'enfer. Les <i>sandédious</i>
+les <i>cadédis</i>, je te tiens <i>couquin</i>, étaient montés au plus fort
+diapason.</p>
+
+<p>Des torches que nous avions préparées furent allumées et nous
+accourûmes. Le compagnon de Paulo avait rendu l'âme, la balle
+lui avait traversé le coeur. Le blasphème avait été son dernier
+adieu à la terre.</p>
+
+<p>Quant au gascon en apercevant son chien qui perdait son sang
+par une large blessure à la poitrine il se mit à l'embrasser pleurant
+et lui prodiguant les épithètes les plus tendres tandis que les
+<i>couchons</i>, les <i>voleurs</i>, les <i>canailles</i>, lui sortaient de la bouche par
+torrents à l'adresse de l'homme mort.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, Baptiste arriva avec le Normand et les villageois.
+Tous avaient fait feu mais sans effet pensaient-ils.</p>
+
+<p>Le cadavre du brigand fut identifié par les chasseurs comme
+celui d'un des compagnons de Paulo. Sa figure était hideuse. Une
+hotte qui devait servir à transporter Adala était auprès de lui.</p>
+
+<p>Cependant ce dernier acte d'audace avait mis le comble à la
+terreur des habitants. Éveillés par nos coupa de feu tous étaient
+accourus pour nous secourir; les uns armés du haches, les autres
+de fourches, etc., etc., tant on craignait que nous eussions affaire à
+une bande plus considérable. On n'avait laissé aux maisons que
+le nombre d'hommes nécessaires en cas d'attaque.</p>
+
+<p>Nous décidâmes de suite de faire une nouvelle battue. Au point
+du jour le lendemain, nous devions nous mettre en marche pour
+fouiller avec le plus grand soin les bois, d'alentour. Nous espérions
+qu'un des malfaiteurs, peut-être tous les deux, auraient pu être
+atteints par les balles et auraient été dans l'impossibilité de fuir
+bien loin.</p>
+
+<p>Une semaine de recherches minutieuses et dont le cercle était
+chaque jour agrandi ne put nous faire découvrir d'autre trace
+qu'une ou deux gouttes de sang dans un fourré où bien probablement
+Paulo et compagnie s'étaient arrêtés.</p>
+
+<p>Ces démarches infructueuses mettaient Baptiste au désespoir à
+cause de l'intérêt extraordinaire qu'il portait à l'enfant d'Angeline
+et d'Attenousse.</p>
+
+<p>Le gascon de son côté était inconsolable de la perte de son chien:
+il n'en parlait qu'en jurant comme un païen. Il aurait voulu être
+le diable en personne pour faire griller le <i>couquin</i>, tant il redoutait
+la reconnaissance de sa Majesté Fourchue en faveur d'un misérable
+qui l'avait toujours si bien servi de son vivant.</p>
+
+<p>Le normand lui accusait piteusement son peu de chance de ce
+qu'il était né un vendredi et sous une mauvaise étoile.</p>
+
+<p>Cependant j'étais dévoré d'inquiétude. Je connaissait trop bien
+la scélératesse de Paulo, son caractère haineux et vindicatif pour
+ne pas être assuré que tôt ou tard, il tenterait une revanche
+éclatante.</p>
+
+<p>Je n'osais donc plus m'éloigner de la maison et laisser Adala
+d'un seul pas. Je la conduisais par la main dans mes courses journalières.
+Si je sortais en voiture, je la faisais asseoir à côté de moi;
+La nuit, son petit lit était placé tout près du mien. Je passais des
+heures entières à la regarder dormir essayant à deviner, chacune
+de ses pensées. Quand je voyais ses lèvres roses s'agiter et laisser
+échapper un sourire, je me demandais si elle ne causait en songe
+avec sa mère ou avec les anges ses petits frères. J'ajustais ses couvertures
+de crainte qu'elle ne prit du froid et doucement bien doucement,
+j'embrassais son couvre-pieds pour ne pas l'éveiller par le
+contact de ma bouche.</p>
+
+<p>Elle avait à peine plus de quatre ans et j'admirais avec quelle
+rapidité son intelligence se développait. Tous ceux qui la connaissaient
+étaient aussi surpris de son étonnante précocité. Sa grand'mère
+et une bonne vigoureuse servante que j'avais engagée, l'aimaient
+presqu'autant que moi.</p>
+
+<p>L'hiver qui suivit se passa dans une parfaite tranquillité. On
+n'avait pas entendu parler de Paulo ni de son complice, les vols et
+les rapines avaient cessé.</p>
+
+<p>Tout le monde se félicitait de l'idée qu'ils étaient pour toujours
+disparus, seul probablement je n'ajoutais pas foi à cette croyance
+devenue générale.</p>
+
+<p>Toutefois, une chose me rassurait, c'est que si je n'entendais rien
+dire de Baptiste et de ses braves compagnons, j'étais certain qu'ils
+surveillaient notre homme de près et feraient tout en leur pouvoir
+pour détourner les projets malicieux que le traître et son complice
+tenteraient contre moi ou plutôt contre Adala. Ce à quoi mes associés
+et surtout Baptiste tenaient le plus, c'était de les prendre tous
+les deux vivants peut-être auraient-ils recruté quelques autres
+sauvages et ils jouissaient d'avance du plaisir de les livrer à la
+justice. Baptiste était rusé, mais il avait affaire à forte partie:
+Paulo de son côté ne manquait pas de finesse. Son intelligence
+naturelle, l'instinct de la conservation l'avertissaient qu'il était
+poursuivi. Aussi, comme je l'appris plus tard; fallait-il faire de
+rudes marches pour ne pas perdre sa piste. La route qu'ils suivaient
+était toujours directe et tendait évidemment à un but... mais
+n'anticipons pas les évènements.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>LA CAVERNE DES FÉES</h3>
+
+<p>Ceux qui ont visité Ste. Anne de la Grande Anse n'ont pu s'empêcher
+de remarquer une montagne allongée de douze à quinze
+arpents qui se trouve à une petite distance du fleuve. Son dos s'arrondit
+mollement en se prolongeant; elle n'est pas très élevée,
+mais assez pour que, du haut de son sommet, la vue domine le
+paysage magnifique qui l'environne.</p>
+
+<p>Rien de plus agréable que de contempler son versant nord, boisé
+d'arbres variés et magnifiques. Des crêtes de rochers qui partent
+du haut et viennent jusqu'au bas vous représentent les côtes d'un
+immense cétacé dont la montagne a d'ailleurs l'apparence. L'une
+de ces crêtes présente vers le milieu un aspect plus âpre, plus
+hérissé. Elle a un pic qui domine les beaux arbres bordant les
+flancs de la montagne. Ce pic est aride et dénudé. Vers la partie
+ouest, il est coupé perpendiculairement. Il forme un contraste saisissant
+avec les autres bandes de rochers parallèles qui sont à demi
+caché par une luxuriante végétation.</p>
+
+<p>Depuis longtemps, les habitants de l'endroit m'assuraient qu'une
+caverne profonde, creusée dans ce pic présentait dans son intérieur
+des dispositions tout à fait extraordinaires. Quelques-uns mêmes
+affirmaient, mais ceux-là, je suppose, n'étaient pas les plus hardis,
+que souvent des bruits étranges s'y faisaient entendre.</p>
+
+<p>Je décidai un jour d'aller en faire l'examen. Je pris avec moi
+un de ceux qui l'avait déjà visitée et qui lui prêtait dans son imagination
+le caractère le plus féerique.</p>
+
+<p>On y parvenait en gravissant une pente très abrupte. De grands
+arbres répandaient leur ombrage sur l'entrée spacieuse de la
+caverne. La chambre principale se trouvait éclairée par fissures
+de la voûte par lesqelles filtrait une douce lumière.</p>
+
+<p>Au centre, une énorme pierre carrée à surface unie semblait
+représenter une table. Cinq ou six pierres échappées de la voûte
+étaient disposées autour à la manière de tabourets. A deux pas
+plus loin une colonne de pierre, toute d'une pièce, s'élevait droite
+et perçait la voûte. Elle avait la forme des cheminées de nos habitations
+de campagne.</p>
+
+<p>Cette caverne était divisée en plusieurs compartiments. Deux
+dans le fond étaient éclairés par les rayons du soleil qui y pénétraient
+par des ouvertures naturelles. Cette lumière donnait la vie
+aux petites fleurs qui en tapissaient les parois. Quelques vignes
+sauvages grimpaient le long des rochers, montaient jusqu'aux interstices
+et s'échappaient au dehors comme pour aller demander
+plus de sève au soleil.</p>
+
+<p>A gauche, se trouvait un alcôve éclairé seulement par l'entrée.
+Au fond de cet alcôve et a angle droit on voyait un antre
+obscur, où il y avait un trou profond, circulaire, s'enfonçant tellement
+dans la montagne que j'essayai à le sonder avec une perche
+de dix-huit pieds sans aucun résultat. En approchant mon oreille
+de l'ouverture, j'entendis comme le bruit d'une forte chute d'eau.</p>
+
+<p>Quelques années plus tard, lorsque je visitai la caverne, avec
+mon Adala à qui j'en avais parlé, l'intérieur en était complètement
+changé.</p>
+
+<p>Des tremblements de terre avaient fait tomber une partie de la
+voûte. Ce n'était plus qu'une ruine de ce que j'avais vu.</p>
+
+<p>Un jour, il y eut grand émoi dans le village. Deux hommes, en
+longeant le sentier au pied de la montagne, y avaient aperçu des
+flammes et une fumée qui s'en échappaient. On avait même vu
+deux ou trois ombres sur le sommet du rocher et ce ne pouvaient
+être des hommes. La frayeur était à son comble.</p>
+
+<p>Des voisins vinrent le soir veiller chez moi, suivant leur habitude,
+et me racontèrent ce qui faisait le sujet de toutes les conversations.</p>
+
+<p>Tous ceux qui fréquentaient ma maison étaient de braves gens
+doués d'un esprit sain et de le plus grande honnêteté, de plus d'un
+courage éprouvé.</p>
+
+<p>Mais ce soir-là parmi eux se trouvait un autre homme qui, depuis
+trois à quatre jours, sous un prétexte ou sous un autre, venait me
+faire des visites fréquentes et fort assidues. Il habitait une cabane
+à quelque distance de chez moi. Elle était située sur la lisière
+immédiate des bois et aux pieds de ce qu'on appelait la Montagne
+Ronde.</p>
+
+<p>Cette montagne est ainsi nommée parce qu'elle ressemble à un
+pain de sucre dont le sommet aurait été arrondi.</p>
+
+<p>La renommée de cet individu était rien moins que recommandable.
+Les gens du l'endroit se disaient tout bas qu'il avait incendié
+plusieurs granges et qu'il ne vivait que de vols. A vrai dire, sa
+figure ne prévenait pas en sa faveur. Il avait un front bas et fuyant,
+d'épais sourcils où se joignaient ensemble et semblaient tirer au
+cordeau. Ses yeux était louches, ternes et sournois. Ils s'illuminaient
+quelquefois et jetaient alors un éclat fauve. Son nez aquilin
+se recourbait sur une bouche dont les lèvres étaient tellement
+minces qu'on les eut dites coupées comme une incision faite dans
+une feuille de papier. Lorsqu'il parlait, ou pouvait voir quelques
+dents rares mais aiguës comme celle d'un serpent. Les muscles de
+la mâchoire inférieure présentaient à son angle un gonflement tel
+qu'en possède le tigre et tous les animaux féroces.</p>
+
+<p>Ce soir là, il était en belle humeur et nous amusait par le récit
+d'un événement qui s'était passé chez lui dans la journée: Un fou
+était entré dans sa maison, y avait fait toutes les perquisitions possibles
+sous prétexte de chercher une poule qu'il disait avoir été
+dérobée et qui devait s'y trouver. Il s'était parait-il, livré à mille
+extravagances tout en cherchant cette fameuse poule. Les excentricités
+du pauvre insensé telles que le "<i>louche</i>," ainsi nommerai-je
+l'individu, les rapportait, faisaient tordre de rire mes voisins.</p>
+
+<p>Il en était au beau milieu de sa narration, lorsque la porte s'ouvrit.
+Un mendiant entra. Il se dirigea d'un pas délibéré vers la
+table, s'assit auprès, puis, tout en regardant l'assistance d'un air
+hébété, il demanda à manger en frappant du pied.</p>
+
+<p>J'appelai la vieille indienne qui lui apporta de la nourriture. Il
+mangea avec avidité sans regarder personne. Lorsqu'il fut rassasié,
+il tira de sa poche une sale bouteille et alla en offrir un coup au
+louche, son plus proche voisin. Il y mit même beaucoup de persistance
+en le regardant fixement. Comme pour la forme seulement
+il vint à moi, la bouteille à la main, fit mine de me la présenter et
+se plaça de manière que la lumière se refléta sur sa figure, tout
+en tournant le dos aux autre, et mit un doigt sur sa bouche et me
+fit un clin d'oeil.</p>
+
+<p>Je tressaillis malgré moi; si je l'avais pu je lui aurais sauté au
+cou. C'était mon brave ami, mon fidèle Baptiste pour moi seulement,
+pour les autres c'était le fou dont la louche nous entretenait
+à son arrivée.</p>
+
+<p>Désappointé et comme insulté de ce que personne ne voulait
+prendre part à ses libations, il retourna auprès de la table et avala
+le contenu de sa bouteille. Dix minutes après, il était étendu sur
+le plancher tout auprès du louche et ronflait profondément.</p>
+
+<p>Par complaisance je lui mis un oreiller sous la tête. Il ouvrit
+son oeil intelligent; me fit un nouveau clin d'oeil en même temps
+qu'un signe imperceptible aux autres, d'observer le louche.</p>
+
+<p>La conversation de ce dernier continuait intarissable sur le
+compte du fou.</p>
+
+<p>Je compris que Baptiste nous ménageait quelque surprise. Effectivement
+pendant que le narrateur en était au plus beau de son
+récit, l'ivrogne, comme dans le milieu d'un rêve, d'une vois profondément
+avinée laissa échapper ces paroles: "j'ai vu l'ombre de ceux
+que j'ai tués, malheur!"</p>
+
+<p>A ces mots le louche s'arrêta et l'examina, mais le mendiant
+ronflait déjà. Sa narration continua avec moins d'entrain.</p>
+
+<p>Néanmoins dix minutes après, de nouveaux souvenirs lui revenant,
+il recommença à parler et à rapporter encore des actions du
+fou lorsqu'un nom que celui-ci prononça attira son attention:
+"Paulo est mort, c'était mon complice." A ce nom, le louche, je
+ne savais pourquoi, fit un soubresaut comme s'il eût été piqué par
+une vipère. Je le vis pâlir et frissonner imperceptiblement, mais se
+remettant bientôt, d'un air dégagé, il alla prendre la chandelle sur
+la table et, tout en s'excusant, il l'approcha du mendiant et le
+regarda longtemps.</p>
+
+<p>Celui-ci dormait du plus profond sommeil, un peu d'écume même
+lui sortait de la bouche. "Je pensais, dit-il, en posant la lumière à
+sa place, que le malheureux était malade, j'avais cru l'entendre se
+plaindre."</p>
+
+<p>Je remarquai toutefois que dès ce moment, le louche devint taciturne.
