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diff --git a/13036-h/13036-h.htm b/13036-h/13036-h.htm new file mode 100644 index 0000000..0beef82 --- /dev/null +++ b/13036-h/13036-h.htm @@ -0,0 +1,2064 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>Le Conscrit ou Le retour de Crimée</title> + <meta name="author" content="Ernest Doin"> + +<style type=text/css> + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} + +p.char {text-align: center} +.scenario {font-style: italic} + + + + + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} + + + +</style> + +</head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13036 ***</div> + +<h1>LE CONSCRIT</h1> + +<h3>OU LE</h3> + +<h2>LE RETOUR DE CRIMÉE</h2> +<br><br> + + +<h4>DRAME COMIQUE EN DEUX ACTES</h4> + +<h4>Par<br>ERNEST DOIN</h4> + +<br><br> + + + +<h3>PERSONNAGES:</h3> + +<p>LEFUTÉ, riche fermier, parrain de Criquet, caractère +fin, rusé.</p> + +<p>ROBERT, Jeune villageois, conscrit.</p> + +<p>JULIEN, Jeune villageois, conscrit.</p> + +<p>CRIQUET, conscrit, filleul de Lefuté, (<span class="scenario">comique</span>).</p> + +<p>LAVALLEUR, vieux sergent recruteur.</p> + +<p>TAPIN, Tambour.</p> + +<p>MATHURIN, Villageois conscrit.</p> + +<p>Troupe de conscrits, 1er acte, au 2e acte, troupe de villageois.</p> +<br><br><br> + + +<h2>LE CONSCRIT ou LE RETOUR DE CRIMÉE.</h2> + +<br><br> + + + +<h3>ACTE PREMIER.</h3> + +<p>La scène se passe près de la ferme de Lefuté. Dans le +fond une barrière, arbres. A gauche sur l'avant-scène +un cabaret; devant, table, bancs, bouteilles, +gobelets; au lever de la toile, les conscrits boivent, +jouent aux cartes, tableau très-animé. Un drapeau +français est près de l'auberge. Mathurin le prend +au moment du départ.</p> + + +<h4>SCÈNE 1ère.</h4> + +<p>TAPIN, LAVALEUR, (<span class="scenario">Lefuté, Robert, Julien, villageois +à la table.</span>)</p> + +<p class="char">TAPIN, (<span class="scenario">s'accompagnant du tambour</span>).</p> + +<p class="char">CHANT.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4">Par ordre supérieur</p> +<p class="i4">Les jeunes gens du village</p> +<p class="i4">Sont informés du passage</p> +<p class="i4">De l'officier recruteur.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i4">Qu'au tambour on se rallie,</p> +<p class="i4">Qu'on se rende à son appel.</p> +<p class="i4">Par son ordre je publie</p> +<p class="i4">Cet avis d'après lequel</p> +<p class="i4">Tous les conscrits sont invités</p> +<p class="i4">A se rendre à la mairie</p> +<p class="i4">Afin d'être, visités</p> +<p class="i4">Et puis enrégimentés.</p> + </div> </div> + +<p>(<span class="scenario">Ici les conscrits se lèvent et +viennent former le cercle +avec le sergent et le tambour.</span>)</p> + +<p class="char">(<span class="scenario">Choeur général</span>).</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4">Par ordre supérieur</p> +<p class="i4">Les jeunes gens du village</p> +<p class="i4">Sont informés du passage</p> +<p class="i4">De l'officier recruteur,</p> + </div> </div> + +<p class="char">LEFUTÉ.</p> + +<p>C'est donc pour aujourd'hui, sergent?</p> + +<p class="char">LAVALEUR.</p> + +<p>Oui, mon brave, voyez-vous, la France a besoin de +soldats pour en finir avec Sébastopol et on veut que ça +marche rondement.</p> + +<p class="char">LEFUTÉ.</p> + +<p>On dit que Pélissier est un fameux général.</p> + +<p class="char">LAVALEUR.</p> + +<p>J'crois ben, mille baïonnettes! Je vous promets +qu'c'est un lapin qui n'a pas froid aux yeux et qu'il sait +tailler des croupières aux Russes!</p> + +<p class="char">ROBERT (<span class="scenario">avec feu</span>).</p> + +<p>Ah morbleu! Il me tarde d'y être, moi! Je suis fier +d'être tombé au sort et de partir pour la Crimée!... +Ah! j'vous dis que je ne reculerai pas.</p> + +<p class="char">LAVALEUR.</p> + +<p>Bravo!... Bravo!... Allons, si tous étaient comme +toi, la France serait bien défendue.</p> + +<p class="char">ROBERT.</p> + +<p>Oui, sergent, car je l'aime, moi, et mon premier comme +mon dernier cri sera: Vive la France!</p> + +<p class="char">LAVALEUR.</p> + +<p>Oui, mon ami, tu as raison, aime la France, car la +France... vois-tu, la France!... c'est la France!... +et il n'y en a qu'une.</p> + +<p class="char">JULIEN.</p> + +<p>Moi aussi, sergent, j'aime la France, mais je préfère +rester au pays que d'être soldat.</p> + +<p class="char">LAVALEUR.</p> + +<p>Qu'est-ce que c'est qu'un blanc-bec comme ça?... +Ma foi, tu ne ferais pas mon affaire; car à t'entendre, je +crois que tu ne serais jamais qu'un mauvais soldat. Tu +as peur?...</p> + +<p class="char">JULIEN.</p> + +<p>Moi, peur?... oh! non, sergent, vous ne comprenez +pas mes paroles. J'aime la France, je donnerais mon +sang pour elle; mais si je dis que j'aime mieux rester +au pays, c'est que je suis le seul soutien de ma pauvre +vieille mère infirme!... Oh! sans cela, j'endosserais +vivement le costume militaire.</p> + +<p class="char">LAVALEUR, (<span class="scenario">lui frappant sur l'épaule</span>).</p> + +<p>Allons, allons; voilà qui me raccommode avec toi; un +bon fils, c'est comme un bon soldat, il se fera aimer de +tous.</p> + +<p class="char">LEFUTÉ.</p> +<p>On dit, sergent, qu'il y a déjà eu des batailles?</p> + +<p class="char">LAVALEUR.</p> + +<p>J'crois ben, mille bombes! Et de dures, encore!.A +Inkermann, surtout... C'est là qu'ça ronflait, allez!</p> + +<p class="char">LEFUTÉ.</p> + +<p>Vous y étiez, sans doute?</p> + +<p class="char">LAVALEUR.</p> + +<p>J'm'en flatte et j'm'en glorifie!... Cré coquin! quand +j'y pense, y m'semble que j'y suis encore! Ah! ça marchait!... +ça ronflait!</p> + +<p class="char">ROBERT.</p> + +<p>Racontez-nous donc ça, sergent.</p> + +<p class="char">LAVALEUR.</p> + +<p>Volontiers, mon brave!... Donc, c'était vers le soir... +nous étions sous nos tentes... la pluie tombait... tombait... +on n'aurait pas mis un chien dehors... quand +tout à coup... le brutal...</p> + +<p class="char">ROBERT.</p> + +<p>Le brutal!... qu'est-ce que c'est que ça, que le +brutal?</p> + +<p class="char">LAVALEUR.</p> + +<p>Le brutal, mon garçon, c'est le canon... c'est une manière +de parler au rrrrrégiment... Donc, le brutal se +faisait entendre... ça marchait pas mal... c'étaient nos +alliés les Anglais qu'étaient aux prises avec les Russes, et +ça s'tapait dur... La nuit était sombre et nous ne savions +que dire, car nous ne connaissions pas les forces +de l'ennemi... Cependant vers dix heures la fusillade +était comme un roulement... le canon tonnait à toute +minute; ça commençait à nous inquiéter et surtout à +nous chatouiller!... Mais vlà qu'tout à coup notre +brave général Bosquet arrive et nous dit: Enfants! les +Anglais se font écharper, ils ne sont pas en nombre et les +Russes arrivent de tous côtés!... Vite! aux armes! En +avant et au pas de charge!... Ah! tenez, j'crois qu'j'en +danserais quand j'y pense... Nous partons une colonne, +notre brave général en tête et j'vous laisse à penser si +nous arpentions le terrain!... Nous arrivons, il était +temps, les Anglais ne pouvaient plus y tenir malgré leur +courage... car les Russes étaient trois contre un!... +Aussitôt qu'à la lueur de la fusillade et des pots à feu, on +nous aperçut, les Anglais se mettent à crier: Voici les +Français! Hourra! Vive la France!... Nous y voilà... +nous tombons sur le dos des Russes à coups de fusil, a +coups de baïonnettes! à coups de poings! corps à +corps... à coups de tout enfin... et vlan, pif! paf! +pouf!... on leur z'y donne une rincée que l'diable en +aurait pris les armes!... Ah! il fallait les voir s'ils prenaient +le chemin d'chez eux plus vite qu'ils n'étaient +venus!... Ah! mille canons de canonnades, y m'semble +que j'y suis encore!</p> + +<p class="char">ROBERT.</p> + +<p>Nom d'une bombe!... Dieu! que j'aurais voulu être +la!... Ah! sergent, vous verrez que je ne resterai pas +en arrière!... Oui, je le répète, je saurai faire mon devoir +de soldat!</p> + +<p class="char">LAVALEUR</p> + +<p>C'est bien, mon garçon, avec des sentiments comme +ça, tu feras ton chemin... Pélissier aime les braves et +si tu te fais remarquer, sois tranquille, il ne te perdra +pas de vue.</p> + +<p class="char">LEFUTÉ.</p> + +<p>Ah! d'abord, moi, je réponds de Robert.</p> + +<p class="char">JULIEN.</p> + +<p>Oui, car, comme je le connais, j'crois que les Russes +ne lui feront pas peur.</p> + +<p class="char">LAVALEUR.</p> + +<p>Et aussi, comment voulez-vous que l'on ait peur sur le +champ de bataille quand vous voyez nos généraux s'exposer +eux-mêmes au feu de l'ennemi pour encourager +nos soldats?... Et surtout, quand on voit nos aumôniers, +parler à nos braves de cette belle religion dont ils sont si +fiers!... Oui, mes amis, il n'est rien de si grand, de si +touchant en voyant ces braves et bons prêtres parcourir +le champ de bataille, encourager celui-ci, employant les +termes de soldat avec celui-là!... Ils sont toujours là +près de vous comme une sentinelle avancée; on les +écoute avec plaisir!... Ah! dame! c'est qu'aussi tous +nos soldats portent la médaille de Marie, et avec elle ils +se croient invulnérables devant les balles ennemies!