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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13070 ***
+
+LE DÎNER INTERROMPU
+ou
+NOUVELLE FARCE DE JOCRISSE
+
+
+FARCE COMIQUE EN UN ACTE PAR
+ERNEST DOIN
+
+1873
+
+
+
+LE DÎNER INTERROMPU
+ou
+NOUVELLE FARCE DE JOCRISSE.
+
+PIÈCE COMIQUE EN UN ACTE FAISANT SUITE AU DÉSESPOIR
+DE JOCRISSE (UN AN APRÈS).
+
+
+M. E. Doin, voyant le succès qu'avait obtenu "Le Désespoir de Jocrisse",
+joué dans presque tous les localités, s'est décidé à faire cette
+nouvelle pièce qui, comme l'autre est très comique; il espère qu'elle
+obtiendra le même succès.
+
+
+
+PERSONNAGES.
+
+M. PLUMET. Propriétaire.
+JOCRISSE. Domestique cuisinier.
+LAFLUTE, Cousin de Jocrisse, domestique.
+M. VINCENT. Ex-fournisseur d'armée, riche.
+UN OFFICIER DE POLICE.
+
+
+Le théâtre représente un salon, table à dîner au fond, chaises, petite
+table sur un des côtés du théâtre, miroir, rasoir savonnette.
+
+
+SCÈNE 1ère.
+
+Laflûte, seul, balayant et rangeant des chaises.
+
+Allons tout est en ordre, il est à peine huit heures et toute ma besogne
+est faite; M. Plumet n'est pas encore levé, je vais l'attendre ici;...
+ah! à propos il va vouloir se raser, préparons tout... là, sa petite
+table, son miroir, sa savonnette, rasoir et as serviette de rigueur;
+bon!... Voilà cependant un an de passé depuis que je suis au service de
+M. Plumet, ça m'rappelle le jour de la grande catastrophe où mon cousin
+Jocrisse a fait tant de fracas, ici, précisément dans cette même salle!
+Dieu! quand je me rappelle, quel carambolage, table, buffet, assiettes,
+j'en ris encore, surtout de son empoisonnement au vin de champagne!...
+Diable de cousin, va!... il s'en est pas mal tiré, mais dame aussi,
+ça l'a t'y changé? Est-il tranquille à présent?...... Depuis que le
+cuisinier, le p'tit scopette, a quitté M, Plumet c'est mon cousin qui
+l'a remplacé, et il s'y entend ma foi pas mal, puisque not' maître
+trouve tout bon!... oh non, Jocrisse n'est plus le même, excepté une
+chose c'est qu'il a toujours le mot pour rire et pour placer un petit
+mensonge; ah dame! à lui l'pion pour ça... n'importe, c'est un bon
+cousin pour moi...... (il regarde dans la coulisse) Ah j'entends
+quelqu'un, c'est précisément lui.
+
+
+SCÈNE 2e
+
+JOCRISSE, LAFLUTE
+
+JOCRISSE
+
+Déjà à l'ouvrage, Laflûte, c'est superbe! C'est comme moi depuis une
+heure mes fourneaux sont allumés, je ne fais fricasser et refricasser
+pour le déjeuner de not' maître, Est-il levé.
+
+LAFLUTE
+
+Non, mon cousin, et tenez, au moment où vous entriez, je parlais de
+vous.
+
+JOCRISSE
+
+Et à qui donc, Laflûte, à ton manche à balai?
+
+LAFLUTE
+
+Non, cousin, à moi-même, à mon particulier,
+
+JOCRISSE (riant)
+
+Ah! ah! ah! Et le sujet était intéressant, j'parie.
+
+LAFLUTE
+
+Ma foi oui, pour moi toujours, et j'en riais d'bon coeur; j'pensais à
+vot' journée de désespoir.
+
+JOCRISSE
+
+Ah! Ah! Ils sont passés mes jours de fête!... Mais écoute Laflûte.......
+ils vont revenir,
+
+LAFLUTE (étonné)
+
+Ah bath!
+
+JOCRISSE
+
+Oui, et peut-être aujourd'hui.
+
+LAFLUTE
+
+Quoi?... Quoi?... Encore cassé?......
+
+JOCRISSE
+
+Oh! non, non, c'est trop vulgaire... c'est autre chose, c'est une
+fête...... une fête...... Eh quoi? Esprit étroit?... Tu ne sais pas?...
+Tu ne comprends pas?...
+
+LAFLUTE
+
+Dame... non, mon cousin.
+
+JOCRISSE
+
+Quel quantième sommes-nous du mois?
+
+LAFLUTE
+
+Eh ben, j'pardi... c'est aujourd'hui le 14
+
+JOCRISSE (le prenant par l'oreille)
+
+Et le 14..... Monsieur Laflûte ne se rappelle pas l'hôtel de l'oie
+rouge?
+
+LAFLUTE (joyeux et battant des mains)
+
+Oh! oh! l'anniversaire de la naissance de M. Plumet, le grand souper
+avec le bailli Giffard?
+
+JOCRISSE
+
+Précisément. Et comme M. Plumet ne nous en parle pas je crains qu'il
+n'ait invité quelques amis, car, il n'oublie jamais ce jour.
+
+LAFLUTE
+
+Eh ben?
+
+JOCRISSE
+
+Eh ben, je crains que nous soyons obligés de manger les restes du dîner.
+
+LAFLUTE
+
+Ah!
+
+JOCRISSE
+
+Et voila ce que je veux empêcher!... je me creuse et recreuse le cerveau
+pour trouver un moyen certain et efficace de nous faire inviter à faire
+partie du festin, et du diable! il faut que j'en trouve un... mais pour
+cela, il me faudrait connaître l'invité on les invités?... S'il y a
+la moindre physionomie à farce, tu verras, tu me seconderas et nous
+rirons...... A propos... j'ai préparé quelque chose pour présenter à M.
+Plumet pour la circonstance, je vais me tenir non loin d'ici, et pendant
+qu'il se fera la barbe; ta regarderas par cette fenêtre, tu me verras,
+tu me feras signe... allons... je l'entends, je m'sauve... attention au
+signal.
+
+(Il sort)
+
+
+SCÈNE 3e
+
+LAFLUTE (seul)
+
+Bon! Puisque Jocrisse s'en mêle, tout ira bien, j'en suis sûr... Ah! vlà
+M. Plumet, attention.
+
+
+SCÈNE 4e
+
+M. PLUMET, LAFLUTE
+
+M. PLUMET
+
+Eh bien, Laflûte, tout est-il prêt pour ma barbe?
+
+LAFLUTE
+
+Oui, oh! oui, not' maître.
+
+M. PLUMET
+
+Ai-je de l'eau chaude?
+
+LAFLUTE
+
+Ben sûr, oh ben sûr, not maître.
+
+PLUMET
+
+C'est bien, mon garçon.
+
+(Il s'assied et tout en se préparant et se rasant, il parle.)
+
+Jocrisse est-il allé au marché ce matin?
+
+LAFLUTE
+
+Oui, not' maître, oh! il y a déjà longtemps que je l'entends à la
+cuisine, j'gage qu'il sue à grosses gouttes pour vous faire un bon à
+déjeuner.
+
+PLUMET
+
+Allons, allons, c'est bien... ma foi je ne regrette pas de vous
+avoir gardé tous les deux, malgré vos folies, je suis content, oui,
+oui,--Jocrisse va bien, surtout depuis que je l'ai mis à la cuisine et
+ma foi, il s'en tire à merveille.