+Bien que l'heure ne fut pas très avance, il nous souhaita
+le bonsoir et partit. Peu d'instants après son départ, le mendiant
+se leva et se traînant après les meubles, le jarret pliant, d'un pas
+titubant; il se dirigea vers la porte que je fus obligé de lui ouvrir
+tant il n'y voyait rien. A peine était-il dehors qu'on entendit le cri
+du merle siffleur. Bientôt après, le fou rentra en trébuchant, se
+recoucha, en peu d'instant ses ronflements sonores recommencèrent.</p>
+
+<p>Mes voisins se retirèrent en nous disant bonne nuit à la vieille
+mère et à moi. Tout en allant les reconduire, je fermai les contrevents,
+pendant que ma vieille indienne Aglaousse, éteignait les
+lumières trop vives. Elle aussi avait reconnu Baptiste, mais moi
+seul avait pu le remarquer sur sa figure.</p>
+
+<p>Quand je rentrai, une entière transformation s'était faite chez le
+fou apparent. Il avait ôté sa perruque, fait disparaître une partie
+de ses haillons; il causait familièrement avec l'Indienne et n'était
+pas plus ivres qu'un homme qui n'a bu que de l'eau. C'était aussi
+ce que contenait la bouteille.</p>
+
+<p>Nous tombâmes dans les bras l'un de l'autre et après quelques
+informations, Baptiste s'empressa de me dire qu'il n'y avait aucun
+danger pour Adala du moins pour quelques jours.</p>
+
+<p>Il me raconta le résultat de sa chasse à l'homme.</p>
+
+<p>Depuis au-delà de huit mois qu'ils poursuivaient Paulo et son
+digne acolyte, il n'y avait eu que ruses et embûches des deux côtés.
+C'était à qui surprendrait et ne serait pas surpris.</p>
+
+<p>Les deux scélérats avaient pris tous les moyens possibles pour
+que leurs traces ne fussent pas reconnues. Afin de faire perdre
+leurs pistes, ils avaient souvent monté et redescendu dans le cours
+des ruisseaux des distances considérables. Aussi les chasseurs
+eurent-ils bien du mal avant que de pouvoir les retrouver.</p>
+
+<p>Enfin un jour, les sauvages se croyant à l'abri de toute poursuite
+avaient fait halte dans un endroit écarté pour prendre quelque
+nourriture, sans même avoir la précaution de dissimuler toute
+trace de passage.</p>
+
+<p>Les français et un trappeur canadien, qu'ils s'étaient adjoints,
+reconnaissaient par l'habitude de l'observation la piste d'un homme
+fut-il sauvage ou blanc.</p>
+
+<p>D'ailleurs Paulo, qui avait, perdu le gros doigt du pied gauche,
+imprimait sur le sol humide des marais une empreinte caractéristique.</p>
+
+<p>Mes amis, en arrivant dans le lieu où le repas avait été pris,
+reconnurent d'une manière facile et certaine quels étaient ceux
+qui y avaient séjourné.</p>
+
+<p>Dès ce moment, ils pouvaient les suivre plus aisément, connaissant
+la direction de leurs pas qu'ils ne prenaient plus même la
+peine de cacher.</p>
+
+<p>Ils se dirigeaient évidemment vers un campement composé de
+sept sauvages renégats chassés de leurs tribus pour leur mauvaise
+conduite.</p>
+
+<p>Il eut été difficile de trouver un homme plus énergique et plus
+déterminé que Baptiste. Les trois hommes de coeur qui l'accompagnaient
+étaient aussi braves que rusés. Leur nouvel associé s'appelait
+Bidoune.</p>
+
+<p>Enfin, après une assez longue marche, ils arrivèrent auprès de
+ce campement et ils purent se convaincre que Paulo et son ami y
+était installés. Comme ils étaient sans défiance, Baptiste, avec
+des précautions infinies réussit à s'approcher tout auprès et put
+saisir quelques mots de leur conversation.</p>
+
+<p>Ils discutaient vivement un projet d'enlèvement analogue au
+premier. Paulo leur avait fait entrevoir quelle forte rançon le chef
+paierait pour le rachat de son enfant. Leur plan était tout mûri:
+A un moment donné, ils devaient se rejoindre chez le <i>louche</i> où des
+armes étaient déposées. C'est d'après ces renseignements que Baptiste
+avait cru devoir prendre le prétexte d'une poule perdue pour
+y faire des perquisitions.</p>
+
+<p>Comme l'enlèvement était plus facile par le fleuve, un canot
+serait mis dans le voisinage dans lequel on embarquerait l'enfant
+pendant qu'une bande ferait en sorte d'attirer les poursuivants
+vers les bois.</p>
+
+<p>Leur intention était de se diriger vers les îles de Kamouraska
+où ils se tiendraient cachés pendant une quinzaine de jours pour
+détourner les soupçons, puis ils se rejoindraient à l'Islet aux Massacres.</p>
+
+<p>Ils devaient de plus incendier la demeure d'Hélika, saisir la
+vieille et le chef à qui, d'après les conventions, ils ne feraient
+aucun mal, les lier fortement tous les deux de manière à les mettre
+hors d'état de donner l'alarme.</p>
+
+<p>Au récit de ce diabolique projet je voyais les yeux de l'indienne
+briller comme des tisons ardents à l'idée des outrages que sa petite
+fille pourrait endurer parmi de tels brigands. Pour moi des transports
+de rage indicible me saisirent, d'un rude coup de poing je fis
+voler la table en éclata. Ah! oui je sentais bien alors le sang de
+ma jeunesse se réveiller. Je voulais prendre mon fusil, courir au
+devant d'eux et les tuer comme de misérables chiens enragés. La
+vieille mère aussi s'offrait de s'armer d'une carabine et de venir
+avec moi à leur rencontre. Tous les deux nous étions exaspérés,
+mais Baptiste plus calme réussit à nous tranquilliser.</p>
+
+<p>Je lui demandai l'explication du cri du merle siffleur que nous
+avions entendu pendant sa sortie de là soirée. Vous en saurez
+quelque chose demain matin, dit-il, l'invention n'est pas de moi,
+elle est du gascon et du normand. Soyez sans aucune inquiétude,
+nous veillons sur vous tous.</p>
+
+<p>L'étoile du matin allait, paraître quand Baptiste, après nous avoir
+serré la main, se glissa sans bruit dans l'ombre comme s'il en eut
+été le génie.</p>
+
+<p>Quelque temps après son départ et avant que le bedeau vint
+sonner l'angélus, vous eussiez pu voir un homme agenouillé sur
+les degrés du perron de l'église attendant en grande hâte qu'elle
+fut ouverte pour y entrer. Cet homme était tout défait. Sa figure
+était pâle et cadavéreuse. Il regardait de tous côtés d'un oeil inquiet
+et inquisiteur. Lorsque le curé entra dans la sacristie pour dire la
+messe, il le supplia de vouloir bien le confesser.</p>
+
+<p>C'est qu'en se rendant chez lui le soir, le louche, car c'était lui,
+avait vu et entendu des choses bien terribles.</p>
+
+<p>Dans le sentier qu'il devait parcourir pour gagner son habitation,
+il passait à travers de grands arbres sombres et poussés entre
+deux rochers. Tout à coup, une boule de feu vint tomber à ses
+pieds. Il s'arrêta stupéfait, ses cheveux se dressèrent d'épouvante.
+A deux pas en face de lui un être étrange, diabolique, ayant des
+yeux rouges, une bouche ouverte qui laissait apercevoir des dents
+de la longueur du doigt, était immobile au milieu du chemin. Il
+avait, en guise de mains des pattes ressemblant à celles d'un ours
+avec des griffes beaucoup plus longues qui s'étendaient vers lui.
+Il put voir cette apparition à la lueur que jetait le globe de feu.</p>
+
+<p>La tête du monstre était, surmontée de deux cornes énormes.</p>
+
+<p>Il entendit en même temps un bruit de chaînes. Il se tourna
+dans l'intention de rebrousser chemin, mais une seconde boule, de
+feu tombait en arrière de lui. Un autre diable plus terrible encore,
+s'il était possible, que le premier, dont la bouche lançait des
+flammes, lui barrait le passage. Dans sa main, il tenait une fourche
+énorme tandis qu'au-dessus de sa tête, un troisième globe de feu
+roulait dans les airs eu sifflant et laissait tomber sur lui une pluie
+d'étincelles.</p>
+
+<p>Le louche, dit le premier diable, dont la voix caverneuse ressemblait
+à s'y méprendre à celle des enfants des bords de la
+Garonne, "Cadédious, mon bon, nous venons te chercher au nom
+de Satan. Tu as fait assez, de mal comme cela, tu nous appartiens
+corps et âme". L'autre voix en arrière reprenait: "Nous allons
+t'amener rejoindre Paulo en enfer, depuis une heure nous l'y
+avons conduit." On entendait une autre voix avec un rire sec qui
+disait: "Nous allons en faire un fricot avec vous tous." Puis les
+deux autres diables s'approchaient de lui pendant que la boule de
+feu venait lui roussir les cheveux. Il allait s'affaisser lorsqu'il eu
+ressentit la chaleur. Se signant à la hâte, il s'élança d'un bond prodigieux
+en avant d'un des diables qui effrayé sans doute par le
+signe de croix lui avait, livré passage.</p>
+
+<p>Il prit sa course, mais une course plus rapide que celle du meilleur
+lévrier, malheureusement les diables eux aussi courent fort
+vite et les boules de feu l'eurent bientôt rejoint, tantôt le précédant
+et le suivant. Pour les éviter, il faisait des sauts de bélier, poursuivi
+toujours par le même bruit de chaînes et les mêmes ricanements.
+Hors d'haleine, sentant ses jambes fléchir sous lui, il arriva
+enfin à sa cabane; mais à sa grande stupeur, elle était toute réduite
+en cendres. Il s'arrêta terrifié. Une détonation venant d'en
+haut lui fit lever les yeux. Il aperçut des globes de feu énormes
+et de toutes les couleurs qui menaçaient de lui tomber sur la tête.
+A cette vue, il reprit sa course désespérée poursuivi et toujours par
+les mêmes fanfares infernales.</p>
+
+<p>Enfin à force de se signer et de recommander son âme à Dieu, il
+put faire disparaître tous les diables. Il gagna le village toujours
+en courant et alla se réfugier, comme on l'a vu, sur le perron de
+l'église.</p>
+
+<p>Telle fut l'histoire qu'il raconta au bedeau et dont je donne ici
+le résumé.</p>
+
+<p>Celui qui eut visité la caverne des fées le jours précédent aurait
+été étonné de voir le genre d'occupation auquel trois hommes se
+livraient.</p>
+
+<p>Deux cousaient ensemble des morceaux d'écorce de bouleau percés
+de trous à l'endroit des yeux, de la bouche et ornés d'un nez
+énorme. De temps en temps, ils s'ajustaient ces masques sur la
+figure en riant de bon coeur à l'apparence qu'ils leur donnaient.</p>
+
+<p>Bidoune, d'un autre côté, (car le lecteur a sans doute reconnu
+que la mascarade qui avait causé une si grande terreur au louche,
+était une pure invention du gascon et de son ami pour débarrasser
+la paroisse de cet homme traître et méchant) adaptait au bout
+d'une perche un paquet d'étoupe. Des boules enduites de térébenthine
+étaient à côté de lui.</p>
+
+<p>Tout en travaillant, on se distribuait les rôles. Bidoune devait
+grimper dans le haut d'un arbre pour lancer à point nommé la
+seconde boule préalablement enflammée. La première était réservée
+au gascon qui la pousserait à coups de pieds en avant du louche
+pendant que Bidonne l'empêchait de retourner en arrière avec la
+sienne en poussant des rires homériques que le pauvre malheureux
+prenait pour des ricanements infernaux.</p>
+
+<p>Il est inutile de dire que l'étoupe que Bidoune faisait jouer au
+bout de sa perche et qui laissait tomber des étincelles constituait
+le globe de feu venant des airs. Une simple figure avait produit
+la détonation.</p>
+
+<p>La cabane avait été incendiée parce que Baptiste dans la recherche
+de sa poule y avait découvert les armes et les provisions nécessaires
+à l'enlèvement. Le canot, soigneusement caché dans les
+branches, les avirons, la hotte et des cordes y avaient été transportés
+et le tout avait brûlé ensemble.</p>
+
+<p>Leur plan avait réussi, jamais la louche ne reparut dans ces
+endroits.</p>
+
+<p>Les trois ombres de la Caverne des fées qui avaient causé tant
+d'effroi aux braves habitants de Ste. Anne, sont maintenant expliquées.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>L'HÔPITAL GÉNÉRAL</h3>
+
+<p>La guerre entre Paulo et mon Adala allait donc se continuer
+avec plus d'acharnement que jamais. J'avais espéré vainement
+que la leçon qu'il avait reçue, lors de sa première tentative d'enlèvement,
+lui aurait profité; mais puisqu'il redoublait de rage, c'était
+à moi de pourvoir au salut de mon enfant et de la mettre hors
+des atteintes de ce tigre à face humaine.</p>
+
+<p>Je dois l'avouer, si j'avais usé de ménagement envers lui, c'est
+c'est que je me sentait coupable des mauvais exemples que je lui avais
+donnés et dont il n'avait que trop profité; je lui avais fait dire, combien
+je regrettais mon fatal passé; je lui avais même envoyé de
+l'argent pour qu'il put vivre honnêtement et abandonner le sentier
+du crime. Il parut accepter ces conditions et garda la somme d'argent
+qu'il dépensa en orgies crapuleuses et à préparer des plans diaboliques.</p>
+
+<p>Le lendemain soir, Baptiste revint chez moi pendant que nous
+étions seuls, je lui fis part du plan que j'avais conçu de mettre
+Adala et sa grand'mère on sûreté et de donner ensuite la chasse
+aux bandits. Il m'approuva du tout coeur.</p>
+
+<p>Ce qui me faisait hâter d'avantage c'est que la rumeur rapportait
+qu'un meurtre atroce avait été commis à une douzaine de lieues
+de l'endroit que j'habitais.</p>
+
+<p>En voici les détails: Deux sauvages étaient entrés dans la maison
+d'un riche et honnête cultivateur. C'était un Dimanche, et
+tout le monde assistait au service divin. La mère de famille était
+restée seule avec deux petits enfants dont l'aîné pouvait avoir sept
+ans et le plus jeune cinq.</p>
+
+<p>Cette jeune femme était très hospitalière et très charitable, aussi
+accorda-t-elle volontiers la nourriture que les deux sauvages
+avaient demandée en entrant.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils eurent pris un copieux repas, ils exigèrent de l'argent.</p>
+
+<p>La pauvre mère comprit alors qu'elle avait affaire à des scélérats
+et qu'elle pouvait redouter les derniers outrages. Elle chercha à
+gagner du temps espérant qu'on reviendrait bientôt de l'Église
+lui porter secours.</p>
+
+<p>Par malheur pour elle, la messe avait été beaucoup retardée, le
+curé ayant été obligé d'aller administrer les derniers sacrements à
+un homme mourant.</p>
+
+<p>C'est alors que Paulo, saisissant son tomahawk en asséna un
+coup terrible sur la tête de l'infortunée qui tomba assommée.
+Deux crimes affreux furent accomplis ensuite.</p>
+
+<p>Les infâmes firent des recherches dans tous les coins de la maison
+et découvrirent une somme d'argent considérable qu'ils séparèrent
+entre eux puis ils disparurent.</p>
+
+<p>Les enfants avaient été enfermés dans un cabinet pendant l'accomplissement
+de ce drame odieux. Le complice de Paulo les
+avait menacés de sa hache avec des imprécations effroyables et jurait
+de leur fendre la tête s'ils proféraient une parole ou essayaient
+de sortir.</p>
+
+<p>Les pauvres petits s'étaient blottis l'un près de l'autre demi-morts
+de terreur, n'osant pas pleurer et retenant leur respiration.</p>
+
+<p>Lorsque le bruit eut cessé, le plus âgé se décida à s'avancer tout
+doucement vers la fenêtre. Il aperçut les deux bandits qui fuyaient
+dans la direction du bois. Ils sortirent alors de leur cachette ouvrirent
+la porte de l'appartement où ils avaient vu leur mère pour
+la dernière fois. Une mare de sang inondait le plancher. Hélas!
