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DENTU, ÉDITEUR</h4> +<h5><i>Libraire de la Société des Gens de Lettres</i></h5> +<h5>PALAIS ROYAL, 15-17-19, GALERIE D'ORLÉANS</h5> +<h4>1878</h4> +<hr style="width: 65%;" /> +<h4> Dédié</h4> +<h4>À FERDINAND +FABRE</h4> +<h4>Son ami</h4> +<h4>H.M.</h4> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /><br /> +<h2>CARA</h2> +<h2>PREMIÈRE PARTIE</h2> +<p style="font-weight: bold; text-align: center;">HAUPOIS-DAGUILLON +(Ch. P.), [Poinçon] <i>orfèvre fournisseur des +cours +d'Angleterre, d'Espagne, de Belgique, de Grèce</i>, rue Royale, +maisons à +Londres Regent street, et à Madrid, calle de la Montera.—(0) +1802-6-19-23-27-31-44-40.—(P.M.) Londres, 1851.—(A) New-York, +1853.—Hors concours, Londres 1862 et Paris 1867.</p> +<p>C'est ainsi que se trouve désignée dans le <i>Bottin</i> +une maison +d'orfèvrerie qui, par son ancienneté,—près d'un +siècle +d'existence,—par ses succès artistiques,—(0)(A) médailles +d'or et +d'argent à toutes les grandes expositions de la France et de +l'étranger,—par sa solidité financière, par son +honorabilité, est une +des gloires de l'industrie parisienne.</p> +<p>Jusqu'en 1840, elle avait été connue sous le seul nom +de Daguillon; mais +à cette époque l'héritier unique de cette vieille +maison était une +fille, et celle-ci, en se mariant, avait ajouté le nom de son +mari à +celui de ses pères: Haupois-Daguillon.</p> +<p>Ce Haupois (Ch. P.) était un Normand de Rouen venu, dans une +heure +d'enthousiasme juvénile, de sa province à Paris pour +être statuaire, +mais qui, après quelques années d'expérience, +avait, en esprit avisé +qu'il était, pratique et industrieux, abandonné l'art +pour le commerce.</p> +<p>Il n'eût très-probablement été qu'un +médiocre sculpteur, il était devenu +un excellent orfèvre, et sous sa direction, qui +réunissait dans une +juste mesure l'inspiration de l'artiste à l'intuition et +à la prudence +du marchand, les affaires de sa maison avaient pris un +développement qui +aurait bien étonné le premier des Daguillon si, revenant +au monde, il +avait pu voir, à partir de 1850, la chiffre des inventaires de +ses +héritiers.</p> +<p>Il est vrai que dans cette direction il avait été +puissamment aidé par +sa femme, personne de tête, intelligente, courageuse, +résolue, âpre au +gain, dure à la fatigue, en un mot, une de ces femmes de +commerce qu'il +n'était pas rare de rencontrer il y a quelques années +dans la +bourgeoisie parisienne, assises à leur comptoir ou +derrière le grillage +de leur caisse, ne sortant jamais, travaillant toujours, et n'entrant +dans leur salon, quand elles en avaient un, que le dimanche soir.</p> +<p>En unissant ainsi leurs efforts, le mari et la femme n'avaient point +eu +pour but de quitter au plus vite les affaires, après fortune +faite, pour +vivre bourgeoisement de leurs rentes. Vivre de ses rentes, +l'héritière +des Daguillon l'eût pu, et même très-largement, +à l'époque à laquelle +elle s'était mariée. Pour cela elle n'aurait eu +qu'à vendre sa maison de +commerce. Mais l'inaction n'était point son fait, pas plus que +les +loisirs d'une existence mondaine n'étaient pour lui plaire. +C'était +l'action au contraire qu'il lui fallait, c'était le travail +qu'elle +aimait, et ce qui la passionnait c'étaient les affaires, +c'était le +commerce pour les émotions et les orgueilleuses satisfactions +qu'ils +donnent avec le succès.</p> +<p>Il était venu ce succès, grand, complet, superbe, et +à mesure qu'étaient +arrivées les médailles et les décorations, +à mesure qu'avait grossi le +chiffre des inventaires, les satisfactions orgueilleuses étaient +venues +aussi, de sorte que d'années en années le mari et la +femme, avaient été +de plus en plus fiers de leur nom: Haupois-Daguillon, c'était +tout dire.</p> +<p>Deux enfants étaient nés de leur mariage, une fille, +l'aînée, et, par +une grâce vraiment providentielle, un fils qui continuerait la +dynastie +des Daguillon.</p> +<p>Mais les rêves ou les projets des parents ne s'accordent pas +toujours +avec la réalité. Bien que ce fils eût +été élevé en vue de diriger un +jour la maison de la rue Royale et de devenir un vrai Daguillon, il +n'avait montré aucune disposition à réaliser les +espérances de ses +parents, et la gloire de sa maison avait paru n'exercer aucune +influence, aucun mirage sur lui.</p> +<p>Cette froideur s'était manifestée dès son +enfance; et alors qu'il +suivait les cours du lycée Bonaparte et qu'il venait le jeudi ou +pendant +les vacances passer quelques heures dans les magasins, on ne l'avait +jamais vu prendre intérêt à ce qui se faisait ni +à ce qui se disait +autour de lui. Combien était sensible la différence entre +la mère et le +fils, car les distractions les plus agréables de son enfance, +c'était +dans ce magasin que mademoiselle Daguillon les avait trouvées, +écoutant, +regardant curieusement les clients, admirant les pièces +d'orfèvrerie +exposées dans les vitrines, et la plus heureuse petite fille du +monde +lorsqu'on lui permettait d'en prendre quelques-unes (de celles qui +n'étaient pas terminées bien entendu) pour jouer à +la marchande avec ses +camarades.</p> +<p>Mais était-il sage de s'inquiéter de l'apathie d'un +enfant? plus tard la +raison viendrait, et, quand il comprendrait la vie, il ne resterait +assurément pas insensible aux avantages que sa naissance lui +donnait.</p> +<p>L'âge seul était venu, et lorsque, ses études +finies, Léon était entré +dans la maison paternelle, il avait gardé son apathie et son +indifférence, restant de glace pour les joies commerciales, +insensible +aux bonnes aussi bien qu'aux mauvaises affaires.</p> +<p>Sans doute il n'avait pas nettement déclaré qu'il ne +voulait point être +commerçant, car il n'était point dans son +caractère de procéder par des +affirmations de ce genre. D'humeur douce, ayant l'horreur des +discussions, aimant tendrement son père et sa mère, enfin +étant habitué +depuis son enfance à entendre les espérances de ses +parents, il ne +s'était pas senti le courage de dire franchement que la gloire +d'être un +Daguillon ne l'éblouissait pas, et qu'il ne sentait pas la +vocation +nécessaire pour remplir convenablement ce rôle.</p> +<p>Mais, ce qu'il n'avait pas dit, il l'avait laissé entendre, +sinon en +paroles, au moins en actions, par ses manières d'être avec +les clients, +avec les employés, les ouvriers, avec tous et dans toutes les +circonstances.</p> +<p>Si M. et madame Haupois-Daguillon avaient exigé de leur fils +le zèle et +l'exactitude d'un commis ou d'un associé, ils auraient pu +s'expliquer +son apathie et son indifférence par la paresse; mais cette +explication +n'était malheureusement pas possible.</p> +<p>Léon n'était pas paresseux; collégien, il avait +figuré parmi les +lauréats du grand concours; élève de +l'École de droit, il avait passé +tous ses examens régulièrement et avec de bonnes notes; +enfin, dans +l'atelier où il avait appris le dessin, il avait acquis une +habileté et +une sûreté de main qu'une longue application peut seule +donner.</p> +<p>Et puis, d'autre part, ce n'était pas du zèle, ce +n'était même pas du +travail qu'ils lui demandaient. Le jour où ils l'avaient fait +entrer +dans leur maison, ils ne lui avaient pas dit: «Tu travailleras +depuis +sept heures et demie du matin jusqu'à neuf heures du soir, et tu +emploieras ton temps sans perdre une minute.» Loin de là. +Car ce jour +même ils lui avaient offert un appartement de garçon +luxueusement +aménagé, avec deux chevaux dans l'écurie, un pour +la selle, l'autre pour +l'attelage, voiture sous la remise, cocher, valet de chambre; et un +pareil cadeau, qui lui permettait de mener désormais l'existence +d'un +riche fils de famille, n'était pas compatible avec de +rigoureuses +exigences de travail. Aussi ces exigences n'existaient-elles ni dans +l'esprit du père ni dans celui de la mère. Qu'il +s'amusât. Qu'il prît +dans le monde parisien la place qui selon eux appartenait à +l'héritier +de leur maison, cela était parfait; ils en seraient heureux; +mais par +contre cela n'empêchait pas (au moins ils le croyaient) qu'il +s'intéressât aux affaires de cette maison, qui en +réalité serait un +jour, qui était déjà la sienne.</p> +<p>C'était là seulement ce qu'ils attendaient, ce qu'ils +espéraient, ce +qu'ils exigeaient de lui.</p> +<p>Cependant si peu que cela fût, ils ne l'obtinrent pas.</p> +<p>À quoi pouvait tenir son indifférence, d'où +venait-elle?</p> +<p>Ce furent les questions qu'ils agitèrent avec leurs amis et +particulièrement avec le plus intime, un commerçant +nommé Byasson, mais +sans leur trouver une réponse satisfaisante, chacun ayant un +avis +différent.</p> +<p>Ils s'arrêtèrent donc à cette idée, que +les choses changeraient si, +comme l'avait soutenu leur ami Byasson, on donnait à Léon +un rôle plus +important dans la direction de la maison, plus d'initiative, plus de +responsabilité, et pour en arriver à cela, ils +décidèrent de s'éloigner +de Paris pendant quelque temps.</p> +<p>Depuis plusieurs années, les médecins conseillaient +à M. Haupois d'aller +faire une saison aux eaux de Balaruc, dans l'Hérault. Il avait +toujours +résisté aux médecins. Il céda. La femme +accompagna le mari.</p> +<p>Léon, resté seul maître de la maison, serait +bien forcé de prendre +l'habitude de diriger tout et de commander à tous; même +aux vieux +employés, qui jusqu'à ce jour l'avaient traité un +peu en petit garçon.</p> +<p>Cependant il ne dirigea rien et ne commanda à personne, ni +aux jeunes ni +aux vieux employés.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>II</h3> +<br /> +<p>Le départ de son père et de sa mère lui avait +imposé une obligation +qu'il avait dû accepter, si désagréable qu'elle +fût: c'était +d'abandonner son appartement de la rue de Rivoli pour coucher rue +Royale.</p> +<p>Lorsque le dernier des Daguillon, qui était le père de +madame Haupois, +avait quitté le quartier du Louvre, où sa maison avait +été fondée, pour +la transférer rue Royale, il avait installé son +appartement à côté de +ses magasins; mais plus tard lorsque, sous la direction de M. Haupois, +les affaires de la maison s'étaient développées et +avaient atteint leur +apogée, il avait fallu prendre cet appartement pour le +transformer en +salons d'exposition, en bureaux, en magasins. De ce qui jusqu'à +ce jour +avait servi à l'habitation particulière on n'avait +conservé qu'une +chambre avec une cuisine. Et pour loger la famille on avait dû +louer un +appartement rue de Rivoli, entre la rue de Luxembourg et la rue +Saint-Florentin. C'était là que les enfants avaient +grandi, en bon air, +au soleil, les yeux égayés par la verdure des Tuileries. +Mais cet +appartement confortable, madame Haupois-Daguillon ne l'avait +guère +habité, car obligée de rester rue Royale, où +l'oeil du maître était +nécessaire, elle avait conservé sa chambre auprès +de ses magasins, la +première levée, la dernière couchée, ne +vivant de la vie de famille que +le dimanche seulement.</p> +<p>Tant que durerait l'absence de ses parents, Léon devait +habiter cette +chambre, remplacer ainsi sa mère, et comme elle faire bonne +garde sur +toutes choses.</p> +<p>Mais pour coucher rue Royale Léon ne s'était pas +trouvé obligé à +s'occuper plus attentivement des affaires de la maison: il avait rempli +le rôle de gardien, voilà tout, et encore en dormant sur +les deux +oreilles.</p> +<p>Pour le reste, il avait laissé les choses suivre leur cours, +et quand le +vieux caissier, le vénérable Savourdin, bonhomme à +lunettes d'or et à +cravate blanche le priait chaque soir de vérifier la caisse, il +s'acquittait de cette besogne avec une nonchalance véritablement +inexplicable. Quelle différence entre la mère et le fils! +et le bonhomme +Savourdin, qui avait des lettres, s'écriait de temps en temps: <i>O +tempora, o mores!</i> en se demandant avec angoisse à quels +abîmes courait +la société.</p> +<p>Il y avait déjà douze jours que M. et madame +Haupois-Daguillon étaient +partis pour les eaux de Balaruc, lorsqu'un jeudi matin, en classant le +courrier que le facteur venait d'apporter, le bonhomme Savourdin trouva +une lettre adressée à M. Léon Haupois, avec la +mention «personnelle et +pressée» écrite au haut de sa large enveloppe.</p> +<p>Aussitôt il appela un garçon de bureau:</p> +<p>—Portez cette lettre à M. Léon.</p> +<p>—M. Léon n'est pas levé.</p> +<p>—Eh bien, remettez-la à son domestique en lui faisant +remarquer qu'elle +est pressée.</p> +<p>—Ce ne sera pas une raison pour que M. Joseph prenne sur lui +d'éveiller +son maître.</p> +<p>—Vous lui direz, ajouta le caissier en haussant doucement les +épaules +par un geste de pitié, que ce n'est pas une lettre d'affaires; +l'écriture de l'adresse est de la main de M. Armand Haupois, +l'oncle de +M. Léon, et le timbre est celui de Lion-sur-Mer, village +auprès duquel +M. l'avocat général habite ordinairement avec sa fille +pendant les +vacances pour prendre les bains. Cela décidera sans doute +Joseph, ou +comme vous dites «M. Joseph», à réveiller son +maître.</p> +<p>Le garçon de bureau prit la lettre et, secouant la tête +en homme bien +convaincu qu'on lui fait faire une course inutile, il sortit du magasin +et alla frapper à une petite porte bâtarde,—celle de la +cuisine,—qui +ouvrait directement sur l'escalier.</p> +<p>Une voix lui ayant répondu de l'intérieur, il entra: +deux hommes se +trouvaient dans cette cuisine; l'un d'eux, en veste de velours bleu, +évidemment un commissionnaire, était en train de cirer +des bottines; +l'autre, en gilet à manches, assis sur deux chaises, les pieds +en l'air, +était occupé à lire le journal.</p> +<p>—Tiens! monsieur Pierre, dit ce dernier en abandonnant sa lecture.</p> +<p>—Moi-même, monsieur Joseph, qui me fais le plaisir de vous +apporter une +lettre pour M. Léon.</p> +<p>—Monsieur n'est pas éveillé.</p> +<p>Et comme le commissionnaire qui cirait les bottines avait ralenti le +mouvement de son bras droit:</p> +<p>—Frottez donc, père Manhac; vous avez déjà +batté les vêtements tout à +l'heure, n'ayez pas peur d'appuyer sur le cuir, vous savez: ce n'est +pas +monsieur qui paye, c'est moi, donnez-m'en pour mon argent.</p> +<p>Puis se tournant vers le garçon de bureau:</p> +<p>—Ma parole d'honneur, c'est agaçant de ne pouvoir pas avoir +une minute +de tranquillité; si vous vous relâchez de votre +surveillance, rien ne va +plus.</p> +<p>Pendant cette observation faite d'un ton rogue, le père +Manhac avait +achevé de cirer les bottines; les ayant posées +délicatement sur une +table, il sortit le dos tendu en homme qui trouve plus sage de fuir les +observations que de les affronter.</p> +<p>—Ne portez-vous pas ma lettre à M. Léon? demanda le +garçon de bureau.</p> +<p>—Non, bien sûr.</p> +<p>—Ce n'est pas une lettre d'affaires.</p> +<p>—Quand même ce serait une lettre d'amour, je ne le +réveillerais pas.</p> +<p>—C'est une lettre de famille, le bonhomme Savourdin a reconnu +l'écriture; il dit qu'elle est de M. Armand Haupois, l'avocat +général de +Rouen, l'oncle de M. Léon; ce qui est assez étonnant, car +les deux +frères ne se voient plus; mais ils veulent peut-être se +réconcilier; M. +Armand Haupois a une fille très jolie, mademoiselle Madeleine, +que M. +Léon aimait beaucoup.</p> +<p>—Elle n'a pas le sou, votre fille très-jolie; cela m'est donc +bien égal +que M. Léon l'ait aimée, car l'héritier de la +maison Haupois-Daguillon +n'épousera jamais une femme pauvre; je suis tranquille de ce +côté, les +parents feront bonne garde, ils ont d'autres idées, que je +partage +d'ailleurs jusqu'à un certain point.</p> +<p>—Oh! alors....</p> +<p>—Est-ce que vous vous imaginez, mon cher, qu'un homme comme moi +aurait +accepté M. Léon Haupois si j'avais admis la +probabilité, la possibilité +d'un mariage prochain? Allons donc! Ce qu'il me faut, c'est un +garçon +qui mène la vie de garçon; c'est une règle de +conduite. Voilà pourquoi +je suis entré chez M. Léon; c'était un fils de +bourgeois enrichi et je +m'étais imaginé qu'il irait bien: mais il m'a +trompé.</p> +<p>—Il ne va donc pas?</p> +<p>Joseph haussa les épaules.</p> +<p>—Pas de femmes, hein? insista le garçon de bureau en clignant +de +l'oeil.</p> +<p>—Mon cher, les hommes ne sont pas ruinés par les femmes, ils +le sont +par une; plusieurs femmes se neutralisent; une seule prend cette +influence décisive qui conduit aux folies.</p> +<p>—Eh bien, vous m'étonnez, car, à l'époque +où M. Léon n'était encore que +collégien, je croyais qu'il irait bien, comme vous dites. Il +venait +souvent le jeudi au magasin avec un de ses camarades, le fils Clergeau, +et, tout le temps qu'ils étaient là, ils restaient le nez +écrasé contre +les vitres à regarder le défilé des voitures qui +vont au Bois ou qui en +reviennent, et qui naturellement passent sous nos fenêtres. De ma +place +je les entendais chuchoter, et ils ne parlaient que des cocottes +à la +mode; ils savaient leur nom, leur histoire, avec qui elles +étaient, et, +en les écoutant, je me disais à part moi: «Il +faudra voir plus tard, ça +promet.» Je suis joliment surpris de m'être trompé. +En tout cas, si j'ai +raisonné faux, pour le fils, j'ai tombé juste pour la +fille.</p> +<p>—Mademoiselle Haupois-Daguillon s'occupait aussi des cocottes?</p> +<p>—Quelle bêtise! Comme son frère, mademoiselle Camille +restait aussi le +nez collé contre les vitres, mais le défilé +qu'elle regardait, c'était +celui des gens titrés. Tout ce qui avait un nom dans le grand +monde +parisien, elle le connaissait; il n'y avait que ces gens-là qui +l'intéressaient; elle parlait de leur naissance; elle savait sur +le bout +du doigt leur parenté; elle annonçait leur mariage, et +alors comme pour +le frère je me disais: «Il faudra voir;» j'ai vu; +elle a épousé un +noble.</p> +<p>—Baronne Valentin, la belle affaire en vérité.</p> +<p>—Enfin elle a des armoiries, et la preuve c'est qu'on vient de lui +finir à la fabrique une garniture de boutons en or pour un de +ses +paletots, avec sa couronne de baronne gravée sur chaque bouton; +c'est +très-joli.</p> +<p>—Ridicule de parvenu, mon cher, voilà tout; on fait porter +ses armes +par ses valets, on ne les porte pas soi-même.</p> +<p>Un coup de sonnette interrompit cette conversation.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>III</h3> +<br /> +<p>Lorsque Joseph entra dans la chambre de son maître, celui-ci +était +debout, le dos appuyé contre un des chambranles de la +fenêtre, occupé à +allumer une cigarette: les manches de la chemise de nuit +retroussées, le +col rejeté de chaque côté de la poitrine, les +cheveux ébouriffés, il +apparaissait, dans le cadre lumineux de la fenêtre, comme un +grand et +beau garçon, au torse vigoureux, avec une tête aux traits +réguliers, +harmonieux, aux yeux doux, à la physionomie ouverte et +bienveillante.</p> +<p>—Une lettre pour monsieur, dit Joseph. L'adresse porte: +«Personnelle et +pressée.»</p> +<p>—Donnez, dit-il nonchalamment.</p> +<p>Mais aussitôt qu'il eut jeté les yeux sur l'adresse, +l'intérêt remplaça +l'indifférence.</p> +<p>—Vite une voiture, s'écria-t-il en jetant cette lettre sur la +table, un +cheval qui marche bien; courez.</p> +<p>Comme Joseph se dirigeait vers la porte, son maître le rappela:</p> +<p>—Savez-vous à quelle heure part l'express pour Caen?</p> +<p>—À neuf heures.</p> +<p>—Quelle heure est-il présentement?</p> +<p>—Huit heures quarante.</p> +<p>—Allez vite; trouvez-moi un bon cheval; quand la voiture sera +à la +porte, courez rue de Rivoli et mettez-moi dans un sac à main du +linge +pour trois ou quatre jours, puis revenez en vous hâtant de +manière à me +remettre ce sac.</p> +<p>Tout en donnant ces ordres d'une voix précipitée, il +s'était mis à sa +toilette; en quelques minutes il fut habillé et prêt +à partir.</p> +<p>Alors, sortant vivement de sa chambre, il passa dans les magasins et +se +dirigea vers la caisse:</p> +<p>—Savourdin, je pars.</p> +<p>—C'est impossible. J'ai des signatures à vous demander.</p> +<p>—Vous vous arrangerez pour vous en passer.</p> +<p>Le vieux caissier leva au ciel ses deux bras par un geste +désespéré, +mais Léon lui avait déjà tourné le dos.</p> +<p>—Monsieur Léon, cria le bonhomme, monsieur Léon, je +vous en prie, au +nom du ciel....</p> +<p>Mais Léon avait gagné le vestibule et descendait +l'escalier.</p> +<p>Au moment où il franchissait la porte cochère, une +voiture, avec Joseph +dedans, s'arrêtait devant le trottoir.</p> +<p>—À la gare Saint-Lazare! dit Léon, montant brusquement +dans la voiture, +et aussi vite que vous pourrez!</p> +<p>Le cheval, enlevé par un vigoureux coup de fouet, partit au +grand trot; +aussitôt Léon voulut reprendre la lecture de la lettre, +dont les +premières lignes l'avaient si profondément +bouleversé.</p> +<p>Mais la voiture franchit en moins de cinq minutes la distance qui +sépare +la rue Royale de la rue Saint-Lazare: quand elle entra dans la cour de +la gare, il n'avait pas encore tourné le premier feuillet; +l'horloge +allait sonner neuf heures.</p> +<p>Il était temps: on ferma derrière lui le guichet de +distribution des +billets.</p> +<p>Ce fut seulement quand il se trouva installé dans son wagon, +où il était +seul, qu'il reprit sa lecture, non au point où il l'avait +interrompue, +mais à la première ligne:</p> +<div class="blkquot"> +<p style="margin-left: 40px;">«Mon cher Léon,</p> +<p>«Ma dépêche télégraphique d'hier, +par laquelle je te demandais si tu +serais à Paris libre de toute occupation pendant la fin de la +semaine, a +dû te surprendre jusqu'à un certain point.</p> +<p>«En voici l'explication:</p> +<p>«Je vais mourir, et tu es la seule personne au monde, mon cher +neveu, +qui puisse assister ma fille, ta cousine; dans cette circonstance, il +fallait donc que je fusse certain qu'aussitôt prévenu tu +pourrais +accourir près d'elle.</p> +<p>«Cette certitude, ta réponse me la donne, et, comme +d'avance je suis sûr +de ton coeur, je puis maintenant accomplir ma résolution.</p> +<p>«Tu connais ma position, je n'ai pas de fortune. Nés de +parents pauvres, +ton père et moi nous n'avons pas eu de patrimoine. Mais tandis +que ton +père, jetant un clair regard sur la vie, embrassait la +carrière +commerciale au lieu d'être artiste, comme il l'avait tout d'abord +souhaité, j'entrais dans la magistrature. Et, d'autre part, +tandis que +ton père épousait une femme riche qui lui apportait des +millions, j'en +épousais une qui n'avait pour dot et pour tout avoir qu'une +cinquantaine +de mille francs.</p> +<p>«Cette dot avait été placée dans une +affaire industrielle; je ne +changeai point ce placement, car il ne me convenait pas de +défaire ce +qui avait été fait par mon beau-père, et d'un +autre côté j'étais bien +aise de tirer de ces cinquante mille francs un revenu assez gros pour +que ma femme et ma fille n'eussent point trop à souffrir de la +médiocrité de mon traitement de substitut.</p> +<p>«C'est grâce à ce revenu qu'après avoir +perdu ma femme au bout de quatre +années de mariage, je pus garder ma fille près de moi, et +qu'elle a été +élevée sous mes yeux, sur mon coeur.</p> +<p>«En la mettant dans un pensionnat, j'aurais pu faire de +sérieuses +économies, car, lorsqu'on prend, pour instruire un enfant dans +la maison +paternelle, les meilleurs professeurs dans chaque branche +d'instruction, +pour la peinture un peintre de mérite, pour la musique des +artistes de +talent, cela coûte cher, très-cher, et en employant +utilement ces +économies, soit à former un capital, soit à +constituer une assurance sur +la vie, payable entre les mains de ma fille le jour de son mariage, je +serais arrivé à lui constituer une dot moitié plus +forte que celle que +sa mère avait reçue. Mais je n'ai point cru que +c'était là le meilleur. +Plusieurs raisons d'ordre différent me +déterminèrent: j'aimais ma fille, +et ce m'eût été un profond chagrin de me +séparer d'elle; je n'étais pas +partisan de l'éducation en commun pour les filles; jeune encore, +je ne +voulais pas m'exposer à la tentation de me remarier, ce qui +eût pu +arriver si je n'avais pas eu ma fille près de moi; enfin je me +disais +que, si les hommes ne cherchent trop souvent qu'une dot dans le +mariage, +il en est cependant qui veulent une femme, et c'était une femme +que je +voulais élever; toi qui connais Madeleine, ses qualités +d'esprit et de +coeur, tu sais si j'ai réussi.</p> +<p>«Tu as passé quelques-unes de tes vacances avec nous; +tu sais quelle +était notre vie dans notre petite maison du quai des Curandiers +et notre +étroite intimité dans le travail comme dans le plaisir; +tu as assisté à +nos soirées de lecture, à nos séances de musique, +à nos réunions entre +amis, je n'ai donc rien à te dire de tout cela; à le +faire je +m'attendrirais dans ces souvenirs si doux, si charmants, et je ne veux +pas m'attendrir.</p> +<p>«Cependant, en rappelant ainsi un passé que tu connais +dans une certaine +mesure, je dois relever un point que tu ignores peut-être, et qui +a son +importance: nos dépenses dépassèrent chaque +année mes prévisions et +m'entraînèrent dans des embarras d'argent qui furent les +seuls tourments +de ces années si heureuses; mais ton père me vint en +aide, et, grâce à +son concours fraternel, je pus en sortir à mon honneur.</p> +<p>«Malgré ces embarras d'argent causés le plus +souvent par des besoins +imprévus, mais dans plus d'une circonstance aussi, je l'avoue, +par une +mauvaise administration, j'espérais pouvoir suivre jusqu'au bout +le plan +que je m'étais tracé pour l'éducation de +Madeleine, quand un incident +désastreux vint bouleverser toutes mes combinaisons: la maison +dans +laquelle notre capital était placé se trouva en mauvaises +affaires, et +de telle sorte que si nous n'apportions pas une nouvelle mise de fonds +tout était perdu. Sans économies, sans ressources autres +que celles +provenant de mon traitement, il m'était difficile, pour ne pas +dire +impossible, de me procurer la somme nécessaire pour cet apport. +J'aurais +pu, il est vrai, la demander à ton père; mais j'en +étais empêché par des +raisons, à mes yeux décisives: ton père m'ayant +déjà aidé dans plusieurs +circonstances, je ne pouvais m'adresser à lui sans augmenter les +obligations que j'avais déjà contractées à +son égard dans des +proportions qui n'étaient nullement en rapport avec ma situation +financière; en un mot, je n'empruntais plus, je me faisais +donner; +enfin, je ne voulais pas m'exposer à voir nos relations +fraternelles +gênées par des questions d'argent, et même à +voir les liens d'amitié qui +nous unissaient brisés par ces questions. Mais ce que je n'avais +pas +voulu faire, un de nos cousins le fit à mon insu, et ton +père apprit les +difficultés de ma situation; il vint à Rouen et voulut +régler cette +affaire d'après certains principes de commerce qui +n'étaient pas les +miens. Une discussion s'ensuivit entre nous; tu sais combien nos +idées +sont différentes sur presque tous les points; cette discussion +s'envenima et se termina par une rupture complète, telle que nos +relations ont été brisées et que depuis ce jour +nous ne nous sommes pas +revus, malgré certaines avances que j'ai cru devoir faire, mais +qui ont +trouvé ton père implacable.</p> +<p>«Si difficile que fût ma position, je parvins cependant +à me procurer +la somme qu'il me fallait, mais ce fut au prix d'engagements +très-lourds +que je ne contractai que parce que j'avais la conviction que notre +affaire devait reprendre et bien marcher. Elle ne reprit point. Elle +vient de s'effondrer, me laissant ruiné, et ce qui est plus +terrible, +endetté pour des sommes qu'il m'est impossible de payer.</p> +<p>«Si l'insolvabilité est grave pour tout le monde, +combien plus encore +l'est-elle pour un magistrat! admets-tu que le chef d'un parquet +poursuivi par les huissiers soit obligé de parlementer avec eux, +d'user +de finesses plus ou moins légales, de les abuser, de les prier +d'attendre? Les prier!</p> +<p>«Ce n'est pas tout.</p> +<p>«Il y a quatre mois je remarquai un affaiblissement dans ma +vue, ou plus +justement du trouble et de l'obscurité. Tout d'abord je ne m'en +inquiétai pas. Mais bientôt les objets ne m'apparurent +plus qu'entourés +d'un nuage et avec des formes confuses; en lisant, les lettres +semblaient vaciller devant mes yeux, et se réunir toutes +ensemble au +point que je n'apercevais plus qu'une ligne noire uniforme.</p> +<p>«Je consultai le docteur La Roë, que tu connais bien; il +constata une +amaurose qui dans un temps plus ou moins long devait me rendre aveugle.</p> +<p>«On ne reste pas impassible sous le coup d'une pareille +menace. +Cependant je ne me laissai pas accabler, je résolus d'employer +ce que +j'avais d'énergie et d'intelligence à lutter. Un de mes +collègues et des +plus éminents est aveugle; ce qui ne l'empêche pas de +remplir les +devoirs de sa charge: j'espérai pouvoir suivre son exemple et +remplir +aussi les miens.</p> +<p>«Tu as fait ton droit, tu sais que notre travail est de deux +espèces, +celui du cabinet et celui de l'audience; dans le cabinet on lit les +dossiers, on prend des notes, c'est-à-dire qu'on fait usage des +yeux; à +l'audience on conclut, c'est-à-dire qu'on fait surtout usage de +la +parole. Lorsque je sortis de chez mon médecin, je rentrai chez +moi et +aussitôt je révélai la vérité ou tout +au moins une partie de la vérité à +Madeleine, en lui expliquant d'autre part notre situation +financière; +puis je lui demandai si elle voulait me servir de secrétaire et +me lire +les dossiers que j'avais à étudier, en un mot être, +selon l'expression +de Sophocle, «la fille dont les yeux voient pour elle et pour son +père.»</p> +<p>«Elle non plus ne s'abandonna pas, et si un mouvement +irrésistible de +désespoir la fit jeter dans mes bras, elle réagit contre +cette +faiblesse, et tout de suite nous nous mîmes au travail.</p> +<p>«Ces doigts habitués à manier le pinceau et le +crayon ou à courir sur +les touches du piano tournèrent les feuillets poudreux des +dossiers; ces +lèvres qui jusqu'à ce jour n'avaient prononcé que +des phrases +harmonieuses savamment arrangées par nos grand écrivains, +prononcèrent +les mots baroques du grimoire en usage chez les notaires et les +avoués.</p> +<p>«Et moi, assis en face d'elle, je l'écoutais, mais sans +pouvoir +m'empêcher de la regarder de mes yeux obscurcis et de me laisser +distraire par les pensées qui m'oppressaient; plus d'une fois je +détournai la tête et d'une main furtive j'essuyai les +larmes qui +roulaient sur mes joues; pauvre Madeleine! elle était charmante +ainsi! +bientôt je ne la verrais plus! entre elle et moi la nuit +éternelle!</p> +<p>«Mes affaires préparées, je devais prendre mes +conclusions à l'audience +sans notes, sans pièces, même sans code et en parlant +d'abondance. La +tâche était d'autant plus difficile pour moi, que +jusqu'alors j'avais eu +l'habitude de me servir très-peu de ma mémoire, parlant +le plus souvent +avec mon dossier sous les yeux, et, dans les circonstances importantes, +m'aidant de notes manuscrites qui me servaient de canevas. +Malgré mon +application et mes efforts, j'échouai misérablement. Que +cette +impuissance fût le résultat de ma maladie, ce qui est +possible, car +l'amaurose est souvent une conséquence de certaines +lésions du cerveau; +qu'elle fût due au contraire à l'absence de cette +faculté que les +phrénologues appellent la <i>concentrativité</i>, cela +importait peu, ce qui +était capital, c'était cette impuissance même; et +par malheur elle est +absolue.</p> +<p>«Convaincu par cette déplorable expérience que +bientôt je ne pourrais +plus remplir mes fonctions d'avocat général, je fis faire +des démarches +à Paris pour voir s'il me serait possible d'obtenir un +siége de +conseiller; je n'avais guère l'espérance de +réussir, mais enfin je +devais ne rien négliger et tenter même l'absurde. Tu +trouveras ci-jointe +la réponse que j'ai reçue: c'est la copie de mes notes +individuelles et +confidentielles qu'un de mes amis, un de mes camarades a pu prendre +à la +chancellerie. Tu la liras, et non-seulement elle t'apprendra que je +n'ai +rien à espérer, rien à attendre, mais encore elle +te montrera ce que je +suis; au moment d'exécuter la résolution que la +fatalité m'impose, j'ai +besoin de penser que lorsque tu parleras de moi avec ma fille, tu le +feras en connaissance de cause.</p> +<p>«Voici donc ma situation: le magistrat et l'homme sont perdus, +l'un par +les dettes, l'autre par la maladie: si je n'offre pas ma +démission, on +me la demandera; si je la refuse, on me destituera.</p> +<p>«Destitué, ruiné, aveugle, que puis-je?</p> +<p>«Deux choses seules se présentent: mendier +auprès de mes parents et de +mes amis, ou bien me faire nourrir par ma fille qui travaillera pour +moi +à je ne sais quel travail, puisqu'elle n'a pas de métier.</p> +<p>«Je n'accepterai ni l'une ni l'autre; ce n'est pas pour +entraîner cette +pauvre enfant dans ma chute et la perdre avec moi que je l'ai +élevée.</p> +<p>«Tant que je serai vivant, Madeleine sera ma fille; le jour +où je serai +mort elle deviendra la fille de ton père.</p> +<p>«Il faut donc qu'elle soit orpheline.</p> +<p>«Je n'ai pas besoin de te développer cette idée, +qui s'imposera à ton +esprit avec toutes ses conséquences; c'est elle qui a +déterminé ma +résolution.</p> +<p>«Nos dissentiments et notre rupture n'ont point changé +mes sentiments à +l'égard de ton père; je sais quelle est sa +générosité, sa bonté, son +affection pour les siens, et quant à toi, mon cher Léon, +je connais ton +coeur plein de tendresse et de dévouement; Madeleine va perdre +en moi un +père qui lui serait un fardeau; elle trouvera en vous une +famille, en +toi un frère.</p> +<p>«Je sais que je n'ai pas besoin de consulter ton père +à l'avance et de +lui demander son consentement; il acceptera Madeleine, parce qu'elle +est +sa nièce; mais à toi, mon cher Léon, je veux la +confier par un acte +solennel de dernière volonté.</p> +<p>«La pauvre enfant va éprouver la plus horrible douleur +qu'elle ait +encore ressentie; je te demande d'être près d'elle +à ce moment, afin +que, lorsqu'elle sera frappée, elle trouve une main qui la +soutienne, et +un coeur dans lequel elle puisse pleurer.</p> +<p>«Demain tout sera fini pour moi.</p> +<p>«Je ne peux pas retarder davantage l'exécution de ma +résolution: ma +guérison est impossible, ma destitution est imminente, et la +perte +complète de la vue peut se produire d'un moment à +l'autre; j'ai pu +encore écrire cette lettre tant bien que mal en +enchevêtrant +très-probablement les lignes et les mots, dans huit jours je ne +le +pourrais peut-être plus; dans huit jours je ne pourrais pas +davantage me +conduire, et Madeleine ne me laisserait pas sortir seul.</p> +<p>«Et précisément, pour accomplir ce que j'ai +arrêté, il faut que je sorte +seul; nous sommes à la veille d'une grande marée, et +demain la mer +découvrira une immense étendue de rochers jusqu'à +deux kilomètres au +moins de la côte; je partirai pour aller à la pêche +ainsi que je l'ai +fait souvent; je n'en reviendrai point; je serai tombé dans un +trou, ou +bien je me serai laissé surprendre par la marée montante; +ma mort sera +le résultat d'un accident comme il en arrive trop souvent sur +ces +grèves; toi seul sauras la vérité, et j'ai assez +foi en ta discrétion +pour être certain que personne,—je répète et je +souligne +<i>personne</i>,—personne au monde ne la connaîtra.</p> +<p>«Cette lettre reçue, quitte Paris, fais diligence, et +quand tu arriveras +à Saint-Aubin, Madeleine ne saura rien encore, je +l'espère; au moins +j'aurai tout arrangé pour cela.</p> +<p>«Adieu, mon cher Léon, mon cher enfant, je t'embrasse +tendrement.</p> +<p style="text-align: right;">«ARMAND HAUPOIS.»</p> +</div> +<p>À cette longue lettre était attachée une +feuille de papier portant un +en-tête imprimé,—la copie des notes de la +chancellerie;—mais Léon n'en +commença pas la lecture immédiatement, et ce fut +seulement après être +resté assez longtemps immobile, anéanti par ce qu'il +venait d'apprendre, +étourdi par la secousse qu'il avait reçue, qu'il revint +à ces notes et +qu'il se mit à lire machinalement.</p> +<div class="blkquot"> +<p style="text-align: center; font-weight: bold;"><i>Note individuelle</i>.</p> +<p>Nom et prénoms du magistrat.—Haupois (Armand-Charles).</p> +<p>Lieu et département où il est né.—Rouen +(Seine-Inférieure).</p> +<p>Son état ou profession avant d'être magistrat.—Avocat.</p> +<p>État ou profession de son père.—Officier +retraité.</p> +<p>Dire s'il parle ou écrit quelque langue +étrangère ou quelque idiome +utile.—L'anglais, l'italien.</p> +<p>Quel est son revenu indépendamment de son traitement?—Nul.</p> +<p>Demande-t-il quelque avancement?—Il accepterait les fonctions de +conseiller, mais il ne demande rien.</p> +<p>Dire s'il irait partout où il pourrait être +envoyé en France.—Non.</p> +<p>Quel est le ressort où il désire être +placé?—Rouen.</p> +<p><i><br /> +</i></p> +<div style="text-align: center;"><i><span style="font-weight: bold;">Renseignements +confidentiels</span></i><span style="font-weight: bold;">.</span></div> +<p>Caractère.—Très ferme.</p> +<p>Conduite privée.—Irréprochable.</p> +<p>Conduite publique.—Légère.</p> +<p>Impartialité.—Incontestable.</p> +<p>Travail.—Suffisant.</p> +<p>Exactitude, assiduité.—Bonnes.</p> +<p>Zèle, activité.—Suffisants.</p> +<p>Fermeté.—Mal appliquée.</p> +<p>Santé.—Bonne; menacé d'une maladie des yeux.</p> +<p>Rapports avec ses chefs.—Officiels et froids.</p> +<p>Rapports avec les autorités.—Officiels et froids.</p> +<p>Rapports avec le public.—Affables.</p> +<p>Habitudes sociales.—Homme de bonne compagnie, mais ses relations +artistiques l'obligent à fréquenter des personnes qui ne +sont pas dignes +de lui.</p> +<p>Capacité.—Réelle.</p> +<p>Sagacité.—Grande.</p> +<p>Jugement.—Droit.</p> +<p>Style.—Simple, ferme.</p> +<p>Élocution.—Facile.</p> +<p>S'il est propre au service de l'audience civile.—Oui.</p> +<p>S'il est propre au service de l'audience correctionnelle.—Oui.</p> +<p>S'il est propre au service de la cour d'assises.—Oui.</p> +<p>S'il convient à la magistrature assise.—Non.</p> +<p>S'il se livre à des occupations étrangères +à ses fonctions.—À la +musique, à la poésie.</p> +<p>S'il jouit de l'estime publique.—Oui.</p> +<p>S'il a encouru des peines disciplinaires.—Non.</p> +<p>Si ses liens de parenté apportent quelque obstacle au +service.—Non.</p> +<p>S'il a droit à quelque avancement.—Non, à cause de ses +goûts +artistiques qui le distraient de ses fonctions et l'entraînent +dans la +fréquentation de gens peu convenables.</p> +<p><i><br /> +</i></p> +<div style="text-align: center; font-weight: bold;"><i>Faits +particuliers</i>.</div> +<p>Ses goûts d'artiste lui font mener une vie difficile.</p> +<p>Embarras d'argent.</p> +<p>Dettes.</p> +<p>Magistrat intègre.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /></div> +<h3>IV</h3> +<br /> +<p>Le train marchant à grande vitesse avait +dépassé Poissy et ces stations +qui sont sans nom pour les express; Léon, le front appuyé +contre la +vitre, regardait machinalement et sans les voir les coteaux +boisés +devant lesquels il défilait.</p> +<p>La lecture entière de cette lettre ne l'avait pas tiré +de la +stupéfaction dans laquelle l'avaient jeté ses +premières lignes; et son +esprit était emporté dans un tourbillon comme il +était emporté lui-même +dans l'espace.</p> +<p>Mais si extraordinaire, si inimaginable que fût cette +résolution de +suicide chez un homme tel que son oncle, il fallait bien cependant +s'habituer à la considérer comme +réelle:—«Demain tout sera fini pour +moi.»</p> +<p>Le seul point sur lequel l'espérance était encore +possible était celui +qui avait rapport au moment où ce suicide s'accomplirait; +à l'heure +présente, neuf heures quarante minutes, était-il ou +n'était-il pas +accompli? Tout était là?</p> +<p>Après quelques instants de douloureuse réflexion, il +se dit que dans dix +minutes, le train allait s'arrêter à Mantes, où se +trouve un bureau +télégraphique, et qu'il fallait saisir cette occasion +pour envoyer une +dépêche à Madeleine.</p> +<p>Il avait dans son sac papier, plume et encre; sans perdre une +minute, il +se mit aussitôt à rédiger sa dépêche:</p> +<div class="blkquot"> +<div style="margin-left: 40px;"><i>Mademoiselle Madeleine Haupois</i>,<br /> +<i>maison Exupère Héroult</i>.<br /> +<i>Saint-Aubin-sur-Mer, par Bernières</i>.<br /> +(<i>Avec exprès</i>).</div> +<p>«Je viens de voir un médecin de Rouen qui me dit qu'il +est dangereux de +laisser mon oncle sortir seul; veille sur lui; ne le quitte pas; je +serai près de vous vers quatre heures de soir.</p> +<p style="text-align: right;">«LÉON HAUPOIS.»</p> +</div> +<p>Il eût fallu être plus précis, mais cela +n'était possible qu'en disant +la vérité entière; or, cette vérité, +il ne pouvait la dire qu'en +commettant un abus de confiance.</p> +<p>De là cette dépêche étrange.</p> +<p>C'était cette étrangeté même qui faisait +précisément son mérite;—si +elle arrivait à Saint-Aubin avant que son oncle sortit de chez +lui, +elle était assez claire pour que Madeleine ne le laissât +point partir, +ou tout au moins pour qu'elle l'accompagnât; si au contraire, +elle +arrivait trop tard, elle était assez obscure pour ne pas +révéler le +suicide et permettre des explications telles quelles.</p> +<p>D'ailleurs les minutes s'écoulaient, et il n'avait pas le +loisir de +prendre le meilleur; il fallait prendre ce qui se présentait +à son +esprit; cette première dépêche terminée, il +en écrivit une seconde +adressée au chef de la gare de Caen pour le prier de lui retenir +une +voiture attelée de deux bons chevaux, qui devrait l'attendre au +train de +deux heures dix-huit minutes, et le conduire aussi vite que possible +à +Saint-Aubin.</p> +<p>Il écrivait ces derniers mots lorsque le sifflet de la +machine annonça +l'arrivée à Mantes: avant l'arrêt complet du train, +Léon sauta sur le +quai et courut au télégraphe; il n'avait que trois +minutes.</p> +<p>En sortant du bureau, ses dépêches +expédiées, il passa devant la +bibliothèque des chemins de fer, et ses yeux tombèrent +par hasard sur un +paquet de journaux parmi lesquels se trouvait le <i>Journal de Rouen</i>. +Instantanément le souvenir lui revint qu'au temps où il +passait une +partie de ses vacances chez son oncle, il lisait dans ce journal un +bulletin météorologique donnant l'heure des marées +sur la côte. Il +acheta un numéro et, remonté dans son compartiment, il +chercha vivement +ce bulletin; l'heure de la pleine mer allait lui dire si son oncle +pouvait être ou ne pas être sauvé par sa +dépêche: la pleine mer était +annoncée pour six heures au Havre; par conséquent; +c'était à midi +qu'avait lieu la basse mer, et c'était entre onze heures et une +heure +que son oncle devait accomplir son suicide.</p> +<p>La dépêche arriverait-elle à temps?</p> +<p>Si elle arrivait avant que M. Haupois fût sorti, il +était sauvé; si elle +arrivait après, il était perdu; sa vie dépendait +donc du hasard.</p> +<p>Comme la plupart de ceux qui n'ont point eu encore le coeur +brisé par la +perte d'une personne aimée, Léon repoussait l'idée +de la mort pour les +siens; que ceux qui nous sont indifférents meurent, cela nous +paraît +tout naturel, non ceux que nous aimons.</p> +<p>Et il aimait son oncle, bien qu'en ces derniers temps, par suite de +la +rupture survenue entre les deux frères, il eût +cessé de le voir. +Pourquoi son oncle et son père s'étaient-ils +fâchés? Il le savait à +peine. Ils avaient eu de sérieuses raisons sans doute, aussi +bonnes +probablement pour l'un que pour l'autre; mais pour lui il n'avait +jamais +voulu prendre parti dans cette rupture, qui n'avait changé en +rien les +sentiments d'affectueuse tendresse et de respect qu'il avait, +dès son +enfance, conçus pour cet oncle si bon, si jeune de coeur, si +prévenant, +si indulgent pour les jeunes gens dont il savait se faire le camarade +et +l'ami avec tant de bonne grâce.</p> +<p>Et, entraîné par les souvenirs que la lecture de cette +lettre venait de +réveiller en lui, il revint à ce temps de sa jeunesse.</p> +<p>Il retourna à Rouen et se retrouva dans cette petite maison +du quai des +Curandiers où il avait eu tant de journées de +gaieté et de liberté. Il +la revit avec sa parure de plantes grimpantes dont le feuillage jauni +par les premiers brouillards de septembre produisait de si curieux +effets dans la Seine, quand le soleil couchant les frappait de ses +rayons obliques. Devant ses yeux passa tout une flotte de grands +navires arrivant de la mer avec le flot; ceux-ci carguant leurs voiles +et jetant l'ancre devant l'île du Petit-Gay; ceux-là +continuant leur +route pour aller s'amarrer au quai de la Bourse.</p> +<p>À son oreille retentit la voix claire de Madeleine comme au +moment où +surprise par le sifflet d'un remorqueur ou du bateau de La Bouille, +elle +appelait son cousin pour qu'il vînt avec elle au bord de la +rivière; +sans l'attendre, elle courait jusqu'à l'extrémité +de la berge, et quand +le remous des eaux soulevé par les roues du vapeur arrivait +frangé +d'écume, elle se sauvait devant cette vague en poussant des +petits cris +joyeux, ses cheveux dorés flottant au vent.</p> +<p>Le soir, quelques amis sonnaient à la porte verte; quand tous +ceux qu'on +attendait étaient venus, le père prenait son violon, la +fille s'asseyait +au piano et l'on faisait de la musique. Bien que Madeleine ne fût +encore +qu'une enfant, elle chantait, parfois seule, parfois tenant sa partie +dans un ensemble où se trouvaient de véritables artistes +auprès desquels +elle savait se faire applaudir; car elle était +déjà très-bonne +musicienne et sa voix était charmante. Vers dix heures, ces amis +s'en +allaient, on les reconduisait en suivant la rivière dont le +courant +miroitait sous les reflets de la lune ou du gaz, et on ne les quittait +que quand ils s'embarquaient dans un de ces lourds bachots recouverts +d'un <i>carrosse</i> à peu près comme les gondoles de +Venise, mais qui, pour +le reste, ne ressemblent pas plus aux barques légères de +la lagune que +le ciel bleu de la reine de l'Adriatique ne ressemble au ciel brumeux +de +la capitale de la Normandie.</p> +<p>Cette existence modeste et tranquille, dans laquelle les plaisirs +intellectuels occupaient une juste place, n'avait rien de la vie +affairée que ses parents menaient à Paris, et +c'était justement pour +cela qu'elle avait eu tant de charmes pour lui: elle avait +été une +révélation et, par suite, un sujet de rêverie et de +comparaison; il n'y +avait donc pas que l'argent et les affaires en ce monde; on pouvait +donc +causer d'autre chose que d'échéances et de recouvrements; +il y avait +donc des pères qui faisaient passer avant tout +l'éducation de leurs +enfants!</p> +<p>De souvenir en souvenir, il en revint aux discussions qui tant de +fois +s'étaient engagées entre sa soeur et lui, alors qu'elle +l'accompagnait à +Rouen.</p> +<p>Autant il avait de plaisir à passer quelques semaines dans la +maison du +quai des Curandiers, autant Camille avait d'ennui; elle la trouvait +misérablement bourgeoise, cette maisonnette; son mobilier +était démodé; +les gens qui la fréquentaient étaient vulgaires, communs, +sans nom; +Madeleine s'habillait mesquinement, le blond de ses cheveux +était fade, +ses manières ne seraient jamais nobles. Que le mobilier +fût démodé, il +avouait cela; mais les tableaux, les dessins, les gravures, les objets +d'art, sculptures, faïences, antiquités, curiosités +qui couvraient les +murs, n'étaient-ils pas d'une tout autre importance que des +fauteuils ou +des tables? Que Madeleine s'habillât sans coquetterie, il le +concédait +encore, mais non que ses manières ne fussent pas nobles: Pas +noble, +Madeleine! Mais en vérité elle était la noblesse +même, ayant reçu sa +distinction de race de sa mère, qui descendait des +conquérants normands, +ainsi que le prouvait d ailleurs son nom de Valletot, venant du mot +germain <i>tot</i>, qui signifie demeure. De sa mère aussi elle +avait reçu +ce type de beauté scandinave qui lui donnait un cachet si +particulier: +la tête ovale avec des pommettes un peu saillantes, le front +moyennement +développé, le nez droit, le teint rosé, les yeux +d'un bleu clair +limpide, au regard doux et pensif, les cheveux blond doré, la +figure +suave avec une expression candide, la taille svelte, les mains fines et +allongées, le pied petit et cambré.</p> +<p>Comme elle avait dû grandir, embellir depuis qu'il ne l'avait +vue! Ce +n'était plus une petite fille, mais une jeune fille de dix-neuf +ans.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>V</h3> +<br /> +<p>À deux heures dix-huit minutes, le train entrait dans la gare +de Caen; à +deux heures vingt minutes, Léon montait dans la voiture qui +l'attendait.</p> +<p>—Nous allons à Saint-Aubin, dit le conducteur.</p> +<p>—Oui, et grand train.</p> +<p>Le conducteur cingla ses chevaux de deux coups de fouet +vigoureusement +appliqués.</p> +<p>—Combien vous faut-il de temps? demanda Léon.</p> +<p>—Nous avons vingt kilomètres.</p> +<p>—Faites votre compte.</p> +<p>—Il y a la traversée de la ville.</p> +<p>Cette manière normande de se dérober au lieu de +répondre exaspéra Léon:</p> +<p>—Combien de temps? répéta-t-il.</p> +<p>—Si nous disions une heure et demie?</p> +<p>—Ne soyez qu'une heure en route, et il y a vingt francs pour vous.</p> +<p>Le cocher ne répondit pas, mais à la façon dont +il empoigna son fouet, +il fut évident qu'il ferait tout pour gagner ces vingt francs. +Epron, +Cambes, Mathieu furent promptement atteints et dépassés; +étendant son +fouet en avant, le cocher se retourna vers son voyageur:</p> +<p>—Voilà le clocher de la chapelle de la Délivrande, +dit-il.</p> +<p>En sortant de la Délivrande, Léon se trouva en face de +la mer, qui +développait son immensité jusqu'aux limites confuses de +l'horizon; une +plaine nue sans arbres, sans haies, descendant en pente douce au rivage +bordé d'une ligne de maisons, puis les eaux se dressant comme un +mur +azuré et le ciel abaissant dessus sa coupole nuageuse.</p> +<p>À l'entrée de Saint-Aubin, le cocher arrêta pour +demander à une femme +qui faisait de la dentelle, assise sur le seuil de sa porte, où +se +trouvait la maison Exupère Héroult; puis, aussitôt +qu'il eut obtenu ce +renseignement, il repartit grand train; la voiture roula encore pendant +une minute ou deux, puis elle s'arrêta devant une maison de +chétive +apparence contre les murs de laquelle étaient accrochés +des filets +tannés au cachou.</p> +<p>Au même moment une jeune femme parut sur la porte.</p> +<p>—Mon cousin! s'écria-t-elle.</p> +<p>Mais, avant de descendre, Léon l'enveloppa d'un rapide coup +d'oeil: +aucune trace de chagrin ne se montrait sur son visage souriant.</p> +<p>Il sauta vivement à bas de la voiture, et prenant dans ses +deux mains +celles que Madeleine lui tendait:</p> +<p>—Mon oncle? demanda-t-il.</p> +<p>—Il est à la pêche.</p> +<p>Léon resta un moment sans trouver une parole: il arrivait +donc trop +tard.</p> +<p>—Tu n'as pas reçu ma dépêche? demanda-t-il +enfin; car sous peine de se +trahir il fallait bien parler.</p> +<p>—Si mais papa était déjà parti; je l'avais +conduit jusqu'à la porte +d'un de nos amis, M. Soullier, et c'est en revenant le long de la +grève +que l'homme du sémaphore, m'ayant rejointe, me remis ta +dépêche; j'ai +été pour retourner sur mes pas, mais j'ai +réfléchi que papa ne courait +aucun danger, puisque M. Soullier l'accompagne.</p> +<p>—Ah! ce monsieur l'accompagne?</p> +<p>—Comme tu me dis cela.</p> +<p>—C'est que, ne connaissant pas ce M. Souillier, je m'étonne +qu'il +accompagne mon oncle.</p> +<p>—M. Soullier est un magistrat de la cour de Caen qui habite +Bernières +pendant les vacances; papa et lui se voient presque tous les jours et +bien souvent ils vont à la pêche ensemble; il va ramener +papa tout à +l'heure et tu feras sa connaissance; je suis même surprise qu'ils +ne +soient pas encore arrivés. Mais entre donc; donne-moi ton sac; +on le +portera à l'hôtel, où je t'ai retenu une chambre, +car nous n'en avons +pas à te donner dans cette maison qui n'est pas grande, tu le +vois.</p> +<p>Pendant que Madeleine lui donnait ces explications, Léon eut +le temps de +se remettre et de composer son visage.</p> +<p>La vérité n'était que trop évidente: +l'irréparable était à cette heure +accompli, et les dispositions prises par son oncle s'étaient +réalisées: +«Quand tu arriveras à Saint-Aubin, Madeleine ne saura +rien, au moins +j'aurai tout arrangé pour cela.» Ils étaient +faciles à deviner ces +arrangements, et certainement cette visite à ce M. Soullier +avait été +une tromperie inventée par le père pour abuser la fille. +Maintenant il +n'y avait plus qu'à attendre que cette tromperie se +révélât; il n'y +avait plus qu'à se conformer aux désirs de la lettre: +«Au moment où elle +sera frappée, qu'elle trouve une main qui la soutienne et un +coeur dans +lequel elle puisse pleurer.» S'il arrivait trop tard pour sauver +son +oncle, au moins arrivait-il assez tôt pour tendre la main +à sa cousine. +Cependant telles étaient les circonstances, qu'il ne devait pas +devancer +les événements, mais au contraire n'intervenir +qu'après qu'ils auraient +parlé.</p> +<p>—Es-tu fatigué? demanda Madeleine.</p> +<p>—Pas du tout.</p> +<p>—Je te demande cela pour savoir si tu veux attendre papa ici, ou +bien +si tu veux que nous allions dans notre cabine au bord de la mer.</p> +<p>—Je ferai ce que tu voudras, dit-il.</p> +<p>—Eh bien! allons sur la plage, c'est le mieux pour voir papa plus +tôt.</p> +<p>Ayant mis vivement un chapeau et un manteau, elle tendit la main +à son +cousin.</p> +<p>—M'offres-tu ton bras? dit-elle.</p> +<p>Avant de prendre le chemin qui conduit à la plage, Madeleine +frappa +doucement au carreau d'une fenêtre.</p> +<p>—Madame Exupère, dit-elle à la femme qui ouvrit cette +fenêtre, +voulez-vous avoir la complaisance de dire à papa, si par hasard +il +revenait par la grande route, que je suis dans la cabine avec mon +cousin +Léon; vous n'oublierez pas, n'est-ce pas, mon cousin Léon?</p> +<p>La pauvre enfant, comme elle était loin de prévoir le +coup épouvantable +qui allait la frapper dans quelques instants, dans quelques secondes +peut-être! Et Léon sa demanda s'il n'était pas +possible d'amortir la +violence de ce coup en la préparant à le recevoir. Mais +comment? Que +dire? Lorsque la vérité serait connue, +n'éclairerait-elle pas d'une +lueur sinistre ce qu'il aurait tenté en ce moment? Toute parole +n'était-elle pas imprudente?</p> +<p>Madeleine ne lui laissa pas le temps de réfléchir.</p> +<p>—Sais-tu, dit-elle, que ta dépêche m'a causé +autant de surprise que de +joie? Te souviens-tu du dernier jour où nous nous sommes vus?</p> +<p>—Il y a environ deux ans.</p> +<p>—Il y a deux ans, trois mois et onze jours.</p> +<p>—J'ai dû par respect et par convenance ne pas donner un +démenti à mon +père.</p> +<p>—Qu'allons-nous inventer pour expliquer ton voyage, il ne faut pas +l'effrayer, et il s'inquiète tant du danger qui le menace que ce +serait +lui porter un coup pénible, que de lui dire que tu as +été averti de ce +danger par ... par qui? Est-ce par le docteur La Roë?</p> +<p>Léon avait préparé sa réponse à +cette question, car il avait bien prévu +qu'elle lui serait posée: il raconta donc l'histoire qu'il avait +inventée à l'avance.</p> +<p>—Ne peux-tu pas dire que tu faisais une excursion de plaisir sur le +littoral?</p> +<p>—Précisément, et comme mon oncle me parlera sans doute +de sa maladie, +je pourrai tout naturellement lui demander si je peux lui être +utile à +quelque chose.</p> +<p>Ils étaient arrivés sur la plage.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>VI</h3> +<br /> +<p>La mer calme, que frappaient les rayons obliques du soleil, arrivait +menaçante comme une inondation, et sur la grève plate, +déjà aux trois +quarts recouverte, les pointes verdâtres des rochers qui +émergeaient +encore de l'eau semblaient sombrer tout à coup au milieu des +vagues +clapoteuses, exactement comme une barque qui aurait coulé +à pic; là où +quelques secondes auparavant on avait vu des amas de pierres et de +goëmons, ou des sables jaunes, on ne voyait plus qu'une ligne +d'écume +blanche qui se rapprochait d'instants en instants.</p> +<p>Et devant la marée montante, tous ceux qui avaient +profité de la basse +mer pour aller au loin, sur les roches qui ne se découvrent que +rarement, pêcher des coquillages ou ramasser des varechs, se +hâtaient +vers le rivage; à l'entrée des chemins qui du village ou +des champs +aboutissent à la grève, c'était un long +défilé de voitures chargées +d'étoiles de mer, de moules, de fucus, d'algues, de goëmons +que les +cultivateurs des environs rapportaient pour fumer leurs champs, et +aussi +toute une procession de pêcheurs et de pêcheuses, le filet +à crevette +sur l'épaule ou le crochet à la main, qui, +mouillés jusqu'aux épaules, +s'en revenaient gaiement.</p> +<p>—Tout le monde rentre, dit Madeleine, nous ne devons pas tarder +maintenant à voir mon père arriver avec M. Soullier.</p> +<p>Et guidant Léon elle le conduisit à leur cabine, dont +elle ouvrit les +deux portes vitrées, puis l'ayant fait asseoir et s'étant +elle-même +installée en se tournant du côté de +Bernières:</p> +<p>—Ainsi placée, dit-elle, je verrai mon père arriver de +loin et je te +préviendrai:</p> +<p>C'était toujours la même idée qui revenait comme +si Madeleine eut été +sous l'oppression d'un funeste pressentiment. Il eut voulu l'en +distraire, mais comment? Ne valait-il pas mieux après tout +qu'elle fût +jusqu'à un certain point préparée à +recevoir le coup suspendu au-dessus +de sa tête, et qui d'un moment à l'autre, dans quelques +minutes, +peut-être allait la frapper; n'en serait-il pas moins dangereux, +s'il +n'en était pas moins rude?</p> +<p>—Qu'as-tu donc? lui demanda-t-elle après un moment de silence.</p> +<p>—Je pense à mon oncle.</p> +<p>—Tu es inquiet, n'est-ce pas?</p> +<p>—Inquiet, pourquoi? Je pense à sa maladie.</p> +<p>—Si tu savais comme il en souffre, non par le mal lui-même, +mais par +l'angoisse qu'il lui cause pour le présent et plus encore pour +l'avenir, +car tu comprends que sa position se trouve compromise. Aussi +voudrait-il +cacher à tous le danger qui le menace. S'il se doute que +quelqu'un de +Rouen t'a parlé de sa maladie, cela le tourmentera beaucoup.</p> +<p>—N'est-il pas convenu que je suis arrivé ici en me promenant?</p> +<p>—Enfin, fais le possible pour qu'il n'ait pas cette pensée, +et fais le +possible aussi pour le rassurer. Pour moi, c'est là ma grande +préoccupation, et c'est pour qu'il ne s'inquiète pas que +je ne +l'accompagne pas toujours comme je le voudrais; il me semble que quand +il est seul, comme il ne peut pas douter de ma sollicitude ni de ma +tendresse, il en arrive parfois à douter de la gravité de +son mal, et à +se faire illusion sur le danger qui le menace. Je voudrais tant lui +rendre un peu de tranquillité!</p> +<p>Tandis qu'elle parlait, Léon regardait ce qui se passait sur +la grève et +remarquait un mouvement parmi les baigneurs qui n'existait pas +lorsqu'il +était arrivé avec Madeleine.</p> +<p>Des groupes s'étaient formés, çà et +là, dans lesquels on paraissait +s'entretenir avec animation: ceux qui parlaient gesticulaient avec de +grands mouvements de bras, ceux qui écoutaient prenaient des +attitudes +affligées ou consternées.</p> +<p>En face de la cabine dans laquelle ils étaient assis, mais +à une +certaine distance sur la plage se trouvaient de grandes jeunes filles +qui jouaient au croquet: bien qu'elles fussent trop +éloignées pour qu'on +entendît ce qu'elles disaient, il était évident, +à leurs exclamations et +à la façon dont elles accompagnaient, dont elles +poussaient leur boule +lancée de la tête, des épaules ou du maillet +qu'elles apportaient un +très-vif intérêt à leur partie. Tout +à coup, une personne étant venue +parler à l'une d'elles, toutes cessèrent +instantanément de jouer et +formèrent le cercle autour de la nouvelle arrivante; et alors, +ce que +Léon avait déjà remarqué pour les groupes +se reproduisit: même animation +dans celle qui parlait, même consternation dans celles qui +écoutaient; +puis l'une de ces jeunes filles s'étant tournée vers la +cabine de +Madeleine en levant les bras au ciel, on lui abaissa vivement les +mains, +et aussitôt elle reprit sa place dans le cercle.</p> +<p>Près de ces jeunes filles des enfants s'amusaient à +construire des +fortifications en sable pour les opposer à la marée +montante; l'un d'eux +abandonna ce travail pour aller écouter ce que disaient les +joueuses de +croquet; puis étant revenu près de ses camarades, ceux-ci +l'entourèrent +et les fortifications furent abandonnées sans défenseurs +à l'assaut des +vagues.</p> +<p>Il était impossible de ne pas reconnaître que tout cela +était +significatif. Quelque chose d'extraordinaire venait de se passer.</p> +<p>Tout à coup Madeleine s'arrêta, et se levant vivement:</p> +<p>—Veux-tu venir avec moi? s'écria-t-elle. J'ai peur. Cette +animation +n'est pas naturelle. On nous regarde et comme si l'on osait pas nous +regarder. Il faut que je sache. Je vais interroger ceux qui paraissent +savoir quelque chose.</p> +<p>Comme elle venait de faire quelques pas en avant pour se diriger +vers +les joueuses de croquet, elle s'arrêta brusquement.</p> +<p>—M. Soullier s'écria-t-elle en désignant de la main un +monsieur qui +s'avançait marchant à grands pas.</p> +<p>Et elle se mit à courir, sans plus s'inquiéter de +Léon, qui la suivit.</p> +<p>Ils arrivèrent ainsi tous deux ensemble près de M. +Soullier.</p> +<p>—Mon père! s'écria Madeleine.</p> +<p>—Mais je ne l'ai pas vu.</p> +<p>—Mon Dieu!</p> +<p>Léon posa un doigt sur ses lèvres en regardant M. +Souiller, mais +celui-ci, qui ne le connaissait pas, ne fit pas attention à ce +signe; +d'ailleurs, il était tout à Madeleine.</p> +<p>—Avez-vous eu de mauvaises nouvelles de mon oncle? demanda +Léon.</p> +<p>La question avait l'avantage de permettre à M. Soullier de ne +pas +répondre directement à Madeleine; celui-ci le sentit, et +se tournant +aussitôt vers Léon:</p> +<p>—On m'a parlé de monsieur votre oncle, dit-il, ou tout au +moins j'ai +cru que c'était de lui qu'il s'agissait.</p> +<p>Léon s'était rapproché de Madeleine et il lui +avait pris la main.</p> +<p>—Que vous a-t-on dit? demanda-t-elle, qu'avez-vous appris? Où +est mon +père? Courons près de lui.</p> +<p>Sans lui répondre directement, M. Soullier s'adressa à +Léon:</p> +<p>—Ne voyant pas monsieur votre oncle venir, je restai chez moi, tout +d'abord l'attendant, ensuite me disant qu'il avait sans doute +renoncé à +son projet de pêche. Il y a une heure environ, un de mes voisins, +qui +avait profité de la grande marée pour aller pêcher +sur les roches qu'en +appelle îles de Bernières, vient de me dire qu'un ... +accident ... un +malheur était arrivé.</p> +<p>—Mon Dieu! s'écria Madeleine.</p> +<p>Sans s'adresser à elle, M. Soullier continua vivement, en +homme qui a +hâte d'achever ce qu'il doit dire:</p> +<p>—Une personne restée en arrière, quand +déjà tout le monde revenait vers +le rivage, avait été surprise par la marée +montante. Cette personne se +trouvait alors sur un îlot, et c'est là ce qui explique +comment elle +n'avait pas senti la mer monter. Mais entre cet îlot et la terre +se +trouvait une large fosse qu'il fallait traverser avant qu'elle +fût +remplie. Ceux qui virent la situation périlleuse de ce +pêcheur attardé +poussèrent des cris pour lui signaler le danger qu'il courait. +Aussitôt +le pêcheur se dirigea vers cette fosse, mais soit qu'il se +fût laissé +tomber dans un trou, soit que la fosse fût déjà +remplie, il disparut +sans qu'il fût possible de lui porter secours.</p> +<p>—Mon père, mon père! s'écria Madeleine.</p> +<p>—Mon enfant, il n'est nullement prouvé que cette personne +fût votre +père ... on ne m'a pas affirmé que c'était lui. Il +est vrai que le +signalement qu'on m'a donné se rapportait jusqu'à un +certain point à +votre père; c'est là ce qui m'a inquiété, +c'est ce qui m'a fait accourir +ici pour voir....</p> +<p>—Et vous voyez qu'il n'est pas là; oh! mon Dieu!</p> +<p>Elle resta un moment éperdue, affolée; puis, son +regard se dégageant des +larmes qui emplissaient ses yeux, elle vit devant elle son cousin qui +lui tendait les bras, et elle s'abattit sur son épaule.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>VII</h3> +<br /> +<p>Lorsqu'elle sortit enfin de sa longue crise nerveuse, sa +première parole +fut une prière adressée à son cousin:</p> +<p>—La marée basse aura lieu cette nuit à une heure, +dit-elle; tu +m'accompagneras, n'est-ce pas?</p> +<p>Elle ne dit point où elle voulait aller ni ce qu'elle voulait +faire, +mais il n'était pas nécessaire qu'elle s'expliquât +plus clairement pour +être comprise de Léon.</p> +<p>—Nous irons ensemble, répondit-il.</p> +<p>Mais ce n'était pas seuls qu'ils pouvaient tenter la +recherche que +Madeleine demandait; qu'eussent-ils pu faire sur la grève, au +milieu des +rochers, en pleine nuit?</p> +<p>Abandonnant Madeleine un moment, Léon s'entendit avec la +propriétaire +pour que celle-ci s'occupât de réunir une dizaine d'hommes +de bonne +volonté, marins ou pêcheurs, qui les accompagneraient la +nuit sur les +îles de Bernières, munis de torches ou de lanternes; puis, +cela fait, il +envoya un mot à M. Soullier, en le priant de retrouver +quelques-unes des +personnes qui avaient vu disparaître M. Haupois dans la fosse, et +qui +par conséquent pouvaient indiquer d'une façon exacte la +place où il +avait disparu.</p> +<p>Et, ces dispositions prises, il revint vers Madeleine, non pour +détourner ou étourdir son désespoir par de banales +paroles de +consolation, mais pour être près d'elle, pour qu'elle ne +fût pas seule.</p> +<p>Elle marchait en long et en large; tournant autour de la table +devant +laquelle il s'était assis, puis, quand dans le silence arrivait +le +ronflement de la mer qui battait son plein, elle s'arrêtait +parfois tout +à coup, et avec un tressaillement qui la secouait de la +tête aux pieds +elle écoutait; la brise passait, la plainte des vagues +s'éteignait et +Madeleine reprenait sa marche.</p> +<p>Parfois aussi elle restait immobile devant son cousin, et alors, +comme +si elle se parlait à elle-même, elle +répétait un mot que dix fois, que +vingt fois déjà elle avait dit:</p> +<p>—Mais comment ne l'a-t-on pas secouru?</p> +<p>Vers dix heures, on entendit dans la pièce voisine un bruit +de pas +lourds et de voix étouffées; c'étaient les marins +et les pêcheurs, qui +arrivaient: Léon en avait demandé dix, une vingtaine +répondirent à son +appel, car en apprenant la mort de M. Haupois et le service qu'on +demandait, chacun avait voulu venir en aide au chagrin de cette pauvre +jeune fille qui pleurait son père; et puis sur les côtes +on est +compatissant aux catastrophes causées par la mer; aujourd'hui +notre +voisin, demain nous-même.</p> +<p>Quand Madeleine entra dans la pièce où ces gens +étaient réunis, tous les +bonnets de laine se levèrent devant elle, et ces rudes visages +halés par +la mer exprimèrent la compassion et la sympathie; cela +s'était fait +silencieusement, sans que personne dit un seul mot.</p> +<p>Alors un homme sortit du groupe et s'avança vers Madeleine.</p> +<p>C'était un pêcheur nommé Pécune, dont le +père et le fils avaient été +noyés, trois mois auparavant, dans une de ces sautes de vent si +fréquentes et si dangereuses sur ces côtes sans ports, +où les barques de +pêche qui doivent échouer par tous les temps sur la +grève presque plate +sont mal construites pour résister à un coup de vent.</p> +<p>—Mademoiselle, dit-il, comptez sur nous: j'ai retrouvé mon +père, nous +retrouverons le vôtre.</p> +<p>Un autre s'avança aussi d'un pas:</p> +<p>—La mer ne garde rien, tout le monde sait cela, mademoiselle.</p> +<p>Madeleine voulut prononcer une parole de remercîment, mais de +sa gorge +contractée il ne sortit qu'un son étouffé et qu'un +sanglot.</p> +<p>On se mit en marche, Madeleine enveloppée dans un manteau et +s'appuyant +sur le bras de Léon, qui la guidait; les pêcheurs +s'avançant par groupes +de deux ou trois, silencieux.</p> +<p>—En peu de temps, par les rues sombres et désertes du +village, ils +arrivèrent sur la grève; la mer s'était +déjà retirée à une assez grande +distance, et le sable humide réfléchissait +çà et là avec des +miroitements argentins la lumière de la lune, dont le disque +commençait +à s'échancrer; il soufflait une brise de terre qui +poussait les nuages +vers l'embouchure de la Seine, et, de ce côté, ils +s'entassaient en des +profondeurs sombres au milieu desquelles scintillaient les deux yeux +des +phares de la Hève. </p> +<p>Madeleine eut un frisson, et ses doigts se crispèrent sur le +bras de son +cousin: la vague, qui déferlait sur la plage, frappait sur son +coeur.</p> +<p>En moins d'une demi-heure, par la grève, ils +arrivèrent devant le +sémaphore de Bernières; alors trois ombres se +détachèrent de la terre +pour venir au-devant d'eux sur la plage: M. Soullier et deux +pêcheurs +qui avaient vu la catastrophe.</p> +<p>Mais les recherches ne purent pas commencer aussitôt, car la +marée lente +à descendre était encore trop haute: il fallut attendre; +et les hommes +se promenèrent de long en large tandis que Madeleine +appuyée sur le bras +de Léon restait immobile, regardant la mer, se demandant si elle +ne se +retirerait jamais.</p> +<p>Elle se retira cependant et l'on alluma les torches +goudronnées dont les +flammes avivées par la brise et reflétées par le +sable humide, par les +flaques d'eau et par les goëmons ruisselants +éclairèrent toute cette +partie de la grève à une assez grande distance.</p> +<p>Mais, au moment de commencer les recherches, une discussion +s'engagea +entre les deux pêcheurs de Bernières sur la question de +savoir le point +précis où M. Haupois avait été englouti; +l'un soutenait que c'était à +gauche d'un long rocher encore couvert par la vague écumeuse, +l'autre +que n'était au contraire à droite.</p> +<p>Léon, pour trancher le différend, qui entre Normands +menaçait de prendre +les proportions d'un procès à plaider, décida +qu'on se diviserait en +deux groupes; l'une explorerait la droite, l'autre la gauche; ceux qui +trouveraient le corps devaient balancer trois fois leurs torches, car +le +ressac empêcherait d'entendre les paroles comme les cris.</p> +<p>Madeleine voulut suivre l'une de ces troupes, mais Léon la +retint.</p> +<p>—Non, dit-il, restons ici, c'est le plus sûr moyen d'arriver +vite +auprès de ceux qui nous avertiront.</p> +<p>Elle n'était pas en état de discuter, encore moins de +raisonner; elle se +laissa retenir et ses yeux suivirent anxieusement le va-et-vient des +torches, secouée à chaque instant par le balancement +d'une de ces +torches, attendant le second; et reconnaissant avec désespoir +que ce +qu'elle avait pris tout d'abord pour un signal était en +réalité le +résultat du hasard ou de l'inégalité des rochers +sur lesquels les hommes +marchaient.</p> +<p>Une heure s'écoula ainsi, la plus longue assurément, +la plus cruelle +qu'elle eût jamais passée; puis, un à un, les +pêcheurs se rapprochèrent +d'elle, et la réunion des torches fit revenir ceux qui +s'étaient le plus +éloignés; chez tous ce fut la même signe de +tête ou la même parole: +rien.</p> +<p>À la façon dont elle s'appuya contre lui, Léon +sentit combien profonde +était la douleur qu'elle éprouvait, combien affreux +était son désespoir.</p> +<p>—Ne voulez-vous pas chercher encore? demanda-t-il.</p> +<p>—À quoi bon?</p> +<p>—L'ombre a pu vous tromper.</p> +<p>—Je vous en prie! s'écria Madeleine.</p> +<p>Pécune s'avança:</p> +<p>—Voyez-vous, mamzelle, dit-il, il ne faut pas croire que c'est par +désespérance que nous vous disons ça; seulement +nous connaissons la mer, +vous pensez bien; il y a un courant infernal par cette grande +marée.</p> +<p>—Précisément, interrompit Léon, c'est ce +courant qui nous oblige à +persévérer; il peut avoir entraîné le corps +plus loin que là où vos +recherches se sont arrêtées.</p> +<p>Une nouvelle discussion s'engagea entre les pêcheurs, chacun +émit son +avis, mais sans rien affirmer, d'une façon dubitative et comme +si l'on +raisonnait en théorie; en réalité, tous semblaient +convaincus que pour +le moment de nouvelles recherches était entièrement +inutiles.</p> +<p>Ce qui, depuis plusieurs heures, soutenait Madeleine, c'était +l'espérance, c'était la croyance qu'elle allait retrouver +son père. Dans +son désespoir, c'était là pour elle une sorte de +consolation, au moins +c'était une occupation pour son esprit. Se détachant du +passé, sa pensée +se portait sur l'avenir; ce n'était pas le vide pour son coeur, +et c'est +là un point capital dans la douleur.</p> +<p>En écoutant cette discussion et en voyant les pêcheurs +disposés à +abandonner toutes recherches, elle eut un moment de défaillance +et elle +s'affaissa contre l'épaule de Léon; mais presque +aussitôt elle réagit +contre cette faiblesse, et relevant la tête:</p> +<p>—Messieurs, dit-elle d'une voix entrecoupée, encore un peu de +courage, +je vous en supplie.</p> +<p>L'appel était si déchirant qu'il toucha ces rudes +natures.</p> +<p>—Mamzelle a raison, dit Pécune; il ne faut pas lâcher +comme ça; ce que +la mer n'a pas fait il y a un moment, elle peut le faire maintenant. +Allons-y!</p> +<p>—J'irai avec vous! s'écria Madeleine.</p> +<p>Léon comprit qu'il valait mieux la laisser agir; cette +attente dans +l'immobilité, cette anxiété étaient +horribles et devaient fatalement +briser le courage le plus résolu.</p> +<p>—Oui, dit-il, allons avec eux.</p> +<p>—Je vas vous éclairer, dit Pécune.</p> +<p>Et ayant mouché sa torche à demi consumée, en +posant son sabot dessus, +il la leva en l'air, éclairant Madeleine et Léon qui le +suivirent, +tandis que les autres pêcheurs se dispersaient ça et +là dans les +rochers.</p> +<p>Ils arrivèrent assez rapidement sur l'îlot de rochers +où M. Haupois +avait disparu, ce qui rendit leur marche plus lente, plus difficile et +plus pénible, car les pierres étaient couvertes d'herbes +glissantes, et +çà et là se trouvaient des crevasses pleines d'eau +qu'il fallait +traverser en se mouillant à mi-jambes; mais Madeleine +n'était sensible +ni à la fatigue, ni à l'eau; elle allait courageusement +en avant, +regardant autour d'elle bien plus qu'à ses pieds et se +cramponnant à la +main de Léon quand elle faisait un faux pas.</p> +<p>Pendant longtemps ils explorèrent ainsi cet îlot, mais, +hélas! +inutilement; ce qui de loin et dans l'ombre avait une forme humaine, de +près et sous la lumière de la torche n'était +qu'une pierre recouverte de +goëmons à la longue chevelure.</p> +<p>La marée, en montant, les força de revenir en +arrière près des pêcheurs +réunis sur le sable.</p> +<p>L'un d'eux comprit le désespoir de cette pauvre fille.</p> +<p>—Nous reviendrons à la basse mer du jour, dit-il.</p> +<p>Pour Madeleine, cette parole était une espérance.</p> +<p>On revint lentement à Saint-Aubin. La nuit était +avancée, et, dans +l'aube qui blanchissait déjà l'orient, l'éclat des +phares de la Hève +pâlissait.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>VIII</h3> +<br /> +<p>Léon ayant reconduit Madeleine jusqu'à sa porte pria +Pécune de bien +vouloir le guider jusqu'à l'hôtel où une chambre +lui avait été retenue, +et qu'il eût été bien embarrassé de trouver +seul.</p> +<p>D'ailleurs il voulait consulter le pêcheur, ce qu'il n'avait +pu faire +en présence de Madeleine.</p> +<p>—Croyez-vous donc que nous devons renoncer à +l'espérance de retrouver +mon oncle? demanda-t-il.</p> +<p>—Non, monsieur, je ne crois pas ça; même qu'on le +trouvera pour sûr; +c'est le courant qui aura entraîné le corps, mais il le +ramènera. Et +puis, voyez-vous, il n'y a pas de danger: Haupois était bien +vêtu, il +avait un bon pantalon de laine, un paletot, une grosse cravate et des +bottes; je l'ai vu passer quand il est parti pour la pêche; les +crabes, +les pieuvres et toute la vermine de la mer ne pourront pas lui faire de +mal. Ce n'est pas comme mon pauvre père et mon garçon que +j'ai perdus il +y a trois mois; eux, ils n'avaient qu'une mauvaise blouse et des +sabots, +et les sabots, vous savez, ça flotte, ça ne coule pas +avec le corps. +Quand il a été bien certain qu'ils étaient +noyés, je me disais: «S'ils +pouvaient seulement revenir pour que j'aille les chercher tous les +deux, +le père et le garçon.» C'était toute mon +espérance, toute ma +consolation. Ils sont revenus; mais en quel état, mon Dieu! Vous +n'avez +pas ça à craindre pour votre oncle. Et mademoiselle +Madeleine, la chère +demoiselle, pourra embrasser son père une dernière fois; +ça lui sera +bon.</p> +<p>—Mais quand?</p> +<p>—Le bon Dieu seul le sait!</p> +<p>—Je voudrais qu'un bateau croisât toujours dans ces parages +à la mer +haute, et qu'à la mer basse on continuât les recherches.</p> +<p>—Le bateau, c'est trop tôt.</p> +<p>—Peut-être, mais cela rassurera Madeleine, elle verra que son +père +n'est pas abandonné. Trouvez-moi ce bateau, et qu'on soit ce +matin même +sur les îles de Bernières pour ne plus s'en +éloigner.</p> +<p>—Eh bien, j'irai, si vous voulez, avec mon bateau; seulement je ne +vous +cache pas qu'il y a pour le moment plus de chance sur la grève.</p> +<p>—Je placerai des hommes sur la grève.</p> +<p>—Il faudrait prévenir aussi les douaniers.</p> +<p>—Je m'occuperai de cela.</p> +<p>Léon ne se coucha pas mais, s'étant fait allumer un +grand feu, il se +sécha et se réchauffa; puis, quand les maisons +commencèrent à s'ouvrir, +il fit ce que Pécune lui avait recommandé.</p> +<p>Quand il se présenta chez Madeleine, il la trouva assise +devant la +cheminée de sa petite salle: elle non plus ne s'était pas +couchée:</p> +<p>—Je t'attendais, dit-elle, veux-tu que nous allions sur la plage?</p> +<p>—Ce que tu veux, je le veux.</p> +<p>Ils se dirigèrent vers le rivage, et quand ils +arrivèrent en vue de la +mer, Léon vit les yeux de Madeleine prendre une expression +affolée.</p> +<p>Alors, étendant la main dans la direction de l'ouest, il lui +montra une +barque aux voiles d'un roux de rouille qui courait une bordée +devant le +sémaphore de Bernières.</p> +<p>—C'est la barque de Pécune, dit-il, elle restera là +à croiser en +examinant la mer, tant qu'il sera utile, et ne rentrera que la nuit.</p> +<p>Il lui expliqua aussi ce qu'il avait fait pour mettre des hommes en +vedette sur la côte depuis le phare de Ver jusqu'à +l'embouchure de +l'Orne.</p> +<p>Elle marchait près de lui, seule, sans lui donner le bras; +tout à coup +elle s'arrêta, et, lui tendant la main:</p> +<p>—Tu es bon, dit-elle.</p> +<p>Il garda cette main dans la sienne, puis la plaçant sous son +bras, il se +remit en marche se dirigeant vers Bernières.</p> +<p>—Je n'ai pas voulu parler de toi jusqu'à présent, +dit-il, de moi, ni de +nous; c'était à un autre que nous devions être +entièrement d'esprit et +de coeur; mais il faut que tu saches que tu n'es pas seule au monde, +chère Madeleine, et que tu as un frère.</p> +<p>Elle tourna vers lui son visage convulsé, et dans ses yeux +hagards, +quelques instants auparavant, il vit rouler des larmes +d'attendrissement.</p> +<p>Il continua.</p> +<p>—Dans mon père, dans ma mère, dans ma soeur, sois +certaine que tu +trouveras une famille, sois certaine aussi que le différend +survenu si +malheureusement entre nos parents n'a altéré en rien les +sentiments de +mon père; il m'a toujours parlé de toi avec tendresse, et +s'il était ici +il te tiendrait ce langage avec plus d'autorité seulement, mais +non avec +plus d'amitié, avec plus d'affection; notre maison est la tienne.</p> +<p>—Je voudrais rester ici, dit-elle.</p> +<p>—Assurément nous y resterons tant que cela sera +nécessaire, j'y +resterai avec toi; tu comprends bien que je ne te parle pas +d'aujourd'hui.</p> +<p>—Je comprends, je sens que tu es la bonté même, mais +tout le reste je +le comprends mal, pardonne-moi, mon esprit est ailleurs.</p> +<p>Disant cela, elle détourna les yeux et par un mouvement +rapide elle les +jeta sur la ligne blanche des vagues qui frappaient le rivage.</p> +<p>—Je ne veux pas te distraire, continua Léon, et je ne te +dirai que ce +qui doit être dit.</p> +<p>—Descendons à la mer, je te prie.</p> +<p>—Si tu le veux, mais en tant que cela ne nous éloignera pas +de +Bernières, où je vais pour prévenir par +dépêche mon père de ce qui est +arrivé; il faut que tu aies près de toi ceux qui t'aiment.</p> +<p>Mais la réponse de M. Haupois-Daguillon ne fut pas ce que +Léon avait +prévu: malade en ce moment, il ne pourrait pas quitter Balaruc +avant +plusieurs jours, le médecin s'y opposait formellement, et madame +Haupois-Daguillon restait près de lui pour le soigner. Ils +étaient l'un +et l'autre désolés de ne pouvoir pas accourir +auprès de Madeleine à qui +ils envoyaient l'assurance de leur tendresse et leur dévouement.</p> +<p>—C'est près de ton père que tu devrais être, dit +Madeleine, lorsque +Léon lui lut cette dépêche, pars donc, je t'en prie.</p> +<p>—Si mon père était en danger je partirais, mais cela +n'est pas, ses +douleurs se sont exaspérées sous l'influence des eaux, +voilà tout; mon +devoir est de rester ici, j'y reste, et j'y resterai jusqu'au moment +où +nous pourrons partir ensemble.</p> +<p>Ce moment n'arriva pas aussi promptement que Léon +l'espérait; les jours +s'écoulèrent et chaque matin, chaque soir, les nouvelles +qu'il reçut des +gens postés le long de la côte furent toujours les +mêmes: rien de +nouveau.</p> +<p>Chaque jour, chaque heure qui s'écoulaient augmentaient +l'angoisse de +Madeleine: jamais plus elle ne verrait son père qui n'aurait pas +une +tombe sur laquelle elle pourrait venir pleurer.</p> +<p>Elle ne quittait pas la grève et du matin au soir on la +voyait marcher +sur le rivage, avec Léon près d'elle, depuis Langrune +jusqu'à +Courseulles, et, suivant le mouvement du flux et du reflux, remontant +vers la terre quand la mer montait, l'accompagnant quand elle +descendait.