+
+LAFLUTE
+
+Ah! Dame, not' maître, c'est pas pour dire, mais mon cousin Jocrisse,
+vous aime bien, il me disait encore hier soir: "Tiens, Laflûte,
+j'voudrais tous les mets les plus rares et savoir toutes les raffineries
+de la cuisine pour contenter M. Plumet qui a été si bon de me pardonner
+toutes mes fredaines, toutes mes folies."
+
+PLUMET
+
+Ce pauvre Jocrisse!... Oui, oui, il m'en a diablement fait... Mais,
+bath! Tout est oublié!...... Ah! ça, Laflûte viens m'habiller.
+
+(Comme tout l'habillement doit se trouver sur une chaise tout va
+vivement, pendant qu'il aide M. Plumet, Laflûte a fait des signes à
+Jocrisse qui arrive tenant de ses deux mains un pot contenant un énorme
+bouquet de fleurs rouges, jaunes, bleues, blanches, larges feuilles, il
+est facile de confectionner ce bouquet avec des fleurs artificielles,
+papier de soie.)
+
+
+SCÈNE 5e
+
+JOCRISSE, PLUMET, LAFLUTE
+
+PLUMET (apercevant Jocrisse)
+
+Ah! mon Dieu! qu'est-ce que c'est que cela, Jocrisse, apportes-tu un
+jardin?
+
+JOCRISSE
+
+Not' maître, c'est un bouquet, et ce léger bouquet, ce bouquet...
+qu'est... l'embarras...... non... l'emblématique de vos vertus... de vos
+bontés... de votre grand corps... c'est-à-dire... coeur... Ce bouquet...
+not' maître, ben plus mince que les sentiments de Jocrisse et de
+Laflûte, vous est offert par eux, car, ils vous regardent comme leur
+bras tutélaire... et... et...enfin... M Plumet; c'est au nom de votre
+anniversaire de l'oie rouge... Non.... de votre grande naissance...
+que... en ce jour... qui... je... que... enfin... not' maître je vous
+l'offre et je vous remercie de tout mon coeur.
+
+LAFLUTE (saluant)
+
+Et moi aussi, not' maître?
+
+PLUMET
+
+Merci, merci, mes enfants... vous me faites plaisir, je suis ému...
+j'accepte ton bouquet, Jocrisse, pose-le là, mon garçon... et pour vous
+récompenser tous deux... je...
+
+JOCRISSE (à part)
+
+Il va nous inviter à dîner.
+
+PLUMET
+
+Je vous permets de vous divertir ce soir à la cuisine.
+
+JOCRISSE (à part)
+
+Ah! diable! C'est ce que je n'veux pas.
+
+PLUMET
+
+Il y a un an vous avez partagé le souper de mon anniversaire, parce
+qu'il y avait des circonstances, dont tu dois te rappeler, Jocrisse!
+
+JOCRISSE
+
+Oh! oui, not' maître... et même qu'c'était un fier souper!... On s'en
+est-y donné!
+
+PLUMET
+
+Oui... mais aujourd'hui, vois-tu, depuis un an tout est changé, on eut
+obligé de tenir un certain rang, un décorum enfin... surtout depuis que
+j'ai été nommé capitaine de la garde nationale...... Si j'étais seul, je
+vous dirais: mes enfants, vous partagerez le festin de votre maître...
+mais......
+
+JOCRISSE (imitant le mouton)
+
+Mai.......
+
+PLUMET (souriant)
+
+Tu fais le mouton...... Mais, voyez-vous,--j'ai des convives et surtout
+un, qui trouverait inconvenant si j'admettais à ma table--mes deux
+domestiques.
+
+JOCRISSE
+
+Et ce convive, not' maître, que'qu'c'est donc, s'y vous plaît?
+
+PLUMET
+
+C'est mon plus grand ami, mon ami Vincent, l'homme riche et influent.
+
+JOCRISSE (à part)
+
+Oui, influent en bêtises (haut) Ah! Ah! not' maître je l'connais, il est
+déjà venu ici, j'l'ai déjà vu.... c'est-y pas c't'ancien fournisseur de
+l'armée que les soldats appelaient: riz, pain, sel?
+
+PLUMET
+
+Précisément. J'ai reçu hier sa lettre, tiens, la voici, je vais vous la
+lire: (Il lit)
+
+"Mon cher Anatase Plumet, J'ai reçu ta lettre par laquelle tu m'invites
+à ton gala à l'occasion de l'anniversaire de ta naissance; je ferai
+en sorte de m'y rendre, à moins que de grandes circonstances m'en
+empêchent... car j'ai tant d'affaires!...... Si je ne suis pas chez toi
+à quatre heures, ne m'attends plus, ce sera pour plus tard et nous n'en
+serons pas moins bon amis."
+
+"A toi,
+
+Jérôme Vincent."
+
+JOCRISSE (à part)
+
+Du diable s'il dîne ici.
+
+PLUMET
+
+Comment?
+
+JOCRISSE
+
+J'dis qu'ça convient... qu'vous avez raison, not' maître.
+
+LAFLUTE
+
+Oui, mais ça nous rappelle l'souper de l'année dernière, et dame,
+voyez-vous, ça fait! d'la peine.
+
+PLUMET
+
+Eh bien, écoutez mes enfants, si mon ami Vincent ne vient pas, je vous
+promets que tous les deux, vous mangerez à ma table, car, il n'y a que
+lui seul, voyez-vous, lui seul, qui est un obstacle à cela, et, j'ai
+besoin de sa protection; vous savez que c'est à lui que je dois mon
+grade de capitaine?
+
+JOCRISSE (à part)
+
+Bon! la partie est gagnée ou j'y perds tous les boutons d'ma veste
+(haut). Ah! not' maître, ma parole, vous m'mettez la joie au coeur.
+
+AIR: T'EN SOUVIENS-TU.
+
+ C'est-y tout d'bon que not' maîtr' nous invite?
+
+PLUMET
+
+Oui mes enfants, oui, je le veux ainsi.
+
+LAFLUTE
+
+S'il vient du monde...
+
+PLUMET
+
+Vous partirez tout d'suite.
+
+JOCRISSE
+
+ Ah! qu'vous êtes bon! que vous êtes poli.
+ Mais j'fons un rêve; je n'pouvons pas y croire.
+
+PLUMET
+
+Non, mes enfants, non vous ne dormez pas,
+
+JOCRISSE ET LAFLUTE
+
+ J'sens que d'plaisir, je n'vas manger ni boire (bis),
+ Vraiment, vraiment, c'est un joyeux repas (bis).
+
+PLUMET
+
+Alors je sors, je vais faire quelques emplettes et je reviendrai pour le
+dîner.. Tout sera prêt n'est-ce pas?
+
+JOCRISSE
+
+Ah! soyez tranquille not'maître... la broche, les casseroles, les poêles
+et tout le bataclan... ça va marcher son brain!... gare la bombe!
+
+PLUMET
+
+Allons! bon!... Ah! à propos, Jocrisse as-tu bien cherché dans ta tête
+à nous trouver quelques morceaux choisis? hein? mon gaillard, toi qui
+connais les bons mets?
+
+JOCRISSE (riant)
+
+Ah! ma foi, not'maître, à votr'école on n'peut pas aimer les mauvais.
+
+LAFLUTE (à part)
+
+En a t'y! En a-t-y dans sa tête?
+
+PLUMET
+
+Voyons, voyons, un petit aperçu de ce que tu vas nous donner, sauf, ce
+que je dois apporter en revenant.