</p> + +<p class="char">LEFUTÉ (<span class="scenario">avec feu</span>).</p> + +<p>Bravo! sergent, touchez là, j'aime à vous entendre +parler ainsi de notre brave clergé et de notre belle religion!... +car, malheureusement, dans le métier des +armes on ne trouve que trop d'incrédules... Mais espérons +et croyons que la France, notre belle France sera +toujours victorieuse!</p> + +<p class="char">LAVALEUR.</p> + +<p>Ah! mon brave, c'est le voeu de tous les bons Français... +mais, moi qui vous parle, j'aime bien la France, +n'est-ce pas? Eh bien! j'ai quelquefois des craintes +pour l'avenir, et pourquoi?... Je vais vous le dire, dussiez-vous +vous moquer du vieux soldat... En 1846, on +m'a dit qu'une prédiction avait été faite par une sainte et +pieuse personne, que la France était menacée d'une +grande guerre qui la ruinerait, qui l'humilierait, en un +mot, que notre belle patrie serait envahie par une nation +étrangère et que cette nation serait la Prusse!... +Eh bien! mes amis, si cela devait arriver, ce serait la +faute aux enfants de la France, car malheureusement il +faut bien se l'avouer, de prétendus philosophes des +écrivains immoraux lancent parmi notre brillante jeunesse, +des feuilles impies, par malheur trop tolérées de +l'autorité!... Oui, la foi s'éteint!... Et s'il le faut!... +Ah! mes braves amis, je ne vais pas plus loin... car si +la France un jour est envahie par l'étranger... c'est que +la main de Dieu se sera appesantie sur elle!... Mais +non!... la France est la fille aînée de l'Eglise et ses enfants +ne se montreront pas ingrats!... Tenez, éloignons +de nous ces pensées qui m'ôteraient tout mon courage!... +Allons, mes braves amis... je vous quitte, je vais faire +un tour au village et je reviendrai dans quelques heures +chercher nos jeunes recrues, et en avant, le sac sur le +dos... Au revoir...</p> + +<p>(<span class="scenario">Il sort avec Tapin</span>).</p> + +<h4>SCÈNE 2e </h4> + +<p>LES PRÉCÉDENTS (<span class="scenario">hors Lavaleur et Tapin</span>)</p> + +<p class="char">LEFUTÉ.</p> + +<p>Comme ça mon cher Robert, tu es donc bien décidé +et bien content de partir?</p> + +<p class="char">ROBERT.</p> + +<p>Oui, M. Lefuté, joyeux et content!... Quel bonheur +de verser son sang pour la patrie!... Quel plaisir de +voir une belle et grande bataille!... Tenez, les récits +de ce brave sergent ont doublé mon courage.</p> + +<p class="char">JULIEN.</p> + +<p>J'en connais un qui n'est pas si joyeux que toi, Robert.</p> + +<p class="char">LEFUTÉ</p> + +<p>Ah! tu veux parler de mon filleul Criquet? Il est vrai +que le pauvre garçon fait une triste figure depuis qu'il a +tiré à la conscription et qu'il a amené le numéro Un!... +Il ne mange plus, il ne fait que pleurer... Ma parole, ça +me fait de la peine.</p> + +<p class="char">ROBERT (<span class="scenario">riant</span>).</p> + +<p>Mais où est-il donc? on ne l'a pas vu de toute la matinée... +Où peut-il être fourré?</p> + +<p class="char">MATHURIN.</p> + +<p>Moi, j'l'ai aperçu au coin d'la barrière du père Lucas; +y s'tenait les deux poings sur les deux yeux et faisait +des soupirs qui pouvaient s'entendre d'un quart de lieue.</p> + +<p class="char">JULIEN</p> + +<p>Ce matin, en venant ici, je l'ai aussi rencontré, comme +dit Mathurin; je lui ai parlé, mais il n'y avait pas moyen +de le comprendre, les sanglots lui brisaient la respiration; +ma foi, si ça continue, le pauvre Criquet en mourra +de douleur, je crois.</p> + +<p class="char">MATHURIN (<span class="scenario">regardant dans la coulisse</span>).</p> + +<p>Mais... mais... quel est ce bruit que j'entends là-bas?</p> + +<p class="char">ROBERT (<span class="scenario">allant au fond</span>).</p> + +<p>Eh! par ma foi, je ne me trompe pas... c'est lui... +c'est Criquet... Ah! quel drôle de figure et comme il +est affublé!... Venez donc, les amis... venez donc!... +(<span class="scenario">Riant aux éclats</span>) Ah! ah! ah! ah!</p> + +<p>(<span class="scenario">Tous sont au fond riant aux éclats</span>).</p> + +<h4>SCÈNE 3e </h4> + +<p>LES PRÉCÉDENTS, (<span class="scenario">Criquet, longue tuque blanche avec +le N° 1, il est en sabots, un sac sur le dos</span>).</p> + +<p class="char">CRIQUET (<span class="scenario">dans la coulisse, le ton pleurard</span>).</p> + +<p>Adieu, les connaissances, j'vous r'verrons avant que +d'partir.</p> + +<p>(<span class="scenario">Il entre en scène</span>).</p> + +<p class="char">ROBERT (<span class="scenario">toujours riant</span>).</p> + +<p>D'où viens-tu, Criquet?... Voyons... parle... qu'as-tu +donc?</p> + +<p class="char">CRIQUET.</p> + +<p>Ah! bonjour, Robert, bonjour, Julien, bonjour, les +amis... Hein! Robert, ça fait mal, n'est-ce pas, de quitter +comme ça les connaissances?</p> + +<p class="char">ROBERT.</p> + +<p>Voyons, Criquet, mauvais conscrit!... On prend du +courage, que diable!... Est-ce qu'on se laisse abattre +comme ça?</p> + +<p class="char">CRIQUET.</p> + +<p>Du courage... du courage... c'est bon à dire, ça!... +T'en as donc, toi, Robert, du courage?</p> + +<p class="char">ROBERT.</p> + +<p>Je m'en flatte!... Est-ce que ce n'est pas glorieux, +d'abord quand nous nous verrons un bel uniforme, et +surtout de combattre pour la gloire de notre belle patrie!</p> + +<p class="char">CRIQUET.</p> + +<p>Ouiche!... tout ça c'est bel et bon, mais tiens, vois-tu, +Robert, moi, l'courage peut pas m'entrer dans la tête... +j'ai là... tiens... sus l'estomac, comme deux galettes +chaudes de sarrasin!</p> + +<p class="char">JULIEN</p> + +<p>Mon pauvre Criquet, il faut tâcher de te remonter un +peu le moral; c'est vrai que ça fait de la peine et je crois +bien que tu n'es guère fait pour être soldat, et, sur ma +parole, je te plains.</p> + +<p class="char">CRIQUET</p> + +<p>Ah! toi, Julien, t'es ben heureux... te v'la exempt de +c'te diable d'engeance militaire!... Diable de Carmée, +va!...J'vous d'mande un peu si c'est jouer de malheur!... +J'arrive à la mairie, avec toi, avec Robert, +Jobin, Jean Claude, Mathurin!... Bon!... Vous attrapez +tous un bon numéro, moi j'mets la main dans ce sac +de malheur et vlan! j'attrape le numéro Un...!!!... +Tiens! j'en r'viens pas...</p> + +<p class="char">LEFUTÉ</p> + +<p>Console-loi, va, mon pauvre filleul, j'penserai à toi et +je t'écrirai souvent.</p> + +<p class="char">CRIQUET</p> + +<p>Ah oui! parrain, ça m'f'ra une belle jambe, ça, qu'vous +pensiez à moi!.. quand j's'rai au milieu de tout c'fracas +d'pistolets, d'fusils, d'canons, brrrrrr!...</p> + +<p class="char">ROBERT.</p> + +<p>Voyons, voyons, Criquet, que diable, tu es un homme +à la fin!</p> + +<p class="char">CRIQUET.</p> + +<p>Dame!... j'dis pas... mais tiens, vois-tu, Robert, +quand j'pense qu'il faut quitter parrain Lefuté, ma +grosse Rose, mon chien Zozor et pis... et pis... (<span class="scenario">avec +un gros soupir</span>) et pis c'te pauvre chère Caillette... ah! ah! +ah!</p> + +<p class="char">ROBERT (<span class="scenario">riant</span>)</p> + +<p>Caillette?... Qu'est-ce que c'est qu'ça, Caillette?...</p> + +<p class="char">CRIQUET.</p> + +<p>Eh ben!... tu sais ben, Caillette!... notre vache? +Sitôt qu'à m'voyait v'nir le matin, alle riait d'plaisir. +Tiens, Robert, d'pis que c'te chère bête sait que j'sis pour +partir pour c'te maudite Carmée... alle mange plus, a +fait des reniflements, des gémissements qu'ça m'en +donne comme des combustions dans l'estomac.</p> + +<p class="char">ROBERT</p> + +<p>Tiens, tiens, Criquet, tout ça, c'est des bêtises, faut +laisser l'chagrin d'côte... viens chanter avec tes amis... +viens boire un bon verre de vin avec les amis, et après, +tu partiras joyeux.</p> + +<p class="char">CRIQUET</p> + +<p>Oh! pour ça, non, Robert, jamais!... J'sis trop abasourdi... +et pis j'te d'mande un peu... qui qui m'ont +fait ces Russes pour que j'aille me faire tuer dans c'te +coquine de Carmée?... Ah! Jarnigoi! j'ai pas une +goutte de sang dans la tête!</p> + +<p class="char">COUPLETS.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p class="i2">Queu douleur! faut que j'aille</p> +<p class="i2">Vivre loin du pays!</p> +<p class="i2">J'aimons pas la bataille;</p> +<p class="i2">Car j'n'ons pas d'ennemis.</p> + </div> </div> + +<p class="char">ROBERT.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">A tout je me conforme;</p> +<p class="i2">J'partirai sans regrets;</p> +<p class="i2">Le tambour, l'uniforme</p> +<p class="i2">Ont pour moi des attraits.</p> +<p class="i2">Rantanplan, rantanplan!</p> +<p class="i2">J'aime ce r'frain du régiment:</p> +<p class="i2">Rantanplan, rantanplan,</p> +<p class="i2">Ran ran tan plan plan.