+la pauvre femme n'était plus qu'un cadavre.</p>
+
+<p>Je renonce à peindre la scène déchirante qui s'en suivit, les larmes
+et les cris de désespoir des malheureux enfants.</p>
+
+<p>Enfin la messe était terminée et le père revenait tout joyeux
+avec les autres personnes de la famille, lorsqu'ils rencontrèrent
+dans l'avenue les deux enfants qui couraient éplorés en criant:
+"papa, papa, viens donc vite, maman est morte, il y a des hommes
+méchants qui l'ont tuée." Le père en ouvrant la porte ne connut
+que trop la triste verité.</p>
+
+<p>Cette nouvelle que je rapportai à Baptiste fut confirmée le lendemain
+par des document officiels et certains.</p>
+
+<p>Par la désignation que firent les enfants, je reconnus mon ancien
+complice.</p>
+
+<p>Ce récit expliqua à Baptiste pourquoi à pareille date, il avait perdu
+les brigands de vue, pendant plusieurs jours. C'était pour dépister
+leurs poursuivants qu'ils étaient revenus sur leurs pas jusqu'au
+lieu où ils avaient commis ce meurtre.</p>
+
+<p>Il n'y avait donc plus de temps à perdre. J'envoyai de suite
+Baptiste louer une barque et le même soir à neuf heures, Adala,
+Aglaousse et moi, nous voguions sur le fleuve poussés par un bon
+vent. Douze heures après, nous entrions dans la rivière St. Charles
+et débarquions près de l'Hôpital Général de Québec.</p>
+
+<p>Baptiste et ses amis devaient rester dans ma maison pendant mon
+absence et se tenir prêts à tout évènement.</p>
+
+<p>Revenons à notre voyage. Nous allâmes frapper à la porte du
+parloir du couvent. Une jeune soeur vint au guichet. J'avais
+tant hâte de savoir si mon enfant y trouverait asile et confort que
+sans autre préambule je demandai la permission de visiter les
+salles, prétextant qu'il devait y avoir une de mes connaissances qui
+était là depuis plusieurs années.</p>
+
+<p>Sans m'en douter, je disais bien vrai. Une religieuse vint me conduire.
+Je tenais Adala par la main, la vieille indienne nous suivait.
+Tout en causant j'admirais l'ordre parfait et le bien-être qui
+y régnait. En approchant d'un lit où était étendue une vieille
+malade, je m'arrêtai malgré moi. Ses traits quoique portant les
+traces de l'idiotisme me frappèrent. Ils me rappelaient quelque
+vague souvenir de ma jeunesse.</p>
+
+<p>Ou l'avais-je vu?</p>
+
+<p>Je ne pouvais m'en rendre compte. J'essayai à l'interroger mais
+elle ne me répondit que par quelques paroles incohérentes..</p>
+
+<p>Depuis deux ans, me dit la religieuse, la pauvre vieille a perdu
+toute intelligence. Je lui demandai de vouloir bien s'éloigner un
+instant, la bonne soeur accéda volontiers a mon désir.</p>
+
+<p>Je m'approchai du lit de l'octogénaire. <i>Rosalie</i> lui dis-je. Elle fit
+un soubresaut, me regarda d'un oeil étonné et quelque peu lumineux,
+puis son regard redevint terne. Je prononçai mon nom à
+son oreille; elle parut se réveiller et me regarda fixement, puis elle
+retomba dans son état d'hébètement.</p>
+
+<p>La religieuse vint nous rejoindre. Elle nous avait observés
+attentivement. "Vraiment chef, dit-elle en souriant; je vous crois
+un peu sorcier; car depuis deux ans, la pauvre vieille n'a pas donné
+de pareils signes de connaissance."</p>
+
+<p>Mes pressentiments ne m'avaient pas trompés, cette vieille fille
+était l'ancienne servante qui demeurait chez mon père lorsque je
+désertai la maison paternelle.</p>
+
+<p>Nous continuâmes la visite des salles où j'admirai, comme je l'ai
+dis plus haut, l'ordre parfait qui y régnait. Je fus ensuite conduit
+au parloir où m'attendaient la supérieure et la dépositaire qu'on
+avait fait prévenir. Je leur exposai le plan que j'avais formé de
+mettre Adala entre leurs mains pour qu'elle complétât son éducation.
+Je leur dis de plus à quels dangers elle était exposée. Pour
+attirer davantage leur sympathie en faveur de l'enfant et afin
+qu'elles ne la missent pas en évidence, je leur fis connaître son
+persécuteur. C'était l'accusateur de son père et l'assassin de l'homme
+pour lequel celui-ci avait subi le dernier supplice.</p>
+
+<p>Jusque là, les deux religieuses n'avaient pas dit un seul mot. En
+levant les yeux sur elles, je m'aperçus que toutes deux pleuraient.</p>
+
+<p>Elles m'adressèrent tour à tour la parole. Au lieu de leur
+répondre, je me mis à les regarder fixement. Je me retrouvais sous
+la même impression où j'avais été au sujet de la vieille en visitant
+les salles.</p>
+
+<p>Étais-je donc cette journée-là sous l'effet d'une hallucination? Je
+ne pouvais m'expliquer ce que je ressentais, mais plus j'analysais
+chacun des traits des deux religieuses et plus je me convainquais
+que je les avais vues quelque part.</p>
+
+<p>Ma conduite les surprit sans doute, car la supérieure, après un
+silence de quelques minutes, me dit en souriant: "Vous vous
+croyez, sans doute, chef au milieu des grands bois, à l'affût de
+quelque gibier. En effet depuis un quart d'heure que nous vous
+interrogeons, au lieu de nous répondre, vous nous examinez comme
+si vous étiez indécis sur laquelle de nous vous allez diriger votre
+coup de fusil."</p>
+
+<p>Ces paroles me ramenèrent à la réalité. Pour un instant, j'avais
+vécu dans les rêves dorés de mon enfance et les figures sereines
+des bonnes religieuses me rappelaient quelques traits des soeurs
+chéries que je croyais mortes et à qui j'avais causé tant de chagrin.
+Ces souvenirs me rendaient tout rêveur.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, madame, lui répondis-je, mais il me semblait retrouver
+en vos personnes deux soeurs que j'ai perdues bien jeunes. Vos
+traits me les rappelaient. C'est ce qui m'impressionnait si fortement.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! dit la supérieure, nous avions nous aussi un frère qui
+a déserté le toit paternel poussé par le désespoir et nous n'en avons
+jamais eu de nouvelles.</p>
+
+<p>A ces paroles, je me levai brusquement et m'approchai d'elles.
+Elles se reculèrent instinctivement.&mdash;"N'êtes-vous pas, leur dis-je,
+du village de.....&mdash;" Elle parurent très surprises et me regardèrent
+toutes deux fixement.</p>
+
+<p>J'ai oublié de dire que je portais le costume et le tatouage d'un
+chef sauvage de premier ordre.</p>
+
+<p>Elles me répondirent affirmativement.&mdash;Encore une question,
+mesdames, s'il vous plait. Votre nom n'est-il pas Hélène et Marguerite D....?
+Oui, répondirent-elles en me regardant d'un air
+stupéfait&mdash;O Mon Dieu, m'écriai-je alors dans un élan de reconnaissance,
+Hélène et Marguerite! mes deux soeurs! je suis votre
+frère et je leur tendis les bras.</p>
+
+<p>Je crus réellement qu'elles allaient défaillir toutes deux à ces
+paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, firent-elles, d'une voix tremblante, notre frère n'était
+pas indien.</p>
+
+<p>En deux mots, je leur rappelai quelques circonstances de notre
+enfance et nous tombâmes dans les bras les uns des autres. Elles
+riaient, pleuraient, me pressaient de questions et quand elles se
+furent calmées, vous pensez bien avec quel empressement je
+demandai des détails sur mes bons parents.</p>
+
+<p>Elles me racontèrent que mon père, après s'être épuisé en
+recherches de toutes sortes, avait fini par croire fermement à ma
+mort; mais ma mère, la bonne et sainte femme, assurait que je
+reviendrais. Tous les soirs, une prière se faisait en commun pour
+mon retour et dans la journée, ma mère allait s'enfermer dans ma
+chambre où rien n'avait été changé depuis mon départ et là elle
+priait et pleurait des heures entières.</p>
+
+<p>Elles me dirent de plus comment Marguerite avait reconnu son
+enfant et comment on m'avait soupçonné d'être l'auteur de l'enlèvement,
+ce que peu de personnes avaient cru. Elles ajoutèrent
+que la vieille était notre ancienne Rosalie, qui aussi avait pleuré
+sur mon sort.</p>
+
+<p>Enfin après plusieurs heures d'une intime causerie, je leur fis
+les adieux les plus touchants et je pris congé d'elles. Je leur donnai
+mes dernières instructions et leur laissai une forte somme d'argent
+pour pourvoir à la pension et aux besoins d'Adala. Je pressai cette
+dernière dans mes bras, embrassai la vieille, lui faisant un part de
+la somme qui me restait entre les mains pour l'aider à vivre pendant
+les années d'absence que je croyais nécessaires pour terminer
+l'éducation de mon enfant. Elle avait décidé d'aller demeurer chez
+le hurons à Lorette, se réservant toutefois le privilège de venir
+embrasser sa petite fille très souvent.</p>
+
+<p>Il fallut bien me décider à partir. Avant de gagner mon
+embarcation, je fus chez un notaire des plus respectables et fis mon
+testament en cas de mort, car je ne me dissimulais pas que la poursuite
+que nous allions entreprendre contre Paulo allait être pleine
+de périls. J'étais fermement décidé de débarrasser la société d'un
+tel monstre et de délivrer Adala des dangers qui la menaceraient
+tant que le misérable existerait.</p>
+
+<p>J'instituai Adala ma légatrice universelle, lui nommai un homme
+de bien comme curateur, donnai une pension plus que suffisante
+à la vieille. Je laissai pour l'enfant une lettre que la supérieure lui
+donnerait si je ne revenais pas. Je lui recommandai de prendre
+bien soin de sa grand'mère et de ne pas oublier dans ses prières
+celui qui l'avait aimée autant qu'un père.</p>
+
+<p>Je me munis auprès des autorités de tous les papiers nécessaires
+me permettant de m'emparer de Paulo et de ses complices au nom
+de la loi, et de les mettre à mort s'il le fallait.</p>
+
+<p>Tous ces devoirs remplis, je m'embarquai pour redescendre.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>LA CHASSE A L'HOMME</h3>
+
+<p>Tout en dirigeant ma barque vers l'endroit où je devais rencontrer
+mes amis, je suivis tristement le sillon qu'elle traçait et me
+représentais combien était heureuses ces vagues qui paraissaient
+remonter, de se rapprocher des êtres chéris que je venais de quitter,
+pendant que je m'en éloignais peu-être pour toujours.</p>
+
+<p>C'était avec peine que je refoulais au fond de mon âme, les
+pleurs qui voulaient s'échapper de mes yeux au souvenir des adieux
+et de la séparation, séparation qui devait être bien longue.</p>
+
+<p>Pourtant après ces quelques instants d'attendrissement, mon
+énergie et ma force morale me revinrent.</p>
+
+<p>Ma détermination d'en finir pour toujours avec Paulo se fixa
+plus inexorable que jamais dans mon esprit. Mes compagnons,
+j'en étais sûr ne me mettraient pas moins d'acharnement que moi à
+leur poursuite. Plus je songeais à leurs affreux forfaits et plus je
+sentais un désir implacable du m'emparer d'eux vivants ou de
+les faire disparaître. Ce fut dans cette disposition d'esprit que
+j'abordai à Ste. Anne, à l'extrémité ouest du Cap Martin, dans une
+dans une petite anse qui se trouvait vis-à-vis de ma demeure.
+J'allai frapper à la porte et me fit reconnaître. Tout le monde
+était sur pied, certes mes amis faisaient bonne garde; ils avaient
+entendu mes pas.</p>
+
+<p>Nous passâmes le reste de la nuit à faire nos préparatifs de départ,
+pendant que je leur racontais les incidents de mon voyage. Il
+avait été convenu entre Baptiste et moi que nous commencerions
+notre chasse immédiatement après mon arrivée.</p>
+
+<p>Tout le monde dans le village savait quelle était la nature de
+l'expédition que nous allions entreprendre; aussi, connaissant à
+quels dangers nous allions être exposés, faisait-on des voeux pour
+notre succès, tant les bandits inspiraient du terreur. Des prières
+étaient faites chaque soir dans les familles, pour que Dieu, nous
+ramenât sains et saufs.</p>
+
+<p>Cependant la vue de la barque avait appris mon arrivée à mos
+bons amis, qui connaissaient le but de mon voyage, sans savoir en
+quel lieu j'avais laissé mon enfant; le curé seul en était informé.
+A bonne heure le lendemain matin, une douzaine des habitants les
+plus aisés et les plus respectables, ayant le bon prêtre en tête
+vinrent et nous offrirent tout ce qu'ils croyaient nous être nécessaire
+pour notre excursion, provisions, habillements et munitions. Mais
+nous étions amplement pourvus de tout cela. Nous les remerciâmes
+avec effusion et nous prîmes le chemin des bois accompagnés de
+leurs souhaits et de leurs voeux.</p>
+
+<p>Il était facile au calme et à la détermination de nos figures de
+voir combien nous allions mettre de persévérance et de fermeté
+dans la chasse que nous entreprenions, bien que ceux que nous
+allions combattre fussent presque deux fois plus nombreux que
+notre parti, puisque Paulo et son ami avaient recruté les sept
+autres sauvages.</p>
+
+<p>J'avais pris le commandement de l'expédition.</p>
+
+<p>Un mot personnel sur ma petite troupe.</p>
+
+<p>Bidoune était un homme du six pieds trois pouces, brave et
+infatigable comme l'étaient les canadiens trappeurs de ce temps-là.
+Sa force était herculéenne. Quand une fois il était sorti de sa placidité
+ordinaire, il devenait furieux et indomptable comme un taureau
+blessé. Une fois déjà pris par cinq sauvages, il, s'était vu
+attaché au poteau du bûcher et grâce à sa force musculaire, il avait
+rompu ses liens, saisi une hache, engagé contre tous les cinq une
+lutte désespérée où trois étaient tombés sous ses coups, le quatrième
+mortellement blessé et le dernier avait pris la fuite. Ce qui lui
+donnait encore plus de désir de se joindre à nous c'est que ceux
+qui s'étaient emparés de lui et qui voulaient le brûler, faisaient
+partie de la bande où Paulo avait recruté ses nouveaux complices.
+Lorsque je lui avais communiqué mon plan d'attaque, Bidoune
+s'était frotté les mains avec délices.</p>
+
+<p>Les deux français eux aussi étaient de puissants et fermes auxiliaires.
