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diff --git a/13038-0.txt b/13038-0.txt new file mode 100644 index 0000000..51c882f --- /dev/null +++ b/13038-0.txt @@ -0,0 +1,4697 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13038 *** + +LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS + +GEORGE SAND + +PAR E. CARO DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE + +PARIS +LIBRAIRIE HACHETTE ET C^[ie] +79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 + +1887 + +[Illustration: GEORGE SAND. REPRODUCTION DU DESSIN DE COUTURE.] + +GEORGE SAND + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LES ANNÉES D'ENFANCE ET DE JEUNESSE + +DE GEORGE SAND + +LES ORIGINES ET LA FORMATION DE SON ESPRIT + + +«On ne lit plus George Sand», nous dit-on. Soit; mais, ne fût-ce que +pour l'honneur de la langue française, on reviendra, nous le croyons, +sinon à toute l'oeuvre, du moins à une partie de cette oeuvre épurée par +le temps, triée avec soin par le goût public, supérieure aux +vicissitudes et aux caprices de l'opinion. Quand on nous a demandé de +rassembler nos souvenirs sur cet auteur et de les faire revivre dans ce +temps si étrangement dédaigneux et si vite oublieux, on est allé +au-devant d'un secret désir que nous avions de faire appel, un jour ou +l'autre, à nos impressions d'autrefois, de les ranimer par une nouvelle +lecture, de les produire à la lumière en les rectifiant et les tempérant +par l'expérience acquise et la comparaison. Sand! cette syllabe magique +résumait pour nous des journées de rêveries délicieuses et de +discussions passionnées. Elle représente tant de passions généreuses, +tant d'aspirations confuses, de témérités de pensée, de découragements +profonds, d'espérances surhumaines mêlées à l'élégante torture du doute! +c'était en une seule conscience, en une seule imagination, une partie +d'une génération qui se tourmentait vaguement au milieu d'un état de +choses prospère et tranquille en apparence, aux approches de 1848, comme +si la tranquillité un peu monotone des événements était une excitation à +désirer autre chose, à souhaiter l'émotion, à se précipiter dans +l'inconnu des faits ou des idées: génération heureuse, en somme, bien +que déjà remuée par des pressentiments obscurs. Une vague idée de +réforme ou de rénovation sociale, plus ardente que précise, planait dans +beaucoup d'esprits, agités sans trop savoir pourquoi. C'était le temps +où un jeune homme «ayant le tourment des choses divines», comme disait +George Sand, pouvait se donner la joie d'entendre, dans la même journée, +les appels splendides de Lacordaire à Notre-Dame, et, le soir, +l'émouvante voix de Mlle Rachel au Théâtre-Français dans quelque grande +tragédie, ou bien encore s'enivrer de la prose exquise et presque +rythmée d'Alfred de Musset, révélé sur la même scène. On lisait quelque +grande et profonde poésie de Victor Hugo sur la mort récente de sa +fille; on discutait sur tel ou tel portrait des _Girondins_ de +Lamartine; on dévorait _la Mare au Diable_, ce petit chef-d'oeuvre de +poésie rustique qui rachetait par son charme l'erreur prolixe du +_Meunier d'Angibault_. + +C'était un temps saturé d'idées et d'émotions, singulièrement +caractérisé par un de ces grands poètes qui disait alors: «La France +s'ennuie», et, chose plus singulière, qui le lui faisait croire, +confondant l'ennui avec la secrète fermentation des esprits, mécontents +du présent qui ne leur donnait pas assez d'émotions. + +Je prends les années déjà lointaines de 1846 et 1847, parce qu'elles +marquent l'apogée d'influence et de gloire où s'éleva le nom de George +Sand, une gloire formée dans la tempête. On n'a pas perdu le souvenir +des polémiques exaltées dont George Sand était alors l'occasion ou le +prétexte. Doit-on s'étonner, si l'on y réfléchit, que cette renommée +brillante et orageuse oscillât, au souffle des opinions contraires, +entre l'admiration et l'anathème? Bien peu d'esprits gardaient la mesure +à son égard. C'étaient tantôt des fureurs justicières et vengeresses +contre une réformatrice audacieuse, tantôt une idolâtrie lyrique comme +les oeuvres qui en étaient l'objet, une acclamation bruyante en +l'honneur des idées et des principes confondus, dans une sorte +d'apothéose déréglée, avec la puissance de l'inspiration et la beauté du +style. Toutes ces passions sont bien tombées aujourd'hui. Il y a place +maintenant, à ce qu'il semble, au milieu d'une indifférence réelle ou +affectée, pour un jugement plus impartial, peut-être pour une admiration +mieux raisonnée et plus libre. En tout cas, s'il est vrai que ce soit +l'oubli qui ait fait disparaître également les deux partis, celui de +l'injure et celui de la louange à outrance, s'il est vrai qu'on ne lise +plus même les oeuvres qui ont été le prétexte enflammé de tant de +jugements contradictoires, notre étude aura un mérite, celui d'une +exploration dans des régions devenues inconnues, quelque chose comme un +voyage de découvertes. + +De cette année de 1847 remontons de quelque quinze ou seize ans en +arrière, vers la fin de l'hiver de 1831, où George Sand vint s'installer +à Paris avec le berceau de sa fille et son très léger bagage, quelques +cahiers griffonnés à Nohant au milieu du bruit des enfants, sans une +connaissance, sans un appui dans le monde des lettres, au milieu de ce +vaste désert d'hommes, dont plusieurs étaient des concurrents +redoutables, armés pour la lutte et prêts à défendre contre la nouvelle +venue tous les accès des librairies, des journaux et des revues. J'ai +essayé souvent de me représenter l'état d'esprit de la baronne Aurore +Dudevant, quand, à l'âge de vingt-sept ans, elle vint tenter l'avenir +dans l'ignorance complète de ses forces, transfuge volontaire de la +maison et de la vie conjugales, prête à faire pour son compte, et +peut-être aussi pour l'instruction des autres, l'épreuve de ce grand +problème, l'indépendance absolue de la femme. Quelle nature déjà +complexe! Que d'influences contradictoires s'étaient croisées et mêlées +en elle! À la voir à sa table de travail, dans sa mansarde du quai +Saint-Michel, affublée de sa redingote en gros drap gris, ou bien +encore à la suivre avec ses amis berrichons au restaurant Pinson, à +l'estaminet, aux musées, aux concerts, au parterre des théâtres le soir +des premières représentations, naïvement curieuse de tout ce qui +intéressait alors la jeunesse intelligente, de tous les événements +littéraires et politiques des assemblées, des clubs et de la rue, qui +donc reconnaîtrait dans cet étudiant quelque peu tapageur l'élève +mystique du couvent des Anglaises, l'humble et douce amie de la soeur +Alicia, ou bien encore la pastoure des champs du Berry, l'aventureuse et +rêveuse enfant des bruyères et des bois? Ce petit jeune homme déluré qui +fait le soir de si gaies promenades dans le quartier Latin avec une +troupe de camarades, sous la conduite d'un très vieux jeune homme +vaniteux, Henri Delatouche, le chef de la bohème littéraire de ce +temps,--cet observateur vagabond, ce novice romancier, c'est une femme, +très sérieuse au fond, qui a connu déjà de mortelles tristesses, qui a +beaucoup vécu par la douleur, si la douleur fait vivre, qui a souffert +dans toutes ses affections intimes, qui a été meurtrie par tous les +liens de la famille; ces liens étaient même devenus pour elle un +supplice insupportable par la fatalité des circonstances et sans doute +aussi par cette autre fatalité que chacun porte en soi et dont chacun +est l'industrieux et cruel artiste. Elle vient essayer de se refaire à +Paris une existence nouvelle, en dehors de toutes les lois de l'opinion +et de tous les instincts de son sexe. Elle veut mettre la nature +elle-même dans son jeu et la contraindre à son caprice; elle _virilise_ +autant qu'elle peut sa manière de vivre, son costume, ses goûts, ses +opinions, son talent. Elle va essayer de toutes les doctrines qui +circulent à travers le monde, qui lui font espérer un meilleur avenir +pour l'humanité; elle a toutes les curiosités intellectuelles; elle va +les expérimenter sur le vif; elle a l'impatience généreuse et déréglée +du vrai absolu, et ce qu'elle a conçu comme vrai, elle n'imagine pas +qu'on puisse l'ajourner un seul instant. + +Déjà, à vingt-sept ans, que de régions d'idées n'a-t-elle pas explorées, +en les traversant toutes sans se satisfaire et s'arrêter dans aucune! +Comme Wilhelm Meister, elle peut compter ses années d'apprentissage, et +d'un apprentissage si rude! L'_Histoire de ma vie_[1] nous les fera +parcourir, et nous suivrons, dans cet itinéraire exact, plus d'un +sentier douloureux. Nous saisirons là, en même temps, les sources +mystérieuses d'où jaillit son imagination naissante. + +La première de ces sources, c'est à son origine même qu'il faut la +rapporter. George Sand resta toute sa vie dans une dépendance assez +étroite des influences qui pesèrent sur son berceau. + +Fille du peuple par sa mère, fille de l'aristocratie par son père, elle +devait, dit-elle, la plupart de ses instincts à la singularité de sa +position, à sa naissance _à cheval_, comme elle le disait, sur deux +classes, à son amour pour sa mère, contrarié et brisé par des préjugés +qui l'ont fait souffrir ayant qu'elle pût les comprendre, à son +affection non raisonnée pour son père, esprit frondeur et romanesque, +qui, dans un intervalle de sa vie militaire, ne sachant que faire de sa +jeunesse, de sa passion, de son idéal, se donne tout entier à un amour +exclusif et disproportionné qui le met en lutte, dans sa propre famille, +contre les principes d'aristocratie, contre le monde du passé; enfin à +une éducation qui fut tour à tour philosophique et religieuse, et à tous +les contrastes que sa propre vie lui a présentés dès l'âge le plus +tendre. Elle s'est formée au milieu des luttes que le sang du peuple a +soulevées dans son coeur et dans sa vie, «et si plus tard certains +livres firent de l'effet sur elle, c'est que leurs tendances ne +faisaient que confirmer et consacrer les siennes». Ajoutez à ces +sentiments de solidarité et d'hérédité irrésistibles les tiraillements +douloureux, les déchirements mêmes du coeur que lui imposent de cruels +malentendus, perpétuellement balancée entre les emportements de sa mère +et les mépris à peine dissimulés de sa grand'mère; véritable enfant de +Paris, imbue des préjugés d'une race à laquelle elle n'appartenait +cependant que d'un côté, on comprend à quelle école cette âme ardente, +souvent muette par contrainte, fut soumise et quel fonds d'amertume elle +dut amasser en elle contre cette différence des classes dont souffrit +cruellement son enfance. À ce point de vue, la lecture des premiers +volumes de l'_Histoire de ma vie_ est singulièrement instructive et nous +fait pénétrer dans les premières impressions auxquelles s'éveilla cette +existence, bizarrement divisée, dès qu'elle prit conscience d'elle-même. +De là ce qu'elle appela plus tard ses instincts égalitaires et +démocratiques, qui ne furent que l'explosion de vieilles rancunes et de +souffrances intimes, qui dataient de loin. Quand elle lut, encore +enfant, les _Battuécas_ de Mme de Genlis, un roman innocemment +socialiste (sans que le nom fût encore prononcé), ce fut l'institutrice +et l'amie des rois qui révéla à l'enfant rêveuse une partie de ses idées +futures. Elle en resta toujours là, avec une naïveté que l'âge ne +corrigea pas, à travers des lectures et des formules nouvelles qui +amenèrent cette naïveté à déclamer plus d'une fois toujours très +sincèrement, mais un peu au hasard. + +Cependant, son imagination travaillait sans cesse, silencieusement et +activement. Plus tard elle en retrouvait la trace et l'action naissante +dans les souvenirs les plus lointains de sa vie. La vie d'imagination, +disait-elle, avait été toute sa vie d'enfant. Elle se rappelait fort +bien le moment où le doute lui était venu sur l'existence du père Noël, +le grand distributeur de cadeaux à l'enfance. Elle le regrettait +sincèrement. La première journée où l'enfant doute est la dernière de +son bonheur naïf. «Retrancher le merveilleux de la vie de l'enfant, +c'est procéder contre les lois mêmes de sa nature. L'enfant vit tout +naturellement dans un milieu pour ainsi dire surnaturel, où tout est +prodige en lui, et où tout ce qui est en dehors de lui doit, à la +première vue, lui sembler prodigieux.» L'enfance elle-même, la naissance +encore si voisine d'elle, ce flot de sensations qui lui apportent la +nouvelle d'un monde inconnu, tout cela n'est-il pas un cours continu de +merveilles? George Sand combat, en toute occasion, la chimère de +Rousseau, qui veut supprimer le merveilleux sous prétexte de mensonge. +Laissez faire la nature, elle sait son métier. Ne devancez rien. «On ne +rend pas service à l'enfant en hâtant sans ménagement et sans +discernement l'appréciation de toutes les choses qui le frappent. Il est +bon qu'il la cherche lui-même et qu'il l'établisse à sa manière durant +la période de sa vie où, à la place de son innocente erreur, nos +explications, hors de portée pour lui, le jetteraient dans des erreurs +plus grandes encore, et peut-être à jamais funestes à la droiture de son +jugement et, par suite, à la moralité de son âme.» + +Elle était née rêveuse; tout enfant, elle se perdait dans des extases +sans fin qui l'isolaient du monde entier. L'habitude contractée, presque +dès le berceau, d'une rêverie dont il lui était impossible plus tard de +se rendre compte, lui donna de bonne heure l'_air bête_. «Je dis le mot +tout net parce que toute ma vie, dans l'enfance, au couvent, dans +l'intimité de la famille, on me l'a dit de même, et qu'il faut bien que +ce soit vrai.» Ces crises de rêverie prenaient quelquefois une durée et +une intensité extrêmes, comme il arriva dans les jours qui suivirent la +mort de son père (elle avait alors quatre ans). Quand elle se fut fait +une vague idée de ce que c'est que la mort, elle resta des heures +entières assise sur un tabouret aux pieds de sa mère, ne disant mot, les +bras pendants, les yeux fixes, la bouche entr'ouverte: «Je l'ai souvent +vue ainsi, disait sa mère pour rassurer la famille inquiète; c'est sa +nature; ce n'est pas bêtise. Soyez sûre qu'elle rumine toujours quelque +chose.» Elle _ruminait_, en effet; c'était la forme habituelle d'une +pensée active déjà. Elle a peint en traits expressifs ce premier travail +tout intérieur de son imagination. De son propre mouvement, dans cette +période de sa vie commençante, elle ne lisait pas, elle était paresseuse +par nature et avec délices; elle avouait qu'elle n'avait pu se vaincre +plus tard qu'avec de grands efforts. Tout ce qu'elle apprenait par les +yeux et par les oreilles entrait en ébullition dans sa petite tête, elle +y songeait au point de perdre souvent la notion de la réalité et du +milieu où elle se trouvait. Avec de pareilles dispositions, l'amour du +roman, sans qu'elle sût encore ce que c'était que le roman, s'empara +d'elle avant qu'elle eût fini d'apprendre à lire. Elle composait des +histoires interminables en les jouant avec sa soeur Caroline ou sa +petite compagne Ursule. C'était une sorte de pastiche de tout ce qui +entrait dans sa petite cervelle, mythologie et religion mêlées, dans la +singulière éducation que lui donnait sa mère, artiste et poète à sa +manière, «qui lui parlait des trois Grâces ou des neuf Muses avec autant +de sérieux que des vertus théologales ou des vierges sages», en +amalgamant les contes de Perrault et les pièces féeriques du boulevard, +«si bien que les anges et les amours, la bonne vierge et la bonne fée, +les polichinelles et les magiciens, les diablotins du théâtre et les +saints de l'Église produisaient dans sa tête le plus étrange gâchis +poétique qu'on puisse imaginer». + +Cette fermentation d'images qui se réalisaient en scènes fantastiques au +dedans d'elle-même et qu'elle essayait de réaliser mieux encore dans ses +jeux au dehors, se modifiait, mais ne disparaissait pas quand elle +passait du petit appartement de la rue Grange-Batelière, où elle +demeurait à Paris avec sa mère, à la maison de Nohant, qui appartenait à +Mme Dupin. Là c'était une tout autre existence, de tout autres aliments +pour la vie _ruminante_. En dehors des heures d'étude, où elle +n'apportait qu'une régularité extérieure, elle vivait volontiers en +compagnie des petits paysans du voisinage, dans les _pâtureaux_ où ils +se réunissaient autour de leur feu, en plein vent, jouant, dansant ou se +racontant des histoires à faire peur. Elle s'animait, elle s'exaltait de +leurs terreurs. «On ne s'imagine pas, disait-elle en se rappelant cette +période de son enfance, ce qui se passe dans la tête de ces enfants qui +vivent au milieu des scènes de la nature sans y rien comprendre, et qui +ont l'étrange faculté de voir par les yeux du corps tout ce que leur +imagination leur représente.» C'est là qu'elle s'essayait de bonne foi à +ce genre d'hallucination particulière aux gens de la campagne, guettant +l'apparition de quelque animal fantastique, le passage de la +_grand'bête_ que presque tous ses petits compagnons avaient vue au moins +une fois. Elle était la première aux contes de la veillée, lorsque les +chanvreurs venaient broyer le chanvre à la ferme. Malgré toute la bonne +volonté qu'elle y mit, elle déclare qu'elle ne put jamais obtenir la +moindre vision pour son compte; elle ne put réussir à être complètement +dupe d'elle-même; mais l'ébranlement de l'imagination et des nerfs +persistait; elle en ressentait une sorte de frémissement et de volupté; +toute sa vie elle aima à raviver le plaisir frissonnant que lui +donnaient les émotions de ce genre. De toutes ces inventions rustiques +qu'elle recueillait avidement, de ces visions du soir qu'elle +sollicitait dans la campagne, il y avait juste de quoi troubler un +instant sa cervelle et lui ravir quelques heures de sommeil. Au fond, ce +n'étaient que des matériaux qu'elle amassait dans son magasin d'images; +elle les accumulait dans son incessante rêverie, pour l'oeuvre future +dont elle n'avait pourtant aucune idée; elle était artiste déjà et se +dédoublait comme le font les artistes, à la fois auteur et acteur dans +ces petits drames qu'elle se jouait à elle-même. Plus tard elle +consacra des études nombreuses à ce genre de littérature, la littérature +de la peur, qu'elle avait expérimentée sur elle-même, le _Diable aux +champs_, les _Contes d'une grand'mère_, les _Légendes rustiques, le +Drac_, etc., etc. Elle avait fini par se faire, sur ce sujet, une +érudition très curieuse dont elle s'amusait non sans un peu de frayeur. +L'élément fantastique lui semblait être une des forces de l'esprit +populaire. Elle se plaisait surtout à le saisir chez des populations qui +ne semblent pouvoir réagir que par l'imagination contre la rude misère +de leur vie matérielle. Le _Kobold_ en Suède, le _Korigan_ en Bretagne, +le _Follet_ en Berry, l'_Orco_ à Venise, le _Drac_ en Provence, il y a +peu de ses romans d'aventures qui ne garde quelque souvenir de ces noms, +quelque impression de ce genre, et qui ne soit une de ses rêveries +d'enfance continuée. + +C'est ainsi qu'elle prélude à ce songe d'âge d'or, à ce mirage +d'innocence champêtre qui la prit dès l'enfance et la suivit jusque dans +l'âge mûr. Malgré ces préoccupations assez sombres, elle n'était pas +triste pourtant; elle avait ses heures de franche, d'exubérante gaieté. +Sa vie d'enfance et d'adolescence fut une alternative de solitude +recueillie et d'étourdissement complet. Au sortir de ses longues +rêvasseries, elle se livrait avec une sorte d'ivresse à des amusements +très simples et très actifs qui faisaient le plus singulier contraste +aux yeux des personnes habituées à la voir vivre. C'étaient «les deux +faces d'un esprit porté à s'assombrir et avide de s'égayer, peut-être +d'une âme impossible à contenter avec ce qui intéresse la plupart des +hommes, et facile à charmer avec ce qu'ils jugent puéril et +illusoire.... Je ne peux pas, disait-elle, m'expliquer mieux moi-même. +Grâce à ces contrastes, certaines gens prirent de moi l'opinion que +j'étais tout à fait bizarre.» + +Cette vie intérieure, qu'elle portait déjà si vive et si intense dans le +secret de sa pensée, manqua prendre un autre courant et une direction +toute nouvelle, grâce à un assez grave événement; ce fut une crise +religieuse qui, vers la seizième année, se déclara chez elle. À la suite +de déchirements de coeur qui se renouvelaient sans cesse et de quelques +révélations maladroitement cruelles qui lui furent faites sur le passé +de sa mère, Aurore avait résolu de renoncer à tout ce qui devait mettre +dans l'avenir un plus grand intervalle entre sa mère et elle, qui +vivaient généralement séparées; elle voulut renoncer à la fortune de sa +grand'mère, à l'instruction, aux belles manières, à tout ce qu'on +appelle _le monde_. Elle prit en horreur les leçons de son pédagogue +Deschartres, dont elle a immortalisé plus tard la figure, les vanités, +les ridicules et la rude honnêteté; elle se révolta, elle tourna à +l'_enfant terrible_. + +Mme Dupin, ne pouvant venir à bout de sa révolte, résolut de la mettre +au couvent des Anglaises, qui était alors la maison d'éducation en vogue +à Paris pour les jeunes filles de la haute société. La jeune +pensionnaire, qui arrivait là le coeur brisé des dernières luttes entre +sa mère et sa grand'mère, les deux êtres qu'elle chérissait le plus, se +reposa délicieusement dans cet abri. Elle nous a raconté avec un charme +exquis, dans l'_Histoire de ma vie_, son séjour au couvent, égayant son +récit de quelques vifs portraits de soeurs et de pensionnaires, +décrivant les moeurs et les habitudes, les salles d'étude et les +chambres, nous intéressant à ces petits drames de la vie des +religieuses, aux querelles des élèves, à leurs raccommodements, aux +fautes et aux punitions encourues ou subies, à cette oisiveté errante +dans les couloirs, dans les souterrains et sur les toits du couvent, à +la recherche d'un secret qui n'avait jamais existé et de victimes +imaginaires dont on ne savait pas même les noms, mais qu'on voulait +délivrer d'une captivité romanesque. C'est déjà, en action, la +conception qui se réalisera dans plusieurs de ses romans et qu'elle +semble poursuivre sans cesse, les mystères de _la Daniella_, de _la +Comtesse de Rudolstadt_, du _Château des Désertes_, de _Flamarande_ et +de tant d'autres récits où l'invention se complique de surprises +matérielles, de labyrinthes, de dédales d'architecture fantastique, et +où l'on croirait assister à une secrète collaboration d'Anne Radcliffe +avec un écrivain de génie. Il y a de ces idées fixes dans George Sand. +Celle-là s'était annoncée de bonne heure. + +Dans cette compagnie de jeunes filles fort indisciplinées, dont +quelques-unes l'entraînaient soit à leur suite, soit à leur tête, sa +gaieté, un instant assoupie, se réveilla et même à l'excès; elle devint +_diable_, elle aussi, un nom caractéristique choisi par les +pensionnaires qui ne voulaient se classer ni parmi les _sages_, ni parmi +les _bêtes_. Puis tout d'un coup, après deux années d'études fort +irrégulières et agitées, après qu'elle eut épuisé des amusements qui +n'avaient guère de diabolique que le nom, et qui se réduisaient à un +mouvement sans but, à la rébellion muette et systématique contre la +règle, une révolution vint à s'opérer dans son esprit. «Cela s'était +fait tout d'un coup, comme une passion qui s'allume dans une âme +ignorante de ses propres forces.» Un jour arriva où son amour profond et +tranquille pour la mère Alicia ne lui suffit plus. «Tous ses besoins +étaient dans son coeur, et son coeur s'ennuyait.» Sous une vive +impulsion, qui ressemblait à un coup de la grâce, elle se sentit +transformée. Elle entendit, elle aussi, un jour, dans un coin sombre de +la chapelle où elle s'abîmait en méditations, le _Tolle, lege_ de saint +Augustin, qu'un tableau naïf représentait devant elle. Tout d'un coup +elle se donne, sans réserve, sans discussion, à la foi qui l'envahit; +elle n'était point lâche, nous dit-elle, et se fit un point d'honneur de +cet abandon total. Elle subit jusqu'au bout «la maladie sacrée»; la +dévotion s'empara d'elle; elle connut les larmes brûlantes de la piété, +les exaltations de la foi, et parfois aussi elle en ressentit les +défaillances et les langueurs. La fièvre mystique l'agitait, comme +saintement égarée, sous les arceaux du cloître; elle usait ses genoux, +elle répandait son âme en sanglots sur le pavé de la chapelle où elle +avait eu sa révélation. Plus tard elle reprendra les souvenirs de cette +période de sa vie dans un récit brûlant d'amour divin, dans _Spiridion_, +ou plutôt dans les premières pages du récit; car il arrive un moment où +l'âme tendrement exaltée du jeune moine est en proie à des troubles et à +des visions d'un autre genre qui le détournent de la foi simple et le +jettent dans des voies nouvelles. Mais le début du roman garde +l'empreinte d'une grande et sincère émotion religieuse qui ne se +rencontre nulle part, dans la vie de l'auteur, au même degré qu'au +couvent des Anglaises. Comme il arriva pour le jeune moine Spiridion, la +vie vint bientôt chez elle troubler ce beau rêve mystique, déconcerter +l'extase et apporter des éléments nouveaux qui modifièrent profondément +l'impression reçue. Mais elle en conserva toujours un germe d'idéalisme +chrétien que les accidents de la vie, ses aventures mêmes ne purent +jamais étouffer et qui reparaissait toujours après des éclipses +passagères. + +La fièvre religieuse s'apaisa bientôt, à son retour à Nohant, où la +rappelait la sollicitude un peu inquiète de sa grand'mère et où des +incertitudes cruelles sur une santé précaire l'obligèrent à rentrer dans +les soucis de la vie pratique. Pendant les dix derniers mois que dura la +lente et inévitable destruction d'une vie qui lui était chère, Aurore +vécut près du lit de Mme Dupin, ou seule dans une tristesse presque +sauvage. Cette mélancolie profonde n'était un instant suspendue que par +des promenades à cheval, «par cette rêverie au galop», et sans but, qui +lui faisait parcourir une succession rapide de paysages, tantôt mornes, +tantôt délicieux, et dont les seuls épisodes, notés par elle et +consignés dans ses souvenirs, étaient des rencontres pittoresques de +troupeaux ou d'oiseaux voyageurs, le bruit d'un ruisseau dont l'eau +clapotait sous les pieds des chevaux, un déjeuner sur un banc de ferme +avec son petit page rustique André, stylé par Deschartres à ne pas +interrompre son silence plein de songes. C'est alors qu'elle devint tout +à fait poète par la tournure de son esprit et par la sensation aiguë des +choses extérieures, mais poète sans s'en apercevoir, sans le savoir. + +En même temps elle prenait la résolution de s'instruire et se mit avec +ardeur à des lectures qui l'attachèrent passionnément. Elle sentait le +vide qu'avait laissé dans son esprit son éducation dispersée et fortuite +sous la discipline bizarre de Deschartres ou sous la règle trop +indulgente du couvent. Elle se mit à lire énormément, mais avec une +curiosité tumultueuse, sans direction et sans ordre. Un nouveau +changement se fit à cette époque dans son esprit. Elle abandonna +l'_Imitation de Jésus-Christ_ et le dogme de l'humilité pour le _Génie +du Christianisme_, qui l'initiait à la poésie romantique plutôt qu'à une +forme nouvelle de la vérité religieuse. Bientôt elle passa à la +philosophie; chaque livre nouveau marquait en elle comme une nouvelle +ère. Je ne connais rien de dangereux comme la métaphysique, prise à +grande dose et sans méthode par un esprit ardent et complètement +inexpérimenté. Il y a pour ces jeunes intelligences un égal péril ou de +s'attacher exclusivement à une doctrine, quand on est incapable de +l'examiner avec sang-froid, et d'y puiser l'enthousiasme exclusif d'un +sectaire, ou bien de tout confondre et de tout mêler dans un éclectisme +sans jugement, de rapprocher par des affinités de sentiment des noms et +des dogmes disparates, comme Jésus-Christ et Spinoza. La jeune rêveuse +ne put échapper à ce double péril: elle passa tour à tour de +l'enthousiasme qui confond tout à l'enthousiasme qui s'attache +exclusivement à une pensée ou à un nom, tout cela au gré de la sensation +présente ou du caprice de l'imagination. Mais elle augmentait rapidement +son capital de connaissances, qui fut bientôt considérable, bien +qu'assez mal classé. Sans façons, elle s'était mise aux prises avec +Mably, Locke, Condillac, Montesquieu, Bacon, Bossuet, Aristote, Leibniz +surtout, qu'elle mettait au-dessus de tous les autres comme +métaphysicien (ce qui était une vue et une préférence heureuses), +Montaigne, Pascal. Puis étaient venus les poètes et les moralistes, La +Bruyère, Pope, Milton, Dante, Virgile, Shakespeare; le tout sans idée de +suite, sans programme d'études, comme ils lui tombèrent sous la main. +Elle s'emparait de cette masse tourbillonnante d'idées avec une étrange +facilité d'intuition; la cervelle était profonde et large, la mémoire +était docile, le sentiment vif et rapide, la volonté tendue. Enfin +Rousseau était arrivé; elle avait reconnu son maître, elle avait subi le +charme impérieux de cette logique ardente, et son divorce avec le +catholicisme fut consommé. + +Dans ce conflit d'opinions et de doctrines, sa force nerveuse s'était +épuisée à essayer de tout comprendre, de tout concilier ou de choisir. +_René_ de Chateaubriand, _Hamlet_ de Shakespeare, Byron enfin avaient +achevé l'oeuvre. Elle était tombée dans un désarroi intellectuel et +moral, dans une mélancolie qu'elle n'essayait même plus de combattre. +Elle avait résolu de s'abstenir autant que possible de la vie; elle +avait même passé du dégoût de la vie au désir de la mort. Elle ne +s'approchait jamais de la rivière sans éprouver dans sa tête comme une +gaieté fébrile, en se disant: «Comme c'est aisé! Je n'aurais qu'un pas à +faire.» Oui ou Non?--Voilà ce qu'elle se répétait assez souvent et assez +longtemps pour risquer d'être lancée par le _Oui_ au fond de cette eau +transparente qui la magnétisait. Un jour, le _Oui_ fut prononcé; elle +poussa son cheval hors de la voie marquée par le gué, dans le hasard des +eaux profondes. C'en était fait d'elle et des chefs-d'oeuvre futurs, si +la bonne jument Colette ne l'avait sauvée, d'un bond extraordinaire, +hors du gouffre. + +La mort de sa grand'mère, dont elle raconte les derniers moments avec +une douleur sans phrase et une sincérité touchante, termina la période +d'initiation. La séparation entre les deux familles paternelle et +maternelle fut consommée, légalement au moins, par l'ouverture du +testament. Sa mère, prévenue par quelqu'un, connaissait depuis longtemps +la clause qui la séparait de sa fille; elle savait aussi l'adhésion +donnée à cette clause. De là de nouvelles tempêtes. On y céda dans une +certaine mesure. Aurore dut rompre avec ses parents de Villeneuve, à qui +elle était recommandée par le voeu de la morte. Ce fut un nouveau +déchirement de famille. + +Pour obvier à une situation fausse et parfois intolérable, Mme Dupin +conduisit un jour sa fille à la campagne, chez des amis qu'elle avait +rencontrés trois jours auparavant et qui se trouvaient être les +meilleures gens de la terre, les Duplessis; ils habitaient avec leurs +enfants une belle villa de la Brie. Mme Dupin promit de venir la +chercher «la semaine prochaine». Elle l'y laissa cinq mois, et c'est là +que se fit, un jour, le mariage qui devait clore tout naturellement des +relations de famille orageuses et parfois même extravagantes et +constituer pour la jeune femme une existence normale en espérance. + +Ici encore les déceptions ne manquèrent pas. Aurore passait pour une +riche héritière, d'assez belle figure et d'un caractère gai, quand elle +n'était pas en contact avec les emportements et les irritations de sa +mère, qui avaient le privilège de la rendre affreusement triste. C'est +dans la famille Duplessis qu'elle rencontra le fils naturel d'un colonel +en retraite, M. Dudevant, dont la fortune était en rapport avec la +sienne et qui la prit tout de suite à gré, «tout en ne lui parlant +point d'amour, et s'avouant peu disposé à la passion subite, à +l'enthousiasme, et, dans tous les cas, inhabile à l'exprimer d'une +manière séduisante». On fit à Aurore la plaisanterie de la traiter comme +sa femme future; il n'en fallut pas davantage. Elle se maria presque +passivement, comme elle faisait tous les actes extérieurs de sa vie. Le +mariage eut lieu en septembre 1822; ils partirent pour Nohant, où sa +première occupation, pendant l'hiver de 1823, fut le souci de la +maternité qui se préparait pour elle, à travers les plus doux rêves et +les plus vives aspirations. La transformation fut complète pour elle. +Les besoins de l'intelligence, l'inquiétude des pensées, les curiosités +de l'étude comme celles de l'observation, tout disparut, dit-elle, +aussitôt que le doux fardeau se fit sentir. «La Providence veut que, +dans cette phase d'attente et d'espoir, la vie physique et la vie du +sentiment prédominent. Aussi les veilles, les lectures, les rêveries, la +vie intellectuelle en un mot fut naturellement supprimée, et sans le +moindre mérite ni le moindre regret.» Son mari était une nature négative +et tatillonne; il passait sa vie à la chasse; elle, sans un seul point +d'appui autour d'elle, s'abstint de rêver; elle fit des layettes avec +une ardeur et bientôt une _maestria_ de coup de ciseaux qui la +surprirent elle-même. + +Sauf l'épisode de la maternité, les commencements de cette existence +nouvelle furent assez ternes. Ce ne fut que par accident que revinrent +plus tard des accès de cette exaltation douloureuse qui avait fait +jusque-là son secret supplice et, ce qui est plus dangereux, sa secrète +et chère volupté. Quelques années se passèrent dans une sorte de +tranquillité prosaïque et de bonheur négatif. Le rêve semblait s'être +enfui bien loin; deux beaux enfants grandissaient autour d'elle. Elle +était devenue, s'il faut l'en croire, une _campagnarde engourdie_, en +apparence au moins; elle s'appliqua même à devenir une bonne femme de +ménage, ce qui est plus difficile encore. Si sa pensée travaillait +encore solitairement dans la condition très bourgeoise où elle semblait +condamnée à vivre, la jeune mère n'avait pas le pédantisme de ses +agitations morales; personne n'en avait le secret ni même le soupçon +autour d'elle, et quand elle eut écrit ses premiers romans, un de ses +plus chers amis, un habitué de Nohant, le Malgache, lui écrivait: +«_Lélia_, c'est une fantaisie. Ça ne vous ressemble pas, à vous qui êtes +gaie, qui dansez la bourrée, qui appréciez le lépidoptère, qui ne +méprisez pas le calembour, qui ne cousez pas mal et qui faites très bien +les confitures.» Quand définitivement son intérieur fut troublé, vers +1831, quand les projets d'un avenir à sa guise eurent pris le dessus, +quand on lui eut accordé une misérable pension et la liberté, qui devait +plus tard se transformer en une séparation légale à son profit, quand +elle fut arrivée à Paris pour y courir les risques effrayants d'une +existence complètement affranchie, ce fut alors que l'on connut Mme +Sand, une femme nouvelle avec un nom nouveau. Ce fut Henri Delatouche +qui la baptisa ainsi. Sand restait indivis entre Jules Sandeau et elle, +réunis par une collaboration pour la première oeuvre. On fut vite +d'accord sur les prénoms. Sandeau garda le sien; George était synonyme +de Berrichon. «Jules et George, inconnus au public, passeraient pour +frères ou cousins.» Les deux noms conquirent bientôt une célébrité qui +les sépara de plus en plus l'un de l'autre. + +Nous ne racontons pas une biographie, nous essayons seulement de tracer +une esquisse psychologique. Notre dessein était de noter les épreuves +diverses et les phases intellectuelles qui avaient marqué la jeunesse de +Mme Sand. Elle arrivait à la vie littéraire avec un fonds de souffrances +très réelles, bien qu'exagérées sans doute par une imagination forte, +d'émotions intimes et d'agitations religieuses, irritée plutôt +qu'apaisée par des lectures sans règle, avec une sensibilité aiguë et +raffinée, un dédain profond pour les vérités relatives dont il faut bien +parfois se contenter dans le train du monde, la haine instinctive de +tous les jougs qu'impose la loi ou l'opinion, l'horreur innée de tout ce +qui engage la liberté de la pensée ou celle du coeur. Ajoutez à cela +qu'elle se trouve, presque à son coup d'essai et par le miracle d'une +nature prodigue, en possession d'un _style_ merveilleux, qui semble fait +tout exprès et comme préparé pour recevoir son ardente pensée, qui +s'était formé tout seul et sans conseils, depuis la longue série des +petits cahiers consacrés à l'épopée de _Corambé_ jusqu'au premier roman +qu'elle donnera au public. + +Comment se fit la première révélation de son talent d'écrire? il est +curieux d'en connaître l'origine. Ce fut vers la fin du dernier automne +qu'elle passa à Nohant. Elle avait beaucoup lu Walter Scott, dont les +traces se retrouvent dans plusieurs de ses romans. + +Elle ébauchait, pendant ces mois tristes, à travers ses longues +promenades, l'idée d'une espèce de roman qui ne devait jamais voir le +jour et qu'elle écrivit sur la tablette d'une vieille armoire, dans +l'ancien boudoir de sa grand'mère, près de ses enfants: «L'ayant lu, +dit-elle avec candeur, je me convainquis qu'il ne valait rien, mais que +j'en pouvais faire de moins mauvais», et comme elle était alors très +préoccupée du choix du métier qui lui assurerait sa liberté à Paris, +elle vint à penser qu'en somme il n'était pas plus mauvais que beaucoup +d'autres qui, tant bien que mal, faisaient vivre. «Je reconnus que +j'écrivais vite, facilement, longtemps, sans fatigue; que mes idées, +engourdies dans mon cerveau, s'éveillaient et s'enchaînaient, par la +déduction, au courant de la plume; que dans ma vie de recueillement +j'avais