</p> + </div> </div> + +<p class="char">CRIQUET</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">J'ons le coeur qui me serre</p> +<p class="i2">Quand j'vois battre un dindon;</p> +<p class="i2">Pourrai-je |ben à la guerre</p> +<p class="i2">Tuer des gens pour tout d'bon?</p> + </div> </div> + +<p class="char">ROBERT.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Les enfant de la France</p> +<p class="i2">A l'ennemi vont gaîment,</p> +<p class="i2">Et pas un ne balance</p> +<p class="i2">Quand on crie: En avant!</p> +<p class="i2">Rantanplan! rantanplan!</p> +<p class="i2">Amis, la gloire nous attend.</p> +<p class="i2">Rantanplan rantanplan,</p> +<p class="i2">Ran ran tan plan plan!</p> + </div> </div> + +<p class="char">CRIQUET.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Après une bonne affaire</p> +<p class="i2">On r'vient clopin-clopant.</p> + </div> </div> + +<p class="char">ROBERT</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Mais à la boutonnière</p> +<p class="i2">Peut briller un ruban.</p> + </div> </div> + +<p class="char">CRIQUET.</p> + +(<span class="scenario">Parlé: Oui... mais</span>) +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">On attrap' queuq' torgnole.</p> + </div> </div> + +<p class="char">ROBERT</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Et l'on devient sergent.</p> + </div> </div> + +<p class="char">CRIQUET</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">L'canon vous carambole</p> +<p class="i2">Et l'on meurt....</p> + </div> </div> + +<p class="char">ROBERT (<span class="scenario">Lentement et à voix basse</span>).</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"> En chantant:</p> +<p class="i2">Rantanplan, rantanplan</p> +<p class="i2">On voit l'ennemi fuyant</p> +<p class="i2">Et l'on s'dit en mourant:</p> +<p class="i2">Ran ran tan plan plan!</p> + </div> </div> + +<p class="char">CRIQUET</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Ran tan plan, ran tan plan!</p> +<p class="i2">Tout ça n'est pas amusant;</p> +<p class="i2">J'aime mieux dire bien portant:</p> +<p class="i2">Ran ran tan plan plan!</p> + </div> </div> + +<p class="char">ROBERT (<span class="scenario">à Lefuté</span>).</p> + +<p>Tenez, franchement, M. Lefuté, je crois que votre +filleul Criquet ne fera jamais qu'un mauvais soldat.</p> + +<p class="char">LEFUTÉ.</p> + +<p>Oui, oui, c'est vrai, et plus j'y pense, plus j'ai peine +de le voir partir. Je voudrais bien trouver un moyen +pour l'en exempter.</p> + +<p class="char">ROBERT</p> + +<p>Parbleu! pour l'en exempter, le moyen est tout facile +à trouver, père Lefuté, achetez-lui un remplaçant... +C'est facile ça!</p> + +<p class="char">LEFUTÉ.</p> + +<p>Heu! heu! facile... facile... pas tant facile que tu +le crois, Robert; pour trouver un remplaçant, il faut +beaucoup d'écus... et...</p> + +<p class="char">JULIEN</p> + +<p>Allons donc, M. Lefuté, ce n'est pas la mer à boire un +mille à douze cents francs... Voyez donc ce pauvre Criquet, +il ne tient plus sur les jambes.</p> + +<p class="char">LEFUTÉ</p> + +<p>Ah! tu crois ça, toi, Julien, tu crois qu'on trouve des +mille francs du premier coup.</p> + +<p class="char">ROBERT (<span class="scenario">riant</span>)</p> + +<p>Eh! mais, M. Lefuté, cherchez donc bien dans vos +vieux coffres, il y a bien encore quelque magot en +réserve.</p> + +<p class="char">LEFUTÉ.</p> + +<p>Ta, ta, la, ta, tout ça c'est bon a dire. (<span class="scenario">à dater de cette +scène, Lefuté a le ton flatteur, insinuant, pèse ses mots</span>). A +propos, dis donc, mon p'tit Julien... tu sais... hein?... +que sur le morceau de terre que je t'ai vendu et la petite +maison que j'ai fait bâtir pour ta vieille mère... tu +sais... hein?... que tu me dois une petite somme... +comme... heu... heu... huit cents francs.</p> + +<p class="char">JULIEN (<span class="scenario">surpris et attristé</span>).</p> + +<p>C'est vrai, M. Lefuté... mais vous savez aussi que la +récolte de l'année dernière n'a pas été très-bonne, que +ma pauvre bonne mère a été malade une partie de l'hiver... +Mais cette année le travail va bien, je gagne de +bons gages et je pourrai avant peu vous donner un bon +à-compte.</p> + +<p class="char">LEFUTÉ (<span class="scenario">toujours flattant</span>).</p> + +<p>Ah! mon garçon, je ne suis pas inquiet de toi... je te +connais et tu es aussi connu de tous, pour ton travail, ta +bonne conduite et surtout pour le filial dévouement que +tu portes à ta mère... mais... vois-tu... si j'avais cette +somme... ça m'aiderait pour retirer Criquet... Tu... +comprends?</p> + +<p class="char">ROBERT</p> + +<p>Allons, allons, père Lefuté, laissez donc ce pauvre +Julien tranquille... Que diable lui chantez-vous là? car, +je vous vois venir.</p> + +<p class="char">LEFUTÉ</p> + +<p>Ah! Robert, tu me juges mal, je n'ai que de bonnes +intentions.</p> + +<p class="char">ROBERT (<span class="scenario">souriant</span>).</p> + +<p>Oui, oui, mais vous êtes un un renard, et je crois vous +comprendre... on ne vous appelle pas Lefuté pour +rien....</p> + +<p class="char">LEFUTÉ</p> + +<p>(<span class="scenario">Il amène Julien sur le devant de la scène. Robert et Criquet +restent au fond; Robert prête l'oreille de temps +en temps à la conversation, les autres conscrits se remettent +à table et ne se lèvent que lorsque le sergent +arrive avec Tapin.</span>)</p> + +<p>Ecoute, mon Julien, je vais te parler ouvertement, +c'est aussi dans ton intérêt comme pour le mien. Consens +à partir à la place de Criquet et...</p> + +<p class="char">JULIEN (<span class="scenario">surpris</span>).</p> + +<p>Quoi?... Que me dites-vous, M. Lefuté?... Moi quitter +ma pauvre mère!... ô mon Dieu!</p> + +<p>(<span class="scenario">Il se cache la tête dans ses mains</span>).</p> + +<p class="char">LEFUTÉ.</p> + +<p>Ecoute donc, mon p'tit Julien... laisse-moi finir... +Si tu veux consentir à remplacer mon filleul Criquet, non +seulement je te fais remise des huit cents francs, mais +encore je me charge d'avoir le plus grand soin de ta +mère.</p> + +<p class="char">JULIEN (<span class="scenario">avec larmes</span>).</p> + +<p>Ma mère!... ma mère!... mais vous n'y pensez pas! +Vous ne savez doute pas que demain, lorsqu'elle appellera +son Julien, son fils?, et qu'on lui dira: "Il est parti, il +est soldat!..." là pauvre mère en mourra de douleur!... +Oh! par pitié, M. Lefuté, n'exigez pas de moi +ce sacrifice!</p> + +<p class="char">LEFUTÉ (<span class="scenario">pressant toujours</span>).</p> + +<p>Julien, mon ami, tous ne sont pas tués à la guerre... +tu reviendras... j'en suis sûr... sois sans crainte pour +ta mère... rien ne lui manquera et je m'engage à lui +faire, outre son entretien, une rente de 200 francs. +Voyons!... voyons!... voyons!... Julien....</p> + +<p class="char">JULIEN (<span class="scenario">accablé de douleur</span>).</p> + +<p>Mon Dieu! mon Dieu... Je ne puis me résoudre, +malgré toutes vos promesses, à abandonner ma mère!... +Et cependant...</p> + +<p class="char">LEFUTÉ (<span class="scenario">même jeu</span>).</p> + +<p>Julien!.... Julien!... C'est ton bonheur, tu le verras... +ulien... encore une fois... ta mère ne manquera +de rien!... Je t'en fais la promesse solennelle et sacrée!... +allons!... (<span class="scenario">On entend le rappel</span>). Entends-tu? +voilà le rappel... Julien... décide-toi!</p> + +<p class="char">JULIEN (<span class="scenario">avec douleur</span>)</p> + +<p>Ma mère!... ma pauvre mère!... Ô mon dieu! Acceptez +mon sacrifice et conservez-moi ma mère... +(<span class="scenario">Après une seconde</span>). J'accepte, M. Lefuté, je pars à la place +de Criquet, j'ai foi en vos paroles.... et demain... oh! +demain... quand ma pauvre mère vous demandera son +fils!... oh! consolez-la... et dites-lui que son Julien +reviendra.</p> + +<p class="char">LEFUTÉ.</p> + +<p>Tu peux compter sur moi, je te le jure!</p> + +<p class="char">ROBERT (<span class="scenario">il s'avance, prend et serre la main de Julien et +d'un ton attendri</span>)</p> + +<p>Bien! Bien! Julien, j'ai tout entendu, tu es un bon +fils! Dieu te conservera à ta mère! Car Dieu aime et +bénit les bons enfants! (<span class="scenario">A Criquet</span>) Allons, Criquet, réveille-toi, +mauvais conscrit, tu ne pars pas?</p> + +<p class="char">CRIQUET (<span class="scenario">tout abasourdi</span>)</p> + +<p>Hein! Hein?... Quoi?... Qui?... C'est y vrai? oh! +prends garde, Robert, tu vas me faire tomber en faillance.</p> + +<p class="char">JULIEN (<span class="scenario">triste</span>).</p> + +<p>C'est la vérité, Criquet, tu restes au pays et je pars à +ta place... Regarde-moi... vois mes pleurs, je ne cherche +pas même à les retenir.</p> + +<p class="char">CRIQUET</p> + +<p>Oh! mais! oh! mais... c'est donc comme un miracle!... +Dieu de Dieu.. v'là mon poids de d'ssus mon +estomac qui commence à s'en aller!... Hein? n'est-ce +pas, Julien, qu'ça fait mal de partir?... Ah! ça, parrain, +comment diable qu'ça s'est donc manigancé?