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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13038 ***
+
+LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
+
+GEORGE SAND
+
+PAR E. CARO DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+PARIS
+LIBRAIRIE HACHETTE ET C^[ie]
+79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
+
+1887
+
+[Illustration: GEORGE SAND. REPRODUCTION DU DESSIN DE COUTURE.]
+
+GEORGE SAND
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LES ANNÉES D'ENFANCE ET DE JEUNESSE
+
+DE GEORGE SAND
+
+LES ORIGINES ET LA FORMATION DE SON ESPRIT
+
+
+«On ne lit plus George Sand», nous dit-on. Soit; mais, ne fût-ce que
+pour l'honneur de la langue française, on reviendra, nous le croyons,
+sinon à toute l'oeuvre, du moins à une partie de cette oeuvre épurée par
+le temps, triée avec soin par le goût public, supérieure aux
+vicissitudes et aux caprices de l'opinion. Quand on nous a demandé de
+rassembler nos souvenirs sur cet auteur et de les faire revivre dans ce
+temps si étrangement dédaigneux et si vite oublieux, on est allé
+au-devant d'un secret désir que nous avions de faire appel, un jour ou
+l'autre, à nos impressions d'autrefois, de les ranimer par une nouvelle
+lecture, de les produire à la lumière en les rectifiant et les tempérant
+par l'expérience acquise et la comparaison. Sand! cette syllabe magique
+résumait pour nous des journées de rêveries délicieuses et de
+discussions passionnées. Elle représente tant de passions généreuses,
+tant d'aspirations confuses, de témérités de pensée, de découragements
+profonds, d'espérances surhumaines mêlées à l'élégante torture du doute!
+c'était en une seule conscience, en une seule imagination, une partie
+d'une génération qui se tourmentait vaguement au milieu d'un état de
+choses prospère et tranquille en apparence, aux approches de 1848, comme
+si la tranquillité un peu monotone des événements était une excitation à
+désirer autre chose, à souhaiter l'émotion, à se précipiter dans
+l'inconnu des faits ou des idées: génération heureuse, en somme, bien
+que déjà remuée par des pressentiments obscurs. Une vague idée de
+réforme ou de rénovation sociale, plus ardente que précise, planait dans
+beaucoup d'esprits, agités sans trop savoir pourquoi. C'était le temps
+où un jeune homme «ayant le tourment des choses divines», comme disait
+George Sand, pouvait se donner la joie d'entendre, dans la même journée,
+les appels splendides de Lacordaire à Notre-Dame, et, le soir,
+l'émouvante voix de Mlle Rachel au Théâtre-Français dans quelque grande
+tragédie, ou bien encore s'enivrer de la prose exquise et presque
+rythmée d'Alfred de Musset, révélé sur la même scène. On lisait quelque
+grande et profonde poésie de Victor Hugo sur la mort récente de sa
+fille; on discutait sur tel ou tel portrait des _Girondins_ de
+Lamartine; on dévorait _la Mare au Diable_, ce petit chef-d'oeuvre de
+poésie rustique qui rachetait par son charme l'erreur prolixe du
+_Meunier d'Angibault_.
+
+C'était un temps saturé d'idées et d'émotions, singulièrement
+caractérisé par un de ces grands poètes qui disait alors: «La France
+s'ennuie», et, chose plus singulière, qui le lui faisait croire,
+confondant l'ennui avec la secrète fermentation des esprits, mécontents
+du présent qui ne leur donnait pas assez d'émotions.
+
+Je prends les années déjà lointaines de 1846 et 1847, parce qu'elles
+marquent l'apogée d'influence et de gloire où s'éleva le nom de George
+Sand, une gloire formée dans la tempête. On n'a pas perdu le souvenir
+des polémiques exaltées dont George Sand était alors l'occasion ou le
+prétexte. Doit-on s'étonner, si l'on y réfléchit, que cette renommée
+brillante et orageuse oscillât, au souffle des opinions contraires,
+entre l'admiration et l'anathème? Bien peu d'esprits gardaient la mesure
+à son égard. C'étaient tantôt des fureurs justicières et vengeresses
+contre une réformatrice audacieuse, tantôt une idolâtrie lyrique comme
+les oeuvres qui en étaient l'objet, une acclamation bruyante en
+l'honneur des idées et des principes confondus, dans une sorte
+d'apothéose déréglée, avec la puissance de l'inspiration et la beauté du
+style. Toutes ces passions sont bien tombées aujourd'hui. Il y a place
+maintenant, à ce qu'il semble, au milieu d'une indifférence réelle ou
+affectée, pour un jugement plus impartial, peut-être pour une admiration
+mieux raisonnée et plus libre. En tout cas, s'il est vrai que ce soit
+l'oubli qui ait fait disparaître également les deux partis, celui de
+l'injure et celui de la louange à outrance, s'il est vrai qu'on ne lise
+plus même les oeuvres qui ont été le prétexte enflammé de tant de
+jugements contradictoires, notre étude aura un mérite, celui d'une
+exploration dans des régions devenues inconnues, quelque chose comme un
+voyage de découvertes.
+
+De cette année de 1847 remontons de quelque quinze ou seize ans en
+arrière, vers la fin de l'hiver de 1831, où George Sand vint s'installer
+à Paris avec le berceau de sa fille et son très léger bagage, quelques
+cahiers griffonnés à Nohant au milieu du bruit des enfants, sans une
+connaissance, sans un appui dans le monde des lettres, au milieu de ce
+vaste désert d'hommes, dont plusieurs étaient des concurrents
+redoutables, armés pour la lutte et prêts à défendre contre la nouvelle
+venue tous les accès des librairies, des journaux et des revues. J'ai
+essayé souvent de me représenter l'état d'esprit de la baronne Aurore
+Dudevant, quand, à l'âge de vingt-sept ans, elle vint tenter l'avenir
+dans l'ignorance complète de ses forces, transfuge volontaire de la
+maison et de la vie conjugales, prête à faire pour son compte, et
+peut-être aussi pour l'instruction des autres, l'épreuve de ce grand
+problème, l'indépendance absolue de la femme. Quelle nature déjà
+complexe! Que d'influences contradictoires s'étaient croisées et mêlées
+en elle! À la voir à sa table de travail, dans sa mansarde du quai
+Saint-Michel, affublée de sa redingote en gros drap gris, ou bien
+encore à la suivre avec ses amis berrichons au restaurant Pinson, à
+l'estaminet, aux musées, aux concerts, au parterre des théâtres le soir
+des premières représentations, naïvement curieuse de tout ce qui
+intéressait alors la jeunesse intelligente, de tous les événements
+littéraires et politiques des assemblées, des clubs et de la rue, qui
+donc reconnaîtrait dans cet étudiant quelque peu tapageur l'élève
+mystique du couvent des Anglaises, l'humble et douce amie de la soeur
+Alicia, ou bien encore la pastoure des champs du Berry, l'aventureuse et
+rêveuse enfant des bruyères et des bois? Ce petit jeune homme déluré qui
+fait le soir de si gaies promenades dans le quartier Latin avec une
+troupe de camarades, sous la conduite d'un très vieux jeune homme
+vaniteux, Henri Delatouche, le chef de la bohème littéraire de ce
+temps,--cet observateur vagabond, ce novice romancier, c'est une femme,
+très sérieuse au fond, qui a connu déjà de mortelles tristesses, qui a
+beaucoup vécu par la douleur, si la douleur fait vivre, qui a souffert
+dans toutes ses affections intimes, qui a été meurtrie par tous les
+liens de la famille; ces liens étaient même devenus pour elle un
+supplice insupportable par la fatalité des circonstances et sans doute
+aussi par cette autre fatalité que chacun porte en soi et dont chacun
+est l'industrieux et cruel artiste. Elle vient essayer de se refaire à
+Paris une existence nouvelle, en dehors de toutes les lois de l'opinion
+et de tous les instincts de son sexe. Elle veut mettre la nature
+elle-même dans son jeu et la contraindre à son caprice; elle _virilise_
+autant qu'elle peut sa manière de vivre, son costume, ses goûts, ses
+opinions, son talent. Elle va essayer de toutes les doctrines qui
+circulent à travers le monde, qui lui font espérer un meilleur avenir
+pour l'humanité; elle a toutes les curiosités intellectuelles; elle va
+les expérimenter sur le vif; elle a l'impatience généreuse et déréglée
+du vrai absolu, et ce qu'elle a conçu comme vrai, elle n'imagine pas
+qu'on puisse l'ajourner un seul instant.
+
+Déjà, à vingt-sept ans, que de régions d'idées n'a-t-elle pas explorées,
+en les traversant toutes sans se satisfaire et s'arrêter dans aucune!
+Comme Wilhelm Meister, elle peut compter ses années d'apprentissage, et
+d'un apprentissage si rude! L'_Histoire de ma vie_[1] nous les fera
+parcourir, et nous suivrons, dans cet itinéraire exact, plus d'un
+sentier douloureux. Nous saisirons là, en même temps, les sources
+mystérieuses d'où jaillit son imagination naissante.
+
+La première de ces sources, c'est à son origine même qu'il faut la
+rapporter. George Sand resta toute sa vie dans une dépendance assez
+étroite des influences qui pesèrent sur son berceau.
+
+Fille du peuple par sa mère, fille de l'aristocratie par son père, elle
+devait, dit-elle, la plupart de ses instincts à la singularité de sa
+position, à sa naissance _à cheval_, comme elle le disait, sur deux
+classes, à son amour pour sa mère, contrarié et brisé par des préjugés
+qui l'ont fait souffrir ayant qu'elle pût les comprendre, à son
+affection non raisonnée pour son père, esprit frondeur et romanesque,
+qui, dans un intervalle de sa vie militaire, ne sachant que faire de sa
+jeunesse, de sa passion, de son idéal, se donne tout entier à un amour
+exclusif et disproportionné qui le met en lutte, dans sa propre famille,
+contre les principes d'aristocratie, contre le monde du passé; enfin à
+une éducation qui fut tour à tour philosophique et religieuse, et à tous
+les contrastes que sa propre vie lui a présentés dès l'âge le plus
+tendre. Elle s'est formée au milieu des luttes que le sang du peuple a
+soulevées dans son coeur et dans sa vie, «et si plus tard certains
+livres firent de l'effet sur elle, c'est que leurs tendances ne
+faisaient que confirmer et consacrer les siennes». Ajoutez à ces
+sentiments de solidarité et d'hérédité irrésistibles les tiraillements
+douloureux, les déchirements mêmes du coeur que lui imposent de cruels
+malentendus, perpétuellement balancée entre les emportements de sa mère
+et les mépris à peine dissimulés de sa grand'mère; véritable enfant de
+Paris, imbue des préjugés d'une race à laquelle elle n'appartenait
+cependant que d'un côté, on comprend à quelle école cette âme ardente,
+souvent muette par contrainte, fut soumise et quel fonds d'amertume elle
+dut amasser en elle contre cette différence des classes dont souffrit
+cruellement son enfance. À ce point de vue, la lecture des premiers
+volumes de l'_Histoire de ma vie_ est singulièrement instructive et nous
+fait pénétrer dans les premières impressions auxquelles s'éveilla cette
+existence, bizarrement divisée, dès qu'elle prit conscience d'elle-même.
+De là ce qu'elle appela plus tard ses instincts égalitaires et
+démocratiques, qui ne furent que l'explosion de vieilles rancunes et de
+souffrances intimes, qui dataient de loin. Quand elle lut, encore
+enfant, les _Battuécas_ de Mme de Genlis, un roman innocemment
+socialiste (sans que le nom fût encore prononcé), ce fut l'institutrice
+et l'amie des rois qui révéla à l'enfant rêveuse une partie de ses idées
+futures. Elle en resta toujours là, avec une naïveté que l'âge ne
+corrigea pas, à travers des lectures et des formules nouvelles qui
+amenèrent cette naïveté à déclamer plus d'une fois toujours très
+sincèrement, mais un peu au hasard.
+
+Cependant, son imagination travaillait sans cesse, silencieusement et
+activement. Plus tard elle en retrouvait la trace et l'action naissante
+dans les souvenirs les plus lointains de sa vie. La vie d'imagination,
+disait-elle, avait été toute sa vie d'enfant. Elle se rappelait fort
+bien le moment où le doute lui était venu sur l'existence du père Noël,
+le grand distributeur de cadeaux à l'enfance. Elle le regrettait
+sincèrement. La première journée où l'enfant doute est la dernière de
+son bonheur naïf. «Retrancher le merveilleux de la vie de l'enfant,
+c'est procéder contre les lois mêmes de sa nature. L'enfant vit tout
+naturellement dans un milieu pour ainsi dire surnaturel, où tout est
+prodige en lui, et où tout ce qui est en dehors de lui doit, à la
+première vue, lui sembler prodigieux.» L'enfance elle-même, la naissance
+encore si voisine d'elle, ce flot de sensations qui lui apportent la
+nouvelle d'un monde inconnu, tout cela n'est-il pas un cours continu de
+merveilles? George Sand combat, en toute occasion, la chimère de
+Rousseau, qui veut supprimer le merveilleux sous prétexte de mensonge.
+Laissez faire la nature, elle sait son métier. Ne devancez rien. «On ne
+rend pas service à l'enfant en hâtant sans ménagement et sans
+discernement l'appréciation de toutes les choses qui le frappent. Il est
+bon qu'il la cherche lui-même et qu'il l'établisse à sa manière durant
+la période de sa vie où, à la place de son innocente erreur, nos
+explications, hors de portée pour lui, le jetteraient dans des erreurs
+plus grandes encore, et peut-être à jamais funestes à la droiture de son
+jugement et, par suite, à la moralité de son âme.»
+
+Elle était née rêveuse; tout enfant, elle se perdait dans des extases
+sans fin qui l'isolaient du monde entier. L'habitude contractée, presque
+dès le berceau, d'une rêverie dont il lui était impossible plus tard de
+se rendre compte, lui donna de bonne heure l'_air bête_. «Je dis le mot
+tout net parce que toute ma vie, dans l'enfance, au couvent, dans
+l'intimité de la famille, on me l'a dit de même, et qu'il faut bien que
+ce soit vrai.» Ces crises de rêverie prenaient quelquefois une durée et
+une intensité extrêmes, comme il arriva dans les jours qui suivirent la
+mort de son père (elle avait alors quatre ans). Quand elle se fut fait
+une vague idée de ce que c'est que la mort, elle resta des heures
+entières assise sur un tabouret aux pieds de sa mère, ne disant mot, les
+bras pendants, les yeux fixes, la bouche entr'ouverte: «Je l'ai souvent
+vue ainsi, disait sa mère pour rassurer la famille inquiète; c'est sa
+nature; ce n'est pas bêtise. Soyez sûre qu'elle rumine toujours quelque
+chose.» Elle _ruminait_, en effet; c'était la forme habituelle d'une
+pensée active déjà. Elle a peint en traits expressifs ce premier travail
+tout intérieur de son imagination. De son propre mouvement, dans cette
+période de sa vie commençante, elle ne lisait pas, elle était paresseuse
+par nature et avec délices; elle avouait qu'elle n'avait pu se vaincre
+plus tard qu'avec de grands efforts. Tout ce qu'elle apprenait par les
+yeux et par les oreilles entrait en ébullition dans sa petite tête, elle
+y songeait au point de perdre souvent la notion de la réalité et du
+milieu où elle se trouvait. Avec de pareilles dispositions, l'amour du
+roman, sans qu'elle sût encore ce que c'était que le roman, s'empara
+d'elle avant qu'elle eût fini d'apprendre à lire. Elle composait des
+histoires interminables en les jouant avec sa soeur Caroline ou sa
+petite compagne Ursule. C'était une sorte de pastiche de tout ce qui
+entrait dans sa petite cervelle, mythologie et religion mêlées, dans la
+singulière éducation que lui donnait sa mère, artiste et poète à sa
+manière, «qui lui parlait des trois Grâces ou des neuf Muses avec autant
+de sérieux que des vertus théologales ou des vierges sages», en
+amalgamant les contes de Perrault et les pièces féeriques du boulevard,
+«si bien que les anges et les amours, la bonne vierge et la bonne fée,
+les polichinelles et les magiciens, les diablotins du théâtre et les
+saints de l'Église produisaient dans sa tête le plus étrange gâchis
+poétique qu'on puisse imaginer».
+
+Cette fermentation d'images qui se réalisaient en scènes fantastiques au
+dedans d'elle-même et qu'elle essayait de réaliser mieux encore dans ses
+jeux au dehors, se modifiait, mais ne disparaissait pas quand elle
+passait du petit appartement de la rue Grange-Batelière, où elle
+demeurait à Paris avec sa mère, à la maison de Nohant, qui appartenait à
+Mme Dupin. Là c'était une tout autre existence, de tout autres aliments
+pour la vie _ruminante_. En dehors des heures d'étude, où elle
+n'apportait qu'une régularité extérieure, elle vivait volontiers en
+compagnie des petits paysans du voisinage, dans les _pâtureaux_ où ils
+se réunissaient autour de leur feu, en plein vent, jouant, dansant ou se
+racontant des histoires à faire peur. Elle s'animait, elle s'exaltait de
+leurs terreurs. «On ne s'imagine pas, disait-elle en se rappelant cette
+période de son enfance, ce qui se passe dans la tête de ces enfants qui
+vivent au milieu des scènes de la nature sans y rien comprendre, et qui
+ont l'étrange faculté de voir par les yeux du corps tout ce que leur
+imagination leur représente.» C'est là qu'elle s'essayait de bonne foi à
+ce genre d'hallucination particulière aux gens de la campagne, guettant
+l'apparition de quelque animal fantastique, le passage de la
+_grand'bête_ que presque tous ses petits compagnons avaient vue au moins
+une fois. Elle était la première aux contes de la veillée, lorsque les
+chanvreurs venaient broyer le chanvre à la ferme. Malgré toute la bonne
+volonté qu'elle y mit, elle déclare qu'elle ne put jamais obtenir la
+moindre vision pour son compte; elle ne put réussir à être complètement
+dupe d'elle-même; mais l'ébranlement de l'imagination et des nerfs
+persistait; elle en ressentait une sorte de frémissement et de volupté;
+toute sa vie elle aima à raviver le plaisir frissonnant que lui
+donnaient les émotions de ce genre. De toutes ces inventions rustiques
+qu'elle recueillait avidement, de ces visions du soir qu'elle
+sollicitait dans la campagne, il y avait juste de quoi troubler un
+instant sa cervelle et lui ravir quelques heures de sommeil. Au fond, ce
+n'étaient que des matériaux qu'elle amassait dans son magasin d'images;
+elle les accumulait dans son incessante rêverie, pour l'oeuvre future
+dont elle n'avait pourtant aucune idée; elle était artiste déjà et se
+dédoublait comme le font les artistes, à la fois auteur et acteur dans
+ces petits drames qu'elle se jouait à elle-même. Plus tard elle
+consacra des études nombreuses à ce genre de littérature, la littérature
+de la peur, qu'elle avait expérimentée sur elle-même, le _Diable aux
+champs_, les _Contes d'une grand'mère_, les _Légendes rustiques, le
+Drac_, etc., etc. Elle avait fini par se faire, sur ce sujet, une
+érudition très curieuse dont elle s'amusait non sans un peu de frayeur.
+L'élément fantastique lui semblait être une des forces de l'esprit
+populaire. Elle se plaisait surtout à le saisir chez des populations qui
+ne semblent pouvoir réagir que par l'imagination contre la rude misère
+de leur vie matérielle. Le _Kobold_ en Suède, le _Korigan_ en Bretagne,
+le _Follet_ en Berry, l'_Orco_ à Venise, le _Drac_ en Provence, il y a
+peu de ses romans d'aventures qui ne garde quelque souvenir de ces noms,
+quelque impression de ce genre, et qui ne soit une de ses rêveries
+d'enfance continuée.
+
+C'est ainsi qu'elle prélude à ce songe d'âge d'or, à ce mirage
+d'innocence champêtre qui la prit dès l'enfance et la suivit jusque dans
+l'âge mûr. Malgré ces préoccupations assez sombres, elle n'était pas
+triste pourtant; elle avait ses heures de franche, d'exubérante gaieté.
+Sa vie d'enfance et d'adolescence fut une alternative de solitude
+recueillie et d'étourdissement complet. Au sortir de ses longues
+rêvasseries, elle se livrait avec une sorte d'ivresse à des amusements
+très simples et très actifs qui faisaient le plus singulier contraste
+aux yeux des personnes habituées à la voir vivre. C'étaient «les deux
+faces d'un esprit porté à s'assombrir et avide de s'égayer, peut-être
+d'une âme impossible à contenter avec ce qui intéresse la plupart des
+hommes, et facile à charmer avec ce qu'ils jugent puéril et
+illusoire.... Je ne peux pas, disait-elle, m'expliquer mieux moi-même.
+Grâce à ces contrastes, certaines gens prirent de moi l'opinion que
+j'étais tout à fait bizarre.»
+
+Cette vie intérieure, qu'elle portait déjà si vive et si intense dans le
+secret de sa pensée, manqua prendre un autre courant et une direction
+toute nouvelle, grâce à un assez grave événement; ce fut une crise
+religieuse qui, vers la seizième année, se déclara chez elle. À la suite
+de déchirements de coeur qui se renouvelaient sans cesse et de quelques
+révélations maladroitement cruelles qui lui furent faites sur le passé
+de sa mère, Aurore avait résolu de renoncer à tout ce qui devait mettre
+dans l'avenir un plus grand intervalle entre sa mère et elle, qui
+vivaient généralement séparées; elle voulut renoncer à la fortune de sa
+grand'mère, à l'instruction, aux belles manières, à tout ce qu'on
+appelle _le monde_. Elle prit en horreur les leçons de son pédagogue
+Deschartres, dont elle a immortalisé plus tard la figure, les vanités,
+les ridicules et la rude honnêteté; elle se révolta, elle tourna à
+l'_enfant terrible_.
+
+Mme Dupin, ne pouvant venir à bout de sa révolte, résolut de la mettre
+au couvent des Anglaises, qui était alors la maison d'éducation en vogue
+à Paris pour les jeunes filles de la haute société. La jeune
+pensionnaire, qui arrivait là le coeur brisé des dernières luttes entre
+sa mère et sa grand'mère, les deux êtres qu'elle chérissait le plus, se
+reposa délicieusement dans cet abri. Elle nous a raconté avec un charme
+exquis, dans l'_Histoire de ma vie_, son séjour au couvent, égayant son
+récit de quelques vifs portraits de soeurs et de pensionnaires,
+décrivant les moeurs et les habitudes, les salles d'étude et les
+chambres, nous intéressant à ces petits drames de la vie des
+religieuses, aux querelles des élèves, à leurs raccommodements, aux
+fautes et aux punitions encourues ou subies, à cette oisiveté errante
+dans les couloirs, dans les souterrains et sur les toits du couvent, à
+la recherche d'un secret qui n'avait jamais existé et de victimes
+imaginaires dont on ne savait pas même les noms, mais qu'on voulait
+délivrer d'une captivité romanesque. C'est déjà, en action, la
+conception qui se réalisera dans plusieurs de ses romans et qu'elle
+semble poursuivre sans cesse, les mystères de _la Daniella_, de _la
+Comtesse de Rudolstadt_, du _Château des Désertes_, de _Flamarande_ et
+de tant d'autres récits où l'invention se complique de surprises
+matérielles, de labyrinthes, de dédales d'architecture fantastique, et
+où l'on croirait assister à une secrète collaboration d'Anne Radcliffe
+avec un écrivain de génie. Il y a de ces idées fixes dans George Sand.
+Celle-là s'était annoncée de bonne heure.
+
+Dans cette compagnie de jeunes filles fort indisciplinées, dont
+quelques-unes l'entraînaient soit à leur suite, soit à leur tête, sa
+gaieté, un instant assoupie, se réveilla et même à l'excès; elle devint
+_diable_, elle aussi, un nom caractéristique choisi par les
+pensionnaires qui ne voulaient se classer ni parmi les _sages_, ni parmi
+les _bêtes_. Puis tout d'un coup, après deux années d'études fort
+irrégulières et agitées, après qu'elle eut épuisé des amusements qui
+n'avaient guère de diabolique que le nom, et qui se réduisaient à un
+mouvement sans but, à la rébellion muette et systématique contre la
+règle, une révolution vint à s'opérer dans son esprit. «Cela s'était
+fait tout d'un coup, comme une passion qui s'allume dans une âme
+ignorante de ses propres forces.» Un jour arriva où son amour profond et
+tranquille pour la mère Alicia ne lui suffit plus. «Tous ses besoins
+étaient dans son coeur, et son coeur s'ennuyait.» Sous une vive
+impulsion, qui ressemblait à un coup de la grâce, elle se sentit
+transformée. Elle entendit, elle aussi, un jour, dans un coin sombre de
+la chapelle où elle s'abîmait en méditations, le _Tolle, lege_ de saint
+Augustin, qu'un tableau naïf représentait devant elle. Tout d'un coup
+elle se donne, sans réserve, sans discussion, à la foi qui l'envahit;
+elle n'était point lâche, nous dit-elle, et se fit un point d'honneur de
+cet abandon total. Elle subit jusqu'au bout «la maladie sacrée»; la
+dévotion s'empara d'elle; elle connut les larmes brûlantes de la piété,
+les exaltations de la foi, et parfois aussi elle en ressentit les
+défaillances et les langueurs. La fièvre mystique l'agitait, comme
+saintement égarée, sous les arceaux du cloître; elle usait ses genoux,
+elle répandait son âme en sanglots sur le pavé de la chapelle où elle
+avait eu sa révélation. Plus tard elle reprendra les souvenirs de cette
+période de sa vie dans un récit brûlant d'amour divin, dans _Spiridion_,
+ou plutôt dans les premières pages du récit; car il arrive un moment où
+l'âme tendrement exaltée du jeune moine est en proie à des troubles et à
+des visions d'un autre genre qui le détournent de la foi simple et le
+jettent dans des voies nouvelles. Mais le début du roman garde
+l'empreinte d'une grande et sincère émotion religieuse qui ne se
+rencontre nulle part, dans la vie de l'auteur, au même degré qu'au
+couvent des Anglaises. Comme il arriva pour le jeune moine Spiridion, la
+vie vint bientôt chez elle troubler ce beau rêve mystique, déconcerter
+l'extase et apporter des éléments nouveaux qui modifièrent profondément
+l'impression reçue. Mais elle en conserva toujours un germe d'idéalisme
+chrétien que les accidents de la vie, ses aventures mêmes ne purent
+jamais étouffer et qui reparaissait toujours après des éclipses
+passagères.
+
+La fièvre religieuse s'apaisa bientôt, à son retour à Nohant, où la
+rappelait la sollicitude un peu inquiète de sa grand'mère et où des
+incertitudes cruelles sur une santé précaire l'obligèrent à rentrer dans
+les soucis de la vie pratique. Pendant les dix derniers mois que dura la
+lente et inévitable destruction d'une vie qui lui était chère, Aurore
+vécut près du lit de Mme Dupin, ou seule dans une tristesse presque
+sauvage. Cette mélancolie profonde n'était un instant suspendue que par
+des promenades à cheval, «par cette rêverie au galop», et sans but, qui
+lui faisait parcourir une succession rapide de paysages, tantôt mornes,
+tantôt délicieux, et dont les seuls épisodes, notés par elle et
+consignés dans ses souvenirs, étaient des rencontres pittoresques de
+troupeaux ou d'oiseaux voyageurs, le bruit d'un ruisseau dont l'eau
+clapotait sous les pieds des chevaux, un déjeuner sur un banc de ferme
+avec son petit page rustique André, stylé par Deschartres à ne pas
+interrompre son silence plein de songes. C'est alors qu'elle devint tout
+à fait poète par la tournure de son esprit et par la sensation aiguë des
+choses extérieures, mais poète sans s'en apercevoir, sans le savoir.
+
+En même temps elle prenait la résolution de s'instruire et se mit avec
+ardeur à des lectures qui l'attachèrent passionnément. Elle sentait le
+vide qu'avait laissé dans son esprit son éducation dispersée et fortuite
+sous la discipline bizarre de Deschartres ou sous la règle trop
+indulgente du couvent. Elle se mit à lire énormément, mais avec une
+curiosité tumultueuse, sans direction et sans ordre. Un nouveau
+changement se fit à cette époque dans son esprit. Elle abandonna
+l'_Imitation de Jésus-Christ_ et le dogme de l'humilité pour le _Génie
+du Christianisme_, qui l'initiait à la poésie romantique plutôt qu'à une
+forme nouvelle de la vérité religieuse. Bientôt elle passa à la
+philosophie; chaque livre nouveau marquait en elle comme une nouvelle
+ère. Je ne connais rien de dangereux comme la métaphysique, prise à
+grande dose et sans méthode par un esprit ardent et complètement
+inexpérimenté. Il y a pour ces jeunes intelligences un égal péril ou de
+s'attacher exclusivement à une doctrine, quand on est incapable de
+l'examiner avec sang-froid, et d'y puiser l'enthousiasme exclusif d'un
+sectaire, ou bien de tout confondre et de tout mêler dans un éclectisme
+sans jugement, de rapprocher par des affinités de sentiment des noms et
+des dogmes disparates, comme Jésus-Christ et Spinoza. La jeune rêveuse
+ne put échapper à ce double péril: elle passa tour à tour de
+l'enthousiasme qui confond tout à l'enthousiasme qui s'attache
+exclusivement à une pensée ou à un nom, tout cela au gré de la sensation
+présente ou du caprice de l'imagination. Mais elle augmentait rapidement
+son capital de connaissances, qui fut bientôt considérable, bien
+qu'assez mal classé. Sans façons, elle s'était mise aux prises avec
+Mably, Locke, Condillac, Montesquieu, Bacon, Bossuet, Aristote, Leibniz
+surtout, qu'elle mettait au-dessus de tous les autres comme
+métaphysicien (ce qui était une vue et une préférence heureuses),
+Montaigne, Pascal. Puis étaient venus les poètes et les moralistes, La
+Bruyère, Pope, Milton, Dante, Virgile, Shakespeare; le tout sans idée de
+suite, sans programme d'études, comme ils lui tombèrent sous la main.
+Elle s'emparait de cette masse tourbillonnante d'idées avec une étrange
+facilité d'intuition; la cervelle était profonde et large, la mémoire
+était docile, le sentiment vif et rapide, la volonté tendue. Enfin
+Rousseau était arrivé; elle avait reconnu son maître, elle avait subi le
+charme impérieux de cette logique ardente, et son divorce avec le
+catholicisme fut consommé.
+
+Dans ce conflit d'opinions et de doctrines, sa force nerveuse s'était
+épuisée à essayer de tout comprendre, de tout concilier ou de choisir.
+_René_ de Chateaubriand, _Hamlet_ de Shakespeare, Byron enfin avaient
+achevé l'oeuvre. Elle était tombée dans un désarroi intellectuel et
+moral, dans une mélancolie qu'elle n'essayait même plus de combattre.
+Elle avait résolu de s'abstenir autant que possible de la vie; elle
+avait même passé du dégoût de la vie au désir de la mort. Elle ne
+s'approchait jamais de la rivière sans éprouver dans sa tête comme une
+gaieté fébrile, en se disant: «Comme c'est aisé! Je n'aurais qu'un pas à
+faire.» Oui ou Non?--Voilà ce qu'elle se répétait assez souvent et assez
+longtemps pour risquer d'être lancée par le _Oui_ au fond de cette eau
+transparente qui la magnétisait. Un jour, le _Oui_ fut prononcé; elle
+poussa son cheval hors de la voie marquée par le gué, dans le hasard des
+eaux profondes. C'en était fait d'elle et des chefs-d'oeuvre futurs, si
+la bonne jument Colette ne l'avait sauvée, d'un bond extraordinaire,
+hors du gouffre.
+
+La mort de sa grand'mère, dont elle raconte les derniers moments avec
+une douleur sans phrase et une sincérité touchante, termina la période
+d'initiation. La séparation entre les deux familles paternelle et
+maternelle fut consommée, légalement au moins, par l'ouverture du
+testament. Sa mère, prévenue par quelqu'un, connaissait depuis longtemps
+la clause qui la séparait de sa fille; elle savait aussi l'adhésion
+donnée à cette clause. De là de nouvelles tempêtes. On y céda dans une
+certaine mesure. Aurore dut rompre avec ses parents de Villeneuve, à qui
+elle était recommandée par le voeu de la morte. Ce fut un nouveau
+déchirement de famille.
+
+Pour obvier à une situation fausse et parfois intolérable, Mme Dupin
+conduisit un jour sa fille à la campagne, chez des amis qu'elle avait
+rencontrés trois jours auparavant et qui se trouvaient être les
+meilleures gens de la terre, les Duplessis; ils habitaient avec leurs
+enfants une belle villa de la Brie. Mme Dupin promit de venir la
+chercher «la semaine prochaine». Elle l'y laissa cinq mois, et c'est là
+que se fit, un jour, le mariage qui devait clore tout naturellement des
+relations de famille orageuses et parfois même extravagantes et
+constituer pour la jeune femme une existence normale en espérance.
+
+Ici encore les déceptions ne manquèrent pas. Aurore passait pour une
+riche héritière, d'assez belle figure et d'un caractère gai, quand elle
+n'était pas en contact avec les emportements et les irritations de sa
+mère, qui avaient le privilège de la rendre affreusement triste. C'est
+dans la famille Duplessis qu'elle rencontra le fils naturel d'un colonel
+en retraite, M. Dudevant, dont la fortune était en rapport avec la
+sienne et qui la prit tout de suite à gré, «tout en ne lui parlant
+point d'amour, et s'avouant peu disposé à la passion subite, à
+l'enthousiasme, et, dans tous les cas, inhabile à l'exprimer d'une
+manière séduisante». On fit à Aurore la plaisanterie de la traiter comme
+sa femme future; il n'en fallut pas davantage. Elle se maria presque
+passivement, comme elle faisait tous les actes extérieurs de sa vie. Le
+mariage eut lieu en septembre 1822; ils partirent pour Nohant, où sa
+première occupation, pendant l'hiver de 1823, fut le souci de la
+maternité qui se préparait pour elle, à travers les plus doux rêves et
+les plus vives aspirations. La transformation fut complète pour elle.
+Les besoins de l'intelligence, l'inquiétude des pensées, les curiosités
+de l'étude comme celles de l'observation, tout disparut, dit-elle,
+aussitôt que le doux fardeau se fit sentir. «La Providence veut que,
+dans cette phase d'attente et d'espoir, la vie physique et la vie du
+sentiment prédominent. Aussi les veilles, les lectures, les rêveries, la
+vie intellectuelle en un mot fut naturellement supprimée, et sans le
+moindre mérite ni le moindre regret.» Son mari était une nature négative
+et tatillonne; il passait sa vie à la chasse; elle, sans un seul point
+d'appui autour d'elle, s'abstint de rêver; elle fit des layettes avec
+une ardeur et bientôt une _maestria_ de coup de ciseaux qui la
+surprirent elle-même.
+
+Sauf l'épisode de la maternité, les commencements de cette existence
+nouvelle furent assez ternes. Ce ne fut que par accident que revinrent
+plus tard des accès de cette exaltation douloureuse qui avait fait
+jusque-là son secret supplice et, ce qui est plus dangereux, sa secrète
+et chère volupté. Quelques années se passèrent dans une sorte de
+tranquillité prosaïque et de bonheur négatif. Le rêve semblait s'être
+enfui bien loin; deux beaux enfants grandissaient autour d'elle. Elle
+était devenue, s'il faut l'en croire, une _campagnarde engourdie_, en
+apparence au moins; elle s'appliqua même à devenir une bonne femme de
+ménage, ce qui est plus difficile encore. Si sa pensée travaillait
+encore solitairement dans la condition très bourgeoise où elle semblait
+condamnée à vivre, la jeune mère n'avait pas le pédantisme de ses
+agitations morales; personne n'en avait le secret ni même le soupçon
+autour d'elle, et quand elle eut écrit ses premiers romans, un de ses
+plus chers amis, un habitué de Nohant, le Malgache, lui écrivait:
+«_Lélia_, c'est une fantaisie. Ça ne vous ressemble pas, à vous qui êtes
+gaie, qui dansez la bourrée, qui appréciez le lépidoptère, qui ne
+méprisez pas le calembour, qui ne cousez pas mal et qui faites très bien
+les confitures.» Quand définitivement son intérieur fut troublé, vers
+1831, quand les projets d'un avenir à sa guise eurent pris le dessus,
+quand on lui eut accordé une misérable pension et la liberté, qui devait
+plus tard se transformer en une séparation légale à son profit, quand
+elle fut arrivée à Paris pour y courir les risques effrayants d'une
+existence complètement affranchie, ce fut alors que l'on connut Mme
+Sand, une femme nouvelle avec un nom nouveau. Ce fut Henri Delatouche
+qui la baptisa ainsi. Sand restait indivis entre Jules Sandeau et elle,
+réunis par une collaboration pour la première oeuvre. On fut vite
+d'accord sur les prénoms. Sandeau garda le sien; George était synonyme
+de Berrichon. «Jules et George, inconnus au public, passeraient pour
+frères ou cousins.» Les deux noms conquirent bientôt une célébrité qui
+les sépara de plus en plus l'un de l'autre.
+
+Nous ne racontons pas une biographie, nous essayons seulement de tracer
+une esquisse psychologique. Notre dessein était de noter les épreuves
+diverses et les phases intellectuelles qui avaient marqué la jeunesse de
+Mme Sand. Elle arrivait à la vie littéraire avec un fonds de souffrances
+très réelles, bien qu'exagérées sans doute par une imagination forte,
+d'émotions intimes et d'agitations religieuses, irritée plutôt
+qu'apaisée par des lectures sans règle, avec une sensibilité aiguë et
+raffinée, un dédain profond pour les vérités relatives dont il faut bien
+parfois se contenter dans le train du monde, la haine instinctive de
+tous les jougs qu'impose la loi ou l'opinion, l'horreur innée de tout ce
+qui engage la liberté de la pensée ou celle du coeur. Ajoutez à cela
+qu'elle se trouve, presque à son coup d'essai et par le miracle d'une
+nature prodigue, en possession d'un _style_ merveilleux, qui semble fait
+tout exprès et comme préparé pour recevoir son ardente pensée, qui
+s'était formé tout seul et sans conseils, depuis la longue série des
+petits cahiers consacrés à l'épopée de _Corambé_ jusqu'au premier roman
+qu'elle donnera au public.
+
+Comment se fit la première révélation de son talent d'écrire? il est
+curieux d'en connaître l'origine. Ce fut vers la fin du dernier automne
+qu'elle passa à Nohant. Elle avait beaucoup lu Walter Scott, dont les
+traces se retrouvent dans plusieurs de ses romans.