+C'était deux hommes aux muscles d'acier, au coeur franc
+et loyal, braves et rusés, qui avaient été formés à l'école de
+Baptiste. Il m'est inutile de parler de ce dernier, le lecteur le
+connaît déjà.</p>
+
+<p>Avec de tels hommes, je pouvais tout tenter. Le point que j'avais
+décidé d'explorer était le lieu qui leur servait de repaire, lorsque
+Baptiste avait poursuivi Paulo.</p>
+
+<p>Plus nous avancions dans les bois et approchions de cet
+endroit, plus nous nous convainquions que nous ne nous étions pas
+trompés dans nos prévisions, car les traces de leur passage devenaient
+de plus en plus évidentes.</p>
+
+<p>Quand nous fûmes peu éloignés du campement où nous espérions
+les surprendre et leur livrer assaut, nous décidâmes de nous
+séparer on deux bandes. Nous eûmes aussi la précaution de nous
+mettre sous le vent, de crainte que les chiens ne sentissent notre
+approche et qu'ils ne leur donnassent l'éveil. De leur coté, nos ennemis
+avaient bien pris leurs mesures pour prévenir toute surprise,
+Ils comprenaient que si leur plan d'enlèvement avait été ainsi
+déjoué, c'est qu'il y avait eu trahison de la part du louche ou qu'ils
+avaient affaire à quelqu'un d'aussi rusé qu'eux.</p>
+
+<p>Nous pûmes approcher jusqu'à portée de fusil de leur cabane
+en nous glissant, et en rampant de broussailles ou broussailles.</p>
+
+<p>Malheureusement un chien éventa la mèche. Un coup de feu
+partit d'une sentinelle embusquée derrière un arbre et une balle
+vint frapper Bidoune à la jambe. La carabine de celui-ci retentit
+à son tour, le Peau Rouge fit un soubresaut et retomba inerte.
+Ces coups de feu avait jeté l'alarme dans le camp. La flamme qui
+brillait au milieu de leur wigwam fut en un instant dispersée.</p>
+
+<p>En même temps, trois coups partirent dans la direction d'où était
+venu celui qui avait blessé Bidonne. Les deux français tirèrent
+eux aussi du côté d'où venaient ces derniers, puis nous entendîmes
+des plaintes sourdes et des craquements de branches, comme en
+peuvent faire les bêtes fauves en fuite dans les bois.</p>
+
+<p>Il n'eut certes pas été prudent de nous avancer plus loin, cette
+nuit-là, car nos ennemis auraient pu s'être cachés et nous envoyer
+leurs balles à l'abri des rochers. Nous décidâmes donc d'attendre
+le jour pour juger de l'effet de nos coups.</p>
+
+<p>Lorsque l'aube parut, Baptiste se chargea d'aller faire la reconnaissance
+pour voir ce qu'était devenu nos ennemis. Il choisit le
+Gascon pour l'accompagner. C'était un trappeur consommé en fait
+d'adresse, de ressources et de ruse. Ils revinrent deux heures après
+et nous informèrent qu'ils avaient relevé les pistes des fuyards et
+que Paulo formait l'arrière garde. Ils étaient encore six, nous le
+savions déjà, car nous avions examiné l'effet du premier coup
+qui avait été tiré par Bidonne. La balle avait traversé le coeur du
+sauvage. Quant aux autres coups tirés par les français, bien qu'au
+juger, ils avaient eux aussi parfaitement atteint leur but. L'un
+avait été tué instantanément, l'autre gisait mortellement blessé.</p>
+
+<p>Bien nous en prit de ne nous approcher qu'avec la plus grande
+précaution, car malgré le sang qu'il avait perdu, le blessé avait
+appuyé son fusil sur une pierre et de son oeil mourant cherchait
+encore s'il ne pourrait pas envoyer une balle dans le coeur d'un
+ennemi. Je lui en exemptai la peine, j'ajustai mon coup sur le
+canon de son arme et tirai; son fusil vola en éclats loin de lui;
+nous nous avançâmes alors en toute sûreté.</p>
+
+<p>Il était le chef des sept nouveaux associés de Paulo. Il me lança
+un regard de défi lorsque je fus près de lui, croyant que j'allais le
+torturer, dans ses derniers moments, comme il n'eut pas manqué de
+le faire si nous fussions tombés entre ses mains. Aussi manifesta-t-il
+quelque surprise lorsque je lui demandai s'il voulait boire. Il me
+fit un signe affirmatif, le Normand alla lui chercher de l'eau.</p>
+
+<p>J'examinai alors sa blessure, la balle lui était entré dans le dos
+obliquement et lui ressortait dans la partie interne de la cuisse
+opposée. Elle avait donc traversé les intestins; sa mort était certaine.</p>
+
+<p>Pendant la demi-heure qu'il survécut, nous essayâmes à soulager
+ses souffrances et lorsqu'il eut rendu le dernier soupir, nous creusâmes
+une fosse commune où nous déposâmes les trois cadavres.
+Nous les recouvrîmes de terre et même de pierres pour les protéger
+des atteintes des bêtes.</p>
+
+<p>Nous incendiâmes ensuite leur cabane et après un repos de
+quelques instants, nous nous mîmes à la poursuite des autres bandits
+qui avaient sur nous une avance de plus de trois heures. C'était
+là que commençaient les difficultés de la lâche que nous avions
+entreprise.</p>
+
+<p>Maintenant, l'éveil leur était donné. Sans doute qu'ils allaient.
+employer toutes les ruses possibles pour nous surprendre à leur tour.</p>
+
+<p>Je comprenais toutefois qu'ils ne pouvaient marcher longtemps
+ensemble. L'attaque avait été si inattendue et leur fuite si précipitée
+qu'ils n'avaient pas eu le temps de prendre des provisions. Ils
+devaient donc se séparer avant que d'avoir fait bien du chemin
+et c'était justement en que je voulais empêcher.</p>
+
+<p>Nous étions presque en nombre égal, il n'était donc pas prudent
+pour nous de rester tous ensemble, car ils pourraient nous surprendre
+à l'entrée où à la sortie d'un défilé et nous tirer à l'affût
+comme gibier de passage, aussi nous séparâmes-nous. Je pris avec
+Bidonne, l'avant garde, pour servir d'éclaireurs, pour que nous ne
+nous éloignâmes pas trop les uns des autres, afin de nous prêter
+un secours mutuel en cas de surprise.</p>
+
+<p>Nous étions en route depuis deux jours, lorsque nous découvrîmes
+des traces toutes fraîches de leurs pas. Comme dans la
+chasse que Baptiste avait donnée à Paulo, ils avaient encore cette
+fois pris toutes les peines du monde pour effacer les vestiges de
+leur passage. Ils avaient monté et redescendu les ruisseaux, choisi
+les terrains pierreux, fait un grand nombre de tours et de détours
+afin de nous donner le change, mais j'étais trop habitué A toutes
+ces ruses pour me laisser tromper. En partant de l'endroit où nous
+les avions surpris, ils s'étaient dirigés vers le sud puis marchant dans
+le cours d'un ruisseau, ils étaient revenus plusieurs milles en
+arrière.</p>
+
+<p>Nous pûmes constater qu'évidemment Paulo conduisait le parti.</p>
+
+<p>Enfin la nuit de la seconde journée, il faisait un clair de lune
+magnifique. Nous étions dispersés, les uns des autres, l'oeil et
+l'oreille au guet, lorsque tout à coup, une modulation d'abord, puis
+le cri du merle siffleur s'élevant à une petite distance arriva à mes
+oreilles. C'était le signal de ralliement, l'ennemi devait être en
+vue de quelqu'un de notre bande.</p>
+
+<p>Nous nous glissâmes avec des précautions infinies vers le lieu
+d'où était parti le cri. Nous aperçûmes effectivement dans un
+cran de rochers deux points lumineux et le canon d'une carabine
+qui brillait au rayon de la lune. J'abaissai mon arme et fit feu.
+Deux balles d'un autre côté vinrent siffler auprès de moi. Trois
+autres coups partis des nôtres répondirent aux deux premiers.</p>
+
+<p>J'avais bien recommandé à mes hommes de se tenir à l'abri des
+arbres et de se coucher à plat ventre sitôt qu'ils auraient tiré.
+C'est ce qu'ils firent. Ils durent à cette précaution de n'être pas
+atteints par les balles.</p>
+
+<p>Quelques secondes après, Je reconnu le son de la grosse carabine
+de Baptiste et j'aperçus en même temps un sauvage qui dégringolait
+du haut du rocher.</p>
+
+<p>A l'assaut m'écriai-je, sans leur donner le temps de recharger
+et le couteau aux dents, nous nous précipitâmes sur eux. Paulo
+comprit alors qu'il n'y avait plus de salut pour lui que dans une
+lutte désespérée dont il sortirait victorieux. D'ailleurs les hommes
+qu'il commandait étaient bien propres à lui inspirer de la
+confiance. C'étaient des gens déterminés et dont les forces
+devaient être décuplées par l'idée que s'ils tombaient vivants entre
+nos mains, la potence les attendaient.</p>
+
+<p>Le coup de fusil de Baptiste seul avait porté, le mien avait
+fait voler en éclats la crosse de la carabine de la sentinelle.</p>
+
+<p>Nous étions cinq contre cinq, la partie était égale. Ce fut la
+crosse de nos armes qui nous servit d'abord de massues, mais les
+bandits étaient exercés à parer les coups. Les crosses volèrent en
+éclats et la lutte au couteau s'en suivit.</p>
+
+<p>Elle fut terrible et sanglante. Qu'il me suffise de dire qu'une
+heure après, le plateau qui nous avait servi de champ de bataille
+était inondé de sang. Trois hommes gisaient se tordant dans les
+convulsions de l'agonie. Deux autres blessés étaient un peu plus
+loin, mais ceux-là fortement liés. Trois de mes malheureux compagnons
+dont Baptiste et moi pansions les malheureuses blessures,
+nageaient dans leur sang. Le Normand, le Gascon, Bidoune
+étaient blessés plus sévèrement que nos ennemis qui se trouvaient
+être Paulo et son complice. Bidoune avait reçu un coup de couteau
+en pleine poitrine.</p>
+
+<p>Après avoir pansé les blessures du mieux que nous pûmes, Baptiste
+et moi qui n'avions reçu que de légères égratignures, nous
+nous mîmes à faire un abri, car il ne fallait pas songer à se mettre
+en route pour gagner les habitations dans l'état ou étaient nos amis.</p>
+
+<p>Lorsque le soleil du lendemain éclaira le lieu du carnage, je
+ne pus voir sans frémir les cadavres de ces hommes forts et braves,
+dont la vigueur et la jeunesse auraient pu être si utiles, si elles
+eussent été tournées au bien.</p>
+
+<p>Nos ennemis que nous n'avions pu lier que grâce à la perte de
+sang qui avait diminué leurs forces, conservaient sur leurs
+figures pâlies, l'expression d'une sauvage férocité.</p>
+
+<p>Cependant notre pauvre canadien s'affaiblissait visiblement.
+Le nombre de blessés et de pansements que j'avais vus dans nos
+guerres m'avait donné quelqu'idée de chirurgie et quelques connaissances
+pratiques de médecine. Je ne me faisais donc pas d'illusions
+sur le résultat de la blessure; lui-même de son côté pressentait
+sa fin prochaine. Cette blessure, il l'avait reçue après le
+combat de la manière la plus traîteuse.</p>
+
+<p>Comme je l'ai dit, Paulo avait été blessé grièvement sans toutefois
+l'avoir été dangereusement. Par compassion, on lui avait laissé
+un bras libre. Pendant que j'étais occupé à donner des soins à
+mes chers blessés, il me fit demander par Bidoune de vouloir bien
+aller le trouver, prétextant qu'il avait quelque chose d'important à
+me communiquer. Je lui fis répondre que je n'avais pas le temps
+de me rendre auprès de lui pour le moment. Le canadien lui porta
+ma réponse, il le supplia de lui donner à boire, ce que celui-ci
+fit volontiers. Mais Paulo se prétendait trop faible pour pouvoir
+lever la tête, alors ce brave homme se mit à genoux auprès de
+lui, lui soulève la tête d'une main tandis que de l'autre il lui présentait
+de l'eau fraîche mêlée à quelques gouttes d'eau de vie qu'il
+avait tirées de sa gourde. Tout occupé à cet acte de charité, il ne
+remarqua pas le mouvement de Paulo. Il avait glissé sa main
+libre sous lui, avait saisi son poignard et l'avait enfoncé dans la
+poitrine de son bienfaiteur. Il allait redoubler, mais le canadien
+avait eu la force de se mettre hors de ses atteintes. Ce forfait
+avait été commis en moins de temps que je ne mets à le rapporter.</p>
+
+<p>Baptiste avait tout vu, aussi poussa-t-il un rugissement terrible
+et saisissant son casse-tête il aurait fendu le crâne du misérable si
+je ne me fusse trouvé là, pour arrêter son bras. J'eus toutes les
+peines du monde à le détourner de son projet de tuer immédiatement
+le lâche assassin. Il ne céda qu'après que je lui eusse expliqué
+combien plus terrible serait sa punition d'agoniser dans les
+chaînes d'un cachot, en attendant le jour de son procès ou le
+moment de son exécution.</p>
+
+<p>Tout en lui parlant ainsi, j'avais retiré le poignard de la blessure
+et pratiquai une saignée qui arrêta le sang, mais la respiration
+continua à devenir de plus en plus haletante et difficile, Enfin,
+lorsque malgré nos soins tout espoir fut perdu et que lui-même
+m'eut avoué qu'il se sentait mourir et comprenait qu'il n'en avait
+plus pour longtemps, il nous fit approcher, nous chargea de ses
+derniers embrassements auprès de sa vieille mère. Il nous fit
+détacher une ceinture remplie de grosses pièces d'or qu'il nous pria
+de lui remettre et me recommanda de ne pas l'abandonner dans
+le cas où elle aurait besoin.</p>
+
+<p>Il me demanda ensuite de faire une prière qu'il récita après
+moi d'une voix râlante et entrecoupée, fit une acte de contrition et
+recommanda son âme à Dieu puis, dégageant sa main des miennes,
+il eut la force de faire le signe de la croix, montra le ciel du doigt
+et expira.</p>
+
+<p>Le croirait-on, les deux scélérats pendant ce triste spectacle riaient
+d'un rire satanique?</p>
+
+<p>Le lendemain, nous le déposâmes dans sa bière. Elle était formée
+au tronc d'un pin énorme dont l'âge avait tellement creusé le
+centre que nous pûmes facilement y placer le cadavre. Les
+reste rendus à la terre, nous dressâmes sur sa tombe un petit mausolée
+de pierre brute et nous le fîmes surmonter d'une croix de
+bois. Son nom y fut gravé avec ces trois mots "repose en paix".</p>
+
+<p>Nous creusâmes aussi une tombe commune à quelque distance
+de celle du canadien, aux quatre bandits, les associes et les complices
+de Paulo. Les misérables avaient conservé jusqu'au moment
+où la terre les recouvrit leur air de défi et de férocité tel que nous
+l'avons décrit déjà plus haut.</p>
+
+<p>Il nous fallut passer au delà d'un mois dans les bois pour permettre
+à nos blessés de se guérir et de reprendre quelques forces avant
+que de nous mettre en route. Paulo et son digne séide étaient
+l'objet de notre part d'une extrême surveillance. Quatre à cinq fois,
+jour et nuit, leurs liens étaient minutieusement examinés et bien
+nous en prit, car plus d'une fois nous pûmes constater qu'il faisaient
+des efforts surhumains pour s'en délivrer. Quoique entièrement
+en notre pouvoir, jamais il ne perdaient une occasion de nous
+accabler de leurs insultes les plus ignobles, soit que nous leur donnassions
+à manger ou que nous pansassions leurs plaies.</p>
+
+<p>Enfin l'état des malades devint des plus satisfaisant, les blessures
+se guérirent comme par enchantement tant le mal avait peu
+de prise sur ces charpentes granitiques.</p>
+
+<p>Un mois après cette lutte gigantesque, où nous nous étions pris
+corps à corps avec de véritables lions pour la force et de vrais
+tigres pour la férocité, nous décidâmes de nous mettre en route.</p>
+
+<p>Avant que de partir, nous allâmes nous agenouiller sur la tombe
+de notre malheureux ami, puis nous fîmes nos préparatifs de
+voyage et nous prîmes le chemin des habitations.</p>
+
+<p>Baptiste ouvrait la marche avec le Normand, Paulo et son complice,
+liés de manière à ce qu'ils ne pussent s'échapper ni faire
+aucune de leurs tentatives diaboliques contre nous, formait le
+centre avec le Gascon, j'étais à l'arrière-garde.</p>
+
+<p>Nous mîmes six jours avant de pouvoir atteindre le village de
+Ste. Anne, la faiblesse des blessés ne nous permettait pas d'avancer
+plus vite. Enfin lorsque nous débouchâmes du bois, toute la
+paroisse était accourue pour nous recevoir.</p>
+
+<p>Ils avaient appris notre arrivée par un chasseur que nous avions
+rencontré et qui avait pris les devants. Les remerciements pleins
+de gratitude et d'effusion que ces braves gens nous firent sont
+encore présents à ma mémoire. Leurs yeux se mouillèrent de
+larmes fil entendant le récit de la mort de notre malheureux ami
+et les circonstances dans lesquelles il avait reçu le coup fatal.</p>
+
+<p>Les victimes des deux monstres les identifièrent parfaitement et
+ce fut en frémissant qu'elles s'approchèrent d'eux pour les reconnaître.