+
+JOCRISSE
+
+Dame! Not'maître, j'ai tout r'passé dans ma mémoire les mets que je sais
+d'votr' goût: prima, premièrement, d'abord: Un salmis aux fines herbes,
+pommes d'amour pour entourage.
+
+PLUMET
+
+Bravo! C'est excellent ce plat-là?
+
+JOCRISSE
+
+Secunda pour le second plat. La persillade en vinaigrette, redoublement
+de tomates ou pommes d'amour avec addition de cornichons.
+
+PLUMET (il se passe la langue sur les lèvres à chaque mot).
+
+De mieux en mieux, continue donc?
+
+JOCRISSE
+
+Troissio... Canard aux oignons, sauce parisienne à la russe et gélatine.
+
+PLUMET
+
+Excellent! excellent! Ensuite! ensuite?
+
+JOCRISSE
+
+"Quatritia." Un petit cochon d'lait farcé aux truffes.
+
+PLUMET (vivement)
+
+Un petit cochon de lait, Jocrisse, ah! tu me mets dans le ravissement!
+Un p'tit cochon d'lait! Ah!... après?
+
+JOCRISSE
+
+Après.... après... Dame, not'maîtr' j'crois qu'c'est déjà pas mal
+raisonnable.
+
+PLUMET
+
+Oh! Jocrisse! Jocrisse! Toi dont les idées fourmillent... tu oublies...
+tu oublies mon mets favori?
+
+JOCRISSE
+
+Quoi?... Quoi?... ma foi, du diable si j'y suis.
+
+PLUMET
+
+Il est vrai qu'il y a diablement longtemps que je n'en ai mangé... Eh
+bien, Jocrisse... ce mets... c'est... des oreilles de cochon piquées,
+entrelardées de truffes et de fines herbes! Hein?
+
+JOCRISSE (à part, comme frappé d'une idée.)
+
+Des oreilles!... oh! la bonne idée! Merci, ma belle étoile! Merci, mon
+génie tutélaire!
+
+PLUMET
+
+Diable qu'est-ce que tu marmonnes, avec tes choses tutélaires?
+
+LAFLUTE
+
+J'gage qu'il est content d'vot' idée.
+
+JOCRISSE.
+
+Oui content, contenssimus, oui, not' maître j'suis content Parce que
+j'vas contenter vot'goût, j'veux qu'vot palais s'en rappelle de ces
+oreilles-là.
+
+PLUMET
+
+Allons voilà pour un, maintenant je voudrais un pudding à la chipolata.
+
+JOCRISSE
+
+Hein? Hein? Qué qu'c'est que c'lui-là, c'est pas français?
+
+PLUMET
+
+Il l'est et il ne l'est pas, il vient de la Prusse.
+
+JOCRISSE.
+
+De... de la Prusse? oh! bon alors, not' maître n'm'en parlez pas, j'n'en
+suis pas, y a du Bismarck là dedans, c'est indigeste j'suis contre.
+
+PLUMET
+
+Imbécile! oui je serais de ton avis, mais ce plat, ce mets exquis,
+quoique venant de la Prusse a été inventé par un français cuisinier en
+Prusse et qui a parcouru la Suède, la Russie, la Norwège... la...
+
+JOCRISSE
+
+Qui ça? votre pudding?
+
+PLUMET
+
+Eh non! Eh non, imbécile... Le cuisinier qui a donné ce nom là à ce
+pudding et qui s'est fait une grande réputation dans l'art culinaire.
+
+JOCRISSE
+
+Allons not' maître, j'vous en f'rai un y s'ra p't'être pas tout à fait
+chicoulata, mais enfin ça s'ra ch'nu et ça s'ra tout à fait français.
+
+PLUMET
+
+Enfin ce que j'aime encore beaucoup et surtout mon ami Vincent...
+c'est...
+
+JOCRISSE
+
+C'est...
+
+PLUMET
+
+C'est un plat de macaroni.
+
+JOCRISSE
+
+Je ne connais pas ce gibier.
+
+PLUMET (levant les épaules avec dédain)
+
+Macaroni, Gibier!...
+
+JOCRISSE
+
+Eh bien, cette plante.
+
+PLUMET (même geste)
+
+Macaroni, une plante.
+
+JOCRISSE
+
+Enfin cet oiseau?
+
+PLUMET (même geste)
+
+Macaroni, oiseau.
+
+JOCRISSE (impatienté)
+
+Eh bien! cet animal!
+
+PLUMET (vivement, et en colère)
+
+Animal toi-même! Il te sied bien de traiter de macaroni d'animal, songe
+donc que le macaroni doit sa naissance à l'Italie, à la belle Italie! A
+la noble Italie! A la grande Italie...
+
+JOCRISSE
+
+Oui, elle est propre votre grande Italie, j'en entends dire de belles
+choses, depuis qu'qu'temps, surtout d'c'Roi, l'fameux Emmanuel, eu v'la
+un d'macaroni.
+
+PLUMET
+
+Silence! Jocrisse! Pas de politique, je n'en veux pas!... laissons
+faire, attendons et motus! Tout viendra comme tout doit arriver...
+parlons et continuons.
+
+JOCRISSE
+
+Ma foi, not'maître j'suis rendu au bout, vot' mazzoni, macaroni, m'a
+donné l'vertigo, la chair de poule.
+
+PLUMET
+
+Jocrisse! Être indéfinissable, vas tu encore recommencer comme
+autrefois?
+
+JOCRISSE
+
+Eh! non, not'maitre, mais vous prenez la mouche tout d'suite, vous vous
+enl'vez comme une soupe au lait, parce que j'ai dit que l'macaroni était
+un animal, quand on n'connaît pas les choses... ma foi... ma parole
+d'honneur ça m'suffoque; moi, moi qui veux tout faire pour votre
+plaisir, vous m'rudoyez!... Ah faut avouer que j'suis ben malheureux!
+
+(Il fait mine de pleurer)
+
+LAFLUTE
+
+Ah! M. Plumet, voyez donc, mon pauvre cousin; ma parole, il pleure.
+
+PLUMET
+
+Allons, allons Jocrisse, ne te chagrine pas, je me suis laissé un
+peu emporter, voyons n'en parlons plus... plus tard, tantôt je t en
+apporterai de ce macaroni et tu verras que la chose est fort simple
+quoique très bonne!... Voyons, mes enfants à la besogne, chacun de votre
+côté, pour moi, je sors, je rentrerai le plus tôt possible et si mon ami
+Vincent vient avant mon retour, recevez-le avec respect, avec égard...
+allons, au revoir.
+
+(Il sort)
+
+JOCRISSE ET LAFLUTE
+
+Au revoir not' maître.
+
+
+SCÈNE 6e
+
+JOCRISSE, LAFLUTE
+
+LAFLUTE
+
+Mon pauvre cousin, M, Plumet vous a encore rudoyé, il vous a chagriné,
+hein?
+
+JOCRISSE (joyeusement)
+
+Moi! triste, chagrin! Oh! Laflûte, tu n'y es pas, je suis d'une gaieté
+folle! Tiens, j'peux sauter comme un cabri!... Moi! triste! Que tu es
+encore niais, mon pauvre Laflûte.
+
+LAFLUTE (interdit)
+
+Mais vous allez presque pleurer?
+
+JOCRISSE.
