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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13027 ***
+
+CARA
+
+PAR
+
+HECTOR MALOT
+
+E.D.
+
+PARIS
+
+E. DENTU, ÉDITEUR
+
+_Libraire de la Société des Gens de Lettres_
+
+PALAIS ROYAL, 15-17-19, GALERIE D'ORLÉANS
+
+1878
+
+
+
+
+Dédié
+
+À FERDINAND FABRE
+
+Son ami
+
+H.M.
+
+
+
+
+CARA
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+HAUPOIS-DAGUILLON (Ch. P.), ** _orfèvre fournisseur des cours
+d'Angleterre, d'Espagne, de Belgique, de Grèce_, rue Royale, maisons à
+Londres Regent street, et à Madrid, calle de la Montera.--(0)
+1802-6-19-23-27-31-44-40.--(P.M.) Londres, 1851.--(A) New-York,
+1853.--Hors concours, Londres 1862 et Paris 1867.
+
+C'est ainsi que se trouve désignée dans le _Bottin_ une maison
+d'orfèvrerie qui, par son ancienneté,--près d'un siècle
+d'existence,--par ses succès artistiques,--(0)(A) médailles d'or et
+d'argent à toutes les grandes expositions de la France et de
+l'étranger,--par sa solidité financière, par son honorabilité, est une
+des gloires de l'industrie parisienne.
+
+Jusqu'en 1840, elle avait été connue sous le seul nom de Daguillon; mais
+à cette époque l'héritier unique de cette vieille maison était une
+fille, et celle-ci, en se mariant, avait ajouté le nom de son mari à
+celui de ses pères: Haupois-Daguillon.
+
+Ce Haupois (Ch. P.) était un Normand de Rouen venu, dans une heure
+d'enthousiasme juvénile, de sa province à Paris pour être statuaire,
+mais qui, après quelques années d'expérience, avait, en esprit avisé
+qu'il était, pratique et industrieux, abandonné l'art pour le commerce.
+
+Il n'eût très-probablement été qu'un médiocre sculpteur, il était devenu
+un excellent orfèvre, et sous sa direction, qui réunissait dans une
+juste mesure l'inspiration de l'artiste à l'intuition et à la prudence
+du marchand, les affaires de sa maison avaient pris un développement qui
+aurait bien étonné le premier des Daguillon si, revenant au monde, il
+avait pu voir, à partir de 1850, la chiffre des inventaires de ses
+héritiers.
+
+Il est vrai que dans cette direction il avait été puissamment aidé par
+sa femme, personne de tête, intelligente, courageuse, résolue, âpre au
+gain, dure à la fatigue, en un mot, une de ces femmes de commerce qu'il
+n'était pas rare de rencontrer il y a quelques années dans la
+bourgeoisie parisienne, assises à leur comptoir ou derrière le grillage
+de leur caisse, ne sortant jamais, travaillant toujours, et n'entrant
+dans leur salon, quand elles en avaient un, que le dimanche soir.
+
+En unissant ainsi leurs efforts, le mari et la femme n'avaient point eu
+pour but de quitter au plus vite les affaires, après fortune faite, pour
+vivre bourgeoisement de leurs rentes. Vivre de ses rentes, l'héritière
+des Daguillon l'eût pu, et même très-largement, à l'époque à laquelle
+elle s'était mariée. Pour cela elle n'aurait eu qu'à vendre sa maison de
+commerce. Mais l'inaction n'était point son fait, pas plus que les
+loisirs d'une existence mondaine n'étaient pour lui plaire. C'était
+l'action au contraire qu'il lui fallait, c'était le travail qu'elle
+aimait, et ce qui la passionnait c'étaient les affaires, c'était le
+commerce pour les émotions et les orgueilleuses satisfactions qu'ils
+donnent avec le succès.
+
+Il était venu ce succès, grand, complet, superbe, et à mesure qu'étaient
+arrivées les médailles et les décorations, à mesure qu'avait grossi le
+chiffre des inventaires, les satisfactions orgueilleuses étaient venues
+aussi, de sorte que d'années en années le mari et la femme, avaient été
+de plus en plus fiers de leur nom: Haupois-Daguillon, c'était tout dire.
+
+Deux enfants étaient nés de leur mariage, une fille, l'aînée, et, par
+une grâce vraiment providentielle, un fils qui continuerait la dynastie
+des Daguillon.
+
+Mais les rêves ou les projets des parents ne s'accordent pas toujours
+avec la réalité. Bien que ce fils eût été élevé en vue de diriger un
+jour la maison de la rue Royale et de devenir un vrai Daguillon, il
+n'avait montré aucune disposition à réaliser les espérances de ses
+parents, et la gloire de sa maison avait paru n'exercer aucune
+influence, aucun mirage sur lui.
+
+Cette froideur s'était manifestée dès son enfance; et alors qu'il
+suivait les cours du lycée Bonaparte et qu'il venait le jeudi ou pendant
+les vacances passer quelques heures dans les magasins, on ne l'avait
+jamais vu prendre intérêt à ce qui se faisait ni à ce qui se disait
+autour de lui. Combien était sensible la différence entre la mère et le
+fils, car les distractions les plus agréables de son enfance, c'était
+dans ce magasin que mademoiselle Daguillon les avait trouvées, écoutant,
+regardant curieusement les clients, admirant les pièces d'orfèvrerie
+exposées dans les vitrines, et la plus heureuse petite fille du monde
+lorsqu'on lui permettait d'en prendre quelques-unes (de celles qui
+n'étaient pas terminées bien entendu) pour jouer à la marchande avec ses
+camarades.
+
+Mais était-il sage de s'inquiéter de l'apathie d'un enfant? plus tard la
+raison viendrait, et, quand il comprendrait la vie, il ne resterait
+assurément pas insensible aux avantages que sa naissance lui donnait.
+
+L'âge seul était venu, et lorsque, ses études finies, Léon était entré
+dans la maison paternelle, il avait gardé son apathie et son
+indifférence, restant de glace pour les joies commerciales, insensible
+aux bonnes aussi bien qu'aux mauvaises affaires.
+
+Sans doute il n'avait pas nettement déclaré qu'il ne voulait point être
+commerçant, car il n'était point dans son caractère de procéder par des
+affirmations de ce genre. D'humeur douce, ayant l'horreur des
+discussions, aimant tendrement son père et sa mère, enfin étant habitué
+depuis son enfance à entendre les espérances de ses parents, il ne
+s'était pas senti le courage de dire franchement que la gloire d'être un
+Daguillon ne l'éblouissait pas, et qu'il ne sentait pas la vocation
+nécessaire pour remplir convenablement ce rôle.
+
+Mais, ce qu'il n'avait pas dit, il l'avait laissé entendre, sinon en
+paroles, au moins en actions, par ses manières d'être avec les clients,
+avec les employés, les ouvriers, avec tous et dans toutes les
+circonstances.
+
+Si M. et madame Haupois-Daguillon avaient exigé de leur fils le zèle et
+l'exactitude d'un commis ou d'un associé, ils auraient pu s'expliquer
+son apathie et son indifférence par la paresse; mais cette explication
+n'était malheureusement pas possible.
+
+Léon n'était pas paresseux; collégien, il avait figuré parmi les
+lauréats du grand concours; élève de l'École de droit, il avait passé
+tous ses examens régulièrement et avec de bonnes notes; enfin, dans
+l'atelier où il avait appris le dessin, il avait acquis une habileté et
+une sûreté de main qu'une longue application peut seule donner.
+
+Et puis, d'autre part, ce n'était pas du zèle, ce n'était même pas du
+travail qu'ils lui demandaient. Le jour où ils l'avaient fait entrer
+dans leur maison, ils ne lui avaient pas dit: «Tu travailleras depuis
+sept heures et demie du matin jusqu'à neuf heures du soir, et tu
+emploieras ton temps sans perdre une minute.» Loin de là. Car ce jour
+même ils lui avaient offert un appartement de garçon luxueusement
+aménagé, avec deux chevaux dans l'écurie, un pour la selle, l'autre pour
+l'attelage, voiture sous la remise, cocher, valet de chambre; et un
+pareil cadeau, qui lui permettait de mener désormais l'existence d'un
+riche fils de famille, n'était pas compatible avec de rigoureuses
+exigences de travail. Aussi ces exigences n'existaient-elles ni dans
+l'esprit du père ni dans celui de la mère. Qu'il s'amusât. Qu'il prît
+dans le monde parisien la place qui selon eux appartenait à l'héritier
+de leur maison, cela était parfait; ils en seraient heureux; mais par
+contre cela n'empêchait pas (au moins ils le croyaient) qu'il
+s'intéressât aux affaires de cette maison, qui en réalité serait un
+jour, qui était déjà la sienne.
+
+C'était là seulement ce qu'ils attendaient, ce qu'ils espéraient, ce
+qu'ils exigeaient de lui.
+
+Cependant si peu que cela fût, ils ne l'obtinrent pas.
+
+À quoi pouvait tenir son indifférence, d'où venait-elle?
+
+Ce furent les questions qu'ils agitèrent avec leurs amis et
+particulièrement avec le plus intime, un commerçant nommé Byasson, mais
+sans leur trouver une réponse satisfaisante, chacun ayant un avis
+différent.
+
+Ils s'arrêtèrent donc à cette idée, que les choses changeraient si,
+comme l'avait soutenu leur ami Byasson, on donnait à Léon un rôle plus
+important dans la direction de la maison, plus d'initiative, plus de
+responsabilité, et pour en arriver à cela, ils décidèrent de s'éloigner
+de Paris pendant quelque temps.
+
+Depuis plusieurs années, les médecins conseillaient à M. Haupois d'aller
+faire une saison aux eaux de Balaruc, dans l'Hérault. Il avait toujours
+résisté aux médecins. Il céda. La femme accompagna le mari.
+
+Léon, resté seul maître de la maison, serait bien forcé de prendre
+l'habitude de diriger tout et de commander à tous; même aux vieux
+employés, qui jusqu'à ce jour l'avaient traité un peu en petit garçon.
+
+Cependant il ne dirigea rien et ne commanda à personne, ni aux jeunes ni
+aux vieux employés.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le départ de son père et de sa mère lui avait imposé une obligation
+qu'il avait dû accepter, si désagréable qu'elle fût: c'était
+d'abandonner son appartement de la rue de Rivoli pour coucher rue
+Royale.
+
+Lorsque le dernier des Daguillon, qui était le père de madame Haupois,
+avait quitté le quartier du Louvre, où sa maison avait été fondée, pour
+la transférer rue Royale, il avait installé son appartement à côté de
+ses magasins; mais plus tard lorsque, sous la direction de M. Haupois,
+les affaires de la maison s'étaient développées et avaient atteint leur
+apogée, il avait fallu prendre cet appartement pour le transformer en
+salons d'exposition, en bureaux, en magasins. De ce qui jusqu'à ce jour
+avait servi à l'habitation particulière on n'avait conservé qu'une
+chambre avec une cuisine. Et pour loger la famille on avait dû louer un
+appartement rue de Rivoli, entre la rue de Luxembourg et la rue
+Saint-Florentin. C'était là que les enfants avaient grandi, en bon air,
+au soleil, les yeux égayés par la verdure des Tuileries. Mais cet
+appartement confortable, madame Haupois-Daguillon ne l'avait guère
+habité, car obligée de rester rue Royale, où l'oeil du maître était
+nécessaire, elle avait conservé sa chambre auprès de ses magasins, la
+première levée, la dernière couchée, ne vivant de la vie de famille que
+le dimanche seulement.
+
+Tant que durerait l'absence de ses parents, Léon devait habiter cette
+chambre, remplacer ainsi sa mère, et comme elle faire bonne garde sur
+toutes choses.
+
+Mais pour coucher rue Royale Léon ne s'était pas trouvé obligé à
+s'occuper plus attentivement des affaires de la maison: il avait rempli
+le rôle de gardien, voilà tout, et encore en dormant sur les deux
+oreilles.
+
+Pour le reste, il avait laissé les choses suivre leur cours, et quand le
+vieux caissier, le vénérable Savourdin, bonhomme à lunettes d'or et à
+cravate blanche le priait chaque soir de vérifier la caisse, il
+s'acquittait de cette besogne avec une nonchalance véritablement
+inexplicable. Quelle différence entre la mère et le fils! et le bonhomme
+Savourdin, qui avait des lettres, s'écriait de temps en temps: _O
+tempora, o mores!_ en se demandant avec angoisse à quels abîmes courait
+la société.
+
+Il y avait déjà douze jours que M. et madame Haupois-Daguillon étaient
+partis pour les eaux de Balaruc, lorsqu'un jeudi matin, en classant le
+courrier que le facteur venait d'apporter, le bonhomme Savourdin trouva
+une lettre adressée à M. Léon Haupois, avec la mention «personnelle et
+pressée» écrite au haut de sa large enveloppe.
+
+Aussitôt il appela un garçon de bureau:
+
+--Portez cette lettre à M. Léon.
+
+--M. Léon n'est pas levé.
+
+--Eh bien, remettez-la à son domestique en lui faisant remarquer qu'elle
+est pressée.
+
+--Ce ne sera pas une raison pour que M. Joseph prenne sur lui d'éveiller
+son maître.
+
+--Vous lui direz, ajouta le caissier en haussant doucement les épaules
+par un geste de pitié, que ce n'est pas une lettre d'affaires;
+l'écriture de l'adresse est de la main de M. Armand Haupois, l'oncle de
+M. Léon, et le timbre est celui de Lion-sur-Mer, village auprès duquel
+M. l'avocat général habite ordinairement avec sa fille pendant les
+vacances pour prendre les bains. Cela décidera sans doute Joseph, ou
+comme vous dites «M. Joseph», à réveiller son maître.
+
+Le garçon de bureau prit la lettre et, secouant la tête en homme bien
+convaincu qu'on lui fait faire une course inutile, il sortit du magasin
+et alla frapper à une petite porte bâtarde,--celle de la cuisine,--qui
+ouvrait directement sur l'escalier.
+
+Une voix lui ayant répondu de l'intérieur, il entra: deux hommes se
+trouvaient dans cette cuisine; l'un d'eux, en veste de velours bleu,
+évidemment un commissionnaire, était en train de cirer des bottines;
+l'autre, en gilet à manches, assis sur deux chaises, les pieds en l'air,
+était occupé à lire le journal.
+
+--Tiens! monsieur Pierre, dit ce dernier en abandonnant sa lecture.
+
+--Moi-même, monsieur Joseph, qui me fais le plaisir de vous apporter une
+lettre pour M. Léon.
+
+--Monsieur n'est pas éveillé.
+
+Et comme le commissionnaire qui cirait les bottines avait ralenti le
+mouvement de son bras droit:
+
+--Frottez donc, père Manhac; vous avez déjà batté les vêtements tout à
+l'heure, n'ayez pas peur d'appuyer sur le cuir, vous savez: ce n'est pas
+monsieur qui paye, c'est moi, donnez-m'en pour mon argent.
+
+Puis se tournant vers le garçon de bureau:
+
+--Ma parole d'honneur, c'est agaçant de ne pouvoir pas avoir une minute
+de tranquillité; si vous vous relâchez de votre surveillance, rien ne va
+plus.
+
+Pendant cette observation faite d'un ton rogue, le père Manhac avait
+achevé de cirer les bottines; les ayant posées délicatement sur une
+table, il sortit le dos tendu en homme qui trouve plus sage de fuir les
+observations que de les affronter.
+
+--Ne portez-vous pas ma lettre à M. Léon? demanda le garçon de bureau.
+
+--Non, bien sûr.
+
+--Ce n'est pas une lettre d'affaires.
+
+--Quand même ce serait une lettre d'amour, je ne le réveillerais pas.
+
+--C'est une lettre de famille, le bonhomme Savourdin a reconnu
+l'écriture; il dit qu'elle est de M. Armand Haupois, l'avocat général de
+Rouen, l'oncle de M. Léon; ce qui est assez étonnant, car les deux
+frères ne se voient plus; mais ils veulent peut-être se réconcilier; M.
+Armand Haupois a une fille très jolie, mademoiselle Madeleine, que M.
+Léon aimait beaucoup.
+
+--Elle n'a pas le sou, votre fille très-jolie; cela m'est donc bien égal
+que M. Léon l'ait aimée, car l'héritier de la maison Haupois-Daguillon
+n'épousera jamais une femme pauvre; je suis tranquille de ce côté, les
+parents feront bonne garde, ils ont d'autres idées, que je partage
+d'ailleurs jusqu'à un certain point.
+
+--Oh! alors....
+
+--Est-ce que vous vous imaginez, mon cher, qu'un homme comme moi aurait
+accepté M. Léon Haupois si j'avais admis la probabilité, la possibilité
+d'un mariage prochain? Allons donc! Ce qu'il me faut, c'est un garçon
+qui mène la vie de garçon; c'est une règle de conduite. Voilà pourquoi
+je suis entré chez M. Léon; c'était un fils de bourgeois enrichi et je
+m'étais imaginé qu'il irait bien: mais il m'a trompé.
+
+--Il ne va donc pas?
+
+Joseph haussa les épaules.
+
+--Pas de femmes, hein? insista le garçon de bureau en clignant de
+l'oeil.
+
+--Mon cher, les hommes ne sont pas ruinés par les femmes, ils le sont
+par une; plusieurs femmes se neutralisent; une seule prend cette
+influence décisive qui conduit aux folies.
+
+--Eh bien, vous m'étonnez, car, à l'époque où M. Léon n'était encore que
+collégien, je croyais qu'il irait bien, comme vous dites. Il venait
+souvent le jeudi au magasin avec un de ses camarades, le fils Clergeau,
+et, tout le temps qu'ils étaient là, ils restaient le nez écrasé contre
+les vitres à regarder le défilé des voitures qui vont au Bois ou qui en
+reviennent, et qui naturellement passent sous nos fenêtres. De ma place
+je les entendais chuchoter, et ils ne parlaient que des cocottes à la
+mode; ils savaient leur nom, leur histoire, avec qui elles étaient, et,
+en les écoutant, je me disais à part moi: «Il faudra voir plus tard, ça
+promet.» Je suis joliment surpris de m'être trompé. En tout cas, si j'ai
+raisonné faux, pour le fils, j'ai tombé juste pour la fille.
+
+--Mademoiselle Haupois-Daguillon s'occupait aussi des cocottes?
+
+--Quelle bêtise! Comme son frère, mademoiselle Camille restait aussi le
+nez collé contre les vitres, mais le défilé qu'elle regardait, c'était
+celui des gens titrés. Tout ce qui avait un nom dans le grand monde
+parisien, elle le connaissait; il n'y avait que ces gens-là qui
+l'intéressaient; elle parlait de leur naissance; elle savait sur le bout
+du doigt leur parenté; elle annonçait leur mariage, et alors comme pour
+le frère je me disais: «Il faudra voir;» j'ai vu; elle a épousé un
+noble.
+
+--Baronne Valentin, la belle affaire en vérité.
+
+--Enfin elle a des armoiries, et la preuve c'est qu'on vient de lui
+finir à la fabrique une garniture de boutons en or pour un de ses
+paletots, avec sa couronne de baronne gravée sur chaque bouton; c'est
+très-joli.
+
+--Ridicule de parvenu, mon cher, voilà tout; on fait porter ses armes
+par ses valets, on ne les porte pas soi-même.
+
+Un coup de sonnette interrompit cette conversation.
+
+
+
+
+III
+
+
+Lorsque Joseph entra dans la chambre de son maître, celui-ci était
+debout, le dos appuyé contre un des chambranles de la fenêtre, occupé à
+allumer une cigarette: les manches de la chemise de nuit retroussées, le
+col rejeté de chaque côté de la poitrine, les cheveux ébouriffés, il
+apparaissait, dans le cadre lumineux de la fenêtre, comme un grand et
+beau garçon, au torse vigoureux, avec une tête aux traits réguliers,
+harmonieux, aux yeux doux, à la physionomie ouverte et bienveillante.
+
+--Une lettre pour monsieur, dit Joseph. L'adresse porte: «Personnelle et
+pressée.»
+
+--Donnez, dit-il nonchalamment.
+
+Mais aussitôt qu'il eut jeté les yeux sur l'adresse, l'intérêt remplaça
+l'indifférence.
+
+--Vite une voiture, s'écria-t-il en jetant cette lettre sur la table, un
+cheval qui marche bien; courez.
+
+Comme Joseph se dirigeait vers la porte, son maître le rappela:
+
+--Savez-vous à quelle heure part l'express pour Caen?
+
+--À neuf heures.
+
+--Quelle heure est-il présentement?
+
+--Huit heures quarante.
+
+--Allez vite; trouvez-moi un bon cheval; quand la voiture sera à la
+porte, courez rue de Rivoli et mettez-moi dans un sac à main du linge
+pour trois ou quatre jours, puis revenez en vous hâtant de manière à me
+remettre ce sac.
+
+Tout en donnant ces ordres d'une voix précipitée, il s'était mis à sa
+toilette; en quelques minutes il fut habillé et prêt à partir.
+
+Alors, sortant vivement de sa chambre, il passa dans les magasins et se
+dirigea vers la caisse:
+
+--Savourdin, je pars.
+
+--C'est impossible. J'ai des signatures à vous demander.
+
+--Vous vous arrangerez pour vous en passer.
+
+Le vieux caissier leva au ciel ses deux bras par un geste désespéré,
+mais Léon lui avait déjà tourné le dos.
+
+--Monsieur Léon, cria le bonhomme, monsieur Léon, je vous en prie, au
+nom du ciel....
+
+Mais Léon avait gagné le vestibule et descendait l'escalier.
+
+Au moment où il franchissait la porte cochère, une voiture, avec Joseph
+dedans, s'arrêtait devant le trottoir.
+
+--À la gare Saint-Lazare! dit Léon, montant brusquement dans la voiture,
+et aussi vite que vous pourrez!
+
+Le cheval, enlevé par un vigoureux coup de fouet, partit au grand trot;
+aussitôt Léon voulut reprendre la lecture de la lettre, dont les
+premières lignes l'avaient si profondément bouleversé.
+
+Mais la voiture franchit en moins de cinq minutes la distance qui sépare
+la rue Royale de la rue Saint-Lazare: quand elle entra dans la cour de
+la gare, il n'avait pas encore tourné le premier feuillet; l'horloge
+allait sonner neuf heures.
+
+Il était temps: on ferma derrière lui le guichet de distribution des
+billets.
+
+Ce fut seulement quand il se trouva installé dans son wagon, où il était
+seul, qu'il reprit sa lecture, non au point où il l'avait interrompue,
+mais à la première ligne:
+
+«Mon cher Léon,
+
+«Ma dépêche télégraphique d'hier, par laquelle je te demandais si tu
+serais à Paris libre de toute occupation pendant la fin de la semaine, a
+dû te surprendre jusqu'à un certain point.
+
+«En voici l'explication:
+
+«Je vais mourir, et tu es la seule personne au monde, mon cher neveu,
+qui puisse assister ma fille, ta cousine; dans cette circonstance, il
+fallait donc que je fusse certain qu'aussitôt prévenu tu pourrais
+accourir près d'elle.
+
+«Cette certitude, ta réponse me la donne, et, comme d'avance je suis sûr
+de ton coeur, je puis maintenant accomplir ma résolution.
+
+«Tu connais ma position, je n'ai pas de fortune. Nés de parents pauvres,
+ton père et moi nous n'avons pas eu de patrimoine. Mais tandis que ton
+père, jetant un clair regard sur la vie, embrassait la carrière
+commerciale au lieu d'être artiste, comme il l'avait tout d'abord
+souhaité, j'entrais dans la magistrature. Et, d'autre part, tandis que
+ton père épousait une femme riche qui lui apportait des millions, j'en
+épousais une qui n'avait pour dot et pour tout avoir qu'une cinquantaine
+de mille francs.
+
+«Cette dot avait été placée dans une affaire industrielle; je ne
+changeai point ce placement, car il ne me convenait pas de défaire ce
+qui avait été fait par mon beau-père, et d'un autre côté j'étais bien
+aise de tirer de ces cinquante mille francs un revenu assez gros pour
+que ma femme et ma fille n'eussent point trop à souffrir de la
+médiocrité de mon traitement de substitut.
+
+«C'est grâce à ce revenu qu'après avoir perdu ma femme au bout de quatre
+années de mariage, je pus garder ma fille près de moi, et qu'elle a été
+élevée sous mes yeux, sur mon coeur.
+
+«En la mettant dans un pensionnat, j'aurais pu faire de sérieuses
+économies, car, lorsqu'on prend, pour instruire un enfant dans la maison
+paternelle, les meilleurs professeurs dans chaque branche d'instruction,
+pour la peinture un peintre de mérite, pour la musique des artistes de
+talent, cela coûte cher, très-cher, et en employant utilement ces
+économies, soit à former un capital, soit à constituer une assurance sur
+la vie, payable entre les mains de ma fille le jour de son mariage, je
+serais arrivé à lui constituer une dot moitié plus forte que celle que
+sa mère avait reçue. Mais je n'ai point cru que c'était là le meilleur.
+Plusieurs raisons d'ordre différent me déterminèrent: j'aimais ma fille,
+et ce m'eût été un profond chagrin de me séparer d'elle; je n'étais pas
+partisan de l'éducation en commun pour les filles; jeune encore, je ne
+voulais pas m'exposer à la tentation de me remarier, ce qui eût pu
+arriver si je n'avais pas eu ma fille près de moi; enfin je me disais
+que, si les hommes ne cherchent trop souvent qu'une dot dans le mariage,
+il en est cependant qui veulent une femme, et c'était une femme que je
+voulais élever; toi qui connais Madeleine, ses qualités d'esprit et de
+coeur, tu sais si j'ai réussi.
+
+«Tu as passé quelques-unes de tes vacances avec nous; tu sais quelle
+était notre vie dans notre petite maison du quai des Curandiers et notre
+étroite intimité dans le travail comme dans le plaisir; tu as assisté à
+nos soirées de lecture, à nos séances de musique, à nos réunions entre
+amis, je n'ai donc rien à te dire de tout cela; à le faire je
+m'attendrirais dans ces souvenirs si doux, si charmants, et je ne veux
+pas m'attendrir.
+
+«Cependant, en rappelant ainsi un passé que tu connais dans une certaine
+mesure, je dois relever un point que tu ignores peut-être, et qui a son
+importance: nos dépenses dépassèrent chaque année mes prévisions et
+m'entraînèrent dans des embarras d'argent qui furent les seuls tourments
+de ces années si heureuses; mais ton père me vint en aide, et, grâce à
+son concours fraternel, je pus en sortir à mon honneur.
+
+«Malgré ces embarras d'argent causés le plus souvent par des besoins
+imprévus, mais dans plus d'une circonstance aussi, je l'avoue, par une
+mauvaise administration, j'espérais pouvoir suivre jusqu'au bout le plan
+que je m'étais tracé pour l'éducation de Madeleine, quand un incident
+désastreux vint bouleverser toutes mes combinaisons: la maison dans
+laquelle notre capital était placé se trouva en mauvaises affaires, et
+de telle sorte que si nous n'apportions pas une nouvelle mise de fonds
+tout était perdu. Sans économies, sans ressources autres que celles
+provenant de mon traitement, il m'était difficile, pour ne pas dire
+impossible, de me procurer la somme nécessaire pour cet apport. J'aurais
+pu, il est vrai, la demander à ton père; mais j'en étais empêché par des
+raisons, à mes yeux décisives: ton père m'ayant déjà aidé dans plusieurs
+circonstances, je ne pouvais m'adresser à lui sans augmenter les
+obligations que j'avais déjà contractées à son égard dans des
+proportions qui n'étaient nullement en rapport avec ma situation
+financière; en un mot, je n'empruntais plus, je me faisais donner;
+enfin, je ne voulais pas m'exposer à voir nos relations fraternelles
+gênées par des questions d'argent, et même à voir les liens d'amitié qui
+nous unissaient brisés par ces questions. Mais ce que je n'avais pas
+voulu faire, un de nos cousins le fit à mon insu, et ton père apprit les
+difficultés de ma situation; il vint à Rouen et voulut régler cette
+affaire d'après certains principes de commerce qui n'étaient pas les
+miens. Une discussion s'ensuivit entre nous; tu sais combien nos idées
+sont différentes sur presque tous les points; cette discussion
+s'envenima et se termina par une rupture complète, telle que nos
+relations ont été brisées et que depuis ce jour nous ne nous sommes pas
+revus, malgré certaines avances que j'ai cru devoir faire, mais qui ont
+trouvé ton père implacable.
+
+«Si difficile que fût ma position, je parvins cependant à me procurer
+la somme qu'il me fallait, mais ce fut au prix d'engagements très-lourds
+que je ne contractai que parce que j'avais la conviction que notre
+affaire devait reprendre et bien marcher. Elle ne reprit point. Elle
+vient de s'effondrer, me laissant ruiné, et ce qui est plus terrible,
+endetté pour des sommes qu'il m'est impossible de payer.
+
+«Si l'insolvabilité est grave pour tout le monde, combien plus encore
+l'est-elle pour un magistrat! admets-tu que le chef d'un parquet
+poursuivi par les huissiers soit obligé de parlementer avec eux, d'user
+de finesses plus ou moins légales, de les abuser, de les prier
+d'attendre? Les prier!
+
+«Ce n'est pas tout.
+
+«Il y a quatre mois je remarquai un affaiblissement dans ma vue, ou plus
+justement du trouble et de l'obscurité. Tout d'abord je ne m'en
+inquiétai pas. Mais bientôt les objets ne m'apparurent plus qu'entourés
+d'un nuage et avec des formes confuses; en lisant, les lettres
+semblaient vaciller devant mes yeux, et se réunir toutes ensemble au
+point que je n'apercevais plus qu'une ligne noire uniforme.
+
+«Je consultai le docteur La Roë, que tu connais bien; il constata une
+amaurose qui dans un temps plus ou moins long devait me rendre aveugle.
+
+«On ne reste pas impassible sous le coup d'une pareille menace.
+Cependant je ne me laissai pas accabler, je résolus d'employer ce que
+j'avais d'énergie et d'intelligence à lutter. Un de mes collègues et des
+plus éminents est aveugle; ce qui ne l'empêche pas de remplir les
+devoirs de sa charge: j'espérai pouvoir suivre son exemple et remplir
+aussi les miens.
+
+«Tu as fait ton droit, tu sais que notre travail est de deux espèces,
+celui du cabinet et celui de l'audience; dans le cabinet on lit les
+dossiers, on prend des notes, c'est-à-dire qu'on fait usage des yeux; à
+l'audience on conclut, c'est-à-dire qu'on fait surtout usage de la
+parole. Lorsque je sortis de chez mon médecin, je rentrai chez moi et
+aussitôt je révélai la vérité ou tout au moins une partie de la vérité à
+Madeleine, en lui expliquant d'autre part notre situation financière;
+puis je lui demandai si elle voulait me servir de secrétaire et me lire
+les dossiers que j'avais à étudier, en un mot être, selon l'expression
+de Sophocle, «la fille dont les yeux voient pour elle et pour son père.»
+
+«Elle non plus ne s'abandonna pas, et si un mouvement irrésistible de
+désespoir la fit jeter dans mes bras, elle réagit contre cette
+faiblesse, et tout de suite nous nous mîmes au travail.
+
+«Ces doigts habitués à manier le pinceau et le crayon ou à courir sur
+les touches du piano tournèrent les feuillets poudreux des dossiers; ces
+lèvres qui jusqu'à ce jour n'avaient prononcé que des phrases
+harmonieuses savamment arrangées par nos grand écrivains, prononcèrent
+les mots baroques du grimoire en usage chez les notaires et les avoués.
+
+«Et moi, assis en face d'elle, je l'écoutais, mais sans pouvoir
+m'empêcher de la regarder de mes yeux obscurcis et de me laisser
+distraire par les pensées qui m'oppressaient; plus d'une fois je
+détournai la tête et d'une main furtive j'essuyai les larmes qui
+roulaient sur mes joues; pauvre Madeleine! elle était charmante ainsi!
+bientôt je ne la verrais plus! entre elle et moi la nuit éternelle!
+
+«Mes affaires préparées, je devais prendre mes conclusions à l'audience
+sans notes, sans pièces, même sans code et en parlant d'abondance. La
+tâche était d'autant plus difficile pour moi, que jusqu'alors j'avais eu
+l'habitude de me servir très-peu de ma mémoire, parlant le plus souvent
+avec mon dossier sous les yeux, et, dans les circonstances importantes,
+m'aidant de notes manuscrites qui me servaient de canevas. Malgré mon
+application et mes efforts, j'échouai misérablement. Que cette
+impuissance fût le résultat de ma maladie, ce qui est possible, car
+l'amaurose est souvent une conséquence de certaines lésions du cerveau;
+qu'elle fût due au contraire à l'absence de cette faculté que les
+phrénologues appellent la _concentrativité_, cela importait peu, ce qui
+était capital, c'était cette impuissance même; et par malheur elle est
+absolue.
+
+«Convaincu par cette déplorable expérience que bientôt je ne pourrais
+plus remplir mes fonctions d'avocat général, je fis faire des démarches
+à Paris pour voir s'il me serait possible d'obtenir un siége de
+conseiller; je n'avais guère l'espérance de réussir, mais enfin je
+devais ne rien négliger et tenter même l'absurde. Tu trouveras ci-jointe
+la réponse que j'ai reçue: c'est la copie de mes notes individuelles et
+confidentielles qu'un de mes amis, un de mes camarades a pu prendre à la
+chancellerie. Tu la liras, et non-seulement elle t'apprendra que je n'ai
+rien à espérer, rien à attendre, mais encore elle te montrera ce que je
+suis; au moment d'exécuter la résolution que la fatalité m'impose, j'ai
+besoin de penser que lorsque tu parleras de moi avec ma fille, tu le
+feras en connaissance de cause.
+
+«Voici donc ma situation: le magistrat et l'homme sont perdus, l'un par
+les dettes, l'autre par la maladie: si je n'offre pas ma démission, on
+me la demandera; si je la refuse, on me destituera.
+
+«Destitué, ruiné, aveugle, que puis-je?
+
+«Deux choses seules se présentent: mendier auprès de mes parents et de
+mes amis, ou bien me faire nourrir par ma fille qui travaillera pour moi
+à je ne sais quel travail, puisqu'elle n'a pas de métier.
+
+«Je n'accepterai ni l'une ni l'autre; ce n'est pas pour entraîner cette
+pauvre enfant dans ma chute et la perdre avec moi que je l'ai élevée.
+
+«Tant que je serai vivant, Madeleine sera ma fille; le jour où je serai
+mort elle deviendra la fille de ton père.
+
+«Il faut donc qu'elle soit orpheline.
+
+«Je n'ai pas besoin de te développer cette idée, qui s'imposera à ton
+esprit avec toutes ses conséquences; c'est elle qui a déterminé ma
+résolution.
+
+«Nos dissentiments et notre rupture n'ont point changé mes sentiments à
+l'égard de ton père; je sais quelle est sa générosité, sa bonté, son
+affection pour les siens, et quant à toi, mon cher Léon, je connais ton
+coeur plein de tendresse et de dévouement; Madeleine va perdre en moi un
+père qui lui serait un fardeau; elle trouvera en vous une famille, en
+toi un frère.
+
+«Je sais que je n'ai pas besoin de consulter ton père à l'avance et de
+lui demander son consentement; il acceptera Madeleine, parce qu'elle est
+sa nièce; mais à toi, mon cher Léon, je veux la confier par un acte
+solennel de dernière volonté.
+
+«La pauvre enfant va éprouver la plus horrible douleur qu'elle ait
+encore ressentie; je te demande d'être près d'elle à ce moment, afin
+que, lorsqu'elle sera frappée, elle trouve une main qui la soutienne, et
+un coeur dans lequel elle puisse pleurer.
+
+«Demain tout sera fini pour moi.
+
+«Je ne peux pas retarder davantage l'exécution de ma résolution: ma
+guérison est impossible, ma destitution est imminente, et la perte
+complète de la vue peut se produire d'un moment à l'autre; j'ai pu
+encore écrire cette lettre tant bien que mal en enchevêtrant
+très-probablement les lignes et les mots, dans huit jours je ne le
+pourrais peut-être plus; dans huit jours je ne pourrais pas davantage me
+conduire, et Madeleine ne me laisserait pas sortir seul.
+
+«Et précisément, pour accomplir ce que j'ai arrêté, il faut que je sorte
+seul; nous sommes à la veille d'une grande marée, et demain la mer
+découvrira une immense étendue de rochers jusqu'à deux kilomètres au
+moins de la côte; je partirai pour aller à la pêche ainsi que je l'ai
+fait souvent; je n'en reviendrai point; je serai tombé dans un trou, ou
+bien je me serai laissé surprendre par la marée montante; ma mort sera
+le résultat d'un accident comme il en arrive trop souvent sur ces
+grèves; toi seul sauras la vérité, et j'ai assez foi en ta discrétion
+pour être certain que personne,--je répète et je souligne
+_personne_,--personne au monde ne la connaîtra.
+
+«Cette lettre reçue, quitte Paris, fais diligence, et quand tu arriveras
+à Saint-Aubin, Madeleine ne saura rien encore, je l'espère; au moins
+j'aurai tout arrangé pour cela.
+
+«Adieu, mon cher Léon, mon cher enfant, je t'embrasse tendrement.
+
+«ARMAND HAUPOIS.»
+
+À cette longue lettre était attachée une feuille de papier portant un
+en-tête imprimé,--la copie des notes de la chancellerie;--mais Léon n'en
+commença pas la lecture immédiatement, et ce fut seulement après être
+resté assez longtemps immobile, anéanti par ce qu'il venait d'apprendre,
+étourdi par la secousse qu'il avait reçue, qu'il revint à ces notes et
+qu'il se mit à lire machinalement.
+
+_Note individuelle_.
+
+Nom et prénoms du magistrat.--Haupois (Armand-Charles).
+
+Lieu et département où il est né.--Rouen (Seine-Inférieure).
+
+Son état ou profession avant d'être magistrat.--Avocat.
+
+État ou profession de son père.--Officier retraité.
+
+Dire s'il parle ou écrit quelque langue étrangère ou quelque idiome
+utile.--L'anglais, l'italien.
+
+Quel est son revenu indépendamment de son traitement?--Nul.
+
+Demande-t-il quelque avancement?--Il accepterait les fonctions de
+conseiller, mais il ne demande rien.
+
+Dire s'il irait partout où il pourrait être envoyé en France.--Non.
+
+Quel est le ressort où il désire être placé?--Rouen.
+
+_Renseignements confidentiels_.
+
+Caractère.--Très ferme.
+
+Conduite privée.--Irréprochable.
+
+Conduite publique.--Légère.
+
+Impartialité.--Incontestable.
+
+Travail.--Suffisant.
