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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:41:16 -0700
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+Project Gutenberg's Le Cap au Diable, Légende Canadienne, by Charles DeGuise
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le Cap au Diable, Légende Canadienne
+
+Author: Charles DeGuise
+
+Release Date: July 30, 2004 [EBook #13059]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CAP AU DIABLE, LÉGENDE ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and La Bibliothèque Nationale du Québec
+
+
+
+
+LÉGENDE CANADIENNE
+
+LE CAP AU DIABLE
+
+Par Chs. DeGuise, M. D.
+
+1863
+
+
+LÉGENDE
+
+I
+
+"Quel est le Canadien, s'écrie un savant géographe dont le nom sera
+toujours cher parmi nous, quel est le Canadien qui n'aimerait pas sa
+patrie, après l'avoir contemplé quelque heures, du bord d'une de nos
+barques à vapeur, sur la route de Québec à Montréal! Quel spectacle
+enchanteur! Que de points de vue admirables! Quelle suite de campagnes
+riches, paisibles, heureuses, se déploient sur l'une et sur l'autre
+rive, d'aussi loin que l'oeil peut atteindre! La scène offre quelque
+chose de plus grand, de plus varié, de plus ravissant encore, peut-être,
+si l'on descend le fleuve jusqu'au Saguenay."
+
+Oui, quel plaisir pour l'oeil étonné et charmé tour à tour, de
+contempler sur la rive nord, cette chaîne de montagnes sourcilleuses,
+ces caps abruptes, ces vallées alpestres, cette nature si rude, si
+accidentée, et parfois si sauvage. Quel est l'étranger qui n'envie pas
+le bonheur du paisible propriétaire de ces maisons blanchies, suspendues
+au flanc des coteaux, ou qui couronnent leurs sommets, tranchant ainsi
+sur le fond de verdure qui les environnent, et, lorsque vous avez
+péniblement gravi une pente rapide, que vous apercevez à vos pieds, au
+fond d'une baie, un charmant village arrosé par une belle rivière, et
+paraissant reposer en paix, sous la protection de la croix du clocher de
+la vieille Eglise, qui le domine; votre âme aime alors à s'y délasser,
+pour se remettre des impressions causées par les scènes variées qu'elle
+vient de contempler.
+
+La rive sud, pour n'avoir pas la sauvage et pittoresque beauté de la
+rive nord, n'a pourtant rien à lui envier, dans son genre. Son site,
+plus uni, et son sol moins tourmenté, nous offrent quelque chose de plus
+calme et de plus champêtre. Ses points de vue ont un horizon plus grand,
+plus étendu et plus animé. C'est la nature, en quelques endroits,
+belle de toute sa primitive beauté, ailleurs, enrichie par la vie et
+l'activité que lui ont donné le travail et la main des hommes.
+
+Mais de quinze à dit-huit lieues de Québec, en descendant le fleuve,
+vous rencontrez un écueil bien digne d'attirer votre attention: c'est La
+Roche Avignon, ou, comme d'autres l'appellent, La Roche Ah Veillons, à
+cause des dangers qu'elle présentait autrefois à la navigation, avant
+que le Gouvernement y fit construire un phare. Sur cet écueil vinrent
+se briser plusieurs vaisseaux d'outre mer, et beaucoup de familles
+canadiennes conservent encore un lugubre souvenir des naufrages de
+bâtiments côtiers qui y périrent.
+
+Plus loin, en cinglant vers le sud, et avant que d'arriver au charmant
+village de Kamouraska, vous apercevez un cap, dont la vue vous frappe
+et vous impressionne péniblement. Son aspect est morne et sombre, les
+rochers qui le composent sont arides et dénudés, son isolement, le
+silence et la nature désolée et presque déserte qui l'environnent, son
+éloignement du toute habitation; tout, enfin, concourt à jeter dans
+votre âme un malaise étrange et inexprimable. Quelques bas fonds qui
+l'avoisinent en rendent l'approche difficile, si impossible, non même
+aux bâtiments d'un faible tonnage. Ce Cap, c'est le "Cap au Diable."
+
+Mais d'où vient donc ce nom qu'enfants, nous ne pouvions entendre sans
+frémir? A-t-il été le théâtre de quelques apparitions infernales, ou
+bien a-t-il servi de repaire à quelque bande de brigands; et les bruits
+confus qu'on y entend ne sont-ils pas tes cris de vengeance des victimes
+ensanglantées que l'on trouva à ses pieds, ou dans son voisinage?
+personne ne le sait; la justice des hommes a libéré les accusés;
+victimes et meurtriers sont aujourd'hui devant Dieu!
+
+Mais vous eussiez trouvé qu'il le méritait bien d'être ainsi appelé, si,
+comme les habitants de la Petite Anse, en visitant leurs pêches la
+nuit, ou en attendant l'heure de la marée, vous eussiez entendu le vent
+s'engouffrer, avec un bruit sinistre, dans les obscures cavernes des
+rochers; si vous eussiez entendu ses hurlements, lorsqu'il vient dans
+les tempêtes, se déchirer sur les branches desséchées de quelques arbres
+rabougris qui les couronnent! D'autres fois et en d'autres endroits se
+trouvent d'épais fourrés; là semblent y régner d'impénétrables mystères;
+et lorsque la brise souffle plus violemment, sa voix prend alors des
+inflexions différentes; tantôt c'est un gémissement, une plainte; tantôt
+un sourd grondement qui se prolonge d'échos en échos, produisant de
+discordantes clameurs, et qui vous feraient croire que, dans ces lieux
+solitaires, des sorcières viennent y célébrer leur sabbat. Vous
+eussiez trouvé surtout qu'il le méritait, ce nom, si, comme plusieurs
+l'assuraient, vous eussiez aperçu sur la cime d'un rocher surplombant
+l'abîme, lorsque le flot, battu par la tempête, venait lui livrer un
+assaut toujours impuissant, mais incessamment renouvelé, vous eussiez
+aperçu, dis-je, une femme à l'oeil hagard, aux cheveux épars, aux bras
+nus, aux vêtements en lambeaux, tendre les mains au fond du précipice,
+lui adresser une prière, une touchante supplication d'autrefois
+proférant des menaces, des imprécations, comme si elle eut voulu
+réclamer du gouffre une victime qui lui appartenait. Il eut été alors
+bien hardi, le navigateur qui, en longeant la côte, aurait vu cette
+apparition et entendu cette voix, s'il n'eut pas gagné le large au plus
+vite, en adressant une prière à son patron. D'autres gens, et c'était
+les plus croyables, disaient l'avoir vu se traîner sur les bords de la
+plage, et implorer le flot, d'une voix déchirante et désespérée, de
+lui rendre ce qu'elle avait perdu; puis ses paroles étaient étouffées,
+ajoutaient-ils, par d'immenses sanglots. Nul doute que si cet être
+fantastique eut réellement été une femme, la malheureuse devait être en
+proie à d'immenses douleurs. Pourtant un pauvre pêcheur, dont la cabane
+était assise au pied du cap, assurait l'avoir recueillie mourante, un
+matin, le lendemain d'une furieuse tempête: elle gisait sur le bord
+de la mer, auprès du cadavre d'un matelot; il l'avait, disait-il,
+transportée à sa demeure, et après des peines infinies, sa femme et lui
+étaient enfin parvenus à la rappeler à la vie; mais qu'ils n'avaient pas
+tardé de s'apercevoir que la malheureuse était folle....
+
+II
+
+Parmi les nombreuses criques formées dans les rochers escarpés qui
+bordent les rivages de l'ancienne Acadie, aujourd'hui la Nouvelle
+Écosse, vivait, au fond de l'une d'elles, un jeune et honnête négociant
+acadien, dont le nom était St.-Aubin. Occupé depuis plusieurs années à
+l'exploitation de la pêche à la morue, grâce à son intelligence et à
+son indomptable énergie, son commerce prenait de jour en jour une plus
+grande extension. Quelques familles de pécheurs, dont il était le
+bienfaiteur et le père nourricier, étaient venues se grouper autour de
+lui. D'une probité reconnue, affable et obligeant pour tous, il avait su
+s'attirer l'estime et le respect de chacun d'eux.
+
+Tout le monde connaît nos établissements de pêcheries, dans le bas
+du fleuve; rien de plus amusant que de voir ces berges aux voiles
+déployées, rentrer le soir, après le rude travail de la journée; ces
+femmes, ces enfants accourir pour aider le mari, le père ou le frère; le
+Poste est alors tout en émoi tout le monde se met gaiement à la besogne,
+on s'assiste, on se prête un mutuel secours: c'est un plaisir d'entendre
+les joyeux propos, les quolibet qui pleuvent sur les pêcheurs
+malheureux, les gai refrains; enfin, d'être témoin de la bonne harmonie
+qui règne parmi eux. C'est la bonne vieille Gaieté Gauloise qui prend
+ses ébats. Telle était la Grâce de Monsieur St.-Aubin.
+
+Sa maison, située sur une légère éminence, dominait la petite baie et
+les côtes avoisinantes. De jolis jardins, de charmants bocages et de
+coquets pavillons l'entouraient. Un peu plus loin, la vue pouvait
+s'étendre sur de beaux champs, dans un état de culture déjà avancée, et
+où paissaient de nombreux troupeaux: enfin, dans son ensemble et même
+dans ses détails, tout respirait l'aisance, la prospérité et le bonheur.
+
+L'intérieur de la famille ne présentait rien de particulier. M.
+St.-Aubin, marié, depuis quelques années, à une femme de sa nation,
+qu'il aimait tendrement, était père d'une charmante petite fille. Cette
+enfant était venu mettre le comble à la félicité de ce couple fortuné.
+
+Madame St.-Aubin était une de ces femmes d'élite, qui semblent se faire
+un devoir de rendre heureux tous ceux qui les entourent. Douée des plus
+riches qualités du coeur et de l'esprit, elle n'était que prévenance,
+amour et sollicitude pour son mari et sa chère petite Hermine, les
+confondant tous deux dans une même et touchante tendresse. Si parfois
+elle pouvait leur dérober un instant, dans la journée, c'était pour
+aller porter quelques secours, quelques consolations à ceux qui en
+avaient besoin, aussi la regardait-on comme une véritable Providence. Le
+soir amenait les intimes causeries, l'on se faisait part des impressions
+de la journée, on formait de nouveaux projets pour l'avenir. Bien
+souvent aussi, la maman racontait au papa ému, les mille petites
+espiègleries de la petite, les conversations qu'elle avait eues avec sa
+poupée, voire même avec une table, une chaise, un meuble quelconque;
+enfin, ces mille et mille riens qui font venir des larmes de plaisir
+et d'attendrissement aux heureux parents qui les entendent. Ces
+jouissances, ces plaisirs leur suffisaient; et certes ils valaient bien
+les bruyantes réunions de l'opulence, où l'âme et le coeur perdent leur
+pure et limpide sérénité. Quelques domestiques fidèles complétaient
+enfin l'intérieur de cette famille, aux moeurs simples et vraiment
+patriarcales.
+
+Mais il est un autre personnage que nous nous permettrons d'introduire
+ici. Sans être tout-à-fait de la maison, Jean Renousse, tel était son
+nom, y était toujours le bien-venu. Jean Renousse, à l'époque où nous
+parlons, était âgé de, vingt-deux à vingt-cinq ans. Né d'un pauvre
+acadien et d'une femme indienne, de bonne heure orphelin, il devait à la
+charité des habitants de l'endroit de n'être pas mort de faim. Au lieu
+de s'occuper, comme tous les autres, de la pêche à la morue, il s'était
+construit une hutte dans les bois, à quelque distance de la mer et des
+habitations. Il répugnait trop au sang indien, qui coulait dans ses
+veines, de s'astreindre à un travail constant et journalier. Ce qu'il
+lui fallait c'était la vie aventureuse des bois, avec son indépendance.
+Aussi l'été maraudeur, pour ne pas nous servir d'une expression plus
+forte, il était le cauchemar des jardinières. En effet, rien de plus
+plaisant que de voir, lorsqu'il faisait une descente dans un jardin, la
+levée des manches à balais, pour en déloger l'intrus. Au voleur! criait
+l'une des voisines, au pillard! disait l'autre, au vaurien! Ajoutait une
+troisième. Bref, toutes ces commères réunies faisaient un tel vacarme,
+qu'il aurait pu donner une idée de ce que fait certaine femme quand à
+tort et à travers elle se fâche. Le drôle ne s'émouvait guère de ces
+cris, tant que sa provision de patates ou de carottes n'était pas faite,
+et que les armes ne devenaient pas trop menaçantes, par leur proximité;
+d'un bond, alors, il se mettait hors de leur portée, se tournait
+vers celles qui le poursuivaient, leur faisait mille grimaces, mille
+gambades, mille contorsions; et quand la place n'était plus tenable, il
+enjambait la clôture, et allait stoïquement s'asseoir à quelques pas de
+là. On l'avait vu quelquefois, quand de telles scènes étaient passées,
+entrer dans la chaumière de la plus furieuse, aller se placer bien
+tranquillement à sa table et partager, gaiement avec elle, le repas.
+Mais l'hiver, chasseur et trappeur infatigable, il s'enfonçait dans la
+forêt avec les sauvages Abénakis, ne revenant souvent qu'au printemps
+avec une ample provision du fourrures, dont il trouvait toujours chez
+M. St.-Aubin un prompt et avantageux débit, Malgré ses défauts, Jean
+Renousse était loin d'être détesté, par les braves gens de la colonie;
+car, à plusieurs d'entr'eux, il avait rendu d'importants services.
+Souvent, lorsqu'une forte brise surprenait, au large, quelque berge
+attardée, qu'une femme éplorée, que des enfants en pleurs venaient
+demander des nouvelles d'un père, d'un mari ou d'un frère, à ceux qui
+arrivaient, que les pêcheurs hochaient tristement la tête, que les
+voisines essuyaient des larmes, qu'elles ne pouvaient dissimuler, et
+leur adressaient des consolations, on voyait Jean Renousse s'élancer
+dans une berge, et, malgré le vent et la tempête, s'exposer seul, pour
+aller porter secours au frêle bâtiment désemparé; souvent, grâce à son
+sublime dévouement et à son habileté à conduire une embarcation, plus
+d'un pêcheur avait à le remercier d'avoir revu sa pauvre chaumière!
+
+Parmi ceux, surtout, qui lui portaient un intérêt tout particulier,
+était Madame St.-Aubin. Elle avait reconnu, en plusieurs occasions, que
+sous cette écorce rude et inculte, dans ses yeux noirs et vifs, dans
+ses pommettes de joues saillantes, il y avait plus de coeur et
+d'intelligence qu'un oeil peu observateur n'en pouvait d'abord
+soupçonner. Jamais il ne se présentait à la demeure du bourgeois, comme
+on appelait M. St.-Aubin, sans en recevoir quelques secours; et, maintes
+fois, il leur avait prouvé, qu'un l'obligeant on n'avait pas rendu
+service à un ingrat. Son attachement pour l'enfant était excessif:
+c'était avec plaisir qu'il s'astreignait à un travail minutieux pour lui
+confectionner des jouets, et satisfaire ses moindres caprices enfantins.
+Bien des fois on l'avait confiée à ses soins, et c'était toujours avec
+une tendre sollicitude qu'il veillait sur elle. A la vérité il n'était
+pas facile de faire de la peine impunément à la petite Hermine,
+lorsqu'elle était sous sa garde, ainsi que sous celle du magnifique
+terre-neuve qu'on appelait Phédor.
+
+III
+
+C'est quelquefois au moment où l'on s'estime heureux que l'infortune
+vient nous frapper. Tandis que la famille St.-Aubin jouissait
+paisiblement des fruits d'une vie vertueuse et exempte d'ambition;
+heureuse autant du bonheur des autres que du sien propre, de graves
+évènements se préparaient contre les malheureux Acadiens, dans l'ancien
+et le nouveau monde. Ce pays était le point de mire des flibustiers
+anglo-américains.
+
+En butte aux actes de rapines et de tyrannie de toutes sortes, les
+Acadiens avaient été forcés de s'organiser militairement pour mettre un
+terme aux infâmes déprédations de leurs ennemis.
+
+L'histoire avait enregistré antérieurement plusieurs hauts faits
+éclatants du leur bravoure. Ces faits démontrent ce que peut une poignée
+d'hommes héroïques, ne comptant que sur leurs seules ressources, qui
+s'arment vaillamment sans s'occuper de la force pécuniaire ou numérique
+de ceux qu'ils ont à combattre, mais qui ont résolus de défendre jusqu'à
+la fin, leur religion, leurs foyers et leurs droits, Combien n'y eut-il
+pas de luttes sanglantes et désespérées où le lion anglais dût s'avouer
+battu par le moucheron acadien, et pour ainsi dire, obligé de fuir
+honteusement devant lui. Mais l'orgueil britannique s'insurgeait
+et écumait de rage, en voyant ces quelques braves tenir tête à ses
+nombreuses armées! Le gouverneur Lawrence crut plus prudent et plus sûr,
+là où la force avait échouée, d'employer la ruse et la perfidie. Le plan
+fut traîtreusement combiné et habilement exécuté.
+
+Vers la fin d'août 1755, cinq vaisseaux de guerre, chargés d'une
+soldatesque avide de pillage, mirent à la voile et vinrent jeter l'ancre
+en face d'un poste florissant par son commerce, la fertilité de ses
+terres et l'industrie de ses habitants. On fit savoir à plusieurs des
+cantons voisins qu'ils eussent à se rendre à un endroit indiqué pour
+entendre une importante communication, qui devait leur être donnée de la
+part du gouverneur. Plusieurs soupçonnant un piège prirent la fuite et
+se sauvèrent dans les bois, en entendant cette proclamation. Mais le
+plus-grand nombre, avec un esprit tout chevaleresque, se confiant à la
+loyauté anglaise, se rendit à l'appel.
+
+Chaque année, M. St.-Aubin était obligé de faire un voyage aux Mines,
+endroit important de commerce pour y transiger les affaires de son
+négoce. Le trajet était long et les chemins n'étaient pas toujours sûrs
+dans ce temps-là. Par une malheureuse fatalité, il y arriva le cinq
+septembre au matin, jour fixé par la proclamation pour la réunion des
+acadiens. Jean Renousse et le fidèle terre-neuve lui avaient servi de
+gardes de corps pendant le voyage.
+
+M. St.-Aubin comme les habitants du lieu, se rendit à l'appel. Ce fut là
+qu'on leur signifia qu'ils étaient prisonniers de guerre, qu'à part
+de leur argent et de leurs vêlements, tout ce qu'ils possédaient
+appartenait désormais au roi, et qu'ils se tinssent prêts à être
+embarqués pour être déportés et disséminés dans les colonies anglaises.
+L'ordre était formel, on ne leur accordait que quatre jours de répit.
+Il est impossible de peindre Ici stupeur et le désespoir que produisit
+cette nouvelle; plusieurs refusèrent de croire qu'on exécutât jamais
+un acte d'aussi lâche et exécrable tyrannie, mais le plus grand nombre
+s'enfermèrent dans leurs maisons et passèrent dans les larmes et les
+sanglots, les quelques heures qui précédèrent leur séparation. D'autres
+essayèrent de fuir, mais vainement. Des troupes avaient été disposées
+dans les bois, ils se trouvèrent cernes de toute part et furent donc
+ramenés au camp, après avoir essuyé toutes sortes d'avanies et de
+mauvais traitements.
+
+Ce fut à grand'peine que le vénérable curé obtint du commandant la
+permission de les réunir le neuf septembre, veille du départ, dans la
+vieille église pour y célébrer le saint sacrifice et leur adresser
+quelques paroles de consolation et d'adieu. Personne ne fut jamais
+témoin, peut-être, d'une scène plus déchirante. Tous les visages étaient
+inondés de larmes. L'église retentissait des sanglots et des sourds
+gémissements des malheureuses victimes. Lorsqu'avant la communion,
+le bon prêtre voulut leur dire quelques mots, il y eut une véritable
+explosion de plaintes et de cris de désespoir. Il fut lui-même longtemps
+avant que de pouvoir dominer son émotion, et ce fut après de longs et
+pénibles efforts qu'il put, d'une voix brisée par la douleur, leur faire
+entendre ces paroles:
+
+"C'est peut-être pour la dernière fois, mes bons frères, que vous allez
+partager le pain des anges dans ce lieu saint. C'est lui qui donne le
+courage et la force de braver les tourments et les persécutions des
+méchants. C'est lui qui sera votre soutien, votre consolation dans les
+temps malheureux que nous traversons. Dieu seul connaît ce que l'avenir
+nous réserve à tous, mais rappelons-nous que nous avons au ciel un bras
+tout-puissant, qui saura déjouer les complots des méchants: que ceux qui
+pleurent seront consolés et qu'ils recevront avec usure la récompense
+des larmes qu'ils auront versées. Car qu'est-ce que la terre que nous
+habitons, sinon un lieu d'exil et de misères, mais le ciel, voila notre
+patrie, vers laquelle doivent tendre nos désirs et nos aspirations.
+Séparés sur la terre, c'est là où nous serons ensemble réunis, c'est là
+que nous pourrons défier les persécutions des hommes. Recevez donc, mes
+chers frères, et encore une dernière fois, la bénédiction d'un prêtre
+qui, le coeur navré d'appréhensions pour l'avenir de ses enfants, mais
+confiant dans le Dieu qui prend soin de ses créatures et jusqu'au plus
+petit de ses oiseaux, le prie de vouloir bien vous accorder encore des
+jours calmes et heureux. Si nous n'avions pas d'autre destinée, je vous
+dirais adieu! oui un adieu qui, peut-être, serait éternel; mais à des
+chrétiens, à ceux qui croient en la parole sainte, je vous dis au
+revoir! Oui, encore une fois, au revoir!...."
+
+La scène qui suivit se conçoit plutôt qu'elle ne se décrit. Nous nous
+permettrons d'emprunter à M. Rameau le récit que fait M. Ney, sur le
+lamentable événement du lendemain:
+
+"Le 10 septembre fut le jour fixé pour l'embarquement. Dés le point du
+jour les tambours résonnèrent dans les villages, et à huit heures le
+triste son de la cloche avertit les pauvres Français que le moment de
+quitter leur terre natale était arrivé. Les soldats entrèrent dans les
+maisons et en firent sortir tous les habitants, qu'on rassembla sur la
+place. Jusque là chaque famille était restée réunie et une tristesse
+indicible régnait parmi le peuple. Mais quand le tambour annonça l'heure
+de l'embarquement, quand il leur fallut abandonner pour toujours la
+terre où ils étaient nés, se séparer de leurs mères, de leurs parents,
+de leurs amis, sans espoir de les revoir jamais; emmenés par des
+étrangers leurs ennemis; dispersés parmi ceux dont ils différaient par
+le langage, les coutumes, la religion; alors accablés par le sentiment
+de leurs misères, ils fondirent en larmes et se précipitèrent dans les
+bras les uns des autres dans un long et dernier embrassement."
+
+"Mais le tambour battait toujours et on les poussa vers les bâtiments
+stationnés dans la rivière. 260 jeunes gens furent désignés d'abord
+pour être embarqués sur le premier bâtiment, mais ils s'y refusèrent,
+déclarant qu'ils n'abandonneraient pas leurs parents, et qu'ils, ne
+partiraient qu'au milieu de leurs famille. Leur demande fut rejetée!
+les soldats croisèrent la baïonnette et marchèrent sur eux; ceux
+qui voulurent résister furent blessés, et tous furent obligés de se
+soumettre à cette horrible tyrannie."
+
+"Depuis l'église jusqu'au lieu de l'embarquement, la route était bordée
+d'enfants, de femmes qui, à genoux, au milieu de pleurs et de sanglots,
+bénissaient ceux qui passaient, faisaient leurs tristes adieux à leurs
+maris, à leurs fils, leur tendant une main tremblante, que leurs parents
+parvenaient quelquefois à saisir, mais le soldat brutal venait bientôt
+les séparer. Les jeunes gens furent suivis par les hommes plus âgés,
+qui traversèrent aussi, à pas lents, cette scène déchirante; toute
+la population mâle des Mines fut jetée à bord de cinq vaisseaux de
+transport stationnés dans la rivière Gaspareaux. Chaque bâtiment était
+sous la garde de 6 officiers et de 80 soldats. A mesure que d'autres
+navires arrivèrent, les femmes et les enfants y furent embarqués et
+éloignés ainsi, en masse, des champs de la Nouvelle-Écosse. Le sort
+aussi déplorable qu'inouï de ces exilés excita la compassion de la
+soldatesque même.... Pendant plusieurs soirées consécutives les bestiaux
+se réunirent autour des ruines fumantes, et semblaient y attendre
+le retour de leurs maîtres, tandis que les fidèles chiens de garde
+hurlaient près des foyers déserts."
+
+M. St.-Aubin, comme toutes les autres notabilités, fut l'objet d'une
+surveillance particulière. Malgré les efforts héroïques de Jean
+Renousse, malgré les ruses et les stratagèmes qu'il employa pour sauver
+son maître de la proscription, Celui-ci fut obligé de subir la loi
+cruelle du plus fort. Blessé grièvement dans la lutte qui venait d'avoir
+lieu, ce ne fut qu'avec peine que Jean Renousse lui-même réussit à se
+soustraire aux mains des ravisseurs. Il gravit une petite éminence, et
+ce fut là, la mort dans l'âme, qu'il fut témoin des scènes de violence
+et de brutalité qui viennent d'être racontées. Malgré son état de
+faiblesse, il suivit d'un oeil morne et désespéré la chaloupe qui
+emportait son bienfaiteur, se reprochant amèrement de n'avoir pas réussi
+à le sauver. En dépit des tristes préoccupations auxquelles il était en
+proie, Jean Renousse ne pût s'empêcher de remarquer un point noir qui
+suivait l'embarcation. C'était Phédor. Le noble animal, quoique blessé,
+avait voulu suivre son maître, pour le protéger et le défendre au
+besoin. Il réalisait une fois de plus l'idée du peintre qui représente
+un chien suivant seul le corbillard qui conduit son maître à sa dernière
+demeure. C'est le dernier ami qui reste quand nous avons tout perdu du
+côté des hommes! Il vit tout-à-coup un matelot se lever et asséner
+un coup de rames sur la tête du fidèle serviteur, celui-ci poussa un
+gémissement plaintif et disparut. C'en était trop, épuisé par le sang
+qu'il avait perdu et par les émotions de la journée, Jean Renousse
+perdit connaissance. Lorsqu'il revint à lui, Phédor, couché auprès de
+lui, léchait son visage et ses mains. comme s'il eut voulu le rappeler à
+la vie. La nuit était venue, les dernières lueurs de l'incendie doraient
+encore l'horizon. C'en était fait! les anglais avaient accompli leur
+acte odieux de vandalisme et d'implacable vengeance!...