+
+J'avais bien plutôt envie de rire! Ah! ah! ah! ah! Tu ne sais pas ce
+qu'il y a dans cette cervelle, va!... Il y en a des idées, et des idées
+tumultueuses, ça s'croisent en tous sens j'te dis qu'mon horizon s'est
+éclairai; on est plus au temps du père Griffard? Tu te rappelles ce
+vieux bailli que j'ai si bien joué, mais ça, ce n'était rien qu'une
+petite comédie; mais aujourd'hui, Laflûte, c'est en grand, ce sera
+émouvant, étourdissant, une chose... mais une chose... à rendre poussif
+à force de rire!... Ah! Laflûte, si connue moi, depuis un an, tu avais
+lu, parcouru tous les volumes qui m'ont développé l'intellectualité des
+idées, oui, si tu avais lu: le parfait cuisinier Jean de Calais, les
+prédictions de Nostradamus, la vie du juif errant et autres auteurs, si
+tu avais suivi comme moi; les faits divers des feuilles publiques
+et générales! Oh! alors, tu en aurais aussi des idées! Mais, pauvre
+adolescent, tu ne sais pas même faire la différence de l'A et du B,
+c'est pourquoi tu restes dans cette innocence qui dégénère en bêtise...
+mais je ne t'en veux pour cela, je t'aime comme mon parent et je veux
+que mes idées te soient profitables comme à moi.
+
+LAFLUTE
+
+Mais où diable, voulez-vous en venir, mon cousin, car vous m'embrouillez
+tout mon individu?
+
+JOCRISSE
+
+Écoute Laflûte, M. Plumet ne veut pas nous admettre à sa table, n'est-ce
+pas?
+
+LAFLUTE
+
+Eh ben non! parce qu'y y aura un monde, surtout c'm'sieur Vincent? Eh
+bon, après?
+
+JOCRISSE
+
+Eh bien! M. Vincent ne dînera pas, M. Plumet ne dînera pas.
+
+LAFLUTE (étonné).
+
+Ah bath!
+
+JOCRISSE
+
+C'est comme çà, Laflûte? Connais-tu le mets favori de not' maitre! à
+part son diable de macaroni?
+
+LAFLUTE
+
+Oui. il a dit les oreilles farcies...
+
+JOCRISSE
+
+Assez! Dis comme moi, parle comme moi, imite-moi, et, tout ira bien...
+je descends à la cuisine, je vais m'excrimer sur les plats et autres
+ustensiles et pendant que je ferai les sauces, j'en prépare une dans ma
+tête qui sera piquante, mirobolante, épouvantante, tragicale, comicale
+et encore plus qu'ça.
+
+LAFLUTE (étonné).
+
+Ah! mon Dieu! Et encore qué qu'c'est?
+
+JOCRISSE
+
+Motus ne dis rien, ne parle de rien, dis comme moi... tout ce que je
+peux te confier c'est que nous dînerons à la table de M. Plumet... à
+bientôt.
+
+(Il sort en se frottant les mains)
+
+
+SCÈNE 7e
+
+LAFLUTE (seul)
+
+(Il le regarde sortir, la bouche ouverte, les bras pendants, tout
+ébahi).
+
+En a t'y, mais en a t'y d'esprit c'gaillard là?... c'est pas parc'que
+c'est mon cousin, mais ma parole, y en a pas pour avoir des idées comme
+lui... J'vous d'mande un peu, quoi qu'y va faire, qui qui va dire pour
+empêcher l'dîner d'M. Plumet... faut qu'ça soye ben drôle, ben fort...
+y m'tarde d'y être... Pourvu qu'y n'fasse qué qu'mauvais coup pour nous
+faire chasser... oh! non, il avait l'air trop joyeux, ça doit être au
+contraire qué qu'chose de risible... C'est égal ça n'laisse pas de
+m'turlupiner!... Diable de cousin, va!... Encore, s'y m'avait mis
+seulement sus l'bord de la piste, ça irait?... Mais non. "Motus...
+dis comme moi, fais comme moi..." ma parole, c'est vexant... enfin...
+attendons... Mais! qu'est ce qu'y chante là-bas... j'connais cette voix
+là.
+
+
+SCÈNE 8
+
+VINCENT, LAFLUTE.
+
+(On entend Vincent dans la coulisse)
+
+ Par la voix du canon d'alarme
+ La France appelle ses enfants
+ Allons, dit le soldat aux armes
+ C'est ma mère que j'défends. [1]
+
+(NOTE DE L'AUTEUR).--Chaque directeur de la société
+d'amateurs peut mettre le couplet qu'il voudra, j'ai mis celui-ci parce
+qu'il m'est venu à l'idée.
+
+(Entrée en scène)
+
+LAFLUTE
+
+Eh! c'est M. Vincent?
+
+(Refrain tous les deux)
+
+ Mourir pour la patrie
+ C'est le sort, etc.
+
+LAFLUTE
+
+Bonjour M, Vincent, vous aimez toujours à chanter?
+
+VINCENT (avec fatuité affectée)
+
+Oui, jeune homme, surtout le chant qui rappelle les beaux jours!... Ah!
+morbleu! quand j'y pense!
+
+LAFLUTE
+
+Mais vous n'étiez pas soldat, vous M. Vincent?
+
+VINCENT
+
+Eh! conscrit, n'est-ce pas moi qui étais le fournisseur général de
+l'armée? N'est-ce pas à moi que tous nos braves sont redevables de cette
+nourriture grande et saine que je leur distribuais?
+
+LAFLUTE
+
+Oui, mais mon cousin Jocrisse qu'est ben induqué, y m'dit qu'vous aviez
+une bonne et qu'avec les tours de bâton, qu' c'était tout ça qui vous
+avait enrichi.
+
+VINCENT (brusquement)
+
+Jocrisse est un imbécile et toi aussi... Silence dans les rangs.
+
+LAFLUTE
+
+Faut pas vous fâcher, M. Vincent, j''vous dis ça, c'est pas pour...
+
+VINCENT
+
+Eh! je ne me fâche pas, Laflûte, j'ai le caractère comme ça un peu
+prompt, vif, mais ça ne dure pas... mais laissons cela... l'ami Plumet
+est-il ici?
+
+LAFLUTE
+
+Non, M'sieur, il est sorti, mais il doit rentrer bientôt.
+
+VINCENT
+
+Ce pauvre et vieil ami, il y a longtemps que nous nous connaissons et
+j'aurais été fâché de ne pas m'être rendu à son invitation.
+
+LAFLUTE
+
+Ah! y s'ra ben content aussi, lui, allez car il nous a parlé de vous
+avant d'sortir et nous a ben r'commandé d'vous recevoir avec ben du
+respect.
+
+VINCENT
+
+Allons, je vais l'attendre... où est donc, le célèbre, le fameux
+Jocrisse, ton cousin?
+
+LAFLUTE
+
+Pardié, ça s'demande pas, il est à la cuisine.
+
+VINCENT (riant)
+
+Ah! c'est vrai, depuis son escapade, l'ami Plumet l'a placé aux
+fourneaux... Et ça prend-t-il un peu?
+
+LAFLUTE
+
+Si ça prend, comme le feu!... Ah dame! c'est pas rien qu'mon cousin.
+
+VINCENT (riant)
+
+Ah! je connais l'oiseau d'ancienne date.
+
+LAFLUTE
+
+Ça m'étonne, faut qu'il vous ait pas entendu, y s'rait déjà ici...
+mais... (fausse sortie).
+
+VINCENT (l'arrêtant)
+
+Non, non, ne le dérange pas, car je présume qu'il s'occupe du dîner?
+
+LAFLUTE
+
+Comme vous dites... Mais tenez, je l'entends qui monte... le voici.