+
+Elle ébauchait, pendant ces mois tristes, à travers ses longues
+promenades, l'idée d'une espèce de roman qui ne devait jamais voir le
+jour et qu'elle écrivit sur la tablette d'une vieille armoire, dans
+l'ancien boudoir de sa grand'mère, près de ses enfants: «L'ayant lu,
+dit-elle avec candeur, je me convainquis qu'il ne valait rien, mais que
+j'en pouvais faire de moins mauvais», et comme elle était alors très
+préoccupée du choix du métier qui lui assurerait sa liberté à Paris,
+elle vint à penser qu'en somme il n'était pas plus mauvais que beaucoup
+d'autres qui, tant bien que mal, faisaient vivre. «Je reconnus que
+j'écrivais vite, facilement, longtemps, sans fatigue; que mes idées,
+engourdies dans mon cerveau, s'éveillaient et s'enchaînaient, par la
+déduction, au courant de la plume; que dans ma vie de recueillement
+j'avais beaucoup observé et assez bien compris les caractères que le
+hasard avait fait passer devant moi, et que, par conséquent, je
+connaissais assez la nature humaine pour la dépeindre.» Cela
+l'encouragea dans sa tentative; elle en conclut que, de tous les petits
+travaux dont elle était capable, la littérature proprement dite, dont
+elle avait le goût et l'instinct confus, était celui qui lui offrait le
+plus de chances de succès comme métier. Elle fit son choix. Mais elle
+avait bien hésité auparavant; elle avait essayé des portraits au crayon
+ou à l'aquarelle en quelques heures. C'était ressemblant, paraît-il,
+mais cela manquait d'originalité. Elle crut un instant avoir trouvé son
+aptitude véritable: elle peignait avec goût des fleurs et des oiseaux
+d'ornement, des compositions microscopiques sur des tabatières et des
+étuis à cigares en bois de Spa. Elle faillit même en vendre un
+quatre-vingts francs, chez un marchand à qui elle l'avait confié. À quoi
+tiennent les destinées littéraires! Si elle en avait obtenu cent francs,
+ce qu'elle demandait en tremblant, sans croire que ce fût possible,
+_Consuelo_ et _la Mare au Diable_ n'auraient jamais paru. Heureusement
+la mode de ces objets passa vite, et Mme Dudevant fut obligée de
+chercher ailleurs ce qu'elle avait cru trouver là, _son gagne-pain_. Le
+mot est d'elle; il était strictement vrai dans les conditions qui lui
+étaient faites. Elle avait à payer de son travail son passage à travers
+la vie libre, après qu'elle avait d'abord et de guerre lasse abandonné
+tous ses droits à son mari, pour racheter son indépendance. Ce mari, que
+nous ne retrouverons pas sur notre chemin, sans être précisément une
+_réalité offensive_ dans les premières années, sans être d'ordinaire ni
+méchant ni brutal, s'était arrangé de manière à devenir insupportable et
+à rendre la vie commune bien difficile à une femme d'un caractère
+solitaire et assez sauvage, qu'on ne pouvait ni asservir ni réduire dans
+ses habitudes et ses goûts. Quelques autres défauts, plus graves,
+paraît-il, vinrent s'ajouter aux difficultés conjugales et décidèrent
+une séparation, qui, d'abord partielle et librement consentie, devint
+définitive.
+
+Il arriva enfin un jour où Mme Dudevant reconquit son droit entier à
+l'indépendance qu'elle avait tant de fois souhaitée. En 1836 un jugement
+du tribunal de Bourges prononça la séparation à son profit et lui laissa
+l'éducation des deux enfants. Mais déjà elle avait fait l'essai
+dangereux de la célébrité littéraire par des oeuvres qui avaient surpris
+l'attention publique. Elle y était arrivée avec les qualités dont nous
+lui avons vu faire l'essai dans la retraite, intérieurement si agitée,
+où elle avait vécu: l'habitude des longues rêveries, qui était devenue
+un abri contre la vie réelle, une sensibilité très vive pour toutes les
+formes de la souffrance humaine, une bonté qui fut pour elle une source
+d'inspirations et en même temps une occasion perpétuelle d'erreurs et de
+malentendus dans son existence; enfin une imagination inépuisable dont
+elle avait suivi en secret, avec délices, les jeux et les combinaisons
+tour à tour ravissantes et terribles, jusqu'au jour où elle imagina de
+les jeter dans le public, qui s'en éprit passionnément et acclama le nom
+de l'enchanteresse. On lui donna presque aussitôt sa place, et ce fut
+souvent la première, dans cette illustre pléiade de romanciers qui
+embrassait les noms si divers de Balzac, d'Alexandre Dumas, de Jules
+Sandeau, et dans laquelle le nom de George Sand garda son éclat
+personnel sans rien emprunter aux astres fraternels et voisins.
+
+NOTES:
+
+[Note 1: Sa grand'mère était la propre fille du maréchal Maurice de Saxe
+et d'une des demoiselles Verrière, bien connues au XVIIIe siècle. Son
+grand-père était le célèbre M. Dupin de Francueil, que Jean-Jacques
+Rousseau et Mme d'Epinay désignent sous le nom de Francueil seulement,
+et qui, à l'âge de soixante-deux ans, était encore un _reste d'homme
+charmant_ du dernier siècle. De ce mariage était né Maurice Dupin, un
+militaire, brillant causeur la plume à la main, un peu trop ami des
+aventures, qui, très jeune, unit son sort à celui d'une fort aimable et
+spirituelle modiste de Paris, contre le gré de Mme Dupin, tour à tour
+indulgente et courroucée. Maurice Dupin eut, en 1804, une fille, Aurore,
+qui devait illustrer le nom de George Sand.]
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+HISTOIRE DES OEUVRES DE GEORGE SAND
+
+L'ORDRE ET LA SUCCESSION PSYCHOLOGIQUE DE SES ROMANS
+
+
+Quelle idée George Sand se faisait-elle du roman quand elle entreprit
+d'écrire pour le public? Même en faisant aussi large que l'on voudra la
+part de la spontanéité, peut-on croire que cette intelligence, si
+richement douée et si féconde, ait marché tout à fait au hasard, dans
+les voies qui se sont offertes à elle, avec l'indifférence banale d'un
+talent qui ne vise qu'au succès, ou bien s'est-elle développée selon la
+règle inaperçue, mais active, d'instincts énergiques et permanents? Elle
+va répondre pour nous:
+
+«Je n'avais pas la moindre théorie quand je commençai à écrire, et je ne
+crois pas en avoir jamais eu quand une envie de roman m'a mis la plume
+en main. Cela n'empêche pas que mes instincts ne m'aient fait, à mon
+insu, la théorie que je vais établir, que j'ai généralement suivie sans
+m'en rendre compte, et qui, à l'heure où j'écris, est encore en
+discussion. Selon cette théorie, le roman serait une oeuvre de poésie
+autant que d'analyse. Il y faudrait des situations vraies et des
+caractères vrais, réels même, se groupant autour d'un type destiné à
+résumer le sentiment ou l'idée principale du livre. Ce type représente
+généralement la passion de l'amour, puisque presque tous les romans sont
+des histoires d'amour. Selon la théorie annoncée (et c'est là qu'elle
+commence), il faut idéaliser cet amour, ce type par conséquent, et ne
+pas craindre de lui donner toutes les puissances dont on a l'aspiration
+en soi-même, ou toutes les douleurs dont on a vu ou senti la blessure.
+Mais, en aucun cas, il ne faut l'avilir dans le hasard des événements;
+il faut qu'il meure ou triomphe, et on ne doit pas craindre de lui
+donner une importance exceptionnelle dans la vie, des forces au-dessus
+du vulgaire, des charmes ou des souffrances qui dépassent tout à fait
+l'habitude des choses humaines, et même un peu _le vraisemblable_ admis
+par la plupart des intelligences. En résumé, idéalisation du sentiment
+qui fait le sujet, en laissant à l'art du conteur le soin de placer ce
+sujet dans des conditions et dans un cadre de réalité assez sensible
+pour le faire ressortir.»
+
+George Sand n'a pas été infaillible dans l'application de cette théorie.
+Il lui est arrivé plus d'une fois d'idéaliser dans le chimérique et le
+faux. Mais c'était là l'erreur de son jugement, non de ses instincts;
+elle restait fidèle d'intention à sa théorie, alors même qu'elle la
+trahissait. Cette théorie paraît bien simple et bien grande, par
+comparaison surtout avec ce qui s'est vu plus tard.
+
+À travers toutes les aventures de sa vie réelle et de sa vie littéraire,
+George Sand garda intact son culte de l'idéal, elle resta poète. Le goût
+changeant des générations nouvelles ne lui ravira jamais cet honneur.
+C'est dans une conception poétique que naissent ces récits si riches, si
+variés, qui souvent s'altèrent dans la suite des événements, mais qui
+toujours ont des commencements merveilleux.
+
+On comprend comment cette spontanéité d'une imagination dont j'ai essayé
+de retracer les origines troublées, qui ne se gouverne guère, qui
+s'excite elle-même, comment le souvenir des crises morales traversées,
+l'espoir confus d'un avenir où sa crédulité enthousiaste voyait éclore
+des rêves divins, comment toute cette nature inquiète, frémissante et
+superbe, avec ses illusions et ses vraies douleurs, va trouver
+d'instinct son expression dans des oeuvres étranges, audacieuses de
+pensée, d'un style exalté et inquiétant, gémissantes et passionnées,
+débordantes de lyrisme, à propos de l'amour, à propos de la religion, à
+propos de la vie humaine. Que si, de plus, on vient à penser que cet
+auteur est une femme froissée par la vie, déçue, irritée de mille
+manières, que jusqu'alors dans une existence très active au dedans, mais
+très solitaire et très retirée, elle est restée étrangère à tous les
+grands spectacles de la politique et de la société, et qu'elle se
+précipite dans ce monde inconnu, avec son inexpérience effrénée, ses
+vastes désirs et une compassion profonde pour les misères et les
+douleurs qui crient à travers l'humanité, et encore plus pour celles qui
+souffrent et saignent silencieusement: on comprendra que cette femme
+soit tout d'abord consternée et saisie à cette vue, comme toutes les
+belles âmes qui jugent le monde avec leur coeur et dont les aspirations
+sont violemment meurtries par la brutalité des faits. Elle demandera
+alors si à tant de maux il n'y a pas de remède.
+
+Ce seront d'abord les préoccupations personnelles, religieuses et
+morales qui domineront son esprit et ses oeuvres. Puis ce sera le tour
+des préoccupations sociales. Alors, autour de cette femme inspirée, de
+ce poète applaudi, de cet écrivain déjà populaire, vous verrez se
+presser en foule les docteurs de la rénovation universelle, les
+empiriques et les utopistes, les sophistes et les rêveurs, les apôtres
+sincères et les charlatans de la question sociale, les exploiteurs et
+les exploités, les ambitieux et les naïfs. Ils ont trouvé dans George
+Sand l'éclatant porte-voix de leurs doctrines. C'est à qui lui proposera
+un plan nouveau, un système inédit, la philosophie, la politique, la
+religion de l'avenir. La nature de Mme Sand la prédisposait à subir le
+despotisme des convictions âpres et des imaginations fortes. Fanatique
+du bien absolu ou, à son défaut, d'un mieux immédiat, rêvé plutôt
+qu'expérimenté, plus paresseuse à concevoir l'idée qu'à la mettre en
+oeuvre, reconnaissant elle-même que l'initiative intellectuelle lui
+manque, elle laisse envahir toute une période de sa vie par l'utopie
+politique, par le vague désir d'un âge d'or sur l'avènement duquel tout
+le monde est d'accord autour d'elle, sans que chacun renonce à son plan
+pour le faire éclore, et à son programme particulier pour le réaliser.
+Enfin, un beau jour (oui, ce fut un beau jour pour son talent et sa
+gloire) elle éprouvera comme une grande lassitude de cette agitation
+d'idées dans le vide, de ces théories, immaculées et superbes tant
+qu'elles demeurent sur le trône intérieur de la pensée pure, et qui, dès
+qu'elles descendent dans les aventures de la politique active et dans
+les mouvements de la rue, se laissent _avilir et souiller par les
+événements_. Ce grand esprit, qui a l'horreur de la violence, rentrera
+en soi sous une impression de fatigue et de dégoût; elle fera, si j'ose
+dire, une retraite spirituelle en elle-même dans le sanctuaire de ses
+plus chers souvenirs; elle se rendra à l'appel énergique que lui font
+ses secrets instincts, trop longtemps froissés par la discussion
+violente et la lutte ingrate; elle reviendra à son goût pour la
+campagne, pour ces champs du Berry, théâtre de la première poésie de ses
+rêveries d'enfant; il y aura en elle comme une éclosion soudaine et
+inespérée de souvenirs frais et charmants, d'émotions exquises et
+saines. Enfin, nous nous reposerons avec elle de toutes les agitations
+et de toutes les haines; la douce lumière, un peu voilée, de la campagne
+natale finira par éclipser l'éclat fiévreux du réformateur, le rêve
+enflammé du poète humanitaire.
+
+N'est-ce pas là précisément le cercle parcouru par Mme Sand, et cette
+page de biographie intime n'est-elle pas l'histoire en raccourci de ses
+oeuvres?
+
+
+I
+
+La première période de sa vie littéraire est toute au lyrisme spontané,
+personnel. Et comme je voudrais faire ici un tableau non de fantaisie,
+mais d'histoire, avec la précision relative que comportent ces sortes de
+divisions d'un caractère tout psychologique, je crois pouvoir étendre
+cette première période de 1832 à 1840 environ. Dans cet intervalle de
+neuf années paraissent, coup sur coup, les chefs-d'oeuvre de la première
+manière, _Indiana, Valentine, Jacques, André, Mauprat, Lélia_ et la
+charmante série des contes vénitiens[2].
+
+Rappelons rapidement le sujet des oeuvres principales. Nous verrons
+qu'elles procèdent toutes d'un fonds commun d'émotions et de douleurs
+personnelles, sans être pourtant la confidence et le récit de sa vie.
+Mme Sand a toujours protesté contre les applications trop strictement
+biographiques qui ont été faites de ses premiers romans.
+
+Cependant il faut s'entendre sur ce point délicat. _Indiana_, elle nous
+l'assure, n'est pas son histoire dévoilée. C'était du moins l'expression
+de ses réflexions habituelles, de ses agitations morales, d'une partie
+de ses souffrances réelles ou factices; ce n'était pas sa vie, soit,
+c'était le roman ou le drame de sa vie, tel qu'elle l'avait conçu sous
+les ombrages de Nohant. Que ce ne fût pas, je veux le croire, une
+plainte formulée contre son maître particulier, c'était du moins une
+protestation contre la tyrannie dans le mariage, personnifiée par le
+colonel Delmare. C'était aussi la conception, l'idéal d'une femme
+aimante, telle qu'elle l'imaginait alors; c'est pour son propre compte
+qu'elle s'intéressait à la peinture d'un amour naïf et profond, exalté
+et sincère, passionné et chaste, que sa naïveté même trahit, que sa
+sincérité livre en proie et sans autre défense que le hasard à l'égoïsme
+voluptueux et féroce d'un homme du monde, et que sauve enfin du dernier
+désespoir un coeur héroïquement silencieux, un coeur digne d'elle, digne
+de la réconcilier avec la vie et l'amitié.--_Valentine_ recommence, avec
+des détails ravissants et une poésie incomparable, ce thème du mariage
+impie et malheureux que les convenances sacrilèges du monde ont imposé,
+et qui traîne à sa suite les plus lamentables et tragiques douleurs, le
+réveil violent de la nature et du coeur, les ardeurs fatales, les
+tentations plus fortes que la volonté, la famille déshonorée, une noble
+maison brisée, un foyer anéanti.--_Jacques_, c'est son idéal de l'amour
+dans l'homme (comme _Indiana_ est son idéal de l'amour dans la femme);
+c'est un stoïcien devenu amoureux avec la profondeur et l'élévation
+qu'un stoïcien peut mettre dans ces sortes de choses, avec un courage
+triste jusqu'à la mort dès qu'il pressent une faiblesse ou une trahison,
+un dévoué qui abdique sans éclat tous ses droits et se résigne au
+suicide pour épargner à Fernande, adorée jusque dans sa faute,
+l'humiliation de ses joies coupables et la honte de son bonheur
+adultère.--L'amour dans une nature gracieuse et faible qu'il exalte et
+qu'il brise, l'amour encore, mais dans une nature sauvage qu'il dompte
+et qu'il élève à la plus haute éducation de l'intelligence et du coeur,
+ce sont deux rêves sur les effets divers de la grande passion, c'est
+_André_, c'est _Mauprat_.--_Lélia!_ Qui ne se rappelle toujours, après
+l'avoir lu une fois, ce poème étrange, incohérent, magnifique et
+absurde, où le spiritualisme tombe si bas, où la sensualité aspire si
+haut, où le désespoir déclame en si beau style, où l'esprit, ravi,
+étonné, scandalisé, passe brusquement d'une scène de débauche à une
+prière sublime, où l'inspiration la plus fantasque s'élance de l'abîme
+au ciel pour retomber au plus profond de l'abîme? C'est le doute qui
+blasphème, qui maudit, qui s'attendrit jusqu'à l'extase; c'est l'amour
+qui s'injurie lui-même sans pitié et qui analyse ses misères avec une
+sorte de fureur désespérée; c'est la foi qui tantôt se renie et tantôt
+se livre à ses transports; c'est l'idéal qui se déshonore dans les bras
+des prostituées, et qui demande à l'orgie l'impuissante consolation de
+ses rêves et de ses élans trompés. Ce lyrisme excessif, bien qu'il ait
+vieilli, offre encore au lecteur un spectacle étonnant où le vertige et
+la fièvre se mêlent à des aspirations de la plus grande beauté.--Dans
+_Spiridion_, le jeune moine Alexis, qui n'est pas sans ressembler
+beaucoup à George Sand elle-même en consultation auprès de Lamennais,
+représente l'âme en peine à la recherche de la vérité religieuse,
+touchée de l'idéal divin et le cherchant avec une douloureuse anxiété à
+travers les symboles et les livres, et surtout à travers les angoisses
+d'un vieux moine mourant qui lègue à son successeur la flamme,
+recueillie dans le feu de l'orage, mais la flamme où s'allumera la
+révolte religieuse et plus tard la Révolution.
+
+À côté de ces grands romans il ne faut pas oublier des oeuvres moindres,
+non par le talent, mais par l'étendue. Qui ne connaît pas les nouvelles
+de Mme Sand l'ignore vraiment ou est exposé à la méconnaître dans
+l'étonnante souplesse de son art. À travers ses plus grandes oeuvres, à
+toutes les époques de sa vie, mais surtout dans la première période, se
+joue par intervalles un courant vif et bondissant d'esprit tout
+français, l'esprit renaissant du XVIIIe siècle, de fantaisie élégante et
+de curiosité aventureuse qui trouve à se répandre en liberté dans des
+fictions dont l'amour est le thème perpétuellement varié. A-t-on jamais
+manié l'ironie légère d'une main plus gracieuse que celle qui a écrit
+_Cora_, _Lavinia_, ou qui a tracé ces pages où la dernière marquise du
+XVIIIe siècle nous peint, en jouant avec son éventail, les moeurs et les
+caractères de son temps et nous raconte la seule émotion qui ait failli
+troubler le cours harmonieux d'une longue existence, vouée aux amours
+faciles! Et _Lavinia_, qui pourrait l'oublier? Nous gardons, longtemps
+après qu'elle a disparu, l'impression de ce sourire où a passé la
+maligne vengeance d'un coeur trahi, qui voit revenir à lui le transfuge
+et qui l'abandonne à son tour, avec une tristesse souriante, à ses
+remords vite consolés. Comme tous ces récits sont d'une invention
+naturelle, d'une allure vive, d'un tour et d'un style exquis! _Metella_
+nous montre, au vif et au naturel en même temps, l'art de peindre les
+troubles les plus graves du coeur, d'un trait discret qui laisse tout
+deviner presque sans rien marquer et en courant à la surface. _Le
+Secrétaire intime_, _Teverino_ sont deux inspirations de la plus
+brillante poésie.
+
+J'aime moins _Leone Leoni_, malgré la vigueur extraordinaire du ton, et
+je goûte médiocrement quelques pages dans _la Dernière Aldini_. La mère
+ne me plaît guère quand elle veut épouser son gondolier, et la fille
+m'effraye quand elle se jette à la tête du chanteur. Mais combien
+d'autres pages pleines de fraîcheur et d'éclat, et quel riant coloris!
+que de finesse et de grâce dans la scène où Lélio se trouve pour la
+première fois en tête-à-tête avec la jeune Alezia! quelle lutte
+ingénieuse, et le charmant triomphe pour tous les deux! L'éclat des
+grandes oeuvres de George Sand a été trop vif; elles ont été célébrées
+ou discutées avec trop de feu, pour que les _nouvelles_ n'eussent pas un
+peu à en souffrir. Il y a là cependant quelques-uns des plus purs joyaux
+de cet écrin déjà si riche. Toutes les élégances de l'esprit s'y
+unissent comme pour faire un cadre d'or à un sentiment délicat. Grâce
+émue, fantaisie souriante, originalité tour à tour piquante et
+attendrie, que de dons aimables, et quel malheur que George Sand ne s'en
+soit pas contentée! Pourquoi a-t-elle voulu faire de son talent un
+instrument plus sonore, mais souvent faux, de doctrines mal étudiées?
+
+De ces nouvelles, dont le cadre et le paysage sont empruntés à l'Italie
+et surtout à Venise, il faut rapprocher les _Lettres d'un voyageur_,
+publiées à différentes dates et à d'assez grands intervalles, mais dont
+les premières, les lettres vénitiennes, offrent un intérêt étrange et
+passionné que les autres n'ont pas au même degré. Ces premières lettres,
+vrai poème en prose, chroniques de voyage dans les Alpes et vers le
+Tyrol, récit de conversations ou d'impressions solitaires à Venise, sont
+l'expression attristée, dramatique, d'un esprit souffrant, malade, déjà
+cruellement éprouvé par la douleur, trompé par l'amour, comme si, après
+quelques années à peine d'expérience, il avait dû se démontrer à
+lui-même que les passions les plus romanesques ne sont pas à l'abri de
+la souffrance, pas plus que les existences les plus bourgeoises. C'est
+tantôt un jugement amèrement résigné sur la vie et les hommes, tantôt
+une plainte aigre, un cri d'angoisse, un de ces cris qui se font
+entendre à travers le monde, et qui ont un long retentissement. C'est, à
+coup sûr, la confidence la plus sympathique et la plus curieuse que Mme
+Sand nous ait donnée sur elle-même par la sincérité de l'accent, avec
+une exquise discrétion de la douleur. Dans ces simples pages s'agitent
+en une seule âme tous les sentiments les plus sacrés de l'âme; ils
+s'agitent, ils palpitent sous le voile; ni le sexe ni l'âge de ce pauvre
+et poétique voyageur de la vie ne s'y révèlent un seul instant; la
+passion et la souffrance y gardent une admirable pudeur, et le charme en
+est doublé.
+
+Toutes ces oeuvres si diverses par la conception, par la fantaisie, par
+le cadre, portent la trace brûlante d'un esprit jeune. Le sujet, à peu
+près unique à travers la variété éblouissante des aventures, c'est la
+peinture de l'amour noble aux prises avec les tentations et les
+surprises de la vie, avec les défaillances ou les trahisons, ce sont les
+fortunes de ce pauvre et grand coeur humain dans ses élans trompés vers
+l'héroïsme et dans ses chutes prodigieuses; c'est aussi la lutte des
+âmes aimantes contre les perfidies du sort, qui les jette en proie à la
+violence; c'est la révolte de la nature contre les erreurs fatales de la
+société; c'est une protestation contre les servitudes du code, ou de
+l'opinion, en un mot, contre tout ce qui gêne le libre élan des amours
+vrais. C'est enfin la poursuite inquiète et passionnée de l'idéal
+religieux, d'un idéal souvent chimérique et troublé, mais ardemment
+espéré, entrevu à travers les doubles ténèbres _de la superstition et du
+scepticisme_. Telle est l'inspiration qui domine dans cette première
+période, et tel est le motif de ces premiers chants. Chacune de ces
+oeuvres est un poème consacré à l'amour divin et surtout à l'amour
+humain, tous les deux fort étonnés d'être si intimement mêlés et
+confondus. La question sociale ne paraît que dans un vague lointain et
+incidemment. L'idée d'une réformation ne va guère d'abord au delà du
+mariage, critiqué moins encore dans son principe que dans sa pratique.
+Elle écrivait alors, comme elle le dit, sous l'empire d'une émotion, non
+d'un système.
+
+
+II
+
+Le système se fait jour bientôt et refoule l'émotion dans certaines
+limites. L'émotion et le système, l'une venue de l'âme même de l'auteur,
+l'autre venu du dehors, se partageront, à parts plus ou moins égales,
+les romans de la seconde période, ceux qui remplissent la vie littéraire
+de Mme Sand de 1840 à 1848 environ.
+
+Ce fut un malheur, au point de vue de l'art, que ce partage. On ne peut
+pas dire précisément que le talent ait baissé dans les oeuvres de la
+seconde manière; mais, à coup sûr, l'intérêt est moins vif, la
+sympathie, à chaque instant déconcertée, se refroidit. Il y a des
+parties entières frappées d'une mortelle langueur. Cela devait être, et
+cela est. Ce qu'elle nous avait promis dans le roman, c'était la
+peinture plus ou moins idéalisée du coeur humain, l'analyse de l'âme
+jetée dans des situations fictives et se développant, dans cette
+combinaison d'événements imaginaires, au gré de l'auteur, observateur ou
+poète. Ce qui nous plaisait dans cette lecture, c'était d'y goûter
+l'ineffable oubli du monde réel, le repos de ce labeur tumultueux où
+tout ce que nous avons de sentiment et d'activité s'épuise, par l'effet
+nécessaire de la vie pratique, dans des luttes si âpres et toujours
+renaissantes, souvent pour de si misérables objets. On aimait à s'y
+distraire du combat, du bruit et de la poussière de chaque jour. O
+poète, vous m'avez présenté l'amorce d'une fiction aimable, je vous ai
+suivi sans défiance et d'un coeur charmé; vous avez sollicité ma
+curiosité, vous l'avez ravie; vous m'avez ému, je subis la douce ivresse
+que votre art m'a préparée. Et, tout d'un coup, voici que mon émotion
+s'arrête et se glace. Qu'avez-vous fait? Au milieu de l'idylle
+enchantée, voici une tirade traîtresse dont je reconnais l'inspirateur,
+voici le sermon socialiste qui commence, et le charme cesse d'agir. Vous
+me rejetez de vive force, et par une sorte de perfidie, dans ce milieu
+discordant et agité que je voulais fuir. Je reconnais ici le discours de
+M. Michel (de Bourges), là le pamphlet enflammé de M. de Lamennais,
+ailleurs le rêve philosophique et religieux de M. Pierre Leroux; courez
+après mon émotion, essayez de la ressaisir, elle est bien loin. J'ajoute
+que, par la force des choses, dans ces épisodes de prédication
+intermittente, le talent ni le style ne sont plus les mêmes. On sent
+trop bien que l'inspiration vient du dehors et que cette parole n'est
+qu'un écho. L'inévitable déclamation arrive, comme toujours, quand le
+style n'est plus le son même de l'âme, directement frappée par son
+émotion propre. L'éloquence se guinde, la verve forcée prend des airs
+d'emphase.
+
+Que l'on éprouve cette critique sur les principaux romans de cette
+seconde période. C'est vers 1840, avec _le Compagnon du tour de France_,
+que le système arrive et que le socialisme entre en campagne. Certes il
+y a des parties charmantes dans ce roman, des types et des situations
+saisis avec art. Le fond de l'oeuvre est, ou du moins devrait être, le
+contraste de l'amour généreux et vraiment grand de Pierre Huguenin, avec
+la passion vaniteuse et sensuelle d'Amaury, l'un dévouant l'ardeur de sa
+chaste pensée à une vierge austère, grave, qui est toute intelligence et
+toute âme, l'autre cherchant la satisfaction d'un goût d'artiste dans la
+séduction d'une femme élégante et coquette, qu'il aime avec tout
+l'orgueil de ses sens et toute l'exaltation d'une fantaisie. Ce qui est
+vrai dans ce roman, ce qui est bien observé et vraiment beau, c'est
+l'effet de ce faux et mauvais amour sur Amaury. Ce coeur bien doué, mais
+faible, dupe de sa vanité, expie cruellement sa faute, non par la perte
+de son avenir, mais, ce qui est plus terrible, par la dégradation
+successive de ses belles qualités. La volupté et l'ambition l'ont
+touché, elles le posséderont à jamais. Ce qui est vrai aussi, et
+admirablement décrit, c'est l'effet d'un noble amour sur Pierre
+Huguenin; c'est la peinture de son élévation morale, de la délicate
+fierté de ses sentiments, de ce courage et de cette probité du bon sens
+qui se tient à l'écart et dans l'ombre où doivent se reléguer les
+passions impossibles. Mais, à chaque instant, hélas! ces belles analyses
+s'arrêtent brusquement. Cette étude profonde et charmante des effets de
+deux passions contraires sur deux âmes plébéiennes s'interrompt pour
+laisser passer le flot de la déclamation politique. Je ne connais pas de
+personnage plus incommode, plus bruyant, plus sottement bavard que cet
+Achille Lefort, qu'on est sûr de trouver à tous les détours des allées,
+toutes les fois que l'idylle s'y promène. Je ne sache rien de plus
+invraisemblable que le caractère de M. de Villepreux, ce complice
+d'Achille Lefort qu'il méprise, mélange indéfinissable d'un grand
+seigneur sceptique, d'un membre de l'opposition constitutionnelle, d'un
+conspirateur sans conviction, qui, à certains moments, semble monter sur
+le trépied de la sibylle humanitaire, et qui, l'instant d'après, en
+redescend avec le sourire d'un Machiavel du Palais-Bourbon. Mais
+surtout, je ne sache rien de plus faux, de plus déclamatoire de plus
+dissonant que le personnage de la noble Yseult, dans la dernière partie
+du roman, où l'on est tout étonné de découvrir que cette jeune fille,
+qui semble être la raison même, avec tant de grâce et de charme, n'est
+rien qu'une conspiratrice exaltée, une pédante infatuée. Voyez-la
+initiant Pierre Huguenin aux mystères du carbonarisme, fondant, au
+milieu de cette campagne splendide et de ce beau parc, la loge
+_Jean-Jacques Rousseau_; puis, à son tour, initiée par la vertu de
+l'ouvrier à la vraie doctrine de l'égalité, tout à coup, dans une scène
+étrange, lui demandant, _devant Dieu qui les voit et qui les entend_,
+s'il l'aime comme elle l'aime, et lui avouant que, depuis le jour où
+elle a pu raisonner sur l'avenir, elle a résolu _d'épouser un homme du
+peuple afin d'être peuple_, comme les esprits disposés au christianisme
+se faisaient baptiser afin de pouvoir se dire chrétiens. Charmante et
+douce Yseult, où êtes-vous? Je ne sais quel fantôme, échappé du club des
+femmes, a pris votre place. Je ne vous reconnais plus[3]. Ainsi
+s'entremêlent, à chaque instant, au grand dépit du lecteur, les deux
+parties du roman, l'une tout aimable et tout émue, empreinte de ce
+charme qui est la grâce dans l'art, l'autre surchargée de tons violents
+et criards qui font peur à la grâce et qui la forcent à s'envoler bien
+loin.
+
+_Horace_ serait l'analyse intéressante d'un caractère misérablement
+personnel et faible, si le roman n'était pas gâté par le contraste trop
+visiblement cherché d'Arsène, l'homme du peuple sublime, héros du
+socialisme naissant, type de toutes les vertus selon la morale nouvelle.
+Dans _Jeanne_ on voit poindre l'_idée druidique_, si chère à quelques
+amis de Mme Sand, mêlée à je ne sais quelle vague synthèse ou quel chaos
+religieux. Ici encore, on voudrait choisir dans cette oeuvre si
+mélangée. Quelques épisodes charmants, comme la rencontre de Jeanne
+endormie dans les _Pierres Jomâtres_ et comme le poisson d'avril,
+quelques scènes rustiques, admirablement peintes, comme l'incendie dans
+un hameau, les lavandières, la mort à la campagne, la fenaison, ne
+suffisent pas à sauver le roman de l'ennui que vous cause la
+préoccupation du système, incessamment ramené à la traverse du
+sentiment. Peu à peu le système tue le roman. Il arrive un moment où
+Jeanne n'est plus cette fille des champs, admirablement simple et pure,
+dont le charme naïf inspire de l'amitié ou de l'amour à tous ceux qui la
+rencontrent, et qui s'en étonne ou s'en effraye avec tant de modestie et
+de pudeur. Elle se transforme à vue d'oeil. Elle devient tantôt la
+Velléda du Mont-Barlot, tantôt la Grande Pastoure, elle grandit sans
+cesse, si c'est grandir, au point de vue de l'art, que de passer à
+l'état de mythe et d'allégorie. Elle symbolise l'âme héroïque et rêveuse
+du peuple des campagnes. Je le veux bien, mais je ferme le livre au
+moment où la jeune paysanne devient une si belle parleuse, et je passe
+avec empressement à _Consuelo_.
+
+Ici encore, malgré les trésors d'invention et d'art qui s'y dépensent,
+n'éprouverai-je aucune déconvenue? Certes je ne suis pas assez sottement
+empressé de prouver ma critique, pour discuter l'étonnante fécondité
+d'invention, la curiosité, la passion répandues dans tout ce roman et
+même dans la première partie de _la Comtesse de Rudolstadt_, qui en est
+la suite. Mme Sand, comme elle l'avoue, sentait là un beau sujet, des
+types puissants, une époque et des pays semés d'accidents historiques,
+dont le côté intime était précieux à explorer, et à travers lesquels son
+imagination se promenait avec une émotion croissante, à mesure qu'elle
+avançait au hasard, toujours frappée et tentée par des horizons
+nouveaux. Des lectures récentes qui avaient vivement saisi son esprit
+mobile l'attiraient à cette entreprise singulière et complexe, en lui
+faisant pressentir tout ce que le XVIIIe siècle offre d'intérêt sous le
+rapport de l'art, de la philosophie et du merveilleux, trois éléments
+produits par ce siècle d'une façon très hétérogène en apparence, et dont
+le lien était cependant curieux à établir sans trop de fantaisie. Siècle
+de Marie-Thérèse et de Frédéric II, de Voltaire et de Cagliostro: siècle
+étrange qui commence par des chansons, se développe dans des
+conspirations bizarres, et aboutit par des idées profondes à des
+révolutions formidables! Je reconnais volontiers, avec Mme Sand, la
+grandeur du sujet, et, plus libéral qu'elle envers elle-même, je
+reconnais qu'elle en a tiré le plus souvent un grand parti, par
+l'intérêt de l'intrigue, le charme étrange de certaines situations, la
+vive peinture des sentiments et des caractères. Comme on aime cette
+Consuelo, intelligence élevée, noble coeur, admirable artiste, dans les
+débuts chastement aventureux de sa vie errante à Venise, dans ses
+premiers triomphes et ses premières tristesses, à son arrivée à ce
+terrible château des Géants par une nuit de tempête, dans toute cette
+fantasmagorie des vieilles ruines et des grands souterrains, dans son
+amour pour le jeune comte Albert si longtemps combattu par l'effroi,
+dans sa fuite, dans sa rencontre à travers champs avec Haydn presque
+enfant, dans ce long voyage enfin, le plus ravissant et le plus
+fantastique que l'imagination puisse rêver!
+
+Et plus tard, quand, aux prises avec des événements terribles, triste
+fiancée de la mort, sous le coup d'un effrayant mystère dont parfois sa
+raison se trouble, nous voyons reparaître Consuelo, vierge et veuve,
+comtesse de Rudolstadt, toujours grande et noble artiste, à la cour de
+Frédéric et dans la dangereuse intimité de la princesse Amélie, que de
+scènes pleines d'attrait et de terreur! Sa prison, son enlèvement, cette
+fuite nouvelle sous la conduite des Invisibles, ces émotions
+douloureuses d'une passion énigmatique qui l'attire comme un amour
+permis et qui l'effraye comme une sorte d'adultère envers un mort, tout
+cela est raconté avec un intérêt, un entrain incomparables. Mais, pour
+Dieu! que le comte Albert ne soit donc pas si fatal, si prolixe et si
+nuageux! S'il aime Consuelo, qu'il lui parle de son amour et qu'il ne
+lui commente pas sans fin, dans une histoire de fantaisie, les
+sanglantes légendes de Jean Ziska et des Hussites! Si sa démence n'était
+pas si prétentieuse, il pourrait nous intéresser; s'il ne repassait pas
+à chaque instant dans le roman, avec son front pâle, son oeil fixe et
+son manteau noir semé de larmes d'argent comme un drap mortuaire, il
+pourrait nous sembler aimable. Mais c'est bien mal à lui de déraisonner
+si souvent pour effrayer Consuelo et pour impatienter le lecteur! Et
+quand le moment de l'initiation arrive, quand l'oracle parle enfin au
+fond du souterrain, est-ce que je me trompe? Est-ce le noble comte qui
+parle? il me semble reconnaître de vieilles phrases qui ont fait un long
+et vaillant service dans _la Démocratie pacifique_ de ce temps et
+ailleurs: «Une secte mystérieuse et singulière rêva, entre beaucoup
+d'autres, de réhabiliter la vie de la chair, et de réunir dans un seul
+principe divin ces deux principes arbitrairement divisés. Elle voulut
+sanctionner l'amour, l'_égalité_, la _communauté de tous_, les éléments
+de bonheur. Elle chercha à relever de son abjection le prétendu principe
+du mal et à le rendre, au contraire, serviteur et agent du bien» ...
+etc., etc.... Le noble comte peut continuer longtemps ainsi, il y a
+longtemps que je rêve, et je soupçonne Consuelo de n'avoir tant de
+patience à l'entendre que parce qu'elle fait comme moi. Mais tout cela
+n'est rien en regard du second volume de _la Comtesse de Rudolstadt_.
+C'est ici qu'un grand courage pourrait se donner le spectacle de la
+marée montante du système et de la déclamation. L'ennui atteint tout à
+coup des hauteurs démesurées. Qui pourrait suivre Consuelo dans ce
+Panthéon bizarre que lui ouvrent les prêtres et les prêtresses de la
+vérité, qui est décoré, entre chaque colonne, des statues des plus
+grands amis de l'humanité, et où l'on voit figurer Jésus-Christ entre
+Pythagore et Platon, Apollonius de Tyane à côté de saint Jean, Abailard
+auprès de saint Bernard, Jean Huss et Jérôme de Prague à côté de sainte
+Catherine et de Jeanne d'Arc? De grâce, arrêtons-nous sur le seuil du
+temple avant que Spartacus n'arrive pour clore l'histoire, et que toutes
+les figures plus ou moins touchantes du roman ne disparaissent dans les
+brumes d'un symbolisme universel. Encore un roman qui finit par ce qu'il
+y a de plus froid au monde, l'allégorie, uni à ce qu'il y a de plus
+pompeusement vide, la théosophie humanitaire.
+
+Ce serait vraiment abuser de l'évidence que d'insister davantage et de
+répéter longuement la même et triste épreuve sur le _Meunier
+d'Angibault_, où l'on voit, au commencement, un artisan héroïque, le
+grand Lémor, refuser la main d'une veuve patricienne qu'il adore, parce
+que la richesse est contraire à ses principes, et la riche veuve, à la
+fin du roman, se réjouir de l'incendie qui dévore son château, parce
+qu'elle voit tomber, avec le dernier pan de mur qui lui appartient, le
+dernier obstacle qui la séparait du socialisme et de son amant.
+Parlerons-nous du _Péché de M. Antoine_, dont le plus gros péché n'est
+pas, à mes yeux, d'avoir une aussi jolie fille que Gilberte, mais bien
+d'avoir rendu M. de Boisguilbault le plus insupportable des hommes en
+lui enlevant sa femme. Tout le monde est plus ou moins communiste ici,
+dans le singulier monde où s'agitent les personnages du roman: M.
+Antoine, gentilhomme déchu; Jean, le paysan philosophe; Janille, la
+servante; Émile, Cardonnet, le jeune sage; M. de Boisguilbault, le vieux
+fou. Il n'y a que M. Cardonnet le père qui ne trempe pas dans l'_idée
+nouvelle_; mais aussi on a bien soin, comme si cela ne s'entendait pas
+de soi-même, d'en faire le type de l'industriel sans coeur, dont la
+froide brutalité fait mourir sa femme, et qui broie les idées comme les
+hommes sous la meule de son usine. Tout ce monde-là (toujours M.
+Cardonnet excepté) a les deux caractères obligés des personnages:
+l'héroïsme du coeur et l'argumentation intarissable. C'est à qui fera
+les plus belles actions et parlera le plus longtemps. La palme reste à
+M. de Boisguilbault.