+
+IV
+
+Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis le moment fixé par M. St.-Aubin
+pour le retour. Que pouvait-il lui être arrivé qui le retint si
+longtemps, lui toujours si exact à revenir à l'heure dite. Déjà
+accompagner de la petite Hermine, Mme. St.-Aubin avait parcouru des
+distances assez considérables pour aller à à sa rencontre, et chaque
+fois, elle était toujours revenue de plus en plus triste. C'était le
+soir de la dixième journée après le départ de M. St. Aubin. Assise dans
+le salon et tenant son enfant dans ses bras, elle ne pouvait se défendre
+du vague et inexprimable sentiment qui l'obsédait. Pour la première
+fois de sa vie, les babillages et les câlineries de sa petite fille ne
+pouvaient la tirer de sa sombre préoccupation. Le ciel était bas et
+chargé, le feuillage jaunissant qui entourait sa demeure et le froid
+vent de nord qui s'était élevé, ajoutait encore à sa tristesse. Parfois
+une feuille desséchée, poussée par la brise, courait dans l'avenue
+déserte, où, d'une minute à l'autre, elle espérait voir arriver celui
+qu'elle attendait avec tant d'angoisses.
+
+Les heures s'écoulaient lentement, et la soirée était avancée. Vaincue
+par le sommeil, la petite s'était endormie en demandant à sa mère:
+"quand donc papa reviendra-t-il!" Alors deux larmes involontaires
+vinrent briller aux paupières de la pauvre femme; elle pressa avec
+transport son enfant sur son coeur; celle-ci ouvrit les yeux, lui sourit
+doucement et comme une prière, le mot papa s'échappa encore de ses
+lèvres, et elle se rendormit. C'en était trop; n'y pouvant plus tenir,
+et presque sans pouvoir s'en rendre compte, Madame St. Aubin se mit à
+fondre en larmes.
+
+Longtemps elle pleura, quand des pas bien distincts retentirent autour
+de la maison, et la porte s'ouvrit: Te voilà donc enfin, s'écria-t-elle,
+s'élançant au-devant de celui qui arrivait. Mais jugez de sa stupeur!
+c'était Jean Renousse! Jean Renousse, pâle, sanglant et défiguré, qui
+venait lui apprendre la terrible nouvelle!!........
+
+Bien des fois déjà et au moindre bruit, elle avait tressailli, puis
+toute palpitante d'émotion et de joie, elle allait ouvrir et tendre les
+bras; mais vain espoir, ce n'était point les pas du cheval, ce n'était
+point non plus les joyeux aboiements de Phédor, mais bien le vent qui,
+mugissant tristement dans les arbres, lui apportait, chaque fois une
+poignante déception.
+
+La foudre tombée à ses pieds n'eut pas produit plus d'effets. Madame
+St.-Aubin s'affaissa sur elle-même. On la transporta mourante dans son
+lit. Deux jours entiers se passèrent pendant lesquels elle luta contre
+la mort. Dans son délire, elle appelait avec transport son mari,
+demandant avec égarement à chaque instants aux personnes qui se
+présentaient, son époux bien-aimé; et lorsqu'on lui apportait son
+enfant, elle la repoussait durement. La pauvre petite qui ne comprenait
+rien à la conduite étrange de sa mère, allait alors se cacher dans un
+coin de la chambre, elle pleurait amèrement; et comme si elle se fut
+crue coupable, elle revenait auprès du lit, baisant les mains de sa
+mère, elle lui disait: "Ma bonne maman, embrasse-donc encore la petite
+Hermine, elle ne te fera plus de mal, lèves-toi et allons au-devant de
+papa." Enfin, son tempérament et surtout l'idée de laisser sa pauvre
+enfant complètement orpheline, rendirent quelques forces à Madame
+St.-Aubin, mais une insurmontable tristesse s'empara d'elle, et bientôt
+cette demeure naguère si heureuse ne devint plus qu'un séjour de deuil
+et de larmes.
+
+Là, toutefois ne devaient pas s'arrêter ses malheurs.
+
+La rage des pirates n'était pas encore satisfaite, il fallait de
+nouvelles dépouilles à leur rapacité et de nouvelles victimes à leur
+vengeance.
+
+Peu de temps après les événements que nous venons de rapporter, on
+signala au large un vaisseau de guerre portant pavillon anglais.
+Instruite par l'expérience, la petite colonie, après avoir recueilli
+tout ce qu'elle avait de plus précieux, crut prudent de se sauver dans
+les bois. Madame St.-Aubin elle-même, réunit tout ce qu'elle put
+avec l'aide de ses domestiques et de Jean Renousse, et dut aller les
+rejoindre en toute hâte, car le vaisseau s'approchait de la côte avec
+une effrayante rapidité.
+
+Il n'y avait pas longtemps qu'elle avait abandonné ses foyers si chers
+pour s'enfoncer dans les bois avec ses fidèles domestiques, lorsque
+gravissant une petite éminence où ses compagnons d'infortune
+l'attendaient, elle vit les tourbillons de flamme et de fumée s'élever
+dans la direction de sa demeure et de celles des malheureux qui
+l'entouraient. Ce navrant spectacle leur apprit à tous que les vandales
+étaient à leur oeuvre de pillage et de destruction. Longtemps elle
+contempla les cendres brûlantes de sa pauvre demeure qui s'élevaient et
+retombaient tour-à-tour comme font chacune de nos illusions du jeune
+âge. Elle jeta un coup-d'oeil en arrière, vers les jours heureux qu'elle
+avait passés sous ce toit fortuné, vers les objets si chers qu'elle y
+rencontrait à chaque instant, vers les personnes qui l'entouraient et
+les autres qui, après être venues lui demander des consolations et des
+secours, s'en retournaient en lui offrant des larmes de gratitude et de
+bénédictions: mais sa pensée se reporta surtout sur la main bien-aimée
+qui après Dieu lui avait fait ce bonheur si tot passé. Hélas! elle
+n'était plus auprès d'elle pour la soutenir et la protéger avec son
+enfant, cette main tant aimée et tant regrettée! Reverrait-elle jamais
+celui auquel elle adressait chaque jour une pensée, un souvenir, une
+larme! Et lorsque la dernière flamme vint jeter une lueur vacillant
+et disparaître pour toujours, elle comprit alors qu'une barrière
+insurmontable venait de s'abaisser entre elle et son passé. Il ne
+lui restait plus désormais que l'avenir, mais quel avenir? L'hiver
+s'approchant avec son nombreux cortège de froid, de privations et de
+misères; nul asile pour la recevoir, à charge aux pauvres gens qui
+n'avaient pas même de quoi se nourrir, qu'allait-elle devenir? Accablée
+sous le poids de tant de malheurs elle sentait le désespoir la gagner,
+lorsque tombant à genoux, elle s'écria: "Mon Dieu, mon Dieu, vous êtes
+maintenant notre seul et unique espoir. Ce n'est pas en vain que la
+veuve et l'orphelin vous implorent, ayez pitié de nous." Cette courte
+mais fervente prière fut immédiatement exaucée. En relevant la tête,
+elle aperçut, à quelques pas d'elle, la figure bienveillante et amicale
+de Jean Renousse qui, n'osant dire un mot, paraissait attendre ses
+ordres: "Jean, lui dit-elle, en lui remettant son enfant dans ses bras
+prends soin de cette pauvre petite, veilles sur elle, c'est en toi seul,
+après Dieu, en qui nous devons nous confier. Peut-être ne pourrai-je
+jamais récompenser dignement ton généreux dévouement pour nous jusqu'à
+ce jour, mais compte sur une reconnaissance qui ne s'éteindra qu'avec ma
+vie." "Madame lui répondit celui-ci, d'une voix émue et avec noblesse.
+Dieu m'est témoin que si j'ai tâché de vous être utile jusqu'ici ce
+n'est pas dans l'espoir d'une récompense; je donnerais volontiers ma vie
+pour pouvoir vous rendre ce que vous avez perdu; mais de grâce n'allez
+pas vous désespérer! A deux pas d'ici est ma pauvre cabane, la vieille
+Martine, votre servante, vous y attend. J'ai pu sauver quelques linges
+et des provisions. Venez, Madame et tant que Jean Renousse pourra
+porter un fusil, vous et la petite ne manquerez pas de nourriture et
+de vêtements." Chargé de son précieux fardeau, il conduisit Madame
+St.-Aubin dans sa demeure où Martine l'attendait. Un feu brillant avait
+été allumé, le lit de sapins avait été renouvelé, on y avait étendu
+les quelques couvertures que Jean Renousse, dans sa sollicitude, avait
+sauvées du pillage.
+
+La marmite était au feu. On offrit à Madame St.-Aubin les quelques
+aliments qu'on avait préservés; elle en prit ce qu'il lui en fallait
+pour se soutenir et s'empêcher de mourir. La petite mangea avec
+l'appétit qu'on a à quatre ans, puis toutes les deux vaincues par les
+émotions de la journée, la fatigue et le sommeil qui les gagnaient,
+s'étendirent sur le lit de sapin et ne tardèrent pas à s'endormir
+profondément. Jean Renousse et Phédor se couchèrent à l'entrée de la
+cabane et firent bonne garde toute la nuit.
+
+Lorsque Madame St.-Aubin s'éveilla le matin, tous les malheureux
+proscrits, ses compagnons d'infortune, lui avaient construite une
+demeure un peu plus confortable: c'était une misérable masure de pièces
+qui lui offrait un séjour plus spacieux mais qu'il y avait loin de là à
+la maison qu'elle avait laissée.
+
+Comment l'hiver se passa-t-il? Laissons à M. Rameau de dépeindre ce
+que durent souffrir les malheureuses victimes de l'expatriation. Cest
+d'ailleurs de lui que nous emprunterons la partie historique de ce
+récit, en ce qui concerne les Acadiens:
+
+"Quelle que fut l'âpre sollicitude que montrèrent les anglais, un
+certain nombre d'individus cependant se sauvèrent de la proscription.
+Comment ces pauvres gens purent-ils vivre dans les bois et les déserts?
+par quelle suite d'aventures et de souffrances ont-ils passé, pendant de
+longues années en présence de spectateurs auxquels on distribua leurs
+biens? c'est ce que nous ignorons..."
+
+"Là pendant plusieurs années, ils parvinrent à dérober leur existence au
+milieu des inquiétudes et des privations, cachant Soigneusement leurs
+petites barques, n'osant se livrer à la culture, faisant le guet quand
+paraissait un navire inconnu, et partageant avec leurs amis, les indiens
+de l'intérieur, les ressources précaires de la chasse et de la pêche."
+
+Enfin le printemps arriva. Jamais dans les longues journées d'hiver, le
+zèle et le dévouement de Jean Renousse ne s'était ralentis une seule
+fois. Sous le commandement de Bois-Hébert il avait été faire le coup de
+feu contre les Anglais, puis aussitôt sa tâche achevée, il était revenu
+prendre son rôle de pourvoyeur. Souvent, dans le cours de l'hiver, on
+l'avait vu parcourir des distances considérables, refouler au plus
+profond de son âme tout sentiment de haine et d'antipathie, qu'il avait
+voué aux Anglo-Américains et rapporter des traitants Anglais, qui
+étaient établis le long de la côte, à la place des malheureux Acadiens
+expropriés, les quelques effets qui pouvaient être utiles et agréables à
+ses protégées. Mais le printemps qui apporte, pour le pauvre au moins,
+un soupir de soulagement et une larme d'espérance; pour l'homme qui
+jouit de l'aisance, un sentiment de satisfaction par anticipation des
+jouissances que la nouvelle saison doit lui donner, était pour les
+pauvres expatriés chargé d'orages.
+
+Où iraient-ils fixer leurs demeures? En quel endroit seraient-ils hors
+des atteintes de leurs implacables ennemis? Était-il un lieu à l'abri de
+leurs rapines, où l'on put fournir le pain et la nourriture à la famille
+et aux pauvres enfants qui les réclamaient? Telles furent les questions
+que se posèrent les Acadiens de la colonie que M. St.-Aubin avait
+formée.
+
+Plusieurs décidèrent de demeurer dans les bois, d'autres résolurent,
+d'aller rejoindre leurs concitoyens échelonnés sur la côte, protégés
+seulement par l'isolement et l'inhospitalité des parages qu'ils
+habitaient. Madame St.-Aubin se voyant seule, à bout de toutes
+ressources, et ne voulant plus être à charge du généreux Jean Renousse
+ainsi qu'à ses compagnons, prit la résolution du se rendre en Canada. En
+effet, de vagues rumeurs étaient parvenues que dans ces pays lointains
+un bon nombre d'Acadiens avaient, dans le voisinage de Montréal, fondés
+une petite colonie.
+
+Jean Renousse, dans ces rapports avec les traitants anglais, avait
+appris d'une manière certaine qu'un vaisseau portant un certain nombre
+d'émigrants avait mis à la voile pour le Canada. D'après le nombre de
+jours qu'il était en mer, il ne tarderait pas à être en vue.
+
+V
+
+Que nos lecteurs nous permettent de les transporter au-delà de l'Océan.
+Nous sommes dans un port de mer: Voyons l'activité qui y règne. Des
+centaines de vaisseaux déchargent d'un côté du quai d'amples provisions
+de charbon et de coton, d'autres, les riches soieries et les magnifiques
+produits de l'Orient. Tout le monde est à l'oeuvre. Partout il y a joie,
+car il y a gain pour tous.
+
+Mais d'où vient donc cette foule d'hommes en haillons, ces femmes
+amaigries et presque nues, ces pauvres enfants si frêles, si chétifs,
+qui occupent un tout petit espace du quai? D'où viennent ces pleurs et
+ces gémissements à fendre l'âme? Ces embrassements pleins de regrets et
+de tendresse? Ah! c'est qu'un père vient peut-être pour la dernière fois
+de presser dans ses bras ses enfants bien-aimés! C'est que des amis
+viennent de dire un adieu peut-être éternel aux compagnons de leur
+enfance! C'est que, pour la dernière fois, on a jeté un regard de
+douleur sur la vieille chaumière qui nous a vus naître! C'est que, dans
+un dernier embrassement, nous avons échangé avec les amis émus, une
+dernière poignée de mains, que pour toujours, nous avons salué les côtes
+de l'Irlande, dont aucun de ses enfants ne peut parler sans verser une
+larme de regret! Et ces malles, et ces paquets, que contiennent-ils,
+sinon les pauvres vêtements des malheureux Irlandais. Mais dans le
+navire qui est en partance, que de cris joyeux. A peine entend-on
+l'ordre du contremaître: "Embarque, embarque;" voilà le mot qui se fait
+entendre.
+
+Inutile de le dire, nous le voyons déjà que trop, ce bâtiment est chargé
+d'émigrants pour l'Amérique. Voyez sur le gaillard d'arrière cet homme à
+la figure replète et trapue, comme il savoure avec délices les bouffées
+de tabac qui s'échappent de sa longue pipe d'écume de mer; quels regards
+distraits il jette sur la gazette qu'il lient entre ses mains; comme les
+nouvelles sont loin de l'absorber; il hoche dédaigneusement la tête en
+voyant les pleurs des malheureux enfants de la verte Erin. Dans le fond
+que sont-ils pour lui? Des Irlandais catholiques, il est protestant. Que
+lui importe donc si la plus grande partie d'eux n'atteint pas les côtes
+de l'Amérique? Que lui importe si l'espace qu'il leur a destinée dans
+son vaisseau n'est pas suffisant? Que lui importe si les aliments dont
+il a fait provision ne peuvent suffire à une moitié de ceux qu'il
+entasse à son bord? Sa bourse n'est-elle pas bien remplie, et si le
+typhus, le choléra ou mille autres maladies viennent les décimer,
+n'a-t-il pas devant lui un immense cimetière; comme bien d'autres qui
+l'ont suivi, il peut dire à chacune de ces victimes qu'on jette dans
+l'Atlantique; "Si une tombe, un mausolée, était élevé à chacune d'elles,
+ou n'aurait pas besoin de boussole pour aller dans le Nouveau-Monde."
+
+Tel était le "Boomerang" capitaine Brand, quelques jours avant le moment
+où nous venons de laisser Madame St.-Aubin. Les communications étaient
+alors bien difficiles entre l'Acadie et le Canada. C'était donc une
+belle occasion qui se présentait pour Madame. St.-Aubin de se rendre
+dans ce dernier pays. Là on pouvait correspondre plus facilement
+avec l'Europe et les États-Unis et qui sait, peut-être avoir des
+renseignements sur celui auquel, à chaque instant du jour, elle
+adressait un cuisant souvenir, un pénible regret. Depuis plusieurs
+jours, Madame St.-Aubin avait mise en vedette toute la petite colonie.
+Chaque jour des berges prenaient le large et étaient chargées de venir
+lui annoncer l'approche du vaisseau tant désiré. Bien des heures se
+passèrent en d'inutiles et inexprimables regrets. Enfin Jean Renousse
+vint un matin l'informer que le navire tant désiré était en vue, et lui
+offrit en même temps de la conduire à son bord.
+
+Il était facile de voir, à l'accablement de cet home trempé aux muscles
+d'acier, à 'son air morne et abattu, combien il lui en coulait de
+remplir cette pénible mission.
+
+Il est dur, en effet, de voir disparaître les fruits d'un labeur de
+chaque jour, de voir s'engloutir les années d'un travail constant
+et journalier, de revoir à la place de sa demeure des débris et des
+cendres.
+
+La femme a chez elle un sentiment d'amour et de dévouement qu'on ne
+sait pas toujours apprécier. Qu'il dut en coûter à Madame St.-Aubin
+de laisser les endroits qui lui rappelaient de bien doux souvenirs,
+d'abandonner ces pauvres gens qui auraient pu se priver du plus
+essentiel nécessaire plutôt que de la voir s'éloigner; mais lorsqu'elle
+les vit tous ensemble l'accompagner jusqu'à la barque fatale, qu'elle
+vit leurs pleurs, que depuis l'aïeul jusqu'au plus petit des enfants, on
+se pressait pour lui baiser les mains, enfin lorsqu'elle fut embarquée,
+qu'elle les vit tomber à genoux, oh! alors, un inexprimable sentiment de
+tristesse et de regrets s'empara d'elle.
+
+Mon Dieu! que deviendraient-ils sur les terres étrangères les pauvres
+exilés, si vous n'étiez pas là pour les consoler des regrets de la
+patrie?
+
+Cependant au signal de la petite barque, le navire avait mis en panne...
+Une passagère de chambre, ah! c'était une nouvelle aubaine pour le
+capitaine. L'échelle fut immédiatement descendue et avant que de gravir
+le premier degré, Madame St.-Aubin tendit en pleurant sa main blanche
+et frêle, à la main rude et calleuse de Jean Renousse. "Merci, ami,
+lui dit-elle, pour ce que vous avez fait pour mon enfant et pour moi.
+Puissiez-vous être heureux autant que vous le méritez, autant surtout
+que mon coeur le désire."
+
+Celui qui aurait contemplé alors la figure hâlée de Jean Renousse aurait
+vu ses joues s'inonder de larmes abondantes, et elles n'avaient encore
+été inondées, bien probablement, que les pluies du ciel et l'eau de la
+mer. Il remit l'enfant à sa mère, après l'avoir couverte de baisers,
+puis se jetant aux pieds du capitaine, il le supplia de le prendre lui
+aussi à son bord. Mais celui-là ne payait pas. Violemment, au milieu
+des rires et des huées d'une partie de l'équipage, on le rejeta dans la
+berge, les ris furent lâchés et le navire, fin voilier, prit le large.
+Jean Renousse, en regagnant la côte dans sa petite embarcation, jeta un
+regard triste et désespéré sur le vaisseau qui emportait sa bienfaitrice
+et l'enfant qu'il chérissait tant.
+
+Plusieurs jours se passèrent, un vent favorable les conduisit à la
+pointe Ouest de l'Ile d'Anticosti.
+
+VI
+
+Si tout paraît tranquille au dehors d'un vaisseau qui se dirige vers sa
+destination, souvent il n'en est pas ainsi à l'intérieur.
+
+Madame St.-Aubin, avec son enfant, avait été confinée dans une pauvre
+alcôve qu'on se plaisait à appeler emphatiquement "la chambre". Elle n'y
+fut pas bien longtemps sans ressentir les terribles effets du mal de
+mer. Ce mal dont nous nous plaisons quelquefois à rire, moissonne
+pourtant un bon nombre de victimes. Madame St.-Aubin, douée d'une faible
+santé, dût plus que beaucoup d'autres; en souffrir; malgré le froid du
+soir, elle fut contrainte de remonter sur le pont, tenant son enfant
+dans ses bras. On n'imagine pas quelle est la brutalité de quelques
+marins. Ils paraissaient se faire un plaisir de tourmenter ceux qui
+sont pour ainsi dire sous leur domination. La pauvre femme qui, vu ses
+malheurs, aurait plutôt mérité la pitié et la compassion, fut en butte
+elle-même aux plus mauvais traitements. Fatiguée par la maladie,
+réservant le peu de forces qui lui restaient pour couvrir son enfant et
+la préserver du froid; elle était loin de croire qu'il y avait auprès
+d'elle un espèce de tyran, sous forme d'un grand matelot, tenant un
+sceau plein d'eau: "Madame, lui dit-il, les ordres du Capitaine sont que
+nous arrosions le pont, changez de côté." A peine s'était-elle éloignée
+que l'eau versée par le matelot vint presque l'inonder. L'enfant qui
+dormait dans ses bras en fut éveillée. Elle alla s'asseoir un peu plus
+loin, mais les mêmes menaces lui furent réitérées, suivies de la même
+exécution.
+
+En vain se plaignit-elle au Capitaine des mauvais traitements qu'on lui
+faisait endurer; il hochait la tête sans lui répondre; on eut dit que
+c'était un parti pris de maltraiter la malheureuse femme. Comme l'a dit
+Lafontaine: "La raison du plus fort est toujours la meilleure".
+
+La nourriture du bord n'était pas celle à laquelle Madame St.-Aubin
+était accoutumée, comme de raison ordre avait été donné au cuisinier de
+ne servir qu'une nourriture ordinaire à la passagère de chambre. Aussi
+lorsque l'enfant voyait sur la table quelque chose qui flattait son
+goût, qn'elle en demandait une toute petite part au Capitaine, celui-ci
+ne l'entendait pas, ce plat était pour lui. Souffrir pour soi-même, ce
+n'est rien pour la mère, mais voir souffrir son enfant et n'être pas
+capable de lui donner ce dont elle a besoin, voilà la souffrance réelle
+que ne comprennent que celles qui l'ont ressentie. Dans ces moments la
+pauvre mère pressait son enfant sur son coeur et priait de toutes ses
+forces celui à qui nous demandons le pain de chaque jour, secours et
+protection.
+
+Comme si cette prière devait être immédiatement exaucée elle vit un jour
+un matelot aux formes athlétiques, mais à la figure franche et ouverte,
+tenant sa casquette sous son bras, qui s'approchait d'elle et lui dit:
+"Madame, si vous voulez me prêter la petite, je vais l'emmener dans la
+cuisine, O'Brien m'a dit qu'il lui avait préparé un fameux déjeuner." Ce
+fut avec joie qu'elle lui abandonna son enfant, et peut-être dut-elle
+appréhender que le matelot, crainte de faire mal à la petite, en la
+tenant dans ses bras, ne la laissât choir. Quelle fut la macédoine
+qu'O'Brien servit à l'enfant? Dieu seul le sait; mais toujours est-il
+qu'en revenant elle dit à sa mère: "Viens donc, ma bonne maman dans la
+cuisine, l'homme qui nous y fait la nourriture n'est pas mauvais comme
+les autre; et je t'assure qu'il m'en avait préparé un bon déjeuner."
+Peu d'instants après, O'Brien arriva lui-même tenant gauchement un pot
+rempli d'excellent thé qu'il destinait à Madame St.-Aubin.
+
+Il était facile de voir quels efforts il avait faits pour que tout parut
+net et convenable. Le pot était dépoli par les frictions répétées pour
+le rendre luisant et ses mains étaient presqu'exemptes de goudron. Le
+regard de gratitude qu'elle lui adressa en dit plus que ses paroles. Il
+y a chez les hommes de coeur un langage particulier qui fait qu'ils se
+devinent et s'entr'aident au besoin. Le remercîment qu'elle lui exprima
+lui fit venir les larmes aux yeux. Deux protecteurs étaient maintenant
+acquis à Madame St.-Aubin. Tom. le fort et robuste matelot et O'Brien le
+cuisinier. Le premier était respecté de l'équipage du vaisseau, car il
+avait dans maintes occasions prouvé une force véritablement herculéenne.
+
+Le soir donc du jour dont nous venons de parler, il annonça au souper,
+qu'il tannerait vive la peau à celui qui oserait encore tourmenter la
+pauvre Dame Acadienne. Et certes, chacun savait que pour ces sortes de
+justices sommaires, Tom n'avait jamais manqué de tenir sa promesse. Ce
+fut en conséquence de cet avertissement, que si Madame St.-Aubin ne
+rencontra pas plus de sympathie et de prévenance de la part des gens
+du vaisseau, du moins ne fut-elle pas autant en butte à leurs mauvais
+traitements.
+
+Cependant le navire poussé par une forte brise du nord-est était sorti
+du golfe et on apercevait déjà les Isles du Grand Fleuve.
+
+On était au soir de la troisième journée depuis les incidents que nous
+venons de rapporter. Le navire avait toujours fait bonne route, car le
+vent fraîchissant de plus en plus, incliné sur son bord, ses hautes
+hunes baisaient presque la mer houleuse qui s'élevaient en de terribles
+tourbillons. Mais les malheureux émigrants pressés les uns contre les
+autres, dans la cale, faisaient d'inutiles efforts pour s'empêcher de se
+heurter à chaque secousse sur une parois ou sur l'autre du bâtiment.
+Les cris de douleur des enfants, les lamentations des femmes, joints
+au bruit des manoeuvres des matelots, l'obscurité et l'infection qui
+régnaient dans ce cloaque, de plus, les sifflements furieux du vent,
+les cordages frémissants et palpitants au souffle de la tempête, mais
+par-dessus tout la nuit qui s'approchait, la nuit avec son triste voile
+de misère, d'angoisses et d'inquiétudes; et le vaisseau comme frappé
+d'épouvante refusant d'obéir au gouvernail: telle était la scène
+qu'offrait le "Boomerang".
+
+Nous étions aux grandes mers de mai; et il était rare qu'à cette époque
+les belles rives du Saint-Laurent ne fussent pas témoins de quelques
+sinistres maritimes.
+
+Par l'ordre du Capitaine on avait à peu près cargué toutes les voiles,
+car le ciel de plus en plus sombre présentait un immense chaos de nuages
+qui se heurtaient, s'entre déchiraient et se culbutaient. La mer écumait
+de vagues furieuses, l'horizon se rétrécissant à chaque instant, mais
+par-dessus tout les ténèbres qui déjà les enveloppaient. Qu'allaient
+donc devenir les pauvres émigrants.
+
+Ordre fut donné de fermer toutes les écoutilles et de mettre à la cape.
+Plusieurs fois déjà une mer furieuse était venue retomber sur le pont.
+Les matelots étaient attachés pour n'être pas emportés. Le Capitaine
+lui-même, pale de terreur, avait pris toutes les précautions nécessaires
+pour sauver sa vie dans un cas de sinistre.