+
+
+SCÈNE 9e
+
+Les précédents: JOCRISSE
+
+JOCRISSE (il fait la mine triste pendant cette scène)
+
+Ah! c'est M. Vincent, vous allez bien M. Vincent.
+
+VINCENT
+
+Mais très-bien, mon garçon... et toi, je pense que comme toujours la
+santé et la gaîté vont toujours de compagnie?
+
+JOCRISSE
+
+Toujours?... oh non... pas toujours M. Vincent.
+
+VINCENT
+
+Comment donc?... Qu'y a-t-il donc pour empêcher cela?
+
+JOCRISSE
+
+Oh rien... presque rien.
+
+LAFLUTE (à part)
+
+Vlà la comédie qui commence, mais j'y comprends rien encore.
+
+VINCENT
+
+Mais encore, que diable, quand la gaîté s'en va, c'est que...
+
+JOCRISSE
+
+C'est que la tristesse arrive et la santé s'en sent.
+
+VINCENT
+
+Ah! ça, mon gaillard, quel diable de ton prends-tu donc?... tu as la
+mine d'un enterrement.
+
+JOCRISSE (lentement)
+
+Dame... M. Vincent... voyez-vous, j'suis comme ça moi... quand
+j'vois qu'un malheur doit arriver à un honnête homme. Eh ben... ça
+m'bouleverse... ça m'tourmente comme une âme en peine.
+
+VINCENT
+
+Et où vois-tu donc arriver un malheur à quelqu'un?
+
+JOCRISSE
+
+Peut être oui... peut être non... c'est selon...
+
+VINCENT
+
+Ah! ça, sais tu que tu m'intrigues, est-ce que tu ne pourrais pas
+t'expliquer un peu mieux? Ce ne doit pas être un secret.
+
+JOCRISSE
+
+Au contraire... c'est un grand secret... et cependant... y m'pèse sus
+l'estomac... pauvre M. Vincent...t'nez... faut que j'vous dise tout,
+
+VINCENT
+
+Parle... parle mon garçon... tu viens de prononcer mon nom... ma parole
+d'honneur tu m'intrigues.
+
+JOCRISSE (à part bas à Laflûte et vivement)
+
+Attention!... tu vas comprendre, dis comme moi (haut à M. Vincent) M.
+Vincent, vous v'nez dîner avec mon maître aujourd'hui n'est-ce pas?
+
+VINCENT
+
+Sans doutes, mais qu'a de commun ce dîner avec les airs de funérailles?
+
+JOCRISSE
+
+M. Vincent, si j'vous disais que vous courez ici, un grand, un énorme,
+un formidable danger.
+
+VINCENT (effrayé)
+
+Hein?... Comment?... Que veux-tu dire?
+
+LAFLUTE (à part)
+
+J'comprens pas encore.
+
+JOCRISSE
+
+M. Vincent, t'nez vous à vos oreilles?
+
+VINCENT (se touchant les oreilles.)
+
+Saperlotte! si j'y tiens... Mais j'crois bien et, fortement encore.
+
+JOCRISSE
+
+Eh ben, écoutez... il y a de ça environ deux mois... Notre pauvre M.
+Plumet était-là... ici... dans cette même chambre où nous sommes...
+j'étais occupé à arranger quelques papiers sur cette table... quant tout
+à coup j'entends not'maitre qui parlait tout seul et qui disait; "Oui...
+oui... rien de meilleur... de plus exquis... que les oreilles... surtout
+les oreilles coupées de suite..." Vous comprenez qu'en entendant cela,
+les miennes se redressent et je m'dis: Diable! Qu'est-ce qu'il veut
+dire là? J'le r'gardais, il avait une mine... mais une mine!... Ah! M.
+Vincent, c'était effrayant à voir!
+
+VINCENT (commençant à avoir peur)
+
+Tu m'épouvantes, Jocrisse?
+
+LAFLUTE (à part) (souriant)
+
+J'comprends un p'tit peu.
+
+JOCRISSE
+
+Laissez-moi continuer... vrai... quand j'pense à ça, l'frisson m'passe
+partout... brrrou... Vlà qui s'promène... qui marche à grands pas... et
+puis... y s'tâtait les oreilles... y souriait... y grimaçait... y parait
+que c'te maladie là, parce que, voyez-vous, c'est une maladie, ça vous
+prends tout d'un coup à c'que me dit l'docteur Turgeon à qui qu'j'en
+ai fait confidence et qui soigne not' maître... enfin M, Vincent, vous
+comprenez que j'savais pus quoi comprendre et ma foi, j'étais là,
+j'pouvais pus bouger, tant j'avais peur.
+
+VINCENT (toujours effrayé).
+
+Certes! il y avait de quoi, et ça s'est passé? comme ça?
+
+JOCRISSE
+
+Oh! non, la suite est bien plus terrible, car au moment où je ne m'y
+attendais pas, M. Plumet se r'tourne devant moi... sa bouche souriait...
+mais ses yeux flamboyaient. Jocrisse! qui m'dit comme ça, aimes-tu les
+oreilles?... j'ai pas pu trouver un seul mot... je l'vois marcher droit
+à la table... j'pense ben qu'il v'nait prendre son rasoir... j'l'ai pas
+entendu comme vous pensez ben, je m'suis sauvé et j'ai été m'cacher une
+partie d'la journée dans la cave.
+
+LAFLUTE (à part)
+
+J'comprends tout, ah! diable de Jocrisse, va.
+
+VINCENT
+
+Diable! Diable! Mais je ne suis pas en sûreté ici... j'ignorais cela,
+moi, mais quelle est donc cette maladie? Jamais je ne me suis aperçu
+de rien chez ce pauvre Plumet? Jamais au grand jamais, je n'ai entendu
+parler qu'il avait une semblable maladie.
+
+JOCRISSE
+
+Sans doute que vous n'en avez jamais entendu parler, c'est pas difficile
+à comprendre je m'tue d'vous dire qu'il y a deux moins que deux mois
+seulement que cette maladie l'a pris, et voilà plus de six mois que vous
+n'êtes venu ici à Saint Quentin.
+
+VINCENT
+
+C'est vrai, c'est vrai, Diable! Diable! Et t'a-t-on dit... sais-tu quel
+est le nom de cette triste maladie?
+
+JOCRISSE
+
+On me l'a dit et à Laflûte aussi, te souviens-tu du nom, toi mon pauvre
+Laflûte, qui as été si près de te voir avec une seule oreille.
+
+LAFLUTE
+
+Ah! cousin, ne me rappelez pas ce triste jour, j'en tremble encore,
+brrrr!
+
+VINCENT
+
+Quoi? Laflûte aussi?
+
+JOCRISSE
+
+Eh! parbleu, croyez-vous que quand cette rage le prend, il choisit son
+homme? Non, non, je crois que son frère, s'il en avait un y passerait
+comme un autre,
+
+VINCENT
+
+Mon sang se glace, Diable! Diable!
+
+JOCRISSE
+
+Attendez-donc, je croîs me rappeler le nom, ça s'appelle... ça
+s'appelle... une... une... mélancolie.
+
+LAFLUTE
+
+Non, non, cousin, je crois qu'c'est une cérémonie.
+
+VINCENT
+
+Mélancolie! cérémonie... ce ne sont pas des termes de médecine ça...
+laissez-moi chercher... est-ce que ce ne serait pas le mot... monomanie?
+
+JOCRISSE ET LAFLUTE
+
+Juste! Juste! c'est comme ça.
+
+JOCRISSE
+
+Et ben not' maître est attaqué d'une monomanie... ça n'paraît pas, il
+n'y a que quand l'accès le prend.