+
+
+
+III
+
+
+Déjà pourtant, à la même époque où le rêve humanitaire obsédait si
+cruellement cette belle imagination, il s'était fait en elle plus d'une
+révolte sourde contre la tyrannie des amitiés et des idées
+systématiques. Plus d'une fois elle avait osé, pour respirer le grand
+air des libres espaces, soulever un instant le joug de plomb qui
+l'écrase. Entre _le Meunier d'Angibault_ et _le Péché de M. Antoine_,
+ces deux grosses machines socialistes, elle avait donné au monde
+attentif et ravi une délicieuse idylle, la _Mare au Diable_, et préludé
+ainsi, par un petit chef-d'oeuvre d'exquise chasteté et de poésie
+champêtre, à la nouvelle manière qui devait marquer pour elle une autre
+période, une période de renaissance. Bonheur inattendu! Dans ces pages
+privilégiées, pas un mot de politique ni d'utopie. Rien qui divise, rien
+que de pudique et d'attendri, rien que de noble sans effort, de beau
+sans emphase, de touchant sans phrase! Un petit voyage de trois lieues,
+qui dure une nuit parce que l'on s'égare; une conversation plusieurs
+fois interrompue, reprise, quittée, entre le fin laboureur Germain, qui
+va chercher femme à Fourche, et la petite Marie, qui s'en va bergère aux
+Ormeaux; deux personnages épisodiques, mais non étrangers à l'action,
+Petit-Pierre, qui voudrait bien avoir Marie pour seconde mère, et la
+Grise, une bonne et belle jument qu'on aime comme si elle était une
+personne; le bivouac improvisé sous les grands chênes et où la nuit se
+passe tout gentiment, pour Marie, à jaser et à dormir, pour Germain, à
+causer et à rêver; une émotion bien vite réprimée par le brave paysan
+devant tant d'innocence et de candeur, et, ce qui vaut mieux, un bon
+projet de mariage qui germe dans sa tête et qu'il remportera demain à la
+ferme, voilà tout; ce n'est rien, et ce _rien_ restera dans notre
+littérature d'imagination parmi les oeuvres accomplies, nées sous un
+rayon propice, et consacrées. La poésie est le talisman de Mme Sand; dès
+qu'elle y touche, la sympathie renaît et les mauvais rêves avec l'ennui
+s'enfuient.
+
+Cette veine d'innocence et de poésie renouvelées devait porter bonheur à
+Mme Sand. Après s'être efforcée d'oublier M. de Boisguilbault et son
+communisme dans les brillantes aventures de son _Piccinino_, elle revint
+avec amour à la veine d'or où elle avait déjà recueilli un trésor de
+grâce et de sentiment: elle y puisa _François le Champi_. On eut peur en
+ouvrant le livre. On avait aperçu, parmi les premières lignes, quelques
+mots de funeste augure, je ne sais quelle théorie de la connaissance, de
+la sensation et de leur rapport qui est le sentiment, et l'on tremblait
+que M.P. Leroux n'eût répandu les lumières troublées de sa psychologie
+sur cette oeuvre nouvelle. On se rassura bien vite. On respira en
+s'apercevant que cette page était absolument un hors-d'oeuvre, une
+dernière concession à l'amitié. On respira, mais l'alerte avait été
+chaude. Il restait un roman berrichon de la tête aux pieds. Mme Sand
+avait plié son beau style à cette fantaisie du langage rustique, imité
+dans ses dernières finesses et saisi dans tout son naturel, pour
+raconter l'histoire de ce brave Champi, de la bonne Madelon, de leur
+bucolique amitié à l'ombre du moulin, amitié de mère de la part de
+Madelon, amitié de fils de la part de Champi, mais qui se change avec
+les événements et les années en une tendresse bien vive et qui les mène,
+l'un donnant le bras à l'autre, jusqu'à l'église du village, avec le
+petit Jeannie derrière eux, souriant de son plus fin sourire: ne
+faut-il pas bien souvent un _Ascagne_ enfant dans les romans de village
+comme dans les poèmes épiques, pour servir de prétexte aux premières
+effusions de l'amour naissant? Mais pendant que se déroulait cette
+épopée tranquille dans le feuilleton du _Journal des Débats_, au moment
+même où le roman arrivait à son dénouement, un autre dénouement, qui fit
+beaucoup de tort au premier, nous dit Mme Sand, trouvait sa place dans
+le _premier Paris_ dudit journal. C'était la révolution de 1848.
+
+La crise fut vive pour Mme Sand. L'émotion de la première heure faillit
+arrêter la renaissance de son talent, et couper brusquement la veine
+nouvelle. Des amitiés exigeantes arrivées au pouvoir faillirent
+compromettre cette plume exquise dans les violences de la polémique; des
+_Lettres au peuple_ et des _Bulletins du ministère de l'intérieur_,
+voilà ce qui remplaça, pendant quelques mois, les fables charmantes dont
+elle s'enchantait la veille et dont elle nous enchantait tous. Il fallut
+l'insurrection terrible de Juin pour rompre le charme et affranchir
+l'imagination devenue captive. «C'est à la suite de ces néfastes
+journées, dit-elle, que, troublée et navrée jusqu'au fond de l'âme par
+les orages extérieurs, je m'efforçai de retrouver dans la solitude,
+sinon le calme, au moins la foi.... Dans ces moments-là un génie orageux
+et puissant comme celui de Dante écrit, avec ses larmes, avec sa bile,
+avec ses nerfs, un poème terrible, un drame tout plein de tortures et de
+gémissements. De nos jours, plus faible et plus sensible, l'artiste,
+qui n'est que le reflet et l'écho d'une génération assez semblable à
+lui, éprouve le besoin impérieux de détourner la vue et de distraire
+l'imagination, en se reportant vers un idéal de calme, d'innocence et de
+rêverie. Dans les temps où le mal vient de ce que les hommes se
+méconnaissent et se détestent, la mission de l'artiste est de célébrer
+la douceur, la confiance, l'amitié, et de rappeler ainsi aux hommes
+endurcis ou découragés que les moeurs pures, les sentiments tendres et
+l'équité primitive sont ou peuvent être encore de ce monde. Les
+allusions directes aux malheurs présents, l'appel aux passions qui
+fermentent, ce n'est point là le chemin du salut; mieux vaut une douce
+chanson, un son de pipeau rustique, un conte pour endormir les petits
+enfants sans frayeur et sans souffrance, que le spectacle des maux
+réels, renforcés et rembrunis encore par les couleurs de la fiction.»
+Ces lignes sont écrites au devant de _la Petite Fadette_, comme un adieu
+à la politique orageuse et un engagement, pris à demi-voix, de s'en
+tenir désormais à des rêves plus doux. _La Petite Fadette_ fut le
+premier gage de la réconciliation de Mme Sand avec son génie. Dans ces
+années inquiètes, dans ces heures incertaines dont chacune apportait un
+péril ou une menace, une discorde nouvelle entre les chefs des partis et
+un frémissement des masses, avec quelle joie on échappait aux anxiétés
+de cette vie précaire en suivant Mme Sand dans les _traînes_ fleuries,
+vers la rivière qui s'endort là-bas, sous les branchages! Que de larmes
+mêlées de sourires, un peu par contraste avec les événements, firent
+couler l'amitié des deux _bessons_ de la Bessonnière, la jalousie de
+Sylvinet, la tendresse étonnée d'abord, bientôt émue et vive, du beau
+Landry pour la Fadette, la gentillesse croissante de la Fanchon,
+transformée par le charme magique d'un amour vrai! Ce fut un succès de
+grâce renaissante. Les plus beaux jours du talent étaient revenus,
+l'émotion publique les reconnaissait et les saluait. C'est à la même
+source d'inspiration champêtre qu'il faut rapporter quelques oeuvres,
+plus voisines de nous par le temps, comme les _Maîtres sonneurs_, un
+récit bien original, et _les Visions de la nuit dans les campagnes_,
+piquante fantaisie d'une imagination qui aime à traduire les naïves
+terreurs, les superstitions et les légendes, non sans s'émouvoir
+elle-même de ces jeux de la peur, qui sont la poésie de minuit et le
+drame nocturne des champs.
+
+Vers cette époque, la passion du théâtre, qui avait été très vive chez
+Mme Sand, se réveilla avec une force nouvelle. L'effort infructueux de
+_Cosima_ avait irrité cette passion plus encore qu'elle ne l'avait
+découragée. _Gabrielle_, _les Sept Cordes de la Lyre_, les
+_Mississipiens_ avaient été comme un spectacle idéal que Mme Sand avait
+donné à son imagination. Dans sa studieuse retraite de Nohant, sa
+récréation la plus chère, avec ses enfants et ses amis, était, nous le
+verrons plus tard, un théâtre de fantaisie, où chacun, sur un scénario
+préparé d'avance, apportait la verve improvisée de son esprit ou la
+malice piquante de sa raison, sa mélancolie ou sa gaieté.--En 1849 elle
+fit jouer sa comédie pastorale de _François le Champi_. Nous ne la
+suivrons pas longuement dans cette voie nouvelle, dans laquelle l'auteur
+ne rencontrera jamais un succès égal à son mérite, à son effort, à son
+visible désir de bien faire. Le tour particulier de son talent, amoureux
+de l'analyse et de la poésie, ne lui profitait pas ici autant
+qu'ailleurs. Ce qu'il faut, au théâtre, c'est la science du relief,
+l'instinct de la perspective, l'habileté des combinaisons et surtout
+l'action, encore l'action et toujours l'action; c'est la gaieté
+naturelle qui enlève le rire, ou le secret des émotions fortes et
+l'imprévu qui saisissent l'esprit. L'action vive et rapide n'était pas
+le fait de Mme Sand. Ni l'esprit dramatique ni la _vis comica_ ne se
+rencontrent chez elle. Son théâtre manque de relief; les formes trop
+simples et trop nues de son art, son habitude des analyses délicates et
+des sentiments fins, le style même, d'une prodigieuse facilité, mais un
+peu prolixe et parfois un peu déclamatoire, qui tantôt ne brille que par
+une simplicité savante et tantôt s'illumine de l'éclair lyrique, mieux à
+sa place dans un roman, voilà autant d'obstacles à sa popularité sur la
+scène. Quoi qu'il en soit, pendant de longues années, dans la dernière
+période de sa vie, depuis _François le Champi_ et _le Mariage de
+Victorine_ (1851) jusqu'au _Marquis de Villemer_ (1864), Mme Sand fut,
+avec un succès inégal, passionnément occupée de son théâtre.
+
+Elle sentait très vivement chez les autres, elle appréciait ce don du
+théâtre qu'elle fit tant d'efforts pour acquérir et pour imposer au
+public. Quoi qu'on en ait dit plus tard, elle n'y réussit jamais
+complètement. Nous avons cependant assisté à des reprises récentes de
+quelques-unes de ses pièces, un peu trop vite abandonnées autrefois, et
+qui ont été très bien accueillies par un public nouveau; nous venons
+d'applaudir[4] à cette jolie comédie romanesque _les Beaux Messieurs de
+Bois-Doré_ et à ce drame sentimental _Claudie_, qui a réussi malgré le
+ton de prédication suranné du père Remy. Je suis assuré qu'on pourrait
+faire la même et heureuse épreuve sur d'autres pastorales, mises au
+théâtre, comme _François le Champi_, ou des drames voués à l'étude des
+âmes d'artistes, comme _Maître Favilla_. Il faut tenir compte d'un
+mouvement de réaction très marqué qui s'opère dans les esprits en faveur
+du théâtre idéaliste, pour comprendre ce genre de succès qui fait
+honneur au public lettré. Malgré cela et quelques autres raisons tirées
+du charme sentimental de l'écrivain tardivement retrouvé, on peut dire
+que Mme Sand ne réussit que deux fois, d'une manière durable, au
+théâtre: dans _le Mariage de Victorine_ et dans _le Marquis de
+Villemer_. Encore est-il juste de dire que, ces deux fois, elle avait eu
+deux précieux collaborateurs: pour la première pièce, Sedaine; pour la
+seconde, Alexandre Dumas fils.
+
+Pendant cette période, disputée au roman et en partie usurpée par des
+tentatives dramatiques, Mme Sand n'abandonnait pas la voie que lui
+montrait sa vraie vocation.
+
+
+IV
+
+Elle donnait successivement: des romans du genre historique, comme _les
+Beaux Messieurs de Bois-Doré_, dont était sortie presque aussitôt la
+pièce du même nom, cette étrange hallucination, ce rêve rétrospectif sur
+les amours et la religion antédiluviennes, qu'elle a intitulé _Évenor et
+Leucippe_; quelques romans agréables, comme _la Filleule_, _Adriani_,
+_Mont-Revêche_, qui nous semblent particulièrement significatifs par la
+peinture très vive et très soignée des caractères, par la gracieuse
+variété des situations, par le mouvement de l'intrigue et surtout par le
+désintéressement très marqué de toute théorie sociale, le parti pris de
+revenir à sa conception primitive du roman, pur de toute préoccupation
+étrangère[5].
+
+Les bucoliques ne peuvent durer toujours. Elles avaient valu à Mme Sand
+un regain de succès et une popularité qui avait monté pendant quelque
+temps jusqu'au ton de l'enthousiasme; on avait pu craindre un instant
+qu'elle ne se s'attardât dans ces paysanneries qui l'avaient si
+heureusement affranchie de la haineuse politique. Aussi ce fut avec un
+grand plaisir qu'on la vit revenir à la véritable patrie du roman, la
+société tout entière, dans sa complexité infinie, aujourd'hui, mais pas
+pour longtemps, parmi les ouvriers de la Ville-Noire, hier dans le salon
+bourgeois et puritain des Obernay, avant-hier dans l'aristocratique
+boudoir de la vieille marquise de Villemer ou sur les montagnes de
+l'Auvergne.
+
+Dans la longue série des oeuvres qui couronnent d'une flamme vive
+encore, bien que par instants pâlissante, les derniers travaux de Mme
+Sand, deux surtout méritent de fixer l'attention de la postérité, _Jean
+de la Roche_ et _le Marquis de Villemer_. Je viens de relire ces deux
+romans et je suis retombé sous le charme d'autrefois. Je l'ai senti
+presque aussi vif et pénétrant. Combien y en a-t-il, parmi les oeuvres
+de pure imagination, qui résistent à l'épreuve d'une seconde journée
+quand elles ont perdu pour nous l'attrait de l'inconnu et cette première
+fleur de la nouveauté, souvent si fragile et si artificielle?
+
+Ces deux oeuvres sont de la meilleure manière de George Sand, avec le
+progrès que l'expérience la plus délicate de la vie a pu apporter dans
+les conceptions primitives de son art, sans que l'âge ait refroidi
+l'inspiration. Le sujet de _Jean de la Roche_ est peut-être le plus
+original et le plus simple. Il n'échappe pas à la poétique du genre qui
+condamne tout roman à n'être, plus ou moins, que l'histoire d'un amour
+malheureux. Ce sera donc encore l'éternelle lutte de l'amour contre les
+obstacles qui l'entourent à chaque pas et le détournent de son but. Mais
+la nouveauté est ici dans la nature de l'obstacle. Jean de la Roche est
+d'une naissance au moins égale à celle de miss Love; sa fortune est
+convenable, et M. Butler, grâce à Dieu, n'a rien de commun avec les
+pères barbares qui remplissent les romans et les drames des éclats de
+leur colère. Quand tout semble conspirer au bonheur de cet amour partagé
+et béni, d'où vient donc l'obstacle? D'où jaillira la source des larmes?
+Miss Love a pour frère un enfant, un terrible enfant, qui, voyant que sa
+soeur va se marier, tombe dans une sorte de désespoir. Il est jaloux à
+sa manière, chastement, mais maladivement jaloux. Sa langueur
+silencieuse et obstinée, une fièvre nerveuse, des rechutes terribles,
+voilà tout le noeud du roman. L'enfant est jaloux jusqu'à en mourir, et,
+comme elle l'adore, comme elle est le sacrifice même, le sacrifice qui
+garde le sourire aux lèvres, sans hésiter elle immole ses plus chères
+espérances. L'analyse de cette passion étrange d'un enfant fait
+l'originalité de ce roman. Ce n'est plus de vive lutte que l'on peut
+enlever un obstacle de cette nature; il faut des soins et des
+ménagements infinis pour traiter cette maladie de l'âme qui menace à
+chaque instant d'emporter une vie fragile; il faut surtout une
+résignation gaie et le plus difficile courage, celui qui ne craint pas
+de se mesurer avec le temps et d'attendre, presque sans espérance, un
+changement invraisemblable. À travers quels incidents variés un art
+ingénieux conduit l'intérêt, le soutient en le graduant et le variant
+sans cesse, comment tout se démêle enfin sous la main délicate de
+l'auteur, comment l'épreuve de ces deux âmes vaillantes se termine et se
+consacre par un bonheur qui n'est que le résultat naturel et comme
+l'oeuvre de leurs généreuses qualités, voilà où se marque le talent
+renouvelé de l'auteur. La dernière partie du roman, la rencontre de Jean
+de la Roche, déguisé et méconnaissable, avec la famille Butler, une
+excursion très pittoresque au Mont-Dore, qui lui fournit l'occasion de
+s'assurer si on l'aime encore après cinq longues années d'absence et de
+malentendu, le repentir tardif de Hope Butler, l'expiation qu'il offre
+pour le mal déjà fait, mais qui, dans l'enfant devenu jeune homme, garde
+encore son caractère étrange et maladif, ces dernières scènes, si
+naturelles et si bien préparées en même temps, achèvent l'émotion du
+lecteur.
+
+Nous ne raconterons pas _le Marquis de Villemer_, popularisé par le
+théâtre aussi bien que par le roman. Bien des fois déjà on avait vu le
+drame ou le roman aux prises avec des données analogues. Ni dans la
+littérature anglaise, ni dans la nôtre, l'histoire de l'institutrice ou
+de la demoiselle de compagnie n'est nouvelle. Mais ce qui est nouveau
+ici, c'est l'analyse des personnages, tracés avec autant de netteté que
+d'élégance; c'est surtout l'abondance et la variété des plus charmants
+détails d'intérieur. Quels piquants entretiens que ceux de Caroline de
+Saint-Geneix avec la vieille marquise, une personne compliquée, faussée
+par l'abus des relations sociales, incapable de vivre seule, incapable
+même de penser quand elle est seule, mais esprit charmant dès qu'elle
+est en communication avec l'esprit d'autrui, et dont la jouissance
+unique en ce monde est la conversation, qui lui rend le service
+d'activer ses idées, de les rendre _gaies_ par le mouvement, de la tirer
+hors d'elle-même! Ce qui frappe le lecteur, c'est le grand air qui règne
+d'un bout à l'autre de ce charmant récit, c'est l'attitude et le ton de
+la vie aristocratique, si naturellement pris et si naturellement gardé
+dans tout ce roman. On n'a pas assez remarqué ce caractère de l'esprit
+de Mme Sand dans ses anciennes oeuvres. La démocratie des idées a fait
+illusion et donné le change sur l'habitude et l'allure de ce style, qui
+n'est jamais mieux à sa place que dans les peintures de la haute vie, où
+il excelle sans effort, où il se meut avec une aisance merveilleuse.
+Qu'on la compare, sur ce point, avec Balzac! quelle supériorité aisée
+chez George Sand!
+
+C'est le caractère des esprits vraiment supérieurs de se continuer sans
+se répéter et de savoir se renouveler. Toutes les oeuvres de la dernière
+période ne méritent pas cependant le même éloge. L'auteur y laisse
+sentir quelques traces de fatigue, dont la plus marquée est une
+prolixité que ne peuvent aviver quelques traits d'analyse morale et
+quelques pages de description saisissante. Il n'en reste pas moins vrai
+que c'est un prodige de fécondité que cette vie littéraire de Mme Sand,
+vue dans son ensemble, enchantant de ses fictions ou troublant de ses
+rêves quatre ou cinq générations, à travers tant de catastrophes
+publiques ou privées, presque toujours égale à elle-même, mais n'ayant
+jamais dit le dernier mot de son art, déconcertant à chaque instant la
+critique, qui croit l'avoir enfin saisi, lui réservant toujours de
+nouvelles surprises, tandis qu'autour d'elle, et sur la route qu'elle a
+parcourue, se sont amoncelés tant de ruines intellectuelles, tant de
+débris, de talents incomplets, frappés ou d'impuissance ou de ridicule
+et, dans leur infatuation, ne s'apercevant même pas qu'ils ont cessé
+d'exister.
+
+Dans l'intervalle des romans, qui étaient l'oeuvre principale de sa vie,
+elle trouvait le temps de se mêler activement, même sous forme
+littéraire, de la vie des autres, soit qu'elle racontât toute sorte
+d'histoires à ses petits-enfants, _le Château de Pictordu_, _la Tour de
+Percemont_, _le Chêne parlant_, _les Dames Vertes_, _le Diable au
+Champ_, toutes les variétés des _Contes d'une grand'mère_, où se montre
+une imagination intarissable; soit qu'elle écrivît d'une plume
+négligente sur le bord de la table de famille ses impressions un peu
+vagues sur la littérature du jour; soit enfin que plus tard, sous le
+coup des émotions les plus vives, à la date de l'année terrible, elle
+retraçât dans le _Journal d'un Voyageur pendant la guerre_ les
+angoisses publiques, les douleurs et les inquiétudes privées dans un
+style attristé, mais viril, tout vibrant de patriotisme. Le reste de
+cette vie prodigieusement active, s'il pouvait y avoir encore un
+excédent de minutes libres dans des journées si occupées, était la
+partie réservée à une _Correspondance_ infatigable, qui était comme le
+complément tenu au jour le jour de cette biographie commencée d'après un
+vaste plan, l'_Histoire de ma vie_, remontant beaucoup trop haut dans la
+généalogie de sa famille, arrêtée trop tôt, où abondent les pages les
+plus curieuses, d'autres tout simplement exquises, comme le récit du
+séjour au couvent des Anglaises.
+
+Et dans cette nomenclature rapide, que d'oeuvres nous omettons, que de
+petits chefs-d'oeuvre nous laissons dans l'ombre!
+
+Nous avons essayé de faire l'histoire des oeuvres de Mme Sand. C'est
+quelque chose comme la biographie de son talent, réparti en quatre
+périodes: la première (1831-1840), qui est celle du lyrisme personnel,
+où les émotions contenues pendant une jeunesse solitaire et rêveuse
+éclatent dans des fictions brillantes et passionnées; la seconde
+(1840-1848), où l'inspiration est moins personnelle et où l'auteur
+s'abandonne à l'influence des doctrines étrangères, c'est la période du
+roman systématique; la troisième (1848-1860 environ), qui se marque par
+une lassitude visible des théories, par une tendance à un genre simple,
+naïf et vrai, par le triomphe de l'idylle et par la poursuite d'une
+forme nouvelle du succès, le succès au théâtre; la dernière, qui
+embrasse toute la fin de cette vie si féconde (1860-1876), et que
+signale un retour au roman de la première manière, mais où la flamme est
+tempérée par l'expérience, parfois même amortie par l'âge, quelque peu
+languissante en dépit de chefs-d'oeuvre qui subsistent et semblent
+protester contre cette impression par la vigueur toujours jeune et la
+pureté de l'inspiration.
+
+NOTES:
+
+[Note 2: Citons les dates des principaux romans: En 1832, _Indiana,
+Valentine_; en 1833, _Lélia_; en 1834, les _Lettres d'un voyageur_ et
+_Jacques_; en 1835, _André_ et _Leone Leoni_; de 1833 à 1838, le
+_Secrétaire intime, Lavinia, Metella, Mattea, la Dernière Aldini_;
+_Mauprat_ fut écrit à Nohant en 1836, au moment où Mme Sand venait de
+plaider en séparation. Ces rapprochements éclairent la pensée de
+l'auteur.]
+
+[Note 3: Le roman russe nous a montré souvent, dans ces derniers temps,
+ce type d'une Yseult nihiliste. En France ce type est resté une
+fiction.]
+
+[Note 4: Mai 1887.]
+
+[Note 5: Citons encore, mais sans nous arrêter: _la Daniella_, un roman
+_très romanesque_; _Narcisse_, _les Dames Vertes_, _l'Homme de neige_,
+_Constance Verrier_, _la Famille de Germandre_, _Valvèdre_, _la
+Ville-Noire_, _Tamaris_ (1862); _Mademoiselle de La Quintinie_ (1863),
+_la Confession d'une jeune fille_ (1865), _Monsieur Sylvestre_, _le
+Dernier amour_, _Cadio_ (1868), _Mademoiselle Merquem_, _Pierre qui
+roule_, _le Château de Pictordu_, _Flamarande_, etc., etc.; puis les
+_Légendes rustiques_, _Impressions et souvenirs_, _Autour de la table_,
+les _Contes d'une grand'mère_, etc., etc.]
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LES SOURCES DE L'INSPIRATION DE GEORGE SAND
+
+LES IDÉES ET LES SENTIMENTS
+
+
+Peut-on démêler exactement et réduire à quelques-unes les sources
+principales de l'inspiration de Mme Sand dans sa longue vie littéraire?
+Quelle était sa doctrine sur les grands sujets de la méditation humaine
+dont elle se montre passionnément occupée: les lois sociales, l'amour,
+la nature, les idées, le sentiment du divin dans le monde et dans la
+vie? Comment gouverne-t-elle et mélange-t-elle ces diverses
+inspirations? N'ont-elles pas produit quelquefois, par leur conflit,
+quelque effet discordant, quelque confusion dans son oeuvre?
+
+Certes ce serait un insupportable pédantisme que d'évoquer les ombres
+charmantes et légères de ses divers romans, de demander à chacune
+d'elles ce qu'elle représente dans le monde et de réduire en syllogismes
+ces fantaisies d'un esprit si libre et si varié. Dans le sens rigoureux
+du mot, il n'y a pas de doctrine chez Mme Sand: c'est une imagination
+puissante qui s'épanche en liberté, ce n'est pas une théorie qui se
+développe. D'ailleurs la passion est bien plus forte et bien plus
+vivante chez elle que l'idée, et, quand c'est un principe, vrai ou faux,
+qui l'inspire, il a fallu d'abord que ce principe cessât d'être une
+abstraction et devînt un sentiment. On dit que Mme Sand a eu plusieurs
+maîtres de philosophie. Je veux bien le croire, puisqu'elle-même nous le
+laisse supposer. Mais son premier maître de philosophie a été son coeur,
+un maître plein d'illusions et de chimères, et ce n'est que par
+l'intermédiaire de celui-ci que les autres ont pu agir et se faire
+écouter.
+
+Il n'y a donc pas lieu de chercher bien rigoureusement la doctrine de
+Mme Sand, mais seulement d'analyser ses idées à travers ses sentiments.
+
+Trois sources d'inspiration semblent intarissables chez Mme Sand:
+l'amour, la passion de l'humanité, le sentiment de la nature. Plusieurs
+autres peuvent être distinguées à côté de celles-là, mais elles
+s'absorbent insensiblement et finissent par disparaître.
+
+Il semble, à l'en croire, que l'amour est l'unique affaire de la vie,
+que la vie elle-même, c'est-à-dire l'action, sous ses formes les plus
+variées, n'ait pas d'autre objet ni d'autre emploi. Avant d'avoir aimé,
+on ne vivait pas; quand on n'aime plus ou qu'on n'est plus aimé, à peine
+a-t-on le droit de vivre encore. Cela seul, aimer, être aimé donne du
+prix à l'existence. Je vois bien apparaître un autre mobile, vaguement
+déjà dans les romans de la première manière, très nettement dans les
+romans de la seconde période, le sentiment humanitaire; mais ce mobile
+lui-même se subordonne au premier. Dans des romans comme _le Compagnon
+du tour de France_, _la Comtesse de Rudolstadt_, _le Meunier
+d'Angibault_, c'est l'amour qui est l'initiateur suprême à la doctrine
+égalitaire. On se dévoue au grand oeuvre, comme le comte Albert, soit,
+mais Consuelo est la récompense espérée et prévue de ce dévouement. Tout
+ce qu'il y a d'activité virile ou d'héroïsme dans le monde a pour but
+l'amour à mériter ou à conquérir. Si l'opinion sociale ou les hasards de
+la vie ont creusé un abîme entre eux et l'objet aimé, les héros de Mme
+Sand déploient une force incalculable pour le franchir. Il y a même là
+une idée touchante, que l'auteur a employée plusieurs fois avec un
+singulier bonheur. Que d'énergie montre ce paysan demi-lettré, Simon,
+dans le rude assaut de sa destinée! Pour s'élever jusqu'à Fiamma, il
+aura la force de conquérir la fortune, le talent même. Mauprat, le coeur
+pris par l'image d'Edmée, deviendra, avec une résolution et des peines
+incroyables, de bandit et de sauvage, honnête homme, héros. Quand il n'y
+a pas d'abîme à franchir, on se croise les bras et on aime; on ne sait
+bien faire que cela dans le petit monde que gouverne l'amoureuse
+fantaisie de Mme Sand. Voyez Octave, dans _Jacques_, il ne lui vient pas
+à l'idée qu'il puisse y avoir d'autre occupation ou d'autre devoir
+ici-bas. Il a aimé Sylvia; quand il ne l'aime plus, c'est Fernande
+qu'il aime. Son inutilité dans la société n'est pour lui ni un souci ni
+un remords; d'ailleurs il n'y pense pas, et s'il y pense, il n'y croit
+pas. Sa fonction sociale est d'aimer; Dieu sait s'il s'en acquitte en
+conscience. Bénédict, dans _Valentine_, ne s'imagine pas non plus que
+son intelligence ou ses bras puissent servir à autre chose. Du jour où
+il a rencontré Valentine, sa vie extérieure s'arrête. Il abdique toute
+son activité, tout son avenir; il ne songe pas que l'existence a ses
+exigences et ses devoirs. Il vit avec son amour et de son amour, dans
+l'immobilité d'une extase orientale, que troublent seulement ses fureurs
+et ses désespoirs.--La raison de vivre, c'est l'amour; le droit de vivre
+cesse avec lui. Ceux qui persistent à traîner sur la terre l'inutile
+fardeau d'une existence sans amour sont des âmes faibles qui n'ont pas
+su trouver en elles l'énergie d'une résolution suprême. Mais croyez bien
+que ces volontés inertes, qui n'ont pas l'énergie de la mort, n'ont pas
+eu celle du véritable amour. André, après la mort de Geneviève, se
+promène malade au bras de Joseph Marteau, le long des traînes,
+lentement, les yeux baissés, comme s'il craignait encore de rencontrer
+le regard de son père. _L'infortuné_, nous dit Mme Sand, _n'avait pas eu
+la force de mourir_. C'est qu'aussi André n'a porté dans la passion que
+les agitations et les terreurs de la faiblesse. Voyez les vrais héros de
+l'amour, ils sauront quitter la vie quand l'amour les quittera.
+Valentine mourra de la mort de Bénédict. Indiana ne veut pas survivre à
+son coeur. Jacques, trahi, va chercher une mort inconnue dans les
+glaciers. À qui n'a plus l'amour il ne reste plus rien à faire en ce
+monde. Ainsi le veut l'esthétique du roman. Quel contraste avec les
+idées de Carlyle, le philosophe anglais, sur le même sujet! «Ce qu'il
+exécrait le plus violemment dans les romans de Thackeray, c'est que
+l'amour y est représenté (à la façon française) comme s'étendant sur
+toute notre existence et en formant le grand intérêt; tandis que
+l'amour, au contraire (_la chose qu'on appelle l'amour_), est confiné à
+un très petit nombre d'années de la vie de l'homme, et que, même dans
+cette fraction insignifiante du temps, il n'est qu'un des objets dont
+l'homme a à s'occuper, parmi une foule d'autres objets infiniment plus
+importants.... À vrai dire, toute l'affaire de l'amour est une si
+misérable futilité qu'à une époque héroïque personne ne se donnerait la
+peine d'y penser, encore bien moins d'en ouvrir la bouche[6]?» Qui a
+raison?
+
+Si l'on s'étonne que l'amour soit, non pas le plus grand, mais presque
+l'unique devoir de la vie, Mme Sand vous l'expliquera en disant qu'il
+vient de Dieu. On sait qu'il était fort à la mode, en ce temps, de mêler
+ce nom aux plus vifs emportements de la passion. Nos poètes mettaient
+alors une sorte de mysticisme dans les aventures les plus risquées du
+coeur. Mais aucun poète, aucun romancier n'a plus ouvertement que Mme
+Sand, je dirai plus candidement, abusé de Dieu dans l'amour. Certes il y
+a de nobles passions qui grandissent l'âme, et, comme la raison humaine
+cherche l'idéal divin dans tout ce qui est grand et beau, on peut croire
+parfois, en sentant l'homme meilleur, à une secrète intervention de Dieu
+dans ces sentiments privilégiés. Mais quel enthousiasme indiscret et
+périlleux d'appliquer à tous les amours, quels qu'ils soient, cette
+complaisante faveur de la Providence! De quelles coupables lâchetés de
+coeur, de quelles perfidies, de quelles défaillances morales on la rend
+ainsi involontairement complice! Écoutez Mme Sand nous retracer à sa
+façon les hautes origines de l'amour: «Ce qui fait l'immense supériorité
+de ce sentiment sur tous les autres, _ce qui prouve son essence divine_,
+c'est qu'il ne naît point de l'homme même, c'est que l'homme n'en peut
+disposer; c'est qu'il ne l'accorde pas plus qu'il ne l'ôte par un acte
+de sa volonté; c'est que le coeur humain le reçoit d'en haut sans doute
+pour le reporter sur la créature choisie entre toutes dans les desseins
+du ciel; et quand une âme énergique l'a reçu, c'est en vain que toutes
+les considérations humaines élèveraient la voix pour le détruire; il
+subsiste seul et par sa propre puissance. Tous ces auxiliaires qu'on lui
+donne, ou plutôt qu'il attire à soi, l'amitié, la confiance, la
+sympathie, l'estime même, ne sont que des alliés subalternes; il les a
+créés, il les domine, il leur survit.» Et, quelques lignes plus loin,
+elle ajoute: «La suprême Providence, qui est partout en dépit des
+hommes, n'avait-elle pas présidé à ce rapprochement? L'un était
+nécessaire à l'autre: Bénédict à Valentine, pour lui faire connaître ces
+émotions sans lesquelles la vie est incomplète; Valentine à Bénédict,
+pour apporter le repos et la consolation dans une vie orageuse et
+tourmentée. Mais la société se trouvait là entre eux, qui rendait ce
+choix absurde, coupable, impie! La Providence a fait l'ordre admirable
+de la nature, les hommes l'ont détruit; à qui la faute?» Qu'il y ait une
+prédestination divine entre Bénédict et Valentine, j'ai peine à le
+croire, mais que Dieu intervienne exprès pour autoriser jusqu'aux
+inconstances du coeur, voilà ce que je ne peux, en conscience, accorder
+à Jacques. «Je n'ai jamais travaillé mon imagination, dit-il, pour
+allumer ou ranimer en moi le sentiment qui n'y était pas encore ou celui
+qui n'y était plus; je ne me suis jamais imposé la constance comme un
+rôle. Quand j'ai senti l'amour s'éteindre, je l'ai dit sans honte et
+sans remords, et _j'ai obéi à la Providence qui m'attirait ailleurs_.»
+La singulière fonction pour la Providence, d'appeler Jacques à de
+nouvelles amours! Du reste, Jacques fait des prosélytes à sa doctrine,
+sa femme la première. Car, plus tard, lorsque sa femme le trahit, c'est
+religieusement, si je puis dire. On n'avait jamais poussé la piété si
+avant dans l'adultère. Imaginez, pour consacrer son bonheur, le projet
+que forme l'aimable Fernande. «O mon cher Octave! écrit-elle à son
+amant, nous ne passerons jamais une nuit ensemble sans nous agenouiller
+et sans prier pour Jacques.» Voilà un mari bien consolé.
+
+On ne doit pas s'étonner, d'après cela, si les héros de Mme Sand croient
+rendre à Dieu une sorte de culte en cédant à l'amour. Les amants
+prennent tout à coup, dans leurs extases, des airs d'inspirés. Quand ils
+racontent leurs joies, c'est avec une sorte d'exaltation pieuse. Ils
+semblent voir là quelque chose comme des rites sacrés, où ils apportent
+un orgueil attendri. Ce ne sont plus des amants, ce sont des grands
+prêtres.
+
+De quel ton religieux Valreg raconte l'invraisemblable bonheur qui lui
+est arrivé, le mensonge bizarre et l'héroïsme cynique par lequel la
+Daniella s'est livrée à lui! Je n'insisterai pas, je veux seulement
+indiquer la note qui domine dans cette étrange action de grâces. Les
+métaphores les plus mystiques se pressent sous sa plume délirante. «Une
+vierge sage calomniant sa pureté, éteignant sa lampe comme une vierge
+folle, pour rassurer la mauvaise et lâche conscience de celui qu'elle
+aime et qui la méconnaît! Mais c'est un rêve que je fais!... _Je suis
+dans un état surnaturel.... Je me trouve tel que Dieu m'a fait. L'amour
+primordial, le principal effluve de la divinité s'est répandu dans l'air
+que je respire; ma poitrine s'en est remplie.... C'est comme un fluide
+nouveau qui le pénètre et qui le vivifie.... Je vis enfin par ce sens
+intellectuel qui voit, entend et comprend, un ordre de choses immuable,
+qui coopère sciemment à l'oeuvre sans fin et sans limites de la vie
+supérieure, de la vie en Dieu_», etc., etc. Ce n'est plus seulement un
+apôtre de l'amour, c'est un illuminé.
+
+Venant de Dieu, l'amour est sacré. Y céder, c'est faire acte pie; y
+résister serait un sacrilège; le blâmer dans les autres, une impiété. Le
+voeu de la nature, n'est-ce pas l'appel même de Dieu à ces élus d'une
+nouvelle espèce? Est-il besoin d'ajouter que l'amour se légitime par
+lui-même? Il est irresponsable, puisqu'il est divin. Les égarements
+qu'il amène rencontrent dans l'auteur et dans ses principaux personnages
+la plus large indulgence, la sympathie la plus illimitée: «Marthe, dit
+Eugénie (dans le roman d'_Horace_), pourquoi donc cette douleur? Est-ce
+du regret pour le passé, est-ce la crainte de l'avenir? Tu as disposé de
+toi, tu étais libre, personne n'a le droit de t'humilier.» Ceux mêmes
+qui auraient quelque droit de se plaindre, comme les maris abandonnés,
+sont les premiers, quand ils ont de grandes âmes, à répandre leur
+bénédiction héroïque sur le couple adultère: «Ne maudis pas ces deux
+amants, écrit Jacques à Sylvia. Ils ne sont pas coupables, ils s'aiment.
+Il n'y a pas de crime là où il y a de l'amour sincère». Et ailleurs:
+«Fernande cède aujourd'hui à une passion qu'un an de combats et de
+résistance a enracinée dans son coeur; je suis forcé de l'admirer, car
+je pourrais l'aimer encore, y eût-elle cédé au bout d'un mois. Nulle
+créature humaine ne peut commander à l'amour, et nul n'est coupable pour
+le ressentir et pour le perdre.» Mais où donc s'arrêtera cette
+indulgence pour les égarements de l'amour? J'ai peur qu'elle ne s'étende
+bien loin, jusqu'aux dernières limites où peut s'étendre la vie libre.
+Je me rappelle involontairement une apologie très vive (_pro domo suâ_)
+d'Isidora la courtisane, démontrant à Laurent que toutes ces femmes de
+plaisir et d'ivresse qu'un stoïcisme puéril méprise, ce sont les types
+les plus rares et les plus puissants qui soient sortis des mains de la
+nature. Mme Sand peut dire qu'Isidora parle ainsi par circonstance ou
+par situation, et que d'ailleurs il ne faut pas discuter si sévèrement
+les folles pensées qui s'échangent au bal masqué. Soit; mais plus loin,
+dans le même livre, Laurent développe un thème analogue, et conclut
+hardiment, devant la noble Alice, que la société n'a pas donné d'autre
+issue aux facultés de la femme, belle et intelligente, mais née dans la
+misère, que la corruption. Et la pudique Alice répond avec une expansion
+douloureuse: «Vous avez raison, Laurent». Le mot est d'une bouche bien
+grave, cette fois!