+
+Exactitude, assiduité.--Bonnes.
+
+Zèle, activité.--Suffisants.
+
+Fermeté.--Mal appliquée.
+
+Santé.--Bonne; menacé d'une maladie des yeux.
+
+Rapports avec ses chefs.--Officiels et froids.
+
+Rapports avec les autorités.--Officiels et froids.
+
+Rapports avec le public.--Affables.
+
+Habitudes sociales.--Homme de bonne compagnie, mais ses relations
+artistiques l'obligent à fréquenter des personnes qui ne sont pas dignes
+de lui.
+
+Capacité.--Réelle.
+
+Sagacité.--Grande.
+
+Jugement.--Droit.
+
+Style.--Simple, ferme.
+
+Élocution.--Facile.
+
+S'il est propre au service de l'audience civile.--Oui.
+
+S'il est propre au service de l'audience correctionnelle.--Oui.
+
+S'il est propre au service de la cour d'assises.--Oui.
+
+S'il convient à la magistrature assise.--Non.
+
+S'il se livre à des occupations étrangères à ses fonctions.--À la
+musique, à la poésie.
+
+S'il jouit de l'estime publique.--Oui.
+
+S'il a encouru des peines disciplinaires.--Non.
+
+Si ses liens de parenté apportent quelque obstacle au service.--Non.
+
+S'il a droit à quelque avancement.--Non, à cause de ses goûts
+artistiques qui le distraient de ses fonctions et l'entraînent dans la
+fréquentation de gens peu convenables.
+
+_Faits particuliers_.
+
+Ses goûts d'artiste lui font mener une vie difficile.
+
+Embarras d'argent.
+
+Dettes.
+
+Magistrat intègre.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Le train marchant à grande vitesse avait dépassé Poissy et ces stations
+qui sont sans nom pour les express; Léon, le front appuyé contre la
+vitre, regardait machinalement et sans les voir les coteaux boisés
+devant lesquels il défilait.
+
+La lecture entière de cette lettre ne l'avait pas tiré de la
+stupéfaction dans laquelle l'avaient jeté ses premières lignes; et son
+esprit était emporté dans un tourbillon comme il était emporté lui-même
+dans l'espace.
+
+Mais si extraordinaire, si inimaginable que fût cette résolution de
+suicide chez un homme tel que son oncle, il fallait bien cependant
+s'habituer à la considérer comme réelle:--«Demain tout sera fini pour
+moi.»
+
+Le seul point sur lequel l'espérance était encore possible était celui
+qui avait rapport au moment où ce suicide s'accomplirait; à l'heure
+présente, neuf heures quarante minutes, était-il ou n'était-il pas
+accompli? Tout était là?
+
+Après quelques instants de douloureuse réflexion, il se dit que dans dix
+minutes, le train allait s'arrêter à Mantes, où se trouve un bureau
+télégraphique, et qu'il fallait saisir cette occasion pour envoyer une
+dépêche à Madeleine.
+
+Il avait dans son sac papier, plume et encre; sans perdre une minute, il
+se mit aussitôt à rédiger sa dépêche:
+
+_Mademoiselle Madeleine Haupois_,
+
+_maison Exupère Héroult_.
+
+_Saint-Aubin-sur-Mer, par Bernières_.
+
+(_Avec exprès_).
+
+«Je viens de voir un médecin de Rouen qui me dit qu'il est dangereux de
+laisser mon oncle sortir seul; veille sur lui; ne le quitte pas; je
+serai près de vous vers quatre heures de soir.
+
+«LÉON HAUPOIS.»
+
+Il eût fallu être plus précis, mais cela n'était possible qu'en disant
+la vérité entière; or, cette vérité, il ne pouvait la dire qu'en
+commettant un abus de confiance.
+
+De là cette dépêche étrange.
+
+C'était cette étrangeté même qui faisait précisément son mérite;--si
+elle arrivait à Saint-Aubin avant que son oncle sortit de chez lui,
+elle était assez claire pour que Madeleine ne le laissât point partir,
+ou tout au moins pour qu'elle l'accompagnât; si au contraire, elle
+arrivait trop tard, elle était assez obscure pour ne pas révéler le
+suicide et permettre des explications telles quelles.
+
+D'ailleurs les minutes s'écoulaient, et il n'avait pas le loisir de
+prendre le meilleur; il fallait prendre ce qui se présentait à son
+esprit; cette première dépêche terminée, il en écrivit une seconde
+adressée au chef de la gare de Caen pour le prier de lui retenir une
+voiture attelée de deux bons chevaux, qui devrait l'attendre au train de
+deux heures dix-huit minutes, et le conduire aussi vite que possible à
+Saint-Aubin.
+
+Il écrivait ces derniers mots lorsque le sifflet de la machine annonça
+l'arrivée à Mantes: avant l'arrêt complet du train, Léon sauta sur le
+quai et courut au télégraphe; il n'avait que trois minutes.
+
+En sortant du bureau, ses dépêches expédiées, il passa devant la
+bibliothèque des chemins de fer, et ses yeux tombèrent par hasard sur un
+paquet de journaux parmi lesquels se trouvait le _Journal de Rouen_.
+Instantanément le souvenir lui revint qu'au temps où il passait une
+partie de ses vacances chez son oncle, il lisait dans ce journal un
+bulletin météorologique donnant l'heure des marées sur la côte. Il
+acheta un numéro et, remonté dans son compartiment, il chercha vivement
+ce bulletin; l'heure de la pleine mer allait lui dire si son oncle
+pouvait être ou ne pas être sauvé par sa dépêche: la pleine mer était
+annoncée pour six heures au Havre; par conséquent; c'était à midi
+qu'avait lieu la basse mer, et c'était entre onze heures et une heure
+que son oncle devait accomplir son suicide.
+
+La dépêche arriverait-elle à temps?
+
+Si elle arrivait avant que M. Haupois fût sorti, il était sauvé; si elle
+arrivait après, il était perdu; sa vie dépendait donc du hasard.
+
+Comme la plupart de ceux qui n'ont point eu encore le coeur brisé par la
+perte d'une personne aimée, Léon repoussait l'idée de la mort pour les
+siens; que ceux qui nous sont indifférents meurent, cela nous paraît
+tout naturel, non ceux que nous aimons.
+
+Et il aimait son oncle, bien qu'en ces derniers temps, par suite de la
+rupture survenue entre les deux frères, il eût cessé de le voir.
+Pourquoi son oncle et son père s'étaient-ils fâchés? Il le savait à
+peine. Ils avaient eu de sérieuses raisons sans doute, aussi bonnes
+probablement pour l'un que pour l'autre; mais pour lui il n'avait jamais
+voulu prendre parti dans cette rupture, qui n'avait changé en rien les
+sentiments d'affectueuse tendresse et de respect qu'il avait, dès son
+enfance, conçus pour cet oncle si bon, si jeune de coeur, si prévenant,
+si indulgent pour les jeunes gens dont il savait se faire le camarade et
+l'ami avec tant de bonne grâce.
+
+Et, entraîné par les souvenirs que la lecture de cette lettre venait de
+réveiller en lui, il revint à ce temps de sa jeunesse.
+
+Il retourna à Rouen et se retrouva dans cette petite maison du quai des
+Curandiers où il avait eu tant de journées de gaieté et de liberté. Il
+la revit avec sa parure de plantes grimpantes dont le feuillage jauni
+par les premiers brouillards de septembre produisait de si curieux
+effets dans la Seine, quand le soleil couchant les frappait de ses
+rayons obliques. Devant ses yeux passa tout une flotte de grands
+navires arrivant de la mer avec le flot; ceux-ci carguant leurs voiles
+et jetant l'ancre devant l'île du Petit-Gay; ceux-là continuant leur
+route pour aller s'amarrer au quai de la Bourse.
+
+À son oreille retentit la voix claire de Madeleine comme au moment où
+surprise par le sifflet d'un remorqueur ou du bateau de La Bouille, elle
+appelait son cousin pour qu'il vînt avec elle au bord de la rivière;
+sans l'attendre, elle courait jusqu'à l'extrémité de la berge, et quand
+le remous des eaux soulevé par les roues du vapeur arrivait frangé
+d'écume, elle se sauvait devant cette vague en poussant des petits cris
+joyeux, ses cheveux dorés flottant au vent.
+
+Le soir, quelques amis sonnaient à la porte verte; quand tous ceux qu'on
+attendait étaient venus, le père prenait son violon, la fille s'asseyait
+au piano et l'on faisait de la musique. Bien que Madeleine ne fût encore
+qu'une enfant, elle chantait, parfois seule, parfois tenant sa partie
+dans un ensemble où se trouvaient de véritables artistes auprès desquels
+elle savait se faire applaudir; car elle était déjà très-bonne
+musicienne et sa voix était charmante. Vers dix heures, ces amis s'en
+allaient, on les reconduisait en suivant la rivière dont le courant
+miroitait sous les reflets de la lune ou du gaz, et on ne les quittait
+que quand ils s'embarquaient dans un de ces lourds bachots recouverts
+d'un _carrosse_ à peu près comme les gondoles de Venise, mais qui, pour
+le reste, ne ressemblent pas plus aux barques légères de la lagune que
+le ciel bleu de la reine de l'Adriatique ne ressemble au ciel brumeux de
+la capitale de la Normandie.
+
+Cette existence modeste et tranquille, dans laquelle les plaisirs
+intellectuels occupaient une juste place, n'avait rien de la vie
+affairée que ses parents menaient à Paris, et c'était justement pour
+cela qu'elle avait eu tant de charmes pour lui: elle avait été une
+révélation et, par suite, un sujet de rêverie et de comparaison; il n'y
+avait donc pas que l'argent et les affaires en ce monde; on pouvait donc
+causer d'autre chose que d'échéances et de recouvrements; il y avait
+donc des pères qui faisaient passer avant tout l'éducation de leurs
+enfants!
+
+De souvenir en souvenir, il en revint aux discussions qui tant de fois
+s'étaient engagées entre sa soeur et lui, alors qu'elle l'accompagnait à
+Rouen.
+
+Autant il avait de plaisir à passer quelques semaines dans la maison du
+quai des Curandiers, autant Camille avait d'ennui; elle la trouvait
+misérablement bourgeoise, cette maisonnette; son mobilier était démodé;
+les gens qui la fréquentaient étaient vulgaires, communs, sans nom;
+Madeleine s'habillait mesquinement, le blond de ses cheveux était fade,
+ses manières ne seraient jamais nobles. Que le mobilier fût démodé, il
+avouait cela; mais les tableaux, les dessins, les gravures, les objets
+d'art, sculptures, faïences, antiquités, curiosités qui couvraient les
+murs, n'étaient-ils pas d'une tout autre importance que des fauteuils ou
+des tables? Que Madeleine s'habillât sans coquetterie, il le concédait
+encore, mais non que ses manières ne fussent pas nobles: Pas noble,
+Madeleine! Mais en vérité elle était la noblesse même, ayant reçu sa
+distinction de race de sa mère, qui descendait des conquérants normands,
+ainsi que le prouvait d ailleurs son nom de Valletot, venant du mot
+germain _tot_, qui signifie demeure. De sa mère aussi elle avait reçu
+ce type de beauté scandinave qui lui donnait un cachet si particulier:
+la tête ovale avec des pommettes un peu saillantes, le front moyennement
+développé, le nez droit, le teint rosé, les yeux d'un bleu clair
+limpide, au regard doux et pensif, les cheveux blond doré, la figure
+suave avec une expression candide, la taille svelte, les mains fines et
+allongées, le pied petit et cambré.
+
+Comme elle avait dû grandir, embellir depuis qu'il ne l'avait vue! Ce
+n'était plus une petite fille, mais une jeune fille de dix-neuf ans.
+
+
+
+
+V
+
+
+À deux heures dix-huit minutes, le train entrait dans la gare de Caen; à
+deux heures vingt minutes, Léon montait dans la voiture qui l'attendait.
+
+--Nous allons à Saint-Aubin, dit le conducteur.
+
+--Oui, et grand train.
+
+Le conducteur cingla ses chevaux de deux coups de fouet vigoureusement
+appliqués.
+
+--Combien vous faut-il de temps? demanda Léon.
+
+--Nous avons vingt kilomètres.
+
+--Faites votre compte.
+
+--Il y a la traversée de la ville.
+
+Cette manière normande de se dérober au lieu de répondre exaspéra Léon:
+
+--Combien de temps? répéta-t-il.
+
+--Si nous disions une heure et demie?
+
+--Ne soyez qu'une heure en route, et il y a vingt francs pour vous.
+
+Le cocher ne répondit pas, mais à la façon dont il empoigna son fouet,
+il fut évident qu'il ferait tout pour gagner ces vingt francs. Epron,
+Cambes, Mathieu furent promptement atteints et dépassés; étendant son
+fouet en avant, le cocher se retourna vers son voyageur:
+
+--Voilà le clocher de la chapelle de la Délivrande, dit-il.
+
+En sortant de la Délivrande, Léon se trouva en face de la mer, qui
+développait son immensité jusqu'aux limites confuses de l'horizon; une
+plaine nue sans arbres, sans haies, descendant en pente douce au rivage
+bordé d'une ligne de maisons, puis les eaux se dressant comme un mur
+azuré et le ciel abaissant dessus sa coupole nuageuse.
+
+À l'entrée de Saint-Aubin, le cocher arrêta pour demander à une femme
+qui faisait de la dentelle, assise sur le seuil de sa porte, où se
+trouvait la maison Exupère Héroult; puis, aussitôt qu'il eut obtenu ce
+renseignement, il repartit grand train; la voiture roula encore pendant
+une minute ou deux, puis elle s'arrêta devant une maison de chétive
+apparence contre les murs de laquelle étaient accrochés des filets
+tannés au cachou.
+
+Au même moment une jeune femme parut sur la porte.
+
+--Mon cousin! s'écria-t-elle.
+
+Mais, avant de descendre, Léon l'enveloppa d'un rapide coup d'oeil:
+aucune trace de chagrin ne se montrait sur son visage souriant.
+
+Il sauta vivement à bas de la voiture, et prenant dans ses deux mains
+celles que Madeleine lui tendait:
+
+--Mon oncle? demanda-t-il.
+
+--Il est à la pêche.
+
+Léon resta un moment sans trouver une parole: il arrivait donc trop
+tard.
+
+--Tu n'as pas reçu ma dépêche? demanda-t-il enfin; car sous peine de se
+trahir il fallait bien parler.
+
+--Si mais papa était déjà parti; je l'avais conduit jusqu'à la porte
+d'un de nos amis, M. Soullier, et c'est en revenant le long de la grève
+que l'homme du sémaphore, m'ayant rejointe, me remis ta dépêche; j'ai
+été pour retourner sur mes pas, mais j'ai réfléchi que papa ne courait
+aucun danger, puisque M. Soullier l'accompagne.
+
+--Ah! ce monsieur l'accompagne?
+
+--Comme tu me dis cela.
+
+--C'est que, ne connaissant pas ce M. Souillier, je m'étonne qu'il
+accompagne mon oncle.
+
+--M. Soullier est un magistrat de la cour de Caen qui habite Bernières
+pendant les vacances; papa et lui se voient presque tous les jours et
+bien souvent ils vont à la pêche ensemble; il va ramener papa tout à
+l'heure et tu feras sa connaissance; je suis même surprise qu'ils ne
+soient pas encore arrivés. Mais entre donc; donne-moi ton sac; on le
+portera à l'hôtel, où je t'ai retenu une chambre, car nous n'en avons
+pas à te donner dans cette maison qui n'est pas grande, tu le vois.
+
+Pendant que Madeleine lui donnait ces explications, Léon eut le temps de
+se remettre et de composer son visage.
+
+La vérité n'était que trop évidente: l'irréparable était à cette heure
+accompli, et les dispositions prises par son oncle s'étaient réalisées:
+«Quand tu arriveras à Saint-Aubin, Madeleine ne saura rien, au moins
+j'aurai tout arrangé pour cela.» Ils étaient faciles à deviner ces
+arrangements, et certainement cette visite à ce M. Soullier avait été
+une tromperie inventée par le père pour abuser la fille. Maintenant il
+n'y avait plus qu'à attendre que cette tromperie se révélât; il n'y
+avait plus qu'à se conformer aux désirs de la lettre: «Au moment où elle
+sera frappée, qu'elle trouve une main qui la soutienne et un coeur dans
+lequel elle puisse pleurer.» S'il arrivait trop tard pour sauver son
+oncle, au moins arrivait-il assez tôt pour tendre la main à sa cousine.
+Cependant telles étaient les circonstances, qu'il ne devait pas devancer
+les événements, mais au contraire n'intervenir qu'après qu'ils auraient
+parlé.
+
+--Es-tu fatigué? demanda Madeleine.
+
+--Pas du tout.
+
+--Je te demande cela pour savoir si tu veux attendre papa ici, ou bien
+si tu veux que nous allions dans notre cabine au bord de la mer.
+
+--Je ferai ce que tu voudras, dit-il.
+
+--Eh bien! allons sur la plage, c'est le mieux pour voir papa plus tôt.
+
+Ayant mis vivement un chapeau et un manteau, elle tendit la main à son
+cousin.
+
+--M'offres-tu ton bras? dit-elle.
+
+Avant de prendre le chemin qui conduit à la plage, Madeleine frappa
+doucement au carreau d'une fenêtre.
+
+--Madame Exupère, dit-elle à la femme qui ouvrit cette fenêtre,
+voulez-vous avoir la complaisance de dire à papa, si par hasard il
+revenait par la grande route, que je suis dans la cabine avec mon cousin
+Léon; vous n'oublierez pas, n'est-ce pas, mon cousin Léon?
+
+La pauvre enfant, comme elle était loin de prévoir le coup épouvantable
+qui allait la frapper dans quelques instants, dans quelques secondes
+peut-être! Et Léon sa demanda s'il n'était pas possible d'amortir la
+violence de ce coup en la préparant à le recevoir. Mais comment? Que
+dire? Lorsque la vérité serait connue, n'éclairerait-elle pas d'une
+lueur sinistre ce qu'il aurait tenté en ce moment? Toute parole
+n'était-elle pas imprudente?
+
+Madeleine ne lui laissa pas le temps de réfléchir.
+
+--Sais-tu, dit-elle, que ta dépêche m'a causé autant de surprise que de
+joie? Te souviens-tu du dernier jour où nous nous sommes vus?
+
+--Il y a environ deux ans.
+
+--Il y a deux ans, trois mois et onze jours.
+
+--J'ai dû par respect et par convenance ne pas donner un démenti à mon
+père.
+
+--Qu'allons-nous inventer pour expliquer ton voyage, il ne faut pas
+l'effrayer, et il s'inquiète tant du danger qui le menace que ce serait
+lui porter un coup pénible, que de lui dire que tu as été averti de ce
+danger par ... par qui? Est-ce par le docteur La Roë?
+
+Léon avait préparé sa réponse à cette question, car il avait bien prévu
+qu'elle lui serait posée: il raconta donc l'histoire qu'il avait
+inventée à l'avance.
+
+--Ne peux-tu pas dire que tu faisais une excursion de plaisir sur le
+littoral?
+
+--Précisément, et comme mon oncle me parlera sans doute de sa maladie,
+je pourrai tout naturellement lui demander si je peux lui être utile à
+quelque chose.
+
+Ils étaient arrivés sur la plage.
+
+
+
+
+VI
+
+
+La mer calme, que frappaient les rayons obliques du soleil, arrivait
+menaçante comme une inondation, et sur la grève plate, déjà aux trois
+quarts recouverte, les pointes verdâtres des rochers qui émergeaient
+encore de l'eau semblaient sombrer tout à coup au milieu des vagues
+clapoteuses, exactement comme une barque qui aurait coulé à pic; là où
+quelques secondes auparavant on avait vu des amas de pierres et de
+goëmons, ou des sables jaunes, on ne voyait plus qu'une ligne d'écume
+blanche qui se rapprochait d'instants en instants.
+
+Et devant la marée montante, tous ceux qui avaient profité de la basse
+mer pour aller au loin, sur les roches qui ne se découvrent que
+rarement, pêcher des coquillages ou ramasser des varechs, se hâtaient
+vers le rivage; à l'entrée des chemins qui du village ou des champs
+aboutissent à la grève, c'était un long défilé de voitures chargées
+d'étoiles de mer, de moules, de fucus, d'algues, de goëmons que les
+cultivateurs des environs rapportaient pour fumer leurs champs, et aussi
+toute une procession de pêcheurs et de pêcheuses, le filet à crevette
+sur l'épaule ou le crochet à la main, qui, mouillés jusqu'aux épaules,
+s'en revenaient gaiement.
+
+--Tout le monde rentre, dit Madeleine, nous ne devons pas tarder
+maintenant à voir mon père arriver avec M. Soullier.
+
+Et guidant Léon elle le conduisit à leur cabine, dont elle ouvrit les
+deux portes vitrées, puis l'ayant fait asseoir et s'étant elle-même
+installée en se tournant du côté de Bernières:
+
+--Ainsi placée, dit-elle, je verrai mon père arriver de loin et je te
+préviendrai:
+
+C'était toujours la même idée qui revenait comme si Madeleine eut été
+sous l'oppression d'un funeste pressentiment. Il eut voulu l'en
+distraire, mais comment? Ne valait-il pas mieux après tout qu'elle fût
+jusqu'à un certain point préparée à recevoir le coup suspendu au-dessus
+de sa tête, et qui d'un moment à l'autre, dans quelques minutes,
+peut-être allait la frapper; n'en serait-il pas moins dangereux, s'il
+n'en était pas moins rude?
+
+--Qu'as-tu donc? lui demanda-t-elle après un moment de silence.
+
+--Je pense à mon oncle.
+
+--Tu es inquiet, n'est-ce pas?
+
+--Inquiet, pourquoi? Je pense à sa maladie.
+
+--Si tu savais comme il en souffre, non par le mal lui-même, mais par
+l'angoisse qu'il lui cause pour le présent et plus encore pour l'avenir,
+car tu comprends que sa position se trouve compromise. Aussi voudrait-il
+cacher à tous le danger qui le menace. S'il se doute que quelqu'un de
+Rouen t'a parlé de sa maladie, cela le tourmentera beaucoup.
+
+--N'est-il pas convenu que je suis arrivé ici en me promenant?
+
+--Enfin, fais le possible pour qu'il n'ait pas cette pensée, et fais le
+possible aussi pour le rassurer. Pour moi, c'est là ma grande
+préoccupation, et c'est pour qu'il ne s'inquiète pas que je ne
+l'accompagne pas toujours comme je le voudrais; il me semble que quand
+il est seul, comme il ne peut pas douter de ma sollicitude ni de ma
+tendresse, il en arrive parfois à douter de la gravité de son mal, et à
+se faire illusion sur le danger qui le menace. Je voudrais tant lui
+rendre un peu de tranquillité!
+
+Tandis qu'elle parlait, Léon regardait ce qui se passait sur la grève et
+remarquait un mouvement parmi les baigneurs qui n'existait pas lorsqu'il
+était arrivé avec Madeleine.
+
+Des groupes s'étaient formés, çà et là, dans lesquels on paraissait
+s'entretenir avec animation: ceux qui parlaient gesticulaient avec de
+grands mouvements de bras, ceux qui écoutaient prenaient des attitudes
+affligées ou consternées.
+
+En face de la cabine dans laquelle ils étaient assis, mais à une
+certaine distance sur la plage se trouvaient de grandes jeunes filles
+qui jouaient au croquet: bien qu'elles fussent trop éloignées pour qu'on
+entendît ce qu'elles disaient, il était évident, à leurs exclamations et
+à la façon dont elles accompagnaient, dont elles poussaient leur boule
+lancée de la tête, des épaules ou du maillet qu'elles apportaient un
+très-vif intérêt à leur partie. Tout à coup, une personne étant venue
+parler à l'une d'elles, toutes cessèrent instantanément de jouer et
+formèrent le cercle autour de la nouvelle arrivante; et alors, ce que
+Léon avait déjà remarqué pour les groupes se reproduisit: même animation
+dans celle qui parlait, même consternation dans celles qui écoutaient;
+puis l'une de ces jeunes filles s'étant tournée vers la cabine de
+Madeleine en levant les bras au ciel, on lui abaissa vivement les mains,
+et aussitôt elle reprit sa place dans le cercle.
+
+Près de ces jeunes filles des enfants s'amusaient à construire des
+fortifications en sable pour les opposer à la marée montante; l'un d'eux
+abandonna ce travail pour aller écouter ce que disaient les joueuses de
+croquet; puis étant revenu près de ses camarades, ceux-ci l'entourèrent
+et les fortifications furent abandonnées sans défenseurs à l'assaut des
+vagues.
+
+Il était impossible de ne pas reconnaître que tout cela était
+significatif. Quelque chose d'extraordinaire venait de se passer.
+
+Tout à coup Madeleine s'arrêta, et se levant vivement:
+
+--Veux-tu venir avec moi? s'écria-t-elle. J'ai peur. Cette animation
+n'est pas naturelle. On nous regarde et comme si l'on osait pas nous
+regarder. Il faut que je sache. Je vais interroger ceux qui paraissent
+savoir quelque chose.
+
+Comme elle venait de faire quelques pas en avant pour se diriger vers
+les joueuses de croquet, elle s'arrêta brusquement.
+
+--M. Soullier s'écria-t-elle en désignant de la main un monsieur qui
+s'avançait marchant à grands pas.
+
+Et elle se mit à courir, sans plus s'inquiéter de Léon, qui la suivit.
+
+Ils arrivèrent ainsi tous deux ensemble près de M. Soullier.
+
+--Mon père! s'écria Madeleine.
+
+--Mais je ne l'ai pas vu.
+
+--Mon Dieu!
+
+Léon posa un doigt sur ses lèvres en regardant M. Souiller, mais
+celui-ci, qui ne le connaissait pas, ne fit pas attention à ce signe;
+d'ailleurs, il était tout à Madeleine.
+
+--Avez-vous eu de mauvaises nouvelles de mon oncle? demanda Léon.
+
+La question avait l'avantage de permettre à M. Soullier de ne pas
+répondre directement à Madeleine; celui-ci le sentit, et se tournant
+aussitôt vers Léon:
+
+--On m'a parlé de monsieur votre oncle, dit-il, ou tout au moins j'ai
+cru que c'était de lui qu'il s'agissait.
+
+Léon s'était rapproché de Madeleine et il lui avait pris la main.
+
+--Que vous a-t-on dit? demanda-t-elle, qu'avez-vous appris? Où est mon
+père? Courons près de lui.
+
+Sans lui répondre directement, M. Soullier s'adressa à Léon:
+
+--Ne voyant pas monsieur votre oncle venir, je restai chez moi, tout
+d'abord l'attendant, ensuite me disant qu'il avait sans doute renoncé à
+son projet de pêche. Il y a une heure environ, un de mes voisins, qui
+avait profité de la grande marée pour aller pêcher sur les roches qu'en
+appelle îles de Bernières, vient de me dire qu'un ... accident ... un
+malheur était arrivé.
+
+--Mon Dieu! s'écria Madeleine.
+
+Sans s'adresser à elle, M. Soullier continua vivement, en homme qui a
+hâte d'achever ce qu'il doit dire:
+
+--Une personne restée en arrière, quand déjà tout le monde revenait vers
+le rivage, avait été surprise par la marée montante. Cette personne se
+trouvait alors sur un îlot, et c'est là ce qui explique comment elle
+n'avait pas senti la mer monter. Mais entre cet îlot et la terre se
+trouvait une large fosse qu'il fallait traverser avant qu'elle fût
+remplie. Ceux qui virent la situation périlleuse de ce pêcheur attardé
+poussèrent des cris pour lui signaler le danger qu'il courait. Aussitôt
+le pêcheur se dirigea vers cette fosse, mais soit qu'il se fût laissé
+tomber dans un trou, soit que la fosse fût déjà remplie, il disparut
+sans qu'il fût possible de lui porter secours.
+
+--Mon père, mon père! s'écria Madeleine.
+
+--Mon enfant, il n'est nullement prouvé que cette personne fût votre
+père ... on ne m'a pas affirmé que c'était lui. Il est vrai que le
+signalement qu'on m'a donné se rapportait jusqu'à un certain point à
+votre père; c'est là ce qui m'a inquiété, c'est ce qui m'a fait accourir
+ici pour voir....
+
+--Et vous voyez qu'il n'est pas là; oh! mon Dieu!
+
+Elle resta un moment éperdue, affolée; puis, son regard se dégageant des
+larmes qui emplissaient ses yeux, elle vit devant elle son cousin qui
+lui tendait les bras, et elle s'abattit sur son épaule.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Lorsqu'elle sortit enfin de sa longue crise nerveuse, sa première parole
+fut une prière adressée à son cousin:
+
+--La marée basse aura lieu cette nuit à une heure, dit-elle; tu
+m'accompagneras, n'est-ce pas?
+
+Elle ne dit point où elle voulait aller ni ce qu'elle voulait faire,
+mais il n'était pas nécessaire qu'elle s'expliquât plus clairement pour
+être comprise de Léon.
+
+--Nous irons ensemble, répondit-il.
+
+Mais ce n'était pas seuls qu'ils pouvaient tenter la recherche que
+Madeleine demandait; qu'eussent-ils pu faire sur la grève, au milieu des
+rochers, en pleine nuit?
+
+Abandonnant Madeleine un moment, Léon s'entendit avec la propriétaire
+pour que celle-ci s'occupât de réunir une dizaine d'hommes de bonne
+volonté, marins ou pêcheurs, qui les accompagneraient la nuit sur les
+îles de Bernières, munis de torches ou de lanternes; puis, cela fait, il
+envoya un mot à M. Soullier, en le priant de retrouver quelques-unes des
+personnes qui avaient vu disparaître M. Haupois dans la fosse, et qui
+par conséquent pouvaient indiquer d'une façon exacte la place où il
+avait disparu.
+
+Et, ces dispositions prises, il revint vers Madeleine, non pour
+détourner ou étourdir son désespoir par de banales paroles de
+consolation, mais pour être près d'elle, pour qu'elle ne fût pas seule.
+
+Elle marchait en long et en large; tournant autour de la table devant
+laquelle il s'était assis, puis, quand dans le silence arrivait le
+ronflement de la mer qui battait son plein, elle s'arrêtait parfois tout
+à coup, et avec un tressaillement qui la secouait de la tête aux pieds
+elle écoutait; la brise passait, la plainte des vagues s'éteignait et
+Madeleine reprenait sa marche.
+
+Parfois aussi elle restait immobile devant son cousin, et alors, comme
+si elle se parlait à elle-même, elle répétait un mot que dix fois, que
+vingt fois déjà elle avait dit:
+
+--Mais comment ne l'a-t-on pas secouru?
+
+Vers dix heures, on entendit dans la pièce voisine un bruit de pas
+lourds et de voix étouffées; c'étaient les marins et les pêcheurs, qui
+arrivaient: Léon en avait demandé dix, une vingtaine répondirent à son
+appel, car en apprenant la mort de M. Haupois et le service qu'on
+demandait, chacun avait voulu venir en aide au chagrin de cette pauvre
+jeune fille qui pleurait son père; et puis sur les côtes on est
+compatissant aux catastrophes causées par la mer; aujourd'hui notre
+voisin, demain nous-même.
+
+Quand Madeleine entra dans la pièce où ces gens étaient réunis, tous les
+bonnets de laine se levèrent devant elle, et ces rudes visages halés par
+la mer exprimèrent la compassion et la sympathie; cela s'était fait
+silencieusement, sans que personne dit un seul mot.
+
+Alors un homme sortit du groupe et s'avança vers Madeleine.
+
+C'était un pêcheur nommé Pécune, dont le père et le fils avaient été
+noyés, trois mois auparavant, dans une de ces sautes de vent si
+fréquentes et si dangereuses sur ces côtes sans ports, où les barques de
+pêche qui doivent échouer par tous les temps sur la grève presque plate
+sont mal construites pour résister à un coup de vent.
+
+--Mademoiselle, dit-il, comptez sur nous: j'ai retrouvé mon père, nous
+retrouverons le vôtre.
+
+Un autre s'avança aussi d'un pas:
+
+--La mer ne garde rien, tout le monde sait cela, mademoiselle.
+
+Madeleine voulut prononcer une parole de remercîment, mais de sa gorge
+contractée il ne sortit qu'un son étouffé et qu'un sanglot.
+
+On se mit en marche, Madeleine enveloppée dans un manteau et s'appuyant
+sur le bras de Léon, qui la guidait; les pêcheurs s'avançant par groupes
+de deux ou trois, silencieux.
+
+--En peu de temps, par les rues sombres et désertes du village, ils
+arrivèrent sur la grève; la mer s'était déjà retirée à une assez grande
+distance, et le sable humide réfléchissait çà et là avec des
+miroitements argentins la lumière de la lune, dont le disque commençait
+à s'échancrer; il soufflait une brise de terre qui poussait les nuages
+vers l'embouchure de la Seine, et, de ce côté, ils s'entassaient en des
+profondeurs sombres au milieu desquelles scintillaient les deux yeux des
+phares de la Hève.
+
+Madeleine eut un frisson, et ses doigts se crispèrent sur le bras de son
+cousin: la vague, qui déferlait sur la plage, frappait sur son coeur.
+
+En moins d'une demi-heure, par la grève, ils arrivèrent devant le
+sémaphore de Bernières; alors trois ombres se détachèrent de la terre
+pour venir au-devant d'eux sur la plage: M. Soullier et deux pêcheurs
+qui avaient vu la catastrophe.
+
+Mais les recherches ne purent pas commencer aussitôt, car la marée lente
+à descendre était encore trop haute: il fallut attendre; et les hommes
+se promenèrent de long en large tandis que Madeleine appuyée sur le bras
+de Léon restait immobile, regardant la mer, se demandant si elle ne se
+retirerait jamais.
+
+Elle se retira cependant et l'on alluma les torches goudronnées dont les
+flammes avivées par la brise et reflétées par le sable humide, par les
+flaques d'eau et par les goëmons ruisselants éclairèrent toute cette
+partie de la grève à une assez grande distance.
+
+Mais, au moment de commencer les recherches, une discussion s'engagea
+entre les deux pêcheurs de Bernières sur la question de savoir le point
+précis où M. Haupois avait été englouti; l'un soutenait que c'était à
+gauche d'un long rocher encore couvert par la vague écumeuse, l'autre
+que n'était au contraire à droite.
+
+Léon, pour trancher le différend, qui entre Normands menaçait de prendre
+les proportions d'un procès à plaider, décida qu'on se diviserait en
+deux groupes; l'une explorerait la droite, l'autre la gauche; ceux qui
+trouveraient le corps devaient balancer trois fois leurs torches, car le
+ressac empêcherait d'entendre les paroles comme les cris.
+
+Madeleine voulut suivre l'une de ces troupes, mais Léon la retint.
+
+--Non, dit-il, restons ici, c'est le plus sûr moyen d'arriver vite
+auprès de ceux qui nous avertiront.
+
+Elle n'était pas en état de discuter, encore moins de raisonner; elle se
+laissa retenir et ses yeux suivirent anxieusement le va-et-vient des
+torches, secouée à chaque instant par le balancement d'une de ces
+torches, attendant le second; et reconnaissant avec désespoir que ce
+qu'elle avait pris tout d'abord pour un signal était en réalité le
+résultat du hasard ou de l'inégalité des rochers sur lesquels les hommes
+marchaient.
+
+Une heure s'écoula ainsi, la plus longue assurément, la plus cruelle
+qu'elle eût jamais passée; puis, un à un, les pêcheurs se rapprochèrent
+d'elle, et la réunion des torches fit revenir ceux qui s'étaient le plus
+éloignés; chez tous ce fut la même signe de tête ou la même parole:
+rien.
+
+À la façon dont elle s'appuya contre lui, Léon sentit combien profonde
+était la douleur qu'elle éprouvait, combien affreux était son désespoir.
+
+--Ne voulez-vous pas chercher encore? demanda-t-il.
+
+--À quoi bon?
+
+--L'ombre a pu vous tromper.
+
+--Je vous en prie! s'écria Madeleine.
+
+Pécune s'avança:
+
+--Voyez-vous, mamzelle, dit-il, il ne faut pas croire que c'est par
+désespérance que nous vous disons ça; seulement nous connaissons la mer,
+vous pensez bien; il y a un courant infernal par cette grande marée.
+
+--Précisément, interrompit Léon, c'est ce courant qui nous oblige à
+persévérer; il peut avoir entraîné le corps plus loin que là où vos
+recherches se sont arrêtées.
+
+Une nouvelle discussion s'engagea entre les pêcheurs, chacun émit son
+avis, mais sans rien affirmer, d'une façon dubitative et comme si l'on
+raisonnait en théorie; en réalité, tous semblaient convaincus que pour
+le moment de nouvelles recherches était entièrement inutiles.
+
+Ce qui, depuis plusieurs heures, soutenait Madeleine, c'était
+l'espérance, c'était la croyance qu'elle allait retrouver son père. Dans
+son désespoir, c'était là pour elle une sorte de consolation, au moins
+c'était une occupation pour son esprit. Se détachant du passé, sa pensée
+se portait sur l'avenir; ce n'était pas le vide pour son coeur, et c'est
+là un point capital dans la douleur.
+
+En écoutant cette discussion et en voyant les pêcheurs disposés à
+abandonner toutes recherches, elle eut un moment de défaillance et elle
+s'affaissa contre l'épaule de Léon; mais presque aussitôt elle réagit
+contre cette faiblesse, et relevant la tête:
+
+--Messieurs, dit-elle d'une voix entrecoupée, encore un peu de courage,
+je vous en supplie.
+
+L'appel était si déchirant qu'il toucha ces rudes natures.
+
+--Mamzelle a raison, dit Pécune; il ne faut pas lâcher comme ça; ce que
+la mer n'a pas fait il y a un moment, elle peut le faire maintenant.
+Allons-y!
+
+--J'irai avec vous! s'écria Madeleine.
+
+Léon comprit qu'il valait mieux la laisser agir; cette attente dans
+l'immobilité, cette anxiété étaient horribles et devaient fatalement
+briser le courage le plus résolu.
+
+--Oui, dit-il, allons avec eux.
+
+--Je vas vous éclairer, dit Pécune.
+
+Et ayant mouché sa torche à demi consumée, en posant son sabot dessus,
+il la leva en l'air, éclairant Madeleine et Léon qui le suivirent,
+tandis que les autres pêcheurs se dispersaient ça et là dans les
+rochers.
+
+Ils arrivèrent assez rapidement sur l'îlot de rochers où M. Haupois
+avait disparu, ce qui rendit leur marche plus lente, plus difficile et
+plus pénible, car les pierres étaient couvertes d'herbes glissantes, et
+çà et là se trouvaient des crevasses pleines d'eau qu'il fallait
+traverser en se mouillant à mi-jambes; mais Madeleine n'était sensible
+ni à la fatigue, ni à l'eau; elle allait courageusement en avant,
+regardant autour d'elle bien plus qu'à ses pieds et se cramponnant à la
+main de Léon quand elle faisait un faux pas.