</p> + +<p class="char">LEFUTÉ (<span class="scenario">brusquement</span>).</p> + +<p>Laisse-moi tranquille, ça ne te regarde pas... avec +tes pleurnicheries, tu me tires les deux yeux de la tête.</p> + +<p class="char">CRIQUET</p> + +<p>Ah ben!... ali ben! j'y comprends plus rien... A +propos, tiens, mon p'tit Julien, puisque tu pars à ma +place, j'vas je donner mon sac, tu trouveras d'dans un +quarteron d'fromage, une douzaine de pommes d'not' +verger ben mûres, un d'mi cent d'noix toutes écalées et +pis deux paires de chaussons, qu'la mère Brigitte m'a +tricotés c't'hiver à la veillée quand j'y racontais l'conte +du P'tit Poucet... et pis... an fond du sac tu trouv'ras +une p'lotte de ficelle pour te serrer l'ventre quand t'auras +trop faim au régiment.</p> + +<h4>SCÈNE 4e</h4> + +<p>LES PRÉCÉDENTS. (<span class="scenario">Lavaleur, Tapin, tous les conscrits +se lèvent et se placent sur une ligne, le drapeau en tête</span>).</p> + +<p class="char">LAVALEUR</p> + +<p class="char">1er Couplet.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2"> Eh! bonjour, ma chers enfants,</p> +<p class="i2"> Je viens chercher nos jeunes gens;</p> +<p class="i2"> Sur la liste j'vas les inscrire.</p> +<p class="i2"> Il faut rire, il faut rire,</p> +<p class="i4"> Rire et toujours rire!</p> + </div> </div> + +<p class="char">(<span class="scenario">Tous répétant</span>)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2"> Il faut rire, rire et toujours rire!</p> + </div> </div> + +<p class="char">2e Couplet</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2"> J'vas donner à vos conscrits</p> +<p class="i2"> Des armes et des habits,</p> +<p class="i2"> Puis au feu j'vas les conduire.</p> +<p class="i2"> Il faut rire, il faut rire,</p> +<p class="i4"> Rire et toujours rire!</p> + </div> </div> + +<p class="char">(<span class="scenario">Tous</span>)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Il faut rire, rire et toujours rire.</p> + </div> </div> + +<p class="char">LAVALEUR</p> + +<p>Allons, mes amis, disons adieu à toutes nos connaissances +et en route! (<span class="scenario">Voyant Criquet</span>) Qui m'a bâti un +gaillard de c't'espèce-là? Es-tu conscrit, toi?</p> + +<p class="char">CRIQUET (<span class="scenario">riant bêtement</span>).</p> + +<p>J'l'étions à c'matin, not' chargent, mais à présent je +l'sommes pus... T'nez, c'est c'lui-là... c'est Julien, qui +m'a remplacé, y part à ma place.</p> + +<p class="char">LAVALEUR (<span class="scenario">regardant Julien</span>).</p> + +<p>Eh! c'est mon jeune homme qui voulait rester au +pays? Ma foi, je ne perds pas au change!... Du courage, +jeune homme... c'est bon signe, tu le verras, et +je te le prédis, tu feras ton chemin.</p> + +<p class="char">ROBERT (<span class="scenario">avec force</span>).</p> + +<p>Oui! oui! Maintenant partons et allons montrer aux +Russes que quoique partant de la campagne, nous saurons +leur faire voir que leurs balles ne nous feront pas +peur!... Allons! mes camarades, en avant, et répétons +la belle devise de nos anciens: Aime Dieu et va ton +chemin!</p> + +<p class="char">Tous (<span class="scenario">avec explosion, agitant leurs chapeaux</span>).</p> + +<p>Oui! oui! Aime Dieu et va ton chemin! Vive la +France!</p> + +<p class="char">ROBERT.</p> + +<p>Adieu, père Lefuté...! adieu, Criquet, mauvais conscrit... +Je reviendrai décoré ou je serai tombé au champ +d'honneur! (<span class="scenario">il va se mettre en rang</span>).</p> + +<p class="char">JULIEN.</p> + +<p>Adieu, M. Lefuté; console bien ma mère! songez à +vos promesses et priez, pour moi! (<span class="scenario">il se met en rang</span>). +(<span class="scenario">Les conscrits défilent au son de la musique, ils font le tour +du théâtre en chantant</span>).</p> + +<p class="char">CHANT.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4">Partant pour la Syrie,</p> +<p class="i4">Le jeune et beau Dunois</p> +<p class="i4">Venait prier Marie</p> +<p class="i4">De bénir ses exploits.</p> +<p class="i4">Faites, Reine immortelle,</p> +<p class="i4">Lui dit-il en parlant,</p> +<p class="i4">Que j'aime la piu belle (<span class="scenario">bis</span>)</p> +<p class="i4">Et sois le plus vaillant! (<span class="scenario">bis</span>)</p> + </div> </div> + +<p class="char">(<span class="scenario">Ils sortent par le fond</span>).</p> + +<h4>SCÈNE 5e.</h4> + +<p>LEFUTÉ, CRIQUET.</p> + +<p class="char">LEFUTÉ.</p> + +<p>Eh bien! maintenant, je suppose que tu es content?</p> + +<p class="char">CRIQUET (<span class="scenario">flattant</span>).</p> + +<p>Oh! oui, mon p'tit parrain, j'vous promets à présent +que j'vas me r'mettre au travail pour récompenser le +temps perdu... J'veux^ qu'vous soyez bien content +d'moi... oh! oui, mon cher p'tit parrain... mon p'tit +parrain du bon Dieu.</p> + +<p class="char">LEFUTÉ</p> + +<p>Allons, allons, c'est bon ne reste pas planté la toute +la journée. Je rentre à la ferme; tu viendras m''y retrouver.</p> + +<p class="char">CRIQUET</p> + +<p>Oh! oui... oui... mon gros p'tit parrain... j'y s'rai +ben vite... Allez doucement, mon p'tit vieux parrain... +prenez garde de tomber. (<span class="scenario">Lefuté sort</span>).</p> + +<h4>SCÈNE 6e</h4> + +<p class="char">CRIQUET (<span class="scenario">seul</span>).</p> + +<p>(<span class="scenario">Il va au fond</span>) Ah! ben! On les voit encore!... +Adieu, les amis... les v'là au haut du la montée... +adieu!... adieu!... allez cueillir des lauriers, des grosses +bottes de lauriers d'la victoire. Moi, j'reste avec parrain +Lefuté, avec ma grosse Rose, avec Zozor, avec ma +Caillette, avec tout, quoi!... J'aime ben mieux ça!... +La gloire!... C'est, ben beau la gloire, comme disait +Robert... mais pas pour moi.</p> + +<p class="char">COUPLET</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4">Moi du pain bis je connais l'influence,</p> +<p class="i4">Ça n'va pas à mon tempérament;</p> +<p class="i4">Près d'mon parrain, j'vivrai dans l'abondance,</p> +<p class="i4">Ah! convenez qu'c'est ben pus régalant (<span class="scenario">bis</span>).</p> +<p class="i4">Mon nom, je l'sais, ne s'ra pas dans l'histoire,</p> +<p class="i4">Mais j'vas dev'nir aussi gros qu'une tour;</p> +<p class="i4">Et j'aime mieux engraisser pour l'amour</p> +<p class="i4">Que de maigrir pour la victoire (<span class="scenario">bis</span>).</p> + </div> </div> + +<p>Et puis j'vous d'mande un peu comme c'est amusant... +Brrrr!... J'en ai encore la chair de poule... je m'vois +sus l'champ d'bataille... En avant!... pif! paf! +boum!... vlà qu'ça chauffe... les balles sifflent... aie! +aie!... j'en attrape une... j'ai la jambe démolie... +vite à l'ambulance... Vlà l'docteur major, avec tous ses +diables de couleaux... allons, garçon... du courage... +faut s'débarrasser de c'te jambe-là!... Bon!... marche, +Criquet... r'tourne au village, va danser une gigue avec +la jambe de bois... Non... non, j'en suis pas, j'aime +ben mieux boire, manger, dormir et r'commencer +comme ça tous les jours de la semaine que d'me voir +dans c't'engeance de soldat militaire!... Non, non, c'est +pas mon fort d'être brave... ah! à présent, vlà parrain, +j'peux ben vous dire ça, j'suis son seul héritier du côté +de ma marraine qu'était sa femme légitime et qu'était +aussi ma tante du côté d'mon oncle Berluchat qu'était +aussi mon parent du côté... mais ça s'rait trop long si +j'vous parlais de toute ma parenté... c'est une lignée qui +a pus d'bout... tant il y a que j'sis l'seul héritier majeur +d'mon parrain... Eh ben, si v'nait à vouloir se r'poser +y m'passerait tout son bien! ah! dame, c'est qu'il en a +du bien, mon parrain... faut que j'fasse la réputation de +tout... voyons... primo... y a la terre d'la mare aux +biches... qui vaut ben?... oui! oui... deuzo, y a aussi +la ferme de la guernouillère, oh! ben, celle-là, alle +vaut... toujours... oh! oui... à présent: troissio, y a +la maison, l'verger, la vigne et la pataugère!... Eh ben, +tout ça... tout l'bien d'mon parrain, y vaut... y vaut... +oui! mais... y vaut ben plus que ça, l'bien d'mon parrain!... +Tiens, j'patauge toujours à vous parler et j'ai +promis à parrain d'aller l'trouver, faut pas l'tromper, +c'pauvre cher homme!... Allons, me vlà donc libre!... +me vlà donc débarrassé... me vlà heureux! (<span class="scenario">Il ôte sa +tuque</span>) Ah! grand brigand d'numéro! m'en as-tu donné +du tintouin?... hein?... grand scélérat!... m'en as-tu +fait avoir des éclaboussures d'estomac, des poumons!... +m'en as-tu fait jeter d'ces pleurs!... hein! grand renégat! +grand polichinelle! Sans c'pauvr' Julien, tu +m'faisais aller en Carmée!... Hein?... Hein?... aussi, +tiens!... j'te foule aux pieds!... j'te déchire... j'te +dévisage... j'te pulvérise... j'te foule sous mes sabots, +et puis, j'vas chanter pour me moquer d'toi, pour te dire +je m'fiche de toi comme des Russes qui n'auront pas ma +peau!... Entends-tu? vieux numéro d'malheur!...