beaucoup observé et assez bien compris les caractères que le +hasard avait fait passer devant moi, et que, par conséquent, je +connaissais assez la nature humaine pour la dépeindre.» Cela +l'encouragea dans sa tentative; elle en conclut que, de tous les petits +travaux dont elle était capable, la littérature proprement dite, dont +elle avait le goût et l'instinct confus, était celui qui lui offrait le +plus de chances de succès comme métier. Elle fit son choix. Mais elle +avait bien hésité auparavant; elle avait essayé des portraits au crayon +ou à l'aquarelle en quelques heures. C'était ressemblant, paraît-il, +mais cela manquait d'originalité. Elle crut un instant avoir trouvé son +aptitude véritable: elle peignait avec goût des fleurs et des oiseaux +d'ornement, des compositions microscopiques sur des tabatières et des +étuis à cigares en bois de Spa. Elle faillit même en vendre un +quatre-vingts francs, chez un marchand à qui elle l'avait confié. À quoi +tiennent les destinées littéraires! Si elle en avait obtenu cent francs, +ce qu'elle demandait en tremblant, sans croire que ce fût possible, +_Consuelo_ et _la Mare au Diable_ n'auraient jamais paru. Heureusement +la mode de ces objets passa vite, et Mme Dudevant fut obligée de +chercher ailleurs ce qu'elle avait cru trouver là, _son gagne-pain_. Le +mot est d'elle; il était strictement vrai dans les conditions qui lui +étaient faites. Elle avait à payer de son travail son passage à travers +la vie libre, après qu'elle avait d'abord et de guerre lasse abandonné +tous ses droits à son mari, pour racheter son indépendance. Ce mari, que +nous ne retrouverons pas sur notre chemin, sans être précisément une +_réalité offensive_ dans les premières années, sans être d'ordinaire ni +méchant ni brutal, s'était arrangé de manière à devenir insupportable et +à rendre la vie commune bien difficile à une femme d'un caractère +solitaire et assez sauvage, qu'on ne pouvait ni asservir ni réduire dans +ses habitudes et ses goûts. Quelques autres défauts, plus graves, +paraît-il, vinrent s'ajouter aux difficultés conjugales et décidèrent +une séparation, qui, d'abord partielle et librement consentie, devint +définitive. + +Il arriva enfin un jour où Mme Dudevant reconquit son droit entier à +l'indépendance qu'elle avait tant de fois souhaitée. En 1836 un jugement +du tribunal de Bourges prononça la séparation à son profit et lui laissa +l'éducation des deux enfants. Mais déjà elle avait fait l'essai +dangereux de la célébrité littéraire par des oeuvres qui avaient surpris +l'attention publique. Elle y était arrivée avec les qualités dont nous +lui avons vu faire l'essai dans la retraite, intérieurement si agitée, +où elle avait vécu: l'habitude des longues rêveries, qui était devenue +un abri contre la vie réelle, une sensibilité très vive pour toutes les +formes de la souffrance humaine, une bonté qui fut pour elle une source +d'inspirations et en même temps une occasion perpétuelle d'erreurs et de +malentendus dans son existence; enfin une imagination inépuisable dont +elle avait suivi en secret, avec délices, les jeux et les combinaisons +tour à tour ravissantes et terribles, jusqu'au jour où elle imagina de +les jeter dans le public, qui s'en éprit passionnément et acclama le nom +de l'enchanteresse. On lui donna presque aussitôt sa place, et ce fut +souvent la première, dans cette illustre pléiade de romanciers qui +embrassait les noms si divers de Balzac, d'Alexandre Dumas, de Jules +Sandeau, et dans laquelle le nom de George Sand garda son éclat +personnel sans rien emprunter aux astres fraternels et voisins. + +NOTES: + +[Note 1: Sa grand'mère était la propre fille du maréchal Maurice de Saxe +et d'une des demoiselles Verrière, bien connues au XVIIIe siècle. Son +grand-père était le célèbre M. Dupin de Francueil, que Jean-Jacques +Rousseau et Mme d'Epinay désignent sous le nom de Francueil seulement, +et qui, à l'âge de soixante-deux ans, était encore un _reste d'homme +charmant_ du dernier siècle. De ce mariage était né Maurice Dupin, un +militaire, brillant causeur la plume à la main, un peu trop ami des +aventures, qui, très jeune, unit son sort à celui d'une fort aimable et +spirituelle modiste de Paris, contre le gré de Mme Dupin, tour à tour +indulgente et courroucée. Maurice Dupin eut, en 1804, une fille, Aurore, +qui devait illustrer le nom de George Sand.] + + + + +CHAPITRE II + +HISTOIRE DES OEUVRES DE GEORGE SAND + +L'ORDRE ET LA SUCCESSION PSYCHOLOGIQUE DE SES ROMANS + + +Quelle idée George Sand se faisait-elle du roman quand elle entreprit +d'écrire pour le public? Même en faisant aussi large que l'on voudra la +part de la spontanéité, peut-on croire que cette intelligence, si +richement douée et si féconde, ait marché tout à fait au hasard, dans +les voies qui se sont offertes à elle, avec l'indifférence banale d'un +talent qui ne vise qu'au succès, ou bien s'est-elle développée selon la +règle inaperçue, mais active, d'instincts énergiques et permanents? Elle +va répondre pour nous: + +«Je n'avais pas la moindre théorie quand je commençai à écrire, et je ne +crois pas en avoir jamais eu quand une envie de roman m'a mis la plume +en main. Cela n'empêche pas que mes instincts ne m'aient fait, à mon +insu, la théorie que je vais établir, que j'ai généralement suivie sans +m'en rendre compte, et qui, à l'heure où j'écris, est encore en +discussion. Selon cette théorie, le roman serait une oeuvre de poésie +autant que d'analyse. Il y faudrait des situations vraies et des +caractères vrais, réels même, se groupant autour d'un type destiné à +résumer le sentiment ou l'idée principale du livre. Ce type représente +généralement la passion de l'amour, puisque presque tous les romans sont +des histoires d'amour. Selon la théorie annoncée (et c'est là qu'elle +commence), il faut idéaliser cet amour, ce type par conséquent, et ne +pas craindre de lui donner toutes les puissances dont on a l'aspiration +en soi-même, ou toutes les douleurs dont on a vu ou senti la blessure. +Mais, en aucun cas, il ne faut l'avilir dans le hasard des événements; +il faut qu'il meure ou triomphe, et on ne doit pas craindre de lui +donner une importance exceptionnelle dans la vie, des forces au-dessus +du vulgaire, des charmes ou des souffrances qui dépassent tout à fait +l'habitude des choses humaines, et même un peu _le vraisemblable_ admis +par la plupart des intelligences. En résumé, idéalisation du sentiment +qui fait le sujet, en laissant à l'art du conteur le soin de placer ce +sujet dans des conditions et dans un cadre de réalité assez sensible +pour le faire ressortir.» + +George Sand n'a pas été infaillible dans l'application de cette théorie. +Il lui est arrivé plus d'une fois d'idéaliser dans le chimérique et le +faux. Mais c'était là l'erreur de son jugement, non de ses instincts; +elle restait fidèle d'intention à sa théorie, alors même qu'elle la +trahissait. Cette théorie paraît bien simple et bien grande, par +comparaison surtout avec ce qui s'est vu plus tard. + +À travers toutes les aventures de sa vie réelle et de sa vie littéraire, +George Sand garda intact son culte de l'idéal, elle resta poète. Le goût +changeant des générations nouvelles ne lui ravira jamais cet honneur. +C'est dans une conception poétique que naissent ces récits si riches, si +variés, qui souvent s'altèrent dans la suite des événements, mais qui +toujours ont des commencements merveilleux. + +On comprend comment cette spontanéité d'une imagination dont j'ai essayé +de retracer les origines troublées, qui ne se gouverne guère, qui +s'excite elle-même, comment le souvenir des crises morales traversées, +l'espoir confus d'un avenir où sa crédulité enthousiaste voyait éclore +des rêves divins, comment toute cette nature inquiète, frémissante et +superbe, avec ses illusions et ses vraies douleurs, va trouver +d'instinct son expression dans des oeuvres étranges, audacieuses de +pensée, d'un style exalté et inquiétant, gémissantes et passionnées, +débordantes de lyrisme, à propos de l'amour, à propos de la religion, à +propos de la vie humaine. Que si, de plus, on vient à penser que cet +auteur est une femme froissée par la vie, déçue, irritée de mille +manières, que jusqu'alors dans une existence très active au dedans, mais +très solitaire et très retirée, elle est restée étrangère à tous les +grands spectacles de la politique et de la société, et qu'elle se +précipite dans ce monde inconnu, avec son inexpérience effrénée, ses +vastes désirs et une compassion profonde pour les misères et les +douleurs qui crient à travers l'humanité, et encore plus pour celles qui +souffrent et saignent silencieusement: on comprendra que cette femme +soit tout d'abord consternée et saisie à cette vue, comme toutes les +belles âmes qui jugent le monde avec leur coeur et dont les aspirations +sont violemment meurtries par la brutalité des faits. Elle demandera +alors si à tant de maux il n'y a pas de remède. + +Ce seront d'abord les préoccupations personnelles, religieuses et +morales qui domineront son esprit et ses oeuvres. Puis ce sera le tour +des préoccupations sociales. Alors, autour de cette femme inspirée, de +ce poète applaudi, de cet écrivain déjà populaire, vous verrez se +presser en foule les docteurs de la rénovation universelle, les +empiriques et les utopistes, les sophistes et les rêveurs, les apôtres +sincères et les charlatans de la question sociale, les exploiteurs et +les exploités, les ambitieux et les naïfs. Ils ont trouvé dans George +Sand l'éclatant porte-voix de leurs doctrines. C'est à qui lui proposera +un plan nouveau, un système inédit, la philosophie, la politique, la +religion de l'avenir. La nature de Mme Sand la prédisposait à subir le +despotisme des convictions âpres et des imaginations fortes. Fanatique +du bien absolu ou, à son défaut, d'un mieux immédiat, rêvé plutôt +qu'expérimenté, plus paresseuse à concevoir l'idée qu'à la mettre en +oeuvre, reconnaissant elle-même que l'initiative intellectuelle lui +manque, elle laisse envahir toute une période de sa vie par l'utopie +politique, par le vague désir d'un âge d'or sur l'avènement duquel tout +le monde est d'accord autour d'elle, sans que chacun renonce à son plan +pour le faire éclore, et à son programme particulier pour le réaliser. +Enfin, un beau jour (oui, ce fut un beau jour pour son talent et sa +gloire) elle éprouvera comme une grande lassitude de cette agitation +d'idées dans le vide, de ces théories, immaculées et superbes tant +qu'elles demeurent sur le trône intérieur de la pensée pure, et qui, dès +qu'elles descendent dans les aventures de la politique active et dans +les mouvements de la rue, se laissent _avilir et souiller par les +événements_. Ce grand esprit, qui a l'horreur de la violence, rentrera +en soi sous une impression de fatigue et de dégoût; elle fera, si j'ose +dire, une retraite spirituelle en elle-même dans le sanctuaire de ses +plus chers souvenirs; elle se rendra à l'appel énergique que lui font +ses secrets instincts, trop longtemps froissés par la discussion +violente et la lutte ingrate; elle reviendra à son goût pour la +campagne, pour ces champs du Berry, théâtre de la première poésie de ses +rêveries d'enfant; il y aura en elle comme une éclosion soudaine et +inespérée de souvenirs frais et charmants, d'émotions exquises et +saines. Enfin, nous nous reposerons avec elle de toutes les agitations +et de toutes les haines; la douce lumière, un peu voilée, de la campagne +natale finira par éclipser l'éclat fiévreux du réformateur, le rêve +enflammé du poète humanitaire. + +N'est-ce pas là précisément le cercle parcouru par Mme Sand, et cette +page de biographie intime n'est-elle pas l'histoire en raccourci de ses +oeuvres? + + +I + +La première période de sa vie littéraire est toute au lyrisme spontané, +personnel. Et comme je voudrais faire ici un tableau non de fantaisie, +mais d'histoire, avec la précision relative que comportent ces sortes de +divisions d'un caractère tout psychologique, je crois pouvoir étendre +cette première période de 1832 à 1840 environ. Dans cet intervalle de +neuf années paraissent, coup sur coup, les chefs-d'oeuvre de la première +manière, _Indiana, Valentine, Jacques, André, Mauprat, Lélia_ et la +charmante série des contes vénitiens[2]. + +Rappelons rapidement le sujet des oeuvres principales. Nous verrons +qu'elles procèdent toutes d'un fonds commun d'émotions et de douleurs +personnelles, sans être pourtant la confidence et le récit de sa vie. +Mme Sand a toujours protesté contre les applications trop strictement +biographiques qui ont été faites de ses premiers romans. + +Cependant il faut s'entendre sur ce point délicat. _Indiana_, elle nous +l'assure, n'est pas son histoire dévoilée. C'était du moins l'expression +de ses réflexions habituelles, de ses agitations morales, d'une partie +de ses souffrances réelles ou factices; ce n'était pas sa vie, soit, +c'était le roman ou le drame de sa vie, tel qu'elle l'avait conçu sous +les ombrages de Nohant. Que ce ne fût pas, je veux le croire, une +plainte formulée contre son maître particulier, c'était du moins une +protestation contre la tyrannie dans le mariage, personnifiée par le +colonel Delmare. C'était aussi la conception, l'idéal d'une femme +aimante, telle qu'elle l'imaginait alors; c'est pour son propre compte +qu'elle s'intéressait à la peinture d'un amour naïf et profond, exalté +et sincère, passionné et chaste, que sa naïveté même trahit, que sa +sincérité livre en proie et sans autre défense que le hasard à l'égoïsme +voluptueux et féroce d'un homme du monde, et que sauve enfin du dernier +désespoir un coeur héroïquement silencieux, un coeur digne d'elle, digne +de la réconcilier avec la vie et l'amitié.--_Valentine_ recommence, avec +des détails ravissants et une poésie incomparable, ce thème du mariage +impie et malheureux que les convenances sacrilèges du monde ont imposé, +et qui traîne à sa suite les plus lamentables et tragiques douleurs, le +réveil violent de la nature et du coeur, les ardeurs fatales, les +tentations plus fortes que la volonté, la famille déshonorée, une noble +maison brisée, un foyer anéanti.--_Jacques_, c'est son idéal de l'amour +dans l'homme (comme _Indiana_ est son idéal de l'amour dans la femme); +c'est un stoïcien devenu amoureux avec la profondeur et l'élévation +qu'un stoïcien peut mettre dans ces sortes de choses, avec un courage +triste jusqu'à la mort dès qu'il pressent une faiblesse ou une trahison, +un dévoué qui abdique sans éclat tous ses droits et se résigne au +suicide pour épargner à Fernande, adorée jusque dans sa faute, +l'humiliation de ses joies coupables et la honte de son bonheur +adultère.--L'amour dans une nature gracieuse et faible qu'il exalte et +qu'il brise, l'amour encore, mais dans une nature sauvage qu'il dompte +et qu'il élève à la plus haute éducation de l'intelligence et du coeur, +ce sont deux rêves sur les effets divers de la grande passion, c'est +_André_, c'est _Mauprat_.--_Lélia!_ Qui ne se rappelle toujours, après +l'avoir lu une fois, ce poème étrange, incohérent, magnifique et +absurde, où le spiritualisme tombe si bas, où la sensualité aspire si +haut, où le désespoir déclame en si beau style, où l'esprit, ravi, +étonné, scandalisé, passe brusquement d'une scène de débauche à une +prière sublime, où l'inspiration la plus fantasque s'élance de l'abîme +au ciel pour retomber au plus profond de l'abîme? C'est le doute qui +blasphème, qui maudit, qui s'attendrit jusqu'à l'extase; c'est l'amour +qui s'injurie lui-même sans pitié et qui analyse ses misères avec une +sorte de fureur désespérée; c'est la foi qui tantôt se renie et tantôt +se livre à ses transports; c'est l'idéal qui se déshonore dans les bras +des prostituées, et qui demande à l'orgie l'impuissante consolation de +ses rêves et de ses élans trompés. Ce lyrisme excessif, bien qu'il ait +vieilli, offre encore au lecteur un spectacle étonnant où le vertige et +la fièvre se mêlent à des aspirations de la plus grande beauté.--Dans +_Spiridion_, le jeune moine Alexis, qui n'est pas sans ressembler +beaucoup à George Sand elle-même en consultation auprès de Lamennais, +représente l'âme en peine à la recherche de la vérité religieuse, +touchée de l'idéal divin et le cherchant avec une douloureuse anxiété à +travers les symboles et les livres, et surtout à travers les angoisses +d'un vieux moine mourant qui lègue à son successeur la flamme, +recueillie dans le feu de l'orage, mais la flamme où s'allumera la +révolte religieuse et plus tard la Révolution. + +À côté de ces grands romans il ne faut pas oublier des oeuvres moindres, +non par le talent, mais par l'étendue. Qui ne connaît pas les nouvelles +de Mme Sand l'ignore vraiment ou est exposé à la méconnaître dans +l'étonnante souplesse de son art. À travers ses plus grandes oeuvres, à +toutes les époques de sa vie, mais surtout dans la première période, se +joue par intervalles un courant vif et bondissant d'esprit tout +français, l'esprit renaissant du XVIIIe siècle, de fantaisie élégante et +de curiosité aventureuse qui trouve à se répandre en liberté dans des +fictions dont l'amour est le thème perpétuellement varié. A-t-on jamais +manié l'ironie légère d'une main plus gracieuse que celle qui a écrit +_Cora_, _Lavinia_, ou qui a tracé ces pages où la dernière marquise du +XVIIIe siècle nous peint, en jouant avec son éventail, les moeurs et les +caractères de son temps et nous raconte la seule émotion qui ait failli +troubler le cours harmonieux d'une longue existence, vouée aux amours +faciles! Et _Lavinia_, qui pourrait l'oublier? Nous gardons, longtemps +après qu'elle a disparu, l'impression de ce sourire où a passé la +maligne vengeance d'un coeur trahi, qui voit revenir à lui le transfuge +et qui l'abandonne à son tour, avec une tristesse souriante, à ses +remords vite consolés. Comme tous ces récits sont d'une invention +naturelle, d'une allure vive, d'un tour et d'un style exquis! _Metella_ +nous montre, au vif et au naturel en même temps, l'art de peindre les +troubles les plus graves du coeur, d'un trait discret qui laisse tout +deviner presque sans rien marquer et en courant à la surface. _Le +Secrétaire intime_, _Teverino_ sont deux inspirations de la plus +brillante poésie. + +J'aime moins _Leone Leoni_, malgré la vigueur extraordinaire du ton, et +je goûte médiocrement quelques pages dans _la Dernière Aldini_. La mère +ne me plaît guère quand elle veut épouser son gondolier, et la fille +m'effraye quand elle se jette à la tête du chanteur. Mais combien +d'autres pages pleines de fraîcheur et d'éclat, et quel riant coloris! +que de finesse et de grâce dans la scène où Lélio se trouve pour la +première fois en tête-à-tête avec la jeune Alezia! quelle lutte +ingénieuse, et le charmant triomphe pour tous les deux! L'éclat des +grandes oeuvres de George Sand a été trop vif; elles ont été célébrées +ou discutées avec trop de feu, pour que les _nouvelles_ n'eussent pas un +peu à en souffrir. Il y a là cependant quelques-uns des plus purs joyaux +de cet écrin déjà si riche. Toutes les élégances de l'esprit s'y +unissent comme pour faire un cadre d'or à un sentiment délicat. Grâce +émue, fantaisie souriante, originalité tour à tour piquante et +attendrie, que de dons aimables, et quel malheur que George Sand ne s'en +soit pas contentée! Pourquoi a-t-elle voulu faire de son talent un +instrument plus sonore, mais souvent faux, de doctrines mal étudiées? + +De ces nouvelles, dont le cadre et le paysage sont empruntés à l'Italie +et surtout à Venise, il faut rapprocher les _Lettres d'un voyageur_, +publiées à différentes dates et à d'assez grands intervalles, mais dont +les premières, les lettres vénitiennes, offrent un intérêt étrange et +passionné que les autres n'ont pas au même degré. Ces premières lettres, +vrai poème en prose, chroniques de voyage dans les Alpes et vers le +Tyrol, récit de conversations ou d'impressions solitaires à Venise, sont +l'expression attristée, dramatique, d'un esprit souffrant, malade, déjà +cruellement éprouvé par la douleur, trompé par l'amour, comme si, après +quelques années à peine d'expérience, il avait dû se démontrer à +lui-même que les passions les plus romanesques ne sont pas à l'abri de +la souffrance, pas plus que les existences les plus bourgeoises. C'est +tantôt un jugement amèrement résigné sur la vie et les hommes, tantôt +une plainte aigre, un cri d'angoisse, un de ces cris qui se font +entendre à travers le monde, et qui ont un long retentissement. C'est, à +coup sûr, la confidence la plus sympathique et la plus curieuse que Mme +Sand nous ait donnée sur elle-même par la sincérité de l'accent, avec +une exquise discrétion de la douleur. Dans ces simples pages s'agitent +en une seule âme tous les sentiments les plus sacrés de l'âme; ils +s'agitent, ils palpitent sous le voile; ni le sexe ni l'âge de ce pauvre +et poétique voyageur de la vie ne s'y révèlent un seul instant; la +passion et la souffrance y gardent une admirable pudeur, et le charme en +est doublé. + +Toutes ces oeuvres si diverses par la conception, par la fantaisie, par +le cadre, portent la trace brûlante d'un esprit jeune. Le sujet, à peu +près unique à travers la variété éblouissante des aventures, c'est la +peinture de l'amour noble aux prises avec les tentations et les +surprises de la vie, avec les défaillances ou les trahisons, ce sont les +fortunes de ce pauvre et grand coeur humain dans ses élans trompés vers +l'héroïsme et dans ses chutes prodigieuses; c'est aussi la lutte des +âmes aimantes contre les perfidies du sort, qui les jette en proie à la +violence; c'est la révolte de la nature contre les erreurs fatales de la +société; c'est une protestation contre les servitudes du code, ou de +l'opinion, en un mot, contre tout ce qui gêne le libre élan des amours +vrais. C'est enfin la poursuite inquiète et passionnée de l'idéal +religieux, d'un idéal souvent chimérique et troublé, mais ardemment +espéré, entrevu à travers les doubles ténèbres _de la superstition et du +scepticisme_. Telle est l'inspiration qui domine dans cette première +période, et tel est le motif de ces premiers chants. Chacune de ces +oeuvres est un poème consacré à l'amour divin et surtout à l'amour +humain, tous les deux fort étonnés d'être si intimement mêlés et +confondus. La question sociale ne paraît que dans un vague lointain et +incidemment. L'idée d'une réformation ne va guère d'abord au delà du +mariage, critiqué moins encore dans son principe que dans sa pratique. +Elle écrivait alors, comme elle le dit, sous l'empire d'une émotion, non +d'un système. + + +II + +Le système se fait jour bientôt et refoule l'émotion dans certaines +limites. L'émotion et le système, l'une venue de l'âme même de l'auteur, +l'autre venu du dehors, se partageront, à parts plus ou moins égales, +les romans de la seconde période, ceux qui remplissent la vie littéraire +de Mme Sand de 1840 à 1848 environ. + +Ce fut un malheur, au point de vue de l'art, que ce partage. On ne peut +pas dire précisément que le talent ait baissé dans les oeuvres de la +seconde manière; mais, à coup sûr, l'intérêt est moins vif, la +sympathie, à chaque instant déconcertée, se refroidit. Il y a des +parties entières frappées d'une mortelle langueur. Cela devait être, et +cela est. Ce qu'elle nous avait promis dans le roman, c'était la +peinture plus ou moins idéalisée du coeur humain, l'analyse de l'âme +jetée dans des situations fictives et se développant, dans cette +combinaison d'événements imaginaires, au gré de l'auteur, observateur ou +poète. Ce qui nous plaisait dans cette lecture, c'était d'y goûter +l'ineffable oubli du monde réel, le repos de ce labeur tumultueux où +tout ce que nous avons de sentiment et d'activité s'épuise, par l'effet +nécessaire de la vie pratique, dans des luttes si âpres et toujours +renaissantes, souvent pour de si misérables objets. On aimait à s'y +distraire du combat, du bruit et de la poussière de chaque jour. O +poète, vous m'avez présenté l'amorce d'une fiction aimable, je vous ai +suivi sans défiance et d'un coeur charmé; vous avez sollicité ma +curiosité, vous l'avez ravie; vous m'avez ému, je subis la douce ivresse +que votre art m'a préparée. Et, tout d'un coup, voici que mon émotion +s'arrête et se glace. Qu'avez-vous fait? Au milieu de l'idylle +enchantée, voici une tirade traîtresse dont je reconnais l'inspirateur, +voici le sermon socialiste qui commence, et le charme cesse d'agir. Vous +me rejetez de vive force, et par une sorte de perfidie, dans ce milieu +discordant et agité que je voulais fuir. Je reconnais ici le discours de +M. Michel (de Bourges), là le pamphlet enflammé de M. de Lamennais, +ailleurs le rêve philosophique et religieux de M. Pierre Leroux; courez +après mon émotion, essayez de la ressaisir, elle est bien loin. J'ajoute +que, par la force des choses, dans ces épisodes de prédication +intermittente, le talent ni le style ne sont plus les mêmes. On sent +trop bien que l'inspiration vient du dehors et que cette parole n'est +qu'un écho. L'inévitable déclamation arrive, comme toujours, quand le +style n'est plus le son même de l'âme, directement frappée par son +émotion propre. L'éloquence se guinde, la verve forcée prend des airs +d'emphase. + +Que l'on éprouve cette critique sur les principaux romans de cette +seconde période. C'est vers 1840, avec _le Compagnon du tour de France_, +que le système arrive et que le socialisme entre en campagne. Certes il +y a des parties charmantes dans ce roman, des types et des situations +saisis avec art. Le fond de l'oeuvre est, ou du moins devrait être, le +contraste de l'amour généreux et vraiment grand de Pierre Huguenin, avec +la passion vaniteuse et sensuelle d'Amaury, l'un dévouant l'ardeur de sa +chaste pensée à une vierge austère, grave, qui est toute intelligence et +toute âme, l'autre cherchant la satisfaction d'un goût d'artiste dans la +séduction d'une femme élégante et coquette, qu'il aime avec tout +l'orgueil de ses sens et toute l'exaltation d'une fantaisie. Ce qui est +vrai dans ce roman, ce qui est bien observé et vraiment beau, c'est +l'effet de ce faux et mauvais amour sur Amaury. Ce coeur bien doué, mais +faible, dupe de sa vanité, expie cruellement sa faute, non par la perte +de son avenir, mais, ce qui est plus terrible, par la dégradation +successive de ses belles qualités. La volupté et l'ambition l'ont +touché, elles le posséderont à jamais. Ce qui est vrai aussi, et +admirablement décrit, c'est l'effet d'un noble amour sur Pierre +Huguenin; c'est la peinture de son élévation morale, de la délicate +fierté de ses sentiments, de ce courage et de cette probité du bon sens +qui se tient à l'écart et dans l'ombre où doivent se reléguer les +passions impossibles. Mais, à chaque instant, hélas! ces belles analyses +s'arrêtent brusquement. Cette étude profonde et charmante des effets de +deux passions contraires sur deux âmes plébéiennes s'interrompt pour +laisser passer le flot de la déclamation politique. Je ne connais pas de +personnage plus incommode, plus bruyant, plus sottement bavard que cet +Achille Lefort, qu'on est sûr de trouver à tous les détours des allées, +toutes les fois que l'idylle s'y promène. Je ne sache rien de plus +invraisemblable que le caractère de M. de Villepreux, ce complice +d'Achille Lefort qu'il méprise, mélange indéfinissable d'un grand +seigneur sceptique, d'un membre de l'opposition constitutionnelle, d'un +conspirateur sans conviction, qui, à certains moments, semble monter sur +le trépied de la sibylle humanitaire, et qui, l'instant d'après, en +redescend avec le sourire d'un Machiavel du Palais-Bourbon. Mais +surtout, je ne sache rien de plus faux, de plus déclamatoire de plus +dissonant que le personnage de la noble Yseult, dans la dernière partie +du roman, où l'on est tout étonné de découvrir que cette jeune fille, +qui semble être la raison même, avec tant de grâce et de charme, n'est +rien qu'une conspiratrice exaltée, une pédante infatuée. Voyez-la +initiant Pierre Huguenin aux mystères du carbonarisme, fondant, au +milieu de cette campagne splendide et de ce beau parc, la loge +_Jean-Jacques Rousseau_; puis, à son tour, initiée par la vertu de +l'ouvrier à la vraie doctrine de l'égalité, tout à coup, dans une scène +étrange, lui demandant, _devant Dieu qui les voit et qui les entend_, +s'il l'aime comme elle l'aime, et lui avouant que, depuis le jour où +elle a pu raisonner sur l'avenir, elle a résolu _d'épouser un homme du +peuple afin d'être peuple_, comme les esprits disposés au christianisme +se faisaient baptiser afin de pouvoir se dire chrétiens. Charmante et +douce Yseult, où êtes-vous? Je ne sais quel fantôme, échappé du club des +femmes, a pris votre place. Je ne vous reconnais plus[3]. Ainsi +s'entremêlent, à chaque instant, au grand dépit du lecteur, les deux +parties du roman, l'une tout aimable et tout émue, empreinte de ce +charme qui est la grâce dans l'art, l'autre surchargée de tons violents +et criards qui font peur à la grâce et qui la forcent à s'envoler bien +loin. + +_Horace_ serait l'analyse intéressante d'un caractère misérablement +personnel et faible, si le roman n'était pas gâté par le contraste trop +visiblement cherché d'Arsène, l'homme du peuple sublime, héros du +socialisme naissant, type de toutes les vertus selon la morale nouvelle. +Dans _Jeanne_ on voit poindre l'_idée druidique_, si chère à quelques +amis de Mme Sand, mêlée à je ne sais quelle vague synthèse ou quel chaos +religieux. Ici encore, on voudrait choisir dans cette oeuvre si +mélangée. Quelques épisodes charmants, comme la rencontre de Jeanne +endormie dans les _Pierres Jomâtres_ et comme le poisson d'avril, +quelques scènes rustiques, admirablement peintes, comme l'incendie dans +un hameau, les lavandières, la mort à la campagne, la fenaison, ne +suffisent pas à sauver le roman de l'ennui que vous cause la +préoccupation du système, incessamment ramené à la traverse du +sentiment. Peu à peu le système tue le roman. Il arrive un moment où +Jeanne n'est plus cette fille des champs, admirablement simple et pure, +dont le charme naïf inspire de l'amitié ou de l'amour à tous ceux qui la +rencontrent, et qui s'en étonne ou s'en effraye avec tant de modestie et +de pudeur. Elle se transforme à vue d'oeil. Elle devient tantôt la +Velléda du Mont-Barlot, tantôt la Grande Pastoure, elle grandit sans +cesse, si c'est grandir, au point de vue de l'art, que de passer à +l'état de mythe et d'allégorie. Elle symbolise l'âme héroïque et rêveuse +du peuple des campagnes. Je le veux bien, mais je ferme le livre au +moment où la jeune paysanne devient une si belle parleuse, et je passe +avec empressement à _Consuelo_. + +Ici encore, malgré les trésors d'invention et d'art qui s'y dépensent, +n'éprouverai-je aucune déconvenue? Certes je ne suis pas assez sottement +empressé de prouver ma critique, pour discuter l'étonnante fécondité +d'invention, la curiosité, la passion répandues dans tout ce roman et +même dans la première partie de _la Comtesse de Rudolstadt_, qui en est +la suite. Mme Sand, comme elle l'avoue, sentait là un beau sujet, des +types puissants, une époque et des pays semés d'accidents historiques, +dont le côté intime était précieux à explorer, et à travers lesquels son +imagination se promenait avec une émotion croissante, à mesure qu'elle +avançait au hasard, toujours frappée et tentée par des horizons +nouveaux. Des lectures récentes qui avaient vivement saisi son esprit +mobile l'attiraient à cette entreprise singulière et complexe, en lui +faisant pressentir tout ce que le XVIIIe siècle offre d'intérêt sous le +rapport de l'art, de la philosophie et du merveilleux, trois éléments +produits par ce siècle d'une façon très hétérogène en apparence, et dont +le lien était cependant curieux à établir sans trop de fantaisie. Siècle +de Marie-Thérèse et de Frédéric II, de Voltaire et de Cagliostro: siècle +étrange qui commence par des chansons, se développe dans des +conspirations bizarres, et aboutit par des idées profondes à des +révolutions formidables! Je reconnais volontiers, avec Mme Sand, la +grandeur du sujet, et, plus libéral qu'elle envers elle-même, je +reconnais qu'elle en a tiré le plus souvent un grand parti, par +l'intérêt de l'intrigue, le charme étrange de certaines situations, la +vive peinture des sentiments et des caractères. Comme on aime cette +Consuelo, intelligence élevée, noble coeur, admirable artiste, dans les +débuts chastement aventureux de sa vie errante à Venise, dans ses +premiers triomphes et ses premières tristesses, à son arrivée à ce +terrible château des Géants par une nuit de tempête, dans toute cette +fantasmagorie des vieilles ruines et des grands souterrains, dans son +amour pour le jeune comte Albert si longtemps combattu par l'effroi, +dans sa fuite, dans sa rencontre à travers champs avec Haydn presque +enfant, dans ce long voyage enfin, le plus ravissant et le plus +fantastique que l'imagination puisse rêver! + +Et plus tard, quand, aux prises avec des événements terribles, triste +fiancée de la mort, sous le coup d'un effrayant mystère dont parfois sa +raison se trouble, nous voyons reparaître Consuelo, vierge et veuve, +comtesse de Rudolstadt, toujours grande et noble artiste, à la cour de +Frédéric et dans la dangereuse intimité de la princesse Amélie, que de +scènes pleines d'attrait et de terreur! Sa prison, son enlèvement, cette +fuite nouvelle sous la conduite des Invisibles, ces émotions +douloureuses d'une passion énigmatique qui l'attire comme un amour +permis et qui l'effraye comme une sorte d'adultère envers un mort, tout +cela est raconté avec un intérêt, un entrain incomparables. Mais, pour +Dieu! que le comte Albert ne soit donc pas si fatal, si prolixe et si +nuageux! S'il aime Consuelo, qu'il lui parle de son amour et qu'il ne +lui commente pas sans fin, dans une histoire de fantaisie, les +sanglantes légendes de Jean Ziska et des Hussites! Si sa démence n'était +pas si prétentieuse, il pourrait nous intéresser; s'il ne repassait pas +à chaque instant dans le roman, avec son front pâle, son oeil fixe et +son manteau noir semé de larmes d'argent comme un drap mortuaire, il +pourrait nous sembler aimable. Mais c'est bien mal à lui de déraisonner +si souvent pour effrayer Consuelo et pour impatienter le lecteur! Et +quand le moment de l'initiation arrive, quand l'oracle parle enfin au +fond du souterrain, est-ce que je me trompe? Est-ce le noble comte qui +parle? il me semble reconnaître de vieilles phrases qui ont fait un long +et vaillant service dans _la Démocratie pacifique_ de ce temps et +ailleurs: «Une secte mystérieuse et singulière rêva, entre beaucoup +d'autres, de réhabiliter la vie de la chair, et de réunir dans un seul +principe divin ces deux principes arbitrairement divisés. Elle voulut +sanctionner l'amour, l'_égalité_, la _communauté de tous_, les éléments +de bonheur. Elle chercha à relever de son abjection le prétendu principe +du mal et à le rendre, au contraire, serviteur et agent du bien» ... +etc., etc.... Le noble comte peut continuer longtemps ainsi, il y a +longtemps que je rêve, et je soupçonne Consuelo de n'avoir tant de +patience à l'entendre que parce qu'elle fait comme moi. Mais tout cela +n'est rien en regard du second volume de _la Comtesse de Rudolstadt_. +C'est ici qu'un grand courage pourrait se donner le spectacle de la +marée montante du système et de la déclamation. L'ennui atteint tout à +coup des hauteurs démesurées. Qui pourrait suivre Consuelo dans ce +Panthéon bizarre que lui ouvrent les prêtres et les prêtresses de la +vérité, qui est décoré, entre chaque colonne, des statues des plus +grands amis de l'humanité, et où l'on voit figurer Jésus-Christ entre +Pythagore et Platon, Apollonius de Tyane à côté de saint Jean, Abailard +auprès de saint Bernard, Jean Huss et Jérôme de Prague à côté de sainte +Catherine et de Jeanne d'Arc? De grâce, arrêtons-nous sur le seuil du +temple avant que Spartacus n'arrive pour clore l'histoire, et que toutes +les figures plus ou moins touchantes du roman ne disparaissent dans les +brumes d'un symbolisme universel. Encore un roman qui finit par ce qu'il +y a de plus froid au monde, l'allégorie, uni à ce qu'il y a de plus +pompeusement vide, la théosophie humanitaire. + +Ce serait vraiment abuser de l'évidence que d'insister davantage et de +répéter longuement la même et triste épreuve sur le _Meunier +d'Angibault_, où l'on voit, au commencement, un artisan héroïque, le +grand Lémor, refuser la main d'une veuve patricienne qu'il adore, parce +que la richesse est contraire à ses principes, et la riche veuve, à la +fin du roman, se réjouir de l'incendie qui dévore son château, parce +qu'elle voit tomber, avec le dernier pan de mur qui lui appartient, le +dernier obstacle qui la séparait du socialisme et de son amant. +Parlerons-nous du _Péché de M. Antoine_, dont le plus gros péché n'est +pas, à mes yeux, d'avoir une aussi jolie fille que Gilberte, mais bien +d'avoir rendu M. de Boisguilbault le plus insupportable des hommes en +lui enlevant sa femme. Tout le monde est plus ou moins communiste ici, +dans le singulier monde où s'agitent les personnages du roman: M. +Antoine, gentilhomme déchu; Jean, le paysan philosophe; Janille, la +servante; Émile, Cardonnet, le jeune sage; M. de Boisguilbault, le vieux +fou. Il n'y a que M. Cardonnet le père qui ne trempe pas dans l'_idée +nouvelle_; mais aussi on a bien soin, comme si cela ne s'entendait pas +de soi-même, d'en faire le type de l'industriel sans coeur, dont la +froide brutalité fait mourir sa femme, et qui broie les idées comme les +hommes sous la meule de son usine. Tout ce monde-là (toujours M. +Cardonnet excepté) a les deux caractères obligés des personnages: +l'héroïsme du coeur et l'argumentation intarissable. C'est à qui fera +les plus belles actions