+
+Dans toutes les fautes qui peuvent entraîner une femme, dans celles
+mêmes qui l'avilissent aux yeux du monde, il n'y a de coupable que la
+société, qui entrave les libres élans de Dieu dans les âmes. On va bien
+loin avec cette théorie. J'ai peur que les âmes qui, par malheur, la
+prendraient au sérieux, ne s'énervent dans une sorte de fatalisme
+oriental. C'est la foi dans la liberté qui nous fait libres. Croyez-y
+vigoureusement, vous la sentirez vivre et agir en vous. Cessez d'y
+croire, et vous tomberez au rang de ces âmes serviles que la passion
+agite sous son joug de fer. On est libre dans la mesure où l'on croit
+l'être, car c'est précisément cette affirmation de notre force qui nous
+affranchit. Ceci est un dogme de la plus pure philosophie; c'est un
+dogme religieux aussi, car la religion nous dit que la grâce ne se
+refuse pas à qui la mérite par l'effort. Je ne prétends pas que l'homme
+soit impeccable, ni que l'opinion doive s'armer d'une ridicule sévérité
+pour châtier ses défaillances. Ce que je veux uniquement, c'est rétablir
+la responsabilité là où elle doit être, et empêcher qu'on n'aggrave
+encore des faiblesses trop réelles par ces complaisances de doctrines
+empressées à les absoudre. Il y a une certaine grandeur morale, même
+dans une faute, à s'en reconnaître le libre auteur, plutôt que d'en
+chercher la lâche excuse dans une fatalité que nous faisons nous-mêmes
+en y croyant.
+
+L'idéalité sensuelle, voilà le vice secret de presque tous les amours
+dans Mme Sand. Ses héros s'élèvent aux plus hautes cimes du platonisme.
+Mais regardez de plus près dans le coeur, vous y apercevrez un
+sensualisme délicat ou violent qui gâte les plus nobles aspirations. Un
+exemple suffira. Lélia est moins une femme qu'un symbole. Parmi tous les
+grands sentiments qu'elle symbolise, il faut placer incontestablement
+l'amour pur. Mme Sand a voulu en faire la plus brillante expression de
+l'idéalisme dans la passion. Certes elle parle un magnifique langage
+quand elle s'écrie: «L'amour, Sténio, n'est pas ce que vous croyez; ce
+n'est pas cette violente aspiration de toutes les facultés vers un être
+créé, c'est l'aspiration sainte de la partie la plus éthérée de notre
+âme vers l'inconnu. Êtres bornés, nous cherchons sans cesse à donner le
+change à ces insatiables désirs qui nous consument; nous cherchons un
+but autour de nous, et, pauvres prodigues que nous sommes, nous parons
+nos périssables idoles de toutes les beautés immatérielles aperçues dans
+nos rêves. Les émotions des sens ne nous suffisent pas. La nature n'a
+rien d'assez recherché dans le trésor de ses joies naïves pour apaiser
+la soif de bonheur qui est en nous; il nous faut le ciel, et nous ne
+l'avons pas!» Et le discours, lancé ainsi par une pensée impétueuse et
+sublime vers l'infini, ne s'arrête plus. L'âme, entraînée à sa suite,
+gravit les cîmes les plus élevées du sentiment. Mais tournez le
+feuillet: l'âme redescend la montagne. Quelle scène! et comme le _grand
+coeur_ de Lélia est près de faiblir! Se rappelle-t-on les pages
+brûlantes qui commencent ainsi: «Lélia passa ses doigts dans les cheveux
+parfumés de Sténio, et, attirant sa tête sur son sein, elle la couvrit
+de baisers....» Il y a dans ces pages un si indéfinissable mélange de
+platonisme et de volupté, l'un reprenant sans cesse ce que l'autre a
+ravi, et la volupté vaincue revenant à chaque instant se jouer du
+platonisme tour à tour indigné et attendri, il y a dans cette lutte
+dangereuse et trop longtemps décrite quelque chose de si irritant pour
+l'imagination, que je n'hésite pas à juger Pulchérie, la prêtresse du
+plaisir, moins impudique dans ses ivresses, que cette sublime Lélia dans
+les hallucinations de sa cynique chasteté. Les nobles idées elles-mêmes
+qui se présentent au milieu de ce délire ne font qu'en aggraver
+l'étrange abandon. «Comme ton coeur bat rude et violent dans ta
+poitrine, jeune homme! C'est bien, mon enfant; mais ce coeur
+renferme-t-il le germe de quelque mâle vertu? Traversera-t-il la vie
+sans se corrompre ou sans se sécher?... Tu souris, mon gracieux poète,
+endors-toi ainsi.» Je ne peux souffrir cette sollicitude pour la vertu
+future de Sténio en un pareil moment. Lélia proteste en vain contre nos
+soupçons. En vain elle déclare qu'elle se complaît dans la beauté de
+Sténio avec _une candeur_, une _puérilité maternelle_. Je me défie
+malgré moi de ces candeurs et de ces maternités factices.
+
+Une des conséquences de la théorie sur l'origine providentielle de la
+passion est cet axiome romanesque, que l'amour égalise les rangs. C'est
+la société seule qui fait les castes. Dieu n'est pour rien dans nos
+puériles combinaisons. D'où il faut conclure que, dans ce travail
+providentiel qui prédestine les âmes les unes aux autres, il n'est tenu
+aucun compte des degrés de la hiérarchie sociale où le hasard et le
+préjugé distribueront ces âmes à leur entrée dans la vie. Il y a égalité
+devant Dieu, il y aura égalité dans l'amour, qui est son oeuvre. Et l'on
+verra toutes ces nobles héroïnes, Valentine de Raimbault, Marcelle de
+Blanchemont, Yseult de Villepreux et tant d'autres, aller chercher leur
+idéal sous la blouse du paysan ou la veste de l'ouvrier, jalouses de
+relever leurs frères abaissés et de remettre chacun d'eux à sa vraie
+place. Ainsi se font les mariages d'âmes, d'une extrémité à l'autre de
+l'échelle sociale, dans le monde des romans de Mme Sand. Elle se plaît,
+dans les jeux de son imagination, à rapprocher les conditions et à
+préparer (elle le croit du moins) la fusion des castes par l'amour.
+
+Qu'y a-t-il de vrai dans cette idée? L'amour égalise-t-il les rangs dans
+la vie comme dans le roman? C'est une de ces questions délicates qui
+n'admettent pas de réponse absolue, et que d'autres juges que les hommes
+pourraient seuls éclairer avec leurs instincts et leurs fines
+inductions. Si j'en crois quelques témoignages, cette idée de Mme Sand
+séduirait beaucoup l'imagination des femmes. Il y a, en effet, dans le
+coeur de chacune d'elles, une tendance au dévouement dans l'amour, une
+sorte d'instinct chevaleresque qui s'exalte dans l'idée d'une lutte
+généreuse avec les disgrâces imméritées de la société ou de la fortune.
+Quelle âme féminine résisterait, en imagination au moins, au plaisir de
+relever une grande intelligence refoulée dans l'ombre, un coeur vaillant
+égaré, par les hasards d'un sort contraire, dans les rangs obscurs de la
+vie? Mais cet héroïsme va-t-il au delà du rêve? Une femme née dans un
+rang élevé, entourée de ce luxe et de cet éclat qui sont comme le cadre
+naturel des hautes existences sociales, pourra-t-elle, de cette région
+où elle vit, distinguer dans la foule humaine ce noble déclassé qu'elle
+doit remettre à son vrai niveau? Et si par un hasard miraculeux elle le
+découvre, les circonstances se feront-elles assez les complices de son
+désir pour rapprocher ces deux coeurs entre lesquels le monde met des
+intervalles plus infranchissables que l'Océan avec ses abîmes, que le
+désert avec ses immensités? Je suppose ces obstacles vaincus et les deux
+âmes mises en contact l'une avec l'autre par une destinée propice, tout
+sera-t-il dit pour cela, et ne verra-t-on pas s'élever tout à coup, par
+le seul effet d'une connaissance plus longue, des obstacles imprévus et
+cette fois invincibles? L'amour survivra-t-il à cette délicate épreuve
+de l'intimité familière? Songez que, de ces deux âmes, l'une apporte
+cette indélébile habitude de manières, de langage et de ton, qui est
+devenue pour elle une seconde nature plus nécessaire que la première.
+Songez que l'autre vient d'ailleurs et que toute la distinction du coeur
+ne rachète pas ces inexpériences de la vie sociale, ces ignorances qui
+ne sont sublimes que dans les livres. Il faut au moins que la culture
+intellectuelle et des instincts particulièrement délicats viennent
+combler ces abîmes où l'amour, cruellement désappointé, risquerait fort
+de s'engloutir. Sans doute, l'amour ne consulte pas les règles de la
+hiérarchie sociale; mais il sera difficile d'admettre que ces règles
+soient absolument interverties. Et, pour préciser ma pensée, j'accorde à
+Mme Sand qu'Edmée puisse aimer Mauprat: il est de sa famille et, après
+quelques années de soins, ce sera un fort galant homme; ou que la
+dernière Aldini laisse son imagination d'abord, son coeur ensuite,
+s'éprendre de Lélio: c'est un artiste célèbre, un esprit charmant, un
+noble coeur; que Valentine enfin pardonne à Bénédict quelques rudesses
+de manières: c'est une sorte de génie, inculte seulement à la surface,
+plein d'éloquence naturelle et d'idées fortes. Mais je doute que les
+grandes dames et les nobles demoiselles de Mme Sand puissent aimer,
+ailleurs que dans les romans, les unes un gondolier ignare, les autres
+un ouvrier illettré; surtout que, si elles ont eu le vertige de ces
+amours disproportionnés, elles poussent l'imprudence au delà, et
+qu'elles rêvent des unions plus impossibles que leur amour. En tout ceci
+je ne fais qu'exprimer des doutes et marquer des nuances. Je pose des
+questions, je me garderai bien de les résoudre. Qui oserait, sans folie,
+affirmer qu'il y a quelque chose que l'amour ne puisse pas faire? Mais
+alors c'est à titre d'exception.
+
+Nous avons indiqué la théorie de l'amour dans Mme Sand, si pourtant ce
+n'est pas forcer le sens des mots que de voir une théorie dans ces
+inspirations ardentes d'une sensibilité sans règle. Et malgré tout, en
+dépit des plus justes critiques, il est difficile de ne pas subir le
+charme. Il faut tenir sa raison bien en garde pour l'empêcher d'être
+entraînée. Jamais on n'a porté une candeur plus éloquente dans le
+paradoxe, ni une loyauté plus enthousiaste dans l'erreur. Et puis,
+quelle injustice ce serait de ne voir dans Mme Sand que le peintre
+séduisant des égarements ou des sophismes de la passion! Comme il y a de
+grandes et nobles parties dans sa conception de l'amour! Quelle
+générosité, quelle délicate fierté, quel dévouement chevaleresque dans
+ses types les plus aimés! Il y a sur quelques-uns d'entre eux
+l'impérissable rayon de la grâce idéale. Geneviève, créature plus
+fraîche et plus pure que les fleurs au milieu desquelles s'écoulait ta
+vie, jusqu'au jour fatal où l'on te ravit ton bonheur en troublant ta
+pureté; Consuelo, ravissante et fière image de la conscience dans l'art
+et de l'honneur dans l'amour, chaste fille religieusement fidèle à un
+souvenir à travers les aventures de votre vie errante; Edmée, type envié
+des femmes, une des plus touchantes créations du roman moderne, douce
+héroïne qui avez si souvent visité les rêves des jeunes âmes
+enthousiastes, dans ce fantastique costume de chasse sous lequel vous
+vit pour la première fois votre sauvage amant, avec cet air de calme
+souriant, de franchise courageuse et d'inviolable honneur; et vous
+aussi, vous Marie, l'héroïne de _la Mare au Diable_, qui n'aviez pour
+inspirer un grand amour que votre ingénuité et qui avez vaincu avec
+cette arme l'âme rude d'un paysan, qui avez fait par votre
+désintéressement l'éducation de cette générosité ignorée d'elle-même,
+qui avez fait éclore par votre honte sans art la justice et le
+dévouement, là où le calcul régnait en maître; vous enfin, Caroline de
+Saint-Geneix, qui avez vaincu un ennemi plus fort que la rudesse du
+paysan, l'implacable orgueil d'un préjugé, et qui, à force de réserve,
+de pudeur, de grandeur d'âme, d'héroïsme simple et modeste, avez soumis
+toutes les résistances, amélioré toutes les âmes, transformé autour de
+vous toutes les fatalités d'éducation et de race; vous toutes, vous avez
+su noblement et délicatement aimer, vous avez fait connaître un jour,
+une heure, la vraie grandeur dans l'amour vrai. Vous avez ému l'âme de
+plusieurs générations. Vous vivrez maintenant au milieu de ce peuple
+idéal que le génie crée et qui vit du souffle immortel de l'art.
+
+La conception que Mme Sand s'est faite de l'amour n'a pas été
+indifférente; elle a eu des conséquences d'une certaine portée. C'est
+par l'idée de la passion irresponsable que la lutte de Mme Sand a
+commencé contre l'opinion, contre les lois sociales, et que cette lutte
+s'est tout d'abord introduite dans les romans, où plus tard elle s'est
+fait une si large place.
+
+Là s'est révélée une lacune qu'il serait inutile de ne pas signaler dans
+la nature morale de Mme Sand, tant elle s'y trahit manifestement
+d'elle-même. Ce qui manque à cette âme si puissante et si riche
+d'enthousiasme, c'est une humble qualité morale qu'elle dédaigne et
+qu'elle calomnie même, quand elle vient à en parler, la résignation, qui
+n'est pas, comme elle semble le croire, l'inerte vertu des âmes basses,
+pliées d'avance à tous les jougs dans une superstitieuse servilité
+devant la force. C'est là une fausse et dégradante résignation; la
+véritable procède de la conception de l'ordre universel, au prix duquel
+les souffrances individuelles, sans cesser d'être une occasion de
+mérite, cessent d'être un droit à la révolte. Que deviendrait la société
+si chacun, armant sa passion de la force, la jetait en guerre à travers
+les intérêts légitimes ou les droits contraires? Ce serait la société
+élémentaire selon Hobbes, la lutte de l'homme devenu un loup pour
+l'homme. La résignation, entendue dans son vrai sens, philosophique et
+chrétien, est une acceptation virile des lois morales et aussi des lois
+nécessaires au bon ordre des sociétés, elle est une adhésion libre à
+l'ordre, un sacrifice consenti par la raison d'une partie de son bien
+particulier et de sa liberté personnelle, non à la force ou à la
+tyrannie d'un caprice humain, mais aux exigences du bien général, qui ne
+subsiste que par l'accord des libertés individuelles et des passions
+réglées. Cette conception manque tout à fait à Mme Sand. Elle ne sait
+pas se résigner, et l'orgueil de la passion frémit dans toutes ses
+oeuvres, superbe et révolté.
+
+De là ces déclamations célèbres sur les droits de l'être humain à
+secouer le joug des lois sociales, des lois sans pitié et sans
+intelligence, qui meurtrissent le coeur et violentent la liberté. De là
+tant de prophéties irritées et cette utopie du mariage idéal: «Je ne
+doute pas, s'écrie Jacques, que le mariage ne soit aboli, si l'espèce
+humaine fait quelque progrès vers la justice et la raison; un lien plus
+humain et non moins sacré remplacera celui-là, et saura assurer
+l'existence des enfants qui naîtront d'un homme et d'une femme, sans
+enchaîner jamais la liberté de l'un et de l'autre. Mais les hommes sont
+trop grossiers et les femmes trop lâches, pour demander une loi plus
+noble que la loi de fer qui les régit; à des êtres sans conscience et
+sans vertu il faut de lourdes chaînes.» Demander une loi, c'est bientôt
+dit, une loi qui affranchisse la liberté des époux sans détruire la
+famille que fonde le pacte de ces deux libertés. Qu'on essaye donc de la
+concevoir, cette loi, dans la contradiction de ses termes! À moins de
+conclure tout simplement à l'union libre, je défie les législateurs de
+l'avenir de sortir de ce dilemme: il faut que l'homme et la femme
+aliènent leur liberté ou que la famille périsse. Encore s'il n'y avait
+que l'homme et la femme, le problème serait bientôt résolu. Ils se
+quitteraient dès qu'ils ne s'aimeraient plus, à supposer pourtant qu'ils
+puissent vivre l'un sans l'autre. C'est une panacée commode à l'usage
+des deux époux, quand ils ont tous deux des rentes ou même quand ils
+n'ont rien. Mais que deviendront les enfants, sous la loi de ces
+mariages éphémères? Mme Sand ne s'en occupe pas. Pas davantage la
+Sibylle, quand elle prépare dans le temple des _Invisibles_ les décrets
+de l'avenir: «Oui, dit-elle, l'abandon de deux volontés qui se
+confondent en une seule est un miracle, car toute âme est libre en vertu
+d'un droit divin. Arrière donc les serments sacrilèges et les lois
+grossières! Laissez-leur l'idéal, et ne les attachez pas à la réalité
+par les chaînes de la loi. _Laissez à Dieu le soin de continuer le
+miracle_.» À merveille; mais enfin, si Dieu ne continue pas le miracle?
+Si l'enthousiasme qui a entraîné cet homme et cette femme à se donner
+l'un à l'autre par le pacte toujours révocable de l'amour; si cette
+ferveur qui les fait s'écrier à la première heure de l'amour: «Non pas
+seulement dans cette vie, mais dans l'éternité»; si la passion, enfin,
+se refroidit et disparaît, le mariage idéal cessera-t-il par là même?
+L'enthousiasme est une base bien fragile pour supporter la famille. Le
+roman de _Jacques_ nous montre une femme qui s'est mariée dans la
+plénitude de sa liberté, qui a connu et pratiqué cette ferveur exigée
+dans le mariage idéal et qui disait, elle aussi: «Pour l'éternité». Et
+pourtant, après quelques années, que deviennent Fernande et la famille
+qu'elle a fondée? Mme Sand élude la difficulté; elle envoie aux enfants
+une maladie, qui les enlève, elle conseille à Jacques d'aller se tuer
+dans quelque gouffre ignoré, pour laisser sa femme libre d'aimer
+ailleurs. Fort bien, mais la réalité ne se laisse pas gouverner comme le
+roman. Et si les enfants s'obstinent à vivre? Et si Jacques ne veut pas
+mourir? Il serait trop cruel, en vérité, de recommander l'exemple de
+Jacques à tous les maris que leurs femmes cessent d'aimer. Quelle
+hécatombe!
+
+George Sand avait-elle été coupable, dès ses premiers romans, de
+pareilles intentions? Elle s'en était défendue dans une réponse bien
+curieuse, courtoise mais vive, à M. Nisard, qui a dû être écrite vers
+1836 et qui a été annexée, sous forme de post-scriptum, aux _Lettres
+d'un Voyageur_. C'est comme une apologie personnelle des romans de sa
+première manière et de leurs tendances: «S'il ne s'agissait pour moi que
+de vanité satisfaite, disait-elle au critique sévère et délicat qui
+s'était occupé de la partie sociale de ses oeuvres, je n'aurais que des
+remerciements à vous offrir, car vous accordez à la partie imaginative
+de mes contes beaucoup plus d'éloges qu'elle n'en mérite. Mais plus je
+suis touché de votre suffrage, plus il m'est impossible d'accepter votre
+blâme à certains égards.... Vous dites, monsieur, que la haine du
+mariage est le but de tous mes livres. Permettez-moi d'en excepter
+quatre ou cinq, entre autres _Lélia_, que vous mettez au nombre de mes
+plaidoyers contre l'institution sociale, et où je ne sache pas qu'il en
+soit dit un mot.... _Indiana_ ne m'a pas semblé, non plus, lorsque je
+l'écrivais, pouvoir être une apologie de l'adultère. Je crois que dans
+ce roman (où il n'y a pas d'adultère commis, s'il m'en souvient bien)
+l'_amant_ (_ce roi de mes livres_, comme vous l'appelez spirituellement)
+a un pire rôle que le mari--_André_ n'est ni _contre_ le mariage, ni
+_pour_ l'amour adultère.--Enfin dans _Valentine_, dont le dénouement
+n'est ni neuf ni habile, j'en conviens, la vieille fatalité intervient
+pour empêcher la femme adultère de jouir, par un second mariage, d'un
+bonheur qu'elle n'a pas su attendre--Reste _Jacques_, le seul qui ait
+été assez heureux, je crois, pour obtenir de vous quelque attention.»
+
+Et l'apologie, très habile, commence par l'aveu que l'artiste a pu
+pécher, que sa main sans expérience et sans mesure a pu tromper sa
+pensée, que son histoire ressemble un peu à celle de Benvenuto Cellini,
+qui s'arrêtait trop au détail en négligeant la forme et les proportions
+de l'ensemble. C'est quelque chose de semblable qui a dû lui arriver à
+elle-même en écrivant ce roman, et sans doute aussi tous ses autres
+romans se ressentent de cette hâte d'ouvrier ardent et malhabile, qui se
+complaît à la fantaisie du moment, et qui manque le but à force de
+s'amuser aux moyens. Cette première excuse une fois admise, on voudra
+bien considérer qu'il y a en elle plus de la nature du poète que de
+celle du législateur, qu'elle ne se sent pas la force d'être un
+réformateur; qu'il lui est arrivé souvent d'écrire _lois sociales_ à la
+place des vrais mots, qui eussent été les _abus_, les _ridicules_, les
+_préjugés_ et les _vices_ du temps, lesquels lui semblent appartenir de
+plein droit à la juridiction du roman, tout aussi bien qu'à celle de la
+comédie. À ceux qui lui ont demandé ce qu'elle mettrait à la place des
+_maris_, elle a répondu naïvement que c'était le _mariage_, de même qu'à
+la place des prêtres, qui ont compromis la religion, elle croit que
+c'est la religion qu'il faut mettre. Elle a fait peut-être une autre
+grande faute contre le langage, lorsque, en parlant des _abus_ et _des
+vices_ de la société, elle a dit _la société_; elle jure qu'elle n'a
+jamais songé à refaire la Charte constitutionnelle; elle n'a pas eu,
+d'ailleurs, l'intention qu'on lui prête de donner au monde son malheur
+personnel en preuve de sa thèse, faisant ainsi d'un cas privé une
+question sociale. Elle s'est bornée à développer des aphorismes aussi
+péremptoires que ceux-ci: «Le désordre des femmes est très souvent
+provoqué par la férocité ou l'infamie des hommes».--«Un mari qui méprise
+ses devoirs de gaieté de coeur, en jurant, riant et buvant, est
+_quelquefois_ moins excusable que la femme qui trahit les siens en
+pleurant, en souffrant et en expiant.» Mais enfin quelle est sa
+conclusion? Évidemment cet amour qu'elle édifie et qu'elle couronne sur
+les ruines de l'_infâme_ est son utopie; cet amour est grand, noble,
+beau, volontaire, éternel; mais cet amour, «c'est le mariage tel que l'a
+fait Jésus, tel que l'a expliqué saint Paul, tel encore, si vous voulez,
+que le chapitre VI du titre V du Code civil en exprime les devoirs
+réciproques». C'est, en un mot, le mariage vrai, idéal, humanitaire et
+chrétien à la fois, qui doit faire succéder la fidélité conjugale, le
+véritable repos et la véritable sainteté de la famille à l'espèce de
+contrat honteux et de despotisme stupide qu'a engendrés _la décrépitude_
+du monde.
+
+Malgré tout, l'objection de fond subsiste toujours. Comment tirer un
+pacte irrévocable d'éléments aussi changeants, aussi fugaces que
+l'amour? Comment le sacrement social du mariage pourra-t-il avoir une
+chance quelconque de stabilité, s'il n'est que la constatation de la
+passion? Ne faut-il pas toujours y faire intervenir un élément plus
+solide, plus substantiel, ou l'honneur ou un serment social, ou un
+engagement religieux qui lui donne une règle et un appui? Et que
+deviendront, dans le péril de ces unions mobiles si facilement rompues,
+la faiblesse de la femme abandonnée ou celle de l'enfant trahi?
+
+On dirait que Mme Sand elle-même a reconnu tardivement la force de
+l'objection. Elle s'est fort amendée dans les derniers romans. Comme
+exemple, voyez _Valvèdre_, la contre-partie de _Jacques_ dont la
+conclusion logique était que le mariage tombe de soi avec l'amour. Rien
+n'est plus curieux que de voir le même sujet traité deux fois par un
+auteur sincère, à vingt-sept ans de distance, chaque fois avec les
+préoccupations différentes qu'apporte la vie et qui imposent aux héros
+du roman des destinées si différentes, au roman lui-même deux
+dénouements contraires. Le sujet est le même: la lutte du mari et de
+l'amant; mais comme cette lutte se termine différemment! Par malheur,
+_Valvèdre_ ne vaut pas _Jacques_. La verve et le charme se sont en
+partie éclipsés. Alida, c'est encore Fernande, mais dépouillée de sa
+poésie, passionnée à froid et dans le faux. L'amant n'a guère changé.
+Qu'il s'appelle Octave ou Francis, c'est toujours le même personnage qui
+prodigue l'héroïsme dans les mots et qui débute dans la vie par immoler
+une femme à son amour-propre. Mais le mari n'est plus cet insensé
+sublime qui se tue pour n'être pas un obstacle dans la vie de celle
+qu'il aime follement et pour faire que le bonheur de sa femme ne soit
+pas un crime. Jacques s'appelle maintenant Valvèdre; il a réfléchi, il a
+cherché des consolations dans l'étude. Il a tué en lui la folie du
+désespoir; il n'abdique pas son rôle et son devoir de mari; il ne cède
+plus volontairement sa femme à Octave, et quand sa femme l'a quitté,
+quand elle meurt de la situation fausse où l'a jetée le dépit plus que
+l'amour, il apparaît près du lit funèbre; il reprend à l'amant faible et
+inutile le coeur de cette femme qui va mourir. Il écrase Francis de sa
+générosité, tout en lui enlevant la joie de la dernière pensée d'Alida.
+Le dénouement est, on le voit, tout l'opposé de l'ancien roman. La
+réflexion a fait son oeuvre, la vie aussi.
+
+Il est certain que c'est l'attaque vive contre les lois à propos du
+mariage qui introduisit plus tard la question sociale tout entière dans
+les romans de George Sand. Elle s'enhardit en dehors des limites qu'elle
+avait tout d'abord tracées autour de sa pensée. Elle ne s'arrêta pas,
+comme en 1836, à la crainte de se poser en réformateur de la société;
+elle entreprit de porter remède, sur les principaux points, à _l'infâme
+décrépitude du monde_.
+
+Exaltation dans le sentiment, faiblesse et incohérence dans la
+conception, voilà ce qui caractérise les théories sociales de Mme Sand.
+Nous n'insisterons pas sur ce côté si connu et si souvent discuté de ses
+oeuvres, où d'ailleurs il y aurait bien des questions de propriété ou de
+voisinage à résoudre entre elle et ceux qu'elle se plut à nommer ses
+maîtres dans l'oeuvre de destruction et de reconstruction qu'elle
+préparait. D'ailleurs, il faut bien se le dire, depuis ces âges
+lointains des politiciens et des philosophes dont la pensée agitait les
+réformes futures, cette partie des romans de Mme Sand a étrangement
+vieilli. Il semble, lorsqu'on les relit à près de cinquante ans de
+distance, que l'on assiste à une exhumation de doctrines
+antédiluviennes. Étrange et magnifique supériorité de la poésie, qui est
+la fiction dans l'art, sur l'utopie, qui est la fiction violente dans la
+réalité sociale! Tout ce qui reste de l'art pur, de l'art désintéressé,
+dans les récits de cette période, conserve à travers les années la
+sérénité d'une incorruptible et radieuse jeunesse. Les figures aimées,
+qu'on y rencontre avec tant de plaisir, dans les intervalles de la thèse
+qui déclame, peuplent encore notre imagination et sont comme le charme
+immortel de notre souvenir. Au contraire, tout ce qui relève du système,
+toutes ces doctrines si trompeuses, si vagues, si pleines de spécieuses
+promesses et de formules sibyllines, tout ce qui rappelle ces grandes
+épopées de la philosophie de l'avenir, tout cela porte les traces d'une
+effroyable caducité, tout cela est mort, irrémissiblement mort. Qui
+aurait le courage, aujourd'hui, de relire ou de discuter des pages,
+écrites pourtant avec une conviction ardente, sous la dictée des grands
+prophètes, comme celles qui remplissent le second volume de _la Comtesse
+de Rudolstadt_, les trois quarts du _Péché de M. Antoine_, et cet
+_Évenor_, dont je ne peux évoquer le souvenir sans un indicible effroi?
+Est-il besoin de rappeler même les traits fondamentaux de la doctrine,
+le mélange d'un mysticisme _historique_ élaboré par Pierre Leroux, et
+d'un radicalisme révolutionnaire naïvement imité de Michel (de
+Bourges)? Mme Sand a toujours eu un goût très vif, une passion véritable
+pour les idées, mais elle les interprète en les mêlant et les confondant
+toutes. Sa métaphysique est fort incertaine et vague. George Sand est
+idéaliste, sans doute, et c'est par là qu'elle se distingue profondément
+de l'école des romanciers qui l'ont suivie. Mais qui pourrait définir
+clairement sa pensée dans les oeuvres diverses où elle a essayé de
+l'exprimer? Elle a l'élan vigoureux, elle a le coup d'aile vers les
+régions mystérieuses. Mais quelle doctrine précise rapporte-t-elle de
+ces explorations sublimes? Que l'on essaye seulement de comprendre quel
+sens prend sous sa plume, en certaines circonstances solennelles, ce
+grand mot Dieu, dont elle use avec une sorte de prodigalité? Que
+devient-il, ce nom, au bout des transformations que sa pensée a subies
+dans ses diverses phases, à travers les maîtres qu'elle a écoutés avec
+une curiosité docile et passionnée? Que devient-il dans cet immense
+laboratoire humanitaire, ce Dieu de l'amour pur, que Lélia appelait dans
+sa prière désespérée, dans l'église des Camaldules, ce Dieu de vérité
+que Spiridion invoquait, d'un coeur enflammé, à travers les persécutions
+des moines, dans les sombres visions du cloître? Sous l'influence de
+Pierre Leroux, il semble bien qu'il soit devenu le commencement et le
+terme du _circulus_ universel. Plus tard, affranchie de la secte, Mme
+Sand rendra au nom de Dieu une partie de sa signification compromise et
+de ses attributs perdus. Mais ce serait toute une histoire que de
+raconter l'odyssée de ce Dieu successivement transformé, anéanti et
+finalement retrouvé. C'est tout un _avatar_ dont le sens reste souvent
+une énigme.
+
+Loin de nous toute pensée d'ironie! Ces choses sont graves, et il
+faudrait être misérablement gai pour en rire; d'ailleurs ces idées
+philosophiques et sociales ont vécu dans une âme sincère, c'est assez
+pour que l'on n'en plaisante pas. J'accorde de grand coeur mon respect,
+non aux théories elles-mêmes, mais au loyal enthousiasme qui les a
+embrassées. Au reste, il faut bien le dire, ces doctrines sont mortes,
+et bien mortes; elles ont succombé sous leur impuissance en face des
+faits, et le socialisme doctrinal de 1848 a été trouvé incapable de
+résoudre pratiquement le plus mince problème. Mais ce qui n'est pas
+mort, ce sont les problèmes eux-mêmes; ce qui n'est pas mort, c'est la
+nécessité économique et morale de les poser, et d'en chercher au moins
+la solution partielle. Ce qui n'est pas mort, enfin, c'est la misère et
+l'imprescriptible obligation, pour quiconque a une conscience et du
+coeur, de dévouer une part de sa pensée et de sa vie à ces souffrances
+de nos frères inconnus. Les théories de ce temps-là sont bien finies, je
+le crois, mais la cause qui les a fait naître leur survit, et ce n'est
+pas trop dire que de déclarer que cette cause est celle même du
+christianisme, que ces deux causes n'en font qu'une, et que nul n'est
+vraiment ni chrétien ni philosophe qui n'est pas résolu à opposer aux
+tristes conquêtes de la misère l'effort croissant de la sympathie et du
+dévouement. Ne nous inquiétons pas trop de savoir si le progrès est
+indéfini et continu. Nous savons, en tout cas, qu'il n'est pas fatal et
+qu'il dépend de nous. Travailler au progrès partiel, sur un atome de
+l'étendue, sur un point du temps, c'est peut-être tout ce que nous
+pouvons faire, faisons-le. Occupons-nous moins d'aimer l'humanité de
+l'avenir que les hommes qui sont près de nous, à la portée de notre main
+et de notre coeur. Tout cela n'est pas chose nouvelle, c'est le
+socialisme de la charité, et c'est le bon.
+
+Qui de nous ou de Mme Sand se trouve le plus rapproché de M. de
+Lamennais, la seule intelligence vraiment philosophique qu'elle ait
+connue? Avait-elle lu ces admirables lignes dans les _Oeuvres
+posthumes_: «On ne saurait tromper plus dangereusement les hommes qu'en
+leur montrant le bonheur comme le but de la vie terrestre. Le bonheur
+n'est point de la terre, et se figurer qu'on l'y trouvera est le plus
+sûr moyen de perdre la jouissance des biens que Dieu y a mis à notre
+portée. Nous avons à remplir une fonction grande et sainte, mais qui
+nous oblige à un rude et perpétuel combat. On nourrit le peuple d'envie
+et de haine, c'est-à-dire de souffrances, en opposant la prétendue
+félicité des riches à ses angoisses et à sa misère.» Et, avec un
+admirable geste d'âme, l'illustre penseur s'écrie: «Je les ai vus de
+près, ces riches si heureux! Leurs plaisirs sans saveur aboutissent à un
+irrémédiable ennui qui m'a donné l'idée des tortures infernales. Sans
+doute, il y a des riches qui échappent plus ou moins à cette destinée,
+mais par des moyens qui ne sont pas de ceux que la richesse procure. La
+paix du coeur est le fond du bonheur véritable, et cette paix est le
+fruit du devoir parfaitement accompli, de la modération des désirs, des
+saintes espérances, des pures affections. Rien d'élevé, rien de beau,
+rien de bon ne se fait sur la terre qu'au prix de la souffrance et de
+l'abnégation de soi, et le sacrifice seul est fécond.» Pour cette simple
+page d'un vrai penseur qui tempère par des traits d'une raison si forte
+ses indignations et ses colères, je donnerais de grand coeur tous les
+discours de Pierre Leroux et surtout la fameuse conversation du pont des
+Saints-Pères, un soir que les Tuileries ruisselaient de l'éclat d'une
+fête, où M. Michel (de Bourges) tenta d'initier à des doctrines
+farouches l'intelligence vraiment naïve de Mme Sand, où elle eut
+l'étonnement et presque le scandale de cette éloquence furibonde,
+débridée à cette heure jusqu'à une sorte de férocité apocalyptique. La
+naïveté dans le génie, peut-on la nier, puisque, malgré l'horreur avouée
+de cette conversation, tout entière en sanglants dithyrambes, Mme Sand
+continua quelque temps encore à croire à l'esprit politique de son
+prolixe et bruyant ami?
+
+Pour moi, je ne pardonnerai jamais à cet ami et à beaucoup d'autres
+d'avoir exalté dans le faux cette sensibilité d'artiste, si facile à
+recevoir les impressions fortes, et jeté cette vive imagination dans les
+chimériques violences de leurs doctrines. Au fond, ils trouvaient
+d'avance un complice dans son coeur, qui longtemps ne vit pas la
+transition trop facile entre les idées de réforme et les utopies
+sanglantes; elle-même l'avoua plus tard. Son coeur fut la première dupe.
+
+Tout enfant, dans les campagnes du Berry, plus tard au couvent, ce qui
+avait éclaté dans les premiers traits de sa nature, c'était une immense
+bonté, une compassion infinie, une tendresse profonde pour la misère
+humaine. Il était impossible de s'approcher d'elle, même avec les
+préventions les plus contraires, sans être désarmé par cette grâce
+rayonnante du sentiment. Rarement elle se fâchait, soit contre les
+hommes, soit contre les choses, même quand elle en souffrait le plus
+cruellement. Elle se retirait avec tristesse, mais sans colère, des
+contacts ou des situations les plus injurieux pour sa dignité. Et quand
+elle regardait autour d'elle, c'était avec un regard de tendre et
+profonde sympathie. Après bien des essais différents de morale
+applicable à sa vie, elle avait fini par se faire à elle-même une morale
+qui tenait dans cette règle unique: Être bon. Chacun se fait une morale
+selon son coeur. Le jour où elle s'était élevée à cette conception
+claire du but et de l'emploi de la vie, les grandes émotions qui avaient
+soulevé la sienne jusque dans son fond s'étaient pacifiées. Une lumière
+supérieure avait pénétré à travers le trouble et le tumulte de son coeur
+qui, jusqu'alors, n'avait eu que des instincts facilement égarés. Cette
+idée, qui résume en effet la morale sociale, avait pris chez elle une
+importance et une sorte de royauté intellectuelle: _le devoir de sortir
+de soi_. Elle avait fini par comprendre, à force de douloureuses
+expériences, ce qu'il y a d'égoïsme implacable dans la passion. Elle
+avait fini par concevoir que la vraie vie, c'est de penser non toujours
+à soi et pour soi, mais aux autres et pour les autres, et aussi à tout
+ce qui est grand, noble et beau, à tout ce qui peut nous distraire de ce
+moi, toujours prêt à se prendre pour l'objet de sa monotone analyse et
+de sa lugubre idolâtrie.
+
+C'est par ce grand côté de sa nature, la sensibilité toute prête et la
+bonté absolue, qu'elle avait été si facilement prise par les thèses
+sociales émergées du cerveau de chaque réformateur en disponibilité. Ces
+thèses elles-mêmes, qu'était-ce, sinon des formes variées de l'utopie
+qui l'avait séduite dès son enfance et dont le premier mobile avait été
+le sentiment profond du mal humain, du mal social; utopie qui pouvait se
+croire innocente et sainte tant qu'elle n'avait pas essayé de régner en
+dehors des imaginations et des coeurs, et qu'elle n'avait pas encore
+tenté la force comme dernier moyen d'apostolat?
+
+«Il n'y a en moi, disait-elle un jour, rien de fort que le besoin
+d'aimer.» C'est par ce besoin d'aimer qu'elle parvint à maintenir en
+elle, au-dessus des tentations du doute et même un peu contre l'opinion
+de son siècle «qui n'allait pas de ce côté-là pour le moment», une
+doctrine toute d'idéal et de sentiment qui ressemblait assez à une sorte
+de platonisme chrétien. Leibniz d'abord, et puis Lamennais, Lessing,
+puis Herder expliqué par Quinet, Pierre Leroux, Jean Reynaud enfin,
+voilà les principaux maîtres qui l'empêchèrent, par des secours
+successifs, de trop flotter dans sa route à travers les diverses
+tentatives de la philosophie moderne. «Chaque secours de la sagesse des
+maîtres vient à point en ce monde, où il n'est pas de conclusion absolue
+et définitive. Quand, avec la jeunesse de mon temps, je secouais la
+voûte de plomb des mystères, Lamennais vint à propos étayer les parties
+sacrées du temple. Quand, indignés après les lois de septembre, nous
+étions prêts encore à renverser le sanctuaire réservé, Leroux vint,
+éloquent, _ingénieux, sublime_, nous promettre le règne du ciel sur
+cette même terre que nous maudissions. Et, de nos jours, comme nous
+désespérions encore, Reynaud, déjà grand, s'est levé plus grand encore,
+pour nous ouvrir, au nom de la science et de la foi, au nom de Leibniz
+et de Jésus, l'infini des mondes comme une patrie qui nous réclame.» Que
+de noms divers et contradictoires successivement invoqués!
+
+Elle n'avait pas eu trop de ces secours pour rester fidèle à
+quelques-unes des idées qui, sous des formules plus ou moins variées,
+donnent du prix à la vie et un sens à l'espérance. Après la période de
+dévotion et d'extase qu'elle avait traversée au couvent des Anglaises
+et les années qui suivirent, avec des oscillations diverses terminées un
+jour par une rupture avec la foi ancienne, elle avait eu de grandes
+perplexités et de grands abattements. Elle avait connu le doute et avait
+révélé l'état de son âme dans plusieurs de ses livres.