+
+Pendant longtemps ils explorèrent ainsi cet îlot, mais, hélas!
+inutilement; ce qui de loin et dans l'ombre avait une forme humaine, de
+près et sous la lumière de la torche n'était qu'une pierre recouverte de
+goëmons à la longue chevelure.
+
+La marée, en montant, les força de revenir en arrière près des pêcheurs
+réunis sur le sable.
+
+L'un d'eux comprit le désespoir de cette pauvre fille.
+
+--Nous reviendrons à la basse mer du jour, dit-il.
+
+Pour Madeleine, cette parole était une espérance.
+
+On revint lentement à Saint-Aubin. La nuit était avancée, et, dans
+l'aube qui blanchissait déjà l'orient, l'éclat des phares de la Hève
+pâlissait.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Léon ayant reconduit Madeleine jusqu'à sa porte pria Pécune de bien
+vouloir le guider jusqu'à l'hôtel où une chambre lui avait été retenue,
+et qu'il eût été bien embarrassé de trouver seul.
+
+D'ailleurs il voulait consulter le pêcheur, ce qu'il n'avait pu faire
+en présence de Madeleine.
+
+--Croyez-vous donc que nous devons renoncer à l'espérance de retrouver
+mon oncle? demanda-t-il.
+
+--Non, monsieur, je ne crois pas ça; même qu'on le trouvera pour sûr;
+c'est le courant qui aura entraîné le corps, mais il le ramènera. Et
+puis, voyez-vous, il n'y a pas de danger: Haupois était bien vêtu, il
+avait un bon pantalon de laine, un paletot, une grosse cravate et des
+bottes; je l'ai vu passer quand il est parti pour la pêche; les crabes,
+les pieuvres et toute la vermine de la mer ne pourront pas lui faire de
+mal. Ce n'est pas comme mon pauvre père et mon garçon que j'ai perdus il
+y a trois mois; eux, ils n'avaient qu'une mauvaise blouse et des sabots,
+et les sabots, vous savez, ça flotte, ça ne coule pas avec le corps.
+Quand il a été bien certain qu'ils étaient noyés, je me disais: «S'ils
+pouvaient seulement revenir pour que j'aille les chercher tous les deux,
+le père et le garçon.» C'était toute mon espérance, toute ma
+consolation. Ils sont revenus; mais en quel état, mon Dieu! Vous n'avez
+pas ça à craindre pour votre oncle. Et mademoiselle Madeleine, la chère
+demoiselle, pourra embrasser son père une dernière fois; ça lui sera
+bon.
+
+--Mais quand?
+
+--Le bon Dieu seul le sait!
+
+--Je voudrais qu'un bateau croisât toujours dans ces parages à la mer
+haute, et qu'à la mer basse on continuât les recherches.
+
+--Le bateau, c'est trop tôt.
+
+--Peut-être, mais cela rassurera Madeleine, elle verra que son père
+n'est pas abandonné. Trouvez-moi ce bateau, et qu'on soit ce matin même
+sur les îles de Bernières pour ne plus s'en éloigner.
+
+--Eh bien, j'irai, si vous voulez, avec mon bateau; seulement je ne vous
+cache pas qu'il y a pour le moment plus de chance sur la grève.
+
+--Je placerai des hommes sur la grève.
+
+--Il faudrait prévenir aussi les douaniers.
+
+--Je m'occuperai de cela.
+
+Léon ne se coucha pas mais, s'étant fait allumer un grand feu, il se
+sécha et se réchauffa; puis, quand les maisons commencèrent à s'ouvrir,
+il fit ce que Pécune lui avait recommandé.
+
+Quand il se présenta chez Madeleine, il la trouva assise devant la
+cheminée de sa petite salle: elle non plus ne s'était pas couchée:
+
+--Je t'attendais, dit-elle, veux-tu que nous allions sur la plage?
+
+--Ce que tu veux, je le veux.
+
+Ils se dirigèrent vers le rivage, et quand ils arrivèrent en vue de la
+mer, Léon vit les yeux de Madeleine prendre une expression affolée.
+
+Alors, étendant la main dans la direction de l'ouest, il lui montra une
+barque aux voiles d'un roux de rouille qui courait une bordée devant le
+sémaphore de Bernières.
+
+--C'est la barque de Pécune, dit-il, elle restera là à croiser en
+examinant la mer, tant qu'il sera utile, et ne rentrera que la nuit.
+
+Il lui expliqua aussi ce qu'il avait fait pour mettre des hommes en
+vedette sur la côte depuis le phare de Ver jusqu'à l'embouchure de
+l'Orne.
+
+Elle marchait près de lui, seule, sans lui donner le bras; tout à coup
+elle s'arrêta, et, lui tendant la main:
+
+--Tu es bon, dit-elle.
+
+Il garda cette main dans la sienne, puis la plaçant sous son bras, il se
+remit en marche se dirigeant vers Bernières.
+
+--Je n'ai pas voulu parler de toi jusqu'à présent, dit-il, de moi, ni de
+nous; c'était à un autre que nous devions être entièrement d'esprit et
+de coeur; mais il faut que tu saches que tu n'es pas seule au monde,
+chère Madeleine, et que tu as un frère.
+
+Elle tourna vers lui son visage convulsé, et dans ses yeux hagards,
+quelques instants auparavant, il vit rouler des larmes
+d'attendrissement.
+
+Il continua.
+
+--Dans mon père, dans ma mère, dans ma soeur, sois certaine que tu
+trouveras une famille, sois certaine aussi que le différend survenu si
+malheureusement entre nos parents n'a altéré en rien les sentiments de
+mon père; il m'a toujours parlé de toi avec tendresse, et s'il était ici
+il te tiendrait ce langage avec plus d'autorité seulement, mais non avec
+plus d'amitié, avec plus d'affection; notre maison est la tienne.
+
+--Je voudrais rester ici, dit-elle.
+
+--Assurément nous y resterons tant que cela sera nécessaire, j'y
+resterai avec toi; tu comprends bien que je ne te parle pas
+d'aujourd'hui.
+
+--Je comprends, je sens que tu es la bonté même, mais tout le reste je
+le comprends mal, pardonne-moi, mon esprit est ailleurs.
+
+Disant cela, elle détourna les yeux et par un mouvement rapide elle les
+jeta sur la ligne blanche des vagues qui frappaient le rivage.
+
+--Je ne veux pas te distraire, continua Léon, et je ne te dirai que ce
+qui doit être dit.
+
+--Descendons à la mer, je te prie.
+
+--Si tu le veux, mais en tant que cela ne nous éloignera pas de
+Bernières, où je vais pour prévenir par dépêche mon père de ce qui est
+arrivé; il faut que tu aies près de toi ceux qui t'aiment.
+
+Mais la réponse de M. Haupois-Daguillon ne fut pas ce que Léon avait
+prévu: malade en ce moment, il ne pourrait pas quitter Balaruc avant
+plusieurs jours, le médecin s'y opposait formellement, et madame
+Haupois-Daguillon restait près de lui pour le soigner. Ils étaient l'un
+et l'autre désolés de ne pouvoir pas accourir auprès de Madeleine à qui
+ils envoyaient l'assurance de leur tendresse et leur dévouement.
+
+--C'est près de ton père que tu devrais être, dit Madeleine, lorsque
+Léon lui lut cette dépêche, pars donc, je t'en prie.
+
+--Si mon père était en danger je partirais, mais cela n'est pas, ses
+douleurs se sont exaspérées sous l'influence des eaux, voilà tout; mon
+devoir est de rester ici, j'y reste, et j'y resterai jusqu'au moment où
+nous pourrons partir ensemble.
+
+Ce moment n'arriva pas aussi promptement que Léon l'espérait; les jours
+s'écoulèrent et chaque matin, chaque soir, les nouvelles qu'il reçut des
+gens postés le long de la côte furent toujours les mêmes: rien de
+nouveau.
+
+Chaque jour, chaque heure qui s'écoulaient augmentaient l'angoisse de
+Madeleine: jamais plus elle ne verrait son père qui n'aurait pas une
+tombe sur laquelle elle pourrait venir pleurer.
+
+Elle ne quittait pas la grève et du matin au soir on la voyait marcher
+sur le rivage, avec Léon près d'elle, depuis Langrune jusqu'à
+Courseulles, et, suivant le mouvement du flux et du reflux, remontant
+vers la terre quand la mer montait, l'accompagnant quand elle
+descendait.
+
+Devant cette jeune fille en noir, au visage pâle, au regard désolé, tout
+le monde se découvrait respectueusement; mais elle ne répondait jamais à
+ces témoignages de sympathie, qu'elle ne voyait pas, et lorsqu'elle les
+remarquait, elle le faisait par une simple inclinaison de tête, sans
+parler à personne.
+
+C'était seulement aux douaniers et aux gens qui étaient chargés
+d'explorer le rivage qu'elle adressait la parole, encore était-ce d'une
+façon contrainte:
+
+--Rien de nouveau encore? demandait-elle.
+
+Mais elle ne prononçait pas de nom, et le mot décisif elle l'évitait.
+
+On lui répondait de la même manière, et le plus souvent sans parole, en
+secouant la tête.
+
+Le septième jour après la mort de M. Haupois, le temps, jusque-là beau,
+se mit au mauvais.
+
+Le vent, qui avait constamment été au sud, passa à l'est, puis au nord,
+d'où il ne tarda pas à souffler en tempête: toutes les barques revinrent
+à la côte, et sur la mer démontée on n'aperçut plus à l'horizon que de
+grands navires: le bateau de Pécune, que depuis sept jours on était
+habitué à voir du matin au soir courir des bordées devant Bernières, dut
+aborder ne pouvant plus tenir la mer.
+
+Aussitôt à terre, Pécune vint trouver Madeleine dans la cabine où elle
+se tenait avec Léon.
+
+--J'ai résisté tant que j'ai pu, dit-il, mais il n'y avait plus moyen
+de rester à la mer, excusez-moi, mamzelle.
+
+Madeleine inclina la tête.
+
+--Faut pas que cela vous désole, continua Pécune, c'est un bon vent pour
+votre malheureux, il porte à le côte; soyez sure que demain ou
+après-demain il doit aborder.
+
+Comme elle levait la main avec un signe d'incrédulité et de
+désespérance, Pécune se pencha vers elle, et d'une voix basse:
+
+--Croyez-moi, mamzelle, quand je vous dis que le neuvième jour les noyés
+qui n'ont pas été retrouvés se lèvent eux-mêmes dans la mer et se
+mettent en marche pour venir se coucher dans la terre bénite; s'ils ne
+sont pas trop loin ou si le vent est favorable ils abordent; ils ne
+restent en route que si le chemin à faire est trop long ou si le vent
+leur est contraire. Vous voyez bien que le vent est bon présentement.
+Rentrez chez vous, mamzelle, et mettez des draps blancs au lit de votre
+pauvre père.
+
+Le vent continua de souffler du nord pendant trente-six heures, puis il
+faiblit mais sans tomber complétement.
+
+Le matin du neuvième jour Léon vit arriver l'homme qui avait la garde du
+rivage de Bernières: M. Haupois venait d'aborder sur la grève, selon la
+prédiction de Pécune.
+
+L'enterrement eut lieu le même jour à trois heures de l'après-midi, et
+le soir Léon monta avec Madeleine dans le train qui arrive à Paris à
+cinq heures du matin.
+
+Pendant ces neuf jours il avait exécuté l'acte de dernière volonté de
+son oncle, il était resté près de Madeleine, «elle avait trouvé en lui
+une main qui l'avait soutenue, et un coeur dans lequel elle avait pu
+pleurer.»
+
+Mais sa tâche n'était pas finie.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Avant de quitter Saint-Aubin, Léon avait envoyé une dépêche pour qu'on
+préparât à Madeleine un appartement dans la maison de la rue de
+Rivoli,--celui que sa soeur occupait avant son mariage.
+
+En arrivant il la conduisit lui-même à son appartement:
+
+--Te voilà chez toi, dit-il; tu vois que cette chambre est celle de
+Camille; maintenant elle est la tienne: la soeur cadette prend la place
+de la soeur aînée.
+
+Il se dirigea sers la porte de sortie, mais après avoir fait quelques
+pas il revint en arrière:
+
+--Tu vas sans doute manquer de beaucoup de choses; ne t'en inquiète pas
+trop, mon intention est d'aller ce soir ou demain à Rouen pour m'occuper
+des affaires de mon oncle, tu me donneras une liste de ce que tu veux et
+je le rapporterai.
+
+--J'aurais voulu aller à Rouen.
+
+--Pourquoi?
+
+--Mais....
+
+Elle hésita.
+
+Aussitôt il lui vint en aide:
+
+--Tu voudrais aussi, n'est-ce pas, t'occuper de ses affaires?
+
+Elle inclina la tête avec un signe affirmatif.
+
+--Sois tranquille, elles seront arrangées à la satisfaction de tous;
+aussi bien à l'honneur de ... mon oncle, qu'à l'intérêt de ceux avec qui
+il était en relations; je ne ferai rien sans te consulter. Mais c'est
+trop causer. À tantôt!
+
+Elle le retint
+
+--Un seul mot.
+
+--Mais....
+
+--Mieux vaut le dire tout de suite que plus tard, puisqu'il est
+douloureux et qu'il doit être dit: ces affaires sont embarrassées ...
+très-embarrassées; nous avons des dettes qui certainement dépasseront
+notre avoir; de combien, je ne sais, car mon pauvre papa, pour ne pas
+m'effrayer, ne me disait pas tout; mais enfin ces dettes se révéleront
+assez lourdes, je le crains: qu'il soit bien entendu que je veux
+qu'elles soient toutes payées.
+
+--C'est bien ainsi que je le comprends.
+
+--On n'est pas la fille d'un magistrat sans entendre parler des choses
+de la loi; j'ai des droits à faire valoir comme héritière de ma mère;
+j'abandonne ces droits, j'abandonne tout, je consens à ce que tout ce
+que je possède soit vendu pour que ces dettes soient payées.
+
+Mais Léon ne partit pas le soir pour Rouen comme il le désirait, car il
+trouva rue Royale une dépêche de son père annonçant son arrivée à Paris
+pour le soir même.
+
+Ce que Léon voulait en se rendant à Rouen, c'était prendre connaissance
+des affaires de son oncle, et dire aux créanciers qui allaient s'abattre
+menaçants qu'ils n'avaient rien à craindre, qu'ils seraient payés
+intégralement et qu'il le leur garantissait, lui Léon Haupois-Daguillon,
+de la maison Haupois-Daguillon de Paris.
+
+Son père à Balaruc, cela lui était facile, il n'avait personne à
+consulter, il agissait de lui-même, dans le sens qu'il jugeait
+convenable.
+
+Mais l'arrivée de son père à Paris changeait la situation.
+
+Il fallait laisser à celui-ci le plaisir de sa générosité envers cette
+pauvre Madeleine; cela était convenable, cela était juste, et, de plus,
+cela était, jusqu'à un certain point, habile; on s'attache à ceux qu'on
+oblige; le service rendu serait un lien de plus qui attacherait son père
+à Madeleine; il l'aimerait d'autant plus qu'il aurait plus fait pour
+elle.
+
+C'était par le train de six heures que M. et madame Haupois-Daguillon
+devaient arriver à la gare de Lyon. À six heures moins quelques minutes,
+Léon les attendait à la porte de sortie des voyageurs. Tout d'abord il
+avait pensé à demander à Madeleine si elle voulait l'accompagner, ce qui
+eût été une prévenance à laquelle son père et sa mère auraient été
+sensibles; mais la réflexion l'avait fait vite renoncer à cette idée; il
+ne pouvait pas, à Paris, sortir seul avec Madeleine.
+
+De la gare de Lyon à la rue de Rivoli, le temps se passa pour M. et
+madame Haupois en questions, pour Léon en récit.
+
+Il y avait une demande qu'il attendait et pour laquelle il avait préparé
+sa réponse: «Comment était-il arrivé à Saint-Aubin juste au moment de la
+mort de son oncle?»
+
+Ce fut sa mère qui la lui posa:
+
+Son explication fut celle qu'il avait déjà donnée à Madeleine: le
+médecin de Rouen qu'il rencontre par hasard et qui le prévient que son
+oncle est menacé de devenir aveugle.
+
+Cette histoire du médecin avait l'inconvénient de ne pas expliquer la
+lettre de son oncle; mais devait-on supposer que Savourdin parlerait de
+cette lettre? Cela n'était pas probable; si contre toute attente le
+vieux caissier en parlait, il serait temps alors de l'expliquer d'une
+façon telle quelle.
+
+Élevé par un père et une mère qui l'aimaient, Léon n'avait pas été
+habitué à mentir, aussi se serait-il assez mal tiré de son récit fait
+dans le calme et en tête à tête avec ses parents; mais en voiture, au
+milieu du bruit et des distractions, il en vint à bout sans trop de
+maladresse.
+
+En entrant dans le salon où Madeleine se tenait, M. Haupois-Daguillon
+ouvrit ses bras à sa nièce et l'embrassa tendrement.
+
+Puis après l'oncle vint la tante.
+
+Mais ce fut plutôt en père et en mère qu'ils l'accueillirent qu'en oncle
+et en tante.
+
+Madame Haupois-Daguillon eut soin d'ailleurs de bien marquer cette
+nuance:
+
+--Désormais cette maison sera la tienne, lui dit-elle, et tu trouveras
+dans ton oncle un père, dans Léon un frère; pour moi tu peux compter sur
+toute ma tendresse.
+
+Madeleine était trop émue pour répondre, mais ses larmes parlèrent pour
+elle.
+
+Madame Haupois Daguillon était depuis trop longtemps éloignée de sa
+maison de commerce pour ne pas vouloir reprendre dès le soir même les
+habitudes de toute sa vie; aussi, malgré les fatigues d'un voyage de
+vingt-deux heures, voulut-elle, après le dîner, aller coucher rue
+Royale.
+
+--Je vais t'accompagner, lui dit son fils.
+
+À peine dans la rue, Léon se pencha à l'oreille de sa mère:
+
+--Comment trouves-tu Madeleine? lui demanda-t-il.
+
+L'intonation de cette question était si douce, que madame
+Haupois-Daguillon s'arrêta surprise et, s'appuyant sur le bras de son
+fils, elle força celui-ci à la regarder en face:
+
+--Pourquoi me demandes-tu cela? lui dit-elle.
+
+--Mais pour savoir ce que tu penses maintenant de Madeleine, que tu
+n'avais pas vue depuis deux ans.
+
+--Et pourquoi tiens-tu tant à savoir ce que je pense de Madeleine?
+
+--Pour une raison que je te dirai quand tu auras bien voulu me répondre.
+
+Ces quelques paroles s'étaient échangées rapidement; la voix du fils
+était émue; celle de la mère était inquiète.
+
+Cependant tous deux avaient pris le ton de l'enjouement.
+
+--Sur quoi porte ta question? demanda madame Haupois-Daguillon, qui
+paraissait vouloir gagner du temps et peser sa réponse avant de la
+risquer.
+
+--Comment sur quoi? Mais sur Madeleine, puisque c'est d'elle que je te
+parle.
+
+--J'entends bien, mais toi aussi tu m'entends bien; tu me demandes
+comment je trouve Madeleine; est-ce de sa figure que tu parles? de son
+esprit, de son coeur, de son caractère?
+
+--De tout.
+
+--Quand je voyais Madeleine, elle était une bonne petite fille,
+intelligente.
+
+--N'est-ce pas?
+
+--Douce de caractère et d'humeur facile.
+
+--N'est-ce pas? et pleine de coeur.
+
+--Elle était tout cela alors, mais ce qu'elle est maintenant je n'en
+sais rien; deux années changent beaucoup une jeune fille.
+
+--Assurément, mais moi qui, depuis dix jours, vis près d'elle, je puis
+t'assurer que, s'il s'est fait des changements dans le caractère de
+Madeleine, ils sont analogues à ceux qui se sont faits dans sa personne.
+
+--Il est vrai qu'elle a embelli et qu'elle est charmante.
+
+--Alors que dirais-tu si je te la demandais pour ma femme?
+
+--Je dirais que tu es fou.
+
+
+
+
+X
+
+
+Lorsque pendant trente ans on a dirigé une grande maison de commerce,
+avec une armée d'employés ou d'ouvriers sous ses ordres, on a pris bien
+souvent dans cette direction des habitudes d'autorité qu'on porte dans
+la vie et dans le monde; partout l'on commande, et à tous, sans admettre
+la résistance ou la contradiction.
+
+C'était le cas de madame Haupois-Daguillon qui, même avec ses enfants
+qu'elle aimait cependant tendrement, était toujours madame
+Haupois-Daguillon.
+
+Lorsqu'elle avait pris le bras de son fils, c'était en mère qu'elle lui
+avait tout d'abord parlé d'un ton affectueux et vraiment maternel; mais
+ce ne fut pas la mère qui s'écria: «Tu es fou»; ce fut la femme de
+volonté, d'autorité, la femme de commerce.
+
+Léon connaissait trop bien sa mère peur ne pas saisir les moindres
+nuances de ses intonations, et c'était précisément parce qu'il avait au
+premier mot senti chez elle de la résistance qu'il avait été si net et
+si précis dans sa demande: c'était là un des côtés de son caractère; mou
+dans les circonstances ordinaires, il devenait ferme et même cassant
+aussitôt qu'il se voyait en face d'une opposition.
+
+--En quoi est-ce folie de penser à prendre Madeleine pour femme?
+demanda-t-il.
+
+Ils étaient arrivés sur la place de la Concorde, madame Haupois s'arrêta
+tout à coup, puis, après un court mouvement d'hésitation, elle tourna
+sur elle-même.
+
+--Rentrons rue de Rivoli, dit-elle.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Ton père n'est pas encore couché, tu vas lui expliquer ce que tu viens
+de me dire....
+
+--Mais....
+
+--Madeleine est la nièce de ton père; elle est son sang; par le malheur
+qui vient de la frapper, elle devient jusqu'à un certain point sa
+fille, c'est donc à lui qu'il appartient de décider d'elle. Je ne veux
+pas, si la réponse de ton père est contraire à tes désirs ... que tu
+m'accuses d'avoir pesé sur lui et d'avoir inspiré cette réponse.
+
+--Mais c'était là justement ce que je voulais, dit-il avec un sourire,
+tu l'as bien deviné.
+
+--Rentrons, explique-toi franchement avec ton père, il te dira ce qu'il
+pense.
+
+--Mais toi?
+
+--Je te le dirai aussi.
+
+--Tu me fais peur.
+
+Et, sans échanger d'autres paroles, ils revinrent à l'appartement de la
+rue de Rivoli.
+
+M. Haupois fut grandement surpris en voyant entrer dans sa chambre sa
+femme et son fils.
+
+--Que se passe-t-il donc? demanda-t-il.
+
+--Léon va te l'expliquer, mais en attendant qu'il le fasse longuement,
+je veux te le dire en deux mots,--il désire prendre Madeleine pour
+femme.
+
+--Il est donc fou!
+
+--C'est justement le mot que je lui ai répondu.
+
+Puis, s'adressant à son fils:
+
+--Tu ne diras pas que ton père et moi nous nous étions entendus.
+
+Léon resta déconcerté, et pendant plusieurs minutes il regarda son père
+et sa mère, ses yeux ne quittant celui-ci que pour se poser sur
+celle-là.
+
+Enfin il se remit.
+
+--Il y a une question que j'ai adressée à ma mère, veux-tu me permettre
+de te la poser?
+
+--Laquelle?
+
+--En quoi est-ce folie de vouloir épouser Madeleine?
+
+--Elle n'a pas un sou.
+
+--Je ne tiens nullement à épouser une femme riche.
+
+--Nous y tenons, nous!
+
+--Je ne t'obligerai jamais, dit M. Haupois, à épouser une femme que tu
+n'aimerais pas, mais je te demande qu'en échange tu ne prennes pas une
+femme qui ne nous conviendrait pas.
+
+--En quoi Madeleine peut-elle ne pas vous convenir? ma mère
+reconnaissait tout à l'heure qu'elle était charmante sous tous les
+rapports.
+
+--Sous tous, j'en conviens, répondit M. Haupois, sous un seul excepté,
+sous celui de la fortune; ta position....
+
+--Oh! ma position.
+
+--Notre position si tu aimes mieux, notre position t'oblige à épouser
+une femme digne de toi.
+
+--Je ne connais pas de jeune fille plus digne d'amour que Madeleine.
+
+--Il n'est pas question d'amour.
+
+--Il me semble cependant que, si l'on veut se marier, c'est la première
+question à examiner, répliqua Léon avec une certaine raideur, et pour
+moi je puis vous affirmer que je n'épouserai qu'une femme que j'aimerai.
+
+Peu à peu le ton s'était élevé chez le père aussi bien que chez le fils,
+madame Haupois jugea prudent d'intervenir.
+
+--Mon cher enfant, dit-elle avec douceur, tu ne comprends pas ton père,
+tu ne nous comprends pas; ce n'est pas sur la femme, ce n'est pas sur
+Madeleine que nous discutons, c'est sur la position sociale et
+financière que doit occuper dans le monde celle qui épousera l'héritier
+de la maison Haupois-Daguillon. Aie donc un peu la fierté de ta maison,
+de ton nom et de ta fortune. Autrefois on disait: «noblesse oblige»; la
+noblesse n'est plus au premier rang; aujourd'hui c'est «fortune qui
+oblige». Tu sens bien, n'est-il pas vrai, que tu ne peux pas épouser une
+femme qui n'a rien.
+
+Depuis que ce gros mot de fortune avait été prononcé, Léon avait une
+réplique sur les lèvres: «Mon père n'avait rien, ce qui ne l'a pas
+empêché d'épouser l'héritière des Daguillon;» mais, si décisive qu'elle
+fût, il ne pouvait la prononcer qu'en blessant son père aussi bien que
+sa mère, et il la retint:
+
+--Il y aurait un moyen que Madeleine ne fût pas une femme qui n'a rien,
+dit-il en essayant de prendre un ton léger.
+
+--Lequel? demanda M. Haupois, qui n'admettait pas volontiers qu'on ne
+discutât pas toujours gravement et méthodiquement.
+
+--Elle est, par le seul fait de la mort de mon pauvre oncle, devenue ta
+fille, n'est-ce pas?
+
+--Sans doute.
+
+--Eh bien! tu ne marieras pas ta fille sans la doter; donne-lui la
+moitié de ma part, et en nous mariant nous aurons un apport égal.
+
+--Allons, décidément, tu es tout à fait fou.
+
+--Non, mon père, et je t'assure que je n'ai jamais parlé plus
+sérieusement; car je m'appuie sur ta bonté, sur ta générosité, sur ton
+coeur, et cela n'est pas folie.
+
+--Tu as raison de croire que je doterai Madeleine; nous nous sommes déjà
+entendus à ce sujet, ta mère et moi, de même que nous nous sommes
+entendus aussi sur le choix du mari que nous lui donnerons.
+
+--Charles! interrompit vivement madame Haupois en mettant un doigt sur
+ses lèvres; puis tout de suite s'adressant à son fils: C'est assez; nous
+savons les uns et les autres ce qu'il était important de savoir; ton
+père et moi nous connaissons tes sentiments, et tu connais les nôtres:
+il est tard; nous sommes fatigués, et d'ailleurs il ne serait pas sage
+de discuter ainsi à l'improviste une chose aussi grave; nous y
+réfléchirons chacun de notre côté, et nous verrons ensuite chez qui ces
+sentiments doivent changer. Reconduis-moi.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Les mauvaises dispositions manifestées par son père et sa mère ne
+pouvaient pas empêcher Léon de s'occuper des affaires de Madeleine: tout
+au contraire.
+
+Le lendemain, il parla à son père de son projet d'aller à Rouen pour
+voir quelle était précisément la situation de son oncle.
+
+Mais, aux premiers mots, M. Haupois l'arrêta:
+
+--Ce voyage est inutile, dit-il, j'ai déjà écrit à Rouen, et j'ai chargé
+un de mes anciens camarades, aujourd'hui avoué, de mener à bien cette
+liquidation; il vaut mieux que nous ne paraissions pas; un homme
+d'affaires viendra plus facilement à bout des créanciers.
+
+Le mot «liquidation» avait fait lever la tête à Léon, l'idée de venir
+«à bout des créanciers facilement» le souleva:
+
+--Pardon, s'écria-t-il, mais l'intention de Madeleine est d'abandonner
+tous les droits qu'elle tient de sa mère, pour que les créanciers soient
+payés; il n'y a donc pas à venir à bout d'eux.
+
+--Ceci me regarde et ne regarde que moi; les droits de Madeleine sont
+insignifiants, et si c'est pour en faire abandon que tu veux aller à
+Rouen, ton voyage est inutile.
+
+--Je te répète ce que Madeleine m'a dit.
+
+--C'est bien, je sais ce que j'ai à faire. Mais puisqu'il est question
+de Madeleine, revenons, je te prie, sur notre entretien d'hier soir: ce
+n'est pas sérieusement que tu penses à prendre Madeleine pour ta femme,
+n'est-ce pas?
+
+--Rien n'est plus sérieux.
+
+--Tu veux te marier?
+
+--Je désire devenir le mari de Madeleine.
+
+--À vingt-quatre ans, tu veux dire adieu à la vie de garçon, à la
+liberté, au plaisir! Il n'y a donc plus de jeunes gens?
+
+--La vie de garçon n'a pas pour moi les charmes que tu supposes, et je
+me soucie peu d'une liberté dont je ne sais bien souvent que faire. J'ai
+plutôt besoin d'affection et de tendresse.
+
+--Il me semble que ni l'affection ni la tendresse ne t'ont manqué,
+répliqua M. Haupois. Je t'ai dit hier que tu étais fou, je te le répète
+aujourd'hui, non plus sous une impression de surprise, mais de
+sang-froid et après réflexion. Toute la nuit j'ai réfléchi à ton projet,
+à ta fantaisie; et de quelque côté que je l'aie retourné, il m'a paru
+ce qu'il est réellement, c'est-à-dire insensé; aussi, pour ne pas
+laisser aller les choses plus loin, je te déclare, puisque nous sommes
+sur ce sujet, que je ne donnerai jamais mon consentement à un mariage
+avec Madeleine. Jamais; tu entends, jamais; et en te parlant ainsi, je
+te parle en mon nom et au nom de ta mère; tu n'épouseras pas ta cousine
+avec notre agrément; sans doute tu toucheras bientôt à l'âge où l'on
+peut se marier malgré ses parents; mais, si tu prends ainsi Madeleine
+pour femme, il est bien entendu dès maintenant que ce sera malgré nous.
+Nous avons d'autres projets pour toi, et je dois te le dire pour être
+franc, nous en avons d'autres pour Madeleine. Quand je t'ai écrit que
+notre intention était de recueillir cette pauvre enfant et de la traiter
+comme notre fille, nous pensions, ta mère et moi, que tu n'éprouverais
+pour elle que des sentiments fraternels, en un mot qu'elle serait pour
+toi une soeur et rien qu'une soeur; mais ce que tu nous a appris hier
+nous prouve que nous nous trompions.
+
+--Jusqu'à ce jour Madeleine n'a été pour moi qu'une soeur.
+
+--Jusqu'à ce jour; mais maintenant, si vous vous voyez à chaque instant,
+et si vous vivez sous le même toit, les sentiments fraternels seront
+remplacés par d'autres sans doute; tu te laisseras entraîner par la
+sympathie qu'elle t'inspire et tu l'aimeras; elle, de son côté, pourra
+très-bien ne pas rester insensible à ta tendresse et t'aimer aussi. Cela
+est-il possible, je le demande?
+
+--Que voulez-vous donc, ma mère et toi?
+
+--Nous voulons ce que le devoir et l'honneur exigent, puisque nous
+sommes décidés à ne pas te laisser épouser Madeleine.
+
+--Lui fermer votre maison! ah! ni toi ni ma mère vous ne ferez cela.
+
+--Il dépend de toi que Madeleine reste ici comme si elle était notre
+fille.
+
+--Et comment cela?
+
+--Tu comprends, n'est-ce pas, qu'après ce que tu nous as dit nous ne
+pouvons pas, nous qui ne voulons pas que Madeleine devienne ta femme,
+nous ne pouvons pas tolérer que vous viviez l'un et l'autre dans une
+étroite intimité.
+
+--Vous reconnaissez donc de bien grandes qualités à Madeleine, que vous
+craignez qu'une intimité de chaque jour développe un amour naissant? Si
+Madeleine n'est pas digne d'être aimée, le meilleur moyen de de me le
+prouver n'est-il pas de me laisser vivre près d'elle pour que j'apprenne
+à la connaître et à la juger telle qu'elle est?
+
+--Il ne s'agit pas de cela. Je dis que vous ne devez pas vivre sous le
+même toit, et bien que tu aies ton appartement particulier, il en serait
+ainsi si nous laissions les choses aller comme elles ont commencé;
+régulièrement, beaucoup plus régulièrement qu'autrefois, tu déjeunerais
+avec nous, tu dînerais avec nous, tu passerais tes soirées avec nous,
+c'est-à-dire avec Madeleine. Pour que cela ne se réalise pas, il n'y a
+que deux partis à prendre: ou Madeleine quitte notre maison, ou tu
+t'éloignes toi-même.
+
+--C'est ma mère qui a eu cette idée?
+
+--Ta mère et moi; mais ne nous fais pas porter une responsabilité qui
+t'incombe à toi-même, et si ce que je viens de te dire te blesse,
+n'accuse que celui qui nous impose ces résolutions.
+
+--Et où dois-je aller?
+
+--À Madrid, où ta présence sera utile, très-utile aux affaires de notre
+maison. Tu acceptes cette combinaison, Madeleine reste chez nous, et
+nous avons pour elle les soins d'un père et d'une mère; tu la refuses,
+alors je m'occupe de trouver pour elle une maison respectable où elle
+vivra jusqu'au jour de son mariage.
+
+Léon resta assez longtemps sans répondre.
+
+--Eh bien? demanda M. Haupois. Tu ne dis rien?
+
+--Je sens que votre résolution est par malheur bien arrêtée, je ne lui
+résisterai donc pas. J'irai à Madrid, car je ne veux pas causer à
+Madeleine la douleur de sortir de cette maison. Mais pour me rendre à
+votre volonté, je ne renonce pas à Madeleine. Loin d'elle j'interrogerai
+mon coeur. L'absence me dira quels sentiments j'éprouve pour elle,
+quelle est leur solidité et leur profondeur; à mon retour je vous ferai
+connaître ces sentiments, j'interrogerai ceux de Madeleine et nous
+reprendrons alors cet entretien. Quand veux-tu que je parte!
+
+--Le plus tôt sera le mieux.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Ce n'était pas la première fois que Léon se trouvait en opposition avec
+les idées ambitieuses de son père et de sa mère; il les connaissait donc
+bien et, mieux que personne, il savait qu'il n'y avait pas à lutter
+contre elles.
+
+Quand sa mère avait dit avec modestie et les yeux baissés: «notre
+position», tout était dit.
+
+Et, pour son père, il n'y avait rien au-dessus de la fortune «gagnée
+loyalement dans le commerce».
+
+Tous deux avaient au même point la fierté de l'argent et le mépris de la
+médiocrité.
+
+Plus jeune que sa soeur de deux ans, il avait vu, lorsqu'il avait été
+question de marier celle-ci, quelle était la puissance tyrannique de ces
+idées, qui avaient fait repousser, malgré les supplications de Camille,
+les prétendants les plus nobles, mais pauvres, pour accepter en fin de
+compte un baron Valentin, à peine noble mais riche. Combien de fois
+Camille, qui voulait être duchesse et qui n'admettait qu'avec rage la
+possibilité d'être simple marquise, avait-elle versé des torrents de
+larmes. Mais ni larmes ni rage n'avaient touché M. et madame Haupois.
+
+--Nous ne nous amoindrirons pas dans notre gendre.
+
+Cette réponse avait toujours été la même en présence d'un mari pauvre.
+
+S'amoindrir! s'abaisser! pour eux c'était faire faillite moralement.
+
+Que répondre à son père et à sa mère lui disant: «Ce n'est pas Madeleine
+que nous repoussons, c'est la fille sans fortune?»
+
+Toutes les raisons du monde les meilleures et les plus habiles ne
+feraient pas Madeleine riche du jour au lendemain; et ce qu'il dirait,
+ce qu'il tenterait en ce moment, tournerait en réalité contre elle.
+
+Ce qu'il fallait pour le moment, c'était que Madeleine restât près de
+son père et de sa mère et qu'elle devînt de fait ce qu'elle n'était
+encore qu'en parole: leur fille.
+
+Et puis d'ailleurs ce temps d'attente aurait cela de bon qu'il serait
+pour lui-même un temps d'épreuve. Loin de Madeleine, il sonderait son
+coeur. Et, s'étant dégagé du sentiment de sympathie et de tendresse qui
+à cette heure le poussait vers elle, il verrait s'il aimait réellement
+sa cousine, et surtout s'il l'aimait assez pour l'épouser malgré son
+père et sa mère.
+
+La chose était assez grave pour être mûrement pesée et ne point se
+décider à la légère par un coup de tête ou dans un mouvement de révolte.
+
+Résolu à partir, il voulut l'annoncer lui-même à Madeleine, et pour cela
+il choisit un moment où, sa mère étant occupée rue Royale et son père
+étant à son cercle, il était certain de la trouver seule et de n'être
+point dérangés dans leur entretien.
+
+--Je viens t'annoncer mon départ pour demain, dit-il.
+
+À ce mot, Madeleine ne montra ni surprise ni émotion, mais tirant un
+morceau de papier d'un carnet, elle le plia en quatre et le tendit à son
+cousin.
+
+--Voici la liste des objets que je te prie de me faire expédier,
+dit-elle.
+
+--Mais je ne vais point à Rouen, je pars pour Madrid.
+
+--Madrid!
+
+Et cette émotion que Léon lui reprochait tout bas de n'avoir point
+manifestée quelques secondes auparavant fit trembler sa voix et pâlir
+ses lèvres frémissantes.
+
+--Tu pars! répéta-t-elle tout bas et machinalement: Ainsi tu pars.
+
+--Demain.
+
+--Et tu seras longtemps absent?
+
+Il hésita un moment avant de répondre.
+
+--Je ne sais.
+
+--C'est-à-dire pour être franc que tu ne peux pas prévoir le moment de
+ton retour, n'est-ce pas? Tu as été si bon, si généreux pour moi, que me
+voilà tout attristée.