+Comment ne pas frisonner, pour des femmes de se trouver
+près de ces êtres à figures patibulaires, pleines de défi et d'effronterie,
+leur adressant encore des propos cyniques et immondes.</p>
+
+<p>Nous confiâmes nos prisonniers à la garde, de cinq hommes
+robustes et déterminés, puis nous acceptâmes le repas et l'hospitalité
+qui nous furent donnés par les citoyens.</p>
+
+<p>C'était à qui nous entoureraient de plus de soins et de prévenances.</p>
+
+<p>Nous prîmes une bonne nuit de repos dont le Gascon et le
+Normand avaient surtout besoin. Nous transportâmes les prisonniers
+à bord de la même barque que j'avais louée pour mon voyage
+précédent. Ils refusèrent de marcher, il fallut donc les y porter,
+une fois qu'ils y furent installés, nous fûmes obligés de leur lier
+de nouveau les jambes pour nous mettre à l'abri de leur coup de
+pieds et de les attacher solidement au fond de la barque pour qu'ils
+se se jetassent pas à l'eau.</p>
+
+<p>Dans la journée du lendemain, nous les remîmes entre les mains
+des autorités et ils furent enchaînés dans un même cachot.
+Lorsque nous prîmes congé d'eux, ils nous accablèrent des plus
+affreuses malédictions. Nul doute que s'ils eussent pu briser leurs
+chaînes, ils se fussent précipités sur nous avec une rage infernale
+pour essayer à nous dévorer à belles dents.</p>
+
+<p>Cependant ce ne fut pas sans émotion que je jetai sur Paulo un
+dernier regard et lui dit qu'il n'avait plus rien à espérer de la
+clémence des hommes et qu'il devait se préparer par le repentir à
+comparaître devant un juge plus redoutable que ceux de la terre.
+Il me répondit par d'affreux blasphèmes et d'abominables imprécations.</p>
+
+<p>Tels furent ses adieux, je ne devais plus le revoir.</p>
+
+<p>Une fois hors de la prison, je sentis intérieurement un soulagement
+indicible, ma vie jusqu'alors si tourmentée allait enfin prendre
+un cours plus calme, plus tranquille.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>DERNIERS JOURS DE PAULO ET RODINUS</h3>
+
+<p>Je suis seul dans la profondeur des bois, la lune envoie quelques
+rayons faibles qui percent à peine le dôme de feuillage jauni que
+la brise d'automne éparpille à mes pieds.</p>
+
+<p>Depuis deux mois, me demandai-je, pourquoi cette inquiétude,
+ce malaise dont je ne puis me débarrasser? En allant conduira
+Paulo et son complice à la prison de Québec je n'ai pas voulu aller
+voir mes soeurs, j'ai résisté au plaisir de revoir mon Adala et sa
+pauvre vieille mère. Et pourtant, j'aurais été heureux d'embrasser
+ma chère enfant et de donner une bonne poignée de mains à mes
+soeurs ainsi qu'à Aglaousse. J'ai cru devoir en faire le sacrifice.</p>
+
+<p>Adala sous leurs soins maternels doit avoir retrouvé une partie
+de toutes les jouissances qu'elle n'avait pas connues dans les bras
+de sa mère. Peut-être une prière qu'elle m'eut adressée de
+revenir auprès d'elle, sa vue, son sourire, m'eussent-ils trouvé
+assez faible pour accéder à son désir.</p>
+
+<p>En agissant ainsi, j'ai cédé à la raison et au devoir.</p>
+
+<p>Il y a trois jours, j'étais agenouillé au pied d'une croix que j'ai
+fait ériger sur les bords du lac à la Truite.</p>
+
+<p>Le temps était sombre et triste, le soleil brillait par intervalles
+au travers des nuages que le vent faisait entrechoquer dans l'espace.
+Dans leur chaos, leurs courses désordonnées, il me semblait revoir
+toutes les mauvaises passions qui m'avaient empêché comme tant
+d'autres de voir le flambeau religieux qui nous éclaire, et que nous
+n'apercevons que lorsque le mal qui obscurcit notre intelligence,
+lui laisse un espace pour se montrer.</p>
+
+<p>Il y a trois jours, ai-je dit, je priais avec ferveur au pied de cette
+croix et je pleurais. Je pleurais sur un passé dont chaque mauvaise
+action doit être enregistrée dans le livre de vie, mais je pleurais
+aussi parce que l'aiguille de ma montre marquait onze heures et
+que demain à cette heure deux grands criminels vont du haut
+d'un gibet être lancés dans l'éternité. Et dans qu'elle état paraîtront-ils
+devant le juge suprême?</p>
+
+<p>La journée s'est passée dans de tristes réflexions. L'âme de Paulo
+et celle de son complice seront jugées. Mon Dieu vont-elles trouver
+grâce auprès de vous et vont-ils dans leurs derniers moments
+implorer un regard de votre divine miséricorde.</p>
+
+<p>C'est dans cette disposition d'esprit que je me jette sur mon lit
+de sapin, je me retourne en tous sens, mais plongé dans mes
+pensées, je ne puis fermer l'oeil.</p>
+
+<p>Demain, j'en suis certain, je serai tiré de ma poignante anxiété.
+Mon brave Baptiste est monté à Québec et doit me donner des
+nouvelles des derniers instants des malheureux, mais surtout
+m'apporter une lettre de mon Adala et de mes soeurs. Combien la
+journée et la nuit vont être longues.</p>
+
+<p>8 heures P. M. Non la journée n'a pas été aussi longue que je le
+craignais. Un chasseur est venu frapper à la porte de ma cabane
+et m'a demandé l'hospitalité. Je lui presse la main et l'attire au
+dedans de mon wigwam. Je l'aurais embrassé, tant la solitude
+me pesait, car ce frère inconnu venait peupler mon désert. Tout
+en partageant mon repas, il me raconte son histoire et celle de sa
+famille.</p>
+
+<p>C'est un malheureux Acadien. Il habitait le village des Mines.
+Il y possédait une belle propriété et vivait heureux au milieu
+des joies du foyer, lorsque la guerre éclata entre l'Angleterre et
+la France. Il s'était enrôlé volontaire, et après dix mois de guerre,
+quand l'ennemi avait été repoussé et poursuivi jusque dans son
+propre territoire, il était revenu tout joyeux. Hélas! ses champs
+avaient été dévastés, sa maison incendiée par les barbares envahisseurs.
+Sa pauvre femme et ses deux petits enfants avaient péri
+au milieu des flammes. A peine avait-il pu recueillir parmi les
+décombres quelques os calcinés de ces êtres chéris. Tel était le
+résumé de sa narration; à chaque phrase de cette triste et lamentable
+épopée, je sentais des pleurs inonder ma figure...</p>
+
+<p>Il est onze heures du soir, le chasseur est parti. Il est un homme
+déterminé et fort intelligent; il jouit d'une grande confiance de la
+part des autorités, car il est chargé de remettre au gouverneur
+de Québec d'importants documents. Il a pris la route des bois,
+c'est la plus courte et la plus sure.</p>
+
+<p>Cet homme qui se montra si énergique après de tels malheurs,
+a stimulé mon courage. Il m'a exprimé une profonde gratitude
+de mon hospitalité et remercié des provisions dont j'ai rempli son
+havresac. Entre lui et moi, désormais, c'est pour la vie que nous
+conserverons une réciproque amitié. Son nom est Marquette.</p>
+
+<p>A la montre marque cinq heures du matin, mon sommeil, contre
+mon attente, a été assez paisible. Je rêve quelques instants, mais
+bientôt il me semble entendre des aboiements, mes chiens répondent.
+Je m'élance hors de mon lit, le chien de Baptiste vient de
+faire irruption dans ma hutte.</p>
+
+<p>Mon bon et tendre ami ne saurait être loin avec ses deux braves
+et dévoués compagnons. Ils ont reçu ordre de se rendre tous les
+trois à Québec pour donner leur témoignage dans le procès de
+Paulo et de son complice. Je les ai priés d'attendre jusqu'après
+l'exécution et de se mettre en rapport avec monsieur Odillon qui
+doit leur remettre certains papiers pour moi.</p>
+
+<p>Pendant que je m'habille à la hâte, des pas se rapprochent, c'est
+Baptiste avec le Gascon et le Normand. Je cours à leur rencontre
+et nous nous embrassons avec effusion. Mes amis sont exténués
+de fatigue. Heureusement, j'ai préparé pour eux la veille au
+soir, un copieux repas et j'ai renouvelé le sapin des lits.</p>
+
+<p>Je refuse d'écouter les détails des derniers jours et de l'exécution
+dont ils ont été témoins, parce que je veux les avoir succincts et
+bien minutieux.</p>
+
+<p>Chers amis, comment reconnaître leur dévouement? Ils n'ont
+pas perdu une seule minute pour que je reçusse au plus vite les
+lettres dont ils étaient porteurs. Je n'ose leur parler pendant leur
+repas, tant ils dévorent les aliments avec avidité. Quand leur faim
+fut un peu apaisée, ils me racontèrent qu'ils étaient partis à cinq
+heures du soir dans un canot et quand leurs bras étaient trop
+fatigués pour faire glisser le canot sur les ondes, ils ont demandé
+du secours à leurs jambes et ont pris les chemins des bois. Ils ont
+devancé de beaucoup le postillon, ils avaient tant hâte de me
+revoir et de se distraire du spectacle horrible auquel ils avaient
+assisté.</p>
+
+<p>Mon brave Baptiste en nie donnant ces quelques détails feint
+d'être étouffé par ses bouchées qui, prétend-il, lui font venir les
+larmes aux yeux, ce qui lui fournit un prétexte de les essuyer. Le
+Gascon a besoin, parait-il, d'une eau plus fraîche et prend de là
+occasion de sortir, pour le Normand, il m'avoue que son excessive
+fatigue lui fait couler des sueurs qui se répandent sur ses joues.
+Ces sueurs ne sont pourtant que des larmes.</p>
+
+<p>Nobles coeurs qui pleurent au souvenir de cette triste fin et sur
+le sort d'hommes qui les auraient massacrés s'ils en avaient trouvé
+l'occasion.</p>
+
+<p>Je vais leur en épargner le récit, car Baptiste m'a remis deux
+lettres et un cahier; l'un est du geôlier, l'autre de monsieur
+Odillon.</p>
+
+<p>Avant que de partir de Québec, j'avais payé le geôlier libéralement
+pour qu'il donnât un accès aussi libre que possible au vénérable
+prêtre que j'ai prié instamment, par une lettre de se rendre
+auprès des prisonniers et de veiller au salut de leurs âmes. De
+Paulo surtout que je n'ai malheureusement que trop contribué à
+perdre. C'est une légère réparation et un dernier effort que je
+veux tenter pour le ramener au bien.</p>
+
+<p>Mon bon ami m'a répondu qu'il se mettait de suite en route et
+qu'il me tiendrait au courant de ce qui se passerait dans la prison
+jusqu'au jour de l'exécution, suivant le désir que je lui en avais
+exprimé. En attendant son arrivée, le geôlier s'était engagé à me
+rendre un compte exact de la conduite et des dispositions des condamnés.</p>
+
+<p>Le repas terminé, j'invite mes amis à s'étendre sur leurs lits.
+Peu de minutes après le Gascon et le Normand ronflaient à pleins
+poumons, tandis que Baptiste se tourne de mon côté et semble
+se consulter intérieurement. Il a certainement quelque chose
+d'important à me dire, car il me regarde en pleine figure et balbutie
+quelques paroles sans suite.</p>
+
+<p>Enfin il se décide à s'approcher de moi en disant: "Ne me
+grondez pas trop fort, Père Hélika, mais avant que de revenir j'ai
+été LA voir et ELLE m'a reconnu. Oh! la chère enfant qu'elle est
+belle et comme elle ma demandé avec empressement de vos nouvelles.
+Puis sans me laisser le temps d'ajouter un mot! Et les
+bonnes religieuses, et la mère d'Attenousse qui se trouvait là, avec
+quelle anxiété elles se sont informées de vous! Nom d'un nom!
+Je ne suis pourtant pas une Madeleine, mais vrai, j'ai été trop bête
+pour leur répondre. J'étais, comment vous dirai-je, tenez aussi
+incapable de parler que quand ma pauvre mère me dit dans ses
+derniers moments en m'embrassant: Baptiste, je vois te laisser
+pour toujours, mais Dieu prendra soin de toi. Sois honnête et
+religieux avant tout. Je ne pus dire un seul mot. A travers mes
+larmes, je voyais tout danser et tourbillonner autour de moi. Je
+m'agenouillai seulement pour recevoir sa bénédiction. Le lendemain
+la sainte femme n'était plus. Elle était morte sans que j'aie
+pu lui donner l'assurance que je suivrais à la lettre ses dernières
+recommandations. Maintenant, je vous avouerai que, c'est ainsi
+que je me suis trouvé en entendant les belles paroles que la Dame
+Supérieure et l'Assistante me disaient. Stupide et pleurnichant
+comme une vieille femme, je sortis ne sachant où donner la tête.
+Un homme m'attendait à la porte et est venu me reconduire
+jusqu'au canot. Il avait sous le bras un gros sac qu'on vous
+envoyait sans doute."</p>
+
+<p>Baptiste à ces mots me présente ce sac que j'ouvre en sa présence.