+
+VINCENT
+
+Ma foi, mon brave Jocrisse, je vous remercie mille fois; c'est un
+service que je n'oublierai pas. Ko attendant, tiens, prends cette
+bourse, quant à moi je m'esquive avant que le malheureux n'arrive.
+
+LAFLUTE (qui a regarde au fond).
+
+Il n'est plus temps, le vlà, qui entre dans la cour.
+
+VINCENT
+
+Diable! Comment faire? Je voudrais cependant bien m'en aller.
+
+JOCRISSE
+
+Attendez...... d'abord, il n'est pas certain que son accès le prenne
+précisément pendant que vous êtes là?... Dans tous les cas à présent, je
+connais le moment où çà le prend, les premiers symptômes comme on dit,
+ainsi soyez tranquille, M. Vincent, si dans tous les cas il y a danger,
+je vous préviendrai à temps... Mais je vous en prie au nom de tout ce
+que vous aimez le plus, ne parlez de rien, ne me vendez pas, il me
+chasserait pour toujours.
+
+LAFLUTE (pleurant)
+
+Et moi aussi.
+
+VINCENT
+
+Je m'en garderai bien.
+
+JOCRISSE
+
+Silence!... le voila... faites comme si vous ne saviez rien.
+
+
+SCÈNE 10e
+
+Les précédents: Plumet (un paquet sous le bras).
+
+PLUMET
+
+Eh! le voilà ce cher ami, ce vieux camarade, il y a plus de six mois,
+sais-tu, que nous ne nous sommes vus! oh! c'est mal, c'est mal de
+négliger les amis, il a donc fallu cette circonstance pour t'avoir?
+
+VINCENT (timidement)
+
+Comme tu dis, mon cher Plumet, et encore me suis-je bien forcé pour
+venir, j'ai tant d'affaires... tant d'embarras...... Mais à propos... ta
+santé comment est-elle?
+
+PLUMET (gaiement).
+
+Ma santé!... Mais elle est des plus florissantes... ma parole; je me
+sens rajeunir je crois; je ne me suis jamais mieux porté... je bois...
+je mange... je me promène... ma foi, je trouve ma vie très-agréable.
+
+VINCENT (à part)
+
+Le malheureux! Comme il se fait illusion.
+
+PLUMET
+
+Et toi, je pense qu'en en est de même, un ancien fournisseur!... Un
+mondor!
+
+VINCENT
+
+Mais... Mais... je me porte bien...je suis bien.
+
+PLUMET
+
+Cependant, tu me parais inquiet, troublé... il ne t'est pas survenu de
+malheur?
+
+VINCENT
+
+Non, non... mais j'ai certaines affaires en tête qui m'occupent beaucoup
+en ce moment, et si je n'avais pas eu crainte de te faire de la peine,
+je ne me serais pas rendu à ton invitation.
+
+PLUMET
+
+Et tu aurais très-mal fait... Allons, allons, il faut de la gaîté avec
+moi!... A table! à table!... Allons vous autres, dépêchons!... Jocrisse!
+Tout est prêt, n'est-ce pas?
+
+JOCRISSE
+
+Oui, not' maître, il n'y a plus qu'à mettre la table... Voyons Laflûte,
+prépare tout, je vas chercher les plats (à cette répartie Laflûte, sert
+la table) (en souriant en apercevant le paquet) Mais qu'qu'vous avez
+donc là sous l'bras, not'maître... Encore une surprise... j'parie
+qu'c'est l'macaroni?
+
+PLUMET (en riant).
+
+Non... ça... c'est...
+ C'est un dindon
+ Ma donduine
+ C'est un dindon
+ Mon garçon.
+
+JOCRISSE
+
+Ah! ah! ah! ah! toujours gai, not' maître, toujours gai et faut-y
+l'mettre à la broche tout d'suite?
+
+PLUMET
+
+Oui, oui, et comme il n'y a pas de fête sans lendemain, le dindon est
+pour nous régaler demain matin, car, mon ami Vincent, malgré ses grandes
+affaires prendra domicile ici.
+
+VINCENT (embarrassé)
+
+Mais.....
+
+PLUMET
+
+Il n'y a pas de mais... c'est comme ça... allons, Jocrisse, vivement mon
+garçon.
+
+JOCRISSE
+
+Oui, not' maître, donnez-moi l'dindon et j'vas vous l'farcir d'une façon
+lumineuse, petit habis et truffes, ce sera excellent et embaumant,
+laissez-moi faire.
+
+PLUMET
+
+Je compte sur toi... Ta mon garçon.
+
+VINCENT (bas à Jocrisse)
+
+Surtout Jocrisse..... veille, veille, et préviens-moi.
+
+JOCRISSE (de même)
+
+Soyez tranquille, je n'vous quitte pas.
+
+PLUMET
+
+Ah ça, mon cher Vincent, je me suis permis de passer après le dîner une
+bonne et joyeuse veillée, j'attends Grégoire, Jourlo, Dominique, tous
+des anciens amis, ils ne peuvent venir que ce soir Nous, en attendant,
+nous allons prendre un acompte avec un dîner copieux?... bon! voilà
+Jocrisse! La fleur des cuisiniers.
+
+(Jocrisse place tous les plats, il y en a un qui est couvert, c'est le
+supposé plat d'oreilles)
+
+JOCRISSE
+
+Tout est prêt, vous pouvez vous mettre à la table (A part) Et vous n'y
+resterez pas longtemps.
+
+PLUMET
+
+A Table donc! Et en avant la fourchette et l'appétit... Tiens, Vincent,
+mets toi là... là devant moi.
+
+VINCENT (à part)
+
+J'voudrais être bien loin.
+
+PLUMET (le servant).
+
+Comment trouves-tu ce salmis?
+
+VINCENT (toujours préoccupé jusqu'à la fin)
+
+Excellent.
+
+PLUMET
+
+Donne moi ton verre, tu me dira des nouvelles de ce gaillard là... il
+est de la Bourgogne... à ta santé!
+
+(Ils trinquent et boivent)
+
+VINCENT
+
+Bon vin! délicieux (à part) Ça me remet un peu.
+
+PLUMET
+
+Goûte-moi un peu de ce canard.
+
+VINCENT
+
+Volontiers.
+
+PLUMET
+
+Ah! c'est que le sieur Jocrisse fait des progrès dans la cuisine,
+sais-tu?
+
+VINCENT
+
+Je m'en aperçois.
+
+PLUMET
+
+Tu ne bois pas...! à boire! à boire!
+
+VINCENT
+
+C'est que ton vin est capiteux.
+
+PLUMET
+
+Allons bon, ne vas-tu pas faire la Duchesse? Bois donc?
+
+VINCENT
+
+Allons (à part) au fait, ça m'encourage.
+
+PLUMET (il se gratte l'oreille.)
+
+Oh! tiens, j'y pense.
+
+JOCRISSE (à part à Vincent)
+
+V'là qu'ça le prend.
+
+VINCENT (à part)
+
+Ah! mon Dieu!
+
+PLUMET
+
+Aimes-tu les oreilles, Vincent?
+
+VINCENT
+
+Des...... oreilles.
+
+PLUMET
+
+Oui les oreilles, rien de meilleur, rien de plus exquis... ah!
+
+JOCRISSE (à part à Vincent)
+
+Méfiez-vous.
+
+PLUMET
+
+Tiens Vincent, j'en ai déjà mangé! beaucoup et plus j'en mange, plus je
+les aime.
