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diff --git a/13027-0.txt b/13027-0.txt new file mode 100644 index 0000000..27c5ac2 --- /dev/null +++ b/13027-0.txt @@ -0,0 +1,13521 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13027 *** + +CARA + +PAR + +HECTOR MALOT + +E.D. + +PARIS + +E. DENTU, ÉDITEUR + +_Libraire de la Société des Gens de Lettres_ + +PALAIS ROYAL, 15-17-19, GALERIE D'ORLÉANS + +1878 + + + + +Dédié + +À FERDINAND FABRE + +Son ami + +H.M. + + + + +CARA + +PREMIÈRE PARTIE + +HAUPOIS-DAGUILLON (Ch. P.), ** _orfèvre fournisseur des cours +d'Angleterre, d'Espagne, de Belgique, de Grèce_, rue Royale, maisons à +Londres Regent street, et à Madrid, calle de la Montera.--(0) +1802-6-19-23-27-31-44-40.--(P.M.) Londres, 1851.--(A) New-York, +1853.--Hors concours, Londres 1862 et Paris 1867. + +C'est ainsi que se trouve désignée dans le _Bottin_ une maison +d'orfèvrerie qui, par son ancienneté,--près d'un siècle +d'existence,--par ses succès artistiques,--(0)(A) médailles d'or et +d'argent à toutes les grandes expositions de la France et de +l'étranger,--par sa solidité financière, par son honorabilité, est une +des gloires de l'industrie parisienne. + +Jusqu'en 1840, elle avait été connue sous le seul nom de Daguillon; mais +à cette époque l'héritier unique de cette vieille maison était une +fille, et celle-ci, en se mariant, avait ajouté le nom de son mari à +celui de ses pères: Haupois-Daguillon. + +Ce Haupois (Ch. P.) était un Normand de Rouen venu, dans une heure +d'enthousiasme juvénile, de sa province à Paris pour être statuaire, +mais qui, après quelques années d'expérience, avait, en esprit avisé +qu'il était, pratique et industrieux, abandonné l'art pour le commerce. + +Il n'eût très-probablement été qu'un médiocre sculpteur, il était devenu +un excellent orfèvre, et sous sa direction, qui réunissait dans une +juste mesure l'inspiration de l'artiste à l'intuition et à la prudence +du marchand, les affaires de sa maison avaient pris un développement qui +aurait bien étonné le premier des Daguillon si, revenant au monde, il +avait pu voir, à partir de 1850, la chiffre des inventaires de ses +héritiers. + +Il est vrai que dans cette direction il avait été puissamment aidé par +sa femme, personne de tête, intelligente, courageuse, résolue, âpre au +gain, dure à la fatigue, en un mot, une de ces femmes de commerce qu'il +n'était pas rare de rencontrer il y a quelques années dans la +bourgeoisie parisienne, assises à leur comptoir ou derrière le grillage +de leur caisse, ne sortant jamais, travaillant toujours, et n'entrant +dans leur salon, quand elles en avaient un, que le dimanche soir. + +En unissant ainsi leurs efforts, le mari et la femme n'avaient point eu +pour but de quitter au plus vite les affaires, après fortune faite, pour +vivre bourgeoisement de leurs rentes. Vivre de ses rentes, l'héritière +des Daguillon l'eût pu, et même très-largement, à l'époque à laquelle +elle s'était mariée. Pour cela elle n'aurait eu qu'à vendre sa maison de +commerce. Mais l'inaction n'était point son fait, pas plus que les +loisirs d'une existence mondaine n'étaient pour lui plaire. C'était +l'action au contraire qu'il lui fallait, c'était le travail qu'elle +aimait, et ce qui la passionnait c'étaient les affaires, c'était le +commerce pour les émotions et les orgueilleuses satisfactions qu'ils +donnent avec le succès. + +Il était venu ce succès, grand, complet, superbe, et à mesure qu'étaient +arrivées les médailles et les décorations, à mesure qu'avait grossi le +chiffre des inventaires, les satisfactions orgueilleuses étaient venues +aussi, de sorte que d'années en années le mari et la femme, avaient été +de plus en plus fiers de leur nom: Haupois-Daguillon, c'était tout dire. + +Deux enfants étaient nés de leur mariage, une fille, l'aînée, et, par +une grâce vraiment providentielle, un fils qui continuerait la dynastie +des Daguillon. + +Mais les rêves ou les projets des parents ne s'accordent pas toujours +avec la réalité. Bien que ce fils eût été élevé en vue de diriger un +jour la maison de la rue Royale et de devenir un vrai Daguillon, il +n'avait montré aucune disposition à réaliser les espérances de ses +parents, et la gloire de sa maison avait paru n'exercer aucune +influence, aucun mirage sur lui. + +Cette froideur s'était manifestée dès son enfance; et alors qu'il +suivait les cours du lycée Bonaparte et qu'il venait le jeudi ou pendant +les vacances passer quelques heures dans les magasins, on ne l'avait +jamais vu prendre intérêt à ce qui se faisait ni à ce qui se disait +autour de lui. Combien était sensible la différence entre la mère et le +fils, car les distractions les plus agréables de son enfance, c'était +dans ce magasin que mademoiselle Daguillon les avait trouvées, écoutant, +regardant curieusement les clients, admirant les pièces d'orfèvrerie +exposées dans les vitrines, et la plus heureuse petite fille du monde +lorsqu'on lui permettait d'en prendre quelques-unes (de celles qui +n'étaient pas terminées bien entendu) pour jouer à la marchande avec ses +camarades. + +Mais était-il sage de s'inquiéter de l'apathie d'un enfant? plus tard la +raison viendrait, et, quand il comprendrait la vie, il ne resterait +assurément pas insensible aux avantages que sa naissance lui donnait. + +L'âge seul était venu, et lorsque, ses études finies, Léon était entré +dans la maison paternelle, il avait gardé son apathie et son +indifférence, restant de glace pour les joies commerciales, insensible +aux bonnes aussi bien qu'aux mauvaises affaires. + +Sans doute il n'avait pas nettement déclaré qu'il ne voulait point être +commerçant, car il n'était point dans son caractère de procéder par des +affirmations de ce genre. D'humeur douce, ayant l'horreur des +discussions, aimant tendrement son père et sa mère, enfin étant habitué +depuis son enfance à entendre les espérances de ses parents, il ne +s'était pas senti le courage de dire franchement que la gloire d'être un +Daguillon ne l'éblouissait pas, et qu'il ne sentait pas la vocation +nécessaire pour remplir convenablement ce rôle. + +Mais, ce qu'il n'avait pas dit, il l'avait laissé entendre, sinon en +paroles, au moins en actions, par ses manières d'être avec les clients, +avec les employés, les ouvriers, avec tous et dans toutes les +circonstances. + +Si M. et madame Haupois-Daguillon avaient exigé de leur fils le zèle et +l'exactitude d'un commis ou d'un associé, ils auraient pu s'expliquer +son apathie et son indifférence par la paresse; mais cette explication +n'était malheureusement pas possible. + +Léon n'était pas paresseux; collégien, il avait figuré parmi les +lauréats du grand concours; élève de l'École de droit, il avait passé +tous ses examens régulièrement et avec de bonnes notes; enfin, dans +l'atelier où il avait appris le dessin, il avait acquis une habileté et +une sûreté de main qu'une longue application peut seule donner. + +Et puis, d'autre part, ce n'était pas du zèle, ce n'était même pas du +travail qu'ils lui demandaient. Le jour où ils l'avaient fait entrer +dans leur maison, ils ne lui avaient pas dit: «Tu travailleras depuis +sept heures et demie du matin jusqu'à neuf heures du soir, et tu +emploieras ton temps sans perdre une minute.» Loin de là. Car ce jour +même ils lui avaient offert un appartement de garçon luxueusement +aménagé, avec deux chevaux dans l'écurie, un pour la selle, l'autre pour +l'attelage, voiture sous la remise, cocher, valet de chambre; et un +pareil cadeau, qui lui permettait de mener désormais l'existence d'un +riche fils de famille, n'était pas compatible avec de rigoureuses +exigences de travail. Aussi ces exigences n'existaient-elles ni dans +l'esprit du père ni dans celui de la mère. Qu'il s'amusât. Qu'il prît +dans le monde parisien la place qui selon eux appartenait à l'héritier +de leur maison, cela était parfait; ils en seraient heureux; mais par +contre cela n'empêchait pas (au moins ils le croyaient) qu'il +s'intéressât aux affaires de cette maison, qui en réalité serait un +jour, qui était déjà la sienne. + +C'était là seulement ce qu'ils attendaient, ce qu'ils espéraient, ce +qu'ils exigeaient de lui. + +Cependant si peu que cela fût, ils ne l'obtinrent pas. + +À quoi pouvait tenir son indifférence, d'où venait-elle? + +Ce furent les questions qu'ils agitèrent avec leurs amis et +particulièrement avec le plus intime, un commerçant nommé Byasson, mais +sans leur trouver une réponse satisfaisante, chacun ayant un avis +différent. + +Ils s'arrêtèrent donc à cette idée, que les choses changeraient si, +comme l'avait soutenu leur ami Byasson, on donnait à Léon un rôle plus +important dans la direction de la maison, plus d'initiative, plus de +responsabilité, et pour en arriver à cela, ils décidèrent de s'éloigner +de Paris pendant quelque temps. + +Depuis plusieurs années, les médecins conseillaient à M. Haupois d'aller +faire une saison aux eaux de Balaruc, dans l'Hérault. Il avait toujours +résisté aux médecins. Il céda. La femme accompagna le mari. + +Léon, resté seul maître de la maison, serait bien forcé de prendre +l'habitude de diriger tout et de commander à tous; même aux vieux +employés, qui jusqu'à ce jour l'avaient traité un peu en petit garçon. + +Cependant il ne dirigea rien et ne commanda à personne, ni aux jeunes ni +aux vieux employés. + + + + +II + + +Le départ de son père et de sa mère lui avait imposé une obligation +qu'il avait dû accepter, si désagréable qu'elle fût: c'était +d'abandonner son appartement de la rue de Rivoli pour coucher rue +Royale. + +Lorsque le dernier des Daguillon, qui était le père de madame Haupois, +avait quitté le quartier du Louvre, où sa maison avait été fondée, pour +la transférer rue Royale, il avait installé son appartement à côté de +ses magasins; mais plus tard lorsque, sous la direction de M. Haupois, +les affaires de la maison s'étaient développées et avaient atteint leur +apogée, il avait fallu prendre cet appartement pour le transformer en +salons d'exposition, en bureaux, en magasins. De ce qui jusqu'à ce jour +avait servi à l'habitation particulière on n'avait conservé qu'une +chambre avec une cuisine. Et pour loger la famille on avait dû louer un +appartement rue de Rivoli, entre la rue de Luxembourg et la rue +Saint-Florentin. C'était là que les enfants avaient grandi, en bon air, +au soleil, les yeux égayés par la verdure des Tuileries. Mais cet +appartement confortable, madame Haupois-Daguillon ne l'avait guère +habité, car obligée de rester rue Royale, où l'oeil du maître était +nécessaire, elle avait conservé sa chambre auprès de ses magasins, la +première levée, la dernière couchée, ne vivant de la vie de famille que +le dimanche seulement. + +Tant que durerait l'absence de ses parents, Léon devait habiter cette +chambre, remplacer ainsi sa mère, et comme elle faire bonne garde sur +toutes choses. + +Mais pour coucher rue Royale Léon ne s'était pas trouvé obligé à +s'occuper plus attentivement des affaires de la maison: il avait rempli +le rôle de gardien, voilà tout, et encore en dormant sur les deux +oreilles. + +Pour le reste, il avait laissé les choses suivre leur cours, et quand le +vieux caissier, le vénérable Savourdin, bonhomme à lunettes d'or et à +cravate blanche le priait chaque soir de vérifier la caisse, il +s'acquittait de cette besogne avec une nonchalance véritablement +inexplicable. Quelle différence entre la mère et le fils! et le bonhomme +Savourdin, qui avait des lettres, s'écriait de temps en temps: _O +tempora, o mores!_ en se demandant avec angoisse à quels abîmes courait +la société. + +Il y avait déjà douze jours que M. et madame Haupois-Daguillon étaient +partis pour les eaux de Balaruc, lorsqu'un jeudi matin, en classant le +courrier que le facteur venait d'apporter, le bonhomme Savourdin trouva +une lettre adressée à M. Léon Haupois, avec la mention «personnelle et +pressée» écrite au haut de sa large enveloppe. + +Aussitôt il appela un garçon de bureau: + +--Portez cette lettre à M. Léon. + +--M. Léon n'est pas levé. + +--Eh bien, remettez-la à son domestique en lui faisant remarquer qu'elle +est pressée. + +--Ce ne sera pas une raison pour que M. Joseph prenne sur lui d'éveiller +son maître. + +--Vous lui direz, ajouta le caissier en haussant doucement les épaules +par un geste de pitié, que ce n'est pas une lettre d'affaires; +l'écriture de l'adresse est de la main de M. Armand Haupois, l'oncle de +M. Léon, et le timbre est celui de Lion-sur-Mer, village auprès duquel +M. l'avocat général habite ordinairement avec sa fille pendant les +vacances pour prendre les bains. Cela décidera sans doute Joseph, ou +comme vous dites «M. Joseph», à réveiller son maître. + +Le garçon de bureau prit la lettre et, secouant la tête en homme bien +convaincu qu'on lui fait faire une course inutile, il sortit du magasin +et alla frapper à une petite porte bâtarde,--celle de la cuisine,--qui +ouvrait directement sur l'escalier. + +Une voix lui ayant répondu de l'intérieur, il entra: deux hommes se +trouvaient dans cette cuisine; l'un d'eux, en veste de velours bleu, +évidemment un commissionnaire, était en train de cirer des bottines; +l'autre, en gilet à manches, assis sur deux chaises, les pieds en l'air, +était occupé à lire le journal. + +--Tiens! monsieur Pierre, dit ce dernier en abandonnant sa lecture. + +--Moi-même, monsieur Joseph, qui me fais le plaisir de vous apporter une +lettre pour M. Léon. + +--Monsieur n'est pas éveillé. + +Et comme le commissionnaire qui cirait les bottines avait ralenti le +mouvement de son bras droit: + +--Frottez donc, père Manhac; vous avez déjà batté les vêtements tout à +l'heure, n'ayez pas peur d'appuyer sur le cuir, vous savez: ce n'est pas +monsieur qui paye, c'est moi, donnez-m'en pour mon argent. + +Puis se tournant vers le garçon de bureau: + +--Ma parole d'honneur, c'est agaçant de ne pouvoir pas avoir une minute +de tranquillité; si vous vous relâchez de votre surveillance, rien ne va +plus. + +Pendant cette observation faite d'un ton rogue, le père Manhac avait +achevé de cirer les bottines; les ayant posées délicatement sur une +table, il sortit le dos tendu en homme qui trouve plus sage de fuir les +observations que de les affronter. + +--Ne portez-vous pas ma lettre à M. Léon? demanda le garçon de bureau. + +--Non, bien sûr. + +--Ce n'est pas une lettre d'affaires. + +--Quand même ce serait une lettre d'amour, je ne le réveillerais pas. + +--C'est une lettre de famille, le bonhomme Savourdin a reconnu +l'écriture; il dit qu'elle est de M. Armand Haupois, l'avocat général de +Rouen, l'oncle de M. Léon; ce qui est assez étonnant, car les deux +frères ne se voient plus; mais ils veulent peut-être se réconcilier; M. +Armand Haupois a une fille très jolie, mademoiselle Madeleine, que M. +Léon aimait beaucoup. + +--Elle n'a pas le sou, votre fille très-jolie; cela m'est donc bien égal +que M. Léon l'ait aimée, car l'héritier de la maison Haupois-Daguillon +n'épousera jamais une femme pauvre; je suis tranquille de ce côté, les +parents feront bonne garde, ils ont d'autres idées, que je partage +d'ailleurs jusqu'à un certain point. + +--Oh! alors.... + +--Est-ce que vous vous imaginez, mon cher, qu'un homme comme moi aurait +accepté M. Léon Haupois si j'avais admis la probabilité, la possibilité +d'un mariage prochain? Allons donc! Ce qu'il me faut, c'est un garçon +qui mène la vie de garçon; c'est une règle de conduite. Voilà pourquoi +je suis entré chez M. Léon; c'était un fils de bourgeois enrichi et je +m'étais imaginé qu'il irait bien: mais il m'a trompé. + +--Il ne va donc pas? + +Joseph haussa les épaules. + +--Pas de femmes, hein? insista le garçon de bureau en clignant de +l'oeil. + +--Mon cher, les hommes ne sont pas ruinés par les femmes, ils le sont +par une; plusieurs femmes se neutralisent; une seule prend cette +influence décisive qui conduit aux folies. + +--Eh bien, vous m'étonnez, car, à l'époque où M. Léon n'était encore que +collégien, je croyais qu'il irait bien, comme vous dites. Il venait +souvent le jeudi au magasin avec un de ses camarades, le fils Clergeau, +et, tout le temps qu'ils étaient là, ils restaient le nez écrasé contre +les vitres à regarder le défilé des voitures qui vont au Bois ou qui en +reviennent, et qui naturellement passent sous nos fenêtres. De ma place +je les entendais chuchoter, et ils ne parlaient que des cocottes à la +mode; ils savaient leur nom, leur histoire, avec qui elles étaient, et, +en les écoutant, je me disais à part moi: «Il faudra voir plus tard, ça +promet.» Je suis joliment surpris de m'être trompé. En tout cas, si j'ai +raisonné faux, pour le fils, j'ai tombé juste pour la fille. + +--Mademoiselle Haupois-Daguillon s'occupait aussi des cocottes? + +--Quelle bêtise! Comme son frère, mademoiselle Camille restait aussi le +nez collé contre les vitres, mais le défilé qu'elle regardait, c'était +celui des gens titrés. Tout ce qui avait un nom dans le grand monde +parisien, elle le connaissait; il n'y avait que ces gens-là qui +l'intéressaient; elle parlait de leur naissance; elle savait sur le bout +du doigt leur parenté; elle annonçait leur mariage, et alors comme pour +le frère je me disais: «Il faudra voir;» j'ai vu; elle a épousé un +noble. + +--Baronne Valentin, la belle affaire en vérité. + +--Enfin elle a des armoiries, et la preuve c'est qu'on vient de lui +finir à la fabrique une garniture de boutons en or pour un de ses +paletots, avec sa couronne de baronne gravée sur chaque bouton; c'est +très-joli. + +--Ridicule de parvenu, mon cher, voilà tout; on fait porter ses armes +par ses valets, on ne les porte pas soi-même. + +Un coup de sonnette interrompit cette conversation. + + + + +III + + +Lorsque Joseph entra dans la chambre de son maître, celui-ci était +debout, le dos appuyé contre un des chambranles de la fenêtre, occupé à +allumer une cigarette: les manches de la chemise de nuit retroussées, le +col rejeté de chaque côté de la poitrine, les cheveux ébouriffés, il +apparaissait, dans le cadre lumineux de la fenêtre, comme un grand et +beau garçon, au torse vigoureux, avec une tête aux traits réguliers, +harmonieux, aux yeux doux, à la physionomie ouverte et bienveillante. + +--Une lettre pour monsieur, dit Joseph. L'adresse porte: «Personnelle et +pressée.» + +--Donnez, dit-il nonchalamment. + +Mais aussitôt qu'il eut jeté les yeux sur l'adresse, l'intérêt remplaça +l'indifférence. + +--Vite une voiture, s'écria-t-il en jetant cette lettre sur la table, un +cheval qui marche bien; courez. + +Comme Joseph se dirigeait vers la porte, son maître le rappela: + +--Savez-vous à quelle heure part l'express pour Caen? + +--À neuf heures. + +--Quelle heure est-il présentement? + +--Huit heures quarante. + +--Allez vite; trouvez-moi un bon cheval; quand la voiture sera à la +porte, courez rue de Rivoli et mettez-moi dans un sac à main du linge +pour trois ou quatre jours, puis revenez en vous hâtant de manière à me +remettre ce sac. + +Tout en donnant ces ordres d'une voix précipitée, il s'était mis à sa +toilette; en quelques minutes il fut habillé et prêt à partir. + +Alors, sortant vivement de sa chambre, il passa dans les magasins et se +dirigea vers la caisse: + +--Savourdin, je pars. + +--C'est impossible. J'ai des signatures à vous demander. + +--Vous vous arrangerez pour vous en passer. + +Le vieux caissier leva au ciel ses deux bras par un geste désespéré, +mais Léon lui avait déjà tourné le dos. + +--Monsieur Léon, cria le bonhomme, monsieur Léon, je vous en prie, au +nom du ciel.... + +Mais Léon avait gagné le vestibule et descendait l'escalier. + +Au moment où il franchissait la porte cochère, une voiture, avec Joseph +dedans, s'arrêtait devant le trottoir. + +--À la gare Saint-Lazare! dit Léon, montant brusquement dans la voiture, +et aussi vite que vous pourrez! + +Le cheval, enlevé par un vigoureux coup de fouet, partit au grand trot; +aussitôt Léon voulut reprendre la lecture de la lettre, dont les +premières lignes l'avaient si profondément bouleversé. + +Mais la voiture franchit en moins de cinq minutes la distance qui sépare +la rue Royale de la rue Saint-Lazare: quand elle entra dans la cour de +la gare, il n'avait pas encore tourné le premier feuillet; l'horloge +allait sonner neuf heures. + +Il était temps: on ferma derrière lui le guichet de distribution des +billets. + +Ce fut seulement quand il se trouva installé dans son wagon, où il était +seul, qu'il reprit sa lecture, non au point où il l'avait interrompue, +mais à la première ligne: + +«Mon cher Léon, + +«Ma dépêche télégraphique d'hier, par laquelle je te demandais si tu +serais à Paris libre de toute occupation pendant la fin de la semaine, a +dû te surprendre jusqu'à un certain point. + +«En voici l'explication: + +«Je vais mourir, et tu es la seule personne au monde, mon cher neveu, +qui puisse assister ma fille, ta cousine; dans cette circonstance, il +fallait donc que je fusse certain qu'aussitôt prévenu tu pourrais +accourir près d'elle. + +«Cette certitude, ta réponse me la donne, et, comme d'avance je suis sûr +de ton coeur, je puis maintenant accomplir ma résolution. + +«Tu connais ma position, je n'ai pas de fortune. Nés de parents pauvres, +ton père et moi nous n'avons pas eu de patrimoine. Mais tandis que ton +père, jetant un clair regard sur la vie, embrassait la carrière +commerciale au lieu d'être artiste, comme il l'avait tout d'abord +souhaité, j'entrais dans la magistrature. Et, d'autre part, tandis que +ton père épousait une femme riche qui lui apportait des millions, j'en +épousais une qui n'avait pour dot et pour tout avoir qu'une cinquantaine +de mille francs. + +«Cette dot avait été placée dans une affaire industrielle; je ne +changeai point ce placement, car il ne me convenait pas de défaire ce +qui avait été fait par mon beau-père, et d'un autre côté j'étais bien +aise de tirer de ces cinquante mille francs un revenu assez gros pour +que ma femme et ma fille n'eussent point trop à souffrir de la +médiocrité de mon traitement de substitut. + +«C'est grâce à ce revenu qu'après avoir perdu ma femme au bout de quatre +années de mariage, je pus garder ma fille près de moi, et qu'elle a été +élevée sous mes yeux, sur mon coeur. + +«En la mettant dans un pensionnat, j'aurais pu faire de sérieuses +économies, car, lorsqu'on prend, pour instruire un enfant dans la maison +paternelle, les meilleurs professeurs dans chaque branche d'instruction, +pour la peinture un peintre de mérite, pour la musique des artistes de +talent, cela coûte cher, très-cher, et en employant utilement ces +économies, soit à former un capital, soit à constituer une assurance sur +la vie, payable entre les mains de ma fille le jour de son mariage, je +serais arrivé à lui constituer une dot moitié plus forte que celle que +sa mère avait reçue. Mais je n'ai point cru que c'était là le meilleur. +Plusieurs raisons d'ordre différent me déterminèrent: j'aimais ma fille, +et ce m'eût été un profond chagrin de me séparer d'elle; je n'étais pas +partisan de l'éducation en commun pour les filles; jeune encore, je ne +voulais pas m'exposer à la tentation de me remarier, ce qui eût pu +arriver si je n'avais pas eu ma fille près de moi; enfin je me disais +que, si les hommes ne cherchent trop souvent qu'une dot dans le mariage, +il en est cependant qui veulent une femme, et c'était une femme que je +voulais élever; toi qui connais Madeleine, ses qualités d'esprit et de +coeur, tu sais si j'ai réussi. + +«Tu as passé quelques-unes de tes vacances avec nous; tu sais quelle +était notre vie dans notre petite maison du quai des Curandiers et notre +étroite intimité dans le travail comme dans le plaisir; tu as assisté à +nos soirées de lecture, à nos séances de musique, à nos réunions entre +amis, je n'ai donc rien à te dire de tout cela; à le faire je +m'attendrirais dans ces souvenirs si doux, si charmants, et je ne veux +pas m'attendrir. + +«Cependant, en rappelant ainsi un passé que tu connais dans une certaine +mesure, je dois relever un point que tu ignores peut-être, et qui a son +importance: nos dépenses dépassèrent chaque année mes prévisions et +m'entraînèrent dans des embarras d'argent qui furent les seuls tourments +de ces années si heureuses; mais ton père me vint en aide, et, grâce à +son concours fraternel, je pus en sortir à mon honneur. + +«Malgré ces embarras d'argent causés le plus souvent par des besoins +imprévus, mais dans plus d'une circonstance aussi, je l'avoue, par une +mauvaise administration, j'espérais pouvoir suivre jusqu'au bout le plan +que je m'étais tracé pour l'éducation de Madeleine, quand un incident +désastreux vint bouleverser toutes mes combinaisons: la maison dans +laquelle notre capital était placé se trouva en mauvaises affaires, et +de telle sorte que si nous n'apportions pas une nouvelle mise de fonds +tout était perdu. Sans économies, sans ressources autres que celles +provenant de mon traitement, il m'était difficile, pour ne pas dire +impossible, de me procurer la somme nécessaire pour cet apport. J'aurais +pu, il est vrai, la demander à ton père; mais j'en étais empêché par des +raisons, à mes yeux décisives: ton père m'ayant déjà aidé dans plusieurs +circonstances, je ne pouvais m'adresser à lui sans augmenter les +obligations que j'avais déjà contractées à son égard dans des +proportions qui n'étaient nullement en rapport avec ma situation +financière; en un mot, je n'empruntais plus, je me faisais donner; +enfin, je ne voulais pas m'exposer à voir nos relations fraternelles +gênées par des questions d'argent, et même à voir les liens d'amitié qui +nous unissaient brisés par ces questions. Mais ce que je n'avais pas +voulu faire, un de nos cousins le fit à mon insu, et ton père apprit les +difficultés de ma situation; il vint à Rouen et voulut régler cette +affaire d'après certains principes de commerce qui n'étaient pas les +miens. Une discussion s'ensuivit entre nous; tu sais combien nos idées +sont différentes sur presque tous les points; cette discussion +s'envenima et se termina par une rupture complète, telle que nos +relations ont été brisées et que depuis ce jour nous ne nous sommes pas +revus, malgré certaines avances que j'ai cru devoir faire, mais qui ont +trouvé ton père implacable. + +«Si difficile que fût ma position, je parvins cependant à me procurer +la somme qu'il me fallait, mais ce fut au prix d'engagements très-lourds +que je ne contractai que parce que j'avais la conviction que notre +affaire devait reprendre et bien marcher. Elle ne reprit point. Elle +vient de s'effondrer, me laissant ruiné, et ce qui est plus terrible, +endetté pour des sommes qu'il m'est impossible de payer. + +«Si l'insolvabilité est grave pour tout le monde, combien plus encore +l'est-elle pour un magistrat! admets-tu que le chef d'un parquet +poursuivi par les huissiers soit obligé de parlementer avec eux, d'user +de finesses plus ou moins légales, de les abuser, de les prier +d'attendre? Les prier! + +«Ce n'est pas tout. + +«Il y a quatre mois je remarquai un affaiblissement dans ma vue, ou plus +justement du trouble et de l'obscurité. Tout d'abord je ne m'en +inquiétai pas. Mais bientôt les objets ne m'apparurent plus qu'entourés +d'un nuage et avec des formes confuses; en lisant, les lettres +semblaient vaciller devant mes yeux, et se réunir toutes ensemble au +point que je n'apercevais plus qu'une ligne noire uniforme. + +«Je consultai le docteur La Roë, que tu connais bien; il constata une +amaurose qui dans un temps plus ou moins long devait me rendre aveugle. + +«On ne reste pas impassible sous le coup d'une pareille menace. +Cependant je ne me laissai pas accabler, je résolus d'employer ce que +j'avais d'énergie et d'intelligence à lutter. Un de mes collègues et des +plus éminents est aveugle; ce qui ne l'empêche pas de remplir les +devoirs de sa charge: j'espérai pouvoir suivre son exemple et remplir +aussi les miens. + +«Tu as fait ton droit, tu sais que notre travail est de deux espèces, +celui du cabinet et celui de l'audience; dans le cabinet on lit les +dossiers, on prend des notes, c'est-à-dire qu'on fait usage des yeux; à +l'audience on conclut, c'est-à-dire qu'on fait surtout usage de la +parole. Lorsque je sortis de chez mon médecin, je rentrai chez moi et +aussitôt je révélai la vérité ou tout au moins une partie de la vérité à +Madeleine, en lui expliquant d'autre part notre situation financière; +puis je lui demandai si elle voulait me servir de secrétaire et me lire +les dossiers que j'avais à étudier, en un mot être, selon l'expression +de Sophocle, «la fille dont les yeux voient pour elle et pour son père.» + +«Elle non plus ne s'abandonna pas, et si un mouvement irrésistible de +désespoir la fit jeter dans mes bras, elle réagit contre cette +faiblesse, et tout de suite nous nous mîmes au travail. + +«Ces doigts habitués à manier le pinceau et le crayon ou à courir sur +les touches du piano tournèrent les feuillets poudreux des dossiers; ces +lèvres qui jusqu'à ce jour n'avaient prononcé que des phrases +harmonieuses savamment arrangées par nos grand écrivains, prononcèrent +les mots baroques du grimoire en usage chez les notaires et les avoués. + +«Et moi, assis en face d'elle, je l'écoutais, mais sans pouvoir +m'empêcher de la regarder de mes yeux obscurcis et de me laisser +distraire par les pensées qui m'oppressaient; plus d'une fois je +détournai la tête et d'une main furtive j'essuyai les larmes qui +roulaient sur mes joues; pauvre Madeleine! elle était charmante ainsi! +bientôt je ne la verrais plus! entre elle et moi la nuit éternelle! + +«Mes affaires préparées, je devais prendre mes conclusions à l'audience +sans notes, sans pièces, même sans code et en parlant d'abondance. La +tâche était d'autant plus difficile pour moi, que jusqu'alors j'avais eu +l'habitude de me servir très-peu de ma mémoire, parlant le plus souvent +avec mon dossier sous les yeux, et, dans les circonstances importantes, +m'aidant de notes manuscrites qui me servaient de canevas. Malgré mon +application et mes efforts, j'échouai misérablement. Que cette +impuissance fût le résultat de ma maladie, ce qui est possible, car +l'amaurose est souvent une conséquence de certaines lésions du cerveau; +qu'elle fût due au contraire à l'absence de cette faculté que les +phrénologues appellent la _concentrativité_, cela importait peu, ce qui +était capital, c'était cette impuissance même; et par malheur elle est +absolue. + +«Convaincu par cette déplorable expérience que bientôt je ne pourrais +plus remplir mes fonctions d'avocat général, je fis faire des démarches +à Paris pour voir s'il me serait possible d'obtenir un siége de +conseiller; je n'avais guère l'espérance de réussir, mais enfin je +devais ne rien négliger et tenter même l'absurde. Tu trouveras ci-jointe +la réponse que j'ai reçue: c'est la copie de mes notes individuelles et +confidentielles qu'un de mes amis, un de mes camarades a pu prendre à la +chancellerie. Tu la liras, et non-seulement elle t'apprendra que je n'ai +rien à espérer, rien à attendre, mais encore elle te montrera ce que je +suis; au moment d'exécuter la résolution que la fatalité m'impose, j'ai +besoin de penser que lorsque tu parleras de moi avec ma fille, tu le +feras en connaissance de cause. + +«Voici donc ma situation: le magistrat et l'homme sont perdus, l'un par +les dettes, l'autre par la maladie: si je n'offre pas ma démission, on +me la demandera; si je la refuse, on me destituera. + +«Destitué, ruiné, aveugle, que puis-je? + +«Deux choses seules se présentent: mendier auprès de mes parents et de +mes amis, ou bien me faire nourrir par ma fille qui travaillera pour moi +à je ne sais quel travail, puisqu'elle n'a pas de métier. + +«Je n'accepterai ni l'une ni l'autre; ce n'est pas pour entraîner cette +pauvre enfant dans ma chute et la perdre avec moi que je l'ai élevée. + +«Tant que je serai vivant, Madeleine sera ma fille; le jour où je serai +mort elle deviendra la fille de ton père. + +«Il faut donc qu'elle soit orpheline. + +«Je n'ai pas besoin de te développer cette idée, qui s'imposera à ton +esprit avec toutes ses conséquences; c'est elle qui a déterminé ma +résolution. + +«Nos dissentiments et notre rupture n'ont point changé mes sentiments à +l'égard de ton père; je sais quelle est sa générosité, sa bonté, son +affection pour les siens, et quant à toi, mon cher Léon, je connais ton +coeur plein de tendresse et de dévouement; Madeleine va perdre en moi un +père qui lui serait un fardeau; elle trouvera en vous une famille, en +toi un frère. + +«Je sais que je n'ai pas besoin de consulter ton père à l'avance et de +lui demander son consentement; il acceptera Madeleine, parce qu'elle est +sa nièce; mais à toi, mon cher Léon, je veux la confier par un acte +solennel de dernière volonté. + +«La pauvre enfant va éprouver la plus horrible douleur qu'elle ait +encore ressentie; je te demande d'être près d'elle à ce moment, afin +que, lorsqu'elle sera frappée, elle trouve une main qui la soutienne, et +un coeur dans lequel elle puisse pleurer. + +«Demain tout sera fini pour moi. + +«Je ne peux pas retarder davantage l'exécution de ma résolution: ma +guérison est impossible, ma destitution est imminente, et la perte +complète de la vue peut se produire d'un moment à l'autre; j'ai pu +encore écrire cette lettre tant bien que mal en enchevêtrant +très-probablement les lignes et les mots, dans huit jours je ne le +pourrais peut-être plus; dans huit jours je ne pourrais pas davantage me +conduire, et Madeleine ne me laisserait pas sortir seul. + +«Et précisément, pour accomplir ce que j'ai arrêté, il faut que je sorte +seul; nous sommes à la veille d'une grande marée, et demain la mer +découvrira une immense étendue de rochers jusqu'à deux kilomètres au +moins de la côte; je partirai pour aller à la pêche ainsi que je l'ai +fait souvent; je n'en reviendrai point; je serai tombé dans un trou, ou +bien je me serai laissé surprendre par la marée montante; ma mort sera +le résultat d'un accident comme il en arrive trop souvent sur ces +grèves; toi seul sauras la vérité, et j'ai assez foi en ta discrétion +pour être certain que personne,--je répète et je souligne +_personne_,--personne au monde ne la connaîtra. + +«Cette lettre reçue, quitte Paris, fais diligence, et quand tu arriveras +à Saint-Aubin, Madeleine ne saura rien encore, je l'espère; au moins +j'aurai tout arrangé pour cela. + +«Adieu, mon cher Léon, mon cher enfant, je t'embrasse tendrement. + +«ARMAND HAUPOIS.» + +À cette longue lettre était attachée une feuille de papier portant un +en-tête imprimé,--la copie des notes de la chancellerie;--mais Léon n'en +commença pas la lecture immédiatement, et ce fut seulement après être +resté assez longtemps immobile, anéanti par ce qu'il venait d'apprendre, +étourdi par la secousse qu'il avait reçue, qu'il revint à ces notes et +qu'il se mit à lire machinalement. + +_Note individuelle_. + +Nom et prénoms du magistrat.--Haupois (Armand-Charles). + +Lieu et département où il est né.--Rouen (Seine-Inférieure). + +Son état ou profession avant d'être magistrat.--Avocat. + +État ou profession de son père.--Officier retraité. + +Dire s'il parle ou écrit quelque langue étrangère ou quelque idiome +utile.--L'anglais, l'italien. + +Quel est son revenu indépendamment de son traitement?--Nul. + +Demande-t-il quelque avancement?--Il accepterait les fonctions de +conseiller, mais il ne demande rien. + +Dire s'il irait partout où il pourrait être envoyé en France.--Non. + +Quel est le ressort où il désire être placé?--Rouen. + +_Renseignements confidentiels_. + +Caractère.--Très ferme. + +Conduite privée.--Irréprochable. + +Conduite publique.--Légère. + +Impartialité.--Incontestable. + +Travail.--Suffisant. + +Exactitude, assiduité.--Bonnes. + +Zèle, activité.--Suffisants. + +Fermeté.--Mal appliquée. + +Santé.--Bonne; menacé d'une maladie des yeux. + +Rapports avec ses chefs.--Officiels et froids. + +Rapports avec les autorités.--Officiels et froids. + +Rapports avec le public.--Affables. + +Habitudes sociales.--Homme de bonne compagnie, mais ses relations +artistiques l'obligent à fréquenter des personnes qui ne sont pas dignes +de lui. + +Capacité.--Réelle. + +Sagacité.--Grande. + +Jugement.--Droit. + +Style.--Simple, ferme. + +Élocution.--Facile. + +S'il est propre au service de l'audience civile.--Oui. + +S'il est propre au service de l'audience correctionnelle.--Oui. + +S'il est propre au service de la cour d'assises.--Oui. + +S'il convient à la magistrature assise.--Non. + +S'il se livre à des occupations étrangères à ses fonctions.--À la +musique, à la poésie. + +S'il jouit de l'estime publique.--Oui. + +S'il a encouru des peines disciplinaires.--Non. + +Si ses liens de parenté apportent quelque obstacle au service.--Non. + +S'il a droit à quelque avancement.--Non, à cause de ses goûts +artistiques qui le distraient de ses fonctions et l'entraînent dans la +fréquentation de gens peu convenables. + +_Faits particuliers_. + +Ses goûts d'artiste lui font mener une vie difficile. + +Embarras d'argent. + +Dettes. + +Magistrat intègre. + + + + +IV + + +Le train marchant à grande vitesse avait dépassé Poissy et ces stations +qui sont sans nom pour les express; Léon, le front appuyé contre la +vitre, regardait machinalement et sans les voir les coteaux boisés +devant lesquels il défilait. + +La lecture entière de cette lettre ne l'avait pas tiré de la +stupéfaction dans laquelle l'avaient jeté ses premières lignes; et son +esprit était emporté dans un tourbillon comme il était emporté lui-même +dans l'espace. + +Mais si extraordinaire, si inimaginable que fût cette résolution de +suicide chez un homme tel que son oncle, il fallait bien cependant +s'habituer à la considérer comme réelle:--«Demain tout sera fini pour +moi.» + +Le seul point sur lequel l'espérance était encore possible était celui +qui avait rapport au moment où ce suicide s'accomplirait; à l'heure +présente, neuf heures quarante minutes, était-il ou n'était-il pas +accompli? Tout était là? + +Après quelques instants de douloureuse réflexion, il se dit que dans dix +minutes, le train allait s'arrêter à Mantes, où se trouve un bureau +télégraphique, et qu'il fallait saisir cette occasion pour envoyer une +dépêche à Madeleine. + +Il avait dans son sac papier, plume et encre; sans perdre une minute, il +se mit aussitôt à rédiger sa dépêche: + +_Mademoiselle Madeleine Haupois_, + +_maison Exupère Héroult_. + +_Saint-Aubin-sur-Mer, par Bernières_. + +(_Avec exprès_). + +«Je viens de voir un médecin de Rouen qui me dit qu'il est dangereux de +laisser mon oncle sortir seul; veille sur lui; ne le quitte pas; je +serai près de vous vers quatre heures de soir. + +«LÉON HAUPOIS.» + +Il eût fallu être plus précis, mais cela n'était possible qu'en disant +la vérité entière; or, cette vérité, il ne pouvait la dire qu'en +commettant un abus de confiance. + +De là cette dépêche étrange. + +C'était cette étrangeté même qui faisait précisément son mérite;--si +elle arrivait à Saint-Aubin avant que son oncle sortit de chez lui, +elle était assez claire pour que Madeleine ne le laissât point partir, +ou tout au moins pour qu'elle l'accompagnât; si au contraire, elle +arrivait trop tard, elle était assez obscure pour ne pas révéler le +suicide et permettre des explications telles quelles. + +D'ailleurs les minutes s'écoulaient, et il n'avait pas le loisir de +prendre le meilleur; il fallait prendre ce qui se présentait à son +esprit; cette première dépêche terminée, il en écrivit une seconde +adressée au chef de la gare de Caen pour le prier de lui retenir une +voiture attelée de deux bons chevaux, qui devrait l'attendre au train de +deux heures dix-huit minutes, et le conduire aussi vite que possible à +Saint-Aubin. + +Il écrivait ces derniers mots lorsque le sifflet de la machine annonça +l'arrivée à Mantes: avant l'arrêt complet du train, Léon sauta sur le +quai et courut au télégraphe; il n'avait que trois minutes. + +En sortant du bureau, ses dépêches expédiées, il passa devant la +bibliothèque des chemins de fer, et ses yeux tombèrent par hasard sur un +paquet de journaux parmi lesquels se trouvait le _Journal de Rouen_. +Instantanément le souvenir lui revint qu'au temps où il passait une +partie de ses vacances chez son oncle, il lisait dans ce journal un +bulletin météorologique donnant l'heure des marées sur la côte. Il +acheta un numéro et, remonté dans son compartiment, il chercha vivement +ce bulletin; l'heure de la pleine mer allait lui dire si son oncle +pouvait être ou ne pas être sauvé par sa dépêche: la pleine mer était +annoncée pour six heures au Havre; par conséquent; c'était à midi +qu'avait lieu la basse mer, et c'était entre onze heures et une heure +que son oncle devait accomplir son suicide. + +La dépêche arriverait-elle à temps? + +Si elle arrivait avant que M. Haupois fût sorti, il était sauvé; si elle +arrivait après, il était perdu; sa vie dépendait donc du hasard. + +Comme la plupart de ceux qui n'ont point eu encore le coeur brisé par la +perte d'une personne aimée, Léon repoussait l'idée de la mort pour les +siens; que ceux qui nous sont indifférents meurent, cela nous paraît +tout naturel, non ceux que nous aimons. + +Et il aimait son oncle, bien qu'en ces derniers temps, par suite de la +rupture survenue entre les deux frères, il eût cessé de le voir. +Pourquoi son oncle et son père s'étaient-ils fâchés? Il le savait à +peine. Ils avaient eu de sérieuses raisons sans doute, aussi bonnes +probablement pour l'un que pour l'autre; mais pour lui il n'avait jamais +voulu prendre parti dans cette rupture, qui n'avait changé en rien les +sentiments d'affectueuse tendresse et de respect qu'il avait, dès son +enfance, conçus pour cet oncle si bon, si jeune de coeur, si prévenant, +si indulgent pour les jeunes gens dont il savait se faire le camarade et +l'ami avec tant de bonne grâce. + +Et, entraîné par les souvenirs que la lecture de cette lettre venait de +réveiller en lui, il revint à ce temps de sa jeunesse. + +Il retourna à Rouen et se retrouva dans cette petite maison du quai des +Curandiers où il avait eu tant de journées de gaieté et de liberté. Il +la revit avec sa parure de plantes grimpantes dont le feuillage jauni +par les premiers brouillards de septembre produisait de si curieux +effets dans la Seine, quand le soleil couchant les frappait de ses +rayons obliques. Devant ses yeux passa tout une flotte de grands +navires arrivant de la mer avec le flot; ceux-ci carguant leurs voiles +et jetant l'ancre devant l'île du Petit-Gay; ceux-là continuant leur +route pour aller s'amarrer au quai de la Bourse. + +À son oreille retentit la voix claire de Madeleine comme au moment où +surprise par le sifflet d'un remorqueur ou du bateau de La Bouille, elle +appelait son cousin pour qu'il vînt avec elle au bord de la rivière; +sans l'attendre, elle courait jusqu'à l'extrémité de la berge, et quand +le remous des eaux soulevé par les roues du vapeur arrivait frangé +d'écume, elle se sauvait devant cette vague en poussant des petits cris +joyeux, ses cheveux dorés flottant au vent. + +Le soir, quelques amis sonnaient à la porte verte; quand tous ceux qu'on +attendait étaient venus, le père prenait son violon, la fille s'asseyait +au piano et l'on faisait de la musique. Bien que Madeleine ne fût encore +qu'une enfant, elle chantait, parfois seule, parfois tenant sa partie +dans un ensemble où se trouvaient de véritables artistes auprès desquels +elle savait se faire applaudir; car elle était déjà très-bonne +musicienne et sa voix était charmante. Vers dix heures, ces amis s'en +allaient, on les reconduisait en suivant la rivière dont le courant +miroitait sous les reflets de la lune ou du gaz, et on ne les quittait +que quand ils s'embarquaient dans un de ces lourds bachots recouverts +d'un _carrosse_ à peu près comme les gondoles de Venise, mais qui, pour +le reste, ne ressemblent pas plus aux barques légères de la lagune que +le ciel bleu de la reine de l'Adriatique ne ressemble au ciel brumeux de +la capitale de la Normandie. + +Cette existence modeste et tranquille, dans laquelle les plaisirs +intellectuels occupaient une juste place, n'avait rien de la vie +affairée que ses parents menaient à Paris, et c'était justement pour +cela qu'elle avait eu tant de charmes pour lui: elle avait été une +révélation et, par suite, un sujet de rêverie et de comparaison; il n'y +avait donc pas que l'argent et les affaires en ce monde; on pouvait donc +causer d'autre chose que d'échéances et de recouvrements; il y avait +donc des pères qui faisaient passer avant tout l'éducation de leurs +enfants! + +De souvenir en souvenir, il en revint aux discussions qui tant de fois +s'étaient engagées entre sa soeur et lui, alors qu'elle l'accompagnait à +Rouen. + +Autant il avait de plaisir à passer quelques semaines dans la maison du +quai des Curandiers, autant Camille avait d'ennui; elle la trouvait +misérablement bourgeoise, cette maisonnette; son mobilier était démodé; +les gens qui la fréquentaient étaient vulgaires, communs, sans nom; +Madeleine s'habillait mesquinement, le blond de ses cheveux était fade, +ses manières ne seraient jamais nobles. Que le mobilier fût démodé, il +avouait cela; mais les tableaux, les dessins, les gravures, les objets +d'art, sculptures, faïences, antiquités, curiosités qui couvraient les +murs, n'étaient-ils pas d'une tout autre importance que des fauteuils ou +des tables? Que Madeleine s'habillât sans coquetterie, il le concédait +encore, mais non que ses manières ne fussent pas nobles: Pas noble, +Madeleine! Mais en vérité elle était la noblesse même, ayant reçu sa +distinction de race de sa mère, qui descendait des conquérants normands, +ainsi que le prouvait d ailleurs son nom de Valletot, venant du mot +germain _tot_, qui signifie demeure. De sa mère aussi elle avait reçu +ce type de beauté scandinave qui lui donnait un cachet si particulier: +la tête ovale avec des pommettes un peu saillantes, le front moyennement +développé, le nez droit, le teint rosé, les yeux d'un bleu clair +limpide, au regard doux et pensif, les cheveux blond doré, la figure +suave avec une expression candide, la taille svelte, les mains fines et +allongées, le pied petit et cambré. + +Comme elle avait dû grandir, embellir depuis qu'il ne l'avait vue! Ce +n'était plus une petite fille, mais une jeune fille de dix-neuf ans. + + + + +V + + +À deux heures dix-huit minutes, le train entrait dans la gare de Caen; à +deux heures vingt minutes, Léon montait dans la voiture qui l'attendait. + +--Nous allons à Saint-Aubin, dit le conducteur. + +--Oui, et grand train. + +Le conducteur cingla ses chevaux de deux coups de fouet vigoureusement +appliqués. + +--Combien vous faut-il de temps? demanda Léon. + +--Nous avons vingt kilomètres. + +--Faites votre compte. + +--Il y a la traversée de la ville. + +Cette manière normande de se dérober au lieu de répondre exaspéra Léon: + +--Combien de temps? répéta-t-il. + +--Si nous disions une heure et demie? + +--Ne soyez qu'une heure en route, et il y a vingt francs pour vous. + +Le cocher ne répondit pas, mais à la façon dont il empoigna son fouet, +il fut évident qu'il ferait tout pour gagner ces vingt francs. Epron, +Cambes, Mathieu furent promptement atteints et dépassés; étendant son +fouet en avant, le cocher se retourna vers son voyageur: + +--Voilà le clocher de la chapelle de la Délivrande, dit-il. + +En sortant de la Délivrande, Léon se trouva en face de la mer, qui +développait son immensité jusqu'aux limites confuses de l'horizon; une +plaine nue sans arbres, sans haies, descendant en pente douce au rivage +bordé d'une ligne de maisons, puis les eaux se dressant comme un mur +azuré et le ciel abaissant dessus sa coupole nuageuse. + +À l'entrée de Saint-Aubin, le cocher arrêta pour demander à une femme +qui faisait de la dentelle, assise sur le seuil de sa porte, où se +trouvait la maison Exupère Héroult; puis, aussitôt qu'il eut obtenu ce +renseignement, il repartit grand train; la voiture roula encore pendant +une minute ou deux, puis elle s'arrêta devant une maison de chétive +apparence contre les murs de laquelle étaient accrochés des filets +tannés au cachou. + +Au même moment une jeune femme parut sur la porte. + +--Mon cousin! s'écria-t-elle. + +Mais, avant de descendre, Léon l'enveloppa d'un rapide coup d'oeil: +aucune trace de chagrin ne se montrait sur son visage souriant. + +Il sauta vivement à bas de la voiture, et prenant dans ses deux mains +celles que Madeleine lui tendait: + +--Mon oncle? demanda-t-il. + +--Il est à la pêche. + +Léon resta un moment sans trouver une parole: il arrivait donc trop +tard. + +--Tu n'as pas reçu ma dépêche? demanda-t-il enfin; car sous peine de se +trahir il fallait bien parler. + +--Si mais papa était déjà parti; je l'avais conduit jusqu'à la porte +d'un de nos amis, M. Soullier, et c'est en revenant le long de la grève +que l'homme du sémaphore, m'ayant rejointe, me remis ta dépêche; j'ai +été pour retourner sur mes pas, mais j'ai réfléchi que papa ne courait +aucun danger, puisque M. Soullier l'accompagne. + +--Ah! ce monsieur l'accompagne? + +--Comme tu me dis cela. + +--C'est que, ne connaissant pas ce M. Souillier, je m'étonne qu'il +accompagne mon oncle. + +--M. Soullier est un magistrat de la cour de Caen qui habite Bernières +pendant les vacances; papa et lui se voient presque tous les jours et +bien souvent ils vont à la pêche ensemble; il va ramener papa tout à +l'heure et tu feras sa connaissance; je suis même surprise qu'ils ne +soient pas encore arrivés. Mais entre donc; donne-moi ton sac; on le +portera à l'hôtel, où je t'ai retenu une chambre, car nous n'en avons +pas à te donner dans cette maison qui n'est pas grande, tu le vois. + +Pendant que Madeleine lui donnait ces explications, Léon eut le temps de +se remettre et de composer son visage. + +La vérité n'était que trop évidente: l'irréparable était à cette heure +accompli, et les dispositions prises par son oncle s'étaient réalisées: +«Quand tu arriveras à Saint-Aubin, Madeleine ne saura rien, au moins +j'aurai tout arrangé pour cela.» Ils étaient faciles à deviner ces +arrangements, et certainement cette visite à ce M. Soullier avait été +une tromperie inventée par le père pour abuser la fille. Maintenant il +n'y avait plus qu'à attendre que cette tromperie se révélât; il n'y +avait plus qu'à se conformer aux désirs de la lettre: «Au moment où elle +sera frappée, qu'elle trouve une main qui la soutienne et un coeur dans +lequel elle puisse pleurer.» S'il arrivait trop tard pour sauver son +oncle, au moins arrivait-il assez tôt pour tendre la main à sa cousine. +Cependant telles étaient les circonstances, qu'il ne devait pas devancer +les événements, mais au contraire n'intervenir qu'après qu'ils auraient +parlé. + +--Es-tu fatigué? demanda Madeleine. + +--Pas du tout. + +--Je te demande cela pour savoir si tu veux attendre papa ici, ou bien +si tu veux que nous allions dans notre cabine au bord de la mer. + +--Je ferai ce que tu voudras, dit-il. + +--Eh bien! allons sur la plage, c'est le mieux pour voir papa plus tôt. + +Ayant mis vivement un chapeau et un manteau, elle tendit la main à son +cousin. + +--M'offres-tu ton bras? dit-elle. + +Avant de prendre le chemin qui conduit à la plage, Madeleine frappa +doucement au carreau d'une fenêtre. + +--Madame Exupère, dit-elle à la femme qui ouvrit cette fenêtre, +voulez-vous avoir la complaisance de dire à papa, si par hasard il +revenait par la grande route, que je suis dans la cabine avec mon cousin +Léon; vous n'oublierez pas, n'est-ce pas, mon cousin Léon? + +La pauvre enfant, comme elle était loin de prévoir le coup épouvantable +qui allait la frapper dans quelques instants, dans quelques secondes +peut-être! Et Léon sa demanda s'il n'était pas possible d'amortir la +violence de ce coup en la préparant à le recevoir. Mais comment? Que +dire? Lorsque la vérité serait connue, n'éclairerait-elle pas d'une +lueur sinistre ce qu'il aurait tenté en ce moment? Toute parole +n'était-elle pas imprudente? + +Madeleine ne lui laissa pas le temps de réfléchir. + +--Sais-tu, dit-elle, que ta dépêche m'a causé autant de surprise que de +joie? Te souviens-tu du dernier jour où nous nous sommes vus? + +--Il y a environ deux ans. + +--Il y a deux ans, trois mois et onze jours. + +--J'ai dû par respect et par convenance ne pas donner un démenti à mon +père. + +--Qu'allons-nous inventer pour expliquer ton voyage, il ne faut pas +l'effrayer, et il s'inquiète tant du danger qui le menace que ce serait +lui porter un coup pénible, que de lui dire que tu as été averti de ce +danger par ... par qui? Est-ce par le docteur La Roë? + +Léon avait préparé sa réponse à cette question, car il avait bien prévu +qu'elle lui serait posée: il raconta donc l'histoire qu'il avait +inventée à l'avance. + +--Ne peux-tu pas dire que tu faisais une excursion de plaisir sur le +littoral? + +--Précisément, et comme mon oncle me parlera sans doute de sa maladie, +je pourrai tout naturellement lui demander si je peux lui être utile à +quelque chose. + +Ils étaient arrivés sur la plage. + + + + +VI + + +La mer calme, que frappaient les rayons obliques du soleil, arrivait +menaçante comme une inondation, et sur la grève plate, déjà aux trois +quarts recouverte, les pointes verdâtres des rochers qui émergeaient +encore de l'eau semblaient sombrer tout à coup au milieu des vagues +clapoteuses, exactement comme une barque qui aurait coulé à pic; là où +quelques secondes auparavant on avait vu des amas de pierres et de +goëmons, ou des sables jaunes, on ne voyait plus qu'une ligne d'écume +blanche qui se rapprochait d'instants en instants. + +Et devant la marée montante, tous ceux qui avaient profité de la basse +mer pour aller au loin, sur les roches qui ne se découvrent que +rarement, pêcher des coquillages ou ramasser des varechs, se hâtaient +vers le rivage; à l'entrée des chemins qui du village ou des champs +aboutissent à la grève, c'était un long défilé de voitures chargées +d'étoiles de mer, de moules, de fucus, d'algues, de goëmons que les +cultivateurs des environs rapportaient pour fumer leurs champs, et aussi +toute une procession de pêcheurs et de pêcheuses, le filet à crevette +sur l'épaule ou le crochet à la main, qui, mouillés jusqu'aux épaules, +s'en revenaient gaiement. + +--Tout le monde rentre, dit Madeleine, nous ne devons pas tarder +maintenant à voir mon père arriver avec M. Soullier. + +Et guidant Léon elle le conduisit à leur cabine, dont elle ouvrit les +deux portes vitrées, puis l'ayant fait asseoir et s'étant elle-même +installée en se tournant du côté de Bernières: + +--Ainsi placée, dit-elle, je verrai mon père arriver de loin et je te +préviendrai: + +C'était toujours la même idée qui revenait comme si Madeleine eut été +sous l'oppression d'un funeste pressentiment. Il eut voulu l'en +distraire, mais comment? Ne valait-il pas mieux après tout qu'elle fût +jusqu'à un certain point préparée à recevoir le coup suspendu au-dessus +de sa tête, et qui d'un moment à l'autre, dans quelques minutes, +peut-être allait la frapper; n'en serait-il pas moins dangereux, s'il +n'en était pas moins rude? + +--Qu'as-tu donc? lui demanda-t-elle après un moment de silence. + +--Je pense à mon oncle. + +--Tu es inquiet, n'est-ce pas? + +--Inquiet, pourquoi? Je pense à sa maladie. + +--Si tu savais comme il en souffre, non par le mal lui-même, mais par +l'angoisse qu'il lui cause pour le présent et plus encore pour l'avenir, +car tu comprends que sa position se trouve compromise. Aussi voudrait-il +cacher à tous le danger qui le menace. S'il se doute que quelqu'un de +Rouen t'a parlé de sa maladie, cela le tourmentera beaucoup. + +--N'est-il pas convenu que je suis arrivé ici en me promenant? + +--Enfin, fais le possible pour qu'il n'ait pas cette pensée, et fais le +possible aussi pour le rassurer. Pour moi, c'est là ma grande +préoccupation, et c'est pour qu'il ne s'inquiète pas que je ne +l'accompagne pas toujours comme je le voudrais; il me semble que quand +il est seul, comme il ne peut pas douter de ma sollicitude ni de ma +tendresse, il en arrive parfois à douter de la gravité de son mal, et à +se faire illusion sur le danger qui le menace. Je voudrais tant lui +rendre un peu de tranquillité! + +Tandis qu'elle parlait, Léon regardait ce qui se passait sur la grève et +remarquait un mouvement parmi les baigneurs qui n'existait pas lorsqu'il +était arrivé avec Madeleine. + +Des groupes s'étaient formés, çà et là, dans lesquels on paraissait +s'entretenir avec animation: ceux qui parlaient gesticulaient avec de +grands mouvements de bras, ceux qui écoutaient prenaient des attitudes +affligées ou consternées. + +En face de la cabine dans laquelle ils étaient assis, mais à une +certaine distance sur la plage se trouvaient de grandes jeunes filles +qui jouaient au croquet: bien qu'elles fussent trop éloignées pour qu'on +entendît ce qu'elles disaient, il était évident, à leurs exclamations et +à la façon dont elles accompagnaient, dont elles poussaient leur boule +lancée de la tête, des épaules ou du maillet qu'elles apportaient un +très-vif intérêt à leur partie. Tout à coup, une personne étant venue +parler à l'une d'elles, toutes cessèrent instantanément de jouer et +formèrent le cercle autour de la nouvelle arrivante; et alors, ce que +Léon avait déjà remarqué pour les groupes se reproduisit: même animation +dans celle qui parlait, même consternation dans celles qui écoutaient; +puis l'une de ces jeunes filles s'étant tournée vers la cabine de +Madeleine en levant les bras au ciel, on lui abaissa vivement les mains, +et aussitôt elle reprit sa place dans le cercle. + +Près de ces jeunes filles des enfants s'amusaient à construire des +fortifications en sable pour les opposer à la marée montante; l'un d'eux +abandonna ce travail pour aller écouter ce que disaient les joueuses de +croquet; puis étant revenu près de ses camarades, ceux-ci l'entourèrent +et les fortifications furent abandonnées sans défenseurs à l'assaut des +vagues. + +Il était impossible de ne pas reconnaître que tout cela était +significatif. Quelque chose d'extraordinaire venait de se passer. + +Tout à coup Madeleine s'arrêta, et se levant vivement: + +--Veux-tu venir avec moi? s'écria-t-elle. J'ai peur. Cette animation +n'est pas naturelle. On nous regarde et comme si l'on osait pas nous +regarder. Il faut que je sache. Je vais interroger ceux qui paraissent +savoir quelque chose. + +Comme elle venait de faire quelques pas en avant pour se diriger vers +les joueuses de croquet, elle s'arrêta brusquement. + +--M. Soullier s'écria-t-elle en désignant de la main un monsieur qui +s'avançait marchant à grands pas. + +Et elle se mit à courir, sans plus s'inquiéter de Léon, qui la suivit. + +Ils arrivèrent ainsi tous deux ensemble près de M. Soullier. + +--Mon père! s'écria Madeleine. + +--Mais je ne l'ai pas vu. + +--Mon Dieu! + +Léon posa un doigt sur ses lèvres en regardant M. Souiller, mais +celui-ci, qui ne le connaissait pas, ne fit pas attention à ce signe; +d'ailleurs, il était tout à Madeleine. + +--Avez-vous eu de mauvaises nouvelles de mon oncle? demanda Léon. + +La question avait l'avantage de permettre à M. Soullier de ne pas +répondre directement à Madeleine; celui-ci le sentit, et se tournant +aussitôt vers Léon: + +--On m'a parlé de monsieur votre oncle, dit-il, ou tout au moins j'ai +cru que c'était de lui qu'il s'agissait. + +Léon s'était rapproché de Madeleine et il lui avait pris la main. + +--Que vous a-t-on dit? demanda-t-elle, qu'avez-vous appris? Où est mon +père? Courons près de lui. + +Sans lui répondre directement, M. Soullier s'adressa à Léon: + +--Ne voyant pas monsieur votre oncle venir, je restai chez moi, tout +d'abord l'attendant, ensuite me disant qu'il avait sans doute renoncé à +son projet de pêche. Il y a une heure environ, un de mes voisins, qui +avait profité de la grande marée pour aller pêcher sur les roches qu'en +appelle îles de Bernières, vient de me dire qu'un ... accident ... un +malheur était arrivé. + +--Mon Dieu! s'écria Madeleine. + +Sans s'adresser à elle, M. Soullier continua vivement, en homme qui a +hâte d'achever ce qu'il doit dire: + +--Une personne restée en arrière, quand déjà tout le monde revenait vers +le rivage, avait été surprise par la marée montante. Cette personne se +trouvait alors sur un îlot, et c'est là ce qui explique comment elle +n'avait pas senti la mer monter. Mais entre cet îlot et la terre se +trouvait une large fosse qu'il fallait traverser avant qu'elle fût +remplie. Ceux qui virent la situation périlleuse de ce pêcheur attardé +poussèrent des cris pour lui signaler le danger qu'il courait. Aussitôt +le pêcheur se dirigea vers cette fosse, mais soit qu'il se fût laissé +tomber dans un trou, soit que la fosse fût déjà remplie, il disparut +sans qu'il fût possible de lui porter secours. + +--Mon père, mon père! s'écria Madeleine. + +--Mon enfant, il n'est nullement prouvé que cette personne fût votre +père ... on ne m'a pas affirmé que c'était lui. Il est vrai que le +signalement qu'on m'a donné se rapportait jusqu'à un certain point à +votre père; c'est là ce qui m'a inquiété, c'est ce qui m'a fait accourir +ici pour voir.... + +--Et vous voyez qu'il n'est pas là; oh! mon Dieu! + +Elle resta un moment éperdue, affolée; puis, son regard se dégageant des +larmes qui emplissaient ses yeux, elle vit devant elle son cousin qui +lui tendait les bras, et elle s'abattit sur son épaule. + + + + +VII + + +Lorsqu'elle sortit enfin de sa longue crise nerveuse, sa première parole +fut une prière adressée à son cousin: + +--La marée basse aura lieu cette nuit à une heure, dit-elle; tu +m'accompagneras, n'est-ce pas? + +Elle ne dit point où elle voulait aller ni ce qu'elle voulait faire, +mais il n'était pas nécessaire qu'elle s'expliquât plus clairement pour +être comprise de Léon. + +--Nous irons ensemble, répondit-il. + +Mais ce n'était pas seuls qu'ils pouvaient tenter la recherche que +Madeleine demandait; qu'eussent-ils pu faire sur la grève, au milieu des +rochers, en pleine nuit? + +Abandonnant Madeleine un moment, Léon s'entendit avec la propriétaire +pour que celle-ci s'occupât de réunir une dizaine d'hommes de bonne +volonté, marins ou pêcheurs, qui les accompagneraient la nuit sur les +îles de Bernières, munis de torches ou de lanternes; puis, cela fait, il +envoya un mot à M. Soullier, en le priant de retrouver quelques-unes des +personnes qui avaient vu disparaître M. Haupois dans la fosse, et qui +par conséquent pouvaient indiquer d'une façon exacte la place où il +avait disparu. + +Et, ces dispositions prises, il revint vers Madeleine, non pour +détourner ou étourdir son désespoir par de banales paroles de +consolation, mais pour être près d'elle, pour qu'elle ne fût pas seule. + +Elle marchait en long et en large; tournant autour de la table devant +laquelle il s'était assis, puis, quand dans le silence arrivait le +ronflement de la mer qui battait son plein, elle s'arrêtait parfois tout +à coup, et avec un tressaillement qui la secouait de la tête aux pieds +elle écoutait; la brise passait, la plainte des vagues s'éteignait et +Madeleine reprenait sa marche. + +Parfois aussi elle restait immobile devant son cousin, et alors, comme +si elle se parlait à elle-même, elle répétait un mot que dix fois, que +vingt fois déjà elle avait dit: + +--Mais comment ne l'a-t-on pas secouru? + +Vers dix heures, on entendit dans la pièce voisine un bruit de pas +lourds et de voix étouffées; c'étaient les marins et les pêcheurs, qui +arrivaient: Léon en avait demandé dix, une vingtaine répondirent à son +appel, car en apprenant la mort de M. Haupois et le service qu'on +demandait, chacun avait voulu venir en aide au chagrin de cette pauvre +jeune fille qui pleurait son père; et puis sur les côtes on est +compatissant aux catastrophes causées par la mer; aujourd'hui notre +voisin, demain nous-même. + +Quand Madeleine entra dans la pièce où ces gens étaient réunis, tous les +bonnets de laine se levèrent devant elle, et ces rudes visages halés par +la mer exprimèrent la compassion et la sympathie; cela s'était fait +silencieusement, sans que personne dit un seul mot. + +Alors un homme sortit du groupe et s'avança vers Madeleine. + +C'était un pêcheur nommé Pécune, dont le père et le fils avaient été +noyés, trois mois auparavant, dans une de ces sautes de vent si +fréquentes et si dangereuses sur ces côtes sans ports, où les barques de +pêche qui doivent échouer par tous les temps sur la grève presque plate +sont mal construites pour résister à un coup de vent. + +--Mademoiselle, dit-il, comptez sur nous: j'ai retrouvé mon père, nous +retrouverons le vôtre. + +Un autre s'avança aussi d'un pas: + +--La mer ne garde rien, tout le monde sait cela, mademoiselle. + +Madeleine voulut prononcer une parole de remercîment, mais de sa gorge +contractée il ne sortit qu'un son étouffé et qu'un sanglot. + +On se mit en marche, Madeleine enveloppée dans un manteau et s'appuyant +sur le bras de Léon, qui la guidait; les pêcheurs s'avançant par groupes +de deux ou trois, silencieux. + +--En peu de temps, par les rues sombres et désertes du village, ils +arrivèrent sur la grève; la mer s'était déjà retirée à une assez grande +distance, et le sable humide réfléchissait çà et là avec des +miroitements argentins la lumière de la lune, dont le disque commençait +à s'échancrer; il soufflait une brise de terre qui poussait les nuages +vers l'embouchure de la Seine, et, de ce côté, ils s'entassaient en des +profondeurs sombres au milieu desquelles scintillaient les deux yeux des +phares de la Hève. + +Madeleine eut un frisson, et ses doigts se crispèrent sur le bras de son +cousin: la vague, qui déferlait sur la plage, frappait sur son coeur. + +En moins d'une demi-heure, par la grève, ils arrivèrent devant le +sémaphore de Bernières; alors trois ombres se détachèrent de la terre +pour venir au-devant d'eux sur la plage: M. Soullier et deux pêcheurs +qui avaient vu la catastrophe. + +Mais les recherches ne purent pas commencer aussitôt, car la marée lente +à descendre était encore trop haute: il fallut attendre; et les hommes +se promenèrent de long en large tandis que Madeleine appuyée sur le bras +de Léon restait immobile, regardant la mer, se demandant si elle ne se +retirerait jamais. + +Elle se retira cependant et l'on alluma les torches goudronnées dont les +flammes avivées par la brise et reflétées par le sable humide, par les +flaques d'eau et par les goëmons ruisselants éclairèrent toute cette +partie de la grève à une assez grande distance. + +Mais, au moment de commencer les recherches, une discussion s'engagea +entre les deux pêcheurs de Bernières sur la question de savoir le point +précis où M. Haupois avait été englouti; l'un soutenait que c'était à +gauche d'un long rocher encore couvert par la vague écumeuse, l'autre +que n'était au contraire à droite. + +Léon, pour trancher le différend, qui entre Normands menaçait de prendre +les proportions d'un procès à plaider, décida qu'on se diviserait en +deux groupes; l'une explorerait la droite, l'autre la gauche; ceux qui +trouveraient le corps devaient balancer trois fois leurs torches, car le +ressac empêcherait d'entendre les paroles comme les cris. + +Madeleine voulut suivre l'une de ces troupes, mais Léon la retint. + +--Non, dit-il, restons ici, c'est le plus sûr moyen d'arriver vite +auprès de ceux qui nous avertiront. + +Elle n'était pas en état de discuter, encore moins de raisonner; elle se +laissa retenir et ses yeux suivirent anxieusement le va-et-vient des +torches, secouée à chaque instant par le balancement d'une de ces +torches, attendant le second; et reconnaissant avec désespoir que ce +qu'elle avait pris tout d'abord pour un signal était en réalité le +résultat du hasard ou de l'inégalité des rochers sur lesquels les hommes +marchaient. + +Une heure s'écoula ainsi, la plus longue assurément, la plus cruelle +qu'elle eût jamais passée; puis, un à un, les pêcheurs se rapprochèrent +d'elle, et la réunion des torches fit revenir ceux qui s'étaient le plus +éloignés; chez tous ce fut la même signe de tête ou la même parole: +rien. + +À la façon dont elle s'appuya contre lui, Léon sentit combien profonde +était la douleur qu'elle éprouvait, combien affreux était son désespoir. + +--Ne voulez-vous pas chercher encore? demanda-t-il. + +--À quoi bon? + +--L'ombre a pu vous tromper. + +--Je vous en prie! s'écria Madeleine. + +Pécune s'avança: + +--Voyez-vous, mamzelle, dit-il, il ne faut pas croire que c'est par +désespérance que nous vous disons ça; seulement nous connaissons la mer, +vous pensez bien; il y a un courant infernal par cette grande marée. + +--Précisément, interrompit Léon, c'est ce courant qui nous oblige à +persévérer; il peut avoir entraîné le corps plus loin que là où vos +recherches se sont arrêtées. + +Une nouvelle discussion s'engagea entre les pêcheurs, chacun émit son +avis, mais sans rien affirmer, d'une façon dubitative et comme si l'on +raisonnait en théorie; en réalité, tous semblaient convaincus que pour +le moment de nouvelles recherches était entièrement inutiles. + +Ce qui, depuis plusieurs heures, soutenait Madeleine, c'était +l'espérance, c'était la croyance qu'elle allait retrouver son père. Dans +son désespoir, c'était là pour elle une sorte de consolation, au moins +c'était une occupation pour son esprit. Se détachant du passé, sa pensée +se portait sur l'avenir; ce n'était pas le vide pour son coeur, et c'est +là un point capital dans la douleur. + +En écoutant cette discussion et en voyant les pêcheurs disposés à +abandonner toutes recherches, elle eut un moment de défaillance et elle +s'affaissa contre l'épaule de Léon; mais presque aussitôt elle réagit +contre cette faiblesse, et relevant la tête: + +--Messieurs, dit-elle d'une voix entrecoupée, encore un peu de courage, +je vous en supplie. + +L'appel était si déchirant qu'il toucha ces rudes natures. + +--Mamzelle a raison, dit Pécune; il ne faut pas lâcher comme ça; ce que +la mer n'a pas fait il y a un moment, elle peut le faire maintenant. +Allons-y! + +--J'irai avec vous! s'écria Madeleine. + +Léon comprit qu'il valait mieux la laisser agir; cette attente dans +l'immobilité, cette anxiété étaient horribles et devaient fatalement +briser le courage le plus résolu. + +--Oui, dit-il, allons avec eux. + +--Je vas vous éclairer, dit Pécune. + +Et ayant mouché sa torche à demi consumée, en posant son sabot dessus, +il la leva en l'air, éclairant Madeleine et Léon qui le suivirent, +tandis que les autres pêcheurs se dispersaient ça et là dans les +rochers. + +Ils arrivèrent assez rapidement sur l'îlot de rochers où M. Haupois +avait disparu, ce qui rendit leur marche plus lente, plus difficile et +plus pénible, car les pierres étaient couvertes d'herbes glissantes, et +çà et là se trouvaient des crevasses pleines d'eau qu'il fallait +traverser en se mouillant à mi-jambes; mais Madeleine n'était sensible +ni à la fatigue, ni à l'eau; elle allait courageusement en avant, +regardant autour d'elle bien plus qu'à ses pieds et se cramponnant à la +main de Léon quand elle faisait un faux pas. + +Pendant longtemps ils explorèrent ainsi cet îlot, mais, hélas! +inutilement; ce qui de loin et dans l'ombre avait une forme humaine, de +près et sous la lumière de la torche n'était qu'une pierre recouverte de +goëmons à la longue chevelure. + +La marée, en montant, les força de revenir en arrière près des pêcheurs +réunis sur le sable. + +L'un d'eux comprit le désespoir de cette pauvre fille. + +--Nous reviendrons à la basse mer du jour, dit-il. + +Pour Madeleine, cette parole était une espérance. + +On revint lentement à Saint-Aubin. La nuit était avancée, et, dans +l'aube qui blanchissait déjà l'orient, l'éclat des phares de la Hève +pâlissait. + + + + +VIII + + +Léon ayant reconduit Madeleine jusqu'à sa porte pria Pécune de bien +vouloir le guider jusqu'à l'hôtel où une chambre lui avait été retenue, +et qu'il eût été bien embarrassé de trouver seul. + +D'ailleurs il voulait consulter le pêcheur, ce qu'il n'avait pu faire +en présence de Madeleine. + +--Croyez-vous donc que nous devons renoncer à l'espérance de retrouver +mon oncle? demanda-t-il. + +--Non, monsieur, je ne crois pas ça; même qu'on le trouvera pour sûr; +c'est le courant qui aura entraîné le corps, mais il le ramènera. Et +puis, voyez-vous, il n'y a pas de danger: Haupois était bien vêtu, il +avait un bon pantalon de laine, un paletot, une grosse cravate et des +bottes; je l'ai vu passer quand il est parti pour la pêche; les crabes, +les pieuvres et toute la vermine de la mer ne pourront pas lui faire de +mal. Ce n'est pas comme mon pauvre père et mon garçon que j'ai perdus il +y a trois mois; eux, ils n'avaient qu'une mauvaise blouse et des sabots, +et les sabots, vous savez, ça flotte, ça ne coule pas avec le corps. +Quand il a été bien certain qu'ils étaient noyés, je me disais: «S'ils +pouvaient seulement revenir pour que j'aille les chercher tous les deux, +le père et le garçon.» C'était toute mon espérance, toute ma +consolation. Ils sont revenus; mais en quel état, mon Dieu! Vous n'avez +pas ça à craindre pour votre oncle. Et mademoiselle Madeleine, la chère +demoiselle, pourra embrasser son père une dernière fois; ça lui sera +bon. + +--Mais quand? + +--Le bon Dieu seul le sait! + +--Je voudrais qu'un bateau croisât toujours dans ces parages à la mer +haute, et qu'à la mer basse on continuât les recherches. + +--Le bateau, c'est trop tôt. + +--Peut-être, mais cela rassurera Madeleine, elle verra que son père +n'est pas abandonné. Trouvez-moi ce bateau, et qu'on soit ce matin même +sur les îles de Bernières pour ne plus s'en éloigner. + +--Eh bien, j'irai, si vous voulez, avec mon bateau; seulement je ne vous +cache pas qu'il y a pour le moment plus de chance sur la grève. + +--Je placerai des hommes sur la grève. + +--Il faudrait prévenir aussi les douaniers. + +--Je m'occuperai de cela. + +Léon ne se coucha pas mais, s'étant fait allumer un grand feu, il se +sécha et se réchauffa; puis, quand les maisons commencèrent à s'ouvrir, +il fit ce que Pécune lui avait recommandé. + +Quand il se présenta chez Madeleine, il la trouva assise devant la +cheminée de sa petite salle: elle non plus ne s'était pas couchée: + +--Je t'attendais, dit-elle, veux-tu que nous allions sur la plage? + +--Ce que tu veux, je le veux. + +Ils se dirigèrent vers le rivage, et quand ils arrivèrent en vue de la +mer, Léon vit les yeux de Madeleine prendre une expression affolée. + +Alors, étendant la main dans la direction de l'ouest, il lui montra une +barque aux voiles d'un roux de rouille qui courait une bordée devant le +sémaphore de Bernières. + +--C'est la barque de Pécune, dit-il, elle restera là à croiser en +examinant la mer, tant qu'il sera utile, et ne rentrera que la nuit. + +Il lui expliqua aussi ce qu'il avait fait pour mettre des hommes en +vedette sur la côte depuis le phare de Ver jusqu'à l'embouchure de +l'Orne. + +Elle marchait près de lui, seule, sans lui donner le bras; tout à coup +elle s'arrêta, et, lui tendant la main: + +--Tu es bon, dit-elle. + +Il garda cette main dans la sienne, puis la plaçant sous son bras, il se +remit en marche se dirigeant vers Bernières. + +--Je n'ai pas voulu parler de toi jusqu'à présent, dit-il, de moi, ni de +nous; c'était à un autre que nous devions être entièrement d'esprit et +de coeur; mais il faut que tu saches que tu n'es pas seule au monde, +chère Madeleine, et que tu as un frère. + +Elle tourna vers lui son visage convulsé, et dans ses yeux hagards, +quelques instants auparavant, il vit rouler des larmes +d'attendrissement. + +Il continua. + +--Dans mon père, dans ma mère, dans ma soeur, sois certaine que tu +trouveras une famille, sois certaine aussi que le différend survenu si +malheureusement entre nos parents n'a altéré en rien les sentiments de +mon père; il m'a toujours parlé de toi avec tendresse, et s'il était ici +il te tiendrait ce langage avec plus d'autorité seulement, mais non avec +plus d'amitié, avec plus d'affection; notre maison est la tienne. + +--Je voudrais rester ici, dit-elle. + +--Assurément nous y resterons tant que cela sera nécessaire, j'y +resterai avec toi; tu comprends bien que je ne te parle pas +d'aujourd'hui. + +--Je comprends, je sens que tu es la bonté même, mais tout le reste je +le comprends mal, pardonne-moi, mon esprit est ailleurs. + +Disant cela, elle détourna les yeux et par un mouvement rapide elle les +jeta sur la ligne blanche des vagues qui frappaient le rivage. + +--Je ne veux pas te distraire, continua Léon, et je ne te dirai que ce +qui doit être dit. + +--Descendons à la mer, je te prie. + +--Si tu le veux, mais en tant que cela ne nous éloignera pas de +Bernières, où je vais pour prévenir par dépêche mon père de ce qui est +arrivé; il faut que tu aies près de toi ceux qui t'aiment. + +Mais la réponse de M. Haupois-Daguillon ne fut pas ce que Léon avait +prévu: malade en ce moment, il ne pourrait pas quitter Balaruc avant +plusieurs jours, le médecin s'y opposait formellement, et madame +Haupois-Daguillon restait près de lui pour le soigner. Ils étaient l'un +et l'autre désolés de ne pouvoir pas accourir auprès de Madeleine à qui +ils envoyaient l'assurance de leur tendresse et leur dévouement. + +--C'est près de ton père que tu devrais être, dit Madeleine, lorsque +Léon lui lut cette dépêche, pars donc, je t'en prie. + +--Si mon père était en danger je partirais, mais cela n'est pas, ses +douleurs se sont exaspérées sous l'influence des eaux, voilà tout; mon +devoir est de rester ici, j'y reste, et j'y resterai jusqu'au moment où +nous pourrons partir ensemble. + +Ce moment n'arriva pas aussi promptement que Léon l'espérait; les jours +s'écoulèrent et chaque matin, chaque soir, les nouvelles qu'il reçut des +gens postés le long de la côte furent toujours les mêmes: rien de +nouveau. + +Chaque jour, chaque heure qui s'écoulaient augmentaient l'angoisse de +Madeleine: jamais plus elle ne verrait son père qui n'aurait pas une +tombe sur laquelle elle pourrait venir pleurer. + +Elle ne quittait pas la grève et du matin au soir on la voyait marcher +sur le rivage, avec Léon près d'elle, depuis Langrune jusqu'à +Courseulles, et, suivant le mouvement du flux et du reflux, remontant +vers la terre quand la mer montait, l'accompagnant quand elle +descendait. + +Devant cette jeune fille en noir, au visage pâle, au regard désolé, tout +le monde se découvrait respectueusement; mais elle ne répondait jamais à +ces témoignages de sympathie, qu'elle ne voyait pas, et lorsqu'elle les +remarquait, elle le faisait par une simple inclinaison de tête, sans +parler à personne. + +C'était seulement aux douaniers et aux gens qui étaient chargés +d'explorer le rivage