+Il contenait des provisions que mes bonnes soeurs lui ont
+fait remettre pour leur descente. Il y a de plus une enveloppe
+dans laquelle il doit y avoir une charmante petite lettre. Elle est
+si mignonne et si gentille.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, ajouta-il en se frappant le front, l'homme de l'hôpital,
+rendu au canot, m'a dit, ce sac est pour vous, la lettre pour le
+grand Chef, et je me rappelle à présent que pendant que je parlais
+avec les religieuses la petite avait dit: Je vais écrire à mon père
+Hélika.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'en voulez pas, je l'aime moi aussi et je voulais savoir si
+elle était heureuse. Maintenant me pardonnez-vous?</p>
+
+<p>Je l'embrasse à ces paroles et je lui presse la main. C'était là,
+seule marque de reconnaissance que je pouvais lui donner. J'étais
+si ému de ces témoignages d'amitié. J'insistai pour qu'il prit
+quelque repos, il s'étendit sur son lit et ne tarda pas à s'endormir.</p>
+
+<p>Je vais de suite m'installer au pied d'un arbre touffu que les
+rayons du soleil ne caressent que mollement avant que d'arriver
+à moi. J'ouvre le cahier et je lis le rapport et la lettre du geôlier:
+La voici.</p>
+
+<p>Monsieur,</p>
+
+<p>"En réponse à la demande que vous m'en avez faite, je vous
+rends compte aujourd'hui de là manière dont les prisonniers se
+sont conduits depuis leur condamnation. Après le prononcé de
+leur jugement et l'assurance que la cour leur donna qu'ils n'avaient
+aucune miséricorde à espérer des hommes et qu'ils devaient se
+préparer à paraître devant Dieu le 20 du courant, ils ont échangé
+ensemble quelques mots de fureur que nous n'avons pu saisir
+parce qu'ils étaient dits dans une langue que personne ne comprend".</p>
+
+<p>"Du 12 au 13, ils ont passé une nuit affreuse de même que tous
+leurs jours et nuits depuis leur retour à la prison. Ils ont cherché
+à s'élancer l'un contre l'autre dans des transports indicibles de rage;
+un gardien de la prison s'est approché d'eux pour essayer à les
+apaiser, mais ils se sont précipités sur lui avec la férocité de tigres
+altérés de sang. Malheureusement il était à portée de leurs atteintes
+et sans le prompt secours d'autres gardiens, il eut été impitoyablement
+massacré par ces deux monstres. Leurs chaînes sont solides,
+Dieu merci, il ne peuvent s'atteindre, car ils s'éventreraient, tant
+grande est la fureur qui les anime l'un contre l'autre. Je regrette
+d'avoir à ajouter que leur conduite loin de s'améliorer parait
+augmenter en férocité d'un instant à l'autre. L'aumônier de la
+prison est venu plusieurs fois tenter tout les efforts possibles
+pour les calmer. Il a essayé à leur faire entendre des paroles de
+paix, mais ils lui ont répondu par d'épouvantables imprécations.
+Le prêtre en est sorti chaque fois de plus en plus contristé."</p>
+
+<p>"Enfin, ce soir, le 14, le vénérable abbé dont vous m'avez parlé,
+est arrivé et de suite il s'est installé auprès des prisonniers. Il m'a
+prié de le laisser seul avec eux. Quelle figure imposante, quelle
+douceur se reflète sur chacun de ses traits! Sa voix est douce et
+pleine d'une onction à laquelle il est difficile de résister. Il s'est
+approché d'eux en leur tendant la main avec bonté et en leur
+adressant à chacun des paroles de consolation, mais les monstres,
+au lieu d'embrasser avec vénération la main que ce saint apôtre
+leur tendait, se sont rués sur lui et l'ont envoyé rouler sur la
+muraille où sa tête à été se heurter. Il s'est relevé avec calme, a
+tiré son mouchoir de sa poche et a essuyé le sang qui ruisselait de
+son front sur sa figure par la blessure qu'il s'était fait en tombant.
+Pendant ce temps, les deux scélérats poussaient d'horribles ricanements.
+Nous comprîmes de suite, en les entendant qu'ils devaient
+avoir commis une action diabolique. Nous sommes tous accourus
+à son aide, mais avec une douce autorité il nous a priés de nous
+retirer, puis tournant vers les deux bandits un regard chargé de
+larmes il leur a adressé à tous deux dans leur langue des paroles
+d'une douceur ineffable, mais les démons ne voulurent seulement
+pas l'entendre. Alors le saint prêtre s'est agenouillé et à longtemps
+prié pour eux. Cette prière du juste devait monter vers le ciel
+comme un parfum céleste, ils avaient comblé sans doute la mesure
+de leurs crimes car Dieu a paru leur refuser les trésors de sa miséricorde".</p>
+
+<p>"Voilà, Chef, ce que j'ai à vous raconter de ce qui s'est passé
+jusqu'à l'arrivée de Mr. Odillon. Il m'a annoncé qu'il était chargé
+de continuer le journal que j'ai commencé. Il ne me reste plus
+qu'à ajouter que l'air de plus en plus abattu et découragé du saint
+homme, me fait augurer très mal du résultat de sa divine mission."</p>
+
+<p>"Si je ne craignais de vous contrister davantage vu que vous semblez
+leur porter de l'intérêt, qu'ils sont loin de mériter, je vous
+l'assure, je vous avouerais que les gardiens et moi qui sommes
+préposés à la garde de malfaiteurs, meurtriers, de bandits de
+toute espèce, nous n'avons rien rencontré qui peut approcher de
+la méchanceté et de la scélératesse de ces deux brigands."</p>
+
+<p>"Agréez, Chef, l'assurance de la haute considération avec laquelle,</p>
+
+<p>je suis votre dévoué."</p>
+
+<p>GASPARD</p>
+
+<p>Geôlier de la prison de Québec.</p>
+
+<p>(Québec, 14 Septembre.)</p>
+<br><br>
+
+<p>Bien que je n'aie passé que peu de temps à causer avec le
+geôlier, j'ai reconnu en lui le type de l'honnête homme qui bien
+qu'énergique et ami de son devoir, sait tempérer les rigueurs de
+la prison par tous les moyens dont il peut disposer. Je le sais doué,
+de plus, d'un sens droit, d'un esprit expérimenté et observateur.</p>
+
+<p>Je ne puis donc me défendre d'un frémissement en songeant
+au dénouement du drame sinistre qui va se dérouler, et dont j'entrevois
+la fin affreuse; aussi est-ce en tremblant que je prends le
+journal de monsieur Odillon. Je lis d'abord la lettre qu'il m'adresse
+le jour de l'exécution.</p>
+<br><br>
+
+
+<p>Septembre 20, A midi</p>
+
+<p>"Mon cher frère,</p>
+
+<p>"Enfin le drame est terminé! Il y a une heure, je voyais disparaître
+dans un coin reculé du cimetière, les restes mortels du
+malheureux Paulo et de son complice. C'est la mort dans l'âme
+et encore tout rempli d'horreur de ce que j'ai vu et entendu dans
+les derniers jours qui ont précédé l'exécution et au moment où
+leur âme devait paraître devant le juge suprême, que je remplis la
+promesse que je vous ai faite. Croyez-le, mon frère, il y a de tristes
+moments dans la vie. Dieu arrose quelquefois de larmes bien
+amères la carrière de ses ministres."</p>
+
+<p>"Jamais peut-être dans une vie qui compte aujourd'hui près de
+quarante cinq ans d'apostolat, je n'ai eu autant d'angoisses et de
+découragement que pendant ces quelques jours. Mon Dieu je ne
+m'en plains pas puisque telle a été votre volonté. Non je ne me
+plains pas des pleurs que j'ai versés pour les souffrances morales
+que j'ai endurées, mais ce qui m'afflige profondément et jetterait
+peut-être le désespoir dans mon âme, si ma conscience ne me
+disait pas que j'ai fait mon devoir, c'est que tous mes efforts ont été
+infructueux et inutiles pour faire germer au coeur des deux grands
+pécheurs, une pensée ou un sentiment de repentir."</p>
+
+<p>"J'incline mon néant devant les insondables décrets du Très-Haut.
+Qui sait peut-être au moment où ils allaient être lancés dans l'éternité,
+un <i>peccavi</i> que la corde ne leur a pas permis d'articuler,
+s'est-il élevé du fond de leur âme."</p>
+
+<p>"Frère, prions pour eux qu'ils aient trouvé grâce, priez aussi pour
+ce pauvre prêtre afin que Dieu rende son travail efficace, lorsqu'il
+tentera de ramener à lui des âmes égarées."</p>
+
+<p>"Je suis avec estime, votre bien sincère ami."</p>
+
+<p>P. S.</p>
+
+<p>"ODILLON ptre."</p>
+
+
+<p>"J'oubliais de vous remercier de l'envoi généreux que vous
+m'avez fait. Cet argent sera distribué aux pauvres, et c'est sur
+votre tête et sur celles de ceux qui vous sont chers, que retomberont
+les bénédictions qu'ils demanderont au ciel, en reconnaissance de
+vos bienfaits."</p>
+
+<p>"ODILLON ptre."</p>
+
+<p>Septembre 17. "Je suis entré dans leur cachot vers six heures
+pour passer la nuit auprès des malheureux et essayer à verser dans
+leur coeur un peu de calme et de repentir. Ils étaient dans un état
+d'exaspération épouvantable. Leurs yeux étaient hors de tête, leurs
+figures sinistres et empreintes d'une haine indicible. Leurs mains
+étaient couvertes du sang qui s'échappait des blessures que les fers
+leur avaient faites en essayant à s'élancer l'un sur l'autre pour se
+frapper et se déchirer. De leurs bouches s'échappaient une écume
+sanglante et d'affreux blasphèmes. Ma vue loin de les apaiser ne
+fit plutôt que redoubler leur rage. Ils parurent même la concentrer
+sur ma personne, car comme je m'approchais pour les calmer,
+ils se sont tous deux précipité sur moi et m'ont violemment
+repoussé. Toute la nuit s'est ainsi passée dans des paroxysmes de
+fureur sans que j'aie pu leur faire entendre une parole de raison."</p>
+
+<p>"La cause de cette haine frénétique qu'ils se portent, vient de ce
+que tous deux ont tenté de se rendre témoins du roi, avec l'assurance
+qu'ils voulaient faire donner aux autorités qu'on leur laisserait
+la vie sauve. A cette condition, ils auraient tout avoué."</p>
+
+<p>"Ces démarches, ils les avaient faites à l'insu l'un de l'autre et
+elles leur avaient été révélées le jour de leur procès. Or de tous
+les hommes celui que les sauvages abhorrent le plus et auquel ils
+ne pardonnent jamais, c'est au délateur et au traître; aussi lorsqu'ils
+le tiennent en leur pouvoir, il est toujours soumis aux plus
+horribles tortures."</p>
+
+<p>Sep: 18. "La journée ne s'est pas annoncée sous de meilleurs
+auspices. Je suis entré dans leur cachot au moment où ils prenaient
+leur déjeuner. Mon arrivée n'a fait aucune autre effet sur
+eux que de m'attirer à peine un coup d'oeil chargé de mépris,
+Tout en mangeant ils se sont lancé des regards farouches et pleins
+de menaces. Comment donc réussirai-je à faire entendre une
+parole de religion à ces hommes dont le coeur est si profondément
+gangrené par les plus exécrables passions?"</p>
+
+<p>"Je les laisse; il est onze heures et demi du soir. J'ai le coeur
+navré de tristesse. Mon Dieu, encore une journée et une partie
+de la nuit de perdues! Mes peines, mes supplications ne paraissent
+avoir d'autres résultats que de redoubler leur rage et leurs imprécations.
+Peut-être la Providence m'inspirera-t-elle demain de
+nouveaux moyens pour parvenir au but auquel j'aspire si ardemment.
+Le seul espoir que j'entretienne est de les ramener dans
+la voie du repentir et d'adoucir leur derniers jours qui fuient l'un
+après l'autre avec une incroyable rapidité et qui sont pour moi si
+pleins d'amertume."</p>
+
+<p>"Dans deux jours leur âme sera devant Dieu et je n'ai encore
+rien pu obtenir des coupables. Pourtant, je le sais, la justice des
+hommes sera inflexible, inexorable, ils n'ont plus de merci à
+attendre ici bas. Deux jours seulement, c'est si peu pour se préparer
+à paraître devant le redoutable tribunal du Souverain Juge;
+devant ce regard inquisiteur qui fait dire au roi prophète dans un
+saint tremblement; <i>Ante faciem frigoris ejus quis sustinebit!!</i> Je vais
+prier, la prière est un baume divin, peut-être m'inspirera-t-elle de
+nouvelles idées."</p>
+
+<p>Sept: 19. "Mon cher frère, je suis entré un peu plus tard
+dans la cellule aujourd'hui. J'ai dès le matin fait demander
+audience dans les maisons où l'on prie pour le salut de tous.
+Monseigneur l'Evêque de Québec, m'a offert ses services d'une
+manière spontanée. Il doit aller les visiter pendant que de mon
+côté j'implorerai les prières des âmes charitables en faveur des
+malheureux qui vont mourir demain, sur la potence, car pour le
+condamné, les jours qui suivent la condamnation sont toujours la
+veille du supplice."</p>
+
+<p>"Tous m'ont promis leur concours et j'espère encore les retrouver
+dans de meilleures dispositions."</p>
+
+<p>"Je vous écris ces pages de ma chambre et maintenant il me
+semble que ce poids énorme ne pèse pas sur mes seules épaules,
+On m'a promis partout que des prières seraient offertes à Dieu.
+Elles seront dites et répétées dans chaque communauté et par
+toutes les personnes pieuses."</p>
+
+<p>"Je me trouve dans une disposition d'esprit bien différente des
+jours précédents. Je m'accuse d'avoir peut-être exprimé des
+paroles d'aigreur devant ces hommes qui pourraient être plus
+malheureux et ignorants que coupables. Je dirige mes pas vers
+la prison bien décidé à leur en demander pardon. Je pourrais
+prendre Dieu à témoin, que si je les ai offensés, c'est bien involontairement
+car je donnerais de grand coeur jusqu'à la dernière
+goutte de mon sang pour leur être utile."</p>
+
+<p>"Je marche d'un pas plus léger, plus alerte car l'espérance a fait
+renaître mon courage. A peine ai-je franchi les derniers degrés de
+la prison que je rencontre le saint Évêque. Il me tend la main,
+je la porte à mes lèvres avec respect, mais lui m'embrasse avec
+tendresse. Je n'ai pas le courage de l'interroger, son serrement de
+mains m'indique qu'à lui aussi était départie la part d'amertume
+comme aux bons autres prêtres qui ont tour à tour, mais en vain
+essayé d'obtenir d'eux une parole ou un signe de repentir."</p>
+
+<p>"Mon Dieu, j'ai pourtant bien prié dans les deux jours qui sont
+passés, je vais prier encore davantage mais je ne puis continuer
+D'écrire."</p>
+
+<br><br>
+
+<p>19 Sept, 11 heures P. M.</p>
+
+<p>"Pardonnez à mon écriture, ma main est tremblante et peut-être
+aurez-vous de la peine à déchiffrer le pauvre griffonnage que je
+fais. A peine quelques heures vont-elles s'écouler avant que la
+justice des hommes soit satisfaite, et je n'ai pu rien obtenir. La
+dernière nuit est épouvantable."</p>
+
+<p>"Quand la réponse à leur demande d'un sursis leur a été apportée,
+hier soir, et que l'expression formelle du refus leur a été signifiée,
+jamais scène plus déchirante n'a été vue."</p>
+
+<p>"D'abord, ils ont préludé aux apprêts de leur mort d'une manière
+différente, l'un par des chants féroces et sauvages, l'autre par
+d'exécrables obscénités, puis à minuit sonnant, comme par un
+accord mutuel, les deux prisonniers se sont tus. Rodinus le complice
+s'est enveloppé la tête de sa couverture et s'est mis à moduler
+un chant bizarre mais empreint d'une telle férocité que je ne pouvais
+m'empêcher de sentir un frisson qui parcourait tout mon être.