</p> + + +<p class="char">COUPLET.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4"> Que j'sis content!</p> +<p class="i4"> Queu bonne nouvelle!</p> +<p class="i2">J'vas rapprendre à tout le hameau:</p> +<p class="i2">Je crois qu'j'en perdrons la cervelle,</p> +<p class="i2">Ah! je m'sauve de mon numéro!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i4"> Que j'sis content!</p> +<p class="i4"> Queu bonne nouvelle!</p> +<p class="i2">J'vas l'apprendre à tout le hameau:</p> +<p class="i2">Je crois qu'j'en perdrons la cervelle,</p> +<p class="i2">Ah! je m'sauve de mon numéro!</p> +<p class="i2">Oui, je m'sauve de mon numéro!</p> +<p class="i2">Oui, je m'sauve de mon numéro!</p> + </div> </div> +(<span class="scenario">Très vite et en sautant et en sortant.</span>) +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Oui, je m'sauve de mon numéro!</p> +<p class="i2">Oui, je m'sauve de mon numéro!</p> + </div> </div> + + + +<h2>ACTE SECOND</h2> + +<h3>DEUX ANS APRÈS.</h3> + +<h4>SCÈNE 1ère.</h4> + +<p class="char">CRIQUET (<span class="scenario">un balai à la main</span>).</p> + +<p>Ma parole la pus sacrée, j'comprends pus parrain... +d'puis hier, y m'fait travailler, épousseter, balayer... +frotter... Et puis y'bougonne, y chante... y siffle... y +crie... y marche à grands pas... y fait des grimaces... +ma foi, ma parole, j'y entends pus rien... rien... +j'crois qu'il a que'qu'chose de traqué dans l'cerveau, +c'pauvr' parrain!... J'ai beau m'creuser toutes les +idées... j'trouve pas... j'comprends rien... mais là... +rien, rien, de rien... à la fin ça m'embête, moi, de rien +savoir... y m'cache qué qu'chose, c'est sûr... Diable! +quoiqu'ça peut z'être?... Je m'marie pas?... oh! +non!... quand même je l'saurais ben... oh ben oui, +m'marier... faut pas penser à ça!... surtout d'puis +c'te grande catastrophe!... oh! grosse trompeuse de +Rose, va!... Tenez y m'semble que c'est d'hier... +J'vas vous conter ça... Un jour... (<span class="scenario">il regarde dans la +coulisse</span>) aie! vlà parrain qui vient, n'y parlez pas d'ça, +n'dites rien d'moi, hein? parc'que, voyez-vous, quand +j'tombe sus l'chapitre d'ma grosse Rose... y m'appelle +idiot, stupide, imbécile, bêta et pis y bougonne toute la +journée... j'vous conterai ça plus tard.. (<span class="scenario">Il se met à +balayer</span>).</p> + + +<h4>SCÈNE 2eme</h4> + +<p>CRIQUET, LEFUTÉ.</p> + +<p class="char">LEFUTÉ.</p> + +<p>Eh bon! voyons, à quoi penses tu la?... les bras +croisés, au lieu dé travailler.</p> + +<p class="char">CRIQUET.</p> + +<p>Dame! parrain, y m'semble que j'm'amuse pas à attraper +les mouches... Ah! ça, mais dites donc, parrain, +sans vous commander, pourquoi donc qu'vous +m'faites comme ça éclabousser d'tous les côtés avec mon +balai?... y a c'te pauvre vieille Javotte à la cuisine, qui +sue à grosses gouttes à fourbir, à récurer tous ses chaudrons +de cuivre jaune!... Enfin, d'pis à c'matin, on met +tout sens d'ssus d'ssous dans la maison, vrai, comme si +c'était la Fête-Dieu!</p> + +<p class="char">LEFUTÉ (<span class="scenario">se frottant les mains</span>).</p> + +<p>Apparemment que c'est pour une grande fête!... +une fête!... Entends-tu; Criquet? Hein? Tu ne comprends pas?</p> + +<p class="char">CRIQUET (<span class="scenario">l'air étonné</span>).</p> + +<p>Ma foi, mon parrain, pas seulement le moindre des +p'tits brins, et c'est ben ça qui m'turlupine.</p> + +<p class="char">LEFUTÉ</p> + +<p>Ah! Ah! El si j'te disais... Cette fête... cette belle +fête que je prépare... c'est pour recevoir deux bons +amis... y es-tu, hein?</p> + +<p class="char">CRIQUET (<span class="scenario">sautant de joie</span>).</p> + +<p>Robert et Julien, parrain?</p> + +<p class="char">LEFUTÉ.</p> + +<p>Précisément, et hier j'ai encore reçu une lettre d'eux, +ils m'annoncent leur prochaine arrivée.</p> + +<p class="char">CRIQUET (<span class="scenario">avec joie</span>).</p> + +<p>Ah sapristi!... Cré coquin! Queu bonheur! Queu +joie!... Robert et pis c'bon p'tit Julien! Dieu de Dieu, +j'vas t'y être content d'les voir!... Ah! à présent ça +m'étonne pas si on travaille tant et comme not' ferme est +avant l'village, c'est nous, parrain, qu'on aura leur première +visite?</p> + +<p class="char">LEFUTÉ</p> + +<p>Comme tu dis, Criquet, et ce sera d'autant plus d'honneur +pour les gens du village et pour moi, que nos deux +amis oui bien rempli leur devoir de soldat!... En un +mot, ce sont deux braves de l'année de Crimée!</p> + +<p class="char">CRIQUET</p> + +<p>C'est y ben loin, ça, parrain, la Carmée</p> + +<p class="char">LEFUTÉ.</p> + +<p>Crimée, imbécile!</p> + +<p class="char">CRIQUET.</p> + +<p>Ah! oui, ah! oui! Ah! ça, parrain, dites donc, ça fait +deux ans qui sont partis, n'est-ce pas?</p> + +<p class="char">LEFUTÉ</p> + +<p>Deux ans?... y me semble qu'il y a un peu plus que +ça, je crois?</p> + +<p class="char">CRIQUET.</p> + +<p>Non, non, parrain, y a juste deux ans dimanche... +T'nez, c'est à l'époque où ma grosse Rosé...</p> + +<p class="char">LEFUTÉ (<span class="scenario">colère et frappant du pied</span>).</p> + +<p>Va-t'en au diable!... Vas-tu encore m'ennuyer avec +tes sornettes?</p> + +<p class="char">CRIQUET (<span class="scenario">reculant de peur en ressautant</span>).</p> + +<p>Non, non, parrain, vous fâchez pas; voyons! ah! dites +donc, parrain, sont y toujours dans c'même régiment? +qu'vous m'disiez, dans c'beau régiment... qu'vous appeliez... +les... les... zougabes.</p> + +<p class="char">LEFUTÉ (<span class="scenario">fort</span>).</p> + +<p>Zouaves!... donc, imbécile.</p> + +<p class="char">CRIQUET.</p> + +<p>Zoubabes... zougaves... ça fait rien, ça... ça rime +toujours.</p> + +<p class="char">LEFUTÉ</p> + +<p>Robert est dans ce beau corps ainsi que Julien, ils +sont tous deux décorés de la croix d'honneur. Tiens, je +vais te lire la lettre qu'ils m'écrivent. (<span class="scenario">Il tire la lettre de +sa poche et lit</span>).</p> + +<p>Cher M. Lefuté,<br> +Nous avons quitté la Russie, nous sommes en ce moment à +Paris, mais, encore quelques semaines et nous +allons prendre la route de notre cher village de Blancourt; +il nous tarde de revoir tous les amis et Julien +se fait une fête d'embrasser sa vieille mère. Nous +sommes, comme vous l'avez sans doute appris par les +bulletins de l'armée, sous-officiers et décorés. Je sais +que tous partagent notre bonheur d'avoir fait notre +devoir. Allons, allons, au revoir, nous serons bientôt +près de vous.</p> + +<p>Vos bons amis,</p> + +<p>ROBERT ET JULIEN.</p> + +<p>Aussi, comme nous sommes aujourd'hui jeudi, je les +attends de jour en jour.</p> + +<p class="char">CRIQUET.</p> + +<p>Ah bon, j'dis qu'ça va en faire une fête c'jour-là!... +Dieu! On va-t'y s'en donner, on va-t'y chanter... et +dire, parrain, qu'si j'avais parti j's'rais p't'être ben comme +eux à présent.</p> + +<p class="char">LEFUTÉ.</p> + +<p>Ah! oui, parlons-en un peu... un gaillard qui beuglait +comme un veau.</p> + +<p class="char">CRIQUET</p> + +<p>Dame, parrain, c'était pas dans mon goût d'endosser +l'habit d'soldat? qu'voulez-vous, j'pouvais pas me r'changer, moi!</p> + +<p class="char">LEFUTÉ.</p> + +<p>Allons, c'est bon, tais-toi... Je vais aller au village +parler aux amis afin de nous réunir tous ici au plus +vite... je reviendrai dans une heure ou deux... Travaille bien.</p> + +<p class="char">CRIQUET</p> + +<p>Oh! oui, oui, mon p'tit parrain, pour l'arrivée d'nos +deux braves, j'puis m'casser bras et jambes!... Oh! +daine, j'vous promets que l'travail ne m'f'ra pas peur.</p> + +<p class="char">LEFUTÉ</p> + +<p>Allons, nous verrons ça; bon courage. (<span class="scenario">Il sort.</span>)</p> + + +<h4>SCÈNE 3e </h4> + +<p class="char">CRIQUET (<span class="scenario">seul</span>).</p> + +<p>Ah! quand j'y pense!... quelle fête! quelle bombance +qu'on va faire!... C'est pour le coup qu'parrain +va sortir de sa cave ses vieilles bouteilles de c'bon vin +d'la comète de 1811. Ah!... (<span class="scenario">il s'assoit, le balai +droit entre ses jambes</span>). Dire qu'y a deux ans qu'j'ai vu +Robert! J'parie qu'y doit être grand... et pis y doit +s'tenir droit comme un i. Ça doit faire un beau... un +beau... zou... zou... zouba... comment qui dit ça, +donc, parrain?... j'peux jamais m'mettre c'diable de nom-là +dans la tête... Et Julien, qu'avait l'air si doux, j'sis +sûr à présent qu'il a une grosse voix et pis... et pis... +j'vas t'y les faire parler, j'vas t'y leur en demander des +affaires, des combats d'bataille!... Ah! et pis y faudra. +qu'y m'montrent pour manigance un fusil de soldat!... +C'est c'te pauvre vieille Marguerite, la mère de Julien, +va-t-elle être contente de voir son garçon, elle qu'à tant +pleuré, quand elle a appris son départ!... Pauvre +vieille! comme elle va l'embrasser, l'cajoler, l'bichonner! +oh! j'vois ça d'avance! (<span class="scenario">Coup de pistolet dans la +coulisse; Criquet tombe sur le dos</span>). Aie! aie! quoiqu'c'est +qu'ça?... ah! mon Dieu! la guerre? (<span class="scenario">il se lève et va +au fond</span>). Ah! non, c'est un régiment de militaires... +v'là qui descendent la montée!... Ah! tiens, y n'sont +qu'deux? ... Ah! mon Dieu!... mais non ... mais +oui... voyons, j'ai pas la berlue... j'me trompe pas?... +c'est lui... c'est eux... c'est les amis... oui... oui... +C'est Robert!... C'est Julien!... Saperlotte!... Vlà +mon coeur qui saute comme une carpe!... oh! hé! +oh! hé!... les amis... par ici!... hé, Robert! Julien! +(<span class="scenario">il court de tout côté et appelle</span>) Oh! parrain! parrain! +Mathurin! Jean Claude! Limousin! les v'là!... les +v'là... Vive Robert! Vive Julien! Vive Criquet! Vive +tout! Nom d'un p'tit bonhomme!... J'sais pas ou donner +d'la tête!... oh! oh! oh! les v'là! les v'là!!!