</p> +<p>Devant cette jeune fille en noir, au visage pâle, au regard +désolé, tout +le monde se découvrait respectueusement; mais elle ne +répondait jamais à +ces témoignages de sympathie, qu'elle ne voyait pas, et +lorsqu'elle les +remarquait, elle le faisait par une simple inclinaison de tête, +sans +parler à personne.</p> +<p>C'était seulement aux douaniers et aux gens qui +étaient chargés +d'explorer le rivage qu'elle adressait la parole, encore +était-ce d'une +façon contrainte:</p> +<p>—Rien de nouveau encore? demandait-elle.</p> +<p>Mais elle ne prononçait pas de nom, et le mot décisif +elle l'évitait.</p> +<p>On lui répondait de la même manière, et le plus +souvent sans parole, en +secouant la tête.</p> +<p>Le septième jour après la mort de M. Haupois, le +temps, jusque-là beau, +se mit au mauvais.</p> +<p>Le vent, qui avait constamment été au sud, passa +à l'est, puis au nord, +d'où il ne tarda pas à souffler en tempête: toutes +les barques revinrent +à la côte, et sur la mer démontée on +n'aperçut plus à l'horizon que de +grands navires: le bateau de Pécune, que depuis sept jours on +était +habitué à voir du matin au soir courir des bordées +devant Bernières, dut +aborder ne pouvant plus tenir la mer.</p> +<p>Aussitôt à terre, Pécune vint trouver Madeleine +dans la cabine où elle +se tenait avec Léon.</p> +<p>—J'ai résisté tant que j'ai pu, dit-il, mais il n'y +avait plus moyen +de rester à la mer, excusez-moi, mamzelle.</p> +<p>Madeleine inclina la tête.</p> +<p>—Faut pas que cela vous désole, continua Pécune, c'est +un bon vent pour +votre malheureux, il porte à le côte; soyez sure que +demain ou +après-demain il doit aborder.</p> +<p>Comme elle levait la main avec un signe d'incrédulité +et de +désespérance, Pécune se pencha vers elle, et d'une +voix basse:</p> +<p>—Croyez-moi, mamzelle, quand je vous dis que le neuvième jour +les noyés +qui n'ont pas été retrouvés se lèvent +eux-mêmes dans la mer et se +mettent en marche pour venir se coucher dans la terre bénite; +s'ils ne +sont pas trop loin ou si le vent est favorable ils abordent; ils ne +restent en route que si le chemin à faire est trop long ou si le +vent +leur est contraire. Vous voyez bien que le vent est bon +présentement. +Rentrez chez vous, mamzelle, et mettez des draps blancs au lit de votre +pauvre père.</p> +<p>Le vent continua de souffler du nord pendant trente-six heures, puis +il +faiblit mais sans tomber complétement.</p> +<p>Le matin du neuvième jour Léon vit arriver l'homme qui +avait la garde du +rivage de Bernières: M. Haupois venait d'aborder sur la +grève, selon la +prédiction de Pécune.</p> +<p>L'enterrement eut lieu le même jour à trois heures de +l'après-midi, et +le soir Léon monta avec Madeleine dans le train qui arrive +à Paris à +cinq heures du matin.</p> +<p>Pendant ces neuf jours il avait exécuté l'acte de +dernière volonté de +son oncle, il était resté près de Madeleine, +«elle avait trouvé en lui +une main qui l'avait soutenue, et un coeur dans lequel elle avait pu +pleurer.»</p> +<p>Mais sa tâche n'était pas finie.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>IX</h3> +<br /> +<p>Avant de quitter Saint-Aubin, Léon avait envoyé une +dépêche pour qu'on +préparât à Madeleine un appartement dans la maison +de la rue de +Rivoli,—celui que sa soeur occupait avant son mariage.</p> +<p>En arrivant il la conduisit lui-même à son appartement:</p> +<p>—Te voilà chez toi, dit-il; tu vois que cette chambre est +celle de +Camille; maintenant elle est la tienne: la soeur cadette prend la place +de la soeur aînée.</p> +<p>Il se dirigea sers la porte de sortie, mais après avoir fait +quelques +pas il revint en arrière:</p> +<p>—Tu vas sans doute manquer de beaucoup de choses; ne t'en +inquiète pas +trop, mon intention est d'aller ce soir ou demain à Rouen pour +m'occuper +des affaires de mon oncle, tu me donneras une liste de ce que tu veux +et +je le rapporterai.</p> +<p>—J'aurais voulu aller à Rouen.</p> +<p>—Pourquoi?</p> +<p>—Mais....</p> +<p>Elle hésita.</p> +<p>Aussitôt il lui vint en aide:</p> +<p>—Tu voudrais aussi, n'est-ce pas, t'occuper de ses affaires?</p> +<p>Elle inclina la tête avec un signe affirmatif.</p> +<p>—Sois tranquille, elles seront arrangées à la +satisfaction de tous; +aussi bien à l'honneur de ... mon oncle, qu'à +l'intérêt de ceux avec qui +il était en relations; je ne ferai rien sans te consulter. Mais +c'est +trop causer. À tantôt!</p> +<p>Elle le retint</p> +<p>—Un seul mot.</p> +<p>—Mais....</p> +<p>—Mieux vaut le dire tout de suite que plus tard, puisqu'il est +douloureux et qu'il doit être dit: ces affaires sont +embarrassées ... +très-embarrassées; nous avons des dettes qui certainement +dépasseront +notre avoir; de combien, je ne sais, car mon pauvre papa, pour ne pas +m'effrayer, ne me disait pas tout; mais enfin ces dettes se +révéleront +assez lourdes, je le crains: qu'il soit bien entendu que je veux +qu'elles soient toutes payées.</p> +<p>—C'est bien ainsi que je le comprends.</p> +<p>—On n'est pas la fille d'un magistrat sans entendre parler des +choses +de la loi; j'ai des droits à faire valoir comme +héritière de ma mère; +j'abandonne ces droits, j'abandonne tout, je consens à ce que +tout ce +que je possède soit vendu pour que ces dettes soient +payées.</p> +<p>Mais Léon ne partit pas le soir pour Rouen comme il le +désirait, car il +trouva rue Royale une dépêche de son père +annonçant son arrivée à Paris +pour le soir même.</p> +<p>Ce que Léon voulait en se rendant à Rouen, +c'était prendre connaissance +des affaires de son oncle, et dire aux créanciers qui allaient +s'abattre +menaçants qu'ils n'avaient rien à craindre, qu'ils +seraient payés +intégralement et qu'il le leur garantissait, lui Léon +Haupois-Daguillon, +de la maison Haupois-Daguillon de Paris.</p> +<p>Son père à Balaruc, cela lui était facile, il +n'avait personne à +consulter, il agissait de lui-même, dans le sens qu'il jugeait +convenable.</p> +<p>Mais l'arrivée de son père à Paris changeait la +situation.</p> +<p>Il fallait laisser à celui-ci le plaisir de sa +générosité envers cette +pauvre Madeleine; cela était convenable, cela était +juste, et, de plus, +cela était, jusqu'à un certain point, habile; on +s'attache à ceux qu'on +oblige; le service rendu serait un lien de plus qui attacherait son +père +à Madeleine; il l'aimerait d'autant plus qu'il aurait plus fait +pour +elle.</p> +<p>C'était par le train de six heures que M. et madame +Haupois-Daguillon +devaient arriver à la gare de Lyon. À six heures moins +quelques minutes, +Léon les attendait à la porte de sortie des voyageurs. +Tout d'abord il +avait pensé à demander à Madeleine si elle voulait +l'accompagner, ce qui +eût été une prévenance à laquelle son +père et sa mère auraient été +sensibles; mais la réflexion l'avait fait vite renoncer à +cette idée; il +ne pouvait pas, à Paris, sortir seul avec Madeleine.</p> +<p>De la gare de Lyon à la rue de Rivoli, le temps se passa pour +M. et +madame Haupois en questions, pour Léon en récit.</p> +<p>Il y avait une demande qu'il attendait et pour laquelle il avait +préparé +sa réponse: «Comment était-il arrivé +à Saint-Aubin juste au moment de la +mort de son oncle?»</p> +<p>Ce fut sa mère qui la lui posa:</p> +<p>Son explication fut celle qu'il avait déjà +donnée à Madeleine: le +médecin de Rouen qu'il rencontre par hasard et qui le +prévient que son +oncle est menacé de devenir aveugle.</p> +<p>Cette histoire du médecin avait l'inconvénient de ne +pas expliquer la +lettre de son oncle; mais devait-on supposer que Savourdin parlerait de +cette lettre? Cela n'était pas probable; si contre toute attente +le +vieux caissier en parlait, il serait temps alors de l'expliquer d'une +façon telle quelle.</p> +<p>Élevé par un père et une mère qui +l'aimaient, Léon n'avait pas été +habitué à mentir, aussi se serait-il assez mal +tiré de son récit fait +dans le calme et en tête à tête avec ses parents; +mais en voiture, au +milieu du bruit et des distractions, il en vint à bout sans trop +de +maladresse.</p> +<p>En entrant dans le salon où Madeleine se tenait, M. +Haupois-Daguillon +ouvrit ses bras à sa nièce et l'embrassa tendrement.</p> +<p>Puis après l'oncle vint la tante.</p> +<p>Mais ce fut plutôt en père et en mère qu'ils +l'accueillirent qu'en oncle +et en tante.</p> +<p>Madame Haupois-Daguillon eut soin d'ailleurs de bien marquer cette +nuance:</p> +<p>—Désormais cette maison sera la tienne, lui dit-elle, et tu +trouveras +dans ton oncle un père, dans Léon un frère; pour +moi tu peux compter sur +toute ma tendresse.</p> +<p>Madeleine était trop émue pour répondre, mais +ses larmes parlèrent pour +elle.</p> +<p>Madame Haupois Daguillon était depuis trop longtemps +éloignée de sa +maison de commerce pour ne pas vouloir reprendre dès le soir +même les +habitudes de toute sa vie; aussi, malgré les fatigues d'un +voyage de +vingt-deux heures, voulut-elle, après le dîner, aller +coucher rue +Royale.</p> +<p>—Je vais t'accompagner, lui dit son fils.</p> +<p>À peine dans la rue, Léon se pencha à l'oreille +de sa mère:</p> +<p>—Comment trouves-tu Madeleine? lui demanda-t-il.</p> +<p>L'intonation de cette question était si douce, que madame +Haupois-Daguillon s'arrêta surprise et, s'appuyant sur le bras de +son +fils, elle força celui-ci à la regarder en face:</p> +<p>—Pourquoi me demandes-tu cela? lui dit-elle.</p> +<p>—Mais pour savoir ce que tu penses maintenant de Madeleine, que tu +n'avais pas vue depuis deux ans.</p> +<p>—Et pourquoi tiens-tu tant à savoir ce que je pense de +Madeleine?</p> +<p>—Pour une raison que je te dirai quand tu auras bien voulu me +répondre.</p> +<p>Ces quelques paroles s'étaient échangées +rapidement; la voix du fils +était émue; celle de la mère était +inquiète.</p> +<p>Cependant tous deux avaient pris le ton de l'enjouement.</p> +<p>—Sur quoi porte ta question? demanda madame Haupois-Daguillon, qui +paraissait vouloir gagner du temps et peser sa réponse avant de +la +risquer.</p> +<p>—Comment sur quoi? Mais sur Madeleine, puisque c'est d'elle que je +te +parle.</p> +<p>—J'entends bien, mais toi aussi tu m'entends bien; tu me demandes +comment je trouve Madeleine; est-ce de sa figure que tu parles? de son +esprit, de son coeur, de son caractère?</p> +<p>—De tout.</p> +<p>—Quand je voyais Madeleine, elle était une bonne petite +fille, +intelligente.</p> +<p>—N'est-ce pas?</p> +<p>—Douce de caractère et d'humeur facile.</p> +<p>—N'est-ce pas? et pleine de coeur.</p> +<p>—Elle était tout cela alors, mais ce qu'elle est maintenant +je n'en +sais rien; deux années changent beaucoup une jeune fille.</p> +<p>—Assurément, mais moi qui, depuis dix jours, vis près +d'elle, je puis +t'assurer que, s'il s'est fait des changements dans le caractère +de +Madeleine, ils sont analogues à ceux qui se sont faits dans sa +personne.</p> +<p>—Il est vrai qu'elle a embelli et qu'elle est charmante.</p> +<p>—Alors que dirais-tu si je te la demandais pour ma femme?</p> +<p>—Je dirais que tu es fou.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>X</h3> +<br /> +<p>Lorsque pendant trente ans on a dirigé une grande maison de +commerce, +avec une armée d'employés ou d'ouvriers sous ses ordres, +on a pris bien +souvent dans cette direction des habitudes d'autorité qu'on +porte dans +la vie et dans le monde; partout l'on commande, et à tous, sans +admettre +la résistance ou la contradiction.</p> +<p>C'était le cas de madame Haupois-Daguillon qui, même +avec ses enfants +qu'elle aimait cependant tendrement, était toujours madame +Haupois-Daguillon.</p> +<p>Lorsqu'elle avait pris le bras de son fils, c'était en +mère qu'elle lui +avait tout d'abord parlé d'un ton affectueux et vraiment +maternel; mais +ce ne fut pas la mère qui s'écria: «Tu es +fou»; ce fut la femme de +volonté, d'autorité, la femme de commerce.</p> +<p>Léon connaissait trop bien sa mère peur ne pas saisir +les moindres +nuances de ses intonations, et c'était précisément +parce qu'il avait au +premier mot senti chez elle de la résistance qu'il avait +été si net et +si précis dans sa demande: c'était là un des +côtés de son caractère; mou +dans les circonstances ordinaires, il devenait ferme et même +cassant +aussitôt qu'il se voyait en face d'une opposition.</p> +<p>—En quoi est-ce folie de penser à prendre Madeleine pour +femme? +demanda-t-il.</p> +<p>Ils étaient arrivés sur la place de la Concorde, +madame Haupois s'arrêta +tout à coup, puis, après un court mouvement +d'hésitation, elle tourna +sur elle-même.</p> +<p>—Rentrons rue de Rivoli, dit-elle.</p> +<p>—Et pourquoi?</p> +<p>—Ton père n'est pas encore couché, tu vas lui +expliquer ce que tu viens +de me dire....</p> +<p>—Mais....</p> +<p>—Madeleine est la nièce de ton père; elle est son +sang; par le malheur +qui vient de la frapper, elle devient jusqu'à un certain point +sa +fille, c'est donc à lui qu'il appartient de décider +d'elle. Je ne veux +pas, si la réponse de ton père est contraire à tes +désirs ... que tu +m'accuses d'avoir pesé sur lui et d'avoir inspiré cette +réponse.</p> +<p>—Mais c'était là justement ce que je voulais, dit-il +avec un sourire, +tu l'as bien deviné.</p> +<p>—Rentrons, explique-toi franchement avec ton père, il te dira +ce qu'il +pense.</p> +<p>—Mais toi?</p> +<p>—Je te le dirai aussi.</p> +<p>—Tu me fais peur.</p> +<p>Et, sans échanger d'autres paroles, ils revinrent à +l'appartement de la +rue de Rivoli.</p> +<p>M. Haupois fut grandement surpris en voyant entrer dans sa chambre +sa +femme et son fils.</p> +<p>—Que se passe-t-il donc? demanda-t-il.</p> +<p>—Léon va te l'expliquer, mais en attendant qu'il le fasse +longuement, +je veux te le dire en deux mots,—il désire prendre Madeleine +pour +femme.</p> +<p>—Il est donc fou!</p> +<p>—C'est justement le mot que je lui ai répondu.</p> +<p>Puis, s'adressant à son fils:</p> +<p>—Tu ne diras pas que ton père et moi nous nous étions +entendus.</p> +<p>Léon resta déconcerté, et pendant plusieurs +minutes il regarda son père +et sa mère, ses yeux ne quittant celui-ci que pour se poser sur +celle-là.</p> +<p>Enfin il se remit.</p> +<p>—Il y a une question que j'ai adressée à ma +mère, veux-tu me permettre +de te la poser?</p> +<p>—Laquelle?</p> +<p>—En quoi est-ce folie de vouloir épouser Madeleine?</p> +<p>—Elle n'a pas un sou.</p> +<p>—Je ne tiens nullement à épouser une femme riche.</p> +<p>—Nous y tenons, nous!</p> +<p>—Je ne t'obligerai jamais, dit M. Haupois, à épouser +une femme que tu +n'aimerais pas, mais je te demande qu'en échange tu ne prennes +pas une +femme qui ne nous conviendrait pas.</p> +<p>—En quoi Madeleine peut-elle ne pas vous convenir? ma mère +reconnaissait tout à l'heure qu'elle était charmante sous +tous les +rapports.</p> +<p>—Sous tous, j'en conviens, répondit M. Haupois, sous un seul +excepté, +sous celui de la fortune; ta position....</p> +<p>—Oh! ma position.</p> +<p>—Notre position si tu aimes mieux, notre position t'oblige à +épouser +une femme digne de toi.</p> +<p>—Je ne connais pas de jeune fille plus digne d'amour que Madeleine.</p> +<p>—Il n'est pas question d'amour.</p> +<p>—Il me semble cependant que, si l'on veut se marier, c'est la +première +question à examiner, répliqua Léon avec une +certaine raideur, et pour +moi je puis vous affirmer que je n'épouserai qu'une femme que +j'aimerai.</p> +<p>Peu à peu le ton s'était élevé chez le +père aussi bien que chez le fils, +madame Haupois jugea prudent d'intervenir.</p> +<p>—Mon cher enfant, dit-elle avec douceur, tu ne comprends pas ton +père, +tu ne nous comprends pas; ce n'est pas sur la femme, ce n'est pas sur +Madeleine que nous discutons, c'est sur la position sociale et +financière que doit occuper dans le monde celle qui +épousera l'héritier +de la maison Haupois-Daguillon. Aie donc un peu la fierté de ta +maison, +de ton nom et de ta fortune. Autrefois on disait: «noblesse +oblige»; la +noblesse n'est plus au premier rang; aujourd'hui c'est «fortune +qui +oblige». Tu sens bien, n'est-il pas vrai, que tu ne peux pas +épouser une +femme qui n'a rien.</p> +<p>Depuis que ce gros mot de fortune avait été +prononcé, Léon avait une +réplique sur les lèvres: «Mon père n'avait +rien, ce qui ne l'a pas +empêché d'épouser l'héritière des +Daguillon;» mais, si décisive qu'elle +fût, il ne pouvait la prononcer qu'en blessant son père +aussi bien que +sa mère, et il la retint:</p> +<p>—Il y aurait un moyen que Madeleine ne fût pas une femme qui +n'a rien, +dit-il en essayant de prendre un ton léger.</p> +<p>—Lequel? demanda M. Haupois, qui n'admettait pas volontiers qu'on ne +discutât pas toujours gravement et méthodiquement.</p> +<p>—Elle est, par le seul fait de la mort de mon pauvre oncle, devenue +ta +fille, n'est-ce pas?</p> +<p>—Sans doute.</p> +<p>—Eh bien! tu ne marieras pas ta fille sans la doter; donne-lui la +moitié de ma part, et en nous mariant nous aurons un apport +égal.</p> +<p>—Allons, décidément, tu es tout à fait fou.</p> +<p>—Non, mon père, et je t'assure que je n'ai jamais +parlé plus +sérieusement; car je m'appuie sur ta bonté, sur ta +générosité, sur ton +coeur, et cela n'est pas folie.</p> +<p>—Tu as raison de croire que je doterai Madeleine; nous nous sommes +déjà +entendus à ce sujet, ta mère et moi, de même que +nous nous sommes +entendus aussi sur le choix du mari que nous lui donnerons.</p> +<p>—Charles! interrompit vivement madame Haupois en mettant un doigt +sur +ses lèvres; puis tout de suite s'adressant à son fils: +C'est assez; nous +savons les uns et les autres ce qu'il était important de savoir; +ton +père et moi nous connaissons tes sentiments, et tu connais les +nôtres: +il est tard; nous sommes fatigués, et d'ailleurs il ne serait +pas sage +de discuter ainsi à l'improviste une chose aussi grave; nous y +réfléchirons chacun de notre côté, et nous +verrons ensuite chez qui ces +sentiments doivent changer. Reconduis-moi.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XI</h3> +<br /> +<p>Les mauvaises dispositions manifestées par son père et +sa mère ne +pouvaient pas empêcher Léon de s'occuper des affaires de +Madeleine: tout +au contraire.</p> +<p>Le lendemain, il parla à son père de son projet +d'aller à Rouen pour +voir quelle était précisément la situation de son +oncle.</p> +<p>Mais, aux premiers mots, M. Haupois l'arrêta:</p> +<p>—Ce voyage est inutile, dit-il, j'ai déjà écrit +à Rouen, et j'ai chargé +un de mes anciens camarades, aujourd'hui avoué, de mener +à bien cette +liquidation; il vaut mieux que nous ne paraissions pas; un homme +d'affaires viendra plus facilement à bout des créanciers.</p> +<p>Le mot «liquidation» avait fait lever la tête +à Léon, l'idée de venir +«à bout des créanciers facilement» le souleva:</p> +<p>—Pardon, s'écria-t-il, mais l'intention de Madeleine est +d'abandonner +tous les droits qu'elle tient de sa mère, pour que les +créanciers soient +payés; il n'y a donc pas à venir à bout d'eux.</p> +<p>—Ceci me regarde et ne regarde que moi; les droits de Madeleine sont +insignifiants, et si c'est pour en faire abandon que tu veux aller +à +Rouen, ton voyage est inutile.</p> +<p>—Je te répète ce que Madeleine m'a dit.</p> +<p>—C'est bien, je sais ce que j'ai à faire. Mais puisqu'il est +question +de Madeleine, revenons, je te prie, sur notre entretien d'hier soir: ce +n'est pas sérieusement que tu penses à prendre Madeleine +pour ta femme, +n'est-ce pas?</p> +<p>—Rien n'est plus sérieux.</p> +<p>—Tu veux te marier?</p> +<p>—Je désire devenir le mari de Madeleine.</p> +<p>—À vingt-quatre ans, tu veux dire adieu à la vie de +garçon, à la +liberté, au plaisir! Il n'y a donc plus de jeunes gens?</p> +<p>—La vie de garçon n'a pas pour moi les charmes que tu +supposes, et je +me soucie peu d'une liberté dont je ne sais bien souvent que +faire. J'ai +plutôt besoin d'affection et de tendresse.</p> +<p>—Il me semble que ni l'affection ni la tendresse ne t'ont +manqué, +répliqua M. Haupois. Je t'ai dit hier que tu étais fou, +je te le répète +aujourd'hui, non plus sous une impression de surprise, mais de +sang-froid et après réflexion. Toute la nuit j'ai +réfléchi à ton projet, +à ta fantaisie; et de quelque côté que je l'aie +retourné, il m'a paru +ce qu'il est réellement, c'est-à-dire insensé; +aussi, pour ne pas +laisser aller les choses plus loin, je te déclare, puisque nous +sommes +sur ce sujet, que je ne donnerai jamais mon consentement à un +mariage +avec Madeleine. Jamais; tu entends, jamais; et en te parlant ainsi, je +te parle en mon nom et au nom de ta mère; tu n'épouseras +pas ta cousine +avec notre agrément; sans doute tu toucheras bientôt +à l'âge où l'on +peut se marier malgré ses parents; mais, si tu prends ainsi +Madeleine +pour femme, il est bien entendu dès maintenant que ce sera +malgré nous. +Nous avons d'autres projets pour toi, et je dois te le dire pour +être +franc, nous en avons d'autres pour Madeleine. Quand je t'ai +écrit que +notre intention était de recueillir cette pauvre enfant et de la +traiter +comme notre fille, nous pensions, ta mère et moi, que tu +n'éprouverais +pour elle que des sentiments fraternels, en un mot qu'elle serait pour +toi une soeur et rien qu'une soeur; mais ce que tu nous a appris hier +nous prouve que nous nous trompions.</p> +<p>—Jusqu'à ce jour Madeleine n'a été pour moi +qu'une soeur.</p> +<p>—Jusqu'à ce jour; mais maintenant, si vous vous voyez +à chaque instant, +et si vous vivez sous le même toit, les sentiments fraternels +seront +remplacés par d'autres sans doute; tu te laisseras +entraîner par la +sympathie qu'elle t'inspire et tu l'aimeras; elle, de son +côté, pourra +très-bien ne pas rester insensible à ta tendresse et +t'aimer aussi. Cela +est-il possible, je le demande?</p> +<p>—Que voulez-vous donc, ma mère et toi?</p> +<p>—Nous voulons ce que le devoir et l'honneur exigent, puisque nous +sommes décidés à ne pas te laisser épouser +Madeleine.</p> +<p>—Lui fermer votre maison! ah! ni toi ni ma mère vous ne ferez +cela.</p> +<p>—Il dépend de toi que Madeleine reste ici comme si elle +était notre +fille.</p> +<p>—Et comment cela?</p> +<p>—Tu comprends, n'est-ce pas, qu'après ce que tu nous as dit +nous ne +pouvons pas, nous qui ne voulons pas que Madeleine devienne ta femme, +nous ne pouvons pas tolérer que vous viviez l'un et l'autre dans +une +étroite intimité.</p> +<p>—Vous reconnaissez donc de bien grandes qualités à +Madeleine, que vous +craignez qu'une intimité de chaque jour développe un +amour naissant? Si +Madeleine n'est pas digne d'être aimée, le meilleur moyen +de de me le +prouver n'est-il pas de me laisser vivre près d'elle pour que +j'apprenne +à la connaître et à la juger telle qu'elle est?</p> +<p>—Il ne s'agit pas de cela. Je dis que vous ne devez pas vivre sous +le +même toit, et bien que tu aies ton appartement particulier, il en +serait +ainsi si nous laissions les choses aller comme elles ont +commencé; +régulièrement, beaucoup plus régulièrement +qu'autrefois, tu déjeunerais +avec nous, tu dînerais avec nous, tu passerais tes soirées +avec nous, +c'est-à-dire avec Madeleine. Pour que cela ne se réalise +pas, il n'y a +que deux partis à prendre: ou Madeleine quitte notre maison, ou +tu +t'éloignes toi-même.</p> +<p>—C'est ma mère qui a eu cette idée?</p> +<p>—Ta mère et moi; mais ne nous fais pas porter une +responsabilité qui +t'incombe à toi-même, et si ce que je viens de te dire te +blesse, +n'accuse que celui qui nous impose ces résolutions.</p> +<p>—Et où dois-je aller?</p> +<p>—À Madrid, où ta présence sera utile, +très-utile aux affaires de notre +maison. Tu acceptes cette combinaison, Madeleine reste chez nous, et +nous avons pour elle les soins d'un père et d'une mère; +tu la refuses, +alors je m'occupe de trouver pour elle une maison respectable où +elle +vivra jusqu'au jour de son mariage.</p> +<p>Léon resta assez longtemps sans répondre.</p> +<p>—Eh bien? demanda M. Haupois. Tu ne dis rien?</p> +<p>—Je sens que votre résolution est par malheur bien +arrêtée, je ne lui +résisterai donc pas. J'irai à Madrid, car je ne veux pas +causer à +Madeleine la douleur de sortir de cette maison. Mais pour me rendre +à +votre volonté, je ne renonce pas à Madeleine. Loin d'elle +j'interrogerai +mon coeur. L'absence me dira quels sentiments j'éprouve pour +elle, +quelle est leur solidité et leur profondeur; à mon retour +je vous ferai +connaître ces sentiments, j'interrogerai ceux de Madeleine et +nous +reprendrons alors cet entretien. Quand veux-tu que je parte!</p> +<p>—Le plus tôt sera le mieux.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XII</h3> +<br /> +<p>Ce n'était pas la première fois que Léon se +trouvait en opposition avec +les idées ambitieuses de son père et de sa mère; +il les connaissait donc +bien et, mieux que personne, il savait qu'il n'y avait pas à +lutter +contre elles.</p> +<p>Quand sa mère avait dit avec modestie et les yeux +baissés: «notre +position», tout était dit.</p> +<p>Et, pour son père, il n'y avait rien au-dessus de la fortune +«gagnée +loyalement dans le commerce».</p> +<p>Tous deux avaient au même point la fierté de l'argent +et le mépris de la +médiocrité.</p> +<p>Plus jeune que sa soeur de deux ans, il avait vu, lorsqu'il avait +été +question de marier celle-ci, quelle était la puissance +tyrannique de ces +idées, qui avaient fait repousser, malgré les +supplications de Camille, +les prétendants les plus nobles, mais pauvres, pour accepter en +fin de +compte un baron Valentin, à peine noble mais riche. Combien de +fois +Camille, qui voulait être duchesse et qui n'admettait qu'avec +rage la +possibilité d'être simple marquise, avait-elle +versé des torrents de +larmes. Mais ni larmes ni rage n'avaient touché M. et madame +Haupois.</p> +<p>—Nous ne nous amoindrirons pas dans notre gendre.</p> +<p>Cette réponse avait toujours été la même +en présence d'un mari pauvre.</p> +<p>S'amoindrir! s'abaisser! pour eux c'était faire faillite +moralement.</p> +<p>Que répondre à son père et à sa +mère lui disant: «Ce n'est pas Madeleine +que nous repoussons, c'est la fille sans fortune?»</p> +<p>Toutes les raisons du monde les meilleures et les plus habiles ne +feraient pas Madeleine riche du jour au lendemain; et ce qu'il dirait, +ce qu'il tenterait en ce moment, tournerait en réalité +contre elle.</p> +<p>Ce qu'il fallait pour le moment, c'était que Madeleine +restât près de +son père et de sa mère et qu'elle devînt de fait ce +qu'elle n'était +encore qu'en parole: leur fille.</p> +<p>Et puis d'ailleurs ce temps d'attente aurait cela de bon qu'il +serait +pour lui-même un temps d'épreuve. Loin de Madeleine, il +sonderait son +coeur. Et, s'étant dégagé du sentiment de +sympathie et de tendresse qui +à cette heure le poussait vers elle, il verrait s'il aimait +réellement +sa cousine, et surtout s'il l'aimait assez pour l'épouser +malgré son +père et sa mère.</p> +<p>La chose était assez grave pour être mûrement +pesée et ne point se +décider à la légère par un coup de +tête ou dans un mouvement de révolte.</p> +<p>Résolu à partir, il voulut l'annoncer lui-même +à Madeleine, et pour cela +il choisit un moment où, sa mère étant +occupée rue Royale et son père +étant à son cercle, il était certain de la trouver +seule et de n'être +point dérangés dans leur entretien.</p> +<p>—Je viens t'annoncer mon départ pour demain, dit-il.</p> +<p>À ce mot, Madeleine ne montra ni surprise ni émotion, +mais tirant un +morceau de papier d'un carnet, elle le plia en quatre et le tendit +à son +cousin.</p> +<p>—Voici la liste des objets que je te prie de me faire +expédier, +dit-elle.</p> +<p>—Mais je ne vais point à Rouen, je pars pour Madrid.</p> +<p>—Madrid!</p> +<p>Et cette émotion que Léon lui reprochait tout bas de +n'avoir point +manifestée quelques secondes auparavant fit trembler sa voix et +pâlir +ses lèvres frémissantes.</p> +<p>—Tu pars! répéta-t-elle tout bas et machinalement: +Ainsi tu pars.</p> +<p>—Demain.</p> +<p>—Et tu seras longtemps absent?</p> +<p>Il hésita un moment avant de répondre.</p> +<p>—Je ne sais.</p> +<p>—C'est-à-dire pour être franc que tu ne peux pas +prévoir le moment de +ton retour, n'est-ce pas? Tu as été si bon, si +généreux pour moi, que me +voilà tout attristée.</p> +<p>Puis baissant la voix:</p> +<p>—Avec qui parlerai-je de lui?</p> +<p>Et deux larmes coulèrent sur ses joues.</p> +<p>C'était la pensée de son père qui, +assurément, faisait couler les +larmes, et cette pensée seule.</p> +<p>—Et pourquoi n'en parlerais-tu pas avec mon père? demanda +Léon après +quelques minutes de réflexion; tu sais qu'ils se sont +aimés tendrement +comme deux frères, et je t'assure qu'avant cette rupture qui a +brisé nos +relations, mon père avait plaisir à raconter des +histoires de son +enfance et de sa jeunesse, auxquelles son frère Armand se +trouvait +mêlé: tu seras agréable à mon père en +lui parlant de ce temps.</p> +<p>—Certes je le ferai.</p> +<p>—Puisque je te demande d'être agréable à mon +père, veux-tu me permettre +de te donner un conseil, ma chère petite Madeleine?...</p> +<p>Il s'arrêta brusquement, car, se laissant entraîner par +son émotion il +avait été plus loin, beaucoup plus loin qu'il ne voulait +aller.</p> +<p>Mais aussitôt il reprit en souriant:</p> +<p>—Tiens! voilà que je parle comme lorsque tu n'étais +qu'une petite fille +et que nous jouiions au mariage.</p> +<p>Elle détourna la tête et ne répondit pas.</p> +<p>—Ce que je veux te demander, poursuivit Léon vivement, c'est +que tu +t'appliques à faire la conquête de mon père et de +ma mère. Cela te sera +facile, gracieuse, bonne, charmante, fine comme tu l'es.</p> +<p>—Tu ne me crois donc pas modeste, que tu me parles ainsi en face, +dit-elle en s'efforçant de sourire.</p> +<p>—Je dirai, si tu veux, que tu n'es que charmante, et cela, il faut +bien +que je l'exprime brutalement, puisque je te demande de faire usage de +cette qualité.</p> +<p>—Adresse-toi à mon désir de t'être +agréable à toi-même, c'est assez.</p> +<p>—Enfin, je veux que tu charmes mon père et ma mère de +telle sorte qu'à +mon retour tu sois leur fille, leur vraie fille, non-seulement par +l'adoption, mais encore par l'affection. Présentement tu sais +qu'ils +t'aiment et que tu peux compter sur eux. Je te demande de faire en +sorte +qu'ils t'aiment plus encore. Tu me diras qu'on plaît parce qu'on +plaît, +sans raison bien souvent; mais on plaît aussi parce qu'on veut +plaire. +Fais-moi l'amitié, chère petite ... cousine, de leur +plaire à tous +deux, à l'un comme à l'autre. Ce qui sera le plus +sensible à ma mère, ce +sera l'intérêt que tu porteras aux affaires de notre +maison. Si tu veux +bien aller souvent lui tenir compagnie au magasin, si tu l'aides +à +écrire quelques lettres dans un moment de presse, si tu admires +intelligemment quelques belles pièces d'orfèvrerie, elle +t'adorera. +Quant à mon père, il sera très-heureux que tu +l'accompagnes dans sa +promenade de tous les jours aux Champs-Élysées, et quand +il sera fier de +toi pour les regards d'admiration que tu auras provoqués en +passant +appuyée sur son bras, sa conquête sera faite aussi, et +solidement, je +t'assure. Ne dis pas que tu ne provoqueras pas l'admiration.</p> +<p>—Je ne dis rien pour que tu n'insistes pas, mais pour cela seulement.</p> +<p>—Maintenant il me reste à parler d'un membre de notre famille +avec qui +tu n'as pas besoin de te mettre en frais, je veux parler de Camille. Il +n'est même pas à souhaiter que tu fasses sa conquête.</p> +<p>—Et pourquoi donc ne veux-tu pas que je sois aimable avec elle?</p> +<p>—Parce qu'elle voudrait te marier.</p> +<p>Elle ne put retenir un mouvement de répulsion.</p> +<p>—Tu ne sais pas comme cette manie matrimoniale a fait de +progrès en +elle, depuis qu'elle est mariée; elle a toujours à offrir +une collection +de jeunes gens et de jeunes filles, portant tous, bien entendu, les +plus +beaux noms de la noblesse française ou étrangère, +car elle n'a pas de +préjugés patriotiques.</p> +<p>—Malheureusement pour Camille, il n'y a pas de maris pour les filles +pauvres.</p> +<p>—Tu crois cela, petite cousine, tu as tort, il ne faut pas +être si +pessimiste: il y a, tu peux m'en croire, des hommes qui cherchent dans +une femme autre chose que la fortune, et qui se laissent toucher par la +beauté, par la grâce, par les qualités de l'esprit +et de l'âme....</p> +<p>Il avait prononcé ces paroles avec élan, il +s'arrêta, et reprenant le +ton enjoué:</p> +<p>—Comme dans la collection de Camille il peut y avoir des hommes +ainsi +faits, je ne veux pas qu'elle te les propose, car je me réserve +de te +marier....</p> +<p>Elle le regarda interdite, ne sachant évidemment que penser +de ces +paroles et cherchant leur sens.</p> +<p>Il continua en souriant:</p> +<p>—Plus tard, à mon retour, nous parlerons de cela; aussi ne +permets à +personne de t'en parler, n'est-ce pas, ou bien si l'on t'en parle +malgré +toi, écris-moi. Je sais bien qu'il n'est pas convenable qu'une +jeune +fille écrive ainsi, même à son cousin; mais dans +une circonstance aussi +grave, ce ne serait pas à ton cousin que tu écrirais, ce +serait à ... ce +serait à ton frère. Me le promets-tu?</p> +<p>Il lui tendit la main, elle lui donna la sienne.</p> +<p>—Maintenant, dit-il, j'ai encore quelque chose à te demander. +Je +voudrais emporter un souvenir de mon oncle ... et de toi, qui ne me +quitterait pas. Veux-tu me donner le petit médaillon qui +était suspendu +à la chaîne de mon oncle et dans lequel se trouve +l'émail fait d'après +ton portrait quand tu étais petite fille?</p> +<p>—Si je veux, ah! de tout coeur!</p> +<p>Et vivement elle courut chercher ce médaillon qu'elle tendit +à Léon.</p> +<p>—Merci, dit-il.</p> +<p>Et lui prenant les deux mains il les retint dans les siennes en la +regardant dans les yeux.</p> +<p>À ce moment la porte s'ouvrit, et madame Haupois, entrant, +les couvrit +d'un coup d'oeil.</p> +<p>—Je faisais mes adieux à Madeleine, dit Léon +après un court moment +d'embarras, car j'avance mon départ, je me mettrai en route +demain +matin.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XIII</h3> +<br /> +<p>Après le départ de Léon, Madeleine s'appliqua +de tout coeur à suivre les +conseils qu'il lui avait donnés, et cela lui fut d'autant plus +facile +qu'elle désirait elle-même très-franchement plaire +à son oncle et à sa +tante.</p> +<p>Si elle n'avait pas la vocation du commerce elle n'en avait ni le +dégoût, ni le mépris, et ce n'était +nullement un ennui pour elle d'aller +passer quelques heures de sa journée auprès de sa tante; +elle prenait +intérêt à ce qui l'entourait, elle avait des yeux +pour voir, elle avait +des oreilles pour entendre, surtout des oreilles toujours attentives +pour toutes les explications ou toutes les histoires, et madame +Haupois-Daguillon était enchantée d'elle.</p> +<p>Si elle n'éprouvait pas non plus un plaisir extrême +à monter chaque jour +les Champs-Élysées jusqu'à l'Arc de Triomphe et +à les redescendre à +l'heure où le tout-Paris mondain s'en va faire au Bois sa banale +promenade, cela ne lui était pas en réalité une +bien grande fatigue: +son oncle se montrait satisfait qu'elle l'accompagnât, elle +était +elle-même contente du contentement de son oncle.</p> +<p>M. Haupois-Daguillon, en sa jeunesse beau garçon et homme +à bonnes +fortunes, avait, malgré l'âge et ses occupations +commerciales, conservé +l'amour et le culte plastique, qui avaient failli faire de lui un +statuaire; il y avait peu d'hommes plus sensibles à la +beauté féminine +que ce riche bourgeois. Sa nièce eût été +laide ou mal bâtie, il ne l'eût +point pour cela repoussée; mais les sentiments de compassion +qu'il eût +éprouvés pour elle n'eussent en rien ressemblé +à ceux de tendre +sympathie qui tout de suite l'avaient touché lorsqu'après +une séparation +de deux ans il l'avait revue. Car, loin d'être laide ou mal +bâtie, elle +était au contraire fort belle et surtout admirablement +modelée cette +jeune nièce: son cou onduleux, sa poitrine pleine et ronde, ses +épaules +tombantes sans saillies osseuses, son torse entier étaient +dignes de la +sculpture, et comme sur ces épaules se dressait une tête +gracieuse et +fine d'une beauté délicate, que la douleur en ces +derniers temps avait +pétrie pour lui donner quelque chose de tendre et de +poétique, qu'elle +n'avait pas en sa première jeunesse, elle produisait une vive +sensation +sur ceux qui la voyaient, alors même qu'il ne la connaissaient +pas. Et +pour suivre des yeux cette jeune fille en deuil à la +démarche modeste, +il arrivait souvent qu'on se retournât ou qu'on +s'arrêtât alors qu'elle +accompagnait son oncle qui, lui, s'avançait en vainqueur +superbe: il +marchait la tête haute et ses favoris blancs tombaient sur une +cravate +longue et sur une chemise d'une blancheur éblouissante formant +le +plastron; cambrant sa poitrine bien prise dans une redingote +boutonnée +qui maintenait au majestueux un ventre proéminent; tenant dans +sa main +soigneusement gantée une canne dont la pomme en argent +était ciselée et +niellée avec art; frappant du talon de ses bottines l'asphalte +du +trottoir; tendant le mollet, il passait à travers la foule, +heureux de +sa bonne santé, satisfait de sa prestances, glorieux de sa +fortune et +fier de l'impression que produisait sur les hommes celle qu'il +promenait +à son bras.</p> +<p>En peu de temps Madeleine avait fait ainsi, selon le désir de +Léon, la +conquête de son oncle et de sa tante, et si elle ne retrouva pas +en eux +un père et une mère, elle sentit au moins qu'elle +était adoptée avec +tendresse et non comme une parente pauvre dont on prend la charge parce +qu'il le faut.</p> +<p>Dans l'apaisement que le temps amena peu à peu en elle, deux +points +noirs restèrent cependant inquiétants pour son esprit et +menaçants pour +son repos.</p> +<p>L'un se trouva dans les soins gênants dont l'entoura le +principal +employé de son oncle, un jeune homme de l'âge de +Léon et son camarade de +classes, nommé Eugène Saffroy;—l'autre dans l'ignorance +où son oncle la +laissait à propos du règlement des affaires de son +père.</p> +<p>Le premier souci de son oncle, dès qu'elle s'était +installée à Paris, +avait été de provoquer son émancipation, et, +aussitôt qu'il l'eut +obtenue, de se faire donner une procuration générale, de +telle sorte que +Madeleine n'eût à se préoccuper ni à +s'occuper de rien. Si elle avait +osé, elle aurait dit qu'elle désirait au contraire +régler elle-même tout +ce qui touchait la succession de son père; mais une +extrême réserve lui +était imposée en un pareil sujet, et aux premiers mots +qu'elle avait osé +risquer, son oncle lui avait fermé la bouche:</p> +<p>—As-tu confiance en moi?</p> +<p>—Oh! mon oncle.</p> +<p>—Eh bien! ma mignonne, laisse-moi faire; Léon m'a dit que tu +abandonnais tous tes droits, nous aurons égard à ta +volonté, qui est +respectable; pour le reste, je pense que tu voudras bien t'en rapporter +à ceux qui ont l'habitude des affaires; je te promets de te +remettre aux +mains les quittances de tous ceux à qui ton père devait; +cela, il me +semble, doit te suffire.</p> +<p>Évidemment cela devait lui suffire, et l'observation de son +oncle était +parfaitement juste. N'était-ce pas lui qui payait? Il avait bien +le +droit, alors, de vouloir garder la direction d'une affaire qui, en fin +de compte, lui coûterait assez cher.</p> +<p>Elle se disait, elle se répétait tout cela, et +cependant elle était +tourmentée autant qu'affligée que son oncle ne lui +parlât jamais de ce +qui se passait à Rouen. Pourquoi ce silence? Qui plus qu'elle +pouvait +prendre à coeur de sauver l'honneur de son père et de +défendre sa +mémoire? De tous les malheurs qu'apporte la pauvreté, +celui-là était +pour elle le plus douloureux et le plus humiliant: rien, elle ne +pouvait +rien, pas même parler, pas même savoir; elle n'avait +qu'à attendre dans +son impuissance et surtout dans une confiance apparente.</p> +<p>Du côté d'Eugène Saffroy, son tourment, pour +être moins profond, n'était +pourtant pas sans avoir quelque chose de blessant.</p> +<p>Fils d'un ancien commis des Daguillon, cet Eugène Saffroy +avait été +recueilli, après la mort de ses parents, par madame +Haupois-Daguillon, +qui l'avait fait élever et instruire avec Léon, jusqu'au +jour où +celui-ci avait quitté le collége pour l'École de +droit. À cette époque +Eugène Saffroy était entré dans la maison de la +rue Royale, et +rapidement, par son zèle, par son activité, par son +intelligence des +affaires, il était devenu un employé modèle, +réalisant ainsi le secret +désir de madame Haupois-Daguillon qui avait été de +faire de lui le +soutien de Léon, c'est-à-dire l'homme de travail et le +directeur réel de +la maison dont Léon serait bientôt le chef en nom beaucoup +plus qu'en +fait.</p> +<p>Lorsqu'on a de pareilles visées sur un homme qui, par son +activité et +son intelligence, peut se créer partout une bonne situation, on +ne +saurait trop le ménager pour se l'attacher solidement.</p> +<p>C'était ce qu'avait fait madame Haupois-Daguillon et, sous le +double +rapport des intérêts et des relations, elle l'avait +traité aussi +généreusement que possible; non-seulement il avait une +part dans les +bénéfices de la maison, mais encore il trouvait son +couvert mis tous les +dimanches, à Paris pendant l'hiver, et pendant +l'été au château de +Noiseau: il était presque un associé, et jusqu'à +un certain point un +membre de la famille.</p> +<p>Cette position l'avait mis en relations fréquentes avec +Madeleine, qu'il +voyait tous les jours de la semaine pendant les heures qu'elle passait +dans les magasins de la rue Royale auprès de sa tante, et le +dimanche +quand il venait dîner à Noiseau.</p> +<p>Tout d'abord Madeleine n'avait pas pris garde à ses +attentions et à ses +politesses, mais bientôt elle avait dû reconnaître +qu'il n'était pour +personne ce qu'il était pour elle.</p> +<p>Alors elle s'était renfermée dans une extrême +réserve; mais, sans se +décourager, il avait persisté, s'empressant au-devant +d'elle lorsqu'elle +arrivait, cherchant sans cesse à lui adresser la parole, et, ce +qu'il y +avait de particulier, le faisant plus librement lorsque M. ou madame +Haupois-Daguillon étaient présents, comme s'il se savait +assuré de leur +consentement.</p> +<p>Madeleine était assez femme pour ne pas se tromper sur la +nature de ces +politesses. Saffroy lui faisait la cour ou tout au moins cherchait +à lui +plaire; à la vérité, c'était avec toutes +les marques du plus grand +respect, mais enfin le fait n'en existait pas moins, et il était +visible +pour tous.</p> +<p>Comment son oncle, comment sa tante ne s'en apercevaient-ils pas? +S'en +apercevant, comment ne disaient-ils rien?</p> +<p>Cela était étrange.</p> +<p>La soeur de Léon, la baronne Camille Valentin, lorsqu'elle +revint de la +campagne, se chargea de l'éclairer à ce sujet.</p> +<p>Au temps où Camille venait passer une partie de ses vacances +à Rouen, +elle n'avait pas grande amitié pour sa cousine Madeleine, mais +maintenant la situation n'était plus la même, Madeleine +était +malheureuse, orpheline, pauvre, et c'était assez pour que la +baronne +Valentin, qui ne désirait rien tant que de trouver «des +personnes +intéressantes» qu'elle pût conseiller, secourir et +protéger, lui +témoignât une active sympathie.</p> +<p>Son premier mot, lorsqu'elle avait trouvé Madeleine +installée chez ses +parents et l'avait embrassée affectueusement, avait +été pour lui dire +tout bas à l'oreille:</p> +<p>—Sois tranquille, je te marierai; mon mari, tu le sais, a les plus +belles relations.</p> +<p>Quelques jours plus tard, lorsqu'elle avait remarqué +l'attitude de +Saffroy, elle s'était expliqué franchement et +vigoureusement sur les +prétentions du commis:</p> +<p>—Tu vois, n'est-ce pas, que monseigneur de Saffroy,—elle se plaisait +à +se moquer des roturiers en leur donnant la particule,—tu vois que +monseigneur de Saffroy te fait la cour. Mais ce que tu ne vois +peut-être +pas, c'est qu'il est encouragé par mon père et ma +mère.</p> +<p>—Ils te l'ont dit? s'écria Madeleine.</p> +<p>—Non, mais cela n'était pas nécessaire; j'ai des yeux +pour voir, il me +semble. D'ailleurs, cette faveur que mon père et ma mère +accordent à +Saffroy entre dans leur système: ils veulent se l'attacher et +ils vont +jusqu'à vouloir en faire leur neveu, parce qu'alors ils seront +bien +certains qu'il ne se séparera jamais de Léon et qu'il +s'exterminera +toute la vie pour lui. Ce n'est pas maladroit, mais cela ne sera pas. +D'abord, parce que nous trouvons que Saffroy n'a déjà que +trop de +puissance dans la maison. Et puis, parce, qu'il ne peut pas te +convenir. +Allons donc, toi, madame Saffroy, toi une Bréauté de +Valletot! Sois +tranquille, tu seras de notre monde et non une boutiquière.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XIV</h3> +<br /> +<p>Dans ces circonstances, Madeleine crut que le mieux était de +se +conduire, avec Saffroy de façon à ce que celui-ci comprit +bien qu'elle +ne serait jamais sa femme: si elle lui inspirait cette conviction, il +renoncerait sans doute à son projet; on n'épouse pas +volontiers une +jeune fille qui vous dit sur tous les tons, qui vous crie bien haut et +bien clairement qu'elle ne vous aime pas.</p> +<p>Mais la choses ne tournèrent point comme elle l'avait +espéré; Saffroy ne +montra aucun découragement, et, comme elle persistait dans sa +réserve et +sa froideur, sa tante intervint entre eux.</p> +<p>—Que t'a donc fait Saffroy? lui demanda-t-elle un soir que le jeune +commis avait été tenu à distance avec plus de +raideur encore que de +coutume.</p> +<p>—Mais rien.</p> +<p>—Alors, mon enfant, permets-moi de te dire que je te trouve bien +hautaine avec lui.</p> +<p>—Hautaine!</p> +<p>—Dure, si tu aimes mieux, raide et cassante. Saffroy, tu le sais, +est +notre ami bien plus que notre employé; il a toute notre +confiance. Et +j'ajoute qu'il la mérite pleinement sous tous les rapports, il +mérite +d'être aimé; jeune, beau garçon, intelligent, +instruit, il rendra +heureuse la femme qu'il épousera et il lui donnera une belle +position +dans le monde.</p> +<p>Disant cela elle regarda Madeleine avec attention, l'enveloppant +entièrement d'un coup d'oeil profond.</p> +<p>Puis, après un moment de réflexion, elle continua:</p> +<p>—Puisque nous avons parlé de Saffroy, il convient d'aller +jusqu'au +bout, dit-elle.</p> +<p>Et, lui prenant les deux mains, elle l'attira vers elle, de +manière à la +bien tenir sous ses yeux:</p> +<p>—Tu n'as pas oublié que nous t'avons dit que tu serais notre +fille. Ce +rôle que nous voulons prendre dans ta vie nous impose des +obligations +sérieuses; la première et la plus importante est de +penser à ton avenir, +c'est-à-dire à ton mariage.</p> +<p>—Mais ma tante....</p> +<p>—Pour une jeune fille toute l'existence n'est-elle pas dans le +mariage? +Tu veux me dire sans doute que ce n'est point en ce moment que tu peux +songer au mariage. Nous partageons ton sentiment. Mais nous serions +coupables, tu en conviendras, si nous n'avions souci que de l'heure +présente; nous devons nous préoccuper du lendemain, et +c'est ce que nous +faisons.</p> +<p>Madeleine écoutait avec inquiétude, car elle ne voyait +que trop +clairement où l'entretien allait aboutir.</p> +<p>—En raisonnant ainsi, continua madame Haupois-Daguillon, nous ne +voulons pas, comme certains parents égoïstes, nous +décharger au plus +vite de la responsabilité qui nous incombe, et il n'est +nullement dans +nos intentions d'avancer le jour où nous nous séparerons. +Nous t'aimons, +ton oncle et moi, avec tendresse, et ce sera un chagrin pour nous que +cette séparation, un chagrin très-vif, je t'assure. Cela +dit, je reviens +à Saffroy dont, en réalité, je ne me suis pas +éloignée autant que +l'incohérence de mes paroles peut te le faire supposer. Nous +avons donc +un double désir: te marier, te bien marier, et aussi ne pas nous +séparer +de toi. Ce double désir, nous croyons avoir trouvé le +moyen de le +réaliser. Ne devines-tu pas comment?</p> +<p>Madeleine ne répondit pas. Peut-être, en attendant, +trouverait-elle une +réponse qui ne blesserait pas sa tante. Elle attendit donc.</p> +<p>—Le projet de ton oncle et le mien, continua madame Haupois +Daguillon, +c'est de te donner Saffroy pour mari.</p> +<p>Prévenue, Madeleine ne broncha pas.</p> +<p>—Tu ne dis rien?</p> +<p>—Je n'ai qu'une chose à dire, c'est que je désire ne +pas me marier.</p> +<p>—En ce moment, je te répète que nous comprenons cela. +Mais je ne parle +pas de demain. Je parle de l'avenir.</p> +<p>Cette ouverture fut pour elle un sujet de douloureuses +pensées; que +diraient son oncle et sa tante lorsqu'elle déclarerait qu'elle +ne +voulait pas accepter Saffroy? Ne verraient-ils pas dans cette +réponse +une marque d'ingratitude? Et alors la tendresse qu'ils lui +témoignaient, +et qui était si douce à son coeur brisé, ne se +changerait-elle pas en +froideur? Elle n'était pas leur fille; et si elle voulait +être aimée +d'eux il fallait qu'elle se fît aimer, et c'était prendre +une mauvaise +route pour arriver au but que de les contrarier et de les blesser.</p> +<p>Comme elle cherchait, sans les trouver, hélas! les raisons +qui +pourraient convaincre son oncle et sa tante qu'ils ne devaient pas se +fâcher de son refus, elle reçut de Rouen une lettre qui, +tout en lui +causant un très-vif chagrin, lui parut propre à rompre +complétement tout +projet de mariage avec Saffroy.</p> +<p>Quelques jours auparavant, son oncle lui avait remis une liasse de +papiers qui étaient les reçus des sommes dues par son +père.</p> +<p>—Je t'avais promis de mener à bien le règlement des +affaires de ton +pauvre père, j'ai tenu ma promesse, tu trouveras dans cette +liasse que +tu devras conserver avec soin, les reçus pour solde,—il avait +souligné +ce mot,—de ses créanciers, de tous ses créanciers.</p> +<p>Elle s'était jetée alors dans ses bras et, ne trouvant +pas de paroles +pour lui exprimer sa reconnaissance, elle l'avait tendrement +embrassé.</p> +<p>L'honneur de son père était sauf et c'était +à son oncle qu'elle le +devait. Il avait tout payé puisque les créanciers, tous +les créanciers +avaient signé des quittances pour solde: on ne donne des +quittances que +contre argent.</p> +<p>La lettre de Rouen lui prouva qu'en raisonnant ainsi, elle se +trompait +et connaissait mal les affaires.</p> +<p>Elle était d'une vieille dame, cette lettre, avec qui +Madeleine s'était +trouvée assez souvent en relations dans une maison amie, et +c'était en +rappelant le souvenir de ces relations que cette vieille dame +s'appuyait +pour lui écrire.</p> +<p>Créancière de l'avocat général pour une +somme de dix mille francs prêtée +d'une façon assez irrégulière, elle avait +été appelée par l'homme +d'affaires chargé de liquider la succession de M. Haupois, et on +lui +avait offert cinq mille francs pour tout paiement, en exigeant d'elle +une quittance entière; tout d'abord elle avait refusé; +mais l'homme +d'affaires, ne se laissant émouvoir par rien, lui avait +démontré que si +elle refusait ces cinq mille francs elle perdrait tout, et, +après avoir +pris conseil de ceux qui pouvaient la guider, elle avait contre +quittance entière de 10,000 francs, touché les cinq mille +qu'on lui +proposait. Son cas n'avait pas été unique; d'autres comme +elle avaient +perdu la moitié de ce qui leur était dû et +cependant avaient signé les +reçus qu'on exigeait d'eux. Mais, si ces créanciers +avaient pu supporter +ce sacrifice, elle n'était pas dans une aussi bonne situation +qu'eux; +cette perte de cinq mille francs était une ruine pour elle, et +c'était +pour cela qu'elle s'adressait directement à mademoiselle +Madeleine +Haupois, en faisant appel à ses sentiments de justice, d'honneur +et de +piété filiale.</p> +<p>La lecture de cette lettre avait atterré Madeleine. Eh quoi! +c'était là +ce que son oncle appelait mener à bien le règlement des +affaires de son +père!</p> +<p>Mais, après une nuit d'insomnie, elle crut avoir +trouvé un moyen qui +non-seulement payerait entièrement les dettes de son +père, mais qui +encore empêcherait Saffroy de persister dans ses projets de +mariage.</p> +<p>Et le jour même, à l'heure de sa promenade ordinaire +avec son oncle, +profondément émue, mais aussi fermement résolue, +elle s'ouvrit à lui.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XV</h3> +<br /> +<p>M. Haupois était un homme méthodique en toutes choses, +même en ses +distractions et ses plaisirs; ce qu'il avait fait une fois, il le +faisait une seconde fois, une troisième, et toujours. Ainsi, +ayant pris +l'habitude de monter chaque jour les Champs-Élysées et de +les +redescendre, il ne dépassait jamais le rond-point de +l'Étoile; arrivé +là, il faisait le tour de l'Arc de Triomphe, regardait pendant +dix ou +douze minutes le mouvement des voitures dans l'avenue du bois de +Boulogne, et revenait à petits pas à Paris, prenant pour +descendre le +trottoir opposé à celui qu'il avait suivi pour monter.</p> +<p>Madeleine monta les Champs-Élysées, appuyée sur +le bras de son oncle, +sans oser aborder son sujet, s'excitant au courage, se fixant un arbre, +une maison, un endroit quelconque où elle parlerait, et +dépassant cette +maison, cet arbre sans avoir rien dit; combien de prétextes, +combien de +raisons même n'avait-elle pas pour se taire! son oncle +était distrait; +on les avait salués; on allait les aborder.</p> +<p>Enfin, ils arrivèrent au rond-point de l'Étoile: il +fallait se décider +ou renoncer.</p> +<p>—Est-ce que nous n'irons pas un jour jusqu'au Bois? dit-elle en +s'efforçant de prendre un ton enjoué alors que son coeur +était serré à +étouffer.</p> +<p>—Jusqu'au Bois!</p> +<p>Et M. Haupois resta un moment stupéfait, se demandant ce que +pouvait +signifier une pareille extravagance. Mais c'était une voix douce +et +harmonieuse qui venait de lui parler, c'étaient de beaux yeux +tendres +qui le regardaient, il se laissa toucher.</p> +<p>—Au fait, dit-il, pourquoi n'irions-nous pas au Bois?</p> +<p>—C'est ce que je me demande. Le temps est à souhait pour la +promenade, +ni chaud ni froid; pas de poussière, pas de boue et un splendide +coucher de soleil qui se prépare derrière le +Mont-Valérien.</p> +<p>—Eh bien! allons au Bois si tu n'as pas peur de marcher.</p> +<p>En peu de temps, ils arrivèrent à l'entrée du +Bois: le soleil s'était +abaissé derrière le Mont-Valérien, dont la dure +silhouette se découpait +en noir sur un fond d'or, et déjà des vapeurs blanches +s'élevaient çà et +là au-dessus des arbres dépouillés de feuilles.</p> +<p>Puis, ayant pris l'allée des fortifications ils se +trouvèrent seuls au +milieu du bois, dans le silence qui n'était troublé que +par le bruit des +feuilles sèches soulevées par leurs pas: le moment +était venu de parler.</p> +<p>Comme elle réfléchissait depuis quelques instants, son +oncle +l'interpella:</p> +<p>—Je te trouve bien mélancolique, si tu es fatiguée, +dis-le franchement, +ma mignonne, nous rentrerons.</p> +<p>—Ce n'est pas la fatigue qui m'attriste, mon oncle, c'est le +souvenir +d'une lettre que j'ai reçue, une lettre de Rouen.</p> +<p>—De Rouen?</p> +<p>—De madame Monfreville.</p> +<p>À ce nom, qui était celui de la vieille dame +créancière de l'avocat +général, M. Haupois ne put retenir un mouvement de +contrariété.</p> +<p>—Et que te veut madame Monfreville?</p> +<p>—Elle me dit qu'elle n'a touché que cinq mille francs sur les +dix mille +qui étaient dus par mon père, et elle me demande, elle me +prie de lui +faire payer ces cinq mille francs.</p> +<p>—Ah! vraiment, et comment madame Monfreville veut-elle que tu lui +payes +ces cinq mille francs? Cette vieille folle sait bien cependant qu'il ne +t'est rien resté, ce qui s'appelle rien, de la succession de ta +mère. +Elle veut t'apitoyer après avoir vu qu'elle n'obtiendrait rien +de moi. +Tu me donneras sa lettre, et je me charge de lui répondre +moi-même de +façon à ce qu'elle te laisse tranquille désormais.</p> +<p>—Mais, mon oncle.</p> +<p>Il ne la laissa pas prendre la parole comme elle le voulait.</p> +<p>—Les comptes faits, le passif de ton père s'est trouvé +de 75% supérieur +à son actif augmenté de l'abandon de tes droits, j'ai +pris à ma charge +25% et nous sommes ainsi arrivés à offrir aux +créanciers 50%, qui ont +été acceptés avec une véritable +reconnaissance, je te l'assure. Pour un +bon nombre c'était plus qu'il ne leur était dû +réellement, et ils +avaient encore un joli bénéfice, tant ton pauvre +père avait mal arrangé +ses affaires. C'était le cas particulièrement de ta +vieille madame +Monfreville, à qui, je le parierais, ton père ne devait +pas légitimement +plus de quatre ou cinq mille francs. Au reste, pas un seul n'a fait de +résistance pour donner une quittance entière, et cela +prouve mieux que +tout la valeur de ces créances.</p> +<p>Cette explication pouvait être bonne, mais elle ne porta +nullement la +conviction dans l'esprit de Madeleine, et encore moins dans son coeur: +que son père dût légitimement ou non, elle ne s'en +inquiétait pas; il +devait, c'était assez pour qu'elle voulût payer.</p> +<p>—Mon cher oncle, dit-elle en le regardant avec des yeux suppliants, +je +suis pénétrée de reconnaissance pour ce que vous +avez fait, et cependant +j'ose encore vous demander davantage.</p> +<p>—Tu veux que je paye madame Monfreville; cela ne serait pas juste, +et +je ne la ferai pas.</p> +<p>—Vous êtes un homme d'affaires, moi je ne suis qu'une femme; +cela vous +expliquera comment j'ose avoir une manière de comprendre et de +sentir +les choses autrement que vous. Pardonnez-le-moi. Je voudrais que tout +ce +que mon père doit fût payé.</p> +<p>—Tout ce qu'il devait réellement a été +payé.</p> +<p>—J'entends tout ce qu'on lui réclamait.</p> +<p>—C'est de la folie.</p> +<p>—Je ne viens pas vous demander de vous imposer ce nouveau sacrifice, +mais ma tante m'a dit que, dans votre générosité, +vous vouliez me donner +une dot, afin de rendre possible un mariage que vous jugez avantageux +pour moi, eh bien, mon bon oncle, je vous en prie, je vous en supplie, +ne me donnez pas cette dot, et employez-la à payer ce que mon +père doit.</p> +<p>—Ton père ne doit rien, je te le répète, et ce +que tu me demandes là +est absurde à tous les points de vue.</p> +<p>—Il n'y en a qu'un qui me touche, c'est la mémoire de mon +père; +permettez-moi de l'honorer comme je crois, comme je sens qu'elle doit +l'être, alors même que cela serait absurde.</p> +<p>—Une fille dans ta position, orpheline et sans fortune, est folle de +repousser un bon mariage. C'est son indépendance qu'elle refuse.</p> +<p>—Mais l'indépendance ne peut-elle pas aussi +s'acquérir, pour une +orpheline sans fortune, par le travail? Si vous consacrez la dot que +vous me destiniez à payer ces dettes, ce sera +précisément et seulement +cette permission de travailler que je vous demanderai. Et, m'accordant +ces deux grâces, vous aurez été pour moi le +meilleur des parents. +Pourquoi ne me permetteriez-vous pas de travailler dans vos bureaux? ma +tante, qui n'est pas jeune comme moi, et qui, au lieu d'être +pauvre +comme moi, est riche, y travaille bien du matin au soir.</p> +<p>M. Haupois-Daguillon s'arrêta, et durant assez longtemps il +regarda sa +nièce, dont le visage pâli par l'émotion recevait +en plein la lumière du +soleil couchant.</p> +<p>—Ainsi, dit-il, tu me demandes trois choses: 1° payer ce que tu +crois +que ton père doit encore; 2° ne pas épouser Saffroy; +3° travailler, et +surtout travailler dans notre maison, n'est-ce pas?</p> +<p>—Oui, mon oncle, dit-elle.</p> +<p>—Eh bien! je ne consentirai à aucune de ces trois choses,—je +ne +payerai pas ce que ton père ne doit pas,—je ferai tout au monde +pour +que tu épouses Saffroy,—je ne te permettrai jamais de travailler +dans +ma maison. Sur les deux premiers points, je n'ai pas de raisons +à te +donner, tu les connais déjà ou tu les sens. Mais comme tu +pourrais +t'étonner que je ne veuille pas te donner à travailler +dans notre +maison, alors que nous t'y recevons et t'y traitons comme notre fille, +j'admets que des explications sont nécessaires; les voici donc: +tu es +jeune, jolie, séduisante; eh bien! une jeune fille ainsi faite +ne peut +pas vivre sur le pied de l'intimité avec un homme jeune aussi, +beau +garçon aussi, qui est son cousin. Il y a là un danger +pour tous. Mariée, +nous ne nous séparerions jamais, puisque ton mari serait notre +associé. +Jeune fille, restant chez nous comme notre fille ou simplement comme +employée de la maison, nous serions obligés de tenir +notre fils loin de +Paris; c'est ce que nous avons fait en l'envoyant à Madrid +malgré le +chagrin que nous éprouvions à nous séparer de lui. +Il y restera tant que +tu n'auras pas accepté Saffroy. Et si tu refuses celui-ci, cela +nous +créera pour tous une situation bien difficile. +Réfléchis à tout cela, et +plus un mot sur ce sujet douloureux pour tous, avant que dans le calme +tu n'aies compris combien ce que tu demandes est grave. Nous voici +à +Passy; nous allons prendre le train pour rentrer.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XVI</h3> +<br /> +<p>Seule dans sa chambre au milieu du silence de la nuit, quand tous +les +bruits de la maison se furent éteints, Madeleine +réfléchit à ce que son +oncle lui avait demandé.</p> +<p>Qu'on ne voulût pas payer les dettes de son père, +c'était ce qu'elle ne +comprenait pas. Son oncle, elle en était convaincue, +était un honnête +homme, et ce qui valait mieux que ce quelle pouvait croire, +c'était la +réputation de probité commerciale dont il jouissait. +D'autre part, il +poussait jusqu'à l'orgueil la fierté de son nom. Alors +comment se +faisait-il qu'il ne voulût pas payer intégralement les +dettes de son +propre frère, et qu'il s'abaissât à chercher un +arrangement avec les +créanciers de celui-ci?</p> +<p>Pendant de longues heures elle chercha les raisons qui pouvaient le +déterminer à procéder ainsi: il ne croyait point +que ce que l'on +réclamait à la succession de son frère fût +dû réellement, avait-il dit. +Mais qu'importait? ce n'était pas cette succession qui +était engagée, +c'était la mémoire de ce frère.</p> +<p>Ce que son oncle n'avait pas fait, elle devait donc le faire +elle-même.</p> +<p>Mais comment payer cinquante ou soixante mille francs, alors qu'on +ne +possède rien?</p> +<p>Sans doute, il y avait un moyen qui se présentait à +elle, et qui +très-probablement réussirait,—c'était d'accepter +Saffroy pour mari. +Qu'elle allât à lui et franchement qu'elle lui dît: +«Je serai votre +femme si vous voulez prendre l'engagement de payer les dettes de mon +père avec la dot ou plutôt sur la dot que mon oncle me +donnera», et il +semblait raisonnable de penser que Saffroy ne refuserait pas; si ce +n'était pas l'amour, ce serait l'intérêt qui lui +dirait d'accepter cette +condition.</p> +<p>Mais pour agir ainsi il eût fallu qu'elle fût libre, et +elle ne l'était +pas.</p> +<p>Pour donner sa vie en échange de l'honneur de son +père, il eut fallu +qu'elle fût maîtresse de cette vie, et elle ne lui +appartenait pas.</p> +<p>Ce n'était plus l'heure des ménagements et des +compromis avec soi-même, +et eût-elle voulu encore fermer les yeux qu'elle ne l'eût +pas pu, les +paroles de son oncle les lui ayant ouverts: elle aimait Léon.</p> +<p>Dans sa pureté virginale elle avait repoussé cet aveu +chaque fois que de +son coeur il lui était monté aux lèvres. +Ingénieuse à se tromper +elle-même, elle s'était dit et répété +que les sentiments qu'elle +éprouvait pour Léon étaient ceux d'une cousine +pour son cousin, d'une +soeur pour son frère, et que la tendresse profonde qu'elle +ressentait +pour lui prenait sa source dans la reconnaissance.</p> +<p>Mais cela était hypocrisie et mensonge.</p> +<p>La vérité, la réalité c'était +qu'elle l'aimait non comme son cousin, non +comme son frère, non pas par reconnaissance; c'était +l'amour qui +emplissait son coeur.</p> +<p>Ce ne fut pas sans rougir qu'elle se fit cet aveu, mais comment le +repousser quand, pensant à un mariage avec Saffroy, elle se +sentait +étouffée par la honte? Est-ce que, voulant sauver +l'honneur de son père, +elle eût ressenti ces mouvements de honte si elle n'avait pas +aimé Léon? +c'était son coeur qui se révoltait contre sa tête, +c'était l'amour de +l'amante, qui refusait de se sacrifier à l'amour de la fille.</p> +<p>Libre, elle eût pu accepter Saffroy même ne l'aimant +pas,—la tendresse +sinon l'amour naîtrait peut-être plus tard.</p> +<p>Mais le pouvait-elle maintenant qu'elle ne s'appartenait plus et +qu'elle +était à un autre? Ç'eût été +tromperie de se dire que la tendresse +naîtrait peut-être plus tard; elle savait bien maintenant, +elle sentait +bien qu'elle n'aimerait jamais que Léon.</p> +<p>Même pour l'honneur de son père, elle ne pouvait pas se +déshonorer ni +déshonorer son amour.</p> +<p>Et cependant elle ne pouvait pas permettre non plus que par sa faute +la +mémoire de son père fût déshonorée.</p> +<p>Jamais elle n'avait éprouvé pareille angoisse: par +moments son coeur +s'arrêtait de battre; et par moments aussi, le sang bouillonnait +dans sa +tête à croire que son crâne allait éclater, +puis tout à coup un +anéantissement la prenait, et, s'enfonçant la tête +dans son oreiller, +elle pleurait comme une enfant; mais ce n'étaient pas des larmes +qu'il +fallait, et alors s'indignant contre sa faiblesse, se raidissant contre +son désespoir, elle se disait qu'elle devait être digne de +son amour +pour son père, aussi bien que de son amour pour Léon.</p> +<p>Oui, c'était cela, et cela seul qu'elle devait.</p> +<p>Elle ne pouvait donc compter que sur elle seule, et, à cette +pensée, +elle se sentait si petite, si faible, si incapable que ses accès +de +désespérance la reprenaient: ah! misérable fille +qu'elle était, sans +initiative et sans force.</p> +<p>À qui s'adresser, à qui demander conseil?</p> +<p>Il y avait dans sa chambre, qui avait été autrefois +celle de Camille, un +portrait de Léon fait à l'époque où +celui-ci avait vingt ans, et que +Camille, se mariant, n'avait pas emporté chez son mari. Combien +souvent, +portes closes et sûre de n'être pas surprise, Madeleine +était-elle +restée devant ce portrait qui lui rappelait son cousin à +l'âge +précisément où, sans qu'elle eût conscience +du changement qui se faisait +dans son coeur de quinze ans, il était devenu pour elle plus +qu'un +cousin.</p> +<p>Anéantie par l'angoisse qui l'oppressait, elle descendit de +son lit, et, +allumant une lumière, elle alla s'agenouiller sur un fauteuil +placé +devant ce portrait, et elle resta là longtemps, plongée +dans une muette +contemplation.</p> +<p>La pendule sonna trois heures du matin; partout, dans la maison +comme au +dehors, le silence et le sommeil; dans la chambre l'ombre que ne +perçait +pas la flamme de la bougie qui n'éclairait guère que le +portrait devant +lequel elle brûlait comme un cierge devant une sainte image.</p> +<p>Et de fait pour Madeleine n'en était-ce point une: celle de +son dieu, +devant qui elle restait agenouillée lui demandant l'inspiration.</p> +<p>Elle lui avait promis de lui écrire si on la pressait de se +marier, mais +la promesse qu'elle lui avait faite alors était maintenant +impossible à +tenir.</p> +<p>Il arriverait, cela était bien certain, si elle lui +écrivait qu'on +voulait la marier à Saffroy. Mais alors que se passerait-il?</p> +<p>Ou Léon prendrait son parti, et alors il se fâcherait +avec son père et +sa mère.</p> +<p>Ou il l'abandonnerait, et alors la blessure serait si affreuse pour +elle +qu'elle ne se sentait pas le courage d'affronter un pareil malheur, +quelque invraisemblable qu'il fût pour son coeur.</p> +<p>Non, elle ne devait pas l'appeler à son secours, et seule +elle devait +agir.</p> +<p>—N'est-ce pas, Léon? dit-elle en s'adressant au portrait +d'une voix +suppliante, parle-moi, inspire-moi.</p> +<p>Et elle resta les yeux attachés sur cette image, les mains +tendues vers +elle.</p> +<p>La bougie s'était consumée et, arrivant à sa +fin, elle jetait des lueurs +inégales et vacillantes: tout à coup Madeleine crut voir +les yeux du +portrait lui sourire; ils la regardaient avec une tristesse attendrie; +ils lui parlaient. Et comme elle cherchait à les bien +comprendre, +brusquement la nuit se fit épaisse et noire; la bougie venait de +mourir.</p> +<p>Elle se releva, et à tâtons, elle gagna son lit sans +avoir l'idée +d'allumer une autre bougie: à quoi bon? elle savait maintenant +ce +qu'elle avait à faire, sa route était tracée.</p> +<p>Elle sauverait l'honneur de son père,—et elle sauverait la +pureté de +son amour.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XVII</h3> +<br /> +<p>Au temps où l'avocat général réunissait +souvent le soir, dans sa maison +du quai des Curandiers, des amis pour faire de la musique, on avait dit +à Madeleine qu'elle gagnerait quand elle le voudrait cent mille +francs +par an au théâtre avec sa voix et son talent.</p> +<p>—Quel malheur que vous ne soyez pas dans la misère; lui +répétait +souvent un vieil ami de son père qui en sa jeunesse avait +été un grand +artiste; la position de votre père privera la France d'une +chanteuse +admirable.</p> +<p>Alors elle avait souri de ces compliments aussi bien que de ces +regrets, +et jamais l'idée ne lui était venue qu'elle pourrait +chanter un jour +pour d'autres que pour son père, pour ses amis ou pour +elle-même. +Comédienne, chanteuse, la fille d'un magistrat, c'eût +été folie.</p> +<p>Ce qui lui avait paru folie à cette époque ne +l'était plus maintenant.</p> +<p>Elle n'était plus la fille d'un magistrat, elle était +celle d'un homme +ruiné, et ce que la haute position de celui-là aurait +défendu si elle +en avait eu le désir, la misérable position de celui-ci +le commandait +malgré la répugnance instinctive qu'elle éprouvait +à accueillir cette +idée.</p> +<p>Il ne s'agissait plus à cette heure de ses désirs ou +de ses répugnances, +il s'agissait de son père et de son amour.</p> +<p>Le jour naissant la surprit sans qu'elle eût fermé les +yeux une seule +minute; mais sa nuit avait été mieux employée +qu'à dormir: sa résolution +était arrêtée; elle n'avait plus qu'à +trouver les moyens de la mettre à +exécution; heureusement cela ne demandait pas la même +intensité de +réflexion, et elle n'aurait pas besoin de consulter le portrait +de Léon, +qui, d'ailleurs, sous la lumière blanche du matin avait perdu +l'animation et la vie.</p> +<p>Et pendant toute la journée, au milieu de ses banales +occupations +ordinaires, des allées et venues, des conversations, elle +tâcha de bâtir +un plan de conduite exempt de trop grosses maladresses et qui fût +d'une +réalisation pratique.</p> +<p>Bien qu'elle n'eût pas une grande expérience des choses +du monde, elle +n'était ni assez simple ni assez naïve pour s'imaginer +qu'elle n'avait +qu'à écrire au directeur de l'opéra pour lui +demander une audition qui +serait immédiatement accordée et à la suite de +laquelle on lui offrirait +un engagement.</p> +<p>Elle sentait qu'elle ne pourrait pas procéder ainsi, et, +précisément +parce qu'elle avait acquis un certain talent, elle savait combien ce +talent était insuffisant, surtout pour le théâtre: +quand on a chanté +pendant plusieurs années avec des chanteurs de profession, on +sait la +différence qui sépare l'amateur, même le meilleur, +d'un artiste, même +médiocre.</p> +<p>Elle avait beaucoup à étudier, beaucoup à +acquérir avant de pouvoir +paraître sur un théâtre.</p> +<p>Au point de vue du travail, cela n'avait rien pour l'effrayer; elle +se +sentait forte et vaillante.</p> +<p>Mais, au point de vue des moyens de travail, elle était au +contraire +pleine d'inquiétude: comment étudier, comment payer les +maîtres qui la +feraient travailler, quand elle ne possédait rien que quelques +centaines +de francs, des bijoux et des effets personnels?</p> +<p>Elle pouvait à la vérité se présenter au +Conservatoire dont les cours +sont gratuits, mais on n'est admis au Conservatoire que sur le +dépôt +d'un acte de naissance, et dès lors il serait trop facile de +savoir ce +qu'elle était devenue, c'est-à-dire que son oncle, sa +tante, Léon +lui-même interviendraient aussitôt pour l'empêcher +d'exécuter son +dessein.</p> +<p>Elle avait assez vu et assez entendu les artistes qui venaient chez +son +père pour savoir qu'il y a des professeurs avec lesquels les +élèves +pauvres peuvent faire des arrangements: tant que l'élève +est élève et +étudie, il ne paye point son professeur, mais du jour où +il est artiste +et où il a des engagements, il abandonne sur ses appointements +un tant +pour cent plus ou moins fort et pendant une période plus ou +moins longue +au professeur qui l'a formé.</p> +<p>C'était un de ces professeurs qu'il lui fallait, qui ne se +fit payer que +dans l'avenir; une part pour le maître, une autre pour les +créanciers de +son père, et tout était sauvé.</p> +<p>Le point le plus délicat maintenant était de savoir +comment elle +vivrait pendant le temps de ces leçons et jusqu'au moment +où elle serait +en état de paraître sur un théâtre; elle fit +le compte de son argent, il +lui restait quatre cent vingt-cinq francs sur un billet de cinq cents +francs que son oncle lui avait donné récemment pour ses +menues dépenses; +de plus elle possédait quelques bijoux et enfin des +vêtements et du +linge qu'elle ne pouvait guère estimer à leur prix de +vente. En tous cas +cela réuni formait un total qui semblait-il devrait lui +permettre de +vivre, avec une rigoureuse économie, pendant près de deux +ans; et +c'était assez sans doute en travaillant énergiquement, +pour gagner le +moment où elle pourrait débuter.</p> +<p>Si elle avait eu l'habitude de sortir seule, elle aurait pu aller +chez +les professeurs de chant dont elle connaissait le nom pour leur +demander +s'ils consentaient à l'accepter comme élève, mais +ayant toujours été +accompagnée, par son oncle, par sa tante ou par une femme de +chambre, il +lui était impossible de faire ces visites.</p> +<p>Pour cela il fallait qu'elle fût libre, et pour être +libre il fallait +qu'elle quittât cette maison dans laquelle elle ne rentrerait +jamais.</p> +<p>À cette pensée son coeur se serra et une +défaillance morale l'envahit +tout entière. C'étaient les liens de la famille qu'elle +allait briser de +ses propres mains. Que serait-elle pour son oncle et pour sa tante +lorsqu'elle serait sortie de cette maison qui lui avait +été si +hospitalière? Que serait-elle pour Léon, à qui +elle ne pourrait pas dire +la vérité, et de qui elle devrait se cacher comme de tous +autres? Que +penserait-il d'elle? Comment la jugerait-il? S'il allait la condamner? +Lui!</p> +<p>Son angoisse fut telle qu'elle en vint à se demander si son +dessein +était réalisable et s'il n'était pas plus sage de +l'abandonner; mais +elle se raidit contre cette faiblesse en se disant que ce qu'elle +appelait sagesse, était en réalité +lâcheté.</p> +<p>Oui, tout ce qu'elle venait d'entrevoir et de craindre était +possible, +mais quand même son oncle et sa tante la condamneraient, quand +même Léon +la chasserait de son souvenir, elle devait persévérer. +Est-ce que son +départ qui allait la séparer de sa famille, n'allait pas +justement +ramener dans cette famille celui qui à cause d'elle en avait +été +éloigné, un fils bien-aimé?</p> +<p>En agissant comme elle l'avait résolu, ce n'était pas +seulement à son +père qu'elle donnait sa vie, c'était encore à +Léon.</p> +<p>Il n'y avait donc plus à hésiter, elle quitterait +cette maison, et +seule, sans appui, laissant derrière un souvenir +condamné, elle +s'embarquerait à dix-neuf ans, sur la mer du monde, sans espoir +de +retour, mais au moins avec cette force que donne le sacrifice à +ceux +qu'on aime et le devoir accompli.</p> +<p>Cependant, son parti fermement arrêté, elle en +différa, elle en retarda +l'exécution; c'était chose si grave, si cruelle, de dire +adieu +volontairement aux joies tranquilles du foyer, à la tendresse de +la +famille, à l'amour.</p> +<p>Mais madame Haupois-Daguillon, en lui parlant de Saffroy, vint +l'arracher à ses hésitations.</p> +<p>—Tu as réfléchi à ce que je t'ai dit? lui +demanda-t-elle un soir.</p> +<p>—Oui, ma tante.</p> +<p>—Bien réfléchi, n'est-ce pas, en jeune fille +raisonnable?</p> +<p>—Oui, ma tante, bien réfléchi, longuement au moins et +avec toute +l'attention dont je suis capable.</p> +<p>—Et qu'as-tu décidé au sujet de Saffroy? Ton oncle, +qui lui aussi t'a +demandé de réfléchir, voudrait savoir comme moi ce +que tu as décidé; il +y a pour nous urgence à ce que tu te prononces.</p> +<p>—Voulez-vous me donner jusqu'à demain soir, je vous +écrirai?</p> +<p>—Pourquoi écrire quand nous pouvons nous expliquer de vive +voix, +franchement, amicalement?</p> +<p>—Si vous le voulez, j'aime mieux écrire; je dirai ainsi moins +difficilement ce que j'ai à vous dire.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XVIII</h3> +<br /> +<p>En disant à sa tante qu'il lui serait moins difficile +d'écrire que de +parler, Madeleine ne se flattait pas de la pensée que cette +lettre +serait facile,—dans sa position rien n'était facile, ni lettres, +ni +paroles, ni actes.</p> +<p>Mais ce n'était pas devant les difficultés qu'elle +devait s'arrêter, +c'était devant les impossibilités, et encore devait-elle +les affronter, +quitte à être vaincue.</p> +<p>Lorsqu'elle fut seule dans sa chambre, elle se mit à +écrire cette +lettre:</p> +<div class="blkquot"> +<p style="margin-left: 40px;">«Ma chère tante,</p> +<p>«C'est à mon oncle aussi bien qu'à vous que +j'adresse cette lettre; +c'est vous deux avant tout que je veux remercier du tendre accueil que +j'ai reçu dans cette maison. Avec les douces pensées qui +m'emplissent le +coeur lorsque je songe à l'affection que vous m'avez +montrée ce m'est un +profond chagrin de ne pas pouvoir vous prouver ma reconnaissance en me +rendant à vos désirs.</p> +<p>«Mais je ne deviendrai jamais la femme d'un homme que je +n'aimerai pas, +et je n'aime pas M. Saffroy, malgré toutes les qualités +que je lui +reconnais.</p> +<p>«Je sens qu'une pareille réponse me crée des +devoirs et que, puisque je +refuse l'existence fortunée que dans votre +généreuse tendresse vous +vouliez m'assurer, c'est à moi de prendre désormais la +direction de +cette existence.</p> +<p>«En demandant à mon oncle les moyens de travailler, je +ne cédais pas à +un caprice, mais à une volonté posée et +arrêtée, celle de pouvoir +prendre librement la responsabilité de mes +déterminations. Mon oncle a +cru devoir me refuser. Je respecte les raisons qui l'ont guidé, +mais il +m'est impossible de les accepter.</p> +<p>«Je dois travailler et, puisque je veux avoir la +liberté de mes +résolutions et de mes actes, gagner moi-même par le +travail cette +liberté.</p> +<p>«Je comprends qu'il m'est impossible d'exécuter ma +volonté en restant +près de vous; demain j'aurai donc quitté cette maison +où j'ai été si +tendrement reçue.</p> +<p>«Je vous prie de ne pas faire faire de recherches pour me +découvrir, en +tous cas je vous préviens que mes dispositions sont prises pour +qu'on ne +puisse pas me retrouver; je veux poursuivre jusqu'au bout +l'accomplissement de ce que je crois un devoir, et vous sentez bien, +n'est-ce pas, que pour cela je dois me mettre à l'abri de vos +reproches. Si je n'avais craint de faiblir en face de vous qui l'un et +l'autre m'avez témoigné, en ces dernières +circonstances, une tendresse +si douce à mon coeur, est-ce que je ne me serais par +expliquée +franchement au lieu de vous écrire cette lettre que mes larmes +interrompent à chaque ligne?</p> +<p>«Permettez-moi de vous embrasser tous deux et laissez-moi vous +dire que +je vivrai avec votre souvenir et avec la pensée de rester digne +de votre +affection, si vous voulez bien me la conserver.</p> +<p style="text-align: right;">«MADELEINE HAUPOIS»</p> +</div> +<p>Cette lettre achevée, il lui en restait une autre à +écrire, car elle ne +voulait pas sortir de cette maison où elle avait +été amenée par Léon, +sans qu'il fût prévenu de son départ.</p> +<p>Mais avec lui aussi elle ne pouvait pas tout dire.</p> +<div class="blkquot"> +<p>«Tu m'as fait promettre de t'écrire, mon cher +Léon, dans le cas où l'on +me parlerait de mariage. On m'en a parlé. Ton père et ta +mère m'ont +demandé de devenir la femme de M. Saffroy. Comme je ne puis pas +l'aimer, +j'ai refusé malgré les instances de mon oncle et de ma +tante qui, je te +l'assure, ont été vives.</p> +<p>«Si je ne t'ai pas appelé à mon aide comme je +t'avais promis de le +faire, c'est que j'ai été retenue par cette +considération que tu ne +pouvais venir à mon secours qu'en te mettant en opposition avec +ton père +et ta mère, en les blessant, en te fâchant avec eux +peut-être.</p> +<p>«Je dois me défendre seule, et pour cela je n'ai qu'un +moyen: quitter +cette maison et vivre de mon travail.</p> +<p>«Pardonne-moi de ne pas te dire où je me retire; je ne +le puis, sachant +bien que tu viendrais m'y offrir ta protection; ce que je ne peux pas +accepter dans la maison de ton père, je le puis encore moins +hors de +cette maison.</p> +<p>«Il faut donc que nous ne nous voyions pas. Ce m'est, ai je +besoin de te +le dire, un cruel chagrin, et tel qu'il m'a fait différer +longtemps +l'exécution d'une résolution qui, quoi qu'il nous en +coûte à tous, doit +s'accomplir.</p> +<p>«Où que je sois, je vivrai avec le souvenir de ton +affection.</p> +<p>«Toi, je l'espère, tu ne me fermeras pas ton coeur; ce +me sera un +soutien dans la vie, où je vais entrer seule et rester seule, de +savoir +et de me dire que tu penses avec tendresse à ta pauvre</p> +<p style="text-align: right;">«MADELEINE.»</p> +</div> +<p>Après avoir écrit cette lettre, elle resta longtemps +perdue dans ses +pensées et accablée sous le poids de son émotion.</p> +<p>C'était fini, elle ne le verrait plus. Aimant et n'ayant pas +été aimée, +elle n'aurait pas dans toute sa vie le souvenir d'une journée +d'amour et +de bonheur, et elle avait dix-neuf ans.</p> +<p>Derrière elle, rien; devant elle, rien que l'inconnu.</p> +<p>Quand elle s'éveilla, son plan était tracé.</p> +<p>Ordinairement on la laissait seule le matin dans l'appartement de la +rue +de Rivoli; elle profiterait de ce moment, et, après avoir +éloigné les +domestiques sous un prétexte quelconque, elle irait +elle-même chercher +un fiacre sur lequel elle ferait charger ses malles par un +commissionnaire.