diff options
Diffstat (limited to '13149-h')
| -rw-r--r-- | 13149-h/13149-h.htm | 6877 |
1 files changed, 6877 insertions, 0 deletions
diff --git a/13149-h/13149-h.htm b/13149-h/13149-h.htm new file mode 100644 index 0000000..90d55dd --- /dev/null +++ b/13149-h/13149-h.htm @@ -0,0 +1,6877 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>HÉLIKA--Mémoire d'un vieux maître d'école.</title> + <meta name="author" content="Charles DeGuise"> + +<style type=text/css> + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 20%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + + + + +</style> + +</head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13149 ***</div> + +<h1>HÉLIKA</h1> + +<h2>MEMOIRE D'UN VIEUX MAÎTRE D'ÉCOLE</h2> + +<h5>PAR LE</h5> + +<h3>Dr. CHS. DeGUISE</h3> + +<br><br><br> + + +<h3>LA RÉUNION D'AMIS.</h3> + +<p>C'est en vain que nous chercherions à nouer des liens plus forts: +et plus durables que ceux qui nous unissent à nos compagnons +d'école, et à nos condisciples de collège. La vieille amitié d'autrefois +a jeté dans nos coeurs des racines si profondes, que nous les +sentons grandir avec le nombre de nos années.</p> + +<p>Lorsque rage à desséché notre veine, et que les blessures de la +vie ont laissé sur chaque épine du chemin le reste de nos dernières +illusions, elles viennent nous réjouir et nous consoler sous la +riante et gracieuse image de notre enfance, avec ses jeux, son +espièglerie et son insouciance. Ses racines ont alors produit des +fleurs précieuses que le vieil âge se plait à cueillir comme l'a fait +l'auteur des "Anciens Canadiens."</p> + +<p>Mais parmi ceux de nos jeunes compagnons, il en est qui nous +sont restés plus sympathiques; parce qu'ils étaient d'un caractère +plus conforme au nôtre, plus jovials ou taciturnes, plus taquins ou +espiègles, suivant, qu'ils ont pris eux-mêmes plus ou moins; de part +dans nos escapades d'écoliers. Aussi quels francs éclats de rire, +lorsque nous nous rencontrons et nous racontons nos réminiscences +du passé, de notre vie d'école, et de nos années de collège.</p> + +<p>En parlant de la jeunesse, temps hélas, bien éloigné de moi +aujourd'hui, il m'est revenu une narration, et la lecture d'un +manuscrit, faite par un ancien maître d'école, qui sont encore +l'une et l'autre dans un des replis de ma mémoire, comme un +émouvant souvenir des temps passés. Ces souvenirs datent de loin, +puisque je n'avais qu'à peine vingt ans lorsque je les entendis de +la bouche du père d'Olbigny.</p> + +<p>Le père d'Olbigny était un vieux maître d'école.</p> + +<p>Il était un jour, arrivant on ne savait d'où, venu prendre possession +de l'école de notre village.</p> + +<p>Après un examen passé devant le curé et les syndics, qui n'étaient +malins ni en grammaire, ni en calcul, il avait été décidé qu'il +était capable de nous enseigner l'alphabet.</p> + +<p>Or, le père d'Olbigny était un homme instruit, profondément +instruit. Il parlait, et écrivait correctement plusieurs langues +anciennes et modernes; comme nous pûmes en juger plus tard.</p> + +<p>Son extérieur n'était rien moins que prévenant en sa faveur. +Une balafre affreuse lui partageait transversalement la figure, et +lui donnait une expression étrange; mais ses yeux étaient si bons, +si doux et si chargés de tristesse; ses procédés à notre égard si +affectueux et si paternels, que nous l'aimâmes à première vue et +nous nous livrâmes à l'élude, crainte de lui faire de la peine. Il +nous traitait tous avec la même bonté, mais il y avait une classe +qui paraissait lui être privilégiée. Cette classe se composait de +jeunes gens de mon âge et j'en faisais partie.</p> + +<p>Ce fut donc en pleurant qu'il reçut nos adieux, lorsque nous +laissâmes l'école pour endosser la livrée de collégiens.</p> + +<p>Un soir, dix ans après, nous retrouvions les mêmes condisciples +de cette classe, au coin du feu où nous avions été conviés par l'un +de nous. Naturellement, nous vînmes à parler de notre temps +d'enfance et de notre cher monsieur d'Olbigny. Il avait laissé nos +endroits, et ce fut alors que l'un de nous, nous informa qu'il +habitait une maison écartée à quelque distance du village de B...., +et qu'il y vivait en véritable ermite.</p> + +<p>Nous décidâmes, séance tenante, d'aller passer une soirée avec +lui.</p> + +<p>Il vivait, paraissait-il, dans un pénible état de gêne. Plusieurs +de mes amis. étaient riches, une souscription fut ouverte et la +bourse qui fut formée lui fut transmise sous forme de restitution. +Il avait, reçu par ce moyen de quoi vivre largement, comparativement, +pendant deux ans.</p> + +<p>Au jour fixé, personne ne manqua à l'appel.</p> + +<p>Le père d'Olbigny pleura de joie de nous revoir, il nous reçut +comme ses véritables enfants. Quelques verres d'eau de vie que +nous avions apportés le rendirent plus expansif. Il nous avoua +qu'une main inconnue lui avait, fait une restitution; cette main, +ajouta-t-il plaisamment, ne peut venir que du ciel, parce que je ne +connais personne sur la terre qui me doive restitution. Ce fut +après un toast pris à sa santé, et qu'il nous eut affectueusement +remerciés, qu'il continua:</p> + +<p>Il fait bon, mes amis, d'être jeunes, de voir l'avenir se dérouler +devant nous avec tous les rêves dorés que l'espérance nous fait +entrevoir. Vous voir réunis autour de ma table, me rappelle une +époque bien éloignée, et cependant à peu près analogue.</p> + +<p>Nous étions nous aussi, mes compagnons d'école et moi, autour +de la table d'un professeur, qui avait autant de plaisir à nous recevoir +que j'en éprouve aujourd'hui. Hélas! j'étais cette soirée-là +bien gai, bien joyeux, et me doutais guère qu'elle aurait une si +grande influence sur le reste de ma vie.</p> + +<p>Si je croyais que cette histoire put vous intéresser, je vous en +raconterais une partie et la terminerais par la lecture d'un +manuscrit, écrit dans toute l'amertume du repentir par l'auteur +même d'un drame terrible de jalousie et de vengeance.</p> + +<p>Des bravos enthousiastes accueillirent cette proposition ou plutôt +cette bonne aubaine. Les verres se remplirent les pipes s'allumèrent +et ce fut avec un religieux silence que nous écoutâmes le +palpitant récit qui va suivre:</p> + +<p>Il y a au delà de soixante ans que quelques amis et moi avions +formé le même projet que vous exécutez, d'aller revoir notre +ancien professeur. C'était un bon vieux curé qu'on appelait +monsieur Fameux. Il habitait un village qui se trouvait presque +sur la lisière des bois. Rien ne pouvait d'ailleurs mieux nous +convenir. Nous avions décidé dans notre réunion, d'aller faire +une partie de chasse et de pêche auprès d'un lac qui se trouvait à +quelques dix lieues dans les grands bois, et nous n'avions qu'un +faible détour à faire pour aller lui serrer la main. Outre le +plaisir que nous éprouvions d'avance à revoir ce bon vieux père, +nous espérions pouvoir nous procurer des guides qu'il nous +ferait connaître parmi les chasseurs et trappeurs de sa mission. +Bien que l'heure du soir fut avancée, nous nous dirigeâmes +vers le presbytère, et ce fut en nous pressant dans ses bras que +monsieur Fameux nous reçut. Jamais nous ne pouvions arriver +plus à propos, car il nous annonça au réveillon que lui-même +partait le lendemain matin pour aller explorer des terres auprès +du même lac, qu'on lui avait dit être très fertile, et où il avait +intention d'aller fonder une colonie. Puis, ouvrant la porte de +sa cuisine, il nous montra quatre vigoureux gaillards étendus +sur le parquet, la tête sur leurs havre-sacs et faisant un bruit par +leurs ronflements capable de réveiller les morts. Voilà nos +guides, ajouta-t-il.</p> + +<p>Enfin, après une intime causerie, nous récitâmes la prière et +nous nous étendîmes sur des lits de camp; puis, lorsque le dernier +d'entre nous s'endormit, le prêtre agenouillé priait encore.</p> + +<p>Le lendemain, le soleil radieux s'élevait à peine de l'horizon +que nous étions sur pieds. La messe sonnait, nous nous y rendîmes.</p> + +<p>Je ne sais quel charme cet homme de bien répandait sur tout +ce qu'il faisait ou disait; mais la messe entendue, nous sentions +au dedans de nous un calme, une paix et un bonheur intimes +que je n'ai peut-être jamais éprouvés depuis. Le déjeuner se +se ressentit de notre disposition d'esprit, il fut gai et pétillant de +bons mots; puis havre-sacs sur le dos, nous prîmes, en chantant +de gais refrains, le chemin des grands bois.</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>LE VOYAGE</h3> + +<p>Tout alla pour le mieux pendant les premiers six milles, mais +à mesure que le soleil s'élevait, la chaleur devenait de plus en +plus forte, et vers midi, l'air était suffocant. Les moustiques, +cette journée-là, s'étaient liés pour soutirer le droit de passage; +aussi, fallut-il que chacun du nous leur payât un tribut; à vrai +dire, ils étaient encore plus avides que certains douaniers auxquels +vous n'avez pas donné un bonus. Les enflures et les +démangeaisons insupportables, que leurs piqûres nous causaient, +faisaient presque regretter d'être venus si loin chercher le plaisir. +De plus, les sources d'eau que nos guides s'attendaient à +rencontrer sur notre route, étaient taries en conséquence de la +sécheresse exceptionnelle de l'été.</p> + +<p>Vers quatre heures de l'après midi, nos gosiers étaient arides, +nos palais desséchés et nos estomacs criaient famine. Depuis le +matin, nous n'avions que grignoté par ci par là quelques morceaux +de biscuits, tout en marchant. Malgré l'assurance que nos +guides nous donnaient, que nous n'étions plus qu'à deux milles +de la chute; nous allions faire halte, lorsque la grosse voix de +Baptiste, notre premier guide, se fit entendre. Il avait pris les +devants depuis quelque temps, et jamais refrain plus agréable +parvint à nos oreilles. A boire, à boire, qui donc en voudra +boire chantait-il en même temps qu'il se montra portant une +énorme gourde bien remplie. Après que nous eûmes avidement +vidé le contenu de cette bienfaisante gourde et pris quelques +minutes de repos, nous nous remîmes en route rafraîchis et +réconfortés. Les guides entonnèrent les gais chants des voyageurs +canadiens, ensemble nous fîmes chorus. Point ai-je besoin +de dire que ces chants n'eussent pas été admis au Conservatoire +de Paris.</p> + +<p>Enfin haletants, fatigués, méconnaissables par l'enflure causée +par les piqûres des mouches, nous arrivâmes sous la direction +de Baptiste dans une charmante érablière où le bruit d'une forte +chute d'eau se faisait entendre. C'était l'oasis désirée. Des +hourras frénétiques la saluèrent. Nous allions nous élancer +dans la direction de la chute, lorsqu'un sifflement aiguë et un +signe énergique de Baptiste qui se tenait immobile au milieu du +sentier, nous arrêta. Il nous montrait du doigt une magnifique +famille de perdrix branchées sur un arbre du voisinage. Elles +semblaient être venues s'offrir intentionnellement comme le +menu du repas, aussi n'en fîmes nous pas fi. Quatre à cinq +coups de feu jetèrent à nos pieds la bande emplumée. De grands +battements de mains de la part de monsieur Fameux et des +spectateurs furent la couronne de ce bel exploit. Notez que nous +avions tiré les perdrix presqu'à bout portant.</p> + +<p>La joie augmenta encore lorsqu'un de nos guides, qui était +resté en arrière, arriva avec quatre beaux lièvres qu'il avait +rencontrés; mais elle devint délirante quand nous aperçûmes +bouillonner l'eau des cascades dont nous n'étions plus éloigné +que de quelques pas.</p> + +<p>Une minute plus tard, nous étions sur les bords de la rivière +et aux pieds d'une des chutes les plus pittoresques qu'on puisse +contempler. Le spectacle était beau, grandiose, et bien digne +eut-il été le seul de nous faire oublier les tourments de la soif et +de la faim que nous avions endurés, mais ventre affamé n'a pas +d'oreilles, c'était le temps ou jamais de le dire, car ce qui nous +réjouit le plus et nous mit en belle humeur, ce fut lorsque des +feux furent allumés et que les marmites commencèrent à bouillir. +Pendant ce temps, tout le monde était à l'oeuvre. Les uns écorchaient +les lièvres, d'autres préparaient les perdrix, on découpaient +des tranches de lard et de jambon; quelques-uns enfin +bûchaient le bois, tandis que Baptiste confectionnait les assiettes +avec des écorces de bouleau et faisait des micoines, des fourchettes +de bois, bref enfin, tout le monde ainsi à l'oeuvre fit +merveille, et une demi-heure après, le bruit des mâchoires eut +dominé celui des meules des plus assourdissants moulins. Il y a +de cela bien près de soixante ans et je ne crains pas de répéter +aujourd'hui à la face du monde que jamais repas fut mieux cuit +et mieux assaisonné avec plus grande sauce de l'appétit, que celui +que nous prîmes on plutôt dévorâmes au pied de la chute de la +décharge du Lac à la Truite. Enfin les appétits satisfaits, les +pipes allumées, nous nous étendîmes avec délices sur les bords +de la rivière.</p> + +<p>Il eut été difficile de choisir un plus beau moment pour contempler +le paysage qui nous entourait. Le soleil allait bientôt +s'enfoncer derrière le rideau des grands arbres, les oiseaux dans +leur suave et beau langage le saluaient et lui souhaitaient le +bonsoir; quelques petits écureuils, d'un air éveillé et mutin, +s'approchaient en sautillant, leurs queues coquettement retroussées, +pour glaner quelques restes de notre repas; puis vifs +comme l'éclair, remontaient au haut d'une branche ou au sommet +de l'arbre pour nous envoyer leur trille de colère ou de +plaisir.</p> + +<p>Mais la beauté qui ne pouvait être surpassée, était celle de la +chute, avec ses mille paillettes d'or qui brillaient au soleil couchant. +Les rochers qui la surplombaient, semblaient eux aussi +tout émaillés de diamants. L'arc-en-ciel brillait à leurs pieds de +ses plus vives couleurs, pendant que la nappe d'eau qu'elle formait +au bas, tranquille d'abord, puis comme prise d'un accès +subit de rage, se ruait un instant après frémissante et écumeuse +de cascades en cascades, hérissant la crête de chacune de ses +vagues, comme pour attester sa colère de voir son cours intercepté.</p> + +<p>Tous ces chants ou ces bruits divers, toutes ces beautés sauvages +et primitives étaient égalés, surpassés peut-être par la +grandeur de la chute elle-même.</p> + +<p>L'eau se précipitait d'une hauteur d'à peu près cinquante +pieds; mais dans sa chute, elle rencontrait d'énormes rochers +superposés les uns aux autres, bondissant de l'un à l'autre, elle +s'élevait et retombait blanche et floconneuse comme la neige, +pour se former un peu plus bas, en gerbes de diamants auxquels +le soleil couchant, ce véritable peintre céleste, imprimait ses +plus magnifiques nuances et son plus éclatant coloris.</p> + +<p>La splendeur de ce tableau ne saurait être surpassée. Toutefois, +un pic incliné d'une hauteur de cent pieds au dessus de la +chute, et dont la base était minée par l'incessant travail de la +rivière attirait notre attention dans ce moment. Nous en étions +même à supputer, combien il lui faudrait de temps, avant que +de parvenir à le précipiter dans l'abîme, lorsque sur une des +pointes les plus élevées, survint une apparition presque fantastique.</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>LE LAC.</h3> + +<p>Cette apparition était celle d'une jeune fille mollement appuyée +sur une légère carabine de chasse. Deux dogues énormes étaient +à ses côtés. Le costume de cette jeune fille était demi-sauvage +autant que nous en pûmes juger. Nous ne pouvions comme de +raison, par l'éloignement, distinguer ses traits; mais à sa taille +svelte et dégagée, au contour de ses épaules, et telle qu'elle nous +apparut dans sa pose à la fois gracieuse et nonchalante, nous +nous formâmes l'idée qui se confirma plus tard, qu'elle était +admirablement belle.</p> + +<p>Monsieur Fameux la reconnut.—Adala seule, dit-il, où donc +est le vieil Hélika? Voyez, ajouta-t-il, en s'adressant à Baptiste, +elle semble nous avoir reconnus tous les deux, et la voilà qui +nous fait signe d'aller la rejoindre. Si Hélika, qui ne la laisse +jamais d'un seul pas, n'est pas auprès d'elle; c'est qu'un malheur +lui est arrivé ou qu'il gît sur son lit de mort. La jeune fille +comprit sans doute le signe que Baptiste lui adressa, car elle s'assit +dans une pose pleine de grâce et de tristesse, pendant que notre +guide allait traverser la rivière plus loin dans un endroit guéable.</p> + +<p>Les chiens s'étaient étendus à ses pieds, comme deux vigilantes +sentinelles. Nous aurions dû le dire déjà, Baptiste était le type +du chasseur et du trappeur canadien. Il était par conséquent le +commensal et l'ami de toutes les tribus sauvages, il en possédait +la langue et les dialectes. Pendant l'absence de Baptiste, nous +pressâmes monsieur Fameux de questions. L'histoire de cette +malheureuse enfant des bois est bien douloureuse, nous répondit-il +d'une voix pleine d'émotion; mais elle ne m'appartient pas. +C'était nous faire comprendre qu'il ne pouvait en dire plus long; +mais ces quelques paroles de monsieur Fameux, comme bien +vous pensez ne firent que redoubler notre curiosité déjà bien +surexcitée. Baptiste revînt au bout de quelque temps, sa bonne +et honnête figure était empreinte de tristesse.</p> + +<p>Hélika est bien malade, dit-il, l'enfant des bois cherche du +secours. Nos coups de feu à la chasse de tantôt l'ont effrayée; +elle a craint de rencontrer quelques pirates des bois; voilà, +pourquoi elle s'est retirée sur l'autre rive et vous supplie d'arriver +au plus vite. C'est Hélika qui l'envoie vous chercher; elle +se fut rendue jusqu'à votre presbytère, si elle n'avait rencontré +personne pour remplir son message auprès de vous. Hélika est +gisant dans sa cabane sur son lit de mort, et il désire ardemment +vous voir. Elle retourne immédiatement auprès de lui, avec +l'espoir que nous la suivrons de près. Si vous n'êtes pas trop +fatigué, mon bon monsieur, nous allons tous deux nous remettre +en marche, pendant que les autres guides dresseront des campements +pour la nuit à vos jeunes compagnons. Demain, je les +attendrai sur les bords du lac avec des canots. Le prêtre et +Baptiste partirent immédiatement.</p> + +<p>La veillée se passa en conjectures. Cet incident nous avait +singulièrement intrigués, parce qu'aucun des guides qui nous +restaient ne pouvait donner des renseignements précis sur +le nom et l'origine de la jeune fille. Tout ce qu'ils nous +apprirent, ce fut qu'ils l'avaient bien souvent rencontrée dans +les bois, toujours accompagnée d'un vieillard d'une haute stature, +qui paraissait lui porter un amour et une sollicitude véritablement +paternels. Bien plus, son attention pour elle, et ses soins +étaient ceux de la mère la plus tendre. Ils ajoutaient aussi, +qu'esclave de tous ses désirs, il venait de temps en temps dans le +village, y séjourner aussi longtemps qu'elle le voulait. Il y +prenait les meilleurs logements; mais les seules visites qu'ils faisaient +où recevaient, étaient celles de monsieur Fameux. Il la +conduisait dans les magasins, ne regardait jamais au prix des +étoffes qu'elle choisissait, suivant ses caprices, le prix en fut-il +très élevé.</p> + +<p>L'un d'eux assurait même avoir entendu monsieur Fameux +dire au père Hélika, tel était le nom du vieux sauvage: je suis heureux +de voir combien vous vous donnez de peine pour former l'éducation +de votre chère Adala, et combien elle répond admirablement +à vos efforts, elle parle et écrit aujourd'hui parfaitement le +Français.</p> + +<p>II y avait certes dans ces informations, matière plus que +suffisante pour piquer notre curiosité déjà excitée à l'extrême. +Malgré notre fatigue, nous mîmes longtemps avant de nous +endormir tous, faisant des suppositions plus où moins ridicules +ou extravagantes.</p> + +<p>De bonne heure, le lendemain matin, nos étions en route +tout en discourant sur l'incident de la veille. Comme toujours +lorsqu'on est jeune, la gaîté nous était revenue Avec le repos; +aussi ne mîmes-nous pas de temps à franchir les trois milles qui +séparaient le lac du lieu de notre campement. Lorsque nous +arrivâmes sur ses bords, deux beaux grands canots, creusés dans +le tronc de gros pins, nous attendaient. Baptiste se promenait +sur le rivage et du revers de sa main essuyait une larme.</p> + +<p>Hâtez-vous, messieurs, nous dit-il, le père Hélika désire vous +voir. Il a paraît-il quelque confidence à vous faire, et le pauvre +vieillard n'a plus bien longtemps à vivre. En peu d'instants nous +fûmes installés dans les canots et pesâmes hardiment sur l'aviron.</p> + +<p>Le lac était beau ce matin là. Sa surface était plane et unie, +pas une ride ne venait troubler le paisible miroir que nous +avions devant les yeux. Quelques vapeurs humides s'élevaient +ça et là des rochers ou de la masse d'eau. Elles nous apparaissaient +comme les images fantastiques des fées de nos anciens +contes. Les cris des huards se faisaient entendre de l'un ou l'autre +rivage, tant l'atmosphère était calme. Parfois aussi, le martin-pêcheur +nous envoyait des notes saccadées et stridentes, tantôt +frémissantes de joie de la prise qu'il venait de faire d'un petit +goujon. Les fleurs des glaïeuls, qui nageaient à la surface et +s'ouvraient au soleil levant nous faisaient penser à un riche +tapis de verdure émaillé de fleurs. Mais entre les rives et le pied +des montagnes avoisinantes, de beaux grands arbres séculaires +donnaient par les différentes nuances de leur feuillage un cadre +magnifique au miroir qui s'étendait devant nous. Ces arbres +avaient une grandeur et une majesté impossibles à décrire.</p> + +<p>Quelques-uns d'une taille plus svelte s'inclinaient complaisamment +comme s'ils eussent voulu contempler leur beauté dans +le cristal limpide de l'eau, tel que peut le faire une coquette +jeune fille. D'autres au contraire élevaient leurs troncs énormes +et secs, montrant ainsi leurs branches desséchées comme les +membres d'un vieillard. Tandis qu'un bouquet verdoyant semblait, +comme la tête d'un patriarche, avoir seul conservé un reste +de sève et de vie. On voyait à ses pieds, des arbustes de différentes +familles s'élever et sembler lui demander protection.</p> + +<p>Plus loin et du quatrième côté du lac, s'étendait une savane +sombre et triste. Des arbres rabougris, une mousse épaisse, un +terrain marécageux et rempli de fondrières donnaient à cet +endroit un aspect solitaire et désolé. Il formait un contraste frappant +qui faisait rassortir d'avantage la beauté des autres rives. +Nous nageâmes en silence pendant quelque temps, absorbés +dans la contemplation de la sauvage et pittoresque beauté de +paysage, lorsqu'après avoir doublé un cap, nous aperçûmes +un plateau élevé de quinze à vingt pieds qui dominait le lac et +la rivière.</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>HÉLIKA.</h3> + +<p>Sur ce plateau qui pouvait avoir une étendue d'une dizaine +d'arpents, trois grandes huttes se touchant les unes les autres +avaient été élevées. L'une d'elles avait une apparence toute +particulière. Bien que comme les autres, elle fut construite de +matériaux grossiers, sa forme ressemblait à celle d'une chaumière, +elle était plus spacieuse que les autres. Le houblon et +quelques vignes sauvages, en la tapissant à l'extérieur, lui donnaient +un air de fraîcheur et de bien-être. Des fenêtres l'éclairaient +de tous côtés, les unes donnant sur le lac, les autres sur la +rivière, Nous connaîtrons plus tard comment le propriétaire +avait pu se procurer un tel luxe pour un sauvage, habitant la +profondeur des forêts.</p> + +<p>De forts volets garnis de fer avaient été posés pour les protéger +du dehors. Par ci par là, un trou ou plutôt une meurtrière était +percée. Enfin, on voyait combien Hélika, puisque c'était sa +demeure, était jaloux de veiller à la sûreté de ceux qui l'habitaient.</p> + +<p>Les deux autres étaient construites de gros morceaux de bois, +superposés les uns aux autres, et encochées à chacune de leurs +extrémités pour s'adapter l'un dans l'autre et donner la solidité +à cette construction toute primitive. Ce fut vers la première que +Baptiste nous conduisit. La chambre d'entrée était spacieuse et +parfaitement éclairée. Bien que l'ameublement en fut grossier, +il offrait toutefois tout le confort désirable. Quelques fleurs +sauvages de diverses familles y étaient cultivées avec le même +soin que nous en prenons pour les fleurs exotiques. Des livres +aussi étaient disposés sur quelques rayons. Mais ce qui frappa +surtout nos regards, ce fut lorsqu'ils tombèrent sur un lit +recouvert d'une peau d'ours où gisait un vieillard dont les traits +portaient l'empreinte de la mort.</p> + +<p>Cet homme devait être bien vieux. Des rides profondes sillonnaient +son front et ses joues en tous sens. Il avait plutôt l'air +d'un spectre, aussi n'eut-on pas manqué de le considérer comme +tel, si ses yeux noirs et enfoncés dans leur orbite n'eussent conservé +un éclat extraordinaire. Ses sourcils étaient épars, son +nez aquilin ressemblait au bec d'un oiseau de proie. Son front +était haut et fuyant, ses lèvre minces et son menton proéminent, +tout annonçait dans la figure de cet homme une indomptable +énergie. L'ensemble de cette figure dénotait une si implacable +férocité, qu'il eut fait frémir celui qui l'aurait rencontré +un soir dans un chemin détourné ou sur la lisière d'un bois. +Cependant, au moment où nous l'aperçûmes ses mains étaient +jointes sur sa poitrine, ses lèvres s'agitaient et semblaient +répéter les paroles d'une prière que monsieur Fameux disait à +haute voix.</p> + +<p>Comme contraste, agenouillée auprès du lit, se tenait dans +l'attitude de la prière la jeune fille de la veille. Son épaisse chevelure +inondait ses épaules et descendait jusqu'à la ceinture. +Elle avait le dos tourné vers la porte. C'était bien la taille que +nous avions admirée le soir d'avant, elle offrait dans ses contours +tout ce que nous avions pu imaginer dans nos rêves de jeune +homme de plus gracieux et de plus parfait. Nous étions arrêtés +sur le pas de la porte à contempler ce tableau, lorsque le bruit +de nos pas la fit se retourner. Jamais de ma vie, je n'ai vu aussi +ravissante figure, nous en fûmes tous éblouis, fascinés. Murillo +ou Raphaël eussent été heureux d'en faire la portrait et de le +présenter comme celui de leur Madone. Une profonde tristesse +était empreinte sur ses traits, et les larmes abondantes qui inondaient +ses joues rehaussaient encore, s'il était possible, son +angélique beauté. En nous apercevant, elle se retira timide et +confuse dans un coin de la chambre; mais sur un signe du +moribond elle disparut dans l'autre hutte. Celui-ci, après avoir +jeté sur nous un regard perçant, et scrutateur, nous dit: "Vous +devez avoir besoin, messieurs, de prendre un peu de nourriture +et de repos, pendant que moi de mon côté, je vais avec ce saint +homme terminer ma paix avec Dieu".</p> + +<p>Une vieille sauvagesse nous conduisit dans la troisième cabane +où un repas, composé de gibier et de poisson, nous avait été +préparé. On s'était mis en frais pour nous y recevoir, car les lits, +de sapin avaient été renouvelés. C'était, nous dit Baptiste, la +maison que le père Hélika avait fait construire spécialement +pour y exercer l'hospitalité, là, chasseurs canadiens ou sauvages +y trouvaient toujours un gîte et la nourriture. Ils restèrent tous +deux trois heures en tête à tête, et lorsqu'à l'appel de monsieur +Fameux nous entrâmes dans la chambre du mourant, une transformation +complète s'était faite sur son visage. Les yeux +n'avaient plus rien de farouche ou d'inquiet, des larmes mêmes +s'en échappaient. C'était bien encore la même figure énergique +mais elle n'avait plus ce cachet de férocité, cet air empreint de +trouble et de remords que nous avions d'abord remarqués; elle +indiquait plutôt le calme et le recueillement intérieur qui ne +paraissaient pas exister auparavant.</p> + +<p>Monsieur Fameux insista pour qu'il prit quelque nourriture. +Il le fit pour lui complaire. Le bon prêtre lui parla quelques +instants à l'oreille; mais il secoua la tête et reprit tout haut: +non Monsieur, c'est en vain que vous voudriez m'en dissuader, +ma confession doit être publique; puisse-t-elle être une légère +expiation de mes crimes et servir d'exemple à ceux qui se laissent +entraîner par la fougue de leurs passions. Un frisson involontaire +parcourut les membres des assistants, nous pressentions +quelque drame lugubre, sanguinaire peut-être, dont Hélika avait +été le héros.</p> + +<p>Nous prîmes donc chacun une place autour de son lit, et c'est +ainsi qu'il commença:</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>LA CONFESSION.</h3> + +<p>Plus de quatre-vingts ans ont passé sur ma tête, et la terre +dans quelques heures va recouvrir cette masse de boue et de +misère qui devrait y être enfouie depuis mon enfance. On ne +souffre pas dans le fond du cercueil après la mort; mais devrais-je +sentir chacun des vers qui doivent dévorer mon cadavre, +dussent-ils m'occasionner les souffrances les plus atroces, je +remercierais Dieu de m'infliger des peines aussi légères; car +quelques grandes qu'elles fussent, elles ne pourraient vous +donner une idée des épouvantables tortures que les remords ont +fait endurer à ma conscience depuis de longues bien longues +années.</p> + +<p>Dieu est juste, ajouta-t-il, d'un ton pénétré. Il m'a fait entendre +sa grande voix dans tous les objets de la nature; oui je l'ai +entendue, glacé de terreur depuis au delà de quinze ans dans le +frizelis des feuilles comme dans les roulements terribles du tonnerre, +je l'ai entendue dans le souffle léger de la brise comme +dans les hurlements épouvantables de la tempête; et depuis le +brin d'herbe jusqu'au grand chêne des bois; je l'ai vu dans la +goutte d'eau dont je me désaltérais jusqu'au fruit savoureux que +je voulais goûter. Je l'entendais, je le voyais, je le sentais en +moi-même, ce vengeur inexorable des crimes que nous commettons +et des souffrances que nous faisons endurer à nos frères +de même que je l'ai éprouvé plus tard, sous le fouet du maître et +dans les chaînes de l'esclavage.</p> + +<p>En prononçant ces paroles, bien que les membres du vieillard +fussent glacés par le froid de la mort, nous voyions cependant +un frémissement qui lui parcourait tout le corps. Sans doute +qu'il remarqua notre surprise de l'entendre s'exprimer aussi +bien, car il ajouta en continuant: Ne soyez pas surpris si je +parle un français qui peut vous paraître bien pur pour un habitant +des bois, mais j'appartiens à votre race, et c'est à une vengeance +diabolique que je dois le triste état dans lequel vous me +voyez aujourd'hui.</p> + +<p>Dans mon enfance et ma jeunesse, j'ai vu moi aussi de beaux +jours. Si vous saviez comme j'étais heureux lorsque je revenais +chaque année dans ma famille pour y passer mes vacances. Nous +étions plusieurs compagnons de collège de la même paroisse. Oh! +que nous nous en promettions des parties de pêche et de chasse +et comme alors nous avions le coeur léger, l'âme pure et tranquille. +Il me semble encore voir ma vieille mère, mon père et mes +soeurs accourir au-devant de moi, me presser tour à tour dans +leurs bras et m'arroser la figure de leurs larmes lorsque je venais +déposer A leurs pieds les prix nombreux que j'avais obtenu pour +mes succès classiques. Puis le bon vieux curé que nous ne manquions +jamais d'aller voir, il nous avait baptisés, fait faire notre +première communion; de plus, il nous avait initiés aux premières +notions de la langue latine. Il nous considérait donc +comme ses enfants et nous recevait avec le plus grand plaisirs et +la plus touchante affection. Son presbytère et sa table étaient +toujours à notre disposition. Il était aussi fier de nos succès que +si nous lui eussions appartenus.</p> + +<p>Nos jours de vacance se passaient en des parties de pêche et de +chasse; mes bons parents refusant que je prisse part à leurs +travaux crainte que je ne me fatiguasse. Le soir amenait les +joyeuses veillées. Nous nous réunissions tantôt dans une maison, +tantôt dans l'autre. Au son du violon nous dansions quelques +rondes au milieu des rires de la plus folle gaîté; puis, dix +heures sonnant, la voix de l'aïeule se faisait entendre, nous +tombions à genoux et récitions en commun la prière du soir, et +noua noua séparions en nous promettant bien de recommencer +le lendemain.</p> + +<p>La voix du moribond à ces souvenirs se remplit d'émotion puis +il ajouta comme se parlant à lui-même. Chers souvenirs des +beaux jours du ma jeunesse, combien de fois avec celui des +larmes de plaisir de mes bons parents n'êtes vous pas venus +tomber sur mon coeur désespéré comme la rosée bienfaisante sur +la fleur desséchée? Ah! pourquoi ai-je à jamais abandonné le +sentier béni de la vertu avec ses joies si pures et si naïves pour +céder à mon exécrable passion? Pourquoi ai-je perdu le touchant +exemple de cette vie de calme, d'amour et de religion que me +donnaient ma famille et tous ceux qui m'entouraient!... A ces +réminiscences de son passé si fortuné, Hélika ferma les yeux +comme pour savourer une dernière fois les délices des beaux jours +de son enfance. Il parut se recueillir et garda le silence pendant +quelque temps.</p> + +<p>Monsieur Fameux s'approcha de lui et voulut le dissuader de +continuer son récit. "Non monsieur, répondit-il, je dois aller +jusqu'au bout de mes forces, c'est un devoir que ma conscience +m'impose, et je l'accomplis avec plaisir; ma résolution est inébranlable." +Puis il demanda quelque chose pour se rafraîchir. +Cette demande fut sans doute entendue de l'autre côté, car la même +indienne dont nous avons déjà parlée, apporta une tisane d'une +couleur verdâtre. Il but quelques gouttes de ce breuvage qui parut +le ranimer. "Éloigne Adala, dit-il à la vieille, qu'elle n'entende +pas ce qui me reste à dire."</p> + +<p>C'est peut-être mal, ajouta-t-il, en se tournant vers monsieur +Fameux, mais je voudrais conserver l'estime et l'amour de mon +enfant jusqu'au dernier soupir, puis il reprit:</p> + +<p>Vers l'année 17... nous touchions aux vacances qui devaient +commencer vers la mi-juillet, mais je ne sais comment me l'expliquer +aujourd'hui, était-ce un pressentiment qu'avec elles allaient +s'éteindre pour toujours les joies de ma vie? Hélas! elles +devaient être les dernières, car je terminais mon cours d'étude. +Je me sentais triste et abattu. Il y a toujours quelque chose de +solennel dans ce suprême adieu que nous faisons à nos belles +années de collège. Le succès avait couronné mon travail au delà +de mes espérances. Je remportai presque tous les premiers prix +de ma classe. L'accueil que je reçus à la maison paternelle fut +encore plus chaleureux, plus affectueux, s'il était possible qu'il +ne l'avait été les années précédentes.</p> + +<p>Mon père, ma mère et mes soeurs me reçurent avec les mêmes +démonstrations de joie, j'étais le seul fils. Or sans être bien +riche, ma famille jouissait d'une honnête aisance comme cultivateur. +Après les premiers embrassements. "Il va falloir, me dit +mon vieux père, bien te reposer mon enfant. Je t'ai acheté un +beau fusil, un beau cheval est à l'écurie, j'ai quelques épargnes, +amuses-toi, promènes-toi et surtout laisses là tes livres pour jouir +de la vie dont tu ne connais pas encore les plaisirs".</p> + +<p>Puis ma mère et mes soeurs me conduisirent dans la plus belle +chambre qui avait été préparée avec tous les soins, la tendresse +et l'affection qu'elles me portaient. Je remarquai plein d'attendrissement, +avec quelle ingénieuse sollicitude on y avait déposé +tous les objets qui pouvaient flatter mon goût et me procurer le +plus grand confort.</p> + +<p>Tu vas faire ta toilette maintenant, me dit ma mère en m'embrassant, +nous avons invité les voisins à souper, et j'espère que +tu vas t'amuser dans la soirée puisque tous tes anciens compagnons +d'enfance avec leur soeurs sont de la partie.</p> + +<p>En effet personne n'avait manqué à l'invitation. Les bons +voisins avec leurs enfants étaient venus se réunir à cette fête, et +je rougissais d'orgueil et de plaisir, lorsque je voyais ces braves +gens venir me presser la main avec une considération qui tenait +presque du respect; et me prodiguer des éloges sur mes succès, +en présence des jeunes filles et de leurs frères.</p> + +<p>Le souper fut bien joyeux, les langues déliées par quelques +verres de bon vieux rhum, débitaient mille et mille plaisanteries +qui étaient saluées par des tonnerres d'éclats de rire. Les chants +ensuite succédèrent aux bons mots, enfin la gaîté était au diapason, +lorsque nous nous levâmes de table. Ma mère, par une +délicate attention, m'avait fait placer auprès d'une jeune fille +plus jolie, plus instruite et plus distinguée que ses compagnes. +Cette jeune fille n'était pas précisément belle, elle n'était peut-être +pas même jolie, tel qu'on l'entend dans l'acception du mot, +mais sa figure était si sympathique, sa voix et son regard si +caressants et si doux, qu'elle répandait autour d'elle un charme +et un bonheur auxquels il était difficile de résister. Sa conversation +était entraînante, et se ressentait de son caractère aimant et +contemplatif, elle avait une teinte de mélancolie lorsque le sujet +s'y prêtait, qui donnait à sa figure et à ses paroles quelque chose +d'enivrant. Pendant le souper nous parlâmes de différentes +choses, mais le sujet sur lequel je me surpris à l'écouter avec +un indicible plaisir, ce fut lorsqu'elle m'entretint des beautés de +la nature. Ce n'était certes pas dans les livres qu'elle les avait +étudiés, ce n'était pas non plus dans les ébouriffantes dissertations +des romanciers; mais dans le grand livre de la nature, où +chacun y puise les connaissances et la foi en celui qui a créé +toutes ces merveilles. Elle en parlait avec chaleur et émotion, +et, suspendue ses lèvres, j'écoutais les descriptions qu'elle me +faisait. Elles débordaient, pittoresques et animées, comme une +cascade de diamants.</p> + +<p>Bref, ai-je besoin de le dire, j'avais alors vingt ans, l'enivrement +de la fête, le sentiment supposé de ma supériorité, les vins +qui avaient été versés à profusion, les éloges qu'on m'avait prodigués, +tout enfin avait contribué à exalter mon cerveau. Mais +lorsque je me levai de table, je sentis dans mon coeur quelque +chose que je n'avais pas encore éprouvé.</p> + +<p>Le bal s'ouvrit ensuite, je dansai plusieurs fois avec cette +jeune fille que je nommerai Marguerite, et quand la veillée fut +finie, qu'elle fut partie avec ses parents, j'éprouvai un vide mêlé +de charme et un sentiment de vague inquiétude indéfinissable. +Il fallut m'avouer, que de l'avoir vue au bras d'un beau et loyal +jeune homme, et échanger ensemble des paroles d'intimité en +était la cause. Quelques regards que j'avais surpris produisirent +dans mon être un bouleversement jusqu'alors inconnu. Ce jeune +homme s'appelait Octave, il avait été mon condisciple de collège +et jusqu'à ce temps mon ami. Il avait terminé ses études depuis +deux ans, et était revenu prendre les travaux des champs sur la +ferme de son père. Ça fut en vain cette nuit-li que je cherchai +le sommeil, je la passai à me rouler sur mon lit, et, lorsque plus +calme le lendemain matin, je voulus descendre dans les replis +de mon âme, je sentis que j'aimais éperdument Marguerite, et +que le démon de la jalousie allait prendre possession de moi.</p> + +<p>Je formai donc la résolution du ne plus la revoir. Effectivement, +bien des jours se passèrent, oui quinze longs jours s'écoulèrent +avant que je la revisse, et cependant pas une heure, pas +un instant au jour ou de la nuit sans que je pensasse, que je +rêvasse à elle. Tout le monde me faisait des reproches sur mon +air morne et abattu, j'avais perdu le sommeil et l'appétit. Mes +parents étaient inquiets, ma bonne mère ne manquait pas de +l'attribuer au travail excessif de mes études.</p> + +<p>Cependant il fallut céder aux obsessions et retourner aux soirées +du village. Je croyais être assez fort pour pouvoir affronter +le danger. J'y rencontrais fréquemment Marguerite et Octave et +m'en revenais chaque soir de plus on plus éperdument amoureux +et jaloux. Son nom m'arrivait sur les lèvres à chaque jeune +fille dont j'apercevais dans le lointain la robe onduler sous les +caresses de la brise. Je partais pour la chasse sans munitions, ni +carnassière et allais m'asseoir sur le bord de la mer, et là, des +journées entières je pensais à elle. La plainte de la vague gui +venait tristement déferler sur la plage convenait à ma tristesse.</p> + +<p>Ainsi se passa ma première année chez mes parents. La +demeure de Marguerite était presque voisine de la nôtre, nous +nous visitions réciproquement et la voyais très fréquemment, +Il était impossible qu'elle ne s'aperçut pas du feu qui me dévorait. +Cependant sa conduite envers moi et ses paroles étaient toujours +affectueuses et amicales, mais qu'étaient-elles ces marques +d'amitié pour moi qui sentais au dedans de mon coeur un brasier +dévorant? De ma fenêtre je voyais sa demeure, ses allées et +venues et avec frémissement j'apercevais sa silhouette dans le +lointain. Lorsqu'elle se rendait à l'église, je la suivais de loin et +aurais été heureux de baiser les traces de ses pas dans la poussière +du chemin.</p> + +<p>Vous pouvez juger de ce que j'éprouvais avec cet amour +immense, quand je la voyais au bras d'Octave et avec quelle +rage j'appris un jour qu'ils étaient fiancés. Elle devint désespoir, +le jour ou je la rencontrai rougissante de bonheur et de plaisir, +elle était amoureusement inclinée vers Octave et le main dans +la sienne, ils se souriaient l'un à l'autre, Pendant que je passais +ainsi toutes mes journées en folles rêveries amoureuses, Octave +par son travail et avec l'aide de l'argent que son père lui avait +donné s'était acquis une belle propriété, et moi je ne faisais rien. +Ma famille était très occupée de voir la tournure que prenait +mon esprit, car je devenais de plus en plus morose et taciturne. +Ma mère un jour à la suggestion de mon père m'en fit la remarque +d'une manière douce et maternelle. Je lui répondis d'un +ton bourru et grossier. La sainte femme m'écouta avec étonnement +d'abord, comme si elle n'en pouvait croire ses oreilles ou +comme si elle se fut éveillée d'un mauvais rêve, puis tout à coup +elle fondit en larmes et m'entourant de ses bras elle me dit en +m'embrassant: "Pauvre enfant, tu souffres donc bien." Elle ne +put ajouter un seul mot, les sanglots la suffoquèrent. Ces larmes +de ma mère furent les premières qu'elle versa de chagrin, mais +elles ne furent pas, hélas! les dernières que virent couler ses +cheveux blancs et dont seul je fus la cause par mon ingratitude +et ma méchanceté.</p> + +<p>Enfin le jour décisif arrivait, il me fallait sortir de cet affreux +état.</p> + +<p>Un dimanche matin, Octave était absent, je revenais de l'église +accompagnant Marguerite. Je résolus de profiter de l'occasion +pour tenter un dernier effort. Je lui rappelai d'une voix émue +les joies, les plaisirs de notre enfance, combien alors les journées +étaient longues et ennuyeuses quand nous ne pouvions nous rencontrer +pour partager nos jeux et nos promenades. Je remontai +ainsi jusqu'au temps présent. Elle m'écouta d'abord avec plaisir, +ne sachant où je voulais en venir. Mais bientôt mes paroles +devinrent plus significatives et plus pressantes. Lorsque je lui +exprimai en termes brûlants combien je l'aimais, quels étaient +mes rêves, le bonheur que j'avais fondés sur son amour et son +union avec moi, elle rougit, puis pâlit au point que je crus qu'elle +allait défaillir. Je lui fis ensuite le tableau de mes souffrances +passées et de mon désespoir si elle refusait de se rendre à mes +voeux. Alors des larmes abondantes glissèrent sur ses joues, mais +elle ne me répondit pas. Je redoublai d'instances, tout mon +coeur, toute mon âme, tout mon amour passèrent dans mes +paroles, elles devaient tomber sur son coeur de glace comme des +gouttes de feu. Insensé, j'espérai un instant qu'elle aurait pitié +de moi et se laisserait fléchir, mais ce ne fut qu'un éclair.</p> + +<p>Jugez de ce que je devins, lorsque me prenant les deux mains +et m'enveloppant de son regard si doux et si caressant elle me +dit en pleurant: "Le ciel m'est à témoin que je donnerais la +plus grande part du bonheur qu'il me destine pour vous savoir +heureux. Mais pour vous appartenir je manquerais au serment +que j'ai fait à un autre devant Dieu, je manquerais de plus aux +cris de ma conscience et à la voix de mon coeur; car je ne vous +cacherai pas je suis fiancée à Octave et que dans peu de +jours nous serons irrévocablement unis." Je ne sais quelle transformation +se fit dans ma figure, si elle eut peur de l'expression +des mes traits ou de l'effet de ses paroles; mais en levant les yeux +sur moi elle recula de quelques pas.</p> + +<p>"Pourquoi ajouta-t-elle tristement, faut-il que je vous cause du +chagrin? une autre vous comprendra mieux que je ne le puis +faire, car elle sera plus que moi à la hauteur de votre intelligence +et vous serez heureux avec elle. Octave et moi vous avons +désigné une place au coin du feu où vous viendrez vous asseoir +bien souvent, nous causerons, nous nous amuserons et nous nous +occuperons de vous trouver une épouse digne de vous".