+Paulo au contraire est tombé dans un état d'inertie et d'abattement
+dont il n'a pas pu être relevé. Le premier a continué son chant
+étrange jusqu'au moment de l'exécution. Il ne s'y mêlait presque
+plus d'accents humains. Hélas! cet homme était plus misérable
+encore que je ne pensais. Il n'était pas même idolâtre, il était
+Athée."</p>
+
+<p>"Je compris dans son chant qu'il était heureux du rendre à la
+matière ce que la matière lui avait donné, le désir de jouissances
+matérielles, et trouver les moyens de se les procurer, fussent-ils
+des plus odieux. Tel avait été le but de toute sa vie."</p>
+
+<p>"Je cherchai à réveiller chez l'un et l'autre, chez Paulo surtout
+d'autres sentiments, mais ce fut en vain, ils ne daignèrent seulement
+pas me répondre. Je les conjurai, je les suppliai, je leur
+présentai un crucifix qu'ils outragèrent par leurs crachats comme
+de nouveaux Judas."</p>
+
+<p>"Enfin Paulo vers lequel je tentai une dernière espérance, me
+fit peur, je l'avoue. Quand je le secouai de sa torpeur, la malheureux
+était dans un délire complet, mais un de ces délires qui ne
+s'exprime pas par d'énergiques transports, mais par des paroles
+incohérentes, où le cynisme de la pensés le dispute à l'obscénité
+de la parole."</p>
+
+<p>"Il exprimait dans un odieux langage les plaisirs charnels de son
+passé, il en parlait avec un horrible ricanement. Parfois aussi un
+calme se faisait. J'essayai bien des fois à en profiter pour me faire
+entendre. Et alors c'était plus affreux encore. Il sortait de sa
+tranquillité apparente et voyait le bourreau disait-il. Il l'apercevait
+qui attendait à la porte du cachot que l'heure du supplice fut
+arrivée. Il croyait voir ses gestes d'impatience parce que le moment
+ne venait pas assez vite. Il décrivait les plis et replis de la corde qui
+devait l'étrangler et qu'il croyait déjà avoir autour du cou. Il se
+représentait les vociférations de la foule rendue furieuse par le
+nombre et l'énormité de ses forfaits. Puis un instant après, il
+élevait la voix, mais alors sur un ton de supplication il conjurait
+cette même foule d'attendre au moins que la brise imprimât à
+cette masse inerte, à ce cadavre et à ces membres pantelants, un
+balancement qui les ferait se heurter sur les poteaux du gibet
+comme en mesure, aux accords des fanfares infernales."</p>
+
+<p>5 heures A. M. "Rodinus continue sa mélopée inconnue.
+A quelle divinité adresse-t-il ce chant? Oh! si c'était à ce
+Dieu qu'il affecte de ne pas connaître, au moins conserverais-je une
+lueur d'espoir sur son avenir, mais non c'est une glorification de
+ses forfaits. Il les passe en revue dans sa mémoire et regrette de
+ne pouvoir en savourer les délices plus longtemps."</p>
+
+<p>10 1/2 heures A. M. "Rien n'est changé dans l'attitude de
+Rodinus. Paulo a eu un accès de frénésie épouvantable. Il se
+croyait poursuivi par ses victimes. Il leur demandait pitié, miséricorde,
+comme elles-mêmes ont dû le faire lorsqu'ils les outrageait
+ou les mettait à mort. Ses cheveux se dressaient d'épouvante, il attendait,
+disait-il des ricanements d'enfer et les cris de joie des démons
+qui le conviaient à leur horrible fête. Il entrevoyait les tortures
+des damnés, il répétait leurs lamentations et leurs gémissements.
+Son oeil était hagard, il tremblait de tous ses membres. Son grincement
+de dents augmente encore l'horreur de tous les témoins
+de cette épouvantable scène. C'est bien là la peinture que l'écriture
+nous fait de la mort du pécheur impénitent. <i>Dentibus suis
+fremet et labescet</i>. Puis il est tombé dans un état de torpeur, il
+n'est plus qu'une masse inerte."</p>
+
+<p>"Le silence du cachot n'est troublé que par le bruit de sa respiration
+stertoreuse et par le chant de son compagnon plus strident
+et plus saccadé. C'est la ronde du jongleur qui évoque les esprits
+infernaux. Oh! mon Dieu je n'y puis rien faire!......"</p>
+
+<p>"La porte du cachot s'ouvre, c'est le bourreau et ses aides qui
+entrent suivis des officiers de justice."</p>
+
+<p>"Je me précipite au devant d'eux, je les supplie d'accorder encore
+dix minutes de répit. Un des officiers tire sa montre et dit en
+secouant tristement la tête qu'il a déjà différé l'exécution de quelques
+minutes et qu'il ne peut m'accorder un seul instant. Cet
+instant comment l'eussent-ils employé? Eussent-ils enfin dans ce
+moment suprême, tourné un regard de repentir et de supplication
+vers Dieu? Hélas! je n'ose plus rien espérer que dans l'immense
+miséricorde de la Divine Providence."</p>
+
+<p>"La seule chose que j'ai pu obtenir a été l'aveu complet que
+Paulo m'a fait, et dont je ne doutais pas, qu'il était avec ses deux
+complices les meurtriers du malheureux compagnon d'Attenousse
+pour lequel celui-ci avait subi le dernier supplice. Paulo seul avait
+ourdi cette trame diabolique pour se venger de l'horreur qu'Angeline
+ressentait pour lui. Les deux autres bandits l'avaient aidé
+dans l'exécution."</p>
+
+<p>"Pendant qu'on préside aux funèbres apprêts du supplice, je vais
+de l'un à l'autre, je les exhorte en pleurant à se préparer à paraître
+devant Dieu en exprimant dans leur coeur au moins une parole de
+contrition."</p>
+
+<p>"Mais Paulo ne m'entend plus, toute vie intellectuelle est
+éteinte. Son oeil est vitreux et fixe. Il n'y a plus que sa respiration
+ou plutôt un râlement qui vit chez lui. Il ne voit rien, il n'entend
+rien, il ne peut plus se mouvoir."</p>
+
+<p>"Rodinus détourne la tête avec dégoût quand je lui présente
+pour la seconde fois l'image du Dieu crucifié. Il l'aurait même
+souillé de nouveau par un crachat si je ne me fusse empressé de
+le retirer."</p>
+
+<p>"Enfin la toilette est terminée, leurs chaînes leur ont été
+enlevées, ils ont la corde au cou et les mains liées derrière le dos."</p>
+
+<p>"Le cortège se met en marche. Quatre aides portent Paulo
+toujours insensible et le déposent sur la trappe fatale, Rodinus
+l'a précédé. Il a toute la stoïque férocité du sauvage. La tête haute
+il jette d'abord un regard de défi sur la foule et regarde avec
+indifférence le bourreau qui passe l'extrémité de la corde dans le
+crochet. Il ne veut pas permettre qu'on rabatte le bonnet sur ses
+yeux comme on vient de le faire à Paulo."</p>
+
+<p>"La foule est à genoux et prie. Moi, la figure prosternée sur le
+gibet, j'entends le bruit sourd qui m'avertit que la trappe est
+ouverte et que deux âmes viennent de paraître devant le tribunal
+suprême, et quelles sont jugées!!!... Ah! puissent-ils avoir trouvé
+miséricorde auprès de Dieu!!!!!!"</p>
+
+<p>"Voilà, mon cher frère, les détails aussi exacts que possible,
+voilà aussi la fin déplorable de ces deux grands coupables. Pourtant,
+malgré toute l'apparence de l'inutilité de nos prières, redoublons
+cependant nos instances auprès du Très-Haut. Qui sait?"</p>
+<br><br>
+
+
+<p>Je ferme en frissonnant ce journal, il m'échappe des mains.
+J'essuie les sueurs glacées qui inondent mon front.</p>
+
+<p>J'oublie l'univers entier et me transporte en esprit dans ce
+monde invisible et inconnu dont ces deux hommes ont franchi la
+barrière. Ma pensée se noie dans l'horreur du sort qui vraisemblablement
+les y attendait.</p>
+
+<p>Je ne sais combien d'heures j'ai passé dans ces pénibles
+réflexions mais tout à coup mes idées prennent un autre cours. Une
+figure angélique vient faire contraste avec les leurs que je crois
+entrevoir parmi celles des démons. Cette figure est celle d'Angeline,
+de la mère d'Adala. Il me semble entendre cette voix qui n'avait
+plus rien de terrestre à me dire, au moment où son âme allait
+s'envoler vers le ciel et après la confession que je lui avait faite:
+"Père viens m'embrasser. Je te confie mon enfant, mon Adala."</p>
+
+<p>Ce dernier nom a un effet magique. Il m'éveille comme d'un
+affreux cauchemar et la chère petite lettre d'Adala est là devant
+moi qui semble me sourire et m'inviter à l'ouvrir.</p>
+
+<p>Je la saisis avec émotion, je la tourne et retourne en tout sens
+avant que d'en faire sauter le cachet. J'embrasse ce papier que sa
+main a touché. Il faut que j'attende quelques instants avant que
+de pouvoir distinguer l'écriture, tant les larmes obscurcissent mes
+yeux.</p>
+
+<p>"Mon Bon et cher grand papa, me dit-elle, voilà déjà plus de
+quatre mois que je ne t'ai vu et pourtant je n'ai pas passé un seul
+instant sans penser à toi. Je me suis bien ennuyée et je m'ennuie
+encore beaucoup de ne pouvoir plus m'asseoir sur tes genoux et
+t'embrasser."</p>
+
+<p>"Je n'ai pas non plus oublié toutes les belles histoires que tu me
+racontais. Il y en avait de tristes si tu t'en souviens qui me faisaient
+pleurer, mais quand tu me voyais toute en larmes, tu m'en disais
+de si drôles que j'en ris encore rien qu'à y penser."</p>
+
+<p>"Mais ce que je ne comprenais pas et ne comprends pas encore
+aujourd'hui, c'est que quand tu me voyais si folle, tes yeux se
+mouillaient de larmes. J'avais bien peur que ce ne fut quelque
+chagrin que je te causais et tu étais trop bon pour me dire en quoi
+je t'affligeais. Je suis aujourd'hui bien plus raisonnable que je ne
+l'étais alors et j'ai bien hâte de te revoir pour te demander pardon."</p>
+
+<p>"J'espère, mon bon grand papa, que tu prends toujours un bon
+soin de ta santé car si j'apprenais que tu es malade ou qu'il te fut
+arrivé quelque malheur, je crois bien j'en mourrais."</p>
+
+<p>"Je me propose quand je te reverrai de te gronder bien fort de
+ce que tu ne m'écris pas."</p>
+
+<p>"Je suis à présent une grande fille. Les bonnes religieuses me
+disent qu'elles sont très contentes de mes succès. Elles ont pour
+moi toute espèce de bontés."</p>
+
+<p>"La mère supérieure et l'assistante me font souvent venir dans
+leurs chambres. Elles m'embrassent, me chargent de bonbons,
+mais je ne sais pourquoi elles ont l'air triste elles aussi quand elles
+me parlent. Je n'ai pas besoin de rien demander, elles préviennent
+mes moindres désirs et me disent que c'est toi qui leur a donné
+l'argent pour y pourvoir."</p>
+
+<p>"Je t'embrasse beaucoup pour te remercier de toutes tes prévenances
+et je vais m'appliquer bien fort pour finir mes études au
+plus vite et aller te rejoindre. Tu dois toi aussi t'ennuyer un peu
+de ta petite fille."</p>
+
+<p>"Depuis huit jours nous prions pour deux criminels qui ont
+été pendus ce matin. Toutes les bonnes religieuses étaient tristes
+nous aussi nous l'étions. C'est si terrible de penser que deux hommes
+vont être pendus, mais c'est plus affreux encore de songer
+qu'ils vont mourir sans s'être réconciliés avec Dieu. A dix heures
+trois quarts ce matin les glas des deux malheureux ont commencé
+à sonner. J'en frémis encore. Nous nous sommes rendues à la
+chapelle pour prier pour eux. Je n'ai pas osé demander s'ils ont
+fait leur paix avec Dieu."</p>
+
+<p>"Tu peux t'imaginer comme j'ai été contente de revoir mon
+ami Baptiste, aussi je l'ai embrassé bien fort."</p>
+
+<p>"Grand'mère vient me voir toutes les semaines. Elle m'apporte
+de ces beaux petits ouvrages en broderie sur écorce comme elle
+sait en faire. Elle y joint de plus de jolies corbeilles remplies de
+toute espèce de fruits. J'aurais voulu que ma tante supérieure lui
+donna de l'argent, j'avais tant peur qu'elle souffrit de la faim; mais
+elle m'a embrassée en me disant que tu lui en donnes plus qu'elle
+n'en a besoin. Je t'en aimerais encore plus fort pour cela si j'en
+étais capable."</p>
+
+<p>"A présent je vais te dire un tout petit secret. Ce n'est, pas moi
+qui écris, je ne suis pas assez savante, c'est une de mes compagnes
+qui le fais pour moi, mais c'est moi qui dicte."</p>
+
+<p>"Mes bonnes tantes disent que dans quelques mois je pourrai
+écrire une lettre seule. Juges si je vais travailler."</p>
+
+<p>"Je t'embrasse mille et mille fois,</p>
+
+<p>Ta petite fille,"</p>
+
+<p>ADALA</p>
+
+<p>20 Septembre.</p>
+<br><br>
+
+
+<p>La lecture de cette lettre me fit un plaisir ineffable que je me
+plus à savourer quelque temps. Il fallut pourtant me tirer de cette
+délicieuse rêverie et retourner dans ma cabane.</p>
+
+<p>Mes amis étaient éveillés. Je me fis raconter les derniers jours
+des bandits dans les plus grandes minuties. Ils avaient été plus
+diaboliques encore dans leurs actions que le bon prêtre ne me l'avait
+dit.</p>
+
+<p>Un jour un d'eux lui avait presque coupé un doigt avec ses dents
+pendant qu'il lui présentait à boire, comme il le lui avait demandé.</p>
+
+<p>Un autre jour, Rodinus l'assommait presque avec ses menottes
+pendant qu'il avait le dos tourné.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas d'avanies, d'injures, de blasphèmes, d'obscénités
+de toutes sortes que ce saint prêtre n'eût entendus de leurs bouches
+et souffert avec une patience et une douceur angéliques.</p>
+
+<p>Mais je tire le rideau sur ce hideux tableau pour revenir au
+plus vite à ma chère enfant.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>VIE INTIME</h3>
+
+<p>Quoiqu'il m'en coûtât beaucoup d'être pour plusieurs années
+séparé d'Adala, il me fallait en faire le sacrifice. Aussi, autant par
+goût que par un besoin de distraction et de mouvement, je repris
+avec mes amis la vie de coureur des bois.</p>
+
+<p>J'étais parfaitement tranquille au sujet de ma fille chérie, je
+savais qu'elle trouverait, auprès de mes bonnes soeurs tout le bonheur
+possible. Pour lui éviter des chagrins que ma vue aurait pu
+lui causer, je résolus de ne l'aller voir que dans trois ans, mais je
+me proposai de lui écrire deux fois par année quoique je fusse
+convaincu qu'elle était incapable de m'oublier.</p>
+
+<p>Nos préparatifs de départ ne furent pas longs et nous partîmes
+bien décidés à ne plus nous séparer et à partager à chaque retour
+au poste les profits de notre chasse.</p>
+
+<p>Il est inutile de vous raconter cette vie de coureur des bois que
+tout le monde connaît. Qu'il me suffise de dire que nos chasses
+furent assez fructueuses et que je passai les cinq années qui suivirent
+dans un calme et une tranquillité d'esprit que je n'avais pas
+encore connus.</p>
+
+<p>Le spectacle continuel de la nature dans toute sa beauté primitive,
+les courses dans les bois et la préparation de nos pelleteries
+faisaient le charme de nos journées. Puis le soir arrivé nous
+nous trouvions réunis autour d'un bon feu et les histoires et la
+gaîté intarissable du Normand et du Gascon, embellissaient nos
+soirées.</p>
+
+<p>Les trois années que je m'étais condamné à passer sans embrasser
+Adala, étaient expirées, je résolu de me rendre à Québec. Grande
+fut la joie de mes soeurs et de la petite en me voyant.</p>
+
+<p>L'enfant s'était admirablement développée, et avait considérablement
+grandi. Elle ne savait que faire pour me témoigner son
+bonheur. Elle riait, pleurait, dansait, venait sauter sur mes
+genoux et m'embrassait. Combien j'étais heureux de tous ces
+témoignages d'amour. Non je ne les eus pas changé pour tous les
+trésors de la terre.</p>
+
+<p>Je passai une semaine auprès d'elle, lui faisant visiter la ville et
+ses environs. Je jouissais du plaisir qu'elle éprouvait de voir tant
+de merveilles et de beautés qu'elle ne connaissait que par ouï dire.</p>
+
+<p>Il va sans dire que nous allâmes aussi chercher la grand'mère
+et l'installâmes auprès de nous pour qu'elle prit part à la joie
+commune.</p>
+
+<p>Ces huit jours furent de courte durée. Si la voix de la raison n'eut
+cédé à celle de mon coeur, sans aucun doute, elle fut revenue avec
+moi. La vie de réclusion s'accordait peu avec le caractère d'Adala.