</p> +<p>Les choses s'arrangèrent à souhait pour le +succès de son dessein: la +cuisinière était sortie pour aller à la halle, +elle envoya en course le +valet de chambre ainsi que la femme de chambre, et alors elle put aller +chercher son fiacre et son commissionnaire.</p> +<p>Lorsque le commissionnaire fut sorti, emportant sur son dos la +dernière +caisse, Madeleine resta un moment immobile au milieu de cette chambre +où +elle avait cru que s'écoulerait sa vie, où elle +était restée si peu de +temps.</p> +<p>Elle alla s'agenouiller devant le portrait de Léon, comme +dans la nuit +où il lui avait parlé, et, l'ayant embrassé, elle +s'enfuit sans se +retourner: le bruit de la porte qu'elle tira pour la fermer lui +écrasa +le coeur, et en descendant l'escalier elle fut obligée de +s'appuyer sur +la rampe.</p> +<p>Elle se fit conduire à la gare Saint-Lazare, où elle +prit un billet pour +Argenteuil. À Argenteuil, elle descendit du train et se promena +pendant +une demi-heure. Puis, revenant au chemin de fer, elle prit un billet +pour Paris (gare du Nord), où elle arriva deux heures +après avoir quitté +Paris (gare de l'ouest). Si on la cherchait, il y avait bien des +chances +pour qu'on ne devinât pas cet itinéraire; on la croirait +plutôt partie +pour Rouen.</p> +<p>Arrivée à la gare du Nord, elle y laissa ses bagages, +se proposant de +venir les prendre quand elle aurait un logement, et tout de suite elle +se mit en route, mais à pied, pour les Batignolles, où +elle voulait +chercher ce logement. C'était la première fois qu'elle +sortait seule +dans les rues de Paris; mais ce qui l'eût assez vivement +troublée +quelques jours auparavant ne pouvait plus l'inquiéter ou +l'émouvoir; +elle avait maintenant bien d'autres dangers à braver, et de plus +sérieux.</p> +<p>Si elle avait été libre, elle aurait pris une chambre +dans une maison +meublée ou dans une pension bourgeoise, ce qui eût +été beaucoup plus +simple et beaucoup plus facile pour elle; mais quand on est fille de +magistrat on a maintes fois entendu parler des lois de police qui +régissent les maisons meublées ou les hôtels, et +l'on sait que c'est là +qu'on s'adresse tout d'abord pour trouver les gens qu'on recherche; il +ne fallait pas que son oncle la trouvât.</p> +<p>Elle se logerait donc chez elle dans ses meubles, ce qui, en +changeant +de nom, rendrait les recherches presque impossibles.</p> +<p>Après avoir marché pendant trois heures dans les rues +les plus +tranquilles de Batignolles, et monté cinq ou six cents marches, +elle +trouva enfin dans le quartier qui s'incline vers la plaine de Clichy, +cité des Fleurs, au dernier étage d'une modeste maison, +une chambre et +un cabinet qui étaient vacants et à peu près +habitables.</p> +<p>Les deux pièces étaient mansardées; mais, par +la fenêtre de la chambre, +on apercevait un coin de campagne par-dessus des cheminées +d'usines, et, +tout au loin, un horizon qui se confondait avec le ciel. Cela +coûtait +deux cent quarante francs par an; et, comme elle arrivait de la +province +sans pouvoir indiquer quelqu'un chez qui on pouvait prendre des +renseignements, on lui fit payer un terme d'avance.</p> +<p>Elle n'avait plus qu'à acheter les meubles qui lui +étaient +indispensables: un lit avec sa literie, une chaise en paille, quelques +objets de toilette et cinq ou six ustensiles de cuisine: casserole, +gril, assiettes, verres, couteau, cuillère et fourchette.</p> +<p>Au moment où la nuit tombait, elle se trouva seule dans sa +chambre, au +milieu des meubles et des objets qu'on venait de lui apporter.</p> +<p>Elle avait juré qu'elle serait forte, et cependant, quoi +qu'elle fît, +elle ne put retenir ses larmes.</p> +<p>Seule!</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XIX</h3> +<br /> +<p>Elle était résolue à ne pas perdre de temps et +à chercher immédiatement +le professeur qui voudrait bien la prendre pour élève.</p> +<p>Le lendemain matin, elle s'habilla pour commencer ses visites, et +quittant ses vêtements de deuil, qui, lui semblait-il, devaient +la faire +remarquer et par là mettre sur ses traces, si, comme cela +était +probable, on la cherchait, elle revêtit une de ses anciennes +robes qui, +sans être noire, était cependant de couleur sombre.</p> +<p>Le professeur auquel elle voulait s'adresser était un ancien +chanteur +retiré du théâtre depuis quatre ou cinq ans, et qui +avait quitté la +scène en pleine possession de son talent ainsi que de ses +moyens. Sans +se conquérir un de ces noms glorieux qui s'imposent à une +époque et la +datent, il s'était placé cependant parmi les trois ou +quatre bons +artistes de son temps. Assez mal doué par la nature qui ne lui +avait +donné qu'une voix ingrate et qu'un extérieur peu +agréable, c'était à +force de travail, d'études, de volonté et d'intelligence +qu'il était +arrivé à cette position. Le succès avait +été d'autant plus lent qu'il +n'avait été aidé par aucun de ces petits moyens +qu'emploient si souvent +ceux qui veulent réussir à tout prix: la réclame, +la bassesse ou +l'intrigue. Honnête homme, galant homme dans la vie, il avait +voulu +l'être,—ce qui est plus difficile,—même au +théâtre, et il l'avait été; +aussi, lorsque dans la conversation on voulait citer un artiste qui +honorait sa profession, son nom se présentait-il toujours le +premier: +«Voyez Maraval.» C'était non-seulement par ces +qualités qu'il s'était +imposé aux sympathies bourgeoises, mais c'était encore +par la fortune: +économe, soigneux, rangé, il avait mis de +côté la grosse part de ce +qu'il avait gagné, et en ces dernières années il +s'était fait construire +avenue de Villiers un petit hôtel qui rehaussait +singulièrement la +considération dont il jouissait dans un certain monde. +C'était là qu'il +vivait bourgeoisement, entre son fils, avocat distingué, et son +gendre, +associé d'une maison de soieries de la place des Victoires; bon +époux, +bon père, bon bourgeois de Paris, il n'avait plus d'autre +ambition que +de former des élèves dignes de lui.</p> +<p>Sans l'avoir jamais vu autre part qu'au théâtre, +Madeleine savait tout +cela, et c'était ce qui l'avait déterminée +à s'adresser à lui. +N'avait-il pas tout ce qu'elle pouvait désirer: le talent et +l'honnêteté?</p> +<p>Sortant de la cité des Fleurs, elle se dirigea vers l'avenue +de +Villiers, où elle ne tarda pas à arriver; mais, ignorant +où demeurait +Maraval, elle demanda son adresse à un sergent de ville du +quartier, qui +de la main lui désigna une petite maison bâtie dans le +style moitié +romain, moitié égyptien, avec une décoration +polychrome pour la façade.</p> +<p>Son coeur battit fort lorsqu'elle souleva le marteau de bronze vert +appliqué sur une porte peinte en rouge étrusque. M. +Maraval était +occupé, il donnait une leçon et ne serait libre que dans +une demi-heure. +Elle attendit dans un petit salon, dont les murs étaient +couverts de +portraits (lithographies, photographies), offerts «à mon +cher camarade, +à mon cher maître, à mon cher ami Maraval».</p> +<p>Au bout d'une demi-heure la porte s'ouvrit et Maraval, vêtu +d'un +pantalon gris et d'une redingote noire boutonnée, parut devant +elle; de +la main il lui fit signe d'entrer et elle se trouva dans un vaste +atelier tendu de tapisseries anciennes, dans l'ameublement duquel +respirait un ordre méticuleux.</p> +<p>—Qui ai-je l'honneur de recevoir? demanda Maraval en lui indiquant +de +la main un fauteuil.</p> +<p>—Mademoiselle Harol.</p> +<p>C'était le nom qu'elle avait choisi et sous lequel elle +voulait être +connue désormais, non-seulement au théâtre, mais +dans le monde.</p> +<p>C'était à elle d'expliquer le but de sa visite, et si +grand que fût son +trouble, il fallait qu'elle parlât.</p> +<p>—Je viens, dit-elle, vous demander si vous voulez bien me donner des +leçons.</p> +<p>Sans répondre, Maraval fit un signe qui pouvait passer pour +un +assentiment.</p> +<p>Madeleine continua:</p> +<p>—Je ne suis pas tout à fait une commençante, j'ai +travaillé, j'ai même +beaucoup travaillé.</p> +<p>—Avec qui, je vous prie?</p> +<p>Madeleine avait prévu cette question et elle avait +préparé sa réponse en +conséquence.</p> +<p>—Je ne suis pas de Paris, j'habite la province, Orléans.</p> +<p>—Je connais les bons professeurs d'Orléans; est-ce Ferriol, +qui a été +votre maître, Delecourt, ou Bortha?</p> +<p>—J'ai travaillé sous la direction de mon père, qui +n'était point +artiste de profession.</p> +<p>—Ah! très bien, dit Maraval avec un geste involontaire qu'il +était +facile de comprendre.</p> +<p>Madeleine le comprit et vit que Maraval avait son opinion faite sur +les +professeurs qui n'étaient point artistes de profession; il +fallait donc +effacer au plus vite et tout d'abord cette mauvaise impression.</p> +<p>—Voulez-vous me permettre de vous dire un morceau? demanda-t-elle.</p> +<p>—Volontiers. Soprano, n'est-ce pas?</p> +<p>—Oui, monsieur. Que voulez-vous?</p> +<p>—Ce que vous voudrez vous-même, vous pouvez vous accompagner?</p> +<p>—Oui, monsieur.</p> +<p>Avec une politesse où il y avait une légère +nuance d'ennui, il lui +montra un piano.</p> +<p>Elle s'assit. Autant elle s'était sentie faible quelques +instants +auparavant, autant maintenant elle était résolue.</p> +<p>Sa pensée n'était plus dans ce salon, mais plus loin, +à Saint-Aubin, +dans le cimetière où son père reposait, et +c'était le souvenir de ce +père bien-aimé qu'elle invoquait.</p> +<p>C'était son jugement que Maraval allait prononcer: elle +voulut qu'il +fût rendu en connaissance de cause, et elle choisit le grand air +du +<i>Freyschutz</i>.</p> +<p>Aux premières mesures Maraval, qui avait gardé son +attitude composée, +prêta l'oreille.</p> +<p>Madeleine commença le récitatif:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Le calme se répand sur la nature +entière.<br /> +</span></div> +</div> +<p>Maraval ne la laissa pas aller plus loin:</p> +<p>—Parfait! s'écria-t-il, brava, brava, tous mes compliments +à la +pianiste et à la chanteuse; vous avez choisi un morceau aussi +difficile +pour l'une que pour l'autre, et il est inutile que vous alliez plus +loin +pour que je voie de quoi vous êtes capable; mais pour mon plaisir +je +vous demande la grâce de continuer.</p> +<p>Jamais parole plus douce n'avait caressé son oreille, jamais +applaudissements ne l'avaient si profondément émue: les +portes du +théâtre s'ouvraient devant elle.</p> +<p>N'étant plus paralysée par l'émotion, elle se +livra entièrement, et +quand elle eut achevé cet air qui a fait le désespoir de +tant de +chanteuses de talent, les applaudissements de Maraval +recommencèrent, +non pas insignifiants dans leur banalité mais tels qu'un +maître pouvait +les donner.</p> +<p>—Alors, demanda Madeleine timidement, vous croyez que je pourrais +bientôt débuter au théâtre?</p> +<p>Instantanément, la physionomie souriante de Maraval changea:</p> +<p>—Au théâtre, s'écriait-il, c'est pour le +théâtre que vous me consultez?</p> +<p>—Mais oui.</p> +<p>—J'ai cru qu'il s'agissait du monde et des salons, et je ne retire +rien +de ce que j'ai dit: la nature a été +généreuse pour vous et vous avez +acquis un talent remarquable, mais le théâtre demande +autre chose.</p> +<p>Alors, changeant brusquement de ton et mettant brusquement ses mains +dans ses poches.</p> +<p>—Ça n'est plus ça, ma chère enfant.</p> +<p>La chute fut écrasante, et Madeleine resta un moment +anéantie.</p> +<p>Pendant ce temps, Maraval, qui s'était levé, avait +tourné autour d'elle +en l'examinant curieusement.</p> +<p>—Comment, s'écria-t-il, vous voulez entrer au +théâtre, quelle mauvaise +fantaisie vous a passé par la tête?</p> +<p>—Ce n'est pas une fantaisie, mais une raison impérieuse, la +nécessité +non-seulement pour moi, mais encore pour ma famille.</p> +<p>Et, sans tout dire, elle lui expliqua comment elle était +obligée de se +faire chanteuse.</p> +<p>—Pour gagner de l'argent, n'est-ce pas, dit Maraval, beaucoup +d'argent +et de la gloire; vous voyez le théâtre de loin, c'est de +près qu'il faut +le regarder à l'envers.</p> +<p>Une fois encore il la regarda longuement; mais cette fois Madeleine +crut +remarquer que ce n'était plus seulement de la curiosité +qui se montrait +dans ses yeux, c'était plus, c'était mieux, +c'était de la sympathie, et +de l'intérêt.</p> +<p>—Qui vous a conseillé de vous adresser à moi? +demanda-t-il.</p> +<p>—Personne: je suis venue à vous pour ce que je savais de vous.</p> +<p>—De moi, le chanteur?</p> +<p>—De vous le chanteur et de vous monsieur Maraval.</p> +<p>—Ah!</p> +<p>Et il laissa paraître un sourire de satisfaction.</p> +<p>Puis, après avoir marché pendant quelques minutes de +long on large dans +le salon, il vint s'asseoir près de Madeleine.</p> +<p>—Mademoiselle, dit-il, le témoignage, de confiance et +d'estime que vous +m'avez donné en venant ici m'impose un devoir, celui de vous +éclairer. +Bien que je n'aie pas l'honneur de vous connaître depuis +longtemps, il +ne m'est pas difficile de voir que vous êtes une jeune fille bien +élevée, distinguée, intelligente, instruite, +pleine de pureté, +d'innocence et d'ignorance, cela saute aux yeux; laissez-moi donc vous +le dire, ce n'est point un compliment banal, et je ne parle de ces +qualités que pour pouvoir justifier le rôle que je crois +devoir prendre +auprès de vous; soyez convaincue que ce que j'ai à vous +dire est tout à +fait en dehors du jugement que j'ai pu porter sur votre talent tout +à +l'heure. Il est possible qu'après un certain temps +d'études sérieuses ce +talent se développe et devienne un grand talent; mais il est +possible +aussi qu'il ne se développe pas et qu'il reste ce qu'il est en +ce +moment, supérieur dans le monde, j'en conviens volontiers, +insuffisant +au théâtre. Là n'est donc pas absolument la +question. Elle est où ma +conscience la place: dans la carrière que vous voulez embrasser, +et +c'est là ce qui m'oblige à vous éclairer sur les +terribles difficultés, +sur les insurmontables difficultés que vous voulez affronter +sans les +connaître. Mon âge et mon expérience me donnent pour +cela une autorité, +qui, je l'espère, vous fera réfléchir +sérieusement pendant qu'il en est +temps encore. Vous m'écoutez, n'est-ce pas?</p> +<p>—Si je vous écoute! Oh! oui monsieur.</p> +<p>—L'existence d'un comédien et surtout celle d'une +comédienne est, mon +enfant, la plus difficile et la plus misérable des existences. +Ne croyez +pas que j'exagère. Regardez autour de vous. Voyez dans quelles +conditions on débute ordinairement, je ne dis pas sur les petits +théâtres, qui ne doivent pas nous occuper, mais sur une +scène honorable. +Il faut dix ans et beaucoup de talent pour arriver à une +situation qui +soit moins précaire que celle des premières +années, et vous voyez +combien peu y arrivent, combien au contraire, même avec beaucoup +de +talent, restent dans des positions effacées. C'est là une +cruelle +blessure, qui n'est rien cependant auprès de celles que vous +font chaque +jour les rivalités: la jalousie, l'envie, la calomnie vous +attaquent de +tous les côtés; il faut se défendre, et dans cette +lutte les hommes +laissent une bonne partie de leur amour-propre et de leur +dignité, les +femmes se perdent infailliblement. Je vous parlais de vos +qualités tout +à l'heure; elles seraient justement des défauts, de +grands défauts pour +cette existence: l'honnêteté, la distinction, la bonne +éducation, que +voulez-vous qu'on en fasse, et si vous croyez pouvoir les conserver, +vous vous trompez; ce n'est pas en restant ce que vous êtes +aujourd'hui +que vous surmonterez jamais les obstacles que je vous signale, jamais, +vous entendez, jamais. Maintenant avez-vous pensé au public, +à sa +frivolité, à ses caprices; avez-vous pensé +à la critique, à son +incapacité, à son ignorance, à ses exigences? J'ai +quitté le théâtre dix +ans plus tôt que je ne devais par peur de l'un et par +dégoût de l'autre. +Laissez-moi vous ouvrir les yeux, ma chère enfant, et donnez-moi +la +satisfaction de vous sauver d'une vie qui ne doit pas être la +vôtre. +Tout, tout plutôt que le théâtre pour une femme. +Mais voyons, +regardez-moi, n'êtes-vous pas charmante, mariez-vous donc: vous +êtes +faite pour être aimée et pour aimer. Je ne sais si vous +êtes convaincue, +mais j'ajoute que je refuse de vous donner des leçons, car ce +serait +vous aider dans votre suicide. Je refuse positivement.</p> +<p>À ce moment, deux enfants entrèrent bruyamment dans le +salon, un petit +garçon et une petite fille.</p> +<p>—Mais viens donc déjeuner, grand-père, cria celle-ci, +c'est moi qui ait +fait cuire ton oeuf, il va être froid.</p> +<p>Madeleine se leva.</p> +<p>D'un coup d'oeil Maraval embrassa ses deux petits enfants, et les +lui +montrant:</p> +<p>—Voilà ce qu'il y a seulement de vrai et de bon dans la vie, +dit-il; +mariez-vous, mariez-vous, ma chère enfant. Je suis sûr que +dans quelques +années, tenant vos bébés par la main, vous +viendrez me remercier de mes +conseils. Au revoir, mademoiselle.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XX</h3> +<br /> +<p>Lorsqu'elle se trouva dans l'avenue de Villiers, elle resta un +moment +sans savoir de quel côté tourner ses pas.</p> +<p>Rentrer chez elle? Elle n'en eut pas la pensée. Non pas +qu'elle n'eût +point été touchée par ce que Maraval venait de lui +dire avec un accent +si convaincu et si sympathique; elle en avait été +bouleversée au +contraire, et elle ne doutait point que tout cela ne fût +parfaitement +vrai; mais, quand les dangers qu'on venait de lui faire toucher du +doigt +seraient mille fois plus terribles qu'elle ne les avait vus, ils ne +pouvaient pas l'arrêter. Elle s'abaisserait en se faisant +comédienne. Eh +bien, ne le savait-elle pas avant d'entendre Maraval? Plutôt que +de +subir cet abaissement, elle devait se marier. En théorie, cela +pouvait +être vrai, mais Maraval ne connaissait pas sa situation +personnelle. +C'était, au contraire, dans le mariage, qu'était pour +elle l'abaissement +le plus déshonorant.</p> +<p>Il fallait qu'elle fût chanteuse; et, puisque s'était +pour elle le seul +moyen de ne pas laisser déshonorer la mémoire de son +père et de ne pas +flétrir son amour, il le fallait malgré tout et +malgré tous.</p> +<p>C'est-à-dire que pour le moment il fallait qu'elle +trouvât un maître qui +la mît au plus vite en état de paraître sur un +théâtre, puisque Maraval, +par intérêt et par sympathie pour elle, refusait +d'être ce maître.</p> +<p>Mais où était-il, ce maître?</p> +<p>Debout devant la porte de Maraval, immobile, +réfléchissant et ne +trouvant rien, elle se sentait perdue dans ce Paris immense, la +lumière +sur laquelle elle avait tenu les yeux fixés, et qui l'avait +guidée, +venant de s'éteindre tout à coup.</p> +<p>Sa mémoire troublée ne retrouvait même plus les +noms des maîtres qui +quelques jours auparavant lui étaient vaguement connus.</p> +<p>Cependant elle ne pouvait pas rester immobile dans cette avenue, +où les +passants la regardaient curieusement; elle se mit en route vers Paris. +En marchant, une bonne inspiration, une idée, se +présenteraient sans +doute à son esprit.</p> +<p>Elle arriva ainsi jusqu'aux environs de la Trinité, où +l'enseigne et la +devanture d'un cabinet de lecture lui suggérèrent enfin +ce qu'elle avait +à faire. Elle entra dans ce cabinet de lecture et demanda un +almanach +des adresses. À l'article des professeurs et compositeurs de +musique +elle trouva le nom qu'elle avait vainement demandé à sa +mémoire: Lozès, +rue Blanche.</p> +<p>Ce qu'elle savait de Lozès, c'était qu'il était +chanteur assez médiocre, +mais par contre bon professeur: au moins jouissait-il de cette +réputation; il dirigeait une sorte de petit conservatoire +où il avait +pour élèves une bonne partie de ceux qui ne suivent pas +les cours du +vrai. Il faisait souvent jouer et chanter ses élèves en +public, et +plusieurs de ceux qu'il avait formés avaient obtenu des +succès +retentissants en ces dernières années.</p> +<p>Elle monta la rue Blanche jusqu'au numéro que l'almanach lui +avait +indiqué; mais, n'étant plus sous l'oppression du trouble +qui l'avait +saisie en sortant de chez Maraval, le sentiment des dangers qu'elle +courait lui revint; si on allait la reconnaître! et il lui +semblait que +chacun de ceux qui la regardaient étaient des amis ou des +employés de +son oncle; alors elle assurait d'une main fébrile le voile +épais qui lui +cachait le visage.</p> +<p>L'école de Lozès était située au fond +d'une cour, dans un atelier vitré +qui avait servi autrefois à un photographe; et on y arrivait de +plain-pied après avoir traversé un petit vestibule, sans +que personne +fût dans ce vestibule pour vous recevoir ou vous annoncer.</p> +<p>Lorsque Madeleine eut poussé la porte de ce vestibule, elle +s'arrêta un +moment sans oser entrer.</p> +<p>Au fond de l'atelier, un jeune home à la figure +énergique et de carrure +athlétique chantait le grand air de <i>Rigoletto</i>, qu'un +gros homme au +teint jaune, vêtu d'une robe de chambre crasseuse et +chaussé de +chaussons de feutre, écoutait, assis dans un vieux fauteuil, en +roulant +des yeux blancs,—Lozès, sans aucun doute, qui donnait une +leçon; et ce +n'était pas le moment de le déranger.</p> +<p>Cependant, comme Madeleine ne pouvait pas rester immobile au milieu +de +l'atelier, elle regarda autour d'elle pour voir si elle ne trouverait +pas une place où elle pourrait attendre sans attirer +l'attention. Déjà +les gros yeux blancs de Lozès, qui s'étaient fixés +sur elle à son +entrée, ne l'avaient que trop intimidée. Dans un coin +formant +enfoncement, elle aperçut deux vieilles femmes de tournure +vulgaire et +bizarrement accoutrées, assises sur des banquettes; elle se +dirigea +doucement de leur côté et s'assit derrière elles.</p> +<p>Aussitôt elles se retournèrent, et longuement, +attentivement elles la +dévisagèrent, en tachant de percer son voile.</p> +<p>—C'est-y pour prendre une leçon de môsieu Lozès +que vous venez? demanda +l'une d'elles à voix basse.</p> +<p>Madeleine sans répondre fit un signe affirmatif.</p> +<p>—Pour lors faut attendre, parce que ct'homme il n'aime pas a +été +dérangé.</p> +<p>L'autre alors prit la parole, et son ton noble, emphatique, +théâtral, +contrasta singulièrement, avec celui de la première +vieille; elle posa +une série de questions à Madeleine, qui ne +répondit que par signes +exactement comme si elle avait été muette.</p> +<p>Heureusement pour elle, la voix de Lozès vient faire taire +les +vieilles:</p> +<p>—Silence donc dans le coin des mères, cria-t-il, fermez vos +boîtes.</p> +<p>Le silence se fit aussitôt, et Madeleine +délivrée put suivre la leçon.</p> +<p>L'élève chantait:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Cour-ti-sans race vi-le ... et dam-né-e<br /> +</span><span>Ren-dez-moi ma fil-le infor-tu-née.<br /> +</span></div> +</div> +<p>Lozès sauta de son fauteuil.</p> +<p>—Mais va donc, s'écria-t-il, va donc, de la vigueur, de +l'âme; quel +pot-à-feu à remuer que ce garçon-là.</p> +<p>Et il lui allongea un vigoureux coup de poing dans le dos.</p> +<p>L'élève recommença avec le même calme, +exactement comme s'il donnait la +bénédiction aux «cour-ti-sans race vi-le».</p> +<p>Lozès était resté près de lui dans un +état de violente exaspération; +tout à coup il lui allongea deux ou trois bourrades en +l'apostrophant +grossièrement.</p> +<p>Alors cet hercule, qui était dix fois plus fort que ce gros +bonhomme, se +mit à pleurer et à beugler:</p> +<p>—Je ne peux pas, ce n'est pas dans ma nature ... ure ... ure....</p> +<p>—Eh bien! animal, si ce n'est pas dans ta nature, va-t-en beugler +avec +les veaux. À un autre.</p> +<p>Une jeune fille sortit d'un coin et s'avança auprès du +fauteuil où Lozès +s'était rassis: elle avait quinze ou seize ans à peine, +jolie, élégante +et couverte de bijoux, au cou, aux bras, aux mains.</p> +<p>Au moment où elle ouvrait la bouche, Lozès +l'arrêta:</p> +<p>—Dis donc, toi, je t'ai déjà fait remarquer qu'on +devait m'embrasser en +arrivant; si cela ne te va pas, dis-le.</p> +<p>La jeune fille ne dit rien, mais s'avançant vers Lozès +qui, sans se +lever, tendit son cou vers elle, elle l'embrassa sur sa joue +rasée, qui, +de loin, paraissait toute bleue.</p> +<p>La bruit de ce baiser fit frissonner Madeleine de la tête aux +pieds, et +son coeur se souleva. Et quoi! elle aussi, elle devrait embrasser ce +comédien!</p> +<p>La pensée lui vint de se sauver au plus vite, mais la +réflexion la +retint; il fallait persévérer quand même.</p> +<p>La leçon avait commencé, mais elle n'alla pas loin.</p> +<p>—Ce n'est pas ça, s'écria Lozès, arrête, +et va t'asseoir sur cette +chaise là-bas; tu croiseras tes bras derrière et tu +respireras +fortement; tu t'arrangeras pour que ta respiration descende sans remuer +la poitrine. À un autre.</p> +<p>Un ténor vint remplacer la jeune fille aux bijoux, qui alla +s'asseoir +sur sa chaise et s'appliqua à faire descendre sa respiration.</p> +<p>Ou bien Lozès n'était pas de bonne humeur, ou bien il +avait mauvais +caractère, car le jeune ténor avait à peine dit +quelques mots, qu'il se +fâcha:</p> +<p>—Toi, je t'ai déjà dit de choisir; veux-tu chanter +à la manière +française, en ouvrant la bouche en rond, ou bien à la +manière italienne, +en l'ouvrant en large et en souriant; tu as une tête à +sourire, souris +donc; ça charmera les femmes.</p> +<p>Le ténor recommença en ouvrant si largement la bouche +qu'il montra +toutes ses dents.</p> +<p>Tout en l'écoutant, Lozès surveillait la jeune fille, +qui avait été +s'asseoir sur sa chaise; tout à coup, il courut à elle et +la fit lever:</p> +<p>—Qu'on m'apporte un matelas, cria-t-il.</p> +<p>Alors, prenant la jeune fille par le bras et la poussant brusquement:</p> +<p>—Couche-toi là-dessus, dit-il, étale-toi tout de ton +long et en mesure, +tu diras do, do, do, do.</p> +<p>Malgré la gravité de sa situation, Madeleine ne put +retenir un sourire.</p> +<p>La leçon avait été reprise, mais bien que +Madeleine voulût y apporter +attention, elle fut distraite par un chuchotement de voix +derrière elle; +machinalement elle tourna la tête; elle ne vit qu'une petite +porte +fermée. C'était de derrière cette porte que venait +ce chuchotement, +auquel se mêlait depuis quelques instants comme un bruit de +baisers +étouffés.</p> +<p>Madeleine, comme beaucoup de musiciens, avait l'ouïe d'une +finesse +extrême, et bien souvent elle entendait distinctement ce que +d'autres ne +soupçonnaient même pas. Cependant ces chuchotements +étaient si forts +qu'elle fut surprise qu'ils n'éveillassent point la +curiosité de ses +voisines.</p> +<p>Brusquement l'une d'elles se leva et courut à la petite porte:</p> +<p>—Ursule, je t'y prends encore à te faire embrasser dans les +escaliers, +viens ici, petite peste, et ne me quitte plus.</p> +<p>Madeleine eût voulu boucher ses oreilles, comme quelques +instants +auparavant elle eût voulu fermer ses yeux; et une fois encore +elle se +demanda si elle ne devait pas sortir immédiatement de cette +maison, +mais, se raidissant contre le dégoût qui l'envahissait, +elle resta.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XXI</h3> +<br /> +<p>Cependant la présence de Madeleine avait produit une certaine +sensation: +on avait remarqué cette jeune femme qui, par sa toilette et sa +tenue, +ressemblait si peu aux élèves qui venaient ordinairement +chez Lozès, et +trois ou quatre jeunes gens se rapprochant peu à peu avaient +fini par +s'asseoir sur les banquettes, et ils s'étaient mis à la +regarder, la +toisant des pieds à la tête, l'examinant, la +déshabillant comme si elle +avait été exposée là pour leur plaisir.</p> +<p>Bien qu'elle évitât de tourner ses yeux de leur +côté, elle avait senti +le feu de ces regards braqués sur elle et le rouge lui +était monté au +visage.</p> +<p>C'étaient ses camarades, ces jeunes gens qui marchaient, +s'asseyaient, +se mouchaient avec des poses scéniques, la tête de trois +quarts, le +poing sur l'épaule, le sourire aux lèvres, +s'écoutant entre eux comme on +écoute au théâtre avec des attitudes fausses.</p> +<p>Demain elle devrait leur donner la main et les laisser la tutoyer, +puisque entre eux ils se tutoyaient tous «Bonjour, ma petite +chatte.—Comment vas-tu, ma vieille?»</p> +<p>Lozès annonça que c'était fini «pour +aujourd'hui.»</p> +<p>Enfin, elle allait pouvoir approcher ce maître terrible, et, +tout de +suite, pendant que les élèves s'empressaient joyeusement +vers la porte +de sortie, elle se dirigea vers le fauteuil où Lozès +était resté assis.</p> +<p>À mesure qu'elle avança, elle se sentit +enveloppée par un regard +curieux.</p> +<p>Arrivée près de lui, elle le salua, et, comme elle +avait tout son +courage, elle lui expliqua bravement ce qui l'amenait:</p> +<p>—Je voudrais entrer au théâtre, dit-elle d'une voix +qui, malgré ses +efforts, était tremblante, et je viens vous demander vos +leçons.</p> +<p>Il n'avait pas bougé de dessus son fauteuil; la tête +renversée, il la +regarda un moment sans rien dire, puis, comme s'il n'était pas +satisfait +de son examen, il lui fit signe de reculer de quelques pas; alors, avec +son accent méridional:</p> +<p>—Défaites-moi un peu votre chapeau, je vous prie, et votre +paletot.</p> +<p>Elle obéit, décidée à tout.</p> +<p>—Bon, dit-il après l'avoir regardée en dodelinant de +la tête avec +approbation, pas mal, pas mal.</p> +<p>Et comme elle rougissait sous ce regard qui était un outrage +pour son +innocence de jeune fille:</p> +<p>—Vous savez que vous êtes jolie, n'est-ce pas? continua-t-il; +vous avez +le type d'Ophélia, ce n'est pas mauvais, ça, et c'est +rare; marchez un +peu.</p> +<p>Elle se mit à marcher.</p> +<p>—Présentez votre poitrine comme un bouquet; les +épaules effacées; bien, +cela va; revenez. Qu'est-ce que vous savez?</p> +<p>Madeleine répéta ce qu'elle avait déjà +dit à Maraval.</p> +<p>—Oh! oh! l'amateur de province, je n'ai pas confiance, dit +Lozès; ils +sont <i>toc</i> en province. Enfin, voyons, chantez-moi ce que vous +voudrez.</p> +<p>Elle proposa l'air du <i>Freyschutz</i>: puisqu'elle avait +réussi auprès de +Maraval, Lozès ne serait pas plus difficile sans doute.</p> +<p>Mais Lozès refusa:</p> +<p>—Le style, c'est moi qui vous l'enseignerai; ce que je veux juger +pour +le moment, c'est votre voix; savez-vous le <i>Brindisi</i> de la <i>Traviata</i>?</p> +<p>—Oui, Monsieur.</p> +<p>—Eh bien! allez-y alors: je vous écoute.</p> +<p>Et de fait il l'écouta attentivement, le coude appuyé +sur le bras de son +fauteuil et le menton posé dans sa main.</p> +<p>—Quand voulez-vous commencer? demanda-t-il aussitôt qu'elle se +tut.</p> +<p>—Vous m'acceptez?</p> +<p>—À bras ouverts; retenez bien ce que vous dit Lozès, +vous serez une +grande artiste.</p> +<p>—Ah! monsieur!</p> +<p>—Si vous travaillez et si vous suivez mes leçons, bien +entendu; parce +que, vous savez, la nature sans l'art cela ne signifie rien.</p> +<p>—Oui, monsieur, je travaillerai autant que vous voudrez; je vous +promets que vous n'aurez jamais eu d'élève plus +attentive, plus +appliquée.</p> +<p>—S'il en est ainsi, je vous donne ma parole qu'avant dix-huit mois +vous +serez en état de débuter, et, comme débute une +élève de Lozès, d'une +façon splendide; ces ânes du Conservatoire verront un peu +ce que je sais +faire d'une élève qui est douée.</p> +<p>Le moment était venu pour Madeleine d'expliquer sa situation, +et les +dispositions dans lesquelles elle voyait Lozès lui donnaient du +courage +et de l'espoir.</p> +<p>Mais il ne la laissa pas aller jusqu'au bout.</p> +<p>—Ah! non, ma petite, dit-il d'un ton brusque, je ne fais pas de ces +arrangements-là: je n'ai pas le temps; et puis pour vous, +croyez-moi, +c'est une mauvaise affaire; il vaut mieux vous gêner et payer vos +leçons +comptant; je vous en donnerai une par jour; c'est cinq cents francs par +mois qu'il vous faut; votre famille est ruinée me disiez-vous, +eh bien, +une belle fille comme vous ne doit pas être embarrassée +pour trouver +cinq cents francs par mois.</p> +<p>Bien que Madeleine se fût promis de tout entendre sans +broncher, elle ne +put pas ne pas se cacher le visage entre ses deux mains: la honte +l'étouffait.</p> +<p>Puis elle fit quelques pas pour se retirer, +désespérée.</p> +<p>Il ne bougea pas de son fauteuil; mais comme elle s'éloignait +lentement, +parce que ses yeux troublés la guidaient mal, il la rappela tout +à coup.</p> +<p>—Voyons, ne vous en allez pas comme ça; et tout d'abord +croyez bien que +je suis fâché de ne pas vous donner des leçons; je +sens qu'on peut faire +quelque chose avec vous: aussi je veux vous aider. Cela vous +coûtera +peut-être cher, très-cher même.</p> +<p>—Jamais trop cher, je suis prête à tous les sacrifices.</p> +<p>—Ce que je ne peux pas faire pour vous, un autre peut-être le +fera. Si +nous étions en Italie, poursuivit Lozès, rien ne serait +plus facile. Il +y a là des gens toujours disposés à se faire les +entrepreneurs d'un +jeune homme ou d'une jeune fille ayant une belle voix. Et ce ne sont +pas des artistes, comme vous pourriez le croire; le plus souvent ce +sont +des artisans, des menuisiers, des boutiquiers, n'importe qui, ils ont +un +petit capital et ils l'emploient à l'exploitation de celui ou de +celle +qu'ils ont découvert. Pour cela ils traitent soit avec les +parents, soit +avec le sujet lui-même, c'est-à-dire qu'ils +l'achètent pour un certain +temps. Pendant les premières années, ils lui donnent le +logement, la +nourriture, l'habillement et surtout l'éducation musicale, et, +en +échange, le jeune homme ou la jeune fille abandonne à son +maître ce +qu'il gagne, ou plus justement partie de ce qu'il gagne, lorsqu'il +commence à gagner quelque chose. Mais nous ne sommes pas en +Italie, me +direz-vous. C'est juste; seulement, il y a des Italiens à Paris. +Précisément, j'en connais un qui, après avoir fait +ce métier pendant sa +jeunesse, s'est fixé à Paris en ces derniers temps et a +ouvert, rue de +Châteaudun, une boutique de bric-à-brac, de +curiosités, de meubles +italiens. Je l'irai voir. Je lui dirai ce que je pense de votre voix et +de vos dispositions. Puis, je lui demanderai s'il veut se charger de +vous. Mais, avant que je fasse cette démarche, il faut que vous +me +disiez si vous, de votre côté, vous êtes +disposée à accepter la +direction de mon homme, ainsi que les conditions qu'il vous imposera.</p> +<p>—Avec reconnaissance et de tout coeur.</p> +<p>—N'allez pas si vite et surtout ne vous emballez pas avec +Sciazziga,—c'est mon italien; défendez vos intérêts +puisque vous êtes +orpheline et que vous n'avez personne pour vous protéger, c'est +un +avertissement que je vous donne. Je connais le Sciazziga; il sera +âpre; +vous, de votre côté, soyez ferme et ne lui cédez +pas tout ce qu'il vous +demandera. Accordez-lui seulement la moitié de ses exigences, et +ce sera +déjà beaucoup. Bien entendu n'allez pas lui dire cela. Je +ne veux pas +paraître dans toute cette affaire, et c'est pour cela qu'à +l'avance je +vous préviens. Plus tard je veux que vous vous souveniez de +Lozès avec +reconnaissance. On vous dira peut-être bien des choses de lui; +vous +répondrez alors: «Voilà ce qu'il a fait pour +moi.»</p> +<p>L'impression première produite par Lozès +s'était un peu effacée: il +pouvait être brutal, vaniteux, ridicule, mais au fond ce +n'était pas +certainement un méchant homme.</p> +<p>Cette pensée fut un grand soulagement pour Madeleine: elle +pourrait +honorer celui qui lui tendait la main.</p> +<p>—Encore un mot, dit Lozès, je vous ai expliqué que +notre homme se +chargerait de pourvoir à tous vos besoins. C'est beaucoup, mais +ce n'est +pas tout. Vous êtes seule; que ferez-vous le jour où vous +aborderez le +théâtre? Rien, n'est-ce pas. Vous laisserez les choses +aller. Eh bien, +en agissant ainsi, elles n'iraient pas. Il vous faut quelqu'un d'actif, +d'intelligent, d'intrigant pour arranger vos engagements, pour +préparer +vos succès, pour gagner ou éclairer la critique, qui ne +voit que ce +qu'elle a intérêt à voir ou que ce qu'on lui +montre: Sciazziga sera ce +quelqu'un, et grâce à lui le succès vous arrivera +agréable et +appétissant, comme un poulet bien rôti arrive sur la table +de ceux qui +ont un bon cuisinier, sans qu'ils aient senti l'odeur de la cuisine. +C'est quelque chose cela, en un temps comme le nôtre, qui n'est +que de +réclame. Où voulez-vous que je vous envoie notre Italien?</p> +<p>Elle rougit et balbutia en pensant à sa misérable +mansarde.</p> +<p>—Est-ce que vous n'êtes pas seule comme vous me le disiez? +demanda +Lozès remarquant son embarras.</p> +<p>—Oh! monsieur, s'écria-t'elle avec confusion.</p> +<p>—Enfin vous demeurez quelque part, sans doute?</p> +<p>—Oui, cité des Fleurs, à Batignolles; mais si M. +Sciazziga vient dans +ma pauvre chambre, il sera, je le crains, mal disposé à +m'accorder les +conditions que vous me conseillez d'exiger.</p> +<p>—Je n'avais pas pensé à cela, ma pauvre enfant. Il +vaut mieux qu'il +vous voie ici alors. Je lui donnerai rendez-vous. Revenez +après-demain à +quatre heures.</p> +<p>—Oh! monsieur, combien je suis touchée de votre bonté!</p> +<p>—Vous verrez, ma petite, que bonté et talent sont synonymes: +tout se +tient en ce monde; un homme qui a un grand talent est toujours bon.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XXII</h3> +<br /> +<p>Le surlendemain, à trois heures quarante-cinq minutes, elle +entra chez +Lozès, qu'elle trouva seul dans l'atelier; Sciazziga +n'était pas encore +arrivé.</p> +<p>—J'ai vu notre homme, dit Lozès, il va venir; seulement, il +est +possible qu'il se fasse attendre; c'est une malice italienne qui a pour +but de ne pas montrer trop d'empressement. Il est probable qu'il +amènera +quelqu'un avec lui, car il n'a pas toute confiance en moi, et, avant de +s'engager, il aime mieux deux avis qu'un seul. Surpassez-vous donc et +faites bien attention qu'on vous demande aujourd'hui plus de voix que +de +goût ou de savoir; pour Sciazziga, il s'agit de juger si votre +voix +emplira l'Opéra, la Scala ou Covent-Garden; n'ayez pas peur de +crier.</p> +<p>Ce fut à quatre heures vingt minutes seulement que Sciazziga, +suivi d'un +vieux petit bonhomme ratatiné, fit son entrée dans +l'atelier de Lozès; +pour lui, c'était un homme de cinquante à cinquante-cinq +ans, gras, +gros, souriant, ayant en tout la tournure et la figure d'un cuistre, +doucereux, mieilleux, obséquieux. Madeleine, qui malgré +son émotion +l'observait anxieusement, éprouva à sa vue un mouvement +répulsif; et +cependant il s'avançait vers elle en souriant, ne la quittant +des yeux +que pour admirer un gros brillant qu'il portait à son doigt.</p> +<p>Arrivé près d'elle, il la salua avec des grâces +de théâtre, les bras +arrondis, le dos voûté, marchant en rond comme les +comédiens qui veulent +remplir la scène.</p> +<p>—La signora, n'est-<i>cé</i> pas? dit-il avec un +très-fort accent italien en +s'adressant à Lozès.</p> +<p>—Apparemment.</p> +<p>Alors, tirant un face-à-main en or et le braquant sur +Madeleine, il se +mit à tourner autour d'elle.</p> +<p>—<i>Çarmante, çarmante</i>, disait-il à chaque +pas en souriant à son +acolyte; <i>figoure</i> expressive, avec de la <i>nobilité</i>, +belle taille, +<i>cévéloure</i> splendide.</p> +<p>Les marchands d'esclaves ou des maquignons n'eussent pas +passé un +examen plus attentif de la marchandise qu'ils se proposaient d'acheter: +jamais Madeleine n'avait ressenti une pareille humiliation; elle +était +pourpre de honte.</p> +<p>—Et la signora nous <i>féra</i> la grâce <i>dé</i> +nous <i>çanter oun</i> morceau?</p> +<p>Cette parole lui fut une délivrance; chanter, elle +était là pour +chanter; elle échapperait ainsi à cet examen de sa +personne.</p> +<p>—Mon <i>çer</i> ami <i>lé</i> maestro Maffeo, +continua Sciazziga, voudra bien +accompagner la signora.</p> +<p>Pendant que Madeleine se dirigeait vers le piano, Lozès +s'approcha +d'elle et, lui parlant à voix basse:</p> +<p>—Chantez de votre mieux, il est inutile de crier; c'est Maffeo qui +va +vous juger; il a été, dans son temps, un de nos meilleurs +chefs +d'orchestre.</p> +<p>Madeleine se sentit plus forte; chantant pour Maffeo et +Lozès, elle +chanterait avec confiance.</p> +<p>Parmi les morceaux qu'elle indiqua, Maffeo en choisit trois de style +différent, qui pouvaient la faire juger, et elle les chanta de +son +mieux, ainsi que Lozès le lui avait recommandé.</p> +<p>Sciazziga écouta, sans donner le moindre signe d'approbation +ou de +blâme.</p> +<p>Seul Lozès applaudit des mains et de la voix.</p> +<p>—Si, si, dit Sciazziga, <i>qué cé</i> n'est pas mal, <i>grazia</i>.</p> +<p>Quant à Maffeo, son attitude était étrange; il +semblait qu'il voulût +applaudir et qu'il n'osât pas.</p> +<p>Lorsque Madeleine eut achevé son troisième morceau, +elle crut que +Sciazziga allait dire s'il l'acceptait ou s'il la refusait; mais il +n'en +fut rien.</p> +<p>—Qu'il est nécessaire que <i>zé</i> cause avec mon <i>çer</i> +ami Maffeo, +dit-il; pour cela <i>ze</i> prie la signora de venir demain matin, <i>roue</i> +Châteaudun, avec son <i>touteur</i>.</p> +<p>—Je n'ai pas de tuteur.</p> +<p>—Vous avez <i>plous</i> de vingt <i>oun</i> ans?</p> +<p>—Je suis émancipée.</p> +<p>—Ah! <i>diavolo, perfetto.</i></p> +<p>Et un sourire de satisfaction fondit sa large bouche jusqu'aux +oreilles; +évidemment cela faisait son affaire.</p> +<p>—<i>Qué zé</i> pense que la signora voudra bien nous +faire <i>lé</i> plaisir de +<i>dézouner</i> avec nous, à onze <i>houres</i>; nous +causerons avant.</p> +<p>Elle n'avait plus qu'à remercier et à se retirer, ce +qu'elle fit; Lozès +la reconduisit jusqu'au vestibule, tandis que Maffeo et Sciazziga +s'entretenaient à voix basse.</p> +<p>—Ne vous inquiétez pas, lui dit-il, l'affaire est conclue, +tâchez de +vous défendre demain; à bientôt, ma chère +élève.</p> +<p>Naturellement elle fut exacte, et à onze heures +précises, le lendemain, +elle entrait dans le magasin de bric-à-brac de la rue de +Châteaudun. +Elle y trouva une grande femme enveloppée dans un châle +des Indes usé et +la tête couverte d'un fichu de dentelle noire; elle pouvait avoir +cinquante ans environ et d'une ancienne beauté dont on voyait +encore des +traces, il lui restait un air de grandeur et de noblesse qui n'est +point +ordinairement le caractère distinctif des marchandes à la +toilette; mais +avant d'être marchande, mise Sciazziga avait été +chanteuse, et au milieu +de sa boutique, drapée dans son vieux cachemire, elle +était toujours +Norma ou dona Anna.</p> +<p>Sans quitter le fauteuil dans lequel elle était posée, +elle répondit à +Madeleine que M. Sciazziga l'attendait dans une pièce qu'elle +lui +indiqua d'un geste sculptural.</p> +<p>Il était assis devant une table, avec une liasse de papiers +devant lui, +en train d'écrire sur une feuille timbrée; l'entassement +des meubles, +bahuts, chaises, fauteuils, casiers, était tel que Madeleine ne +put que +difficilement arriver à cette table.</p> +<p>—<i>Zé</i> travaille pour vous, signora, dit Sciazziga; <i>lé</i> +petit +engagement <i>qué zé</i> prépare, et qu'il est <i>zouste +qué</i> vous signiez, si +nous sommes d'accord. L'ami Maffeo pense <i>qué</i> vous avez +des +dispositions, <i>ma</i> il vous faudra des <i>léçons</i>, +des <i>étoudes</i>, toutes +<i>çoses</i> qui coûtent très-<i>çer</i>. On +ne sait pas combien <i>lé</i> maestro +Lozès <i>sé</i> fait payer <i>çer</i>; c'est <i>oune +rouine</i>.</p> +<p>Sa figure prit une expression désolée, en pensant aux +exigences de +Lozès.</p> +<p>—De <i>plous</i>, pour <i>oune</i> personne comme vous, <i>zolie</i>, +il faut <i>dé</i> la +toilette, il faut un logement, <i>oune</i> bonne <i>nourritoure</i>; +c'est très +<i>outile</i>, la bonne <i>nourritoure</i>: tout cela fait <i>oune</i> +grosse somme de +dépenses, et pendant <i>plousieurs</i> années; il est +donc <i>zouste qué zé</i> +rentre dans ces avances, et <i>qué zé</i> fasse <i>oun</i> +bénéfice. Est-<i>cé +zouste</i>?</p> +<p>—Très juste.</p> +<p>—<i>Ençanté qué</i> vous compreniez <i>qué +zé souis</i> l'homme de la <i>joustice</i> +et aussi l'ami des artistes: <i>lé</i> reste, entre nous, va +maintenant aller +tout facilement. <i>Zousqu'au</i> jour où vous aurez <i>oun</i> +engagement, je +payerai toutes vos dépenses, <i>léçons</i>, +toilettes, <i>nourritoure</i>, +plaisirs, et très <i>larzement</i>; si vous <i>mé</i> +connaissiez, vous sauriez +combien <i>zé souis larze</i>, c'est <i>joustement</i> pour <i>céla +qué zé</i> <i>né +souis</i> pas <i>riçe</i>. Vous <i>dé</i> votre +côté, quand vous aurez <i>oun +engazement</i>, nous en <i>partazerons lé</i> montant.</p> +<p>Prévenue par Lozès, Madeleine attendait cette +proposition, et elle avait +préparé sa réponse:</p> +<p>—Pendant combien de temps?</p> +<p>—<i>Zoustement</i> c'est la question à débattre; il me +semble honnête <i>dé</i> +mettre dix ans.</p> +<p>—En supposant que je gagne 40,000 fr. par an, c'est donc 200,000 +francs +que vous toucherez?</p> +<p>—Quarante mille francs par an! Mettons dix mille; c'est donc +cinquante +mille <i>qué zé</i> toucherai; mais pour <i>céla</i> +il faut <i>qué</i> vous +<i>reoussissiez</i>, il faut <i>qué</i> vous viviez, et si vous +mourez, <i>ousque +zé</i> retrouverai <i>cé qué z'aurai</i> +déboursé? Il faut <i>calcouler lé</i> +risque, signora. N'est-<i>cé</i> pas <i>zouste</i>?</p> +<p>Du moment qu'une discussion s'engageait, Madeleine à l'avance +était +vaincue; entre elle et ce boutiquier retors, la partie n'était +pas +égale; et puis d'ailleurs elle avait cette faiblesse de trouver +les +discussions d'intérêt humiliantes.</p> +<p>Cependant, se renfermant dans ce que Lozès lui avait +conseillé, elle +obtint que les dix années de partage seraient réduites +à cinq; mais +Sciazziga ne céda sur ce point que pour prendre avantage sur un +autre: +tant que Madeleine serait au théâtre, elle lui +abandonnerait dix pour +cent sur ses appointements, et si elle quittait le théâtre +avant dix +années, comptées du jour de son début, pour une +cause autre que maladie +grave ou perte de voix, elle payerait à Sciazziga une somme de +deux cent +mille francs.</p> +<p>Bien qu'elle fût incapable de soutenir une discussion, elle +voulut se +défendre, mais elle ne tarda pas à être +enlacée par l'Italien qui +l'assassina de son baragouin, et de guerre lasse elle finit par signer +«<i>lé</i> petit <i>engazement</i>» qu'il avait +préparé.</p> +<p>—Maintenant, dit Sciazziga, lorsqu'il eut donné un double de +l'engagement et qu'il eut serré l'autre, nous avons encore <i>oune +pétite +çose</i> à arranger. <i>Qué</i> c'est +relativement à votre vie avec nous; ça +<i>né</i> s'écrit pas parce <i>qué</i> nous +sommes des gens d'<i>honnour</i>, mais <i>ça +sé</i> dit. Vous êtes orpheline, vous n'avez pas <i>dé</i> +parents, alors <i>zé</i> +voudrais que vous viviez avec nous; dans notre maison, dans notre +famille. Pour bien travailler, voyez-vous, il faut de la <i>vertou</i>; +c'est +la <i>vertou</i> qui conserve la voix et aussi la taille des <i>zounes</i> +personnes, quand elles sont <i>zolies</i> comme vous.</p> +<p>Et comme si ces paroles n'étaient pas assez claires, il les +expliqua et +les précisa par un geste arrondi qui empourpra les joues de +Madeleine.</p> +<p>—<i>Cez</i> nous, dans notre intérieur vous <i>sérez +protézée</i> contre tous les +dangers, toutes les <i>sédouctions</i> qui à Paris +entourent <i>oune joune</i> +fille; madame Sciazziga, qui est l'<i>honnour</i> même, vous <i>accompagnéra</i> +partout, aux <i>léçons</i>, à la promenade; vous <i>lozerez +cez</i> nous, sous +notre clef; vous <i>manzerez</i> avec nous. Vous serez notre fille. Et +je +vous <i>assoure</i>, signora, qu'il faut que <i>zaie oune</i> bien +grande +sympathie pour vous, car en <i>azissant</i> ainsi, <i>zé</i> +vous <i>introuduis</i> en +tiers dans notre <i>intériour</i>, et <i>zé pouis</i> +le dire, madame Sciazziga et +moi, nous nous adorons. Mais nous <i>férons</i> cela, +certainement nous <i>lé +férons</i>, pour <i>oune</i> personne aussi bien +élevée <i>qué</i> vous. Cela vous +convient-il?</p> +<p>Madeleine avait signé tout ou à peu près tout +ce que Sciazziga lui avait +imposé; mais cette vie de famille, cette existence entre M. et +madame +Sciazziga était la dernière goutte, la plus amère +et la plus écoeurante +du calice; elle eut un mouvement de dégoût qui la fit +frissonner des +pieds à la tête.</p> +<p>Mais la réflexion lui dit qu'elle devait se résigner +à accepter ce +dégoût comme tant d'autres, elle n'en était plus +à les compter.</p> +<p>Après tout, la présence de madame Sciazziga la +préserverait de bien des +ennuis.</p> +<p>—Eh bien? fit Sciazziga en insistant.</p> +<p>Ne pouvant pas répondre, elle fit un signe d'acquiescement.</p> +<p>—Allons c'est parfait, dit-il; maintenant, il faut que <i>ze</i> +vous montre +votre chambre; pendant ce temps on servira la table. Voulez-vous +m'accompagner?</p> +<p>Ils sortirent dans la cour de la maison, et prenant un escalier au +fond, +ils montèrent au sixième étage.</p> +<p>—<i>Oun</i> étage encore, disait-il, <i>ma l'ezalier</i> est +<i>doux</i>.</p> +<p>La chambre destinée à Madeleine était une sorte +de grenier encombré de +meubles de toutes sorte.</p> +<p>—Vous voyez, dit Sciazziga, vous aurez de l'air et de la <i>loumière</i>; +avec <i>oun</i> bon piano vous <i>sérez</i> ici comme <i>oune</i> +reine; vous pourrez +travailler <i>dou</i> matin au soir sans être <i>déranzée</i>: +demain <i>zé</i> ferai +prendre vos <i>moubles</i> chez vous.</p> +<p>Quand ils redescendirent le déjeuner était servi sur +une toile cirée.</p> +<p>Déjà assise à sa place, madame Sciazziga, qui +n'avait quitté ni son +cachemire ni son fichu de dentelle, désigna une chaise à +Madeleine avec +un geste de reine de théâtre.</p> +<p>—Entre nous deux, dit-elle en souriant à son mari.</p> +<p>Et Madeleine s'assit, mais il lui fut impossible de manger tant sa +gorge était serrée.</p> +<p>C'était là sa nouvelle famille, c'était avec +ces gens qu'elle allait +vivre—de leur vie.</p> +<p>Et, regardant machinalement la carafe pleine d'eau, elle vit se +dessiner +sur le verre leur petite maison de Rouen où s'était +écoulée son enfance, +comme aux jours où sous les rayons du soleil couchant, elle se +reflétait +dans la Seine.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XXIII</h3> +<br /> +<p>Le jour même où Madeleine signait avec Sciazziga «<i>oun</i> +petit +<i>engazement</i>», Léon arrivait de Madrid à Paris.</p> +<p>En recevant la lettre de Madeleine, il avait couru au +télégraphe et il +avait envoyé à sa cousine une dépêche, avec +la mention personnelle sur +l'adresse:</p> +<p>«N'accomplis pas ta résolution avant de m'avoir vu; je +pars à l'instant +pour Paris, où j'arriverai après-demain matin.»</p> +<p>Mais, malgré la mention personnelle, cette +dépêche n'avait pas été +remise à Madeleine, qui avait quitté la maison de la rue +de Rivoli +depuis deux jours quand le facteur du télégraphe +s'était présenté.</p> +<p>Avant même d'entrer chez lui, Léon monta rapidement +à l'appartement de +son père. Personne n'était encore levé, mais la +façon dont il sonna +réveilla tout le monde, et un domestique vint lui ouvrir la +porte.</p> +<p>C'était le vieux valet de chambre qui, depuis trente ans, +était au +service de ses parents.</p> +<p>—Mademoiselle Madeleine? demanda vivement Léon.</p> +<p>Sans répondre, le valet de chambre leva ses bras au ciel.</p> +<p>—Réponds donc, mon vieux Jacques.</p> +<p>—Elle est partie.</p> +<p>—Où?</p> +<p>—On ne sait pas; c'est-à-dire que mardi matin, au moment +où il n'y +avait personne dans la maison, elle a été chercher un +commissionnaire et +une voiture, elle a fait porter ses bagages sur cette voiture par le +commissionnaire et elle est partie; le concierge l'a vue passer et il a +été bien étonné, mais qu'est-ce qu'il +pouvait, cet homme?</p> +<p>—Mais depuis?</p> +<p>—On a cherché mademoiselle Madeleine partout, on l'a fait +chercher par +la police, et ... on ne l'a pas trouvée.</p> +<p>—Conduis-moi à la chambre de mon père.</p> +<p>—Monsieur dort.</p> +<p>—Je vais le réveiller; éclaire-moi.</p> +<p>L'idée de réveiller M. Haupois-Daguillon parut si +invraisemblable à +Jacques, qui vivait dans la crainte et dans le respect de son puissant +maître, qu'il resta immobile; sans insister, Léon lui prit +la lumière +des mains et se dirigea vers la chambre de son père.</p> +<p>Celui-ci avait été réveillé par le +carillon de la sonnette, et quand +Léon entra dans sa chambre, il le trouva assis sur son lit, +coiffé d'un +foulard de soie cerise noué à l'espagnole autour de sa +tête, +très-noblement.</p> +<p>—Toi! s'écria M. Haupois.</p> +<p>—Quelles nouvelles de Madeleine?</p> +<p>M. Haupois fut suffoqué par cette demande.</p> +<p>—C'est ainsi que tu me dis bonjour et que tu t'inquiètes de +la santé de +ta mère?</p> +<p>—Pardonne-moi, mais ce que Jacques vient de m'apprendre m'a +bouleversé: +Madeleine partie sans qu'on sache où elle est, ce qu'elle est +devenue!</p> +<p>—Madeleine est une ingrate.</p> +<p>—Vous vouliez la marier.</p> +<p>—Qui t'a dit?</p> +<p>—Elle m'a écrit.</p> +<p>—Ah! vous étiez en correspondance!</p> +<p>—Cette lettre a été la première que j'aie +reçue d'elle depuis mon +séjour à Madrid.</p> +<p>—C'est trop d'une.</p> +<p>—Enfin, où est-elle?</p> +<p>—Dans le premier moment d'inquiétude et malgré le +scandale de sa +conduite, nous avons eu la bonté de la faire chercher; nous +avons même +prévenu la police; tout ce qu'on a pu découvrir ça +été un indice: le +commissionnaire qui a porté ses bagages l'a entendue donner au +cocher +l'adresse de la gare Saint-Lazare, mais ce cocher n'a point +été +retrouvé; concluant de ce renseignement qu'elle aurait dû +aller à Rouen, +j'ai fait prendre des renseignements à Rouen, on ne l'y a point +vue, et +il paraît même à peu près certain qu'elle n'y +est point venue; dans les +hôtels de Paris, dans les maisons meublées, les recherches +n'ont point +abouti, bien qu'elles aient été dirigées par une +main habile.</p> +<p>—Eh bien, je les ferai aboutir, moi.</p> +<p>—Tu n'as pas l'intention de nous ramener Madeleine chez nous, +n'est-ce +pas? nous ne la recevrions pas.</p> +<p>—Tu lui fermerais ta maison?</p> +<p>—Quoi qu'il arrive, jamais elle ne rentrera ici.</p> +<p>—Quand tu m'as demandé de partir pour Madrid, j'ai +cédé à ton désir +qui, tu le sais, n'était pas d'accord avec le mien. Je l'ai fait +pour +toi et pour ma mère. Mais je l'ai fait aussi pour Madeleine, +afin +qu'elle pût rester dans cette maison, près de vous qui +l'aimeriez et la +consoleriez. Puisque tu posais la question de telle sorte qu'elle ou +moi +devions partir, je n'ai pas voulu que ce fût elle, et je me suis +exilé à +Madrid, où je n'avais que faire, et où je suis +resté malgré mon ennui. +Mais je m'imaginais que Madeleine était heureuse, tranquille, +choyée, +aimée, c'est-à-dire consolée, et je ne parlais pas +de revenir à Paris. +Au lieu de la consoler, vous avez voulu la marier.</p> +<p>—Nous avons voulu assurer son avenir, comme c'était notre +devoir.</p> +<p>—Et le mien, vous l'avez oublié. Ma mère et toi vous +saviez quelles +étaient mes intentions à l'égard de Madeleine, +quels étaient mes +sentiments.</p> +<p>Parlant ainsi, il avait fait un pas en arrière du +côté de la porte.</p> +<p>—Où vas-tu?</p> +<p>—Chercher Madeleine.</p> +<p>—Je t'ai dit qu'elle ne rentrerait jamais dans cette maison.</p> +<p>—Ce n'est pas pour qu'elle rentre dans cette maison que je dois la +chercher et la trouver.</p> +<p>—Léon!</p> +<p>Mais il était arrivé à la porte; il l'ouvrit.</p> +<p>—Au revoir, mon père, à bientôt, tu diras +à ma mère que malgré tout je +l'embrasse tendrement.</p> +<p>Et, sans écouter la voix de son père, il sortit en +refermant vivement la +porte.</p> +<p>De ce que son père lui avait dit, il résultait pour +lui la probabilité +que Madeleine était retournée à Rouen. Pourquoi +eût-elle dit à son +cocher de la conduire à la gare Saint-Lazare si elle n'avait pas +voulu +aller à Rouen? D'ailleurs n'était-il pas raisonnable +d'admettre que +quittant Paris elle avait voulu se réfugier chez des amis de son +père? +On avait fait à Rouen des recherches qui n'avaient pas abouti. +Cela ne +prouvait pas que Madeleine ne fût pas à Rouen. On avait +mal cherché, +voilà tout. Il chercherait mieux.</p> +<p>Et sans prendre de repos, il partit pour Rouen par le train express +de +huit heures du matin.</p> +<p>Il resta pendant plusieurs jours à Rouen, fréquentant +tous les endroits +où il pouvait la rencontrer, et où naturellement il ne la +rencontra pas.</p> +<p>De guerre lasse, il se dit qu'elle s'était peut-être +réfugié à +Saint-Aubin auprès de son père, et il partit pour +Saint-Aubin.</p> +<p>Mais personne ne l'avait vue; elle n'avait pas paru au +cimetière, et +cela était bien certain; ce n'est pas dans la mauvaise saison +qu'une +jeune femme élégante paraîtra dans un petit village +sans qu'on la +remarque; à plus forte raison quand, comme Madeleine, elle y est +connue +de tout le monde.</p> +<p>Il revint à Rouen; puis après quelques jours de +recherches il rentra à +Paris, désolé, et aussi plein d'inquiétude.</p> +<p>Qu'était devenue Madeleine? où le désespoir +avait-il pu l'entraîner?</p> +<p>Il continuerait ses recherches à Paris, et il les ferait +poursuivre par +des gens capables de les mener à bonne fin.</p> +<p>Si grandes que fussent ses inquiétudes, il ne voulait pas +cependant +parler de Madeleine à son père ni à sa +mère; mais celle-ci vint lui en +parler elle-même.</p> +<p>—Tu n'as rien appris sur Madeleine? lui demanda-t-elle?</p> +<p>Il secoua la tête par un geste désolé.</p> +<p>—Je crois que tu aurais pu t'épargner ce voyage à +Rouen; comme toi, +nous avons été inquiets pendant les premiers jours qui +ont suivi le +départ de Madeleine; mais, en raisonnant, nous avons compris que +nous +nous tourmentions à tort: Madeleine ne possède rien, elle +n'a même pas +un métier aux mains; dans ces conditions pour qu'elle ait +quitté une +maison, où elle était heureuse et où elle +était aimée, il fallait +qu'elle fût certaine d'en trouver une autre où elle serait +et plus +heureuse et plus aimée encore.</p> +<p>Léon, qui était assis, se leva si brusquement qu'il +renversa sa chaise, +puis il s'avança vers sa mère, pâle et les +lèvres tremblantes.</p> +<p>Mais, prêt à parler, il s'arrêta.</p> +<p>Puis, après quelques secondes, qui parurent terriblement +longues à +madame Haupois, il tourna vivement sur ses talons et sortit.</p> +<p>On fut quinze jours sans le revoir, et, pendant ces quinze jours, il +n'écrivit pas à ses parents: où était-il? +personne n'en savait rien.</p> +<p>Quand il rentra, ni son père, ni sa mère +n'osèrent lui parler de son +voyage.</p> +<p>Et, bien entendu, le nom de Madeleine ne fut plus prononcé.<br /> +<br /> +</p> +<h4>FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE</h4> +<hr style="width: 65%;" /> +<br /> +<h2>DEUXIÈME PARTIE</h2> +<br /> +<h3>I</h3> +<br /> +<p>C'était un samedi, le Cirque des Champs-Élysées +donnait une +représentation extraordinaire pour la rentrée du gymnaste +Otto, éloigné +de Paris depuis plusieurs années, et pour les débuts de +son élève +Zabette.</p> +<p>Depuis quinze jours les murs de Paris étaient couverts +d'affiches +représentant deux hommes lancés dans l'espace, l'un aux +membres +athlétiques, musclés comme ceux d'un personnage de +Michel-Ange, l'autre +mince, délié, gracieux comme un éphèbe +athénien; aux quatre côtés de +cette affiche s'étalaient en gros caractères les noms +d'Otto et de +Zabette. Ce nom d'Otto était bien connu à Paris dans le +monde des +théâtres et de la galanterie, car les succès de +celui qui le portait +avaient été aussi grands, aussi nombreux, aussi bruyants +dans l'un que +dans l'autre, et pendant plusieurs années il avait +été de mode pour le +gros public d'aller voir Otto qui, par la hardiesse de ses exercices, +lorsqu'il voltigeait en maillot rose de trapèze en +trapèze, arrachait +des cris d'admiration à ses spectateurs; comme, dans un autre +public +plus spécial et plus restreint, il avait été de +mode aussi de +s'arracher Otto qui sans maillot était plus merveilleux encore.</p> +<p>Quant au nom de Zabette, il était nouveau à Paris; +mais, grâce aux +journaux «bien informés», on avait bientôt su +que Zabette était un jeune +créole qu'Otto avait rencontré en Amérique, et +dont il avait fait son +élève pour l'associer à ses exercices. Puis +d'autres journaux, «mieux +informés encore», avaient raconté que ce jeune +Zabette, bien que portant +des vêtements d'homme, était en réalité une +jeune fille qui adorait son +maître. Et pendant huit jours la question de savoir si ce Zabette +était +un garçon ou si cette Zabette était une fille avait suffi +pour occuper +la badauderie parisienne, toujours prête à rester bouche +ouverte, +attentive et curieuse, devant ceux qui connaissent l'art, peu difficile +d'ailleurs, de l'exploiter.</p> +<p>C'était assez, on le comprend, pour que cette rentrée +d'Otto et ce début +de Zabette fussent un événement. À deux heures +toutes les premières +étaient louées, et le soir les bureaux n'ouvraient que +pour les places +hautes, demandées par des gens qui ne voyaient dans Otto que le +gymnaste +et que leur honnêteté bourgeoise préservait de la +curiosité de chercher +à savoir si Zabette était un jeune garçon on une +jeune fille.</p> +<p>À huit heures et demie, devant une salle à +moitié remplie pour les +places louées et comble pour les autres, le spectacle +commençait par les +exercices ordinaires des cirques français, anglais, +américains ou +espagnols, des Champs-Élysées ou d'ailleurs: <i>Jupiter</i>, +cheval dressé et +présenté en liberté; <i>entrée comique</i>; +<i>Jeanne d'Arc</i>, scène à cheval.</p> +<p>Qu'il s'agisse d'une première représentation aux +Français, à l'Opéra, +aux Folies ou au Cirque, il y a une partie du public, toujours la +même, +qui du 1er janvier au 31 décembre se rencontre +inévitablement dans ces +soirées, et qui, bien entendu, se connaît sans avoir eu +souvent les plus +petites relations personnelles: on est habitué à se voir +et l'on se +cherche des yeux.</p> +<p>Au milieu de la scène de <i>Jeanne d'Arc</i>, deux jeunes +gens firent leur +entrée au moment où Jeanne, à genoux sur sa selle, +les yeux en extase, +entendait ses voix, et leurs noms coururent aussitôt de bouche en +bouche:</p> +<p>—Léon Haupois-Daguillon.</p> +<p>—Henri Clorgeau.</p> +<p>C'était en effet Léon qui, accompagné de son +ami intime Henri Clorgeau, +le fils de la très-riche maison de Commerce Clorgeau, Siccard et +Dammartin, venait assister aux débuts de Zabette. Ils +gagnèrent leurs +places au quatrième rang, et, au lieu de donner leurs pardessus +à +l'ouvreuse qui les leur demandait, ils les déposèrent sur +les deux +places qui étaient devant eux et qu'ils avaient louées +pour être à leur +aise.</p> +<p>Puis, ayant tiré leurs lorgnettes, ils se mirent à +passer l'inspection +de la salle, sans s'inquiéter de Jeanne d'Arc qui, debout, dans +une +attitude inspirée, pressait religieusement son +épée sur son coeur en +criant: «Hop! hop!» Le cheval allongeait son galop, et, +prenant son épée +à deux mains, Jeanne faisait le moulinet contre une troupe +d'Anglais +invisibles: la musique jouait un air guerrier.</p> +<p>Léon posa sa lorgnette devant lui, et se penchant à +l'oreille de son +ami:</p> +<p>—Croirais-tu, lui dit-il, que je ne puis examiner ainsi une salle +pleine sans m'imaginer que je vais peut-être apercevoir ma +cousine +Madeleine. C'est stupide, car il est bien certain que la pauvre petite, +si elle vit du travail de ses mains, comme cela est probable, a autre +chose à faire qu'à passer ses soirées dans les +théâtres. Mais c'est +égal, si stupide que cela soit, je regarde toujours; c'est comme +dans +les rues ou dans les promenades, où je dois avoir l'air d'un +chien qui +quête.</p> +<p>—Elle te tient bien au coeur.</p> +<p>—Plus que tu ne saurais le croire; mais elle m'y tient d'une +façon +toute particulière, avec quelque chose de vague et je dirais +même de +poétique, si le mot pouvait être appliqué à +notre existence si banale; +c'est un souvenir de jeunesse dont le parfum m'est d'autant plus doux +à +respirer que les sentiments qui l'ont formé sont plus purs; je +penserai +toujours à elle, et ce ne sera jamais sans une tendresse +émue.</p> +<p>—La police n'a pu rien découvrir?</p> +<p>—Rien. Elle m'a seulement donné une terrible émotion +pendant que tu +étais à Londres. Un matin on est venu me dire qu'on avait +trouvé dans la +Seine le corps d'une jeune fille dont le signalement se rapprochait par +certains points de celui de Madeleine. J'ai couru à la Morgue, +dans quel +état d'angoisse, tu peux te l'imaginer. On m'a mis en +présence du +cadavre; c'était celui d'une belle jeune fille. Dans mon +trouble, j'ai +cru tout d'abord que c'était elle; mais je m'étais +trompé. Jamais je +n'ai éprouvé plus cruelle émotion; je vois encore, +je verrai toujours ce +cadavre et, chose horrible, j'y associerai la pensée de +Madeleine tant +qu'elle n'aura pas été retrouvée.</p> +<p>Jeanne d'Arc venait de mourir brûlée sur son +bûcher, et quelques +personnes de composition facile applaudissaient sa sortie.</p> +<p>Il se fit un moment de silence, et comme personne n'entourait encore +Henri Clorgeau et Léon, celui-ci, qui n'était nullement +à ce qui se +passait dans la salle ni à la salle elle-même, continua +à parler à +l'oreille de son ami.</p> +<p>—Comme je me disposais à sortir de la Morgue, la porte que +j'allais +ouvrir s'ouvrit devant mon père. Lui aussi avait +été prévenu et il était +accouru presque aussi vite que moi. Par là, je vis qu'il faisait +faire +des recherches de son côté. Lorsqu'il entra, il +était aussi pâle que le +cadavre que je venais de regarder. J'allai vivement à lui en +criant: «Ce +n'est pas elle!» «Dieu soit loué!» +murmura-t-il, et il me tendit la +main. Ce témoignage de tendresse me toucha, et il en +résulta que mes +rapports avec mon père et ma mère furent moins tendus; +mais je crains +bien qu'ils ne redeviennent jamais ce qu'ils ont été. Ils +ont cru être +très-habiles en forçant Madeleine à quitter leur +maison; ils se sont +trompés dans leur calcul.</p> +<p>—Tu ne l'aurais pas épousée malgré eux.</p> +<p>—Ils ont eu peur que je les amène à accepter +Madeleine, et pour ne pas +s'exposer à cela, ils ont si bien fait que cette pauvre enfant +s'est +sauvée épouvantée. Qui sait ce qui s'est +passé? La lettre que Madeleine +m'a écrite est pleine de réticences, et je n'ai jamais pu +avoir +d'explications ni avec mon père ni avec ma mère.</p> +<p>L'exercice qui suivait la scène de Jeanne d'Arc était +un quadrille à +cheval; l'orchestre se mit à faire un tel tapage, que toute +conversation +intime devint impossible.</p> +<p>Alors Léon et son ami s'amusèrent au spectacle de la +salle, qui assez +rapidement se remplissait, car l'heure arrivait où Otto et +Zabette +allaient s'élancer sur leurs trapèzes; de tous +côtés apparaissaient des +figures de connaissance, des habitués des clubs et des courses; +çà et là +quelques femmes honnêtes accompagnées d'amis intimes, et +partout les +autres, bruyantes, tapageuses, se montrant, s'étalant et +provoquant les +lorgnettes. À l'une des entrées, juste en face d'eux, de +l'autre côté de +l'arène, surgit une femme de trente ans environ, vêtue de +blanc avec une +simplicité et un goût qui auraient sûrement +affirmé à ceux qui ne la +connaissaient pas que c'était une honnête femme.</p> +<p>—Tiens, Cara; dit Henri Clorgeau, là-bas, en face de nous, en +blanc +comme une vierge; elle adresse des discours à l'ouvreuse, ce qui +indique +qu'elle n'a pas de place numérotée.</p> +<p>Prenant sa lorgnette, Léon se mit à la regarder.</p> +<p>—Il y avait longtemps que je ne l'avais vue; elle ne vieillit pas.</p> +<p>Et elle ne vieillira jamais; te rappelles-tu qu'il y a dix ans, +quand +nous la regardions, de tes fenêtres, passer dans sa voiture, elle +était +exactement ce qu'elle est aujourd'hui.</p> +<p>—Moins bien.</p> +<p>—Elle avait quelque chose de vulgaire qu'elle a perdu au contact de +ceux qui l'ont formée.</p> +<p>—Il est vrai qu'on la prendrait pour une femme du monde.</p> +<p>—Et du meilleur.</p> +<p>—Je n'ai jamais vu une cocotte s'habiller avec sa distinction.</p> +<p>—Et ce qu'il y a de curieux, c'est qu'elle est la fille d'une +paysanne +de la vallée de Montmorency; jusqu'à dix ans elle a +travaillé à la +terre.</p> +<p>—On ne le croirait jamais à la finesse de ses mains.</p> +<p>—Est-ce que ces cheveux noirs, soyeux, est-ce que ces yeux +langoureux, +est-ce que ces traits fins, est-ce que ce teint blanc, est-ce que ce +nez +mince et aquilin, est-ce que ce cou onduleux, est-ce que cette taille +longue et flexible ne sont pas d'une fille de race?</p> +<p>—Avec qui est-elle présentement?</p> +<p>—Personne: après avoir ruiné Jacques Grandchamp si +complétement qu'il +me disait dernièrement que, s'il ne l'avait pas quittée, +elle lui aurait +tout dévoré: châteaux, terres, valeurs; jusqu'aux +comptoirs de la maison +paternelle; elle s'est fait ruiner à son tour par une sorte de +ruffian +de la grande bohème, moitié homme politique, +moitié financier, Ackar, de +qui elle s'était bêtement toquée.</p> +<p>Pendant qu'ils parlaient ainsi d'elle Cara avait disparu; quelques +instants après, elle se montrait à l'entrée qui +desservait leurs places +et elle s'entretenait vivement avec l'ouvreuse en désignant de +la main +leurs pardessus.</p> +<p>—Je crois qu'elle voudrait bien une de nos places, dit Léon.</p> +<p>—Si je lui faisais signe de venir; elle nous amuserait.</p> +<p>Et, sans attendre une réponse, il se leva:</p> +<p>—Venez donc, dit-il, nous avons une place pour vous.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>II</h3> +<br /> +<p>À cette invitation, Cara répondit par un signe de main +accompagné d'un +sourire, et en quelques secondes elle se faufila, glissant comme une +couleuvre, jusqu'à la place que Henri Clergeau lui indiquait; +cela fut +fait si adroitement, si prestement que personne ne fut +dérangé.</p> +<p>—C'est une femme à passer par le trou d'une aiguille, dit +Léon tout bas +en se penchant vers son ami pendant qu'elle s'avançait.</p> +<p>—Oui, mais avec grâce.</p> +<p>Et de fait il était impossible de mettre plus de grâce +dans la +souplesse: ce n'étaient pas seulement ses lèvres qui +souriaient en +passant devant les gens qu'elle frôlait avec une molle caresse, +c'étaient ses bras, c'était sa taille flexible, +c'était toute sa +personne.</p> +<p>En arrivant à sa place elle tendit la main à Henri +Clergeau et adressa à +Léon une gracieuse inclination de tête.</p> +<p>—Est-ce qu'il n'y a pas indiscrétion de ma part à +accepter votre place? +dit-elle.</p> +<p>—Pas du tout; ces deux places étaient louées pour nos +paletots et +surtout pour ne pas avoir devant nous des gens gênants; vous +voyez que +vous pouvez accepter sans scrupule.</p> +<p>Elle parlait doucement, posément, en s'adressant tout autant +à Henri +Clergeau qu'à Léon, et cependant c'était la +première fois qu'elle se +trouvait avec celui-ci; elle le connaissait de vue et de nom comme +lui-même la connaissait, mais sans qu'une parole eût jamais +été échangée +entre eux.</p> +<p>Léon remarqua que le timbre de sa voix était +harmonieux et doux; il fut +frappé aussi de la réserve de ses manières, de la +correction de ses +gestes, de la limpidité de son regard.</p> +<p>Pendant qu'il l'examinait, elle continuait à s'entretenir +avec Henri +Clergeau, et elle le faisait sans éclats de voix, sans rires +forcés, +convenablement, décemment, comme une femme du monde.</p> +<p>Cependant, la première partie du programme avait +été remplie, et l'on +s'occupait à dresser un immense filet au-dessus de +l'arène et à le bien +raidir de façon à atténuer le danger des chutes +pour les gymnastes.</p> +<p>Cela avait amené tout naturellement la conversation sur Otto, +et Léon +remarqua que Cara montrait une complète indifférence sur +la question de +savoir si Zabette était ou n'était pas une femme, +question qui à ce +moment même passionnait tant de curiosités +féminines et même masculines, +et faisait à l'avance préparer tant de lorgnettes.</p> +<p>Cara parlait d'Otto avec un mépris qu'elle ne prenait pas la +peine de +dissimuler.</p> +<p>—Vous ne l'aimez pas, dit Léon.</p> +<p>—J'avoue que je le déteste; il a tué une de mes amies, +cette pauvre +Emma Lajolais, qu'il a ruinée et martyrisée<a + name="FNanchor_1"></a><a href="#Footnote_1"><sup>[1]</sup></a>. Ah! +c'est un grand +malheur pour une femme de se laisser prendre par l'amour.</p> +<p>—Cette maxime n'est pas consolante, dit Henri Clergeau.</p> +<p>—J'entends un amour pour un homme qui n'est pas digne de l'inspirer, +un +être vil, bas et grossier comme Otto; mais si celui qui inspire +cet +amour est un coeur loyal et bon, un esprit distingué, un +caractère +honnête, quoi de meilleur au contraire que d'aimer et +d'être aimée? +Toute la vie ne tient-elle pas dans une heure d'amour?</p> +<p>—C'est bien court, une heure, dit Henri Clergeau en riant.</p> +<p>—Il y a tant de gens qui n'ont point eu cette heure, dit Léon.</p> +<p>—C'est à la femme qui aime de faire durer cette heure; est-ce +qu'il ne +vous est pas arrivé quelquefois de regarder votre pendule +à un moment +donné de la journée, puis après qu'un temps assez +long s'est écoulé, de +voir en la regardant de nouveau qu'elle marque quelques minutes +seulement après l'heure que vous aviez notée; elle s'est +arrêtée, voilà +tout, et vous avez vécu sans avoir conscience du temps; eh bien, +il me +semble que, quand on aime, on peut ainsi suspendre le cours du temps; +les jours, les mois, les années s'écoulent sans qu'on +s'en aperçoive; +quoi de plus délicieux qu'une existence qui est un rêve? +Mais, voici +Otto, Ah! comme il a vieilli.</p> +<p>—Et voici Zabette.</p> +<p>En voyant paraître les deux gymnastes, un brouhaha +s'était élevé dans la +salle et toutes les lorgnettes s'étaient braquées sur eux.</p> +<p>Au-dessus du murmure confus des voix, on entendait des chuchotements +qui +ne variaient guère:</p> +<p>—C'est un homme.</p> +<p>—Mais non, c'est une femme.</p> +<p>Otto dans son maillot rose ne paraissait avoir d'autre souci que de +faire des effets de muscles: il bombait sa poitrine en cambrant sa +taille; il tenait ses bras à demi pliés pour faire +saillir les biceps, +et il tendait la jambe en promenant sur le public un regard glorieux +qui +disait clairement: «Admirez-moi.» Quant à Zabette, +revêtu d'un maillot +gris brillant comme l'acier poli, il gardait une attitude plus simple, +et ses grands yeux noirs, au lieu de se fixer sur le public, +regardaient +en dedans.</p> +<p>Deux cordes descendirent de la coupole dans l'arène, chacun +d'eux se +suspendit à celle qui lui était destinée, et, sans +qu'ils fissent un +mouvement, on les hissa jusqu'à leur trapèze.</p> +<p>Ils en saisirent les cordes et s'assirent sur leur bâton, +vis-à-vis l'un +de l'autre; Zabette portant ses doigts à sa bouche, envoya un +salut, un +baiser à Otto.</p> +<p>Instantanément un silence absolu s'établit dans toute +la salle; de +l'arène au cintre les respirations s'arrêtèrent, +bien des coeurs +cessèrent de battre.</p> +<p>Ils étaient dans l'espace et, comme des oiseaux, ils volaient +de trapèze +en trapèze: Otto remplissait le rôle de la force, Zabette +celui de la +légèreté.</p> +<p>Deux ou trois fois, pendant qu'ils passaient devant eux, Cara +détourna +la tête comme si elle était trop émue pour les +suivre; elle était +justement placée devant Léon, et en se détournant +ainsi elle le frôlait +aux genoux avec ses épaules.</p> +<p>Les gymnastes avaient terminé la partie gracieuse de leurs +exercices; +mais, après les applaudissements donnés à +l'adresse et à la souplesse, +il fallait en arracher d'autres plus nerveux à l'émotion +et à l'effroi: +remontés sur leurs trapèzes, ils essuyaient l'un et +l'autre leurs mains +mouillées par la sueur.</p> +<p>Otto était assis sur un trapèze suspendu à la +moitié de la hauteur du +cirque à peu près, Zabette l'était sur un qui se +trouvait presque dans +les combles; il devait s'élancer de là, et, le saisissant +par les deux +mains, Otto devait, semblait-il, le prendre au passage et +l'arrêter dans +sa chute.</p> +<p>Otto s'était suspendu à son trapèze par les +pieds; Zabette, après s'être +balancé un moment lâcha son trapèze, et on le vit, +lancé dans l'espace +comme un projectile, se rapprocher d'Otto; l'émotion avait +suspendu le +souffle des spectateurs.</p> +<p>Mais, au lieu de le saisir par les deux mains, Otto ne l'attrapa au +vol +que par une seule; l'impulsion qu'il reçut n'étant plus +également +partagée lui fit glisser les pieds, ils se desserrèrent, +et dans une +sorte de tourbillon qu'on vit mal les deux gymnastes tombèrent +sur le +filet; soit que celui-ci eût été trop fortement +tendu, soit tout autre +cause, il fit ressort et, renvoyant Zabette comme une balle, il le jeta +dans l'arène.</p> +<p>Tous deux restèrent étendus, Otto sur le filet, +Zabette dans le coin de +l'arène.</p> +<p>Une clameur, un immense cri d'épouvante s'était +échappé de toutes les +poitrines, et beaucoup de spectateurs, ou plus justement de +spectatrices +s'étaient détournés pour ne pas voir cette chute +ou s'étaient caché la +tête entre leurs mains.</p> +<p>Se rejetant brusquement en arrière, Cara s'était +renversée sur une des +jambes de Léon, et elle restait là sans mouvement. Il se +pencha vers +elle, mais elle ne bougea pas.</p> +<p>Au milieu du désordre et de la confusion, personne ne pouvait +faire +attention à l'étrange situation de cette femme à +demi évanouie; on +allait, on venait, on criait. Otto s'était relevé et +avait glissé à bas +du filet, mais Zabette avait été emporté +évanoui ou mort: on ne savait.</p> +<p>Cara se releva lentement, les yeux égarés, le visage +pâle, les lèvres +tremblantes.</p> +<p>—Vous êtes souffrante? dit Léon.</p> +<p>—Oui, je ne me sens pas bien.</p> +<p>—Voulez-vous sortir? demanda Léon.</p> +<p>—Il faut prendre l'air, dit Henri Clergeau.</p> +<p>Léon descendit près d'elle et, la soutenant par le +bras, ils se +dirigèrent vers la sortie. Dans l'escalier, elle s'appuya sur +lui, comme +si de nouveau elle allait défaillir. Il la porta plutôt +qu'il ne la +conduisit dehors.</p> +<p>Ils la firent asseoir sur une chaise, à l'abri d'un massif +d'arbustes; +cependant l'air frais de la nuit ne la ranima pas.</p> +<p>La chute de ces malheureux m'a brisée, dit-elle d'une voix +dolente, mais +ce ne sera rien; je vous remercie de vos soins, je ne veux pas vous +accaparer ainsi: je vous serais reconnaissante seulement d'appeler une +voiture pour que je me fasse conduire chez moi.</p> +<p>Ce fut Henri Clergeau qui se mit à la recherche de cette +voiture, et +pendant ce temps Léon resta près de Cara: l'effort +qu'elle avait fait en +parlant paraissait l'avoir épuisée, elle se tenait +à demi renversée dans +sa chaise, respirant péniblement.</p> +<p>Enfin Henri Clergeau revint avec une voiture.</p> +<p>—Nous allons vous reconduire chez vous, dit Léon en lui +donnant le +bras.</p> +<p>—Ne prenez pas cette peine, je vous prie, je ne suis pas trop mal, +maintenant.</p> +<p>Le ton de ces paroles leur donnait un démenti; elle +paraissait fort mal +à l'aise au contraire.</p> +<p>La voiture amenée par Henri Clergeau était une voiture +à deux places; il +fallait que l'un des deux amis abandonnât Cara.</p> +<p>Il était plus logique que ce fût Léon, qui la +connaissait moins que +Henri Clergeau; cependant ce fut lui qui monta en voiture.</p> +<p>Il est vrai que cela se fit sans qu'il en eût trop conscience.</p> +<p>Il avait promis de l'accompagner, il tenait sa promesse, +voilà tout.</p> +<p>Il est vrai aussi, que par une bizarre interversion des rôles +qu'il ne +remarqua pas, ce fut Cara qui, le tenant par la main, le fit asseoir +près d'elle; et non pas lui qui la fit asseoir à ses +côtés, ainsi qu'il +était naturel de la part d'un homme qui accompagne une femme +souffrante.</p> +<p>Ce fut seulement quand ils furent tous deux installés que +Léon remarqua +qu'il n'y avait pas de place pour son ami: il voulut descendre, mais +celui-ci ne lui en donna pas le temps.</p> +<p>—J'irai prendre demain de vos nouvelles, dit-il à Cara.</p> +<p>Puis, s'adressant au cocher:</p> +<p>—Boulevard Malesherbes, 17 <i>bis</i>.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>III</h3> +<br /> +<p>Le roulement de la voiture parut augmenter le malaise de Cara. Ce +fut +d'une voix faible et dolente, par mots entrecoupés, que pendant +le +trajet elle répondit aux questions que de temps en temps, avec +sollicitude, Léon lui adressait:</p> +<p>—J'ai hâte d'être arrivée.</p> +<p>—Voulez-vous que nous allions chez votre médecin, ou que je +le +prévienne de se rendre chez vous?</p> +<p>—Horton n'est pas chez lui le soir, et il ne se dérange +jamais la nuit +pour personne. D'ailleurs, c'est inutile, le calme et le repos +suffiront.</p> +<p>Ils approchaient du boulevard Malesherbes.</p> +<p>—L'ennui, dit Cara, c'est que je suis seule chez moi; je suis +installée +à la campagne, à Saint-Germain, et mes domestiques sont +à Saint-Germain.</p> +<p>—Je vais vous accompagner jusque chez vous.</p> +<p>—Oh! non, s'écria-t-elle, je ne pousserai jamais +l'indiscrétion +jusque-là; c'est déjà trop.</p> +<p>—Il n'y a pas d'indiscrétion; je vous assure que je soigne +très-bien +les malades, c'est ma vocation.</p> +<p>—Je n'en doute pas, car vous avez l'air bon et attentif comme une +femme, mais c'est impossible.</p> +<p>—Si cela est impossible pour vous, je n'ai qu'à obéir.</p> +<p>—Pour moi! Mais ce n'est pas pour moi. Qu'allez-vous penser +là? C'est +pour vous. Que dirait votre amie si elle apprenait que vous avez +été mon +garde-malade?</p> +<p>—Je n'ai pas d'amie qui puisse s'inquiéter de cela.</p> +<p>—Ah! Et Berthe?</p> +<p>—Tout est rompu avec Berthe, il y a longtemps.</p> +<p>—Et Raphaëlle?</p> +<p>—Il y a longtemps aussi que tout est fini avec Raphaëlle, si +l'on peut +appeler fini ce qui a à peine commencé: vous êtes +mal renseignée.</p> +<p>La voiture venait de s'arrêter devant le numéro 17 <i>bis</i>; +Léon descendit +le premier et tendit la main à Cara; elle s'appuya contre sa +poitrine +pour se laisser glisser à terre, lentement.