et parlera le plus longtemps. La palme reste à +M. de Boisguilbault. + + + +III + + +Déjà pourtant, à la même époque où le rêve humanitaire obsédait si +cruellement cette belle imagination, il s'était fait en elle plus d'une +révolte sourde contre la tyrannie des amitiés et des idées +systématiques. Plus d'une fois elle avait osé, pour respirer le grand +air des libres espaces, soulever un instant le joug de plomb qui +l'écrase. Entre _le Meunier d'Angibault_ et _le Péché de M. Antoine_, +ces deux grosses machines socialistes, elle avait donné au monde +attentif et ravi une délicieuse idylle, la _Mare au Diable_, et préludé +ainsi, par un petit chef-d'oeuvre d'exquise chasteté et de poésie +champêtre, à la nouvelle manière qui devait marquer pour elle une autre +période, une période de renaissance. Bonheur inattendu! Dans ces pages +privilégiées, pas un mot de politique ni d'utopie. Rien qui divise, rien +que de pudique et d'attendri, rien que de noble sans effort, de beau +sans emphase, de touchant sans phrase! Un petit voyage de trois lieues, +qui dure une nuit parce que l'on s'égare; une conversation plusieurs +fois interrompue, reprise, quittée, entre le fin laboureur Germain, qui +va chercher femme à Fourche, et la petite Marie, qui s'en va bergère aux +Ormeaux; deux personnages épisodiques, mais non étrangers à l'action, +Petit-Pierre, qui voudrait bien avoir Marie pour seconde mère, et la +Grise, une bonne et belle jument qu'on aime comme si elle était une +personne; le bivouac improvisé sous les grands chênes et où la nuit se +passe tout gentiment, pour Marie, à jaser et à dormir, pour Germain, à +causer et à rêver; une émotion bien vite réprimée par le brave paysan +devant tant d'innocence et de candeur, et, ce qui vaut mieux, un bon +projet de mariage qui germe dans sa tête et qu'il remportera demain à la +ferme, voilà tout; ce n'est rien, et ce _rien_ restera dans notre +littérature d'imagination parmi les oeuvres accomplies, nées sous un +rayon propice, et consacrées. La poésie est le talisman de Mme Sand; dès +qu'elle y touche, la sympathie renaît et les mauvais rêves avec l'ennui +s'enfuient. + +Cette veine d'innocence et de poésie renouvelées devait porter bonheur à +Mme Sand. Après s'être efforcée d'oublier M. de Boisguilbault et son +communisme dans les brillantes aventures de son _Piccinino_, elle revint +avec amour à la veine d'or où elle avait déjà recueilli un trésor de +grâce et de sentiment: elle y puisa _François le Champi_. On eut peur en +ouvrant le livre. On avait aperçu, parmi les premières lignes, quelques +mots de funeste augure, je ne sais quelle théorie de la connaissance, de +la sensation et de leur rapport qui est le sentiment, et l'on tremblait +que M.P. Leroux n'eût répandu les lumières troublées de sa psychologie +sur cette oeuvre nouvelle. On se rassura bien vite. On respira en +s'apercevant que cette page était absolument un hors-d'oeuvre, une +dernière concession à l'amitié. On respira, mais l'alerte avait été +chaude. Il restait un roman berrichon de la tête aux pieds. Mme Sand +avait plié son beau style à cette fantaisie du langage rustique, imité +dans ses dernières finesses et saisi dans tout son naturel, pour +raconter l'histoire de ce brave Champi, de la bonne Madelon, de leur +bucolique amitié à l'ombre du moulin, amitié de mère de la part de +Madelon, amitié de fils de la part de Champi, mais qui se change avec +les événements et les années en une tendresse bien vive et qui les mène, +l'un donnant le bras à l'autre, jusqu'à l'église du village, avec le +petit Jeannie derrière eux, souriant de son plus fin sourire: ne +faut-il pas bien souvent un _Ascagne_ enfant dans les romans de village +comme dans les poèmes épiques, pour servir de prétexte aux premières +effusions de l'amour naissant? Mais pendant que se déroulait cette +épopée tranquille dans le feuilleton du _Journal des Débats_, au moment +même où le roman arrivait à son dénouement, un autre dénouement, qui fit +beaucoup de tort au premier, nous dit Mme Sand, trouvait sa place dans +le _premier Paris_ dudit journal. C'était la révolution de 1848. + +La crise fut vive pour Mme Sand. L'émotion de la première heure faillit +arrêter la renaissance de son talent, et couper brusquement la veine +nouvelle. Des amitiés exigeantes arrivées au pouvoir faillirent +compromettre cette plume exquise dans les violences de la polémique; des +_Lettres au peuple_ et des _Bulletins du ministère de l'intérieur_, +voilà ce qui remplaça, pendant quelques mois, les fables charmantes dont +elle s'enchantait la veille et dont elle nous enchantait tous. Il fallut +l'insurrection terrible de Juin pour rompre le charme et affranchir +l'imagination devenue captive. «C'est à la suite de ces néfastes +journées, dit-elle, que, troublée et navrée jusqu'au fond de l'âme par +les orages extérieurs, je m'efforçai de retrouver dans la solitude, +sinon le calme, au moins la foi.... Dans ces moments-là un génie orageux +et puissant comme celui de Dante écrit, avec ses larmes, avec sa bile, +avec ses nerfs, un poème terrible, un drame tout plein de tortures et de +gémissements. De nos jours, plus faible et plus sensible, l'artiste, +qui n'est que le reflet et l'écho d'une génération assez semblable à +lui, éprouve le besoin impérieux de détourner la vue et de distraire +l'imagination, en se reportant vers un idéal de calme, d'innocence et de +rêverie. Dans les temps où le mal vient de ce que les hommes se +méconnaissent et se détestent, la mission de l'artiste est de célébrer +la douceur, la confiance, l'amitié, et de rappeler ainsi aux hommes +endurcis ou découragés que les moeurs pures, les sentiments tendres et +l'équité primitive sont ou peuvent être encore de ce monde. Les +allusions directes aux malheurs présents, l'appel aux passions qui +fermentent, ce n'est point là le chemin du salut; mieux vaut une douce +chanson, un son de pipeau rustique, un conte pour endormir les petits +enfants sans frayeur et sans souffrance, que le spectacle des maux +réels, renforcés et rembrunis encore par les couleurs de la fiction.» +Ces lignes sont écrites au devant de _la Petite Fadette_, comme un adieu +à la politique orageuse et un engagement, pris à demi-voix, de s'en +tenir désormais à des rêves plus doux. _La Petite Fadette_ fut le +premier gage de la réconciliation de Mme Sand avec son génie. Dans ces +années inquiètes, dans ces heures incertaines dont chacune apportait un +péril ou une menace, une discorde nouvelle entre les chefs des partis et +un frémissement des masses, avec quelle joie on échappait aux anxiétés +de cette vie précaire en suivant Mme Sand dans les _traînes_ fleuries, +vers la rivière qui s'endort là-bas, sous les branchages! Que de larmes +mêlées de sourires, un peu par contraste avec les événements, firent +couler l'amitié des deux _bessons_ de la Bessonnière, la jalousie de +Sylvinet, la tendresse étonnée d'abord, bientôt émue et vive, du beau +Landry pour la Fadette, la gentillesse croissante de la Fanchon, +transformée par le charme magique d'un amour vrai! Ce fut un succès de +grâce renaissante. Les plus beaux jours du talent étaient revenus, +l'émotion publique les reconnaissait et les saluait. C'est à la même +source d'inspiration champêtre qu'il faut rapporter quelques oeuvres, +plus voisines de nous par le temps, comme les _Maîtres sonneurs_, un +récit bien original, et _les Visions de la nuit dans les campagnes_, +piquante fantaisie d'une imagination qui aime à traduire les naïves +terreurs, les superstitions et les légendes, non sans s'émouvoir +elle-même de ces jeux de la peur, qui sont la poésie de minuit et le +drame nocturne des champs. + +Vers cette époque, la passion du théâtre, qui avait été très vive chez +Mme Sand, se réveilla avec une force nouvelle. L'effort infructueux de +_Cosima_ avait irrité cette passion plus encore qu'elle ne l'avait +découragée. _Gabrielle_, _les Sept Cordes de la Lyre_, les +_Mississipiens_ avaient été comme un spectacle idéal que Mme Sand avait +donné à son imagination. Dans sa studieuse retraite de Nohant, sa +récréation la plus chère, avec ses enfants et ses amis, était, nous le +verrons plus tard, un théâtre de fantaisie, où chacun, sur un scénario +préparé d'avance, apportait la verve improvisée de son esprit ou la +malice piquante de sa raison, sa mélancolie ou sa gaieté.--En 1849 elle +fit jouer sa comédie pastorale de _François le Champi_. Nous ne la +suivrons pas longuement dans cette voie nouvelle, dans laquelle l'auteur +ne rencontrera jamais un succès égal à son mérite, à son effort, à son +visible désir de bien faire. Le tour particulier de son talent, amoureux +de l'analyse et de la poésie, ne lui profitait pas ici autant +qu'ailleurs. Ce qu'il faut, au théâtre, c'est la science du relief, +l'instinct de la perspective, l'habileté des combinaisons et surtout +l'action, encore l'action et toujours l'action; c'est la gaieté +naturelle qui enlève le rire, ou le secret des émotions fortes et +l'imprévu qui saisissent l'esprit. L'action vive et rapide n'était pas +le fait de Mme Sand. Ni l'esprit dramatique ni la _vis comica_ ne se +rencontrent chez elle. Son théâtre manque de relief; les formes trop +simples et trop nues de son art, son habitude des analyses délicates et +des sentiments fins, le style même, d'une prodigieuse facilité, mais un +peu prolixe et parfois un peu déclamatoire, qui tantôt ne brille que par +une simplicité savante et tantôt s'illumine de l'éclair lyrique, mieux à +sa place dans un roman, voilà autant d'obstacles à sa popularité sur la +scène. Quoi qu'il en soit, pendant de longues années, dans la dernière +période de sa vie, depuis _François le Champi_ et _le Mariage de +Victorine_ (1851) jusqu'au _Marquis de Villemer_ (1864), Mme Sand fut, +avec un succès inégal, passionnément occupée de son théâtre. + +Elle sentait très vivement chez les autres, elle appréciait ce don du +théâtre qu'elle fit tant d'efforts pour acquérir et pour imposer au +public. Quoi qu'on en ait dit plus tard, elle n'y réussit jamais +complètement. Nous avons cependant assisté à des reprises récentes de +quelques-unes de ses pièces, un peu trop vite abandonnées autrefois, et +qui ont été très bien accueillies par un public nouveau; nous venons +d'applaudir[4] à cette jolie comédie romanesque _les Beaux Messieurs de +Bois-Doré_ et à ce drame sentimental _Claudie_, qui a réussi malgré le +ton de prédication suranné du père Remy. Je suis assuré qu'on pourrait +faire la même et heureuse épreuve sur d'autres pastorales, mises au +théâtre, comme _François le Champi_, ou des drames voués à l'étude des +âmes d'artistes, comme _Maître Favilla_. Il faut tenir compte d'un +mouvement de réaction très marqué qui s'opère dans les esprits en faveur +du théâtre idéaliste, pour comprendre ce genre de succès qui fait +honneur au public lettré. Malgré cela et quelques autres raisons tirées +du charme sentimental de l'écrivain tardivement retrouvé, on peut dire +que Mme Sand ne réussit que deux fois, d'une manière durable, au +théâtre: dans _le Mariage de Victorine_ et dans _le Marquis de +Villemer_. Encore est-il juste de dire que, ces deux fois, elle avait eu +deux précieux collaborateurs: pour la première pièce, Sedaine; pour la +seconde, Alexandre Dumas fils. + +Pendant cette période, disputée au roman et en partie usurpée par des +tentatives dramatiques, Mme Sand n'abandonnait pas la voie que lui +montrait sa vraie vocation. + + +IV + +Elle donnait successivement: des romans du genre historique, comme _les +Beaux Messieurs de Bois-Doré_, dont était sortie presque aussitôt la +pièce du même nom, cette étrange hallucination, ce rêve rétrospectif sur +les amours et la religion antédiluviennes, qu'elle a intitulé _Évenor et +Leucippe_; quelques romans agréables, comme _la Filleule_, _Adriani_, +_Mont-Revêche_, qui nous semblent particulièrement significatifs par la +peinture très vive et très soignée des caractères, par la gracieuse +variété des situations, par le mouvement de l'intrigue et surtout par le +désintéressement très marqué de toute théorie sociale, le parti pris de +revenir à sa conception primitive du roman, pur de toute préoccupation +étrangère[5]. + +Les bucoliques ne peuvent durer toujours. Elles avaient valu à Mme Sand +un regain de succès et une popularité qui avait monté pendant quelque +temps jusqu'au ton de l'enthousiasme; on avait pu craindre un instant +qu'elle ne se s'attardât dans ces paysanneries qui l'avaient si +heureusement affranchie de la haineuse politique. Aussi ce fut avec un +grand plaisir qu'on la vit revenir à la véritable patrie du roman, la +société tout entière, dans sa complexité infinie, aujourd'hui, mais pas +pour longtemps, parmi les ouvriers de la Ville-Noire, hier dans le salon +bourgeois et puritain des Obernay, avant-hier dans l'aristocratique +boudoir de la vieille marquise de Villemer ou sur les montagnes de +l'Auvergne. + +Dans la longue série des oeuvres qui couronnent d'une flamme vive +encore, bien que par instants pâlissante, les derniers travaux de Mme +Sand, deux surtout méritent de fixer l'attention de la postérité, _Jean +de la Roche_ et _le Marquis de Villemer_. Je viens de relire ces deux +romans et je suis retombé sous le charme d'autrefois. Je l'ai senti +presque aussi vif et pénétrant. Combien y en a-t-il, parmi les oeuvres +de pure imagination, qui résistent à l'épreuve d'une seconde journée +quand elles ont perdu pour nous l'attrait de l'inconnu et cette première +fleur de la nouveauté, souvent si fragile et si artificielle? + +Ces deux oeuvres sont de la meilleure manière de George Sand, avec le +progrès que l'expérience la plus délicate de la vie a pu apporter dans +les conceptions primitives de son art, sans que l'âge ait refroidi +l'inspiration. Le sujet de _Jean de la Roche_ est peut-être le plus +original et le plus simple. Il n'échappe pas à la poétique du genre qui +condamne tout roman à n'être, plus ou moins, que l'histoire d'un amour +malheureux. Ce sera donc encore l'éternelle lutte de l'amour contre les +obstacles qui l'entourent à chaque pas et le détournent de son but. Mais +la nouveauté est ici dans la nature de l'obstacle. Jean de la Roche est +d'une naissance au moins égale à celle de miss Love; sa fortune est +convenable, et M. Butler, grâce à Dieu, n'a rien de commun avec les +pères barbares qui remplissent les romans et les drames des éclats de +leur colère. Quand tout semble conspirer au bonheur de cet amour partagé +et béni, d'où vient donc l'obstacle? D'où jaillira la source des larmes? +Miss Love a pour frère un enfant, un terrible enfant, qui, voyant que sa +soeur va se marier, tombe dans une sorte de désespoir. Il est jaloux à +sa manière, chastement, mais maladivement jaloux. Sa langueur +silencieuse et obstinée, une fièvre nerveuse, des rechutes terribles, +voilà tout le noeud du roman. L'enfant est jaloux jusqu'à en mourir, et, +comme elle l'adore, comme elle est le sacrifice même, le sacrifice qui +garde le sourire aux lèvres, sans hésiter elle immole ses plus chères +espérances. L'analyse de cette passion étrange d'un enfant fait +l'originalité de ce roman. Ce n'est plus de vive lutte que l'on peut +enlever un obstacle de cette nature; il faut des soins et des +ménagements infinis pour traiter cette maladie de l'âme qui menace à +chaque instant d'emporter une vie fragile; il faut surtout une +résignation gaie et le plus difficile courage, celui qui ne craint pas +de se mesurer avec le temps et d'attendre, presque sans espérance, un +changement invraisemblable. À travers quels incidents variés un art +ingénieux conduit l'intérêt, le soutient en le graduant et le variant +sans cesse, comment tout se démêle enfin sous la main délicate de +l'auteur, comment l'épreuve de ces deux âmes vaillantes se termine et se +consacre par un bonheur qui n'est que le résultat naturel et comme +l'oeuvre de leurs généreuses qualités, voilà où se marque le talent +renouvelé de l'auteur. La dernière partie du roman, la rencontre de Jean +de la Roche, déguisé et méconnaissable, avec la famille Butler, une +excursion très pittoresque au Mont-Dore, qui lui fournit l'occasion de +s'assurer si on l'aime encore après cinq longues années d'absence et de +malentendu, le repentir tardif de Hope Butler, l'expiation qu'il offre +pour le mal déjà fait, mais qui, dans l'enfant devenu jeune homme, garde +encore son caractère étrange et maladif, ces dernières scènes, si +naturelles et si bien préparées en même temps, achèvent l'émotion du +lecteur. + +Nous ne raconterons pas _le Marquis de Villemer_, popularisé par le +théâtre aussi bien que par le roman. Bien des fois déjà on avait vu le +drame ou le roman aux prises avec des données analogues. Ni dans la +littérature anglaise, ni dans la nôtre, l'histoire de l'institutrice ou +de la demoiselle de compagnie n'est nouvelle. Mais ce qui est nouveau +ici, c'est l'analyse des personnages, tracés avec autant de netteté que +d'élégance; c'est surtout l'abondance et la variété des plus charmants +détails d'intérieur. Quels piquants entretiens que ceux de Caroline de +Saint-Geneix avec la vieille marquise, une personne compliquée, faussée +par l'abus des relations sociales, incapable de vivre seule, incapable +même de penser quand elle est seule, mais esprit charmant dès qu'elle +est en communication avec l'esprit d'autrui, et dont la jouissance +unique en ce monde est la conversation, qui lui rend le service +d'activer ses idées, de les rendre _gaies_ par le mouvement, de la tirer +hors d'elle-même! Ce qui frappe le lecteur, c'est le grand air qui règne +d'un bout à l'autre de ce charmant récit, c'est l'attitude et le ton de +la vie aristocratique, si naturellement pris et si naturellement gardé +dans tout ce roman. On n'a pas assez remarqué ce caractère de l'esprit +de Mme Sand dans ses anciennes oeuvres. La démocratie des idées a fait +illusion et donné le change sur l'habitude et l'allure de ce style, qui +n'est jamais mieux à sa place que dans les peintures de la haute vie, où +il excelle sans effort, où il se meut avec une aisance merveilleuse. +Qu'on la compare, sur ce point, avec Balzac! quelle supériorité aisée +chez George Sand! + +C'est le caractère des esprits vraiment supérieurs de se continuer sans +se répéter et de savoir se renouveler. Toutes les oeuvres de la dernière +période ne méritent pas cependant le même éloge. L'auteur y laisse +sentir quelques traces de fatigue, dont la plus marquée est une +prolixité que ne peuvent aviver quelques traits d'analyse morale et +quelques pages de description saisissante. Il n'en reste pas moins vrai +que c'est un prodige de fécondité que cette vie littéraire de Mme Sand, +vue dans son ensemble, enchantant de ses fictions ou troublant de ses +rêves quatre ou cinq générations, à travers tant de catastrophes +publiques ou privées, presque toujours égale à elle-même, mais n'ayant +jamais dit le dernier mot de son art, déconcertant à chaque instant la +critique, qui croit l'avoir enfin saisi, lui réservant toujours de +nouvelles surprises, tandis qu'autour d'elle, et sur la route qu'elle a +parcourue, se sont amoncelés tant de ruines intellectuelles, tant de +débris, de talents incomplets, frappés ou d'impuissance ou de ridicule +et, dans leur infatuation, ne s'apercevant même pas qu'ils ont cessé +d'exister. + +Dans l'intervalle des romans, qui étaient l'oeuvre principale de sa vie, +elle trouvait le temps de se mêler activement, même sous forme +littéraire, de la vie des autres, soit qu'elle racontât toute sorte +d'histoires à ses petits-enfants, _le Château de Pictordu_, _la Tour de +Percemont_, _le Chêne parlant_, _les Dames Vertes_, _le Diable au +Champ_, toutes les variétés des _Contes d'une grand'mère_, où se montre +une imagination intarissable; soit qu'elle écrivît d'une plume +négligente sur le bord de la table de famille ses impressions un peu +vagues sur la littérature du jour; soit enfin que plus tard, sous le +coup des émotions les plus vives, à la date de l'année terrible, elle +retraçât dans le _Journal d'un Voyageur pendant la guerre_ les +angoisses publiques, les douleurs et les inquiétudes privées dans un +style attristé, mais viril, tout vibrant de patriotisme. Le reste de +cette vie prodigieusement active, s'il pouvait y avoir encore un +excédent de minutes libres dans des journées si occupées, était la +partie réservée à une _Correspondance_ infatigable, qui était comme le +complément tenu au jour le jour de cette biographie commencée d'après un +vaste plan, l'_Histoire de ma vie_, remontant beaucoup trop haut dans la +généalogie de sa famille, arrêtée trop tôt, où abondent les pages les +plus curieuses, d'autres tout simplement exquises, comme le récit du +séjour au couvent des Anglaises. + +Et dans cette nomenclature rapide, que d'oeuvres nous omettons, que de +petits chefs-d'oeuvre nous laissons dans l'ombre! + +Nous avons essayé de faire l'histoire des oeuvres de Mme Sand. C'est +quelque chose comme la biographie de son talent, réparti en quatre +périodes: la première (1831-1840), qui est celle du lyrisme personnel, +où les émotions contenues pendant une jeunesse solitaire et rêveuse +éclatent dans des fictions brillantes et passionnées; la seconde +(1840-1848), où l'inspiration est moins personnelle et où l'auteur +s'abandonne à l'influence des doctrines étrangères, c'est la période du +roman systématique; la troisième (1848-1860 environ), qui se marque par +une lassitude visible des théories, par une tendance à un genre simple, +naïf et vrai, par le triomphe de l'idylle et par la poursuite d'une +forme nouvelle du succès, le succès au théâtre; la dernière, qui +embrasse toute la fin de cette vie si féconde (1860-1876), et que +signale un retour au roman de la première manière, mais où la flamme est +tempérée par l'expérience, parfois même amortie par l'âge, quelque peu +languissante en dépit de chefs-d'oeuvre qui subsistent et semblent +protester contre cette impression par la vigueur toujours jeune et la +pureté de l'inspiration. + +NOTES: + +[Note 2: Citons les dates des principaux romans: En 1832, _Indiana, +Valentine_; en 1833, _Lélia_; en 1834, les _Lettres d'un voyageur_ et +_Jacques_; en 1835, _André_ et _Leone Leoni_; de 1833 à 1838, le +_Secrétaire intime, Lavinia, Metella, Mattea, la Dernière Aldini_; +_Mauprat_ fut écrit à Nohant en 1836, au moment où Mme Sand venait de +plaider en séparation. Ces rapprochements éclairent la pensée de +l'auteur.] + +[Note 3: Le roman russe nous a montré souvent, dans ces derniers temps, +ce type d'une Yseult nihiliste. En France ce type est resté une +fiction.] + +[Note 4: Mai 1887.] + +[Note 5: Citons encore, mais sans nous arrêter: _la Daniella_, un roman +_très romanesque_; _Narcisse_, _les Dames Vertes_, _l'Homme de neige_, +_Constance Verrier_, _la Famille de Germandre_, _Valvèdre_, _la +Ville-Noire_, _Tamaris_ (1862); _Mademoiselle de La Quintinie_ (1863), +_la Confession d'une jeune fille_ (1865), _Monsieur Sylvestre_, _le +Dernier amour_, _Cadio_ (1868), _Mademoiselle Merquem_, _Pierre qui +roule_, _le Château de Pictordu_, _Flamarande_, etc., etc.; puis les +_Légendes rustiques_, _Impressions et souvenirs_, _Autour de la table_, +les _Contes d'une grand'mère_, etc., etc.] + + + + +CHAPITRE III + +LES SOURCES DE L'INSPIRATION DE GEORGE SAND + +LES IDÉES ET LES SENTIMENTS + + +Peut-on démêler exactement et réduire à quelques-unes les sources +principales de l'inspiration de Mme Sand dans sa longue vie littéraire? +Quelle était sa doctrine sur les grands sujets de la méditation humaine +dont elle se montre passionnément occupée: les lois sociales, l'amour, +la nature, les idées, le sentiment du divin dans le monde et dans la +vie? Comment gouverne-t-elle et mélange-t-elle ces diverses +inspirations? N'ont-elles pas produit quelquefois, par leur conflit, +quelque effet discordant, quelque confusion dans son oeuvre? + +Certes ce serait un insupportable pédantisme que d'évoquer les ombres +charmantes et légères de ses divers romans, de demander à chacune +d'elles ce qu'elle représente dans le monde et de réduire en syllogismes +ces fantaisies d'un esprit si libre et si varié. Dans le sens rigoureux +du mot, il n'y a pas de doctrine chez Mme Sand: c'est une imagination +puissante qui s'épanche en liberté, ce n'est pas une théorie qui se +développe. D'ailleurs la passion est bien plus forte et bien plus +vivante chez elle que l'idée, et, quand c'est un principe, vrai ou faux, +qui l'inspire, il a fallu d'abord que ce principe cessât d'être une +abstraction et devînt un sentiment. On dit que Mme Sand a eu plusieurs +maîtres de philosophie. Je veux bien le croire, puisqu'elle-même nous le +laisse supposer. Mais son premier maître de philosophie a été son coeur, +un maître plein d'illusions et de chimères, et ce n'est que par +l'intermédiaire de celui-ci que les autres ont pu agir et se faire +écouter. + +Il n'y a donc pas lieu de chercher bien rigoureusement la doctrine de +Mme Sand, mais seulement d'analyser ses idées à travers ses sentiments. + +Trois sources d'inspiration semblent intarissables chez Mme Sand: +l'amour, la passion de l'humanité, le sentiment de la nature. Plusieurs +autres peuvent être distinguées à côté de celles-là, mais elles +s'absorbent insensiblement et finissent par disparaître. + +Il semble, à l'en croire, que l'amour est l'unique affaire de la vie, +que la vie elle-même, c'est-à-dire l'action, sous ses formes les plus +variées, n'ait pas d'autre objet ni d'autre emploi. Avant d'avoir aimé, +on ne vivait pas; quand on n'aime plus ou qu'on n'est plus aimé, à peine +a-t-on le droit de vivre encore. Cela seul, aimer, être aimé donne du +prix à l'existence. Je vois bien apparaître un autre mobile, vaguement +déjà dans les romans de la première manière, très nettement dans les +romans de la seconde période, le sentiment humanitaire; mais ce mobile +lui-même se subordonne au premier. Dans des romans comme _le Compagnon +du tour de France_, _la Comtesse de Rudolstadt_, _le Meunier +d'Angibault_, c'est l'amour qui est l'initiateur suprême à la doctrine +égalitaire. On se dévoue au grand oeuvre, comme le comte Albert, soit, +mais Consuelo est la récompense espérée et prévue de ce dévouement. Tout +ce qu'il y a d'activité virile ou d'héroïsme dans le monde a pour but +l'amour à mériter ou à conquérir. Si l'opinion sociale ou les hasards de +la vie ont creusé un abîme entre eux et l'objet aimé, les héros de Mme +Sand déploient une force incalculable pour le franchir. Il y a même là +une idée touchante, que l'auteur a employée plusieurs fois avec un +singulier bonheur. Que d'énergie montre ce paysan demi-lettré, Simon, +dans le rude assaut de sa destinée! Pour s'élever jusqu'à Fiamma, il +aura la force de conquérir la fortune, le talent même. Mauprat, le coeur +pris par l'image d'Edmée, deviendra, avec une résolution et des peines +incroyables, de bandit et de sauvage, honnête homme, héros. Quand il n'y +a pas d'abîme à franchir, on se croise les bras et on aime; on ne sait +bien faire que cela dans le petit monde que gouverne l'amoureuse +fantaisie de Mme Sand. Voyez Octave, dans _Jacques_, il ne lui vient pas +à l'idée qu'il puisse y avoir d'autre occupation ou d'autre devoir +ici-bas. Il a aimé Sylvia; quand il ne l'aime plus, c'est Fernande +qu'il aime. Son inutilité dans la société n'est pour lui ni un souci ni +un remords; d'ailleurs il n'y pense pas, et s'il y pense, il n'y croit +pas. Sa fonction sociale est d'aimer; Dieu sait s'il s'en acquitte en +conscience. Bénédict, dans _Valentine_, ne s'imagine pas non plus que +son intelligence ou ses bras puissent servir à autre chose. Du jour où +il a rencontré Valentine, sa vie extérieure s'arrête. Il abdique toute +son activité, tout son avenir; il ne songe pas que l'existence a ses +exigences et ses devoirs. Il vit avec son amour et de son amour, dans +l'immobilité d'une extase orientale, que troublent seulement ses fureurs +et ses désespoirs.--La raison de vivre, c'est l'amour; le droit de vivre +cesse avec lui. Ceux qui persistent à traîner sur la terre l'inutile +fardeau d'une existence sans amour sont des âmes faibles qui n'ont pas +su trouver en elles l'énergie d'une résolution suprême. Mais croyez bien +que ces volontés inertes, qui n'ont pas l'énergie de la mort, n'ont pas +eu celle du véritable amour. André, après la mort de Geneviève, se +promène malade au bras de Joseph Marteau, le long des traînes, +lentement, les yeux baissés, comme s'il craignait encore de rencontrer +le regard de son père. _L'infortuné_, nous dit Mme Sand, _n'avait pas eu +la force de mourir_. C'est qu'aussi André n'a porté dans la passion que +les agitations et les terreurs de la faiblesse. Voyez les vrais héros de +l'amour, ils sauront quitter la vie quand l'amour les quittera. +Valentine mourra de la mort de Bénédict. Indiana ne veut pas survivre à +son coeur. Jacques, trahi, va chercher une mort inconnue dans les +glaciers. À qui n'a plus l'amour il ne reste plus rien à faire en ce +monde. Ainsi le veut l'esthétique du roman. Quel contraste avec les +idées de Carlyle, le philosophe anglais, sur le même sujet! «Ce qu'il +exécrait le plus violemment dans les romans de Thackeray, c'est que +l'amour y est représenté (à la façon française) comme s'étendant sur +toute notre existence et en formant le grand intérêt; tandis que +l'amour, au contraire (_la chose qu'on appelle l'amour_), est confiné à +un très petit nombre d'années de la vie de l'homme, et que, même dans +cette fraction insignifiante du temps, il n'est qu'un des objets dont +l'homme a à s'occuper, parmi une foule d'autres objets infiniment plus +importants.... À vrai dire, toute l'affaire de l'amour est une si +misérable futilité qu'à une époque héroïque personne ne se donnerait la +peine d'y penser, encore bien moins d'en ouvrir la bouche[6]?» Qui a +raison? + +Si l'on s'étonne que l'amour soit, non pas le plus grand, mais presque +l'unique devoir de la vie, Mme Sand vous l'expliquera en disant qu'il +vient de Dieu. On sait qu'il était fort à la mode, en ce temps, de mêler +ce nom aux plus vifs emportements de la passion. Nos poètes mettaient +alors une sorte de mysticisme dans les aventures les plus risquées du +coeur. Mais aucun poète, aucun romancier n'a plus ouvertement que Mme +Sand, je dirai plus candidement, abusé de Dieu dans l'amour. Certes il y +a de nobles passions qui grandissent l'âme, et, comme la raison humaine +cherche l'idéal divin dans tout ce qui est grand et beau, on peut croire +parfois, en sentant l'homme meilleur, à une secrète intervention de Dieu +dans ces sentiments privilégiés. Mais quel enthousiasme indiscret et +périlleux d'appliquer à tous les amours, quels qu'ils soient, cette +complaisante faveur de la Providence! De quelles coupables lâchetés de +coeur, de quelles perfidies, de quelles défaillances morales on la rend +ainsi involontairement complice! Écoutez Mme Sand nous retracer à sa +façon les hautes origines de l'amour: «Ce qui fait l'immense supériorité +de ce sentiment sur tous les autres, _ce qui prouve son essence divine_, +c'est qu'il ne naît point de l'homme même, c'est que l'homme n'en peut +disposer; c'est qu'il ne l'accorde pas plus qu'il ne l'ôte par un acte +de sa volonté; c'est que le coeur humain le reçoit d'en haut sans doute +pour le reporter sur la créature choisie entre toutes dans les desseins +du ciel; et quand une âme énergique l'a reçu, c'est en vain que toutes +les considérations humaines élèveraient la voix pour le détruire; il +subsiste seul et par sa propre puissance. Tous ces auxiliaires qu'on lui +donne, ou plutôt qu'il attire à soi, l'amitié, la confiance, la +sympathie, l'estime même, ne sont que des alliés subalternes; il les a +créés, il les domine, il leur survit.» Et, quelques lignes plus loin, +elle ajoute: «La suprême Providence, qui est partout en dépit des +hommes, n'avait-elle pas présidé à ce rapprochement? L'un était +nécessaire à l'autre: Bénédict à Valentine, pour lui faire connaître ces +émotions sans lesquelles la vie est incomplète; Valentine à Bénédict, +pour apporter le repos et la consolation dans une vie orageuse et +tourmentée. Mais la société se trouvait là entre eux, qui rendait ce +choix absurde, coupable, impie! La Providence a fait l'ordre admirable +de la nature, les hommes l'ont détruit; à qui la faute?» Qu'il y ait une +prédestination divine entre Bénédict et Valentine, j'ai peine à le +croire, mais que Dieu intervienne exprès pour autoriser jusqu'aux +inconstances du coeur, voilà ce que je ne peux, en conscience, accorder +à Jacques. «Je n'ai jamais travaillé mon imagination, dit-il, pour +allumer ou ranimer en moi le sentiment qui n'y était pas encore ou celui +qui n'y était plus; je ne me suis jamais imposé la constance comme un +rôle. Quand j'ai senti l'amour s'éteindre, je l'ai dit sans honte et +sans remords, et _j'ai obéi à la Providence qui m'attirait ailleurs_.» +La singulière fonction pour la Providence, d'appeler Jacques à de +nouvelles amours! Du reste, Jacques fait des prosélytes à sa doctrine, +sa femme la première. Car, plus tard, lorsque sa femme le trahit, c'est +religieusement, si je puis dire. On n'avait jamais poussé la piété si +avant dans l'adultère. Imaginez, pour consacrer son bonheur, le projet +que forme l'aimable Fernande. «O mon cher Octave! écrit-elle à son +amant, nous ne passerons jamais une nuit ensemble sans nous agenouiller +et sans prier pour Jacques.» Voilà un mari bien consolé. + +On ne doit pas s'étonner, d'après cela, si les héros de Mme Sand croient +rendre à Dieu une sorte de culte en cédant à l'amour. Les amants +prennent tout à coup, dans leurs extases, des airs d'inspirés. Quand ils +racontent leurs joies, c'est avec une sorte d'exaltation pieuse. Ils +semblent voir là quelque chose comme des rites sacrés, où ils apportent +un orgueil attendri. Ce ne sont plus des amants, ce sont des grands +prêtres. + +De quel ton religieux Valreg raconte l'invraisemblable bonheur qui lui +est arrivé, le mensonge bizarre et l'héroïsme cynique par lequel la +Daniella s'est livrée à lui! Je n'insisterai pas, je veux seulement +indiquer la note qui domine dans cette étrange action de grâces. Les +métaphores les plus mystiques se pressent sous sa plume délirante. «Une +vierge sage calomniant sa pureté, éteignant sa lampe comme une vierge +folle, pour rassurer la mauvaise et lâche conscience de celui qu'elle +aime et qui la méconnaît! Mais c'est un rêve que je fais!... _Je suis +dans un état surnaturel.... Je me trouve tel que Dieu m'a fait. L'amour +primordial, le principal effluve de la divinité s'est répandu dans l'air +que je respire; ma poitrine s'en est remplie.... C'est comme un fluide +nouveau qui le pénètre et qui le vivifie.... Je vis enfin par ce sens +intellectuel qui voit, entend et comprend, un ordre de choses immuable, +qui coopère sciemment à l'oeuvre sans fin et sans limites de la vie +supérieure, de la vie en Dieu_», etc., etc. Ce n'est plus seulement un +apôtre de l'amour, c'est un illuminé. + +Venant de Dieu, l'amour est sacré. Y céder, c'est faire acte pie; y +résister serait un sacrilège; le blâmer dans les autres, une impiété. Le +voeu de la nature, n'est-ce pas l'appel même de Dieu à ces élus d'une +nouvelle espèce? Est-il besoin d'ajouter que l'amour se légitime par +lui-même? Il est irresponsable, puisqu'il est divin. Les égarements +qu'il amène rencontrent dans l'auteur et dans ses principaux personnages +la plus large indulgence, la sympathie la plus illimitée: «Marthe, dit +Eugénie (dans le roman d'_Horace_), pourquoi donc cette douleur? Est-ce +du regret pour le passé, est-ce la crainte de l'avenir? Tu as disposé de +toi, tu étais libre, personne n'a le droit de t'humilier.» Ceux mêmes +qui auraient quelque droit de se plaindre, comme les maris abandonnés, +sont les premiers, quand ils ont de grandes âmes, à répandre leur +bénédiction héroïque sur le couple adultère: «Ne maudis pas ces deux +amants, écrit Jacques à Sylvia. Ils ne sont pas coupables, ils s'aiment. +Il n'y a pas de crime là où il y a de l'amour sincère». Et ailleurs: +«Fernande cède aujourd'hui à une passion qu'un an de combats et de +résistance a enracinée dans son coeur; je suis forcé de l'admirer, car +je pourrais l'aimer encore, y eût-elle cédé au bout d'un mois. Nulle +créature humaine ne peut commander à l'amour, et nul n'est coupable pour +le ressentir et pour le perdre.» Mais où donc s'arrêtera cette +indulgence pour les égarements de l'amour? J'ai peur qu'elle ne s'étende +bien loin, jusqu'aux dernières limites où peut s'étendre la vie libre. +Je me rappelle involontairement une apologie très vive (_pro domo suâ_) +d'Isidora la courtisane, démontrant à Laurent que toutes ces femmes de +plaisir et d'ivresse qu'un stoïcisme puéril méprise, ce sont les types +les plus rares et les plus puissants qui soient sortis des mains de la +nature. Mme Sand peut dire qu'Isidora parle ainsi par circonstance ou +par situation, et que d'ailleurs il ne faut pas discuter si sévèrement +les folles pensées qui s'échangent au bal masqué. Soit; mais plus loin, +dans le même livre, Laurent développe un thème analogue, et conclut +hardiment, devant la noble Alice, que la société n'a pas donné d'autre +issue aux facultés de la femme, belle et intelligente, mais née dans la +misère, que la corruption. Et la pudique Alice répond avec une expansion +douloureuse: «Vous avez raison, Laurent». Le mot est d'une bouche bien +grave, cette fois! + +Dans toutes les fautes qui peuvent entraîner une femme, dans celles +mêmes qui l'avilissent aux yeux du monde, il n'y a de coupable que la +société, qui entrave les libres élans de Dieu dans les âmes. On va bien +loin avec cette théorie. J'ai peur que les âmes qui, par malheur, la +prendraient au sérieux, ne s'énervent dans une sorte de fatalisme +oriental. C'est la foi dans la liberté qui nous fait libres. Croyez-y +vigoureusement, vous la sentirez