qu'elle adressait la parole, encore était-ce d'une +façon contrainte: + +--Rien de nouveau encore? demandait-elle. + +Mais elle ne prononçait pas de nom, et le mot décisif elle l'évitait. + +On lui répondait de la même manière, et le plus souvent sans parole, en +secouant la tête. + +Le septième jour après la mort de M. Haupois, le temps, jusque-là beau, +se mit au mauvais. + +Le vent, qui avait constamment été au sud, passa à l'est, puis au nord, +d'où il ne tarda pas à souffler en tempête: toutes les barques revinrent +à la côte, et sur la mer démontée on n'aperçut plus à l'horizon que de +grands navires: le bateau de Pécune, que depuis sept jours on était +habitué à voir du matin au soir courir des bordées devant Bernières, dut +aborder ne pouvant plus tenir la mer. + +Aussitôt à terre, Pécune vint trouver Madeleine dans la cabine où elle +se tenait avec Léon. + +--J'ai résisté tant que j'ai pu, dit-il, mais il n'y avait plus moyen +de rester à la mer, excusez-moi, mamzelle. + +Madeleine inclina la tête. + +--Faut pas que cela vous désole, continua Pécune, c'est un bon vent pour +votre malheureux, il porte à le côte; soyez sure que demain ou +après-demain il doit aborder. + +Comme elle levait la main avec un signe d'incrédulité et de +désespérance, Pécune se pencha vers elle, et d'une voix basse: + +--Croyez-moi, mamzelle, quand je vous dis que le neuvième jour les noyés +qui n'ont pas été retrouvés se lèvent eux-mêmes dans la mer et se +mettent en marche pour venir se coucher dans la terre bénite; s'ils ne +sont pas trop loin ou si le vent est favorable ils abordent; ils ne +restent en route que si le chemin à faire est trop long ou si le vent +leur est contraire. Vous voyez bien que le vent est bon présentement. +Rentrez chez vous, mamzelle, et mettez des draps blancs au lit de votre +pauvre père. + +Le vent continua de souffler du nord pendant trente-six heures, puis il +faiblit mais sans tomber complétement. + +Le matin du neuvième jour Léon vit arriver l'homme qui avait la garde du +rivage de Bernières: M. Haupois venait d'aborder sur la grève, selon la +prédiction de Pécune. + +L'enterrement eut lieu le même jour à trois heures de l'après-midi, et +le soir Léon monta avec Madeleine dans le train qui arrive à Paris à +cinq heures du matin. + +Pendant ces neuf jours il avait exécuté l'acte de dernière volonté de +son oncle, il était resté près de Madeleine, «elle avait trouvé en lui +une main qui l'avait soutenue, et un coeur dans lequel elle avait pu +pleurer.» + +Mais sa tâche n'était pas finie. + + + + +IX + + +Avant de quitter Saint-Aubin, Léon avait envoyé une dépêche pour qu'on +préparât à Madeleine un appartement dans la maison de la rue de +Rivoli,--celui que sa soeur occupait avant son mariage. + +En arrivant il la conduisit lui-même à son appartement: + +--Te voilà chez toi, dit-il; tu vois que cette chambre est celle de +Camille; maintenant elle est la tienne: la soeur cadette prend la place +de la soeur aînée. + +Il se dirigea sers la porte de sortie, mais après avoir fait quelques +pas il revint en arrière: + +--Tu vas sans doute manquer de beaucoup de choses; ne t'en inquiète pas +trop, mon intention est d'aller ce soir ou demain à Rouen pour m'occuper +des affaires de mon oncle, tu me donneras une liste de ce que tu veux et +je le rapporterai. + +--J'aurais voulu aller à Rouen. + +--Pourquoi? + +--Mais.... + +Elle hésita. + +Aussitôt il lui vint en aide: + +--Tu voudrais aussi, n'est-ce pas, t'occuper de ses affaires? + +Elle inclina la tête avec un signe affirmatif. + +--Sois tranquille, elles seront arrangées à la satisfaction de tous; +aussi bien à l'honneur de ... mon oncle, qu'à l'intérêt de ceux avec qui +il était en relations; je ne ferai rien sans te consulter. Mais c'est +trop causer. À tantôt! + +Elle le retint + +--Un seul mot. + +--Mais.... + +--Mieux vaut le dire tout de suite que plus tard, puisqu'il est +douloureux et qu'il doit être dit: ces affaires sont embarrassées ... +très-embarrassées; nous avons des dettes qui certainement dépasseront +notre avoir; de combien, je ne sais, car mon pauvre papa, pour ne pas +m'effrayer, ne me disait pas tout; mais enfin ces dettes se révéleront +assez lourdes, je le crains: qu'il soit bien entendu que je veux +qu'elles soient toutes payées. + +--C'est bien ainsi que je le comprends. + +--On n'est pas la fille d'un magistrat sans entendre parler des choses +de la loi; j'ai des droits à faire valoir comme héritière de ma mère; +j'abandonne ces droits, j'abandonne tout, je consens à ce que tout ce +que je possède soit vendu pour que ces dettes soient payées. + +Mais Léon ne partit pas le soir pour Rouen comme il le désirait, car il +trouva rue Royale une dépêche de son père annonçant son arrivée à Paris +pour le soir même. + +Ce que Léon voulait en se rendant à Rouen, c'était prendre connaissance +des affaires de son oncle, et dire aux créanciers qui allaient s'abattre +menaçants qu'ils n'avaient rien à craindre, qu'ils seraient payés +intégralement et qu'il le leur garantissait, lui Léon Haupois-Daguillon, +de la maison Haupois-Daguillon de Paris. + +Son père à Balaruc, cela lui était facile, il n'avait personne à +consulter, il agissait de lui-même, dans le sens qu'il jugeait +convenable. + +Mais l'arrivée de son père à Paris changeait la situation. + +Il fallait laisser à celui-ci le plaisir de sa générosité envers cette +pauvre Madeleine; cela était convenable, cela était juste, et, de plus, +cela était, jusqu'à un certain point, habile; on s'attache à ceux qu'on +oblige; le service rendu serait un lien de plus qui attacherait son père +à Madeleine; il l'aimerait d'autant plus qu'il aurait plus fait pour +elle. + +C'était par le train de six heures que M. et madame Haupois-Daguillon +devaient arriver à la gare de Lyon. À six heures moins quelques minutes, +Léon les attendait à la porte de sortie des voyageurs. Tout d'abord il +avait pensé à demander à Madeleine si elle voulait l'accompagner, ce qui +eût été une prévenance à laquelle son père et sa mère auraient été +sensibles; mais la réflexion l'avait fait vite renoncer à cette idée; il +ne pouvait pas, à Paris, sortir seul avec Madeleine. + +De la gare de Lyon à la rue de Rivoli, le temps se passa pour M. et +madame Haupois en questions, pour Léon en récit. + +Il y avait une demande qu'il attendait et pour laquelle il avait préparé +sa réponse: «Comment était-il arrivé à Saint-Aubin juste au moment de la +mort de son oncle?» + +Ce fut sa mère qui la lui posa: + +Son explication fut celle qu'il avait déjà donnée à Madeleine: le +médecin de Rouen qu'il rencontre par hasard et qui le prévient que son +oncle est menacé de devenir aveugle. + +Cette histoire du médecin avait l'inconvénient de ne pas expliquer la +lettre de son oncle; mais devait-on supposer que Savourdin parlerait de +cette lettre? Cela n'était pas probable; si contre toute attente le +vieux caissier en parlait, il serait temps alors de l'expliquer d'une +façon telle quelle. + +Élevé par un père et une mère qui l'aimaient, Léon n'avait pas été +habitué à mentir, aussi se serait-il assez mal tiré de son récit fait +dans le calme et en tête à tête avec ses parents; mais en voiture, au +milieu du bruit et des distractions, il en vint à bout sans trop de +maladresse. + +En entrant dans le salon où Madeleine se tenait, M. Haupois-Daguillon +ouvrit ses bras à sa nièce et l'embrassa tendrement. + +Puis après l'oncle vint la tante. + +Mais ce fut plutôt en père et en mère qu'ils l'accueillirent qu'en oncle +et en tante. + +Madame Haupois-Daguillon eut soin d'ailleurs de bien marquer cette +nuance: + +--Désormais cette maison sera la tienne, lui dit-elle, et tu trouveras +dans ton oncle un père, dans Léon un frère; pour moi tu peux compter sur +toute ma tendresse. + +Madeleine était trop émue pour répondre, mais ses larmes parlèrent pour +elle. + +Madame Haupois Daguillon était depuis trop longtemps éloignée de sa +maison de commerce pour ne pas vouloir reprendre dès le soir même les +habitudes de toute sa vie; aussi, malgré les fatigues d'un voyage de +vingt-deux heures, voulut-elle, après le dîner, aller coucher rue +Royale. + +--Je vais t'accompagner, lui dit son fils. + +À peine dans la rue, Léon se pencha à l'oreille de sa mère: + +--Comment trouves-tu Madeleine? lui demanda-t-il. + +L'intonation de cette question était si douce, que madame +Haupois-Daguillon s'arrêta surprise et, s'appuyant sur le bras de son +fils, elle força celui-ci à la regarder en face: + +--Pourquoi me demandes-tu cela? lui dit-elle. + +--Mais pour savoir ce que tu penses maintenant de Madeleine, que tu +n'avais pas vue depuis deux ans. + +--Et pourquoi tiens-tu tant à savoir ce que je pense de Madeleine? + +--Pour une raison que je te dirai quand tu auras bien voulu me répondre. + +Ces quelques paroles s'étaient échangées rapidement; la voix du fils +était émue; celle de la mère était inquiète. + +Cependant tous deux avaient pris le ton de l'enjouement. + +--Sur quoi porte ta question? demanda madame Haupois-Daguillon, qui +paraissait vouloir gagner du temps et peser sa réponse avant de la +risquer. + +--Comment sur quoi? Mais sur Madeleine, puisque c'est d'elle que je te +parle. + +--J'entends bien, mais toi aussi tu m'entends bien; tu me demandes +comment je trouve Madeleine; est-ce de sa figure que tu parles? de son +esprit, de son coeur, de son caractère? + +--De tout. + +--Quand je voyais Madeleine, elle était une bonne petite fille, +intelligente. + +--N'est-ce pas? + +--Douce de caractère et d'humeur facile. + +--N'est-ce pas? et pleine de coeur. + +--Elle était tout cela alors, mais ce qu'elle est maintenant je n'en +sais rien; deux années changent beaucoup une jeune fille. + +--Assurément, mais moi qui, depuis dix jours, vis près d'elle, je puis +t'assurer que, s'il s'est fait des changements dans le caractère de +Madeleine, ils sont analogues à ceux qui se sont faits dans sa personne. + +--Il est vrai qu'elle a embelli et qu'elle est charmante. + +--Alors que dirais-tu si je te la demandais pour ma femme? + +--Je dirais que tu es fou. + + + + +X + + +Lorsque pendant trente ans on a dirigé une grande maison de commerce, +avec une armée d'employés ou d'ouvriers sous ses ordres, on a pris bien +souvent dans cette direction des habitudes d'autorité qu'on porte dans +la vie et dans le monde; partout l'on commande, et à tous, sans admettre +la résistance ou la contradiction. + +C'était le cas de madame Haupois-Daguillon qui, même avec ses enfants +qu'elle aimait cependant tendrement, était toujours madame +Haupois-Daguillon. + +Lorsqu'elle avait pris le bras de son fils, c'était en mère qu'elle lui +avait tout d'abord parlé d'un ton affectueux et vraiment maternel; mais +ce ne fut pas la mère qui s'écria: «Tu es fou»; ce fut la femme de +volonté, d'autorité, la femme de commerce. + +Léon connaissait trop bien sa mère peur ne pas saisir les moindres +nuances de ses intonations, et c'était précisément parce qu'il avait au +premier mot senti chez elle de la résistance qu'il avait été si net et +si précis dans sa demande: c'était là un des côtés de son caractère; mou +dans les circonstances ordinaires, il devenait ferme et même cassant +aussitôt qu'il se voyait en face d'une opposition. + +--En quoi est-ce folie de penser à prendre Madeleine pour femme? +demanda-t-il. + +Ils étaient arrivés sur la place de la Concorde, madame Haupois s'arrêta +tout à coup, puis, après un court mouvement d'hésitation, elle tourna +sur elle-même. + +--Rentrons rue de Rivoli, dit-elle. + +--Et pourquoi? + +--Ton père n'est pas encore couché, tu vas lui expliquer ce que tu viens +de me dire.... + +--Mais.... + +--Madeleine est la nièce de ton père; elle est son sang; par le malheur +qui vient de la frapper, elle devient jusqu'à un certain point sa +fille, c'est donc à lui qu'il appartient de décider d'elle. Je ne veux +pas, si la réponse de ton père est contraire à tes désirs ... que tu +m'accuses d'avoir pesé sur lui et d'avoir inspiré cette réponse. + +--Mais c'était là justement ce que je voulais, dit-il avec un sourire, +tu l'as bien deviné. + +--Rentrons, explique-toi franchement avec ton père, il te dira ce qu'il +pense. + +--Mais toi? + +--Je te le dirai aussi. + +--Tu me fais peur. + +Et, sans échanger d'autres paroles, ils revinrent à l'appartement de la +rue de Rivoli. + +M. Haupois fut grandement surpris en voyant entrer dans sa chambre sa +femme et son fils. + +--Que se passe-t-il donc? demanda-t-il. + +--Léon va te l'expliquer, mais en attendant qu'il le fasse longuement, +je veux te le dire en deux mots,--il désire prendre Madeleine pour +femme. + +--Il est donc fou! + +--C'est justement le mot que je lui ai répondu. + +Puis, s'adressant à son fils: + +--Tu ne diras pas que ton père et moi nous nous étions entendus. + +Léon resta déconcerté, et pendant plusieurs minutes il regarda son père +et sa mère, ses yeux ne quittant celui-ci que pour se poser sur +celle-là. + +Enfin il se remit. + +--Il y a une question que j'ai adressée à ma mère, veux-tu me permettre +de te la poser? + +--Laquelle? + +--En quoi est-ce folie de vouloir épouser Madeleine? + +--Elle n'a pas un sou. + +--Je ne tiens nullement à épouser une femme riche. + +--Nous y tenons, nous! + +--Je ne t'obligerai jamais, dit M. Haupois, à épouser une femme que tu +n'aimerais pas, mais je te demande qu'en échange tu ne prennes pas une +femme qui ne nous conviendrait pas. + +--En quoi Madeleine peut-elle ne pas vous convenir? ma mère +reconnaissait tout à l'heure qu'elle était charmante sous tous les +rapports. + +--Sous tous, j'en conviens, répondit M. Haupois, sous un seul excepté, +sous celui de la fortune; ta position.... + +--Oh! ma position. + +--Notre position si tu aimes mieux, notre position t'oblige à épouser +une femme digne de toi. + +--Je ne connais pas de jeune fille plus digne d'amour que Madeleine. + +--Il n'est pas question d'amour. + +--Il me semble cependant que, si l'on veut se marier, c'est la première +question à examiner, répliqua Léon avec une certaine raideur, et pour +moi je puis vous affirmer que je n'épouserai qu'une femme que j'aimerai. + +Peu à peu le ton s'était élevé chez le père aussi bien que chez le fils, +madame Haupois jugea prudent d'intervenir. + +--Mon cher enfant, dit-elle avec douceur, tu ne comprends pas ton père, +tu ne nous comprends pas; ce n'est pas sur la femme, ce n'est pas sur +Madeleine que nous discutons, c'est sur la position sociale et +financière que doit occuper dans le monde celle qui épousera l'héritier +de la maison Haupois-Daguillon. Aie donc un peu la fierté de ta maison, +de ton nom et de ta fortune. Autrefois on disait: «noblesse oblige»; la +noblesse n'est plus au premier rang; aujourd'hui c'est «fortune qui +oblige». Tu sens bien, n'est-il pas vrai, que tu ne peux pas épouser une +femme qui n'a rien. + +Depuis que ce gros mot de fortune avait été prononcé, Léon avait une +réplique sur les lèvres: «Mon père n'avait rien, ce qui ne l'a pas +empêché d'épouser l'héritière des Daguillon;» mais, si décisive qu'elle +fût, il ne pouvait la prononcer qu'en blessant son père aussi bien que +sa mère, et il la retint: + +--Il y aurait un moyen que Madeleine ne fût pas une femme qui n'a rien, +dit-il en essayant de prendre un ton léger. + +--Lequel? demanda M. Haupois, qui n'admettait pas volontiers qu'on ne +discutât pas toujours gravement et méthodiquement. + +--Elle est, par le seul fait de la mort de mon pauvre oncle, devenue ta +fille, n'est-ce pas? + +--Sans doute. + +--Eh bien! tu ne marieras pas ta fille sans la doter; donne-lui la +moitié de ma part, et en nous mariant nous aurons un apport égal. + +--Allons, décidément, tu es tout à fait fou. + +--Non, mon père, et je t'assure que je n'ai jamais parlé plus +sérieusement; car je m'appuie sur ta bonté, sur ta générosité, sur ton +coeur, et cela n'est pas folie. + +--Tu as raison de croire que je doterai Madeleine; nous nous sommes déjà +entendus à ce sujet, ta mère et moi, de même que nous nous sommes +entendus aussi sur le choix du mari que nous lui donnerons. + +--Charles! interrompit vivement madame Haupois en mettant un doigt sur +ses lèvres; puis tout de suite s'adressant à son fils: C'est assez; nous +savons les uns et les autres ce qu'il était important de savoir; ton +père et moi nous connaissons tes sentiments, et tu connais les nôtres: +il est tard; nous sommes fatigués, et d'ailleurs il ne serait pas sage +de discuter ainsi à l'improviste une chose aussi grave; nous y +réfléchirons chacun de notre côté, et nous verrons ensuite chez qui ces +sentiments doivent changer. Reconduis-moi. + + + + +XI + + +Les mauvaises dispositions manifestées par son père et sa mère ne +pouvaient pas empêcher Léon de s'occuper des affaires de Madeleine: tout +au contraire. + +Le lendemain, il parla à son père de son projet d'aller à Rouen pour +voir quelle était précisément la situation de son oncle. + +Mais, aux premiers mots, M. Haupois l'arrêta: + +--Ce voyage est inutile, dit-il, j'ai déjà écrit à Rouen, et j'ai chargé +un de mes anciens camarades, aujourd'hui avoué, de mener à bien cette +liquidation; il vaut mieux que nous ne paraissions pas; un homme +d'affaires viendra plus facilement à bout des créanciers. + +Le mot «liquidation» avait fait lever la tête à Léon, l'idée de venir +«à bout des créanciers facilement» le souleva: + +--Pardon, s'écria-t-il, mais l'intention de Madeleine est d'abandonner +tous les droits qu'elle tient de sa mère, pour que les créanciers soient +payés; il n'y a donc pas à venir à bout d'eux. + +--Ceci me regarde et ne regarde que moi; les droits de Madeleine sont +insignifiants, et si c'est pour en faire abandon que tu veux aller à +Rouen, ton voyage est inutile. + +--Je te répète ce que Madeleine m'a dit. + +--C'est bien, je sais ce que j'ai à faire. Mais puisqu'il est question +de Madeleine, revenons, je te prie, sur notre entretien d'hier soir: ce +n'est pas sérieusement que tu penses à prendre Madeleine pour ta femme, +n'est-ce pas? + +--Rien n'est plus sérieux. + +--Tu veux te marier? + +--Je désire devenir le mari de Madeleine. + +--À vingt-quatre ans, tu veux dire adieu à la vie de garçon, à la +liberté, au plaisir! Il n'y a donc plus de jeunes gens? + +--La vie de garçon n'a pas pour moi les charmes que tu supposes, et je +me soucie peu d'une liberté dont je ne sais bien souvent que faire. J'ai +plutôt besoin d'affection et de tendresse. + +--Il me semble que ni l'affection ni la tendresse ne t'ont manqué, +répliqua M. Haupois. Je t'ai dit hier que tu étais fou, je te le répète +aujourd'hui, non plus sous une impression de surprise, mais de +sang-froid et après réflexion. Toute la nuit j'ai réfléchi à ton projet, +à ta fantaisie; et de quelque côté que je l'aie retourné, il m'a paru +ce qu'il est réellement, c'est-à-dire insensé; aussi, pour ne pas +laisser aller les choses plus loin, je te déclare, puisque nous sommes +sur ce sujet, que je ne donnerai jamais mon consentement à un mariage +avec Madeleine. Jamais; tu entends, jamais; et en te parlant ainsi, je +te parle en mon nom et au nom de ta mère; tu n'épouseras pas ta cousine +avec notre agrément; sans doute tu toucheras bientôt à l'âge où l'on +peut se marier malgré ses parents; mais, si tu prends ainsi Madeleine +pour femme, il est bien entendu dès maintenant que ce sera malgré nous. +Nous avons d'autres projets pour toi, et je dois te le dire pour être +franc, nous en avons d'autres pour Madeleine. Quand je t'ai écrit que +notre intention était de recueillir cette pauvre enfant et de la traiter +comme notre fille, nous pensions, ta mère et moi, que tu n'éprouverais +pour elle que des sentiments fraternels, en un mot qu'elle serait pour +toi une soeur et rien qu'une soeur; mais ce que tu nous a appris hier +nous prouve que nous nous trompions. + +--Jusqu'à ce jour Madeleine n'a été pour moi qu'une soeur. + +--Jusqu'à ce jour; mais maintenant, si vous vous voyez à chaque instant, +et si vous vivez sous le même toit, les sentiments fraternels seront +remplacés par d'autres sans doute; tu te laisseras entraîner par la +sympathie qu'elle t'inspire et tu l'aimeras; elle, de son côté, pourra +très-bien ne pas rester insensible à ta tendresse et t'aimer aussi. Cela +est-il possible, je le demande? + +--Que voulez-vous donc, ma mère et toi? + +--Nous voulons ce que le devoir et l'honneur exigent, puisque nous +sommes décidés à ne pas te laisser épouser Madeleine. + +--Lui fermer votre maison! ah! ni toi ni ma mère vous ne ferez cela. + +--Il dépend de toi que Madeleine reste ici comme si elle était notre +fille. + +--Et comment cela? + +--Tu comprends, n'est-ce pas, qu'après ce que tu nous as dit nous ne +pouvons pas, nous qui ne voulons pas que Madeleine devienne ta femme, +nous ne pouvons pas tolérer que vous viviez l'un et l'autre dans une +étroite intimité. + +--Vous reconnaissez donc de bien grandes qualités à Madeleine, que vous +craignez qu'une intimité de chaque jour développe un amour naissant? Si +Madeleine n'est pas digne d'être aimée, le meilleur moyen de de me le +prouver n'est-il pas de me laisser vivre près d'elle pour que j'apprenne +à la connaître et à la juger telle qu'elle est? + +--Il ne s'agit pas de cela. Je dis que vous ne devez pas vivre sous le +même toit, et bien que tu aies ton appartement particulier, il en serait +ainsi si nous laissions les choses aller comme elles ont commencé; +régulièrement, beaucoup plus régulièrement qu'autrefois, tu déjeunerais +avec nous, tu dînerais avec nous, tu passerais tes soirées avec nous, +c'est-à-dire avec Madeleine. Pour que cela ne se réalise pas, il n'y a +que deux partis à prendre: ou Madeleine quitte notre maison, ou tu +t'éloignes toi-même. + +--C'est ma mère qui a eu cette idée? + +--Ta mère et moi; mais ne nous fais pas porter une responsabilité qui +t'incombe à toi-même, et si ce que je viens de te dire te blesse, +n'accuse que celui qui nous impose ces résolutions. + +--Et où dois-je aller? + +--À Madrid, où ta présence sera utile, très-utile aux affaires de notre +maison. Tu acceptes cette combinaison, Madeleine reste chez nous, et +nous avons pour elle les soins d'un père et d'une mère; tu la refuses, +alors je m'occupe de trouver pour elle une maison respectable où elle +vivra jusqu'au jour de son mariage. + +Léon resta assez longtemps sans répondre. + +--Eh bien? demanda M. Haupois. Tu ne dis rien? + +--Je sens que votre résolution est par malheur bien arrêtée, je ne lui +résisterai donc pas. J'irai à Madrid, car je ne veux pas causer à +Madeleine la douleur de sortir de cette maison. Mais pour me rendre à +votre volonté, je ne renonce pas à Madeleine. Loin d'elle j'interrogerai +mon coeur. L'absence me dira quels sentiments j'éprouve pour elle, +quelle est leur solidité et leur profondeur; à mon retour je vous ferai +connaître ces sentiments, j'interrogerai ceux de Madeleine et nous +reprendrons alors cet entretien. Quand veux-tu que je parte! + +--Le plus tôt sera le mieux. + + + + +XII + + +Ce n'était pas la première fois que Léon se trouvait en opposition avec +les idées ambitieuses de son père et de sa mère; il les connaissait donc +bien et, mieux que personne, il savait qu'il n'y avait pas à lutter +contre elles. + +Quand sa mère avait dit avec modestie et les yeux baissés: «notre +position», tout était dit. + +Et, pour son père, il n'y avait rien au-dessus de la fortune «gagnée +loyalement dans le commerce». + +Tous deux avaient au même point la fierté de l'argent et le mépris de la +médiocrité. + +Plus jeune que sa soeur de deux ans, il avait vu, lorsqu'il avait été +question de marier celle-ci, quelle était la puissance tyrannique de ces +idées, qui avaient fait repousser, malgré les supplications de Camille, +les prétendants les plus nobles, mais pauvres, pour accepter en fin de +compte un baron Valentin, à peine noble mais riche. Combien de fois +Camille, qui voulait être duchesse et qui n'admettait qu'avec rage la +possibilité d'être simple marquise, avait-elle versé des torrents de +larmes. Mais ni larmes ni rage n'avaient touché M. et madame Haupois. + +--Nous ne nous amoindrirons pas dans notre gendre. + +Cette réponse avait toujours été la même en présence d'un mari pauvre. + +S'amoindrir! s'abaisser! pour eux c'était faire faillite moralement. + +Que répondre à son père et à sa mère lui disant: «Ce n'est pas Madeleine +que nous repoussons, c'est la fille sans fortune?» + +Toutes les raisons du monde les meilleures et les plus habiles ne +feraient pas Madeleine riche du jour au lendemain; et ce qu'il dirait, +ce qu'il tenterait en ce moment, tournerait en réalité contre elle. + +Ce qu'il fallait pour le moment, c'était que Madeleine restât près de +son père et de sa mère et qu'elle devînt de fait ce qu'elle n'était +encore qu'en parole: leur fille. + +Et puis d'ailleurs ce temps d'attente aurait cela de bon qu'il serait +pour lui-même un temps d'épreuve. Loin de Madeleine, il sonderait son +coeur. Et, s'étant dégagé du sentiment de sympathie et de tendresse qui +à cette heure le poussait vers elle, il verrait s'il aimait réellement +sa cousine, et surtout s'il l'aimait assez pour l'épouser malgré son +père et sa mère. + +La chose était assez grave pour être mûrement pesée et ne point se +décider à la légère par un coup de tête ou dans un mouvement de révolte. + +Résolu à partir, il voulut l'annoncer lui-même à Madeleine, et pour cela +il choisit un moment où, sa mère étant occupée rue Royale et son père +étant à son cercle, il était certain de la trouver seule et de n'être +point dérangés dans leur entretien. + +--Je viens t'annoncer mon départ pour demain, dit-il. + +À ce mot, Madeleine ne montra ni surprise ni émotion, mais tirant un +morceau de papier d'un carnet, elle le plia en quatre et le tendit à son +cousin. + +--Voici la liste des objets que je te prie de me faire expédier, +dit-elle. + +--Mais je ne vais point à Rouen, je pars pour Madrid. + +--Madrid! + +Et cette émotion que Léon lui reprochait tout bas de n'avoir point +manifestée quelques secondes auparavant fit trembler sa voix et pâlir +ses lèvres frémissantes. + +--Tu pars! répéta-t-elle tout bas et machinalement: Ainsi tu pars. + +--Demain. + +--Et tu seras longtemps absent? + +Il hésita un moment avant de répondre. + +--Je ne sais. + +--C'est-à-dire pour être franc que tu ne peux pas prévoir le moment de +ton retour, n'est-ce pas? Tu as été si bon, si généreux pour moi, que me +voilà tout attristée. + +Puis baissant la voix: + +--Avec qui parlerai-je de lui? + +Et deux larmes coulèrent sur ses joues. + +C'était la pensée de son père qui, assurément, faisait couler les +larmes, et cette pensée seule. + +--Et pourquoi n'en parlerais-tu pas avec mon père? demanda Léon après +quelques minutes de réflexion; tu sais qu'ils se sont aimés tendrement +comme deux frères, et je t'assure qu'avant cette rupture qui a brisé nos +relations, mon père avait plaisir à raconter des histoires de son +enfance et de sa jeunesse, auxquelles son frère Armand se trouvait +mêlé: tu seras agréable à mon père en lui parlant de ce temps. + +--Certes je le ferai. + +--Puisque je te demande d'être agréable à mon père, veux-tu me permettre +de te donner un conseil, ma chère petite Madeleine?... + +Il s'arrêta brusquement, car, se laissant entraîner par son émotion il +avait été plus loin, beaucoup plus loin qu'il ne voulait aller. + +Mais aussitôt il reprit en souriant: + +--Tiens! voilà que je parle comme lorsque tu n'étais qu'une petite fille +et que nous jouiions au mariage. + +Elle détourna la tête et ne répondit pas. + +--Ce que je veux te demander, poursuivit Léon vivement, c'est que tu +t'appliques à faire la conquête de mon père et de ma mère. Cela te sera +facile, gracieuse, bonne, charmante, fine comme tu l'es. + +--Tu ne me crois donc pas modeste, que tu me parles ainsi en face, +dit-elle en s'efforçant de sourire. + +--Je dirai, si tu veux, que tu n'es que charmante, et cela, il faut bien +que je l'exprime brutalement, puisque je te demande de faire usage de +cette qualité. + +--Adresse-toi à mon désir de t'être agréable à toi-même, c'est assez. + +--Enfin, je veux que tu charmes mon père et ma mère de telle sorte qu'à +mon retour tu sois leur fille, leur vraie fille, non-seulement par +l'adoption, mais encore par l'affection. Présentement tu sais qu'ils +t'aiment et que tu peux compter sur eux. Je te demande de faire en sorte +qu'ils t'aiment plus encore. Tu me diras qu'on plaît parce qu'on plaît, +sans raison bien souvent; mais on plaît aussi parce qu'on veut plaire. +Fais-moi l'amitié, chère petite ... cousine, de leur plaire à tous +deux, à l'un comme à l'autre. Ce qui sera le plus sensible à ma mère, ce +sera l'intérêt que tu porteras aux affaires de notre maison. Si tu veux +bien aller souvent lui tenir compagnie au magasin, si tu l'aides à +écrire quelques lettres dans un moment de presse, si tu admires +intelligemment quelques belles pièces d'orfèvrerie, elle t'adorera. +Quant à mon père, il sera très-heureux que tu l'accompagnes dans sa +promenade de tous les jours aux Champs-Élysées, et quand il sera fier de +toi pour les regards d'admiration que tu auras provoqués en passant +appuyée sur son bras, sa conquête sera faite aussi, et solidement, je +t'assure. Ne dis pas que tu ne provoqueras pas l'admiration. + +--Je ne dis rien pour que tu n'insistes pas, mais pour cela seulement. + +--Maintenant il me reste à parler d'un membre de notre famille avec qui +tu n'as pas besoin de te mettre en frais, je veux parler de Camille. Il +n'est même pas à souhaiter que tu fasses sa conquête. + +--Et pourquoi donc ne veux-tu pas que je sois aimable avec elle? + +--Parce qu'elle voudrait te marier. + +Elle ne put retenir un mouvement de répulsion. + +--Tu ne sais pas comme cette manie matrimoniale a fait de progrès en +elle, depuis qu'elle est mariée; elle a toujours à offrir une collection +de jeunes gens et de jeunes filles, portant tous, bien entendu, les plus +beaux noms de la noblesse française ou étrangère, car elle n'a pas de +préjugés patriotiques. + +--Malheureusement pour Camille, il n'y a pas de maris pour les filles +pauvres. + +--Tu crois cela, petite cousine, tu as tort, il ne faut pas être si +pessimiste: il y a, tu peux m'en croire, des hommes qui cherchent dans +une femme autre chose que la fortune, et qui se laissent toucher par la +beauté, par la grâce, par les qualités de l'esprit et de l'âme.... + +Il avait prononcé ces paroles avec élan, il s'arrêta, et reprenant le +ton enjoué: + +--Comme dans la collection de Camille il peut y avoir des hommes ainsi +faits, je ne veux pas qu'elle te les propose, car je me réserve de te +marier.... + +Elle le regarda interdite, ne sachant évidemment que penser de ces +paroles et cherchant leur sens. + +Il continua en souriant: + +--Plus tard, à mon retour, nous parlerons de cela; aussi ne permets à +personne de t'en parler, n'est-ce pas, ou bien si l'on t'en parle malgré +toi, écris-moi. Je sais bien qu'il n'est pas convenable qu'une jeune +fille écrive ainsi, même à son cousin; mais dans une circonstance aussi +grave, ce ne serait pas à ton cousin que tu écrirais, ce serait à ... ce +serait à ton frère. Me le promets-tu? + +Il lui tendit la main, elle lui donna la sienne. + +--Maintenant, dit-il, j'ai encore quelque chose à te demander. Je +voudrais emporter un souvenir de mon oncle ... et de toi, qui ne me +quitterait pas. Veux-tu me donner le petit médaillon qui était suspendu +à la chaîne de mon oncle et dans lequel se trouve l'émail fait d'après +ton portrait quand tu étais petite fille? + +--Si je veux, ah! de tout coeur! + +Et vivement elle courut chercher ce médaillon qu'elle tendit à Léon. + +--Merci, dit-il. + +Et lui prenant les deux mains il les retint dans les siennes en la +regardant dans les yeux. + +À ce moment la porte s'ouvrit, et madame Haupois, entrant, les couvrit +d'un coup d'oeil. + +--Je faisais mes adieux à Madeleine, dit Léon après un court moment +d'embarras, car j'avance mon départ, je me mettrai en route demain +matin. + + + + +XIII + + +Après le départ de Léon, Madeleine s'appliqua de tout coeur à suivre les +conseils qu'il lui avait donnés, et cela lui fut d'autant plus facile +qu'elle désirait elle-même très-franchement plaire à son oncle et à sa +tante. + +Si elle n'avait pas la vocation du commerce elle n'en avait ni le +dégoût, ni le mépris, et ce n'était nullement un ennui pour elle d'aller +passer quelques heures de sa journée auprès de sa tante; elle prenait +intérêt à ce qui l'entourait, elle avait des yeux pour voir, elle avait +des oreilles pour entendre, surtout des oreilles toujours attentives +pour toutes les explications ou toutes les histoires, et madame +Haupois-Daguillon était enchantée d'elle. + +Si elle n'éprouvait pas non plus un plaisir extrême à monter chaque jour +les Champs-Élysées jusqu'à l'Arc de Triomphe et à les redescendre à +l'heure où le tout-Paris mondain s'en va faire au Bois sa banale +promenade, cela ne lui était pas en réalité une bien grande fatigue: +son oncle se montrait satisfait qu'elle l'accompagnât, elle était +elle-même contente du contentement de son oncle. + +M. Haupois-Daguillon, en sa jeunesse beau garçon et homme à bonnes +fortunes, avait, malgré l'âge et ses occupations commerciales, conservé +l'amour et le culte plastique, qui avaient failli faire de lui un +statuaire; il y avait peu d'hommes plus sensibles à la beauté féminine +que ce riche bourgeois. Sa nièce eût été laide ou mal bâtie, il ne l'eût +point pour cela repoussée; mais les sentiments de compassion qu'il eût +éprouvés pour elle n'eussent en rien ressemblé à ceux de tendre +sympathie qui tout de suite l'avaient touché lorsqu'après une séparation +de deux ans il l'avait revue. Car, loin d'être laide ou mal bâtie, elle +était au contraire fort belle et surtout admirablement modelée cette +jeune nièce: son cou onduleux, sa poitrine pleine et ronde, ses épaules +tombantes sans saillies osseuses, son torse entier étaient dignes de la +sculpture, et comme sur ces épaules se dressait une tête gracieuse et +fine d'une beauté délicate, que la douleur en ces derniers temps avait +pétrie pour lui donner quelque chose de tendre et de poétique, qu'elle +n'avait pas en sa première jeunesse, elle produisait une vive sensation +sur ceux qui la voyaient, alors même qu'il ne la connaissaient pas. Et +pour suivre des yeux cette jeune fille en deuil à la démarche modeste, +il arrivait souvent qu'on se retournât ou qu'on s'arrêtât alors qu'elle +accompagnait son oncle qui, lui, s'avançait en vainqueur superbe: il +marchait la tête haute et ses favoris blancs tombaient sur une cravate +longue et sur une chemise d'une blancheur éblouissante formant le +plastron; cambrant sa poitrine bien prise dans une redingote boutonnée +qui maintenait au majestueux un ventre proéminent; tenant dans sa main +soigneusement gantée une canne dont la pomme en argent était ciselée et +niellée avec art; frappant du talon de ses bottines l'asphalte du +trottoir; tendant le mollet, il passait à travers la foule, heureux de +sa bonne santé, satisfait de sa prestances, glorieux de sa fortune et +fier de l'impression que produisait sur les hommes celle qu'il promenait +à son bras. + +En peu de temps Madeleine avait fait ainsi, selon le désir de Léon, la +conquête de son oncle et de sa tante, et si elle ne retrouva pas en eux +un père et une mère, elle sentit au moins qu'elle était adoptée avec +tendresse et non comme une parente pauvre dont on prend la charge parce +qu'il le faut. + +Dans l'apaisement que le temps amena peu à peu en elle, deux points +noirs restèrent cependant inquiétants pour son esprit et menaçants pour +son repos. + +L'un se trouva dans les soins gênants dont l'entoura le principal +employé de son oncle, un jeune homme de l'âge de Léon et son camarade de +classes, nommé Eugène Saffroy;--l'autre dans l'ignorance où son oncle la +laissait à propos du règlement des affaires de son père. + +Le premier souci de son oncle, dès qu'elle s'était installée à Paris, +avait été de provoquer son émancipation, et, aussitôt qu'il l'eut +obtenue, de se faire donner une procuration générale, de telle sorte que +Madeleine n'eût à se préoccuper ni à s'occuper de rien. Si elle avait +osé, elle aurait dit qu'elle désirait au contraire régler elle-même tout +ce qui touchait la succession de son père; mais une extrême réserve lui +était imposée en un pareil sujet, et aux premiers mots qu'elle avait osé +risquer, son oncle lui avait fermé la bouche: + +--As-tu confiance en moi? + +--Oh! mon oncle. + +--Eh bien! ma mignonne, laisse-moi faire; Léon m'a dit que tu +abandonnais tous tes droits, nous aurons égard à ta volonté, qui est +respectable; pour le reste, je pense que tu voudras bien t'en rapporter +à ceux qui ont l'habitude des affaires; je te promets de te remettre aux +mains les quittances de tous ceux à qui ton père devait; cela, il me +semble, doit te suffire. + +Évidemment cela devait lui suffire, et l'observation de son oncle était +parfaitement juste. N'était-ce pas lui qui payait? Il avait bien le +droit, alors, de vouloir garder la direction d'une affaire qui, en fin +de compte, lui coûterait assez cher. + +Elle se disait, elle se répétait tout cela, et cependant elle était +tourmentée autant qu'affligée que son oncle ne lui parlât jamais de ce +qui se passait à Rouen. Pourquoi ce silence? Qui plus qu'elle pouvait +prendre à coeur de sauver l'honneur de son père et de défendre sa +mémoire? De tous les malheurs qu'apporte la pauvreté, celui-là était +pour elle le plus douloureux et le plus humiliant: rien, elle ne pouvait +rien, pas même parler, pas même savoir; elle n'avait qu'à attendre dans +son impuissance et surtout dans une confiance apparente. + +Du côté d'Eugène Saffroy, son tourment, pour être moins profond, n'était +pourtant pas sans avoir quelque chose de blessant. + +Fils d'un ancien commis des Daguillon, cet Eugène Saffroy avait été +recueilli, après la mort de ses parents, par madame Haupois-Daguillon, +qui l'avait fait élever et instruire avec Léon, jusqu'au jour où +celui-ci avait quitté le collége pour l'École de droit. À cette époque +Eugène Saffroy était entré dans la maison de la rue Royale, et +rapidement, par son zèle, par son activité, par son intelligence des +affaires, il était devenu un employé modèle, réalisant ainsi le secret +désir de madame Haupois-Daguillon qui avait été de faire de lui le +soutien de Léon, c'est-à-dire l'homme de travail et le directeur réel de +la maison dont Léon serait bientôt le chef en nom beaucoup plus qu'en +fait. + +Lorsqu'on a de pareilles visées sur un homme qui, par son activité et +son intelligence, peut se créer partout une bonne situation, on ne +saurait trop le ménager pour se l'attacher solidement. + +C'était ce qu'avait fait madame Haupois-Daguillon et, sous le double +rapport des intérêts et des relations, elle l'avait traité aussi +généreusement que possible; non-seulement il avait une part dans les +bénéfices de la maison, mais encore il trouvait son couvert mis tous les +dimanches, à Paris pendant l'hiver, et pendant l'été au château de +Noiseau: il était presque un associé, et jusqu'à un certain point un +membre de la famille. + +Cette position l'avait mis en relations fréquentes avec Madeleine, qu'il +voyait tous les jours de la semaine pendant les heures qu'elle passait +dans les magasins de la rue Royale auprès de sa tante, et le dimanche +quand il venait dîner à Noiseau. + +Tout d'abord Madeleine n'avait pas pris garde à ses attentions et à ses +politesses, mais bientôt elle avait dû reconnaître qu'il n'était pour +personne ce qu'il était pour elle. + +Alors elle s'était renfermée dans une extrême réserve; mais, sans se +décourager, il avait persisté, s'empressant au-devant d'elle lorsqu'elle +arrivait, cherchant sans cesse à lui adresser la parole, et, ce qu'il y +avait de particulier, le faisant plus librement lorsque M. ou madame +Haupois-Daguillon étaient présents, comme s'il se savait assuré de leur +consentement. + +Madeleine était assez femme pour ne pas se tromper sur la nature de ces +politesses. Saffroy lui faisait la cour ou tout au moins cherchait à lui +plaire; à la vérité, c'était avec toutes les marques du plus grand +respect, mais enfin le fait n'en existait pas moins, et il était visible +pour tous. + +Comment son oncle, comment sa tante ne s'en apercevaient-ils pas? S'en +apercevant, comment ne disaient-ils rien? + +Cela était étrange. + +La soeur de Léon, la baronne Camille Valentin, lorsqu'elle revint de la +campagne, se chargea de l'éclairer à ce sujet. + +Au temps où Camille venait passer une partie de ses vacances à Rouen, +elle n'avait pas grande amitié pour sa cousine Madeleine, mais +maintenant la situation n'était plus la même, Madeleine était +malheureuse, orpheline, pauvre, et c'était assez pour que la baronne +Valentin, qui ne désirait rien tant que de trouver «des personnes +intéressantes» qu'elle pût conseiller, secourir et protéger, lui +témoignât une active sympathie. + +Son premier mot, lorsqu'elle avait trouvé Madeleine installée chez ses +parents et l'avait embrassée affectueusement, avait été pour lui dire +tout bas à l'oreille: + +--Sois tranquille, je te marierai; mon mari, tu le sais, a les plus +belles relations. + +Quelques jours plus tard, lorsqu'elle avait remarqué l'attitude de +Saffroy, elle s'était expliqué franchement et vigoureusement sur les +prétentions du commis: + +--Tu vois, n'est-ce pas, que monseigneur de Saffroy,--elle se plaisait à +se moquer des roturiers en leur donnant la particule,--tu vois que +monseigneur de Saffroy te fait la cour. Mais ce que tu ne vois peut-être +pas, c'est qu'il est encouragé par mon père et ma mère. + +--Ils te l'ont dit? s'écria Madeleine. + +--Non, mais cela n'était pas nécessaire; j'ai des yeux pour voir, il me +semble. D'ailleurs, cette faveur que mon père et ma mère accordent à +Saffroy entre dans leur système: ils veulent se l'attacher et ils vont +jusqu'à vouloir en faire leur neveu, parce qu'alors ils seront bien +certains qu'il ne se séparera jamais de Léon et qu'il s'exterminera +toute la vie pour lui. Ce n'est pas maladroit, mais cela ne sera pas. +D'abord, parce que nous trouvons que Saffroy n'a déjà que trop de +puissance dans la maison. Et puis, parce, qu'il ne peut pas te convenir. +Allons donc, toi, madame Saffroy, toi une Bréauté de Valletot! Sois +tranquille, tu seras de notre monde et non une boutiquière. + + + + +XIV + + +Dans ces circonstances, Madeleine crut que le mieux était de se +conduire, avec Saffroy de façon à ce que celui-ci comprit bien qu'elle +ne serait jamais sa femme: si elle lui inspirait cette conviction, il +renoncerait sans doute à son projet; on n'épouse pas volontiers une +jeune fille qui vous dit sur tous les tons, qui vous crie bien haut et +bien clairement qu'elle ne vous aime pas. + +Mais la choses ne tournèrent point comme elle l'avait espéré; Saffroy ne +montra aucun découragement, et, comme elle persistait dans sa réserve et +sa froideur, sa tante intervint entre eux. + +--Que t'a donc fait Saffroy? lui demanda-t-elle un soir que le jeune +commis avait été tenu à distance avec plus de raideur encore que de +coutume. + +--Mais rien. + +--Alors, mon enfant, permets-moi de te dire que je te trouve bien +hautaine avec lui. + +--Hautaine! + +--Dure, si tu aimes mieux, raide et cassante. Saffroy, tu le sais, est +notre ami bien plus que notre employé; il a toute notre confiance. Et +j'ajoute qu'il la mérite pleinement sous tous les rapports, il mérite +d'être aimé; jeune, beau garçon, intelligent, instruit, il rendra +heureuse la femme qu'il épousera et il lui donnera une belle position +dans le monde. + +Disant cela elle regarda Madeleine avec attention, l'enveloppant +entièrement d'un coup d'oeil profond. + +Puis, après un moment de réflexion, elle continua: + +--Puisque nous avons parlé de Saffroy, il convient d'aller jusqu'au +bout, dit-elle. + +Et, lui prenant les deux mains, elle l'attira vers elle, de manière à la +bien tenir sous ses yeux: + +--Tu n'as pas oublié que nous t'avons dit que tu serais notre fille. Ce +rôle que nous voulons prendre dans ta vie nous impose des obligations +sérieuses; la première et la plus importante est de penser à ton avenir, +c'est-à-dire à ton mariage. + +--Mais ma tante.... + +--Pour une jeune fille toute l'existence n'est-elle pas dans le mariage? +Tu veux me dire sans doute que ce n'est point en ce moment que tu peux +songer au mariage. Nous partageons ton sentiment. Mais nous serions +coupables, tu en conviendras, si nous n'avions souci que de l'heure +présente; nous devons nous préoccuper du lendemain, et c'est ce que nous +faisons. + +Madeleine écoutait avec inquiétude, car elle ne voyait que trop +clairement où l'entretien allait aboutir. + +--En raisonnant ainsi, continua madame Haupois-Daguillon, nous ne +voulons pas, comme certains parents égoïstes, nous décharger au plus +vite de la responsabilité qui nous incombe, et il n'est nullement dans +nos intentions d'avancer le jour où nous nous séparerons. Nous t'aimons, +ton oncle et moi, avec tendresse, et ce sera un chagrin pour nous que +cette séparation, un chagrin très-vif, je t'assure. Cela dit, je reviens +à Saffroy dont, en réalité, je ne me suis pas éloignée autant que +l'incohérence de mes paroles peut te le faire supposer. Nous avons donc +un double désir: te marier, te bien marier, et aussi ne pas nous séparer +de toi. Ce double désir, nous croyons avoir trouvé le moyen de le +réaliser. Ne devines-tu pas comment? + +Madeleine ne répondit pas. Peut-être, en attendant, trouverait-elle une +réponse qui ne blesserait pas sa tante. Elle attendit donc. + +--Le projet de ton oncle et le mien, continua madame Haupois Daguillon, +c'est de te donner Saffroy pour mari. + +Prévenue, Madeleine ne broncha pas. + +--Tu ne dis rien? + +--Je n'ai qu'une chose à dire, c'est que je désire ne pas me marier. + +--En ce moment, je te répète que nous comprenons cela. Mais je ne parle +pas de demain. Je parle de l'avenir. + +Cette ouverture fut pour elle un sujet de douloureuses pensées; que +diraient son oncle et sa tante lorsqu'elle déclarerait qu'elle ne +voulait pas accepter Saffroy? Ne verraient-ils pas dans cette réponse +une marque d'ingratitude? Et alors la tendresse qu'ils lui témoignaient, +et qui était si douce à son coeur brisé, ne se changerait-elle pas en +froideur? Elle n'était pas leur fille; et si elle voulait être aimée +d'eux il fallait qu'elle se fît aimer, et c'était prendre une mauvaise +route pour arriver au but que de les contrarier et de les blesser. + +Comme elle cherchait, sans les trouver, hélas! les raisons qui +pourraient convaincre son oncle et sa tante qu'ils ne devaient pas se +fâcher de son refus, elle reçut de Rouen une lettre qui, tout en lui +causant un très-vif chagrin, lui parut propre à rompre complétement tout +projet de mariage avec Saffroy. + +Quelques jours auparavant, son oncle lui avait remis une liasse de +papiers qui étaient les reçus des sommes dues par son père. + +--Je t'avais promis de mener à bien le règlement des affaires de ton +pauvre père, j'ai tenu ma promesse, tu trouveras dans cette liasse que +tu devras conserver avec soin, les reçus pour solde,--il avait souligné +ce mot,--de ses créanciers, de tous ses créanciers. + +Elle s'était jetée alors dans ses bras et, ne trouvant pas de paroles +pour lui exprimer sa reconnaissance, elle l'avait tendrement embrassé. + +L'honneur de son père était sauf et c'était à son oncle qu'elle le +devait. Il avait tout payé puisque les créanciers, tous les créanciers +avaient signé des quittances pour solde: on ne donne des quittances que +contre argent. + +La lettre de Rouen lui prouva qu'en raisonnant ainsi, elle se trompait +et connaissait mal les affaires. + +Elle était d'une vieille dame, cette lettre, avec qui Madeleine s'était +trouvée assez souvent en relations dans une maison amie, et c'était en +rappelant le souvenir de ces relations que cette vieille dame s'appuyait +pour lui écrire. + +Créancière de l'avocat général pour une somme de dix mille francs prêtée +d'une façon assez irrégulière, elle avait été appelée par l'homme +d'affaires chargé de liquider la succession de M. Haupois, et on lui +avait offert cinq mille francs pour tout paiement, en exigeant d'elle +une quittance entière; tout d'abord elle avait refusé; mais l'homme +d'affaires, ne se laissant émouvoir par rien, lui avait démontré que si +elle refusait ces cinq mille francs elle perdrait tout, et, après avoir +pris conseil de ceux qui pouvaient la guider, elle avait contre +quittance entière de 10,000 francs, touché les cinq mille qu'on lui +proposait. Son cas n'avait pas été unique; d'autres comme elle avaient +perdu la moitié de ce qui leur était dû et cependant avaient signé les +reçus qu'on exigeait d'eux. Mais, si ces créanciers avaient pu supporter +ce sacrifice, elle n'était pas dans une aussi bonne situation qu'eux; +cette perte de cinq mille francs était une ruine pour elle, et c'était +pour cela qu'elle s'adressait directement à mademoiselle Madeleine +Haupois, en faisant appel à ses sentiments de justice, d'honneur et de +piété filiale. + +La lecture de cette lettre avait atterré Madeleine. Eh quoi! c'était là +ce que son oncle appelait mener à bien le règlement des affaires de son +père! + +Mais, après une nuit d'insomnie, elle crut avoir trouvé un moyen qui +non-seulement payerait entièrement les dettes de son père, mais qui +encore empêcherait Saffroy de persister dans ses projets de mariage. + +Et le jour même, à l'heure de sa promenade ordinaire avec son oncle, +profondément émue, mais aussi fermement résolue, elle s'ouvrit à lui. + + + + +XV + + +M. Haupois était un homme méthodique en toutes choses, même en ses +distractions et ses plaisirs; ce qu'il avait fait une fois, il le +faisait une seconde fois, une troisième, et toujours. Ainsi, ayant pris +l'habitude de monter chaque jour les Champs-Élysées et de les +redescendre, il ne dépassait jamais le rond-point de l'Étoile; arrivé +là, il faisait le tour de l'Arc de Triomphe, regardait pendant dix ou +douze minutes le mouvement des voitures dans l'avenue du bois de +Boulogne, et revenait à petits pas à Paris, prenant pour descendre le +trottoir opposé à celui qu'il avait suivi pour monter. + +Madeleine monta les Champs-Élysées, appuyée sur le bras de son oncle, +sans oser aborder son sujet, s'excitant au courage, se fixant un arbre, +une maison, un endroit quelconque où elle parlerait, et dépassant cette +maison, cet arbre sans avoir rien dit; combien de prétextes, combien de +raisons même n'avait-elle pas pour se taire! son oncle était distrait; +on les avait salués; on allait les aborder. + +Enfin, ils arrivèrent au rond-point de l'Étoile: il fallait se décider +ou renoncer. + +--Est-ce que nous n'irons pas un jour jusqu'au Bois? dit-elle en +s'efforçant de prendre un ton enjoué alors que son coeur était serré à +étouffer. + +--Jusqu'au Bois! + +Et M. Haupois resta un moment stupéfait, se demandant ce que pouvait +signifier une pareille extravagance. Mais c'était une voix douce et +harmonieuse qui venait de lui parler, c'étaient de beaux yeux tendres +qui le regardaient, il se laissa toucher. + +--Au fait, dit-il, pourquoi n'irions-nous pas au Bois? + +--C'est ce que je me demande. Le temps est à souhait pour la promenade, +ni chaud ni froid; pas de poussière, pas de boue et un splendide +coucher de soleil qui se prépare derrière le Mont-Valérien. + +--Eh bien! allons au Bois si tu n'as pas peur de marcher. + +En peu de temps, ils arrivèrent à l'entrée du Bois: le soleil s'était +abaissé derrière le Mont-Valérien, dont la dure silhouette se découpait +en noir sur un fond d'or, et déjà des vapeurs blanches s'élevaient çà et +là au-dessus des arbres dépouillés de feuilles. + +Puis, ayant pris l'allée des fortifications ils se trouvèrent seuls au +milieu du bois, dans le silence qui n'était troublé que par le bruit des +feuilles sèches soulevées par leurs pas: le moment était venu de parler. + +Comme elle réfléchissait depuis quelques instants, son oncle +l'interpella: + +--Je te trouve bien mélancolique, si tu es fatiguée, dis-le franchement, +ma mignonne, nous rentrerons. + +--Ce n'est pas la fatigue qui m'attriste, mon oncle, c'est le souvenir +d'une lettre que j'ai reçue, une lettre de Rouen. + +--De Rouen? + +--De madame Monfreville. + +À ce nom, qui était celui de la vieille dame créancière de l'avocat +général, M. Haupois ne put retenir un mouvement de contrariété. + +--Et que te veut madame Monfreville? + +--Elle me dit qu'elle n'a touché que cinq mille francs sur les dix mille +qui étaient dus par mon père, et elle me demande, elle me prie de lui +faire payer ces cinq mille francs. + +--Ah! vraiment, et comment madame Monfreville veut-elle que tu lui payes +ces cinq mille francs? Cette vieille folle sait bien cependant qu'il ne +t'est rien resté, ce qui s'appelle rien, de la succession de ta mère. +Elle veut t'apitoyer après avoir vu qu'elle n'obtiendrait rien de moi. +Tu me donneras sa lettre, et je me charge de lui répondre moi-même de +façon à ce qu'elle te laisse tranquille désormais. + +--Mais, mon oncle. + +Il ne la laissa pas prendre la parole comme elle le voulait. + +--Les comptes faits, le passif de ton père s'est trouvé de 75% supérieur +à son actif augmenté de l'abandon de tes droits, j'ai pris à ma charge +25% et nous sommes ainsi arrivés à offrir aux créanciers 50%, qui ont +été acceptés avec une véritable reconnaissance, je te l'assure. Pour un +bon nombre c'était plus qu'il ne leur était dû réellement, et ils +avaient encore un joli bénéfice, tant ton pauvre père avait mal arrangé +ses affaires. C'était le cas particulièrement de ta vieille madame +Monfreville, à qui, je le parierais, ton père ne devait pas légitimement +plus de quatre ou cinq mille francs. Au reste, pas un seul n'a fait de +résistance pour donner une quittance entière, et cela prouve mieux que +tout la valeur de ces créances. + +Cette explication pouvait être bonne, mais elle ne porta nullement la +conviction dans l'esprit de Madeleine, et encore moins dans son coeur: +que son père dût légitimement ou non, elle ne s'en inquiétait pas; il +devait, c'était assez pour qu'elle voulût payer. + +--Mon cher oncle, dit-elle en le regardant avec des yeux suppliants, je +suis pénétrée de reconnaissance pour ce que vous avez fait, et cependant +j'ose encore vous demander davantage. + +--Tu veux que je paye madame Monfreville; cela ne serait pas juste, et +je ne la ferai pas. + +--Vous êtes un homme d'affaires, moi je ne suis qu'une femme; cela vous +expliquera comment j'ose avoir une manière de comprendre et de sentir +les choses autrement que vous. Pardonnez-le-moi. Je voudrais que tout ce +que mon père doit fût payé. + +--Tout ce qu'il devait réellement a été payé. + +--J'entends tout ce qu'on lui réclamait. + +--C'est de la folie. + +--Je ne viens pas vous demander de vous imposer ce nouveau sacrifice, +mais ma tante m'a dit que, dans votre générosité, vous vouliez me donner +une dot, afin de rendre possible un mariage que vous jugez avantageux +pour moi, eh bien, mon bon oncle, je vous en prie, je vous en supplie, +ne me donnez pas cette dot, et employez-la à payer ce que mon père doit. + +--Ton père ne doit rien, je te le répète, et ce que tu me demandes là +est absurde à tous les points de vue. + +--Il n'y en a qu'un qui me touche, c'est la mémoire de mon père; +permettez-moi de l'honorer comme je crois, comme je sens qu'elle doit +l'être, alors même que cela serait absurde. + +--Une fille dans ta position, orpheline et sans fortune, est folle de +repousser un bon mariage. C'est son indépendance qu'elle refuse. + +--Mais l'indépendance ne peut-elle pas aussi s'acquérir, pour une +orpheline sans fortune, par le travail? Si vous consacrez la dot que +vous me destiniez à payer ces dettes, ce sera précisément et seulement +cette permission de travailler que je vous demanderai. Et, m'accordant +ces deux grâces, vous aurez été pour moi le meilleur des parents. +Pourquoi ne me permetteriez-vous pas de travailler dans vos bureaux? ma +tante, qui n'est pas jeune comme moi, et qui, au lieu d'être pauvre +comme moi, est riche, y travaille bien du matin au soir. + +M. Haupois-Daguillon s'arrêta, et durant assez longtemps il regarda sa +nièce, dont le visage pâli par l'émotion recevait en plein la lumière du +soleil couchant. + +--Ainsi, dit-il, tu me demandes trois choses: 1° payer ce que tu crois +que ton père doit encore; 2° ne pas épouser Saffroy; 3° travailler, et +surtout travailler dans notre maison, n'est-ce pas? + +--Oui, mon oncle, dit-elle. + +--Eh bien! je ne consentirai à aucune de ces trois choses,--je ne +payerai pas ce que ton père ne doit pas,--je ferai tout au monde pour +que tu épouses Saffroy,--je ne te permettrai jamais de travailler dans +ma maison. Sur les deux premiers points, je n'ai pas de raisons à te +donner, tu les connais déjà ou tu les sens. Mais comme tu pourrais +t'étonner que je ne veuille pas te donner à travailler dans notre +maison, alors que nous t'y recevons et t'y traitons comme notre fille, +j'admets que des explications sont nécessaires; les voici donc: tu es +jeune, jolie, séduisante; eh bien! une jeune fille ainsi faite ne peut +pas vivre sur le pied de l'intimité avec un homme jeune aussi, beau +garçon aussi, qui est son cousin. Il y a là un danger pour tous. Mariée, +nous ne nous séparerions jamais, puisque ton mari serait notre associé. +Jeune fille, restant chez nous comme notre fille ou simplement comme +employée de la maison, nous serions obligés de tenir notre fils loin de +Paris; c'est ce que nous avons fait en l'envoyant à Madrid malgré le +chagrin que nous éprouvions à nous séparer de lui. Il y restera tant que +tu n'auras pas accepté Saffroy. Et si tu refuses celui-ci, cela nous +créera pour tous une situation bien difficile. Réfléchis à tout cela, et +plus un mot sur ce sujet douloureux pour tous, avant que dans le calme +tu n'aies compris combien ce que tu demandes est grave. Nous voici à +Passy; nous allons prendre le train pour rentrer. + + + + +XVI + + +Seule dans sa chambre au milieu du silence de la nuit, quand tous les +bruits de la maison se furent éteints, Madeleine réfléchit à ce que son +oncle lui avait demandé. + +Qu'on ne voulût pas payer les dettes de son père, c'était ce qu'elle ne +comprenait pas. Son oncle, elle en était convaincue, était un honnête +homme, et ce qui valait mieux que ce quelle pouvait croire, c'était la +réputation de probité commerciale dont il jouissait. D'autre part, il +poussait jusqu'à l'orgueil la fierté de son nom. Alors comment se +faisait-il qu'il ne voulût pas payer intégralement les dettes de son +propre frère, et qu'il s'abaissât à chercher un arrangement avec les +créanciers de celui-ci? + +Pendant de longues heures elle chercha les raisons qui pouvaient le +déterminer à procéder ainsi: il ne croyait point que ce que l'on +réclamait à la succession de son frère fût dû réellement, avait-il dit. +Mais qu'importait? ce n'était pas cette succession qui était engagée, +c'était la mémoire de ce frère. + +Ce que son oncle n'avait pas fait, elle devait donc le faire elle-même. + +Mais comment payer cinquante ou soixante mille francs, alors qu'on ne +possède rien? + +Sans doute, il y avait un moyen qui se présentait à elle, et qui +très-probablement réussirait,--c'était d'accepter Saffroy pour mari. +Qu'elle allât à lui et franchement qu'elle lui dît: «Je serai votre +femme si vous voulez prendre l'engagement de payer les dettes de mon +père avec la dot ou plutôt sur la dot que mon oncle me donnera», et il +semblait raisonnable de penser que Saffroy ne refuserait pas; si ce +n'était pas l'amour, ce serait l'intérêt qui lui dirait d'accepter cette +condition. + +Mais pour agir ainsi il eût fallu qu'elle fût libre, et elle ne l'était +pas. + +Pour donner sa vie en échange de l'honneur de son père, il eut fallu +qu'elle fût maîtresse de cette vie, et elle ne lui appartenait pas. + +Ce n'était plus l'heure des ménagements et des compromis avec soi-même, +et eût-elle voulu encore fermer les yeux qu'elle ne l'eût pas pu, les +paroles de son oncle les lui ayant ouverts: elle aimait Léon. + +Dans sa pureté virginale elle avait repoussé cet aveu chaque fois que de +son coeur il lui était monté aux lèvres. Ingénieuse à se tromper +elle-même, elle s'était dit et répété que les sentiments qu'elle +éprouvait pour Léon étaient ceux d'une cousine pour son cousin, d'une +soeur pour son frère, et que la tendresse profonde qu'elle ressentait +pour lui prenait sa source dans la reconnaissance. + +Mais cela était hypocrisie et mensonge. + +La vérité, la réalité c'était qu'elle l'aimait non comme son cousin, non +comme son frère, non pas par reconnaissance; c'était l'amour qui +emplissait son coeur. + +Ce ne fut pas sans rougir qu'elle se fit cet aveu, mais comment le +repousser quand, pensant à un mariage avec Saffroy, elle se sentait +étouffée par la honte? Est-ce que, voulant sauver l'honneur de son père, +elle eût ressenti ces mouvements de honte si elle n'avait pas aimé Léon? +c'était son coeur qui se révoltait contre sa tête, c'était l'amour de +l'amante, qui refusait de se sacrifier à l'amour de la fille. + +Libre, elle eût pu accepter Saffroy même ne l'aimant pas,--la tendresse +sinon l'amour naîtrait peut-être plus tard. + +Mais le pouvait-elle maintenant qu'elle ne s'appartenait plus et qu'elle +était à un autre? Ç'eût été tromperie de se dire que la tendresse +naîtrait peut-être plus tard; elle savait bien maintenant, elle sentait +bien qu'elle n'aimerait jamais que Léon. + +Même pour l'honneur de son père, elle ne pouvait pas se déshonorer ni +déshonorer son amour. + +Et cependant elle ne pouvait pas permettre non plus que par sa faute la +mémoire de son père fût déshonorée. + +Jamais elle n'avait éprouvé pareille angoisse: par moments son coeur +s'arrêtait de battre; et par moments aussi, le sang bouillonnait dans sa +tête à croire que son crâne allait éclater, puis tout à coup un +anéantissement la prenait, et, s'enfonçant la tête dans son oreiller, +elle pleurait comme une enfant; mais ce n'étaient pas des larmes qu'il +fallait, et alors s'indignant contre sa faiblesse, se raidissant contre +son désespoir, elle se disait qu'elle devait être digne de son amour +pour son père, aussi bien que de son amour pour Léon. + +Oui, c'était cela, et cela seul qu'elle devait. + +Elle ne pouvait donc compter que sur elle seule, et, à cette pensée, +elle se sentait si petite, si faible, si incapable que ses accès de +désespérance la reprenaient: ah! misérable fille qu'elle était, sans +initiative et sans force. + +À qui s'adresser, à qui demander conseil? + +Il y avait dans sa chambre, qui avait été autrefois celle de Camille, un +portrait de Léon fait à l'époque où celui-ci avait vingt ans, et que +Camille, se mariant, n'avait pas emporté chez son mari. Combien souvent, +portes closes et sûre de n'être pas surprise, Madeleine était-elle +restée devant ce portrait qui lui rappelait son cousin à l'âge +précisément où, sans qu'elle eût conscience du changement qui se faisait +dans son coeur de quinze ans, il était devenu pour elle plus qu'un +cousin. + +Anéantie par l'angoisse qui l'oppressait, elle descendit de son lit, et, +allumant une lumière, elle alla s'agenouiller sur un fauteuil placé +devant ce portrait, et elle resta là longtemps, plongée dans une muette +contemplation. + +La pendule sonna trois heures du matin; partout, dans la maison comme au +dehors, le silence et le sommeil; dans la chambre l'ombre que ne perçait +pas la flamme de la bougie qui n'éclairait guère que le portrait devant +lequel elle brûlait comme un cierge devant une sainte image. + +Et de fait pour Madeleine n'en était-ce point une: celle de son dieu, +devant qui elle restait agenouillée lui demandant l'inspiration. + +Elle lui avait promis de lui écrire si on la pressait de se marier, mais +la promesse qu'elle lui avait faite alors était maintenant impossible à +tenir. + +Il arriverait, cela était bien certain, si elle lui écrivait qu'on +voulait la marier à Saffroy. Mais alors que se passerait-il? + +Ou Léon prendrait son parti, et alors il se fâcherait avec son père et +sa mère. + +Ou il l'abandonnerait, et alors la blessure serait si affreuse pour elle +qu'elle ne se sentait pas le courage d'affronter un pareil malheur, +quelque invraisemblable qu'il fût pour son coeur. + +Non, elle ne devait pas l'appeler à son secours, et seule elle devait +agir. + +--N'est-ce pas, Léon? dit-elle en s'adressant au portrait d'une voix +suppliante, parle-moi, inspire-moi. + +Et elle resta les yeux attachés sur cette image, les mains tendues vers +elle. + +La bougie s'était consumée et, arrivant à sa fin, elle jetait des lueurs +inégales et vacillantes: tout à coup Madeleine crut voir les yeux du +portrait lui sourire; ils la regardaient avec une tristesse attendrie; +ils lui parlaient. Et comme elle cherchait à les bien comprendre, +brusquement la nuit se fit épaisse et noire; la bougie venait de mourir. + +Elle se releva, et à tâtons, elle gagna son lit sans avoir l'idée +d'allumer une autre bougie: à quoi bon? elle savait maintenant ce +qu'elle avait à faire, sa route était tracée. + +Elle sauverait l'honneur de son père,--et elle sauverait la pureté de +son amour. + + + + +XVII + + +Au temps où l'avocat général réunissait souvent le soir, dans sa maison +du quai des Curandiers, des amis pour faire de la musique, on avait dit +à Madeleine qu'elle gagnerait quand elle le voudrait cent mille francs +par an au théâtre avec sa voix et son talent. + +--Quel malheur que vous ne soyez pas dans la misère; lui répétait +souvent un vieil ami de son père qui en sa jeunesse avait été un grand +artiste; la position de votre père privera la France d'une chanteuse +admirable. + +Alors elle avait souri de ces compliments aussi bien que de ces regrets, +et jamais l'idée ne lui était venue qu'elle pourrait chanter un jour +pour d'autres que pour son père, pour ses amis ou pour elle-même. +Comédienne, chanteuse, la fille d'un magistrat, c'eût été folie. + +Ce qui lui avait paru folie à cette époque ne l'était plus maintenant. + +Elle n'était plus la fille d'un magistrat, elle était celle d'un homme +ruiné, et ce que la haute position de celui-là aurait défendu si elle +en avait eu le désir, la misérable position de celui-ci le commandait +malgré la répugnance instinctive qu'elle éprouvait à accueillir cette +idée. + +Il ne s'agissait plus à cette heure de ses désirs ou de ses répugnances, +il s'agissait de son père et de son amour. + +Le jour naissant la surprit sans qu'elle eût fermé les yeux une seule +minute; mais sa nuit avait été mieux employée qu'à dormir: sa résolution +était arrêtée; elle n'avait plus qu'à trouver les moyens de la mettre à +exécution; heureusement cela ne demandait pas la même intensité de +réflexion, et elle n'aurait pas besoin de consulter le portrait de Léon, +qui, d'ailleurs, sous la lumière blanche du matin avait perdu +l'animation et la vie. + +Et pendant toute la journée, au milieu de ses banales occupations +ordinaires, des allées et venues, des conversations, elle tâcha de bâtir +un plan de conduite exempt de trop grosses maladresses et qui fût d'une +réalisation pratique. + +Bien qu'elle n'eût pas une grande expérience des choses du monde, elle +n'était ni assez simple ni assez naïve pour s'imaginer qu'elle n'avait +qu'à écrire au directeur de l'opéra pour lui demander une audition qui +serait immédiatement accordée et à la suite de laquelle on lui offrirait +un engagement. + +Elle sentait qu'elle ne pourrait pas procéder ainsi, et, précisément +parce qu'elle avait acquis un certain talent, elle savait combien ce +talent était insuffisant, surtout pour le théâtre: quand on a chanté +pendant plusieurs années avec des chanteurs de profession, on sait la +différence qui sépare l'amateur, même le meilleur, d'un artiste, même +médiocre. + +Elle avait beaucoup à étudier, beaucoup à acquérir avant de pouvoir +paraître sur un théâtre. + +Au point de vue du travail, cela n'avait rien pour l'effrayer; elle se +sentait forte et vaillante. + +Mais, au point de vue des moyens de travail, elle était au contraire +pleine d'inquiétude: comment étudier, comment payer les maîtres qui la +feraient travailler, quand elle ne possédait rien que quelques centaines +de francs, des bijoux et des effets personnels? + +Elle pouvait à la vérité se présenter au Conservatoire dont les cours +sont gratuits, mais on n'est admis au Conservatoire que sur le dépôt +d'un acte de naissance, et dès lors il serait trop facile de savoir ce +qu'elle était devenue, c'est-à-dire que son oncle, sa tante, Léon +lui-même interviendraient aussitôt pour l'empêcher d'exécuter son +dessein. + +Elle avait assez vu et assez entendu les artistes qui venaient chez son +père pour savoir qu'il y a des professeurs avec lesquels les élèves +pauvres peuvent faire des arrangements: tant que l'élève est élève et +étudie, il ne paye point son professeur, mais du jour où il est artiste +et où il a des engagements, il abandonne sur ses appointements un tant +pour cent plus ou moins fort et pendant une période plus ou moins longue +au professeur qui l'a formé. + +C'était un de ces professeurs qu'il lui fallait, qui ne se fit payer que +dans l'avenir; une part pour le maître, une autre pour les créanciers de +son père, et tout était sauvé. + +Le point le plus délicat maintenant était de savoir comment elle +vivrait pendant le temps de ces leçons et jusqu'au moment où elle serait +en état de paraître sur un théâtre; elle fit le compte de son argent, il +lui restait quatre cent vingt-cinq francs sur un billet de cinq cents +francs que son oncle lui avait donné récemment pour ses menues dépenses; +de plus elle possédait quelques bijoux et enfin des vêtements et du +linge qu'elle ne pouvait guère estimer à leur prix de vente. En tous cas +cela réuni formait un total qui semblait-il devrait lui permettre de +vivre, avec une rigoureuse économie, pendant près de deux ans; et +c'était assez sans doute en travaillant énergiquement, pour gagner le +moment où elle pourrait débuter. + +Si elle avait eu l'habitude de sortir seule, elle aurait pu aller chez +les professeurs de chant dont elle connaissait le nom pour leur demander +s'ils consentaient à l'accepter comme élève, mais ayant toujours été +accompagnée, par son oncle, par sa tante ou par une femme de chambre, il +lui était impossible de faire ces visites. + +Pour cela il fallait qu'elle fût libre, et pour être libre il fallait +qu'elle quittât cette maison dans laquelle elle ne rentrerait jamais. + +À cette pensée son coeur se serra et une défaillance morale l'envahit +tout entière. C'étaient les liens de la famille qu'elle allait briser de +ses propres mains. Que serait-elle pour son oncle et pour sa tante +lorsqu'elle serait sortie de cette maison qui lui avait été si +hospitalière? Que serait-elle pour Léon, à qui elle ne pourrait pas dire +la vérité, et de qui elle devrait se cacher comme de tous autres? Que +penserait-il d'elle? Comment la jugerait-il? S'il allait la condamner? +Lui! + +Son angoisse fut telle qu'elle en vint à se demander si son dessein +était réalisable et s'il n'était pas plus sage de l'abandonner; mais +elle se raidit contre cette faiblesse en se disant que ce qu'elle +appelait sagesse, était en réalité lâcheté. + +Oui, tout ce qu'elle venait d'entrevoir et de craindre était possible, +mais quand même son oncle et sa tante la condamneraient, quand même Léon +la chasserait de son souvenir, elle devait persévérer. Est-ce que son +départ qui allait la séparer de sa famille, n'allait pas justement +ramener dans cette famille celui qui à cause d'elle en avait été +éloigné, un fils bien-aimé? + +En agissant comme elle l'avait résolu, ce n'était pas seulement à son +père qu'elle donnait sa vie, c'était encore à Léon. + +Il n'y avait donc plus à hésiter, elle quitterait cette maison, et +seule, sans appui, laissant derrière un souvenir condamné, elle +s'embarquerait à dix-neuf ans, sur la mer du monde, sans espoir de +retour, mais au moins avec cette force que donne le sacrifice à ceux +qu'on aime et le devoir accompli. + +Cependant, son parti fermement arrêté, elle en différa, elle en retarda +l'exécution; c'était chose si grave, si cruelle, de dire adieu +volontairement aux joies tranquilles du foyer, à la tendresse de la +famille, à l'amour. + +Mais madame Haupois-Daguillon, en lui parlant de Saffroy, vint +l'arracher à ses hésitations. + +--Tu as réfléchi à ce que je t'ai dit? lui demanda-t-elle un soir. + +--Oui, ma tante. + +--Bien réfléchi, n'est-ce pas, en jeune fille raisonnable? + +--Oui, ma tante, bien réfléchi, longuement au moins et avec toute +l'attention dont je suis capable. + +--Et qu'as-tu décidé au sujet de Saffroy? Ton oncle, qui lui aussi t'a +demandé de réfléchir, voudrait savoir comme moi ce que tu as décidé; il +y a pour nous urgence à ce que tu te prononces. + +--Voulez-vous me donner jusqu'à demain soir, je vous écrirai? + +--Pourquoi écrire quand nous pouvons nous expliquer de vive voix, +franchement, amicalement? + +--Si vous le voulez, j'aime mieux écrire; je dirai ainsi moins +difficilement ce que j'ai à vous dire. + + + + +XVIII + + +En disant à sa tante qu'il lui serait moins difficile d'écrire que de +parler, Madeleine ne se flattait pas de la pensée que cette lettre +serait facile,--dans sa position rien n'était facile, ni lettres, ni +paroles, ni actes. + +Mais ce n'était pas devant les difficultés qu'elle devait s'arrêter, +c'était devant les impossibilités, et encore devait-elle les affronter, +quitte à être vaincue. + +Lorsqu'elle fut seule dans sa chambre, elle se mit à écrire cette +lettre: + +«Ma chère tante, + +«C'est à mon oncle aussi bien qu'à vous que j'adresse cette lettre; +c'est vous deux avant tout que je veux remercier du tendre accueil que +j'ai reçu dans cette maison. Avec les douces pensées qui m'emplissent le +coeur lorsque je songe à l'affection que vous m'avez montrée ce m'est un +profond chagrin de ne pas pouvoir vous prouver ma reconnaissance en me +rendant à vos désirs. + +«Mais je ne deviendrai jamais la femme d'un homme que je n'aimerai pas, +et je n'aime pas M. Saffroy, malgré toutes les qualités que je lui +reconnais. + +«Je sens qu'une pareille réponse me crée des devoirs et que, puisque je +refuse l'existence fortunée que dans votre généreuse tendresse vous +vouliez m'assurer, c'est à moi de prendre désormais la direction de +cette existence. + +«En demandant à mon oncle les moyens de travailler, je ne cédais pas à +un caprice, mais à une volonté posée et arrêtée, celle de pouvoir +prendre librement la responsabilité de mes déterminations. Mon oncle a +cru devoir me refuser. Je respecte les raisons qui l'ont guidé, mais il +m'est impossible de les accepter. + +«Je dois travailler et, puisque je veux avoir la liberté de mes +résolutions et de mes actes, gagner moi-même par le travail cette +liberté. + +«Je comprends qu'il m'est impossible d'exécuter ma volonté en restant +près de vous; demain j'aurai donc quitté cette maison où j'ai été si +tendrement reçue. + +«Je vous prie de ne pas faire faire de recherches pour me découvrir, en +tous cas je vous préviens que mes dispositions sont prises pour qu'on ne +puisse pas me retrouver; je veux poursuivre jusqu'au bout +l'accomplissement de ce que je crois un devoir, et vous sentez bien, +n'est-ce pas, que pour cela je dois me mettre à l'abri de vos +reproches. Si je n'avais craint de faiblir en face de vous qui l'un et +l'autre m'avez témoigné, en ces dernières circonstances, une tendresse +si douce à mon coeur, est-ce que je ne me serais par expliquée +franchement au lieu de vous écrire cette lettre que mes larmes +interrompent à chaque ligne? + +«Permettez-moi de vous embrasser tous deux et laissez-moi vous dire que +je vivrai avec votre souvenir et avec la pensée de rester digne de votre +affection, si vous voulez bien me la conserver. + +«MADELEINE HAUPOIS» + +Cette lettre achevée, il lui en restait une autre à écrire, car elle ne +voulait pas sortir de cette maison où elle avait été amenée par Léon, +sans qu'il fût prévenu de son départ. + +Mais avec lui aussi elle ne pouvait pas tout dire. + +«Tu m'as fait promettre de t'écrire, mon cher Léon, dans le cas où l'on +me parlerait de mariage. On m'en a parlé. Ton père et ta mère m'ont +demandé de devenir la femme de M. Saffroy. Comme je ne puis pas l'aimer, +j'ai refusé malgré les instances de mon oncle et de ma tante qui, je te +l'assure, ont été vives. + +«Si je ne t'ai pas appelé à mon aide comme je t'avais promis de le +faire, c'est que j'ai été retenue par cette considération que tu ne +pouvais venir à mon secours qu'en te mettant en opposition avec ton père +et ta mère, en les blessant, en te fâchant avec eux peut-être. + +«Je dois me défendre seule, et pour cela je n'ai qu'un moyen: quitter +cette maison et vivre de mon travail. + +«Pardonne-moi de ne pas te dire où je me retire; je ne le puis, sachant +bien que tu viendrais m'y offrir ta protection; ce que je ne peux pas +accepter dans la maison de ton père, je le puis encore moins hors de +cette maison. + +«Il faut donc que nous ne nous voyions pas. Ce m'est, ai je besoin de te +le dire, un cruel chagrin, et tel qu'il m'a fait différer longtemps +l'exécution d'une résolution qui, quoi qu'il nous en coûte à tous, doit +s'accomplir. + +«Où que je sois, je vivrai avec le souvenir de ton affection. + +«Toi, je l'espère, tu ne me fermeras pas ton coeur; ce me sera un +soutien dans la vie, où je vais entrer seule et rester seule, de savoir +et de me dire que tu penses avec tendresse à ta pauvre + +«MADELEINE.» + +Après avoir écrit cette lettre, elle resta longtemps perdue dans ses +pensées et accablée sous le poids de son émotion. + +C'était fini, elle ne le verrait plus. Aimant et n'ayant pas été aimée, +elle n'aurait pas dans toute sa vie le souvenir d'une journée d'amour et +de bonheur, et elle avait dix-neuf ans. + +Derrière elle, rien; devant elle, rien que l'inconnu. + +Quand elle s'éveilla, son plan était tracé. + +Ordinairement on la laissait seule le matin dans l'appartement de la rue +de Rivoli; elle profiterait de ce moment, et, après avoir éloigné les +domestiques sous un prétexte quelconque, elle irait elle-même chercher +un fiacre sur lequel elle ferait charger ses malles par un +commissionnaire. + +Les choses s'arrangèrent à souhait pour le succès de son dessein: la +cuisinière était sortie pour aller à la halle, elle envoya en course le +valet de chambre ainsi que la femme de chambre, et alors elle put aller +chercher son fiacre et son commissionnaire. + +Lorsque le commissionnaire fut sorti, emportant sur son dos la dernière +caisse, Madeleine resta un moment immobile au milieu de cette chambre où +elle avait cru que s'écoulerait sa vie, où