</p> +<p>Pendant qu'il sonnait, elle insista encore pour qu'il ne +l'accompagnât +pas plus loin, mais si faiblement qu'il ne pouvait pas décemment +l'abandonner, ainsi qu'il en avait eu l'idée d'abord.</p> +<p>—Eh bien, dit-elle, j'accepte votre bras pour monter l'escalier, +mais +vous n'entrerez pas, vous descendrez aussitôt.</p> +<p>Elle demeurait au second étage, et l'escalier, bien que doux, +lui parut +long à monter.</p> +<p>Elle voulut ouvrir sa porte elle-même, mais elle n'en put pas +venir à +bout; il fallut que Léon lui prît la clef des mains.</p> +<p>—Est-ce honteux, dit-elle, je n'y vois pas; que les femmes sont donc +faibles!</p> +<p>Comme il n'y avait pas de lumière dans l'appartement, elle +prit Léon par +la main pour le guider.</p> +<p>—Allons lentement, dit-elle.</p> +<p>Et ils allèrent lentement, très-lentement, la main +dans la main au +milieu de l'obscurité.</p> +<p>—Faites attention, disait Cara, rapprochez-vous de moi, je vous prie.</p> +<p>Et de sa main nue, elle lui serrait la main pour lui faire +éviter +quelque meuble ou quelque porte sans doute qu'il ne voyait pas.</p> +<p>Ils traversèrent ainsi plusieurs pièces; puis, tout +à coup, Cara +s'arrêta et l'arrêta:</p> +<p>—Nous sommes dans ma chambre, dit-elle, voulez-vous rester là +en +attendant que j'aie allumé une bougie.</p> +<p>Elle lui lâcha la main, et il resta immobile, n'osant pas +remuer, car +les volets et les rideaux clos ne laissaient pas pénétrer +la plus légère +lueur qui pût le guider; cela avait quelque chose +d'étrange et de +mystérieux; il ne voyait rien, il n'entendait rien, mais il +respirait +une pénétrante odeur de violettes dont le parfum frais et +doux ne +pouvait provenir que de fleurs naturelles.</p> +<p>Le frottement d'une allumette se fit entendre, et presque +instantanément +une faible lumière lui montra qu'il était dans une vaste +chambre dont +les murs étaient tendus en vieilles tapisseries de Flandre; les +meubles +étaient recouverts de tapisseries du même genre, et sur le +parquet était +étalé un vieux tapis de Caboul; par la +sévérité, le goût et même le +style cela ne ressemblait en rien aux chambres des cocottes à la +mode où +il était jusqu'à ce jour entré.</p> +<p>—Voulez-vous me permettre d'allumer une lampe à esprit de +vin, dit-elle +en se débarrassant de son chapeau. Je voudrais me faire une +infusion de +tilleul, car je me sens vraiment mal à l'aise.</p> +<p>—Mais pas du tout, répondit Léon, c'est moi qui vais +vous faire cette +infusion, puisque je suis votre garde-malade; pas de refus, je vous +prie.</p> +<p>—Vous y mettez trop de bonne grâce pour que j'ose vous +résister; +passons dans mon cabinet de toilette où nous trouverons ce qui +nous sera +nécessaire.</p> +<p>Ce cabinet de toilette était aussi grand que la chambre, mais +meublé +dans un tout autre style, plein d'élégance et de +coquetterie; ce qui +attira surtout l'attention de Léon, bien plus que le satin, les +brocatelles et les dentelles, ce furent les ferrures, les serrures, les +bordures des glaces, et tous les objets de toilette qui étaient +en +argent niellé;—il y avait là un luxe aussi remarquable +par le dédain de +la valeur de la matière première que par le goût et +l'art de +l'ornementation; aussi, malgré le peu d'estime que Léon +professait pour +le métier auquel il devait sa fortune, fut-il gagné par +un sentiment +d'admiration; cela était vraiment charmant et original.</p> +<p>Pendant qu'il regardait autour de lui, Cara avait atteint une lampe, +une +bouilloire et un petit flacon sur le ventre duquel on lisait: +«tilleul».</p> +<p>—Voici ce qu'il nous faut, dit-elle.</p> +<p>Aussitôt Léon emplit la bouilloire et alluma la lampe.</p> +<p>Quant à Cara, elle s'étendit sur un large +canapé en satin gris et se +cala la tête avec deux coussins: elle paraissait à bout de +force, ses +dents claquaient.</p> +<p>—Puisque vous voulez bien me soigner, dit-elle,—et j'avoue que j'ai +grand besoin de soins,—soyez donc assez bon pour me donner un +châle, je +suis glacée; vous en trouverez un dans cette armoire.</p> +<p>Il prit ce châle dans l'armoire qu'elle lui désignait +d'une main +tremblante, et il l'enveloppa avec précaution en le lui passant +sous les +pieds.</p> +<p>—Comme vous êtes bon! dit-elle d'une voix émue.</p> +<p>L'eau ne tarda pas à bouillir; il prépara l'infusion +de tilleul et la +lui donna après l'avoir sucrée.</p> +<p>Cependant elle ne se réchauffa point, et elle continua de +claquer des +dents, avec des frissons par tout le corps.</p> +<p>—Laissez-moi donc vous aller chercher un médecin, dit-il.</p> +<p>—Non, répondit-elle, le sommeil va me calmer.</p> +<p>—Mais vous ne pouvez pas dormir sur ce canapé, vous ne vous +réchaufferez pas.</p> +<p>—Vous croyez?</p> +<p>—Assurément.</p> +<p>—Si j'osais....</p> +<p>Et elle s'arrêta.</p> +<p>—Est-ce qu'on n'ose pas tout avec son médecin, dites donc ce +que vous +feriez.</p> +<p>—Eh bien! vous resteriez dans ce cabinet, je passerais dans ma +chambre, +je me coucherais et vous me donneriez une autre tasse d'infusion. Quand +je serai dans mon lit, il est certain que je me réchaufferai +tout de +suite; d'ailleurs, quand j'éprouve des crises de ce genre, il +n'y a que +le lit qui me guérit.</p> +<p>—Et vous ne le disiez pas, couchez-vous donc bien vite.</p> +<p>Elle passa dans sa chambre tandis qu'il restait dans le cabinet de +toilette, préparant une nouvelle tasse d'infusion.</p> +<p>Au bout de quelques instants elle l'appela; il entra et il la trouva +dans le lit pelotonnée jusqu'au cou dans les draps; elle +continuait à +trembler; il lui présenta l'infusion; alors elle se souleva +à demi pour +boire; elle avait revêtu une chemise de nuit bordée de +dentelles, et il +était impossible d'avoir une attitude plus chaste et plus +pudique que la +sienne.</p> +<p>—Maintenant, dit-elle en lui tendant la tasse, il faut vous en +aller; +je ne veux pas que vous passiez la nuit ici; vous n'aurez qu'à +tirer la +porte, elle se fermera seule; merci, cher monsieur, je n'oublierai +jamais vos bons soins et votre complaisance. Bonsoir et merci.</p> +<p>Plaçant son bras sous sa tête, elle ferma les yeux pour +dormir: sa pose +était pleine de grâce et d'abandon; le cou caché +dans les dentelles, sa +tête brune encadrée dans la blancheur de l'oreiller, la +main pendante, +elle était vraiment ravissante ainsi sous la faible +lumière de la +bougie.</p> +<p>Assis à une assez grande distance d'elle et accoudé +sur une table, Léon +se demandait si toutes les histoires qu'il avait entendu conter sur +elle +pouvaient être vraies: en tout cas, il était impossible +d'être plus +simple et meilleure fille ... et jolie avec cela, mieux que jolie, +charmante.</p> +<p>Sans doute elle voulait dormir, mais cependant elle ne s'endormit +point: +à chaque instant elle se tournait, se retournait et changeait de +position.</p> +<p>—Vous ne dormez pas, dit-il, en s'approchant du lit.</p> +<p>—Non, je ne peux pas, quand je ferme les yeux, je vois ces deux +hommes +tomber là devant moi.</p> +<p>—Voulez-vous une autre tasse de tilleul?</p> +<p>—Non, merci, j'ai trop chaud maintenant, la fièvre +brûlante a remplacé +la fièvre froide. Je crois que ce qui me serait le meilleur, ce +serait +de ne plus penser à ces malheureux. Voulez-vous que nous +causions?</p> +<p>—Volontiers, si cela ne vous fatigue pas.</p> +<p>—Au contraire, cela occupera mon esprit et l'empêchera de +s'égarer. +Mais puisque vous voulez bien causer, vous déplairait-il de vous +rapprocher, vous êtes à une telle distance que nous aurons +peine à nous +entendre.</p> +<p>Il se leva, et prenant la chaise sur laquelle il était assis +il se +rapprocha du lit.</p> +<p>—Asseyez-vous donc dans ce fauteuil, dit-elle, et laissez cette +chaise.</p> +<p>Et de la main elle lui indiqua un fauteuil placé tout contre +le lit et +de telle sorte qu'une fois assis là ils se trouveraient en face +l'un de +l'autre.</p> +<p>—Et maintenant, dit-elle, lorsqu'il fut installé, une +question, je vous +prie. Comment vous nommez-vous?</p> +<p>—Mais....</p> +<p>—Oh! je ne vous demande pas votre grand nom, mais votre petit: au +point +où nous en sommes de notre connaissance, comment voulez-vous que +je vous +dise, monsieur Haupois-Daguillon?</p> +<p>—Léon.</p> +<p>—Et moi Hortense, car vous pensez bien que ce nom de Cara qu'on me +donne dans le monde n'est pas le mien. Maintenant nous serons plus +à +notre aise. Voulez-vous être Léon pour moi et voulez-vous +que je sois +Hortense pour vous?</p> +<p>—Cela est convenu.</p> +<p>—Eh bien, mon cher Léon, j'ai une demande à vous +adresser, c'est celle +qui commence la plupart des contes des <i>Mille et une Nuits</i>: +«Vous +contez si bien, contez-moi donc une histoire.»</p> +<p>—C'est que justement je ne sais pas du tout conter.</p> +<p>—Ah! quel malheur! en faisant un effort.</p> +<p>—Même en faisant de grands efforts; je ne sais pas d'histoires.</p> +<p>—Je vous assure pourtant que, puisque vous voulez bien me soigner, +ce +serait, j'en suis sûre, un merveilleux remède: je ne +verrais plus ces +malheureux. Mais enfin, si cela est impossible, je ne veux pas vous +imposer une tâche ennuyeuse pour vous; ce serait vous payer +d'ingratitude. Seulement, comme je tiens à l'histoire, +voulez-vous que +je vous en conte une, moi.</p> +<p>—Vous allez vous fatiguer.</p> +<p>—Au contraire, je vais me guérir, mais il est bien entendu +que si je +vous endors vous m'arrêterez.</p> +<p>—C'est entendu.</p> +<p>—Mon récit aura pour titre, si vous le voulez bien: <i>Histoire +d'une +pauvre fille de la vallée de Montmorency</i>; c'est un conte +vrai, +très-vrai, trop vrai, car je n'ai pas d'imagination.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>IV</h3> +<br /> +<p>Elle commença son récit:</p> +<p>—«Puisque je vais vous raconter l'histoire d'une pauvre fille +de la +vallée de Montmorency, il serait peut-être convenable de +vous faire la +description de cette vallée. Mais comme elle est +découverte depuis +longtemps déjà, et comme les descriptions m'ennuient +quand j'en trouve +dans certains romans, où trop souvent elles ne figurent que pour +masquer +le vide du récit, je passe cette description et vous dis tout de +suite +que notre petite fille est né à Montlignon. Elle +était le dernier enfant +d'une famille qui en comptait trois: un garçon, +l'aîné, et deux filles. +Cette famille était pauvre, très-pauvre; le père +était terrassier chez +un pépiniériste et la mère travaillait à la +terre avec son mari; c'était +elle qui mettait dans les rigoles les graines ou les plants que son +homme recouvrait à la houe ou au râteau. Notre jeune +fille.... Si nous +lui donnions un nom? cela serait plus commode. Mais j'ai si peu +d'imagination que je n'en trouve pas.</p> +<p>—Si nous la baptisions Hortense.</p> +<p>—C'est cela. Hortense donc, ne connut pas son père, qui +mourut quand +elle n'avait que deux ans. Si la vie avait été difficile +quand le père +apportait son gain à la maison, elle le fut bien plus encore +quand la +mère se trouva seule pour travailler et nourrir ses trois +enfants. Plus +d'une fois on ne mangea pas, et tous les jours on resta sur son +appétit, +ce qui, prétendent les gens qui se donnent des indigestions, est +excellent pour la santé ... des autres. Devant cette +misère, la mère se +remaria, non par amour, mais par spéculation, pour trouver +quelqu'un qui +l'aidât à nourrir sa famille. Se vendre ainsi sans mariage +est une +infamie; mais se vendre avec le mariage, c'est tout autre chose. +L'homme +que la mère d'Hortense avait pris était une sorte de +brute, terrassier +aussi, et qui n'avait d'autre mérite que de travailler comme +deux. C +était justement ce qu'il fallait. Malheureusement à +côté de cette +qualité il y avait un défaut; il buvait, et l'argent +qu'il gagnait s'en +allait, pour une bonne part, sur les comptoirs en zinc des marchands de +vin. Il ne lâchait son argent à la maison que quand on le +lui arrachait; +et pour obtenir cela les enfants jouaient, de bonne foi et avec une +terrible conviction, je vous assure, ce qu'on peut appeler «le +drame de +la faim»; quand il rentrait les jours de paye, ils l'entouraient +et se +mettaient à pleurer en criant: «J'ai faim». Et ils +criaient cela +d'autant mieux que c'était vrai.</p> +<p>Cependant Hortense grandit et devint jolie, car ce n'est pas le +bien-être qui donne la beauté, ni la santé, +heureusement. Elle poussa et +se développa en liberté à courir les champs et les +bois, se nourrissant +surtout de bon air, ce qui, paraît-il, est plus nutritif qu'on ne +le +croit généralement.</p> +<p>Comme elle atteignait ses neuf ans, sans qu'il fût question de +l'envoyer +à l'école comme vous le pensez bien, une vieille dame +riche, à qui elle +portait des fraises des bois dans l'été, et dans l'hiver +des branches de +houx ou de fragons garnies de leurs fruits rouges, se prit de +pitié pour +sa gentillesse, et l'envoya dans un couvent à Pontoise, +promettant de se +charger de son instruction et plus tard de son avenir.</p> +<p>Ce fut le beau temps, le bon temps d'Hortense, qui ne se plaignit +pas, +comme beaucoup de ses camarades, de la mauvaise nourriture du couvent. +Elle ne se plaignit pas davantage du travail, et bien vite elle devint +la meilleure élève de sa classe.</p> +<p>Mais cette vie heureuse ne pouvait pas durer, la vieille dame riche +mourut sans avoir pensé à Hortense dans son testament, +et, comme ses +héritiers n'étaient pas disposés à se +charger de cette petite fille +qu'ils ne connaissaient pas, une des soeurs la ramena chez sa +mère à +Montlignon. Elle avait alors treize ans et quelques mois.</p> +<p>La question qu'elle se posait en revenant était de savoir +à quoi on +allait l'employer lorsqu'elle serait rentrée dans la maison +maternelle, +car une enfance comme celle qu'elle avait eue rend l'esprit pratique et +prévoyant.</p> +<p>Cette question fut vite résolue.—Te voilà, dit sa +mère en la voyant +entrer.—Oui, je viens pour rester avec vous.—Rester, tu n'y pense pas; +pour que le père fasse de toi ce qu'il a fait de +l'aînée, jamais; tu vas +t'en aller, et tout de suite.—Où,—N'importe où, +fût-ce en enfer, tu +serais mieux qu'ici: sauve-toi, malheureuse.</p> +<p>Si une enfant de treize ans ne comprenait pas toutes ces paroles, +elle +en comprenait le ton et sentait bien qu'il était inutile +d'insister. +Après une assez longue discussion ou plus justement une longue +recherche, il fut décidé qu'elle irait à Paris +demander l'hospitalité à +une de ses tantes, fruitière dans le quartier des Invalides. +Seulement, +comme le prix d'un billet coûte dix-neuf sous d'Ermont à +Paris et qu'il +n'y avait que onze sous à la maison, il fut décidé +qu'elle irait prendre +le train à Saint-Denis, ce qui ne coûterait que huit sous. +Sa mère +l'accompagna, et, le billet de chemin de fer pris, elle lui donna les +trois sous qui lui restaient.</p> +<p>Ce fut avec ces trois sous qu'elle entra dans la vie, à +treize ans, +après avoir embrassé sa mère, qu'elle ne devait +pas revoir.</p> +<p>Quand elle entra chez sa tante la fruitière, vous pouvez vous +imaginer +les hauts cris que celle-ci poussa. Cependant, comme ce n'était +point +une méchante femme, elle ne la renvoya pas, et deux jours +après elle +l'installa à un des coins de l'esplanade des Invalides devant +une petite +table chargée de fruits verts ou à moitié pourris. +Vous représentez-vous +une jeune fille de treize ans, jolie, très-jolie, disait-on, +élevée dans +un couvent, instruite jusqu'à un certain point, vendant des +pommes à un +sou le tas aux invalides et aux gamins de ce quartier.</p> +<p>Quelle chute! Quelle souffrance!</p> +<p>Pendant près de trois ans elle vécut de cette +misérable existence, +dehors par tous les temps, le froid, le chaud, le vent, la pluie; et +cependant ce qu'elle endura physiquement ne fut rien auprès du +supplice +moral qui lui fut infligé.</p> +<p>Pourquoi ne faisait-elle pas autre chose, me direz-vous? Et que +vouliez-vous qu'elle fît, elle n'avait pas de métier, et +elle était trop +misérable pour se payer un apprentissage, même qui ne lui +eût rien +coûté. De quoi eût-elle vécu pendant le temps +de cet apprentissage?</p> +<p>Il y a une saison où les pommes manquent; alors elle vendait +des fleurs +et elle quittait les Invalides pour des quartiers où l'on a de +l'argent +à dépenser aux superfluités du luxe. Un jour +qu'elle se tenait au coin +du pont de l'Alma et du Cours-la-Reine, avec un éventaire +chargé de +violettes pendu à son cou, un phaéton s'arrêta +devant elle, et un jeune +homme lui demanda un bouquet de deux sous. Elle le présenta, le +jeune +homme la regarda longuement et, lui ayant donné les deux sous, +il +continua son chemin: elle le suivit des yeux jusqu'au moment où +il +disparut dans la confusion des voitures.</p> +<p>Elle le connaissait bien, ce jeune homme, pour le voir souvent +passer: +c'était le duc de Carami, célèbre alors par sa +grande existence, ses +pertes au jeu, ses chevaux, ses maîtresses et ses folies toutes +marquées +au coin de l'originalité.</p> +<p>Le lendemain, Hortense se trouvait à la même place, +quand le duc +s'arrêta devant elle; mais cette fois il descendit de voiture, +et, au +grand ébahissement des gens qui passaient, il resta à +causer avec elle +pendant un grand quart d'heure, lui demandant qui elle était et +bien +surpris de ses réponses.</p> +<p>Il revint le lendemain encore, puis le surlendemain, puis pendant +toute +la semaine, chaque jour à la même heure, et quinze jours +après il +installait Hortense, la pauvre petite fille de la vallée de +Montmorency, +dans un hôtel de la rue François Ier, qui coûtait +dix mille francs de +loyer; elle qui, quelques jours auparavant, n'avait aux pieds que des +savates ou des sabots, elle trouvait six chevaux dans son écurie.</p> +<p>C'est depuis ce jour qu'Hortense, en quelque saison que ce +fût, a +toujours eu un bouquet de violettes près d'elle,—souvenir des +fleurs +qu'elle vendait sur le Cours-la-Reine.</p> +<p>Disant cela, Cara regarda le bouquet placé sur la table +où, quelques +instants auparavant Léon était accoudé; puis elle +continua:</p> +<p>—Ne blâmez pas la pauvre fille de s'être ainsi +jetée dans les bras du +duc, elle n'a pas réfléchi si elle se vendait ou si elle +se donnait; +elle était fascinée, éblouie par ce beau jeune +homme, qu'elle adorait et +qui l'aimait. Car il l'aimait passionnément, et la meilleure +preuve en +est dans ce nom de Cara qu'il lui donna et qu'elle a depuis +porté.</p> +<p>Elle s'arrêta avec une sorte de confusion, puis se mettant +à sourire:</p> +<p>—J'aurais voulu garder la forme impersonnelle dans mon récit, +dit-elle, +mais, bien que je me sois coupée nous la reprendrons si vous le +permettez.—Je ne puis pas te faire duchesse ni te donner mon nom, lui +dit-il, mais je veux t'en donner une part, et désormais tu +t'appelleras +Cara. Ils s'aimèrent pendant quatre ans. Et ce fut ainsi +qu'Hortense +devint à la mode. Était-il possible qu'il en fût +autrement pour la +maîtresse d'un homme comme le duc, sur qui tout Paris avait les +yeux? Le +duc, vous devez le savoir, était poitrinaire, et la vie à +outrance qu'il +menait ruinait sa faible santé. Les choses en vinrent à +ce point qu'on +lui ordonna le séjour de Madère. Hortense l'y accompagna. +Il s'y ennuya +et voulut revenir. En bateau, il mourut dans les bras de celle qu'il +aimait; et ce fut son cadavre qu'elle ramena à Paris.</p> +<p>Elle s'arrêta, la voix voilée par l'émotion; +mais après quelques minutes +elle continua:</p> +<p>—Le duc par son testament lui avait laissé une grosse part de +ce qui +restait de sa fortune. Ce testament fut attaqué par la duchesse +de +Carami, remariée à cinquante-trois ans avec un jeune +homme de trente +ans, et il fut cassé par la justice pour captation. Vous avez +dû +entendre parler de ce procès, qui a été presque +une cause célèbre, je ne +vous en dirai donc rien qu'une seule chose: il avait, cela se +conçoit de +reste, appelé l'attention sur Hortense, et si elle avait voulu +donner +des successeurs au duc, elle n'aurait eu qu'à faire son choix +parmi les +plus illustres et les plus riches. Mais elle voulait être +fidèle au +souvenir et au culte de celui qu'elle avait adoré, et dont elle +se +considérait comme la veuve. Cependant la misère +était devant elle, car +ce procès l'avait ruinée, et elle avait une peur +effroyable de la +misère, la peur de ceux qui l'ont connue dans ce qu'elle a de +plus +hideux. Parmi ceux qui la pressaient se trouvait un riche financier, +Salzondo, cet Espagnol dont tout Paris a connu la vanité folle +et les +prétentions, et qui, portant perruque sur une tête nue +comme un genou, +se faisait chaque matin ostensiblement couper quelques mèches de +sa +perruque chez le coiffeur le plus en vue du boulevard, pour qu'on +crût +qu'il avait des cheveux. Salzondo ne demandait à sa +maîtresse qu'une +seule chose, qui était qu'elle fît croire et fît +dire qu'il avait une +maîtresse, comme ses perruques faisaient croire qu'il avait des +cheveux, +quand, en réalité, il n'avait pas plus de maîtresse +que de cheveux. +Hortense accepta ce marché, qui n'était pas bien +honorable, j'en +conviens, mais qui, pour elle, valait encore mieux que la +misère, et +pendant plusieurs années, le tout Paris dont se +préoccupait tant +Salzondo put croire que celui-ci avait une maîtresse. C'est +là un fait +bizarre, n'est-ce pas? et cependant il est rigoureusement vrai, ces +choses-là ne s'inventent pas.</p> +<p>Sans répondre, Léon inclina la tête par un +mouvement qui pouvait passer +pour un acquiescement.</p> +<p>—Encore un mot, continua Cara, et j'aurai fini. Au bout de quelques +années, Hortense se lassa de ce jeu ridicule. Depuis longtemps +elle +aspirait à une vie régulière, sa réputation +la suffoquait, et le milieu +dans lequel elle brillait lui inspirait le plus profond +dégoût. Elle +crut avoir trouvé dans un homme intelligent, plein d'ardeur pour +le +travail, ambitieux, un mari qui lui donnerait dans le monde le rang +dont +elle ne se croyait pas tout à fait indigne. Elle sacrifia +à cet homme la +plus grande partie de ce qu'elle possédait; et trop tard elle +s'aperçut +qu'elle s'était trompée sur lui. De toutes les blessures +qui l'ont +frappée, celle-là a été la plus +douloureuse, non pas qu'elle aimât cet +homme,—elle n'a jamais aimé que celui qui est mort dans ses +bras;—mais +elle aimait l'honneur et la dignité de la vie, et c'était +sur la main de +cet homme qu'elle avait compté pour les atteindre.</p> +<p>Voilà l'histoire de la pauvre fille de la vallée de +Montmorency. J'ai +tenu à vous la dire pour que vous sachiez bien ce qu'est la +femme à qui +vous avez témoigné tant de bonté, non Cara, mais +Hortense.»</p> +<p>Disant cela, elle lui tendit la main, et quand il lui eut +donné la +sienne, elle la serra doucement.</p> +<p>—Maintenant, dit-elle, j'ai dans le coeur et dans l'esprit des +idées, +qui m'empêcheront de penser à ces malheureux acrobates; je +vous demande +donc de rentrer chez vous; je ne veux pas vous faire passer la nuit +entière.</p> +<p>—Mais....</p> +<p>—Si demain vous pensez encore à moi et si vous voulez bien +venir savoir +quel a été l'effet de vos bons soins, je serai ici toute +la journée.</p> +<p>—À demain alors.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>V</h3> +<br /> +<p>Lorsque la porte du vestibule se fut refermée avec un petit +bruit sec, +et qu'il fut dès lors bien certain que Léon sorti ne +pouvait pas +rentrer, Cara glissa vivement à bas de son lit, et, en chemise +comme une +femme qui ne craint pas le froid, elle se dirigea, une bougie à +la main, +vers sa cuisine.</p> +<p>Elle ne tremblait plus: et elle marchait résolument sans ces +hésitations +qui l'avaient obligée à s'appuyer sur le bras de +Léon.</p> +<p>Ayant posé sa bougie sur une table, elle se mit à +fureter dans les +armoires de la cuisine, ne trouvant pas sans doute ce qu'elle cherchait.</p> +<p>Enfin dans l'une elle prit une bouteille ou plus justement un litre +à +moitié rempli d'un gros vin noirâtre, et dans l'autre un +croûton de pain +qui, placé un peu brusquement sur la table, sonna comme un +caillou tant +il était dur et sec.</p> +<p>Mais elle ne parut pas s'en inquiéter autrement, et prenant +un couteau +de cuisine, elle parvint à en couper ou plutôt à en +casser un morceau. +Alors, versant son vin noir dans un verre, elle s'assit sur le coin de +la table une jambe ballante, et elle trempa son morceau de pain dans ce +vin.</p> +<p>Évidemment le tilleul quelle avait bu lui avait creusé +l'estomac ou lui +avait affadi le coeur, et elle avait besoin de se réconforter; +les +infusions calmantes n'étaient pas le remède qui lui +convenait +présentement.</p> +<p>Après ce frugal souper, elle regagna sa chambre; mais, avant +de se +coucher, elle atteignit un réveil-matin, dont elle plaça +l'aiguille sur +huit heures; puis, après l'avoir remonté, elle se mit au +lit et, dix +minutes après, elle dormait d'un profond sommeil, dont le calme +et +l'innocence étaient attestés par la +régularité de la respiration.</p> +<p>Elle dormit ainsi jusqu'au moment où partit la sonnerie du +réveil; +alors, sans se frotter les yeux, sans s'étirer les bras, elle +sauta à +bas de son lit comme une femme de résolution ou d'humeur facile.</p> +<p>En un tour de main elle fut habillée, chaussée, +coiffée, et elle sortit.</p> +<p>Arrivée rue du Helder, elle monta au second étage +d'une maison de bonne +apparence et sonna; un domestique en tablier blanc vint lui ouvrir.</p> +<p>—Monsieur Riolle.</p> +<p>—Mais monsieur n'est pas visible.</p> +<p>—Il n'est pas seul?</p> +<p>—Oh! madame peut-elle penser? monsieur travaille....</p> +<p>—Alors, c'est bien; j'entre.</p> +<p>Et, sans se laisser barrer la passage, elle se dirigea par un +étroit et +sombre passage vers une petite porte qu'on ne pouvait trouver que quand +on la connaissait bien.</p> +<p>Elle la poussa et se trouva dans un cabinet de travail +encombré de +livres et de paperasses éparpillées partout sur le tapis +et sur les +meubles. Devant un bureau, un homme d'une quarantaine d'années, +à la +figure rasée, vêtu d'une robe de chambre qui avait tout +l'air d'une robe +de moine, travaillait la tête enfoncée dans ses deux mains.</p> +<p>Au bruit de la porte, qui d'ailleurs fut bien faible, il ne se +dérangea +pas, et Cara put arriver jusqu'à lui, glissant sur le tapis, +sans qu'il +levât la tête; sans doute il croyait que c'était son +valet de chambre; +alors, se penchant sur lui, elle l'embrassa dans le cou.</p> +<p>Il fit un saut sur son fauteuil.</p> +<p>—Tiens, Cara! s'écria-t-il.</p> +<p>Elle le menaça du doigt, et se mettant à rire</p> +<p>—Il y a donc d'autres femmes que Cara qui peuvent t'embrasser dans +le +cou, que tu parais surpris que ce soit elle? Oh! l'infâme!</p> +<p>—Es-tu bête!</p> +<p>—Merci. Mais ce n'est pas pour que tu te mettes en frais de +compliments +que je suis venue te déranger si matin.</p> +<p>—Tu viens me demander un conseil?</p> +<p>—Tu as deviné, avocat perspicace et malin.</p> +<p>—Il s'agit d'une question de doctrine ou d'une question de fait?</p> +<p>—D'une question de personne.</p> +<p>—C'est plus délicat alors.</p> +<p>—Pas pour toi, qui connais ton Paris financier et commercial sur le +bout du doigt et qui devrais faire partie du conseil d'escompte de la +Banque de France.</p> +<p>—Tu me flattes; c'est donc bien grave?</p> +<p>—Très-grave. Que penses-tu de la maison Haupois-Daguillon?</p> +<p>—Ah bah! est-ce que le fils?...</p> +<p>—Je te demande ce que tu penses de la maison Haupois-Daguillon.</p> +<p>—Excellente; fortune considérable et solidement +établie, à l'abri de +tous revers, et j'ajoute, si cela peut t'intéresser, +honorabilité +parfaite.</p> +<p>—Ce ne sont pas des phrases de palais que je te demande; que +vaut-elle? +Voilà tout.</p> +<p>—Huit, dix millions.</p> +<p>—Au plus ou au moins?</p> +<p>—Au moins; mais tu comprends qu'il est difficile de préciser.</p> +<p>—Ton à peu près suffit. Deux enfants, n'est-ce pas?</p> +<p>—Un fils et une fille; celle-ci a épousé le baron +Valentin.</p> +<p>—Un imbécile orgueilleux et avaricieux, mais cela importe +peu. Quelle +sont les relations du père et du fils? Le père est-il un +homme dur, un +vrai commerçant?</p> +<p>—Je n'en sais rien; mais on dit que c'est la mère qui est la +tête de la +maison.</p> +<p>—Mauvaise affaire!</p> +<p>—Pourquoi?</p> +<p>—Parce que les femmes de commerce n'ont pas le coeur sensible +généralement. Sais-tu si le fils est associé ou +intéressé dans la +maison, et s'il a la signature?</p> +<p>—Je suis obligé de te répondre que je n'en sais rien, +je n'ai pas de +relation dans la maison.</p> +<p>Elle se renversa dans son fauteuil; et jetant sa jambe gauche +par-dessus +sa jambe droite en haussant les épaules:</p> +<p>—Comme on se fait sur les gens des idées que la +réalité démolit, +dit-elle. Ainsi te voilà, toi: tu es assurément un des +hommes +d'affaires les plus habiles de Paris, ta vie le prouve, car +après avoir +commencé par être l'avocat des actrices, des cocottes et +des comtesses +du demi-monde, ce qui personnellement avait des agréments, mais +ce qui +pécuniairement ne valait rien, tu es devenu l'avocat, +c'est-à-dire, le +conseil des gens de la finance et de la spéculation; au lieu de +plaider +simplement pour eux comme tes confrères, tu as fait leurs +affaires, tu +as été les arranger à Constantinople, à +Vienne, à Londres, partout; il +paraît que cela n'est pas permis dans votre corporation; tu t'es +moqué +de ce qui était défendu ou permis, tu as +été récompensé de ton courage +par la fortune, la grosse fortune que tu es en train d'acquérir. +Aujourd'hui, quand on parle de Riolle à quelqu'un, on vous +répond +invariablement: «C'est un malin». Tu as la +réputation de connaître ton +Paris comme pas un. Eh bien, je viens à toi, et tu me +réponds que tu ne +peux pas me répondre!</p> +<p>Riolle se mit à rire de son rire chafouin en ouvrant +largement ses +lèvres minces, ce qui découvrit ses dents pointues comme +celles d'un +chat.</p> +<p>—Que tu es bien femme, dit-il, une idée te passe par la +cervelle et +tout de suite il faut qu'on la satisfasse; que ne m'as-tu dit hier +qu'il +te fallait des renseignements précis sur la maison +Haupois-Daguillon, tu +les aurais aujourd'hui.</p> +<p>—Hier, je n'y pensais pas.</p> +<p>—Eh bien, donne-moi jusqu'à ce soir, et je te promets de te +les porter +précis et circonstanciés, tels que tu les veux en un mot.</p> +<p>—Ce soir, c'est impossible.</p> +<p>—Tu es cruelle.</p> +<p>—J'aime mieux venir les chercher demain matin.</p> +<p>—Eh bien, soit.</p> +<p>—Alors, adieu, à demain.</p> +<p>—Déjà!</p> +<p>—Il faut que je passe chez Horton.</p> +<p>—Tu es malade?</p> +<p>—Non, j'ai seulement besoin d'une ordonnance.</p> +<p>Et elle s'en alla chez son médecin, auquel elle raconta ce +qui lui était +arrivé la veille, et qui lui écrivit l'ordonnance qu'elle +désirait,—c'est-à-dire insignifante; puis, avant de +rentrer, elle +envoya une dépêche à ses gens à +Saint-Germain, pour leur dire de revenir +à Paris.</p> +<p>Toutes ces précautions prises, elle fit une gracieuse +toilette de +malade, coiffure aussi simple que possible, peignoir en mousseline +blanche, et, s'installant dans sa chambre avec une fiole et une tasse +près d'elle, elle attendit la visite de Léon.</p> +<p>Elle l'attendit toute la journée, et elle se demandait s'il +ne viendrait +pas,—ce qui, à vrai dire, l'étonnait +prodigieusement,—lorsqu'à neuf +heures du soir il arriva. Elle avait donné des instructions pour +qu'on +le reçût et qu'on ne reçût que lui.</p> +<p>Il trouva dans le vestibule une femme de chambre pour le recevoir, +lui +prendre des mains son pardessus et le conduire près de Cara. +L'appartement n'avait plus le même aspect que la veille, le salon +était +éclairé et les housses qui recouvraient les meubles +avaient été +enlevées. Cependant ce n'était pas dans ce salon que se +tenait Cara; +elle était dans la chambre où il avait passé une +partie de la nuit +précédente, allongée sur une chaise longue, +pâle et dolente.</p> +<p>—Comme vous êtes bon d'avoir pensé à moi, +dit-elle en lui tendant la +main, et que c'est généreux à vous de venir faire +visite à une malade +chagrine et désagréable!</p> +<p>—Comment allez-vous?</p> +<p>—Assez mal, et vous voyez tous les remèdes qu'Horton +m'ordonne; j'ai +fait venir mes domestiques; il ne veut pas que je quitte Paris.</p> +<p>—Sans faire de médecine, j'ai voulu, moi aussi, vous apporter +mon +remède; en venant, j'ai passé par le cirque; Otto n'a +rien et Zabette en +sera quitte pour la peur.</p> +<p>—Mais vous avez donc toutes les délicatesses du coeur aussi +bien que de +l'esprit, s'écria-t-elle d'une voix émue; j'envie la +femme que vous +aimez; comme elle doit être heureuse!</p> +<p>—Je n'aime personne.</p> +<p>—C'est impossible.</p> +<p>Une discussion s'engagea sur le point de savoir qui il aimait.</p> +<p>Tandis qu'elle suivait son cours plus ou moins +légèrement, plus ou moins +spirituellement, dans la chambre de Cara, une autre d'un genre tout +différent prenait naissance dans le vestibule.</p> +<p>Peu de temps après l'arrivée de Léon, le timbre +avait retenti, et un +homme à mine rébarbative s'était +présenté: c'était un créancier, +l'usurier Carbans, que Louise, la femme de chambre, ne connaissait que +trop bien.</p> +<p>—Je veux voir votre maîtresse, dit-il, je sais qu'elle est +revenue; en +passant j'ai aperçu les fenêtres éclairées +et je suis monté.</p> +<p>À cela Louise répondit que sa maîtresse ne +pouvait recevoir; mais +Carbans n'était pas homme à se laisser ainsi +éconduire; il connaissait +la manière d'arriver auprès des débiteurs les plus +récalcitrants.</p> +<p>—Votre maîtresse se fiche de moi; je veux la voir et lui dire +que si +demain je n'ai pas un fort à-compte, je la poursuis à +outrance et la +fais vendre.</p> +<p>—Je le dirai à madame.</p> +<p>—Non pas vous, mais moi en face; ça la touchera et la fera se +remuer.</p> +<p>Il avait élevé la voix et il commençait +à crier fort lorsque Louise, qui +était une fine mouche et qui connaissait toutes les roueries de +son +métier, se posa le doigt sur les lèvres, en faisant signe +à Carbans +qu'il ne fallait pas parler si haut:</p> +<p>—Vous pensez bien que si je ne vous introduis pas auprès de +madame, +c'est que quelqu'un est avec elle.</p> +<p>—Eh bien, tant mieux; si c'est un quelqu'un sérieux, il +s'attendrira.</p> +<p>—S'il est sérieux, tenez, jugez-en vous-même.</p> +<p>Et, allant au pardessus de Léon, elle prit dans la poche de +côté un +petit carnet, dont on voyait le coin en argent se détacher sur +le noir +du drap; puis l'ouvrant et tirant une carte qu'elle présenta +à Carbans:</p> +<p>—Trouvez-vous ce nom-là sérieux? dit-elle.</p> +<p>—Bigre! fit-il en souriant, mes compliments à votre +maîtresse.</p> +<p>Puis tout à coup se ravisant:</p> +<p>—Mais alors pourquoi ne paye-t-il pas?</p> +<p>—Parce que ça ne fait que commencer.</p> +<p>—Et si ça ne dure pas?</p> +<p>—Le meilleur moyen que ça ne dure pas, c'est de l'effrayer +dès le +début; si cela vous paraît adroit, entrez, je me retire de +devant la +porte.</p> +<p>—Je repasserai dans huit jours, ma mignonne, non plus pour un +à-compte, +mais pour les 27,500 francs qui me sont dus, capital, +intérêts et frais; +et il faudra me payer, ou bien le lendemain je commence la danse ... +à +boulet rouge. Dites bien cela à votre charmante maîtresse. +Huit jours, +pas une heure de plus; et c'est bien assez pour elle.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>VI</h3> +<br /> +<p>Léon ne se contenta pas de cette seule visite à Cara; +après la première +il en fit une seconde, après la seconde une troisième.</p> +<p>N'étaient-elles pas justifiées par l'état +maladif dans lequel elle se +trouvait; cette chute lui avait réellement causé une +violente émotion, +et cela était après tout bien naturel.</p> +<p>Et puis pourquoi n'aurait-il pas été sincère +avec lui-même? il avait +plaisir à la voir; elle ressemblait si peu aux femmes qu'il +avait +connues jusqu'à ce jour.</p> +<p>Discrète, intelligente, instruite, causant de tout avec +à-propos et +mesure, intarissable sans bavardages futiles, ayant beaucoup vu, +beaucoup entendu, beaucoup retenu, jugeant bien les hommes et les +choses +d'une façon amusante, avec malice sans méchanceté, +délicate dans ses +goûts, distinguée dans ses manières, +c'était, à ses yeux, une vraie +femme du monde avec laquelle on aurait la liberté de tout dire +et de +tout risquer, à la seule condition d'y mettre un certain tour. +Avec cela +mieux que jolie, et faite de la tête aux pieds pour provoquer le +désir, +mais en le contenant par un air de décence et un charme naturel +qui +étaient un aiguillon de plus et non des moins forts.</p> +<p>Chaque fois que Léon la quittait, elle lui disait à +demain, et le +lendemain il revenait; le premier jour, il était arrivé +à neuf heures, +le second à huit heures et demie, le troisième à +six heures, le +quatrième à cinq heures, et, après deux heures de +conversation qui +avaient passé sans qu'il eût conscience du temps, il +était resté à dîner +avec elle, sans façon, en ami, pour continuer leur entretien, et +ce +jour-là il ne s'était retiré qu'à deux +heures du matin. Et alors, +marchant par les rues désertes et silencieuses, il +s'était dit +très-franchement qu'il éprouvait plus, beaucoup plus que +du plaisir à la +voir.</p> +<p>Depuis la disparition de Madeleine, il avait vécu fort +mélancoliquement, +ne s'intéressant à rien, et portant partout un ennui +insupportable aussi +bien à lui-même qu'aux autres.</p> +<p>Et voilà que pour la première fois depuis cette +époque il retrouvait de +l'entrain, de la bonne humeur; voilà que pour la première +fois le temps +passait sans qu'il comptât les heures en bâillant.</p> +<p>Qui avait opéré ce miracle?</p> +<p>Cara.</p> +<p>Pourquoi ne pousserait-il pas les choses plus loin? Elles avaient +été +pour lui si vides ces journées, si longues, si pénibles, +qu'il avait +vraiment peur d'en reprendre le cours, ce qui arriverait +infailliblement +s'il se refusait à ce que Cara les remplît, comme depuis +quelques jours +elle les remplissait.</p> +<p>En réalité, le sentiment qu'il avait +éprouvé et qu'il éprouvait toujours +pour Madeleine, aussi vif, aussi tendre, n'était point de ceux +qui +commandent la fidélité. Cara ferait-elle qu'il +gardât ce souvenir moins +vivace ou moins charmant? Il ne le croyait point. Ah! s'il avait +dû +revoir Madeleine dans un temps déterminé, la situation +serait bien +différente; mais la reverrait-il, jamais? De même, cette +situation +serait toute différente, si elle l'avait aimé, comme elle +le serait +aussi s'il lui avait avoué son amour et si tous deux avaient +échangé un +engagement, une promesse, ou tout simplement une espérance. Mais +non, +les choses entre eux ne s'étaient point passées de cette +manière; il n'y +avait eu rien de précis; et il était très-possible +que Madeleine ne se +doutât même pas de l'amour qu'elle avait inspiré. +Alors, s'ils se +revoyaient jamais, ce qui était au moins problématique, +dans quelles +dispositions Madeleine serait-elle à son égard? +N'aimerait-elle pas? Ne +serait-elle pas mariée? Qui pourrait lui en faire un reproche? +Pas lui +assurément, puisqu'il ne lui avait jamais dit qu'il l'aimait et +qu'il +voulait la prendre pour femme.</p> +<p>Raisonnant ainsi, il était arrivé devant sa porte; +mais, au lieu +d'entrer, il continua son chemin sous les arcades sonores de la rue de +Rivoli. Paris endormi était désert, et de loin en loin +seulement on +rencontrait deux sergents de ville qui faisaient leur ronde, silencieux +comme des ombres et rasant les murs sur lesquels leurs silhouettes se +détachaient en noir.</p> +<p>Il était arrivé au bout des arcades, il revint vers sa +maison, mais en +prenant par la colonnade du Louvre et par les quais; il avait besoin de +marcher et de respirer l'air frais de la rivière.</p> +<p>Quel danger une pareille liaison avec Cara pouvait-elle avoir? +Aucun. Au +moins il n'en voyait pas, car si séduisante que fût Cara, +ce n'était pas +une femme qui pouvait prendre une trop grande place dans sa +vie;—malgré +toutes ses qualités, et il les voyait nombreuses, elle ne serait +toujours et ne pourrait être jamais que Cara.</p> +<p>Cara, oui; mais Cara charmante avec ce sourire, avec ces yeux +profonds +qu'il ne pouvait plus oublier depuis qu'ils s'étaient +plongés dans les +siens.</p> +<p>Et à cette pensée, malgré la fraîcheur du +matin et le brouillard de la +rivière qui le pénétraient, une bouffée de +chaleur lui monta à la tête +et son coeur battit plus vite.</p> +<p>Si l'heure n'avait pas été si avancée, il +serait retourné chez elle; +mais déjà l'aube blanchissait les toits du +Palais-Bourbon, et dans les +tilleuls de la terrasse du bord de l'eau on entendait des petits cris +d'oiseaux; ce n'était vraiment pas le moment d'aller sonner +à la porte +d'une femme endormie depuis deux heures déjà.</p> +<p>Il se dirigea vers la gare de l'Ouest; là il prit une voiture +et se fit +conduire au bois de Boulogne en disant au cocher de le promener +n'importe où dans les allées du bois.</p> +<p>À neuf heures seulement, il se fit ramener à Paris, +boulevard +Malesherbes.</p> +<p>Cara n'était pas encore levée bien entendu, mais +Louise ne fit aucune +difficulté pour aller la réveiller et lui dire que M. +Léon +Haupois-Daguillon l'attendait dans le salon.</p> +<p>Moins de deux minutes après son entrée Cara le +rejoignait, vêtue d'un +simple peignoir:</p> +<p>—Eh bien! s'écria-t-elle d'une vois tremblante, que se +passe-t-il donc?</p> +<p>Mais il lui montra un visage souriant.</p> +<p>Alors elle le regarda curieusement de la tête aux pieds, ne +comprenant +rien au désordre de sa toilette et à la poussière +qui couvrait ses +bottines.</p> +<p>—D'où venez-vous donc? demanda-t-elle.</p> +<p>—Du bois de Boulogne, où j'ai passé la nuit.</p> +<p>—Ah! mon Dieu!</p> +<p>—Rassurez-vous, il s'agissait seulement d'un examen de +conscience,—de +la mienne, que j'ai fait sérieusement dans le recueillement et +le +silence.</p> +<p>—Vous ne me rassurez pas du tout.</p> +<p>—C'est la conclusion de cet examen que je viens vous communiquer si +vous voulez bien m'entendre.</p> +<p>Et, la prenant par la main, il la fit asseoir près de lui, +devant lui:</p> +<p>—Vous êtes trop fine, dit-il, pour n'avoir pas remarqué +que je suis +parti d'ici hier soir fort troublé, profondément +ému: ce trouble et +cette émotion étaient causés par un sentiment qui +a pris naissance dans +mon coeur. Avant de m'abandonner à ce sentiment, j'ai voulu +sonder sa +profondeur et éprouver quelle était sa solidité; +voilà pourquoi j'ai +passé la nuit à marcher en m'interrogeant, et ça +été seulement quand +j'ai été fixé, bien fixé, que je me suis +décidé à venir vous voir si +matin pour vous dire ... que je vous aime.</p> +<p>Il lui tendit la main; mais Cara, au lieu de lui donner la sienne, +la +porta à son coeur comme si elle venait d'y ressentir une +douleur; en +même temps, elle regarda Léon avec un sourire plein de +tristesse:</p> +<p>—J'aurais tant voulu être Hortense pour vous! dit-elle +après un moment +de silence, et n'être que Hortense; mais, hélas! il +paraît que cela +était impossible, même pour un homme délicat tel +que vous, puisque c'est +à Cara que vous venez de parler.</p> +<p>—Mais je vous jure....</p> +<p>Elle ne le laissa pas continuer.</p> +<p>—Je ne vous adresse pas de reproches, mon ami; combien d'autres +à votre +place seraient venus à moi et m'auraient dit: «Vous me +plaisez, Cara; +combien me demandez-vous par mois pour être ma +maîtresse?» Vous êtes +trop galant homme pour tenir un pareil langage; vous m'avez +parlé d'un +sentiment né dans votre coeur, et vous m'avez dit que vous +m'aimiez. Je +suis touchée de vos paroles; mais, pour être franche, je +dois dire que +j'en suis peinée aussi. Il me semble que l'amour ne naît +point ainsi et +ne s'affirme pas si vite: le goût peut-être, le caprice +peut-être aussi, +mais non, à coup sûr, un sentiment sérieux.</p> +<p>De nouveau elle le regarda longuement avec cette expression de +tristesse +dont il avait déjà été frappé.</p> +<p>—Ne croyez pas au moins que je repousse cet amour, dit-elle, ou que +je +le dédaigne. J'en suis vivement touchée au contraire, +j'en suis fière, +car je ressens pour vous autant de sympathie que d'estime. Mais, depuis +le peu de temps que je vous connais, ce sont ces sentiments seuls qui +sont nés en moi. D'autres naîtront-ils plus tard? Je ne +sais: cela est +possible puisque mon coeur est libre, et que de tous les hommes que je +connais vous êtes celui vers qui je me sens la plus tendrement +attirée. +Mais l'heure n'a pas sonné de mettre ma main dans la +vôtre, et j'espère +que vous m'estimez trop pour me croire capable de dicter à mes +lèvres un +langage qui ne viendrait pas de mon coeur. À ma place, une +coquette vous +dirait peut-être qu'elle ne veut pas que vous lui parliez de +votre +amour. Moi, qui ne suis ni coquette ni prude, je vous dis, au +contraire, +parlez m'en souvent, parlez m'en toujours.</p> +<p>Puis, s'interrompant pour lui tendre les deux mains:</p> +<p>—Et j'ajoute: faites-vous aimer.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>VII</h3> +<br /> +<p>Contrairement à ce qui se voit le plus souvent dans le monde +auquel Cara +appartenait, Louise, la femme de chambre de celle-ci, était +laide et +d'une laideur repoussante qui inspirait la répulsion ou la +pitié, selon +qu'on était dur ou compatissant aux infortunes d'autrui.</p> +<p>Si Cara avait pris et conservait chez elle une pauvre fille que la +petite vérole avait défigurée, ce n'était +point par un sentiment de +prudente jalousie ou pour avoir à ses côtés un +repoussoir donnant toute +sa valeur à son teint blanc, velouté, vraiment superbe, +qui pour le +grain de la peau (la pâte comme diraient les peintres), rappelait +les +pétales du camellia. Elle n'avait pas de ces petitesses et de +ces +précautions, sachant bien ce qu'elle était, et +connaissant sa puissance +mieux que personne pour l'avoir mainte fois exercée et +éprouvée jusqu'à +l'extrême.</p> +<p>Si elle avait accepté pour femme de chambre cette fille +laide, ça avait +été par pitié, par sentiment familial et aussi par +intérêt. Louise en +effet était sa cousine et elles avaient été +élevées ensemble; mais +tandis qu'Hortense se rendait à Paris pour y devenir Cara, +Louise +restait dans son village pour y travailler et y gagner +honnêtement sa +vie comme couturière. Par malheur, au moment où Louise +allait se marier +avec un garçon qu'elle aimait depuis quatre ans, elle avait eu +la petite +vérole qui l'avait si bien défigurée, que +lorsqu'elle avait été guérie, +son fiancé n'avait plus voulu d'elle et qu'il avait +épousé une autre +jeune fille, bien que celle qu'il abandonnait fût enceinte de +cinq mois. +Louise avait alors quitté son village, où elle +était devenue un objet de +risée et de moquerie pour tous, et elle était +arrivée auprès de sa +cousine Hortense, à ce moment maîtresse en titre du duc de +Carami,—c'est-à-dire une puissance.</p> +<p>Si la misère et les hontes des années de jeunesse +avaient trempé le +coeur de Cara pour le durcir comme l'acier, elles ne l'avaient pas +pourtant fermé aux sentiments de la famille: Louise était +sa camarade, +son amie d'enfance; pour cela elle l'avait accueillie, lui avait fait +apprendre à coiffer, à habiller, à servir à +table, et après avoir payé +ses couches et envoyé son enfant en nourrice en se chargeant de +toutes +les dépenses, elle l'avait prise pour femme de chambre.</p> +<p>Femme de chambre devant les étrangers, attentive, polie et +respectueuse, Louise redevenait la camarade d'enfance et l'amie, +lorsqu'elle était en tête à tête avec sa +maîtresse, en réalité sa +cousine, et une amie dévouée, une sorte d'associée +qui avait son +franc-parler pour conseiller, blâmer ou approuver librement, sans +ménagements, comme si elle soutenait ses propres +intérêts.</p> +<p>Cependant il était rare qu'elle en usât pour interroger +Cara ou pour +aller au-devant des intentions de celle-ci, et presque toujours, elle +se +contentait de répondre à ce qu'on lui demandait, ne +prenant directement +la parole que lorsque des circonstances graves l'exigeaient.</p> +<p>Les menaces de Carbans lui parurent de nature à +légitimer une +intervention énergique. Bien entendu, elle avait raconté +à Cara la +visite de l'usurier, puis elle avait raconté aussi comment elle +avait pu +le renvoyer, grâce au bienheureux pardessus de Léon, et +naturellement +elle avait cru que les 27,500 francs seraient versés avant le +délai de +huit jours fixé comme date fatale; mais, à son grand +étonnement, elle +avait vu les choses suivre une marche qui n'indiquait nullement que le +versement de ces 27,500 francs dût se faire prochainement.</p> +<p>Et comme elle considérait qu'il y avait urgence, elle se +décida à +intervenir la veille du jour où Carbans devait se +présenter, prêt à +tirer à boulet rouge, suivant son expression, s'il +n'était pas payé. +Pour cela elle attendit le départ de Léon, et comme il +s'en alla à deux +heures du matin, exactement comme il s'en allait tous les soirs, elle +aborda l'entretien en aidant Cara à se déshabiller.</p> +<p>—Tu sais que Carbans doit revenir demain soir, dit-elle.</p> +<p>—Je ne l'ai pas oublié.</p> +<p>—Tu as des fonds?</p> +<p>—Pas le premier sou.</p> +<p>—Mais alors?</p> +<p>—Alors il sera payé.</p> +<p>—Avec quoi? par qui?</p> +<p>—Avec quoi? Avec de l'argent ou avec des lettres de change, je ne +puis +préciser. Par qui? Par M. Léon Haupois-Daguillon qui sort +d'ici.</p> +<p>—Alors il paye d'avance, M. Léon Haupois-Daguillon?</p> +<p>—Parbleu! M. Léon Haupois est d'une espèce +particulière, l'espèce +sentimentale; le sentiment, c'est le grand ressort qui chez lui met +toute la machine en mouvement. Et vois-tu, ma bonne Louise, pour +conduire les gens, il n'y a qu'à chercher et à trouver +leur grand +ressort; une fois qu'on les tient par là, on les manoeuvre comme +on +veut.—Ne me tire pas les cheveux.—Si j'avais brusqué les choses +de +telle sorte que Léon, mon amant depuis deux ou trois jours +seulement, +eût dû payer 27,500 francs à Carbans, il eût +très-probablement été +blessé, et il eût très-bien pu se dire que je ne +l'avais accepté que +pour battre monnaie sur son amour;—de là, réflexion, +déception, +humiliation et finalement séparation dans un temps plus ou moins +rapproché. Or, cette séparation je n'en veux pas.</p> +<p>—Mais Carbans?</p> +<p>—Carbans viendra demain à neuf heures, Léon sera avec +moi; tu défendras +ma porte de manière à ce que Carbans +exaspéré te mette de côté, et +entre quand même. Carbans est d'ordinaire brutal, et quand la +colère +l'emporte il l'est encore beaucoup plus. Il me réclamera son +argent +grossièrement en me reprochant de ne pas avoir usé du +délai qu'il +m'avait donné pour me procurer les fonds. Alors, si Léon +est l'homme que +je crois, et je suis certaine qu'il l'est, il interviendra, et Carbans +s'en ira avec la promesse d'être payé le lendemain par +l'héritier de la +maison Haupois-Daguillon, ce qui, pour lui, vaudra de l'argent. Quel +sera le résultat de cette scène due au hasard seul? Ce +sera de prouver à +Léon que je ne suis pas une femme d'argent, et que, même +sous le coup de +poursuites qui me menacent d'être chassée d'ici, je ne +cède pas à +l'intérêt. D'un autre côté, il sera heureux +et fier, n'étant pas mon +amant, de m'avoir donné cette marque de son amour. Enfin je +pourrai être +touchée de cette marque d'amour et l'en récompenser, ce +qui simplifiera +et ennoblira le dénoûment. Sois tranquille, nous sommes +dans une bonne +voie, et la situation va changer.</p> +<p>—Il était temps.</p> +<p>—Il n'était pas trop tard, tu vois. Pour commencer nos +changements, qui +iront du haut en bas de l'échelle, tu renverras demain +Françoise; elle +nous a fait l'autre jour un dîner que Léon a trouvé +exécrable, et comme +il mangera ici souvent, je veux que ce soit avec plaisir. Tu auras soin +de me choisir un vrai cordon bleu, Léon est sensible aux +satisfactions +que donne la table. J'étudierai son goût; il me faut +quelqu'un qui soit +en état non-seulement de le contenter, mais, ce qui est +autrement +important, de lui donner des idées. Tu payeras à +Françoise ses huit +jours.</p> +<p>—Sois tranquille, je n'aurai pas de peine à la renvoyer, elle +ne +demande que cela.</p> +<p>—De quoi se plaint-elle?</p> +<p>—De tout, du vin qu'on prend à mesure et au litre, du charbon +qu'on +achète au sac plombé, mais principalement de la viande +que tu veux qu'on +aille chercher à la Halle en ne prenant que celle de basse +qualité.</p> +<p>—Il faudrait la nourrir avec des morceaux de choix peut-être; +moi j'ai +dîné pendant trois ans avec les restes que j'achetais aux +garçons de +salle des Invalides pour deux sous.</p> +<p>—Elle aurait voulu gagner sur tout; l'autre jour je l'entendais dire +à +la concierge: «Il n'y a rien à faire ici, madame est trop +bonne pour sa +famille, elle veut qu'on lui donne les restes.»</p> +<p>—Pardi; et ni mon oncle ni ma tante ne font les difficiles, ils ne +se +plaignent pas que la viande est de basse qualité. Tu me +débarrasseras +donc de Françoise.</p> +<p>—Celle qui la remplacera sera peut-être aussi difficile +qu'elle; une +cuisinière économe ne se trouve pas du premier coup.</p> +<p>—On ne fera plus d'économie, sans rien gaspiller on prendra +le +meilleur; tu veilleras à cela. Mais assez pour aujourd'hui, il +se fait +tard.</p> +<p>Et Cara se mit au lit.</p> +<p>Le lendemains, Carbans, ainsi qu'elle l'avait prévu, arriva +pendant +qu'elle était en tête en tête avec Léon, et, +comme elle l'avait prévu +aussi, exaspéré par Louise il força la porte du +salon où il entra la +menace à la bouche.</p> +<p>Cara courut au devant de lui pour lui imposer silence, mais en +quelques +paroles il dit tout ce qu'il avait à dire: on lui devait 27,500 +francs, +il les voulait, et puisque le délai de huit jours qu'il avait +accordé +n'avait servi à rien, il allait commencer des poursuites +vigoureuses.</p> +<p>Ce fut alors à Léon de se lever et d'intervenir.</p> +<p>En cela encore Cara ne s'était pas trompée dans ses +prévisions.</p> +<p>—Monsieur, je voudrais avoir deux minutes d'entretien avec vous, dit +Léon.</p> +<p>—À qui ai-je l'honneur de parler?</p> +<p>—Haupois-Daguillon.</p> +<p>Carbans, qui ne saluait guère, s'inclina tout bas.</p> +<p>—Je suis à vos ordres.</p> +<p>Mais Cara à son tour se mit entre eux, et tirant Léon +par la main, elle +l'emmena dans l'embrasure d'une fenêtre:</p> +<p>—Je vous en prie, dit-elle d'une voix suppliante, ne vous +mêlez pas de +cela; n'ajoutez pas la honte à mes regrets.</p> +<p>—C'est moi qui suis honteux que vous m'ayez si mal jugé; si +vous avez +un peu d'amitié pour moi; un peu d'estime, laissez-moi seul un +moment +avec cet homme.</p> +<p>—Mais....</p> +<p>—Je vous en prie.</p> +<p>Il fallut bien qu'elle cédât et qu'elle se +retirât dans sa chambre.</p> +<p>Alors Léon revint vers Carbans qui avait abandonné son +attitude +provoquante et insolente pour en prendre une plus convenable, et +surtout +beaucoup plus conciliante.</p> +<p>—Monsieur, dit Léon, j'ai l'honneur d'être l'ami de la +personne que +vous venez de menacer, je ne puis donc pas souffrir que ces menaces +soient mises à exécution; si les 27,500 francs que vous +réclamez sont +dus légitimement, je vous payerai demain; voulez-vous attendre +jusqu'à +demain et d'ici là, vous contenter de mon engagement, de ma +parole?</p> +<p>—Votre engagement suffit, monsieur, je vous attendrai demain +jusqu'à +six heures.</p> +<p>Et, sans en dire davantage, il déposa sa carte sur le coin de +la table, +qui se trouvait à portée de sa main.</p> +<p>Cependant ce ne fût que le surlendemain que Léon paya +ces 27,500 francs, +car il ne les avait pas et il fallut qu'il se les procurât, ce +qui était +assez embarrassant pour un homme qui, comme lui, n'avait pas des +relations avec ceux qui prêtent ordinairement aux jeunes gens.</p> +<p>Heureusement, Cara lui vint en aide, elle connaissait un ancien +cocher +nommé Rouspineau, pour le moment marchand de fourrage rue de +Suresnes et +propriétaire de quelques chevaux de courses, qui procurait de +l'argent, +sans prélever de trop grosses commissions ni de trop gros +intérêts, aux +gens du monde riches et bien établis qui se trouvaient par +hasard gênés.</p> +<p>Si Rouspineau avait eu les sommes qu'on lui demandait, il les aurait +prêtées à 6 pour 100 seulement à M. +Haupois-Daguillon puisqu'il n'y +avait pas de risques à courir, mais il ne les avait pas, ces +sommes, et +l'argent était bien dur et bien difficile à trouver.</p> +<p>Bref, contre six billets s'élevant au chiffre total de 60,000 +francs, il +put prêter à Léon une somme de 50,000 francs, et +encore fût-ce seulement +pour entrer en affaire, car il y perdait. Bien entendu, sa perte +eût été +difficile à prouver, cependant son bénéfice +n'était pas aussi gros +qu'on pouvait le croire au premier abord, car il avait +été obligé de +prélever dessus une somme de 2,000 francs offerte à Cara +pour la +remercier de lui avoir procuré la connaissance de M. +Haupois-Daguillon, +qui, il fallait l'espérer, pourrait devenir avantageuse.</p> +<p>Sur les 50,000 francs qu'il reçut, Léon paya les +27,500 francs dus à +Carbans, offrit à Cara une parure et garda 12,000 francs pour +ses +dépenses courantes qui naturellement allaient être un peu +plus fortes +que par le passé.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>VIII</h3> +<br /> +<p>Une femme en vue comme l'était Cara ne prend pas un amant +sans que cela +devienne un sujet de conversation dans un certain monde, et même +sans +que quelques journaux, qui ont un public pour ces sortes d'histoires, +en +fassent ce qu'ils appellent une indiscrétion.</p> +<p>Bientôt tout Paris, le tout Paris qui s'intéresse +à ces cancans, sut que +Léon Haupois-Daguillon (—Le fils du bijoutier de la rue +Royale?—Lui-même.) était l'amant de Cara (—Celle qui a +été la +maîtresse du duc de Carami?—Elle-même.); et alors, pendant +quelques +jours, cela devint un sujet de conversation.</p> +<p>—Il était temps.</p> +<p>Comme cela arrive presque toujours, la dernière personne qui +apprit la +liaison de Cara et de Léon fut celle qui avait le plus grand +intérêt à +la connaître,—c'est-à-dire «le papa».</p> +<p>Il est vrai que M. Haupois-Daguillon s'occupait fort peu de ce qui +se +passait dans le monde des cocottes, qu'il appelait «des lorettes +ou des +courtisanes». Bel homme et gâté en sa jeunesse par +des succès qui +s'étaient continués jusque dans son âge mûr, +il n'avait jamais compris +qu'on se commît avec des femmes «qui font marchandise de +leur amour». À +quoi bon, quand il est si facile de faire autrement.</p> +<p>Cependant le bruit fut tel qu'il arriva un jour à ses +oreilles; alors il +voulut tout naturellement savoir s'il était fondé, et +comme il lui était +difficile d'interroger celui qui pouvait lui faire la réponse la +plus +précise, c'est-à-dire Léon, il s'en expliqua avec +son ami Byasson, qui +devait avoir des renseignements à ce sujet.</p> +<p>En effet, bien que Byasson n'eût pas de relations dans le +monde de Cara, +il savait à peu près ce qui s'y passait, comme il savait +ce qui se +passait dans d'autres mondes, auxquels il n'appartenait pas plus +qu'à +celui des cocottes, simplement en qualité de curieux qui veut +être +informé de ce qui se dit et se fait autour de lui. Cette +curiosité, il +ne l'appliquait pas seulement aux bavardages de la chronique parisienne +plus ou moins scandaleuse, mais il la portait encore sur les sujets +d'un +ordre tout autre, sur tout ce qui touchait à la +littérature, à la +peinture, à la musique. Bien qu'il ne fût qu'un +commerçant, il ne +laissait pas paraître un livre nouveau un peu important sans le +lire, et +sans se faire lui-même,—et l'un des premiers,—une opinion +à son sujet +dont rien plus tard ne le faisait démordre, pas plus +l'éloge que le +blâme. Dans tous les bureaux de location des +théâtres de Paris, son nom +était inscrit pour qu'on lui réserva un fauteuil +d'orchestre aux +premières représentations, et pour savoir s'il devait +rire, pleurer ou +applaudir, il n'attendait pas que le visage des critiques influents, en +ce jour-là sérieux et réservés comme des +augures qui croient à leur +sacerdoce, lui eût révélé leurs sentiments. +Avant que le Salon de +peinture s'ouvrit, il connaissait les oeuvres principales qui devaient +y +figurer; il avait été les voir dans les ateliers, il +avait causé avec +les artistes, et pour elles aussi, il ne recevait pas son opinion toute +faite des journaux ou des gens du métier. Toutes les fois qu'une +vente +intéressante avait lieu à l'hôtel des +commissaires-priseurs, il recevait +un des premiers catalogues tirés, et s'il n'assistait point +à toutes les +vacations, il traversait au moins toutes les expositions qui +méritaient +une visite. Où trouvait-il du temps pour cela? C'était un +prodige; et +cependant il en trouvait, de même qu'il en trouvait encore pour +arriver +presque chaque jour à la fin du déjeuner de M. et madame +Haupois-Daguillon, de façon à prendre une tasse de +café avec eux;—il +est vrai que la famille Haupois-Daguillon était sa famille +à lui qui ne +s'était point marié, comme Léon et Camille +étaient ses enfants; et il +est vrai aussi que les satisfactions de l'esprit qu'il recherchait si +avidement ne l'avaient pas rendu insensible aux joies du coeur.</p> +<p>Personne mieux que lui assurément n'était en +état de savoir ce qu'était +cette Cara, dont M. Haupois avait entendu parler plusieurs fois sans +jamais s'inquiéter d'elle, et qui maintenant, disait-on, +était la +maîtresse de son fils.</p> +<p>Au premier mot, il fut évident que Byasson pourrait +répondre s'il le +voulait, car le nom de Cara lui fit faire une grimace tout à +fait +significative.</p> +<p>—Vous savez qu'elle est la maîtresse de Léon? demanda +M. Haupois.</p> +<p>—On le dit; mais je n'en sais rien.</p> +<p>—Ne faites pas le discret, mon cher, vous ne vaudrez pas une +mercuriale +à mon fils en m'apprenant ce que vous savez. À vrai dire, +et tout à fait +entre nous, je ne suis pas fâché de cette liaison.</p> +<p>—Ah! vraiment.</p> +<p>—Entendons-nous: certainement je suis offusqué de voir un +homme comme +Léon, beau garçon, intelligent, distingué, mon +fils, qui pourrait +prendre des maîtresses où il voudrait, devenir l'amant +d'une lorette, +d'une courtisane à la mode; oui, très-certainement cela +me blesse; mais +enfin, d'un autre côté, ce n'est pas sans un sentiment de +soulagement +que je vois Léon échapper à l'influence sous +laquelle il était;—Cara le +guérira de Madeleine.</p> +<p>—Moi, mon cher, je ne vois pas du tout les choses à votre +point de vue, +et je ne peux pas me réjouir de voir Léon l'amant de Cara.</p> +<p>—Vous la connaissez?</p> +<p>—Je sais d'elle ce que sait tout Paris, et voilà pourquoi je +suis +jusqu'à un certain point effrayé de penser que +Léon va subir son +influence. N'oubliez pas comment Léon a été +élevé et quelles étaient ses +dispositions dans sa première jeunesse.</p> +<p>—Il me semble que Léon a été aussi bien +élevé qu'il pouvait l'être.</p> +<p>—Certainement, mais rappelez-vous ses admirations de +collégien pour ces +femmes qui, à un degré quelconque, étaient des +Cara. Vous vous +contentiez de hausser les épaules quand nous le voyions, le nez +collé +contre les vitres, regardant leur défilé. Et vous +haussiez les épaules +encore quand vous le preniez à lire ces journaux ou ces romans +qui ont +la prétention d'être l'expression du <i>high-life</i> +parisien. Il ne vous +faisait point part de ses idées, bien entendu, mais avec moi il +regimbait quand je me moquais de lui, et j'ai pu juger alors combien +était vive sa curiosité de savoir quelle était +cette existence qui +l'attirait et le fascinait. Pour moi c'est un miracle que +jusqu'à ce +jour il n'ait pas fait de grosses folies, et je ne m'explique sa +sagesse +que par la nullité ou la sottise des femmes qui n'auront pas su +le +prendre et le retenir. Mais Cara n'est pas de ces femmes: elle n'est +pas +nulle, elle n'est pas sotte.</p> +<p>—Qu'est-elle, donc? C'est pour que vous me le disiez que je vous +parle +d'elle, ou tout au moins pour que vous me disiez ce que vous en savez.</p> +<p>—Cara, que dans son monde on appelle Carafon, Caramel, Carabosse, +Caravane, Carapace et surtout Caravansérail,—ce qui, eu +égard à ses +moeurs hospitalières, est une sorte de qualificatif parfaitement +justifié,—Cara, de son vrai nom, est mademoiselle Hortense +Binoche, née +à Montlignon, dans la vallée de Montmorency, de parents +pauvres et peu +honnêtes. Son enfance ne fut pas trop malheureuse, car à +neuf ans elle +séduisit par sa gentillesse,—vous voyez qu'elle a +commencé de bonne +heure,—une vieille dame riche qui la fit élever dans un couvent. +Malheureusement, la vieille dame mourut, et alors commença pour +la jeune +fille une existence de misère horrible. On la retrouve au bout +de +quelques années la maîtresse du duc de Carami. C'est le +temps de sa +splendeur. Elle tue le duc ou il se tue tout seul, ce dont d'ailleurs +il +était bien capable, et par son testament il laisse une partie de +ce qui +restait de sa fortune à sa maîtresse. Le testament est +attaqué pour +captation, et c'est Nicolas qui plaide contre Cara. Vous savez quelle +est la manière de plaider de Nicolas, quel est son +système de +personnalités et d'injures; il a formé son dossier avec +des notes qui +lui ont été fournies par la préfecture de police, +il lit ces notes et +montre ce qu'a été Cara depuis l'âge de treize ans, +c'est-à-dire depuis +son arrivée à Paris. Jamais réquisitoire n'a +été plus écrasant, et ce +qui lui donne un caractère de cruauté réelle, +c'est la présence de Cara +à l'audience. Quand Nicolas se tait, elle se lève et +s'avance à la barre +dans sa toilette de deuil de veuve, simple, chaste cependant +élégante. +Elle demande à donner quelques explication et prend la parole: +«Tout ce +qu'on vient de dire de moi est vrai, au moins pour le fond; oui, je +suis +née dans le ruisseau, j'en conviens, mais peut-on me faire +responsable +de la fatalité de ma naissance? oui, mon enfance s'est +passée dans la +fange, mais quand j'ai eu la force de vouloir et de lutter, j'en suis +sortie. Mais que dire de celles qui, nées dans le ciel, +descendent +volontairement dans le ruisseau; que dire de la fille d'un des plus +riches banquiers de Paris, d'un pair de France, qui se marie, enceinte +de cinq mois?» Là-dessus, comme vous le pensez bien, le +président, +indigné, lui coupe la parole. Elle s'assied avec calme; elle +avait dit +ce qu'elle voulait dire: La fille du pair de France se mariant +enceinte, +c'était la duchesse de Carami. Voilà qui vous fera +connaître Cara, +mieux que de longues explications. Vous voyez de quoi elle est capable, +et quelle est sa résolution, quelle est son audace quand on +l'attaque.</p> +<p>Et M. Haupois-Daguillon resta un moment absorbé dans la +réflexion; +depuis quelques instants déjà, il avait perdu le sourire +de confiance et +d'assurance avec lequel il avait abordé cet entretien.</p> +<p>—J'allais oublier de vous dire que Cara a une soeur +aînée, Isabelle. +Toutes deux ont suivi la même carrière; mais, tandis +qu'Isabelle a +demandé la fortune au monde de la politique et de +l'administration, ce +qui lui a valu de puissantes protections, Cara l'a demandée au +monde +commercial et financier. Après l'expérience du duc de +Carami, qui avait +mal fini, elle s'est adressée aux fils de famille de la haute +banque et +du haut commerce, trouvant là des avantages moins brillants +peut-être +que ceux que rencontrait sa soeur, mais à coup sûr plus +sérieux et plus +productifs. Vous donner la liste des gens à la fortune desquels +elle a +fait une large brèche m'est difficile en ce moment; mais nous +trouverons +des noms si vous en désirez.</p> +<p>—Alors elle doit être riche?</p> +<p>—Elle l'était, mais elle s'est fait ruiner en ces derniers +temps par un +aventurier qu'elle voulait épouser. C'est le juste retour des +choses +d'ici-bas.</p> +<p>—Tout ce que vous me dites-là est assez effrayant.</p> +<p>—Aussi avez-vous eu grand tort de vous réjouir en pensant que +Cara le +guérirait de Madeleine; il y a des remèdes gui sont pires +que le mal; et +cette chère Madeleine n'était pas un mal. Ah! la pauvre +fille, que +n'est-elle là pour nous sauver!</p> +<p>—Elle serait là que je n'accepterais pas son secours; +d'ailleurs Léon +n'est pas perdu, je le surveillerai; et, s'il le faut, je lui parlerai. +En tout cas, il y a un moyen d'empêcher les choses d'aller trop +loin. +Puisque Cara est une femme d'argent, je tiendrai Léon +serré, et alors +elle s'en fatiguera bien vite.</p> +<p>—À moins que Léon ne trouve des prêteurs, ce +qui, vous le savez comme +moi, ne lui sera pas bien difficile; qui refusera un billet +signé +Haupois-Daguillon?</p> +<p>—Allons, décidément je parlerai à Léon.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>IX</h3> +<br /> +<p>Bien que M. Haupois voulût parler à son fils, il ne lui +parla point; la +situation n'était pas assez franche pour qu'il l'affrontât +volontiers, +sans raisons décisives sur lesquelles il pût s'appuyer; si +Léon devait +faire des folies pour Cara, il n'en avait point encore fait.</p> +<p>Il valait donc mieux ne pas se hâter et attendre pour voir +quelle +tournure les choses prendraient. On ne fait des folies pour une femme +que lorsqu'on l'aime, et par cela que Léon était l'amant +de Cara, il +n'était nullement démontré qu'il l'aimât; +cette liaison pouvait très +bien n'être qu'un caprice, et il n'était pas de sa +dignité de père de +famille d'intervenir dans une amourette. Lorsqu'il avait +été question +d'un sentiment sérieux, il n'avait pas hésité +à agir: bien que cela +parût peu probable, ce sentiment pouvait redevenir +menaçant, et il +paraissait sage de garder intacte l'autorité paternelle pour ce +moment, +au lieu de la compromettre dans des enfantillages. Un seul point +était +urgent à l'heure présente: c'était de surveiller +Léon et, autant que +possible, de le retenir à la maison de commerce, de façon +à ce qu'il ne +donnât pas trop de temps à Cara, et sur ce point il fut +très-net avec +son fils.</p> +<p>Léon eût voulu faire ce que son père lui +demandait, car il se sentait en +faute vis-à-vis de ses parents, mais ce qu'on attendait de lui +et ce que +lui-même voulait était par malheur impossible.</p> +<p>Son père et sa mère savaient bien qu'il les aimait et +il n'avait pas à +leur prouver son affection, tandis que, par le seul fait de sa position +auprès de Cara, il était obligé de faire à +chaque instant, à propos de +tout comme à propos de rien, la preuve de son amour.</p> +<p>La situation en effet avait été nettement +dessinée par elle:</p> +<p>—Il est bien entendu, mon cher Léon, que je ne veux pas de +ton argent, +lui avait-elle dit le jour où il lui avait apporté le +cadeau qu'il avait +payé avec l'emprunt de Carbans. Tu m'as +débarrassée de cet horrible +Carbans, et j'ai accepté ce service parce que je le +considère comme un +prêt que prochainement je pourrai te rembourser. J'ai des valeurs +dont +la négociation est en ce moment difficile, mais qui à un +moment donné +redeviendront ce qu'elles sont en réalité, excellentes; +je te les +montrerai et tu verras que je ne me trompe pas. J'accepte aussi ce +cadeau, parce que c'est le premier que tu me fais, parce que ce serait +te peiner que de le refuser, et enfin parce qu'il marquera une date +dans notre vie. Mais, quant aux choses d'intérêt, je veux +qu'il n'en +soit jamais question entre nous.</p> +<p>—Cependant....</p> +<p>—Tu veux dire que c'est une grande joie de donner, et qu'il n'y en a +pas de plus douce que de partager ce qu'on a avec ceux qu'on aime. Cela +est vrai et je le crois. Pourtant il faudra que tu renonces à +cette +joie, et j'aurai le chagrin de t'en priver. C'est là une +fatalité de ma +position. N'oublie pas que je suis Cara. N'oublie pas la +réputation qui +m'a été faite. On a cru que j'étais avide, et bien +que je n'aie par rien +justifié une pareille réputation, elle s'est +répandue dans Paris, où +elle s'est solidement établie, paraît-il.</p> +<p>—Qu'importe, si je sais qu'elle n'est pas fondée!</p> +<p>—Cela importe peu en effet, au moins pour le moment. Mais, du jour +où +tu pourrais douter de mon désintéressement, cela +importerait beaucoup. +Je ne veux pas qu'entre nous il puisse s'élever l'ombre +même d'un +soupçon, et ce soupçon pourrait naître si tu +n'avais pas la preuve que +je ne suis pas une femme d'argent. Quelle meilleure preuve que celle +que +tu te donneras toi-même en te disant: «Elle n'a jamais +voulu accepter un +sou de moi?» Que deviendrais-je, mon Dieu, si tu croyais jamais +que je +t'aime par intérêt?</p> +<p>—Ne crains point cela.</p> +<p>—Je sais bien qu'il est encore une autre preuve que tu pourrais te +donner si le doute effleurait ton esprit: c'est que, si j'avais +été une +femme avide, si j'avais été inspirée par +l'intérêt dans le choix de mon +amant, je n'aurais pas été assez maladroite ni assez mal +avisée pour te +prendre.</p> +<p>Disant cela, elle l'avait regardé à la +dérobée, mais il n'avait pas +bronché.</p> +<p>Alors elle avait continué de façon à +préciser ce qu'elle voulait dire:</p> +<p>—Cela t'étonne, n'est-ce pas, de m'entendre parler ainsi d'un +homme tel +que toi, et cependant, si tu veux réfléchir, tu sentiras +combien mes +paroles sont raisonnables. Si ton père est riche, il l'est d'une +bonne +petite fortune bourgeoise qui n'a rien à voir avec le grand +luxe; et +puis il connaît le prix de l'argent; c'est un commerçant, +et il ne +laisserait assurément pas écorner un morceau de cette +fortune sans s'en +apercevoir, et sans pousser des cris de chat qu'on écorche tout +vivant. +D'autre part, elle n'est pas à toi cette fortune, elle est +à ton père, à +ta mère, qui sont jeunes encore, et qui, je te le souhaite de +tout +coeur, ont peut-être vingt ans, ont peut-être trente ans +à vivre. Il y +aurait donc là encore, tu le vois maintenant, une sorte de +preuve pour +démontrer que je ne suis pas celle qu'on dit; mais elle ne me +suffit +pas.</p> +<p>—Que veux tu donc?</p> +<p>—Je te l'ai dit, qu'aucune question d'argent ne puisse se +mêler à notre +amour; voilà pourquoi désormais tu ne me feras plus des +cadeaux qui +valent 15 ou 20,000 francs. Mais, si je ne veux pas accepter de toi ce +qui a une valeur matérielle, je te demande et j'exige ce qui +à mes yeux +est sans prix: tes soins, ton temps, ta tendresse, ton amour, ton +amitié, ton estime, tout ce que le coeur, mais le coeur seul, +peut +donner. Et, de ce côté, tu verras que je te demanderai +beaucoup. Ainsi +laisse-moi te faire un reproche à ce sujet: depuis que nous nous +aimons, +c'est à peine si tu as dîné ici cinq ou six fois. +Ça n'était pas là ce +que j'avais espéré et la preuve c'est que j'avais pris +une cuisinière +pour toi. La première fois que tu as accepté mon +dîner, j'ai très-bien +vu que mon ordinaire ne te convenait pas et que tu étais plus +difficile +que moi; alors tout de suite j'ai renvoyé ma cuisinière, +qui était bien +suffisante pour moi, et j'ai pris à ton intention un cordon bleu.</p> +<p>—Tu as fait cela!</p> +<p>—Et j'en ferai bien d'autres. Comment m'en as-tu +récompensée? Tu as +trouvé ma cuisine meilleure, cela est vrai; mais tu ne lui as +guère fait +plus d'honneur que si elle avait continué d'être +médiocre. Est-ce que tu +ne devrais pas rester à déjeuner avec moi tous les +matins; est-ce que tu +ne devrais pas revenir dîner tous les soirs? Comprends donc que +je suis +affamée de joies que je ne connais pas: celles de +l'intérieur, du +tête-à-tête, du ménage. +Révèle-les moi ces joies, fais-les moi goûter, +que je te doive ce bonheur! As-tu peur de t'ennuyer près de moi? +Non, +n'est-ce pas? Eh bien, restons ensemble le plus que nous pourrons, +toujours. Est-ce que nous n'avons pas mille choses à nous dire, +et, +lorsque nous nous séparons, est-ce que nous ne nous apercevons +pas que +nous n'avons presque rien dit? Ah! cette vie à deux, à +un, comme je la +voudrais étroite et fermée, si intime qu'il n'y ait place +entre nous que +pour ce qui est toi et pour ce qui est moi!</p> +<p>Cette vie intime à deux c'était celle que Léon +avait si souvent rêvée, +si souvent désirée en ses heures d'isolement; aussi ce +langage dans la +bouche de sa maîtresse l'avait-il profondément ému.</p> +<p>—Si tu n'étais pas libre, avait-elle dit en continuant, je ne +te +parlerais pas ainsi, et je ne serais pas femme, je l'espère, +à te faire +manquer ta vie, pour la satisfaction de notre bonheur. Mais justement +tu +es maître de toi, et je ne pense pas que tu oseras me dire que tu +dois +me sacrifier à ta boutique. Me le dis-tu?</p> +<p>Au moment où elle parlait ainsi, elle connaissait +déjà assez Léon pour +savoir qu'elle le frappait à son endroit sensible.</p> +<p>—Je ne dis rien, si ce n'est que ce que tu désires, je le +désire +moi-même.</p> +<p>—Eh bien, alors, vivons comme je te le demande, et prouve-moi que tu +m'aimes comme je veux être aimée, prouve-le moi tous les +jours, à chaque +instant, dans tout. Ah! si j'étais ce qu'on appelle une femme +honnête ou +si tout simplement j'étais ta femme, je serais moins exigeante, +mais je +suis Cara, et tu sens bien, n'est-ce pas que c'est par la tendresse, +par +les soins, par les prévenances, par les égards que tu me +le feras +oublier, et que tu me prouveras que tu ne vois en moi qu'une femme qui +t'adore et qui serait heureuse de donner sa vie pour toi.</p> +<p>La question se trouvant ainsi posée par son père et +par Cara, c'était du +côté de celle-ci qu'il avait été +entraîné. Comment rester à sa +«boutique» quand il était attendu? Comment ne pas +venir dîner quand elle +l'attendait? Elle se fâcherait. Pouvait-il la fâcher?</p> +<p>S'il lui avait plu, ç'avait été un hasard.</p> +<p>Mais maintenant, il voulait mieux que lui plaire, il voulait +être +aimé,—ce qui était un choix.</p> +<p>Et, il faut bien le dire, ce choix le flattait et lui était +doux.</p> +<p>Ce rêve de collégien émancipé, qu'il +avait fait si souvent, d'être aimé +par une de ces femmes sur qui tout Paris a les yeux, était +réalisé.</p> +<p>Cara l'aimait et elle voulait être aimée par lui.</p> +<p>Il y avait là de quoi le chatouiller admirablement dans sa +vanité. Ce +n'est pas seulement de tendresse ou de désir qu'est fait l'amour +et +surtout l'amour qu'inspire une femme à la mode, une femme comme +Cara.</p> +<p>Combien de fils de famille ont été jetés dans +les folies ou les hontes +de la passion, parce que leur maîtresse était une Cara.</p> +<p>Combien ont été perdus, ruinés, +déshonorés, non par l'amour, mais par +l'amour-propre.</p> +<p>Amant d'une Cara! mais c'est un titre dans le monde, c'est presque +un +titre de noblesse. On était fils d'un bourgeois enrichi: on +devient +quelqu'un.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>X</h3> +<br /> +<p>Bien que Cara voulût avoir toujours Léon près +d'elle, il y avait deux +jours de la semaine cependant où elle lui rendait la +liberté, non pas +franchement, mais d'une façon détournée, avec des +raisons sans cesse +renouvelées: ces deux jours étaient le jeudi et le +dimanche.</p> +<p>En plus de ces deux jours, il y en avait un aussi par mois où +elle +s'arrangeait pour être seule,—le 17.</p> +<p>Si habiles que fussent les raisons qu'elle lui donnait, Léon +n'avait pas +tardé à remarquer qu'il y avait là quelque chose +d'étrange: l'habileté +même des prétextes mis en avant avait frappé son +attention.</p> +<p>Si une maîtresse telle que Cara peut flatter quelquefois la +vanité et +l'amour-propre; par contre, elle enfièvre bien souvent la +jalousie d'un +amant.</p> +<p>Assurément Léon ne croyait pas, ne croyait plus tout +ce qu'il avait +entendu dire de Cara; maintenant qu'il la connaissait, il savait mieux +que personne ce que valaient les histoires racontées sur son +compte et +sur ses prétendus amants; mais cependant ses audaces de +réhabilitation +n'allaient pas jusqu'à la faire immaculée; elle avait +été aimée, elle +avait eu des liaisons.</p> +<p>Toutes étaient-elles rompues?</p> +<p>Où allait-elle?</p> +<p>Pourquoi s'enveloppait-elle de tant de précautions pour +cacher ses +absences?</p> +<p>Certainement elle était intelligente et fine, mais +lui-même n'était ni +naïf ni aveugle, et il ne lui avait pas fallu longtemps pour voir +qu'elle n'était pas sincère dans les explications qu'elle +lui donnait et +qu'il ne lui demandait pas.</p> +<p>Quand même elle ne se serait pas troublée (et sont +trouble prouvait bien +qu'elle n'était pas aussi rouée qu'on le +prétendait), Louise l'eût +éclairé par son embarras, lorsque, rentrant à +l'improviste, il +l'interrogeait et n'obtenait d'elle que des réponses +évasives, telles +qu'en peut faire une femme de chambre dévouée qui ne veut +pas trahir sa +maîtresse.</p> +<p>Tout cela formait un ensemble de faits qui n'étaient que trop +significatifs et qui pour lui ne s'expliquaient pas.</p> +<p>En effet, comment expliquer que Cara sortait tous les dimanches +depuis +midi jusqu'à sept heures du soir? Elle était pieuse, cela +était vrai, et +bien qu'elle se cachât pour dire ses prières, et qu'elle +eût placé son +prie-Dieu dans un cabinet retiré, où personne ne +pénétrait, au lieu de +l'exposer à l'endroit le plus en vue de sa chambre à +coucher, comme tant +de femmes le font, il était impossible de ne pas savoir, quand +on avait +vécu de sa vie, qu'elle accomplissait avec +régularité certaines +pratiques religieuses; mais, si dévote qu'on soit, on ne reste +pas dans +les églises de midi à sept heures, même le dimanche.</p> +<p>Il n'y a pas d'offices le jeudi qui durent quatre ou cinq heures.</p> +<p>Il n'y en a pas davantage qui reviennent périodiquement et +régulièrement +le 17 de chaque mois.</p> +<p>Et puis, si telle avait été la raison qui la faisait +sortir et la +retenait dehors, pourquoi ne l'eût-elle pas dit tout simplement?</p> +<p>Mais, loin de la dire cette raison, elle la cachait avec un soin +qui, à +lui seul, devenait un indice grave: elle n'eut pas montré tant +de +précautions, tant de craintes si elle n'avait pas voulu se +cacher.