+
+«Tu me demandes, dit-elle à un de ces amis réels ou imaginaires qui sont
+les confidents commodes du _Voyageur_, si c'est une comédie que ce livre
+(_Lélia_), que tu as lu si sérieusement.--Je te répondrai que _oui_ et
+que _non_, selon les jours. Il y eut des nuits de recueillement, de
+douleur austère, de résignation enthousiaste, où j'écrivis de belles
+phrases de bonne foi. Il y eut des matinées de fatigue, d'insomnie, de
+colère, où je me moquais de la veille et où je pensai tous les
+blasphèmes que j'écrivis. Il y eut des après-midi d'humeur ironique et
+facétieuse, où je me plus à faire Trenmor (le forçat philosophe) plus
+creux qu'une gourde.» Tous les types avaient représenté, à un certain
+moment, des états de son esprit en lutte. Ce ne sont des personnages ni
+complètement réels, ni complètement allégoriques. Pulchérie, c'était
+l'épicurisme héritier de la partie mondaine et frivole du dernier
+siècle; Sténio, l'enthousiasme et la faiblesse d'un temps sans point de
+repère et sans appui; Magnus, le débris d'un clergé corrompu et abruti;
+Lélia, l'aspiration sublime, qui est l'essence même des intelligences
+élevées. Tel était son plan; jusqu'à quel point elle l'a exécuté, dans
+quelle mesure elle l'a fait sortir d'une demi-réalité, où sont plongés
+tous les personnages, pour lui confier parfois une réalité choquante,
+c'est là la part et c'est aussi l'oeuvre de l'artiste, la responsabilité
+de l'artiste. Quant à l'idée philosophique qui préside au livre, elle
+ressort de chaque page; c'est l'idée conçue _sous le coup d'un
+abattement profond_ devant l'énigme de la vie, qui jamais n'avait pesé
+plus lourdement et plus cruellement sur elle. Elle s'étonna des fureurs
+qui accueillirent ce livre, ne comprenant pas que l'on haïsse un auteur
+à travers son oeuvre. C'était un livre de bonne foi, c'est-à-dire de
+doute sincère, d'un doute qui remue à de grandes profondeurs les idées
+et les âmes. Ceux qui ne comprirent pas ou qui n'entendirent pas ce cri
+de conscience, cette plainte entrecoupée, mêlée de fièvre et de
+sanglots, se scandalisèrent.
+
+Ce qui dura toute sa vie, ce qui la consola infailliblement et toujours
+dans ses heures de détresse, ce fut l'amour de la nature, un des rares
+amours qui ne trompent pas. Cet amour fut le plus sûr de son inspiration
+et la moitié au moins de son génie. Personne, comme elle, avec des mots,
+de simples mots choisis et combinés entre eux, de ces mots qui servent à
+chacun de nous et qui expriment les sensations communes avec une
+désespérante froideur, personne n'a réussi à traduire, dans la réalité
+vivante d'un paysage, ces lumières et ces ombres, ces harmonies et ces
+contrastes, cette magie des sons, ces symphonies de la couleur, ces
+profondeurs et ces lointains des bois, cet infini mouvant de la mer,
+cet infini étoilé du ciel. Personne surtout n'a su comme elle saisir,
+exprimer cette âme intérieure, cette âme secrète des choses qui répand
+sur la face mystérieuse de la nature le charme de la vie.
+
+À quoi tient cette supériorité de peintre de la nature, qui frappe au
+premier aspect chez Mme Sand? La première raison qui s'offre est si
+naïve que j'ose à peine l'exprimer. Mme Sand voit la nature, elle la
+regarde, elle ne l'invente pas. La preuve en est dans la netteté des
+détails et de l'ensemble, qui fait voir exactement ce qu'elle voit
+elle-même. La pensée du lecteur reconstruit avec facilité les grandes
+scènes qu'a décrites son ample et souple pinceau. J'ai trouvé
+l'explication de cet effet si simple, et pourtant si rare, dans ces
+lignes jetées au bas d'une page perdue: «Il est certain, dit Mme Sand,
+que ce qu'on voit ne vaut pas toujours ce qu'on rêve. Mais cela n'est
+vrai qu'en fait d'art et d'oeuvre humaine. Quant à moi, soit que j'aie
+l'imagination paresseuse à l'ordinaire, soit que Dieu ait plus de talent
+que moi (ce qui ne serait pas impossible), j'ai le plus souvent trouvé
+la nature infiniment plus belle que je ne l'avais prévu, et je ne me
+souviens pas de l'avoir trouvée maussade, si ce n'est à des heures où je
+l'étais moi-même.» Le trait propre de Mme Sand, c'est précisément
+d'avoir une imagination qui ne précède pas son regard, qui ne déflore
+pas son plaisir, qui n'interpose pas les jeux d'un prisme personnel
+entre elle et la nature. Elle voit la nature telle qu'elle est,
+longuement, profondément. Elle garde gravé en traits indélébiles le
+tableau qui a passé sous ses yeux, elle le conserve inaltéré. On
+pourrait dire qu'elle apporte plus de mémoire imaginative que
+d'imagination dans ses souvenirs et ses visions de la réalité. C'est
+même cette absence d'un brillant défaut qui donne aux traits de son
+paysage une si lumineuse précision. Un des grands peintres de son temps,
+M. de Lamartine, avait trop de splendeurs dans son âme pour bien voir au
+dehors. Je parierais qu'il trouvait toujours la nature moins belle qu'il
+ne l'avait prévu. L'éclat de son rêve éclipsait la réalité tant qu'elle
+était sous ses yeux, et, plus tard, quand il voulait revoir dans son
+souvenir le paysage entrevu, quand il voulait le peindre, c'était encore
+son imagination qui travaillait autant que sa mémoire. Sa peinture était
+splendide, mais confuse; elle avait la mobilité scintillante d'un
+rayonnement; le regard ébloui ne pouvait ni s'y fixer ni en rien saisir
+avec tranquillité.
+
+L'art fatigue à la longue l'esprit. La nature le repose et le récrée
+sans cesse. Quand Mme Sand voyageait en Italie, son compagnon de voyage,
+Alfred de Musset, n'était avide que de _marbres taillés_. «Quel est
+donc, disait-on de lui, ce jeune homme qui s'inquiète tant de la
+blancheur des marbres?» Au bout de peu de jours il fut rassasié de
+statues, de fresques, d'églises et de galeries. Son plus doux souvenir
+fut celui d'une eau limpide et froide où il lava son front chaud et
+fatigué dans un jardin de Gênes. «C'est que les créations de l'art
+parlent à l'esprit seul, et que le spectacle de la nature parle à
+toutes les facultés. Il nous pénètre par tous les pores comme par toutes
+les idées. Au sentiment tout intellectuel de l'admiration l'aspect des
+campagnes ajoute le plaisir sensuel. La fraîcheur des eaux, les parfums
+des plantes, les harmonies du vent circulent dans le sang et les nerfs,
+en même temps que l'éclat des couleurs et la beauté des formes
+s'insinuent dans l'imagination.»
+
+La nature tout entière passe dans l'homme; elle lui parle le langage le
+plus varié. Il y a quelques pages, à la fin du premier volume de _la
+Daniella_, qui sont une tentative étonnante pour exprimer l'effet
+d'orchestre que réalisent pour des oreilles intelligentes ces jeux
+sonores et combinés de la campagne. Jean Valreg est monté, le soir, sur
+la petite terrasse du château de Mondragon, et là il recueille tous les
+bruits des collines et des vallées qui montent jusqu'à lui, il étudie
+cette musique produite par la rencontre des sons épars qui constitue en
+ce pays la musique naturelle, locale. «Il y a, dit-il, des endroits
+comme cela qui chantent toujours», et celui-ci est le plus mélodieux où
+il se soit jamais trouvé. Et il énumère, dans une langue bien curieuse,
+tous ces bruits divers: la chanson des grandes girouettes, si
+régulièrement phrasée à son début qu'il a pu écrire six mesures
+parfaitement musicales, lesquelles reviennent invariablement à chaque
+souffle du vent d'est. Ces girouettes pleurardes et radoteuses, avec
+leurs notes d'une ténuité impossible, sont comme les ténors aigus qui
+dominent l'ensemble. «Je ne sais quel esprit de l'air les met d'accord
+avec le son des cloches des Camaldules.... D'autres chants se mêlent à
+ces bruits: ce sont les refrains des paysans épars dans la campagne....
+Les basses continues sont dans le bruissement lourd des pins démesurés
+et d'une cascade qui recueille les eaux perdues des ruines. Puis il y a
+les cris des oiseaux, des vautours, et des aigles surtout.» En écoutant
+tout cela, Valreg poursuit une idée qui l'a bien souvent frappé dans ces
+harmonies naturelles que produit le hasard; par cela même qu'elles
+échappent aux règles tracées, elles atteignent à des effets d'une
+puissance et d'une signification extraordinaires; elles remplissent
+l'air d'une symphonie fantastique qui ressemble à la langue mystérieuse
+de l'infini.
+
+À la réalité découverte ou devinée du paysage se joint, chez Mme Sand,
+un charme de sensibilité et un attrait tout particuliers. On ne
+s'intéresse pas seulement à sa peinture, on en est ému, on l'aime. Ce
+nouvel effet tient à l'art délicat ou plutôt à l'heureux instinct de ne
+jamais décrire uniquement pour décrire, et d'associer toujours à la
+nature quelque chose de l'âme humaine, une pensée ou un sentiment. Le
+paysage ne va jamais seul, chez elle; il est choisi en harmonie ou en
+contraste avec l'état de l'âme qui s'y répand. Mais ce contraste
+lui-même est une sorte particulière d'harmonie plus intime. Au moment où
+il semble que, dans l'imposante solitude des montagnes, tout le reste va
+être oublié, il surgira de l'ombre du rocher une petite pastoure
+espagnole, et nous voilà qui mettons dans un coin du paysage son piquant
+profil, son joli sourire, sa chevelure flottante, _mêlée au vent comme
+la queue d'une jeune cavale_. Et ainsi l'âme, en retrouvant la figure
+humaine, se détend de la grandeur trop austère que lui imposent les
+cimes et les torrents. Si nos regards se perdent dans les horizons de la
+mer, on nous y montre une voile, et sous cette voile nous devinons un
+rude travailleur qui peine et qui souffre. S'ils se portent vers les
+profondeurs sans limites du ciel, on nous y fait supposer des peuples
+d'âmes inconnues, animant de leurs joies ou de leurs souffrances la
+bleue immensité. Toujours un sentiment joue autour du paysage et ajoute
+à l'infini de la nature l'infini plus mystérieux de l'âme. Une fleur,
+une herbe, tout s'harmonise avec nos pensées. Des traits charmants
+éclatent à chaque instant à travers les dialogues ou les rêveries, comme
+celui-ci: «En portant mes mains à mon visage, je respirai l'odeur d'une
+sauge dont j'avais touché les feuilles quelques heures auparavant. Cette
+petite plante fleurissait maintenant sur la montagne, à plusieurs lieues
+de moi. Je l'avais respectée; je n'avais emporté d'elle que son exquise
+senteur. D'où vient qu'elle l'avait laissée? Quelle chose précieuse est
+donc le parfum, qui, sans rien faire perdre à la plante dont il émane,
+s'attache aux mains d'un ami, et le suit en voyage pour le charmer et
+lui rappeler longtemps la beauté de la fleur qu'il aime? Le parfum de
+l'âme, c'est le souvenir....» Cette page m'a toujours frappé comme un
+exemple de l'heureuse facilité avec laquelle Mme Sand mêle l'âme aux
+choses et l'homme à la nature.
+
+On n'oublie plus ces paysages. Ils se marient si bien à la situation du
+roman ou au caractère des personnages, que les deux souvenirs restent
+inséparablement liés et n'en font bientôt plus qu'un. Est-il possible de
+penser à Valentine sans se reporter à cette scène enchanteresse où son
+âme, vaguement impatiente d'amour, en pressent le mystérieux appel dans
+la campagne déserte, qu'elle traverse seule, le soir de la fête, au pas
+négligent de son cheval, quand tout à coup, aux murmures de l'eau
+voisine et de la brise qui s'élève, vient se joindre une voix pure, un
+chant jeune et vibrant? C'est Bénédict qui s'approche, c'est la
+rencontre, c'est l'amour; la destinée fait son oeuvre. Et André, qui de
+nous ne saurait le retrouver, s'il l'avait perdu?
+
+Il est là, bien sûr, dans cette gorge inhabitée, où de rivière coule
+silencieusement entre deux marges la verdure, promenant les rêves de son
+adolescence romanesque et troublée. Il est là, je l'ai vu, évoquant ses
+héroïnes, Alice et Diana Vernon, derrière ce massif de trembles où il a
+cru voir un jour passer une ombre, une fée, qui sera Geneviève.--Il y a
+des attitudes qui restent gravées dans l'esprit. «Il m'enveloppa dans
+mon couvre-pied de satin rose et me porta auprès de la fenêtre. Je jetai
+un cri de joie et d'admiration à la vue du sublime aspect déployé sous
+mes yeux. Ce site sauvage et romantique me plaît à la folie.... Ah! ne
+changeons rien aux lieux que tu aimes, Jacques! Comment aurais-je
+d'autres goûts que les tiens? Crois-tu donc que j'aie des yeux à moi?»
+Ainsi écrivait, ainsi parlait Fernande, et plus tard, quand Octave aura
+passé dans sa vie et que Jacques sera trahi, nous la reverrons
+involontairement à cette fenêtre d'où elle aperçut ses riches domaines,
+et nous saisirons là, dans cette attitude et dans ce moment, les faciles
+extases d'une âme faible.--Mauprat! son nom seul évoque l'ombre sinistre
+de son château effondré, la herse brisée, les traces du feu encore
+fraîches sur les murs et le souterrain à demi comblé où Edmée sentit
+défaillir son courage. Sténio, enfin, le charmant poète, allez le
+contempler pour la dernière fois dans le premier de ses sommeils que ne
+vint pas troubler l'orgueilleuse et orageuse image de Lélia. Le voilà,
+baigné du flot bleu, les pieds ensevelis dans le sable de la rive, sa
+tête reposant sur un tapis de lotus, son regard attaché au ciel.
+
+Ainsi tous ces souvenirs nous reviennent dans le cadre heureux qui les
+reçut la première fois et les fixa pour toujours. Chacun des romans de
+George Sand se résume dans une situation et dans un paysage dont rien ne
+peut rompre ni déconcerter la poétique union. L'homme associé à la
+nature, la nature associée à l'homme, c'est une grande loi de l'art. Nul
+peintre ne l'a pratiquée avec un instinct plus délicat et plus sûr.
+
+C'est qu'en effet la nature nous écrase de son silence et de sa
+grandeur quand la voix de l'homme ne vient pas l'émouvoir, quand ses
+muettes harmonies n'expriment pas une âme imaginaire que la nôtre
+conçoit et interprète. L'homme, dit quelque part Mme Sand, n'est pas
+fait pour vivre toujours avec des arbres, avec des pierres, ni même avec
+l'eau qui court à travers les fleurs ou les montagnes, mais bien avec
+les hommes ses semblables. Dans les jours orageux de la jeunesse on rêve
+de vivre au désert, on s'imagine que la solitude est le grand refuge
+contre les atteintes, le grand remède aux blessures que l'on recevra
+dans le combat de la vie; c'est une grave erreur: l'expérience nous aura
+bientôt détrompés et nous apprendra que, là où l'on ne vit pas avec des
+semblables, il n'est point d'admiration poétique ni de jouissance d'art
+capables de combler l'abîme. C'est la pensée, c'est la souffrance, c'est
+le don humain de sentir ou d'aimer qui répand la vie au dehors et crée
+le paysage avec l'âme particulière qui le contemple. Mais, pour aider à
+ce travail d'idéalisation, la nature prête ses formes, ses harmonies,
+ses couleurs, et le tout, ainsi combiné, devient la matière immortelle
+de l'art.
+
+La passion et la nature, Mme Sand est là tout entière. Tout ce qui est
+en dehors de cette double inspiration lui est comme étranger, comme venu
+d'une âme pour ainsi dire extérieure, et si les formes de son talent se
+plient encore, avec leur admirable souplesse, à quelque nouvelle sorte
+d'inspiration qui ne viendrait pas du fond même, on sent bientôt
+l'effort et le parti pris. Elle n'est elle-même, dans la plénitude de
+ses forces et la liberté de son art, qu'alors qu'elle raconte les
+troubles délicats de l'amour naissant, les violentes émotions des coeurs
+éprouvés par la vie ou qu'elle esquisse à grands traits les paysages
+alpestres, comme dans le voyage aux Pyrénées[7], la vie et l'aspect de
+Venise, comme dans les _Lettres d'un voyageur_, ou les scènes
+tranquilles de la campagne du Berry, dont l'image la poursuivait à
+travers les enchantements de l'Italie. Elle arrive au comble de son art
+quand elle unit ces deux inspirations l'une à l'autre, et que, mêlant
+l'âme de l'homme à la nature, elle attendrit le paysage et ajoute à la
+grandeur la sympathie.
+
+Cet amour de la nature, elle ne l'avait pas pris seulement à l'école de
+Jean-Jacques Rousseau, elle l'avait pris en elle-même. Elle avait senti
+la grandeur religieuse de la terre, la nourrice féconde; son âme
+virgilienne avait vécu, pendant une grande partie de son enfance et de
+sa jeunesse, dans l'intimité des champs et des bois; elle était vraiment
+la fille de ce sol natal qui l'avait bercée dans ses sillons, nourrie
+avec les petits pastours, façonnée à son image, formée de ses influences
+familières, consolée dans bien des chagrins sans cause, charmée de ses
+vagues terreurs. Par cette communauté de sensations, elle s'était faite
+elle-même la soeur des petits paysans qui avaient été pendant de longs
+mois sa compagnie vagabonde et qui, depuis, avaient grandi. De là lui
+vint tout naturellement au coeur le goût de la bucolique et de l'idylle
+qui apparaissent dans presque toutes ses oeuvres et qui deviendront
+même, à un moment de sa vie, un refuge contre les émotions violentes de
+la politique et comme un genre privilégié. C'est alors que, en face des
+injustices sociales dont elle était blessée, elle évoquera l'image de la
+vie champêtre et le tableau des intérieurs rustiques; elle transportera
+de la scène du monde, qu'elle a jugée artificielle, sur une scène aussi
+humaine et plus naturelle à son gré, le conflit des passions et les
+drames du coeur, qu'elle poursuit toujours. Mais elle y transportera
+aussi quelques-unes des illusions de son imagination; elle n'y verra
+bien souvent que des types embellis ou rectifiés de paysan poète, prêtre
+de la nature, officiant, bénissant les travaux de la campagne, ou de
+paysanne vertueuse, sentimentale, chevaleresque, héroïque même (comme
+Jeanne, la grande pastoure). C'est de la poésie, assurément, et si
+sincère qu'elle paraît naturelle. Balzac et les romanciers modernes
+concevront autrement les paysans et les peindront avec une âpreté dure,
+même féroce, de pinceau; ne sera-ce pas une exagération dans un autre
+sens? Ce que je reprocherais plus volontiers à George Sand, ce n'est pas
+sa peinture du bon paysan, qui, après tout, a sa réalité, pourvu qu'on
+l'aide un peu à se dégager d'une enveloppe de sensations et
+d'impressions vulgaires, c'est sa conception chimérique du paysan
+philosophe, lettré, comme Patience, qui serait plutôt un transfuge de la
+société, un renégat des villes, un Jean-Jacques Rousseau réfugié dans
+les forêts, et qui n'a plus rien de l'âme élémentaire des champs.
+
+Quant au paysan, légèrement idéalisé par George Sand, il n'est pas aussi
+faux qu'on l'a dit; cet ensemble de bons sentiments et ces germes de
+poésie champêtre peuvent se trouver en lui, dans certaines circonstances
+et par d'heureuses rencontres. L'auteur n'a fait que les dégager de leur
+rudesse native et les éclaircir par le langage. Il ne les a pas créés,
+il les a exprimés. Tous ses personnages de la campagne sont à la rigueur
+possibles; il ne faut à chacun d'eux, pour devenir ce qu'ils sont dans
+ses récits, qu'une occasion favorable, une excitation venue du dehors,
+une combinaison d'événements qui les élève au-dessus de leur manière
+ordinaire de sentir et de parler, et les révèle à eux-mêmes. C'est là
+l'oeuvre de l'artiste, qui n'invente pas, à proprement parler, mais qui
+ajoute à la réalité humaine la conscience, par laquelle elle s'aperçoit,
+et la voix, par laquelle elle se rend compte d'elle-même en se
+traduisant aux autres. C'est l'oeuvre propre de George Sand dans ses
+adorables paysanneries. Elle est interprète plutôt que créatrice, si
+l'on excepte quelques personnages faux et artificiels qui n'ont rien du
+paysan que l'apparence et le nom, et qui se sont introduits, par une
+sorte de fraude, dans ses bergeries.
+
+NOTES:
+
+[Note 6: _Mme Carlyle.--Portraits de femmes_, par Arvède Barine.]
+
+[Note 7: _Histoire de ma vie_, t. VIII.]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+L'INVENTION ET L'OBSERVATION CHEZ GEORGE SAND. SON STYLE. CE QUI DOIT
+PÉRIR ET CE QUI SURVIVRA DANS SON OEUVRE
+
+
+Quelle part Mme Sand fait-elle à l'imagination et quelle part à
+l'observation? Comment se combinent en elle la puissance d'invention,
+qui est si variée et si féconde, avec l'expérience de la vie réelle,
+dans les différentes situations qu'elle décrit et les caractères qu'elle
+met en jeu? On a souvent tranché la question d'un mot: Idéaliste et
+romanesque, Mme Sand n'observe pas.
+
+C'est bientôt dit; il serait pourtant injuste de croire que ces facultés
+soient toujours contraires et divisées et d'en conclure qu'il y ait dans
+le roman deux écoles radicalement opposées, celle de George Sand et
+celle de Balzac. Il n'y aurait même pas de paradoxe à établir que Mme
+Sand observe très finement, et que Balzac, de son côté, imagine avec une
+sorte d'intrépidité. Au fond, il se pourrait bien qu'il n'y eût pas
+deux écoles contraires en littérature, comme on se plaît à le répéter,
+celle de l'imagination ou l'idéalisme, celle de l'observation ou le
+réalisme. Je n'attache, pour ma part, qu'une médiocre importance à ces
+distinctions tranchantes de programmes et à ces prétentions absolues en
+sens divers. Peut-être même, en réalité, n'y a-t-il pas d'écoles
+littéraires proprement dites; il n'y aurait que des tempéraments
+différents, organisés plus spécialement pour l'observation ou
+l'imagination: les uns plus sensibles à l'exactitude du détail, les
+autres donnant libre carrière à leur puissance d'invention. Une école se
+crée artificiellement lorsqu'un écrivain d'un tempérament donné, ayant
+expérimenté son initiative ou son succès dans un certain sens,
+s'institue, un beau jour, le maître d'un genre. Il se fait accepter, à
+ce titre, par une foule d'esprits secondaires qui prennent le mot
+d'ordre et se mettent à la suite, exagérant la _manière_ de l'initiateur
+et dociles au succès, qui révèle souvent un goût changeant de l'opinion.
+C'est ainsi qu'on arrive à faire un système tout simplement avec les
+qualités et surtout avec les défauts d'un homme.
+
+Toutes ces querelles d'écoles nous paraissent vaines. Il n'y avait pas
+eu, à l'origine, de dissentiment absolu entre Mme Sand et Balzac,
+qu'elle rencontra plusieurs fois dans les années de son noviciat
+littéraire à Paris. Elle déclare elle-même, avec un éclectisme très
+dégagé et une spirituelle tolérance, que toute manière est bonne et tout
+sujet fécond pour qui sait s'en servir. «Il est heureux, disait-elle,
+qu'il en soit ainsi. S'il n'y avait qu'une doctrine dans l'art, l'art
+périrait vite, faute de hardiesse et de tentatives nouvelles.» Balzac
+était une preuve vivante à l'appui de sa théorie. «Elle poursuivait
+l'idéalisation du sentiment qui faisait le sujet de son roman, tandis
+que Balzac sacrifiait cet idéal à la vérité de sa peinture.» Mais il se
+gardait bien de faire de ce sacrifice un programme d'école; c'était une
+simple tendance de son esprit qu'il exprimait ainsi. Plus libéral que ne
+le furent plus tard ses disciples, il admettait au même titre la
+tendance contraire et félicitait Mme Sand d'y rester fidèle. Ainsi, ces
+deux grands artistes se maintenaient justes et tolérants l'un pour
+l'autre. Balzac, d'ailleurs, lui aussi, ne s'asservissait pas à un
+dogme. Il essayait de tout; il cherchait et tâtonnait pour son propre
+compte. Ce n'est que beaucoup plus tard que l'école, s'étant formée,
+attribua au chef un système absolu qui n'avait été d'abord qu'une
+préférence de goût.
+
+À plus forte raison peut-on le dire des dynasties qui se sont succédé
+depuis Balzac, et dont les chefs principaux n'ont fait que rédiger dans
+des programmes les qualités dominantes de leur esprit, soit Flaubert,
+l'homme d'un chef-d'oeuvre unique et d'un immense labeur, soit les
+frères Goncourt, deux artistes de la sensation subtile et aiguë, soit
+Alphonse Daudet, dont l'observation profonde et cruelle a eu de si
+fortes prises sur les esprits de son temps, ou bien encore Zola, qui a
+créé l'épopée du roman ultra-démocratique, le maître de l'_Assommoir_
+et de _Germinal_, jusqu'à l'avènement nouveau de Paul Bourget et de Guy
+de Maupassant, l'un psychologue raffiné et souffrant «du mal de la vie»,
+l'autre doué d'un humour naturel et d'un style de race qui dissimulent
+mal un fond effrayant de mépris pour l'homme, peut-être même, si l'on
+pénètre plus loin, une tristesse presque tragique. En réalité, peut-on
+dire que chacun de ces noms représente une école? Assurément non; ce
+qu'il faut y voir, ce sont des diversités d'esprits à l'infini, dont
+chacun s'attribue l'initiative et la souveraineté d'un genre nouveau; il
+y a des variations de genres d'un esprit à un autre, comme, à certains
+moments, il y a des variations du goût dans l'esprit public. Les modes
+n'ont qu'un temps; elles se succèdent les unes aux autres sans se
+détruire et même sans se remplacer, par une sorte de rythme régulier.
+Nul ne peut dire de quel côté ira la génération prochaine, quand on sera
+fatigué des excès de l'observation brutale. Ce sera peut-être l'occasion
+de revenir à George Sand, trop délaissée un instant par une époque
+exclusivement positive, amoureuse des faits plus que des idées, éprise
+de méthodes expérimentales là même où elles n'ont que faire, et défiante
+des belles chimères. Et déjà paraissent chez des esprits en éveil des
+symptômes d'une réaction vers la créatrice de tant de beaux romans.
+
+George Sand était portée, par son tempérament d'esprit, à la conception
+d'aventures plus ou moins chimériques, au conflit des passions idéales
+avec des événements imaginaires; elle s'y complaisait délicieusement.
+Mais on se tromperait fort en croyant qu'elle observât médiocrement la
+vie réelle et qu'elle ne s'en inspirât que rarement. Que de preuves nous
+pourrions donner du contraire! Dira-t-on qu'elle n'est pas, en même
+temps qu'une merveilleuse artiste d'inventions superbes, une psychologue
+pénétrante dans presque toutes ses oeuvres, dans certaines parties au
+moins? Au moment où elle écrivait ses premiers romans, à l'aurore de sa
+vie littéraire, que d'observations fines et variées elle déploie déjà,
+quelle expérience de la vie réelle, profondément sentie, se révèle, bien
+que moins en dehors que chez Balzac, moins étalée en surface, mais bien
+délicate et d'un ton si juste, jusqu'au moment où la chimère s'empare de
+l'auteur et l'emporte avec le lecteur au ciel ou aux abîmes.
+
+Vous rappelez-vous, au hasard des premières oeuvres, l'intérieur glacial
+de ce petit castel de la Brie? Comme cela est bien vu, finement observé!
+Comme toutes ces attitudes diverses ont été notées dans un souvenir
+exact! Comme tous ces détails d'intérieur sont rendus! Comme on sent
+peser lourdement sur chacun des acteurs le poids d'une soirée d'automne
+pluvieuse qui a suivi une journée plus monotone encore! Ce vieux salon,
+meublé dans le goût Louis XV, que le colonel Delmare arpente avec la
+gravité saccadée de sa mauvaise humeur, cette jeune créole, toute
+fluette, toute pâle, Indiana, enfoncée sous le manteau de la cheminée,
+le coude appuyé sur son genou, dans sa première attitude de tristesse
+non encore révoltée, mais prête à l'être au premier signal de la
+passion; en face d'elle, ce Ralph, fixe et pétrifié, comme s'il
+craignait de déranger l'immobilité de la scène, de même que dans tout le
+roman il craindra de troubler les événements par sa modeste
+personnalité, jusqu'à ce que les événements lui imposent un rôle
+d'héroïsme qui le trouvera prêt: n'y a-t-il pas dans chacun de ces
+traits comme une expérience personnelle, une impression de vie réelle,
+une préparation des destinées qui vont s'accomplir? Combien elle est
+curieuse aussi, dans une autre oeuvre, voisine de celle-ci par la date,
+la psychologie d'André, avec cette sensibilité naïve, emportée en
+dedans, craintive au dehors, avec cette tendresse de coeur qui le
+rendait presque repentant devant les reproches, même injustes! Ce sont
+là d'admirables études de caractères. L'insurmontable langueur de ce
+personnage, cette inertie triste et molle, l'effroi des récriminations,
+cette avidité vague et fébrile de l'inconnu, tout cela ne fait-il pas de
+lui la victime inévitable du conflit qui va briser sa vie entre le
+marquis de Morand, son père, un tyran sans mauvaise humeur, un joyeux et
+loyal butor, et sa maîtresse, Geneviève, une pauvre fleuriste qui
+prendra tout ce coeur déshérité et qui mourra de cet amour! Pas une page
+ici, pas une ligne qui ne soit du roman expérimental, sauf la poésie,
+qui transfigure tout, même l'analyse, même l'observation. Nous
+pourrions faire la même enquête, qui nous donnerait le même résultat,
+jusqu'à _Jean de la Roche_, jusqu'au _Marquis de Villemer_, en insistant
+sur ce trait que les situations données et les caractères indiqués sont
+presque toujours pris dans la réalité la mieux observée, et que ce n'est
+que dans la suite et sous la pression d'une imagination qui ne se
+contient plus que les caractères s'altèrent, se déforment ou
+s'idéalisent à l'excès.
+
+Il y a un de ses romans surtout, dont elle dit elle-même «qu'il est un
+livre tout d'analyse et de méditation», et qui m'a semblé se détacher en
+relief sur l'ensemble de son oeuvre, comme une des plus fortes études
+qui aient jamais été faites sur une des formes maladives de l'amour, la
+jalousie; je veux parler de _Lucrezia Floriani_. Il importe peu que ce
+soit un chapitre de psychologie intime, où les personnages réels du
+drame de sa vie peuvent se reconnaître eux-mêmes sous des noms nouveaux.
+Il importe moins encore que George Sand se soit faiblement défendue
+d'avoir voulu faire dans ce roman des portraits très exacts[8]. Ce qui
+importe, c'est l'exactitude de la peinture morale qu'elle nous a donnée,
+quel que soit l'exemplaire vivant où elle en a pris les traits. Le point
+de départ, ce fut un de ces amours réputés impossibles et qui sont
+précisément ceux qui éclatent avec le plus de violence. «Comment le
+prince Karoll, cet homme si beau, si jeune, si chaste, si pieux, si
+poétique, si fervent et si recherché dans toutes ses pensées, dans
+toutes ses affections, dans toute sa conduite, tomba-t-il, inopinément
+et sans combat, sous l'empire d'une femme usée par tant de passions,
+désabusée de tant de choses, sceptique et rebelle à l'égard de celles
+qu'il respectait le plus, crédule jusqu'au fanatisme à l'égard de celles
+qu'il avait toujours niées, et qu'il devait nier toujours?» Ce fut, en
+effet, un terrible malentendu; le châtiment ne se fit pas attendre. À
+peine la destinée de cet invraisemblable amour s'est-elle accomplie,
+l'imagination du prince Karoll s'excite sur toutes les circonstances de
+la vie de Lucrezia, même sur ce passé qu'on ne lui a pas caché; les
+difficultés commencent; tout s'assombrit dans cette âme où le soupçon
+est entré; la vie entre ces deux êtres n'est plus qu'un long orage.
+Comment naît la jalousie, comment elle jette son poison secret dans les
+rapides joies de ce bonheur, étonné d'abord de lui-même, comment elle le
+corrompt sans le détruire, produisant les courtes folies, les angoisses
+délirantes, les fureurs qui éclatent ou celles qui tuent par de longs
+silences, comment les ruines morales s'accumulent sous les coups d'un
+insensé, jusqu'au dénouement fatal, vulgaire et poignant, voilà ce que
+raconte ce livre avec une logique de déductions, une sûreté de traits,
+une profondeur d'analyse qui trahissent la vie observée de près et
+profondément sentie. La jalousie incurable du passé, voilà la maladie
+du prince Karoll. Les détails et la gradation du mal sont marqués avec
+une précision presque scientifique. Il a aimé cette femme, sachant tout,
+et, malgré tout, il l'a aimée quand elle n'était plus ni très jeune ni
+très belle, en dépit d'un caractère qui était précisément l'opposé du
+sien, et n'ayant pu prendre jamais son parti de ces moeurs imprudentes,
+de ces dévouements effrénés, de cette faiblesse d'un coeur jointe à
+cette hardiesse d'un esprit qui semblaient une violente protestation
+contre tous les principes et les sentiments sur lesquels il a vécu
+jusque-là. Il n'a jamais pu pardonner à cette femme d'être si différente
+de lui-même. Il la poursuivra de sa folie croissante et devenue à la fin
+presque furieuse jusqu'au jour où Lucrezia tombe, sans avoir, une seule
+heure, inspiré de confiance à son étrange amant, sans avoir conquis son
+estime, sans avoir cessé d'être aimée de lui comme une maîtresse, jamais
+comme une amie.--Que ceux qui refusent à George Sand la faculté
+d'analyse relisent ce roman et qu'ils disent s'il n'y a pas là une
+admirable et profonde étude de passion, si chaque page n'est pas écrite
+avec une observation ou un souvenir?
+
+Ce qui a donné le change sur l'absence prétendue de la faculté
+d'observation chez George Sand, c'est qu'il arrive un moment, même dans
+ses plus belles fictions, où le romanesque s'introduit à forte dose dans
+le roman, l'absorbe tout entier et efface tout le reste. Le romanesque,
+c'est l'exaltation dans la chimère: il marque l'âge d'une génération et
+la date d'un livre; il se reconnaît à la manière d'aimer (surtout à la
+façon de dire que l'on aime), à la manière de concevoir et d'imaginer
+les événements, à la manière plus ou moins agitée et surexcitée
+d'écrire. Un maître de la critique, M. Brunetière, a marqué fortement
+ces traits: «... Cette façon forcenée d'aimer fut celle de toute la
+génération romantique. Tout le monde n'aime pas de la même manière, et
+chacun a la sienne; mais les romantiques ont aimé comme personne avant
+eux n'avait fait, ni depuis.... Certes, _Indiana_, _Valentine_, _Lélia_
+même et _Jacques_ sont de curieuses études de l'amour romantique. George
+Sand, selon son instinct, n'a pris, dans la réalité, qu'un point de
+départ ou d'appui, qu'elle quitte aussitôt pour revenir au rêve
+intérieur de son imagination.... Il y a dans ces romans une partie
+romanesque et sentimentale qui a étrangement vieilli[9].»
+
+Prenons, dès les débuts, deux des oeuvres les plus célèbres, _Valentine_
+et _Mauprat_, et voyons comment ce jugement se vérifie, et aussi comment
+le pronostic se réalise. Dans chacune d'elles il y a une matière riche,
+neuve, variée, d'invention naturelle, et aussi semblable au vrai qu'il
+est possible, mêlée bientôt à des exagérations de caractères ou de
+détails qui étonnent ou révoltent l'imagination la plus docile et la
+plus crédule. Que la ravissante Edmée aime son cousin Bernard, qu'elle
+l'ait aimé dès sa rencontre avec lui dans la société épouvantable des
+Mauprat, qu'elle ait tacitement choisi ce rustre, ce sauvage qui sait à
+peine signer son nom, qu'elle ait pris à tâche de le civiliser pour le
+rendre digne d'elle, qu'elle ait réussi enfin, à force de dévouement
+actif et silencieux, à en faire un vaillant homme, un honnête homme, en
+l'élevant jusqu'au niveau de son coeur, tout cela, c'est le roman même,
+et quel beau, quel noble roman!
+
+Mais à travers ce courant divers ou mélangé de deux existences, séparées
+à l'origine par des abîmes et que le plus sincère amour a rapprochées
+dans la vie, l'élément invraisemblable se glisse, grandit, intercepte
+l'intérêt, contrarie à chaque instant les belles et saines émotions du
+roman, les empêche de germer à l'aise. C'est la perpétuelle apparition
+du père Patience à tous les carrefours du pays et à chaque page du
+roman; c'est l'inévitable intervention de cet homme qui a tout appris
+dans la vie des champs, qui sait tout du présent et de l'avenir, de ce
+grand justicier, de ce magistrat improvisé qui impose silence aux
+puissances de la province, de ce paysan qui joue, à chaque occasion, le
+rôle de Mirabeau, conduisant par sa parole les événements, nouant et
+dénouant l'action? N'est-ce pas le faux et l'invraisemblable en
+personne? Qui nous délivrera de ce type artificiel, de son bavardage et
+de son infaillibilité? C'est vraiment trop demander à notre bonne
+volonté que de nous faire accepter ce prolixe collaborateur, éclairé des
+feux de la révolution prochaine, travaillant, au nom du contrat social,
+à la justification de Bernard, qui n'est pas coupable, et au dénouement
+du roman, qui se dénouerait fort bien sans lui. Élément romanesque, et
+d'autant plus blâmable ici qu'il est inutile. Ce bonhomme Patience m'a
+bien l'air de jouer _la Mouche du coche_, et le mutisme actif de
+Marcasse fait dix fois plus de besogne, sans en avoir l'air, bien qu'il
+ait, lui aussi, une bonne part de romanesque.
+
+_Valentine_ est, à côté de _Mauprat_, un des plus charmants et des plus
+tragiques récits d'amour. Car, que demander à Mme Sand? Au fond, elle ne
+sait que l'amour. Elle a prodigué, ici encore, les plus merveilleuses
+peintures de ce sentiment, elle l'a encadré dans le théâtre de ses
+longues et continuelles rêveries, dans ces paysages du Berry qu'elle a
+tant aimés. Elle a trahi, par la grâce d'un incomparable pinceau,
+l'_incognito_ de cette contrée modeste, de cette Vallée-Noire, dont elle
+dit: «C'était moi-même, c'était le cadre, c'était le vêtement de ma
+propre existence». Et tout cela elle l'a livré au public, comme attirée
+par un charme secret et le répandant à son tour. De là est sortie cette
+analyse de passion qu'on n'oublie plus et qui fait de chaque lecteur un
+complice de Bénédict. On le suit, on le voit arrêté, contemplant
+Valentine, sur le bord de l'Indre, tandis qu'assis sur un frêne mal
+équarri, il s'enivre de son image, tantôt réfléchie dans l'onde
+immobile, tantôt troublée par un frisson de l'eau. Il ne pense pas, dans
+ce moment-là, il jouit, il est heureux; il boit par les yeux le poison
+fatal dont il mourra. Les événements se développent; mais déjà peu à
+peu quelques-uns des caractères d'abord indiqués changent et se
+déforment. Bénédict est le paysan sublime et passionné. M. de Lansac, le
+fiancé de Valentine, d'abord un très galant homme, devient le type
+légèrement chargé d'abord, puis démesurément avili de l'homme du monde
+sans passion généreuse, sans jeunesse morale, usé et flétri au dedans,
+d'ailleurs cupide et débauché, tout ce qu'il faut pour rendre la lutte
+difficile à Valentine, facile à Bénédict. Mme de Raimbault, une femme du
+monde, qui a simplement des préjugés, passe tout à coup à l'état d'une
+vieille coquette, coureuse de bals de sous-préfecture, qui se
+désintéresse de sa fille à un point invraisemblable, ainsi que plus tard
+M. de Lansac de sa femme, sans doute pour laisser les incidents les plus
+graves se développer à leur aise, sans la gêne de la vie de famille, où
+la plus simple surveillance entraverait les libres allures du roman.