elle était restée si peu de +temps. + +Elle alla s'agenouiller devant le portrait de Léon, comme dans la nuit +où il lui avait parlé, et, l'ayant embrassé, elle s'enfuit sans se +retourner: le bruit de la porte qu'elle tira pour la fermer lui écrasa +le coeur, et en descendant l'escalier elle fut obligée de s'appuyer sur +la rampe. + +Elle se fit conduire à la gare Saint-Lazare, où elle prit un billet pour +Argenteuil. À Argenteuil, elle descendit du train et se promena pendant +une demi-heure. Puis, revenant au chemin de fer, elle prit un billet +pour Paris (gare du Nord), où elle arriva deux heures après avoir quitté +Paris (gare de l'ouest). Si on la cherchait, il y avait bien des chances +pour qu'on ne devinât pas cet itinéraire; on la croirait plutôt partie +pour Rouen. + +Arrivée à la gare du Nord, elle y laissa ses bagages, se proposant de +venir les prendre quand elle aurait un logement, et tout de suite elle +se mit en route, mais à pied, pour les Batignolles, où elle voulait +chercher ce logement. C'était la première fois qu'elle sortait seule +dans les rues de Paris; mais ce qui l'eût assez vivement troublée +quelques jours auparavant ne pouvait plus l'inquiéter ou l'émouvoir; +elle avait maintenant bien d'autres dangers à braver, et de plus +sérieux. + +Si elle avait été libre, elle aurait pris une chambre dans une maison +meublée ou dans une pension bourgeoise, ce qui eût été beaucoup plus +simple et beaucoup plus facile pour elle; mais quand on est fille de +magistrat on a maintes fois entendu parler des lois de police qui +régissent les maisons meublées ou les hôtels, et l'on sait que c'est là +qu'on s'adresse tout d'abord pour trouver les gens qu'on recherche; il +ne fallait pas que son oncle la trouvât. + +Elle se logerait donc chez elle dans ses meubles, ce qui, en changeant +de nom, rendrait les recherches presque impossibles. + +Après avoir marché pendant trois heures dans les rues les plus +tranquilles de Batignolles, et monté cinq ou six cents marches, elle +trouva enfin dans le quartier qui s'incline vers la plaine de Clichy, +cité des Fleurs, au dernier étage d'une modeste maison, une chambre et +un cabinet qui étaient vacants et à peu près habitables. + +Les deux pièces étaient mansardées; mais, par la fenêtre de la chambre, +on apercevait un coin de campagne par-dessus des cheminées d'usines, et, +tout au loin, un horizon qui se confondait avec le ciel. Cela coûtait +deux cent quarante francs par an; et, comme elle arrivait de la province +sans pouvoir indiquer quelqu'un chez qui on pouvait prendre des +renseignements, on lui fit payer un terme d'avance. + +Elle n'avait plus qu'à acheter les meubles qui lui étaient +indispensables: un lit avec sa literie, une chaise en paille, quelques +objets de toilette et cinq ou six ustensiles de cuisine: casserole, +gril, assiettes, verres, couteau, cuillère et fourchette. + +Au moment où la nuit tombait, elle se trouva seule dans sa chambre, au +milieu des meubles et des objets qu'on venait de lui apporter. + +Elle avait juré qu'elle serait forte, et cependant, quoi qu'elle fît, +elle ne put retenir ses larmes. + +Seule! + + + + +XIX + + +Elle était résolue à ne pas perdre de temps et à chercher immédiatement +le professeur qui voudrait bien la prendre pour élève. + +Le lendemain matin, elle s'habilla pour commencer ses visites, et +quittant ses vêtements de deuil, qui, lui semblait-il, devaient la faire +remarquer et par là mettre sur ses traces, si, comme cela était +probable, on la cherchait, elle revêtit une de ses anciennes robes qui, +sans être noire, était cependant de couleur sombre. + +Le professeur auquel elle voulait s'adresser était un ancien chanteur +retiré du théâtre depuis quatre ou cinq ans, et qui avait quitté la +scène en pleine possession de son talent ainsi que de ses moyens. Sans +se conquérir un de ces noms glorieux qui s'imposent à une époque et la +datent, il s'était placé cependant parmi les trois ou quatre bons +artistes de son temps. Assez mal doué par la nature qui ne lui avait +donné qu'une voix ingrate et qu'un extérieur peu agréable, c'était à +force de travail, d'études, de volonté et d'intelligence qu'il était +arrivé à cette position. Le succès avait été d'autant plus lent qu'il +n'avait été aidé par aucun de ces petits moyens qu'emploient si souvent +ceux qui veulent réussir à tout prix: la réclame, la bassesse ou +l'intrigue. Honnête homme, galant homme dans la vie, il avait voulu +l'être,--ce qui est plus difficile,--même au théâtre, et il l'avait été; +aussi, lorsque dans la conversation on voulait citer un artiste qui +honorait sa profession, son nom se présentait-il toujours le premier: +«Voyez Maraval.» C'était non-seulement par ces qualités qu'il s'était +imposé aux sympathies bourgeoises, mais c'était encore par la fortune: +économe, soigneux, rangé, il avait mis de côté la grosse part de ce +qu'il avait gagné, et en ces dernières années il s'était fait construire +avenue de Villiers un petit hôtel qui rehaussait singulièrement la +considération dont il jouissait dans un certain monde. C'était là qu'il +vivait bourgeoisement, entre son fils, avocat distingué, et son gendre, +associé d'une maison de soieries de la place des Victoires; bon époux, +bon père, bon bourgeois de Paris, il n'avait plus d'autre ambition que +de former des élèves dignes de lui. + +Sans l'avoir jamais vu autre part qu'au théâtre, Madeleine savait tout +cela, et c'était ce qui l'avait déterminée à s'adresser à lui. +N'avait-il pas tout ce qu'elle pouvait désirer: le talent et +l'honnêteté? + +Sortant de la cité des Fleurs, elle se dirigea vers l'avenue de +Villiers, où elle ne tarda pas à arriver; mais, ignorant où demeurait +Maraval, elle demanda son adresse à un sergent de ville du quartier, qui +de la main lui désigna une petite maison bâtie dans le style moitié +romain, moitié égyptien, avec une décoration polychrome pour la façade. + +Son coeur battit fort lorsqu'elle souleva le marteau de bronze vert +appliqué sur une porte peinte en rouge étrusque. M. Maraval était +occupé, il donnait une leçon et ne serait libre que dans une demi-heure. +Elle attendit dans un petit salon, dont les murs étaient couverts de +portraits (lithographies, photographies), offerts «à mon cher camarade, +à mon cher maître, à mon cher ami Maraval». + +Au bout d'une demi-heure la porte s'ouvrit et Maraval, vêtu d'un +pantalon gris et d'une redingote noire boutonnée, parut devant elle; de +la main il lui fit signe d'entrer et elle se trouva dans un vaste +atelier tendu de tapisseries anciennes, dans l'ameublement duquel +respirait un ordre méticuleux. + +--Qui ai-je l'honneur de recevoir? demanda Maraval en lui indiquant de +la main un fauteuil. + +--Mademoiselle Harol. + +C'était le nom qu'elle avait choisi et sous lequel elle voulait être +connue désormais, non-seulement au théâtre, mais dans le monde. + +C'était à elle d'expliquer le but de sa visite, et si grand que fût son +trouble, il fallait qu'elle parlât. + +--Je viens, dit-elle, vous demander si vous voulez bien me donner des +leçons. + +Sans répondre, Maraval fit un signe qui pouvait passer pour un +assentiment. + +Madeleine continua: + +--Je ne suis pas tout à fait une commençante, j'ai travaillé, j'ai même +beaucoup travaillé. + +--Avec qui, je vous prie? + +Madeleine avait prévu cette question et elle avait préparé sa réponse en +conséquence. + +--Je ne suis pas de Paris, j'habite la province, Orléans. + +--Je connais les bons professeurs d'Orléans; est-ce Ferriol, qui a été +votre maître, Delecourt, ou Bortha? + +--J'ai travaillé sous la direction de mon père, qui n'était point +artiste de profession. + +--Ah! très bien, dit Maraval avec un geste involontaire qu'il était +facile de comprendre. + +Madeleine le comprit et vit que Maraval avait son opinion faite sur les +professeurs qui n'étaient point artistes de profession; il fallait donc +effacer au plus vite et tout d'abord cette mauvaise impression. + +--Voulez-vous me permettre de vous dire un morceau? demanda-t-elle. + +--Volontiers. Soprano, n'est-ce pas? + +--Oui, monsieur. Que voulez-vous? + +--Ce que vous voudrez vous-même, vous pouvez vous accompagner? + +--Oui, monsieur. + +Avec une politesse où il y avait une légère nuance d'ennui, il lui +montra un piano. + +Elle s'assit. Autant elle s'était sentie faible quelques instants +auparavant, autant maintenant elle était résolue. + +Sa pensée n'était plus dans ce salon, mais plus loin, à Saint-Aubin, +dans le cimetière où son père reposait, et c'était le souvenir de ce +père bien-aimé qu'elle invoquait. + +C'était son jugement que Maraval allait prononcer: elle voulut qu'il +fût rendu en connaissance de cause, et elle choisit le grand air du +_Freyschutz_. + +Aux premières mesures Maraval, qui avait gardé son attitude composée, +prêta l'oreille. + +Madeleine commença le récitatif: + + Le calme se répand sur la nature entière. + +Maraval ne la laissa pas aller plus loin: + +--Parfait! s'écria-t-il, brava, brava, tous mes compliments à la +pianiste et à la chanteuse; vous avez choisi un morceau aussi difficile +pour l'une que pour l'autre, et il est inutile que vous alliez plus loin +pour que je voie de quoi vous êtes capable; mais pour mon plaisir je +vous demande la grâce de continuer. + +Jamais parole plus douce n'avait caressé son oreille, jamais +applaudissements ne l'avaient si profondément émue: les portes du +théâtre s'ouvraient devant elle. + +N'étant plus paralysée par l'émotion, elle se livra entièrement, et +quand elle eut achevé cet air qui a fait le désespoir de tant de +chanteuses de talent, les applaudissements de Maraval recommencèrent, +non pas insignifiants dans leur banalité mais tels qu'un maître pouvait +les donner. + +--Alors, demanda Madeleine timidement, vous croyez que je pourrais +bientôt débuter au théâtre? + +Instantanément, la physionomie souriante de Maraval changea: + +--Au théâtre, s'écriait-il, c'est pour le théâtre que vous me consultez? + +--Mais oui. + +--J'ai cru qu'il s'agissait du monde et des salons, et je ne retire rien +de ce que j'ai dit: la nature a été généreuse pour vous et vous avez +acquis un talent remarquable, mais le théâtre demande autre chose. + +Alors, changeant brusquement de ton et mettant brusquement ses mains +dans ses poches. + +--Ça n'est plus ça, ma chère enfant. + +La chute fut écrasante, et Madeleine resta un moment anéantie. + +Pendant ce temps, Maraval, qui s'était levé, avait tourné autour d'elle +en l'examinant curieusement. + +--Comment, s'écria-t-il, vous voulez entrer au théâtre, quelle mauvaise +fantaisie vous a passé par la tête? + +--Ce n'est pas une fantaisie, mais une raison impérieuse, la nécessité +non-seulement pour moi, mais encore pour ma famille. + +Et, sans tout dire, elle lui expliqua comment elle était obligée de se +faire chanteuse. + +--Pour gagner de l'argent, n'est-ce pas, dit Maraval, beaucoup d'argent +et de la gloire; vous voyez le théâtre de loin, c'est de près qu'il faut +le regarder à l'envers. + +Une fois encore il la regarda longuement; mais cette fois Madeleine crut +remarquer que ce n'était plus seulement de la curiosité qui se montrait +dans ses yeux, c'était plus, c'était mieux, c'était de la sympathie, et +de l'intérêt. + +--Qui vous a conseillé de vous adresser à moi? demanda-t-il. + +--Personne: je suis venue à vous pour ce que je savais de vous. + +--De moi, le chanteur? + +--De vous le chanteur et de vous monsieur Maraval. + +--Ah! + +Et il laissa paraître un sourire de satisfaction. + +Puis, après avoir marché pendant quelques minutes de long on large dans +le salon, il vint s'asseoir près de Madeleine. + +--Mademoiselle, dit-il, le témoignage, de confiance et d'estime que vous +m'avez donné en venant ici m'impose un devoir, celui de vous éclairer. +Bien que je n'aie pas l'honneur de vous connaître depuis longtemps, il +ne m'est pas difficile de voir que vous êtes une jeune fille bien +élevée, distinguée, intelligente, instruite, pleine de pureté, +d'innocence et d'ignorance, cela saute aux yeux; laissez-moi donc vous +le dire, ce n'est point un compliment banal, et je ne parle de ces +qualités que pour pouvoir justifier le rôle que je crois devoir prendre +auprès de vous; soyez convaincue que ce que j'ai à vous dire est tout à +fait en dehors du jugement que j'ai pu porter sur votre talent tout à +l'heure. Il est possible qu'après un certain temps d'études sérieuses ce +talent se développe et devienne un grand talent; mais il est possible +aussi qu'il ne se développe pas et qu'il reste ce qu'il est en ce +moment, supérieur dans le monde, j'en conviens volontiers, insuffisant +au théâtre. Là n'est donc pas absolument la question. Elle est où ma +conscience la place: dans la carrière que vous voulez embrasser, et +c'est là ce qui m'oblige à vous éclairer sur les terribles difficultés, +sur les insurmontables difficultés que vous voulez affronter sans les +connaître. Mon âge et mon expérience me donnent pour cela une autorité, +qui, je l'espère, vous fera réfléchir sérieusement pendant qu'il en est +temps encore. Vous m'écoutez, n'est-ce pas? + +--Si je vous écoute! Oh! oui monsieur. + +--L'existence d'un comédien et surtout celle d'une comédienne est, mon +enfant, la plus difficile et la plus misérable des existences. Ne croyez +pas que j'exagère. Regardez autour de vous. Voyez dans quelles +conditions on débute ordinairement, je ne dis pas sur les petits +théâtres, qui ne doivent pas nous occuper, mais sur une scène honorable. +Il faut dix ans et beaucoup de talent pour arriver à une situation qui +soit moins précaire que celle des premières années, et vous voyez +combien peu y arrivent, combien au contraire, même avec beaucoup de +talent, restent dans des positions effacées. C'est là une cruelle +blessure, qui n'est rien cependant auprès de celles que vous font chaque +jour les rivalités: la jalousie, l'envie, la calomnie vous attaquent de +tous les côtés; il faut se défendre, et dans cette lutte les hommes +laissent une bonne partie de leur amour-propre et de leur dignité, les +femmes se perdent infailliblement. Je vous parlais de vos qualités tout +à l'heure; elles seraient justement des défauts, de grands défauts pour +cette existence: l'honnêteté, la distinction, la bonne éducation, que +voulez-vous qu'on en fasse, et si vous croyez pouvoir les conserver, +vous vous trompez; ce n'est pas en restant ce que vous êtes aujourd'hui +que vous surmonterez jamais les obstacles que je vous signale, jamais, +vous entendez, jamais. Maintenant avez-vous pensé au public, à sa +frivolité, à ses caprices; avez-vous pensé à la critique, à son +incapacité, à son ignorance, à ses exigences? J'ai quitté le théâtre dix +ans plus tôt que je ne devais par peur de l'un et par dégoût de l'autre. +Laissez-moi vous ouvrir les yeux, ma chère enfant, et donnez-moi la +satisfaction de vous sauver d'une vie qui ne doit pas être la vôtre. +Tout, tout plutôt que le théâtre pour une femme. Mais voyons, +regardez-moi, n'êtes-vous pas charmante, mariez-vous donc: vous êtes +faite pour être aimée et pour aimer. Je ne sais si vous êtes convaincue, +mais j'ajoute que je refuse de vous donner des leçons, car ce serait +vous aider dans votre suicide. Je refuse positivement. + +À ce moment, deux enfants entrèrent bruyamment dans le salon, un petit +garçon et une petite fille. + +--Mais viens donc déjeuner, grand-père, cria celle-ci, c'est moi qui ait +fait cuire ton oeuf, il va être froid. + +Madeleine se leva. + +D'un coup d'oeil Maraval embrassa ses deux petits enfants, et les lui +montrant: + +--Voilà ce qu'il y a seulement de vrai et de bon dans la vie, dit-il; +mariez-vous, mariez-vous, ma chère enfant. Je suis sûr que dans quelques +années, tenant vos bébés par la main, vous viendrez me remercier de mes +conseils. Au revoir, mademoiselle. + + + + +XX + + +Lorsqu'elle se trouva dans l'avenue de Villiers, elle resta un moment +sans savoir de quel côté tourner ses pas. + +Rentrer chez elle? Elle n'en eut pas la pensée. Non pas qu'elle n'eût +point été touchée par ce que Maraval venait de lui dire avec un accent +si convaincu et si sympathique; elle en avait été bouleversée au +contraire, et elle ne doutait point que tout cela ne fût parfaitement +vrai; mais, quand les dangers qu'on venait de lui faire toucher du doigt +seraient mille fois plus terribles qu'elle ne les avait vus, ils ne +pouvaient pas l'arrêter. Elle s'abaisserait en se faisant comédienne. Eh +bien, ne le savait-elle pas avant d'entendre Maraval? Plutôt que de +subir cet abaissement, elle devait se marier. En théorie, cela pouvait +être vrai, mais Maraval ne connaissait pas sa situation personnelle. +C'était, au contraire, dans le mariage, qu'était pour elle l'abaissement +le plus déshonorant. + +Il fallait qu'elle fût chanteuse; et, puisque s'était pour elle le seul +moyen de ne pas laisser déshonorer la mémoire de son père et de ne pas +flétrir son amour, il le fallait malgré tout et malgré tous. + +C'est-à-dire que pour le moment il fallait qu'elle trouvât un maître qui +la mît au plus vite en état de paraître sur un théâtre, puisque Maraval, +par intérêt et par sympathie pour elle, refusait d'être ce maître. + +Mais où était-il, ce maître? + +Debout devant la porte de Maraval, immobile, réfléchissant et ne +trouvant rien, elle se sentait perdue dans ce Paris immense, la lumière +sur laquelle elle avait tenu les yeux fixés, et qui l'avait guidée, +venant de s'éteindre tout à coup. + +Sa mémoire troublée ne retrouvait même plus les noms des maîtres qui +quelques jours auparavant lui étaient vaguement connus. + +Cependant elle ne pouvait pas rester immobile dans cette avenue, où les +passants la regardaient curieusement; elle se mit en route vers Paris. +En marchant, une bonne inspiration, une idée, se présenteraient sans +doute à son esprit. + +Elle arriva ainsi jusqu'aux environs de la Trinité, où l'enseigne et la +devanture d'un cabinet de lecture lui suggérèrent enfin ce qu'elle avait +à faire. Elle entra dans ce cabinet de lecture et demanda un almanach +des adresses. À l'article des professeurs et compositeurs de musique +elle trouva le nom qu'elle avait vainement demandé à sa mémoire: Lozès, +rue Blanche. + +Ce qu'elle savait de Lozès, c'était qu'il était chanteur assez médiocre, +mais par contre bon professeur: au moins jouissait-il de cette +réputation; il dirigeait une sorte de petit conservatoire où il avait +pour élèves une bonne partie de ceux qui ne suivent pas les cours du +vrai. Il faisait souvent jouer et chanter ses élèves en public, et +plusieurs de ceux qu'il avait formés avaient obtenu des succès +retentissants en ces dernières années. + +Elle monta la rue Blanche jusqu'au numéro que l'almanach lui avait +indiqué; mais, n'étant plus sous l'oppression du trouble qui l'avait +saisie en sortant de chez Maraval, le sentiment des dangers qu'elle +courait lui revint; si on allait la reconnaître! et il lui semblait que +chacun de ceux qui la regardaient étaient des amis ou des employés de +son oncle; alors elle assurait d'une main fébrile le voile épais qui lui +cachait le visage. + +L'école de Lozès était située au fond d'une cour, dans un atelier vitré +qui avait servi autrefois à un photographe; et on y arrivait de +plain-pied après avoir traversé un petit vestibule, sans que personne +fût dans ce vestibule pour vous recevoir ou vous annoncer. + +Lorsque Madeleine eut poussé la porte de ce vestibule, elle s'arrêta un +moment sans oser entrer. + +Au fond de l'atelier, un jeune home à la figure énergique et de carrure +athlétique chantait le grand air de _Rigoletto_, qu'un gros homme au +teint jaune, vêtu d'une robe de chambre crasseuse et chaussé de +chaussons de feutre, écoutait, assis dans un vieux fauteuil, en roulant +des yeux blancs,--Lozès, sans aucun doute, qui donnait une leçon; et ce +n'était pas le moment de le déranger. + +Cependant, comme Madeleine ne pouvait pas rester immobile au milieu de +l'atelier, elle regarda autour d'elle pour voir si elle ne trouverait +pas une place où elle pourrait attendre sans attirer l'attention. Déjà +les gros yeux blancs de Lozès, qui s'étaient fixés sur elle à son +entrée, ne l'avaient que trop intimidée. Dans un coin formant +enfoncement, elle aperçut deux vieilles femmes de tournure vulgaire et +bizarrement accoutrées, assises sur des banquettes; elle se dirigea +doucement de leur côté et s'assit derrière elles. + +Aussitôt elles se retournèrent, et longuement, attentivement elles la +dévisagèrent, en tachant de percer son voile. + +--C'est-y pour prendre une leçon de môsieu Lozès que vous venez? demanda +l'une d'elles à voix basse. + +Madeleine sans répondre fit un signe affirmatif. + +--Pour lors faut attendre, parce que ct'homme il n'aime pas a été +dérangé. + +L'autre alors prit la parole, et son ton noble, emphatique, théâtral, +contrasta singulièrement, avec celui de la première vieille; elle posa +une série de questions à Madeleine, qui ne répondit que par signes +exactement comme si elle avait été muette. + +Heureusement pour elle, la voix de Lozès vient faire taire les +vieilles: + +--Silence donc dans le coin des mères, cria-t-il, fermez vos boîtes. + +Le silence se fit aussitôt, et Madeleine délivrée put suivre la leçon. + +L'élève chantait: + + Cour-ti-sans race vi-le ... et dam-né-e + Ren-dez-moi ma fil-le infor-tu-née. + +Lozès sauta de son fauteuil. + +--Mais va donc, s'écria-t-il, va donc, de la vigueur, de l'âme; quel +pot-à-feu à remuer que ce garçon-là. + +Et il lui allongea un vigoureux coup de poing dans le dos. + +L'élève recommença avec le même calme, exactement comme s'il donnait la +bénédiction aux «cour-ti-sans race vi-le». + +Lozès était resté près de lui dans un état de violente exaspération; +tout à coup il lui allongea deux ou trois bourrades en l'apostrophant +grossièrement. + +Alors cet hercule, qui était dix fois plus fort que ce gros bonhomme, se +mit à pleurer et à beugler: + +--Je ne peux pas, ce n'est pas dans ma nature ... ure ... ure.... + +--Eh bien! animal, si ce n'est pas dans ta nature, va-t-en beugler avec +les veaux. À un autre. + +Une jeune fille sortit d'un coin et s'avança auprès du fauteuil où Lozès +s'était rassis: elle avait quinze ou seize ans à peine, jolie, élégante +et couverte de bijoux, au cou, aux bras, aux mains. + +Au moment où elle ouvrait la bouche, Lozès l'arrêta: + +--Dis donc, toi, je t'ai déjà fait remarquer qu'on devait m'embrasser en +arrivant; si cela ne te va pas, dis-le. + +La jeune fille ne dit rien, mais s'avançant vers Lozès qui, sans se +lever, tendit son cou vers elle, elle l'embrassa sur sa joue rasée, qui, +de loin, paraissait toute bleue. + +La bruit de ce baiser fit frissonner Madeleine de la tête aux pieds, et +son coeur se souleva. Et quoi! elle aussi, elle devrait embrasser ce +comédien! + +La pensée lui vint de se sauver au plus vite, mais la réflexion la +retint; il fallait persévérer quand même. + +La leçon avait commencé, mais elle n'alla pas loin. + +--Ce n'est pas ça, s'écria Lozès, arrête, et va t'asseoir sur cette +chaise là-bas; tu croiseras tes bras derrière et tu respireras +fortement; tu t'arrangeras pour que ta respiration descende sans remuer +la poitrine. À un autre. + +Un ténor vint remplacer la jeune fille aux bijoux, qui alla s'asseoir +sur sa chaise et s'appliqua à faire descendre sa respiration. + +Ou bien Lozès n'était pas de bonne humeur, ou bien il avait mauvais +caractère, car le jeune ténor avait à peine dit quelques mots, qu'il se +fâcha: + +--Toi, je t'ai déjà dit de choisir; veux-tu chanter à la manière +française, en ouvrant la bouche en rond, ou bien à la manière italienne, +en l'ouvrant en large et en souriant; tu as une tête à sourire, souris +donc; ça charmera les femmes. + +Le ténor recommença en ouvrant si largement la bouche qu'il montra +toutes ses dents. + +Tout en l'écoutant, Lozès surveillait la jeune fille, qui avait été +s'asseoir sur sa chaise; tout à coup, il courut à elle et la fit lever: + +--Qu'on m'apporte un matelas, cria-t-il. + +Alors, prenant la jeune fille par le bras et la poussant brusquement: + +--Couche-toi là-dessus, dit-il, étale-toi tout de ton long et en mesure, +tu diras do, do, do, do. + +Malgré la gravité de sa situation, Madeleine ne put retenir un sourire. + +La leçon avait été reprise, mais bien que Madeleine voulût y apporter +attention, elle fut distraite par un chuchotement de voix derrière elle; +machinalement elle tourna la tête; elle ne vit qu'une petite porte +fermée. C'était de derrière cette porte que venait ce chuchotement, +auquel se mêlait depuis quelques instants comme un bruit de baisers +étouffés. + +Madeleine, comme beaucoup de musiciens, avait l'ouïe d'une finesse +extrême, et bien souvent elle entendait distinctement ce que d'autres ne +soupçonnaient même pas. Cependant ces chuchotements étaient si forts +qu'elle fut surprise qu'ils n'éveillassent point la curiosité de ses +voisines. + +Brusquement l'une d'elles se leva et courut à la petite porte: + +--Ursule, je t'y prends encore à te faire embrasser dans les escaliers, +viens ici, petite peste, et ne me quitte plus. + +Madeleine eût voulu boucher ses oreilles, comme quelques instants +auparavant elle eût voulu fermer ses yeux; et une fois encore elle se +demanda si elle ne devait pas sortir immédiatement de cette maison, +mais, se raidissant contre le dégoût qui l'envahissait, elle resta. + + + + +XXI + + +Cependant la présence de Madeleine avait produit une certaine sensation: +on avait remarqué cette jeune femme qui, par sa toilette et sa tenue, +ressemblait si peu aux élèves qui venaient ordinairement chez Lozès, et +trois ou quatre jeunes gens se rapprochant peu à peu avaient fini par +s'asseoir sur les banquettes, et ils s'étaient mis à la regarder, la +toisant des pieds à la tête, l'examinant, la déshabillant comme si elle +avait été exposée là pour leur plaisir. + +Bien qu'elle évitât de tourner ses yeux de leur côté, elle avait senti +le feu de ces regards braqués sur elle et le rouge lui était monté au +visage. + +C'étaient ses camarades, ces jeunes gens qui marchaient, s'asseyaient, +se mouchaient avec des poses scéniques, la tête de trois quarts, le +poing sur l'épaule, le sourire aux lèvres, s'écoutant entre eux comme on +écoute au théâtre avec des attitudes fausses. + +Demain elle devrait leur donner la main et les laisser la tutoyer, +puisque entre eux ils se tutoyaient tous «Bonjour, ma petite +chatte.--Comment vas-tu, ma vieille?» + +Lozès annonça que c'était fini «pour aujourd'hui.» + +Enfin, elle allait pouvoir approcher ce maître terrible, et, tout de +suite, pendant que les élèves s'empressaient joyeusement vers la porte +de sortie, elle se dirigea vers le fauteuil où Lozès était resté assis. + +À mesure qu'elle avança, elle se sentit enveloppée par un regard +curieux. + +Arrivée près de lui, elle le salua, et, comme elle avait tout son +courage, elle lui expliqua bravement ce qui l'amenait: + +--Je voudrais entrer au théâtre, dit-elle d'une voix qui, malgré ses +efforts, était tremblante, et je viens vous demander vos leçons. + +Il n'avait pas bougé de dessus son fauteuil; la tête renversée, il la +regarda un moment sans rien dire, puis, comme s'il n'était pas satisfait +de son examen, il lui fit signe de reculer de quelques pas; alors, avec +son accent méridional: + +--Défaites-moi un peu votre chapeau, je vous prie, et votre paletot. + +Elle obéit, décidée à tout. + +--Bon, dit-il après l'avoir regardée en dodelinant de la tête avec +approbation, pas mal, pas mal. + +Et comme elle rougissait sous ce regard qui était un outrage pour son +innocence de jeune fille: + +--Vous savez que vous êtes jolie, n'est-ce pas? continua-t-il; vous avez +le type d'Ophélia, ce n'est pas mauvais, ça, et c'est rare; marchez un +peu. + +Elle se mit à marcher. + +--Présentez votre poitrine comme un bouquet; les épaules effacées; bien, +cela va; revenez. Qu'est-ce que vous savez? + +Madeleine répéta ce qu'elle avait déjà dit à Maraval. + +--Oh! oh! l'amateur de province, je n'ai pas confiance, dit Lozès; ils +sont _toc_ en province. Enfin, voyons, chantez-moi ce que vous voudrez. + +Elle proposa l'air du _Freyschutz_: puisqu'elle avait réussi auprès de +Maraval, Lozès ne serait pas plus difficile sans doute. + +Mais Lozès refusa: + +--Le style, c'est moi qui vous l'enseignerai; ce que je veux juger pour +le moment, c'est votre voix; savez-vous le _Brindisi_ de la _Traviata_? + +--Oui, Monsieur. + +--Eh bien! allez-y alors: je vous écoute. + +Et de fait il l'écouta attentivement, le coude appuyé sur le bras de son +fauteuil et le menton posé dans sa main. + +--Quand voulez-vous commencer? demanda-t-il aussitôt qu'elle se tut. + +--Vous m'acceptez? + +--À bras ouverts; retenez bien ce que vous dit Lozès, vous serez une +grande artiste. + +--Ah! monsieur! + +--Si vous travaillez et si vous suivez mes leçons, bien entendu; parce +que, vous savez, la nature sans l'art cela ne signifie rien. + +--Oui, monsieur, je travaillerai autant que vous voudrez; je vous +promets que vous n'aurez jamais eu d'élève plus attentive, plus +appliquée. + +--S'il en est ainsi, je vous donne ma parole qu'avant dix-huit mois vous +serez en état de débuter, et, comme débute une élève de Lozès, d'une +façon splendide; ces ânes du Conservatoire verront un peu ce que je sais +faire d'une élève qui est douée. + +Le moment était venu pour Madeleine d'expliquer sa situation, et les +dispositions dans lesquelles elle voyait Lozès lui donnaient du courage +et de l'espoir. + +Mais il ne la laissa pas aller jusqu'au bout. + +--Ah! non, ma petite, dit-il d'un ton brusque, je ne fais pas de ces +arrangements-là: je n'ai pas le temps; et puis pour vous, croyez-moi, +c'est une mauvaise affaire; il vaut mieux vous gêner et payer vos leçons +comptant; je vous en donnerai une par jour; c'est cinq cents francs par +mois qu'il vous faut; votre famille est ruinée me disiez-vous, eh bien, +une belle fille comme vous ne doit pas être embarrassée pour trouver +cinq cents francs par mois. + +Bien que Madeleine se fût promis de tout entendre sans broncher, elle ne +put pas ne pas se cacher le visage entre ses deux mains: la honte +l'étouffait. + +Puis elle fit quelques pas pour se retirer, désespérée. + +Il ne bougea pas de son fauteuil; mais comme elle s'éloignait lentement, +parce que ses yeux troublés la guidaient mal, il la rappela tout à coup. + +--Voyons, ne vous en allez pas comme ça; et tout d'abord croyez bien que +je suis fâché de ne pas vous donner des leçons; je sens qu'on peut faire +quelque chose avec vous: aussi je veux vous aider. Cela vous coûtera +peut-être cher, très-cher même. + +--Jamais trop cher, je suis prête à tous les sacrifices. + +--Ce que je ne peux pas faire pour vous, un autre peut-être le fera. Si +nous étions en Italie, poursuivit Lozès, rien ne serait plus facile. Il +y a là des gens toujours disposés à se faire les entrepreneurs d'un +jeune homme ou d'une jeune fille ayant une belle voix. Et ce ne sont +pas des artistes, comme vous pourriez le croire; le plus souvent ce sont +des artisans, des menuisiers, des boutiquiers, n'importe qui, ils ont un +petit capital et ils l'emploient à l'exploitation de celui ou de celle +qu'ils ont découvert. Pour cela ils traitent soit avec les parents, soit +avec le sujet lui-même, c'est-à-dire qu'ils l'achètent pour un certain +temps. Pendant les premières années, ils lui donnent le logement, la +nourriture, l'habillement et surtout l'éducation musicale, et, en +échange, le jeune homme ou la jeune fille abandonne à son maître ce +qu'il gagne, ou plus justement partie de ce qu'il gagne, lorsqu'il +commence à gagner quelque chose. Mais nous ne sommes pas en Italie, me +direz-vous. C'est juste; seulement, il y a des Italiens à Paris. +Précisément, j'en connais un qui, après avoir fait ce métier pendant sa +jeunesse, s'est fixé à Paris en ces derniers temps et a ouvert, rue de +Châteaudun, une boutique de bric-à-brac, de curiosités, de meubles +italiens. Je l'irai voir. Je lui dirai ce que je pense de votre voix et +de vos dispositions. Puis, je lui demanderai s'il veut se charger de +vous. Mais, avant que je fasse cette démarche, il faut que vous me +disiez si vous, de votre côté, vous êtes disposée à accepter la +direction de mon homme, ainsi que les conditions qu'il vous imposera. + +--Avec reconnaissance et de tout coeur. + +--N'allez pas si vite et surtout ne vous emballez pas avec +Sciazziga,--c'est mon italien; défendez vos intérêts puisque vous êtes +orpheline et que vous n'avez personne pour vous protéger, c'est un +avertissement que je vous donne. Je connais le Sciazziga; il sera âpre; +vous, de votre côté, soyez ferme et ne lui cédez pas tout ce qu'il vous +demandera. Accordez-lui seulement la moitié de ses exigences, et ce sera +déjà beaucoup. Bien entendu n'allez pas lui dire cela. Je ne veux pas +paraître dans toute cette affaire, et c'est pour cela qu'à l'avance je +vous préviens. Plus tard je veux que vous vous souveniez de Lozès avec +reconnaissance. On vous dira peut-être bien des choses de lui; vous +répondrez alors: «Voilà ce qu'il a fait pour moi.» + +L'impression première produite par Lozès s'était un peu effacée: il +pouvait être brutal, vaniteux, ridicule, mais au fond ce n'était pas +certainement un méchant homme. + +Cette pensée fut un grand soulagement pour Madeleine: elle pourrait +honorer celui qui lui tendait la main. + +--Encore un mot, dit Lozès, je vous ai expliqué que notre homme se +chargerait de pourvoir à tous vos besoins. C'est beaucoup, mais ce n'est +pas tout. Vous êtes seule; que ferez-vous le jour où vous aborderez le +théâtre? Rien, n'est-ce pas. Vous laisserez les choses aller. Eh bien, +en agissant ainsi, elles n'iraient pas. Il vous faut quelqu'un d'actif, +d'intelligent, d'intrigant pour arranger vos engagements, pour préparer +vos succès, pour gagner ou éclairer la critique, qui ne voit que ce +qu'elle a intérêt à voir ou que ce qu'on lui montre: Sciazziga sera ce +quelqu'un, et grâce à lui le succès vous arrivera agréable et +appétissant, comme un poulet bien rôti arrive sur la table de ceux qui +ont un bon cuisinier, sans qu'ils aient senti l'odeur de la cuisine. +C'est quelque chose cela, en un temps comme le nôtre, qui n'est que de +réclame. Où voulez-vous que je vous envoie notre Italien? + +Elle rougit et balbutia en pensant à sa misérable mansarde. + +--Est-ce que vous n'êtes pas seule comme vous me le disiez? demanda +Lozès remarquant son embarras. + +--Oh! monsieur, s'écria-t'elle avec confusion. + +--Enfin vous demeurez quelque part, sans doute? + +--Oui, cité des Fleurs, à Batignolles; mais si M. Sciazziga vient dans +ma pauvre chambre, il sera, je le crains, mal disposé à m'accorder les +conditions que vous me conseillez d'exiger. + +--Je n'avais pas pensé à cela, ma pauvre enfant. Il vaut mieux qu'il +vous voie ici alors. Je lui donnerai rendez-vous. Revenez après-demain à +quatre heures. + +--Oh! monsieur, combien je suis touchée de votre bonté! + +--Vous verrez, ma petite, que bonté et talent sont synonymes: tout se +tient en ce monde; un homme qui a un grand talent est toujours bon. + + + + +XXII + + +Le surlendemain, à trois heures quarante-cinq minutes, elle entra chez +Lozès, qu'elle trouva seul dans l'atelier; Sciazziga n'était pas encore +arrivé. + +--J'ai vu notre homme, dit Lozès, il va venir; seulement, il est +possible qu'il se fasse attendre; c'est une malice italienne qui a pour +but de ne pas montrer trop d'empressement. Il est probable qu'il amènera +quelqu'un avec lui, car il n'a pas toute confiance en moi, et, avant de +s'engager, il aime mieux deux avis qu'un seul. Surpassez-vous donc et +faites bien attention qu'on vous demande aujourd'hui plus de voix que de +goût ou de savoir; pour Sciazziga, il s'agit de juger si votre voix +emplira l'Opéra, la Scala ou Covent-Garden; n'ayez pas peur de crier. + +Ce fut à quatre heures vingt minutes seulement que Sciazziga, suivi d'un +vieux petit bonhomme ratatiné, fit son entrée dans l'atelier de Lozès; +pour lui, c'était un homme de cinquante à cinquante-cinq ans, gras, +gros, souriant, ayant en tout la tournure et la figure d'un cuistre, +doucereux, mieilleux, obséquieux. Madeleine, qui malgré son émotion +l'observait anxieusement, éprouva à sa vue un mouvement répulsif; et +cependant il s'avançait vers elle en souriant, ne la quittant des yeux +que pour admirer un gros brillant qu'il portait à son doigt. + +Arrivé près d'elle, il la salua avec des grâces de théâtre, les bras +arrondis, le dos voûté, marchant en rond comme les comédiens qui veulent +remplir la scène. + +--La signora, n'est-_cé_ pas? dit-il avec un très-fort accent italien en +s'adressant à Lozès. + +--Apparemment. + +Alors, tirant un face-à-main en or et le braquant sur Madeleine, il se +mit à tourner autour d'elle. + +--_Çarmante, çarmante_, disait-il à chaque pas en souriant à son +acolyte; _figoure_ expressive, avec de la _nobilité_, belle taille, +_cévéloure_ splendide. + +Les marchands d'esclaves ou des maquignons n'eussent pas passé un +examen plus attentif de la marchandise qu'ils se proposaient d'acheter: +jamais Madeleine n'avait ressenti une pareille humiliation; elle était +pourpre de honte. + +--Et la signora nous _féra_ la grâce _dé_ nous _çanter oun_ morceau? + +Cette parole lui fut une délivrance; chanter, elle était là pour +chanter; elle échapperait ainsi à cet examen de sa personne. + +--Mon _çer_ ami _lé_ maestro Maffeo, continua Sciazziga, voudra bien +accompagner la signora. + +Pendant que Madeleine se dirigeait vers le piano, Lozès s'approcha +d'elle et, lui parlant à voix basse: + +--Chantez de votre mieux, il est inutile de crier; c'est Maffeo qui va +vous juger; il a été, dans son temps, un de nos meilleurs chefs +d'orchestre. + +Madeleine se sentit plus forte; chantant pour Maffeo et Lozès, elle +chanterait avec confiance. + +Parmi les morceaux qu'elle indiqua, Maffeo en choisit trois de style +différent, qui pouvaient la faire juger, et elle les chanta de son +mieux, ainsi que Lozès le lui avait recommandé. + +Sciazziga écouta, sans donner le moindre signe d'approbation ou de +blâme. + +Seul Lozès applaudit des mains et de la voix. + +--Si, si, dit Sciazziga, _qué cé_ n'est pas mal, _grazia_. + +Quant à Maffeo, son attitude était étrange; il semblait qu'il voulût +applaudir et qu'il n'osât pas. + +Lorsque Madeleine eut achevé son troisième morceau, elle crut que +Sciazziga allait dire s'il l'acceptait ou s'il la refusait; mais il n'en +fut rien. + +--Qu'il est nécessaire que _zé_ cause avec mon _çer_ ami Maffeo, +dit-il; pour cela _ze_ prie la signora de venir demain matin, _roue_ +Châteaudun, avec son _touteur_. + +--Je n'ai pas de tuteur. + +--Vous avez _plous_ de vingt _oun_ ans? + +--Je suis émancipée. + +--Ah! _diavolo, perfetto._ + +Et un sourire de satisfaction fondit sa large bouche jusqu'aux oreilles; +évidemment cela faisait son affaire. + +--_Qué zé_ pense que la signora voudra bien nous faire _lé_ plaisir de +_dézouner_ avec nous, à onze _houres_; nous causerons avant. + +Elle n'avait plus qu'à remercier et à se retirer, ce qu'elle fit; Lozès +la reconduisit jusqu'au vestibule, tandis que Maffeo et Sciazziga +s'entretenaient à voix basse. + +--Ne vous inquiétez pas, lui dit-il, l'affaire est conclue, tâchez de +vous défendre demain; à bientôt, ma chère élève. + +Naturellement elle fut exacte, et à onze heures précises, le lendemain, +elle entrait dans le magasin de bric-à-brac de la rue de Châteaudun. +Elle y trouva une grande femme enveloppée dans un châle des Indes usé et +la tête couverte d'un fichu de dentelle noire; elle pouvait avoir +cinquante ans environ et d'une ancienne beauté dont on voyait encore des +traces, il lui restait un air de grandeur et de noblesse qui n'est point +ordinairement le caractère distinctif des marchandes à la toilette; mais +avant d'être marchande, mise Sciazziga avait été chanteuse, et au milieu +de sa boutique, drapée dans son vieux cachemire, elle était toujours +Norma ou dona Anna. + +Sans quitter le fauteuil dans lequel elle était posée, elle répondit à +Madeleine que M. Sciazziga l'attendait dans une pièce qu'elle lui +indiqua d'un geste sculptural. + +Il était assis devant une table, avec une liasse de papiers devant lui, +en train d'écrire sur une feuille timbrée; l'entassement des meubles, +bahuts, chaises, fauteuils, casiers, était tel que Madeleine ne put que +difficilement arriver à cette table. + +--_Zé_ travaille pour vous, signora, dit Sciazziga; _lé_ petit +engagement _qué zé_ prépare, et qu'il est _zouste qué_ vous signiez, si +nous sommes d'accord. L'ami Maffeo pense _qué_ vous avez des +dispositions, _ma_ il vous faudra des _léçons_, des _étoudes_, toutes +_çoses_ qui coûtent très-_çer_. On ne sait pas combien _lé_ maestro +Lozès _sé_ fait payer _çer_; c'est _oune rouine_. + +Sa figure prit une expression désolée, en pensant aux exigences de +Lozès. + +--De _plous_, pour _oune_ personne comme vous, _zolie_, il faut _dé_ la +toilette, il faut un logement, _oune_ bonne _nourritoure_; c'est très +_outile_, la bonne _nourritoure_: tout cela fait _oune_ grosse somme de +dépenses, et pendant _plousieurs_ années; il est donc _zouste qué zé_ +rentre dans ces avances, et _qué zé_ fasse _oun_ bénéfice. Est-_cé +zouste_? + +--Très juste. + +--_Ençanté qué_ vous compreniez _qué zé souis_ l'homme de la _joustice_ +et aussi l'ami des artistes: _lé_ reste, entre nous, va maintenant aller +tout facilement. _Zousqu'au_ jour où vous aurez _oun_ engagement, je +payerai toutes vos dépenses, _léçons_, toilettes, _nourritoure_, +plaisirs, et très _larzement_; si vous _mé_ connaissiez, vous sauriez +combien _zé souis larze_, c'est _joustement_ pour _céla qué zé_ _né +souis_ pas _riçe_. Vous _dé_ votre côté, quand vous aurez _oun +engazement_, nous en _partazerons lé_ montant. + +Prévenue par Lozès, Madeleine attendait cette proposition, et elle avait +préparé sa réponse: + +--Pendant combien de temps? + +--_Zoustement_ c'est la question à débattre; il me semble honnête _dé_ +mettre dix ans. + +--En supposant que je gagne 40,000 fr. par an, c'est donc 200,000 francs +que vous toucherez? + +--Quarante mille francs par an! Mettons dix mille; c'est donc cinquante +mille _qué zé_ toucherai; mais pour _céla_ il faut _qué_ vous +_reoussissiez_, il faut _qué_ vous viviez, et si vous mourez, _ousque +zé_ retrouverai _cé qué z'aurai_ déboursé? Il faut _calcouler lé_ +risque, signora. N'est-_cé_ pas _zouste_? + +Du moment qu'une discussion s'engageait, Madeleine à l'avance était +vaincue; entre elle et ce boutiquier retors, la partie n'était pas +égale; et puis d'ailleurs elle avait cette faiblesse de trouver les +discussions d'intérêt humiliantes. + +Cependant, se renfermant dans ce que Lozès lui avait conseillé, elle +obtint que les dix années de partage seraient réduites à cinq; mais +Sciazziga ne céda sur ce point que pour prendre avantage sur un autre: +tant que Madeleine serait au théâtre, elle lui abandonnerait dix pour +cent sur ses appointements, et si elle quittait le théâtre avant dix +années, comptées du jour de son début, pour une cause autre que maladie +grave ou perte de voix, elle payerait à Sciazziga une somme de deux cent +mille francs. + +Bien qu'elle fût incapable de soutenir une discussion, elle voulut se +défendre, mais elle ne tarda pas à être enlacée par l'Italien qui +l'assassina de son baragouin, et de guerre lasse elle finit par signer +«_lé_ petit _engazement_» qu'il avait préparé. + +--Maintenant, dit Sciazziga, lorsqu'il eut donné un double de +l'engagement et qu'il eut serré l'autre, nous avons encore _oune pétite +çose_ à arranger. _Qué_ c'est relativement à votre vie avec nous; ça +_né_ s'écrit pas parce _qué_ nous sommes des gens d'_honnour_, mais _ça +sé_ dit. Vous êtes orpheline, vous n'avez pas _dé_ parents, alors _zé_ +voudrais que vous viviez avec nous; dans notre maison, dans notre +famille. Pour bien travailler, voyez-vous, il faut de la _vertou_; c'est +la _vertou_ qui conserve la voix et aussi la taille des _zounes_ +personnes, quand elles sont _zolies_ comme vous. + +Et comme si ces paroles n'étaient pas assez claires, il les expliqua et +les précisa par un geste arrondi qui empourpra les joues de Madeleine. + +--_Cez_ nous, dans notre intérieur vous _sérez protézée_ contre tous les +dangers, toutes les _sédouctions_ qui à Paris entourent _oune joune_ +fille; madame Sciazziga, qui est l'_honnour_ même, vous _accompagnéra_ +partout, aux _léçons_, à la promenade; vous _lozerez cez_ nous, sous +notre clef; vous _manzerez_ avec nous. Vous serez notre fille. Et je +vous _assoure_, signora, qu'il faut que _zaie oune_ bien grande +sympathie pour vous, car en _azissant_ ainsi, _zé_ vous _introuduis_ en +tiers dans notre _intériour_, et _zé pouis_ le dire, madame Sciazziga et +moi, nous nous adorons. Mais nous _férons_ cela, certainement nous _lé +férons_, pour _oune_ personne aussi bien élevée _qué_ vous. Cela vous +convient-il? + +Madeleine avait signé tout ou à peu près tout ce que Sciazziga lui avait +imposé; mais cette vie de famille, cette existence entre M. et madame +Sciazziga était la dernière goutte, la plus amère et la plus écoeurante +du calice; elle eut un mouvement de dégoût qui la fit frissonner des +pieds à la tête. + +Mais la réflexion lui dit qu'elle devait se résigner à accepter ce +dégoût comme tant d'autres, elle n'en était plus à les compter. + +Après tout, la présence de madame Sciazziga la préserverait de bien des +ennuis. + +--Eh bien? fit Sciazziga en insistant. + +Ne pouvant pas répondre, elle fit un signe d'acquiescement. + +--Allons c'est parfait, dit-il; maintenant, il faut que _ze_ vous montre +votre chambre; pendant ce temps on servira la table. Voulez-vous +m'accompagner? + +Ils sortirent dans la cour de la maison, et prenant un escalier au fond, +ils montèrent au sixième étage. + +--_Oun_ étage encore, disait-il, _ma l'ezalier_ est _doux_. + +La chambre destinée à Madeleine était une sorte de grenier encombré de +meubles de toutes sorte. + +--Vous voyez, dit Sciazziga, vous aurez de l'air et de la _loumière_; +avec _oun_ bon piano vous _sérez_ ici comme _oune_ reine; vous pourrez +travailler _dou_ matin au soir sans être _déranzée_: demain _zé_ ferai +prendre vos _moubles_ chez vous. + +Quand ils redescendirent le déjeuner était servi sur une toile cirée. + +Déjà assise à sa place, madame Sciazziga, qui n'avait quitté ni son +cachemire ni son fichu de dentelle, désigna une chaise à Madeleine avec +un geste de reine de théâtre. + +--Entre nous deux, dit-elle en souriant à son mari. + +Et Madeleine s'assit, mais il lui fut impossible de manger tant sa +gorge était serrée. + +C'était là sa nouvelle famille, c'était avec ces gens qu'elle allait +vivre--de leur vie. + +Et, regardant machinalement la carafe pleine d'eau, elle vit se dessiner +sur le verre leur petite maison de Rouen où s'était écoulée son enfance, +comme aux jours où sous les rayons du soleil couchant, elle se reflétait +dans la Seine. + + + + +XXIII + + +Le jour même où Madeleine signait avec Sciazziga «_oun_ petit +_engazement_», Léon arrivait de Madrid à Paris. + +En recevant la lettre de Madeleine, il avait couru au télégraphe et il +avait envoyé à sa cousine une dépêche, avec la mention personnelle sur +l'adresse: + +«N'accomplis pas ta résolution avant de m'avoir vu; je pars à l'instant +pour Paris, où j'arriverai après-demain matin.» + +Mais, malgré la mention personnelle, cette dépêche n'avait pas été +remise à Madeleine, qui avait quitté la maison de la rue de Rivoli +depuis deux jours quand le facteur du télégraphe s'était présenté. + +Avant même d'entrer chez lui, Léon monta rapidement à l'appartement de +son père. Personne n'était encore levé, mais la façon dont il sonna +réveilla tout le monde, et un domestique vint lui ouvrir la porte. + +C'était le vieux valet de chambre qui, depuis trente ans, était au +service de ses parents. + +--Mademoiselle Madeleine? demanda vivement Léon. + +Sans répondre, le valet de chambre leva ses bras au ciel. + +--Réponds donc, mon vieux Jacques. + +--Elle est partie. + +--Où? + +--On ne sait pas; c'est-à-dire que mardi matin, au moment où il n'y +avait personne dans la maison, elle a été chercher un commissionnaire et +une voiture, elle a fait porter ses bagages sur cette voiture par le +commissionnaire et elle est partie; le concierge l'a vue passer et il a +été bien étonné, mais qu'est-ce qu'il pouvait, cet homme? + +--Mais depuis? + +--On a cherché mademoiselle Madeleine partout, on l'a fait chercher par +la police, et ... on ne l'a pas trouvée. + +--Conduis-moi à la chambre de mon père. + +--Monsieur dort. + +--Je vais le réveiller; éclaire-moi. + +L'idée de réveiller M. Haupois-Daguillon parut si invraisemblable à +Jacques, qui vivait dans la crainte et dans le respect de son puissant +maître, qu'il resta immobile; sans insister, Léon lui prit la lumière +des mains et se dirigea vers la chambre de son père. + +Celui-ci avait été réveillé par le carillon de la sonnette, et quand +Léon entra dans sa chambre, il le trouva assis sur son lit, coiffé d'un +foulard de soie cerise noué à l'espagnole autour de sa tête, +très-noblement. + +--Toi! s'écria M. Haupois. + +--Quelles nouvelles de Madeleine? + +M. Haupois fut suffoqué par cette demande. + +--C'est ainsi que tu me dis bonjour et que tu t'inquiètes de la santé de +ta mère? + +--Pardonne-moi, mais ce que Jacques vient de m'apprendre m'a bouleversé: +Madeleine partie sans qu'on sache où elle est, ce qu'elle est devenue! + +--Madeleine est une ingrate. + +--Vous vouliez la marier. + +--Qui t'a dit? + +--Elle m'a écrit. + +--Ah! vous étiez en correspondance! + +--Cette lettre a été la première que j'aie reçue d'elle depuis mon +séjour à Madrid. + +--C'est trop d'une. + +--Enfin, où est-elle? + +--Dans le premier moment d'inquiétude et malgré le scandale de sa +conduite, nous avons eu la bonté de la faire chercher; nous avons même +prévenu la police; tout ce qu'on a pu découvrir ça été un indice: le +commissionnaire qui a porté ses bagages l'a entendue donner au cocher +l'adresse de la gare Saint-Lazare, mais ce cocher n'a point été +retrouvé; concluant de ce renseignement qu'elle aurait dû aller à Rouen, +j'ai fait prendre des renseignements à Rouen, on ne l'y a point vue, et +il paraît même à peu près certain qu'elle n'y est point venue; dans les +hôtels de Paris, dans les maisons meublées, les recherches n'ont point +abouti, bien qu'elles aient été dirigées par une main habile. + +--Eh bien, je les ferai aboutir, moi. + +--Tu n'as pas l'intention de nous ramener Madeleine chez nous, n'est-ce +pas? nous ne la recevrions pas. + +--Tu lui fermerais ta maison? + +--Quoi qu'il arrive, jamais elle ne rentrera ici. + +--Quand tu m'as demandé de partir pour Madrid, j'ai cédé à ton désir +qui, tu le sais, n'était pas d'accord avec le mien. Je l'ai fait pour +toi et pour ma mère. Mais je l'ai fait aussi pour Madeleine, afin +qu'elle pût rester dans cette maison, près de vous qui l'aimeriez et la +consoleriez. Puisque tu posais la question de telle sorte qu'elle ou moi +devions partir, je n'ai pas voulu que ce fût elle, et je me suis exilé à +Madrid, où je n'avais que faire, et où je suis resté malgré mon ennui. +Mais je m'imaginais que Madeleine était heureuse, tranquille, choyée, +aimée, c'est-à-dire consolée, et je ne parlais pas de revenir à Paris. +Au lieu de la consoler, vous avez voulu la marier. + +--Nous avons voulu assurer son avenir, comme c'était notre devoir. + +--Et le mien, vous l'avez oublié. Ma mère et toi vous saviez quelles +étaient mes intentions à l'égard de Madeleine, quels étaient mes +sentiments. + +Parlant ainsi, il avait fait un pas en arrière du côté de la porte. + +--Où vas-tu? + +--Chercher Madeleine. + +--Je t'ai dit qu'elle ne rentrerait jamais dans cette maison. + +--Ce n'est pas pour qu'elle rentre dans cette maison que je dois la +chercher et la trouver. + +--Léon! + +Mais il était arrivé à la porte; il l'ouvrit. + +--Au revoir, mon père, à bientôt, tu diras à ma mère que malgré tout je +l'embrasse tendrement. + +Et, sans écouter la voix de son père, il sortit en refermant vivement la +porte. + +De ce que son père lui avait dit, il résultait pour lui la probabilité +que Madeleine était retournée à Rouen. Pourquoi eût-elle dit à son +cocher de la conduire à la gare Saint-Lazare si elle n'avait pas voulu +aller à Rouen? D'ailleurs n'était-il pas raisonnable d'admettre que +quittant Paris elle avait voulu se réfugier chez des amis de son père? +On avait fait à Rouen des recherches qui n'avaient pas abouti. Cela ne +prouvait pas que Madeleine ne fût pas à Rouen. On avait mal cherché, +voilà tout. Il chercherait mieux. + +Et sans prendre de repos, il partit pour Rouen par le train express de +huit heures du matin. + +Il resta pendant plusieurs jours à Rouen, fréquentant tous les endroits +où il pouvait la rencontrer, et où naturellement il ne la rencontra pas. + +De guerre lasse, il se dit qu'elle s'était peut-être réfugié à +Saint-Aubin auprès de son père, et il partit pour Saint-Aubin. + +Mais personne ne l'avait vue; elle n'avait pas paru au cimetière, et +cela était bien certain; ce n'est pas dans la mauvaise saison qu'une +jeune femme élégante paraîtra dans un petit village sans qu'on la +remarque; à plus forte raison quand, comme Madeleine, elle y est connue +de tout le monde. + +Il revint à Rouen; puis après quelques jours de recherches il rentra à +Paris, désolé, et aussi plein d'inquiétude. + +Qu'était devenue Madeleine? où le désespoir avait-il pu l'entraîner? + +Il continuerait ses recherches à Paris, et il les ferait poursuivre par +des gens capables de les mener à bonne fin. + +Si grandes que fussent ses inquiétudes, il ne voulait pas cependant +parler de Madeleine à son père ni à sa mère; mais celle-ci vint lui en +parler elle-même. + +--Tu n'as rien appris sur Madeleine? lui demanda-t-elle? + +Il secoua la tête par un geste désolé. + +--Je crois que tu aurais pu t'épargner ce voyage à Rouen; comme toi, +nous avons été inquiets pendant les premiers jours qui ont suivi le +départ de Madeleine; mais, en raisonnant, nous avons compris que nous +nous tourmentions à tort: Madeleine ne possède rien, elle n'a même pas +un métier aux mains; dans ces conditions pour qu'elle ait quitté une +maison, où elle était heureuse et où elle était aimée, il fallait +qu'elle fût certaine d'en trouver une autre où elle serait et plus +heureuse et plus aimée encore. + +Léon, qui était assis, se leva si brusquement qu'il renversa sa chaise, +puis il s'avança vers sa mère, pâle et les lèvres tremblantes. + +Mais, prêt à parler, il s'arrêta. + +Puis, après quelques secondes, qui parurent terriblement longues à +madame Haupois, il tourna vivement sur ses talons et sortit. + +On fut quinze jours sans le revoir, et, pendant ces quinze jours, il +n'écrivit pas à ses parents: où était-il? personne n'en savait rien. + +Quand il rentra, ni son père, ni sa mère n'osèrent lui parler de son +voyage. + +Et, bien entendu, le nom de Madeleine ne fut plus prononcé. + + + + +FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE + + + + +DEUXIÈME PARTIE + + +I + + +C'était un samedi, le Cirque des Champs-Élysées donnait une +représentation extraordinaire pour la rentrée du gymnaste Otto, éloigné +de Paris depuis plusieurs années, et pour les débuts de son élève +Zabette. + +Depuis quinze jours les murs de Paris étaient couverts d'affiches +représentant deux hommes lancés dans l'espace, l'un aux membres +athlétiques, musclés comme ceux d'un personnage de Michel-Ange, l'autre +mince, délié, gracieux comme un éphèbe athénien; aux quatre côtés de +cette affiche s'étalaient en gros caractères les noms d'Otto et de +Zabette. Ce nom d'Otto était bien connu à Paris dans le monde des +théâtres et de la galanterie, car les succès de celui qui le portait +avaient été aussi grands, aussi nombreux, aussi bruyants dans l'un que +dans l'autre, et pendant plusieurs années il avait été de mode pour le +gros public d'aller voir Otto qui, par la hardiesse de ses exercices, +lorsqu'il voltigeait en maillot rose de trapèze en trapèze, arrachait +des cris d'admiration à ses spectateurs; comme, dans un autre public +plus spécial et plus restreint, il avait été de mode aussi de +s'arracher Otto qui sans maillot était plus merveilleux encore. + +Quant au nom de Zabette, il était nouveau à Paris; mais, grâce aux +journaux «bien informés», on avait bientôt su que Zabette était un jeune +créole qu'Otto avait rencontré en Amérique, et dont il avait fait son +élève pour l'associer à ses exercices. Puis d'autres journaux, «mieux +informés encore», avaient raconté que ce jeune Zabette, bien que portant +des vêtements d'homme, était en réalité une jeune fille qui adorait son +maître. Et pendant huit jours la question de savoir si ce Zabette était +un garçon ou si cette Zabette était une fille avait suffi pour occuper +la badauderie parisienne, toujours prête à rester bouche ouverte, +attentive et curieuse, devant ceux qui connaissent l'art, peu difficile +d'ailleurs, de l'exploiter. + +C'était assez, on le comprend, pour que cette rentrée d'Otto et ce début +de Zabette fussent un événement. À deux heures toutes les premières +étaient louées, et le soir les bureaux n'ouvraient que pour les places +hautes, demandées par des gens qui ne voyaient dans Otto que le gymnaste +et que leur honnêteté bourgeoise préservait de la curiosité de chercher +à savoir si Zabette était un jeune garçon on une jeune fille. + +À huit heures et demie, devant une salle à moitié remplie pour les +places louées et comble pour les autres, le spectacle commençait par les +exercices ordinaires des cirques français, anglais, américains ou +espagnols, des Champs-Élysées ou d'ailleurs: _Jupiter_, cheval dressé et +présenté en liberté; _entrée comique_; _Jeanne d'Arc_, scène à cheval. + +Qu'il s'agisse d'une première représentation aux Français, à l'Opéra, +aux Folies ou au Cirque, il y a une partie du public, toujours la même, +qui du 1er janvier au 31 décembre se rencontre inévitablement dans ces +soirées, et qui, bien entendu, se connaît sans avoir eu souvent les plus +petites relations personnelles: on est habitué à se voir et l'on se +cherche des yeux. + +Au milieu de la scène de _Jeanne d'Arc_, deux jeunes gens firent leur +entrée au moment où Jeanne, à genoux sur sa selle, les yeux en extase, +entendait ses voix, et leurs noms coururent aussitôt de bouche en +bouche: + +--Léon Haupois-Daguillon. + +--Henri Clorgeau. + +C'était en effet Léon qui, accompagné de son ami intime Henri Clorgeau, +le fils de la très-riche maison de Commerce Clorgeau, Siccard et +Dammartin, venait assister aux débuts de Zabette. Ils gagnèrent leurs +places au quatrième rang, et, au lieu de donner leurs pardessus à +l'ouvreuse qui les leur demandait, ils les déposèrent sur les deux +places qui étaient devant eux et qu'ils avaient louées pour être à leur +aise. + +Puis, ayant tiré leurs lorgnettes, ils se mirent à passer l'inspection +de la salle, sans s'inquiéter de Jeanne d'Arc qui, debout, dans une +attitude inspirée, pressait religieusement son épée sur son coeur en +criant: «Hop! hop!» Le cheval allongeait son galop, et, prenant son épée +à deux mains, Jeanne faisait le moulinet contre une troupe d'Anglais +invisibles: la musique jouait un air guerrier. + +Léon posa sa lorgnette devant lui, et se penchant à l'oreille de son +ami: + +--Croirais-tu, lui dit-il, que je ne puis examiner ainsi une salle +pleine sans m'imaginer que je vais peut-être apercevoir ma cousine +Madeleine. C'est stupide, car il est bien certain que la pauvre petite, +si elle vit du travail de ses mains, comme cela est probable, a autre +chose à faire qu'à passer ses soirées dans les théâtres. Mais c'est +égal, si stupide que cela soit, je regarde toujours; c'est comme dans +les rues ou dans les promenades, où je dois avoir l'air d'un chien qui +quête. + +--Elle te tient bien au coeur. + +--Plus que tu ne saurais le croire; mais elle m'y tient d'une façon +toute particulière, avec quelque chose de vague et je dirais même de +poétique, si le mot pouvait être appliqué à notre existence si banale; +c'est un souvenir de jeunesse dont le parfum m'est d'autant plus doux à +respirer que les sentiments qui l'ont formé sont plus purs; je penserai +toujours à elle, et ce ne sera jamais sans une tendresse émue. + +--La police n'a pu rien découvrir? + +--Rien. Elle m'a seulement donné une terrible émotion pendant que tu +étais à Londres. Un matin on est venu me dire qu'on avait trouvé dans la +Seine le corps d'une jeune fille dont le signalement se rapprochait par +certains points de celui de Madeleine. J'ai couru à la Morgue, dans quel +état d'angoisse, tu peux te l'imaginer. On m'a mis en présence du +cadavre; c'était celui d'une belle jeune fille. Dans mon trouble, j'ai +cru tout d'abord que c'était elle; mais je m'étais trompé. Jamais je +n'ai éprouvé plus cruelle émotion; je vois encore, je verrai toujours ce +cadavre et, chose horrible, j'y associerai la pensée de Madeleine tant +qu'elle n'aura pas été retrouvée. + +Jeanne d'Arc venait de mourir brûlée sur son bûcher, et quelques +personnes de composition facile applaudissaient sa sortie. + +Il se fit un moment de silence, et comme personne n'entourait encore +Henri Clorgeau et Léon, celui-ci, qui n'était nullement à ce qui se +passait dans la salle ni à la salle elle-même, continua à parler à +l'oreille de son ami. + +--Comme je me disposais à sortir de la Morgue, la porte que j'allais +ouvrir s'ouvrit devant mon père. Lui aussi avait été prévenu et il était +accouru presque aussi vite que moi. Par là, je vis qu'il faisait faire +des recherches de son côté. Lorsqu'il entra, il était aussi pâle que le +cadavre que je venais de regarder. J'allai vivement à lui en criant: «Ce +n'est pas elle!» «Dieu soit loué!» murmura-t-il, et il me tendit la +main. Ce témoignage de tendresse me toucha, et il en résulta que mes +rapports avec mon père et ma mère furent moins tendus; mais je crains +bien qu'ils ne redeviennent jamais ce qu'ils ont été. Ils ont cru être +très-habiles en forçant Madeleine à quitter leur maison; ils se sont +trompés dans leur calcul. + +--Tu ne l'aurais pas épousée malgré eux. + +--Ils ont eu peur que je les amène à accepter Madeleine, et pour ne pas +s'exposer à cela, ils ont si bien fait que cette pauvre enfant s'est +sauvée épouvantée. Qui sait ce qui s'est passé? La lettre que Madeleine +m'a écrite est pleine de réticences, et je n'ai jamais pu avoir +d'explications ni avec mon père ni avec ma mère. + +L'exercice qui suivait la scène de Jeanne d'Arc était un quadrille à +cheval; l'orchestre se mit à faire un tel tapage, que toute conversation +intime devint impossible. + +Alors Léon et son ami s'amusèrent au spectacle de la salle, qui assez +rapidement se remplissait, car l'heure arrivait où Otto et Zabette +allaient s'élancer sur leurs trapèzes; de tous côtés apparaissaient des +figures de connaissance, des habitués des clubs et des courses; çà et là +quelques femmes honnêtes accompagnées d'amis intimes, et partout les +autres, bruyantes, tapageuses, se montrant, s'étalant et provoquant les +lorgnettes. À l'une des entrées, juste en face d'eux, de l'autre côté de +l'arène, surgit une femme de trente ans environ, vêtue de blanc avec une +simplicité et un goût qui auraient sûrement affirmé à ceux qui ne la +connaissaient pas que c'était une honnête femme. + +--Tiens, Cara; dit Henri Clorgeau, là-bas, en face de nous, en blanc +comme une vierge; elle adresse des discours à l'ouvreuse, ce qui indique +qu'elle n'a pas de place numérotée. + +Prenant sa lorgnette, Léon se mit à la regarder. + +--Il y avait longtemps que je ne l'avais vue; elle ne vieillit pas. + +Et elle ne vieillira jamais; te rappelles-tu qu'il y a dix ans, quand +nous la regardions, de tes fenêtres, passer dans sa voiture, elle était +exactement ce qu'elle est aujourd'hui. + +--Moins bien. + +--Elle avait quelque chose de vulgaire qu'elle a perdu au contact de +ceux qui l'ont formée. + +--Il est vrai qu'on la prendrait pour une femme du monde. + +--Et du meilleur. + +--Je n'ai jamais vu une cocotte s'habiller avec sa distinction. + +--Et ce qu'il y a de curieux, c'est qu'elle est la fille d'une paysanne +de la vallée de Montmorency; jusqu'à dix ans elle a travaillé à la +terre. + +--On ne le croirait jamais à la finesse de ses mains. + +--Est-ce que ces cheveux noirs, soyeux, est-ce que ces yeux langoureux, +est-ce que ces traits fins, est-ce que ce teint blanc, est-ce que ce nez +mince et aquilin, est-ce que ce cou onduleux, est-ce que cette taille +longue et flexible ne sont pas d'une fille de race? + +--Avec qui est-elle présentement? + +--Personne: après avoir ruiné Jacques Grandchamp si complétement qu'il +me disait dernièrement que, s'il ne l'avait pas quittée, elle lui aurait +tout dévoré: châteaux, terres, valeurs; jusqu'aux comptoirs de la maison +paternelle; elle s'est fait ruiner à son tour par une sorte de ruffian +de la grande bohème, moitié homme politique, moitié financier, Ackar, de +qui elle s'était bêtement toquée. + +Pendant qu'ils parlaient ainsi d'elle Cara avait disparu; quelques +instants après, elle se montrait à l'entrée qui desservait leurs places +et elle s'entretenait vivement avec l'ouvreuse en désignant de la main +leurs pardessus. + +--Je crois qu'elle voudrait bien une de nos places, dit Léon. + +--Si je lui faisais signe de venir; elle nous amuserait. + +Et, sans attendre une réponse, il se leva: + +--Venez donc, dit-il, nous avons une place pour vous. + + + + +II + + +À cette invitation, Cara répondit par un signe de main accompagné d'un +sourire, et en quelques secondes elle se faufila, glissant comme une +couleuvre, jusqu'à la place que Henri Clergeau lui indiquait; cela fut +fait si adroitement, si prestement que personne ne fut dérangé. + +--C'est une femme à passer par le trou d'une aiguille, dit Léon tout bas +en se penchant vers son ami pendant qu'elle s'avançait. + +--Oui, mais avec grâce. + +Et de fait il était impossible de mettre plus de grâce dans la +souplesse: ce n'étaient pas seulement ses lèvres qui souriaient en +passant devant les gens qu'elle frôlait avec une molle caresse, +c'étaient ses bras, c'était sa taille flexible, c'était toute sa +personne. + +En arrivant à sa place elle tendit la main à Henri Clergeau et adressa à +Léon une gracieuse inclination de tête. + +--Est-ce qu'il n'y a pas indiscrétion de ma part à accepter votre place? +dit-elle. + +--Pas du tout; ces deux places étaient louées pour nos paletots et +surtout pour ne pas avoir devant nous des gens gênants; vous voyez que +vous pouvez accepter sans scrupule. + +Elle parlait doucement, posément, en s'adressant tout autant à Henri +Clergeau qu'à Léon, et cependant c'était la première fois qu'elle se +trouvait avec celui-ci; elle le connaissait de vue et de nom comme +lui-même la connaissait, mais sans qu'une parole eût jamais été échangée +entre eux. + +Léon remarqua que le timbre de sa voix était harmonieux et doux; il fut +frappé aussi de la réserve de ses manières, de la correction de ses +gestes, de la limpidité de son regard. + +Pendant qu'il l'examinait, elle continuait à s'entretenir avec Henri +Clergeau, et elle le faisait sans éclats de voix, sans rires forcés, +convenablement, décemment, comme une femme du monde. + +Cependant, la première partie du programme avait été remplie, et l'on +s'occupait à dresser un immense filet au-dessus de l'arène et à le bien +raidir de façon à atténuer le danger des chutes pour les gymnastes. + +Cela avait amené tout naturellement la conversation sur Otto, et Léon +remarqua que Cara montrait une complète indifférence sur la question de +savoir si Zabette était ou n'était pas une femme, question qui à ce +moment même passionnait tant de curiosités féminines et même masculines, +et faisait à l'avance préparer tant de lorgnettes. + +Cara parlait d'Otto avec un mépris qu'elle ne prenait pas la peine de +dissimuler. + +--Vous ne l'aimez pas, dit Léon. + +--J'avoue que je le déteste; il a tué une de mes amies, cette pauvre +Emma Lajolais, qu'il a ruinée et martyrisée[1]. Ah! c'est un grand +malheur pour une femme de se laisser prendre par l'amour. + +[Note 1: Voir la _Fille de la Comédienne_.] + +--Cette maxime n'est pas consolante, dit Henri Clergeau. + +--J'entends un amour pour un homme qui n'est pas digne de l'inspirer, un +être vil, bas et grossier comme Otto; mais si celui qui inspire cet +amour est un coeur loyal et bon, un esprit distingué, un caractère +honnête, quoi de meilleur au contraire que d'aimer et d'être aimée? +Toute la vie ne tient-elle pas dans une heure d'amour? + +--C'est bien court, une heure, dit Henri Clergeau en riant. + +--Il y a tant de gens qui n'ont point eu cette heure, dit Léon. + +--C'est à la femme qui aime de faire durer cette heure; est-ce qu'il ne +vous est pas arrivé quelquefois de regarder votre pendule à un moment +donné de la journée, puis après qu'un temps assez long s'est écoulé, de +voir en la regardant de nouveau qu'elle marque quelques minutes +seulement après l'heure que vous aviez notée; elle s'est arrêtée, voilà +tout, et vous avez vécu sans avoir conscience du temps; eh bien, il me +semble que, quand on aime, on peut ainsi suspendre le cours du temps; +les jours, les mois, les années s'écoulent sans qu'on s'en aperçoive; +quoi de plus délicieux qu'une existence qui est un rêve? Mais, voici +Otto, Ah! comme il a vieilli. + +--Et voici Zabette. + +En voyant paraître les deux gymnastes, un brouhaha s'était élevé dans la +salle et toutes les lorgnettes s'étaient braquées sur eux. + +Au-dessus du murmure confus des voix, on entendait des chuchotements qui +ne variaient guère: + +--C'est un homme. + +--Mais non, c'est une femme. + +Otto dans son maillot rose ne paraissait avoir d'autre souci que de +faire des effets de muscles: il bombait sa poitrine en cambrant sa +taille; il tenait ses bras à demi pliés pour faire saillir les biceps, +et il tendait la jambe en promenant sur le public un regard glorieux qui +disait clairement: «Admirez-moi.» Quant à Zabette, revêtu d'un maillot +gris brillant comme l'acier poli, il gardait une attitude plus simple, +et ses grands yeux noirs, au lieu de se fixer sur le public, regardaient +en dedans. + +Deux cordes descendirent de la coupole dans l'arène, chacun d'eux se +suspendit à celle qui lui était destinée, et, sans qu'ils fissent un +mouvement, on les hissa jusqu'à leur trapèze. + +Ils en saisirent les cordes et s'assirent sur leur bâton, vis-à-vis l'un +de l'autre; Zabette portant ses doigts à sa bouche, envoya un salut, un +baiser à Otto. + +Instantanément un silence absolu s'établit dans toute la salle; de +l'arène au cintre les respirations s'arrêtèrent, bien des coeurs +cessèrent de battre. + +Ils étaient dans l'espace et, comme des oiseaux, ils volaient de trapèze +en trapèze: Otto remplissait le rôle de la force, Zabette celui de la +légèreté. + +Deux ou trois fois, pendant qu'ils passaient devant eux, Cara détourna +la tête comme si elle était trop émue pour les suivre; elle était +justement placée devant Léon, et en se détournant ainsi elle le frôlait +aux genoux avec ses épaules. + +Les gymnastes avaient terminé la partie gracieuse de leurs exercices; +mais, après les applaudissements donnés à l'adresse et à la souplesse, +il fallait en arracher d'autres plus nerveux à l'émotion et à l'effroi: +remontés sur leurs trapèzes, ils essuyaient l'un et l'autre leurs mains +mouillées par la sueur. + +Otto était assis sur un trapèze suspendu à la moitié de la hauteur du +cirque à peu près, Zabette l'était sur un qui se trouvait presque dans +les combles; il devait s'élancer de là, et, le saisissant par les deux +mains, Otto devait, semblait-il, le prendre au passage et l'arrêter dans +sa chute. + +Otto s'était suspendu à son trapèze par les pieds; Zabette, après s'être +balancé un moment lâcha son trapèze, et on le vit, lancé dans l'espace +comme un projectile, se rapprocher d'Otto; l'émotion avait suspendu le +souffle des spectateurs. + +Mais, au lieu de le saisir par les deux mains, Otto ne l'attrapa au vol +que par une seule; l'impulsion qu'il reçut n'étant plus également +partagée lui fit glisser les pieds, ils se desserrèrent, et dans une +sorte de tourbillon qu'on vit mal les deux gymnastes tombèrent sur le +filet; soit que celui-ci eût été trop fortement tendu, soit tout autre +cause, il fit ressort et, renvoyant Zabette comme une balle, il le jeta +dans l'arène. + +Tous deux restèrent étendus, Otto sur le filet, Zabette dans le coin de +l'arène. + +Une clameur, un immense cri d'épouvante s'était échappé de toutes les +poitrines, et beaucoup de spectateurs, ou plus justement de spectatrices +s'étaient détournés pour ne pas voir cette chute ou s'étaient caché la +tête entre leurs mains. + +Se rejetant brusquement en arrière, Cara s'était renversée sur une des +jambes de Léon, et elle restait là sans mouvement. Il se pencha vers +elle, mais elle ne bougea pas. + +Au milieu du désordre et de la confusion, personne ne pouvait faire +attention à l'étrange situation de cette femme à demi évanouie; on +allait, on venait, on criait. Otto s'était relevé et avait glissé à bas +du filet, mais Zabette avait été emporté évanoui ou mort: on ne savait. + +Cara se releva lentement, les yeux égarés, le visage pâle, les lèvres +tremblantes. + +--Vous êtes souffrante? dit Léon. + +--Oui, je ne me sens pas bien. + +--Voulez-vous sortir? demanda Léon. + +--Il faut prendre l'air, dit Henri Clergeau. + +Léon descendit près d'elle et, la soutenant par le bras, ils se +dirigèrent vers la sortie. Dans l'escalier, elle s'appuya sur lui, comme +si de nouveau elle allait défaillir. Il la porta plutôt qu'il ne la +conduisit dehors. + +Ils la firent asseoir sur une chaise, à l'abri d'un massif d'arbustes; +cependant l'air frais de la nuit ne la ranima pas. + +La chute de ces malheureux m'a brisée, dit-elle d'une voix dolente, mais +ce ne sera rien; je vous remercie de vos soins, je ne veux pas vous +accaparer ainsi: je vous serais reconnaissante seulement d'appeler une +voiture pour que je me fasse conduire chez moi. + +Ce fut Henri Clergeau qui se mit à la recherche de cette voiture, et +pendant ce temps Léon resta près de Cara: l'effort qu'elle avait fait en +parlant paraissait l'avoir épuisée, elle se tenait à demi renversée dans +sa chaise, respirant péniblement. + +Enfin Henri Clergeau revint avec une voiture. + +--Nous allons vous reconduire chez vous, dit Léon en lui donnant le +bras. + +--Ne prenez pas cette peine, je vous prie, je ne suis pas trop mal, +maintenant. + +Le ton de ces paroles leur donnait un démenti; elle paraissait fort mal +à l'aise au contraire. + +La voiture amenée par Henri Clergeau était une voiture à deux places; il +fallait que l'un des deux amis abandonnât Cara. + +Il était plus logique que ce fût Léon, qui la connaissait moins que +Henri Clergeau; cependant ce fut lui qui monta en voiture. + +Il est vrai que cela se fit sans qu'il en eût trop conscience. + +Il avait promis de l'accompagner, il tenait sa promesse, voilà tout. + +Il est vrai aussi, que par une bizarre interversion des rôles qu'il ne +remarqua pas, ce fut Cara qui, le tenant par la main, le fit asseoir +près d'elle; et non pas lui qui la fit asseoir à ses côtés, ainsi qu'il +était naturel de la part d'un homme qui accompagne une femme souffrante. + +Ce fut seulement quand ils furent tous deux installés que Léon remarqua +qu'il n'y avait pas de place pour son ami: il voulut descendre, mais +celui-ci ne lui en donna pas le temps. + +--J'irai prendre demain de vos nouvelles, dit-il à Cara. + +Puis, s'adressant au cocher: + +--Boulevard Malesherbes, 17 _bis_. + + + + +III + + +Le roulement de la voiture parut augmenter le malaise de Cara. Ce fut +d'une voix faible et dolente, par mots entrecoupés, que pendant le +trajet elle répondit aux questions que de temps en temps, avec +sollicitude, Léon lui adressait: + +--J'ai hâte d'être arrivée. + +--Voulez-vous que nous allions chez votre médecin, ou que je le +prévienne de se rendre chez vous? + +--Horton n'est pas chez lui le soir, et il ne se dérange jamais la nuit +pour personne. D'ailleurs, c'est inutile, le calme et le repos +suffiront. + +Ils approchaient du boulevard Malesherbes. + +--L'ennui, dit Cara, c'est que je suis seule chez moi; je suis installée +à la campagne, à Saint-Germain, et mes domestiques sont à Saint-Germain. + +--Je vais vous accompagner jusque chez vous. + +--Oh! non, s'écria-t-elle, je ne pousserai jamais l'indiscrétion +jusque-là; c'est déjà trop. + +--Il n'y a pas d'indiscrétion; je vous assure que je soigne très-bien +les malades, c'est ma vocation. + +--Je n'en doute pas, car vous avez l'air bon et attentif comme une +femme, mais c'est impossible. + +--Si cela est impossible pour vous, je n'ai qu'à obéir. + +--Pour moi! Mais ce n'est pas pour moi. Qu'allez-vous penser là? C'est +pour vous. Que dirait votre amie si elle apprenait que vous avez été mon +garde-malade? + +--Je n'ai pas d'amie qui puisse s'inquiéter de cela. + +--Ah! Et Berthe? + +--Tout est rompu avec Berthe, il y a longtemps. + +--Et Raphaëlle? + +--Il y a longtemps aussi que tout est fini avec Raphaëlle, si l'on peut +appeler fini ce qui a à peine commencé: vous êtes mal renseignée. + +La voiture venait de s'arrêter devant le numéro 17 _bis_; Léon descendit +le premier et tendit la main à Cara; elle s'appuya contre sa poitrine +pour se laisser glisser à terre, lentement. + +Pendant qu'il sonnait, elle insista encore pour qu'il ne l'accompagnât +pas plus loin, mais si faiblement qu'il ne pouvait pas décemment +l'abandonner, ainsi qu'il en avait eu l'idée d'abord. + +--Eh bien, dit-elle, j'accepte votre bras pour monter l'escalier, mais +vous n'entrerez pas, vous descendrez aussitôt. + +Elle demeurait au second étage, et l'escalier, bien que doux, lui parut +long à monter. + +Elle voulut ouvrir sa porte elle-même, mais elle n'en put pas venir à +bout; il fallut que Léon lui prît la clef des mains. + +--Est-ce honteux, dit-elle, je n'y vois pas; que les femmes sont donc +faibles! + +Comme il n'y avait pas de lumière dans l'appartement, elle prit Léon par +la main pour le guider. + +--Allons lentement, dit-elle. + +Et ils allèrent lentement, très-lentement, la main dans la main au +milieu de l'obscurité. + +--Faites attention, disait Cara, rapprochez-vous de moi, je vous prie. + +Et de sa main nue, elle lui serrait la main pour lui faire éviter +quelque meuble ou quelque porte sans doute qu'il ne voyait pas. + +Ils traversèrent ainsi plusieurs pièces; puis, tout à coup, Cara +s'arrêta et l'arrêta: + +--Nous sommes dans ma chambre, dit-elle, voulez-vous rester là en +attendant que j'aie allumé une bougie. + +Elle lui lâcha la main, et il resta immobile, n'osant pas remuer, car +les volets et les rideaux clos ne