+
+VINCENT (tout à fait épouvanté)
+
+Mais... mais... moi... je n'en suis pas.
+
+PLUMET
+
+Eh bien, moi, j'en mangerai, ce bourgogne m'a ouvert le goût... vivent
+les oreilles.
+
+JOCRISSE (à part)
+
+Il n'est que temps, vlà, l'accès au plus fort.
+
+VINCENT (reculant sa chaise).
+
+Aie! oh! mon Dieu!
+
+PLUMET
+
+Qu'as-tu donc, Vincent, tu as les oreilles rouges comme un corail? (il
+est levé)
+
+VINCENT
+
+Seigneur! Je suis perdu.
+
+PLUMET (prend couteau et fourchette)
+
+Allons! Allons Vincent, goûtera des oreilles. (Il se penche pour aller
+au plat couvert, à l'instant, Vincent se lève vivement, renverse sa
+chaise, casse une assiette se sauve sans chapeau en criant)
+
+Aie! Aie! Aie!... Grâce! Grâce! Pas d'oreilles! Pas d'oreilles. Je
+m'sauve! Je m'sauve!
+
+(Pendant la scène de Vincent, Plumet est debout, le couteau an l'air,
+la main sur le plat, la bouche ouverte, l'air tout étonné, Jocrisse et
+Laflûte au fond, s'efforcent de se cacher pour étouffer leurs rires)
+
+
+SCÈNE 11e
+
+JOCRISSE, PLUMET, LAFLUTE
+
+(NOTE DE L'AUTEUR.--Pendant tous ces a-parte, il ne faut pas que la
+scène languisse, M. Plumet chantonne entre ses dents, il rit, il regarde
+Vincent, Laflûte est derrière lui, il rit.)
+
+PLUMET
+
+Ah! ça! Mais qu'a-t-il donc? est-il devenu fou? Qu'est-ce que ça
+signifie de se sauver ainsi? Diable qu'est-ce qui l'a pris? J'en suis
+tout effrayé!... Mais courez donc après lui, ramenez-le... Pauvre
+Vincent, que peut-il avoir? ramène-le... peut-être est-il malade? Je ne
+sais que penser?
+
+JOCRISSE
+
+Ah! Dame, Monsieur, Dame, faut pas s'fier à la mine de tout l'monde, on
+dit toujours: l'eau dormante est plus traître que l'eau courante.
+
+PLUMET
+
+Allons, à l'autre, à présent, que diable viens-tu me chanter avec ton
+eau dormante et courante.
+
+JOCRISSE
+
+Dame. Not' maître, ça pourrait ben être que'qu'chose comme ça?
+
+PLUMET
+
+Eh va t'en au diable avec tes paraboles et tes proverbes, qu'est-ce que
+tout ça signifie? Voyons en sais-tu quelque chose, toi? Parle.
+
+JOCRISSE
+
+C'est que, quand on vous veut du bien vous r'pousser vot' monde... Oui
+j'sais qu'equ'chose et c'qu'equ'chose, c'est p't'être ben vot' vie
+qu'était menacée aujourd'hui, et j'veillais sur vous! là!
+
+PLUMET (commençant à avoir peur)
+
+Comment? Que me dis-tu lu Jocrisse? Ma vie menacée? Et par qui, Grand
+Dieu?
+
+JOCRISSE (avec aplomb)
+
+Par qui?.. Par vot' ami Vincent!
+
+PLUMET
+
+Vincent? Allons donc, c'est impossible?.. Quel intérêt le pousserait
+d'attenter à mes jours?
+
+JOCRISSE
+
+(à part) Voyons... ah! j'y suis (haut) pas un intérêt mais une
+maladie... une maladie grave... triste et surtout dangereuse.
+
+PLUMET
+
+Oh! mon Pieu!... Dis vite, Jocrisse.
+
+JOCRISSE
+
+Eh bon, not' maître, c'pauvre Monsieur Vincent, j'sais pas où diable
+il a pêché ça, mais ça y est venu tout d'un coup, sans qu'il y pense
+j'crois ben, mais d'après l'dit-on qu'j'ai appris c'matin seulement, il
+est attaqué d'une... d'une... (à part) Diable quel nom y donner... ah!
+(haut) d'une maladie qu'on nomme effraction vicieuse.
+
+PLUMET
+
+Effraction vicieuse?
+
+LAFLUTE
+
+(à part) Diable, de Jocrisse va! (haut) Non cousin, c'est pas comme ça
+qu'm'sieur Robard l'a nommé c'est une constipation vertueuse.
+
+PLUMET
+
+Que diable me chantez-vous là, mais ces deux êtres là me donnent la
+chair chair de poule et m'écorchent les oreilles avec leurs mots qui
+n'ont ni queue ni tête, mais imbéciles que vous êtes a-t-on jamais
+entendu parler de ces maladies-là?
+
+JOCRISSE
+
+Dame; Not' maître, ça rime toujours un peu comme ça... j'suis pas ben
+sûr, moi?
+
+PLUMET
+
+Attendez-donc, ce ne serait pas des crispations nerveuses.
+
+JOCRISSE
+
+Bon! Bon! Not' maître, c'est ça. Eh ben, tant y est que l'pauvre M.
+Vincent en est attaqué et quand ses nerfs le prennent, faut qu'y tue,
+n'importe quoi.
+
+LAFLUTE
+
+A preuve, c'est qu'au moment qu'y s'est ensauvé, j'ai z'aperçu sous son
+gilet la crosse d'un pistolet qu'il avait ben sûr, pour poignarder qué
+qu'un.
+
+PLUMET
+
+Mais puisqu'il s'est sauvé, alors, c'est qu'il n'avait pas l'intention
+de me tuer.
+
+JOCRISSE
+
+(à part) Ah Diable! Ah! mais attendez, not' maîtr' y paraît dans ces
+maladies là, l'individu connaît son mauvais moment, M. Vincent s'en s'ra
+aperçu et......
+
+PLUMET
+
+Je comprends à présent.... de là, sa frayeur, sa crainte de commettre un
+crime causé par sa cruelle maladie, et il s'est enfui. Pauvre ami! Je le
+plains... n'importe il faut savoir où il est allé?... Ah Diable! Voilà
+une triste fête d'anniversaire.
+
+
+SCÈNE 12e
+
+Les précédents: VINCENT, L'OFFICIER DE POLICE (on entend dans la
+coulisse)
+
+Allons! allons! Marchez!
+
+VINCENT
+
+--Mais je vous dis que je ne suis pas un voleur?
+
+PLUMET
+
+Qu'est-ce que j'entends? Je ne me trompe pas. Vincent avec un officier
+de Police?
+
+JOCRISSE (à part)
+
+Aie! Gare la bombe, tenons ferme.
+
+(L'officier entre, tenant Vincent par le collet)
+
+M. Plumet, voici un individu, étranger pour moi surtout, je l'aperçois
+en haut de la rue; se sauvant sans chapeau, l'air égaré je lui demande
+son nom, il ne me répond que par des exclamations auxquelles Je ne
+comprends rien, je le conduis au poste, je le fais fouiller et on trouve
+sur lui ce couvert d'argent marque en toutes lettres à votre nom...
+voyez plutôt.
+
+PLUMET
+
+D'abord, M. l'Officier, je réponds de l'homme que voilà, c'est M
+Vincent ex-fournisseur de l'armée et mon plus grand ami, il est riche,
+indépendant et par conséquent ne peut être accusé de vol... Quant au
+couvert d'argent... c'est bien mon nom, Anastase Plumet (il regarde sur
+la table) J'ai toute mon argenterie, rien ne manque.