</p> + +<h4>SCÈNE 4e </h4> + +<p>ROBERT, JULIEN (<span class="scenario">en zouaves</span>), CRIQUET.</p> + +<p class="char">(<span class="scenario">Ils entrent tous les deux en se tenant par le cou et en +chantant</span>).</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Séjour de notre enfance,</p> +<p class="i2">Nous voilà, nous voila de retour;</p> +<p class="i2">Les chagrins et l'absence,</p> +<p class="i2">Tout s'oublie (<span class="scenario">bis</span>) en un jour.</p> + </div> </div> + +<p class="char">ROBERT</p> + +<p>Bonjour, Criquet! bonjour, mauvais conscrit, comment +ça va, hein? (<span class="scenario">Cordiales poignées du main</span>).</p> + +<p class="char">CRIQUET (<span class="scenario">essoufflé</span>).</p> + +<p>Ouf!... ah! Robert! Julien!... bonjour... je m'porte +bien... vous aussi... merci... ouf!... Laissez-moi respirer... +t'nez; j'peux pas parler tant que j'sis content, +j'sis tout suffoqué! estomaqué!</p> + +<p class="char">ROBERT</p> + +<p>Ce bon Criquet!... Ça t'étonne, hein! de nous voir +dans ce beau costume?... n'est-ce pas, mauvais soldat?</p> + +<p class="char">CRIQUET</p> + +<p>Laissez-moi donc vous r'garder à mon aise!... ah! +quel beau costume... Et c'te belle croix d'honneur!... +Et pis ces grands yeux qui flamboient!.. pré machine! +Comme ça vous change, l'régiment de la guerre!</p> + +<p class="char">ROBERT (<span class="scenario">riant</span>).</p> + +<p>Bon! bon! Mais avec tout ça, tu n'as rien à nous +donner pour nous rafraîchir? car nous sommes diablement +altérés!</p> + +<p class="char">CRIQUET.</p> + +<p>J'crois que j'vas vous en chercher quéqu'chose et du +bon encore, et pis après vous m'conterez ben des choses, +hein?</p> + +<p class="char">JULIEN.</p> + +<p>Ce brave Criquet!... Mais dis donc, où est le papa +Lefuté?</p> + +<p class="char">CRIQUET.</p> + +<p>Il est allé au village prévenir tous les amis, pass'qu'on +vous attendait bon, allez! t'nez, parrain, y d'meurait pas +en place!... Ah! ça va s'savoir ben vite et j'sis ben sûr +qu'y vont v'nir vous chercher pour aller au village!... +Ah! quelle fête! quelle fête!... J'vas vous chercher à +boire. (<span class="scenario">Il sort en courant</span>).</p> + +<h4>SCÈNE 6e</h4> + +<p>ROBERT, JULIEN.</p> + +<p class="char">JULIEN.</p> + +<p>Quel bonheur, Robert, de nous revoir encore an pays!</p> + +<p class="char">ROBERT.</p> + +<p>Oui, et surtout après avoir tant trotté et avoir passé +tant de nuits sous la tente du champ de bataille!.. Oui, +Julien, aujourd'hui c'est un jour de bonheur.</p> + +<p class="char">JULIEN (<span class="scenario">allant à la fenêtre et l'ouvrant</span>).</p> + +<p>Viens, viens, mon cher Robert, viens jouir d'une belle +vue.</p> + + +<p class="char">CHANT.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2"> Voilà, bien nos champs</p> +<p class="i2"> Et nos coteaux et la prairie.</p> +<p class="i2"> Souvenirs charmants!</p> +<p class="i2"> Ah! que mon âme est attendrie!</p> +<p class="i2"> Regarde, tout là-bas,</p> +<p class="i2"> Ami, ne vois-tu pas</p> +<p class="i2"> Le clocher de notre village î</p> +<p class="i2"> Ah! des pleurs mouillent mon visage;</p> +<p class="i2"> Pays, nos amours,</p> +<p class="i2"> Nous voilà pour toujours.</p> + </div> </div> + +<p class="char">(<span class="scenario">ensemble</span>).</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2"> Pays, nos amours,</p> +<p class="i2"> Nous voilà pour toujours.</p> + </div> </div> + +<h4>SCÈNE 6e</h4> + +<p>LES PRÉCÉDENTS, CRIQUET (<span class="scenario">avec une cruche et +trois gobelets</span>)</p> + +<p>Et moi aussi me vlà, avec la bouteille et j'ai choisi la +plus grande. (<span class="scenario">Criquet emplit les verres, on boit</span>).</p> + +<p class="char">JULIEN.</p> + +<p>A présent, mon cher Criquet, parle-moi de ma bonne +mère: elle se porte bien, n'est-ce pas? tu la voyais tous +les jours, tu lui parlais de moi et rien ne lui a manqué +pendant mon absence?</p> + +<p class="char">CRIQUET.</p> + +<p>Oh! pour ça, Julien, j'te promets qu'parrain en a eu +un soin!... mais un soin!... alle était comme un coq +en pâte, quoi!... Dame, aussi, c'est qu'j'allais la voir +tous les jours, c'te pauvr'vieille... et de quoi qu'a +m'parlait? toujours d'son Julien, mon p'tit Julien par ci, +mon p'tit Julien par là!... Mon Dieu, qu'a disait, s'il +était blessé!... s'il était tué... si... enfin, ben des +choses... et pis, dame, alle pleurait... moi, ça m'arrachait +l'coeur et tout d'suite j'y donnais des consolations... +et pis d'autres fois, j'y contais des p'tites fariboles et j'la +faisais rire!</p> + +<p class="char">JULIEN.</p> + +<p>Bonne mère!</p> + +<p class="char">CRIQUET.</p> + +<p>Ah! ça, dites donc, les amis, à présent qu'on s'est rafraîchi, +et en attendant les autres avec parrain, car y vont +v'nir, ben sûr, pass'que tout à l'heure, j'viens de dire au +p'tit Piquelet qu'vous étiez arrivés; ah ben, fallait l'voir, +il a pris ses jambes à son cou pour courir au village... +En attendant, toi, mon Robert, raconte-moi donc l'combat +d'une bataille, hein?</p> + +<p class="char">ROBERT.</p> + +<p>Ça te ferait donc bien plaisir?</p> + +<p class="char">CRIQUET.</p> + +<p>Ah! tiens, ça m'f'rait dresser les ch'veux par-dessus +la tête.</p> + +<p class="char">JULIEN.</p> + +<p>Ce pauvre Criquet... Raconte-lui donc la prise de +Sébastopol.</p> + +<p class="char">CRIQUET.</p> + +<p>Oui, oui, Robert, raconte-moi ça... ça va m'mettre +dans l'ravissement.</p> + +<p class="char">ROBERT (<span class="scenario">bas à Julien</span>).</p> + +<p>Tu vas rire. (<span class="scenario">A Criquet</span>) Allons, mets-toi là, tu es la +citadelle.</p> + +<p class="char">CRIQUET (<span class="scenario">riant</span>).</p> + +<p>Oh! oh! c'te bêtise!... Tu veux que j'fassions une +citadelle?</p> + +<p class="char">ROBERT (<span class="scenario">commandant</span>).</p> + +<p>Silence dans les rangs!</p> + +<p class="char">CRIQUET.</p> + +<p>Bon!... j'dis pus rien, commence!</p> + +<p class="char">ROBERT.</p> + +<p class="char">(<span class="scenario">CHANT</span>)</p> + +<p class="char">1er COUPLET.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2"> D'abord, afin d'se distraire,</p> +<p class="i2"> On échange quelque boulets;</p> +<p class="i2"> L'canon gronde comme un tonnerre,</p> +<p class="i2"> Nous avançons de plus près.</p> +<p class="i2"> Vlà. le combat qui s'annonce;</p> +<p class="i2"> Nous marchons tambour battant;</p> +<p class="i2"> Du premier coup l'on enfonce</p> +<p class="i2"> La redoute du grand redan.</p> + </div> </div> + + +<p>(<span class="scenario">Parlé</span>). Vlan! (<span class="scenario">il lui donne un coup de pied au derrière</span>).</p> + +<p class="char">CRIQUET (<span class="scenario">riant</span>).</p> + +<p>Bon! v'là la r'doute enfoncée.</p> + +<p class="char">(<span class="scenario">Ensemble</span>).</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">En avant! En avant! (<span class="scenario">bis</span>)</p> +<p class="i2">Not' drapeau s'ra triomphant! (<span class="scenario">bis</span>).</p> + </div> </div> + +<p class="char">2e Couplet.</p> + +<p>(<span class="scenario">Robert tourne autour de Criquet</span>). +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Puis cernant la citadelle,</p> +<p class="i2">Nous marchons de toutes parts;</p> +<p class="i2">De gloire nos yeux étincellent,</p> +<p class="i2">Nous sommes sur les remparts.</p> +<p class="i2">V'là le combat qui s'avance,</p> +<p class="i2">Nous marchons tambour battant;</p> +<p class="i2">Au seul cri: Vive la France!</p> +<p class="i2">Sébastopol est sur le flanc.</p> + </div> </div> + +<p>(<span class="scenario">Parlé, Vlan! il passe la jambe à Criquet qui tombe</span>).</p> + +<p class="char">CRIQUET (<span class="scenario">à terre, riant aux éclats</span>).</p> + +<p>Ah! ah! ah! ah!</p> + +<p class="char">ROBERT ET JULIEN.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">En avant! En avant!