</p> + +<p>Tels furent les dernier mots qu'elle m'adressa en me pressant +affectueusement la main. Elle était toute émue et tremblante, je +la voyais pleurer et j'avais l'enfer dans le coeur; c'est ainsi que +nous nous quittâmes.</p> + +<p>Je passai le peu de jours qui suivirent cet entretien et précédèrent +leur union dans des transports de rage et de jalousie +inexprimables. Mes parents crurent véritablement que je devenais +fou furieux.</p> + +<p>Cependant, ainsi qu'elle me l'avait dit, huit jours après, la tête +brûlante, la figure affreusement contractée, j'entendis à l'abri +d'un pilier de la petite église de notre paroisse le serment +qu'Octave et Marguerite se firent de s'appartenir l'un à l'autre. +J'aurais voulu voir le temple s'écrouler sur eux et les mettre en +poussière. C'en était fait de moi, j'avais au fond du coeur tous les +esprits du mal et tout ce que le coeur humain peut avoir de haine +contre son semblable, je le ressentis pour eux. De tous les pores +de ma peau sortait le cri vengeance, vengeance! Si elle m'eut +aperçu lorsque sa robe vint me frôler au sortir de l'église, elle +eut reculé, épouvantée comme à l'aspect d'un serpent.</p> + +<p>Fou, insensé, j'avais espéré jusqu'au moment solennel. Oui +j'espérais qu'elle comprendrait toute l'immensité de mon amour +et combien j'aurais travaillé à la rendre heureuse. Le dimanche +même, malgré la publication des bancs, cet espoir m'enivrait +encore.</p> + +<p>Vous êtes peut-être surpris qu'après tant d'années et en ce +de moment solennel où il ne me reste que peu de temps à vivre, je +vous parle avec autant de chaleur du passé; mais sur son lit de +mort, le vieillard sent quelquefois son sang se réchauffer aux +brûlants souvenirs de sa jeunesse: c'est la dernière lueur du +flambeau qui va s'éteindre.</p> + +<p>Je laissai le cortège nuptial s'éloigner et m'élançai hors du +temple. Je courus à la maison, fis un paquet de quelques hardes, +me munis d'un bon sac de provisions et d'amples munitions, +sifflai mon chien et répondant à peine aux douces paroles de ma +mère qui pleurait en m'embrassant, je pris le chemin du bois.</p> + +<p>Mes bons parents je ne les ai jamais revus depuis; mais j'ai +appris par d'autres que mes deux soeurs avaient embrassé la vie +religieuse dans un couvent des Soeurs de Charité; que mon père +et ma mère joignaient leurs prières aux leurs pour celui qu'ils +croyaient mort depuis longtemps. Hélas! leur fils dénaturé n'a +pas été essuyer les pleurs de leurs vieux ans et leur fermer les +yeux.</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>DANS LES BOIS.</h3> + +<p>Les forces du moribond étaient complètement épuisées. Ces +souvenirs chargés de repentir avaient trop longtemps pesé sur son +âme.</p> + +<p>Il indiqua à monsieur Fameux un endroit dans la chambre où +il trouverait un manuscrit qui contenait toute l'histoire de sa vie. +Il nous demanda comme une faveur de vouloir en prendre connaissance, +de le publier même, si on le voulait, afin qu'il servit +d'enseignement.</p> + +<p>Sur un des rayons poudreux de ses tablettes, Monsieur d'Olbigny +alla prendre un manuscrit jauni par le temps: "Voilà, nous +dit-il, qui complétera l'histoire d'Hélika, si elle vous présente +quelqu'intérêt. Mais auparavant, permettez-moi de vous raconter ses +derniers moments."</p> + +<p>Il était donc évident que l'heure suprême était arrivée pour le +vieillard, aussi le sentait-il lui-même. Il nous fit signer comme +témoins, un testament olographe qu'il avait préparé, par lequel il +instituait Adala, sa légatrice universelle, lui enjoignant toutefois +de prendre un soin tout filial de la vieille indienne et nommait +monsieur Fameux son exécuteur testamentaire.</p> + +<p>Toutes ces dispositions prises, il nous exprima le désir de rester +encore quelques instants seul avec le ministre de Dieu. Ses forces +l'abandonnaient rapidement. Après un assez long entretien avec +monsieur Fameux, sur sa demande nous rentrâmes dans la chambre. +La jeune fille agenouillée, recevait toute en larmes la dernière +bénédiction et les derniers baisers du mourant, pendant que +la vieille indienne regardait d'un oeil sec et stoïque cet émouvant +tableau.</p> + +<p>Bientôt après, nous nous mîmes à genoux et récitâmes les prières +des agonisants; quelques heures plus tard, Hélika était devant Dieu. +Le surlendemain, nous le déposâmess dans sa dernière demeure +à l'endroit qu'il nous avait lui-même indiqué. La cérémonie fut +touchante et bien propre à nous impressionner. La nature avait +cette journée là une teinte morne et sombre. Le temps était couvert, +le soleil voilé ne répandait qu'une lumière blanchâtre à travers +les nuages qui le recouvraient. Une brise froide et glacée +comme un vent d'automne, imprimait aux arbres des craquements +et un balancement qui leur arrachaient des plaintes continues; +elles faisaient écho aux lamentations la jeune orpheline, qui, la +figure prosternée, arrosait de ses larmes la terre sous laquelle reposait +celui qu'elle avait aimé comme son père.</p> + +<p>Les plaintes du vent allaient s'éteindre dans les fourrés +comme des sanglots. Le lac soulevé par la brise venait déferler +ses vagues sur les galets du rivage avec de sourds gémissements.</p> + +<p>La cérémonie terminée, Adala toute en larmes se jeta dans les +bras de monsieur Fameux. "Ma grand'mère et moi seules désormais +sur la terre que deviendrons-nouss, si avec l'aide de Dieu vous +ne nous protégez".</p> + +<p>Tes parents, ma chère enfant, lui répondit-il d'une vois émue +veillent sur toi du haut du Ciel; sois donc confiante et résignée, +tant que Dieu me laissera un souffle de vie, je tiendrai leur place +sur la terre; auprès de toi; d'ailleurs, le pauvre vieillard, qui vient +de rendre son âme à Dieu, t'a laissé de quoi compléter ton éducation +et vivre richement. Bénis la Providence pour ce qu'elle a +fait, car dans ses inscrutables desseins, elle donne en abondance +d'une main ce qu'elle paraît ôter de l'autre. Tu dois d'ailleurs, +d'après l'ordre de ton bienfaiteur, abandonner la vie des bois, +venir au sein de le civilisation, ou tu rencontreras plus de +protection et te préparer à y remplir la mission que le ciel te +destine.</p> + +<p>Ce fut avec une voix pleine d'émotion et de reconnaissance +qu'Adala remercia M. Fameux de ces bonnes paroles. Pour nous, +après cet entretien, nous n'eûmes, au gré de nos désirs, que bien +peu d'occasions de la revoir. Toujours sous la surveillance de la +vieille sauvagesse; elle l'aidait à préparer nos repas, à renouveler +le sapin de nos lits, pendant que nous passions nos journées à la +chasse ou à la pêche et que le bon missionnaire explorait les +terres.</p> + +<p>La journée finie nous nous retrouvions le soir au coin du feu et +nous racontions les exploits du jour avec leurs incidents; puis +l'heure du repos arrivée, nous donnions, dans nos prières, un souvenir +au pauvre vieillard qui venait de nous laisser. Le lendemain, +quelque matinal que fut notre déjeuner, il était toujours prêt. La +bonne indienne et Adala nous l'avaient préparé avec le plus grand +soin.</p> + +<p>Nos coeurs jeunes et neufs de toutes impressions devaient céder +aux attraits de cette enfant des bois, qui avait pour nous le parfum +et la suavité d'une fleur sauvage, poussée sous l'ombrage des +grands arbres de nos bosquets. Sa séduisante beauté et sa grâce +naturelle étaient rehaussées encore s'il était possible, par la tristesse +répandue sur ses traits et par ses habits de deuil.</p> + +<p>Est-il étonnant que ses charmes produisent leur effet sur nous. +Bois Hébert, l'un de mes compagnons, se prit à l'aimer avec +toute la force et l'ardeur du son tempérament de feu, et jamais +dans le cours de sa vie son amour se ralentit un seul +instant.</p> + +<p>Pourquoi, ne vous avouerai-je pas que je cédai à l'entraînement, +que je l'aimai moi aussi comme on ne peut aimer qu'une seule +fois dans la vie, c'est vous dire qu'elle fut mon premier et mon +dernier amour. Bois Hébert était beau, riche et noble, brave +comme un lion, il possédait de plus un caractère d'or et une générosité +qui ne se démentit jamais; aussi obtint-il facilement +la préférence sur moi, qui n'avais autre chose à lui offrir qu'un +coeur dévoué.</p> + +<p>Ce qui vous surprendra peut-être encore plus, c'est que j'ai toujours +été à l'un et à l'autre le plus sincère et intime ami, partageant +avec Bois Hébert toutes les péripéties de sa vie aventureuse, +et reprenant dans les temps de calme mes fonctions de précepteur +auprès de ses enfants quand il eut épousé Adala.</p> + +<p>Pardonnez, ajouta monsieur d'Olbigny, au vieillard, les pleurs +qui coulent de ses yeux, et permettez-moi de tirer le rideau sur +ces souvenirs qui m'émeuvent encore malgré moi. D'ailleurs, si +quelqu'un d'entre nous en ressent le courage après la lecture de +ces pages, il pourra voir l'histoire de leur vie dans le "Braillard +de la Magdeleine".</p> + +<p>Je reprends la lecture du manuscrit, c'était, si vous vous en rappelez +au sortir de l'église et après que Hélika eut reçu les embrassements +de sa mère, pour prendre les grands bois.</p> + +<p>Où allais-je? où ai-je été? Qu'ai-je fait? Je n'en sais rien. +J'étais habitué au collège aux plus violents exercices. En gymnase +j'étais de première habileté et l'on me considérait comme un très +grand marcheur; ma force et ma vigueur étaient réputées extraordinaires.</p> + +<p>Lorsque la connaissance me revint, j'éprouvai une grande lassitude +dans les jambes, je marchais encore mais d'un mouvement +automatique. Je devais être bien loin, mon pauvre chien ne me +suivait plus que difficilement, et le soleil était monté sur les onze +heures du matin. Mon front était brûlant et je frissonnais parce +qu'une fièvre ardente me dévorait. J'étais auprès d'un petit ruisseau +où coulait une eau fraîche et limpide; j'y trompai mon mouchoir +et m'en enveloppai la tête; cette application me fit du bien. Je +tirai ensuite de mon havre-sac quelques aliments, mais je ne pus +pas même les approcher de ma bouche; je les jetai à mon chien +qui les dévora. Quelques instants après, je dormais profondément, +Je n'avais pas fermé l'oeil depuis longtemps et avais toujours +marché depuis le matin de la veille. Grâce à ma forte constitution, +lorsque je m'éveillai le lendemain, la fièvre avait disparu complètement +et mes idées étaient parfaitement lucides.</p> + +<p>Le soleil s'était levé dans tout son éclat; un nid de fauvettes +placé sur une branche auprès de moi, était balancé par la brise du +matin. Le père secouant ses ailes toutes humides des gouttes de +rosée, adressait au Créateur ses notes d'amour et de reconnaissance, +pendant que la mère distribuait à la famiile la becquée du matin. +Un instant, une seconde peut-être, je les contemplai avec plaisir; +mais tout A coup, le démon de la jalousie me souffla le mot Marguerite, +Marguerite, depuis deux jours et une nuit dans les bras +d'Octave. Oh! alors je bondis dans un transport de rage inexprimable. +Je saisis mon fusil, ajustai le musicien ailé et fis feu +J'avais bien visé, le chantre qui m'avait éveillé par son ramage, +tomba mort à mes pieds, la mère mortellement blessée roula un +peu plus loin; tandis que je lançai le nid et la couvée par terre et +les écrasai sous mes pieds. Leur bonheur, leur gaîté m'avaient +paru une provocation dérisoire.</p> + +<p>Fou, furieux, je m'enfonçai encore plus avant dans la forêt. Ma +conscience m'avertissait de prendre garde, que j'allais en finir avec +la vie honnête et et entrer dans la carrière du crime. Mais une autre +voix me soufflait les mots vengeance, vengeance, et malheureusement, +ce fut cette dernière qui l'emporta. Dès ce moment +je n'eus donc plus qu'une idée fixe, inflexible, inexorable. Ce fut +de tirer contre Octave et Marguerite, une vengeance terrible +parce que dans ma folle méchanceté, je les accusais d'avoir empoisonné +le bonheur de mon existence.</p> + +<p>Je l'avoue aujourd'hui, après cet acte de barbarie, j'eus peur de +moi, quand je sondai l'abîme des maux dans lequel j'allais m'enfoncer. +Jamais une créature vivante n'avait été mise à mort par moi, +pour le seul plaisir de voir couler son sang ou par méchanceté. +Mais de ce jour, le génie du mal s'empara de moi et se garda bien +de lâcher sa proie; pour la première fois, je vis le sang avec une +joie féroce.</p> + +<p>Je continuai donc ma marche en m'avançant du plus en plus +dans la forêt; je marchai encore plusieurs jours, ne sachant où +j'allais. Les étoiles et la lune, la nuit, le soleil, le jour, me servaient +de boussole, et ma fureur, ma jalousie augmentaient à chaque +pas. Tout en cheminant, je méditais, je m'ingéniais à trouver +quelle pourrait être la plus grande souffrance que je pourrais leur +infliger.</p> + +<p>Le meurtre ou l'empoisonnement d'Octave se présentèrent bien +à mon esprit, je tressaillis d'abord à cette idée, qu'Octave mort, je +pourrais encore espérer de devenir le mari de Marguerite; mais +en y réfléchissant, je songeai qu'elle n'était plus aujourd'huit cette +chaste et candide jeune fille que j'avais connue, et ma rage s'en +augmenta encore s'il était possible. Pour la satisfaire, je sentis +qu'il me fallait inventer d'autres tortures que tous deux devaient +partager. Il me les fallait terribles mais incessantes.</p> + +<p>Depuis cinq jours que j'avais laissé la maison paternelle, j'errais +à l'aventure lorsqu'un matin j'arrivai sur le bord d'une clairière. +Au milieu, une biche, nonchalamment couchée, suivait avec +orgueil et amour les ébats d'un jeune faon qui folâtrait auprès +d'elle. Ils étaient tous deux dans une parfaite sécurité. J'avais des +provisions en abondance; mais l'instinct féroce déjà me dominait. +J'ajustai donc le faon, le coup partit et il tomba à deux pas de sa +mère. Un jet de sang s'échappa de sa poitrine. Surprise d'abord, +la malheureuse biche regarda autour d'elle pour se rendre compte +sans doute du lieu d'où venait le danger, puis ses regards se portèrent +sur son petit. Il était étendu par terre, ses membres s'agitaient +et se raidissaient sous l'étreinte d'une suprême agonie. +D'un bond elle fut auprès de lui, et lorsqu'elle aperçut le flot de +sang qui ruisselait de sa blessure, elle poussa un gémissement si +triste, si plaintif qu'il eut attendre le coeur le plus endurci. Ce cri +d'une inénarrable douleur, qui ne peut venir que des entrailles +d'une mère, me réjouit cependant intérieurement, et ce fut avec +plaisir que j'observai ce qui se passa. La pauvre mère, en continuant +ses gémissements, se mit à lécher la blessure et à inonder +son petit de son souffle, comme pour réchauffer ses membres que +le froid de la mort saisissait. Elle tournait autour de lui, essayait +à soulever sa tête, puis s'éloignait ensuite de quelques pas comme +pour l'engager à la suivre et à fuir avec elle. Elle revenait un +instant après, recommençait encore à l'appeler comme elle avait +dû faire bien des fois dans sa sollicitude maternelle, pour l'avertir +d'éviter un danger; mais le faon ne bougeait pas, il était bien +mort. A mesure que le faon se refroidissait et qu'elle voyait ses +efforts de plus en plus inutiles, ses braiements devenaient plus +désespérés et déchirants. Parfois elle courait à chaque coin de la +clairière et faisait retentir les échos des bois de ses plaintes, comme +si elle eut appelé au secours, puis elle revenait en toute hâte +auprès de son petit, paraissant refuser de croire qu'un être fut +assez méchant pour lui avoir donné la mort, Enfin, lorsqu'elle se +fut assurée que tout espoir était perdu, elle s'arrêta morne et +immobile auprès de lui, appuya ses narines sur les siennes. C'était +le dernier baiser que donne la mère sur les lèvres glacées de son +enfant. La clairière était d'une petite étendue, la biche avait la +face tournée vers moi; je remarquai dans ses yeux une expression +d'indicible douleur et des larmes abondantes qui s'en échappaient.</p> + +<p>Je le confesse, loin d'être touché de cette scène, j'y pris un +froid et secret intérêt. Après l'avoir contemplée pendant quelque +temps, je sortis soudain de ma cachette. Une idée diabolique +venait de me frapper. Il ne me restait plus qu'à attendre pour la +mettre à exécution. Ma figure devait être bien hideuse de méchanceté, +car la pauvre mère en m'apercevant s'enfuit toute effarée en +poussant de douloureux gémissements. Je passai auprès du faon +et d'un brutal coup de pied, je le lançai à vingt pas plus loin. +J'avais remarqué avec joie que la biche s'était retournée sur la +lisière du bois et qu'elle m'observait. Puis je continuai ma route +en sifflant joyeusement.</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>DANS LA TRIBU.</h3> + +<p>Je passai deux mois m'éloignant toujours des endroits où j'avais +été autrefois si heureux, et jamais l'idée des angoisses que ma +famille devait éprouver de mon absence ne se présenta à mon +esprit. Je ne vivais plus depuis longtemps que de chasse et de +pêche. Je m'étais ainsi habitué aux bruits des bois, et pouvais à +mon oreille et à l'examen de la piste reconnaître quelle était la +bête fauve, et quelquefois la tribu du sauvage qui avaient traversé +les sentiers que je parcourais.</p> + +<p>Un soir j'étais occupé a préparer mon repas, j'avais décidé de +passer la nuit auprès d'une belle source où je m'étais installé. +Depuis au delà de deux mois je n'avais point rencontré de créature +humaine. J'étais tout occupé aux préparatifs du souper, qui +d'ailleurs ne sont pas longs dans les bois, lorsque des craquements +de branches inusités se firent entendre à quelques pas en arrière +de moi. Je me retournai, deux yeux étincelants brillaient dans la +demi obscurité, et mon feu faisait miroiter l'éclat de la lame d'un +poignard déjà levé pour me percer. L'instinct de la conservation +s'était réveillé en moi. Heureusement que mon fusil était sous ma +main, je le saisis et en appuyai la gueule sur la poitrine du survenant. +Ne tirez pas, me dit-il, je me rends. Jette ton poignard, +m'écriai-je, ou tu es mort. Il le laissa tomber par terre, De mon +côté, je déposai mon fusil, saisis mon homme d'un bras ferme, et +le conduisis auprès du feu. Gare à toi, lui dis-je, d'une voix +tonnante, si tu fais le moindre mouvement. Que me veux-tu? +Que cherches-tu ici? Il balbutia alors quelques paroles que je ne +compris pas. Je le fis asseoir en face de moi de manière que la +lumière éclaira son visage. Que veux-tu lui demandai-je de nouveau? +Il me répondit, j'ai faim, je veux manger. Et, certes, le gaillard +m'eut bien disputé ce repas, s'il ne m'eut senti de force à lui +résister. Je lui coupai une large tranche de venaison, il la dévora +en aussi peu de temps que je mets à vous le dire. Je lui en donnai +une seconde, et, pendant qu'il la mangeait avec la même avidité, +je pus l'examiner tout à mon aise à la lueur de mon feu.</p> + +<p>C'était un jeune sauvage à figure véritablement patibulaire. +Bien que sa charpente fut robuste et osseuse, on voyait par son +teint hâve et amaigri qu'il avait souffert de la misère et de la faim. +Il était hideux, son visage reflétait toutes les mauvaises passions +de son âme, et en l'interrogeant je pus me convaincre qu'il était +aussi laid au moral qu'au physique. Il appartenait à une de ces +races abâtardis de sauvages, qui ont pris tous les défauts et les +vices des blancs, sans même en avoir conservé leurs rares qualités. +Il me raconta avec un cynisme étrange ses vols et ses rapines, +me nomma avec des ricanements sataniques les victimes qu'il +avait faites en tous genres. Puis il confessa qu'il s'était échappé +de la prison dans laquelle il avait été enfermé pour la troisième +fois. Je compris d'après ses paroles, que ce n'était pas une évasion, +mais le dégoût ou la crainte qu'il ne gâtât les autres prisonniers, +fussent-ils même des plus pervers, l'avait fait rejeter de son +sein. C'était d'ailleurs dans un temps où l'on croyait que le jeune +délinquant, ne devait pas venir en contact et prendre les leçons +des plus roués ou infâmes bandits.</p> + +<p>Je le fis ainsi longtemps causer, et m'assurai que je pourrais le +dominer. Je me convainquis qu'il serait le meilleur instrument +de ma vengeance, et lui demandai ses projets d'avenir. Il m'apprit +qu'il allait rejoindre une tribu Iroquoise qui se trouvait à quelques +vingt lieues plus loin.</p> + +<p>Pourquoi lui demandai-je ne vas-tu pas rejoindre tes frères de ta +tribu? Ils ne voudront plus me recevoir, me répondit-il. C'est la +troisième fois qu'ils m'ont chassé.</p> + +<p>Je suis Huron, ajouta-t-il, d'un ton déterminé, mais malheur à eux +quand je serai chez les Iroquois, et que j'aurai le moyen de me +venger.</p> + +<p>Nous causâmes longtemps, bien longtemps et mêlâmes deux +gouttes de sang que nous tirâmes l'un de l'autre avec la pointe +d'un couteau, en signe d'éternelle alliance. C'est un serment que +le sauvage, fut-il le plus renégat, n'oserait pas violer. Il convint de +plus qu'il m'obéirait aveuglement.</p> + +<p>Peut-être est-ce le temps de dire ici que, malgré ma scélératesse, +je suis toujours resté franchement l'ami de mon, +pays.</p> + +<p>Je lui ordonnai de me conduire dans sa propre tribu, me faisant +fort de lui obtenir son pardon.</p> + +<p>Les nations sauvages qui nous étaient alors alliées étaient peu +nombreuses, et il me répugnait de voir ce jeune homme plein d'intelligence +et de force, passer dans le camp ennemi. Il connaissait +parfaitement les villages et les moyens de leurs habitants, et +aurait pu aider puissamment les ennemis à dévaster notre colonie +française qui n'était alors, on le sait, que dans son +enfance.</p> + +<p>Malgré sa répugnance il m'obéit.</p> + +<p>Je me présentai quelques jours après dans sa tribu, et m'offris à +leur chef comme voulant faire partie des leurs. L'occasion était +on ne peut plus favorable. Nous étions en 17.... L'histoire du +Canada nous apprend combien furent longues et sanglantes les +luttes que nous soutînmes contre les Iroquois, leurs plus mortels +ennemis.</p> + +<p>J'eus toutes les peines du monde à obtenir son pardon du grand +chef mais enfin il céda à mes instances et à l'assurance que je lui +donnai que j'allais combattre avec Paulo à leurs côtés.</p> + +<p>Il m'est inutile de faire l'histoire des actes de courage et d'audace +qui furent déployés dans nos rencontres désespérées, ainsi que +des affreux supplices qui furent infligés aux malheureux prisonniers.</p> + +<p>Après trois ans de guerre, j'étais unanimement choisi comme un +des principaux chefs de ta tribu. Vingt fois j'ai vu la mort autour +de moi, et me suis trouvé presque seul au milieu de nombreux +ennemis. Bien que je désirasse ardemment de mourir, je voulais +faire payer ma vie aussi chèrement que possible, je ne sais combien +de monceaux de cadavres j'ai vus à mes pieds sans que +la mort elle-même eut voulu de moi, malgré mes blessures nombreuses.</p> + +<p>Pendant que je prodiguais ainsi mon sang pour sa tribu, Paulo. +en misérable lâche, fuyait du champ de bataille, aussitôt que l'action +s'engageait; mais quand le feu était cessé, le premier il était +à l'endroit du carnage pour dépouiller les morts et torturer les +blessés.</p> + +<p>Ma position de chef que je devais à ma force musculaire, (tel +que mon nom Hélika, qui veut dire bras fort, vous l'indique,) me +donnait un ascendant considérable sur mes nouveaux alliés. Le fait +est que mon pouvoir était illimité parmi eux, et qu'ils obéissaient +aveuglement à mes ordres.</p> + +<p>Depuis quatre ans, nous faisions cette guerre barbare et sanguinaire +avec toute la férocité et l'acharnement possibles, lorsque +nous apprîmes par un envoyé des Iroquois, que le reste de leur +tribu demandait la paix. Nous la leur accordâmes aux conditions +les plus avantageuses pour nous. Malgré nos exigences, ils y accédèrent +volontiers.</p> + +<p>La paix une fois signée, ce fut alors que surgirent en moi plus +terribles et plus inexorables les idées de vengeance. Le jour elles +faisaient bouillonner mon sang et donnaient à ma figure une +expression diabolique. La nuit elles revenaient encore dans mon +sommeil et me faisaient entrevoir les jouissances des démons lorsqu'ils +enlèvent une âme à leur Créateur.</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>L'ENLÈVEMENT</h3> + +<p>Mon plan était tout tracé, et Paulo en connaissait une partie, il +devait être mon complice dans son exécution.</p> + +<p>Bien qu'occupé dans les luttes continuelles de ruses et d'embucades +que nous avions à tendre ou à éviter dans une guerre indienne, +pour surprendre et ne pas être surpris par l'ennemi; je me tenais +cependant parfaitement au courant de ce qui se passait au village. +Mes coureurs, d'après mon ordre, allaient fréquemment rôder autour +de la demeure d'Octave, et me rapportaient qui s'y passait. Il +avait acheté à un mille du village une charmante propriété, où il +jouissait avec Marguerite du plus grand bonheur domestique. Une +petite fille, alors âgée de trois ans, était venue mettre le comble +à leur félicité. Cette enfant, par sa rare beauté et sa gentillesse, +faisait les délices de ses parents qui l'aimaient avec +idolâtrie.</p> + +<p>Tous ces détails exaspéraient encore ma rage contre eux. Ils +étaient si heureux, et moi si malheureux. Oh! le temps de les +faire souffrir à leur tour, le père et la mère d'abord et leur enfant +ensuite était venu. Car, dans ma fureur insensée, je tenais cette +chère et innocente petite créature solidaire des tourments que j'endurais.</p> + +<p>Je ne perdis donc pas de temps, et partis accompagné de Paulo. +Peu de jours de marche nous amenèrent auprès du village. J'envoyai +mon complice en exploration pour examiner les lieux, se +rendre compte de la position, et prendre connaissance du personnel +de la maison. Je lui enjoignis d'avoir bien soin de ne pas se +laisser voir.</p> + +<p>Le misérable ne manquait ni d'intelligence, ni d'adresse, aussi +s'acquitta-t-il de sa mission de manière à lui faire honneur. Il +avait su se glisser auprès de la ferme, compter le nombre de +ses habitants, et apprendre parfaitement la topographie des +lieux.</p> + +<p>Nous nous rendîmes auprès de l'habitation d'Octave, pour +guetter une occasion favorable et accomplir mon dessein.</p> + +<p>Elle était située sur une légère éminence, et dominait un +agreste et beau paysage. Une rivière profonde l'une certaine largeur +dont le cours était rapide, coulait à quelques arpents de sa +porte. Cette rivière était traversée au moyen d'un bac.</p> + +<p>Nous étions aux beaux jours de juillet, c'est-à-dire que c'était le +temps de la fenaison. Octave possédait de l'autre côté de la rivière, +de vastes prairies.</p> + +<p>Le soir du jour où nous arrivâmes, nous pûmes remarquer qu'il +avait fait abattre une grande quantité de foin, qui devait être +engrangé le lendemain. Or, il fallait pour cette opération un +grand nombre de bras, et je compris que tous ceux de la ferme +seraient mis en réquisition, Cette circonstance secondait parfaitement +l'exécution de mes projets.</p> + +<p>Pauvre Marguerite, si tu avais pu apercevoir le soir dont je +parle, les yeux flamboyants où brillait une joie diabolique, les +deux figures hideuses et sinistres qui du dehors épiaient les abords +de ta maison, et jusqu'aux tendres caresses que tu donnais à ton +enfant, tu serais morte d'épouvanté.</p> + +<p>Le lendemain de cette soirée nous nous tînmes Paulo et moi +dans le voisinage, surveillant avec le plus grand soin ce qui se +passait.</p> + +<p>Ce fut avec un indicible plaisir que nous vîmes Octave, Marguerite +et tous leurs employés traverser la rivière pour s'occuper aux +travaux des champs. Angeline, c'est ainsi que la veille je l'avais +entendu appeler par sa mère, avait été confiée aux soins d'une +vieille servante.</p> + +<p>La journée se passa sans incidents. Marguerite traversa deux ou +trois fois pour venir embrasser l'enfant. Vers cinq heures du soir, +j'ordonnai à Paulo d'aller couper la corde qui retenait le bac. +L'embarcation emportée par un courant rapide disparut bientôt +de nos yeux, et alla se briser dans des cascades qui étaient à quelques +milles plus loin. Au même moment, je remarquai que la +veille servante était sortie et occupée pour un instant dans le +jardin qui se trouvait à un demi arpent de la maison. Tout semblait +concourir à assurer le succès de mes projets.</p> + +<p>Je profitai de son absence pour entrer par une fenêtre qui était +ouverte du coté opposé où elle se trouvait. L'enfant dans son +berceau, dormait du sommeil doux et calme de l'enfance. On +voyait avec quelle tendre sollicitude sa mère avait orné sa couche, +et rendu son lit aussi douillet qu'il était possible. Sur les meubles +et le berceau étaient dispersés les jouets. Au moment où j'entrai +dans la chambre, la petite avait quelques-uns de ces beaux rêves +dorés où elle causait avec les anges que sa mère lui avait représentés +comme de petites soeurs, car sa figure était épanouie, et un +sourire d'un ineffable plaisir errait sur ses lèvres. J'ai peine à me +rendre compte aujourd'hui comment, malgré mon extrême scélératesse, +je ne fus pas ému de ce touchant tableau. Pourtant avec +fureur, la saisir dans mes bras, m'élancer vers la fenêtre, et +gagner le bois qui était à deux arpents plus loin, ce fut pour moi +l'affaire d'une minute, je ne pus pas toutefois m'évader tellement +vite, que l'enfant éveillée soudainement en sursaut, jeta un cri +qui fut entendu de la vieille servante et qui la fit accourir en +toute hâte à la maison. Elle alla sans doute droit au berceau de +l'enfant, car elle sortit aussitôt en poussant elle aussi un autre +cri qui fut entendu des travailleurs sur l'autre rive.</p> + +<p>Derrière un des grands arbres, je pus voir sans être vu ce qui +se passait. Je savais que la rivière guéable qu'à plusieurs +milles plus loin, et m'étais assuré qu'il n'y avait aucune embarcation +qui put leur permettre de traverser. Je vis les employés +d'Octave et Marguerite les retenir pour les empêcher de se noyer, +en voulant aller porter secours à leur enfant, sans qu'ils pussent +eux-mêmes savoir quels dangers la menaçait.</p> + +<p>J'avais au moins deux grandes heures devant moi avant qu'ils +arrivassent à la maison. Deux heures et la nuit étendrait ses sombres +voiles dans la forêt, ma fuite était assurée.</p> + +<p>Cependant Paulo par mon ordre, avait jeté dans une des +chambres de la maison un brandon incendiaire, et était revenu +me rejoindre tandis que que la vieille fille sur les bords de la rivière, +s'arrachait les cheveux et jetait des cris de désespoir. Bientôt après +elle aperçut la fumée qui s'échappait par l'embrasure; je la vis +courir à la maison, et quelques instants plus tard le feu était +éteint, mais l'enfant déposée dans une hotte que j'avais préparée +exprès était sur mes épaules, et je pris ma course vers la profondeurs +des bois, Paulo me suivait et portait les provisions.</p> + +<p>Je marchai ainsi sans relâche deux jours et deux nuits, ne m'arrêtant +qu'un instant pour donner quelque nourriture à la petite +malheureuse, ne prenant pas moi-même le temps de dormir. La +troisième journée, nous devions avoir parcouru une distance considérable, +et par les précautions que nous avions prises de ne laisser +aucun vestige da notre passage, nous étions hors de l'atteinte de +ceux qui nous poursuivaient. Nous fîmes halte, et je sortis pour la +première fois l'enfant de sa hotte. La pauvre petite était affreusement +changée, elle n'avait cessé depuis ïe moment de l'enlèvement +de pleurer et d'appeler à grands cris sa mère, son père, tous +ceux enfin de qui elle pouvait espérer quelque protection. La +frayeur qu'elle éprouva en apercevant nos figures est encore +présente à ma mémoire, elle cacha son visage dans ses deux +petites mains, et se mit à pousser des cria déchirants en appelant +encore maman, maman. Je fus obligé de la menacer pour lui +faire prendre quelque nourriture qu'elle avait jusqu'alors presque +toujours refusée.</p> + +<p>Je tenais l'enfant sur mes genoux et la sentais trembler d'effroi. +Je revois encore ses beaux yeux chargés de larmes qui nous imploraient +tour à tour d'un air suppliant, pendant que la peur lui +faisait étouffer des sanglots, et que sa petite bouche ne s'ouvrait +que pour nous demander sa mère. Au lieu d'en avoir pitié, j'eus +la férocité de lever la main sur elle et lui défendis d'une voix +terrible de ne jamais prononcer ce nom devant moi, puis je l'étendis +sur un lit que j'avais fait préparer par Paulo, car véritablement je +commençais à craindre que l'enfant ne mourut épuisée par ses +larmes et que ma vengeance ne fut ainsi qu'à moitié satisfaite.</p> + +<p>Elle s'endormit enfin et bien longtemps pendant son sommeil des +soupirs vinrent soulever sa poitrine. Lorsqu'elle s'éveilla quelques +heures après, ce fut d'une voix triste et timide qu'elle me demanda +à manger.</p> + +<p>Pendant qu'elle dormait j'avais préparé pour elle nos meilleurs +aliments. Ce n'était certes pas par tendresse que je l'avais fait, car +je sentais au dedans de moi une telle fureur contre l'enfant d'Octave, +que je l'eusse saisie par les pieds et lui eus broyé la tête sur +un rocher; mais mon désir de leur faire du mal n'était pas encore +au tiers satisfait. Il me fallait prolonger la souffrance et leur voir +boire le calice de la douleur jusqu'à la lie.</p> + +<p>Enfin, lorsqu'elle eut pris son repas, je l'installai de nouveau +dans la hotte. La pauvre petite se laissa faire sans même proférer +une parole; mais la regard suppliant qu'elle tournait de temps à +autre sur Paulo et sur moi, nous demandait grâce. Nous continuâmes +notre route allant vers le nord. Je présumais que la poursuite +s'était plutôt dirigée au sud, parce qu'un parti d'Iroquois +avait été aperçu quelques jours auparavant prenant cette direction, +et qu'ils retournaient dans leurs foyers; ces sauvages d'ailleurs +étaient coutumiers de ces sortes d'enlèvements chez les colons +français.</p> + +<p>Nous marchâmes plusieurs jours faisant la plus grande diligence, +et arrivâmes un soir dans un village montagnais. Ces sauvages +avaient été nos alliés pendant presque toute la guerre que nous +venions de soutenir; et leurs chefs me reçurent avec les plus +grandes acclamations de joie. Dans la tribu, je connaissait une +vieille indienne idolâtre qui avait conservé contre les blancs une +haine implacable. Ce fut entre ses mains que je déposai Angeline, +en lui donnant de l'or, beaucoup d'or, et lui promettant le double +se je la retrouvais vivante lorsque, dans quatre ans, je reviendrais +la chercher. La part des pillages qui me revenait comme chef, +dans les guerres qui avaient eu lieu était très considérable, leur +vente m'avait mis en mains de grandes valeurs en argent. Cette +femme était cupide et méchante, et je ne doutais pas qu'entre ses +mains l'enfant aurait tout à souffrir.</p> + +<p>Je passai quelques jours au milieu des montagnais, et vins +rejoindre ensuite la tribu huronne à l'endroit où je l'avais laissée.</p> + +<p>Grâce à la paix qui avait été faite, un commerce étendu s'était +établi entre les colonies françaises et anglaises, je m'engageai +comme guide conduisant les caravanes, quelquefois aussi je faisais +le métier de trappeur. Ces deux états augmentèrent beaucoup pendant +quatre années les sommes que j'avais amassées.</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>PLAISIRS DE LA VENGEANCE</h3> + +<p>Douze mois après les évènements que je viens de relater, sous +un déguisement qui me rendait méconnaissable, je m'approchai de +la demeure d'Octave et Marguerite, pour m'assurer par moi-même +si la douleur que je leur faisais endurer, pouvait satisfaire la haine +que je leur portais.</p> + +<p>Non jamais le tigre altéré du sang de sa victime, n'éprouve un +plus grand plaisir, lorsqu'il la tient dans ses griffes, que celui que +me causa la scène que je vais décrire.</p> + +<p>La nuit était déjà avancée quand je frappai à leur porte et +demandai l'hospitalité. On me l'accorda de tout coeur. Aussitôt +après la vieille servante que je reconnus pour celle aux soins de +laquelle l'enfant avait été confiée, dressa la table sur l'ordre d'Octave, +que j'eus de la peine à reconnaître tant il était changé. Mais je +refusai de manger et allai m'asseoir dans le coin le plus obscur de +la salle: j'avais bien autre chose à faire que de prendre de la +nourriture.</p> + +<p>Ce fut donc avec une extrême satisfaction que je remarquai chez +lui une empreinte de tristesse inexprimable. Son teint était hâve +et ses membres amaigris. Tout dénotait les ravages d'un mal incurable +et d'une douleur sans bornes.</p> + +<p>La scène était plus déchirante encore lorsque je me retournai +de l'autre coté de la chambre et que je vis Marguerite gisant sur +son lit. Quelques bonnes voisines l'entouraient et pleuraient avec +elle, et j'entendais le nom d'Angeline se mêler à leurs larmes. +"Dieu, disait l'une, prend soin des petits enfants, pourquoi n'en +ferait-il pas autant pour votre chère petite fille?" Marguerite à ces +paroles se levait sur son lit, et leur répondait: "Pourquoi Dieu +nous l'a-t-il donnée cette enfant, notre joie et notre bonheur, et +a-t-il permis que de barbares sauvages s'en soient emparés?" Vous +avez entendu, reprenait une autre voisine, ce que monsieur le +curé vous a dit: "le cheveu qui tombe de notre tête, c'est Dieu qui +l'ordonne, les trésors de sa Providence sont infinis, il veille sur +ses petits enfants. Pourquoi la vôtre ne serait-elle pas aussi sous +sa main?"</p> + +<p>Pauvre Marguerite, dirai-je encore une fois, combien tu étais +différente du jour où je t'avais vue si heureuse prêtant le serment +éternel d'être fidèle à Octave, au pied de l'autel de notre +vieille église. Oh! tu souffrais, oui tu souffrais dans ton coeur de +mère toutes les tortures les plus atroces, physiques et morales +qu'un être humain puisse infliger. Elle était pâle, élevait +parfois aussi vers le Ciel ses yeux baignés de larmes. Mon Dieu, +mon Dieu, dit-elle, qui donc nous rendra notre chère petite Angeline?</p> + +<p>Octave racontait dans un autre coin de la chambre aux voisins +qui voulaient le consoler, combien il avait goûté du bonheur +intime avant l'enlèvement de leur petite fille. A ce déchirant +tableau, je voyais les yeux de chacun se baigner de larmes, et de +mon coin je contemplais leur désespoir, un seul mot leur eut +donné une félicité suprême, mais je me gardai bien de le prononcer, +je jouissais trop des délices de ma vengeance. Ces jouissances +devinrent plus effectives encore, lorsque la pauvre mère s'adressant +à moi me demanda: Vous mon frère, qui venez sans doute +de bien loin, ne pourriez-vous pas me donner quelques renseignements +sur ce qui est devenue mon enfant? Je parus étonné et +demandai des explications.</p> + +<p>Octave et Marguerite me racontèrent l'un et l'autre ce qui s'était +passé. Je me plaisais à contourner le poignard dans la blessure. +Elle doit, leur dis-je, avoir été enlevée par une tribu Iroquoise, +qui soumet aux plus affreux tourments les enfants qu'ils ravissent +aux blancs. Je leur racontai quelles devaient être les souffrances +qu'elle endurait entre leurs mains. En entendant ces détails les +pauvres et malheureux parents fondaient en larmes, je voyais tous +les assistants frémir et paraître me dire, c'est assez, par grâce n'allez +pas plus loin.</p> + +<p>Cette nuit-là, le démon de la jalousie qui me possédait, devait +tressaillir d'allégresse, car lorsqu'Octave allait embrasser sa femme +et essayer de la consoler; au dedans de moi je sentais un ineffable +plaisir de les entendre échanger entr'eux des paroles de désespoir, +elles étaient le témoignage de ce qu'ils souffraient mutuellement. +Tels furent les premiers fruits que je cueillis de mon odieuse vengeance.</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>AU LABRADOR.</h3> + +<p>Lorsque j'arrivai au camp, je fut accueilli comme de coutume, +je m'informai si Paulo était revenu. Le misérable s'était depuis +un an engagé avec d'autres vagabonds pour aller faire la chasse +dans le Nord-Ouest. Il était arrivé de la veille, paraît-il. Je le fis +appeler et j'écoutai le récit de ses exploits.</p> + +<p>Certes, il n'avait pas toujours trouvé viande cuite! Associé avec +un parti d'Esquimaux, il avait parcouru les régions les plus septentrionales +de l'Amérique, longeant toujours les côtes du Labrador +et du Détroit de Davis. Ils avaient vécu tous ensemble +de la chair de quelques loups-marins qu'ils avaient capturés ça +et là.</p> + +<p>Un jour enfin, il leur avait fallu tirer au sort pour savoir lequel +d'entr'eux servirait de nourriture aux autres. Leurs chiens avaient +été dévorés, l'un après l'autre, le tissu des raquettes qu'ils avaient +fait bouillir, leur avait même servi d'aliment. Une poussière de +glace qui leur fouettait sans cesse la figure, leur avait causé une +maladie des yeux dont ils eurent mille peines à se guérir. Plusieurs +d'entr'eux avaient déjà succombé à la faim et aux misères +de toutes sortes; ils avaient été obligés d'abandonner leur chasse, +leurs pelleteries et leurs munitions, et c'est avec peine; qu'ils se +sauvèrent des troupeaux de loups et d^ours blancs qui les poursuivaient.</p> + +<p>Un parti de chasseurs montagnais qu'ils rencontrèrent les sauva +de la mort qui les menaçait de si près, ceux-ci les emmenèrent +avec eux dans leur propre village, où Paulo lui-même passa quelques +jours. Il y fut reçu avec la plus cordiale hospitalité. Par +la manière dont il me désigna l'endroit, je compris qu'il avait été, +recueilli par la même tribu et dans le même village où j'avais +été confier Angeline aux soins d'une vieille sauvagesse.</p> + +<p>Effectivement, il ajouta qu'il s'était pris d'amitié pour une vieille +femme; que bien souvent il se rendait dans son wigwam et la +voyait battre une enfant qu'elle avait recueillie, disait-elle. L'enfant +portait sur son corps et sur ses membres les meurtrissures des +coups qu'elle avait reçus.</p> + +<p>Je lui avais caché le lieu où j'avais laissé Angeline, mais je ne +doutai pas un instant après l'avoir entendu parler que le misérable +avait reconnu l'enfant, et qu'il savait me faire plaisir en m'apprenant +les traitements qu'elle recevait.</p> + +<p>Quelques mois après, la guerre se renouvela plus féroce encore +qu'elle n'avait été. Les Iroquois portèrent toutes leurs forces +contre les Hurons, qui étaient fixés sur les bords du lac qui porte +leur nom. Ils firent un épouvantable massacre des vieillards, des +femmes et des enfants qu'ils trouvèrent dans la bourgade. Les +pères Brébeuf et Lalemant expirèrent eux aussi, comme l'avait +fait précédemment le père Daniel dans les plus affreux tourments.</p> + +<p>C'était le coup de grâce qui était donné à nos malheureux alliés +les Hurons. Aussi durent ils se disperser et venir chercher sous +l'abri des canons de Québec, la protection dont ils avaient besoin +pour conserver les restes de leur tribu.</p> + +<p>Les massacres avaient été terribles; couvert du sang de mes +ennemis et cherchant la mort, je ne pus pas la rencontrer.</p> + +<p>Paulo, dans les guerres dont je viens de parler, avait été fidèle +au serment qu'il avait prêté de répondre à mon appel. Il +était lâche, comme je vous l'ai dit, mais remplissait auprès de moi +le rôle de valet que je lui avais donné.</p> + +<p>Enfin les quatre années que j'avais fixées pour le temps où +j'irais réclamer Angeline, étaient expirées. L'or que j'avais donné +à la vieille devait être épuisé, si elle l'avait employé comme je le +lui avait dit. Angeline avait alors sept ans et demi et j'avais trop +souffert d'être privé du plaisir de la voir endurer des tourments +comme ceux dont elle avait été victime pendant ce temps, pour ne +pas avoir hâte de l'avoir auprès de moi, pour jouir au moins de ce +que je lui réservais pour l'avenir.</p> + +<p>Quand les restes de la tribu Huronne furent fixés auprès de Québec, +repris avec Paulo la direction des contrées du Nord. La saison de +la pêche et de la chasse était arrivée. Dans les régions septentrionales, +tout le monde sait que c'est aux derniers jours de +décembre que les loups-marins en troupeaux nombreux se laissent +aller au courant sur les glaces polaires, pour venir raser les côtes +de l'Ile de Cumberland et celles du Labrador. C'était par conséquent +vers ces endroits que la tribu des Montagnais s'était dirigée. +Paulo me désigna dans notre route les endroits où plusieurs de +ses anciens associés avaient trouvé la mort. La triste expérience +qu'il avait acquise m'avait mis sur mes gardes, aussi n'avais-je pas +regardé aux dépenses pour m'assurer d'amples suppléments de +provisions et un heureux retour.</p> + +<p>Lorsque je rejoignis les Montagnais, je fus salué avec plaisir, +Malheureusement leur chasse et leur pêche n'avaient pas été fructueuses, +cependant ils espéraient des secours qui devaient leur +venir d'un parti de chasseurs qui étaient allés plus loin.