+
+Blottie dans son étroite cabine, pressant avec transport son enfant dans
+ses bras. Madame St.-Aubin, mourante de frayeur plutôt pour les les
+dangers que courait son enfant que pour elle-même, adressait au ciel
+de ferventes prières, le suppliant de conserver la vie à la pauvre
+orpheline. Oh! combien elles dures et amères, les heures de cette
+terrible nuit, combien elle durent être tristes et désespérantes
+les pensées de la pauvre femme privée de tout secours, au milieu
+d'étrangers, dans les horreurs de la tempête.
+
+Elle était au milieu de ses réflexions, peut-être, lorsque l'ouragan
+redoublant de force et de violence imprima au vaisseau une terrible
+secousse; les mats craquèrent, un d'eux se rompit... le navire venait de
+toucher un écueil. D'immenses cris de terreur et de désespoir sortirent
+de la cale. Ils étaient poussés par les émigrants; c'était une voie
+d'eau qui venait de se déclarer. Une voie d'eau, une voie d'eau! Qui
+peut comprendre ce qu'il y a dans ces mots d'avenir et de passé:
+D'avenir pour celui qui aspire à de longs et d'heureux jours; de passé,
+pour celui qui regrette et qui pleure.
+
+La mer roulait avec fracas sur les rochers qui se trouvaient à une bien
+petite distance. Le capitaine avait ordonné de faire jouer les pompes,
+mais les vagues avaient emporté les quelques matelots qui avaient voulu
+se mettre à la besogne. Les masses d'eau avaient couché le vaisseau sur
+son flanc. Il n'y avait plus d'autre moyen, le Capitaine avait fait
+jeter les chaloupes et avait sauté dans la meilleure avec ses
+matelots. Cette lâche et infâme conduite lui fut funeste, car à peine
+s'étaient-ils éloignés de quelques pieds du vaisseau naufragé, que
+l'embarcation qu'ils montaient chavira.
+
+Cependant le temps s'était un peu éclairci, on commençait à entrevoir
+une petite lueur vers l'aurore, mais la mer était toujours furieuse.
+L'eau avait entièrement envahi la cale, aucuns cris, aucunes plaintes
+ne se faisaient plus entendre; le silence de la mort planait sur les
+malheureux émigrants. Dieu avait pris pitié d'eux; tous ensemble ils
+dormaient de l'éternel repos.
+
+Le vent paraissait avoir un peu diminué. Quatre personnes vivantes
+restaient à bord: c'étaient Madame St.-Aubin et son enfant, Tom et
+O'Brien.
+
+La cabine qu'occupait Madame St.-Aubin était d'un niveau plus élevé que
+le fond de la cale où se trouvaient les émigrants; à cette circonstance
+elle devait de n'avoir pas partagé le sort de ses malheureux compagnons
+d'infortune.
+
+Les deux matelots avaient toujours persisté à rester attachés aux parois
+du navire. Au clapotement de l'eau dans la cale, au craquement du
+vaisseau, ils comprirent bientôt que celui-ci ne pouvait pas tenir
+longtemps sans se disjoindre entièrement. Ils coupèrent donc les cordes
+qui les retenaient attachés; O'Brien alla ouvrir l'écoutille pour
+voir s'il pouvait encore être utile à quelques-uns de ses infortunés
+compatriotes. Mais, vain espoir!
+
+Tous se tenaient fortement embrassés les uns les autres dans une suprême
+et dernière étreinte; et chaque vague furieuse qui venait frapper le
+vaisseau, faisait passer par la répercussion, sur la tête des cadavres
+inanimés les masses d'eau qui les avaient envahis, Tom ouvrit la porte
+de la cabine, Madame St.-Aubin vivait encore, quoique dans l'eau jusqu'à
+la ceinture. D'une main, elle se tenait cramponnée à une barre de fer
+avec toute l'énergie du désespoir, de l'autre elle soutenait son enfant
+au-dessus de son épaule.
+
+Il était temps que ce secours lui arriva, car défaillante, la force
+surnaturelle qui l'avait jusqu'alors soutenue, allait l'abandonner. La
+saisir dans ses bras, la transporter sur le pont avec son enfant, fut
+pour Tom l'affaire d'un instant; il les attacha solidement après les
+avoir recouvert de son habit et de quelques lambeaux de voiles. Avec son
+compagnon, il se mit en devoir de construire un petit radeau. Il est
+difficile de se figurer les peines inouïes qu'ils éprouvèrent dans
+l'exécution de ce travail. Pendant ce temps, le navire menaçait de plus
+en plus de s'ouvrir, l'eau l'enveloppait presque de toutes parts, il
+n'en restait plus qu'un petit endroit; une minute plus tard, et tout
+était perdu.
+
+Tom aussitôt attacha Madame St.-Aubin et son enfant sur le petit radeau,
+en saisit un des cordages, puis une vague immense recouvrit le
+vaisseau; elle entraîna dans sa fureur tout ce qui était sur le pont.
+Malheureusement O'Brien ne fut pas assez prompt pour imiter son
+compagnon, l'abîme s'ouvrit pour lui. Longtemps il lutta avec toute
+l'énergie que peut donner l'instinct de conservation, il nagea quelque
+temps pour atteindre le radeau qui, un instant englouti, était revenu
+péniblement à la surface. Ceux qui étaient sur la frêle embarcation
+purent suivre d'un oeil désespéré les efforts de ce généreux marin pour
+sauver sa vie, sans qu'ils pussent eux-mêmes lui porter aucun secours.
+Enfin ils virent la vague le recouvrir, puis celui-ci revenir à la
+surface pour être englouti encore, ils le virent, dis-je reparaître
+une troisième fois, mais une dernière nappe d'eau le recouvrit pour
+toujours. La mer comptait une victime de plus! Pendant cette scène, un
+affreux craquement s'était fait entendre dans la direction du vaisseau,
+il venait de s'ouvrir. Ses débris et les monceaux de cadavres qu'il
+contenait entourèrent le radeau en un instant. Madame St.-Aubin était
+mourante.
+
+Lorsque l'attention de Tom fut un peu détourné de ce navrant spectacle,
+son oreille exercée de marin l'avertit que la mer se brisait à une bien
+faible distance d'eux sur les rochers de la côte: "Courage," dit-il à
+Madame St.-Aubin, "courage" pour vous et votre chère petite enfant,
+dans peu d'instants "nous toucherons la terre." Ces quelques paroles
+ranimèrent la malheureuse femme. La mer était encore grosse et houleuse,
+mais le vent diminuait sensiblement et le jour commençait à poindre.
+Dans un éclairci, ils aperçurent à quelques centaines de pas d'eux, les
+rochers d'un cap, et ce cap c'était le "Cap au Diable" d'aujourd'hui.
+Cette vue ranima leur espoir. Ce qui se passa de temps avant qu'ils y
+parvinssent fut de peu de durée, mais Dieu sait ce qu'endurèrent les
+malheureuses victimes du naufrage pendant ce court trajet.
+
+Ils étaient à la veille de toucher le rivage, lorsqu'une mer plus haute,
+plus furieuse encore que toutes les autres, jeta violemment le radeau
+sur un écueil à fleur d'eau et le mit en pièces. Il y eut un dernier cri
+d'angoisse parti du sein de Madame St.-Aubin, elle fut lancée à l'eau;
+Tom s'y précipita aussitôt pour la secourir et, l'enlaçant dans ses
+bras, il nagea avec elle vers le rivage. Quelques instants après, on eut
+pu voir, gisant sur la plage, le cadavre du pauvre matelot dont la
+tête avait été brisée sur un rocher, en préservant Madame St.-Aubin. A
+quelques pas plus loin, le corps inanimé de celle-ci, tandis que les
+restes du radeau emportant l'enfant mourante allaient aborder dans une
+petite anse un peu plus éloignée.
+
+VII
+
+On a souvent parlé de la beauté de nos fleuves et de nos rivières.
+Beaucoup de voyageurs, qui les ont visités, proclament hautement qu'il
+n'est peut-être pas de pays au inonde qui en soient si richement doté?
+
+Parmi les rivières qui font, avec raison, l'admiration des étrangers,
+est celle du St. Maurice, qui vient avec ses trois grandes bouches
+parsemées d'îlots, se jeter dans le fleuve. Elle est belle surtout
+lorsque vous la contemplez à quelques lieues des Trois-Rivières; quand
+ses eaux limpides et profondes, après s'être voluptueusement roulées sur
+leur lit recouvert d'un beau sable, sur des roches polies et mousseuses;
+qu'elles se sont tordues et allongées dans les étroits défilés, et
+qu'elles viennent complaisamment se précipiter de hauteurs considérables
+pour former la belle chute de Shawinigan. Comme ces immenses monstres
+marins, qui se jouent avec plaisir à la surface de l'eau, se plongent,
+se replongent dans la profondeur des mers, pour reparaître, un instant
+après plus brillants qu'auparavant.
+
+Sur un charmant plateau, presqu'au pied de la chute, vous pouvez la
+contempler dans toute sa splendeur! Les beaux arbres de la rive,
+l'arc-en-ciel que les rayons du soleil font éclore dans le brouillard
+qui s'élève de l'abîme, le chant des oiseaux, tout enfin présente un
+coup d'oeil vraiment admirable!
+
+Un des derniers soirs des beaux jours de mai, on eut pu voir sur le
+plateau, dont nous venons de parler, quatre à cinq cabanes de sauvages
+qui s'y étaient élevées déjà depuis quelques jours. Dans chacune
+d'elles, les femmes étaient hardiment à l'ouvrage, on confectionnait des
+corbeilles d'écorce aux couleurs brillantes et variées; on remarquait
+aussi beaucoup de pelleteries, soigneusement préparées, il était évident
+que la chasse de l'hiver avait été bonne. Les hommes, nonchalamment
+étendus sur l'herbe, conversaient en fumant le calumet; quelques
+enfants, aux petits yeux noirs et vifs, mais aux muscles forts et
+vigoureux jouaient à quelques pas plus loin. Les chiens couchés, ça et
+là dormaient paresseusement dans une pleine et entière quiétude. Aux
+portes des cabanes, des marmites bouillottaient sur de bons feux, on
+sentait les arômes de quelques pièces de venaison qui cuisaient pour
+le repas du soir. Un peu plus loin, un petit groupe déjeunes filles
+préparaient des ornements de toilette. Il était clair qu'on avait en vue
+une fête ou quelqu'évènement qui n'était pas ordinaire.
+
+Parmi elles, on eut pu remarquer une jeune indienne, du moins elle en
+portait le costume, qui confectionnait ses ornements avec un goût et une
+délicatesse plus exquis que ses compagnes. En l'examinant de plus près,
+on eut été bien surpris de voir sous sa pittoresque coiffure, de longs
+et soyeux cheveux blonds. Son teint était un peu halé, mais ses joues
+n'étaient pas saillantes comme celles des autres jeunes filles qui
+l'entouraient. Ses beaux yeux bleus étaient d'une douceur ineffable.
+Évidemment, il n'y avait chez elle aucun sang sauvage.
+
+Quand elle eut terminée son ouvrage, elle s'approcha d'un des chasseurs
+qui causait avec ses camarades, puis lui mettant amicalement et
+familièrement la main sur l'épaule, elle lui dit: "Quand donc, mon ami,
+nous rendrons-nous aux Trois-Rivières? Il me tarde de voir toutes les
+belles choses dont tu m'as parlé." Celui à qui elle adressait ces
+paroles, lui répondit avec amour: "Demain, ma fille, lorsque la première
+étoile du matin brillera, nous serons dans nos canots et en route; et le
+soleil ne sera pas encore haut lorsque nous serons débarqués." Puis la
+joyeuse jeune fille retourna gaiement annoncer à ses compagnes la bonne
+nouvelle et toutes ensembles elles manifestèrent une joie éclatante.
+
+"D'où vient donc, dit un des sauvages à celui auquel la jeune fille
+venait de parler, d'où vient donc l'amour et l'amitié que ta femme et
+toi, vous portez à cet enfant?" Celui-ci reprit: "Ah! c'est une longue
+et triste histoire, je la connais depuis longtemps cette chère petite,
+et l'ai, pour ainsi dire, vu naître, et toi, mon frère, si tu peux
+parcourir les bois à côté de Jean Renousse, lui presser les mains et le
+voir chasser avec toi, c'est à ses parents que tu le dois, car ils l'ont
+bien souvent empêché de mourir de faim quand il était jeune. Qu'il me
+suffise de te dire, pour le moment, que j'ai cru l'avoir perdue pour
+toujours. Ses parents habitaient autrefois l'Acadie je demeurais auprès
+d'eux; son père lui fut un jour violemment arraché, toutes leurs
+propriétés furent brûlées, sa mère fut contrainte de se sauver avec
+les autres dans les bois, ce que souffrirent la mère et l'enfant, qui
+n'étaient pas habituées à la vie que nous menons, je ne puis te le dire.
+Au printemps, sa mère résolut de venir ici en Canada. Elle pensait qu'il
+lui serait beaucoup plus facile, dans cet endroit, d'avoir des nouvelles
+du bâtiment qui avait emmené son mari. Elle partit donc avec son enfant
+et ce fut moi qui les conduisis à bord. Je demandai comme une faveur de
+me laisser prendre place parmi l'équipage, m'offrant de me rendre utile
+autant que je le pourrais. Ma demande fut accueillie par les huées du
+capitaine et des matelots; brutalement on me rejeta dans ma berge.
+Longtemps je suivis le navire des yeux, ne sachant si je devais essayer
+de le suivre; mais enfin triste et découragé je regagnai la terre.
+Désormais seul et abandonné du tous ceux que j'avais aimés, je me
+trouvai pris d'un indicible ennui et d'un profond sentiment de
+découragement. Mais il fallait sortir de cette position; je pris mon
+fusil, j'avais une ample provision de munitions, et accompagné du pauvre
+vieux chien que tu vois la, je m'enfonçai dans les bois."
+
+"Où allais-je, je n'en savais rien. Je marchai pendant bien des jours,
+je traversai une grande étendue de forêts, enfin j'arrivai un soir sur
+le bord du fleuve, je ne savais où j'étais. En examinant l'endroit de
+tous côtés, j'aperçus une petite fumée qui s'élevait à quelque distance;
+en m'en approchant je reconnus quelques cabanes de nos frères sauvages,
+où on m'accueillit volontiers. Ils allaient passer l'hiver à faire la
+chasse dans le Saguenay; ne sachant moi-même que faire, ni où tourner
+la tête, je leur demandai de vouloir bien me donner place dans leurs
+canots. Ils y consentirent avec plaisir. Nous partîmes donc le lendemain
+matin, et quoique la distance fut grande, nous mîmes peu de temps à
+traverser le fleuve, nous remontâmes le Saguenay, et de là nous gagnâmes
+les bois. Le gibier était très-abondant, nous fîmes bonne chasse tout
+l'hiver."
+
+"Un jour qu'accompagné de Phédor, j'avais parcouru une très-grande
+distance pour visiter mes trappes, j'avais tout en marchant chassé çà et
+là, et je me trouvai trop loin pour retourner au campe; il fallut donc
+me construire un abri et je me mis à la besogne. Depuis à bonne heure
+dans la journée le chien avait disparu, et je commençais à craindre
+qu'il n'eut été étranglé par quelque ours, lorsque tout-à-coup il fondit
+sur moi comme un coup de vent, il jappait, sautait, courait et reprenait
+toujours la même direction dans sa folle gaîté, jamais je ne l'avais vu
+si joyeux. Certainement quelque chose d'extraordinaire se passait. Je
+saisis mon fusil, et m'élançai sur ses traces. Comme pour m'encourager
+ou s'assurer peut-être si je le suivais, il revenait quelquefois sur
+ses pas, recommençait son même manège et reprenait toujours sa même
+direction. La nuit était venue, mais la lune était brillante. Enfin il
+commençait à se faire tard et j'étais fatigué."
+
+"J'allais, tout en pestant contre ma folie d'avoir suivi le chien si
+loin, me préparer un nouvel abri, lorsque j'aperçus au travers des
+arbres un lac d'une assez grande étendue. Je résolus de m'y rendre.
+Grande fut ma surprise de voir trois cabanes sauvages reposant sur les
+bords."
+
+"Je m'approchai avec précaution, craignant qu'ils ne fussent des
+ennemis, mais je ne tardai pas à m'apercevoir qu'ils étaient une tribu
+amie. L'intelligent animal courait toujours devant moi. J'entrai dans la
+hutte où je l'avais vu s'enfoncer. Là une enfant chaudement enveloppée
+dans d'épaisses couvertes, dormait sur un bon lit de sapins; une jeune
+fille était occupée avec sa mère à préparer des peaux, mais son travail
+ne l'empêchait pas de jeter, de temps à autre, un coup d'oeil de
+sollicitude sur l'enfant. Un bon feu brillait au milieu de l'enceinte,
+et le père dormait dans le fond. Ma brusque apparition l'éveilla et tous
+trois poussèrent ensemble un wah! de surprise. Je tendis la main au père
+pour lui demander l'hospitalité, elle me fut accordé de tout coeur. Je
+pris donc place auprès du feu et leur racontai par quelle aventure je
+m'étais rendu jusque là."
+
+"Cependant les allures de Phédor m'intriguaient vivement. Couché auprès
+de l'enfant, bien qu'il en eut à plusieurs reprises été repoussé, il
+y revenait incessamment, lui léchant la figure et les mains. L'enfant
+soudainement éveillée s'assit toute droite sur sa couche, la lueur
+éclaira son visage. Je poussai un cri et m'élançai vers elle; je la pris
+dans mes bras et l'embrassai avec transports, puis la couvris de mes
+larmes. J'avais reconnu ma petite Hermine, l'enfant de mon ancien
+bienfaiteur. Ne comprenant rien à cette conduite, mes trois hôtes
+s'étaient levés spontanément; mais leur surprise fut encore plus grande,
+lorsqu'ils virent la petite me passer familièrement les mains dans la
+figure, chose qu'elle me faisait autrefois quand je lui avais fait
+plaisir, la chère enfant m'avait reconnu elle aussi. Je m'empressai
+alors de leur raconter en quelques mots notre histoire, et demandai par
+quelle aventure l'enfant se trouvait au milieu d'eux.
+
+"Ce fut la jeune fille qui m'apprit qu'étant un soir campée sur le bord
+de la mer, auprès d'un endroit qu'ils appelaient Kamouraska, elle avait
+aperçu un matin, le lendemain d'une terrible tempête, le printemps
+précédent, la pauvre enfant attachée sur deux morceaux de bois. Qu'elle
+s'était alors jetée à la nage et l'avait ramené au rivage. Que rendue
+dans la cabane, elle s'était aperçue que la pauvre petite respirait
+encore. Elle l'avait alors enveloppée dans de bien chaudes couvertes, à
+force de soins et avec le concours de la famille ils étaient parvenus
+à la ranimer; en ouvrant les yeux elle avait demandé sa mère et parut
+effrayée de voir ces figures étranges, mais qu'elle n'avait pas tardé de
+s'y habituer."
+
+"Hélas! sa pauvre mère, ajouta la jeune fille, elle était périe dans le
+naufrage du vaisseau, car la plage était couverte de cadavres d'hommes,
+de femmes et d'enfants. Qu'alors elle avait adoptée comme la sienne
+propre, cette pauvre enfant Cette jeune fille dont je te parle, il y a
+huit ans qu'elle est ma femme, et voilà pourquoi, camarade, dit Jean
+Renousse en se levant, voilà pourquoi nous l'aimons comme si elle était
+notre fille. Mais, ajouta-t-il, il en est temps, allons souper."
+
+Alors toutes les familles se réunirent, en formant un rond; chacune
+d'elles apporta la marmite; tout le monde pouvait puiser avec la
+micoine, sans s'occuper si c'était dans la science, et lorsque celle-ci
+manquait, ou se servait de la fourchette naturelle. Si quelqu'un avait
+osé demander si tous s'étaient lavé les mains, on lui aurait répondu par
+des huées et des éclats de rire.
+
+Quoiqu'il en soit, Jean Renousse tint parole, car le lendemain il était
+beau de voir la petite flottille, composée de légers canots d'écorces,
+descendant les uns à la file des autres le St.-Maurice. C'était un
+magnifique matin, le temps était calme et pur, l'air était embaumé
+de fleurs des bois qui commençaient à s'épanouir. On voguait
+silencieusement, lorsque tout-à-coup la voix d'un sauvage domina le
+chant des oiseaux de l'une et l'autre rive; mais son chant n'était pas
+ces anciens cris de guerre que nos pères entendaient, lorsque des tribus
+sanguinaires venaient les attaquer, pour s'exciter entre elles au
+meurtre et au carnage. Mais la voix sonore du chantre respirait un
+sentiment de douceur ineffable. Il y avait aussi quelque chose dans
+ses paroles qui ressentait la bienfaisante et divine influence que le
+Christianisme exerce sur ces peuples autrefois si féroces. En quoi
+consistait-il ce chant? c'était une prière qu'on adressait à Marie,
+c'était la prière du matin, et chaque canot faisait chorus à la voix
+du premier chantre; et les échos de la rive se renvoyaient les uns
+aux autres ces chants bizarres, sauvages et capricieux, qui n'avaient
+peut-être rien de bien mélodieux, mais qui devaient monter vers les
+cieux comme un parfum d'encens et d'ambroisie.
+
+Pendant ce temps on pesait sur l'aviron, le léger canot volait sur les
+eaux et bientôt ou arriva à Trois-Rivières.
+
+Cette charmante petite ville n'avait pas alors l'aspect que l'industrie
+lui a donné depuis; c'était un ravissant petit village composé de jolies
+maisons. Chacune des habitations était entourée d'un verger et d'un
+jardin potager. Dans le temps où nous parlons, à cause des faciles
+communications qu'elle avait parla rivière Matawin avec Ottawa, elle
+était un des postes les plus importants pour le commerce de pelleteries.
+
+Depuis quelques années, un homme qu'on aurait pu dire jeune encore par
+l'âge, mais d'après l'apparence, vieilli par le malheur, était venu s'y
+établir; c'était un commerçant qu'on disait déjà riche. Reconnu par tous
+et jouissant d'une réputation d'une grande probité et d'honneur, tout le
+monde reposait en lui la plus grande confiance. Son commerce avec les
+sauvages avait pris une telle extension, qu'il excitait presque la
+jalousie des maisons rivales, engagées dans la même ligne. Cependant sa
+conduite avait toujours été si honorable, que jamais un sentiment de
+malveillance n'avait pu être exprimé contre lui.
+
+Souvent on l'avait vu, triste et abattu, verser des larmes abondantes,
+lorsqu'il se croyait seul et hors de la vue. Peu communicatif, on
+sentait qu'il devait y avoir en lui-même un foyer de douleurs qui avait
+fait blanchir ses cheveux; mais personne n'attribuait ces rides aux
+remords qui laissent toujours ces empreintes. Le nom de cet homme, nous
+le devinons; c'était M. St.-Aubin.
+
+Et si nous ne craignions de fatiguer nos lecteurs par trop de citations,
+nous nous permettrions encore de leur dire que le vaisseau dans lequel
+il avait été embarqué fut un de ceux qui essayèrent d'aller aborder
+sur les bords de la Caroline du Nord, mais dont les habitants les
+repoussèrent. Il fut un de ceux qui cherchèrent à prendre terre dans cet
+état où le gouverneur leur proposa de s'établir comme esclaves. Laissons
+encore une fois parler la voix éloquente de M. Rameau:
+
+"Ce fut une triste et déplorable odyssée que celle de ces malheureux
+enlevés subitement à la paix de la vie domestique pour subir toutes les
+horreurs de la guerre la plus violente et le bouleversement de leur
+fortune, de leurs affections. Jetés sur les vaisseaux; dans l'anxiété
+d'un avenir inconnu, ils n'avaient même pas, pour se consoler l'espoir,
+le rêve de la patrie: car derrière eux, l'incendie, la ruine, la
+dispersion générale, avaient détruit la patrie; il n'y avait plus
+d'Acadie! et cinq ans après, on ne pouvait plus reconnaître le pays où
+avaient fleuri leurs villages."
+
+"Dirigés sur les colonies anglaises, il se trouva qu'elles n'avaient
+point été prévenues de cette transportation; et dans plusieurs endroits
+on eut l'inhumanité de ne point les accueillir sur la côte. C'est ainsi
+que 1500 de ces malheureux furent repoussés en Virginie, et cet exemple
+eut des imitateurs dans une partie de la Caroline. 450 hommes, femmes et
+enfants destinées à la Pennsylvanie, échouèrent près de Philadelphie;
+le gouvernement de cette colonie n'eut pas honte, pour se dégrever des
+secours nécessaires à ces malheureux naufragés, de chercher à les faire
+vendre comme esclaves; les Acadiens s'y opposèrent avec une énergique
+indignation, et ce projet n'eut pas de suite. Mais cette bassesse de
+coeur couronna dignement la conduite des colonies anglaises, dans toute
+cette affaire. Ailleurs de la ruine des Acadiens, héritiers avides de
+leur spoliation, les Américains eurent l'impudeur de leur refuser le
+secours et même les égards dus au malheur. Ces évènements, si tristes
+qu'ils puissent être, sont d'une importance historique bien secondaire
+sans doute; mais il ne méritent pas moins de fixer notre attention,
+car rien n'est plus fécond en justes enseignements que ces actions
+très-simples de la vie commune, où les peuples et les hommes se révèlent
+pour ainsi dire en déshabillé, sans que ni passion ni apprêts, les
+mettent hors de leur naturel; on y trouve peut-être sur les sociétés et
+sûr les individus, des données plus exactes que dans la solennité des
+grands faits historiques; et si on étudie toute la suite de l'histoire
+des États-Unis, on se convaincra facilement en effet combien le
+caractère de cette nation manque généralement de générosité et de
+grandeur:
+
+"Cependant les commandants des navires qui portaient les prisonniers
+étaient fort embarrassés, et les infortunés Acadiens ainsi repoussés de
+tous les rivages et ballottés sur la mer, ne savaient où il leur serait
+possible d'aller souffrir et mourir. Quelle situation pour de pauvres
+pères de famille, cultivateurs aisés et paisibles, qui n'avaient jamais
+quitté leurs villages, où ils vivaient encore heureux la veille, jetés
+maintenant au milieu de l'Océan, seuls, dénués de tout, entourés
+d'ennemis, sans avenir et sans espoir! On dit que quelques-uns, dans
+cette triste extrémité, se rendirent maîtres de leurs bâtiments et se
+réfugièrent sur les côtes sud d'Acadie ou dans les îles du golfe St.
+Laurent; mais il est certain que le plus grand nombre fut ramené des
+côtes d'Amérique en Angleterre où ils furent retenus prisonniers à
+Bristol et à Exeter jusqu'à la fin de la guerre."