</p> +<p class="i2">Not' drapeau est triomphant.</p> + </div> </div> + +<p class="char">CRIQUET (<span class="scenario">qui s'est relevé</span>).</p> + +<p>Dieu de Dieu! Qu'c'est beau l'récit du combat d'une +bataille!... Ah! qu'j'aurais ben voulu être là.</p> + +<p class="char">JULIEN.</p> + +<p>Ce diable de Criquet, toujours le même, il est impayable.</p> + +<p class="char">CRIQUET.</p> + +<p>Tout d'même, ça vous change joliment l'régiment, +hein, les amis? C'est vrai qu'vous étiez ben résolus tout +d'même au départ.... Toi surtout, Robert, ah! dame, +c'est qu'tu parlais comme un vrai soldat... et Julien, +qu'était si doux... c'est pus l'même du tout... pauvre +Julien, quand j'y pense, lui qui s'attendait pas à partir... +ça m'faisait d'la peine, vrai... mais dame, y s'est décidé +tout d'suite.</p> + +<p class="char">JULIEN.</p> + +<p>Oui, je n'ai pas manqué de courage, malgré ma +douleur.</p> + +<p class="char">ROBERT.</p> + +<p>Tiens, tiens, Criquet, au lieu de nous parler de tout +ça, tu ferais bien mieux de nous parler du pays, de ce +qui s'est passé depuis notre départ, cela nous intéressera.</p> + +<p class="char">JULIEN.</p> + +<p>Oui! oui, Criquet, dis-nous un peu s'il y a eu du nouveau +pendant notre absence.</p> + +<p class="char">CRIQUET</p> + +<p>Ah! ben, dame, j'veux ben, pass'qu'il en est arrivé +diablement du nouveau, allez!... oh! oui!</p> + +<p class="char">ROBERT</p> + +<p>Conte-nous donc ça.</p> + +<p class="char">CRIQUET (<span class="scenario">au milieu</span>).</p> + +<p>Eh ben! imaginez-vous qui s'est passé des choses!... +oh! mais, des choses incroyables!</p> + +<p class="char">ROBERT ET JULIEN (<span class="scenario">souriant</span>).</p> + +<p>Ah! bast!</p> + +<p class="char">CRIQUET</p> + +<p>Oui, oui; d'abord, y a la petite Catelaine... vous savez +ben, la p'tite Catelaine qu'a les g'noux en d'dans, qu'a +marche comme ça (<span class="scenario">il la contrefait</span>). Eh ben! pour en +r'venir à son histoire a elle, elle a tant bu d'eau, c't'été, +... tant bu d'eau qu'ça et pis les chaleurs, ça a mis +l'ruisseau quasi à sec!</p> + +<p class="char">ROBERT ET JULIEN (<span class="scenario">aux éclats</span>)</p> + +<p>Ah! ah! ah! Assez, Criquet, assez. Je n'en peux plus.</p> + +<p class="char">CRIQUET.</p> + +<p>Et pis autr'chose... l'automne dernière y a le tonnerre +qu'a tombé sur quatre moutons qui s'occupaient à manger +d'l'herbe dans la plaine, si bien que l'lend'main matin +on a pus trouvé rien qu'des pieds d'mouton!... +C't'aventure-là a décidé mon cousin Bertambois à faire +assurer ses canards contre l'incendie.</p> + +<p class="char">ROBERT ET JULIEN (<span class="scenario">aux éclats</span>).</p> + +<p>Ah! ah! farceur de Criquet, va!</p> + +<p class="char">JULIEN (<span class="scenario">en riant</span>).</p> + +<p>Et la prétendue, ta grosse Rose, Criquet?</p> + +<p class="char">CRIQUET (<span class="scenario">soupirant</span>).</p> + +<p>Ah! Julien, tu viens d'rouvrir une grande blessure +dans mon coeur!</p> + +<p class="char">JULIEN (<span class="scenario">souriant</span>).</p> + +<p>Comment? Est-ce qu'elle t'aurait fait des traits?</p> + +<p class="char">CRIQUET.</p> + +<p>Horriblement des traits!</p> + +<p class="char">ROBERT.</p> + +<p>Diable! Voyons, conte-nous donc ça, mon pauvre +Criquet.</p> + +<p class="char">CRIQUET.</p> + +<p>Pour lors, donc, imaginez-vous, qu'il était v'nu dans +l'village, un grand méd'cin qu'les autres appelaient +comme ça un charpatran...</p> + +<p class="char">ROBERT (<span class="scenario">riant</span>).</p> + +<p>Un charlatan, tu veux dire?</p> + +<p class="char">CRIQUET.</p> + +<p>J'sais pas... p't'être ben comme ça... enfin, il était +dans l'village et tous les jours y v'nait sus la grand'place +vendre toutes sortes de drogues, des onguents et pis des +vulnéraires pour les brûlures, les cassures, les chicots +gâtés, les engelures, les cors aux pieds, et pis pour faire +pousser les cheveux sus les têtes chauves... bast!... +est-ce que j'sais moi, toutes sortes de choses, quoi!... +Il était galonné sus toutes les coutures, avec un grand +chapeau à plumes rouges à trois cornes, avec des bottes +d'or et une grande cocarde rouge; il était perché sus une +grande belle voiture avec deux grands ch'vaux, peinturée +en rouge, en jaune et pi?...</p> + +<p class="char">JULIEN (<span class="scenario">riant</span>).</p> + +<p>Peinturé? qui ça? les chevaux?</p> + +<p class="char">CRIQUET.</p> + +<p>Eh! non, Julien, la voiture... Et pis y en avait une +autre des voitures, ousse qu'y avait un tas d'musiciens +qui faisaient un tapage à casser les vitres... enfin, y +avait rien d'plus beau d'les entendre souffler dans des +grandes machines en cuivre jaune!... Donc, l'dimanche, +j'voulais faire voir tout ça à la Rose, vlà donc que j'pars +pour aller la chercher; j'avais mis mes culottes à raies +rouges, mon gilet tricolore, mon chapeau bon r'tapé avec +un ruban jaune large de ça... J'arrive chez la Rose... +j'tape... j'cogne, bernique!... visage de bois... j'appelle, +j'crie comme un sourd... rien... rien... la sueur +me coulait comme un déluge... j'parcours le village +comme un insensé... j'appelle encore la Rose à grands +cris... et... et... j'apprends qu'la scélérate s'avait enfuite +entre la clairinette et l'gros tambour!!! aussi, +t'nez, d'pis c'temps-là, je m'frais des bosses grosses +comme ça qu'je me servirais jamais des vulnéraires ni +des onguents de tous les charpatrans!</p> + +<p class="char">JULIEN.</p> + +<p>Pauvre Criquet!... mais depuis ce temps-là, tu t'es +consolé?</p> + +<p class="char">CRIQUET.</p> + +<p>Oh! non! pas trop... surtout quand je r'garde mon +chien Zozor qu'la Rose m'avait donné comme un gage de +sa fidélité,... quand j'le regarde... c'pauvr' animal, y +me r'garde avec des yeux tristes, ça m'en fait un mal de +chien!</p> + +<p class="char">ROBERT (<span class="scenario">regardant au fond</span>).</p> + +<p>Eh! mais, qu'est-ce que j'entends? quel est ce bruit?</p> + +<p class="char">CRIQUET</p> + +<p>Eh! eh! je n'me trompe pas, c'est parrain avec tous +les amis qui viennent vous chercher! Vive la joie... +pus d'chagrin!... oh! hé! oh! hé! arrivez! arrivez, +les v'là! les v'là! nos deux amis!...</p> + + + +<h4>SCÈNE 7e</h4> + +<p>LES PRÉCÉDENTS, LEFUTÉ, LAVALEUR, MATHURIN, +VILLAGEOIS, (<span class="scenario">poignées de main en entrant et +pendant le choeur, tableau vif et animé</span>).</p> + +<p class="char">CHOEUR GÉNÉRAL.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">A la veillée accourons tous,</p> +<p class="i2">Du plaisir c'est le rendez-vous.</p> +<p class="i2">Auprès de ceux que nous aimons,</p> +<p class="i2">Amis, trinquons, chantons, buvons!</p> +<p class="i2">Amis, amis, trinquons, chantons, buvons!</p> + </div> </div> + +<p class="char">LEFUTÉ.</p> + +<p>Les voilà donc, nos deux amis, l'honneur, l'orgueil de +notre pays!... Voyons, mes camarades, avant de quitter +ma ferme pour nous rendre au village, il faut boire à +la santé de nos braves; zouaves!... Allons, Criquet, +verse, verse à pleins bords et chantons en choeur!</p> + +<p class="char">Tous.</p> + +<p>Oui! oui, chantons et buvons! verse, verse, Criquet! +(<span class="scenario">Criquet pendant le choeur centrée a placé une table au milieu, +avec verres ou gobelets, bouteilles, etc</span>).</p> + +<p class="char">CRIQUET.</p> + +<p>Voilà! voila! servis!... A la santé des amis!</p> + +<p class="char">Tous.</p> + +<p>Bravo! bravo, (<span class="scenario">ils boivent</span>).</p> + +<p class="char">CHOEUR GENERAL.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4">La belle nuit! (<span class="scenario">bis</span>)</p> +<p class="i4">La belle fête! (<span class="scenario">bis</span>)</p> +<p class="i4">Ah! quel plaisir</p> +<p class="i4">De boire ensemble</p> +<p class="i4">A table! à table!</p> +<p class="i4">Et le verre à la main,</p> +<p class="i2">Trinquons, chantons, buvons (<span class="scenario">bis</span>)</p> +<p class="i4">Jusqu'à demain... (<span class="scenario">bis</span>).</p> + </div> </div> + +<p class="char">CRIQUET</p> + +<p>Encore une rasade, les amis! hardi là!</p> + +<p class="char">Tous.</p> + +<p>Bravo! bravo! Criquet!</p> + +<p class="char">(<span class="scenario">Ils boivent</span>).</p> + +<p class="char">Reprise du choeur: La belle nuit, etc.</p> + +<p class="char">LEFUTÉ.</p> + +<p>Voyez donc les amis, comme le costume militaire leur +va bien... Ah! sergent Lavaleur, il y a deux ans, vous +nous l'aviez bien dit que nous les trouverions changés... +sapristi! ça réjouit le coeur!... Et cette belle croix!... +comme ça brille sur la poitrine... ça ne veut pas dire +qu'on est resté en arrière, ça, hein?</p> + +<p class="char">Tous (<span class="scenario">avec force</span>).</p> + +<p>Vive Robert! Vive Julien!</p> + +<p class="char">LAVALEUR.