+
+Puis baissant la voix:
+
+--Avec qui parlerai-je de lui?
+
+Et deux larmes coulèrent sur ses joues.
+
+C'était la pensée de son père qui, assurément, faisait couler les
+larmes, et cette pensée seule.
+
+--Et pourquoi n'en parlerais-tu pas avec mon père? demanda Léon après
+quelques minutes de réflexion; tu sais qu'ils se sont aimés tendrement
+comme deux frères, et je t'assure qu'avant cette rupture qui a brisé nos
+relations, mon père avait plaisir à raconter des histoires de son
+enfance et de sa jeunesse, auxquelles son frère Armand se trouvait
+mêlé: tu seras agréable à mon père en lui parlant de ce temps.
+
+--Certes je le ferai.
+
+--Puisque je te demande d'être agréable à mon père, veux-tu me permettre
+de te donner un conseil, ma chère petite Madeleine?...
+
+Il s'arrêta brusquement, car, se laissant entraîner par son émotion il
+avait été plus loin, beaucoup plus loin qu'il ne voulait aller.
+
+Mais aussitôt il reprit en souriant:
+
+--Tiens! voilà que je parle comme lorsque tu n'étais qu'une petite fille
+et que nous jouiions au mariage.
+
+Elle détourna la tête et ne répondit pas.
+
+--Ce que je veux te demander, poursuivit Léon vivement, c'est que tu
+t'appliques à faire la conquête de mon père et de ma mère. Cela te sera
+facile, gracieuse, bonne, charmante, fine comme tu l'es.
+
+--Tu ne me crois donc pas modeste, que tu me parles ainsi en face,
+dit-elle en s'efforçant de sourire.
+
+--Je dirai, si tu veux, que tu n'es que charmante, et cela, il faut bien
+que je l'exprime brutalement, puisque je te demande de faire usage de
+cette qualité.
+
+--Adresse-toi à mon désir de t'être agréable à toi-même, c'est assez.
+
+--Enfin, je veux que tu charmes mon père et ma mère de telle sorte qu'à
+mon retour tu sois leur fille, leur vraie fille, non-seulement par
+l'adoption, mais encore par l'affection. Présentement tu sais qu'ils
+t'aiment et que tu peux compter sur eux. Je te demande de faire en sorte
+qu'ils t'aiment plus encore. Tu me diras qu'on plaît parce qu'on plaît,
+sans raison bien souvent; mais on plaît aussi parce qu'on veut plaire.
+Fais-moi l'amitié, chère petite ... cousine, de leur plaire à tous
+deux, à l'un comme à l'autre. Ce qui sera le plus sensible à ma mère, ce
+sera l'intérêt que tu porteras aux affaires de notre maison. Si tu veux
+bien aller souvent lui tenir compagnie au magasin, si tu l'aides à
+écrire quelques lettres dans un moment de presse, si tu admires
+intelligemment quelques belles pièces d'orfèvrerie, elle t'adorera.
+Quant à mon père, il sera très-heureux que tu l'accompagnes dans sa
+promenade de tous les jours aux Champs-Élysées, et quand il sera fier de
+toi pour les regards d'admiration que tu auras provoqués en passant
+appuyée sur son bras, sa conquête sera faite aussi, et solidement, je
+t'assure. Ne dis pas que tu ne provoqueras pas l'admiration.
+
+--Je ne dis rien pour que tu n'insistes pas, mais pour cela seulement.
+
+--Maintenant il me reste à parler d'un membre de notre famille avec qui
+tu n'as pas besoin de te mettre en frais, je veux parler de Camille. Il
+n'est même pas à souhaiter que tu fasses sa conquête.
+
+--Et pourquoi donc ne veux-tu pas que je sois aimable avec elle?
+
+--Parce qu'elle voudrait te marier.
+
+Elle ne put retenir un mouvement de répulsion.
+
+--Tu ne sais pas comme cette manie matrimoniale a fait de progrès en
+elle, depuis qu'elle est mariée; elle a toujours à offrir une collection
+de jeunes gens et de jeunes filles, portant tous, bien entendu, les plus
+beaux noms de la noblesse française ou étrangère, car elle n'a pas de
+préjugés patriotiques.
+
+--Malheureusement pour Camille, il n'y a pas de maris pour les filles
+pauvres.
+
+--Tu crois cela, petite cousine, tu as tort, il ne faut pas être si
+pessimiste: il y a, tu peux m'en croire, des hommes qui cherchent dans
+une femme autre chose que la fortune, et qui se laissent toucher par la
+beauté, par la grâce, par les qualités de l'esprit et de l'âme....
+
+Il avait prononcé ces paroles avec élan, il s'arrêta, et reprenant le
+ton enjoué:
+
+--Comme dans la collection de Camille il peut y avoir des hommes ainsi
+faits, je ne veux pas qu'elle te les propose, car je me réserve de te
+marier....
+
+Elle le regarda interdite, ne sachant évidemment que penser de ces
+paroles et cherchant leur sens.
+
+Il continua en souriant:
+
+--Plus tard, à mon retour, nous parlerons de cela; aussi ne permets à
+personne de t'en parler, n'est-ce pas, ou bien si l'on t'en parle malgré
+toi, écris-moi. Je sais bien qu'il n'est pas convenable qu'une jeune
+fille écrive ainsi, même à son cousin; mais dans une circonstance aussi
+grave, ce ne serait pas à ton cousin que tu écrirais, ce serait à ... ce
+serait à ton frère. Me le promets-tu?
+
+Il lui tendit la main, elle lui donna la sienne.
+
+--Maintenant, dit-il, j'ai encore quelque chose à te demander. Je
+voudrais emporter un souvenir de mon oncle ... et de toi, qui ne me
+quitterait pas. Veux-tu me donner le petit médaillon qui était suspendu
+à la chaîne de mon oncle et dans lequel se trouve l'émail fait d'après
+ton portrait quand tu étais petite fille?
+
+--Si je veux, ah! de tout coeur!
+
+Et vivement elle courut chercher ce médaillon qu'elle tendit à Léon.
+
+--Merci, dit-il.
+
+Et lui prenant les deux mains il les retint dans les siennes en la
+regardant dans les yeux.
+
+À ce moment la porte s'ouvrit, et madame Haupois, entrant, les couvrit
+d'un coup d'oeil.
+
+--Je faisais mes adieux à Madeleine, dit Léon après un court moment
+d'embarras, car j'avance mon départ, je me mettrai en route demain
+matin.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Après le départ de Léon, Madeleine s'appliqua de tout coeur à suivre les
+conseils qu'il lui avait donnés, et cela lui fut d'autant plus facile
+qu'elle désirait elle-même très-franchement plaire à son oncle et à sa
+tante.
+
+Si elle n'avait pas la vocation du commerce elle n'en avait ni le
+dégoût, ni le mépris, et ce n'était nullement un ennui pour elle d'aller
+passer quelques heures de sa journée auprès de sa tante; elle prenait
+intérêt à ce qui l'entourait, elle avait des yeux pour voir, elle avait
+des oreilles pour entendre, surtout des oreilles toujours attentives
+pour toutes les explications ou toutes les histoires, et madame
+Haupois-Daguillon était enchantée d'elle.
+
+Si elle n'éprouvait pas non plus un plaisir extrême à monter chaque jour
+les Champs-Élysées jusqu'à l'Arc de Triomphe et à les redescendre à
+l'heure où le tout-Paris mondain s'en va faire au Bois sa banale
+promenade, cela ne lui était pas en réalité une bien grande fatigue:
+son oncle se montrait satisfait qu'elle l'accompagnât, elle était
+elle-même contente du contentement de son oncle.
+
+M. Haupois-Daguillon, en sa jeunesse beau garçon et homme à bonnes
+fortunes, avait, malgré l'âge et ses occupations commerciales, conservé
+l'amour et le culte plastique, qui avaient failli faire de lui un
+statuaire; il y avait peu d'hommes plus sensibles à la beauté féminine
+que ce riche bourgeois. Sa nièce eût été laide ou mal bâtie, il ne l'eût
+point pour cela repoussée; mais les sentiments de compassion qu'il eût
+éprouvés pour elle n'eussent en rien ressemblé à ceux de tendre
+sympathie qui tout de suite l'avaient touché lorsqu'après une séparation
+de deux ans il l'avait revue. Car, loin d'être laide ou mal bâtie, elle
+était au contraire fort belle et surtout admirablement modelée cette
+jeune nièce: son cou onduleux, sa poitrine pleine et ronde, ses épaules
+tombantes sans saillies osseuses, son torse entier étaient dignes de la
+sculpture, et comme sur ces épaules se dressait une tête gracieuse et
+fine d'une beauté délicate, que la douleur en ces derniers temps avait
+pétrie pour lui donner quelque chose de tendre et de poétique, qu'elle
+n'avait pas en sa première jeunesse, elle produisait une vive sensation
+sur ceux qui la voyaient, alors même qu'il ne la connaissaient pas. Et
+pour suivre des yeux cette jeune fille en deuil à la démarche modeste,
+il arrivait souvent qu'on se retournât ou qu'on s'arrêtât alors qu'elle
+accompagnait son oncle qui, lui, s'avançait en vainqueur superbe: il
+marchait la tête haute et ses favoris blancs tombaient sur une cravate
+longue et sur une chemise d'une blancheur éblouissante formant le
+plastron; cambrant sa poitrine bien prise dans une redingote boutonnée
+qui maintenait au majestueux un ventre proéminent; tenant dans sa main
+soigneusement gantée une canne dont la pomme en argent était ciselée et
+niellée avec art; frappant du talon de ses bottines l'asphalte du
+trottoir; tendant le mollet, il passait à travers la foule, heureux de
+sa bonne santé, satisfait de sa prestances, glorieux de sa fortune et
+fier de l'impression que produisait sur les hommes celle qu'il promenait
+à son bras.
+
+En peu de temps Madeleine avait fait ainsi, selon le désir de Léon, la
+conquête de son oncle et de sa tante, et si elle ne retrouva pas en eux
+un père et une mère, elle sentit au moins qu'elle était adoptée avec
+tendresse et non comme une parente pauvre dont on prend la charge parce
+qu'il le faut.
+
+Dans l'apaisement que le temps amena peu à peu en elle, deux points
+noirs restèrent cependant inquiétants pour son esprit et menaçants pour
+son repos.
+
+L'un se trouva dans les soins gênants dont l'entoura le principal
+employé de son oncle, un jeune homme de l'âge de Léon et son camarade de
+classes, nommé Eugène Saffroy;--l'autre dans l'ignorance où son oncle la
+laissait à propos du règlement des affaires de son père.
+
+Le premier souci de son oncle, dès qu'elle s'était installée à Paris,
+avait été de provoquer son émancipation, et, aussitôt qu'il l'eut
+obtenue, de se faire donner une procuration générale, de telle sorte que
+Madeleine n'eût à se préoccuper ni à s'occuper de rien. Si elle avait
+osé, elle aurait dit qu'elle désirait au contraire régler elle-même tout
+ce qui touchait la succession de son père; mais une extrême réserve lui
+était imposée en un pareil sujet, et aux premiers mots qu'elle avait osé
+risquer, son oncle lui avait fermé la bouche:
+
+--As-tu confiance en moi?
+
+--Oh! mon oncle.
+
+--Eh bien! ma mignonne, laisse-moi faire; Léon m'a dit que tu
+abandonnais tous tes droits, nous aurons égard à ta volonté, qui est
+respectable; pour le reste, je pense que tu voudras bien t'en rapporter
+à ceux qui ont l'habitude des affaires; je te promets de te remettre aux
+mains les quittances de tous ceux à qui ton père devait; cela, il me
+semble, doit te suffire.
+
+Évidemment cela devait lui suffire, et l'observation de son oncle était
+parfaitement juste. N'était-ce pas lui qui payait? Il avait bien le
+droit, alors, de vouloir garder la direction d'une affaire qui, en fin
+de compte, lui coûterait assez cher.
+
+Elle se disait, elle se répétait tout cela, et cependant elle était
+tourmentée autant qu'affligée que son oncle ne lui parlât jamais de ce
+qui se passait à Rouen. Pourquoi ce silence? Qui plus qu'elle pouvait
+prendre à coeur de sauver l'honneur de son père et de défendre sa
+mémoire? De tous les malheurs qu'apporte la pauvreté, celui-là était
+pour elle le plus douloureux et le plus humiliant: rien, elle ne pouvait
+rien, pas même parler, pas même savoir; elle n'avait qu'à attendre dans
+son impuissance et surtout dans une confiance apparente.
+
+Du côté d'Eugène Saffroy, son tourment, pour être moins profond, n'était
+pourtant pas sans avoir quelque chose de blessant.
+
+Fils d'un ancien commis des Daguillon, cet Eugène Saffroy avait été
+recueilli, après la mort de ses parents, par madame Haupois-Daguillon,
+qui l'avait fait élever et instruire avec Léon, jusqu'au jour où
+celui-ci avait quitté le collége pour l'École de droit. À cette époque
+Eugène Saffroy était entré dans la maison de la rue Royale, et
+rapidement, par son zèle, par son activité, par son intelligence des
+affaires, il était devenu un employé modèle, réalisant ainsi le secret
+désir de madame Haupois-Daguillon qui avait été de faire de lui le
+soutien de Léon, c'est-à-dire l'homme de travail et le directeur réel de
+la maison dont Léon serait bientôt le chef en nom beaucoup plus qu'en
+fait.
+
+Lorsqu'on a de pareilles visées sur un homme qui, par son activité et
+son intelligence, peut se créer partout une bonne situation, on ne
+saurait trop le ménager pour se l'attacher solidement.
+
+C'était ce qu'avait fait madame Haupois-Daguillon et, sous le double
+rapport des intérêts et des relations, elle l'avait traité aussi
+généreusement que possible; non-seulement il avait une part dans les
+bénéfices de la maison, mais encore il trouvait son couvert mis tous les
+dimanches, à Paris pendant l'hiver, et pendant l'été au château de
+Noiseau: il était presque un associé, et jusqu'à un certain point un
+membre de la famille.
+
+Cette position l'avait mis en relations fréquentes avec Madeleine, qu'il
+voyait tous les jours de la semaine pendant les heures qu'elle passait
+dans les magasins de la rue Royale auprès de sa tante, et le dimanche
+quand il venait dîner à Noiseau.
+
+Tout d'abord Madeleine n'avait pas pris garde à ses attentions et à ses
+politesses, mais bientôt elle avait dû reconnaître qu'il n'était pour
+personne ce qu'il était pour elle.
+
+Alors elle s'était renfermée dans une extrême réserve; mais, sans se
+décourager, il avait persisté, s'empressant au-devant d'elle lorsqu'elle
+arrivait, cherchant sans cesse à lui adresser la parole, et, ce qu'il y
+avait de particulier, le faisant plus librement lorsque M. ou madame
+Haupois-Daguillon étaient présents, comme s'il se savait assuré de leur
+consentement.
+
+Madeleine était assez femme pour ne pas se tromper sur la nature de ces
+politesses. Saffroy lui faisait la cour ou tout au moins cherchait à lui
+plaire; à la vérité, c'était avec toutes les marques du plus grand
+respect, mais enfin le fait n'en existait pas moins, et il était visible
+pour tous.
+
+Comment son oncle, comment sa tante ne s'en apercevaient-ils pas? S'en
+apercevant, comment ne disaient-ils rien?
+
+Cela était étrange.
+
+La soeur de Léon, la baronne Camille Valentin, lorsqu'elle revint de la
+campagne, se chargea de l'éclairer à ce sujet.
+
+Au temps où Camille venait passer une partie de ses vacances à Rouen,
+elle n'avait pas grande amitié pour sa cousine Madeleine, mais
+maintenant la situation n'était plus la même, Madeleine était
+malheureuse, orpheline, pauvre, et c'était assez pour que la baronne
+Valentin, qui ne désirait rien tant que de trouver «des personnes
+intéressantes» qu'elle pût conseiller, secourir et protéger, lui
+témoignât une active sympathie.
+
+Son premier mot, lorsqu'elle avait trouvé Madeleine installée chez ses
+parents et l'avait embrassée affectueusement, avait été pour lui dire
+tout bas à l'oreille:
+
+--Sois tranquille, je te marierai; mon mari, tu le sais, a les plus
+belles relations.
+
+Quelques jours plus tard, lorsqu'elle avait remarqué l'attitude de
+Saffroy, elle s'était expliqué franchement et vigoureusement sur les
+prétentions du commis:
+
+--Tu vois, n'est-ce pas, que monseigneur de Saffroy,--elle se plaisait à
+se moquer des roturiers en leur donnant la particule,--tu vois que
+monseigneur de Saffroy te fait la cour. Mais ce que tu ne vois peut-être
+pas, c'est qu'il est encouragé par mon père et ma mère.
+
+--Ils te l'ont dit? s'écria Madeleine.
+
+--Non, mais cela n'était pas nécessaire; j'ai des yeux pour voir, il me
+semble. D'ailleurs, cette faveur que mon père et ma mère accordent à
+Saffroy entre dans leur système: ils veulent se l'attacher et ils vont
+jusqu'à vouloir en faire leur neveu, parce qu'alors ils seront bien
+certains qu'il ne se séparera jamais de Léon et qu'il s'exterminera
+toute la vie pour lui. Ce n'est pas maladroit, mais cela ne sera pas.
+D'abord, parce que nous trouvons que Saffroy n'a déjà que trop de
+puissance dans la maison. Et puis, parce, qu'il ne peut pas te convenir.
+Allons donc, toi, madame Saffroy, toi une Bréauté de Valletot! Sois
+tranquille, tu seras de notre monde et non une boutiquière.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Dans ces circonstances, Madeleine crut que le mieux était de se
+conduire, avec Saffroy de façon à ce que celui-ci comprit bien qu'elle
+ne serait jamais sa femme: si elle lui inspirait cette conviction, il
+renoncerait sans doute à son projet; on n'épouse pas volontiers une
+jeune fille qui vous dit sur tous les tons, qui vous crie bien haut et
+bien clairement qu'elle ne vous aime pas.
+
+Mais la choses ne tournèrent point comme elle l'avait espéré; Saffroy ne
+montra aucun découragement, et, comme elle persistait dans sa réserve et
+sa froideur, sa tante intervint entre eux.
+
+--Que t'a donc fait Saffroy? lui demanda-t-elle un soir que le jeune
+commis avait été tenu à distance avec plus de raideur encore que de
+coutume.
+
+--Mais rien.
+
+--Alors, mon enfant, permets-moi de te dire que je te trouve bien
+hautaine avec lui.
+
+--Hautaine!
+
+--Dure, si tu aimes mieux, raide et cassante. Saffroy, tu le sais, est
+notre ami bien plus que notre employé; il a toute notre confiance. Et
+j'ajoute qu'il la mérite pleinement sous tous les rapports, il mérite
+d'être aimé; jeune, beau garçon, intelligent, instruit, il rendra
+heureuse la femme qu'il épousera et il lui donnera une belle position
+dans le monde.
+
+Disant cela elle regarda Madeleine avec attention, l'enveloppant
+entièrement d'un coup d'oeil profond.
+
+Puis, après un moment de réflexion, elle continua:
+
+--Puisque nous avons parlé de Saffroy, il convient d'aller jusqu'au
+bout, dit-elle.
+
+Et, lui prenant les deux mains, elle l'attira vers elle, de manière à la
+bien tenir sous ses yeux:
+
+--Tu n'as pas oublié que nous t'avons dit que tu serais notre fille. Ce
+rôle que nous voulons prendre dans ta vie nous impose des obligations
+sérieuses; la première et la plus importante est de penser à ton avenir,
+c'est-à-dire à ton mariage.
+
+--Mais ma tante....
+
+--Pour une jeune fille toute l'existence n'est-elle pas dans le mariage?
+Tu veux me dire sans doute que ce n'est point en ce moment que tu peux
+songer au mariage. Nous partageons ton sentiment. Mais nous serions
+coupables, tu en conviendras, si nous n'avions souci que de l'heure
+présente; nous devons nous préoccuper du lendemain, et c'est ce que nous
+faisons.
+
+Madeleine écoutait avec inquiétude, car elle ne voyait que trop
+clairement où l'entretien allait aboutir.
+
+--En raisonnant ainsi, continua madame Haupois-Daguillon, nous ne
+voulons pas, comme certains parents égoïstes, nous décharger au plus
+vite de la responsabilité qui nous incombe, et il n'est nullement dans
+nos intentions d'avancer le jour où nous nous séparerons. Nous t'aimons,
+ton oncle et moi, avec tendresse, et ce sera un chagrin pour nous que
+cette séparation, un chagrin très-vif, je t'assure. Cela dit, je reviens
+à Saffroy dont, en réalité, je ne me suis pas éloignée autant que
+l'incohérence de mes paroles peut te le faire supposer. Nous avons donc
+un double désir: te marier, te bien marier, et aussi ne pas nous séparer
+de toi. Ce double désir, nous croyons avoir trouvé le moyen de le
+réaliser. Ne devines-tu pas comment?
+
+Madeleine ne répondit pas. Peut-être, en attendant, trouverait-elle une
+réponse qui ne blesserait pas sa tante. Elle attendit donc.
+
+--Le projet de ton oncle et le mien, continua madame Haupois Daguillon,
+c'est de te donner Saffroy pour mari.
+
+Prévenue, Madeleine ne broncha pas.
+
+--Tu ne dis rien?
+
+--Je n'ai qu'une chose à dire, c'est que je désire ne pas me marier.
+
+--En ce moment, je te répète que nous comprenons cela. Mais je ne parle
+pas de demain. Je parle de l'avenir.
+
+Cette ouverture fut pour elle un sujet de douloureuses pensées; que
+diraient son oncle et sa tante lorsqu'elle déclarerait qu'elle ne
+voulait pas accepter Saffroy? Ne verraient-ils pas dans cette réponse
+une marque d'ingratitude? Et alors la tendresse qu'ils lui témoignaient,
+et qui était si douce à son coeur brisé, ne se changerait-elle pas en
+froideur? Elle n'était pas leur fille; et si elle voulait être aimée
+d'eux il fallait qu'elle se fît aimer, et c'était prendre une mauvaise
+route pour arriver au but que de les contrarier et de les blesser.
+
+Comme elle cherchait, sans les trouver, hélas! les raisons qui
+pourraient convaincre son oncle et sa tante qu'ils ne devaient pas se
+fâcher de son refus, elle reçut de Rouen une lettre qui, tout en lui
+causant un très-vif chagrin, lui parut propre à rompre complétement tout
+projet de mariage avec Saffroy.
+
+Quelques jours auparavant, son oncle lui avait remis une liasse de
+papiers qui étaient les reçus des sommes dues par son père.
+
+--Je t'avais promis de mener à bien le règlement des affaires de ton
+pauvre père, j'ai tenu ma promesse, tu trouveras dans cette liasse que
+tu devras conserver avec soin, les reçus pour solde,--il avait souligné
+ce mot,--de ses créanciers, de tous ses créanciers.
+
+Elle s'était jetée alors dans ses bras et, ne trouvant pas de paroles
+pour lui exprimer sa reconnaissance, elle l'avait tendrement embrassé.
+
+L'honneur de son père était sauf et c'était à son oncle qu'elle le
+devait. Il avait tout payé puisque les créanciers, tous les créanciers
+avaient signé des quittances pour solde: on ne donne des quittances que
+contre argent.
+
+La lettre de Rouen lui prouva qu'en raisonnant ainsi, elle se trompait
+et connaissait mal les affaires.
+
+Elle était d'une vieille dame, cette lettre, avec qui Madeleine s'était
+trouvée assez souvent en relations dans une maison amie, et c'était en
+rappelant le souvenir de ces relations que cette vieille dame s'appuyait
+pour lui écrire.
+
+Créancière de l'avocat général pour une somme de dix mille francs prêtée
+d'une façon assez irrégulière, elle avait été appelée par l'homme
+d'affaires chargé de liquider la succession de M. Haupois, et on lui
+avait offert cinq mille francs pour tout paiement, en exigeant d'elle
+une quittance entière; tout d'abord elle avait refusé; mais l'homme
+d'affaires, ne se laissant émouvoir par rien, lui avait démontré que si
+elle refusait ces cinq mille francs elle perdrait tout, et, après avoir
+pris conseil de ceux qui pouvaient la guider, elle avait contre
+quittance entière de 10,000 francs, touché les cinq mille qu'on lui
+proposait. Son cas n'avait pas été unique; d'autres comme elle avaient
+perdu la moitié de ce qui leur était dû et cependant avaient signé les
+reçus qu'on exigeait d'eux. Mais, si ces créanciers avaient pu supporter
+ce sacrifice, elle n'était pas dans une aussi bonne situation qu'eux;
+cette perte de cinq mille francs était une ruine pour elle, et c'était
+pour cela qu'elle s'adressait directement à mademoiselle Madeleine
+Haupois, en faisant appel à ses sentiments de justice, d'honneur et de
+piété filiale.
+
+La lecture de cette lettre avait atterré Madeleine. Eh quoi! c'était là
+ce que son oncle appelait mener à bien le règlement des affaires de son
+père!
+
+Mais, après une nuit d'insomnie, elle crut avoir trouvé un moyen qui
+non-seulement payerait entièrement les dettes de son père, mais qui
+encore empêcherait Saffroy de persister dans ses projets de mariage.
+
+Et le jour même, à l'heure de sa promenade ordinaire avec son oncle,
+profondément émue, mais aussi fermement résolue, elle s'ouvrit à lui.
+
+
+
+
+XV
+
+
+M. Haupois était un homme méthodique en toutes choses, même en ses
+distractions et ses plaisirs; ce qu'il avait fait une fois, il le
+faisait une seconde fois, une troisième, et toujours. Ainsi, ayant pris
+l'habitude de monter chaque jour les Champs-Élysées et de les
+redescendre, il ne dépassait jamais le rond-point de l'Étoile; arrivé
+là, il faisait le tour de l'Arc de Triomphe, regardait pendant dix ou
+douze minutes le mouvement des voitures dans l'avenue du bois de
+Boulogne, et revenait à petits pas à Paris, prenant pour descendre le
+trottoir opposé à celui qu'il avait suivi pour monter.
+
+Madeleine monta les Champs-Élysées, appuyée sur le bras de son oncle,
+sans oser aborder son sujet, s'excitant au courage, se fixant un arbre,
+une maison, un endroit quelconque où elle parlerait, et dépassant cette
+maison, cet arbre sans avoir rien dit; combien de prétextes, combien de
+raisons même n'avait-elle pas pour se taire! son oncle était distrait;
+on les avait salués; on allait les aborder.
+
+Enfin, ils arrivèrent au rond-point de l'Étoile: il fallait se décider
+ou renoncer.
+
+--Est-ce que nous n'irons pas un jour jusqu'au Bois? dit-elle en
+s'efforçant de prendre un ton enjoué alors que son coeur était serré à
+étouffer.
+
+--Jusqu'au Bois!
+
+Et M. Haupois resta un moment stupéfait, se demandant ce que pouvait
+signifier une pareille extravagance. Mais c'était une voix douce et
+harmonieuse qui venait de lui parler, c'étaient de beaux yeux tendres
+qui le regardaient, il se laissa toucher.
+
+--Au fait, dit-il, pourquoi n'irions-nous pas au Bois?
+
+--C'est ce que je me demande. Le temps est à souhait pour la promenade,
+ni chaud ni froid; pas de poussière, pas de boue et un splendide
+coucher de soleil qui se prépare derrière le Mont-Valérien.
+
+--Eh bien! allons au Bois si tu n'as pas peur de marcher.
+
+En peu de temps, ils arrivèrent à l'entrée du Bois: le soleil s'était
+abaissé derrière le Mont-Valérien, dont la dure silhouette se découpait
+en noir sur un fond d'or, et déjà des vapeurs blanches s'élevaient çà et
+là au-dessus des arbres dépouillés de feuilles.
+
+Puis, ayant pris l'allée des fortifications ils se trouvèrent seuls au
+milieu du bois, dans le silence qui n'était troublé que par le bruit des
+feuilles sèches soulevées par leurs pas: le moment était venu de parler.
+
+Comme elle réfléchissait depuis quelques instants, son oncle
+l'interpella:
+
+--Je te trouve bien mélancolique, si tu es fatiguée, dis-le franchement,
+ma mignonne, nous rentrerons.
+
+--Ce n'est pas la fatigue qui m'attriste, mon oncle, c'est le souvenir
+d'une lettre que j'ai reçue, une lettre de Rouen.
+
+--De Rouen?
+
+--De madame Monfreville.
+
+À ce nom, qui était celui de la vieille dame créancière de l'avocat
+général, M. Haupois ne put retenir un mouvement de contrariété.
+
+--Et que te veut madame Monfreville?
+
+--Elle me dit qu'elle n'a touché que cinq mille francs sur les dix mille
+qui étaient dus par mon père, et elle me demande, elle me prie de lui
+faire payer ces cinq mille francs.
+
+--Ah! vraiment, et comment madame Monfreville veut-elle que tu lui payes
+ces cinq mille francs? Cette vieille folle sait bien cependant qu'il ne
+t'est rien resté, ce qui s'appelle rien, de la succession de ta mère.
+Elle veut t'apitoyer après avoir vu qu'elle n'obtiendrait rien de moi.
+Tu me donneras sa lettre, et je me charge de lui répondre moi-même de
+façon à ce qu'elle te laisse tranquille désormais.
+
+--Mais, mon oncle.
+
+Il ne la laissa pas prendre la parole comme elle le voulait.
+
+--Les comptes faits, le passif de ton père s'est trouvé de 75% supérieur
+à son actif augmenté de l'abandon de tes droits, j'ai pris à ma charge
+25% et nous sommes ainsi arrivés à offrir aux créanciers 50%, qui ont
+été acceptés avec une véritable reconnaissance, je te l'assure. Pour un
+bon nombre c'était plus qu'il ne leur était dû réellement, et ils
+avaient encore un joli bénéfice, tant ton pauvre père avait mal arrangé
+ses affaires. C'était le cas particulièrement de ta vieille madame
+Monfreville, à qui, je le parierais, ton père ne devait pas légitimement
+plus de quatre ou cinq mille francs. Au reste, pas un seul n'a fait de
+résistance pour donner une quittance entière, et cela prouve mieux que
+tout la valeur de ces créances.
+
+Cette explication pouvait être bonne, mais elle ne porta nullement la
+conviction dans l'esprit de Madeleine, et encore moins dans son coeur:
+que son père dût légitimement ou non, elle ne s'en inquiétait pas; il
+devait, c'était assez pour qu'elle voulût payer.
+
+--Mon cher oncle, dit-elle en le regardant avec des yeux suppliants, je
+suis pénétrée de reconnaissance pour ce que vous avez fait, et cependant
+j'ose encore vous demander davantage.
+
+--Tu veux que je paye madame Monfreville; cela ne serait pas juste, et
+je ne la ferai pas.
+
+--Vous êtes un homme d'affaires, moi je ne suis qu'une femme; cela vous
+expliquera comment j'ose avoir une manière de comprendre et de sentir
+les choses autrement que vous. Pardonnez-le-moi. Je voudrais que tout ce
+que mon père doit fût payé.
+
+--Tout ce qu'il devait réellement a été payé.
+
+--J'entends tout ce qu'on lui réclamait.
+
+--C'est de la folie.
+
+--Je ne viens pas vous demander de vous imposer ce nouveau sacrifice,
+mais ma tante m'a dit que, dans votre générosité, vous vouliez me donner
+une dot, afin de rendre possible un mariage que vous jugez avantageux
+pour moi, eh bien, mon bon oncle, je vous en prie, je vous en supplie,
+ne me donnez pas cette dot, et employez-la à payer ce que mon père doit.
+
+--Ton père ne doit rien, je te le répète, et ce que tu me demandes là
+est absurde à tous les points de vue.
+
+--Il n'y en a qu'un qui me touche, c'est la mémoire de mon père;
+permettez-moi de l'honorer comme je crois, comme je sens qu'elle doit
+l'être, alors même que cela serait absurde.
+
+--Une fille dans ta position, orpheline et sans fortune, est folle de
+repousser un bon mariage. C'est son indépendance qu'elle refuse.
+
+--Mais l'indépendance ne peut-elle pas aussi s'acquérir, pour une
+orpheline sans fortune, par le travail? Si vous consacrez la dot que
+vous me destiniez à payer ces dettes, ce sera précisément et seulement
+cette permission de travailler que je vous demanderai. Et, m'accordant
+ces deux grâces, vous aurez été pour moi le meilleur des parents.
+Pourquoi ne me permetteriez-vous pas de travailler dans vos bureaux? ma
+tante, qui n'est pas jeune comme moi, et qui, au lieu d'être pauvre
+comme moi, est riche, y travaille bien du matin au soir.
+
+M. Haupois-Daguillon s'arrêta, et durant assez longtemps il regarda sa
+nièce, dont le visage pâli par l'émotion recevait en plein la lumière du
+soleil couchant.
+
+--Ainsi, dit-il, tu me demandes trois choses: 1° payer ce que tu crois
+que ton père doit encore; 2° ne pas épouser Saffroy; 3° travailler, et
+surtout travailler dans notre maison, n'est-ce pas?
+
+--Oui, mon oncle, dit-elle.
+
+--Eh bien! je ne consentirai à aucune de ces trois choses,--je ne
+payerai pas ce que ton père ne doit pas,--je ferai tout au monde pour
+que tu épouses Saffroy,--je ne te permettrai jamais de travailler dans
+ma maison. Sur les deux premiers points, je n'ai pas de raisons à te
+donner, tu les connais déjà ou tu les sens. Mais comme tu pourrais
+t'étonner que je ne veuille pas te donner à travailler dans notre
+maison, alors que nous t'y recevons et t'y traitons comme notre fille,
+j'admets que des explications sont nécessaires; les voici donc: tu es
+jeune, jolie, séduisante; eh bien! une jeune fille ainsi faite ne peut
+pas vivre sur le pied de l'intimité avec un homme jeune aussi, beau
+garçon aussi, qui est son cousin. Il y a là un danger pour tous. Mariée,
+nous ne nous séparerions jamais, puisque ton mari serait notre associé.
+Jeune fille, restant chez nous comme notre fille ou simplement comme
+employée de la maison, nous serions obligés de tenir notre fils loin de
+Paris; c'est ce que nous avons fait en l'envoyant à Madrid malgré le
+chagrin que nous éprouvions à nous séparer de lui. Il y restera tant que
+tu n'auras pas accepté Saffroy. Et si tu refuses celui-ci, cela nous
+créera pour tous une situation bien difficile. Réfléchis à tout cela, et
+plus un mot sur ce sujet douloureux pour tous, avant que dans le calme
+tu n'aies compris combien ce que tu demandes est grave. Nous voici à
+Passy; nous allons prendre le train pour rentrer.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Seule dans sa chambre au milieu du silence de la nuit, quand tous les
+bruits de la maison se furent éteints, Madeleine réfléchit à ce que son
+oncle lui avait demandé.
+
+Qu'on ne voulût pas payer les dettes de son père, c'était ce qu'elle ne
+comprenait pas. Son oncle, elle en était convaincue, était un honnête
+homme, et ce qui valait mieux que ce quelle pouvait croire, c'était la
+réputation de probité commerciale dont il jouissait. D'autre part, il
+poussait jusqu'à l'orgueil la fierté de son nom. Alors comment se
+faisait-il qu'il ne voulût pas payer intégralement les dettes de son
+propre frère, et qu'il s'abaissât à chercher un arrangement avec les
+créanciers de celui-ci?
+
+Pendant de longues heures elle chercha les raisons qui pouvaient le
+déterminer à procéder ainsi: il ne croyait point que ce que l'on
+réclamait à la succession de son frère fût dû réellement, avait-il dit.
+Mais qu'importait? ce n'était pas cette succession qui était engagée,
+c'était la mémoire de ce frère.
+
+Ce que son oncle n'avait pas fait, elle devait donc le faire elle-même.
+
+Mais comment payer cinquante ou soixante mille francs, alors qu'on ne
+possède rien?
+
+Sans doute, il y avait un moyen qui se présentait à elle, et qui
+très-probablement réussirait,--c'était d'accepter Saffroy pour mari.
+Qu'elle allât à lui et franchement qu'elle lui dît: «Je serai votre
+femme si vous voulez prendre l'engagement de payer les dettes de mon
+père avec la dot ou plutôt sur la dot que mon oncle me donnera», et il
+semblait raisonnable de penser que Saffroy ne refuserait pas; si ce
+n'était pas l'amour, ce serait l'intérêt qui lui dirait d'accepter cette
+condition.
+
+Mais pour agir ainsi il eût fallu qu'elle fût libre, et elle ne l'était
+pas.
+
+Pour donner sa vie en échange de l'honneur de son père, il eut fallu
+qu'elle fût maîtresse de cette vie, et elle ne lui appartenait pas.
+
+Ce n'était plus l'heure des ménagements et des compromis avec soi-même,
+et eût-elle voulu encore fermer les yeux qu'elle ne l'eût pas pu, les
+paroles de son oncle les lui ayant ouverts: elle aimait Léon.
+
+Dans sa pureté virginale elle avait repoussé cet aveu chaque fois que de
+son coeur il lui était monté aux lèvres. Ingénieuse à se tromper
+elle-même, elle s'était dit et répété que les sentiments qu'elle
+éprouvait pour Léon étaient ceux d'une cousine pour son cousin, d'une
+soeur pour son frère, et que la tendresse profonde qu'elle ressentait
+pour lui prenait sa source dans la reconnaissance.
+
+Mais cela était hypocrisie et mensonge.
+
+La vérité, la réalité c'était qu'elle l'aimait non comme son cousin, non
+comme son frère, non pas par reconnaissance; c'était l'amour qui
+emplissait son coeur.
+
+Ce ne fut pas sans rougir qu'elle se fit cet aveu, mais comment le
+repousser quand, pensant à un mariage avec Saffroy, elle se sentait
+étouffée par la honte? Est-ce que, voulant sauver l'honneur de son père,
+elle eût ressenti ces mouvements de honte si elle n'avait pas aimé Léon?
+c'était son coeur qui se révoltait contre sa tête, c'était l'amour de
+l'amante, qui refusait de se sacrifier à l'amour de la fille.
+
+Libre, elle eût pu accepter Saffroy même ne l'aimant pas,--la tendresse
+sinon l'amour naîtrait peut-être plus tard.
+
+Mais le pouvait-elle maintenant qu'elle ne s'appartenait plus et qu'elle
+était à un autre? Ç'eût été tromperie de se dire que la tendresse
+naîtrait peut-être plus tard; elle savait bien maintenant, elle sentait
+bien qu'elle n'aimerait jamais que Léon.
+
+Même pour l'honneur de son père, elle ne pouvait pas se déshonorer ni
+déshonorer son amour.