laissaient pas pénétrer la plus légère +lueur qui pût le guider; cela avait quelque chose d'étrange et de +mystérieux; il ne voyait rien, il n'entendait rien, mais il respirait +une pénétrante odeur de violettes dont le parfum frais et doux ne +pouvait provenir que de fleurs naturelles. + +Le frottement d'une allumette se fit entendre, et presque instantanément +une faible lumière lui montra qu'il était dans une vaste chambre dont +les murs étaient tendus en vieilles tapisseries de Flandre; les meubles +étaient recouverts de tapisseries du même genre, et sur le parquet était +étalé un vieux tapis de Caboul; par la sévérité, le goût et même le +style cela ne ressemblait en rien aux chambres des cocottes à la mode où +il était jusqu'à ce jour entré. + +--Voulez-vous me permettre d'allumer une lampe à esprit de vin, dit-elle +en se débarrassant de son chapeau. Je voudrais me faire une infusion de +tilleul, car je me sens vraiment mal à l'aise. + +--Mais pas du tout, répondit Léon, c'est moi qui vais vous faire cette +infusion, puisque je suis votre garde-malade; pas de refus, je vous +prie. + +--Vous y mettez trop de bonne grâce pour que j'ose vous résister; +passons dans mon cabinet de toilette où nous trouverons ce qui nous sera +nécessaire. + +Ce cabinet de toilette était aussi grand que la chambre, mais meublé +dans un tout autre style, plein d'élégance et de coquetterie; ce qui +attira surtout l'attention de Léon, bien plus que le satin, les +brocatelles et les dentelles, ce furent les ferrures, les serrures, les +bordures des glaces, et tous les objets de toilette qui étaient en +argent niellé;--il y avait là un luxe aussi remarquable par le dédain de +la valeur de la matière première que par le goût et l'art de +l'ornementation; aussi, malgré le peu d'estime que Léon professait pour +le métier auquel il devait sa fortune, fut-il gagné par un sentiment +d'admiration; cela était vraiment charmant et original. + +Pendant qu'il regardait autour de lui, Cara avait atteint une lampe, une +bouilloire et un petit flacon sur le ventre duquel on lisait: «tilleul». + +--Voici ce qu'il nous faut, dit-elle. + +Aussitôt Léon emplit la bouilloire et alluma la lampe. + +Quant à Cara, elle s'étendit sur un large canapé en satin gris et se +cala la tête avec deux coussins: elle paraissait à bout de force, ses +dents claquaient. + +--Puisque vous voulez bien me soigner, dit-elle,--et j'avoue que j'ai +grand besoin de soins,--soyez donc assez bon pour me donner un châle, je +suis glacée; vous en trouverez un dans cette armoire. + +Il prit ce châle dans l'armoire qu'elle lui désignait d'une main +tremblante, et il l'enveloppa avec précaution en le lui passant sous les +pieds. + +--Comme vous êtes bon! dit-elle d'une voix émue. + +L'eau ne tarda pas à bouillir; il prépara l'infusion de tilleul et la +lui donna après l'avoir sucrée. + +Cependant elle ne se réchauffa point, et elle continua de claquer des +dents, avec des frissons par tout le corps. + +--Laissez-moi donc vous aller chercher un médecin, dit-il. + +--Non, répondit-elle, le sommeil va me calmer. + +--Mais vous ne pouvez pas dormir sur ce canapé, vous ne vous +réchaufferez pas. + +--Vous croyez? + +--Assurément. + +--Si j'osais.... + +Et elle s'arrêta. + +--Est-ce qu'on n'ose pas tout avec son médecin, dites donc ce que vous +feriez. + +--Eh bien! vous resteriez dans ce cabinet, je passerais dans ma chambre, +je me coucherais et vous me donneriez une autre tasse d'infusion. Quand +je serai dans mon lit, il est certain que je me réchaufferai tout de +suite; d'ailleurs, quand j'éprouve des crises de ce genre, il n'y a que +le lit qui me guérit. + +--Et vous ne le disiez pas, couchez-vous donc bien vite. + +Elle passa dans sa chambre tandis qu'il restait dans le cabinet de +toilette, préparant une nouvelle tasse d'infusion. + +Au bout de quelques instants elle l'appela; il entra et il la trouva +dans le lit pelotonnée jusqu'au cou dans les draps; elle continuait à +trembler; il lui présenta l'infusion; alors elle se souleva à demi pour +boire; elle avait revêtu une chemise de nuit bordée de dentelles, et il +était impossible d'avoir une attitude plus chaste et plus pudique que la +sienne. + +--Maintenant, dit-elle en lui tendant la tasse, il faut vous en aller; +je ne veux pas que vous passiez la nuit ici; vous n'aurez qu'à tirer la +porte, elle se fermera seule; merci, cher monsieur, je n'oublierai +jamais vos bons soins et votre complaisance. Bonsoir et merci. + +Plaçant son bras sous sa tête, elle ferma les yeux pour dormir: sa pose +était pleine de grâce et d'abandon; le cou caché dans les dentelles, sa +tête brune encadrée dans la blancheur de l'oreiller, la main pendante, +elle était vraiment ravissante ainsi sous la faible lumière de la +bougie. + +Assis à une assez grande distance d'elle et accoudé sur une table, Léon +se demandait si toutes les histoires qu'il avait entendu conter sur elle +pouvaient être vraies: en tout cas, il était impossible d'être plus +simple et meilleure fille ... et jolie avec cela, mieux que jolie, +charmante. + +Sans doute elle voulait dormir, mais cependant elle ne s'endormit point: +à chaque instant elle se tournait, se retournait et changeait de +position. + +--Vous ne dormez pas, dit-il, en s'approchant du lit. + +--Non, je ne peux pas, quand je ferme les yeux, je vois ces deux hommes +tomber là devant moi. + +--Voulez-vous une autre tasse de tilleul? + +--Non, merci, j'ai trop chaud maintenant, la fièvre brûlante a remplacé +la fièvre froide. Je crois que ce qui me serait le meilleur, ce serait +de ne plus penser à ces malheureux. Voulez-vous que nous causions? + +--Volontiers, si cela ne vous fatigue pas. + +--Au contraire, cela occupera mon esprit et l'empêchera de s'égarer. +Mais puisque vous voulez bien causer, vous déplairait-il de vous +rapprocher, vous êtes à une telle distance que nous aurons peine à nous +entendre. + +Il se leva, et prenant la chaise sur laquelle il était assis il se +rapprocha du lit. + +--Asseyez-vous donc dans ce fauteuil, dit-elle, et laissez cette chaise. + +Et de la main elle lui indiqua un fauteuil placé tout contre le lit et +de telle sorte qu'une fois assis là ils se trouveraient en face l'un de +l'autre. + +--Et maintenant, dit-elle, lorsqu'il fut installé, une question, je vous +prie. Comment vous nommez-vous? + +--Mais.... + +--Oh! je ne vous demande pas votre grand nom, mais votre petit: au point +où nous en sommes de notre connaissance, comment voulez-vous que je vous +dise, monsieur Haupois-Daguillon? + +--Léon. + +--Et moi Hortense, car vous pensez bien que ce nom de Cara qu'on me +donne dans le monde n'est pas le mien. Maintenant nous serons plus à +notre aise. Voulez-vous être Léon pour moi et voulez-vous que je sois +Hortense pour vous? + +--Cela est convenu. + +--Eh bien, mon cher Léon, j'ai une demande à vous adresser, c'est celle +qui commence la plupart des contes des _Mille et une Nuits_: «Vous +contez si bien, contez-moi donc une histoire.» + +--C'est que justement je ne sais pas du tout conter. + +--Ah! quel malheur! en faisant un effort. + +--Même en faisant de grands efforts; je ne sais pas d'histoires. + +--Je vous assure pourtant que, puisque vous voulez bien me soigner, ce +serait, j'en suis sûre, un merveilleux remède: je ne verrais plus ces +malheureux. Mais enfin, si cela est impossible, je ne veux pas vous +imposer une tâche ennuyeuse pour vous; ce serait vous payer +d'ingratitude. Seulement, comme je tiens à l'histoire, voulez-vous que +je vous en conte une, moi. + +--Vous allez vous fatiguer. + +--Au contraire, je vais me guérir, mais il est bien entendu que si je +vous endors vous m'arrêterez. + +--C'est entendu. + +--Mon récit aura pour titre, si vous le voulez bien: _Histoire d'une +pauvre fille de la vallée de Montmorency_; c'est un conte vrai, +très-vrai, trop vrai, car je n'ai pas d'imagination. + + + + +IV + + +Elle commença son récit: + +--«Puisque je vais vous raconter l'histoire d'une pauvre fille de la +vallée de Montmorency, il serait peut-être convenable de vous faire la +description de cette vallée. Mais comme elle est découverte depuis +longtemps déjà, et comme les descriptions m'ennuient quand j'en trouve +dans certains romans, où trop souvent elles ne figurent que pour masquer +le vide du récit, je passe cette description et vous dis tout de suite +que notre petite fille est né à Montlignon. Elle était le dernier enfant +d'une famille qui en comptait trois: un garçon, l'aîné, et deux filles. +Cette famille était pauvre, très-pauvre; le père était terrassier chez +un pépiniériste et la mère travaillait à la terre avec son mari; c'était +elle qui mettait dans les rigoles les graines ou les plants que son +homme recouvrait à la houe ou au râteau. Notre jeune fille.... Si nous +lui donnions un nom? cela serait plus commode. Mais j'ai si peu +d'imagination que je n'en trouve pas. + +--Si nous la baptisions Hortense. + +--C'est cela. Hortense donc, ne connut pas son père, qui mourut quand +elle n'avait que deux ans. Si la vie avait été difficile quand le père +apportait son gain à la maison, elle le fut bien plus encore quand la +mère se trouva seule pour travailler et nourrir ses trois enfants. Plus +d'une fois on ne mangea pas, et tous les jours on resta sur son appétit, +ce qui, prétendent les gens qui se donnent des indigestions, est +excellent pour la santé ... des autres. Devant cette misère, la mère se +remaria, non par amour, mais par spéculation, pour trouver quelqu'un qui +l'aidât à nourrir sa famille. Se vendre ainsi sans mariage est une +infamie; mais se vendre avec le mariage, c'est tout autre chose. L'homme +que la mère d'Hortense avait pris était une sorte de brute, terrassier +aussi, et qui n'avait d'autre mérite que de travailler comme deux. C +était justement ce qu'il fallait. Malheureusement à côté de cette +qualité il y avait un défaut; il buvait, et l'argent qu'il gagnait s'en +allait, pour une bonne part, sur les comptoirs en zinc des marchands de +vin. Il ne lâchait son argent à la maison que quand on le lui arrachait; +et pour obtenir cela les enfants jouaient, de bonne foi et avec une +terrible conviction, je vous assure, ce qu'on peut appeler «le drame de +la faim»; quand il rentrait les jours de paye, ils l'entouraient et se +mettaient à pleurer en criant: «J'ai faim». Et ils criaient cela +d'autant mieux que c'était vrai. + +Cependant Hortense grandit et devint jolie, car ce n'est pas le +bien-être qui donne la beauté, ni la santé, heureusement. Elle poussa et +se développa en liberté à courir les champs et les bois, se nourrissant +surtout de bon air, ce qui, paraît-il, est plus nutritif qu'on ne le +croit généralement. + +Comme elle atteignait ses neuf ans, sans qu'il fût question de l'envoyer +à l'école comme vous le pensez bien, une vieille dame riche, à qui elle +portait des fraises des bois dans l'été, et dans l'hiver des branches de +houx ou de fragons garnies de leurs fruits rouges, se prit de pitié pour +sa gentillesse, et l'envoya dans un couvent à Pontoise, promettant de se +charger de son instruction et plus tard de son avenir. + +Ce fut le beau temps, le bon temps d'Hortense, qui ne se plaignit pas, +comme beaucoup de ses camarades, de la mauvaise nourriture du couvent. +Elle ne se plaignit pas davantage du travail, et bien vite elle devint +la meilleure élève de sa classe. + +Mais cette vie heureuse ne pouvait pas durer, la vieille dame riche +mourut sans avoir pensé à Hortense dans son testament, et, comme ses +héritiers n'étaient pas disposés à se charger de cette petite fille +qu'ils ne connaissaient pas, une des soeurs la ramena chez sa mère à +Montlignon. Elle avait alors treize ans et quelques mois. + +La question qu'elle se posait en revenant était de savoir à quoi on +allait l'employer lorsqu'elle serait rentrée dans la maison maternelle, +car une enfance comme celle qu'elle avait eue rend l'esprit pratique et +prévoyant. + +Cette question fut vite résolue.--Te voilà, dit sa mère en la voyant +entrer.--Oui, je viens pour rester avec vous.--Rester, tu n'y pense pas; +pour que le père fasse de toi ce qu'il a fait de l'aînée, jamais; tu vas +t'en aller, et tout de suite.--Où,--N'importe où, fût-ce en enfer, tu +serais mieux qu'ici: sauve-toi, malheureuse. + +Si une enfant de treize ans ne comprenait pas toutes ces paroles, elle +en comprenait le ton et sentait bien qu'il était inutile d'insister. +Après une assez longue discussion ou plus justement une longue +recherche, il fut décidé qu'elle irait à Paris demander l'hospitalité à +une de ses tantes, fruitière dans le quartier des Invalides. Seulement, +comme le prix d'un billet coûte dix-neuf sous d'Ermont à Paris et qu'il +n'y avait que onze sous à la maison, il fut décidé qu'elle irait prendre +le train à Saint-Denis, ce qui ne coûterait que huit sous. Sa mère +l'accompagna, et, le billet de chemin de fer pris, elle lui donna les +trois sous qui lui restaient. + +Ce fut avec ces trois sous qu'elle entra dans la vie, à treize ans, +après avoir embrassé sa mère, qu'elle ne devait pas revoir. + +Quand elle entra chez sa tante la fruitière, vous pouvez vous imaginer +les hauts cris que celle-ci poussa. Cependant, comme ce n'était point +une méchante femme, elle ne la renvoya pas, et deux jours après elle +l'installa à un des coins de l'esplanade des Invalides devant une petite +table chargée de fruits verts ou à moitié pourris. Vous représentez-vous +une jeune fille de treize ans, jolie, très-jolie, disait-on, élevée dans +un couvent, instruite jusqu'à un certain point, vendant des pommes à un +sou le tas aux invalides et aux gamins de ce quartier. + +Quelle chute! Quelle souffrance! + +Pendant près de trois ans elle vécut de cette misérable existence, +dehors par tous les temps, le froid, le chaud, le vent, la pluie; et +cependant ce qu'elle endura physiquement ne fut rien auprès du supplice +moral qui lui fut infligé. + +Pourquoi ne faisait-elle pas autre chose, me direz-vous? Et que +vouliez-vous qu'elle fît, elle n'avait pas de métier, et elle était trop +misérable pour se payer un apprentissage, même qui ne lui eût rien +coûté. De quoi eût-elle vécu pendant le temps de cet apprentissage? + +Il y a une saison où les pommes manquent; alors elle vendait des fleurs +et elle quittait les Invalides pour des quartiers où l'on a de l'argent +à dépenser aux superfluités du luxe. Un jour qu'elle se tenait au coin +du pont de l'Alma et du Cours-la-Reine, avec un éventaire chargé de +violettes pendu à son cou, un phaéton s'arrêta devant elle, et un jeune +homme lui demanda un bouquet de deux sous. Elle le présenta, le jeune +homme la regarda longuement et, lui ayant donné les deux sous, il +continua son chemin: elle le suivit des yeux jusqu'au moment où il +disparut dans la confusion des voitures. + +Elle le connaissait bien, ce jeune homme, pour le voir souvent passer: +c'était le duc de Carami, célèbre alors par sa grande existence, ses +pertes au jeu, ses chevaux, ses maîtresses et ses folies toutes marquées +au coin de l'originalité. + +Le lendemain, Hortense se trouvait à la même place, quand le duc +s'arrêta devant elle; mais cette fois il descendit de voiture, et, au +grand ébahissement des gens qui passaient, il resta à causer avec elle +pendant un grand quart d'heure, lui demandant qui elle était et bien +surpris de ses réponses. + +Il revint le lendemain encore, puis le surlendemain, puis pendant toute +la semaine, chaque jour à la même heure, et quinze jours après il +installait Hortense, la pauvre petite fille de la vallée de Montmorency, +dans un hôtel de la rue François Ier, qui coûtait dix mille francs de +loyer; elle qui, quelques jours auparavant, n'avait aux pieds que des +savates ou des sabots, elle trouvait six chevaux dans son écurie. + +C'est depuis ce jour qu'Hortense, en quelque saison que ce fût, a +toujours eu un bouquet de violettes près d'elle,--souvenir des fleurs +qu'elle vendait sur le Cours-la-Reine. + +Disant cela, Cara regarda le bouquet placé sur la table où, quelques +instants auparavant Léon était accoudé; puis elle continua: + +--Ne blâmez pas la pauvre fille de s'être ainsi jetée dans les bras du +duc, elle n'a pas réfléchi si elle se vendait ou si elle se donnait; +elle était fascinée, éblouie par ce beau jeune homme, qu'elle adorait et +qui l'aimait. Car il l'aimait passionnément, et la meilleure preuve en +est dans ce nom de Cara qu'il lui donna et qu'elle a depuis porté. + +Elle s'arrêta avec une sorte de confusion, puis se mettant à sourire: + +--J'aurais voulu garder la forme impersonnelle dans mon récit, dit-elle, +mais, bien que je me sois coupée nous la reprendrons si vous le +permettez.--Je ne puis pas te faire duchesse ni te donner mon nom, lui +dit-il, mais je veux t'en donner une part, et désormais tu t'appelleras +Cara. Ils s'aimèrent pendant quatre ans. Et ce fut ainsi qu'Hortense +devint à la mode. Était-il possible qu'il en fût autrement pour la +maîtresse d'un homme comme le duc, sur qui tout Paris avait les yeux? Le +duc, vous devez le savoir, était poitrinaire, et la vie à outrance qu'il +menait ruinait sa faible santé. Les choses en vinrent à ce point qu'on +lui ordonna le séjour de Madère. Hortense l'y accompagna. Il s'y ennuya +et voulut revenir. En bateau, il mourut dans les bras de celle qu'il +aimait; et ce fut son cadavre qu'elle ramena à Paris. + +Elle s'arrêta, la voix voilée par l'émotion; mais après quelques minutes +elle continua: + +--Le duc par son testament lui avait laissé une grosse part de ce qui +restait de sa fortune. Ce testament fut attaqué par la duchesse de +Carami, remariée à cinquante-trois ans avec un jeune homme de trente +ans, et il fut cassé par la justice pour captation. Vous avez dû +entendre parler de ce procès, qui a été presque une cause célèbre, je ne +vous en dirai donc rien qu'une seule chose: il avait, cela se conçoit de +reste, appelé l'attention sur Hortense, et si elle avait voulu donner +des successeurs au duc, elle n'aurait eu qu'à faire son choix parmi les +plus illustres et les plus riches. Mais elle voulait être fidèle au +souvenir et au culte de celui qu'elle avait adoré, et dont elle se +considérait comme la veuve. Cependant la misère était devant elle, car +ce procès l'avait ruinée, et elle avait une peur effroyable de la +misère, la peur de ceux qui l'ont connue dans ce qu'elle a de plus +hideux. Parmi ceux qui la pressaient se trouvait un riche financier, +Salzondo, cet Espagnol dont tout Paris a connu la vanité folle et les +prétentions, et qui, portant perruque sur une tête nue comme un genou, +se faisait chaque matin ostensiblement couper quelques mèches de sa +perruque chez le coiffeur le plus en vue du boulevard, pour qu'on crût +qu'il avait des cheveux. Salzondo ne demandait à sa maîtresse qu'une +seule chose, qui était qu'elle fît croire et fît dire qu'il avait une +maîtresse, comme ses perruques faisaient croire qu'il avait des cheveux, +quand, en réalité, il n'avait pas plus de maîtresse que de cheveux. +Hortense accepta ce marché, qui n'était pas bien honorable, j'en +conviens, mais qui, pour elle, valait encore mieux que la misère, et +pendant plusieurs années, le tout Paris dont se préoccupait tant +Salzondo put croire que celui-ci avait une maîtresse. C'est là un fait +bizarre, n'est-ce pas? et cependant il est rigoureusement vrai, ces +choses-là ne s'inventent pas. + +Sans répondre, Léon inclina la tête par un mouvement qui pouvait passer +pour un acquiescement. + +--Encore un mot, continua Cara, et j'aurai fini. Au bout de quelques +années, Hortense se lassa de ce jeu ridicule. Depuis longtemps elle +aspirait à une vie régulière, sa réputation la suffoquait, et le milieu +dans lequel elle brillait lui inspirait le plus profond dégoût. Elle +crut avoir trouvé dans un homme intelligent, plein d'ardeur pour le +travail, ambitieux, un mari qui lui donnerait dans le monde le rang dont +elle ne se croyait pas tout à fait indigne. Elle sacrifia à cet homme la +plus grande partie de ce qu'elle possédait; et trop tard elle s'aperçut +qu'elle s'était trompée sur lui. De toutes les blessures qui l'ont +frappée, celle-là a été la plus douloureuse, non pas qu'elle aimât cet +homme,--elle n'a jamais aimé que celui qui est mort dans ses bras;--mais +elle aimait l'honneur et la dignité de la vie, et c'était sur la main de +cet homme qu'elle avait compté pour les atteindre. + +Voilà l'histoire de la pauvre fille de la vallée de Montmorency. J'ai +tenu à vous la dire pour que vous sachiez bien ce qu'est la femme à qui +vous avez témoigné tant de bonté, non Cara, mais Hortense.» + +Disant cela, elle lui tendit la main, et quand il lui eut donné la +sienne, elle la serra doucement. + +--Maintenant, dit-elle, j'ai dans le coeur et dans l'esprit des idées, +qui m'empêcheront de penser à ces malheureux acrobates; je vous demande +donc de rentrer chez vous; je ne veux pas vous faire passer la nuit +entière. + +--Mais.... + +--Si demain vous pensez encore à moi et si vous voulez bien venir savoir +quel a été l'effet de vos bons soins, je serai ici toute la journée. + +--À demain alors. + + + + +V + + +Lorsque la porte du vestibule se fut refermée avec un petit bruit sec, +et qu'il fut dès lors bien certain que Léon sorti ne pouvait pas +rentrer, Cara glissa vivement à bas de son lit, et, en chemise comme une +femme qui ne craint pas le froid, elle se dirigea, une bougie à la main, +vers sa cuisine. + +Elle ne tremblait plus: et elle marchait résolument sans ces hésitations +qui l'avaient obligée à s'appuyer sur le bras de Léon. + +Ayant posé sa bougie sur une table, elle se mit à fureter dans les +armoires de la cuisine, ne trouvant pas sans doute ce qu'elle cherchait. + +Enfin dans l'une elle prit une bouteille ou plus justement un litre à +moitié rempli d'un gros vin noirâtre, et dans l'autre un croûton de pain +qui, placé un peu brusquement sur la table, sonna comme un caillou tant +il était dur et sec. + +Mais elle ne parut pas s'en inquiéter autrement, et prenant un couteau +de cuisine, elle parvint à en couper ou plutôt à en casser un morceau. +Alors, versant son vin noir dans un verre, elle s'assit sur le coin de +la table une jambe ballante, et elle trempa son morceau de pain dans ce +vin. + +Évidemment le tilleul quelle avait bu lui avait creusé l'estomac ou lui +avait affadi le coeur, et elle avait besoin de se réconforter; les +infusions calmantes n'étaient pas le remède qui lui convenait +présentement. + +Après ce frugal souper, elle regagna sa chambre; mais, avant de se +coucher, elle atteignit un réveil-matin, dont elle plaça l'aiguille sur +huit heures; puis, après l'avoir remonté, elle se mit au lit et, dix +minutes après, elle dormait d'un profond sommeil, dont le calme et +l'innocence étaient attestés par la régularité de la respiration. + +Elle dormit ainsi jusqu'au moment où partit la sonnerie du réveil; +alors, sans se frotter les yeux, sans s'étirer les bras, elle sauta à +bas de son lit comme une femme de résolution ou d'humeur facile. + +En un tour de main elle fut habillée, chaussée, coiffée, et elle sortit. + +Arrivée rue du Helder, elle monta au second étage d'une maison de bonne +apparence et sonna; un domestique en tablier blanc vint lui ouvrir. + +--Monsieur Riolle. + +--Mais monsieur n'est pas visible. + +--Il n'est pas seul? + +--Oh! madame peut-elle penser? monsieur travaille.... + +--Alors, c'est bien; j'entre. + +Et, sans se laisser barrer la passage, elle se dirigea par un étroit et +sombre passage vers une petite porte qu'on ne pouvait trouver que quand +on la connaissait bien. + +Elle la poussa et se trouva dans un cabinet de travail encombré de +livres et de paperasses éparpillées partout sur le tapis et sur les +meubles. Devant un bureau, un homme d'une quarantaine d'années, à la +figure rasée, vêtu d'une robe de chambre qui avait tout l'air d'une robe +de moine, travaillait la tête enfoncée dans ses deux mains. + +Au bruit de la porte, qui d'ailleurs fut bien faible, il ne se dérangea +pas, et Cara put arriver jusqu'à lui, glissant sur le tapis, sans qu'il +levât la tête; sans doute il croyait que c'était son valet de chambre; +alors, se penchant sur lui, elle l'embrassa dans le cou. + +Il fit un saut sur son fauteuil. + +--Tiens, Cara! s'écria-t-il. + +Elle le menaça du doigt, et se mettant à rire + +--Il y a donc d'autres femmes que Cara qui peuvent t'embrasser dans le +cou, que tu parais surpris que ce soit elle? Oh! l'infâme! + +--Es-tu bête! + +--Merci. Mais ce n'est pas pour que tu te mettes en frais de compliments +que je suis venue te déranger si matin. + +--Tu viens me demander un conseil? + +--Tu as deviné, avocat perspicace et malin. + +--Il s'agit d'une question de doctrine ou d'une question de fait? + +--D'une question de personne. + +--C'est plus délicat alors. + +--Pas pour toi, qui connais ton Paris financier et commercial sur le +bout du doigt et qui devrais faire partie du conseil d'escompte de la +Banque de France. + +--Tu me flattes; c'est donc bien grave? + +--Très-grave. Que penses-tu de la maison Haupois-Daguillon? + +--Ah bah! est-ce que le fils?... + +--Je te demande ce que tu penses de la maison Haupois-Daguillon. + +--Excellente; fortune considérable et solidement établie, à l'abri de +tous revers, et j'ajoute, si cela peut t'intéresser, honorabilité +parfaite. + +--Ce ne sont pas des phrases de palais que je te demande; que vaut-elle? +Voilà tout. + +--Huit, dix millions. + +--Au plus ou au moins? + +--Au moins; mais tu comprends qu'il est difficile de préciser. + +--Ton à peu près suffit. Deux enfants, n'est-ce pas? + +--Un fils et une fille; celle-ci a épousé le baron Valentin. + +--Un imbécile orgueilleux et avaricieux, mais cela importe peu. Quelle +sont les relations du père et du fils? Le père est-il un homme dur, un +vrai commerçant? + +--Je n'en sais rien; mais on dit que c'est la mère qui est la tête de la +maison. + +--Mauvaise affaire! + +--Pourquoi? + +--Parce que les femmes de commerce n'ont pas le coeur sensible +généralement. Sais-tu si le fils est associé ou intéressé dans la +maison, et s'il a la signature? + +--Je suis obligé de te répondre que je n'en sais rien, je n'ai pas de +relation dans la maison. + +Elle se renversa dans son fauteuil; et jetant sa jambe gauche par-dessus +sa jambe droite en haussant les épaules: + +--Comme on se fait sur les gens des idées que la réalité démolit, +dit-elle. Ainsi te voilà, toi: tu es assurément un des hommes +d'affaires les plus habiles de Paris, ta vie le prouve, car après avoir +commencé par être l'avocat des actrices, des cocottes et des comtesses +du demi-monde, ce qui personnellement avait des agréments, mais ce qui +pécuniairement ne valait rien, tu es devenu l'avocat, c'est-à-dire, le +conseil des gens de la finance et de la spéculation; au lieu de plaider +simplement pour eux comme tes confrères, tu as fait leurs affaires, tu +as été les arranger à Constantinople, à Vienne, à Londres, partout; il +paraît que cela n'est pas permis dans votre corporation; tu t'es moqué +de ce qui était défendu ou permis, tu as été récompensé de ton courage +par la fortune, la grosse fortune que tu es en train d'acquérir. +Aujourd'hui, quand on parle de Riolle à quelqu'un, on vous répond +invariablement: «C'est un malin». Tu as la réputation de connaître ton +Paris comme pas un. Eh bien, je viens à toi, et tu me réponds que tu ne +peux pas me répondre! + +Riolle se mit à rire de son rire chafouin en ouvrant largement ses +lèvres minces, ce qui découvrit ses dents pointues comme celles d'un +chat. + +--Que tu es bien femme, dit-il, une idée te passe par la cervelle et +tout de suite il faut qu'on la satisfasse; que ne m'as-tu dit hier qu'il +te fallait des renseignements précis sur la maison Haupois-Daguillon, tu +les aurais aujourd'hui. + +--Hier, je n'y pensais pas. + +--Eh bien, donne-moi jusqu'à ce soir, et je te promets de te les porter +précis et circonstanciés, tels que tu les veux en un mot. + +--Ce soir, c'est impossible. + +--Tu es cruelle. + +--J'aime mieux venir les chercher demain matin. + +--Eh bien, soit. + +--Alors, adieu, à demain. + +--Déjà! + +--Il faut que je passe chez Horton. + +--Tu es malade? + +--Non, j'ai seulement besoin d'une ordonnance. + +Et elle s'en alla chez son médecin, auquel elle raconta ce qui lui était +arrivé la veille, et qui lui écrivit l'ordonnance qu'elle +désirait,--c'est-à-dire insignifante; puis, avant de rentrer, elle +envoya une dépêche à ses gens à Saint-Germain, pour leur dire de revenir +à Paris. + +Toutes ces précautions prises, elle fit une gracieuse toilette de +malade, coiffure aussi simple que possible, peignoir en mousseline +blanche, et, s'installant dans sa chambre avec une fiole et une tasse +près d'elle, elle attendit la visite de Léon. + +Elle l'attendit toute la journée, et elle se demandait s'il ne viendrait +pas,--ce qui, à vrai dire, l'étonnait prodigieusement,--lorsqu'à neuf +heures du soir il arriva. Elle avait donné des instructions pour qu'on +le reçût et qu'on ne reçût que lui. + +Il trouva dans le vestibule une femme de chambre pour le recevoir, lui +prendre des mains son pardessus et le conduire près de Cara. +L'appartement n'avait plus le même aspect que la veille, le salon était +éclairé et les housses qui recouvraient les meubles avaient été +enlevées. Cependant ce n'était pas dans ce salon que se tenait Cara; +elle était dans la chambre où il avait passé une partie de la nuit +précédente, allongée sur une chaise longue, pâle et dolente. + +--Comme vous êtes bon d'avoir pensé à moi, dit-elle en lui tendant la +main, et que c'est généreux à vous de venir faire visite à une malade +chagrine et désagréable! + +--Comment allez-vous? + +--Assez mal, et vous voyez tous les remèdes qu'Horton m'ordonne; j'ai +fait venir mes domestiques; il ne veut pas que je quitte Paris. + +--Sans faire de médecine, j'ai voulu, moi aussi, vous apporter mon +remède; en venant, j'ai passé par le cirque; Otto n'a rien et Zabette en +sera quitte pour la peur. + +--Mais vous avez donc toutes les délicatesses du coeur aussi bien que de +l'esprit, s'écria-t-elle d'une voix émue; j'envie la femme que vous +aimez; comme elle doit être heureuse! + +--Je n'aime personne. + +--C'est impossible. + +Une discussion s'engagea sur le point de savoir qui il aimait. + +Tandis qu'elle suivait son cours plus ou moins légèrement, plus ou moins +spirituellement, dans la chambre de Cara, une autre d'un genre tout +différent prenait naissance dans le vestibule. + +Peu de temps après l'arrivée de Léon, le timbre avait retenti, et un +homme à mine rébarbative s'était présenté: c'était un créancier, +l'usurier Carbans, que Louise, la femme de chambre, ne connaissait que +trop bien. + +--Je veux voir votre maîtresse, dit-il, je sais qu'elle est revenue; en +passant j'ai aperçu les fenêtres éclairées et je suis monté. + +À cela Louise répondit que sa maîtresse ne pouvait recevoir; mais +Carbans n'était pas homme à se laisser ainsi éconduire; il connaissait +la manière d'arriver auprès des débiteurs les plus récalcitrants. + +--Votre maîtresse se fiche de moi; je veux la voir et lui dire que si +demain je n'ai pas un fort à-compte, je la poursuis à outrance et la +fais vendre. + +--Je le dirai à madame. + +--Non pas vous, mais moi en face; ça la touchera et la fera se remuer. + +Il avait élevé la voix et il commençait à crier fort lorsque Louise, qui +était une fine mouche et qui connaissait toutes les roueries de son +métier, se posa le doigt sur les lèvres, en faisant signe à Carbans +qu'il ne fallait pas parler si haut: + +--Vous pensez bien que si je ne vous introduis pas auprès de madame, +c'est que quelqu'un est avec elle. + +--Eh bien, tant mieux; si c'est un quelqu'un sérieux, il s'attendrira. + +--S'il est sérieux, tenez, jugez-en vous-même. + +Et, allant au pardessus de Léon, elle prit dans la poche de côté un +petit carnet, dont on voyait le coin en argent se détacher sur le noir +du drap; puis l'ouvrant et tirant une carte qu'elle présenta à Carbans: + +--Trouvez-vous ce nom-là sérieux? dit-elle. + +--Bigre! fit-il en souriant, mes compliments à votre maîtresse. + +Puis tout à coup se ravisant: + +--Mais alors pourquoi ne paye-t-il pas? + +--Parce que ça ne fait que commencer. + +--Et si ça ne dure pas? + +--Le meilleur moyen que ça ne dure pas, c'est de l'effrayer dès le +début; si cela vous paraît adroit, entrez, je me retire de devant la +porte. + +--Je repasserai dans huit jours, ma mignonne, non plus pour un à-compte, +mais pour les 27,500 francs qui me sont dus, capital, intérêts et frais; +et il faudra me payer, ou bien le lendemain je commence la danse ... à +boulet rouge. Dites bien cela à votre charmante maîtresse. Huit jours, +pas une heure de plus; et c'est bien assez pour elle. + + + + +VI + + +Léon ne se contenta pas de cette seule visite à Cara; après la première +il en fit une seconde, après la seconde une troisième. + +N'étaient-elles pas justifiées par l'état maladif dans lequel elle se +trouvait; cette chute lui avait réellement causé une violente émotion, +et cela était après tout bien naturel. + +Et puis pourquoi n'aurait-il pas été sincère avec lui-même? il avait +plaisir à la voir; elle ressemblait si peu aux femmes qu'il avait +connues jusqu'à ce jour. + +Discrète, intelligente, instruite, causant de tout avec à-propos et +mesure, intarissable sans bavardages futiles, ayant beaucoup vu, +beaucoup entendu, beaucoup retenu, jugeant bien les hommes et les choses +d'une façon amusante, avec malice sans méchanceté, délicate dans ses +goûts, distinguée dans ses manières, c'était, à ses yeux, une vraie +femme du monde avec laquelle on aurait la liberté de tout dire et de +tout risquer, à la seule condition d'y mettre un certain tour. Avec cela +mieux que jolie, et faite de la tête aux pieds pour provoquer le désir, +mais en le contenant par un air de décence et un charme naturel qui +étaient un aiguillon de plus et non des moins forts. + +Chaque fois que Léon la quittait, elle lui disait à demain, et le +lendemain il revenait; le premier jour, il était arrivé à neuf heures, +le second à huit heures et demie, le troisième à six heures, le +quatrième à cinq heures, et, après deux heures de conversation qui +avaient passé sans qu'il eût conscience du temps, il était resté à dîner +avec elle, sans façon, en ami, pour continuer leur entretien, et ce +jour-là il ne s'était retiré qu'à deux heures du matin. Et alors, +marchant par les rues désertes et silencieuses, il s'était dit +très-franchement qu'il éprouvait plus, beaucoup plus que du plaisir à la +voir. + +Depuis la disparition de Madeleine, il avait vécu fort mélancoliquement, +ne s'intéressant à rien, et portant partout un ennui insupportable aussi +bien à lui-même qu'aux autres. + +Et voilà que pour la première fois depuis cette époque il retrouvait de +l'entrain, de la bonne humeur; voilà que pour la première fois le temps +passait sans qu'il comptât les heures en bâillant. + +Qui avait opéré ce miracle? + +Cara. + +Pourquoi ne pousserait-il pas les choses plus loin? Elles avaient été +pour lui si vides ces journées, si longues, si pénibles, qu'il avait +vraiment peur d'en reprendre le cours, ce qui arriverait infailliblement +s'il se refusait à ce que Cara les remplît, comme depuis quelques jours +elle les remplissait. + +En réalité, le sentiment qu'il avait éprouvé et qu'il éprouvait toujours +pour Madeleine, aussi vif, aussi tendre, n'était point de ceux qui +commandent la fidélité. Cara ferait-elle qu'il gardât ce souvenir moins +vivace ou moins charmant? Il ne le croyait point. Ah! s'il avait dû +revoir Madeleine dans un temps déterminé, la situation serait bien +différente; mais la reverrait-il, jamais? De même, cette situation +serait toute différente, si elle l'avait aimé, comme elle le serait +aussi s'il lui avait avoué son amour et si tous deux avaient échangé un +engagement, une promesse, ou tout simplement une espérance. Mais non, +les choses entre eux ne s'étaient point passées de cette manière; il n'y +avait eu rien de précis; et il était très-possible que Madeleine ne se +doutât même pas de l'amour qu'elle avait inspiré. Alors, s'ils se +revoyaient jamais, ce qui était au moins problématique, dans quelles +dispositions Madeleine serait-elle à son égard? N'aimerait-elle pas? Ne +serait-elle pas mariée? Qui pourrait lui en faire un reproche? Pas lui +assurément, puisqu'il ne lui avait jamais dit qu'il l'aimait et qu'il +voulait la prendre pour femme. + +Raisonnant ainsi, il était arrivé devant sa porte; mais, au lieu +d'entrer, il continua son chemin sous les arcades sonores de la rue de +Rivoli. Paris endormi était désert, et de loin en loin seulement on +rencontrait deux sergents de ville qui faisaient leur ronde, silencieux +comme des ombres et rasant les murs sur lesquels leurs silhouettes se +détachaient en noir. + +Il était arrivé au bout des arcades, il revint vers sa maison, mais en +prenant par la colonnade du Louvre et par les quais; il avait besoin de +marcher et de respirer l'air frais de la rivière. + +Quel danger une pareille liaison avec Cara pouvait-elle avoir? Aucun. Au +moins il n'en voyait pas, car si séduisante que fût Cara, ce n'était pas +une femme qui pouvait prendre une trop grande place dans sa vie;--malgré +toutes ses qualités, et il les voyait nombreuses, elle ne serait +toujours et ne pourrait être jamais que Cara. + +Cara, oui; mais Cara charmante avec ce sourire, avec ces yeux profonds +qu'il ne pouvait plus oublier depuis qu'ils s'étaient plongés dans les +siens. + +Et à cette pensée, malgré la fraîcheur du matin et le brouillard de la +rivière qui le pénétraient, une bouffée de chaleur lui monta à la tête +et son coeur battit plus vite. + +Si l'heure n'avait pas été si avancée, il serait retourné chez elle; +mais déjà l'aube blanchissait les toits du Palais-Bourbon, et dans les +tilleuls de la terrasse du bord de l'eau on entendait des petits cris +d'oiseaux; ce n'était vraiment pas le moment d'aller sonner à la porte +d'une femme endormie depuis deux heures déjà. + +Il se dirigea vers la gare de l'Ouest; là il prit une voiture et se fit +conduire au bois de Boulogne en disant au cocher de le promener +n'importe où dans les allées du bois. + +À neuf heures seulement, il se fit ramener à Paris, boulevard +Malesherbes. + +Cara n'était pas encore levée bien entendu, mais Louise ne fit aucune +difficulté pour aller la réveiller et lui dire que M. Léon +Haupois-Daguillon l'attendait dans le salon. + +Moins de deux minutes après son entrée Cara le rejoignait, vêtue d'un +simple peignoir: + +--Eh bien! s'écria-t-elle d'une vois tremblante, que se passe-t-il donc? + +Mais il lui montra un visage souriant. + +Alors elle le regarda curieusement de la tête aux pieds, ne comprenant +rien au désordre de sa toilette et à la poussière qui couvrait ses +bottines. + +--D'où venez-vous donc? demanda-t-elle. + +--Du bois de Boulogne, où j'ai passé la nuit. + +--Ah! mon Dieu! + +--Rassurez-vous, il s'agissait seulement d'un examen de conscience,--de +la mienne, que j'ai fait sérieusement dans le recueillement et le +silence. + +--Vous ne me rassurez pas du tout. + +--C'est la conclusion de cet examen que je viens vous communiquer si +vous voulez bien m'entendre. + +Et, la prenant par la main, il la fit asseoir près de lui, devant lui: + +--Vous êtes trop fine, dit-il, pour n'avoir pas remarqué que je suis +parti d'ici hier soir fort troublé, profondément ému: ce trouble et +cette émotion étaient causés par un sentiment qui a pris naissance dans +mon coeur. Avant de m'abandonner à ce sentiment, j'ai voulu sonder sa +profondeur et éprouver quelle était sa solidité; voilà pourquoi j'ai +passé la nuit à marcher en m'interrogeant, et ça été seulement quand +j'ai été fixé, bien fixé, que je me suis décidé à venir vous voir si +matin pour vous dire ... que je vous aime. + +Il lui tendit la main; mais Cara, au lieu de lui donner la sienne, la +porta à son coeur comme si elle venait d'y ressentir une douleur; en +même temps, elle regarda Léon avec un sourire plein de tristesse: + +--J'aurais tant voulu être Hortense pour vous! dit-elle après un moment +de silence, et n'être que Hortense; mais, hélas! il paraît que cela +était impossible, même pour un homme délicat tel que vous, puisque c'est +à Cara que vous venez de parler. + +--Mais je vous jure.... + +Elle ne le laissa pas continuer. + +--Je ne vous adresse pas de reproches, mon ami; combien d'autres à votre +place seraient venus à moi et m'auraient dit: «Vous me plaisez, Cara; +combien me demandez-vous par mois pour être ma maîtresse?» Vous êtes +trop galant homme pour tenir un pareil langage; vous m'avez parlé d'un +sentiment né dans votre coeur, et vous m'avez dit que vous m'aimiez. Je +suis touchée de vos paroles; mais, pour être franche, je dois dire que +j'en suis peinée aussi. Il me semble que l'amour ne naît point ainsi et +ne s'affirme pas si vite: le goût peut-être, le caprice peut-être aussi, +mais non, à coup sûr, un sentiment sérieux. + +De nouveau elle le regarda longuement avec cette expression de tristesse +dont il avait déjà été frappé. + +--Ne croyez pas au moins que je repousse cet amour, dit-elle, ou que je +le dédaigne. J'en suis vivement touchée au contraire, j'en suis fière, +car je ressens pour vous autant de sympathie que d'estime. Mais, depuis +le peu de temps que je vous connais, ce sont ces sentiments seuls qui +sont nés en moi. D'autres naîtront-ils plus tard? Je ne sais: cela est +possible puisque mon coeur est libre, et que de tous les hommes que je +connais vous êtes celui vers qui je me sens la plus tendrement attirée. +Mais l'heure n'a pas sonné de mettre ma main dans la vôtre, et j'espère +que vous m'estimez trop pour me croire capable de dicter à mes lèvres un +langage qui ne viendrait pas de mon coeur. À ma place, une coquette vous +dirait peut-être qu'elle ne veut pas que vous lui parliez de votre +amour. Moi, qui ne suis ni coquette ni prude, je vous dis, au contraire, +parlez m'en souvent, parlez m'en toujours. + +Puis, s'interrompant pour lui tendre les deux mains: + +--Et j'ajoute: faites-vous aimer. + + + + +VII + + +Contrairement à ce qui se voit le plus souvent dans le monde auquel Cara +appartenait, Louise, la femme de chambre de celle-ci, était laide et +d'une laideur repoussante qui inspirait la répulsion ou la pitié, selon +qu'on était dur ou compatissant aux infortunes d'autrui. + +Si Cara avait pris et conservait chez elle une pauvre fille que la +petite vérole avait défigurée, ce n'était point par un sentiment de +prudente jalousie ou pour avoir à ses côtés un repoussoir donnant toute +sa valeur à son teint blanc, velouté, vraiment superbe, qui pour le +grain de la peau (la pâte comme diraient les peintres), rappelait les +pétales du camellia. Elle n'avait pas de ces petitesses et de ces +précautions, sachant bien ce qu'elle était, et connaissant sa puissance +mieux que personne pour l'avoir mainte fois exercée et éprouvée jusqu'à +l'extrême. + +Si elle avait accepté pour femme de chambre cette fille laide, ça avait +été par pitié, par sentiment familial et aussi par intérêt. Louise en +effet était sa cousine et elles avaient été élevées ensemble; mais +tandis qu'Hortense se rendait à Paris pour y devenir Cara, Louise +restait dans son village pour y travailler et y gagner honnêtement sa +vie comme couturière. Par malheur, au moment où Louise allait se marier +avec un garçon qu'elle aimait depuis quatre ans, elle avait eu la petite +vérole qui l'avait si bien défigurée, que lorsqu'elle avait été guérie, +son fiancé n'avait plus voulu d'elle et qu'il avait épousé une autre +jeune fille, bien que celle qu'il abandonnait fût enceinte de cinq mois. +Louise avait alors quitté son village, où elle était devenue un objet de +risée et de moquerie pour tous, et elle était arrivée auprès de sa +cousine Hortense, à ce moment maîtresse en titre du duc de +Carami,--c'est-à-dire une puissance. + +Si la misère et les hontes des années de jeunesse avaient trempé le +coeur de Cara pour le durcir comme l'acier, elles ne l'avaient pas +pourtant fermé aux sentiments de la famille: Louise était sa camarade, +son amie d'enfance; pour cela elle l'avait accueillie, lui avait fait +apprendre à coiffer, à habiller, à servir à table, et après avoir payé +ses couches et envoyé son enfant en nourrice en se chargeant de toutes +les dépenses, elle l'avait prise pour femme de chambre. + +Femme de chambre devant les étrangers, attentive, polie et +respectueuse, Louise redevenait la camarade d'enfance et l'amie, +lorsqu'elle était en tête à tête avec sa maîtresse, en réalité sa +cousine, et une amie dévouée, une sorte d'associée qui avait son +franc-parler pour conseiller, blâmer ou approuver librement, sans +ménagements, comme si elle soutenait ses propres intérêts. + +Cependant il était rare qu'elle en usât pour interroger Cara ou pour +aller au-devant des intentions de celle-ci, et presque toujours, elle se +contentait de répondre à ce qu'on lui demandait, ne prenant directement +la parole que lorsque des circonstances graves l'exigeaient. + +Les menaces de Carbans lui parurent de nature à légitimer une +intervention énergique. Bien entendu, elle avait raconté à Cara la +visite de l'usurier, puis elle avait raconté aussi comment elle avait pu +le renvoyer, grâce au bienheureux pardessus de Léon, et naturellement +elle avait cru que les 27,500 francs seraient versés avant le délai de +huit jours fixé comme date fatale; mais, à son grand étonnement, elle +avait vu les choses suivre une marche qui n'indiquait nullement que le +versement de ces 27,500 francs dût se faire prochainement. + +Et comme elle considérait qu'il y avait urgence, elle se décida à +intervenir la veille du jour où Carbans devait se présenter, prêt à +tirer à boulet rouge, suivant son expression, s'il n'était pas payé. +Pour cela elle attendit le départ de Léon, et comme il s'en alla à deux +heures du matin, exactement comme il s'en allait tous les soirs, elle +aborda l'entretien en aidant Cara à se déshabiller. + +--Tu sais que Carbans doit revenir demain soir, dit-elle. + +--Je ne l'ai pas oublié. + +--Tu as des fonds? + +--Pas le premier sou. + +--Mais alors? + +--Alors il sera payé. + +--Avec quoi? par qui? + +--Avec quoi? Avec de l'argent ou avec des lettres de change, je ne puis +préciser. Par qui? Par M. Léon Haupois-Daguillon qui sort d'ici. + +--Alors il paye d'avance, M. Léon Haupois-Daguillon? + +--Parbleu! M. Léon Haupois est d'une espèce particulière, l'espèce +sentimentale; le sentiment, c'est le grand ressort qui chez lui met +toute la machine en mouvement. Et vois-tu, ma bonne Louise, pour +conduire les gens, il n'y a qu'à chercher et à trouver leur grand +ressort; une fois qu'on les tient par là, on les manoeuvre comme on +veut.--Ne me tire pas les cheveux.--Si j'avais brusqué les choses de +telle sorte que Léon, mon amant depuis deux ou trois jours seulement, +eût dû payer 27,500 francs à Carbans, il eût très-probablement été +blessé, et il eût très-bien pu se dire que je ne l'avais accepté que +pour battre monnaie sur son amour;--de là, réflexion, déception, +humiliation et finalement séparation dans un temps plus ou moins +rapproché. Or, cette séparation je n'en veux pas. + +--Mais Carbans? + +--Carbans viendra demain à neuf heures, Léon sera avec moi; tu défendras +ma porte de manière à ce que Carbans exaspéré te mette de côté, et +entre quand même. Carbans est d'ordinaire brutal, et quand la colère +l'emporte il l'est encore beaucoup plus. Il me réclamera son argent +grossièrement en me reprochant de ne pas avoir usé du délai qu'il +m'avait donné pour me procurer les fonds. Alors, si Léon est l'homme que +je crois, et je suis certaine qu'il l'est, il interviendra, et Carbans +s'en ira avec la promesse d'être payé le lendemain par l'héritier de la +maison Haupois-Daguillon, ce qui, pour lui, vaudra de l'argent. Quel +sera le résultat de cette scène due au hasard seul? Ce sera de prouver à +Léon que je ne suis pas une femme d'argent, et que, même sous le coup de +poursuites qui me menacent d'être chassée d'ici, je ne cède pas à +l'intérêt. D'un autre côté, il sera heureux et fier, n'étant pas mon +amant, de m'avoir donné cette marque de son amour. Enfin je pourrai être +touchée de cette marque d'amour et l'en récompenser, ce qui simplifiera +et ennoblira le dénoûment. Sois tranquille, nous sommes dans une bonne +voie, et la situation va changer. + +--Il était temps. + +--Il n'était pas trop tard, tu vois. Pour commencer nos changements, qui +iront du haut en bas de l'échelle, tu renverras demain Françoise; elle +nous a fait l'autre jour un dîner que Léon a trouvé exécrable, et comme +il mangera ici souvent, je veux que ce soit avec plaisir. Tu auras soin +de me choisir un vrai cordon bleu, Léon est sensible aux satisfactions +que donne la table. J'étudierai son goût; il me faut quelqu'un qui soit +en état non-seulement de le contenter, mais, ce qui est autrement +important, de lui donner des idées. Tu payeras à Françoise ses huit +jours. + +--Sois tranquille, je n'aurai pas de peine à la renvoyer, elle ne +demande que cela. + +--De quoi se plaint-elle? + +--De tout, du vin qu'on prend à mesure et au litre, du charbon qu'on +achète au sac plombé, mais principalement de la viande que tu veux qu'on +aille chercher à la Halle en ne prenant que celle de basse qualité. + +--Il faudrait la nourrir avec des morceaux de choix peut-être; moi j'ai +dîné pendant trois ans avec les restes que j'achetais aux garçons de +salle des Invalides pour deux sous. + +--Elle aurait voulu gagner sur tout; l'autre jour je l'entendais dire à +la concierge: «Il n'y a rien à faire ici, madame est trop bonne pour sa +famille, elle veut qu'on lui donne les restes.» + +--Pardi; et ni mon oncle ni ma tante ne font les difficiles, ils ne se +plaignent pas que la viande est de basse qualité. Tu me débarrasseras +donc de Françoise. + +--Celle qui la remplacera sera peut-être aussi difficile qu'elle; une +cuisinière économe ne se trouve pas du premier coup. + +--On ne fera plus d'économie, sans rien gaspiller on prendra le +meilleur; tu veilleras à cela. Mais assez pour aujourd'hui, il se fait +tard. + +Et Cara se mit au lit. + +Le lendemains, Carbans, ainsi qu'elle l'avait prévu, arriva pendant +qu'elle était en tête en tête avec Léon, et, comme elle l'avait prévu +aussi, exaspéré par Louise il força la porte du salon où il entra la +menace à la bouche. + +Cara courut au devant de lui pour lui imposer silence, mais en quelques +paroles il dit tout ce qu'il avait à dire: on lui devait 27,500 francs, +il les voulait, et puisque le délai de huit jours qu'il avait accordé +n'avait servi à rien, il allait commencer des poursuites vigoureuses. + +Ce fut alors à Léon de se lever et d'intervenir. + +En cela encore Cara ne s'était pas trompée dans ses prévisions. + +--Monsieur, je voudrais avoir deux minutes d'entretien avec vous, dit +Léon. + +--À qui ai-je l'honneur de parler? + +--Haupois-Daguillon. + +Carbans, qui ne saluait guère, s'inclina tout bas. + +--Je suis à vos ordres. + +Mais Cara à son tour se mit entre eux, et tirant Léon par la main, elle +l'emmena dans l'embrasure d'une fenêtre: + +--Je vous en prie, dit-elle d'une voix suppliante, ne vous mêlez pas de +cela; n'ajoutez pas la honte à mes regrets. + +--C'est moi qui suis honteux que vous m'ayez si mal jugé; si vous avez +un peu d'amitié pour moi; un peu d'estime, laissez-moi seul un moment +avec cet homme. + +--Mais.... + +--Je vous en prie. + +Il fallut bien qu'elle cédât et qu'elle se retirât dans sa chambre. + +Alors Léon revint vers Carbans qui avait abandonné son attitude +provoquante et insolente pour en prendre une plus convenable, et surtout +beaucoup plus conciliante. + +--Monsieur, dit Léon, j'ai l'honneur d'être l'ami de la personne que +vous venez de menacer, je ne puis donc pas souffrir que ces menaces +soient mises à exécution; si les 27,500 francs que vous réclamez sont +dus légitimement, je vous payerai demain; voulez-vous attendre jusqu'à +demain et d'ici là, vous contenter de mon engagement, de ma parole? + +--Votre engagement suffit, monsieur, je vous attendrai demain jusqu'à +six heures. + +Et, sans en dire davantage, il déposa sa carte sur le coin de la table, +qui se trouvait à portée de sa main. + +Cependant ce ne fût que le surlendemain que Léon paya ces 27,500 francs, +car il ne les avait pas et il fallut qu'il se les procurât, ce qui était +assez embarrassant pour un homme qui, comme lui, n'avait pas des +relations avec ceux qui prêtent ordinairement aux jeunes gens. + +Heureusement, Cara lui vint en aide, elle connaissait un ancien cocher +nommé Rouspineau, pour le moment marchand de fourrage rue de Suresnes et +propriétaire de quelques chevaux de courses, qui procurait de l'argent, +sans prélever de trop grosses commissions ni de trop gros intérêts, aux +gens du monde riches et bien établis qui se trouvaient par hasard gênés. + +Si Rouspineau avait eu les sommes qu'on lui demandait, il les aurait +prêtées à 6 pour 100 seulement à M. Haupois-Daguillon puisqu'il n'y +avait pas de risques à courir, mais il ne les avait pas, ces sommes, et +l'argent était bien dur et bien difficile à trouver. + +Bref, contre six billets s'élevant au chiffre total de 60,000 francs, il +put prêter à Léon une somme de 50,000 francs, et encore fût-ce seulement +pour entrer en affaire, car il y perdait. Bien entendu, sa perte eût été +difficile à prouver, cependant son bénéfice n'était pas aussi gros +qu'on pouvait le croire au premier abord, car il avait été obligé de +prélever dessus une somme de 2,000 francs offerte à Cara pour la +remercier de lui avoir procuré la connaissance de M. Haupois-Daguillon, +qui, il fallait l'espérer, pourrait devenir avantageuse. + +Sur les 50,000 francs qu'il reçut, Léon paya les 27,500 francs dus à +Carbans, offrit à Cara une parure et garda 12,000 francs pour ses +dépenses courantes qui naturellement allaient être un peu plus fortes +que par le passé. + + + + +VIII + + +Une femme en vue comme l'était Cara ne prend pas un amant sans que cela +devienne un sujet de conversation dans un certain monde, et même sans +que quelques journaux, qui ont un public pour ces sortes d'histoires, en +fassent ce qu'ils appellent une indiscrétion. + +Bientôt tout Paris, le tout Paris qui s'intéresse à ces cancans, sut que +Léon Haupois-Daguillon (--Le fils du bijoutier de la rue +Royale?--Lui-même.) était l'amant de Cara (--Celle qui a été la +maîtresse du duc de Carami?--Elle-même.); et alors, pendant quelques +jours, cela devint un sujet de conversation. + +--Il était temps. + +Comme cela arrive presque toujours, la dernière personne qui apprit la +liaison de Cara et de Léon fut celle qui avait le plus grand intérêt à +la connaître,--c'est-à-dire «le papa». + +Il est vrai que M. Haupois-Daguillon s'occupait fort peu de ce qui se +passait dans le monde des cocottes, qu'il appelait «des lorettes ou des +courtisanes». Bel homme et gâté en sa jeunesse par des succès qui +s'étaient continués jusque dans son âge mûr, il n'avait jamais compris +qu'on se commît avec des femmes «qui font marchandise de leur amour». À +quoi bon, quand il est si facile de faire autrement. + +Cependant le bruit fut tel qu'il arriva un jour à ses oreilles; alors il +voulut tout naturellement savoir s'il était fondé, et comme il lui était +difficile d'interroger celui qui pouvait lui faire la réponse la plus +précise, c'est-à-dire Léon, il s'en expliqua avec son ami Byasson, qui +devait avoir des renseignements à ce sujet. + +En effet, bien que Byasson n'eût pas de relations dans le monde de Cara, +il savait à peu près ce qui s'y passait, comme il savait ce qui se +passait dans d'autres mondes, auxquels il n'appartenait pas plus qu'à +celui des cocottes, simplement en qualité de curieux qui veut être +informé de ce qui se dit et se fait autour de lui. Cette curiosité, il +ne l'appliquait pas seulement aux bavardages de la chronique parisienne +plus ou moins scandaleuse, mais il la portait encore sur les sujets d'un +ordre tout autre, sur tout ce qui touchait à la littérature, à la +peinture, à la musique. Bien qu'il ne fût qu'un commerçant, il ne +laissait pas paraître un livre nouveau un peu important sans le lire, et +sans se faire lui-même,--et l'un des premiers,--une opinion à son sujet +dont rien plus tard ne le faisait démordre, pas plus l'éloge que le +blâme. Dans tous les bureaux de location des théâtres de Paris, son nom +était inscrit pour qu'on lui réserva un fauteuil d'orchestre aux +premières représentations, et pour savoir s'il devait rire, pleurer ou +applaudir, il n'attendait pas que le visage des critiques influents, en +ce jour-là sérieux et réservés comme des augures qui croient à leur +sacerdoce, lui eût révélé leurs sentiments. Avant que le Salon de +peinture s'ouvrit, il connaissait les oeuvres principales qui devaient y +figurer; il avait été les voir dans les ateliers, il avait causé avec +les artistes, et pour elles aussi, il ne recevait pas son opinion toute +faite des journaux ou des gens du métier. Toutes les fois qu'une vente +intéressante avait lieu à l'hôtel des commissaires-priseurs, il recevait +un des premiers catalogues tirés, et s'il n'assistait point à toutes les +vacations, il traversait au moins toutes les expositions qui méritaient +une visite. Où trouvait-il du temps pour cela? C'était un prodige; et +cependant il en trouvait, de même qu'il en trouvait encore pour arriver +presque chaque jour à la fin du déjeuner de M. et madame +Haupois-Daguillon, de façon à prendre une tasse de café avec eux;--il +est vrai que la famille Haupois-Daguillon était sa famille à lui qui ne +s'était point marié, comme Léon et Camille étaient ses enfants; et il +est vrai aussi que les satisfactions de l'esprit qu'il recherchait si +avidement ne l'avaient pas rendu insensible aux joies du coeur. + +Personne mieux que lui assurément n'était en état de savoir ce qu'était +cette Cara, dont M. Haupois avait entendu parler plusieurs fois sans +jamais s'inquiéter d'elle, et qui maintenant, disait-on, était la +maîtresse de son fils. + +Au premier mot, il fut évident que Byasson pourrait répondre s'il le +voulait, car le nom de Cara lui fit faire une grimace tout à fait +significative. + +--Vous savez qu'elle est la maîtresse de Léon? demanda M. Haupois. + +--On le dit; mais je n'en sais rien. + +--Ne faites pas le discret, mon cher, vous ne vaudrez pas une mercuriale +à mon fils en m'apprenant ce que vous savez. À vrai dire, et tout à fait +entre nous, je ne suis pas fâché de cette liaison. + +--Ah! vraiment. + +--Entendons-nous: certainement je suis offusqué de voir un homme comme +Léon, beau garçon, intelligent, distingué, mon fils, qui pourrait +prendre des maîtresses où il voudrait, devenir l'amant d'une lorette, +d'une courtisane à la mode; oui, très-certainement cela me blesse; mais +enfin, d'un autre côté, ce n'est pas sans un sentiment de soulagement +que je vois Léon échapper à l'influence sous laquelle il était;--Cara le +guérira de Madeleine. + +--Moi, mon cher, je ne vois pas du tout les choses à votre point de vue, +et je ne peux pas me réjouir de voir Léon l'amant de Cara. + +--Vous la connaissez? + +--Je sais d'elle ce que sait tout Paris, et voilà pourquoi je suis +jusqu'à un certain point effrayé de penser que Léon va subir son +influence. N'oubliez pas comment Léon a été élevé et quelles étaient ses +dispositions dans sa première jeunesse. + +--Il me semble que Léon a été aussi bien élevé qu'il pouvait l'être. + +--Certainement, mais rappelez-vous ses admirations de collégien pour ces +femmes qui, à un degré quelconque, étaient des Cara. Vous vous +contentiez de hausser les épaules quand nous le voyions, le nez collé +contre les vitres, regardant leur défilé. Et vous haussiez les épaules +encore quand vous le preniez à lire ces journaux ou ces romans qui ont +la prétention d'être l'expression du _high-life_ parisien. Il ne vous +faisait point part de ses idées, bien entendu, mais avec moi il +regimbait quand je me moquais de lui, et j'ai pu juger alors combien +était vive sa curiosité de savoir quelle était cette existence qui +l'attirait et le fascinait. Pour moi c'est un miracle que jusqu'à ce +jour il n'ait pas fait de grosses folies, et je ne m'explique sa sagesse +que par la nullité ou la sottise des femmes qui n'auront pas su le +prendre et le retenir. Mais Cara n'est pas de ces femmes: elle n'est pas +nulle, elle n'est pas sotte. + +--Qu'est-elle, donc? C'est pour que vous me le disiez que je vous parle +d'elle, ou tout au moins pour que vous me disiez ce que vous en savez. + +--Cara, que dans son monde on appelle Carafon, Caramel, Carabosse, +Caravane, Carapace et surtout Caravansérail,--ce qui, eu égard à ses +moeurs hospitalières, est une sorte de qualificatif parfaitement +justifié,--Cara, de son vrai nom, est mademoiselle Hortense Binoche, née +à Montlignon, dans la vallée de Montmorency, de parents pauvres et peu +honnêtes. Son enfance ne fut pas trop malheureuse, car à neuf ans elle +séduisit par sa gentillesse,--vous voyez qu'elle a commencé de bonne +heure,--une vieille dame riche qui la fit élever dans un couvent. +Malheureusement, la vieille dame mourut, et alors commença pour la jeune +fille une existence de misère horrible. On la retrouve au bout de +quelques années la maîtresse du duc de Carami. C'est le temps de sa +splendeur. Elle tue le duc ou il se tue tout seul, ce dont d'ailleurs il +était bien capable, et par son testament il laisse une partie de ce qui +restait de sa fortune à sa maîtresse. Le testament est attaqué pour +captation, et c'est Nicolas qui plaide contre Cara. Vous savez quelle +est la manière de plaider de Nicolas, quel est son système de +personnalités et d'injures; il a formé son dossier avec des notes qui +lui ont été fournies par la préfecture de police, il lit ces notes et +montre ce qu'a été Cara depuis l'âge de treize ans, c'est-à-dire depuis +son arrivée à Paris. Jamais réquisitoire n'a été plus écrasant, et ce +qui lui donne un caractère de cruauté réelle, c'est la présence de Cara +à l'audience. Quand Nicolas se tait, elle se lève et s'avance à la barre +dans sa toilette de deuil de veuve, simple, chaste cependant élégante. +Elle demande à donner quelques explication et prend la parole: «Tout ce +qu'on vient de dire de moi est vrai, au moins pour le fond; oui, je suis +née dans le ruisseau, j'en conviens, mais peut-on me faire responsable +de la fatalité de ma naissance? oui, mon enfance s'est passée dans la +fange, mais quand j'ai eu la force de vouloir et de lutter, j'en suis +sortie. Mais que dire de celles qui, nées dans le ciel, descendent +volontairement dans le ruisseau; que dire de la fille d'un des plus +riches banquiers de Paris, d'un pair de France, qui se marie, enceinte +de cinq mois?» Là-dessus, comme vous le pensez bien, le président, +indigné, lui coupe la parole. Elle s'assied avec calme; elle avait dit +ce qu'elle voulait dire: La fille du pair de France se mariant enceinte, +c'était la duchesse de Carami. Voilà qui vous fera connaître Cara, +mieux que de longues explications. Vous voyez de quoi elle est capable, +et quelle est sa résolution, quelle est son audace quand on l'attaque. + +Et M. Haupois-Daguillon resta un moment absorbé dans la réflexion; +depuis quelques instants déjà, il avait perdu le sourire de confiance et +d'assurance avec lequel il avait abordé cet entretien. + +--J'allais oublier de vous dire que Cara a une soeur aînée, Isabelle. +Toutes deux ont suivi la même carrière; mais, tandis qu'Isabelle a +demandé la fortune au monde de la politique et de l'administration, ce +qui lui a valu de puissantes protections, Cara l'a demandée au monde +commercial et financier. Après l'expérience du duc de Carami, qui avait +mal fini, elle s'est adressée aux fils de famille de la haute banque et +du haut commerce, trouvant là des avantages moins brillants peut-être +que ceux que rencontrait sa soeur, mais à coup sûr plus sérieux et plus +productifs. Vous donner la liste des gens à la fortune desquels elle a +fait une large brèche m'est difficile en ce moment; mais nous trouverons +des noms si vous en désirez. + +--Alors elle doit être riche? + +--Elle l'était, mais elle s'est fait ruiner en ces derniers temps par un +aventurier qu'elle voulait épouser. C'est le juste retour des choses +d'ici-bas. + +--Tout ce que vous me dites-là est assez effrayant. + +--Aussi avez-vous eu grand tort de vous réjouir en pensant que Cara le +guérirait de Madeleine; il y a des remèdes gui sont pires que le mal; et +cette chère Madeleine n'était pas un mal. Ah! la pauvre fille, que +n'est-elle là pour nous sauver! + +--Elle serait là que je n'accepterais pas son secours; d'ailleurs Léon +n'est pas perdu, je le surveillerai; et, s'il le faut, je lui parlerai. +En tout cas, il y a un moyen d'empêcher les choses d'aller trop loin. +Puisque Cara est une femme d'argent, je tiendrai Léon serré, et alors +elle s'en fatiguera bien vite. + +--À moins que Léon ne trouve des prêteurs, ce qui, vous le savez comme +moi, ne lui sera pas bien difficile; qui refusera un billet signé +Haupois-Daguillon? + +--Allons, décidément je parlerai à Léon. + + + + +IX + + +Bien que M. Haupois voulût parler à son fils, il ne lui parla point; la +situation n'était pas assez franche pour qu'il l'affrontât volontiers, +sans raisons décisives sur lesquelles il pût s'appuyer; si Léon devait +faire des folies pour Cara, il n'en avait point encore fait. + +Il valait donc mieux ne pas se hâter et attendre pour voir quelle +tournure les choses prendraient. On ne fait des folies pour une femme +que lorsqu'on l'aime, et par cela que Léon était l'amant de Cara, il +n'était nullement démontré qu'il l'aimât; cette liaison pouvait très +bien n'être qu'un caprice, et il n'était pas de sa dignité de père de +famille d'intervenir dans une amourette. Lorsqu'il avait été question +d'un sentiment sérieux, il n'avait pas hésité à agir: bien que cela +parût peu probable, ce sentiment pouvait redevenir menaçant, et il +paraissait sage de garder intacte l'autorité paternelle pour ce moment, +au lieu de la compromettre dans des enfantillages. Un seul point était +urgent à l'heure présente: c'était de surveiller Léon et, autant que +possible, de le retenir à la maison de commerce, de façon à ce qu'il ne +donnât pas trop de temps à Cara, et sur ce point il fut très-net avec +son fils. + +Léon eût voulu faire ce que son père lui demandait, car il se sentait en +faute vis-à-vis de ses parents, mais ce qu'on attendait de lui et ce que +lui-même voulait était par malheur impossible. + +Son père et sa mère savaient bien qu'il les aimait et il n'avait pas à +leur prouver son affection, tandis que, par le seul fait de sa position +auprès de Cara, il était obligé de faire à chaque instant, à propos de +tout comme à propos de rien, la preuve de son amour. + +La situation en effet avait été nettement dessinée par elle: + +--Il est bien entendu, mon cher Léon, que je ne veux pas de ton argent, +lui avait-elle dit le jour où il lui avait apporté le cadeau qu'il avait +payé avec l'emprunt de Carbans. Tu m'as débarrassée de cet horrible +Carbans, et j'ai accepté ce service parce que je le considère comme un +prêt que prochainement je pourrai te rembourser. J'ai des valeurs dont +la négociation est en ce moment difficile, mais qui à un moment donné +redeviendront ce qu'elles sont en réalité, excellentes; je te les +montrerai et tu verras que je ne me trompe pas. J'accepte aussi ce +cadeau, parce que c'est le premier que tu me fais, parce que ce serait +te peiner que de le refuser, et enfin parce qu'il marquera une date +dans notre vie. Mais, quant aux choses d'intérêt, je veux qu'il n'en +soit jamais question entre nous. + +--Cependant.... + +--Tu veux dire que c'est une grande joie de donner, et qu'il n'y en a +pas de plus douce que de partager ce qu'on a avec ceux qu'on aime. Cela +est vrai et je le crois. Pourtant il faudra que tu renonces à cette +joie, et j'aurai le chagrin de t'en priver. C'est là une fatalité de ma +position. N'oublie pas que je suis Cara. N'oublie pas la réputation qui +m'a été faite. On a cru que j'étais avide, et bien que je n'aie par rien +justifié une pareille réputation, elle s'est répandue dans Paris, où +elle s'est solidement établie, paraît-il. + +--Qu'importe, si je sais qu'elle n'est pas fondée! + +--Cela importe peu en effet, au moins pour le moment. Mais, du jour où +tu pourrais douter de mon désintéressement, cela importerait beaucoup. +Je ne veux pas qu'entre nous il puisse s'élever l'ombre même d'un +soupçon, et ce soupçon pourrait naître si tu n'avais pas la preuve que +je ne suis pas une femme d'argent. Quelle meilleure preuve que celle que +tu te donneras toi-même en te disant: «Elle n'a jamais voulu accepter un +sou de moi?» Que deviendrais-je, mon Dieu, si tu croyais jamais que je +t'aime par intérêt? + +--Ne crains point cela. + +--Je sais bien qu'il est encore une autre preuve que tu pourrais te +donner si le doute effleurait ton esprit: c'est que, si j'avais été une +femme avide, si j'avais été inspirée par l'intérêt dans le choix de mon +amant, je n'aurais pas été assez maladroite ni assez mal avisée pour te +prendre. + +Disant cela, elle l'avait regardé à la dérobée, mais il n'avait pas +bronché. + +Alors elle avait continué de façon à préciser ce qu'elle voulait dire: + +--Cela t'étonne, n'est-ce pas, de m'entendre parler ainsi d'un homme tel +que toi, et cependant, si tu veux réfléchir, tu sentiras combien mes +paroles sont raisonnables. Si ton père est riche, il l'est d'une bonne +petite fortune bourgeoise qui n'a rien à voir avec le grand luxe; et +puis il connaît le prix de l'argent; c'est un commerçant, et il ne +laisserait assurément pas écorner un morceau de cette fortune sans s'en +apercevoir, et sans pousser des cris de chat qu'on écorche tout vivant. +D'autre part, elle n'est pas à toi cette fortune, elle est à ton père, à +ta mère, qui sont jeunes encore, et qui, je te le souhaite de tout +coeur, ont peut-être vingt ans, ont peut-être trente ans à vivre. Il y +aurait donc là encore, tu le vois maintenant, une sorte de preuve pour +démontrer que je ne suis pas celle qu'on dit; mais elle ne me suffit +pas. + +--Que veux tu donc? + +--Je te l'ai dit, qu'aucune question d'argent ne puisse se mêler à notre +amour; voilà pourquoi désormais tu ne me feras plus des cadeaux qui +valent 15 ou 20,000 francs. Mais, si je ne veux pas accepter de toi ce +qui a une valeur matérielle, je te demande et j'exige ce qui à mes yeux +est sans prix: tes soins, ton temps, ta tendresse, ton amour, ton +amitié, ton estime, tout ce que le coeur, mais le coeur seul, peut +donner. Et, de ce côté, tu verras que je te demanderai beaucoup. Ainsi +laisse-moi te faire un reproche à ce sujet: depuis que nous nous aimons, +c'est à peine si tu as dîné ici cinq ou six fois. Ça n'était pas là ce +que j'avais espéré et la preuve c'est que j'avais pris une cuisinière +pour toi. La première fois que tu as accepté mon dîner, j'ai très-bien +vu que mon ordinaire ne te convenait pas et que tu étais plus difficile +que moi; alors tout de suite j'ai renvoyé ma cuisinière, qui était bien +suffisante pour moi, et j'ai pris à ton intention un cordon bleu. + +--Tu as fait cela! + +--Et j'en ferai bien d'autres. Comment m'en as-tu récompensée? Tu as +trouvé ma cuisine meilleure, cela est vrai; mais tu ne lui as guère fait +plus d'honneur que si elle avait continué d'être médiocre. Est-ce que tu +ne devrais pas rester à déjeuner avec moi tous les matins; est-ce que tu +ne devrais pas revenir dîner tous les soirs? Comprends donc que je suis +affamée de joies que je ne connais pas: celles de l'intérieur, du +tête-à-tête, du ménage. Révèle-les moi ces joies, fais-les moi goûter, +que je te doive ce bonheur! As-tu peur de t'ennuyer près de moi? Non, +n'est-ce pas? Eh bien, restons ensemble le plus que nous pourrons, +toujours. Est-ce que nous n'avons pas mille choses à nous dire, et, +lorsque nous nous séparons, est-ce que nous ne nous apercevons pas que +nous n'avons presque rien dit? Ah! cette vie à deux, à un, comme je la +voudrais étroite et fermée, si intime qu'il n'y ait place entre nous que +pour ce qui est toi et pour ce qui est moi! + +Cette vie intime à deux c'était celle que Léon avait si souvent rêvée, +si souvent désirée en ses heures d'isolement; aussi ce langage dans la +bouche de sa maîtresse l'avait-il profondément ému. + +--Si tu n'étais pas libre, avait-elle dit en continuant, je ne te +parlerais pas ainsi, et je ne serais pas femme, je l'espère, à te faire +manquer ta vie, pour la satisfaction de notre bonheur. Mais justement tu +es maître de toi, et je ne pense pas que tu oseras me dire que tu dois +me sacrifier à ta boutique. Me le dis-tu? + +Au moment où elle parlait ainsi, elle connaissait déjà assez Léon pour +savoir qu'elle le frappait à son endroit sensible. + +--Je ne dis rien, si ce n'est que ce que tu désires, je le désire +moi-même. + +--Eh bien, alors, vivons comme je te le demande, et prouve-moi que tu +m'aimes comme je veux être aimée, prouve-le moi tous les jours, à chaque +instant, dans tout. Ah! si j'étais ce qu'on appelle une femme honnête ou +si tout simplement j'étais ta femme, je serais moins exigeante, mais je +suis Cara, et tu sens bien, n'est-ce pas que c'est par la tendresse, par +les soins, par les prévenances, par les égards que tu me le feras +oublier, et que tu me prouveras que tu ne vois en moi qu'une femme qui +t'adore et qui serait heureuse de donner sa vie pour toi. + +La question se trouvant ainsi posée par son père et par Cara, c'était du +côté de celle-ci qu'il avait été entraîné. Comment rester à sa +«boutique» quand il était attendu? Comment ne pas venir dîner quand elle +l'attendait? Elle se fâcherait. Pouvait-il la fâcher? + +S'il lui avait plu, ç'avait été un hasard. + +Mais maintenant, il voulait mieux que lui plaire, il voulait être +aimé,--ce qui était un choix. + +Et, il faut bien le dire, ce choix le flattait et lui était doux. + +Ce rêve de collégien émancipé, qu'il avait fait si souvent, d'être aimé +par une de ces femmes sur qui tout Paris a les yeux, était réalisé. + +Cara l'aimait et elle voulait être aimée par lui. + +Il y avait là de quoi le chatouiller admirablement dans sa vanité. Ce +n'est pas seulement de tendresse ou de désir qu'est fait l'amour et +surtout l'amour qu'inspire une femme à la mode, une femme comme Cara. + +Combien de fils de famille ont été jetés dans les folies ou les hontes +de la passion, parce que leur maîtresse était une Cara. + +Combien ont été perdus, ruinés, déshonorés, non par l'amour, mais par +l'amour-propre. + +Amant d'une Cara! mais c'est un titre dans le monde, c'est presque un +titre de noblesse. On était fils d'un bourgeois enrichi: on devient +quelqu'un. + + + + +X + + +Bien que Cara voulût avoir toujours Léon près d'elle, il y avait deux +jours de la semaine cependant où elle lui rendait la liberté, non pas +franchement, mais d'une façon détournée, avec des raisons sans cesse +renouvelées: ces deux jours étaient le jeudi et le dimanche. + +En plus de ces deux jours, il y en avait un aussi par mois où elle +s'arrangeait pour être seule,--le 17. + +Si habiles que fussent les raisons qu'elle lui donnait, Léon n'avait pas +tardé à remarquer qu'il y avait là quelque chose d'étrange: l'habileté +même des prétextes mis en avant avait frappé son attention. + +Si une maîtresse telle que Cara peut flatter quelquefois la vanité et +l'amour-propre; par contre, elle enfièvre bien souvent la jalousie d'un +amant. + +Assurément Léon ne croyait pas, ne croyait plus tout ce qu'il avait +entendu dire de Cara; maintenant qu'il la connaissait, il savait mieux +que personne ce que valaient les histoires racontées sur son compte et +sur ses prétendus amants; mais cependant ses audaces de réhabilitation +n'allaient pas jusqu'à la faire immaculée; elle avait été aimée, elle +avait eu des liaisons. + +Toutes étaient-elles rompues? + +Où allait-elle? + +Pourquoi s'enveloppait-elle de tant de précautions pour cacher ses +absences? + +Certainement elle était intelligente et fine, mais lui-même n'était ni +naïf ni aveugle, et il ne lui avait pas fallu longtemps pour voir +qu'elle n'était pas sincère dans les explications qu'elle lui donnait et +qu'il ne lui demandait pas. + +Quand même elle ne se serait pas troublée (et sont trouble prouvait bien +qu'elle n'était pas aussi rouée qu'on le prétendait), Louise l'eût +éclairé par son embarras, lorsque, rentrant à l'improviste, il +l'interrogeait et n'obtenait d'elle que des réponses évasives, telles +qu'en peut faire une femme de chambre dévouée qui ne veut pas trahir sa +maîtresse. + +Tout cela formait un ensemble de faits qui n'étaient que trop +significatifs et qui pour lui ne s'expliquaient pas. + +En effet, comment expliquer que Cara sortait tous les dimanches depuis +midi jusqu'à sept heures du soir? Elle était pieuse, cela était vrai, et +bien qu'elle se cachât pour dire ses prières, et qu'elle eût placé son +prie-Dieu dans un cabinet retiré, où personne ne pénétrait, au lieu de +l'exposer à l'endroit le plus en vue de sa chambre à coucher, comme tant +de femmes le font, il était impossible de ne pas savoir, quand on avait +vécu de sa vie, qu'elle accomplissait avec régularité certaines +pratiques religieuses; mais, si dévote qu'on soit, on ne reste pas dans +les églises de midi à sept heures, même le dimanche. + +Il n'y a pas d'offices le jeudi qui durent quatre ou cinq heures. + +Il n'y en a pas davantage qui reviennent périodiquement et régulièrement +le 17 de chaque mois. + +Et puis, si telle avait été la raison qui la faisait sortir et la +retenait dehors, pourquoi ne l'eût-elle pas dit tout simplement? + +Mais, loin de la dire cette raison, elle la cachait avec un soin qui, à +lui seul, devenait un indice grave: elle n'eut pas montré tant de +précautions, tant de craintes si elle n'avait pas voulu se cacher. + +C'étaient la logique des choses et le raisonnement qui l'amenaient ainsi +à s'inquiéter, et non pas la jalousie, non pas la méfiance. + +De jalousie, il n'en avait jamais eu et encore moins de méfiance, étant +au contraire porté par sa nature à croire le bien beaucoup plus +facilement que le mal. + +Cependant, dans le cas présent, il fallait fatalement qu'après avoir +cherché le bien sans le trouver nulle part, il en arrivât au mal malgré +lui, et il y avait des jours où il se disait qu'il fallait qu'il apprît, +n'importe comment, où Cara allait lorsqu'elle sortait, qui elle voyait, +ce qu'elle faisait. + +Plusieurs fois il le lui avait demandé sur le ton de la plaisanterie, +n'osant pas l'interroger sérieusement; mais toujours elle lui avait +répondu par des réponses évasives qui, malgré sa finesse, criaient le +mensonge. + +Un jour, cependant, elle s'était fâchée et, sous le coup de la colère, +elle lui avait répondu franchement: + +--Ainsi, tu es jaloux et tu l'avoues; Eh bien! s'il en est ainsi, mieux +vaut nous séparer tout de suite. Je te jure, tu entends bien, je te jure +que je ne te trompe point. Mais te donner d'autres explications que +celles que je te donne est impossible. Accepte-moi telle que je suis, ou +renonce à moi. Comprends donc que montrer de la jalousie, c'est +justement le contraire des égards et des sentiments d'estime que je te +demandais. Il y a des femmes, elles sont bien heureuses celles-là, dont +on peut être jaloux sans qu'elles en soient blessées; il y en a +d'autres, au contraire, pour lesquelles la jalousie est la plus cruelle +des blessures: est-ce qu'il n'y a pas un dicton qui dit qu'il ne faut +pas parler de corde dans la maison d'un pendu? Tu ne l'oublieras point, +n'est-pas? + +Il n'oublia point ce dicton, mais il n'oublia pas non plus qu'il était +jaloux: comment eût-il cessé de l'être, alors que les causes qui avaient +provoqué cette jalousie ne cessaient point. Et il souffrit d'autant plus +de ces inquiétudes que, pour le reste, Cara s'appliquait à le rendre +aussi heureux que possible: toujours prévenante, toujours caressante, +toujours tendre, la plus douce, la plus agréable des maîtresses; gaie et +enjouée d'humeur, égale de caractère, passionnée de coeur, ravissante +d'esprit, ne cherchant qu'à lui plaire, s'ingéniant à le charmer avec +une souplesse, une fécondité de ressources, une richesse d'invention qui +le frappaient d'autant d'admiration que de gratitude. Comme elle +l'aimait! + +Et cependant? + +Cependant, ce point d'interrogation restait enfoncé comme un clou dans +sa tête, à l'endroit le plus sensible, lui faisant une blessure de jour +en jour plus profonde et plus douloureuse, car chaque dimanche, chaque +jeudi, Cara sortait régulièrement comme si elle ne s'apercevait pas du +supplice qu'elle lui imposait. + +Les choses continuaient d'aller ainsi, sans qu'il fît rien d'ailleurs +pour en changer le cours, lorsqu'un jour, un 17 précisément, il reçut un +billet pour assister à l'enterrement d'un jeune Espagnol, avec lequel il +s'était lié à Madrid, et qui venait de mourir à Paris. Il hésita +d'autant moins à se rendre à cet enterrement qu'il ne devait pas voir +Cara ce jour-là. + +Deux ou trois personnes seulement se trouvèrent avec lui à l'église; +alors, pour que ce pauvre garçon ne fût pas conduit tout seul au +cimetière, il l'accompagna et il resta le dernier au bord de la fosse, +qui avait été creusée dans la partie haute du Père-Lachaise, au delà de +la grande allée transversale. + +Comme il redescendait mélancoliquement vers Paris en suivant l'allée des +Acacias qui vient aboutir au monument de Casimir Périer, il aperçut une +femme qui, de loin, lui parut ressembler à Cara d'une façon frappante: +même taille, même port de tête, mêmes épaules, elle était penchée sur la +vasque en marbre d'un monument, et dans la terre qui emplissait cette +vasque elle plantait des fleurs qu'elle prenait dans une corbeille posée +près d'elle. Comme elle lui tournait le dos, il ne pouvait pas la +reconnaître sûrement. Elle fit un mouvement, c'était elle. Alors il se +jeta derrière un monument pour qu'elle ne le vît pas et ne crût point +qu'il était ici pour la surveiller. Pendant un certain temps elle +continua sa plantation, creusant et tassant la terre avec ses maints +gantées, puis quand elle eut tout nivelé, un jardinier lui apporta un +arrosoir plein d'eau, et elle arrosa elle-même les fleurs qu'elle venait +de planter. Cela fait, elle s'agenouilla et, après une assez longue +prière, elle partit. + +Alors Léon, vivement ému, s'approcha, et sur le monument devant lequel +elle venait d'arranger ces fleurs, il lut: «Amédée-Claude-François-Régis +de Galaure duc de Carami.» + +Ainsi celui qu'il avait cru un rival était un mort. + +Le jardinier qui avait apporté l'arrosoir, était en train de placer dans +sa corbeille les plantes fanées arrachées par Cara; Léon s'approcha de +lui: + +--Voilà une tombe pieusement entretenue, dit-il. + +--Ah! il n'y en a pas beaucoup comme ça dans le cimetière: tous les +mois, le 17, _recta_, la garniture est changée, et jamais rien de trop +beau, rien de trop cher. + +Léon revint à Paris, marchant la tête dans les nuages, et il s'en alla +droit chez Cara qui, bien entendu, était rentrée. + +L'air radieux avec lequel il l'aborda la frappa: + +--Comme tu as l'air joyeux! dit-elle. + +--Oui, je suis heureux, très-heureux. + +Et, sans en dire davantage, il l'embrassa avec une tendresse émue. + +Il avait son projet. + +On était au mercredi, et le lendemain, selon son habitude, Cara devait +être absente depuis deux heures jusqu'à six; il était résolu à la +suivre, car maintenant il n'avait plus honte de l'espionner, bien +certain de découvrir une tromperie du jeudi analogue à celle du 17. + +À deux heures moins dix minutes, il était dans une voiture devant le +numéro 19 du boulevard Malesherbes, et quand Cara sortit, descendant +vivement de voiture, il la suivit de loin à pied. + +Elle le conduisit ainsi jusqu'à la rue Legendre, à Batignolles: elle +allait droit devant elle, rapidement, sans se retourner; mais dans la +rue Legendre un embarras sur le trottoir la força à s'arrêter et à se +coller contre une maison; alors, levant la tête, elle aperçut Léon qui +arrivait. + +En quelques pas, il fut près d'elle. + +--Toi ici! s'écria-t-elle, d'une voix étouffée. + +Mais, sans se laisser arrêter par ces paroles et par son regard +courroucé, il lui dit ce qu'il avait vu la veille, et dans quelle +intention il l'avait suivie. + +Elle garda un moment de silence. + +--Tu mériterais, dit-elle, que je t'avoue que je vais chez un amant; je +ne le ferai point, et d'ailleurs tu en sais trop maintenant pour ne pas +tout savoir. Je t'ai dit que j'avais eu un frère. Il est mort, laissant +trois enfants qui sont orphelins, car leur mère est plus que morte pour +eux. Je les ai pris, je les élève, et je viens passer quelques heures +avec eux le dimanche et le jeudi. Quand ils ne sont pas à l'école, je +les interroge et joue avec eux, et je leur prouve par un peu de +tendresse qu'ils ne sont pas seuls au monde. Nous voici devant leur +porte; monte avec moi. Ne résiste pas; je le veux; ce sera ta punition, +jaloux! + +Ils montèrent; il n'y avait personne dans l'escalier et toutes les +portes étaient fermées; en arrivant au palier du premier étage, il la +prit dans ses deux bras, et l'embrassant: + +--Tu es un ange! dit-il. + +Durant quelques secondes elle le regarda tendrement; puis tout à coup se +mettant à rire: + +--Et toi, dit-elle, sais-tu ce que tu es?