</p> + +<p>Ah! ces deux-là, j'les avais jugés d'avance au départ, +et mille canons! Lavaleur ne se trompe jamais au physique, +ça s'voit dans les yeux... Robert et Julien sont +des soldats modèles!... je suis fier d'avoir obtenu mon +congé avec eux.</p> + +<p class="char">ROBERT.</p> + +<p>Ma foi, M. Lefuté, mes braves camarades et moi, nous +sommes heureux de vous revoir et ravis, enchantés de la +cordiale réception que vous nous faites.</p> + +<p class="char">JULIEN.</p> + +<p>Je partage avec plaisir les mêmes sentiments que mon +frère d'armes vient de vous exprimer. Quant à vous, M. +Lefuté, je suis heureux de pouvoir devant tous nos amis, +vous remercier des soins que vous avez pris de ma bonne +mère: vous avez tenu noblement votre promesse! Soyez-en béni!</p> + +<p class="char">LEFUTÉ</p> + +<p>Ah! Julien, je savais trop bien apprécier ton sacrifice!... +Aujourd'hui tout est fini, tu es de retour, mes +voeux sont exaucés! Le bonheur est là!... Ta bonne +vieille mère t'attend au village; encore quelques instants +et tu seras dans ses bras!... Elle pleurera... mais ce +sera de joie, en voyant son fils, son bon Julien, décoré +de l'étoile des braves!</p> + +<p class="char">ROBERT.</p> + +<p>Oui, mes amis, noire Julien mérite le bonheur, et à +plus d'un titre; j'en sais quelque chose, moi!</p> + +<p class="char">JULIEN.</p> + +<p>Allons, allons, Robert, je t'en prie, tais-toi.</p> + +<p class="char">ROBERT (<span class="scenario">souriant</span>).</p> + +<p>Tais-toi donc toi-même, monsieur le modeste... +Écoutez, mes amis, ce petit épisode de notre carrière militaire!... +C'était presque sous les murs de Sébastopol; +j'étais avec mes camarades, placé en éclaireur pendant +la nuit... Le poste, croyez-le bien, n'était pas très agréable; +mais le devoir avant tout, le soldat ne sait qu'obéir... +Donc, jusqu'à dix heures, tout paraissait tranquille... +quand, environ une demi-heure après, une vive +fusillade se fait entendre du côté des remparts de Sébastopol! +Les balles pleuvaient comme la grêle; nous +n'étions pas nombreux, 150 hommes à peu près, et nos +coups de fusil ne pouvaient presque rien!... A la lueur +des pots à feu lancés par les Russes, ces derniers découvrent +notre ligne d'éclaireurs, malgré nos quelques embuscades... +Que faire?... Je l'ignorais comme mes +camarades.... Abandonner notre poste... impossible! +Les balles sifflaient toujours... et au moment où nous +cherchions le moyen de battre en retraite pour retourner +au camp et rejoindre notre corps... une gueuse de balle +arrive et me fracasse la jambe!... Je tombe!... Impossible +de me relever... mes camarades, battaient en retraite +et ne me virent ni ne m'entendirent... Je suis +flambé, me dis-je... Les Russes tiraient toujours et mes +compagnons s'éloignèrent lentement en soutenant le +feu!... Que faire?... Le jour paraîtra... les Russes ne +me feront pas de quartiers!... Il faut mourir ici, me +dis-je... je murmure une prière du fond du coeur, un +adieu au pays et j'attendais la mort!... quand tout à +coup, une voix amie murmure à mon oreille: Non, non, +Robert, tu ne resteras pas ici, je te sauverai ou nous +mourrons ensemble! Et ce compagnon, ce frère, malgré +les balles, malgré l'obscurité, me prend entre ses bras et +cinq minutes après, j'étais sur les chariots d'ambulance!</p> + +<p class="char">TOUS (<span class="scenario">avec explosion</span>).</p> + +<p>Vive! Vive Julien!</p> + +<p class="char">ROBERT (<span class="scenario">serrant les mains de Julien</span>).</p> + +<p>Oui, mes amis, vous avez bien deviné... c'était Julien!... +c'était mon ami mon frère d'armes, qui venait, +au péril de sa vie, m'arracher à la mort!</p> + +<p class="char">CRIQUET (<span class="scenario">s'essuyant les yeux avec sa manche</span>).</p> + +<p>Cré coquin! j'en pleure tont rouge!</p> + +<p class="char">LEFUTÉ.</p> + +<p>C'est beau! c'est grand, ça, mon Julien! Ah! je le +répète, le village doit être fier de vous deux!... Voyons, +mes camarades, on nous attend là-bas avec une grande +impatience... Mais avant de quitter ma, ferme, encore +une rasade, comme dit Criquet.</p> + +<p class="char">CRIQUET</p> + +<p>Oui, oui, parrain, et servis de suite. (<span class="scenario">Il verse</span>).</p> + +<p class="char">LEFUTÉ.</p> + +<p>Allons, les amis, à l'honneur de l'armée française!</p> + +<p class="char">Tous (<span class="scenario">criant</span>).</p> + +<p>En avant! En avant! (<span class="scenario">ils boivent</span>).</p> + +<p class="char">Reprise du choeur: La belle nuit, etc.</p> + +<p class="char">LEFUTÉ.</p> + +<p>Maintenant une chanson de départ.</p> + +<p class="char">Tous (<span class="scenario">criant</span>).</p> + +<p>C'est ça! oui! oui! une chanson!</p> + +<p class="char">CRIQUET.</p> + +<p>Ah ben, si vous voulez, j'vas vous chanter la complainte +du juif-errant; y a 47 couplets, sans compter la +morale.</p> + +<p class="char">LEFUTÉ.</p> + +<p>Si c'est avec ta complainte que tu penses nous amuser, +tu peux la garder pour toi.</p> + +<p class="char">CRIQUET.</p> + +<p>C'est vrai qu'alle est un peu triste; mais c'est pas +moi qui l'a faite.</p> + +<p class="char">LEFUTÉ (<span class="scenario">souriant</span>).</p> + +<p>Ah! je n'en doute pas.</p> + +<p class="char">CRIQUET (<span class="scenario">vivement</span>).</p> + +<p>Ah! dites donc, les amis, aimeriez-vous la chanson du +beau voltigeur?</p> + +<p class="char">Tous (<span class="scenario">avec force</span>).</p> + +<p>Oui, oui, la chanson du beau voltigeur!</p> + +<p class="char">CRIQUET.</p> + +<p>Ah! mais v'là l'diable, c'est que j'la sais pas.</p> + +<p class="char">Tous (<span class="scenario">aux éclats</span>).</p> + +<p>Ah! ah! ah! ah!</p> + +<p class="char">LEFUTÉ (<span class="scenario">riant malgré lui</span>).</p> + +<p>A-t-on jamais vu un animal comme ça? mais tais-toi +donc alors!</p> + +<p class="char">JULIEN</p> + +<p>Mais je me rappelle, Criquet, avant notre départ, tu +chantais souvent les deux conscrits montagnards.</p> + +<p class="char">ROBERT</p> + +<p>Tiens, mais c'est vrai, voyons Criquet, quoique tu ne +sois pas un grand chanteur, on se contentera, allons, +chante.</p> + +<p class="char">LEFUTÉ.</p> + +<p>Robert a raison, allons, filleul, force-toi un peu; on +aura de l'indulgence, de plus cette chanson est de +circonstance pour l'arrivée de nos deux amis... et ensuite, +ça fera oublier ta bêtise de tout à l'heure?</p> + +<p class="char">CRIQUET.</p> + +<p>Ma foi, j'veux ben, à une condition, c'est que vous +f'rez chorus (<span class="scenario">sonnez l'h: c...h...o chaud</span>).</p> + +<p class="char">LEFUTÉ.</p> + +<p>Tais-toi, malheureux, dis-donc chorus (<span class="scenario">corus</span>).</p> + +<p class="char">CRIQUET (<span class="scenario">étonné</span>).</p> + +<p>Ah! bath... c...h...o... cho!</p> + +<p class="char">Tous.</p> + +<p>Cho...(<span class="scenario">co</span>).</p> + +<p class="char">CRIQUET.</p> + +<p>Cho! (<span class="scenario">chaud</span>).</p> + +<p class="char">Tous.</p> + +<p>Cho!</p> + +<p class="char">CRIQUET</p> + +<p>Ah! ma foi, tant pis pour mon maître d'école, j'ai +toujours dit cho... mais Vous voulez co... marche pour +co... co... coco... je m'lance!...</p> + +<p class="char">Tous.</p> + +<p>Allons, en avant, Criquet!</p> + +<p class="char">CRIQUET.</p> + +<p class="char">1er Couplet.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Partant avec courage,</p> +<p class="i2">Deux conscrits montagnards</p> +<p class="i2">Jetaient sur leur village</p> +<p class="i2">De douloureux regards.</p> +<p class="i2">Beau pays que voilà,</p> +<p class="i2">Tout le bonheur est là.</p> + </div> </div> + +<p class="char">CHOEUR</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Il n'y a pas de croyance,</p> +<p class="i2">Pas de séjour,</p> +<p class="i2">Qui vaille le toit de chaume,</p> +<p class="i2">Ou l'on reçut le jour.</p> + </div> </div> + + +<p class="char">2e Couplet.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Au milieu de la ville,</p> +<p class="i2">Et du luxe et de l'or,</p> +<p class="i2">Songeant à leur asile,</p> +<p class="i2">Ils répétaient encore;</p> +<p class="i2">Grand'ville que voilà,</p> +<p class="i2">Le bonheur n'est pas là.</p> + </div> </div> + +<p class="char">CHOEUR</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Il n'est pas de royaume, etc.</p> + </div> </div> + +<p class="char">3e Couplet.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Mais quittant leur bannière,</p> +<p class="i2">Un jour, libres et joyeux,</p> +<p class="i2">Regagnant leur chaumière</p> +<p class="i2">Ils répétaient tous deux:</p> +<p class="i2">Beau pays que voilà,</p> +<p class="i2">Tout le bonheur est là.</p> + </div> </div> + +<p class="char">CHOEUR</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Il n'est pas de royaume, etc.</p> + </div> </div> + + + +<h3>FIN.</h3> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13036 ***</div> +</body> +</html> |