+
+Transféré en Angleterre, M. St.-Aubin y endura toutes les souffrances
+physiques et morales qu'un homme peut éprouver. dénué de tout, les
+privations qu'il endura pendant quelque temps, n'étaient pourtant rien
+en comparaison de ce qu'il ressentait au souvenir constant de sa femme
+et de son enfant. Il put un bon jour, grâce au secours d'un ami qu'il
+rencontra providentiellement, obtenir la permission de revenir en
+Amérique. Ce fut en qualité de matelot qu'il traversa dans un navire, se
+dirigeant vers Boston. Le trajet qu'il lui restait à faire était bien
+long, et certes le salaire d'un pauvre matelot était loin d'être
+suffisant pour subvenir aux frais d'un voyage qui devait le conduire
+de la à son ancienne colonie, où il espérait retrouver sa femme et
+son enfant. Il l'entreprit cependant, marchant autant que ses forces
+pouvaient le lui permettre, de temps à autre, louant une pauvre berge
+de pêcheur et se faisant conduire d'une distance à l'autre. Combien le
+trajet lui parut long. Mais revoir les objets chéris dont il avait été
+sépare depuis déjà 18 mois; cette seule pensée lui donnait des nouvelles
+forces. Enfin il arriva, un soir, à l'endroit où était sa demeure, mais,
+hélas! quelle poignante déception! il n'y avait plus que des ruines.
+Un étranger à la tête d'un bon nombre d'ouvriers s'occupait à faire
+reconstruire de nouvelles habitations, car désormais le poste lui
+appartenait.
+
+Et sa femme! sa femme et son enfant! qu'étaient-elles devenues? Ce fut
+là qu'on lui apprit le nom du bâtiment dans lequel elles s'étaient
+embarquées pour le Canada. Il s'empressa de se rendre dans ce pays pour
+tâcher de les y joindre; mais en y arrivant, il apprit le désastre du
+"Boomerang", et que la seule personne survivante du naufrage, était
+une pauvre misérable folle qui vivait de la charité publique. Rien ne
+pouvait, d'après les renseignements qu'il put obtenir, lui fournir
+aucune trace du sort de son épouse et de son enfant; indubitablement
+elles devaient avoir eu la destinée des autres naufragés. Atterré, comme
+on le suppose; par ces terribles détails, M. St.-Aubin, trouva dans la
+religion quelques consolations, et en lui-même un reste d'énergie. A
+force de travail, de soins et d'économie, il avait réussi à fonder, aux
+Trois-Rivières, endroit qu'il avait choisi à cause de son isolement et
+du genre de commerce qu'on y faisait, une maison déjà florissante au
+moment où nous parlons. Ce lieu, d'ailleurs, convenait à sa tristesse.
+
+Telle était sa position le matin du jour où les canots sauvages vinrent
+y aborder.
+
+Inutile de dire que les toilettes étaient faites. Chaque indienne était
+dans ses plus beaux atours, et les sauvages eux-mêmes avaient revêtu
+leurs plus brillants costumes. Tout naturellement on se dirigea vers
+la maison de M. St.-Aubin pour lui offrir les fourrures. Mais la plus
+pressée, la plus 'joyeuse et la plus désireuse de voir un magasin avec
+les richesses qu'il étale, c'était on le devine, c'était Hermine. Jean
+Renousse lui avait raconté des choses si merveilleuses qu'on voit dans
+un magasin. Aussi entra-t-elle avec empressement et une naïve curiosité,
+avec les autres indiens dans celui de M. St.-Aubin. Mais son ami, comme
+on appelait Jean Renousse, n'avait pu les suivre immédiatement. Les
+pelleteries furent exhibées et soigneusement examinées par M. St.-Aubin
+et ses employés. Les prix furent, fixés, les marchés conclus, il ne
+s'agissait plus que des échanges; pour, ceux d'entre les sauvages qui
+avaient besoin d'effets. Comme on le pense bien, chacune des femmes
+indiennes s'empressa de choisir les étoffes aux couleurs les plus
+brillantes.
+
+Mais une jeune fille, toutefois, se tenait un peu à l'écart, M.
+St.-Aubin le remarqua.
+
+--Pourquoi donc, lui dit-il, ma petite soeur ne vient-elle pas aussi
+prendre quelques-uns de ces jolis draps? Ne lui conviennent-ils pas ou
+préfère-t-elle de l'argent?
+
+--C'est, répondit la jeune fille à laquelle, il s'adressait que mon ami
+n'est pas arrivé et, que ma grande soeur, attend qu'il soit ici pour les
+choisir lui-même. Il est si bon pour nous que nous craignons de faire
+quelque chose qu'il n'aimerait pas.
+
+--Mais, dit M. St.-Aubin, en la regardant plus attentivement, tu n'es
+pas une fille d'un sang indien; je le vois à tes yeux, à tes traits et à
+ton teint. C'est beau, ma soeur, ajouta-t-il, en s'adressant à la femme
+de Jean Renousse, d'avoir pris soin de cette enfant qui paraît tant
+l'aimer; sans doute que tu l'auras recueillie dans quelque pauvre
+famille dénuée de tout.
+
+Puis il s'éloigna sans attendre la réponse pour aller servir quelques
+commandes.
+
+La jeune fille s'approcha du comptoir, elle examina quelques
+marchandises.
+
+--Oh! c'est beau, bien beau, monsieur, ce que vous vendez là.
+
+--Oui, mon enfant, lui répondit-il, en la regardant encore fixement; on
+eut dit que ses traits lui rappelaient quelques douloureux souvenirs.
+
+--De quelle paroisse étaient tes parents, petite? lui dit-il.
+
+--Mes parents, lui répondit-elle, avec une douce empreinte de tristesse,
+je ne les ai presque pas connus, ils n'étaient pas de ce pays-ci, ils
+demeuraient autrefois dans l'Acadie.
+
+--Et que sont-ils devenus? demanda M. St.-Aubin, ému à ce seul nom.
+
+--Ils sont morts, lui répondit-elle.
+
+--Pauvre enfant, dit celui-ci, en essuyant, deux larmes qui roulaient
+sur ses joues, et il retourna dans un autre endroit du magasin.
+
+Un instant après il revint; on eut dit qu'il y avait un sentiment
+instinctif qui le ramenait auprès d'elle. Peut-être aussi pensa-t-il en
+lui-même, cette jeune fille a-t-elle été une des victimes des malheurs
+qui sont venus fondre sur mes malheureux compatriotes.
+
+--Et moi aussi je suis de l'Acadie; est-ce que celui que tu appelles ton
+ami est natif de cet endroit?
+
+--Oui, répondit la jeune fille, du plus loin que mon souvenir peut se
+reporter, il me semble encore le revoir;
+
+--Et quel est donc son nom?
+
+--Il s'appelle Jean Renousse.
+
+--Jean Renousse? répéta M. St.-Aubin en pâlissant.
+
+--Et toi quel est donc ton nom?
+
+--Hermine, répondit la jeune fille.
+
+--Hermine! répéta M. St.-Aubin, en s'éloignant; mais non, non,, ç'est
+impossible. Oh! ta Providence ne peut ainsi se jouer du coeur des,
+hommes.
+
+Il revint, auprès de la jeune fille.
+
+--Mais où donc se trouve-t-il, que je le voie et lui parle?
+
+--Le, voici qui entre, dit Hermine.
+
+Effectivement! en entrant, Jean Renousse reconnut M. St.-Aubin.
+
+--M. St.-Aubin!
+
+--Jean Renousse!
+
+Telles furent les seules paroles qu'ils purent dire, et ils tombèrent
+dans les bras l'un de l'autre.
+
+Alors Jean 'Renousse poussa la jeune fille vers M. St.-Aubin en
+s'écriant: "Chère enfant, embrasse ton père." En entendant ces paroles,
+celui-ci sentit comme un océan de joie et de bonheur, depuis longtemps
+inconnu, l'inonder tout entier, et chancelant comme un homme ivre, il
+alla s'affaisser dans un fauteuil qu'on lui présenta. Mais rarement les
+secousses de la joie inespérée, qu'on éprouve soudainement, produisent
+de fâcheux résultats, aussi, grâce aux soins qu'on lui prodigua, fut-il
+bientôt remis.
+
+En ouvrant les yeux, il vit tout autour du lui les figures de ces bons
+sauvages inondées de larmes, et il sentit sur ses joues les baisers
+brûlants de son enfant. Enfin aux pleurs succédèrent la joie et le
+bonheur. Toute la petite tribu qui avait adoptée Hermine comme une des
+leurs, qui lui avait montré toute espèce de bontés et de prévenances,
+fut invitée à une grande fête.
+
+Après le repas, M. St.-Aubin distribua à chacun des hommes et des femmes
+de riches présents; de sorte que, outre la satisfaction d'avoir fait une
+bonne action, ils partirent enchantés de la munificence de leur hôte.
+Jean Renousse et sa femme ne purent se décider à abandonner leur enfant.
+Désormais, d'ailleurs, leur place était marquée pour toujours à côté de
+M. St.-Aubin et d'Hermine.
+
+VIII
+
+Mais il est temps que nous revenions à Madame St.-Aubin. Comme nous
+l'avons dit déjà, elle fut recueillie en touchant le rivage par un
+pauvre pêcheur qui la transporta, plus morte que vive, dans sa cabane.
+Les soins intelligents et prolongés qu'ils lui donneront, la rappelèrent
+à la vie. Mais sa raison avait été ébranlée par les terribles événements
+que nous avons rapportés.
+
+Elle fut longtemps avant, que de pouvoir se remettre des commotions
+qu'elle avait éprouvées. Souvent dans la journée et même la nuit elle
+échappait aux mains des braves gens qui l'avait recueillie, s'élançait
+vers la plage, puis alors dans le silence et les ténèbres on entendait
+une voix demander avec désespoir à la vague de lui rendre son enfant.
+Quelquefois elle l'implorait d'un ton suppliant; ses paroles étaient
+entrecoupées par moments par des sanglots à fendre l'âme; d'autres fois
+par des chants! tristes, si plaintifs, qu'on ne pouvait les entendre
+sans verser des larmes.
+
+Ce spectre que nous avons vu dans le premier chapitre de ce récit, le
+lecteur le voit; c'était Madame St.-Aubin.
+
+Plusieurs semaines se passèrent ainsi et jamais dans le foyer ou elle
+était venue s'asseoir on ne songea à se demander si elle était une
+nouvelle charge pour la famille; bien au contraire, le meilleur morceau,
+et il était rare qu'il en entra dans cette pauvre cabane, lui était
+toujours destiné, gaiement on partageait la tranche de pain, laissant à
+la pauvre dame, comme on appelait Madame St.-Aubin, la meilleure part,
+et s'il n'y en avait que pour elle, le souper des pauvres gens était
+alors remis au lendemain.
+
+Les choses en étaient à cet état, lorsqu'un lundi soir deux voitures,
+pesamment chargées, s'arrêtèrent devant la cabane.
+
+En regardant par la fenêtre on reconnut deux des plus respectables
+habitants de l''endroit. Ils frappèrent à la porté et entrèrent.
+
+Il était facile de voir que la mission diplomatique dont ils étaient
+chargés n'était pas aisée à remplir. Il ne s'agissait de rien moins que
+de faire accepter au pauvre pêcheur les présents qu'ils lui apportaient,
+sans blesser sa susceptibilité et son amour propre. Enfin après s'être
+gratté la tête plusieurs fois, après bien des tours et des détours l'un
+d'eux trouva moyen de briser la glace; le sermon que le curé avait fait
+la veille fournit l'occasion d'entrer dans le sujet. Le bon prêtre leur
+avait longuement parlé de charité et les avaient engagés, répétèrent-ils
+au pêcheur, de la pratiquer comme celui-ci l'avait fait, à l'occasion de
+la pauvre femme étrangère, il les avait assuré que s'ils mettaient de
+côté, la part du bon dieu, ils verraient les bénédictions du ciel se
+répandre dans leurs maisons et sur leurs champs. Qu'alors ils avaient
+fait ensemble une tournée et que C'était avec empressement que chacun
+avait fourni. Tout le monde avait voulu s'associer à la bonne oeuvre.
+Qu'ils apportaient: une ample provision de comestibles de toute sorte et
+des vêtements. Que de plus une pauvre veuve viendrait prendre soin de
+la malheureuse folle pour ne pas déranger la femme du pêcheur de son
+travail, car le filage et l'ouvrage ne lui manquerait pas; et qu'enfin
+on ferait table commune.
+
+Sans vouloir entendre un seul mot de remercîment, les deux habitants
+sortirent précipitamment et se mirent à décharger les voitures. Certes
+ils n'avaient pas trompé le pêcheur; il y avait la, dans ces deux
+voilures, des provisions de toutes sortes pour plus dune année.
+
+Belle et sainte coutume que celle des tournées, où nous voyons des
+hommes honnêtes et laborieux, laisser leurs occupations pour parcourir
+les maisons et rapporter, un soir, le fruit de leurs quêtes et entendre
+les bénédictions d'une famille mourante de faim, à laquelle on a apporté
+l'abondance et le bonheur.
+
+Madame St.-Aubin passa deux années dans cette demeure où elle avait
+attiré avec, les bénédictions du ciel une honnête aisance, car la
+charité des habitants de l'endroit ne s'était pas ralentie un seul
+instant. Souvent elle fut visitée par le vénérable pasteur et quelques
+autres personnes notables de l'endroit. Un médecin plus instruit dans
+l'art de guérir que dans la science des grands mots, lui prodigua; des
+soins assidus et au bout de ce temps il eut la satisfaction de voir ses
+peines couronnées de succès.
+
+Une douce et triste résignation succéda, sur la figure de Madame
+St.-Aubin à son air d'égarement. Ses cheveux avaient considérablement
+blanchis, et tous ses traits portaient l'empreinte du deuil et de la
+souffrance.
+
+Pour lui assurer plus de distractions, le pasteur, avec quelque âmes
+charitables lui louèrent une couple de chambres auprès de l'église. La
+veuve qui avait été choisie pour la soigner l'accompagna. Là, elle
+passa environ six années, sinon heureuse, du moins ses douleurs étaient
+adoucies par la prière, ce baume divin qui cicatrise les plaies du
+coeur le plus ulcéré. Elle pouvait aussi se livrer aux ouvrages qui lui
+apportaient quelques distractions. Et si parfois elle sortait de sa
+demeure, après les instances du curé et du médecin, elle était
+certaine de rencontrer toujours des regards et des paroles affectueux,
+bienveillants et sympathiques de la part de tous ceux qu'elle voyait.
+
+Ainsi s'écoulait sa vie, lorsqu'un matin on vint prévenir le vénérable
+curé que quatre personnes l'attendaient dans le salon. Ces quatre
+personnes c'étaient: M. St.-Aubin et son enfant, Jean Renousse et sa
+femme.
+
+En effet, depuis que M. St.-Aubin avait retrouvé Hermine, il ne lui
+restait plus qu'un seul désir, une seule pensée; à présent qu'il avait
+des détails précis sur l'endroit du naufrage, détails qu'il avait eus
+par la femme de Jean Renousse, son plus ardent désir était de visiter
+la tombe de son épouse, car, peut-être par quelques papiers trouvés sur
+elle, aurait-on pu distinguer tombe de celle des autres naufragés.
+
+Les renseignements fournis par la femme de Jean Renousse étaient si
+précis qu'il n'y avait pas de doute qu'elle avait dû être enterrée au
+pied du cap où dans le cimetière du village, et nul n'était plus à
+portée de leur donner les informations nécessaires que le curé de
+la place, aussi, étaient-ils venus s'adresser à lui directement. M.
+St.-Aubin commença par donner son nom au vénérable prêtre, lui exposa le
+but de sa visite et lui raconta son histoire.
+
+A mesure qu'il parlait, l'attention du curé se trouvais de plus en plus
+éveillée. Entraîné par la chaleur du récit, ce ne fut que quand il eut
+fini de parler que M. St.-Aubin s'aperçut: de l'émotion extraordinaire
+de celui qui l'écoutait et qu'il vit des larmes couler dr ses yeux.
+
+--M. St.-Aubin, répétait le bon prêtre, comme se parlant à lui-même: Oh!
+mon Dieu! mon Dieu! serait-il possible?
+
+Puis dominant son émotion:
+
+--Une femme, dit-il, d'une condition qui n'est pas ordinaire, est
+aujourd'hui la seule survivante du naufrage du "Boomerang"
+
+Et cette femme est une dame acadienne.
+
+--Une dame acadienne! répéta M. St.-Aubin en se levant d'un mouvement
+tout automatique; puis pâle comme un mort:
+
+--Son nom, monsieur, son nom, dit-il en tremblant.
+
+Alors le curé redevenu maître de lui, et calculant l'effet terrible
+que ses paroles pouvaient avoir sur les acteurs de cette scène; voyant
+toutes les angoisses peintes sur la figure de son interlocuteur, et
+craignant que la secousse ne fut trop forte: car pur son histoire et
+celle de son enfant il avait reconnu le mari et l'enfant de Madame
+St.-Aubin.
+
+--Son nom, répéta-t-il, en se fermant les yeux, comme s'il eut craint
+l'effet qu'il allait produire en le donnant. Lorsqu'il les ouvrit, les
+quatre étrangers étaient à ses genoux et l'imploraient en pleurant et
+demandant son nom, son nom!
+
+--Son nom, reprit le prêtre, vous l'avez nommé en vous nommant; c'est
+celui que vous portez, et cette femme, M. St.-Aubin, c'est...... c'est
+la mère de votre enfant, c'est votre épouse!...
+
+Un cri s'échappa de toutes les poitrines!
+
+--Où est-elle! Où est-elle!
+
+Ce fut avec peine qu'il réussit à les calmer et à leur faire comprendre
+qu'il fallait apporter de grands ménagements en annonçant à Madame
+St.-Aubin le bonheur inespéré qui l'attendait. Le bon curé se chargea de
+cette mission et il fut convenu qu'on entrerait dans la maison qu'à
+un signal convenu et que le bonheur ne viendrait que par gradations,
+qu'elle verrait d'abord Jean Renousse et son épouse, puis à un autre
+signal, son mari et son enfant.
+
+La matinée était magnifique, l'air était frais et embaumé, les portes et
+les fenêtres de la maison de Madame St.-Aubin étaient ouvertes et les
+torrents de lumière joints aux chants des oiseaux qui jouaient dans les
+buissons voisins, inondaient cette demeure, lorsqu'il s'y présenta.
+
+En apercevant le pasteur, Madame St.-Aubin l'accueillit par un sourire
+tout amical et lui présenta un siège. On eut dit facilement à l'éclat
+des yeux du prêtre, à son agitation, à sa figure ordinairement calme et
+sereine et où maintenant une joie et un bonheur indicibles rayonnaient
+presque sur chacun de ses traits, on eut dit qu'il y avait chez lui
+quelque chose d'extraordinaire qui s'y passait.
+
+Après s'être informé de la santé de la dame, il continua avec une
+insouciance affectée:
+
+--Madame, à ma messe de ce malin, j'ai rendu grâce à Dieu de tout
+coeur, en voyant deux personnes dans l'église qui assistaient au saint
+sacrifice et priaient arec recueillement et ferveur: c'étaient celle
+pauvre veuve Deuil et son fils. Celui-ci était parti depuis bien des
+années pour des voyages périlleux. Jamais elle n'en avait entendu parler
+elle le croyait mort depuis longtemps, lorsqu'hier il est arrivé, lui
+apportant une jolie somme d'argent qui leur permettra de vivre dans
+l'aisance. Tous deux ce matin ils venaient remercier Dieu.
+
+--Heureuse mère, dit Madame St.-Aubin, et un profond soupir souleva sa
+poitrine.
+
+--Eh! madame, reprit-il, j'ai depuis pensé à vous à vos malheurs et
+je me suis dit que Dieu pourrait bien à vous aussi rendre ce que vous
+croyez avoir perdu.
+
+--Oh! monsieur, monsieur, dit-elle, et ses yeux s'inondèrent en larmes.
+Je n'espère plus de bonheur sur la terre, que celui qu'après Dieu, vous
+et la charité m'avez fait. Revoir ceux que j'ai perdus, oh! non, c'est
+impossible.
+
+Et ses larmes redoublèrent.
+
+--Il y a longtemps déjà qu'ils dorment dans le tombeau.
+
+--Mais, reprit le curé, il donnait bien, lui aussi, dans le tombeau,
+Lazare, lorsque Dieu le rendit à ses soeurs! Il avait tout perdu, lui
+aussi, le saint homme Job, lorsque Dieu lui rendit avec usure ce qu'il
+croyait, perdu pour toujours.
+
+--Oh! par grâce, monsieur, dit la pauvre femme en sanglotant; par
+grâce, ne me faites pas espérer, le réveil serait trop terrible. Ou,
+reprit-elle avec exaltation, avez-vous quelques nouvelles de mon mari?
+S'il en est ainsi, ajouta-t-elle joignant les mains, par pitié et au nom
+de ce que vous avez de plus cher, dites-le moi sans me faire attendre
+plus longtemps.
+
+--Madame, il serait mal à vous de douter de la toute puissance et de la
+bonté de Dieu. La vie pour vous a été comme un de ces jours où le soleil
+se lève radieux et brillant pendant quelques instants, puis de sombres
+nuages viennent en cacher l'éclat pendant quelque temps; après les
+avoir dissipés, vous voyez l'astre du jour reparaître plus brillant
+qu'auparavant. Peut-être, madame, votre vie en est-elle à cette dernière
+phase et les ombres épaisses qui l'ont obscurcie vont-ils se dissiper
+comme le soleil dissipe les nuages.
+
+Madame St.-Aubin se précipita à ses genoux:
+
+--Grâce, grâce, dit-elle, pour l'amour de Dieu, si vous savez quelque
+chose de mon mari ou de mon enfant, dites-le moi, dites-le moi tout de
+suite.
+
+Le prêtre la releva avec bonté.
+
+--Ce n'est pas moi, lui dit-il, qui va vous donner ces renseignements,
+mais c'est un sauvage et sa femme que je viens de rencontrer; ils vous
+cherchaient. Leur permettez-vous d'entrer?
+
+Au signal convenu, Jean Renousse et sa femme s'avancèrent dans la
+chambre, Madame St.-Aubin le reconnut, elle courut à lui et lui pressant
+les mains fortement:
+
+--Est-il possible, Jean, lui dit-elle, que vous m'apportiez des
+nouvelles de mon mari ou de mon enfant!
+
+--De l'un et de l'autre, répondit celui-ci d'une voix tremblante
+d'émotions. Mais d'abord, Madame, remettez-vous un pu, car la joie et le
+bonheur peuvent quelquefois être fatals; c'est à ma femme de commencer
+le récit.
+
+--Oh! parlez, parlez, dit Madame St.-Aubin en s'adressant à l'indienne,
+voyez comme je suis calme à présent. Et ses membres tremblaient, en
+disant cela, d'un mouvement convulsif.
+
+Alors l'indienne lui raconta comment l'enfant avait été sauvée du
+naufrage, comment elle avait été reconnue par Jean Renousse, et comment
+ils en avaient pris soin.
+
+--Et mon enfant, ma chère petite enfant, puisqu'elle n'est pas dans vos
+bras, elle est donc m...... elle n'osa achever.
+
+--Elle est vivante, madame, reprit la voix émue du prêtre, elle est dans
+les bras de son père, et les voilà tous deux qui viennent se jeter dans
+les vôtres.
+
+A ces mots, M. St.-Aubin et Hermine se précipitèrent l'un dans les bras
+de son épouse, l'autre dans les bras de sa mère.
+
+Le prêtre avait compris que prolonger plus longtemps cette scène
+d'attente eut été dangereux pour la raison de Madame St.-Aubin.
+Dépeindre les impressions des acteurs et des spectateurs de cette scène
+serait les affaiblir dans le coeur de nos lecteurs.
+
+Quelques jours après ces événements, on voyait M. St.-Aubin avec sa
+famille, Jean Renousse et sa femme, entrer dans la chaumière du
+pauvre pécheur qui avait recueilli Madame St.-Aubin, et lorsqu'ils en
+sortirent, la figure des pauvres gens était baignée de larmes, mais
+rayonnait de bonheur. Ils avaient désormais plus que l'obole au-dessus
+du besoin. On alla ensuite visiter l'endroit où Tom était enterré; et si
+une larme de gratitude peut faire pousser une fleur sur la tombe de ceux
+pour qui elle est versée, combien elle dut en être ornée. Mais par les
+soins de M. St.-Aubin, une croix de fer fut érigée. Les noms de Tom et
+O'Brien y furent gravés. Plus bas on y lisait: Aux nobles victimes de
+leur généreux dévouement. Par la famille St.-Aubin.
+
+Enfin on entra dans toutes les maisons qui avaient si généreusement
+tendu la main à Madame St.-Aubin dans sa détresse, et à tous coeurs
+généreux furent offerts un sincère remerciement, un souvenir par les
+époux qui s'étaient retrouvés après une séparation si prolongée et
+si douloureuse. Le vénérable curé, lui, ne voulut rien prendre, rien
+accepter. Il n'appartenait pas à des hommes de le récompenser. Faire une
+bonne action était un devoir pour lui. Sa récompense, il l'avait dans le
+témoignage de sa conscience qui lui disait qu'il avait fait une bonne
+oeuvre, et qui lui assurait que Dieu était content de ce qu'il avait
+fait.
+
+Toutefois, l'air natal manquait à la famille de M. St.-Aubin. Celui-ci,
+quelque temps après, liquida ses affaires de commerce et retourna dans
+sa chère Acadie, où il acheta une grave et continua son premier négoce
+qui fleurit comme auparavant. Si vous voulez maintenant savoir ce
+que devinrent Jean Renousse et sa femme, suivez le regard de Madame
+St.-Aubin et d'Hermine qui sont penchées sur le balcon. Voyez, sur la
+lisière du bois, onduler cette petite colonne de fumée qui s'élève en
+spirale et qui paraît se jouer dans les airs; c'est là que demeure Jean
+Renousse et sa femme, dans une jolie maisonnette que M. St.-Aubin leur a
+fait construire; car pour eux, il leur faut encore l'air des forêts. Et
+chaque semaine on se visite, car on n'a pas oublié quels liens
+unissent la maison des bois avec celle de M.
+St.-Aubin.....................................
+
+ÉPILOGUE.
+
+Mais, disais-je à mon grand-père, quel rapport cette légende peut-elle
+avoir avec le nom du "Cap au Diable"?
+
+--D'abord, me répondit-il, c'est du désastre du "Boomerang" que commença
+le merveilleux. Tous ces cadavres enterrés à ses pieds, cette voix qui
+se faisait entendre; la frayeur, la superstition qui animaient chaque
+vapeur qui s'élevait du bord de la mer et leur faisaient prendre
+l'aspect de revenants; le vent qui passait avec un bruit triste et
+plaintif sur ces tombeaux, la tempête qui jetait à la nuit, en passant,
+dans le creux des arbres, des sons bizarres et stridents. Joins à cela
+l'inhospitalité du lieu, le meurtre, plus tard, d'un ami traîtreusement
+précipité, par son ami, du haut des rochers, et ces mille lumières
+qui éclairent ses pieds et qui s'avancent dans la mer dans les nuits
+sombres, qui ne sont pourtant rien autre chose que les lanternes des
+gens qui visitent leurs pêches. Vois la peur et la superstition grossir
+et multiplier tous ces objets, et tu avoueras toi-même qu'il le mérite
+bien son nom.... On! oui, il le mérita bien d'être appelé le "CAP AU
+DIABLE."