+Ainsi s'explique ce va-et-vient des personnages les plus compromettants
+et les plus faciles à compromettre, qui entrent dans le parc et le
+château, ou bien en sortent, comme il leur plaît, le jour et même la
+nuit. Bénédict en profite à souhait, d'abord pour essayer de tuer à
+l'affût, dans la soirée même du mariage, l'époux, M. de Lansac, sous le
+prétexte étonnant de punir «une mère sans entrailles qui condamnait
+froidement sa fille à _un opprobre légal_, au dernier des opprobres
+qu'on puisse infliger à la femme, au viol», puis, pour s'introduire au
+château furtivement, et prendre la place de M. de Lansac absent dans la
+chambre nuptiale. Et de là une des plus incroyables folies qui puissent
+traverser une imagination exaltée, cette scène capitale de la nuit de
+noces entre Valentine malade, aliénée d'elle-même, tombée par désespoir
+dans une sorte de somnambulisme, et Bénédict, qui passe près d'elle les
+heures troublantes de la nuit, s'exaltant de la présence aimée, livré à
+toutes les furies de la passion, qu'heureusement une série de hasards
+transforme en un inoffensif et délirant monologue. Tout cela est bien
+étrange. «Il ne faut pas oublier, dit Mme Sand ingénument, que Bénédict
+était un naturel d'excès et d'exception.» Il le prouvera jusqu'à la fin,
+à travers des incidents sans nombre, des surprises et des rendez-vous
+manqués, jusqu'à un meurtre absurde, jusqu'au coup de fourche qui
+atteint le héros par suite d'un ridicule malentendu. Toute cette seconde
+partie du roman est une série de drames vulgaires et forcenés où
+l'invraisemblable tue l'intérêt. Le charme s'est évanoui. Mais qu'il
+était grand, irrésistible dans la première partie du livre!
+
+George Sand avait elle-même conscience de cette impulsion étrange qui la
+portait à un romanesque exagéré: «Je déclare aimer beaucoup, disait-elle
+dans le préface de _Lucrezia Floriani_, les événements romanesques,
+l'imprévu, l'intrigue, l'_action_ dans le roman.... J'ai fait tous mes
+efforts, cependant, pour retenir la littérature de mon temps dans un
+chemin praticable entre le lac paisible et le torrent.... Mon instinct
+m'eût poussée vers les abîmes, je le sens encore à l'intérêt et à
+l'avidité irréfléchie avec lesquels mes yeux et mes oreilles cherchent
+le drame; mais quand je me retrouve avec ma pensée apaisée, je fais
+comme le lecteur, je reviens sur ce que j'ai vu et entendu, et je me
+demande le pourquoi et le comment de l'action qui m'a émue et emportée.
+Je m'aperçois alors des brusques invraisemblances ou des mauvaises
+raisons de ces faits que le torrent de l'imagination a poussés devant
+lui, au mépris des obstacles de la raison ou de la vérité morale, et de
+là le mouvement rétrograde qui me repousse, comme tant d'autres, vers le
+lac uni et monotone de l'analyse».
+
+On pourrait faire un travail de ce genre sur la plupart des romans de
+George Sand et fixer les proportions variables de ces deux éléments
+qu'elle emploie, le chimérique poussé à outrance et le réel finement
+observé. C'est là que se révélerait le grand défaut de cette belle
+imagination créatrice. Elle ne sait pas composer une oeuvre; elle ne
+sait y conserver ni l'unité du sujet, qui change souvent, ni l'unité de
+ton dans les caractères qui s'altèrent sans cesse. Elle n'en a d'avance
+arrêté ni le but ni les proportions. Quand par hasard il lui arrive de
+conserver l'unité de l'oeuvre, c'est à son insu et comme par un coup de
+la grâce. Elle concevait des personnages dans une situation donnée, qui
+était presque toujours un état de passion, elle s'éprenait d'eux, elle
+s'y intéressait ardemment et pour son propre compte, tandis qu'elle les
+racontait et les peignait avec la flamme intérieure; elle s'abandonnait
+à une sorte de hasard d'inspiration qui amenait les grandes luttes, mais
+qu'elle gouvernait bien peu, disait-elle, au point d'ignorer d'avance
+comment ces batailles de la vie se termineraient et comment le roman se
+dénouerait. C'était véritablement le triomphe de ce qu'on a nommé plus
+tard l'_inconscient_ dans le talent ou dans le génie. Je ne puis, en
+effet, mieux exprimer ce singulier phénomène dont elle donnait le
+spectacle étonnant dans sa méthode de travail, qu'en disant que c'était
+un phénomène d'inconscience superbe, mais bien peu sûre dans le
+résultat. Rien de calculé, en apparence, rien de prémédité; pas même les
+grandes lignes arrêtées; tout procédait dans son art comme dans la vie.
+Quand une rencontre dramatique a lieu, quand une grande aventure
+commence, qui peut dire, dans le train de l'existence, ce qui devra
+arriver le lendemain? Il en était de même dans le domaine de son
+imagination. Elle ne savait pas la veille ce qui arriverait de ses héros
+ou à ses héros. Elle les livrait à la fatalité de son art, comme la vie
+les livre à la fatalité des événements. De là ce contraste saillant dans
+ses oeuvres: l'entrain, la fougue, les merveilleux préludes, le
+commencement enchanteur de presque toutes ses fictions, des plus belles.
+Puis, à un certain moment, il se produit une sorte de fatigue: la
+richesse des développements devient de la prolixité, le récit se traîne
+en méandres inutiles; le style aussi se lasse et se néglige. Et
+cependant il faut bien finir. On finit, mais c'est une fin de raison,
+non d'inspiration. La composition languit, tout simplement parce qu'il
+n'y a pas eu de plan préparé, et que la composition n'est pas portée
+jusqu'au bout par l'ardeur de la pensée ou de la passion. Les
+dénouements n'égalent jamais les préludes de l'oeuvre. On la voyait
+vivement préoccupée d'une idée de roman, possédée par son sujet, à tel
+point que tous ceux qu'elle avait traités auparavant semblaient ne plus
+exister pour elle, et, quelque temps après, elle avait hâte de dire
+adieu à ses personnages les plus chers d'un jour. Elle avait usé et
+comme consumé par le feu de son imagination les plus beaux enfants de
+son rêve; elle les replongeait dans le passé, en un tour de main, je
+pourrais dire dans le néant. N'était-ce pas un néant relatif que cet
+oubli qui succédait si vite en elle à la présence réelle de tous ces
+personnages, dont le nom même sortait parfois de sa mémoire? La
+fournaise ardente s'était refroidie; pour se rallumer, elle attendait
+d'autres types, d'autres moules d'où allait sortir un monde nouveau.
+
+Quand le chimérique s'introduit ainsi dans ses oeuvres, forçant les
+événements et les caractères, c'est une preuve que chez elle
+l'inspiration s'épuise, que la fatigue se trahit et que l'auteur ressent
+une certaine hâte d'en finir avec le sujet dont elle a déjà exprimé la
+substance et la fleur. Mais il faut bien se garder de confondre ce
+romanesque médiocre, qui exprime une lassitude dans son talent, avec un
+autre genre de romanesque, qui produit chez elle des oeuvres exquises et
+qui est un jeu enchanté de son imagination. Pour bien marquer cette
+nuance, deux noms suffisent; nous pourrions en citer dix: _Teverino_ et
+_le Secrétaire intime_. Ce sont là des récits conçus dans une heure de
+fécondité heureuse et qui semblent avoir été achevés sous la même
+inspiration fraîche et sans défaillance, de la première à la dernière
+page, sans un intervalle de repos ni de fatigue. Songes d'une nuit
+d'été, rêveries d'une journée de printemps, on ne sait de quel nom
+désigner ces fictions magiques, qui vous tiennent comme suspendus dans
+un monde légèrement idéal, où tout succède au voeu de l'auteur avec une
+complaisance des événements et une docilité des personnages qu'on ne
+trouve pas toujours en ce monde. _Le Secrétaire intime_ est une
+fantaisie «qui lui est venue après avoir relu les _Contes fantastiques_
+d'Hoffmann»; il a gardé quelque chose de son origine. Tout est
+invraisemblable dans cette principauté bâtie entre ciel et terre, aux
+ordres de cette souveraine énigmatique et ravissante, Quintilia
+Cavalcanti, tour à tour folle du luxe et du plaisir, et adonnée au plus
+sérieux labeur de la pensée, soupçonnée des plus noirs crimes d'amour,
+une Marguerite de Bourgogne qui se montre dans un cadre enchanté, puis
+tout à coup révélée à travers les aventures les plus contraires comme
+une épouse admirable, vertueuse et fidèle à un époux qu'elle adore dans
+l'_incognito_ de son exil errant. L'amour légitime avec des airs
+d'aventurier! Quel rêve enfin réalisé par Mme Sand! C'est la seule
+manière, à ce qu'il paraît, de faire supporter le mariage. Et que
+d'épreuves pour le jeune comte de Saint-Julien, jeté en plein mystère
+par un hasard de voyage, admis sur le grand chemin dans le carrosse de
+la princesse, au grand déplaisir de la lectrice et de l'abbé, à la
+stupéfaction de la petite cour fabuleuse et agitée où il débarque comme
+un événement, puis montant en grade et en faveur avec une rapidité qui
+lui donne le vertige, et dans ce vertige fatal concevant un impossible
+amour qui le mène au bord des plus grands périls. Le dénouement arrive.
+L'heureux époux, le mystérieux Marx, sauve Julien de ses imprudences.
+Notre héros sort de cette féerie, tour à tour ravi, épouvanté, humilié,
+meurtri. La guérison ne viendra que plus tard, après la maladie de
+rigueur, qui suit les grandes défaillances, et le retour dans sa
+famille, où il rapportera une imagination plus calme, une âme plus
+indulgente et le souvenir, le rêve plutôt des aventures dont il a eu
+pendant une année le spectacle éblouissant et tragique devant les yeux.
+Il n'y a pas de bon sens dans cette fable. Mais quelle jolie suite aux
+_Contes_ d'Hoffmann! C'est ainsi qu'un grand artiste imite et s'inspire.
+
+C'est de la même source de romanesque heureux qu'est sorti _Teverino_.
+Il arrive ainsi bien souvent à George Sand, lasse de la vie plate et
+vulgaire, de vouloir s'en échapper à tout prix, et de se raconter à
+elle-même de merveilleuses histoires, comme celles qui prenaient tant de
+place autrefois dans sa vie d'enfant et qui finissaient par lui faire
+une existence rêvée presque aussi importante, dix fois plus précieuse
+et plus chère que l'autre. C'est dans un de ces jours où, comme
+Scheherazade dans _les Mille et une Nuits_, mais pour satisfaire à son
+caprice d'imagination et non pas à celui d'un sultan féroce, elle
+s'amusait elle-même et s'enchantait de ces récits, qu'elle conçut l'idée
+de cette journée unique, et qu'une fois conçue comme à travers un songe,
+elle la jeta sur le papier, dans sa vivacité et sa fraîcheur intactes, à
+peine entamées par le travail presque insensible de la composition.
+
+Certes il y a bien de quoi crier à l'invraisemblance quand on voit
+s'organiser, au hasard des événements, cette jolie caravane de voyage,
+dans la villa de Sabina, au lever du soleil. Léonce conjure Sabina de se
+laisser emmener où il voudra, sans rien lui désigner d'avance, à travers
+les paysages les plus variés, aussi loin qu'on pourra aller dans une
+seule journée. Il a touché la corde magique, l'inconnu; la fantaisie
+enlève les dernières résistances; Léonce va devenir l'arbitre de cette
+journée. On part à deux, avec la négresse de Sabina et le jockey sur le
+siège. Et bientôt les rencontres commencent: on enlève un bon curé qui
+marchait gravement sur la route, son bréviaire à la main; un peu plus
+loin, une ravissante petite paysanne errante, qui a pour spécialité
+d'apprivoiser les oiseaux et qu'on annexe à la caravane; plus loin
+enfin, à travers mille aventures, le héros du roman, le plus singulier
+et le plus merveilleux des héros, un voyageur que Léonce rencontre se
+baignant dans un lac, bien différent dans sa noble nudité de ce qu'il
+paraissait être, un instant auparavant, sous ses haillons sordides.
+Léonce fait de lui un homme comme il faut en lui jetant des habits
+convenables. Touchant apologue qui nous fait voir qu'il n'y a bien
+souvent qu'une question de vêtements entre les hommes, surtout dans les
+romans de Mme Sand! C'est une idée chère à l'auteur, et qu'elle
+reprendra souvent, jamais avec autant de bonheur et de grâce. Teverino
+s'est révélé à Léonce avec sa distinction naturelle; c'est le plus beau
+des mortels et le plus éloquent des artistes. Dès lors il va prendre sa
+place, qui sera la première, dans cette journée romantique; il marque en
+tout genre une supériorité de virtuose, de philosophe, d'ami dévoué
+(bien qu'improvisé), d'amant chevaleresque, si bien qu'il remplit toute
+la fin de la journée, toute la soirée qui la termine et la matinée qui
+la recommence, des propos les plus fins, les plus brillants, les plus
+poétiques, des actes les plus audacieux, des engagements de coeur les
+plus hardis, arrêtés à temps avec une discrétion que n'aurait pas un
+homme du monde. Il éblouit de sa voix d'artiste toute une petite ville
+italienne où l'on s'est arrêté pour le soir, il étonne de plus en plus
+Léonce, il l'irrite même et le domine par la noblesse de sa conduite, il
+se fait un instant presque aimer de l'élégante et hautaine Sabina; et ce
+n'est que par générosité qu'après l'avoir troublée, comme pour faire
+l'épreuve de sa puissance, il détache de lui ce coeur fragile, un
+instant surpris, le rend à Léonce, et disparaît.--Ce souverain
+improvisé de quelques heures, pendant cette journée unique, est l'enfant
+gâté de George Sand. C'est bien l'artiste aventurier qu'elle a toujours
+aimé, un de ces bohèmes de génie, déguenillés mais délicats, nobles et
+superbes, qui doivent leurs riches facultés à la nature, et qui les ont
+conservées avec soin, grâce à une indépendance, à une paresse, à un
+désintéressement qui les rend pauvres, mais les garde purs. Elle l'a vu
+agir devant ses yeux, cette fois; elle l'a vu marcher, ce héros
+longtemps imaginé, elle l'a vu dominer le petit monde où elle l'a
+introduit. Elle en a été heureuse, comme du succès d'un fils chéri de
+son imagination. On peut sourire de ce facile bonheur qu'elle s'est
+donné à elle-même. Mais les traits de la vie réelle se mêlent si bien
+ici à la fable, il y a de si charmants épisodes dans cette journée
+disposée par la plus aimable et la plus ingénieuse des providences, il y
+a des conversations si élégantes et si délicates, qu'il faut bien en
+passer par la fantaisie de l'auteur, et vraiment on aurait mauvaise
+grâce à résister au charme qui vous pénètre et vous entraîne.
+
+Le roman, ainsi conçu, est tout simplement de la poésie. Soit. Est-ce
+donc là quelque chose de si malheureux, et George Sand perdra-t-elle
+quelque chose à une accusation de ce genre? Il faut bien que le roman se
+rapproche de la poésie ou de la science. Le roman scientifique est en
+grand honneur de nos jours: la science des moeurs, des institutions, des
+classes sociales, des caractères et des tempéraments, des influences
+physiologiques et médicales qui déterminent l'individualité de chacun,
+des hérédités que l'on subit à travers les âges, voilà la matière
+indéfinie et toujours variée du roman expérimental. Mais faut-il
+sacrifier à ce genre unique tous les autres genres et en particulier
+celui qui considère le roman comme une oeuvre à la fois d'analyse et de
+poésie, comme George Sand le définissait d'instinct? Prenons garde, le
+roman selon George Sand, c'est le vrai roman national; si nous en
+croyons les interprètes des origines de notre littérature[10], il est né
+des anciennes chansons de geste; il est de la même famille que la
+poésie; et qui pourra d'ailleurs démontrer qu'on a tort de le comprendre
+ainsi?
+
+On notera, avec un soin pédantesque, les invraisemblances qui abondent
+dans les fictions de George Sand. Mais ne serait-il pas aisé de noter,
+en regard de l'invraisemblance des événements que l'on peut signaler
+chez elle, le défaut de logique des caractères chez les naturalistes le
+plus en vogue, l'incohérence des sentiments, la bizarrerie maladive de
+la conduite, sous prétexte de maladies ou d'hérédité? Et nous en
+viendrions à nous demander de quel côté il y a le plus
+d'invraisemblable. C'est une querelle qui durera longtemps et où nous
+n'avons pas l'intention d'entrer. Il serait pourtant curieux de savoir
+si les prétendus observateurs de la réalité ne font pas autant de
+concessions que les autres romanciers à une certaine convention aussi
+artificielle, aussi arbitraire, aussi fausse que celle dont ils font un
+si terrible grief à l'école qu'ils veulent détruire, comme si l'on
+détruisait des tempéraments et des goûts!
+
+À cette manière de comprendre le roman, correspond le style, qui
+mériterait une étude à part chez George Sand et dont nous n'indiquerons
+que quelques traits, bien reconnaissables à travers la variété infinie
+des sujets qu'elle a traités et dans la longue suite de cette vie
+remplie pendant quarante-six ans des plus féconds travaux.
+
+Certes on ne peut pas dire qu'elle n'ait pas fait, pendant un aussi long
+intervalle de temps, son éducation d'écrivain, et qu'elle n'ait pas
+modifié son instrument d'expression et ses ressources. Cependant, dès le
+début, sa langue était formée, déjà ample et souple, pleine de mouvement
+et de feu. Le long travail d'une vie littéraire ne fit que la
+développer, il ne la créa pas; elle lui était venue comme d'instinct,
+aussitôt que, dans sa retraite de Nohant, elle jeta sur quelques
+feuilles éparses ses tristesses, ses larmes, ses révoltes, toute la
+matière de son rêve intérieur. Les mots lui obéissaient déjà sans
+résistance, les images suivaient d'elles-mêmes et s'entrelaçaient sans
+effort avec une justesse que rencontrent seuls, du premier coup, les
+écrivains de race. Écrire est, pour certaines personnes, aussi naturel
+que respirer. George Sand écrivait en prose comme Lamartine en vers;
+c'était pour tous les deux une sorte de fonction de la vie; ils la
+remplissaient sans l'avoir étudiée; ni l'un ni l'autre n'aurait pu en
+rendre compte à eux-mêmes ni aux autres. Ni l'un ni l'autre ne furent
+des artistes de travail et de volonté; ils furent des artistes de
+nature; ils étaient nés grands écrivains, ils l'étaient dès la première
+page.
+
+Cette facilité, qui est un don, est un piège. George Sand n'a pu
+échapper à ce péril d'un abandon trop peu surveillé au courant qui
+l'entraîne. Elle a une complaisance excessive à développer ses idées;
+elle s'endort parfois, elle s'oublie dans une sorte de prolixité qui la
+trompe elle-même; elle a ses négligences. On a aussi noté trop souvent
+une certaine tendance à l'emphase, pour que ce grief n'ait pas quelque
+motif. Dans les conversations, ou plutôt dans les discours dialogués de
+_Lélia_ ou de _Spiridion_, de _Consuelo_ ou de _la Comtesse de
+Rudolstadt_, il est certain que ce beau style devient la proie d'un
+lyrisme philosophique assez nuageux, qu'il s'y dissout en vapeurs
+fuyantes ou s'y assombrit jusqu'à une sorte d'obscurité volontaire. Les
+ténèbres ne vont pas à ce tempérament sain et naturel de l'écrivain. Il
+les secoue avec bonheur et se retrouve tout entier, quand la crise
+philosophique est terminée, soit dans les descriptions de paysages, qui,
+dans _Lélia_, sont d'un art merveilleux, soit dans les peintures de
+caractères, dès que l'écrivain sort de ces régions d'une demi-réalité à
+peine consistante, quand il touche terre, quand il se prend à la vie ou
+qu'il s'égaye d'une de ces situations qu'il a inventées (comme les
+diverses rencontres de voyageurs dans _Teverino_). Il y a là des parties
+de dialogues très vives, spirituelles, d'autres très élégantes, des
+remarques et des conversations pleines d'un esprit de belle tournure et
+de bonne compagnie, même quand les personnages sont équivoques. On n'a
+peut-être pas assez remarqué cette qualité de l'esprit dans le style de
+George Sand: «Les romantiques, a-t-on dit, n'ont pas connu la bonne
+plaisanterie: ni Chateaubriand, ni Lamartine, ni Vigny, ni Hugo, ni
+Balzac, ni George Sand.» Cela n'est pas tout à fait juste pour Mme Sand.
+Elle n'avait pas d'esprit dans la conversation, elle ne savait pas
+plaisanter en causant. Mais tout changeait quand elle avait la plume à
+la main. Elle suivait alors, d'un trait rapide, les conversations
+qu'elle entendait au dedans d'elle-même; elle s'y absorbait, et, dans
+ces improvisations qu'elle recueillait de ses interlocuteurs
+imaginaires, le naturel, la grâce, la verve, la finesse ingénieuse
+abondaient; la force de la situation se dessinait si vivement en elle,
+qu'elle semblait n'être qu'un écho; mais la voix intérieure qui lui
+dictait ces vives et fines reparties était bien à elle; c'était
+_elle-même_ et _une autre_, très différente de ce qu'elle était dans la
+vie réelle.
+
+«Ce n'est, nous dit-on encore, ni par un éclat extraordinaire ni par la
+perfection plastique que son style se recommande, mais par des qualités
+qui semblent encore tenir de la bonté et en être parentes. Car il est
+ample, aisé, généreux, et nul mot ne semble mieux fait pour le
+caractériser que ce mot des anciens: _Lactea ubertas_, une abondance de
+lait, un ruissellement copieux et bienfaisant de mamelle nourricière»,
+et l'image entraîne une hardie et charmante apostrophe à la «_douce Io
+du roman contemporain_»[11]. Rien de plus aimable, assurément. C'est
+l'hommage d'un écrivain qui, parmi les jeunes, est un de ceux qui l'ont
+le plus et le mieux aimée. Un mot pourtant nous inquiète. On reproche à
+ce style si expressif et si coloré de n'être pas suffisamment
+_plastique_. Que veut-on dire par là? Sans doute qu'il n'est pas assez
+fortement modelé sur les formes réelles, qu'il n'en dessine pas assez
+rigoureusement les contours, comme celui de Victor Hugo, de Théophile
+Gautier ou de Flaubert, qu'il ne s'étudie pas à les mettre en relief?
+Est-ce un tort? S'il n'est pas plastique, c'est-à-dire sculptural, ce
+style est pourtant très pittoresque, et, quand il s'agit de décrire, il
+ressemble à une belle peinture. N'est-ce pas une compensation? Ce style
+est d'une transparence merveilleuse, au fond de laquelle on voit la
+réalité telle que l'a vue le peintre, plus la pensée même du peintre qui
+l'a interprétée. Soit dans les descriptions, soit dans les analyses,
+soit dans la suite des événements, il suit l'idée d'un mouvement
+continu, il l'exprime et le manifeste avec une aisance et une fluidité
+qui n'empêchent pas la force.
+
+J'ai vu, dans un repli des montagnes du Jura, une source que l'on
+appelle la Source bleue, à cause de sa couleur, qui reflète le paysage
+environnant, un coin du ciel ménagé au-dessus d'elle et peut-être aussi
+la nature de la pierre où elle a creusé sa coupe d'azur. Elle est calme,
+profonde, attirante comme par un charme magique. On ne peut voir cette
+source sans s'éprendre d'elle et adorer la Naïade qui la consacre; on la
+suit dans sa fuite à travers les prés voisins; elle s'excite par la
+pente à laquelle elle obéit; elle murmure avec fracas en descendant
+rapidement à travers son lit de cailloux; elle s'irrite et frémit, au
+bas du coteau, contre un rocher immobile et brutal qui lui barre le
+chemin; elle détourne de cette barrière sa colère et son cours, grondant
+encore, élargissant à chaque pas son onde grossie des torrents voisins
+qu'elle reçoit et qu'elle absorbe. Un instant, comme trop pleine des
+trésors amassés de ces eaux étrangères, elle passe par-dessus ses rives,
+elle s'épuise par ce débordement, elle va perdre une partie de ses flots
+inutiles autour d'îlots de sables dénudés; puis enfin, se recueillant
+par un dernier effort, elle se ramène en soi, elle s'offre apaisée à la
+contemplation des hommes, après avoir porté dans son cristal tant de
+paysages mobiles, tant de scènes variées des villes et des champs. C'est
+l'image du style de George Sand, toujours fidèle au mouvement intérieur
+de sa pensée, qu'il représente et dessine dans ses élans, dans ses
+agitations, comme dans ses soudains apaisements.
+
+On a beau jeu pour nous dire qu'après quarante ou cinquante années, ce
+style, au moins dans certaines parties, a vieilli comme d'autres parties
+de l'oeuvre. Il y a, à la vérité, tout un attirail d'idées extérieures,
+de sentiments factices, de langage, propre à chaque génération et qui
+nous fait l'effet, quand nous le revoyons au grand jour, d'une toilette
+défraîchie, d'un habit hors d'usage. Cette loi de la décadence
+inévitable, qui ne touche qu'aux dehors du personnage humain, au choix
+passager qu'il a fait, à sa date, de certaines manières d'être ou de
+paraître, cette loi n'a pas épargné, chez Mme Sand, toute la partie
+sentimentale, le romanesque dans l'expression violente des sentiments ou
+l'invention des situations, l'invraisemblance exagérée des événements,
+l'emportement des thèses, la déclamation surabondante, l'excès d'un
+style trop lyrique, dont l'auteur lui-même souriait par moments; voilà
+les parties caduques et condamnées qui ont sombré pour toujours et qui,
+pour tout autre écrivain, auraient entraîné le reste de l'oeuvre dans un
+pareil et irréparable naufrage.
+
+Mais ici quel désastre c'eût été que la perte de tant d'oeuvres en
+partie supérieures et de récits que le rayon de l'art a touchés! Que de
+choses resteront et renaîtront si un injuste oubli s'est un instant
+mépris sur elles! Tout ce qui est grâce aisée, création élégante,
+rêverie enchantée, sincérité de la passion, fantaisie merveilleuse,
+charme du style, tout cela ne mérite-t-il pas de vivre? Le temps fera de
+plus en plus sûrement son oeuvre, ici comme ailleurs. Et après ce
+travail d'élimination, qu'il accomplit avec une justesse infaillible sur
+chaque grande renommée, il proclamera avec un immortel honneur cette
+puissance d'invention, qui n'exclut pas la faculté d'analyse, mais qui
+lui crée un cadre merveilleux; il proclamera que, grâce à cette richesse
+inépuisable d'imagination et ce don expressif du style, George Sand est
+restée un poète qui a peu d'égaux, un des plus grands poètes de sa race
+et de son temps.
+
+Nous sommes maintenant à même, à ce qu'il semble, de répondre à la
+question que nous posions à la première ligne de cette étude. Oui, on
+reviendra à Mme Sand, après quelques années de négligence et quelques
+éliminations nécessaires dans son oeuvre. Elle attirera de nouveau les
+générations nouvelles par l'éclat de cette poésie que nous avons essayé
+de définir. Quand elle ne servirait qu'à nous consoler, par
+quelques-unes de ses oeuvres, de l'excès et du débordement du
+naturalisme contemporain, elle aurait eu raison d'écrire, même pour
+nous, même pour ce qui s'appelle la postérité. Elle aura sa place
+marquée dans la renaissance infaillible du roman, du théâtre et de la
+poésie idéalistes qui conserveront longtemps une clientèle considérable
+dans l'humanité de demain et d'après-demain, quoi qu'on fasse pour
+comprimer cet élan de l'esprit.
+
+Ce sont des moeurs nouvelles qui ont amené le roman à prendre une si
+grande place dans la vie moderne. Mais rien ne nous oblige à croire que
+cette place sera éternellement occupée par le roman naturaliste. Comme
+nous l'avons déjà dit, il y aura partage entre les deux théories
+opposées ou peut-être oscillation périodique de l'esprit public entre
+l'une et l'autre. Ce qui a fait la royauté littéraire du roman, c'est en
+grande partie l'ennui moderne, cette maladie que les générations des
+autres siècles, moins excitées et plus croyantes, n'ont pas connue au
+même degré que nous; c'est l'ennui, ce vide absolu de l'esprit et du
+coeur, qui est un trait irrécusable des hommes de notre temps. Autrefois
+on avait pour se distraire et s'occuper, dans les intervalles du travail
+quotidien, soit la passion de l'esprit et de la conversation, comme au
+XVIIIe siècle, soit les passions religieuses, comme au XVIIe siècle, la
+curiosité violemment excitée par la Réforme et la Renaissance, comme au
+XVIe. Aujourd'hui, quand la vie, surmenée par le travail des affaires,
+est contrainte au repos, quelle ressource lui reste dans ce vaste désert
+des idées qui représente le monde intellectuel ou moral pour la majorité
+des hommes? C'est le roman qui tient alors la place qu'occupaient
+autrefois les livres de controverse dans les siècles anciens ou les
+grandes questions de critique et de rénovation sociale au dernier
+siècle. Le développement exagéré de la vie positive a créé du même coup
+l'irrésistible besoin d'y échapper. Rien, non rien, même le désir de
+faire vite fortune et d'appliquer cette rapide fortune à de rapides
+plaisirs, ne prescrit contre certaines exigences de l'esprit. On a beau
+jeter en pâture à l'homme de ce temps les amusements ou les
+divertissements violents, on parvient bien à le distraire un instant, à
+le passionner pendant une heure ou deux; on attire toute son activité au
+dehors, on l'y excite, on l'y épuise. Et au même instant où on le croit
+le plus oublieux de son _moi_ intérieur, il échappe à ces prises du
+dehors; il fait de soudaines rentrées en lui; il y revient, tout fatigué
+du train de vie qu'il menait hier, qu'il mènera demain. Mais aussi,
+presque aussitôt, déshabitué depuis longtemps de penser, il s'effraye de
+cette solitude inanimée, de ce silence qu'il trouve en lui; il a oublié
+de remplir et d'orner de pensées solides ce fond intérieur de l'âme
+qu'il n'habite qu'à de rares intervalles. L'idéal philosophique ou
+religieux ne visite plus guère cette âme vouée aux divinités vulgaires
+et faciles. Les lettres sévères rebutent depuis longtemps ces esprits
+restés arides sous une couche de banale culture. Quelle ressource lui
+restera pour remplir un instant ce grand vide qui s'ouvre devant lui? Le
+théâtre et le roman, qui ne diffère du théâtre que par le développement
+de l'action concentrée sur la scène intérieure. D'ailleurs, le roman est
+toujours là, toujours à sa portée et sous sa main; il se prête à
+remplir certaines heures où l'homme, en tête-à-tête avec lui-même, ne
+sait que penser. Il prend telle oeuvre qui mène grand bruit, il la
+laisse, il la reprend à sa fantaisie. Le roman semble s'adapter de
+lui-même à ces intervalles inoccupés de la vie moderne; il remplit les
+repos de l'action ou des affaires, où l'homme, même le plus ordinaire,
+sent en lui je ne sais quelle vague lassitude ou quelle morne inquiétude
+qui ressemble à un besoin de penser.
+
+Mais l'influence du roman ne s'arrête pas là; il n'est pas uniquement
+l'entretien et la distraction intellectuelle d'un grand nombre d'esprits
+vides ou médiocrement cultivés. Les intelligences les plus hautes
+elles-mêmes n'y échappent pas; c'est une sorte d'habitude qui s'est
+créée pour l'esprit. Je demandais à un philosophe distingué de ce temps
+quel était, d'ordinaire, le premier article qu'il lisait dans la _Revue
+des Deux Mondes_. Il me répondit avec ingénuité que c'était toujours par
+le roman qu'il commençait sa lecture. Le plus grave esprit de notre âge,
+celui qu'on se figurait, surtout dans les dernières années de sa vie,
+comme naturellement absorbé dans les plus hautes méditations
+philosophiques ou religieuses, M. Guizot, me disait qu'il travaillait
+dans la première partie de la journée, qu'il faisait une promenade selon
+le temps, et que, tous les jours de sa vie, il rentrait à quatre heures
+pour se faire lire un roman anglais. Mais c'est surtout dans la vie des
+jeunes gens et des femmes que le roman s'est introduit, imposé comme
+l'aliment principal de leur intelligence. On peut dire que, pour
+beaucoup, il est devenu la littérature unique.
+
+C'est ici que se place naturellement un voeu, une espérance, si l'on
+aime mieux, en faveur de la renaissance de George Sand, comme un des
+maîtres injustement oubliés. Si l'on rêve pour le roman d'être autre
+chose que la distraction abaissée d'une intelligence en détresse,
+l'élément d'une curiosité vulgaire, s'il doit, comme les autres formes
+de l'art, racheter sa souveraineté par une fin élevée, la justifier,
+avoir un but, en un mot, ne serait-ce pas à la condition qu'il mît un
+peu d'idéal dans cette pauvre vie, si agitée en apparence, si surexcitée
+au dehors, bruyante à la surface, au dedans si terne et si morne? Ne
+serait-ce pas aller contre ce but que de proscrire cet idéal de la vie
+factice qui se joue devant notre imagination, comme on le proscrit avec
+tant de soin de la vie réelle? Et quel art est-ce donc, si c'en est un,
+de nous donner dans une succession de types avilis, de situations tour à
+tour ternes et violentes, de scènes triviales, de scandales odieux ou
+mesquins, sous prétexte d'études de moeurs, la représentation des
+réalités qui obsèdent notre vie de chaque jour, qui occupent et
+poursuivent nos regards? Il semble que le vice incurable du roman ainsi
+compris soit la négation même de sa fin légitime, qui est de relever
+l'homme, un instant, de toutes les tristesses et des misères, des
+trivialités et des ennuis de la vie quotidienne, de lui donner, pour
+quelques heures, l'illusion d'un monde où il puisse changer au moins le
+cours de ses idées et le train de ses soucis vulgaires, où les
+sentiments aient plus de force, les caractères plus d'unité, les
+passions plus de noblesse, l'amour plus d'élévation et de durée, le
+soleil plus d'éclat. Le roman anglais, qui s'est depuis longtemps
+acclimaté dans notre langue, et le roman russe, qui a fait récemment une
+entrée si superbe et triomphante dans notre littérature, sont beaucoup
+moins éloignés de cette conception qu'on ne le croirait. À un fond de
+réalisme, qui est dans les exigences toutes naturelles de l'esprit
+moderne, ces deux formes les plus récentes du roman, soit dans George
+Eliot, soit dans le comte Tolstoï, joignent tout un ensemble
+d'aspirations sévères et de poursuites élevées qui les rapprochent
+singulièrement, par certains points, de l'idéal que nous venons de
+décrire.
+
+C'était aussi là, nous l'avons vu, l'idée que George Sand s'était faite
+du roman, au début de sa vie littéraire[12]. Transformer la réalité des
+caractères et des passions en l'élevant au-dessus des vulgarités et des
+laideurs, craindre avant tout de l'avilir dans le hasard des événements,
+qu'est-ce que cela, sinon chercher par tous les moyens l'expression la
+plus complète et la plus saisissante du rêve de la vie, verser quelques
+rayons d'idéal dans notre triste et pâle existence? N'est-ce pas là de
+l'art, du vrai, du grand art? Notre vie est dure ici-bas, dit George
+Sand, et nous n'y pouvons jamais être assez contents de nous ni des
+autres pour ne pas désirer de rêver tout éveillés.--Personne, plus et
+mieux qu'elle, et d'une main plus prodigue, n'a semé sur nous les
+enchantements de ce rêve. Nous ne pourrons jamais nous soustraire à
+cette soif de fiction, à moins que notre monde ne se transforme en une
+sorte de paradis où l'idéal d'une vie meilleure ne sera plus possible.
+En attendant, nous aspirerons toujours à sortir de nous-mêmes; toujours
+notre imagination fera son charme et son ivresse de ce breuvage
+délicieux, la poésie sous les formes variées de l'art, le poème, le
+théâtre ou le roman. Que deviendrai-je si, à la place du breuvage
+exquis, votre main impitoyable me verse une seconde fois le breuvage
+vulgaire dont je suis rassasié? C'est la gloire de George Sand d'avoir,
+dans sa longue carrière, toujours échappé à ce péril, et toujours
+épargné à ses amis inconnus cet affreux déboire. Sur ce point-là, au
+moins, elle ne les a jamais trompés.
+
+NOTES:
+
+[Note 8: «On a prétendu que, dans ce roman, j'avais peint le caractère
+de Chopin avec une grande exactitude sous le nom du prince Karoll. On
+s'est trompé, parce que l'on a cru reconnaître quelques-uns de ses
+traits, et, procédant par ce système, trop commode pour être sûr, on
+s'est fourvoyé de bonne foi.» (_Histoire de ma vie_, t. X, p. 231.)]
+
+[Note 9: _Revue des Deux Mondes, Revue littéraire_, 1er janvier 1887.]
+
+[Note 10: «_Roman_, veut dire, au moyen âge, composition en langue
+romane, c'est-à-dire en français, et spécialement, comme les
+compositions le plus en honneur sont les chansons de geste, il prend le
+sens de chanson de geste. À la fin du moyen âge, il veut dire
+successivement chanson de geste mise en prose (roman de chevalerie),
+histoire en prose de quelques grandes aventures imaginaires, puis
+histoire en prose de quelques aventures inventées à plaisir, et
+finalement récit inventé à plaisir. Qu'on aille retrouver dans cette
+dernière évolution de sens la poésie écrite en roman!» (A. Darmesteter,
+_la Vie des mots_, p. 16).]
+
+[Note 11: M. Jules Lemaître, _Revue Bleue_, 8 janvier 1887.]
+
+[Note 12: Voir chapitre II]
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LA VIE INTIME À NOHANT
+
+LA MÉTHODE DE TRAVAIL DE GEORGE SAND
+
+SA DERNIÈRE CONCEPTION DE L'ART
+
+
+Avant de prendre congé de George Sand, nous voudrions l'étudier un
+instant dans sa vie intime et l'y saisir d'un coup d'oeil rétrospectif.
+Quand cette étude n'est pas faite, on n'a jamais la notion complète d'un
+écrivain, surtout si cet écrivain est une femme. Cette vie ne commence
+véritablement qu'à l'époque de l'établissement définitif à Nohant, où
+George Sand se fixa en 1839, après le voyage en Suisse avec Liszt et Mme
+d'Agoult, et une retraite de quelques mois à Majorque, avec Chopin, le
+grand artiste déjà bien malade. Il y eut encore, ici et là, plusieurs
+séjours provisoires à Paris, pour l'éducation des enfants, Maurice et
+Solange; mais dès ce moment-là, c'est Nohant qui est devenu son séjour
+habituel, son centre d'action; c'est là que son existence est fixée et
+qu'elle a pu réaliser son rêve, l'idée d'une vie arrangée pour elle,
+ses enfants et ses amis. C'est là que se développe et s'achève, dans un
+cadre fixe et familier, ce que je pourrais appeler la _dernière manière_
+de George Sand, sur laquelle nous voudrions arrêter et retenir
+l'attention du lecteur.
+
+Nous devons rappeler cependant quelques traits de la vie antérieure,
+celle qui a été l'objet ou le prétexte de tant de légendes. Se
+souvient-on, à ce propos, du joli conte d'Alfred de Musset, l'_Histoire
+d'un merle blanc_? C'était une bien vieille histoire que celle qui
+s'était passée vers 1833 et 1834 à Paris et à Venise. Mais elle marque
+bien l'origine et le point de départ de cette vie d'abord si fantasque
+et livrée à l'aventure. On trouve tout, même l'histoire des autres dans
+cette fantaisie, quelque peu arrangée, mais transparente, du poète
+racontant les malentendus qui l'accueillent à son entrée dans la vie,
+les malveillances qu'il subit dans sa famille même, à cause de son
+plumage et de son ramage inusités, les accidents et les déceptions de
+tout genre qui lui font sentir chaque jour combien il est pénible, bien
+que glorieux, d'être en ce monde «un merle exceptionnel»!