</p> + +<p>La vieille sauvagesse avait suivi la tribu. Elle surtout avait +souffert toutes les misères possibles. Angeline était dans un état +d'amaigrissement à faire peur. Comment dans ce moment n'ai-je +pas frémi en faisant un rapprochement du temps où j'avais arraché +cette enfant, si heureuse d'entre les bras de ses parents, pour la +remettre aux soins de cette marâtre. Je récompensai cette dernière +en lui donnant de l'argent pour payer ses mauvais traitements. +J'avais eu soin d'enfouir dans des endroits sûrs, le long du trajet, +les provisions et les viandes fumées dont je pouvais disposer, de +sorte que j'étais certain de n'en pas manquer au retour.</p> + +<p>Ainsi revins-je avec Angeline prenant d'elle les soins les plus +tendres et désirant qu'elle fut aussi belle, aussi charmante que +possible, quand j'irais la présenter à ses parents sous un nom +supposé.</p> + +<p>Après notre retour, grâce à une bonne nourriture, elle retrouva +toutes ses forces; et sa beauté en se développant, frappait tous +ceux qui la voyaient. Elle avait néanmoins conservé de la hutte +sauvage une teinte de tristesse et de timidité, qui donnait à sa +figure un charme dont il était difficile de se défendre. Son caractère +était sympathique, et sa sensibilité extrême, elle ressentait +très profondément les injustices et les mauvais traitements sans +toutefois jamais se plaindre: les bons procédés ne manquaient +jamais de faire venir à ses yeux des larmes de gratitude accompagnées +des plus touchants remercîments. Trois ans s'étaient +écoulés, depuis que je l'avais ramenée, auprès de moi; je m'était +chaque jour évertué à former son éducation et à développer son +intelligence; l'enfant répondait d'une manière admirable aux +leçons que je lui donnais; c'était une belle petite sensitive que je +cultivais, elle était bonne, affectueuse et possédait de plus une +grâce et une délicatesse naturelle exquise.</p> + +<p>Il me semble la revoir encore dans ce moment, lorsqu'elle tournait +ses beaux yeux si caressants vers moi, me demander à chaque +instant du jour de sa voix si douée: Père (c'est ainsi qu'elle m'appelait) +que puis-je faire qui puisse t'être agréable? La manière +dont elle me parlait semblait une supplication, une prière et faisait +taire pour un moment mes mauvaises passions, je me sentais +attendri de tant de prévenances et de soumission, mais le démon +qui me dominait reprenait bien vite le dessus. Octave et Marguerite, +me soufflait-il à l'oreille, comme ils devraient s'amuser +de te voir si lâche, eux qui ont été si heureux. A cette idée, +je bondissais dans d'inexplicables transporta de rage comme +aux premiers jours de leur union, Je maudissait tout le monde +et jusqu'à Dieu lui-même... Oh! quel enivrement, me disais-je +dans ma fureur insensée, quel enivrement, quels délices +de les voir souffrir avec usure des tourments qu'ils m'ont fait +endurer. Mais je ne connaissais pas alors combien plus terribles +et inexorables sont les châtiments que Dieu inflige à notre conscience, +lorsque nous enfreignons ses lois.</p> + +<p>En écrivant ces pages néfastes des jours malheureux de ma +vie, les larmes brûlantes et si amères du repentir coulent le long +de mes joues, il vous ferait pitié si vous le voyiez, dans ce moment, +anéanti sous le poids des remords, ce vieillard qui n'a jamais +sourcillé aux tristes apprêts des bûchers dans les guerres indiennes, +lui qui voyait d'un oeil indifférent les chairs palpitantes et +dénudées des infortunés prisonniers de guerre, frémir sous les +tisons ardents dans une dernière agonie.</p> + +<p>Hélas la pauvre enfant ne se doutait guère, que tous les bons +traitements dont je l'entourais n'étaient qu'autant de réseaux perfides +que je tendais autour d'elle; comme enfant de Marguerite, +je la haïssais de toutes les puissances de mon âme. De même que +le cannibale engraisse son prisonnier pour le préparer à son repas +de fête, ainsi ai-je fait d'Angeline; et sur une nature comme la +sienne, j'étais certain d'avance d'une obéissance aveugle envers +moi.</p> + +<p>Jamais allusion n'avait été faite aux jours de son enfance, que +par l'histoire que je lui racontais de la manière dont elle était +tombée dans mes mains. C'était, lui avais-je dit, en passant un +jour le long d'une grande route déserte, que j'avais entendu les +cris d'une toute jeune enfant; abandonnée par ses parents dénaturés, +elle aurait indubitablement servi de proie aux bêtes féroces, +si je ne l'avais pas recueillie. De sales haillons l'enveloppaient, la +faim et les misères de toutes sortes étaient empreintes sur sa +figure. J'avais ainsi rempli pour elle le rôle de la Providence.</p> + +<p>A chaque mot de cette histoire, l'enfant, baignée de larmes venait +m'embrasser en me remerciant.</p> + +<p>Enfin le jour où je devais la conduire à ses parents, sans +toutefois la faire reconnaître, était arrivé.</p> + +<p>Elle était encore tout émue de la répétition de ce conte. Oh! +qu'elle était belle avec son costume pittoresque et demi-sauvage +que je lui avais fait confectionner sans regarder au prix lorsque +je la conduisis chez Octave quelques jours après. J'étais d'ailleurs +informé que le temps pressait, parce qu'il n'avait plus que +quelques jours à vivre. Mes renseignements étaient bien précis, +puisqu'en entrant dans la maison, cette fois j'eus presque peur de +mon oeuvre. Jamais le génie du mal ne peut infliger dans une +paisible et heureuse demeure, plus ou même autant de douleurs +que je leur en ai fait endurer. Pour compléter leurs souffrances, +un incendie avait détruit leur grange et toute leur récolte l'année +précédente; mes espions m'en avaient informé, c'étaient eux qui +y avaient mis le feu d'après mon ordre.</p> + +<p>Les malheureux jeunes gens avaient été obligés de contracter +des dettes considérables pour réparer les pertes qu'ils avaient +subies; ils étaient donc devenus dans un état de gêne des plus +apparentes. Au moment où nous arrivâmes, un prêtre avec une +nombreuse assistance terminaient les derniers versets du <i>De +Profondis</i>. Tout le monde était triste et recueilli, et l'on entendait +des sanglots de tous côtés, Octave venait d'expirer. Son cadavre +gisait devant moi. Il était hâve et défiguré au point que je ne +l'aurais point reconnu, si ma haine ne m'eût dit que c'était lui.</p> + +<p>La prière finie, chacun en essuyant ses larmes disait: Pauvre +Octave, si jeune avec un si long avenir de bonheur devant lui, +si plein de force et de santé et malgré cela déjà mort. Quelles +douleurs terribles les malheureux enfants ont enduré depuis l'enlèvement +de leur petite fille, quelles larmes de sang le désespoir +ne leur a-t-il pas fait verser, et Marguerite dans peu d'instants, elle +aura été rejoindre Octave. Ils seront tous deux bienheureux, +alors leur martyr sera terminé.</p> + +<p>Cependant, d'après le conseil du prêtre, ou avait transporté Marguerite +dans un autre appartement pour lui épargner la vue +navrante des derniers moments d'Octave; le silence était parfait +et nous l'entendions qui l'exhortait d'une voix émue et pleine +d'onction à se résigner et à faire à Dieu l'offrande des sacrifices +que dans ses inscrutables desseins, il avait exigés d'elle. +Si votre enfant est auprès des anges, réjouissez-vous, lui disait-il, +dans peu d'instants vous serez avec elle et votre mari; si au +contraire, elle vit encore, du haut du ciel vous veillerez tous deux +sur elle, et dans le cas où elle serait entre les mains des méchants, +vous la protégerez plus efficacement que vous n'auriez pu le faire +ici-bas.</p> + +<p>Peu après, elle demanda à revoir encore une fois son Octave. +On s'empressa d'acquiescer à son désir et de transporter son lit +dans la chambre où il gisait. Elle fît un signa à une vieille servante, +que je reconnus pour la même qui prenait soin de l'enfant +le jour de l'enlèvement. Celle-ci alla chercher le berceau et le +plaça entre les deux lits. Hélas il était à jamais resté désert. Les +mêmes jouets que j'avais vus autrefois auprès de la petite étaient +encore là au pied de sa couche et comme a portée du sa main. Ils +avaient été religieusement conservés, comme s'ils eussent espéré +qu'un ange la leur ramènerait. Leur lustre seul avait été terni +par les larmes et les baisera des parents désolés.</p> + +<p>Avant que de jeter un regard sur la mourante, je fermai les +yeux pour me recueillir et jouir intérieurement des ravages que +la douleur et le désespoir devaient lui avoir causé. En les rouvrant, +je faillis pousser un cri de joie, mes plus extravagantes +espérances étaient dépassées. Marguerite n'était plus qu'un squelette, +recouvert d'un parchemin jauni et collé sur des os.</p> + +<p>Ses yeux seuls vivaient, mais ils avaient un éclat véritablement +effrayant. Ils semblaient vous percer et rentrer dans l'âme de +ceux sur lesquels ils s'arrêtaient. Je les suivais avec angoisse, de +crainte qu'ils ne s'arrêtassent sur moi quand je les voyais se promener +avec indifférence sur chacune des personnes de l'assistance.</p> + +<p>Les pleurs d'Angeline se mêlaient abondamment à ceux des +voisins et de leurs femmes, qui chaque jour avaient suivi les +progrès du mal.</p> + +<p>Marguerite regarda un instant Octave, puis ses yeux tombèrent +sur moi après avoir erré vaguement sur les personnes présentes. +Un feu sombre et terrible les éclairait. C'était les derniers jets de +lumière de la lampe qui s'éteint. Surpris d'abord, ils prirent bientôt +une fixité extraordinaire. Je sentais qu'ils plongeaient jusqu'aux +derniers replis de mon âme comme s'ils eussent voulu en pénétrer +les secrets. De plus en plus, de ternes et maladifs qu'ils étaient +auparavant, ils devenaient intelligents et perçants. Je ne sais ce +qui se passait au dedans d'elle, mais je comprenais qu'il y avait +quelque chose de surnaturel, et qu'elle lisait au dedans de moi +comme dans un livre ouvert. Le feu qui sortait sous ses prunelles +me brûlait, me dévorait, et j'aurais donné tout le monde pour +pouvoir m'y soustraire.</p> + +<p>Sous ce regard ardent, mes dents claquaient, dans ma bouche, +un frémissement se fit sentir dans tous mes membres, et malgré +l'empire que j'avais sur moi-même, je tremblais et une sueur abondante +se répandit sur tout mon corps.</p> + +<p>Je le voyais, elle me reconnaissait et devinait tout. Je ne sais +ce qui fut advenu, si ses paupières ne se fussent fermées. Bien +que son regard n'eut pas été long, il m'avait exprimé tout ce qu'il +y avait eu dans ma conduite de méchanceté et de scélératesse. Je +profitai toutefois de ce moment pour me réfugier dans un coin de +la chambre d'où je pouvais l'observer sans qu'elle ne me vit.</p> + +<p>Pendant, ce temps, tout le monde était silencieux, le prêtre seul +priait tout bas auprès de leurs chevets.</p> + +<p>Peu d'instants après, la mère ouvrit de nouveau ses yeux et les +tourna vers l'endroit que je venais de laisser. Angeline avait pris +ma place. Elle la couvrit à son tour de son regard brillant, mais +maintenant lucide. Elle la fixa longtemps. Jamais je ne pourrai +décrire le changement d'expression qui s'opéra soudainement. Ce +fut comme un rayon céleste d'espérance et d'amour d'abord, puis +de bonheur ineffable, il passa et s'éteignit comme l'éclair. Elle +ferma de nouveau les yeux pour se recueillir encore un moment, +et fit signe à la vieille servante d'approcher plus près d'elle, lui +murmura quelques mots à l'oreille. Ces quelques mots que nous +n'entendîmes pas nous parurent être un ordre. Celle-ci vint +prendre Angélique qui fondait en larmes, et la conduisit auprès du +lit. Marguerite la contempla un instant avec une expression que +je ne puis décrire, et que vous ne sauriez jamais imaginer; puis, +d'un bond, elle fut sur son séant, saisit Angeline, la pressa sur sa +poitrine et collant ses lèvres sur celles de la petite: Mon enfant, +ma chère Angeline, s'écria-t-elle, d'une voix impossible à rendre, +merci, merci mon Dieu... puis elle retomba sur son oreiller tenant +toujours son enfant étroitement embrassée.</p> + +<p>À cette vue, tout le monde était muet de stupeur et quand au +bout d'une minute quelques assistants les séparèrent, Marguerite +ne souffrait plus, et Angeline par ses sanglots et ses larmes avait +inondé la visage de la morte pendant que dans ses paroles à peine +articulées, on entendait: ma mère, oh! ma mère...... Dieu avait +permis qu'elles se reconnussent mutuellement.</p> + +<p>Maintenant que je n'étais plus sous les regards de la mère, ma +joie féroce était revenue. Je devais être horrible à voir dans ce +moment solennel et déchirant; je craignais que le bonheur que +je ressentais dans mon âme, ne se trahit sur ma figure et qu'on ne +s'en aperçut. Je saisis donc Angeline par la main et me précipitai +vers la porte; A nous deux, à présent, lui dis-je, bien que la malheureuse +victime répétât encore, ma mère, oh! ma mère, et qu'elle +étouffa dans ses sanglots.</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>LES YEUX DE MARGUERITE.</h3> + +<p>Lorsque je quittai la demeure d'Octave tout occupé que j'étais +à poursuivre mes idées diaboliques de vengeance jusque sur Angeline, +je n'avais pas remarqué un tout jeune homme qui avait +observé avec une attention extraordinaire, comme je pus m'en +convaincre plus tard, ce qui venait de se passer. Il était doué +d'une perspicacité bien rare. Sans doute qu'il analysa tout ce qu'il +y avait d'horreur et de reproches dans les terribles yeux de Marguerite +lorsqu'ils se fixèrent sur moi, et qu'elle m'eut reconnu +ainsi que son enfant.</p> + +<p>Vraiment l'ange de la vengeance ne saurait avoir lors du jugement +dernier rien de plus affreux, de plus implacable que n'eut ce +regard. Malgré tout l'empire que j'avais sur moi, et les efforts que +je fis pour le dissimuler, la terreur et l'épouvante qu'il me causa +ne lui avaient pas échappé. Sans aucune défiance, je pris le chemin +des bois, tressaillant de plaisir au souvenir des succès inespérés que +j'avais obtenus, et méditant de nouveaux projets aussi exécrables +contre Angeline. Une chose toutefois me revenait à l'esprit et me +causait intérieurement un malaise indéfinissable, c'était ce regard +si terrible qui m'effrayait autant qu'une apparition d'outre'tombe.</p> + +<p>Tant que le permirent les forces de l'enfant, nous marchâmes +sans prendre un instant de repos et aussi vite qu'il était possible. +Vers la fin de la journée, je fus obligé d'entreprendre de la porter +jusqu'à une hutte que je savait être sur la lisière des bois et où +j'avais décidé de passer la nuit.</p> + +<p>Le sentier que j'avais choisi pour revenir, n'était pas le même +que j'avais suivi les jours précédents. Autant le premier était +rempli de vie, de clarté et de fraîcheur sous le couvert des grands +arbres, autant celui-ci était triste et désolé. Je l'avais préféré parce +qu'il abrégeait notre route. Il serpentait à travers des savanes et +des fondrières à perte de vue. Quelques mousses brûlées, quelques +arbres rabougris épars ça et là, faisaient contraste avec les magnifiques +chênes qui bordaient le premier. A part quelques couleuvres +ou autres reptiles qui traversaient notre sentier, et se +glissaient sous l'herbe desséchée, point de gaîté, point de chants +des oiseaux. Seul parfois, un héron solitaire envoyait une ou deux +notes gutturales et monotones, puis tout retombait dans le silence.</p> + +<p>Le soleil si brillant le matin, avait pris une lueur sombre. De +blafardes et épaisses vapeurs l'obscurcissaient, et le faisaient +paraître comme entouré d'un cercle de fer chauffé à blanc. L'atmosphère +était lourde et suffocante, pas un souffle ne se faisait +sentir. Habitué par ma vie errante à observer les astres et les +changements de température, il me fut aisé de prévoir l'approche +d'un de ces terribles ouragans qui sont heureusement assez rares +dans nos climats.</p> + +<p>La distance qui nous séparait du lieu où nous devions passer la +nuit était encore considérable, il fallait doubler le pas si nous +voulions y parvenir avant que l'orage éclatât, tel que tout dans la +nature nous l'annonçait. Exaspéré moi-même par la fatigue et les +mille passions qui me dominaient, je déposais Angeline de temps +à autre et la forçais de marcher. Elle était épuisée; elle trébuchait +à chaque pas, et malgré cela, je la brutalisais pour la faire +avancer encore plus vite. Depuis plusieurs heures, je lui parlais +d'une voix menaçante. J'étais le maître désormais, elle une victime +orpheline. Enfin elle s'affaissa au milieu du sentier, puis +joignant les mains et jetant sur moi un regard baigné de larmes, +"Père, dit-elle, je ne puis aller plus loin." Je grinçai des dents et +levai mon bâton sur elle, elle baissa la tête. "Tue moi si tu veux, +je le mérite bien, ajouta-t-elle, en pleurant plus fort, car je n'ai +plus la force de me soutenir." Furieux, j'allais frapper, quand un +éblouissement me saisit, il ne dura pas une seconde, mais il fut +assez long pour produire un tremblement dans tous mes membres. +Marguerite avec son effroyable regard était entre son enfant et +moi, pendant qu'à mon oreille résonnaient ces mots de menace et +de défit "frappes si tu l'oses" en même temps que ses yeux jetaient +des flammes.</p> + +<p>Je lançai au loin mon bâton, saisis Angeline dans mes bras et +pris ma course poursuivi par cette terrible vision. Lorsque j'arrivai +haletant et épuisé à l'endroit où devait se trouver la cabane, il n'y +avait plus qu'un monceau de cendres et quelques morceaux de +bois que l'incendie n'avait pu dévorer.</p> + +<p>Malgré mon extrême fatigue, je profitai des dernières lueurs du +crépuscule pour chercher un gîte. Un rocher ayant un enfoncement +qui pouvait donner abri à une seule personne, se présenta à +ma vue. J'y fis entrer Angeline, lui donnai quelques aliments et +fermai l'ouverture avec les restes des pièces de bois que le feu +avait épargnées; puis je me glissai sons un amas d'arbres que le +vent avait renversés et qui formaient par leurs branches une +toiture presque imperméable.</p> + +<p>Il était grand temps, car en ce moment la tempête éclatait dans +toute sa fureur. Bien des fois j'avais pris plaisir à voir le choc +terrible que les éléments dans leur colère insensée se livrent entre +eux. J'entendais alors sans crainte roulements du tonnerre, et +je n'avais pas été ému en voyant la foudre écraser des arbres gigantesques +à quelques pas de moi. Je croyais avoir vu en fait d'ouragans +tout ce que la nature peut offrir de plus effroyable; mais +jamais je n'avais été témoin d'un tumulte pareil, les éclats du tonnerre +étaient accompagnés de torrents de grêle et de pluie. Le vent +avec une rage indicible passait au travers des branches, s'enfonçait +dans les anfractuosités des rochers avec des cris aigres et discordants +qui vous glaçaient de terreur. Sous sa puissante étreinte, les +arbres s'entrechoquaient avec de douloureux gémissements. Il me +semblait voir leurs troncs se tordre en tous sens, pour échapper à +la force irrésistible de cet ennemi invisible. Je suivais en imagination +les péripéties de cette, lutte suprême; mais bientôt, un +craquement prolongé m'annonça qu'un des géants de nos forêts +venait de tomber, entraînant dans sa chute les arbres voisins qui +n'avaient pu supporter son poids énorme. Pendant ce temps, les +éclairs se succédaient sans interruption, le firmament était en feu, +on eut dit du dernier jour. C'était un spectacle grandiose et +effrayant à la fois.</p> + +<p>Jamais non plus la grande voix des éléments déchaînés ne s'était +montrée aussi solennelle et ne m'avait empêché du fermer l'oeil; +mais ce soir-là, je me sentais inquiet, mal à l'aise et malgré mon +extrême fatigue, je ne pus pendant longtemps réussir à m'endormir. +Toutes ces voix stridentes, tous ces fracas terribles et discordants +produisaient sur moi l'effet de fanfares infernales.</p> + +<p>L'apparition de l'après-midi me revenait sans cesse à l'esprit et +me faisait frissonner; pourtant ma vengeance n'était pas complète +puisqu'Angeline me restait! D'un autre côté, il me semblait entendre +encore le prêtre qui, en montrant le ciel à Marguerite, lui +disait: "De là haut, vous et Octave protégerez votre enfant, si elle +est au pouvoir des méchants."</p> + +<p>Toutes ces pensées différentes me bouleversaient et lorsqu'enfin +je pus m'endormir, une fièvre ardente s'était emparée de moi et +ma tête était brûlante. Mon sommeil fut pénible et agité. J'étais +au milieu d'un songe affreux, lorsqu'un éclat de tonnerre plus terrible +que tous les autres vint abattre un chêne énorme à quelques +pas de moi. Le bruit me fit ouvrir les yeux et que devins-je? en +apercevant un spectre hideux penché sur moi! Son souffle glacé, +comme le vent d'hiver m'inondait tout la corps. Bientôt un pétillement +comme celui d'un incendie dans les bois se fit entendre. Des +lueurs sombres et sinistres environnèrent le spectre. La figure +s'en dégagea. Grand Dieu! que vis-je? C'était Marguerite telle +que je l'avais vue le matin, plongeant encore son regard dans le +mien. Il avait la même fixité et le même éclat; mais cette fois de +même que dans la savane, il était chargé de menaces. Ma frayeur +augmenta encore, lorsqu'approchant sa bouche décharnée de mon +visage, elle me répéta de sa voix brève et sépulcrale: "Frappe si +tu l'oses!" Et après ces mots, un autre spectre vint se placer à +côté d'elle, c'était Octave, je le reconnus parfaitement. Ses traits à +lui aussi avaient un caractère d'implacable sévérité. Angeline, je +ne sais comment, se trouvait derrière eux et arrêtait leurs bras +prêts à me précipiter dans un gouffre béant tout auprès de ma +couche. Je demeurai foudroyé, anéanti par cette affreuse vision. +Mes cheveux se dressèrent d'épouvante, une sueur froide et abondante +s'échappa de chaque pore de ma peau; mes dents claquaient +de terreur et pourtant malgré toutes les tentatives que je fis, je ne +puis réussir à me soustraire à l'apparition. Vainement cherchai-je +à l'éloigner de moi, je fis des efforts en raidissant les bras pour la +repousser, mais ils étaient rivés au sol. Ma langue ne put articuler +un seul mot, ni mes yeux se fermer. Il ne faut pas croire que ce +que je rapporte était l'effet d'un cerveau en délire; non certes, +j'avais la fièvre, mais je les voyais tous deux. Je sentais leur +souffle, j'aurais pu les toucher, si l'épouvante et la terreur n'eussent +paralysé tout mon être. Mes chiens eux-mêmes, blottis et +tremblant auprès moi, poussaient des gémissements plaintifs +et semblaient me demander protection.</p> + +<p>Ah! combien je souffris dans ces quelques heures, je ne saurais +le dire. La force humaine a des limites: peut-être aussi l'idée +d'une prière me vint-elle et Dieu eut-il pour moi un regard de +pitié; mais ce que je me rappelle, c'est d'avoir entendu des cris +plaintifs, que des flammes m'environnèrent et que je perdis connaissance.</p> + +<p>Quand je revins à moi, j'étais étendu sur un bon lit de sapins, +un dôme de verdure me protégeait contre les rayons matinals du +soleil. Les branches entrelacées laissent filtrer une douce lumière +et la rosée du matin me représentaient avec les rayons du soleil +qui les traversaient, comme un écrin de diamants.</p> + +<p>Je fus quelque temps avant que de pouvoir me rendre compte +de l'endroit où j'étais, et me rappeler ce qui s'était passé. Après +un effort, je réussis à me mettre sur mon séant. Mes idées devinrent +plus lucides. Angeline au pied de mon lit pleurait et priait. +"Où suis-je demandai-je d'une voix presqu'éteinte?" Au son de +ma voix, elle poussa un cri de joie et vint m'embrasser: les mains; +puis mettant un doigt mutin et discret sur sa bouche pour me défendre +de parler, elle continua d'une voix émue; "Le bon Dieu +nous a envoyé un grand secours! Après lui, c'est à une femme +des bois et à son fils surtout, que tu dois de n'être pas brûlé vif, et +moi morte de faim ou d'épuisement. Ils t'ont sauvé des flammes +au moment ou un affreux incendie, allumé par le tonnerre, allait +t'envelopper. Il était grand temps; crois-moi, les flammes t'entouraient, +tes vêtements étaient en feu; Père, tu étais sans connaissance. +Depuis bientôt dix jours, ils te soignent et nous donnent à +tous deux la nourriture; mais ne dis pas mot, car ils me gronderaient; +vois-tu ils m'ont défendu de te laisser parler et m'ont recommandé +de te faire boire à ton réveil un peu de cette tisane."</p> + +<p>Enfin deux jours après je me trouvai beaucoup mieux et pus +avoir quelques explications d'Angeline quoiqu'elles fussent bien +imparfaites, n'ayant pu obtenir encore le plaisir d'offrir à mes sauveurs +inconnus l'expression de ma reconnaissance et les récompenses +que je leur destinais. Ils s'obstinèrent longtemps sous un +prétexte ou sous un autre à ne pas se montrer, mais enfin ils +durent céder à mes demandes réitérées et je pus faire leur connaissance.</p> + +<p>Ils m'apprirent plus tard qu'ils s'étaient trouvés chez Octave le +jour de sa mort; qu'Octave et Marguerite avaient été pour le jeune +homme et sa mère une véritable Providence.</p> + +<p>Ils les avaient recueillis un soir que manquant de tout, ils allaient +mourir en proie à une fièvre ardente et ils leur avaient donné tous +les soins possibles.</p> + +<p>Tous deux avaient donc voué à leurs protecteurs une reconnaissance +sans bornes et ne manquaient jamais de venir la leur exprimer +à leur sortie des bois.</p> + +<p>A la nouvelle de leur mort prochaine, ils s'étaient hâtés d'accourir. +Ils avaient vu bien des fois le désespoir des malheureux +parents au sujet de leur petite fille; mais appartenant à une autre +tribu, ils ignoraient ce qu'elle était devenue.</p> + +<p>Aucun des incidents de la journée ne leur avait échappé. Ils +avaient remarqué mon malaise indicible lorsque Marguerite avait +fixé son regard sur moi et entendu le cri déchirant de la mère +lorsqu'elle avait reconnu l'enfant. Ils avaient aussi soupçonné +une partie de la vérité et s'étaient mis sur mes traces pour +approfondir ce mystère et protéger au besoin la malheureuse +orpheline.</p> + +<p>Cependant mes forcée se rétablirent bientôt et je pus reprendre +en regagnant ma tribu la vie d'habitant des bois. Mais le croirait-on +à mesure que les forces me revenaient, l'idée de poursuivre ma +vengeance se réveillait plus pressante, plus terrible que jamais; +et malgré la terreur que m'inspirait encore le souvenir du la +vision, je résolus fermement de la pousser jusqu'au bout. Quelque +fussent les obligations que j'avais envers l'indienne et son fils je +ne tardai pas à les prendre en haine. Je sentais instinctivement +qu'ils allaient être de puissants protecteurs pour Angeline et je +décidai de me soustraire à leur surveillance.</p> + +<p>Je partis un jour avec Angeline pendant qu'Attenousse et sa mère +avaient rejoint un parti de chasseurs et devaient être absents plusieurs +semaines; je me dirigeai vers les rivages de la Baie des +Chaleurs, sans que personne sut de quel côté j'allais. J'y passai +cinq années au milieu des Abénakis, cultivant et développant, +autant qu'il m'était possible, l'esprit et les sentiments de délicatesse +de l'enfant, ne perdant durant ce temps aucune occasion de m'informer +de Paulo et de tâcher de lui faire connaître l'endroit où je +l'attendais, car il était indispensable à mes projets. Enfin un +matin, il arriva tout dégradé, plus hideux et plus cynique encore +qu'il ne l'était les dernières fois que je l'avais vu. Le fer rouge +du bourreau lui avait imprimé sur le front le stigmate d'infamie. +A cette vue, le coeur me bondit de joie, aussi j'en fis +mon hôte et mon commensal; il devint mon compagnon inséparable.</p> + +<p>Angeline pouvait alors avoir de quatorze à quinze ans, elle +s'était admirablement développée. Sa figure était belle, son front +respirait la douceur et la candeur. Elle m'était soumise et +dévouée à l'extrême, s'évertuant à prévenir le moindre de mes +désirs; et je savais qu'elle se mettrait à la torture pour me faire +plaisir.</p> + +<p>Pour compléter ma vengeance, j'avais décidé de jeter cet ange +de vertu et de bonté entre les bras du misérable Paulo. Il est facile +de comprendre l'aversion et l'horreur que ce scélérat lui inspirait. +Bien que je lui recommandasse de cacher ses débauches crapuleuses +aux yeux de la jeune fille, sa scélératesse naturelle l'en +empêchait. J'aurais mis mon projet, à exécution depuis longtemps +si le regard de Marguerite ne m'eut encore poursuivi et n'était +venu de temps en temps me faire frémir de terreur, lorsque surtout +sa vox sépulcrale soufflait à mon oreille "frappe si tu l'oses."</p> + +<p>Cependant, un jour que j'avais pris de l'eau-de-vie plus qu'à l'ordinaire, +je me résolus à frapper le dernier coup. Je n'avais encore +fait que des allusions détournées à Angeline quant à mon projet, +et chaque fois, j'avais vu la jeune fille frissonner de dégoût au seul +nom du monstre. Ce fut donc ce jour-là, après avoir pris un bon +repas, qu'elle m'avait apprêté avec grand soin et pendant que Paulo +d'après mes ordres, s'était absenté, que je lui signifiai formellement +ce que j'exigeais d'elle. La pauvre enfant me regarda d'abord d'un +oeil doux et étonné comme pour s'assurer si j'étais sérieux, n'en +pouvant croire ses oreilles, mais bientôt ma voix devint plus sèche +et plus impérative, je pris le ton de la colère et l'informai que dans +trois semaines, elle serait l'épouse de Paulo. A ces mots, elle tomba +à mes pieds en les arrosant de ses larmes. Les mains jointes, elle +tourna ses beaux grands yeux vers moi: "Oh! mon père, mon bon +père, dit-elle d'une voix entrecoupée de sanglots, non! non! c'est +impossible! Je veux toujours demeurer avec toi, je te soignerai +dans tes vieux jours et tâcherai de ne jamais te donner aucune +cause de chagrin. Pardonnes-moi, toi qui est si bon, car il faut que, +sans intention, j'aie fait des choses bien mauvaise qui ont pu te +déplaire, pour que tu veuilles me livrer à cet infâme. Si tu l'exiges, +mon père, je laisserai la cabane et n'y reviendra que pour +préparer tes repas et prendre soin de toi lorsque tu seras malade. +Je ne te demande pour toute nourriture que de partager avec les +chiens les restes que tu nous abandonnera; je t'aimerai autant +que je le fais et te servirai aussi bien que je le pourrai. Je m'étendrai +à la porte de ton wigwam et serai toujours prête à répondre +à ton appel. Non jamais je me plaindrai car je te sais bon et juste +et à force du soins et de prévenances, je te ferai peut-être oublier +le mal que je t'ai fait sans le vouloir; mais au nom du ciel, au +nom de tout ce que tu as de plus cher sur la terre, oh! ne me +livres pas, ne me donnes pas à ce misérable." En disant ces mots, +la misérable enfant embrassait mes pieds et versait des larmes +capables d'attendrir un rocher.</p> + +<p>Quels mépris ne devront pas avoir pour moi ceux qui liront ces +lignes et quelle horreur n'ai-je pas ressentie depuis quinze ans +contre moi même au souvenir de cette scène déchirante. Non, dans +ce moment je n'étais pas une créature de Dieu, je n'étais pas +même un homme, j'étais un véritable démon incarné. Une joie +féroce parcourut tout mon être et comme l'éclair, la rage et la +jalousie que j'avais nourries depuis si longtemps éclatèrent plus +effrayante que jamais.</p> + +<p>Au lieu d'être attendri, je saisis l'enfant dans mes bras et allais +lui briser la tête sur la pierre du foyer, lorsque l'éblouissement et +la vision des yeux de Marguerite passèrent devant moi. En même +temps mes deux bras se trouvèrent serrés comme dans un étau, +cette fois encore, tous les objets disparurent à ma vue et les mots +"frappe si tu l'oses" retentirent à mes oreilles.</p> + +<p>Mes terribles passions à force de violence avaient enfin fini par +influer sur ma constitution. Un médecin que j'avais consulté dans +une de mes excursions, m'avait prévenu que si je ne modérais +pas la fougue de mes emportements, je ressentirais bientôt les +atteintes du <i>Haut Mal</i>. Toujours est-il que dans le cours de la nuit, +lorsque je repris connaissance, Angeline, agenouillée dans un coin +de ma chambre, avait les mains élevées vers le ciel, elle récitait en +pleurant, une fervente prière, demandait à Dieu de conserver mes +jours, promettant bien de faire tout ce que j'ordonnerais; elle s'accusait +d'être la cause de mon mal par le chagrin qu'elle me causait.</p> + +<p>Cependant, je sentais aux deux bras une douleur très-vive. Je +relevai mes manches et aperçus les empreintes de doigts telles +qu'en aurait pu faire une main de fer. Or, pas un homme de la +tribu, je le savais, n'aurait pu imprimer par sa force musculaire +de semblables meurtrissures sur moi et ne l'aurait osé. Le souvenir +de cette étreinte formidable me revint à l'esprit. Était-ce Octave +ou un protecteur inconnu qui était venu sauver Angeline? On le +saura.</p> + +<p>Ce fut alors et peut-être pour la première fois depuis bien des +années, qu'en cherchant à répondre aux questions que je m'adressait, +l'idée d'un Dieu vengeur se présenta à ma pensée, et pour la +première fois aussi des larmes de repentir glissèrent sur mes joues, +Pendant ce temps, Angeline priait toujours. Oh! comme dans ce +moment, si je l'avais osé, je l'aurais interrompue pour lui demander +pardon. Quand elle eut terminé sa fervente prière, elle s'approcha +de moi, me prit la main d'un air timide; son regard était chargé +de tristesse et de larmes. J'allais parler pour la consoler lorsque +des pas se firent entendre de ma cabane. En même temps, +un beau jeune indien à la taille herculéenne, aux traits mâles et +francs s'arrêta sur le seuil. Il portait le costume d'une autre tribu +sauvage, nos plus fidèles amis. Je remarquai de plus avec étonnement +qu'il avait le tatouage et les armes du guerrier indien qui +parcourt les sentiers de la guerre. Il s'arrêta immobile et attendit, +comme il est d'usage chez eux, que je lui adressasse la parole. +Que veux mon jeune frère, lui dis-je, en m'asseyant sur mon lit? +Depuis quand est-il dans le camp et pourquoi n'est-il pas venu +fumer le calumet avec l'Ours Gris (c'est ainsi qu'on me désignait +parmi les indiens dans le wigwam du grand chef). Je suis venu, +répondit-il, mais le mauvais génie s'était emparé de l'esprit du +Grand Chef et au moment ou je suis entré, il allait écraser la tête +d'une pauvre jeune fille. "L'Ours Gris, ajouta-t-il d'un air dédaigneux, +n'a-t-il donc plus assez de force pour combattre des hommes, +puisqu'il s'attaque aujourd'hui aux femmes. Le Grand Chef de +Stadaconé sera bien surpris, lorsque je lui dirai qu'Hélika qu'il +m'a envoyé chercher pour réunir ses guerriers, je l'ai trouvé +assassinant une enfant qui ne lui a jamais fait de mal? Que diront +aussi Ononthio et ses guerriers, si jamais ils entendent parler de +ce que j'ai vu hier soir? J'ai attendu que le génie du mal fut parti +du ton esprit, que tu pusses me comprendre pour te remettre un +message pressé et important."</p> + +<p>Ces paroles étaient dites d'une voix ferme et pleine de mépris.</p> + +<p>Dès ce moment, les empreintes que je portais sur mes bras +étaient expliquées.</p> + +<p>Je fis signe au guerrier de s'asseoir et m'empressai de décacheter +ce message. C'était effectivement un ordre du gouverneur de +Québec qui m'invitait ainsi que tous les autres chefs des divers +tribus alliées aux français, de se rendre immédiatement à un conseil +de guerre. Il fallait, ajoutait le message, faire la plus grande +diligence, car les anglais et les iroquois avaient déjà fait irruption +sur notre territoire; des renseignements positifs le mettait à +même d'affirmer que plusieurs des nôtres avaient été massacrés +par ces derniers.</p> + +<p>Il n'y avait pas à balancer un seul instant. En peu de temps, +j'assemblai la tribu et je réunis le grand conseil de guerre. Il fut +unanimement décidé que nous irions porter secours à nos frères, +et repousser, pour toujours, s'il était possible, ces puissants et +barbares ennemis. Toutes les diverses peuplades, Malachites, Abénakis, +et Montagnais se joignirent à nous et deux jour après +l'arrivée du courrier, ayant remis les femmes et les enfants sous +la protection du grand <i>Esprit des visages pâles</i>, nous prîmes les +sentiers de la guerre.</p> + +<p>Malgré l'activité fébrile que j'avais déployée, je n'avais pas +oublié de pourvoir aux besoins futurs d'Angeline. Depuis la dernière +nuit dont je vous ai parlé, une transformation complète +s'était faite en moi. Était-ce l'effet de la peur, ou était-ce dû aux +prières d'Angeline, peut-être aussi a une protection céleste? Je ne +puis m'en rendre compte encore aujourd'hui; mais j'en avais fini +avec mes idées de haine et de vengeance. Le bras de Dieu s'était +appesanti sur moi. J'avais usurpé ses droits, violé ses commandements, +c'était à moi désormais qu'il appartenait de souffrir. La +pauvre et chère enfant entendit avant mon départ les premières +paroles de tendresse que je lui adressais sincèrement. Elle reçut +avec avec une gratitude infinie l'assurance que je lui donnai que je +travaillerais toujours, au retour de notre expédition, à la rendre +heureuse. Je la confiai aux mains de la vieille indienne qui nous +avait déjà sauvé la vie et qui depuis deux jours était arrivée je ne +savais d'où dans notre camp. Son fils Attenousse, car c'était bien +lui qui était le porteur du message du Gouverneur, était reparti la +veille de notre départ pour aller prendre le commandement d'une +tribu Montagnaise dont il était le chef.</p> + +<p>Je remis de plus à la vieille des papiers importants qu'elle transmettrait +à un missionnaire que je lui avais désigné et qui devait +bientôt revenir, laissant une procuration à ce dernier et l'autorisait +à retirer les fonds nécessaires afin de pourvoir amplement à la +subsistance d'Angeline et de celle qui en prendrait soin. Mes +fonds étaient déposés comme la chose se faisait alors, dans le +Trésor Royal, et reçus en bonne forme m'en avaient été donnés. +Toutes ces dispositions prises, j'étais tranquille sur le sort d'Angeline; +c'était d'ailleurs un commencement de réparation qui lui +était dû, ainsi qu'à ses parents dont j'avais été le persécuteur et le +bourreau.</p> + +<p>Cet homme de bien auquel j'avais confié l'exécution de mes +dernières volontés en partant, ce bon prêtre, dont la charité et les +bonnes oeuvres étaient sans bornes s'appelait monsieur Odillon. +Il me représentait l'ancien curé de ma paroisse si bon et si vénérable. +Dans mon imprévoyance, je n'avais pas songé que si lui-même +venait à manquer ou bien était forcé de s'éloigner sans avoir +pu remplir la mission de pourvoyeur que je lui avais confiée, Angeline +et la mère d'Attenousse se trouveraient toutes deux dans un +complet dénûment comme la chose est arrivé. Cette vieille sauvagesse +était la même qui s'était mise à ma piste le jour +de la mort.</p> +<br><br><br> + + + + +<h3><i>LA BRISE</i></h3> + +<p>Deux jours après, je partis si la tête de guerriers que j'avais plus +d'une fois, conduits au combat. Mais je l'avoue, cette fois ce n'était +plus la pensée, l'espoir ou plutôt le désespoir de rencontrer la mort +qui me guidait, mais bien le ferme désir de faire à Angeline les +jours aussi heureux que je les lui destinais misérables et tourmentés +auparavant. Les, remords, ces cris de la conscience, ces inexorables +vengeurs de la transgression des lois de Dieu, d'une minute +à l'autre me parlaient de plus en plus fort, désormais je n'étais +plus le même homme; une transformation salutaire s'était opérée +en moi.</p> + +<p>Tant que le feu des batailles, avec l'excitation qu'elles produisent, +dura, je vécus comparativement calme et tranquille, les succès +que nous obtînmes dans les années de 1744 à 48 sont enregistrés +dans les pages de l'histoire, et certes ils avaient été assez grands +pour exalter nos cerveaux pleins d'amour et de patrie.</p> + +<p>M. de Beauharnais, alors Gouverneur de Québec, avait admirablement +combiné ses plans. Il avait divisé ses troupes en plusieurs +endroits de manière à partager ainsi les forces de l'ennemi plus +nombreux qu'il avait à rencontrer.</p> + +<p>Cinq mois après, j'étais revenu de Saratoga avec un des corps +expéditionnaires dont je faisais partie. La lutte avait été sanglante, +et acharnée, mais je portais sur moi les témoignages de ma valeur, +que j'avais gagnés sur les champs d'honneur. Enivré par le souffle +des batailles ou plutôt par le désir de chercher dans une excitation +extérieure, un calmant pour les remords qui me dévoraient, je +résolus de me joindre avec mes hommes au corps du M. Ramsay +qui se dirigeait vers l'Acadie. Je n'ai pas besoin du vous dire +sous cet habile général, combien nous réussîmes dans nos projets.</p> + +<p>Tous les officiers d'état-major m'avaient, tour à tour félicité sur +la bravoure que j'avais déployée dans les combats que nous +livrâmes dans cet endroit. Mais si mes idées ou mon ambition de +gloire étaient satisfaites, mon désir de procurer de plus grandes +richesses encore à ma malheureuse Angeline, était loin de l'être. +J'aurais voulu pouvoir lui construire un palais d'or, la voir entourée +de toute l'abondance et des jouissances que le monde peut +produire. Je reconnais intérieurement que tous ces biens de la +terre ne seraient rien en comparaison de ce que je lui avais fait +perdre, le plus grand bienfait que Dieu ait donné à l'enfant, c'est +de recevoir les caresses et les baisers de sa mère.</p> + +<p>J'appris donc un jour qu'à Louisbourg des corsaires avaient +amassé des fortunes considérables par la prise de vaisseaux ennemis. +Chacun de l'équipage avait sa part de prise. Bien que je +pusse revenir paisible dans mes foyers, je résolus, après avoir +choisi cinquante hommes des plus vigoureux et intelligents de la +tribu, et leur avoir fait part de mes projets, d'aller offrir mes services +à quelqu'un de ces corsaires.</p> + +<p>Tous me suivirent avec enthousiasme et nous nous dirigeâmes +vers Port Royal.</p> + +<p>C'étaient des hommes forts et déterminés que ces braves que +j'avais choisis, et j'en parle encore aujourd'hui avec orgueil, car ils +se sont toujours battus comme des lions et n'ont jamais compté le +nombre de leurs ennemis.</p> + +<p>Pendant dix-huit mois nous parcourûmes les mers de ces parages +à bord de la corvette <i>La Brise</i>, commandée par le capitaine Le +Blond, avec une chance sans égale pour ainsi dire. Nous fîmes +des prises que nous dirigeâmes vers Québec et qui nous donnèrent +encore des sommes considérables qui furent déposées en notre +nom dans le Trésor Royal. J'y étais pour ma part de pas moins de +vingt-cinq mille piastres, dont j'avais la reconnaissance. Cet argent +devait être retiré par M. Odillon. le missionnaire dont, j'ai parlé +plus haut.</p> + +<p>Enfin, mus par le désir de revoir nos foyers, rassasiés de gloire +et de nos parts prises, nous allions reprendre terre, lorsqu'un sloop +qui nous servait d'éclaireur vint nous informer qu'un gros bâtiment +anglais se dirigeait vers Boston. Son allure était lourde et +sa marche bien lente. Il était à dix-neuf milles de la +côte et paraissait faire force de voiles pour gagner sa destination. +Unanimement nous décidâmes d'en faire notre proie.</p> + +<p>Nous levâmes l'ancre et nous nous mîmes à sa poursuite. Nous ne +fûmes pas longtemps sans l'atteindre. Après vingt-quatre heures +de course, nos vedettes perchées dans les hunes, nous apprirent +qu'elles apercevaient les lumières du bâtiment que nous convoitions. +Il était neuf heures du soir. Nous mîmes toute la toile +disponible au vent et vers quatre heures du matin, le bâtiment +n'était plus qu'à un demi-mille de nous. Nous étions alors au mois +d'août et l'aurore est encore matinale dans les latitudes septentrionales.</p> + +<p>Au premier coup de canon que nous tirâmes, nous le vîmes +carguer et mettre en panne. Des hourrahs de notre bord accueillirent +cette manoeuvre. Ce bâtiment était à nous, nous le croyions +déjà, et nous-mêmes avions serré nos voiles, car pendants ce temps, +nous l'avions approché à moins qu'à demi-portée de canon.</p> + +<p>Mais le capitaine anglais était un rusé vieux loup de mer. Pour +retarder la marche de son vaisseau et nous laisser approcher +autant que possible, il avait suspendu des sacs de sable qui l'empêchaient +d'avancer. Il avait aussi masqué l'ouverture des sabords +et abaissé la mâture des ses <i>hautes oeuvres</i>. Cette tactique lui réussit +parfaitement. Malheureusement, nous avions affaire à une frégate +de cinquante-six, montée par trois cents hommes d'équipage, plus +un régiment de soldats qu'elle amenait à Boston. Nous ne nous +en aperçûmes que lorsqu'il était trop tard. Notre chère corvette +ne portait qu'à peine vingt petites couleuvrines.</p> + +<p>Nos succès antérieurs nous avaient rendus téméraires jusqu'à la +folie. A peine fûmes nous dans ses eaux qu'à un coup de sifflet, ses +hunes et ses vergues se garnirent de matelot, les haches coupèrent +les cordages qui retenaient les sacs de sable et, vive comme un +marsouin, la <i>Vigourous</i> tourna son flanc vers nous, ouvrit ses +sabords, vingt-huit gueules de canons nous lancèrent des boulets +qui abattirent deux de nos mâts, coupèrent les cordages; quelques-uns +même d'entr'eux traversèrent de part en part la coque de notre +malheureuse corvette. <i>La Brise</i> était complètement désemparée. +Peu d'instants après la frégate avait jeté ses grappins d'abordage. +Vaincre ou mourir cria le capitaine d'une voix tonnante et hourrah +pour la France. Vaincre ou mourir répétâmes nous à l'unisson et +hourrah pour la France, quoique nous sussions la lutte impossible.