+
+Et cependant elle ne pouvait pas permettre non plus que par sa faute la
+mémoire de son père fût déshonorée.
+
+Jamais elle n'avait éprouvé pareille angoisse: par moments son coeur
+s'arrêtait de battre; et par moments aussi, le sang bouillonnait dans sa
+tête à croire que son crâne allait éclater, puis tout à coup un
+anéantissement la prenait, et, s'enfonçant la tête dans son oreiller,
+elle pleurait comme une enfant; mais ce n'étaient pas des larmes qu'il
+fallait, et alors s'indignant contre sa faiblesse, se raidissant contre
+son désespoir, elle se disait qu'elle devait être digne de son amour
+pour son père, aussi bien que de son amour pour Léon.
+
+Oui, c'était cela, et cela seul qu'elle devait.
+
+Elle ne pouvait donc compter que sur elle seule, et, à cette pensée,
+elle se sentait si petite, si faible, si incapable que ses accès de
+désespérance la reprenaient: ah! misérable fille qu'elle était, sans
+initiative et sans force.
+
+À qui s'adresser, à qui demander conseil?
+
+Il y avait dans sa chambre, qui avait été autrefois celle de Camille, un
+portrait de Léon fait à l'époque où celui-ci avait vingt ans, et que
+Camille, se mariant, n'avait pas emporté chez son mari. Combien souvent,
+portes closes et sûre de n'être pas surprise, Madeleine était-elle
+restée devant ce portrait qui lui rappelait son cousin à l'âge
+précisément où, sans qu'elle eût conscience du changement qui se faisait
+dans son coeur de quinze ans, il était devenu pour elle plus qu'un
+cousin.
+
+Anéantie par l'angoisse qui l'oppressait, elle descendit de son lit, et,
+allumant une lumière, elle alla s'agenouiller sur un fauteuil placé
+devant ce portrait, et elle resta là longtemps, plongée dans une muette
+contemplation.
+
+La pendule sonna trois heures du matin; partout, dans la maison comme au
+dehors, le silence et le sommeil; dans la chambre l'ombre que ne perçait
+pas la flamme de la bougie qui n'éclairait guère que le portrait devant
+lequel elle brûlait comme un cierge devant une sainte image.
+
+Et de fait pour Madeleine n'en était-ce point une: celle de son dieu,
+devant qui elle restait agenouillée lui demandant l'inspiration.
+
+Elle lui avait promis de lui écrire si on la pressait de se marier, mais
+la promesse qu'elle lui avait faite alors était maintenant impossible à
+tenir.
+
+Il arriverait, cela était bien certain, si elle lui écrivait qu'on
+voulait la marier à Saffroy. Mais alors que se passerait-il?
+
+Ou Léon prendrait son parti, et alors il se fâcherait avec son père et
+sa mère.
+
+Ou il l'abandonnerait, et alors la blessure serait si affreuse pour elle
+qu'elle ne se sentait pas le courage d'affronter un pareil malheur,
+quelque invraisemblable qu'il fût pour son coeur.
+
+Non, elle ne devait pas l'appeler à son secours, et seule elle devait
+agir.
+
+--N'est-ce pas, Léon? dit-elle en s'adressant au portrait d'une voix
+suppliante, parle-moi, inspire-moi.
+
+Et elle resta les yeux attachés sur cette image, les mains tendues vers
+elle.
+
+La bougie s'était consumée et, arrivant à sa fin, elle jetait des lueurs
+inégales et vacillantes: tout à coup Madeleine crut voir les yeux du
+portrait lui sourire; ils la regardaient avec une tristesse attendrie;
+ils lui parlaient. Et comme elle cherchait à les bien comprendre,
+brusquement la nuit se fit épaisse et noire; la bougie venait de mourir.
+
+Elle se releva, et à tâtons, elle gagna son lit sans avoir l'idée
+d'allumer une autre bougie: à quoi bon? elle savait maintenant ce
+qu'elle avait à faire, sa route était tracée.
+
+Elle sauverait l'honneur de son père,--et elle sauverait la pureté de
+son amour.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Au temps où l'avocat général réunissait souvent le soir, dans sa maison
+du quai des Curandiers, des amis pour faire de la musique, on avait dit
+à Madeleine qu'elle gagnerait quand elle le voudrait cent mille francs
+par an au théâtre avec sa voix et son talent.
+
+--Quel malheur que vous ne soyez pas dans la misère; lui répétait
+souvent un vieil ami de son père qui en sa jeunesse avait été un grand
+artiste; la position de votre père privera la France d'une chanteuse
+admirable.
+
+Alors elle avait souri de ces compliments aussi bien que de ces regrets,
+et jamais l'idée ne lui était venue qu'elle pourrait chanter un jour
+pour d'autres que pour son père, pour ses amis ou pour elle-même.
+Comédienne, chanteuse, la fille d'un magistrat, c'eût été folie.
+
+Ce qui lui avait paru folie à cette époque ne l'était plus maintenant.
+
+Elle n'était plus la fille d'un magistrat, elle était celle d'un homme
+ruiné, et ce que la haute position de celui-là aurait défendu si elle
+en avait eu le désir, la misérable position de celui-ci le commandait
+malgré la répugnance instinctive qu'elle éprouvait à accueillir cette
+idée.
+
+Il ne s'agissait plus à cette heure de ses désirs ou de ses répugnances,
+il s'agissait de son père et de son amour.
+
+Le jour naissant la surprit sans qu'elle eût fermé les yeux une seule
+minute; mais sa nuit avait été mieux employée qu'à dormir: sa résolution
+était arrêtée; elle n'avait plus qu'à trouver les moyens de la mettre à
+exécution; heureusement cela ne demandait pas la même intensité de
+réflexion, et elle n'aurait pas besoin de consulter le portrait de Léon,
+qui, d'ailleurs, sous la lumière blanche du matin avait perdu
+l'animation et la vie.
+
+Et pendant toute la journée, au milieu de ses banales occupations
+ordinaires, des allées et venues, des conversations, elle tâcha de bâtir
+un plan de conduite exempt de trop grosses maladresses et qui fût d'une
+réalisation pratique.
+
+Bien qu'elle n'eût pas une grande expérience des choses du monde, elle
+n'était ni assez simple ni assez naïve pour s'imaginer qu'elle n'avait
+qu'à écrire au directeur de l'opéra pour lui demander une audition qui
+serait immédiatement accordée et à la suite de laquelle on lui offrirait
+un engagement.
+
+Elle sentait qu'elle ne pourrait pas procéder ainsi, et, précisément
+parce qu'elle avait acquis un certain talent, elle savait combien ce
+talent était insuffisant, surtout pour le théâtre: quand on a chanté
+pendant plusieurs années avec des chanteurs de profession, on sait la
+différence qui sépare l'amateur, même le meilleur, d'un artiste, même
+médiocre.
+
+Elle avait beaucoup à étudier, beaucoup à acquérir avant de pouvoir
+paraître sur un théâtre.
+
+Au point de vue du travail, cela n'avait rien pour l'effrayer; elle se
+sentait forte et vaillante.
+
+Mais, au point de vue des moyens de travail, elle était au contraire
+pleine d'inquiétude: comment étudier, comment payer les maîtres qui la
+feraient travailler, quand elle ne possédait rien que quelques centaines
+de francs, des bijoux et des effets personnels?
+
+Elle pouvait à la vérité se présenter au Conservatoire dont les cours
+sont gratuits, mais on n'est admis au Conservatoire que sur le dépôt
+d'un acte de naissance, et dès lors il serait trop facile de savoir ce
+qu'elle était devenue, c'est-à-dire que son oncle, sa tante, Léon
+lui-même interviendraient aussitôt pour l'empêcher d'exécuter son
+dessein.
+
+Elle avait assez vu et assez entendu les artistes qui venaient chez son
+père pour savoir qu'il y a des professeurs avec lesquels les élèves
+pauvres peuvent faire des arrangements: tant que l'élève est élève et
+étudie, il ne paye point son professeur, mais du jour où il est artiste
+et où il a des engagements, il abandonne sur ses appointements un tant
+pour cent plus ou moins fort et pendant une période plus ou moins longue
+au professeur qui l'a formé.
+
+C'était un de ces professeurs qu'il lui fallait, qui ne se fit payer que
+dans l'avenir; une part pour le maître, une autre pour les créanciers de
+son père, et tout était sauvé.
+
+Le point le plus délicat maintenant était de savoir comment elle
+vivrait pendant le temps de ces leçons et jusqu'au moment où elle serait
+en état de paraître sur un théâtre; elle fit le compte de son argent, il
+lui restait quatre cent vingt-cinq francs sur un billet de cinq cents
+francs que son oncle lui avait donné récemment pour ses menues dépenses;
+de plus elle possédait quelques bijoux et enfin des vêtements et du
+linge qu'elle ne pouvait guère estimer à leur prix de vente. En tous cas
+cela réuni formait un total qui semblait-il devrait lui permettre de
+vivre, avec une rigoureuse économie, pendant près de deux ans; et
+c'était assez sans doute en travaillant énergiquement, pour gagner le
+moment où elle pourrait débuter.
+
+Si elle avait eu l'habitude de sortir seule, elle aurait pu aller chez
+les professeurs de chant dont elle connaissait le nom pour leur demander
+s'ils consentaient à l'accepter comme élève, mais ayant toujours été
+accompagnée, par son oncle, par sa tante ou par une femme de chambre, il
+lui était impossible de faire ces visites.
+
+Pour cela il fallait qu'elle fût libre, et pour être libre il fallait
+qu'elle quittât cette maison dans laquelle elle ne rentrerait jamais.
+
+À cette pensée son coeur se serra et une défaillance morale l'envahit
+tout entière. C'étaient les liens de la famille qu'elle allait briser de
+ses propres mains. Que serait-elle pour son oncle et pour sa tante
+lorsqu'elle serait sortie de cette maison qui lui avait été si
+hospitalière? Que serait-elle pour Léon, à qui elle ne pourrait pas dire
+la vérité, et de qui elle devrait se cacher comme de tous autres? Que
+penserait-il d'elle? Comment la jugerait-il? S'il allait la condamner?
+Lui!
+
+Son angoisse fut telle qu'elle en vint à se demander si son dessein
+était réalisable et s'il n'était pas plus sage de l'abandonner; mais
+elle se raidit contre cette faiblesse en se disant que ce qu'elle
+appelait sagesse, était en réalité lâcheté.
+
+Oui, tout ce qu'elle venait d'entrevoir et de craindre était possible,
+mais quand même son oncle et sa tante la condamneraient, quand même Léon
+la chasserait de son souvenir, elle devait persévérer. Est-ce que son
+départ qui allait la séparer de sa famille, n'allait pas justement
+ramener dans cette famille celui qui à cause d'elle en avait été
+éloigné, un fils bien-aimé?
+
+En agissant comme elle l'avait résolu, ce n'était pas seulement à son
+père qu'elle donnait sa vie, c'était encore à Léon.
+
+Il n'y avait donc plus à hésiter, elle quitterait cette maison, et
+seule, sans appui, laissant derrière un souvenir condamné, elle
+s'embarquerait à dix-neuf ans, sur la mer du monde, sans espoir de
+retour, mais au moins avec cette force que donne le sacrifice à ceux
+qu'on aime et le devoir accompli.
+
+Cependant, son parti fermement arrêté, elle en différa, elle en retarda
+l'exécution; c'était chose si grave, si cruelle, de dire adieu
+volontairement aux joies tranquilles du foyer, à la tendresse de la
+famille, à l'amour.
+
+Mais madame Haupois-Daguillon, en lui parlant de Saffroy, vint
+l'arracher à ses hésitations.
+
+--Tu as réfléchi à ce que je t'ai dit? lui demanda-t-elle un soir.
+
+--Oui, ma tante.
+
+--Bien réfléchi, n'est-ce pas, en jeune fille raisonnable?
+
+--Oui, ma tante, bien réfléchi, longuement au moins et avec toute
+l'attention dont je suis capable.
+
+--Et qu'as-tu décidé au sujet de Saffroy? Ton oncle, qui lui aussi t'a
+demandé de réfléchir, voudrait savoir comme moi ce que tu as décidé; il
+y a pour nous urgence à ce que tu te prononces.
+
+--Voulez-vous me donner jusqu'à demain soir, je vous écrirai?
+
+--Pourquoi écrire quand nous pouvons nous expliquer de vive voix,
+franchement, amicalement?
+
+--Si vous le voulez, j'aime mieux écrire; je dirai ainsi moins
+difficilement ce que j'ai à vous dire.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+En disant à sa tante qu'il lui serait moins difficile d'écrire que de
+parler, Madeleine ne se flattait pas de la pensée que cette lettre
+serait facile,--dans sa position rien n'était facile, ni lettres, ni
+paroles, ni actes.
+
+Mais ce n'était pas devant les difficultés qu'elle devait s'arrêter,
+c'était devant les impossibilités, et encore devait-elle les affronter,
+quitte à être vaincue.
+
+Lorsqu'elle fut seule dans sa chambre, elle se mit à écrire cette
+lettre:
+
+«Ma chère tante,
+
+«C'est à mon oncle aussi bien qu'à vous que j'adresse cette lettre;
+c'est vous deux avant tout que je veux remercier du tendre accueil que
+j'ai reçu dans cette maison. Avec les douces pensées qui m'emplissent le
+coeur lorsque je songe à l'affection que vous m'avez montrée ce m'est un
+profond chagrin de ne pas pouvoir vous prouver ma reconnaissance en me
+rendant à vos désirs.
+
+«Mais je ne deviendrai jamais la femme d'un homme que je n'aimerai pas,
+et je n'aime pas M. Saffroy, malgré toutes les qualités que je lui
+reconnais.
+
+«Je sens qu'une pareille réponse me crée des devoirs et que, puisque je
+refuse l'existence fortunée que dans votre généreuse tendresse vous
+vouliez m'assurer, c'est à moi de prendre désormais la direction de
+cette existence.
+
+«En demandant à mon oncle les moyens de travailler, je ne cédais pas à
+un caprice, mais à une volonté posée et arrêtée, celle de pouvoir
+prendre librement la responsabilité de mes déterminations. Mon oncle a
+cru devoir me refuser. Je respecte les raisons qui l'ont guidé, mais il
+m'est impossible de les accepter.
+
+«Je dois travailler et, puisque je veux avoir la liberté de mes
+résolutions et de mes actes, gagner moi-même par le travail cette
+liberté.
+
+«Je comprends qu'il m'est impossible d'exécuter ma volonté en restant
+près de vous; demain j'aurai donc quitté cette maison où j'ai été si
+tendrement reçue.
+
+«Je vous prie de ne pas faire faire de recherches pour me découvrir, en
+tous cas je vous préviens que mes dispositions sont prises pour qu'on ne
+puisse pas me retrouver; je veux poursuivre jusqu'au bout
+l'accomplissement de ce que je crois un devoir, et vous sentez bien,
+n'est-ce pas, que pour cela je dois me mettre à l'abri de vos
+reproches. Si je n'avais craint de faiblir en face de vous qui l'un et
+l'autre m'avez témoigné, en ces dernières circonstances, une tendresse
+si douce à mon coeur, est-ce que je ne me serais par expliquée
+franchement au lieu de vous écrire cette lettre que mes larmes
+interrompent à chaque ligne?
+
+«Permettez-moi de vous embrasser tous deux et laissez-moi vous dire que
+je vivrai avec votre souvenir et avec la pensée de rester digne de votre
+affection, si vous voulez bien me la conserver.
+
+«MADELEINE HAUPOIS»
+
+Cette lettre achevée, il lui en restait une autre à écrire, car elle ne
+voulait pas sortir de cette maison où elle avait été amenée par Léon,
+sans qu'il fût prévenu de son départ.
+
+Mais avec lui aussi elle ne pouvait pas tout dire.
+
+«Tu m'as fait promettre de t'écrire, mon cher Léon, dans le cas où l'on
+me parlerait de mariage. On m'en a parlé. Ton père et ta mère m'ont
+demandé de devenir la femme de M. Saffroy. Comme je ne puis pas l'aimer,
+j'ai refusé malgré les instances de mon oncle et de ma tante qui, je te
+l'assure, ont été vives.
+
+«Si je ne t'ai pas appelé à mon aide comme je t'avais promis de le
+faire, c'est que j'ai été retenue par cette considération que tu ne
+pouvais venir à mon secours qu'en te mettant en opposition avec ton père
+et ta mère, en les blessant, en te fâchant avec eux peut-être.
+
+«Je dois me défendre seule, et pour cela je n'ai qu'un moyen: quitter
+cette maison et vivre de mon travail.
+
+«Pardonne-moi de ne pas te dire où je me retire; je ne le puis, sachant
+bien que tu viendrais m'y offrir ta protection; ce que je ne peux pas
+accepter dans la maison de ton père, je le puis encore moins hors de
+cette maison.
+
+«Il faut donc que nous ne nous voyions pas. Ce m'est, ai je besoin de te
+le dire, un cruel chagrin, et tel qu'il m'a fait différer longtemps
+l'exécution d'une résolution qui, quoi qu'il nous en coûte à tous, doit
+s'accomplir.
+
+«Où que je sois, je vivrai avec le souvenir de ton affection.
+
+«Toi, je l'espère, tu ne me fermeras pas ton coeur; ce me sera un
+soutien dans la vie, où je vais entrer seule et rester seule, de savoir
+et de me dire que tu penses avec tendresse à ta pauvre
+
+«MADELEINE.»
+
+Après avoir écrit cette lettre, elle resta longtemps perdue dans ses
+pensées et accablée sous le poids de son émotion.
+
+C'était fini, elle ne le verrait plus. Aimant et n'ayant pas été aimée,
+elle n'aurait pas dans toute sa vie le souvenir d'une journée d'amour et
+de bonheur, et elle avait dix-neuf ans.
+
+Derrière elle, rien; devant elle, rien que l'inconnu.
+
+Quand elle s'éveilla, son plan était tracé.
+
+Ordinairement on la laissait seule le matin dans l'appartement de la rue
+de Rivoli; elle profiterait de ce moment, et, après avoir éloigné les
+domestiques sous un prétexte quelconque, elle irait elle-même chercher
+un fiacre sur lequel elle ferait charger ses malles par un
+commissionnaire.
+
+Les choses s'arrangèrent à souhait pour le succès de son dessein: la
+cuisinière était sortie pour aller à la halle, elle envoya en course le
+valet de chambre ainsi que la femme de chambre, et alors elle put aller
+chercher son fiacre et son commissionnaire.
+
+Lorsque le commissionnaire fut sorti, emportant sur son dos la dernière
+caisse, Madeleine resta un moment immobile au milieu de cette chambre où
+elle avait cru que s'écoulerait sa vie, où elle était restée si peu de
+temps.
+
+Elle alla s'agenouiller devant le portrait de Léon, comme dans la nuit
+où il lui avait parlé, et, l'ayant embrassé, elle s'enfuit sans se
+retourner: le bruit de la porte qu'elle tira pour la fermer lui écrasa
+le coeur, et en descendant l'escalier elle fut obligée de s'appuyer sur
+la rampe.
+
+Elle se fit conduire à la gare Saint-Lazare, où elle prit un billet pour
+Argenteuil. À Argenteuil, elle descendit du train et se promena pendant
+une demi-heure. Puis, revenant au chemin de fer, elle prit un billet
+pour Paris (gare du Nord), où elle arriva deux heures après avoir quitté
+Paris (gare de l'ouest). Si on la cherchait, il y avait bien des chances
+pour qu'on ne devinât pas cet itinéraire; on la croirait plutôt partie
+pour Rouen.
+
+Arrivée à la gare du Nord, elle y laissa ses bagages, se proposant de
+venir les prendre quand elle aurait un logement, et tout de suite elle
+se mit en route, mais à pied, pour les Batignolles, où elle voulait
+chercher ce logement. C'était la première fois qu'elle sortait seule
+dans les rues de Paris; mais ce qui l'eût assez vivement troublée
+quelques jours auparavant ne pouvait plus l'inquiéter ou l'émouvoir;
+elle avait maintenant bien d'autres dangers à braver, et de plus
+sérieux.
+
+Si elle avait été libre, elle aurait pris une chambre dans une maison
+meublée ou dans une pension bourgeoise, ce qui eût été beaucoup plus
+simple et beaucoup plus facile pour elle; mais quand on est fille de
+magistrat on a maintes fois entendu parler des lois de police qui
+régissent les maisons meublées ou les hôtels, et l'on sait que c'est là
+qu'on s'adresse tout d'abord pour trouver les gens qu'on recherche; il
+ne fallait pas que son oncle la trouvât.
+
+Elle se logerait donc chez elle dans ses meubles, ce qui, en changeant
+de nom, rendrait les recherches presque impossibles.
+
+Après avoir marché pendant trois heures dans les rues les plus
+tranquilles de Batignolles, et monté cinq ou six cents marches, elle
+trouva enfin dans le quartier qui s'incline vers la plaine de Clichy,
+cité des Fleurs, au dernier étage d'une modeste maison, une chambre et
+un cabinet qui étaient vacants et à peu près habitables.
+
+Les deux pièces étaient mansardées; mais, par la fenêtre de la chambre,
+on apercevait un coin de campagne par-dessus des cheminées d'usines, et,
+tout au loin, un horizon qui se confondait avec le ciel. Cela coûtait
+deux cent quarante francs par an; et, comme elle arrivait de la province
+sans pouvoir indiquer quelqu'un chez qui on pouvait prendre des
+renseignements, on lui fit payer un terme d'avance.
+
+Elle n'avait plus qu'à acheter les meubles qui lui étaient
+indispensables: un lit avec sa literie, une chaise en paille, quelques
+objets de toilette et cinq ou six ustensiles de cuisine: casserole,
+gril, assiettes, verres, couteau, cuillère et fourchette.
+
+Au moment où la nuit tombait, elle se trouva seule dans sa chambre, au
+milieu des meubles et des objets qu'on venait de lui apporter.
+
+Elle avait juré qu'elle serait forte, et cependant, quoi qu'elle fît,
+elle ne put retenir ses larmes.
+
+Seule!
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Elle était résolue à ne pas perdre de temps et à chercher immédiatement
+le professeur qui voudrait bien la prendre pour élève.
+
+Le lendemain matin, elle s'habilla pour commencer ses visites, et
+quittant ses vêtements de deuil, qui, lui semblait-il, devaient la faire
+remarquer et par là mettre sur ses traces, si, comme cela était
+probable, on la cherchait, elle revêtit une de ses anciennes robes qui,
+sans être noire, était cependant de couleur sombre.
+
+Le professeur auquel elle voulait s'adresser était un ancien chanteur
+retiré du théâtre depuis quatre ou cinq ans, et qui avait quitté la
+scène en pleine possession de son talent ainsi que de ses moyens. Sans
+se conquérir un de ces noms glorieux qui s'imposent à une époque et la
+datent, il s'était placé cependant parmi les trois ou quatre bons
+artistes de son temps. Assez mal doué par la nature qui ne lui avait
+donné qu'une voix ingrate et qu'un extérieur peu agréable, c'était à
+force de travail, d'études, de volonté et d'intelligence qu'il était
+arrivé à cette position. Le succès avait été d'autant plus lent qu'il
+n'avait été aidé par aucun de ces petits moyens qu'emploient si souvent
+ceux qui veulent réussir à tout prix: la réclame, la bassesse ou
+l'intrigue. Honnête homme, galant homme dans la vie, il avait voulu
+l'être,--ce qui est plus difficile,--même au théâtre, et il l'avait été;
+aussi, lorsque dans la conversation on voulait citer un artiste qui
+honorait sa profession, son nom se présentait-il toujours le premier:
+«Voyez Maraval.» C'était non-seulement par ces qualités qu'il s'était
+imposé aux sympathies bourgeoises, mais c'était encore par la fortune:
+économe, soigneux, rangé, il avait mis de côté la grosse part de ce
+qu'il avait gagné, et en ces dernières années il s'était fait construire
+avenue de Villiers un petit hôtel qui rehaussait singulièrement la
+considération dont il jouissait dans un certain monde. C'était là qu'il
+vivait bourgeoisement, entre son fils, avocat distingué, et son gendre,
+associé d'une maison de soieries de la place des Victoires; bon époux,
+bon père, bon bourgeois de Paris, il n'avait plus d'autre ambition que
+de former des élèves dignes de lui.
+
+Sans l'avoir jamais vu autre part qu'au théâtre, Madeleine savait tout
+cela, et c'était ce qui l'avait déterminée à s'adresser à lui.
+N'avait-il pas tout ce qu'elle pouvait désirer: le talent et
+l'honnêteté?
+
+Sortant de la cité des Fleurs, elle se dirigea vers l'avenue de
+Villiers, où elle ne tarda pas à arriver; mais, ignorant où demeurait
+Maraval, elle demanda son adresse à un sergent de ville du quartier, qui
+de la main lui désigna une petite maison bâtie dans le style moitié
+romain, moitié égyptien, avec une décoration polychrome pour la façade.
+
+Son coeur battit fort lorsqu'elle souleva le marteau de bronze vert
+appliqué sur une porte peinte en rouge étrusque. M. Maraval était
+occupé, il donnait une leçon et ne serait libre que dans une demi-heure.
+Elle attendit dans un petit salon, dont les murs étaient couverts de
+portraits (lithographies, photographies), offerts «à mon cher camarade,
+à mon cher maître, à mon cher ami Maraval».
+
+Au bout d'une demi-heure la porte s'ouvrit et Maraval, vêtu d'un
+pantalon gris et d'une redingote noire boutonnée, parut devant elle; de
+la main il lui fit signe d'entrer et elle se trouva dans un vaste
+atelier tendu de tapisseries anciennes, dans l'ameublement duquel
+respirait un ordre méticuleux.
+
+--Qui ai-je l'honneur de recevoir? demanda Maraval en lui indiquant de
+la main un fauteuil.
+
+--Mademoiselle Harol.
+
+C'était le nom qu'elle avait choisi et sous lequel elle voulait être
+connue désormais, non-seulement au théâtre, mais dans le monde.
+
+C'était à elle d'expliquer le but de sa visite, et si grand que fût son
+trouble, il fallait qu'elle parlât.
+
+--Je viens, dit-elle, vous demander si vous voulez bien me donner des
+leçons.
+
+Sans répondre, Maraval fit un signe qui pouvait passer pour un
+assentiment.
+
+Madeleine continua:
+
+--Je ne suis pas tout à fait une commençante, j'ai travaillé, j'ai même
+beaucoup travaillé.
+
+--Avec qui, je vous prie?
+
+Madeleine avait prévu cette question et elle avait préparé sa réponse en
+conséquence.
+
+--Je ne suis pas de Paris, j'habite la province, Orléans.
+
+--Je connais les bons professeurs d'Orléans; est-ce Ferriol, qui a été
+votre maître, Delecourt, ou Bortha?
+
+--J'ai travaillé sous la direction de mon père, qui n'était point
+artiste de profession.
+
+--Ah! très bien, dit Maraval avec un geste involontaire qu'il était
+facile de comprendre.
+
+Madeleine le comprit et vit que Maraval avait son opinion faite sur les
+professeurs qui n'étaient point artistes de profession; il fallait donc
+effacer au plus vite et tout d'abord cette mauvaise impression.
+
+--Voulez-vous me permettre de vous dire un morceau? demanda-t-elle.
+
+--Volontiers. Soprano, n'est-ce pas?
+
+--Oui, monsieur. Que voulez-vous?
+
+--Ce que vous voudrez vous-même, vous pouvez vous accompagner?
+
+--Oui, monsieur.
+
+Avec une politesse où il y avait une légère nuance d'ennui, il lui
+montra un piano.
+
+Elle s'assit. Autant elle s'était sentie faible quelques instants
+auparavant, autant maintenant elle était résolue.
+
+Sa pensée n'était plus dans ce salon, mais plus loin, à Saint-Aubin,
+dans le cimetière où son père reposait, et c'était le souvenir de ce
+père bien-aimé qu'elle invoquait.
+
+C'était son jugement que Maraval allait prononcer: elle voulut qu'il
+fût rendu en connaissance de cause, et elle choisit le grand air du
+_Freyschutz_.
+
+Aux premières mesures Maraval, qui avait gardé son attitude composée,
+prêta l'oreille.
+
+Madeleine commença le récitatif:
+
+ Le calme se répand sur la nature entière.
+
+Maraval ne la laissa pas aller plus loin:
+
+--Parfait! s'écria-t-il, brava, brava, tous mes compliments à la
+pianiste et à la chanteuse; vous avez choisi un morceau aussi difficile
+pour l'une que pour l'autre, et il est inutile que vous alliez plus loin
+pour que je voie de quoi vous êtes capable; mais pour mon plaisir je
+vous demande la grâce de continuer.
+
+Jamais parole plus douce n'avait caressé son oreille, jamais
+applaudissements ne l'avaient si profondément émue: les portes du
+théâtre s'ouvraient devant elle.
+
+N'étant plus paralysée par l'émotion, elle se livra entièrement, et
+quand elle eut achevé cet air qui a fait le désespoir de tant de
+chanteuses de talent, les applaudissements de Maraval recommencèrent,
+non pas insignifiants dans leur banalité mais tels qu'un maître pouvait
+les donner.
+
+--Alors, demanda Madeleine timidement, vous croyez que je pourrais
+bientôt débuter au théâtre?
+
+Instantanément, la physionomie souriante de Maraval changea:
+
+--Au théâtre, s'écriait-il, c'est pour le théâtre que vous me consultez?
+
+--Mais oui.
+
+--J'ai cru qu'il s'agissait du monde et des salons, et je ne retire rien
+de ce que j'ai dit: la nature a été généreuse pour vous et vous avez
+acquis un talent remarquable, mais le théâtre demande autre chose.
+
+Alors, changeant brusquement de ton et mettant brusquement ses mains
+dans ses poches.
+
+--Ça n'est plus ça, ma chère enfant.
+
+La chute fut écrasante, et Madeleine resta un moment anéantie.
+
+Pendant ce temps, Maraval, qui s'était levé, avait tourné autour d'elle
+en l'examinant curieusement.
+
+--Comment, s'écria-t-il, vous voulez entrer au théâtre, quelle mauvaise
+fantaisie vous a passé par la tête?
+
+--Ce n'est pas une fantaisie, mais une raison impérieuse, la nécessité
+non-seulement pour moi, mais encore pour ma famille.
+
+Et, sans tout dire, elle lui expliqua comment elle était obligée de se
+faire chanteuse.
+
+--Pour gagner de l'argent, n'est-ce pas, dit Maraval, beaucoup d'argent
+et de la gloire; vous voyez le théâtre de loin, c'est de près qu'il faut
+le regarder à l'envers.
+
+Une fois encore il la regarda longuement; mais cette fois Madeleine crut
+remarquer que ce n'était plus seulement de la curiosité qui se montrait
+dans ses yeux, c'était plus, c'était mieux, c'était de la sympathie, et
+de l'intérêt.
+
+--Qui vous a conseillé de vous adresser à moi? demanda-t-il.
+
+--Personne: je suis venue à vous pour ce que je savais de vous.
+
+--De moi, le chanteur?
+
+--De vous le chanteur et de vous monsieur Maraval.
+
+--Ah!
+
+Et il laissa paraître un sourire de satisfaction.
+
+Puis, après avoir marché pendant quelques minutes de long on large dans
+le salon, il vint s'asseoir près de Madeleine.
+
+--Mademoiselle, dit-il, le témoignage, de confiance et d'estime que vous
+m'avez donné en venant ici m'impose un devoir, celui de vous éclairer.
+Bien que je n'aie pas l'honneur de vous connaître depuis longtemps, il
+ne m'est pas difficile de voir que vous êtes une jeune fille bien
+élevée, distinguée, intelligente, instruite, pleine de pureté,
+d'innocence et d'ignorance, cela saute aux yeux; laissez-moi donc vous
+le dire, ce n'est point un compliment banal, et je ne parle de ces
+qualités que pour pouvoir justifier le rôle que je crois devoir prendre
+auprès de vous; soyez convaincue que ce que j'ai à vous dire est tout à
+fait en dehors du jugement que j'ai pu porter sur votre talent tout à
+l'heure. Il est possible qu'après un certain temps d'études sérieuses ce
+talent se développe et devienne un grand talent; mais il est possible
+aussi qu'il ne se développe pas et qu'il reste ce qu'il est en ce
+moment, supérieur dans le monde, j'en conviens volontiers, insuffisant
+au théâtre. Là n'est donc pas absolument la question. Elle est où ma
+conscience la place: dans la carrière que vous voulez embrasser, et
+c'est là ce qui m'oblige à vous éclairer sur les terribles difficultés,
+sur les insurmontables difficultés que vous voulez affronter sans les
+connaître. Mon âge et mon expérience me donnent pour cela une autorité,
+qui, je l'espère, vous fera réfléchir sérieusement pendant qu'il en est
+temps encore. Vous m'écoutez, n'est-ce pas?
+
+--Si je vous écoute! Oh! oui monsieur.
+
+--L'existence d'un comédien et surtout celle d'une comédienne est, mon
+enfant, la plus difficile et la plus misérable des existences. Ne croyez
+pas que j'exagère. Regardez autour de vous. Voyez dans quelles
+conditions on débute ordinairement, je ne dis pas sur les petits
+théâtres, qui ne doivent pas nous occuper, mais sur une scène honorable.
+Il faut dix ans et beaucoup de talent pour arriver à une situation qui
+soit moins précaire que celle des premières années, et vous voyez
+combien peu y arrivent, combien au contraire, même avec beaucoup de
+talent, restent dans des positions effacées. C'est là une cruelle
+blessure, qui n'est rien cependant auprès de celles que vous font chaque
+jour les rivalités: la jalousie, l'envie, la calomnie vous attaquent de
+tous les côtés; il faut se défendre, et dans cette lutte les hommes
+laissent une bonne partie de leur amour-propre et de leur dignité, les
+femmes se perdent infailliblement. Je vous parlais de vos qualités tout
+à l'heure; elles seraient justement des défauts, de grands défauts pour
+cette existence: l'honnêteté, la distinction, la bonne éducation, que
+voulez-vous qu'on en fasse, et si vous croyez pouvoir les conserver,
+vous vous trompez; ce n'est pas en restant ce que vous êtes aujourd'hui
+que vous surmonterez jamais les obstacles que je vous signale, jamais,
+vous entendez, jamais. Maintenant avez-vous pensé au public, à sa
+frivolité, à ses caprices; avez-vous pensé à la critique, à son
+incapacité, à son ignorance, à ses exigences? J'ai quitté le théâtre dix
+ans plus tôt que je ne devais par peur de l'un et par dégoût de l'autre.
+Laissez-moi vous ouvrir les yeux, ma chère enfant, et donnez-moi la
+satisfaction de vous sauver d'une vie qui ne doit pas être la vôtre.
+Tout, tout plutôt que le théâtre pour une femme. Mais voyons,
+regardez-moi, n'êtes-vous pas charmante, mariez-vous donc: vous êtes
+faite pour être aimée et pour aimer. Je ne sais si vous êtes convaincue,
+mais j'ajoute que je refuse de vous donner des leçons, car ce serait
+vous aider dans votre suicide. Je refuse positivement.
+
+À ce moment, deux enfants entrèrent bruyamment dans le salon, un petit
+garçon et une petite fille.
+
+--Mais viens donc déjeuner, grand-père, cria celle-ci, c'est moi qui ait
+fait cuire ton oeuf, il va être froid.
+
+Madeleine se leva.
+
+D'un coup d'oeil Maraval embrassa ses deux petits enfants, et les lui
+montrant:
+
+--Voilà ce qu'il y a seulement de vrai et de bon dans la vie, dit-il;
+mariez-vous, mariez-vous, ma chère enfant. Je suis sûr que dans quelques
+années, tenant vos bébés par la main, vous viendrez me remercier de mes
+conseils. Au revoir, mademoiselle.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Lorsqu'elle se trouva dans l'avenue de Villiers, elle resta un moment
+sans savoir de quel côté tourner ses pas.
+
+Rentrer chez elle? Elle n'en eut pas la pensée. Non pas qu'elle n'eût
+point été touchée par ce que Maraval venait de lui dire avec un accent
+si convaincu et si sympathique; elle en avait été bouleversée au
+contraire, et elle ne doutait point que tout cela ne fût parfaitement
+vrai; mais, quand les dangers qu'on venait de lui faire toucher du doigt
+seraient mille fois plus terribles qu'elle ne les avait vus, ils ne
+pouvaient pas l'arrêter. Elle s'abaisserait en se faisant comédienne. Eh
+bien, ne le savait-elle pas avant d'entendre Maraval? Plutôt que de
+subir cet abaissement, elle devait se marier. En théorie, cela pouvait
+être vrai, mais Maraval ne connaissait pas sa situation personnelle.
+C'était, au contraire, dans le mariage, qu'était pour elle l'abaissement
+le plus déshonorant.
+
+Il fallait qu'elle fût chanteuse; et, puisque s'était pour elle le seul
+moyen de ne pas laisser déshonorer la mémoire de son père et de ne pas
+flétrir son amour, il le fallait malgré tout et malgré tous.
+
+C'est-à-dire que pour le moment il fallait qu'elle trouvât un maître qui
+la mît au plus vite en état de paraître sur un théâtre, puisque Maraval,
+par intérêt et par sympathie pour elle, refusait d'être ce maître.
+
+Mais où était-il, ce maître?
+
+Debout devant la porte de Maraval, immobile, réfléchissant et ne
+trouvant rien, elle se sentait perdue dans ce Paris immense, la lumière
+sur laquelle elle avait tenu les yeux fixés, et qui l'avait guidée,
+venant de s'éteindre tout à coup.
+
+Sa mémoire troublée ne retrouvait même plus les noms des maîtres qui
+quelques jours auparavant lui étaient vaguement connus.
+
+Cependant elle ne pouvait pas rester immobile dans cette avenue, où les
+passants la regardaient curieusement; elle se mit en route vers Paris.
+En marchant, une bonne inspiration, une idée, se présenteraient sans
+doute à son esprit.
+
+Elle arriva ainsi jusqu'aux environs de la Trinité, où l'enseigne et la
+devanture d'un cabinet de lecture lui suggérèrent enfin ce qu'elle avait
+à faire. Elle entra dans ce cabinet de lecture et demanda un almanach
+des adresses. À l'article des professeurs et compositeurs de musique
+elle trouva le nom qu'elle avait vainement demandé à sa mémoire: Lozès,
+rue Blanche.
+
+Ce qu'elle savait de Lozès, c'était qu'il était chanteur assez médiocre,
+mais par contre bon professeur: au moins jouissait-il de cette
+réputation; il dirigeait une sorte de petit conservatoire où il avait
+pour élèves une bonne partie de ceux qui ne suivent pas les cours du
+vrai. Il faisait souvent jouer et chanter ses élèves en public, et
+plusieurs de ceux qu'il avait formés avaient obtenu des succès
+retentissants en ces dernières années.