+
+Après plusieurs aventures dont il est sorti perdant chaque fois beaucoup
+de ses illusions et un peu de ses plumes, il rencontre enfin sa
+consolation sous la forme de la merlette de ses rêves, de la merlette
+idéale. «Acceptez ma main sans délai; marions-nous à l'anglaise, sans
+cérémonie, et partons ensemble pour la Suisse.--Je ne l'entends pas
+ainsi, me répondit la jeune merlette; je veux que mes noces soient
+magnifiques et que tout ce qu'il y a en France de merles un peu bien nés
+y soient solennellement rassemblés.» Le mariage se fait, malgré tout, à
+l'_anglaise_, mais avec un grand concours d'artistes emplumés, et l'on
+part pour la Suisse, Venise ou autres lieux. «J'ignorais alors que ma
+bien-aimée fût une femme de plume; elle me l'avoua au bout de quelque
+temps; elle alla même jusqu'à me montrer le manuscrit d'un roman où elle
+avait imité à la fois Walter Scott et _Scarron_. Je laisse à penser le
+plaisir que me causa une si aimable surprise.... Dès cet instant nous
+travaillâmes ensemble. Tandis que je composais mes poèmes, elle
+barbouillait des rames de papier. Je lui récitais mes vers à haute voix,
+et cela ne la gênait nullement pour écrire pendant ce temps-là.... Il ne
+lui arrivait jamais de rayer une ligne ni de faire un plan avant de se
+mettre à l'oeuvre. C'était le type de la merlette lettrée.» Bien des
+traits sont justes dans cette esquisse; un seul détonne avec la
+physionomie de la _romancière_. À aucune époque sa plume, libre dans le
+domaine des idées, ne s'abaissa à la caricature ni à la parodie. Nous
+comprenons que la merlette lettrée ait rappelé à son ami Walter Scott et
+ses larges et puissants récits; mais nous sommes stupéfaits quand nous
+voyons le satirique injuste joindre à ce nom celui de Scarron. Même dans
+ses plus grandes hardiesses de pensée, Lélia resta Lélia, et jamais une
+équivoque ni une plaisanterie cynique n'alourdit ou n'effleura son
+aile, amie du grand vol et de la lumière.
+
+Nous ne raconterons pas la fin de l'histoire, dont on peut voir la
+contre-partie dans _Elle et Lui_. Elle est triste dans les deux récits;
+elle l'avait été dans la réalité, et tout le monde la sait à peu près,
+ce qui suffit. C'est affaire à la chronique d'entrer dans ce genre
+d'intimité, bien au delà de ce qui est nécessaire. Nous avons voulu
+seulement marquer, sans insister, la place d'une première George Sand,
+très prompte à se prendre et aussi à se déprendre, mettant tout son
+enjeu dans une passion, l'y perdant en belle joueuse, guérissant de
+chaque passion, mais non du jeu lui-même, apportant en ces diverses
+tentatives une sorte de naïveté incorrigible et de bonté facile, mêlant
+à ces cultes changeants des cultes épisodiques pour tel art ou telle
+science, la poésie avec l'un, la musique avec l'autre, la philosophie
+avec un troisième. C'est celle dont l'image s'est imposée à l'esprit de
+ses contemporains, dans l'ivresse de la jeunesse et des premiers
+triomphes, celle qui vivait tantôt en étudiant ou en artiste, tantôt en
+pèlerin, sous des habits d'homme, dans le quartier Latin ou sur toutes
+les routes de l'Europe et particulièrement sur les grands chemins de la
+bohème et autres pays imaginaires, abandonnant sa vie aux hasards des
+bons ou des mauvais gîtes, à la camaraderie des voyageurs de rencontre,
+dont elle illumine un instant le personnage des feux de son imagination,
+dont elle partage ou subit l'aventureuse hospitalité, les étranges
+fantaisies, les passions irréparables. Henri Heine, qui l'a vue souvent
+à la fin de cette période (de 1833 à 1840), nous a laissé d'elle un vif
+portrait, qui doit être ressemblant: «son visage peut être nommé plutôt
+beau qu'intéressant, disait-il; la coupe de ses traits n'est cependant
+pas d'une sévérité antique, mais adoucie par la sentimentalité moderne,
+qui répand sur eux comme un voile de tristesse. Son front n'est pas
+haut, et sa riche chevelure du plus beau châtain tombe des deux côtés de
+la tête jusque sur ses épaules. Ses yeux sont un peu ternes, doux et
+tranquilles. Elle n'a pas un nez aquilin et émancipé, ni un spirituel
+petit nez camus. Son nez est simplement un nez droit et ordinaire.
+Autour de sa bouche se joue habituellement un sourire plein de bonhomie,
+mais qui n'est pas très attrayant; sa lèvre inférieure, quelque peu
+pendante, semble révéler une certaine fatigue. Son menton est charnu,
+mais de très belle forme. Aussi ses épaules, qui sont magnifiques.... Sa
+voix est mate et voilée, sans aucun timbre sonore, mais douce et
+agréable.... Elle brille peu par sa conversation. Elle n'a absolument
+rien de l'esprit pétillant des Françaises ses compatriotes, mais rien
+non plus de leur babil intarissable. Avec un sourire aimable et parfois
+singulier, elle écoute quand d'autres parlent, comme si elle cherchait à
+absorber en elle-même les meilleures de vos paroles.... Cette
+particularité est un trait sur lequel M. de Musset appela un jour mon
+attention. «_Elle a par là un grand avantage sur nous autres_», me
+dit-il[13]» Et le portrait continue tranquillement sur ce ton modéré,
+égayé par quelques-unes de ces épigrammes dont l'auteur ne pouvait pas
+s'abstenir longtemps.
+
+Pour ce premier portrait, il semble qu'il n'y ait plus à y revenir. La
+seconde partie de cette vie, de beaucoup la plus longue d'ailleurs, nous
+offre cet intérêt particulier, que c'est elle-même, par son propre
+choix, qui l'organise et la gouverne, «qui la soustrait, autant que
+possible, au hasard des événements ou au caprice des affections».
+Suivons-la, quand elle est définitivement retirée de la vie d'aventure,
+de l'existence errante et sans foyer, dans l'intimité de Nohant, dont
+elle a si chèrement racheté les reliques et les souvenirs, où elle
+recueille ses enfants, où elle les voit grandir, où elle les marie, où
+plus tard sa joie profonde et calme de jeune aïeule se répandra sur la
+tête de ses petits-enfants sans suspendre un seul instant sa production
+incessante, sans gêner cette prodigalité d'un talent qui remplit près
+d'un demi-siècle de ses inventions et de ses rêves, de ses idées ou de
+ses passions, qui charme ou qui épouvante, qui remue l'âme de cinq à six
+générations. Car c'est un trait à noter que le silence, cette forme de
+l'oubli, n'a commencé pour elle qu'après sa mort. Tout le temps qu'elle
+a vécu, elle a écrit, et par là elle a puissamment agi sur ses
+contemporains; c'est agir assurément que d'agiter ainsi les esprits d'un
+temps, d'inquiéter les consciences, d'y produire ces grands mouvements
+de sympathie ou d'antipathie qui sont les flux et les reflux de
+l'opinion publique. Et qui l'a fait plus que George Sand dans ce siècle?
+
+Elle s'est peinte elle-même dans cette seconde partie de sa vie, presque
+sans y penser, au moyen de sa _Correspondance_, bien plus instructive à
+cet égard que l'_Histoire de ma vie_, qui s'arrête brusquement au plus
+beau moment de sa carrière littéraire. C'est la _Correspondance_, et
+surtout la partie très copieuse qui s'étend sur les vingt-cinq dernières
+années, que nous avons relue pour confronter les impressions de l'auteur
+avec nos souvenirs, ceux que nous avons emportés d'une visite que nous
+fîmes à Nohant, au mois de juin 1861.
+
+Vers cette époque déjà lointaine, George Sand écrivait à l'un de ses
+amis, en l'engageant à venir la voir: «Nous avons encore de belles
+journées ici. Notre climat est plus clair et plus chaud que celui des
+environs de Paris; Le pays n'est pas beau généralement chez nous:
+terrain calcaire, _très frumental_, mais peu propre au développement des
+grands arbres; des lignes douces et harmonieuses; beaucoup d'arbres,
+mais petits; un grand air de solitude, voilà tout son mérite. Il faudra
+vous attendre à ceci, que mon pays est, comme moi, insignifiant
+d'aspect. Il a du bon quand on le connaît; mais il n'est guère plus
+opulent et plus démonstratif que ses habitants.»
+
+Peu démonstrative, c'était vrai, comme l'avait indiqué autrefois Henri
+Heine, et même insignifiante d'aspect, pourquoi ne pas le dire? c'était
+vrai aussi, pendant les premiers instants. Quand je la vis, ses
+cinquante-sept ans avaient marqué leur empreinte sur toute sa personne
+et en avaient amorti l'effet, éteignant cette grâce jeune et passionnée
+d'autrefois, cet éclat de physionomie qui, à travers la lourdeur de
+certains traits, avait été sa principale beauté. La taille s'était
+épaissie; les yeux restaient beaux, mais comme noyés dans un certain
+vague ou une certaine indolence, qui s'étaient augmentés avec l'âge; il
+y avait en tout cela un peu d'inertie et comme une sorte de fatigue
+intellectuelle; elle semblait se refuser d'abord à de nouvelles
+connaissances ou au commerce de nouvelles idées qui n'entraient pas
+d'emblée dans les siennes, ou du moins ne s'y prêter qu'avec peine.
+
+Hospitalière, mais gravement et silencieusement, si l'on s'en était tenu
+à cette première impression, on aurait pu la juger assez sévèrement; il
+ne fallait pas s'y tenir, et, selon son expression, elle et son pays
+avaient du bon quand on les connaissait. On croira peut-être que cette
+froideur de premier aspect était un fait accidentel, personnel au
+visiteur inattendu de 1861. Il serait naturel de le croire; ce ne serait
+pourtant pas exact. On nous a raconté une bien jolie histoire sur
+l'impression que ressentit, à son arrivée, l'un de ses visiteurs les
+plus attendus, les plus souhaités, Théophile Gautier; il avait fait pour
+elle le grand sacrifice de quitter son boulevard, et il arrivait avec la
+conviction des Parisiens qui s'imaginent être des héros pour aller voir
+un ami dans sa province; il débarquait à Nohant avec l'idée de son
+héroïsme et dans l'attente de le voir récompensé par la joie de George
+Sand, mesurant d'avance l'effusion de l'accueil à la vivacité, presque à
+la violence de l'invitation. Cependant George Sand restait calme, plus
+que calme, silencieuse, avec cet air indolent et lassé qui m'avait
+frappé en elle. Elle le quitte un instant pour donner des ordres. Lui,
+étonné, de plus en plus mécontent, se plaint à son compagnon de voyage,
+un habitué de la maison, d'un pareil accueil; son mécontentement, comme
+il arrive, s'exalte en s'exprimant; il veut partir, il rassemble sa
+canne, son chapeau, sa valise. Le témoin de cette grande colère va en
+toute hâte prévenir George Sand pour qu'elle en conjure l'effet. Elle ne
+comprend rien d'abord à ce qu'on lui raconte. Quand elle a compris, elle
+frémit d'un pareil accident; une telle déception la bouleverse, elle se
+désespère. «Vous ne lui aviez donc pas dit, s'écrie-t-elle ingénument,
+_que j'étais une bête_?» On l'entraîne vers Théophile Gautier; les
+explications commencent; elles ne furent pas longues; il comprit
+bientôt, à l'accent de la désolation, combien il se trompait, et sa
+rentrée fut triomphale.
+
+La conversation de George Sand était à l'avenant. Elle n'avait jamais
+été bavarde, elle l'était moins encore en vieillissant, hormis les jeux
+de famille et les contes aux enfants. De l'esprit, elle n'en avait pas,
+ni au sens parisien du mot, ni au sens gaulois. Elle l'admirait plus
+que de raison chez les autres, tout en le comprenant avec une certaine
+peine; il lui fallait un effort d'attention pour en saisir le jeu et
+s'habituer à ces surprises qu'il lui causait toujours. D'elle-même, elle
+serait restée volontiers en dehors de ces fantaisies étourdissantes, de
+ces vives saillies, de cette gymnastique alerte de l'idée, de ces
+attaques et de ces ripostes où excellaient quelques-uns de ses
+contemporains et de ses amis; elle aurait fait, parmi eux, triste figure
+si l'on n'avait connu d'ailleurs la haute valeur de cette intelligence.
+Je me la représente difficilement dans ces fameux dîners de chez Magny,
+où se réunissaient alors les plus brillants jouteurs de la plume ou de
+la parole. Elle-même craignait, en y allant (ce qu'elle ne manquait pas
+de faire chaque fois qu'elle passait par Paris), d'y apporter de
+l'embarras pour les autres et de la gêne dans cette conversation
+éblouissante, paradoxale, qui ne laissait pas de l'étonner. «Je vois,
+grâce à vous, écrivait-elle à l'un de ses plus zélés correspondants, le
+dîner Magny comme si j'y étais. Seulement il me semble qu'il doit être
+encore plus gai sans moi; car Théo[14] a parfois des remords quand il
+s'émancipe trop à mon oreille. Dieu sait pourtant que je ne voudrais,
+pour rien au monde, mettre une sourdine à sa verve. Elle fait d'autant
+plus ressortir l'inaltérable douceur de l'adorable Renan, avec sa tête
+de _Charles le Sage_.» On ne se figure pas George Sand avec son calme,
+avec son sérieux, donnant la réplique aux terribles malices de
+Sainte-Beuve, le chef du choeur, aux ironies de Flaubert, aux paradoxes
+«exubérants» de Théophile Gautier. Elle se plaignait parfois de cette
+outrance dans la plaisanterie, et de ce qu'elle appelait, d'un mot qui
+revient souvent dans sa correspondance, la _blague_, chez les artistes
+et les lettrés de Paris. Elle a besoin de protester, au nom du bon sens,
+du goût et du sérieux de la vie, quand la mesure a été dépassée. «Je ne
+sais, écrit-elle à Flaubert, si tu étais chez Magny un jour où je leur
+ai dit qu'ils étaient tous des _messieurs_. Ils disaient qu'il ne
+fallait pas écrire pour les ignorants; ils me conspuaient, parce que je
+ne voulais écrire que pour ceux-là, vu qu'eux seuls ont besoin de
+quelque chose. Les maîtres sont pourvus, riches et satisfaits. Les
+imbéciles manquent de tout, je les plains. Aimer et plaindre ne se
+séparent pas. Et voilà le mécanisme peu compliqué de ma pensée.» Elle ne
+convertissait personne, mais elle donnait à chacun une raison nouvelle
+de l'estimer, en parlant ainsi.
+
+Telle je la vis dans cette journée que nous passâmes à causer. Bien des
+choses de fond nous séparaient; mais, parmi les écrivains célèbres, et
+même parmi ceux qui ne le sont pas, je n'en ai pas connu un seul qui
+respectât plus et mieux les opinions des autres et qui imposât moins ses
+idées. Elle mettait à l'aise ses adversaires par un ton de bonhomie où
+il n'y avait rien de simulé; elle indiquait sa manière de voir d'un
+trait simple et sobre; elle n'insistait pas. Même dans ses lettres, elle
+n'aimait guère la discussion, elle ne la prolongeait pas volontiers, au
+moins dans l'ordre de ses idées sociales et politiques. Bien qu'elle y
+mît toute son ardeur, elle ne recherchait pas pour elles l'occasion de
+la controverse; elle craignait de les compromettre. «Je n'ai pas de
+facultés pour la discussion, disait-elle, et je fuis toutes les
+disputes, parce que j'y suis toujours battue, eusse-je dix mille fois
+raison.» Et quand par hasard elle s'est aventurée sur le terrain brûlant
+où ses rêves humanitaires essayent de prendre pied, elle interrompt, dès
+qu'elle peut, la discussion: «Il paraît que je ne suis pas claire dans
+mes sermons; j'ai cela de commun avec les orthodoxes, mais je n'en suis
+pas; ni dans la notion de l'égalité, ni dans celle de l'autorité, je
+n'ai pas de plan fixe. Tu as l'air de croire que je te veux convertir à
+une doctrine, mais non, je n'y songe pas. Chacun part d'un point de vue
+dont je respecte le libre choix. En peu de mots, je pense résumer le
+mien: Ne pas se placer derrière la vitre opaque par laquelle on ne voit
+rien que le reflet de son propre nez.»
+
+Cette _insignifiance d'aspect_ n'était que pour le premier regard. Si le
+hasard ou une bonne inspiration amenait l'entretien sur certains sujets
+qui lui étaient familiers, sa parole froide et paresseuse s'animait un
+peu; ses grands yeux alanguis reprenaient du mouvement et de l'éclat.
+Sur deux sujets surtout, elle aimait à causer: la vie de famille et le
+théâtre. Il n'était pas aisé de l'attirer sur le roman, même sur ses
+romans à elle. Chose singulière! elle les avait presque tous oubliés, et
+ce n'était pas une affectation, c'était une des formes ou l'un des
+signes de ce génie naturel qui travaillait en elle presque sans un
+effort de volonté. Avec les années survenantes, d'autres inspirations
+avaient pris la place des premières. Aussi est-ce avec une parfaite
+sincérité qu'elle raconte dans sa correspondance qu'elle est en train de
+refaire connaissance avec quelques-uns de ses romans les plus célèbres.
+À la lettre, c'est du nouveau pour elle. Ce qu'elle m'avait dit de cette
+singulière sensation d'un auteur qui se ressaisit lui-même, elle
+l'exprime à merveille, vers le même temps, dans une de ses lettres à
+Dumas fils: «J'ai essayé, ces jours-ci, de devenir, moi aussi, un
+lecteur de ce pauvre romancier. Ça m'arrive tous les dix ou quinze ans
+de m'y remettre comme étude sincère et aussi désintéressée que s'il
+s'agissait d'un autre, puisque j'ai oublié jusqu'aux noms des
+personnages et que je n'ai que la mémoire du sujet sans rien des moyens
+d'exécution. Je n'ai pas été satisfaite de tout; il s'en faut. J'ai relu
+_l'Homme de neige_ et _le Château des Désertes_. Ce que j'en pense n'a
+pas grand intérêt à rapporter; mais le phénomène que j'y cherchais et
+que j'y ai trouvé est assez curieux et peut vous servir.» Elle était, à
+ce moment, tombée dans un de ces états de stérilité passagère que
+connaissent tous les écrivains. Il fallait pourtant se remettre à son
+état. «Mais alors, votre serviteur! il n'y avait plus personne. George
+Sand était aussi absent de lui-même que s'il fût passé à l'état de
+fossile. Pas une idée d'abord, et puis, les idées revenues, pas moyen
+d'écrire un mot.» Dans un accès de désespoir, elle prit un ou deux
+romans d'elle. D'abord elle ne comprenait rien du tout. «Peu à peu ça
+s'est éclairci. Je me suis reconnue, dans mes qualités et mes défauts,
+et j'ai repris possession de mon _moi_ littéraire. À présent, c'est
+fini, en voilà pour longtemps à ne pas me relire.»
+
+Elle avait une sorte de modestie très particulière; elle était _homme_
+de lettres sans en avoir le principal défaut, la préoccupation dominante
+de soi-même et l'idée fixe de ses oeuvres. Elle était sensible à l'éloge
+et ne laissait pas de connaître sa valeur; mais c'était le don de
+produire qu'elle estimait chez elle plutôt que telle ou telle oeuvre.
+Elle ne ramenait jamais d'elle-même le nom d'un de ses romans, et quand
+ce nom revenait, elle ne s'en souvenait que confusément. J'ai rarement
+vu à ce point le détachement d'un auteur; il m'arriva plusieurs fois de
+l'étonner par la fidélité de ma mémoire, moins ingrate que la sienne
+pour tant d'oeuvres charmantes et passionnées.
+
+Au fond, j'ose à peine le dire, tant ce mot est décrié par l'école des
+artistes raffinés, c'était une bourgeoise. Elle en avait les habitudes,
+les instincts, particulièrement celui de la maternité, qui était à
+l'état de prédestination chez elle, bien que souvent mal appliqué et
+détourné de son but. C'était une âme bourgeoise avec une imagination
+byronienne. Ce qu'il y a de constant, dans sa correspondance, c'est le
+souci de son intérieur, de son ménage, de ses enfants. Tout s'y ramène;
+elle presse sans cesse ses amis de venir la chercher là où sont ses
+racines. Dans cette dernière partie de son existence, combien elle se
+montre différente de cette fantasque et superbe amazone d'un idéal
+chimérique, qui avait chevauché, dans de folles équipées, à travers tant
+de coeurs brisés! C'est elle, c'est la même qui, ramenée dans des
+conditions à peu près normales d'existence et dans son cadre familial,
+décrit ainsi cette vie qui est devenue sa plus chère habitude et comme
+sa dernière religion. «À Nohant, c'est toujours la même régularité
+monastique: le déjeuner, l'heure de promenade, les cinq heures de
+travail de ceux qui travaillent, le dîner, le cent de dominos, la
+tapisserie, pendant laquelle Manceau[15] me fait la lecture de quelque
+roman; Nini[16], assise sur la table, brodant aussi; l'ami Borie
+ronflant, le nez dans le calorifère et prétendant qu'il ne dort plus du
+tout; Solange le faisant enrager; Émile (Aucante) disant des sentences.»
+Voilà bien le tableau de famille auquel se mêlent quelques profils
+d'amis. Car ce Nohant est une auberge hospitalière, tout à fait
+écossaise, ouverte toute l'année aux intimes. Le jour, quand elle se
+porte bien, elle travaille à «son petit Trianon»; elle brouette des
+cailloux, elle arrache de mauvaises herbes, elle plante du lierre; elle
+s'éreinte dans un jardin de poupée, et cela la fait dormir, dit-elle, et
+manger on ne peut mieux. On la voit d'ici, et dans quel costume négligé
+je la surpris, cette bonne travailleuse de la terre!
+
+La vie d'intérieur, elle l'avait d'ailleurs recherchée, même à travers
+les circonstances les plus contraires, à condition que l'intérieur fût
+réglé par elle et qu'on lui laissât certaines libertés, d'ordinaire
+inconciliables. Quel est le sentiment qui dominait quand elle alla
+s'établir avec ses enfants à Majorque, traînant avec elle le pauvre
+Chopin, déjà très malade? Il faut lire ses lettres de l'hiver de 1839,
+datées de l'abbaye de Valdemosa, pour se rendre compte de cette sorte de
+maternité exaltée dans laquelle s'était transformée toute autre
+affection et qu'elle étendait sur le grand artiste souffrant. Dans cette
+famille réunie d'une façon assez bizarre, n'est-ce pas comme un autre
+enfant à elle qu'elle soigne et pour lequel elle se dévoue ainsi? Ne
+pourrait-on pas s'y tromper? La vieille Chartreuse était d'une poésie
+incomparable; la nature était admirable, grandiose et sauvage; des
+aigles traversaient l'air au-dessus de leur tête; mais le climat
+devenait horrible, la pluie torrentielle; les habitants hostiles les
+regardaient comme des pestiférés. Tout cela eût paru tolérable si Chopin
+avait pu s'en arranger; mais cette poitrine, blessée à mort, allait de
+mal en pis. Une femme de chambre, amenée de France à grands frais,
+commençait à refuser le service, comme trop pénible. On voyait le
+moment où Lélia, après avoir fait le coup de balai et le pot-au-feu,
+allait aussi tomber de fatigue; car, outre son travail de précepteur
+pour Maurice et Solange, outre son travail littéraire, il y avait les
+soins continuels qu'exigeait le malade et l'inquiétude mortelle qu'il
+lui causait. Enfin, faut-il le dire? Lélia était couverte de
+rhumatismes. On partit enfin; Chopin put partir aussi et, grâce à elle,
+arriver à Paris[17]. Il n'était que temps. Sans insister sur ce sujet,
+on pourrait dire qu'il y eut presque toujours ainsi, dans les affections
+les plus diverses de George Sand, je ne sais quel instinct maternel
+indécis ou égaré, ce qui faisait dire à un homme d'esprit «qu'elle était
+la fille de Jean-Jacques Rousseau et de Mme de Warens». L'infirmité
+morale de cette nature, incomplète et prodigue, était de confondre des
+sentiments trop différents dans une sorte de mélange que l'opinion, même
+la plus indulgente, jugeait souvent équivoque et refusait de comprendre.
+
+Quand l'instinct maternel fut à peu près dégagé de l'alliage et rendu à
+ses véritables objets, il s'empara de cette vie en maître, presque en
+tyran. La vie de famille l'envahit. Elle est l'esclave de ses enfants et
+de ses petits-enfants; elle organise toute son existence pour les tenir
+en joie avec des jouets, avec des récits, pour les élever, plus tard
+pour leur gagner des dots et les bien marier. C'est pour eux qu'elle
+fonde son fameux théâtre des marionnettes, qui tient une si grande place
+dans sa vie. Maurice est l'_impresario_; elle-même est le poète de ces
+petits drames[18]. «Je suis restée très gaie, sans initiative pour
+amuser les autres, mais sachant les aider à s'amuser.»
+
+Quand elle voulut bien me promener à travers toute sa maison, après une
+station au jardin, non loin de la rivière où elle avait manqué, aux
+jours d'autrefois, dans un accès de jeune désespoir, de chercher une fin
+à une existence dont la perspective la troublait déjà, c'est dans la
+petite salle de théâtre qu'elle me conduisit, comme dans un lieu
+consacré par les rites joyeux de la famille. Mais le théâtre était vide
+et démeublé. Sur les parois humides je pus voir encore
+
+ Du spectacle d'hier l'affiche déchirée.
+
+Tout sentait l'abandon momentané dans la gentille salle, habituée aux
+applaudissements, aux rires de la famille et des amis. On avait passé
+l'hiver et le printemps à Tamaris, près Toulon, sur les bords de la
+Méditerranée. On revenait esseulé, un peu désorienté à Nohant. La vie
+accoutumée n'avait pas encore repris son cours. La maîtresse de maison
+ne savait encore «où fourrer sa personne, ses bouquins et ses
+paperasses». On lui arrangeait un cabinet de travail. Maurice s'était
+ennuyé à Tamaris, «de voir toujours la mer sans la franchir». Il s'était
+envolé en Afrique. De là il était parti sur le yacht du prince Napoléon
+pour Cadix et Lisbonne; il était même question pour lui d'aller en
+Amérique. Les comédiens ordinaires de Nohant étaient tous en vacances,
+et je crois me souvenir que _Balandard_, la grande marionnette dont il
+est si souvent question dans les lettres, était en réparation.
+
+On échappait difficilement, quand on venait à Nohant, à cette douce
+manie dont toute la maison était possédée. Je n'y échappai, ce jour-là,
+que grâce à l'absence des principaux personnages de l'illustre théâtre.
+En temps ordinaire, George Sand s'y mettait tout entière, coeur et âme,
+avec ses doigts de fée. Elle faisait des scénarios et des costumes pour
+les bonshommes; elle cherchait des effets nouveaux de travestissements
+et de mots; elle s'enthousiasmait franchement de ceux qu'avait trouvés
+son fils Maurice. C'était pour elle comme une féerie perpétuelle dont
+elle s'enchantait naïvement, ne croyant pas qu'il puisse y avoir de plus
+grand plaisir pour les amis qu'elle invitait[19]. Il n'est pas douteux
+que sa vocation littéraire, d'ailleurs assez discutable, pour le
+théâtre, ne fût née et ne se fût développée au contact de ses
+marionnettes.
+
+Elle et ses enfants avaient fait, durant plusieurs hivers consécutifs
+dans la retraite de Nohant, avec quelques amis, leur seule distraction
+et leur principal souci de ces représentations, qui finissaient par
+envahir les journées entières par le soin avec lequel on les préparait,
+au grand étonnement des voisins immédiats et des paysans, intrigués par
+une agitation sans but. Mme Sand a peint sous de vives couleurs cette
+vie en partie double, vie réelle et vie d'artiste mélangées, en la
+transfigurant sur une plus grande scène, dans une de ses plus
+intéressantes nouvelles. Le fond est tout à fait le même. C'est «une
+sorte de mystère, qui résultait naturellement du vacarme prolongé assez
+avant dans les nuits, au milieu de la campagne, lorsque la neige ou le
+brouillard enveloppaient la maison, et que les serviteurs mêmes,
+n'aidant ni aux changements de décor ni aux soupers, quittaient de bonne
+heure le logis; le tonnerre, les coups de pistolet, les roulements de
+tambour, les cris du drame et la musique du ballet, tout cela avait
+quelque chose de fantastique, et les rares passants qui en saisirent de
+loin quelque chose n'hésitèrent pas à nous croire fous ou ensorcelés.»
+C'est bien là le point de départ de cet ingénieux et charmant récit qui
+servit de thème à l'analyse de quelques idées d'art et où il n'est pas
+difficile de reconnaître dans _le Château des Désertes_ une sorte de
+Nohant idéalisé, de même que dans Célio et dans Stella les enfants de
+celle qui avait retracé avec complaisance quelques-uns de ses propres
+traits dans la touchante image de Lucrezia Floriani. C'est ainsi que,
+sous sa main habile, la réalité devenait de l'art et souvent du grand
+art. Dans un autre roman, _l'Homme de neige_, un des récits les plus
+dramatiques de George Sand, il faut remarquer le rôle considérable que
+l'auteur attribue à une représentation de marionnettes. C'est un peu la
+scène des _comédiens_ dans _Hamlet_ qui nous est rendue, avec de plus
+petites proportions et sur un plus petit théâtre. Mais cette scène est
+capitale, comme dans la pièce de Shakespeare, et les plus grands
+intérêts, la révélation et le châtiment du crime, soupçonné non encore
+connu, tout est suspendu à cette représentation où Christian Waldo et
+l'avocat Socflé mettent tout leur esprit et toute leur âme à combiner
+les jeux de scène et les surprises de la conversation imaginée, d'où
+doit sortir le dénouement. Encore un souvenir dramatisé du _Théâtre de
+Nohant_.
+
+Mère de famille dévouée, tout entière à la vie intérieure qu'elle crée
+autour d'elle, elle aimait qu'on la représentât sous cet aspect, et
+c'est dans ce sens qu'elle répondait aux questions de M. Louis Ulbach,
+qui avait l'intention de faire son portrait dans un journal. Elle
+l'assurait que, depuis vingt-cinq années, sa vie était bien banale. «Que
+voulez-vous, disait-elle, je ne puis me hausser. Je ne suis qu'une bonne
+femme à qui on a prêté des férocités de caractère tout à fait
+fantastiques.» Elle tenait beaucoup à ce que l'on détruisît, dans
+l'opinion publique, la légende d'autrefois. «On m'a accusée de n'avoir
+pas su aimer passionnément. Il me semble que j'ai vécu de tendresse et
+qu'on pouvait bien s'en contenter. À présent, Dieu merci, on ne m'en
+demande pas davantage, et ceux qui veulent bien m'aimer, malgré le
+manque d'éclat de ma vie et de mon esprit, ne se plaignent pas de moi.»
+
+Elle me disait à peu près la même chose, en termes fort simples. En
+abrégeant cette lettre biographique, il me semble que je reproduis
+quelques traits de sa conversation. Elle écrivait facilement,
+disait-elle, et avec plaisir, c'était sa récréation; car la
+correspondance était énorme, et c'était là le travail. Si encore on
+n'avait à écrire qu'à ses amis! Mais elle était assaillie. «Que de
+demandes touchantes ou saugrenues! Toutes les fois que je ne peux rien,
+je ne réponds rien. Quelques-unes méritent que l'on essaye, même avec
+peu d'espoir de réussir. Il faut alors répondre qu'on essayera...
+J'espère, après ma mort, aller dans une planète où l'on ne saura ni lire
+ni écrire.» Chacun fait à sa manière l'image de son Paradis. Elle avait
+tant écrit pendant sa vie qu'elle voulait se reposer d'écrire toute
+l'éternité. Et de fait elle était l'obligeance même, mais sans banalité.
+Il est impossible de n'être pas touché, en parcourant cette vaste
+correspondance, de la bienveillance, je dirai même de la charité d'âme
+et d'art avec laquelle cette femme supérieure se met à la portée des
+talents ou fractions de talent qui l'implorent, de la franchise d'éloge
+qui encourage les uns, de la sincérité, non sans ménagements, destinée à
+décourager les autres. C'est surtout l'avocat politique qui est
+infatigable en elle. Plus libre que son parti, bien que républicaine de
+naissance, comme elle le dit, elle ne cesse pas de demander, non pour
+elle, grand Dieu! mais pour des amis ou des clients politiques, menacés
+ou frappes après le coup d'État, de réclamer pour qu'on les laisse en
+France ou qu'on les rappelle de l'exil, et auprès de qui? auprès du
+prince Louis-Napoléon lui-même, d'abord président, puis empereur, qui
+lui accordait un crédit presque illimité d'influence. George Sand ne
+ménageait pas ce crédit; sans rien céder de ses opinions personnelles,
+elle obtenait presque toujours ce qu'elle demandait, et cela fait le
+plus grand honneur à la solliciteuse et au sollicité. C'est une des
+rares circonstances où les droits de l'humanité l'emportaient soit sur
+l'orgueil des partis irréconciliables, soit sur l'orgueil du pouvoir
+infaillible.
+
+George Sand ne cachait rien ou presque rien de ses affaires intimes;
+elle ne modifiait cette vie si bien réglée que pour accomplir quelques
+excursions en France, qui lui étaient nécessaires pour chercher des
+cadres à ses romans; je ne parle pas d'un établissement qu'elle fit vers
+la fin à Palaiseau, pour être, disait-elle, plus à la portée des
+théâtres de Paris, ou elle avait plusieurs pièces en préparation. Sauf
+cet épisode assez court, c'est à Nohant qu'elle avait destiné de
+mourir, et c'est là, en effet, qu'elle mourut, à l'âge de soixante-douze
+ans, le 8 février 1876. Elle n'avait aucune raison d'être discrète sur
+sa position matérielle: «Mes comptes ne sont pas embrouillés. J'ai bien
+gagné un million avec mon travail (en 1869); je n'ai pas mis un sou de
+côté; j'ai tout donné, sauf vingt mille francs, que j'ai placés pour ne
+pas coûter trop de tisane à mes enfants si je tombe malade; et encore ne
+suis-je pas bien sûre de garder ce capital; car il se trouvera des gens
+qui en auront besoin, et si je me porte assez bien pour le renouveler,
+il faudra bien lâcher mes économies. Gardez-moi le secret, pour que je
+les garde le plus possible.»
+
+Quand il lui arrivait de faire allusion à quelque circonstance de sa vie
+passée, elle avait une manière de s'absoudre elle-même, sans rien
+dissimuler, qui ne manquait pas d'une certaine originalité de bonne
+humeur: «Je dois avoir de gros défauts; je suis comme tout le monde, je
+ne les vois pas. Je ne sais pas non plus si j'ai des qualités et des
+vertus. Si on a fait le bien, on ne s'en loue pas soi-même, on trouve
+qu'on a été logique, voilà tout. Si on a fait le mal, c'est qu'on n'a
+pas su ce qu'on faisait. Mieux éclairé, on ne le ferait plus jamais.»
+Peut-être trouvera-t-on cet examen de conscience trop complaisant et
+trop commode. Je le donne pour ce qu'il est et pour ce qu'il vaut, comme
+une preuve assez naïve qu'elle avait une indulgence universelle dont il
+lui semblait juste de profiter pour elle-même, ajoutant plaisamment:
+«Vous voulez savoir plus qu'il n'y en a.... L'individu nommé George Sand
+cueille des fleurs, classe ses herbes, coud des robes et des manteaux
+pour son petit monde, et des costumes de marionnettes, lit de la
+musique, mais surtout passe des heures avec ses petits-enfants.... Ça
+n'a pas été toujours si bien que ça. Il a eu la bêtise d'être jeune,
+mais comme il n'a pas fait de mal, ni connu les mauvaises passions, ni
+vécu pour la vanité, il a le bonheur d'être paisible et de s'amuser de
+tout.»
+
+À cette date où je la rencontrai à Nohant, elle arrivait chargée de
+plantes recueillies sur les bords de la Méditerranée et dans la Savoie.
+Elle s'effrayait du rangement qu'elle avait à faire dans ses herbes, et
+de fait elle se livra presque tout le jour à ce travail, en causant.
+Mais il y avait un bien autre rangement à faire dans la maison. Le
+cabinet de travail était affreux, et rien qu'à le voir, il donnait le
+spleen. On en arrangeait un autre, où George Sand comptait travailler
+avec plaisir. En attendant, son atelier de travail était sa chambre à
+coucher. Elle me montra sur une table très simple une pile de grandes
+feuilles de papier bleu, coupées d'avance dans le format in-quarto.
+«Quand vous partirez ce soir, me dit-elle, je me mettrai à l'ouvrage, et
+je ne me coucherai que quand j'aurai rempli douze de ces pages.» C'était
+la tâche quotidienne: le travail était ainsi réglé d'avance; elle
+comptait sur l'exactitude de son inspiration, qui ne lui faisait presque
+jamais défaut.
+
+Ce fut pour moi une occasion presque inespérée de faire connaissance
+intime avec son procédé de travail, dont les résultats m'avaient
+toujours étonné par leur abondance non moins que par leur exacte
+régularité. À cette époque de sa vie, elle faisait au moins son petit
+roman tous les ans, avec une pièce de théâtre. «Ne voyez en moi qu'un
+vieux troubadour retiré des affaires, qui chante de temps en temps sa
+romance à la lune, sans grand souci de bien ou de mal chanter, pourvu
+qu'il dise le motif qui lui trotte dans la tête, et qui, le reste du
+temps, flâne délicieusement.»
+
+J'avais étudié avec soin son oeuvre; deux caractères m'avaient frappé:
+l'étonnante facilité du talent, poussée jusqu'à la négligence, et
+l'absence trop visible de composition dans ses meilleurs romans. Elle
+s'aperçut clairement que même au point de vue purement littéraire, en
+dehors des questions de fond, pendant que je lui parlais de mes
+impressions, j'y mettais des réserves. Elle parut mécontente, non que je
+fisse des réserves, mais que je les gardasse pour moi; elle me demanda
+une franchise entière. Je m'expliquai donc, comme je le devais, sur ces
+deux points avec sincérité. Elle m'en remercia et poussa la critique
+bien plus loin que je ne le faisais moi-même, ce qui me donna une idée
+très favorable de sa nature littéraire, avide de vérité et assez forte
+pour résister aux tentations subalternes de la flatterie. En réveillant
+mes souvenirs et les complétant par les nombreuses confidences qui
+remplissent ses lettres les plus intéressantes, je suis arrivé à me
+faire une idée assez exacte de sa méthode de travail et de ses idées
+sur les conditions et les exigences de son art, qu'elle portait à l'état
+d'instinct jusqu'au jour où, dans une discussion célèbre, il fallut en
+trouver l'expression claire et la formule définitive.
+
+Il semble bien que c'était le plaisir d'écrire qui l'entraînait, presque
+sans préméditation, à jeter un peu confusément sur le papier ses rêves,
+ses tendresses, ses méditations et ses chimères, sous une forme concrète
+et vivante.
+
+Pour se rendre compte de cette facilité presque incroyable d'écrire, il
+fallait se rappeler qu'il y avait en elle, avec le don naturel que rien
+ne remplace, ce fonds d'expérience et de connaissances acquises, qui
+multiplie les ressources du talent et permet de le varier, non sans le
+fatiguer sans doute, mais sans l'épuiser jamais.--Le don de nature se
+constate et ne s'analyse guère. Comment expliquer avec précision ce fait
+extraordinaire d'une imagination qui s'éprend avec ardeur de ses propres
+créations, d'une faculté d'expression qui se trouve un jour toute prête,
+sans avoir été préparée, qui s'adapte presque sans tâtonnement et sans
+effort aux sujets les plus divers, à l'analyse et à l'action, comme si
+l'auteur ne trouvait rien de plus aisé et de plus naturel que de
+raconter ses visions intérieures et de faire voir aux autres les
+personnages et les drames qui s'agitent en lui à l'aide d'un style qui
+n'est que sa pensée devenue visible? C'est là le don, il existe, et l'on
+trouve de ces esprits prédestinés qui se jouent des difficultés de
+l'expression avec une aisance lumineuse et une liberté pleine de grâce,
+tandis que d'autres écrivains, artistes profonds, mais laborieux, se
+travaillent eux-mêmes et fatiguent leur intelligence pour accomplir leur
+oeuvre, non certes sans succès, mais avec un effort qui laisse sa trace
+dans chaque page, dans chaque phrase, dans chaque mot. Le sillon est
+creusé profondément, mais le lecteur semble y avoir collaboré lui-même.