</p> + +<p>Le carnage fut affreux. Des monceaux de morts et de blessés +recouvrirent notre pont, mais quand nous sentîmes <i>La Brise</i> s'enfoncer +et que nous n'étions plus que quatre hommes vivant auxquels +il ne restait qu'un souffle de vie, car le sang s'échappait de +nos nombreuses blessures, il fallut nous rendre on plutôt permettre +qu'on nous transportât à bord du bâtiment anglais.</p> + +<p>Pauvre <i>Brise</i>! dix minutes après j'entendais les cris de triomphe +de l'équipage qui m'apprenaient que tu venais d'enfoncer dans les +profondeurs de l'océan et je perdis connaissance.</p> + +<p>Le lendemain, quand je revins à moi mes blessures avaient été +pansées, je gisais sur un lit dans un des hôpitaux de Boston. Des +quatre marins qui avaient échappé au désastre, deux seuls survécurent +aux suites de leurs blessures. Ce furent un autre canadien et +moi.</p> + +<p>Dès que la santé nous revint, il fut dirigé avec moi vers la Caroline +du Sud où nous fûmes vendus comme esclaves. Ce jeune +homme, après des dangers sans nombre et des peines infinies, +réussit à s'évader. Je ne le revis que plusieurs années plus tard: +il a été depuis mon hôte, mon commensal et mon ami. Il s'appelait +Baptiste.</p> + +<p>C'était, ajouta monsieur D'Olbigny, le même Baptiste qui nous +servait de guide dans notre excursion au Lac à la Truite.</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>ESCLAVAGE ET ÉVASION.</h3> + +<p>Je passai cinq longues années enchaîné à un autre homme. +C'était un nègre qu'on avait acheté d'un capitaine négrier. Il +avait été vendu à ce dernier par un vainqueur barbare. Le malheureux +était lui aussi un prisonnier de guerre et venait d'arriver +des côtes du Mozambique. Comme moi, il avait toujours été libre +enfant des grands bois, aimant les fruits savoureux du cocotier et +l'ombrage des palmiers dont les habitants du sol jouissent dans +toute leur inappréciable liberté et indolence.</p> + +<p>Il avait de plus laissé au pays une jeune femme, des enfants, des +frères et soeurs, un grand nombre d'amis, mais par dessus tout, de +vieux parents dont il était le seul soutien dans leur vieillesse.</p> + +<p>Tous ces renseignements, il me les donna lorsque nous pûmes +nous comprendre, car nous avions réussi, après quelques mois +passés dans les fers, à former un langage dans lequel nous nous +entendions parfaitement.</p> + +<p>Oh! mon Dieu qu'ils furent longs ces jours d'esclavage, et ce +boulet que nous traînâmes pendant si longtemps, qu'il était pesant.</p> + +<p>Combien de fois n'aurais-je pas attenté à ma vie, si des idées +plus chrétiennes et la pensée d'une expiation ne fussent venues +ranimer mon courage. Combien de fois aussi, le dos lacéré par les +lanières du fouet du contre-maître, n'avons-nous pas versé des +larmes amères en souvenir de notre patrie et de notre enfance +tout en formant des projets d'évasion. Deux fois même, nous tentâmes +de les mettre à exécution, mais nos mesures étaient mal +prises et nous échouâmes. Nous fûmes repris et si nous ne succombâmes +pas sous les coups, c'est que le Dieu de pitié veillait sur +nous et en avait décidé autrement.</p> + +<p>Cependant les tortures que j'endurais produisirent dans mon +âme un effet salutaire, je reconnus la main vengeresse de Dieu +qui me frappait, je les acceptai comme un juste châtiment et les +offris en expiation de mes crimes.</p> + +<p>Enfin après cinq années de souffrances indicibles, la Providence +qui se laisse toucher par les pleurs du pécheur pénitent, nous +envoya un ange de délivrance sous la forme d'une toute jeune +fille. Elle était l'enfant unique du planteur qui nous avait achetés.</p> + +<p>Dans la journée, elle nous avait vus tous les deux, mon compagnon +et moi attachés au poteau infâme. Elle avait entendu le +contre-maître ordonner à un espèce d'Hercule, monstre de férocité +à face humaine, de nous administrer à chacun cinquante +coups de fouet. Elle avait vu avec horreur le sang ruisseler de +chacune des déchirures profondes que le fouet à neuf branches +faisait dans nos chairs. Elle avait vu nos membres se tordre dans +des mouvements convulsifs sous ces inénarrables douleurs, elle +résolut alors de nous sauver.</p> + +<p>Elle savait d'ailleurs que nous étions parfaitement innocents de +la faute de larcin dont on nous accusait.</p> + +<p>C'était ostensiblement pour punition de cette faute que nous +avions été flagellés, tout le monde savait bien aussi dans la plantation +que la vraie raison était que le nègre et moi nous avions +exprimé un sentiment d'indicible horreur de voir une jeune quarteronne, +enfant du vendeur, exposée nue à la criée publique. Un +acheteur d'esclaves menait l'enchère. C'était un vieillard aux +regards lascifs et pleins de convoitise. La mère de cette jeune +fille, élevée dans des sentiments catholiques, voyait avec désespoir +le spectacle auquel on la forçait d'assister. On peut juger de ce +qu'elle devait éprouver et de ce que j'éprouvais moi-même en +songeant: Oh si c'était mon Angeline qui fut à la place de cette +malheureuse!!</p> + +<p>Enfin l'adjudication se fit, l'odieux vieillard était l'acquéreur, +elle était désormais son bien, sa propriété.</p> + +<p>Combien pourtant ne s'est-il pas trouvé d'hommes qui voyaient +avec indignation le mouvement qui se faisait pour l'abolition de +l'esclavage.</p> + +<p>La mère, quand elle vit partir son enfant, s'approcha d'elle en +poussant des sanglots déchirants; elle la pressa sur son coeur et +lui passa une croix autour du cou.</p> + +<p>Le contre-maître se précipita aussitôt vers elles, les sépara brutalement, +envoya rouler par terre la malheureuse mère par un rude +coup de poing et arracha violemment la croix qu'elle avait suspendue +au cou de son enfant, le cordon qui la retenait laissa sur sa +peau un sanglant sillon.</p> + +<p>Oh! si j'avais été libre et que j'eusse eu autour de moi mes +braves sauvages, non, certes cet acte exécrable ne se fut pas +accompli.</p> + +<p>J'allais m'élancer pour anéantir le contre-maître tant j'étais hors +de moi, le nègre spontanément allait aussi en faire autant, mais +nos chaînes infâmes nous retinrent. Le contre-maître vit sans +doute le mouvement que nous fîmes, il comprit, à l'expression de +nos figures, toute l'horreur qu'il nous inspirait; aussi instinctivement +recula-t-il de quelques pas. Le lendemain le nègre et moi +étions attachés au poteau dont j'ai parlé.</p> + +<p>Ce fut donc dans la nuit qui suivit, lorsque nous étions fortement +liés sur des lits de paille remplie de chardons sur lesquels +reposaient nos chairs mises au vif par leurs affreuses cruautés, +qu'accompagnée d'une jeune esclave, notre libératrice entra dans +notre hutte. Elle portait une lanterne sourde, en dirigea la lumière +vers son visage pour que nous vîmes le signe qu'elle nous faisait +en mettant le doigt à sa bouche, de garder le silence.</p> + +<p>Elle s'approcha ensuite de nous, déposa des livres à notre portée, +pondant que la servante nous montrait un ample sac de provisions +et des vêtements convenables pour servir à notre déguisement. +Elle dit ensuite quelques mois en espagnol que cette dernière +nous traduisit: A un endroit qu'elle nous indiqua, un canot +avait été disposé pour favoriser noire fuite. En descendant la +rivière, nous n'aurions pas à craindre la poursuite des hommes ou +des chiens. Un papier où la signature du planteur était contrefaite +nous accordait un congé de deux semaines. Elle nous informa +de plus que dans trois jours, dans le port de Charlestown, un +bâtiment français devait mettre à la voile pour l'Europe.</p> + +<p>Pour comble de bienfaits notre libératrice nous remit deux +bourses bien garnies et s'éloigna non sans que nous eussions eu +le temps de voir son angélique figure inondée de pleurs. +Nous suivîmes à la lettre les instructions de notre ange de salut. +Le canot effectivement se trouvait à l'endroit désigné. Ce qu'il +nous avait fallu déployer d'énergie, de forces morales et physiques +pour réussir à briser nos liens et marcher jusque là est impossible +à décrire, tant nous étions épuisés par les tortures de la +veille.</p> + +<p>J'ai vu, depuis ce temps, dans les rapports des chirurgiens militaires +anglais que les soldats obligés de subir des amputations +capitales, disaient à l'opérateur: oh! ce n'est rien, monsieur, les +blessures et les amputations ne produisent jamais les souffrances +que nous fait endurer le chat à neuf queues!</p> + +<p>Enfin la Providence sembla favoriser notre évasion, car la nuit +était des plus sombres; tout faisait présager un orage prêt à éclater, +ce fut effectivement ce qui arriva; mais toutefois nous réussîmes +avant que le crépuscule parut et que l'horizon s'éclaira, à +mettre une bonne distance entre nous et ceux qui nous poursuivaient.</p> + +<p>Mon expérience dans la vie des bois m'avait fait connaître une +plante dont la friction aux pieds trompe le flair du plus fin +limier qui précède les dogues qu'on lance à la poursuite de l'esclave +marron.</p> + +<p>Le jour, nous transportions à quelque distance dans les bois +notre embarcation qui n'était rien autre chose qu'un canot d'écorce, +puis, la nuit tombée, nous reprenions la rivière et notre +frêle nacelle, poussée par le courant et nos énergiques efforts +volait sur la surface des eaux avec la rapidité de l'alouette.</p> + +<p>Dans la nuit de la troisième journée, nous aspirâmes à pleins +poumons les émanations salées de l'océan. Nous entrions dans la +baie de Charlestown, Caroline du Sud. Là devaient commencer +pour nous de nouvelles angoisses. A qui s'adresser pour prendre +ce bâtiment français qui était eu partance? Nous résolûmes une +dernière fois de risquer le tout pour le tout, et convînmes de nous +donner la mort réciproquement si nous avions à tomber entre les +mains de ces infâmes bourreaux qui s'appelaient des planteurs, +possesseurs d'esclaves.</p> + +<p>Nous débarquâmes silencieusement dans un endroit écarté et +prîmes une rue obscure. Nous errâmes longtemps dans cette +rue bordée de tabagies de toute espèce, lorsqu'enfin, quelques +accents français mêlés de jurons énergiques vinrent frapper mon +oreille.</p> + +<p>Immédiatement, je donnai mes instructions au nègre, lui enjoignant +de ne pas dire un seul mot, et de paraître dans un état complet +d'ébriété. Nous entrâmes dans cette tabagie, nous heurtant +l'un sur l'autre et d'une voix enrouée: "Moricaud disais-je, nous +prenons une bordée; gare à nous! l'ancre n'est pas fixée dans les +ports des Frères de la Côte."</p> + +<p>Ici est le temps de le dire, les habillements que notre bienfaitrice +nous avait fournis pour notre déguisement consistaient en +chemise de toile, chapeau goudronné, vareuse de matelot.</p> + +<p>Oh! noble fille! sois à jamais bénie dans les tiens et tout ce que +tu as de plus cher pour cette prévoyante attention......</p> + +<p>La salle dans laquelle nous entrâmes avait une atmosphère +chargée de nuages épais de fumée de tabac. On y sentait une odeur +de grog insupportable.</p> + +<p>Un contre-maître, avec quatre matelots de son bord, allaient +engager une rixe contre deux autres compagnons d'une taille +colossale qui refusaient absolument de s'embarquer de nouveau +avec eux. Certes, au moment où nous arrivâmes, la discussion +était vive, aussi les deux camps ne nous virent-ils entrer qu'avec +dépit ou plutôt avec défiance. Cependant d'un air délibéré, quoique +titubant, nous nous dirigeâmes vers le comptoir où le nègre +et moi nous nous fîmes servir d'un verre de liqueur. Je pris quelques +instants avant que de l'avaler complètement, et saisis le sens +des paroles que l'un et l'autre camp échangeaient mutuellement. +Ce fut leur conversation acrimonieuse et menaçante qui m'apprit +que la guerre était finie depuis trois ans, entre la France et l'Angleterre, +que les deux matelots récalcitrants avaient décidé de sa +fixer dans le pays pour y cultiver des terres, que leurs engagements +étaient terminés; ils étaient deux bretons et certes ce n'est +pas peu dire pour l'obstination et l'opiniâtreté. Le contre-maître +leur avait offert des gages très élevés, mais ils refusaient parce +que leurs fiancées avaient exigé qu'ils s'établissent sur des terres et +qu'ils abandonnassent la vie de marins.</p> + +<p>Après avoir vidé mon verre, j'entonnai, d'une voix enrouée et +bachique, une chanson française de matelot en goguettes. Les +premières stances finies, j'observai du coin de l'oeil le contre-maître +qui parlait à un des matelots qui paraissait être son homme +de de confiance, puis il s'approcha de moi d'un air aimable.</p> + +<p>—Hé! Hé! dit-il, l'ami, en me tapant sur l'épaule familièrement, +il me vient à l'idée que tu as déjà bouliné dans des parages de la +France!</p> + +<p>—Oui, lui répondis-je en clignotant des veux, mon moricaud et +moi nous en avons vu bien d'autres que des requins d'eau douce.</p> + +<p>—Tu n'étais donc pas un vrai marin puisque te voilà aujourd'hui +un véritable terrien. Je fis un geste d'indignation.</p> + +<p>—Par la sainte Barbe, dis-je en frappant du poing sur le +comptoir, on n'insulte pas ainsi un des premiers gabiers des Frères +de la Côte!</p> + +<p>—J'en ai été un, répliqua le contre-maître ravi, nous sommes +frères, buvons ensemble! Il pourrait se faire que nous naviguerions +encore dans les mêmes eaux.</p> + +<p>—C'est pas de refus, répondis-je d'une voix de plus en plus +enrouée, mais d'abord vos civilités; pour le moricaud, ajoutais-je +en me tournant vers le nègre, il en a déjà jusqu'aux écoutilles, il +ne peut plus parler.</p> + +<p>Bref, vous le dirai-je, le nègre et moi une heure après, nous +étions en pleine mer à bord d'un bon gros bâtiment marchand et +cinglions à toutes voiles vers la France.</p> + +<p>Nons étions en mer depuis deux jours lorsque le capitaine me +fit inviter à passer dans sa cabine. Cet homme, bien que vieux +marin, avait conservé le coeur, l'esprit et la gentillesse de l'homme +bien élevé et poli, du véritable capitaine français. Aimé et respecté +des passagers de son bord, il l'était encore plus, s'il était +possible, de ses matelots.</p> + +<p>Je n'hésitai donc pas à lui raconter l'histoire d'une partie de ma +vie de guerrier où comme chef sauvage, j'avais combattu à côté +des siens dans les colonies ou à bord de <i>La Brise</i>. Je lui montrai +les témoignages de ma valeur que je possédais quand à l'assaut +ou à l'abordage, en qualité de chef, je conduisais mes guerriers. +Il avait une idée vague du désastre de <i>La Brise</i> et m'en fit redire +les détails. Nos cinq années d'esclavage, de misères et de tortures +le mirent dans un état d'émotion considérable.</p> + +<p>A la fin du récit, il vint affectueusement me presser la main et +m'embrassa. Il me demanda la permission de raconter aux passagers +et à l'équipage l'histoire de ma vie qui était appuyée sur des +preuves irrécusables.</p> + +<p>De ce moment, nous fûmes l'objet des prévenances et des égards +de tout l'équipage, et si quelquefois le nègre et moi nous mîmes +la main à la manoeuvre, c'était plutôt pour aider volontairement, +car chacun, à l'exemple du capitaine, nous traitait d'une manière +tout-à-fait respectueuse et amicale.</p> + +<p>Le bâtiment, en passant, devait toucher à Boston. Là je dus me +séparer de mon compagnon d'infortune; non sans avoir offert au +capitaine tout l'or que je tenais de ma bienfaitrice, pour qu'il me +donnât l'assurance qu'il le rapatrierait dans un voyage qu'il devait +faire vers les rives de sa terre natale. Pour moi le chemin de +Boston au Canada m'était parfaitement connu.</p> + +<p>Au lieu d'accepter mon argent, le capitaine, les passagers même +l'équipage firent une généreuse souscription pour nous deux. +Ainsi nous quittâmes après les plus affectueuses expressions +d'amitié et de bons souvenirs. Ce fut en me pressant cordialement +la main que le capitaine me dit adieu, j'étais devenu son ami dans +le voyage.</p> + +<p>J'appris, quelques années plus tard, lorsque je le revis par une +circonstance toute fortuite et que le bâtiment se trouvait dans le +même port de mer où j'étais, qu'il avait effectivement débarqué +mon malheureux compagnon d'esclavage sur les rives de sa terre +natale.</p> + +<p>Le bâtiment, ajoutait-il, était au large. Je fis mettre à l'eau un +de mes plus forts canots et le nègre s'y embarqua en pleurant et +me témoignant une reconnaissance sans bornes. En mettant le +pied à terre, il se prosterna d'abord, embrassa les rivages d'où il +avait été exilé, vint baiser la main de chacun des matelots qui +l'avait conduit, puis poussant un cri d'un bonheur indicible, il +s'élança vers les bois où ils le perdirent de vue!!</p> + +<p>Telle fut l'histoire qui me fut répétée par quelques-uns des +matelots qui avaient conduit le canot.</p> + +<p>Un mois après mon débarquement à Boston, j'étais aux Trois-Rivières. +Mais là m'attendait un des plus terribles drames dont +ma vie si tourmentée a été quelquefois l'auteur, mais cette fois le +témoin.</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>LE MEURTRE.</h3> + +<p>En y débarquant, le premier homme que je rencontrai face à +face poussa un wooh! de surprise, ses yeux s'arrêtèrent sur moi +avec une terreur et un étonnement indicibles. Il allait prendre la +fuite, peut-être, lorsque je l'arrêtai en l'appelant par son nom. +C'était un chef sauvage, lui aussi d'une tribu Souriquoise, nos +alliés, et était l'ami le plus intime et le frère d'armes d'Attenousse. +L'Ours Gris, dit-il d'une voix frémissante, est-ce toi ou ton esprit +que le génie du bien envoie pour sauver Attenousse? Oh! si c'est +toi, notre frère n'a plus rien à craindre, car tu peux tout. Le Dieu +des blancs est grand, plus fort que ceux que ma tribu vénérait +avant l'arrivée du Père à la Robe Noire ajouta-t-il, comme se parlant +à lui-même.</p> + +<p>En prononçant ces paroles, Anakoui élevait ses yeux vers le ciel +et versait des pleurs d'espérance.</p> + +<p>Hélas! les guerres sanglantes avaient laissé sur la figure de ce +malheureux chef sauvage des traces patentes du raffinement de +notre civilisation; il avait la figure balafrée en tous sens et de plus, +il avait perdu un bras.</p> + +<p>Quel orgueil ne devons nous pas avoir aujourd'hui, en voyant +les moyens de destruction que le siècle nous apporte, et combien +doivent-être heureux ceux qui, nouveaux Caïns, ne demandent pas +mieux que de tuer ou mutiler leurs frères!!!</p> + +<p>Ce fut la remarque que je me fis pendant qu'il me parlait dans +un état de fiévreuse agitation. Véritablement, je crus qu'il était +devenu fou, tant grande était son exaltation. Enfin, je le pris par +la main et nous allâmes nous asseoir sous les grands arbres qui +bordaient naguère encore, les charmants coteaux du rivage St. +Laurent aux Trois Rivières.</p> + +<p>Ce fut alors, qu'après avoir donné cours à son émotion, exprimée +par des paroles incohérentes, que j'entendis, avec stupeur, le récit +des événements qui s'étaient passés pendant mon absence. En voici +le résumé:</p> + +<p>Le désastre de <i>La Brise</i> avait été publié à son de trompe par les +vainqueurs. La nouvelle en était venue dans la colonie avec la +rapidité et l'exactitude que comportent toujours un bruit fâcheux +ou une mauvaise nouvelle. Pourtant il y avait un homme, mais +celui-là était le seul, c'était un jeune canadien qui prétendait avoir +fait partie de l'équipage de La Brise et avoir échappé vivant de +cette malheureuse croisière avec un chef sauvage. Il ajoutait que +ce chef et lui avaient été amenés en esclavage dans des directions +diverses. Lui avait été dirigé sur une plantation au bord de +la mer, et c'est à cette circonstance qu'il dût son évasion; s'étant +jeté à la nage et ayant gagné un vaisseau européen qui était en +partance. On sait qu'alors c'était un asile inviolable pour un blanc. +Quant au chef, ajoutait-il, plus fort et plus vigoureux que moi, il +a été vendu à un bien plus haut prix et a été envoyé dans la profondeur +des terres, il doit être mort depuis longtemps d'après le +rapport de nègres marrons qui s'étaient échappés de la même +plantation, car jamais maître plus féroce et plus barbare ne pouvait +faire subir de plus mauvais traitements à ses esclaves, aussi +en était-il réputé parmi eux comme un monstre odieux de cruauté.</p> + +<p>Toutefois personne ne croyait un mot de cette histoire que +Baptiste leur affirmait être vraie en tous points. Grand donc fut +l'étonnement d'Anakoui, lorsqu'à mon tour, je lui assurai qu'elle +était de la plus exacte vérité.</p> + +<p>Mais j'étais sur des charbons ardents et n'osais l'interrompre, +crainte de blesser sa susceptibilité indienne. Quelles angoisses +néanmoins ne ressentais-je pas à la pensée d'Angeline dont le souvenir +était venu à chaque minute du jour et de la nuit, bouleverser +mon cerveau depuis cinq longues années.</p> + +<p>Enfin je n'y pu tenir plus longtemps. Angeline, lui demandai-je, +qu'est-elle donc devenue? je frémissais dans l'appréhension de sa +réponse.</p> + +<p>—Assieds-toi, mon frère, me répondit Anakoui, je vais tout te +dire: "Un des guerriers d'une tribu amie, un de tes compagnons +d'armes que tu as bien connu autrefois lorsque tu étais plus jeune, +est revenu de la guerre trois mois après être parti à la tête de ses +braves guerriers. Pas un seul d'entre eux n'est arrivé dans la tribu +sans montrer avec orgueil d'honorables blessures.</p> + +<p>"Attenousse est un grand chef. Angeline sous les soins de sa mère, +avait souvent entendu, parler de lui et naturellement elle l'aima +par reconnaissance d'abord de ce qu'il t'avait sauvé la vie lors de +l'incendie dans les bois, elle l'aima par dessus tout, parce qu'il +était bon, loyal et courageux, et qu'il l'avait sauvée des poursuites +et des persécutions incessantes de Paulo. Ta fille, ajouterai-je, avait +été élevée par toi aux récits des actes de bravoure et d'héroïsme.</p> + +<p>"Le missionnaire, continua Anakoui, chargé par toi de retirer +les fonds pour procurer le confort aux deux femmes laissées sans +autres secours que la procuration que tu lui donnais, n'est pas +revenu s'asseoir dans nos foyers. Elles ont donc manqué de tout +et le père à la <i>Robe Noire</i> ignorait tous ces faits, tu vas le voir dans +la prison où il est venu d'après l'ordre de l'Évêque, son grand chef +consoler et prendre soin des malheureux prisonniers."</p> + +<p>"Maintenant, mon frère, ne m'interromps pas, les moments sont +précieux."</p> + +<p>"Pendant trois mois, les deux pauvres femmes essuyèrent toutes +espèces de misères et de privations et ne durent leur subsistance +qu'à la charité des sauvages dont les bras débiles ne pouvaient plus +porter les armes et qui pourtant avaient été préposés aux soins des +femmes et des enfants. Enfin, Attenousse arrivé, l'abondance régna +dans leur cabane, il pourvut amplement à leur bien-être et ce ne +fut que deux ans après ton départ, n'ayant reçu aucune nouvelle +de toi, malgré les informations toujours infructueuses que nous +apprîmes de toutes parts, que se trouvant seule, isolée et sans protection +sur la terre, te croyant mort, Angeline consentit à épouser +l'unique homme qu'elle eut jamais aimé après toi. Cet homme +c'est Attenousse."</p> + +<p>Puis, comme s'il eût craint d'exciter ma colère, Anakoui ajouta: +"remarque que c'est la seule chose qu'elle ait fait sans ta permission +et c'était pour se débarrasser des persécutions de l'infâme +Paulo qui la tourmentait sans cesse dans les moments où Attenousse +et sa mère s'absentaient."</p> + +<p>"Tout alla pour le mieux dans le jeune ménage. Deux ans et +demi après leur union, une petite fille est venue prendre place +auprès d'eux. Cette enfant est une fleur que les femmes se passaient +tour à tour pour l'embrasser. La mère, la grand'mère, la pressaient +à tous moments dans leurs bras. Ils étaient alors heureux et rien +ne venait troubler leur bonheur, Paulo étant disparu; mais le +génie du mal dont il était l'instrument planait sur la demeure de +nos amis."</p> + +<p>"Il y a, comme tu le sais, à une quinzaine de lieues du campement, +une rivière qu'on appelle la Rivière aux Castor. Ses bords +sont très giboyeux. La marte, le vison, le pékan et le loup-cervier +s'y trouvent en abondance. Parfois aussi, l'ours et l'orignal viennent +se désaltérer dans le cristal de ses eaux. Tu connais d'ailleurs +tout cela."</p> + +<p>"Un jour Attenousse, avec un de ses amis, résolut d'aller y chasser +pendant quelque temps. Ces deux hommes s'aimaient réciproquement +et sans arrière-pensées."</p> + +<p>"Ils tendirent des pièges aussitôt arrivés dans cet endroit. La +journée du lendemain se passa à choisir les places les plus avantageuses +pour parcourir la forêt et à dresser un camp. Attenousse à +bonne heure le surlendemain s'était levé pour aller examiner leurs +trappes. Il lui fallait pour cela, parcourir une grande distance et +son compagnon qui n'avait pas sa vigueur, dormait encore lorsqu'il +partit."</p> + +<p>"Le couteau qu'il portait ordinairement, lui avait servi à dépecer +à son déjeuner quelques pièces de venaison; sur le manche était +sa marque comme c'est l'habitude de tout sauvage de l'y ciseler, +il oublia de le remettre dans sa gaine."</p> + +<p>"Lorsqu'il revint vers cinq heures du soir, un désordre affreux +existait dans la cabane. Une lutte désespérée et sanglante avait dû +avoir lieu, car le sang avait jailli et on en voyait les traces toutes +fraîches."</p> + +<p>Son malheureux compagnon, étendu par terre, râlait les derniers +soupirs de l'agonie. Un couteau était enfoncé dans sa poitrine. +Attenousse s'élança aussitôt, arracha l'arme de la blessure et vit +avec stupeur que c'était le sien. Au moment où il le rejetait avec +horreur, des éclats de rire se firent entendre, en se retournant, il +aperçut la figure de l'odieux Paulo avec deux autres figures également +patibulaires qui le contemplaient en poussant des ricanements +d'enfer.</p> + +<p>Ils portaient eux aussi sur leurs habits et leurs figures des traces +du sang de leur victime. Ils en avaient mêmes les mains rougies.</p> + +<p>Attenousse demeurait anéanti.</p> + +<p>Pendant ce temps, un des scélérats s'avança, saisit le couteau, le +retourna en tous sens, le montra à ses deux associés et tous trois +sortirent du camp en continuant leurs ricanements sataniques, +proférant des paroles de menace et emportant avec eux l'arme +fatale.</p> + +<p>Mais dans des natures fortes et énergiques comme était celle du +mari d'Angeline, la réaction se fait vite.</p> + +<p>Il se mit à leur poursuite, après avoir suspendu toutefois le cadavre +de son ami pour le mettre à l'abri des bêtes fauves en attendant +que quelqu'un de la tribu vint le chercher pour le déposer dans le +cimetière de la bourgade; ce qui donna aux meurtriers le temps +de mettre une bonne distance entre eux et lui.</p> + +<p>Grand fut l'émoi à la nouvelle qu'apporta Attenousse parmi ces +bons sauvages, car la victime était très estimée par tout le monde.</p> + +<p>On assembla un conseil, et il y fut décidé qu'un parti de chasseurs +irait immédiatement chercher le corps du malheureux, tandis +qu'Attenousse, accompagné de tout ce qu'il y avait de plus +respectable dans la tribu, se rendrait faire sa déposition devant un +juge de paix.</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>LE JUGE DE PAIX.</h3> + +<p>Était-ce une superstition ou y a-t-il, comme beaucoup le croient +quelquefois, prescience chez l'homme? Voilà la question que je +me suis posée depuis en pensant au récit, de mon ami Anakoui.</p> + +<p>Attenousse, continua-t-il, fit le lendemain matin ses adieux à sa +vieille mère, à sa femme et à son enfant, comme s'il eut pressenti +qu'il ne les reverrait plus, il les tint longtemps fortement embrassées, +des larmes même coulaient de ses yeux. Il semblait triste +et préoccupé en parlant.</p> + +<p>Ils arrivèrent vers cinq heures de l'après-midi et se rendirent +immédiatement à la maison du juge qu'on leur indiqua. Là ils +furent reçus par un homme d'une taille élevée, aux yeux hors de +tête, avec une bouche édentée et des manières grossières et impérieuses.</p> + +<p>—Que me voulez-vous; demanda-t-il d'un ton altier et arrogant.</p> + +<p>—Vous parler d'une affaire de meurtre qui vient d'avoir lieu +sur le bord de la Rivière aux Castors.</p> + +<p>—Quel est votre nom, dit-il en s'adressant directement à Attenousse?</p> + +<p>Celui-ci se nomma sans défiance.</p> + +<p>—Alors votre déposition est toute faite, ajouta-t-il d'un ton sinistre, +puisque tel est votre nom.</p> + +<p>Ce juge de paix s'appelait Justitia +Bélandré. C'était un homme stupide et grossier comme nous +l'avons dit, ignorant et fanatique au suprême degré et par là même +bouffi d'orgueil.</p> + +<p>Le mensonge et la calomnie ne lui coûtaient nullement dès qu'il +s'agissait de faire du tort à quelqu'un qu'il n'aimait pas. Dans ses +élucubrations mensongères et calomniatrices, il signait Justifia. +Comme aide-de-camp et huissier se trouvait un autre être aussi +vil et méprisable que lui. C'était son rapporteur: son nom était +José. Leur secrétaire à tous deux était un nommé Vergette.</p> + +<p>Ainsi se composait le tribunal devant lequel devait comparaître +Attenousse.</p> + +<p>Sur un ordre qu'il donna tout bas, Vergette disparut et revint au +bout de quelque temps, escorté de sept à huit hommes.</p> + +<p>C'était ce qu'attendait le juge, car, aussitôt qu'ils furent entrés +et qu'il fut certain qu'il n'existait pour lui aucun danger, il était +si lâche le misérable, que, se levant du haut de sa grandeur, il +prononça lentement,: "Attenousse, d'après des dépositions qui +m'ont été faites ce matin, par trois hommes respectables de votre +tribu, vous êtes accusé de meurtre pour lequel vous venez en +accuser d'autres qui, à mon idée, sont innocents; je suis convaincu +d'après leur témoignage, que vous êtes certainement le meurtrier. +J'ai donc dressé l'ordre de vous conduire à la prison des Trois-Rivières, +c'est en cet endroit où vous subirez votre procès, la cour +devant s'ouvrir sous peu de jours et les témoins sont assignés par +moi pour y comparaître. Vos accusateurs sont Paulo, Rodinus et +Dubecca, ils vous ont, vu retirer votre propre couteau du sein de +votre compagnon où vous veniez de l'enfoncer, c'est la preuve la +plus forte qu'il puisse y avoir contre vous."</p> + +<p>"Chacun ici connaît combien grands sont mes pouvoirs, ajouta-t-il +en promenant un regard d'importance sur l'auditoire. Gare à +vous d'essayer à résister ou à fuir, car je vous fais lier pieds et +poings."</p> + +<p>En entendant Justitia s'exprimer ainsi, Attenousse comprit sans +doute à quel homme il avait affaire, car il haussa dédaigneusement +les épaules en disant: "Pourquoi donc chercherais-je à fuir +comme un vil assassin? Ce que je désire, c'est d'être confronté avec +mes accusateurs." Les autre sauvages qui l'accompagnaient voulurent +protester de l'innocence d'Attenousse et certifier de son bon +caractère, en en même temps qu'ils s'offraient de prouver la scélératesse +de Paulo et de ses complices. D'un geste solennel et impérieux, +le juge, comme on le pense bien, s'y refusa, leur ordonnant de +laisser la salle et, commandant à ceux qu'il avait choisi pour conduire +Attenousse de se mettre en route immédiatement.</p> + +<p>Or dans ces temps-là, lorsque l'endroit où l'on avait capturé un +incriminé se trouvait éloigné du lieu de la prison, il était conduit +d'un juge de paix à l'autre, chacun d'eux étant obligé de commander +des hommes pour l'accompagner et le garder jusqu'au prochain +magistrat et ces hommes devaient obéir sous peine d'une forte +amende ou de la prison.</p> + +<p>Mais dans les grands bois où les postes étaient établis à des distances +bien éloignées, le magistrat choisissait quatre à cinq hommes +qui étaient, nourris et payés aux dépens du gouvernement pour +remettre le prisonnier entre les mains du geôlier de la prison la +plus rapprochée.</p> + +<p>Tel était le cas pour Attenousse. Bélandré, agent d'une société +qui exploitait le commerce de fourrures, parce qu'il avait une +teinte d'instruction, avait été nommé à la charge de magistrat +stipendiaire.</p> + +<p>Ce n'était pas à son mérite personnel que la chose était due, +mais aux intrigues qu'il avait exercées auprès des personnes haut +placées.</p> + +<p>On sait que les sauvages Abénakis et Micmacs ne craignaient +pas de s'embarquer dans leurs frêles canots, pour traverser le +fleuve, gagner le Saguenay, le remonter et aller faire la chasse et +la pêche au lac St. Jean.</p> + +<p>La distance était à peu de différence près de cet endroit de Québec +ou Trois-Rivières. C'est là que se trouvaient les acteurs de la scène +que nous voyons.</p> + +<p>La ville des Trois-Rivieres était alors un entrepôt considérable +pour le commerce de pelleteries; c'était le rendez-vous des trafiquants +et des sauvages. Cette petite ville, à part du temps où les +canots chargés de fourrures y venaient chaque année, avait la +tranquillité qu'elle a aujourd'hui, aussi l'arrivée d'un meurtrier +comme Attenousse y produisit-elle grande sensation.</p> + +<p>Il fut escorté par une foule de personnes hurlant et vociférant +contre lui, lui promenant sur eux un regard calme et fier.</p> + +<p>Enfin on l'introduisit dans la prison, où il dut encore entendre +les imprécations de cette foule.</p> + +<p>Chacun s'empressa d'interroger ceux qui l'avaient conduit l'arme +au bras, et qui ne manquèrent pas de répéter l'affirmation du magistrat +qu'il était un grand scélérat et qu'il n'en était probablement +pas à son premier meurtre.</p> + +<p>Le soir, ce fut en frémissant que les commères se répétaient qu'il +y avait dans la prison un homme coupable de plusieurs meurtres, +que c'était un véritable démon incarné; aussi tremblait-on à l'idée +qu'il pourrait s'échapper.</p> + +<p>Ces propos plus ou moins crus étaient comme toujours de nature +à préjuger les gens ignorants, et les petits jurés pouvaient aussi +s'en ressentir dans leurs décisions.</p> + +<p>Il eut été difficile cette nuit là à tout étranger d'obtenir l'hospitalité +dans la ville, tant les portes étaient solidement barricadées +et tant la frayeur était grande.</p> + +<p>Enfin ajouta Anakoui, sache donc que son procès est terminé +depuis quinze jours, qu'il a été trouvé coupable, qu'il est condamné +à être pendu et que l'exécution doit avoir lieu demain à six heures +au matin; vite, agis, ne perds pas une minute si tu veux le sauver.</p> + +<p>Je n'avais pas besoin de ce stimulant. Depuis longtemps j'attendais +avec impatience le dénouement de son récit, mais, comme je +l'ai dit, je n'osais l'interrompre. Il était alors quatre heures de +l'après midi.</p> + +<p>Où est le Gouverneur? lui dis-je en me levant d'un bond. +Anakoui me l'indique, je m'élançai l'oeil en feu, la figure empreinte +d'anxiété vers la demeure de celui qui, je l'espérais, pouvait accorder +le pardon de l'homme innocent qui allait souffrir le dernier supplice. +Je voulais lui dire quel était le caractère, de son infâme +accusateur. Mon témoignage ne devait pas lui être suspect puisque +je portais sur moi les certificats d'éloge et d'estime que m'avaient +donnés les premiers officiers français qui commandaient les armées +où j'avais combattu pour ma bravoure et les services que je leur +avais rendus. Je les portais sur ma poitrine écrits sur parchemin. +Je voulais de plus lui raconter ce que j'avais souffert dans l'esclavage +pour servir les français et je croyais que sans doute, il +m'écouterait.</p> + +<p>Toutes ces idées me montaient le cerveau, je courais dans les +rues, j'avais tant hâte d'arriver et d'aller porter à mon malheureux +ami l'ordre signé de la délivrance, car je ne doutais point du succès +de ma démarche.</p> + +<p>Oh! je l'avoue aujourd'hui, transporté par cette espérance ou +plutôt par la certitude que j'avais de réussir, je devais paraître un +fou forcené. Les gens s'arrêtaient pour me voir passer. Ce fut dans +cet état que je me présentai à la porte de la demeure du Gouverneur.</p> + +<p>Je culbutai cinq à six gardes qui me refusaient l'entrée. Je veux +voir le gouverneur, disais-je à toutes les objections qu'on me faisait +et je m'avançais toujours.</p> + +<p>Enfin huit hommes vigoureux me saisirent et ne me continrent; +qu'avec les plus grands efforts.</p> + +<p>J'étais dans le vestibule; le gouverneur sortit de son appartement, +s'avança sur le palier de l'escalier et s'informa de la cause +de ce vacarme.</p> + +<p>C'est un fou furieux, dit un des gendarmes, qui en veut peut-être +à votre vie, Excellence. Oh! non, non, Excellence, m'écriai-je, +enjoignant les mains, ce n'est pas un fou, c'est un homme qui +vient implorer quelques instants d'audience.</p> + +<p>Il veut vous tuer, s'écrièrent plusieurs voix et on se précipita +nouveau sur moi.</p> + +<p>La surexcitation dans laquelle j'étais décuplait mes forces, je +renversai les gardes et m'élançai sur le haut de l'escalier, là je +m'agenouillai, je priai, je suppliai, tout ce que ma voix pouvait +contenir de sanglots, mon âme de supplications et de désespoir +furent employés pour obtenir une entrevue ne dut-elle même +durer que cinq minutes.</p> + +<p>Mais au moment où mes lamentations devaient être des plus +déchirantes et des plus pressantes, pour toute réponse je fus saisi +et garrotté.</p> + +<p>Alors mes forces m'abandonnèrent complètement et un affreux +découragement s'empara de moi. Dans cet état, on me conduisit +à la prison, on m'enferma dans un obscur cachot et on +m'enchaîna comme un misérable malfaiteur.</p> + +<p>Lorsque j'entendis la porte se refermer sur moi, je sortis de +mon complet anéantissement, car depuis le palais jusqu'à la prison, +j'avais perdu l'usage de tous mes sens.</p> + +<p>La fraîcheur du cachot me ramena aux sentiments de la réalité.</p> + +<p>La prison des Trois-Rivières, comme toutes celles de ces temps +était une bâtisse à deux étages. La lumière ne filtrait dans les +cellules que par un étroit soupirail grillé de niveau avec le plafond, +elle ne pouvait se faire jour qu'à travers un épais rideau de +poussière et de fils d'araignées. Les murs suintaient l'humidité +de toutes parts, un monceau de paille pourrie répandait une odeur +infecte quelques crampons de fer rivés aux murs auxquels étaient +attachées de fortes chaînes avec des menottes qu'on me passa aux +pieds et aux mains, tel était l'intérieur de tous les cachots. Tous +rapports avec l'extérieur ne se faisaient que par un guichet d'une +petite dimension par où le geôlier venait passer aux prisonniers +l'écuelle d'eau et le morceau de pain sec s'ils n'étaient pas enchaînés; +dans l'autre cas, ces aliments étaient déposés près d'eux, celui +qui les apportait pénétrait dans la cellule ou plutôt dans le cachot. +C'est à peine si cette nourriture pouvait soutenir ces pauvres malheureux +pendant une quinzaine de jours.</p> + +<p>Voilà ce qui explique pourquoi on s'empressait de juger sitôt +les criminels tant on craignait, qu'ils ne mourussent d'inanition +avant que d'avoir subi leur procès.</p> + +<p>Toutes ces réflexions je les fis dans un instant, puis tout à coup +se présenta à mon esprit l'exécution d'Attenousse, qui devait avoir +lieu le lendemain et moi qui était si près de lui, moi dont la poitrine +était couverte de blessures et dont la voix était si puissante, +quand j'étais libre, auprès des officiers français et du Gouverneur +en chef, qui tous me connaissaient particulièrement, je ne pouvais +rien faire pour lui. Oh! alors je bondissais comme un lion dans +sa cage, je faisais des efforts surhumains pour conquérir ma liberté, +je m'élançais au bout de mes chaînes et faisais de telles tractions +qu'elles ébranlaient presque le mur vermoulu de mon cachot. Je +poussais des cris, des rugissements qui n'avaient rien d'humain et +qui devaient retentir dans les recoins les plus éloignés de l'édifice, +mais tout était inutile et l'heure fatale avançait avec une effroyable +rapidité.</p> + +<p>Ce que je souffris dans cette horrible nuit d'angoisses et de tortures +morales je ne pourrais jamais l'exprimer jusqu'au moment +où l'idée d'une prière me vint à l'esprit.</p> + +<p>Je tombai à genoux et priai avec toute la ferveur dont mon âme +était capable.</p> + +<p>Cette prière sans doute fut écoutée du Ciel, car bientôt des pas +lents et graves comme ceux que j'avais entendus dans la journée +retentirent de nouveau dans le corridor. J'appelai encore une +fois d'un accent désespéré. Cette fois, ma voix parvint aux oreilles +de ceux à qui elle s'adressait. Les pas s'arrêtèrent à la porte de +mon cachot et une voix pleine d'onction et de tristesse demanda +à celui qui l'accompagnait qui appelait ainsi.</p> + +<p>Ces un fou furieux, répondit celui à qui la question était posée, +il a voulu aujourd'hui assassiner le gouverneur.</p> + +<p>—Oh! non, non, m'écriai-je avec force. Qu'on veuille seulement +m'entendre, mon témoignage peut sauver de la mort un innocent.</p> + +<p>—Ouvrez-moi la porte de cette cellule, dit la même voix douce mais +ferme cette fois.</p> + +<p>—N'en faites rien, monsieur l'Abbé, il est capable de vous +tuer.</p> + +<p>—Ouvrez, répéta la voix plus fermement encore. La clef grinça +dans la serrure et la porte roula sur ses gonds, alors entra un +prêtre vénérable dont la chevelure blanche comme la neige retombait +en rouleau sur ses épaules. Il avait à la main un flambeau +qu'il déposa près de moi d'un air calme et paternel. +Sa figure portait un caractère de grandeur et de sérénité empreinte +dans ce moment d'une indicible tristesse.</p> + +<p>A sa vue, je tombai à genoux et joignant les mains je m'écriai +dans un état de reconnaissance sans bornes "Merci, mon Dieu, +merci".</p> + +<p>Le prêtre parut d'abord surpris de cette brusque transformation, +il s'avança encore plus près de moi et me prenant les deux mains +avec bonté me dit d'une voix grave et sympathique:</p> + +<p>"Vous avez donc bien souffert, mou pauvre frère, ou vous souffrez +encore beaucoup." Je ne pus lui répondre un seul mot, mais à +l'altération de mes traits, il comprit que quelque chose d'extraordinaire +se passait en moi. Il alla alors fermer la porte, ôta le léger +manteau qui était jeté sur ses épaules, le plia en quatre, la déposa +sur ma couche, s'assit lui-même à côté sur la paille humide et +avec une douce autorité m'obligea de prendre place sur ce siège +qu'il m'avait improvisé, puis, prenant une de mes mains, il me dit +avec bonté: "Que puis-je faire pour vous mon frère? Une malheureuse +victime innocente des lois humaines dort du sommeil du +juste en attendant l'heure du supplice, je puis donc demeurer +quelques instants auprès de vous, parlez, en quoi puis-je vous être +utile".</p> + +<p>Oh! c'est alors que je soulageai mon âme du poids énorme qui +l'écrasait depuis si longtemps en lui faisant, aussi brièvement que +possible, la confession de toute ma vie et en lui racontant les circonstances +qui avaient lié mon existence avec celles de Paulo, +Angelina et d'Attenousse. Je fis la peinture des caractères de +ces deux hommes, je m'accusai de ce que j'avais fait de mal, lui +parlai des combats auxquels j'avais eu part et lui montrai, à l'appui +de mes paroles, les cicatrices qui couvraient ma poitrine et tirai +de mon sein les parchemins qui m'avaient été donnés.</p> + +<p>Quand j'eus fini de parler, le prêtre s'approcha de la lumière, +examina mes parchemins un instant, puis, saisissant tout à coup +le flambeau, il vint le présenter devant ma figure: Hélika! Monsieur +Odillon! nous écriâmes-nous spontanément et nous tombâmes +dans les bras l'un de l'autre. Je le suppliai alors, me mettant +à ses genoux, de sauver Attenousse. Le bon prêtre m'embrassa +avec effusion, je sentis ses larmes couler de mes joues, mais il me +dit d'une voix profondément émue et en secouant la tète: "Hélas! +je crains qu'il ne soit malheureusement trop tard, j'ai déjà fait +tout ce qui était en mon pouvoir, car je le connais depuis longtemps +et le sais parfaitement innocent, néanmoins je vais encore tenter +l'impossible pour y parvenir."</p> + +<p>Au même moment, un des guichetiers vint doucement gratter à +la porte du cachot, sur l'invitation du prêtre, il entra.</p> + +<p>Est-il éveillé? demanda-t-il au guichetier d'une voix profondément +affligée.</p> + +<p>Non, mon père, répondit celui-ci avec respect, je viens vous dire +qu'il repose encore. Son sommeil est des plus paisibles, seulement +ses lèvres se sont entr'ouvertes pour laisser échapper les noms de +sa mère, de sa femme et de son enfant dont il nous a parlé si souvent +depuis qu'il est ici; il a dit aussi ces mots: Oh! père Hélika! +si tu vivais encore.</p> + +<p>Le prêtre tout ému se retourna vers moi, m'embrassa avec effusion, +mes sanglots m'empêchaient d'articuler une seule syllabe; +"Courage, me dit-il, priez et espérez. Soumettons-nous dans tous +les cas aux inscrutables desseins de la Providence; dans une heure, +je serai de retour."</p> + +<p>La lueur blafarde du crépuscule du matin scintillait péniblement, +déjà depuis quelque temps, à travers le sombre vitreau +grillé de mon cachot et l'exécution devait avoir, lieu à six +heures.</p> + +<p>Les ouvriers qui avaient travaillé à dresser l'échafaud avaient; +terminé leur tâche funèbre, car on n'entendait plus les coups de +marteau. De plus, le murmure du dehors, comme celui d'une +foule qui s'occupe avec indifférence des intérêts les plus mercenaires +dans ces moments solennels, parfois même un éclat de rire +mal étouffé arrivait à mon oreille attentive, aiguisée et inquiète; +je frémissais en songeant que déjà on se rendait pour choisir +la meilleure place afin de savourer plus longtemps les dernières +palpitations d'un corps humain suspendu au bout d'une +corde.