--de ses lèvres elle lui +effleura l'oreille,--une grande bébête. + +C'était au dernier étage qu'habitaient les enfants, dans un logement +simple, très-simple, mais cependant convenable: pour les garder et les +soigner ils avaient avec eux une vieille paysanne, ce fut elle qui vint +ouvrir la porte. + +Aussitôt les trois enfants accoururent et se jetèrent sur Cara, sans +faire attention à Léon qui se tenait un peu en arrière. + +--Bonjour tante, bonjour tante, quel bonheur! + + + + +XI + + +Carbans n'était pas le seul créancier de Cara: Léon ne fut pas longtemps +sans découvrir cette fâcheuse vérité. + +Bien entendu, ce ne fut pas Cara qui le lui apprit: elle s'était +expliqué une bonne fois avec lui à propos de ses affaires, et elle +n'était pas femme à revenir sur ce qu'elle avait dit; elle ne voulait +pas qu'il y eût de questions d'argent entre eux, cela avait été +nettement formulé; elle lui avait seulement montré les valeurs dont se +composait son avoir; mais en agissant ainsi elle n'avait eu qu'un but, +se renseigner sur ces valeurs et, lui demander conseil; Léon, qui +n'était pas lui-même bien au courant des choses financières, avait dû +interroger quelques personnes compétentes, et il avait eu le très-vif +chagrin de venir dire à sa maîtresse que ce qu'elle considérait comme +une fortune n'était qu'un ensemble de titres dépréciés et qui pour la +plupart même n'étaient pas réalisables. + +Cara avait reçu cette mauvaise nouvelle sans en être trop vivement +affectée, et cela non pas parce qu'elle l'attendait (elle était loin +d'avoir une pareille pensée), mais parce qu'elle savait par expérience +que des valeurs déclarés mauvaises par des gens de Bourse peuvent +devenir, à un moment donné, une source de fortune: il n'y a pas de femme +dans le monde auquel appartenait Cara qui ne connaisse l'histoire de ce +prince qui fit cadeau à une de ses maîtresse de quelques titres de +propriété sur lesquels les juifs de son royaume ne voulaient rien +prêter, et qui, du jour au lendemain, quand on commença à exploiter les +sources de pétrole, valurent plusieurs millions; aussi toutes +croient-elles volontiers que des actions qui ne sont pas cotées cinq +francs à la Bourse rapporteront dans un avenir prochain plusieurs +centaines de mille francs de rente: ce sont leurs billets de loterie, et +elles y tiennent. + +Ce fut par Louise que Léon connut la situation vraie de Cara: interrogée +par lui, la fidèle femme de chambre commença par se défendre de parler, +mais elle finit par tout dire: + +--Je vois bien que monsieur a remarqué l'inquiétude de madame, et qu'il +a vu aussi combien nous sommes toutes tourmentées dans la maison; je ne +veux pas que cette inquiétude et nos airs mystérieux lui fassent +supposer des choses qui ne sont pas. Cela rendrait monsieur malheureux, +et, si monsieur était malheureux, cela ferait le chagrin de madame. +C'est là ce qui me décide à parler. Seulement, monsieur voudra bien me +promettre à l'avance que madame ne saura jamais ce que je lui ai raconté +et que c'est moi qui l'ai averti. + +--Parlez. + +--Eh bien, madame va être saisie et vendue. + +Léon respira; ce n'était pas cela qu'il craignait après ces savantes +recommandations: pour lui, les blessures faites par les huissiers +n'étaient pas graves, et leur guérison était facile. + +--Il faut que vous sachiez, continua Louise, que ce misérable M. Ackar, +en qui madame avait toute confiance, s'est fait remettre les valeurs de +madame; il les a vendues ou échangées et a remplacé celles qui lui +avaient été confiées par d'autres qui ont tellement baissé que les +vendre maintenant serait une ruine. Madame était loin de se douter de +cette infamie, et, quand elle a eu besoin de payer Carbans, elle a +découvert la vérité ou tout au moins une partie de la vérité, car à ce +moment il y avait une certaine quantité de ces valeurs qui, étant +dépréciées, devaient, dit-on, remonter un jour. Elle a cru à cette +hausse, et elle a compté dessus pour payer ses dépenses. Ce n'est pas la +hausse qui est venue, c'est une nouvelle baisse, et, comme madame n'a +pas diminué ses dépenses, elle est poursuivie aujourd'hui par tous ses +fournisseurs: le costumier, la modiste, le marchand de fourrages, le +boucher, l'épicier, même le boulanger; c'est à en perdre la tête. Si +elle voulait que tout cela fût payé du jour au lendemain, rien ne serait +plus facile, elle n'aurait qu'un mot à dire, qu'un signe de tête à +faire, il y a assez de gens, Dieu merci, qui seraient heureux de se +ruiner pour elle; mais elle ne dira pas ce mot et elle ne fera pas ce +signe, elle aime trop monsieur. + +À une pareille confidence il n'y avait qu'une réponse possible: demander +les notes de ces fournisseurs; ce fut ce que fit Léon. + +Mais Louise refusa: + +--Si monsieur croit que c'est pour en arriver à ce résultat que je lui +ai raconté, bien malgré moi, ce qui se passe, il se trompe. Qu'est-ce +que j'ai demandé à monsieur? que madame ne sache jamais que je lui ai +parlé. Si monsieur payait lui-même les fournisseurs, madame comprendrait +tout de suite le rôle que j'ai joué et dans sa colère elle me +renverrait. Je ne veux pas de ça et voilà pourquoi, avant d'ouvrir la +bouche, j'ai fait promettre à monsieur que madame ne saurait jamais rien +de ce que je lui aurais raconté; monsieur a promis, je lui demande de +tenir sa promesse, ce n'est pas pour madame que j'ai parlé, c'est pour +monsieur, rien que pour lui, afin qu'il ne s'inquiète pas de ce qu'il +peut remarquer d'étrange. Maintenant il est bien certain, que si +monsieur pouvait débarrasser madame de tous ces ennuis, j'en serais +heureuse, mais comment? + +Léon n'avait aucune confiance en Louise: il la savait intelligente; il +la voyait dévouée à Cara; mais, malgré tout, elle lui inspirait un +sentiment de répulsion instinctive; il ne fut donc pas dupe de cette +confidence. + +--Voilà une fine mouche, se dit-il, qui trouve que je devrais payer les +dettes de sa maîtresse et qui s'y prend adroitement pour m'amener à +demander à Cara ce qu'elle doit. Tout cela est assez habile; mais elle +me croit plus jeune que je ne suis. + +Et il se décida à demander à Cara l'état de ses dettes, bien convaincu +qu'elle le donnerait. Dans les confidences de Louise, il y avait un mot +qui l'obligeait à intervenir: «Si elle voulait, elle n'aurait qu'un +signe à faire pour que tout fût payé du jour au lendemain.» Si cela +n'était pas complètement vrai, il suffisait que ce fût possible pour que +Léon trouvât son honneur engagé à payer tout lui-même. Seulement il +aurait mieux aimé qu'au lieu de lui faire ce signe plus ou moins +adroitement déguisé, Cara s'adressât franchement à lui, cela eût été +plus digne, plus conforme au caractère qu'il avait cru trouver en elle, +qu'il avait été si heureux de trouver. L'intervention de Louise lui +gâtait la Cara qui peu à peu s'était révélée à lui, et qui, justement +par les qualités qu'il avait découvertes en elle, s'était emparée de son +coeur d'une manière si forte et si profonde. Mais cette déception +n'était pas telle qu'elle dût l'empêcher de s'acquitter de son devoir +envers elle: il était son amant, son seul amant, elle avait des dettes, +il devait les payer, cela était obligé. + +Il le devait non-seulement pour lui, pour sa dignité et son honneur, +mais il le devait encore pour le monde, c'est-à-dire pour sa réputation. +Malgré son amour du tête-à-tête et de l'intimité, Cara n'avait pas rompu +avec ses amis et ses connaissances: elle recevait quelques femmes, et un +certain nombre d'hommes; les femmes, bien entendu, appartenaient à son +monde, les hommes appartenaient à tous les mondes, au vrai comme au +faux, au bon comme au mauvais. Les uns venaient chez elle par habitude, +les autres parce qu'elle avait un nom, ceux-ci parce quelle était une +femme désirable, ceux-là pour rien, pour aller quelque part où l'on +s'amuse, où l'on est libre, et où de temps en temps on trouve un bon +dîner. Pour tous il était l'amant en titre et si les huissiers +saisissaient sa maîtresse, c'était exactement comme s'ils le +saisissaient lui-même, avec cette circonstance aggravante qu'il la +laissait aux prises avec eux, tandis qu'il n'y était pas lui-même. + +Or, comme il avait cet amour-propre bourgeois de ne pas vouloir +entretenir des relations avec messieurs les huissiers, il fallait qu'il +payât tout ce que Cara devait; dans sa position cela serait peut-être +assez difficile; car ce qu'il s'était réservé sur le prêt de Rouspineau +était dépensé depuis longtemps, mais il aviserait, il trouverait, il +ferait un nouvel emprunt à Rouspineau. + +Il s'expliqua donc avec Cara, bien entendu en respectant l'engagement +pris avec Louise; il avait trouvé dans l'antichambre un monsieur qui +avait la tournure d'un huissier et il désirait savoir ce que cet +huissier venait faire. + +Cara, qui ne se troublait pas facilement, avait rougi en entendant cette +question nettement posée, elle avait voulu se lancer dans de longues +explications; mais s'étant coupée deux ou trois fois sans pouvoir se +reprendre, elle avait été obligée à la fin, et à sa grande confusion, +d'avouer qu'il y avait en effet un huissier qui la poursuivait. + +--J'aurais payé depuis longtemps déjà, car je n'aime pas plus que toi +les huissiers, sois-en certain, si je n'avais attendu la hausse de mes +_Docks de Naples_ et de mes _Mines du Centre_ qu'on m'annonçait comme +prochaine; elle commence, on parle d'une fusion pour les mines; dans +quelque temps, prochainement, je serai débarrassée de cet huissier. + +--Laisse-moi t'en débarrasser tout de suite. + +--Restons-en là; cet huissier sera payé, sois tranquille; pourquoi +soulever entre nous une cause de désaccord? tu aimes donc bien les +querelles? Si tu veux quereller à toute force, choisis au moins un autre +sujet. + +Il avait insisté: elle s'était fâchée. + +Alors lui aussi s'était fâché, et il lui avait représenté les raisons +personnelles qui l'obligeaient à ne pas la laisser exposée aux +poursuites des huissiers: sa dignité, son honneur étaient en jeu. + +Tout d'abord, elle n'avait pas voulu l'écouter; mais peu à peu elle +s'était laissé toucher par les raisons qu'il lui donnait; assurément il +était désagréable pour lui qu'on dît que sa maîtresse était poursuivie; +mais ne serait-il pas plus désagréable, déshonorant pour elle qu'on dît +qu'elle l'exploitait et le ruinait, ce qui arriverait infailliblement +s'il payait des dettes qui, en réalité, n'étaient pas les siennes? + +Elle ne pouvait donc pas céder à ce qu'il lui demandait, et elle ne +céderait pas: tout ce qu'elle pouvait faire pour lui, c'était de vendre +ses _Docks de Naples_ et ses _Mines du Centre_, sans attendre la hausse; +sans doute ce serait une perte d'argent, mais elle lui ferait ce +sacrifice de bon coeur. + +Ce fut à son tour de résister: il ne pouvait pas accepter un pareil +sacrifice. + +Une nouvelle discussion reprit plus ardente que la première et +peut-être plus longue. Cependant elle se termina par un arrangement bien +simple: afin d'éviter désormais entre eux toute discussion d'affaires, +afin d'être à l'abri des poursuites des huissiers, afin de ne pas faire +inutilement un gros sacrifice d'argent qui pouvait en réalité être +évité, Cara remettrait à Léon toutes ses valeurs, celui-ci emprunterait +dessus une certaine somme, et plus tard, quand une hausse raisonnable se +serait produite sur ces valeurs, il vendrait ce qu'il faudrait de +titres, pour se couvrir de ce qu'il aurait avancé. + +Qui eut l'idée de cet arrangement, qui terminait d'une façon si heureuse +cette difficulté au premier abord presque insurmontable? Personne en +propre. Elle leur fut suggérée à l'un aussi bien qu'à l'autre par la +logique même des choses. + + + + +XII + + +Quand on est fils de bourgeois, et quand on a été élevé bourgeoisement +au milieu d'idées bourgeoises, de moeurs bourgeoises, d'habitudes +bourgeoises, on subit tout naturellement l'influence de son origine +développée par celle de son éducation, et quoi qu'on fasse, quoi qu'on +veuille, on ne peut pas ne pas être bourgeois, au moins par quelque +côté. Chez Léon, qui non-seulement était fils de bourgeois, mais qui de +plus avait pour père un Normand et pour mère une femme de commerce, ce +côté bourgeois se manifestait dans une certaine méfiance qui +apparaissait chez lui aussitôt qu'il s'agissait d'une question d'argent; +c'est-à-dire, pour préciser en employant une expression bourgeoise, +qu'il était volontiers porté à s'imaginer «qu'on voulait lui tirer des +carottes». Et comme dès son enfance, au collége, où il était arrivé avec +de l'argent sonnant dans ses poches, il avait eu mainte fois à subir +cette extraction désagréable, il avait pris des habitudes de réserve et +de prudence qui faisaient qu'au premier mot d'argent qu'on lui disait il +se mettait sur la défensive. + +On comprend combien fut doux son soulagement quand, après son entretien +avec Cara, il eut acquis la certitude que celle-ci ne lui avait pas +envoyé Louise pour lui tirer cette fameuse carotte qu'il redoutait tant. + +Elle était donc bien réellement la femme qu'il avait cru, et non pas +celle qu'un sentiment d'injuste suspicion, qu'il se reprochait +maintenant, lui avait fait supposer pendant quelques instants. + +Ayant entre les mains les valeurs de Cara, il ne lui restait plus que +deux choses à faire: savoir tout d'abord à combien se montaient les +sommes que devait sa maîtresse, et ensuite se procurer l'argent +nécessaire pour qu'elle pût elle-même payer ces sommes. + +Profitant d'un jeudi, c'est-à-dire d'une absence de Cara, il s'adressa à +Louise pour qu'elle lui donnât le montant de ces sommes: mais ce fut +difficilement qu'il la décida à parler. + +À mesure qu'elle lui énumérait les noms des créanciers, couturier, +modiste, marchand de fourrages, marchand de vin, boulanger, etc., etc., +avec le chiffre de ce qui était dû à chacun, il écrivait ces noms et ces +chiffres sur son carnet; quand elle eut fini, il fit l'addition de ces +chiffres alignés les uns au-dessous des autres: + +67,694 francs. + +Louise qui, sans en avoir l'air, l'observait du coin de l'oeil, vit sa +mine s'allonger. + +En effet, le total était un peu fort; de plus à ces 67,694 fr. il +fallait ajouter les 27,500 de Carbans, ce qui donnait un total général +de 95,194 fr. pour les dettes de Cara. Mais ce qu'il fallait payer pour +Cara ne serait nullement le total de ses dettes à lui. Pour payer 27,500 +fr. à Carbans, il avait emprunté 60,000 fr. à Rouspineau; combien +faudrait-il qu'il empruntât pour payer ces 67,694 fr? Au moins 100,000 +fr. C'est-à-dire que sa dette à lui serait de 160,000 fr.; et ce chiffre +devait donner à réfléchir. + +Après avoir emprunté, il faudrait payer. Où prendrait-il ces 160,000 +francs? + +Une pareille question pouvait très-justement allonger la mine. Jusqu'à +ce moment Léon n'avait point eu de dettes. Il avait vécu facilement avec +la très-large pension que lui faisaient ses parents, et quand il s'était +trouvé arriéré de quelques milliers de francs, il n'avait eu qu'un mot à +dire à son père pour que celui-ci les lui donnât; cela rentrerait dans +les frais généraux auxquels la maison Haupois-Daguillon était tenue: +noblesse oblige. + +Mais de quelques milliers de francs à 160,000 francs, la marge est +large, et n'y avait pas à espérer que son père continuât maintenant à se +montrer aussi facile. + +Malheureusement de pareilles réflexions étaient à cette heure +complètement inutiles; c'était avant de prendre Cara pour maîtresse +qu'il fallait les faire, et non maintenant. + +Maintenant il était engagé, et il fallait qu'il allât jusqu'au bout, +c'est-à-dire qu'il devait, à n'importe quel prix, se procurer ces 67,694 +francs. + +Heureusement Rouspineau était là; mais quand le marchand de fourrage de +la rue de Suresnes entendit parler de 80,000 francs,--Léon avait arrondi +la somme,--il poussa les hauts cris. + +--Il n'avait pas quatre-vingt mille francs; s'il les avait, il +abandonnerait le commerce qui allait si mal et il irait vivre de ses +rentes dans son pays natal, à Beaugency, un joli pays comme chacun sait, +où le vin n'est pas tant cher; il s'était saigné aux quatre membres pour +trouver les soixante mille francs qu'il avait déjà prêtés et qui étaient +toute sa fortune, il ne pouvait pas faire davantage; ce n'était pas à +lui qu'il fallait s'adresser, c'était à un capitaliste. + +En écoutant ce discours, Léon ne s'était pas beaucoup inquiété, se +disant que Rouspineau voulait tout simplement lui faire payer cher ces +quatre-vingt mille francs; mais bientôt il avait compris qu'il ne +trouverait pas là la somme qu'il lui fallait. + +--Je ne vois guère que Tom Brazier qui pourrait faire l'affaire; vous +connaissez bien Tom, qui tient rue de la Paix un magasin de parfumerie +anglaise, de papeterie, de coutellerie, auquel il a joint un cabinet +d'affaires, un bureau de location et une agence de paris sur les +courses. + +--J'en ai entendu parler, mais je n'ai point été en relations avec lui. + +--Eh bien! je le verrai aujourd'hui; si vous voulez revenir demain, +vous saurez sa réponse: mais, à l'avance, je crois pouvoir vous assurer +qu'elle sera ce que vous désirez. Si Tom n'a pas les fonds, il les +trouvera; il a une riche clientèle, et il fait valoir l'argent de plus +d'une de nos femmes à la mode, qui chez lui trouvent de gros bénéfices +qu'elles n'auraient pas ailleurs; seulement il vous fera payer plus cher +que moi. + +Cette réponse fut en effet telle que Rouspineau l'avait prévue, et le +lendemain Léon se présenta chez M. Brazier; mais on ne pénétrait pas +chez ce personnage important comme chez Rouspineau, qui recevait ses +clients dans un petit bureau où il tenait sous clef, dans des coffres +sur lesquels on s'asseyait, des échantillons d'avoine et de son. Chez +Brazier, on trouvait un élégant magasin meublé à l'anglaise, dans lequel +de jolies jeunes filles aux yeux noirs s'empressaient autour de vous, +s'informant poliment de ce que vous désiriez. Ce que Léon désirait, +c'était voir M. Brazier; et, comme celui-ci était occupé, il dut +l'attendre pendant près d'une heure, assez mal à l'aise au milieu de ce +magasin. + +Enfin, il vit paraître une sorte de patriarche à cheveux blancs, d'une +tenue correcte, de prestance imposante, M. Tom Brazier lui-même, qui le +pria de passer dans son bureau particulier. + +En quelques mots Léon lui exposa l'objet de sa visite. + +--L'affaire est faisable, répondit gravement Brazier: elle se résout +dans une question de garantie; autrement dit, en échange des 80,000 +francs qui vous sont nécessaires, qu'offrez-vous? + +--Ma signature. + +Brazier s'inclina avec une politesse affectée. + +--Moralement, c'est beaucoup, mais financièrement, c'est moins, si j'ose +me permettre de parler ainsi, car je crois que vous n'avez pas de +fortune propre. + +--J'ai celle que mes parents me laisseront un jour. + +--J'ai l'honneur de connaître M. et madame Haupois-Daguillon, avec qui +j'ai fait plusieurs fois des affaires; ils sont encore jeunes l'un et +l'autre, pleins de santé; ils peuvent vivre longtemps encore. + +--Je l'espère. + +--J'en suis convaincu; on ne désire pas généralement la mort de ses +parents, seulement ... il peut arriver qu'on l'escompte, et ce n'est pas +notre cas. Nous sommes donc en présence d'un fils de famille, qui aura +une belle fortune un jour, mais qui présentement n'offre comme garantie +que des espérances; encore ces espérances peuvent-elles ne pas se +réaliser; il peut mourir avant ses parents; il peut être pourvu d'un +conseil judiciaire; ses parents peuvent vivre vingt ans, trente ans; +vous voyez combien les conditions sont mauvaises; je ne dis pas +cependant qu'elles soient telles qu'il faille considérer ce prêt comme +impossible, je dis seulement que je dois consulter mes clients, car je +ne suis qu'un intermédiaire; et je dis encore que cette absence de +garantie rendra probablement le loyer de l'argent assez cher, car on le +proportionnera au risque couru. + +Il ne fallut pas longtemps à Brazier pour consulter ses clients, et le +surlendemain il communiqua à Léon la réponse que celui-ci attendait, +sinon avec inquiétude, il avait prévu que l'affaire se ferait, au moins +avec une curiosité impatiente de savoir quelles en seraient les +conditions. + +Elles furent dures, très-dures. + +Le temps n'est plus où les usuriers vendaient à leurs clients des +collections de crocodiles empaillés ou de vieux habits; mais si les +crocodiles et les vieux habits ne sont plus de mode, les procédés de +messieurs les usuriers sont toujours les mêmes, sinon dans la forme, au +moins dans le fond. + +--Nous ne pouvons faire l'affaire, dit Brazier, qu'à une condition, +c'est que nous prendrons toutes nos sûretés contre les procès. Pour cela +il faut que nous donnions une cause absolument inattaquable à notre +prêt. En ce moment, quelles raisons avez-vous pour emprunter une si +grosse somme? Aucune aux yeux d'un tribunal. Il faut que vous en ayez. +Vous verrez comme il est utile en ce monde d'avoir un bon petit défaut +honnête qui cache un vice qui ne l'est pas. Voici donc ce que je suis +chargé de vous proposer. Nous vous vendons une écurie de course: oh! en +steeple seulement, trois bons chevaux que nous vous vendons à des prix +de faveur. Alors voyez comme votre condition change vous faites des +affaires, vous subissez des pertes, notre prêt s'explique et se +justifie. Quand je dis que vous subissez des pertes, j'ai en vue les +explications à donner en justice; car, en réalité, j'espère, je suis sûr +que nos trois chevaux vous feront gagner de l'argent, beaucoup d'argent; +en une saison ils peuvent vous permettre de nous rembourser; ne dites +pas non, puisque vous ne les connaissez pas: c'est _Aventure_, _Diavolo_ +et _Robber_. Si vous ne voulez pas faire courir sous votre nom, vous +prenez un pseudonyme; que dites-vous de capitaine Thunder? + +Léon ne dit rien, pas plus à propos du capitaine Thunder qu'à propos +d'_Aventure_, de _Diavolo_, de _Robber_, de l'assurance sur la vie qu'on +l'obligea de contracter, ni des 150,000 francs de billets qu'on lui fit +signer pour lui livrer l'écurie de course et les 80,000 francs; il était +pris; il n'avait rien à dire. Au reste l'écurie de course ne lui +déplaisait pas trop. C'était un billet à la loterie qu'il prenait, et, +dans les conditions où il allait se trouver avec les échéances qui le +menaçaient, c'était une sorte de soutien pour lui que ce billet de +loterie; pourquoi ne gagnerait-il pas un jour ou l'autre? + +Il voulut faire les choses noblement avec Cara, et de telle sorte +qu'elle ne pût pas croire qu'il avait des doutes sur la réalité du +chiffre des dettes accusé par Louise. + +--Voici ce que j'ai pu me procurer sur tes valeurs, dit-il à Cara en lui +remettant 70,000 francs; si tu as d'autres dettes que celles dont tu +m'as parlé, paye-les; si tu n'en as pas, garde ce qui te restera. + +Elle se jeta dans ses bras: + +--Laisse-moi me confesser dans ton coeur, s'écria-t-elle, je t'ai +trompé, ne voulant pas t'avouer tout ce que je devais; mais tu dois +connaître la vérité entière. + +Et, après avoir longuement cherché, elle remit une série de factures +dont le chiffre s'élevait à 67,694 francs. + +Cela fut encore un soulagement pour Léon d'avoir la preuve que ce que +Louise lui avait annoncé était réellement dû: il avait été élevé dans +des habitudes de probité commerciale qui ne sont pas celles de toutes +les maisons de Paris; ce n'était pas chez M. Haupois-Daguillon qu'on +aurait fait deux factures avec des chiffres différents: l'une pour être +montrée à celui qui fournissait l'argent, l'autre pour être réellement +payée. + + + + +XIII + + +_Aventure_, _Diavolo_ et _Robber_ portèrent assez convenablement les +couleurs du capitaine Thunder (casaque blanche, toque écarlate), mais +ils ne firent pas sortir le billet de loterie qu'il espérait; et, quand +le premier des effets Rouspineau arriva à échéance, Léon n'avait pas les +fonds nécessaires pour le payer. + +Signé «Haupois-Daguillon», ce billet fut présenté à la maison de la rue +Royale. Habitué à venir souvent à cette caisse, et à ne s'en retourner +jamais sans être payé, le garçon de recette passa son billet par le +guichet et alla s'asseoir sur une chaise. + +En recevant un billet qu'il n'attendait pas, et qui n'était pas inscrit +sur son carnet d'échéances, le bonhomme Savourdin ouvrit de grands yeux, +mais il ne lui fallut pas longtemps pour reconnaître l'écriture et la +signature de Léon. Dix mille francs! Il relut le billet deux fois et +prit sa loupe pour l'examiner: c'était bien dix mille francs, il n'y +avait ni grattage, ni surcharge d'écriture ou de chiffre. + +Il resta un moment à réfléchir, tenant le billet dans ses mains, que +l'émotion faisait trembler, puis tout à coup il ferma la porte en fer de +sa caisse, enfonça sa toque de velours bleu sur sa tête, plaça le billet +dans la poche de côté de sa redingote et se dirigea rapidement vers le +bureau de madame Haupois-Daguillon. + +--Voici un billet de 10,000 francs, dit-il; faut-il le payer? + +À madame Haupois-Daguillon il ne fallut pas beaucoup de temps non plus +pour reconnaître l'écriture de son fils; mais la surprise fut si forte +chez elle qu'elle resta un moment sans rien dire; puis, se remettant peu +à peu, elle tourna vers Savourdin un visage pâle, mais calme: + +--Mon fils ne vous avait donc pas prévenu? dit-elle. + +--Non, madame, et voilà pourquoi je viens vous demander s'il faut payer. + +--Vous demandez s'il faut payer un billet signé Haupois-Daguillon, vous! +Payez vite: c'est déjà trop de retard. + +Et, comme il tournait vivement sur ses talons, elle l'arrêta d'un signe +de la main: + +--Je vous autorise à faire remarquer à mon fils qu'il doit vous prévenir +des billets mis en circulation; venant de vous cette observation lui +fera mieux comprendre ce que son oubli a de regrettable. + +Ce fut tout; mais les employés qui dans la journée eurent affaire à +«madame», comme on l'appelait dans la maison, furent reçus de telle +façon qu'il fut évident pour tous qu'il se passait quelque chose de +grave; seulement, comme Savourdin se garda bien de parler du billet, on +ne sut pas ce qui motivait cette humeur. + +Madame Haupois-Daguillon ne quitta son bureau qu'à l'heure ordinaire +pour aller dîner rue de Rivoli: elle trouva son mari installé dans la +salle à manger, à sa place, et l'attendant tranquillement les deux +coudes sur la table, lisant son journal étalé devant lui. Cette table +était servie comme à l'ordinaire, c'est-à-dire avec trois couverts, +ceux du maître et de la maîtresse de maison en face l'un de l'autre, +celui de Léon à un bout; car bien qu'il ne partageât plus souvent les +repas de ses parents, son couvert était mis chaque jour comme si on +l'attendait sûrement, et c'était avec cette place vide devant les yeux +que son père et sa mère avaient le chagrin de dîner presque chaque soir +on tête-à-tête; moins tristes encore cependant quand ils étaient seuls +que lorsqu'ayant des invités, ils étaient obligés d'excuser leur fils +empêché, «qui ventait de les prévenir qu'à son grand regret, il lui +était impossible de dîner avec eux ce soir-là.» + +Madame Haupois-Daguillon laissa son mari dîner, mais pour elle il lui +fut impossible d'avaler un morceau de viande. Ce ne fut qu'après le +départ du valet de chambre qui les servait et les portes closes qu'elle +prit dans sa poche le billet de Léon et le tendit à son mari: + +--Voici un billet qu'on a présenté tantôt et que j'ai payé, dit-elle. + +--Léon! dix mille francs, s'écria-t-il, et tu as payé! + +--Fallait-il laisser en souffrance la signature Haupois-Daguillon! + +Dix mille francs n'étaient pas une somme pour eux; mais combien de +billets de dix mille francs avaient-ils été déjà signés par Léon? Là +était la question. Sans doute il y avait un moyen tout naturel de la +résoudre: c'était d'interroger Léon. Mais, après ce qui s'était passé à +propos de Madeleine, ils avaient peur l'un et l'autre de provoquer une +explication qui pourrait aller trop loin: ce qu'ils voulaient, ce +n'était pas pousser Léon à une rupture, loin de là; c'était tout au +contraire le ramener à la maison paternelle. Il fallait donc procéder +avec prudence et avec douceur; interroger Léon, obtenir de lui une +confession par l'amitié plutôt que par la sévérité, et n'agir ensuite +énergiquement que si l'énergie était commandée par les circonstances. + +Mais ce fut en vain qu'ils attendirent leur fils! pendant trois jours, +il ne rentra pas, et M. Joseph, dont les fonctions étaient maintenant +une sinécure, déclara qu'avant de sortir «monsieur ne lui avait rien +dit.» + +Que faire? ils ne pouvaient pas cependant lui écrire chez cette femme: +ils n'avaient qu'à attendre son retour. + +Mais en attendant ainsi ils reçurent une nouvelle qui modifia leurs +sentiments: un banquier avec qui la maison était en relations écrivit à +Haupois-Daguillon qu'on lui avait demandé d'escompter trois billets de +10,000 fr. chacun, signés «Haupois-Daguillon», et qu'avant de les +accepter ou de les refuser définitivement il se croyait obligé de l'en +prévenir. + +M. Haupois-Daguillon courut chez ce banquier, qui lui apprit que ces +billets étaient souscrits à l'ordre de M. Tom Brazier, négociant, rue de +la Paix; et aussitôt, M. Haupois-Daguillon se rendit chez celui-ci. + +Le patriarche anglais le reçut avec les démonstrations du plus profond +respect, et il ne fit aucune difficulté de lui apprendre que M. son +fils, «un charmant jeune homme», était son débiteur pour une somme de +cent cinquante mille francs, se composant pour une part d'argent prêté +et pour une autre part du prix de vente d'une écurie de course, «trois +chevaux excellents qui feraient honneur à leur propriétaire, _Aventure_, +_Diavolo_ et _Robber_.» + +Le premier mouvement de M. Haupois-Daguillon fut de se laisser emporter +par la colère et de dire son fait au vénérable négociant; mais il +s'arrêta heureusement aux premières paroles de son allocution, et, +plantant là M. Tom Brazier légèrement suffoqué de cette algarade, il +alla chez son avocat lui conter son affaire et lui demander conseil: le +temps des ménagements était passé; il n'avait que trop attendu; +maintenant il fallait agir et au plus vite. + +C'était Favas qui depuis vingt ans était son avocat; il fut d'avis, lui +aussi, qu'il fallait agir au plus vite. + +--Je connais la femme, dit-il, en quelques mois elle fera contracter à +votre fils pour plus d'un million de dettes, et ce qu'il y aura +d'admirable dans son jeu, c'est qu'elle ne lui aura rien demandé. Il +faut l'arrêter dans ses manoeuvres. Pour cela la loi met à votre +disposition un moyen bien simple: un conseil judiciaire, sans lequel +votre fils ne pourra plaider, transiger, emprunter. + +À ces mots, M. Haupois-Daguillon se récria: mon fils pourvu d'un conseil +judiciaire, presque interdit, quelle tache sur son nom! + +--Voulez-vous que votre fils dissipe dès maintenant la fortune que vous +lui laisserez un jour? continua Favas. Non, n'est-ce pas? Eh bien! vous +ne pouvez recourir qu'au conseil judiciaire. Voulez-vous, je ne dis pas +qu'il quitte cette femme, cela est sans doute impossible, mais qu'il +soit quitté par elle, le conseil judiciaire vous en donne encore le +moyen. Croyez-vous qu'elle gardera un amant qui ne pourra plus emprunter +et qui n'aura que de l'amour à lui offrir? Non. Le conseil judiciaire, +malgré ses inconvénients, est la seule voie que vous puissiez suivre; +c'est celle que je vous conseille; ce serait celle que je prendrais si +j'étais à votre place. + +Il n'y eut pas d'explication entre le père et le fils, il ne fut même +pas question entre eux du billet de dix mille francs qui avait été payé; +mais un matin comme Léon rentrait chez lui, le vieux Jacques, le valet +de chambre de ses parents, lui apporta une liasse de papiers timbrés, +qu'un huissier, dit-il, lui avait remis la veille, et qu'il avait cachés +pour que personne ne les vît. + +Resté seul, Léon, bien surpris, ouvrit ces papiers: le premier était la +copie d'une requête au président du tribunal de première instance de la +Seine tendant à la nomination d'un conseil judiciaire à la personne de +Léon-Charles Haupois;--le second était un avis du conseil de famille +réuni sous la présidence de M. le juge de paix du premier arrondissement +de la ville de Paris, disant qu'il y avait lieu de poursuivre la +nomination de ce conseil judiciaire;--enfin, le troisième était un +jugement ordonnant qu'il devrait comparaître le surlendemain en la +chambre du conseil pour y être interrogé. + +Il resta abasourdi: il avait cru à des explications plus ou moins vives +avec son père et sa mère, mais non à ce coup droit. + +Que devait-il faire? + +L'habitude, plus que la volonté, le porta au boulevard Malesherbes, et, +arrivé devant la maison de Cara, il ne voulut point passer devant cette +porte sans monter un instant: ne serait-ce que pour prévenir Cara qu'il +ne rentrerait peut-être pas à l'heure convenue. + +À ce mot, Cara leva les yeux sur lui et l'examina, surprise de son air +sombre; il ne lui fallut pas longtemps pour deviner qu'il venait de se +passer quelque chose de grave, et, cela constaté, il ne lui fallut pas +longtemps pour obtenir une confession complète. + +Il fut bien étonné de voir qu'elle ne manifestait ni surprise ni +indignation: + +--Dois-je avouer, dit-elle, que, si je ne m'attendais pas à cela, je +m'attendais à quelque coup de Jarnac de la part de ton beau-frère, qui +n'est entré dans votre famille que pour s'emparer de toute votre +fortune. Je le connais, le baron Valentin, la gloire et les gains du tir +aux pigeons ne lui suffisent plus, il lui faut la fortune entière de la +maison Haupois-Daguillon. Il la veut et il l'aura si tu ne te défends +pas vigoureusement: aujourd'hui le conseil judiciaire pour toi, dans un +an l'interdiction. Il est habile. + +En moins d'une heure elle l'eut convaincu qu'il devait lutter +énergiquement contre cette manoeuvre, dont ses parents seraient les +premières victimes. + +Il ne fut plus question que de choisir l'avocat à qui il devait confier +sa cause; mais elle se garda bien de proposer son ami Riolle; ce n'était +pas un avocat comme cet homme d'affaires qu'ils fallait, c'en était un +qui apportât un peu de son autorité et de sa considération à son client; +elle proposa Gontaud qui réunissait ces conditions. + +Léon alla donc voir Gontaud; celui-ci demanda huit jours pour étudier +l'affaire, puis, au bout de huit jours, il répondit: «Qu'il ne plaidait +pas des affaires de ce genre»; et il ajouta avec son sourire narquois: +«Allez trouver Nicolas, il vous défendra.» + +Cara n'avait pas de préjugés; bien que Nicolas l'eût traînée dans la +boue lors du procès à propos du testament du duc de Carami, elle +conseilla à Léon de s'adresser à lui. Et Nicolas, qui avait encore moins +de préjugés que Cara, accepta l'affaire avec enthousiasme: ce serait une +occasion pour lui dans cette seconde plaidoirie de revenir sur ce qu'il +avait dit d'excessif dans la première: «En réalité, messieurs, cette +femme, que notre adversaire accuse, n'est pas ce qu'on vous dit, etc., +etc.» + +Nicolas plaida en attaquant tout le monde, surtout le baron Valentin, +«ce gentilhomme qui cherche partout des pigeons»; mais il perdit son +affaire; sur les conclusions conformes du ministère public, M. +Haupois-Daguillon fut nommé conseil judiciaire de son fils. + + + + +XIV + + +Il semblait raisonnable et logique de croire que le premier effet de la +nomination du conseil judiciaire serait, ainsi que l'avait dit Favas, +d'amener une rupture immédiate entre Léon et Cara: une femme comme Cara +ne garde pas un amant qui n'a que de l'amour; ce mot de l'avocat avait +été répété par M. Haupois-Daguillon et il était devenu celui de la +famille entière. Le baron Valentin lui-même, que M. et madame +Haupois-Daguillon écoutaient comme un oracle lorsqu'il parlait des +usages et des moeurs du monde et du demi-monde, déclarait qu'il était +impossible que la liaison de son beau-frère avec «cette fille» se +prolongeât longtemps: + +--Vous ne savez pas, disait-il à sa belle-mère, qui le consultait à +chaque instant avec des angoisses toutes maternelles, vous ne savez pas +quel est le train de maison de ces femmes qui payent toutes choses deux +ou trois fois plus cher qu'elles ne valent. Il en est de Cara comme de +ces négociants qui ont trois ou quatre cents francs de frais généraux +par jour, et qui ne font pas un sou de recette. Comment voulez-vous +qu'ils aillent, s'ils ne trouvent pas sans cesse de nouveaux +commanditaires? Il faut que Cara, elle aussi, fasse comme eux. Sans +doute cela lui sera désagréable, car lorsqu'elle a jeté le grappin sur +Léon elle était au bout de son rouleau, et elle espérait bien avec lui +refaire sa fortune et en même temps se refaire elle-même dans une +existence calme et bourgeoise, où elle pourrait enfin se reposer de +toutes ses fatigues. Mais, quand il y a nécessité, on ne s'arrête pas +devant ce qui est désagréable. Cara congédiera donc Léon, soyez-en +certaine, au moins en qualité d'amant en titre; si elle le gardait, ce +serait en compagnie de plusieurs autres, et je ne crois pas que Léon +accepte un pareil rôle. + +--Mon fils! s'écria madame Haupois-Daguillon. Et à cette pensée sa +fierté se révolta indignée au moins autant que son honnêteté. + +C'était un petit bonhomme assez ridicule que M. le baron Valentin, mais +il avait au moins cette supériorité sur des gens tout aussi ridicules +que lui, de savoir qu'il l'était, et par où il l'était. C'était parce +qu'il était peu fier de sa baronnie, qu'il avait voulu l'illustrer par +quelque action d'éclat et qu'il avait recherché obstinément les gloires +du tir aux pigeons, n'étant point en état d'en briguer d'autres, plus +difficiles ou plus dispendieuses à obtenir. C'était encore parce qu'il +se savait de tournure chétive et jusqu'à un certain point hétéroclite, +qu'il prenait à propos des choses les plus simples des grands airs de +dignité. En entendant sa belle-mère pousser son exclamation, il se +redressa de toute sa hauteur sur ses petites jambes: + +--Vous vous méprenez sur le sens de mes paroles, chère mère, dit-il avec +noblesse, je n'ai jamais eu la pensée que votre fils pût accepter le +rôle que je vous indiquais; bien que l'avocat de Léon ait parlé de moi +en termes peu convenables, m'a-t-on rapporté, mes sentiments à l'égard +du frère de ma femme n'ont pas changé et ils ne changeront pas. + +--Soyez certain que ce n'est pas lui qui a inspiré cette plaidoirie. + +--Je le pense; il y a là une traîtrise trop forte pour n'être pas +féminine. + +Cependant les prévisions de Favas ne se réalisèrent pas plus que celles +du baron Valentin: Cara ne congédia point l'amant qui n'avait plus que +de l'amour à lui offrir, et Léon, du premier rang, ne passa point au +dernier. + +Si l'intention première de Cara avait été de se séparer de Léon le jour +où celui-ci avait eu les mains si bien liées par la justice qu'il ne +pouvait signer le moindre engagement, elle n'avait pas tardé à adopter +un plan tout opposé. + +La demande en nomination de conseil judiciaire avait exaspéré Léon +contre ses parents, non pas précisément à cause même de cette demande, +mais à cause de la façon dont elle avait été introduite. Que ses parents +voulussent l'empêcher de continuer un système d'emprunts qui en +quelques mois avait dévoré plus de deux cent mille francs, il +l'admettait et trouvait même qu'ils n'étaient point tout à fait dans +leur tort; mais qu'ils eussent procédé de cette manière, en arrière de +lui, sans le prévenir, c'était ce qui le suffoquait. Pourquoi ne lui +avaient-ils rien dit? il se serait expliqué avec eux et il leur aurait +fait comprendre qu'il avait été entraîné, mais que son intention n'était +pas du tout de marcher sur ce pied. En réalité, deux cent mille francs +n'étaient pas dans sa position une dépense constituant des habitudes de +prodigalité telles, qu'on devait les réprimer brutalement, par la +nomination d'un conseil judiciaire. + +En raisonnant ainsi, il oubliait que le reproche qu'il adressait à son +père et à sa mère était celui-là même qu'ils pouvaient le plus justement +lui retourner. Indigné qu'ils eussent introduit leur demande sans le +prévenir, il trouvait tout naturel de ne pas les avoir avertis qu'on +présenterait à leur caisse un billet de 10,000 francs souscrit à l'ordre +de Rouspineau. Il avait eu ses raisons pour agir ainsi, et dans une +explication il les eût facilement données. Mais il n'admettait pas que +ses parents en eussent eu de leur côté pour agir comme ils l'avaient +fait. Quelle différence, d'ailleurs, entre une somme de 10,000 francs à +payer et une demande en nomination de conseil judiciaire! + +Le résultat naturel de cette exaspération avait été de le rapprocher de +Cara: cela était obligé, étant donné sa nature; il avait besoin d'être +plaint, d'être aimé, de ne pas se sentir isolé. + +Et c'était de la meilleure foi du monde qu'il se trouvait abandonné et +isolé. Enfant, il avait vu ses parents absorbés par le soin de leurs +affaires n'avoir presque pas de temps à lui donner et consacrer tous +leurs efforts à faire fortune, le grand but, la joie suprême de leur +vie. Plus tard, c'était encore ce souci de la fortune qui les avait +empêchés de lui accorder Madeleine pour femme. Et maintenant, c'était +toujours à la question d'argent qu'ils le sacrifiaient. + +Cara, voyant cet accès de tendresse et en comprenant très-bien la cause, +n'avait eu garde de le contrarier; elle l'avait plaint comme il lui +était si doux de l'être, elle l'avait aimé comme il désirait l'être; +elle avait été toute à lui, entièrement pleine de ces prévenances et de +ces câlineries qu'une mère a pour son enfant malheureux: maîtresse, +mère, soeur et même soeur de charité, elle avait été tout cela à la +fois. + +Comment ne l'eût-il pas aimée pour cet amour qu'elle lui témoignait +alors qu'il se sentait si malheureux. Ce n'était plus la brillante Cara +qu'il voyait en elle, c'était la douce et affectueuse Cara qui le +consolait, une femme de coeur tendre et aimante. + +Avant que le jugement fût rendu, Capa avait pu apprécier les changements +qui s'étaient faits, non-seulement dans le coeur de son amant, mais +encore dans son esprit; elle avait pu se rendre compte de l'empire +qu'elle avait pris sur lui et de la solidité des liens par lesquels il +lui était attaché: il ne sentait plus que par elle, il ne voyait plus +que par elle, et, ce qui était d'une bien plus grande importance encore, +il ne voyait plus que comme elle voulait qu'il vît, et cela sans désir +de la flatter, mais tout naturellement, par accord de la pensée. + +Cet état changeait si complétement la situation, qu'après avoir +commencé par souhaiter ardemment que la demande en nomination d'un +conseil judiciaire fût repoussée, elle en vint à se demander s'il ne +valait pas mieux au contraire qu'elle fût admise: repoussée, Léon +pouvait se réconcilier avec ses parents; admise, il ne le pouvait plus +et alors il était tout à elle. + +Il est vrai qu'il l'était sans rien pouvoir faire; mais son incapacité +d'emprunter et d'aliéner ne serait pas éternelle; et puis, d'ailleurs, +elle ne s'applique qu'aux biens, cette incapacité. + +Et quand cette idée se présenta pour la première fois à son esprit, elle +se mit à rire toute seule silencieusement: ils étaient vraiment prudents +et prévoyants les gens qui faisaient les lois; ah! oui, bien prudents, +bien perspicaces dans les savantes précautions qu'ils prenaient pour +empêcher les jeunes gens de se ruiner! + +Le jour du jugement, elle voulut accompagner Léon jusqu'à la porte du +Palais, et elle l'attendit là, à moitié cachée au fond de sa voiture. À +la façon dont il descendit les marches du grand escalier, elle vit que +le conseil judiciaire était accordé, mais elle n'en ressentit aucune +contrariété. Cependant, quand il monta en voiture, elle l'enveloppa +maternellement dans ses deux bras et elle le tint longuement, +passionnément serré contre elle, puis, le regardant en face avec des +yeux un peu égarés: + +--Si tout est fini avec tes parents, dit-elle, je te reste, moi, je te +reste seule; c'est quand on est malheureux qu'il est bon d'être aimé; tu +verras comme je t'aime. + +Et comme il restait accablé, elle le gronda doucement. + +--Ne vas-tu pas te désoler pour une chose qui, en réalité, n'est qu'une +chose d'argent. + +--Ce n'est pas pour moi que je me désole, c'est pour toi. + +--Pour moi! Mais tu sais bien que je n'en veux pas, que je n'en ai +jamais voulu de ton argent. D'ailleurs, mon plan est fait. + +Il la regarda avec inquiétude. + +--Tu comprends bien que maintenant nous ne pouvons pas rester dans la +même situation. + +--Que veux-tu dire? demanda-t-il avec des yeux de plus en plus inquiets. + +--Qu'on ne vit pas exclusivement d'amour, et que, puisque te voilà sans +le sou, tandis que moi-même je n'ai que des valeurs ... qui ne valent +pas grand'chose, il faut que nous prenions une résolution sérieuse. + +--Et tu l'as arrêtée dans ton esprit, cette résolution? + +--Je l'ai arrêtée. + +--Et c'est cette heure que tu choisis pour me la faire connaître? + +--Il le faut bien. + +Alors, voyant par l'inquiétude de Léon les choses au point où elle +voulait les amener, elle continua: + +--Voici ce que j'ai décidé: continuer à vivre comme je vis actuellement +est désormais impossible; je prends donc une mesure radicale: je vends +tout mon mobilier, bijoux, voitures, chevaux; liquidation générale et +forcée comme disent les marchands; je ne garde que ce qui est +indispensable pour meubler un appartement modeste et élégant: salle à +manger, petit salon, deux chambres, le strict nécessaire: et c'est dans +cet appartement que nous allons nous établir. + +À mesure qu'elle parlait, la figure assombrie de Léon s'était éclairée; +quand elle fit une pause, il la prit dans ses bras et lui ferma les +lèvres par un baiser. + +--Tu es la meilleure des femmes, la plus tendre, la plus dévouée! + +--Je t'aime, c'est là ma seule qualité, ne m'en cherche pas d'autres; +serons-nous heureux ainsi! + +La réflexion revint à Léon, et avec elle un sentiment de dignité. + +--C'est impossible, dit-il. + +--Parce que? + +--Mais.... + +Il n'osa pas continuer, ce qui d'ailleurs était inutile, car elle avait +compris. + +--Es-tu bébête, dit-elle, tu ne veux pas de cet arrangement parce que tu +serais honteux de vivre chez moi, entretenu par moi; ça serait cependant +un joli triomphe. Mais, sois tranquille, je comprends tes scrupules et +je les respecte. C'est moi qui serai entretenue par toi. Je ne voulais +pas de ton argent quand tu étais riche, je l'accepte maintenant que tu +es pauvre. J'accepte ce que tu ne peux pas me donner, vas-tu dire? +Rassure-toi. Tu m'as prêté environ 100,000 francs, je te les rendrai sur +le prix de vente de mon mobilier, et ce sera avec ces 100,000 francs que +nous vivrons. Qu'en dis-tu? + +--Je dis que tu es un ange! + + + + +XV + + +CATALOGUE +D'un très-beau et très élégant +MOBILIER MODERNE + +CHAMBRE À COUCHER EN TAPISSERIES ANCIENNES +SALON RECOUVERT EN BROCATELLE +SALLE À MANGER EN ÉBÈNE, MEUBLES D'ART, GLACES, PIANOS, BRONZES D'ART +GARNITURES DE CHEMINÉES, LUSTRES, FEUX +GROUPES ET BUSTES D'APRÈS L'ANTIQUE, ARGENTERIE, TAPIS, IVOIRES +MARBRES, ÉMAUX CLOISONNÉS +PORCELAINES DE CHINE, DE SAXE, DE SÈVRES ET AUTRES +TABLEAUX, CURIOSITÉS +DIAMANTS +BAGUES, COLLIERS +BRACELETS, CROIX, MONTRES, TOILETTES, DENTELLES, FOURRURES +OMBRELLES, ÉVENTAILS, LINGE +VOITURES +CALÈCHE ET DORSAY À HUIT RESSORTS +COUVERTURES DE VOITURES EN FOURRURES, HARNAIS, LIVRÉES +Dont la vente aura lieu +Par suite du départ de Mlle C... +_Hôtel Drouot, grande salle n°1._ + +Ce catalogue, imprimé par Claye avec un vrai luxe typographique et tiré +sur papier teinté, annonça au tout Paris que ces sortes de choses +intéressent la vente de Cara. + +Alors ce fut dans ce monde une explosion d'exclamations, d'explications +et de commentaires. Combien de bonnes amies s'écrièrent avec des larmes +dans la voix et le sourire aux lèvres: + +--C'est donc vrai que cette pauvre Cara est tout à fait ruinée! + +À quoi il y avait des gens moins naïfs qui répliquaient que ce n'est pas +toujours parce qu'une femme est ruinée qu'elle vend son mobilier, mais +que bien souvent c'est pour s'en faire donner un autre plus riche et +tout neuf. + +--Ce n'est pas toujours le fils Haupois-Daguillon qui lui en donnera un, +puisque ses parents l'ont pourvu d'un conseil judiciaire. + +--Il lui donnera peut-être mieux que cela. + +--Quoi donc? + +--Son nom? + +Il y eut foule à l'exposition particulière, qui se fit un samedi, et +plus grande foule encore à l'exposition du dimanche, car ces bavardages +avaient donné un attrait particulier à cette vente: puisqu'on en +parlait, il fallait voir ça. + +Et l'on était venu voir ça, non-seulement ceux qui, de près ou de loin, +touchaient au monde de la cocotterie, mais encore ceux et celles qui, +appartenant au monde honnête, étaient curieux d'apprendre et de +s'instruire. + +Comment font ces femmes-là? Comment sont-elles meublées? Ont-elles des +meubles spéciaux à leur métier? Comment est leur chambre à coucher? + +On éprouva une irritante déception à ce sujet en venant voir +l'exposition de mademoiselle C.... Bien que la chambre à coucher «en +tapisseries anciennes» fût le premier article inscrit au catalogue, +celui sur lequel les yeux se portaient tout d'abord curieusement, elle +ne figura pas à l'exposition, et les femmes qui étaient venues à cette +exposition pour voir cette fameuse chambre, de même que les hommes qui +s'y étaient rendus comme à une sorte de pèlerinage pour la revoir, en +furent pour leur temps perdu: la propriétaire s'était, au dernier +moment, réservé le mobilier de cette chambre. + +Ceux qui étaient venus pour revoir ce qu'ils avaient déjà vu, les uns +pendant un ou plusieurs mois, les autres pendant une courte soirée, +constatèrent que ce n'était pas seulement le mobilier de la chambre à +coucher qui ne figurait pas à l'exposition; celui du cabinet de +toilette, si curieux et si original, avait été distrait aussi; de même +avaient été réservés encore par la propriétaire d'autres meubles ou +d'autres objets pris çà et là; il était donc évident qu'un choix avait +été fait et que la rubrique du catalogue et des affiches «pour cause de +départ» n'était pas vraie; elles auraient dû dire, ces affiches: «pour +cause de changement de domicile». + +En effet, avec ce que Cara avait retiré de son mobilier, elle avait +meublé pour Léon et pour elle un appartement rue Auber, petit, il est +vrai, mais tout à fait élégant, et, bien entendu, elle n'avait eu garde +de laisser vendre les choses auxquelles elle tenait pour une raison +quelconque, valeur intrinsèque ou affection. + +C'était ainsi qu'elle avait réservé sa chambre entière, tout son cabinet +de toilette, une partie des meubles du salon et de la salle à manger, si +bien que sans dépenser presque rien elle s'était organisé un intérieur +charmant, un vrai nid, au centre de Paris, de façon à faire de sérieuses +économies sur les voitures. + +Et cependant, malgré ce prélèvement, son catalogue, grossi d'ailleurs +par une assez grande quantité d'objets fournis par le +commissaire-priseur et l'expert chargés de la vente, avait présenté un +chiffre total de trois cent quarante numéros bien suffisants pour +attirer les acheteurs: sous la rubrique bijoux, il y avait onze montres +non chiffrées, dix-sept cravaches à pomme d'or sans initiales et +vingt-deux porte-mine aussi en or et également sans initiales, le tout +entièrement neuf et n'ayant jamais servi, car aussitôt données, montres +ou cravaches avaient été serrées pour être vendues un jour. + +De tout ce qui peut allumer les enchères, Cara n'avait refusé que deux +moyens: vendre chez elle, ce qui est la suprême attraction pour le monde +bourgeois, et diriger sa vente ou même simplement y assister; mais ni +l'un ni l'autre de ces moyens n'entraient dans ses habitudes discrètes, +et les employer, si avantageux qu'ils pussent être, eût été donner un +démenti à sa vie entière: elle ressemblait ou tout au moins elle avait +la prétention de ressembler à ces fleurs qu'on voyait toujours chez +elle; elle se cachait comme la violette, et il fallait la chercher pour +la trouver. + +Malgré cette absence, sa vente obtint un très-beau succès; elle +produisit le chiffre respectable (respectable en tant que chiffre, bien +entendu), de trois cent et quelques mille francs, qui, reproduit par +«les journaux bien informés», fit rêver plus d'une pauvre fille, +acharnée à l'ouvrage de sept heures du matin à dix heures du soir et +gagnant quinze sous par jour. + +Pendant que les commissionnaires de l'hôtel des ventes déménageaient +l'appartement du boulevard Malesherbes, et pendant que, de leur côté, +les tapissiers aménageaient l'appartement de la rue Auber, Cara et Léon, +pour échapper à ces ennuis, passaient quelques jours à Fontainebleau, se +promenant sentimentalement dans la forêt, seuls, en tête à tête, +oublieux du passé et se jetant passionnément dans les jouissances de +l'heure présente. + +Ce fut à Fontainebleau que Cara reçut la lettre de son +commissaire-priseur, lui annonçant que le produit de sa vente s'élevait +à 319,423 francs. Elle n'en dit rien à Léon, et ce fut seulement quand +le tapissier la prévint que tout était prêt dans l'appartement de la rue +Auber qu'elle parla de revenir à Paris. + +Elle avait voulu s'occuper seule du choix et de l'arrangement de ce +nouvel appartement, et ce devait être une surprise pour Léon d'y faire +son entrée pour la première fois. + +C'en fut une en effet, ou, pour mieux dire, la soirée fut remplie pour +lui par une série de surprises. + +Partis de Fontainebleau dans l'après-midi, ils étaient arrivés à Paris +pour l'heure du dîner, et à peine entrés dans le salon, avant même +d'avoir pu visiter l'appartement, Louise était venue les prévenir que le +dîner était servi. + +--Offre-moi ton bras, dit Cara vivement, et passons dans la salle à +manger. + +Elle était toute petite, cette salle à manger, et faite pour l'intimité +la plus étroite: deux couverts étaient mis sur la table, mais à côté +l'un de l'autre, et non en face l'un de l'autre; le linge était +éblouissant, l'argenterie brillait, les cristaux réfléchissaient par +leurs facettes la douce lumière de la lampe; sur le poêle, dans une +jardinière placée devant la fenêtre, sur le buffet, des fleurs fraîches +et odorantes étaient arrangées avec goût dans des mousses veloutées. + +Le menu n'était composé que de trois plats, poisson, rôti et légumes, +mais ces plats bien préparés étaient ceux précisément que Léon +préférait; aussitôt après les avoir placés sur la table et avoir changé +le couvert, Louise sortait de la salle, de sorte qu'ils dînaient en tête +à tête comme deux amants enfermés dans un cabinet particulier. + +Comme ils finissaient le dessert, le timbre du vestibule retentit; alors +Cara se levant sortit vivement; mais, restant peu de temps absente, elle +revint prendre le bras de Léon pour le conduire dans le salon, où, sur +un petit guéridon, deux tasses étaient préparées, flanquant une boîte de +cigares. + +Elle lui versa, elle lui sucra elle-même son café, puis allumant une +allumette en papier à la lampe, elle la lui présenta; ce fut alors +seulement qu'elle s'assit sur le canapé auprès de lui, tout contre lui. + +--Maintenant, dit-elle, c'est le moment de parler raison et de régler +nos comptes. + +Alors tirant de sa poche une grosse liasse de billets de banque, elle la +posa sur le guéridon: + +--27,000 francs et 67,000 francs, cela fait 94,000 fr., n'est-ce pas? +dit-elle, c'est-à-dire ce que tu as bien voulu me prêter: les voici, +c'est à toi qu'il appartient maintenant de nous les distribuer avec +économie; sois certain qu'en cela je t'aiderai et que cet argent durera +longtemps. J'ai déjà pris mes arrangements pour cela. Notre loyer n'est +pas cher; je n'aurai pas besoin de toilette avant deux ans; Louise sera +notre seule domestique, car elle a bien voulu apprendre la cuisine, et +tu as vu ce soir qu'elle aura avant peu un vrai talent de cordon bleu; +nous ne dépenserons presque rien, douze ou quinze mille francs peut-être +par an, et encore ce sera beaucoup. Tu vois donc que nous pouvons ne pas +nous inquiéter, et nous aimer librement, sans autre souci que de nous +rendre heureux l'un l'autre, comme ... mieux que comme mari et femme. + +Alors se levant avec un sourire et se posant devant lui gravement, les +épaules effacées, la tête haute, d'un air majestueux: + +--M. Léon Haupois-Daguillon ici présent, permettez-vous à votre +maîtresse, à votre esclave de vous rendre heureux? répondez, je vous +prie, comme vous répondriez à M. le maire, oui ou non. + +Il la prit dans ses bras, mais presque aussitôt elle se dégagea: + +--Comme j'avais prévu ta réponse, j'ai disposé à l'avance ce qui, selon +mon sentiment, devait, en satisfaisant les idées, te plaire. Veux-tu me +suivre? + +Elle prit la lampe et marcha devant lui. La pièce qui faisait suite au +salon était la chambre à coucher, exactement meublée, aux dimensions +près, comme au boulevard Malesherbes; puis après cette chambre en venait +une autre assez grande qui avait été transformée en un cabinet de +toilette qui était le même aussi que celui du boulevard Malesherbes. + +Il semblait que c'était là que finissait l'appartement; cependant Cara +ouvrit une porte dans une armoire et dit à Léon de la suivre. + +Ils se trouvèrent dans une petite chambre, assez simple d'ameublement, +puis, après cette chambre, ils passèrent dans un petit salon. + +--Cela, dit Cara, c'est l'appartement de mon petit homme, et il a une +entrée particulière sur l'escalier, afin que mon petit homme ait +l'apparence, pour le monde, de demeurer chez lui, car il serait gêné, je +le parierais, qu'on dît qu'il demeure chez sa petite femme. + +Alors, revenant dans la chambre et relevant vivement le couvre-pied du +lit: + +--Seulement, tu sais, dit-elle en lui jetant les bras autour du cou, que +ce lit dans ton appartement particulier, c'est un lit de parade, un lit +de semblant; il ne deviendra un lit véritable que quand tu le voudras. + + + + +XVI + + +Ainsi que Cara l'avait pressenti, Léon aurait été gêné «qu'on dît qu'il +demeurait chez sa petite femme»; plus que gêné, honteux, et il n'y +aurait point demeuré. Mais l'arrangement de l'appartement particulier +leva tous les scrupules: aux yeux du monde il était là chez lui, et +c'était chez lui qu'on pouvait venir le trouver, chez lui qu'il pouvait +donner des rendez-vous, non chez sa maîtresse. Les convenances étaient +sauvées, et Léon n'était pas homme à se mettre volontiers au-dessus des +convenances,--cette religion bourgeoise. En réalité c'était lui qui +payait le loyer, lui qui payait toutes les dépenses, et l'argent avec +lequel il ferait ses paiements lui avait coûté assez cher pour qu'il le +considérât comme lui appartenant. Sa conscience était donc en repos; en +tout cas il pouvait trouver des arguments pour la calmer lorsqu'elle +avait des velléités de protestation ou de révolte, ce qui, à vrai dire, +arrivait assez souvent. + +Pendant ce temps M. et madame Haupois-Daguillon, pleins de confiance en +ce que Favas leur avait dit, et aussi en ce que leur gendre, le baron +Valentin, leur avait répété, attendaient leur fils et, pour sa rentrée, +M. Haupois-Daguillon avait, avec sa femme, préparé une petite allocution +dont l'effet, croyaient-ils, devait produire un heureux résultat: + +--De ce que tu as été entraîné à des actes de prodigalité que nous avons +dû, bien malgré nous, arrêter, il ne s'en suit pas que nous recourrons +contre toi à des mesures de rigueur. Il n'y aura qu'une chose de changée +dans notre situation, tu continueras donc de toucher ta pension comme +par le passé et aussi tes appointements; seulement comme nous désirons +que tu prennes une part plus active dans la direction de notre maison, +nous augmentons ta part d'intérêt, nous la portons à 10 pour 100, +certains à l'avance que par ton assiduité au travail tu voudras +justifier notre confiance. + +Ce petit discours débité simplement, amicalement, bras dessus, bras +dessous en se promenant, en ami indulgent plutôt qu'en père justement +irrité, devait être selon eux tout à fait irrésistible. + +Cependant ce n'était pas tout; la mère, elle aussi, aurait quelque chose +à dire à son fils, amicalement; tendrement: + +--Pour ton avenir, il ne faut pas que des billets signés de ton nom +soient protestés; chaque fois qu'on en présentera un, la caisse refusera +de le payer, mais tu m'avertiras et je te donnerai les fonds que tu +porteras toi-même chez l'huissier. + +Le "toi-même" serait légèrement souligné et seulement de façon à bien +marquer le témoignage de confiance. + +Comment l'enfant prodigue rentrant dans la maison paternelle ne +serait-il par touché par ces témoignages d'affection! + +Mais l'enfant prodigue n'était pas rentré; et, les affiches annonçant la +vente de Cara avaient frappé leurs yeux: _Mobilier moderne, diamants_, +par suite du départ de mademoiselle C.... + +"Par suite de départ"; comme ces mots leur avaient été doux! Et M. +Haupois-Daguillon, rentrant de sa promenade et ayant dit à sa femme +qu'il avait vu cette affiche, celle-ci avait voulu descendre dans la rue +pour la lire elle-même. Ah! comme son coeur de mère avait battu en +lisant cette ligne: "Par suite du départ de mademoiselle C..."; mais +comme en même temps son imagination de femme honnête avait travaillé en +lisant la longue énumération de l'affiche: _Meubles d'art, marbres, +tableaux, diamants, voitures_, c'était par le luxe que ces femmes +séduisaient les jeunes gens, et c'était pour entretenir ce luxe que +ceux-ci se ruinaient. + +Enfin elle partait cette femme et bientôt ils en seraient délivrés: +après tout, il était jusqu'à un certain point admissible que Léon eût +voulu, en restant avec elle pendant quelques jours, lui adoucir les +chagrins de ce départ et de cette vente: il était si bon, si tendre le +brave garçon. + +Mais la vente avait eu lieu et le brave garçon n'était pas revenu à la +maison paternelle comme on l'espérait; ou plutôt, s'il était revenu rue +de Rivoli, ce n'avait point été pour y rester et y reprendre son +domicile: tout au contraire. + +Un matin que M. et madame Haupois-Daguillon déjeunaient rue Royale comme +ils le faisaient chaque jour, ils avaient vu entrer leur vieux valet de +chambre, Jacques, avec une mine effarée. + +Le père et la mère, qui n'avaient qu'une pensée dans le coeur, avaient +senti tous deux en même temps qu'il s'agissait de leur fils; et, comme +Saffroy était à table avec eux, ils avaient fait un même signe à Jacques +pour qu'il ne parlât pas. Saffroy était trop fin pour n'avoir pas saisi +ce signe, et bien qu'il eût le plus vif désir de savoir ce que Jacques +venait annoncer, car il avait bien deviné lui aussi qu'il s'agissait de +Léon, il avait quitté la table pour rentrer au magasin. + +--Eh bien, Jacques? + +Ce fut le même cri qui s'échappa des lèvres de M. et de madame +Haupois-Daguillon. + +--M. Léon est venu il y a environ deux heures à son appartement; par +malheur, je ne l'ai pas vu entrer, car je serais accouru pour prévenir +monsieur et madame. + +--Alors, comment l'avez-vous su? + +--C'est Joseph qui, tout à l'heure, est venu me le dire. M. Léon a donné +congé à Joseph et il l'a payé. + +Le père et la mère se regardèrent avec inquiétude. + +Jacques, qui s'était arrêté un moment, comme s'il n'osait continuer, +reprit bientôt: + +--Ce n'est pas tout: M. Léon a fait mettre dans des malles son linge, +ses vêtements, ses livres au moins une partie de ses livres; on a porté +le tout dans une voiture, et avant de partir M. Léon a dit à Joseph de +m'apporter la clef de son appartement; alors j'ai cru que je devais +prévenir monsieur et madame. + +Jacques ayant achevé ce qu'il avait à dire, sortit laissant ses deux +maîtres écrasés. + +Ils se regardaient, n'osant ni l'un ni l'autre exprimer les pensées qui +les étouffaient, lorsque leur ami Byasson entra, venant comme tous les +jours leur serrer la main et prendre une tasse de café avec eux; s'il +avait été fidèle à cette coutume amicale pendant vingt années, il +l'était plus encore depuis l'absence de Léon; quand ses amis étaient +heureux, il venait les voir quand ses occupations le lui permettaient; +maintenant qu'ils étaient malheureux, il venait avec la régularité +qu'inspire l'accomplissement d'un devoir. + +Du premier coup d'oeil il comprit qu'il arrivait au milieu d'une crise; +mais on ne lui laissa pas le temps de poser une seule question. En +quelques mots, madame Haupois-Daguillon lui rapporta ce que Jacques +venait de leur dire. + +--Et qu'avez-vous décidé? demanda-t-il. + +--Rien; nous ne savons à quel parti nous arrêter. + +--Mon mari parlait d'écrire, mais où voulez-vous qu'il adresse cette +lettre? Chez cette femme, est-ce possible? + +--Si je ne puis pas écrire à mon fils chez cette femme, je puis encore +bien moins aller l'y chercher, dit M. Haupois. + +--Ce n'est pas vous, continue Byasson, qui devez l'aller trouver, c'est +moi, et j'irai. Sans doute on pourrait vous faire rencontrer avec Léon +ailleurs que chez Cara, mais cela pourrait être dangereux. Vous êtes +exaspéré contre lui, et de son côté il croit avoir, il a des griefs +contre vous: de votre rencontre, il pourrait résulter un choc qui, dans +les circonstances présentes, mettrait les choses au pire: je le verrai, +moi, et je lui ferai comprendre qu'il est fou. + +--Vous parlez de griefs, interrompit M. Haupois. + +--Sans doute, il est évident que Léon s'est jeté dans les bras de cette +femme et s'est rapproché d'elle plus étroitement parce qu'il a été +blessé par la demande en nomination de conseil judiciaire. Quand, sur +l'avis de Favas, vous avez adopté cette mesure, je ne vous ai rien dit +parce que vous ne m'avez pas consulté, et que rien n'est plus grave que +d'intervenir dans une guerre de famille; mais je n'en ai auguré rien de +bon, et j'ai même fait des démarches auprès de trois membres du conseil +de famille pour qu'ils n'accueillent pas votre demande, je vous le dis +franchement. + +--Vouliez-vous donc qu'il nous ruinât? + +--Je ne crois pas qu'il eût été jusque-là, tout au plus aurait-il fait +une brèche à la fortune que vous lui laisserez un jour; enfin cette +brèche eût-elle été large, très large, tout n'eût pas été perdu; il faut +savoir faire des sacrifices indispensables avec les jeunes gens, surtout +quand ils sont passionnés, et sous son apparence calme Léon est +passionné, il est tendre, et quand il aime il est capable de toutes les +folies. Vous avez cru que vous aviez un moyen infaillible de l'arrêter, +vous en avez usé, et ce moyen s'est retourné contre vous. Vous avez fait +comme les gens qui ont une arme aux mains et qui s'en servent aussitôt +qu'ils se croient en danger au lieu d'attendre jusqu'à la dernière +extrémité. Si je vous parle ainsi, ce n'est pas, vous le savez, pour +ajouter à votre douleur, mais pour vous expliquer, dans une certaine +mesure, comment je comprends que Léon ait été entraîné à la résistance +et finalement à cette folle résolution. J'ai voulu que vous sachiez à +l'avance dans quels termes je lui parlerai, et je crois qu'ils seront de +nature à le toucher: c'est par la douceur et la sympathie qu'on peut +agir sur lui. + +--Quand comptez-vous le voir? demanda madame Haupois-Daguillon. + +--Aussitôt que possible, aujourd'hui, demain, aussitôt que je l'aurai +trouvé. + +--Eh bien, mon ami, allez, continua-t-elle, et ce que vous croirez +devoir dire, dites-le, nous abdiquons entre vos mains. + +Comme Byasson, après les avoir quittés, traversait le vestibule, Saffroy +se trouva devant lui. + +--Eh bien, demanda celui-ci, a-t-on des nouvelles de Léon? + +Byasson n'avait pas une très-grande sympathie pour Saffroy; il le +trouvait trop ambitieux, et il le soupçonnait de spéculer sur l'absence +de Léon pour s'avancer de plus en plus dans les bonnes grâces de M. et +de madame Haupois-Daguillon, de façon à devenir un jour le seul chef de +la maison, le fils étant écarté. + +--Je vais le chercher, dit-il, afin qu'il reprenne sa place ici; +j'espère que, quand il dirigera tout à fait la maison, il ne pensera +plus qu'au travail. + + + + +XVII + + +Trouver Léon n'était pas bien difficile, il n'y avait qu'à trouver Cara; +pour cela Byasson se rendit chez le commissaire-priseur qui avait fait +la vente de celle-ci. Tout d'abord le clerc auquel il s'adressa +prétendit n'avoir pas cette adresse, mais il finit par la trouver et la +donner: rue Auber, n° 9. + +Arrivé au quatrième, il sonna à la porte de gauche comme le concierge le +lui avait recommandé, et il sonna fort. + +Ce ne fut pas cette porte qui s'ouvrit, ce fut celle de droite qui +s'entre-bâilla, et Byasson, qui tout en attendant comptait machinalement +les dessins géométriques du tapis de l'escalier, leva la tête pour voir +si dans sa préoccupation il ne s'était pas trompé; il aperçut le bonnet +blanc d'une femme de chambre, puis la porte se referma vivement. + +Puis bientôt après la porte de gauche fut ouverte par Léon lui-même, +qui, en apercevant Byasson, recula d'un pas. + +--Je suis indiscret? dit celui-ci. + +--Pas du tout, entrez donc, je vous prie, je suis heureux de vous voir, +au contraire, vous me trouvez en train d'emménager. + +Tout en s'asseyant, Byasson regarda autour de lui, bien surpris de voir +cet intérieur simple et décent où rien ne rappelait la femme à la mode, +et surtout une femme telle que Cara. + +--Mon cher enfant, dit-il, tu supposes bien, n'est-ce pas? que je ne +viens pas te relancer pour le seul plaisir de te serrer la main; ce +plaisir est vif, car je t'aime de tout mon coeur, comme un enfant que +j'ai vu naître et grandir; cependant je ne serais pas monté ici si je +n'avais eu à te parler sérieusement. Je quitte tes parents à l'instant +même, et comme, peu de temps avant mon arrivée, Jacques était venu leur +annoncer ton déménagement, tu peux t'imaginer dans quel état de +désespoir ils sont; ta mère, ta pauvre mère est baignée dans les larmes; +ton père est accablé dans une douleur morne; ils te pleurent comme si tu +étais mort. + +--Qui m'a tué? + +--Qui tout d'abord les a désespérés? Ne récriminions point: je ne suis +venu te trouver que pour te parler amicalement, mais comme je ne me +trouve pas à mon aise ici,--il regarda autour de lui comme pour sonder +les tentures,--je te demande de sortir quelques instants avec moi. + +Léon, assez mal à l'aise, montra les caisses et les malles placées au +milieu du salon: + +--J'aurais voulu achever mon emménagement, dit-il. + +--Je ne te demande qu'une heure: refuseras-tu ton vieil ami? + +--Et où voulez-vous que nous allions? + +--Sois sans inquiétude, je ne te ménage pas une surprise, ces moyens ne +sont pas dans mes habitudes; je te demande tout simplement de +m'accompagner chez moi pour que nous puissions nous entretenir, portes +closes, librement. + +--Je suis tout à vous; je vous demanda seulement deux minutes pour me +préparer. + +Et il passa dans sa chambre, dont il tira la porte sur lui; mais ce ne +fut pas deux minutes qu'il lui fallut pour se préparer; il resta près +d'un quart d'heure absent. + +Byasson demeurait rue Neuve-Saint-Augustin, il ne leur fallut que peu de +temps pour arriver chez lui. En chemin, ils ne s'entretinrent que de +choses insignifiantes, et plus d'une fois Léon laissa tomber la +conversation comme un homme qui suit sa propre pensée: le quart d'heure +qu'il avait employé à se préparer, selon son expression, l'avait +singulièrement assombri, et il n'y avait pas de doute qu'avant de le +laisser sortir, Cara l'avait stylé. Ce n'était donc plus seulement +contre lui que Byasson allait avoir à lutter; ce serait encore contre +elle; mais, si formelles que pussent être les promesses qu'elle avait +exigées de son amant, mieux valait encore engager la lutte dans ces +conditions défavorables que de l'avoir elle-même derrière soi, +invisible, mais menaçante et prête à paraître au moment décisif. + +Au lieu de recevoir Léon dans son bureau, comme d'ordinaire, Byasson le +fit monter à sa chambre, où il était sûr que personne ne pourrait venir +les déranger et où il n'y avait pas d'oreilles