vivre et agir en vous. Cessez d'y +croire, et vous tomberez au rang de ces âmes serviles que la passion +agite sous son joug de fer. On est libre dans la mesure où l'on croit +l'être, car c'est précisément cette affirmation de notre force qui nous +affranchit. Ceci est un dogme de la plus pure philosophie; c'est un +dogme religieux aussi, car la religion nous dit que la grâce ne se +refuse pas à qui la mérite par l'effort. Je ne prétends pas que l'homme +soit impeccable, ni que l'opinion doive s'armer d'une ridicule sévérité +pour châtier ses défaillances. Ce que je veux uniquement, c'est rétablir +la responsabilité là où elle doit être, et empêcher qu'on n'aggrave +encore des faiblesses trop réelles par ces complaisances de doctrines +empressées à les absoudre. Il y a une certaine grandeur morale, même +dans une faute, à s'en reconnaître le libre auteur, plutôt que d'en +chercher la lâche excuse dans une fatalité que nous faisons nous-mêmes +en y croyant. + +L'idéalité sensuelle, voilà le vice secret de presque tous les amours +dans Mme Sand. Ses héros s'élèvent aux plus hautes cimes du platonisme. +Mais regardez de plus près dans le coeur, vous y apercevrez un +sensualisme délicat ou violent qui gâte les plus nobles aspirations. Un +exemple suffira. Lélia est moins une femme qu'un symbole. Parmi tous les +grands sentiments qu'elle symbolise, il faut placer incontestablement +l'amour pur. Mme Sand a voulu en faire la plus brillante expression de +l'idéalisme dans la passion. Certes elle parle un magnifique langage +quand elle s'écrie: «L'amour, Sténio, n'est pas ce que vous croyez; ce +n'est pas cette violente aspiration de toutes les facultés vers un être +créé, c'est l'aspiration sainte de la partie la plus éthérée de notre +âme vers l'inconnu. Êtres bornés, nous cherchons sans cesse à donner le +change à ces insatiables désirs qui nous consument; nous cherchons un +but autour de nous, et, pauvres prodigues que nous sommes, nous parons +nos périssables idoles de toutes les beautés immatérielles aperçues dans +nos rêves. Les émotions des sens ne nous suffisent pas. La nature n'a +rien d'assez recherché dans le trésor de ses joies naïves pour apaiser +la soif de bonheur qui est en nous; il nous faut le ciel, et nous ne +l'avons pas!» Et le discours, lancé ainsi par une pensée impétueuse et +sublime vers l'infini, ne s'arrête plus. L'âme, entraînée à sa suite, +gravit les cîmes les plus élevées du sentiment. Mais tournez le +feuillet: l'âme redescend la montagne. Quelle scène! et comme le _grand +coeur_ de Lélia est près de faiblir! Se rappelle-t-on les pages +brûlantes qui commencent ainsi: «Lélia passa ses doigts dans les cheveux +parfumés de Sténio, et, attirant sa tête sur son sein, elle la couvrit +de baisers....» Il y a dans ces pages un si indéfinissable mélange de +platonisme et de volupté, l'un reprenant sans cesse ce que l'autre a +ravi, et la volupté vaincue revenant à chaque instant se jouer du +platonisme tour à tour indigné et attendri, il y a dans cette lutte +dangereuse et trop longtemps décrite quelque chose de si irritant pour +l'imagination, que je n'hésite pas à juger Pulchérie, la prêtresse du +plaisir, moins impudique dans ses ivresses, que cette sublime Lélia dans +les hallucinations de sa cynique chasteté. Les nobles idées elles-mêmes +qui se présentent au milieu de ce délire ne font qu'en aggraver +l'étrange abandon. «Comme ton coeur bat rude et violent dans ta +poitrine, jeune homme! C'est bien, mon enfant; mais ce coeur +renferme-t-il le germe de quelque mâle vertu? Traversera-t-il la vie +sans se corrompre ou sans se sécher?... Tu souris, mon gracieux poète, +endors-toi ainsi.» Je ne peux souffrir cette sollicitude pour la vertu +future de Sténio en un pareil moment. Lélia proteste en vain contre nos +soupçons. En vain elle déclare qu'elle se complaît dans la beauté de +Sténio avec _une candeur_, une _puérilité maternelle_. Je me défie +malgré moi de ces candeurs et de ces maternités factices. + +Une des conséquences de la théorie sur l'origine providentielle de la +passion est cet axiome romanesque, que l'amour égalise les rangs. C'est +la société seule qui fait les castes. Dieu n'est pour rien dans nos +puériles combinaisons. D'où il faut conclure que, dans ce travail +providentiel qui prédestine les âmes les unes aux autres, il n'est tenu +aucun compte des degrés de la hiérarchie sociale où le hasard et le +préjugé distribueront ces âmes à leur entrée dans la vie. Il y a égalité +devant Dieu, il y aura égalité dans l'amour, qui est son oeuvre. Et l'on +verra toutes ces nobles héroïnes, Valentine de Raimbault, Marcelle de +Blanchemont, Yseult de Villepreux et tant d'autres, aller chercher leur +idéal sous la blouse du paysan ou la veste de l'ouvrier, jalouses de +relever leurs frères abaissés et de remettre chacun d'eux à sa vraie +place. Ainsi se font les mariages d'âmes, d'une extrémité à l'autre de +l'échelle sociale, dans le monde des romans de Mme Sand. Elle se plaît, +dans les jeux de son imagination, à rapprocher les conditions et à +préparer (elle le croit du moins) la fusion des castes par l'amour. + +Qu'y a-t-il de vrai dans cette idée? L'amour égalise-t-il les rangs dans +la vie comme dans le roman? C'est une de ces questions délicates qui +n'admettent pas de réponse absolue, et que d'autres juges que les hommes +pourraient seuls éclairer avec leurs instincts et leurs fines +inductions. Si j'en crois quelques témoignages, cette idée de Mme Sand +séduirait beaucoup l'imagination des femmes. Il y a, en effet, dans le +coeur de chacune d'elles, une tendance au dévouement dans l'amour, une +sorte d'instinct chevaleresque qui s'exalte dans l'idée d'une lutte +généreuse avec les disgrâces imméritées de la société ou de la fortune. +Quelle âme féminine résisterait, en imagination au moins, au plaisir de +relever une grande intelligence refoulée dans l'ombre, un coeur vaillant +égaré, par les hasards d'un sort contraire, dans les rangs obscurs de la +vie? Mais cet héroïsme va-t-il au delà du rêve? Une femme née dans un +rang élevé, entourée de ce luxe et de cet éclat qui sont comme le cadre +naturel des hautes existences sociales, pourra-t-elle, de cette région +où elle vit, distinguer dans la foule humaine ce noble déclassé qu'elle +doit remettre à son vrai niveau? Et si par un hasard miraculeux elle le +découvre, les circonstances se feront-elles assez les complices de son +désir pour rapprocher ces deux coeurs entre lesquels le monde met des +intervalles plus infranchissables que l'Océan avec ses abîmes, que le +désert avec ses immensités? Je suppose ces obstacles vaincus et les deux +âmes mises en contact l'une avec l'autre par une destinée propice, tout +sera-t-il dit pour cela, et ne verra-t-on pas s'élever tout à coup, par +le seul effet d'une connaissance plus longue, des obstacles imprévus et +cette fois invincibles? L'amour survivra-t-il à cette délicate épreuve +de l'intimité familière? Songez que, de ces deux âmes, l'une apporte +cette indélébile habitude de manières, de langage et de ton, qui est +devenue pour elle une seconde nature plus nécessaire que la première. +Songez que l'autre vient d'ailleurs et que toute la distinction du coeur +ne rachète pas ces inexpériences de la vie sociale, ces ignorances qui +ne sont sublimes que dans les livres. Il faut au moins que la culture +intellectuelle et des instincts particulièrement délicats viennent +combler ces abîmes où l'amour, cruellement désappointé, risquerait fort +de s'engloutir. Sans doute, l'amour ne consulte pas les règles de la +hiérarchie sociale; mais il sera difficile d'admettre que ces règles +soient absolument interverties. Et, pour préciser ma pensée, j'accorde à +Mme Sand qu'Edmée puisse aimer Mauprat: il est de sa famille et, après +quelques années de soins, ce sera un fort galant homme; ou que la +dernière Aldini laisse son imagination d'abord, son coeur ensuite, +s'éprendre de Lélio: c'est un artiste célèbre, un esprit charmant, un +noble coeur; que Valentine enfin pardonne à Bénédict quelques rudesses +de manières: c'est une sorte de génie, inculte seulement à la surface, +plein d'éloquence naturelle et d'idées fortes. Mais je doute que les +grandes dames et les nobles demoiselles de Mme Sand puissent aimer, +ailleurs que dans les romans, les unes un gondolier ignare, les autres +un ouvrier illettré; surtout que, si elles ont eu le vertige de ces +amours disproportionnés, elles poussent l'imprudence au delà, et +qu'elles rêvent des unions plus impossibles que leur amour. En tout ceci +je ne fais qu'exprimer des doutes et marquer des nuances. Je pose des +questions, je me garderai bien de les résoudre. Qui oserait, sans folie, +affirmer qu'il y a quelque chose que l'amour ne puisse pas faire? Mais +alors c'est à titre d'exception. + +Nous avons indiqué la théorie de l'amour dans Mme Sand, si pourtant ce +n'est pas forcer le sens des mots que de voir une théorie dans ces +inspirations ardentes d'une sensibilité sans règle. Et malgré tout, en +dépit des plus justes critiques, il est difficile de ne pas subir le +charme. Il faut tenir sa raison bien en garde pour l'empêcher d'être +entraînée. Jamais on n'a porté une candeur plus éloquente dans le +paradoxe, ni une loyauté plus enthousiaste dans l'erreur. Et puis, +quelle injustice ce serait de ne voir dans Mme Sand que le peintre +séduisant des égarements ou des sophismes de la passion! Comme il y a de +grandes et nobles parties dans sa conception de l'amour! Quelle +générosité, quelle délicate fierté, quel dévouement chevaleresque dans +ses types les plus aimés! Il y a sur quelques-uns d'entre eux +l'impérissable rayon de la grâce idéale. Geneviève, créature plus +fraîche et plus pure que les fleurs au milieu desquelles s'écoulait ta +vie, jusqu'au jour fatal où l'on te ravit ton bonheur en troublant ta +pureté; Consuelo, ravissante et fière image de la conscience dans l'art +et de l'honneur dans l'amour, chaste fille religieusement fidèle à un +souvenir à travers les aventures de votre vie errante; Edmée, type envié +des femmes, une des plus touchantes créations du roman moderne, douce +héroïne qui avez si souvent visité les rêves des jeunes âmes +enthousiastes, dans ce fantastique costume de chasse sous lequel vous +vit pour la première fois votre sauvage amant, avec cet air de calme +souriant, de franchise courageuse et d'inviolable honneur; et vous +aussi, vous Marie, l'héroïne de _la Mare au Diable_, qui n'aviez pour +inspirer un grand amour que votre ingénuité et qui avez vaincu avec +cette arme l'âme rude d'un paysan, qui avez fait par votre +désintéressement l'éducation de cette générosité ignorée d'elle-même, +qui avez fait éclore par votre honte sans art la justice et le +dévouement, là où le calcul régnait en maître; vous enfin, Caroline de +Saint-Geneix, qui avez vaincu un ennemi plus fort que la rudesse du +paysan, l'implacable orgueil d'un préjugé, et qui, à force de réserve, +de pudeur, de grandeur d'âme, d'héroïsme simple et modeste, avez soumis +toutes les résistances, amélioré toutes les âmes, transformé autour de +vous toutes les fatalités d'éducation et de race; vous toutes, vous avez +su noblement et délicatement aimer, vous avez fait connaître un jour, +une heure, la vraie grandeur dans l'amour vrai. Vous avez ému l'âme de +plusieurs générations. Vous vivrez maintenant au milieu de ce peuple +idéal que le génie crée et qui vit du souffle immortel de l'art. + +La conception que Mme Sand s'est faite de l'amour n'a pas été +indifférente; elle a eu des conséquences d'une certaine portée. C'est +par l'idée de la passion irresponsable que la lutte de Mme Sand a +commencé contre l'opinion, contre les lois sociales, et que cette lutte +s'est tout d'abord introduite dans les romans, où plus tard elle s'est +fait une si large place. + +Là s'est révélée une lacune qu'il serait inutile de ne pas signaler dans +la nature morale de Mme Sand, tant elle s'y trahit manifestement +d'elle-même. Ce qui manque à cette âme si puissante et si riche +d'enthousiasme, c'est une humble qualité morale qu'elle dédaigne et +qu'elle calomnie même, quand elle vient à en parler, la résignation, qui +n'est pas, comme elle semble le croire, l'inerte vertu des âmes basses, +pliées d'avance à tous les jougs dans une superstitieuse servilité +devant la force. C'est là une fausse et dégradante résignation; la +véritable procède de la conception de l'ordre universel, au prix duquel +les souffrances individuelles, sans cesser d'être une occasion de +mérite, cessent d'être un droit à la révolte. Que deviendrait la société +si chacun, armant sa passion de la force, la jetait en guerre à travers +les intérêts légitimes ou les droits contraires? Ce serait la société +élémentaire selon Hobbes, la lutte de l'homme devenu un loup pour +l'homme. La résignation, entendue dans son vrai sens, philosophique et +chrétien, est une acceptation virile des lois morales et aussi des lois +nécessaires au bon ordre des sociétés, elle est une adhésion libre à +l'ordre, un sacrifice consenti par la raison d'une partie de son bien +particulier et de sa liberté personnelle, non à la force ou à la +tyrannie d'un caprice humain, mais aux exigences du bien général, qui ne +subsiste que par l'accord des libertés individuelles et des passions +réglées. Cette conception manque tout à fait à Mme Sand. Elle ne sait +pas se résigner, et l'orgueil de la passion frémit dans toutes ses +oeuvres, superbe et révolté. + +De là ces déclamations célèbres sur les droits de l'être humain à +secouer le joug des lois sociales, des lois sans pitié et sans +intelligence, qui meurtrissent le coeur et violentent la liberté. De là +tant de prophéties irritées et cette utopie du mariage idéal: «Je ne +doute pas, s'écrie Jacques, que le mariage ne soit aboli, si l'espèce +humaine fait quelque progrès vers la justice et la raison; un lien plus +humain et non moins sacré remplacera celui-là, et saura assurer +l'existence des enfants qui naîtront d'un homme et d'une femme, sans +enchaîner jamais la liberté de l'un et de l'autre. Mais les hommes sont +trop grossiers et les femmes trop lâches, pour demander une loi plus +noble que la loi de fer qui les régit; à des êtres sans conscience et +sans vertu il faut de lourdes chaînes.» Demander une loi, c'est bientôt +dit, une loi qui affranchisse la liberté des époux sans détruire la +famille que fonde le pacte de ces deux libertés. Qu'on essaye donc de la +concevoir, cette loi, dans la contradiction de ses termes! À moins de +conclure tout simplement à l'union libre, je défie les législateurs de +l'avenir de sortir de ce dilemme: il faut que l'homme et la femme +aliènent leur liberté ou que la famille périsse. Encore s'il n'y avait +que l'homme et la femme, le problème serait bientôt résolu. Ils se +quitteraient dès qu'ils ne s'aimeraient plus, à supposer pourtant qu'ils +puissent vivre l'un sans l'autre. C'est une panacée commode à l'usage +des deux époux, quand ils ont tous deux des rentes ou même quand ils +n'ont rien. Mais que deviendront les enfants, sous la loi de ces +mariages éphémères? Mme Sand ne s'en occupe pas. Pas davantage la +Sibylle, quand elle prépare dans le temple des _Invisibles_ les décrets +de l'avenir: «Oui, dit-elle, l'abandon de deux volontés qui se +confondent en une seule est un miracle, car toute âme est libre en vertu +d'un droit divin. Arrière donc les serments sacrilèges et les lois +grossières! Laissez-leur l'idéal, et ne les attachez pas à la réalité +par les chaînes de la loi. _Laissez à Dieu le soin de continuer le +miracle_.» À merveille; mais enfin, si Dieu ne continue pas le miracle? +Si l'enthousiasme qui a entraîné cet homme et cette femme à se donner +l'un à l'autre par le pacte toujours révocable de l'amour; si cette +ferveur qui les fait s'écrier à la première heure de l'amour: «Non pas +seulement dans cette vie, mais dans l'éternité»; si la passion, enfin, +se refroidit et disparaît, le mariage idéal cessera-t-il par là même? +L'enthousiasme est une base bien fragile pour supporter la famille. Le +roman de _Jacques_ nous montre une femme qui s'est mariée dans la +plénitude de sa liberté, qui a connu et pratiqué cette ferveur exigée +dans le mariage idéal et qui disait, elle aussi: «Pour l'éternité». Et +pourtant, après quelques années, que deviennent Fernande et la famille +qu'elle a fondée? Mme Sand élude la difficulté; elle envoie aux enfants +une maladie, qui les enlève, elle conseille à Jacques d'aller se tuer +dans quelque gouffre ignoré, pour laisser sa femme libre d'aimer +ailleurs. Fort bien, mais la réalité ne se laisse pas gouverner comme le +roman. Et si les enfants s'obstinent à vivre? Et si Jacques ne veut pas +mourir? Il serait trop cruel, en vérité, de recommander l'exemple de +Jacques à tous les maris que leurs femmes cessent d'aimer. Quelle +hécatombe! + +George Sand avait-elle été coupable, dès ses premiers romans, de +pareilles intentions? Elle s'en était défendue dans une réponse bien +curieuse, courtoise mais vive, à M. Nisard, qui a dû être écrite vers +1836 et qui a été annexée, sous forme de post-scriptum, aux _Lettres +d'un Voyageur_. C'est comme une apologie personnelle des romans de sa +première manière et de leurs tendances: «S'il ne s'agissait pour moi que +de vanité satisfaite, disait-elle au critique sévère et délicat qui +s'était occupé de la partie sociale de ses oeuvres, je n'aurais que des +remerciements à vous offrir, car vous accordez à la partie imaginative +de mes contes beaucoup plus d'éloges qu'elle n'en mérite. Mais plus je +suis touché de votre suffrage, plus il m'est impossible d'accepter votre +blâme à certains égards.... Vous dites, monsieur, que la haine du +mariage est le but de tous mes livres. Permettez-moi d'en excepter +quatre ou cinq, entre autres _Lélia_, que vous mettez au nombre de mes +plaidoyers contre l'institution sociale, et où je ne sache pas qu'il en +soit dit un mot.... _Indiana_ ne m'a pas semblé, non plus, lorsque je +l'écrivais, pouvoir être une apologie de l'adultère. Je crois que dans +ce roman (où il n'y a pas d'adultère commis, s'il m'en souvient bien) +l'_amant_ (_ce roi de mes livres_, comme vous l'appelez spirituellement) +a un pire rôle que le mari--_André_ n'est ni _contre_ le mariage, ni +_pour_ l'amour adultère.--Enfin dans _Valentine_, dont le dénouement +n'est ni neuf ni habile, j'en conviens, la vieille fatalité intervient +pour empêcher la femme adultère de jouir, par un second mariage, d'un +bonheur qu'elle n'a pas su attendre--Reste _Jacques_, le seul qui ait +été assez heureux, je crois, pour obtenir de vous quelque attention.» + +Et l'apologie, très habile, commence par l'aveu que l'artiste a pu +pécher, que sa main sans expérience et sans mesure a pu tromper sa +pensée, que son histoire ressemble un peu à celle de Benvenuto Cellini, +qui s'arrêtait trop au détail en négligeant la forme et les proportions +de l'ensemble. C'est quelque chose de semblable qui a dû lui arriver à +elle-même en écrivant ce roman, et sans doute aussi tous ses autres +romans se ressentent de cette hâte d'ouvrier ardent et malhabile, qui se +complaît à la fantaisie du moment, et qui manque le but à force de +s'amuser aux moyens. Cette première excuse une fois admise, on voudra +bien considérer qu'il y a en elle plus de la nature du poète que de +celle du législateur, qu'elle ne se sent pas la force d'être un +réformateur; qu'il lui est arrivé souvent d'écrire _lois sociales_ à la +place des vrais mots, qui eussent été les _abus_, les _ridicules_, les +_préjugés_ et les _vices_ du temps, lesquels lui semblent appartenir de +plein droit à la juridiction du roman, tout aussi bien qu'à celle de la +comédie. À ceux qui lui ont demandé ce qu'elle mettrait à la place des +_maris_, elle a répondu naïvement que c'était le _mariage_, de même qu'à +la place des prêtres, qui ont compromis la religion, elle croit que +c'est la religion qu'il faut mettre. Elle a fait peut-être une autre +grande faute contre le langage, lorsque, en parlant des _abus_ et _des +vices_ de la société, elle a dit _la société_; elle jure qu'elle n'a +jamais songé à refaire la Charte constitutionnelle; elle n'a pas eu, +d'ailleurs, l'intention qu'on lui prête de donner au monde son malheur +personnel en preuve de sa thèse, faisant ainsi d'un cas privé une +question sociale. Elle s'est bornée à développer des aphorismes aussi +péremptoires que ceux-ci: «Le désordre des femmes est très souvent +provoqué par la férocité ou l'infamie des hommes».--«Un mari qui méprise +ses devoirs de gaieté de coeur, en jurant, riant et buvant, est +_quelquefois_ moins excusable que la femme qui trahit les siens en +pleurant, en souffrant et en expiant.» Mais enfin quelle est sa +conclusion? Évidemment cet amour qu'elle édifie et qu'elle couronne sur +les ruines de l'_infâme_ est son utopie; cet amour est grand, noble, +beau, volontaire, éternel; mais cet amour, «c'est le mariage tel que l'a +fait Jésus, tel que l'a expliqué saint Paul, tel encore, si vous voulez, +que le chapitre VI du titre V du Code civil en exprime les devoirs +réciproques». C'est, en un mot, le mariage vrai, idéal, humanitaire et +chrétien à la fois, qui doit faire succéder la fidélité conjugale, le +véritable repos et la véritable sainteté de la famille à l'espèce de +contrat honteux et de despotisme stupide qu'a engendrés _la décrépitude_ +du monde. + +Malgré tout, l'objection de fond subsiste toujours. Comment tirer un +pacte irrévocable d'éléments aussi changeants, aussi fugaces que +l'amour? Comment le sacrement social du mariage pourra-t-il avoir une +chance quelconque de stabilité, s'il n'est que la constatation de la +passion? Ne faut-il pas toujours y faire intervenir un élément plus +solide, plus substantiel, ou l'honneur ou un serment social, ou un +engagement religieux qui lui donne une règle et un appui? Et que +deviendront, dans le péril de ces unions mobiles si facilement rompues, +la faiblesse de la femme abandonnée ou celle de l'enfant trahi? + +On dirait que Mme Sand elle-même a reconnu tardivement la force de +l'objection. Elle s'est fort amendée dans les derniers romans. Comme +exemple, voyez _Valvèdre_, la contre-partie de _Jacques_ dont la +conclusion logique était que le mariage tombe de soi avec l'amour. Rien +n'est plus curieux que de voir le même sujet traité deux fois par un +auteur sincère, à vingt-sept ans de distance, chaque fois avec les +préoccupations différentes qu'apporte la vie et qui imposent aux héros +du roman des destinées si différentes, au roman lui-même deux +dénouements contraires. Le sujet est le même: la lutte du mari et de +l'amant; mais comme cette lutte se termine différemment! Par malheur, +_Valvèdre_ ne vaut pas _Jacques_. La verve et le charme se sont en +partie éclipsés. Alida, c'est encore Fernande, mais dépouillée de sa +poésie, passionnée à froid et dans le faux. L'amant n'a guère changé. +Qu'il s'appelle Octave ou Francis, c'est toujours le même personnage qui +prodigue l'héroïsme dans les mots et qui débute dans la vie par immoler +une femme à son amour-propre. Mais le mari n'est plus cet insensé +sublime qui se tue pour n'être pas un obstacle dans la vie de celle +qu'il aime follement et pour faire que le bonheur de sa femme ne soit +pas un crime. Jacques s'appelle maintenant Valvèdre; il a réfléchi, il a +cherché des consolations dans l'étude. Il a tué en lui la folie du +désespoir; il n'abdique pas son rôle et son devoir de mari; il ne cède +plus volontairement sa femme à Octave, et quand sa femme l'a quitté, +quand elle meurt de la situation fausse où l'a jetée le dépit plus que +l'amour, il apparaît près du lit funèbre; il reprend à l'amant faible et +inutile le coeur de cette femme qui va mourir. Il écrase Francis de sa +générosité, tout en lui enlevant la joie de la dernière pensée d'Alida. +Le dénouement est, on le voit, tout l'opposé de l'ancien roman. La +réflexion a fait son oeuvre, la vie aussi. + +Il est certain que c'est l'attaque vive contre les lois à propos du +mariage qui introduisit plus tard la question sociale tout entière dans +les romans de George Sand. Elle s'enhardit en dehors des limites qu'elle +avait tout d'abord tracées autour de sa pensée. Elle ne s'arrêta pas, +comme en 1836, à la crainte de se poser en réformateur de la société; +elle entreprit de porter remède, sur les principaux points, à _l'infâme +décrépitude du monde_. + +Exaltation dans le sentiment, faiblesse et incohérence dans la +conception, voilà ce qui caractérise les théories sociales de Mme Sand. +Nous n'insisterons pas sur ce côté si connu et si souvent discuté de ses +oeuvres, où d'ailleurs il y aurait bien des questions de propriété ou de +voisinage à résoudre entre elle et ceux qu'elle se plut à nommer ses +maîtres dans l'oeuvre de destruction et de reconstruction qu'elle +préparait. D'ailleurs, il faut bien se le dire, depuis ces âges +lointains des politiciens et des philosophes dont la pensée agitait les +réformes futures, cette partie des romans de Mme Sand a étrangement +vieilli. Il semble, lorsqu'on les relit à près de cinquante ans de +distance, que l'on assiste à une exhumation de doctrines +antédiluviennes. Étrange et magnifique supériorité de la poésie, qui est +la fiction dans l'art, sur l'utopie, qui est la fiction violente dans la +réalité sociale! Tout ce qui reste de l'art pur, de l'art désintéressé, +dans les récits de cette période, conserve à travers les années la +sérénité d'une incorruptible et radieuse jeunesse. Les figures aimées, +qu'on y rencontre avec tant de plaisir, dans les intervalles de la thèse +qui déclame, peuplent encore notre imagination et sont comme le charme +immortel de notre souvenir. Au contraire, tout ce qui relève du système, +toutes ces doctrines si trompeuses, si vagues, si pleines de spécieuses +promesses et de formules sibyllines, tout ce qui rappelle ces grandes +épopées de la philosophie de l'avenir, tout cela porte les traces d'une +effroyable caducité, tout cela est mort, irrémissiblement mort. Qui +aurait le courage, aujourd'hui, de relire ou de discuter des pages, +écrites pourtant avec une conviction ardente, sous la dictée des grands +prophètes, comme celles qui remplissent le second volume de _la Comtesse +de Rudolstadt_, les trois quarts du _Péché de M. Antoine_, et cet +_Évenor_, dont je ne peux évoquer le souvenir sans un indicible effroi? +Est-il besoin de rappeler même les traits fondamentaux de la doctrine, +le mélange d'un mysticisme _historique_ élaboré par Pierre Leroux, et +d'un radicalisme révolutionnaire naïvement imité de Michel (de +Bourges)? Mme Sand a toujours eu un goût très vif, une passion véritable +pour les idées, mais elle les interprète en les mêlant et les confondant +toutes. Sa métaphysique est fort incertaine et vague. George Sand est +idéaliste, sans doute, et c'est par là qu'elle se distingue profondément +de l'école des romanciers qui l'ont suivie. Mais qui pourrait définir +clairement sa pensée dans les oeuvres diverses où elle a essayé de +l'exprimer? Elle a l'élan vigoureux, elle a le coup d'aile vers les +régions mystérieuses. Mais quelle doctrine précise rapporte-t-elle de +ces explorations sublimes? Que l'on essaye seulement de comprendre quel +sens prend sous sa plume, en certaines circonstances solennelles, ce +grand mot Dieu, dont elle use avec une sorte de prodigalité? Que +devient-il, ce nom, au bout des transformations que sa pensée a subies +dans ses diverses phases, à travers les maîtres qu'elle a écoutés avec +une curiosité docile et passionnée? Que devient-il dans cet immense +laboratoire humanitaire, ce Dieu de l'amour pur, que Lélia appelait dans +sa prière désespérée, dans l'église des Camaldules, ce Dieu de vérité +que Spiridion invoquait, d'un coeur enflammé, à travers les persécutions +des moines, dans les sombres visions du cloître? Sous l'influence de +Pierre Leroux, il semble bien qu'il soit devenu le commencement et le +terme du _circulus_ universel. Plus tard, affranchie de la secte, Mme +Sand rendra au nom de Dieu une partie de sa signification compromise et +de ses attributs perdus. Mais ce serait toute une histoire que de +raconter l'odyssée de ce Dieu successivement transformé, anéanti et +finalement retrouvé. C'est tout un _avatar_ dont le sens reste souvent +une énigme. + +Loin de nous toute pensée d'ironie! Ces choses sont graves, et il +faudrait être misérablement gai pour en rire; d'ailleurs ces idées +philosophiques et sociales ont vécu dans une âme sincère, c'est assez +pour que l'on n'en plaisante pas. J'accorde de grand coeur mon respect, +non aux théories elles-mêmes, mais au loyal enthousiasme qui les a +embrassées. Au reste, il faut bien le dire, ces doctrines sont mortes, +et bien mortes; elles ont succombé sous leur impuissance en face des +faits, et le socialisme doctrinal de 1848 a été trouvé incapable de +résoudre pratiquement le plus mince problème. Mais ce qui n'est pas +mort, ce sont les problèmes eux-mêmes; ce qui n'est pas mort, c'est la +nécessité économique et morale de les poser, et d'en chercher au moins +la solution partielle. Ce qui n'est pas mort, enfin, c'est la misère et +l'imprescriptible obligation, pour quiconque a une conscience et du +coeur, de dévouer une part de sa pensée et de sa vie à ces souffrances +de nos frères inconnus. Les théories de ce temps-là sont bien finies, je +le crois, mais la cause qui les a fait naître leur survit, et ce n'est +pas trop dire que de déclarer que cette cause est celle même du +christianisme, que ces deux causes n'en font qu'une, et que nul n'est +vraiment ni chrétien ni philosophe qui n'est pas résolu à opposer aux +tristes conquêtes de la misère l'effort croissant de la sympathie et du +dévouement. Ne nous inquiétons pas trop de savoir si le progrès est +indéfini et continu. Nous savons, en tout cas, qu'il n'est pas fatal et +qu'il dépend de nous. Travailler au progrès partiel, sur un atome de +l'étendue, sur un point du temps, c'est peut-être tout ce que nous +pouvons faire, faisons-le. Occupons-nous moins d'aimer l'humanité de +l'avenir que les hommes qui sont près de nous, à la portée de notre main +et de notre coeur. Tout cela n'est pas chose nouvelle, c'est le +socialisme de la charité, et c'est le bon. + +Qui de nous ou de Mme Sand se trouve le plus rapproché de M. de +Lamennais, la seule intelligence vraiment philosophique qu'elle ait +connue? Avait-elle lu ces admirables lignes dans les _Oeuvres +posthumes_: «On ne saurait tromper plus dangereusement les hommes qu'en +leur montrant le bonheur comme le but de la vie terrestre. Le bonheur +n'est point de la terre, et se figurer qu'on l'y trouvera est le plus +sûr moyen de perdre la jouissance des biens que Dieu y a mis à notre +portée. Nous avons à remplir une fonction grande et sainte, mais qui +nous oblige à un rude et perpétuel combat. On nourrit le peuple d'envie +et de haine, c'est-à-dire de souffrances, en opposant la prétendue +félicité des riches à ses angoisses et à sa misère.» Et, avec un +admirable geste d'âme, l'illustre penseur s'écrie: «Je les ai vus de +près, ces riches si heureux! Leurs plaisirs sans saveur aboutissent à un +irrémédiable ennui qui m'a donné l'idée des tortures infernales. Sans +doute, il y a des riches qui échappent plus ou moins à cette destinée, +mais par des moyens qui ne sont pas de ceux que la richesse procure. La +paix du coeur est le fond du bonheur véritable, et cette paix est le +fruit du devoir parfaitement accompli, de la modération des désirs, des +saintes espérances, des pures affections. Rien d'élevé, rien de beau, +rien de bon ne se fait sur la terre qu'au prix de la souffrance et de +l'abnégation de soi, et le sacrifice seul est fécond.» Pour cette simple +page d'un vrai penseur qui tempère par des traits d'une raison si forte +ses indignations et ses colères, je donnerais de grand coeur tous les +discours de Pierre Leroux et surtout la fameuse conversation du pont des +Saints-Pères, un soir que les Tuileries ruisselaient de l'éclat d'une +fête, où M. Michel (de Bourges) tenta d'initier à des doctrines +farouches l'intelligence vraiment naïve de Mme Sand, où elle eut +l'étonnement et presque le scandale de cette éloquence furibonde, +débridée à cette heure jusqu'à une sorte de férocité apocalyptique. La +naïveté dans le génie, peut-on la nier, puisque, malgré l'horreur avouée +de cette conversation, tout entière en sanglants dithyrambes, Mme Sand +continua quelque temps encore à croire à l'esprit politique de son +prolixe et bruyant ami? + +Pour moi, je ne pardonnerai jamais à cet ami et à beaucoup d'autres +d'avoir exalté dans le faux cette sensibilité d'artiste, si facile à +recevoir les impressions fortes, et jeté cette vive imagination dans les +chimériques violences de leurs doctrines. Au fond, ils trouvaient +d'avance un complice dans son coeur, qui longtemps ne vit pas la +transition trop facile entre les idées de réforme et les utopies +sanglantes; elle-même l'avoua plus tard. Son coeur fut la première dupe. + +Tout enfant, dans les campagnes du Berry, plus tard au couvent, ce qui +avait éclaté dans les premiers traits de sa nature, c'était une immense +bonté, une compassion infinie, une tendresse profonde pour la misère +humaine. Il était impossible de s'approcher d'elle, même avec les +préventions les plus contraires, sans être désarmé par cette grâce +rayonnante du sentiment. Rarement elle se fâchait, soit contre les +hommes, soit contre les choses, même quand elle en souffrait le plus +cruellement. Elle se retirait avec tristesse, mais sans colère, des +contacts ou des situations les plus injurieux pour sa dignité. Et quand +elle regardait autour d'elle, c'était avec un regard de tendre et +profonde sympathie. Après bien des essais différents de morale +applicable à sa vie, elle avait fini par se faire à elle-même une morale +qui tenait dans cette règle unique: Être bon. Chacun se fait une morale +selon son coeur. Le jour où elle s'était élevée à cette conception +claire du but et de l'emploi de la vie, les grandes émotions qui avaient +soulevé la sienne jusque dans son fond s'étaient pacifiées. Une lumière +supérieure avait pénétré à travers le trouble et le tumulte de son coeur +qui, jusqu'alors, n'avait eu que des instincts facilement égarés. Cette +idée, qui résume en effet la morale sociale, avait pris chez elle une +importance et une sorte de royauté intellectuelle: _le devoir de sortir +de soi_. Elle avait fini par comprendre, à force de douloureuses +expériences, ce qu'il y a d'égoïsme implacable dans la passion. Elle +avait fini par concevoir que la vraie vie, c'est de penser non toujours +à soi et pour soi, mais aux autres et pour les autres, et aussi à tout +ce qui est grand, noble et beau, à tout ce qui peut nous distraire de ce +moi, toujours prêt à se prendre pour l'objet de sa monotone analyse et +de sa lugubre idolâtrie. + +C'est par ce grand côté de sa nature, la sensibilité toute prête et la +bonté absolue, qu'elle avait été si facilement prise par les thèses +sociales émergées du cerveau de chaque réformateur en disponibilité. Ces +thèses elles-mêmes, qu'était-ce, sinon des formes variées de l'utopie +qui l'avait séduite dès son enfance et dont le premier mobile avait été +le sentiment profond du mal humain, du mal social; utopie qui pouvait se +croire innocente et sainte tant qu'elle n'avait pas essayé de régner en +dehors des imaginations et des coeurs, et qu'elle n'avait pas encore +tenté la force comme dernier moyen d'apostolat? + +«Il n'y a en moi, disait-elle un jour, rien de fort que le besoin +d'aimer.» C'est par ce besoin d'aimer qu'elle parvint à maintenir en +elle, au-dessus des tentations du doute et même un peu contre l'opinion +de son siècle «qui n'allait pas de ce côté-là pour le moment», une +doctrine toute d'idéal et de sentiment qui ressemblait assez à une sorte +de platonisme chrétien. Leibniz d'abord, et puis Lamennais, Lessing, +puis Herder expliqué par Quinet, Pierre Leroux, Jean Reynaud enfin, +voilà les principaux maîtres qui l'empêchèrent, par des secours +successifs, de trop flotter dans sa route à travers les diverses +tentatives de la philosophie moderne. «Chaque secours de la sagesse des +maîtres vient à point en ce monde, où il n'est pas de conclusion absolue +et définitive. Quand, avec la jeunesse de mon temps, je secouais la +voûte de plomb des mystères, Lamennais vint à propos étayer les parties +sacrées du temple. Quand, indignés après les lois de septembre, nous +étions prêts encore à renverser le sanctuaire réservé, Leroux vint, +éloquent, _ingénieux, sublime_, nous promettre le règne du ciel sur +cette même terre que nous maudissions. Et, de nos jours, comme nous +désespérions encore, Reynaud, déjà grand, s'est levé plus grand encore, +pour nous ouvrir, au nom de la science et de la foi, au nom de Leibniz +et de Jésus, l'infini des mondes comme une patrie qui nous réclame.» Que +de noms divers et contradictoires successivement invoqués! + +Elle n'avait pas eu trop de ces secours pour rester fidèle à +quelques-unes des idées qui, sous des formules plus ou moins variées, +donnent du prix à la vie et un sens à l'espérance. Après la période de +dévotion et d'extase qu'elle avait traversée au couvent des Anglaises +et les années qui suivirent, avec des oscillations diverses terminées un +jour par une rupture avec la foi ancienne, elle avait eu de grandes +perplexités et de grands abattements. Elle avait connu le doute et avait +révélé l'état de son âme dans plusieurs de ses livres. + +«Tu me demandes, dit-elle à un de ces amis réels ou imaginaires qui sont +les confidents commodes du _Voyageur_, si c'est une comédie que ce livre +(_Lélia_), que tu as lu si sérieusement.