</p> +<p>C'étaient la logique des choses et le raisonnement qui +l'amenaient ainsi +à s'inquiéter, et non pas la jalousie, non pas la +méfiance.</p> +<p>De jalousie, il n'en avait jamais eu et encore moins de +méfiance, étant +au contraire porté par sa nature à croire le bien +beaucoup plus +facilement que le mal.</p> +<p>Cependant, dans le cas présent, il fallait fatalement +qu'après avoir +cherché le bien sans le trouver nulle part, il en arrivât +au mal malgré +lui, et il y avait des jours où il se disait qu'il fallait qu'il +apprît, +n'importe comment, où Cara allait lorsqu'elle sortait, qui elle +voyait, +ce qu'elle faisait.</p> +<p>Plusieurs fois il le lui avait demandé sur le ton de la +plaisanterie, +n'osant pas l'interroger sérieusement; mais toujours elle lui +avait +répondu par des réponses évasives qui, +malgré sa finesse, criaient le +mensonge.</p> +<p>Un jour, cependant, elle s'était fâchée et, sous +le coup de la colère, +elle lui avait répondu franchement:</p> +<p>—Ainsi, tu es jaloux et tu l'avoues; Eh bien! s'il en est ainsi, +mieux +vaut nous séparer tout de suite. Je te jure, tu entends bien, je +te jure +que je ne te trompe point. Mais te donner d'autres explications que +celles que je te donne est impossible. Accepte-moi telle que je suis, +ou +renonce à moi. Comprends donc que montrer de la jalousie, c'est +justement le contraire des égards et des sentiments d'estime que +je te +demandais. Il y a des femmes, elles sont bien heureuses +celles-là, dont +on peut être jaloux sans qu'elles en soient blessées; il y +en a +d'autres, au contraire, pour lesquelles la jalousie est la plus cruelle +des blessures: est-ce qu'il n'y a pas un dicton qui dit qu'il ne faut +pas parler de corde dans la maison d'un pendu? Tu ne l'oublieras point, +n'est-pas?</p> +<p>Il n'oublia point ce dicton, mais il n'oublia pas non plus qu'il +était +jaloux: comment eût-il cessé de l'être, alors que +les causes qui avaient +provoqué cette jalousie ne cessaient point. Et il souffrit +d'autant plus +de ces inquiétudes que, pour le reste, Cara s'appliquait +à le rendre +aussi heureux que possible: toujours prévenante, toujours +caressante, +toujours tendre, la plus douce, la plus agréable des +maîtresses; gaie et +enjouée d'humeur, égale de caractère, +passionnée de coeur, ravissante +d'esprit, ne cherchant qu'à lui plaire, s'ingéniant +à le charmer avec +une souplesse, une fécondité de ressources, une richesse +d'invention qui +le frappaient d'autant d'admiration que de gratitude. Comme elle +l'aimait!</p> +<p>Et cependant?</p> +<p>Cependant, ce point d'interrogation restait enfoncé comme un +clou dans +sa tête, à l'endroit le plus sensible, lui faisant une +blessure de jour +en jour plus profonde et plus douloureuse, car chaque dimanche, chaque +jeudi, Cara sortait régulièrement comme si elle ne +s'apercevait pas du +supplice qu'elle lui imposait.</p> +<p>Les choses continuaient d'aller ainsi, sans qu'il fît rien +d'ailleurs +pour en changer le cours, lorsqu'un jour, un 17 +précisément, il reçut un +billet pour assister à l'enterrement d'un jeune Espagnol, avec +lequel il +s'était lié à Madrid, et qui venait de mourir +à Paris. Il hésita +d'autant moins à se rendre à cet enterrement qu'il ne +devait pas voir +Cara ce jour-là.</p> +<p>Deux ou trois personnes seulement se trouvèrent avec lui +à l'église; +alors, pour que ce pauvre garçon ne fût pas conduit tout +seul au +cimetière, il l'accompagna et il resta le dernier au bord de la +fosse, +qui avait été creusée dans la partie haute du +Père-Lachaise, au delà de +la grande allée transversale.</p> +<p>Comme il redescendait mélancoliquement vers Paris en suivant +l'allée des +Acacias qui vient aboutir au monument de Casimir Périer, il +aperçut une +femme qui, de loin, lui parut ressembler à Cara d'une +façon frappante: +même taille, même port de tête, mêmes +épaules, elle était penchée sur la +vasque en marbre d'un monument, et dans la terre qui emplissait cette +vasque elle plantait des fleurs qu'elle prenait dans une corbeille +posée +près d'elle. Comme elle lui tournait le dos, il ne pouvait pas +la +reconnaître sûrement. Elle fit un mouvement, c'était +elle. Alors il se +jeta derrière un monument pour qu'elle ne le vît pas et ne +crût point +qu'il était ici pour la surveiller. Pendant un certain temps +elle +continua sa plantation, creusant et tassant la terre avec ses maints +gantées, puis quand elle eut tout nivelé, un jardinier +lui apporta un +arrosoir plein d'eau, et elle arrosa elle-même les fleurs qu'elle +venait +de planter. Cela fait, elle s'agenouilla et, après une assez +longue +prière, elle partit.</p> +<p>Alors Léon, vivement ému, s'approcha, et sur le +monument devant lequel +elle venait d'arranger ces fleurs, il lut: +«Amédée-Claude-François-Régis +de Galaure duc de Carami.»</p> +<p>Ainsi celui qu'il avait cru un rival était un mort.</p> +<p>Le jardinier qui avait apporté l'arrosoir, était en +train de placer dans +sa corbeille les plantes fanées arrachées par Cara; +Léon s'approcha de +lui:</p> +<p>—Voilà une tombe pieusement entretenue, dit-il.</p> +<p>—Ah! il n'y en a pas beaucoup comme ça dans le +cimetière: tous les +mois, le 17, <i>recta</i>, la garniture est changée, et jamais +rien de trop +beau, rien de trop cher.</p> +<p>Léon revint à Paris, marchant la tête dans les +nuages, et il s'en alla +droit chez Cara qui, bien entendu, était rentrée.</p> +<p>L'air radieux avec lequel il l'aborda la frappa:</p> +<p>—Comme tu as l'air joyeux! dit-elle.</p> +<p>—Oui, je suis heureux, très-heureux.</p> +<p>Et, sans en dire davantage, il l'embrassa avec une tendresse +émue.</p> +<p>Il avait son projet.</p> +<p>On était au mercredi, et le lendemain, selon son habitude, +Cara devait +être absente depuis deux heures jusqu'à six; il +était résolu à la +suivre, car maintenant il n'avait plus honte de l'espionner, bien +certain de découvrir une tromperie du jeudi analogue à +celle du 17.</p> +<p>À deux heures moins dix minutes, il était dans une +voiture devant le +numéro 19 du boulevard Malesherbes, et quand Cara sortit, +descendant +vivement de voiture, il la suivit de loin à pied.</p> +<p>Elle le conduisit ainsi jusqu'à la rue Legendre, à +Batignolles: elle +allait droit devant elle, rapidement, sans se retourner; mais dans la +rue Legendre un embarras sur le trottoir la força à +s'arrêter et à se +coller contre une maison; alors, levant la tête, elle +aperçut Léon qui +arrivait.</p> +<p>En quelques pas, il fut près d'elle.</p> +<p>—Toi ici! s'écria-t-elle, d'une voix étouffée.</p> +<p>Mais, sans se laisser arrêter par ces paroles et par son +regard +courroucé, il lui dit ce qu'il avait vu la veille, et dans +quelle +intention il l'avait suivie.</p> +<p>Elle garda un moment de silence.</p> +<p>—Tu mériterais, dit-elle, que je t'avoue que je vais chez un +amant; je +ne le ferai point, et d'ailleurs tu en sais trop maintenant pour ne pas +tout savoir. Je t'ai dit que j'avais eu un frère. Il est mort, +laissant +trois enfants qui sont orphelins, car leur mère est plus que +morte pour +eux. Je les ai pris, je les élève, et je viens passer +quelques heures +avec eux le dimanche et le jeudi. Quand ils ne sont pas à +l'école, je +les interroge et joue avec eux, et je leur prouve par un peu de +tendresse qu'ils ne sont pas seuls au monde. Nous voici devant leur +porte; monte avec moi. Ne résiste pas; je le veux; ce sera ta +punition, +jaloux!</p> +<p>Ils montèrent; il n'y avait personne dans l'escalier et +toutes les +portes étaient fermées; en arrivant au palier du premier +étage, il la +prit dans ses deux bras, et l'embrassant:</p> +<p>—Tu es un ange! dit-il.</p> +<p>Durant quelques secondes elle le regarda tendrement; puis tout +à coup se +mettant à rire:</p> +<p>—Et toi, dit-elle, sais-tu ce que tu es?—de ses lèvres elle +lui +effleura l'oreille,—une grande bébête.</p> +<p>C'était au dernier étage qu'habitaient les enfants, +dans un logement +simple, très-simple, mais cependant convenable: pour les garder +et les +soigner ils avaient avec eux une vieille paysanne, ce fut elle qui vint +ouvrir la porte.</p> +<p>Aussitôt les trois enfants accoururent et se jetèrent +sur Cara, sans +faire attention à Léon qui se tenait un peu en +arrière.</p> +<p>—Bonjour tante, bonjour tante, quel bonheur!</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XI</h3> +<br /> +<p>Carbans n'était pas le seul créancier de Cara: +Léon ne fut pas longtemps +sans découvrir cette fâcheuse vérité.</p> +<p>Bien entendu, ce ne fut pas Cara qui le lui apprit: elle +s'était +expliqué une bonne fois avec lui à propos de ses +affaires, et elle +n'était pas femme à revenir sur ce qu'elle avait dit; +elle ne voulait +pas qu'il y eût de questions d'argent entre eux, cela avait +été +nettement formulé; elle lui avait seulement montré les +valeurs dont se +composait son avoir; mais en agissant ainsi elle n'avait eu qu'un but, +se renseigner sur ces valeurs et, lui demander conseil; Léon, +qui +n'était pas lui-même bien au courant des choses +financières, avait dû +interroger quelques personnes compétentes, et il avait eu le +très-vif +chagrin de venir dire à sa maîtresse que ce qu'elle +considérait comme +une fortune n'était qu'un ensemble de titres +dépréciés et qui pour la +plupart même n'étaient pas réalisables.</p> +<p>Cara avait reçu cette mauvaise nouvelle sans en être +trop vivement +affectée, et cela non pas parce qu'elle l'attendait (elle +était loin +d'avoir une pareille pensée), mais parce qu'elle savait par +expérience +que des valeurs déclarés mauvaises par des gens de Bourse +peuvent +devenir, à un moment donné, une source de fortune: il n'y +a pas de femme +dans le monde auquel appartenait Cara qui ne connaisse l'histoire de ce +prince qui fit cadeau à une de ses maîtresse de quelques +titres de +propriété sur lesquels les juifs de son royaume ne +voulaient rien +prêter, et qui, du jour au lendemain, quand on commença +à exploiter les +sources de pétrole, valurent plusieurs millions; aussi toutes +croient-elles volontiers que des actions qui ne sont pas cotées +cinq +francs à la Bourse rapporteront dans un avenir prochain +plusieurs +centaines de mille francs de rente: ce sont leurs billets de loterie, +et +elles y tiennent.</p> +<p>Ce fut par Louise que Léon connut la situation vraie de Cara: +interrogée +par lui, la fidèle femme de chambre commença par se +défendre de parler, +mais elle finit par tout dire:</p> +<p>—Je vois bien que monsieur a remarqué l'inquiétude de +madame, et qu'il +a vu aussi combien nous sommes toutes tourmentées dans la +maison; je ne +veux pas que cette inquiétude et nos airs mystérieux lui +fassent +supposer des choses qui ne sont pas. Cela rendrait monsieur malheureux, +et, si monsieur était malheureux, cela ferait le chagrin de +madame. +C'est là ce qui me décide à parler. Seulement, +monsieur voudra bien me +promettre à l'avance que madame ne saura jamais ce que je lui ai +raconté +et que c'est moi qui l'ai averti.</p> +<p>—Parlez.</p> +<p>—Eh bien, madame va être saisie et vendue.</p> +<p>Léon respira; ce n'était pas cela qu'il craignait +après ces savantes +recommandations: pour lui, les blessures faites par les huissiers +n'étaient pas graves, et leur guérison était +facile.</p> +<p>—Il faut que vous sachiez, continua Louise, que ce misérable +M. Ackar, +en qui madame avait toute confiance, s'est fait remettre les valeurs de +madame; il les a vendues ou échangées et a +remplacé celles qui lui +avaient été confiées par d'autres qui ont +tellement baissé que les +vendre maintenant serait une ruine. Madame était loin de se +douter de +cette infamie, et, quand elle a eu besoin de payer Carbans, elle a +découvert la vérité ou tout au moins une partie de +la vérité, car à ce +moment il y avait une certaine quantité de ces valeurs qui, +étant +dépréciées, devaient, dit-on, remonter un jour. +Elle a cru à cette +hausse, et elle a compté dessus pour payer ses dépenses. +Ce n'est pas la +hausse qui est venue, c'est une nouvelle baisse, et, comme madame n'a +pas diminué ses dépenses, elle est poursuivie aujourd'hui +par tous ses +fournisseurs: le costumier, la modiste, le marchand de fourrages, le +boucher, l'épicier, même le boulanger; c'est à en +perdre la tête. Si +elle voulait que tout cela fût payé du jour au lendemain, +rien ne serait +plus facile, elle n'aurait qu'un mot à dire, qu'un signe de +tête à +faire, il y a assez de gens, Dieu merci, qui seraient heureux de se +ruiner pour elle; mais elle ne dira pas ce mot et elle ne fera pas ce +signe, elle aime trop monsieur.</p> +<p>À une pareille confidence il n'y avait qu'une réponse +possible: demander +les notes de ces fournisseurs; ce fut ce que fit Léon.</p> +<p>Mais Louise refusa:</p> +<p>—Si monsieur croit que c'est pour en arriver à ce +résultat que je lui +ai raconté, bien malgré moi, ce qui se passe, il se +trompe. Qu'est-ce +que j'ai demandé à monsieur? que madame ne sache jamais +que je lui ai +parlé. Si monsieur payait lui-même les fournisseurs, +madame comprendrait +tout de suite le rôle que j'ai joué et dans sa +colère elle me +renverrait. Je ne veux pas de ça et voilà pourquoi, avant +d'ouvrir la +bouche, j'ai fait promettre à monsieur que madame ne saurait +jamais rien +de ce que je lui aurais raconté; monsieur a promis, je lui +demande de +tenir sa promesse, ce n'est pas pour madame que j'ai parlé, +c'est pour +monsieur, rien que pour lui, afin qu'il ne s'inquiète pas de ce +qu'il +peut remarquer d'étrange. Maintenant il est bien certain, que si +monsieur pouvait débarrasser madame de tous ces ennuis, j'en +serais +heureuse, mais comment?</p> +<p>Léon n'avait aucune confiance en Louise: il la savait +intelligente; il +la voyait dévouée à Cara; mais, malgré +tout, elle lui inspirait un +sentiment de répulsion instinctive; il ne fut donc pas dupe de +cette +confidence.</p> +<p>—Voilà une fine mouche, se dit-il, qui trouve que je devrais +payer les +dettes de sa maîtresse et qui s'y prend adroitement pour m'amener +à +demander à Cara ce qu'elle doit. Tout cela est assez habile; +mais elle +me croit plus jeune que je ne suis.</p> +<p>Et il se décida à demander à Cara l'état +de ses dettes, bien convaincu +qu'elle le donnerait. Dans les confidences de Louise, il y avait un mot +qui l'obligeait à intervenir: «Si elle voulait, elle +n'aurait qu'un +signe à faire pour que tout fût payé du jour au +lendemain.» Si cela +n'était pas complètement vrai, il suffisait que ce +fût possible pour que +Léon trouvât son honneur engagé à payer tout +lui-même. Seulement il +aurait mieux aimé qu'au lieu de lui faire ce signe plus ou moins +adroitement déguisé, Cara s'adressât franchement +à lui, cela eût été +plus digne, plus conforme au caractère qu'il avait cru trouver +en elle, +qu'il avait été si heureux de trouver. L'intervention de +Louise lui +gâtait la Cara qui peu à peu s'était +révélée à lui, et qui, justement +par les qualités qu'il avait découvertes en elle, +s'était emparée de son +coeur d'une manière si forte et si profonde. Mais cette +déception +n'était pas telle qu'elle dût l'empêcher de +s'acquitter de son devoir +envers elle: il était son amant, son seul amant, elle avait des +dettes, +il devait les payer, cela était obligé.</p> +<p>Il le devait non-seulement pour lui, pour sa dignité et son +honneur, +mais il le devait encore pour le monde, c'est-à-dire pour sa +réputation. +Malgré son amour du tête-à-tête et de +l'intimité, Cara n'avait pas rompu +avec ses amis et ses connaissances: elle recevait quelques femmes, et +un +certain nombre d'hommes; les femmes, bien entendu, appartenaient +à son +monde, les hommes appartenaient à tous les mondes, au vrai comme +au +faux, au bon comme au mauvais. Les uns venaient chez elle par habitude, +les autres parce qu'elle avait un nom, ceux-ci parce quelle +était une +femme désirable, ceux-là pour rien, pour aller quelque +part où l'on +s'amuse, où l'on est libre, et où de temps en temps on +trouve un bon +dîner. Pour tous il était l'amant en titre et si les +huissiers +saisissaient sa maîtresse, c'était exactement comme s'ils +le +saisissaient lui-même, avec cette circonstance aggravante qu'il +la +laissait aux prises avec eux, tandis qu'il n'y était pas +lui-même.</p> +<p>Or, comme il avait cet amour-propre bourgeois de ne pas vouloir +entretenir des relations avec messieurs les huissiers, il fallait qu'il +payât tout ce que Cara devait; dans sa position cela serait +peut-être +assez difficile; car ce qu'il s'était réservé sur +le prêt de Rouspineau +était dépensé depuis longtemps, mais il aviserait, +il trouverait, il +ferait un nouvel emprunt à Rouspineau.</p> +<p>Il s'expliqua donc avec Cara, bien entendu en respectant +l'engagement +pris avec Louise; il avait trouvé dans l'antichambre un monsieur +qui +avait la tournure d'un huissier et il désirait savoir ce que cet +huissier venait faire.</p> +<p>Cara, qui ne se troublait pas facilement, avait rougi en entendant +cette +question nettement posée, elle avait voulu se lancer dans de +longues +explications; mais s'étant coupée deux ou trois fois sans +pouvoir se +reprendre, elle avait été obligée à la fin, +et à sa grande confusion, +d'avouer qu'il y avait en effet un huissier qui la poursuivait.</p> +<p>—J'aurais payé depuis longtemps déjà, car je +n'aime pas plus que toi +les huissiers, sois-en certain, si je n'avais attendu la hausse de mes +<i>Docks de Naples</i> et de mes <i>Mines du Centre</i> qu'on +m'annonçait comme +prochaine; elle commence, on parle d'une fusion pour les mines; dans +quelque temps, prochainement, je serai débarrassée de cet +huissier.</p> +<p>—Laisse-moi t'en débarrasser tout de suite.</p> +<p>—Restons-en là; cet huissier sera payé, sois +tranquille; pourquoi +soulever entre nous une cause de désaccord? tu aimes donc bien +les +querelles? Si tu veux quereller à toute force, choisis au moins +un autre +sujet.</p> +<p>Il avait insisté: elle s'était fâchée.</p> +<p>Alors lui aussi s'était fâché, et il lui avait +représenté les raisons +personnelles qui l'obligeaient à ne pas la laisser +exposée aux +poursuites des huissiers: sa dignité, son honneur étaient +en jeu.</p> +<p>Tout d'abord, elle n'avait pas voulu l'écouter; mais peu +à peu elle +s'était laissé toucher par les raisons qu'il lui donnait; +assurément il +était désagréable pour lui qu'on dît que sa +maîtresse était poursuivie; +mais ne serait-il pas plus désagréable, +déshonorant pour elle qu'on dît +qu'elle l'exploitait et le ruinait, ce qui arriverait infailliblement +s'il payait des dettes qui, en réalité, n'étaient +pas les siennes?</p> +<p>Elle ne pouvait donc pas céder à ce qu'il lui +demandait, et elle ne +céderait pas: tout ce qu'elle pouvait faire pour lui, +c'était de vendre +ses <i>Docks de Naples</i> et ses <i>Mines du Centre</i>, sans +attendre la hausse; +sans doute ce serait une perte d'argent, mais elle lui ferait ce +sacrifice de bon coeur.</p> +<p>Ce fut à son tour de résister: il ne pouvait pas +accepter un pareil +sacrifice.</p> +<p>Une nouvelle discussion reprit plus ardente que la première +et +peut-être plus longue. Cependant elle se termina par un +arrangement bien +simple: afin d'éviter désormais entre eux toute +discussion d'affaires, +afin d'être à l'abri des poursuites des huissiers, afin de +ne pas faire +inutilement un gros sacrifice d'argent qui pouvait en +réalité être +évité, Cara remettrait à Léon toutes ses +valeurs, celui-ci emprunterait +dessus une certaine somme, et plus tard, quand une hausse raisonnable +se +serait produite sur ces valeurs, il vendrait ce qu'il faudrait de +titres, pour se couvrir de ce qu'il aurait avancé.</p> +<p>Qui eut l'idée de cet arrangement, qui terminait d'une +façon si heureuse +cette difficulté au premier abord presque insurmontable? +Personne en +propre. Elle leur fut suggérée à l'un aussi bien +qu'à l'autre par la +logique même des choses.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XII</h3> +<br /> +<p>Quand on est fils de bourgeois, et quand on a été +élevé bourgeoisement +au milieu d'idées bourgeoises, de moeurs bourgeoises, +d'habitudes +bourgeoises, on subit tout naturellement l'influence de son origine +développée par celle de son éducation, et quoi +qu'on fasse, quoi qu'on +veuille, on ne peut pas ne pas être bourgeois, au moins par +quelque +côté. Chez Léon, qui non-seulement était +fils de bourgeois, mais qui de +plus avait pour père un Normand et pour mère une femme de +commerce, ce +côté bourgeois se manifestait dans une certaine +méfiance qui +apparaissait chez lui aussitôt qu'il s'agissait d'une question +d'argent; +c'est-à-dire, pour préciser en employant une expression +bourgeoise, +qu'il était volontiers porté à s'imaginer +«qu'on voulait lui tirer des +carottes». Et comme dès son enfance, au collége, +où il était arrivé avec +de l'argent sonnant dans ses poches, il avait eu mainte fois à +subir +cette extraction désagréable, il avait pris des habitudes +de réserve et +de prudence qui faisaient qu'au premier mot d'argent qu'on lui disait +il +se mettait sur la défensive.</p> +<p>On comprend combien fut doux son soulagement quand, après son +entretien +avec Cara, il eut acquis la certitude que celle-ci ne lui avait pas +envoyé Louise pour lui tirer cette fameuse carotte qu'il +redoutait tant.</p> +<p>Elle était donc bien réellement la femme qu'il avait +cru, et non pas +celle qu'un sentiment d'injuste suspicion, qu'il se reprochait +maintenant, lui avait fait supposer pendant quelques instants.</p> +<p>Ayant entre les mains les valeurs de Cara, il ne lui restait plus +que +deux choses à faire: savoir tout d'abord à combien se +montaient les +sommes que devait sa maîtresse, et ensuite se procurer l'argent +nécessaire pour qu'elle pût elle-même payer ces +sommes.</p> +<p>Profitant d'un jeudi, c'est-à-dire d'une absence de Cara, il +s'adressa à +Louise pour qu'elle lui donnât le montant de ces sommes: mais ce +fut +difficilement qu'il la décida à parler.</p> +<p>À mesure qu'elle lui énumérait les noms des +créanciers, couturier, +modiste, marchand de fourrages, marchand de vin, boulanger, etc., etc., +avec le chiffre de ce qui était dû à chacun, il +écrivait ces noms et ces +chiffres sur son carnet; quand elle eut fini, il fit l'addition de ces +chiffres alignés les uns au-dessous des autres:</p> +<p style="text-align: left; margin-left: 40px;">67,694 francs.</p> +<p>Louise qui, sans en avoir l'air, l'observait du coin de l'oeil, vit +sa +mine s'allonger.</p> +<p>En effet, le total était un peu fort; de plus à ces +67,694 fr. il +fallait ajouter les 27,500 de Carbans, ce qui donnait un total +général +de 95,194 fr. pour les dettes de Cara. Mais ce qu'il fallait payer pour +Cara ne serait nullement le total de ses dettes à lui. Pour +payer 27,500 +fr. à Carbans, il avait emprunté 60,000 fr. à +Rouspineau; combien +faudrait-il qu'il empruntât pour payer ces 67,694 fr? Au moins +100,000 +fr. C'est-à-dire que sa dette à lui serait de 160,000 +fr.; et ce chiffre +devait donner à réfléchir.</p> +<p>Après avoir emprunté, il faudrait payer. Où +prendrait-il ces 160,000 +francs?</p> +<p>Une pareille question pouvait très-justement allonger la +mine. Jusqu'à +ce moment Léon n'avait point eu de dettes. Il avait vécu +facilement avec +la très-large pension que lui faisaient ses parents, et quand il +s'était +trouvé arriéré de quelques milliers de francs, il +n'avait eu qu'un mot à +dire à son père pour que celui-ci les lui donnât; +cela rentrerait dans +les frais généraux auxquels la maison Haupois-Daguillon +était tenue: +noblesse oblige.</p> +<p>Mais de quelques milliers de francs à 160,000 francs, la +marge est +large, et n'y avait pas à espérer que son père +continuât maintenant à se +montrer aussi facile.</p> +<p>Malheureusement de pareilles réflexions étaient +à cette heure +complètement inutiles; c'était avant de prendre Cara pour +maîtresse +qu'il fallait les faire, et non maintenant.</p> +<p>Maintenant il était engagé, et il fallait qu'il +allât jusqu'au bout, +c'est-à-dire qu'il devait, à n'importe quel prix, se +procurer ces 67,694 +francs.</p> +<p>Heureusement Rouspineau était là; mais quand le +marchand de fourrage de +la rue de Suresnes entendit parler de 80,000 francs,—Léon avait +arrondi +la somme,—il poussa les hauts cris.</p> +<p>—Il n'avait pas quatre-vingt mille francs; s'il les avait, il +abandonnerait le commerce qui allait si mal et il irait vivre de ses +rentes dans son pays natal, à Beaugency, un joli pays comme +chacun sait, +où le vin n'est pas tant cher; il s'était saigné +aux quatre membres pour +trouver les soixante mille francs qu'il avait déjà +prêtés et qui étaient +toute sa fortune, il ne pouvait pas faire davantage; ce n'était +pas à +lui qu'il fallait s'adresser, c'était à un capitaliste.</p> +<p>En écoutant ce discours, Léon ne s'était pas +beaucoup inquiété, se +disant que Rouspineau voulait tout simplement lui faire payer cher ces +quatre-vingt mille francs; mais bientôt il avait compris qu'il ne +trouverait pas là la somme qu'il lui fallait.</p> +<p>—Je ne vois guère que Tom Brazier qui pourrait faire +l'affaire; vous +connaissez bien Tom, qui tient rue de la Paix un magasin de parfumerie +anglaise, de papeterie, de coutellerie, auquel il a joint un cabinet +d'affaires, un bureau de location et une agence de paris sur les +courses.</p> +<p>—J'en ai entendu parler, mais je n'ai point été en +relations avec lui.</p> +<p>—Eh bien! je le verrai aujourd'hui; si vous voulez revenir demain, +vous saurez sa réponse: mais, à l'avance, je crois +pouvoir vous assurer +qu'elle sera ce que vous désirez. Si Tom n'a pas les fonds, il +les +trouvera; il a une riche clientèle, et il fait valoir l'argent +de plus +d'une de nos femmes à la mode, qui chez lui trouvent de gros +bénéfices +qu'elles n'auraient pas ailleurs; seulement il vous fera payer plus +cher +que moi.</p> +<p>Cette réponse fut en effet telle que Rouspineau l'avait +prévue, et le +lendemain Léon se présenta chez M. Brazier; mais on ne +pénétrait pas +chez ce personnage important comme chez Rouspineau, qui recevait ses +clients dans un petit bureau où il tenait sous clef, dans des +coffres +sur lesquels on s'asseyait, des échantillons d'avoine et de son. +Chez +Brazier, on trouvait un élégant magasin meublé +à l'anglaise, dans lequel +de jolies jeunes filles aux yeux noirs s'empressaient autour de vous, +s'informant poliment de ce que vous désiriez. Ce que Léon +désirait, +c'était voir M. Brazier; et, comme celui-ci était +occupé, il dut +l'attendre pendant près d'une heure, assez mal à l'aise +au milieu de ce +magasin.</p> +<p>Enfin, il vit paraître une sorte de patriarche à +cheveux blancs, d'une +tenue correcte, de prestance imposante, M. Tom Brazier lui-même, +qui le +pria de passer dans son bureau particulier.</p> +<p>En quelques mots Léon lui exposa l'objet de sa visite.</p> +<p>—L'affaire est faisable, répondit gravement Brazier: elle se +résout +dans une question de garantie; autrement dit, en échange des +80,000 +francs qui vous sont nécessaires, qu'offrez-vous?</p> +<p>—Ma signature.</p> +<p>Brazier s'inclina avec une politesse affectée.</p> +<p>—Moralement, c'est beaucoup, mais financièrement, c'est +moins, si j'ose +me permettre de parler ainsi, car je crois que vous n'avez pas de +fortune propre.</p> +<p>—J'ai celle que mes parents me laisseront un jour.</p> +<p>—J'ai l'honneur de connaître M. et madame Haupois-Daguillon, +avec qui +j'ai fait plusieurs fois des affaires; ils sont encore jeunes l'un et +l'autre, pleins de santé; ils peuvent vivre longtemps encore.</p> +<p>—Je l'espère.</p> +<p>—J'en suis convaincu; on ne désire pas +généralement la mort de ses +parents, seulement ... il peut arriver qu'on l'escompte, et ce n'est +pas +notre cas. Nous sommes donc en présence d'un fils de famille, +qui aura +une belle fortune un jour, mais qui présentement n'offre comme +garantie +que des espérances; encore ces espérances peuvent-elles +ne pas se +réaliser; il peut mourir avant ses parents; il peut être +pourvu d'un +conseil judiciaire; ses parents peuvent vivre vingt ans, trente ans; +vous voyez combien les conditions sont mauvaises; je ne dis pas +cependant qu'elles soient telles qu'il faille considérer ce +prêt comme +impossible, je dis seulement que je dois consulter mes clients, car je +ne suis qu'un intermédiaire; et je dis encore que cette absence +de +garantie rendra probablement le loyer de l'argent assez cher, car on le +proportionnera au risque couru.</p> +<p>Il ne fallut pas longtemps à Brazier pour consulter ses +clients, et le +surlendemain il communiqua à Léon la réponse que +celui-ci attendait, +sinon avec inquiétude, il avait prévu que l'affaire se +ferait, au moins +avec une curiosité impatiente de savoir quelles en seraient les +conditions.</p> +<p>Elles furent dures, très-dures.</p> +<p>Le temps n'est plus où les usuriers vendaient à leurs +clients des +collections de crocodiles empaillés ou de vieux habits; mais si +les +crocodiles et les vieux habits ne sont plus de mode, les +procédés de +messieurs les usuriers sont toujours les mêmes, sinon dans la +forme, au +moins dans le fond.</p> +<p>—Nous ne pouvons faire l'affaire, dit Brazier, qu'à une +condition, +c'est que nous prendrons toutes nos sûretés contre les +procès. Pour cela +il faut que nous donnions une cause absolument inattaquable à +notre +prêt. En ce moment, quelles raisons avez-vous pour emprunter une +si +grosse somme? Aucune aux yeux d'un tribunal. Il faut que vous en ayez. +Vous verrez comme il est utile en ce monde d'avoir un bon petit +défaut +honnête qui cache un vice qui ne l'est pas. Voici donc ce que je +suis +chargé de vous proposer. Nous vous vendons une écurie de +course: oh! en +steeple seulement, trois bons chevaux que nous vous vendons à +des prix +de faveur. Alors voyez comme votre condition change vous faites des +affaires, vous subissez des pertes, notre prêt s'explique et se +justifie. Quand je dis que vous subissez des pertes, j'ai en vue les +explications à donner en justice; car, en réalité, +j'espère, je suis sûr +que nos trois chevaux vous feront gagner de l'argent, beaucoup +d'argent; +en une saison ils peuvent vous permettre de nous rembourser; ne dites +pas non, puisque vous ne les connaissez pas: c'est <i>Aventure</i>, <i>Diavolo</i> +et <i>Robber</i>. Si vous ne voulez pas faire courir sous votre nom, +vous +prenez un pseudonyme; que dites-vous de capitaine Thunder?</p> +<p>Léon ne dit rien, pas plus à propos du capitaine +Thunder qu'à propos +d'<i>Aventure</i>, de <i>Diavolo</i>, de <i>Robber</i>, de +l'assurance sur la vie qu'on +l'obligea de contracter, ni des 150,000 francs de billets qu'on lui fit +signer pour lui livrer l'écurie de course et les 80,000 francs; +il était +pris; il n'avait rien à dire. Au reste l'écurie de course +ne lui +déplaisait pas trop. C'était un billet à la +loterie qu'il prenait, et, +dans les conditions où il allait se trouver avec les +échéances qui le +menaçaient, c'était une sorte de soutien pour lui que ce +billet de +loterie; pourquoi ne gagnerait-il pas un jour ou l'autre?</p> +<p>Il voulut faire les choses noblement avec Cara, et de telle sorte +qu'elle ne pût pas croire qu'il avait des doutes sur la +réalité du +chiffre des dettes accusé par Louise.</p> +<p>—Voici ce que j'ai pu me procurer sur tes valeurs, dit-il à +Cara en lui +remettant 70,000 francs; si tu as d'autres dettes que celles dont tu +m'as parlé, paye-les; si tu n'en as pas, garde ce qui te restera.</p> +<p>Elle se jeta dans ses bras:</p> +<p>—Laisse-moi me confesser dans ton coeur, s'écria-t-elle, je +t'ai +trompé, ne voulant pas t'avouer tout ce que je devais; mais tu +dois +connaître la vérité entière.</p> +<p>Et, après avoir longuement cherché, elle remit une +série de factures +dont le chiffre s'élevait à 67,694 francs.</p> +<p>Cela fut encore un soulagement pour Léon d'avoir la preuve +que ce que +Louise lui avait annoncé était réellement +dû: il avait été élevé dans +des habitudes de probité commerciale qui ne sont pas celles de +toutes +les maisons de Paris; ce n'était pas chez M. Haupois-Daguillon +qu'on +aurait fait deux factures avec des chiffres différents: l'une +pour être +montrée à celui qui fournissait l'argent, l'autre pour +être réellement +payée.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XIII</h3> +<br /> +<p><i>Aventure</i>, <i>Diavolo</i> et <i>Robber</i> portèrent +assez convenablement les +couleurs du capitaine Thunder (casaque blanche, toque écarlate), +mais +ils ne firent pas sortir le billet de loterie qu'il espérait; +et, quand +le premier des effets Rouspineau arriva à +échéance, Léon n'avait pas les +fonds nécessaires pour le payer.</p> +<p>Signé «Haupois-Daguillon», ce billet fut +présenté à la maison de la rue +Royale. Habitué à venir souvent à cette caisse, et +à ne s'en retourner +jamais sans être payé, le garçon de recette passa +son billet par le +guichet et alla s'asseoir sur une chaise.</p> +<p>En recevant un billet qu'il n'attendait pas, et qui n'était +pas inscrit +sur son carnet d'échéances, le bonhomme Savourdin ouvrit +de grands yeux, +mais il ne lui fallut pas longtemps pour reconnaître +l'écriture et la +signature de Léon. Dix mille francs! Il relut le billet deux +fois et +prit sa loupe pour l'examiner: c'était bien dix mille francs, il +n'y +avait ni grattage, ni surcharge d'écriture ou de chiffre.</p> +<p>Il resta un moment à réfléchir, tenant le +billet dans ses mains, que +l'émotion faisait trembler, puis tout à coup il ferma la +porte en fer de +sa caisse, enfonça sa toque de velours bleu sur sa tête, +plaça le billet +dans la poche de côté de sa redingote et se dirigea +rapidement vers le +bureau de madame Haupois-Daguillon.</p> +<p>—Voici un billet de 10,000 francs, dit-il; faut-il le payer?</p> +<p>À madame Haupois-Daguillon il ne fallut pas beaucoup de temps +non plus +pour reconnaître l'écriture de son fils; mais la surprise +fut si forte +chez elle qu'elle resta un moment sans rien dire; puis, se remettant +peu +à peu, elle tourna vers Savourdin un visage pâle, mais +calme:</p> +<p>—Mon fils ne vous avait donc pas prévenu? dit-elle.</p> +<p>—Non, madame, et voilà pourquoi je viens vous demander s'il +faut payer.</p> +<p>—Vous demandez s'il faut payer un billet signé +Haupois-Daguillon, vous! +Payez vite: c'est déjà trop de retard.</p> +<p>Et, comme il tournait vivement sur ses talons, elle l'arrêta +d'un signe +de la main:</p> +<p>—Je vous autorise à faire remarquer à mon fils qu'il +doit vous prévenir +des billets mis en circulation; venant de vous cette observation lui +fera mieux comprendre ce que son oubli a de regrettable.</p> +<p>Ce fut tout; mais les employés qui dans la journée +eurent affaire à +«madame», comme on l'appelait dans la maison, furent +reçus de telle +façon qu'il fut évident pour tous qu'il se passait +quelque chose de +grave; seulement, comme Savourdin se garda bien de parler du billet, on +ne sut pas ce qui motivait cette humeur.</p> +<p>Madame Haupois-Daguillon ne quitta son bureau qu'à l'heure +ordinaire +pour aller dîner rue de Rivoli: elle trouva son mari +installé dans la +salle à manger, à sa place, et l'attendant tranquillement +les deux +coudes sur la table, lisant son journal étalé devant lui. +Cette table +était servie comme à l'ordinaire, c'est-à-dire +avec trois couverts, +ceux du maître et de la maîtresse de maison en face l'un de +l'autre, +celui de Léon à un bout; car bien qu'il ne +partageât plus souvent les +repas de ses parents, son couvert était mis chaque jour comme si +on +l'attendait sûrement, et c'était avec cette place vide +devant les yeux +que son père et sa mère avaient le chagrin de dîner +presque chaque soir +on tête-à-tête; moins tristes encore cependant quand +ils étaient seuls +que lorsqu'ayant des invités, ils étaient obligés +d'excuser leur fils +empêché, «qui ventait de les prévenir +qu'à son grand regret, il lui +était impossible de dîner avec eux ce +soir-là.»</p> +<p>Madame Haupois-Daguillon laissa son mari dîner, mais pour elle +il lui +fut impossible d'avaler un morceau de viande. Ce ne fut qu'après +le +départ du valet de chambre qui les servait et les portes closes +qu'elle +prit dans sa poche le billet de Léon et le tendit à son +mari:</p> +<p>—Voici un billet qu'on a présenté tantôt et que +j'ai payé, dit-elle.</p> +<p>—Léon! dix mille francs, s'écria-t-il, et tu as +payé!</p> +<p>—Fallait-il laisser en souffrance la signature Haupois-Daguillon!</p> +<p>Dix mille francs n'étaient pas une somme pour eux; mais +combien de +billets de dix mille francs avaient-ils été +déjà signés par Léon? Là +était la question. Sans doute il y avait un moyen tout naturel +de la +résoudre: c'était d'interroger Léon. Mais, +après ce qui s'était passé à +propos de Madeleine, ils avaient peur l'un et l'autre de provoquer une +explication qui pourrait aller trop loin: ce qu'ils voulaient, ce +n'était pas pousser Léon à une rupture, loin de +là; c'était tout au +contraire le ramener à la maison paternelle. Il fallait donc +procéder +avec prudence et avec douceur; interroger Léon, obtenir de lui +une +confession par l'amitié plutôt que par la +sévérité, et n'agir ensuite +énergiquement que si l'énergie était +commandée par les circonstances.</p> +<p>Mais ce fut en vain qu'ils attendirent leur fils! pendant trois +jours, +il ne rentra pas, et M. Joseph, dont les fonctions étaient +maintenant +une sinécure, déclara qu'avant de sortir «monsieur +ne lui avait rien +dit.»</p> +<p>Que faire? ils ne pouvaient pas cependant lui écrire chez +cette femme: +ils n'avaient qu'à attendre son retour.</p> +<p>Mais en attendant ainsi ils reçurent une nouvelle qui modifia +leurs +sentiments: un banquier avec qui la maison était en relations +écrivit à +Haupois-Daguillon qu'on lui avait demandé d'escompter trois +billets de +10,000 fr. chacun, signés «Haupois-Daguillon», et +qu'avant de les +accepter ou de les refuser définitivement il se croyait +obligé de l'en +prévenir.</p> +<p>M. Haupois-Daguillon courut chez ce banquier, qui lui apprit que ces +billets étaient souscrits à l'ordre de M. Tom Brazier, +négociant, rue de +la Paix; et aussitôt, M. Haupois-Daguillon se rendit chez +celui-ci.</p> +<p>Le patriarche anglais le reçut avec les démonstrations +du plus profond +respect, et il ne fit aucune difficulté de lui apprendre que M. +son +fils, «un charmant jeune homme», était son +débiteur pour une somme de +cent cinquante mille francs, se composant pour une part d'argent +prêté +et pour une autre part du prix de vente d'une écurie de course, +«trois +chevaux excellents qui feraient honneur à leur +propriétaire, <i>Aventure</i>, +<i>Diavolo</i> et <i>Robber</i>.»</p> +<p>Le premier mouvement de M. Haupois-Daguillon fut de se laisser +emporter +par la colère et de dire son fait au vénérable +négociant; mais il +s'arrêta heureusement aux premières paroles de son +allocution, et, +plantant là M. Tom Brazier légèrement +suffoqué de cette algarade, il +alla chez son avocat lui conter son affaire et lui demander conseil: le +temps des ménagements était passé; il n'avait que +trop attendu; +maintenant il fallait agir et au plus vite.</p> +<p>C'était Favas qui depuis vingt ans était son avocat; +il fut d'avis, lui +aussi, qu'il fallait agir au plus vite.</p> +<p>—Je connais la femme, dit-il, en quelques mois elle fera contracter +à +votre fils pour plus d'un million de dettes, et ce qu'il y aura +d'admirable dans son jeu, c'est qu'elle ne lui aura rien +demandé. Il +faut l'arrêter dans ses manoeuvres. Pour cela la loi met à +votre +disposition un moyen bien simple: un conseil judiciaire, sans lequel +votre fils ne pourra plaider, transiger, emprunter.</p> +<p>À ces mots, M. Haupois-Daguillon se récria: mon fils +pourvu d'un conseil +judiciaire, presque interdit, quelle tache sur son nom!</p> +<p>—Voulez-vous que votre fils dissipe dès maintenant la fortune +que vous +lui laisserez un jour? continua Favas. Non, n'est-ce pas? Eh bien! vous +ne pouvez recourir qu'au conseil judiciaire. Voulez-vous, je ne dis pas +qu'il quitte cette femme, cela est sans doute impossible, mais qu'il +soit quitté par elle, le conseil judiciaire vous en donne encore +le +moyen. Croyez-vous qu'elle gardera un amant qui ne pourra plus +emprunter +et qui n'aura que de l'amour à lui offrir? Non. Le conseil +judiciaire, +malgré ses inconvénients, est la seule voie que vous +puissiez suivre; +c'est celle que je vous conseille; ce serait celle que je prendrais si +j'étais à votre place.</p> +<p>Il n'y eut pas d'explication entre le père et le fils, il ne +fut même +pas question entre eux du billet de dix mille francs qui avait +été payé; +mais un matin comme Léon rentrait chez lui, le vieux Jacques, le +valet +de chambre de ses parents, lui apporta une liasse de papiers +timbrés, +qu'un huissier, dit-il, lui avait remis la veille, et qu'il avait +cachés +pour que personne ne les vît.</p> +<p>Resté seul, Léon, bien surpris, ouvrit ces papiers: le +premier était la +copie d'une requête au président du tribunal de +première instance de la +Seine tendant à la nomination d'un conseil judiciaire à +la personne de +Léon-Charles Haupois;—le second était un avis du conseil +de famille +réuni sous la présidence de M. le juge de paix du premier +arrondissement +de la ville de Paris, disant qu'il y avait lieu de poursuivre la +nomination de ce conseil judiciaire;—enfin, le troisième +était un +jugement ordonnant qu'il devrait comparaître le surlendemain en +la +chambre du conseil pour y être interrogé.</p> +<p>Il resta abasourdi: il avait cru à des explications plus ou +moins vives +avec son père et sa mère, mais non à ce coup droit.</p> +<p>Que devait-il faire?</p> +<p>L'habitude, plus que la volonté, le porta au boulevard +Malesherbes, et, +arrivé devant la maison de Cara, il ne voulut point passer +devant cette +porte sans monter un instant: ne serait-ce que pour prévenir +Cara qu'il +ne rentrerait peut-être pas à l'heure convenue.</p> +<p>À ce mot, Cara leva les yeux sur lui et l'examina, surprise +de son air +sombre; il ne lui fallut pas longtemps pour deviner qu'il venait de se +passer quelque chose de grave, et, cela constaté, il ne lui +fallut pas +longtemps pour obtenir une confession complète.</p> +<p>Il fut bien étonné de voir qu'elle ne manifestait ni +surprise ni +indignation:</p> +<p>—Dois-je avouer, dit-elle, que, si je ne m'attendais pas à +cela, je +m'attendais à quelque coup de Jarnac de la part de ton +beau-frère, qui +n'est entré dans votre famille que pour s'emparer de toute votre +fortune. Je le connais, le baron Valentin, la gloire et les gains du +tir +aux pigeons ne lui suffisent plus, il lui faut la fortune +entière de la +maison Haupois-Daguillon. Il la veut et il l'aura si tu ne te +défends +pas vigoureusement: aujourd'hui le conseil judiciaire pour toi, dans un +an l'interdiction. Il est habile.</p> +<p>En moins d'une heure elle l'eut convaincu qu'il devait lutter +énergiquement contre cette manoeuvre, dont ses parents seraient +les +premières victimes.</p> +<p>Il ne fut plus question que de choisir l'avocat à qui il +devait confier +sa cause; mais elle se garda bien de proposer son ami Riolle; ce +n'était +pas un avocat comme cet homme d'affaires qu'ils fallait, c'en +était un +qui apportât un peu de son autorité et de sa +considération à son client; +elle proposa Gontaud qui réunissait ces conditions.</p> +<p>Léon alla donc voir Gontaud; celui-ci demanda huit jours pour +étudier +l'affaire, puis, au bout de huit jours, il répondit: +«Qu'il ne plaidait +pas des affaires de ce genre»; et il ajouta avec son sourire +narquois: +«Allez trouver Nicolas, il vous défendra.»</p> +<p>Cara n'avait pas de préjugés; bien que Nicolas +l'eût traînée dans la +boue lors du procès à propos du testament du duc de +Carami, elle +conseilla à Léon de s'adresser à lui. Et Nicolas, +qui avait encore moins +de préjugés que Cara, accepta l'affaire avec +enthousiasme: ce serait une +occasion pour lui dans cette seconde plaidoirie de revenir sur ce qu'il +avait dit d'excessif dans la première: «En +réalité, messieurs, cette +femme, que notre adversaire accuse, n'est pas ce qu'on vous dit, etc., +etc.»</p> +<p>Nicolas plaida en attaquant tout le monde, surtout le baron +Valentin, +«ce gentilhomme qui cherche partout des pigeons»; mais il +perdit son +affaire; sur les conclusions conformes du ministère public, M. +Haupois-Daguillon fut nommé conseil judiciaire de son fils.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XIV</h3> +<br /> +<p>Il semblait raisonnable et logique de croire que le premier effet de +la +nomination du conseil judiciaire serait, ainsi que l'avait dit Favas, +d'amener une rupture immédiate entre Léon et Cara: une +femme comme Cara +ne garde pas un amant qui n'a que de l'amour; ce mot de l'avocat avait +été répété par M. Haupois-Daguillon +et il était devenu celui de la +famille entière. Le baron Valentin lui-même, que M. et +madame +Haupois-Daguillon écoutaient comme un oracle lorsqu'il parlait +des +usages et des moeurs du monde et du demi-monde, déclarait qu'il +était +impossible que la liaison de son beau-frère avec «cette +fille» se +prolongeât longtemps:</p> +<p>—Vous ne savez pas, disait-il à sa belle-mère, qui le +consultait à +chaque instant avec des angoisses toutes maternelles, vous ne savez pas +quel est le train de maison de ces femmes qui payent toutes choses deux +ou trois fois plus cher qu'elles ne valent. Il en est de Cara comme de +ces négociants qui ont trois ou quatre cents francs de frais +généraux +par jour, et qui ne font pas un sou de recette. Comment voulez-vous +qu'ils aillent, s'ils ne trouvent pas sans cesse de nouveaux +commanditaires? Il faut que Cara, elle aussi, fasse comme eux. Sans +doute cela lui sera désagréable, car lorsqu'elle a +jeté le grappin sur +Léon elle était au bout de son rouleau, et elle +espérait bien avec lui +refaire sa fortune et en même temps se refaire elle-même +dans une +existence calme et bourgeoise, où elle pourrait enfin se reposer +de +toutes ses fatigues. Mais, quand il y a nécessité, on ne +s'arrête pas +devant ce qui est désagréable. Cara congédiera +donc Léon, soyez-en +certaine, au moins en qualité d'amant en titre; si elle le +gardait, ce +serait en compagnie de plusieurs autres, et je ne crois pas que +Léon +accepte un pareil rôle.</p> +<p>—Mon fils! s'écria madame Haupois-Daguillon. Et à +cette pensée sa +fierté se révolta indignée au moins autant que son +honnêteté.</p> +<p>C'était un petit bonhomme assez ridicule que M. le baron +Valentin, mais +il avait au moins cette supériorité sur des gens tout +aussi ridicules +que lui, de savoir qu'il l'était, et par où il +l'était. C'était parce +qu'il était peu fier de sa baronnie, qu'il avait voulu +l'illustrer par +quelque action d'éclat et qu'il avait recherché +obstinément les gloires +du tir aux pigeons, n'étant point en état d'en briguer +d'autres, plus +difficiles ou plus dispendieuses à obtenir. C'était +encore parce qu'il +se savait de tournure chétive et jusqu'à un certain point +hétéroclite, +qu'il prenait à propos des choses les plus simples des grands +airs de +dignité. En entendant sa belle-mère pousser son +exclamation, il se +redressa de toute sa hauteur sur ses petites jambes:</p> +<p>—Vous vous méprenez sur le sens de mes paroles, chère +mère, dit-il avec +noblesse, je n'ai jamais eu la pensée que votre fils pût +accepter le +rôle que je vous indiquais; bien que l'avocat de Léon ait +parlé de moi +en termes peu convenables, m'a-t-on rapporté, mes sentiments +à l'égard +du frère de ma femme n'ont pas changé et ils ne +changeront pas.</p> +<p>—Soyez certain que ce n'est pas lui qui a inspiré cette +plaidoirie.</p> +<p>—Je le pense; il y a là une traîtrise trop forte pour +n'être pas +féminine.</p> +<p>Cependant les prévisions de Favas ne se +réalisèrent pas plus que celles +du baron Valentin: Cara ne congédia point l'amant qui n'avait +plus que +de l'amour à lui offrir, et Léon, du premier rang, ne +passa point au +dernier.</p> +<p>Si l'intention première de Cara avait été de se +séparer de Léon le jour +où celui-ci avait eu les mains si bien liées par la +justice qu'il ne +pouvait signer le moindre engagement, elle n'avait pas tardé +à adopter +un plan tout opposé.</p> +<p>La demande en nomination de conseil judiciaire avait +exaspéré Léon +contre ses parents, non pas précisément à cause +même de cette demande, +mais à cause de la façon dont elle avait +été introduite. Que ses parents +voulussent l'empêcher de continuer un système d'emprunts +qui en +quelques mois avait dévoré plus de deux cent mille +francs, il +l'admettait et trouvait même qu'ils n'étaient point tout +à fait dans +leur tort; mais qu'ils eussent procédé de cette +manière, en arrière de +lui, sans le prévenir, c'était ce qui le suffoquait. +Pourquoi ne lui +avaient-ils rien dit? il se serait expliqué avec eux et il leur +aurait +fait comprendre qu'il avait été entraîné, +mais que son intention n'était +pas du tout de marcher sur ce pied. En réalité, deux cent +mille francs +n'étaient pas dans sa position une dépense constituant +des habitudes de +prodigalité telles, qu'on devait les réprimer +brutalement, par la +nomination d'un conseil judiciaire.</p> +<p>En raisonnant ainsi, il oubliait que le reproche qu'il adressait +à son +père et à sa mère était celui-là +même qu'ils pouvaient le plus justement +lui retourner. Indigné qu'ils eussent introduit leur demande +sans le +prévenir, il trouvait tout naturel de ne pas les avoir avertis +qu'on +présenterait à leur caisse un billet de 10,000 francs +souscrit à l'ordre +de Rouspineau. Il avait eu ses raisons pour agir ainsi, et dans une +explication il les eût facilement données. Mais il +n'admettait pas que +ses parents en eussent eu de leur côté pour agir comme ils +l'avaient +fait. Quelle différence, d'ailleurs, entre une somme de 10,000 +francs à +payer et une demande en nomination de conseil judiciaire!</p> +<p>Le résultat naturel de cette exaspération avait +été de le rapprocher de +Cara: cela était obligé, étant donné sa +nature; il avait besoin d'être +plaint, d'être aimé, de ne pas se sentir isolé.</p> +<p>Et c'était de la meilleure foi du monde qu'il se trouvait +abandonné et +isolé. Enfant, il avait vu ses parents absorbés par le +soin de leurs +affaires n'avoir presque pas de temps à lui donner et consacrer +tous +leurs efforts à faire fortune, le grand but, la joie +suprême de leur +vie. Plus tard, c'était encore ce souci de la fortune qui les +avait +empêchés de lui accorder Madeleine pour femme. Et +maintenant, c'était +toujours à la question d'argent qu'ils le sacrifiaient.</p> +<p>Cara, voyant cet accès de tendresse et en comprenant +très-bien la cause, +n'avait eu garde de le contrarier; elle l'avait plaint comme il lui +était si doux de l'être, elle l'avait aimé comme il +désirait l'être; +elle avait été toute à lui, entièrement +pleine de ces prévenances et de +ces câlineries qu'une mère a pour son enfant malheureux: +maîtresse, +mère, soeur et même soeur de charité, elle avait +été tout cela à la +fois.</p> +<p>Comment ne l'eût-il pas aimée pour cet amour qu'elle +lui témoignait +alors qu'il se sentait si malheureux. Ce n'était plus la +brillante Cara +qu'il voyait en elle, c'était la douce et affectueuse Cara qui +le +consolait, une femme de coeur tendre et aimante.</p> +<p>Avant que le jugement fût rendu, Capa avait pu +apprécier les changements +qui s'étaient faits, non-seulement dans le coeur de son amant, +mais +encore dans son esprit; elle avait pu se rendre compte de l'empire +qu'elle avait pris sur lui et de la solidité des liens par +lesquels il +lui était attaché: il ne sentait plus que par elle, il ne +voyait plus +que par elle, et, ce qui était d'une bien plus grande importance +encore, +il ne voyait plus que comme elle voulait qu'il vît, et cela sans +désir +de la flatter, mais tout naturellement, par accord de la pensée.</p> +<p>Cet état changeait si complétement la situation, +qu'après avoir +commencé par souhaiter ardemment que la demande en nomination +d'un +conseil judiciaire fût repoussée, elle en vint à se +demander s'il ne +valait pas mieux au contraire qu'elle fût admise: +repoussée, Léon +pouvait se réconcilier avec ses parents; admise, il ne le +pouvait plus +et alors il était tout à elle.</p> +<p>Il est vrai qu'il l'était sans rien pouvoir faire; mais son +incapacité +d'emprunter et d'aliéner ne serait pas éternelle; et +puis, d'ailleurs, +elle ne s'applique qu'aux biens, cette incapacité.</p> +<p>Et quand cette idée se présenta pour la +première fois à son esprit, elle +se mit à rire toute seule silencieusement: ils étaient +vraiment prudents +et prévoyants les gens qui faisaient les lois; ah! oui, bien +prudents, +bien perspicaces dans les savantes précautions qu'ils prenaient +pour +empêcher les jeunes gens de se ruiner!</p> +<p>Le jour du jugement, elle voulut accompagner Léon +jusqu'à la porte du +Palais, et elle l'attendit là, à moitié +cachée au fond de sa voiture. À +la façon dont il descendit les marches du grand escalier, elle +vit que +le conseil judiciaire était accordé, mais elle n'en +ressentit aucune +contrariété. Cependant, quand il monta en voiture, elle +l'enveloppa +maternellement dans ses deux bras et elle le tint longuement, +passionnément serré contre elle, puis, le regardant en +face avec des +yeux un peu égarés:</p> +<p>—Si tout est fini avec tes parents, dit-elle, je te reste, moi, je +te +reste seule; c'est quand on est malheureux qu'il est bon d'être +aimé; tu +verras comme je t'aime.</p> +<p>Et comme il restait accablé, elle le gronda doucement.</p> +<p>—Ne vas-tu pas te désoler pour une chose qui, en +réalité, n'est qu'une +chose d'argent.</p> +<p>—Ce n'est pas pour moi que je me désole, c'est pour toi.</p> +<p>—Pour moi! Mais tu sais bien que je n'en veux pas, que je n'en ai +jamais voulu de ton argent. D'ailleurs, mon plan est fait.</p> +<p>Il la regarda avec inquiétude.</p> +<p>—Tu comprends bien que maintenant nous ne pouvons pas rester dans la +même situation.</p> +<p>—Que veux-tu dire? demanda-t-il avec des yeux de plus en plus +inquiets.</p> +<p>—Qu'on ne vit pas exclusivement d'amour, et que, puisque te +voilà sans +le sou, tandis que moi-même je n'ai que des valeurs ... qui ne +valent +pas grand'chose, il faut que nous prenions une résolution +sérieuse.</p> +<p>—Et tu l'as arrêtée dans ton esprit, cette +résolution?</p> +<p>—Je l'ai arrêtée.</p> +<p>—Et c'est cette heure que tu choisis pour me la faire +connaître?</p> +<p>—Il le faut bien.</p> +<p>Alors, voyant par l'inquiétude de Léon les choses au +point où elle +voulait les amener, elle continua:</p> +<p>—Voici ce que j'ai décidé: continuer à vivre +comme je vis actuellement +est désormais impossible; je prends donc une mesure radicale: je +vends +tout mon mobilier, bijoux, voitures, chevaux; liquidation +générale et +forcée comme disent les marchands; je ne garde que ce qui est +indispensable pour meubler un appartement modeste et +élégant: salle à +manger, petit salon, deux chambres, le strict nécessaire: et +c'est dans +cet appartement que nous allons nous établir.</p> +<p>À mesure qu'elle parlait, la figure assombrie de Léon +s'était éclairée; +quand elle fit une pause, il la prit dans ses bras et lui ferma les +lèvres par un baiser.</p> +<p>—Tu es la meilleure des femmes, la plus tendre, la plus +dévouée!</p> +<p>—Je t'aime, c'est là ma seule qualité, ne m'en cherche +pas d'autres; +serons-nous heureux ainsi!</p> +<p>La réflexion revint à Léon, et avec elle un +sentiment de dignité.</p> +<p>—C'est impossible, dit-il.</p> +<p>—Parce que?</p> +<p>—Mais....</p> +<p>Il n'osa pas continuer, ce qui d'ailleurs était inutile, car +elle avait +compris.</p> +<p>—Es-tu bébête, dit-elle, tu ne veux pas de cet +arrangement parce que tu +serais honteux de vivre chez moi, entretenu par moi; ça serait +cependant +un joli triomphe. Mais, sois tranquille, je comprends tes scrupules et +je les respecte. C'est moi qui serai entretenue par toi. Je ne voulais +pas de ton argent quand tu étais riche, je l'accepte maintenant +que tu +es pauvre. J'accepte ce que tu ne peux pas me donner, vas-tu dire? +Rassure-toi. Tu m'as prêté environ 100,000 francs, je te +les rendrai sur +le prix de vente de mon mobilier, et ce sera avec ces 100,000 francs +que +nous vivrons. Qu'en dis-tu?</p> +<p>—Je dis que tu es un ange!</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XV</h3> +<h2>CATALOGUE</h2> +<h2>D'un très-beau et très élégant</h2> +<h2>MOBILIER MODERNE</h2> +<br /> +<h4>CHAMBRE À COUCHER EN TAPISSERIES ANCIENNES</h4> +<h4>SALON RECOUVERT EN BROCATELLE</h4> +<h4>SALLE À MANGER EN ÉBÈNE, MEUBLES D'ART, +GLACES, +PIANOS, BRONZES D'ART</h4> +<h4>GARNITURES DE CHEMINÉES, LUSTRES, FEUX</h4> +<h4>GROUPES ET BUSTES D'APRÈS L'ANTIQUE, ARGENTERIE, TAPIS, +IVOIRES</h4> +<h4>MARBRES, ÉMAUX CLOISONNÉS</h4> +<h4>PORCELAINES DE CHINE, DE SAXE, DE SÈVRES ET AUTRES</h4> +<h4>TABLEAUX, CURIOSITÉS</h4> +<h4>DIAMANTS</h4> +<h4>BAGUES, COLLIERS</h4> +<h4>BRACELETS, CROIX, MONTRES, TOILETTES, DENTELLES, FOURRURES</h4> +<h4>OMBRELLES, ÉVENTAILS, LINGE</h4> +<h4>VOITURES</h4> +<h4>CALÈCHE ET DORSAY À HUIT RESSORTS</h4> +<h4>COUVERTURES DE VOITURES EN FOURRURES, HARNAIS, LIVRÉES</h4> +<h3>Dont la vente aura lieu</h3> +<h3>Par suite du départ de Mlle C...</h3> +<h3><i>Hôtel Drouot, grande salle n°1.</i></h3> +<p>Ce catalogue, imprimé par Claye avec un vrai luxe +typographique et tiré +sur papier teinté, annonça au tout Paris que ces sortes +de choses +intéressent la vente de Cara.</p> +<p>Alors ce fut dans ce monde une explosion d'exclamations, +d'explications +et de commentaires. Combien de bonnes amies s'écrièrent +avec des larmes +dans la voix et le sourire aux lèvres:</p> +<p>—C'est donc vrai que cette pauvre Cara est tout à fait +ruinée!</p> +<p>À quoi il y avait des gens moins naïfs qui +répliquaient que ce n'est pas +toujours parce qu'une femme est ruinée qu'elle vend son +mobilier, mais +que bien souvent c'est pour s'en faire donner un autre plus riche et +tout neuf.</p> +<p>—Ce n'est pas toujours le fils Haupois-Daguillon qui lui en donnera +un, +puisque ses parents l'ont pourvu d'un conseil judiciaire.</p> +<p>—Il lui donnera peut-être mieux que cela.</p> +<p>—Quoi donc?</p> +<p>—Son nom?</p> +<p>Il y eut foule à l'exposition particulière, qui se fit +un samedi, et +plus grande foule encore à l'exposition du dimanche, car ces +bavardages +avaient donné un attrait particulier à cette vente: +puisqu'on en +parlait, il fallait voir ça.</p> +<p>Et l'on était venu voir ça, non-seulement ceux qui, de +près ou de loin, +touchaient au monde de la cocotterie, mais encore ceux et celles qui, +appartenant au monde honnête, étaient curieux d'apprendre +et de +s'instruire.</p> +<p>Comment font ces femmes-là? Comment sont-elles +meublées? Ont-elles des +meubles spéciaux à leur métier? Comment est leur +chambre à coucher?</p> +<p>On éprouva une irritante déception à ce sujet +en venant voir +l'exposition de mademoiselle C.... Bien que la chambre à coucher +«en +tapisseries anciennes» fût le premier article inscrit au +catalogue, +celui sur lequel les yeux se portaient tout d'abord curieusement, elle +ne figura pas à l'exposition, et les femmes qui étaient +venues à cette +exposition pour voir cette fameuse chambre, de même que les +hommes qui +s'y étaient rendus comme à une sorte de pèlerinage +pour la revoir, en +furent pour leur temps perdu: la propriétaire s'était, au +dernier +moment, réservé le mobilier de cette chambre.</p> +<p>Ceux qui étaient venus pour revoir ce qu'ils avaient +déjà vu, les uns +pendant un ou plusieurs mois, les autres pendant une courte +soirée, +constatèrent que ce n'était pas seulement le mobilier de +la chambre à +coucher qui ne figurait pas à l'exposition; celui du cabinet de +toilette, si curieux et si original, avait été distrait +aussi; de même +avaient été réservés encore par la +propriétaire d'autres meubles ou +d'autres objets pris çà et là; il était +donc évident qu'un choix avait +été fait et que la rubrique du catalogue et des affiches +«pour cause de +départ» n'était pas vraie; elles auraient dû +dire, ces affiches: «pour +cause de changement de domicile».</p> +<p>En effet, avec ce que Cara avait retiré de son mobilier, elle +avait +meublé pour Léon et pour elle un appartement rue Auber, +petit, il est +vrai, mais tout à fait élégant, et, bien entendu, +elle n'avait eu garde +de laisser vendre les choses auxquelles elle tenait pour une raison +quelconque, valeur intrinsèque ou affection.</p> +<p>C'était ainsi qu'elle avait réservé sa chambre +entière, tout son cabinet +de toilette, une partie des meubles du salon et de la salle à +manger, si +bien que sans dépenser presque rien elle s'était +organisé un intérieur +charmant, un vrai nid, au centre de Paris, de façon à +faire de sérieuses +économies sur les voitures.</p> +<p>Et cependant, malgré ce prélèvement, son +catalogue, grossi d'ailleurs +par une assez grande quantité d'objets fournis par le +commissaire-priseur et l'expert chargés de la vente, avait +présenté un +chiffre total de trois cent quarante numéros bien suffisants +pour +attirer les acheteurs: sous la rubrique bijoux, il y avait onze montres +non chiffrées, dix-sept cravaches à pomme d'or sans +initiales et +vingt-deux porte-mine aussi en or et également sans initiales, +le tout +entièrement neuf et n'ayant jamais servi, car aussitôt +données, montres +ou cravaches avaient été serrées pour être +vendues un jour.</p> +<p>De tout ce qui peut allumer les enchères, Cara n'avait +refusé que deux +moyens: vendre chez elle, ce qui est la suprême attraction pour +le monde +bourgeois, et diriger sa vente ou même simplement y assister; +mais ni +l'un ni l'autre de ces moyens n'entraient dans ses habitudes +discrètes, +et les employer, si avantageux qu'ils pussent être, eût +été donner un +démenti à sa vie entière: elle ressemblait ou tout +au moins elle avait +la prétention de ressembler à ces fleurs qu'on voyait +toujours chez +elle; elle se cachait comme la violette, et il fallait la chercher pour +la trouver.</p> +<p>Malgré cette absence, sa vente obtint un très-beau +succès; elle +produisit le chiffre respectable (respectable en tant que chiffre, bien +entendu), de trois cent et quelques mille francs, qui, reproduit par +«les journaux bien informés», fit rêver plus +d'une pauvre fille, +acharnée à l'ouvrage de sept heures du matin à dix +heures du soir et +gagnant quinze sous par jour.</p> +<p>Pendant que les commissionnaires de l'hôtel des ventes +déménageaient +l'appartement du boulevard Malesherbes, et pendant que, de leur +côté, +les tapissiers aménageaient l'appartement de la rue Auber, Cara +et Léon, +pour échapper à ces ennuis, passaient quelques jours +à Fontainebleau, se +promenant sentimentalement dans la forêt, seuls, en tête +à tête, +oublieux du passé et se jetant passionnément dans les +jouissances de +l'heure présente.</p> +<p>Ce fut à Fontainebleau que Cara reçut la lettre de son +commissaire-priseur, lui annonçant que le produit de sa vente +s'élevait +à 319,423 francs. Elle n'en dit rien à Léon, et ce +fut seulement quand +le tapissier la prévint que tout était prêt dans +l'appartement de la rue +Auber qu'elle parla de revenir à Paris.</p> +<p>Elle avait voulu s'occuper seule du choix et de l'arrangement de ce +nouvel appartement, et ce devait être une surprise pour +Léon d'y faire +son entrée pour la première fois.</p> +<p>C'en fut une en effet, ou, pour mieux dire, la soirée fut +remplie pour +lui par une série de surprises.</p> +<p>Partis de Fontainebleau dans l'après-midi, ils étaient +arrivés à Paris +pour l'heure du dîner, et à peine entrés dans le +salon, avant même +d'avoir pu visiter l'appartement, Louise était venue les +prévenir que le +dîner était servi.</p> +<p>—Offre-moi ton bras, dit Cara vivement, et passons dans la salle +à +manger.</p> +<p>Elle était toute petite, cette salle à manger, et +faite pour l'intimité +la plus étroite: deux couverts étaient mis sur la table, +mais à côté +l'un de l'autre, et non en face l'un de l'autre; le linge était +éblouissant, l'argenterie brillait, les cristaux +réfléchissaient par +leurs facettes la douce lumière de la lampe; sur le poêle, +dans une +jardinière placée devant la fenêtre, sur le buffet, +des fleurs fraîches +et odorantes étaient arrangées avec goût dans des +mousses veloutées.</p> +<p>Le menu n'était composé que de trois plats, poisson, +rôti et légumes, +mais ces plats bien préparés étaient ceux +précisément que Léon +préférait; aussitôt après les avoir +placés sur la table et avoir changé +le couvert, Louise sortait de la salle, de sorte qu'ils dînaient +en tête +à tête comme deux amants enfermés dans un cabinet +particulier.</p> +<p>Comme ils finissaient le dessert, le timbre du vestibule retentit; +alors +Cara se levant sortit vivement; mais, restant peu de temps absente, +elle +revint prendre le bras de Léon pour le conduire dans le salon, +où, sur +un petit guéridon, deux tasses étaient +préparées, flanquant une boîte de +cigares.</p> +<p>Elle lui versa, elle lui sucra elle-même son café, puis +allumant une +allumette en papier à la lampe, elle la lui présenta; ce +fut alors +seulement qu'elle s'assit sur le canapé auprès de lui, +tout contre lui.</p> +<p>—Maintenant, dit-elle, c'est le moment de parler raison et de +régler +nos comptes.</p> +<p>Alors tirant de sa poche une grosse liasse de billets de banque, +elle la +posa sur le guéridon:</p> +<p>—27,000 francs et 67,000 francs, cela fait 94,000 fr., n'est-ce pas? +dit-elle, c'est-à-dire ce que tu as bien voulu me prêter: +les voici, +c'est à toi qu'il appartient maintenant de nous les distribuer +avec +économie; sois certain qu'en cela je t'aiderai et que cet argent +durera +longtemps. J'ai déjà pris mes arrangements pour cela. +Notre loyer n'est +pas cher; je n'aurai pas besoin de toilette avant deux ans; Louise sera +notre seule domestique, car elle a bien voulu apprendre la cuisine, et +tu as vu ce soir qu'elle aura avant peu un vrai talent de cordon bleu; +nous ne dépenserons presque rien, douze ou quinze mille francs +peut-être +par an, et encore ce sera beaucoup. Tu vois donc que nous pouvons ne +pas +nous inquiéter, et nous aimer librement, sans autre souci que de +nous +rendre heureux l'un l'autre, comme ... mieux que comme mari et femme.</p> +<p>Alors se levant avec un sourire et se posant devant lui gravement, +les +épaules effacées, la tête haute, d'un air +majestueux:</p> +<p>—M. Léon Haupois-Daguillon ici présent, permettez-vous +à votre +maîtresse, à votre esclave de vous rendre heureux? +répondez, je vous +prie, comme vous répondriez à M. le maire, oui ou non.</p> +<p>Il la prit dans ses bras, mais presque aussitôt elle se +dégagea:</p> +<p>—Comme j'avais prévu ta réponse, j'ai disposé +à l'avance ce qui, selon +mon sentiment, devait, en satisfaisant les idées, te plaire. +Veux-tu me +suivre?</p> +<p>Elle prit la lampe et marcha devant lui. La pièce qui faisait +suite au +salon était la chambre à coucher, exactement +meublée, aux dimensions +près, comme au boulevard Malesherbes; puis après cette +chambre en venait +une autre assez grande qui avait été transformée +en un cabinet de +toilette qui était le même aussi que celui du boulevard +Malesherbes.</p> +<p>Il semblait que c'était là que finissait +l'appartement; cependant Cara +ouvrit une porte dans une armoire et dit à Léon de la +suivre.</p> +<p>Ils se trouvèrent dans une petite chambre, assez simple +d'ameublement, +puis, après cette chambre, ils passèrent dans un petit +salon.</p> +<p>—Cela, dit Cara, c'est l'appartement de mon petit homme, et il a une +entrée particulière sur l'escalier, afin que mon petit +homme ait +l'apparence, pour le monde, de demeurer chez lui, car il serait +gêné, je +le parierais, qu'on dît qu'il demeure chez sa petite femme.</p> +<p>Alors, revenant dans la chambre et relevant vivement le couvre-pied +du +lit:</p> +<p>—Seulement, tu sais, dit-elle en lui jetant les bras autour du cou, +que +ce lit dans ton appartement particulier, c'est un lit de parade, un lit +de semblant; il ne deviendra un lit véritable que quand tu le +voudras.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XVI</h3> +<br /> +<p>Ainsi que Cara l'avait pressenti, Léon aurait +été gêné «qu'on dît qu'il +demeurait chez sa petite femme»; plus que gêné, +honteux, et il n'y +aurait point demeuré. Mais l'arrangement de l'appartement +particulier +leva tous les scrupules: aux yeux du monde il était là +chez lui, et +c'était chez lui qu'on pouvait venir le trouver, chez lui qu'il +pouvait +donner des rendez-vous, non chez sa maîtresse. Les convenances +étaient +sauvées, et Léon n'était pas homme à se +mettre volontiers au-dessus des +convenances,—cette religion bourgeoise. En réalité +c'était lui qui +payait le loyer, lui qui payait toutes les dépenses, et l'argent +avec +lequel il ferait ses paiements lui avait coûté assez cher +pour qu'il le +considérât comme lui appartenant. Sa conscience +était donc en repos; en +tout cas il pouvait trouver des arguments pour la calmer lorsqu'elle +avait des velléités de protestation ou de révolte, +ce qui, à vrai dire, +arrivait assez souvent.</p> +<p>Pendant ce temps M. et madame Haupois-Daguillon, pleins de confiance +en +ce que Favas leur avait dit, et aussi en ce que leur gendre, le baron +Valentin, leur avait répété, attendaient leur fils +et, pour sa rentrée, +M. Haupois-Daguillon avait, avec sa femme, préparé une +petite allocution +dont l'effet, croyaient-ils, devait produire un heureux résultat:</p> +<p>—De ce que tu as été entraîné à +des actes de prodigalité que nous avons +dû, bien malgré nous, arrêter, il ne s'en suit pas +que nous recourrons +contre toi à des mesures de rigueur. Il n'y aura qu'une chose de +changée +dans notre situation, tu continueras donc de toucher ta pension comme +par le passé et aussi tes appointements; seulement comme nous +désirons +que tu prennes une part plus active dans la direction de notre maison, +nous augmentons ta part d'intérêt, nous la portons +à 10 pour 100, +certains à l'avance que par ton assiduité au travail tu +voudras +justifier notre confiance.</p> +<p>Ce petit discours débité simplement, amicalement, bras +dessus, bras +dessous en se promenant, en ami indulgent plutôt qu'en +père justement +irrité, devait être selon eux tout à fait +irrésistible.</p> +<p>Cependant ce n'était pas tout; la mère, elle aussi, +aurait quelque chose +à dire à son fils, amicalement; tendrement:</p> +<p>—Pour ton avenir, il ne faut pas que des billets signés de +ton nom +soient protestés; chaque fois qu'on en présentera un, la +caisse refusera +de le payer, mais tu m'avertiras et je te donnerai les fonds que tu +porteras toi-même chez l'huissier.</p> +<p>Le "toi-même" serait légèrement souligné +et seulement de façon à bien +marquer le témoignage de confiance.</p> +<p>Comment l'enfant prodigue rentrant dans la maison paternelle ne +serait-il par touché par ces témoignages d'affection!</p> +<p>Mais l'enfant prodigue n'était pas rentré; et, les +affiches annonçant la +vente de Cara avaient frappé leurs yeux: <i>Mobilier moderne, +diamants</i>, +par suite du départ de mademoiselle C....</p> +<p>"Par suite de départ"; comme ces mots leur avaient +été doux! Et M. +Haupois-Daguillon, rentrant de sa promenade et ayant dit à sa +femme +qu'il avait vu cette affiche, celle-ci avait voulu descendre dans la +rue +pour la lire elle-même. Ah! comme son coeur de mère avait +battu en +lisant cette ligne: "Par suite du départ de mademoiselle C..."; +mais +comme en même temps son imagination de femme honnête avait +travaillé en +lisant la longue énumération de l'affiche: <i>Meubles +d'art, marbres, +tableaux, diamants, voitures</i>, c'était par le luxe que ces +femmes +séduisaient les jeunes gens, et c'était pour entretenir +ce luxe que +ceux-ci se ruinaient.</p> +<p>Enfin elle partait cette femme et bientôt ils en seraient +délivrés: +après tout, il était jusqu'à un certain point +admissible que Léon eût +voulu, en restant avec elle pendant quelques jours, lui adoucir les +chagrins de ce départ et de cette vente: il était si bon, +si tendre le +brave garçon.</p> +<p>Mais la vente avait eu lieu et le brave garçon n'était +pas revenu à la +maison paternelle comme on l'espérait; ou plutôt, s'il +était revenu rue +de Rivoli, ce n'avait point été pour y rester et y +reprendre son +domicile: tout au contraire.</p> +<p>Un matin que M. et madame Haupois-Daguillon déjeunaient rue +Royale comme +ils le faisaient chaque jour, ils avaient vu entrer leur vieux valet de +chambre, Jacques, avec une mine effarée.</p> +<p>Le père et la mère, qui n'avaient qu'une pensée +dans le coeur, avaient +senti tous deux en même temps qu'il s'agissait de leur fils; et, +comme +Saffroy était à table avec eux, ils avaient fait un +même signe à Jacques +pour qu'il ne parlât pas. Saffroy était trop fin pour +n'avoir pas saisi +ce signe, et bien qu'il eût le plus vif désir de savoir ce +que Jacques +venait annoncer, car il avait bien deviné lui aussi qu'il +s'agissait de +Léon, il avait quitté la table pour rentrer au magasin.</p> +<p>—Eh bien, Jacques?</p> +<p>Ce fut le même cri qui s'échappa des lèvres de +M. et de madame +Haupois-Daguillon.</p> +<p>—M. Léon est venu il y a environ deux heures à son +appartement; par +malheur, je ne l'ai pas vu entrer, car je serais accouru pour +prévenir +monsieur et madame.</p> +<p>—Alors, comment l'avez-vous su?</p> +<p>—C'est Joseph qui, tout à l'heure, est venu me le dire. M. +Léon a donné +congé à Joseph et il l'a payé.</p> +<p>Le père et la mère se regardèrent avec +inquiétude.</p> +<p>Jacques, qui s'était arrêté un moment, comme +s'il n'osait continuer, +reprit bientôt:</p> +<p>—Ce n'est pas tout: M. Léon a fait mettre dans des malles son +linge, +ses vêtements, ses livres au moins une partie de ses livres; on a +porté +le tout dans une voiture, et avant de partir M. Léon a dit +à Joseph de +m'apporter la clef de son appartement; alors j'ai cru que je devais +prévenir monsieur et madame.</p> +<p>Jacques ayant achevé ce qu'il avait à dire, sortit +laissant ses deux +maîtres écrasés.</p> +<p>Ils se regardaient, n'osant ni l'un ni l'autre exprimer les +pensées qui +les étouffaient, lorsque leur ami Byasson entra, venant comme +tous les +jours leur serrer la main et prendre une tasse de café avec eux; +s'il +avait été fidèle à cette coutume amicale +pendant vingt années, il +l'était plus encore depuis l'absence de Léon; quand ses +amis étaient +heureux, il venait les voir quand ses occupations le lui permettaient; +maintenant qu'ils étaient malheureux, il venait avec la +régularité +qu'inspire l'accomplissement d'un devoir.</p> +<p>Du premier coup d'oeil il comprit qu'il arrivait au milieu d'une +crise; +mais on ne lui laissa pas le temps de poser une seule question. En +quelques mots, madame Haupois-Daguillon lui rapporta ce que Jacques +venait de leur dire.</p> +<p>—Et qu'avez-vous décidé? demanda-t-il.</p> +<p>—Rien; nous ne savons à quel parti nous arrêter.</p> +<p>—Mon mari parlait d'écrire, mais où voulez-vous qu'il +adresse cette +lettre? Chez cette femme, est-ce possible?</p> +<p>—Si je ne puis pas écrire à mon fils chez cette femme, +je puis encore +bien moins aller l'y chercher, dit M. Haupois.</p> +<p>—Ce n'est pas vous, continue Byasson, qui devez l'aller trouver, +c'est +moi, et j'irai. Sans doute on pourrait vous faire rencontrer avec +Léon +ailleurs que chez Cara, mais cela pourrait être dangereux. Vous +êtes +exaspéré contre lui, et de son côté il croit +avoir, il a des griefs +contre vous: de votre rencontre, il pourrait résulter un choc +qui, dans +les circonstances présentes, mettrait les choses au pire: je le +verrai, +moi, et je lui ferai comprendre qu'il est fou.</p> +<p>—Vous parlez de griefs, interrompit M. Haupois.</p> +<p>—Sans doute, il est évident que Léon s'est jeté +dans les bras de cette +femme et s'est rapproché d'elle plus étroitement parce +qu'il a été +blessé par la demande en nomination de conseil judiciaire. +Quand, sur +l'avis de Favas, vous avez adopté cette mesure, je ne vous ai +rien dit +parce que vous ne m'avez pas consulté, et que rien n'est plus +grave que +d'intervenir dans une guerre de famille; mais je n'en ai auguré +rien de +bon, et j'ai même fait des démarches auprès de +trois membres du conseil +de famille pour qu'ils n'accueillent pas votre demande, je vous le dis +franchement.</p> +<p>—Vouliez-vous donc qu'il nous ruinât?</p> +<p>—Je ne crois pas qu'il eût été jusque-là, +tout au plus aurait-il fait +une brèche à la fortune que vous lui laisserez un jour; +enfin cette +brèche eût-elle été large, très +large, tout n'eût pas été perdu; il faut +savoir faire des sacrifices indispensables avec les jeunes gens, +surtout +quand ils sont passionnés, et sous son apparence calme +Léon est +passionné, il est tendre, et quand il aime il est capable de +toutes les +folies. Vous avez cru que vous aviez un moyen infaillible de +l'arrêter, +vous en avez usé, et ce moyen s'est retourné contre vous. +Vous avez fait +comme les gens qui ont une arme aux mains et qui s'en servent +aussitôt +qu'ils se croient en danger au lieu d'attendre jusqu'à la +dernière +extrémité. Si je vous parle ainsi, ce n'est pas, vous le +savez, pour +ajouter à votre douleur, mais pour vous expliquer, dans une +certaine +mesure, comment je comprends que Léon ait été +entraîné à la résistance +et finalement à cette folle résolution. J'ai voulu que +vous sachiez à +l'avance dans quels termes je lui parlerai, et je crois qu'ils seront +de +nature à le toucher: c'est par la douceur et la sympathie qu'on +peut +agir sur lui.</p> +<p>—Quand comptez-vous le voir? demanda madame Haupois-Daguillon.</p> +<p>—Aussitôt que possible, aujourd'hui, demain, aussitôt +que je l'aurai +trouvé.</p> +<p>—Eh bien, mon ami, allez, continua-t-elle, et ce que vous croirez +devoir dire, dites-le, nous abdiquons entre vos mains.</p> +<p>Comme Byasson, après les avoir quittés, traversait le +vestibule, Saffroy +se trouva devant lui.</p> +<p>—Eh bien, demanda celui-ci, a-t-on des nouvelles de Léon?</p> +<p>Byasson n'avait pas une très-grande sympathie pour Saffroy; +il le +trouvait trop ambitieux, et il le soupçonnait de spéculer +sur l'absence +de Léon pour s'avancer de plus en plus dans les bonnes +grâces de M. et +de madame Haupois-Daguillon, de façon à devenir un jour +le seul chef de +la maison, le fils étant écarté.</p> +<p>—Je vais le chercher, dit-il, afin qu'il reprenne sa place ici; +j'espère que, quand il dirigera tout à fait la maison, il +ne pensera +plus qu'au travail.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XVII</h3> +<br /> +<p>Trouver Léon n'était pas bien difficile, il n'y avait +qu'à trouver Cara; +pour cela Byasson se rendit chez le commissaire-priseur qui avait fait +la vente de celle-ci. Tout d'abord le clerc auquel il s'adressa +prétendit n'avoir pas cette adresse, mais il finit par la +trouver et la +donner: rue Auber, n° 9.</p> +<p>Arrivé au quatrième, il sonna à la porte de +gauche comme le concierge le +lui avait recommandé, et il sonna fort.</p> +<p>Ce ne fut pas cette porte qui s'ouvrit, ce fut celle de droite qui +s'entre-bâilla, et Byasson, qui tout en attendant comptait +machinalement +les dessins géométriques du tapis de l'escalier, leva la +tête pour voir +si dans sa préoccupation il ne s'était pas trompé; +il aperçut le bonnet +blanc d'une femme de chambre, puis la porte se referma vivement.</p> +<p>Puis bientôt après la porte de gauche fut ouverte par +Léon lui-même, +qui, en apercevant Byasson, recula d'un pas.</p> +<p>—Je suis indiscret? dit celui-ci.</p> +<p>—Pas du tout, entrez donc, je vous prie, je suis heureux de vous +voir, +au contraire, vous me trouvez en train d'emménager.</p> +<p>Tout en s'asseyant, Byasson regarda autour de lui, bien surpris de +voir +cet intérieur simple et décent où rien ne +rappelait la femme à la mode, +et surtout une femme telle que Cara.</p> +<p>—Mon cher enfant, dit-il, tu supposes bien, n'est-ce pas? que je ne +viens pas te relancer pour le seul plaisir de te serrer la main; ce +plaisir est vif, car je t'aime de tout mon coeur, comme un enfant que +j'ai vu naître et grandir; cependant je ne serais pas +monté ici si je +n'avais eu à te parler sérieusement. Je quitte tes +parents à l'instant +même, et comme, peu de temps avant mon arrivée, Jacques +était venu leur +annoncer ton déménagement, tu peux t'imaginer dans quel +état de +désespoir ils sont; ta mère, ta pauvre mère est +baignée dans les larmes; +ton père est accablé dans une douleur morne; ils te +pleurent comme si tu +étais mort.</p> +<p>—Qui m'a tué?</p> +<p>—Qui tout d'abord les a désespérés? Ne +récriminions point: je ne suis +venu te trouver que pour te parler amicalement, mais comme je ne me +trouve pas à mon aise ici,—il regarda autour de lui comme pour +sonder +les tentures,—je te demande de sortir quelques instants avec moi.</p> +<p>Léon, assez mal à l'aise, montra les caisses et les +malles placées au +milieu du salon:</p> +<p>—J'aurais voulu achever mon emménagement, dit-il.</p> +<p>—Je ne te demande qu'une heure: refuseras-tu ton vieil ami?</p> +<p>—Et où voulez-vous que nous allions?</p> +<p>—Sois sans inquiétude, je ne te ménage pas une +surprise, ces moyens ne +sont pas dans mes habitudes; je te demande tout simplement de +m'accompagner chez moi pour que nous puissions nous entretenir, portes +closes, librement.</p> +<p>—Je suis tout à vous; je vous demanda seulement deux minutes +pour me +préparer.</p> +<p>Et il passa dans sa chambre, dont il tira la porte sur lui; mais ce +ne +fut pas deux minutes qu'il lui fallut pour se préparer; il resta +près +d'un quart d'heure absent.