indiscrètes à craindre. +Mais si cette chambre était un lieu sûr, elle était en même temps un +lieu encombré et si plein de toutes sortes de choses placées çà et là +avec un beau désordre qu'il fallut un moment assez long et pas mal de +travail avant de pouvoir trouver deux siéges pour s'asseoir. Sur le +canapé était un tableau tout nouvellement acheté et auquel il ne fallait +pas toucher, car il n'était pas encore sec; les chaises étaient prises, +celle-ci par un vase en bronze, celle-là par un ivoire, une autre par un +tas de gravures; sur un fauteuil étaient de vieilles faïences, et debout +dans les coins ou contre les meubles se dressaient en rouleau des tapis +et des étoffes qui attendaient là depuis longtemps le moment où le +maître s'étant décidé à faire construire la maison de campagne dont +depuis quinze ans il portait et agitait le plan toujours nouveau, +toujours changeant dans sa tête, on les emploierait enfin à l'usage pour +lequel ils avaient été successivement achetés au hasard des occasions. + +--Tu comprends bien, n'est-ce pas, mon cher enfant, dit Byasson, quelle +est ma situation? Je suis le plus vieil ami de ton père et de ta mère, +le plus intime; je suis le tien; je t'aime comme si tu étais mon fils, +moi qui n'ai pas d'enfants et qui n'en aurai jamais d'autres que ceux +dont tu me feras un jour le parrain. Tu dois trouver tout naturel et +légitime que je me jette entre tes parents et toi au moment où vous +allez vous séparer. Et que produira cette séparation? votre malheur, +votre désespoir à tous. Je me trompe, elle fera le bonheur de quelqu'un; +mais ce quelqu'un mérite-t-il que tu lui sacrifies et ta famille, et ton +avenir, et ton honneur? + +--Celle dont vous parlez sans la connaître m'aime et je l'aime. + +--Sans la connaître! Mais je la connais comme tout Paris; sa notoriété +est, par malheur, assez grande pour qu'on puisse parler d'elle avec la +certitude que ce qu'on dira sera au besoin confirmé par vingt, par cent +témoins qui viendront déposer dans leur propre cause. Je ne veux ni te +peiner ni te blesser, mais il faut bien cependant que je te dise ce que +j'ai sur le coeur, et tu dois sentir que ce n'est pas ma faute si mes +paroles ne sont pas l'éloge de celle que tu crois aimer. Quelle est +cette femme que tu préfères à ton père, à ta mère, à la famille, à la +fortune, à l'honneur, et auprès de qui tu veux vivre misérablement dans +une condition honteuse, dans une situation fausse qui n'a pas d'issue +possible? Qu'a-t-elle pour elle qui excuse ta folie? + +--Je l'aime. + +--A-t-elle un grand talent? A-t-elle un grand nom? A-t-elle seulement la +jeunesse ou la passion, ce qui explique, ce qui excuse toutes les +folies? Tu sacrifies tout et tu te donnes à elle; pour combien de temps? +Je veux dire combien de temps encore pourras-tu l'aimer: la vieillesse +et une vieillesse rapide ne doit-elle pas vous séparer dans un avenir +prochain? Tu sais comme moi, tu sais mieux que moi, quel est son âge. +Elle pourrait être ta mère; ce n'est pas à toi qu'il faut le dire, toi +qui l'as vue sous la cruelle lumière du matin, si terrible pour une +femme de son âge. + +Léon, blessé par ces paroles, ne pouvait guère s'en fâcher, il voulut +essayer de sourire: + +--Vous qui aimez tant les choses d'art, réfléchissez donc un peu, +dit-il, à l'âge qu'avait Diane de Poitiers quand Jean Goujon la +représenta nue. + +--Quelle niaiserie! + +--Cinquante ans, n'est-ce pas, et elle était adorée par son amant, qui +en avait vingt-huit ou vingt-neuf; Hortense n'a pas cinquante ans, elle +n'en a pas quarante, pour moi elle n'en a pas trente. + +--Elle en aura soixante le jour où tombera le bandeau qu'elle t'a mis +sur les yeux. Et que faut-il pour que cela arrive? un mot que tu +entendras, la satiété peut-être, mieux que cela, la voix de ta dignité +et de ta conscience qui te fera comprendre que cette femme ne te tient +que par ce qu'il y a de mauvais en toi, et qui te fera sentir qu'elle +n'a jamais éveillé en ton coeur rien de bon, rien de noble, rien de +grand, rien de ce qui est la conséquence ordinaire de l'amour lorsqu'il +existe entre deux êtres dignes l'un de l'autre. Me diras-tu qu'elle est +digne de toi, toi que j'ai connu honnête, tendre, bon, généreux, toi qui +portes écrites sur ton visage toutes les qualités qui sont dans ton +coeur? + +--Je vous dirai que vous parlez d'une femme que vous ne connaissez pas. + +--Oui, mais tu ne me diras pas que tu as été séduit et entraîné par ces +qualités qui, étant aussi en elle, se sont mariées aux tiennes. Tu as +été séduit par ses défauts, par ses vices, par son savoir de vieille +femme, qui depuis vingt-cinq ans a étudié, pratiqué, expérimenté sur le +sujet vivant, dont elle fait rapidement un cadavre, toute les roueries +de la passion qu'elle peut jouer, j'en suis convaincu, avec un art +incomparable. Je les connais, ces habiletés de vieilles femmes qui se +font les mères en même temps que les maîtresses de leurs jeunes amants, +leur préparant d'une main expérimentée la cantharide ou le haschisch et +de l'autre les enveloppant de flanelle. Voilà ce qui m'épouvante pour +toi et me fait te tenir ce discours, que je t'épargnerais comme je me +l'épargnerais moi-même, si, au lieu d'être aux mains de cette femme, tu +aimais la première venue; une jeune fille, n'importe qui, la fille de +ton concierge, dont le coeur ne serait pas pourri et gangrené. + +--C'était à mon père qu'il fallait l'adresser, ce discours, quand +j'aimais Madeleine. + +--Je l'ai fait. + +--Et vous n'avez point été écouté, pas plus que je ne l'ai été moi-même; +vous voyez donc bien que ce n'est pas seulement leur caisse que mon père +et ma mère veulent mettre à l'abri de mes prodigalités, c'est encore mon +coeur qu'ils veulent protéger contre mes égarements, c'est ma vie qu'ils +veulent prendre pour la diriger au gré de leurs idées, de leurs +intérêts, de leur sagesse. Eh bien, je me suis révolté, et puisqu'on +m'avait empêché de prendre pour femme, une jeune fille digne entre +toutes de respect et d'amour, auprès de laquelle j'aurais vécu heureux +dans ma famille, tranquillement, sans autres émotions que celles du +bonheur et de la paix, j'ai pris pour maîtresse une femme qui a été +assez habile, non pour me faire oublier celle que j'ai aimée, celle que +j'aime toujours, car rien n'effacera de mon coeur le souvenir de +Madeleine, mais pour me consoler. Et pour cela, j'en conviens, il +fallait en effet que son art fût grand, très-grand. Mais pour tout le +reste, ne croyez rien de ce que vous venez de dire, rayez la cantharide +et la flanelle, ce n'est pas par là qu'Hortense me tient comme vous le +pensez. Vous avez beaucoup trop d'imagination, et cette imagination +n'est plus jeune, ce qui fait qu'elle va chercher de savantes +complications là où les choses sont bien simples. Quand j'ai fait la +connaissance d'Hortense, j'ai obéi à un caprice: elle me plaisait, voilà +tout. Mais bientôt j'ai appris à la connaître, et j'ai vu qu'elle valait +mieux, beaucoup mieux qu'un caprice. Aujourd'hui je l'aime et je suis +heureux d'être aimé par elle. C'est là ce que vous appelez de la folie. +Peut-être au point de vue de la raison pure, est-ce en effet de la +folie, mais j'ai le malheur d'être ainsi fait que je préfère la folie +qui me donne le bonheur à la sagesse qui ne me donnerait que l'ennui. + +--Mais, malheureux enfant.... + +--Tout ce que vous pourrez me dire, croyez bien que je me le suis déjà +dit: je gaspille ma jeunesse, je compromets mon avenir, je m'expose à +être jugé sévèrement par ceux qui s'appellent les honnêtes gens, cela +est vrai, je le sais, je le crois; mais j'aime, je suis aimé, je vis, je +me sens vivre. Ah! je vous trouve tous superbes avec vos sages paroles: +cette jeune fille que tu aimes n'a pas de fortune, il n'est pas sage de +l'aimer, oublie-la, la sagesse c'est d'aimer une femme riche et bien +posée dans le monde; cette autre que tu aimes n'est pas digne non plus +de ton amour, il n'est donc pas sage de l'aimer; nous qui ne la +connaissons pas, nous la connaissons mieux que toi. Eh bien, je l'aime, +et rien ne me séparera d'elle. Quand ma famille me repoussait et me +déshonorait, où ai-je trouvé de l'affection et de l'appui, si ce n'est +près d'elle? Quand je suis sorti de l'audience, où sur la demande de mon +père et de ma mère ... de ma mère, Byasson, on venait de faire de moi +une sorte de chose inerte, quels bras se sont ouverts pour me recevoir? +les siens. Et vous voulez que maintenant je me sépare de cette femme qui +m'a consolé dans le malheur, qui par tendresse pour moi s'est ruinée, +pour rester ma maîtresse, quand vous qui êtes riche vous m'avez +déshonoré de peur que la centième, la millième partie peut-être de votre +fortune soit compromise. Eh bien, non, je ne la quitterai pas; non, je +ne l'abandonnerai pas, car ce serait une lâcheté et une infamie dont je +ne me rendrai pas coupable. Ma folie raisonne, vous voyez bien, elle est +donc incurable. + +--Que tu penses à elle, je le comprends, mais ne penseras-tu pas à ton +père, ne penseras-tu pas à ta mère? + +--À qui ont-ils pensé lorsqu'ils ont présenté cette demande? à moi ou à +eux? + +--Ne parlons point du passé; parlons du présent. Que vas-tu faire? + +--Rien pour le moment, je suis incapable de rien faire. + +--Alors de quoi vivras-tu? Est-ce toi qui vas être l'amant de Cara +puisque tu ne peux plus l'entretenir comme ta maîtresse? + +--Vous oubliez que pour mes deux cent mille francs de dettes j'ai reçu +de l'argent, il me reste cent mille francs, nous vivrons avec. + +--Et quand ces cent mille francs seront dépensés, ton père et ta mère, +morts de chagrin, t'auront laissé leur fortune, n'est-ce pas, et alors +tu pourras la partager avec l'amie des mauvais jours, ce qu'elle espère? + +Léon allait répondre; mais au moment même où il étendait le bras, on +frappa à la porte du salon qui précédait la chambre. + +--Laissez-nous, cria Byasson. + +Mais on frappa de nouveau. Alors Byasson se levant avec colère alla +ouvrir la porte. + +--C'est une lettre pressée pour M. Léon Haupois, dit le commis qui +entra. + +Byasson voulut repousser cette lettre, mais malgré la distance Léon +avait entendu ces quelques mots. + +Il arriva; de loin il reconnut le papier et le chiffre de Cara. Il prit +la lettre, mais, chose étrange, l'adresse était d'une écriture qu'il ne +connaissait pas; vivement il l'ouvrit. + +«Madame vient de se trouver mal; le médecin est très-inquiet; Madame +prononçant votre nom à chaque instant j'ose vous prévenir de ce qui se +passe. + +«LOUISE.» + +Alors s'adressant à Byasson: + +--Nous reprendrons cet entretien quand vous voudrez, dit-il, il faut que +je vous quitte. + + + + +XVIII + + +Lorsque Léon arriva rue Auber, il trouva sa maîtresse sans connaissance +étendue sur son lit, et auprès d'elle un jeune médecin qu'on avait été +chercher au hasard du voisinage, qui s'appliquait à la faire revenir à +elle. + +--C'est une syncope, rassurez-vous, il n'y a pas de danger; d'ailleurs +je crois qu'elle va cesser. + +En effet, au bout de quelques instants, Cara promena ses yeux autour +d'elle d'un air égaré, puis apercevant Léon, le reconnaissant, elle lui +jeta les deux bras autour du cou, et, l'attirant à elle par un mouvement +passionné, elle éclata en sanglots spasmodiques. + +--Maintenant, dit le médecin, madame n'a plus besoin que de repos et de +calme; je puis me retirer. + +Et il s'en alla, avec l'attitude modeste d'un homme qui n'a pas la +conviction d'avoir accompli un miracle. + +Léon s'installa auprès du lit de Cara, et celle-ci lui ayant pris la +main, qu'elle garda dans la sienne, ils restèrent ainsi assez longtemps +sans parler; malgré le désir qu'il en avait, Léon n'osait l'interroger, +le médecin ayant prescrit le repos et le calme. + +Enfin, Cara se trouva assez bien elle-même pour prendre la parole: + +--Pauvre ami, dit-elle, comme je suis heureuse que tu sois revenu! c'est +ta voix qui ma ressuscitée; je crois bien que j'étais en train de +mourir; je ne soufrais pas, je ne sentais rien, je ne voyais rien; je +serais peut-être restée longtemps, toujours dans cet état, si tout à +coup ta voix n'avait retenti dans mon coeur, et alors il m'a semblé que +je me réveillais; comme tu as été bien inspiré de revenir! + +--Je n'ai pas été inspiré; je suis revenu parce que Louise m'a écrit que +tu étais malade. + +--Comment, Louise? + +--Elle m'a écrit parce qu'elle était effrayée, et elle m'a dit de venir +tout de suite. + +--Je comprends qu'elle ait été effrayée. Après ton départ, j'ai pensé à +ce que tu venais de me dire, et je me suis imaginé, pardonne-moi, que +ton ami Byasson allait si bien te prêcher et te circonvenir que nous ne +nous verrions plus. Alors, j'ai été prise d'un anéantissement, mon coeur +a cessé de battre, mes yeux ont cessé de voir, j'ai poussé un cri, +Louise est accourue et je ne sais plus ce qui s'est passé: quand j'ai +recouvré la vue, j'ai rencontré tes yeux. + +--C'est pendant cette syncope que Louise effrayée m'a écrit; mais +comment a-t-elle su que j'étais chez Byasson? + +--Je ne sais pas, il faudra le lui demander. Assurément ce n'est pas moi +qui le lui ai dit, car je suis fâchée qu'elle t'ait écrit. + +--Comment, tu es fâchée que je sois revenu? + +--Cela paraît absurde, n'est-ce pas, cependant cela ne l'est pas. Oui, +je suis heureuse, la plus heureuse des femmes que tu sois revenu, mais +j'aurais voulu que tu revinsses de ton propre mouvement et non pas +ramené par la lettre de Louise. Si ton ami Byasson t'a emmené chez lui, +ce n'était point, n'est-ce pas, pour te montrer ses tableaux ou ses +curiosités, c'était pour tâcher de te décider à te séparer de moi et à +rentrer chez ton père. Ne me dis pas non, c'est cette pensée, ce sont +ces discours que j'entendais qui m'ont étouffée et qui ont provoqué ma +syncope. Quand j'en suis venue à bien préciser la situation et à me +dire: écoutera-t-il la voix de son ami ou écoutera-t-il celle de son +amour? retournera-t-il chez son père ou reviendra-t-il ici? l'angoisse a +été si poignante que je me suis évanouie. Mais, malgré tout, malgré +l'état affreux dans lequel j'étais, j'aurais voulu que Louise ne +t'écrivît pas. Livré à toi-même tu aurais seul décidé cette situation, +c'est-à-dire notre avenir à tous deux, ma vie à moi. C'était une +épreuve, elle eût été telle qu'il ne serait plus resté de doute après. +Si tu avais été chez ton père, je serais peut-être morte, mais +qu'importe la mort, c'est la fin. Au contraire, si tu étais revenu près +de moi, librement, quelle joie! Tu veux me dire que tu es venu, cela est +vrai, mais tu es venu, tu l'as reconnu tout à l'heure, parce que Louise +t'a écrit que j'étais en danger. Il n'y a pas eu lutte dans ton coeur; +il n'y a pas eut choix. Et c'était sortir triomphante de cette lutte que +j'aurais voulu. C'était ce choix qui aurait calmé mes alarmes. Tu es +accouru après avoir lu la lettre de Louise, la belle affaire en vérité +chez un homme tel que toi qui est la bonté même! Pitié n'est pas amour. +Aussi je veux que tu retourne chez ton ami Byasson, non tout de suite, +mais demain, après-demain, il reprendra son prêche où il a été +interrompu, et tu décideras en connaissance de cause, librement. + +Il arrive bien souvent qu'on ne permet une chose que pour la défendre. + +Léon, devant retourner chez Byasson pour faire un choix entre sa famille +et sa maîtresse, n'y retourna pas, car y aller eût été avouer qu'il +pouvait être indécis, et que la lettre de Louise l'avait précisément +arraché à cette indécision. + +Quant à la façon dont cette lettre lui était parvenue, il en avait eu, +même sans la demander, l'explication la plus simple et la plus +naturelle: dans sa crise, Cara avait prononcé plusieurs fois, sans en +avoir conscience, le nom de Byasson, et Louise, perdant la tête, avait +imaginé qu'il fallait envoyer chez ce monsieur dont elle avait trouvé +l'adresse dans le _Bottin_. + +Byasson, ne voyant pas Léon revenir bientôt comme celui-ci en avait pris +l'engagement, lui écrivit; mais Léon ne reçut pas ses lettres qui furent +remises à Louise par la concierge, et par Louise à Cara; alors il vint +lui-même rue Auber, mais il eut beau sonner, sonner fort, on ne lui +ouvrit pas. Il sonna à la porte de Cara, Louise lui répondit que madame +était à la campagne. Il revint le lendemain; le concierge, sans le +laisser monter, l'arrêta pour lui dire que M. Léon Haupois était en +voyage; quelques jours après on lui fit la même réponse. + +C'était évidemment un parti pris; le mieux dans des conditions était +donc de ne pas brusquer les choses; il était plus sage d'attendre, de +veiller et de saisir une occasion favorable quand elle se présenterait; +ce qui devait arriver un jour ou l'autre. + +Cara eut alors toute liberté de pratiquer sur Léon le système de +l'absorption, à petites doses, lentement, savamment, et chaque jour elle +se rendit plus chère, surtout plus indispensable. + +Vivant sous le même toit, ils ne se quittèrent plus, et, peu à peu, ils +en vinrent à sortir ensemble, le soir d'abord pour aller au théâtre dans +une baignoire qu'ils louaient pour eux seuls et où ils se tenaient +serrés l'un contre l'autre, les jambes enlacées, la main dans la main, +écoutant, riant, s'attendrissant ensemble. + +Mais le soir ne leur suffit plus, et on les vit tous deux aux courses, +d'abord à la Marche, à Porchefontaine, au Vésinet, où l'on a pour ainsi +dire l'excuse de la partie de campagne, puis à Chantilly, puis enfin à +Longchamps, devant tout Paris. + +Le jeudi, il l'accompagna à Batignolles, rue Legendre, et rapidement il +devint l'ami, le père des enfants qui, très franchement, se prirent pour +lui d'une belle passion; il joua avec eux; il prit plaisir à leur faire +des surprises de joujoux, de gâteaux ou de bonbons; il les emmena à la +campagne; en voiture, avec leur tante, bien entendu, dîner dans les bois +ou au bord de l'eau. + +--Quel bon père, quel bon Papa-Gâteau tu ferais! disait-elle. + +Bientôt il n'y eut plus qu'un jour par mois, le 17, où Cara le laissa +seul, celui où elle allait au Père-Lachaise, en pèlerinage au tombeau du +duc de Carami. Une fois il vint avec elle jusqu'à la porte du cimetière. +Puis, la fois suivante, comme elle était souffrante et pouvait à peine +se traîner, il lui donna le bras pour l'aider à monter jusqu'au tombeau, +et ensuite il l'accompagna toujours. + +C'était beaucoup pour Cara que Léon ne pût pas se passer d'elle, mais ce +n'était pas assez pour ses desseins; il lui fallait plus; il fallait +qu'il s'habituât à voir en elle plus qu'une maîtresse, si agréable, si +séduisante que fût cette maîtresse. + +Lorsqu'ils allaient aux courses, Léon ne restait pas toujours à ses +côtés comme un jaloux, et alors quand elle était seule dans sa voiture, +ses anciens amis, quelques-uns de ses anciens amants, les hommes du +monde dans lequel elle avait vécu l'entouraient, les uns pour lui donner +une banale poignée de main, les autres pour causer plus intimement avec +elle. + +Un jour, en revenant, elle se montra si distraite, si préoccupée que +Léon ne put pas ne pas lui demander ce qu'elle avait. Elle répondit +qu'elle n'avait rien; mais son ton démentait ses paroles. + +Enfin, après le dîner, lorsqu'ils furent en tête à tête, côte à côte, +elle se décida à parler: + +--Sais-tu qui j'ai vu tantôt à Longchamps? Salzondo. + +Léon laissa échapper un mouvement de contrariété; car, malgré l'histoire +des perruques, la liaison de Salzondo avec Cara avait été si notoire, si +publique, que ce nom ne pouvait pas être doux à ses oreilles. + +--Sais-tu ce qu'il m'a proposé? continua-t-elle. Tout d'abord, et pour +la centième fois, de redevenir pour lui ce que j'étais il y a quelques +années; puis, quand il a été bien convaincu que je n'y consentirais +jamais, il m'a tout simplement demandé d'être sa femme, sa vraie femme, +c'est-à-dire devant le maire. + +--Et tu as répondu? demanda-t-il d'une voix mal assurée. + +--Que je réfléchirais; car enfin la chose mérite d'être pesée. Être la +femme de Salzondo n'est pas plus sérieux que d'être sa maîtresse; +seulement, on a un mari, une position dans le monde, une belle fortune; +et tout cela c'est quelque chose. Tu me diras que ce n'est rien quand on +aime et qu'on est aimée; cela est vrai, mais il faut remarquer qu'un +pareil mariage n'empêche pas d'être aimée par celui qui est maître de +votre coeur et d'être à lui corps et âme. De plus, ce mariage, s'il se +faisait, te permettrait de te réconcilier avec ta famille, et c'est là +encore une considération d'un poids considérable. Combien de fois, +pensant à cette rupture, je me dis que, si jamais tu cesses de m'aimer, +ce sera elle qui te détachera de moi: femme de Salzondo.... + +--Hortense! s'écria-t-il en se levant avec colère. + +Alors elle aussi se leva et, le prenant dans ses deux bras: + +--Tu me tuerais, n'est-ce pas? dis-moi que tu me tuerais si j'étais +assez misérable pour écouter de pareilles considérations. Mais, sois +tranquille, si je sais voir où est la sagesse, je ne puis aller que là +où est l'amour. + +Et tout de suite ouvrant son buvard, elle se mit à écrire: + +«Mon cher Salzondo. + +«J'ai réfléchi à votre proposition et j'en suis touchée comme je dois +l'être, mais ... mais quand le coeur est pris, (et il est bien pris, je +vous le jure), la raison, la sagesse, même le vice, ne peuvent rien +contre lui. + +«Je resterai toujours votre amie, mais rien que votre amie + +«CARA.» + +Elle donna ce billet à lire à Léon, puis l'ayant mis dans une enveloppe, +elle sonna. + +Louise parut: + +--Va jeter tout de suite cette lettre à la poste. + +Quand Louise fut sortie, Cara vint se rasseoir près de Léon: + +--Êtes-vous content, mon maître? moi, je suis la plus heureuse des +femmes, et toute ma vie je serai reconnaissante à Salzondo d'abord de +m'avoir montré qu'il m'estimait assez pour m'épouser, et aussi et +surtout de t'avoir inspiré ce geste de colère qui prouve mieux que tout +combien tu m'aimes. Tu m'aurais tuée! + + + + +XIX + + +Pendant ce temps, Byasson attendait toujours l'occasion favorable qui +devait lui permettre de faire auprès de Léon une nouvelle tentative plus +efficace que la première. + +Mais il attendit en vain: on avait des nouvelles de Léon par +quelques-uns de ses anciens camarades et notamment par Henri Clergeau; +mais Léon lui-même ne donnait pas signe de vie; aux lettres les plus +pressantes aussi bien qu'aux demandes de rendez-vous, il ne répondait +point, et quand ses anis, cédant aux instances de Byasson, voulaient +aborder ce sujet avec lui, il leur fermait la bouche dès le premier mot; +Henri Clergeau, ayant voulu insister et revenir à la charge, n'avait +obtenu que des paroles de colère qui avaient amené une brouille entre +eux. + +--J'ai assez d'un conseil judiciaire, avait dit Léon, je ne veux point +d'un conseil d'amis. + +Avec ses créanciers, Rouspineau, Brazier, Léon avait pratiqué ce même +système de faire le mort, et il les avait renvoyés à son conseil +judiciaire; il n'avait rien, (son appartement était au nom de Cara), il +ne pouvait rien: c'était à son père de payer si celui-ci le voulait +bien, sinon il payerait plus tard lui-même quand il le pourrait; et il +n'avait pas pris autrement souci de leurs réclamations, se disant qu'ils +lui avaient fait payer assez cher l'argent qu'ils lui réclamaient pour +attendre. L'attente n'était-elle pas justement un des risques sur +lesquels ils avaient basé leurs opérations? + +Heureusement pour Rouspineau et pour Brazier, M. et madame +Haupois-Daguillon s'étaient montrés de bonne composition: afin de sauver +l'honneur de leur nom commercial, ils avaient pris l'engagement de payer +les billets à leur échéance, mais à condition qu'ils seraient protestés +pour la forme, et surtout à condition plus expresse encore que cet +arrangement serait tenu secret, de manière à ce que Léon ne le connût +jamais. Le jour où une indiscrétion serait commise ils ne payeraient +plus. + +Fatigué, agacé de voir qu'il n'obtiendrait rien de Léon, Byasson voulut +risquer une tentative auprès de Cara, et il lui écrivit pour lui +demander une entrevue. + +Si Cara ne voulait pas que Léon fût exposé aux attaques amicales de +Byasson, qui pouvaient l'émouvoir et à la longue l'ébranler, elle +n'avait pas les mêmes craintes pour elle-même. D'avance elle bien +certaine de ne pas se laisser toucher, si pathétique, si entraînante que +fût l'éloquence de Byasson; c'est au théâtre qu'on voit les Marguerite +Gauthier se laisser prendre aux arguments d'un père noble et se +contenter d'un baiser, «le seul vraiment chaste qu'elles aient reçu», +pour le paiement de leur sacrifice; dans la réalité les choses se +passent d'une façon moins scénique peut-être, mais à coup sûr plus +sensée. D'ailleurs, elle avait intérêt à voir Byasson et à apprendre de +lui combien M. et madame Haupois étaient disposés à payer la liberté de +leur fils. + +Elle donna donc à Byasson le rendez-vous que celui-ci lui demandait, et, +pour être sûre de n'être point dérangée, elle envoya Léon à la campagne. + +Byasson arriva à l'heure fixée, et, pour la première fois, cette porte, +à laquelle il avait si souvent sonné, s'ouvrit toute grande devant lui. + +Cara était dans sa chambre, et, comme une bonne petite femme de ménage, +elle s'occupait à recoudre des boutons aux chemises de Léon, dont une +pile, revenant de chez le blanchisseur, était placée devant elle sur une +table à ouvrage; ce fut donc l'aiguille à la main, travaillant, que +Byasson la surprit. + +Elle se leva vivement, avec une sorte de confusion, pour lui offrir un +siége. + +Byasson avait préparé ce qu'il aurait à dire, il entama donc l'entretien +rapidement et franchement: + +--Vous savez, dit-il, que je suis un commerçant, nous parlerons donc, si +vous le voulez bien, le langage des affaires, et j'espère que nous nous +entendrons, si, comme j'ai tout lieu de le supposer, vous êtes une femme +pratique. + +Cara se mit à sourire. + +--Je viens vous faire une proposition: combien vaut pour vous mon ami +Léon? + +--La question est originale. + +--Il y a acheteur. + +--Mais vous ne savez pas s'il y a vendeur, il me semble? + +--C'est à vous de le dire: vous avez; moi je demande. + +--À livrer quand? + +--Tout de suite. + +--Et vous payez tout de suite aussi? + +--Nous ne sommes pas précisément pressés, mais je vous ferai remarquer +qu'entre vos mains la valeur que vous avez se déprécie. + +--Ce n'est pas mon opinion; elle gagne, au contraire, puisque chaque +jour qui s'écoule, étant un jour de vie, rend plus prochaine la +réalisation de mes espérances. + +--Enfin c'est à vous de faire votre prix, et non à moi. + +--J'avoue que vous me prenez au dépourvu, car il me faudrait une table +de probabilités pour la mortalité, comme en ont les compagnies +d'assurances, et je n'ai pas cette table; en réalité votre question se +résume à ceci: combien l'un ou l'autre de M. ou de madame +Haupois-Daguillon ont-ils encore de temps à vivre; et franchement je +n'en sais rien; vous êtes mieux que moi renseigné à ce sujet; ont-ils +des infirmités, suivent-ils un bon régime, le coeur est-il solide, les +poumons fonctionnent-ils bien? Je ne sais pas; il y aurait vraiment +loyauté à vous de me renseigner. Vivront-ils longtemps encore? +Mourront-ils bientôt? Faites-moi une offre raisonnable; nous +discuterons, et j'espère que nous nous entendrons, si, comme j'ai tout +lieu de le supposer, vous êtes un homme pratique. + +Byasson avait cru que sur le terrain commercial il aurait meilleur +marché de Cara, il vit qu'il s'était trompé, et il resta un moment sans +répondre. + +--Alors, vous ne voulez pas jouer cartes sur table? dit-elle, en +continuant; je croyais que vous me l'aviez proposé, mettons que je me +suis trompée. C'est donc à moi de faire mon compte. Je vais essayer. +Quand j'ai connu votre ami, j'avais un mobilier qui valait plus de +600,000 fr. Votre ami s'étant trouvé dans une mauvaise situation, j'ai +dû pour lui venir en aide, vendre ce mobilier. Vous savez ce qu'est une +vente forcée. De ce qui valait 600,000 fr., j'ai tiré 300,000 fr. +environ. C'est donc 300,000 fr. que votre ami me doit de ce chef. De +plus je lui ai prêté 100,000 fr. De plus encore, j'ai fait pour son +compte diverses dépenses, dont je puis fournir état, s'élevant à environ +100,000 fr. Cela nous donne un total de 500,000 francs dont je suis +créancière et sur lesquels il n'y a pas un sou à diminuer. Maintenant, à +ces 500,000 francs il faut ajouter ce qui m'est nécessaire pour vivre +honnêtement en veuve de Léon, et je ne pense pas que vous trouverez que +ma demande est exagérée si je la porte à 25,000 francs de rente, c'est à +dire un capital de 500,000 francs. En tout, et répondant à votre +question, je vous dis que pour moi votre ami Léon vaut un million, si je +vends tout de suite et comptant, deux si je vends à terme. Qu'est-ce que +vous offrez? + +Quand on est né sur les bords du gave d'Oleron, on n'a pas beaucoup de +flegme; Byasson fit un saut sur sa chaise: + +--Vous vous imaginez donc que Léon vous aimera toujours? s'écria-t-il. + +--Aimer! dit-elle en souriant, je croyais que notre parlions le langage +des affaires, au moins vous m'aviez dit que telle était votre intention; +est-ce qu'avec une femme comme moi un homme tel que vous peut employer +un autre langage? + +--Mais.... + +--Vous voulez maintenant que nous parlions sentiment; très-volontiers, +et à vrai dire cela m'agrée: le sentiment, mais c'est notre fort à nous +autres. Vous venez de me demander superbement si je m'imaginais que Léon +m'aimerait toujours. Je ne peux pas répondre à cela, car toujours, c'est +bien long. Seulement ce que je peux vous dire c'est que quand je voudrai +Léon m'épousera. À combien estimez-vous la fortune de M. et de madame +Haupois-Daguillon? Dix millions, n'est-ce pas? Ils ont deux enfants; la +part d'héritage de Léon sera donc de cinq millions. Or, c'est cinq +millions que j'abandonne pour un million. C'est-à-dire que si j'étais +une femme d'argent et rien que cela, je ferais un marché de dupe. Mais +si je ne suis pas une honnête femme selon vos idées, je suis une femme +d'honneur, et puisque nous parlons maintenant sentiment j'ai le droit de +dire que j'ai le sentiment de la famille. Voilà pourquoi je n'ai pas +voulu jusqu'à ce jour que Léon m'épouse. Mais vous comprendrez qu'après +cette entrevue, je n'aurais plus les mêmes scrupules si vous, mandataire +de cette famille que je voulais ménager, vous repoussiez l'arrangement +que je n'ai pas été vous proposer, mais que, sur votre demande, je veux +bien accepter. Et n'imaginez pas qu'en parlant ainsi je me vante et +j'exagère mon pouvoir sur Léon: quand je le voudrai j'en ferai mon mari, +et vous devez sentir qu'il faut que je sois bien sûre de ma force, +puisqu'à l'avance et sans craindre que vous puissiez m'opposer une +résistance efficace, je vous dis ce que je ferai si nous ne nous mettons +pas d'accord sur notre chiffre. Vous connaissez Léon, son caractère, sa +nature; c'est un garçon au coeur tendre et à l'âme sensible. Quand ces +gens-là aiment, ils aiment bien, et vous savez qu'il m'aime, car s'il ne +m'aimait pas il serait rentré dans sa famille, lui qui est la bonté +même, pour ne pas désoler sa mère et son père. Pourquoi ne l'a-t-il pas +fait? Parce qu'il ne peut pas se détacher de moi, attendu que je le +tiens par le sentiment aussi bien que par toutes les fibres de son être; +en un mot, parce que je lui suis indispensable. Ah! c'est dommage que +vous ne l'ayez pas marié jeune; comme il eût aimé sa femme! il a tout ce +qu'il faut pour le mariage; la tendresse, la douceur, l'amour du foyer +et aussi la fidélité: il y a des hommes ainsi faits qui n'aiment qu'une +femme; tout d'abord ils l'aiment un peu, puis beaucoup, puis +passionnément comme dans le jeu des marguerites, puis toujours +davantage; et ces hommes sont plus communs qu'on ne pense; il y a les +timides, les bêtes d'habitude, etc., etc. Mais vous connaissez Léon +mieux que moi; je n'ai donc rien à vous dire. C'est vous qui avez à me +répondre. + +--Je vous aurais répondu si vous m'aviez parlé sérieusement. + +--Je vous jure que je n'ai jamais été plus sérieuse, et il me semble +que, si vous voulez bien réfléchir à mes chiffres, vous verrez combien +ils sont modérés. Je voudrais que la question pût se traiter devant +Léon, vous verriez s'il vous dirait que le bonheur que je lui ai donné +ne vaut pas 600,000 fr. Songez donc que, depuis que je l'aime, il n'a +pas eu une minute d'ennui, de lassitude ou de satiété. Croyez-vous que +cela ne doit pas se payer? Croyez-vous que quand une femme s'est +exterminée pour offrir à un homme cette chose rare et précieuse qu'on +appelle le bonheur, elle n'est pas en droit de se plaindre qu'on vienne +la marchander? Vous vous imaginez donc qu'il est facile de les rendre +heureux vos beaux fils de famille, élevés niaisement, qui ne prennent +intérêt à rien, qui n'ont de passion pour rien, qui n'ont d'énergie que +pour satisfaire leur vanité bourgeoise, et qui nous prennent, non pour +ce que nous sommes, non pour notre beauté ou notre esprit, mais pour +notre réputation qui flatte leur orgueil; eh bien! je vous assure que la +tâche est rude et que celles qui la réussissent gagnent bien leur +argent. Mais je ne veux pas insister; vous réfléchirez, et vous verrez +combien ma demande est modeste. + +Elle se leva, et comme Byasson restait décontenancé par le résultat de +leur entretien, elle continua: + +--Voulez-vous me permettre de vous montrer, pour le cas où vos +réflexions seraient longues, que Léon peut attendre sans être trop +malheureux? + +Et, souriante, légère, elle le promena dans son appartement, le salon, +la salle à manger, même le cabinet de toilette: + +--Voilà mon arsenal, dit-elle; vous voyez qu'il est vaste; pour nous +autres, c'est la pièce la plus importante de notre appartement. + +Et elle se mit à lui ouvrir ses armoires, ses tiroirs, lui montrant ce +qui lui restait de bijoux et de curiosités. Pour cela, elle venait à +chaque instant s'asseoir près de lui, sur un sopha, et il était +impossible de déployer plus de gracieuseté, plus de chatteries qu'elle +n'en mettait dans ses paroles et dans ses mouvements; elle eût voulu +séduire Byasson qu'elle n'eût pas été plus aimable. + +Pendant quelques instants, il la regarda en souriant, ils étaient l'un +contre l'autre, les yeux dans les yeux. + +--À quoi donc pensez-vous? demanda-t-elle avec câlinerie. + +--Je pense que si j'étais le père de Léon, je vous étranglerais là sur +ce sopha comme une bête malfaisante. + +Elle se releva d'un bond, puis se mettant bientôt à rire: + +--Évidemment ce serait économique, mais ça ne se fait plus ces +choses-là: au revoir cher monsieur; je prends votre boutade pour un +compliment. + + + + +XX + + +Un million! + +Ce fut le mot que Byasson se répéta en allant de la rue Auber à la rue +Royale, pour raconter à M. et à madame Haupois-Daguillon son entrevue +avec Cara. + +Byasson, qui avait gagné lui-même ce qu'il possédait, sou à sou d'abord, +franc à franc ensuite, et seulement après plusieurs années de travail +acharné par billets de mille francs, savait ce que valait un million, et +ce que cette somme, dont tant de gens parlent souvent sans en avoir une +idée bien exacte, représentait d'efforts, de peines et de combinaisons +même pour les heureux de ce monde. + +Un million! Elle avait bon appétit mademoiselle Hortense Binoche, et +elle s'estimait à haut prix. + +Quand M. et madame Haupois-Daguillon entendirent parler d'un million, +ils faillirent être suffoqués tout d'abord par la surprise et ensuite +par l'indignation. + +--Assurément vous avez raison de pousser de hauts cris, dit Byasson, et +cependant je vous conseillerais de donner ce million, si j'étais bien +convaincu qu'il vous débarrassera à jamais de cette femme. + +--Y pensez-vous! + +--J'y pense d'autant mieux que maintenant je la connais; je l'ai vue de +près et je sais de quoi elle est capable: or elle est capable, +parfaitement capable, de se faire épouser par Léon. + +--Mon fils! + +Si Cara n'avait demandé qu'une somme peu importante, on aurait pu entrer +en arrangement avec elle; mais quel arrangement tenter en prenant un +million pour base des conditions de la paix? cent mille francs, on les +aurait donnés; un million ce serait folie de le risquer en ayant si peu +de chances de réussir. + +Et cependant il fallait faire quelque chose; plus que tout autre, +Byasson qui avait vu Cara en sentait la nécessité, et il avait fait +partager ses craintes à madame Haupois-Daguillon. + +Alors il se passa ce qui arrive bien souvent dans les cas désespérés: +tandis que madame Haupois-Daguillon, qui était pieuse, demandait un +miracle à Dieu, à la Vierge et à tous les saints du paradis, Byasson qui +n'avait pas la même confiance dans les moyens surnaturels se décidait à +risquer une tentative pour voir s'il ne pourrait pas obtenir aide et +assistance auprès de l'autorité. Ancien juge au tribunal de commerce, +membre de plusieurs commissions permanentes du ministère de +l'agriculture et du commerce, il avait des relations dans le monde +officiel dont il pouvait user et même abuser, et il n'hésita pas a +recourir à leur influence plus ou moins légitime pour arracher Léon des +mains de Cara. Il lui était resté dans la mémoire des histoires de +femmes appartenant au monde de Cara qui avaient été expulsées de Paris +ou qu'on avait fait enfermer; pourquoi ne lui accorderait-on pas une +mesure de ce genre? Si on la lui refusait, peut-être lui procurerait-on, +peut-être lui suggérerait-on un autre moyen d'arriver à ses fins: ce +n'était pas dans des circonstances aussi graves qu'on pouvait se +permettre de rien négliger; le possible, l'impossible devaient être +tentés. + +Il connaissait à la préfecture de police un haut fonctionnaire sous la +direction duquel se trouvaient les arrestations et les expulsions, ainsi +que le service des moeurs. Il l'alla trouver, accompagné de M. +Haupois-Daguillon, et il lui exposa son cas: le fils de son meilleur +ami, Léon Haupois-Daguillon, était l'amant d'une femme connue sous le +nom de Cara dans le monde de la galanterie, et cette femme menaçait de +se faire épouser si on ne lui payait pas la somme d'un million; dans ces +conditions, que faire? Le jeune homme était si aveuglé, si fasciné qu'il +se pouvait très-bien qu'il se laissât entraîner à ce honteux mariage. + +M. Haupois ne put pas laisser passer cette parole sans dire que pour lui +il ne croyait pas ce mariage possible; mais, bien que, jusqu'à un +certain point, rassuré de ce côté, il n'en désirait pas moins voir finir +une liaison déshonorante qui faisait son désespoir et celui de toute sa +famille. + +--Et qui vous fait espérer que ce mariage n'est pas possible? demanda le +fonctionnaire de la préfecture. + +--Les idées d'honneur et de respect dans lesquelles mon fils a été +élevé. + +--Vous êtes heureux, monsieur, d'avoir vécu dans un monde où l'on croit +à la toute-puissance de l'honneur et du respect, et d'être arrivé à +votre âge sans avoir reçu de l'expérience de cruelles leçons. Pour nous, +nos fonctions ne nous laissent pas ces illusions consolantes; nous +voyons chaque jour à quels abîmes les passions peuvent entraîner les +hommes, même ceux qui ont reçu les plus pures leçons d'honneur et de +vertu; aussi ne disons-nous jamais à l'avance qu'une chose est +impossible, par cela seul qu'elle a les probabilités les plus sérieuses +contre elle: au contraire, nous savons que tout est possible, même +l'impossible, alors surtout qu'il s'agit de passion. + +--La passion n'est pas la folie, s'écria M. Haupois-Daguillon. +Assurément, le fou n'a pas la conscience de ses actions, et l'homme +passionné a cette conscience; le fou agit au hasard, sans savoir s'il +fait le bien ou le mal, et l'homme passionné agit en sachant ce qu'il +fait mais trop souvent il n'y a plus ni bien ni mal pour lui, il n'y a +que satisfaction de sa passion; on a dit: «l'homme s'agite et Dieu le +mène», mais il faut dire aussi: «l'homme s'agite et ses passions le +mènent.» Où la passion dont monsieur votre fils est possédé le +conduira-t-elle? Je n'en sais rien. Je veux espérer avec vous que ce ne +sera pas à ce mariage dont M. Byasson se montre effrayé. Cependant, je +dois vous dire que, si cette femme veut se faire épouser, elle est +parfaitement capable d'arriver à ses fins. Je la connais, et je l'ai eue +dans ce cabinet, à cette place même où vous êtes assis en ce moment, +monsieur,--il adressa ces paroles à M. Haupois-Daguillon--à l'époque où +elle était la maîtresse du duc de Carami. Effrayée, elle aussi, de voir +son fils au mains de cette femme qui se faisait alors appeler Hortense +de Lignon, madame la duchesse de Carami vint me trouver comme vous en ce +moment, messieurs; elle me demanda de sauver son fils, car il arrive +bien souvent, trop souvent, hélas! que des familles éperdues, qui n'ont +plus de secours à attendre de personne, s'adressent à nous comme à la +Providence, ou plus justement comme au diable. Je ne connaissais pas +alors cette Hortense, ou tout au moins je ne savais d'elle que fort peu +de chose, enfin je ne l'avais vue! Je fis prendre des renseignement sur +elle, et ceux que j'obtins furent d'une telle nature que je +m'imaginai,--j'étais, bien entendu, plus jeune que je ne suis,--je +m'imaginai que si le duc connaissait ces notes, il quitterait +immédiatement sa maîtresse, si grand que pût être l'amour qu'il +ressentait pour elle. + +--Et vous avez toujours ces notes? demanda M. Haupois-Daguillon. + +--Je les ai. Vous comprenez que je n'eus pas la naïveté de les lui +communiquer tout simplement. Des rapports de police! on ne croit que +ceux qui parlent de nos ennemis; comment un amant épris aurait-il ajouté +foi à ceux qui parlaient de sa maîtresse? Il fallait quelque chose de +plus précis. Je fis cacher le duc derrière ce rideau, cela ne fut pas +très-facile; mais enfin j'en vins à bout, et lorsque mademoiselle de +Lignon,--c'est Cara que je veux dire,--arriva, je racontai à celle-ci sa +vie entière, avec pièce à l'appui de chaque fait allégué; de telle sorte +qu'elle ne put nier aucune de mes accusations. Vous sentez que c'était +pour le duc que je racontais, et comme sa maîtresse était contrainte par +les preuves que lui mettais sous les yeux de passer condamnation à +chaque fait, il était à croire, n'est-ce pas, que M. de Carami serait +édifié quand j'arriverais au bout de mon récit. Je n'y arrivai pas. À un +certain moment, Cara dont les soupçons avaient été éveillés par le ton +dont je lui parlais et aussi probablement par quelque regard +maladroitement lancé du côté du rideau, se leva vivement et courut à ce +rideau qu'elle souleva. Une explication suivit ce coup de théâtre, et +alors je pus parler plus fortement que je ne l'avais fait jusqu'à ce +moment. Quel fut selon vous le résultat de cette explication? Cara +manoeuvra si bien que le duc lui offrit son bras et qu'ils sortirent de +mon cabinet plus fortement liés l'un à l'autre que lorsqu'ils étaient +entrés. Désolée de cette faiblesse, madame la duchesse de Carami obtint +que Cara serait mise à Saint-Lazare. Elle y resta deux jours. Le +troisième, je reçus l'ordre de la faire mettre en liberté; et il n'y +avait pas à discuter cet ordre, qui avait été obtenu grâce aux +toutes-puissantes protections dont dispose sa soeur dans un certain +monde. Une fille avait eu plus de pouvoir que la duchesse de Carami, car +cette soeur de Cara n'est rien autre chose qu'une fille, comme Cara +elle-même d'ailleurs; ces deux femmes, au lieu de se faire concurrence, +ont eu la sagesse de se partager les rôles, l'une a travaillé dans le +monde officiel, l'autre dans le monde de l'argent; elles se sont aidées, +elles ne se sont pas contrariées. Aujourd'hui, par considération pour +vous, messieurs, et sur votre demande, je puis encore envoyer Cara à +Saint-Lazare, mais je vous préviens d'avance qu'elle n'y restera pas +longtemps. Je ne puis donc rien pour vous, et j'en suis désolé. Mais, +hélas! il n'y a plus de pouvoir qui protége les familles; nous ne sommes +plus au temps où l'on pouvait expédier Manon Lescaut à la Louisiane. +Nous ne sommes même plus au temps où, par la contrainte par corps, on +pouvait, en coffrant les jeunes gens à Clichy, les séparer de leurs +maîtresses: M. Léon Haupois a fait pour deux cent mille francs de +billets, m'avez-vous dit, nous aurions eu une arme excellente; une fois +à Clichy, il aurait eu le temps de se déshabituer de sa maîtresse, et la +force de l'accoutumance, si puissante en amour, brisée, vous auriez eu +bien des chances pour rompre définitivement cette liaison. Je me sens si +incapable, et vous,--il se tourna vers M. Haupois,--et vous, monsieur, +je vous vois si faible en présence du danger qui vous menace que j'en +viens à vous dire: souhaitez que votre fils manque à cet honneur que +vous invoquiez si haut il y a quelques instants; qu'il se fasse +condamner, et nous l'arrachons à cette femme: il serait en prison, il +serait à la Nouvelle-Calédonie, je vous le rendrais et il reviendrait, +j'en suis sûr, un honnête homme; il est dans la chambre de Cara, je ne +puis rien sur lui, rien pour lui; et je ne sais pas ce qu'il deviendra. + + + + +XXI + + +Bien que la parole du fonctionnaire de la préfecture de police eût +produit une profonde impression sur M. Haupois-Daguillon, elle ne +l'avait cependant pas convaincu que Léon pût jamais en venir à prendre +Cara pour femme. + +--Assurément, dit-il à Byasson en sortant, il y a de l'exagération. Le +spectacle continuel du mal conduit à un pessimisme désolant: la +passion, la passion, grand mot, mais le plus souvent petite, très-petite +chose; enfin nous verrons, nous aviserons; en réalité, il n'y a pas +urgence à agir dès demain; certes, j'ai grande hâte de voir cette +liaison rompue, et j'ai grande hâte aussi de voir l'enfant prodigue +revenir à la maison paternelle, mais enfin il ne faut rien compromettre. + +Cependant M. Haupois-Daguillon ne put pas prendre le temps de réfléchir +et d'aviser lentement, prudemment, sans rien compromettre, comme il +l'avait espéré, car une lettre du curé de Noiseau vint à quelques jours +de là lui signifier brutalement qu'il y avait au contraire urgence à +agir pour empêcher Cara de poursuivre ses projets de mariage. On a déjà +dit que c'était à Noiseau que M. et madame Haupois-Daguillon avaient +leur maison de campagne, et comme cette terre appartenait à la famille +Daguillon depuis plus de cinquante ans, les héritiers de cette famille +étaient les seigneurs de ce pauvre petit village de la Brie, qui ne +compte guère plus de cent cinquante habitants: maire, curé, conseillers, +instituteur, garde champêtre, tout le monde dépendait, à un titre +quelconque, du château et des fermes, et par conséquent s'intéressait à +ce qui pouvait arriver de bon ou de mauvais aux propriétaires actuels ou +futurs de ce château et de ses terres. + +C'était à Noiseau que madame Haupois-Daguillon s'était mariée; c'était +dans le cimetière de Noiseau que ses pères étaient enterrés; enfin +c'était sur les registres de Noiseau qu'avaient été inscrits les actes +de naissance et de baptême de Camille et de Léon, nés l'un et l'autre au +château. + +Dans sa lettre d'un style vraiment ecclésiastique, c'est-à-dire aussi +peu clair et aussi peu précis que possible, le curé de Noiseau croyait +devoir prévenir «sa bonne dame madame Haupois-Daguillon» qu'une personne +fort élégante de toilette, et tout à fait bien dans sa tenue, était +ventre lui demander l'extrait de naissance de M. Léon Haupois-Daguillon. +Il savait d'une façon indirecte, mais certaine cependant, qu'à la mairie +la même personne avait aussi demandé une copie légalisée de l'acte de +naissance de M. Léon. Il ne lui appartenait pas de scruter les +intentions de cette personne, qui d'ailleurs lui avait laissé une +offrande pour les pauvres de la paroisse et pour l'entretien de la +chapelle de la très sainte Vierge, mais il croyait néanmoins de son +devoir de porter cette demande à la connaissance «de sa bonne dame +madame Haupois-Daguillon», afin que celle-ci prît les mesures que la +prudence conseillerait, si toutefois il y avait des mesures à prendre, +ce que lui ignorait et ne cherchait même pas à savoir. Il regrettait +bien de ne pouvoir donner ni le nom, ni l'adresse de la personne en +question; mais cette personne, qui avait quelque chose de mystérieux +dans les allures, était venue elle-même commander et prendre ces actes, +de sorte qu'il avait été impossible, malgré certaines avances faites à +ce sujet, d'obtenir d'elle ce nom et cette adresse: c'était même la +réserve dont elle avait paru vouloir s'envelopper qui avait donné à +penser au curé de Noiseau que «sa bonne dame madame Haupois-Daguillon» +devait être avertie. + +Il n'avait pas fallu de grands efforts d'imagination à M. et à madame +Haupois Daguillon pour comprendre que «cette personne fort élégante de +toilette, tout à fait bien dans sa tenue et qui paraissait vouloir +s'envelopper dans une réserve mystérieuse,» n'était autre que Cara et +ils avaient compris aussi que le moment était venu d'agir énergiquement +et de se défendre: si l'on se trompait une première fois, on +recommencerait une seconde, une troisième, toujours, tant qu'on n'aurait +pas réussi. + +Souffrante depuis une quinzaine de jours, madame Haupois-Daguillon avait +agité dans la solitude et dans la fièvre cent projets qui, tous, +n'avaient eu qu'un but: sauver son fils. Et parmi ces projets, les uns +fous, elle le reconnaissait elle-même, les autres sensés, au moins elle +les jugeait tels, il y en avait un auquel elle était toujours revenue, +et qui précisément par cela lui inspirait une certaine confiance. Au +moyen de Rouspineau et de Brazier, on rendait le séjour de Paria +désagréable et pénible à Léon, qui, elle le savait mieux que personne, +avait l'horreur des réclamations d'argent; quand ces deux créanciers, +dont ils étaient maîtres, l'auraient bien harcelé, on lui ferait +proposer d'une façon quelconque (cela était à chercher) de quitter +Paris, d'entreprendre un voyage seul, où il voudrait, et à son retour, +après trois mois, après deux mois d'absence, il trouverait toutes ses +dettes payées. + +Décidée à agir, madame Haupois-Daguillon imposa ce projet à son mari, et +tout de suite on lança en avant Rouspineau et Brazier qui, trop heureux +d'avoir la certitude d'être intégralement payés sans rabais et sans +procès, se prêtèrent avec empressement au rôle qu'on exigeait deux; +pendant un mois Léon ne put point faire un pas sans être exposé à leurs +réclamations; chez lui, en public, partout ils le poursuivirent de leurs +demandes d'argent, tantôt poliment, «ils savaient bien que paralysé par +son conseil judiciaire il ne pouvait pas les payer totalement, mais ce +l'était pas la totalité de leurs créances qu'ils demandaient, c'était un +simple à-compte»; tantôt au contraire grossièrement: «Quand on avait +assez d'argent pour vivre à ne rien faire, on devait être juste envers +ceux qui s'étaient ruinés pour vous.» Et les choses avaient pris une +telle tournure qu'un jour Rouspineau était venu annoncer a madame +Haupois-Daguillon que si elle le voulait bien il n'attendrait plus M. +son fils sur le palier de celui-ci, parce qu'il avait peur d'être jeté +du haut en bas de l'escalier. + +Ce jour-là, madame Haupois-Daguillon avait jugé que le moment était +arrivé d'intervenir personnellement; elle était, il est vrai, malade et +obligée de garder le lit; mais, loin d'être une condition mauvaise, cela +pouvait servir son dessein au contraire; elle n'avait pas à chercher le +moyen de faire faire sa proposition à son fils, elle la lui adresserait +elle-même directement, car elle n'admettait pas que Léon, la sachant +malade, refusât de venir la voir. + +Elle n'avait donc qu'à le prévenir de cette maladie. + +Mais, voulant mettre toutes les chances de son côté, elle pria son mari +de quitter Paris, et d'aller passer quelques jours à leur maison de +Madrid: par cette absence, il n'était pour rien dans sa tentative, ce +qui devait dérouter les calculs de Cara; et d'autre part, si Léon +craignait des reproches, il serait rassuré, sachant son père en Espagne. + +Ce fut le coeur ému et les mains tremblantes que madame Haupois +Daguillon se décida à écrire à son fils après le départ de son mari: + +«Mon cher enfant, je suis malade au lit depuis six jours; je suis seule +à Paris, ton père étant retenu à Madrid; je voudrais te voir; toi, ne +voudras-tu pas embrasser ta mère qui t'aime et que ton baiser guérira +peut-être?» + +Il fallait avoir la certitude que cette lettre arriverait dans les mains +de Léon, et pour cela il n'était pas prudent de la confier à la poste; +elle fit venir son vieux valet de chambre, en qui elle avait toute +confiance, et elle lui dit d'aller se mettre en faction devant le n° 9 +de la rue Auber. + +--Quand mon fils sortira seul, vous lui donnerez cette lettre en lui +disant que je suis malade; s'il est accompagné, vous ne lui remettrez et +ne lui direz rien; vous attendrez. + +Le vieux Jacques resta devant la porte de la rue Auber depuis midi +jusqu'à cinq heures du soir, et ce fut seulement à ce moment qu'il put +remettre sa lettre à Léon qui rentrait seul. + +Tout d'abord Léon, qui avait reconnu l'écriture de l'adresse, voulut +repousser cette lettre, mais le vieux Jacques prononça alors les paroles +que, depuis qu'il avait commencé sa faction, il se répétait +machinalement: + +--Madame, malade, m'a dit de remettre cette lettre à monsieur. + +Vivement il ouvrit la lettre et, sans dire un seul mot, à pas rapides il +se dirigea du côté de la rue de Rivoli. + +Le temps de l'attente avait été terriblement long pour madame +Haupois-Daguillon de deux heures à cinq; enfin, un coup de sonnette +retentit, qui la fit sauter sur son lit; c'était lui! elle ne se +trompait pas, elle ne pouvait pas se tromper; seule la main agitée d'un +fils inquiet sonne ainsi. + +La porte de la chambre s'ouvrit; sans prononcer une seule parole, elle +lui tendit les bras et ils s'embrassèrent. + +Elle avait fait préparer une chaise près de son lit, elle le fit +asseoir, et elle l'eut en face d'elle, après être restée si longtemps +sans le voir, l'attendant, le pleurant. + +Comme il était changé! Il avait pâli; ses traits étaient fatigués, des +plis coupaient son front. + +Mais elle se garda bien de lui faire part des tristes réflexions que cet +examen provoquait en elle; elle ne l'eût pu qu'en les accompagnant de +reproches, et ce n'était point pour lui adresser des reproches qu'elle +lui avait écrit et qu'elle l'avait appelé près d'elle. + +D'ailleurs, au lieu d'interroger, elle devait pour le moment répondre, +car elle, aussi avait changé sous l'influence du chagrin d'abord, de la +maladie ensuite, et Léon lui posait question sur question pour savoir +depuis quand elle était souffrante, ce qu'elle éprouvait, ce que le +médecin disait. + +Ils s'entretinrent ainsi longuement, sur un ton également affectueux +chez la mère aussi bien que chez le fils, et sans que rien dans leurs +paroles, dans leur accent ou dans leur regard fit allusion à ce qui +s'était passé de grave entre eux. + +Il s'informa de la santé de son père, de celle de sa soeur, de celle de +quelques vieux amis, mais il ne parla pas de son beau-frère, prenant +ainsi la responsabilité de la plaidoirie de Nicolas. + +Le temps s'écoula sans qu'ils en eussent conscience, et, comme la demie +après six heures sonnait, la femme de chambre entra portant dans ses +bras une nappe, des assiettes et un verre, puis elle se mit à dresser le +couvert sur une petite table. + +--Tu manges donc? demanda Léon. + +--Oui, depuis deux jours, mais jusqu'à présent, j'ai mangé du bout des +dents, le pain avait un goût de plâtre, il me semble aujourd'hui que +j'ai presque faim, tu me guéris. + +La femme de chambre, qui n'avait pu apporter tout ce qui était +nécessaire en une seule fois, était sortie. + +--Si j'osais? dit madame Haupois. + +--Quoi donc, maman? + +--Je te demanderais de dîner avec moi ... si tu n'es pas attendu +toutefois; je suis sûre que je dînerais tout à fait bien si je t'avais +là en face de moi, me servant. + +Assurément, il était attendu; et, comme il devait rentrer à cinq heures, +il y avait déjà longtemps qu'Hortense s'exaspérait, car elle n'aimait +pas attendre; mais comment refuser une invitation faite dans ces termes? +comment partir quand sa mère lui disait qu'elle dînerait bien s'il était +en face d'elle pour la servir? Hortense elle-même lui dirait de rester, +si elle était là; il lui expliquerait comment il avait été retenu sans +pouvoir la prévenir, et elle avait trop le sentiment de la famille pour +ne pas comprendre qu'il avait dû accepter, elle était trop bonne pour se +fâcher. + +Il rencontra les yeux de sa mère; leur expression anxieuse l'arracha à +son irrésolution et à ses raisonnements. + +--Mais certainement, dit-il, je dîne avec toi. + +--Oh! mon cher enfant! + +Puis, comme elle ne voulait pas se laisser dominer par l'émotion, elle +le pria de sonner pour qu'on mît un second couvert. + +--Et puis il faut savoir s'il y a à dîner pour toi, dit-elle en +souriant, le régime d'une malade ne doit pas être le tien. + +On avait seulement fait cuire un poulet pour que madame pût en manger un +peu de blanc. Un simple poulet! Ce n'était point là le dîner que madame +Haupois voulait offrir à son fils; heureusement le menu put être +renforcé par les provisions de la maison: une terrine de Nérac qu'un ami +envoyait de Nérac et donc on ne trouverait pas la pareille chez les +marchands; du fromage de Brie fabriqué à la ferme de Noiseau exprès pour +les propriétaires et qui ne ressemblait en rien à celui du commerce; des +fruits du château; une bouteille du vieux sauterne qu'on ne buvait +ordinairement que dans les jours de fête, et que Jacques alla chercher à +la cave, enfin ces pâtisseries, ces sucreries, ces liqueurs, toutes ces +chatteries, toutes ces choses caractéristiques de la vie de famille et +qui rappellent si doucement les années d'enfance. + +Ainsi composé, le dîner dura longtemps. Léon eût voulu cependant +l'abréger, mais le moyen? il était plus de huit heures quand il se +termina. Plusieurs fois madame Haupois avait remarqué que, malgré la +joie que Léon éprouvait à dîner avec elle, il était préoccupé, et elle +avait compris quelle était la cause de cette préoccupation. Elle ne +voulut pas pousser à l'extrême le triomphe si considérable qu'elle +venait d'obtenir. + +--Maintenant tu vas me quitter, dit-elle, je te garderais bien toujours, +mais pour ... pour mon repos il vaut mieux que nous nous séparions. Te +verrai-je demain? + +--Tu le demandes? + +--Eh bien, à demain alors. Cependant, avant que tu partes, il faut que +je te dise un mot sérieux. Oh! sois tranquille, il ne sera point +question de reproches, cette soirée a trop bien commencé pour que je la +termine tristement, je veux m'endormir dans la joie. + +Elle lui serra la main. + +--Quand nous avons recouru à la mesure du conseil judiciaire,--je dis +nous, car nous devons tous dans la famille porter notre part de +responsabilité de cette mesure,--quand nous avons recouru au conseil +judiciaire, nous n'avions qu'un but: rompre une liaison qui nous +désespérait; au lieu de la rompre cette liaison, tu l'as rendue plus +étroite et plus intime; et, au lieu de revenir à nous, tu t'en es +éloigné davantage. + +--Mais.... + +--Écoute-moi, jusqu'au bout, je t'ai dit que je ne voulais pas +t'adresser des reproches, tu verras que je ne t'ai pas trompé; ce n'est +pas de nous que je veux parler, c'est de toi. Par la position que tu as +prise, tu t'es mis dans l'impossibilité de payer tes créanciers, qui te +tourmentent et te harcèlent. Je les ai vus. Je comprends que leurs +réclamations et leurs reproches doivent te rendre malheureux. + +--Très malheureux, cela est vrai. + +--Il faut que cela cesse; il faut que tes dettes soient payées. Elles le +seront si tu veux. Que ton esprit n'aille pas encore trop vite; je ne +veux pas te faire des propositions inacceptables, te les imposer comme +tu parais le craindre. Il s'agit de donner une simple satisfaction à +ton père et de lui prouver que ton coeur n'est pas fermé à la voix de la +conciliation. Quitte Paris pendant quelque temps, trois mois, deux mois +même, seul bien entendu; fais un voyage où il te plaira, et, à ton +retour, je te donnerai moi-même, j'en prends l'engagement, tous tes +billets acquittés. Voilà ce que j'ai obtenu de ton père, et voilà ce que +je demande. Je te l'ai dit, ce voyage sera une marque de condescendance +envers ton père, et vos rapports, nos rapports s'en trouveront changés +du tout au tout. Pour moi, quelle chose capitale! J'avoue que ce ne sera +pas la seule: pendant ce voyage, dans le recueillement et dans la +solitude, tu pourras t'interroger, ce qui n'est pas possible à Paris, +et, au retour, tu agiras comme ta conscience ... ou comme ton coeur te +le conseillera, selon que l'un ou l'autre sera le plus fort. Je n'ai pas +besoin de te dire ce que je demanderai à Dieu. Mais enfin, quoi que tu +fasses, tu auras lutté; et, si ce n'est pas à nous que tu reviens, tu +auras au moins la satisfaction de nous avoir donné un témoignage de bon +vouloir: nous te plaindrons, nous te pleurerons, mais nous ne te +condamnerons plus. Réfléchis à cela, mon enfant. Tu me répondras demain, +plus tard, quand tu voudras, quand tu seras fixé. Pour aujourd'hui, +embrasse-moi. + +Ils s'embrassèrent, émus tous deux. + +--Viens quand tu voudras, dit-elle, puisque toute la journée je n'ai +qu'à t'attendre. À demain. + + + + +XXII + + +Si Léon n'avait pas été en retard, il se serait assurément abandonné, en +sortant de la chambre de sa mère, aux douces émotions qui emplissait son +coeur; mais, malgré lui, la pensée d'Hortense s'imposa impérieusement à +son esprit. + +Dans quel état allait-il la trouver? C'était la première fois qu'il la +faisait attendre. Qu'avait-elle pu croire? Qu'allait-elle dire? Ce fut +quatre à quatre qu'il monta les marches de son escalier. + +Comme il allait, courbé en avant, la tête basse, il fut tout surpris, un +peu avant d'arriver à son palier, de se trouver brusquement arrêté; en +même temps deux bras se jetèrent autour de son cou: + +--Enfin, te voilà! + +C'était Hortense, haletante, éperdue. + +Ils achevèrent de gravir l'escalier dans les bras l'un de l'autre, et ce +fût seulement à la porte du salon close qu'Hortense, après l'avoir +passionnément embrassé à plusieurs reprises, put trouver des paroles +pour l'interroger: + +--Où as-tu été? Qu'as-tu fait? Que t'est-t-il arrivé? Qui t'a retardé? +Comment n'as-tu pas pu me prévenir? Ah! si tu savais quelles ont été mes +angoisses! Je t'ai cru mort! J'ai cru que tu m'abandonnais! Parle donc; +tu es là et tu ne dis rien. Si tu ne m'aimes plus, avoue-le +franchement, loyalement. Mais non, je suis folle. Tu m'aimes, je le +vois, je le sais. + +Elle voulait qu'il parlât, et elle ne lui laissait pas le temps d'ouvrir +les lèvres. + +Enfin, sans desserrer les bras, elle se tut, et ce ne fut plus que par +les yeux qu'elle l'interrogea, le pressant, le suppliant. + +Mais, au moment où il allait parler, Louise ouvrit la porte pour dire +que le dîner était servi: + +--Ah! c'est vrai, s'écria Cara, j'oubliais, tu dois être mort de faim, +viens dîner, à table tu me raconteras tout. + +--Mais j'ai dîné. + +--Ah! tu as dîné; et moi, pendant que tu dînais tranquillement, +joyeusement, je souffrais le martyre. Et avec qui as-tu dîné? + +--Avec ma mère. + +Cara était ordinairement maîtresse de ses impressions, elle ne put pas +cependant retenir un mouvement de stupéfaction: + +--Ta mère! + +Alors il voulut commencer son récit; mais, après l'avoir si vivement +pressé de parler, elle ne le laissa pas prendre la parole: + +--Je n'ai pas dîné, dit-elle, car j'étais trop tourmentée pour manger, +mais maintenant que je vois que j'ai été comme toujours beaucoup trop +naïve, je vais me mettre à table si tu veux bien le permettre; tu me +conteras ton affaire ce soir, rien ne presse, n'est-ce pas? + +Elle se mit à table, mais après le potage il lui fut impossible de +manger. + +--Non, dit-elle, cela m'étouffe; je sens qu'il se passe quelque chose +de grave; allons dans notre chambre, et dis-moi tout, absolument tout. + +Elle avait eu le temps de réfléchir et de prendre une contenance, elle +écouta donc Léon sans l'interrompre. + +Il lui dit comment, au moment où il rentrait, Jacques, le valet de +chambre de ses parents, lui avait remis une lettre de sa mère; comment +en apprenant que sa mère était malade il avait couru rue de Rivoli, sans +penser à rien autre chose qu'à cette nouvelle inquiétante; comment il +avait trouvé sa mère alitée, souffrant de douleurs rhumatismales fort +pénibles; comment celle-ci, au moment de dîner, lui avait demandé de +partager son dîner de malade; comment il n'avait pu refuser; enfin +comment, malgré le désir qu'il en avait, il n'avait pu trouver personne +pour apporter, rue Auber, un mot expliquant son retard. + +Elle l'avait écouté les yeux dans les yeux, debout devant lui; lorsqu'il +se tut, elle s'avança de deux pas et, lui prenant la tête entre les +mains en se penchant doucement, de manière à l'effleurer de son souffle: + +--Comme c'est bien toi! dit-elle d'une voix caressante; comme c'est bien +ta bonté, ta générosité, ta tendresse; ta mère, s'associant à ton père, +t'a mis en dehors de la famille; tu apprends qu'elle est malade, tu +oublies l'injure, la blessure qu'elle t'a faite; tu n'as plus qu'une +pensée: l'embrasser; et tu cours à elle les bras ouverts. Oh! mon cher +Léon, comme je t'aime et que je suis fière de toi! Oh! le brave garçon, +le bon coeur! + +Et, lui passant un bras autour du cou, elle s'assit sur ses genoux, +puis, avec effusion passionnée, elle l'embrassa encore: + +--Et pourtant, reprit-elle, je t'en veux de n'avoir pas pensé à moi. + +--Je te jure.... + +--Tu me jures que quand ta mère t'a gardé à dîner tu as été peiné de ne +pouvoir me prévenir, je le crois; mais ce n'est pas cela que je veux +dire. Je t'en veux de n'avoir pas eu l'idée de monter ici quand ton +vieux Jacques t'a remis la lettre de ta mère, car cela ne t'aurait pris +que quelques minutes à peine, et tu ne m'aurais pas laissé dans +l'angoisse; niais ce n'est pas la question du temps qui t'a retenu; c'en +est une autre: tu as eu peur que je te garde. + +--Je t'assure que non. + +--Sois franc. Eh bien, tu as eu tort de penser que je pouvais t'empêcher +d'aller voir ta mère malade, car la vérité est qu'il y a longtemps que +je t'aurais envoyé près d'elle, même alors qu'elle était en bonne santé, +si je l'avais osé. Est-ce que je n'ai pas tout intérêt, grand enfant, à +ce que tu sois bien avec ta famille? Au début, oui, j'aurais pu craindre +que ta famille te séparât de moi. Mais maintenant il faudrait que je +fusse une femme sans coeur et même sans intelligence pour avoir cette +crainte. Est-ce que je ne sais pas, est-ce que je ne sens pas que tu +m'aimes comme je t'aime et que rien ne nous séparera? Cette crainte +écartée, combien d'avantages j'aurais à une réconciliation! Je ne parle +pas d'avantages matériels, ceux-là sont de peu d'importance pour moi. +Mais si jamais ma suprême espérance se réalise, si jamais tu me prends +publiquement, légitimement pour ta vraie femme, ce ne sera qu'avec +l'assentiment de ta famille et non malgré elle. C'est donc d'elle que +j'ai besoin, c'est son appui qu'il me faut. Ne sens-tu pas combien +j'aurais été heureuse que ta mère pût apprendre que c'était moi qui +t'envoyais près d'elle? Elle m'aurait su gré de ce commencement de +réconciliation, et elle aurait compris que je n'étais pas la femme +qu'elle s'imagine d'après de faux rapports. Tu vois donc que, loin de te +retenir, j'aurais été la première à te dire d'aller l'embrasser. + +--Quand Jacques m'a dit que ma mère était malade, je n'ai pensé qu'à +cette maladie, et je suis parti sans autre réflexion; mais, quand elle +m'a demandé de dîner avec elle, la pensée m'est venue alors que si tu +pouvais me parler tu me dirais: «Reste». + +--Oh! pour cela il faut que je t'embrasse. + +Ce n'était pas la première fois que Cara parlait de son mariage, c'était +peut-être la centième; mais toujours elle avait eu grand soin de le +faire d'une façon incidente, en passant, tout d'abord comme d'une idée +folle, puis comme d'un rêve irréalisable, puis peu à peu en précisant, +mais de telle sorte cependant que Léon ne pût pas lui répondre d'une +façon catégorique: cette réponse eût dû être un oui, elle l'eût +bravement provoquée; mais comme à l'embarras de Léon, lorsqu'elle +abordait ce sujet, il était évident que ce oui n'était pas prêt à venir, +elle n'avait jamais voulu brusquer un dénoûment qui ne s'annonçait pas +comme devant s'accorder avec ses désirs. Il fallait attendre, patienter, +cheminer lentement sous terre, tendre les fils de la toile qui devait le +lui livrer sans défense, et encore n'était-il pas du tout certain que +cette heure sonnât jamais. Elle n'insista donc pas plus dans cette +occasion sur cette idée de mariage qu'elle ne l'avait fait jusqu'à +présent, et comme si elle n'en avait parlé que par hasard, elle passa à +un autre sujet. + +Que lui avait dit sa mère dans cette longue entrevue? Tout leur temps +n'avait pas été employé à manger. Une réconciliation était-elle +probable, était-elle prochaine? + +Il hésita assez longtemps, mais elle le connaissait trop bien pour ne +pas savoir lui arracher gracieusement et sans le faire crier ce qu'il +voulait cacher. + +--Cette réconciliation à laquelle tu pousses toi-même, dit-il enfin, +serait possible si je voulais, si je pouvait accepter l'arrangement +qu'on me propose. + +--Quel qu'il soit, il faut le subir. + +--Même s'il doit nous séparer? + +--Mon Dieu! + +--Oh! pour deux mois seulement. + +Alors il raconta la proposition de sa mère, très-franchement et telle +qu'elle lui avait été faite. + +--Et qu'as-tu répondu? demanda-t-elle d'une voix tremblante. + +--Je n'ai pas répondu. + +--Que répondras-tu? + +--Je ne répondrai pas pour ne point peiner ma mère, et elle ne tardera +pas à comprendre que je ne peux pas me séparer de toi, je ne dis pas +pour trois mois, mais pour un mois, mais pour huit jours. + +--Pas pour une heure. + +Ce récit donna à réfléchir à Cara, et pour elle la nuit entière se passa +dans ces réflexions. + +Il était évident que la famille de Léon, qui pendant assez longtemps +avait laissé aller les choses, comptant sans doute sur la lassitude, la +satiété ou toute autre cause de rupture, voulait maintenant se défendre +vigoureusement: de là cette feinte maladie de la mère qui était inventée +pour attendrir le fils; de là cette proposition de payer les billets +Rouspineau et Brazier à condition que Léon quitterait Paris pendant deux +mois; pendant cette absence on agirait sur lui, on le circonviendrait, +on l'entraînerait. + +Si Brazier et Rouspineau avaient été si menaçants en ces derniers temps, +n'était-ce pas précisément pour rendre le séjour de Paris insupportable +à Léon? + +Déjà Cara avait eu des soupçons à ce sujet, et il lui avait semblé que +les réclamations de ces deux créanciers, que leurs poursuites et que +leurs criailleries devaient avoir une autre cause que le désir d'être +payés par Léon. + +La proposition de madame Haupois-Daguillon, arrivant juste après la +période la plus violente de réclamations, persuada Cara que ses soupçons +étaient fondés. + +Réclamations insolentes des créanciers, maladie et proposition amicale +de la mère, tout cela s'enchaînait et tendait à un même but: éloigner +Léon, et ensuite ne le laisser revenir que quand il serait guéri de son +amour. + +Bien que cela parût logique à Cara, elle ne voulut pas s'en tenir à des +présomptions si bien fondées qu'elles pussent être, il lui fallait une +certitude, une preuve, et pour cela elle n'avait qu'à interroger +Rouspineau et Brazier. + +Sur Brazier elle n'avait pas de moyens d'action, et d'ailleurs le +patriarche anglais était assez retors pour ne dire que ce qu'il voulait +bien dire. + +Mais avec Rouspineau il pouvait en être tout autrement: si Rouspineau +avait en affaires les finasseries d'un paysan, elle aussi était paysanne +d'origine, et la vie de Paris avait singulièrement aiguisé chez elle la +finesse qu'elle avait reçue de la nature; et puis d'ailleurs elle avait +sur Rouspineau, qu'elle connaissait depuis quinze ans, des moyens +d'intimidation qui le feraient parler quand même il voudrait se taire. + +Ce serait donc à lui qu'elle s'adresserait, et ce serait lui qui dirait +le rôle que madame Haupois avait joué dans les tracasseries qui en ces +derniers temps avaient rendu Léon si malheureux. + +Que dirait Léon lorsqu'il verrait sa mère, sa mère malade, sa bonne mère +poussant en avant les gens qui l'avaient harcelé et exaspéré? + + + + +XXIII + + +Le lendemain matin, tandis qu'il dormait encore, elle se rendit chez le +marchand de fourrages de la rue de Suresnes. + +Rouspineau était occupé à rentrer une voiture de paille; mais quand il +aperçut sa cliente, il voulut bien passer sa fourche à l'un de ses +garçons pour se rendre dans son bureau, où Cara l'attendait le visage +sévère et dans l'attitude d'une personne indignée: + +--Rouspineau, dit elle en coupant court aux politesses dont il +l'accablait avec l'obséquiosité et la platitude d'un homme qui n'a pas +la conscience sûre, il y a quinze ans que nous nous connaissons, et je +puis dire, n'est-ce pas, que je vous ai fait gagner une bonne partie de +ce que vous possédez. + +--Ça c'est vrai, c'est bien vrai, et je ne l'oublierai jamais. + +--Vous ne l'oubliez pas, mais dans la pratique de la vie cela ne vous +engage à rien envers moi. + +--Si l'on peut dire, pour vous je sauterais dans le feu, je.... + +--Écoutez-moi. Quand je suis venue vous demander de ne pas harceler M. +Léon Haupois de vos réclamations d'argent, vous m'avez dit que vous +étiez gêné, que vous étiez menacé de la faillite, enfin vous avez si +bien joué votre jeu, que je vous ai presque cru. Vous vous êtes moqué de +moi. Vous n'avez tourmenté M. Léon Haupois que parce que vous aviez +intérêt à le faire. + +--Si l'on peut dire! + +--Nous savons tout, n'essayez donc pas de me tromper encore, ou cela +vous coûtera cher. + +Le moyen employé par Cara était celui qui réussit si souvent dans les +querelles d'amant et de maîtresse: «je sais tout», c'est-à-dire +l'affirmation de la probabilité; avec Rouspineau, il devait être +infaillible si le fameux «tout» était bien dit avec l'assurance de la +certitude. + +Il produisit l'effet attendu; Rouspineau se troubla; dès lors, bien +certaine d'avoir touché juste, Cara n'eut plus qu'à jouer sa scène de +manière à arriver à des aveux. Rouspineau se défendit; il ne savait pas +ce que tout cela voulait dire, il était innocent comme l'enfant qui +vient de naître; s'il avait demandé de l'argent à M. Haupois fils, +c'était parce qu'il en avait besoin; et, à l'appui de cette dernière +assertion, il voulut montrer des factures; mais Cara tint bon, se +renfermant étroitement dans son «tout», si bien qu'après plus d'une +heure de discussion, Rouspineau dut reconnaître qu'il n'avait pas pu +faire autrement que d'accepter le rôle qu'on lui avait imposé; son coeur +saignait toutes les fois qu'il demandait de l'argent à M. Haupois fils, +un si brave jeune homme; mais il le fallait, madame Haupois-Daguillon, +qui était une maîtresse femme, ne voulant payer les billets qu'à cette +condition. + +--Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit tout de suite, demanda Cara. + +--Parce que le paiement des billets ne devait se faire que si nous +gardions le secret Tom et moi; j'ai encore deux billets qui ne sont pas +payés. + +Pour arracher cet aveu, Cara n'avait pas seulement employé l'adresse, +elle avait eu recours aussi aux menaces, sans lesquelles Rouspineau +n'eût jamais parlé: sous le coup d'une dénonciation au parquet pour +usure qu'elle ne ferait pas directement, mais qu'elle ferait faire, et +qui conduirait Rouspineau en police correctionnelle d'abord et, +peut-être ensuite, en prison pour un ou deux ans si les juges +admettaient l'escroquerie, il avait bien fallu qu'il fit le récit +qu'elle exigeait de lui le couteau sur la gorge. Elle poursuivit son +avantage: + +--Maintenant que vous voilà raisonnable, dit-elle, vous allez m'écrire +tout ce que vous venez de me conter. + +--Oh! cela jamais. + +--Écoutez-moi donc et ne dites pas de niaiseries. Si vous ne voulez pas +me faire cette lettre, c'est parce que vous avez peur que madame +Haupois-Daguillon ne vous paye pas vos deux derniers billets. + +--Oh! juste; et pour cela seulement, bien sûr; songez donc, vingt mille +francs, nous ne gagnons pas notre argent comme vous, nous autres pauvres +diables. + +--Je sais bien que vingt mille francs c'est une somme, même pour tous +ceux qui ne sont pas des pauvres diables; mais il ne faut pas oublier +que, si vous aviez l'ennui de passer en police correctionnelle, le moins +qui pourrait vous arriver, ce serait d'être condamné à restituer +l'excédant de ce qui vous était dû légitimement, et de plus, à payer une +amende s'élevant à la moitié de ce que vous avez prêté; rappelez-vous +Sichard, Ledanois, Adam et autres que vous connaissez mieux que moi, et +voyez si le total de tout cela n'excéderait pas les vingt mille francs +pour lesquels vous criez si fort. + +--Vous ne ferez pas cela. + +--Je ne le ferais que si vous refusiez d'écrire la lettre que je vous +demande, laquelle ne sera pas montrée à madame Haupois-Daguillon, je +vous en donne ma parole. Au contraire, si vous l'écrivez, je vais +prendre l'engagement de vous payer moi-même vos deux billets dans le cas +où madame Haupois-Daguillon les refuserait. + +--Que ne disiez-vous cela tout de suite! s'écria Rouspineau. Dictez-moi +ce que vous voulez que j'écrive; dès lors que vous vous engagez à payer +si madame Haupois-Daguillon ne paye pas, je sais bien que je n'ai pas à +craindre que vous fassiez un mauvais usage de cet écrit. + +Cara dicta et Rouspineau écrivit: + +«Je soussigné, reconnais: 1° que c'est par ordre de madame +Haupois-Daguillon que j'ai fait des démarches pour être payé par M. Léon +Haupois de ce qu'il me doit; 2° que les quatre premiers billets +souscrits par M. Léon Haupois ont été payés à l'échéance par la maison +Haupois-Daguillon; et qu'ils n'ont été protestés que pour la forme. + +«ROUSPINEAU.» + +Cela fait, Cara écrivit elle-même l'engagement de payer les vingt mille +francs restant dus, si les billets n'étaient pas acquittés par M. et +madame Haupois-Daguillon; puis elle quitta Rouspineau, qui en fin de +compte ne se plaignait pas trop de la conclusion de cette affaire; de +vrai, elle aurait pu plus mal tourner; elle avait bec et ongles, madame +Cara, et il valait mieux être de ses amis que de ses ennemis. + +En sortant de chez Rouspineau, Cara ne rentra point chez elle, mais elle +se rendit rue