--Je te répondrai que _oui_ et +que _non_, selon les jours. Il y eut des nuits de recueillement, de +douleur austère, de résignation enthousiaste, où j'écrivis de belles +phrases de bonne foi. Il y eut des matinées de fatigue, d'insomnie, de +colère, où je me moquais de la veille et où je pensai tous les +blasphèmes que j'écrivis. Il y eut des après-midi d'humeur ironique et +facétieuse, où je me plus à faire Trenmor (le forçat philosophe) plus +creux qu'une gourde.» Tous les types avaient représenté, à un certain +moment, des états de son esprit en lutte. Ce ne sont des personnages ni +complètement réels, ni complètement allégoriques. Pulchérie, c'était +l'épicurisme héritier de la partie mondaine et frivole du dernier +siècle; Sténio, l'enthousiasme et la faiblesse d'un temps sans point de +repère et sans appui; Magnus, le débris d'un clergé corrompu et abruti; +Lélia, l'aspiration sublime, qui est l'essence même des intelligences +élevées. Tel était son plan; jusqu'à quel point elle l'a exécuté, dans +quelle mesure elle l'a fait sortir d'une demi-réalité, où sont plongés +tous les personnages, pour lui confier parfois une réalité choquante, +c'est là la part et c'est aussi l'oeuvre de l'artiste, la responsabilité +de l'artiste. Quant à l'idée philosophique qui préside au livre, elle +ressort de chaque page; c'est l'idée conçue _sous le coup d'un +abattement profond_ devant l'énigme de la vie, qui jamais n'avait pesé +plus lourdement et plus cruellement sur elle. Elle s'étonna des fureurs +qui accueillirent ce livre, ne comprenant pas que l'on haïsse un auteur +à travers son oeuvre. C'était un livre de bonne foi, c'est-à-dire de +doute sincère, d'un doute qui remue à de grandes profondeurs les idées +et les âmes. Ceux qui ne comprirent pas ou qui n'entendirent pas ce cri +de conscience, cette plainte entrecoupée, mêlée de fièvre et de +sanglots, se scandalisèrent. + +Ce qui dura toute sa vie, ce qui la consola infailliblement et toujours +dans ses heures de détresse, ce fut l'amour de la nature, un des rares +amours qui ne trompent pas. Cet amour fut le plus sûr de son inspiration +et la moitié au moins de son génie. Personne, comme elle, avec des mots, +de simples mots choisis et combinés entre eux, de ces mots qui servent à +chacun de nous et qui expriment les sensations communes avec une +désespérante froideur, personne n'a réussi à traduire, dans la réalité +vivante d'un paysage, ces lumières et ces ombres, ces harmonies et ces +contrastes, cette magie des sons, ces symphonies de la couleur, ces +profondeurs et ces lointains des bois, cet infini mouvant de la mer, +cet infini étoilé du ciel. Personne surtout n'a su comme elle saisir, +exprimer cette âme intérieure, cette âme secrète des choses qui répand +sur la face mystérieuse de la nature le charme de la vie. + +À quoi tient cette supériorité de peintre de la nature, qui frappe au +premier aspect chez Mme Sand? La première raison qui s'offre est si +naïve que j'ose à peine l'exprimer. Mme Sand voit la nature, elle la +regarde, elle ne l'invente pas. La preuve en est dans la netteté des +détails et de l'ensemble, qui fait voir exactement ce qu'elle voit +elle-même. La pensée du lecteur reconstruit avec facilité les grandes +scènes qu'a décrites son ample et souple pinceau. J'ai trouvé +l'explication de cet effet si simple, et pourtant si rare, dans ces +lignes jetées au bas d'une page perdue: «Il est certain, dit Mme Sand, +que ce qu'on voit ne vaut pas toujours ce qu'on rêve. Mais cela n'est +vrai qu'en fait d'art et d'oeuvre humaine. Quant à moi, soit que j'aie +l'imagination paresseuse à l'ordinaire, soit que Dieu ait plus de talent +que moi (ce qui ne serait pas impossible), j'ai le plus souvent trouvé +la nature infiniment plus belle que je ne l'avais prévu, et je ne me +souviens pas de l'avoir trouvée maussade, si ce n'est à des heures où je +l'étais moi-même.» Le trait propre de Mme Sand, c'est précisément +d'avoir une imagination qui ne précède pas son regard, qui ne déflore +pas son plaisir, qui n'interpose pas les jeux d'un prisme personnel +entre elle et la nature. Elle voit la nature telle qu'elle est, +longuement, profondément. Elle garde gravé en traits indélébiles le +tableau qui a passé sous ses yeux, elle le conserve inaltéré. On +pourrait dire qu'elle apporte plus de mémoire imaginative que +d'imagination dans ses souvenirs et ses visions de la réalité. C'est +même cette absence d'un brillant défaut qui donne aux traits de son +paysage une si lumineuse précision. Un des grands peintres de son temps, +M. de Lamartine, avait trop de splendeurs dans son âme pour bien voir au +dehors. Je parierais qu'il trouvait toujours la nature moins belle qu'il +ne l'avait prévu. L'éclat de son rêve éclipsait la réalité tant qu'elle +était sous ses yeux, et, plus tard, quand il voulait revoir dans son +souvenir le paysage entrevu, quand il voulait le peindre, c'était encore +son imagination qui travaillait autant que sa mémoire. Sa peinture était +splendide, mais confuse; elle avait la mobilité scintillante d'un +rayonnement; le regard ébloui ne pouvait ni s'y fixer ni en rien saisir +avec tranquillité. + +L'art fatigue à la longue l'esprit. La nature le repose et le récrée +sans cesse. Quand Mme Sand voyageait en Italie, son compagnon de voyage, +Alfred de Musset, n'était avide que de _marbres taillés_. «Quel est +donc, disait-on de lui, ce jeune homme qui s'inquiète tant de la +blancheur des marbres?» Au bout de peu de jours il fut rassasié de +statues, de fresques, d'églises et de galeries. Son plus doux souvenir +fut celui d'une eau limpide et froide où il lava son front chaud et +fatigué dans un jardin de Gênes. «C'est que les créations de l'art +parlent à l'esprit seul, et que le spectacle de la nature parle à +toutes les facultés. Il nous pénètre par tous les pores comme par toutes +les idées. Au sentiment tout intellectuel de l'admiration l'aspect des +campagnes ajoute le plaisir sensuel. La fraîcheur des eaux, les parfums +des plantes, les harmonies du vent circulent dans le sang et les nerfs, +en même temps que l'éclat des couleurs et la beauté des formes +s'insinuent dans l'imagination.» + +La nature tout entière passe dans l'homme; elle lui parle le langage le +plus varié. Il y a quelques pages, à la fin du premier volume de _la +Daniella_, qui sont une tentative étonnante pour exprimer l'effet +d'orchestre que réalisent pour des oreilles intelligentes ces jeux +sonores et combinés de la campagne. Jean Valreg est monté, le soir, sur +la petite terrasse du château de Mondragon, et là il recueille tous les +bruits des collines et des vallées qui montent jusqu'à lui, il étudie +cette musique produite par la rencontre des sons épars qui constitue en +ce pays la musique naturelle, locale. «Il y a, dit-il, des endroits +comme cela qui chantent toujours», et celui-ci est le plus mélodieux où +il se soit jamais trouvé. Et il énumère, dans une langue bien curieuse, +tous ces bruits divers: la chanson des grandes girouettes, si +régulièrement phrasée à son début qu'il a pu écrire six mesures +parfaitement musicales, lesquelles reviennent invariablement à chaque +souffle du vent d'est. Ces girouettes pleurardes et radoteuses, avec +leurs notes d'une ténuité impossible, sont comme les ténors aigus qui +dominent l'ensemble. «Je ne sais quel esprit de l'air les met d'accord +avec le son des cloches des Camaldules.... D'autres chants se mêlent à +ces bruits: ce sont les refrains des paysans épars dans la campagne.... +Les basses continues sont dans le bruissement lourd des pins démesurés +et d'une cascade qui recueille les eaux perdues des ruines. Puis il y a +les cris des oiseaux, des vautours, et des aigles surtout.» En écoutant +tout cela, Valreg poursuit une idée qui l'a bien souvent frappé dans ces +harmonies naturelles que produit le hasard; par cela même qu'elles +échappent aux règles tracées, elles atteignent à des effets d'une +puissance et d'une signification extraordinaires; elles remplissent +l'air d'une symphonie fantastique qui ressemble à la langue mystérieuse +de l'infini. + +À la réalité découverte ou devinée du paysage se joint, chez Mme Sand, +un charme de sensibilité et un attrait tout particuliers. On ne +s'intéresse pas seulement à sa peinture, on en est ému, on l'aime. Ce +nouvel effet tient à l'art délicat ou plutôt à l'heureux instinct de ne +jamais décrire uniquement pour décrire, et d'associer toujours à la +nature quelque chose de l'âme humaine, une pensée ou un sentiment. Le +paysage ne va jamais seul, chez elle; il est choisi en harmonie ou en +contraste avec l'état de l'âme qui s'y répand. Mais ce contraste +lui-même est une sorte particulière d'harmonie plus intime. Au moment où +il semble que, dans l'imposante solitude des montagnes, tout le reste va +être oublié, il surgira de l'ombre du rocher une petite pastoure +espagnole, et nous voilà qui mettons dans un coin du paysage son piquant +profil, son joli sourire, sa chevelure flottante, _mêlée au vent comme +la queue d'une jeune cavale_. Et ainsi l'âme, en retrouvant la figure +humaine, se détend de la grandeur trop austère que lui imposent les +cimes et les torrents. Si nos regards se perdent dans les horizons de la +mer, on nous y montre une voile, et sous cette voile nous devinons un +rude travailleur qui peine et qui souffre. S'ils se portent vers les +profondeurs sans limites du ciel, on nous y fait supposer des peuples +d'âmes inconnues, animant de leurs joies ou de leurs souffrances la +bleue immensité. Toujours un sentiment joue autour du paysage et ajoute +à l'infini de la nature l'infini plus mystérieux de l'âme. Une fleur, +une herbe, tout s'harmonise avec nos pensées. Des traits charmants +éclatent à chaque instant à travers les dialogues ou les rêveries, comme +celui-ci: «En portant mes mains à mon visage, je respirai l'odeur d'une +sauge dont j'avais touché les feuilles quelques heures auparavant. Cette +petite plante fleurissait maintenant sur la montagne, à plusieurs lieues +de moi. Je l'avais respectée; je n'avais emporté d'elle que son exquise +senteur. D'où vient qu'elle l'avait laissée? Quelle chose précieuse est +donc le parfum, qui, sans rien faire perdre à la plante dont il émane, +s'attache aux mains d'un ami, et le suit en voyage pour le charmer et +lui rappeler longtemps la beauté de la fleur qu'il aime? Le parfum de +l'âme, c'est le souvenir....» Cette page m'a toujours frappé comme un +exemple de l'heureuse facilité avec laquelle Mme Sand mêle l'âme aux +choses et l'homme à la nature. + +On n'oublie plus ces paysages. Ils se marient si bien à la situation du +roman ou au caractère des personnages, que les deux souvenirs restent +inséparablement liés et n'en font bientôt plus qu'un. Est-il possible de +penser à Valentine sans se reporter à cette scène enchanteresse où son +âme, vaguement impatiente d'amour, en pressent le mystérieux appel dans +la campagne déserte, qu'elle traverse seule, le soir de la fête, au pas +négligent de son cheval, quand tout à coup, aux murmures de l'eau +voisine et de la brise qui s'élève, vient se joindre une voix pure, un +chant jeune et vibrant? C'est Bénédict qui s'approche, c'est la +rencontre, c'est l'amour; la destinée fait son oeuvre. Et André, qui de +nous ne saurait le retrouver, s'il l'avait perdu? + +Il est là, bien sûr, dans cette gorge inhabitée, où de rivière coule +silencieusement entre deux marges la verdure, promenant les rêves de son +adolescence romanesque et troublée. Il est là, je l'ai vu, évoquant ses +héroïnes, Alice et Diana Vernon, derrière ce massif de trembles où il a +cru voir un jour passer une ombre, une fée, qui sera Geneviève.--Il y a +des attitudes qui restent gravées dans l'esprit. «Il m'enveloppa dans +mon couvre-pied de satin rose et me porta auprès de la fenêtre. Je jetai +un cri de joie et d'admiration à la vue du sublime aspect déployé sous +mes yeux. Ce site sauvage et romantique me plaît à la folie.... Ah! ne +changeons rien aux lieux que tu aimes, Jacques! Comment aurais-je +d'autres goûts que les tiens? Crois-tu donc que j'aie des yeux à moi?» +Ainsi écrivait, ainsi parlait Fernande, et plus tard, quand Octave aura +passé dans sa vie et que Jacques sera trahi, nous la reverrons +involontairement à cette fenêtre d'où elle aperçut ses riches domaines, +et nous saisirons là, dans cette attitude et dans ce moment, les faciles +extases d'une âme faible.--Mauprat! son nom seul évoque l'ombre sinistre +de son château effondré, la herse brisée, les traces du feu encore +fraîches sur les murs et le souterrain à demi comblé où Edmée sentit +défaillir son courage. Sténio, enfin, le charmant poète, allez le +contempler pour la dernière fois dans le premier de ses sommeils que ne +vint pas troubler l'orgueilleuse et orageuse image de Lélia. Le voilà, +baigné du flot bleu, les pieds ensevelis dans le sable de la rive, sa +tête reposant sur un tapis de lotus, son regard attaché au ciel. + +Ainsi tous ces souvenirs nous reviennent dans le cadre heureux qui les +reçut la première fois et les fixa pour toujours. Chacun des romans de +George Sand se résume dans une situation et dans un paysage dont rien ne +peut rompre ni déconcerter la poétique union. L'homme associé à la +nature, la nature associée à l'homme, c'est une grande loi de l'art. Nul +peintre ne l'a pratiquée avec un instinct plus délicat et plus sûr. + +C'est qu'en effet la nature nous écrase de son silence et de sa +grandeur quand la voix de l'homme ne vient pas l'émouvoir, quand ses +muettes harmonies n'expriment pas une âme imaginaire que la nôtre +conçoit et interprète. L'homme, dit quelque part Mme Sand, n'est pas +fait pour vivre toujours avec des arbres, avec des pierres, ni même avec +l'eau qui court à travers les fleurs ou les montagnes, mais bien avec +les hommes ses semblables. Dans les jours orageux de la jeunesse on rêve +de vivre au désert, on s'imagine que la solitude est le grand refuge +contre les atteintes, le grand remède aux blessures que l'on recevra +dans le combat de la vie; c'est une grave erreur: l'expérience nous aura +bientôt détrompés et nous apprendra que, là où l'on ne vit pas avec des +semblables, il n'est point d'admiration poétique ni de jouissance d'art +capables de combler l'abîme. C'est la pensée, c'est la souffrance, c'est +le don humain de sentir ou d'aimer qui répand la vie au dehors et crée +le paysage avec l'âme particulière qui le contemple. Mais, pour aider à +ce travail d'idéalisation, la nature prête ses formes, ses harmonies, +ses couleurs, et le tout, ainsi combiné, devient la matière immortelle +de l'art. + +La passion et la nature, Mme Sand est là tout entière. Tout ce qui est +en dehors de cette double inspiration lui est comme étranger, comme venu +d'une âme pour ainsi dire extérieure, et si les formes de son talent se +plient encore, avec leur admirable souplesse, à quelque nouvelle sorte +d'inspiration qui ne viendrait pas du fond même, on sent bientôt +l'effort et le parti pris. Elle n'est elle-même, dans la plénitude de +ses forces et la liberté de son art, qu'alors qu'elle raconte les +troubles délicats de l'amour naissant, les violentes émotions des coeurs +éprouvés par la vie ou qu'elle esquisse à grands traits les paysages +alpestres, comme dans le voyage aux Pyrénées[7], la vie et l'aspect de +Venise, comme dans les _Lettres d'un voyageur_, ou les scènes +tranquilles de la campagne du Berry, dont l'image la poursuivait à +travers les enchantements de l'Italie. Elle arrive au comble de son art +quand elle unit ces deux inspirations l'une à l'autre, et que, mêlant +l'âme de l'homme à la nature, elle attendrit le paysage et ajoute à la +grandeur la sympathie. + +Cet amour de la nature, elle ne l'avait pas pris seulement à l'école de +Jean-Jacques Rousseau, elle l'avait pris en elle-même. Elle avait senti +la grandeur religieuse de la terre, la nourrice féconde; son âme +virgilienne avait vécu, pendant une grande partie de son enfance et de +sa jeunesse, dans l'intimité des champs et des bois; elle était vraiment +la fille de ce sol natal qui l'avait bercée dans ses sillons, nourrie +avec les petits pastours, façonnée à son image, formée de ses influences +familières, consolée dans bien des chagrins sans cause, charmée de ses +vagues terreurs. Par cette communauté de sensations, elle s'était faite +elle-même la soeur des petits paysans qui avaient été pendant de longs +mois sa compagnie vagabonde et qui, depuis, avaient grandi. De là lui +vint tout naturellement au coeur le goût de la bucolique et de l'idylle +qui apparaissent dans presque toutes ses oeuvres et qui deviendront +même, à un moment de sa vie, un refuge contre les émotions violentes de +la politique et comme un genre privilégié. C'est alors que, en face des +injustices sociales dont elle était blessée, elle évoquera l'image de la +vie champêtre et le tableau des intérieurs rustiques; elle transportera +de la scène du monde, qu'elle a jugée artificielle, sur une scène aussi +humaine et plus naturelle à son gré, le conflit des passions et les +drames du coeur, qu'elle poursuit toujours. Mais elle y transportera +aussi quelques-unes des illusions de son imagination; elle n'y verra +bien souvent que des types embellis ou rectifiés de paysan poète, prêtre +de la nature, officiant, bénissant les travaux de la campagne, ou de +paysanne vertueuse, sentimentale, chevaleresque, héroïque même (comme +Jeanne, la grande pastoure). C'est de la poésie, assurément, et si +sincère qu'elle paraît naturelle. Balzac et les romanciers modernes +concevront autrement les paysans et les peindront avec une âpreté dure, +même féroce, de pinceau; ne sera-ce pas une exagération dans un autre +sens? Ce que je reprocherais plus volontiers à George Sand, ce n'est pas +sa peinture du bon paysan, qui, après tout, a sa réalité, pourvu qu'on +l'aide un peu à se dégager d'une enveloppe de sensations et +d'impressions vulgaires, c'est sa conception chimérique du paysan +philosophe, lettré, comme Patience, qui serait plutôt un transfuge de la +société, un renégat des villes, un Jean-Jacques Rousseau réfugié dans +les forêts, et qui n'a plus rien de l'âme élémentaire des champs. + +Quant au paysan, légèrement idéalisé par George Sand, il n'est pas aussi +faux qu'on l'a dit; cet ensemble de bons sentiments et ces germes de +poésie champêtre peuvent se trouver en lui, dans certaines circonstances +et par d'heureuses rencontres. L'auteur n'a fait que les dégager de leur +rudesse native et les éclaircir par le langage. Il ne les a pas créés, +il les a exprimés. Tous ses personnages de la campagne sont à la rigueur +possibles; il ne faut à chacun d'eux, pour devenir ce qu'ils sont dans +ses récits, qu'une occasion favorable, une excitation venue du dehors, +une combinaison d'événements qui les élève au-dessus de leur manière +ordinaire de sentir et de parler, et les révèle à eux-mêmes. C'est là +l'oeuvre de l'artiste, qui n'invente pas, à proprement parler, mais qui +ajoute à la réalité humaine la conscience, par laquelle elle s'aperçoit, +et la voix, par laquelle elle se rend compte d'elle-même en se +traduisant aux autres. C'est l'oeuvre propre de George Sand dans ses +adorables paysanneries. Elle est interprète plutôt que créatrice, si +l'on excepte quelques personnages faux et artificiels qui n'ont rien du +paysan que l'apparence et le nom, et qui se sont introduits, par une +sorte de fraude, dans ses bergeries. + +NOTES: + +[Note 6: _Mme Carlyle.--Portraits de femmes_, par Arvède Barine.] + +[Note 7: _Histoire de ma vie_, t. VIII.] + + + + +CHAPITRE IV + +L'INVENTION ET L'OBSERVATION CHEZ GEORGE SAND. SON STYLE. CE QUI DOIT +PÉRIR ET CE QUI SURVIVRA DANS SON OEUVRE + + +Quelle part Mme Sand fait-elle à l'imagination et quelle part à +l'observation? Comment se combinent en elle la puissance d'invention, +qui est si variée et si féconde, avec l'expérience de la vie réelle, +dans les différentes situations qu'elle décrit et les caractères qu'elle +met en jeu? On a souvent tranché la question d'un mot: Idéaliste et +romanesque, Mme Sand n'observe pas. + +C'est bientôt dit; il serait pourtant injuste de croire que ces facultés +soient toujours contraires et divisées et d'en conclure qu'il y ait dans +le roman deux écoles radicalement opposées, celle de George Sand et +celle de Balzac. Il n'y aurait même pas de paradoxe à établir que Mme +Sand observe très finement, et que Balzac, de son côté, imagine avec une +sorte d'intrépidité. Au fond, il se pourrait bien qu'il n'y eût pas +deux écoles contraires en littérature, comme on se plaît à le répéter, +celle de l'imagination ou l'idéalisme, celle de l'observation ou le +réalisme. Je n'attache, pour ma part, qu'une médiocre importance à ces +distinctions tranchantes de programmes et à ces prétentions absolues en +sens divers. Peut-être même, en réalité, n'y a-t-il pas d'écoles +littéraires proprement dites; il n'y aurait que des tempéraments +différents, organisés plus spécialement pour l'observation ou +l'imagination: les uns plus sensibles à l'exactitude du détail, les +autres donnant libre carrière à leur puissance d'invention. Une école se +crée artificiellement lorsqu'un écrivain d'un tempérament donné, ayant +expérimenté son initiative ou son succès dans un certain sens, +s'institue, un beau jour, le maître d'un genre. Il se fait accepter, à +ce titre, par une foule d'esprits secondaires qui prennent le mot +d'ordre et se mettent à la suite, exagérant la _manière_ de l'initiateur +et dociles au succès, qui révèle souvent un goût changeant de l'opinion. +C'est ainsi qu'on arrive à faire un système tout simplement avec les +qualités et surtout avec les défauts d'un homme. + +Toutes ces querelles d'écoles nous paraissent vaines. Il n'y avait pas +eu, à l'origine, de dissentiment absolu entre Mme Sand et Balzac, +qu'elle rencontra plusieurs fois dans les années de son noviciat +littéraire à Paris. Elle déclare elle-même, avec un éclectisme très +dégagé et une spirituelle tolérance, que toute manière est bonne et tout +sujet fécond pour qui sait s'en servir. «Il est heureux, disait-elle, +qu'il en soit ainsi. S'il n'y avait qu'une doctrine dans l'art, l'art +périrait vite, faute de hardiesse et de tentatives nouvelles.» Balzac +était une preuve vivante à l'appui de sa théorie. «Elle poursuivait +l'idéalisation du sentiment qui faisait le sujet de son roman, tandis +que Balzac sacrifiait cet idéal à la vérité de sa peinture.» Mais il se +gardait bien de faire de ce sacrifice un programme d'école; c'était une +simple tendance de son esprit qu'il exprimait ainsi. Plus libéral que ne +le furent plus tard ses disciples, il admettait au même titre la +tendance contraire et félicitait Mme Sand d'y rester fidèle. Ainsi, ces +deux grands artistes se maintenaient justes et tolérants l'un pour +l'autre. Balzac, d'ailleurs, lui aussi, ne s'asservissait pas à un +dogme. Il essayait de tout; il cherchait et tâtonnait pour son propre +compte. Ce n'est que beaucoup plus tard que l'école, s'étant formée, +attribua au chef un système absolu qui n'avait été d'abord qu'une +préférence de goût. + +À plus forte raison peut-on le dire des dynasties qui se sont succédé +depuis Balzac, et dont les chefs principaux n'ont fait que rédiger dans +des programmes les qualités dominantes de leur esprit, soit Flaubert, +l'homme d'un chef-d'oeuvre unique et d'un immense labeur, soit les +frères Goncourt, deux artistes de la sensation subtile et aiguë, soit +Alphonse Daudet, dont l'observation profonde et cruelle a eu de si +fortes prises sur les esprits de son temps, ou bien encore Zola, qui a +créé l'épopée du roman ultra-démocratique, le maître de l'_Assommoir_ +et de _Germinal_, jusqu'à l'avènement nouveau de Paul Bourget et de Guy +de Maupassant, l'un psychologue raffiné et souffrant «du mal de la vie», +l'autre doué d'un humour naturel et d'un style de race qui dissimulent +mal un fond effrayant de mépris pour l'homme, peut-être même, si l'on +pénètre plus loin, une tristesse presque tragique. En réalité, peut-on +dire que chacun de ces noms représente une école? Assurément non; ce +qu'il faut y voir, ce sont des diversités d'esprits à l'infini, dont +chacun s'attribue l'initiative et la souveraineté d'un genre nouveau; il +y a des variations de genres d'un esprit à un autre, comme, à certains +moments, il y a des variations du goût dans l'esprit public. Les modes +n'ont qu'un temps; elles se succèdent les unes aux autres sans se +détruire et même sans se remplacer, par une sorte de rythme régulier. +Nul ne peut dire de quel côté ira la génération prochaine, quand on sera +fatigué des excès de l'observation brutale. Ce sera peut-être l'occasion +de revenir à George Sand, trop délaissée un instant par une époque +exclusivement positive, amoureuse des faits plus que des idées, éprise +de méthodes expérimentales là même où elles n'ont que faire, et défiante +des belles chimères. Et déjà paraissent chez des esprits en éveil des +symptômes d'une réaction vers la créatrice de tant de beaux romans. + +George Sand était portée, par son tempérament d'esprit, à la conception +d'aventures plus ou moins chimériques, au conflit des passions idéales +avec des événements imaginaires; elle s'y complaisait délicieusement. +Mais on se tromperait fort en croyant qu'elle observât médiocrement la +vie réelle et qu'elle ne s'en inspirât que rarement. Que de preuves nous +pourrions donner du contraire! Dira-t-on qu'elle n'est pas, en même +temps qu'une merveilleuse artiste d'inventions superbes, une psychologue +pénétrante dans presque toutes ses oeuvres, dans certaines parties au +moins? Au moment où elle écrivait ses premiers romans, à l'aurore de sa +vie littéraire, que d'observations fines et variées elle déploie déjà, +quelle expérience de la vie réelle, profondément sentie, se révèle, bien +que moins en dehors que chez Balzac, moins étalée en surface, mais bien +délicate et d'un ton si juste, jusqu'au moment où la chimère s'empare de +l'auteur et l'emporte avec le lecteur au ciel ou aux abîmes. + +Vous rappelez-vous, au hasard des premières oeuvres, l'intérieur glacial +de ce petit castel de la Brie? Comme cela est bien vu, finement observé! +Comme toutes ces attitudes diverses ont été notées dans un souvenir +exact! Comme tous ces détails d'intérieur sont rendus! Comme on sent +peser lourdement sur chacun des acteurs le poids d'une soirée d'automne +pluvieuse qui a suivi une journée plus monotone encore! Ce vieux salon, +meublé dans le goût Louis XV, que le colonel Delmare arpente avec la +gravité saccadée de sa mauvaise humeur, cette jeune créole, toute +fluette, toute pâle, Indiana, enfoncée sous le manteau de la cheminée, +le coude appuyé sur son genou, dans sa première attitude de tristesse +non encore révoltée, mais prête à l'être au premier signal de la +passion; en face d'elle, ce Ralph, fixe et pétrifié, comme s'il +craignait de déranger l'immobilité de la scène, de même que dans tout le +roman il craindra de troubler les événements par sa modeste +personnalité, jusqu'à ce que les événements lui imposent un rôle +d'héroïsme qui le trouvera prêt: n'y a-t-il pas dans chacun de ces +traits comme une expérience personnelle, une impression de vie réelle, +une préparation des destinées qui vont s'accomplir? Combien elle est +curieuse aussi, dans une autre oeuvre, voisine de celle-ci par la date, +la psychologie d'André, avec cette sensibilité naïve, emportée en +dedans, craintive au dehors, avec cette tendresse de coeur qui le +rendait presque repentant devant les reproches, même injustes! Ce sont +là d'admirables études de caractères. L'insurmontable langueur de ce +personnage, cette inertie triste et molle, l'effroi des récriminations, +cette avidité vague et fébrile de l'inconnu, tout cela ne fait-il pas de +lui la victime inévitable du conflit qui va briser sa vie entre le +marquis de Morand, son père, un tyran sans mauvaise humeur, un joyeux et +loyal butor, et sa maîtresse, Geneviève, une pauvre fleuriste qui +prendra tout ce coeur déshérité et qui mourra de cet amour! Pas une page +ici, pas une ligne qui ne soit du roman expérimental, sauf la poésie, +qui transfigure tout, même l'analyse, même l'observation. Nous +pourrions faire la même enquête, qui nous donnerait le même résultat, +jusqu'à _Jean de la Roche_, jusqu'au _Marquis de Villemer_, en insistant +sur ce trait que les situations données et les caractères indiqués sont +presque toujours pris dans la réalité la mieux observée, et que ce n'est +que dans la suite et sous la pression d'une imagination qui ne se +contient plus que les caractères s'altèrent, se déforment ou +s'idéalisent à l'excès. + +Il y a un de ses romans surtout, dont elle dit elle-même «qu'il est un +livre tout d'analyse et de méditation», et qui m'a semblé se détacher en +relief sur l'ensemble de son oeuvre, comme une des plus fortes études +qui aient jamais été faites sur une des formes maladives de l'amour, la +jalousie; je veux parler de _Lucrezia Floriani_. Il importe peu que ce +soit un chapitre de psychologie intime, où les personnages réels du +drame de sa vie peuvent se reconnaître eux-mêmes sous des noms nouveaux. +Il importe moins encore que George Sand se soit faiblement défendue +d'avoir voulu faire dans ce roman des portraits très exacts[8]. Ce qui +importe, c'est l'exactitude de la peinture morale qu'elle nous a donnée, +quel que soit l'exemplaire vivant où elle en a pris les traits. Le point +de départ, ce fut un de ces amours réputés impossibles et qui sont +précisément ceux qui éclatent avec le plus de violence. «Comment le +prince Karoll, cet homme si beau, si jeune, si chaste, si pieux, si +poétique, si fervent et si recherché dans toutes ses pensées, dans +toutes ses affections, dans toute sa conduite, tomba-t-il, inopinément +et sans combat, sous l'empire d'une femme usée par tant de passions, +désabusée de tant de choses, sceptique et rebelle à l'égard de celles +qu'il respectait le plus, crédule jusqu'au fanatisme à l'égard de celles +qu'il avait toujours niées, et qu'il devait nier toujours?» Ce fut, en +effet, un terrible malentendu; le châtiment ne se fit pas attendre. À +peine la destinée de cet invraisemblable amour s'est-elle accomplie, +l'imagination du prince Karoll s'excite sur toutes les circonstances de +la vie de Lucrezia, même sur ce passé qu'on ne lui a pas caché; les +difficultés commencent; tout s'assombrit dans cette âme où le soupçon +est entré; la vie entre ces deux êtres n'est plus qu'un long orage. +Comment naît la jalousie, comment elle jette son poison secret dans les +rapides joies de ce bonheur, étonné d'abord de lui-même, comment elle le +corrompt sans le détruire, produisant les courtes folies, les angoisses +délirantes, les fureurs qui éclatent ou celles qui tuent par de longs +silences, comment les ruines morales s'accumulent sous les coups d'un +insensé, jusqu'au dénouement fatal, vulgaire et poignant, voilà ce que +raconte ce livre avec une logique de déductions, une sûreté de traits, +une profondeur d'analyse qui trahissent la vie observée de près et +profondément sentie. La jalousie incurable du passé, voilà la maladie +du prince Karoll. Les détails et la gradation du mal sont marqués avec +une précision presque scientifique. Il a aimé cette femme, sachant tout, +et, malgré tout, il l'a aimée quand elle n'était plus ni très jeune ni +très belle, en dépit d'un caractère qui était précisément l'opposé du +sien, et n'ayant pu prendre jamais son parti de ces moeurs imprudentes, +de ces dévouements effrénés, de cette faiblesse d'un coeur jointe à +cette hardiesse d'un esprit qui semblaient une violente protestation +contre tous les principes et les sentiments sur lesquels il a vécu +jusque-là. Il n'a jamais pu pardonner à cette femme d'être si différente +de lui-même. Il la poursuivra de sa folie croissante et devenue à la fin +presque furieuse jusqu'au jour où Lucrezia tombe, sans avoir, une seule +heure, inspiré de confiance à son étrange amant, sans avoir conquis son +estime, sans avoir cessé d'être aimée de lui comme une maîtresse, jamais +comme une amie.--Que ceux qui refusent à George Sand la faculté +d'analyse relisent ce roman et qu'ils disent s'il n'y a pas là une +admirable et profonde étude de passion, si chaque page n'est pas écrite +avec une observation ou un souvenir? + +Ce qui a donné le change sur l'absence prétendue de la faculté +d'observation chez George Sand, c'est qu'il arrive un moment, même dans +ses plus belles fictions, où le romanesque s'introduit à forte dose dans +le roman, l'absorbe tout entier et efface tout le reste. Le romanesque, +c'est l'exaltation dans la chimère: il marque l'âge d'une génération et +la date d'un livre; il se reconnaît à la manière d'aimer (surtout à la +façon de dire que l'on aime), à la manière de concevoir et d'imaginer +les événements, à la manière plus ou moins agitée et surexcitée +d'écrire. Un maître de la critique, M. Brunetière, a marqué fortement +ces traits: «... Cette façon forcenée d'aimer fut celle de toute la +génération romantique. Tout le monde n'aime pas de la même manière, et +chacun a la sienne; mais les romantiques ont aimé comme personne avant +eux n'avait fait, ni depuis.... Certes, _Indiana_, _Valentine_, _Lélia_ +même et _Jacques_ sont de curieuses études de l'amour romantique. George +Sand, selon son instinct, n'a pris, dans la réalité, qu'un point de +départ ou d'appui, qu'elle quitte aussitôt pour revenir au rêve +intérieur de son imagination.... Il y a dans ces romans une partie +romanesque et sentimentale qui a étrangement vieilli[9].» + +Prenons, dès les débuts, deux des oeuvres les plus célèbres, _Valentine_ +et _Mauprat_, et voyons comment ce jugement se vérifie, et aussi comment +le pronostic se réalise. Dans chacune d'elles il y a une matière riche, +neuve, variée, d'invention naturelle, et aussi semblable au vrai qu'il +est possible, mêlée bientôt à des exagérations de caractères ou de +détails qui étonnent ou révoltent l'imagination la plus docile et la +plus crédule. Que la ravissante Edmée aime son cousin Bernard, qu'elle +l'ait aimé dès sa rencontre avec lui dans la société épouvantable des +Mauprat, qu'elle ait tacitement choisi ce rustre, ce sauvage qui sait à +peine signer son nom, qu'elle ait pris à tâche de le civiliser pour le +rendre digne d'elle, qu'elle ait réussi enfin, à force de dévouement +actif et silencieux, à en faire un vaillant homme, un honnête homme, en +l'élevant jusqu'au niveau de son coeur, tout cela, c'est le roman même, +et quel beau, quel noble roman! + +Mais à travers ce courant divers ou mélangé de deux existences, séparées +à l'origine par des abîmes et que le plus sincère amour a rapprochées +dans la vie, l'élément invraisemblable se glisse, grandit, intercepte +l'intérêt, contrarie à chaque instant les belles et saines émotions du +roman, les empêche de germer à l'aise. C'est la perpétuelle apparition +du père Patience à tous les carrefours du pays et à chaque page du +roman; c'est l'inévitable intervention de cet homme qui a tout appris +dans la vie des champs, qui sait tout du présent et de l'avenir, de ce +grand justicier, de ce magistrat improvisé qui impose silence aux +puissances de la province, de ce paysan qui joue, à chaque occasion, le +rôle de Mirabeau, conduisant par sa parole les événements, nouant et +dénouant l'action? N'est-ce pas le faux et l'invraisemblable en +personne? Qui nous délivrera de ce type artificiel, de son bavardage et +de son infaillibilité? C'est vraiment trop demander à notre bonne +volonté que de nous faire accepter ce prolixe collaborateur, éclairé des +feux de la révolution prochaine, travaillant, au nom du contrat social, +à la justification de Bernard, qui n'est pas coupable, et au dénouement +du roman, qui se dénouerait fort bien sans lui. Élément romanesque, et +d'autant plus blâmable ici qu'il est inutile. Ce bonhomme Patience m'a +bien l'air de jouer _la Mouche du coche_, et le mutisme actif de +Marcasse fait dix fois plus de besogne, sans en avoir l'air, bien qu'il +ait, lui aussi, une bonne part de romanesque. + +_Valentine_ est, à côté de _Mauprat_, un des plus charmants et des plus +tragiques récits d'amour. Car, que demander à Mme Sand? Au fond, elle ne +sait que l'amour. Elle a prodigué, ici encore, les plus merveilleuses +peintures de ce sentiment, elle l'a encadré dans le théâtre de ses +longues et continuelles rêveries, dans ces paysages du Berry qu'elle a +tant aimés. Elle a trahi, par la grâce d'un incomparable pinceau, +l'_incognito_ de cette contrée modeste, de cette Vallée-Noire, dont elle +dit: «C'était moi-même, c'était le cadre, c'était le vêtement de ma +propre existence». Et tout cela elle l'a livré au public, comme attirée +par un charme secret et le répandant à son tour. De là est sortie cette +analyse de passion qu'on n'oublie plus et qui fait de chaque lecteur un +complice de Bénédict. On le suit, on le voit arrêté, contemplant +Valentine, sur le bord de l'Indre, tandis qu'assis sur un frêne mal +équarri, il s'enivre de son image, tantôt réfléchie dans l'onde +immobile, tantôt troublée par un frisson de l'eau. Il ne pense pas, dans +ce moment-là, il jouit, il est heureux; il boit par les yeux le poison +fatal dont il mourra. Les événements se développent; mais déjà peu à +peu quelques-uns des caractères d'abord indiqués changent et se +déforment. Bénédict est le paysan sublime et passionné. M. de Lansac, le +fiancé de Valentine, d'abord un très galant homme, devient le type +légèrement chargé d'abord, puis démesurément avili de l'homme du monde +sans passion généreuse, sans jeunesse morale, usé et flétri au dedans, +d'ailleurs cupide et débauché, tout ce qu'il faut pour rendre la lutte +difficile à Valentine, facile à Bénédict. Mme de Raimbault, une femme du +monde, qui a simplement des préjugés, passe tout à coup à l'état d'une +vieille coquette, coureuse de bals de sous-préfecture, qui se +désintéresse de sa fille à un point invraisemblable, ainsi que plus tard +M. de Lansac de sa femme, sans doute pour laisser les incidents les plus +graves se développer à leur aise, sans la gêne de la vie de famille, où +la plus simple surveillance entraverait les libres allures du roman. +Ainsi s'explique ce va-et-vient des personnages les plus compromettants +et les plus faciles à compromettre, qui entrent dans le parc et le +château, ou bien en sortent, comme il leur plaît, le jour et même la +nuit. Bénédict en profite à souhait, d'abord pour essayer de tuer à +l'affût, dans la soirée même du mariage, l'époux, M. de Lansac, sous le +prétexte étonnant de punir «une mère sans entrailles qui condamnait +froidement sa fille à _un opprobre légal_, au dernier des opprobres +qu'on puisse infliger à la femme, au viol», puis, pour s'introduire au +château furtivement, et prendre la place de M. de Lansac absent dans la +chambre nuptiale. Et de là une des plus incroyables folies qui puissent +traverser une imagination exaltée, cette scène capitale de la nuit de +noces entre Valentine malade, aliénée d'elle-même, tombée par désespoir +dans une sorte de somnambulisme, et Bénédict, qui passe près d'elle les +heures troublantes de la nuit, s'exaltant de la présence aimée, livré à +toutes les furies de la passion, qu'heureusement une série de hasards +transforme en un inoffensif et délirant monologue. Tout cela est bien +étrange. «Il ne faut pas oublier, dit Mme Sand ingénument, que Bénédict +était un naturel d'excès et d'exception.» Il le prouvera jusqu'à la fin, +à travers des incidents sans nombre, des surprises et des rendez-vous +manqués, jusqu'à un meurtre absurde, jusqu'au coup de fourche qui +atteint le héros par suite d'un ridicule malentendu. Toute cette seconde +partie du roman est une série de drames vulgaires et forcenés où +l'invraisemblable tue l'intérêt. Le charme s'est évanoui. Mais qu'il +était grand, irrésistible dans la première partie du livre! + +George Sand avait elle-même conscience de cette impulsion étrange qui la +portait à un romanesque exagéré: «Je déclare aimer beaucoup, disait-elle +dans le préface de _Lucrezia Floriani_, les événements romanesques, +l'imprévu, l'intrigue, l'_action_ dans le roman.... J'ai fait tous mes +efforts, cependant, pour retenir la littérature de mon temps dans un +chemin praticable entre le lac paisible et le torrent.... Mon instinct +m'eût poussée vers les abîmes, je le sens encore à l'intérêt et à +l'avidité irréfléchie avec lesquels mes yeux et mes oreilles cherchent +le drame; mais quand je me retrouve avec ma pensée apaisée, je fais +comme le lecteur, je reviens sur ce que j'ai vu et entendu, et je me +demande le pourquoi et le comment de l'action qui m'a émue et emportée. +Je m'aperçois alors des brusques invraisemblances ou des mauvaises +raisons de ces faits que le torrent de l'imagination a poussés devant +lui, au mépris des obstacles de la raison ou de la vérité morale, et de +là le mouvement rétrograde qui me repousse, comme tant d'autres, vers le +lac uni et monotone de l'analyse». + +On pourrait faire un travail de ce genre sur la plupart des romans de +George Sand et fixer les proportions variables de ces deux éléments +qu'elle emploie, le chimérique poussé à outrance et le réel finement +observé. C'est là que se révélerait le grand défaut de cette belle +imagination créatrice. Elle ne sait pas composer une oeuvre; elle ne +sait y conserver ni l'unité du sujet, qui change souvent, ni l'unité de +ton dans les caractères qui s'altèrent sans cesse. Elle n'en a d'avance +arrêté ni le but ni les proportions. Quand par hasard il lui arrive de +conserver l'unité de l'oeuvre, c'est à son insu et comme par un coup de +la grâce. Elle concevait des personnages dans une situation donnée, qui +était presque toujours un état de passion, elle s'éprenait d'eux, elle +s'y intéressait ardemment et pour son propre compte, tandis qu'elle les +racontait et les peignait avec la flamme intérieure; elle s'abandonnait +à une sorte de hasard d'inspiration qui amenait les grandes luttes, mais +qu'elle gouvernait bien peu, disait-elle, au point d'ignorer d'avance +comment ces batailles de la vie se termineraient et comment le roman se +dénouerait. C'était véritablement le triomphe de ce qu'on a nommé plus +tard l'_inconscient_ dans le talent ou dans le génie. Je ne puis, en +effet, mieux exprimer ce singulier phénomène dont elle donnait le +spectacle étonnant dans sa méthode de travail, qu'en disant que c'était +un phénomène d'inconscience superbe, mais bien peu sûre dans le +résultat. Rien de calculé, en apparence, rien de prémédité; pas même les +grandes lignes arrêtées; tout procédait dans son art comme dans la vie. +Quand une rencontre dramatique a lieu, quand une grande aventure +commence, qui peut dire, dans le train de l'existence, ce qui devra +arriver le lendemain? Il en était de même dans le domaine de son +imagination. Elle ne savait pas la veille ce qui arriverait de ses héros +ou à ses héros. Elle les livrait à la fatalité de son art, comme la vie +les livre à la fatalité des événements. De là ce contraste saillant dans +ses oeuvres: l'entrain, la fougue, les merveilleux préludes, le +commencement enchanteur de presque toutes ses fictions, des plus belles. +Puis, à un certain moment, il se produit une sorte de fatigue: la +richesse des développements devient de la prolixité, le récit se traîne +en méandres inutiles; le style aussi se lasse et se néglige. Et +cependant il faut bien finir. On finit, mais c'est une fin de raison, +non d'inspiration. La composition languit, tout simplement parce qu'il +n'y a pas eu de plan préparé, et que la composition n'est pas portée +jusqu'au bout par l'ardeur de la pensée ou de la passion. Les +dénouements n'égalent jamais les préludes de l'oeuvre. On la voyait +vivement préoccupée d'une idée de roman, possédée par son sujet, à tel +point que tous ceux qu'elle avait traités auparavant semblaient ne plus +exister pour elle, et, quelque temps après, elle avait hâte de dire +adieu à ses personnages les plus chers d'un jour. Elle avait usé et +comme consumé par le feu de son imagination les plus beaux enfants de +son rêve; elle les replongeait dans le passé, en un tour de main, je +pourrais dire dans le néant. N'était-ce pas un néant relatif que cet +oubli qui succédait si vite en elle à la présence réelle de tous ces +personnages, dont le nom même sortait parfois de sa mémoire? La +fournaise ardente s'était refroidie; pour se rallumer, elle attendait +d'autres types, d'autres moules d'où allait sortir un monde nouveau. + +Quand le chimérique s'introduit ainsi dans ses oeuvres, forçant les +événements et les caractères, c'est une preuve que chez elle +l'inspiration s'épuise, que la fatigue se trahit et que l'auteur ressent +une certaine hâte d'en finir avec le sujet dont elle a déjà exprimé la +substance et la fleur. Mais il faut bien se garder de confondre ce +romanesque médiocre, qui exprime une lassitude dans son talent, avec un +autre genre de romanesque, qui produit chez elle des oeuvres exquises et +qui est un jeu enchanté de son imagination. Pour bien marquer cette +nuance, deux noms suffisent; nous pourrions en citer dix: _Teverino_ et +_le Secrétaire intime_. Ce sont là des récits conçus dans une heure de +fécondité heureuse et qui semblent avoir été achevés sous la même +inspiration fraîche et sans défaillance, de la première à la dernière +page, sans un intervalle de repos ni de fatigue. Songes d'une nuit +d'été, rêveries d'une journée de printemps, on ne sait de quel nom +désigner ces fictions magiques, qui vous tiennent comme suspendus dans +un monde légèrement idéal, où tout succède au voeu de l'auteur avec une +complaisance des événements et une docilité des personnages qu'on ne +trouve pas toujours en ce monde. _Le Secrétaire intime_ est une +fantaisie «qui lui est venue après avoir relu les _Contes fantastiques_ +d'Hoffmann»; il a gardé quelque chose de son origine. Tout est +invraisemblable dans cette principauté bâtie entre ciel et terre, aux +ordres de cette souveraine énigmatique et ravissante, Quintilia +Cavalcanti, tour à tour folle du luxe et du plaisir, et adonnée au plus +sérieux labeur de la pensée, soupçonnée des plus noirs crimes d'amour, +une Marguerite de Bourgogne qui se montre dans un cadre enchanté, puis +tout à coup révélée à travers les aventures les plus contraires comme +une épouse admirable, vertueuse et fidèle à un époux qu'elle adore dans +l'_incognito_ de son exil errant. L'amour légitime avec des airs +d'aventurier! Quel rêve enfin réalisé par Mme Sand! C'est la seule +manière, à ce qu'il paraît, de faire supporter le mariage. Et que +d'épreuves pour le jeune comte de Saint-Julien, jeté en plein mystère +par un hasard de voyage, admis sur le grand chemin dans le carrosse de +la princesse, au grand déplaisir de la lectrice et de l'abbé, à la +stupéfaction de la petite cour fabuleuse et agitée où il débarque comme +un événement, puis montant en grade et en faveur avec une rapidité qui +lui donne le vertige, et dans ce vertige fatal concevant un impossible +amour qui le mène au bord des plus grands périls. Le dénouement arrive. +L'heureux époux, le mystérieux Marx, sauve Julien de ses imprudences. +Notre héros sort de cette féerie, tour à tour ravi, épouvanté, humilié, +meurtri. La guérison ne viendra que plus tard, après la maladie de +rigueur, qui suit les grandes défaillances, et le retour dans sa +famille, où il rapportera une imagination plus calme, une âme plus +indulgente et le souvenir, le rêve plutôt des aventures dont il a eu +pendant une année le spectacle éblouissant et tragique devant les yeux. +Il n'y a pas de bon sens dans cette fable. Mais quelle jolie suite aux +_Contes_ d'Hoffmann! C'est ainsi qu'un grand artiste imite et s'inspire. + +C'est de la même source de romanesque heureux qu'est sorti _Teverino_. +Il arrive ainsi bien souvent à George Sand, lasse de la vie plate et +vulgaire, de vouloir s'en échapper à tout prix, et de se raconter à +elle-même de merveilleuses histoires, comme celles qui prenaient tant de +place autrefois dans sa vie d'enfant et qui finissaient par lui faire +une existence rêvée presque aussi importante, dix fois plus précieuse +et plus chère que l'autre. C'est dans un de ces jours où, comme +Scheherazade dans _les Mille et une Nuits_, mais pour satisfaire à son +caprice d'imagination et non pas à celui d'un sultan féroce, elle +s'amusait elle-même et s'enchantait de ces récits, qu'elle conçut l'idée +de cette journée unique, et qu'une fois conçue comme à travers un songe, +elle la jeta sur le papier, dans sa vivacité et sa fraîcheur intactes, à +peine entamées par le travail presque insensible de la composition. + +Certes il y a bien de quoi crier à l'invraisemblance quand on voit +s'organiser, au hasard des événements, cette jolie caravane de voyage, +dans la villa de Sabina, au lever du soleil. Léonce conjure Sabina de se +laisser emmener où il voudra, sans rien lui désigner d'avance, à travers +les paysages les plus variés, aussi loin qu'on pourra aller dans une +seule journée. Il a touché la corde magique, l'inconnu; la fantaisie +enlève les dernières résistances; Léonce va devenir l'arbitre de cette +journée. On part à deux, avec la négresse de Sabina et le jockey sur le +siège. Et bientôt les rencontres commencent: on enlève un bon curé qui +marchait gravement sur la route, son bréviaire à la main; un peu plus +loin, une ravissante petite paysanne errante, qui a pour spécialité +d'apprivoiser les oiseaux et qu'on annexe à la caravane; plus loin +enfin, à travers mille aventures, le héros du roman, le plus singulier +et le plus merveilleux des héros, un voyageur que Léonce rencontre se +baignant dans un lac, bien différent dans sa noble nudité de ce qu'il +paraissait être, un instant auparavant, sous ses haillons sordides. +Léonce fait de lui un homme comme il faut en lui jetant des habits +convenables. Touchant apologue qui nous fait voir qu'il n'y a bien +souvent qu'une question de vêtements entre les hommes, surtout dans les +romans de Mme Sand! C'est une idée chère à l'auteur, et qu'elle +reprendra souvent, jamais avec autant de bonheur et de grâce. Teverino +s'est révélé à Léonce avec sa distinction naturelle; c'est le plus beau +des mortels et le plus éloquent des artistes. Dès lors il va prendre sa +place, qui sera la première, dans cette journée romantique; il marque en +tout genre une supériorité de virtuose, de philosophe, d'ami dévoué +(bien qu'improvisé), d'amant chevaleresque, si bien qu'il remplit toute +la fin de la journée, toute la soirée qui la termine et la matinée qui +la recommence, des propos les plus fins, les plus brillants, les plus +poétiques, des actes les plus audacieux, des engagements de coeur les +plus hardis, arrêtés à temps avec une discrétion que n'aurait pas un +homme du monde. Il éblouit de sa voix d'artiste toute une petite ville +italienne où l'on s'est arrêté pour le soir, il étonne de plus en plus +Léonce, il l'irrite même et le domine par la noblesse de sa conduite, il +se fait un instant presque aimer de l'élégante et hautaine Sabina; et ce +n'est que par générosité qu'après l'avoir troublée, comme pour faire +l'épreuve de sa puissance, il détache de lui ce coeur fragile, un +instant surpris, le rend à Léonce, et disparaît.--Ce souverain +improvisé de quelques heures, pendant cette journée unique, est l'enfant +gâté de George Sand. C'est bien l'artiste aventurier qu'elle a toujours +aimé, un de ces bohèmes de génie, déguenillés mais délicats, nobles et +superbes, qui doivent leurs riches facultés à la nature, et qui les ont +conservées avec soin, grâce à une indépendance, à une paresse, à un +désintéressement qui les rend pauvres, mais les garde purs. Elle l'a vu +agir devant ses yeux, cette fois; elle l'a vu marcher, ce héros +longtemps imaginé, elle l'a vu dominer le petit monde où elle l'a +introduit. Elle en a été heureuse, comme du succès d'un fils chéri de +son imagination. On peut sourire de ce facile bonheur qu'elle s'est +donné à elle-même. Mais les traits de la vie réelle se mêlent si bien +ici à la fable, il y a de si charmants épisodes dans cette journée +disposée par la plus aimable et la plus ingénieuse des providences, il y +a des conversations si élégantes et si délicates, qu'il faut bien en +passer par la fantaisie de l'auteur, et vraiment on aurait mauvaise +grâce à résister au charme qui vous pénètre et vous entraîne. + +Le roman, ainsi conçu, est tout simplement de la poésie. Soit. Est-ce +donc là quelque chose de si malheureux, et George Sand perdra-t-elle +quelque chose à une accusation de ce genre? Il faut bien que le roman se +rapproche de la poésie ou de la science. Le roman scientifique est en +grand honneur de nos jours: la science des moeurs, des institutions, des +classes sociales, des caractères et des tempéraments, des influences +physiologiques et médicales qui déterminent l'individualité de chacun, +des hérédités que l'on subit à travers les âges, voilà la matière +indéfinie et toujours variée du roman expérimental. Mais faut-il +sacrifier à ce genre unique tous les autres genres et en particulier +celui qui considère le roman comme une oeuvre à la fois d'analyse et de +poésie, comme George Sand le définissait d'instinct? Prenons garde, le +roman selon George Sand, c'est le vrai roman national; si nous en +croyons les interprètes des origines de notre littérature[10], il est né +des anciennes chansons de geste; il est de la même famille que la +poésie; et qui pourra d'ailleurs démontrer qu'on a tort de le comprendre +ainsi? + +On notera, avec un soin pédantesque, les invraisemblances qui abondent +dans les fictions de George Sand. Mais ne serait-il pas aisé de noter, +en regard de l'invraisemblance des événements que l'on peut signaler +chez elle, le défaut de logique des caractères chez les naturalistes le +plus en vogue, l'incohérence des sentiments, la bizarrerie maladive de +la conduite, sous prétexte de maladies ou d'hérédité? Et nous en +viendrions à nous demander de quel côté il y a le plus +d'invraisemblable. C'est une querelle qui durera longtemps et où nous +n'avons pas l'intention d'entrer. Il serait pourtant curieux de savoir +si les prétendus observateurs de la réalité ne font pas autant de +concessions que les autres romanciers à une certaine convention aussi +artificielle, aussi arbitraire, aussi fausse que celle dont ils font un +si terrible grief à l'école qu'ils veulent détruire, comme si l'on +détruisait des tempéraments et des goûts! + +À cette manière de comprendre le roman, correspond le style, qui +mériterait une étude à part chez George Sand et dont nous n'indiquerons +que quelques traits, bien reconnaissables à travers la variété infinie +des sujets qu'elle a traités et dans la longue suite de cette vie +remplie pendant quarante-six ans des plus féconds travaux. + +Certes on ne peut pas dire qu'elle n'ait pas fait, pendant un aussi long +intervalle de temps, son éducation d'écrivain, et qu'elle n'ait pas +modifié son instrument d'expression et ses ressources. Cependant, dès le +début, sa langue était formée, déjà ample et souple, pleine de mouvement +et de feu. Le long travail d'une vie littéraire ne fit que la +développer, il ne la créa pas; elle lui était venue comme d'instinct, +aussitôt que, dans sa retraite de Nohant, elle jeta sur quelques +feuilles éparses ses tristesses, ses larmes, ses révoltes, toute la +matière de son rêve intérieur. Les mots lui obéissaient déjà sans +résistance, les images suivaient d'elles-mêmes et s'entrelaçaient sans +effort avec une justesse que rencontrent seuls, du premier coup, les +écrivains de race. Écrire est, pour certaines personnes, aussi naturel +que respirer. George Sand écrivait en prose comme Lamartine en vers; +c'était pour tous les deux une sorte de fonction de la vie; ils la +remplissaient sans l'avoir étudiée; ni l'un ni l'autre n'aurait pu en +rendre compte à eux-mêmes ni aux autres. Ni l'un ni l'autre ne furent +des artistes de travail et de volonté; ils furent des artistes de +nature; ils étaient nés grands écrivains, ils l'étaient dès la première +page. + +Cette facilité, qui est un don, est un piège. George Sand n'a pu +échapper à ce péril d'un abandon trop peu surveillé au courant qui +l'entraîne. Elle a une complaisance excessive à développer ses idées; +elle s'endort parfois, elle s'oublie dans une sorte de prolixité qui la +trompe elle-même; elle a ses négligences. On a aussi noté trop souvent +une certaine tendance à l'emphase, pour que ce grief n'ait pas quelque +motif. Dans les conversations, ou plutôt dans les discours dialogués de +_Lélia_ ou de _Spiridion_, de _Consuelo_ ou de _la Comtesse de +Rudolstadt_, il est certain que ce beau style devient la proie d'un +lyrisme philosophique assez nuageux, qu'il s'y dissout en vapeurs +fuyantes ou s'y assombrit jusqu'à une sorte d'obscurité volontaire. Les +ténèbres ne vont pas à ce tempérament sain et naturel de l'écrivain. Il +les secoue avec bonheur et se retrouve tout entier, quand la crise +philosophique est terminée, soit dans les descriptions de paysages, qui, +dans _Lélia_, sont d'un art merveilleux, soit dans les peintures de +caractères, dès que l'écrivain sort de ces régions d'une demi-réalité à +peine consistante, quand il touche terre, quand il se prend à la vie ou +qu'il s'égaye d'une de ces situations qu'il a inventées (comme les +diverses rencontres de voyageurs dans _Teverino_). Il y a là des parties +de dialogues très vives, spirituelles, d'autres très élégantes, des +remarques et des conversations pleines d'un esprit de belle tournure et +de bonne compagnie, même quand les personnages sont équivoques. On n'a +peut-être pas assez remarqué cette qualité de l'esprit dans le style de +George Sand: «Les romantiques, a-t-on dit, n'ont pas connu la bonne +plaisanterie: ni Chateaubriand, ni Lamartine, ni Vigny, ni Hugo, ni +Balzac, ni George Sand.» Cela n'est pas tout à fait juste pour Mme Sand. +Elle n'avait pas d'esprit dans la conversation, elle ne savait pas +plaisanter en causant. Mais tout changeait quand elle avait la plume à +la main. Elle suivait alors, d'un trait rapide, les conversations +qu'elle entendait au dedans d'elle-même; elle s'y absorbait, et, dans +ces improvisations qu'elle recueillait de ses interlocuteurs +imaginaires, le naturel, la grâce, la verve, la finesse ingénieuse +abondaient; la force de la situation se dessinait si vivement en elle, +qu'elle semblait n'être qu'un écho; mais la voix intérieure qui lui +dictait ces vives et fines reparties était bien à elle; c'était +_elle-même_ et _une autre_, très différente de ce qu'elle était dans la +vie réelle. + +«Ce n'est, nous dit-on encore, ni par un éclat extraordinaire ni par la +perfection plastique que son style se recommande, mais par des qualités +qui semblent encore tenir de la bonté et en être parentes. Car il est +ample, aisé, généreux, et nul mot ne semble mieux fait pour le +caractériser que ce mot des anciens: _Lactea ubertas_, une abondance de +lait, un ruissellement copieux et bienfaisant de mamelle nourricière», +et l'image entraîne une hardie et charmante apostrophe à la «_douce Io +du roman contemporain_»[11]. Rien de plus aimable, assurément. C'est +l'hommage d'un écrivain qui, parmi les jeunes, est un de ceux qui l'ont +le plus et le mieux aimée. Un mot pourtant nous inquiète. On reproche à +ce style si expressif et si coloré de n'être pas suffisamment +_plastique_. Que veut-on dire par là? Sans doute qu'il n'est pas assez +fortement modelé sur les formes réelles, qu'il n'en dessine pas assez +rigoureusement les contours, comme celui de Victor Hugo, de Théophile +Gautier ou de Flaubert, qu'il ne s'étudie pas à les mettre en relief? +Est-ce un tort? S'il n'est pas plastique, c'est-à-dire sculptural, ce +style est pourtant très pittoresque, et, quand il s'agit de décrire, il +ressemble à une belle peinture. N'est-ce pas une compensation? Ce style +est d'une transparence merveilleuse, au fond de laquelle on voit la +réalité telle que l'a vue le peintre, plus la pensée même du peintre qui +l'a interprétée. Soit dans les descriptions, soit dans les analyses, +soit dans la suite des événements, il suit l'idée d'un mouvement +continu, il l'exprime et le manifeste avec une aisance et une fluidité +qui n'empêchent pas la force. + +J'ai vu, dans un repli des montagnes du Jura, une source que l'on +appelle la Source bleue, à cause de sa couleur, qui reflète le paysage +environnant, un coin du ciel ménagé au-dessus d'elle et peut-être aussi +la nature de la pierre où elle a creusé sa coupe d'azur. Elle est calme, +profonde, attirante comme par un charme magique. On ne peut voir cette +source sans s'éprendre d'elle et adorer la Naïade qui la consacre; on la +suit dans sa fuite à travers les prés voisins; elle s'excite par la +pente à laquelle elle obéit; elle murmure avec fracas en descendant +rapidement à travers son lit de cailloux; elle s'irrite et frémit, au +bas du coteau, contre un rocher immobile et brutal qui lui barre le +chemin; elle détourne de cette barrière sa colère et son cours, grondant +encore, élargissant à chaque pas son onde grossie des torrents voisins +qu'elle reçoit et qu'elle absorbe. Un instant, comme trop pleine des +trésors amassés de ces eaux étrangères, elle passe par-dessus ses rives, +elle s'épuise par ce débordement, elle va perdre une partie de ses flots +inutiles autour d'îlots de sables dénudés; puis enfin, se recueillant +par un dernier effort, elle se ramène en soi, elle s'offre apaisée à la +contemplation des hommes, après avoir porté dans son cristal tant de +paysages mobiles, tant de scènes variées des villes et des champs. C'est +l'image du style de George Sand, toujours fidèle au mouvement intérieur +de sa pensée, qu'il représente et dessine dans ses élans, dans ses +agitations, comme dans ses soudains apaisements. + +On a beau jeu pour nous dire qu'après quarante ou cinquante années, ce +style, au moins dans certaines parties, a vieilli comme d'autres parties +de l'oeuvre. Il y a, à la vérité, tout un attirail d'idées extérieures, +de sentiments factices, de langage, propre à chaque génération et qui +nous fait l'effet, quand nous le revoyons au grand jour, d'une toilette +défraîchie, d'un habit hors d'usage. Cette loi de la décadence +inévitable, qui ne touche qu'aux dehors du personnage humain, au choix +passager qu'il a fait, à sa date, de certaines manières d'être ou de +paraître, cette loi n'a pas épargné, chez Mme Sand, toute la partie +sentimentale, le romanesque dans l'expression violente des sentiments ou +l'invention des situations, l'invraisemblance exagérée des événements, +l'emportement des thèses, la déclamation surabondante, l'excès d'un +style trop lyrique, dont l'auteur lui-même souriait par moments; voilà +les parties caduques et condamnées qui ont sombré pour toujours et qui, +pour tout autre écrivain, auraient entraîné le reste de l'oeuvre dans un +pareil et irréparable naufrage. + +Mais ici quel désastre c'eût été que la perte de tant d'oeuvres en +partie supérieures et de récits que le rayon de l'art a touchés! Que de +choses resteront et renaîtront si un injuste oubli s'est un instant +mépris sur elles! Tout ce qui est grâce aisée, création élégante, +rêverie enchantée, sincérité de la passion, fantaisie merveilleuse, +charme du style, tout cela ne mérite-t-il pas de vivre? Le temps fera de +plus en plus sûrement son oeuvre, ici comme ailleurs. Et après ce +travail d'élimination, qu'il accomplit avec une justesse infaillible sur +chaque grande renommée, il proclamera avec un immortel honneur cette +puissance d'invention, qui n'exclut pas la faculté d'analyse, mais qui +lui crée un cadre merveilleux; il proclamera que, grâce à cette richesse +inépuisable d'imagination et ce don expressif du style, George Sand est +restée un poète qui a peu d'égaux, un des plus grands poètes de sa race +et de son temps. + +Nous sommes maintenant à même, à ce qu'il semble, de répondre à la +question que nous posions à la première ligne de cette étude. Oui, on +reviendra à Mme Sand, après quelques années de négligence et quelques +éliminations nécessaires dans son oeuvre. Elle attirera de nouveau les +générations nouvelles par l'éclat de cette poésie que nous avons essayé +de définir. Quand elle ne servirait qu'à nous consoler, par +quelques-unes de ses oeuvres, de l'excès et du débordement du +naturalisme contemporain, elle aurait eu raison d'écrire, même pour +nous, même pour ce qui s'appelle la postérité. Elle aura sa place +marquée dans la renaissance infaillible du roman, du théâtre et de la +poésie idéalistes qui conserveront longtemps une clientèle considérable +dans l'humanité de demain et d'après-demain, quoi qu'on fasse pour +comprimer cet élan de l'esprit. + +Ce sont des moeurs nouvelles qui ont amené le roman à prendre une si +grande place dans la vie moderne. Mais rien ne nous oblige à croire que +cette place sera éternellement occupée par le roman naturaliste. Comme +nous l'avons déjà dit, il y aura partage entre les deux théories +opposées ou peut-être oscillation périodique de l'esprit public entre +l'une et l'autre. Ce qui a fait la royauté littéraire du roman, c'est en +grande partie l'ennui moderne, cette maladie que les générations des +autres siècles, moins excitées et plus croyantes, n'ont pas connue au +même degré que nous; c'est l'ennui, ce vide absolu de l'esprit et du +coeur, qui est un trait irrécusable des hommes de notre temps. Autrefois +on avait pour se distraire et s'occuper, dans les intervalles du travail +quotidien, soit la passion de l'esprit et de la conversation, comme au +XVIIIe siècle, soit les passions religieuses, comme au XVIIe siècle, la +curiosité violemment excitée par la Réforme et la Renaissance, comme au +XVIe. Aujourd'hui, quand la vie, surmenée par le travail des affaires, +est contrainte au repos, quelle ressource lui reste dans ce vaste désert +des idées qui représente le monde intellectuel ou moral pour la majorité +des hommes? C'est le roman qui tient alors la place qu'occupaient +autrefois les livres de controverse dans les siècles anciens ou les +grandes questions de critique et de rénovation sociale au dernier +siècle. Le développement exagéré de la vie positive a créé du même coup +l'irrésistible besoin d'y échapper. Rien, non rien, même le désir de +faire vite fortune et d'appliquer cette rapide fortune à de rapides +plaisirs, ne prescrit contre certaines exigences de l'esprit. On a beau +jeter en pâture à l'homme de ce temps les amusements ou les +divertissements violents, on parvient bien à le distraire un instant, à +le passionner pendant une heure ou deux; on attire toute son activité au +dehors, on l'y excite, on l'y épuise. Et au même instant où on le croit +le plus oublieux de son _moi_ intérieur, il échappe à ces prises du +dehors; il fait de soudaines rentrées en lui; il y revient, tout fatigué +du train de vie qu'il menait hier, qu'il mènera demain. Mais aussi, +presque aussitôt, déshabitué depuis longtemps de penser, il s'effraye de +cette solitude inanimée, de ce silence qu'il trouve en lui; il a oublié +de remplir et d'orner de pensées solides ce fond intérieur de l'âme +qu'il n'habite qu'à de rares intervalles. L'idéal philosophique ou +religieux ne visite plus guère cette âme vouée aux divinités vulgaires +et faciles. Les lettres sévères rebutent depuis longtemps ces esprits +restés arides sous une couche de banale culture. Quelle ressource lui +restera pour remplir un instant ce grand vide qui s'ouvre devant lui? Le +théâtre et le roman, qui ne diffère du théâtre que par le développement +de l'action concentrée sur la scène intérieure. D'ailleurs, le roman est +toujours là, toujours à sa portée et sous sa main; il se prête à +remplir certaines heures où l'homme, en tête-à-tête avec lui-même, ne +sait que penser. Il prend telle oeuvre qui mène grand bruit, il la +laisse, il la reprend à sa fantaisie. Le roman semble s'adapter de +lui-même à ces intervalles inoccupés de la vie moderne; il remplit les +repos de l'action ou des affaires, où l'homme, même le plus ordinaire, +sent en lui je ne sais quelle vague lassitude ou quelle morne inquiétude +qui ressemble à un besoin de penser. + +Mais l'influence du roman ne s'arrête pas là; il n'est pas uniquement +l'entretien et la distraction intellectuelle d'un grand nombre d'esprits +vides ou médiocrement cultivés. Les intelligences les plus hautes +elles-mêmes n'y échappent pas; c'est une sorte d'habitude qui s'est +créée pour l'esprit. Je demandais à un philosophe distingué de ce temps +quel était, d'ordinaire, le premier article qu'il lisait dans la _Revue +des Deux Mondes_. Il me répondit avec ingénuité que c'était toujours par +le roman qu'il commençait sa lecture. Le plus grave esprit de notre âge, +celui qu'on se figurait, surtout dans les dernières années de sa vie, +comme naturellement absorbé dans les plus hautes méditations +philosophiques ou religieuses, M. Guizot, me disait qu'il travaillait +dans la première partie de la journée, qu'il faisait une promenade selon +le temps, et que, tous les jours de sa vie, il rentrait à quatre heures +pour se faire lire un roman anglais. Mais c'est surtout dans la vie des +jeunes gens et des femmes que le roman s'est introduit, imposé comme +l'aliment principal de leur intelligence. On peut dire que, pour +beaucoup, il est devenu la littérature unique. + +C'est ici que se place naturellement un voeu, une espérance, si l'on +aime mieux, en faveur de la renaissance de George Sand, comme un des +maîtres injustement oubliés. Si l'on rêve pour le roman d'être autre +chose que la distraction abaissée d'une intelligence en détresse, +l'élément d'une curiosité vulgaire, s'il doit, comme les autres formes +de l'art, racheter sa souveraineté par une fin élevée, la justifier, +avoir un but, en un mot, ne serait-ce pas à la condition qu'il mît un +peu d'idéal dans cette pauvre vie, si agitée en apparence, si surexcitée +au dehors, bruyante à la surface, au dedans si terne et si morne? Ne +serait-ce pas aller contre ce but que de proscrire cet idéal de la vie +factice qui se joue devant notre imagination, comme on le proscrit avec +tant de soin de la vie réelle? Et quel art est-ce donc, si c'en est un, +de nous donner dans une succession de types avilis, de situations tour à +tour ternes et violentes, de scènes triviales, de scandales odieux ou +mesquins, sous prétexte d'études de moeurs, la représentation des +réalités qui obsèdent notre vie de chaque jour, qui occupent et +poursuivent nos regards? Il semble que le vice incurable du roman ainsi +compris soit la négation même de sa fin légitime, qui est de relever +l'homme, un instant, de toutes les tristesses et des misères, des +trivialités et des ennuis de la vie quotidienne, de lui donner, pour +quelques heures, l'illusion d'un monde où il puisse changer au moins le +cours de ses idées et le train de ses soucis vulgaires, où les +sentiments aient plus de force, les caractères plus d'unité, les +passions plus de noblesse, l'amour plus d'élévation et de durée, le +soleil plus d'éclat. Le roman anglais, qui s'est depuis longtemps +acclimaté dans notre langue, et le roman russe, qui a fait récemment une +entrée si superbe et triomphante dans notre littérature, sont beaucoup +moins éloignés de cette conception qu'on ne le croirait. À un fond de +réalisme, qui est dans les exigences toutes naturelles de l'esprit +moderne, ces deux formes les plus récentes du roman, soit dans George +Eliot, soit dans le comte Tolstoï, joignent tout un ensemble +d'aspirations sévères et de poursuites élevées qui les rapprochent +singulièrement, par certains points, de l'idéal que nous venons de +décrire. + +C'était aussi là, nous l'avons vu, l'idée que George Sand s'était faite +du roman, au début de sa vie littéraire[12]. Transformer la réalité des +caractères et des passions en l'élevant au-dessus des vulgarités et des +laideurs, craindre avant tout de l'avilir dans le hasard des événements, +qu'est-ce que cela, sinon chercher par tous les moyens l'expression la +plus complète et la plus saisissante du rêve de la vie, verser quelques +rayons d'idéal dans notre triste et pâle existence? N'est-ce pas là de +l'art, du vrai, du grand art? Notre vie est dure ici-bas, dit George +Sand, et nous n'y pouvons jamais être assez contents de nous ni des +autres pour ne pas désirer de rêver tout éveillés.--Personne, plus et +mieux qu'elle, et d'une main plus prodigue, n'a semé sur nous les +enchantements de ce rêve. Nous ne pourrons jamais nous soustraire à +cette soif de fiction, à moins que notre monde ne se transforme en une +sorte de paradis où l'idéal d'une vie meilleure ne sera plus possible. +En attendant, nous aspirerons toujours à sortir de nous-mêmes; toujours +notre imagination fera son charme et son ivresse de ce breuvage +délicieux, la poésie sous les formes variées de l'art, le poème, le +théâtre ou le roman. Que deviendrai-je si, à la place du breuvage +exquis, votre main impitoyable me verse une seconde fois le breuvage +vulgaire dont je suis rassasié? C'est la gloire de George Sand d'avoir, +dans sa longue carrière, toujours échappé à ce péril, et toujours +épargné à ses amis inconnus cet affreux déboire. Sur ce point-là, au +moins, elle ne les a jamais trompés. + +NOTES: + +[Note 8: «On a prétendu que, dans ce roman, j'avais peint le caractère +de Chopin avec une grande exactitude sous le nom du prince Karoll. On +s'est trompé, parce que l'on a cru reconnaître quelques-uns de ses +traits, et, procédant par ce système, trop commode pour être sûr, on +s'est fourvoyé de bonne foi.» (_Histoire de ma vie_, t. X, p. 231.)] + +[Note 9: _Revue des Deux Mondes, Revue littéraire_, 1er janvier 1887.] + +[Note 10: «_Roman_, veut dire, au moyen âge, composition en langue +romane, c'est-à-dire en français, et spécialement, comme les +compositions le plus en honneur sont les chansons de geste, il prend le +sens de chanson de geste. À la fin du moyen âge, il veut dire +successivement chanson de geste mise en prose (roman de chevalerie), +histoire en prose de quelques grandes aventures imaginaires, puis +histoire en prose de quelques aventures inventées à plaisir, et +finalement récit inventé à plaisir. Qu'on aille retrouver dans cette +dernière évolution de sens la poésie écrite en roman!» (A. Darmesteter, +_la Vie des mots_, p. 16).] + +[Note 11: M. Jules Lemaître, _Revue Bleue_, 8 janvier 1887.] + +[Note 12: Voir chapitre II] + + + + +CHAPITRE V + +LA VIE INTIME À NOHANT + +LA MÉTHODE DE TRAVAIL DE GEORGE SAND + +SA DERNIÈRE CONCEPTION DE L'ART + + +Avant de prendre congé de George Sand, nous voudrions l'étudier un +instant dans sa vie intime et l'y saisir d'un coup d'oeil rétrospectif. +Quand cette étude n'est pas faite, on n'a jamais la notion complète d'un +écrivain, surtout si cet écrivain est une femme. Cette vie ne commence +véritablement qu'à l'époque de l'établissement définitif à Nohant, où +George Sand se fixa en 1839, après le voyage en Suisse avec Liszt et Mme +d'Agoult, et une retraite de quelques mois à Majorque, avec Chopin, le +grand artiste déjà bien malade. Il y eut encore, ici et là, plusieurs +séjours provisoires à Paris, pour l'éducation des enfants, Maurice et +Solange; mais dès ce moment-là, c'est Nohant qui est devenu son séjour +habituel, son centre d'action; c'est là que son existence est fixée et +qu'elle a pu réaliser son rêve, l'idée d'une vie arrangée pour elle, +ses enfants et ses amis. C'est là que se développe et s'achève, dans un +cadre fixe et familier, ce que je pourrais appeler la _dernière manière_ +de George Sand, sur laquelle nous voudrions arrêter et retenir +l'attention du lecteur. + +Nous devons rappeler cependant quelques traits de la vie antérieure, +celle qui a été l'objet ou le prétexte de tant de légendes. Se +souvient-on, à ce propos, du joli conte d'Alfred de Musset, l'_Histoire +d'un merle blanc_? C'était une bien vieille histoire que celle qui +s'était passée vers 1833 et 1834 à Paris et à Venise. Mais elle marque +bien l'origine et le point de départ de cette vie d'abord si fantasque +et livrée à l'aventure. On trouve tout, même l'histoire des autres dans +cette fantaisie, quelque peu arrangée, mais transparente, du poète +racontant les malentendus qui l'accueillent à son entrée dans la vie, +les malveillances qu'il subit dans sa famille même, à cause de son +plumage et de son ramage inusités, les accidents et les déceptions de +tout genre qui lui font sentir chaque jour combien il est pénible, bien +que glorieux, d'être en ce monde «un merle exceptionnel»! + +Après plusieurs aventures dont il est sorti perdant chaque fois beaucoup +de ses illusions et un peu de ses plumes, il rencontre enfin sa +consolation sous la forme de la merlette de ses rêves, de la merlette +idéale. «Acceptez ma main sans délai; marions-nous à l'anglaise, sans +cérémonie, et partons ensemble pour la Suisse.