</p> + +<p>Je supputai qu'il pouvait être alors quatre heures et demie.</p> + +<p>Jamais je ne saurais vous dépeindre les angoisses, les tortures, +les inexprimables douleurs, les anxieuses espérances que chaque +minute m'apporta, en attendant le retour de monsieur Odillon.</p> + +<p>Enfin des pas se firent entendre dans le corridor, la porte de mon +cachot s'ouvrit et la figure grave de l'homme de bien m'apparut. Il +était accompagné de deux tourne-clefs.</p> + +<p>J'ai enfin pu pénétrer auprès du Gouverneur après des peines +sans nombre me dit-il tristement.</p> + +<p>Il paraît qu'il a failli être assassiné hier soir et il a noyé sa +frayeur dans de copieuses libations. Il m'a donné sa parole qu'il +allait envoyer immédiatement l'ordre d'un sursis. Il a refusé de +m'en charger tant il est encore abasourdi, mais il consent néanmoins +à ce qu'on vous ôte vos fers et permet que vous communiquiez avec +Attenousse?</p> + +<p>Vous savez, reprit-il avec amertume, pendant qu'on me délivrait +de mes fers, qu'on met plus d'empressement souvent à condamner +ses semblables qu'à sauver un innocent.</p> + +<p>Ce fut d'un pas défaillant qu'accompagné de monsieur Odillon +et d'un guichetier je pus me rendre au cachot d'Attenousse. Lorsque +nous entrâmes, il dormait encore, mais le bruit de nos pas +l'éveilla. En m'apercevant, il s'élança au bout de ses chaînes et +nous nous tînmes longtemps embrassés. "Angeline, mon entant, +et ma vieille mère, me demanda-t-il lorsqu'il put parier, que sont +elles devenues?" Je ne pus lui répondre, je me sentais, étouffé sous +le poids, de tant d'émotions. Alors monsieur Odillon vint à mon +secours, il lui raconta en quelques mots les principaux incidents +qui m'étaient advenus depuis mon départ à bord de la corvette, <i>La +Brise</i>.</p> + +<p>Puis nous lui fîmes part de l'assurance que le Gouverneur avait +donné de l'envoi d'un sursis, bien que nous n'y ajoutâmes que +peu de foi et que nous ne conservâmes nous-mêmes aucun espoir, +Tout est bien fini pour le pauvre guerrier sauvage, nous répondit-il, +en secouant tristement la tête.</p> + +<p>Cette nuit dans un songe, il a vu sa femme, sa vieille mère et +son enfant, mais elles étaient là-haut, dans la demeure du Grand +Esprit, c'est donc qu'il les reverra désormais.</p> + +<p>L'horloge marquait cinq heures et un quart et l'ordre du sursis +n'arrivait pas. Nous laissâmes tous le cachot à l'exception de +monsieur Odillon qu'Attenousse désirait entretenir quelques instants.</p> + +<p>Dix minutes après, la porte s'ouvrit et nous fûmes invités à entrer +de nouveau. La figure de monsieur Odillon était empreinte de tristesse, +celle d'Attenousse était calme et sérieuse.</p> + +<p>A fûmes nous auprès d'eux que la cloche de la prison se +fit entendre. J'écoutai en frémissant: hélas! c'étaient des glas qui +invitaient les âmes charitables à unir leurs prières à celles du +prêtre qui allait offrir le Saint Sacrifice pour le repos de l'âme de +celui qui devait mourir. En effet, quelques instants après, revêtu +de sacerdotaux, il commençait une Messe de Requiem +et sa voix émue s'arrêtait de temps en temps pour dominer son +émotion pendant que les sanglots des assistants troublaient seuls +le silence.</p> + +<p>Au moment de la communion, le prêtre voulu adresser quelques +paroles, maïs il ne put le faire que difficilement à travers ses sanglots.</p> + +<p>Je ne pus comprendra que ces quelques mots: "le Juste par +excellence a été mis à mon injustement, faites-lui donc généreusement +le sacrifice de votre vie, comme il l'a fait sans se plaindre, +pour sauver les coupables. Voici mon frère, le pain des forts +qui va vous soutenir dans le moment où Dieu va vous appeler +à lui."</p> + +<p>Ce fut tout ce qu'il put dire.</p> + +<p>Attenousse reçut l'eucharistie avec une ferveur angélique, lui +seul n'était pas ému.</p> + +<p>Après la messe, monsieur Odillon lui administra le Sacrement +de l'Extrême-Onction.</p> + +<p>Et le sursis n'arrivait pas.</p> + +<p>A six heures moins dix minutes, la porte s'ouvrit, c'était le bourreau +qui entrait suivi de ses aides. En le voyant, le bon prêtre +regarda à sa montre: "encore cinq minutes" lui dit-il. Oh! je compris +de suite que tout espoir était perdu.</p> + +<p>En trébuchant, je réussis à me jeter une dernière fois au cou de +mon malheureux ami. Dans l'état d'extrême souffrance où j'étais, je +ne pus que distinguer ces quelques paroles: "Père Hélika, je te +confie ma vieille mère, ma pauvre femme et ma chère petite fille; +sois leur protecteur et ne les abandonne jamais. Portes-leur au +plus tôt mes derniers embrassements et dis leur que je meurs innocent."</p> + +<p>Incapable d'y tenir plus longtemps, je sortis de l'appartement +supporté par deux gardiens et allai m'affaisser sur un siège dans +une autre chambre plus loin.</p> + +<p>Peu d'instants après, je fus tiré de mon état de torpeur par des +bruits de pas dans le corridor. C'était le cortège funèbre qui défilait, +je le suivis machinalement.</p> + +<p>La cloche sonna de nouveau, mais cette fois, c'était le dernier +glas.</p> + +<p>Attenousse, les mains liées derrière le dos et la corde au cou dont +le bourreau tenait l'autre extrémité, s'avança, d'un air calme, jusque +sur le bord de l'échafaud.</p> + +<p>La foule était immense, les rires et les chuchotements cessèrent, +le spectacle allait commencer. Le condamné se mit à genoux, +répéta les prières des agonisants après Monsieur Odillon, puis se +levant, il dit d'une voix ferme: "Avant que de paraître devant +Dieu, je déclare de la manière la plus solennelle que je suis entièrement +innocent du crime pour lequel on m'ôte la vie. Je demande +pardon à tous ceux à qui j'ai pu faire du mal sans le savoir et pardonne +de tout coeur à ceux qui m'en on fait." Il ajouta en se +tournant fièrement vers la foule: "le coeur du guerrier sauvage +est inaccessible à la peur. Son chant de mort ne sera pas celui de +ses pères, mais celui de la religion de sa femme et de son enfant +qu'un missionnaire leur apprit à répéter à l'enterrement de leurs +frères." Puis d'une voix forte, pleine d'une suave et pittoresque +beauté il entonna son <i>Libera</i>.</p> + +<p>Je crois encore, après quinze ans de ces événements, entendre +chacune de ces notes qui retentissent dans mon âme avec le +glas funèbre que la brise du matin nous apportait, du toutes les +cloches de la ville.</p> + +<p>Son chant funèbre terminé, il se mit de nouveau à genoux, +embrassa pieusement le crucifix que monsieur Odillon lui présenta, +le bonnet fut rabattu sur ses yeux puis un bruit mat se fit entendre. +C'était la trappe qui venait de s'ouvrir. A l'instant même, le cri +"grâce" retentit. Un officier à cheval agitant un papier débouchait +au coin de la prison.</p> + +<p>Ce cri produisit un choc électrique. La foule se précipita vers +l'échafaud, la corde fut coupée par vingt couteaux, mais hélas!... +il était trop tard... les vertèbres avaient été disloquées et la mort, +par conséquent, instantanée!!!!......</p> + +<p>La justice des hommes comme on le dit généralement était +satisfaite...........</p> + +<p>Des médecins furent appelés en toute hâte. Ce que l'art put tenter +fut vainement employé pour lui rendre la vie. Pendant ce +temps, la foule anxieuse, la tête découverte, consultait avec angoisse +la figure des médecins pour tâcher de découvrir s'il n'y avait pas +encore quelqu'espoir. Mais lorsque ceux-ci déclarèrent qu'il était +bien mort, que tout était fini, toutes les poitrines se soulevèrent, +il y eut un long murmure de pitié et bien des yeux laisserent +couler des larmes.</p> + +<p>Cependant au milieu du silence général, Anakoui s'approcha de +Monsieur Odillon et désignant du doigt quatre hommes à figure +imbécile, "voici, lui dit-il, quatre des jurés qui ont condamné à mort +mon malheureux frère. Demandez-leur donc pourquoi ils ne l'ont +pas acquitté quand des témoins ont déclaré avoir entendu les trois +scélérats concerter leur plan d'accusation contre lui, les avoir vu +de plus essayer à faire disparaître sur leurs habits et leurs mains +des taches de sang; et qu'un autre du nos frères les avait vus sortir +ensanglantés de la hutte quelque temps avant qu'Attenousse y +soit entré."</p> + +<p>Monsieur Odillon, qui avait assisté au procès et qui l'avait suivi +dans tous ses détails, connaissait l'exactitude de ces remarques. A +la suggestion du chef sauvage, il s'approcha d'eux et leur demanda +comment il se faisait qu'ils eussent trouvé Attenousse coupable de +meurtre quand le juge dans son adresse aux jurés avait appuyé +fortement sur cette partie de la défense où l'alibi se trouvait parfaitement +prouvé, qu'il s'était de plus étendu sur la crédibilité des +témoins à décharge et sur leurs bons caractères attestés par tous +ceux qui les connaissaient. Il avait ajouté que des témoignages +non moins irrécusables affirmaient que les accusateurs n'étaient +rien autre que des repris de justice.</p> + +<p>Alors un des jurés s'avança et d'un air capable il dit: Faites +excuse, monsieur le juge a dit que ces témoignages se contrecarraient +les uns les autres.</p> + +<p>Ils avaient compris contrecarrer au lieu de corroborer que le +juge avait dit; de là leur erreur.</p> + +<p>Malheureux, leur dit Monsieur Odillon, en laissant tomber ses +deux mains avec découragement, par votre ignorance, vous êtes +cause de la mort d'un innocent. Puisse Dieu ne pas vous demander +compte de la mission que vous aviez à remplir et de la manière +dont vous l'avez fait.</p> + +<p>Après ces mots, ils restèrent atterrés pendant quelque temps et des +murmures de plus en plus menaçant commencèrent à s'élever +dans la foule. Enfin l'un d'eux reprit: "le juge de paix lui-même +avant le procès nous avait assuré qu'il était certainement coupable. +Le voilà demandez-lui pourquoi il nous a mis sous cette impression?" +Il désignait en même temps Bélandré qui allongeait le cou +et essayait de saisir quelques paroles de ce qui se disait.</p> + +<p>Il y eut alors un cri de rage indicible. Les sauvages qui avaient +assisté à l'exécution sortirent leurs couteaux et s'élancèrent dans la +direction que le juré avait signalé. Bélandré comprit l'immensité +du danger. Il prit la fuite vers la demeure du gouverneur chaudement +poursuivi par les sauvages et la foule. Grâce à l'agilité de +ses jambes et à la peur qui lui donnait des ailes, il put mettre en +peu de temps entre lui et ceux qui le poursuivaient, les gardes du +gouverneur et les portes du palais.</p> + +<p>Disons de suite qu'il ne reparut jamais dans ces endroits et qu'il +alla dans une autre partie du pays répandre le venin de sa langue +empoisonnée.</p> + +<p>Sans l'intervention de Monsieur Odillon, la foule aurait aussi +fait un fort mauvais parti aux jurés.<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a></p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> N. B. Quoique l'institution de Juge de Paix et celle de juré +soit d'une date bien postérieure à celle où les évènements qui sont décrits +sont sensés se passer, l'auteur a cru toutefois pouvoir se permettre cet +anachronisme que le lecteur voudra bien lui pardonner en considération du +motif qui le lui a fait commettre. Sans être en aucune manière contre ces +deux institutions, on ne peut toutefois se dissimuler qu'elles comportent +parfois de graves inconvénients et occasionnent souvent d'irréparables +malheurs. Il suffit d'assister à une séance d'une de ces cours de Juge de +Paix dans les campagnes pour s'en convaincre. Un homme, souvent dépourvu +de toute éducation et quelquefois même du plus gros bon sens s'éveille un +bon matin tout étonné de recevoir une commission de juge de paix. +Il le doit quelquefois à l'appui qu'il a donné à un candidat heureux. De +suite le voilà grand personnage, il devient un tyranneau de paroisse. Il y +a bien assez souvent pourtant de graves difficultés, car à peine peut-il +réussir quelquefois à signer son nom d'une manière lisible. Il est obligé +de se faire lire la loi par un voisin complaisant, sauf à l'interpréter +comme il l'entendra plus tard. Ces décisions, pour les parties lésées sont +presqu'aussi sans appel que celles des commissaires pour les décisions des +petites causes puisque le malheureux plaideur a à payer, le plus souvent, +une somme au dessus de ses moyens pour lever un <i>certiorari</i> et obtenir +justice. Nous en connaissons même et le nombre en est plus grand qu'on ne +pense, qui ne voient pas sans plaisir un homme contre lequel ils ont des +ressentiments personnels ou politiques, amené à leur tribunal. Ceux-là à +coup sûr sont invariablement condamnés. Tous les Juges de Paix ne sont sans +doute pas de ce calibre, mais le nombre en est cependant assez grand pour que +la Commission de la Paix ait besoin d'être révisée soigneusement. Les +inconvénients qu'on rencontre dans l'institution de Juré sont plus grandes +encore. En effet, si vous avez une cause d'une légère importance pour une +affaire pécuniaire vous allez la confier à un avocat qui jouit de la plus +haute considération et dont la science et le jugement sont parfaitement +reconnus; mais s'il s'agit d'une question de vie et de mort vous êtes +obligés de vous en rapporter aux jugement d'hommes préjugés quelquefois et, +de plus, souvent dénués du plus gros bon sens. Joignez à cela l'esprit de +nationalité, les traductions imparfaites au corps de juré, des témoignages +rendus dans des langues qu'ils ne comprennent pas, la longueur des +questions et transquestions posées aux témoins et vous aurez une idée du +verdict que peuvent rendre ces hommes fatigués et ennuyés par la durée des +plaidoyers. De plus, il est très rare, qu'aucun d'eux ne prenne des notes. +Ils n'ont donc pour se guider dans leurs décisions que l'exposé du Juge +qu'ils écoutent souvent d'une manière distraite et qui n'est que le résumé +des témoignages contradictoires qui ont été donnés, ce qui souvent ne saurait +jeter une grande lumière sur les sujets. Qu'on ne croie pas que le fait +rapporté plus haut soit purement imaginaire. Nous avons entendu un avocat +éminent, aujourd'hui sur le banc, qui disait avoir demandé à un juré qui +avait déclaré coupable un de ses clients accusé de meurtre, pourquoi il en +avait agi ainsi: grand nombre de témoins des plus respectables avaient +prouvé l'alibi et le juge lui-même le leur avait expliqué dès que ces +témoignages se trouvaient parfaitement corroborés. Le juré lui avoua +alors franchement qu'ils avaient compris que corroboré était synonyme de +contrecarré. Malheureusement lorsque l'avocat reçut cette déclaration, il +était trop tard. C'est parce que nous croyons les rôles des grands et des +petits jurés intervertis que nous nous permettons ces remarques.—Note de +l'auteur.</blockquote> + +<p>Le lendemain, un concours immense avait envahi l'église des +Trois-Rivières pour assister au service funèbre du malheureux +Attenousse. Ce concours l'accompagna même tête découverte jusqu'à +sa dernière demeure. Toutes les figures portaient l'empreinte +de la tristesse et de la pitié. Parfois aussi un sanglot mal étouffé se +faisait entendre.</p> + +<p>La cérémonie terminée, un officier vint me remettre un papier +couvert de la signature du gouverneur par lequel il m'invitait à +passer chez lui. Il avait entendu raconter tout ce qui était arrivé +depuis la veille. On lui avait aussi redit dans les plus minutieux +détails la scène aux pieds de l'échafaud et les déclarations des +jurés, il en était profondément affecté. Il se reprochait amèrement +de ne m'avoir pas donné audience la veille. Il s'accusait même +d'être coupable de la mort de mon malheureux ami en ayant trop +tardé à envoyer le sursis, mais il pensait que l'exécution n'aurait +lieu qu'à sept heures. Il m'offrit ensuite comme compensation une +forte somme d'argent pour qu'elle fut remise à la famille du supplicié. +Je la refusai en leur nom de la manière la plus péremptoire +et lui dis avec amertume en découvrant ma poitrine, que si les +blessures dont j'étais couvert et le sang que j'avais versé pour la +patrie n'avaient pas même pu me procurer une audience de quelques +instants pour sauver un innocent, du moins il pourraient +servir à leur assurer le bien-être et le confort matériel, puisque +j'avais amassé des sommes considérables que je leur destinais.</p> + +<p>Là dessus je pris congé de lui après qu'il m'eut assuré que par +un édit qu'il allait publier, il proclamerait l'innocence d'Attenousse.</p> + +<p>J'allai ensuite faire mes adieux à Monsieur Odillon. Il n'était +pas encore remis des secousses qu'il avait éprouvées. Il put cependant +trouver quelques paroles de consolation et d'encouragement, +et ce fut, avec la plus grande émotion que nous nous séparâmes.</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>ANGELINE.</h3> + +<p>La voie qui me restait à suivre était désormais toute tracée. +Réparer le mal que j'avais fait, tel était mon devoir et la détermination +que j'avais prise. Je suis heureux aujourd'hui du témoignage +de ma conscience qui me dit que je n'ai pas forfait à mon serment.</p> + +<p>Il me fallait, aller rejoindre Angeline. L'affreux malheur qui +était venu fondre sur elle me l'avait rendu encore plus chère, s'il +était possible, car à l'amour paternel que je lui portais rejoignait +un sentiment d'incommensurable pitié.</p> + +<p>Je passai le reste de la journée à acheter des provisions en abondance +ainsi que des étoffes et des vêtements de toutes sortes. Le +lendemain matin, accompagné de quatre hommes vigoureux que +j'avais choisis et engagés, je me dirigeai vers le Lac St. Jean où +je devais la rencontrer. Nous marchâmes pondant quatre jours et +quatre nuits sans prendre que justement le temps nécessaire pour +les repas et le repos qui nous étaient indispensables, j'avais hâte +d'arriver et pourtant je redoutais le moment où elle me demanderait +des nouvelles d'Attenousse, car je savais que ce serait la première +question que sa mère et elle me poseraient.</p> + +<p>La quatrième nuit, du haut d'une éminence, par un beau clair +de lune, je pus contempler le campement d'une partie de la tribu +qui reposait paisiblement sur les bords du lac. Je voyais la fumée +qui s'échappait de chaque toit et s'élevait en ondoyant pour se +perdre dans l'immensité des cieux.</p> + +<p>Je pressai alors ma poitrine à deux mains pour arrêter les palpitations +de mon coeur qui semblait prêt à en sortir. Un des indiens +qui m'accompagnait me désigna la demeure d'Angeline. Je sentais +en descendant la pente qui y conduisait mes jambes faiblir +sous moi. Les chiens de garde poussaient des hurlements inquiets +et plaintifs pour avertir leurs maîtres que des étrangers arrivaient, +j'avançais toujours malgré la certitude où j'étais que j'allais porter +le désespoir dans cet intérieur. Quelques sauvages sortirent pour +se rendre compte de ce bruit insolite. Presque tous me reconnurent +lorsque je passai devant eux, mais ils rentrèrent précipitamment, +croyant que c'était plutôt mon esprit qui venait les visiter +tant ils étaient certains de ma mort et tant était grande la superstition +qui les dominait, malgré les lumières que le christianisme +leur avait données.</p> + +<p>Enfin, je réussis à dominer quelque peu mon émotion et me +dirigeai vers la demeure de ma pauvre Angeline. Mes deux chiens +que j'avais laissés avant mon départ et qui avaient toujours +montré pour elle un attachement sans bornes, étaient étendus à +la porte l'oeil et l'oreille au guet, comme deux vigilantes sentinelles. +Lorsqu'ils entendirent le bruit de mes pas, ils se levèrent +et poussèrent d'affreux hurlements auxquels répondirent tous les +autres chiens de la tribu, puis dès qu'ils virent que nous nous +avancions vers la porte qu'ils gardaient soigneusement, ils s'élancèrent +vers nous le poil hérissé, l'oeil ardent, nous montrant deux +rangées de dents formidables. On eut dit qu'ils voulaient nous +barrer le passage. Je me sentis touché de ce dévouement si vrai +et si désintéressé; je les appelai par leurs noms, ils reconnurent +ma voix. D'un saut, ils furent auprès de moi, vinrent me lécher +les mains, firent mille cabrioles en avant et autour de moi, allèrent +japper joyeusement à la porte pour leur apprendre qu'un ami +arrivait puis recommençaient leurs gambades tant leur joie était +délirante.</p> + +<p>Je n'étais plus enfin qu'à quelques pas de l'habitation, lorsque +la porte s'ouvrit et deux femmes parurent sur le seuil. L'une +d'elles tenait une carabine, l'autre pressait un jeune enfant sur sa +poitrine. Toutes deux avaient été éveillées en sursaut par le bruit +inusité et craignaient sans doute une attaque de quelques tribus +ennemies, attaques qui n'étaient que trop fréquentes dans ces temps-là. +Je les reconnus du premier coup d'oeil; c'étaient la mère +d'Attenousse et mon Angeline. Mes forces voulurent m'abandonner, +mais je réussis à prendre le dessus.—Hélika, s'écria la +vieille en se reculant épouvantée pendant qu'Angeline s'élançant +à ma rencontre venait jeter son enfant dans mes bras et me sauter +au cou. Je les pressai un instant toutes deux sur mon coeur.</p> + +<p>—Père, me dit Angeline, je t'attendais. Va-t-il bientôt nous +revenir? Elle n'osait prononcer le nom de son époux. Je pus +alors, pressé de ses questions, me débarrasser de son étreinte et +ordonner aux sauvages qui portaient mes effets de les déposer à +la porte de la hutte et leur enjoignis de se retirer. Je leur avais +expressément défendu de raconter la mort tragique d'Attenousse +et je pouvais compter sur leur discrétion. Puis prenant Angeline +et son enfant dans mes bras, comme je l'avais fait les deux jours +qui avaient précédé mon départ, j'entrai dans la cabane et les +assis sur mes genoux.</p> + +<p>Pendant, ce temps, la vieille mère disséquait chacun des traits de +ma figure comme si elle eut voulu y lire la terrible nouvelle que +j'allais leur annoncer et qu'elle semblait anticiper.</p> + +<p>L'accablement dont mon âme était en proie ne put leur échapper, +elles semblèrent comprendre qu'un grand malheur était arrivé, et +les sanglots d'Angeline me tirèrent de l'abîme de douleurs où +j'étais enfoncé.—"Angeline, ma bonne, ma chère enfant, lui dis-je +en l'embrassant, ton mari était trop parfait pour la terre, il ne +pouvait vivre au milieu des méchants qui rôdent autour de nous. +Dieu a voulu qu'il me chargeât de te donner avec nous tous un +rendez-vous dans le ciel, car il l'a appelé à lui. Une affreuse maladie +l'a saisie à son arrivée aux Trois-Rivières, il un est mort +entouré de tous les secours de la religion bénissant ton nom, celui +de sa mère et faisant des voeux pour le bonheur de son enfant. Il +m'a chargé de prendre soin de vous tous et je ne faillirai pas à +l'engagement que j'ai contracté sur son lit de mort. Plutôt m'arracher +le coeur que de me séparer de ton enfant à laquelle j'ai +voué tout l'amour, que j'ai porté à la mère et que je ressens pour +toi aujourd'hui."</p> + +<p>J'avais dit ces paroles qui ne comportaient qu'une partie de la +vérité, les yeux baissés et l'esprit encore noyé dans le souvenir +des scènes affreuses que j'avais vues se dérouler depuis mon +arrivée dans la ville.</p> + +<p>Quand je levai la tête, Angeline ne pleurait plus, son regard +était perdu dans le vide, un frisson agitait tous ses membres, sa +pâleur était extrême. La mère continuait à m'examiner et malgré +les efforts qu'elle faisait avec la stoïque énergie du sauvage pour +dissimuler ce qu'elle éprouvait, je pus voir clairement qu'elle +pressentait tout ce qui était arrivé.</p> + +<p>Je déposai Angeline sur son lit, je la couvris de mes baisers, +l'inondai de mes larmes et nous tentâmes, la mère et moi, tous +les efforts possibles pour tâcher du la faire revenir à elle. Elle fut +longtemps, bien longtemps avant que de pouvoir reprendre ses +sens. Heureusement qu'une idée lumineuse me frappa. Je couchai +auprès d'elle la petite Adala et lui ayant dit tout bas que sa mère +allait mourir si elle n'essayait pas par ses caresses de la rappeler +à la connaissance. Cette enfant était d'une intelligence bien supérieure +à son âge, on eut dit qu'elle comprenait l'importance de ce +que je lui avais dit et elle répéta les mots que je lui avais appris: +"Maman si tu mourais que ferait Adala?" et elle l'embrassait à +chacune de ses paroles. Ces accents naïfs qui peuvent faire surgir +la mère de la tombe à la voix de son enfant premier-né eurent +l'effet désiré.</p> + +<p>—Oh! Adala, dit-elle en la pressant avec transport, seules +désormais sur la terre qu'allons-nous devenir, car tu es orpheline +et ne comprends pas encore toute la perte que tu as faite en étant +privée de l'appui de ton père, et des larmes abondantes inondèrent +ses joues. Agenouillé auprès du lit, je suivais avec anxiété +cette scène navrante; toutefois, j'augurai bien des larmes que +versait Angeline, car il me semblait qu'elles devaient la sauver. +Je regrettai alors de ne pas lui avoir dit toute la vérité, mais +quelles consolations aurais-je pu lui offrir; une consolation est-elle +possible dans cette vallée de larmes?</p> + +<p>Mais pourquoi m'appesantirais-je davantage sur ces tristes évènements?.....</p> + +<p>A force de bons soins, la santé d'Angeline parut se rétablir et +chaque soir, une prière était dite en commun dans la tribu pour le +repos de l'âme du malheureux Attenousse.</p> + +<p>Toutefois la position n'était guère tenable. D'un moment à l'autre, +un mot indiscret de quelqu'enfant de la tribu, pouvait tout compromettre, +car chacun savait ce qui s'était passé avant et après +l'exécution, et je craignais qu'il en vint quelque chose aux oreilles +d'Angeline et qu'on lui apprit de quelle manière Attenousse était +mort. Je me décidai donc un jour de fuir ces endroits à jamais +néfastes, d'amener avec moi mes infortunées protégées, d'aller +demeurer dans un lieu ignoré, auprès d'un lac qui se trouve dans +les profondeurs des bois, vis-à-vis Ste. Anne de la Pocatière, autrefois +Ste. Anne de la Grande Anse. Je fis mes préparatifs en conséquence: +j'achetai un fort grand canot, engageai des hommes et +le surlendemain, accompagnés d'une embarcation montée par de +puissants rameurs qui devaient nous prêter secours au besoin, +nous descendîmes le Saguenay et quelques jours après nous traversions +le fleuve.</p> + +<p>Est-il besoin de vous dire que la veille de mon départ, j'avais +visité plusieurs de mes amis et leur avais exposé le but et la raison +qui me forçaient de les abandonner. Ils comprirent parfaitement, +ces enfants de la nature, quel était le sentiment qui guidait ma +conduite, ils voulurent même m'offrir des venaisons, fumées et des +pelleteries dont j'aurais trouvé un avantageux débit. Je les remerciai +avec effusion pour ces preuves d'amitié qu'ils me donnaient, +et lorsque le lendemain, je doublai le cap qui les séparait à jamais +de ma vue, je pus apercevoir leurs silhouettes mal effacées. Ils +venaient nous dire adieu malgré l'heure matinale du départ, et +tâchaient de se mettre à l'abri des rochers pour que nous ne les +vissions pas, tant ils semblaient comprendre combien il nous était +pénible de nous séparer d'eux. Je n'en ai revus que peu d'entre +eux depuis que j'habite les bords du Lac à la Truite, ceux-là je +les ai toujours reçus avec bonheur parce qu'ils m'apportaient l'expression +sincère de l'amitié que tous nous conservaient.</p> + +<p>Nous débarquâmes donc à Ste. Anne à un endroit qu'on appelle +encore aujourd'hui le Cap Martin. L'église se trouvait alors à une +bien faible distance de ce lieu, montrant son clocher d'où trois +fois par jour, comme c'est encore la coutume, la cloche invitait +les fidèles à la prière.</p> + +<p>Je m'assurai de suite d'une demeure confortable. Un brave +habitant, moyennant rétribution, me céda une partie de sa maison. +J'y installai Angeline, son enfant et la vieille qui n'avait pas voulu +se séparer d'elles et je m'établis leur pourvoyeur. Chaque jour, je +m'évertuais à trouver de nouveaux plats qui pussent satisfaire +leurs goûts, car, en dépit de tous mes efforts, je voyais la santé +d'Angeline faiblir d'un jour à l'autre malgré tous les soins que +nous prenions d'elle. Pourtant elle parut se ranimer pendant +quelque temps. Bien que plongée dans une affreuse tristesse dont +je ne pouvais la tirer, j'avais réussi à lui faire prendre un peu +d'exercice. La vieille indienne l'entourait de toute espèce de prévenances +et me secondait dans ce que j'essayais pour la distraire. +Je lui avais dit tout ce que j'avais caché à Angeline et par un +accord tacite, jamais allusion n'avait été faite aux jours passés.</p> + +<p>Ainsi s'écoulèrent six mois non pas de bonheur, mais au moins +de paix et de tranquillité; chacun dévorant sa peine en silence.</p> + +<p>Mais un jour arriva où, entraîné par le désir incessant de chasser, +je m'éloignai de la demeure pour m'enfoncer dans les bois. Lorsque +je revins, la désolation était à son comble. Angeline, comme +à l'ordinaire, avait été faire une promenade, elle avait rencontré +dans sa course une de ces commères obséquieuses qui ont toujours +la bouche pleine de nouvelles. Elle lui avait raconté dans tous ses +détails le supplice qu'un sauvage avait enduré aux Trois-Rivières. +elle lui avait rapporté toutes les atroces calomnies qui avaient +pesées sur lui et auxquelles elle-même ajoutait foi. Elle tenait, +disait-elle, tous ces détails d'un sien cousin qui était parti des +Trois-Rivières la veille de l'exécution et qui les tenaient lui-même +de trois sauvages qui avaient vu commettre le meurtre pour lequel +l'indien avait été exécuté. Il avait ajouté de plus que ces trois +hommes erraient dans les bois d'alentour.</p> + +<p>Ce coup devait être le dernier qui allait frapper Angeline. Nous +la mîmes au lit le soir avec une fièvre considérable et dans un +état de délire complet. La Providence dans ses décrets avait décidé +qu'elle n'en sortirait plus vivante.</p> + +<p>Je glisse rapidement sur ces événements parce que je sens mon +être se déchirer à chacune des péripéties que j'aurais à raconter +dans les différentes phases de sa maladie. Lorsqu'un des derniers +jours de mai, le bon médecin de campagne vint me presser la main, +qu'il m'invita à le reconduire jusqu'au bout de l'avenue, je sentis, +à l'émotion de sa voix, que je n'avais plus rien à espérer des secours +des hommes. Il m'annonça donc que mon enfant bien aimée +n'avait plus que peu de jours à appartenir à la terre. Sa constitution, +ajouta-t-il, a été minée insensiblement par des causes que je +ne puis comprendre; elle était née forte et vigoureuse. C'est à son +tempérament et à vos bons soins qu'elle a dû de vivre jusqu'aujourd'hui. +L'énergie de sa volonté a pu lui faire surmonter bien +des crises causées par un mal moral, mais cette dernière a été au-dessus +de ses forces. Dans deux ou trois jours au plus dit-il en me +prenant la main et la serrant affectueusement, Dieu aura mis un +à ses souffrances.</p> + +<p>A cette désolante déclaration je sentis mes jambes fléchir sous +moi heureusement que j'avais à ma portée un poteau auquel je +pus me retenir, car j'allais choir. Je demeurai longtemps plongé +dans l'abîme de ma douleur. Je ne sais depuis combien de temps +j'étais là lorsqu'une main amicale vint se poser sur mon épaule. +Je fis un soubresaut, comme quand on est soudainement éveillé +au milieu d'un affreux cauchemar. C'était le bon curé qui venait +faire sa visite quotidienne à ma chère malade. Le docteur était +passé chez lui et lui avait raconté l'état de désespoir dans lequel +il m'avait laissé. Il comprit que toutes ces consolations banales +qu'on prodigue quelquefois à ceux qui pleurent étaient superflues, +aussi nous acheminâmes nous en silence vers la maison. Avant +que d'y entrer, le bon prêtre me fit promettre de n'y paraître que +lorsqu'il m'appellerait afin que la malade ne vit pas l'altération de +ma figure.</p> + +<p>Quand j'entrai au signal convenu, les traits de ma pauvre Angeline +n'avaient plus rien qui appartint à la terre. Son regard était +tourné vers les cieux et de ses lèvres s'échappait une fervente +prière. Le bruit de mes pas la tira de cet état extatique. Elle me fit +signe d'approcher, me tendit la main et me présenta son front à +baiser comme elle avait coutume de le faire depuis mon retour.</p> + +<p>Enfin, vous l'avouerai-je, je ne me sens plus la force de vous +exprimer les souffrances innombrables que j'ai éprouvées pendant +les deux jours et deux nuits qui précédèrent sa mort. Bercé de +temps en temps entre le découragement ou l'espérance, dès qu'une +lueur d'amélioration se faisait entrevoir je redoublais, s'il était +possible, mes soins et ma sollicitude. La mère et moi nous étions +constamment à son chevet dans un morne silence troublé seulement +par la respiration haletante de la mourante et le tic-tac de +l'horloge dont l'aiguille, comme le doigt de l'inexorable destin +nous montre à chaque seconde que nous avons fait un pas vers +l'éternité.</p> + +<p>Les regards de la malheureuse mère, chargés de tristesse rencontraient +parfois les miens et nous baissions la tête comme si nous +eussions craint, de laisser apercevoir les sentiments de souffrances +auxquels nos coeurs étaient en proie.</p> + +<p>Le soir de la troisième journée tout parut renaître à l'espérance +l'état de la malade nous semblait s'être considérablement amélioré. +Tout joyeux, je me livrais à l'espoir et de suite j'envoyai quérir le +médecin.</p> + +<p>Nous sommes toujours si heureux d'espérer même lorsque tout +est perdu.</p> + +<p>Il arriva en toute hâte, prit le pouls de la malade, ausculta sa +poitrine, lui dit quelques paroles d'encouragement puis faisant +signe de l'accompagner à la porte: "le soleil de demain, me dit-il, +ne la trouvera pas vivante."</p> + +<p>Dans la soirée, elle reçut tous ses derniers sacrements. Vers +minuit, je vis que le moment fatal approchait mais j'avais un +dernier devoir à remplir et je résolus de le faire avec toute l'énergie +que j'avais mis autrefois à faire le mal. C'était un pardon que je +voulais obtenir, car je ne me dissimulais pas que si j'avais abandonné +la voie du crime, c'était dû aux prières de mes bons parents, +de mes soeurs et d'Angeline.</p> + +<p>Après que son action de grâces fut finie, je priai l'assistance de +se retirer et prosterné, la face contre terre, je demandai pardon à +mon enfant pour tout ce que je lui avais fait endurer à elle-même, +lui racontai l'histoire de son enlèvement et les souffrances atroces +qu'enduraient ses parents par sa disparition.</p> + +<p>J'attendais les paroles qu'elle allait prononcer comme un criminel +qui doit recevoir sa sentence.</p> + +<p>—Père, me dit-elle après un moment de silence, viens, m'embrasser. +Je remets entre tes mains Adala, c'est mon trésor, c'est +ma vie que je le confie.</p> + +<p>Telles furent les dernières paroles que j'entendis de sa bouche +angélique.</p> + +<p>Je fis ensuite rentrer les assistants. La respiration de la mourante +devenait de plus en plus oppressée, ses lèvres seules remuaient +pour répondre aux prières des agonisants. Ses mains étaient jointes +et ses yeux tournés vers le ciel. Un instant après que nous eûmes +fini de prier, une légère teinte parut colorer ses joues: "j'y vais, j'y +Vais," prononça-t-elle comme si elle se fut adressée à quelqu'être +surnaturel et ce fut tout!!!.......................................</p> + +<p>En ce moment, Adala s'éveilla en souriant et demanda sa mère, +elle tendit ses bras vers elle et l'embrassa en l'appelant. Hélas sa +pauvre mère n'était plus qu'un cadavre!</p> + +<p>Deux jours après, Angeline fut déposée dans sa dernière demeure +où elle dort encore aujourd'hui sous un gazon émaillé de fleurs +sauvages en attendant le jour où nous nous réunirons. Une pauvre +croix de pierre sur laquelle est gravé son nom, avertit le passant +indifférent qui foule les tombes du cimetière, qu'elle repose là.</p> + +<p>Quand la cérémonie funèbre fut terminée, je pris Adala dans +mes bras, la pressai sur ma poitrine et lui dis avec transport: "Oh +non, mon Adala, tu ne resteras pas orpheline, car désormais tu seras +ma seule richesse, mon seul bonheur."</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>TROIS TRAPPEURS.—UNE VIEILLE CONNAISSANCE.</h3> + +<p>J'avais adopté l'enfant comme la mienne et la grand'mère qui +demeurait avec moi en prenait un soin tout particulier.</p> + +<p>L'intérêt de mon argent fournissait amplement aux besoins de +la famille, et nous vivions heureux.</p> + +<p>Je passai tout l'été auprès de mes protégées, mais les premières +bordées de neige firent renaître en moi un désir irrépressible de +la chasse dans les endroits où ma vie s'était en partie écoulée.</p> + +<p>Adala avait, pendant ce temps, supporté les maladies auxquelles +les enfants de son âge sont sujets; grâce aux bons soins du médecin +et de ceux que nous lui prodiguâmes, elle était revenue à la santé.</p> + +<p>J'avais conçu des soupçons sur le caractère de la femme qui +avait raconté à Angeline la mort tragique de son mari. Je reconnaissais-là, +dans toutes ces informations, une malveillance dictée +par une intelligence plus forte que ne possédait la femme en question. +Je fus aussi frappé de cette histoire du cousin qui l'avait mis +parfaitement au fait d'une circonstance intime de notre vie.</p> + +<p>Depuis quelques jours, on m'informait que trois sauvages, après +avoir rôdé longtemps dans les bois, étaient disparus subitement et +sans qu'on sût quel côté ils avaient pris: de là, grande inquiétude +parmi mes voisina, car ils s'étaient livrés à des vols, à des rapines, +ils avaient même commis des actes d'outrages les plus criminels +qui avaient attiré contre eux un juste sentiment d'indignation. +Ces derniers actes mettaient le comble à leur scélératesse. Dernièrement +encore, ils étaient entrés dans la demeure d'un brave +citoyen alors absent et la femme ne put être à l'abri de leurs +violences qu'en les menaçant de mon nom, car on savait dans la +paroisse que j'étais un ancien chef sauvage. En m'entendant nommer +celui qui paraissait les conduire, avait tressailli de surprise. +Il avait pris des informations détaillées sur ma figure, l'endroit +d'où je venais et le personnel de la maison que j'occupais; puis, +sur les réponses de la femme, ils avaient échangé entre eux quelques +paroles précipitées et avaient déserté sans ajouter rien de plus. +La terreur qu'ils inspiraient était devenue universelle. Une battue +générale avait été faite dans toutes les montagnes et les forêts d'alentour +sans aucun résultat.</p> + +<p>Ce qui jusqu'alors n'avait été que soupçon pour moi devint certitude; +plus moyen d'en douter, c'était Paulo et ses complices. +Paulo connaissait mon lieu de retraite, peut-être savait-il aussi +que je m'étais fait le protecteur d'Adala et chercherait-il à exercer +contre l'enfant d'Angeline la même vengeance que j'avais tirée de +sa grand'mère de son refus de m'épouser.</p> + +<p>Ne pouvant tenir plus longtemps à cet état d'anxiété, qui soulevait +d'avantage mon désir de gagner les bois pour me mettre à leur +recherche, tout en chassant, je partis un bon jour après avoir mis +Adala et sa grand'mère hors des atteintes d'un coup de main par +lequel on aurait tenté quelque chose contre elles.</p> + +<p>Cette vie nomade et libre du sauvage me convenait, parce qu'au +milieu de mes compatriotes, les blancs, j'avais vu se dérouler les +plus douloureux événements de ma vie et j'y retrouvais à chaque +pas, auprès de leurs demeures, des souvenirs de mon enfance, de +ma jeunesse, mais par-dessus tout de mes parents sans compter de +cuisants remords. Il me semblait que seul encore, assis aux pieds +des grands arbres où j'entendrais la voix toute-puissante de Dieu, +je sentirais un peu de calme renaître en mon âme.</p> + +<p>Dans le recueillement des forêts on retrouve, au milieu de la +privation de la vie sauvage, les souvenirs si chers du foyer. Ils +étaient pour moi si remplis de charmes que j'espérais les revoir +encore dans le silence profond et l'isolement. Là j'y reverrais mon +père conduisant péniblement sa charrue, mais tout joyeux à l'idée +que c'étaient autant de sueurs épargnées au front de son enfant. +J'y reverrais encore ma vieille et sainte mère travaillant pour moi +et mes chères jeunes soeurs s'ingéniant à trouver ce qu'elles pouvaient +faire pour me prouver leur amour et leur désir de m'être +agréables. L'amour qu'on me portait dans, cet asile fortuné se +déteignait sur tout le personnel de la ferme, les bons domestiques, +les servantes me comblaient eux aussi d'attentions. Il n'y avait pas +même jusqu'aux animaux dont je repassais les noms dans ma mémoire, +qui ne replissassent mon esprit de regrets pleins de charmes +mais à jamais superflus. Ne pouvant résister à ce désir bien légitime +de revoir encore quelques instants du passé, je résolus d'aller +faire une excursion de quelques semaines auprès du Lac à la Truite. +et j'espérais aussi retrouver les traces des trois brigands.</p> + +<p>Deux jours après mon départ, j'étais sur les bords de la rivière +St. Jean qui coule sur les limites: du Canada et des États-Unis.</p> + +<p>Je n'avais pas encore rencontré une seule figure humaine, mais +j'avais constaté des pistes différentes, les unes, sans aucun doute, +appartenant à des chasseurs blancs et les autres à des indiens, tel +qu'il était facile de les reconnaître aux moyens que prenaient les +uns d'en cacher les vestiges et les autres à l'empreinte plus franche +et par conséquent plus ferme sur la terre boueuse.</p> + +<p>Un soir assis devant mon feu, pendant la cuisson d'une pièce de +venaison pour mon souper, je faisais un retour sur le passé et remontant +le cours de ma vie criminelle, je sentais le désespoir me +gagner en songeant à tout le mal que j'avais fait et aux moyens de +le réparer.</p> + +<p>Mes pensées me reportèrent naturellement vers la soirée où +l'âme gangrenée par l'idée d'une vengeance diabolique, j'avais +partagé mon repas avec Paulo et l'avais associé à mes projets +criminels.</p> + +<p>J'étais absorbé dans ces idées lorsque les plaintes de mes chiens +me tirèrent de ma rêverie. Les pauvres bêtes n'avaient presque +pas pris de nourriture depuis mon départ de Ste. Anne. Je détachai, +les pièces de venaison qui étaient à la broche, et les leur +abandonnai de grand coeur; je me sentais incapable de manger.</p> + +<p>Pendant que mes chiens dévoraient leur repas j'éteignis soigneusement +mon feu, j'en fis disparaître les traces, comme c'est la coutume +de ceux qui veulent cacher leurs campements.</p> + +<p>Toutes ces précautions prises, je me replongeai de nouveau; dans +mes réflexions. Un bruit de voix me réveilla en sursaut et me fit +sortir de cet état de somnolence.</p> + +<p>J'avais choisi pour gîte une clairière qui dominait la forêt. Des +arbres vigoureux environnaient le plateau où j'avais fait cuire le +repas qui n'avait servi qu'à mes chiens, les rochers qui le surplombaient +laissaient des anfractuosités caverneuses, dans l'une desquelles +je m'étais tapi pour la nuit.</p> + +<p>Mes chiens étaient parfaitement dressés, aussi lorsqu'ils voulurent +élever la voix pour m'avertir de l'approche d'étrangers, je +leur imposai silence et ils se couchèrent à mes pieds sans plus +bouger que s'ils eussent été morts.</p> + +<p>De ma cachette j'aperçus une flamme vive s'élever au même +endroit où j'avais éteint mon feu quelque temps avant. Je pouvais +du lieu que j'occupais, suivre les mouvements des nouveaux +arrivés, eussent-ils été ceux de l'ennemi la plus rusé.</p> + +<p>Quand la flamme commença à éclairer leur bûcher, je vis avec +surprise trois grands gaillards, équipés et vêtus comme l'étaient +les trappeurs canadiens de ce temps-là. Ils étaient jeunes, forts et +vigoureux. L'un surtout, que j'entendis appeler Baptiste et qui +paraissait le chef, était d'une taille et de membrure à pouvoir lutter +contre un lion. Un autre, qu'ils nommaient le Gascon et qui d'ailleurs +n'avait pas même besoin d'en porter le nom, se faisait reconnaître +aisément par ses <i>sandédious</i> et ses <i>cadédis</i> pour un enfant des +bords de la Garonne.</p> + +<p>Le troisième, également bien découpé, avait une certaine empreinte +de mélancolie. Ses vêtements à celui-là, étaient d'une recherche +prétentieuse qui lui donnait un air ridicule et amenait +naturellement le sourire, si toutefois on se trouvait hors de la +porté de son oeil ferme et de son bras robuste.</p> + +<p>Pendant que le repas cuisait, j'écoutai leur conversation, ils en +étaient aux facéties:</p> + +<p>—Oui, disait le gascon, par ma barbe et la tienne que tu n'auras +jamais, Normand, je vais te dire toute mon histoire et aussi vrai +que le chef Baptiste vient de nous avertir qu'un repas a été pris +dans cet endroit, il n'y a que quelques heures et que le chasseur ne +doit pas être à une grande distance, je me propose, en attendant +que nous nous mettions à table, ce qui veut dire manger sous le +pouce, afin de perfectionner ton éducation, de te faire le récit de +toute ma vie: Mon père était un grand industriel; chaque année +nous avions à confectionner des articles d'art et de nécessité qui +trouvaient toujours un prompt débit. Mon frère aîné lui était un +<i>saigneur</i>, son cadet était marchand; pour moi j'étais dans le commerce +des perles.