+
+
+C. DeGuise.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Cap au Diable, Légende Canadienne
+by Charles DeGuise
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CAP AU DIABLE, LÉGENDE ***
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@@ -0,0 +1,2117 @@
+Project Gutenberg's Le Cap au Diable, Legende Canadienne, by Charles DeGuise
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le Cap au Diable, Legende Canadienne
+
+Author: Charles DeGuise
+
+Release Date: July 30, 2004 [EBook #13059]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CAP AU DIABLE, LEGENDE ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and La Bibliotheque Nationale du Quebec
+
+
+
+
+LEGENDE CANADIENNE
+
+LE CAP AU DIABLE
+
+Par Chs. DeGuise, M. D.
+
+1863
+
+
+LEGENDE
+
+I
+
+"Quel est le Canadien, s'ecrie un savant geographe dont le nom sera
+toujours cher parmi nous, quel est le Canadien qui n'aimerait pas sa
+patrie, apres l'avoir contemple quelque heures, du bord d'une de nos
+barques a vapeur, sur la route de Quebec a Montreal! Quel spectacle
+enchanteur! Que de points de vue admirables! Quelle suite de campagnes
+riches, paisibles, heureuses, se deploient sur l'une et sur l'autre
+rive, d'aussi loin que l'oeil peut atteindre! La scene offre quelque
+chose de plus grand, de plus varie, de plus ravissant encore, peut-etre,
+si l'on descend le fleuve jusqu'au Saguenay."
+
+Oui, quel plaisir pour l'oeil etonne et charme tour a tour, de
+contempler sur la rive nord, cette chaine de montagnes sourcilleuses,
+ces caps abruptes, ces vallees alpestres, cette nature si rude, si
+accidentee, et parfois si sauvage. Quel est l'etranger qui n'envie pas
+le bonheur du paisible proprietaire de ces maisons blanchies, suspendues
+au flanc des coteaux, ou qui couronnent leurs sommets, tranchant ainsi
+sur le fond de verdure qui les environnent, et, lorsque vous avez
+peniblement gravi une pente rapide, que vous apercevez a vos pieds, au
+fond d'une baie, un charmant village arrose par une belle riviere, et
+paraissant reposer en paix, sous la protection de la croix du clocher de
+la vieille Eglise, qui le domine; votre ame aime alors a s'y delasser,
+pour se remettre des impressions causees par les scenes variees qu'elle
+vient de contempler.
+
+La rive sud, pour n'avoir pas la sauvage et pittoresque beaute de la
+rive nord, n'a pourtant rien a lui envier, dans son genre. Son site,
+plus uni, et son sol moins tourmente, nous offrent quelque chose de plus
+calme et de plus champetre. Ses points de vue ont un horizon plus grand,
+plus etendu et plus anime. C'est la nature, en quelques endroits,
+belle de toute sa primitive beaute, ailleurs, enrichie par la vie et
+l'activite que lui ont donne le travail et la main des hommes.
+
+Mais de quinze a dit-huit lieues de Quebec, en descendant le fleuve,
+vous rencontrez un ecueil bien digne d'attirer votre attention: c'est La
+Roche Avignon, ou, comme d'autres l'appellent, La Roche Ah Veillons, a
+cause des dangers qu'elle presentait autrefois a la navigation, avant
+que le Gouvernement y fit construire un phare. Sur cet ecueil vinrent
+se briser plusieurs vaisseaux d'outre mer, et beaucoup de familles
+canadiennes conservent encore un lugubre souvenir des naufrages de
+batiments cotiers qui y perirent.
+
+Plus loin, en cinglant vers le sud, et avant que d'arriver au charmant
+village de Kamouraska, vous apercevez un cap, dont la vue vous frappe
+et vous impressionne peniblement. Son aspect est morne et sombre, les
+rochers qui le composent sont arides et denudes, son isolement, le
+silence et la nature desolee et presque deserte qui l'environnent, son
+eloignement du toute habitation; tout, enfin, concourt a jeter dans
+votre ame un malaise etrange et inexprimable. Quelques bas fonds qui
+l'avoisinent en rendent l'approche difficile, si impossible, non meme
+aux batiments d'un faible tonnage. Ce Cap, c'est le "Cap au Diable."
+
+Mais d'ou vient donc ce nom qu'enfants, nous ne pouvions entendre sans
+fremir? A-t-il ete le theatre de quelques apparitions infernales, ou
+bien a-t-il servi de repaire a quelque bande de brigands; et les bruits
+confus qu'on y entend ne sont-ils pas tes cris de vengeance des victimes
+ensanglantees que l'on trouva a ses pieds, ou dans son voisinage?
+personne ne le sait; la justice des hommes a libere les accuses;
+victimes et meurtriers sont aujourd'hui devant Dieu!
+
+Mais vous eussiez trouve qu'il le meritait bien d'etre ainsi appele, si,
+comme les habitants de la Petite Anse, en visitant leurs peches la
+nuit, ou en attendant l'heure de la maree, vous eussiez entendu le vent
+s'engouffrer, avec un bruit sinistre, dans les obscures cavernes des
+rochers; si vous eussiez entendu ses hurlements, lorsqu'il vient dans
+les tempetes, se dechirer sur les branches dessechees de quelques arbres
+rabougris qui les couronnent! D'autres fois et en d'autres endroits se
+trouvent d'epais fourres; la semblent y regner d'impenetrables mysteres;
+et lorsque la brise souffle plus violemment, sa voix prend alors des
+inflexions differentes; tantot c'est un gemissement, une plainte; tantot
+un sourd grondement qui se prolonge d'echos en echos, produisant de
+discordantes clameurs, et qui vous feraient croire que, dans ces lieux
+solitaires, des sorcieres viennent y celebrer leur sabbat. Vous
+eussiez trouve surtout qu'il le meritait, ce nom, si, comme plusieurs
+l'assuraient, vous eussiez apercu sur la cime d'un rocher surplombant
+l'abime, lorsque le flot, battu par la tempete, venait lui livrer un
+assaut toujours impuissant, mais incessamment renouvele, vous eussiez
+apercu, dis-je, une femme a l'oeil hagard, aux cheveux epars, aux bras
+nus, aux vetements en lambeaux, tendre les mains au fond du precipice,
+lui adresser une priere, une touchante supplication d'autrefois
+proferant des menaces, des imprecations, comme si elle eut voulu
+reclamer du gouffre une victime qui lui appartenait. Il eut ete alors
+bien hardi, le navigateur qui, en longeant la cote, aurait vu cette
+apparition et entendu cette voix, s'il n'eut pas gagne le large au plus
+vite, en adressant une priere a son patron. D'autres gens, et c'etait
+les plus croyables, disaient l'avoir vu se trainer sur les bords de la
+plage, et implorer le flot, d'une voix dechirante et desesperee, de
+lui rendre ce qu'elle avait perdu; puis ses paroles etaient etouffees,
+ajoutaient-ils, par d'immenses sanglots. Nul doute que si cet etre
+fantastique eut reellement ete une femme, la malheureuse devait etre en
+proie a d'immenses douleurs. Pourtant un pauvre pecheur, dont la cabane
+etait assise au pied du cap, assurait l'avoir recueillie mourante, un
+matin, le lendemain d'une furieuse tempete: elle gisait sur le bord
+de la mer, aupres du cadavre d'un matelot; il l'avait, disait-il,
+transportee a sa demeure, et apres des peines infinies, sa femme et lui
+etaient enfin parvenus a la rappeler a la vie; mais qu'ils n'avaient pas
+tarde de s'apercevoir que la malheureuse etait folle....
+
+II
+
+Parmi les nombreuses criques formees dans les rochers escarpes qui
+bordent les rivages de l'ancienne Acadie, aujourd'hui la Nouvelle
+Ecosse, vivait, au fond de l'une d'elles, un jeune et honnete negociant
+acadien, dont le nom etait St.-Aubin. Occupe depuis plusieurs annees a
+l'exploitation de la peche a la morue, grace a son intelligence et a
+son indomptable energie, son commerce prenait de jour en jour une plus
+grande extension. Quelques familles de pecheurs, dont il etait le
+bienfaiteur et le pere nourricier, etaient venues se grouper autour de
+lui. D'une probite reconnue, affable et obligeant pour tous, il avait su
+s'attirer l'estime et le respect de chacun d'eux.
+
+Tout le monde connait nos etablissements de pecheries, dans le bas
+du fleuve; rien de plus amusant que de voir ces berges aux voiles
+deployees, rentrer le soir, apres le rude travail de la journee; ces
+femmes, ces enfants accourir pour aider le mari, le pere ou le frere; le
+Poste est alors tout en emoi tout le monde se met gaiement a la besogne,
+on s'assiste, on se prete un mutuel secours: c'est un plaisir d'entendre
+les joyeux propos, les quolibet qui pleuvent sur les pecheurs
+malheureux, les gai refrains; enfin, d'etre temoin de la bonne harmonie
+qui regne parmi eux. C'est la bonne vieille Gaiete Gauloise qui prend
+ses ebats. Telle etait la Grace de Monsieur St.-Aubin.
+
+Sa maison, situee sur une legere eminence, dominait la petite baie et
+les cotes avoisinantes. De jolis jardins, de charmants bocages et de
+coquets pavillons l'entouraient. Un peu plus loin, la vue pouvait
+s'etendre sur de beaux champs, dans un etat de culture deja avancee, et
+ou paissaient de nombreux troupeaux: enfin, dans son ensemble et meme
+dans ses details, tout respirait l'aisance, la prosperite et le bonheur.
+
+L'interieur de la famille ne presentait rien de particulier. M.
+St.-Aubin, marie, depuis quelques annees, a une femme de sa nation,
+qu'il aimait tendrement, etait pere d'une charmante petite fille. Cette
+enfant etait venu mettre le comble a la felicite de ce couple fortune.
+
+Madame St.-Aubin etait une de ces femmes d'elite, qui semblent se faire
+un devoir de rendre heureux tous ceux qui les entourent. Douee des plus
+riches qualites du coeur et de l'esprit, elle n'etait que prevenance,
+amour et sollicitude pour son mari et sa chere petite Hermine, les
+confondant tous deux dans une meme et touchante tendresse. Si parfois
+elle pouvait leur derober un instant, dans la journee, c'etait pour
+aller porter quelques secours, quelques consolations a ceux qui en
+avaient besoin, aussi la regardait-on comme une veritable Providence. Le
+soir amenait les intimes causeries, l'on se faisait part des impressions
+de la journee, on formait de nouveaux projets pour l'avenir. Bien
+souvent aussi, la maman racontait au papa emu, les mille petites
+espiegleries de la petite, les conversations qu'elle avait eues avec sa
+poupee, voire meme avec une table, une chaise, un meuble quelconque;
+enfin, ces mille et mille riens qui font venir des larmes de plaisir
+et d'attendrissement aux heureux parents qui les entendent. Ces
+jouissances, ces plaisirs leur suffisaient; et certes ils valaient bien
+les bruyantes reunions de l'opulence, ou l'ame et le coeur perdent leur
+pure et limpide serenite. Quelques domestiques fideles completaient
+enfin l'interieur de cette famille, aux moeurs simples et vraiment
+patriarcales.
+
+Mais il est un autre personnage que nous nous permettrons d'introduire
+ici. Sans etre tout-a-fait de la maison, Jean Renousse, tel etait son
+nom, y etait toujours le bien-venu. Jean Renousse, a l'epoque ou nous
+parlons, etait age de, vingt-deux a vingt-cinq ans. Ne d'un pauvre
+acadien et d'une femme indienne, de bonne heure orphelin, il devait a la
+charite des habitants de l'endroit de n'etre pas mort de faim. Au lieu
+de s'occuper, comme tous les autres, de la peche a la morue, il s'etait
+construit une hutte dans les bois, a quelque distance de la mer et des
+habitations. Il repugnait trop au sang indien, qui coulait dans ses
+veines, de s'astreindre a un travail constant et journalier. Ce qu'il
+lui fallait c'etait la vie aventureuse des bois, avec son independance.
+Aussi l'ete maraudeur, pour ne pas nous servir d'une expression plus
+forte, il etait le cauchemar des jardinieres. En effet, rien de plus
+plaisant que de voir, lorsqu'il faisait une descente dans un jardin, la
+levee des manches a balais, pour en deloger l'intrus. Au voleur! criait
+l'une des voisines, au pillard! disait l'autre, au vaurien! Ajoutait une
+troisieme. Bref, toutes ces commeres reunies faisaient un tel vacarme,
+qu'il aurait pu donner une idee de ce que fait certaine femme quand a
+tort et a travers elle se fache. Le drole ne s'emouvait guere de ces
+cris, tant que sa provision de patates ou de carottes n'etait pas faite,
+et que les armes ne devenaient pas trop menacantes, par leur proximite;
+d'un bond, alors, il se mettait hors de leur portee, se tournait
+vers celles qui le poursuivaient, leur faisait mille grimaces, mille
+gambades, mille contorsions; et quand la place n'etait plus tenable, il
+enjambait la cloture, et allait stoiquement s'asseoir a quelques pas de
+la. On l'avait vu quelquefois, quand de telles scenes etaient passees,
+entrer dans la chaumiere de la plus furieuse, aller se placer bien
+tranquillement a sa table et partager, gaiement avec elle, le repas.
+Mais l'hiver, chasseur et trappeur infatigable, il s'enfoncait dans la
+foret avec les sauvages Abenakis, ne revenant souvent qu'au printemps
+avec une ample provision du fourrures, dont il trouvait toujours chez
+M. St.-Aubin un prompt et avantageux debit, Malgre ses defauts, Jean
+Renousse etait loin d'etre deteste, par les braves gens de la colonie;
+car, a plusieurs d'entr'eux, il avait rendu d'importants services.
+Souvent, lorsqu'une forte brise surprenait, au large, quelque berge
+attardee, qu'une femme eploree, que des enfants en pleurs venaient
+demander des nouvelles d'un pere, d'un mari ou d'un frere, a ceux qui
+arrivaient, que les pecheurs hochaient tristement la tete, que les
+voisines essuyaient des larmes, qu'elles ne pouvaient dissimuler, et
+leur adressaient des consolations, on voyait Jean Renousse s'elancer
+dans une berge, et, malgre le vent et la tempete, s'exposer seul, pour
+aller porter secours au frele batiment desempare; souvent, grace a son
+sublime devouement et a son habilete a conduire une embarcation, plus
+d'un pecheur avait a le remercier d'avoir revu sa pauvre chaumiere!
+
+Parmi ceux, surtout, qui lui portaient un interet tout particulier,
+etait Madame St.-Aubin. Elle avait reconnu, en plusieurs occasions, que
+sous cette ecorce rude et inculte, dans ses yeux noirs et vifs, dans
+ses pommettes de joues saillantes, il y avait plus de coeur et
+d'intelligence qu'un oeil peu observateur n'en pouvait d'abord
+soupconner. Jamais il ne se presentait a la demeure du bourgeois, comme
+on appelait M. St.-Aubin, sans en recevoir quelques secours; et, maintes
+fois, il leur avait prouve, qu'un l'obligeant on n'avait pas rendu
+service a un ingrat. Son attachement pour l'enfant etait excessif:
+c'etait avec plaisir qu'il s'astreignait a un travail minutieux pour lui
+confectionner des jouets, et satisfaire ses moindres caprices enfantins.
+Bien des fois on l'avait confiee a ses soins, et c'etait toujours avec
+une tendre sollicitude qu'il veillait sur elle. A la verite il n'etait
+pas facile de faire de la peine impunement a la petite Hermine,
+lorsqu'elle etait sous sa garde, ainsi que sous celle du magnifique
+terre-neuve qu'on appelait Phedor.
+
+III
+
+C'est quelquefois au moment ou l'on s'estime heureux que l'infortune
+vient nous frapper. Tandis que la famille St.-Aubin jouissait
+paisiblement des fruits d'une vie vertueuse et exempte d'ambition;
+heureuse autant du bonheur des autres que du sien propre, de graves
+evenements se preparaient contre les malheureux Acadiens, dans l'ancien
+et le nouveau monde. Ce pays etait le point de mire des flibustiers
+anglo-americains.
+
+En butte aux actes de rapines et de tyrannie de toutes sortes, les
+Acadiens avaient ete forces de s'organiser militairement pour mettre un
+terme aux infames depredations de leurs ennemis.
+
+L'histoire avait enregistre anterieurement plusieurs hauts faits
+eclatants du leur bravoure. Ces faits demontrent ce que peut une poignee
+d'hommes heroiques, ne comptant que sur leurs seules ressources, qui
+s'arment vaillamment sans s'occuper de la force pecuniaire ou numerique
+de ceux qu'ils ont a combattre, mais qui ont resolus de defendre jusqu'a
+la fin, leur religion, leurs foyers et leurs droits, Combien n'y eut-il
+pas de luttes sanglantes et desesperees ou le lion anglais dut s'avouer
+battu par le moucheron acadien, et pour ainsi dire, oblige de fuir
+honteusement devant lui. Mais l'orgueil britannique s'insurgeait
+et ecumait de rage, en voyant ces quelques braves tenir tete a ses
+nombreuses armees! Le gouverneur Lawrence crut plus prudent et plus sur,
+la ou la force avait echouee, d'employer la ruse et la perfidie. Le plan
+fut traitreusement combine et habilement execute.
+
+Vers la fin d'aout 1755, cinq vaisseaux de guerre, charges d'une
+soldatesque avide de pillage, mirent a la voile et vinrent jeter l'ancre
+en face d'un poste florissant par son commerce, la fertilite de ses
+terres et l'industrie de ses habitants. On fit savoir a plusieurs des
+cantons voisins qu'ils eussent a se rendre a un endroit indique pour
+entendre une importante communication, qui devait leur etre donnee de la
+part du gouverneur. Plusieurs soupconnant un piege prirent la fuite et
+se sauverent dans les bois, en entendant cette proclamation. Mais le
+plus-grand nombre, avec un esprit tout chevaleresque, se confiant a la
+loyaute anglaise, se rendit a l'appel.
+
+Chaque annee, M. St.-Aubin etait oblige de faire un voyage aux Mines,
+endroit important de commerce pour y transiger les affaires de son
+negoce. Le trajet etait long et les chemins n'etaient pas toujours surs
+dans ce temps-la. Par une malheureuse fatalite, il y arriva le cinq
+septembre au matin, jour fixe par la proclamation pour la reunion des
+acadiens. Jean Renousse et le fidele terre-neuve lui avaient servi de
+gardes de corps pendant le voyage.
+
+M. St.-Aubin comme les habitants du lieu, se rendit a l'appel. Ce fut la
+qu'on leur signifia qu'ils etaient prisonniers de guerre, qu'a part
+de leur argent et de leurs velements, tout ce qu'ils possedaient
+appartenait desormais au roi, et qu'ils se tinssent prets a etre
+embarques pour etre deportes et dissemines dans les colonies anglaises.
+L'ordre etait formel, on ne leur accordait que quatre jours de repit.
+Il est impossible de peindre Ici stupeur et le desespoir que produisit
+cette nouvelle; plusieurs refuserent de croire qu'on executat jamais
+un acte d'aussi lache et execrable tyrannie, mais le plus grand nombre
+s'enfermerent dans leurs maisons et passerent dans les larmes et les
+sanglots, les quelques heures qui precederent leur separation. D'autres
+essayerent de fuir, mais vainement. Des troupes avaient ete disposees
+dans les bois, ils se trouverent cernes de toute part et furent donc
+ramenes au camp, apres avoir essuye toutes sortes d'avanies et de
+mauvais traitements.
+
+Ce fut a grand'peine que le venerable cure obtint du commandant la
+permission de les reunir le neuf septembre, veille du depart, dans la
+vieille eglise pour y celebrer le saint sacrifice et leur adresser
+quelques paroles de consolation et d'adieu. Personne ne fut jamais
+temoin, peut-etre, d'une scene plus dechirante. Tous les visages etaient
+inondes de larmes. L'eglise retentissait des sanglots et des sourds
+gemissements des malheureuses victimes. Lorsqu'avant la communion,
+le bon pretre voulut leur dire quelques mots, il y eut une veritable
+explosion de plaintes et de cris de desespoir. Il fut lui-meme longtemps
+avant que de pouvoir dominer son emotion, et ce fut apres de longs et
+penibles efforts qu'il put, d'une voix brisee par la douleur, leur faire
+entendre ces paroles:
+
+"C'est peut-etre pour la derniere fois, mes bons freres, que vous allez
+partager le pain des anges dans ce lieu saint. C'est lui qui donne le
+courage et la force de braver les tourments et les persecutions des
+mechants. C'est lui qui sera votre soutien, votre consolation dans les
+temps malheureux que nous traversons. Dieu seul connait ce que l'avenir
+nous reserve a tous, mais rappelons-nous que nous avons au ciel un bras
+tout-puissant, qui saura dejouer les complots des mechants: que ceux qui
+pleurent seront consoles et qu'ils recevront avec usure la recompense
+des larmes qu'ils auront versees. Car qu'est-ce que la terre que nous
+habitons, sinon un lieu d'exil et de miseres, mais le ciel, voila notre
+patrie, vers laquelle doivent tendre nos desirs et nos aspirations.
+Separes sur la terre, c'est la ou nous serons ensemble reunis, c'est la
+que nous pourrons defier les persecutions des hommes. Recevez donc, mes
+chers freres, et encore une derniere fois, la benediction d'un pretre
+qui, le coeur navre d'apprehensions pour l'avenir de ses enfants, mais
+confiant dans le Dieu qui prend soin de ses creatures et jusqu'au plus
+petit de ses oiseaux, le prie de vouloir bien vous accorder encore des
+jours calmes et heureux. Si nous n'avions pas d'autre destinee, je vous
+dirais adieu! oui un adieu qui, peut-etre, serait eternel; mais a des
+chretiens, a ceux qui croient en la parole sainte, je vous dis au
+revoir! Oui, encore une fois, au revoir!...."
+
+La scene qui suivit se concoit plutot qu'elle ne se decrit. Nous nous
+permettrons d'emprunter a M. Rameau le recit que fait M. Ney, sur le
+lamentable evenement du lendemain:
+
+"Le 10 septembre fut le jour fixe pour l'embarquement. Des le point du
+jour les tambours resonnerent dans les villages, et a huit heures le
+triste son de la cloche avertit les pauvres Francais que le moment de
+quitter leur terre natale etait arrive. Les soldats entrerent dans les
+maisons et en firent sortir tous les habitants, qu'on rassembla sur la
+place. Jusque la chaque famille etait restee reunie et une tristesse
+indicible regnait parmi le peuple. Mais quand le tambour annonca l'heure
+de l'embarquement, quand il leur fallut abandonner pour toujours la
+terre ou ils etaient nes, se separer de leurs meres, de leurs parents,
+de leurs amis, sans espoir de les revoir jamais; emmenes par des
+etrangers leurs ennemis; disperses parmi ceux dont ils differaient par
+le langage, les coutumes, la religion; alors accables par le sentiment
+de leurs miseres, ils fondirent en larmes et se precipiterent dans les
+bras les uns des autres dans un long et dernier embrassement."
+
+"Mais le tambour battait toujours et on les poussa vers les batiments
+stationnes dans la riviere. 260 jeunes gens furent designes d'abord
+pour etre embarques sur le premier batiment, mais ils s'y refuserent,
+declarant qu'ils n'abandonneraient pas leurs parents, et qu'ils, ne
+partiraient qu'au milieu de leurs famille. Leur demande fut rejetee!
+les soldats croiserent la baionnette et marcherent sur eux; ceux
+qui voulurent resister furent blesses, et tous furent obliges de se
+soumettre a cette horrible tyrannie."
+
+"Depuis l'eglise jusqu'au lieu de l'embarquement, la route etait bordee
+d'enfants, de femmes qui, a genoux, au milieu de pleurs et de sanglots,
+benissaient ceux qui passaient, faisaient leurs tristes adieux a leurs
+maris, a leurs fils, leur tendant une main tremblante, que leurs parents
+parvenaient quelquefois a saisir, mais le soldat brutal venait bientot
+les separer. Les jeunes gens furent suivis par les hommes plus ages,
+qui traverserent aussi, a pas lents, cette scene dechirante; toute
+la population male des Mines fut jetee a bord de cinq vaisseaux de
+transport stationnes dans la riviere Gaspareaux. Chaque batiment etait
+sous la garde de 6 officiers et de 80 soldats. A mesure que d'autres
+navires arriverent, les femmes et les enfants y furent embarques et
+eloignes ainsi, en masse, des champs de la Nouvelle-Ecosse. Le sort
+aussi deplorable qu'inoui de ces exiles excita la compassion de la
+soldatesque meme.... Pendant plusieurs soirees consecutives les bestiaux
+se reunirent autour des ruines fumantes, et semblaient y attendre
+le retour de leurs maitres, tandis que les fideles chiens de garde
+hurlaient pres des foyers deserts."
+
+M. St.-Aubin, comme toutes les autres notabilites, fut l'objet d'une
+surveillance particuliere. Malgre les efforts heroiques de Jean
+Renousse, malgre les ruses et les stratagemes qu'il employa pour sauver
+son maitre de la proscription, Celui-ci fut oblige de subir la loi
+cruelle du plus fort. Blesse grievement dans la lutte qui venait d'avoir
+lieu, ce ne fut qu'avec peine que Jean Renousse lui-meme reussit a se
+soustraire aux mains des ravisseurs. Il gravit une petite eminence, et
+ce fut la, la mort dans l'ame, qu'il fut temoin des scenes de violence
+et de brutalite qui viennent d'etre racontees. Malgre son etat de
+faiblesse, il suivit d'un oeil morne et desespere la chaloupe qui
+emportait son bienfaiteur, se reprochant amerement de n'avoir pas reussi
+a le sauver. En depit des tristes preoccupations auxquelles il etait en
+proie, Jean Renousse ne put s'empecher de remarquer un point noir qui
+suivait l'embarcation. C'etait Phedor. Le noble animal, quoique blesse,
+avait voulu suivre son maitre, pour le proteger et le defendre au
+besoin. Il realisait une fois de plus l'idee du peintre qui represente
+un chien suivant seul le corbillard qui conduit son maitre a sa derniere
+demeure. C'est le dernier ami qui reste quand nous avons tout perdu du
+cote des hommes! Il vit tout-a-coup un matelot se lever et assener
+un coup de rames sur la tete du fidele serviteur, celui-ci poussa un
+gemissement plaintif et disparut. C'en etait trop, epuise par le sang
+qu'il avait perdu et par les emotions de la journee, Jean Renousse
+perdit connaissance. Lorsqu'il revint a lui, Phedor, couche aupres de
+lui, lechait son visage et ses mains. comme s'il eut voulu le rappeler a
+la vie. La nuit etait venue, les dernieres lueurs de l'incendie doraient
+encore l'horizon. C'en etait fait! les anglais avaient accompli leur
+acte odieux de vandalisme et d'implacable vengeance!...