+
+VINCENT
+
+Lis au-dessous de ton nom, mon ami, ce que M. l'Officier n'a pas vu.
+
+PLUMET
+
+(Lisant) "présenté par son ami Vincent"... Quoi?...
+
+VINCENT
+
+Oui, mon ami, c'était mon présent... je voulais te l'offrir à la fin du
+dîner... quand ta cruelle maladie...
+
+PLUMET
+
+Hein?... ma maladie... Ah! ça qu'est-ce que tu m'chantes là?... Je n'ai
+jamais été malade, moi?
+
+VINCENT
+
+Non, pas malade, si tu veux... mais cette monomanie dont tu es attaqué
+et...
+
+PLUMET
+
+Ah! ça, veux-t-on me rendre fou aujourd'hui. Maladie, Monomanie,
+explique-toi donc, Vincent car, ma parole, je ne sais plus que dire?
+
+JOCRISSE (à, part)
+
+En vlà un galimatias, gare à moi tout à l'heure.
+
+VINCENT
+
+Pauvre ami, ce n'est pas ta faute, et je te pardonne bien, va.
+
+PLUMET (exaspéré)
+
+Mais non!... Mais non!... Je veux tout savoir... dis-moi...
+explique-moi, car tu me fais perdre la tête.
+
+VINCENT
+
+Eh bien, je sais, que quand ton accès te prend, il faut que tu manges
+les oreilles de quelqu'individu
+
+PLUMET (hors de lui)
+
+Moi!... Moi!... Ah ça!... Ah ça!.... Mais!... Mais!.... ma tête!...
+ma tête!... et parbleu mais toi, n'es-tu pas attaqué de crispations
+nerveuses?... Qui te portent à certains moments à vouloir poignarder
+quelqu'un?
+
+VINCENT (avec force)
+
+Ah! quelle infamie!... Moi! Jamais au grand jamais je n'ai eu ni
+crispation nerveuses ni la moindre pensée d'attenter à la vie d'un
+homme!... D'où cela vient-il? qui t'a dit cela?
+
+PLUMET
+
+Eh! parbleu! Qui peut t'avoir dit que je mangeais les oreilles de
+chacun?... attends... tiens... je ne crois pas me tromper, il y a du
+Jocrisse là-dedans.
+
+VINCENT
+
+Voyons Jocrisse, approche, comme dit l'ami Plumet, il y a du Jocrisse
+là-dedans.
+
+JOCRISSE (s'avançant au milieu)
+
+Oui, Messieurs, c'est moi, c'est bien moi!... Mais foi de Jocrisse, je
+ne pensais pas à\ mal, c'était histoire de rire, une farce, et j'espère
+que j'aurai mon pardon.
+
+PLUMET
+
+Mais animal, Vas-tu encore recommencer tes fredaines? je vous demande un
+peu, messieurs, me faire passer pour monomane, manger les oreilles de
+mes ami, et toi, mon pauvre Vincent, venir me dire que tes crispations
+te portaient au meurtre!... Mais sais-tu? Maraud, que tu mérite une
+bastonnade pour cela?
+
+JOCRISSE
+
+Non not' maître, non M. Vincent et vous verrez, d'après mon récit, mes
+aveux, que vous serez les premiers à rire, même M. l'officier de police.
+Vous vous rappelez ce matin, not' maître que vous auriez ben voulu
+m'admettre à votre table ainsi que Laflûte à l'occasion de votre fête;
+mais vous aviez mis une condition, c'est que si M. Vincent venait, nous
+mangerions à la cuisine, ça n'm'allait pas, pour lors, j'ai formé mon
+plan quand vous m'avez parlé du plat d'oreilles aux petites herbes, j'ai
+profité du mot: oreilles pour bâtir mon affaire et faire déguerpir ce
+pauvre M. Vincent, qui a eu assez peur; après son départ, je savais
+bien que vous alliez être tout surpris. tout d'suite j'ai rebrodé une
+nouvelle affaire et je lui ai donné des crispations nerveuses!...
+j'aurai réussi, si vous m'accordez un pardon généreux,
+
+Tous (riant)
+
+Ah! Ah! Ah! Ah!
+
+PLUMET
+
+Ce diable de Jocrisse. Mais tu n'en feras donc jamais d'autres?
+
+VINCENT
+
+Où diable trouves-tu tout ça?
+
+JOCRISSE (se touchant le front)
+
+Là... A propos, M. Vincent, voici la bourse que vous m'aviez donnée pour
+veiller sur vos oreilles.
+
+VINCENT (en souriant)
+
+Garde-la, si tu en as un peu effrayé, ma foi je te trouve tant d'idées
+qui à présent me font rire, que je te donne la bourse de grand coeur et
+te pardonne.
+
+JOCRISSE
+
+Et not' maître?
+
+PLUMET
+
+Parbleu! Il faut bien que j'en passe par là, allons, sois pardonné, mais
+prends garde, Jocrisse, toi qui aime tant les proverbes, retiens bien
+celui-ci: "Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse".
+
+JOCRISSE (à part)
+
+Ou elle s'emplit (haut). Je m'en rappellerai not'maître, et d'ailleurs
+tout n'a qu'un temps.
+
+L'OFFICIER
+
+Quant à moi, Messieurs, j'ai aussi mon excuse à vous faire, surtout à M.
+Vincent que j'ai un peu rudoyé.
+
+VINCENT
+
+Mais pas du tout, Monsieur, ce n'est qu'un quiproquo dont le résultat
+n'a rien de fâcheux j'ai tout oublié!...
+
+PLUMET
+
+Et Laflûte était donc aussi dans le complot?...
+
+LAFLUTE
+
+Oh! moi, not'maître, je n'marchais que par mon cousin.
+
+PLUMET
+
+Allons, oublions tout... Tiens mon brave Vincent, voici le plat
+d'oreilles en question, tu vois qu'elles doivent être délicieuses!...
+Maintenant mes amis, nous allons continuer notre dîner, qui, cette fois,
+je l'espère ne sera pas interrompu... Vous M. l'officier, vous voudrez
+bien le partager avec nous et que vous n'aurez pas d'objections, ni toi,
+mon cher Vincent d'admettre à notre table notre joyeux Jocrisse et son
+acolyte Laflûte.
+
+VINCENT ET L'OFFICIER
+
+Adopté! Adopté!
+
+JOCRISSE
+
+M. Plumet, le dindon est rôti, il a une odeur des plus appétissantes.
+
+PLUMET
+
+Le dindon? A demain le dindon pour le déjeuner.
+
+VINCENT
+
+C'est ça et moi j'y joins douze bouteilles de Champagne; tu aimes ça,
+toi. Jocrisse, le Champagne?
+
+JOCRISSE
+
+J'crois ben, depuis qu'je m'suis empoisonné avec.
+
+Tous (riant)
+
+Ah! ah! ah! ah!
+
+PLUMET
+
+Allons, mes amis, ensemble et ensuite à table.
+
+CHOEUR FINAL
+
+ A demain, demain, demain
+ Demain de grand matin
+ A demain, demain, de la dinde rôtie
+ Nous verrons la fin.
+
+JOCRISSE (au public)
+
+ Plus d'une pièce avant la fin culbute
+ Souvent hélas! Voilà comme on débute
+ La pièce avance
+ Pas de funeste bruit
+ De l'indulgence
+ Voilà comme on finit.
+
+REPRISE DU CHOEUR
+
+ A demain, etc.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le dîner interrompu, by Ernest Doin
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13070 ***