</p> +<p>Byasson demeurait rue Neuve-Saint-Augustin, il ne leur fallut que +peu de +temps pour arriver chez lui. En chemin, ils ne s'entretinrent que de +choses insignifiantes, et plus d'une fois Léon laissa tomber la +conversation comme un homme qui suit sa propre pensée: le quart +d'heure +qu'il avait employé à se préparer, selon son +expression, l'avait +singulièrement assombri, et il n'y avait pas de doute qu'avant +de le +laisser sortir, Cara l'avait stylé. Ce n'était donc plus +seulement +contre lui que Byasson allait avoir à lutter; ce serait encore +contre +elle; mais, si formelles que pussent être les promesses qu'elle +avait +exigées de son amant, mieux valait encore engager la lutte dans +ces +conditions défavorables que de l'avoir elle-même +derrière soi, +invisible, mais menaçante et prête à paraître +au moment décisif.</p> +<p>Au lieu de recevoir Léon dans son bureau, comme d'ordinaire, +Byasson le +fit monter à sa chambre, où il était sûr que +personne ne pourrait venir +les déranger et où il n'y avait pas d'oreilles +indiscrètes à craindre. +Mais si cette chambre était un lieu sûr, elle était +en même temps un +lieu encombré et si plein de toutes sortes de choses +placées çà et là +avec un beau désordre qu'il fallut un moment assez long et pas +mal de +travail avant de pouvoir trouver deux siéges pour s'asseoir. Sur +le +canapé était un tableau tout nouvellement acheté +et auquel il ne fallait +pas toucher, car il n'était pas encore sec; les chaises +étaient prises, +celle-ci par un vase en bronze, celle-là par un ivoire, une +autre par un +tas de gravures; sur un fauteuil étaient de vieilles +faïences, et debout +dans les coins ou contre les meubles se dressaient en rouleau des tapis +et des étoffes qui attendaient là depuis longtemps le +moment où le +maître s'étant décidé à faire +construire la maison de campagne dont +depuis quinze ans il portait et agitait le plan toujours nouveau, +toujours changeant dans sa tête, on les emploierait enfin +à l'usage pour +lequel ils avaient été successivement achetés au +hasard des occasions.</p> +<p>—Tu comprends bien, n'est-ce pas, mon cher enfant, dit Byasson, +quelle +est ma situation? Je suis le plus vieil ami de ton père et de ta +mère, +le plus intime; je suis le tien; je t'aime comme si tu étais mon +fils, +moi qui n'ai pas d'enfants et qui n'en aurai jamais d'autres que ceux +dont tu me feras un jour le parrain. Tu dois trouver tout naturel et +légitime que je me jette entre tes parents et toi au moment +où vous +allez vous séparer. Et que produira cette séparation? +votre malheur, +votre désespoir à tous. Je me trompe, elle fera le +bonheur de quelqu'un; +mais ce quelqu'un mérite-t-il que tu lui sacrifies et ta +famille, et ton +avenir, et ton honneur?</p> +<p>—Celle dont vous parlez sans la connaître m'aime et je l'aime.</p> +<p>—Sans la connaître! Mais je la connais comme tout Paris; sa +notoriété +est, par malheur, assez grande pour qu'on puisse parler d'elle avec la +certitude que ce qu'on dira sera au besoin confirmé par vingt, +par cent +témoins qui viendront déposer dans leur propre cause. Je +ne veux ni te +peiner ni te blesser, mais il faut bien cependant que je te dise ce que +j'ai sur le coeur, et tu dois sentir que ce n'est pas ma faute si mes +paroles ne sont pas l'éloge de celle que tu crois aimer. Quelle +est +cette femme que tu préfères à ton père, +à ta mère, à la famille, à la +fortune, à l'honneur, et auprès de qui tu veux vivre +misérablement dans +une condition honteuse, dans une situation fausse qui n'a pas d'issue +possible? Qu'a-t-elle pour elle qui excuse ta folie?</p> +<p>—Je l'aime.</p> +<p>—A-t-elle un grand talent? A-t-elle un grand nom? A-t-elle seulement +la +jeunesse ou la passion, ce qui explique, ce qui excuse toutes les +folies? Tu sacrifies tout et tu te donnes à elle; pour combien +de temps? +Je veux dire combien de temps encore pourras-tu l'aimer: la vieillesse +et une vieillesse rapide ne doit-elle pas vous séparer dans un +avenir +prochain? Tu sais comme moi, tu sais mieux que moi, quel est son +âge. +Elle pourrait être ta mère; ce n'est pas à toi +qu'il faut le dire, toi +qui l'as vue sous la cruelle lumière du matin, si terrible pour +une +femme de son âge.</p> +<p>Léon, blessé par ces paroles, ne pouvait guère +s'en fâcher, il voulut +essayer de sourire:</p> +<p>—Vous qui aimez tant les choses d'art, réfléchissez +donc un peu, +dit-il, à l'âge qu'avait Diane de Poitiers quand Jean +Goujon la +représenta nue.</p> +<p>—Quelle niaiserie!</p> +<p>—Cinquante ans, n'est-ce pas, et elle était adorée par +son amant, qui +en avait vingt-huit ou vingt-neuf; Hortense n'a pas cinquante ans, elle +n'en a pas quarante, pour moi elle n'en a pas trente.</p> +<p>—Elle en aura soixante le jour où tombera le bandeau qu'elle +t'a mis +sur les yeux. Et que faut-il pour que cela arrive? un mot que tu +entendras, la satiété peut-être, mieux que cela, la +voix de ta dignité +et de ta conscience qui te fera comprendre que cette femme ne te tient +que par ce qu'il y a de mauvais en toi, et qui te fera sentir qu'elle +n'a jamais éveillé en ton coeur rien de bon, rien de +noble, rien de +grand, rien de ce qui est la conséquence ordinaire de l'amour +lorsqu'il +existe entre deux êtres dignes l'un de l'autre. Me diras-tu +qu'elle est +digne de toi, toi que j'ai connu honnête, tendre, bon, +généreux, toi qui +portes écrites sur ton visage toutes les qualités qui +sont dans ton +coeur?</p> +<p>—Je vous dirai que vous parlez d'une femme que vous ne connaissez +pas.</p> +<p>—Oui, mais tu ne me diras pas que tu as été +séduit et entraîné par ces +qualités qui, étant aussi en elle, se sont mariées +aux tiennes. Tu as +été séduit par ses défauts, par ses vices, +par son savoir de vieille +femme, qui depuis vingt-cinq ans a étudié, +pratiqué, expérimenté sur le +sujet vivant, dont elle fait rapidement un cadavre, toute les roueries +de la passion qu'elle peut jouer, j'en suis convaincu, avec un art +incomparable. Je les connais, ces habiletés de vieilles femmes +qui se +font les mères en même temps que les maîtresses de +leurs jeunes amants, +leur préparant d'une main expérimentée la +cantharide ou le haschisch et +de l'autre les enveloppant de flanelle. Voilà ce qui +m'épouvante pour +toi et me fait te tenir ce discours, que je t'épargnerais comme +je me +l'épargnerais moi-même, si, au lieu d'être aux mains +de cette femme, tu +aimais la première venue; une jeune fille, n'importe qui, la +fille de +ton concierge, dont le coeur ne serait pas pourri et gangrené.</p> +<p>—C'était à mon père qu'il fallait l'adresser, +ce discours, quand +j'aimais Madeleine.</p> +<p>—Je l'ai fait.</p> +<p>—Et vous n'avez point été écouté, pas +plus que je ne l'ai été moi-même; +vous voyez donc bien que ce n'est pas seulement leur caisse que mon +père +et ma mère veulent mettre à l'abri de mes +prodigalités, c'est encore mon +coeur qu'ils veulent protéger contre mes égarements, +c'est ma vie qu'ils +veulent prendre pour la diriger au gré de leurs idées, de +leurs +intérêts, de leur sagesse. Eh bien, je me suis +révolté, et puisqu'on +m'avait empêché de prendre pour femme, une jeune fille +digne entre +toutes de respect et d'amour, auprès de laquelle j'aurais +vécu heureux +dans ma famille, tranquillement, sans autres émotions que celles +du +bonheur et de la paix, j'ai pris pour maîtresse une femme qui a +été +assez habile, non pour me faire oublier celle que j'ai aimée, +celle que +j'aime toujours, car rien n'effacera de mon coeur le souvenir de +Madeleine, mais pour me consoler. Et pour cela, j'en conviens, il +fallait en effet que son art fût grand, très-grand. Mais +pour tout le +reste, ne croyez rien de ce que vous venez de dire, rayez la cantharide +et la flanelle, ce n'est pas par là qu'Hortense me tient comme +vous le +pensez. Vous avez beaucoup trop d'imagination, et cette imagination +n'est plus jeune, ce qui fait qu'elle va chercher de savantes +complications là où les choses sont bien simples. Quand +j'ai fait la +connaissance d'Hortense, j'ai obéi à un caprice: elle me +plaisait, voilà +tout. Mais bientôt j'ai appris à la connaître, et +j'ai vu qu'elle valait +mieux, beaucoup mieux qu'un caprice. Aujourd'hui je l'aime et je suis +heureux d'être aimé par elle. C'est là ce que vous +appelez de la folie. +Peut-être au point de vue de la raison pure, est-ce en effet de +la +folie, mais j'ai le malheur d'être ainsi fait que je +préfère la folie +qui me donne le bonheur à la sagesse qui ne me donnerait que +l'ennui.</p> +<p>—Mais, malheureux enfant....</p> +<p>—Tout ce que vous pourrez me dire, croyez bien que je me le suis +déjà +dit: je gaspille ma jeunesse, je compromets mon avenir, je m'expose +à +être jugé sévèrement par ceux qui +s'appellent les honnêtes gens, cela +est vrai, je le sais, je le crois; mais j'aime, je suis aimé, je +vis, je +me sens vivre. Ah! je vous trouve tous superbes avec vos sages paroles: +cette jeune fille que tu aimes n'a pas de fortune, il n'est pas sage de +l'aimer, oublie-la, la sagesse c'est d'aimer une femme riche et bien +posée dans le monde; cette autre que tu aimes n'est pas digne +non plus +de ton amour, il n'est donc pas sage de l'aimer; nous qui ne la +connaissons pas, nous la connaissons mieux que toi. Eh bien, je l'aime, +et rien ne me séparera d'elle. Quand ma famille me repoussait et +me +déshonorait, où ai-je trouvé de l'affection et de +l'appui, si ce n'est +près d'elle? Quand je suis sorti de l'audience, où sur la +demande de mon +père et de ma mère ... de ma mère, Byasson, on +venait de faire de moi +une sorte de chose inerte, quels bras se sont ouverts pour me recevoir? +les siens. Et vous voulez que maintenant je me sépare de cette +femme qui +m'a consolé dans le malheur, qui par tendresse pour moi s'est +ruinée, +pour rester ma maîtresse, quand vous qui êtes riche vous +m'avez +déshonoré de peur que la centième, la +millième partie peut-être de votre +fortune soit compromise. Eh bien, non, je ne la quitterai pas; non, je +ne l'abandonnerai pas, car ce serait une lâcheté et une +infamie dont je +ne me rendrai pas coupable. Ma folie raisonne, vous voyez bien, elle +est +donc incurable.</p> +<p>—Que tu penses à elle, je le comprends, mais ne penseras-tu +pas à ton +père, ne penseras-tu pas à ta mère?</p> +<p>—À qui ont-ils pensé lorsqu'ils ont +présenté cette demande? à moi ou à +eux?</p> +<p>—Ne parlons point du passé; parlons du présent. Que +vas-tu faire?</p> +<p>—Rien pour le moment, je suis incapable de rien faire.</p> +<p>—Alors de quoi vivras-tu? Est-ce toi qui vas être l'amant de +Cara +puisque tu ne peux plus l'entretenir comme ta maîtresse?</p> +<p>—Vous oubliez que pour mes deux cent mille francs de dettes j'ai +reçu +de l'argent, il me reste cent mille francs, nous vivrons avec.</p> +<p>—Et quand ces cent mille francs seront dépensés, ton +père et ta mère, +morts de chagrin, t'auront laissé leur fortune, n'est-ce pas, et +alors +tu pourras la partager avec l'amie des mauvais jours, ce qu'elle +espère?</p> +<p>Léon allait répondre; mais au moment même +où il étendait le bras, on +frappa à la porte du salon qui précédait la +chambre.</p> +<p>—Laissez-nous, cria Byasson.</p> +<p>Mais on frappa de nouveau. Alors Byasson se levant avec +colère alla +ouvrir la porte.</p> +<p>—C'est une lettre pressée pour M. Léon Haupois, dit le +commis qui +entra.</p> +<p>Byasson voulut repousser cette lettre, mais malgré la +distance Léon +avait entendu ces quelques mots.</p> +<p>Il arriva; de loin il reconnut le papier et le chiffre de Cara. Il +prit +la lettre, mais, chose étrange, l'adresse était d'une +écriture qu'il ne +connaissait pas; vivement il l'ouvrit.</p> +<div class="blkquot"> +<p>«Madame vient de se trouver mal; le médecin est +très-inquiet; Madame +prononçant votre nom à chaque instant j'ose vous +prévenir de ce qui se +passe.</p> +<p style="text-align: right;">«LOUISE.»</p> +</div> +<p>Alors s'adressant à Byasson:</p> +<p>—Nous reprendrons cet entretien quand vous voudrez, dit-il, il faut +que +je vous quitte.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XVIII</h3> +<br /> +<p>Lorsque Léon arriva rue Auber, il trouva sa maîtresse +sans connaissance +étendue sur son lit, et auprès d'elle un jeune +médecin qu'on avait été +chercher au hasard du voisinage, qui s'appliquait à la faire +revenir à +elle.</p> +<p>—C'est une syncope, rassurez-vous, il n'y a pas de danger; +d'ailleurs +je crois qu'elle va cesser.</p> +<p>En effet, au bout de quelques instants, Cara promena ses yeux autour +d'elle d'un air égaré, puis apercevant Léon, le +reconnaissant, elle lui +jeta les deux bras autour du cou, et, l'attirant à elle par un +mouvement +passionné, elle éclata en sanglots spasmodiques.</p> +<p>—Maintenant, dit le médecin, madame n'a plus besoin que de +repos et de +calme; je puis me retirer.</p> +<p>Et il s'en alla, avec l'attitude modeste d'un homme qui n'a pas la +conviction d'avoir accompli un miracle.</p> +<p>Léon s'installa auprès du lit de Cara, et celle-ci lui +ayant pris la +main, qu'elle garda dans la sienne, ils restèrent ainsi assez +longtemps +sans parler; malgré le désir qu'il en avait, Léon +n'osait l'interroger, +le médecin ayant prescrit le repos et le calme.</p> +<p>Enfin, Cara se trouva assez bien elle-même pour prendre la +parole:</p> +<p>—Pauvre ami, dit-elle, comme je suis heureuse que tu sois revenu! +c'est +ta voix qui ma ressuscitée; je crois bien que j'étais en +train de +mourir; je ne soufrais pas, je ne sentais rien, je ne voyais rien; je +serais peut-être restée longtemps, toujours dans cet +état, si tout à +coup ta voix n'avait retenti dans mon coeur, et alors il m'a +semblé que +je me réveillais; comme tu as été bien +inspiré de revenir!</p> +<p>—Je n'ai pas été inspiré; je suis revenu parce +que Louise m'a écrit que +tu étais malade.</p> +<p>—Comment, Louise?</p> +<p>—Elle m'a écrit parce qu'elle était effrayée, +et elle m'a dit de venir +tout de suite.</p> +<p>—Je comprends qu'elle ait été effrayée. +Après ton départ, j'ai pensé à +ce que tu venais de me dire, et je me suis imaginé, +pardonne-moi, que +ton ami Byasson allait si bien te prêcher et te circonvenir que +nous ne +nous verrions plus. Alors, j'ai été prise d'un +anéantissement, mon coeur +a cessé de battre, mes yeux ont cessé de voir, j'ai +poussé un cri, +Louise est accourue et je ne sais plus ce qui s'est passé: quand +j'ai +recouvré la vue, j'ai rencontré tes yeux.</p> +<p>—C'est pendant cette syncope que Louise effrayée m'a +écrit; mais +comment a-t-elle su que j'étais chez Byasson?</p> +<p>—Je ne sais pas, il faudra le lui demander. Assurément ce +n'est pas moi +qui le lui ai dit, car je suis fâchée qu'elle t'ait +écrit.</p> +<p>—Comment, tu es fâchée que je sois revenu?</p> +<p>—Cela paraît absurde, n'est-ce pas, cependant cela ne l'est +pas. Oui, +je suis heureuse, la plus heureuse des femmes que tu sois revenu, mais +j'aurais voulu que tu revinsses de ton propre mouvement et non pas +ramené par la lettre de Louise. Si ton ami Byasson t'a +emmené chez lui, +ce n'était point, n'est-ce pas, pour te montrer ses tableaux ou +ses +curiosités, c'était pour tâcher de te +décider à te séparer de moi et à +rentrer chez ton père. Ne me dis pas non, c'est cette +pensée, ce sont +ces discours que j'entendais qui m'ont étouffée et qui +ont provoqué ma +syncope. Quand j'en suis venue à bien préciser la +situation et à me +dire: écoutera-t-il la voix de son ami ou écoutera-t-il +celle de son +amour? retournera-t-il chez son père ou reviendra-t-il ici? +l'angoisse a +été si poignante que je me suis évanouie. Mais, +malgré tout, malgré +l'état affreux dans lequel j'étais, j'aurais voulu que +Louise ne +t'écrivît pas. Livré à toi-même tu +aurais seul décidé cette situation, +c'est-à-dire notre avenir à tous deux, ma vie à +moi. C'était une +épreuve, elle eût été telle qu'il ne serait +plus resté de doute après. +Si tu avais été chez ton père, je serais +peut-être morte, mais +qu'importe la mort, c'est la fin. Au contraire, si tu étais +revenu près +de moi, librement, quelle joie! Tu veux me dire que tu es venu, cela +est +vrai, mais tu es venu, tu l'as reconnu tout à l'heure, parce que +Louise +t'a écrit que j'étais en danger. Il n'y a pas eu lutte +dans ton coeur; +il n'y a pas eut choix. Et c'était sortir triomphante de cette +lutte que +j'aurais voulu. C'était ce choix qui aurait calmé mes +alarmes. Tu es +accouru après avoir lu la lettre de Louise, la belle affaire en +vérité +chez un homme tel que toi qui est la bonté même! +Pitié n'est pas amour. +Aussi je veux que tu retourne chez ton ami Byasson, non tout de suite, +mais demain, après-demain, il reprendra son prêche +où il a été +interrompu, et tu décideras en connaissance de cause, librement.</p> +<p>Il arrive bien souvent qu'on ne permet une chose que pour la +défendre.</p> +<p>Léon, devant retourner chez Byasson pour faire un choix entre +sa famille +et sa maîtresse, n'y retourna pas, car y aller eût +été avouer qu'il +pouvait être indécis, et que la lettre de Louise l'avait +précisément +arraché à cette indécision.</p> +<p>Quant à la façon dont cette lettre lui était +parvenue, il en avait eu, +même sans la demander, l'explication la plus simple et la plus +naturelle: dans sa crise, Cara avait prononcé plusieurs fois, +sans en +avoir conscience, le nom de Byasson, et Louise, perdant la tête, +avait +imaginé qu'il fallait envoyer chez ce monsieur dont elle avait +trouvé +l'adresse dans le <i>Bottin</i>.</p> +<p>Byasson, ne voyant pas Léon revenir bientôt comme +celui-ci en avait pris +l'engagement, lui écrivit; mais Léon ne reçut pas +ses lettres qui furent +remises à Louise par la concierge, et par Louise à Cara; +alors il vint +lui-même rue Auber, mais il eut beau sonner, sonner fort, on ne +lui +ouvrit pas. Il sonna à la porte de Cara, Louise lui +répondit que madame +était à la campagne. Il revint le lendemain; le +concierge, sans le +laisser monter, l'arrêta pour lui dire que M. Léon Haupois +était en +voyage; quelques jours après on lui fit la même +réponse.</p> +<p>C'était évidemment un parti pris; le mieux dans des +conditions était +donc de ne pas brusquer les choses; il était plus sage +d'attendre, de +veiller et de saisir une occasion favorable quand elle se +présenterait; +ce qui devait arriver un jour ou l'autre.</p> +<p>Cara eut alors toute liberté de pratiquer sur Léon le +système de +l'absorption, à petites doses, lentement, savamment, et chaque +jour elle +se rendit plus chère, surtout plus indispensable.</p> +<p>Vivant sous le même toit, ils ne se quittèrent plus, +et, peu à peu, ils +en vinrent à sortir ensemble, le soir d'abord pour aller au +théâtre dans +une baignoire qu'ils louaient pour eux seuls et où ils se +tenaient +serrés l'un contre l'autre, les jambes enlacées, la main +dans la main, +écoutant, riant, s'attendrissant ensemble.</p> +<p>Mais le soir ne leur suffit plus, et on les vit tous deux aux +courses, +d'abord à la Marche, à Porchefontaine, au Vésinet, +où l'on a pour ainsi +dire l'excuse de la partie de campagne, puis à Chantilly, puis +enfin à +Longchamps, devant tout Paris.</p> +<p>Le jeudi, il l'accompagna à Batignolles, rue Legendre, et +rapidement il +devint l'ami, le père des enfants qui, très franchement, +se prirent pour +lui d'une belle passion; il joua avec eux; il prit plaisir à +leur faire +des surprises de joujoux, de gâteaux ou de bonbons; il les emmena +à la +campagne; en voiture, avec leur tante, bien entendu, dîner dans +les bois +ou au bord de l'eau.</p> +<p>—Quel bon père, quel bon Papa-Gâteau tu ferais! +disait-elle.</p> +<p>Bientôt il n'y eut plus qu'un jour par mois, le 17, où +Cara le laissa +seul, celui où elle allait au Père-Lachaise, en +pèlerinage au tombeau du +duc de Carami. Une fois il vint avec elle jusqu'à la porte du +cimetière. +Puis, la fois suivante, comme elle était souffrante et pouvait +à peine +se traîner, il lui donna le bras pour l'aider à monter +jusqu'au tombeau, +et ensuite il l'accompagna toujours.</p> +<p>C'était beaucoup pour Cara que Léon ne pût pas +se passer d'elle, mais ce +n'était pas assez pour ses desseins; il lui fallait plus; il +fallait +qu'il s'habituât à voir en elle plus qu'une +maîtresse, si agréable, si +séduisante que fût cette maîtresse.</p> +<p>Lorsqu'ils allaient aux courses, Léon ne restait pas toujours +à ses +côtés comme un jaloux, et alors quand elle était +seule dans sa voiture, +ses anciens amis, quelques-uns de ses anciens amants, les hommes du +monde dans lequel elle avait vécu l'entouraient, les uns pour +lui donner +une banale poignée de main, les autres pour causer plus +intimement avec +elle.</p> +<p>Un jour, en revenant, elle se montra si distraite, si +préoccupée que +Léon ne put pas ne pas lui demander ce qu'elle avait. Elle +répondit +qu'elle n'avait rien; mais son ton démentait ses paroles.</p> +<p>Enfin, après le dîner, lorsqu'ils furent en tête +à tête, côte à côte, +elle se décida à parler:</p> +<p>—Sais-tu qui j'ai vu tantôt à Longchamps? Salzondo.</p> +<p>Léon laissa échapper un mouvement de +contrariété; car, malgré l'histoire +des perruques, la liaison de Salzondo avec Cara avait été +si notoire, si +publique, que ce nom ne pouvait pas être doux à ses +oreilles.</p> +<p>—Sais-tu ce qu'il m'a proposé? continua-t-elle. Tout d'abord, +et pour +la centième fois, de redevenir pour lui ce que j'étais il +y a quelques +années; puis, quand il a été bien convaincu que je +n'y consentirais +jamais, il m'a tout simplement demandé d'être sa femme, sa +vraie femme, +c'est-à-dire devant le maire.</p> +<p>—Et tu as répondu? demanda-t-il d'une voix mal assurée.</p> +<p>—Que je réfléchirais; car enfin la chose mérite +d'être pesée. Être la +femme de Salzondo n'est pas plus sérieux que d'être sa +maîtresse; +seulement, on a un mari, une position dans le monde, une belle fortune; +et tout cela c'est quelque chose. Tu me diras que ce n'est rien quand +on +aime et qu'on est aimée; cela est vrai, mais il faut remarquer +qu'un +pareil mariage n'empêche pas d'être aimée par celui +qui est maître de +votre coeur et d'être à lui corps et âme. De plus, +ce mariage, s'il se +faisait, te permettrait de te réconcilier avec ta famille, et +c'est là +encore une considération d'un poids considérable. Combien +de fois, +pensant à cette rupture, je me dis que, si jamais tu cesses de +m'aimer, +ce sera elle qui te détachera de moi: femme de Salzondo....</p> +<p>—Hortense! s'écria-t-il en se levant avec colère.</p> +<p>Alors elle aussi se leva et, le prenant dans ses deux bras:</p> +<p>—Tu me tuerais, n'est-ce pas? dis-moi que tu me tuerais si +j'étais +assez misérable pour écouter de pareilles +considérations. Mais, sois +tranquille, si je sais voir où est la sagesse, je ne puis aller +que là +où est l'amour.</p> +<p>Et tout de suite ouvrant son buvard, elle se mit à +écrire:</p> +<div class="blkquot"> +<p style="margin-left: 40px;">«Mon cher Salzondo.</p> +<p>«J'ai réfléchi à votre proposition et +j'en suis touchée comme je dois +l'être, mais ... mais quand le coeur est pris, (et il est bien +pris, je +vous le jure), la raison, la sagesse, même le vice, ne peuvent +rien +contre lui.</p> +<p>«Je resterai toujours votre amie, mais rien que votre amie</p> +<p style="text-align: right;">«CARA.»</p> +</div> +<p>Elle donna ce billet à lire à Léon, puis +l'ayant mis dans une enveloppe, +elle sonna.</p> +<p>Louise parut:</p> +<p>—Va jeter tout de suite cette lettre à la poste.</p> +<p>Quand Louise fut sortie, Cara vint se rasseoir près de +Léon:</p> +<p>—Êtes-vous content, mon maître? moi, je suis la plus +heureuse des +femmes, et toute ma vie je serai reconnaissante à Salzondo +d'abord de +m'avoir montré qu'il m'estimait assez pour m'épouser, et +aussi et +surtout de t'avoir inspiré ce geste de colère qui prouve +mieux que tout +combien tu m'aimes. Tu m'aurais tuée!</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XIX</h3> +<br /> +<p>Pendant ce temps, Byasson attendait toujours l'occasion favorable +qui +devait lui permettre de faire auprès de Léon une nouvelle +tentative plus +efficace que la première.</p> +<p>Mais il attendit en vain: on avait des nouvelles de Léon par +quelques-uns de ses anciens camarades et notamment par Henri Clergeau; +mais Léon lui-même ne donnait pas signe de vie; aux +lettres les plus +pressantes aussi bien qu'aux demandes de rendez-vous, il ne +répondait +point, et quand ses anis, cédant aux instances de Byasson, +voulaient +aborder ce sujet avec lui, il leur fermait la bouche dès le +premier mot; +Henri Clergeau, ayant voulu insister et revenir à la charge, +n'avait +obtenu que des paroles de colère qui avaient amené une +brouille entre +eux.</p> +<p>—J'ai assez d'un conseil judiciaire, avait dit Léon, je ne +veux point +d'un conseil d'amis.</p> +<p>Avec ses créanciers, Rouspineau, Brazier, Léon avait +pratiqué ce même +système de faire le mort, et il les avait renvoyés +à son conseil +judiciaire; il n'avait rien, (son appartement était au nom de +Cara), il +ne pouvait rien: c'était à son père de payer si +celui-ci le voulait +bien, sinon il payerait plus tard lui-même quand il le pourrait; +et il +n'avait pas pris autrement souci de leurs réclamations, se +disant qu'ils +lui avaient fait payer assez cher l'argent qu'ils lui +réclamaient pour +attendre. L'attente n'était-elle pas justement un des risques +sur +lesquels ils avaient basé leurs opérations?</p> +<p>Heureusement pour Rouspineau et pour Brazier, M. et madame +Haupois-Daguillon s'étaient montrés de bonne composition: +afin de sauver +l'honneur de leur nom commercial, ils avaient pris l'engagement de +payer +les billets à leur échéance, mais à +condition qu'ils seraient protestés +pour la forme, et surtout à condition plus expresse encore que +cet +arrangement serait tenu secret, de manière à ce que +Léon ne le connût +jamais. Le jour où une indiscrétion serait commise ils ne +payeraient +plus.</p> +<p>Fatigué, agacé de voir qu'il n'obtiendrait rien de +Léon, Byasson voulut +risquer une tentative auprès de Cara, et il lui écrivit +pour lui +demander une entrevue.</p> +<p>Si Cara ne voulait pas que Léon fût exposé aux +attaques amicales de +Byasson, qui pouvaient l'émouvoir et à la longue +l'ébranler, elle +n'avait pas les mêmes craintes pour elle-même. D'avance +elle bien +certaine de ne pas se laisser toucher, si pathétique, si +entraînante que +fût l'éloquence de Byasson; c'est au théâtre +qu'on voit les Marguerite +Gauthier se laisser prendre aux arguments d'un père noble et se +contenter d'un baiser, «le seul vraiment chaste qu'elles aient +reçu», +pour le paiement de leur sacrifice; dans la réalité les +choses se +passent d'une façon moins scénique peut-être, mais +à coup sûr plus +sensée. D'ailleurs, elle avait intérêt à +voir Byasson et à apprendre de +lui combien M. et madame Haupois étaient disposés +à payer la liberté de +leur fils.</p> +<p>Elle donna donc à Byasson le rendez-vous que celui-ci lui +demandait, et, +pour être sûre de n'être point +dérangée, elle envoya Léon à la campagne.</p> +<p>Byasson arriva à l'heure fixée, et, pour la +première fois, cette porte, +à laquelle il avait si souvent sonné, s'ouvrit toute +grande devant lui.</p> +<p>Cara était dans sa chambre, et, comme une bonne petite femme +de ménage, +elle s'occupait à recoudre des boutons aux chemises de +Léon, dont une +pile, revenant de chez le blanchisseur, était placée +devant elle sur une +table à ouvrage; ce fut donc l'aiguille à la main, +travaillant, que +Byasson la surprit.</p> +<p>Elle se leva vivement, avec une sorte de confusion, pour lui offrir +un +siége.</p> +<p>Byasson avait préparé ce qu'il aurait à dire, +il entama donc l'entretien +rapidement et franchement:</p> +<p>—Vous savez, dit-il, que je suis un commerçant, nous +parlerons donc, si +vous le voulez bien, le langage des affaires, et j'espère que +nous nous +entendrons, si, comme j'ai tout lieu de le supposer, vous êtes +une femme +pratique.</p> +<p>Cara se mit à sourire.</p> +<p>—Je viens vous faire une proposition: combien vaut pour vous mon ami +Léon?</p> +<p>—La question est originale.</p> +<p>—Il y a acheteur.</p> +<p>—Mais vous ne savez pas s'il y a vendeur, il me semble?</p> +<p>—C'est à vous de le dire: vous avez; moi je demande.</p> +<p>—À livrer quand?</p> +<p>—Tout de suite.</p> +<p>—Et vous payez tout de suite aussi?</p> +<p>—Nous ne sommes pas précisément pressés, mais +je vous ferai remarquer +qu'entre vos mains la valeur que vous avez se déprécie.</p> +<p>—Ce n'est pas mon opinion; elle gagne, au contraire, puisque chaque +jour qui s'écoule, étant un jour de vie, rend plus +prochaine la +réalisation de mes espérances.</p> +<p>—Enfin c'est à vous de faire votre prix, et non à moi.</p> +<p>—J'avoue que vous me prenez au dépourvu, car il me faudrait +une table +de probabilités pour la mortalité, comme en ont les +compagnies +d'assurances, et je n'ai pas cette table; en réalité +votre question se +résume à ceci: combien l'un ou l'autre de M. ou de madame +Haupois-Daguillon ont-ils encore de temps à vivre; et +franchement je +n'en sais rien; vous êtes mieux que moi renseigné à +ce sujet; ont-ils +des infirmités, suivent-ils un bon régime, le coeur +est-il solide, les +poumons fonctionnent-ils bien? Je ne sais pas; il y aurait vraiment +loyauté à vous de me renseigner. Vivront-ils longtemps +encore? +Mourront-ils bientôt? Faites-moi une offre raisonnable; nous +discuterons, et j'espère que nous nous entendrons, si, comme +j'ai tout +lieu de le supposer, vous êtes un homme pratique.</p> +<p>Byasson avait cru que sur le terrain commercial il aurait meilleur +marché de Cara, il vit qu'il s'était trompé, et il +resta un moment sans +répondre.</p> +<p>—Alors, vous ne voulez pas jouer cartes sur table? dit-elle, en +continuant; je croyais que vous me l'aviez proposé, mettons que +je me +suis trompée. C'est donc à moi de faire mon compte. Je +vais essayer. +Quand j'ai connu votre ami, j'avais un mobilier qui valait plus de +600,000 fr. Votre ami s'étant trouvé dans une mauvaise +situation, j'ai +dû pour lui venir en aide, vendre ce mobilier. Vous savez ce +qu'est une +vente forcée. De ce qui valait 600,000 fr., j'ai tiré +300,000 fr. +environ. C'est donc 300,000 fr. que votre ami me doit de ce chef. De +plus je lui ai prêté 100,000 fr. De plus encore, j'ai fait +pour son +compte diverses dépenses, dont je puis fournir état, +s'élevant à environ +100,000 fr. Cela nous donne un total de 500,000 francs dont je suis +créancière et sur lesquels il n'y a pas un sou à +diminuer. Maintenant, à +ces 500,000 francs il faut ajouter ce qui m'est nécessaire pour +vivre +honnêtement en veuve de Léon, et je ne pense pas que vous +trouverez que +ma demande est exagérée si je la porte à 25,000 +francs de rente, c'est à +dire un capital de 500,000 francs. En tout, et répondant +à votre +question, je vous dis que pour moi votre ami Léon vaut un +million, si je +vends tout de suite et comptant, deux si je vends à terme. +Qu'est-ce que +vous offrez?</p> +<p>Quand on est né sur les bords du gave d'Oleron, on n'a pas +beaucoup de +flegme; Byasson fit un saut sur sa chaise:</p> +<p>—Vous vous imaginez donc que Léon vous aimera toujours? +s'écria-t-il.</p> +<p>—Aimer! dit-elle en souriant, je croyais que notre parlions le +langage +des affaires, au moins vous m'aviez dit que telle était votre +intention; +est-ce qu'avec une femme comme moi un homme tel que vous peut employer +un autre langage?</p> +<p>—Mais....</p> +<p>—Vous voulez maintenant que nous parlions sentiment; +très-volontiers, +et à vrai dire cela m'agrée: le sentiment, mais c'est +notre fort à nous +autres. Vous venez de me demander superbement si je m'imaginais que +Léon +m'aimerait toujours. Je ne peux pas répondre à cela, car +toujours, c'est +bien long. Seulement ce que je peux vous dire c'est que quand je +voudrai +Léon m'épousera. À combien estimez-vous la fortune +de M. et de madame +Haupois-Daguillon? Dix millions, n'est-ce pas? Ils ont deux enfants; la +part d'héritage de Léon sera donc de cinq millions. Or, +c'est cinq +millions que j'abandonne pour un million. C'est-à-dire que si +j'étais +une femme d'argent et rien que cela, je ferais un marché de +dupe. Mais +si je ne suis pas une honnête femme selon vos idées, je +suis une femme +d'honneur, et puisque nous parlons maintenant sentiment j'ai le droit +de +dire que j'ai le sentiment de la famille. Voilà pourquoi je n'ai +pas +voulu jusqu'à ce jour que Léon m'épouse. Mais vous +comprendrez qu'après +cette entrevue, je n'aurais plus les mêmes scrupules si vous, +mandataire +de cette famille que je voulais ménager, vous repoussiez +l'arrangement +que je n'ai pas été vous proposer, mais que, sur votre +demande, je veux +bien accepter. Et n'imaginez pas qu'en parlant ainsi je me vante et +j'exagère mon pouvoir sur Léon: quand je le voudrai j'en +ferai mon mari, +et vous devez sentir qu'il faut que je sois bien sûre de ma +force, +puisqu'à l'avance et sans craindre que vous puissiez m'opposer +une +résistance efficace, je vous dis ce que je ferai si nous ne nous +mettons +pas d'accord sur notre chiffre. Vous connaissez Léon, son +caractère, sa +nature; c'est un garçon au coeur tendre et à l'âme +sensible. Quand ces +gens-là aiment, ils aiment bien, et vous savez qu'il m'aime, car +s'il ne +m'aimait pas il serait rentré dans sa famille, lui qui est la +bonté +même, pour ne pas désoler sa mère et son +père. Pourquoi ne l'a-t-il pas +fait? Parce qu'il ne peut pas se détacher de moi, attendu que je +le +tiens par le sentiment aussi bien que par toutes les fibres de son +être; +en un mot, parce que je lui suis indispensable. Ah! c'est dommage que +vous ne l'ayez pas marié jeune; comme il eût aimé +sa femme! il a tout ce +qu'il faut pour le mariage; la tendresse, la douceur, l'amour du foyer +et aussi la fidélité: il y a des hommes ainsi faits qui +n'aiment qu'une +femme; tout d'abord ils l'aiment un peu, puis beaucoup, puis +passionnément comme dans le jeu des marguerites, puis toujours +davantage; et ces hommes sont plus communs qu'on ne pense; il y a les +timides, les bêtes d'habitude, etc., etc. Mais vous connaissez +Léon +mieux que moi; je n'ai donc rien à vous dire. C'est vous qui +avez à me +répondre.</p> +<p>—Je vous aurais répondu si vous m'aviez parlé +sérieusement.</p> +<p>—Je vous jure que je n'ai jamais été plus +sérieuse, et il me semble +que, si vous voulez bien réfléchir à mes chiffres, +vous verrez combien +ils sont modérés. Je voudrais que la question pût +se traiter devant +Léon, vous verriez s'il vous dirait que le bonheur que je lui ai +donné +ne vaut pas 600,000 fr. Songez donc que, depuis que je l'aime, il n'a +pas eu une minute d'ennui, de lassitude ou de satiété. +Croyez-vous que +cela ne doit pas se payer? Croyez-vous que quand une femme s'est +exterminée pour offrir à un homme cette chose rare et +précieuse qu'on +appelle le bonheur, elle n'est pas en droit de se plaindre qu'on vienne +la marchander? Vous vous imaginez donc qu'il est facile de les rendre +heureux vos beaux fils de famille, élevés niaisement, qui +ne prennent +intérêt à rien, qui n'ont de passion pour rien, qui +n'ont d'énergie que +pour satisfaire leur vanité bourgeoise, et qui nous prennent, +non pour +ce que nous sommes, non pour notre beauté ou notre esprit, mais +pour +notre réputation qui flatte leur orgueil; eh bien! je vous +assure que la +tâche est rude et que celles qui la réussissent gagnent +bien leur +argent. Mais je ne veux pas insister; vous réfléchirez, +et vous verrez +combien ma demande est modeste.</p> +<p>Elle se leva, et comme Byasson restait décontenancé +par le résultat de +leur entretien, elle continua:</p> +<p>—Voulez-vous me permettre de vous montrer, pour le cas où vos +réflexions seraient longues, que Léon peut attendre sans +être trop +malheureux?</p> +<p>Et, souriante, légère, elle le promena dans son +appartement, le salon, +la salle à manger, même le cabinet de toilette:</p> +<p>—Voilà mon arsenal, dit-elle; vous voyez qu'il est vaste; +pour nous +autres, c'est la pièce la plus importante de notre appartement.</p> +<p>Et elle se mit à lui ouvrir ses armoires, ses tiroirs, lui +montrant ce +qui lui restait de bijoux et de curiosités. Pour cela, elle +venait à +chaque instant s'asseoir près de lui, sur un sopha, et il +était +impossible de déployer plus de gracieuseté, plus de +chatteries qu'elle +n'en mettait dans ses paroles et dans ses mouvements; elle eût +voulu +séduire Byasson qu'elle n'eût pas été plus +aimable.</p> +<p>Pendant quelques instants, il la regarda en souriant, ils +étaient l'un +contre l'autre, les yeux dans les yeux.</p> +<p>—À quoi donc pensez-vous? demanda-t-elle avec câlinerie.</p> +<p>—Je pense que si j'étais le père de Léon, je +vous étranglerais là sur +ce sopha comme une bête malfaisante.</p> +<p>Elle se releva d'un bond, puis se mettant bientôt à +rire:</p> +<p>—Évidemment ce serait économique, mais ça ne se +fait plus ces +choses-là: au revoir cher monsieur; je prends votre boutade pour +un +compliment.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XX</h3> +<br /> +<p>Un million!</p> +<p>Ce fut le mot que Byasson se répéta en allant de la +rue Auber à la rue +Royale, pour raconter à M. et à madame Haupois-Daguillon +son entrevue +avec Cara.</p> +<p>Byasson, qui avait gagné lui-même ce qu'il +possédait, sou à sou d'abord, +franc à franc ensuite, et seulement après plusieurs +années de travail +acharné par billets de mille francs, savait ce que valait un +million, et +ce que cette somme, dont tant de gens parlent souvent sans en avoir une +idée bien exacte, représentait d'efforts, de peines et de +combinaisons +même pour les heureux de ce monde.</p> +<p>Un million! Elle avait bon appétit mademoiselle Hortense +Binoche, et +elle s'estimait à haut prix.</p> +<p>Quand M. et madame Haupois-Daguillon entendirent parler d'un +million, +ils faillirent être suffoqués tout d'abord par la surprise +et ensuite +par l'indignation.</p> +<p>—Assurément vous avez raison de pousser de hauts cris, dit +Byasson, et +cependant je vous conseillerais de donner ce million, si j'étais +bien +convaincu qu'il vous débarrassera à jamais de cette femme.</p> +<p>—Y pensez-vous!</p> +<p>—J'y pense d'autant mieux que maintenant je la connais; je l'ai vue +de +près et je sais de quoi elle est capable: or elle est capable, +parfaitement capable, de se faire épouser par Léon.</p> +<p>—Mon fils!</p> +<p>Si Cara n'avait demandé qu'une somme peu importante, on +aurait pu entrer +en arrangement avec elle; mais quel arrangement tenter en prenant un +million pour base des conditions de la paix? cent mille francs, on les +aurait donnés; un million ce serait folie de le risquer en ayant +si peu +de chances de réussir.</p> +<p>Et cependant il fallait faire quelque chose; plus que tout autre, +Byasson qui avait vu Cara en sentait la nécessité, et il +avait fait +partager ses craintes à madame Haupois-Daguillon.</p> +<p>Alors il se passa ce qui arrive bien souvent dans les cas +désespérés: +tandis que madame Haupois-Daguillon, qui était pieuse, demandait +un +miracle à Dieu, à la Vierge et à tous les saints +du paradis, Byasson qui +n'avait pas la même confiance dans les moyens surnaturels se +décidait à +risquer une tentative pour voir s'il ne pourrait pas obtenir aide et +assistance auprès de l'autorité. Ancien juge au tribunal +de commerce, +membre de plusieurs commissions permanentes du ministère de +l'agriculture et du commerce, il avait des relations dans le monde +officiel dont il pouvait user et même abuser, et il +n'hésita pas a +recourir à leur influence plus ou moins légitime pour +arracher Léon des +mains de Cara. Il lui était resté dans la mémoire +des histoires de +femmes appartenant au monde de Cara qui avaient été +expulsées de Paris +ou qu'on avait fait enfermer; pourquoi ne lui accorderait-on pas une +mesure de ce genre? Si on la lui refusait, peut-être lui +procurerait-on, +peut-être lui suggérerait-on un autre moyen d'arriver +à ses fins: ce +n'était pas dans des circonstances aussi graves qu'on pouvait se +permettre de rien négliger; le possible, l'impossible devaient +être +tentés.</p> +<p>Il connaissait à la préfecture de police un haut +fonctionnaire sous la +direction duquel se trouvaient les arrestations et les expulsions, +ainsi +que le service des moeurs. Il l'alla trouver, accompagné de M. +Haupois-Daguillon, et il lui exposa son cas: le fils de son meilleur +ami, Léon Haupois-Daguillon, était l'amant d'une femme +connue sous le +nom de Cara dans le monde de la galanterie, et cette femme +menaçait de +se faire épouser si on ne lui payait pas la somme d'un million; +dans ces +conditions, que faire? Le jeune homme était si aveuglé, +si fasciné qu'il +se pouvait très-bien qu'il se laissât entraîner +à ce honteux mariage.</p> +<p>M. Haupois ne put pas laisser passer cette parole sans dire que pour +lui +il ne croyait pas ce mariage possible; mais, bien que, jusqu'à +un +certain point, rassuré de ce côté, il n'en +désirait pas moins voir finir +une liaison déshonorante qui faisait son désespoir et +celui de toute sa +famille.</p> +<p>—Et qui vous fait espérer que ce mariage n'est pas possible? +demanda le +fonctionnaire de la préfecture.</p> +<p>—Les idées d'honneur et de respect dans lesquelles mon fils a +été +élevé.</p> +<p>—Vous êtes heureux, monsieur, d'avoir vécu dans un +monde où l'on croit +à la toute-puissance de l'honneur et du respect, et d'être +arrivé à +votre âge sans avoir reçu de l'expérience de +cruelles leçons. Pour nous, +nos fonctions ne nous laissent pas ces illusions consolantes; nous +voyons chaque jour à quels abîmes les passions peuvent +entraîner les +hommes, même ceux qui ont reçu les plus pures +leçons d'honneur et de +vertu; aussi ne disons-nous jamais à l'avance qu'une chose est +impossible, par cela seul qu'elle a les probabilités les plus +sérieuses +contre elle: au contraire, nous savons que tout est possible, +même +l'impossible, alors surtout qu'il s'agit de passion.</p> +<p>—La passion n'est pas la folie, s'écria M. Haupois-Daguillon. +Assurément, le fou n'a pas la conscience de ses actions, et +l'homme +passionné a cette conscience; le fou agit au hasard, sans savoir +s'il +fait le bien ou le mal, et l'homme passionné agit en sachant ce +qu'il +fait mais trop souvent il n'y a plus ni bien ni mal pour lui, il n'y a +que satisfaction de sa passion; on a dit: «l'homme s'agite et +Dieu le +mène», mais il faut dire aussi: «l'homme s'agite et +ses passions le +mènent.» Où la passion dont monsieur votre fils est +possédé le +conduira-t-elle? Je n'en sais rien. Je veux espérer avec vous +que ce ne +sera pas à ce mariage dont M. Byasson se montre effrayé. +Cependant, je +dois vous dire que, si cette femme veut se faire épouser, elle +est +parfaitement capable d'arriver à ses fins. Je la connais, et je +l'ai eue +dans ce cabinet, à cette place même où vous +êtes assis en ce moment, +monsieur,—il adressa ces paroles à M. Haupois-Daguillon—à +l'époque où +elle était la maîtresse du duc de Carami. Effrayée, +elle aussi, de voir +son fils au mains de cette femme qui se faisait alors appeler Hortense +de Lignon, madame la duchesse de Carami vint me trouver comme vous en +ce +moment, messieurs; elle me demanda de sauver son fils, car il arrive +bien souvent, trop souvent, hélas! que des familles +éperdues, qui n'ont +plus de secours à attendre de personne, s'adressent à +nous comme à la +Providence, ou plus justement comme au diable. Je ne connaissais pas +alors cette Hortense, ou tout au moins je ne savais d'elle que fort peu +de chose, enfin je ne l'avais vue! Je fis prendre des renseignement sur +elle, et ceux que j'obtins furent d'une telle nature que je +m'imaginai,—j'étais, bien entendu, plus jeune que je ne suis,—je +m'imaginai que si le duc connaissait ces notes, il quitterait +immédiatement sa maîtresse, si grand que pût +être l'amour qu'il +ressentait pour elle.</p> +<p>—Et vous avez toujours ces notes? demanda M. Haupois-Daguillon.</p> +<p>—Je les ai. Vous comprenez que je n'eus pas la naïveté +de les lui +communiquer tout simplement. Des rapports de police! on ne croit que +ceux qui parlent de nos ennemis; comment un amant épris +aurait-il ajouté +foi à ceux qui parlaient de sa maîtresse? Il fallait +quelque chose de +plus précis. Je fis cacher le duc derrière ce rideau, +cela ne fut pas +très-facile; mais enfin j'en vins à bout, et lorsque +mademoiselle de +Lignon,—c'est Cara que je veux dire,—arriva, je racontai à +celle-ci sa +vie entière, avec pièce à l'appui de chaque fait +allégué; de telle sorte +qu'elle ne put nier aucune de mes accusations. Vous sentez que +c'était +pour le duc que je racontais, et comme sa maîtresse était +contrainte par +les preuves que lui mettais sous les yeux de passer condamnation +à +chaque fait, il était à croire, n'est-ce pas, que M. de +Carami serait +édifié quand j'arriverais au bout de mon récit. Je +n'y arrivai pas. À un +certain moment, Cara dont les soupçons avaient été +éveillés par le ton +dont je lui parlais et aussi probablement par quelque regard +maladroitement lancé du côté du rideau, se leva +vivement et courut à ce +rideau qu'elle souleva. Une explication suivit ce coup de +théâtre, et +alors je pus parler plus fortement que je ne l'avais fait +jusqu'à ce +moment. Quel fut selon vous le résultat de cette explication? +Cara +manoeuvra si bien que le duc lui offrit son bras et qu'ils sortirent de +mon cabinet plus fortement liés l'un à l'autre que +lorsqu'ils étaient +entrés. Désolée de cette faiblesse, madame la +duchesse de Carami obtint +que Cara serait mise à Saint-Lazare. Elle y resta deux jours. Le +troisième, je reçus l'ordre de la faire mettre en +liberté; et il n'y +avait pas à discuter cet ordre, qui avait été +obtenu grâce aux +toutes-puissantes protections dont dispose sa soeur dans un certain +monde. Une fille avait eu plus de pouvoir que la duchesse de Carami, +car +cette soeur de Cara n'est rien autre chose qu'une fille, comme Cara +elle-même d'ailleurs; ces deux femmes, au lieu de se faire +concurrence, +ont eu la sagesse de se partager les rôles, l'une a +travaillé dans le +monde officiel, l'autre dans le monde de l'argent; elles se sont +aidées, +elles ne se sont pas contrariées. Aujourd'hui, par +considération pour +vous, messieurs, et sur votre demande, je puis encore envoyer Cara +à +Saint-Lazare, mais je vous préviens d'avance qu'elle n'y restera +pas +longtemps. Je ne puis donc rien pour vous, et j'en suis +désolé. Mais, +hélas! il n'y a plus de pouvoir qui protége les familles; +nous ne sommes +plus au temps où l'on pouvait expédier Manon Lescaut +à la Louisiane. +Nous ne sommes même plus au temps où, par la contrainte +par corps, on +pouvait, en coffrant les jeunes gens à Clichy, les +séparer de leurs +maîtresses: M. Léon Haupois a fait pour deux cent mille +francs de +billets, m'avez-vous dit, nous aurions eu une arme excellente; une fois +à Clichy, il aurait eu le temps de se déshabituer de sa +maîtresse, et la +force de l'accoutumance, si puissante en amour, brisée, vous +auriez eu +bien des chances pour rompre définitivement cette liaison. Je me +sens si +incapable, et vous,—il se tourna vers M. Haupois,—et vous, monsieur, +je vous vois si faible en présence du danger qui vous menace que +j'en +viens à vous dire: souhaitez que votre fils manque à cet +honneur que +vous invoquiez si haut il y a quelques instants; qu'il se fasse +condamner, et nous l'arrachons à cette femme: il serait en +prison, il +serait à la Nouvelle-Calédonie, je vous le rendrais et il +reviendrait, +j'en suis sûr, un honnête homme; il est dans la chambre de +Cara, je ne +puis rien sur lui, rien pour lui; et je ne sais pas ce qu'il deviendra.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XXI</h3> +<br /> +<p>Bien que la parole du fonctionnaire de la préfecture de +police eût +produit une profonde impression sur M. Haupois-Daguillon, elle ne +l'avait cependant pas convaincu que Léon pût jamais en +venir à prendre +Cara pour femme.</p> +<p>—Assurément, dit-il à Byasson en sortant, il y a de +l'exagération. Le +spectacle continuel du mal conduit à un pessimisme +désolant: la +passion, la passion, grand mot, mais le plus souvent petite, +très-petite +chose; enfin nous verrons, nous aviserons; en réalité, il +n'y a pas +urgence à agir dès demain; certes, j'ai grande hâte +de voir cette +liaison rompue, et j'ai grande hâte aussi de voir l'enfant +prodigue +revenir à la maison paternelle, mais enfin il ne faut rien +compromettre.</p> +<p>Cependant M. Haupois-Daguillon ne put pas prendre le temps de +réfléchir +et d'aviser lentement, prudemment, sans rien compromettre, comme il +l'avait espéré, car une lettre du curé de Noiseau +vint à quelques jours +de là lui signifier brutalement qu'il y avait au contraire +urgence à +agir pour empêcher Cara de poursuivre ses projets de mariage. On +a déjà +dit que c'était à Noiseau que M. et madame +Haupois-Daguillon avaient +leur maison de campagne, et comme cette terre appartenait à la +famille +Daguillon depuis plus de cinquante ans, les héritiers de cette +famille +étaient les seigneurs de ce pauvre petit village de la Brie, qui +ne +compte guère plus de cent cinquante habitants: maire, +curé, conseillers, +instituteur, garde champêtre, tout le monde dépendait, +à un titre +quelconque, du château et des fermes, et par conséquent +s'intéressait à +ce qui pouvait arriver de bon ou de mauvais aux propriétaires +actuels ou +futurs de ce château et de ses terres.</p> +<p>C'était à Noiseau que madame Haupois-Daguillon +s'était mariée; c'était +dans le cimetière de Noiseau que ses pères étaient +enterrés; enfin +c'était sur les registres de Noiseau qu'avaient +été inscrits les actes +de naissance et de baptême de Camille et de Léon, +nés l'un et l'autre au +château.</p> +<p>Dans sa lettre d'un style vraiment ecclésiastique, +c'est-à-dire aussi +peu clair et aussi peu précis que possible, le curé de +Noiseau croyait +devoir prévenir «sa bonne dame madame +Haupois-Daguillon» qu'une personne +fort élégante de toilette, et tout à fait bien +dans sa tenue, était +ventre lui demander l'extrait de naissance de M. Léon +Haupois-Daguillon. +Il savait d'une façon indirecte, mais certaine cependant, +qu'à la mairie +la même personne avait aussi demandé une copie +légalisée de l'acte de +naissance de M. Léon. Il ne lui appartenait pas de scruter les +intentions de cette personne, qui d'ailleurs lui avait laissé +une +offrande pour les pauvres de la paroisse et pour l'entretien de la +chapelle de la très sainte Vierge, mais il croyait +néanmoins de son +devoir de porter cette demande à la connaissance «de sa +bonne dame +madame Haupois-Daguillon», afin que celle-ci prît les +mesures que la +prudence conseillerait, si toutefois il y avait des mesures à +prendre, +ce que lui ignorait et ne cherchait même pas à savoir. Il +regrettait +bien de ne pouvoir donner ni le nom, ni l'adresse de la personne en +question; mais cette personne, qui avait quelque chose de +mystérieux +dans les allures, était venue elle-même commander et +prendre ces actes, +de sorte qu'il avait été impossible, malgré +certaines avances faites à +ce sujet, d'obtenir d'elle ce nom et cette adresse: c'était +même la +réserve dont elle avait paru vouloir s'envelopper qui avait +donné à +penser au curé de Noiseau que «sa bonne dame madame +Haupois-Daguillon» +devait être avertie.</p> +<p>Il n'avait pas fallu de grands efforts d'imagination à M. et +à madame +Haupois Daguillon pour comprendre que «cette personne fort +élégante de +toilette, tout à fait bien dans sa tenue et qui paraissait +vouloir +s'envelopper dans une réserve mystérieuse,» +n'était autre que Cara et +ils avaient compris aussi que le moment était venu d'agir +énergiquement +et de se défendre: si l'on se trompait une première fois, +on +recommencerait une seconde, une troisième, toujours, tant qu'on +n'aurait +pas réussi.</p> +<p>Souffrante depuis une quinzaine de jours, madame Haupois-Daguillon +avait +agité dans la solitude et dans la fièvre cent projets +qui, tous, +n'avaient eu qu'un but: sauver son fils. Et parmi ces projets, les uns +fous, elle le reconnaissait elle-même, les autres sensés, +au moins elle +les jugeait tels, il y en avait un auquel elle était toujours +revenue, +et qui précisément par cela lui inspirait une certaine +confiance. Au +moyen de Rouspineau et de Brazier, on rendait le séjour de Paria +désagréable et pénible à Léon, qui, +elle le savait mieux que personne, +avait l'horreur des réclamations d'argent; quand ces deux +créanciers, +dont ils étaient maîtres, l'auraient bien harcelé, +on lui ferait +proposer d'une façon quelconque (cela était à +chercher) de quitter +Paris, d'entreprendre un voyage seul, où il voudrait, et +à son retour, +après trois mois, après deux mois d'absence, il +trouverait toutes ses +dettes payées.</p> +<p>Décidée à agir, madame Haupois-Daguillon imposa +ce projet à son mari, et +tout de suite on lança en avant Rouspineau et Brazier qui, trop +heureux +d'avoir la certitude d'être intégralement payés +sans rabais et sans +procès, se prêtèrent avec empressement au +rôle qu'on exigeait deux; +pendant un mois Léon ne put point faire un pas sans être +exposé à leurs +réclamations; chez lui, en public, partout ils le poursuivirent +de leurs +demandes d'argent, tantôt poliment, «ils savaient bien que +paralysé par +son conseil judiciaire il ne pouvait pas les payer totalement, mais ce +l'était pas la totalité de leurs créances qu'ils +demandaient, c'était un +simple à-compte»; tantôt au contraire +grossièrement: «Quand on avait +assez d'argent pour vivre à ne rien faire, on devait être +juste envers +ceux qui s'étaient ruinés pour vous.» Et les choses +avaient pris une +telle tournure qu'un jour Rouspineau était venu annoncer a +madame +Haupois-Daguillon que si elle le voulait bien il n'attendrait plus M. +son fils sur le palier de celui-ci, parce qu'il avait peur d'être +jeté +du haut en bas de l'escalier.</p> +<p>Ce jour-là, madame Haupois-Daguillon avait jugé que le +moment était +arrivé d'intervenir personnellement; elle était, il est +vrai, malade et +obligée de garder le lit; mais, loin d'être une condition +mauvaise, cela +pouvait servir son dessein au contraire; elle n'avait pas à +chercher le +moyen de faire faire sa proposition à son fils, elle la lui +adresserait +elle-même directement, car elle n'admettait pas que Léon, +la sachant +malade, refusât de venir la voir.</p> +<p>Elle n'avait donc qu'à le prévenir de cette maladie.</p> +<p>Mais, voulant mettre toutes les chances de son côté, +elle pria son mari +de quitter Paris, et d'aller passer quelques jours à leur maison +de +Madrid: par cette absence, il n'était pour rien dans sa +tentative, ce +qui devait dérouter les calculs de Cara; et d'autre part, si +Léon +craignait des reproches, il serait rassuré, sachant son +père en Espagne.</p> +<p>Ce fut le coeur ému et les mains tremblantes que madame +Haupois +Daguillon se décida à écrire à son fils +après le départ de son mari:</p> +<p>«Mon cher enfant, je suis malade au lit depuis six jours; je +suis seule +à Paris, ton père étant retenu à Madrid; je +voudrais te voir; toi, ne +voudras-tu pas embrasser ta mère qui t'aime et que ton baiser +guérira +peut-être?»</p> +<p>Il fallait avoir la certitude que cette lettre arriverait dans les +mains +de Léon, et pour cela il n'était pas prudent de la +confier à la poste; +elle fit venir son vieux valet de chambre, en qui elle avait toute +confiance, et elle lui dit d'aller se mettre en faction devant le +n° 9 +de la rue Auber.</p> +<p>—Quand mon fils sortira seul, vous lui donnerez cette lettre en lui +disant que je suis malade; s'il est accompagné, vous ne lui +remettrez et +ne lui direz rien; vous attendrez.</p> +<p>Le vieux Jacques resta devant la porte de la rue Auber depuis midi +jusqu'à cinq heures du soir, et ce fut seulement à ce +moment qu'il put +remettre sa lettre à Léon qui rentrait seul.</p> +<p>Tout d'abord Léon, qui avait reconnu l'écriture de +l'adresse, voulut +repousser cette lettre, mais le vieux Jacques prononça alors les +paroles +que, depuis qu'il avait commencé sa faction, il se +répétait +machinalement:</p> +<p>—Madame, malade, m'a dit de remettre cette lettre à monsieur.</p> +<p>Vivement il ouvrit la lettre et, sans dire un seul mot, à pas +rapides il +se dirigea du côté de la rue de Rivoli.</p> +<p>Le temps de l'attente avait été terriblement long pour +madame +Haupois-Daguillon de deux heures à cinq; enfin, un coup de +sonnette +retentit, qui la fit sauter sur son lit; c'était lui! elle ne se +trompait pas, elle ne pouvait pas se tromper; seule la main +agitée d'un +fils inquiet sonne ainsi.</p> +<p>La porte de la chambre s'ouvrit; sans prononcer une seule parole, +elle +lui tendit les bras et ils s'embrassèrent.</p> +<p>Elle avait fait préparer une chaise près de son lit, +elle le fit +asseoir, et elle l'eut en face d'elle, après être +restée si longtemps +sans le voir, l'attendant, le pleurant.</p> +<p>Comme il était changé! Il avait pâli; ses traits +étaient fatigués, des +plis coupaient son front.</p> +<p>Mais elle se garda bien de lui faire part des tristes +réflexions que cet +examen provoquait en elle; elle ne l'eût pu qu'en les +accompagnant de +reproches, et ce n'était point pour lui adresser des reproches +qu'elle +lui avait écrit et qu'elle l'avait appelé près +d'elle.</p> +<p>D'ailleurs, au lieu d'interroger, elle devait pour le moment +répondre, +car elle, aussi avait changé sous l'influence du chagrin +d'abord, de la +maladie ensuite, et Léon lui posait question sur question pour +savoir +depuis quand elle était souffrante, ce qu'elle éprouvait, +ce que le +médecin disait.</p> +<p>Ils s'entretinrent ainsi longuement, sur un ton également +affectueux +chez la mère aussi bien que chez le fils, et sans que rien dans +leurs +paroles, dans leur accent ou dans leur regard fit allusion à ce +qui +s'était passé de grave entre eux.</p> +<p>Il s'informa de la santé de son père, de celle de sa +soeur, de celle de +quelques vieux amis, mais il ne parla pas de son beau-frère, +prenant +ainsi la responsabilité de la plaidoirie de Nicolas.</p> +<p>Le temps s'écoula sans qu'ils en eussent conscience, et, +comme la demie +après six heures sonnait, la femme de chambre entra portant dans +ses +bras une nappe, des assiettes et un verre, puis elle se mit à +dresser le +couvert sur une petite table.</p> +<p>—Tu manges donc? demanda Léon.</p> +<p>—Oui, depuis deux jours, mais jusqu'à présent, j'ai +mangé du bout des +dents, le pain avait un goût de plâtre, il me semble +aujourd'hui que +j'ai presque faim, tu me guéris.</p> +<p>La femme de chambre, qui n'avait pu apporter tout ce qui +était +nécessaire en une seule fois, était sortie.</p> +<p>—Si j'osais? dit madame Haupois.</p> +<p>—Quoi donc, maman?</p> +<p>—Je te demanderais de dîner avec moi ... si tu n'es pas +attendu +toutefois; je suis sûre que je dînerais tout à fait +bien si je t'avais +là en face de moi, me servant.</p> +<p>Assurément, il était attendu; et, comme il devait +rentrer à cinq heures, +il y avait déjà longtemps qu'Hortense +s'exaspérait, car elle n'aimait +pas attendre; mais comment refuser une invitation faite dans ces +termes? +comment partir quand sa mère lui disait qu'elle dînerait +bien s'il était +en face d'elle pour la servir? Hortense elle-même lui dirait de +rester, +si elle était là; il lui expliquerait comment il avait +été retenu sans +pouvoir la prévenir, et elle avait trop le sentiment de la +famille pour +ne pas comprendre qu'il avait dû accepter, elle était trop +bonne pour se +fâcher.</p> +<p>Il rencontra les yeux de sa mère; leur expression anxieuse +l'arracha à +son irrésolution et à ses raisonnements.</p> +<p>—Mais certainement, dit-il, je dîne avec toi.</p> +<p>—Oh! mon cher enfant!</p> +<p>Puis, comme elle ne voulait pas se laisser dominer par +l'émotion, elle +le pria de sonner pour qu'on mît un second couvert.</p> +<p>—Et puis il faut savoir s'il y a à dîner pour toi, +dit-elle en +souriant, le régime d'une malade ne doit pas être le tien.</p> +<p>On avait seulement fait cuire un poulet pour que madame pût en +manger un +peu de blanc. Un simple poulet! Ce n'était point là le +dîner que madame +Haupois voulait offrir à son fils; heureusement le menu put +être +renforcé par les provisions de la maison: une terrine de +Nérac qu'un ami +envoyait de Nérac et donc on ne trouverait pas la pareille chez +les +marchands; du fromage de Brie fabriqué à la ferme de +Noiseau exprès pour +les propriétaires et qui ne ressemblait en rien à celui +du commerce; des +fruits du château; une bouteille du vieux sauterne qu'on ne +buvait +ordinairement que dans les jours de fête, et que Jacques alla +chercher à +la cave, enfin ces pâtisseries, ces sucreries, ces liqueurs, +toutes ces +chatteries, toutes ces choses caractéristiques de la vie de +famille et +qui rappellent si doucement les années d'enfance.</p> +<p>Ainsi composé, le dîner dura longtemps. Léon +eût voulu cependant +l'abréger, mais le moyen? il était plus de huit heures +quand il se +termina. Plusieurs fois madame Haupois avait remarqué que, +malgré la +joie que Léon éprouvait à dîner avec elle, +il était préoccupé, et elle +avait compris quelle était la cause de cette +préoccupation. Elle ne +voulut pas pousser à l'extrême le triomphe si +considérable qu'elle +venait d'obtenir.</p> +<p>—Maintenant tu vas me quitter, dit-elle, je te garderais bien +toujours, +mais pour ... pour mon repos il vaut mieux que nous nous +séparions. Te +verrai-je demain?</p> +<p>—Tu le demandes?</p> +<p>—Eh bien, à demain alors. Cependant, avant que tu partes, il +faut que +je te dise un mot sérieux. Oh! sois tranquille, il ne sera point +question de reproches, cette soirée a trop bien commencé +pour que je la +termine tristement, je veux m'endormir dans la joie.</p> +<p>Elle lui serra la main.</p> +<p>—Quand nous avons recouru à la mesure du conseil +judiciaire,—je dis +nous, car nous devons tous dans la famille porter notre part de +responsabilité de cette mesure,—quand nous avons recouru au +conseil +judiciaire, nous n'avions qu'un but: rompre une liaison qui nous +désespérait; au lieu de la rompre cette liaison, tu l'as +rendue plus +étroite et plus intime; et, au lieu de revenir à nous, tu +t'en es +éloigné davantage.</p> +<p>—Mais....</p> +<p>—Écoute-moi, jusqu'au bout, je t'ai dit que je ne voulais pas +t'adresser des reproches, tu verras que je ne t'ai pas trompé; +ce n'est +pas de nous que je veux parler, c'est de toi. Par la position que tu as +prise, tu t'es mis dans l'impossibilité de payer tes +créanciers, qui te +tourmentent et te harcèlent. Je les ai vus. Je comprends que +leurs +réclamations et leurs reproches doivent te rendre malheureux.</p> +<p>—Très malheureux, cela est vrai.</p> +<p>—Il faut que cela cesse; il faut que tes dettes soient +payées. Elles le +seront si tu veux. Que ton esprit n'aille pas encore trop vite; je ne +veux pas te faire des propositions inacceptables, te les imposer comme +tu parais le craindre. Il s'agit de donner une simple satisfaction +à +ton père et de lui prouver que ton coeur n'est pas fermé +à la voix de la +conciliation. Quitte Paris pendant quelque temps, trois mois, deux mois +même, seul bien entendu; fais un voyage où il te plaira, +et, à ton +retour, je te donnerai moi-même, j'en prends l'engagement, tous +tes +billets acquittés. Voilà ce que j'ai obtenu de ton +père, et voilà ce que +je demande. Je te l'ai dit, ce voyage sera une marque de condescendance +envers ton père, et vos rapports, nos rapports s'en trouveront +changés +du tout au tout. Pour moi, quelle chose capitale! J'avoue que ce ne +sera +pas la seule: pendant ce voyage, dans le recueillement et dans la +solitude, tu pourras t'interroger, ce qui n'est pas possible à +Paris, +et, au retour, tu agiras comme ta conscience ... ou comme ton coeur te +le conseillera, selon que l'un ou l'autre sera le plus fort. Je n'ai +pas +besoin de te dire ce que je demanderai à Dieu. Mais enfin, quoi +que tu +fasses, tu auras lutté; et, si ce n'est pas à nous que tu +reviens, tu +auras au moins la satisfaction de nous avoir donné un +témoignage de bon +vouloir: nous te plaindrons, nous te pleurerons, mais nous ne te +condamnerons plus. Réfléchis à cela, mon enfant. +Tu me répondras demain, +plus tard, quand tu voudras, quand tu seras fixé. Pour +aujourd'hui, +embrasse-moi.</p> +<p>Ils s'embrassèrent, émus tous deux.</p> +<p>—Viens quand tu voudras, dit-elle, puisque toute la journée +je n'ai +qu'à t'attendre. À demain.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XXII</h3> +<br /> +<p>Si Léon n'avait pas été en retard, il se serait +assurément abandonné, en +sortant de la chambre de sa mère, aux douces émotions qui +emplissait son +coeur; mais, malgré lui, la pensée d'Hortense s'imposa +impérieusement à +son esprit.</p> +<p>Dans quel état allait-il la trouver? C'était la +première fois qu'il la +faisait attendre. Qu'avait-elle pu croire? Qu'allait-elle dire? Ce fut +quatre à quatre qu'il monta les marches de son escalier.</p> +<p>Comme il allait, courbé en avant, la tête basse, il fut +tout surpris, un +peu avant d'arriver à son palier, de se trouver brusquement +arrêté; en +même temps deux bras se jetèrent autour de son cou:</p> +<p>—Enfin, te voilà!</p> +<p>C'était Hortense, haletante, éperdue.</p> +<p>Ils achevèrent de gravir l'escalier dans les bras l'un de +l'autre, et ce +fût seulement à la porte du salon close qu'Hortense, +après l'avoir +passionnément embrassé à plusieurs reprises, put +trouver des paroles +pour l'interroger:</p> +<p>—Où as-tu été? Qu'as-tu fait? Que t'est-t-il +arrivé? Qui t'a retardé? +Comment n'as-tu pas pu me prévenir? Ah! si tu savais quelles ont +été mes +angoisses! Je t'ai cru mort! J'ai cru que tu m'abandonnais! Parle donc; +tu es là et tu ne dis rien. Si tu ne m'aimes plus, avoue-le +franchement, loyalement. Mais non, je suis folle. Tu m'aimes, je le +vois, je le sais.</p> +<p>Elle voulait qu'il parlât, et elle ne lui laissait pas le +temps d'ouvrir +les lèvres.</p> +<p>Enfin, sans desserrer les bras, elle se tut, et ce ne fut plus que +par +les yeux qu'elle l'interrogea, le pressant, le suppliant.</p> +<p>Mais, au moment où il allait parler, Louise ouvrit la porte +pour dire +que le dîner était servi:</p> +<p>—Ah! c'est vrai, s'écria Cara, j'oubliais, tu dois être +mort de faim, +viens dîner, à table tu me raconteras tout.</p> +<p>—Mais j'ai dîné.</p> +<p>—Ah! tu as dîné; et moi, pendant que tu dînais +tranquillement, +joyeusement, je souffrais le martyre. Et avec qui as-tu +dîné?</p> +<p>—Avec ma mère.</p> +<p>Cara était ordinairement maîtresse de ses impressions, +elle ne put pas +cependant retenir un mouvement de stupéfaction:</p> +<p>—Ta mère!</p> +<p>Alors il voulut commencer son récit; mais, après +l'avoir si vivement +pressé de parler, elle ne le laissa pas prendre la parole:</p> +<p>—Je n'ai pas dîné, dit-elle, car j'étais trop +tourmentée pour manger, +mais maintenant que je vois que j'ai été comme toujours +beaucoup trop +naïve, je vais me mettre à table si tu veux bien le +permettre; tu me +conteras ton affaire ce soir, rien ne presse, n'est-ce pas?</p> +<p>Elle se mit à table, mais après le potage il lui fut +impossible de +manger.</p> +<p>—Non, dit-elle, cela m'étouffe; je sens qu'il se passe +quelque chose +de grave; allons dans notre chambre, et dis-moi tout, absolument tout.</p> +<p>Elle avait eu le temps de réfléchir et de prendre une +contenance, elle +écouta donc Léon sans l'interrompre.</p> +<p>Il lui dit comment, au moment où il rentrait, Jacques, le +valet de +chambre de ses parents, lui avait remis une lettre de sa mère; +comment +en apprenant que sa mère était malade il avait couru rue +de Rivoli, sans +penser à rien autre chose qu'à cette nouvelle +inquiétante; comment il +avait trouvé sa mère alitée, souffrant de douleurs +rhumatismales fort +pénibles; comment celle-ci, au moment de dîner, lui avait +demandé de +partager son dîner de malade; comment il n'avait pu refuser; +enfin +comment, malgré le désir qu'il en avait, il n'avait pu +trouver personne +pour apporter, rue Auber, un mot expliquant son retard.</p> +<p>Elle l'avait écouté les yeux dans les yeux, debout +devant lui; lorsqu'il +se tut, elle s'avança de deux pas et, lui prenant la tête +entre les +mains en se penchant doucement, de manière à l'effleurer +de son souffle:</p> +<p>—Comme c'est bien toi! dit-elle d'une voix caressante; comme c'est +bien +ta bonté, ta générosité, ta tendresse; ta +mère, s'associant à ton père, +t'a mis en dehors de la famille; tu apprends qu'elle est malade, tu +oublies l'injure, la blessure qu'elle t'a faite; tu n'as plus qu'une +pensée: l'embrasser; et tu cours à elle les bras ouverts. +Oh! mon cher +Léon, comme je t'aime et que je suis fière de toi! Oh! le +brave garçon, +le bon coeur!</p> +<p>Et, lui passant un bras autour du cou, elle s'assit sur ses genoux, +puis, avec effusion passionnée, elle l'embrassa encore:</p> +<p>—Et pourtant, reprit-elle, je t'en veux de n'avoir pas pensé +à moi.</p> +<p>—Je te jure....</p> +<p>—Tu me jures que quand ta mère t'a gardé à +dîner tu as été peiné de ne +pouvoir me prévenir, je le crois; mais ce n'est pas cela que je +veux +dire. Je t'en veux de n'avoir pas eu l'idée de monter ici quand +ton +vieux Jacques t'a remis la lettre de ta mère, car cela ne +t'aurait pris +que quelques minutes à peine, et tu ne m'aurais pas +laissé dans +l'angoisse; niais ce n'est pas la question du temps qui t'a retenu; +c'en +est une autre: tu as eu peur que je te garde.</p> +<p>—Je t'assure que non.</p> +<p>—Sois franc. Eh bien, tu as eu tort de penser que je pouvais +t'empêcher +d'aller voir ta mère malade, car la vérité est +qu'il y a longtemps que +je t'aurais envoyé près d'elle, même alors qu'elle +était en bonne santé, +si je l'avais osé. Est-ce que je n'ai pas tout +intérêt, grand enfant, à +ce que tu sois bien avec ta famille? Au début, oui, j'aurais pu +craindre +que ta famille te séparât de moi. Mais maintenant il +faudrait que je +fusse une femme sans coeur et même sans intelligence pour avoir +cette +crainte. Est-ce que je ne sais pas, est-ce que je ne sens pas que tu +m'aimes comme je t'aime et que rien ne nous séparera? Cette +crainte +écartée, combien d'avantages j'aurais à une +réconciliation! Je ne parle +pas d'avantages matériels, ceux-là sont de peu +d'importance pour moi. +Mais si jamais ma suprême espérance se réalise, si +jamais tu me prends +publiquement, légitimement pour ta vraie femme, ce ne sera +qu'avec +l'assentiment de ta famille et non malgré elle. C'est donc +d'elle que +j'ai besoin, c'est son appui qu'il me faut. Ne sens-tu pas combien +j'aurais été heureuse que ta mère pût +apprendre que c'était moi qui +t'envoyais près d'elle? Elle m'aurait su gré de ce +commencement de +réconciliation, et elle aurait compris que je n'étais pas +la femme +qu'elle s'imagine d'après de faux rapports. Tu vois donc que, +loin de te +retenir, j'aurais été la première à te dire +d'aller l'embrasser.</p> +<p>—Quand Jacques m'a dit que ma mère était malade, je +n'ai pensé qu'à +cette maladie, et je suis parti sans autre réflexion; mais, +quand elle +m'a demandé de dîner avec elle, la pensée m'est +venue alors que si tu +pouvais me parler tu me dirais: «Reste».</p> +<p>—Oh! pour cela il faut que je t'embrasse.</p> +<p>Ce n'était pas la première fois que Cara parlait de +son mariage, c'était +peut-être la centième; mais toujours elle avait eu grand +soin de le +faire d'une façon incidente, en passant, tout d'abord comme +d'une idée +folle, puis comme d'un rêve irréalisable, puis peu +à peu en précisant, +mais de telle sorte cependant que Léon ne pût pas lui +répondre d'une +façon catégorique: cette réponse eût +dû être un oui, elle l'eût +bravement provoquée; mais comme à l'embarras de +Léon, lorsqu'elle +abordait ce sujet, il était évident que ce oui +n'était pas prêt à venir, +elle n'avait jamais voulu brusquer un dénoûment qui ne +s'annonçait pas +comme devant s'accorder avec ses désirs. Il fallait attendre, +patienter, +cheminer lentement sous terre, tendre les fils de la toile qui devait +le +lui livrer sans défense, et encore n'était-il pas du tout +certain que +cette heure sonnât jamais. Elle n'insista donc pas plus dans +cette +occasion sur cette idée de mariage qu'elle ne l'avait fait +jusqu'à +présent, et comme si elle n'en avait parlé que par +hasard, elle passa à +un autre sujet.</p> +<p>Que lui avait dit sa mère dans cette longue entrevue? Tout +leur temps +n'avait pas été employé à manger. Une +réconciliation était-elle +probable, était-elle prochaine?</p> +<p>Il hésita assez longtemps, mais elle le connaissait trop bien +pour ne +pas savoir lui arracher gracieusement et sans le faire crier ce qu'il +voulait cacher.</p> +<p>—Cette réconciliation à laquelle tu pousses +toi-même, dit-il enfin, +serait possible si je voulais, si je pouvait accepter l'arrangement +qu'on me propose.</p> +<p>—Quel qu'il soit, il faut le subir.</p> +<p>—Même s'il doit nous séparer?</p> +<p>—Mon Dieu!</p> +<p>—Oh! pour deux mois seulement.</p> +<p>Alors il raconta la proposition de sa mère, +très-franchement et telle +qu'elle lui avait été faite.</p> +<p>—Et qu'as-tu répondu? demanda-t-elle d'une voix tremblante.</p> +<p>—Je n'ai pas répondu.</p> +<p>—Que répondras-tu?</p> +<p>—Je ne répondrai pas pour ne point peiner ma mère, et +elle ne tardera +pas à comprendre que je ne peux pas me séparer de toi, je +ne dis pas +pour trois mois, mais pour un mois, mais pour huit jours.</p> +<p>—Pas pour une heure.</p> +<p>Ce récit donna à réfléchir à +Cara, et pour elle la nuit entière se passa +dans ces réflexions.</p> +<p>Il était évident que la famille de Léon, qui +pendant assez longtemps +avait laissé aller les choses, comptant sans doute sur la +lassitude, la +satiété ou toute autre cause de rupture, voulait +maintenant se défendre +vigoureusement: de là cette feinte maladie de la mère qui +était inventée +pour attendrir le fils; de là cette proposition de payer les +billets +Rouspineau et Brazier à condition que Léon quitterait +Paris pendant deux +mois; pendant cette absence on agirait sur lui, on le circonviendrait, +on l'entraînerait.</p> +<p>Si Brazier et Rouspineau avaient été si +menaçants en ces derniers temps, +n'était-ce pas précisément pour rendre le +séjour de Paris insupportable +à Léon?</p> +<p>Déjà Cara avait eu des soupçons à ce +sujet, et il lui avait semblé que +les réclamations de ces deux créanciers, que leurs +poursuites et que +leurs criailleries devaient avoir une autre cause que le désir +d'être +payés par Léon.</p> +<p>La proposition de madame Haupois-Daguillon, arrivant juste +après la +période la plus violente de réclamations, persuada Cara +que ses soupçons +étaient fondés.</p> +<p>Réclamations insolentes des créanciers, maladie et +proposition amicale +de la mère, tout cela s'enchaînait et tendait à un +même but: éloigner +Léon, et ensuite ne le laisser revenir que quand il serait +guéri de son +amour.</p> +<p>Bien que cela parût logique à Cara, elle ne voulut pas +s'en tenir à des +présomptions si bien fondées qu'elles pussent être, +il lui fallait une +certitude, une preuve, et pour cela elle n'avait qu'à interroger +Rouspineau et Brazier.</p> +<p>Sur Brazier elle n'avait pas de moyens d'action, et d'ailleurs le +patriarche anglais était assez retors pour ne dire que ce qu'il +voulait +bien dire.</p> +<p>Mais avec Rouspineau il pouvait en être tout autrement: si +Rouspineau +avait en affaires les finasseries d'un paysan, elle aussi était +paysanne +d'origine, et la vie de Paris avait singulièrement +aiguisé chez elle la +finesse qu'elle avait reçue de la nature; et puis d'ailleurs +elle avait +sur Rouspineau, qu'elle connaissait depuis quinze ans, des moyens +d'intimidation qui le feraient parler quand même il voudrait se +taire.</p> +<p>Ce serait donc à lui qu'elle s'adresserait, et ce serait lui +qui dirait +le rôle que madame Haupois avait joué dans les +tracasseries qui en ces +derniers temps avaient rendu Léon si malheureux.</p> +<p>Que dirait Léon lorsqu'il verrait sa mère, sa +mère malade, sa bonne mère +poussant en avant les gens qui l'avaient harcelé et +exaspéré?</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XXIII</h3> +<br /> +<p>Le lendemain matin, tandis qu'il dormait encore, elle se rendit chez +le +marchand de fourrages de la rue de Suresnes.</p> +<p>Rouspineau était occupé à rentrer une voiture +de paille; mais quand il +aperçut sa cliente, il voulut bien passer sa fourche à +l'un de ses +garçons pour se rendre dans son bureau, où Cara +l'attendait le visage +sévère et dans l'attitude d'une personne indignée:</p> +<p>—Rouspineau, dit elle en coupant court aux politesses dont il +l'accablait avec l'obséquiosité et la platitude d'un +homme qui n'a pas +la conscience sûre, il y a quinze ans que nous nous connaissons, +et je +puis dire, n'est-ce pas, que je vous ai fait gagner une bonne partie de +ce que vous possédez.</p> +<p>—Ça c'est vrai, c'est bien vrai, et je ne l'oublierai jamais.</p> +<p>—Vous ne l'oubliez pas, mais dans la pratique de la vie cela ne vous +engage à rien envers moi.</p> +<p>—Si l'on peut dire, pour vous je sauterais dans le feu, je....</p> +<p>—Écoutez-moi. Quand je suis venue vous demander de ne pas +harceler M. +Léon Haupois de vos réclamations d'argent, vous m'avez +dit que vous +étiez gêné, que vous étiez menacé de +la faillite, enfin vous avez si +bien joué votre jeu, que je vous ai presque cru. Vous vous +êtes moqué de +moi. Vous n'avez tourmenté M. Léon Haupois que parce que +vous aviez +intérêt à le faire.</p> +<p>—Si l'on peut dire!</p> +<p>—Nous savons tout, n'essayez donc pas de me tromper encore, ou cela +vous coûtera cher.</p> +<p>Le moyen employé par Cara était celui qui +réussit si souvent dans les +querelles d'amant et de maîtresse: «je sais tout», +c'est-à-dire +l'affirmation de la probabilité; avec Rouspineau, il devait +être +infaillible si le fameux «tout» était bien dit avec +l'assurance de la +certitude.</p> +<p>Il produisit l'effet attendu; Rouspineau se troubla; dès +lors, bien +certaine d'avoir touché juste, Cara n'eut plus qu'à jouer +sa scène de +manière à arriver à des aveux. Rouspineau se +défendit; il ne savait pas +ce que tout cela voulait dire, il était innocent comme l'enfant +qui +vient de naître; s'il avait demandé de l'argent à +M. Haupois fils, +c'était parce qu'il en avait besoin; et, à l'appui de +cette dernière +assertion, il voulut montrer des factures; mais Cara tint bon, se +renfermant étroitement dans son «tout», si bien +qu'après plus d'une +heure de discussion, Rouspineau dut reconnaître qu'il n'avait pas +pu +faire autrement que d'accepter le rôle qu'on lui avait +imposé; son coeur +saignait toutes les fois qu'il demandait de l'argent à M. +Haupois fils, +un si brave jeune homme; mais il le fallait, madame Haupois-Daguillon, +qui était une maîtresse femme, ne voulant payer les +billets qu'à cette +condition.</p> +<p>—Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit tout de suite, demanda Cara.</p> +<p>—Parce que le paiement des billets ne devait se faire que si nous +gardions le secret Tom et moi; j'ai encore deux billets qui ne sont pas +payés.</p> +<p>Pour arracher cet aveu, Cara n'avait pas seulement employé +l'adresse, +elle avait eu recours aussi aux menaces, sans lesquelles Rouspineau +n'eût jamais parlé: sous le coup d'une dénonciation +au parquet pour +usure qu'elle ne ferait pas directement, mais qu'elle ferait faire, et +qui conduirait Rouspineau en police correctionnelle d'abord et, +peut-être ensuite, en prison pour un ou deux ans si les juges +admettaient l'escroquerie, il avait bien fallu qu'il fit le +récit +qu'elle exigeait de lui le couteau sur la gorge. Elle poursuivit son +avantage:</p> +<p>—Maintenant que vous voilà raisonnable, dit-elle, vous allez +m'écrire +tout ce que vous venez de me conter.</p> +<p>—Oh! cela jamais.</p> +<p>—Écoutez-moi donc et ne dites pas de niaiseries. Si vous ne +voulez pas +me faire cette lettre, c'est parce que vous avez peur que madame +Haupois-Daguillon ne vous paye pas vos deux derniers billets.</p> +<p>—Oh! juste; et pour cela seulement, bien sûr; songez donc, +vingt mille +francs, nous ne gagnons pas notre argent comme vous, nous autres +pauvres +diables.</p> +<p>—Je sais bien que vingt mille francs c'est une somme, même +pour tous +ceux qui ne sont pas des pauvres diables; mais il ne faut pas oublier +que, si vous aviez l'ennui de passer en police correctionnelle, le +moins +qui pourrait vous arriver, ce serait d'être condamné +à restituer +l'excédant de ce qui vous était dû +légitimement, et de plus, à payer une +amende s'élevant à la moitié de ce que vous avez +prêté; rappelez-vous +Sichard, Ledanois, Adam et autres que vous connaissez mieux que moi, et +voyez si le total de tout cela n'excéderait pas les vingt mille +francs +pour lesquels vous criez si fort.</p> +<p>—Vous ne ferez pas cela.</p> +<p>—Je ne le ferais que si vous refusiez d'écrire la lettre que +je vous +demande, laquelle ne sera pas montrée à madame +Haupois-Daguillon, je +vous en donne ma parole. Au contraire, si vous l'écrivez, je +vais +prendre l'engagement de vous payer moi-même vos deux billets dans +le cas +où madame Haupois-Daguillon les refuserait.</p> +<p>—Que ne disiez-vous cela tout de suite! s'écria Rouspineau. +Dictez-moi +ce que vous voulez que j'écrive; dès lors que vous vous +engagez à payer +si madame Haupois-Daguillon ne paye pas, je sais bien que je n'ai pas +à +craindre que vous fassiez un mauvais usage de cet écrit.</p> +<p>Cara dicta et Rouspineau écrivit:</p> +<div class="blkquot"> +<p>«Je soussigné, reconnais: 1° que c'est par ordre de +madame +Haupois-Daguillon que j'ai fait des démarches pour être +payé par M. Léon +Haupois de ce qu'il me doit; 2° que les quatre premiers billets +souscrits par M. Léon Haupois ont été payés +à l'échéance par la maison +Haupois-Daguillon; et qu'ils n'ont été protestés +que pour la forme.</p> +<p style="text-align: right;">«ROUSPINEAU.»</p> +</div> +<p>Cela fait, Cara écrivit elle-même l'engagement de payer +les vingt mille +francs restant dus, si les billets n'étaient pas +acquittés par M. et +madame Haupois-Daguillon; puis elle quitta Rouspineau, qui en fin de +compte ne se plaignait pas trop de la conclusion de cette affaire; de +vrai, elle aurait pu plus mal tourner; elle avait bec et ongles, madame +Cara, et il valait mieux être de ses amis que de ses ennemis.