+Ce qu'il fallait à cette chère enfant c'était la vie libre et indépendante,
+indispensable au sang indien. Instinctivement aussi elle
+ressentait un entraînement véritable pour la vie demi sauvage.
+Mais il me fallut céder devant le devoir.</p>
+
+<p>Après l'avoir pressée plusieurs fois dans mes bras, je me séparai
+d'elle. Je lui promis que dans deux ans je viendrais la chercher
+et qu'alors nous demeurerions ensemble jusqu'à la mort de l'un de
+nous. Aglaousse, de son côté, promit de venir nous rejoindra et
+de la visiter plus souvent encore d'ici à ce temps-là.</p>
+
+<p>Je dis adieu à mes soeurs, leur recommandant de nouveau l'enfant.
+Ces recommandations étaient bien superflues.</p>
+
+<p>Ce fut un grand sacrifice, que je fis en m'éloignant d'elles, et
+aussi longtemps que je le pus, je me retournais pour jeter un
+regard sur le toit qui recouvrait des êtres qui m'étaient plus chers
+que la vie.</p>
+
+<p>Jamais de ma vie, je n'ai éprouvé autant d'ennui que pendant
+les premiers mois qui suivirent cette séparation.</p>
+
+<p>Enfin je rejoignis les compagnons qui m'attendaient à un endroit
+désigné et nous reprîmes la vie active.</p>
+
+<p>Pendant la courte visite que j'avais faite à Adala, je lui avait
+souvent parlé du campement que nous avions établi auprès du
+Lac à la Truite. Je lui avais décrit le paysage si beau et les jouissances
+qu'on y trouvait. L'enfant avait écouté ces détails avec des
+larmes de plaisir. Elle me fit promettre en la laissant d'y construire
+un logement et que ce serait là que désormais nous habiterions.</p>
+
+<p>Ses désirs étaient pour moi des ordres impérieux, aussi vers la
+fin de la seconde année, nous construisîmes ces cabanes que je ne
+changerais pas pour le plus somptueux des palais.</p>
+
+<p>Enfin, depuis sept ans que nous y sommes installés, nous goûtons
+un bonheur presque sans nuages. Le seul chagrin qui soit
+venu assombrir notre ciel, a été la mort de mes deux soeurs qu'une
+épidémie a emportées successivement dans l'espace de deux mois
+Chères saintes femmes, elles se sont éteintes comme elles ont vécu,
+dans la paix du seigneur, après une carrière bien remplie d'années,
+mais encore plus de bonnes oeuvres.</p>
+
+<p>Vous ferai-je maintenant une description de la manière dont nous
+passons notre temps. Peut-être pourrait-elle vous intéresser.</p>
+
+<p>Le chant des oiseaux nous éveille dès le matin et souvent à ce
+chant s'en joint un autre mille fois plus suave, plus agréable à mon
+oreille, c'est celui de mon Adala qui semble leur répondre. Elle
+a, pour ainsi dire, apprivoisé ces chers petits enfants des bois, car
+elle charme tout ce qui l'entoure.</p>
+
+<p>La culture des plantes, les broderies sur écorce, la couture et la
+lecture constituent ses occupations de la journée.</p>
+
+<p>Rien de plus charmant que de la voir dans les beaux soirs d'été
+conduire son léger canot avec une adresse merveilleuse, sur les
+eaux tranquilles du lac. Puis quand tout est silencieux dans la
+nature, sa voix s'élève pure et argentine pour chanter un de ces,
+cantiques si touchants par leur naïve beauté, et qui sont une
+prière, une invocation.</p>
+
+<p>C'est alors que les échos des montagnes saisissent ces notes si
+fraîches, qu'ils les répètent et se les renvoient les uns aux autres
+comme s'ils voulaient se les graver profondément dans leur
+mémoire.</p>
+
+<p>Parfois aussi je l'amène à des expéditions de chasse, mais ces
+jours-là, je suis presque toujours certain de faire buisson creux.
+Il ne faut pas tirer sur ce pauvre lièvre qui ne nous fait aucun
+mal, dit-elle, n'abattez pas cette mère perdrix qui peut-être laisserait
+des enfants orphelins et personne alors pourvoirait à leur nourriture.</p>
+
+<p>Mais si un loup ou n'importe quel autre animal carnassier se
+présente, oh! alors malheur à lui, car elle tire avec la plus grande
+précision. Elle aime beaucoup la légère carabine que je lui ai
+achetée et qui est du plus beau fini. Elle ne perd pas une
+occasion d'en faire admirer le mérite.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle se promène sur les bords du lac, elle est suivi d'une
+marmotte devenue l'hôte de sa maison et sa compagne inséparable.
+Plusieurs couvées de canards sauvages qu'elle à réussi à apprivoiser
+et qui viennent manger tour à tour dans sa main, en poussant
+des cris assourdissants, lui font cortège.</p>
+
+<p>Rien de ses pas, de ces démarches, ni de ses actions, n'échappe
+aux regards ravis de sa grand'mère et des miens, nous en examinons
+tous les détails pour y trouver de nouveaux charmes, nous
+l'aimons tant.</p>
+
+<p>Son caractère est quelque peu fantasque et aventureux, mais
+d'après mes recommandations elle ne s'éloigne jamais seule de la
+maison. Deux dogues énormes, qui sauraient la protéger dans le
+cas d'une mauvaise rencontre, sont les gardes les plus sûrs.</p>
+
+<p>Le temps de chaque journée est ainsi réglé et les heures fuient
+avec une rapidité sans égale. Nous sommes loin de trouver le
+temps monotone et de vivre dans l'isolement. Chaque jour un
+chasseur ou un amateur de pêche vient nous demander un gîte.
+Nous avons aussi des nouvelles de tous cotés, car jamais ici le
+pain et l'hospitalité ne sont refusés.</p>
+
+<p>Bien souvent il y a surcroît de vie et de gaîté dans l'habitation,
+c'est qu'alors Baptiste et ses deux inséparables compagnons sont
+venus nous visiter et se reposer de leurs fatigues.</p>
+
+<p>Oh! ce sont ces jours-là de vrais dîners de <i>Gamache</i> ou de <i>Sardanapale</i>.
+Tout ce que la forêt peut offrir de gibier à plumes ou à
+poil est mis à contribution. Quelle folle gaîté préside au repas,
+le Gascon et le Normand ont eu de quinze jours à un mois pour
+renouveler leur approvisionnement d'histoire incroyables et fantastiques.
+Adala rit aux larmes, la grand'mere et moi rions de la
+voir rire et à ce concert d'éclats de rire se joint comme basse la
+grosse voix de Baptiste.</p>
+
+<p>Des histoires on passe au chant, du chant à la danse, c'est Baptiste
+qui fait la musique. Il imite avec sa voix toute espèce d'instruments.
+Ses poings jouent du tambour sur n'importe quel meuble,
+ses pieds marquent la mesure et les deux français exécutent des
+cabrioles, des pas, des sauts impossibles tels qu'ils les ont vus faire,
+assurent-ils dans tel ou tel pays où il n'ont pourtant jamais été, la
+petite de se tordre de rire et nous, ma foi, de l'imiter. Ces fêtes
+se prolongent deux à trois jours.</p>
+
+<p>Mais quand les froids d'hiver commencent à nous menacer, nous
+descendons au village pour laisser passer les mois les plus
+rigoureux.</p>
+
+<p>La cabane reste alors sous les soins de la vieille Aglaousse qui
+s'obstine à ne pas vouloir nous suivre. Nous ne la laissons jamais
+seule, Baptiste et ses deux compagnons hivernent avec elle. J'ai
+soin avant de les laisser de pourvoir à tous leurs besoins. Nous
+leur faisons aussi de fréquentes visites dans le cours de l'hiver.</p>
+
+<p>Nous allons habiter des appartements confortables auprès de
+l'église du hameau. Quelques bons voisins viennent fréquemment
+nous visiter. Dans la journée nous faisons des courses de traîneau
+et le soir le curé vient s'asseoir au coin du feu et nous réjouir par
+une intime et charmante causerie.</p>
+
+<p>Telle est la vie que nous menons depuis sept années. Hélas!
+elles ont été bien courtes comparées à celles du passé, mais
+aujourd'hui un nuage de tristesse vient troubler mon bonheur,
+c'est une inquiétude bien naturelle, car je sens d'un jour à l'autre
+le poids des ans qui s'appesantit sur moi.</p>
+
+<p>J'éprouve aujourd'hui dans les marches les plus courtes, que
+mon pied qui gravissait lestement autrefois les pentes les plus
+rapides, ne se traîne plus que péniblement même sur un terrain uni.</p>
+
+<p>Ma pauvre Aglaousse elle aussi se fait vieille et je songe avec
+tristesse que quand tous les deux nous aurons quitté la terre, ce
+qui ne saurait tarder, qui donc prendra soin de ma chère petite
+fille?</p>
+
+<p>Je dissimule autant que je le puis les traces de ma décrépitude,
+mais Adala semble s'en être aperçue, elle m'entoure de plus de
+soins, de prévenances s'il est possible. Elle ne me laisse plus un
+seul instant, elle parait inquiète. Elle me regardait l'autre jour
+avec un oeil plein de tristesse, tout à coup une larme est venue
+glisser sur ses joues, elle s'est empressée de la faire disparaître et
+de me sourire. Je lui en ai demandé la cause. C'est une vilaine
+poussière m'a-t-elle répondu!</p>
+
+<p>Depuis trois jours, je n'ai pu sortir, je me sens faible, abattu.
+Je voudrais bien avoir Monsieur Fameux, mais Baptiste et ses
+compagnons n'y sont pas.</p>
+
+<p>Les deux français sont partis pour une longue expédition de
+chasse. Baptiste a pour ainsi dire abandonné la vie des bois, il
+s'est mis à la culture et nous ne le voyons plus que rarement.</p>
+
+<p>Mon Dieu, comment pourrai-je faire prévenir Monsieur Fameux
+de l'état précaire où je me trouve.</p>
+
+<p>Je me suis ouvert à lui et lui ai dit que je comptais sur sa protection
+pour prendre soin d'Adala et de sa grand'mère quand je
+ne serai plus. Cette mission, il l'a acceptée, car il sait que je n'ai
+personne autre à qui m'adresser, mais il faudrait pourtant que je
+le visse avant de mourir.</p>
+
+<p>Adala s'est bien offerte pour aller le chercher.</p>
+
+<p>La vaillante enfant je l'ai refusée. La distance est si grande et
+je crains que cette course ne soit au-dessus de ses forces, cependant
+elle a si fortement insisté que j'ai cédé à ses instances, car je sens
+que mes heures sont comptées.</p>
+
+<p>En partant elle est venue m'embrasser en pleurant. Ses larmes
+sont tombées sur mes joues et m'ont réchauffé le coeur.</p>
+
+<p>Je profite de son absence pour écrire ces dernières lignes que
+ma main tracera:</p>
+
+<p>Que je te remercie, ma chère Adala, d'avoir égayé ma triste
+vieillesse par ton jeune et candide enjouement. Lorsque je remontais
+en esprit, le courant d'une vie tourmentée, je me sentais
+écrasé sous le poids des événements de mon existence, ta franche
+gaîté est venue m'arracher bien des fois l'amertume gui peut-être
+eut fini par s'emparer de moi.</p>
+
+<p>Tu as été dans la maison la lumière, la joie et la vie, car tu en
+étais l'âme bénie. Sois donc à jamais heureuse Adala pour tout le
+bonheur que tu m'as fait.</p>
+
+<p>Que ta vie soit aussi calme que la mienne à été tourmentée.
+Que le ciel t'accorde les trésors de jouissances que je n'ai pas connues.
+Enfin sois heureuse autant que mon coeur le désire.</p>
+
+<p>Aimes toujours ta bonne grande maman et prends en bien
+soin. Tu sais combien elle s'est dévouée pour toi, mais je connais
+trop bien ton coeur, cette recommandation est superflue. Oui tu
+l'aimeras autant qu'elle t'a aimée.</p>
+
+<p>Penses aussi quelquefois à ton vieil ami Hélika, donnes-lui un
+souvenir et quand ta voix se mêlera, le soir, à la prière des anges,
+demandes miséricorde pour lui!!!!</p>
+
+<p>Adieu, Adieu...</p>
+
+<p>HÉLIKA.</p>
+
+
+<p>Ici se terminait le manuscrit.</p>
+
+<p>Monsieur D'Olbigny ajouta: C'est le même jour que nous fîmes
+rencontre de cette charmante enfant à la décharge du Lac.</p>
+
+<p>Monsieur d'Olbigny demeura pensif quelques instants. Aux
+dernières phrases du manuscrit sa voix nous avait paru profondément
+émue. Nous respectâmes sa rêverie. Du revers de sa main
+il essuya une larme, puis avec un doux sourire il nous dit; si vous
+le voulez bien, Messieurs, nous allons déjeuner.</p>
+
+<p>Effectivement l'aurore paraissait, la nuit était passée sans que
+nous nous en fussions aperçus, tant ce récit nous avait intéressé.</p>
+
+<p>Et la jeune fille, demandâmes-nous tous ensemble, qu'est-elle
+devenue?</p>
+
+<p>Son histoire est bien trop longue pour que j'entreprenne de
+vous la raconter aujourd'hui. Elle se rattache de plus à bien des
+souvenirs de ma vie qu'il me serait pénible de rappeler en ce
+moment.</p>
+
+<p>Si cette narration vous a présenté quelqu'intérêt, je vous réserve
+l'autre partie pour l'occasion où j'aurai le plaisir de vous revoir.</p>
+
+<p>Permettez-moi, charmantes lectrices, de vous en dire autant.</p>
+
+C. DeGUISE.
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13149 ***</div>
+</body>
+</html>