du Helder, chez son ami et conseil, l'avocat Riolle. + +Comme le jour où elle était venue demander à Riolle ce que valait la +maison Haupois-Daguillon, elle entra par la petite porte dans le cabinet +de l'avocat, et, comme ce jour-là encore, elle trouva Riolle penché sur +ses dossiers et travaillant. + +Mais au lieu d'aller l'embrasser dans le cou, comme elle l'avait fait +alors, elle ferma la porte avec bruit, de façon à s'annoncer. + +Riolle leva la tête pour voir qui venait le déranger. + +--En voilà une surprise; on ne te vois plus: tu négliges tes amis, et +quand ils vont chez toi tu n'y es jamais pour eux. On n'a jamais vu +bourgeoise plus rangée. + +--J'aime. + +--Il me semble que ce n'est pas la première fois, et quand cette +indisposition te prenait, elle ne t'empêchait pas d'être convenable avec +tes amis. + +--Maintenant c'est autre chose. + +--Je m'en aperçois. + +--Ce n'est pas pour toi que je parle, c'est pour moi. + +--Tu t'imagines peut-être que tu aimes pour la première fois? + +--Justement; au moins, c'est la première fois que j'aime ainsi; il est +vrai que chaque fois que j'ai aimé je me suis dit: Celui-là, c'est le +bon, c'est le vrai, ce n'est pas comme le dernier. + +--Et tu as toujours trouvé au nouveau des mérites que l'ancien n'avait +pas ou plus justement n'avait plus. + +--Enfin, je t'assure que cette fois, c'est la bonne: tu ne connais pas +Léon, c'est le meilleur garçon du monde, bon enfant, simple, tendre, +affectueux, n'ayant pas d'autre souci, d'autre préoccupation, d'autre +passion que d'aimer. Quand je pense qu'il y a des femmes assez bêtes +pour prendre comme amants des gens qui ne pensent qu'aux idées ou qu'aux +affaires qu'ils ont dans la cervelle. Pour une femme intelligente, il +n'y a qu'un amant possible: c'est un homme jeune, beau garçon, tendre, +sensible, solide, qui n'ait d'autre affaire en ce monde que d'aimer;--et +voilà précisément Léon. + +--Mes compliments. Mais alors puisqu'il en est ainsi, me diras-tu ce qui +me vaut ... ce n'est pas plaisir qu'il faut dire maintenant,--me +diras-tu ce qui me vaut l'honneur de ta visite? + +--Un conseil à te demander. + +--Alors, il n'est pas complet, le jeune, le tendre, le sensible Léon. + +--Heureusement, car ce qu'il aurait d'un côté, il le perdrait de +l'autre. + +--C'est aimable. + +--Laisse donc, tu sais bien que tu n'as jamais été qu'une tête, drôle il +est vrai, mais une simple tête; c'est à cette tête que je m'adresse +aujourd'hui: que penses-tu d'un mariage entre deux Français contracté à +l'étranger sans le consentement des parents et sans publication? + +--Ton mariage n'en est pas un, ça n'est rien, ça n'existe pas aux yeux +de la loi. + +--De votre loi. + +--Il n'y en a qu'une en France, c'est celle qui est contenue dans le +Code, au titre cinquième «Du mariage». + +--Es-tu assez avocat avec ton Code! tu sais bien pourtant qu'à côté de +votre loi contenue dans votre Code au titre cinquième, sixième ou +vingtième, il y en a une autre qui s'appelle la loi religieuse: tu me +dis qu'aux yeux de votre Code un mariage fait comme je viens de te +l'expliquer ne vaut rien, mais que vaut-il pour la loi religieuse? + +--Pourquoi t'adresses-tu à moi pour une chose qui n'est pas de ma +spécialité? tu n'as donc pas dans le clergé du diocèse de Paris un +conseil pour tes affaires religieuses, comme tu en as un au barreau de +la cour de Paris pour tes affaires civiles? + +--Tu sais que je n'ai jamais toléré la plaisanterie sur ce sujet, assez +donc, je te prie, et si tu le veux bien, réponds plutôt à ma question, +que je précise: le mariage religieux de deux Français célébré à +l'étranger dans les conditions dont nous parlons est-il nul comme le +mariage civil? + +--Je n'ai pas dans les affaires religieuses la même compétence que dans +les affaires civiles; je ne puis donc te répondre que des à-peu-près: un +mariage célébré religieusement, selon les lois de l'Église, est valable +aux yeux de l'Église, et n'est attaquable pour elle que si une des +prescriptions qu'elle exige n'a pas été observée. + +--Je te propose un exemple: je me marie à l'étranger avec Léon devant un +prêtre catholique en observant toutes les règles du mariage catholique, +et je reviens ensuite en France, suis-je mariée? + +--Non, pour la loi. + +--Mais, pour l'Église? + +--Oui sans doute. + +--C'est-à-dire, n'est-ce pas, que je ne puis pas me marier à l'église +une seconde fois et que mon mari ne peut pas se marier non plus? + +--À la mairie vous pouvez vous marier l'un et l'autre, à l'église vous +ne pouvez vous marier ni l'un ni l'autre avant que votre premier mariage +soit dissous soit par la mort naturelle de l'un de vous, soit par +l'autorité ecclésiastique au cas où les formalités exigées n'auraient +pas été toutes observées. + +--C'est bien ce que je pensais, je te remercie. + +--Il n'y a pas de quoi, ma pauvre fille, car un pareil mariage ne +signifie rien. + +--Tu raisonnes comme un simple avocat, que tu es, et, ce qui est pire, +comme un incrédule; mais tu oublies qu'il y a des familles, et elles +sont nombreuses, qui, même sans pratiquer la dévotion, considèrent le +mariage religieux comme un vrai mariage; enfin tu oublies encore qu'il +n'y a pas beaucoup de jeunes filles qui consentiraient à prendre un mari +qui ne pourrait pas faire consacrer leur mariage par l'Église; tu vois +donc que ce mariage religieux signifie quelque chose au contraire, et +même qu'il signifie beaucoup. En tout cas, ce que tu m'as dit me suffit, +et je t'en remercie. + +--Veux-tu me payer mes honoraires? + +--C'est selon. + +--Avec une réponse. + +--Oh! alors volontiers. + +--À quand ce mariage? + +--La date n'est pas fixée, mais ce sera peut-être pour bientôt; au +revoir, cher ami, et encore une fois merci. + +--Oh! Cara, devais-tu finir ainsi: _Lugete veneres cupidinesque_. + +--Cela veut dire? + +--_De profundis_. + + + + +XXIV + + +Lorsque Cara revint chez elle, elle trouva Léon qui l'attendait avec une +impatience au moins égale à celle qu'elle avait eue elle-même la veille: + +--Enfin, te voilà? D'où viens-tu? Qu'as-tu fait? + +--Voilà que tes paroles sont justement celles que je t'adressais hier; +tu vois comme l'on souffre lorsque l'on attend; mais sois assuré que ce +n'était point pour te faire connaître mes angoisses que je suis sortie +ce matin. Tu as bien dormi toi; moi je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit. + +--Malade? + +--Non, inquiète, tourmentée: j'ai réfléchi à ce que tu m'as dit à propos +de ce voyage que ta mère te voudrait voir entreprendre. + +--Pourquoi te tourmenter puisque je t'ai dit que ce voyage ne se ferait +pas? + +--Et c'est justement pour cela que je me tourmente. + +--Ne m'as-tu pas dit toi-même que tu ne voulais pas que nous nous +séparions? + +--Pas pour une heure, ai-je dit, je m'en souviens, mais cette parole a +été le cri de l'égoïsme et de la passion: je n'ai pensé qu'à moi, qu'à +mon amour, qu'à mon bonheur; je n'ai pensé ni à ton repos, ni à la santé +de ta mère. Et cependant ce sont choses qu'il ne faut pas oublier. Toute +la nuit j'ai donc réfléchi à ce cri qui m'avait échappé, et j'ai fait +mon examen de conscience, me disant que quand, de ton côté, toi aussi tu +réfléchirais, tu me condamnerais pour cette pensée égoïste. + +--Te condamner serait me condamner moi-même. + +--Toi, tu as le droit de disposer de ton repos, et, jusqu'à un certain +point, de celui de ta mère. Moi, je ne l'ai pas. J'ai senti cela. Mais +je n'ai pas voulu m'en tenir aux réflexions d'une nuit de fièvre, ce +matin j'ai voulu demander un conseil sûr. + +--Et à qui demandes-tu conseil quand il s'agit de nous? + +--À quelqu'un de qui tu ne peux pas être jaloux, car si bon que tu +sois, il est encore meilleur que toi; si sensé, si ferme que tu sois, il +est encore plus sensé et plus ferme que toi,--au bon Dieu. Je viens de +la Madeleine. J'ai été bien longtemps, cela est possible, mais j'ai prié +jusqu'à ce que la lumière se fasse dans mon esprit troublé et me montre +la route à suivre. + +--Et de quelle route parles-tu? demanda Léon, qui était fort peu +religieux de nature et d'éducation. + +--De celle que nous devons prendre au sujet de la proposition de ta +mère: il faut que tu acceptes cette proposition. + +--Tu veux que je parte en voyage, s'écria-t-il, toi! c'est toi qui me +donnes un pareil conseil? + +--Oh! le mauvais regard que tu m'as jeté. Ne détourne pas les yeux, j'ai +lu ce qu'ils disaient; c'est une pensée de jalousie qui t'a arraché ce +cri. + +--De surprise, de doute, en ne comprenant pas comment tu peux me +conseiller de partir. + +--Oh! l'ingrat! Je pense à lui, je ne pense qu'à lui et à sa mère, je me +sacrifie, et il s'imagine que je lui conseille de s'en aller en voyage +pour être libre pendant qu'il sera parti! Mais, si je voulais ma +liberté, qui m'empêcherait de la prendre? Sommes-nous mariés? Non, +n'est-ce pas? Je ne suis que ta maîtresse, et je puis te quitter demain, +tout de suite. Si je ne le fais pas, c'est parce que je t'aime, n'est-ce +pas? et rien que pour cela. C'est parce que je t'aime que j'ai accepté +cette existence mesquine et bourgeoise, et non pour autre chose, non +pour les plaisirs et les avantages qu'elle me procure. Voilà en quoi le +conseil judiciaire que tes parents t'ont donné est bon, c'est qu'en te +liant les mains et en te laissant sans le sou, il te prouve à chaque +instant que je t'aime pour toi, rien que pour toi. Eh bien! quand les +choses sont ainsi, je trouve mauvais que tu doutes de mon amour. Et je +trouve plus mauvais encore que tu en doutes au moment même où cet amour +s'affirme par le plus grand sacrifice qu'il puisse te faire. Mais je ne +veux ni quereller ni me fâcher. Tu as eu une mauvaise pensée, +oublions-la et revenons à ce que je te disais. Ta mère est malade, et tu +dois tout faire pour lui rendre la santé; pour cela, le meilleur moyen +c'est d'assurer son repos: qu'elle te sache en Allemagne, en Angleterre, +en Amérique, en Asie, tandis que je serai à Paris, et tout de suite elle +se rétablira. Voilà pour elle, à qui nous devons tout d'abord penser; si +plus tard tu peux lui apprendre que je t'ai moi-même conseillé ce +voyage, elle m'en saura peut-être gré. Maintenant, occupons-nous de toi. +Si tu n'es pas malade, tu es en tout cas horriblement tourmenté et +humilié par ces réclamations honteuses de Rouspineau et de Brazier. À +ton retour, tu serais débarrassé d'eux, et cela aussi est un point +important à considérer. Ce n'est pas le seul: au lieu de ménager ton +argent, tu as été vite; espérant faire des bénéfices qui te +permettraient de payer Brazier et Rouspineau, tu as parié aux courses et +tu as perdu; de plus, toujours pour le même motif, tu as confié d'assez +fortes sommes à ton ami Gaussin qui, avec ses combinaisons, devait +ruiner la banque de Monte-Carlo, et qui s'est tout simplement ruiné +lui-même en te perdant ton argent; de sorte que tu es présentement dans +une assez mauvaise situation financière. Si tu voyages, tes parents +seront obligés de t'accorder des frais de route; et ils le feront sans +doute assez largement pour que tu puisses économiser dessus quelque +bonne somme qui, à ton retour, te sera utile. Voilà les pensées qui me +sont venues à l'église, et c'est pourquoi je te dis d'accepter la +proposition de ta mère; pour elle, pour toi, pour nous. Maintenant tu +feras ce que tu voudras; moi au moins j'aurai la conscience tranquille +et satisfaite, ce qui est quelque chose. + +Tout cela était si raisonnable, si sage, qu'il ne pouvait pas ne pas en +être touché. Évidemment son devoir de fils était de donner à sa mère +malade la satisfaction qu'elle demandait. Évidemment son intérêt à +lui-même était de se débarrasser au plus vite de Brazier et de +Rouspineau. Évidemment en lui donnant ce conseil Hortense agissait avec +une délicate générosité: cela était d'une femme de coeur. + +Il ne pouvait véritablement que remercier celle qui avait eu assez +d'abnégation pour lui parler ce langage; ce qu'il fit. + +Ce fut après avoir déjeuné avec sa chère Hortense, plus chère que +jamais, qu'il se rendit chez sa mère. + +Quand celle-ci apprit qu'il consentait à partir, elle pleura de joie. +C'était la première fois qu'il la voyait pleurer, car madame +Haupois-Daguillon n'était pas femme à s'abandonner facilement à ses +émotions. + +--Je ne mets qu'une condition à mon voyage, dit Léon en souriant +doucement; si quinze jours après mon départ tu ne m'écris pas que tu es +guérie, complétement guérie, je reviens; car tu comprends bien, n'est-ce +pas, que ce voyage sera un pèlerinage pour obtenir ton rétablissement. + +--Avant huit jours je serai guérie. + +Madame Haupois-Daguillon se demanda si elle ne devait pas rappeler son +mari, pour qu'il vît Léon avant le départ de celui-ci, mais elle crut +qu'il était plus sage d'éviter une rencontre dans laquelle pourraient +s'échanger des reproches réciproques, et, au lieu de lui écrire de +revenir, elle le pria de prolonger son absence. + +Ç'avait été une question longuement débattue de savoir où Léon +voyagerait, et comme madame Haupois-Daguillon laissait, bien entendu, le +choix du pays à son fils, Cara avait fait adopter l'Amérique. + +--Ne fais pas les choses à demi, lui avait-elle dit, et pour que tes +parents soient bien certains que nous ne nous verrons pas, va-t'en aux +États-Unis; c'est d'ailleurs un voyage qui t'intéressera, et puis, comme +la dépense sera grosse, les économies que tu feras seront grosses aussi. + +Pendant les jours qui précédèrent son départ, Léon alla chaque matin +passer deux heures avec sa mère, et le reste de son temps il le donna à +Hortense: jamais elle n'avait été plus tendre pour lui; jamais elle ne +l'avait aimé plus passionnément. + +Il devait s'embarquer à Liverpool, et comme Byasson, par un bienheureux +hasard (arrangé il est vrai avec madame Haupois-Daguillon), avait des +affaires qui l'appelaient à Manchester, il avait été convenu qu'il +accompagnerait son jeune ami jusqu'à bord du paquebot. Comme cela on +aurait la certitude que Cara n'était pas du voyage, au moins pour sa +première partie. + +Ce fut donc seulement jusqu'à la gare du Nord que Cara put conduire son +amant, et ce fut dans la voiture qui les avait amenés qu'ils se +séparèrent: que de baisers que d'étreintes, que de promesses, que de +serments! Tu ne m'oublieras pas; tu ne me tromperas pas; tu le jures; +jure encore. Cara était affolée; Léon était plus calme, mais cependant +très-ému, très-attendri. + +Cependant, lorsque la portière de la voiture eut été refermée, et +lorsque Léon eut disparu, Cara se remit assez vite; en rentrant dans son +appartement, elle était tout à fait calme. + +Elle trouva Louise en train d'entasser dans deux grandes malles du linge +et des robes; les malles étaient bientôt pleines. + +--Tu vas les faire porter rue Legendre, dit Cara, puis ce soir tu iras +les reprendre et tu iras les déposer à la gare de l'Ouest, bureau de la +consigne; prenons toutes nos précautions, et si la mère me fait +surveiller, ce qui me paraît probable, elle en sera pour ses frais. Tu +diras à la concierge que je suis malade et que je garde le lit. + +Léon devait s'embarquer le samedi à Liverpool; à midi, madame +Haupois-Daguillon reçut une dépêche de Byasson: + +«Liverpool, 11 heures. + +«Ai quitté Léon sur le _Pacific_. Le vapeur prend la mer, beau temps.» + +Deux heures après, on remit à madame Haupois-Daguillon une lettre qu'un +exprès venait d'apporter: + +«La personne que nous avions mission de surveiller n'était point malade +comme elle le prétendait; elle n'est point chez elle, et nous avons tout +lieu de croire qu'elle est sortie hier soir un peu avant minuit; faut-il +rechercher où elle a pu aller?» + +Avant de répondre, madame Haupois-Daguillon étudia l'indicateur des +chemins de fer pour voir combien de temps au juste il fallait pour aller +de Paris à Liverpool; cet examen la rassura; si Cara était partie le +vendredi soir, un peu avant minuit, elle n'avait pas pu arriver à +Liverpool avant le départ du _Pacific_. + +Alors elle répondit un seul mot à cette lettre: «Cherchez.» + +Ce fut le lundi seulement qu'elle apprit le résultat de cette recherche: +le samedi matin, la personne qu'on avait mission de surveiller s'était +embarquée au Havre sur le _Labrador_, en route pour New-York. + + + + +XXV + + +Les deux vapeurs le _Pacific_ et le _Labrador_ courent à toute vitesse +sur l'Océan; l'un est sorti du canal de Saint-Georges, l'autre de la +Manche; les mêmes eaux les portent, et, dans l'air frais et pur +qu'aucunes souillures terrestres ne ternissent, leurs fumées noires +tracent la ligne qu'ils suivent. + +Sur le pont du _Labrador_ une femme à la toilette élégante, une +Parisienne, Cara, une jumelle de courses à la main, sonde les +profondeurs vaporeuses de l'horizon, et quand passe un officier elle lui +demande, mais sans préciser la question; si tous les vapeurs partis +d'Europe le samedi pour l'Amérique suivent la même route. + +Sur le pont du _Pacific_, Léon regarde aussi la mer, mais il ne cherche +rien à l'horizon; que lui importe que tel navire soit ou ne soit pas en +vue; s'il promène les yeux çà et là, c'est en rêvant mélancoliquement. + +Depuis longtemps il n'avait pas eu une heure de solitude et de liberté; +il avait été si bien pris, si étroitement enveloppé par Cara, qu'il +avait peu à peu cessé de s'appartenir, pour lui appartenir à elle, +n'ayant pas une pensée, une sensation, un sentiment qui lui fussent +propres ou personnels, tous lui étaient suggérés par elle, ou tout au +moins étaient partagés avec elle. On ne se dégage pas facilement d'une +pareille absorption, on ne s'affranchit pas comme on veut d'une pareille +servitude, car ce n'est pas seulement le corps qui se façonne par +l'habitude, l'esprit et le coeur se modifient tout aussi aisément, tout +aussi rapidement, et ce n'est pas du jour au lendemain qu'ils reprennent +leur personnalité: seul sur ce navire il ne sentait en lui qu'un vide +douloureux, une tristesse vague, que l'ennui de la vie à bord et la +monotonie du spectacle de la mer roulant continuellement une longue et +grosse houle rendaient encore plus pesants. À qui parler? L'oreille qui +l'écoutait ordinairement ne pouvait l'entendre, les yeux dans lesquels +il cherchait l'accord de sa pensée ne pouvaient lui répondre. + +Mais peu à peu il se laissa gagner par le charme mélancolique du voyage, +la monotonie même des choses qui l'entouraient le pénétra, la répétition +régulière de ce qui se passait sous ses yeux lui offrit un certain +intérêt, et de nouvelles habitudes vinrent insensiblement remplacer +celles qui avaient été si brusquement rompues par son départ. + +D'ailleurs la vie même du bord avait pris une activité pour l'équipage +et pour les passagers un intérêt qu'elle n'avait pas pendant les +premières journées où l'on s'éloignait de l'Europe; on approchait de +Terre-Neuve, de ce que les marins appellent les bancs, et c'est toujours +le moment critique de la traversée. + +La température s'était refroidie, l'air s'était obscurci, et l'on avait +rencontré de grands icebergs qui, descendant du pôle, s'en venaient +fondre dans les eaux chaudes du _Gulf Stream_; plusieurs fois le vapeur +avait brusquement viré de bord, changeant sa route pour ne pas aller +donner contre ces écueils flottants, s'ouvrir et couler bas. Puis +d'épais brouillards, plus froids que la neige avaient enveloppé le +navire, et jour et nuit le sifflet d'alarme, par des coups stridents, +avait averti les autres navires qui pouvaient se trouver sur son chemin. + +--Coulerons-nous ceux que nous rencontrerons, serons-nous coulés par +eux? + +De pareilles questions discutées avec les officiers qui, dans leurs +caoutchoucs couverts de givre et la barbe prise en glace, arpentent le +pont, sont faites pour distraire l'esprit et susciter l'émotion. + +Quand Léon débarqua à New York, son état moral ne ressemblait en rien à +celui dans lequel il se trouvait lorsqu'il s'était arraché des bras de +Cara à la gare du Nord. + +Si son père et sa mère, si Byasson avaient pu le voir, ils auraient cru +que les espérances du fonctionnaire de la préfecture de police étaient +en train de se réaliser: la puissance de l'accoutumance était +considérablement affaiblie, et il ne faudrait pas bien des journées de +voyage encore sans doute pour qu'elle fût tout à fait détruite. Alors, +que resterait-il de cette liaison? Ne verrait-il pas Cara ce qu'elle +était réellement? + +Avant son départ de Paris il avait été convenu qu'il descendrait au +grand hôtel de la cinquième avenue, et c'était là qu'on devait lui +envoyer des dépêches, s'il était besoin qu'on lui en envoyât; en tout +cas, c'était là qu'on devait lui adresser ses lettres. + +De dépêches, il n'en attendait point; loin de s'aggraver l'état de sa +mère avait dû s'améliorer, et il n'y avait pas à craindre qu'Hortense +fût malade; triste, oui, ennuyée, mais non malade. Ce ne fut donc que +par une sorte d'acquit de conscience qu'il demanda s'il n'y avait pas de +dépêche à son nom. + +Grande fut sa surprise, profonde fut son angoisse lorsqu'on lui en remit +une, et sa main trembla en l'ouvrant: + +«Arriverai par _Labrador_ peu après toi; n'écris à personne, ne +télégraphie pas sans nous être vus. + +«HORTENSE.» + +Il resta stupéfait. + +Que se passait-il? Pourquoi cette dépêche? Pourquoi ce voyage? Pourquoi +ne devait-il pas écrire? Pourquoi ne devait-il pas télégraphier? + +Toutes ces questions se pressaient dans sa tête troublée sans qu'il leur +trouvât une réponse satisfaisante ou raisonnable. + +Cette dépêche, en plus de l'inquiétude qu'elle lui causa, n'eut qu'un +résultat, qui fut de lui imposer le souvenir de Cara; il ne vit plus +qu'elle, il ne pensa plus qu'à elle, il fut à elle comme s'il était +encore à Paris et comme s'il venait de la quitter. + +Pourquoi arrivait-elle? + +Était-elle jalouse? + +Il n'y avait guère que cette explication qui parût sensée, et encore +avait-elle un côté absurde: une femme jalouse n'envoie pas une dépêche à +celui qu'elle soupçonne. + +Il se rendit au bureau de la compagnie transatlantique française pour +savoir quand devait arriver le _Labrador_; on lui répondit que, parti du +Havre le samedi, il était attendu d'un moment à l'autre. + +Ainsi Hortense avait quitté le Havre le jour où lui-même s'embarquait à +Liverpool: c'était là un fait qui rendait ce mystère de plus en plus +inextricable. + +Le mieux était donc d'attendre sans chercher à comprendre ce qui +échappait à des conjectures raisonnables. + +Et, en attendant, il se fit conduire chez le banquier où sa mère lui +avait ouvert un crédit; cela occuperait son temps et calmerait son +impatience, cela le distrairait de voir Wallstreet, le quartier de la +finance. + +Il fit passer sa carte à ce banquier qui, depuis longtemps, était en +relation d'affaires avec la maison Haupois-Daguillon. Celui-ci le reçut +plus que froidement. Alors Léon parla de son crédit. + +Sans répondre, le banquier prit une dépêche dans un tiroir et la lui +présenta; elle était en français et ne contenait que quelques mots: + +«Considérez lettre du 5 courant comme non avenue et ouverture de crédit +annulée. + +«Haupois-Daguillon.» + +C'était marcher de surprise en surprise; mais, si la première était +stupéfiante, celle-là en plus était outrageante. + +C'était sa mère qui annulait, par une dépêche adressée à son banquier +et non à lui-même, le crédit qu'elle lui avait ouvert avant son départ, +gracieusement, généreusement, sans même qu'il le demandât, et d'une +façon beaucoup plus large qu'il ne paraissait nécessaire. + +Évidemment c'était quand sa mère avait appris le départ d'Hortense, +qu'elle avait envoyé une dépêche; mais alors, pourquoi l'avoir adressée +au banquier et non à lui? il y avait là une marque de méfiance qui lui +causa une profonde blessure, aussi cruelle que l'avait été celle faite +par la demande de conseil judiciaire. + +Qu'elle crût qu'il l'avait trompée en se faisant accompagner par +Hortense dans ce voyage, cela il l'admettait et il ne pouvait pas trop +se fâcher de cette absence de confiance; mais qu'elle le supposât +capable de s'approprier indélicatement un argent qu'on lui refusait, +cela malgré ses efforts pour se calmer, l'exaspérait et lui donnait la +fièvre. + +Ce fut dans ces dispositions qu'il attendit que le _Labrador_ arrivé, +mais retenu à la quarantaine, pût débarquer ses passagers. + +Si Hortense ne pouvait pas lui apprendre ce qui avait inspiré la dépêche +au banquier, au moins elle lui expliquerait ce qui avait nécessité son +voyage; il n'aurait plus à aller d'une interrogation à une autre, les +brouillant, les enchevêtrant et n'arrivant à rien. + +De loin il l'aperçut, appuyée sur le bastingage, lui faisant des signes +avec son mouchoir. + +Enfin elle mit le pied sur le pont volant et, se faufilant au milieu des +passagers qui ne se hâtaient point, n'étant attendus par personne, elle +arriva à Léon, et émue, palpitante, elle se jeta dans ses bras. + + + + +XXVI + + +Ils montèrent en voiture pour se rendre à l'hôtel, et aussitôt Léon +voulut interroger Cara. + +Mais, sans répondre, elle le regarda en le pressant dans ses bras: + +--Laisse-moi te regarder, t'embrasser, dit-elle, enfin je suis près de +toi; je te tiens; on ne nous séparera plus; oh! ces douze jours! j'ai +vieilli de dix ans. M'aimes-tu? + +--Tu le demandes? + +--Oui, et il faut que tu le dises, il faut que tu le jures; il faut que +je voie, que je sente que tu n'es pour rien dans ce qui arrive. + +--Mais qu'arrive-t-il? + +--Tu ne le sais pas? + +Disant cela, elle plongea dans ses yeux. + +--Non, continua-t-elle, tu ne le sais pas; ce regard limpide, ces yeux +honnêtes ne peuvent pas mentir; je savais bien que je n'aurais qu'à te +voir pour être rassurée. + +--Mais encore.... + +--On a préparé une terrible machination pour nous séparer. + +--Qui? + +--Tes parents, ta mère: j'en ai la preuve que je t'apporte; quand tu +auras vu, quand tu auras lu, tu comprendras que nous avons été trompés, +dupés. + +Elle le regarda du coin de l'oeil; elle fut surprise de voir qu'il ne +bronchait pas, qu'il ne se révoltait pas,--et cela était un point d'une +importance décisive qu'il écoutât les accusations contre sa mère, sans +même tenter de les arrêter. + +--Que dois-je lire? + +--À l'hôtel; jusque-là laisse-moi tout à la joie de te voir; puisque +nous sommes réunis nous pourrons parler, nous expliquer, car il faut que +nous nous expliquions franchement, loyalement, sans arrière-pensée, et +que nous sachions à quoi nous en tenir, non-seulement pour l'heure +présente, mais pour l'avenir. + +Il voulut insister, elle lui ferma les lèvres avec un baiser. + +--Laisse-moi jouir de ces minutes du retour qui passent trop vite; je +t'ai, je te tiens, je n'écouterai qu'un mot si tu veux bien me le dire: +m'aimes-tu? + +Ils arrivèrent à l'hôtel et alors il voulut la prendre dans ses bras, +mais elle se dégagea et le tint à distance. + +--Maintenant, dit-elle, l'heure des explications décisives a sonné; j'ai +voulu, pendant ce trajet, n'être qu'à la tendresse et à l'amour; +maintenant c'est notre vie qui va se décider. + +De son carnet elle tira un papier plié en quatre et le lui tendit: + +--Lis, dit-elle. + +Il voulut la tenir dans son bras pendant que de l'autre il prenait ce +papier, mais doucement elle recula et se tint debout devant lui, tandis +qu'il restait assis. + +--Je veux te voir, dit-elle, c'est ton regard qui m'apprendra ce que je +dois faire. + +Ayant ouvert ce papier il courut à la signature; mais, après avoir lu le +nom de Rouspineau, il regarda Hortense avec surprise, comme pour lui +dire qu'il jugeait inutile de continuer: + +--Lis, dit-elle d'une voix saccadée, ne vois-tu pas que tu me fais +mourir? + +Il lut: + +«Je soussigné reconnais: 1° que c'est par ordre de madame +Haupois-Daguillon que j'ai fait des démarches pour être payé par M. Léon +Haupois de ce qu'il me doit; 2° que les quatre premiers billets +souscrits par M. Léon Haupois ont été payés à l'échéance par la maison +Haupois-Daguillon et qu'ils n'ont été protestés que pour la forme.» + +Comme il restait immobile, accablé, elle dit: + +--Tu connais l'écriture de Rouspineau, tu connais sa signature, tu ne +les connais que trop par toutes les lettres dont il t'a poursuivi, tu +vois donc que cette reconnaissance est bien écrite par lui. + +Il ne répondit pas. + +--Tu vois aussi quel a été le rôle de Rouspineau, et comment on s'est +servi de lui comme on s'est servi de Brazier pour te forcer à quitter +Paris, où l'on t'a, par toutes ces humiliations, rendu la vie +insupportable. Rouspineau et Brazier, pour gagner leur argent, ont joué +le rôle qui leur était imposé, et ta mère elle-même a joué le sien dans +la comédie de la maladie; enfin, on s'est moqué de toi. + +C'était lentement qu'elle parlait, en le regardant, surtout en attendant +que chaque mot eût produit son effet, de façon à n'arriver que +progressivement à sa conclusion. + +Tout à coup Léon releva la tête, et la regardant en face: + +--As-tu vu ma mère? dit-il. + +--Non. + +--As-tu vu quelqu'un envoyé par elle? + +--Personne. + +--Lui as-tu écrit? + +--Tu es fou. + +Comme elle ne connaissait pas la dépêche envoyée au banquier, elle se +demandait ce que signifiaient ces étranges questions; mais son plan +étant tracé à l'avance, elle ne voulut pas s'en écarter: + +--Ce que tu veux savoir, n'est-ce pas, dit-elle, c'est comment j'ai +appris le rôle joué par Rouspineau en cette affaire. Tout simplement en +l'interrogeant. J'avais, je l'avoue, été bien surprise par les demandes +insolentes de Brazier et de Rouspineau. L'insistance de ces gens à te +poursuivre me paraissait étrange et jusqu'à un certain point +inexplicable. Tu n'es pas la premier fils de famille à qui ils ont prêté +de l'argent: tu étais le premier à qui ils le réclamaient de cette +façon. Le vendredi, veille de ton départ, Rouspineau, depuis longtemps +déjà pressé par moi, se décida à parler. D'aveu en aveu, je lui arrachai +ce que tu viens de lire, et, contre l'engagement que je pris de lui +payer les deux billets que tu dois encore, il consentit à m'écrire ce +papier. Ceci se passait le vendredi soir; tu devais t'embarquer le +samedi matin à Liverpool. Que faire? Il m'était impossible de te +rejoindre; et, d'autre part, je n'osais t'envoyer une dépêche, craignant +qu'elle fût interceptée par ton ami Byasson, qui, tu dois le comprendre +maintenant, ne t'avait accompagné que pour te surveiller et t'expédier +comme un colis, sans crainte de retour. Ah! toutes les précautions +étaient bien prises. Alors je résolus de te rejoindre ici. J'eus le +temps de rentrer chez moi, de faire mes malles à la hâte, avec l'aide de +Louise, et de prendre le train du Havre, qui part à minuit dix minutes. +Arrivée au Havre, j'allai au télégraphe pour t'envoyer ma dépêche, puis +je m'embarquai sur le _Labrador_; et me voici. Dans quelle situation +morale je fis la traversée, tu peux l'imaginer: je voyais tout le monde +conjuré pour te séparer de moi et je me demandais si tu n'étais pas +d'accord avec tes parents. + +--Moi! + +--Cela était absurde et encore plus injuste, j'en conviens, mais toi +aussi tu conviendras qu'il était bien difficile d'admettre que ta mère +qui, tu l'as toujours dit, t'aime et ne veut que ton bonheur, il était +bien difficile d'admettre que ta mère avait pu toute seule machiner un +pareil plan. J'ai quitté Paris décidée, je te l'avoue, à pousser les +choses à l'extrême, pour trancher notre situation dans un sens ou dans +un autre: ou nous nous séparerons franchement, ou je deviens ta femme; +tu as vingt-cinq ans accomplis, tu peux te marier malgré ton père et ta +mère, à la condition de leur faire des sommations; si tu m'aimes comme +je t'aime, si tu comprends que je suis tout pour toi, qu'il n'y a que +près de moi que tu peux trouver de l'affection et de la tendresse, si tu +vois enfin ce qu'est pour toi cette famille qui t'a donné un conseil +judiciaire, qui t'as déshonoré en te livrant aux moqueries des usuriers, +qui s'est jouée de ton bonheur, de ton honneur, dans le seul intérêt de +son argent; si tu comprends tout cela, tu n'hésites pas à me donner ton +nom dont je suis digne par l'amour que je t'ai toujours témoigné; si tu +hésites, retenu par je ne sais quelles lâches considérations mondaines, +je n'hésite pas, moi, à me séparer d'un homme qui n'est pas digne d'être +aimé. + +Elle avait prononcé ce discours, évidemment préparé à l'avance, en +détachant chaque mot, et les yeux dans les yeux de Léon; c'était en +arrivant seulement à son projet de mariage qu'elle avait pressé son +débit, de manière à n'être pas interrompue. Ayant dit ce qu'elle avait à +dire, elle attendit, suivant sur le visage de son amant les divers +mouvements qui l'agitaient, et lisant en lui comme dans un livre. + +Or, ce qu'elle lisait n'était pas pour la satisfaire: tout d'abord la +surprise, puis l'embarras, puis enfin la répulsion. + +Mais elle n'était pas femme à se fâcher et encore moins à se décourager +en voyant l'accueil fait à son projet. + +À vrai dire, elle l'avait prévu cet accueil. Elle connaissait trop bien +Léon pour s'imaginer, alors que dans les longues heures de la traversée +elle préparait ce discours, qu'il allait lui répondre en lui sautant au +cou et en écrivant à un notaire de Paris pour que celui-ci procédât aux +sommations respectueuses. Cette hardiesse de résolution n'était pas dans +le caractère de Léon. Si monté qu'il pût être contre ses parents,--et de +ce côté elle l'avait trouvé dans les dispositions les plus favorables à +ses desseins,--si exaspéré qu'il fût, il avait trop le sentiment de la +famille, il était trop petit garçon, il était trop dominé par le respect +humain pour risquer aussi franchement une déclaration de guerre à +visage découvert. Si elle l'avait cru capable d'un pareil coup de tête, +elle n'aurait pas entrepris ce voyage d'Amérique, et à Paris même elle +se fût fait épouser. Si, malgré ses prévisions, elle avait cependant +parlé de ce mariage précédé de sommations, c'est parce qu'il était dans +ses principes de ne jamais rien négliger de ce qui avait une chance, si +faible qu'elle fût, de réussir. Or, comme il se pouvait que Léon, en se +voyant en butte aux tracasseries de sa famille, entrât dans un accès +d'exaspération qui lui ferait accepter cette idée de mariage, elle avait +cru devoir la mettre en avant, quitte à se replier sur une autre, si +celle-là était repoussée. Et, en conséquence, elle avait préparé cette +autre idée dont la réalisation, pour lui donner des avantages moins +complets que la première, n'en serait pas moins cependant pour elle un +superbe succès qui couronnerait ses efforts. + +L'exaspération ne s'étant pas produite chez Léon au point de l'entraîner +aux dernières extrémités, Cara ne commit point la maladresse de lui +faire une scène de reproches, qui n'aurait abouti à rien de pratique. +Elle était indignée de voir son embarras et son trouble, et c'eût été +avec une véritable jouissance qu'elle lui eût reproché sa lâcheté en +l'accablant de son mépris. Mais on ne fait pas ce qu'on veut en ce +monde, et elle n'avait pas traversé l'Océan pour s'offrir des +jouissances purement platoniques. Plus tard elle se vengerait de ces +hésitations enfantines; pour le moment, elle avait mieux à faire; plus +tard, elle lui dirait ce qu'elle pensait de lui; pour le moment elle ne +devait lui dire que ce qui était utile. + +Jusqu'alors elle avait parlé debout devant Léon en le tenant sous son +regard; mais, si cette position était bonne pour l'observer et le +dominer, elle était mauvaise pour le toucher et dans un mouvement de +trouble passionné lui faire perdre la tête. + +Elle vint donc se placer près de lui sur le canapé où il était assis: + +--Voilà dans quelles dispositions j'ai quitté Paris, dit-elle, décidée à +t'obliger à la rupture ou au mariage, à la rupture si tu étais le +complice de ta famille, ou au mariage si tu en étais la victime. Et ma +résolution était si bien arrêtée que j'ai eu soin de prendre avec moi +tous les papiers nécessaires à ce mariage: tes actes de naissance et de +baptême, ainsi que les miens. Tu vas me dire que ce n'est pas en +quelques minutes qu'on obtient ces actes. Cela est juste, et je ne veux +pas qu'à cet égard il s'élève un doute dans ton esprit: j'avais ces +actes depuis quelque temps déjà, bien avant que ton voyage fût décidé, +les légalisations qui sont sur les actes de naissance en feront foi par +leur date. + +Pourquoi avait-elle levé ces actes bien avant que le voyage de Léon fût +décidé? Ce fut ce qu'elle n'expliqua pas; il suffisait au succès de son +plan que Léon ne pût pas croire qu'elle avait eu le temps de les obtenir +entre le moment où Rouspineau avait parlé et celui où elle était partie, +et la date de la légalisation était une réponse suffisante à cette +question si Léon se la posait. + +Elle continua: + +--Pendant les premiers jours de la traversée, je m'affermis dans ma +résolution: rupture ou mariage; il n'y avait que cela de possible, il +n'y avait que cela de digne. + +--Comment as-tu pu admettre de sang-froid que je te trompais? + +--Remarque que j'étais dans une situation terrible: si je n'admettais +pas que tu me trompais, je devais admettre que c'était ta mère qui te +trompait, et, malgré tout, je n'osais porter une pareille accusation +contre celle qui était ta mère, tant jusqu'à ce jour je m'étais habituée +à la respecter. Enfin je passai quelques jours dans une angoisse +affreuse, malade en plus, horriblement malade par la mer. Pendant ces +jours de douleur, je n'ai pas quitté ma cabine. Cependant, cet état de +maladie et de faiblesse a eu cela de bon qu'il a calmé la fièvre et la +colère qui me dévoraient quand j'ai quitté Paris. Une nuit que tout le +monde dormait dans le navire et que le silence n'était troublé que par +le ronflement de la machine et le gémissement du vent dans la mâture, +j'ai eu une vision. Je dis une vision et non un rêve, car je ne dormais +pas. Écoute-moi sérieusement. + +--Je t'écoute. + +--Sans douter de la réalité de cette vision, malgré ton irréligion. J'ai +vu, j'ai entendu mon ange gardien. Avec tes idées, je sais que cela doit +te paraître insensé; cependant cela est ainsi. Il me parle, et voici ses +paroles: «Tu serais coupable de pousser ton ami à peiner ses parents. +Mais tu serais coupable aussi de persévérer plus longtemps dans la vie +qui est la vôtre.» Puis la vision disparut, et je restai livrée à mes +pensées, m'efforçant de m'expliquer ces paroles qui m'avaient +bouleversée. Le premier avertissement me parut assez facile à +comprendre, il voulait dire que je ne devais pas exiger de toi les +sommations respectueuses à tes parents, qui seraient une si cruelle +blessure pour leur vanité et leur orgueil; donc je devais renoncer à +mon projet de mariage tel que je l'avais arrangé dans ma tête pendant +ces si longues journées. Je ne suis pas femme à désobéir à la volonté de +Dieu; je renonçai donc à ce mariage. + +Elle baissa les yeux comme si elle était profondément émue, mais elle +avait été douée par la nature d'une qualité que l'usage avait +singulièrement perfectionnée, celle de voir sans paraître regarder; elle +remarqua que le visage de Léon, jusqu'alors douloureusement contracté, +se détendit. + +Après un moment donné à l'émotion, elle poursuivit: + +--Le second avertissement était moins clair: comment ne pas persévérer +dans la vie qui était la nôtre? La première idée qu'il s'offrit à mon +esprit fut celle de la rupture: je devais me séparer de toi. S'il +m'avait été cruel de renoncer à ce projet de mariage qui assurait mon +bonheur pour l'éternité, combien plus cruelle encore me fut la pensée de +la séparation! J'avais pu, après bien des combats, abandonner +l'espérance d'être ta femme; mais je ne pouvais pas t'abandonner +toi-même, renoncer à notre amour, à mon bonheur, à la vie. Je me dis +qu'il était impossible que telle fût la volonté de Dieu, et je cherchai +un autre sens à ces paroles. C'est hier seulement que j'ai trouvé, et de +ce moment j'ai abandonné ma cabine, guérie, pour monter sur le pont +comme si j'étais insensible au mal de mer; voilà pourquoi je ne suis pas +trop défaite; ah! si tu avais pu me voir il y a deux ou trois jours, je +n'étais qu'un spectre: comment suis-je? + +Elle resta un moment assez long à le regarder dans les yeux, en face de +lui, et si près, que de son souffle elle lui faisait trembler la barbe. + +Il voulut encore la prendre dans ses bras, mais doucement elle lui +abaissa les mains qu'elle prit dans les siennes et qu'elle embrassa +tendrement. + +--Écoute-moi, dit-elle, je t'en prie, écoute-moi avec toute ton âme, +sans distraction, sans pensée étrangère à ce qui nous occupe, car c'est +ma vie que tu vas décider par un oui ou par un non; écoute-moi. + +Et de nouveau, se penchant en avant, elle lui baisa les mains, mais +cette fois fiévreusement, passionnément. + +--Ce qui m'avait trompé, dit-elle, c'était la pensée que je devais +renoncer à devenir ta femme. Ta femme par un mariage légal avec +consentement de tes parents et publications, oui, à cela je dois +renoncer. Mais ta femme par un mariage religieux, sans consentement de +tes parents, sans publications; ta femme pour toi seul et pour Dieu; +oui, voilà ce que je dois poursuivre, voilà ce que Dieu exige, voilà ce +que je te demande, voilà ce que tu m'accorderas, si tu m'aimes, voilà ce +que je vais exiger de toi et ce qui amènerait notre séparation si tu me +le refusais. Je t'ai demandé de m'écouter tout à l'heure, je te répète +ma prière à tes genoux; avant de parler, avant de répondre, avant de +prononcer le oui ou non qui va décider notre vie à tous deux, notre +bonheur ou notre malheur, comme tu voudras, écoute-moi jusqu'au bout. + +Elle se laissa glisser à terre, et, jetant les bras autour de Léon, elle +resta serrée contre lui, la tête levée, le regardant ardemment: + +--Et ce que je te demande ce n'est rien qu'une marque d'amour, la plus +grande, la plus haute que tu puisses me donner. C'est pourquoi tu me +vois à tes genoux te priant, te suppliant à mains jointes comme si je +m'adressais à Dieu. J'aurais persisté dans ma première idée d'exiger de +toi un vrai mariage, je ne serais pas dans cette position. Je t'aurais +dit simplement ce que je désirais et j'aurais attendu la réponse sans +appuyer ma demande par un mot ou par un geste, car un vrai mariage légal +m'aurait donné des droits que celui que j'implore ne me donnera jamais. +Par un mariage légal je me serais trouvée ta femme aux yeux de la loi, +c'est-à-dire que j'aurais partagé ta fortune, celle que tu recueilleras +un jour dans la succession de tes parents, j'aurais porté ton nom, +j'aurais été ton héritière pour le cas où tu serais mort avant moi. Cela +eût compliqué ma demande de questions d'argent et d'intérêts qui +m'eussent imposé une grande réserve. Dieu merci, cette réserve n'existe +pas maintenant, et je n'ai pas à me renfermer dans une froide dignité. +Je peux te prier, te supplier, faire appel à ta tendresse, à l'amour, à +nos souvenirs de bonheur, sans qu'on puisse m'accuser de calcul et sans +craindre de mêler l'argent au sentiment, car ce mariage purement +religieux, ne me donnera aucuns droits à ta fortune, je ne serai pas ta +femme pour la loi, je ne porterai pas ton nom, pour tous notre union +sera nulle, elle n'existera que pour nous ... et que pour Dieu. Voilà +pourquoi j'insiste, pourquoi je te presse: que m'importe la loi des +hommes, je n'ai souci que de celle de Dieu. + +Ce n'était pas seulement par la parole qu'elle le pressait, c'était +encore par le regard, par la voix, par l'accent, par le geste, se +serrant contre lui, l'enveloppant, l'étreignant, le fascinant: s'il y +avait de l'habileté dans ce qu'elle disait, combien plus encore y en +avait-il dans la façon dont elle le disait: ce discoure eût pu laisser +calme un indifférent, mais ce n'était pas à un indifférent qu'elle +s'adressait, c'était à un homme qui l'aimait, qui était séparé d'elle +depuis quinze jours, qu'elle avait depuis longtemps étudié dans son fort +aussi bien que dans son faible, et qu'elle connaissait comme la pianiste +connaît son clavier. Pendant toute la traversée, elle avait +soigneusement travaillé les airs qu'elle jouerait sur ce clavier, et, +dans ce qu'elle disait, dans ce qu'elle faisait, rien n'était livré aux +hasards dangereux de l'improvisation. + +Que n'eût-elle pas espéré si elle avait pu savoir que celui sur qui elle +exerçait déjà tant de puissance venait d'être frappé au coeur par un +coup qui lui enlevait toute force de résistance! Connaissant la dépêche +au banquier, ce n'eût peut-être pas été le seul mariage religieux +qu'elle eût poursuivi. + +Elle reprit: + +--Pour être sincère, je dois dire que ce n'est pas seulement le repos de +ma conscience que je te demande, c'est encore celui de ma vie entière, +celui de la tienne. Il est bien certain que, par tous les moyens, tes +parents poursuivront notre séparation; le passé nous annonce l'avenir; +ils ne reculeront devant rien. Qui sait s'ils ne réussiront pas? On est +bien fort quand on est prêt à tout. Ce mariage nous défendra contre eux, +et il me donnera la sécurité sans laquelle je ne peux plus vivre. Tu +leur diras la vérité, et alors ils seront bien forcés de renoncer à la +guerre. Qui sait même si ce ne sera pas la paix qui se fera quand ils +auront compris que la guerre est impossible et inutile? Tu leur diras +aussi comment les choses se sont passées, comment je n'ai voulu, comment +je n'ai demandé que le mariage religieux quand je pouvais exiger +l'autre, et cela leur montrera qui je suis; ils apprendront par là à me +connaître et, je l'espère, à m'estimer: Qui sait ce que deviendront +alors leurs sentiments pour moi: nous vois-tu tous réunis? + +Elle se tut pendant quelques secondes voulant laisser à la réflexion le +temps de sonder cet avenir qu'elle n'avait voulu qu'indiquer. + +Puis, après avoir étreint Léon une dernière fois et lui avoir baisé les +mains longuement en les mouillant de ses larmes brûlantes, elle se +releva: + +--J'ai tout dit. À toi maintenant de prononcer. Jamais nous n'avons +traversé une crise plus grave. C'est notre vie ou notre mort que tu vas +choisir. Tu dis oui et je me jette dans tes bras pour y rester à jamais, +n'ayant d'autre souci que de me consacrer à toi tout entière et de te +rendre heureux en t'aimant, en t'adorant comme jamais homme n'a été +adoré. Tu dis non, et je m'éloigne pour ne te revoir jamais, car mon +amour ne résisterait pas au mépris que tu me témoignerais en me refusant +une juste satisfaction qui te coûtera si peu. Réduite aux termes dans +laquelle je la pose, la question que tu as à trancher en ce moment +consiste simplement à savoir si tu m'aimes ou si tu ne m'aimes pas. Tu +m'aimes, je reste; tu ne m'aimes plus, je pars. C'est donc là le mot, le +seul que tu as à dire: je t'aime. Tes lèvres l'ont prononcé bien +souvent, le diront-elles encore, ou ne le diront-elles point? + +Parlant ainsi, elle avait fièvreusement remis son chapeau et son +manteau, puis, à chaque mot, elle avait avancé peu à peu vers la porte +qu'elle touchait. + +Léon l'avait suivie. + +Elle posa la main sur le bouton de la serrure, puis elle plongea ses +yeux dans ceux de son amant. + +Ils restèrent ainsi longtemps; enfin il ouvrit les bras, et elle +s'abattit sur sa poitrine. + +Qu'avait-elle à demander de plus?--Il l'avait retenue. + + + + +XXVII + + +Elle n'était pas femme à s'endormir dans le succès et à attendre +patiemment que Léon fût disposé à réaliser l'engagement tacite qu'elle +avait eu tant de peine à lui arracher. + +Il pouvait réfléchir lorsqu'il serait de sang-froid et revenir alors sur +cet engagement. + +D'autre part il y avait à craindre que ses parents n'intervinssent +auprès de lui, soit en accourant eux-mêmes d'Amérique, soit en faisant +agir un homme d'affaires habile, et qu'ils n'arrivassent ainsi à changer +sa résolution, qui n'était pas assez ferme pour qu'on pût avoir pleine +confiance en elle. + +Dans ces circonstances, le mieux était donc de ne pas perdre une minute +et de faire célébrer aussi promptement que possible le mariage +religieux. + +Elle savait que les mariages de ce genre se font facilement et +rapidement en Amérique, mais elle ignorait en quoi consistaient au juste +cette facilité et cette rapidité. On lui avait dit que l'acte de +naissance et l'acte de baptême étaient les seules pièces qu'on exigeait; +cela était-il vrai? Était-il vrai aussi que les délais entre la demande +et la célébration étaient insignifiants? Elle voulait mieux que des +on-dit plus ou moins vagues; c'était des certitudes qu'il lui fallait. + +Le lendemain matin, alors que Léon était encore au lit, elle sortit +«pour aller remercier le bon Dieu; son absence ne serait que de quelques +minutes, le temps d'aller à l'église la plus voisine, et elle revenait». + +Ce fut en effet à l'église catholique la plus rapprochée qu'elle se fit +conduire; mais, au lieu de remercier le bon Dieu, elle entra à la +sacristie et demanda si elle pouvait parler à un prêtre qui fût Français +ou qui entendît le français. À ces mots, un prêtre qui arrangeait des +surplis dans un tiroir lui répondit avec un accent étranger +très-prononcé qu'il était à sa disposition. + +Il se préparait à entrer dans l'église, croyant qu'il s'agissait d'une +confession, quand elle le retint: elle venait lui demander un conseil +pour un mariage; et alors, dans un coin de la sacristie, elle lui +raconta l'histoire qu'elle avait préparée. + +Elle venait d'arriver à New-York avec son fiancé, et ils étaient pressés +de partir pour l'Ouest; mais avant ils voulaient faire bénir leur union +par l'Église, si toutefois on ne leur imposait pas de trop longs délais; +car si ces délais devaient les retenir à New-York, ils seraient obligés +de se mettre en route avant d'avoir reçu le sacrement du mariage, ce qui +serait une grande douleur pour leurs âmes chrétiennes: elle désirait +donc qu'on abrégeât ces délais autant que possible; elle était disposée +à payer toutes les dispenses nécessaires, et de plus à faire à la +chapelle de la très-sainte Vierge un cadeau proportionné au service +qu'on lui aurait rendu. + +L'entretien fut long et Cara le fit sans cesse revenir sur ce point +décisif qu'il fallait pour leur salut qu'on les mariât avant leur départ +pour l'Ouest. Mais le succès dépassa ses espérances, car le prêtre +consentit à les marier à l'instant même, s'ils avaient les pièces +exigées pour le mariage. Elle crut avoir mal entendu ou que le prêtre +l'avait mal comprise, et elle recommença ses explications. Le prêtre, +après l'avoir patiemment écoutée, lui répéta ce qu'il lui avait déjà +dit. Elle eut peur alors qu'un tel mariage ne fût pas valable; mais le +prêtre lui assura qu'il était au contraire indissoluble. Elle pouvait +donc se présenter avec son fiancé quand elle le voudrait; ce jour même, +le lendemain, et après s'être l'un et l'autre confessés, ils seraient +mariés; ils n'auraient pas besoin d'amener des témoins, on leur en +fournirait: un bedeau et un enfant de choeur rempliraient cet office. + +Tout autre qu'un prêtre lui eût tenu ce langage, elle eût cru qu'on se +moquait d'elle; mais ces paroles étaient évidemment sérieuses; il ne lui +restait donc qu'à profiter de ce qu'elle venait d'apprendre et au plus +vite; elle remercia ce prêtre si complaisant et lui dit qu'elle allait +revenir bientôt avec son fiancé. + +Avant de rentrer à l'hôtel, elle s'arrêta chez un bijoutier et elle +acheta un anneau ainsi qu'une pièce de mariage. + +Arrivée à l'hôtel, elle garda sa voiture, puis rapidement elle monta à +la chambre de Léon; il était en train de s'habiller. + +--Veux-tu mettre une redingote, lui dit-elle. + +--Pourquoi ne veux-tu pas que je garde cette jaquette: je serai plus à +mon aise. + +--Parce que nous allons nous marier, et je ne voudrais pas que tu fusses +en jaquette, cela me serait un mauvais souvenir. + +--Nous marier! s'écria-t-il en riant. + +Mais elle prit ses grands airs, et dignement elle lui raconta ce que le +prêtre de Saint-François venait de lui apprendre: ils étaient attendus; +elle avait promis de revenir avant une demi-heure. + +Tout en parlant, elle changeait de robe et prenait une toilette noire, +simple et sévère. + +--Eh bien? dit-elle. + +--Mais un pareil mariage est absurde, dit Léon, il ne vaut rien. + +--Que t'importe? ne t'inquiète pas de cela; dis-moi que tu reviens sur +ce que tu m'as promis hier, que tu ne veux plus ce que tu as voulu, que +j'ai eu tort d'avoir foi en toi, je comprendrai tout cela; mais ne dis +pas que ce mariage est absurde; s'il l'est, c'est une raison précisément +pour qu'il ne te fasse pas peur, puisqu'il ne t'engagera à rien; s'il ne +l'est pas, ce que j'espère, ce que je crois, pourquoi le refuserais-tu +aujourd'hui quand tu l'as accepté hier? + +Il n'y avait pas à répondre, ou plutôt il y avait trop de choses à +répondre. + +La cérémonie fut bâclée en peu de temps; ils signèrent sur un registre, +un vieux bedeau de quatre-vingts ans et un enfant de choeur de treize +ou quatorze ans signèrent après eux, puis le prêtre qui avait célébré la +messe signa à son tour;--ils étaient mariés. + +Dans un rêve, les événements n'auraient pas marché plus vite. + +Était-ce possible? + +Précisément parce que la validité d'un mariage conclu dans ces +conditions paraissait plus que douteuse à Léon, il voulut faire quelque +chose de positif et de solide pour Hortense. + +Après leur déjeuner, il la fit monter en voiture avec lui, et il dit au +cocher de les conduire dans Broadway à un numéro qu'il lui indiqua. + +--Où allons-nous? demanda-t-elle. + +--Tu vas le voir. + +Ils s'arrêtèrent à la porte d'une Compagnie d'assurances sur la vie, et +là, tout aussi promptement qu'à l'église Léon conclut une assurance en +vertu de laquelle la compagnie s'engageait à payer à madame Hortense +Binoche, sa femme, si elle lui survivait et après son décès la somme de +cinquante mille dollars. + +Quand Léon eut payé la première prime, il montra son portefeuille à +Hortense, il ne lui restait que quelques billets. + +--Voilà toute ma fortune, dit-il assez gaiement. + +Et il lui raconta comment le crédit qui lui avait été ouvert avait été +presque aussitôt supprimé. + +--Ce qui est à la femme, dit-elle, est aussi au mari, nous partagerons, +et comme avec ce que j'ai apporté nous ne sommes pas tout à fait à sec, +nous nous en irons, si tu le veux bien, visiter les grands lacs et le +Canada, cela vaut bien la banale promenade des jeunes mariés en Suisse +ou en Italie. + +Trois jours après le départ de Léon et de Cara, madame Haupois-Daguillon +débarquait à New-York et descendait à l'hôtel que son fils venait de +quitter. + +Elle accourait ayant tout quitté, tout bravé pour le sauver, mais elle +arrivait trop tard: parti pour l'Ouest, où? on n'en savait rien, pour +l'Ouest avec milady. Il n'y avait pas à le chercher, ni à courir après +lui. Où le trouver? et d'ailleurs comment l'arracher à cette femme? + +Cependant ce voyage de madame Haupois-Daguillon ne fut pas complétement +inutile; grâce au consul, pour qui elle avait une lettre de +recommandation, grâce à un homme d'affaires actif et intelligent avec +qui on la mit en relations, elle apprit, avant de se rembarquer pour +l'Europe, que Léon s'était marié à l'église Saint-François devant l'abbé +O'Connor, avec la demoiselle Hortense Binoche. + +Marié! Lui, son fils! + +Marié avec cette femme, une fille! + +Léon et Cara employèrent trois mois à visiter la région des grands lacs +et à descendre le Saint-Laurent; c'était un vrai voyage de noces; jamais +on n'avait vu jeunes mariés plus tendres; cependant il y avait des +heures où le mari paraissait sombre et préoccupé; quant à la femme, elle +était radieuse, tout lui plaisait, la séduisait, l'enchantait. + +Enfin ils s'embarquèrent à Québec pour Glasgow, et ce fut seulement +après une promenade en Écosse, non moins sentimentale que celle du +Canada, qu'il rentrèrent à Paris. + +Une surprise,--cruelle pour Cara,--les y attendait; le concierge de la +rue Auber remit à Léon toute une liasse de papiers timbrés. + +De la lecture de ces assignations, il résultait que M. et madame +Haupois-Daguillon demandaient au tribunal de la Seine la nullité d'un +prétendu mariage conclu par leur fils, Léon Haupois-Daguillon, avec une +demoiselle Hortense Binoche, devant un prêtre de l'église de +Saint-François, à New-York (États-Unis), lequel mariage n'avait été +précédé d'aucune publication, et avait été fait sans le consentement des +père et mère du marié; qu'aux termes de l'article 182 du Code civil, le +mariage ainsi contracté était nul, et qu'il importait aux demandeurs de +ne pas laisser écouler le délai prévu par l'article 183 du même Code +pour porter leur action en nullité devant la justice. + +Faisant un rouleau de toutes ces paperasses, Léon les porta +immédiatement chez Nicolas pour savoir ce qu'il devait faire; l'avis de +l'avocat fut qu'il n'y avait absolument rien à faire et qu'il était +inutile de se défendre, attendu qu'il n'y avait pas un tribunal en +France qui ne prononcerait la nullité d'un mariage conclu dans de +semblables conditions: une seule chose était possible, c'était +d'adresser des sommations respectueuses aux parents et, après les délais +légaux et les formalités en usage, de précéder à un nouveau mariage. + +--Il n'y a que cela de pratique, dit Nicolas, et c'est le conseil que je +vous donne si toutefois vous voulez de nouveau et toujours vous marier. + +Comme Léon s'en revenait rue Auber et passait sur la place de la +Madeleine, il aperçut une dame en grand deuil qui traversait le +boulevard comme pour entrer à l'église; cette dame ressemblait d'une +façon frappante à sa mère: même tournure, même taille, même démarche, +c'était à croire que c'était elle. + +Mais cette pensée ne se fut pas plus tôt présentée à son esprit qu'il la +chassa: cela n'était pas possible, c'était sa vision intérieure qu'il +voyait; sa mère n'était pas en deuil. + +De qui serait-elle en deuil? + +Il regarda plus attentivement; une voiture ayant barré le passage à +cette dame, celle-ci s'arrêta et tourna à demi la tête du côté de Léon. + +C'était-elle! le doute n'était pas possible, c'était bien elle; mais +alors que signifiait ce deuil? + +Instinctivement et sans réfléchir il traversa le boulevard en courant. + +Quand il rejoignit madame Haupois-Daguillon, elle atteignait les +premières marches de l'escalier. + +--Mère? s'écria-t-il d'une voix étouffée. + +Elle se retourna et en l'apercevant tout près d'elle elle recula. + +--En deuil, dit-il, tu es en deuil, de qui? + +Elle le regarda un moment. + +--De mon fils, dit-elle. + +Et elle continua de gravir l'escalier sans se retourner, le laissant +écrasé, suffoqué. + + +FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE. + + + + +TROISIÈME PARTIE + + + + +I + + +Le théâtre de l'Opéra annonçait _Hamlet_, pour les débuts de +mademoiselle Harol, dans le rôle d'Ophélie. + +C'était la première fois que Paris entendait ce nom, qui, disaient les +journaux de théâtres, était celui d'une jeune chanteuse, Française +d'origine, mais dont la réputation s'était faite en Italie à la Scala, à +la Fenice, à la Pergola. Quelques articles avaient parlé des succès +qu'elle avait obtenus sur ces scènes, mais Paris a autre chose à faire +que de s'occuper de ce qui se passe à l'étranger, et toute réputation +qu'il n'a pas consacrée, il s'imagine qu'il a ce droit, n'existe pas +pour lui. + +Faite simplement, modestement et sans réclames tapageuses, l'annonce de +ce début n'avait pas produit une bien vive curiosité dans le public: +aussi, lorsque le rideau se leva, la salle n'était-elle pas celle d'une +représentation extraordinaire; trois ou quatre critiques tout au plus +avaient daigné se déranger, parce qu'on leur avait fait un service et +surtout parce qu'ils n'avaient pas à employer mieux leur soirée +ailleurs; il y avait des trous dans les loges et plus d'un fauteuil +d'orchestre était vide. + +Au milieu du premier tableau, Byasson vint occuper un de ces fauteuils: +il n'y avait pas de première représentation ce soir-là, et, ne sachant +que faire, il était venu à l'Opéra plutôt pour ne pas se coucher trop +tôt que pour voir mademoiselle Harol qu'il ne connaissait pas et dont il +n'avait pas souci; ce n'était pas une de ces débutantes qui, par le +bruit dont elles ont soin de s'entourer, forcent l'attention. + +Hamlet, en scène, exhalait ses plaintes sur l'inconstance et la +fragilité des femmes, Byasson essuya les verres de sa lorgnette et se +mit à examiner la salle, allant de loge en loge. + +Il était absorbé dans cet examen et il tournait le dos à la scène +lorsque, brusquement, il changea de position et braqua sa lorgnette sur +le théâtre: une voix qu'il avait déjà entendue venait de réciter les +premiers mots du rôle d'Ophélie: + + Hélas! votre âme, en proie + A d'éternels regrets, condamne votre joie! + Et le roi, m'a-t-on dit, a reçu vos adieux! + +Ce n'était pas seulement cette vois qu'il avait déjà entendue; celle qui +chantait, il l'avait déjà vue aussi! + +Madeleine! + +Et, n'écoutant plus, il regarda; mais l'éclairage de la rampe change les +traits; d'autre part, le blanc, le rouge et tous les ajustements de +théâtre substituent si bien le faux au vrai, qu'il resta assez longtemps +la lorgnette braquée sans savoir à quoi s'en tenir. + +Il avait si souvent pensé à Madeleine qu'il devait être en ce moment le +jouet d'une illusion: il voyait Madeleine parce que Madeleine occupait +son esprit. + +Cependant la ressemblance était véritablement merveilleuse: c'était +elle, c'était sa tête ovale, son nez droit, ses yeux bleus, ses cheveux +blonds, sa figure douce et pensive. + +Mais n'était-ce point Ophélie qui précisément ressemblait à Madeleine? +quoi d'étonnant à cela; le type de la beauté de Madeleine n'était-il pas +celui de la beauté blonde, vaporeuse et poétique? + +Le duo avec Hamlet venait de s'achever et les applaudissements +éclataient dans toute la salle s'adressant non-seulement à Hamlet, mais +encore, mais surtout à Ophélie: en quelques minutes, le public, +indifférent pour elle, avait été gagné et charmé. + +Byasson avait été trop occupé à regarder mademoiselle Harol pour avoir +pu la bien écouter. Cependant il lui avait semblé que la voix était +belle et puissante; elle remplissait sans effort la vaste salle de +l'opéra, et la voix de Madeleine, au temps où il l'avait entendue, était +loin d'avoir cette étendue et cette sûreté. + +Il est vrai que, depuis cette époque, c'est-à-dire depuis plus de trois +ans, cette voix avait pu se développer par le travail. + +Mais où Madeleine, si c'était Madeleine, avait-elle pu travailler? + +On disait que cette jeune chanteuse arrivait d'Italie; après avoir +quitté la maison de son oncle, c'était donc en Italie que Madeleine +avait été: cela expliquait que les recherches entreprises à Paris et à +Rouen pour la retrouver n'eussent pas abouti. + +C'était donc la passion du théâtre qui l'avait fait abandonner la maison +de sans oncle. + +Alors tout s'expliquait, jamais M. et madame Haupois-Daguillon +n'eussent permis à leur nièce de se faire comédienne: en se sauvant, +elle avait obéi à une irrésistible vocation. + +Et Byasson, qui avait toujours eu pour elle une affection très-vive et +très-tendre, fut heureux de trouver cette raison pour justifier cette +fuite et aussi son silence depuis lors: il avait toujours soutenu +qu'elle disait vrai dans sa lettre d'adieu, en parlant du devoir qu'elle +voulait accomplir, il était fier de voir qu'il ne s'était pas trompé +dans la bonne opinion qu'il avait d'elle. + +C'était pendant la cavatine de Laërte et le choeur des officiers qu'il +réfléchissait ainsi; aussitôt qu'il put quitter sa place sans troubler +ses voisins, il se hâta de sortir. Il ne pouvait pas rester dans +l'incertitude plus longtemps; il fallait qu'il sût. + +Et il se dirigea vers l'entrée des artistes; mais, après avoir fait +quelques pas, il s'arrêta, retenu par une réflexion qui venait de +traverser son esprit. + +Pour que Madeleine sauvât Léon, il fallait qu'elle fût toujours +Madeleine, la Madeleine d'autrefois. + +Qui pouvait dire ce qui s'était passé? qu'était devenue l'honnête et +pure jeune fille après trois années de vie théâtrale, seule, sans +affection, sans appui autour d'elle? + +Avant de voir Madeleine, avant de tenter une démarche auprès d'elle, il +importait donc de savoir quelle femme il trouverait. + +Il revint sur ses pas, décidé à rentrer dans la salle et chercher +quelqu'un, un journaliste ou un homme de théâtre, qui pût lui donner ces +renseignements. + +Comme il traversait le vestibule, il aperçut justement un jeune musicien +qui, faisant partie de l'administration de l'Opéra, devait être en +situation mieux que personne de l'éclairer; il alla à lui. + +--Eh bien, dit celui-ci avec une figure joyeuse, comment trouvez-vous +notre nouvelle chanteuse? + +--Charmante. + +--C'est le mot qui est dans toutes les bouches. Pour mon compte, je n'ai +jamais douté de son succès, mais j'avoue qu'il dépasse ce que je j'avais +espéré. Ce que c'est que la beauté et le charme. Voici une jeune femme +qui certainement a une excellente voix dont elle sait se servir; +croyez-vous qu'elle eût fait la conquête du public avec cette rapidité, +si elle n'avait pas eu ces beaux yeux doux. + +--Elle vient d'Italie? demanda Byasson en passant son bras sous celui de +son jeune ami et en l'accaparant. + +--Oui, mais c'est une Française, d'Orléans je crois. Elle est élève de +Lozès, ce qui est bien étonnant, car l'animal n'a jamais formé une femme +de talent; mais elle a travaillé aussi en Italie, où elle a débuté avec +assez de succès pour qu'on m'ait envoyé la chercher. Elle a pour cornac +un vieux sapajou d'Italien appelé Sciazziga, qui est bien l'être le plus +insupportable de la création: avare, mendiant, pleurard. Elle vit avec +lui. + +Byasson ne put retenir un mouvement qui fit trembler son bras. + +--Oh! en tout bien tout honneur; si vous connaissiez le Sciazziga, +l'idée que vous avez eue ne vous serait pas venue. J'ai voulu dire +qu'elle vivait chez lui, sous sa garde, et je vous assure qu'elle est +bien gardée, car elle est et elle sera la fortune de ce vieux chenapan +qui l'exploite. Au reste, elle se tient bien, et l'on voit tout de suite +qu'elle a été élevée. Je n'ai pas entendu la moindre médisance sur son +compte, et cela prouve bien évidemment qu'il n'y a rien à dire, car sa +vie a été passée au crible, soyez-en sûr. Mais rentrons, le deuxième +acte va commencer, et vous savez qu'elle paraît tout de suite; je vous +recommande son air: «Adieu, ayez foi!» + +Byasson ne se laissa pas dérouter par le mot «Orléans»; se tenant bien, +élevée, honnête, c'était Madeleine; ce ne pouvait être qu'elle; Orléans +ne devait être qu'une tromperie pour dérouter les recherches; il n'était +pas plus vrai que ne l'était le nom de Harol. + +Ah! la chère et charmante fille! elle était restée la Madeleine +d'autrefois; elle pouvait donc sauver Léon et l'arracher des mains de +Cara. + +Cette pensée empêcha Byasson de bien écouter l'air d'Ophélie; mais les +applaudissements lui apprirent comment il avait été chanté; c'était un +triomphe. + +À l'entr'acte suivant Byasson ne résista plus à l'envie d'aller voir +Madeleine, car c'était bien, ce ne pouvait être que Madeleine; sans +doute le moment n'était guère favorable à une visite, et la pauvre +petite devait être toute à l'émotion de son début, mais il ne lui dirait +qu'un mot. + +La façon dont il affranchit sa carte lui fit trouver quelqu'un pour la +porter sans retard. + +Il n'attendit pas longtemps la réponse: un petit homme gros, gras, +souriant, suant, soufflant, demanda d'une voix haletante où était M. +Byasson. + +Celui-ci s'avança, croyant qu'on allait le conduire près de Madeleine. + +--_Z'est_ donc vous qui désirez voir la signora, dit le petit homme, +_z'est oune_ impossibilité en ce moment, nous n'avons pas _oune +minoute_. Vous _comprénez_, pas _oune minoute_. Désolation; _zé souis +zargé dé_ vous _lé_ dire _dé_ la part _dé_ la signora, _ma_ demain elle +vous _récévra_ avec satisfaction, _roue_ Châteaudun _noumero +quarante-huit_, si vous _lé_ voulez bien. _Escousez, ze souis_ obligé +_dé_ vous _qouitter_; vous savez _lé_ jour _d'oun débout_, pas _oune +minoute_ à soi. + +C'était-là assurément le vieux sapajou nommé Sciazziga dont on avait +parlé à Byasson, l'entrepreneur de Madeleine. + +Il s'éloigna rapidement, courant, soufflant; s'il avait _débouté_ +lui-même, il n'aurait certes pas été plus affairé, plus ému; mais, en +réalité, n'était-ce pas pour lui que Madeleine débutait? + + + + +II + + +Le lendemain matin, après avoir lu trois ou quatre journaux qui tous +étaient unanimes pour constater le grand, l'éclatant succès obtenu la +veille à l'Opéra par mademoiselle Harol dans le rôle d'Ophélie, Byasson +se rendit rue Royale pour voir M. et madame Haupois-Daguillon. + +Dans ses vêtements de deuil, madame Haupois-Daguillon était déjà au +travail penchée sur ses livres, et M. Haupois, qui venait d'arriver, +parcourait les journaux du matin. + +--J'ai du nouveau à vous annoncer, dit-il à ses amis, en leur serrant +la main joyeusement. + +--Nous aussi, dit M. Haupois, nous avons reçu une bonne nouvelle, et +j'allais aller chez vous tout à l'heure pour vous la communiquer. +L'homme que nous avons chargé de surveiller Cara est venu nous apprendre +hier soir qu'il avait la certitude que Léon était trompé. Il paraît que +cette coquine n'a pu jouer son rôle plus longtemps. Après s'être imposé +la sagesse pour arriver à ses fins, elle a trouvé que le carême était +trop long, et elle est retournée à son carnaval. Elle va une fois par +semaine chez Salzondo, et ce n'est pas probablement pour friser les +perruques de celui-ci. De plus, elle s'est engouée d'un caprice pour +Otto, le gymnaste du Cirque, et elle a si pleine confiance dans la +solidité du bandeau qu'elle a mis sur les yeux de Léon que c'est à peine +si elle prend des précautions pour lui cacher cette double intrigue. + +--De qui est cette réflexion, demanda Byasson, de vous ou de votre +homme? + +--De notre homme. Celui-ci n'a pas encore entre les mains des preuves +matérielles de ce qu'il a découvert, mais il espère les avoir bientôt, +et alors nous serons sauvés. Lorsque Léon aura ces preuves sous les +yeux, lorsqu'il aura vu, ce qui s'appelle vu, de ses propres yeux vu, il +connaîtra cette femme et comprendra comment il a été abusé, entraîné, +comment on le trompe, l'on se moque de lui et il n'hésitera pas à se +réunir à nous pour demander à la cour la confirmation du jugement qui +déclare nul son prétendu mariage; de même il se réunira à nous encore +pour poursuivre à Rome l'annulation du mariage religieux. Vous voyez +bien que j'ai eu raison de toujours soutenir que ce moyen était le seul +bon pour réussir. Est-ce qu'une femme pareille ne devait pas un jour ou +l'autre retourner à son ruisseau? cela était logique, cela était fatal, +il n'y avait qu'à attendre ce jour. + +--Je n'ai jamais prétendu que Cara ne retournerait pas à son ruisseau, +répliqua Byasson, j'aurais plutôt cru qu'elle n'en sortirait pas. Ce que +vous m'apprenez ne me surprend pas. + +--Si cela ne vous surprend pas, d'autre part cela ne paraît pas vous +causer la même satisfaction qu'à nous. + +--C'est que je ne puis pas partager vos espérances. + +--Mon cher, vous avez toujours été trop pessimiste, dit M. Haupois avec +humeur. + +--Et vous, mon cher, vous avez toujours été trop optimiste. + +--Les situations n'étaient pas les mêmes, dit madame Haupois-Daguillon. + +--Cela est parfaitement juste, répondit Byasson, et si je rappelle que +j'ai cru ce mariage possible et même imminent quand vous ne vouliez pas +l'admettre, c'est seulement pour dire que je ne me suis pas toujours +trompé. Eh bien, dans le cas présent, je crois que je ne me trompe pas +encore en disant que ces preuves matérielles qu'on vous promet, on ne +les obtiendra probablement pas, attendu que Cara ne sera pas assez +maladroite pour donner des preuves contre elle, ce qui s'appelle des +preuves vraies, et que si elle a des amants, ce que je suis disposé à +croire, c'est dans des conditions où elle peut nier toutes les +accusations de façon à abuser Léon, la seule chose importante pour elle. +Eussiez-vous ces preuves, je ne crois pas encore qu'elles +convainquissent Léon, qui est trop complétement aveuglé pour voir clair +en plein midi, si vous lui mettez ces preuves sous les yeux sans +certaines préparations. Enfin, je ne crois pas qu'il se réunisse à vous +pour demander devant la cour la nullité de son mariage, pas plus que +celle de son mariage religieux. Pour son mariage civil, cela n'a pas +d'importance, la cour prononcera cette nullité, avec ou contre lui, +comme le tribunal de première instance l'a prononcée. Mais, pour le +mariage religieux, la situation est bien différente; jamais la cour de +Rome ne prononcera cette nullité si Léon lui-même ne la demande pas, et, +s'il la demande, il n'est même pas du tout certain que vous l'obteniez. +Vous voyez donc que vos preuves ne produiront pas les résultats que vous +espérez, et j'ai la conviction que, lors même qu'elles seraient +éclatantes, Léon n'en poursuivrait pas moins ses sommations +respectueuses, tant il est incapable de volonté entre les mains de Cara; +n'oubliez pas que vous allez recevoir le troisième acte, et qu'un mois +après il pourra se marier, à Paris, malgré vous, et légitimement. + +Pendant que Byasson parlait, M. Haupois-Daguillon se promenait en long +et en large avec tous les signes de l'impatience et de la colère; pour +madame Haupois, elle écoutait attentivement, examinant Byasson. + +Comme son mari allait répondre, elle lui coupa la parole. + +--Mon cher monsieur Byasson, dit-elle, vous ne nous parleriez pas ainsi +si vous n'aviez pas un autre moyen à nous proposer; vous auriez pitié de +nos angoisses; vous aviez dit que vous aviez du nouveau à nous annoncer; +qu'est-ce? je vous en prie, parlez. + +--Madeleine est à Paris. Je l'ai vue hier, et c'est par Madeleine seule +que Léon peut être arraché des mains de Cara, une femme seule sera assez +forte pour délier ce qu'une femme a lié; une influence salutaire +détruira l'influence néfaste. + +--Léon n'aime plus Madeleine, puisqu'il a épousé cette coquine. + +--Léon n'a aimé Cara que parce qu'il aimait Madeleine; il a demandé à +l'une de lui faire oublier l'autre; après une longue séparation, sans +avoir jamais entendu parler de Madeleine, sans savoir même si elle +vivait encore, il a pu se laisser séduire par Cara; mais le jour où +Madeleine voudra reprendre son influence sur lui, elle la reprendra; +j'ai pour garant de ce que je vous dis les paroles mêmes de Léon, quand +il m'a affirmé qu'il n'avait pris une maîtresse que pour se consoler, +mais qu'il n'oublierait jamais celle qu'il avait aimée, celle qu'il +aimait toujours. + +M. Haupois laissa échapper un geste de mécontentement. + +--Où avez-vous vu Madeleine? demanda vivement madame Haupois. + +Byasson aurait voulu ne pas répondre tout de suite à cette question, et +c'était avec intention qu'il avait tout d'abord insisté sur l'influence +décisive que Madeleine pouvait exercer, et aussi sur les sentiments que +Léon éprouvait pour sa cousine. + +Mais, devant l'interpellation de madame Haupois, il eût été maladroit de +vouloir s'échapper, et mieux valait encore aborder de front la +difficulté. + +--Vous avez, dit-il, cherché toutes sortes d'explications au départ de +Madeleine, il n'y en avait qu'une: Madeleine était née artiste, elle +voulait être artiste. C'est pour cela qu'elle a quitté votre maison; +c'est pour se faire chanteuse; elle a débuté hier à l'Opéra avec un +succès que les journaux sont unanimes ce matin à constater: une grande +artiste nous est née. + +--Comédienne! + +--Je sais tout ce que vous pourrez dire, mais je vous répondrai que +Madeleine est devenue chanteuse comme Léon est devenu le mari de Cara: +chacun se console comme il peut; l'un demande sa consolation à une +femme, l'autre au travail et à l'art. Enfin Madeleine est chanteuse, et +je l'ai retrouvée hier à l'Opéra chantant Ophélie avec le succès que je +viens de vous dire. En la reconnaissant, car c'est en la voyant sur la +scène que je l'ai reconnue, ma première pensée a été d'aller à elle pour +lui demander si elle voulait sauver Léon. Heureusement je me suis arrêté +en chemin. D'abord il était sage de s'assurer si Madeleine était +toujours Madeleine, et cette assurance, on me l'a donnée telle que je la +pouvais désirer. Puis il était sage aussi de savoir si vous étiez +disposés à accepter son concours et à le payer du prix qu'il mérite au +cas où elle vous rendrait votre fils. C'est ce que je viens vous +demander, avant de voir Madeleine, que je vais aller trouver en sortant +d'ici. Si Madeleine vous rend Léon, puis-je, en votre nom, prendre +l'engagement que vous consentirez à son mariage avec votre fils; puis-je +loyalement lui demander ce concours sans lequel vous n'arriverez à rien +de pratique et qui seul peut empêcher Léon de persister dans la voie où +Cara le pousse? + +--Mais, cher ami ... s'écria M. Haupois évidemment suffoqué. + +Une fois encore la mère coupa la parole au père, la femme au mari: + +--Qui vous dit que Madeleine a éprouvé pour Léon les sentiments que vous +croyez? Si cela a été, qui vous dit que cela est encore? + +--Rien, vous avez raison; j'ai toujours cru que Madeleine avait pour +Léon autre chose que l'affection d'une cousine; j'ai cru aussi qu'elle +avait quitté votre maison parce qu'elle ne voulait pas s'abandonner à un +sentiment qu'elle savait n'être jamais approuvé par vous; enfin je crois +que si, dans la carrière qu'elle a embrassée, elle a pu rester honnête +comme on me l'a dit, c'est parce qu'elle a été gardée par ce sentiment. +Il est certain que je puis me tromper, je le reconnais. Mais il est +certain aussi que si, contrairement à mon espérance, ce sentiment +n'existe, pas, et que si d'autre part vous n'acceptez pas Madeleine pour +votre belle-fille, Léon, avant deux mois, sera marié avec Cara par un +mariage que ni les tribunaux civils, ni les tribunaux ecclésiastiques ne +pourront rompre. La question présentement se réduit à ceci: Qui +préférez-vous pour belle-fille de Cara ou de Madeleine? Décidez. +Maintenant laissez-moi vous répéter encore ce que je vous ai déjà dit. +Léon ne consentira à voir les preuves dont vous attendez merveille que +si Madeleine lui ôte le bandeau que Cara lui a mis sur les yeux. Essayez +de vous servir de ces preuves avec un aveugle, et vous hâterez son +mariage. Ce ne sera pas Cara qu'il accusera, ce sera vous. Je ne suis +pas un grand maître dans les choses du coeur, cependant j'ai vu des gens +possédés par la passion, et de ce que j'ai vu est résultée pour moi la +conviction que, quand une femme est parvenue à mettre des verres roses +aux lunettes de l'homme qui