+De là, selon les degrés où se place l'écrivain, une estime ou une
+admiration qui n'est pas exempte d'un certain sentiment de lassitude.
+
+Mais chez George Sand, à ce don naturel se joignait une culture très
+variée, très étendue. Elle avait beaucoup lu, et, bien qu'elle l'eût
+fait à tort et à travers, il lui était resté de ces études diverses des
+alluvions assez riches qui, mêlées à son propre fonds, l'enrichissaient
+singulièrement et aidaient à sa fécondité. Personne n'a mieux compris
+qu'elle et mieux exprimé la nécessité de l'étude pour l'art. «Je ne sais
+rien, disait-elle; mais cependant il me reste quelque chose d'avoir
+beaucoup lu et beaucoup appris.... Je ne sais rien, parce que je n'ai
+plus de mémoire; mais j'ai beaucoup appris, et à dix-sept ans je passais
+mes nuits à apprendre. Si les choses ne sont pas restées en moi à l'état
+distinct, elles ont fait tout de même leur miel dans mon esprit.» Nous
+avons vu, en effet, dans l'_Histoire de ma vie_, combien de lectures
+elle avait traversées au hasard, mais non stérilement, puisque de chaque
+auteur, poète, philosophe, publiciste, Byron, Goethe, Leibniz et
+Rousseau, il était resté quelque parcelle qui roulait un peu confusément
+dans le vaste et puissant courant de sa vie cérébrale. Elle ne cessait
+de recommander cette méthode aux dilettantes, aux amateurs, ou bien
+encore aux jeunes paresseux qui s'adressaient à elle, comme à une
+conseillère commode qui allait leur dire: «Vous avez du génie; fiez-vous
+à lui et marchez sans crainte». C'est ce que répondent d'ordinaire les
+grands avocats consultants de la gloire à tous les solliciteurs qui les
+importunent et à qui ils envoient bien vite, pour s'en débarrasser,
+quelque compliment stéréotypé, avec leur bénédiction littéraire. George
+Sand s'abstenait de payer en ce genre de monnaie banale les jeunes
+aspirants à l'art: «Vous voulez être littérateur, écrivait-elle à l'un
+d'eux, je le sais bien. Je vous ai dit: Vous pouvez l'être si vous
+apprenez tout. L'art n'est pas un don qui puisse se passer d'un savoir
+étendu dans tous les sens.... Vous pouvez être frappé du manque de
+solidité de la plupart des écrits et des productions actuelles: tout
+vient du manque d'étude. Jamais un bon esprit ne se formera s'il n'a pas
+vaincu les difficultés de toute espèce de travail, ou au moins de
+certains travaux qui exigent la tension de la volonté.» Elle est
+implacable, pour ceux à qui elle s'intéresse, sur cette hygiène
+préparatoire de la volonté qui ne conduit pas à l'érudition proprement
+dite, mais qui développe une aptitude spéciale à tout comprendre, le
+jour où il le faudra et où l'écrivain le voudra. L'art tout seul, livré
+à lui-même, se dévore et se consume. «Vous avez les instincts et les
+goûts de l'art, dit-elle à l'un des favoris de sa critique; mais vous
+pouvez constater à chaque instant que l'artiste purement artiste est
+impuissant, c'est-à-dire médiocre ou excessif, c'est-à-dire fou.... Vous
+croyez pouvoir produire sans avoir amassé.... Vous croyez qu'on s'en
+tire avec de la réflexion et des conseils. Non, on ne s'en tire pas. Il
+faut avoir vécu et cherché. Il faut avoir digéré beaucoup; aimé,
+souffert, attendu, et en piochant toujours. Enfin, il faut savoir
+l'escrime à fond avant de se servir de l'épée. Voulez-vous faire comme
+tous ces gamins de lettres qui se croient des gaillards parce qu'ils
+impriment des platitudes et des billevesées? Fuyez-les comme la peste,
+ils sont les vibrions de la littérature[20].» C'est là, on en
+conviendra, une mâle et fière rhétorique qui vaut toutes les
+rhétoriques de l'école. C'était la voix puissante d'un talent mûri; les
+conseils de sa vieillesse à l'impatiente jeunesse de ses solliciteurs
+confinaient à la plus haute morale: «L'art est une chose sacrée,
+s'écriait-elle, un calice qu'il ne faut aborder qu'après le jeûne et la
+prière. Oubliez-le, si vous ne pouvez mener de front l'étude des choses
+de fond et l'essai des premières forces de l'invention.»
+
+L'étude des choses de fond, c'est la condition de l'écrivain futur. S'il
+ne s'est pas amassé d'avance un trésor de connaissances sérieuses, dans
+un ordre quelconque des idées où s'est exercée la grande curiosité
+humaine, histoire, sciences naturelles, droit, économie politique,
+philosophie, qu'importe qu'il ait l'outil? L'outil travaille à vide; que
+devient l'artiste dans son frivole labeur, s'il ne l'applique pas à
+quelque matière résistante, s'il ne s'occupe que de la forme,
+indifférent aux choses, s'il ne se fait pas une loi de pénétrer en tout
+sujet au delà du banal et du convenu et de donner des dessous et de la
+solidité à sa peinture?
+
+Excellents conseils et qu'elle avait, toute sa vie, appliqués pour son
+propre compte, ne cessant pas de porter, dans les ordres les plus divers
+des connaissances humaines, sa mobile et enthousiaste curiosité.
+D'ailleurs, s'il faut des racines dans l'art comme dans la vie, elle en
+avait et qui dataient de loin et qu'elle ne cessait pas de développer et
+de fortifier dans le sol d'où s'élançait son talent en superbes
+moissons. C'était telle science, comme l'histoire naturelle, dont elle
+avait fait une constante étude, ou d'une manière plus large, la nature,
+qu'elle n'avait pas cessé de contempler des yeux de son corps et de son
+esprit. Un problème d'histoire naturelle la passionnait, elle ne le
+quittait pas qu'elle ne l'eût résolu, et pendant tout le temps qu'elle
+en poursuivait la solution, rien n'existait plus pour elle. Il lui
+arrivait, par exemple, pendant des mois entiers, de s'occuper de
+recherches de ce genre avec son fils Maurice, qui en était épris de son
+côté; elle n'avait plus dans sa cervelle que des noms plus ou moins
+barbares. Dans ses rêves, elle ne voyait que prismes rhomboïdes, reflets
+chatoyants, cassures ternes, cassures résineuses; ils passaient des
+heures entières à se demander: «Tiens-tu l'_orthose_?--Tiens-tu
+l'_albite_?» Elle avait, au lendemain de ces orgies scientifiques,
+toutes les peines du monde à se remettre à la vie ordinaire et à ses
+besognes accoutumées; mais elle y revenait avec plus de force. D'autres
+fois, c'était la botanique qui la possédait: «Ce que j'aimerais, ce
+serait de m'y livrer absolument; ce serait pour moi le paradis sur la
+terre.» N'était-ce pas encore un travail de ce genre que ces excursions
+annuelles qu'elle entreprenait à travers la France? «J'aime à avoir vu
+ce que je décris. N'eussé-je que trois mots à dire d'une localité,
+j'aime à la regarder dans mon souvenir et à me tromper le moins que je
+peux.» Elle avait une manière à elle de regarder la nature,
+silencieusement. Mais ce silence était actif; elle absorbait chaque
+détail présent devant ses yeux, et l'emportait vivant dans sa vision
+interne, aussi nette que la perception même. De là le charme et la
+vérité de ses paysages. Même quand on ne les a pas vus dans la réalité,
+on s'écrie devant eux, involontairement, comme devant le portrait d'un
+grand maître, quand on ne connaît pas l'original: «C'est bien cela!»
+L'art seul vous fait croire à la ressemblance.
+
+D'autres racines, plus profondes encore, c'étaient celles qui
+l'attachaient, depuis les premières années de sa jeunesse, à tout un
+ensemble d'idées philosophiques, politiques et religieuses[21]. Elles
+s'étaient enfoncées de bonne heure dans cette âme ouverte et avide;
+elles s'y étaient, de bonne heure aussi, exagérées et faussées; à la
+longue, pourtant, quelques-unes s'étaient redressées d'elles-mêmes par
+la force naturelle d'un bon esprit; d'autres s'étaient assouplies, dans
+leur rigidité primitive, à la rude école de la vie. Plutôt que
+d'insister encore une fois sur les aberrations de goût et de bon sens
+qui l'avaient désignée autrefois aux inquiétudes de la conscience
+publique, ou même à des haines et à des vengeances terribles venues de
+deux côtés bien différents de l'opinion, du côté de Proudhon et du côte
+de Louis Veuillot, mieux vaudrait montrer George Sand dans la dernière
+période de sa vie, la représenter non pas comme une convertie à la
+modération, ni comme le transfuge de ses idées, mais s'appliquant, avec
+une bonne foi méritoire, à les modifier dans une mesure plus acceptable
+pour elle-même et à reconquérir, au moins sur certains points, la
+liberté de son _moi_ et son indépendance d'esprit.
+
+Certes il reste bien toujours en elle, soit en politique, soit en
+philosophie, une part suffisante d'exagération et de paradoxes. Mais
+comme il y a loin déjà--par l'intervalle du temps et des idées--de la
+révoltée d'autrefois! Depuis l'expérience de la guerre et de la Commune,
+ce n'est qu'à des traits assez rares, clairsemés dans la correspondance,
+que l'on reconnaîtrait l'ancienne amie de Mazzini et d'Armand Barbès,
+l'utopiste des réformes sur la condition des femmes et le mariage, la
+disciple enthousiaste et fougueuse de l'Évangile de Pierre Leroux, la
+sectaire du Christianisme réformé par le panthéisme sombre de Lamennais,
+plus tard l'ardente révolutionnaire de 1848, la collaboratrice de
+Ledru-Rollin, le menaçant rédacteur des _Bulletins de la République_
+émanés du ministère de l'Intérieur. Tant d'événements n'ont pas été
+perdus pour elle, ni en politique, ni en philosophie sociale. Nous n'en
+voulons ici donner que quelques preuves. Je ne les veux même pas tirer
+de ce fameux _Journal d'un Voyageur pendant la guerre_, que la _Revue
+des Deux Mondes_ publia avec tant de succès, au grand scandale de
+quelques lecteurs, mais de la Correspondance elle-même, un témoin qui ne
+peut pas mentir. Le 28 avril 1871 elle écrivait à Flaubert:
+«L'expérience que Paris essaye ou subit ne prouve rien contre les lois
+du progrès, et si j'ai quelques principes acquis dans l'esprit, bons ou
+mauvais, ils n'en sont ni ébranlés ni modifiés. Il y a longtemps que
+j'ai accepté la patience, comme on accepte le temps qu'il fait, la durée
+de l'hiver, la vieillesse, l'insuccès sous toutes ses formes. Mais je
+crois que les gens de parti (sincères) doivent changer leurs formules ou
+s'apercevoir peut-être du vide de toute formule _a priori_.» Et à Mme
+Adam, le 15 juin de la même année: «Pleurons des larmes de sang sur nos
+illusions et nos erreurs.... Nos principes peuvent et doivent rester les
+mêmes; mais l'application s'éloigne, et il peut se faire que nous soyons
+condamnés à vouloir ce que nous ne voudrions pas.»
+
+Quoi qu'elle en dise, les principes eux-mêmes s'étaient, non pas
+ébranlés dans le fond, mais modifiés dans l'application. À un jeune
+enthousiaste qui lui envoyait des poésies politiques: «Merci,
+répondait-elle; mais ne me dédiez pas ces vers-là.... Je hais le sang
+répandu, et je ne veux plus de cette thèse: «Faisons le mal pour amener
+le bien; tuons pour créer». Non, non, ma vieillesse proteste contre la
+tolérance où ma jeunesse a flotté. Il faut nous débarrasser des théories
+de 1793; elles nous ont perdus. Terreur et Saint-Barthélemy, c'est la
+même voie.... Maudissez tous ceux qui creusent des _charniers_. La vie
+n'en sort pas. C'est une erreur historique dont il faut nous dégager. Le
+mal engendre le mal....» (21 octobre 1871.) Et dans le style familier
+qu'elle aime jusqu'à l'abus, avec ce tutoiement qui est chez elle un
+reste de la vie d'artiste, elle disait à Flaubert: «J'ai écrit jour par
+jour mes impressions et mes réflexions durant la crise. La _Revue des
+Deux Mondes_ publie ce journal. Si tu le lis, tu verras que partout la
+vie a été déchirée à fond, même dans les pays où la guerre n'a pas
+pénétré! Tu verras aussi que je n'ai pas gobé, quoique très gobeuse, la
+blague des partis.» Le style n'est pas noble, mais combien expressif!
+
+Elle raille son enthousiasme d'autrefois sans critique et sans défiance,
+cet optimisme, impatient des délais, qui voulait réaliser le progrès,
+immédiatement et à tout prix, fût-ce par la force. Elle avait cependant
+beaucoup fait pour améliorer sa nature, et voilà que les événements de
+Paris remettent tout en question à ses yeux: «J'avais gagné beaucoup sur
+mon propre caractère, j'avais éteint les ébullitions inutiles et
+dangereuses, j'avais semé sur mes volcans de l'herbe et des fleurs qui
+venaient bien, et je me figurais que tout le monde pouvait s'éclairer,
+se corriger ou se contenir..., et voilà que je m'éveille d'un rêve....
+C'est pourtant mal de désespérer.... Ça passera, j'espère. Mais _je suis
+malade du mal de ma nation et de ma race._»--«Défendons-nous de mourir!»
+s'écrie-t-elle sans cesse, et elle ajoute: «Je parle comme si je devais
+vivre longtemps, et j'oublie que je suis très vieille. Qu'importe? je
+vivrai dans ceux qui vivront après moi.» (1871.)
+
+En toute chose, même dans l'ordre philosophique, il se produit ainsi
+chez elle un notable apaisement; la passion excessive, qui jette dans
+chacune de ses idées une flamme d'orage, s'est calmée. Elle demeure
+spiritualiste ardente, comme elle l'a toujours été, mais elle ne croit
+plus nécessaire de faire la guerre au christianisme; elle reste en
+dehors, elle ne fulmine plus. On chercherait en vain, dans sa
+correspondance des dernières années, ces déclamations furibondes contre
+le prêtre qui éclataient à tout propos et hors de propos, vingt ans
+auparavant, dans ses romans et dans ses lettres. Quant à ses convictions
+philosophiques, elle les défend avec une obstination indomptable et
+méritoire contre l'intolérance à rebours du matérialisme qui se prétend
+scientifique. Elle ne supporte pas qu'on lui dise: «Croyez cela avec
+moi, sous peine de rester avec les hommes du passé, détruisons pour
+prouver, abattons tout pour reconstruire». Elle répond: «Bornez-vous à
+prouver et ne nous commandez rien». Ce n'est pas le rôle de la science
+d'abattre à coups de colère et à l'aide des passions.... Vous dites: «Il
+faut que la foi brûle et tue la science, ou que la science chasse et
+dissipe la foi». Cette mutuelle extermination ne me paraît pas le fait
+d'une bataille, ni l'oeuvre d'une génération. La liberté y
+périrait[22].» Elle ne voit pas la nécessité de forcer son entendement
+pour en chasser de nobles idées, et de détruire en soi certaines
+facultés _pour faire pièce aux dévots_. «Il n'est pas nécessaire, il
+n'est pas utile de tant affirmer le néant, dont nous ne savons rien. Il
+me semble qu'en ce moment on va trop loin, dans l'affirmation d'un
+réalisme étroit et un peu grossier, dans la science comme dans l'art.»
+
+On le voit, elle s'est graduellement affranchie des jougs de coterie qui
+ont pesé sur elle si durement, et de l'influence excessive de certains
+personnages qui l'ont presque dépossédée d'elle-même. Elle se retrouve
+et se ressaisit avec ses convictions et aussi ses chimères mais du moins
+avec celles qui sont bien à elle et qui constituent son _moi_. Elle
+remonte à un niveau d'où sa passion et surtout celle des autres
+l'avaient fait trop souvent descendre.
+
+Dans l'intervalle, des talents nouveaux avaient surgi. Au moins dans
+l'ordre de ses travaux personnels, elle ne voulait en ignorer aucun.
+Elle s'intéressait vivement à ces diverses manifestations de la vie
+littéraire. Elle avait été en relations d'exquise courtoisie avec Octave
+Feuillet, qu'elle loua vivement et spontanément pour le _Roman d'un
+jeune homme pauvre_; elle resta même avec lui en excellents termes
+jusqu'à l'apparition de l'_Histoire de Sibylle_, qui provoqua de sa part
+une réponse amère et passionnée, _Mademoiselle de la Quintinie_. Elle
+avait suivi avec intérêt les débuts d'Edmond About, elle y avait
+applaudi non sans quelques protestations contre le système de la
+raillerie perpétuelle. «On s'est beaucoup moqué de nos désespoirs d'il
+y a trente ans. Vous riez, vous autres, mais bien plus tristement que
+nous ne pleurions.» Elle s'étonnait surtout que les jeunes talents
+s'obstinassent «à voir et à montrer uniquement la vie de manière à
+révolter douloureusement tout ce que l'on a d'honnêteté dans le coeur.
+Nous en étions, nous, à peindre l'homme souffrant, le blessé de la vie.
+Vous peignez, vous, l'homme ardent qui regimbe contre la souffrance et
+qui, au lieu de rejeter la coupe, la remplit à pleins bords et l'avale.
+Mais cette coupe de force et de vie vous tue; à preuve que tous les
+personnages de _Madelon_ sont morts à la fin du drame, honteusement
+morts, sauf _Elle_, la personnification du vice, toujours jeune et
+triomphant.» Cette sorte de partialité du succès, sinon de la sympathie,
+l'irrite. «Donc, quoi? Ce vice seul est une force, l'honneur et la vertu
+n'en sont pas?... Je conviendrai avec vous que Feuillet et moi nous
+faisons, chacun à notre point de vue, des légendes plutôt que des romans
+de moeurs. Je ne vous demande, moi, que de faire ce que nous ne savons
+faire; et puisque vous connaissez si bien les plaies et les lèpres de
+cette société, de susciter _le sens de la force_ dans le milieu que vous
+montrez si vrai[23].» Elle avait pour Alexandre Dumas un vrai culte fait
+d'admiration et de tendresse. Elle jouit profondément de son succès;
+elle lit _l'Affaire Clémenceau_ avec une sollicitude maternelle; elle
+lui suggère aussitôt la contre-partie, qui pourra devenir, quelque
+temps après, en changeant le sexe, _la Princesse Georges_. Lorsque
+Alexandre Dumas se fait pour un jour publiciste, après la guerre et la
+Commune, empruntant à Junius son masque et sa plume, elle applaudit avec
+ravissement, elle proclame que c'est un pur chef-d'oeuvre. «Comme vous
+allez au fond des choses et comme vous savez mettre des faits où je ne
+mets que des intentions! Et puis, comme c'est dit! développé et serré en
+même temps, vigoureux, ému et solide!» Ce qu'elle ne se lassait pas
+d'admirer, c'est l'entente et la force scénique, la _vis dramatica_
+prédestinée à de si grands succès qu'elle se faisait gloire d'avoir
+devinés: «Vous souvenez-vous que je vous ai dit, après _Diane de Lys_,
+que vous les enterreriez tous!... Je m'en souviens, moi, parce que mon
+impression était d'une force et d'une certitude complètes. Vous aviez
+l'air de ne pas vous en douter, vous étiez si jeune! Je vous ai
+peut-être révélé à vous-même, et c'est une des bonnes choses que j'ai
+faites en ma vie.»
+
+Elle qui avait tant de soucis pour transformer ses romans en pièces et
+qui, d'ailleurs, ne se piquait pas d'une grande science des agencements
+scéniques, elle était frappée de cette franchise d'allure, de cet accent
+de vérité forte dans les situations et les sentiments où _les autres_
+n'échappent pas à la convention. «Et quels progrès depuis ce temps-là!
+Vous êtes arrivé à savoir ce que vous faites et à imposer votre volonté
+au public. Vous irez plus loin encore, et toujours plus loin[24].»
+Cette aimable prophétie qu'elle lui envoyait avec ses bénédictions
+maternelles, c'est au public à dire si elle s'est réalisée.
+
+Si je voulais définir l'esprit de George Sand, en dehors des épisodes et
+des aventures de sa vie littéraire, je dirais que c'était un esprit
+dogmatique et passionné. Dogmatique, en ce sens qu'elle avait des
+convictions fermes sur des choses fondamentales. Il faut distinguer la
+valeur des idées et la foi aux idées. Quelle que fût la valeur des
+siennes, elle y croyait fortement, elle les prenait fort au sérieux;
+elle ne permettait pas qu'en quelque milieu que ce fût, sceptique ou
+gouailleur, on en plaisantât; elle y subordonnait instinctivement la
+meilleure partie d'elle-même, son art. Or les idées ont une telle force
+en soi, que, fussent-elles contestables, elles communiquent quelque
+chose de cette force aux esprits qui s'en nourrissent; elles lui donnent
+un caractère d'élévation et de générosité en comparaison de ceux qui se
+font une sorte d'esthétique de l'indifférence absolue. C'est là le
+secret de cette supériorité qu'elle semble avoir conservée dans sa
+longue correspondance avec Flaubert, où furent abordées quelques-unes
+des plus délicates questions de la littérature, où purent se contrôler
+réciproquement deux manières tout à fait diverses et presque opposées de
+concevoir l'art.
+
+Cette controverse amicale dura près de douze années, de 1864 à 1876.
+Comment était née cette amitié littéraire entre deux personnages si
+différents, il importe peu; sans doute ils se rencontrèrent un jour à ce
+fameux dîner Magny où George Sand ne manquait pas de paraître, quand
+elle passait par Paris, ne fût-ce que pour reprendre langue dans ce pays
+des lettrés qu'elle oubliait dans les longs séjours de Nohant. Après
+cette rencontre, plus ou moins fortuite, Flaubert avait applaudi de
+toutes ses forces à la première représentation de _Villemer_, et George
+Sand, reconnaissante, lui écrivait «qu'elle l'aimait de tout son coeur».
+La connaissance était faite; les lettres devinrent de plus en plus
+fréquentes; elles devaient durer autant que la vie de George Sand. Elle
+avait admiré _Madame Bovary_; pour _Salammbô_, elle avait tout de suite
+vu le défaut de la cuirasse. «Ouvrage très fort, très beau, disait-elle,
+mais qui n'a vraiment d'intérêt que pour les artistes et les érudits.
+Ils le discutent d'autant plus, mais ils le lisent, tandis que le public
+se contente de dire: «C'est peut-être superbe, mais les gens de ce
+temps-là ne m'intéressent pas du tout[25].»
+
+Elle avait laissé, sans doute, percer quelque chose de cette impression
+en causant avec Flaubert, qui, de son côté, avait plaisanté, paraît-il,
+«le vieux troubadour de pendule d'auberge, qui toujours chante et
+chantera le parfait amour». Troubadour, le nom plaît à George Sand,
+elle l'adopte en riant et se désigne ainsi elle-même depuis ce jour-là.
+L'artiste et le troubadour, c'était bien là l'opposition des deux
+auteurs, caractérisée par deux mots pittoresques, et ce fut l'occasion
+toute naturelle de la controverse. Il est assez vraisemblable qu'avant
+cette époque George Sand, bien qu'elle eût souvent touché en passant à
+ce sujet de l'art, n'avait jamais porté sa réflexion sur son art
+personnel, qu'elle ne s'était jamais rendu un compte bien exact ni de
+ses procédés de compositions ni du but qu'elle poursuivait. Elle avait
+en cela, comme en autre chose, obéi à ses instincts et particulièrement
+à cette vocation d'écrire pour raconter et pour peindre, qui s'exprimait
+chez elle avec une force irrésistible et une facilité qui tenait du
+prodige. Ce qui l'amena à réfléchir sur ces sujets et à se définir
+elle-même, ce fut le spectacle des tendances et des richesses contraires
+qui surgissaient autour d'elle, et la comparaison des talents les plus
+divers qui s'imposait à elle. Le réalisme ne faisait que commencer; elle
+put à peine connaître le premier grand succès de M. Zola. Mais Flaubert,
+mais Jules et Edmond de Goncourt révélaient dans chacune de leurs
+oeuvres un art nouveau, où se combinaient l'influence de Balzac par
+l'intensité de l'observation et celle de Théophile Gautier par la
+préoccupation et le souci de la forme. Il y avait là des symptômes qui
+saisirent la curiosité de George Sand, tenue en éveil et avertie. Elle
+profita des hasards de la vie d'abord, puis des relations d'amitié qui
+la rapprochèrent de Flaubert, pour préciser, dès qu'elle en eut
+l'occasion, les différences de tempérament littéraire qu'elle sentait en
+elle, en présence de ces groupes nouveaux ou des personnalités qui en
+résumaient le mieux les tendances. Le contraste était frappant entre sa
+nature, prodigue jusqu'à l'excès, toute en effusion littéraire, d'une
+fécondité inépuisable, d'une abondance si spontanée et si naturelle
+d'expression qu'elle-même se comparait à une «eau de source qui court
+sans trop savoir ce qu'elle pourrait refléter en s'arrêtant[26]», et un
+écrivain tel que Flaubert, esprit d'invention et d'expression
+laborieuse, difficile envers soi-même comme envers les autres, inquiet
+et mécontent de son oeuvre, un des représentants de ce groupe et de
+cette race d'artistes excessifs, grands ouvriers de la forme, bijoutiers
+de style, ciseleurs de camées rares, un chercheur acharné du mot le plus
+expressif ou de l'épithète la plus décorative, se torturant sur une page
+comme si l'avenir du monde ou mieux l'avenir de l'art en dépendait,
+tourmenté par une sorte d'acuité et de subtilité maladive de sensations
+littéraires, épuisant ainsi dans le détail sa riche personnalité
+d'artiste, indifférent au fond des choses, ne prenant ni parti ni
+passion pour les grandes idées qui mènent le monde, curieux seulement de
+noter la diversité des caractères qu'elles inspirent ou des manies
+qu'elles produisent, observateur impassible des marionnettes humaines
+et des fils secrets qui les agitent. Il n'en avait pas été toujours
+ainsi. _Madame Bovary_ avait représenté, dans l'histoire de cet esprit,
+un moment de dilatation et d'épanouissement, une richesse et une largeur
+de composition, une sorte de bonheur de produire, une joie dans la
+fécondité qu'il ne trouve pas plus tard. Cette large veine s'était
+détournée ensuite du grand courant humain sur des curiosités
+archéologiques ou des singularités de cas pathologiques.
+
+De là une certaine désaffection du public, une impopularité croissante,
+et de là aussi, chez l'écrivain, bien des ombrages et des
+découragements. George Sand ne cesse pas de le relever dans ses
+défaillances; elle lui prodigue les meilleurs conseils, au hasard de son
+coeur et de sa plume; elle l'excite, le rassure, semant, à travers sa
+correspondance, les idées les plus saines sur la vraie situation de
+l'artiste, qui ne doit pas s'isoler trop orgueilleusement de l'humanité,
+sur les conditions de l'art, sur les devoirs qu'il impose et qu'il ne
+faut pas confondre avec les servitudes et les exigences des coteries.
+Dans toute cette partie de la correspondance, tout en se peignant au
+naturel, George Sand se maintient à un niveau très élevé de raison et de
+coeur. Pleine de sollicitude pour le cher artiste tourmenté et malade,
+elle fait tous ses efforts pour lui communiquer quelque chose de sa
+sérénité et de sa vigueur saine d'esprit. Qu'il s'abandonne un peu plus
+à son imagination naturelle; qu'il la tourmente moins au risque de la
+paralyser: «Vous m'étonnez toujours avec votre travail pénible; est-ce
+une coquetterie? Ça paraît si peu.... Quant au style, j'en fais meilleur
+marché que vous. Le vent joue de ma vieille harpe comme il lui plaît. Il
+a ses _hauts_ et ses _bas_, ses grosses notes et ses défaillances; au
+fond, ça m'est égal, pourvu que l'émotion vienne, mais je ne peux rien
+trouver en _moi_. C'est l'_autre_ qui chante à son gré, mal ou bien, et,
+quand j'essaye de penser à ça, je m'en effraye et me dis que je ne suis
+rien, rien du tout. Mais une grande sagesse nous sauve; nous savons nous
+dire: «Eh bien, quand nous ne serions absolument que des instruments,
+c'est encore un joli état et une sensation à nulle autre pareille que de
+se sentir vibrer....» Laissez donc le vent courir un peu dans vos
+cordes. Moi, je crois que vous prenez plus de peine qu'il ne faut, et
+que vous devriez laisser faire l'_autre_ plus souvent....» Elle revient
+à chaque instant sur ce conseil qui contient en germe toute une hygiène
+appropriée au talent de Flaubert, devenu le tourmenteur et le supplicié
+de lui-même. «Ayez donc moins de cruauté envers vous. Allez de l'avant,
+et, quand le souffle aura produit, vous remonterez le ton général et
+sacrifierez ce qui ne doit pas venir au premier plan. Est-ce que ça ne
+se peut pas? Il me semble que si. Ce que vous faites paraît si facile,
+si abondant! C'est un trop-plein perpétuel. Je ne comprends rien à votre
+angoisse.» Elle souffre aussi de voir qu'il se fâche à tout propos
+contre le public, qu'il est _indécoléreux_. «À l'âge que tu as,
+j'aimerais te voir moins irrité, moins occupé de la bêtise des autres.
+Pour moi, c'est du temps perdu, comme de se récrier sur l'ennui de la
+pluie et des mouches. Le public, à qui l'on dit tant qu'il est bête, se
+fâche et n'en devient que plus bête. Après ça, peut-être que cette
+indignation chronique est un besoin de ton organisation; moi, elle me
+tuerait.» Elle combat sans cesse son hérésie favorite, qui est que l'on
+écrit pour vingt personnes intelligentes et qu'on se moque du reste. «Ce
+n'est pas vrai, puisque l'absence de succès t'irrite et t'affecte.»
+
+Pas de mépris pour le public! Il faut écrire pour tous ceux qui ont soif
+de lire et qui peuvent profiter d'une bonne lecture. Pas d'isolement
+orgueilleux en dehors de l'humanité! Elle ne peut pas admettre que, sous
+prétexte d'être artiste, on cesse d'être soi-même, et que l'homme de
+lettres détruise l'homme. Quelle singulière manie, dès qu'on écrit, de
+vouloir être un autre homme que l'être réel, d'être celui qui doit
+disparaître, celui qui s'annihile, celui qui n'est pas! Quelle fausse
+règle de bon goût! Pour elle, elle se met tant qu'elle peut dans _la
+peau de ses bonshommes_. Tout écrivain doit faire ainsi, s'il veut
+intéresser. Il ne s'agit pas de mettre sa personne en scène. Cela, en
+effet, ne vaut rien. «Mais retirer son âme de ce que l'on fait, quelle
+est cette fantaisie maladive? Cacher sa propre opinion sur les
+personnages que l'on met en scène, laisser par conséquent le lecteur
+incertain sur l'opinion qu'il en doit avoir, c'est vouloir n'être pas
+compris, et, dès lors, le lecteur vous quitte; car, s'il veut entendre
+l'histoire que vous lui racontez, c'est à la condition que vous lui
+montriez clairement que celui-ci est un fort, celui-là un faible.» Ç'a
+été le tort impardonnable de l'_Éducation sentimentale_ et l'unique
+cause de son échec. «Cette volonté de peindre les choses comme elles
+sont, les aventures de la vie comme elles se présentent à la vue, n'est
+pas bien raisonnée, selon moi. Peignez en réaliste ou en poète les
+choses inertes, cela m'est égal; mais quand on aborde les mouvements du
+coeur humain, c'est autre chose. Vous ne pouvez pas vous abstraire de
+cette contemplation; car l'homme, c'est vous, et les hommes, c'est le
+lecteur.»
+
+Flaubert répondait qu'il préférait une phrase bien faite à toute la
+métaphysique, et il se renfermait, avec une sorte de mystère jaloux,
+dans le culte de la forme. Tout récemment le _Journal des Goncourt_ nous
+donnait un croquis intime d'une de ces séances du club des initiés, au
+bureau de l'_Artiste_; il nous retraçait l'image alourdie de Théophile
+Gautier répétant et rabâchant amoureusement cette phrase: «De la forme
+naît l'idée», une phrase que lui avait dite le matin même Flaubert et
+qu'il regardait comme la formule suprême de l'école, et qu'il voulait
+qu'on gravât sur les murs. C'est contre cette école que George Sand use
+les dernières armes de sa dialectique toujours jeune malgré l'âge. Ce
+sont là des formules déplorables, des partis pris excessifs _en
+paroles_. «Au fond, disait-elle à Flaubert, tu lis, tu creuses, tu
+travailles plus que moi et qu'une foule d'autres. Tu es plus riche cent
+fois que nous tous; tu es un riche et tu cries comme un pauvre. Faites
+la charité à un gueux qui a de l'or plein sa paillasse, mais qui ne veut
+se nourrir que de phrases bien faites et de mots choisis.... Mais, bêta,
+fouille dans ta paillasse et mange ton or. Nourris-toi des idées et des
+sentiments amassés dans ta tête et dans ton coeur; les mots et les
+phrases, la _forme_, dont tu fais tant de cas, sortira toute seule de ta
+digestion. Tu la considères comme un but, elle n'est qu'un effet.... La
+suprême impartialité est une chose antihumaine; un roman doit être
+humain avant tout. S'il ne l'est pas, on ne lui sait point gré d'être
+bien écrit, bien composé et bien observé dans le détail. La qualité
+essentielle lui manque: l'intérêt.» Et la note affectueuse venait
+corriger ce que le conseil avait de sévère: «Il te faut un succès après
+une mauvaise chance qui t'a troublé profondément; je te dis où sont les
+conditions certaines de ce succès. Garde ton culte pour la forme; mais
+occupe-toi davantage du fond (qui était, pour elle, les idées et la
+signification précise de l'oeuvre). Ne prends pas la vertu vraie pour un
+lieu commun en littérature. Donne-lui son représentant; fais passer
+l'honnête et le fort à travers ces fous et ces idiots dont tu aimes à te
+moquer. Quitte la caverne des réalistes et reviens à la vraie réalité,
+qui est mêlée de beau et de laid, de terne et de brillant, mais où la
+volonté du bien trouve quand même sa place et son emploi.»
+
+J'ai tenu à terminer ce portrait par ces belles et simples paroles qui
+lui donnent son vrai relief et sa vraie couleur. Quoi qu'on puisse dire
+de George Sand, de ses aventures de toute sorte, des événements d'idée
+ou autres, où l'a jetée la fougue de son imagination, enfin de ses
+chimères qui, en un temps, sont allées jusqu'à la violence de la pensée,
+il est certain qu'à mesure qu'on avance dans sa vie, notée presque jour
+pour jour dans sa correspondance, on voit s'accroître le trésor de son
+expérience et de sa raison, sa fortune intellectuelle, et se mieux fixer
+l'emploi de ces biens chèrement payés. Et quoi qu'on puisse penser
+d'elle un jour, de sa vie et de son oeuvre, il se dégage de ses lettres
+comme une image ennoblie des qualités rares qui resteront son signe
+privilégié dans l'histoire littéraire de ce temps: la fécondité
+merveilleuse des conceptions, le génie naturel du style et une idée
+fière de l'art, qui constitue la probité de son talent.
+
+FIN
+
+
+NOTES:
+
+[Note 13: _Lutèce_.]
+
+[Note 14: Théophile Gautier.]
+
+[Note 15: Un jeune graveur malade, recueilli chez elle.]
+
+[Note 16: Une de ses petites-filles.]
+
+[Note 17: Voir spécialement les lettres des 14 novembre, 14 décembre
+1838, des 15 et 20 janvier, 22 février et 8 mars 1839.]
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+[Note 18: Mme Sand a recueilli avec soin les principales de ces pièces
+dans un volume à part: _le Théâtre de Nohant_, où se trouvent _le Drac,
+Plutus, le Pavé, la Nuit de Noël, Marielle_. Ce ne sont pas tout à fait
+les pièces telles qu'elles avaient été récitées sur la scène de Nohant,
+d'après un canevas détaillé, mais telles que l'auteur les a écrites
+après coup, sous l'impression qui lui en était restée.]
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+[Note 19: Voir la lettre, si curieuse à ce point de vue, à Flaubert, du
+31 décembre 1867.]
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+[Note 20: À côté de ces conseils, nous voudrions en placer d'autres,
+empruntés à des lettres inédites au comte d'A..., dont la belle-fille
+est devenue plus tard un de nos meilleurs romanciers. Mme Sand voulait
+qu'avant tout on respectât l'originalité de chaque esprit qui entre dans
+la carrière des lettres: «Vous savez, disait-elle, que je suis toute à
+votre service. Mais, croyez-moi, ne soumettez à aucune consultation, pas
+même à la mienne, le talent et l'avenir de votre jeune écrivain.
+Laissez-la se risquer et se produire dans sa spontanéité. Je sais par
+expérience que les avis les plus sincères peuvent retarder l'élan et
+faire dévier l'individualité.... Elle sait écrire, elle apprécie bien,
+elle est très capable de faire de la bonne critique. Quant à
+l'imagination, si elle n'en a pas, aucun conseil ne lui en donnera, et
+si elle en a, les conseils risquent de lui en ôter. Dites-lui que tant
+que j'ai consulté les autres, je n'ai pas eu d'inspiration, et que j'en
+ai eu le jour où j'ai risqué d'aller seule.» (6 août 1860.)]
+
+[Note 21: Ce qu'elle souffrait le moins, c'était l'opinion de certains
+critiques légers qui disent «qu'on n'a pas besoin d'une croyance à soi
+pour écrire, et qu'il suffit de réfléchir les faits et les figures comme
+un miroir.... Non, ce n'est pas vrai, le lecteur ne s'attache qu'à
+l'écrivain, qu'à une individualité, qu'elle lui plaise ou qu'elle le
+choque. Il sent qu'il a affaire à une personne et non à un instrument.»
+(1er mars 1803, _Correspondance inédite_, citée plus haut.)]
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+[Note 22: Lettre à M. Louis Viardot, 10 juin 1868.]
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+[Note 23: Lettre à M. Edmond About, mars 1863.]
+
+[Note 24: Lettre à Alexandre Dumas, 23 mai 1871. Voir, pour le
+commencement de cette amitié, la lettre à M. Charles Edmond, du 27
+novembre 1857.]
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+[Note 25: Lettre à Maurice Sand du 20 juin 1865.]
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+[Note 26: Lettres du 10 mars 1862.]
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+TABLE DES MATIÈRES
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+CHAPITRE PREMIER
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+LES ANNÉES D'ENFANCE ET DE JEUNESSE DE GEORGE SAND.--LES ORIGINES ET LA
+FORMATION DE SON ESPRIT.
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+CHAPITRE II
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+HISTOIRE DES OEUVRES DE GEORGE SAND.--L'ORDRE ET LA SUCCESSION
+PSYCHOLOGIQUE DE SES ROMANS.
+
+CHAPITRE III
+
+LES SOURCES DE L'INSPIRATION DE GEORGE SAND.--LES IDÉES ET LES
+SENTIMENTS.
+
+CHAPITRE IV
+
+L'INVENTION ET L'OBSERVATION CHEZ GEORGE SAND.--SON STYLE.--CE QUI DOIT
+PÉRIR ET CE QUI SURVIVRA DANS SON OEUVRE.
+
+CHAPITRE V
+
+LA VIE INTIME À NOHANT.--LA MÉTHODE DE TRAVAIL DE GEORGE SAND.--SA
+DERNIÈRE CONCEPTION DE L'ART.
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+End of the Project Gutenberg EBook of George Sand, by Elme Caro
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13038 ***