+
+Elle monta la rue Blanche jusqu'au numéro que l'almanach lui avait
+indiqué; mais, n'étant plus sous l'oppression du trouble qui l'avait
+saisie en sortant de chez Maraval, le sentiment des dangers qu'elle
+courait lui revint; si on allait la reconnaître! et il lui semblait que
+chacun de ceux qui la regardaient étaient des amis ou des employés de
+son oncle; alors elle assurait d'une main fébrile le voile épais qui lui
+cachait le visage.
+
+L'école de Lozès était située au fond d'une cour, dans un atelier vitré
+qui avait servi autrefois à un photographe; et on y arrivait de
+plain-pied après avoir traversé un petit vestibule, sans que personne
+fût dans ce vestibule pour vous recevoir ou vous annoncer.
+
+Lorsque Madeleine eut poussé la porte de ce vestibule, elle s'arrêta un
+moment sans oser entrer.
+
+Au fond de l'atelier, un jeune home à la figure énergique et de carrure
+athlétique chantait le grand air de _Rigoletto_, qu'un gros homme au
+teint jaune, vêtu d'une robe de chambre crasseuse et chaussé de
+chaussons de feutre, écoutait, assis dans un vieux fauteuil, en roulant
+des yeux blancs,--Lozès, sans aucun doute, qui donnait une leçon; et ce
+n'était pas le moment de le déranger.
+
+Cependant, comme Madeleine ne pouvait pas rester immobile au milieu de
+l'atelier, elle regarda autour d'elle pour voir si elle ne trouverait
+pas une place où elle pourrait attendre sans attirer l'attention. Déjà
+les gros yeux blancs de Lozès, qui s'étaient fixés sur elle à son
+entrée, ne l'avaient que trop intimidée. Dans un coin formant
+enfoncement, elle aperçut deux vieilles femmes de tournure vulgaire et
+bizarrement accoutrées, assises sur des banquettes; elle se dirigea
+doucement de leur côté et s'assit derrière elles.
+
+Aussitôt elles se retournèrent, et longuement, attentivement elles la
+dévisagèrent, en tachant de percer son voile.
+
+--C'est-y pour prendre une leçon de môsieu Lozès que vous venez? demanda
+l'une d'elles à voix basse.
+
+Madeleine sans répondre fit un signe affirmatif.
+
+--Pour lors faut attendre, parce que ct'homme il n'aime pas a été
+dérangé.
+
+L'autre alors prit la parole, et son ton noble, emphatique, théâtral,
+contrasta singulièrement, avec celui de la première vieille; elle posa
+une série de questions à Madeleine, qui ne répondit que par signes
+exactement comme si elle avait été muette.
+
+Heureusement pour elle, la voix de Lozès vient faire taire les
+vieilles:
+
+--Silence donc dans le coin des mères, cria-t-il, fermez vos boîtes.
+
+Le silence se fit aussitôt, et Madeleine délivrée put suivre la leçon.
+
+L'élève chantait:
+
+ Cour-ti-sans race vi-le ... et dam-né-e
+ Ren-dez-moi ma fil-le infor-tu-née.
+
+Lozès sauta de son fauteuil.
+
+--Mais va donc, s'écria-t-il, va donc, de la vigueur, de l'âme; quel
+pot-à-feu à remuer que ce garçon-là.
+
+Et il lui allongea un vigoureux coup de poing dans le dos.
+
+L'élève recommença avec le même calme, exactement comme s'il donnait la
+bénédiction aux «cour-ti-sans race vi-le».
+
+Lozès était resté près de lui dans un état de violente exaspération;
+tout à coup il lui allongea deux ou trois bourrades en l'apostrophant
+grossièrement.
+
+Alors cet hercule, qui était dix fois plus fort que ce gros bonhomme, se
+mit à pleurer et à beugler:
+
+--Je ne peux pas, ce n'est pas dans ma nature ... ure ... ure....
+
+--Eh bien! animal, si ce n'est pas dans ta nature, va-t-en beugler avec
+les veaux. À un autre.
+
+Une jeune fille sortit d'un coin et s'avança auprès du fauteuil où Lozès
+s'était rassis: elle avait quinze ou seize ans à peine, jolie, élégante
+et couverte de bijoux, au cou, aux bras, aux mains.
+
+Au moment où elle ouvrait la bouche, Lozès l'arrêta:
+
+--Dis donc, toi, je t'ai déjà fait remarquer qu'on devait m'embrasser en
+arrivant; si cela ne te va pas, dis-le.
+
+La jeune fille ne dit rien, mais s'avançant vers Lozès qui, sans se
+lever, tendit son cou vers elle, elle l'embrassa sur sa joue rasée, qui,
+de loin, paraissait toute bleue.
+
+La bruit de ce baiser fit frissonner Madeleine de la tête aux pieds, et
+son coeur se souleva. Et quoi! elle aussi, elle devrait embrasser ce
+comédien!
+
+La pensée lui vint de se sauver au plus vite, mais la réflexion la
+retint; il fallait persévérer quand même.
+
+La leçon avait commencé, mais elle n'alla pas loin.
+
+--Ce n'est pas ça, s'écria Lozès, arrête, et va t'asseoir sur cette
+chaise là-bas; tu croiseras tes bras derrière et tu respireras
+fortement; tu t'arrangeras pour que ta respiration descende sans remuer
+la poitrine. À un autre.
+
+Un ténor vint remplacer la jeune fille aux bijoux, qui alla s'asseoir
+sur sa chaise et s'appliqua à faire descendre sa respiration.
+
+Ou bien Lozès n'était pas de bonne humeur, ou bien il avait mauvais
+caractère, car le jeune ténor avait à peine dit quelques mots, qu'il se
+fâcha:
+
+--Toi, je t'ai déjà dit de choisir; veux-tu chanter à la manière
+française, en ouvrant la bouche en rond, ou bien à la manière italienne,
+en l'ouvrant en large et en souriant; tu as une tête à sourire, souris
+donc; ça charmera les femmes.
+
+Le ténor recommença en ouvrant si largement la bouche qu'il montra
+toutes ses dents.
+
+Tout en l'écoutant, Lozès surveillait la jeune fille, qui avait été
+s'asseoir sur sa chaise; tout à coup, il courut à elle et la fit lever:
+
+--Qu'on m'apporte un matelas, cria-t-il.
+
+Alors, prenant la jeune fille par le bras et la poussant brusquement:
+
+--Couche-toi là-dessus, dit-il, étale-toi tout de ton long et en mesure,
+tu diras do, do, do, do.
+
+Malgré la gravité de sa situation, Madeleine ne put retenir un sourire.
+
+La leçon avait été reprise, mais bien que Madeleine voulût y apporter
+attention, elle fut distraite par un chuchotement de voix derrière elle;
+machinalement elle tourna la tête; elle ne vit qu'une petite porte
+fermée. C'était de derrière cette porte que venait ce chuchotement,
+auquel se mêlait depuis quelques instants comme un bruit de baisers
+étouffés.
+
+Madeleine, comme beaucoup de musiciens, avait l'ouïe d'une finesse
+extrême, et bien souvent elle entendait distinctement ce que d'autres ne
+soupçonnaient même pas. Cependant ces chuchotements étaient si forts
+qu'elle fut surprise qu'ils n'éveillassent point la curiosité de ses
+voisines.
+
+Brusquement l'une d'elles se leva et courut à la petite porte:
+
+--Ursule, je t'y prends encore à te faire embrasser dans les escaliers,
+viens ici, petite peste, et ne me quitte plus.
+
+Madeleine eût voulu boucher ses oreilles, comme quelques instants
+auparavant elle eût voulu fermer ses yeux; et une fois encore elle se
+demanda si elle ne devait pas sortir immédiatement de cette maison,
+mais, se raidissant contre le dégoût qui l'envahissait, elle resta.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Cependant la présence de Madeleine avait produit une certaine sensation:
+on avait remarqué cette jeune femme qui, par sa toilette et sa tenue,
+ressemblait si peu aux élèves qui venaient ordinairement chez Lozès, et
+trois ou quatre jeunes gens se rapprochant peu à peu avaient fini par
+s'asseoir sur les banquettes, et ils s'étaient mis à la regarder, la
+toisant des pieds à la tête, l'examinant, la déshabillant comme si elle
+avait été exposée là pour leur plaisir.
+
+Bien qu'elle évitât de tourner ses yeux de leur côté, elle avait senti
+le feu de ces regards braqués sur elle et le rouge lui était monté au
+visage.
+
+C'étaient ses camarades, ces jeunes gens qui marchaient, s'asseyaient,
+se mouchaient avec des poses scéniques, la tête de trois quarts, le
+poing sur l'épaule, le sourire aux lèvres, s'écoutant entre eux comme on
+écoute au théâtre avec des attitudes fausses.
+
+Demain elle devrait leur donner la main et les laisser la tutoyer,
+puisque entre eux ils se tutoyaient tous «Bonjour, ma petite
+chatte.--Comment vas-tu, ma vieille?»
+
+Lozès annonça que c'était fini «pour aujourd'hui.»
+
+Enfin, elle allait pouvoir approcher ce maître terrible, et, tout de
+suite, pendant que les élèves s'empressaient joyeusement vers la porte
+de sortie, elle se dirigea vers le fauteuil où Lozès était resté assis.
+
+À mesure qu'elle avança, elle se sentit enveloppée par un regard
+curieux.
+
+Arrivée près de lui, elle le salua, et, comme elle avait tout son
+courage, elle lui expliqua bravement ce qui l'amenait:
+
+--Je voudrais entrer au théâtre, dit-elle d'une voix qui, malgré ses
+efforts, était tremblante, et je viens vous demander vos leçons.
+
+Il n'avait pas bougé de dessus son fauteuil; la tête renversée, il la
+regarda un moment sans rien dire, puis, comme s'il n'était pas satisfait
+de son examen, il lui fit signe de reculer de quelques pas; alors, avec
+son accent méridional:
+
+--Défaites-moi un peu votre chapeau, je vous prie, et votre paletot.
+
+Elle obéit, décidée à tout.
+
+--Bon, dit-il après l'avoir regardée en dodelinant de la tête avec
+approbation, pas mal, pas mal.
+
+Et comme elle rougissait sous ce regard qui était un outrage pour son
+innocence de jeune fille:
+
+--Vous savez que vous êtes jolie, n'est-ce pas? continua-t-il; vous avez
+le type d'Ophélia, ce n'est pas mauvais, ça, et c'est rare; marchez un
+peu.
+
+Elle se mit à marcher.
+
+--Présentez votre poitrine comme un bouquet; les épaules effacées; bien,
+cela va; revenez. Qu'est-ce que vous savez?
+
+Madeleine répéta ce qu'elle avait déjà dit à Maraval.
+
+--Oh! oh! l'amateur de province, je n'ai pas confiance, dit Lozès; ils
+sont _toc_ en province. Enfin, voyons, chantez-moi ce que vous voudrez.
+
+Elle proposa l'air du _Freyschutz_: puisqu'elle avait réussi auprès de
+Maraval, Lozès ne serait pas plus difficile sans doute.
+
+Mais Lozès refusa:
+
+--Le style, c'est moi qui vous l'enseignerai; ce que je veux juger pour
+le moment, c'est votre voix; savez-vous le _Brindisi_ de la _Traviata_?
+
+--Oui, Monsieur.
+
+--Eh bien! allez-y alors: je vous écoute.
+
+Et de fait il l'écouta attentivement, le coude appuyé sur le bras de son
+fauteuil et le menton posé dans sa main.
+
+--Quand voulez-vous commencer? demanda-t-il aussitôt qu'elle se tut.
+
+--Vous m'acceptez?
+
+--À bras ouverts; retenez bien ce que vous dit Lozès, vous serez une
+grande artiste.
+
+--Ah! monsieur!
+
+--Si vous travaillez et si vous suivez mes leçons, bien entendu; parce
+que, vous savez, la nature sans l'art cela ne signifie rien.
+
+--Oui, monsieur, je travaillerai autant que vous voudrez; je vous
+promets que vous n'aurez jamais eu d'élève plus attentive, plus
+appliquée.
+
+--S'il en est ainsi, je vous donne ma parole qu'avant dix-huit mois vous
+serez en état de débuter, et, comme débute une élève de Lozès, d'une
+façon splendide; ces ânes du Conservatoire verront un peu ce que je sais
+faire d'une élève qui est douée.
+
+Le moment était venu pour Madeleine d'expliquer sa situation, et les
+dispositions dans lesquelles elle voyait Lozès lui donnaient du courage
+et de l'espoir.
+
+Mais il ne la laissa pas aller jusqu'au bout.
+
+--Ah! non, ma petite, dit-il d'un ton brusque, je ne fais pas de ces
+arrangements-là: je n'ai pas le temps; et puis pour vous, croyez-moi,
+c'est une mauvaise affaire; il vaut mieux vous gêner et payer vos leçons
+comptant; je vous en donnerai une par jour; c'est cinq cents francs par
+mois qu'il vous faut; votre famille est ruinée me disiez-vous, eh bien,
+une belle fille comme vous ne doit pas être embarrassée pour trouver
+cinq cents francs par mois.
+
+Bien que Madeleine se fût promis de tout entendre sans broncher, elle ne
+put pas ne pas se cacher le visage entre ses deux mains: la honte
+l'étouffait.
+
+Puis elle fit quelques pas pour se retirer, désespérée.
+
+Il ne bougea pas de son fauteuil; mais comme elle s'éloignait lentement,
+parce que ses yeux troublés la guidaient mal, il la rappela tout à coup.
+
+--Voyons, ne vous en allez pas comme ça; et tout d'abord croyez bien que
+je suis fâché de ne pas vous donner des leçons; je sens qu'on peut faire
+quelque chose avec vous: aussi je veux vous aider. Cela vous coûtera
+peut-être cher, très-cher même.
+
+--Jamais trop cher, je suis prête à tous les sacrifices.
+
+--Ce que je ne peux pas faire pour vous, un autre peut-être le fera. Si
+nous étions en Italie, poursuivit Lozès, rien ne serait plus facile. Il
+y a là des gens toujours disposés à se faire les entrepreneurs d'un
+jeune homme ou d'une jeune fille ayant une belle voix. Et ce ne sont
+pas des artistes, comme vous pourriez le croire; le plus souvent ce sont
+des artisans, des menuisiers, des boutiquiers, n'importe qui, ils ont un
+petit capital et ils l'emploient à l'exploitation de celui ou de celle
+qu'ils ont découvert. Pour cela ils traitent soit avec les parents, soit
+avec le sujet lui-même, c'est-à-dire qu'ils l'achètent pour un certain
+temps. Pendant les premières années, ils lui donnent le logement, la
+nourriture, l'habillement et surtout l'éducation musicale, et, en
+échange, le jeune homme ou la jeune fille abandonne à son maître ce
+qu'il gagne, ou plus justement partie de ce qu'il gagne, lorsqu'il
+commence à gagner quelque chose. Mais nous ne sommes pas en Italie, me
+direz-vous. C'est juste; seulement, il y a des Italiens à Paris.
+Précisément, j'en connais un qui, après avoir fait ce métier pendant sa
+jeunesse, s'est fixé à Paris en ces derniers temps et a ouvert, rue de
+Châteaudun, une boutique de bric-à-brac, de curiosités, de meubles
+italiens. Je l'irai voir. Je lui dirai ce que je pense de votre voix et
+de vos dispositions. Puis, je lui demanderai s'il veut se charger de
+vous. Mais, avant que je fasse cette démarche, il faut que vous me
+disiez si vous, de votre côté, vous êtes disposée à accepter la
+direction de mon homme, ainsi que les conditions qu'il vous imposera.
+
+--Avec reconnaissance et de tout coeur.
+
+--N'allez pas si vite et surtout ne vous emballez pas avec
+Sciazziga,--c'est mon italien; défendez vos intérêts puisque vous êtes
+orpheline et que vous n'avez personne pour vous protéger, c'est un
+avertissement que je vous donne. Je connais le Sciazziga; il sera âpre;
+vous, de votre côté, soyez ferme et ne lui cédez pas tout ce qu'il vous
+demandera. Accordez-lui seulement la moitié de ses exigences, et ce sera
+déjà beaucoup. Bien entendu n'allez pas lui dire cela. Je ne veux pas
+paraître dans toute cette affaire, et c'est pour cela qu'à l'avance je
+vous préviens. Plus tard je veux que vous vous souveniez de Lozès avec
+reconnaissance. On vous dira peut-être bien des choses de lui; vous
+répondrez alors: «Voilà ce qu'il a fait pour moi.»
+
+L'impression première produite par Lozès s'était un peu effacée: il
+pouvait être brutal, vaniteux, ridicule, mais au fond ce n'était pas
+certainement un méchant homme.
+
+Cette pensée fut un grand soulagement pour Madeleine: elle pourrait
+honorer celui qui lui tendait la main.
+
+--Encore un mot, dit Lozès, je vous ai expliqué que notre homme se
+chargerait de pourvoir à tous vos besoins. C'est beaucoup, mais ce n'est
+pas tout. Vous êtes seule; que ferez-vous le jour où vous aborderez le
+théâtre? Rien, n'est-ce pas. Vous laisserez les choses aller. Eh bien,
+en agissant ainsi, elles n'iraient pas. Il vous faut quelqu'un d'actif,
+d'intelligent, d'intrigant pour arranger vos engagements, pour préparer
+vos succès, pour gagner ou éclairer la critique, qui ne voit que ce
+qu'elle a intérêt à voir ou que ce qu'on lui montre: Sciazziga sera ce
+quelqu'un, et grâce à lui le succès vous arrivera agréable et
+appétissant, comme un poulet bien rôti arrive sur la table de ceux qui
+ont un bon cuisinier, sans qu'ils aient senti l'odeur de la cuisine.
+C'est quelque chose cela, en un temps comme le nôtre, qui n'est que de
+réclame. Où voulez-vous que je vous envoie notre Italien?
+
+Elle rougit et balbutia en pensant à sa misérable mansarde.
+
+--Est-ce que vous n'êtes pas seule comme vous me le disiez? demanda
+Lozès remarquant son embarras.
+
+--Oh! monsieur, s'écria-t'elle avec confusion.
+
+--Enfin vous demeurez quelque part, sans doute?
+
+--Oui, cité des Fleurs, à Batignolles; mais si M. Sciazziga vient dans
+ma pauvre chambre, il sera, je le crains, mal disposé à m'accorder les
+conditions que vous me conseillez d'exiger.
+
+--Je n'avais pas pensé à cela, ma pauvre enfant. Il vaut mieux qu'il
+vous voie ici alors. Je lui donnerai rendez-vous. Revenez après-demain à
+quatre heures.
+
+--Oh! monsieur, combien je suis touchée de votre bonté!
+
+--Vous verrez, ma petite, que bonté et talent sont synonymes: tout se
+tient en ce monde; un homme qui a un grand talent est toujours bon.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Le surlendemain, à trois heures quarante-cinq minutes, elle entra chez
+Lozès, qu'elle trouva seul dans l'atelier; Sciazziga n'était pas encore
+arrivé.
+
+--J'ai vu notre homme, dit Lozès, il va venir; seulement, il est
+possible qu'il se fasse attendre; c'est une malice italienne qui a pour
+but de ne pas montrer trop d'empressement. Il est probable qu'il amènera
+quelqu'un avec lui, car il n'a pas toute confiance en moi, et, avant de
+s'engager, il aime mieux deux avis qu'un seul. Surpassez-vous donc et
+faites bien attention qu'on vous demande aujourd'hui plus de voix que de
+goût ou de savoir; pour Sciazziga, il s'agit de juger si votre voix
+emplira l'Opéra, la Scala ou Covent-Garden; n'ayez pas peur de crier.
+
+Ce fut à quatre heures vingt minutes seulement que Sciazziga, suivi d'un
+vieux petit bonhomme ratatiné, fit son entrée dans l'atelier de Lozès;
+pour lui, c'était un homme de cinquante à cinquante-cinq ans, gras,
+gros, souriant, ayant en tout la tournure et la figure d'un cuistre,
+doucereux, mieilleux, obséquieux. Madeleine, qui malgré son émotion
+l'observait anxieusement, éprouva à sa vue un mouvement répulsif; et
+cependant il s'avançait vers elle en souriant, ne la quittant des yeux
+que pour admirer un gros brillant qu'il portait à son doigt.
+
+Arrivé près d'elle, il la salua avec des grâces de théâtre, les bras
+arrondis, le dos voûté, marchant en rond comme les comédiens qui veulent
+remplir la scène.
+
+--La signora, n'est-_cé_ pas? dit-il avec un très-fort accent italien en
+s'adressant à Lozès.
+
+--Apparemment.
+
+Alors, tirant un face-à-main en or et le braquant sur Madeleine, il se
+mit à tourner autour d'elle.
+
+--_Çarmante, çarmante_, disait-il à chaque pas en souriant à son
+acolyte; _figoure_ expressive, avec de la _nobilité_, belle taille,
+_cévéloure_ splendide.
+
+Les marchands d'esclaves ou des maquignons n'eussent pas passé un
+examen plus attentif de la marchandise qu'ils se proposaient d'acheter:
+jamais Madeleine n'avait ressenti une pareille humiliation; elle était
+pourpre de honte.
+
+--Et la signora nous _féra_ la grâce _dé_ nous _çanter oun_ morceau?
+
+Cette parole lui fut une délivrance; chanter, elle était là pour
+chanter; elle échapperait ainsi à cet examen de sa personne.
+
+--Mon _çer_ ami _lé_ maestro Maffeo, continua Sciazziga, voudra bien
+accompagner la signora.
+
+Pendant que Madeleine se dirigeait vers le piano, Lozès s'approcha
+d'elle et, lui parlant à voix basse:
+
+--Chantez de votre mieux, il est inutile de crier; c'est Maffeo qui va
+vous juger; il a été, dans son temps, un de nos meilleurs chefs
+d'orchestre.
+
+Madeleine se sentit plus forte; chantant pour Maffeo et Lozès, elle
+chanterait avec confiance.
+
+Parmi les morceaux qu'elle indiqua, Maffeo en choisit trois de style
+différent, qui pouvaient la faire juger, et elle les chanta de son
+mieux, ainsi que Lozès le lui avait recommandé.
+
+Sciazziga écouta, sans donner le moindre signe d'approbation ou de
+blâme.
+
+Seul Lozès applaudit des mains et de la voix.
+
+--Si, si, dit Sciazziga, _qué cé_ n'est pas mal, _grazia_.
+
+Quant à Maffeo, son attitude était étrange; il semblait qu'il voulût
+applaudir et qu'il n'osât pas.
+
+Lorsque Madeleine eut achevé son troisième morceau, elle crut que
+Sciazziga allait dire s'il l'acceptait ou s'il la refusait; mais il n'en
+fut rien.
+
+--Qu'il est nécessaire que _zé_ cause avec mon _çer_ ami Maffeo,
+dit-il; pour cela _ze_ prie la signora de venir demain matin, _roue_
+Châteaudun, avec son _touteur_.
+
+--Je n'ai pas de tuteur.
+
+--Vous avez _plous_ de vingt _oun_ ans?
+
+--Je suis émancipée.
+
+--Ah! _diavolo, perfetto._
+
+Et un sourire de satisfaction fondit sa large bouche jusqu'aux oreilles;
+évidemment cela faisait son affaire.
+
+--_Qué zé_ pense que la signora voudra bien nous faire _lé_ plaisir de
+_dézouner_ avec nous, à onze _houres_; nous causerons avant.
+
+Elle n'avait plus qu'à remercier et à se retirer, ce qu'elle fit; Lozès
+la reconduisit jusqu'au vestibule, tandis que Maffeo et Sciazziga
+s'entretenaient à voix basse.
+
+--Ne vous inquiétez pas, lui dit-il, l'affaire est conclue, tâchez de
+vous défendre demain; à bientôt, ma chère élève.
+
+Naturellement elle fut exacte, et à onze heures précises, le lendemain,
+elle entrait dans le magasin de bric-à-brac de la rue de Châteaudun.
+Elle y trouva une grande femme enveloppée dans un châle des Indes usé et
+la tête couverte d'un fichu de dentelle noire; elle pouvait avoir
+cinquante ans environ et d'une ancienne beauté dont on voyait encore des
+traces, il lui restait un air de grandeur et de noblesse qui n'est point
+ordinairement le caractère distinctif des marchandes à la toilette; mais
+avant d'être marchande, mise Sciazziga avait été chanteuse, et au milieu
+de sa boutique, drapée dans son vieux cachemire, elle était toujours
+Norma ou dona Anna.
+
+Sans quitter le fauteuil dans lequel elle était posée, elle répondit à
+Madeleine que M. Sciazziga l'attendait dans une pièce qu'elle lui
+indiqua d'un geste sculptural.
+
+Il était assis devant une table, avec une liasse de papiers devant lui,
+en train d'écrire sur une feuille timbrée; l'entassement des meubles,
+bahuts, chaises, fauteuils, casiers, était tel que Madeleine ne put que
+difficilement arriver à cette table.
+
+--_Zé_ travaille pour vous, signora, dit Sciazziga; _lé_ petit
+engagement _qué zé_ prépare, et qu'il est _zouste qué_ vous signiez, si
+nous sommes d'accord. L'ami Maffeo pense _qué_ vous avez des
+dispositions, _ma_ il vous faudra des _léçons_, des _étoudes_, toutes
+_çoses_ qui coûtent très-_çer_. On ne sait pas combien _lé_ maestro
+Lozès _sé_ fait payer _çer_; c'est _oune rouine_.
+
+Sa figure prit une expression désolée, en pensant aux exigences de
+Lozès.
+
+--De _plous_, pour _oune_ personne comme vous, _zolie_, il faut _dé_ la
+toilette, il faut un logement, _oune_ bonne _nourritoure_; c'est très
+_outile_, la bonne _nourritoure_: tout cela fait _oune_ grosse somme de
+dépenses, et pendant _plousieurs_ années; il est donc _zouste qué zé_
+rentre dans ces avances, et _qué zé_ fasse _oun_ bénéfice. Est-_cé
+zouste_?
+
+--Très juste.
+
+--_Ençanté qué_ vous compreniez _qué zé souis_ l'homme de la _joustice_
+et aussi l'ami des artistes: _lé_ reste, entre nous, va maintenant aller
+tout facilement. _Zousqu'au_ jour où vous aurez _oun_ engagement, je
+payerai toutes vos dépenses, _léçons_, toilettes, _nourritoure_,
+plaisirs, et très _larzement_; si vous _mé_ connaissiez, vous sauriez
+combien _zé souis larze_, c'est _joustement_ pour _céla qué zé_ _né
+souis_ pas _riçe_. Vous _dé_ votre côté, quand vous aurez _oun
+engazement_, nous en _partazerons lé_ montant.
+
+Prévenue par Lozès, Madeleine attendait cette proposition, et elle avait
+préparé sa réponse:
+
+--Pendant combien de temps?
+
+--_Zoustement_ c'est la question à débattre; il me semble honnête _dé_
+mettre dix ans.
+
+--En supposant que je gagne 40,000 fr. par an, c'est donc 200,000 francs
+que vous toucherez?
+
+--Quarante mille francs par an! Mettons dix mille; c'est donc cinquante
+mille _qué zé_ toucherai; mais pour _céla_ il faut _qué_ vous
+_reoussissiez_, il faut _qué_ vous viviez, et si vous mourez, _ousque
+zé_ retrouverai _cé qué z'aurai_ déboursé? Il faut _calcouler lé_
+risque, signora. N'est-_cé_ pas _zouste_?
+
+Du moment qu'une discussion s'engageait, Madeleine à l'avance était
+vaincue; entre elle et ce boutiquier retors, la partie n'était pas
+égale; et puis d'ailleurs elle avait cette faiblesse de trouver les
+discussions d'intérêt humiliantes.
+
+Cependant, se renfermant dans ce que Lozès lui avait conseillé, elle
+obtint que les dix années de partage seraient réduites à cinq; mais
+Sciazziga ne céda sur ce point que pour prendre avantage sur un autre:
+tant que Madeleine serait au théâtre, elle lui abandonnerait dix pour
+cent sur ses appointements, et si elle quittait le théâtre avant dix
+années, comptées du jour de son début, pour une cause autre que maladie
+grave ou perte de voix, elle payerait à Sciazziga une somme de deux cent
+mille francs.
+
+Bien qu'elle fût incapable de soutenir une discussion, elle voulut se
+défendre, mais elle ne tarda pas à être enlacée par l'Italien qui
+l'assassina de son baragouin, et de guerre lasse elle finit par signer
+«_lé_ petit _engazement_» qu'il avait préparé.
+
+--Maintenant, dit Sciazziga, lorsqu'il eut donné un double de
+l'engagement et qu'il eut serré l'autre, nous avons encore _oune pétite
+çose_ à arranger. _Qué_ c'est relativement à votre vie avec nous; ça
+_né_ s'écrit pas parce _qué_ nous sommes des gens d'_honnour_, mais _ça
+sé_ dit. Vous êtes orpheline, vous n'avez pas _dé_ parents, alors _zé_
+voudrais que vous viviez avec nous; dans notre maison, dans notre
+famille. Pour bien travailler, voyez-vous, il faut de la _vertou_; c'est
+la _vertou_ qui conserve la voix et aussi la taille des _zounes_
+personnes, quand elles sont _zolies_ comme vous.
+
+Et comme si ces paroles n'étaient pas assez claires, il les expliqua et
+les précisa par un geste arrondi qui empourpra les joues de Madeleine.
+
+--_Cez_ nous, dans notre intérieur vous _sérez protézée_ contre tous les
+dangers, toutes les _sédouctions_ qui à Paris entourent _oune joune_
+fille; madame Sciazziga, qui est l'_honnour_ même, vous _accompagnéra_
+partout, aux _léçons_, à la promenade; vous _lozerez cez_ nous, sous
+notre clef; vous _manzerez_ avec nous. Vous serez notre fille. Et je
+vous _assoure_, signora, qu'il faut que _zaie oune_ bien grande
+sympathie pour vous, car en _azissant_ ainsi, _zé_ vous _introuduis_ en
+tiers dans notre _intériour_, et _zé pouis_ le dire, madame Sciazziga et
+moi, nous nous adorons. Mais nous _férons_ cela, certainement nous _lé
+férons_, pour _oune_ personne aussi bien élevée _qué_ vous. Cela vous
+convient-il?
+
+Madeleine avait signé tout ou à peu près tout ce que Sciazziga lui avait
+imposé; mais cette vie de famille, cette existence entre M. et madame
+Sciazziga était la dernière goutte, la plus amère et la plus écoeurante
+du calice; elle eut un mouvement de dégoût qui la fit frissonner des
+pieds à la tête.
+
+Mais la réflexion lui dit qu'elle devait se résigner à accepter ce
+dégoût comme tant d'autres, elle n'en était plus à les compter.
+
+Après tout, la présence de madame Sciazziga la préserverait de bien des
+ennuis.
+
+--Eh bien? fit Sciazziga en insistant.
+
+Ne pouvant pas répondre, elle fit un signe d'acquiescement.
+
+--Allons c'est parfait, dit-il; maintenant, il faut que _ze_ vous montre
+votre chambre; pendant ce temps on servira la table. Voulez-vous
+m'accompagner?
+
+Ils sortirent dans la cour de la maison, et prenant un escalier au fond,
+ils montèrent au sixième étage.
+
+--_Oun_ étage encore, disait-il, _ma l'ezalier_ est _doux_.
+
+La chambre destinée à Madeleine était une sorte de grenier encombré de
+meubles de toutes sorte.
+
+--Vous voyez, dit Sciazziga, vous aurez de l'air et de la _loumière_;
+avec _oun_ bon piano vous _sérez_ ici comme _oune_ reine; vous pourrez
+travailler _dou_ matin au soir sans être _déranzée_: demain _zé_ ferai
+prendre vos _moubles_ chez vous.
+
+Quand ils redescendirent le déjeuner était servi sur une toile cirée.
+
+Déjà assise à sa place, madame Sciazziga, qui n'avait quitté ni son
+cachemire ni son fichu de dentelle, désigna une chaise à Madeleine avec
+un geste de reine de théâtre.
+
+--Entre nous deux, dit-elle en souriant à son mari.
+
+Et Madeleine s'assit, mais il lui fut impossible de manger tant sa
+gorge était serrée.
+
+C'était là sa nouvelle famille, c'était avec ces gens qu'elle allait
+vivre--de leur vie.
+
+Et, regardant machinalement la carafe pleine d'eau, elle vit se dessiner
+sur le verre leur petite maison de Rouen où s'était écoulée son enfance,
+comme aux jours où sous les rayons du soleil couchant, elle se reflétait
+dans la Seine.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Le jour même où Madeleine signait avec Sciazziga «_oun_ petit
+_engazement_», Léon arrivait de Madrid à Paris.
+
+En recevant la lettre de Madeleine, il avait couru au télégraphe et il
+avait envoyé à sa cousine une dépêche, avec la mention personnelle sur
+l'adresse:
+
+«N'accomplis pas ta résolution avant de m'avoir vu; je pars à l'instant
+pour Paris, où j'arriverai après-demain matin.»
+
+Mais, malgré la mention personnelle, cette dépêche n'avait pas été
+remise à Madeleine, qui avait quitté la maison de la rue de Rivoli
+depuis deux jours quand le facteur du télégraphe s'était présenté.
+
+Avant même d'entrer chez lui, Léon monta rapidement à l'appartement de
+son père. Personne n'était encore levé, mais la façon dont il sonna
+réveilla tout le monde, et un domestique vint lui ouvrir la porte.
+
+C'était le vieux valet de chambre qui, depuis trente ans, était au
+service de ses parents.
+
+--Mademoiselle Madeleine? demanda vivement Léon.
+
+Sans répondre, le valet de chambre leva ses bras au ciel.
+
+--Réponds donc, mon vieux Jacques.
+
+--Elle est partie.
+
+--Où?
+
+--On ne sait pas; c'est-à-dire que mardi matin, au moment où il n'y
+avait personne dans la maison, elle a été chercher un commissionnaire et
+une voiture, elle a fait porter ses bagages sur cette voiture par le
+commissionnaire et elle est partie; le concierge l'a vue passer et il a
+été bien étonné, mais qu'est-ce qu'il pouvait, cet homme?
+
+--Mais depuis?
+
+--On a cherché mademoiselle Madeleine partout, on l'a fait chercher par
+la police, et ... on ne l'a pas trouvée.
+
+--Conduis-moi à la chambre de mon père.
+
+--Monsieur dort.
+
+--Je vais le réveiller; éclaire-moi.
+
+L'idée de réveiller M. Haupois-Daguillon parut si invraisemblable à
+Jacques, qui vivait dans la crainte et dans le respect de son puissant
+maître, qu'il resta immobile; sans insister, Léon lui prit la lumière
+des mains et se dirigea vers la chambre de son père.
+
+Celui-ci avait été réveillé par le carillon de la sonnette, et quand
+Léon entra dans sa chambre, il le trouva assis sur son lit, coiffé d'un
+foulard de soie cerise noué à l'espagnole autour de sa tête,
+très-noblement.
+
+--Toi! s'écria M. Haupois.
+
+--Quelles nouvelles de Madeleine?
+
+M. Haupois fut suffoqué par cette demande.
+
+--C'est ainsi que tu me dis bonjour et que tu t'inquiètes de la santé de
+ta mère?
+
+--Pardonne-moi, mais ce que Jacques vient de m'apprendre m'a bouleversé:
+Madeleine partie sans qu'on sache où elle est, ce qu'elle est devenue!
+
+--Madeleine est une ingrate.
+
+--Vous vouliez la marier.
+
+--Qui t'a dit?
+
+--Elle m'a écrit.
+
+--Ah! vous étiez en correspondance!
+
+--Cette lettre a été la première que j'aie reçue d'elle depuis mon
+séjour à Madrid.
+
+--C'est trop d'une.
+
+--Enfin, où est-elle?
+
+--Dans le premier moment d'inquiétude et malgré le scandale de sa
+conduite, nous avons eu la bonté de la faire chercher; nous avons même
+prévenu la police; tout ce qu'on a pu découvrir ça été un indice: le
+commissionnaire qui a porté ses bagages l'a entendue donner au cocher
+l'adresse de la gare Saint-Lazare, mais ce cocher n'a point été
+retrouvé; concluant de ce renseignement qu'elle aurait dû aller à Rouen,
+j'ai fait prendre des renseignements à Rouen, on ne l'y a point vue, et
+il paraît même à peu près certain qu'elle n'y est point venue; dans les
+hôtels de Paris, dans les maisons meublées, les recherches n'ont point
+abouti, bien qu'elles aient été dirigées par une main habile.
+
+--Eh bien, je les ferai aboutir, moi.
+
+--Tu n'as pas l'intention de nous ramener Madeleine chez nous, n'est-ce
+pas? nous ne la recevrions pas.
+
+--Tu lui fermerais ta maison?
+
+--Quoi qu'il arrive, jamais elle ne rentrera ici.
+
+--Quand tu m'as demandé de partir pour Madrid, j'ai cédé à ton désir
+qui, tu le sais, n'était pas d'accord avec le mien. Je l'ai fait pour
+toi et pour ma mère. Mais je l'ai fait aussi pour Madeleine, afin
+qu'elle pût rester dans cette maison, près de vous qui l'aimeriez et la
+consoleriez. Puisque tu posais la question de telle sorte qu'elle ou moi
+devions partir, je n'ai pas voulu que ce fût elle, et je me suis exilé à
+Madrid, où je n'avais que faire, et où je suis resté malgré mon ennui.
+Mais je m'imaginais que Madeleine était heureuse, tranquille, choyée,
+aimée, c'est-à-dire consolée, et je ne parlais pas de revenir à Paris.
+Au lieu de la consoler, vous avez voulu la marier.
+
+--Nous avons voulu assurer son avenir, comme c'était notre devoir.
+
+--Et le mien, vous l'avez oublié. Ma mère et toi vous saviez quelles
+étaient mes intentions à l'égard de Madeleine, quels étaient mes
+sentiments.
+
+Parlant ainsi, il avait fait un pas en arrière du côté de la porte.
+
+--Où vas-tu?
+
+--Chercher Madeleine.
+
+--Je t'ai dit qu'elle ne rentrerait jamais dans cette maison.
+
+--Ce n'est pas pour qu'elle rentre dans cette maison que je dois la
+chercher et la trouver.
+
+--Léon!
+
+Mais il était arrivé à la porte; il l'ouvrit.
+
+--Au revoir, mon père, à bientôt, tu diras à ma mère que malgré tout je
+l'embrasse tendrement.
+
+Et, sans écouter la voix de son père, il sortit en refermant vivement la
+porte.