--Je ne l'entends pas +ainsi, me répondit la jeune merlette; je veux que mes noces soient +magnifiques et que tout ce qu'il y a en France de merles un peu bien nés +y soient solennellement rassemblés.» Le mariage se fait, malgré tout, à +l'_anglaise_, mais avec un grand concours d'artistes emplumés, et l'on +part pour la Suisse, Venise ou autres lieux. «J'ignorais alors que ma +bien-aimée fût une femme de plume; elle me l'avoua au bout de quelque +temps; elle alla même jusqu'à me montrer le manuscrit d'un roman où elle +avait imité à la fois Walter Scott et _Scarron_. Je laisse à penser le +plaisir que me causa une si aimable surprise.... Dès cet instant nous +travaillâmes ensemble. Tandis que je composais mes poèmes, elle +barbouillait des rames de papier. Je lui récitais mes vers à haute voix, +et cela ne la gênait nullement pour écrire pendant ce temps-là.... Il ne +lui arrivait jamais de rayer une ligne ni de faire un plan avant de se +mettre à l'oeuvre. C'était le type de la merlette lettrée.» Bien des +traits sont justes dans cette esquisse; un seul détonne avec la +physionomie de la _romancière_. À aucune époque sa plume, libre dans le +domaine des idées, ne s'abaissa à la caricature ni à la parodie. Nous +comprenons que la merlette lettrée ait rappelé à son ami Walter Scott et +ses larges et puissants récits; mais nous sommes stupéfaits quand nous +voyons le satirique injuste joindre à ce nom celui de Scarron. Même dans +ses plus grandes hardiesses de pensée, Lélia resta Lélia, et jamais une +équivoque ni une plaisanterie cynique n'alourdit ou n'effleura son +aile, amie du grand vol et de la lumière. + +Nous ne raconterons pas la fin de l'histoire, dont on peut voir la +contre-partie dans _Elle et Lui_. Elle est triste dans les deux récits; +elle l'avait été dans la réalité, et tout le monde la sait à peu près, +ce qui suffit. C'est affaire à la chronique d'entrer dans ce genre +d'intimité, bien au delà de ce qui est nécessaire. Nous avons voulu +seulement marquer, sans insister, la place d'une première George Sand, +très prompte à se prendre et aussi à se déprendre, mettant tout son +enjeu dans une passion, l'y perdant en belle joueuse, guérissant de +chaque passion, mais non du jeu lui-même, apportant en ces diverses +tentatives une sorte de naïveté incorrigible et de bonté facile, mêlant +à ces cultes changeants des cultes épisodiques pour tel art ou telle +science, la poésie avec l'un, la musique avec l'autre, la philosophie +avec un troisième. C'est celle dont l'image s'est imposée à l'esprit de +ses contemporains, dans l'ivresse de la jeunesse et des premiers +triomphes, celle qui vivait tantôt en étudiant ou en artiste, tantôt en +pèlerin, sous des habits d'homme, dans le quartier Latin ou sur toutes +les routes de l'Europe et particulièrement sur les grands chemins de la +bohème et autres pays imaginaires, abandonnant sa vie aux hasards des +bons ou des mauvais gîtes, à la camaraderie des voyageurs de rencontre, +dont elle illumine un instant le personnage des feux de son imagination, +dont elle partage ou subit l'aventureuse hospitalité, les étranges +fantaisies, les passions irréparables. Henri Heine, qui l'a vue souvent +à la fin de cette période (de 1833 à 1840), nous a laissé d'elle un vif +portrait, qui doit être ressemblant: «son visage peut être nommé plutôt +beau qu'intéressant, disait-il; la coupe de ses traits n'est cependant +pas d'une sévérité antique, mais adoucie par la sentimentalité moderne, +qui répand sur eux comme un voile de tristesse. Son front n'est pas +haut, et sa riche chevelure du plus beau châtain tombe des deux côtés de +la tête jusque sur ses épaules. Ses yeux sont un peu ternes, doux et +tranquilles. Elle n'a pas un nez aquilin et émancipé, ni un spirituel +petit nez camus. Son nez est simplement un nez droit et ordinaire. +Autour de sa bouche se joue habituellement un sourire plein de bonhomie, +mais qui n'est pas très attrayant; sa lèvre inférieure, quelque peu +pendante, semble révéler une certaine fatigue. Son menton est charnu, +mais de très belle forme. Aussi ses épaules, qui sont magnifiques.... Sa +voix est mate et voilée, sans aucun timbre sonore, mais douce et +agréable.... Elle brille peu par sa conversation. Elle n'a absolument +rien de l'esprit pétillant des Françaises ses compatriotes, mais rien +non plus de leur babil intarissable. Avec un sourire aimable et parfois +singulier, elle écoute quand d'autres parlent, comme si elle cherchait à +absorber en elle-même les meilleures de vos paroles.... Cette +particularité est un trait sur lequel M. de Musset appela un jour mon +attention. «_Elle a par là un grand avantage sur nous autres_», me +dit-il[13]» Et le portrait continue tranquillement sur ce ton modéré, +égayé par quelques-unes de ces épigrammes dont l'auteur ne pouvait pas +s'abstenir longtemps. + +Pour ce premier portrait, il semble qu'il n'y ait plus à y revenir. La +seconde partie de cette vie, de beaucoup la plus longue d'ailleurs, nous +offre cet intérêt particulier, que c'est elle-même, par son propre +choix, qui l'organise et la gouverne, «qui la soustrait, autant que +possible, au hasard des événements ou au caprice des affections». +Suivons-la, quand elle est définitivement retirée de la vie d'aventure, +de l'existence errante et sans foyer, dans l'intimité de Nohant, dont +elle a si chèrement racheté les reliques et les souvenirs, où elle +recueille ses enfants, où elle les voit grandir, où elle les marie, où +plus tard sa joie profonde et calme de jeune aïeule se répandra sur la +tête de ses petits-enfants sans suspendre un seul instant sa production +incessante, sans gêner cette prodigalité d'un talent qui remplit près +d'un demi-siècle de ses inventions et de ses rêves, de ses idées ou de +ses passions, qui charme ou qui épouvante, qui remue l'âme de cinq à six +générations. Car c'est un trait à noter que le silence, cette forme de +l'oubli, n'a commencé pour elle qu'après sa mort. Tout le temps qu'elle +a vécu, elle a écrit, et par là elle a puissamment agi sur ses +contemporains; c'est agir assurément que d'agiter ainsi les esprits d'un +temps, d'inquiéter les consciences, d'y produire ces grands mouvements +de sympathie ou d'antipathie qui sont les flux et les reflux de +l'opinion publique. Et qui l'a fait plus que George Sand dans ce siècle? + +Elle s'est peinte elle-même dans cette seconde partie de sa vie, presque +sans y penser, au moyen de sa _Correspondance_, bien plus instructive à +cet égard que l'_Histoire de ma vie_, qui s'arrête brusquement au plus +beau moment de sa carrière littéraire. C'est la _Correspondance_, et +surtout la partie très copieuse qui s'étend sur les vingt-cinq dernières +années, que nous avons relue pour confronter les impressions de l'auteur +avec nos souvenirs, ceux que nous avons emportés d'une visite que nous +fîmes à Nohant, au mois de juin 1861. + +Vers cette époque déjà lointaine, George Sand écrivait à l'un de ses +amis, en l'engageant à venir la voir: «Nous avons encore de belles +journées ici. Notre climat est plus clair et plus chaud que celui des +environs de Paris; Le pays n'est pas beau généralement chez nous: +terrain calcaire, _très frumental_, mais peu propre au développement des +grands arbres; des lignes douces et harmonieuses; beaucoup d'arbres, +mais petits; un grand air de solitude, voilà tout son mérite. Il faudra +vous attendre à ceci, que mon pays est, comme moi, insignifiant +d'aspect. Il a du bon quand on le connaît; mais il n'est guère plus +opulent et plus démonstratif que ses habitants.» + +Peu démonstrative, c'était vrai, comme l'avait indiqué autrefois Henri +Heine, et même insignifiante d'aspect, pourquoi ne pas le dire? c'était +vrai aussi, pendant les premiers instants. Quand je la vis, ses +cinquante-sept ans avaient marqué leur empreinte sur toute sa personne +et en avaient amorti l'effet, éteignant cette grâce jeune et passionnée +d'autrefois, cet éclat de physionomie qui, à travers la lourdeur de +certains traits, avait été sa principale beauté. La taille s'était +épaissie; les yeux restaient beaux, mais comme noyés dans un certain +vague ou une certaine indolence, qui s'étaient augmentés avec l'âge; il +y avait en tout cela un peu d'inertie et comme une sorte de fatigue +intellectuelle; elle semblait se refuser d'abord à de nouvelles +connaissances ou au commerce de nouvelles idées qui n'entraient pas +d'emblée dans les siennes, ou du moins ne s'y prêter qu'avec peine. + +Hospitalière, mais gravement et silencieusement, si l'on s'en était tenu +à cette première impression, on aurait pu la juger assez sévèrement; il +ne fallait pas s'y tenir, et, selon son expression, elle et son pays +avaient du bon quand on les connaissait. On croira peut-être que cette +froideur de premier aspect était un fait accidentel, personnel au +visiteur inattendu de 1861. Il serait naturel de le croire; ce ne serait +pourtant pas exact. On nous a raconté une bien jolie histoire sur +l'impression que ressentit, à son arrivée, l'un de ses visiteurs les +plus attendus, les plus souhaités, Théophile Gautier; il avait fait pour +elle le grand sacrifice de quitter son boulevard, et il arrivait avec la +conviction des Parisiens qui s'imaginent être des héros pour aller voir +un ami dans sa province; il débarquait à Nohant avec l'idée de son +héroïsme et dans l'attente de le voir récompensé par la joie de George +Sand, mesurant d'avance l'effusion de l'accueil à la vivacité, presque à +la violence de l'invitation. Cependant George Sand restait calme, plus +que calme, silencieuse, avec cet air indolent et lassé qui m'avait +frappé en elle. Elle le quitte un instant pour donner des ordres. Lui, +étonné, de plus en plus mécontent, se plaint à son compagnon de voyage, +un habitué de la maison, d'un pareil accueil; son mécontentement, comme +il arrive, s'exalte en s'exprimant; il veut partir, il rassemble sa +canne, son chapeau, sa valise. Le témoin de cette grande colère va en +toute hâte prévenir George Sand pour qu'elle en conjure l'effet. Elle ne +comprend rien d'abord à ce qu'on lui raconte. Quand elle a compris, elle +frémit d'un pareil accident; une telle déception la bouleverse, elle se +désespère. «Vous ne lui aviez donc pas dit, s'écrie-t-elle ingénument, +_que j'étais une bête_?» On l'entraîne vers Théophile Gautier; les +explications commencent; elles ne furent pas longues; il comprit +bientôt, à l'accent de la désolation, combien il se trompait, et sa +rentrée fut triomphale. + +La conversation de George Sand était à l'avenant. Elle n'avait jamais +été bavarde, elle l'était moins encore en vieillissant, hormis les jeux +de famille et les contes aux enfants. De l'esprit, elle n'en avait pas, +ni au sens parisien du mot, ni au sens gaulois. Elle l'admirait plus +que de raison chez les autres, tout en le comprenant avec une certaine +peine; il lui fallait un effort d'attention pour en saisir le jeu et +s'habituer à ces surprises qu'il lui causait toujours. D'elle-même, elle +serait restée volontiers en dehors de ces fantaisies étourdissantes, de +ces vives saillies, de cette gymnastique alerte de l'idée, de ces +attaques et de ces ripostes où excellaient quelques-uns de ses +contemporains et de ses amis; elle aurait fait, parmi eux, triste figure +si l'on n'avait connu d'ailleurs la haute valeur de cette intelligence. +Je me la représente difficilement dans ces fameux dîners de chez Magny, +où se réunissaient alors les plus brillants jouteurs de la plume ou de +la parole. Elle-même craignait, en y allant (ce qu'elle ne manquait pas +de faire chaque fois qu'elle passait par Paris), d'y apporter de +l'embarras pour les autres et de la gêne dans cette conversation +éblouissante, paradoxale, qui ne laissait pas de l'étonner. «Je vois, +grâce à vous, écrivait-elle à l'un de ses plus zélés correspondants, le +dîner Magny comme si j'y étais. Seulement il me semble qu'il doit être +encore plus gai sans moi; car Théo[14] a parfois des remords quand il +s'émancipe trop à mon oreille. Dieu sait pourtant que je ne voudrais, +pour rien au monde, mettre une sourdine à sa verve. Elle fait d'autant +plus ressortir l'inaltérable douceur de l'adorable Renan, avec sa tête +de _Charles le Sage_.» On ne se figure pas George Sand avec son calme, +avec son sérieux, donnant la réplique aux terribles malices de +Sainte-Beuve, le chef du choeur, aux ironies de Flaubert, aux paradoxes +«exubérants» de Théophile Gautier. Elle se plaignait parfois de cette +outrance dans la plaisanterie, et de ce qu'elle appelait, d'un mot qui +revient souvent dans sa correspondance, la _blague_, chez les artistes +et les lettrés de Paris. Elle a besoin de protester, au nom du bon sens, +du goût et du sérieux de la vie, quand la mesure a été dépassée. «Je ne +sais, écrit-elle à Flaubert, si tu étais chez Magny un jour où je leur +ai dit qu'ils étaient tous des _messieurs_. Ils disaient qu'il ne +fallait pas écrire pour les ignorants; ils me conspuaient, parce que je +ne voulais écrire que pour ceux-là, vu qu'eux seuls ont besoin de +quelque chose. Les maîtres sont pourvus, riches et satisfaits. Les +imbéciles manquent de tout, je les plains. Aimer et plaindre ne se +séparent pas. Et voilà le mécanisme peu compliqué de ma pensée.» Elle ne +convertissait personne, mais elle donnait à chacun une raison nouvelle +de l'estimer, en parlant ainsi. + +Telle je la vis dans cette journée que nous passâmes à causer. Bien des +choses de fond nous séparaient; mais, parmi les écrivains célèbres, et +même parmi ceux qui ne le sont pas, je n'en ai pas connu un seul qui +respectât plus et mieux les opinions des autres et qui imposât moins ses +idées. Elle mettait à l'aise ses adversaires par un ton de bonhomie où +il n'y avait rien de simulé; elle indiquait sa manière de voir d'un +trait simple et sobre; elle n'insistait pas. Même dans ses lettres, elle +n'aimait guère la discussion, elle ne la prolongeait pas volontiers, au +moins dans l'ordre de ses idées sociales et politiques. Bien qu'elle y +mît toute son ardeur, elle ne recherchait pas pour elles l'occasion de +la controverse; elle craignait de les compromettre. «Je n'ai pas de +facultés pour la discussion, disait-elle, et je fuis toutes les +disputes, parce que j'y suis toujours battue, eusse-je dix mille fois +raison.» Et quand par hasard elle s'est aventurée sur le terrain brûlant +où ses rêves humanitaires essayent de prendre pied, elle interrompt, dès +qu'elle peut, la discussion: «Il paraît que je ne suis pas claire dans +mes sermons; j'ai cela de commun avec les orthodoxes, mais je n'en suis +pas; ni dans la notion de l'égalité, ni dans celle de l'autorité, je +n'ai pas de plan fixe. Tu as l'air de croire que je te veux convertir à +une doctrine, mais non, je n'y songe pas. Chacun part d'un point de vue +dont je respecte le libre choix. En peu de mots, je pense résumer le +mien: Ne pas se placer derrière la vitre opaque par laquelle on ne voit +rien que le reflet de son propre nez.» + +Cette _insignifiance d'aspect_ n'était que pour le premier regard. Si le +hasard ou une bonne inspiration amenait l'entretien sur certains sujets +qui lui étaient familiers, sa parole froide et paresseuse s'animait un +peu; ses grands yeux alanguis reprenaient du mouvement et de l'éclat. +Sur deux sujets surtout, elle aimait à causer: la vie de famille et le +théâtre. Il n'était pas aisé de l'attirer sur le roman, même sur ses +romans à elle. Chose singulière! elle les avait presque tous oubliés, et +ce n'était pas une affectation, c'était une des formes ou l'un des +signes de ce génie naturel qui travaillait en elle presque sans un +effort de volonté. Avec les années survenantes, d'autres inspirations +avaient pris la place des premières. Aussi est-ce avec une parfaite +sincérité qu'elle raconte dans sa correspondance qu'elle est en train de +refaire connaissance avec quelques-uns de ses romans les plus célèbres. +À la lettre, c'est du nouveau pour elle. Ce qu'elle m'avait dit de cette +singulière sensation d'un auteur qui se ressaisit lui-même, elle +l'exprime à merveille, vers le même temps, dans une de ses lettres à +Dumas fils: «J'ai essayé, ces jours-ci, de devenir, moi aussi, un +lecteur de ce pauvre romancier. Ça m'arrive tous les dix ou quinze ans +de m'y remettre comme étude sincère et aussi désintéressée que s'il +s'agissait d'un autre, puisque j'ai oublié jusqu'aux noms des +personnages et que je n'ai que la mémoire du sujet sans rien des moyens +d'exécution. Je n'ai pas été satisfaite de tout; il s'en faut. J'ai relu +_l'Homme de neige_ et _le Château des Désertes_. Ce que j'en pense n'a +pas grand intérêt à rapporter; mais le phénomène que j'y cherchais et +que j'y ai trouvé est assez curieux et peut vous servir.» Elle était, à +ce moment, tombée dans un de ces états de stérilité passagère que +connaissent tous les écrivains. Il fallait pourtant se remettre à son +état. «Mais alors, votre serviteur! il n'y avait plus personne. George +Sand était aussi absent de lui-même que s'il fût passé à l'état de +fossile. Pas une idée d'abord, et puis, les idées revenues, pas moyen +d'écrire un mot.» Dans un accès de désespoir, elle prit un ou deux +romans d'elle. D'abord elle ne comprenait rien du tout. «Peu à peu ça +s'est éclairci. Je me suis reconnue, dans mes qualités et mes défauts, +et j'ai repris possession de mon _moi_ littéraire. À présent, c'est +fini, en voilà pour longtemps à ne pas me relire.» + +Elle avait une sorte de modestie très particulière; elle était _homme_ +de lettres sans en avoir le principal défaut, la préoccupation dominante +de soi-même et l'idée fixe de ses oeuvres. Elle était sensible à l'éloge +et ne laissait pas de connaître sa valeur; mais c'était le don de +produire qu'elle estimait chez elle plutôt que telle ou telle oeuvre. +Elle ne ramenait jamais d'elle-même le nom d'un de ses romans, et quand +ce nom revenait, elle ne s'en souvenait que confusément. J'ai rarement +vu à ce point le détachement d'un auteur; il m'arriva plusieurs fois de +l'étonner par la fidélité de ma mémoire, moins ingrate que la sienne +pour tant d'oeuvres charmantes et passionnées. + +Au fond, j'ose à peine le dire, tant ce mot est décrié par l'école des +artistes raffinés, c'était une bourgeoise. Elle en avait les habitudes, +les instincts, particulièrement celui de la maternité, qui était à +l'état de prédestination chez elle, bien que souvent mal appliqué et +détourné de son but. C'était une âme bourgeoise avec une imagination +byronienne. Ce qu'il y a de constant, dans sa correspondance, c'est le +souci de son intérieur, de son ménage, de ses enfants. Tout s'y ramène; +elle presse sans cesse ses amis de venir la chercher là où sont ses +racines. Dans cette dernière partie de son existence, combien elle se +montre différente de cette fantasque et superbe amazone d'un idéal +chimérique, qui avait chevauché, dans de folles équipées, à travers tant +de coeurs brisés! C'est elle, c'est la même qui, ramenée dans des +conditions à peu près normales d'existence et dans son cadre familial, +décrit ainsi cette vie qui est devenue sa plus chère habitude et comme +sa dernière religion. «À Nohant, c'est toujours la même régularité +monastique: le déjeuner, l'heure de promenade, les cinq heures de +travail de ceux qui travaillent, le dîner, le cent de dominos, la +tapisserie, pendant laquelle Manceau[15] me fait la lecture de quelque +roman; Nini[16], assise sur la table, brodant aussi; l'ami Borie +ronflant, le nez dans le calorifère et prétendant qu'il ne dort plus du +tout; Solange le faisant enrager; Émile (Aucante) disant des sentences.» +Voilà bien le tableau de famille auquel se mêlent quelques profils +d'amis. Car ce Nohant est une auberge hospitalière, tout à fait +écossaise, ouverte toute l'année aux intimes. Le jour, quand elle se +porte bien, elle travaille à «son petit Trianon»; elle brouette des +cailloux, elle arrache de mauvaises herbes, elle plante du lierre; elle +s'éreinte dans un jardin de poupée, et cela la fait dormir, dit-elle, et +manger on ne peut mieux. On la voit d'ici, et dans quel costume négligé +je la surpris, cette bonne travailleuse de la terre! + +La vie d'intérieur, elle l'avait d'ailleurs recherchée, même à travers +les circonstances les plus contraires, à condition que l'intérieur fût +réglé par elle et qu'on lui laissât certaines libertés, d'ordinaire +inconciliables. Quel est le sentiment qui dominait quand elle alla +s'établir avec ses enfants à Majorque, traînant avec elle le pauvre +Chopin, déjà très malade? Il faut lire ses lettres de l'hiver de 1839, +datées de l'abbaye de Valdemosa, pour se rendre compte de cette sorte de +maternité exaltée dans laquelle s'était transformée toute autre +affection et qu'elle étendait sur le grand artiste souffrant. Dans cette +famille réunie d'une façon assez bizarre, n'est-ce pas comme un autre +enfant à elle qu'elle soigne et pour lequel elle se dévoue ainsi? Ne +pourrait-on pas s'y tromper? La vieille Chartreuse était d'une poésie +incomparable; la nature était admirable, grandiose et sauvage; des +aigles traversaient l'air au-dessus de leur tête; mais le climat +devenait horrible, la pluie torrentielle; les habitants hostiles les +regardaient comme des pestiférés. Tout cela eût paru tolérable si Chopin +avait pu s'en arranger; mais cette poitrine, blessée à mort, allait de +mal en pis. Une femme de chambre, amenée de France à grands frais, +commençait à refuser le service, comme trop pénible. On voyait le +moment où Lélia, après avoir fait le coup de balai et le pot-au-feu, +allait aussi tomber de fatigue; car, outre son travail de précepteur +pour Maurice et Solange, outre son travail littéraire, il y avait les +soins continuels qu'exigeait le malade et l'inquiétude mortelle qu'il +lui causait. Enfin, faut-il le dire? Lélia était couverte de +rhumatismes. On partit enfin; Chopin put partir aussi et, grâce à elle, +arriver à Paris[17]. Il n'était que temps. Sans insister sur ce sujet, +on pourrait dire qu'il y eut presque toujours ainsi, dans les affections +les plus diverses de George Sand, je ne sais quel instinct maternel +indécis ou égaré, ce qui faisait dire à un homme d'esprit «qu'elle était +la fille de Jean-Jacques Rousseau et de Mme de Warens». L'infirmité +morale de cette nature, incomplète et prodigue, était de confondre des +sentiments trop différents dans une sorte de mélange que l'opinion, même +la plus indulgente, jugeait souvent équivoque et refusait de comprendre. + +Quand l'instinct maternel fut à peu près dégagé de l'alliage et rendu à +ses véritables objets, il s'empara de cette vie en maître, presque en +tyran. La vie de famille l'envahit. Elle est l'esclave de ses enfants et +de ses petits-enfants; elle organise toute son existence pour les tenir +en joie avec des jouets, avec des récits, pour les élever, plus tard +pour leur gagner des dots et les bien marier. C'est pour eux qu'elle +fonde son fameux théâtre des marionnettes, qui tient une si grande place +dans sa vie. Maurice est l'_impresario_; elle-même est le poète de ces +petits drames[18]. «Je suis restée très gaie, sans initiative pour +amuser les autres, mais sachant les aider à s'amuser.» + +Quand elle voulut bien me promener à travers toute sa maison, après une +station au jardin, non loin de la rivière où elle avait manqué, aux +jours d'autrefois, dans un accès de jeune désespoir, de chercher une fin +à une existence dont la perspective la troublait déjà, c'est dans la +petite salle de théâtre qu'elle me conduisit, comme dans un lieu +consacré par les rites joyeux de la famille. Mais le théâtre était vide +et démeublé. Sur les parois humides je pus voir encore + + Du spectacle d'hier l'affiche déchirée. + +Tout sentait l'abandon momentané dans la gentille salle, habituée aux +applaudissements, aux rires de la famille et des amis. On avait passé +l'hiver et le printemps à Tamaris, près Toulon, sur les bords de la +Méditerranée. On revenait esseulé, un peu désorienté à Nohant. La vie +accoutumée n'avait pas encore repris son cours. La maîtresse de maison +ne savait encore «où fourrer sa personne, ses bouquins et ses +paperasses». On lui arrangeait un cabinet de travail. Maurice s'était +ennuyé à Tamaris, «de voir toujours la mer sans la franchir». Il s'était +envolé en Afrique. De là il était parti sur le yacht du prince Napoléon +pour Cadix et Lisbonne; il était même question pour lui d'aller en +Amérique. Les comédiens ordinaires de Nohant étaient tous en vacances, +et je crois me souvenir que _Balandard_, la grande marionnette dont il +est si souvent question dans les lettres, était en réparation. + +On échappait difficilement, quand on venait à Nohant, à cette douce +manie dont toute la maison était possédée. Je n'y échappai, ce jour-là, +que grâce à l'absence des principaux personnages de l'illustre théâtre. +En temps ordinaire, George Sand s'y mettait tout entière, coeur et âme, +avec ses doigts de fée. Elle faisait des scénarios et des costumes pour +les bonshommes; elle cherchait des effets nouveaux de travestissements +et de mots; elle s'enthousiasmait franchement de ceux qu'avait trouvés +son fils Maurice. C'était pour elle comme une féerie perpétuelle dont +elle s'enchantait naïvement, ne croyant pas qu'il puisse y avoir de plus +grand plaisir pour les amis qu'elle invitait[19]. Il n'est pas douteux +que sa vocation littéraire, d'ailleurs assez discutable, pour le +théâtre, ne fût née et ne se fût développée au contact de ses +marionnettes. + +Elle et ses enfants avaient fait, durant plusieurs hivers consécutifs +dans la retraite de Nohant, avec quelques amis, leur seule distraction +et leur principal souci de ces représentations, qui finissaient par +envahir les journées entières par le soin avec lequel on les préparait, +au grand étonnement des voisins immédiats et des paysans, intrigués par +une agitation sans but. Mme Sand a peint sous de vives couleurs cette +vie en partie double, vie réelle et vie d'artiste mélangées, en la +transfigurant sur une plus grande scène, dans une de ses plus +intéressantes nouvelles. Le fond est tout à fait le même. C'est «une +sorte de mystère, qui résultait naturellement du vacarme prolongé assez +avant dans les nuits, au milieu de la campagne, lorsque la neige ou le +brouillard enveloppaient la maison, et que les serviteurs mêmes, +n'aidant ni aux changements de décor ni aux soupers, quittaient de bonne +heure le logis; le tonnerre, les coups de pistolet, les roulements de +tambour, les cris du drame et la musique du ballet, tout cela avait +quelque chose de fantastique, et les rares passants qui en saisirent de +loin quelque chose n'hésitèrent pas à nous croire fous ou ensorcelés.» +C'est bien là le point de départ de cet ingénieux et charmant récit qui +servit de thème à l'analyse de quelques idées d'art et où il n'est pas +difficile de reconnaître dans _le Château des Désertes_ une sorte de +Nohant idéalisé, de même que dans Célio et dans Stella les enfants de +celle qui avait retracé avec complaisance quelques-uns de ses propres +traits dans la touchante image de Lucrezia Floriani. C'est ainsi que, +sous sa main habile, la réalité devenait de l'art et souvent du grand +art. Dans un autre roman, _l'Homme de neige_, un des récits les plus +dramatiques de George Sand, il faut remarquer le rôle considérable que +l'auteur attribue à une représentation de marionnettes. C'est un peu la +scène des _comédiens_ dans _Hamlet_ qui nous est rendue, avec de plus +petites proportions et sur un plus petit théâtre. Mais cette scène est +capitale, comme dans la pièce de Shakespeare, et les plus grands +intérêts, la révélation et le châtiment du crime, soupçonné non encore +connu, tout est suspendu à cette représentation où Christian Waldo et +l'avocat Socflé mettent tout leur esprit et toute leur âme à combiner +les jeux de scène et les surprises de la conversation imaginée, d'où +doit sortir le dénouement. Encore un souvenir dramatisé du _Théâtre de +Nohant_. + +Mère de famille dévouée, tout entière à la vie intérieure qu'elle crée +autour d'elle, elle aimait qu'on la représentât sous cet aspect, et +c'est dans ce sens qu'elle répondait aux questions de M. Louis Ulbach, +qui avait l'intention de faire son portrait dans un journal. Elle +l'assurait que, depuis vingt-cinq années, sa vie était bien banale. «Que +voulez-vous, disait-elle, je ne puis me hausser. Je ne suis qu'une bonne +femme à qui on a prêté des férocités de caractère tout à fait +fantastiques.» Elle tenait beaucoup à ce que l'on détruisît, dans +l'opinion publique, la légende d'autrefois. «On m'a accusée de n'avoir +pas su aimer passionnément. Il me semble que j'ai vécu de tendresse et +qu'on pouvait bien s'en contenter. À présent, Dieu merci, on ne m'en +demande pas davantage, et ceux qui veulent bien m'aimer, malgré le +manque d'éclat de ma vie et de mon esprit, ne se plaignent pas de moi.» + +Elle me disait à peu près la même chose, en termes fort simples. En +abrégeant cette lettre biographique, il me semble que je reproduis +quelques traits de sa conversation. Elle écrivait facilement, +disait-elle, et avec plaisir, c'était sa récréation; car la +correspondance était énorme, et c'était là le travail. Si encore on +n'avait à écrire qu'à ses amis! Mais elle était assaillie. «Que de +demandes touchantes ou saugrenues! Toutes les fois que je ne peux rien, +je ne réponds rien. Quelques-unes méritent que l'on essaye, même avec +peu d'espoir de réussir. Il faut alors répondre qu'on essayera... +J'espère, après ma mort, aller dans une planète où l'on ne saura ni lire +ni écrire.» Chacun fait à sa manière l'image de son Paradis. Elle avait +tant écrit pendant sa vie qu'elle voulait se reposer d'écrire toute +l'éternité. Et de fait elle était l'obligeance même, mais sans banalité. +Il est impossible de n'être pas touché, en parcourant cette vaste +correspondance, de la bienveillance, je dirai même de la charité d'âme +et d'art avec laquelle cette femme supérieure se met à la portée des +talents ou fractions de talent qui l'implorent, de la franchise d'éloge +qui encourage les uns, de la sincérité, non sans ménagements, destinée à +décourager les autres. C'est surtout l'avocat politique qui est +infatigable en elle. Plus libre que son parti, bien que républicaine de +naissance, comme elle le dit, elle ne cesse pas de demander, non pour +elle, grand Dieu! mais pour des amis ou des clients politiques, menacés +ou frappes après le coup d'État, de réclamer pour qu'on les laisse en +France ou qu'on les rappelle de l'exil, et auprès de qui? auprès du +prince Louis-Napoléon lui-même, d'abord président, puis empereur, qui +lui accordait un crédit presque illimité d'influence. George Sand ne +ménageait pas ce crédit; sans rien céder de ses opinions personnelles, +elle obtenait presque toujours ce qu'elle demandait, et cela fait le +plus grand honneur à la solliciteuse et au sollicité. C'est une des +rares circonstances où les droits de l'humanité l'emportaient soit sur +l'orgueil des partis irréconciliables, soit sur l'orgueil du pouvoir +infaillible. + +George Sand ne cachait rien ou presque rien de ses affaires intimes; +elle ne modifiait cette vie si bien réglée que pour accomplir quelques +excursions en France, qui lui étaient nécessaires pour chercher des +cadres à ses romans; je ne parle pas d'un établissement qu'elle fit vers +la fin à Palaiseau, pour être, disait-elle, plus à la portée des +théâtres de Paris, ou elle avait plusieurs pièces en préparation. Sauf +cet épisode assez court, c'est à Nohant qu'elle avait destiné de +mourir, et c'est là, en effet, qu'elle mourut, à l'âge de soixante-douze +ans, le 8 février 1876. Elle n'avait aucune raison d'être discrète sur +sa position matérielle: «Mes comptes ne sont pas embrouillés. J'ai bien +gagné un million avec mon travail (en 1869); je n'ai pas mis un sou de +côté; j'ai tout donné, sauf vingt mille francs, que j'ai placés pour ne +pas coûter trop de tisane à mes enfants si je tombe malade; et encore ne +suis-je pas bien sûre de garder ce capital; car il se trouvera des gens +qui en auront besoin, et si je me porte assez bien pour le renouveler, +il faudra bien lâcher mes économies. Gardez-moi le secret, pour que je +les garde le plus possible.» + +Quand il lui arrivait de faire allusion à quelque circonstance de sa vie +passée, elle avait une manière de s'absoudre elle-même, sans rien +dissimuler, qui ne manquait pas d'une certaine originalité de bonne +humeur: «Je dois avoir de gros défauts; je suis comme tout le monde, je +ne les vois pas. Je ne sais pas non plus si j'ai des qualités et des +vertus. Si on a fait le bien, on ne s'en loue pas soi-même, on trouve +qu'on a été logique, voilà tout. Si on a fait le mal, c'est qu'on n'a +pas su ce qu'on faisait. Mieux éclairé, on ne le ferait plus jamais.» +Peut-être trouvera-t-on cet examen de conscience trop complaisant et +trop commode. Je le donne pour ce qu'il est et pour ce qu'il vaut, comme +une preuve assez naïve qu'elle avait une indulgence universelle dont il +lui semblait juste de profiter pour elle-même, ajoutant plaisamment: +«Vous voulez savoir plus qu'il n'y en a.... L'individu nommé George Sand +cueille des fleurs, classe ses herbes, coud des robes et des manteaux +pour son petit monde, et des costumes de marionnettes, lit de la +musique, mais surtout passe des heures avec ses petits-enfants.... Ça +n'a pas été toujours si bien que ça. Il a eu la bêtise d'être jeune, +mais comme il n'a pas fait de mal, ni connu les mauvaises passions, ni +vécu pour la vanité, il a le bonheur d'être paisible et de s'amuser de +tout.» + +À cette date où je la rencontrai à Nohant, elle arrivait chargée de +plantes recueillies sur les bords de la Méditerranée et dans la Savoie. +Elle s'effrayait du rangement qu'elle avait à faire dans ses herbes, et +de fait elle se livra presque tout le jour à ce travail, en causant. +Mais il y avait un bien autre rangement à faire dans la maison. Le +cabinet de travail était affreux, et rien qu'à le voir, il donnait le +spleen. On en arrangeait un autre, où George Sand comptait travailler +avec plaisir. En attendant, son atelier de travail était sa chambre à +coucher. Elle me montra sur une table très simple une pile de grandes +feuilles de papier bleu, coupées d'avance dans le format in-quarto. +«Quand vous partirez ce soir, me dit-elle, je me mettrai à l'ouvrage, et +je ne me coucherai que quand j'aurai rempli douze de ces pages.» C'était +la tâche quotidienne: le travail était ainsi réglé d'avance; elle +comptait sur l'exactitude de son inspiration, qui ne lui faisait presque +jamais défaut. + +Ce fut pour moi une occasion presque inespérée de faire connaissance +intime avec son procédé de travail, dont les résultats m'avaient +toujours étonné par leur abondance non moins que par leur exacte +régularité. À cette époque de sa vie, elle faisait au moins son petit +roman tous les ans, avec une pièce de théâtre. «Ne voyez en moi qu'un +vieux troubadour retiré des affaires, qui chante de temps en temps sa +romance à la lune, sans grand souci de bien ou de mal chanter, pourvu +qu'il dise le motif qui lui trotte dans la tête, et qui, le reste du +temps, flâne délicieusement.» + +J'avais étudié avec soin son oeuvre; deux caractères m'avaient frappé: +l'étonnante facilité du talent, poussée jusqu'à la négligence, et +l'absence trop visible de composition dans ses meilleurs romans. Elle +s'aperçut clairement que même au point de vue purement littéraire, en +dehors des questions de fond, pendant que je lui parlais de mes +impressions, j'y mettais des réserves. Elle parut mécontente, non que je +fisse des réserves, mais que je les gardasse pour moi; elle me demanda +une franchise entière. Je m'expliquai donc, comme je le devais, sur ces +deux points avec sincérité. Elle m'en remercia et poussa la critique +bien plus loin que je ne le faisais moi-même, ce qui me donna une idée +très favorable de sa nature littéraire, avide de vérité et assez forte +pour résister aux tentations subalternes de la flatterie. En réveillant +mes souvenirs et les complétant par les nombreuses confidences qui +remplissent ses lettres les plus intéressantes, je suis arrivé à me +faire une idée assez exacte de sa méthode de travail et de ses idées +sur les conditions et les exigences de son art, qu'elle portait à l'état +d'instinct jusqu'au jour où, dans une discussion célèbre, il fallut en +trouver l'expression claire et la formule définitive. + +Il semble bien que c'était le plaisir d'écrire qui l'entraînait, presque +sans préméditation, à jeter un peu confusément sur le papier ses rêves, +ses tendresses, ses méditations et ses chimères, sous une forme concrète +et vivante. + +Pour se rendre compte de cette facilité presque incroyable d'écrire, il +fallait se rappeler qu'il y avait en elle, avec le don naturel que rien +ne remplace, ce fonds d'expérience et de connaissances acquises, qui +multiplie les ressources du talent et permet de le varier, non sans le +fatiguer sans doute, mais sans l'épuiser jamais.