+
+IV
+
+Plusieurs jours s'etaient ecoules depuis le moment fixe par M. St.-Aubin
+pour le retour. Que pouvait-il lui etre arrive qui le retint si
+longtemps, lui toujours si exact a revenir a l'heure dite. Deja
+accompagner de la petite Hermine, Mme. St.-Aubin avait parcouru des
+distances assez considerables pour aller a a sa rencontre, et chaque
+fois, elle etait toujours revenue de plus en plus triste. C'etait le
+soir de la dixieme journee apres le depart de M. St. Aubin. Assise dans
+le salon et tenant son enfant dans ses bras, elle ne pouvait se defendre
+du vague et inexprimable sentiment qui l'obsedait. Pour la premiere
+fois de sa vie, les babillages et les calineries de sa petite fille ne
+pouvaient la tirer de sa sombre preoccupation. Le ciel etait bas et
+charge, le feuillage jaunissant qui entourait sa demeure et le froid
+vent de nord qui s'etait eleve, ajoutait encore a sa tristesse. Parfois
+une feuille dessechee, poussee par la brise, courait dans l'avenue
+deserte, ou, d'une minute a l'autre, elle esperait voir arriver celui
+qu'elle attendait avec tant d'angoisses.
+
+Les heures s'ecoulaient lentement, et la soiree etait avancee. Vaincue
+par le sommeil, la petite s'etait endormie en demandant a sa mere:
+"quand donc papa reviendra-t-il!" Alors deux larmes involontaires
+vinrent briller aux paupieres de la pauvre femme; elle pressa avec
+transport son enfant sur son coeur; celle-ci ouvrit les yeux, lui sourit
+doucement et comme une priere, le mot papa s'echappa encore de ses
+levres, et elle se rendormit. C'en etait trop; n'y pouvant plus tenir,
+et presque sans pouvoir s'en rendre compte, Madame St. Aubin se mit a
+fondre en larmes.
+
+Longtemps elle pleura, quand des pas bien distincts retentirent autour
+de la maison, et la porte s'ouvrit: Te voila donc enfin, s'ecria-t-elle,
+s'elancant au-devant de celui qui arrivait. Mais jugez de sa stupeur!
+c'etait Jean Renousse! Jean Renousse, pale, sanglant et defigure, qui
+venait lui apprendre la terrible nouvelle!!........
+
+Bien des fois deja et au moindre bruit, elle avait tressailli, puis
+toute palpitante d'emotion et de joie, elle allait ouvrir et tendre les
+bras; mais vain espoir, ce n'etait point les pas du cheval, ce n'etait
+point non plus les joyeux aboiements de Phedor, mais bien le vent qui,
+mugissant tristement dans les arbres, lui apportait, chaque fois une
+poignante deception.
+
+La foudre tombee a ses pieds n'eut pas produit plus d'effets. Madame
+St.-Aubin s'affaissa sur elle-meme. On la transporta mourante dans son
+lit. Deux jours entiers se passerent pendant lesquels elle luta contre
+la mort. Dans son delire, elle appelait avec transport son mari,
+demandant avec egarement a chaque instants aux personnes qui se
+presentaient, son epoux bien-aime; et lorsqu'on lui apportait son
+enfant, elle la repoussait durement. La pauvre petite qui ne comprenait
+rien a la conduite etrange de sa mere, allait alors se cacher dans un
+coin de la chambre, elle pleurait amerement; et comme si elle se fut
+crue coupable, elle revenait aupres du lit, baisant les mains de sa
+mere, elle lui disait: "Ma bonne maman, embrasse-donc encore la petite
+Hermine, elle ne te fera plus de mal, leves-toi et allons au-devant de
+papa." Enfin, son temperament et surtout l'idee de laisser sa pauvre
+enfant completement orpheline, rendirent quelques forces a Madame
+St.-Aubin, mais une insurmontable tristesse s'empara d'elle, et bientot
+cette demeure naguere si heureuse ne devint plus qu'un sejour de deuil
+et de larmes.
+
+La, toutefois ne devaient pas s'arreter ses malheurs.
+
+La rage des pirates n'etait pas encore satisfaite, il fallait de
+nouvelles depouilles a leur rapacite et de nouvelles victimes a leur
+vengeance.
+
+Peu de temps apres les evenements que nous venons de rapporter, on
+signala au large un vaisseau de guerre portant pavillon anglais.
+Instruite par l'experience, la petite colonie, apres avoir recueilli
+tout ce qu'elle avait de plus precieux, crut prudent de se sauver dans
+les bois. Madame St.-Aubin elle-meme, reunit tout ce qu'elle put
+avec l'aide de ses domestiques et de Jean Renousse, et dut aller les
+rejoindre en toute hate, car le vaisseau s'approchait de la cote avec
+une effrayante rapidite.
+
+Il n'y avait pas longtemps qu'elle avait abandonne ses foyers si chers
+pour s'enfoncer dans les bois avec ses fideles domestiques, lorsque
+gravissant une petite eminence ou ses compagnons d'infortune
+l'attendaient, elle vit les tourbillons de flamme et de fumee s'elever
+dans la direction de sa demeure et de celles des malheureux qui
+l'entouraient. Ce navrant spectacle leur apprit a tous que les vandales
+etaient a leur oeuvre de pillage et de destruction. Longtemps elle
+contempla les cendres brulantes de sa pauvre demeure qui s'elevaient et
+retombaient tour-a-tour comme font chacune de nos illusions du jeune
+age. Elle jeta un coup-d'oeil en arriere, vers les jours heureux qu'elle
+avait passes sous ce toit fortune, vers les objets si chers qu'elle y
+rencontrait a chaque instant, vers les personnes qui l'entouraient et
+les autres qui, apres etre venues lui demander des consolations et des
+secours, s'en retournaient en lui offrant des larmes de gratitude et de
+benedictions: mais sa pensee se reporta surtout sur la main bien-aimee
+qui apres Dieu lui avait fait ce bonheur si tot passe. Helas! elle
+n'etait plus aupres d'elle pour la soutenir et la proteger avec son
+enfant, cette main tant aimee et tant regrettee! Reverrait-elle jamais
+celui auquel elle adressait chaque jour une pensee, un souvenir, une
+larme! Et lorsque la derniere flamme vint jeter une lueur vacillant
+et disparaitre pour toujours, elle comprit alors qu'une barriere
+insurmontable venait de s'abaisser entre elle et son passe. Il ne
+lui restait plus desormais que l'avenir, mais quel avenir? L'hiver
+s'approchant avec son nombreux cortege de froid, de privations et de
+miseres; nul asile pour la recevoir, a charge aux pauvres gens qui
+n'avaient pas meme de quoi se nourrir, qu'allait-elle devenir? Accablee
+sous le poids de tant de malheurs elle sentait le desespoir la gagner,
+lorsque tombant a genoux, elle s'ecria: "Mon Dieu, mon Dieu, vous etes
+maintenant notre seul et unique espoir. Ce n'est pas en vain que la
+veuve et l'orphelin vous implorent, ayez pitie de nous." Cette courte
+mais fervente priere fut immediatement exaucee. En relevant la tete,
+elle apercut, a quelques pas d'elle, la figure bienveillante et amicale
+de Jean Renousse qui, n'osant dire un mot, paraissait attendre ses
+ordres: "Jean, lui dit-elle, en lui remettant son enfant dans ses bras
+prends soin de cette pauvre petite, veilles sur elle, c'est en toi seul,
+apres Dieu, en qui nous devons nous confier. Peut-etre ne pourrai-je
+jamais recompenser dignement ton genereux devouement pour nous jusqu'a
+ce jour, mais compte sur une reconnaissance qui ne s'eteindra qu'avec ma
+vie." "Madame lui repondit celui-ci, d'une voix emue et avec noblesse.
+Dieu m'est temoin que si j'ai tache de vous etre utile jusqu'ici ce
+n'est pas dans l'espoir d'une recompense; je donnerais volontiers ma vie
+pour pouvoir vous rendre ce que vous avez perdu; mais de grace n'allez
+pas vous desesperer! A deux pas d'ici est ma pauvre cabane, la vieille
+Martine, votre servante, vous y attend. J'ai pu sauver quelques linges
+et des provisions. Venez, Madame et tant que Jean Renousse pourra
+porter un fusil, vous et la petite ne manquerez pas de nourriture et
+de vetements." Charge de son precieux fardeau, il conduisit Madame
+St.-Aubin dans sa demeure ou Martine l'attendait. Un feu brillant avait
+ete allume, le lit de sapins avait ete renouvele, on y avait etendu
+les quelques couvertures que Jean Renousse, dans sa sollicitude, avait
+sauvees du pillage.
+
+La marmite etait au feu. On offrit a Madame St.-Aubin les quelques
+aliments qu'on avait preserves; elle en prit ce qu'il lui en fallait
+pour se soutenir et s'empecher de mourir. La petite mangea avec
+l'appetit qu'on a a quatre ans, puis toutes les deux vaincues par les
+emotions de la journee, la fatigue et le sommeil qui les gagnaient,
+s'etendirent sur le lit de sapin et ne tarderent pas a s'endormir
+profondement. Jean Renousse et Phedor se coucherent a l'entree de la
+cabane et firent bonne garde toute la nuit.
+
+Lorsque Madame St.-Aubin s'eveilla le matin, tous les malheureux
+proscrits, ses compagnons d'infortune, lui avaient construite une
+demeure un peu plus confortable: c'etait une miserable masure de pieces
+qui lui offrait un sejour plus spacieux mais qu'il y avait loin de la a
+la maison qu'elle avait laissee.
+
+Comment l'hiver se passa-t-il? Laissons a M. Rameau de depeindre ce
+que durent souffrir les malheureuses victimes de l'expatriation. Cest
+d'ailleurs de lui que nous emprunterons la partie historique de ce
+recit, en ce qui concerne les Acadiens:
+
+"Quelle que fut l'apre sollicitude que montrerent les anglais, un
+certain nombre d'individus cependant se sauverent de la proscription.
+Comment ces pauvres gens purent-ils vivre dans les bois et les deserts?
+par quelle suite d'aventures et de souffrances ont-ils passe, pendant de
+longues annees en presence de spectateurs auxquels on distribua leurs
+biens? c'est ce que nous ignorons..."
+
+"La pendant plusieurs annees, ils parvinrent a derober leur existence au
+milieu des inquietudes et des privations, cachant Soigneusement leurs
+petites barques, n'osant se livrer a la culture, faisant le guet quand
+paraissait un navire inconnu, et partageant avec leurs amis, les indiens
+de l'interieur, les ressources precaires de la chasse et de la peche."
+
+Enfin le printemps arriva. Jamais dans les longues journees d'hiver, le
+zele et le devouement de Jean Renousse ne s'etait ralentis une seule
+fois. Sous le commandement de Bois-Hebert il avait ete faire le coup de
+feu contre les Anglais, puis aussitot sa tache achevee, il etait revenu
+prendre son role de pourvoyeur. Souvent, dans le cours de l'hiver, on
+l'avait vu parcourir des distances considerables, refouler au plus
+profond de son ame tout sentiment de haine et d'antipathie, qu'il avait
+voue aux Anglo-Americains et rapporter des traitants Anglais, qui
+etaient etablis le long de la cote, a la place des malheureux Acadiens
+expropries, les quelques effets qui pouvaient etre utiles et agreables a
+ses protegees. Mais le printemps qui apporte, pour le pauvre au moins,
+un soupir de soulagement et une larme d'esperance; pour l'homme qui
+jouit de l'aisance, un sentiment de satisfaction par anticipation des
+jouissances que la nouvelle saison doit lui donner, etait pour les
+pauvres expatries charge d'orages.
+
+Ou iraient-ils fixer leurs demeures? En quel endroit seraient-ils hors
+des atteintes de leurs implacables ennemis? Etait-il un lieu a l'abri de
+leurs rapines, ou l'on put fournir le pain et la nourriture a la famille
+et aux pauvres enfants qui les reclamaient? Telles furent les questions
+que se poserent les Acadiens de la colonie que M. St.-Aubin avait
+formee.
+
+Plusieurs deciderent de demeurer dans les bois, d'autres resolurent,
+d'aller rejoindre leurs concitoyens echelonnes sur la cote, proteges
+seulement par l'isolement et l'inhospitalite des parages qu'ils
+habitaient. Madame St.-Aubin se voyant seule, a bout de toutes
+ressources, et ne voulant plus etre a charge du genereux Jean Renousse
+ainsi qu'a ses compagnons, prit la resolution du se rendre en Canada. En
+effet, de vagues rumeurs etaient parvenues que dans ces pays lointains
+un bon nombre d'Acadiens avaient, dans le voisinage de Montreal, fondes
+une petite colonie.
+
+Jean Renousse, dans ces rapports avec les traitants anglais, avait
+appris d'une maniere certaine qu'un vaisseau portant un certain nombre
+d'emigrants avait mis a la voile pour le Canada. D'apres le nombre de
+jours qu'il etait en mer, il ne tarderait pas a etre en vue.
+
+V
+
+Que nos lecteurs nous permettent de les transporter au-dela de l'Ocean.
+Nous sommes dans un port de mer: Voyons l'activite qui y regne. Des
+centaines de vaisseaux dechargent d'un cote du quai d'amples provisions
+de charbon et de coton, d'autres, les riches soieries et les magnifiques
+produits de l'Orient. Tout le monde est a l'oeuvre. Partout il y a joie,
+car il y a gain pour tous.
+
+Mais d'ou vient donc cette foule d'hommes en haillons, ces femmes
+amaigries et presque nues, ces pauvres enfants si freles, si chetifs,
+qui occupent un tout petit espace du quai? D'ou viennent ces pleurs et
+ces gemissements a fendre l'ame? Ces embrassements pleins de regrets et
+de tendresse? Ah! c'est qu'un pere vient peut-etre pour la derniere fois
+de presser dans ses bras ses enfants bien-aimes! C'est que des amis
+viennent de dire un adieu peut-etre eternel aux compagnons de leur
+enfance! C'est que, pour la derniere fois, on a jete un regard de
+douleur sur la vieille chaumiere qui nous a vus naitre! C'est que, dans
+un dernier embrassement, nous avons echange avec les amis emus, une
+derniere poignee de mains, que pour toujours, nous avons salue les cotes
+de l'Irlande, dont aucun de ses enfants ne peut parler sans verser une
+larme de regret! Et ces malles, et ces paquets, que contiennent-ils,
+sinon les pauvres vetements des malheureux Irlandais. Mais dans le
+navire qui est en partance, que de cris joyeux. A peine entend-on
+l'ordre du contremaitre: "Embarque, embarque;" voila le mot qui se fait
+entendre.
+
+Inutile de le dire, nous le voyons deja que trop, ce batiment est charge
+d'emigrants pour l'Amerique. Voyez sur le gaillard d'arriere cet homme a
+la figure replete et trapue, comme il savoure avec delices les bouffees
+de tabac qui s'echappent de sa longue pipe d'ecume de mer; quels regards
+distraits il jette sur la gazette qu'il lient entre ses mains; comme les
+nouvelles sont loin de l'absorber; il hoche dedaigneusement la tete en
+voyant les pleurs des malheureux enfants de la verte Erin. Dans le fond
+que sont-ils pour lui? Des Irlandais catholiques, il est protestant. Que
+lui importe donc si la plus grande partie d'eux n'atteint pas les cotes
+de l'Amerique? Que lui importe si l'espace qu'il leur a destinee dans
+son vaisseau n'est pas suffisant? Que lui importe si les aliments dont
+il a fait provision ne peuvent suffire a une moitie de ceux qu'il
+entasse a son bord? Sa bourse n'est-elle pas bien remplie, et si le
+typhus, le cholera ou mille autres maladies viennent les decimer,
+n'a-t-il pas devant lui un immense cimetiere; comme bien d'autres qui
+l'ont suivi, il peut dire a chacune de ces victimes qu'on jette dans
+l'Atlantique; "Si une tombe, un mausolee, etait eleve a chacune d'elles,
+ou n'aurait pas besoin de boussole pour aller dans le Nouveau-Monde."
+
+Tel etait le "Boomerang" capitaine Brand, quelques jours avant le moment
+ou nous venons de laisser Madame St.-Aubin. Les communications etaient
+alors bien difficiles entre l'Acadie et le Canada. C'etait donc une
+belle occasion qui se presentait pour Madame. St.-Aubin de se rendre
+dans ce dernier pays. La on pouvait correspondre plus facilement
+avec l'Europe et les Etats-Unis et qui sait, peut-etre avoir des
+renseignements sur celui auquel, a chaque instant du jour, elle
+adressait un cuisant souvenir, un penible regret. Depuis plusieurs
+jours, Madame St.-Aubin avait mise en vedette toute la petite colonie.
+Chaque jour des berges prenaient le large et etaient chargees de venir
+lui annoncer l'approche du vaisseau tant desire. Bien des heures se
+passerent en d'inutiles et inexprimables regrets. Enfin Jean Renousse
+vint un matin l'informer que le navire tant desire etait en vue, et lui
+offrit en meme temps de la conduire a son bord.
+
+Il etait facile de voir, a l'accablement de cet home trempe aux muscles
+d'acier, a 'son air morne et abattu, combien il lui en coulait de
+remplir cette penible mission.
+
+Il est dur, en effet, de voir disparaitre les fruits d'un labeur de
+chaque jour, de voir s'engloutir les annees d'un travail constant
+et journalier, de revoir a la place de sa demeure des debris et des
+cendres.
+
+La femme a chez elle un sentiment d'amour et de devouement qu'on ne
+sait pas toujours apprecier. Qu'il dut en couter a Madame St.-Aubin
+de laisser les endroits qui lui rappelaient de bien doux souvenirs,
+d'abandonner ces pauvres gens qui auraient pu se priver du plus
+essentiel necessaire plutot que de la voir s'eloigner; mais lorsqu'elle
+les vit tous ensemble l'accompagner jusqu'a la barque fatale, qu'elle
+vit leurs pleurs, que depuis l'aieul jusqu'au plus petit des enfants, on
+se pressait pour lui baiser les mains, enfin lorsqu'elle fut embarquee,
+qu'elle les vit tomber a genoux, oh! alors, un inexprimable sentiment de
+tristesse et de regrets s'empara d'elle.
+
+Mon Dieu! que deviendraient-ils sur les terres etrangeres les pauvres
+exiles, si vous n'etiez pas la pour les consoler des regrets de la
+patrie?
+
+Cependant au signal de la petite barque, le navire avait mis en panne...
+Une passagere de chambre, ah! c'etait une nouvelle aubaine pour le
+capitaine. L'echelle fut immediatement descendue et avant que de gravir
+le premier degre, Madame St.-Aubin tendit en pleurant sa main blanche
+et frele, a la main rude et calleuse de Jean Renousse. "Merci, ami,
+lui dit-elle, pour ce que vous avez fait pour mon enfant et pour moi.
+Puissiez-vous etre heureux autant que vous le meritez, autant surtout
+que mon coeur le desire."
+
+Celui qui aurait contemple alors la figure halee de Jean Renousse aurait
+vu ses joues s'inonder de larmes abondantes, et elles n'avaient encore
+ete inondees, bien probablement, que les pluies du ciel et l'eau de la
+mer. Il remit l'enfant a sa mere, apres l'avoir couverte de baisers,
+puis se jetant aux pieds du capitaine, il le supplia de le prendre lui
+aussi a son bord. Mais celui-la ne payait pas. Violemment, au milieu
+des rires et des huees d'une partie de l'equipage, on le rejeta dans la
+berge, les ris furent laches et le navire, fin voilier, prit le large.
+Jean Renousse, en regagnant la cote dans sa petite embarcation, jeta un
+regard triste et desespere sur le vaisseau qui emportait sa bienfaitrice
+et l'enfant qu'il cherissait tant.
+
+Plusieurs jours se passerent, un vent favorable les conduisit a la
+pointe Ouest de l'Ile d'Anticosti.
+
+VI
+
+Si tout parait tranquille au dehors d'un vaisseau qui se dirige vers sa
+destination, souvent il n'en est pas ainsi a l'interieur.
+
+Madame St.-Aubin, avec son enfant, avait ete confinee dans une pauvre
+alcove qu'on se plaisait a appeler emphatiquement "la chambre". Elle n'y
+fut pas bien longtemps sans ressentir les terribles effets du mal de
+mer. Ce mal dont nous nous plaisons quelquefois a rire, moissonne
+pourtant un bon nombre de victimes. Madame St.-Aubin, douee d'une faible
+sante, dut plus que beaucoup d'autres; en souffrir; malgre le froid du
+soir, elle fut contrainte de remonter sur le pont, tenant son enfant
+dans ses bras. On n'imagine pas quelle est la brutalite de quelques
+marins. Ils paraissaient se faire un plaisir de tourmenter ceux qui
+sont pour ainsi dire sous leur domination. La pauvre femme qui, vu ses
+malheurs, aurait plutot merite la pitie et la compassion, fut en butte
+elle-meme aux plus mauvais traitements. Fatiguee par la maladie,
+reservant le peu de forces qui lui restaient pour couvrir son enfant et
+la preserver du froid; elle etait loin de croire qu'il y avait aupres
+d'elle un espece de tyran, sous forme d'un grand matelot, tenant un
+sceau plein d'eau: "Madame, lui dit-il, les ordres du Capitaine sont que
+nous arrosions le pont, changez de cote." A peine s'etait-elle eloignee
+que l'eau versee par le matelot vint presque l'inonder. L'enfant qui
+dormait dans ses bras en fut eveillee. Elle alla s'asseoir un peu plus
+loin, mais les memes menaces lui furent reiterees, suivies de la meme
+execution.
+
+En vain se plaignit-elle au Capitaine des mauvais traitements qu'on lui
+faisait endurer; il hochait la tete sans lui repondre; on eut dit que
+c'etait un parti pris de maltraiter la malheureuse femme. Comme l'a dit
+Lafontaine: "La raison du plus fort est toujours la meilleure".
+
+La nourriture du bord n'etait pas celle a laquelle Madame St.-Aubin
+etait accoutumee, comme de raison ordre avait ete donne au cuisinier de
+ne servir qu'une nourriture ordinaire a la passagere de chambre. Aussi
+lorsque l'enfant voyait sur la table quelque chose qui flattait son
+gout, qn'elle en demandait une toute petite part au Capitaine, celui-ci
+ne l'entendait pas, ce plat etait pour lui. Souffrir pour soi-meme, ce
+n'est rien pour la mere, mais voir souffrir son enfant et n'etre pas
+capable de lui donner ce dont elle a besoin, voila la souffrance reelle
+que ne comprennent que celles qui l'ont ressentie. Dans ces moments la
+pauvre mere pressait son enfant sur son coeur et priait de toutes ses
+forces celui a qui nous demandons le pain de chaque jour, secours et
+protection.
+
+Comme si cette priere devait etre immediatement exaucee elle vit un jour
+un matelot aux formes athletiques, mais a la figure franche et ouverte,
+tenant sa casquette sous son bras, qui s'approchait d'elle et lui dit:
+"Madame, si vous voulez me preter la petite, je vais l'emmener dans la
+cuisine, O'Brien m'a dit qu'il lui avait prepare un fameux dejeuner." Ce
+fut avec joie qu'elle lui abandonna son enfant, et peut-etre dut-elle
+apprehender que le matelot, crainte de faire mal a la petite, en la
+tenant dans ses bras, ne la laissat choir. Quelle fut la macedoine
+qu'O'Brien servit a l'enfant? Dieu seul le sait; mais toujours est-il
+qu'en revenant elle dit a sa mere: "Viens donc, ma bonne maman dans la
+cuisine, l'homme qui nous y fait la nourriture n'est pas mauvais comme
+les autre; et je t'assure qu'il m'en avait prepare un bon dejeuner."
+Peu d'instants apres, O'Brien arriva lui-meme tenant gauchement un pot
+rempli d'excellent the qu'il destinait a Madame St.-Aubin.
+
+Il etait facile de voir quels efforts il avait faits pour que tout parut
+net et convenable. Le pot etait depoli par les frictions repetees pour
+le rendre luisant et ses mains etaient presqu'exemptes de goudron. Le
+regard de gratitude qu'elle lui adressa en dit plus que ses paroles. Il
+y a chez les hommes de coeur un langage particulier qui fait qu'ils se
+devinent et s'entr'aident au besoin. Le remerciment qu'elle lui exprima
+lui fit venir les larmes aux yeux. Deux protecteurs etaient maintenant
+acquis a Madame St.-Aubin. Tom. le fort et robuste matelot et O'Brien le
+cuisinier. Le premier etait respecte de l'equipage du vaisseau, car il
+avait dans maintes occasions prouve une force veritablement herculeenne.
+
+Le soir donc du jour dont nous venons de parler, il annonca au souper,
+qu'il tannerait vive la peau a celui qui oserait encore tourmenter la
+pauvre Dame Acadienne. Et certes, chacun savait que pour ces sortes de
+justices sommaires, Tom n'avait jamais manque de tenir sa promesse. Ce
+fut en consequence de cet avertissement, que si Madame St.-Aubin ne
+rencontra pas plus de sympathie et de prevenance de la part des gens
+du vaisseau, du moins ne fut-elle pas autant en butte a leurs mauvais
+traitements.
+
+Cependant le navire pousse par une forte brise du nord-est etait sorti
+du golfe et on apercevait deja les Isles du Grand Fleuve.
+
+On etait au soir de la troisieme journee depuis les incidents que nous
+venons de rapporter. Le navire avait toujours fait bonne route, car le
+vent fraichissant de plus en plus, incline sur son bord, ses hautes
+hunes baisaient presque la mer houleuse qui s'elevaient en de terribles
+tourbillons. Mais les malheureux emigrants presses les uns contre les
+autres, dans la cale, faisaient d'inutiles efforts pour s'empecher de se
+heurter a chaque secousse sur une parois ou sur l'autre du batiment.
+Les cris de douleur des enfants, les lamentations des femmes, joints
+au bruit des manoeuvres des matelots, l'obscurite et l'infection qui
+regnaient dans ce cloaque, de plus, les sifflements furieux du vent,
+les cordages fremissants et palpitants au souffle de la tempete, mais
+par-dessus tout la nuit qui s'approchait, la nuit avec son triste voile
+de misere, d'angoisses et d'inquietudes; et le vaisseau comme frappe
+d'epouvante refusant d'obeir au gouvernail: telle etait la scene
+qu'offrait le "Boomerang".
+
+Nous etions aux grandes mers de mai; et il etait rare qu'a cette epoque
+les belles rives du Saint-Laurent ne fussent pas temoins de quelques
+sinistres maritimes.
+
+Par l'ordre du Capitaine on avait a peu pres cargue toutes les voiles,
+car le ciel de plus en plus sombre presentait un immense chaos de nuages
+qui se heurtaient, s'entre dechiraient et se culbutaient. La mer ecumait
+de vagues furieuses, l'horizon se retrecissant a chaque instant, mais
+par-dessus tout les tenebres qui deja les enveloppaient. Qu'allaient
+donc devenir les pauvres emigrants.
+
+Ordre fut donne de fermer toutes les ecoutilles et de mettre a la cape.
+Plusieurs fois deja une mer furieuse etait venue retomber sur le pont.
+Les matelots etaient attaches pour n'etre pas emportes. Le Capitaine
+lui-meme, pale de terreur, avait pris toutes les precautions necessaires
+pour sauver sa vie dans un cas de sinistre.
+
+Blottie dans son etroite cabine, pressant avec transport son enfant dans
+ses bras. Madame St.-Aubin, mourante de frayeur plutot pour les les
+dangers que courait son enfant que pour elle-meme, adressait au ciel
+de ferventes prieres, le suppliant de conserver la vie a la pauvre
+orpheline. Oh! combien elles dures et ameres, les heures de cette
+terrible nuit, combien elle durent etre tristes et desesperantes
+les pensees de la pauvre femme privee de tout secours, au milieu
+d'etrangers, dans les horreurs de la tempete.