+
+De ce que son père lui avait dit, il résultait pour lui la probabilité
+que Madeleine était retournée à Rouen. Pourquoi eût-elle dit à son
+cocher de la conduire à la gare Saint-Lazare si elle n'avait pas voulu
+aller à Rouen? D'ailleurs n'était-il pas raisonnable d'admettre que
+quittant Paris elle avait voulu se réfugier chez des amis de son père?
+On avait fait à Rouen des recherches qui n'avaient pas abouti. Cela ne
+prouvait pas que Madeleine ne fût pas à Rouen. On avait mal cherché,
+voilà tout. Il chercherait mieux.
+
+Et sans prendre de repos, il partit pour Rouen par le train express de
+huit heures du matin.
+
+Il resta pendant plusieurs jours à Rouen, fréquentant tous les endroits
+où il pouvait la rencontrer, et où naturellement il ne la rencontra pas.
+
+De guerre lasse, il se dit qu'elle s'était peut-être réfugié à
+Saint-Aubin auprès de son père, et il partit pour Saint-Aubin.
+
+Mais personne ne l'avait vue; elle n'avait pas paru au cimetière, et
+cela était bien certain; ce n'est pas dans la mauvaise saison qu'une
+jeune femme élégante paraîtra dans un petit village sans qu'on la
+remarque; à plus forte raison quand, comme Madeleine, elle y est connue
+de tout le monde.
+
+Il revint à Rouen; puis après quelques jours de recherches il rentra à
+Paris, désolé, et aussi plein d'inquiétude.
+
+Qu'était devenue Madeleine? où le désespoir avait-il pu l'entraîner?
+
+Il continuerait ses recherches à Paris, et il les ferait poursuivre par
+des gens capables de les mener à bonne fin.
+
+Si grandes que fussent ses inquiétudes, il ne voulait pas cependant
+parler de Madeleine à son père ni à sa mère; mais celle-ci vint lui en
+parler elle-même.
+
+--Tu n'as rien appris sur Madeleine? lui demanda-t-elle?
+
+Il secoua la tête par un geste désolé.
+
+--Je crois que tu aurais pu t'épargner ce voyage à Rouen; comme toi,
+nous avons été inquiets pendant les premiers jours qui ont suivi le
+départ de Madeleine; mais, en raisonnant, nous avons compris que nous
+nous tourmentions à tort: Madeleine ne possède rien, elle n'a même pas
+un métier aux mains; dans ces conditions pour qu'elle ait quitté une
+maison, où elle était heureuse et où elle était aimée, il fallait
+qu'elle fût certaine d'en trouver une autre où elle serait et plus
+heureuse et plus aimée encore.
+
+Léon, qui était assis, se leva si brusquement qu'il renversa sa chaise,
+puis il s'avança vers sa mère, pâle et les lèvres tremblantes.
+
+Mais, prêt à parler, il s'arrêta.
+
+Puis, après quelques secondes, qui parurent terriblement longues à
+madame Haupois, il tourna vivement sur ses talons et sortit.
+
+On fut quinze jours sans le revoir, et, pendant ces quinze jours, il
+n'écrivit pas à ses parents: où était-il? personne n'en savait rien.
+
+Quand il rentra, ni son père, ni sa mère n'osèrent lui parler de son
+voyage.
+
+Et, bien entendu, le nom de Madeleine ne fut plus prononcé.
+
+
+
+
+FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+I
+
+
+C'était un samedi, le Cirque des Champs-Élysées donnait une
+représentation extraordinaire pour la rentrée du gymnaste Otto, éloigné
+de Paris depuis plusieurs années, et pour les débuts de son élève
+Zabette.
+
+Depuis quinze jours les murs de Paris étaient couverts d'affiches
+représentant deux hommes lancés dans l'espace, l'un aux membres
+athlétiques, musclés comme ceux d'un personnage de Michel-Ange, l'autre
+mince, délié, gracieux comme un éphèbe athénien; aux quatre côtés de
+cette affiche s'étalaient en gros caractères les noms d'Otto et de
+Zabette. Ce nom d'Otto était bien connu à Paris dans le monde des
+théâtres et de la galanterie, car les succès de celui qui le portait
+avaient été aussi grands, aussi nombreux, aussi bruyants dans l'un que
+dans l'autre, et pendant plusieurs années il avait été de mode pour le
+gros public d'aller voir Otto qui, par la hardiesse de ses exercices,
+lorsqu'il voltigeait en maillot rose de trapèze en trapèze, arrachait
+des cris d'admiration à ses spectateurs; comme, dans un autre public
+plus spécial et plus restreint, il avait été de mode aussi de
+s'arracher Otto qui sans maillot était plus merveilleux encore.
+
+Quant au nom de Zabette, il était nouveau à Paris; mais, grâce aux
+journaux «bien informés», on avait bientôt su que Zabette était un jeune
+créole qu'Otto avait rencontré en Amérique, et dont il avait fait son
+élève pour l'associer à ses exercices. Puis d'autres journaux, «mieux
+informés encore», avaient raconté que ce jeune Zabette, bien que portant
+des vêtements d'homme, était en réalité une jeune fille qui adorait son
+maître. Et pendant huit jours la question de savoir si ce Zabette était
+un garçon ou si cette Zabette était une fille avait suffi pour occuper
+la badauderie parisienne, toujours prête à rester bouche ouverte,
+attentive et curieuse, devant ceux qui connaissent l'art, peu difficile
+d'ailleurs, de l'exploiter.
+
+C'était assez, on le comprend, pour que cette rentrée d'Otto et ce début
+de Zabette fussent un événement. À deux heures toutes les premières
+étaient louées, et le soir les bureaux n'ouvraient que pour les places
+hautes, demandées par des gens qui ne voyaient dans Otto que le gymnaste
+et que leur honnêteté bourgeoise préservait de la curiosité de chercher
+à savoir si Zabette était un jeune garçon on une jeune fille.
+
+À huit heures et demie, devant une salle à moitié remplie pour les
+places louées et comble pour les autres, le spectacle commençait par les
+exercices ordinaires des cirques français, anglais, américains ou
+espagnols, des Champs-Élysées ou d'ailleurs: _Jupiter_, cheval dressé et
+présenté en liberté; _entrée comique_; _Jeanne d'Arc_, scène à cheval.
+
+Qu'il s'agisse d'une première représentation aux Français, à l'Opéra,
+aux Folies ou au Cirque, il y a une partie du public, toujours la même,
+qui du 1er janvier au 31 décembre se rencontre inévitablement dans ces
+soirées, et qui, bien entendu, se connaît sans avoir eu souvent les plus
+petites relations personnelles: on est habitué à se voir et l'on se
+cherche des yeux.
+
+Au milieu de la scène de _Jeanne d'Arc_, deux jeunes gens firent leur
+entrée au moment où Jeanne, à genoux sur sa selle, les yeux en extase,
+entendait ses voix, et leurs noms coururent aussitôt de bouche en
+bouche:
+
+--Léon Haupois-Daguillon.
+
+--Henri Clorgeau.
+
+C'était en effet Léon qui, accompagné de son ami intime Henri Clorgeau,
+le fils de la très-riche maison de Commerce Clorgeau, Siccard et
+Dammartin, venait assister aux débuts de Zabette. Ils gagnèrent leurs
+places au quatrième rang, et, au lieu de donner leurs pardessus à
+l'ouvreuse qui les leur demandait, ils les déposèrent sur les deux
+places qui étaient devant eux et qu'ils avaient louées pour être à leur
+aise.
+
+Puis, ayant tiré leurs lorgnettes, ils se mirent à passer l'inspection
+de la salle, sans s'inquiéter de Jeanne d'Arc qui, debout, dans une
+attitude inspirée, pressait religieusement son épée sur son coeur en
+criant: «Hop! hop!» Le cheval allongeait son galop, et, prenant son épée
+à deux mains, Jeanne faisait le moulinet contre une troupe d'Anglais
+invisibles: la musique jouait un air guerrier.
+
+Léon posa sa lorgnette devant lui, et se penchant à l'oreille de son
+ami:
+
+--Croirais-tu, lui dit-il, que je ne puis examiner ainsi une salle
+pleine sans m'imaginer que je vais peut-être apercevoir ma cousine
+Madeleine. C'est stupide, car il est bien certain que la pauvre petite,
+si elle vit du travail de ses mains, comme cela est probable, a autre
+chose à faire qu'à passer ses soirées dans les théâtres. Mais c'est
+égal, si stupide que cela soit, je regarde toujours; c'est comme dans
+les rues ou dans les promenades, où je dois avoir l'air d'un chien qui
+quête.
+
+--Elle te tient bien au coeur.
+
+--Plus que tu ne saurais le croire; mais elle m'y tient d'une façon
+toute particulière, avec quelque chose de vague et je dirais même de
+poétique, si le mot pouvait être appliqué à notre existence si banale;
+c'est un souvenir de jeunesse dont le parfum m'est d'autant plus doux à
+respirer que les sentiments qui l'ont formé sont plus purs; je penserai
+toujours à elle, et ce ne sera jamais sans une tendresse émue.
+
+--La police n'a pu rien découvrir?
+
+--Rien. Elle m'a seulement donné une terrible émotion pendant que tu
+étais à Londres. Un matin on est venu me dire qu'on avait trouvé dans la
+Seine le corps d'une jeune fille dont le signalement se rapprochait par
+certains points de celui de Madeleine. J'ai couru à la Morgue, dans quel
+état d'angoisse, tu peux te l'imaginer. On m'a mis en présence du
+cadavre; c'était celui d'une belle jeune fille. Dans mon trouble, j'ai
+cru tout d'abord que c'était elle; mais je m'étais trompé. Jamais je
+n'ai éprouvé plus cruelle émotion; je vois encore, je verrai toujours ce
+cadavre et, chose horrible, j'y associerai la pensée de Madeleine tant
+qu'elle n'aura pas été retrouvée.
+
+Jeanne d'Arc venait de mourir brûlée sur son bûcher, et quelques
+personnes de composition facile applaudissaient sa sortie.
+
+Il se fit un moment de silence, et comme personne n'entourait encore
+Henri Clorgeau et Léon, celui-ci, qui n'était nullement à ce qui se
+passait dans la salle ni à la salle elle-même, continua à parler à
+l'oreille de son ami.
+
+--Comme je me disposais à sortir de la Morgue, la porte que j'allais
+ouvrir s'ouvrit devant mon père. Lui aussi avait été prévenu et il était
+accouru presque aussi vite que moi. Par là, je vis qu'il faisait faire
+des recherches de son côté. Lorsqu'il entra, il était aussi pâle que le
+cadavre que je venais de regarder. J'allai vivement à lui en criant: «Ce
+n'est pas elle!» «Dieu soit loué!» murmura-t-il, et il me tendit la
+main. Ce témoignage de tendresse me toucha, et il en résulta que mes
+rapports avec mon père et ma mère furent moins tendus; mais je crains
+bien qu'ils ne redeviennent jamais ce qu'ils ont été. Ils ont cru être
+très-habiles en forçant Madeleine à quitter leur maison; ils se sont
+trompés dans leur calcul.
+
+--Tu ne l'aurais pas épousée malgré eux.
+
+--Ils ont eu peur que je les amène à accepter Madeleine, et pour ne pas
+s'exposer à cela, ils ont si bien fait que cette pauvre enfant s'est
+sauvée épouvantée. Qui sait ce qui s'est passé? La lettre que Madeleine
+m'a écrite est pleine de réticences, et je n'ai jamais pu avoir
+d'explications ni avec mon père ni avec ma mère.
+
+L'exercice qui suivait la scène de Jeanne d'Arc était un quadrille à
+cheval; l'orchestre se mit à faire un tel tapage, que toute conversation
+intime devint impossible.
+
+Alors Léon et son ami s'amusèrent au spectacle de la salle, qui assez
+rapidement se remplissait, car l'heure arrivait où Otto et Zabette
+allaient s'élancer sur leurs trapèzes; de tous côtés apparaissaient des
+figures de connaissance, des habitués des clubs et des courses; çà et là
+quelques femmes honnêtes accompagnées d'amis intimes, et partout les
+autres, bruyantes, tapageuses, se montrant, s'étalant et provoquant les
+lorgnettes. À l'une des entrées, juste en face d'eux, de l'autre côté de
+l'arène, surgit une femme de trente ans environ, vêtue de blanc avec une
+simplicité et un goût qui auraient sûrement affirmé à ceux qui ne la
+connaissaient pas que c'était une honnête femme.
+
+--Tiens, Cara; dit Henri Clorgeau, là-bas, en face de nous, en blanc
+comme une vierge; elle adresse des discours à l'ouvreuse, ce qui indique
+qu'elle n'a pas de place numérotée.
+
+Prenant sa lorgnette, Léon se mit à la regarder.
+
+--Il y avait longtemps que je ne l'avais vue; elle ne vieillit pas.
+
+Et elle ne vieillira jamais; te rappelles-tu qu'il y a dix ans, quand
+nous la regardions, de tes fenêtres, passer dans sa voiture, elle était
+exactement ce qu'elle est aujourd'hui.
+
+--Moins bien.
+
+--Elle avait quelque chose de vulgaire qu'elle a perdu au contact de
+ceux qui l'ont formée.
+
+--Il est vrai qu'on la prendrait pour une femme du monde.
+
+--Et du meilleur.
+
+--Je n'ai jamais vu une cocotte s'habiller avec sa distinction.
+
+--Et ce qu'il y a de curieux, c'est qu'elle est la fille d'une paysanne
+de la vallée de Montmorency; jusqu'à dix ans elle a travaillé à la
+terre.
+
+--On ne le croirait jamais à la finesse de ses mains.
+
+--Est-ce que ces cheveux noirs, soyeux, est-ce que ces yeux langoureux,
+est-ce que ces traits fins, est-ce que ce teint blanc, est-ce que ce nez
+mince et aquilin, est-ce que ce cou onduleux, est-ce que cette taille
+longue et flexible ne sont pas d'une fille de race?
+
+--Avec qui est-elle présentement?
+
+--Personne: après avoir ruiné Jacques Grandchamp si complétement qu'il
+me disait dernièrement que, s'il ne l'avait pas quittée, elle lui aurait
+tout dévoré: châteaux, terres, valeurs; jusqu'aux comptoirs de la maison
+paternelle; elle s'est fait ruiner à son tour par une sorte de ruffian
+de la grande bohème, moitié homme politique, moitié financier, Ackar, de
+qui elle s'était bêtement toquée.
+
+Pendant qu'ils parlaient ainsi d'elle Cara avait disparu; quelques
+instants après, elle se montrait à l'entrée qui desservait leurs places
+et elle s'entretenait vivement avec l'ouvreuse en désignant de la main
+leurs pardessus.
+
+--Je crois qu'elle voudrait bien une de nos places, dit Léon.
+
+--Si je lui faisais signe de venir; elle nous amuserait.
+
+Et, sans attendre une réponse, il se leva:
+
+--Venez donc, dit-il, nous avons une place pour vous.
+
+
+
+
+II
+
+
+À cette invitation, Cara répondit par un signe de main accompagné d'un
+sourire, et en quelques secondes elle se faufila, glissant comme une
+couleuvre, jusqu'à la place que Henri Clergeau lui indiquait; cela fut
+fait si adroitement, si prestement que personne ne fut dérangé.
+
+--C'est une femme à passer par le trou d'une aiguille, dit Léon tout bas
+en se penchant vers son ami pendant qu'elle s'avançait.
+
+--Oui, mais avec grâce.
+
+Et de fait il était impossible de mettre plus de grâce dans la
+souplesse: ce n'étaient pas seulement ses lèvres qui souriaient en
+passant devant les gens qu'elle frôlait avec une molle caresse,
+c'étaient ses bras, c'était sa taille flexible, c'était toute sa
+personne.
+
+En arrivant à sa place elle tendit la main à Henri Clergeau et adressa à
+Léon une gracieuse inclination de tête.
+
+--Est-ce qu'il n'y a pas indiscrétion de ma part à accepter votre place?
+dit-elle.
+
+--Pas du tout; ces deux places étaient louées pour nos paletots et
+surtout pour ne pas avoir devant nous des gens gênants; vous voyez que
+vous pouvez accepter sans scrupule.
+
+Elle parlait doucement, posément, en s'adressant tout autant à Henri
+Clergeau qu'à Léon, et cependant c'était la première fois qu'elle se
+trouvait avec celui-ci; elle le connaissait de vue et de nom comme
+lui-même la connaissait, mais sans qu'une parole eût jamais été échangée
+entre eux.
+
+Léon remarqua que le timbre de sa voix était harmonieux et doux; il fut
+frappé aussi de la réserve de ses manières, de la correction de ses
+gestes, de la limpidité de son regard.
+
+Pendant qu'il l'examinait, elle continuait à s'entretenir avec Henri
+Clergeau, et elle le faisait sans éclats de voix, sans rires forcés,
+convenablement, décemment, comme une femme du monde.
+
+Cependant, la première partie du programme avait été remplie, et l'on
+s'occupait à dresser un immense filet au-dessus de l'arène et à le bien
+raidir de façon à atténuer le danger des chutes pour les gymnastes.
+
+Cela avait amené tout naturellement la conversation sur Otto, et Léon
+remarqua que Cara montrait une complète indifférence sur la question de
+savoir si Zabette était ou n'était pas une femme, question qui à ce
+moment même passionnait tant de curiosités féminines et même masculines,
+et faisait à l'avance préparer tant de lorgnettes.
+
+Cara parlait d'Otto avec un mépris qu'elle ne prenait pas la peine de
+dissimuler.
+
+--Vous ne l'aimez pas, dit Léon.
+
+--J'avoue que je le déteste; il a tué une de mes amies, cette pauvre
+Emma Lajolais, qu'il a ruinée et martyrisée[1]. Ah! c'est un grand
+malheur pour une femme de se laisser prendre par l'amour.
+
+[Note 1: Voir la _Fille de la Comédienne_.]
+
+--Cette maxime n'est pas consolante, dit Henri Clergeau.
+
+--J'entends un amour pour un homme qui n'est pas digne de l'inspirer, un
+être vil, bas et grossier comme Otto; mais si celui qui inspire cet
+amour est un coeur loyal et bon, un esprit distingué, un caractère
+honnête, quoi de meilleur au contraire que d'aimer et d'être aimée?
+Toute la vie ne tient-elle pas dans une heure d'amour?
+
+--C'est bien court, une heure, dit Henri Clergeau en riant.
+
+--Il y a tant de gens qui n'ont point eu cette heure, dit Léon.
+
+--C'est à la femme qui aime de faire durer cette heure; est-ce qu'il ne
+vous est pas arrivé quelquefois de regarder votre pendule à un moment
+donné de la journée, puis après qu'un temps assez long s'est écoulé, de
+voir en la regardant de nouveau qu'elle marque quelques minutes
+seulement après l'heure que vous aviez notée; elle s'est arrêtée, voilà
+tout, et vous avez vécu sans avoir conscience du temps; eh bien, il me
+semble que, quand on aime, on peut ainsi suspendre le cours du temps;
+les jours, les mois, les années s'écoulent sans qu'on s'en aperçoive;
+quoi de plus délicieux qu'une existence qui est un rêve? Mais, voici
+Otto, Ah! comme il a vieilli.
+
+--Et voici Zabette.
+
+En voyant paraître les deux gymnastes, un brouhaha s'était élevé dans la
+salle et toutes les lorgnettes s'étaient braquées sur eux.
+
+Au-dessus du murmure confus des voix, on entendait des chuchotements qui
+ne variaient guère:
+
+--C'est un homme.
+
+--Mais non, c'est une femme.
+
+Otto dans son maillot rose ne paraissait avoir d'autre souci que de
+faire des effets de muscles: il bombait sa poitrine en cambrant sa
+taille; il tenait ses bras à demi pliés pour faire saillir les biceps,
+et il tendait la jambe en promenant sur le public un regard glorieux qui
+disait clairement: «Admirez-moi.» Quant à Zabette, revêtu d'un maillot
+gris brillant comme l'acier poli, il gardait une attitude plus simple,
+et ses grands yeux noirs, au lieu de se fixer sur le public, regardaient
+en dedans.
+
+Deux cordes descendirent de la coupole dans l'arène, chacun d'eux se
+suspendit à celle qui lui était destinée, et, sans qu'ils fissent un
+mouvement, on les hissa jusqu'à leur trapèze.
+
+Ils en saisirent les cordes et s'assirent sur leur bâton, vis-à-vis l'un
+de l'autre; Zabette portant ses doigts à sa bouche, envoya un salut, un
+baiser à Otto.
+
+Instantanément un silence absolu s'établit dans toute la salle; de
+l'arène au cintre les respirations s'arrêtèrent, bien des coeurs
+cessèrent de battre.
+
+Ils étaient dans l'espace et, comme des oiseaux, ils volaient de trapèze
+en trapèze: Otto remplissait le rôle de la force, Zabette celui de la
+légèreté.
+
+Deux ou trois fois, pendant qu'ils passaient devant eux, Cara détourna
+la tête comme si elle était trop émue pour les suivre; elle était
+justement placée devant Léon, et en se détournant ainsi elle le frôlait
+aux genoux avec ses épaules.
+
+Les gymnastes avaient terminé la partie gracieuse de leurs exercices;
+mais, après les applaudissements donnés à l'adresse et à la souplesse,
+il fallait en arracher d'autres plus nerveux à l'émotion et à l'effroi:
+remontés sur leurs trapèzes, ils essuyaient l'un et l'autre leurs mains
+mouillées par la sueur.
+
+Otto était assis sur un trapèze suspendu à la moitié de la hauteur du
+cirque à peu près, Zabette l'était sur un qui se trouvait presque dans
+les combles; il devait s'élancer de là, et, le saisissant par les deux
+mains, Otto devait, semblait-il, le prendre au passage et l'arrêter dans
+sa chute.
+
+Otto s'était suspendu à son trapèze par les pieds; Zabette, après s'être
+balancé un moment lâcha son trapèze, et on le vit, lancé dans l'espace
+comme un projectile, se rapprocher d'Otto; l'émotion avait suspendu le
+souffle des spectateurs.
+
+Mais, au lieu de le saisir par les deux mains, Otto ne l'attrapa au vol
+que par une seule; l'impulsion qu'il reçut n'étant plus également
+partagée lui fit glisser les pieds, ils se desserrèrent, et dans une
+sorte de tourbillon qu'on vit mal les deux gymnastes tombèrent sur le
+filet; soit que celui-ci eût été trop fortement tendu, soit tout autre
+cause, il fit ressort et, renvoyant Zabette comme une balle, il le jeta
+dans l'arène.
+
+Tous deux restèrent étendus, Otto sur le filet, Zabette dans le coin de
+l'arène.
+
+Une clameur, un immense cri d'épouvante s'était échappé de toutes les
+poitrines, et beaucoup de spectateurs, ou plus justement de spectatrices
+s'étaient détournés pour ne pas voir cette chute ou s'étaient caché la
+tête entre leurs mains.
+
+Se rejetant brusquement en arrière, Cara s'était renversée sur une des
+jambes de Léon, et elle restait là sans mouvement. Il se pencha vers
+elle, mais elle ne bougea pas.
+
+Au milieu du désordre et de la confusion, personne ne pouvait faire
+attention à l'étrange situation de cette femme à demi évanouie; on
+allait, on venait, on criait. Otto s'était relevé et avait glissé à bas
+du filet, mais Zabette avait été emporté évanoui ou mort: on ne savait.
+
+Cara se releva lentement, les yeux égarés, le visage pâle, les lèvres
+tremblantes.
+
+--Vous êtes souffrante? dit Léon.
+
+--Oui, je ne me sens pas bien.
+
+--Voulez-vous sortir? demanda Léon.
+
+--Il faut prendre l'air, dit Henri Clergeau.
+
+Léon descendit près d'elle et, la soutenant par le bras, ils se
+dirigèrent vers la sortie. Dans l'escalier, elle s'appuya sur lui, comme
+si de nouveau elle allait défaillir. Il la porta plutôt qu'il ne la
+conduisit dehors.
+
+Ils la firent asseoir sur une chaise, à l'abri d'un massif d'arbustes;
+cependant l'air frais de la nuit ne la ranima pas.
+
+La chute de ces malheureux m'a brisée, dit-elle d'une voix dolente, mais
+ce ne sera rien; je vous remercie de vos soins, je ne veux pas vous
+accaparer ainsi: je vous serais reconnaissante seulement d'appeler une
+voiture pour que je me fasse conduire chez moi.
+
+Ce fut Henri Clergeau qui se mit à la recherche de cette voiture, et
+pendant ce temps Léon resta près de Cara: l'effort qu'elle avait fait en
+parlant paraissait l'avoir épuisée, elle se tenait à demi renversée dans
+sa chaise, respirant péniblement.
+
+Enfin Henri Clergeau revint avec une voiture.
+
+--Nous allons vous reconduire chez vous, dit Léon en lui donnant le
+bras.
+
+--Ne prenez pas cette peine, je vous prie, je ne suis pas trop mal,
+maintenant.
+
+Le ton de ces paroles leur donnait un démenti; elle paraissait fort mal
+à l'aise au contraire.
+
+La voiture amenée par Henri Clergeau était une voiture à deux places; il
+fallait que l'un des deux amis abandonnât Cara.
+
+Il était plus logique que ce fût Léon, qui la connaissait moins que
+Henri Clergeau; cependant ce fut lui qui monta en voiture.
+
+Il est vrai que cela se fit sans qu'il en eût trop conscience.
+
+Il avait promis de l'accompagner, il tenait sa promesse, voilà tout.
+
+Il est vrai aussi, que par une bizarre interversion des rôles qu'il ne
+remarqua pas, ce fut Cara qui, le tenant par la main, le fit asseoir
+près d'elle; et non pas lui qui la fit asseoir à ses côtés, ainsi qu'il
+était naturel de la part d'un homme qui accompagne une femme souffrante.
+
+Ce fut seulement quand ils furent tous deux installés que Léon remarqua
+qu'il n'y avait pas de place pour son ami: il voulut descendre, mais
+celui-ci ne lui en donna pas le temps.
+
+--J'irai prendre demain de vos nouvelles, dit-il à Cara.
+
+Puis, s'adressant au cocher:
+
+--Boulevard Malesherbes, 17 _bis_.
+
+
+
+
+III
+
+
+Le roulement de la voiture parut augmenter le malaise de Cara. Ce fut
+d'une voix faible et dolente, par mots entrecoupés, que pendant le
+trajet elle répondit aux questions que de temps en temps, avec
+sollicitude, Léon lui adressait:
+
+--J'ai hâte d'être arrivée.
+
+--Voulez-vous que nous allions chez votre médecin, ou que je le
+prévienne de se rendre chez vous?
+
+--Horton n'est pas chez lui le soir, et il ne se dérange jamais la nuit
+pour personne. D'ailleurs, c'est inutile, le calme et le repos
+suffiront.
+
+Ils approchaient du boulevard Malesherbes.
+
+--L'ennui, dit Cara, c'est que je suis seule chez moi; je suis installée
+à la campagne, à Saint-Germain, et mes domestiques sont à Saint-Germain.
+
+--Je vais vous accompagner jusque chez vous.
+
+--Oh! non, s'écria-t-elle, je ne pousserai jamais l'indiscrétion
+jusque-là; c'est déjà trop.
+
+--Il n'y a pas d'indiscrétion; je vous assure que je soigne très-bien
+les malades, c'est ma vocation.
+
+--Je n'en doute pas, car vous avez l'air bon et attentif comme une
+femme, mais c'est impossible.
+
+--Si cela est impossible pour vous, je n'ai qu'à obéir.
+
+--Pour moi! Mais ce n'est pas pour moi. Qu'allez-vous penser là? C'est
+pour vous. Que dirait votre amie si elle apprenait que vous avez été mon
+garde-malade?
+
+--Je n'ai pas d'amie qui puisse s'inquiéter de cela.
+
+--Ah! Et Berthe?
+
+--Tout est rompu avec Berthe, il y a longtemps.
+
+--Et Raphaëlle?
+
+--Il y a longtemps aussi que tout est fini avec Raphaëlle, si l'on peut
+appeler fini ce qui a à peine commencé: vous êtes mal renseignée.
+
+La voiture venait de s'arrêter devant le numéro 17 _bis_; Léon descendit
+le premier et tendit la main à Cara; elle s'appuya contre sa poitrine
+pour se laisser glisser à terre, lentement.
+
+Pendant qu'il sonnait, elle insista encore pour qu'il ne l'accompagnât
+pas plus loin, mais si faiblement qu'il ne pouvait pas décemment
+l'abandonner, ainsi qu'il en avait eu l'idée d'abord.
+
+--Eh bien, dit-elle, j'accepte votre bras pour monter l'escalier, mais
+vous n'entrerez pas, vous descendrez aussitôt.
+
+Elle demeurait au second étage, et l'escalier, bien que doux, lui parut
+long à monter.
+
+Elle voulut ouvrir sa porte elle-même, mais elle n'en put pas venir à
+bout; il fallut que Léon lui prît la clef des mains.
+
+--Est-ce honteux, dit-elle, je n'y vois pas; que les femmes sont donc
+faibles!
+
+Comme il n'y avait pas de lumière dans l'appartement, elle prit Léon par
+la main pour le guider.
+
+--Allons lentement, dit-elle.
+
+Et ils allèrent lentement, très-lentement, la main dans la main au
+milieu de l'obscurité.
+
+--Faites attention, disait Cara, rapprochez-vous de moi, je vous prie.
+
+Et de sa main nue, elle lui serrait la main pour lui faire éviter
+quelque meuble ou quelque porte sans doute qu'il ne voyait pas.
+
+Ils traversèrent ainsi plusieurs pièces; puis, tout à coup, Cara
+s'arrêta et l'arrêta:
+
+--Nous sommes dans ma chambre, dit-elle, voulez-vous rester là en
+attendant que j'aie allumé une bougie.
+
+Elle lui lâcha la main, et il resta immobile, n'osant pas remuer, car
+les volets et les rideaux clos ne laissaient pas pénétrer la plus légère
+lueur qui pût le guider; cela avait quelque chose d'étrange et de
+mystérieux; il ne voyait rien, il n'entendait rien, mais il respirait
+une pénétrante odeur de violettes dont le parfum frais et doux ne
+pouvait provenir que de fleurs naturelles.
+
+Le frottement d'une allumette se fit entendre, et presque instantanément
+une faible lumière lui montra qu'il était dans une vaste chambre dont
+les murs étaient tendus en vieilles tapisseries de Flandre; les meubles
+étaient recouverts de tapisseries du même genre, et sur le parquet était
+étalé un vieux tapis de Caboul; par la sévérité, le goût et même le
+style cela ne ressemblait en rien aux chambres des cocottes à la mode où
+il était jusqu'à ce jour entré.
+
+--Voulez-vous me permettre d'allumer une lampe à esprit de vin, dit-elle
+en se débarrassant de son chapeau. Je voudrais me faire une infusion de
+tilleul, car je me sens vraiment mal à l'aise.
+
+--Mais pas du tout, répondit Léon, c'est moi qui vais vous faire cette
+infusion, puisque je suis votre garde-malade; pas de refus, je vous
+prie.
+
+--Vous y mettez trop de bonne grâce pour que j'ose vous résister;
+passons dans mon cabinet de toilette où nous trouverons ce qui nous sera
+nécessaire.
+
+Ce cabinet de toilette était aussi grand que la chambre, mais meublé
+dans un tout autre style, plein d'élégance et de coquetterie; ce qui
+attira surtout l'attention de Léon, bien plus que le satin, les
+brocatelles et les dentelles, ce furent les ferrures, les serrures, les
+bordures des glaces, et tous les objets de toilette qui étaient en
+argent niellé;--il y avait là un luxe aussi remarquable par le dédain de
+la valeur de la matière première que par le goût et l'art de
+l'ornementation; aussi, malgré le peu d'estime que Léon professait pour
+le métier auquel il devait sa fortune, fut-il gagné par un sentiment
+d'admiration; cela était vraiment charmant et original.
+
+Pendant qu'il regardait autour de lui, Cara avait atteint une lampe, une
+bouilloire et un petit flacon sur le ventre duquel on lisait: «tilleul».
+
+--Voici ce qu'il nous faut, dit-elle.
+
+Aussitôt Léon emplit la bouilloire et alluma la lampe.
+
+Quant à Cara, elle s'étendit sur un large canapé en satin gris et se
+cala la tête avec deux coussins: elle paraissait à bout de force, ses
+dents claquaient.
+
+--Puisque vous voulez bien me soigner, dit-elle,--et j'avoue que j'ai
+grand besoin de soins,--soyez donc assez bon pour me donner un châle, je
+suis glacée; vous en trouverez un dans cette armoire.
+
+Il prit ce châle dans l'armoire qu'elle lui désignait d'une main
+tremblante, et il l'enveloppa avec précaution en le lui passant sous les
+pieds.
+
+--Comme vous êtes bon! dit-elle d'une voix émue.
+
+L'eau ne tarda pas à bouillir; il prépara l'infusion de tilleul et la
+lui donna après l'avoir sucrée.
+
+Cependant elle ne se réchauffa point, et elle continua de claquer des
+dents, avec des frissons par tout le corps.
+
+--Laissez-moi donc vous aller chercher un médecin, dit-il.
+
+--Non, répondit-elle, le sommeil va me calmer.
+
+--Mais vous ne pouvez pas dormir sur ce canapé, vous ne vous
+réchaufferez pas.
+
+--Vous croyez?
+
+--Assurément.
+
+--Si j'osais....
+
+Et elle s'arrêta.
+
+--Est-ce qu'on n'ose pas tout avec son médecin, dites donc ce que vous
+feriez.
+
+--Eh bien! vous resteriez dans ce cabinet, je passerais dans ma chambre,
+je me coucherais et vous me donneriez une autre tasse d'infusion. Quand
+je serai dans mon lit, il est certain que je me réchaufferai tout de
+suite; d'ailleurs, quand j'éprouve des crises de ce genre, il n'y a que
+le lit qui me guérit.
+
+--Et vous ne le disiez pas, couchez-vous donc bien vite.
+
+Elle passa dans sa chambre tandis qu'il restait dans le cabinet de
+toilette, préparant une nouvelle tasse d'infusion.
+
+Au bout de quelques instants elle l'appela; il entra et il la trouva
+dans le lit pelotonnée jusqu'au cou dans les draps; elle continuait à
+trembler; il lui présenta l'infusion; alors elle se souleva à demi pour
+boire; elle avait revêtu une chemise de nuit bordée de dentelles, et il
+était impossible d'avoir une attitude plus chaste et plus pudique que la
+sienne.
+
+--Maintenant, dit-elle en lui tendant la tasse, il faut vous en aller;
+je ne veux pas que vous passiez la nuit ici; vous n'aurez qu'à tirer la
+porte, elle se fermera seule; merci, cher monsieur, je n'oublierai
+jamais vos bons soins et votre complaisance. Bonsoir et merci.
+
+Plaçant son bras sous sa tête, elle ferma les yeux pour dormir: sa pose
+était pleine de grâce et d'abandon; le cou caché dans les dentelles, sa
+tête brune encadrée dans la blancheur de l'oreiller, la main pendante,
+elle était vraiment ravissante ainsi sous la faible lumière de la
+bougie.
+
+Assis à une assez grande distance d'elle et accoudé sur une table, Léon
+se demandait si toutes les histoires qu'il avait entendu conter sur elle
+pouvaient être vraies: en tout cas, il était impossible d'être plus
+simple et meilleure fille ... et jolie avec cela, mieux que jolie,
+charmante.
+
+Sans doute elle voulait dormir, mais cependant elle ne s'endormit point:
+à chaque instant elle se tournait, se retournait et changeait de
+position.
+
+--Vous ne dormez pas, dit-il, en s'approchant du lit.
+
+--Non, je ne peux pas, quand je ferme les yeux, je vois ces deux hommes
+tomber là devant moi.
+
+--Voulez-vous une autre tasse de tilleul?
+
+--Non, merci, j'ai trop chaud maintenant, la fièvre brûlante a remplacé
+la fièvre froide. Je crois que ce qui me serait le meilleur, ce serait
+de ne plus penser à ces malheureux. Voulez-vous que nous causions?
+
+--Volontiers, si cela ne vous fatigue pas.
+
+--Au contraire, cela occupera mon esprit et l'empêchera de s'égarer.
+Mais puisque vous voulez bien causer, vous déplairait-il de vous
+rapprocher, vous êtes à une telle distance que nous aurons peine à nous
+entendre.
+
+Il se leva, et prenant la chaise sur laquelle il était assis il se
+rapprocha du lit.
+
+--Asseyez-vous donc dans ce fauteuil, dit-elle, et laissez cette chaise.
+
+Et de la main elle lui indiqua un fauteuil placé tout contre le lit et
+de telle sorte qu'une fois assis là ils se trouveraient en face l'un de
+l'autre.
+
+--Et maintenant, dit-elle, lorsqu'il fut installé, une question, je vous
+prie. Comment vous nommez-vous?
+
+--Mais....
+
+--Oh! je ne vous demande pas votre grand nom, mais votre petit: au point
+où nous en sommes de notre connaissance, comment voulez-vous que je vous
+dise, monsieur Haupois-Daguillon?
+
+--Léon.
+
+--Et moi Hortense, car vous pensez bien que ce nom de Cara qu'on me
+donne dans le monde n'est pas le mien. Maintenant nous serons plus à
+notre aise. Voulez-vous être Léon pour moi et voulez-vous que je sois
+Hortense pour vous?
+
+--Cela est convenu.
+
+--Eh bien, mon cher Léon, j'ai une demande à vous adresser, c'est celle
+qui commence la plupart des contes des _Mille et une Nuits_: «Vous
+contez si bien, contez-moi donc une histoire.»
+
+--C'est que justement je ne sais pas du tout conter.
+
+--Ah! quel malheur! en faisant un effort.
+
+--Même en faisant de grands efforts; je ne sais pas d'histoires.
+
+--Je vous assure pourtant que, puisque vous voulez bien me soigner, ce
+serait, j'en suis sûre, un merveilleux remède: je ne verrais plus ces
+malheureux. Mais enfin, si cela est impossible, je ne veux pas vous
+imposer une tâche ennuyeuse pour vous; ce serait vous payer
+d'ingratitude. Seulement, comme je tiens à l'histoire, voulez-vous que
+je vous en conte une, moi.
+
+--Vous allez vous fatiguer.
+
+--Au contraire, je vais me guérir, mais il est bien entendu que si je
+vous endors vous m'arrêterez.
+
+--C'est entendu.