</p> + +<p>Tu vois, mon bon, si j'ai appartenu à une famille troussée.</p> + +<p>L'autre l'écoutait avec étonnement ouvrant la bouche et les +yeux d'une façon démesurée.</p> + +<p>Cadédis, reprit-il, tu ne comprends pas qu'avec tous ces moyens +de vivre je me suis fait trappeur. Je vais t'expliquer la chose, oui +vrai dans tous ses détails car je veux faire de toi un savant comme +ils sont bien rares.</p> + +<p>Un franc éclat de rire interrompit le narrateur, il en demeura +un instant déconcerté.</p> + +<p>—Dès le moment, dit la voix rieuse, qu'un des tiens détache +sa langue du crochet de la vérité, on peut être sûr qu'à force de +répéter des balourdises, il finit par les croire. Puisque ton père était +un industriel que ne t'a-t-il intéressé dans son commerce?</p> + +<p>—Faites excuse, mon père confectionnait des sabots et le commerce +n'était pas assez étendu pour qu'il eut besoin d'un associé!</p> + +<p>—Ton frère qui était seigneur aurait pu t'établir sur une de ses +terres?</p> + +<p>—Quand je vous dis que mon frère était <i>saigneur</i>, c'est qu'il +saignait les moutons du voisinage pour avoir une partie du sang. +Il n'a jamais possédé de terre plus que j'en ai sous la main!</p> + +<p>—Et ton frère le marchand ne pouvait-il pas te donner une +place dans son établissement et ton industrie dans le commerce +des perles ne t'assurait-elle pas un belle existence?</p> + +<p>—Oh! pour ça quant à mon frère le marchand, il était en +société avec la grosse voisine pour vendre de la tire et de la petite +bière le dimanche, à la porte de l'église; pour moi j'enfilais des +grains du verre que je vendais pour des colliers de perles. Nos +trois industries réunies ne rapportaient pas cinq francs chaque +semaine pour faire bouillir la marmite. Voilà ce qui fait que le +bonhomme, que nous appelions papa, a levé le pied un bon matin +pour aller rejoindre, disait-il, la mère que nous n'avons jamais +connue. Et il termina d'un ton piteux: Il fallait bien que je +changeasse de pays.</p> + +<p>Le rire qui suivit cette déclaration ébouriffante fut presqu'inextinguible +de la part de deux auditeurs, mais, sans se déconcerter +davantage, l'interlocuteur continua:</p> + +<p>—Trou de l'air, c'est tout d'même un fort beau pays que celui +que j'ai laissé là <i>ousque</i> l'eau que vous buvez ici est du vin dans +nos rivières, même que chaque matin le soleil trouve cinq ou six +gaillards qui ronflent à réveiller les morts rien que pour s'être +assis sur ses bords.</p> + +<p>Ces dernières réflexions augmentèrent encore l'hilarité des deux +autres.</p> + +<p>Et toi, reprit celui qui s'appelait Baptiste en s'adressant à +l'homme à l'air mélancolique, depuis six mois que nous chassons +ensemble et que tu me promets de me faire connaître ton histoire +pourquoi ne nous la dirais-tu pas aujourd'hui?</p> + +<p>Hélas! répondit celui-ci, elle est fort triste mon histoire et ne +sera pas bien longue: Vous m'appelez Normand et c'est bien le cas +de me donner ce nom puisque la terre où j'ai vu le jour se trouve +dans la Normandie. Mon père était autrefois un riche fermier. Il +avait acquis de grandes propriétés mais non content, de la jouissance +de nos biens, il lui prit la sotte fantaisie d'ajouter un titre +do noblesse au nom respectable de Cornichon qu'il portait. Pendant +quelques années, il fit de folles dépenses qui nous amenèrent +dans un état, de gêne considérable. Pour compléter toutes ses +sottises, il acheta un château en ruines qu'on appelait la Cocombière, +il acheva d'éparpiller le peu qui nous restait pour te rendre +presqu'habitable. Je ne sais quel mauvais drôle lui avait fait +croire que par cette acquisition il devenait baron; aussi ne l'appelait-on +plus si on ne voulait pas l'offenser, que le Baron de la +Cocombière.</p> + +<p>Je passe brièvement sur les détails des toilettes extravagantes +qu'il faisait chaque jour et qui le rendaient, l'objet des risées et des +huées des campagnards du voisinage. Quand je passais avec lui, +accoutré d'une manière aussi ridicule qu'il l'était lui-même, nous +entendions les gamins s'écrier: Voilà Monsieur Concombre et son +Cornichon qui passent. Nous recevions ces insultes avec un dédain +superbe et sans sourciller. Pour ma part j'aurais tordu le cou à un +de ces drôles, si mon père, se renfrognant dans sa dignité, ne m'en +eût empêché en m'expliquant qu'il serait malséant pour moi et +indigne du sang qui coulait dans nos veines de toucher à l'un de +ces <i>vilains</i>.</p> + +<p>C'est avec ce genre d'éducation que j'atteignis mes vingt ans. +Nos ressources pécuniaires étaient complètement épuisées et je +songeais à chercher une position lucrative, lorsqu'un bon matin +mon père arriva dans ma chambre d'un air tout radieux: Mon fils, +me dit-il, il va falloir endosser tes plus beaux habits et aller +demander en mariage la fille du Marquis de Montreuil dont la +domaine avoisine le nôtre. Je vais moi-même présider à ta toilette +et voir à ce que le laquais qui t'accompagnera soit en grande +tenue.</p> + +<p>Les ordres de mon père étaient pour moi sans appel. Une heure +donc après, coiffé d'un chapeau à plumes, habit galonné en rouge +bleu et vert sur toutes les coutures, bottes à l'écuyère toutes +rapiécées, j'étais installé sur une rosse, pendant que le laquais +espèce de jocrisse, qui devait me suivre à distance et enharnaché +d'une manière aussi ridicule, avait en fourche un âne dont la maigreur +l'avait obligé à mettre une demi-botte de foin pour se protéger +des foulures. Ce foin d'ailleurs devait lui servir de selle.</p> + +<p>Ce fut dans cet état que je me présentai au château du Marquis, +vieux noble d'ancienne souche. J'y fus fort bien reçu et avant +que je lui déclarasse le but de ma visite, le marquis m'invita à +entrer au salon où sa fille, charmante personne bien élevée, exécutait +un air de musique. Rougissant comme une pivoine j'entendis +lire la pancarte que j'avais donnée sur laquelle étaient écrits d'une +manière illisible mes noms, titres et qualités. Pendant cette longue +énumération que mon père avait lui-même griffonnée je voyais la +jeune fille se tordre en tous sens pour s'empêcher d'éclater. Cependant +elle put se dominer et me montrant un fauteuil elle m'invita à +m'asseoir. J'allai donc m'y installer, mais croyant qu'il était incivil +de l'occuper tout entier je m'appuyai simplement sur un des bords. +Malheureusement, h'avais mal calculé les lois de l'équilibre, le +fauteuil culbuta avec moi. Dans l'effort que je fis pour me retenir, +je renversai une table chargée de pots de fleur dont la terre et +l'eau vinrent me couvrir entièrement la figure. Jamais de ma vie +je n'ai entendu pareils éclats de rire. Je jugeai à propos de tenter +un mouvement de retraite, mais par malheur en faisant mes +salutations de reculons et mes excuses les plus sincères, j'allai +poser le talon de ma botte sur les pattes du chien favori couché +à peu de distance.</p> + +<p>Le caniche poussa des cris affreux, je le pris précieusement dans +mes bras et le caressai pour tâcher de le consoler, le croiriez-vous +la vilaine bête laissa <i>couler de l'eau</i> qui m'humecta. La chaleur +que me procura ce <i>bain improvisé</i> me fit perdre complètement la +tête, il m'échappa des mains et tomba lourdement par terre.</p> + +<p>De là redoublement de cris du chien, redoublement aussi +d'éclats de rire de l'assistance.</p> + +<p>Tout confus, je saisis mon chapeau à plumes que j'avais déposé +sur le plancher à coté de mon siège, tel que le cérémonial de mon +père me l'avait ordonné, et je me retirai de reculons, saluant à +droite et à gauche les valets et les cuisinières que je prenais pour +le marquis et sa demoiselle qui s'étaient esquivés sans doute pour +pour rire plus à leur aise.</p> + +<p>Apercevant la porte du dehors dans mon mouvement de retraite, +je m'y dirigeai avec précipitation.</p> + +<p>En m'y rendant, toujours en saluant de reculons crainte d'être +incivil, je heurtai violemment une grosse fermière qui entrait. +Elle portait sur sa tête un vase rempli de crème. Je ne sais comment +la chose se fit, mais la fermière dont j'avais barré les jambes +tomba sur moi et le pot de crème m'inonda la figure. Certes ce +n'était pas un petit poids je vous prie de le croire, que celui de la +fermière et lorsque je fus débarrassé de sa masse, grâce aux valets +qui nous relevaient en étouffant de rire, j'enfourchai ma monture +que mon laquais tenait à grand'peine.</p> + +<p>Je piquai des deux éperons les flancs de la rosse, elle partit à la +course mais ce fut pour gagner l'étable ou il lui restait, sans doute +un peu de picotin. En y entrant, malgré tous mes efforts pour l'arrêter, +naturellement je fus désarçonné. J'étais tombé à la porte de +l'écurie et lorsqu'on me ramena ma bête et les valets n'avaient pas +encore fini d'enlever avec du foin et des balais les ordures qui +couvraient, la partie de mes habits sur laquelle j'étais tombé.</p> + +<p>Je remontai de nouveau et ce ne fut qu'à force d'être poussé, +battu par les valets et enfin grâce à une corde que mon laquais +lui passa au cou pour la faire remorquer par son âne, que l'infâme +Rossinante se décida à se mettre en marche. Je m'éloignai de ces +endroits accompagné d'éclats de rire que je n'oublierai jamais de +ma vie.</p> + +<p>Mon indigne jocrisse avait entre ses dents au moins la moitié +du foin qui lui avait servi de selle pour s'empêcher de faire chorus +avec la valetaille du château, tandis que son âne poussait des braiments +comme contre-basse.</p> + +<p>En entendant raconter cette belle équipée, mon père en fit une +maladie qui le conduisit en peu de temps au tombeau. Après sa +mort, tous nos biens furent vendus, et je m'éveillai un bon matin +n'ayant pour tout partage que le chemin du roi.</p> + +<p>J'ai oublié de vous dire que ma mère était morte depuis un +grand nombre d'années.</p> + +<p>J'étais fils unique, n'ayant pour tout bien que cette arme, (et il +leur montra sa carabine) que mon père m'avait donnée dans des +jours meilleurs.</p> + +<p>Voilà pourquoi je me suis embarqué sur un bâtiment qui faisait +voile pour le Canada et me suis fait trappeur.</p> + +<p>Je l'avoue franchement, cette mirobolante histoire réussit à +m'arracher un rire que je n'avais pas connu depuis bien des années.</p> + +<p>Pour les deux autres qui l'avaient écouté avec un grand sérieux +jusqu'à ce moment, je crus qu'ils n'en finiraient plus, tant leur +hilarité était grande.</p> + +<p>Lorsqu'ils se furent calmés, Baptiste s'écria:</p> + +<p>—Sacrement de pénitence, c'était son juron favori, je veux que +la corde qui servira tôt ou tard à pendre les trois coquins que nous +avons rencontrés aujourd'hui m'étrangle si je crois un seul mot +de ce que vous venez de dire. Il vaudrait mieux tout bonnement +avouer que comme moi vous êtes poussés comme des champignons, +remettant votre appétit au lendemain quand vous n'aviez rien à +manger la veille. Pour moi qui me connais en homme, je vous +sais deux vigoureux gaillards, honnêtes et déterminés. Là franchement +donnons-nous la main, ce sera entre nous à la vie et à la +mort, si vous voulez. Nos origines et nos titres de noblesse sont +du même niveau et sans frime après que nous aurons soupé, je vous +raconterai la mienne.</p> + +<p>Ils échangèrent ensemble de cordiales poignées de mains et le +silence ne fut bientôt troublé que par le pétillement du feu et le +bruit de leurs mâchoires.</p> + +<p>Les appétits satisfaits, Baptiste commença sa narration: Son +enfance avait été misérable comme celle de presque tous les enfants +trouvés. Abandonné sur le bord du chemin, il avait été recueilli par +une espèce de mégère qui l'avait élevé dans un but de spéculations +Elle parcourait les villes et les villages, exploitant la pitié des personnes +charitables par l'état de maigreur et de dénûment dans +lequel elle le maintenait en le privant de nourriture et en vendant +les hardes qu'on lui donnait pour en employer l'argent à acheter +des liqueurs spiritueuses dont elle se gorgeait.</p> + +<p>Lorsqu'il eut atteint l'âge de sept ans, il avait déserté pour +échapper à ses mauvais traitements et était venu rejoindre un campement +de sauvages qu'il nomma et que je reconnus comme faisant +partie de la tribu où j'étais chef, et au milieu de laquelle il avait +passé une dizaine d'années. La guerre étant survenue, il s'était +engagé comme volontaire dans le corps expéditionnaire du Commandant +Ramsay qui partait pour l'Acadie.</p> + +<p>Les ennemis du sol une fois repousses, il s'était embarqué à bord +d'une corvette française ayant nom <i>La Brise</i>. Pris comme corsaire +et vendu en qualité d'esclave, en même temps que son chef sauvage +qui commandait sur le même vaisseau à cinquante volontaires +de sa nation, il était parvenu à s'échapper après des dangers sans +nombre.</p> + +<p>Il avait depuis sillonné les mers en tous sens et était revenu se +faire trappeur avec le dessein bien arrêté de revoir ses anciens +amis. Comme il était certain que le chef devrait être mort dans les +fers de l'esclavage n'en ayant eu aucune nouvelle depuis, il désirait +surtout rencontrer la fille de ce même chef qui avait été une Providence +pour lui avant son départ et la protéger dans le cas où elle +serait dans la nécessité, en reconnaissance de ce qu'elle avait +fait.</p> + +<p>On peut imaginer avec quel intérêt mêlé de surprise j'écoutai +cette histoire. Elle était d'ailleurs de nature à m'intéresser à plus +d'un titre. D'abord la rencontre de Baptiste que j'avais double +plaisir à revoir puisque je le connaissais depuis nombre d'années +et que c'était le même qui enfant, était, venu nous demander asile. +En l'absence de Paulo, il était le commensal le plus assidu de ma +cabane.</p> + +<p>Angeline lui avait voué une amitié toute fraternelle. Elle lui +avait même donné des leçons de lecture et d'écriture qui avaient +considérablement développé son intelligence déjà remarquable. +Aussi le pauvre orphelin, peu habitué aux bons procédés, la traitait-il +avec une déférence et un amour tout filial, bien qu'elle n'eut +que peu d'années de plus que lui. C'était elle, la chère ange, qui +l'avait engagé a prendre du service à bord de <i>La Brise</i> pour me +porter secours au besoin. Ces derniers détails, je les ignorais entièrement.</p> + +<p>J'étais doublement heureux de la rencontre de Baptiste. Bien +que j'eusse la certitude que je ne m'étais pas trompé sur les scélérats +qui avaient commis les actes de brigandage à Ste. Anne, j'allais +cependant éclaircir tous mes soupçons, car Baptiste connaissait parfaitement +Paulo; aussi m'empressai-je de sortir de ma cachette.</p> + +<p>Malgré le peu de bruit que je fis, l'oreille exercée des trappeurs +les avertit de l'approche d'un étranger. Croyant à une attaque +subite, il disparurent derrière les arbres et je vis briller à la lueur +du feu les canons de trois carabines. J'élevai la voix et continuai +à avancer en disant: Est-ce que par hasard trois hommes jeunes et +vigoureux comme vous l'êtes auriez peur d'un compagnon chasseur? +Je m'approchai complètement désarmé jusqu'auprès du feu.</p> + +<p>A ma vue, Baptiste laissa tomber son fusil, puis la bouche ouverte, +l'oeil fixe, il me contempla un instant avec un étonnement indicible. +D'un saut, il fut auprès de moi, m'embrassa les mains, fit mille +contorsions, mille gambades, tant était délirante la joie qu'il éprouvait +de me revoir. Ses autres compagnons le regardaient faire avec +une surprise et un ébahissement non moins grand. Sans nul doute, +ils crurent que leur chef devenait fou à lier.</p> + +<p>Lorsqu'ils eurent repris leurs sens et que Baptiste leur eut donné +quelques explications, il me fallut répondre aux pressantes questions +de Baptiste qui me demandait des informations sur mon sort +et celui d'Angeline.</p> + +<p>Je lui racontai mon temps d'esclavage, mon évasion et les derniers moments +d'Angeline et d'Attenousse aussi brièvement que +possible.</p> + +<p>On ne saurait voir une douleur plus réelle et des larmes plus +sincères que celles qu'il versa en entendant ce récit. Sa rage contre +Paulo était indicible. "Et moi, disait-il en m'interrompant à chaque +instant, moi qui les ai tenus tous trois aujourd'hui au bout de ma +carabine. Ah! si j'avais su, si j'avais su... mais les misérables ne +perdent rien pour attendre".</p> + +<p>Attenousse avait été pour lui un ami et un protecteur.</p> + +<p>Il me raconta ensuite qu'il avait surpris une conversation entre +les trois bandits, que ses compagnons n'avaient pu comprendre +parce qu'ils parlaient dans en langue iroquoise à laquelle ceux-ci +étaient étrangers.</p> + +<p>Bien qu'il n'eut pu saisir qu'imparfaitement, ce qu'ils se disaient, +il avait vu qu'il s'agissait d'un projet d'enlèvement; mais que +l'entreprise qu'ils se proposaient devait être entourée de grands +périls, car c'est à qui des trois ne l'exécuterait pas. Après avoir +longtemps délibéré il fut facile à Baptiste de conclure, par les +mots qu'il pouvait entendre quoiqu'ils ne fissent que des phrases +décousues qu'ils étaient décidés de mettre leur projet à exécution +le plus tôt possible. Ils étaient poussés par l'espoir d'une rançon +que le chef paierait pour délivrer son enfant d'adoption.</p> + +<p>On peut concevoir l'impression que me fit cette révélation. +C'était à n'en pas douter mon Adala qu'ils voulaient me ravir; +peut-être même étaient-ils déjà en marche. Ils avaient néanmoins +compté sans leur hôte et, malheureusement pour eux, la partie +était trop forte, ils ne devaient pas en recueillir le gain.</p> + +<p>Nous concertâmes nos plans de défense, Baptiste et ses deux +amis devaient surveiller toutes les démarches des brigands et +m'avertir quand ils les verraient tenter quelque chose de suspect. +La surveillance de Baptiste méritait considération surtout, lorsqu'il +était guidé par la reconnaissance comme dans cette occasion; ses +compagnons par amitié pour lui s'étaient liés de tout coeur à moi +et me juraient fidélité. Ils étaient guidés par l'esprit des aventures +d'abord, puis par le courage que met tout honnête homme à +prévenir un crime, et en prévenir ceux qui devaient en être les +auteurs. C'était pour eux un stimulant plus que suffisant.</p> + +<p>Comptant donc sur ces auxiliaires, je pris le chemin de ma +demeure bien décidé à verser jusqu'à la dernière goutte de mon +sang pour défendre mes protégées.</p> + +<p>En arrivant dans le village, j'informai les habitants que j'étais +sur les traces de ceux qui avaient jeté la consternation parmi eux. +Je leur fis connaître la tentative qu'ils devaient faire pour enlever +Adala. Il n'y eut qu'un cri d'indignation parmi ces braves gens; +tous s'offrirent de me prêter main forte et nous nous séparâmes +après avoir convenu de faire bonne garde et de donner l'éveil +dans le cas où un des trois misérables serait aperçu rôdant dans +les environs.</p> + +<p>Quinze jours se passèrent dans une parfaite tranquillité et sans +que j'eusse de renseignements sur mes nouveaux alliés. Je connaissais +trop la perspicacité et le dévouement de Baptiste pour +douter un instant qu'il ne remplit scrupuleusement le rôle important +que je lui avais confié.</p> + +<p>Cependant ce calme apparent était bien loin de me faire prendre +le change. J'étais trop au fait des habitudes sauvages pour ne pas +voir dans ce repos une ruse afin de mieux nous surprendre plus +tard, aussi avais-je pris mes précautions en conséquence.</p> + +<p>Enfin le soir de la vingtième journée, j'étais assis sur le seuil de +la porte lorsque le cri du merle siffleur se fit entendre; c'était le +signal convenu. Je tressaillis involontairement. J'ordonnai à la +vieille de fermer les contrevents, de barricader les portes et de +n'ouvrir qu'à ma voix; puis je me dirigeai précipitamment vers +l'endroit d'où était parti le cri. Je ne m'étais pas trompé, ce signal +venait d'un des compagnons de Baptiste. C'était le gascon qu'il +m'expédiait. II m'informa que les trois bandits s'étaient occupés de +chasse et de pêche, ils avaient, fumé les viandes et les poissons +comme s'ils se fussent préparés à un long voyage. Ils avaient de +plus confectionné un léger canot d'écorce sur la rivière St. Jean +avaient déposé des provisions de distance en distance en descendant +vers le village de Ste. Anne. Baptiste me faisait dire de plus +qu'ils avaient préparé une hotte dont la destination était évidente, +il était d'opinion que cette nuit même, ils frapperaient le coup +décisif; puisqu'ils n'étaient qu'à deux lieues à peine des habitations. +Je devais donc me tenir sur mes gardes pendant qu'eux-mêmes +ne seraient pas loin.</p> + +<p>Je fis prévenir six des hommes les plus déterminés et intelligents +de mon voisinage et les disposai de manière que leur présence +fut parfaitement dissimulée. D'après mes instructions, ils ne +devaient tirer qu'au premier commandement.</p> + +<p>J'oubliai par malheur de faire la même recommandation au +gascon éloigné d'environ trois cents verges de la maison ou je +m'étais embusqué.</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>TENTATIVE ET ATTAQUE.</h3> + +<p>Une nuit des plus sombres enveloppa bientôt la demeure et tous +les alentours. Un silence parfait régnait dans toute la campagne. +Le temps était à l'orage; parfois un éclair illuminait la nue et +venait en serpentant se perdre dans un endroit désert: Le tonnerre +grondait dans le lointain et ses roulements nous arrivaient +comme les détonations de mèches de canons.</p> + +<p>Vers onze heures, le craquement d'une branche comme si elle +eut été brisée sous les pas d'un homme retentit à mon oreille.</p> + +<p>Deux carabines bien chargées étaient auprès de moi; j'en saisis +une et me tins prêt à tout événement. Je m'assurai aussi que mon +couteau jouait parfaitement dans sa gaine.</p> + +<p>Mon oeil bien qu'exercé à l'obscurité dans les chasses à l'affût que +je faisais la nuit, ne pouvait cependant percer les ténèbres qui +m'environnaient.</p> + +<p>Heureusement qu'un éclair brilla un instant. Il disparut très +vite, mais néanmoins j'eus le temps de remarquer une touffe +d'arbrisseaux qui se trouvait à trois arpents à peu près de la maison +et qui n'y était certainement pas lorsque j'avais fait l'inspection +des lieux.</p> + +<p>Dix minutes après, un nouvel éclair apparut au firmament.</p> + +<p>J'avais toujours l'oeil fixé vers l'endroit où je venais de voir le +buisson. Pendant ce laps de temps, il s'était considérablement +rapproché. Il ne devait pas être a plus de vingt pieds du gascon.</p> + +<p>Instruit par Baptiste des ruses des indiens, ce dernier n'ignorait +pas qu'il y avait embûche et que l'ennemi s'avançait. En même +temps, son chien qu'il ne retenait qu'avec peine réussit à s'échapper +et s'élança dans la direction du buisson en poussant d'affreux +hurlements.</p> + +<p>A peine y fut-il arrivé que ses furieux aboiements se changèrent +en cris plaintifs. Le bouillant gascon n'y put tenir plus longtemps. +En deux bonds, il fut à l'endroit où les bandits abrités par le buisson +s'avançaient vers ma demeure. Un détonation se fit entendre, +un blasphème affreux y répondit et le craquement de branches +qu'on ne cherchait plus à dissimuler nous avertit que quelqu'un +s'échappait.</p> + +<p>Pendant ce temps le français faisait un bruit d'enfer. Les <i>sandédious</i> +les <i>cadédis</i>, je te tiens <i>couquin</i>, étaient montés au plus fort +diapason.</p> + +<p>Des torches que nous avions préparées furent allumées et nous +accourûmes. Le compagnon de Paulo avait rendu l'âme, la balle +lui avait traversé le coeur. Le blasphème avait été son dernier +adieu à la terre.</p> + +<p>Quant au gascon en apercevant son chien qui perdait son sang +par une large blessure à la poitrine il se mit à l'embrasser pleurant +et lui prodiguant les épithètes les plus tendres tandis que les +<i>couchons</i>, les <i>voleurs</i>, les <i>canailles</i>, lui sortaient de la bouche par +torrents à l'adresse de l'homme mort.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, Baptiste arriva avec le Normand et les villageois. +Tous avaient fait feu mais sans effet pensaient-ils.</p> + +<p>Le cadavre du brigand fut identifié par les chasseurs comme +celui d'un des compagnons de Paulo. Sa figure était hideuse. Une +hotte qui devait servir à transporter Adala était auprès de lui.</p> + +<p>Cependant ce dernier acte d'audace avait mis le comble à la +terreur des habitants. Éveillés par nos coupa de feu tous étaient +accourus pour nous secourir; les uns armés du haches, les autres +de fourches, etc., etc., tant on craignait que nous eussions affaire à +une bande plus considérable. On n'avait laissé aux maisons que +le nombre d'hommes nécessaires en cas d'attaque.</p> + +<p>Nous décidâmes de suite de faire une nouvelle battue. Au point +du jour le lendemain, nous devions nous mettre en marche pour +fouiller avec le plus grand soin les bois, d'alentour. Nous espérions +qu'un des malfaiteurs, peut-être tous les deux, auraient pu être +atteints par les balles et auraient été dans l'impossibilité de fuir +bien loin.</p> + +<p>Une semaine de recherches minutieuses et dont le cercle était +chaque jour agrandi ne put nous faire découvrir d'autre trace +qu'une ou deux gouttes de sang dans un fourré où bien probablement +Paulo et compagnie s'étaient arrêtés.</p> + +<p>Ces démarches infructueuses mettaient Baptiste au désespoir à +cause de l'intérêt extraordinaire qu'il portait à l'enfant d'Angeline +et d'Attenousse.</p> + +<p>Le gascon de son côté était inconsolable de la perte de son chien: +il n'en parlait qu'en jurant comme un païen. Il aurait voulu être +le diable en personne pour faire griller le <i>couquin</i>, tant il redoutait +la reconnaissance de sa Majesté Fourchue en faveur d'un misérable +qui l'avait toujours si bien servi de son vivant.</p> + +<p>Le normand lui accusait piteusement son peu de chance de ce +qu'il était né un vendredi et sous une mauvaise étoile.</p> + +<p>Cependant j'étais dévoré d'inquiétude. Je connaissait trop bien +la scélératesse de Paulo, son caractère haineux et vindicatif pour +ne pas être assuré que tôt ou tard, il tenterait une revanche +éclatante.</p> + +<p>Je n'osais donc plus m'éloigner de la maison et laisser Adala +d'un seul pas. Je la conduisais par la main dans mes courses journalières. +Si je sortais en voiture, je la faisais asseoir à côté de moi; +La nuit, son petit lit était placé tout près du mien. Je passais des +heures entières à la regarder dormir essayant à deviner, chacune +de ses pensées. Quand je voyais ses lèvres roses s'agiter et laisser +échapper un sourire, je me demandais si elle ne causait en songe +avec sa mère ou avec les anges ses petits frères. J'ajustais ses couvertures +de crainte qu'elle ne prit du froid et doucement bien doucement, +j'embrassais son couvre-pieds pour ne pas l'éveiller par le +contact de ma bouche.</p> + +<p>Elle avait à peine plus de quatre ans et j'admirais avec quelle +rapidité son intelligence se développait. Tous ceux qui la connaissaient +étaient aussi surpris de son étonnante précocité. Sa grand'mère +et une bonne vigoureuse servante que j'avais engagée, l'aimaient +presqu'autant que moi.</p> + +<p>L'hiver qui suivit se passa dans une parfaite tranquillité. On +n'avait pas entendu parler de Paulo ni de son complice, les vols et +les rapines avaient cessé.</p> + +<p>Tout le monde se félicitait de l'idée qu'ils étaient pour toujours +disparus, seul probablement je n'ajoutais pas foi à cette croyance +devenue générale.</p> + +<p>Toutefois, une chose me rassurait, c'est que si je n'entendais rien +dire de Baptiste et de ses braves compagnons, j'étais certain qu'ils +surveillaient notre homme de près et feraient tout en leur pouvoir +pour détourner les projets malicieux que le traître et son complice +tenteraient contre moi ou plutôt contre Adala. Ce à quoi mes associés +et surtout Baptiste tenaient le plus, c'était de les prendre tous +les deux vivants peut-être auraient-ils recruté quelques autres +sauvages et ils jouissaient d'avance du plaisir de les livrer à la +justice. Baptiste était rusé, mais il avait affaire à forte partie: +Paulo de son côté ne manquait pas de finesse. Son intelligence +naturelle, l'instinct de la conservation l'avertissaient qu'il était +poursuivi. Aussi, comme je l'appris plus tard; fallait-il faire de +rudes marches pour ne pas perdre sa piste. La route qu'ils suivaient +était toujours directe et tendait évidemment à un but... mais +n'anticipons pas les évènements.</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>LA CAVERNE DES FÉES</h3> + +<p>Ceux qui ont visité Ste. Anne de la Grande Anse n'ont pu s'empêcher +de remarquer une montagne allongée de douze à quinze +arpents qui se trouve à une petite distance du fleuve. Son dos s'arrondit +mollement en se prolongeant; elle n'est pas très élevée, +mais assez pour que, du haut de son sommet, la vue domine le +paysage magnifique qui l'environne.</p> + +<p>Rien de plus agréable que de contempler son versant nord, boisé +d'arbres variés et magnifiques. Des crêtes de rochers qui partent +du haut et viennent jusqu'au bas vous représentent les côtes d'un +immense cétacé dont la montagne a d'ailleurs l'apparence. L'une +de ces crêtes présente vers le milieu un aspect plus âpre, plus +hérissé. Elle a un pic qui domine les beaux arbres bordant les +flancs de la montagne. Ce pic est aride et dénudé. Vers la partie +ouest, il est coupé perpendiculairement. Il forme un contraste saisissant +avec les autres bandes de rochers parallèles qui sont à demi +caché par une luxuriante végétation.</p> + +<p>Depuis longtemps, les habitants de l'endroit m'assuraient qu'une +caverne profonde, creusée dans ce pic présentait dans son intérieur +des dispositions tout à fait extraordinaires. Quelques-uns mêmes +affirmaient, mais ceux-là, je suppose, n'étaient pas les plus hardis, +que souvent des bruits étranges s'y faisaient entendre.</p> + +<p>Je décidai un jour d'aller en faire l'examen. Je pris avec moi +un de ceux qui l'avait déjà visitée et qui lui prêtait dans son imagination +le caractère le plus féerique.</p> + +<p>On y parvenait en gravissant une pente très abrupte. De grands +arbres répandaient leur ombrage sur l'entrée spacieuse de la +caverne. La chambre principale se trouvait éclairée par fissures +de la voûte par lesqelles filtrait une douce lumière.</p> + +<p>Au centre, une énorme pierre carrée à surface unie semblait +représenter une table. Cinq ou six pierres échappées de la voûte +étaient disposées autour à la manière de tabourets. A deux pas +plus loin une colonne de pierre, toute d'une pièce, s'élevait droite +et perçait la voûte. Elle avait la forme des cheminées de nos habitations +de campagne.</p> + +<p>Cette caverne était divisée en plusieurs compartiments. Deux +dans le fond étaient éclairés par les rayons du soleil qui y pénétraient +par des ouvertures naturelles. Cette lumière donnait la vie +aux petites fleurs qui en tapissaient les parois. Quelques vignes +sauvages grimpaient le long des rochers, montaient jusqu'aux interstices +et s'échappaient au dehors comme pour aller demander +plus de sève au soleil.</p> + +<p>A gauche, se trouvait un alcôve éclairé seulement par l'entrée. +Au fond de cet alcôve et a angle droit on voyait un antre +obscur, où il y avait un trou profond, circulaire, s'enfonçant tellement +dans la montagne que j'essayai à le sonder avec une perche +de dix-huit pieds sans aucun résultat. En approchant mon oreille +de l'ouverture, j'entendis comme le bruit d'une forte chute d'eau.</p> + +<p>Quelques années plus tard, lorsque je visitai la caverne, avec +mon Adala à qui j'en avais parlé, l'intérieur en était complètement +changé.</p> + +<p>Des tremblements de terre avaient fait tomber une partie de la +voûte. Ce n'était plus qu'une ruine de ce que j'avais vu.</p> + +<p>Un jour, il y eut grand émoi dans le village. Deux hommes, en +longeant le sentier au pied de la montagne, y avaient aperçu des +flammes et une fumée qui s'en échappaient. On avait même vu +deux ou trois ombres sur le sommet du rocher et ce ne pouvaient +être des hommes. La frayeur était à son comble.</p> + +<p>Des voisins vinrent le soir veiller chez moi, suivant leur habitude, +et me racontèrent ce qui faisait le sujet de toutes les conversations.</p> + +<p>Tous ceux qui fréquentaient ma maison étaient de braves gens +doués d'un esprit sain et de le plus grande honnêteté, de plus d'un +courage éprouvé.</p> + +<p>Mais ce soir-là parmi eux se trouvait un autre homme qui, depuis +trois à quatre jours, sous un prétexte ou sous un autre, venait me +faire des visites fréquentes et fort assidues. Il habitait une cabane +à quelque distance de chez moi. Elle était située sur la lisière +immédiate des bois et aux pieds de ce qu'on appelait la Montagne +Ronde.</p> + +<p>Cette montagne est ainsi nommée parce qu'elle ressemble à un +pain de sucre dont le sommet aurait été arrondi.</p> + +<p>La renommée de cet individu était rien moins que recommandable. +Les gens du l'endroit se disaient tout bas qu'il avait incendié +plusieurs granges et qu'il ne vivait que de vols. A vrai dire, sa +figure ne prévenait pas en sa faveur. Il avait un front bas et fuyant, +d'épais sourcils où se joignaient ensemble et semblaient tirer au +cordeau. Ses yeux était louches, ternes et sournois. Ils s'illuminaient +quelquefois et jetaient alors un éclat fauve. Son nez aquilin +se recourbait sur une bouche dont les lèvres étaient tellement +minces qu'on les eut dites coupées comme une incision faite dans +une feuille de papier. Lorsqu'il parlait, ou pouvait voir quelques +dents rares mais aiguës comme celle d'un serpent. Les muscles de +la mâchoire inférieure présentaient à son angle un gonflement tel +qu'en possède le tigre et tous les animaux féroces.</p> + +<p>Ce soir là, il était en belle humeur et nous amusait par le récit +d'un événement qui s'était passé chez lui dans la journée: Un fou +était entré dans sa maison, y avait fait toutes les perquisitions possibles +sous prétexte de chercher une poule qu'il disait avoir été +dérobée et qui devait s'y trouver. Il s'était parait-il, livré à mille +extravagances tout en cherchant cette fameuse poule. Les excentricités +du pauvre insensé telles que le "<i>louche</i>," ainsi nommerai-je +l'individu, les rapportait, faisaient tordre de rire mes voisins.</p> + +<p>Il en était au beau milieu de sa narration, lorsque la porte s'ouvrit. +Un mendiant entra. Il se dirigea d'un pas délibéré vers la +table, s'assit auprès, puis, tout en regardant l'assistance d'un air +hébété, il demanda à manger en frappant du pied.</p> + +<p>J'appelai la vieille indienne qui lui apporta de la nourriture. Il +mangea avec avidité sans regarder personne. Lorsqu'il fut rassasié, +il tira de sa poche une sale bouteille et alla en offrir un coup au +louche, son plus proche voisin. Il y mit même beaucoup de persistance +en le regardant fixement. Comme pour la forme seulement +il vint à moi, la bouteille à la main, fit mine de me la présenter et +se plaça de manière que la lumière se refléta sur sa figure, tout +en tournant le dos aux autre, et mit un doigt sur sa bouche et me +fit un clin d'oeil.</p> + +<p>Je tressaillis malgré moi; si je l'avais pu je lui aurais sauté au +cou. C'était mon brave ami, mon fidèle Baptiste pour moi seulement, +pour les autres c'était le fou dont la louche nous entretenait +à son arrivée.</p> + +<p>Désappointé et comme insulté de ce que personne ne voulait +prendre part à ses libations, il retourna auprès de la table et avala +le contenu de sa bouteille. Dix minutes après, il était étendu sur +le plancher tout auprès du louche et ronflait profondément.</p> + +<p>Par complaisance je lui mis un oreiller sous la tête. Il ouvrit +son oeil intelligent; me fit un nouveau clin d'oeil en même temps +qu'un signe imperceptible aux autres, d'observer le louche.</p> + +<p>La conversation de ce dernier continuait intarissable sur le +compte du fou.</p> + +<p>Je compris que Baptiste nous ménageait quelque surprise. Effectivement +pendant que le narrateur en était au plus beau de son +récit, l'ivrogne, comme dans le milieu d'un rêve, d'une vois profondément +avinée laissa échapper ces paroles: "j'ai vu l'ombre de ceux +que j'ai tués, malheur!"</p> + +<p>A ces mots le louche s'arrêta et l'examina, mais le mendiant +ronflait déjà. Sa narration continua avec moins d'entrain.</p> + +<p>Néanmoins dix minutes après, de nouveaux souvenirs lui revenant, +il recommença à parler et à rapporter encore des actions du +fou lorsqu'un nom que celui-ci prononça attira son attention: +"Paulo est mort, c'était mon complice." A ce nom, le louche, je +ne savais pourquoi, fit un soubresaut comme s'il eût été piqué par +une vipère. Je le vis pâlir et frissonner imperceptiblement, mais se +remettant bientôt, d'un air dégagé, il alla prendre la chandelle sur +la table et, tout en s'excusant, il l'approcha du mendiant et le +regarda longtemps.</p> + +<p>Celui-ci dormait du plus profond sommeil, un peu d'écume même +lui sortait de la bouche. "Je pensais, dit-il, en posant la lumière à +sa place, que le malheureux était malade, j'avais cru l'entendre se +plaindre."</p> + +<p>Je remarquai toutefois que dès ce moment, le louche devint taciturne. +Bien que l'heure ne fut pas très avance, il nous souhaita +le bonsoir et partit. Peu d'instants après son départ, le mendiant +se leva et se traînant après les meubles, le jarret pliant, d'un pas +titubant; il se dirigea vers la porte que je fus obligé de lui ouvrir +tant il n'y voyait rien. A peine était-il dehors qu'on entendit le cri +du merle siffleur. Bientôt après, le fou rentra en trébuchant, se +recoucha, en peu d'instant ses ronflements sonores recommencèrent.</p> + +<p>Mes voisins se retirèrent en nous disant bonne nuit à la vieille +mère et à moi. Tout en allant les reconduire, je fermai les contrevents, +pendant que ma vieille indienne Aglaousse, éteignait les +lumières trop vives. Elle aussi avait reconnu Baptiste, mais moi +seul avait pu le remarquer sur sa figure.</p> + +<p>Quand je rentrai, une entière transformation s'était faite chez le +fou apparent. Il avait ôté sa perruque, fait disparaître une partie +de ses haillons; il causait familièrement avec l'Indienne et n'était +pas plus ivres qu'un homme qui n'a bu que de l'eau. C'était aussi +ce que contenait la bouteille.</p> + +<p>Nous tombâmes dans les bras l'un de l'autre et après quelques +informations, Baptiste s'empressa de me dire qu'il n'y avait aucun +danger pour Adala du moins pour quelques jours.</p> + +<p>Il me raconta le résultat de sa chasse à l'homme.</p> + +<p>Depuis au-delà de huit mois qu'ils poursuivaient Paulo et son +digne acolyte, il n'y avait eu que ruses et embûches des deux côtés. +C'était à qui surprendrait et ne serait pas surpris.</p> + +<p>Les deux scélérats avaient pris tous les moyens possibles pour +que leurs traces ne fussent pas reconnues. Afin de faire perdre +leurs pistes, ils avaient souvent monté et redescendu dans le cours +des ruisseaux des distances considérables. Aussi les chasseurs +eurent-ils bien du mal avant que de pouvoir les retrouver.</p> + +<p>Enfin un jour, les sauvages se croyant à l'abri de toute poursuite +avaient fait halte dans un endroit écarté pour prendre quelque +nourriture, sans même avoir la précaution de dissimuler toute +trace de passage.</p> + +<p>Les français et un trappeur canadien, qu'ils s'étaient adjoints, +reconnaissaient par l'habitude de l'observation la piste d'un homme +fut-il sauvage ou blanc.</p> + +<p>D'ailleurs Paulo, qui avait, perdu le gros doigt du pied gauche, +imprimait sur le sol humide des marais une empreinte caractéristique.</p> + +<p>Mes amis, en arrivant dans le lieu où le repas avait été pris, +reconnurent d'une manière facile et certaine quels étaient ceux +qui y avaient séjourné.</p> + +<p>Dès ce moment, ils pouvaient les suivre plus aisément, connaissant +la direction de leurs pas qu'ils ne prenaient plus même la +peine de cacher.</p> + +<p>Ils se dirigeaient évidemment vers un campement composé de +sept sauvages renégats chassés de leurs tribus pour leur mauvaise +conduite.</p> + +<p>Il eut été difficile de trouver un homme plus énergique et plus +déterminé que Baptiste. Les trois hommes de coeur qui l'accompagnaient +étaient aussi braves que rusés. Leur nouvel associé s'appelait +Bidoune.</p> + +<p>Enfin, après une assez longue marche, ils arrivèrent auprès de +ce campement et ils purent se convaincre que Paulo et son ami y +était installés. Comme ils étaient sans défiance, Baptiste, avec +des précautions infinies réussit à s'approcher tout auprès et put +saisir quelques mots de leur conversation.</p> + +<p>Ils discutaient vivement un projet d'enlèvement analogue au +premier. Paulo leur avait fait entrevoir quelle forte rançon le chef +paierait pour le rachat de son enfant. Leur plan était tout mûri: +A un moment donné, ils devaient se rejoindre chez le <i>louche</i> où des +armes étaient déposées. C'est d'après ces renseignements que Baptiste +avait cru devoir prendre le prétexte d'une poule perdue pour +y faire des perquisitions.</p> + +<p>Comme l'enlèvement était plus facile par le fleuve, un canot +serait mis dans le voisinage dans lequel on embarquerait l'enfant +pendant qu'une bande ferait en sorte d'attirer les poursuivants +vers les bois.</p> + +<p>Leur intention était de se diriger vers les îles de Kamouraska +où ils se tiendraient cachés pendant une quinzaine de jours pour +détourner les soupçons, puis ils se rejoindraient à l'Islet aux Massacres.</p> + +<p>Ils devaient de plus incendier la demeure d'Hélika, saisir la +vieille et le chef à qui, d'après les conventions, ils ne feraient +aucun mal, les lier fortement tous les deux de manière à les mettre +hors d'état de donner l'alarme.</p> + +<p>Au récit de ce diabolique projet je voyais les yeux de l'indienne +briller comme des tisons ardents à l'idée des outrages que sa petite +fille pourrait endurer parmi de tels brigands. Pour moi des transports +de rage indicible me saisirent, d'un rude coup de poing je fis +voler la table en éclata. Ah! oui je sentais bien alors le sang de +ma jeunesse se réveiller. Je voulais prendre mon fusil, courir au +devant d'eux et les tuer comme de misérables chiens enragés. La +vieille mère aussi s'offrait de s'armer d'une carabine et de venir +avec moi à leur rencontre. Tous les deux nous étions exaspérés, +mais Baptiste plus calme réussit à nous tranquilliser.</p> + +<p>Je lui demandai l'explication du cri du merle siffleur que nous +avions entendu pendant sa sortie de là soirée. Vous en saurez +quelque chose demain matin, dit-il, l'invention n'est pas de moi, +elle est du gascon et du normand. Soyez sans aucune inquiétude, +nous veillons sur vous tous.</p> + +<p>L'étoile du matin allait, paraître quand Baptiste, après nous avoir +serré la main, se glissa sans bruit dans l'ombre comme s'il en eut +été le génie.</p> + +<p>Quelque temps après son départ et avant que le bedeau vint +sonner l'angélus, vous eussiez pu voir un homme agenouillé sur +les degrés du perron de l'église attendant en grande hâte qu'elle +fut ouverte pour y entrer. Cet homme était tout défait. Sa figure +était pâle et cadavéreuse. Il regardait de tous côtés d'un oeil inquiet +et inquisiteur. Lorsque le curé entra dans la sacristie pour dire la +messe, il le supplia de vouloir bien le confesser.</p> + +<p>C'est qu'en se rendant chez lui le soir, le louche, car c'était lui, +avait vu et entendu des choses bien terribles.</p> + +<p>Dans le sentier qu'il devait parcourir pour gagner son habitation, +il passait à travers de grands arbres sombres et poussés entre +deux rochers. Tout à coup, une boule de feu vint tomber à ses +pieds. Il s'arrêta stupéfait, ses cheveux se dressèrent d'épouvante. +A deux pas en face de lui un être étrange, diabolique, ayant des +yeux rouges, une bouche ouverte qui laissait apercevoir des dents +de la longueur du doigt, était immobile au milieu du chemin. Il +avait, en guise de mains des pattes ressemblant à celles d'un ours +avec des griffes beaucoup plus longues qui s'étendaient vers lui. +Il put voir cette apparition à la lueur que jetait le globe de feu.</p> + +<p>La tête du monstre était, surmontée de deux cornes énormes.</p> + +<p>Il entendit en même temps un bruit de chaînes. Il se tourna +dans l'intention de rebrousser chemin, mais une seconde boule, de +feu tombait en arrière de lui. Un autre diable plus terrible encore, +s'il était possible, que le premier, dont la bouche lançait des +flammes, lui barrait le passage. Dans sa main, il tenait une fourche +énorme tandis qu'au-dessus de sa tête, un troisième globe de feu +roulait dans les airs eu sifflant et laissait tomber sur lui une pluie +d'étincelles.