--Le don de nature se +constate et ne s'analyse guère. Comment expliquer avec précision ce fait +extraordinaire d'une imagination qui s'éprend avec ardeur de ses propres +créations, d'une faculté d'expression qui se trouve un jour toute prête, +sans avoir été préparée, qui s'adapte presque sans tâtonnement et sans +effort aux sujets les plus divers, à l'analyse et à l'action, comme si +l'auteur ne trouvait rien de plus aisé et de plus naturel que de +raconter ses visions intérieures et de faire voir aux autres les +personnages et les drames qui s'agitent en lui à l'aide d'un style qui +n'est que sa pensée devenue visible? C'est là le don, il existe, et l'on +trouve de ces esprits prédestinés qui se jouent des difficultés de +l'expression avec une aisance lumineuse et une liberté pleine de grâce, +tandis que d'autres écrivains, artistes profonds, mais laborieux, se +travaillent eux-mêmes et fatiguent leur intelligence pour accomplir leur +oeuvre, non certes sans succès, mais avec un effort qui laisse sa trace +dans chaque page, dans chaque phrase, dans chaque mot. Le sillon est +creusé profondément, mais le lecteur semble y avoir collaboré lui-même. +De là, selon les degrés où se place l'écrivain, une estime ou une +admiration qui n'est pas exempte d'un certain sentiment de lassitude. + +Mais chez George Sand, à ce don naturel se joignait une culture très +variée, très étendue. Elle avait beaucoup lu, et, bien qu'elle l'eût +fait à tort et à travers, il lui était resté de ces études diverses des +alluvions assez riches qui, mêlées à son propre fonds, l'enrichissaient +singulièrement et aidaient à sa fécondité. Personne n'a mieux compris +qu'elle et mieux exprimé la nécessité de l'étude pour l'art. «Je ne sais +rien, disait-elle; mais cependant il me reste quelque chose d'avoir +beaucoup lu et beaucoup appris.... Je ne sais rien, parce que je n'ai +plus de mémoire; mais j'ai beaucoup appris, et à dix-sept ans je passais +mes nuits à apprendre. Si les choses ne sont pas restées en moi à l'état +distinct, elles ont fait tout de même leur miel dans mon esprit.» Nous +avons vu, en effet, dans l'_Histoire de ma vie_, combien de lectures +elle avait traversées au hasard, mais non stérilement, puisque de chaque +auteur, poète, philosophe, publiciste, Byron, Goethe, Leibniz et +Rousseau, il était resté quelque parcelle qui roulait un peu confusément +dans le vaste et puissant courant de sa vie cérébrale. Elle ne cessait +de recommander cette méthode aux dilettantes, aux amateurs, ou bien +encore aux jeunes paresseux qui s'adressaient à elle, comme à une +conseillère commode qui allait leur dire: «Vous avez du génie; fiez-vous +à lui et marchez sans crainte». C'est ce que répondent d'ordinaire les +grands avocats consultants de la gloire à tous les solliciteurs qui les +importunent et à qui ils envoient bien vite, pour s'en débarrasser, +quelque compliment stéréotypé, avec leur bénédiction littéraire. George +Sand s'abstenait de payer en ce genre de monnaie banale les jeunes +aspirants à l'art: «Vous voulez être littérateur, écrivait-elle à l'un +d'eux, je le sais bien. Je vous ai dit: Vous pouvez l'être si vous +apprenez tout. L'art n'est pas un don qui puisse se passer d'un savoir +étendu dans tous les sens.... Vous pouvez être frappé du manque de +solidité de la plupart des écrits et des productions actuelles: tout +vient du manque d'étude. Jamais un bon esprit ne se formera s'il n'a pas +vaincu les difficultés de toute espèce de travail, ou au moins de +certains travaux qui exigent la tension de la volonté.» Elle est +implacable, pour ceux à qui elle s'intéresse, sur cette hygiène +préparatoire de la volonté qui ne conduit pas à l'érudition proprement +dite, mais qui développe une aptitude spéciale à tout comprendre, le +jour où il le faudra et où l'écrivain le voudra. L'art tout seul, livré +à lui-même, se dévore et se consume. «Vous avez les instincts et les +goûts de l'art, dit-elle à l'un des favoris de sa critique; mais vous +pouvez constater à chaque instant que l'artiste purement artiste est +impuissant, c'est-à-dire médiocre ou excessif, c'est-à-dire fou.... Vous +croyez pouvoir produire sans avoir amassé.... Vous croyez qu'on s'en +tire avec de la réflexion et des conseils. Non, on ne s'en tire pas. Il +faut avoir vécu et cherché. Il faut avoir digéré beaucoup; aimé, +souffert, attendu, et en piochant toujours. Enfin, il faut savoir +l'escrime à fond avant de se servir de l'épée. Voulez-vous faire comme +tous ces gamins de lettres qui se croient des gaillards parce qu'ils +impriment des platitudes et des billevesées? Fuyez-les comme la peste, +ils sont les vibrions de la littérature[20].» C'est là, on en +conviendra, une mâle et fière rhétorique qui vaut toutes les +rhétoriques de l'école. C'était la voix puissante d'un talent mûri; les +conseils de sa vieillesse à l'impatiente jeunesse de ses solliciteurs +confinaient à la plus haute morale: «L'art est une chose sacrée, +s'écriait-elle, un calice qu'il ne faut aborder qu'après le jeûne et la +prière. Oubliez-le, si vous ne pouvez mener de front l'étude des choses +de fond et l'essai des premières forces de l'invention.» + +L'étude des choses de fond, c'est la condition de l'écrivain futur. S'il +ne s'est pas amassé d'avance un trésor de connaissances sérieuses, dans +un ordre quelconque des idées où s'est exercée la grande curiosité +humaine, histoire, sciences naturelles, droit, économie politique, +philosophie, qu'importe qu'il ait l'outil? L'outil travaille à vide; que +devient l'artiste dans son frivole labeur, s'il ne l'applique pas à +quelque matière résistante, s'il ne s'occupe que de la forme, +indifférent aux choses, s'il ne se fait pas une loi de pénétrer en tout +sujet au delà du banal et du convenu et de donner des dessous et de la +solidité à sa peinture? + +Excellents conseils et qu'elle avait, toute sa vie, appliqués pour son +propre compte, ne cessant pas de porter, dans les ordres les plus divers +des connaissances humaines, sa mobile et enthousiaste curiosité. +D'ailleurs, s'il faut des racines dans l'art comme dans la vie, elle en +avait et qui dataient de loin et qu'elle ne cessait pas de développer et +de fortifier dans le sol d'où s'élançait son talent en superbes +moissons. C'était telle science, comme l'histoire naturelle, dont elle +avait fait une constante étude, ou d'une manière plus large, la nature, +qu'elle n'avait pas cessé de contempler des yeux de son corps et de son +esprit. Un problème d'histoire naturelle la passionnait, elle ne le +quittait pas qu'elle ne l'eût résolu, et pendant tout le temps qu'elle +en poursuivait la solution, rien n'existait plus pour elle. Il lui +arrivait, par exemple, pendant des mois entiers, de s'occuper de +recherches de ce genre avec son fils Maurice, qui en était épris de son +côté; elle n'avait plus dans sa cervelle que des noms plus ou moins +barbares. Dans ses rêves, elle ne voyait que prismes rhomboïdes, reflets +chatoyants, cassures ternes, cassures résineuses; ils passaient des +heures entières à se demander: «Tiens-tu l'_orthose_?--Tiens-tu +l'_albite_?» Elle avait, au lendemain de ces orgies scientifiques, +toutes les peines du monde à se remettre à la vie ordinaire et à ses +besognes accoutumées; mais elle y revenait avec plus de force. D'autres +fois, c'était la botanique qui la possédait: «Ce que j'aimerais, ce +serait de m'y livrer absolument; ce serait pour moi le paradis sur la +terre.» N'était-ce pas encore un travail de ce genre que ces excursions +annuelles qu'elle entreprenait à travers la France? «J'aime à avoir vu +ce que je décris. N'eussé-je que trois mots à dire d'une localité, +j'aime à la regarder dans mon souvenir et à me tromper le moins que je +peux.» Elle avait une manière à elle de regarder la nature, +silencieusement. Mais ce silence était actif; elle absorbait chaque +détail présent devant ses yeux, et l'emportait vivant dans sa vision +interne, aussi nette que la perception même. De là le charme et la +vérité de ses paysages. Même quand on ne les a pas vus dans la réalité, +on s'écrie devant eux, involontairement, comme devant le portrait d'un +grand maître, quand on ne connaît pas l'original: «C'est bien cela!» +L'art seul vous fait croire à la ressemblance. + +D'autres racines, plus profondes encore, c'étaient celles qui +l'attachaient, depuis les premières années de sa jeunesse, à tout un +ensemble d'idées philosophiques, politiques et religieuses[21]. Elles +s'étaient enfoncées de bonne heure dans cette âme ouverte et avide; +elles s'y étaient, de bonne heure aussi, exagérées et faussées; à la +longue, pourtant, quelques-unes s'étaient redressées d'elles-mêmes par +la force naturelle d'un bon esprit; d'autres s'étaient assouplies, dans +leur rigidité primitive, à la rude école de la vie. Plutôt que +d'insister encore une fois sur les aberrations de goût et de bon sens +qui l'avaient désignée autrefois aux inquiétudes de la conscience +publique, ou même à des haines et à des vengeances terribles venues de +deux côtés bien différents de l'opinion, du côté de Proudhon et du côte +de Louis Veuillot, mieux vaudrait montrer George Sand dans la dernière +période de sa vie, la représenter non pas comme une convertie à la +modération, ni comme le transfuge de ses idées, mais s'appliquant, avec +une bonne foi méritoire, à les modifier dans une mesure plus acceptable +pour elle-même et à reconquérir, au moins sur certains points, la +liberté de son _moi_ et son indépendance d'esprit. + +Certes il reste bien toujours en elle, soit en politique, soit en +philosophie, une part suffisante d'exagération et de paradoxes. Mais +comme il y a loin déjà--par l'intervalle du temps et des idées--de la +révoltée d'autrefois! Depuis l'expérience de la guerre et de la Commune, +ce n'est qu'à des traits assez rares, clairsemés dans la correspondance, +que l'on reconnaîtrait l'ancienne amie de Mazzini et d'Armand Barbès, +l'utopiste des réformes sur la condition des femmes et le mariage, la +disciple enthousiaste et fougueuse de l'Évangile de Pierre Leroux, la +sectaire du Christianisme réformé par le panthéisme sombre de Lamennais, +plus tard l'ardente révolutionnaire de 1848, la collaboratrice de +Ledru-Rollin, le menaçant rédacteur des _Bulletins de la République_ +émanés du ministère de l'Intérieur. Tant d'événements n'ont pas été +perdus pour elle, ni en politique, ni en philosophie sociale. Nous n'en +voulons ici donner que quelques preuves. Je ne les veux même pas tirer +de ce fameux _Journal d'un Voyageur pendant la guerre_, que la _Revue +des Deux Mondes_ publia avec tant de succès, au grand scandale de +quelques lecteurs, mais de la Correspondance elle-même, un témoin qui ne +peut pas mentir. Le 28 avril 1871 elle écrivait à Flaubert: +«L'expérience que Paris essaye ou subit ne prouve rien contre les lois +du progrès, et si j'ai quelques principes acquis dans l'esprit, bons ou +mauvais, ils n'en sont ni ébranlés ni modifiés. Il y a longtemps que +j'ai accepté la patience, comme on accepte le temps qu'il fait, la durée +de l'hiver, la vieillesse, l'insuccès sous toutes ses formes. Mais je +crois que les gens de parti (sincères) doivent changer leurs formules ou +s'apercevoir peut-être du vide de toute formule _a priori_.» Et à Mme +Adam, le 15 juin de la même année: «Pleurons des larmes de sang sur nos +illusions et nos erreurs.... Nos principes peuvent et doivent rester les +mêmes; mais l'application s'éloigne, et il peut se faire que nous soyons +condamnés à vouloir ce que nous ne voudrions pas.» + +Quoi qu'elle en dise, les principes eux-mêmes s'étaient, non pas +ébranlés dans le fond, mais modifiés dans l'application. À un jeune +enthousiaste qui lui envoyait des poésies politiques: «Merci, +répondait-elle; mais ne me dédiez pas ces vers-là.... Je hais le sang +répandu, et je ne veux plus de cette thèse: «Faisons le mal pour amener +le bien; tuons pour créer». Non, non, ma vieillesse proteste contre la +tolérance où ma jeunesse a flotté. Il faut nous débarrasser des théories +de 1793; elles nous ont perdus. Terreur et Saint-Barthélemy, c'est la +même voie.... Maudissez tous ceux qui creusent des _charniers_. La vie +n'en sort pas. C'est une erreur historique dont il faut nous dégager. Le +mal engendre le mal....» (21 octobre 1871.) Et dans le style familier +qu'elle aime jusqu'à l'abus, avec ce tutoiement qui est chez elle un +reste de la vie d'artiste, elle disait à Flaubert: «J'ai écrit jour par +jour mes impressions et mes réflexions durant la crise. La _Revue des +Deux Mondes_ publie ce journal. Si tu le lis, tu verras que partout la +vie a été déchirée à fond, même dans les pays où la guerre n'a pas +pénétré! Tu verras aussi que je n'ai pas gobé, quoique très gobeuse, la +blague des partis.» Le style n'est pas noble, mais combien expressif! + +Elle raille son enthousiasme d'autrefois sans critique et sans défiance, +cet optimisme, impatient des délais, qui voulait réaliser le progrès, +immédiatement et à tout prix, fût-ce par la force. Elle avait cependant +beaucoup fait pour améliorer sa nature, et voilà que les événements de +Paris remettent tout en question à ses yeux: «J'avais gagné beaucoup sur +mon propre caractère, j'avais éteint les ébullitions inutiles et +dangereuses, j'avais semé sur mes volcans de l'herbe et des fleurs qui +venaient bien, et je me figurais que tout le monde pouvait s'éclairer, +se corriger ou se contenir..., et voilà que je m'éveille d'un rêve.... +C'est pourtant mal de désespérer.... Ça passera, j'espère. Mais _je suis +malade du mal de ma nation et de ma race._»--«Défendons-nous de mourir!» +s'écrie-t-elle sans cesse, et elle ajoute: «Je parle comme si je devais +vivre longtemps, et j'oublie que je suis très vieille. Qu'importe? je +vivrai dans ceux qui vivront après moi.» (1871.) + +En toute chose, même dans l'ordre philosophique, il se produit ainsi +chez elle un notable apaisement; la passion excessive, qui jette dans +chacune de ses idées une flamme d'orage, s'est calmée. Elle demeure +spiritualiste ardente, comme elle l'a toujours été, mais elle ne croit +plus nécessaire de faire la guerre au christianisme; elle reste en +dehors, elle ne fulmine plus. On chercherait en vain, dans sa +correspondance des dernières années, ces déclamations furibondes contre +le prêtre qui éclataient à tout propos et hors de propos, vingt ans +auparavant, dans ses romans et dans ses lettres. Quant à ses convictions +philosophiques, elle les défend avec une obstination indomptable et +méritoire contre l'intolérance à rebours du matérialisme qui se prétend +scientifique. Elle ne supporte pas qu'on lui dise: «Croyez cela avec +moi, sous peine de rester avec les hommes du passé, détruisons pour +prouver, abattons tout pour reconstruire». Elle répond: «Bornez-vous à +prouver et ne nous commandez rien». Ce n'est pas le rôle de la science +d'abattre à coups de colère et à l'aide des passions.... Vous dites: «Il +faut que la foi brûle et tue la science, ou que la science chasse et +dissipe la foi». Cette mutuelle extermination ne me paraît pas le fait +d'une bataille, ni l'oeuvre d'une génération. La liberté y +périrait[22].» Elle ne voit pas la nécessité de forcer son entendement +pour en chasser de nobles idées, et de détruire en soi certaines +facultés _pour faire pièce aux dévots_. «Il n'est pas nécessaire, il +n'est pas utile de tant affirmer le néant, dont nous ne savons rien. Il +me semble qu'en ce moment on va trop loin, dans l'affirmation d'un +réalisme étroit et un peu grossier, dans la science comme dans l'art.» + +On le voit, elle s'est graduellement affranchie des jougs de coterie qui +ont pesé sur elle si durement, et de l'influence excessive de certains +personnages qui l'ont presque dépossédée d'elle-même. Elle se retrouve +et se ressaisit avec ses convictions et aussi ses chimères mais du moins +avec celles qui sont bien à elle et qui constituent son _moi_. Elle +remonte à un niveau d'où sa passion et surtout celle des autres +l'avaient fait trop souvent descendre. + +Dans l'intervalle, des talents nouveaux avaient surgi. Au moins dans +l'ordre de ses travaux personnels, elle ne voulait en ignorer aucun. +Elle s'intéressait vivement à ces diverses manifestations de la vie +littéraire. Elle avait été en relations d'exquise courtoisie avec Octave +Feuillet, qu'elle loua vivement et spontanément pour le _Roman d'un +jeune homme pauvre_; elle resta même avec lui en excellents termes +jusqu'à l'apparition de l'_Histoire de Sibylle_, qui provoqua de sa part +une réponse amère et passionnée, _Mademoiselle de la Quintinie_. Elle +avait suivi avec intérêt les débuts d'Edmond About, elle y avait +applaudi non sans quelques protestations contre le système de la +raillerie perpétuelle. «On s'est beaucoup moqué de nos désespoirs d'il +y a trente ans. Vous riez, vous autres, mais bien plus tristement que +nous ne pleurions.» Elle s'étonnait surtout que les jeunes talents +s'obstinassent «à voir et à montrer uniquement la vie de manière à +révolter douloureusement tout ce que l'on a d'honnêteté dans le coeur. +Nous en étions, nous, à peindre l'homme souffrant, le blessé de la vie. +Vous peignez, vous, l'homme ardent qui regimbe contre la souffrance et +qui, au lieu de rejeter la coupe, la remplit à pleins bords et l'avale. +Mais cette coupe de force et de vie vous tue; à preuve que tous les +personnages de _Madelon_ sont morts à la fin du drame, honteusement +morts, sauf _Elle_, la personnification du vice, toujours jeune et +triomphant.» Cette sorte de partialité du succès, sinon de la sympathie, +l'irrite. «Donc, quoi? Ce vice seul est une force, l'honneur et la vertu +n'en sont pas?... Je conviendrai avec vous que Feuillet et moi nous +faisons, chacun à notre point de vue, des légendes plutôt que des romans +de moeurs. Je ne vous demande, moi, que de faire ce que nous ne savons +faire; et puisque vous connaissez si bien les plaies et les lèpres de +cette société, de susciter _le sens de la force_ dans le milieu que vous +montrez si vrai[23].» Elle avait pour Alexandre Dumas un vrai culte fait +d'admiration et de tendresse. Elle jouit profondément de son succès; +elle lit _l'Affaire Clémenceau_ avec une sollicitude maternelle; elle +lui suggère aussitôt la contre-partie, qui pourra devenir, quelque +temps après, en changeant le sexe, _la Princesse Georges_. Lorsque +Alexandre Dumas se fait pour un jour publiciste, après la guerre et la +Commune, empruntant à Junius son masque et sa plume, elle applaudit avec +ravissement, elle proclame que c'est un pur chef-d'oeuvre. «Comme vous +allez au fond des choses et comme vous savez mettre des faits où je ne +mets que des intentions! Et puis, comme c'est dit! développé et serré en +même temps, vigoureux, ému et solide!» Ce qu'elle ne se lassait pas +d'admirer, c'est l'entente et la force scénique, la _vis dramatica_ +prédestinée à de si grands succès qu'elle se faisait gloire d'avoir +devinés: «Vous souvenez-vous que je vous ai dit, après _Diane de Lys_, +que vous les enterreriez tous!... Je m'en souviens, moi, parce que mon +impression était d'une force et d'une certitude complètes. Vous aviez +l'air de ne pas vous en douter, vous étiez si jeune! Je vous ai +peut-être révélé à vous-même, et c'est une des bonnes choses que j'ai +faites en ma vie.» + +Elle qui avait tant de soucis pour transformer ses romans en pièces et +qui, d'ailleurs, ne se piquait pas d'une grande science des agencements +scéniques, elle était frappée de cette franchise d'allure, de cet accent +de vérité forte dans les situations et les sentiments où _les autres_ +n'échappent pas à la convention. «Et quels progrès depuis ce temps-là! +Vous êtes arrivé à savoir ce que vous faites et à imposer votre volonté +au public. Vous irez plus loin encore, et toujours plus loin[24].» +Cette aimable prophétie qu'elle lui envoyait avec ses bénédictions +maternelles, c'est au public à dire si elle s'est réalisée. + +Si je voulais définir l'esprit de George Sand, en dehors des épisodes et +des aventures de sa vie littéraire, je dirais que c'était un esprit +dogmatique et passionné. Dogmatique, en ce sens qu'elle avait des +convictions fermes sur des choses fondamentales. Il faut distinguer la +valeur des idées et la foi aux idées. Quelle que fût la valeur des +siennes, elle y croyait fortement, elle les prenait fort au sérieux; +elle ne permettait pas qu'en quelque milieu que ce fût, sceptique ou +gouailleur, on en plaisantât; elle y subordonnait instinctivement la +meilleure partie d'elle-même, son art. Or les idées ont une telle force +en soi, que, fussent-elles contestables, elles communiquent quelque +chose de cette force aux esprits qui s'en nourrissent; elles lui donnent +un caractère d'élévation et de générosité en comparaison de ceux qui se +font une sorte d'esthétique de l'indifférence absolue. C'est là le +secret de cette supériorité qu'elle semble avoir conservée dans sa +longue correspondance avec Flaubert, où furent abordées quelques-unes +des plus délicates questions de la littérature, où purent se contrôler +réciproquement deux manières tout à fait diverses et presque opposées de +concevoir l'art. + +Cette controverse amicale dura près de douze années, de 1864 à 1876. +Comment était née cette amitié littéraire entre deux personnages si +différents, il importe peu; sans doute ils se rencontrèrent un jour à ce +fameux dîner Magny où George Sand ne manquait pas de paraître, quand +elle passait par Paris, ne fût-ce que pour reprendre langue dans ce pays +des lettrés qu'elle oubliait dans les longs séjours de Nohant. Après +cette rencontre, plus ou moins fortuite, Flaubert avait applaudi de +toutes ses forces à la première représentation de _Villemer_, et George +Sand, reconnaissante, lui écrivait «qu'elle l'aimait de tout son coeur». +La connaissance était faite; les lettres devinrent de plus en plus +fréquentes; elles devaient durer autant que la vie de George Sand. Elle +avait admiré _Madame Bovary_; pour _Salammbô_, elle avait tout de suite +vu le défaut de la cuirasse. «Ouvrage très fort, très beau, disait-elle, +mais qui n'a vraiment d'intérêt que pour les artistes et les érudits. +Ils le discutent d'autant plus, mais ils le lisent, tandis que le public +se contente de dire: «C'est peut-être superbe, mais les gens de ce +temps-là ne m'intéressent pas du tout[25].» + +Elle avait laissé, sans doute, percer quelque chose de cette impression +en causant avec Flaubert, qui, de son côté, avait plaisanté, paraît-il, +«le vieux troubadour de pendule d'auberge, qui toujours chante et +chantera le parfait amour». Troubadour, le nom plaît à George Sand, +elle l'adopte en riant et se désigne ainsi elle-même depuis ce jour-là. +L'artiste et le troubadour, c'était bien là l'opposition des deux +auteurs, caractérisée par deux mots pittoresques, et ce fut l'occasion +toute naturelle de la controverse. Il est assez vraisemblable qu'avant +cette époque George Sand, bien qu'elle eût souvent touché en passant à +ce sujet de l'art, n'avait jamais porté sa réflexion sur son art +personnel, qu'elle ne s'était jamais rendu un compte bien exact ni de +ses procédés de compositions ni du but qu'elle poursuivait. Elle avait +en cela, comme en autre chose, obéi à ses instincts et particulièrement +à cette vocation d'écrire pour raconter et pour peindre, qui s'exprimait +chez elle avec une force irrésistible et une facilité qui tenait du +prodige. Ce qui l'amena à réfléchir sur ces sujets et à se définir +elle-même, ce fut le spectacle des tendances et des richesses contraires +qui surgissaient autour d'elle, et la comparaison des talents les plus +divers qui s'imposait à elle. Le réalisme ne faisait que commencer; elle +put à peine connaître le premier grand succès de M. Zola. Mais Flaubert, +mais Jules et Edmond de Goncourt révélaient dans chacune de leurs +oeuvres un art nouveau, où se combinaient l'influence de Balzac par +l'intensité de l'observation et celle de Théophile Gautier par la +préoccupation et le souci de la forme. Il y avait là des symptômes qui +saisirent la curiosité de George Sand, tenue en éveil et avertie. Elle +profita des hasards de la vie d'abord, puis des relations d'amitié qui +la rapprochèrent de Flaubert, pour préciser, dès qu'elle en eut +l'occasion, les différences de tempérament littéraire qu'elle sentait en +elle, en présence de ces groupes nouveaux ou des personnalités qui en +résumaient le mieux les tendances. Le contraste était frappant entre sa +nature, prodigue jusqu'à l'excès, toute en effusion littéraire, d'une +fécondité inépuisable, d'une abondance si spontanée et si naturelle +d'expression qu'elle-même se comparait à une «eau de source qui court +sans trop savoir ce qu'elle pourrait refléter en s'arrêtant[26]», et un +écrivain tel que Flaubert, esprit d'invention et d'expression +laborieuse, difficile envers soi-même comme envers les autres, inquiet +et mécontent de son oeuvre, un des représentants de ce groupe et de +cette race d'artistes excessifs, grands ouvriers de la forme, bijoutiers +de style, ciseleurs de camées rares, un chercheur acharné du mot le plus +expressif ou de l'épithète la plus décorative, se torturant sur une page +comme si l'avenir du monde ou mieux l'avenir de l'art en dépendait, +tourmenté par une sorte d'acuité et de subtilité maladive de sensations +littéraires, épuisant ainsi dans le détail sa riche personnalité +d'artiste, indifférent au fond des choses, ne prenant ni parti ni +passion pour les grandes idées qui mènent le monde, curieux seulement de +noter la diversité des caractères qu'elles inspirent ou des manies +qu'elles produisent, observateur impassible des marionnettes humaines +et des fils secrets qui les agitent. Il n'en avait pas été toujours +ainsi. _Madame Bovary_ avait représenté, dans l'histoire de cet esprit, +un moment de dilatation et d'épanouissement, une richesse et une largeur +de composition, une sorte de bonheur de produire, une joie dans la +fécondité qu'il ne trouve pas plus tard. Cette large veine s'était +détournée ensuite du grand courant humain sur des curiosités +archéologiques ou des singularités de cas pathologiques. + +De là une certaine désaffection du public, une impopularité croissante, +et de là aussi, chez l'écrivain, bien des ombrages et des +découragements. George Sand ne cesse pas de le relever dans ses +défaillances; elle lui prodigue les meilleurs conseils, au hasard de son +coeur et de sa plume; elle l'excite, le rassure, semant, à travers sa +correspondance, les idées les plus saines sur la vraie situation de +l'artiste, qui ne doit pas s'isoler trop orgueilleusement de l'humanité, +sur les conditions de l'art, sur les devoirs qu'il impose et qu'il ne +faut pas confondre avec les servitudes et les exigences des coteries. +Dans toute cette partie de la correspondance, tout en se peignant au +naturel, George Sand se maintient à un niveau très élevé de raison et de +coeur. Pleine de sollicitude pour le cher artiste tourmenté et malade, +elle fait tous ses efforts pour lui communiquer quelque chose de sa +sérénité et de sa vigueur saine d'esprit. Qu'il s'abandonne un peu plus +à son imagination naturelle; qu'il la tourmente moins au risque de la +paralyser: «Vous m'étonnez toujours avec votre travail pénible; est-ce +une coquetterie? Ça paraît si peu.... Quant au style, j'en fais meilleur +marché que vous. Le vent joue de ma vieille harpe comme il lui plaît. Il +a ses _hauts_ et ses _bas_, ses grosses notes et ses défaillances; au +fond, ça m'est égal, pourvu que l'émotion vienne, mais je ne peux rien +trouver en _moi_. C'est l'_autre_ qui chante à son gré, mal ou bien, et, +quand j'essaye de penser à ça, je m'en effraye et me dis que je ne suis +rien, rien du tout. Mais une grande sagesse nous sauve; nous savons nous +dire: «Eh bien, quand nous ne serions absolument que des instruments, +c'est encore un joli état et une sensation à nulle autre pareille que de +se sentir vibrer....» Laissez donc le vent courir un peu dans vos +cordes. Moi, je crois que vous prenez plus de peine qu'il ne faut, et +que vous devriez laisser faire l'_autre_ plus souvent....» Elle revient +à chaque instant sur ce conseil qui contient en germe toute une hygiène +appropriée au talent de Flaubert, devenu le tourmenteur et le supplicié +de lui-même. «Ayez donc moins de cruauté envers vous. Allez de l'avant, +et, quand le souffle aura produit, vous remonterez le ton général et +sacrifierez ce qui ne doit pas venir au premier plan. Est-ce que ça ne +se peut pas? Il me semble que si. Ce que vous faites paraît si facile, +si abondant! C'est un trop-plein perpétuel. Je ne comprends rien à votre +angoisse.» Elle souffre aussi de voir qu'il se fâche à tout propos +contre le public, qu'il est _indécoléreux_. «À l'âge que tu as, +j'aimerais te voir moins irrité, moins occupé de la bêtise des autres. +Pour moi, c'est du temps perdu, comme de se récrier sur l'ennui de la +pluie et des mouches. Le public, à qui l'on dit tant qu'il est bête, se +fâche et n'en devient que plus bête. Après ça, peut-être que cette +indignation chronique est un besoin de ton organisation; moi, elle me +tuerait.» Elle combat sans cesse son hérésie favorite, qui est que l'on +écrit pour vingt personnes intelligentes et qu'on se moque du reste. «Ce +n'est pas vrai, puisque l'absence de succès t'irrite et t'affecte.» + +Pas de mépris pour le public! Il faut écrire pour tous ceux qui ont soif +de lire et qui peuvent profiter d'une bonne lecture. Pas d'isolement +orgueilleux en dehors de l'humanité! Elle ne peut pas admettre que, sous +prétexte d'être artiste, on cesse d'être soi-même, et que l'homme de +lettres détruise l'homme. Quelle singulière manie, dès qu'on écrit, de +vouloir être un autre homme que l'être réel, d'être celui qui doit +disparaître, celui qui s'annihile, celui qui n'est pas! Quelle fausse +règle de bon goût! Pour elle, elle se met tant qu'elle peut dans _la +peau de ses bonshommes_. Tout écrivain doit faire ainsi, s'il veut +intéresser. Il ne s'agit pas de mettre sa personne en scène. Cela, en +effet, ne vaut rien. «Mais retirer son âme de ce que l'on fait, quelle +est cette fantaisie maladive? Cacher sa propre opinion sur les +personnages que l'on met en scène, laisser par conséquent le lecteur +incertain sur l'opinion qu'il en doit avoir, c'est vouloir n'être pas +compris, et, dès lors, le lecteur vous quitte; car, s'il veut entendre +l'histoire que vous lui racontez, c'est à la condition que vous lui +montriez clairement que celui-ci est un fort, celui-là un faible.» Ç'a +été le tort impardonnable de l'_Éducation sentimentale_ et l'unique +cause de son échec. «Cette volonté de peindre les choses comme elles +sont, les aventures de la vie comme elles se présentent à la vue, n'est +pas bien raisonnée, selon moi. Peignez en réaliste ou en poète les +choses inertes, cela m'est égal; mais quand on aborde les mouvements du +coeur humain, c'est autre chose. Vous ne pouvez pas vous abstraire de +cette contemplation; car l'homme, c'est vous, et les hommes, c'est le +lecteur.» + +Flaubert répondait qu'il préférait une phrase bien faite à toute la +métaphysique, et il se renfermait, avec une sorte de mystère jaloux, +dans le culte de la forme. Tout récemment le _Journal des Goncourt_ nous +donnait un croquis intime d'une de ces séances du club des initiés, au +bureau de l'_Artiste_; il nous retraçait l'image alourdie de Théophile +Gautier répétant et rabâchant amoureusement cette phrase: «De la forme +naît l'idée», une phrase que lui avait dite le matin même Flaubert et +qu'il regardait comme la formule suprême de l'école, et qu'il voulait +qu'on gravât sur les murs. C'est contre cette école que George Sand use +les dernières armes de sa dialectique toujours jeune malgré l'âge. Ce +sont là des formules déplorables, des partis pris excessifs _en +paroles_. «Au fond, disait-elle à Flaubert, tu lis, tu creuses, tu +travailles plus que moi et qu'une foule d'autres. Tu es plus riche cent +fois que nous tous; tu es un riche et tu cries comme un pauvre. Faites +la charité à un gueux qui a de l'or plein sa paillasse, mais qui ne veut +se nourrir que de phrases bien faites et de mots choisis.... Mais, bêta, +fouille dans ta paillasse et mange ton or. Nourris-toi des idées et des +sentiments amassés dans ta tête et dans ton coeur; les mots et les +phrases, la _forme_, dont tu fais tant de cas, sortira toute seule de ta +digestion. Tu la considères comme un but, elle n'est qu'un effet.... La +suprême impartialité est une chose antihumaine; un roman doit être +humain avant tout. S'il ne l'est pas, on ne lui sait point gré d'être +bien écrit, bien composé et bien observé dans le détail. La qualité +essentielle lui manque: l'intérêt.» Et la note affectueuse venait +corriger ce que le conseil avait de sévère: «Il te faut un succès après +une mauvaise chance qui t'a troublé profondément; je te dis où sont les +conditions certaines de ce succès. Garde ton culte pour la forme; mais +occupe-toi davantage du fond (qui était, pour elle, les idées et la +signification précise de l'oeuvre). Ne prends pas la vertu vraie pour un +lieu commun en littérature. Donne-lui son représentant; fais passer +l'honnête et le fort à travers ces fous et ces idiots dont tu aimes à te +moquer. Quitte la caverne des réalistes et reviens à la vraie réalité, +qui est mêlée de beau et de laid, de terne et de brillant, mais où la +volonté du bien trouve quand même sa place et son emploi.» + +J'ai tenu à terminer ce portrait par ces belles et simples paroles qui +lui donnent son vrai relief et sa vraie couleur. Quoi qu'on puisse dire +de George Sand, de ses aventures de toute sorte, des événements d'idée +ou autres, où l'a jetée la fougue de son imagination, enfin de ses +chimères qui, en un temps, sont allées jusqu'à la violence de la pensée, +il est certain qu'à mesure qu'on avance dans sa vie, notée presque jour +pour jour dans sa correspondance, on voit s'accroître le trésor de son +expérience et de sa raison, sa fortune intellectuelle, et se mieux fixer +l'emploi de ces biens chèrement payés. Et quoi qu'on puisse penser +d'elle un jour, de sa vie et de son oeuvre, il se dégage de ses lettres +comme une image ennoblie des qualités rares qui resteront son signe +privilégié dans l'histoire littéraire de ce temps: la fécondité +merveilleuse des conceptions, le génie naturel du style et une idée +fière de l'art, qui constitue la probité de son talent. + +FIN + + +NOTES: + +[Note 13: _Lutèce_.] + +[Note 14: Théophile Gautier.] + +[Note 15: Un jeune graveur malade, recueilli chez elle.] + +[Note 16: Une de ses petites-filles.] + +[Note 17: Voir spécialement les lettres des 14 novembre, 14 décembre +1838, des 15 et 20 janvier, 22 février et 8 mars 1839.] + +[Note 18: Mme Sand a recueilli avec soin les principales de ces pièces +dans un volume à part: _le Théâtre de Nohant_, où se trouvent _le Drac, +Plutus, le Pavé, la Nuit de Noël, Marielle_. Ce ne sont pas tout à fait +les pièces telles qu'elles avaient été récitées sur la scène de Nohant, +d'après un canevas détaillé, mais telles que l'auteur les a écrites +après coup, sous l'impression qui lui en était restée.] + +[Note 19: Voir la lettre, si curieuse à ce point de vue, à Flaubert, du +31 décembre 1867.] + +[Note 20: À côté de ces conseils, nous voudrions en placer d'autres, +empruntés à des lettres inédites au comte d'A..., dont la belle-fille +est devenue plus tard un de nos meilleurs romanciers. Mme Sand voulait +qu'avant tout on respectât l'originalité de chaque esprit qui entre dans +la carrière des lettres: «Vous savez, disait-elle, que je suis toute à +votre service. Mais, croyez-moi, ne soumettez à aucune consultation, pas +même à la mienne, le talent et l'avenir de votre jeune écrivain. +Laissez-la se risquer et se produire dans sa spontanéité. Je sais par +expérience que les avis les plus sincères peuvent retarder l'élan et +faire dévier l'individualité.... Elle sait écrire, elle apprécie bien, +elle est très capable de faire de la bonne critique. Quant à +l'imagination, si elle n'en a pas, aucun conseil ne lui en donnera, et +si elle en a, les conseils risquent de lui en ôter. Dites-lui que tant +que j'ai consulté les autres, je n'ai pas eu d'inspiration, et que j'en +ai eu le jour où j'ai risqué d'aller seule.» (6 août 1860.)] + +[Note 21: Ce qu'elle souffrait le moins, c'était l'opinion de certains +critiques légers qui disent «qu'on n'a pas besoin d'une croyance à soi +pour écrire, et qu'il suffit de réfléchir les faits et les figures comme +un miroir.... Non, ce n'est pas vrai, le lecteur ne s'attache qu'à +l'écrivain, qu'à une individualité, qu'elle lui plaise ou qu'elle le +choque. Il sent qu'il a affaire à une personne et non à un instrument.» +(1er mars 1803, _Correspondance inédite_, citée plus haut.)] + +[Note 22: Lettre à M. Louis Viardot, 10 juin 1868.] + +[Note 23: Lettre à M. Edmond About, mars 1863.] + +[Note 24: Lettre à Alexandre Dumas, 23 mai 1871. Voir, pour le +commencement de cette amitié, la lettre à M. Charles Edmond, du 27 +novembre 1857.] + +[Note 25: Lettre à Maurice Sand du 20 juin 1865.] + +[Note 26: Lettres du 10 mars 1862.] + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +CHAPITRE PREMIER + +LES ANNÉES D'ENFANCE ET DE JEUNESSE DE GEORGE SAND.--LES ORIGINES ET LA +FORMATION DE SON ESPRIT. + +CHAPITRE II + +HISTOIRE DES OEUVRES DE GEORGE SAND.--L'ORDRE ET LA SUCCESSION +PSYCHOLOGIQUE DE SES ROMANS. + +CHAPITRE III + +LES SOURCES DE L'INSPIRATION DE GEORGE SAND.--LES IDÉES ET LES +SENTIMENTS. + +CHAPITRE IV + +L'INVENTION ET L'OBSERVATION CHEZ GEORGE SAND.--SON STYLE.--CE QUI DOIT +PÉRIR ET CE QUI SURVIVRA DANS SON OEUVRE. + +CHAPITRE V + +LA VIE INTIME À NOHANT.--LA MÉTHODE DE TRAVAIL DE GEORGE SAND.--SA +DERNIÈRE CONCEPTION DE L'ART. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of George Sand, by Elme Caro + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13038 *** |