</p> +<p>En sortant de chez Rouspineau, Cara ne rentra point chez elle, mais +elle +se rendit rue du Helder, chez son ami et conseil, l'avocat Riolle.</p> +<p>Comme le jour où elle était venue demander à +Riolle ce que valait la +maison Haupois-Daguillon, elle entra par la petite porte dans le +cabinet +de l'avocat, et, comme ce jour-là encore, elle trouva Riolle +penché sur +ses dossiers et travaillant.</p> +<p>Mais au lieu d'aller l'embrasser dans le cou, comme elle l'avait +fait +alors, elle ferma la porte avec bruit, de façon à +s'annoncer.</p> +<p>Riolle leva la tête pour voir qui venait le déranger.</p> +<p>—En voilà une surprise; on ne te vois plus: tu +négliges tes amis, et +quand ils vont chez toi tu n'y es jamais pour eux. On n'a jamais vu +bourgeoise plus rangée.</p> +<p>—J'aime.</p> +<p>—Il me semble que ce n'est pas la première fois, et quand +cette +indisposition te prenait, elle ne t'empêchait pas d'être +convenable avec +tes amis.</p> +<p>—Maintenant c'est autre chose.</p> +<p>—Je m'en aperçois.</p> +<p>—Ce n'est pas pour toi que je parle, c'est pour moi.</p> +<p>—Tu t'imagines peut-être que tu aimes pour la première +fois?</p> +<p>—Justement; au moins, c'est la première fois que j'aime +ainsi; il est +vrai que chaque fois que j'ai aimé je me suis dit: +Celui-là, c'est le +bon, c'est le vrai, ce n'est pas comme le dernier.</p> +<p>—Et tu as toujours trouvé au nouveau des mérites que +l'ancien n'avait +pas ou plus justement n'avait plus.</p> +<p>—Enfin, je t'assure que cette fois, c'est la bonne: tu ne connais +pas +Léon, c'est le meilleur garçon du monde, bon enfant, +simple, tendre, +affectueux, n'ayant pas d'autre souci, d'autre préoccupation, +d'autre +passion que d'aimer. Quand je pense qu'il y a des femmes assez +bêtes +pour prendre comme amants des gens qui ne pensent qu'aux idées +ou qu'aux +affaires qu'ils ont dans la cervelle. Pour une femme intelligente, il +n'y a qu'un amant possible: c'est un homme jeune, beau garçon, +tendre, +sensible, solide, qui n'ait d'autre affaire en ce monde que d'aimer;—et +voilà précisément Léon.</p> +<p>—Mes compliments. Mais alors puisqu'il en est ainsi, me diras-tu ce +qui +me vaut ... ce n'est pas plaisir qu'il faut dire maintenant,—me +diras-tu ce qui me vaut l'honneur de ta visite?</p> +<p>—Un conseil à te demander.</p> +<p>—Alors, il n'est pas complet, le jeune, le tendre, le sensible +Léon.</p> +<p>—Heureusement, car ce qu'il aurait d'un côté, il le +perdrait de +l'autre.</p> +<p>—C'est aimable.</p> +<p>—Laisse donc, tu sais bien que tu n'as jamais été +qu'une tête, drôle il +est vrai, mais une simple tête; c'est à cette tête +que je m'adresse +aujourd'hui: que penses-tu d'un mariage entre deux Français +contracté à +l'étranger sans le consentement des parents et sans publication?</p> +<p>—Ton mariage n'en est pas un, ça n'est rien, ça +n'existe pas aux yeux +de la loi.</p> +<p>—De votre loi.</p> +<p>—Il n'y en a qu'une en France, c'est celle qui est contenue dans le +Code, au titre cinquième «Du mariage».</p> +<p>—Es-tu assez avocat avec ton Code! tu sais bien pourtant qu'à +côté de +votre loi contenue dans votre Code au titre cinquième, +sixième ou +vingtième, il y en a une autre qui s'appelle la loi religieuse: +tu me +dis qu'aux yeux de votre Code un mariage fait comme je viens de te +l'expliquer ne vaut rien, mais que vaut-il pour la loi religieuse?</p> +<p>—Pourquoi t'adresses-tu à moi pour une chose qui n'est pas de +ma +spécialité? tu n'as donc pas dans le clergé du +diocèse de Paris un +conseil pour tes affaires religieuses, comme tu en as un au barreau de +la cour de Paris pour tes affaires civiles?</p> +<p>—Tu sais que je n'ai jamais toléré la plaisanterie sur +ce sujet, assez +donc, je te prie, et si tu le veux bien, réponds plutôt +à ma question, +que je précise: le mariage religieux de deux Français +célébré à +l'étranger dans les conditions dont nous parlons est-il nul +comme le +mariage civil?</p> +<p>—Je n'ai pas dans les affaires religieuses la même +compétence que dans +les affaires civiles; je ne puis donc te répondre que des +à-peu-près: un +mariage célébré religieusement, selon les lois de +l'Église, est valable +aux yeux de l'Église, et n'est attaquable pour elle que si une +des +prescriptions qu'elle exige n'a pas été observée.</p> +<p>—Je te propose un exemple: je me marie à l'étranger +avec Léon devant un +prêtre catholique en observant toutes les règles du +mariage catholique, +et je reviens ensuite en France, suis-je mariée?</p> +<p>—Non, pour la loi.</p> +<p>—Mais, pour l'Église?</p> +<p>—Oui sans doute.</p> +<p>—C'est-à-dire, n'est-ce pas, que je ne puis pas me marier +à l'église +une seconde fois et que mon mari ne peut pas se marier non plus?</p> +<p>—À la mairie vous pouvez vous marier l'un et l'autre, +à l'église vous +ne pouvez vous marier ni l'un ni l'autre avant que votre premier +mariage +soit dissous soit par la mort naturelle de l'un de vous, soit par +l'autorité ecclésiastique au cas où les +formalités exigées n'auraient +pas été toutes observées.</p> +<p>—C'est bien ce que je pensais, je te remercie.</p> +<p>—Il n'y a pas de quoi, ma pauvre fille, car un pareil mariage ne +signifie rien.</p> +<p>—Tu raisonnes comme un simple avocat, que tu es, et, ce qui est +pire, +comme un incrédule; mais tu oublies qu'il y a des familles, et +elles +sont nombreuses, qui, même sans pratiquer la dévotion, +considèrent le +mariage religieux comme un vrai mariage; enfin tu oublies encore qu'il +n'y a pas beaucoup de jeunes filles qui consentiraient à prendre +un mari +qui ne pourrait pas faire consacrer leur mariage par l'Église; +tu vois +donc que ce mariage religieux signifie quelque chose au contraire, et +même qu'il signifie beaucoup. En tout cas, ce que tu m'as dit me +suffit, +et je t'en remercie.</p> +<p>—Veux-tu me payer mes honoraires?</p> +<p>—C'est selon.</p> +<p>—Avec une réponse.</p> +<p>—Oh! alors volontiers.</p> +<p>—À quand ce mariage?</p> +<p>—La date n'est pas fixée, mais ce sera peut-être pour +bientôt; au +revoir, cher ami, et encore une fois merci.</p> +<p>—Oh! Cara, devais-tu finir ainsi: <i>Lugete veneres cupidinesque</i>.</p> +<p>—Cela veut dire?</p> +<p>—<i>De profundis</i>.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XXIV</h3> +<br /> +<p>Lorsque Cara revint chez elle, elle trouva Léon qui +l'attendait avec une +impatience au moins égale à celle qu'elle avait eue +elle-même la veille:</p> +<p>—Enfin, te voilà? D'où viens-tu? Qu'as-tu fait?</p> +<p>—Voilà que tes paroles sont justement celles que je +t'adressais hier; +tu vois comme l'on souffre lorsque l'on attend; mais sois assuré +que ce +n'était point pour te faire connaître mes angoisses que je +suis sortie +ce matin. Tu as bien dormi toi; moi je n'ai pas fermé l'oeil de +la nuit.</p> +<p>—Malade?</p> +<p>—Non, inquiète, tourmentée: j'ai +réfléchi à ce que tu m'as dit à propos +de ce voyage que ta mère te voudrait voir entreprendre.</p> +<p>—Pourquoi te tourmenter puisque je t'ai dit que ce voyage ne se +ferait +pas?</p> +<p>—Et c'est justement pour cela que je me tourmente.</p> +<p>—Ne m'as-tu pas dit toi-même que tu ne voulais pas que nous +nous +séparions?</p> +<p>—Pas pour une heure, ai-je dit, je m'en souviens, mais cette parole +a +été le cri de l'égoïsme et de la passion: je +n'ai pensé qu'à moi, qu'à +mon amour, qu'à mon bonheur; je n'ai pensé ni à +ton repos, ni à la santé +de ta mère. Et cependant ce sont choses qu'il ne faut pas +oublier. Toute +la nuit j'ai donc réfléchi à ce cri qui m'avait +échappé, et j'ai fait +mon examen de conscience, me disant que quand, de ton +côté, toi aussi tu +réfléchirais, tu me condamnerais pour cette pensée +égoïste.</p> +<p>—Te condamner serait me condamner moi-même.</p> +<p>—Toi, tu as le droit de disposer de ton repos, et, jusqu'à un +certain +point, de celui de ta mère. Moi, je ne l'ai pas. J'ai senti +cela. Mais +je n'ai pas voulu m'en tenir aux réflexions d'une nuit de +fièvre, ce +matin j'ai voulu demander un conseil sûr.</p> +<p>—Et à qui demandes-tu conseil quand il s'agit de nous?</p> +<p>—À quelqu'un de qui tu ne peux pas être jaloux, car si +bon que tu +sois, il est encore meilleur que toi; si sensé, si ferme que tu +sois, il +est encore plus sensé et plus ferme que toi,—au bon Dieu. Je +viens de +la Madeleine. J'ai été bien longtemps, cela est possible, +mais j'ai prié +jusqu'à ce que la lumière se fasse dans mon esprit +troublé et me montre +la route à suivre.</p> +<p>—Et de quelle route parles-tu? demanda Léon, qui était +fort peu +religieux de nature et d'éducation.</p> +<p>—De celle que nous devons prendre au sujet de la proposition de ta +mère: il faut que tu acceptes cette proposition.</p> +<p>—Tu veux que je parte en voyage, s'écria-t-il, toi! c'est toi +qui me +donnes un pareil conseil?</p> +<p>—Oh! le mauvais regard que tu m'as jeté. Ne détourne +pas les yeux, j'ai +lu ce qu'ils disaient; c'est une pensée de jalousie qui t'a +arraché ce +cri.</p> +<p>—De surprise, de doute, en ne comprenant pas comment tu peux me +conseiller de partir.</p> +<p>—Oh! l'ingrat! Je pense à lui, je ne pense qu'à lui et +à sa mère, je me +sacrifie, et il s'imagine que je lui conseille de s'en aller en voyage +pour être libre pendant qu'il sera parti! Mais, si je voulais ma +liberté, qui m'empêcherait de la prendre? Sommes-nous +mariés? Non, +n'est-ce pas? Je ne suis que ta maîtresse, et je puis te quitter +demain, +tout de suite. Si je ne le fais pas, c'est parce que je t'aime, +n'est-ce +pas? et rien que pour cela. C'est parce que je t'aime que j'ai +accepté +cette existence mesquine et bourgeoise, et non pour autre chose, non +pour les plaisirs et les avantages qu'elle me procure. Voilà en +quoi le +conseil judiciaire que tes parents t'ont donné est bon, c'est +qu'en te +liant les mains et en te laissant sans le sou, il te prouve à +chaque +instant que je t'aime pour toi, rien que pour toi. Eh bien! quand les +choses sont ainsi, je trouve mauvais que tu doutes de mon amour. Et je +trouve plus mauvais encore que tu en doutes au moment même +où cet amour +s'affirme par le plus grand sacrifice qu'il puisse te faire. Mais je ne +veux ni quereller ni me fâcher. Tu as eu une mauvaise +pensée, +oublions-la et revenons à ce que je te disais. Ta mère +est malade, et tu +dois tout faire pour lui rendre la santé; pour cela, le meilleur +moyen +c'est d'assurer son repos: qu'elle te sache en Allemagne, en +Angleterre, +en Amérique, en Asie, tandis que je serai à Paris, et +tout de suite elle +se rétablira. Voilà pour elle, à qui nous devons +tout d'abord penser; si +plus tard tu peux lui apprendre que je t'ai moi-même +conseillé ce +voyage, elle m'en saura peut-être gré. Maintenant, +occupons-nous de toi. +Si tu n'es pas malade, tu es en tout cas horriblement tourmenté +et +humilié par ces réclamations honteuses de Rouspineau et +de Brazier. À +ton retour, tu serais débarrassé d'eux, et cela aussi est +un point +important à considérer. Ce n'est pas le seul: au lieu de +ménager ton +argent, tu as été vite; espérant faire des +bénéfices qui te +permettraient de payer Brazier et Rouspineau, tu as parié aux +courses et +tu as perdu; de plus, toujours pour le même motif, tu as +confié d'assez +fortes sommes à ton ami Gaussin qui, avec ses combinaisons, +devait +ruiner la banque de Monte-Carlo, et qui s'est tout simplement +ruiné +lui-même en te perdant ton argent; de sorte que tu es +présentement dans +une assez mauvaise situation financière. Si tu voyages, tes +parents +seront obligés de t'accorder des frais de route; et ils le +feront sans +doute assez largement pour que tu puisses économiser dessus +quelque +bonne somme qui, à ton retour, te sera utile. Voilà les +pensées qui me +sont venues à l'église, et c'est pourquoi je te dis +d'accepter la +proposition de ta mère; pour elle, pour toi, pour nous. +Maintenant tu +feras ce que tu voudras; moi au moins j'aurai la conscience tranquille +et satisfaite, ce qui est quelque chose.</p> +<p>Tout cela était si raisonnable, si sage, qu'il ne pouvait pas +ne pas en +être touché. Évidemment son devoir de fils +était de donner à sa mère +malade la satisfaction qu'elle demandait. Évidemment son +intérêt à +lui-même était de se débarrasser au plus vite de +Brazier et de +Rouspineau. Évidemment en lui donnant ce conseil Hortense +agissait avec +une délicate générosité: cela était +d'une femme de coeur.</p> +<p>Il ne pouvait véritablement que remercier celle qui avait eu +assez +d'abnégation pour lui parler ce langage; ce qu'il fit.</p> +<p>Ce fut après avoir déjeuné avec sa chère +Hortense, plus chère que +jamais, qu'il se rendit chez sa mère.</p> +<p>Quand celle-ci apprit qu'il consentait à partir, elle pleura +de joie. +C'était la première fois qu'il la voyait pleurer, car +madame +Haupois-Daguillon n'était pas femme à s'abandonner +facilement à ses +émotions.</p> +<p>—Je ne mets qu'une condition à mon voyage, dit Léon en +souriant +doucement; si quinze jours après mon départ tu ne +m'écris pas que tu es +guérie, complétement guérie, je reviens; car tu +comprends bien, n'est-ce +pas, que ce voyage sera un pèlerinage pour obtenir ton +rétablissement.</p> +<p>—Avant huit jours je serai guérie.</p> +<p>Madame Haupois-Daguillon se demanda si elle ne devait pas rappeler +son +mari, pour qu'il vît Léon avant le départ de +celui-ci, mais elle crut +qu'il était plus sage d'éviter une rencontre dans +laquelle pourraient +s'échanger des reproches réciproques, et, au lieu de lui +écrire de +revenir, elle le pria de prolonger son absence.</p> +<p>Ç'avait été une question longuement +débattue de savoir où Léon +voyagerait, et comme madame Haupois-Daguillon laissait, bien entendu, +le +choix du pays à son fils, Cara avait fait adopter +l'Amérique.</p> +<p>—Ne fais pas les choses à demi, lui avait-elle dit, et pour +que tes +parents soient bien certains que nous ne nous verrons pas, va-t'en aux +États-Unis; c'est d'ailleurs un voyage qui t'intéressera, +et puis, comme +la dépense sera grosse, les économies que tu feras seront +grosses aussi.</p> +<p>Pendant les jours qui précédèrent son +départ, Léon alla chaque matin +passer deux heures avec sa mère, et le reste de son temps il le +donna à +Hortense: jamais elle n'avait été plus tendre pour lui; +jamais elle ne +l'avait aimé plus passionnément.</p> +<p>Il devait s'embarquer à Liverpool, et comme Byasson, par un +bienheureux +hasard (arrangé il est vrai avec madame Haupois-Daguillon), +avait des +affaires qui l'appelaient à Manchester, il avait +été convenu qu'il +accompagnerait son jeune ami jusqu'à bord du paquebot. Comme +cela on +aurait la certitude que Cara n'était pas du voyage, au moins +pour sa +première partie.</p> +<p>Ce fut donc seulement jusqu'à la gare du Nord que Cara put +conduire son +amant, et ce fut dans la voiture qui les avait amenés qu'ils se +séparèrent: que de baisers que d'étreintes, que de +promesses, que de +serments! Tu ne m'oublieras pas; tu ne me tromperas pas; tu le jures; +jure encore. Cara était affolée; Léon était +plus calme, mais cependant +très-ému, très-attendri.</p> +<p>Cependant, lorsque la portière de la voiture eut +été refermée, et +lorsque Léon eut disparu, Cara se remit assez vite; en rentrant +dans son +appartement, elle était tout à fait calme.</p> +<p>Elle trouva Louise en train d'entasser dans deux grandes malles du +linge +et des robes; les malles étaient bientôt pleines.</p> +<p>—Tu vas les faire porter rue Legendre, dit Cara, puis ce soir tu +iras +les reprendre et tu iras les déposer à la gare de +l'Ouest, bureau de la +consigne; prenons toutes nos précautions, et si la mère +me fait +surveiller, ce qui me paraît probable, elle en sera pour ses +frais. Tu +diras à la concierge que je suis malade et que je garde le lit.</p> +<p>Léon devait s'embarquer le samedi à Liverpool; +à midi, madame +Haupois-Daguillon reçut une dépêche de Byasson:</p> +<div class="blkquot"> +<p>«Liverpool, 11 heures.</p> +<p>«Ai quitté Léon sur le <i>Pacific</i>. Le +vapeur prend la mer, beau temps.»</p> +</div> +<p>Deux heures après, on remit à madame Haupois-Daguillon +une lettre qu'un +exprès venait d'apporter:</p> +<div class="blkquot">«La personne que nous avions mission de +surveiller +n'était point malade +comme elle le prétendait; elle n'est point chez elle, et nous +avons tout +lieu de croire qu'elle est sortie hier soir un peu avant minuit; +faut-il +rechercher où elle a pu aller?»</div> +<p>Avant de répondre, madame Haupois-Daguillon étudia +l'indicateur des +chemins de fer pour voir combien de temps au juste il fallait pour +aller +de Paris à Liverpool; cet examen la rassura; si Cara +était partie le +vendredi soir, un peu avant minuit, elle n'avait pas pu arriver +à +Liverpool avant le départ du <i>Pacific</i>.</p> +<p>Alors elle répondit un seul mot à cette lettre: +«Cherchez.»</p> +<p>Ce fut le lundi seulement qu'elle apprit le résultat de cette +recherche: +le samedi matin, la personne qu'on avait mission de surveiller +s'était +embarquée au Havre sur le <i>Labrador</i>, en route pour +New-York.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XXV</h3> +<br /> +<p>Les deux vapeurs le <i>Pacific</i> et le <i>Labrador</i> courent +à toute vitesse +sur l'Océan; l'un est sorti du canal de Saint-Georges, l'autre +de la +Manche; les mêmes eaux les portent, et, dans l'air frais et pur +qu'aucunes souillures terrestres ne ternissent, leurs fumées +noires +tracent la ligne qu'ils suivent.</p> +<p>Sur le pont du <i>Labrador</i> une femme à la toilette +élégante, une +Parisienne, Cara, une jumelle de courses à la main, sonde les +profondeurs vaporeuses de l'horizon, et quand passe un officier elle +lui +demande, mais sans préciser la question; si tous les vapeurs +partis +d'Europe le samedi pour l'Amérique suivent la même route.</p> +<p>Sur le pont du <i>Pacific</i>, Léon regarde aussi la mer, +mais il ne cherche +rien à l'horizon; que lui importe que tel navire soit ou ne soit +pas en +vue; s'il promène les yeux çà et là, c'est +en rêvant mélancoliquement.</p> +<p>Depuis longtemps il n'avait pas eu une heure de solitude et de +liberté; +il avait été si bien pris, si étroitement +enveloppé par Cara, qu'il +avait peu à peu cessé de s'appartenir, pour lui +appartenir à elle, +n'ayant pas une pensée, une sensation, un sentiment qui lui +fussent +propres ou personnels, tous lui étaient suggérés +par elle, ou tout au +moins étaient partagés avec elle. On ne se dégage +pas facilement d'une +pareille absorption, on ne s'affranchit pas comme on veut d'une +pareille +servitude, car ce n'est pas seulement le corps qui se façonne +par +l'habitude, l'esprit et le coeur se modifient tout aussi +aisément, tout +aussi rapidement, et ce n'est pas du jour au lendemain qu'ils +reprennent +leur personnalité: seul sur ce navire il ne sentait en lui qu'un +vide +douloureux, une tristesse vague, que l'ennui de la vie à bord et +la +monotonie du spectacle de la mer roulant continuellement une longue et +grosse houle rendaient encore plus pesants. À qui parler? +L'oreille qui +l'écoutait ordinairement ne pouvait l'entendre, les yeux dans +lesquels +il cherchait l'accord de sa pensée ne pouvaient lui +répondre.</p> +<p>Mais peu à peu il se laissa gagner par le charme +mélancolique du voyage, +la monotonie même des choses qui l'entouraient le +pénétra, la répétition +régulière de ce qui se passait sous ses yeux lui offrit +un certain +intérêt, et de nouvelles habitudes vinrent insensiblement +remplacer +celles qui avaient été si brusquement rompues par son +départ.</p> +<p>D'ailleurs la vie même du bord avait pris une activité +pour l'équipage +et pour les passagers un intérêt qu'elle n'avait pas +pendant les +premières journées où l'on s'éloignait de +l'Europe; on approchait de +Terre-Neuve, de ce que les marins appellent les bancs, et c'est +toujours +le moment critique de la traversée.</p> +<p>La température s'était refroidie, l'air s'était +obscurci, et l'on avait +rencontré de grands icebergs qui, descendant du pôle, s'en +venaient +fondre dans les eaux chaudes du <i>Gulf Stream</i>; plusieurs fois le +vapeur +avait brusquement viré de bord, changeant sa route pour ne pas +aller +donner contre ces écueils flottants, s'ouvrir et couler bas. +Puis +d'épais brouillards, plus froids que la neige avaient +enveloppé le +navire, et jour et nuit le sifflet d'alarme, par des coups stridents, +avait averti les autres navires qui pouvaient se trouver sur son chemin.</p> +<p>—Coulerons-nous ceux que nous rencontrerons, serons-nous +coulés par +eux?</p> +<p>De pareilles questions discutées avec les officiers qui, dans +leurs +caoutchoucs couverts de givre et la barbe prise en glace, arpentent le +pont, sont faites pour distraire l'esprit et susciter l'émotion.</p> +<p>Quand Léon débarqua à New York, son état +moral ne ressemblait en rien à +celui dans lequel il se trouvait lorsqu'il s'était +arraché des bras de +Cara à la gare du Nord.</p> +<p>Si son père et sa mère, si Byasson avaient pu le voir, +ils auraient cru +que les espérances du fonctionnaire de la préfecture de +police étaient +en train de se réaliser: la puissance de l'accoutumance +était +considérablement affaiblie, et il ne faudrait pas bien des +journées de +voyage encore sans doute pour qu'elle fût tout à fait +détruite. Alors, +que resterait-il de cette liaison? Ne verrait-il pas Cara ce qu'elle +était réellement?</p> +<p>Avant son départ de Paris il avait été convenu +qu'il descendrait au +grand hôtel de la cinquième avenue, et c'était +là qu'on devait lui +envoyer des dépêches, s'il était besoin qu'on lui +en envoyât; en tout +cas, c'était là qu'on devait lui adresser ses lettres.</p> +<p>De dépêches, il n'en attendait point; loin de +s'aggraver l'état de sa +mère avait dû s'améliorer, et il n'y avait pas +à craindre qu'Hortense +fût malade; triste, oui, ennuyée, mais non malade. Ce ne +fut donc que +par une sorte d'acquit de conscience qu'il demanda s'il n'y avait pas +de +dépêche à son nom.</p> +<p>Grande fut sa surprise, profonde fut son angoisse lorsqu'on lui en +remit +une, et sa main trembla en l'ouvrant:</p> +<div class="blkquot"> +<p>«Arriverai par <i>Labrador</i> peu après toi; +n'écris à personne, ne +télégraphie pas sans nous être vus.</p> +<p style="text-align: right;">«HORTENSE.»</p> +</div> +<p>Il resta stupéfait.</p> +<p>Que se passait-il? Pourquoi cette dépêche? Pourquoi ce +voyage? Pourquoi +ne devait-il pas écrire? Pourquoi ne devait-il pas +télégraphier?</p> +<p>Toutes ces questions se pressaient dans sa tête +troublée sans qu'il leur +trouvât une réponse satisfaisante ou raisonnable.</p> +<p>Cette dépêche, en plus de l'inquiétude qu'elle +lui causa, n'eut qu'un +résultat, qui fut de lui imposer le souvenir de Cara; il ne vit +plus +qu'elle, il ne pensa plus qu'à elle, il fut à elle comme +s'il était +encore à Paris et comme s'il venait de la quitter.</p> +<p>Pourquoi arrivait-elle?</p> +<p>Était-elle jalouse?</p> +<p>Il n'y avait guère que cette explication qui parût +sensée, et encore +avait-elle un côté absurde: une femme jalouse n'envoie pas +une dépêche à +celui qu'elle soupçonne.</p> +<p>Il se rendit au bureau de la compagnie transatlantique +française pour +savoir quand devait arriver le <i>Labrador</i>; on lui répondit +que, parti du +Havre le samedi, il était attendu d'un moment à l'autre.</p> +<p>Ainsi Hortense avait quitté le Havre le jour où +lui-même s'embarquait à +Liverpool: c'était là un fait qui rendait ce +mystère de plus en plus +inextricable.</p> +<p>Le mieux était donc d'attendre sans chercher à +comprendre ce qui +échappait à des conjectures raisonnables.</p> +<p>Et, en attendant, il se fit conduire chez le banquier où sa +mère lui +avait ouvert un crédit; cela occuperait son temps et calmerait +son +impatience, cela le distrairait de voir Wallstreet, le quartier de la +finance.</p> +<p>Il fit passer sa carte à ce banquier qui, depuis longtemps, +était en +relation d'affaires avec la maison Haupois-Daguillon. Celui-ci le +reçut +plus que froidement. Alors Léon parla de son crédit.</p> +<p>Sans répondre, le banquier prit une dépêche dans +un tiroir et la lui +présenta; elle était en français et ne contenait +que quelques mots:</p> +<div class="blkquot"> +<p>«Considérez lettre du 5 courant comme non avenue et +ouverture de crédit +annulée.</p> +<p style="text-align: right;">«Haupois-Daguillon.»</p> +</div> +<p>C'était marcher de surprise en surprise; mais, si la +première était +stupéfiante, celle-là en plus était outrageante.</p> +<p>C'était sa mère qui annulait, par une +dépêche adressée à son banquier +et non à lui-même, le crédit qu'elle lui avait +ouvert avant son départ, +gracieusement, généreusement, sans même qu'il le +demandât, et d'une +façon beaucoup plus large qu'il ne paraissait nécessaire.</p> +<p>Évidemment c'était quand sa mère avait appris +le départ d'Hortense, +qu'elle avait envoyé une dépêche; mais alors, +pourquoi l'avoir adressée +au banquier et non à lui? il y avait là une marque de +méfiance qui lui +causa une profonde blessure, aussi cruelle que l'avait +été celle faite +par la demande de conseil judiciaire.</p> +<p>Qu'elle crût qu'il l'avait trompée en se faisant +accompagner par +Hortense dans ce voyage, cela il l'admettait et il ne pouvait pas trop +se fâcher de cette absence de confiance; mais qu'elle le +supposât +capable de s'approprier indélicatement un argent qu'on lui +refusait, +cela malgré ses efforts pour se calmer, l'exaspérait et +lui donnait la +fièvre.</p> +<p>Ce fut dans ces dispositions qu'il attendit que le <i>Labrador</i> +arrivé, +mais retenu à la quarantaine, pût débarquer ses +passagers.</p> +<p>Si Hortense ne pouvait pas lui apprendre ce qui avait inspiré +la dépêche +au banquier, au moins elle lui expliquerait ce qui avait +nécessité son +voyage; il n'aurait plus à aller d'une interrogation à +une autre, les +brouillant, les enchevêtrant et n'arrivant à rien.</p> +<p>De loin il l'aperçut, appuyée sur le bastingage, lui +faisant des signes +avec son mouchoir.</p> +<p>Enfin elle mit le pied sur le pont volant et, se faufilant au milieu +des +passagers qui ne se hâtaient point, n'étant attendus par +personne, elle +arriva à Léon, et émue, palpitante, elle se jeta +dans ses bras.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XXVI</h3> +<br /> +<p>Ils montèrent en voiture pour se rendre à +l'hôtel, et aussitôt Léon +voulut interroger Cara.</p> +<p>Mais, sans répondre, elle le regarda en le pressant dans ses +bras:</p> +<p>—Laisse-moi te regarder, t'embrasser, dit-elle, enfin je suis +près de +toi; je te tiens; on ne nous séparera plus; oh! ces douze jours! +j'ai +vieilli de dix ans. M'aimes-tu?</p> +<p>—Tu le demandes?</p> +<p>—Oui, et il faut que tu le dises, il faut que tu le jures; il faut +que +je voie, que je sente que tu n'es pour rien dans ce qui arrive.</p> +<p>—Mais qu'arrive-t-il?</p> +<p>—Tu ne le sais pas?</p> +<p>Disant cela, elle plongea dans ses yeux.</p> +<p>—Non, continua-t-elle, tu ne le sais pas; ce regard limpide, ces +yeux +honnêtes ne peuvent pas mentir; je savais bien que je n'aurais +qu'à te +voir pour être rassurée.</p> +<p>—Mais encore....</p> +<p>—On a préparé une terrible machination pour nous +séparer.</p> +<p>—Qui?</p> +<p>—Tes parents, ta mère: j'en ai la preuve que je t'apporte; +quand tu +auras vu, quand tu auras lu, tu comprendras que nous avons +été trompés, +dupés.</p> +<p>Elle le regarda du coin de l'oeil; elle fut surprise de voir qu'il +ne +bronchait pas, qu'il ne se révoltait pas,—et cela était +un point d'une +importance décisive qu'il écoutât les accusations +contre sa mère, sans +même tenter de les arrêter.</p> +<p>—Que dois-je lire?</p> +<p>—À l'hôtel; jusque-là laisse-moi tout à +la joie de te voir; puisque +nous sommes réunis nous pourrons parler, nous expliquer, car il +faut que +nous nous expliquions franchement, loyalement, sans +arrière-pensée, et +que nous sachions à quoi nous en tenir, non-seulement pour +l'heure +présente, mais pour l'avenir.</p> +<p>Il voulut insister, elle lui ferma les lèvres avec un baiser.</p> +<p>—Laisse-moi jouir de ces minutes du retour qui passent trop vite; je +t'ai, je te tiens, je n'écouterai qu'un mot si tu veux bien me +le dire: +m'aimes-tu?</p> +<p>Ils arrivèrent à l'hôtel et alors il voulut la +prendre dans ses bras, +mais elle se dégagea et le tint à distance.</p> +<p>—Maintenant, dit-elle, l'heure des explications décisives a +sonné; j'ai +voulu, pendant ce trajet, n'être qu'à la tendresse et +à l'amour; +maintenant c'est notre vie qui va se décider.</p> +<p>De son carnet elle tira un papier plié en quatre et le lui +tendit:</p> +<p>—Lis, dit-elle.</p> +<p>Il voulut la tenir dans son bras pendant que de l'autre il prenait +ce +papier, mais doucement elle recula et se tint debout devant lui, tandis +qu'il restait assis.</p> +<p>—Je veux te voir, dit-elle, c'est ton regard qui m'apprendra ce que +je +dois faire.</p> +<p>Ayant ouvert ce papier il courut à la signature; mais, +après avoir lu le +nom de Rouspineau, il regarda Hortense avec surprise, comme pour lui +dire qu'il jugeait inutile de continuer:</p> +<p>—Lis, dit-elle d'une voix saccadée, ne vois-tu pas que tu me +fais +mourir?</p> +<p>Il lut:</p> +<div class="blkquot">«Je soussigné reconnais: 1° que +c'est par ordre de +madame +Haupois-Daguillon que j'ai fait des démarches pour être +payé par M. Léon +Haupois de ce qu'il me doit; 2° que les quatre premiers billets +souscrits par M. Léon Haupois ont été payés +à l'échéance par la maison +Haupois-Daguillon et qu'ils n'ont été protestés +que pour la forme.»</div> +<p>Comme il restait immobile, accablé, elle dit:</p> +<p>—Tu connais l'écriture de Rouspineau, tu connais sa +signature, tu ne +les connais que trop par toutes les lettres dont il t'a poursuivi, tu +vois donc que cette reconnaissance est bien écrite par lui.</p> +<p>Il ne répondit pas.</p> +<p>—Tu vois aussi quel a été le rôle de Rouspineau, +et comment on s'est +servi de lui comme on s'est servi de Brazier pour te forcer à +quitter +Paris, où l'on t'a, par toutes ces humiliations, rendu la vie +insupportable. Rouspineau et Brazier, pour gagner leur argent, ont +joué +le rôle qui leur était imposé, et ta mère +elle-même a joué le sien dans +la comédie de la maladie; enfin, on s'est moqué de toi.</p> +<p>C'était lentement qu'elle parlait, en le regardant, surtout +en attendant +que chaque mot eût produit son effet, de façon à +n'arriver que +progressivement à sa conclusion.</p> +<p>Tout à coup Léon releva la tête, et la regardant +en face:</p> +<p>—As-tu vu ma mère? dit-il.</p> +<p>—Non.</p> +<p>—As-tu vu quelqu'un envoyé par elle?</p> +<p>—Personne.</p> +<p>—Lui as-tu écrit?</p> +<p>—Tu es fou.</p> +<p>Comme elle ne connaissait pas la dépêche envoyée +au banquier, elle se +demandait ce que signifiaient ces étranges questions; mais son +plan +étant tracé à l'avance, elle ne voulut pas s'en +écarter:</p> +<p>—Ce que tu veux savoir, n'est-ce pas, dit-elle, c'est comment j'ai +appris le rôle joué par Rouspineau en cette affaire. Tout +simplement en +l'interrogeant. J'avais, je l'avoue, été bien surprise +par les demandes +insolentes de Brazier et de Rouspineau. L'insistance de ces gens +à te +poursuivre me paraissait étrange et jusqu'à un certain +point +inexplicable. Tu n'es pas la premier fils de famille à qui ils +ont prêté +de l'argent: tu étais le premier à qui ils le +réclamaient de cette +façon. Le vendredi, veille de ton départ, Rouspineau, +depuis longtemps +déjà pressé par moi, se décida à +parler. D'aveu en aveu, je lui arrachai +ce que tu viens de lire, et, contre l'engagement que je pris de lui +payer les deux billets que tu dois encore, il consentit à +m'écrire ce +papier. Ceci se passait le vendredi soir; tu devais t'embarquer le +samedi matin à Liverpool. Que faire? Il m'était +impossible de te +rejoindre; et, d'autre part, je n'osais t'envoyer une +dépêche, craignant +qu'elle fût interceptée par ton ami Byasson, qui, tu dois +le comprendre +maintenant, ne t'avait accompagné que pour te surveiller et +t'expédier +comme un colis, sans crainte de retour. Ah! toutes les +précautions +étaient bien prises. Alors je résolus de te rejoindre +ici. J'eus le +temps de rentrer chez moi, de faire mes malles à la hâte, +avec l'aide de +Louise, et de prendre le train du Havre, qui part à minuit dix +minutes. +Arrivée au Havre, j'allai au télégraphe pour +t'envoyer ma dépêche, puis +je m'embarquai sur le <i>Labrador</i>; et me voici. Dans quelle +situation +morale je fis la traversée, tu peux l'imaginer: je voyais tout +le monde +conjuré pour te séparer de moi et je me demandais si tu +n'étais pas +d'accord avec tes parents.</p> +<p>—Moi!</p> +<p>—Cela était absurde et encore plus injuste, j'en conviens, +mais toi +aussi tu conviendras qu'il était bien difficile d'admettre que +ta mère +qui, tu l'as toujours dit, t'aime et ne veut que ton bonheur, il +était +bien difficile d'admettre que ta mère avait pu toute seule +machiner un +pareil plan. J'ai quitté Paris décidée, je te +l'avoue, à pousser les +choses à l'extrême, pour trancher notre situation dans un +sens ou dans +un autre: ou nous nous séparerons franchement, ou je deviens ta +femme; +tu as vingt-cinq ans accomplis, tu peux te marier malgré ton +père et ta +mère, à la condition de leur faire des sommations; si tu +m'aimes comme +je t'aime, si tu comprends que je suis tout pour toi, qu'il n'y a que +près de moi que tu peux trouver de l'affection et de la +tendresse, si tu +vois enfin ce qu'est pour toi cette famille qui t'a donné un +conseil +judiciaire, qui t'as déshonoré en te livrant aux +moqueries des usuriers, +qui s'est jouée de ton bonheur, de ton honneur, dans le seul +intérêt de +son argent; si tu comprends tout cela, tu n'hésites pas à +me donner ton +nom dont je suis digne par l'amour que je t'ai toujours +témoigné; si tu +hésites, retenu par je ne sais quelles lâches +considérations mondaines, +je n'hésite pas, moi, à me séparer d'un homme qui +n'est pas digne d'être +aimé.</p> +<p>Elle avait prononcé ce discours, évidemment +préparé à l'avance, en +détachant chaque mot, et les yeux dans les yeux de Léon; +c'était en +arrivant seulement à son projet de mariage qu'elle avait +pressé son +débit, de manière à n'être pas interrompue. +Ayant dit ce qu'elle avait à +dire, elle attendit, suivant sur le visage de son amant les divers +mouvements qui l'agitaient, et lisant en lui comme dans un livre.</p> +<p>Or, ce qu'elle lisait n'était pas pour la satisfaire: tout +d'abord la +surprise, puis l'embarras, puis enfin la répulsion.</p> +<p>Mais elle n'était pas femme à se fâcher et +encore moins à se décourager +en voyant l'accueil fait à son projet.</p> +<p>À vrai dire, elle l'avait prévu cet accueil. Elle +connaissait trop bien +Léon pour s'imaginer, alors que dans les longues heures de la +traversée +elle préparait ce discours, qu'il allait lui répondre en +lui sautant au +cou et en écrivant à un notaire de Paris pour que +celui-ci procédât aux +sommations respectueuses. Cette hardiesse de résolution +n'était pas dans +le caractère de Léon. Si monté qu'il pût +être contre ses parents,—et de +ce côté elle l'avait trouvé dans les dispositions +les plus favorables à +ses desseins,—si exaspéré qu'il fût, il avait trop +le sentiment de la +famille, il était trop petit garçon, il était trop +dominé par le respect +humain pour risquer aussi franchement une déclaration de guerre +à +visage découvert. Si elle l'avait cru capable d'un pareil coup +de tête, +elle n'aurait pas entrepris ce voyage d'Amérique, et à +Paris même elle +se fût fait épouser. Si, malgré ses +prévisions, elle avait cependant +parlé de ce mariage précédé de sommations, +c'est parce qu'il était dans +ses principes de ne jamais rien négliger de ce qui avait une +chance, si +faible qu'elle fût, de réussir. Or, comme il se pouvait +que Léon, en se +voyant en butte aux tracasseries de sa famille, entrât dans un +accès +d'exaspération qui lui ferait accepter cette idée de +mariage, elle avait +cru devoir la mettre en avant, quitte à se replier sur une +autre, si +celle-là était repoussée. Et, en +conséquence, elle avait préparé cette +autre idée dont la réalisation, pour lui donner des +avantages moins +complets que la première, n'en serait pas moins cependant pour +elle un +superbe succès qui couronnerait ses efforts.</p> +<p>L'exaspération ne s'étant pas produite chez +Léon au point de l'entraîner +aux dernières extrémités, Cara ne commit point la +maladresse de lui +faire une scène de reproches, qui n'aurait abouti à rien +de pratique. +Elle était indignée de voir son embarras et son trouble, +et c'eût été +avec une véritable jouissance qu'elle lui eût +reproché sa lâcheté en +l'accablant de son mépris. Mais on ne fait pas ce qu'on veut en +ce +monde, et elle n'avait pas traversé l'Océan pour s'offrir +des +jouissances purement platoniques. Plus tard elle se vengerait de ces +hésitations enfantines; pour le moment, elle avait mieux +à faire; plus +tard, elle lui dirait ce qu'elle pensait de lui; pour le moment elle ne +devait lui dire que ce qui était utile.</p> +<p>Jusqu'alors elle avait parlé debout devant Léon en le +tenant sous son +regard; mais, si cette position était bonne pour l'observer et +le +dominer, elle était mauvaise pour le toucher et dans un +mouvement de +trouble passionné lui faire perdre la tête.</p> +<p>Elle vint donc se placer près de lui sur le canapé +où il était assis:</p> +<p>—Voilà dans quelles dispositions j'ai quitté Paris, +dit-elle, décidée à +t'obliger à la rupture ou au mariage, à la rupture si tu +étais le +complice de ta famille, ou au mariage si tu en étais la victime. +Et ma +résolution était si bien arrêtée que j'ai eu +soin de prendre avec moi +tous les papiers nécessaires à ce mariage: tes actes de +naissance et de +baptême, ainsi que les miens. Tu vas me dire que ce n'est pas en +quelques minutes qu'on obtient ces actes. Cela est juste, et je ne veux +pas qu'à cet égard il s'élève un doute dans +ton esprit: j'avais ces +actes depuis quelque temps déjà, bien avant que ton +voyage fût décidé, +les légalisations qui sont sur les actes de naissance en feront +foi par +leur date.</p> +<p>Pourquoi avait-elle levé ces actes bien avant que le voyage +de Léon fût +décidé? Ce fut ce qu'elle n'expliqua pas; il suffisait au +succès de son +plan que Léon ne pût pas croire qu'elle avait eu le temps +de les obtenir +entre le moment où Rouspineau avait parlé et celui +où elle était partie, +et la date de la légalisation était une réponse +suffisante à cette +question si Léon se la posait.</p> +<p>Elle continua:</p> +<p>—Pendant les premiers jours de la traversée, je m'affermis +dans ma +résolution: rupture ou mariage; il n'y avait que cela de +possible, il +n'y avait que cela de digne.</p> +<p>—Comment as-tu pu admettre de sang-froid que je te trompais?</p> +<p>—Remarque que j'étais dans une situation terrible: si je +n'admettais +pas que tu me trompais, je devais admettre que c'était ta +mère qui te +trompait, et, malgré tout, je n'osais porter une pareille +accusation +contre celle qui était ta mère, tant jusqu'à ce +jour je m'étais habituée +à la respecter. Enfin je passai quelques jours dans une angoisse +affreuse, malade en plus, horriblement malade par la mer. Pendant ces +jours de douleur, je n'ai pas quitté ma cabine. Cependant, cet +état de +maladie et de faiblesse a eu cela de bon qu'il a calmé la +fièvre et la +colère qui me dévoraient quand j'ai quitté Paris. +Une nuit que tout le +monde dormait dans le navire et que le silence n'était +troublé que par +le ronflement de la machine et le gémissement du vent dans la +mâture, +j'ai eu une vision. Je dis une vision et non un rêve, car je ne +dormais +pas. Écoute-moi sérieusement.</p> +<p>—Je t'écoute.</p> +<p>—Sans douter de la réalité de cette vision, +malgré ton irréligion. J'ai +vu, j'ai entendu mon ange gardien. Avec tes idées, je sais que +cela doit +te paraître insensé; cependant cela est ainsi. Il me +parle, et voici ses +paroles: «Tu serais coupable de pousser ton ami à peiner +ses parents. +Mais tu serais coupable aussi de persévérer plus +longtemps dans la vie +qui est la vôtre.» Puis la vision disparut, et je restai +livrée à mes +pensées, m'efforçant de m'expliquer ces paroles qui +m'avaient +bouleversée. Le premier avertissement me parut assez facile +à +comprendre, il voulait dire que je ne devais pas exiger de toi les +sommations respectueuses à tes parents, qui seraient une si +cruelle +blessure pour leur vanité et leur orgueil; donc je devais +renoncer à +mon projet de mariage tel que je l'avais arrangé dans ma +tête pendant +ces si longues journées. Je ne suis pas femme à +désobéir à la volonté de +Dieu; je renonçai donc à ce mariage.</p> +<p>Elle baissa les yeux comme si elle était profondément +émue, mais elle +avait été douée par la nature d'une qualité +que l'usage avait +singulièrement perfectionnée, celle de voir sans +paraître regarder; elle +remarqua que le visage de Léon, jusqu'alors douloureusement +contracté, +se détendit.</p> +<p>Après un moment donné à l'émotion, elle +poursuivit:</p> +<p>—Le second avertissement était moins clair: comment ne pas +persévérer +dans la vie qui était la nôtre? La première +idée qu'il s'offrit à mon +esprit fut celle de la rupture: je devais me séparer de toi. +S'il +m'avait été cruel de renoncer à ce projet de +mariage qui assurait mon +bonheur pour l'éternité, combien plus cruelle encore me +fut la pensée de +la séparation! J'avais pu, après bien des combats, +abandonner +l'espérance d'être ta femme; mais je ne pouvais pas +t'abandonner +toi-même, renoncer à notre amour, à mon bonheur, +à la vie. Je me dis +qu'il était impossible que telle fût la volonté de +Dieu, et je cherchai +un autre sens à ces paroles. C'est hier seulement que j'ai +trouvé, et de +ce moment j'ai abandonné ma cabine, guérie, pour monter +sur le pont +comme si j'étais insensible au mal de mer; voilà pourquoi +je ne suis pas +trop défaite; ah! si tu avais pu me voir il y a deux ou trois +jours, je +n'étais qu'un spectre: comment suis-je?</p> +<p>Elle resta un moment assez long à le regarder dans les yeux, +en face de +lui, et si près, que de son souffle elle lui faisait trembler la +barbe.</p> +<p>Il voulut encore la prendre dans ses bras, mais doucement elle lui +abaissa les mains qu'elle prit dans les siennes et qu'elle embrassa +tendrement.</p> +<p>—Écoute-moi, dit-elle, je t'en prie, écoute-moi avec +toute ton âme, +sans distraction, sans pensée étrangère à +ce qui nous occupe, car c'est +ma vie que tu vas décider par un oui ou par un non; +écoute-moi.</p> +<p>Et de nouveau, se penchant en avant, elle lui baisa les mains, mais +cette fois fiévreusement, passionnément.</p> +<p>—Ce qui m'avait trompé, dit-elle, c'était la +pensée que je devais +renoncer à devenir ta femme. Ta femme par un mariage +légal avec +consentement de tes parents et publications, oui, à cela je dois +renoncer. Mais ta femme par un mariage religieux, sans consentement de +tes parents, sans publications; ta femme pour toi seul et pour Dieu; +oui, voilà ce que je dois poursuivre, voilà ce que Dieu +exige, voilà ce +que je te demande, voilà ce que tu m'accorderas, si tu m'aimes, +voilà ce +que je vais exiger de toi et ce qui amènerait notre +séparation si tu me +le refusais. Je t'ai demandé de m'écouter tout à +l'heure, je te répète +ma prière à tes genoux; avant de parler, avant de +répondre, avant de +prononcer le oui ou non qui va décider notre vie à tous +deux, notre +bonheur ou notre malheur, comme tu voudras, écoute-moi jusqu'au +bout.</p> +<p>Elle se laissa glisser à terre, et, jetant les bras autour de +Léon, elle +resta serrée contre lui, la tête levée, le +regardant ardemment:</p> +<p>—Et ce que je te demande ce n'est rien qu'une marque d'amour, la +plus +grande, la plus haute que tu puisses me donner. C'est pourquoi tu me +vois à tes genoux te priant, te suppliant à mains jointes +comme si je +m'adressais à Dieu. J'aurais persisté dans ma +première idée d'exiger de +toi un vrai mariage, je ne serais pas dans cette position. Je t'aurais +dit simplement ce que je désirais et j'aurais attendu la +réponse sans +appuyer ma demande par un mot ou par un geste, car un vrai mariage +légal +m'aurait donné des droits que celui que j'implore ne me donnera +jamais. +Par un mariage légal je me serais trouvée ta femme aux +yeux de la loi, +c'est-à-dire que j'aurais partagé ta fortune, celle que +tu recueilleras +un jour dans la succession de tes parents, j'aurais porté ton +nom, +j'aurais été ton héritière pour le cas +où tu serais mort avant moi. Cela +eût compliqué ma demande de questions d'argent et +d'intérêts qui +m'eussent imposé une grande réserve. Dieu merci, cette +réserve n'existe +pas maintenant, et je n'ai pas à me renfermer dans une froide +dignité. +Je peux te prier, te supplier, faire appel à ta tendresse, +à l'amour, à +nos souvenirs de bonheur, sans qu'on puisse m'accuser de calcul et sans +craindre de mêler l'argent au sentiment, car ce mariage purement +religieux, ne me donnera aucuns droits à ta fortune, je ne serai +pas ta +femme pour la loi, je ne porterai pas ton nom, pour tous notre union +sera nulle, elle n'existera que pour nous ... et que pour Dieu. +Voilà +pourquoi j'insiste, pourquoi je te presse: que m'importe la loi des +hommes, je n'ai souci que de celle de Dieu.</p> +<p>Ce n'était pas seulement par la parole qu'elle le pressait, +c'était +encore par le regard, par la voix, par l'accent, par le geste, se +serrant contre lui, l'enveloppant, l'étreignant, le fascinant: +s'il y +avait de l'habileté dans ce qu'elle disait, combien plus encore +y en +avait-il dans la façon dont elle le disait: ce discoure +eût pu laisser +calme un indifférent, mais ce n'était pas à un +indifférent qu'elle +s'adressait, c'était à un homme qui l'aimait, qui +était séparé d'elle +depuis quinze jours, qu'elle avait depuis longtemps +étudié dans son fort +aussi bien que dans son faible, et qu'elle connaissait comme la +pianiste +connaît son clavier. Pendant toute la traversée, elle +avait +soigneusement travaillé les airs qu'elle jouerait sur ce +clavier, et, +dans ce qu'elle disait, dans ce qu'elle faisait, rien n'était +livré aux +hasards dangereux de l'improvisation.</p> +<p>Que n'eût-elle pas espéré si elle avait pu +savoir que celui sur qui elle +exerçait déjà tant de puissance venait +d'être frappé au coeur par un +coup qui lui enlevait toute force de résistance! Connaissant la +dépêche +au banquier, ce n'eût peut-être pas été le +seul mariage religieux +qu'elle eût poursuivi.</p> +<p>Elle reprit:</p> +<p>—Pour être sincère, je dois dire que ce n'est pas +seulement le repos de +ma conscience que je te demande, c'est encore celui de ma vie +entière, +celui de la tienne. Il est bien certain que, par tous les moyens, tes +parents poursuivront notre séparation; le passé nous +annonce l'avenir; +ils ne reculeront devant rien. Qui sait s'ils ne réussiront pas? +On est +bien fort quand on est prêt à tout. Ce mariage nous +défendra contre eux, +et il me donnera la sécurité sans laquelle je ne peux +plus vivre. Tu +leur diras la vérité, et alors ils seront bien +forcés de renoncer à la +guerre. Qui sait même si ce ne sera pas la paix qui se fera quand +ils +auront compris que la guerre est impossible et inutile? Tu leur diras +aussi comment les choses se sont passées, comment je n'ai voulu, +comment +je n'ai demandé que le mariage religieux quand je pouvais exiger +l'autre, et cela leur montrera qui je suis; ils apprendront par +là à me +connaître et, je l'espère, à m'estimer: Qui sait ce +que deviendront +alors leurs sentiments pour moi: nous vois-tu tous réunis?</p> +<p>Elle se tut pendant quelques secondes voulant laisser à la +réflexion le +temps de sonder cet avenir qu'elle n'avait voulu qu'indiquer.</p> +<p>Puis, après avoir étreint Léon une +dernière fois et lui avoir baisé les +mains longuement en les mouillant de ses larmes brûlantes, elle +se +releva:</p> +<p>—J'ai tout dit. À toi maintenant de prononcer. Jamais nous +n'avons +traversé une crise plus grave. C'est notre vie ou notre mort que +tu vas +choisir. Tu dis oui et je me jette dans tes bras pour y rester à +jamais, +n'ayant d'autre souci que de me consacrer à toi tout +entière et de te +rendre heureux en t'aimant, en t'adorant comme jamais homme n'a +été +adoré. Tu dis non, et je m'éloigne pour ne te revoir +jamais, car mon +amour ne résisterait pas au mépris que tu me +témoignerais en me refusant +une juste satisfaction qui te coûtera si peu. Réduite aux +termes dans +laquelle je la pose, la question que tu as à trancher en ce +moment +consiste simplement à savoir si tu m'aimes ou si tu ne m'aimes +pas. Tu +m'aimes, je reste; tu ne m'aimes plus, je pars. C'est donc là le +mot, le +seul que tu as à dire: je t'aime. Tes lèvres l'ont +prononcé bien +souvent, le diront-elles encore, ou ne le diront-elles point?</p> +<p>Parlant ainsi, elle avait fièvreusement remis son chapeau et +son +manteau, puis, à chaque mot, elle avait avancé peu +à peu vers la porte +qu'elle touchait.</p> +<p>Léon l'avait suivie.</p> +<p>Elle posa la main sur le bouton de la serrure, puis elle plongea ses +yeux dans ceux de son amant.</p> +<p>Ils restèrent ainsi longtemps; enfin il ouvrit les bras, et +elle +s'abattit sur sa poitrine.</p> +<p>Qu'avait-elle à demander de plus?—Il l'avait retenue.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>XXVII</h3> +<br /> +<p>Elle n'était pas femme à s'endormir dans le +succès et à attendre +patiemment que Léon fût disposé à +réaliser l'engagement tacite qu'elle +avait eu tant de peine à lui arracher.</p> +<p>Il pouvait réfléchir lorsqu'il serait de sang-froid et +revenir alors sur +cet engagement.</p> +<p>D'autre part il y avait à craindre que ses parents +n'intervinssent +auprès de lui, soit en accourant eux-mêmes +d'Amérique, soit en faisant +agir un homme d'affaires habile, et qu'ils n'arrivassent ainsi à +changer +sa résolution, qui n'était pas assez ferme pour qu'on +pût avoir pleine +confiance en elle.</p> +<p>Dans ces circonstances, le mieux était donc de ne pas perdre +une minute +et de faire célébrer aussi promptement que possible le +mariage +religieux.</p> +<p>Elle savait que les mariages de ce genre se font facilement et +rapidement en Amérique, mais elle ignorait en quoi consistaient +au juste +cette facilité et cette rapidité. On lui avait dit que +l'acte de +naissance et l'acte de baptême étaient les seules +pièces qu'on exigeait; +cela était-il vrai? Était-il vrai aussi que les +délais entre la demande +et la célébration étaient insignifiants? Elle +voulait mieux que des +on-dit plus ou moins vagues; c'était des certitudes qu'il lui +fallait.</p> +<p>Le lendemain matin, alors que Léon était encore au +lit, elle sortit +«pour aller remercier le bon Dieu; son absence ne serait que de +quelques +minutes, le temps d'aller à l'église la plus voisine, et +elle revenait».</p> +<p>Ce fut en effet à l'église catholique la plus +rapprochée qu'elle se fit +conduire; mais, au lieu de remercier le bon Dieu, elle entra à +la +sacristie et demanda si elle pouvait parler à un prêtre +qui fût Français +ou qui entendît le français. À ces mots, un +prêtre qui arrangeait des +surplis dans un tiroir lui répondit avec un accent +étranger +très-prononcé qu'il était à sa disposition.</p> +<p>Il se préparait à entrer dans l'église, croyant +qu'il s'agissait d'une +confession, quand elle le retint: elle venait lui demander un conseil +pour un mariage; et alors, dans un coin de la sacristie, elle lui +raconta l'histoire qu'elle avait préparée.</p> +<p>Elle venait d'arriver à New-York avec son fiancé, et +ils étaient pressés +de partir pour l'Ouest; mais avant ils voulaient faire bénir +leur union +par l'Église, si toutefois on ne leur imposait pas de trop longs +délais; +car si ces délais devaient les retenir à New-York, ils +seraient obligés +de se mettre en route avant d'avoir reçu le sacrement du +mariage, ce qui +serait une grande douleur pour leurs âmes chrétiennes: +elle désirait +donc qu'on abrégeât ces délais autant que possible; +elle était disposée +à payer toutes les dispenses nécessaires, et de plus +à faire à la +chapelle de la très-sainte Vierge un cadeau proportionné +au service +qu'on lui aurait rendu.</p> +<p>L'entretien fut long et Cara le fit sans cesse revenir sur ce point +décisif qu'il fallait pour leur salut qu'on les mariât +avant leur départ +pour l'Ouest. Mais le succès dépassa ses +espérances, car le prêtre +consentit à les marier à l'instant même, s'ils +avaient les pièces +exigées pour le mariage. Elle crut avoir mal entendu ou que le +prêtre +l'avait mal comprise, et elle recommença ses explications. Le +prêtre, +après l'avoir patiemment écoutée, lui +répéta ce qu'il lui avait déjà +dit. Elle eut peur alors qu'un tel mariage ne fût pas valable; +mais le +prêtre lui assura qu'il était au contraire indissoluble. +Elle pouvait +donc se présenter avec son fiancé quand elle le voudrait; +ce jour même, +le lendemain, et après s'être l'un et l'autre +confessés, ils seraient +mariés; ils n'auraient pas besoin d'amener des témoins, +on leur en +fournirait: un bedeau et un enfant de choeur rempliraient cet office.</p> +<p>Tout autre qu'un prêtre lui eût tenu ce langage, elle +eût cru qu'on se +moquait d'elle; mais ces paroles étaient évidemment +sérieuses; il ne lui +restait donc qu'à profiter de ce qu'elle venait d'apprendre et +au plus +vite; elle remercia ce prêtre si complaisant et lui dit qu'elle +allait +revenir bientôt avec son fiancé.</p> +<p>Avant de rentrer à l'hôtel, elle s'arrêta chez un +bijoutier et elle +acheta un anneau ainsi qu'une pièce de mariage.</p> +<p>Arrivée à l'hôtel, elle garda sa voiture, puis +rapidement elle monta à +la chambre de Léon; il était en train de s'habiller.</p> +<p>—Veux-tu mettre une redingote, lui dit-elle.</p> +<p>—Pourquoi ne veux-tu pas que je garde cette jaquette: je serai plus +à +mon aise.</p> +<p>—Parce que nous allons nous marier, et je ne voudrais pas que tu +fusses +en jaquette, cela me serait un mauvais souvenir.</p> +<p>—Nous marier! s'écria-t-il en riant.</p> +<p>Mais elle prit ses grands airs, et dignement elle lui raconta ce que +le +prêtre de Saint-François venait de lui apprendre: ils +étaient attendus; +elle avait promis de revenir avant une demi-heure.</p> +<p>Tout en parlant, elle changeait de robe et prenait une toilette +noire, +simple et sévère.</p> +<p>—Eh bien? dit-elle.</p> +<p>—Mais un pareil mariage est absurde, dit Léon, il ne vaut +rien.</p> +<p>—Que t'importe? ne t'inquiète pas de cela; dis-moi que tu +reviens sur +ce que tu m'as promis hier, que tu ne veux plus ce que tu as voulu, que +j'ai eu tort d'avoir foi en toi, je comprendrai tout cela; mais ne dis +pas que ce mariage est absurde; s'il l'est, c'est une raison +précisément +pour qu'il ne te fasse pas peur, puisqu'il ne t'engagera à rien; +s'il ne +l'est pas, ce que j'espère, ce que je crois, pourquoi le +refuserais-tu +aujourd'hui quand tu l'as accepté hier?</p> +<p>Il n'y avait pas à répondre, ou plutôt il y +avait trop de choses à +répondre.</p> +<p>La cérémonie fut bâclée en peu de temps; +ils signèrent sur un registre, +un vieux bedeau de quatre-vingts ans et un enfant de choeur de treize +ou quatorze ans signèrent après eux, puis le prêtre +qui avait célébré la +messe signa à son tour;—ils étaient mariés.</p> +<p>Dans un rêve, les événements n'auraient pas +marché plus vite.</p> +<p>Était-ce possible?</p> +<p>Précisément parce que la validité d'un mariage +conclu dans ces +conditions paraissait plus que douteuse à Léon, il voulut +faire quelque +chose de positif et de solide pour Hortense.</p> +<p>Après leur déjeuner, il la fit monter en voiture avec +lui, et il dit au +cocher de les conduire dans Broadway à un numéro qu'il +lui indiqua.</p> +<p>—Où allons-nous? demanda-t-elle.</p> +<p>—Tu vas le voir.</p> +<p>Ils s'arrêtèrent à la porte d'une Compagnie +d'assurances sur la vie, et +là, tout aussi promptement qu'à l'église +Léon conclut une assurance en +vertu de laquelle la compagnie s'engageait à payer à +madame Hortense +Binoche, sa femme, si elle lui survivait et après son +décès la somme de +cinquante mille dollars.</p> +<p>Quand Léon eut payé la première prime, il +montra son portefeuille à +Hortense, il ne lui restait que quelques billets.</p> +<p>—Voilà toute ma fortune, dit-il assez gaiement.</p> +<p>Et il lui raconta comment le crédit qui lui avait +été ouvert avait été +presque aussitôt supprimé.</p> +<p>—Ce qui est à la femme, dit-elle, est aussi au mari, nous +partagerons, +et comme avec ce que j'ai apporté nous ne sommes pas tout +à fait à sec, +nous nous en irons, si tu le veux bien, visiter les grands lacs et le +Canada, cela vaut bien la banale promenade des jeunes mariés en +Suisse +ou en Italie.</p> +<p>Trois jours après le départ de Léon et de Cara, +madame Haupois-Daguillon +débarquait à New-York et descendait à +l'hôtel que son fils venait de +quitter.</p> +<p>Elle accourait ayant tout quitté, tout bravé pour le +sauver, mais elle +arrivait trop tard: parti pour l'Ouest, où? on n'en savait rien, +pour +l'Ouest avec milady. Il n'y avait pas à le chercher, ni à +courir après +lui. Où le trouver? et d'ailleurs comment l'arracher à +cette femme?</p> +<p>Cependant ce voyage de madame Haupois-Daguillon ne fut pas +complétement +inutile; grâce au consul, pour qui elle avait une lettre de +recommandation, grâce à un homme d'affaires actif et +intelligent avec +qui on la mit en relations, elle apprit, avant de se rembarquer pour +l'Europe, que Léon s'était marié à +l'église Saint-François devant l'abbé +O'Connor, avec la demoiselle Hortense Binoche.</p> +<p>Marié! Lui, son fils!</p> +<p>Marié avec cette femme, une fille!</p> +<p>Léon et Cara employèrent trois mois à visiter +la région des grands lacs +et à descendre le Saint-Laurent; c'était un vrai voyage +de noces; jamais +on n'avait vu jeunes mariés plus tendres; cependant il y avait +des +heures où le mari paraissait sombre et préoccupé; +quant à la femme, elle +était radieuse, tout lui plaisait, la séduisait, +l'enchantait.</p> +<p>Enfin ils s'embarquèrent à Québec pour Glasgow, +et ce fut seulement +après une promenade en Écosse, non moins sentimentale que +celle du +Canada, qu'il rentrèrent à Paris.</p> +<p>Une surprise,—cruelle pour Cara,—les y attendait; le concierge de la +rue Auber remit à Léon toute une liasse de papiers +timbrés.</p> +<p>De la lecture de ces assignations, il résultait que M. et +madame +Haupois-Daguillon demandaient au tribunal de la Seine la nullité +d'un +prétendu mariage conclu par leur fils, Léon +Haupois-Daguillon, avec une +demoiselle Hortense Binoche, devant un prêtre de l'église +de +Saint-François, à New-York (États-Unis), lequel +mariage n'avait été +précédé d'aucune publication, et avait +été fait sans le consentement des +père et mère du marié; qu'aux termes de l'article +182 du Code civil, le +mariage ainsi contracté était nul, et qu'il importait aux +demandeurs de +ne pas laisser écouler le délai prévu par +l'article 183 du même Code +pour porter leur action en nullité devant la justice.</p> +<p>Faisant un rouleau de toutes ces paperasses, Léon les porta +immédiatement chez Nicolas pour savoir ce qu'il devait faire; +l'avis de +l'avocat fut qu'il n'y avait absolument rien à faire et qu'il +était +inutile de se défendre, attendu qu'il n'y avait pas un tribunal +en +France qui ne prononcerait la nullité d'un mariage conclu dans +de +semblables conditions: une seule chose était possible, +c'était +d'adresser des sommations respectueuses aux parents et, après +les délais +légaux et les formalités en usage, de +précéder à un nouveau mariage.</p> +<p>—Il n'y a que cela de pratique, dit Nicolas, et c'est le conseil que +je +vous donne si toutefois vous voulez de nouveau et toujours vous marier.</p> +<p>Comme Léon s'en revenait rue Auber et passait sur la place de +la +Madeleine, il aperçut une dame en grand deuil qui traversait le +boulevard comme pour entrer à l'église; cette dame +ressemblait d'une +façon frappante à sa mère: même tournure, +même taille, même démarche, +c'était à croire que c'était elle.</p> +<p>Mais cette pensée ne se fut pas plus tôt +présentée à son esprit qu'il la +chassa: cela n'était pas possible, c'était sa vision +intérieure qu'il +voyait; sa mère n'était pas en deuil.</p> +<p>De qui serait-elle en deuil?</p> +<p>Il regarda plus attentivement; une voiture ayant barré le +passage à +cette dame, celle-ci s'arrêta et tourna à demi la +tête du côté de Léon.</p> +<p>C'était-elle! le doute n'était pas possible, +c'était bien elle; mais +alors que signifiait ce deuil?</p> +<p>Instinctivement et sans réfléchir il traversa le +boulevard en courant.</p> +<p>Quand il rejoignit madame Haupois-Daguillon, elle atteignait les +premières marches de l'escalier.</p> +<p>—Mère? s'écria-t-il d'une voix étouffée.</p> +<p>Elle se retourna et en l'apercevant tout près d'elle elle +recula.</p> +<p>—En deuil, dit-il, tu es en deuil, de qui?</p> +<p>Elle le regarda un moment.</p> +<p>—De mon fils, dit-elle.</p> +<p>Et elle continua de gravir l'escalier sans se retourner, le laissant +écrasé, suffoqué.</p> +<br /> +<h4>FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.</h4> +<hr style="width: 65%;" /> +<br /> +<h2>TROISIÈME PARTIE</h2> +<h3>I</h3> +<br /> +<p>Le théâtre de l'Opéra annonçait <i>Hamlet</i>, +pour les débuts de +mademoiselle Harol, dans le rôle d'Ophélie.</p> +<p>C'était la première fois que Paris entendait ce nom, +qui, disaient les +journaux de théâtres, était celui d'une jeune +chanteuse, Française +d'origine, mais dont la réputation s'était faite en +Italie à la Scala, à +la Fenice, à la Pergola. Quelques articles avaient parlé +des succès +qu'elle avait obtenus sur ces scènes, mais Paris a autre chose +à faire +que de s'occuper de ce qui se passe à l'étranger, et +toute réputation +qu'il n'a pas consacrée, il s'imagine qu'il a ce droit, n'existe +pas +pour lui.</p> +<p>Faite simplement, modestement et sans réclames tapageuses, +l'annonce de +ce début n'avait pas produit une bien vive curiosité dans +le public: +aussi, lorsque le rideau se leva, la salle n'était-elle pas +celle d'une +représentation extraordinaire; trois ou quatre critiques tout au +plus +avaient daigné se déranger, parce qu'on leur avait fait +un service et +surtout parce qu'ils n'avaient pas à employer mieux leur +soirée +ailleurs; il y avait des trous dans les loges et plus d'un fauteuil +d'orchestre était vide.</p> +<p>Au milieu du premier tableau, Byasson vint occuper un de ces +fauteuils: +il n'y avait pas de première représentation ce +soir-là, et, ne sachant +que faire, il était venu à l'Opéra plutôt +pour ne pas se coucher trop +tôt que pour voir mademoiselle Harol qu'il ne connaissait pas et +dont il +n'avait pas souci; ce n'était pas une de ces débutantes +qui, par le +bruit dont elles ont soin de s'entourer, forcent l'attention.</p> +<p>Hamlet, en scène, exhalait ses plaintes sur l'inconstance et +la +fragilité des femmes, Byasson essuya les verres de sa lorgnette +et se +mit à examiner la salle, allant de loge en loge.</p> +<p>Il était absorbé dans cet examen et il tournait le dos +à la scène +lorsque, brusquement, il changea de position et braqua sa lorgnette sur +le théâtre: une voix qu'il avait déjà +entendue venait de réciter les +premiers mots du rôle d'Ophélie:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Hélas! votre âme, en proie<br /> +</span><span>A d'éternels regrets, condamne votre joie!<br /> +</span><span>Et le roi, m'a-t-on dit, a reçu vos adieux!<br /> +</span></div> +</div> +<p>Ce n'était pas seulement cette vois qu'il avait +déjà entendue; celle qui +chantait, il l'avait déjà vue aussi!</p> +<p>Madeleine!</p> +<p>Et, n'écoutant plus, il regarda; mais l'éclairage de +la rampe change les +traits; d'autre part, le blanc, le rouge et tous les ajustements de +théâtre substituent si bien le faux au vrai, qu'il resta +assez longtemps +la lorgnette braquée sans savoir à quoi s'en tenir.</p> +<p>Il avait si souvent pensé à Madeleine qu'il devait +être en ce moment le +jouet d'une illusion: il voyait Madeleine parce que Madeleine occupait +son esprit.</p> +<p>Cependant la ressemblance était véritablement +merveilleuse: c'était +elle, c'était sa tête ovale, son nez droit, ses yeux +bleus, ses cheveux +blonds, sa figure douce et pensive.</p> +<p>Mais n'était-ce point Ophélie qui +précisément ressemblait à Madeleine? +quoi d'étonnant à cela; le type de la beauté de +Madeleine n'était-il pas +celui de la beauté blonde, vaporeuse et poétique?</p> +<p>Le duo avec Hamlet venait de s'achever et les applaudissements +éclataient dans toute la salle s'adressant non-seulement +à Hamlet, mais +encore, mais surtout à Ophélie: en quelques minutes, le +public, +indifférent pour elle, avait été gagné et +charmé.</p> +<p>Byasson avait été trop occupé à regarder +mademoiselle Harol pour avoir +pu la bien écouter. Cependant il lui avait semblé que la +voix était +belle et puissante; elle remplissait sans effort la vaste salle de +l'opéra, et la voix de Madeleine, au temps où il l'avait +entendue, était +loin d'avoir cette étendue et cette sûreté.</p> +<p>Il est vrai que, depuis cette époque, c'est-à-dire +depuis plus de trois +ans, cette voix avait pu se développer par le travail.</p> +<p>Mais où Madeleine, si c'était Madeleine, avait-elle pu +travailler?</p> +<p>On disait que cette jeune chanteuse arrivait d'Italie; après +avoir +quitté la maison de son oncle, c'était donc en Italie que +Madeleine +avait été: cela expliquait que les recherches entreprises +à Paris et à +Rouen pour la retrouver n'eussent pas abouti.</p> +<p>C'était donc la passion du théâtre qui l'avait +fait abandonner la maison +de sans oncle.</p> +<p>Alors tout s'expliquait, jamais M. et madame Haupois-Daguillon +n'eussent permis à leur nièce de se faire +comédienne: en se sauvant, +elle avait obéi à une irrésistible vocation.</p> +<p>Et Byasson, qui avait toujours eu pour elle une affection +très-vive et +très-tendre, fut heureux de trouver cette raison pour justifier +cette +fuite et aussi son silence depuis lors: il avait toujours soutenu +qu'elle disait vrai dans sa lettre d'adieu, en parlant du devoir +qu'elle +voulait accomplir, il était fier de voir qu'il ne s'était +pas trompé +dans la bonne opinion qu'il avait d'elle.</p> +<p>C'était pendant la cavatine de Laërte et le choeur des +officiers qu'il +réfléchissait ainsi; aussitôt qu'il put quitter sa +place sans troubler +ses voisins, il se hâta de sortir. Il ne pouvait pas rester dans +l'incertitude plus longtemps; il fallait qu'il sût.</p> +<p>Et il se dirigea vers l'entrée des artistes; mais, +après avoir fait +quelques pas, il s'arrêta, retenu par une réflexion qui +venait de +traverser son esprit.</p> +<p>Pour que Madeleine sauvât Léon, il fallait qu'elle +fût toujours +Madeleine, la Madeleine d'autrefois.</p> +<p>Qui pouvait dire ce qui s'était passé? qu'était +devenue l'honnête et +pure jeune fille après trois années de vie +théâtrale, seule, sans +affection, sans appui autour d'elle?</p> +<p>Avant de voir Madeleine, avant de tenter une démarche +auprès d'elle, il +importait donc de savoir quelle femme il trouverait.</p> +<p>Il revint sur ses pas, décidé à rentrer dans la +salle et chercher +quelqu'un, un journaliste ou un homme de théâtre, qui +pût lui donner ces +renseignements.</p> +<p>Comme il traversait le vestibule, il aperçut justement un +jeune musicien +qui, faisant partie de l'administration de l'Opéra, devait +être en +situation mieux que personne de l'éclairer; il alla à lui.</p> +<p>—Eh bien, dit celui-ci avec une figure joyeuse, comment trouvez-vous +notre nouvelle chanteuse?</p> +<p>—Charmante.</p> +<p>—C'est le mot qui est dans toutes les bouches. Pour mon compte, je +n'ai +jamais douté de son succès, mais j'avoue qu'il +dépasse ce que je j'avais +espéré. Ce que c'est que la beauté et le charme. +Voici une jeune femme +qui certainement a une excellente voix dont elle sait se servir; +croyez-vous qu'elle eût fait la conquête du public avec +cette rapidité, +si elle n'avait pas eu ces beaux yeux doux.</p> +<p>—Elle vient d'Italie? demanda Byasson en passant son bras sous celui +de +son jeune ami et en l'accaparant.</p> +<p>—Oui, mais c'est une Française, d'Orléans je crois. +Elle est élève de +Lozès, ce qui est bien étonnant, car l'animal n'a jamais +formé une femme +de talent; mais elle a travaillé aussi en Italie, où elle +a débuté avec +assez de succès pour qu'on m'ait envoyé la chercher. Elle +a pour cornac +un vieux sapajou d'Italien appelé Sciazziga, qui est bien +l'être le plus +insupportable de la création: avare, mendiant, pleurard. Elle +vit avec +lui.</p> +<p>Byasson ne put retenir un mouvement qui fit trembler son bras.</p> +<p>—Oh! en tout bien tout honneur; si vous connaissiez le Sciazziga, +l'idée que vous avez eue ne vous serait pas venue. J'ai voulu +dire +qu'elle vivait chez lui, sous sa garde, et je vous assure qu'elle est +bien gardée, car elle est et elle sera la fortune de ce vieux +chenapan +qui l'exploite. Au reste, elle se tient bien, et l'on voit tout de +suite +qu'elle a été élevée. Je n'ai pas entendu +la moindre médisance sur son +compte, et cela prouve bien évidemment qu'il n'y a rien à +dire, car sa +vie a été passée au crible, soyez-en sûr. +Mais rentrons, le deuxième +acte va commencer, et vous savez qu'elle paraît tout de suite; je +vous +recommande son air: «Adieu, ayez foi!»</p> +<p>Byasson ne se laissa pas dérouter par le mot +«Orléans»; se tenant bien, +élevée, honnête, c'était Madeleine; ce ne +pouvait être qu'elle; Orléans +ne devait être qu'une tromperie pour dérouter les +recherches; il n'était +pas plus vrai que ne l'était le nom de Harol.</p> +<p>Ah! la chère et charmante fille! elle était +restée la Madeleine +d'autrefois; elle pouvait donc sauver Léon et l'arracher des +mains de +Cara.</p> +<p>Cette pensée empêcha Byasson de bien écouter +l'air d'Ophélie; mais les +applaudissements lui apprirent comment il avait été +chanté; c'était un +triomphe.</p> +<p>À l'entr'acte suivant Byasson ne résista plus à +l'envie d'aller voir +Madeleine, car c'était bien, ce ne pouvait être que +Madeleine; sans +doute le moment n'était guère favorable à une +visite, et la pauvre +petite devait être toute à l'émotion de son +début, mais il ne lui dirait +qu'un mot.</p> +<p>La façon dont il affranchit sa carte lui fit trouver +quelqu'un pour la +porter sans retard.</p> +<p>Il n'attendit pas longtemps la réponse: un petit homme gros, +gras, +souriant, suant, soufflant, demanda d'une voix haletante où +était M. +Byasson.</p> +<p>Celui-ci s'avança, croyant qu'on allait le conduire +près de Madeleine.</p> +<p>—<i>Z'est</i> donc vous qui désirez voir la signora, dit le +petit homme, +<i>z'est oune</i> impossibilité en ce moment, nous n'avons pas <i>oune +minoute</i>. Vous <i>comprénez</i>, pas <i>oune minoute</i>. +Désolation; <i>zé souis +zargé dé</i> vous <i>lé</i> dire <i>dé</i> +la part <i>dé</i> la signora, <i>ma</i> demain elle +vous <i>récévra</i> avec satisfaction, <i>roue</i> +Châteaudun <i>noumero +quarante-huit</i>, si vous <i>lé</i> voulez bien. <i>Escousez, +ze souis</i> obligé +<i>dé</i> vous <i>qouitter</i>; vous savez <i>lé</i> +jour <i>d'oun débout</i>, pas <i>oune +minoute</i> à soi.</p> +<p>C'était-là assurément le vieux sapajou +nommé Sciazziga dont on avait +parlé à Byasson, l'entrepreneur de Madeleine.</p> +<p>Il s'éloigna rapidement, courant, soufflant; s'il avait <i>débouté</i> +lui-même, il n'aurait certes pas été plus +affairé, plus ému; mais, en +réalité, n'était-ce pas pour lui que Madeleine +débutait?</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>II</h3> +<br /> +<p>Le lendemain matin, après avoir lu trois ou quatre journaux +qui tous +étaient unanimes pour constater le grand, l'éclatant +succès obtenu la +veille à l'Opéra par mademoiselle Harol dans le +rôle d'Ophélie, Byasson +se rendit rue Royale pour voir M. et madame Haupois-Daguillon.</p> +<p>Dans ses vêtements de deuil, madame Haupois-Daguillon +était déjà au +travail penchée sur ses livres, et M. Haupois, qui venait +d'arriver, +parcourait les journaux du matin.</p> +<p>—J'ai du nouveau à vous annoncer, dit-il à ses amis, +en leur serrant +la main joyeusement.</p> +<p>—Nous aussi, dit M. Haupois, nous avons reçu une bonne +nouvelle, et +j'allais aller chez vous tout à l'heure pour vous la +communiquer. +L'homme que nous avons chargé de surveiller Cara est venu nous +apprendre +hier soir qu'il avait la certitude que Léon était +trompé. Il paraît que +cette coquine n'a pu jouer son rôle plus longtemps. Après +s'être imposé +la sagesse pour arriver à ses fins, elle a trouvé que le +carême était +trop long, et elle est retournée à son carnaval. Elle va +une fois par +semaine chez Salzondo, et ce n'est pas probablement pour friser les +perruques de celui-ci. De plus, elle s'est engouée d'un caprice +pour +Otto, le gymnaste du Cirque, et elle a si pleine confiance dans la +solidité du bandeau qu'elle a mis sur les yeux de Léon +que c'est à peine +si elle prend des précautions pour lui cacher cette double +intrigue.</p> +<p>—De qui est cette réflexion, demanda Byasson, de vous ou de +votre +homme?</p> +<p>—De notre homme. Celui-ci n'a pas encore entre les mains des preuves +matérielles de ce qu'il a découvert, mais il +espère les avoir bientôt, +et alors nous serons sauvés. Lorsque Léon aura ces +preuves sous les +yeux, lorsqu'il aura vu, ce qui s'appelle vu, de ses propres yeux vu, +il +connaîtra cette femme et comprendra comment il a +été abusé, entraîné, +comment on le trompe, l'on se moque de lui et il n'hésitera pas +à se +réunir à nous pour demander à la cour la +confirmation du jugement qui +déclare nul son prétendu mariage; de même il se +réunira à nous encore +pour poursuivre à Rome l'annulation du mariage religieux. Vous +voyez +bien que j'ai eu raison de toujours soutenir que ce moyen était +le seul +bon pour réussir. Est-ce qu'une femme pareille ne devait pas un +jour ou +l'autre retourner à son ruisseau? cela était logique, +cela était fatal, +il n'y avait qu'à attendre ce jour.</p> +<p>—Je n'ai jamais prétendu que Cara ne retournerait pas +à son ruisseau, +répliqua Byasson, j'aurais plutôt cru qu'elle n'en +sortirait pas. Ce que +vous m'apprenez ne me surprend pas.</p> +<p>—Si cela ne vous surprend pas, d'autre part cela ne paraît pas +vous +causer la même satisfaction qu'à nous.</p> +<p>—C'est que je ne puis pas partager vos espérances.</p> +<p>—Mon cher, vous avez toujours été trop pessimiste, dit +M. Haupois avec +humeur.</p> +<p>—Et vous, mon cher, vous avez toujours été trop +optimiste.</p> +<p>—Les situations n'étaient pas les mêmes, dit madame +Haupois-Daguillon.</p> +<p>—Cela est parfaitement juste, répondit Byasson, et si je +rappelle que +j'ai cru ce mariage possible et même imminent quand vous ne +vouliez pas +l'admettre, c'est seulement pour dire que je ne me suis pas toujours +trompé. Eh bien, dans le cas présent, je crois que je ne +me trompe pas +encore en disant que ces preuves matérielles qu'on vous promet, +on ne +les obtiendra probablement pas, attendu que Cara ne sera pas assez +maladroite pour donner des preuves contre elle, ce qui s'appelle des +preuves vraies, et que si elle a des amants, ce que je suis +disposé à +croire, c'est dans des conditions où elle peut nier toutes les +accusations de façon à abuser Léon, la seule chose +importante pour elle. +Eussiez-vous ces preuves, je ne crois pas encore qu'elles +convainquissent Léon, qui est trop complétement +aveuglé pour voir clair +en plein midi, si vous lui mettez ces preuves sous les yeux sans +certaines préparations. Enfin, je ne crois pas qu'il se +réunisse à vous +pour demander devant la cour la nullité de son mariage, pas plus +que +celle de son mariage religieux. Pour son mariage civil, cela n'a pas +d'importance, la cour prononcera cette nullité, avec ou contre +lui, +comme le tribunal de première instance l'a prononcée. +Mais, pour le +mariage religieux, la situation est bien différente; jamais la +cour de +Rome ne prononcera cette nullité si Léon lui-même +ne la demande pas, et, +s'il la demande, il n'est même pas du tout certain que vous +l'obteniez. +Vous voyez donc que vos preuves ne produiront pas les résultats +que vous +espérez, et j'ai la conviction que, lors même qu'elles +seraient +éclatantes, Léon n'en poursuivrait pas moins ses +sommations +respectueuses, tant il est incapable de volonté entre les mains +de Cara; +n'oubliez pas que vous allez recevoir le troisième acte, et +qu'un mois +après il pourra se marier, à Paris, malgré vous, +et légitimement.</p> +<p>Pendant que Byasson parlait, M. Haupois-Daguillon se promenait en +long +et en large avec tous les signes de l'impatience et de la +colère; pour +madame Haupois, elle écoutait attentivement, examinant Byasson.</p> +<p>Comme son mari allait répondre, elle lui coupa la parole.</p> +<p>—Mon cher monsieur Byasson, dit-elle, vous ne nous parleriez pas +ainsi +si vous n'aviez pas un autre moyen à nous proposer; vous auriez +pitié de +nos angoisses; vous aviez dit que vous aviez du nouveau à nous +annoncer; +qu'est-ce? je vous en prie, parlez.</p> +<p>—Madeleine est à Paris. Je l'ai vue hier, et c'est par +Madeleine seule +que Léon peut être arraché des mains de Cara, une +femme seule sera assez +forte pour délier ce qu'une femme a lié; une influence +salutaire +détruira l'influence néfaste.</p> +<p>—Léon n'aime plus Madeleine, puisqu'il a épousé +cette coquine.</p> +<p>—Léon n'a aimé Cara que parce qu'il aimait Madeleine; +il a demandé à +l'une de lui faire oublier l'autre; après une longue +séparation, sans +avoir jamais entendu parler de Madeleine, sans savoir même si +elle +vivait encore, il a pu se laisser séduire par Cara; mais le jour +où +Madeleine voudra reprendre son influence sur lui, elle la reprendra; +j'ai pour garant de ce que je vous dis les paroles mêmes de +Léon, quand +il m'a affirmé qu'il n'avait pris une maîtresse que pour +se consoler, +mais qu'il n'oublierait jamais celle qu'il avait aimée, celle +qu'il +aimait toujours.</p> +<p>M. Haupois laissa échapper un geste de mécontentement.</p> +<p>—Où avez-vous vu Madeleine? demanda vivement madame Haupois.</p> +<p>Byasson aurait voulu ne pas répondre tout de suite à +cette question, et +c'était avec intention qu'il avait tout d'abord insisté +sur l'influence +décisive que Madeleine pouvait exercer, et aussi sur les +sentiments que +Léon éprouvait pour sa cousine.</p> +<p>Mais, devant l'interpellation de madame Haupois, il eût +été maladroit de +vouloir s'échapper, et mieux valait encore aborder de front la +difficulté.</p> +<p>—Vous avez, dit-il, cherché toutes sortes d'explications au +départ de +Madeleine, il n'y en avait qu'une: Madeleine était née +artiste, elle +voulait être artiste. C'est pour cela qu'elle a quitté +votre maison; +c'est pour se faire chanteuse; elle a débuté hier +à l'Opéra avec un +succès que les journaux sont unanimes ce matin à +constater: une grande +artiste nous est née.</p> +<p>—Comédienne!</p> +<p>—Je sais tout ce que vous pourrez dire, mais je vous +répondrai que +Madeleine est devenue chanteuse comme Léon est devenu le mari de +Cara: +chacun se console comme il peut; l'un demande sa consolation à +une +femme, l'autre au travail et à l'art. Enfin Madeleine est +chanteuse, et +je l'ai retrouvée hier à l'Opéra chantant +Ophélie avec le succès que je +viens de vous dire. En la reconnaissant, car c'est en la voyant sur la +scène que je l'ai reconnue, ma première pensée a +été d'aller à elle pour +lui demander si elle voulait sauver Léon. Heureusement je me +suis arrêté +en chemin. D'abord il était sage de s'assurer si Madeleine +était +toujours Madeleine, et cette assurance, on me l'a donnée telle +que je la +pouvais désirer. Puis il était sage aussi de savoir si +vous étiez +disposés à accepter son concours et à le payer du +prix qu'il mérite au +cas où elle vous rendrait votre fils. C'est ce que je viens vous +demander, avant de voir Madeleine, que je vais aller trouver en sortant +d'ici. Si Madeleine vous rend Léon, puis-je, en votre nom, +prendre +l'engagement que vous consentirez à son mariage avec votre fils; +puis-je +loyalement lui demander ce concours sans lequel vous n'arriverez +à rien +de pratique et qui seul peut empêcher Léon de persister +dans la voie où +Cara le pousse?</p> +<p>—Mais, cher ami ... s'écria M. Haupois évidemment +suffoqué.</p> +<p>Une fois encore la mère coupa la parole au père, la +femme au mari:</p> +<p>—Qui vous dit que Madeleine a éprouvé pour Léon +les sentiments que vous +croyez? Si cela a été, qui vous dit que cela est encore?</p> +<p>—Rien, vous avez raison; j'ai toujours cru que Madeleine avait pour +Léon autre chose que l'affection d'une cousine; j'ai cru aussi +qu'elle +avait quitté votre maison parce qu'elle ne voulait pas +s'abandonner à un +sentiment qu'elle savait n'être jamais approuvé par vous; +enfin je crois +que si, dans la carrière qu'elle a embrassée, elle a pu +rester honnête +comme on me l'a dit, c'est parce qu'elle a été +gardée par ce sentiment. +Il est certain que je puis me tromper, je le reconnais. Mais il est +certain aussi que si, contrairement à mon espérance, ce +sentiment +n'existe, pas, et que si d'autre part vous n'acceptez pas Madeleine +pour +votre belle-fille, Léon, avant deux mois, sera marié avec +Cara par un +mariage que ni les tribunaux civils, ni les tribunaux +ecclésiastiques ne +pourront rompre. La question présentement se réduit +à ceci: Qui +préférez-vous pour belle-fille de Cara ou de Madeleine? +Décidez. +Maintenant laissez-moi vous répéter encore ce que je vous +ai déjà dit. +Léon ne consentira à voir les preuves dont vous attendez +merveille que +si Madeleine lui ôte le bandeau que Cara lui a mis sur les yeux. +Essayez +de vous servir de ces preuves avec un aveugle, et vous hâterez +son +mariage. Ce ne sera pas Cara qu'il accusera, ce sera vous. Je ne suis +pas un grand maître dans les choses du coeur, cependant j'ai vu +des gens +possédés par la passion, et de ce que j'ai vu est +résultée pour moi la +conviction que, quand une femme est parvenue à mettre des verres +roses +aux lunettes de l'homme qui l'aime, il n'y a qu'une autre femme qui +peut +changer ces verres, celle-là les remplace avec une extrême +facilité, et +de ce jour ce qui était rose devient noir pour lui, c'est d'un +autre +côté qu'il voit rose. Je vous ai dit ce que ma conscience +m'inspirait. +Je vous adjure en cette affaire de ne voir que l'intérêt +de votre fils +et son avenir: n'oubliez pas que vous ne trouverez pas facilement une +jeune fille qui voudra accepter pour mari l'homme veuf de mademoiselle +Hortense Binoche, dite Cara, laquelle ne sera pas morte.