</p> + +<p>Le louche, dit le premier diable, dont la voix caverneuse ressemblait +à s'y méprendre à celle des enfants des bords de la +Garonne, "Cadédious, mon bon, nous venons te chercher au nom +de Satan. Tu as fait assez, de mal comme cela, tu nous appartiens +corps et âme". L'autre voix en arrière reprenait: "Nous allons +t'amener rejoindre Paulo en enfer, depuis une heure nous l'y +avons conduit." On entendait une autre voix avec un rire sec qui +disait: "Nous allons en faire un fricot avec vous tous." Puis les +deux autres diables s'approchaient de lui pendant que la boule de +feu venait lui roussir les cheveux. Il allait s'affaisser lorsqu'il eu +ressentit la chaleur. Se signant à la hâte, il s'élança d'un bond prodigieux +en avant d'un des diables qui effrayé sans doute par le +signe de croix lui avait, livré passage.</p> + +<p>Il prit sa course, mais une course plus rapide que celle du meilleur +lévrier, malheureusement les diables eux aussi courent fort +vite et les boules de feu l'eurent bientôt rejoint, tantôt le précédant +et le suivant. Pour les éviter, il faisait des sauts de bélier, poursuivi +toujours par le même bruit de chaînes et les mêmes ricanements. +Hors d'haleine, sentant ses jambes fléchir sous lui, il arriva +enfin à sa cabane; mais à sa grande stupeur, elle était toute réduite +en cendres. Il s'arrêta terrifié. Une détonation venant d'en +haut lui fit lever les yeux. Il aperçut des globes de feu énormes +et de toutes les couleurs qui menaçaient de lui tomber sur la tête. +A cette vue, il reprit sa course désespérée poursuivi et toujours par +les mêmes fanfares infernales.</p> + +<p>Enfin à force de se signer et de recommander son âme à Dieu, il +put faire disparaître tous les diables. Il gagna le village toujours +en courant et alla se réfugier, comme on l'a vu, sur le perron de +l'église.</p> + +<p>Telle fut l'histoire qu'il raconta au bedeau et dont je donne ici +le résumé.</p> + +<p>Celui qui eut visité la caverne des fées le jours précédent aurait +été étonné de voir le genre d'occupation auquel trois hommes se +livraient.</p> + +<p>Deux cousaient ensemble des morceaux d'écorce de bouleau percés +de trous à l'endroit des yeux, de la bouche et ornés d'un nez +énorme. De temps en temps, ils s'ajustaient ces masques sur la +figure en riant de bon coeur à l'apparence qu'ils leur donnaient.</p> + +<p>Bidoune, d'un autre côté, (car le lecteur a sans doute reconnu +que la mascarade qui avait causé une si grande terreur au louche, +était une pure invention du gascon et de son ami pour débarrasser +la paroisse de cet homme traître et méchant) adaptait au bout +d'une perche un paquet d'étoupe. Des boules enduites de térébenthine +étaient à côté de lui.</p> + +<p>Tout en travaillant, on se distribuait les rôles. Bidoune devait +grimper dans le haut d'un arbre pour lancer à point nommé la +seconde boule préalablement enflammée. La première était réservée +au gascon qui la pousserait à coups de pieds en avant du louche +pendant que Bidonne l'empêchait de retourner en arrière avec la +sienne en poussant des rires homériques que le pauvre malheureux +prenait pour des ricanements infernaux.</p> + +<p>Il est inutile de dire que l'étoupe que Bidoune faisait jouer au +bout de sa perche et qui laissait tomber des étincelles constituait +le globe de feu venant des airs. Une simple figure avait produit +la détonation.</p> + +<p>La cabane avait été incendiée parce que Baptiste dans la recherche +de sa poule y avait découvert les armes et les provisions nécessaires +à l'enlèvement. Le canot, soigneusement caché dans les +branches, les avirons, la hotte et des cordes y avaient été transportés +et le tout avait brûlé ensemble.</p> + +<p>Leur plan avait réussi, jamais la louche ne reparut dans ces +endroits.</p> + +<p>Les trois ombres de la Caverne des fées qui avaient causé tant +d'effroi aux braves habitants de Ste. Anne, sont maintenant expliquées.</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>L'HÔPITAL GÉNÉRAL</h3> + +<p>La guerre entre Paulo et mon Adala allait donc se continuer +avec plus d'acharnement que jamais. J'avais espéré vainement +que la leçon qu'il avait reçue, lors de sa première tentative d'enlèvement, +lui aurait profité; mais puisqu'il redoublait de rage, c'était +à moi de pourvoir au salut de mon enfant et de la mettre hors +des atteintes de ce tigre à face humaine.</p> + +<p>Je dois l'avouer, si j'avais usé de ménagement envers lui, c'est +c'est que je me sentait coupable des mauvais exemples que je lui avais +donnés et dont il n'avait que trop profité; je lui avais fait dire, combien +je regrettais mon fatal passé; je lui avais même envoyé de +l'argent pour qu'il put vivre honnêtement et abandonner le sentier +du crime. Il parut accepter ces conditions et garda la somme d'argent +qu'il dépensa en orgies crapuleuses et à préparer des plans diaboliques.</p> + +<p>Le lendemain soir, Baptiste revint chez moi pendant que nous +étions seuls, je lui fis part du plan que j'avais conçu de mettre +Adala et sa grand'mère on sûreté et de donner ensuite la chasse +aux bandits. Il m'approuva du tout coeur.</p> + +<p>Ce qui me faisait hâter d'avantage c'est que la rumeur rapportait +qu'un meurtre atroce avait été commis à une douzaine de lieues +de l'endroit que j'habitais.</p> + +<p>En voici les détails: Deux sauvages étaient entrés dans la maison +d'un riche et honnête cultivateur. C'était un Dimanche, et +tout le monde assistait au service divin. La mère de famille était +restée seule avec deux petits enfants dont l'aîné pouvait avoir sept +ans et le plus jeune cinq.</p> + +<p>Cette jeune femme était très hospitalière et très charitable, aussi +accorda-t-elle volontiers la nourriture que les deux sauvages +avaient demandée en entrant.</p> + +<p>Lorsqu'ils eurent pris un copieux repas, ils exigèrent de l'argent.</p> + +<p>La pauvre mère comprit alors qu'elle avait affaire à des scélérats +et qu'elle pouvait redouter les derniers outrages. Elle chercha à +gagner du temps espérant qu'on reviendrait bientôt de l'Église +lui porter secours.</p> + +<p>Par malheur pour elle, la messe avait été beaucoup retardée, le +curé ayant été obligé d'aller administrer les derniers sacrements à +un homme mourant.</p> + +<p>C'est alors que Paulo, saisissant son tomahawk en asséna un +coup terrible sur la tête de l'infortunée qui tomba assommée. +Deux crimes affreux furent accomplis ensuite.</p> + +<p>Les infâmes firent des recherches dans tous les coins de la maison +et découvrirent une somme d'argent considérable qu'ils séparèrent +entre eux puis ils disparurent.</p> + +<p>Les enfants avaient été enfermés dans un cabinet pendant l'accomplissement +de ce drame odieux. Le complice de Paulo les +avait menacés de sa hache avec des imprécations effroyables et jurait +de leur fendre la tête s'ils proféraient une parole ou essayaient +de sortir.</p> + +<p>Les pauvres petits s'étaient blottis l'un près de l'autre demi-morts +de terreur, n'osant pas pleurer et retenant leur respiration.</p> + +<p>Lorsque le bruit eut cessé, le plus âgé se décida à s'avancer tout +doucement vers la fenêtre. Il aperçut les deux bandits qui fuyaient +dans la direction du bois. Ils sortirent alors de leur cachette ouvrirent +la porte de l'appartement où ils avaient vu leur mère pour +la dernière fois. Une mare de sang inondait le plancher. Hélas! +la pauvre femme n'était plus qu'un cadavre.</p> + +<p>Je renonce à peindre la scène déchirante qui s'en suivit, les larmes +et les cris de désespoir des malheureux enfants.</p> + +<p>Enfin la messe était terminée et le père revenait tout joyeux +avec les autres personnes de la famille, lorsqu'ils rencontrèrent +dans l'avenue les deux enfants qui couraient éplorés en criant: +"papa, papa, viens donc vite, maman est morte, il y a des hommes +méchants qui l'ont tuée." Le père en ouvrant la porte ne connut +que trop la triste verité.</p> + +<p>Cette nouvelle que je rapportai à Baptiste fut confirmée le lendemain +par des document officiels et certains.</p> + +<p>Par la désignation que firent les enfants, je reconnus mon ancien +complice.</p> + +<p>Ce récit expliqua à Baptiste pourquoi à pareille date, il avait perdu +les brigands de vue, pendant plusieurs jours. C'était pour dépister +leurs poursuivants qu'ils étaient revenus sur leurs pas jusqu'au +lieu où ils avaient commis ce meurtre.</p> + +<p>Il n'y avait donc plus de temps à perdre. J'envoyai de suite +Baptiste louer une barque et le même soir à neuf heures, Adala, +Aglaousse et moi, nous voguions sur le fleuve poussés par un bon +vent. Douze heures après, nous entrions dans la rivière St. Charles +et débarquions près de l'Hôpital Général de Québec.</p> + +<p>Baptiste et ses amis devaient rester dans ma maison pendant mon +absence et se tenir prêts à tout évènement.</p> + +<p>Revenons à notre voyage. Nous allâmes frapper à la porte du +parloir du couvent. Une jeune soeur vint au guichet. J'avais +tant hâte de savoir si mon enfant y trouverait asile et confort que +sans autre préambule je demandai la permission de visiter les +salles, prétextant qu'il devait y avoir une de mes connaissances qui +était là depuis plusieurs années.</p> + +<p>Sans m'en douter, je disais bien vrai. Une religieuse vint me conduire. +Je tenais Adala par la main, la vieille indienne nous suivait. +Tout en causant j'admirais l'ordre parfait et le bien-être qui +y régnait. En approchant d'un lit où était étendue une vieille +malade, je m'arrêtai malgré moi. Ses traits quoique portant les +traces de l'idiotisme me frappèrent. Ils me rappelaient quelque +vague souvenir de ma jeunesse.</p> + +<p>Ou l'avais-je vu?</p> + +<p>Je ne pouvais m'en rendre compte. J'essayai à l'interroger mais +elle ne me répondit que par quelques paroles incohérentes..</p> + +<p>Depuis deux ans, me dit la religieuse, la pauvre vieille a perdu +toute intelligence. Je lui demandai de vouloir bien s'éloigner un +instant, la bonne soeur accéda volontiers a mon désir.</p> + +<p>Je m'approchai du lit de l'octogénaire. <i>Rosalie</i> lui dis-je. Elle fit +un soubresaut, me regarda d'un oeil étonné et quelque peu lumineux, +puis son regard redevint terne. Je prononçai mon nom à +son oreille; elle parut se réveiller et me regarda fixement, puis elle +retomba dans son état d'hébètement.</p> + +<p>La religieuse vint nous rejoindre. Elle nous avait observés +attentivement. "Vraiment chef, dit-elle en souriant; je vous crois +un peu sorcier; car depuis deux ans, la pauvre vieille n'a pas donné +de pareils signes de connaissance."</p> + +<p>Mes pressentiments ne m'avaient pas trompés, cette vieille fille +était l'ancienne servante qui demeurait chez mon père lorsque je +désertai la maison paternelle.</p> + +<p>Nous continuâmes la visite des salles où j'admirai, comme je l'ai +dis plus haut, l'ordre parfait qui y régnait. Je fus ensuite conduit +au parloir où m'attendaient la supérieure et la dépositaire qu'on +avait fait prévenir. Je leur exposai le plan que j'avais formé de +mettre Adala entre leurs mains pour qu'elle complétât son éducation. +Je leur dis de plus à quels dangers elle était exposée. Pour +attirer davantage leur sympathie en faveur de l'enfant et afin +qu'elles ne la missent pas en évidence, je leur fis connaître son +persécuteur. C'était l'accusateur de son père et l'assassin de l'homme +pour lequel celui-ci avait subi le dernier supplice.</p> + +<p>Jusque là, les deux religieuses n'avaient pas dit un seul mot. En +levant les yeux sur elles, je m'aperçus que toutes deux pleuraient.</p> + +<p>Elles m'adressèrent tour à tour la parole. Au lieu de leur +répondre, je me mis à les regarder fixement. Je me retrouvais sous +la même impression où j'avais été au sujet de la vieille en visitant +les salles.</p> + +<p>Étais-je donc cette journée-là sous l'effet d'une hallucination? Je +ne pouvais m'expliquer ce que je ressentais, mais plus j'analysais +chacun des traits des deux religieuses et plus je me convainquais +que je les avais vues quelque part.</p> + +<p>Ma conduite les surprit sans doute, car la supérieure, après un +silence de quelques minutes, me dit en souriant: "Vous vous +croyez, sans doute, chef au milieu des grands bois, à l'affût de +quelque gibier. En effet depuis un quart d'heure que nous vous +interrogeons, au lieu de nous répondre, vous nous examinez comme +si vous étiez indécis sur laquelle de nous vous allez diriger votre +coup de fusil."</p> + +<p>Ces paroles me ramenèrent à la réalité. Pour un instant, j'avais +vécu dans les rêves dorés de mon enfance et les figures sereines +des bonnes religieuses me rappelaient quelques traits des soeurs +chéries que je croyais mortes et à qui j'avais causé tant de chagrin. +Ces souvenirs me rendaient tout rêveur.</p> + +<p>—Pardon, madame, lui répondis-je, mais il me semblait retrouver +en vos personnes deux soeurs que j'ai perdues bien jeunes. Vos +traits me les rappelaient. C'est ce qui m'impressionnait si fortement.</p> + +<p>—Hélas! dit la supérieure, nous avions nous aussi un frère qui +a déserté le toit paternel poussé par le désespoir et nous n'en avons +jamais eu de nouvelles.</p> + +<p>A ces paroles, je me levai brusquement et m'approchai d'elles. +Elles se reculèrent instinctivement.—"N'êtes-vous pas, leur dis-je, +du village de.....—" Elle parurent très surprises et me regardèrent +toutes deux fixement.</p> + +<p>J'ai oublié de dire que je portais le costume et le tatouage d'un +chef sauvage de premier ordre.</p> + +<p>Elles me répondirent affirmativement.—Encore une question, +mesdames, s'il vous plait. Votre nom n'est-il pas Hélène et Marguerite D....? +Oui, répondirent-elles en me regardant d'un air +stupéfait—O Mon Dieu, m'écriai-je alors dans un élan de reconnaissance, +Hélène et Marguerite! mes deux soeurs! je suis votre +frère et je leur tendis les bras.</p> + +<p>Je crus réellement qu'elles allaient défaillir toutes deux à ces +paroles.</p> + +<p>—Mais, firent-elles, d'une voix tremblante, notre frère n'était +pas indien.</p> + +<p>En deux mots, je leur rappelai quelques circonstances de notre +enfance et nous tombâmes dans les bras les uns des autres. Elles +riaient, pleuraient, me pressaient de questions et quand elles se +furent calmées, vous pensez bien avec quel empressement je +demandai des détails sur mes bons parents.</p> + +<p>Elles me racontèrent que mon père, après s'être épuisé en +recherches de toutes sortes, avait fini par croire fermement à ma +mort; mais ma mère, la bonne et sainte femme, assurait que je +reviendrais. Tous les soirs, une prière se faisait en commun pour +mon retour et dans la journée, ma mère allait s'enfermer dans ma +chambre où rien n'avait été changé depuis mon départ et là elle +priait et pleurait des heures entières.</p> + +<p>Elles me dirent de plus comment Marguerite avait reconnu son +enfant et comment on m'avait soupçonné d'être l'auteur de l'enlèvement, +ce que peu de personnes avaient cru. Elles ajoutèrent +que la vieille était notre ancienne Rosalie, qui aussi avait pleuré +sur mon sort.</p> + +<p>Enfin après plusieurs heures d'une intime causerie, je leur fis +les adieux les plus touchants et je pris congé d'elles. Je leur donnai +mes dernières instructions et leur laissai une forte somme d'argent +pour pourvoir à la pension et aux besoins d'Adala. Je pressai cette +dernière dans mes bras, embrassai la vieille, lui faisant un part de +la somme qui me restait entre les mains pour l'aider à vivre pendant +les années d'absence que je croyais nécessaires pour terminer +l'éducation de mon enfant. Elle avait décidé d'aller demeurer chez +le hurons à Lorette, se réservant toutefois le privilège de venir +embrasser sa petite fille très souvent.</p> + +<p>Il fallut bien me décider à partir. Avant de gagner mon +embarcation, je fus chez un notaire des plus respectables et fis mon +testament en cas de mort, car je ne me dissimulais pas que la poursuite +que nous allions entreprendre contre Paulo allait être pleine +de périls. J'étais fermement décidé de débarrasser la société d'un +tel monstre et de délivrer Adala des dangers qui la menaceraient +tant que le misérable existerait.</p> + +<p>J'instituai Adala ma légatrice universelle, lui nommai un homme +de bien comme curateur, donnai une pension plus que suffisante +à la vieille. Je laissai pour l'enfant une lettre que la supérieure lui +donnerait si je ne revenais pas. Je lui recommandai de prendre +bien soin de sa grand'mère et de ne pas oublier dans ses prières +celui qui l'avait aimée autant qu'un père.</p> + +<p>Je me munis auprès des autorités de tous les papiers nécessaires +me permettant de m'emparer de Paulo et de ses complices au nom +de la loi, et de les mettre à mort s'il le fallait.</p> + +<p>Tous ces devoirs remplis, je m'embarquai pour redescendre.</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>LA CHASSE A L'HOMME</h3> + +<p>Tout en dirigeant ma barque vers l'endroit où je devais rencontrer +mes amis, je suivis tristement le sillon qu'elle traçait et me +représentais combien était heureuses ces vagues qui paraissaient +remonter, de se rapprocher des êtres chéris que je venais de quitter, +pendant que je m'en éloignais peu-être pour toujours.</p> + +<p>C'était avec peine que je refoulais au fond de mon âme, les +pleurs qui voulaient s'échapper de mes yeux au souvenir des adieux +et de la séparation, séparation qui devait être bien longue.</p> + +<p>Pourtant après ces quelques instants d'attendrissement, mon +énergie et ma force morale me revinrent.</p> + +<p>Ma détermination d'en finir pour toujours avec Paulo se fixa +plus inexorable que jamais dans mon esprit. Mes compagnons, +j'en étais sûr ne me mettraient pas moins d'acharnement que moi à +leur poursuite. Plus je songeais à leurs affreux forfaits et plus je +sentais un désir implacable du m'emparer d'eux vivants ou de +les faire disparaître. Ce fut dans cette disposition d'esprit que +j'abordai à Ste. Anne, à l'extrémité ouest du Cap Martin, dans une +dans une petite anse qui se trouvait vis-à-vis de ma demeure. +J'allai frapper à la porte et me fit reconnaître. Tout le monde +était sur pied, certes mes amis faisaient bonne garde; ils avaient +entendu mes pas.</p> + +<p>Nous passâmes le reste de la nuit à faire nos préparatifs de départ, +pendant que je leur racontais les incidents de mon voyage. Il +avait été convenu entre Baptiste et moi que nous commencerions +notre chasse immédiatement après mon arrivée.</p> + +<p>Tout le monde dans le village savait quelle était la nature de +l'expédition que nous allions entreprendre; aussi, connaissant à +quels dangers nous allions être exposés, faisait-on des voeux pour +notre succès, tant les bandits inspiraient du terreur. Des prières +étaient faites chaque soir dans les familles, pour que Dieu, nous +ramenât sains et saufs.</p> + +<p>Cependant la vue de la barque avait appris mon arrivée à mos +bons amis, qui connaissaient le but de mon voyage, sans savoir en +quel lieu j'avais laissé mon enfant; le curé seul en était informé. +A bonne heure le lendemain matin, une douzaine des habitants les +plus aisés et les plus respectables, ayant le bon prêtre en tête +vinrent et nous offrirent tout ce qu'ils croyaient nous être nécessaire +pour notre excursion, provisions, habillements et munitions. Mais +nous étions amplement pourvus de tout cela. Nous les remerciâmes +avec effusion et nous prîmes le chemin des bois accompagnés de +leurs souhaits et de leurs voeux.</p> + +<p>Il était facile au calme et à la détermination de nos figures de +voir combien nous allions mettre de persévérance et de fermeté +dans la chasse que nous entreprenions, bien que ceux que nous +allions combattre fussent presque deux fois plus nombreux que +notre parti, puisque Paulo et son ami avaient recruté les sept +autres sauvages.</p> + +<p>J'avais pris le commandement de l'expédition.</p> + +<p>Un mot personnel sur ma petite troupe.</p> + +<p>Bidoune était un homme du six pieds trois pouces, brave et +infatigable comme l'étaient les canadiens trappeurs de ce temps-là. +Sa force était herculéenne. Quand une fois il était sorti de sa placidité +ordinaire, il devenait furieux et indomptable comme un taureau +blessé. Une fois déjà pris par cinq sauvages, il, s'était vu +attaché au poteau du bûcher et grâce à sa force musculaire, il avait +rompu ses liens, saisi une hache, engagé contre tous les cinq une +lutte désespérée où trois étaient tombés sous ses coups, le quatrième +mortellement blessé et le dernier avait pris la fuite. Ce qui lui +donnait encore plus de désir de se joindre à nous c'est que ceux +qui s'étaient emparés de lui et qui voulaient le brûler, faisaient +partie de la bande où Paulo avait recruté ses nouveaux complices. +Lorsque je lui avais communiqué mon plan d'attaque, Bidoune +s'était frotté les mains avec délices.</p> + +<p>Les deux français eux aussi étaient de puissants et fermes auxiliaires. +C'était deux hommes aux muscles d'acier, au coeur franc +et loyal, braves et rusés, qui avaient été formés à l'école de +Baptiste. Il m'est inutile de parler de ce dernier, le lecteur le +connaît déjà.</p> + +<p>Avec de tels hommes, je pouvais tout tenter. Le point que j'avais +décidé d'explorer était le lieu qui leur servait de repaire, lorsque +Baptiste avait poursuivi Paulo.</p> + +<p>Plus nous avancions dans les bois et approchions de cet +endroit, plus nous nous convainquions que nous ne nous étions pas +trompés dans nos prévisions, car les traces de leur passage devenaient +de plus en plus évidentes.</p> + +<p>Quand nous fûmes peu éloignés du campement où nous espérions +les surprendre et leur livrer assaut, nous décidâmes de nous +séparer on deux bandes. Nous eûmes aussi la précaution de nous +mettre sous le vent, de crainte que les chiens ne sentissent notre +approche et qu'ils ne leur donnassent l'éveil. De leur coté, nos ennemis +avaient bien pris leurs mesures pour prévenir toute surprise, +Ils comprenaient que si leur plan d'enlèvement avait été ainsi +déjoué, c'est qu'il y avait eu trahison de la part du louche ou qu'ils +avaient affaire à quelqu'un d'aussi rusé qu'eux.</p> + +<p>Nous pûmes approcher jusqu'à portée de fusil de leur cabane +en nous glissant, et en rampant de broussailles ou broussailles.</p> + +<p>Malheureusement un chien éventa la mèche. Un coup de feu +partit d'une sentinelle embusquée derrière un arbre et une balle +vint frapper Bidoune à la jambe. La carabine de celui-ci retentit +à son tour, le Peau Rouge fit un soubresaut et retomba inerte. +Ces coups de feu avait jeté l'alarme dans le camp. La flamme qui +brillait au milieu de leur wigwam fut en un instant dispersée.</p> + +<p>En même temps, trois coups partirent dans la direction d'où était +venu celui qui avait blessé Bidonne. Les deux français tirèrent +eux aussi du côté d'où venaient ces derniers, puis nous entendîmes +des plaintes sourdes et des craquements de branches, comme en +peuvent faire les bêtes fauves en fuite dans les bois.</p> + +<p>Il n'eut certes pas été prudent de nous avancer plus loin, cette +nuit-là, car nos ennemis auraient pu s'être cachés et nous envoyer +leurs balles à l'abri des rochers. Nous décidâmes donc d'attendre +le jour pour juger de l'effet de nos coups.</p> + +<p>Lorsque l'aube parut, Baptiste se chargea d'aller faire la reconnaissance +pour voir ce qu'était devenu nos ennemis. Il choisit le +Gascon pour l'accompagner. C'était un trappeur consommé en fait +d'adresse, de ressources et de ruse. Ils revinrent deux heures après +et nous informèrent qu'ils avaient relevé les pistes des fuyards et +que Paulo formait l'arrière garde. Ils étaient encore six, nous le +savions déjà, car nous avions examiné l'effet du premier coup +qui avait été tiré par Bidonne. La balle avait traversé le coeur du +sauvage. Quant aux autres coups tirés par les français, bien qu'au +juger, ils avaient eux aussi parfaitement atteint leur but. L'un +avait été tué instantanément, l'autre gisait mortellement blessé.</p> + +<p>Bien nous en prit de ne nous approcher qu'avec la plus grande +précaution, car malgré le sang qu'il avait perdu, le blessé avait +appuyé son fusil sur une pierre et de son oeil mourant cherchait +encore s'il ne pourrait pas envoyer une balle dans le coeur d'un +ennemi. Je lui en exemptai la peine, j'ajustai mon coup sur le +canon de son arme et tirai; son fusil vola en éclats loin de lui; +nous nous avançâmes alors en toute sûreté.</p> + +<p>Il était le chef des sept nouveaux associés de Paulo. Il me lança +un regard de défi lorsque je fus près de lui, croyant que j'allais le +torturer, dans ses derniers moments, comme il n'eut pas manqué de +le faire si nous fussions tombés entre ses mains. Aussi manifesta-t-il +quelque surprise lorsque je lui demandai s'il voulait boire. Il me +fit un signe affirmatif, le Normand alla lui chercher de l'eau.</p> + +<p>J'examinai alors sa blessure, la balle lui était entré dans le dos +obliquement et lui ressortait dans la partie interne de la cuisse +opposée. Elle avait donc traversé les intestins; sa mort était certaine.</p> + +<p>Pendant la demi-heure qu'il survécut, nous essayâmes à soulager +ses souffrances et lorsqu'il eut rendu le dernier soupir, nous creusâmes +une fosse commune où nous déposâmes les trois cadavres. +Nous les recouvrîmes de terre et même de pierres pour les protéger +des atteintes des bêtes.</p> + +<p>Nous incendiâmes ensuite leur cabane et après un repos de +quelques instants, nous nous mîmes à la poursuite des autres bandits +qui avaient sur nous une avance de plus de trois heures. C'était +là que commençaient les difficultés de la lâche que nous avions +entreprise.</p> + +<p>Maintenant, l'éveil leur était donné. Sans doute qu'ils allaient. +employer toutes les ruses possibles pour nous surprendre à leur tour.</p> + +<p>Je comprenais toutefois qu'ils ne pouvaient marcher longtemps +ensemble. L'attaque avait été si inattendue et leur fuite si précipitée +qu'ils n'avaient pas eu le temps de prendre des provisions. Ils +devaient donc se séparer avant que d'avoir fait bien du chemin +et c'était justement en que je voulais empêcher.</p> + +<p>Nous étions presque en nombre égal, il n'était donc pas prudent +pour nous de rester tous ensemble, car ils pourraient nous surprendre +à l'entrée où à la sortie d'un défilé et nous tirer à l'affût +comme gibier de passage, aussi nous séparâmes-nous. Je pris avec +Bidonne, l'avant garde, pour servir d'éclaireurs, pour que nous ne +nous éloignâmes pas trop les uns des autres, afin de nous prêter +un secours mutuel en cas de surprise.</p> + +<p>Nous étions en route depuis deux jours, lorsque nous découvrîmes +des traces toutes fraîches de leurs pas. Comme dans la +chasse que Baptiste avait donnée à Paulo, ils avaient encore cette +fois pris toutes les peines du monde pour effacer les vestiges de +leur passage. Ils avaient monté et redescendu les ruisseaux, choisi +les terrains pierreux, fait un grand nombre de tours et de détours +afin de nous donner le change, mais j'étais trop habitué A toutes +ces ruses pour me laisser tromper. En partant de l'endroit où nous +les avions surpris, ils s'étaient dirigés vers le sud puis marchant dans +le cours d'un ruisseau, ils étaient revenus plusieurs milles en +arrière.</p> + +<p>Nous pûmes constater qu'évidemment Paulo conduisait le parti.</p> + +<p>Enfin la nuit de la seconde journée, il faisait un clair de lune +magnifique. Nous étions dispersés, les uns des autres, l'oeil et +l'oreille au guet, lorsque tout à coup, une modulation d'abord, puis +le cri du merle siffleur s'élevant à une petite distance arriva à mes +oreilles. C'était le signal de ralliement, l'ennemi devait être en +vue de quelqu'un de notre bande.</p> + +<p>Nous nous glissâmes avec des précautions infinies vers le lieu +d'où était parti le cri. Nous aperçûmes effectivement dans un +cran de rochers deux points lumineux et le canon d'une carabine +qui brillait au rayon de la lune. J'abaissai mon arme et fit feu. +Deux balles d'un autre côté vinrent siffler auprès de moi. Trois +autres coups partis des nôtres répondirent aux deux premiers.</p> + +<p>J'avais bien recommandé à mes hommes de se tenir à l'abri des +arbres et de se coucher à plat ventre sitôt qu'ils auraient tiré. +C'est ce qu'ils firent. Ils durent à cette précaution de n'être pas +atteints par les balles.</p> + +<p>Quelques secondes après, Je reconnu le son de la grosse carabine +de Baptiste et j'aperçus en même temps un sauvage qui dégringolait +du haut du rocher.</p> + +<p>A l'assaut m'écriai-je, sans leur donner le temps de recharger +et le couteau aux dents, nous nous précipitâmes sur eux. Paulo +comprit alors qu'il n'y avait plus de salut pour lui que dans une +lutte désespérée dont il sortirait victorieux. D'ailleurs les hommes +qu'il commandait étaient bien propres à lui inspirer de la +confiance. C'étaient des gens déterminés et dont les forces +devaient être décuplées par l'idée que s'ils tombaient vivants entre +nos mains, la potence les attendaient.</p> + +<p>Le coup de fusil de Baptiste seul avait porté, le mien avait +fait voler en éclats la crosse de la carabine de la sentinelle.</p> + +<p>Nous étions cinq contre cinq, la partie était égale. Ce fut la +crosse de nos armes qui nous servit d'abord de massues, mais les +bandits étaient exercés à parer les coups. Les crosses volèrent en +éclats et la lutte au couteau s'en suivit.</p> + +<p>Elle fut terrible et sanglante. Qu'il me suffise de dire qu'une +heure après, le plateau qui nous avait servi de champ de bataille +était inondé de sang. Trois hommes gisaient se tordant dans les +convulsions de l'agonie. Deux autres blessés étaient un peu plus +loin, mais ceux-là fortement liés. Trois de mes malheureux compagnons +dont Baptiste et moi pansions les malheureuses blessures, +nageaient dans leur sang. Le Normand, le Gascon, Bidoune +étaient blessés plus sévèrement que nos ennemis qui se trouvaient +être Paulo et son complice. Bidoune avait reçu un coup de couteau +en pleine poitrine.</p> + +<p>Après avoir pansé les blessures du mieux que nous pûmes, Baptiste +et moi qui n'avions reçu que de légères égratignures, nous +nous mîmes à faire un abri, car il ne fallait pas songer à se mettre +en route pour gagner les habitations dans l'état ou étaient nos amis.</p> + +<p>Lorsque le soleil du lendemain éclaira le lieu du carnage, je +ne pus voir sans frémir les cadavres de ces hommes forts et braves, +dont la vigueur et la jeunesse auraient pu être si utiles, si elles +eussent été tournées au bien.</p> + +<p>Nos ennemis que nous n'avions pu lier que grâce à la perte de +sang qui avait diminué leurs forces, conservaient sur leurs +figures pâlies, l'expression d'une sauvage férocité.</p> + +<p>Cependant notre pauvre canadien s'affaiblissait visiblement. +Le nombre de blessés et de pansements que j'avais vus dans nos +guerres m'avait donné quelqu'idée de chirurgie et quelques connaissances +pratiques de médecine. Je ne me faisais donc pas d'illusions +sur le résultat de la blessure; lui-même de son côté pressentait +sa fin prochaine. Cette blessure, il l'avait reçue après le +combat de la manière la plus traîteuse.</p> + +<p>Comme je l'ai dit, Paulo avait été blessé grièvement sans toutefois +l'avoir été dangereusement. Par compassion, on lui avait laissé +un bras libre. Pendant que j'étais occupé à donner des soins à +mes chers blessés, il me fit demander par Bidoune de vouloir bien +aller le trouver, prétextant qu'il avait quelque chose d'important à +me communiquer. Je lui fis répondre que je n'avais pas le temps +de me rendre auprès de lui pour le moment. Le canadien lui porta +ma réponse, il le supplia de lui donner à boire, ce que celui-ci +fit volontiers. Mais Paulo se prétendait trop faible pour pouvoir +lever la tête, alors ce brave homme se mit à genoux auprès de +lui, lui soulève la tête d'une main tandis que de l'autre il lui présentait +de l'eau fraîche mêlée à quelques gouttes d'eau de vie qu'il +avait tirées de sa gourde. Tout occupé à cet acte de charité, il ne +remarqua pas le mouvement de Paulo. Il avait glissé sa main +libre sous lui, avait saisi son poignard et l'avait enfoncé dans la +poitrine de son bienfaiteur. Il allait redoubler, mais le canadien +avait eu la force de se mettre hors de ses atteintes. Ce forfait +avait été commis en moins de temps que je ne mets à le rapporter.</p> + +<p>Baptiste avait tout vu, aussi poussa-t-il un rugissement terrible +et saisissant son casse-tête il aurait fendu le crâne du misérable si +je ne me fusse trouvé là, pour arrêter son bras. J'eus toutes les +peines du monde à le détourner de son projet de tuer immédiatement +le lâche assassin. Il ne céda qu'après que je lui eusse expliqué +combien plus terrible serait sa punition d'agoniser dans les +chaînes d'un cachot, en attendant le jour de son procès ou le +moment de son exécution.</p> + +<p>Tout en lui parlant ainsi, j'avais retiré le poignard de la blessure +et pratiquai une saignée qui arrêta le sang, mais la respiration +continua à devenir de plus en plus haletante et difficile, Enfin, +lorsque malgré nos soins tout espoir fut perdu et que lui-même +m'eut avoué qu'il se sentait mourir et comprenait qu'il n'en avait +plus pour longtemps, il nous fit approcher, nous chargea de ses +derniers embrassements auprès de sa vieille mère. Il nous fit +détacher une ceinture remplie de grosses pièces d'or qu'il nous pria +de lui remettre et me recommanda de ne pas l'abandonner dans +le cas où elle aurait besoin.</p> + +<p>Il me demanda ensuite de faire une prière qu'il récita après +moi d'une voix râlante et entrecoupée, fit une acte de contrition et +recommanda son âme à Dieu puis, dégageant sa main des miennes, +il eut la force de faire le signe de la croix, montra le ciel du doigt +et expira.</p> + +<p>Le croirait-on, les deux scélérats pendant ce triste spectacle riaient +d'un rire satanique?</p> + +<p>Le lendemain, nous le déposâmes dans sa bière. Elle était formée +au tronc d'un pin énorme dont l'âge avait tellement creusé le +centre que nous pûmes facilement y placer le cadavre. Les +reste rendus à la terre, nous dressâmes sur sa tombe un petit mausolée +de pierre brute et nous le fîmes surmonter d'une croix de +bois. Son nom y fut gravé avec ces trois mots "repose en paix".</p> + +<p>Nous creusâmes aussi une tombe commune à quelque distance +de celle du canadien, aux quatre bandits, les associes et les complices +de Paulo. Les misérables avaient conservé jusqu'au moment +où la terre les recouvrit leur air de défi et de férocité tel que nous +l'avons décrit déjà plus haut.</p> + +<p>Il nous fallut passer au delà d'un mois dans les bois pour permettre +à nos blessés de se guérir et de reprendre quelques forces avant +que de nous mettre en route. Paulo et son digne séide étaient +l'objet de notre part d'une extrême surveillance. Quatre à cinq fois, +jour et nuit, leurs liens étaient minutieusement examinés et bien +nous en prit, car plus d'une fois nous pûmes constater qu'il faisaient +des efforts surhumains pour s'en délivrer. Quoique entièrement +en notre pouvoir, jamais il ne perdaient une occasion de nous +accabler de leurs insultes les plus ignobles, soit que nous leur donnassions +à manger ou que nous pansassions leurs plaies.</p> + +<p>Enfin l'état des malades devint des plus satisfaisant, les blessures +se guérirent comme par enchantement tant le mal avait peu +de prise sur ces charpentes granitiques.</p> + +<p>Un mois après cette lutte gigantesque, où nous nous étions pris +corps à corps avec de véritables lions pour la force et de vrais +tigres pour la férocité, nous décidâmes de nous mettre en route.</p> + +<p>Avant que de partir, nous allâmes nous agenouiller sur la tombe +de notre malheureux ami, puis nous fîmes nos préparatifs de +voyage et nous prîmes le chemin des habitations.</p> + +<p>Baptiste ouvrait la marche avec le Normand, Paulo et son complice, +liés de manière à ce qu'ils ne pussent s'échapper ni faire +aucune de leurs tentatives diaboliques contre nous, formait le +centre avec le Gascon, j'étais à l'arrière-garde.</p> + +<p>Nous mîmes six jours avant de pouvoir atteindre le village de +Ste. Anne, la faiblesse des blessés ne nous permettait pas d'avancer +plus vite. Enfin lorsque nous débouchâmes du bois, toute la +paroisse était accourue pour nous recevoir.</p> + +<p>Ils avaient appris notre arrivée par un chasseur que nous avions +rencontré et qui avait pris les devants. Les remerciements pleins +de gratitude et d'effusion que ces braves gens nous firent sont +encore présents à ma mémoire. Leurs yeux se mouillèrent de +larmes fil entendant le récit de la mort de notre malheureux ami +et les circonstances dans lesquelles il avait reçu le coup fatal.</p> + +<p>Les victimes des deux monstres les identifièrent parfaitement et +ce fut en frémissant qu'elles s'approchèrent d'eux pour les reconnaître. +Comment ne pas frisonner, pour des femmes de se trouver +près de ces êtres à figures patibulaires, pleines de défi et d'effronterie, +leur adressant encore des propos cyniques et immondes.</p> + +<p>Nous confiâmes nos prisonniers à la garde, de cinq hommes +robustes et déterminés, puis nous acceptâmes le repas et l'hospitalité +qui nous furent donnés par les citoyens.</p> + +<p>C'était à qui nous entoureraient de plus de soins et de prévenances.</p> + +<p>Nous prîmes une bonne nuit de repos dont le Gascon et le +Normand avaient surtout besoin. Nous transportâmes les prisonniers +à bord de la même barque que j'avais louée pour mon voyage +précédent. Ils refusèrent de marcher, il fallut donc les y porter, +une fois qu'ils y furent installés, nous fûmes obligés de leur lier +de nouveau les jambes pour nous mettre à l'abri de leur coup de +pieds et de les attacher solidement au fond de la barque pour qu'ils +se se jetassent pas à l'eau.</p> + +<p>Dans la journée du lendemain, nous les remîmes entre les mains +des autorités et ils furent enchaînés dans un même cachot. +Lorsque nous prîmes congé d'eux, ils nous accablèrent des plus +affreuses malédictions. Nul doute que s'ils eussent pu briser leurs +chaînes, ils se fussent précipités sur nous avec une rage infernale +pour essayer à nous dévorer à belles dents.</p> + +<p>Cependant ce ne fut pas sans émotion que je jetai sur Paulo un +dernier regard et lui dit qu'il n'avait plus rien à espérer de la +clémence des hommes et qu'il devait se préparer par le repentir à +comparaître devant un juge plus redoutable que ceux de la terre. +Il me répondit par d'affreux blasphèmes et d'abominables imprécations.</p> + +<p>Tels furent ses adieux, je ne devais plus le revoir.</p> + +<p>Une fois hors de la prison, je sentis intérieurement un soulagement +indicible, ma vie jusqu'alors si tourmentée allait enfin prendre +un cours plus calme, plus tranquille.</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>DERNIERS JOURS DE PAULO ET RODINUS</h3> + +<p>Je suis seul dans la profondeur des bois, la lune envoie quelques +rayons faibles qui percent à peine le dôme de feuillage jauni que +la brise d'automne éparpille à mes pieds.</p> + +<p>Depuis deux mois, me demandai-je, pourquoi cette inquiétude, +ce malaise dont je ne puis me débarrasser? En allant conduira +Paulo et son complice à la prison de Québec je n'ai pas voulu aller +voir mes soeurs, j'ai résisté au plaisir de revoir mon Adala et sa +pauvre vieille mère. Et pourtant, j'aurais été heureux d'embrasser +ma chère enfant et de donner une bonne poignée de mains à mes +soeurs ainsi qu'à Aglaousse. J'ai cru devoir en faire le sacrifice.</p> + +<p>Adala sous leurs soins maternels doit avoir retrouvé une partie +de toutes les jouissances qu'elle n'avait pas connues dans les bras +de sa mère. Peut-être une prière qu'elle m'eut adressée de +revenir auprès d'elle, sa vue, son sourire, m'eussent-ils trouvé +assez faible pour accéder à son désir.</p> + +<p>En agissant ainsi, j'ai cédé à la raison et au devoir.</p> + +<p>Il y a trois jours, j'étais agenouillé au pied d'une croix que j'ai +fait ériger sur les bords du lac à la Truite.</p> + +<p>Le temps était sombre et triste, le soleil brillait par intervalles +au travers des nuages que le vent faisait entrechoquer dans l'espace. +Dans leur chaos, leurs courses désordonnées, il me semblait revoir +toutes les mauvaises passions qui m'avaient empêché comme tant +d'autres de voir le flambeau religieux qui nous éclaire, et que nous +n'apercevons que lorsque le mal qui obscurcit notre intelligence, +lui laisse un espace pour se montrer.</p> + +<p>Il y a trois jours, ai-je dit, je priais avec ferveur au pied de cette +croix et je pleurais. Je pleurais sur un passé dont chaque mauvaise +action doit être enregistrée dans le livre de vie, mais je pleurais +aussi parce que l'aiguille de ma montre marquait onze heures et +que demain à cette heure deux grands criminels vont du haut +d'un gibet être lancés dans l'éternité. Et dans qu'elle état paraîtront-ils +devant le juge suprême?</p> + +<p>La journée s'est passée dans de tristes réflexions. L'âme de Paulo +et celle de son complice seront jugées. Mon Dieu vont-elles trouver +grâce auprès de vous et vont-ils dans leurs derniers moments +implorer un regard de votre divine miséricorde.</p> + +<p>C'est dans cette disposition d'esprit que je me jette sur mon lit +de sapin, je me retourne en tous sens, mais plongé dans mes +pensées, je ne puis fermer l'oeil.</p> + +<p>Demain, j'en suis certain, je serai tiré de ma poignante anxiété. +Mon brave Baptiste est monté à Québec et doit me donner des +nouvelles des derniers instants des malheureux, mais surtout +m'apporter une lettre de mon Adala et de mes soeurs. Combien la +journée et la nuit vont être longues.</p> + +<p>8 heures P. M. Non la journée n'a pas été aussi longue que je le +craignais. Un chasseur est venu frapper à la porte de ma cabane +et m'a demandé l'hospitalité. Je lui presse la main et l'attire au +dedans de mon wigwam. Je l'aurais embrassé, tant la solitude +me pesait, car ce frère inconnu venait peupler mon désert. Tout +en partageant mon repas, il me raconte son histoire et celle de sa +famille.</p> + +<p>C'est un malheureux Acadien. Il habitait le village des Mines. +Il y possédait une belle propriété et vivait heureux au milieu +des joies du foyer, lorsque la guerre éclata entre l'Angleterre et +la France. Il s'était enrôlé volontaire, et après dix mois de guerre, +quand l'ennemi avait été repoussé et poursuivi jusque dans son +propre territoire, il était revenu tout joyeux. Hélas! ses champs +avaient été dévastés, sa maison incendiée par les barbares envahisseurs. +Sa pauvre femme et ses deux petits enfants avaient péri +au milieu des flammes. A peine avait-il pu recueillir parmi les +décombres quelques os calcinés de ces êtres chéris. Tel était le +résumé de sa narration; à chaque phrase de cette triste et lamentable +épopée, je sentais des pleurs inonder ma figure...</p> + +<p>Il est onze heures du soir, le chasseur est parti. Il est un homme +déterminé et fort intelligent; il jouit d'une grande confiance de la +part des autorités, car il est chargé de remettre au gouverneur +de Québec d'importants documents. Il a pris la route des bois, +c'est la plus courte et la plus sure.</p> + +<p>Cet homme qui se montra si énergique après de tels malheurs, +a stimulé mon courage. Il m'a exprimé une profonde gratitude +de mon hospitalité et remercié des provisions dont j'ai rempli son +havresac. Entre lui et moi, désormais, c'est pour la vie que nous +conserverons une réciproque amitié. Son nom est Marquette.</p> + +<p>A la montre marque cinq heures du matin, mon sommeil, contre +mon attente, a été assez paisible. Je rêve quelques instants, mais +bientôt il me semble entendre des aboiements, mes chiens répondent. +Je m'élance hors de mon lit, le chien de Baptiste vient de +faire irruption dans ma hutte.</p> + +<p>Mon bon et tendre ami ne saurait être loin avec ses deux braves +et dévoués compagnons. Ils ont reçu ordre de se rendre tous les +trois à Québec pour donner leur témoignage dans le procès de +Paulo et de son complice. Je les ai priés d'attendre jusqu'après +l'exécution et de se mettre en rapport avec monsieur Odillon qui +doit leur remettre certains papiers pour moi.</p> + +<p>Pendant que je m'habille à la hâte, des pas se rapprochent, c'est +Baptiste avec le Gascon et le Normand. Je cours à leur rencontre +et nous nous embrassons avec effusion. Mes amis sont exténués +de fatigue. Heureusement, j'ai préparé pour eux la veille au +soir, un copieux repas et j'ai renouvelé le sapin des lits.</p> + +<p>Je refuse d'écouter les détails des derniers jours et de l'exécution +dont ils ont été témoins, parce que je veux les avoir succincts et +bien minutieux.</p> + +<p>Chers amis, comment reconnaître leur dévouement? Ils n'ont +pas perdu une seule minute pour que je reçusse au plus vite les +lettres dont ils étaient porteurs. Je n'ose leur parler pendant leur +repas, tant ils dévorent les aliments avec avidité. Quand leur faim +fut un peu apaisée, ils me racontèrent qu'ils étaient partis à cinq +heures du soir dans un canot et quand leurs bras étaient trop +fatigués pour faire glisser le canot sur les ondes, ils ont demandé +du secours à leurs jambes et ont pris les chemins des bois. Ils ont +devancé de beaucoup le postillon, ils avaient tant hâte de me +revoir et de se distraire du spectacle horrible auquel ils avaient +assisté.</p> + +<p>Mon brave Baptiste en nie donnant ces quelques détails feint +d'être étouffé par ses bouchées qui, prétend-il, lui font venir les +larmes aux yeux, ce qui lui fournit un prétexte de les essuyer. Le +Gascon a besoin, parait-il, d'une eau plus fraîche et prend de là +occasion de sortir, pour le Normand, il m'avoue que son excessive +fatigue lui fait couler des sueurs qui se répandent sur ses joues. +Ces sueurs ne sont pourtant que des larmes.