+
+Elle etait au milieu de ses reflexions, peut-etre, lorsque l'ouragan
+redoublant de force et de violence imprima au vaisseau une terrible
+secousse; les mats craquerent, un d'eux se rompit... le navire venait de
+toucher un ecueil. D'immenses cris de terreur et de desespoir sortirent
+de la cale. Ils etaient pousses par les emigrants; c'etait une voie
+d'eau qui venait de se declarer. Une voie d'eau, une voie d'eau! Qui
+peut comprendre ce qu'il y a dans ces mots d'avenir et de passe:
+D'avenir pour celui qui aspire a de longs et d'heureux jours; de passe,
+pour celui qui regrette et qui pleure.
+
+La mer roulait avec fracas sur les rochers qui se trouvaient a une bien
+petite distance. Le capitaine avait ordonne de faire jouer les pompes,
+mais les vagues avaient emporte les quelques matelots qui avaient voulu
+se mettre a la besogne. Les masses d'eau avaient couche le vaisseau sur
+son flanc. Il n'y avait plus d'autre moyen, le Capitaine avait fait
+jeter les chaloupes et avait saute dans la meilleure avec ses
+matelots. Cette lache et infame conduite lui fut funeste, car a peine
+s'etaient-ils eloignes de quelques pieds du vaisseau naufrage, que
+l'embarcation qu'ils montaient chavira.
+
+Cependant le temps s'etait un peu eclairci, on commencait a entrevoir
+une petite lueur vers l'aurore, mais la mer etait toujours furieuse.
+L'eau avait entierement envahi la cale, aucuns cris, aucunes plaintes
+ne se faisaient plus entendre; le silence de la mort planait sur les
+malheureux emigrants. Dieu avait pris pitie d'eux; tous ensemble ils
+dormaient de l'eternel repos.
+
+Le vent paraissait avoir un peu diminue. Quatre personnes vivantes
+restaient a bord: c'etaient Madame St.-Aubin et son enfant, Tom et
+O'Brien.
+
+La cabine qu'occupait Madame St.-Aubin etait d'un niveau plus eleve que
+le fond de la cale ou se trouvaient les emigrants; a cette circonstance
+elle devait de n'avoir pas partage le sort de ses malheureux compagnons
+d'infortune.
+
+Les deux matelots avaient toujours persiste a rester attaches aux parois
+du navire. Au clapotement de l'eau dans la cale, au craquement du
+vaisseau, ils comprirent bientot que celui-ci ne pouvait pas tenir
+longtemps sans se disjoindre entierement. Ils couperent donc les cordes
+qui les retenaient attaches; O'Brien alla ouvrir l'ecoutille pour
+voir s'il pouvait encore etre utile a quelques-uns de ses infortunes
+compatriotes. Mais, vain espoir!
+
+Tous se tenaient fortement embrasses les uns les autres dans une supreme
+et derniere etreinte; et chaque vague furieuse qui venait frapper le
+vaisseau, faisait passer par la repercussion, sur la tete des cadavres
+inanimes les masses d'eau qui les avaient envahis, Tom ouvrit la porte
+de la cabine, Madame St.-Aubin vivait encore, quoique dans l'eau jusqu'a
+la ceinture. D'une main, elle se tenait cramponnee a une barre de fer
+avec toute l'energie du desespoir, de l'autre elle soutenait son enfant
+au-dessus de son epaule.
+
+Il etait temps que ce secours lui arriva, car defaillante, la force
+surnaturelle qui l'avait jusqu'alors soutenue, allait l'abandonner. La
+saisir dans ses bras, la transporter sur le pont avec son enfant, fut
+pour Tom l'affaire d'un instant; il les attacha solidement apres les
+avoir recouvert de son habit et de quelques lambeaux de voiles. Avec son
+compagnon, il se mit en devoir de construire un petit radeau. Il est
+difficile de se figurer les peines inouies qu'ils eprouverent dans
+l'execution de ce travail. Pendant ce temps, le navire menacait de plus
+en plus de s'ouvrir, l'eau l'enveloppait presque de toutes parts, il
+n'en restait plus qu'un petit endroit; une minute plus tard, et tout
+etait perdu.
+
+Tom aussitot attacha Madame St.-Aubin et son enfant sur le petit radeau,
+en saisit un des cordages, puis une vague immense recouvrit le
+vaisseau; elle entraina dans sa fureur tout ce qui etait sur le pont.
+Malheureusement O'Brien ne fut pas assez prompt pour imiter son
+compagnon, l'abime s'ouvrit pour lui. Longtemps il lutta avec toute
+l'energie que peut donner l'instinct de conservation, il nagea quelque
+temps pour atteindre le radeau qui, un instant englouti, etait revenu
+peniblement a la surface. Ceux qui etaient sur la frele embarcation
+purent suivre d'un oeil desespere les efforts de ce genereux marin pour
+sauver sa vie, sans qu'ils pussent eux-memes lui porter aucun secours.
+Enfin ils virent la vague le recouvrir, puis celui-ci revenir a la
+surface pour etre englouti encore, ils le virent, dis-je reparaitre
+une troisieme fois, mais une derniere nappe d'eau le recouvrit pour
+toujours. La mer comptait une victime de plus! Pendant cette scene, un
+affreux craquement s'etait fait entendre dans la direction du vaisseau,
+il venait de s'ouvrir. Ses debris et les monceaux de cadavres qu'il
+contenait entourerent le radeau en un instant. Madame St.-Aubin etait
+mourante.
+
+Lorsque l'attention de Tom fut un peu detourne de ce navrant spectacle,
+son oreille exercee de marin l'avertit que la mer se brisait a une bien
+faible distance d'eux sur les rochers de la cote: "Courage," dit-il a
+Madame St.-Aubin, "courage" pour vous et votre chere petite enfant,
+dans peu d'instants "nous toucherons la terre." Ces quelques paroles
+ranimerent la malheureuse femme. La mer etait encore grosse et houleuse,
+mais le vent diminuait sensiblement et le jour commencait a poindre.
+Dans un eclairci, ils apercurent a quelques centaines de pas d'eux, les
+rochers d'un cap, et ce cap c'etait le "Cap au Diable" d'aujourd'hui.
+Cette vue ranima leur espoir. Ce qui se passa de temps avant qu'ils y
+parvinssent fut de peu de duree, mais Dieu sait ce qu'endurerent les
+malheureuses victimes du naufrage pendant ce court trajet.
+
+Ils etaient a la veille de toucher le rivage, lorsqu'une mer plus haute,
+plus furieuse encore que toutes les autres, jeta violemment le radeau
+sur un ecueil a fleur d'eau et le mit en pieces. Il y eut un dernier cri
+d'angoisse parti du sein de Madame St.-Aubin, elle fut lancee a l'eau;
+Tom s'y precipita aussitot pour la secourir et, l'enlacant dans ses
+bras, il nagea avec elle vers le rivage. Quelques instants apres, on eut
+pu voir, gisant sur la plage, le cadavre du pauvre matelot dont la
+tete avait ete brisee sur un rocher, en preservant Madame St.-Aubin. A
+quelques pas plus loin, le corps inanime de celle-ci, tandis que les
+restes du radeau emportant l'enfant mourante allaient aborder dans une
+petite anse un peu plus eloignee.
+
+VII
+
+On a souvent parle de la beaute de nos fleuves et de nos rivieres.
+Beaucoup de voyageurs, qui les ont visites, proclament hautement qu'il
+n'est peut-etre pas de pays au inonde qui en soient si richement dote?
+
+Parmi les rivieres qui font, avec raison, l'admiration des etrangers,
+est celle du St. Maurice, qui vient avec ses trois grandes bouches
+parsemees d'ilots, se jeter dans le fleuve. Elle est belle surtout
+lorsque vous la contemplez a quelques lieues des Trois-Rivieres; quand
+ses eaux limpides et profondes, apres s'etre voluptueusement roulees sur
+leur lit recouvert d'un beau sable, sur des roches polies et mousseuses;
+qu'elles se sont tordues et allongees dans les etroits defiles, et
+qu'elles viennent complaisamment se precipiter de hauteurs considerables
+pour former la belle chute de Shawinigan. Comme ces immenses monstres
+marins, qui se jouent avec plaisir a la surface de l'eau, se plongent,
+se replongent dans la profondeur des mers, pour reparaitre, un instant
+apres plus brillants qu'auparavant.
+
+Sur un charmant plateau, presqu'au pied de la chute, vous pouvez la
+contempler dans toute sa splendeur! Les beaux arbres de la rive,
+l'arc-en-ciel que les rayons du soleil font eclore dans le brouillard
+qui s'eleve de l'abime, le chant des oiseaux, tout enfin presente un
+coup d'oeil vraiment admirable!
+
+Un des derniers soirs des beaux jours de mai, on eut pu voir sur le
+plateau, dont nous venons de parler, quatre a cinq cabanes de sauvages
+qui s'y etaient elevees deja depuis quelques jours. Dans chacune
+d'elles, les femmes etaient hardiment a l'ouvrage, on confectionnait des
+corbeilles d'ecorce aux couleurs brillantes et variees; on remarquait
+aussi beaucoup de pelleteries, soigneusement preparees, il etait evident
+que la chasse de l'hiver avait ete bonne. Les hommes, nonchalamment
+etendus sur l'herbe, conversaient en fumant le calumet; quelques
+enfants, aux petits yeux noirs et vifs, mais aux muscles forts et
+vigoureux jouaient a quelques pas plus loin. Les chiens couches, ca et
+la dormaient paresseusement dans une pleine et entiere quietude. Aux
+portes des cabanes, des marmites bouillottaient sur de bons feux, on
+sentait les aromes de quelques pieces de venaison qui cuisaient pour
+le repas du soir. Un peu plus loin, un petit groupe dejeunes filles
+preparaient des ornements de toilette. Il etait clair qu'on avait en vue
+une fete ou quelqu'evenement qui n'etait pas ordinaire.
+
+Parmi elles, on eut pu remarquer une jeune indienne, du moins elle en
+portait le costume, qui confectionnait ses ornements avec un gout et une
+delicatesse plus exquis que ses compagnes. En l'examinant de plus pres,
+on eut ete bien surpris de voir sous sa pittoresque coiffure, de longs
+et soyeux cheveux blonds. Son teint etait un peu hale, mais ses joues
+n'etaient pas saillantes comme celles des autres jeunes filles qui
+l'entouraient. Ses beaux yeux bleus etaient d'une douceur ineffable.
+Evidemment, il n'y avait chez elle aucun sang sauvage.
+
+Quand elle eut terminee son ouvrage, elle s'approcha d'un des chasseurs
+qui causait avec ses camarades, puis lui mettant amicalement et
+familierement la main sur l'epaule, elle lui dit: "Quand donc, mon ami,
+nous rendrons-nous aux Trois-Rivieres? Il me tarde de voir toutes les
+belles choses dont tu m'as parle." Celui a qui elle adressait ces
+paroles, lui repondit avec amour: "Demain, ma fille, lorsque la premiere
+etoile du matin brillera, nous serons dans nos canots et en route; et le
+soleil ne sera pas encore haut lorsque nous serons debarques." Puis la
+joyeuse jeune fille retourna gaiement annoncer a ses compagnes la bonne
+nouvelle et toutes ensembles elles manifesterent une joie eclatante.
+
+"D'ou vient donc, dit un des sauvages a celui auquel la jeune fille
+venait de parler, d'ou vient donc l'amour et l'amitie que ta femme et
+toi, vous portez a cet enfant?" Celui-ci reprit: "Ah! c'est une longue
+et triste histoire, je la connais depuis longtemps cette chere petite,
+et l'ai, pour ainsi dire, vu naitre, et toi, mon frere, si tu peux
+parcourir les bois a cote de Jean Renousse, lui presser les mains et le
+voir chasser avec toi, c'est a ses parents que tu le dois, car ils l'ont
+bien souvent empeche de mourir de faim quand il etait jeune. Qu'il me
+suffise de te dire, pour le moment, que j'ai cru l'avoir perdue pour
+toujours. Ses parents habitaient autrefois l'Acadie je demeurais aupres
+d'eux; son pere lui fut un jour violemment arrache, toutes leurs
+proprietes furent brulees, sa mere fut contrainte de se sauver avec
+les autres dans les bois, ce que souffrirent la mere et l'enfant, qui
+n'etaient pas habituees a la vie que nous menons, je ne puis te le dire.
+Au printemps, sa mere resolut de venir ici en Canada. Elle pensait qu'il
+lui serait beaucoup plus facile, dans cet endroit, d'avoir des nouvelles
+du batiment qui avait emmene son mari. Elle partit donc avec son enfant
+et ce fut moi qui les conduisis a bord. Je demandai comme une faveur de
+me laisser prendre place parmi l'equipage, m'offrant de me rendre utile
+autant que je le pourrais. Ma demande fut accueillie par les huees du
+capitaine et des matelots; brutalement on me rejeta dans ma berge.
+Longtemps je suivis le navire des yeux, ne sachant si je devais essayer
+de le suivre; mais enfin triste et decourage je regagnai la terre.
+Desormais seul et abandonne du tous ceux que j'avais aimes, je me
+trouvai pris d'un indicible ennui et d'un profond sentiment de
+decouragement. Mais il fallait sortir de cette position; je pris mon
+fusil, j'avais une ample provision de munitions, et accompagne du pauvre
+vieux chien que tu vois la, je m'enfoncai dans les bois."
+
+"Ou allais-je, je n'en savais rien. Je marchai pendant bien des jours,
+je traversai une grande etendue de forets, enfin j'arrivai un soir sur
+le bord du fleuve, je ne savais ou j'etais. En examinant l'endroit de
+tous cotes, j'apercus une petite fumee qui s'elevait a quelque distance;
+en m'en approchant je reconnus quelques cabanes de nos freres sauvages,
+ou on m'accueillit volontiers. Ils allaient passer l'hiver a faire la
+chasse dans le Saguenay; ne sachant moi-meme que faire, ni ou tourner
+la tete, je leur demandai de vouloir bien me donner place dans leurs
+canots. Ils y consentirent avec plaisir. Nous partimes donc le lendemain
+matin, et quoique la distance fut grande, nous mimes peu de temps a
+traverser le fleuve, nous remontames le Saguenay, et de la nous gagnames
+les bois. Le gibier etait tres-abondant, nous fimes bonne chasse tout
+l'hiver."
+
+"Un jour qu'accompagne de Phedor, j'avais parcouru une tres-grande
+distance pour visiter mes trappes, j'avais tout en marchant chasse ca et
+la, et je me trouvai trop loin pour retourner au campe; il fallut donc
+me construire un abri et je me mis a la besogne. Depuis a bonne heure
+dans la journee le chien avait disparu, et je commencais a craindre
+qu'il n'eut ete etrangle par quelque ours, lorsque tout-a-coup il fondit
+sur moi comme un coup de vent, il jappait, sautait, courait et reprenait
+toujours la meme direction dans sa folle gaite, jamais je ne l'avais vu
+si joyeux. Certainement quelque chose d'extraordinaire se passait. Je
+saisis mon fusil, et m'elancai sur ses traces. Comme pour m'encourager
+ou s'assurer peut-etre si je le suivais, il revenait quelquefois sur
+ses pas, recommencait son meme manege et reprenait toujours sa meme
+direction. La nuit etait venue, mais la lune etait brillante. Enfin il
+commencait a se faire tard et j'etais fatigue."
+
+"J'allais, tout en pestant contre ma folie d'avoir suivi le chien si
+loin, me preparer un nouvel abri, lorsque j'apercus au travers des
+arbres un lac d'une assez grande etendue. Je resolus de m'y rendre.
+Grande fut ma surprise de voir trois cabanes sauvages reposant sur les
+bords."
+
+"Je m'approchai avec precaution, craignant qu'ils ne fussent des
+ennemis, mais je ne tardai pas a m'apercevoir qu'ils etaient une tribu
+amie. L'intelligent animal courait toujours devant moi. J'entrai dans la
+hutte ou je l'avais vu s'enfoncer. La une enfant chaudement enveloppee
+dans d'epaisses couvertes, dormait sur un bon lit de sapins; une jeune
+fille etait occupee avec sa mere a preparer des peaux, mais son travail
+ne l'empechait pas de jeter, de temps a autre, un coup d'oeil de
+sollicitude sur l'enfant. Un bon feu brillait au milieu de l'enceinte,
+et le pere dormait dans le fond. Ma brusque apparition l'eveilla et tous
+trois pousserent ensemble un wah! de surprise. Je tendis la main au pere
+pour lui demander l'hospitalite, elle me fut accorde de tout coeur. Je
+pris donc place aupres du feu et leur racontai par quelle aventure je
+m'etais rendu jusque la."
+
+"Cependant les allures de Phedor m'intriguaient vivement. Couche aupres
+de l'enfant, bien qu'il en eut a plusieurs reprises ete repousse, il
+y revenait incessamment, lui lechant la figure et les mains. L'enfant
+soudainement eveillee s'assit toute droite sur sa couche, la lueur
+eclaira son visage. Je poussai un cri et m'elancai vers elle; je la pris
+dans mes bras et l'embrassai avec transports, puis la couvris de mes
+larmes. J'avais reconnu ma petite Hermine, l'enfant de mon ancien
+bienfaiteur. Ne comprenant rien a cette conduite, mes trois hotes
+s'etaient leves spontanement; mais leur surprise fut encore plus grande,
+lorsqu'ils virent la petite me passer familierement les mains dans la
+figure, chose qu'elle me faisait autrefois quand je lui avais fait
+plaisir, la chere enfant m'avait reconnu elle aussi. Je m'empressai
+alors de leur raconter en quelques mots notre histoire, et demandai par
+quelle aventure l'enfant se trouvait au milieu d'eux.
+
+"Ce fut la jeune fille qui m'apprit qu'etant un soir campee sur le bord
+de la mer, aupres d'un endroit qu'ils appelaient Kamouraska, elle avait
+apercu un matin, le lendemain d'une terrible tempete, le printemps
+precedent, la pauvre enfant attachee sur deux morceaux de bois. Qu'elle
+s'etait alors jetee a la nage et l'avait ramene au rivage. Que rendue
+dans la cabane, elle s'etait apercue que la pauvre petite respirait
+encore. Elle l'avait alors enveloppee dans de bien chaudes couvertes, a
+force de soins et avec le concours de la famille ils etaient parvenus
+a la ranimer; en ouvrant les yeux elle avait demande sa mere et parut
+effrayee de voir ces figures etranges, mais qu'elle n'avait pas tarde de
+s'y habituer."
+
+"Helas! sa pauvre mere, ajouta la jeune fille, elle etait perie dans le
+naufrage du vaisseau, car la plage etait couverte de cadavres d'hommes,
+de femmes et d'enfants. Qu'alors elle avait adoptee comme la sienne
+propre, cette pauvre enfant Cette jeune fille dont je te parle, il y a
+huit ans qu'elle est ma femme, et voila pourquoi, camarade, dit Jean
+Renousse en se levant, voila pourquoi nous l'aimons comme si elle etait
+notre fille. Mais, ajouta-t-il, il en est temps, allons souper."
+
+Alors toutes les familles se reunirent, en formant un rond; chacune
+d'elles apporta la marmite; tout le monde pouvait puiser avec la
+micoine, sans s'occuper si c'etait dans la science, et lorsque celle-ci
+manquait, ou se servait de la fourchette naturelle. Si quelqu'un avait
+ose demander si tous s'etaient lave les mains, on lui aurait repondu par
+des huees et des eclats de rire.
+
+Quoiqu'il en soit, Jean Renousse tint parole, car le lendemain il etait
+beau de voir la petite flottille, composee de legers canots d'ecorces,
+descendant les uns a la file des autres le St.-Maurice. C'etait un
+magnifique matin, le temps etait calme et pur, l'air etait embaume
+de fleurs des bois qui commencaient a s'epanouir. On voguait
+silencieusement, lorsque tout-a-coup la voix d'un sauvage domina le
+chant des oiseaux de l'une et l'autre rive; mais son chant n'etait pas
+ces anciens cris de guerre que nos peres entendaient, lorsque des tribus
+sanguinaires venaient les attaquer, pour s'exciter entre elles au
+meurtre et au carnage. Mais la voix sonore du chantre respirait un
+sentiment de douceur ineffable. Il y avait aussi quelque chose dans
+ses paroles qui ressentait la bienfaisante et divine influence que le
+Christianisme exerce sur ces peuples autrefois si feroces. En quoi
+consistait-il ce chant? c'etait une priere qu'on adressait a Marie,
+c'etait la priere du matin, et chaque canot faisait chorus a la voix
+du premier chantre; et les echos de la rive se renvoyaient les uns
+aux autres ces chants bizarres, sauvages et capricieux, qui n'avaient
+peut-etre rien de bien melodieux, mais qui devaient monter vers les
+cieux comme un parfum d'encens et d'ambroisie.
+
+Pendant ce temps on pesait sur l'aviron, le leger canot volait sur les
+eaux et bientot ou arriva a Trois-Rivieres.
+
+Cette charmante petite ville n'avait pas alors l'aspect que l'industrie
+lui a donne depuis; c'etait un ravissant petit village compose de jolies
+maisons. Chacune des habitations etait entouree d'un verger et d'un
+jardin potager. Dans le temps ou nous parlons, a cause des faciles
+communications qu'elle avait parla riviere Matawin avec Ottawa, elle
+etait un des postes les plus importants pour le commerce de pelleteries.
+
+Depuis quelques annees, un homme qu'on aurait pu dire jeune encore par
+l'age, mais d'apres l'apparence, vieilli par le malheur, etait venu s'y
+etablir; c'etait un commercant qu'on disait deja riche. Reconnu par tous
+et jouissant d'une reputation d'une grande probite et d'honneur, tout le
+monde reposait en lui la plus grande confiance. Son commerce avec les
+sauvages avait pris une telle extension, qu'il excitait presque la
+jalousie des maisons rivales, engagees dans la meme ligne. Cependant sa
+conduite avait toujours ete si honorable, que jamais un sentiment de
+malveillance n'avait pu etre exprime contre lui.
+
+Souvent on l'avait vu, triste et abattu, verser des larmes abondantes,
+lorsqu'il se croyait seul et hors de la vue. Peu communicatif, on
+sentait qu'il devait y avoir en lui-meme un foyer de douleurs qui avait
+fait blanchir ses cheveux; mais personne n'attribuait ces rides aux
+remords qui laissent toujours ces empreintes. Le nom de cet homme, nous
+le devinons; c'etait M. St.-Aubin.
+
+Et si nous ne craignions de fatiguer nos lecteurs par trop de citations,
+nous nous permettrions encore de leur dire que le vaisseau dans lequel
+il avait ete embarque fut un de ceux qui essayerent d'aller aborder
+sur les bords de la Caroline du Nord, mais dont les habitants les
+repousserent. Il fut un de ceux qui chercherent a prendre terre dans cet
+etat ou le gouverneur leur proposa de s'etablir comme esclaves. Laissons
+encore une fois parler la voix eloquente de M. Rameau:
+
+"Ce fut une triste et deplorable odyssee que celle de ces malheureux
+enleves subitement a la paix de la vie domestique pour subir toutes les
+horreurs de la guerre la plus violente et le bouleversement de leur
+fortune, de leurs affections. Jetes sur les vaisseaux; dans l'anxiete
+d'un avenir inconnu, ils n'avaient meme pas, pour se consoler l'espoir,
+le reve de la patrie: car derriere eux, l'incendie, la ruine, la
+dispersion generale, avaient detruit la patrie; il n'y avait plus
+d'Acadie! et cinq ans apres, on ne pouvait plus reconnaitre le pays ou
+avaient fleuri leurs villages."
+
+"Diriges sur les colonies anglaises, il se trouva qu'elles n'avaient
+point ete prevenues de cette transportation; et dans plusieurs endroits
+on eut l'inhumanite de ne point les accueillir sur la cote. C'est ainsi
+que 1500 de ces malheureux furent repousses en Virginie, et cet exemple
+eut des imitateurs dans une partie de la Caroline. 450 hommes, femmes et
+enfants destinees a la Pennsylvanie, echouerent pres de Philadelphie;
+le gouvernement de cette colonie n'eut pas honte, pour se degrever des
+secours necessaires a ces malheureux naufrages, de chercher a les faire
+vendre comme esclaves; les Acadiens s'y opposerent avec une energique
+indignation, et ce projet n'eut pas de suite. Mais cette bassesse de
+coeur couronna dignement la conduite des colonies anglaises, dans toute
+cette affaire. Ailleurs de la ruine des Acadiens, heritiers avides de
+leur spoliation, les Americains eurent l'impudeur de leur refuser le
+secours et meme les egards dus au malheur. Ces evenements, si tristes
+qu'ils puissent etre, sont d'une importance historique bien secondaire
+sans doute; mais il ne meritent pas moins de fixer notre attention,
+car rien n'est plus fecond en justes enseignements que ces actions
+tres-simples de la vie commune, ou les peuples et les hommes se revelent
+pour ainsi dire en deshabille, sans que ni passion ni apprets, les
+mettent hors de leur naturel; on y trouve peut-etre sur les societes et
+sur les individus, des donnees plus exactes que dans la solennite des
+grands faits historiques; et si on etudie toute la suite de l'histoire
+des Etats-Unis, on se convaincra facilement en effet combien le
+caractere de cette nation manque generalement de generosite et de
+grandeur:
+
+"Cependant les commandants des navires qui portaient les prisonniers
+etaient fort embarrasses, et les infortunes Acadiens ainsi repousses de
+tous les rivages et ballottes sur la mer, ne savaient ou il leur serait
+possible d'aller souffrir et mourir. Quelle situation pour de pauvres
+peres de famille, cultivateurs aises et paisibles, qui n'avaient jamais
+quitte leurs villages, ou ils vivaient encore heureux la veille, jetes
+maintenant au milieu de l'Ocean, seuls, denues de tout, entoures
+d'ennemis, sans avenir et sans espoir! On dit que quelques-uns, dans
+cette triste extremite, se rendirent maitres de leurs batiments et se
+refugierent sur les cotes sud d'Acadie ou dans les iles du golfe St.
+Laurent; mais il est certain que le plus grand nombre fut ramene des
+cotes d'Amerique en Angleterre ou ils furent retenus prisonniers a
+Bristol et a Exeter jusqu'a la fin de la guerre."