</p> +<p>—Je verrai Madeleine ... dit M. Haupois.</p> +<p>Mais madame Haupois intervint de nouveau.</p> +<p>—Nous ne sommes pas en mesure de lever haut la tête; pour moi +je suis +accablée; voyez Madeleine, mon cher Byasson, et dites-lui de ma +part, de +notre part, que nous n'aurons rien à refuser à celle qui +nous aura rendu +notre fils..., si elle est digne de lui.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>III</h3> +<br /> +<p>Pour qui connaissait comme Byasson l'orgueil de M. et de madame +Haupois-Daguillon, c'était un point capital d'avoir obtenu +qu'ils +accepteraient Madeleine pour belle-fille si celle-ci leur rendait leur +fils; il s'était attendu à des luttes; et celle qu'il +avait dû soutenir +avait été beaucoup moins vive qu'il n'avait craint quand +l'idée lui +était venue de faire intervenir Madeleine pour l'opposer +à Cara.</p> +<p>Cependant, pour avoir réussi de ce côté, tout +n'était pas dit: +maintenant il fallait voir ce que Madeleine répondrait; +accepterait-elle +le rôle qu'il lui destinait? Aimait-elle Léon? +Voudrait-elle pour mari +d'un homme qui avait pris Cara pour femme? Enfin consentirait-elle +à +abandonner le théâtre?</p> +<p>Toutes ces questions se pressaient dans son esprit pendant qu'il se +rendait de la rue Royale à la rue de Châteaudun, et il +était obligé de +reconnaître qu'elles étaient graves, très-graves.</p> +<p>Au <i>nouméro qouarante-houit</i>, comme disait Sciazziga, +le concierge à qui +il s'adressa pour demander mademoiselle Harol lui répondit de +monter au +troisième étage; là, une femme de chambre à +l'air discret et honnête lui +ouvrit la porte et l'introduisit dans un petit salon +très-convenable, +qui n'avait que le défaut d'être beaucoup trop +encombré; en le meublant, +Sciazziga, qui avait fait pendant son absence gérer sa maison de +commerce, avait profité de cette occasion pour vendre +très-cher à son +élève une quantité de meubles dont celle-ci +n'avait aucun besoin.</p> +<p>Byasson n'eut pas longtemps à attendre: presque +aussitôt Madeleine parut +et vint à lui les deux mains tendues:</p> +<p>—Cher monsieur Byasson, dit-elle de sa belle voix harmonieuse et +tendre, combien je suis heureuse de vous voir et que je vous remercie +de +m'avoir fait passer votre carte hier! me pardonnez-vous ma +réponse?</p> +<p>—Ce serait moi, ma chère enfant, qui devrait vous demander si +vous me +pardonnez ma visite.</p> +<p>—J'étais si émue que je n'ai pu ajouter à cette +émotion celle que +votre visite m'aurait donnée; j'avais besoin de calme, il me +fallait +aller jusqu'au bout sans défaillance, et j'avais peur de moi; +c'est +chose si terrible de paraître devant ce public indifférent +qui, en +quelques minutes, peut vous condamner à une mort honteuse; mais +ne +parlons pas de cela.</p> +<p>—Votre triomphe a été splendide.</p> +<p>—J'ai été heureuse. Mais dites-moi, je vous prie, +comment se porte mon +oncle, comment se porte ma tante?</p> +<p>—Ils vont bien, quoique depuis votre départ ils aient +été cruellement +éprouvés; quand vous les verrez, vous les trouverez bien +vieillis; votre +oncle n'est plus le vieux beau qui montait si fièrement les +Champs-Élysées, et votre tante n'a plus son +activité d'autrefois; mais +vous ne me demandez pas de nouvelles de Léon?</p> +<p>Parlant ainsi, il l'avait regardée en face; il vit qu'elle +pâlissait.</p> +<p>—J'ai lu les journaux, dit-elle en baissant les yeux.</p> +<p>—Ah! vous savez?</p> +<p>—Je sais ce que les journaux ont rapporté de ce +procès, qui, je le +comprends, a dû causer de terribles chagrins à mon oncle +et à ma tante. +Et lui ... je veux dire Léon, comment a-t-il supporté +cette crise?</p> +<p>—Nous n'avons pas vu Léon depuis longtemps; il a rompu toutes +relations +avec nous, et ses amis ont rompu toutes relations avec lui.</p> +<p>—Ah! pauvre Léon!</p> +<p>—Que n'entend-il cette parole de sympathie! elle lui serait douce.</p> +<p>—Il est malheureux?</p> +<p>—Très-malheureux, le plus malheureux homme du monde.</p> +<p>—Mon Dieu!</p> +<p>De nouveau il la regarda, elle paraissait profondément +émue et troublée, +et cependant elle n'était plus une enfant qui s'abandonne sans +résistance à ses impressions; de grands changements +s'était faits en +elle, elle avait pris de l'assurance dans le regard, de la +liberté et de +l'aisance dans ses attitudes, sa voix avait de la fermeté, son +geste de +l'ampleur, la jeune fille était devenue une jeune femme.</p> +<p>—Mon enfant, dit Byasson en lui prenant la main, je vais être +sincère +avec vous et tout vous apprendre: Léon est tombé sous +l'influence d'une +femme indigne de lui, et comme il est tendre, comme il est bon, comme +le +bonheur pour lui consiste à rendre heureux ceux qu'il aime, il a +été +promptement dominé, sa volonté a été +annihilée, et si complétement, que +dans une heure de folie, n'ayant personne auprès de lui, seul en +Amérique, il s'est laissé marier à cette femme. +Comment cette folie +a-t-elle été provoquée? c'est là le point +intéressant, et je vous +demande, mon enfant, de m'écouter avec la confiance que vous +accorderiez +à votre père, si vous l'aviez encore, comme un ami +dévoué, qui a +toujours eu pour vous une ardente sympathie et qui vous aime de tout +son +coeur.</p> +<p>Sans répondre, elle lui serra la main dans une +étreinte émue.</p> +<p>—C'est non-seulement de Léon que je dois parler, c'est encore +de vous, +c'est non-seulement de ses sentiments, c'est encore des vôtres. +Le sujet +est difficile, délicat, soyez indulgente, soyez patiente. +Léon n'a pas +pu vous voir sans vous aimer....</p> +<p>—Oh! monsieur Byasson! s'écria-t-elle on détournant la +tête.</p> +<p>—Je vous ai demandé toute votre confiance et toute votre +indulgence; +laissez-moi aller jusqu'au bout; il s'agit du bonheur, de l'honneur de +Léon, de la vie de votre oncle et de votre tante. Lorsque +Léon est +revenu de Saint-Aubin avec vous, il s'est franchement ouvert à +son père +et à sa mère en leur disant qu'il désirait vous +prendre pour femme. M. +et madame Haupois-Daguillon ont refusé leur consentement +à ce mariage, +par cette seule raison que vous n'aviez pas une qualité qui, +pour eux, à +cette époque, passait avant toutes les autres, la fortune. On a +envoyé +Léon en Espagne, et en son absence, à son insu, on a +voulu vous faire +épouser Saffroy. C'est alors que vous avez quitté la +maison de votre +oncle, entraînée par votre vocation pour le +théâtre, et dominée plus +encore, n'est-ce pas? par l'horreur que vous inspirait un mariage ... +qui vous blessait dans vos sentiments. Rassurez-vous, mon enfant; mon +intention n'est pas de chercher à savoir quel était alors +l'état de +votre coeur. Lorsque Léon revint, il fut véritablement +désespéré. Il +vous chercha partout, à Paris, à Rouen, à +Saint-Aubin, et, de retour à +Paris, il continua ses recherches. Si vous aviez pu voir alors quelle +était sa douleur, vous seriez revenue. Le temps amena pour lui, +comme +pour nous tous, la conviction qu'on ne vous reverrait jamais. Ce fut +alors que Léon fit la connaissance de cette femme. Comment se +laissa-t-il prendre par elle? Je vais vous répéter les +mots mêmes dont +il s'est servi en me l'expliquant et que je n'ai point oubliés: +«Puisque ma famille m'empêchait d'épouser celle +auprès de laquelle +j'aurais vécu heureux, j'ai pris pour maîtresse une femme +qui a été +assez habile, non pour me faire oublier celle que j'ai aimée, +que j'aime +toujours, car rien n'effacera de mon coeur le souvenir de Madeleine, +mais pour me consoler.» Ainsi c'est la consolation, c'est l'oubli +qu'il +a cherché auprès de cette femme; il y a trouvé la +folie et la honte. Je +vous ai dit qu'il s'était marié à New-York. Je +vous ai dit que ses +parents avaient demandé la nullité de ce mariage, +laquelle a été +prononcée. Mais Léon, de plus en plus aveuglé, +affolé, a fait faire des +sommations respectueuses à son père, et dans deux mois, +si d'ici là rien +ne l'arrête, il va épouser cette femme par un mariage +cette fois +indissoluble. Mon enfant, voulez-vous l'arrêter, voulez-vous le +sauver?</p> +<p>—Moi!</p> +<p>—Vous seule le pouvez; sans vous il est perdu, et ses parents +réduits +au désespoir meurent de chagrin et de honte, car cette femme est +la plus +misérable créature que la boue de Paris ait produite. +Dites un mot, il +est au contraire sauvé, car il vous aime, je vous le +répète, il vous +aime toujours, et le mot que je vous demande, c'est votre consentement +à +devenir sa femme. Vous allez me répondre que ses parents n'ont +pas voulu +de vous il y a trois ans, chère enfant, que leur orgueil a +refusé ce +mariage, mais depuis cet orgueil a été cruellement +humilié; ils ont +pendant ces trois ans durement expié leur faute, et aujourd'hui +c'est en +leur nom que je parle; voulez-vous accepter Léon pour votre +mari? Je +vous l'ai déjà dit, laissez-moi vous le +répéter, c'est son honneur qui +est en jeu, c'est sa vie, c'est celle de ses parents.</p> +<p>Byasson se tut; mais, au lieu de répondre, Madeleine ne +balbutia que +quelques paroles à peu près inintelligibles; alors il +reprit:</p> +<p>—Je comprends votre trouble, mon enfant; vos inquiétudes, vos +angoisses, vos doutes, je les sens. J'admets très-bien qu'avant +de me +répondre, vous vous demandiez si celui que je vous propose pour +mari est +toujours digne de vous. Jamais craintes n'ont été mieux +justifiées que +les vôtres. Avant de vous engager, vous avez raison de vouloir +voir; je +serais le premier à vous donner ce conseil. Aussi n'est-ce point +un +engagement immédiat et définitif que j'attends de vous; +ce n'est pas le +oui sacramentel qu'on prononce à la mairie, c'est seulement, et +pour le +moment, votre aide et votre concours; voyez Léon, voyez-le, +sachant à +l'avance le danger qu'il court et comment il peut être +sauvé, puis +ensuite vous déciderez dans votre conscience et dans votre +coeur, mon +enfant.</p> +<p>—Mais je ne suis pas libre.</p> +<p>Ce mot abattit instantanément toutes les combinaisons de +Byasson.</p> +<p>—Votre coeur ... dit-il.</p> +<p>—Ce n'est pas de mon coeur que je parle, répondit-elle avec +un sourire +désolé, c'est de ma vie qui ne m'appartient pas, et qui, +pour neuf +années encore, est à celui qui a payé mon +éducation musicale.</p> +<p>Byasson respira.</p> +<p>—Si ce n'est que cela qui vous retient, dit-il gaiement, quittez ce +souci; ce contrat qui vous lie à votre entrepreneur se +déliera avec de +l'argent, et il est juste que mes amis, qui n'ont pas voulu de vous +parce que vous n'aviez pas d'argent, soient en fin de compte, punis par +l'argent.</p> +<p>—Mais j'appartiens au théâtre. Si lorsque j'ai +embrassé cette carrière +je n'étais pas poussée par une irrésistible +vocation, cette vocation est +venue, je suis une artiste, j'aime mon art.</p> +<p>—Ah! je sais que c'est un sacrifice que je vous demande, et je ne +viens +pas vous éblouir de la fortune que vous trouverez dans ce +mariage; c'est +le langage du sentiment et du coeur que je vous parle, celui-là +seul et +non un autre. Avez-vous eu..., je ne dirai pas de l'amour pour +Léon, ce +n'est pas moi qui peux vous poser une pareille question, je vous dis +avez-vous eu de l'affection, de la tendresse pour votre cousin? cette +affection, cette tendresse existe-t-elle encore? si oui, ayez +pitié de +lui, ma chère fille, tendez-lui la main, accomplissez un miracle +dont +seule vous êtes capable; sauvez-le.</p> +<p>Madeleine resta pendant quelques minutes sans répondre, +suivant sa +pensée intérieure, le coeur serré, ne respirant +pas; tout à coup elle se +leva et passa dans la pièce d'où elle était sortie +quand Byasson avait +été introduit dans le salon. Elle resta peu de temps +absente: quand elle +reparut, elle avait un chapeau sur la tête et un manteau sur les +épaules.</p> +<p>—Voulez-vous me conduire chez mon oncle? dit-elle.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>IV</h3> +<br /> +<p>Byasson offrit son bras à Madeleine, et ils se +dirigèrent vers la rue +Royale; tout en marchent, il l'interrogea sur ses études, sur +ses +débuts, sur sa vie de théâtre, et elle lui raconta +combien les +commencements de cette existence si nouvelle pour elle lui avaient +été +durs; elle lui fit aussi le récit de ses visites à +Maraval et à Lozès.</p> +<p>—J'ai eu bien des défaillances; j'ai eu aussi bien des +dégoûts, dont le +plus amer s'est trouvé dans l'existence en commun, une existence +étroite, intime avec ceux à qui j'appartiens +présentement, M. et madame +Sciazziga. Au fond, ce ne sont point de méchantes gens, mais nos +goûts, +nos idées ne sont pas les mêmes, nous n'avons pas +été élevés de la même +façon, nous n'envisageons pas les choses au même point de +vue. Depuis +trois ans madame Sciazziga ne m'avait pas quittée d'une minute, +je suis +un capital pour eux et ils me gardent avec des précautions dont +ils ne +soupçonnent même pas l'inconvenance révoltante. +C'est seulement +lorsqu'il a été question de venir à Paris que j'ai +stipulé une certaine +liberté: pouvais-je consentir à paraître devant les +personnes qui ont +connu mon père ou qui connaissent ma famille, avec madame +Sciazziga à +mes côtés comme une duègne du théâtre +espagnol? C'est la peur que je ne +consente pas à venir à Paris, qui a arraché cette +concession à +Sciazziga. Aussi, depuis mon arrivée, le mari et la femme +vivent-ils +dans des transes continuelles; et, tout à l'heure, quand nous +sommes +sortis, si vous les aviez connus, vous auriez vu le mari et la femme +nous observant; je ne suis pas bien certaine que le mari ou la femme ne +nous suive pas. Si j'allais me marier? Si j'allais quitter le +théâtre? +C'est là leur grande crainte. Quand Sciazziga m'a fait signer +l'engagement qui me lie à lui, il a stipulé un +dédit de 200,000 francs +au cas où je quitterais le théâtre avant +l'expiration de cet engagement. +À ce moment 200,000 francs c'était une grosse somme; mais +maintenant je +vaux mieux que cela, et je leur gagnerai plus de 200,000 francs en +continuant de partager mes appointements avec eux.</p> +<p>Ils arrivaient devant la porte de la maison Haupois-Daguillon.</p> +<p>En montant l'escalier, Byasson sentit le bras de Madeleine trembler +sous +le sien.</p> +<p>Il s'arrêta, et se penchant vers elle en parlant à +mi-voix:</p> +<p>—N'oubliez pas, chère enfant, que dans cette maison +désolée vous allez +remplir le rôle de la Providence.</p> +<p>La première personne qu'ils trouvèrent en entrant dans +les magasins fut +Saffroy, qui, lorsqu'il aperçut Madeleine au bras de Byasson, +resta +immobile comme s'il était pétrifié.</p> +<p>En ces derniers temps, sa situation dans la maison avait pris une +importance de plus en plus prépondérante; les chagrins, +les +préoccupations, les voyages avaient paralysé M. et madame +Haupois-Daguillon, et chaque fois qu'ils avaient dû abandonner +une part +de leur autorité, c'était Saffroy qui s'en était +emparé pour ne plus la +céder. Il voyait le jour proche où il prendrait en main +la direction +entière de la maison. Léon marié par un vrai +mariage avec Cara, M. et +madame Haupois-Daguillon accablés, ne pourraient pas rester +à Paris; ils +se retireraient sans aucun doute dans le calme de la campagne, à +Noiseau; alors qui hériterait de cette maison si ce n'est lui? +Qui se +dévouerait si ce n'est lui? Que venait faire Madeleine? Que +voulait-elle? Qu'avait-il à craindre d'elle?</p> +<p>Ces questions s'étaient à peine +présentées à son esprit que Madeleine, +ayant passé devant lui avec une courte inclination de +tête, était entrée +dans le bureau de M. et de madame Haupois-Daguillon.</p> +<p>—Voici mademoiselle Madeleine, dit Byasson, je lui ai fait part de +vos +désirs, et elle a voulu vous apporter elle-même sa +réponse à vos +propositions.</p> +<p>Puis, pendant que Madeleine embrassait son oncle et sa +tante,—celle-ci +la serrant avec effusion dans ses bras,—Byasson sortit en ayant soin de +bien refermer la porte.</p> +<p>Après le premier moment donné aux embrassements, il y +eut un temps +d'embarras pour tous, qui, bien que court en réalité, +leur parut long et +pénible: ils ne disaient rien; ils évitaient même +de se regarder.</p> +<p>Ce fut M. Haupois qui rompit ce silence: il s'appuya le dos à +la +cheminée, et, mettant sa main dans son gilet comme s'il voulait +prononcer un discours, il se tourna à demi vers Madeleine:</p> +<p>—Ma chère enfant, dit-il, je n'ai pas à revenir sur +les propositions +que notre ami Byasson a bien voulu te porter en notre nom: nous +souhaitons que tu deviennes notre fille en acceptant de prendre +Léon +pour ton mari. Ceci bien entendu, je dois t'expliquer pourquoi nous +n'avons pas cru devoir accueillir cette idée de mariage lorsque +Léon +nous en a parlé pour la première fois. D'abord il faut +que tu saches +qu'à ce moment Léon ne nous a pas dit qu'il +éprouvait pour toi une +passion toute-puissante, il n'a alors parlé que d'un sentiment +de vive +tendresse, d'estime, de sympathie, d'affection, et c'est seulement +après +ton départ qu'il nous a avoué cet amour. Cette +explication préalable +était indispensable, car elle te fait comprendre notre +réponse. En +principe, nous voulions pour notre fils une femme qui lui +apportât une +fortune égale à la sienne. Tu n'avais pas cette fortune, +il s'en fallait +de beaucoup, il s'en fallait de tout. Nous ne pouvions donc consentir +à +un mariage entre ton cousin et toi. Ce manque de fortune était +le seul +reproche que nous eussions à t'adresser, mais, avec nos +idées, il était +décisif. Et il l'était d'autant plus que nous ne savions +pas, je viens +de te le dire, quelle était la nature du sentiment que +Léon éprouvait +pour toi; nous croyions à une simple inclination, à une +affection entre +cousins; c'était un amour, un amour réel, profond. +Aujourd'hui, ma chère +Madeleine, les conditions ne sont plus ce qu'elles étaient +alors, et ce +que nous demandons à celle que nous choisissons pour bru, c'est +qu'elle +nous ramène notre fils, c'est qu'elle nous le rende, c'est +qu'elle le +sauve, lui et son honneur. Cela dit, je dois ajouter que nous ne +renonçons pas entièrement à nos idées de +fortune pour Léon. Nous les +modifions, voilà tout.</p> +<p>Jusqu'à ce moment, M. Haupois avait parlé avec une +certaine gêne; mais, +arrivé à ce point de son discours, car c'était +bien un discours, il +reprit toute son aisance. Évidemment il se sentait sûr de +lui, et +maintenant il avait confiance dans sa parole:</p> +<p>—Ce que nous voulons, c'est que Léon soit dans une belle +position; il a +été élevé pour cette position, il doit +l'occuper, et puisque sa femme ne +peut pas lui donner la dot sur laquelle nous comptions, c'est à +nous de +fournir ce qu'elle n'apporte pas. Tu es notre nièce, il est tout +naturel +que nous te dotions. Nous donnerons donc une part de notre maison de +commerce à notre fils le jour de son mariage, et à toi +notre nièce et sa +femme, nous donnerons un million.</p> +<p>C'est un gros chiffre qu'un million, mais dans la bouche de M. +Haupois +il devenait beaucoup plus gros et beaucoup plus prestigieux encore que +dans la réalité. Un million de dot!</p> +<p>Il trouva habile de rester sur l'effet que ce mot avait dû +produire.</p> +<p>—Je suis obligé de sortir pour quelques instants, dit-il, je +te laisse +avec ta tante, j'espère te retrouver.</p> +<p>Ce ne fut point la langue des affaires que madame Haupois-Daguillon +fit +entendre à Madeleine; elle ne chercha point à +l'éblouir en faisant +miroiter des millions devant ses yeux; elle ne lui parla que +d'affection, que de tendresse, que de famille.</p> +<p>Et ce que Byasson avait dit elle le répéta, mais en +mère qui cherche à +sauver son fils.</p> +<p>Madeleine fut beaucoup plus sensible à ce langage qu'elle ne +l'avait été +à celui de son oncle, qui plus d'une fois l'avait blessée.</p> +<p>Ce fameux million qu'on lui offrait, elle avait la conscience de +pouvoir le gagner. Si elle acceptait de devenir la femme de +Léon, ce ne +serait point pour un million, ni pour deux, ni pour dix, ce serait par +amour ... si, comme on le lui disait, il l'aimait encore; ce serait par +un sentiment de dévouement.</p> +<p>Sa tante, en s'adressant à ce sentiment, produisit donc sur +elle un tout +autre effet que le million.</p> +<p>L'émotion de la mère, sa tendresse, ses angoisses +passèrent en elle, et +quand elle vit sa tante, naguère si haute et si fière, se +mettre à ses +genoux pour la prier, pour la supplier de sauver Léon, elle la +releva en +la serrant dans ses bras:</p> +<p>—Je verrai Léon, dit-elle.</p> +<p>—Mais il t'aime, chère enfant, il n'a jamais cessé de +t'aimer, c'est +pour t'oublier qu'il s'est jeté dans les bras de cette femme.</p> +<p>—Qui sait si elle n'a pas réussi? avant que je vous +réponde, +permettez-moi donc de m'entretenir avec Léon, et soyez certaine +que si +je trouve dans son coeur le sentiment dont vous parlez, auquel vous +voulez croire....</p> +<p>—Auquel nous croyons tous.</p> +<p>—Soyez certaine que je ne penserai qu'à ce sentiment. Je n'ai +pas le +droit, chère tante, de me montrer bien rigoureuse, bien +exigeante. Moi +aussi j'ai besoin d'indulgence. Moi aussi j'ai à me faire +pardonner.</p> +<p>Sa tante la regarda avec une anxieuse curiosité:</p> +<p>—Et quoi donc? demanda-t-elle.</p> +<p>—Ma profession. Ce n'est plus Madeleine Haupois que vous donnez pour +femme à votre fils, c'est Madeleine Harol. Je suis +comédienne, et, +quoique ma conscience me permette de me tenir la tête haute +partout et +devant tous, il n'en est pas moins vrai qu'aux yeux du monde il y a une +tache sur mon front.</p> +<p>À ce moment, M. Haupois rentra dans le bureau.</p> +<p>—Nous avons causé; Madeleine est la meilleure des filles, la +plus +tendre, la plus généreuse, nous nous entendrons.</p> +<p>Madeleine remarqua que son oncle avait fait toilette, et elle se +rappela +que pour lui c'était l'heure de sa promenade habituelle.</p> +<p>—Est-ce que vous voulez bien que je vous accompagne aux +Champs-Élysées? +dit-elle.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>V</h3> +<br /> +<p>Comment faire savoir à Léon que Madeleine était +à Paris?</p> +<p>Ce fut la question qu'on agita.</p> +<p>Comme on avait rompu toutes relations avec lui, on ne pouvait pas +lui +écrire; d'ailleurs, se décidât-on à employer +ce moyen, il était à peu +près certain que Cara recevait elle-même toutes les +lettres qu'on +adressait à Léon, et qu'elle ne les lui remettait +qu'après un examen +préalable; elle garderait donc celle où l'on parlerait de +Madeleine.</p> +<p>Byasson fut d'avis que le mieux était de procéder +ouvertement, +publiquement: tous les journaux s'occupaient de Madeleine; il +raconterait à un journaliste l'histoire vraie de celle-ci, +c'est-à-dire +l'histoire de son origine et de sa vocation, et le surlendemain dans +tous les journaux de Paris on lirait cette histoire, arrangée +avec la +seule préoccupation de cacher plus ou moins habilement la source +où on +l'avait puisée.</p> +<p>Si Cara exerçait son contrôle sur les lettres, elle ne +pouvait pas se +défier des journaux. Léon serait donc sûrement +informé de la présence de +Madeleine à Paris; il est vrai que le public apprendrait aussi +que +mademoiselle Harol n'était autre que mademoiselle Madeleine +Haupois, +fille d'un ancien magistrat, et nièce de M. Haupois-Daguillon, +le +célèbre orfèvre de la rue Royale; mais +c'était là un secret qui devait +éclater tôt ou tard, et mieux valait le +révéler utilement que de laisser +cette révélation au hasard, qui n'en tirerait pas profit.</p> +<p>Les choses s'arrangèrent ainsi, et grande fut la surprise de +Léon +lorsqu'en parcourant son journal d'un oeil distrait il fut +frappé par +son nom. En ces derniers temps, il avait eu le +désagrément de voir son +nom assez souvent imprimé dans les journaux, pour le +reconnaître à +première vue, même lorsqu'il était noyé au +milieu d'un article. Cette +fois ce n'était pas à la rubrique des tribunaux que ce +nom se montrait, +c'était à celle des théâtres.</p> +<p>Madeleine à Paris! Madeleine était cette chanteuse qui +venait de débuter +à l'Opéra avec un succès que tous les journaux +célébraient!</p> +<p>Justement Cara était absente; il n'eut point d'explication +à donner, +point de prétexte à inventer, il courut à +l'Opéra et de l'Opéra rue +Châteaudun.</p> +<p>—Qui dois-je annoncer? demanda la femme de chambre, lorsqu'il se +présenta.</p> +<p>Il dit son nom; et ce fut en marchant fiévreusement en long +et en large, +les mains contractées, les lèvres frémissantes, +qu'il attendit dans le +salon où on l'avait fait entrer, ne voyant rien, ne remarquant +rien de +ce qui l'entourait.</p> +<p>Une porte s'ouvrit:—c'était elle.</p> +<p>Il s'avança les bras ouverts.</p> +<p>Elle s'arrêta.</p> +<p>De part et d'autre, il y eut un moment d'embarras et +d'hésitation.</p> +<p>Elle lui tendit la main.</p> +<p>Il ne la prit point, mais il ouvrit les bras.</p> +<p>Autrefois ils ne se donnaient pas la main, ils s'embrassaient: +c'était +donc avec les sentiments d'autrefois, c'est-à-dire ceux de +l'affection +familiale, qu'il l'abordait.</p> +<p>Elle l'embrassa comme lui-même l'embrassait.</p> +<p>—Chère Madeleine, dit-il en s'asseyant près d'elle, te +voilà, te voilà +donc enfin!</p> +<p>Sa voix était haletante, saccadée, ses mains +tremblaient, évidemment il +était sous l'influence d'une émotion profonde.</p> +<p>Il la regarda longuement; puis avec un sourire:</p> +<p>—Tu as embelli, dit-il, oui certainement tu as embelli; comme tes +yeux +ont de l'éclat sans avoir rien perdu de leur douceur, comme ta +physionomie a pris de la noblesse! Et c'est toi, mademoiselle Harol?</p> +<p>—Mais oui.</p> +<p>Elle-même était profondément troublée, +cette émotion l'avait gagnée; +elle voulut réagir et ne pas s'abandonner:</p> +<p>—Tu crois donc, dit-elle en s'efforçant de prendre un ton +enjoué, +qu'une comédienne ne peut pas avoir de la noblesse et que ses +yeux ne +peuvent pas être doux?</p> +<p>—En lisant un journal ce matin, je n'ai rien cru, rien +imaginé, j'ai +été bouleversé, et dans mon trouble de joie je +suis parti pour venir +ici. C'est en te regardant que le souvenir de ce que j'avais lu m'est +revenu et que j'ai, sans avoir bien conscience de ce que je faisais, +comparé celle que je voyais, que je revoyais après +l'avoir crue perdue, +à celle dont j'avais gardé l'image dans mon coeur.</p> +<p>Tout cela était bien tendre, bien passionné, et tel +que Madeleine devait +croire que Byasson ne s'était pas trompé en disant que +Léon l'aimait +toujours; mais comment l'aimait-il? En cousin? en amant? +d'amitié? +d'amour?</p> +<p>Lorsqu'elle avait pensé à la visite de Léon, +elle s'était dit qu'elle +devait garder son sang-froid et s'appliquer à l'écouter +avec un esprit +calme, à l'examiner, à le juger pour savoir ce qui se +passait en lui et +quels étaient présentement ses sentiments; mais +voilà qu'elle n'était +plus maîtresse de sa volonté, voilà qu'elle +l'écoutait avec un coeur +palpitant et troublé, voilà qu'au lieu de voir ce qui se +passait en lui, +elle voyait ce qui se passait en elle et se trouvait +irrésistiblement +entraînée par un sentiment dont elle ne pouvait se cacher +ni l'étendue +ni la force,—elle l'aimait, malgré tout, malgré sa +liaison, malgré son +mariage avec cette femme, elle l'aimait comme dans la nuit où, +faisant +son examen de conscience, elle avait dû s'avouer cet amour, et +même plus +passionnément, puisque depuis elle avait souffert pour lui, elle +avait +souffert par lui.</p> +<p>—Mais comment t'es-tu décidée à entrer au +théâtre, dit-il, quand tu +m'avais promis de m'écrire?</p> +<p>—Je t'ai écrit.</p> +<p>—Pour me dire que tu quittais la maison de mon père; +c'était avant de +prendre cette résolution que tu devais m'écrire. Que ne +l'as-tu fait!</p> +<p>Il prononça ces derniers mots avec un accent qui la remua +jusqu'au plus +profond de son coeur. Que de choses dans ces quelques paroles, que de +regrets, que de reproches, que de douleurs!</p> +<p>—Tu ne pouvais venir à mon secours qu'en te mettant en +opposition avec +tes parents, et je n'ai pas voulu être la cause d'une rupture +entre +vous.</p> +<p>—Que n'est-elle survenue alors cette rupture, et à ton +occasion!</p> +<p>Il s'arrêta brusquement; puis, ayant passé sa main sur +son front, il +continua:</p> +<p>—Mais ce n'est pas de cela, ce n'est pas de nous qu'il s'agit; il ne +convient plus de parler de nous, c'est de toi, de toi seule; dis-moi +donc ce que tu as fait, où tu as été, où tu +t'es cachée? Ta lettre +reçue, je suis accouru à Paris pour te chercher, j'ai +été à Rouen, à +Saint-Aubin. Revenu à Paris, j'ai même fait faire des +recherches par la +police, car je voulais te retrouver non-seulement pour toi, mais +pour....</p> +<p>Il allait dire: «pour moi», il se retint et reprit:</p> +<p>—Je voulais te retrouver; tu n'avais donc point pensé au +chagrin, au +désespoir que tu me causerais, oui, Madeleine, au +désespoir, le mot +n'est pas trop fort appliqué au sentiment ... à +l'affection que +j'éprouvais pour toi. Mais voilà que je me laisse +entraîner, ce n'est +pas à moi de parler; c'est à toi.</p> +<p>Alors elle lui fit le récit qu'elle avait déjà +fait à Byasson, mais +plus longuement, avec plus de détails, de manière +à ce qu'il la suivît +dans son existence à Paris, en Italie, à ce qu'il +vît et connût ceux qui +l'avaient entourée, particulièrement Sciazziga.</p> +<p>Au moment où l'on parlait de lui, Sciazziga, annoncé +par la femme de +chambre, entra dans le salon; il savait qu'un jeune homme était +chez +Madeleine, et il venait voir quel était ce jeune homme. Bien +entendu il +avait un prétexte, un bon prétexte bien arrangé, +pour se présenter et +interrompre, malgré <i>loui</i>, la signora <i>oune</i> raison +<i>impériouse</i>; mais +Madeleine, qui ne se laissa pas prendre à cette raison <i>impériouse</i>, +lui +répondit qu'elle ne pouvait rien entendre en ce moment, qu'elle +avait à +causer d'affaires sérieuses avec son cousin,—ce fut toute la +présentation,—et que plus tard elle l'entendrait.</p> +<p>—Tu vois que mon cornac fait bonne garde autour de moi, dit-elle en +riant lorsque Sciazziga fut sorti; au reste, je ne suis qu'à +moitié +fâchée de cette visite, elle te montre, au moins pour un +côté, quelle a +été ma vie depuis que j'ai quitté la rue de +Rivoli: il y a un mois, +Sciazziga ne serait pas parti; il se serait arrangé pour +assister à +notre entretien.</p> +<p>Puis elle acheva son récit.</p> +<p>—Tu vois, dit-elle en le terminant, que je n'ai pas +été trop +malheureuse; les commencements, il est vrai, ont été +durs, mais enfin +j'ai été favorisée par la chance; maintenant que +j'ai vu de près les +dangers auxquels je m'exposais, je comprends combien je dois me trouver +heureuse. Mais c'est assez parler de moi, et toi?</p> +<p>Il ne répondit pas tout de suite, et ce fut après +quelques secondes +d'embarras qu'il la regarda:</p> +<p>—Tu as vu mes parents? demanda-t-il.</p> +<p>—Oui; M. Byasson est venu me prendre pour me conduire chez eux.</p> +<p>—Alors, je n'ai rien à t'apprendre.</p> +<p>—Ce n'était pas cela que je voulais te demander, puisque, tu +le devines +bien, tes parents m'ont parlé de toi; je te disais que je me +trouvais +assez heureuse dans ma position, et je te demandais tout naturellement, +affectueusement: et toi?</p> +<p>Il lui tendit la main:</p> +<p>—Oui, dit-il, tu as raison; je dois te répondre franchement, +car c'est +l'amitié qui inspire ta question.</p> +<p>Cependant, bien qu'il annonçât qu'il voulait +répondre, il resta pendant +assez longtemps silencieux, la tête basse:</p> +<p>—Eh bien! non, dit-il enfin, non, ma chère Madeleine, je ne +suis pas +heureux. Le bonheur pour moi aurait été dans la vie de +famille, avec la +femme aimée, avec des enfants qui auraient été +ceux de mon père et de ma +mère. C'était là le rêve que j'avais fait +quand j'étais jeune ... il y a +trois ans. La fatalité a voulu qu'il ne se réalisât +point. Je n'ai pas +d'enfants. Je n'aurai pas de famille. Mais je dois accepter sans me +plaindre la vie que je me suis faite.</p> +<p>Il se leva brusquement, comme s'il avait peur de se laisser +entraîner à +en dire davantage.</p> +<p>—Je te verrai bientôt, dit-il.</p> +<p>—Quand tu voudras; tous les jours, tu peux venir le matin avant que +je +sois prise par le théâtre. Et quand veux-tu m'entendre? +Faut-il dire que +je serais heureuse de chanter pour toi?</p> +<p>—Tu chantes ce soir?</p> +<p>—Oui.</p> +<p>—Eh bien! j'irai t'applaudir ce soir.</p> +<p>—Si j'osais, dit-elle, je te demanderais de rester à +dîner avec moi: tu +ferais un mauvais dîner, car je mange peu quand je dois chanter, +mais +nous remplacerions le festin manquant par un dialogue vif et +animé; et +après dîner tu me conduirais au théâtre; tu +aurais ainsi le plaisir de +faire la connaissance de madame Sciazziga, mon chaperon femelle, qui +tous les soirs marche dans mon ombre et ne dédaigne pas de +remplacer mon +habilleuse pour porter la queue de ma robe.</p> +<p>Il eut un moment très-court, un éclair +d'hésitation.</p> +<p>Pour Madeleine, cette hésitation fut cruelle.</p> +<p>—Qui va-t-il préférer? se demanda-t-elle avec angoisse.</p> +<p>Elle voulut cacher son émotion sous un sourire:</p> +<p>—Eh bien! petit cousin, ne feras-tu pas la dînette avec ta +cousine?</p> +<p>—Avec bonheur!</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>VI</h3> +<br /> +<p>Léon fut obligé d'inventer une histoire bien +compliquée pour expliquer +et justifier son absence, car il ne crut pas pouvoir avouer tout +simplement qu'il était resté à dîner avec sa +cousine Madeleine et +qu'après dîner il avait passé sa soirée +à l'Opéra. Qu'eût dit Cara qui, +pour un retard de dix minutes, lui faisait d'interminables +scènes de +jalousie? Combien souvent l'avait-elle interrogé curieusement +sur cette +cousine, lui demandant toujours et cherchant de toutes les +manières à +savoir s'il l'avait aimée! Ne serait-elle pas malheureuse de ce +dîner et +de cette soirée? Pourquoi lui imposer cette souffrance par un +aveu +inutile? Pourquoi éveiller ses soupçons? Pourquoi la +faire souffrir dans +le présent et la tourmenter dans l'avenir? Il les connaissait, +les +souffrances de la jalousie, et il tenait à les épargner +à celle envers +qui il se sentait des torts.</p> +<p>Mais si cette histoire fut acceptée sans éveiller les +défiances de Cara, +celles qu'il dut inventer le lendemain et le surlendemain pour +expliquer +ses absences, ne le furent point de la même manière: +jusqu'alors il +sortait peu; pourquoi maintenant sortait-il ainsi?</p> +<p>Il ne suffit pas de vouloir, pour mentir, il faut savoir; et l'art +du +mensonge ne s'acquiert pas facilement; à des dispositions +naturelles, il +faut en effet joindre un talent qu'on n'obtient que par le travail et +par le métier: inventer est peu de chose; se souvenir de ce +qu'on a +invité de manière à le répéter la +vingtième fois à l'improviste, comme +on l'a dit la première après une savante +préparation, voilà ce qui exige +des qualités de mémoire et d'assurance qui sont rares. +Ces qualités, +Léon ne les possédait pas; non-seulement il n'avait pas +le don de +l'invention, mais encore il manquait de métier; ses histoires, +qu'il +cherchait laborieusement quand il revenait de chez Madeleine, il les +disait tout simplement, mollement, et sans leur donner le coup de pouce +de l'artiste, le tour qui seuls eussent pu leur imprimer un +caractère +de vraisemblance et d'autorité.</p> +<p>S'il avait prudemment confisqué le journal où il avait +lu le nom de +Madeleine, Cara n'en avait pas moins bien vite appris que mademoiselle +Harol, dont tout Paris parlait, était la cousine de Léon, +et de là à +conclure que c'était pour voir cette cousine que Léon +s'absentait, il +n'y avait qu'un pas, qu'elle avait bien vite aussi franchi.</p> +<p>—Pourquoi ne me dis-tu pas que tu viens de voir ta cousine, +mademoiselle Harol? lui avait-elle demandé le lendemain du jour +où elle +avait su qui était mademoiselle Harol.</p> +<p>Il fut obligé de dire et de soutenir malgré +l'évidence qu'il ne l'avait +point vue encore.</p> +<p>—Pourquoi ne la vois-tu pas?</p> +<p>—Parce que je ne vois plus personne de ma famille.</p> +<p>—Oh! une comédienne ne doit pas, il me semble, avoir la +bégueulerie de +tes parents bourgeois. En tout cas, moi, j'ai envie de la voir, ma +cousine; nous irons ce soir à l'Opéra.</p> +<p>—Tu iras si tu veux; moi, je n'irai pas.</p> +<p>—Parce que?</p> +<p>—Parce que je ne veux pas m'exposer à rencontrer mon +père ou ma mère +qui doivent suivre les représentations de leur nièce.</p> +<p>C'était la première fois que Cara rencontrait une +résistance sérieuse +chez son amant, ou, comme elle disait, chez son mari, et, ce qui fut +bien caractéristique, quoi qu'elle fît, elle ne parvint +point à la +briser. Elle alla à l'Opéra, mais Léon ne +l'accompagna point, au moins +dans la salle, car il profita de sa liberté pour aller rendre +visite à +Madeleine dans sa loge et passer trois entr'actes avec elle.</p> +<p>Si Cara avait appris ces visites, elle eût vu tous les dangers +de sa +situation; mais n'ayant pas pris de précautions pour surveiller +Léon, +elle ignora où il avait passé sa soirée.</p> +<p>—Je me suis promené, dit-il, quand elle lui demanda comment +il avait +employé son temps.</p> +<p>Mais bientôt un fait beaucoup plus grave que son refus d'aller +à l'Opéra +vint jeter sur cette situation une éblouissante lumière.</p> +<p>Le moment était venu pour Léon d'adresser à ses +parents le troisième +acte respectueux après lequel, selon le langage de la loi, il +pourrait +passer outre à la célébration de son mariage. Deux +jours avant +l'expiration du délai dans lequel cet acte pouvait être +signifié, il +reçut une lettre de son notaire, par laquelle celui-ci le priait +de +passer à son étude. Bien entendu, ce fut à Cara +qu'on la remit; mais en +voyant la griffe de Me de la Branche, elle n'eut garde de retenir ou de +décacheter une lettre dont elle croyait connaître le +contenu. C'était +par Riolle que lui avait été recommandé le notaire +de la Branche comme +un homme capable de donner un peu de la considération dont il +jouissait +à ses clients, et elle avait toute confiance dans les +recommandations de +son ami Riolle.</p> +<p>Léon se rendit donc à l'invitation de son notaire; +celui-ci le reçut +avec une figure grave et un air recueilli:</p> +<p>—Monsieur, lui dit-il, le moment arrive où, selon vos +instructions, je +dois notifier à M. votre père et à madame votre +mère le troisième et +dernier acte prescrit par l'article 152 du Code; avant de +procéder à cet +acte, j'ai cru devoir vous demander si vos intentions n'avaient pas +changé. De tous les actes de notre ministère, +celui-là est peut-être le +plus grave, et c'est chose tellement sérieuse qu'un mariage +contracté en +opposition avec la volonté de nos parents, que je croirais +manquer aux +devoirs de ma profession si, avant d'instrumenter, je ne provoquais une +nouvelle et dernière affirmation de votre volonté calme +et réfléchie. Il +ne m'appartient pas de vous conseiller, je sortirais de mon rôle, +puisque je ne suis pas votre conseil, mais je dois vous avertir, et +c'est ce que je fais en vous demandant de ne me répondre +qu'après vous +être recueilli.</p> +<p>Léon se leva, mais le notaire le pria d'un geste de lui +prêter encore +quelques instants d'attention:</p> +<p>—En tout état de cause, dit-il, je vous aurais fait entendre +ces +observations, qui pour moi, je vous le répète, sont +affaire de +conscience; mais je dois vous dire, pour ne rien vous cacher, que j'ai +reçu une visite qui enlève à mon intervention tout +caractère de +spontanéité, celle d'un de vos anciens amis, d'un ami de +votre famille, +M. Byasson. Il m'a apporté des documents dont il m'a, +jusqu'à un certain +point, obligé à prendre connaissance, lesquels documents +portent contre +la personne que vous vous proposez d'épouser, des accusations de +la plus +haute gravité. M. Byasson voulait que je m'en chargeasse pour +vous les +communiquer. Je n'ai pas cru pouvoir accepter cette mission; mais j'ai +pris l'engagement de vous avertir et en tous cas de ne pas +procéder à +la dernière sommation avant que vous m'ayez dit que vous avez vu +M. +Byasson.</p> +<p>Léon aimait peu qu'on lui donnât des leçons; +cette façon de disposer de +lui l'exaspéra.</p> +<p>—Il me semblait, dit-il, que vous étiez mon notaire et non +celui de M. +Byasson ou de ma famille.</p> +<p>M. de la Branche, bien que jeune encore, avait cette qualité +rare de ne +pas se fâcher et de ne jamais se laisser emporter:</p> +<p>—Parfaitement, dit-il, de son ton calme; aussi est-ce comme votre +notaire, c'est-à-dire, en prenant à coeur ce que je crois +vos intérêts, +que j'agis en tout ceci, selon ma conscience; et je vous adjure, +monsieur, d'écouter la vôtre plutôt que votre +susceptibilité qui, j'en +conviens, peut en ce moment se trouver blessée. Mais +réfléchissez, +surtout voyez M. Byasson, et, après avoir fait acte d'homme +raisonnable +qui ne ferme point de parti pris les yeux à la lumière, +nous reprendrons +cet entretien. D'aujourd'hui en huit, à pareille heure, si vous +le +voulez bien, je serai à votre disposition.</p> +<p>Léon resta pendant cinq jours sans aller chez Byasson, +fâché contre +celui-ci, irrité contre son père et sa mère, +furieux contre Cara qui ne +l'avait jamais vu de pareille humeur, exaspéré contre +lui-même et +changeant d'avis dix fois par heure sur la question de savoir s'il +suivrait ou ne suivrait pas l'avis du notaire. Comme pendant ces cinq +jours il ne vit point Madeleine, il s'enfonça de plus en plus +dans sa +colère. Enfin, se disant qu'il ne devait point paraître +avoir peur des +révélations qu'on lui annonçait, il arriva un +matin chez Byasson.</p> +<p>Celui-ci, qui ne l'avait pas vu depuis leur voyage à +Liverpool, le +reçut sans un mot de reproches, doucement, affectueusement:</p> +<p>—Je t'attendais, lui dit-il en lui serrant la main; si j'avais pu +pénétrer jusqu'à toi, je t'aurais +évité la peine de venir jusqu'ici, ce +qui te fera peut-être gronder, et je t'aurais porté +certains +renseignements que tu dois connaître.</p> +<p>—Ces renseignements sont des accusations, m'a dit M. de la Branche.</p> +<p>—Ce n'est pas notre faute si l'homme qui a été +chargé par tes parents +de surveiller Cara....</p> +<p>—Vous voulez dire ma femme, sans doute.</p> +<p>—Je ne pourrai jamais lui donner ce titre. Enfin n'argumentons point +là-dessus, je te prie. Tes parents ont donc chargé un +homme de +surveiller celle dont nous parlons, et ce n'est point de notre faute +s'il a dressé contre elle un acte d'accusation au lieu +d'écrire un +panégyrique en sa faveur. Il a dit ce qu'il avait vu, tout +simplement, +sans phrases, avec des faits, rien que des faits. C'est cet acte +d'accusation que je veux te remettre et que tu serais un enfant de ne +pas lire. Tu penses bien que tes parents n'ont point eu la +naïveté de +vouloir te convaincre par de belles phrases que celle dont tu veux +faire +ta femme était ... était indigne de toi. Il n'y a donc +dans ces pièces +que des faits dont tu pourras contrôler l'exactitude. Quand tu +auras lu, +tu seras fixé. Ne sachant pas si tu suivrais le conseil de M. de +la +Branche, et me trouvant assez embarrassé pour te faire parvenir +ces +pièces, j'ai pensé un moment à charger Madeleine +de te les remettre.</p> +<p>—Vous n'auriez pas fait cela!</p> +<p>—Voilà un mot qui est une cruelle condamnation. Je n'ai rien +à +ajouter. Prends ces pièces, tu les liras seul.</p> +<p>Il hésita.</p> +<p>—Prends-les; si tu ne veux pas les lire, tu les brûleras.</p> +<p>Il ne les brûla point.</p> +<p>La plus longue de ces pièces était la copie des +rapports de police +dressés au moment où la duchesse Carami avait voulu +arracher son fils +des mains de Cara, et ils racontaient la vie de celle-ci jusqu'à +cette +époque: les noms, les dates, les chiffres, rien n'était +omis.</p> +<p>Les autres pièces étaient les rapports de l'agent gui, +depuis que Cara +était revenue d'Amérique, l'avait surveillée jour +par jour. Ils +relataient les visites à Salzondo et à Otto dont M. +Haupois avait parlé +à Byasson; mais bien que détaillés et amplement +circonstanciés avec ce +soin méticuleux des gens de la police, pour qui la chose la plus +insignifiante a de l'importance, ils ne s'appuyaient sur aucune preuve +matérielle. C'étaient des allégations qui avaient +tous les caractères de +la vraisemblance; mais étaient-elles fondées?</p> +<p>Il fallait les contrôler.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>VII</h3> +<br /> +<p>Le temps n'était plus où le soupçon ne pouvait +pas s'élever jusqu'à la +zone sereine et pure dans laquelle Hortense planait immaculée; +elle +était descendue de ce trône et n'était plus qu'une +simple mortelle.</p> +<p>Pourquoi après tout?</p> +<p>Pourquoi croire aveuglément qu'elle valait mieux que les +autres?</p> +<p>Terrible question que celle-là, et, à l'heure +où elle se pose devant un +amant, il y a déjà bien des chances pour qu'il admette +que la femme +qu'il a aimée et qu'il veut aimer encore pour telle ou telle +raison, +vaut moins que les autres,-et surtout moins qu'une autre.</p> +<p>Fatalement elle conduisait à une seconde: pourquoi tant +d'accusations +contre Cara (elle était Cara maintenant), et pas une seule +contre +Madeleine? pour celle-ci, l'unanimité dans l'éloge, pour +celle-là +l'unanimité dans le blâme.</p> +<p>Il saisirait la première occasion qui se présenterait, +pour faire ce +contrôle, et si les rapports étaient vrais, elle ne +tarderait pas à se +présenter, ils indiquaient le jeudi pour la visite à +Salzondo; il +verrait le jeudi suivant; et pour Otto, qui n'avait pas de jour, il +verrait plus tard.</p> +<p>Mais le jeudi suivant, qui justement était le lendemain, +cette occasion +ne se présenta pas. Cara ne sortit point: le vendredi elle ne +sortit pas +davantage.</p> +<p>Se savait-elle surveillée, ou bien ces rapports +étaient-ils faux?</p> +<p>En réalité elle se tenait sur ses gardes.</p> +<p>Tant qu'elle avait été sûre de Léon, elle +avait agi librement, sans gêne +et selon ses fantaisies: pourquoi eût-elle pris des +précautions inutiles +pour un homme qui ne voyait que ce qu'elle voulait bien qu'il +regardât, +qui n'entendait que ce qu'elle voulait bien qu'il écoutât? +Pourquoi se +cacher d'un aveugle et d'un sourd!</p> +<p>Mais du jour où elle avait remarqué des changements +chez Léon et où elle +s'était sentie menacée dans la toute-puissance de son +influence, +Salzondo et Otto lui-même l'avaient attendue inutilement; ce +n'était pas +le moment de faire des imprudences; peu de mois restaient à +courir avant +le mariage, il fallait les consacrer à la raison et à la +prudence; +Pâques arriverait après ce temps de carême.</p> +<p>Et, comme elle voulait que ce carême fût aussi court que +possible, elle +veillait avec soin à ce que les délais imposés par +la loi pour les +sommations respectueuses fussent rigoureusement observés. Grande +fût sa +surprise lorsqu'elle apprit que le notaire de la Branche n'avait point +notifié à M. et madame Haupois-Daguillon le +troisième et dernier acte.</p> +<p>Que pouvait signifier un pareil retard? Était-il le fait du +notaire ou +de Léon?</p> +<p>Elle s'en expliqua avec celui-ci:</p> +<p>—Qui t'a dit que cette sommation n'avait pas été +faite? demanda Léon.</p> +<p>—Riolle.</p> +<p>—Riolle se mêle de ce qui ne le regarde pas: c'est à +moi de demander la +notification de cet acte, et non à d'autres.</p> +<p>Et tu ne l'as pas demandée?</p> +<p>—Elle est inutile en ce moment; il vaut mieux attendre l'arrêt +de la +cour; si la cour infirme le jugement du tribunal qui déclare +notre +mariage nul, nous n'avons pas besoin de procéder à un +nouveau mariage, +et dès lors les actes respectueux sont inutiles; si au contraire +elle +le confirme, il sera temps à ce moment-là de recourir au +dernier acte +respectueux.</p> +<p>—Tu sais bien qu'elle le confirmera. Si tu étais franc, tu +dirais que +tu espères qu'elle le confirmera, et c'est parce que tu as cette +espérance que tu ne veux pas que cette dernière sommation +soit notifiée.</p> +<p>—Je ne veux pas qu'elle le soit, parce qu'il ne me convient pas en +ce +moment de pousser les choses à l'extrémité; mon +père et ma mère sont +malades de chagrin, il ne me convient pas de les tuer.</p> +<p>—C'était lors de la première sommation qu'il fallait +faire ces +touchantes réflexions.</p> +<p>—Lors de la première sommation, j'étais +exaspéré par le procès en +nullité de mariage, et tu as su mettre cette exaspération +à profit pour +m'arracher l'ordre de faire cette sommation; aujourd'hui je ne suis +plus +sous ce coup immédiat de la colère, je me suis +calmé.</p> +<p>—Dis que tu as réfléchi.</p> +<p>—Si tu le veux: j'ai réfléchi et j'ai compris; j'ai +senti que j'avais +des devoirs envers mes parents.</p> +<p>—N'en as-tu pas envers moi?</p> +<p>—Il me semble que je les ai remplis; tu as voulu ce mariage pour +calmer +ta conscience qui s'éveillait; je l'ai accepté, bien +qu'il ne me parût +pas sérieux....</p> +<p>—Parce qu'il ne te paraissait pas sérieux plutôt.</p> +<p>—Tu cherches une querelle; je ne suis point d'humeur à en +supporter +une; au revoir.</p> +<p>Elle se jeta sur lui pour le retenir:</p> +<p>—Léon, je t'en conjure, si tu m'aimes encore, par +pitié....</p> +<p>Il se dégagea assez brusquement, descendit l'escalier quatre +à quatre, +et, courant toujours, il se rendit de la rue Auber à la rue de +Châteaudun.</p> +<p>Il était furieux en sortant de chez Cara, il entra souriant +chez +Madeleine.</p> +<p>Il resta trois heures rue Châteaudun à écouter +Madeleine travailler: +jamais il n'avait entendu chanter avec tant d'âme et tant de +charme; il +était ravi, émerveillé, transporté.</p> +<p>Cependant il fallut quitter Madeleine pour retourner près de +Cara.</p> +<p>—Quand te verrai-je? demanda Madeleine.</p> +<p>—Bientôt.</p> +<p>—Sais-tu que tu as été cinq jours sans venir.</p> +<p>—Pardonne-moi, j'ai été très-occupé ... +et surtout très-préoccupé, +très-peiné.</p> +<p>—Raison de plus pour venir; si je ne t'avais pas consolé, au +moins +j'aurais essayé de te distraire.</p> +<p>—À bientôt.</p> +<p>—Quand tu pourras, quand tu voudras.</p> +<p>S'il s'était sauvé pour éviter une +scène, il était peu disposé à en +subir une à son retour.</p> +<p>Bien que ce fût l'heure du dîner, il ne trouva ni +lumière allumée ni +couvert mis dans la salle à manger; il sonna Louise, elle ne +répondit +pas; que signifiait ce silence? Hortense serait-elle sortie pour +dîner +dehors, et Louise, se voyant libre, en aurait-elle profité pour +aller se +promener?</p> +<p>S'il en était ainsi, il allait bien vite retourner chez +Madeleine et +dîner avec elle.</p> +<p>De la salle à manger il passa dans le salon, il n'y trouva +personne; +dans la chambre, elle était vide. Il crut entendre un bruit dans +le +cabinet de toilette, comme un soupir plaintif. Au moment où il +se +dirigeait de ce côté, son flambeau à la main, une +odeur douceâtre et +vireuse le frappa. Il entra vivement. Dans l'ombre, sur un divan, il +aperçut Hortense couchée tout de son long. Il s'approcha +d'elle. Elle ne +bougea pas. Ses yeux étaient clos, sa face était +décolorée, une légère +écume moussait au coins de ses lèvres. Il la prit et la +releva, elle fit +entendre un faible soupir et retomba sur le coussin. Il regarda autour +de lui. Sur la table où il avait posé son flambeau se +trouvait une fiole +noire entourée d'étiquettes rouge et blanche. Il la prit, +elle était +vide: sur l'étiquette blanche, il lut: <i>Laudanum de Sydenham</i>. +Il revint +à Hortense et, la prenant dans ses bras brusquement, il la mit +debout +sur ses pieds.</p> +<p>Ce n'était pas la première fois qu'elle +s'empoisonnait, c'était la +seconde. À leur retour d'Amérique, au moment où il +était question +d'adresser des sommations à M. et madame Haupois et où il +se refusait à +cette mesure, elle avait déjà vidé une fiole de +laudanum; il l'avait +soignée et secourue en perdant la tête, ne sachant trop ce +qu'il +faisait, la pressant dans ses bras, l'entourant de caresses, de +tendresse, la couvrant de baisers, se jetant à ses genoux, lui +disant de +douces paroles, et il l'avait sauvée; peu d'instants +après lui avoir dit +qu'il ferait faire ces sommations, elle avait ouvert les yeux.</p> +<p>Cette fois, ce ne fut point de la même manière qu'il la +soigna, ce ne +fut point par la tendresse et la douceur, ce fut vigoureusement. +Après +l'avoir plantée sur les pieds, il la prit dans son bras, et, la +poussant, la secouant, il l'obligea à marcher jusqu'à la +cuisine; là, il +l'assit sur une chaise et, prenant dans une armoire une bouteille +où se +trouvait le café que Louise préparait à l'avance +pour ses déjeuners, il +lui en fit boire une grande tasse, et comme elle ne pouvait desserrer +les dents, il les lui écarta avec une cuillère, de force, +et il lui +entonna le café dans la bouche. Puis, la prenant de nouveau dans +son +bras, il la fit marcher en long et en large à travers tout +l'appartement; quand elle s'abandonnait, il la relevait +énergiquement.</p> +<p>Quelle différence entre ce second traitement et le premier; +entre les +caresses de l'un et les bousculades de l'autre!</p> +<p>Cependant l'effet du second fut beaucoup plus rapide que ne l'avait +été +celui du premier: elle ne tarda pas à ouvrir les yeux et +à prononcer +quelques paroles sans suite. Puis elle voulut s'asseoir. Alors, +à +plusieurs reprises, elle passa ses deux mains sur son visage en +regardant Léon, et tout à coup elle éclata en +sanglots.</p> +<p>Il s'était assis devant elle; il resta immobile, la +regardant, attendant +que cette crise nerveuse fût calmée avant de lui parler.</p> +<p>Ils demeurèrent ainsi en face l'un de l'autre pendant plus +d'un quart +d'heure, elle pleurant et sanglotant, lui réfléchissant; +ce fut elle qui +la première rompit ce silence:</p> +<p>—Pourquoi n'as-tu pas voulu me laisser mourir! s'écria-t-elle.</p> +<p>—Parce que tu ne voulais pas mourir.</p> +<p>—Si tu as cru cela, pourquoi m'as-tu secourue?</p> +<p>—Parce que, n'y eût-il qu'une chance contre mille pour que ton +suicide +fût vrai, je devais te soigner.</p> +<p>—Brutalement; mais comment m'étonner de cette +brutalité chez un homme +qui me trompe? Tu viens de chez elle; en sortant d'ici, c'est chez elle +que tu as couru; c'est après t'avoir vu entrer au numéro +48 que je suis +revenue ici et que j'ai bu ce laudanum; j'en ai trop pris sans doute; +la +prochaine fois je serai moins maladroite. Ah! l'infâme! la +misérable!</p> +<p>—Qui infâme? qui misérable? s'écria-t-il.</p> +<p>—Et quelle autre si ce n'est ta cousine, cette comédienne, la +maîtresse +de celui qui la traîne de ville en ville: tout le monde sait que +ce +vieil Italien est son amant: il est payé en nature.</p> +<p>D'un bond il fut sur ses pieds et il leva au-dessus d'elle ses deux +poings crispés; le geste fut si furieux qu'elle courba la +tête, mais il +ne frappa pas. Après l'avoir regardée durant une ou deux +secondes, il +s'élança dans le salon; elle courut après lui; +mais quand elle arriva +dans la salle à manger, il fermait la porte de l'entrée; +elle l'ouvrit; +il avait déjà descendu deux étages: le rejoindre +était impossible, +l'appeler était inutile, elle rentra, puis allant dans sa +chambre, elle +prit un paletot et un chapeau avec une voilette noire épaisse; +ainsi +habillée elle descendit à son tour l'escalier; quand elle +fut dans la +rue, une voiture vide passait; elle arrêta le cocher et lui dit +de la +conduire rue de Châteaudun, n° 48; là il attendrait.</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>VIII</h3> +<br /> +<p>En sortant de la rue Auber, il gagna les boulevards, puis les quais; +il +avait besoin de marcher; la colère grondait dans son coeur et +dans sa +tête, la fièvre bouillonnait dans ses veines, il fallait +qu'il calmât +l'une et qu'il usât l'autre par le mouvement.</p> +<p>Il alla ainsi à grands pas, droit devant lui, sans rien voir, +sans +savoir où il était pendant près de deux heures. +Puis, se trouvant sur la +place de la Concorde, l'idée lui vint d'entrer rue de Rivoli; il +savait +par Madeleine que son ancien appartement était dans +l'état où il l'avait +quitté; il s'y installerait, et ce serait fini, bien fini avec +Cara. +S'il avait eu sa clef, il aurait réalisé cette +idée; mais, à la pensée +d'aller sonner à la porte de son père pour demander cette +clef à +Jacques, un mouvement de fausse honte le retint: ce n'était pas +ainsi +qu'il devait rentrer chez lui, s'il y rentrait.</p> +<p>Depuis longtemps, il n'avait point osé passer rue Royale, +mais à cette +heure il n'avait point à craindre la rencontre d'un +employé. Arrivé +devant la maison de son père, il vit une faible lumière +à une fenêtre, +celle du bureau de ses parents; sa mère était là +penchée sur ses livres, +travaillant encore: pauvre femme! et une douloureuse émotion le +serra à +la gorge.</p> +<p>Il continua sa marche jusqu'à la gare Saint-Lazare, et +là il se souvint +qu'il n'avait pas dîné. Il entra dans un restaurant, et +dit au garçon de +lui servir à manger, n'importe quoi, ce qui se trouverait de +prêt.</p> +<p>Qu'allait-il faire en sortant de ce restaurant? Il ne pouvait pas +errer +toute la nuit dans les rues; il ne pouvait pas davantage rentrer chez +lui rue Auber, puisqu'il était décidé à ne +revoir jamais Cara.</p> +<p>À ce moment, une personne qui occupait la table voisine de la +sienne dit +au garçon de se presser, afin de ne pas lui faire manquer le +train du +Havre.</p> +<p>Ce nom, tombant par hasard dans son oreille, lui suggéra +l'idée d'aller +au Havre, la mer le calmerait. Justement il avait changé un +billet de +cinq cents francs le matin et il en avait gardé la monnaie, +c'était plus +qu'il ne lui fallait pour ce petit voyage.</p> +<p>Bien qu'il fût seul dans son compartiment, il ne put pas +dormir, il +était trop agité, trop fiévreux, et puis il +soufflait au dehors un vent +de tempête qui secouait les vitres du wagon à croire +qu'elles allaient +se briser. Quand il regardait dans la campagne, il voyait, +éclairés par +la lune, les arbres sans feuilles se tordre sous l'effort du vent; puis +tout à coup il ne voyait plus rien, la lune se voilait de gros +nuages +noirs, et des ondées rapides fouettaient les vitres.</p> +<p>À Motteville, il aperçut une rangée +d'énormes sapins couchés dans le +champ les racines en l'air.</p> +<p>En débarquant au Havre, au petit jour, il prit une voiture et +dit au +cocher de le conduire à la jetée, mais celui-ci ne put +aller beaucoup +plus loin que le musée.</p> +<p>—Ma voiture serait culbutée par le vent, dit-il, en criant +ces quelques +mots dans l'oreille de Léon.</p> +<p>Léon descendit et s'en alla jusqu'au pavillon des signaux, +marchant en +zigzag, la figure cinglée par le gravier: contre ce pavillon et +contre +la batterie des gens se tenaient abrités, risquant de temps en +temps un +oeil pour regarder la mer.</p> +<p>Le jour se levait, sale et livide, obscurci par les nuages qui +arrivaient de l'ouest on traînant sur la mer: çà et +là dans ce mur noir +s'ouvraient des trouées jaunes qui éclairaient l'horizon, +mais, aussi +loin que la vue pouvait s'étendre on n'apercevait qu'une immense +nappe +d'écume, sans une seule voile; bien que la marée ne +fût pas encore +haute, des gerbes d'eau passaient par-dessus la jetée.</p> +<p>Léon resta environ une heure à regarder ce spectacle, +puis l'idée lui +vint d'aller faire une promenade en mer s'il trouvait un bateau +prêt à +sortir: ce temps était à souhait pour son état +moral.</p> +<p>Pour revenir à l'avant-port il n'eut qu'à se laisser +pousser par le +vent, mais ni les bateaux d'Honfleur ni ceux de Trouville ne se +préparaient à sortir; seul le bateau de Caen chauffait. +Il irait à Caen. +Que lui importait un pays ou un autre jusqu'à ce qu'il sût +ce qu'il +ferait? pour aller à Caen la traversée serait plus +longue, et cela ne +pouvait pas lui déplaire. Il embarqua donc et il se trouva le +seul +passager qui eût osé braver ce gros temps; un matelot +à qui il +s'adressa, une pièce blanche dans la main, lui prêta une +vareuse et un +<i>surouet</i> imperméables, et ainsi équipé, il +resta pendant toute la +traversée appuyé contre le mât d'artimon, +secoué par la mer, bousculé +par le vent, arrosé par les vagues, mais éprouvant +intérieurement un +sentiment d'apaisement.</p> +<p>Arrivé à Caen, il ne s'y arrêta pas: Qu'avait-il +à y faire? Il s'en +alla à Saint-Aubin pour penser à Madeleine et revoir le +pays où ils +avaient vécu ensemble pendant huit jours. Le village +était désert, ou +tout au moins les maisons bâties au bord du rivage étaient +closes; il +semblait qu'on était dans une ville morte, dont tous les +habitants +avaient miraculeusement disparu: Pompéi ou le château de +la <i>Belle au +bois dormant</i>. Il trouva cependant un hôtel où l'on +voulut bien le +recevoir, et un marchand qui lui vendit une vareuse, un bonnet de +laine, +une chemise de flanelle et des bottes; alors il put descendre sur la +grève où les vagues furieuses venaient s'abattre en +creusant des sillons +dans le sable: suivant le rivage, il alla jusqu'à Courseulles, +dîna dans +une auberge et s'en revint le soir lentement par la plage, +s'arrêtant de +place en place pour regarder les nuages qui passaient sur la face de la +lune, ou pour chercher les deux phares de la Hève qui +disparaissaient +souvent dans des embruns.</p> +<p>Comme cette nuit ressemblait à celle où il +était venu avec Madeleine et +les pêcheurs, chercher à cette même place le cadavre +de son oncle! cette +lune qui le regardait maintenant solitaire les avait vus alors tous les +deux, et sur ce sable elle avait joint leurs ombres.</p> +<p>Que n'avait-il parlé alors, ou tout au moins quelques jours +plus tard, à +Paris, elle n'eut pas quitté la maison de la rue de Rivoli, elle +ne +serait pas devenue chanteuse, et lui....</p> +<p>Il voulut chasser la pensée qui se présenta à +son esprit, mais il n'y +parvint qu'en évoquant l'image de Madeleine.</p> +<p>Ah! comme il l'aimait!</p> +<p>Et c'était là justement le malheur de sa situation: il +aimait une femme +qui ne pouvait être à lui, et il n'aimait plus celle +à laquelle il était +lié.</p> +<p>Si les rapports qu'il avait lus disaient vrai, et maintenant il le +croyait, il devait être un objet de risée ou de +mépris pour ceux qui le +connaissaient, et aux yeux de ceux gui la connaissaient, elle, il +était +déshonoré; on peut donner sa fortune, son coeur à +une femme perdue, on +ne lui donne pas son nom.</p> +<p>Et pendant toute la soirée, pendant la nuit surtout où +il dormit peu, +réveillé qu'il était à chaque instant par +le hurlement de la tempête, le +tumulte des vagues, les plaintes du vent dans la cheminée, les +secousses +qu'il imprimait à la porte et à la fenêtre, le +balancement de la maison, +cette pensée lui revint sans cesse, l'obséda, +l'hallucina. Quand il +s'endormait, il continuait d'entendre le vent, et il sentait ses +idées +tumultueuses rouler dans sa cervelle, se heurter, se confondre en +tourbillon comme les vaques qui venaient frapper et se briser sur la +côte avec des coups sourds qu'il percevait douloureusement.</p> +<p>Quand il se leva le lendemain matin, le vent était +calmé et la pluie +tombait à torrents; comme il était impossible de sortir, +il resta au +coin du feu; enfin les nuages passèrent et le temps +s'éclaircit. Il put +alors quitter sa chambre; mais, au lieu de descendre à la mer, +il +remonta dans le village pour aller au cimetière, à la +tombe de son +oncle. Comme il longeait l'église, il aperçut devant +cette tombe une +femme inclinée dans l'attitude du recueillement et de la +prière: bien +qu'enveloppée dans un gros manteau et encapuchonnée, +cette femme +ressemblait à Madeleine.</p> +<p>Il avança vivement: c'était elle.</p> +<p>Mais, soit qu'elle ne l'eût pas entendu marcher sur la terre +humide, +soit qu'elle fût absorbée dans ses pensées, elle ne +tourna pas la tête; +alors à quelques pas d'elle, derrière elle, il +s'arrêta et resta +silencieux, la regardant, le coeur ému, l'esprit troublé.</p> +<p>Enfin elle se retourna, et, en l'apercevant ainsi tout à +coup, elle eut +un geste de surprise qui la fit reculer d'un pas; mais en même +temps un +sourire se montra sur son visage baigné de larmes.</p> +<p>—Toi! s'écria-t-elle en lui serrant les deux mains.</p> +<p>Il les prit et les serra longuement.</p> +<p>—Comment, tu as pensé à l'anniversaire de sa +naissance! dit-elle d'un +ton heureux et avec l'accent de la gratitude.</p> +<p>—Non, dit-il, je dois avouer que ce n'est pas pour cet anniversaire +que +je suis ici; j'ai quitté Paris parce que j'étais +malheureux, et je suis +venu à Saint-Aubin parce que j'avais besoin de penser à +toi et de revoir +le pays où nous avions vécu ensemble pendant huit jours.</p> +<p>Il dit ces dernières paroles comme si elles lui +étaient arrachées par +une force à laquelle il ne pouvait résister, puis, +mettant le bras de +Madeleine sous le sien, ils sortirent du cimetière.</p> +<p>Ils se dirigèrent du côté de la mer, et +jusqu'à ce qu'ils fussent +descendus sur la grève déserte, Léon ne parla que +de choses +insignifiantes, là seulement il revint au sujet qu'il avait +abordé dans +le cimetière:</p> +<p>—Sais-tu que ton arrivée ici est vraiment providentielle pour +moi? +dit-il; elle va me permettre de ne pas rentrer à Paris.</p> +<p>—Tu veux ne pas revenir à Paris?</p> +<p>—Chère Madeleine, je suis dans une situation horrible; +follement, par +chagrin, je me suis jeté dans une liaison honteuse, et plus +follement +encore je me suis laissé entraîné à un +mariage, qui, pour être nul +légalement, n'en fera pas moins le désespoir de ma vie. +Cette liaison, +je veux la rompre, comme je ne veux jamais revoir celle qui m'a +poussé à +cette folie. Pour cela, j'ai pris le parti de quitter la France et de +me +cacher en Amérique. Seulement, il faut que tu saches que je suis +sans +ressources et que, pourvu d'un conseil judiciaire, je ne puis pas +emprunter. Or, m'en aller en Amérique sans rien, c'est m'exposer +à +mourir de faim. Veux-tu m'aider à aller en Amérique, et +à y gagner ma +vie en me prêtant l'argent nécessaire à cela? Cela +est étrange, n'est-ce +pas, que moi, héritier de la maison Haupois-Daguillon, +j'emprunte +quelques milliers de francs à une pauvre fille comme toi; enfin, +c'est +ainsi; ta pauvreté te permet elle de me prêter; de me +donner ce que je +demande à ton amitié, à notre parenté?</p> +<p>—Je le pourrais, mais je ne le veux pas, car je ne peux pas t'aider +à +partir.</p> +<p>—Il faut que je parte, cependant.</p> +<p>—Pourquoi partir si tu sens, si tu es sûr que cette rupture +est +irrévocable?</p> +<p>—Parce que ...—il hésita assez longtemps,—parce que, quand je +me suis +jeté dans cette liaison, ça été pour +oublier une personne que ... +j'avais aimée; et que je croyais ne jamais revoir. Depuis que +j'ai revu +cette personne, j'ai reconnu que je l'aimais toujours, que je l'aimais +plus que je ne l'avais aimée. Mais cette personne ne peut +m'aimer; et le +pût-elle, je ne puis pas lui demander d'être ma femme, car +elle n'a pas +de fortune et mes parents ne consentiraient jamais à +l'accueillir comme +leur fille: tu comprends, n'est-ce pas, que je ne me marierais pas une +seconde fois sans le consentement de mon père et de ma +mère; et tu +comprends aussi que dans ces conditions, je dois partir.</p> +<p>—Mais, si tu avais ce consentement, partirais-tu?</p> +<p>—Je ne pourrais pas l'avoir.</p> +<p>—Si je te disais que je l'aurai moi, que je l'ai ... partirais-tu?</p> +<p>—Madeleine!...</p> +<p>—Si je te disais que ton père et ta mère m'ont +demandé d'être ta +femme.... Partirais-tu? Si je te disais que tu te trompes en croyant +que +celle que tu aimes ne pourra pas t'aimer ... partirais-tu?</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;" /> +<h3>IX</h3> +<br /> +<p>Ils allèrent jusqu'au sémaphore de Bernières, +et tous deux, à côté l'un +de l'autre, Madeleine lisant ce que Léon écrivait, +Léon lisant ce +qu'écrivait Madeleine, ils rédigèrent leurs +dépêches:</p> +<div class="blkquot"> +<p style="margin-left: 40px;">«Cher oncle,</p> +<p>«Tuez le veau gras; invitez pour dîner demain M. +Byasson, et faites +mettre le couvert de Léon ainsi que celui de votre fille.</p> +<p style="text-align: right;">«MADELEINE.»</p> +<p style="margin-left: 40px;">«Chère mère,</p> +<p>«Je te prie de vouloir bien faire préparer mon ancien +appartement pour +recevoir Madeleine; quant à moi, je demande à te +remplacer rue Royale et +à réparer le temps perdu,</p> +<p style="text-align: right;">«LÉON.»</p> +</div> +<p>Lorsque le lendemain soir ils arrivèrent rue de Rivoli, ils +trouvèrent +l'escalier plein d'arbustes fleuris, les portes de l'entrée de +l'appartement de M. et de madame Haupois étaient grandes +ouvertes, et +dans le vestibule se tenait Jacques en habit noir, cravaté de +blanc, +ganté, prêt à annoncer les invités comme en +un jour de grande fête.</p> +<p>Et quelle plus grande fête pouvait-il y avoir, pour ce +père et cette +mère si tristes la veille encore, que le retour de l'enfant +prodigue à +la maison paternelle!</p> +<p>Madeleine avait voulu prendre le bras de Léon, mais il ne +s'était pas +prêté à cet arrangement.</p> +<p>—Non, dit-il, prends-moi par la main, je tiens à ce qu'il +soit bien +marqué que c'est toi qui me ramènes.</p> +<p>Mais ni le père ni la mère n'étaient en +état de faire cette remarque: +dans leur élan de bonheur, ils ne virent que leur fils, Byasson +seul +l'observa:</p> +<p>—C'est bien cela, dit-il en baisant la main de Madeleine; sans vous +il +ne serait jamais revenu dans cette maison, et c'est à vous seule +qu'est +dû ce miracle.</p> +<p>La dépêche de Madeleine avait été +exécutée à la lettre par madame +Haupois-Daguillon: «Elle avait tué le veau gras,» et +jamais dîner plus +splendide et plus, exquis en même temps n'avait été +servi chez elle; ce +fut ce que Byasson constata en accompagnant son compliment d'un regret:</p> +<p>—Il ne faut pas être trop heureux pour bien manger, dit-il; +nous +manquons de recueillement pour apprécier ce merveilleux +dîner.</p> +<p>Madeleine et Léon croyaient passer la soirée dans une +étroite intimité, +mais à neuf heures Jacques, ouvrant la porte du salon, +annonça M. Le +Genest de la Crochardière, le notaire de la famille.</p> +<p>Que venait-il faire?</p> +<p>M. Haupois-Daguillon se chargea de répondre à cette +question que Léon +s'était posée: il le fit avec une dignité +tempérée par l'émotion.</p> +<p>—Comme tu nous as fait part de ton désir de rentrer dans +notre maison, +dit-il, nous avons pensé, ta mère et moi, que ce ne +pouvait pas être +dans les mêmes conditions qu'autrefois; nous avons donc +prié M. le +Genest de dresser un projet d'acte de société dont il va +te donner +lecture et que nous réaliserons quand tu auras été +relevé de ton conseil +judiciaire. Notre Société est formée pour cinq +années; elle te reconnaît +une part de propriété égale à la notre; la +raison sociale sera: +Haupois-Daguillon et fils; et la direction de notre maison de Madrid +sera, si tu le veux bien, confiée à Saffroy.</p> +<p>Ces derniers mots s'adressèrent à Madeleine autant +qu'à Léon.</p> +<p>La lecture de cet acte et les commentaires dont l'accompagna M. Le +Genest de la Crochardière, homme discret et prolixe,-presque +aussi +prolixe en ses discours qu'en son nom,-occupèrent tout le reste +de la +soirée.</p> +<p>Léon voulut conduire Madeleine jusqu'à la porte de son +ancien +appartement, puis avant de rentrer rue Royale, il voulut aussi +reconduire Byasson, car il avait à entretenir celui-ci d'une +affaire +délicate dont il ne pouvait parler ni devant Madeleine ni devant +ses +parents.</p> +<p>—Mon cher ami, dit-il, avez-vous assez confiance dans +l'associé de la +maison Haupois-Daguillon pour lui prêter trois cent mille francs?</p> +<p>—Je te préviens que si tu veux employer cet argent à +payer le dédit de +Madeleine, tu n'as pas besoin de t'endetter; il est convenu que ton +père +prend ce dédit à sa charge et qu'il traitera avec +Sciazziga. Quant à +l'engagement que Madeleine a signé à l'Opéra, il +sera expiré avant que +vous puissiez vous marier.</p> +<p>—Ce n'est point de Madeleine qu'il s'agit, c'est de Cara; elle a +vendu +son mobilier pour moi, et cette vente lui a fait subir une perte.</p> +<p>—On prétend, au contraire, qu'elle lui a donné un gros +bénéfice.</p> +<p>—Ceci est affaire d'appréciation: de plus elle m'a +prêté diverses +sommes; j'estime que ces sommes et que l'indemnité que je lui +dois +valent trois cent mille francs. Voulez-vous les payer en mon nom, car +je +ne veux pas la revoir. Si vous me refusez, je serai obligé de +m'adresser +à mes parents, et cela me coûtera beaucoup; je ne voudrais +pas mettre +cette nouvelle dépense à leur charge, je voudrais, au +contraire, +l'acquitter avec mes premiers bénéfices.</p> +<p>—Eh bien! je te les prêterai, mais à une condition qui +est que je ne +les verserai à Cara que le jour de ton mariage; et dès +demain j'irai +régler cette affaire avec elle.</p> +<p>Le lendemain matin, en effet, Byasson se rendit rue Auber: il fut +reçu +avec empressement.</p> +<p>—Où est Léon? demanda-t-elle avec +anxiété.</p> +<p>—Rassurez-vous, il n'est pas perdu; il est chez ses parents dont il +devient l'associé: cette association est consentie en vue de son +prochain mariage avec sa cousine Madeleine qui se +célébrera quand la +nullité du vôtre aura été prononcée +par la cour de Rome.</p> +<p>Cara ne broncha pas.</p> +<p>—Si je vous annonce ce mariage, continua Byasson, vous sentez que +c'est +parce que nous avons la certitude que vous ne pouvez pas +l'empêcher: +Léon aime sa cousine, et rien ne guérit mieux un ancien +amour qu'un +nouveau; toute tentative de votre part serait donc inutile, vous savez +cela mieux que moi. Cependant, comme vous pourriez avoir la fantaisie +d'engager une lutte qui, pour n'être pas dangereuse, n'en serait +pas +moins agaçante, je vous offre trois cent mille francs que je +prends +l'engagement d'honneur de vous payer le jour de notre mariage, si d'ici +là vous nous laissez en paix.</p> +<p>—Et combien m'offrez-vous pour que je ne soutienne pas la +validité de +mon mariage?</p> +<p>—Rien; nous sommes sûrs d'obtenir la nullité que nous +demandons, nous +ne pouvons donc pas vous la payer: d'ailleurs trois cent mille francs +c'est une belle somme et qui représente largement les sacrifices +que +vous avez pu faire en vue d'assurer votre mariage avec mon jeune ami.</p> +<p>Elle pâlit et ses lèvres se décolorèrent; +mais elle se raidit et, par un +effort de volonté, elle parvint à amener un sourire sur +ses lèvres +frémissantes:</p> +<p>—Vous aviez voulu m'étrangler comme une bête +malfaisante, dit-elle, +vous réalisez aujourd'hui votre désir.</p> +<p>—Convenez au moins que l'empreinte de mes doigts est adoucie par les +chiffons de papier qui les enveloppent.</p> +<p>Cara, ainsi que l'avait dit Byasson, savait mieux que personne toute +la +force d'un nouvel amour; cependant elle voulut voir si elle ne pouvait +pas reconquérir Léon en perdant Madeleine, ce qui +était sa seule chance +de succès; mais Sciazziga, sur qui elle comptait, ne put pas +l'aider; +d'ailleurs, après un moment de dépit, il s'était +résigné à toucher ses +deux cent mille francs, et maintenant il n'attendait plus que ce moment +pour aller vivre en Italie heureux et tranquille, n'ayant d'autre +regret +«<i>qué dé</i> voir <i>oune</i> grande artiste +finir misérablement dans <i>oune +mariaze bourzeois</i>.»</p> +<p>Battue de ce côté, Cara, qui ne voulait pas exposer ses +trois cent mille +francs, n'eut plus d'espérance que dans la validité de +son mariage, car +il était bien certain que si la famille Haupois-Daguillon +croyait ne pas +pouvoir obtenir de la cour de Rome la nullité de ce mariage, +elle lui +payerait cher son acquiescement à la demande en nullité: +c'était une +dernière carte à jouer, et il fallait la jouer +sérieusement; +malheureusement pour elle, elle perdit encore cette partie.</p> +<p>Malgré l'apparente confiance de Byasson, il n'était +pas du tout prouvé +que Rome prononçât jamais cette nullité.</p> +<p>M. et madame Haupois s'étaient adressés à un +personnage influent, +disait-on, et qui déjà avait fait prononcer la +nullité d'un mariage +conclu entre un banquier allemand et une Française; mais ce +personnage, +tout en se faisant donner de l'argent, n'avançait à rien, +et répondait +toujours que l'affaire était grave, qu'il fallait attendre, etc.</p> +<p>Impatientée d'attendre, madame Haupois entreprit le voyage de +Rome, et, +se jetant aux pieds du pape, elle lui expliqua avec l'éloquence +d'une +mère comment son fils avait été marié. Elle +obtint alors qu'une enquête +serait ouverte à l'archevêché de Paris, +conformément à la bulle de +Benoit XIV (<i>Dei miseratione</i>) et que le résultat en serait +transmis à +la sacrée congrégation du concile qui examinerait la +validité de ce +mariage.</p> +<p>Ce fut devant ce tribunal de l'officialité diocésaine +que comparurent +Léon et Cara, M. et madame Haupois, Byasson et tous ceux qui +avaient eu +connaissance des faits se rapportant à ce mariage; malgré +l'habileté de +sa défense, Cara fut convaincue de n'avoir été en +Amérique que pour +éluder la loi canonique et d'avoir trompé l'abbé +O'Connor. Comme il +fallait innocenter celui-ci de la légèreté avec +laquelle il avait +célébré ce mariage, elle fut chargée de +toute la responsabilité, et la +nullité fut prononcée.</p> +<p>Aussitôt les publications légales furent faites +à Noiseau et à Paris, et +tout se prépara pour le mariage de Léon et de Madeleine.</p> +<p>Bien que Cara eût paru subir les conditions qui lui avaient +été imposées +par Byasson, celui n'était pas sans crainte pour le jour de la +cérémonie. Comment l'empêcher d'entrer à +l'église, et au pied de l'autel +de se jeter entre Léon et Madeleine.</p> +<p>Elle était parfaitement capable de jouer cette scène +mélodramatique, et +le souvenir de son discours devant le tribunal lors du procès +engagé à +propos du testament du duc de Carami prouvait que dans certaines +circonstances elle pouvait très-bien préférer la +vengeance à l'intérêt.</p> +<p>La peur de ce scandale détermina Byasson à aller voir +l'ami qu'il avait +à la préfecture de police, de sorte que l'on remarqua +pendant la +cérémonie à l'église et à la mairie, +plusieurs invités à l'air martial, +paraissant assez mal à l'aise dans leurs gants et que personne +ne +connaissait.</p> +<p>Rien ne troubla cette double cérémonie, ni le +dîner, ni le bal qui eut +lieu sous une tente dressée dans la cour d'honneur du +château de +Noiseau.</p> +<p>De tous les amis de la famille, Byasson seul manqua à cette +soirée; il +quitta Noiseau après le dîner, et à dix heures, il +arrivait rue Auber, +portant dans ses poches trois cent mille francs.</p> +<p>Cara l'attendait; elle reçut les billets et les compta avec +un calme +parfait:</p> +<p>—Maintenant, dit-elle, nous avons une dernière affaire +à traiter: +combien m'achetez-vous les trente-trois lettres que voici: elles sont +de +Léon, très-tendres, quelquefois passionnées, +d'autres fois légères, et +si j'en envoie une chaque jour à madame Haupois jeune, je crois +que +celle-ci passera une assez vilaine lune de miel.</p> +<p>Byasson resta un moment embarrassé, puis il allongea la main +vers le +paquet de lettres:</p> +<p>—Vous permettez? dit-il.</p> +<p>—Si vous voulez, je vais vous en lire deux ou trois.</p> +<p>—Non, merci, je ne tiens pas à entendre, il me suffit de voir.</p> +<p>Et il feuilleta les lettres qui étalent rangées +dépliées les unes +par-dessus les autres:</p> +<p>—Elles n'ont ni enveloppes ni adresses, dit-il après son +examen, cela +leur ôte pour nous une valeur qu'elles auraient, je l'avoue, si +elles +portaient votre nom et le timbre de la poste; mais, telles quelles sont +en cet état, elles ne signifient rien, car si vous les envoyez +à madame +Haupois jeune, celle-ci, qui a entendu parler de vous, croira que vous +avez fait fabriquer ces lettres en imitant l'écriture de son +mari. +Désolé de ne pouvoir faire cette petite affaire; mais +j'espère que celle +des trois cent mille francs vous suffira pour vivre dignement en veuve +de Léon, comme vous en manifestiez le désir autrefois.</p> +<p>Ces trois cent mille francs ne suffirent pas à cela +cependant, car deux +ans après, le lendemain du baptême de son second +petit-fils, M. +Haupois-Daguillon reçut la lettre suivante, qui lui apprit que +Cara +était dans une fâcheuse situation:</p> +<p>«Monsieur,</p> +<p>«Vous trouverez ci-inclus, un paquet de trente-trois lettres, +ce sont +celles que votre fils m'écrivit, et c'est tout ce qui me reste +de lui.</p> +<p>«Je vous les remets ne voulant pas m'adresser à lui +pour me secourir +dans la position désespérée où je me +trouve: je vais être expulsée de +mon logement et mon pauvre mobilier va être vendu si jeudi je ne +paye +pas, on si quelqu'un ne paye pas pour moi, une somme de quatre mille +francs, entre les mains de l'huissier qui me poursuit: Bonnot, 1, rue +Drouot.</p> +<p>«Veuillez agréer; monsieur, l'assurance des sentiments +de respect d'une +femme qui a eu l'honneur de porter votre nom et qui n'est plus, qui ne +sera plus pour tous que</p> +<p>«CARA».</p> +<h4>FIN</h4> +<hr style="width: 65%;" /> +<br /> +<p style="font-weight: bold;">NOTE:</p> +<a name="Footnote_1"></a><a href="#FNanchor_1">[1]</a> +<div class="note"> +<p> Voir la <i>Fille de la Comédienne</i>.</p> +</div> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13027 ***</div> +</body> +</html> + + |