</p> + +<p>Nobles coeurs qui pleurent au souvenir de cette triste fin et sur +le sort d'hommes qui les auraient massacrés s'ils en avaient trouvé +l'occasion.</p> + +<p>Je vais leur en épargner le récit, car Baptiste m'a remis deux +lettres et un cahier; l'un est du geôlier, l'autre de monsieur +Odillon.</p> + +<p>Avant que de partir de Québec, j'avais payé le geôlier libéralement +pour qu'il donnât un accès aussi libre que possible au vénérable +prêtre que j'ai prié instamment, par une lettre de se rendre +auprès des prisonniers et de veiller au salut de leurs âmes. De +Paulo surtout que je n'ai malheureusement que trop contribué à +perdre. C'est une légère réparation et un dernier effort que je +veux tenter pour le ramener au bien.</p> + +<p>Mon bon ami m'a répondu qu'il se mettait de suite en route et +qu'il me tiendrait au courant de ce qui se passerait dans la prison +jusqu'au jour de l'exécution, suivant le désir que je lui en avais +exprimé. En attendant son arrivée, le geôlier s'était engagé à me +rendre un compte exact de la conduite et des dispositions des condamnés.</p> + +<p>Le repas terminé, j'invite mes amis à s'étendre sur leurs lits. +Peu de minutes après le Gascon et le Normand ronflaient à pleins +poumons, tandis que Baptiste se tourne de mon côté et semble +se consulter intérieurement. Il a certainement quelque chose +d'important à me dire, car il me regarde en pleine figure et balbutie +quelques paroles sans suite.</p> + +<p>Enfin il se décide à s'approcher de moi en disant: "Ne me +grondez pas trop fort, Père Hélika, mais avant que de revenir j'ai +été LA voir et ELLE m'a reconnu. Oh! la chère enfant qu'elle est +belle et comme elle ma demandé avec empressement de vos nouvelles. +Puis sans me laisser le temps d'ajouter un mot! Et les +bonnes religieuses, et la mère d'Attenousse qui se trouvait là, avec +quelle anxiété elles se sont informées de vous! Nom d'un nom! +Je ne suis pourtant pas une Madeleine, mais vrai, j'ai été trop bête +pour leur répondre. J'étais, comment vous dirai-je, tenez aussi +incapable de parler que quand ma pauvre mère me dit dans ses +derniers moments en m'embrassant: Baptiste, je vois te laisser +pour toujours, mais Dieu prendra soin de toi. Sois honnête et +religieux avant tout. Je ne pus dire un seul mot. A travers mes +larmes, je voyais tout danser et tourbillonner autour de moi. Je +m'agenouillai seulement pour recevoir sa bénédiction. Le lendemain +la sainte femme n'était plus. Elle était morte sans que j'aie +pu lui donner l'assurance que je suivrais à la lettre ses dernières +recommandations. Maintenant, je vous avouerai que, c'est ainsi +que je me suis trouvé en entendant les belles paroles que la Dame +Supérieure et l'Assistante me disaient. Stupide et pleurnichant +comme une vieille femme, je sortis ne sachant où donner la tête. +Un homme m'attendait à la porte et est venu me reconduire +jusqu'au canot. Il avait sous le bras un gros sac qu'on vous +envoyait sans doute."</p> + +<p>Baptiste à ces mots me présente ce sac que j'ouvre en sa présence. +Il contenait des provisions que mes bonnes soeurs lui ont +fait remettre pour leur descente. Il y a de plus une enveloppe +dans laquelle il doit y avoir une charmante petite lettre. Elle est +si mignonne et si gentille.</p> + +<p>—En effet, ajouta-il en se frappant le front, l'homme de l'hôpital, +rendu au canot, m'a dit, ce sac est pour vous, la lettre pour le +grand Chef, et je me rappelle à présent que pendant que je parlais +avec les religieuses la petite avait dit: Je vais écrire à mon père +Hélika.</p> + +<p>—Ne m'en voulez pas, je l'aime moi aussi et je voulais savoir si +elle était heureuse. Maintenant me pardonnez-vous?</p> + +<p>Je l'embrasse à ces paroles et je lui presse la main. C'était là, +seule marque de reconnaissance que je pouvais lui donner. J'étais +si ému de ces témoignages d'amitié. J'insistai pour qu'il prit +quelque repos, il s'étendit sur son lit et ne tarda pas à s'endormir.</p> + +<p>Je vais de suite m'installer au pied d'un arbre touffu que les +rayons du soleil ne caressent que mollement avant que d'arriver +à moi. J'ouvre le cahier et je lis le rapport et la lettre du geôlier: +La voici.</p> + +<p>Monsieur,</p> + +<p>"En réponse à la demande que vous m'en avez faite, je vous +rends compte aujourd'hui de là manière dont les prisonniers se +sont conduits depuis leur condamnation. Après le prononcé de +leur jugement et l'assurance que la cour leur donna qu'ils n'avaient +aucune miséricorde à espérer des hommes et qu'ils devaient se +préparer à paraître devant Dieu le 20 du courant, ils ont échangé +ensemble quelques mots de fureur que nous n'avons pu saisir +parce qu'ils étaient dits dans une langue que personne ne comprend".</p> + +<p>"Du 12 au 13, ils ont passé une nuit affreuse de même que tous +leurs jours et nuits depuis leur retour à la prison. Ils ont cherché +à s'élancer l'un contre l'autre dans des transports indicibles de rage; +un gardien de la prison s'est approché d'eux pour essayer à les +apaiser, mais ils se sont précipités sur lui avec la férocité de tigres +altérés de sang. Malheureusement il était à portée de leurs atteintes +et sans le prompt secours d'autres gardiens, il eut été impitoyablement +massacré par ces deux monstres. Leurs chaînes sont solides, +Dieu merci, il ne peuvent s'atteindre, car ils s'éventreraient, tant +grande est la fureur qui les anime l'un contre l'autre. Je regrette +d'avoir à ajouter que leur conduite loin de s'améliorer parait +augmenter en férocité d'un instant à l'autre. L'aumônier de la +prison est venu plusieurs fois tenter tout les efforts possibles +pour les calmer. Il a essayé à leur faire entendre des paroles de +paix, mais ils lui ont répondu par d'épouvantables imprécations. +Le prêtre en est sorti chaque fois de plus en plus contristé."</p> + +<p>"Enfin, ce soir, le 14, le vénérable abbé dont vous m'avez parlé, +est arrivé et de suite il s'est installé auprès des prisonniers. Il m'a +prié de le laisser seul avec eux. Quelle figure imposante, quelle +douceur se reflète sur chacun de ses traits! Sa voix est douce et +pleine d'une onction à laquelle il est difficile de résister. Il s'est +approché d'eux en leur tendant la main avec bonté et en leur +adressant à chacun des paroles de consolation, mais les monstres, +au lieu d'embrasser avec vénération la main que ce saint apôtre +leur tendait, se sont rués sur lui et l'ont envoyé rouler sur la +muraille où sa tête à été se heurter. Il s'est relevé avec calme, a +tiré son mouchoir de sa poche et a essuyé le sang qui ruisselait de +son front sur sa figure par la blessure qu'il s'était fait en tombant. +Pendant ce temps, les deux scélérats poussaient d'horribles ricanements. +Nous comprîmes de suite, en les entendant qu'ils devaient +avoir commis une action diabolique. Nous sommes tous accourus +à son aide, mais avec une douce autorité il nous a priés de nous +retirer, puis tournant vers les deux bandits un regard chargé de +larmes il leur a adressé à tous deux dans leur langue des paroles +d'une douceur ineffable, mais les démons ne voulurent seulement +pas l'entendre. Alors le saint prêtre s'est agenouillé et à longtemps +prié pour eux. Cette prière du juste devait monter vers le ciel +comme un parfum céleste, ils avaient comblé sans doute la mesure +de leurs crimes car Dieu a paru leur refuser les trésors de sa miséricorde".</p> + +<p>"Voilà, Chef, ce que j'ai à vous raconter de ce qui s'est passé +jusqu'à l'arrivée de Mr. Odillon. Il m'a annoncé qu'il était chargé +de continuer le journal que j'ai commencé. Il ne me reste plus +qu'à ajouter que l'air de plus en plus abattu et découragé du saint +homme, me fait augurer très mal du résultat de sa divine mission."</p> + +<p>"Si je ne craignais de vous contrister davantage vu que vous semblez +leur porter de l'intérêt, qu'ils sont loin de mériter, je vous +l'assure, je vous avouerais que les gardiens et moi qui sommes +préposés à la garde de malfaiteurs, meurtriers, de bandits de +toute espèce, nous n'avons rien rencontré qui peut approcher de +la méchanceté et de la scélératesse de ces deux brigands."</p> + +<p>"Agréez, Chef, l'assurance de la haute considération avec laquelle,</p> + +<p>je suis votre dévoué."</p> + +<p>GASPARD</p> + +<p>Geôlier de la prison de Québec.</p> + +<p>(Québec, 14 Septembre.)</p> +<br><br> + +<p>Bien que je n'aie passé que peu de temps à causer avec le +geôlier, j'ai reconnu en lui le type de l'honnête homme qui bien +qu'énergique et ami de son devoir, sait tempérer les rigueurs de +la prison par tous les moyens dont il peut disposer. Je le sais doué, +de plus, d'un sens droit, d'un esprit expérimenté et observateur.</p> + +<p>Je ne puis donc me défendre d'un frémissement en songeant +au dénouement du drame sinistre qui va se dérouler, et dont j'entrevois +la fin affreuse; aussi est-ce en tremblant que je prends le +journal de monsieur Odillon. Je lis d'abord la lettre qu'il m'adresse +le jour de l'exécution.</p> +<br><br> + + +<p>Septembre 20, A midi</p> + +<p>"Mon cher frère,</p> + +<p>"Enfin le drame est terminé! Il y a une heure, je voyais disparaître +dans un coin reculé du cimetière, les restes mortels du +malheureux Paulo et de son complice. C'est la mort dans l'âme +et encore tout rempli d'horreur de ce que j'ai vu et entendu dans +les derniers jours qui ont précédé l'exécution et au moment où +leur âme devait paraître devant le juge suprême, que je remplis la +promesse que je vous ai faite. Croyez-le, mon frère, il y a de tristes +moments dans la vie. Dieu arrose quelquefois de larmes bien +amères la carrière de ses ministres."</p> + +<p>"Jamais peut-être dans une vie qui compte aujourd'hui près de +quarante cinq ans d'apostolat, je n'ai eu autant d'angoisses et de +découragement que pendant ces quelques jours. Mon Dieu je ne +m'en plains pas puisque telle a été votre volonté. Non je ne me +plains pas des pleurs que j'ai versés pour les souffrances morales +que j'ai endurées, mais ce qui m'afflige profondément et jetterait +peut-être le désespoir dans mon âme, si ma conscience ne me +disait pas que j'ai fait mon devoir, c'est que tous mes efforts ont été +infructueux et inutiles pour faire germer au coeur des deux grands +pécheurs, une pensée ou un sentiment de repentir."</p> + +<p>"J'incline mon néant devant les insondables décrets du Très-Haut. +Qui sait peut-être au moment où ils allaient être lancés dans l'éternité, +un <i>peccavi</i> que la corde ne leur a pas permis d'articuler, +s'est-il élevé du fond de leur âme."</p> + +<p>"Frère, prions pour eux qu'ils aient trouvé grâce, priez aussi pour +ce pauvre prêtre afin que Dieu rende son travail efficace, lorsqu'il +tentera de ramener à lui des âmes égarées."</p> + +<p>"Je suis avec estime, votre bien sincère ami."</p> + +<p>P. S.</p> + +<p>"ODILLON ptre."</p> + + +<p>"J'oubliais de vous remercier de l'envoi généreux que vous +m'avez fait. Cet argent sera distribué aux pauvres, et c'est sur +votre tête et sur celles de ceux qui vous sont chers, que retomberont +les bénédictions qu'ils demanderont au ciel, en reconnaissance de +vos bienfaits."</p> + +<p>"ODILLON ptre."</p> + +<p>Septembre 17. "Je suis entré dans leur cachot vers six heures +pour passer la nuit auprès des malheureux et essayer à verser dans +leur coeur un peu de calme et de repentir. Ils étaient dans un état +d'exaspération épouvantable. Leurs yeux étaient hors de tête, leurs +figures sinistres et empreintes d'une haine indicible. Leurs mains +étaient couvertes du sang qui s'échappait des blessures que les fers +leur avaient faites en essayant à s'élancer l'un sur l'autre pour se +frapper et se déchirer. De leurs bouches s'échappaient une écume +sanglante et d'affreux blasphèmes. Ma vue loin de les apaiser ne +fit plutôt que redoubler leur rage. Ils parurent même la concentrer +sur ma personne, car comme je m'approchais pour les calmer, +ils se sont tous deux précipité sur moi et m'ont violemment +repoussé. Toute la nuit s'est ainsi passée dans des paroxysmes de +fureur sans que j'aie pu leur faire entendre une parole de raison."</p> + +<p>"La cause de cette haine frénétique qu'ils se portent, vient de ce +que tous deux ont tenté de se rendre témoins du roi, avec l'assurance +qu'ils voulaient faire donner aux autorités qu'on leur laisserait +la vie sauve. A cette condition, ils auraient tout avoué."</p> + +<p>"Ces démarches, ils les avaient faites à l'insu l'un de l'autre et +elles leur avaient été révélées le jour de leur procès. Or de tous +les hommes celui que les sauvages abhorrent le plus et auquel ils +ne pardonnent jamais, c'est au délateur et au traître; aussi lorsqu'ils +le tiennent en leur pouvoir, il est toujours soumis aux plus +horribles tortures."</p> + +<p>Sep: 18. "La journée ne s'est pas annoncée sous de meilleurs +auspices. Je suis entré dans leur cachot au moment où ils prenaient +leur déjeuner. Mon arrivée n'a fait aucune autre effet sur +eux que de m'attirer à peine un coup d'oeil chargé de mépris, +Tout en mangeant ils se sont lancé des regards farouches et pleins +de menaces. Comment donc réussirai-je à faire entendre une +parole de religion à ces hommes dont le coeur est si profondément +gangrené par les plus exécrables passions?"</p> + +<p>"Je les laisse; il est onze heures et demi du soir. J'ai le coeur +navré de tristesse. Mon Dieu, encore une journée et une partie +de la nuit de perdues! Mes peines, mes supplications ne paraissent +avoir d'autres résultats que de redoubler leur rage et leurs imprécations. +Peut-être la Providence m'inspirera-t-elle demain de +nouveaux moyens pour parvenir au but auquel j'aspire si ardemment. +Le seul espoir que j'entretienne est de les ramener dans +la voie du repentir et d'adoucir leur derniers jours qui fuient l'un +après l'autre avec une incroyable rapidité et qui sont pour moi si +pleins d'amertume."</p> + +<p>"Dans deux jours leur âme sera devant Dieu et je n'ai encore +rien pu obtenir des coupables. Pourtant, je le sais, la justice des +hommes sera inflexible, inexorable, ils n'ont plus de merci à +attendre ici bas. Deux jours seulement, c'est si peu pour se préparer +à paraître devant le redoutable tribunal du Souverain Juge; +devant ce regard inquisiteur qui fait dire au roi prophète dans un +saint tremblement; <i>Ante faciem frigoris ejus quis sustinebit!!</i> Je vais +prier, la prière est un baume divin, peut-être m'inspirera-t-elle de +nouvelles idées."</p> + +<p>Sept: 19. "Mon cher frère, je suis entré un peu plus tard +dans la cellule aujourd'hui. J'ai dès le matin fait demander +audience dans les maisons où l'on prie pour le salut de tous. +Monseigneur l'Evêque de Québec, m'a offert ses services d'une +manière spontanée. Il doit aller les visiter pendant que de mon +côté j'implorerai les prières des âmes charitables en faveur des +malheureux qui vont mourir demain, sur la potence, car pour le +condamné, les jours qui suivent la condamnation sont toujours la +veille du supplice."</p> + +<p>"Tous m'ont promis leur concours et j'espère encore les retrouver +dans de meilleures dispositions."</p> + +<p>"Je vous écris ces pages de ma chambre et maintenant il me +semble que ce poids énorme ne pèse pas sur mes seules épaules, +On m'a promis partout que des prières seraient offertes à Dieu. +Elles seront dites et répétées dans chaque communauté et par +toutes les personnes pieuses."</p> + +<p>"Je me trouve dans une disposition d'esprit bien différente des +jours précédents. Je m'accuse d'avoir peut-être exprimé des +paroles d'aigreur devant ces hommes qui pourraient être plus +malheureux et ignorants que coupables. Je dirige mes pas vers +la prison bien décidé à leur en demander pardon. Je pourrais +prendre Dieu à témoin, que si je les ai offensés, c'est bien involontairement +car je donnerais de grand coeur jusqu'à la dernière +goutte de mon sang pour leur être utile."</p> + +<p>"Je marche d'un pas plus léger, plus alerte car l'espérance a fait +renaître mon courage. A peine ai-je franchi les derniers degrés de +la prison que je rencontre le saint Évêque. Il me tend la main, +je la porte à mes lèvres avec respect, mais lui m'embrasse avec +tendresse. Je n'ai pas le courage de l'interroger, son serrement de +mains m'indique qu'à lui aussi était départie la part d'amertume +comme aux bons autres prêtres qui ont tour à tour, mais en vain +essayé d'obtenir d'eux une parole ou un signe de repentir."</p> + +<p>"Mon Dieu, j'ai pourtant bien prié dans les deux jours qui sont +passés, je vais prier encore davantage mais je ne puis continuer +D'écrire."</p> + +<br><br> + +<p>19 Sept, 11 heures P. M.</p> + +<p>"Pardonnez à mon écriture, ma main est tremblante et peut-être +aurez-vous de la peine à déchiffrer le pauvre griffonnage que je +fais. A peine quelques heures vont-elles s'écouler avant que la +justice des hommes soit satisfaite, et je n'ai pu rien obtenir. La +dernière nuit est épouvantable."</p> + +<p>"Quand la réponse à leur demande d'un sursis leur a été apportée, +hier soir, et que l'expression formelle du refus leur a été signifiée, +jamais scène plus déchirante n'a été vue."</p> + +<p>"D'abord, ils ont préludé aux apprêts de leur mort d'une manière +différente, l'un par des chants féroces et sauvages, l'autre par +d'exécrables obscénités, puis à minuit sonnant, comme par un +accord mutuel, les deux prisonniers se sont tus. Rodinus le complice +s'est enveloppé la tête de sa couverture et s'est mis à moduler +un chant bizarre mais empreint d'une telle férocité que je ne pouvais +m'empêcher de sentir un frisson qui parcourait tout mon être. +Paulo au contraire est tombé dans un état d'inertie et d'abattement +dont il n'a pas pu être relevé. Le premier a continué son chant +étrange jusqu'au moment de l'exécution. Il ne s'y mêlait presque +plus d'accents humains. Hélas! cet homme était plus misérable +encore que je ne pensais. Il n'était pas même idolâtre, il était +Athée."</p> + +<p>"Je compris dans son chant qu'il était heureux du rendre à la +matière ce que la matière lui avait donné, le désir de jouissances +matérielles, et trouver les moyens de se les procurer, fussent-ils +des plus odieux. Tel avait été le but de toute sa vie."</p> + +<p>"Je cherchai à réveiller chez l'un et l'autre, chez Paulo surtout +d'autres sentiments, mais ce fut en vain, ils ne daignèrent seulement +pas me répondre. Je les conjurai, je les suppliai, je leur +présentai un crucifix qu'ils outragèrent par leurs crachats comme +de nouveaux Judas."</p> + +<p>"Enfin Paulo vers lequel je tentai une dernière espérance, me +fit peur, je l'avoue. Quand je le secouai de sa torpeur, la malheureux +était dans un délire complet, mais un de ces délires qui ne +s'exprime pas par d'énergiques transports, mais par des paroles +incohérentes, où le cynisme de la pensés le dispute à l'obscénité +de la parole."</p> + +<p>"Il exprimait dans un odieux langage les plaisirs charnels de son +passé, il en parlait avec un horrible ricanement. Parfois aussi un +calme se faisait. J'essayai bien des fois à en profiter pour me faire +entendre. Et alors c'était plus affreux encore. Il sortait de sa +tranquillité apparente et voyait le bourreau disait-il. Il l'apercevait +qui attendait à la porte du cachot que l'heure du supplice fut +arrivée. Il croyait voir ses gestes d'impatience parce que le moment +ne venait pas assez vite. Il décrivait les plis et replis de la corde qui +devait l'étrangler et qu'il croyait déjà avoir autour du cou. Il se +représentait les vociférations de la foule rendue furieuse par le +nombre et l'énormité de ses forfaits. Puis un instant après, il +élevait la voix, mais alors sur un ton de supplication il conjurait +cette même foule d'attendre au moins que la brise imprimât à +cette masse inerte, à ce cadavre et à ces membres pantelants, un +balancement qui les ferait se heurter sur les poteaux du gibet +comme en mesure, aux accords des fanfares infernales."</p> + +<p>5 heures A. M. "Rodinus continue sa mélopée inconnue. +A quelle divinité adresse-t-il ce chant? Oh! si c'était à ce +Dieu qu'il affecte de ne pas connaître, au moins conserverais-je une +lueur d'espoir sur son avenir, mais non c'est une glorification de +ses forfaits. Il les passe en revue dans sa mémoire et regrette de +ne pouvoir en savourer les délices plus longtemps."</p> + +<p>10 1/2 heures A. M. "Rien n'est changé dans l'attitude de +Rodinus. Paulo a eu un accès de frénésie épouvantable. Il se +croyait poursuivi par ses victimes. Il leur demandait pitié, miséricorde, +comme elles-mêmes ont dû le faire lorsqu'ils les outrageait +ou les mettait à mort. Ses cheveux se dressaient d'épouvante, il attendait, +disait-il des ricanements d'enfer et les cris de joie des démons +qui le conviaient à leur horrible fête. Il entrevoyait les tortures +des damnés, il répétait leurs lamentations et leurs gémissements. +Son oeil était hagard, il tremblait de tous ses membres. Son grincement +de dents augmente encore l'horreur de tous les témoins +de cette épouvantable scène. C'est bien là la peinture que l'écriture +nous fait de la mort du pécheur impénitent. <i>Dentibus suis +fremet et labescet</i>. Puis il est tombé dans un état de torpeur, il +n'est plus qu'une masse inerte."</p> + +<p>"Le silence du cachot n'est troublé que par le bruit de sa respiration +stertoreuse et par le chant de son compagnon plus strident +et plus saccadé. C'est la ronde du jongleur qui évoque les esprits +infernaux. Oh! mon Dieu je n'y puis rien faire!......"</p> + +<p>"La porte du cachot s'ouvre, c'est le bourreau et ses aides qui +entrent suivis des officiers de justice."</p> + +<p>"Je me précipite au devant d'eux, je les supplie d'accorder encore +dix minutes de répit. Un des officiers tire sa montre et dit en +secouant tristement la tête qu'il a déjà différé l'exécution de quelques +minutes et qu'il ne peut m'accorder un seul instant. Cet +instant comment l'eussent-ils employé? Eussent-ils enfin dans ce +moment suprême, tourné un regard de repentir et de supplication +vers Dieu? Hélas! je n'ose plus rien espérer que dans l'immense +miséricorde de la Divine Providence."</p> + +<p>"La seule chose que j'ai pu obtenir a été l'aveu complet que +Paulo m'a fait, et dont je ne doutais pas, qu'il était avec ses deux +complices les meurtriers du malheureux compagnon d'Attenousse +pour lequel celui-ci avait subi le dernier supplice. Paulo seul avait +ourdi cette trame diabolique pour se venger de l'horreur qu'Angeline +ressentait pour lui. Les deux autres bandits l'avaient aidé +dans l'exécution."</p> + +<p>"Pendant qu'on préside aux funèbres apprêts du supplice, je vais +de l'un à l'autre, je les exhorte en pleurant à se préparer à paraître +devant Dieu en exprimant dans leur coeur au moins une parole de +contrition."</p> + +<p>"Mais Paulo ne m'entend plus, toute vie intellectuelle est +éteinte. Son oeil est vitreux et fixe. Il n'y a plus que sa respiration +ou plutôt un râlement qui vit chez lui. Il ne voit rien, il n'entend +rien, il ne peut plus se mouvoir."</p> + +<p>"Rodinus détourne la tête avec dégoût quand je lui présente +pour la seconde fois l'image du Dieu crucifié. Il l'aurait même +souillé de nouveau par un crachat si je ne me fusse empressé de +le retirer."</p> + +<p>"Enfin la toilette est terminée, leurs chaînes leur ont été +enlevées, ils ont la corde au cou et les mains liées derrière le dos."</p> + +<p>"Le cortège se met en marche. Quatre aides portent Paulo +toujours insensible et le déposent sur la trappe fatale, Rodinus +l'a précédé. Il a toute la stoïque férocité du sauvage. La tête haute +il jette d'abord un regard de défi sur la foule et regarde avec +indifférence le bourreau qui passe l'extrémité de la corde dans le +crochet. Il ne veut pas permettre qu'on rabatte le bonnet sur ses +yeux comme on vient de le faire à Paulo."</p> + +<p>"La foule est à genoux et prie. Moi, la figure prosternée sur le +gibet, j'entends le bruit sourd qui m'avertit que la trappe est +ouverte et que deux âmes viennent de paraître devant le tribunal +suprême, et quelles sont jugées!!!... Ah! puissent-ils avoir trouvé +miséricorde auprès de Dieu!!!!!!"</p> + +<p>"Voilà, mon cher frère, les détails aussi exacts que possible, +voilà aussi la fin déplorable de ces deux grands coupables. Pourtant, +malgré toute l'apparence de l'inutilité de nos prières, redoublons +cependant nos instances auprès du Très-Haut. Qui sait?"</p> +<br><br> + + +<p>Je ferme en frissonnant ce journal, il m'échappe des mains. +J'essuie les sueurs glacées qui inondent mon front.</p> + +<p>J'oublie l'univers entier et me transporte en esprit dans ce +monde invisible et inconnu dont ces deux hommes ont franchi la +barrière. Ma pensée se noie dans l'horreur du sort qui vraisemblablement +les y attendait.</p> + +<p>Je ne sais combien d'heures j'ai passé dans ces pénibles +réflexions mais tout à coup mes idées prennent un autre cours. Une +figure angélique vient faire contraste avec les leurs que je crois +entrevoir parmi celles des démons. Cette figure est celle d'Angeline, +de la mère d'Adala. Il me semble entendre cette voix qui n'avait +plus rien de terrestre à me dire, au moment où son âme allait +s'envoler vers le ciel et après la confession que je lui avait faite: +"Père viens m'embrasser. Je te confie mon enfant, mon Adala."</p> + +<p>Ce dernier nom a un effet magique. Il m'éveille comme d'un +affreux cauchemar et la chère petite lettre d'Adala est là devant +moi qui semble me sourire et m'inviter à l'ouvrir.</p> + +<p>Je la saisis avec émotion, je la tourne et retourne en tout sens +avant que d'en faire sauter le cachet. J'embrasse ce papier que sa +main a touché. Il faut que j'attende quelques instants avant que +de pouvoir distinguer l'écriture, tant les larmes obscurcissent mes +yeux.</p> + +<p>"Mon Bon et cher grand papa, me dit-elle, voilà déjà plus de +quatre mois que je ne t'ai vu et pourtant je n'ai pas passé un seul +instant sans penser à toi. Je me suis bien ennuyée et je m'ennuie +encore beaucoup de ne pouvoir plus m'asseoir sur tes genoux et +t'embrasser."</p> + +<p>"Je n'ai pas non plus oublié toutes les belles histoires que tu me +racontais. Il y en avait de tristes si tu t'en souviens qui me faisaient +pleurer, mais quand tu me voyais toute en larmes, tu m'en disais +de si drôles que j'en ris encore rien qu'à y penser."</p> + +<p>"Mais ce que je ne comprenais pas et ne comprends pas encore +aujourd'hui, c'est que quand tu me voyais si folle, tes yeux se +mouillaient de larmes. J'avais bien peur que ce ne fut quelque +chagrin que je te causais et tu étais trop bon pour me dire en quoi +je t'affligeais. Je suis aujourd'hui bien plus raisonnable que je ne +l'étais alors et j'ai bien hâte de te revoir pour te demander pardon."</p> + +<p>"J'espère, mon bon grand papa, que tu prends toujours un bon +soin de ta santé car si j'apprenais que tu es malade ou qu'il te fut +arrivé quelque malheur, je crois bien j'en mourrais."</p> + +<p>"Je me propose quand je te reverrai de te gronder bien fort de +ce que tu ne m'écris pas."</p> + +<p>"Je suis à présent une grande fille. Les bonnes religieuses me +disent qu'elles sont très contentes de mes succès. Elles ont pour +moi toute espèce de bontés."</p> + +<p>"La mère supérieure et l'assistante me font souvent venir dans +leurs chambres. Elles m'embrassent, me chargent de bonbons, +mais je ne sais pourquoi elles ont l'air triste elles aussi quand elles +me parlent. Je n'ai pas besoin de rien demander, elles préviennent +mes moindres désirs et me disent que c'est toi qui leur a donné +l'argent pour y pourvoir."</p> + +<p>"Je t'embrasse beaucoup pour te remercier de toutes tes prévenances +et je vais m'appliquer bien fort pour finir mes études au +plus vite et aller te rejoindre. Tu dois toi aussi t'ennuyer un peu +de ta petite fille."</p> + +<p>"Depuis huit jours nous prions pour deux criminels qui ont +été pendus ce matin. Toutes les bonnes religieuses étaient tristes +nous aussi nous l'étions. C'est si terrible de penser que deux hommes +vont être pendus, mais c'est plus affreux encore de songer +qu'ils vont mourir sans s'être réconciliés avec Dieu. A dix heures +trois quarts ce matin les glas des deux malheureux ont commencé +à sonner. J'en frémis encore. Nous nous sommes rendues à la +chapelle pour prier pour eux. Je n'ai pas osé demander s'ils ont +fait leur paix avec Dieu."</p> + +<p>"Tu peux t'imaginer comme j'ai été contente de revoir mon +ami Baptiste, aussi je l'ai embrassé bien fort."</p> + +<p>"Grand'mère vient me voir toutes les semaines. Elle m'apporte +de ces beaux petits ouvrages en broderie sur écorce comme elle +sait en faire. Elle y joint de plus de jolies corbeilles remplies de +toute espèce de fruits. J'aurais voulu que ma tante supérieure lui +donna de l'argent, j'avais tant peur qu'elle souffrit de la faim; mais +elle m'a embrassée en me disant que tu lui en donnes plus qu'elle +n'en a besoin. Je t'en aimerais encore plus fort pour cela si j'en +étais capable."</p> + +<p>"A présent je vais te dire un tout petit secret. Ce n'est, pas moi +qui écris, je ne suis pas assez savante, c'est une de mes compagnes +qui le fais pour moi, mais c'est moi qui dicte."</p> + +<p>"Mes bonnes tantes disent que dans quelques mois je pourrai +écrire une lettre seule. Juges si je vais travailler."</p> + +<p>"Je t'embrasse mille et mille fois,</p> + +<p>Ta petite fille,"</p> + +<p>ADALA</p> + +<p>20 Septembre.</p> +<br><br> + + +<p>La lecture de cette lettre me fit un plaisir ineffable que je me +plus à savourer quelque temps. Il fallut pourtant me tirer de cette +délicieuse rêverie et retourner dans ma cabane.</p> + +<p>Mes amis étaient éveillés. Je me fis raconter les derniers jours +des bandits dans les plus grandes minuties. Ils avaient été plus +diaboliques encore dans leurs actions que le bon prêtre ne me l'avait +dit.</p> + +<p>Un jour un d'eux lui avait presque coupé un doigt avec ses dents +pendant qu'il lui présentait à boire, comme il le lui avait demandé.</p> + +<p>Un autre jour, Rodinus l'assommait presque avec ses menottes +pendant qu'il avait le dos tourné.</p> + +<p>Il n'y avait pas d'avanies, d'injures, de blasphèmes, d'obscénités +de toutes sortes que ce saint prêtre n'eût entendus de leurs bouches +et souffert avec une patience et une douceur angéliques.</p> + +<p>Mais je tire le rideau sur ce hideux tableau pour revenir au +plus vite à ma chère enfant.</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>VIE INTIME</h3> + +<p>Quoiqu'il m'en coûtât beaucoup d'être pour plusieurs années +séparé d'Adala, il me fallait en faire le sacrifice. Aussi, autant par +goût que par un besoin de distraction et de mouvement, je repris +avec mes amis la vie de coureur des bois.</p> + +<p>J'étais parfaitement tranquille au sujet de ma fille chérie, je +savais qu'elle trouverait, auprès de mes bonnes soeurs tout le bonheur +possible. Pour lui éviter des chagrins que ma vue aurait pu +lui causer, je résolus de ne l'aller voir que dans trois ans, mais je +me proposai de lui écrire deux fois par année quoique je fusse +convaincu qu'elle était incapable de m'oublier.</p> + +<p>Nos préparatifs de départ ne furent pas longs et nous partîmes +bien décidés à ne plus nous séparer et à partager à chaque retour +au poste les profits de notre chasse.</p> + +<p>Il est inutile de vous raconter cette vie de coureur des bois que +tout le monde connaît. Qu'il me suffise de dire que nos chasses +furent assez fructueuses et que je passai les cinq années qui suivirent +dans un calme et une tranquillité d'esprit que je n'avais pas +encore connus.</p> + +<p>Le spectacle continuel de la nature dans toute sa beauté primitive, +les courses dans les bois et la préparation de nos pelleteries +faisaient le charme de nos journées. Puis le soir arrivé nous +nous trouvions réunis autour d'un bon feu et les histoires et la +gaîté intarissable du Normand et du Gascon, embellissaient nos +soirées.</p> + +<p>Les trois années que je m'étais condamné à passer sans embrasser +Adala, étaient expirées, je résolu de me rendre à Québec. Grande +fut la joie de mes soeurs et de la petite en me voyant.</p> + +<p>L'enfant s'était admirablement développée, et avait considérablement +grandi. Elle ne savait que faire pour me témoigner son +bonheur. Elle riait, pleurait, dansait, venait sauter sur mes +genoux et m'embrassait. Combien j'étais heureux de tous ces +témoignages d'amour. Non je ne les eus pas changé pour tous les +trésors de la terre.</p> + +<p>Je passai une semaine auprès d'elle, lui faisant visiter la ville et +ses environs. Je jouissais du plaisir qu'elle éprouvait de voir tant +de merveilles et de beautés qu'elle ne connaissait que par ouï dire.</p> + +<p>Il va sans dire que nous allâmes aussi chercher la grand'mère +et l'installâmes auprès de nous pour qu'elle prit part à la joie +commune.</p> + +<p>Ces huit jours furent de courte durée. Si la voix de la raison n'eut +cédé à celle de mon coeur, sans aucun doute, elle fut revenue avec +moi. La vie de réclusion s'accordait peu avec le caractère d'Adala. +Ce qu'il fallait à cette chère enfant c'était la vie libre et indépendante, +indispensable au sang indien. Instinctivement aussi elle +ressentait un entraînement véritable pour la vie demi sauvage. +Mais il me fallut céder devant le devoir.</p> + +<p>Après l'avoir pressée plusieurs fois dans mes bras, je me séparai +d'elle. Je lui promis que dans deux ans je viendrais la chercher +et qu'alors nous demeurerions ensemble jusqu'à la mort de l'un de +nous. Aglaousse, de son côté, promit de venir nous rejoindra et +de la visiter plus souvent encore d'ici à ce temps-là.</p> + +<p>Je dis adieu à mes soeurs, leur recommandant de nouveau l'enfant. +Ces recommandations étaient bien superflues.</p> + +<p>Ce fut un grand sacrifice, que je fis en m'éloignant d'elles, et +aussi longtemps que je le pus, je me retournais pour jeter un +regard sur le toit qui recouvrait des êtres qui m'étaient plus chers +que la vie.</p> + +<p>Jamais de ma vie, je n'ai éprouvé autant d'ennui que pendant +les premiers mois qui suivirent cette séparation.</p> + +<p>Enfin je rejoignis les compagnons qui m'attendaient à un endroit +désigné et nous reprîmes la vie active.</p> + +<p>Pendant la courte visite que j'avais faite à Adala, je lui avait +souvent parlé du campement que nous avions établi auprès du +Lac à la Truite. Je lui avais décrit le paysage si beau et les jouissances +qu'on y trouvait. L'enfant avait écouté ces détails avec des +larmes de plaisir. Elle me fit promettre en la laissant d'y construire +un logement et que ce serait là que désormais nous habiterions.</p> + +<p>Ses désirs étaient pour moi des ordres impérieux, aussi vers la +fin de la seconde année, nous construisîmes ces cabanes que je ne +changerais pas pour le plus somptueux des palais.</p> + +<p>Enfin, depuis sept ans que nous y sommes installés, nous goûtons +un bonheur presque sans nuages. Le seul chagrin qui soit +venu assombrir notre ciel, a été la mort de mes deux soeurs qu'une +épidémie a emportées successivement dans l'espace de deux mois +Chères saintes femmes, elles se sont éteintes comme elles ont vécu, +dans la paix du seigneur, après une carrière bien remplie d'années, +mais encore plus de bonnes oeuvres.</p> + +<p>Vous ferai-je maintenant une description de la manière dont nous +passons notre temps. Peut-être pourrait-elle vous intéresser.</p> + +<p>Le chant des oiseaux nous éveille dès le matin et souvent à ce +chant s'en joint un autre mille fois plus suave, plus agréable à mon +oreille, c'est celui de mon Adala qui semble leur répondre. Elle +a, pour ainsi dire, apprivoisé ces chers petits enfants des bois, car +elle charme tout ce qui l'entoure.</p> + +<p>La culture des plantes, les broderies sur écorce, la couture et la +lecture constituent ses occupations de la journée.</p> + +<p>Rien de plus charmant que de la voir dans les beaux soirs d'été +conduire son léger canot avec une adresse merveilleuse, sur les +eaux tranquilles du lac. Puis quand tout est silencieux dans la +nature, sa voix s'élève pure et argentine pour chanter un de ces, +cantiques si touchants par leur naïve beauté, et qui sont une +prière, une invocation.</p> + +<p>C'est alors que les échos des montagnes saisissent ces notes si +fraîches, qu'ils les répètent et se les renvoient les uns aux autres +comme s'ils voulaient se les graver profondément dans leur +mémoire.</p> + +<p>Parfois aussi je l'amène à des expéditions de chasse, mais ces +jours-là, je suis presque toujours certain de faire buisson creux. +Il ne faut pas tirer sur ce pauvre lièvre qui ne nous fait aucun +mal, dit-elle, n'abattez pas cette mère perdrix qui peut-être laisserait +des enfants orphelins et personne alors pourvoirait à leur nourriture.</p> + +<p>Mais si un loup ou n'importe quel autre animal carnassier se +présente, oh! alors malheur à lui, car elle tire avec la plus grande +précision. Elle aime beaucoup la légère carabine que je lui ai +achetée et qui est du plus beau fini. Elle ne perd pas une +occasion d'en faire admirer le mérite.</p> + +<p>Lorsqu'elle se promène sur les bords du lac, elle est suivi d'une +marmotte devenue l'hôte de sa maison et sa compagne inséparable. +Plusieurs couvées de canards sauvages qu'elle à réussi à apprivoiser +et qui viennent manger tour à tour dans sa main, en poussant +des cris assourdissants, lui font cortège.</p> + +<p>Rien de ses pas, de ces démarches, ni de ses actions, n'échappe +aux regards ravis de sa grand'mère et des miens, nous en examinons +tous les détails pour y trouver de nouveaux charmes, nous +l'aimons tant.</p> + +<p>Son caractère est quelque peu fantasque et aventureux, mais +d'après mes recommandations elle ne s'éloigne jamais seule de la +maison. Deux dogues énormes, qui sauraient la protéger dans le +cas d'une mauvaise rencontre, sont les gardes les plus sûrs.</p> + +<p>Le temps de chaque journée est ainsi réglé et les heures fuient +avec une rapidité sans égale. Nous sommes loin de trouver le +temps monotone et de vivre dans l'isolement. Chaque jour un +chasseur ou un amateur de pêche vient nous demander un gîte. +Nous avons aussi des nouvelles de tous cotés, car jamais ici le +pain et l'hospitalité ne sont refusés.</p> + +<p>Bien souvent il y a surcroît de vie et de gaîté dans l'habitation, +c'est qu'alors Baptiste et ses deux inséparables compagnons sont +venus nous visiter et se reposer de leurs fatigues.</p> + +<p>Oh! ce sont ces jours-là de vrais dîners de <i>Gamache</i> ou de <i>Sardanapale</i>. +Tout ce que la forêt peut offrir de gibier à plumes ou à +poil est mis à contribution. Quelle folle gaîté préside au repas, +le Gascon et le Normand ont eu de quinze jours à un mois pour +renouveler leur approvisionnement d'histoire incroyables et fantastiques. +Adala rit aux larmes, la grand'mere et moi rions de la +voir rire et à ce concert d'éclats de rire se joint comme basse la +grosse voix de Baptiste.</p> + +<p>Des histoires on passe au chant, du chant à la danse, c'est Baptiste +qui fait la musique. Il imite avec sa voix toute espèce d'instruments. +Ses poings jouent du tambour sur n'importe quel meuble, +ses pieds marquent la mesure et les deux français exécutent des +cabrioles, des pas, des sauts impossibles tels qu'ils les ont vus faire, +assurent-ils dans tel ou tel pays où il n'ont pourtant jamais été, la +petite de se tordre de rire et nous, ma foi, de l'imiter. Ces fêtes +se prolongent deux à trois jours.</p> + +<p>Mais quand les froids d'hiver commencent à nous menacer, nous +descendons au village pour laisser passer les mois les plus +rigoureux.</p> + +<p>La cabane reste alors sous les soins de la vieille Aglaousse qui +s'obstine à ne pas vouloir nous suivre. Nous ne la laissons jamais +seule, Baptiste et ses deux compagnons hivernent avec elle. J'ai +soin avant de les laisser de pourvoir à tous leurs besoins. Nous +leur faisons aussi de fréquentes visites dans le cours de l'hiver.</p> + +<p>Nous allons habiter des appartements confortables auprès de +l'église du hameau. Quelques bons voisins viennent fréquemment +nous visiter. Dans la journée nous faisons des courses de traîneau +et le soir le curé vient s'asseoir au coin du feu et nous réjouir par +une intime et charmante causerie.</p> + +<p>Telle est la vie que nous menons depuis sept années. Hélas! +elles ont été bien courtes comparées à celles du passé, mais +aujourd'hui un nuage de tristesse vient troubler mon bonheur, +c'est une inquiétude bien naturelle, car je sens d'un jour à l'autre +le poids des ans qui s'appesantit sur moi.</p> + +<p>J'éprouve aujourd'hui dans les marches les plus courtes, que +mon pied qui gravissait lestement autrefois les pentes les plus +rapides, ne se traîne plus que péniblement même sur un terrain uni.</p> + +<p>Ma pauvre Aglaousse elle aussi se fait vieille et je songe avec +tristesse que quand tous les deux nous aurons quitté la terre, ce +qui ne saurait tarder, qui donc prendra soin de ma chère petite +fille?</p> + +<p>Je dissimule autant que je le puis les traces de ma décrépitude, +mais Adala semble s'en être aperçue, elle m'entoure de plus de +soins, de prévenances s'il est possible. Elle ne me laisse plus un +seul instant, elle parait inquiète. Elle me regardait l'autre jour +avec un oeil plein de tristesse, tout à coup une larme est venue +glisser sur ses joues, elle s'est empressée de la faire disparaître et +de me sourire. Je lui en ai demandé la cause. C'est une vilaine +poussière m'a-t-elle répondu!</p> + +<p>Depuis trois jours, je n'ai pu sortir, je me sens faible, abattu. +Je voudrais bien avoir Monsieur Fameux, mais Baptiste et ses +compagnons n'y sont pas.</p> + +<p>Les deux français sont partis pour une longue expédition de +chasse. Baptiste a pour ainsi dire abandonné la vie des bois, il +s'est mis à la culture et nous ne le voyons plus que rarement.</p> + +<p>Mon Dieu, comment pourrai-je faire prévenir Monsieur Fameux +de l'état précaire où je me trouve.</p> + +<p>Je me suis ouvert à lui et lui ai dit que je comptais sur sa protection +pour prendre soin d'Adala et de sa grand'mère quand je +ne serai plus. Cette mission, il l'a acceptée, car il sait que je n'ai +personne autre à qui m'adresser, mais il faudrait pourtant que je +le visse avant de mourir.</p> + +<p>Adala s'est bien offerte pour aller le chercher.</p> + +<p>La vaillante enfant je l'ai refusée. La distance est si grande et +je crains que cette course ne soit au-dessus de ses forces, cependant +elle a si fortement insisté que j'ai cédé à ses instances, car je sens +que mes heures sont comptées.</p> + +<p>En partant elle est venue m'embrasser en pleurant. Ses larmes +sont tombées sur mes joues et m'ont réchauffé le coeur.</p> + +<p>Je profite de son absence pour écrire ces dernières lignes que +ma main tracera:</p> + +<p>Que je te remercie, ma chère Adala, d'avoir égayé ma triste +vieillesse par ton jeune et candide enjouement. Lorsque je remontais +en esprit, le courant d'une vie tourmentée, je me sentais +écrasé sous le poids des événements de mon existence, ta franche +gaîté est venue m'arracher bien des fois l'amertume gui peut-être +eut fini par s'emparer de moi.</p> + +<p>Tu as été dans la maison la lumière, la joie et la vie, car tu en +étais l'âme bénie. Sois donc à jamais heureuse Adala pour tout le +bonheur que tu m'as fait.</p> + +<p>Que ta vie soit aussi calme que la mienne à été tourmentée. +Que le ciel t'accorde les trésors de jouissances que je n'ai pas connues. +Enfin sois heureuse autant que mon coeur le désire.</p> + +<p>Aimes toujours ta bonne grande maman et prends en bien +soin. Tu sais combien elle s'est dévouée pour toi, mais je connais +trop bien ton coeur, cette recommandation est superflue. Oui tu +l'aimeras autant qu'elle t'a aimée.</p> + +<p>Penses aussi quelquefois à ton vieil ami Hélika, donnes-lui un +souvenir et quand ta voix se mêlera, le soir, à la prière des anges, +demandes miséricorde pour lui!!!!</p> + +<p>Adieu, Adieu...</p> + +<p>HÉLIKA.</p> + + +<p>Ici se terminait le manuscrit.</p> + +<p>Monsieur D'Olbigny ajouta: C'est le même jour que nous fîmes +rencontre de cette charmante enfant à la décharge du Lac.</p> + +<p>Monsieur d'Olbigny demeura pensif quelques instants. Aux +dernières phrases du manuscrit sa voix nous avait paru profondément +émue. Nous respectâmes sa rêverie. Du revers de sa main +il essuya une larme, puis avec un doux sourire il nous dit; si vous +le voulez bien, Messieurs, nous allons déjeuner.</p> + +<p>Effectivement l'aurore paraissait, la nuit était passée sans que +nous nous en fussions aperçus, tant ce récit nous avait intéressé.</p> + +<p>Et la jeune fille, demandâmes-nous tous ensemble, qu'est-elle +devenue?</p> + +<p>Son histoire est bien trop longue pour que j'entreprenne de +vous la raconter aujourd'hui. Elle se rattache de plus à bien des +souvenirs de ma vie qu'il me serait pénible de rappeler en ce +moment.</p> + +<p>Si cette narration vous a présenté quelqu'intérêt, je vous réserve +l'autre partie pour l'occasion où j'aurai le plaisir de vous revoir.</p> + +<p>Permettez-moi, charmantes lectrices, de vous en dire autant.</p> + +C. DeGUISE. + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13149 ***</div> +</body> +</html> |