+
+Transfere en Angleterre, M. St.-Aubin y endura toutes les souffrances
+physiques et morales qu'un homme peut eprouver. denue de tout, les
+privations qu'il endura pendant quelque temps, n'etaient pourtant rien
+en comparaison de ce qu'il ressentait au souvenir constant de sa femme
+et de son enfant. Il put un bon jour, grace au secours d'un ami qu'il
+rencontra providentiellement, obtenir la permission de revenir en
+Amerique. Ce fut en qualite de matelot qu'il traversa dans un navire, se
+dirigeant vers Boston. Le trajet qu'il lui restait a faire etait bien
+long, et certes le salaire d'un pauvre matelot etait loin d'etre
+suffisant pour subvenir aux frais d'un voyage qui devait le conduire
+de la a son ancienne colonie, ou il esperait retrouver sa femme et
+son enfant. Il l'entreprit cependant, marchant autant que ses forces
+pouvaient le lui permettre, de temps a autre, louant une pauvre berge
+de pecheur et se faisant conduire d'une distance a l'autre. Combien le
+trajet lui parut long. Mais revoir les objets cheris dont il avait ete
+separe depuis deja 18 mois; cette seule pensee lui donnait des nouvelles
+forces. Enfin il arriva, un soir, a l'endroit ou etait sa demeure, mais,
+helas! quelle poignante deception! il n'y avait plus que des ruines.
+Un etranger a la tete d'un bon nombre d'ouvriers s'occupait a faire
+reconstruire de nouvelles habitations, car desormais le poste lui
+appartenait.
+
+Et sa femme! sa femme et son enfant! qu'etaient-elles devenues? Ce fut
+la qu'on lui apprit le nom du batiment dans lequel elles s'etaient
+embarquees pour le Canada. Il s'empressa de se rendre dans ce pays pour
+tacher de les y joindre; mais en y arrivant, il apprit le desastre du
+"Boomerang", et que la seule personne survivante du naufrage, etait
+une pauvre miserable folle qui vivait de la charite publique. Rien ne
+pouvait, d'apres les renseignements qu'il put obtenir, lui fournir
+aucune trace du sort de son epouse et de son enfant; indubitablement
+elles devaient avoir eu la destinee des autres naufrages. Atterre, comme
+on le suppose; par ces terribles details, M. St.-Aubin, trouva dans la
+religion quelques consolations, et en lui-meme un reste d'energie. A
+force de travail, de soins et d'economie, il avait reussi a fonder, aux
+Trois-Rivieres, endroit qu'il avait choisi a cause de son isolement et
+du genre de commerce qu'on y faisait, une maison deja florissante au
+moment ou nous parlons. Ce lieu, d'ailleurs, convenait a sa tristesse.
+
+Telle etait sa position le matin du jour ou les canots sauvages vinrent
+y aborder.
+
+Inutile de dire que les toilettes etaient faites. Chaque indienne etait
+dans ses plus beaux atours, et les sauvages eux-memes avaient revetu
+leurs plus brillants costumes. Tout naturellement on se dirigea vers
+la maison de M. St.-Aubin pour lui offrir les fourrures. Mais la plus
+pressee, la plus 'joyeuse et la plus desireuse de voir un magasin avec
+les richesses qu'il etale, c'etait on le devine, c'etait Hermine. Jean
+Renousse lui avait raconte des choses si merveilleuses qu'on voit dans
+un magasin. Aussi entra-t-elle avec empressement et une naive curiosite,
+avec les autres indiens dans celui de M. St.-Aubin. Mais son ami, comme
+on appelait Jean Renousse, n'avait pu les suivre immediatement. Les
+pelleteries furent exhibees et soigneusement examinees par M. St.-Aubin
+et ses employes. Les prix furent, fixes, les marches conclus, il ne
+s'agissait plus que des echanges; pour, ceux d'entre les sauvages qui
+avaient besoin d'effets. Comme on le pense bien, chacune des femmes
+indiennes s'empressa de choisir les etoffes aux couleurs les plus
+brillantes.
+
+Mais une jeune fille, toutefois, se tenait un peu a l'ecart, M.
+St.-Aubin le remarqua.
+
+--Pourquoi donc, lui dit-il, ma petite soeur ne vient-elle pas aussi
+prendre quelques-uns de ces jolis draps? Ne lui conviennent-ils pas ou
+prefere-t-elle de l'argent?
+
+--C'est, repondit la jeune fille a laquelle, il s'adressait que mon ami
+n'est pas arrive et, que ma grande soeur, attend qu'il soit ici pour les
+choisir lui-meme. Il est si bon pour nous que nous craignons de faire
+quelque chose qu'il n'aimerait pas.
+
+--Mais, dit M. St.-Aubin, en la regardant plus attentivement, tu n'es
+pas une fille d'un sang indien; je le vois a tes yeux, a tes traits et a
+ton teint. C'est beau, ma soeur, ajouta-t-il, en s'adressant a la femme
+de Jean Renousse, d'avoir pris soin de cette enfant qui parait tant
+l'aimer; sans doute que tu l'auras recueillie dans quelque pauvre
+famille denuee de tout.
+
+Puis il s'eloigna sans attendre la reponse pour aller servir quelques
+commandes.
+
+La jeune fille s'approcha du comptoir, elle examina quelques
+marchandises.
+
+--Oh! c'est beau, bien beau, monsieur, ce que vous vendez la.
+
+--Oui, mon enfant, lui repondit-il, en la regardant encore fixement; on
+eut dit que ses traits lui rappelaient quelques douloureux souvenirs.
+
+--De quelle paroisse etaient tes parents, petite? lui dit-il.
+
+--Mes parents, lui repondit-elle, avec une douce empreinte de tristesse,
+je ne les ai presque pas connus, ils n'etaient pas de ce pays-ci, ils
+demeuraient autrefois dans l'Acadie.
+
+--Et que sont-ils devenus? demanda M. St.-Aubin, emu a ce seul nom.
+
+--Ils sont morts, lui repondit-elle.
+
+--Pauvre enfant, dit celui-ci, en essuyant, deux larmes qui roulaient
+sur ses joues, et il retourna dans un autre endroit du magasin.
+
+Un instant apres il revint; on eut dit qu'il y avait un sentiment
+instinctif qui le ramenait aupres d'elle. Peut-etre aussi pensa-t-il en
+lui-meme, cette jeune fille a-t-elle ete une des victimes des malheurs
+qui sont venus fondre sur mes malheureux compatriotes.
+
+--Et moi aussi je suis de l'Acadie; est-ce que celui que tu appelles ton
+ami est natif de cet endroit?
+
+--Oui, repondit la jeune fille, du plus loin que mon souvenir peut se
+reporter, il me semble encore le revoir;
+
+--Et quel est donc son nom?
+
+--Il s'appelle Jean Renousse.
+
+--Jean Renousse? repeta M. St.-Aubin en palissant.
+
+--Et toi quel est donc ton nom?
+
+--Hermine, repondit la jeune fille.
+
+--Hermine! repeta M. St.-Aubin, en s'eloignant; mais non, non,, c'est
+impossible. Oh! ta Providence ne peut ainsi se jouer du coeur des,
+hommes.
+
+Il revint, aupres de la jeune fille.
+
+--Mais ou donc se trouve-t-il, que je le voie et lui parle?
+
+--Le, voici qui entre, dit Hermine.
+
+Effectivement! en entrant, Jean Renousse reconnut M. St.-Aubin.
+
+--M. St.-Aubin!
+
+--Jean Renousse!
+
+Telles furent les seules paroles qu'ils purent dire, et ils tomberent
+dans les bras l'un de l'autre.
+
+Alors Jean 'Renousse poussa la jeune fille vers M. St.-Aubin en
+s'ecriant: "Chere enfant, embrasse ton pere." En entendant ces paroles,
+celui-ci sentit comme un ocean de joie et de bonheur, depuis longtemps
+inconnu, l'inonder tout entier, et chancelant comme un homme ivre, il
+alla s'affaisser dans un fauteuil qu'on lui presenta. Mais rarement les
+secousses de la joie inesperee, qu'on eprouve soudainement, produisent
+de facheux resultats, aussi, grace aux soins qu'on lui prodigua, fut-il
+bientot remis.
+
+En ouvrant les yeux, il vit tout autour du lui les figures de ces bons
+sauvages inondees de larmes, et il sentit sur ses joues les baisers
+brulants de son enfant. Enfin aux pleurs succederent la joie et le
+bonheur. Toute la petite tribu qui avait adoptee Hermine comme une des
+leurs, qui lui avait montre toute espece de bontes et de prevenances,
+fut invitee a une grande fete.
+
+Apres le repas, M. St.-Aubin distribua a chacun des hommes et des femmes
+de riches presents; de sorte que, outre la satisfaction d'avoir fait une
+bonne action, ils partirent enchantes de la munificence de leur hote.
+Jean Renousse et sa femme ne purent se decider a abandonner leur enfant.
+Desormais, d'ailleurs, leur place etait marquee pour toujours a cote de
+M. St.-Aubin et d'Hermine.
+
+VIII
+
+Mais il est temps que nous revenions a Madame St.-Aubin. Comme nous
+l'avons dit deja, elle fut recueillie en touchant le rivage par un
+pauvre pecheur qui la transporta, plus morte que vive, dans sa cabane.
+Les soins intelligents et prolonges qu'ils lui donneront, la rappelerent
+a la vie. Mais sa raison avait ete ebranlee par les terribles evenements
+que nous avons rapportes.
+
+Elle fut longtemps avant, que de pouvoir se remettre des commotions
+qu'elle avait eprouvees. Souvent dans la journee et meme la nuit elle
+echappait aux mains des braves gens qui l'avait recueillie, s'elancait
+vers la plage, puis alors dans le silence et les tenebres on entendait
+une voix demander avec desespoir a la vague de lui rendre son enfant.
+Quelquefois elle l'implorait d'un ton suppliant; ses paroles etaient
+entrecoupees par moments par des sanglots a fendre l'ame; d'autres fois
+par des chants! tristes, si plaintifs, qu'on ne pouvait les entendre
+sans verser des larmes.
+
+Ce spectre que nous avons vu dans le premier chapitre de ce recit, le
+lecteur le voit; c'etait Madame St.-Aubin.
+
+Plusieurs semaines se passerent ainsi et jamais dans le foyer ou elle
+etait venue s'asseoir on ne songea a se demander si elle etait une
+nouvelle charge pour la famille; bien au contraire, le meilleur morceau,
+et il etait rare qu'il en entra dans cette pauvre cabane, lui etait
+toujours destine, gaiement on partageait la tranche de pain, laissant a
+la pauvre dame, comme on appelait Madame St.-Aubin, la meilleure part,
+et s'il n'y en avait que pour elle, le souper des pauvres gens etait
+alors remis au lendemain.
+
+Les choses en etaient a cet etat, lorsqu'un lundi soir deux voitures,
+pesamment chargees, s'arreterent devant la cabane.
+
+En regardant par la fenetre on reconnut deux des plus respectables
+habitants de l''endroit. Ils frapperent a la porte et entrerent.
+
+Il etait facile de voir que la mission diplomatique dont ils etaient
+charges n'etait pas aisee a remplir. Il ne s'agissait de rien moins que
+de faire accepter au pauvre pecheur les presents qu'ils lui apportaient,
+sans blesser sa susceptibilite et son amour propre. Enfin apres s'etre
+gratte la tete plusieurs fois, apres bien des tours et des detours l'un
+d'eux trouva moyen de briser la glace; le sermon que le cure avait fait
+la veille fournit l'occasion d'entrer dans le sujet. Le bon pretre leur
+avait longuement parle de charite et les avaient engages, repeterent-ils
+au pecheur, de la pratiquer comme celui-ci l'avait fait, a l'occasion de
+la pauvre femme etrangere, il les avait assure que s'ils mettaient de
+cote, la part du bon dieu, ils verraient les benedictions du ciel se
+repandre dans leurs maisons et sur leurs champs. Qu'alors ils avaient
+fait ensemble une tournee et que C'etait avec empressement que chacun
+avait fourni. Tout le monde avait voulu s'associer a la bonne oeuvre.
+Qu'ils apportaient: une ample provision de comestibles de toute sorte et
+des vetements. Que de plus une pauvre veuve viendrait prendre soin de
+la malheureuse folle pour ne pas deranger la femme du pecheur de son
+travail, car le filage et l'ouvrage ne lui manquerait pas; et qu'enfin
+on ferait table commune.
+
+Sans vouloir entendre un seul mot de remerciment, les deux habitants
+sortirent precipitamment et se mirent a decharger les voitures. Certes
+ils n'avaient pas trompe le pecheur; il y avait la, dans ces deux
+voilures, des provisions de toutes sortes pour plus dune annee.
+
+Belle et sainte coutume que celle des tournees, ou nous voyons des
+hommes honnetes et laborieux, laisser leurs occupations pour parcourir
+les maisons et rapporter, un soir, le fruit de leurs quetes et entendre
+les benedictions d'une famille mourante de faim, a laquelle on a apporte
+l'abondance et le bonheur.
+
+Madame St.-Aubin passa deux annees dans cette demeure ou elle avait
+attire avec, les benedictions du ciel une honnete aisance, car la
+charite des habitants de l'endroit ne s'etait pas ralentie un seul
+instant. Souvent elle fut visitee par le venerable pasteur et quelques
+autres personnes notables de l'endroit. Un medecin plus instruit dans
+l'art de guerir que dans la science des grands mots, lui prodigua; des
+soins assidus et au bout de ce temps il eut la satisfaction de voir ses
+peines couronnees de succes.
+
+Une douce et triste resignation succeda, sur la figure de Madame
+St.-Aubin a son air d'egarement. Ses cheveux avaient considerablement
+blanchis, et tous ses traits portaient l'empreinte du deuil et de la
+souffrance.
+
+Pour lui assurer plus de distractions, le pasteur, avec quelque ames
+charitables lui louerent une couple de chambres aupres de l'eglise. La
+veuve qui avait ete choisie pour la soigner l'accompagna. La, elle
+passa environ six annees, sinon heureuse, du moins ses douleurs etaient
+adoucies par la priere, ce baume divin qui cicatrise les plaies du
+coeur le plus ulcere. Elle pouvait aussi se livrer aux ouvrages qui lui
+apportaient quelques distractions. Et si parfois elle sortait de sa
+demeure, apres les instances du cure et du medecin, elle etait
+certaine de rencontrer toujours des regards et des paroles affectueux,
+bienveillants et sympathiques de la part de tous ceux qu'elle voyait.
+
+Ainsi s'ecoulait sa vie, lorsqu'un matin on vint prevenir le venerable
+cure que quatre personnes l'attendaient dans le salon. Ces quatre
+personnes c'etaient: M. St.-Aubin et son enfant, Jean Renousse et sa
+femme.
+
+En effet, depuis que M. St.-Aubin avait retrouve Hermine, il ne lui
+restait plus qu'un seul desir, une seule pensee; a present qu'il avait
+des details precis sur l'endroit du naufrage, details qu'il avait eus
+par la femme de Jean Renousse, son plus ardent desir etait de visiter
+la tombe de son epouse, car, peut-etre par quelques papiers trouves sur
+elle, aurait-on pu distinguer tombe de celle des autres naufrages.
+
+Les renseignements fournis par la femme de Jean Renousse etaient si
+precis qu'il n'y avait pas de doute qu'elle avait du etre enterree au
+pied du cap ou dans le cimetiere du village, et nul n'etait plus a
+portee de leur donner les informations necessaires que le cure de
+la place, aussi, etaient-ils venus s'adresser a lui directement. M.
+St.-Aubin commenca par donner son nom au venerable pretre, lui exposa le
+but de sa visite et lui raconta son histoire.
+
+A mesure qu'il parlait, l'attention du cure se trouvais de plus en plus
+eveillee. Entraine par la chaleur du recit, ce ne fut que quand il eut
+fini de parler que M. St.-Aubin s'apercut: de l'emotion extraordinaire
+de celui qui l'ecoutait et qu'il vit des larmes couler dr ses yeux.
+
+--M. St.-Aubin, repetait le bon pretre, comme se parlant a lui-meme: Oh!
+mon Dieu! mon Dieu! serait-il possible?
+
+Puis dominant son emotion:
+
+--Une femme, dit-il, d'une condition qui n'est pas ordinaire, est
+aujourd'hui la seule survivante du naufrage du "Boomerang"
+
+Et cette femme est une dame acadienne.
+
+--Une dame acadienne! repeta M. St.-Aubin en se levant d'un mouvement
+tout automatique; puis pale comme un mort:
+
+--Son nom, monsieur, son nom, dit-il en tremblant.
+
+Alors le cure redevenu maitre de lui, et calculant l'effet terrible
+que ses paroles pouvaient avoir sur les acteurs de cette scene; voyant
+toutes les angoisses peintes sur la figure de son interlocuteur, et
+craignant que la secousse ne fut trop forte: car pur son histoire et
+celle de son enfant il avait reconnu le mari et l'enfant de Madame
+St.-Aubin.
+
+--Son nom, repeta-t-il, en se fermant les yeux, comme s'il eut craint
+l'effet qu'il allait produire en le donnant. Lorsqu'il les ouvrit, les
+quatre etrangers etaient a ses genoux et l'imploraient en pleurant et
+demandant son nom, son nom!
+
+--Son nom, reprit le pretre, vous l'avez nomme en vous nommant; c'est
+celui que vous portez, et cette femme, M. St.-Aubin, c'est...... c'est
+la mere de votre enfant, c'est votre epouse!...
+
+Un cri s'echappa de toutes les poitrines!
+
+--Ou est-elle! Ou est-elle!
+
+Ce fut avec peine qu'il reussit a les calmer et a leur faire comprendre
+qu'il fallait apporter de grands menagements en annoncant a Madame
+St.-Aubin le bonheur inespere qui l'attendait. Le bon cure se chargea de
+cette mission et il fut convenu qu'on entrerait dans la maison qu'a
+un signal convenu et que le bonheur ne viendrait que par gradations,
+qu'elle verrait d'abord Jean Renousse et son epouse, puis a un autre
+signal, son mari et son enfant.
+
+La matinee etait magnifique, l'air etait frais et embaume, les portes et
+les fenetres de la maison de Madame St.-Aubin etaient ouvertes et les
+torrents de lumiere joints aux chants des oiseaux qui jouaient dans les
+buissons voisins, inondaient cette demeure, lorsqu'il s'y presenta.
+
+En apercevant le pasteur, Madame St.-Aubin l'accueillit par un sourire
+tout amical et lui presenta un siege. On eut dit facilement a l'eclat
+des yeux du pretre, a son agitation, a sa figure ordinairement calme et
+sereine et ou maintenant une joie et un bonheur indicibles rayonnaient
+presque sur chacun de ses traits, on eut dit qu'il y avait chez lui
+quelque chose d'extraordinaire qui s'y passait.
+
+Apres s'etre informe de la sante de la dame, il continua avec une
+insouciance affectee:
+
+--Madame, a ma messe de ce malin, j'ai rendu grace a Dieu de tout
+coeur, en voyant deux personnes dans l'eglise qui assistaient au saint
+sacrifice et priaient arec recueillement et ferveur: c'etaient celle
+pauvre veuve Deuil et son fils. Celui-ci etait parti depuis bien des
+annees pour des voyages perilleux. Jamais elle n'en avait entendu parler
+elle le croyait mort depuis longtemps, lorsqu'hier il est arrive, lui
+apportant une jolie somme d'argent qui leur permettra de vivre dans
+l'aisance. Tous deux ce matin ils venaient remercier Dieu.
+
+--Heureuse mere, dit Madame St.-Aubin, et un profond soupir souleva sa
+poitrine.
+
+--Eh! madame, reprit-il, j'ai depuis pense a vous a vos malheurs et
+je me suis dit que Dieu pourrait bien a vous aussi rendre ce que vous
+croyez avoir perdu.
+
+--Oh! monsieur, monsieur, dit-elle, et ses yeux s'inonderent en larmes.
+Je n'espere plus de bonheur sur la terre, que celui qu'apres Dieu, vous
+et la charite m'avez fait. Revoir ceux que j'ai perdus, oh! non, c'est
+impossible.
+
+Et ses larmes redoublerent.
+
+--Il y a longtemps deja qu'ils dorment dans le tombeau.
+
+--Mais, reprit le cure, il donnait bien, lui aussi, dans le tombeau,
+Lazare, lorsque Dieu le rendit a ses soeurs! Il avait tout perdu, lui
+aussi, le saint homme Job, lorsque Dieu lui rendit avec usure ce qu'il
+croyait, perdu pour toujours.
+
+--Oh! par grace, monsieur, dit la pauvre femme en sanglotant; par
+grace, ne me faites pas esperer, le reveil serait trop terrible. Ou,
+reprit-elle avec exaltation, avez-vous quelques nouvelles de mon mari?
+S'il en est ainsi, ajouta-t-elle joignant les mains, par pitie et au nom
+de ce que vous avez de plus cher, dites-le moi sans me faire attendre
+plus longtemps.
+
+--Madame, il serait mal a vous de douter de la toute puissance et de la
+bonte de Dieu. La vie pour vous a ete comme un de ces jours ou le soleil
+se leve radieux et brillant pendant quelques instants, puis de sombres
+nuages viennent en cacher l'eclat pendant quelque temps; apres les
+avoir dissipes, vous voyez l'astre du jour reparaitre plus brillant
+qu'auparavant. Peut-etre, madame, votre vie en est-elle a cette derniere
+phase et les ombres epaisses qui l'ont obscurcie vont-ils se dissiper
+comme le soleil dissipe les nuages.
+
+Madame St.-Aubin se precipita a ses genoux:
+
+--Grace, grace, dit-elle, pour l'amour de Dieu, si vous savez quelque
+chose de mon mari ou de mon enfant, dites-le moi, dites-le moi tout de
+suite.
+
+Le pretre la releva avec bonte.
+
+--Ce n'est pas moi, lui dit-il, qui va vous donner ces renseignements,
+mais c'est un sauvage et sa femme que je viens de rencontrer; ils vous
+cherchaient. Leur permettez-vous d'entrer?
+
+Au signal convenu, Jean Renousse et sa femme s'avancerent dans la
+chambre, Madame St.-Aubin le reconnut, elle courut a lui et lui pressant
+les mains fortement:
+
+--Est-il possible, Jean, lui dit-elle, que vous m'apportiez des
+nouvelles de mon mari ou de mon enfant!
+
+--De l'un et de l'autre, repondit celui-ci d'une voix tremblante
+d'emotions. Mais d'abord, Madame, remettez-vous un pu, car la joie et le
+bonheur peuvent quelquefois etre fatals; c'est a ma femme de commencer
+le recit.
+
+--Oh! parlez, parlez, dit Madame St.-Aubin en s'adressant a l'indienne,
+voyez comme je suis calme a present. Et ses membres tremblaient, en
+disant cela, d'un mouvement convulsif.
+
+Alors l'indienne lui raconta comment l'enfant avait ete sauvee du
+naufrage, comment elle avait ete reconnue par Jean Renousse, et comment
+ils en avaient pris soin.
+
+--Et mon enfant, ma chere petite enfant, puisqu'elle n'est pas dans vos
+bras, elle est donc m...... elle n'osa achever.
+
+--Elle est vivante, madame, reprit la voix emue du pretre, elle est dans
+les bras de son pere, et les voila tous deux qui viennent se jeter dans
+les votres.
+
+A ces mots, M. St.-Aubin et Hermine se precipiterent l'un dans les bras
+de son epouse, l'autre dans les bras de sa mere.
+
+Le pretre avait compris que prolonger plus longtemps cette scene
+d'attente eut ete dangereux pour la raison de Madame St.-Aubin.
+Depeindre les impressions des acteurs et des spectateurs de cette scene
+serait les affaiblir dans le coeur de nos lecteurs.
+
+Quelques jours apres ces evenements, on voyait M. St.-Aubin avec sa
+famille, Jean Renousse et sa femme, entrer dans la chaumiere du
+pauvre pecheur qui avait recueilli Madame St.-Aubin, et lorsqu'ils en
+sortirent, la figure des pauvres gens etait baignee de larmes, mais
+rayonnait de bonheur. Ils avaient desormais plus que l'obole au-dessus
+du besoin. On alla ensuite visiter l'endroit ou Tom etait enterre; et si
+une larme de gratitude peut faire pousser une fleur sur la tombe de ceux
+pour qui elle est versee, combien elle dut en etre ornee. Mais par les
+soins de M. St.-Aubin, une croix de fer fut erigee. Les noms de Tom et
+O'Brien y furent graves. Plus bas on y lisait: Aux nobles victimes de
+leur genereux devouement. Par la famille St.-Aubin.
+
+Enfin on entra dans toutes les maisons qui avaient si genereusement
+tendu la main a Madame St.-Aubin dans sa detresse, et a tous coeurs
+genereux furent offerts un sincere remerciement, un souvenir par les
+epoux qui s'etaient retrouves apres une separation si prolongee et
+si douloureuse. Le venerable cure, lui, ne voulut rien prendre, rien
+accepter. Il n'appartenait pas a des hommes de le recompenser. Faire une
+bonne action etait un devoir pour lui. Sa recompense, il l'avait dans le
+temoignage de sa conscience qui lui disait qu'il avait fait une bonne
+oeuvre, et qui lui assurait que Dieu etait content de ce qu'il avait
+fait.
+
+Toutefois, l'air natal manquait a la famille de M. St.-Aubin. Celui-ci,
+quelque temps apres, liquida ses affaires de commerce et retourna dans
+sa chere Acadie, ou il acheta une grave et continua son premier negoce
+qui fleurit comme auparavant. Si vous voulez maintenant savoir ce
+que devinrent Jean Renousse et sa femme, suivez le regard de Madame
+St.-Aubin et d'Hermine qui sont penchees sur le balcon. Voyez, sur la
+lisiere du bois, onduler cette petite colonne de fumee qui s'eleve en
+spirale et qui parait se jouer dans les airs; c'est la que demeure Jean
+Renousse et sa femme, dans une jolie maisonnette que M. St.-Aubin leur a
+fait construire; car pour eux, il leur faut encore l'air des forets. Et
+chaque semaine on se visite, car on n'a pas oublie quels liens
+unissent la maison des bois avec celle de M.
+St.-Aubin.....................................
+
+EPILOGUE.
+
+Mais, disais-je a mon grand-pere, quel rapport cette legende peut-elle
+avoir avec le nom du "Cap au Diable"?
+
+--D'abord, me repondit-il, c'est du desastre du "Boomerang" que commenca
+le merveilleux. Tous ces cadavres enterres a ses pieds, cette voix qui
+se faisait entendre; la frayeur, la superstition qui animaient chaque
+vapeur qui s'elevait du bord de la mer et leur faisaient prendre
+l'aspect de revenants; le vent qui passait avec un bruit triste et
+plaintif sur ces tombeaux, la tempete qui jetait a la nuit, en passant,
+dans le creux des arbres, des sons bizarres et stridents. Joins a cela
+l'inhospitalite du lieu, le meurtre, plus tard, d'un ami traitreusement
+precipite, par son ami, du haut des rochers, et ces mille lumieres
+qui eclairent ses pieds et qui s'avancent dans la mer dans les nuits
+sombres, qui ne sont pourtant rien autre chose que les lanternes des
+gens qui visitent leurs peches. Vois la peur et la superstition grossir
+et multiplier tous ces objets, et tu avoueras toi-meme qu'il le merite
+bien son nom.... On! oui, il le merita bien d'etre appele le "CAP AU
+DIABLE."
+
+
+C. DeGuise.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Cap au Diable, Legende Canadienne
+by Charles DeGuise
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CAP AU DIABLE, LEGENDE ***
+
+***** This file should be named 13059.txt or 13059.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/3/0/5/13059/
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+Produced by Renald Levesque and La Bibliotheque Nationale du Quebec
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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