l'aime, il n'y a qu'une autre femme qui peut +changer ces verres, celle-là les remplace avec une extrême facilité, et +de ce jour ce qui était rose devient noir pour lui, c'est d'un autre +côté qu'il voit rose. Je vous ai dit ce que ma conscience m'inspirait. +Je vous adjure en cette affaire de ne voir que l'intérêt de votre fils +et son avenir: n'oubliez pas que vous ne trouverez pas facilement une +jeune fille qui voudra accepter pour mari l'homme veuf de mademoiselle +Hortense Binoche, dite Cara, laquelle ne sera pas morte. + +--Je verrai Madeleine ... dit M. Haupois. + +Mais madame Haupois intervint de nouveau. + +--Nous ne sommes pas en mesure de lever haut la tête; pour moi je suis +accablée; voyez Madeleine, mon cher Byasson, et dites-lui de ma part, de +notre part, que nous n'aurons rien à refuser à celle qui nous aura rendu +notre fils..., si elle est digne de lui. + + + + +III + + +Pour qui connaissait comme Byasson l'orgueil de M. et de madame +Haupois-Daguillon, c'était un point capital d'avoir obtenu qu'ils +accepteraient Madeleine pour belle-fille si celle-ci leur rendait leur +fils; il s'était attendu à des luttes; et celle qu'il avait dû soutenir +avait été beaucoup moins vive qu'il n'avait craint quand l'idée lui +était venue de faire intervenir Madeleine pour l'opposer à Cara. + +Cependant, pour avoir réussi de ce côté, tout n'était pas dit: +maintenant il fallait voir ce que Madeleine répondrait; accepterait-elle +le rôle qu'il lui destinait? Aimait-elle Léon? Voudrait-elle pour mari +d'un homme qui avait pris Cara pour femme? Enfin consentirait-elle à +abandonner le théâtre? + +Toutes ces questions se pressaient dans son esprit pendant qu'il se +rendait de la rue Royale à la rue de Châteaudun, et il était obligé de +reconnaître qu'elles étaient graves, très-graves. + +Au _nouméro qouarante-houit_, comme disait Sciazziga, le concierge à qui +il s'adressa pour demander mademoiselle Harol lui répondit de monter au +troisième étage; là, une femme de chambre à l'air discret et honnête lui +ouvrit la porte et l'introduisit dans un petit salon très-convenable, +qui n'avait que le défaut d'être beaucoup trop encombré; en le meublant, +Sciazziga, qui avait fait pendant son absence gérer sa maison de +commerce, avait profité de cette occasion pour vendre très-cher à son +élève une quantité de meubles dont celle-ci n'avait aucun besoin. + +Byasson n'eut pas longtemps à attendre: presque aussitôt Madeleine parut +et vint à lui les deux mains tendues: + +--Cher monsieur Byasson, dit-elle de sa belle voix harmonieuse et +tendre, combien je suis heureuse de vous voir et que je vous remercie de +m'avoir fait passer votre carte hier! me pardonnez-vous ma réponse? + +--Ce serait moi, ma chère enfant, qui devrait vous demander si vous me +pardonnez ma visite. + +--J'étais si émue que je n'ai pu ajouter à cette émotion celle que +votre visite m'aurait donnée; j'avais besoin de calme, il me fallait +aller jusqu'au bout sans défaillance, et j'avais peur de moi; c'est +chose si terrible de paraître devant ce public indifférent qui, en +quelques minutes, peut vous condamner à une mort honteuse; mais ne +parlons pas de cela. + +--Votre triomphe a été splendide. + +--J'ai été heureuse. Mais dites-moi, je vous prie, comment se porte mon +oncle, comment se porte ma tante? + +--Ils vont bien, quoique depuis votre départ ils aient été cruellement +éprouvés; quand vous les verrez, vous les trouverez bien vieillis; votre +oncle n'est plus le vieux beau qui montait si fièrement les +Champs-Élysées, et votre tante n'a plus son activité d'autrefois; mais +vous ne me demandez pas de nouvelles de Léon? + +Parlant ainsi, il l'avait regardée en face; il vit qu'elle pâlissait. + +--J'ai lu les journaux, dit-elle en baissant les yeux. + +--Ah! vous savez? + +--Je sais ce que les journaux ont rapporté de ce procès, qui, je le +comprends, a dû causer de terribles chagrins à mon oncle et à ma tante. +Et lui ... je veux dire Léon, comment a-t-il supporté cette crise? + +--Nous n'avons pas vu Léon depuis longtemps; il a rompu toutes relations +avec nous, et ses amis ont rompu toutes relations avec lui. + +--Ah! pauvre Léon! + +--Que n'entend-il cette parole de sympathie! elle lui serait douce. + +--Il est malheureux? + +--Très-malheureux, le plus malheureux homme du monde. + +--Mon Dieu! + +De nouveau il la regarda, elle paraissait profondément émue et troublée, +et cependant elle n'était plus une enfant qui s'abandonne sans +résistance à ses impressions; de grands changements s'était faits en +elle, elle avait pris de l'assurance dans le regard, de la liberté et de +l'aisance dans ses attitudes, sa voix avait de la fermeté, son geste de +l'ampleur, la jeune fille était devenue une jeune femme. + +--Mon enfant, dit Byasson en lui prenant la main, je vais être sincère +avec vous et tout vous apprendre: Léon est tombé sous l'influence d'une +femme indigne de lui, et comme il est tendre, comme il est bon, comme le +bonheur pour lui consiste à rendre heureux ceux qu'il aime, il a été +promptement dominé, sa volonté a été annihilée, et si complétement, que +dans une heure de folie, n'ayant personne auprès de lui, seul en +Amérique, il s'est laissé marier à cette femme. Comment cette folie +a-t-elle été provoquée? c'est là le point intéressant, et je vous +demande, mon enfant, de m'écouter avec la confiance que vous accorderiez +à votre père, si vous l'aviez encore, comme un ami dévoué, qui a +toujours eu pour vous une ardente sympathie et qui vous aime de tout son +coeur. + +Sans répondre, elle lui serra la main dans une étreinte émue. + +--C'est non-seulement de Léon que je dois parler, c'est encore de vous, +c'est non-seulement de ses sentiments, c'est encore des vôtres. Le sujet +est difficile, délicat, soyez indulgente, soyez patiente. Léon n'a pas +pu vous voir sans vous aimer.... + +--Oh! monsieur Byasson! s'écria-t-elle on détournant la tête. + +--Je vous ai demandé toute votre confiance et toute votre indulgence; +laissez-moi aller jusqu'au bout; il s'agit du bonheur, de l'honneur de +Léon, de la vie de votre oncle et de votre tante. Lorsque Léon est +revenu de Saint-Aubin avec vous, il s'est franchement ouvert à son père +et à sa mère en leur disant qu'il désirait vous prendre pour femme. M. +et madame Haupois-Daguillon ont refusé leur consentement à ce mariage, +par cette seule raison que vous n'aviez pas une qualité qui, pour eux, à +cette époque, passait avant toutes les autres, la fortune. On a envoyé +Léon en Espagne, et en son absence, à son insu, on a voulu vous faire +épouser Saffroy. C'est alors que vous avez quitté la maison de votre +oncle, entraînée par votre vocation pour le théâtre, et dominée plus +encore, n'est-ce pas? par l'horreur que vous inspirait un mariage ... +qui vous blessait dans vos sentiments. Rassurez-vous, mon enfant; mon +intention n'est pas de chercher à savoir quel était alors l'état de +votre coeur. Lorsque Léon revint, il fut véritablement désespéré. Il +vous chercha partout, à Paris, à Rouen, à Saint-Aubin, et, de retour à +Paris, il continua ses recherches. Si vous aviez pu voir alors quelle +était sa douleur, vous seriez revenue. Le temps amena pour lui, comme +pour nous tous, la conviction qu'on ne vous reverrait jamais. Ce fut +alors que Léon fit la connaissance de cette femme. Comment se +laissa-t-il prendre par elle? Je vais vous répéter les mots mêmes dont +il s'est servi en me l'expliquant et que je n'ai point oubliés: +«Puisque ma famille m'empêchait d'épouser celle auprès de laquelle +j'aurais vécu heureux, j'ai pris pour maîtresse une femme qui a été +assez habile, non pour me faire oublier celle que j'ai aimée, que j'aime +toujours, car rien n'effacera de mon coeur le souvenir de Madeleine, +mais pour me consoler.» Ainsi c'est la consolation, c'est l'oubli qu'il +a cherché auprès de cette femme; il y a trouvé la folie et la honte. Je +vous ai dit qu'il s'était marié à New-York. Je vous ai dit que ses +parents avaient demandé la nullité de ce mariage, laquelle a été +prononcée. Mais Léon, de plus en plus aveuglé, affolé, a fait faire des +sommations respectueuses à son père, et dans deux mois, si d'ici là rien +ne l'arrête, il va épouser cette femme par un mariage cette fois +indissoluble. Mon enfant, voulez-vous l'arrêter, voulez-vous le sauver? + +--Moi! + +--Vous seule le pouvez; sans vous il est perdu, et ses parents réduits +au désespoir meurent de chagrin et de honte, car cette femme est la plus +misérable créature que la boue de Paris ait produite. Dites un mot, il +est au contraire sauvé, car il vous aime, je vous le répète, il vous +aime toujours, et le mot que je vous demande, c'est votre consentement à +devenir sa femme. Vous allez me répondre que ses parents n'ont pas voulu +de vous il y a trois ans, chère enfant, que leur orgueil a refusé ce +mariage, mais depuis cet orgueil a été cruellement humilié; ils ont +pendant ces trois ans durement expié leur faute, et aujourd'hui c'est en +leur nom que je parle; voulez-vous accepter Léon pour votre mari? Je +vous l'ai déjà dit, laissez-moi vous le répéter, c'est son honneur qui +est en jeu, c'est sa vie, c'est celle de ses parents. + +Byasson se tut; mais, au lieu de répondre, Madeleine ne balbutia que +quelques paroles à peu près inintelligibles; alors il reprit: + +--Je comprends votre trouble, mon enfant; vos inquiétudes, vos +angoisses, vos doutes, je les sens. J'admets très-bien qu'avant de me +répondre, vous vous demandiez si celui que je vous propose pour mari est +toujours digne de vous. Jamais craintes n'ont été mieux justifiées que +les vôtres. Avant de vous engager, vous avez raison de vouloir voir; je +serais le premier à vous donner ce conseil. Aussi n'est-ce point un +engagement immédiat et définitif que j'attends de vous; ce n'est pas le +oui sacramentel qu'on prononce à la mairie, c'est seulement, et pour le +moment, votre aide et votre concours; voyez Léon, voyez-le, sachant à +l'avance le danger qu'il court et comment il peut être sauvé, puis +ensuite vous déciderez dans votre conscience et dans votre coeur, mon +enfant. + +--Mais je ne suis pas libre. + +Ce mot abattit instantanément toutes les combinaisons de Byasson. + +--Votre coeur ... dit-il. + +--Ce n'est pas de mon coeur que je parle, répondit-elle avec un sourire +désolé, c'est de ma vie qui ne m'appartient pas, et qui, pour neuf +années encore, est à celui qui a payé mon éducation musicale. + +Byasson respira. + +--Si ce n'est que cela qui vous retient, dit-il gaiement, quittez ce +souci; ce contrat qui vous lie à votre entrepreneur se déliera avec de +l'argent, et il est juste que mes amis, qui n'ont pas voulu de vous +parce que vous n'aviez pas d'argent, soient en fin de compte, punis par +l'argent. + +--Mais j'appartiens au théâtre. Si lorsque j'ai embrassé cette carrière +je n'étais pas poussée par une irrésistible vocation, cette vocation est +venue, je suis une artiste, j'aime mon art. + +--Ah! je sais que c'est un sacrifice que je vous demande, et je ne viens +pas vous éblouir de la fortune que vous trouverez dans ce mariage; c'est +le langage du sentiment et du coeur que je vous parle, celui-là seul et +non un autre. Avez-vous eu..., je ne dirai pas de l'amour pour Léon, ce +n'est pas moi qui peux vous poser une pareille question, je vous dis +avez-vous eu de l'affection, de la tendresse pour votre cousin? cette +affection, cette tendresse existe-t-elle encore? si oui, ayez pitié de +lui, ma chère fille, tendez-lui la main, accomplissez un miracle dont +seule vous êtes capable; sauvez-le. + +Madeleine resta pendant quelques minutes sans répondre, suivant sa +pensée intérieure, le coeur serré, ne respirant pas; tout à coup elle se +leva et passa dans la pièce d'où elle était sortie quand Byasson avait +été introduit dans le salon. Elle resta peu de temps absente: quand elle +reparut, elle avait un chapeau sur la tête et un manteau sur les +épaules. + +--Voulez-vous me conduire chez mon oncle? dit-elle. + + + + +IV + + +Byasson offrit son bras à Madeleine, et ils se dirigèrent vers la rue +Royale; tout en marchent, il l'interrogea sur ses études, sur ses +débuts, sur sa vie de théâtre, et elle lui raconta combien les +commencements de cette existence si nouvelle pour elle lui avaient été +durs; elle lui fit aussi le récit de ses visites à Maraval et à Lozès. + +--J'ai eu bien des défaillances; j'ai eu aussi bien des dégoûts, dont le +plus amer s'est trouvé dans l'existence en commun, une existence +étroite, intime avec ceux à qui j'appartiens présentement, M. et madame +Sciazziga. Au fond, ce ne sont point de méchantes gens, mais nos goûts, +nos idées ne sont pas les mêmes, nous n'avons pas été élevés de la même +façon, nous n'envisageons pas les choses au même point de vue. Depuis +trois ans madame Sciazziga ne m'avait pas quittée d'une minute, je suis +un capital pour eux et ils me gardent avec des précautions dont ils ne +soupçonnent même pas l'inconvenance révoltante. C'est seulement +lorsqu'il a été question de venir à Paris que j'ai stipulé une certaine +liberté: pouvais-je consentir à paraître devant les personnes qui ont +connu mon père ou qui connaissent ma famille, avec madame Sciazziga à +mes côtés comme une duègne du théâtre espagnol? C'est la peur que je ne +consente pas à venir à Paris, qui a arraché cette concession à +Sciazziga. Aussi, depuis mon arrivée, le mari et la femme vivent-ils +dans des transes continuelles; et, tout à l'heure, quand nous sommes +sortis, si vous les aviez connus, vous auriez vu le mari et la femme +nous observant; je ne suis pas bien certaine que le mari ou la femme ne +nous suive pas. Si j'allais me marier? Si j'allais quitter le théâtre? +C'est là leur grande crainte. Quand Sciazziga m'a fait signer +l'engagement qui me lie à lui, il a stipulé un dédit de 200,000 francs +au cas où je quitterais le théâtre avant l'expiration de cet engagement. +À ce moment 200,000 francs c'était une grosse somme; mais maintenant je +vaux mieux que cela, et je leur gagnerai plus de 200,000 francs en +continuant de partager mes appointements avec eux. + +Ils arrivaient devant la porte de la maison Haupois-Daguillon. + +En montant l'escalier, Byasson sentit le bras de Madeleine trembler sous +le sien. + +Il s'arrêta, et se penchant vers elle en parlant à mi-voix: + +--N'oubliez pas, chère enfant, que dans cette maison désolée vous allez +remplir le rôle de la Providence. + +La première personne qu'ils trouvèrent en entrant dans les magasins fut +Saffroy, qui, lorsqu'il aperçut Madeleine au bras de Byasson, resta +immobile comme s'il était pétrifié. + +En ces derniers temps, sa situation dans la maison avait pris une +importance de plus en plus prépondérante; les chagrins, les +préoccupations, les voyages avaient paralysé M. et madame +Haupois-Daguillon, et chaque fois qu'ils avaient dû abandonner une part +de leur autorité, c'était Saffroy qui s'en était emparé pour ne plus la +céder. Il voyait le jour proche où il prendrait en main la direction +entière de la maison. Léon marié par un vrai mariage avec Cara, M. et +madame Haupois-Daguillon accablés, ne pourraient pas rester à Paris; ils +se retireraient sans aucun doute dans le calme de la campagne, à +Noiseau; alors qui hériterait de cette maison si ce n'est lui? Qui se +dévouerait si ce n'est lui? Que venait faire Madeleine? Que +voulait-elle? Qu'avait-il à craindre d'elle? + +Ces questions s'étaient à peine présentées à son esprit que Madeleine, +ayant passé devant lui avec une courte inclination de tête, était entrée +dans le bureau de M. et de madame Haupois-Daguillon. + +--Voici mademoiselle Madeleine, dit Byasson, je lui ai fait part de vos +désirs, et elle a voulu vous apporter elle-même sa réponse à vos +propositions. + +Puis, pendant que Madeleine embrassait son oncle et sa tante,--celle-ci +la serrant avec effusion dans ses bras,--Byasson sortit en ayant soin de +bien refermer la porte. + +Après le premier moment donné aux embrassements, il y eut un temps +d'embarras pour tous, qui, bien que court en réalité, leur parut long et +pénible: ils ne disaient rien; ils évitaient même de se regarder. + +Ce fut M. Haupois qui rompit ce silence: il s'appuya le dos à la +cheminée, et, mettant sa main dans son gilet comme s'il voulait +prononcer un discours, il se tourna à demi vers Madeleine: + +--Ma chère enfant, dit-il, je n'ai pas à revenir sur les propositions +que notre ami Byasson a bien voulu te porter en notre nom: nous +souhaitons que tu deviennes notre fille en acceptant de prendre Léon +pour ton mari. Ceci bien entendu, je dois t'expliquer pourquoi nous +n'avons pas cru devoir accueillir cette idée de mariage lorsque Léon +nous en a parlé pour la première fois. D'abord il faut que tu saches +qu'à ce moment Léon ne nous a pas dit qu'il éprouvait pour toi une +passion toute-puissante, il n'a alors parlé que d'un sentiment de vive +tendresse, d'estime, de sympathie, d'affection, et c'est seulement après +ton départ qu'il nous a avoué cet amour. Cette explication préalable +était indispensable, car elle te fait comprendre notre réponse. En +principe, nous voulions pour notre fils une femme qui lui apportât une +fortune égale à la sienne. Tu n'avais pas cette fortune, il s'en fallait +de beaucoup, il s'en fallait de tout. Nous ne pouvions donc consentir à +un mariage entre ton cousin et toi. Ce manque de fortune était le seul +reproche que nous eussions à t'adresser, mais, avec nos idées, il était +décisif. Et il l'était d'autant plus que nous ne savions pas, je viens +de te le dire, quelle était la nature du sentiment que Léon éprouvait +pour toi; nous croyions à une simple inclination, à une affection entre +cousins; c'était un amour, un amour réel, profond. Aujourd'hui, ma chère +Madeleine, les conditions ne sont plus ce qu'elles étaient alors, et ce +que nous demandons à celle que nous choisissons pour bru, c'est qu'elle +nous ramène notre fils, c'est qu'elle nous le rende, c'est qu'elle le +sauve, lui et son honneur. Cela dit, je dois ajouter que nous ne +renonçons pas entièrement à nos idées de fortune pour Léon. Nous les +modifions, voilà tout. + +Jusqu'à ce moment, M. Haupois avait parlé avec une certaine gêne; mais, +arrivé à ce point de son discours, car c'était bien un discours, il +reprit toute son aisance. Évidemment il se sentait sûr de lui, et +maintenant il avait confiance dans sa parole: + +--Ce que nous voulons, c'est que Léon soit dans une belle position; il a +été élevé pour cette position, il doit l'occuper, et puisque sa femme ne +peut pas lui donner la dot sur laquelle nous comptions, c'est à nous de +fournir ce qu'elle n'apporte pas. Tu es notre nièce, il est tout naturel +que nous te dotions. Nous donnerons donc une part de notre maison de +commerce à notre fils le jour de son mariage, et à toi notre nièce et sa +femme, nous donnerons un million. + +C'est un gros chiffre qu'un million, mais dans la bouche de M. Haupois +il devenait beaucoup plus gros et beaucoup plus prestigieux encore que +dans la réalité. Un million de dot! + +Il trouva habile de rester sur l'effet que ce mot avait dû produire. + +--Je suis obligé de sortir pour quelques instants, dit-il, je te laisse +avec ta tante, j'espère te retrouver. + +Ce ne fut point la langue des affaires que madame Haupois-Daguillon fit +entendre à Madeleine; elle ne chercha point à l'éblouir en faisant +miroiter des millions devant ses yeux; elle ne lui parla que +d'affection, que de tendresse, que de famille. + +Et ce que Byasson avait dit elle le répéta, mais en mère qui cherche à +sauver son fils. + +Madeleine fut beaucoup plus sensible à ce langage qu'elle ne l'avait été +à celui de son oncle, qui plus d'une fois l'avait blessée. + +Ce fameux million qu'on lui offrait, elle avait la conscience de +pouvoir le gagner. Si elle acceptait de devenir la femme de Léon, ce ne +serait point pour un million, ni pour deux, ni pour dix, ce serait par +amour ... si, comme on le lui disait, il l'aimait encore; ce serait par +un sentiment de dévouement. + +Sa tante, en s'adressant à ce sentiment, produisit donc sur elle un tout +autre effet que le million. + +L'émotion de la mère, sa tendresse, ses angoisses passèrent en elle, et +quand elle vit sa tante, naguère si haute et si fière, se mettre à ses +genoux pour la prier, pour la supplier de sauver Léon, elle la releva en +la serrant dans ses bras: + +--Je verrai Léon, dit-elle. + +--Mais il t'aime, chère enfant, il n'a jamais cessé de t'aimer, c'est +pour t'oublier qu'il s'est jeté dans les bras de cette femme. + +--Qui sait si elle n'a pas réussi? avant que je vous réponde, +permettez-moi donc de m'entretenir avec Léon, et soyez certaine que si +je trouve dans son coeur le sentiment dont vous parlez, auquel vous +voulez croire.... + +--Auquel nous croyons tous. + +--Soyez certaine que je ne penserai qu'à ce sentiment. Je n'ai pas le +droit, chère tante, de me montrer bien rigoureuse, bien exigeante. Moi +aussi j'ai besoin d'indulgence. Moi aussi j'ai à me faire pardonner. + +Sa tante la regarda avec une anxieuse curiosité: + +--Et quoi donc? demanda-t-elle. + +--Ma profession. Ce n'est plus Madeleine Haupois que vous donnez pour +femme à votre fils, c'est Madeleine Harol. Je suis comédienne, et, +quoique ma conscience me permette de me tenir la tête haute partout et +devant tous, il n'en est pas moins vrai qu'aux yeux du monde il y a une +tache sur mon front. + +À ce moment, M. Haupois rentra dans le bureau. + +--Nous avons causé; Madeleine est la meilleure des filles, la plus +tendre, la plus généreuse, nous nous entendrons. + +Madeleine remarqua que son oncle avait fait toilette, et elle se rappela +que pour lui c'était l'heure de sa promenade habituelle. + +--Est-ce que vous voulez bien que je vous accompagne aux Champs-Élysées? +dit-elle. + + + + +V + + +Comment faire savoir à Léon que Madeleine était à Paris? + +Ce fut la question qu'on agita. + +Comme on avait rompu toutes relations avec lui, on ne pouvait pas lui +écrire; d'ailleurs, se décidât-on à employer ce moyen, il était à peu +près certain que Cara recevait elle-même toutes les lettres qu'on +adressait à Léon, et qu'elle ne les lui remettait qu'après un examen +préalable; elle garderait donc celle où l'on parlerait de Madeleine. + +Byasson fut d'avis que le mieux était de procéder ouvertement, +publiquement: tous les journaux s'occupaient de Madeleine; il +raconterait à un journaliste l'histoire vraie de celle-ci, c'est-à-dire +l'histoire de son origine et de sa vocation, et le surlendemain dans +tous les journaux de Paris on lirait cette histoire, arrangée avec la +seule préoccupation de cacher plus ou moins habilement la source où on +l'avait puisée. + +Si Cara exerçait son contrôle sur les lettres, elle ne pouvait pas se +défier des journaux. Léon serait donc sûrement informé de la présence de +Madeleine à Paris; il est vrai que le public apprendrait aussi que +mademoiselle Harol n'était autre que mademoiselle Madeleine Haupois, +fille d'un ancien magistrat, et nièce de M. Haupois-Daguillon, le +célèbre orfèvre de la rue Royale; mais c'était là un secret qui devait +éclater tôt ou tard, et mieux valait le révéler utilement que de laisser +cette révélation au hasard, qui n'en tirerait pas profit. + +Les choses s'arrangèrent ainsi, et grande fut la surprise de Léon +lorsqu'en parcourant son journal d'un oeil distrait il fut frappé par +son nom. En ces derniers temps, il avait eu le désagrément de voir son +nom assez souvent imprimé dans les journaux, pour le reconnaître à +première vue, même lorsqu'il était noyé au milieu d'un article. Cette +fois ce n'était pas à la rubrique des tribunaux que ce nom se montrait, +c'était à celle des théâtres. + +Madeleine à Paris! Madeleine était cette chanteuse qui venait de débuter +à l'Opéra avec un succès que tous les journaux célébraient! + +Justement Cara était absente; il n'eut point d'explication à donner, +point de prétexte à inventer, il courut à l'Opéra et de l'Opéra rue +Châteaudun. + +--Qui dois-je annoncer? demanda la femme de chambre, lorsqu'il se +présenta. + +Il dit son nom; et ce fut en marchant fiévreusement en long et en large, +les mains contractées, les lèvres frémissantes, qu'il attendit dans le +salon où on l'avait fait entrer, ne voyant rien, ne remarquant rien de +ce qui l'entourait. + +Une porte s'ouvrit:--c'était elle. + +Il s'avança les bras ouverts. + +Elle s'arrêta. + +De part et d'autre, il y eut un moment d'embarras et d'hésitation. + +Elle lui tendit la main. + +Il ne la prit point, mais il ouvrit les bras. + +Autrefois ils ne se donnaient pas la main, ils s'embrassaient: c'était +donc avec les sentiments d'autrefois, c'est-à-dire ceux de l'affection +familiale, qu'il l'abordait. + +Elle l'embrassa comme lui-même l'embrassait. + +--Chère Madeleine, dit-il en s'asseyant près d'elle, te voilà, te voilà +donc enfin! + +Sa voix était haletante, saccadée, ses mains tremblaient, évidemment il +était sous l'influence d'une émotion profonde. + +Il la regarda longuement; puis avec un sourire: + +--Tu as embelli, dit-il, oui certainement tu as embelli; comme tes yeux +ont de l'éclat sans avoir rien perdu de leur douceur, comme ta +physionomie a pris de la noblesse! Et c'est toi, mademoiselle Harol? + +--Mais oui. + +Elle-même était profondément troublée, cette émotion l'avait gagnée; +elle voulut réagir et ne pas s'abandonner: + +--Tu crois donc, dit-elle en s'efforçant de prendre un ton enjoué, +qu'une comédienne ne peut pas avoir de la noblesse et que ses yeux ne +peuvent pas être doux? + +--En lisant un journal ce matin, je n'ai rien cru, rien imaginé, j'ai +été bouleversé, et dans mon trouble de joie je suis parti pour venir +ici. C'est en te regardant que le souvenir de ce que j'avais lu m'est +revenu et que j'ai, sans avoir bien conscience de ce que je faisais, +comparé celle que je voyais, que je revoyais après l'avoir crue perdue, +à celle dont j'avais gardé l'image dans mon coeur. + +Tout cela était bien tendre, bien passionné, et tel que Madeleine devait +croire que Byasson ne s'était pas trompé en disant que Léon l'aimait +toujours; mais comment l'aimait-il? En cousin? en amant? d'amitié? +d'amour? + +Lorsqu'elle avait pensé à la visite de Léon, elle s'était dit qu'elle +devait garder son sang-froid et s'appliquer à l'écouter avec un esprit +calme, à l'examiner, à le juger pour savoir ce qui se passait en lui et +quels étaient présentement ses sentiments; mais voilà qu'elle n'était +plus maîtresse de sa volonté, voilà qu'elle l'écoutait avec un coeur +palpitant et troublé, voilà qu'au lieu de voir ce qui se passait en lui, +elle voyait ce qui se passait en elle et se trouvait irrésistiblement +entraînée par un sentiment dont elle ne pouvait se cacher ni l'étendue +ni la force,--elle l'aimait, malgré tout, malgré sa liaison, malgré son +mariage avec cette femme, elle l'aimait comme dans la nuit où, faisant +son examen de conscience, elle avait dû s'avouer cet amour, et même plus +passionnément, puisque depuis elle avait souffert pour lui, elle avait +souffert par lui. + +--Mais comment t'es-tu décidée à entrer au théâtre, dit-il, quand tu +m'avais promis de m'écrire? + +--Je t'ai écrit. + +--Pour me dire que tu quittais la maison de mon père; c'était avant de +prendre cette résolution que tu devais m'écrire. Que ne l'as-tu fait! + +Il prononça ces derniers mots avec un accent qui la remua jusqu'au plus +profond de son coeur. Que de choses dans ces quelques paroles, que de +regrets, que de reproches, que de douleurs! + +--Tu ne pouvais venir à mon secours qu'en te mettant en opposition avec +tes parents, et je n'ai pas voulu être la cause d'une rupture entre +vous. + +--Que n'est-elle survenue alors cette rupture, et à ton occasion! + +Il s'arrêta brusquement; puis, ayant passé sa main sur son front, il +continua: + +--Mais ce n'est pas de cela, ce n'est pas de nous qu'il s'agit; il ne +convient plus de parler de nous, c'est de toi, de toi seule; dis-moi +donc ce que tu as fait, où tu as été, où tu t'es cachée? Ta lettre +reçue, je suis accouru à Paris pour te chercher, j'ai été à Rouen, à +Saint-Aubin. Revenu à Paris, j'ai même fait faire des recherches par la +police, car je voulais te retrouver non-seulement pour toi, mais +pour.... + +Il allait dire: «pour moi», il se retint et reprit: + +--Je voulais te retrouver; tu n'avais donc point pensé au chagrin, au +désespoir que tu me causerais, oui, Madeleine, au désespoir, le mot +n'est pas trop fort appliqué au sentiment ... à l'affection que +j'éprouvais pour toi. Mais voilà que je me laisse entraîner, ce n'est +pas à moi de parler; c'est à toi. + +Alors elle lui fit le récit qu'elle avait déjà fait à Byasson, mais +plus longuement, avec plus de détails, de manière à ce qu'il la suivît +dans son existence à Paris, en Italie, à ce qu'il vît et connût ceux qui +l'avaient entourée, particulièrement Sciazziga. + +Au moment où l'on parlait de lui, Sciazziga, annoncé par la femme de +chambre, entra dans le salon; il savait qu'un jeune homme était chez +Madeleine, et il venait voir quel était ce jeune homme. Bien entendu il +avait un prétexte, un bon prétexte bien arrangé, pour se présenter et +interrompre, malgré _loui_, la signora _oune_ raison _impériouse_; mais +Madeleine, qui ne se laissa pas prendre à cette raison _impériouse_, lui +répondit qu'elle ne pouvait rien entendre en ce moment, qu'elle avait à +causer d'affaires sérieuses avec son cousin,--ce fut toute la +présentation,--et que plus tard elle l'entendrait. + +--Tu vois que mon cornac fait bonne garde autour de moi, dit-elle en +riant lorsque Sciazziga fut sorti; au reste, je ne suis qu'à moitié +fâchée de cette visite, elle te montre, au moins pour un côté, quelle a +été ma vie depuis que j'ai quitté la rue de Rivoli: il y a un mois, +Sciazziga ne serait pas parti; il se serait arrangé pour assister à +notre entretien. + +Puis elle acheva son récit. + +--Tu vois, dit-elle en le terminant, que je n'ai pas été trop +malheureuse; les commencements, il est vrai, ont été durs, mais enfin +j'ai été favorisée par la chance; maintenant que j'ai vu de près les +dangers auxquels je m'exposais, je comprends combien je dois me trouver +heureuse. Mais c'est assez parler de moi, et toi? + +Il ne répondit pas tout de suite, et ce fut après quelques secondes +d'embarras qu'il la regarda: + +--Tu as vu mes parents? demanda-t-il. + +--Oui; M. Byasson est venu me prendre pour me conduire chez eux. + +--Alors, je n'ai rien à t'apprendre. + +--Ce n'était pas cela que je voulais te demander, puisque, tu le devines +bien, tes parents m'ont parlé de toi; je te disais que je me trouvais +assez heureuse dans ma position, et je te demandais tout naturellement, +affectueusement: et toi? + +Il lui tendit la main: + +--Oui, dit-il, tu as raison; je dois te répondre franchement, car c'est +l'amitié qui inspire ta question. + +Cependant, bien qu'il annonçât qu'il voulait répondre, il resta pendant +assez longtemps silencieux, la tête basse: + +--Eh bien! non, dit-il enfin, non, ma chère Madeleine, je ne suis pas +heureux. Le bonheur pour moi aurait été dans la vie de famille, avec la +femme aimée, avec des enfants qui auraient été ceux de mon père et de ma +mère. C'était là le rêve que j'avais fait quand j'étais jeune ... il y a +trois ans. La fatalité a voulu qu'il ne se réalisât point. Je n'ai pas +d'enfants. Je n'aurai pas de famille. Mais je dois accepter sans me +plaindre la vie que je me suis faite. + +Il se leva brusquement, comme s'il avait peur de se laisser entraîner à +en dire davantage. + +--Je te verrai bientôt, dit-il. + +--Quand tu voudras; tous les jours, tu peux venir le matin avant que je +sois prise par le théâtre. Et quand veux-tu m'entendre? Faut-il dire que +je serais heureuse de chanter pour toi? + +--Tu chantes ce soir? + +--Oui. + +--Eh bien! j'irai t'applaudir ce soir. + +--Si j'osais, dit-elle, je te demanderais de rester à dîner avec moi: tu +ferais un mauvais dîner, car je mange peu quand je dois chanter, mais +nous remplacerions le festin manquant par un dialogue vif et animé; et +après dîner tu me conduirais au théâtre; tu aurais ainsi le plaisir de +faire la connaissance de madame Sciazziga, mon chaperon femelle, qui +tous les soirs marche dans mon ombre et ne dédaigne pas de remplacer mon +habilleuse pour porter la queue de ma robe. + +Il eut un moment très-court, un éclair d'hésitation. + +Pour Madeleine, cette hésitation fut cruelle. + +--Qui va-t-il préférer? se demanda-t-elle avec angoisse. + +Elle voulut cacher son émotion sous un sourire: + +--Eh bien! petit cousin, ne feras-tu pas la dînette avec ta cousine? + +--Avec bonheur! + + + + +VI + + +Léon fut obligé d'inventer une histoire bien compliquée pour expliquer +et justifier son absence, car il ne crut pas pouvoir avouer tout +simplement qu'il était resté à dîner avec sa cousine Madeleine et +qu'après dîner il avait passé sa soirée à l'Opéra. Qu'eût dit Cara qui, +pour un retard de dix minutes, lui faisait d'interminables scènes de +jalousie? Combien souvent l'avait-elle interrogé curieusement sur cette +cousine, lui demandant toujours et cherchant de toutes les manières à +savoir s'il l'avait aimée! Ne serait-elle pas malheureuse de ce dîner et +de cette soirée? Pourquoi lui imposer cette souffrance par un aveu +inutile? Pourquoi éveiller ses soupçons? Pourquoi la faire souffrir dans +le présent et la tourmenter dans l'avenir? Il les connaissait, les +souffrances de la jalousie, et il tenait à les épargner à celle envers +qui il se sentait des torts. + +Mais si cette histoire fut acceptée sans éveiller les défiances de Cara, +celles qu'il dut inventer le lendemain et le surlendemain pour expliquer +ses absences, ne le furent point de la même manière: jusqu'alors il +sortait peu; pourquoi maintenant sortait-il ainsi? + +Il ne suffit pas de vouloir, pour mentir, il faut savoir; et l'art du +mensonge ne s'acquiert pas facilement; à des dispositions naturelles, il +faut en effet joindre un talent qu'on n'obtient que par le travail et +par le métier: inventer est peu de chose; se souvenir de ce qu'on a +invité de manière à le répéter la vingtième fois à l'improviste, comme +on l'a dit la première après une savante préparation, voilà ce qui exige +des qualités de mémoire et d'assurance qui sont rares. Ces qualités, +Léon ne les possédait pas; non-seulement il n'avait pas le don de +l'invention, mais encore il manquait de métier; ses histoires, qu'il +cherchait laborieusement quand il revenait de chez Madeleine, il les +disait tout simplement, mollement, et sans leur donner le coup de pouce +de l'artiste, le tour qui seuls eussent pu leur imprimer un caractère +de vraisemblance et d'autorité. + +S'il avait prudemment confisqué le journal où il avait lu le nom de +Madeleine, Cara n'en avait pas moins bien vite appris que mademoiselle +Harol, dont tout Paris parlait, était la cousine de Léon, et de là à +conclure que c'était pour voir cette cousine que Léon s'absentait, il +n'y avait qu'un pas, qu'elle avait bien vite aussi franchi. + +--Pourquoi ne me dis-tu pas que tu viens de voir ta cousine, +mademoiselle Harol? lui avait-elle demandé le lendemain du jour où elle +avait su qui était mademoiselle Harol. + +Il fut obligé de dire et de soutenir malgré l'évidence qu'il ne l'avait +point vue encore. + +--Pourquoi ne la vois-tu pas? + +--Parce que je ne vois plus personne de ma famille. + +--Oh! une comédienne ne doit pas, il me semble, avoir la bégueulerie de +tes parents bourgeois. En tout cas, moi, j'ai envie de la voir, ma +cousine; nous irons ce soir à l'Opéra. + +--Tu iras si tu veux; moi, je n'irai pas. + +--Parce que? + +--Parce que je ne veux pas m'exposer à rencontrer mon père ou ma mère +qui doivent suivre les représentations de leur nièce. + +C'était la première fois que Cara rencontrait une résistance sérieuse +chez son amant, ou, comme elle disait, chez son mari, et, ce qui fut +bien caractéristique, quoi qu'elle fît, elle ne parvint point à la +briser. Elle alla à l'Opéra, mais Léon ne l'accompagna point, au moins +dans la salle, car il profita de sa liberté pour aller rendre visite à +Madeleine dans sa loge et passer trois entr'actes avec elle. + +Si Cara avait appris ces visites, elle eût vu tous les dangers de sa +situation; mais n'ayant pas pris de précautions pour surveiller Léon, +elle ignora où il avait passé sa soirée. + +--Je me suis promené, dit-il, quand elle lui demanda comment il avait +employé son temps. + +Mais bientôt un fait beaucoup plus grave que son refus d'aller à l'Opéra +vint jeter sur cette situation une éblouissante lumière. + +Le moment était venu pour Léon d'adresser à ses parents le troisième +acte respectueux après lequel, selon le langage de la loi, il pourrait +passer outre à la célébration de son mariage. Deux jours avant +l'expiration du délai dans lequel cet acte pouvait être signifié, il +reçut une lettre de son notaire, par laquelle celui-ci le priait de +passer à son étude. Bien entendu, ce fut à Cara qu'on la remit; mais en +voyant la griffe de Me de la Branche, elle n'eut garde de retenir ou de +décacheter une lettre dont elle croyait connaître le contenu. C'était +par Riolle que lui avait été recommandé le notaire de la Branche comme +un homme capable de donner un peu de la considération dont il jouissait +à ses clients, et elle avait toute confiance dans les recommandations de +son ami Riolle. + +Léon se rendit donc à l'invitation de son notaire; celui-ci le reçut +avec une figure grave et un air recueilli: + +--Monsieur, lui dit-il, le moment arrive où, selon vos instructions, je +dois notifier à M. votre père et à madame votre mère le troisième et +dernier acte prescrit par l'article 152 du Code; avant de procéder à cet +acte, j'ai cru devoir vous demander si vos intentions n'avaient pas +changé. De tous les actes de notre ministère, celui-là est peut-être le +plus grave, et c'est chose tellement sérieuse qu'un mariage contracté en +opposition avec la volonté de nos parents, que je croirais manquer aux +devoirs de ma profession si, avant d'instrumenter, je ne provoquais une +nouvelle et dernière affirmation de votre volonté calme et réfléchie. Il +ne m'appartient pas de vous conseiller, je sortirais de mon rôle, +puisque je ne suis pas votre conseil, mais je dois vous avertir, et +c'est ce que je fais en vous demandant de ne me répondre qu'après vous +être recueilli. + +Léon se leva, mais le notaire le pria d'un geste de lui prêter encore +quelques instants d'attention: + +--En tout état de cause, dit-il, je vous aurais fait entendre ces +observations, qui pour moi, je vous le répète, sont affaire de +conscience; mais je dois vous dire, pour ne rien vous cacher, que j'ai +reçu une visite qui enlève à mon intervention tout caractère de +spontanéité, celle d'un de vos anciens amis, d'un ami de votre famille, +M. Byasson. Il m'a apporté des documents dont il m'a, jusqu'à un certain +point, obligé à prendre connaissance, lesquels documents portent contre +la personne que vous vous proposez d'épouser, des accusations de la plus +haute gravité. M. Byasson voulait que je m'en chargeasse pour vous les +communiquer. Je n'ai pas cru pouvoir accepter cette mission; mais j'ai +pris l'engagement de vous avertir et en tous cas de ne pas procéder à +la dernière sommation avant que vous m'ayez dit que vous avez vu M. +Byasson. + +Léon aimait peu qu'on lui donnât des leçons; cette façon de disposer de +lui l'exaspéra. + +--Il me semblait, dit-il, que vous étiez mon notaire et non celui de M. +Byasson ou de ma famille. + +M. de la Branche, bien que jeune encore, avait cette qualité rare de ne +pas se fâcher et de ne jamais se laisser emporter: + +--Parfaitement, dit-il, de son ton calme; aussi est-ce comme votre +notaire, c'est-à-dire, en prenant à coeur ce que je crois vos intérêts, +que j'agis en tout ceci, selon ma conscience; et je vous adjure, +monsieur, d'écouter la vôtre plutôt que votre susceptibilité qui, j'en +conviens, peut en ce moment se trouver blessée. Mais réfléchissez, +surtout voyez M. Byasson, et, après avoir fait acte d'homme raisonnable +qui ne ferme point de parti pris les yeux à la lumière, nous reprendrons +cet entretien. D'aujourd'hui en huit, à pareille heure, si vous le +voulez bien, je serai à votre disposition. + +Léon resta pendant cinq jours sans aller chez Byasson, fâché contre +celui-ci, irrité contre son père et sa mère, furieux contre Cara qui ne +l'avait jamais vu de pareille humeur, exaspéré contre lui-même et +changeant d'avis dix fois par heure sur la question de savoir s'il +suivrait ou ne suivrait pas l'avis du notaire. Comme pendant ces cinq +jours il ne vit point Madeleine, il s'enfonça de plus en plus dans sa +colère. Enfin, se disant qu'il ne devait point paraître avoir peur des +révélations qu'on lui annonçait, il arriva un matin chez Byasson. + +Celui-ci, qui ne l'avait pas vu depuis leur voyage à Liverpool, le +reçut sans un mot de reproches, doucement, affectueusement: + +--Je t'attendais, lui dit-il en lui serrant la main; si j'avais pu +pénétrer jusqu'à toi, je t'aurais évité la peine de venir jusqu'ici, ce +qui te fera peut-être gronder, et je t'aurais porté certains +renseignements que tu dois connaître. + +--Ces renseignements sont des accusations, m'a dit M. de la Branche. + +--Ce n'est pas notre faute si l'homme qui a été chargé par tes parents +de surveiller Cara.... + +--Vous voulez dire ma femme, sans doute. + +--Je ne pourrai jamais lui donner ce titre. Enfin n'argumentons point +là-dessus, je te prie. Tes parents ont donc chargé un homme de +surveiller celle dont nous parlons, et ce n'est point de notre faute +s'il a dressé contre elle un acte d'accusation au lieu d'écrire un +panégyrique en sa faveur. Il a dit ce qu'il avait vu, tout simplement, +sans phrases, avec des faits, rien que des faits. C'est cet acte +d'accusation que je veux te remettre et que tu serais un enfant de ne +pas lire. Tu penses bien que tes parents n'ont point eu la naïveté de +vouloir te convaincre par de belles phrases que celle dont tu veux faire +ta femme était ... était indigne de toi. Il n'y a donc dans ces pièces +que des faits dont tu pourras contrôler l'exactitude. Quand tu auras lu, +tu seras fixé. Ne sachant pas si tu suivrais le conseil de M. de la +Branche, et me trouvant assez embarrassé pour te faire parvenir ces +pièces, j'ai pensé un moment à charger Madeleine de te les remettre. + +--Vous n'auriez pas fait cela! + +--Voilà un mot qui est une cruelle condamnation. Je n'ai rien à +ajouter. Prends ces pièces, tu les liras seul. + +Il hésita. + +--Prends-les; si tu ne veux pas les lire, tu les brûleras. + +Il ne les brûla point. + +La plus longue de ces pièces était la copie des rapports de police +dressés au moment où la duchesse Carami avait voulu arracher son fils +des mains de Cara, et ils racontaient la vie de celle-ci jusqu'à cette +époque: les noms, les dates, les chiffres, rien n'était omis. + +Les autres pièces étaient les rapports de l'agent gui, depuis que Cara +était revenue d'Amérique, l'avait surveillée jour par jour. Ils +relataient les visites à Salzondo et à Otto dont M. Haupois avait parlé +à Byasson; mais bien que détaillés et amplement circonstanciés avec ce +soin méticuleux des gens de la police, pour qui la chose la plus +insignifiante a de l'importance, ils ne s'appuyaient sur aucune preuve +matérielle. C'étaient des allégations qui avaient tous les caractères de +la vraisemblance; mais étaient-elles fondées? + +Il fallait les contrôler. + + + + + +VII + + +Le temps n'était plus où le soupçon ne pouvait pas s'élever jusqu'à la +zone sereine et pure dans laquelle Hortense planait immaculée; elle +était descendue de ce trône et n'était plus qu'une simple mortelle. + +Pourquoi après tout? + +Pourquoi croire aveuglément qu'elle valait mieux que les autres? + +Terrible question que celle-là, et, à l'heure où elle se pose devant un +amant, il y a déjà bien des chances pour qu'il admette que la femme +qu'il a aimée et qu'il veut aimer encore pour telle ou telle raison, +vaut moins que les autres,-et surtout moins qu'une autre. + +Fatalement elle conduisait à une seconde: pourquoi tant d'accusations +contre Cara (elle était Cara maintenant), et pas une seule contre +Madeleine? pour celle-ci, l'unanimité dans l'éloge, pour celle-là +l'unanimité dans le blâme. + +Il saisirait la première occasion qui se présenterait, pour faire ce +contrôle, et si les rapports étaient vrais, elle ne tarderait pas à se +présenter, ils indiquaient le jeudi pour la visite à Salzondo; il +verrait le jeudi suivant; et pour Otto, qui n'avait pas de jour, il +verrait plus tard. + +Mais le jeudi suivant, qui justement était le lendemain, cette occasion +ne se présenta pas. Cara ne sortit point: le vendredi elle ne sortit pas +davantage. + +Se savait-elle surveillée, ou bien ces rapports étaient-ils faux? + +En réalité elle se tenait sur ses gardes. + +Tant qu'elle avait été sûre de Léon, elle avait agi librement, sans gêne +et selon ses fantaisies: pourquoi eût-elle pris des précautions inutiles +pour un homme qui ne voyait que ce qu'elle voulait bien qu'il regardât, +qui n'entendait que ce qu'elle voulait bien qu'il écoutât? Pourquoi se +cacher d'un aveugle et d'un sourd! + +Mais du jour où elle avait remarqué des changements chez Léon et où elle +s'était sentie menacée dans la toute-puissance de son influence, +Salzondo et Otto lui-même l'avaient attendue inutilement; ce n'était pas +le moment de faire des imprudences; peu de mois restaient à courir avant +le mariage, il fallait les consacrer à la raison et à la prudence; +Pâques arriverait après ce temps de carême. + +Et, comme elle voulait que ce carême fût aussi court que possible, elle +veillait avec soin à ce que les délais imposés par la loi pour les +sommations respectueuses fussent rigoureusement observés. Grande fût sa +surprise lorsqu'elle apprit que le notaire de la Branche n'avait point +notifié à M. et madame Haupois-Daguillon le troisième et dernier acte. + +Que pouvait signifier un pareil retard? Était-il le fait du notaire ou +de Léon? + +Elle s'en expliqua avec celui-ci: + +--Qui t'a dit que cette sommation n'avait pas été faite? demanda Léon. + +--Riolle. + +--Riolle se mêle de ce qui ne le regarde pas: c'est à moi de demander la +notification de cet acte, et non à d'autres. + +Et tu ne l'as pas demandée? + +--Elle est inutile en ce moment; il vaut mieux attendre l'arrêt de la +cour; si la cour infirme le jugement du tribunal qui déclare notre +mariage nul, nous n'avons pas besoin de procéder à un nouveau mariage, +et dès lors les actes respectueux sont inutiles; si au contraire elle +le confirme, il sera temps à ce moment-là de recourir au dernier acte +respectueux. + +--Tu sais bien qu'elle le confirmera. Si tu étais franc, tu dirais que +tu espères qu'elle le confirmera, et c'est parce que tu as cette +espérance que tu ne veux pas que cette dernière sommation soit notifiée. + +--Je ne veux pas qu'elle le soit, parce qu'il ne me convient pas en ce +moment de pousser les choses à l'extrémité; mon père et ma mère sont +malades de chagrin, il ne me convient pas de les tuer. + +--C'était lors de la première sommation qu'il fallait faire ces +touchantes réflexions. + +--Lors de la première sommation, j'étais exaspéré par le procès en +nullité de mariage, et tu as su mettre cette exaspération à profit pour +m'arracher l'ordre de faire cette sommation; aujourd'hui je ne suis plus +sous ce coup immédiat de la colère, je me suis calmé. + +--Dis que tu as réfléchi. + +--Si tu le veux: j'ai réfléchi et j'ai compris; j'ai senti que j'avais +des devoirs envers mes parents. + +--N'en as-tu pas envers moi? + +--Il me semble que je les ai remplis; tu as voulu ce mariage pour calmer +ta conscience qui s'éveillait; je l'ai accepté, bien qu'il ne me parût +pas sérieux.... + +--Parce qu'il ne te paraissait pas sérieux plutôt. + +--Tu cherches une querelle; je ne suis point d'humeur à en supporter +une; au revoir. + +Elle se jeta sur lui pour le retenir: + +--Léon, je t'en conjure, si tu m'aimes encore, par pitié.... + +Il se dégagea assez brusquement, descendit l'escalier quatre à quatre, +et, courant toujours, il se rendit de la rue Auber à la rue de +Châteaudun. + +Il était furieux en sortant de chez Cara, il entra souriant chez +Madeleine. + +Il resta trois heures rue Châteaudun à écouter Madeleine travailler: +jamais il n'avait entendu chanter avec tant d'âme et tant de charme; il +était ravi, émerveillé, transporté. + +Cependant il fallut quitter Madeleine pour retourner près de Cara. + +--Quand te verrai-je? demanda Madeleine. + +--Bientôt. + +--Sais-tu que tu as été cinq jours sans venir. + +--Pardonne-moi, j'ai été très-occupé ... et surtout très-préoccupé, +très-peiné. + +--Raison de plus pour venir; si je ne t'avais pas consolé, au moins +j'aurais essayé de te distraire. + +--À bientôt. + +--Quand tu pourras, quand tu voudras. + +S'il s'était sauvé pour éviter une scène, il était peu disposé à en +subir une à son retour. + +Bien que ce fût l'heure du dîner, il ne trouva ni lumière allumée ni +couvert mis dans la salle à manger; il sonna Louise, elle ne répondit +pas; que signifiait ce silence? Hortense serait-elle sortie pour dîner +dehors, et Louise, se voyant libre, en aurait-elle profité pour aller se +promener? + +S'il en était ainsi, il allait bien vite retourner chez Madeleine et +dîner avec elle. + +De la salle à manger il passa dans le salon, il n'y trouva personne; +dans la chambre, elle était vide. Il crut entendre un bruit dans le +cabinet de toilette, comme un soupir plaintif. Au moment où il se +dirigeait de ce côté, son flambeau à la main, une odeur douceâtre et +vireuse le frappa. Il entra vivement. Dans l'ombre, sur un divan, il +aperçut Hortense couchée tout de son long. Il s'approcha d'elle. Elle ne +bougea pas. Ses yeux étaient clos, sa face était décolorée, une légère +écume moussait au coins de ses lèvres. Il la prit et la releva, elle fit +entendre un faible soupir et retomba sur le coussin. Il regarda autour +de lui. Sur la table où il avait posé son flambeau se trouvait une fiole +noire entourée d'étiquettes rouge et blanche. Il la prit, elle était +vide: sur l'étiquette blanche, il lut: _Laudanum de Sydenham_. Il revint +à Hortense et, la prenant dans ses bras brusquement, il la mit debout +sur ses pieds. + +Ce n'était pas la première fois qu'elle s'empoisonnait, c'était la +seconde. À leur retour d'Amérique, au moment où il était question +d'adresser des sommations à M. et madame Haupois et où il se refusait à +cette mesure, elle avait déjà vidé une fiole de laudanum; il l'avait +soignée et secourue en perdant la tête, ne sachant trop ce qu'il +faisait, la pressant dans ses bras, l'entourant de caresses, de +tendresse, la couvrant de baisers, se jetant à ses genoux, lui disant de +douces paroles, et il l'avait sauvée; peu d'instants après lui avoir dit +qu'il ferait faire ces sommations, elle avait ouvert les yeux. + +Cette fois, ce ne fut point de la même manière qu'il la soigna, ce ne +fut point par la tendresse et la douceur, ce fut vigoureusement. Après +l'avoir plantée sur les pieds, il la prit dans son bras, et, la +poussant, la secouant, il l'obligea à marcher jusqu'à la cuisine; là, il +l'assit sur une chaise et, prenant dans une armoire une bouteille où se +trouvait le café que Louise préparait à l'avance pour ses déjeuners, il +lui en fit boire une grande tasse, et comme elle ne pouvait desserrer +les dents, il les lui écarta avec une cuillère, de force, et il lui +entonna le café dans la bouche. Puis, la prenant de nouveau dans son +bras, il la fit marcher en long et en large à travers tout +l'appartement; quand elle s'abandonnait, il la relevait énergiquement. + +Quelle différence entre ce second traitement et le premier; entre les +caresses de l'un et les bousculades de l'autre! + +Cependant l'effet du second fut beaucoup plus rapide que ne l'avait été +celui du premier: elle ne tarda pas à ouvrir les yeux et à prononcer +quelques paroles sans suite. Puis elle voulut s'asseoir. Alors, à +plusieurs reprises, elle passa ses deux mains sur son visage en +regardant Léon, et tout à coup elle éclata en sanglots. + +Il s'était assis devant elle; il resta immobile, la regardant, attendant +que cette crise nerveuse fût calmée avant de lui parler. + +Ils demeurèrent ainsi en face l'un de l'autre pendant plus d'un quart +d'heure, elle pleurant et sanglotant, lui réfléchissant; ce fut elle qui +la première rompit ce silence: + +--Pourquoi n'as-tu pas voulu me laisser mourir! s'écria-t-elle. + +--Parce que tu ne voulais pas mourir. + +--Si tu as cru cela, pourquoi m'as-tu secourue? + +--Parce que, n'y eût-il qu'une chance contre mille pour que ton suicide +fût vrai, je devais te soigner. + +--Brutalement; mais comment m'étonner de cette brutalité chez un homme +qui me trompe? Tu viens de chez elle; en sortant d'ici, c'est chez elle +que tu as couru; c'est après t'avoir vu entrer au numéro 48 que je suis +revenue ici et que j'ai bu ce laudanum; j'en ai trop pris sans doute; la +prochaine fois je serai moins maladroite. Ah! l'infâme! la misérable! + +--Qui infâme? qui misérable? s'écria-t-il. + +--Et quelle autre si ce n'est ta cousine, cette comédienne, la maîtresse +de celui qui la traîne de ville en ville: tout le monde sait que ce +vieil Italien est son amant: il est payé en nature. + +D'un bond il fut sur ses pieds et il leva au-dessus d'elle ses deux +poings crispés; le geste fut si furieux qu'elle courba la tête, mais il +ne frappa pas. Après l'avoir regardée durant une ou deux secondes, il +s'élança dans le salon; elle courut après lui; mais quand elle arriva +dans la salle à manger, il fermait la porte de l'entrée; elle l'ouvrit; +il avait déjà descendu deux étages: le rejoindre était impossible, +l'appeler était inutile, elle rentra, puis allant dans sa chambre, elle +prit un paletot et un chapeau avec une voilette noire épaisse; ainsi +habillée elle descendit à son tour l'escalier; quand elle fut dans la +rue, une voiture vide passait; elle arrêta le cocher et lui dit de la +conduire rue de Châteaudun, n° 48; là il attendrait. + + + + +VIII + + +En sortant de la rue Auber, il gagna les boulevards, puis les quais; il +avait besoin de marcher; la colère grondait dans son coeur et dans sa +tête, la fièvre bouillonnait dans ses veines, il fallait qu'il calmât +l'une et qu'il usât l'autre par le mouvement. + +Il alla ainsi à grands pas, droit devant lui, sans rien voir, sans +savoir où il était pendant près de deux heures. Puis, se trouvant sur la +place de la Concorde, l'idée lui vint d'entrer rue de Rivoli; il savait +par Madeleine que son ancien appartement était dans l'état où il l'avait +quitté; il s'y installerait, et ce serait fini, bien fini avec Cara. +S'il avait eu sa clef, il aurait réalisé cette idée; mais, à la pensée +d'aller sonner à la porte de son père pour demander cette clef à +Jacques, un mouvement de fausse honte le retint: ce n'était pas ainsi +qu'il devait rentrer chez lui, s'il y rentrait. + +Depuis longtemps, il n'avait point osé passer rue Royale, mais à cette +heure il n'avait point à craindre la rencontre d'un employé. Arrivé +devant la maison de son père, il vit une faible lumière à une fenêtre, +celle du bureau de ses parents; sa mère était là penchée sur ses livres, +travaillant encore: pauvre femme! et une douloureuse émotion le serra à +la gorge. + +Il continua sa marche jusqu'à la gare Saint-Lazare, et là il se souvint +qu'il n'avait pas dîné. Il entra dans un restaurant, et dit au garçon de +lui servir à manger, n'importe quoi, ce qui se trouverait de prêt. + +Qu'allait-il faire en sortant de ce restaurant? Il ne pouvait pas errer +toute la nuit dans les rues; il ne pouvait pas davantage rentrer chez +lui rue Auber, puisqu'il était décidé à ne revoir jamais Cara. + +À ce moment, une personne qui occupait la table voisine de la sienne dit +au garçon de se presser, afin de ne pas lui faire manquer le train du +Havre. + +Ce nom, tombant par hasard dans son oreille, lui suggéra l'idée d'aller +au Havre, la mer le calmerait. Justement il avait changé un billet de +cinq cents francs le matin et il en avait gardé la monnaie, c'était plus +qu'il ne lui fallait pour ce petit voyage. + +Bien qu'il fût seul dans son compartiment, il ne put pas dormir, il +était trop agité, trop fiévreux, et puis il soufflait au dehors un vent +de tempête qui secouait les vitres du wagon à croire qu'elles allaient +se briser. Quand il regardait dans la campagne, il voyait, éclairés par +la lune, les arbres sans feuilles se tordre sous l'effort du vent; puis +tout à coup il ne voyait plus rien, la lune se voilait de gros nuages +noirs, et des ondées rapides fouettaient les vitres. + +À Motteville, il aperçut une rangée d'énormes sapins couchés dans le +champ les racines en l'air. + +En débarquant au Havre, au petit jour, il prit une voiture et dit au +cocher de le conduire à la jetée, mais celui-ci ne put aller beaucoup +plus loin que le musée. + +--Ma voiture serait culbutée par le vent, dit-il, en criant ces quelques +mots dans l'oreille de Léon. + +Léon descendit et s'en alla jusqu'au pavillon des signaux, marchant en +zigzag, la figure cinglée par le gravier: contre ce pavillon et contre +la batterie des gens se tenaient abrités, risquant de temps en temps un +oeil pour regarder la mer. + +Le jour se levait, sale et livide, obscurci par les nuages qui +arrivaient de l'ouest on traînant sur la mer: çà et là dans ce mur noir +s'ouvraient des trouées jaunes qui éclairaient l'horizon, mais, aussi +loin que la vue pouvait s'étendre on n'apercevait qu'une immense nappe +d'écume, sans une seule voile; bien que la marée ne fût pas encore +haute, des gerbes d'eau passaient par-dessus la jetée. + +Léon resta environ une heure à regarder ce spectacle, puis l'idée lui +vint d'aller faire une promenade en mer s'il trouvait un bateau prêt à +sortir: ce temps était à souhait pour son état moral. + +Pour revenir à l'avant-port il n'eut qu'à se laisser pousser par le +vent, mais ni les bateaux d'Honfleur ni ceux de Trouville ne se +préparaient à sortir; seul le bateau de Caen chauffait. Il irait à Caen. +Que lui importait un pays ou un autre jusqu'à ce qu'il sût ce qu'il +ferait? pour aller à Caen la traversée serait plus longue, et cela ne +pouvait pas lui déplaire. Il embarqua donc et il se trouva le seul +passager qui eût osé braver ce gros temps; un matelot à qui il +s'adressa, une pièce blanche dans la main, lui prêta une vareuse et un +_surouet_ imperméables, et ainsi équipé, il resta pendant toute la +traversée appuyé contre le mât d'artimon, secoué par la mer, bousculé +par le vent, arrosé par les vagues, mais éprouvant intérieurement un +sentiment d'apaisement. + +Arrivé à Caen, il ne s'y arrêta pas: Qu'avait-il à y faire? Il s'en +alla à Saint-Aubin pour penser à Madeleine et revoir le pays où ils +avaient vécu ensemble pendant huit jours. Le village était désert, ou +tout au moins les maisons bâties au bord du rivage étaient closes; il +semblait qu'on était dans une ville morte, dont tous les habitants +avaient miraculeusement disparu: Pompéi ou le château de la _Belle au +bois dormant_. Il trouva cependant un hôtel où l'on voulut bien le +recevoir, et un marchand qui lui vendit une vareuse, un bonnet de laine, +une chemise de flanelle et des bottes; alors il put descendre sur la +grève où les vagues furieuses venaient s'abattre en creusant des sillons +dans le sable: suivant le rivage, il alla jusqu'à Courseulles, dîna dans +une auberge et s'en revint le soir lentement par la plage, s'arrêtant de +place en place pour regarder les nuages qui passaient sur la face de la +lune, ou pour chercher les deux phares de la Hève qui disparaissaient +souvent dans des embruns. + +Comme cette nuit ressemblait à celle où il était venu avec Madeleine et +les pêcheurs, chercher à cette même place le cadavre de son oncle! cette +lune qui le regardait maintenant solitaire les avait vus alors tous les +deux, et sur ce sable elle avait joint leurs ombres. + +Que n'avait-il parlé alors, ou tout au moins quelques jours plus tard, à +Paris, elle n'eut pas quitté la maison de la rue de Rivoli, elle ne +serait pas devenue chanteuse, et lui.... + +Il voulut chasser la pensée qui se présenta à son esprit, mais il n'y +parvint qu'en évoquant l'image de Madeleine. + +Ah! comme il l'aimait! + +Et c'était là justement le malheur de sa situation: il aimait une femme +qui ne pouvait être à lui, et il n'aimait plus celle à laquelle il était +lié. + +Si les rapports qu'il avait lus disaient vrai, et maintenant il le +croyait, il devait être un objet de risée ou de mépris pour ceux qui le +connaissaient, et aux yeux de ceux gui la connaissaient, elle, il était +déshonoré; on peut donner sa fortune, son coeur à une femme perdue, on +ne lui donne pas son nom. + +Et pendant toute la soirée, pendant la nuit surtout où il dormit peu, +réveillé qu'il était à chaque instant par le hurlement de la tempête, le +tumulte des vagues, les plaintes du vent dans la cheminée, les secousses +qu'il imprimait à la porte et à la fenêtre, le balancement de la maison, +cette pensée lui revint sans cesse, l'obséda, l'hallucina. Quand il +s'endormait, il continuait d'entendre le vent, et il sentait ses idées +tumultueuses rouler dans sa cervelle, se heurter, se confondre en +tourbillon comme les vaques qui venaient frapper et se briser sur la +côte avec des coups sourds qu'il percevait douloureusement. + +Quand il se leva le lendemain matin, le vent était calmé et la pluie +tombait à torrents; comme il était impossible de sortir, il resta au +coin du feu; enfin les nuages passèrent et le temps s'éclaircit. Il put +alors quitter sa chambre; mais, au lieu de descendre à la mer, il +remonta dans le village pour aller au cimetière, à la tombe de son +oncle. Comme il longeait l'église, il aperçut devant cette tombe une +femme inclinée dans l'attitude du recueillement et de la prière: bien +qu'enveloppée dans un gros manteau et encapuchonnée, cette femme +ressemblait à Madeleine. + +Il avança vivement: c'était elle. + +Mais, soit qu'elle ne l'eût pas entendu marcher sur la terre humide, +soit qu'elle fût absorbée dans ses pensées, elle ne tourna pas la tête; +alors à quelques pas d'elle, derrière elle, il s'arrêta et resta +silencieux, la regardant, le coeur ému, l'esprit troublé. + +Enfin elle se retourna, et, en l'apercevant ainsi tout à coup, elle eut +un geste de surprise qui la fit reculer d'un pas; mais en même temps un +sourire se montra sur son visage baigné de larmes. + +--Toi! s'écria-t-elle en lui serrant les deux mains. + +Il les prit et les serra longuement. + +--Comment, tu as pensé à l'anniversaire de sa naissance! dit-elle d'un +ton heureux et avec l'accent de la gratitude. + +--Non, dit-il, je dois avouer que ce n'est pas pour cet anniversaire que +je suis ici; j'ai quitté Paris parce que j'étais malheureux, et je suis +venu à Saint-Aubin parce que j'avais besoin de penser à toi et de revoir +le pays où nous avions vécu ensemble pendant huit jours. + +Il dit ces dernières paroles comme si elles lui étaient arrachées par +une force à laquelle il ne pouvait résister, puis, mettant le bras de +Madeleine sous le sien, ils sortirent du cimetière. + +Ils se dirigèrent du côté de la mer, et jusqu'à ce qu'ils fussent +descendus sur la grève déserte, Léon ne parla que de choses +insignifiantes, là seulement il revint au sujet qu'il avait abordé dans +le cimetière: + +--Sais-tu que ton arrivée ici est vraiment providentielle pour moi? +dit-il; elle va me permettre de ne pas rentrer à Paris. + +--Tu veux ne pas revenir à Paris? + +--Chère Madeleine, je suis dans une situation horrible; follement, par +chagrin, je me suis jeté dans une liaison honteuse, et plus follement +encore je me suis laissé entraîné à un mariage, qui, pour être nul +légalement, n'en fera pas moins le désespoir de ma vie. Cette liaison, +je veux la rompre, comme je ne veux jamais revoir celle qui m'a poussé à +cette folie. Pour cela, j'ai pris le parti de quitter la France et de me +cacher en Amérique. Seulement, il faut que tu saches que je suis sans +ressources et que, pourvu d'un conseil judiciaire, je ne puis pas +emprunter. Or, m'en aller en Amérique sans rien, c'est m'exposer à +mourir de faim. Veux-tu m'aider à aller en Amérique, et à y gagner ma +vie en me prêtant l'argent nécessaire à cela? Cela est étrange, n'est-ce +pas, que moi, héritier de la maison Haupois-Daguillon, j'emprunte +quelques milliers de francs à une pauvre fille comme toi; enfin, c'est +ainsi; ta pauvreté te permet elle de me prêter; de me donner ce que je +demande à ton amitié, à notre parenté? + +--Je le pourrais, mais je ne le veux pas, car je ne peux pas t'aider à +partir. + +--Il faut que je parte, cependant. + +--Pourquoi partir si tu sens, si tu es sûr que cette rupture est +irrévocable? + +--Parce que ...--il hésita assez longtemps,--parce que, quand je me suis +jeté dans cette liaison, ça été pour oublier une personne que ... +j'avais aimée; et que je croyais ne jamais revoir. Depuis que j'ai revu +cette personne, j'ai reconnu que je l'aimais toujours, que je l'aimais +plus que je ne l'avais aimée. Mais cette personne ne peut m'aimer; et le +pût-elle, je ne puis pas lui demander d'être ma femme, car elle n'a pas +de fortune et mes parents ne consentiraient jamais à l'accueillir comme +leur fille: tu comprends, n'est-ce pas, que je ne me marierais pas une +seconde fois sans le consentement de mon père et de ma mère; et tu +comprends aussi que dans ces conditions, je dois partir. + +--Mais, si tu avais ce consentement, partirais-tu? + +--Je ne pourrais pas l'avoir. + +--Si je te disais que je l'aurai moi, que je l'ai ... partirais-tu? + +--Madeleine!... + +--Si je te disais que ton père et ta mère m'ont demandé d'être ta +femme.... Partirais-tu? Si je te disais que tu te trompes en croyant que +celle que tu aimes ne pourra pas t'aimer ... partirais-tu? + + + + + +IX + + +Ils allèrent jusqu'au sémaphore de Bernières, et tous deux, à côté l'un +de l'autre, Madeleine lisant ce que Léon écrivait, Léon lisant ce +qu'écrivait Madeleine, ils rédigèrent leurs dépêches: + +«Cher oncle, + +«Tuez le veau gras; invitez pour dîner demain M. Byasson, et faites +mettre le couvert de Léon ainsi que celui de votre fille. + +«MADELEINE.» + +«Chère mère, + +«Je te prie de vouloir bien faire préparer mon ancien appartement pour +recevoir Madeleine; quant à moi, je demande à te remplacer rue Royale et +à réparer le temps perdu, + +«LÉON.» + +Lorsque le lendemain soir ils arrivèrent rue de Rivoli, ils trouvèrent +l'escalier plein d'arbustes fleuris, les portes de l'entrée de +l'appartement de M. et de madame Haupois étaient grandes ouvertes, et +dans le vestibule se tenait Jacques en habit noir, cravaté de blanc, +ganté, prêt à annoncer les invités comme en un jour de grande fête. + +Et quelle plus grande fête pouvait-il y avoir, pour ce père et cette +mère si tristes la veille encore, que le retour de l'enfant prodigue à +la maison paternelle! + +Madeleine avait voulu prendre le bras de Léon, mais il ne s'était pas +prêté à cet arrangement. + +--Non, dit-il, prends-moi par la main, je tiens à ce qu'il soit bien +marqué que c'est toi qui me ramènes. + +Mais ni le père ni la mère n'étaient en état de faire cette remarque: +dans leur élan de bonheur, ils ne virent que leur fils, Byasson seul +l'observa: + +--C'est bien cela, dit-il en baisant la main de Madeleine; sans vous il +ne serait jamais revenu dans cette maison, et c'est à vous seule qu'est +dû ce miracle. + +La dépêche de Madeleine avait été exécutée à la lettre par madame +Haupois-Daguillon: «Elle avait tué le veau gras,» et jamais dîner plus +splendide et plus, exquis en même temps n'avait été servi chez elle; ce +fut ce que Byasson constata en accompagnant son compliment d'un regret: + +--Il ne faut pas être trop heureux pour bien manger, dit-il; nous +manquons de recueillement pour apprécier ce merveilleux dîner. + +Madeleine et Léon croyaient passer la soirée dans une étroite intimité, +mais à neuf heures Jacques, ouvrant la porte du salon, annonça M. Le +Genest de la Crochardière, le notaire de la famille. + +Que venait-il faire? + +M. Haupois-Daguillon se chargea de répondre à cette question que Léon +s'était posée: il le fit avec une dignité tempérée par l'émotion. + +--Comme tu nous as fait part de ton désir de rentrer dans notre maison, +dit-il, nous avons pensé, ta mère et moi, que ce ne pouvait pas être +dans les mêmes conditions qu'autrefois; nous avons donc prié M. le +Genest de dresser un projet d'acte de société dont il va te donner +lecture et que nous réaliserons quand tu auras été relevé de ton conseil +judiciaire. Notre Société est formée pour cinq années; elle te reconnaît +une part de propriété égale à la notre; la raison sociale sera: +Haupois-Daguillon et fils; et la direction de notre maison de Madrid +sera, si tu le veux bien, confiée à Saffroy. + +Ces derniers mots s'adressèrent à Madeleine autant qu'à Léon. + +La lecture de cet acte et les commentaires dont l'accompagna M. Le +Genest de la Crochardière, homme discret et prolixe,-presque aussi +prolixe en ses discours qu'en son nom,-occupèrent tout le reste de la +soirée. + +Léon voulut conduire Madeleine jusqu'à la porte de son ancien +appartement, puis avant de rentrer rue Royale, il voulut aussi +reconduire Byasson, car il avait à entretenir celui-ci d'une affaire +délicate dont il ne pouvait parler ni devant Madeleine ni devant ses +parents. + +--Mon cher ami, dit-il, avez-vous assez confiance dans l'associé de la +maison Haupois-Daguillon pour lui prêter trois cent mille francs? + +--Je te préviens que si tu veux employer cet argent à payer le dédit de +Madeleine, tu n'as pas besoin de t'endetter; il est convenu que ton père +prend ce dédit à sa charge et qu'il traitera avec Sciazziga. Quant à +l'engagement que Madeleine a signé à l'Opéra, il sera expiré avant que +vous puissiez vous marier. + +--Ce n'est point de Madeleine qu'il s'agit, c'est de Cara; elle a vendu +son mobilier pour moi, et cette vente lui a fait subir une perte. + +--On prétend, au contraire, qu'elle lui a donné un gros bénéfice. + +--Ceci est affaire d'appréciation: de plus elle m'a prêté diverses +sommes; j'estime que ces sommes et que l'indemnité que je lui dois +valent trois cent mille francs. Voulez-vous les payer en mon nom, car je +ne veux pas la revoir. Si vous me refusez, je serai obligé de m'adresser +à mes parents, et cela me coûtera beaucoup; je ne voudrais pas mettre +cette nouvelle dépense à leur charge, je voudrais, au contraire, +l'acquitter avec mes premiers bénéfices. + +--Eh bien! je te les prêterai, mais à une condition qui est que je ne +les verserai à Cara que le jour de ton mariage; et dès demain j'irai +régler cette affaire avec elle. + +Le lendemain matin, en effet, Byasson se rendit rue Auber: il fut reçu +avec empressement. + +--Où est Léon? demanda-t-elle avec anxiété. + +--Rassurez-vous, il n'est pas perdu; il est chez ses parents dont il +devient l'associé: cette association est consentie en vue de son +prochain mariage avec sa cousine Madeleine qui se célébrera quand la +nullité du vôtre aura été prononcée par la cour de Rome. + +Cara ne broncha pas. + +--Si je vous annonce ce mariage, continua Byasson, vous sentez que c'est +parce que nous avons la certitude que vous ne pouvez pas l'empêcher: +Léon aime sa cousine, et rien ne guérit mieux un ancien amour qu'un +nouveau; toute tentative de votre part serait donc inutile, vous savez +cela mieux que moi. Cependant, comme vous pourriez avoir la fantaisie +d'engager une lutte qui, pour n'être pas dangereuse, n'en serait pas +moins agaçante, je vous offre trois cent mille francs que je prends +l'engagement d'honneur de vous payer le jour de notre mariage, si d'ici +là vous nous laissez en paix. + +--Et combien m'offrez-vous pour que je ne soutienne pas la validité de +mon mariage? + +--Rien; nous sommes sûrs d'obtenir la nullité que nous demandons, nous +ne pouvons donc pas vous la payer: d'ailleurs trois cent mille francs +c'est une belle somme et qui représente largement les sacrifices que +vous avez pu faire en vue d'assurer votre mariage avec mon jeune ami. + +Elle pâlit et ses lèvres se décolorèrent; mais elle se raidit et, par un +effort de volonté, elle parvint à amener un sourire sur ses lèvres +frémissantes: + +--Vous aviez voulu m'étrangler comme une bête malfaisante, dit-elle, +vous réalisez aujourd'hui votre désir. + +--Convenez au moins que l'empreinte de mes doigts est adoucie par les +chiffons de papier qui les enveloppent. + +Cara, ainsi que l'avait dit Byasson, savait mieux que personne toute la +force d'un nouvel amour; cependant elle voulut voir si elle ne pouvait +pas reconquérir Léon en perdant Madeleine, ce qui était sa seule chance +de succès; mais Sciazziga, sur qui elle comptait, ne put pas l'aider; +d'ailleurs, après un moment de dépit, il s'était résigné à toucher ses +deux cent mille francs, et maintenant il n'attendait plus que ce moment +pour aller vivre en Italie heureux et tranquille, n'ayant d'autre regret +«_qué dé_ voir _oune_ grande artiste finir misérablement dans _oune +mariaze bourzeois_.» + +Battue de ce côté, Cara, qui ne voulait pas exposer ses trois cent mille +francs, n'eut plus d'espérance que dans la validité de son mariage, car +il était bien certain que si la famille Haupois-Daguillon croyait ne pas +pouvoir obtenir de la cour de Rome la nullité de ce mariage, elle lui +payerait cher son acquiescement à la demande en nullité: c'était une +dernière carte à jouer, et il fallait la jouer sérieusement; +malheureusement pour elle, elle perdit encore cette partie. + +Malgré l'apparente confiance de Byasson, il n'était pas du tout prouvé +que Rome prononçât jamais cette nullité. + +M. et madame Haupois s'étaient adressés à un personnage influent, +disait-on, et qui déjà avait fait prononcer la nullité d'un mariage +conclu entre un banquier allemand et une Française; mais ce personnage, +tout en se faisant donner de l'argent, n'avançait à rien, et répondait +toujours que l'affaire était grave, qu'il fallait attendre, etc. + +Impatientée d'attendre, madame Haupois entreprit le voyage de Rome, et, +se jetant aux pieds du pape, elle lui expliqua avec l'éloquence d'une +mère comment son fils avait été marié. Elle obtint alors qu'une enquête +serait ouverte à l'archevêché de Paris, conformément à la bulle de +Benoit XIV (_Dei miseratione_) et que le résultat en serait transmis à +la sacrée congrégation du concile qui examinerait la validité de ce +mariage. + +Ce fut devant ce tribunal de l'officialité diocésaine que comparurent +Léon et Cara, M. et madame Haupois, Byasson et tous ceux qui avaient eu +connaissance des faits se rapportant à ce mariage; malgré l'habileté de +sa défense, Cara fut convaincue de n'avoir été en Amérique que pour +éluder la loi canonique et d'avoir trompé l'abbé O'Connor. Comme il +fallait innocenter celui-ci de la légèreté avec laquelle il avait +célébré ce mariage, elle fut chargée de toute la responsabilité, et la +nullité fut prononcée. + +Aussitôt les publications légales furent faites à Noiseau et à Paris, et +tout se prépara pour le mariage de Léon et de Madeleine. + +Bien que Cara eût paru subir les conditions qui lui avaient été imposées +par Byasson, celui n'était pas sans crainte pour le jour de la +cérémonie. Comment l'empêcher d'entrer à l'église, et au pied de l'autel +de se jeter entre Léon et Madeleine. + +Elle était parfaitement capable de jouer cette scène mélodramatique, et +le souvenir de son discours devant le tribunal lors du procès engagé à +propos du testament du duc de Carami prouvait que dans certaines +circonstances elle pouvait très-bien préférer la vengeance à l'intérêt. + +La peur de ce scandale détermina Byasson à aller voir l'ami qu'il avait +à la préfecture de police, de sorte que l'on remarqua pendant la +cérémonie à l'église et à la mairie, plusieurs invités à l'air martial, +paraissant assez mal à l'aise dans leurs gants et que personne ne +connaissait. + +Rien ne troubla cette double cérémonie, ni le dîner, ni le bal qui eut +lieu sous une tente dressée dans la cour d'honneur du château de +Noiseau. + +De tous les amis de la famille, Byasson seul manqua à cette soirée; il +quitta Noiseau après le dîner, et à dix heures, il arrivait rue Auber, +portant dans ses poches trois cent mille francs. + +Cara l'attendait; elle reçut les billets et les compta avec un calme +parfait: + +--Maintenant, dit-elle, nous avons une dernière affaire à traiter: +combien m'achetez-vous les trente-trois lettres que voici: elles sont de +Léon, très-tendres, quelquefois passionnées, d'autres fois légères, et +si j'en envoie une chaque jour à madame Haupois jeune, je crois que +celle-ci passera une assez vilaine lune de miel. + +Byasson resta un moment embarrassé, puis il allongea la main vers le +paquet de lettres: + +--Vous permettez? dit-il. + +--Si vous voulez, je vais vous en lire deux ou trois. + +--Non, merci, je ne tiens pas à entendre, il me suffit de voir. + +Et il feuilleta les lettres qui étalent rangées dépliées les unes +par-dessus les autres: + +--Elles n'ont ni enveloppes ni adresses, dit-il après son examen, cela +leur ôte pour nous une valeur qu'elles auraient, je l'avoue, si elles +portaient votre nom et le timbre de la poste; mais, telles quelles sont +en cet état, elles ne signifient rien, car si vous les envoyez à madame +Haupois jeune, celle-ci, qui a entendu parler de vous, croira que vous +avez fait fabriquer ces lettres en imitant l'écriture de son mari. +Désolé de ne pouvoir faire cette petite affaire; mais j'espère que celle +des trois cent mille francs vous suffira pour vivre dignement en veuve +de Léon, comme vous en manifestiez le désir autrefois. + +Ces trois cent mille francs ne suffirent pas à cela cependant, car deux +ans après, le lendemain du baptême de son second petit-fils, M. +Haupois-Daguillon reçut la lettre suivante, qui lui apprit que Cara +était dans une fâcheuse situation: + +«Monsieur, + +«Vous trouverez ci-inclus, un paquet de trente-trois lettres, ce sont +celles que votre fils m'écrivit, et c'est tout ce qui me reste de lui. + +«Je vous les remets ne voulant pas m'adresser à lui pour me secourir +dans la position désespérée où je me trouve: je vais être expulsée de +mon logement et mon pauvre mobilier va être vendu si jeudi je ne paye +pas, on si quelqu'un ne paye pas pour moi, une somme de quatre mille +francs, entre les mains de l'huissier qui me poursuit: Bonnot, 1, rue +Drouot. + +«Veuillez agréer; monsieur, l'assurance des sentiments de respect d'une +femme qui a eu l'honneur de porter votre nom et qui n'est plus, qui ne +sera plus pour tous que + +«CARA». + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cara, by Hector Malot + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13027 *** |