+
+--Mon récit aura pour titre, si vous le voulez bien: _Histoire d'une
+pauvre fille de la vallée de Montmorency_; c'est un conte vrai,
+très-vrai, trop vrai, car je n'ai pas d'imagination.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Elle commença son récit:
+
+--«Puisque je vais vous raconter l'histoire d'une pauvre fille de la
+vallée de Montmorency, il serait peut-être convenable de vous faire la
+description de cette vallée. Mais comme elle est découverte depuis
+longtemps déjà, et comme les descriptions m'ennuient quand j'en trouve
+dans certains romans, où trop souvent elles ne figurent que pour masquer
+le vide du récit, je passe cette description et vous dis tout de suite
+que notre petite fille est né à Montlignon. Elle était le dernier enfant
+d'une famille qui en comptait trois: un garçon, l'aîné, et deux filles.
+Cette famille était pauvre, très-pauvre; le père était terrassier chez
+un pépiniériste et la mère travaillait à la terre avec son mari; c'était
+elle qui mettait dans les rigoles les graines ou les plants que son
+homme recouvrait à la houe ou au râteau. Notre jeune fille.... Si nous
+lui donnions un nom? cela serait plus commode. Mais j'ai si peu
+d'imagination que je n'en trouve pas.
+
+--Si nous la baptisions Hortense.
+
+--C'est cela. Hortense donc, ne connut pas son père, qui mourut quand
+elle n'avait que deux ans. Si la vie avait été difficile quand le père
+apportait son gain à la maison, elle le fut bien plus encore quand la
+mère se trouva seule pour travailler et nourrir ses trois enfants. Plus
+d'une fois on ne mangea pas, et tous les jours on resta sur son appétit,
+ce qui, prétendent les gens qui se donnent des indigestions, est
+excellent pour la santé ... des autres. Devant cette misère, la mère se
+remaria, non par amour, mais par spéculation, pour trouver quelqu'un qui
+l'aidât à nourrir sa famille. Se vendre ainsi sans mariage est une
+infamie; mais se vendre avec le mariage, c'est tout autre chose. L'homme
+que la mère d'Hortense avait pris était une sorte de brute, terrassier
+aussi, et qui n'avait d'autre mérite que de travailler comme deux. C
+était justement ce qu'il fallait. Malheureusement à côté de cette
+qualité il y avait un défaut; il buvait, et l'argent qu'il gagnait s'en
+allait, pour une bonne part, sur les comptoirs en zinc des marchands de
+vin. Il ne lâchait son argent à la maison que quand on le lui arrachait;
+et pour obtenir cela les enfants jouaient, de bonne foi et avec une
+terrible conviction, je vous assure, ce qu'on peut appeler «le drame de
+la faim»; quand il rentrait les jours de paye, ils l'entouraient et se
+mettaient à pleurer en criant: «J'ai faim». Et ils criaient cela
+d'autant mieux que c'était vrai.
+
+Cependant Hortense grandit et devint jolie, car ce n'est pas le
+bien-être qui donne la beauté, ni la santé, heureusement. Elle poussa et
+se développa en liberté à courir les champs et les bois, se nourrissant
+surtout de bon air, ce qui, paraît-il, est plus nutritif qu'on ne le
+croit généralement.
+
+Comme elle atteignait ses neuf ans, sans qu'il fût question de l'envoyer
+à l'école comme vous le pensez bien, une vieille dame riche, à qui elle
+portait des fraises des bois dans l'été, et dans l'hiver des branches de
+houx ou de fragons garnies de leurs fruits rouges, se prit de pitié pour
+sa gentillesse, et l'envoya dans un couvent à Pontoise, promettant de se
+charger de son instruction et plus tard de son avenir.
+
+Ce fut le beau temps, le bon temps d'Hortense, qui ne se plaignit pas,
+comme beaucoup de ses camarades, de la mauvaise nourriture du couvent.
+Elle ne se plaignit pas davantage du travail, et bien vite elle devint
+la meilleure élève de sa classe.
+
+Mais cette vie heureuse ne pouvait pas durer, la vieille dame riche
+mourut sans avoir pensé à Hortense dans son testament, et, comme ses
+héritiers n'étaient pas disposés à se charger de cette petite fille
+qu'ils ne connaissaient pas, une des soeurs la ramena chez sa mère à
+Montlignon. Elle avait alors treize ans et quelques mois.
+
+La question qu'elle se posait en revenant était de savoir à quoi on
+allait l'employer lorsqu'elle serait rentrée dans la maison maternelle,
+car une enfance comme celle qu'elle avait eue rend l'esprit pratique et
+prévoyant.
+
+Cette question fut vite résolue.--Te voilà, dit sa mère en la voyant
+entrer.--Oui, je viens pour rester avec vous.--Rester, tu n'y pense pas;
+pour que le père fasse de toi ce qu'il a fait de l'aînée, jamais; tu vas
+t'en aller, et tout de suite.--Où,--N'importe où, fût-ce en enfer, tu
+serais mieux qu'ici: sauve-toi, malheureuse.
+
+Si une enfant de treize ans ne comprenait pas toutes ces paroles, elle
+en comprenait le ton et sentait bien qu'il était inutile d'insister.
+Après une assez longue discussion ou plus justement une longue
+recherche, il fut décidé qu'elle irait à Paris demander l'hospitalité à
+une de ses tantes, fruitière dans le quartier des Invalides. Seulement,
+comme le prix d'un billet coûte dix-neuf sous d'Ermont à Paris et qu'il
+n'y avait que onze sous à la maison, il fut décidé qu'elle irait prendre
+le train à Saint-Denis, ce qui ne coûterait que huit sous. Sa mère
+l'accompagna, et, le billet de chemin de fer pris, elle lui donna les
+trois sous qui lui restaient.
+
+Ce fut avec ces trois sous qu'elle entra dans la vie, à treize ans,
+après avoir embrassé sa mère, qu'elle ne devait pas revoir.
+
+Quand elle entra chez sa tante la fruitière, vous pouvez vous imaginer
+les hauts cris que celle-ci poussa. Cependant, comme ce n'était point
+une méchante femme, elle ne la renvoya pas, et deux jours après elle
+l'installa à un des coins de l'esplanade des Invalides devant une petite
+table chargée de fruits verts ou à moitié pourris. Vous représentez-vous
+une jeune fille de treize ans, jolie, très-jolie, disait-on, élevée dans
+un couvent, instruite jusqu'à un certain point, vendant des pommes à un
+sou le tas aux invalides et aux gamins de ce quartier.
+
+Quelle chute! Quelle souffrance!
+
+Pendant près de trois ans elle vécut de cette misérable existence,
+dehors par tous les temps, le froid, le chaud, le vent, la pluie; et
+cependant ce qu'elle endura physiquement ne fut rien auprès du supplice
+moral qui lui fut infligé.
+
+Pourquoi ne faisait-elle pas autre chose, me direz-vous? Et que
+vouliez-vous qu'elle fît, elle n'avait pas de métier, et elle était trop
+misérable pour se payer un apprentissage, même qui ne lui eût rien
+coûté. De quoi eût-elle vécu pendant le temps de cet apprentissage?
+
+Il y a une saison où les pommes manquent; alors elle vendait des fleurs
+et elle quittait les Invalides pour des quartiers où l'on a de l'argent
+à dépenser aux superfluités du luxe. Un jour qu'elle se tenait au coin
+du pont de l'Alma et du Cours-la-Reine, avec un éventaire chargé de
+violettes pendu à son cou, un phaéton s'arrêta devant elle, et un jeune
+homme lui demanda un bouquet de deux sous. Elle le présenta, le jeune
+homme la regarda longuement et, lui ayant donné les deux sous, il
+continua son chemin: elle le suivit des yeux jusqu'au moment où il
+disparut dans la confusion des voitures.
+
+Elle le connaissait bien, ce jeune homme, pour le voir souvent passer:
+c'était le duc de Carami, célèbre alors par sa grande existence, ses
+pertes au jeu, ses chevaux, ses maîtresses et ses folies toutes marquées
+au coin de l'originalité.
+
+Le lendemain, Hortense se trouvait à la même place, quand le duc
+s'arrêta devant elle; mais cette fois il descendit de voiture, et, au
+grand ébahissement des gens qui passaient, il resta à causer avec elle
+pendant un grand quart d'heure, lui demandant qui elle était et bien
+surpris de ses réponses.
+
+Il revint le lendemain encore, puis le surlendemain, puis pendant toute
+la semaine, chaque jour à la même heure, et quinze jours après il
+installait Hortense, la pauvre petite fille de la vallée de Montmorency,
+dans un hôtel de la rue François Ier, qui coûtait dix mille francs de
+loyer; elle qui, quelques jours auparavant, n'avait aux pieds que des
+savates ou des sabots, elle trouvait six chevaux dans son écurie.
+
+C'est depuis ce jour qu'Hortense, en quelque saison que ce fût, a
+toujours eu un bouquet de violettes près d'elle,--souvenir des fleurs
+qu'elle vendait sur le Cours-la-Reine.
+
+Disant cela, Cara regarda le bouquet placé sur la table où, quelques
+instants auparavant Léon était accoudé; puis elle continua:
+
+--Ne blâmez pas la pauvre fille de s'être ainsi jetée dans les bras du
+duc, elle n'a pas réfléchi si elle se vendait ou si elle se donnait;
+elle était fascinée, éblouie par ce beau jeune homme, qu'elle adorait et
+qui l'aimait. Car il l'aimait passionnément, et la meilleure preuve en
+est dans ce nom de Cara qu'il lui donna et qu'elle a depuis porté.
+
+Elle s'arrêta avec une sorte de confusion, puis se mettant à sourire:
+
+--J'aurais voulu garder la forme impersonnelle dans mon récit, dit-elle,
+mais, bien que je me sois coupée nous la reprendrons si vous le
+permettez.--Je ne puis pas te faire duchesse ni te donner mon nom, lui
+dit-il, mais je veux t'en donner une part, et désormais tu t'appelleras
+Cara. Ils s'aimèrent pendant quatre ans. Et ce fut ainsi qu'Hortense
+devint à la mode. Était-il possible qu'il en fût autrement pour la
+maîtresse d'un homme comme le duc, sur qui tout Paris avait les yeux? Le
+duc, vous devez le savoir, était poitrinaire, et la vie à outrance qu'il
+menait ruinait sa faible santé. Les choses en vinrent à ce point qu'on
+lui ordonna le séjour de Madère. Hortense l'y accompagna. Il s'y ennuya
+et voulut revenir. En bateau, il mourut dans les bras de celle qu'il
+aimait; et ce fut son cadavre qu'elle ramena à Paris.
+
+Elle s'arrêta, la voix voilée par l'émotion; mais après quelques minutes
+elle continua:
+
+--Le duc par son testament lui avait laissé une grosse part de ce qui
+restait de sa fortune. Ce testament fut attaqué par la duchesse de
+Carami, remariée à cinquante-trois ans avec un jeune homme de trente
+ans, et il fut cassé par la justice pour captation. Vous avez dû
+entendre parler de ce procès, qui a été presque une cause célèbre, je ne
+vous en dirai donc rien qu'une seule chose: il avait, cela se conçoit de
+reste, appelé l'attention sur Hortense, et si elle avait voulu donner
+des successeurs au duc, elle n'aurait eu qu'à faire son choix parmi les
+plus illustres et les plus riches. Mais elle voulait être fidèle au
+souvenir et au culte de celui qu'elle avait adoré, et dont elle se
+considérait comme la veuve. Cependant la misère était devant elle, car
+ce procès l'avait ruinée, et elle avait une peur effroyable de la
+misère, la peur de ceux qui l'ont connue dans ce qu'elle a de plus
+hideux. Parmi ceux qui la pressaient se trouvait un riche financier,
+Salzondo, cet Espagnol dont tout Paris a connu la vanité folle et les
+prétentions, et qui, portant perruque sur une tête nue comme un genou,
+se faisait chaque matin ostensiblement couper quelques mèches de sa
+perruque chez le coiffeur le plus en vue du boulevard, pour qu'on crût
+qu'il avait des cheveux. Salzondo ne demandait à sa maîtresse qu'une
+seule chose, qui était qu'elle fît croire et fît dire qu'il avait une
+maîtresse, comme ses perruques faisaient croire qu'il avait des cheveux,
+quand, en réalité, il n'avait pas plus de maîtresse que de cheveux.
+Hortense accepta ce marché, qui n'était pas bien honorable, j'en
+conviens, mais qui, pour elle, valait encore mieux que la misère, et
+pendant plusieurs années, le tout Paris dont se préoccupait tant
+Salzondo put croire que celui-ci avait une maîtresse. C'est là un fait
+bizarre, n'est-ce pas? et cependant il est rigoureusement vrai, ces
+choses-là ne s'inventent pas.
+
+Sans répondre, Léon inclina la tête par un mouvement qui pouvait passer
+pour un acquiescement.
+
+--Encore un mot, continua Cara, et j'aurai fini. Au bout de quelques
+années, Hortense se lassa de ce jeu ridicule. Depuis longtemps elle
+aspirait à une vie régulière, sa réputation la suffoquait, et le milieu
+dans lequel elle brillait lui inspirait le plus profond dégoût. Elle
+crut avoir trouvé dans un homme intelligent, plein d'ardeur pour le
+travail, ambitieux, un mari qui lui donnerait dans le monde le rang dont
+elle ne se croyait pas tout à fait indigne. Elle sacrifia à cet homme la
+plus grande partie de ce qu'elle possédait; et trop tard elle s'aperçut
+qu'elle s'était trompée sur lui. De toutes les blessures qui l'ont
+frappée, celle-là a été la plus douloureuse, non pas qu'elle aimât cet
+homme,--elle n'a jamais aimé que celui qui est mort dans ses bras;--mais
+elle aimait l'honneur et la dignité de la vie, et c'était sur la main de
+cet homme qu'elle avait compté pour les atteindre.
+
+Voilà l'histoire de la pauvre fille de la vallée de Montmorency. J'ai
+tenu à vous la dire pour que vous sachiez bien ce qu'est la femme à qui
+vous avez témoigné tant de bonté, non Cara, mais Hortense.»
+
+Disant cela, elle lui tendit la main, et quand il lui eut donné la
+sienne, elle la serra doucement.
+
+--Maintenant, dit-elle, j'ai dans le coeur et dans l'esprit des idées,
+qui m'empêcheront de penser à ces malheureux acrobates; je vous demande
+donc de rentrer chez vous; je ne veux pas vous faire passer la nuit
+entière.
+
+--Mais....
+
+--Si demain vous pensez encore à moi et si vous voulez bien venir savoir
+quel a été l'effet de vos bons soins, je serai ici toute la journée.
+
+--À demain alors.
+
+
+
+
+V
+
+
+Lorsque la porte du vestibule se fut refermée avec un petit bruit sec,
+et qu'il fut dès lors bien certain que Léon sorti ne pouvait pas
+rentrer, Cara glissa vivement à bas de son lit, et, en chemise comme une
+femme qui ne craint pas le froid, elle se dirigea, une bougie à la main,
+vers sa cuisine.
+
+Elle ne tremblait plus: et elle marchait résolument sans ces hésitations
+qui l'avaient obligée à s'appuyer sur le bras de Léon.
+
+Ayant posé sa bougie sur une table, elle se mit à fureter dans les
+armoires de la cuisine, ne trouvant pas sans doute ce qu'elle cherchait.
+
+Enfin dans l'une elle prit une bouteille ou plus justement un litre à
+moitié rempli d'un gros vin noirâtre, et dans l'autre un croûton de pain
+qui, placé un peu brusquement sur la table, sonna comme un caillou tant
+il était dur et sec.
+
+Mais elle ne parut pas s'en inquiéter autrement, et prenant un couteau
+de cuisine, elle parvint à en couper ou plutôt à en casser un morceau.
+Alors, versant son vin noir dans un verre, elle s'assit sur le coin de
+la table une jambe ballante, et elle trempa son morceau de pain dans ce
+vin.
+
+Évidemment le tilleul quelle avait bu lui avait creusé l'estomac ou lui
+avait affadi le coeur, et elle avait besoin de se réconforter; les
+infusions calmantes n'étaient pas le remède qui lui convenait
+présentement.
+
+Après ce frugal souper, elle regagna sa chambre; mais, avant de se
+coucher, elle atteignit un réveil-matin, dont elle plaça l'aiguille sur
+huit heures; puis, après l'avoir remonté, elle se mit au lit et, dix
+minutes après, elle dormait d'un profond sommeil, dont le calme et
+l'innocence étaient attestés par la régularité de la respiration.
+
+Elle dormit ainsi jusqu'au moment où partit la sonnerie du réveil;
+alors, sans se frotter les yeux, sans s'étirer les bras, elle sauta à
+bas de son lit comme une femme de résolution ou d'humeur facile.
+
+En un tour de main elle fut habillée, chaussée, coiffée, et elle sortit.
+
+Arrivée rue du Helder, elle monta au second étage d'une maison de bonne
+apparence et sonna; un domestique en tablier blanc vint lui ouvrir.
+
+--Monsieur Riolle.
+
+--Mais monsieur n'est pas visible.
+
+--Il n'est pas seul?
+
+--Oh! madame peut-elle penser? monsieur travaille....
+
+--Alors, c'est bien; j'entre.
+
+Et, sans se laisser barrer la passage, elle se dirigea par un étroit et
+sombre passage vers une petite porte qu'on ne pouvait trouver que quand
+on la connaissait bien.
+
+Elle la poussa et se trouva dans un cabinet de travail encombré de
+livres et de paperasses éparpillées partout sur le tapis et sur les
+meubles. Devant un bureau, un homme d'une quarantaine d'années, à la
+figure rasée, vêtu d'une robe de chambre qui avait tout l'air d'une robe
+de moine, travaillait la tête enfoncée dans ses deux mains.
+
+Au bruit de la porte, qui d'ailleurs fut bien faible, il ne se dérangea
+pas, et Cara put arriver jusqu'à lui, glissant sur le tapis, sans qu'il
+levât la tête; sans doute il croyait que c'était son valet de chambre;
+alors, se penchant sur lui, elle l'embrassa dans le cou.
+
+Il fit un saut sur son fauteuil.
+
+--Tiens, Cara! s'écria-t-il.
+
+Elle le menaça du doigt, et se mettant à rire
+
+--Il y a donc d'autres femmes que Cara qui peuvent t'embrasser dans le
+cou, que tu parais surpris que ce soit elle? Oh! l'infâme!
+
+--Es-tu bête!
+
+--Merci. Mais ce n'est pas pour que tu te mettes en frais de compliments
+que je suis venue te déranger si matin.
+
+--Tu viens me demander un conseil?
+
+--Tu as deviné, avocat perspicace et malin.
+
+--Il s'agit d'une question de doctrine ou d'une question de fait?
+
+--D'une question de personne.
+
+--C'est plus délicat alors.
+
+--Pas pour toi, qui connais ton Paris financier et commercial sur le
+bout du doigt et qui devrais faire partie du conseil d'escompte de la
+Banque de France.
+
+--Tu me flattes; c'est donc bien grave?
+
+--Très-grave. Que penses-tu de la maison Haupois-Daguillon?
+
+--Ah bah! est-ce que le fils?...
+
+--Je te demande ce que tu penses de la maison Haupois-Daguillon.
+
+--Excellente; fortune considérable et solidement établie, à l'abri de
+tous revers, et j'ajoute, si cela peut t'intéresser, honorabilité
+parfaite.
+
+--Ce ne sont pas des phrases de palais que je te demande; que vaut-elle?
+Voilà tout.
+
+--Huit, dix millions.
+
+--Au plus ou au moins?
+
+--Au moins; mais tu comprends qu'il est difficile de préciser.
+
+--Ton à peu près suffit. Deux enfants, n'est-ce pas?
+
+--Un fils et une fille; celle-ci a épousé le baron Valentin.
+
+--Un imbécile orgueilleux et avaricieux, mais cela importe peu. Quelle
+sont les relations du père et du fils? Le père est-il un homme dur, un
+vrai commerçant?
+
+--Je n'en sais rien; mais on dit que c'est la mère qui est la tête de la
+maison.
+
+--Mauvaise affaire!
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que les femmes de commerce n'ont pas le coeur sensible
+généralement. Sais-tu si le fils est associé ou intéressé dans la
+maison, et s'il a la signature?
+
+--Je suis obligé de te répondre que je n'en sais rien, je n'ai pas de
+relation dans la maison.
+
+Elle se renversa dans son fauteuil; et jetant sa jambe gauche par-dessus
+sa jambe droite en haussant les épaules:
+
+--Comme on se fait sur les gens des idées que la réalité démolit,
+dit-elle. Ainsi te voilà, toi: tu es assurément un des hommes
+d'affaires les plus habiles de Paris, ta vie le prouve, car après avoir
+commencé par être l'avocat des actrices, des cocottes et des comtesses
+du demi-monde, ce qui personnellement avait des agréments, mais ce qui
+pécuniairement ne valait rien, tu es devenu l'avocat, c'est-à-dire, le
+conseil des gens de la finance et de la spéculation; au lieu de plaider
+simplement pour eux comme tes confrères, tu as fait leurs affaires, tu
+as été les arranger à Constantinople, à Vienne, à Londres, partout; il
+paraît que cela n'est pas permis dans votre corporation; tu t'es moqué
+de ce qui était défendu ou permis, tu as été récompensé de ton courage
+par la fortune, la grosse fortune que tu es en train d'acquérir.
+Aujourd'hui, quand on parle de Riolle à quelqu'un, on vous répond
+invariablement: «C'est un malin». Tu as la réputation de connaître ton
+Paris comme pas un. Eh bien, je viens à toi, et tu me réponds que tu ne
+peux pas me répondre!
+
+Riolle se mit à rire de son rire chafouin en ouvrant largement ses
+lèvres minces, ce qui découvrit ses dents pointues comme celles d'un
+chat.
+
+--Que tu es bien femme, dit-il, une idée te passe par la cervelle et
+tout de suite il faut qu'on la satisfasse; que ne m'as-tu dit hier qu'il
+te fallait des renseignements précis sur la maison Haupois-Daguillon, tu
+les aurais aujourd'hui.
+
+--Hier, je n'y pensais pas.
+
+--Eh bien, donne-moi jusqu'à ce soir, et je te promets de te les porter
+précis et circonstanciés, tels que tu les veux en un mot.
+
+--Ce soir, c'est impossible.
+
+--Tu es cruelle.
+
+--J'aime mieux venir les chercher demain matin.
+
+--Eh bien, soit.
+
+--Alors, adieu, à demain.
+
+--Déjà!
+
+--Il faut que je passe chez Horton.
+
+--Tu es malade?
+
+--Non, j'ai seulement besoin d'une ordonnance.
+
+Et elle s'en alla chez son médecin, auquel elle raconta ce qui lui était
+arrivé la veille, et qui lui écrivit l'ordonnance qu'elle
+désirait,--c'est-à-dire insignifante; puis, avant de rentrer, elle
+envoya une dépêche à ses gens à Saint-Germain, pour leur dire de revenir
+à Paris.
+
+Toutes ces précautions prises, elle fit une gracieuse toilette de
+malade, coiffure aussi simple que possible, peignoir en mousseline
+blanche, et, s'installant dans sa chambre avec une fiole et une tasse
+près d'elle, elle attendit la visite de Léon.
+
+Elle l'attendit toute la journée, et elle se demandait s'il ne viendrait
+pas,--ce qui, à vrai dire, l'étonnait prodigieusement,--lorsqu'à neuf
+heures du soir il arriva. Elle avait donné des instructions pour qu'on
+le reçût et qu'on ne reçût que lui.
+
+Il trouva dans le vestibule une femme de chambre pour le recevoir, lui
+prendre des mains son pardessus et le conduire près de Cara.
+L'appartement n'avait plus le même aspect que la veille, le salon était
+éclairé et les housses qui recouvraient les meubles avaient été
+enlevées. Cependant ce n'était pas dans ce salon que se tenait Cara;
+elle était dans la chambre où il avait passé une partie de la nuit
+précédente, allongée sur une chaise longue, pâle et dolente.
+
+--Comme vous êtes bon d'avoir pensé à moi, dit-elle en lui tendant la
+main, et que c'est généreux à vous de venir faire visite à une malade
+chagrine et désagréable!
+
+--Comment allez-vous?
+
+--Assez mal, et vous voyez tous les remèdes qu'Horton m'ordonne; j'ai
+fait venir mes domestiques; il ne veut pas que je quitte Paris.
+
+--Sans faire de médecine, j'ai voulu, moi aussi, vous apporter mon
+remède; en venant, j'ai passé par le cirque; Otto n'a rien et Zabette en
+sera quitte pour la peur.
+
+--Mais vous avez donc toutes les délicatesses du coeur aussi bien que de
+l'esprit, s'écria-t-elle d'une voix émue; j'envie la femme que vous
+aimez; comme elle doit être heureuse!
+
+--Je n'aime personne.
+
+--C'est impossible.
+
+Une discussion s'engagea sur le point de savoir qui il aimait.
+
+Tandis qu'elle suivait son cours plus ou moins légèrement, plus ou moins
+spirituellement, dans la chambre de Cara, une autre d'un genre tout
+différent prenait naissance dans le vestibule.
+
+Peu de temps après l'arrivée de Léon, le timbre avait retenti, et un
+homme à mine rébarbative s'était présenté: c'était un créancier,
+l'usurier Carbans, que Louise, la femme de chambre, ne connaissait que
+trop bien.
+
+--Je veux voir votre maîtresse, dit-il, je sais qu'elle est revenue; en
+passant j'ai aperçu les fenêtres éclairées et je suis monté.
+
+À cela Louise répondit que sa maîtresse ne pouvait recevoir; mais
+Carbans n'était pas homme à se laisser ainsi éconduire; il connaissait
+la manière d'arriver auprès des débiteurs les plus récalcitrants.
+
+--Votre maîtresse se fiche de moi; je veux la voir et lui dire que si
+demain je n'ai pas un fort à-compte, je la poursuis à outrance et la
+fais vendre.
+
+--Je le dirai à madame.
+
+--Non pas vous, mais moi en face; ça la touchera et la fera se remuer.
+
+Il avait élevé la voix et il commençait à crier fort lorsque Louise, qui
+était une fine mouche et qui connaissait toutes les roueries de son
+métier, se posa le doigt sur les lèvres, en faisant signe à Carbans
+qu'il ne fallait pas parler si haut:
+
+--Vous pensez bien que si je ne vous introduis pas auprès de madame,
+c'est que quelqu'un est avec elle.
+
+--Eh bien, tant mieux; si c'est un quelqu'un sérieux, il s'attendrira.
+
+--S'il est sérieux, tenez, jugez-en vous-même.
+
+Et, allant au pardessus de Léon, elle prit dans la poche de côté un
+petit carnet, dont on voyait le coin en argent se détacher sur le noir
+du drap; puis l'ouvrant et tirant une carte qu'elle présenta à Carbans:
+
+--Trouvez-vous ce nom-là sérieux? dit-elle.
+
+--Bigre! fit-il en souriant, mes compliments à votre maîtresse.
+
+Puis tout à coup se ravisant:
+
+--Mais alors pourquoi ne paye-t-il pas?
+
+--Parce que ça ne fait que commencer.
+
+--Et si ça ne dure pas?
+
+--Le meilleur moyen que ça ne dure pas, c'est de l'effrayer dès le
+début; si cela vous paraît adroit, entrez, je me retire de devant la
+porte.
+
+--Je repasserai dans huit jours, ma mignonne, non plus pour un à-compte,
+mais pour les 27,500 francs qui me sont dus, capital, intérêts et frais;
+et il faudra me payer, ou bien le lendemain je commence la danse ... à
+boulet rouge. Dites bien cela à votre charmante maîtresse. Huit jours,
+pas une heure de plus; et c'est bien assez pour elle.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Léon ne se contenta pas de cette seule visite à Cara; après la première
+il en fit une seconde, après la seconde une troisième.
+
+N'étaient-elles pas justifiées par l'état maladif dans lequel elle se
+trouvait; cette chute lui avait réellement causé une violente émotion,
+et cela était après tout bien naturel.
+
+Et puis pourquoi n'aurait-il pas été sincère avec lui-même? il avait
+plaisir à la voir; elle ressemblait si peu aux femmes qu'il avait
+connues jusqu'à ce jour.
+
+Discrète, intelligente, instruite, causant de tout avec à-propos et
+mesure, intarissable sans bavardages futiles, ayant beaucoup vu,
+beaucoup entendu, beaucoup retenu, jugeant bien les hommes et les choses
+d'une façon amusante, avec malice sans méchanceté, délicate dans ses
+goûts, distinguée dans ses manières, c'était, à ses yeux, une vraie
+femme du monde avec laquelle on aurait la liberté de tout dire et de
+tout risquer, à la seule condition d'y mettre un certain tour. Avec cela
+mieux que jolie, et faite de la tête aux pieds pour provoquer le désir,
+mais en le contenant par un air de décence et un charme naturel qui
+étaient un aiguillon de plus et non des moins forts.
+
+Chaque fois que Léon la quittait, elle lui disait à demain, et le
+lendemain il revenait; le premier jour, il était arrivé à neuf heures,
+le second à huit heures et demie, le troisième à six heures, le
+quatrième à cinq heures, et, après deux heures de conversation qui
+avaient passé sans qu'il eût conscience du temps, il était resté à dîner
+avec elle, sans façon, en ami, pour continuer leur entretien, et ce
+jour-là il ne s'était retiré qu'à deux heures du matin. Et alors,
+marchant par les rues désertes et silencieuses, il s'était dit
+très-franchement qu'il éprouvait plus, beaucoup plus que du plaisir à la
+voir.
+
+Depuis la disparition de Madeleine, il avait vécu fort mélancoliquement,
+ne s'intéressant à rien, et portant partout un ennui insupportable aussi
+bien à lui-même qu'aux autres.
+
+Et voilà que pour la première fois depuis cette époque il retrouvait de
+l'entrain, de la bonne humeur; voilà que pour la première fois le temps
+passait sans qu'il comptât les heures en bâillant.
+
+Qui avait opéré ce miracle?
+
+Cara.
+
+Pourquoi ne pousserait-il pas les choses plus loin? Elles avaient été
+pour lui si vides ces journées, si longues, si pénibles, qu'il avait
+vraiment peur d'en reprendre le cours, ce qui arriverait infailliblement
+s'il se refusait à ce que Cara les remplît, comme depuis quelques jours
+elle les remplissait.
+
+En réalité, le sentiment qu'il avait éprouvé et qu'il éprouvait toujours
+pour Madeleine, aussi vif, aussi tendre, n'était point de ceux qui
+commandent la fidélité. Cara ferait-elle qu'il gardât ce souvenir moins
+vivace ou moins charmant? Il ne le croyait point. Ah! s'il avait dû
+revoir Madeleine dans un temps déterminé, la situation serait bien
+différente; mais la reverrait-il, jamais? De même, cette situation
+serait toute différente, si elle l'avait aimé, comme elle le serait
+aussi s'il lui avait avoué son amour et si tous deux avaient échangé un
+engagement, une promesse, ou tout simplement une espérance. Mais non,
+les choses entre eux ne s'étaient point passées de cette manière; il n'y
+avait eu rien de précis; et il était très-possible que Madeleine ne se
+doutât même pas de l'amour qu'elle avait inspiré. Alors, s'ils se
+revoyaient jamais, ce qui était au moins problématique, dans quelles
+dispositions Madeleine serait-elle à son égard? N'aimerait-elle pas? Ne
+serait-elle pas mariée? Qui pourrait lui en faire un reproche? Pas lui
+assurément, puisqu'il ne lui avait jamais dit qu'il l'aimait et qu'il
+voulait la prendre pour femme.
+
+Raisonnant ainsi, il était arrivé devant sa porte; mais, au lieu
+d'entrer, il continua son chemin sous les arcades sonores de la rue de
+Rivoli. Paris endormi était désert, et de loin en loin seulement on
+rencontrait deux sergents de ville qui faisaient leur ronde, silencieux
+comme des ombres et rasant les murs sur lesquels leurs silhouettes se
+détachaient en noir.
+
+Il était arrivé au bout des arcades, il revint vers sa maison, mais en
+prenant par la colonnade du Louvre et par les quais; il avait besoin de
+marcher et de respirer l'air frais de la rivière.
+
+Quel danger une pareille liaison avec Cara pouvait-elle avoir? Aucun. Au
+moins il n'en voyait pas, car si séduisante que fût Cara, ce n'était pas
+une femme qui pouvait prendre une trop grande place dans sa vie;--malgré
+toutes ses qualités, et il les voyait nombreuses, elle ne serait
+toujours et ne pourrait être jamais que Cara.
+
+Cara, oui; mais Cara charmante avec ce sourire, avec ces yeux profonds
+qu'il ne pouvait plus oublier depuis qu'ils s'étaient plongés dans les
+siens.
+
+Et à cette pensée, malgré la fraîcheur du matin et le brouillard de la
+rivière qui le pénétraient, une bouffée de chaleur lui monta à la tête
+et son coeur battit plus vite.
+
+Si l'heure n'avait pas été si avancée, il serait retourné chez elle;
+mais déjà l'aube blanchissait les toits du Palais-Bourbon, et dans les
+tilleuls de la terrasse du bord de l'eau on entendait des petits cris
+d'oiseaux; ce n'était vraiment pas le moment d'aller sonner à la porte
+d'une femme endormie depuis deux heures déjà.
+
+Il se dirigea vers la gare de l'Ouest; là il prit une voiture et se fit
+conduire au bois de Boulogne en disant au cocher de le promener
+n'importe où dans les allées du bois.
+
+À neuf heures seulement, il se fit ramener à Paris, boulevard
+Malesherbes.
+
+Cara n'était pas encore levée bien entendu, mais Louise ne fit aucune
+difficulté pour aller la réveiller et lui dire que M. Léon
+Haupois-Daguillon l'attendait dans le salon.
+
+Moins de deux minutes après son entrée Cara le rejoignait, vêtue d'un
+simple peignoir:
+
+--Eh bien! s'écria-t-elle d'une vois tremblante, que se passe-t-il donc?
+
+Mais il lui montra un visage souriant.
+
+Alors elle le regarda curieusement de la tête aux pieds, ne comprenant
+rien au désordre de sa toilette et à la poussière qui couvrait ses
+bottines.
+
+--D'où venez-vous donc? demanda-t-elle.
+
+--Du bois de Boulogne, où j'ai passé la nuit.
+
+--Ah! mon Dieu!
+
+--Rassurez-vous, il s'agissait seulement d'un examen de conscience,--de
+la mienne, que j'ai fait sérieusement dans le recueillement et le
+silence.
+
+--Vous ne me rassurez pas du tout.
+
+--C'est la conclusion de cet examen que je viens vous communiquer si
+vous voulez bien m'entendre.
+
+Et, la prenant par la main, il la fit asseoir près de lui, devant lui:
+
+--Vous êtes trop fine, dit-il, pour n'avoir pas remarqué que je suis
+parti d'ici hier soir fort troublé, profondément ému: ce trouble et
+cette émotion étaient causés par un sentiment qui a pris naissance dans
+mon coeur. Avant de m'abandonner à ce sentiment, j'ai voulu sonder sa
+profondeur et éprouver quelle était sa solidité; voilà pourquoi j'ai
+passé la nuit à marcher en m'interrogeant, et ça été seulement quand
+j'ai été fixé, bien fixé, que je me suis décidé à venir vous voir si
+matin pour vous dire ... que je vous aime.
+
+Il lui tendit la main; mais Cara, au lieu de lui donner la sienne, la
+porta à son coeur comme si elle venait d'y ressentir une douleur; en
+même temps, elle regarda Léon avec un sourire plein de tristesse:
+
+--J'aurais tant voulu être Hortense pour vous! dit-elle après un moment
+de silence, et n'être que Hortense; mais, hélas! il paraît que cela
+était impossible, même pour un homme délicat tel que vous, puisque c'est
+à Cara que vous venez de parler.
+
+--Mais je vous jure....
+
+Elle ne le laissa pas continuer.
+
+--Je ne vous adresse pas de reproches, mon ami; combien d'autres à votre
+place seraient venus à moi et m'auraient dit: «Vous me plaisez, Cara;
+combien me demandez-vous par mois pour être ma maîtresse?» Vous êtes
+trop galant homme pour tenir un pareil langage; vous m'avez parlé d'un
+sentiment né dans votre coeur, et vous m'avez dit que vous m'aimiez. Je
+suis touchée de vos paroles; mais, pour être franche, je dois dire que
+j'en suis peinée aussi. Il me semble que l'amour ne naît point ainsi et
+ne s'affirme pas si vite: le goût peut-être, le caprice peut-être aussi,
+mais non, à coup sûr, un sentiment sérieux.
+
+De nouveau elle le regarda longuement avec cette expression de tristesse
+dont il avait déjà été frappé.
+
+--Ne croyez pas au moins que je repousse cet amour, dit-elle, ou que je
+le dédaigne. J'en suis vivement touchée au contraire, j'en suis fière,
+car je ressens pour vous autant de sympathie que d'estime. Mais, depuis
+le peu de temps que je vous connais, ce sont ces sentiments seuls qui
+sont nés en moi. D'autres naîtront-ils plus tard? Je ne sais: cela est
+possible puisque mon coeur est libre, et que de tous les hommes que je
+connais vous êtes celui vers qui je me sens la plus tendrement attirée.
+Mais l'heure n'a pas sonné de mettre ma main dans la vôtre, et j'espère
+que vous m'estimez trop pour me croire capable de dicter à mes lèvres un
+langage qui ne viendrait pas de mon coeur. À ma place, une coquette vous
+dirait peut-être qu'elle ne veut pas que vous lui parliez de votre
+amour. Moi, qui ne suis ni coquette ni prude, je vous dis, au contraire,
+parlez m'en souvent, parlez m'en toujours.
+
+Puis, s'interrompant pour lui tendre les deux mains:
+
+--Et j'ajoute: faites-vous aimer.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Contrairement à ce qui se voit le plus souvent dans le monde auquel Cara
+appartenait, Louise, la femme de chambre de celle-ci, était laide et
+d'une laideur repoussante qui inspirait la répulsion ou la pitié, selon
+qu'on était dur ou compatissant aux infortunes d'autrui.
+
+Si Cara avait pris et conservait chez elle une pauvre fille que la
+petite vérole avait défigurée, ce n'était point par un sentiment de
+prudente jalousie ou pour avoir à ses côtés un repoussoir donnant toute
+sa valeur à son teint blanc, velouté, vraiment superbe, qui pour le
+grain de la peau (la pâte comme diraient les peintres), rappelait les
+pétales du camellia. Elle n'avait pas de ces petitesses et de ces
+précautions, sachant bien ce qu'elle était, et connaissant sa puissance
+mieux que personne pour l'avoir mainte fois exercée et éprouvée jusqu'à
+l'extrême.
+
+Si elle avait accepté pour femme de chambre cette fille laide, ça avait
+été par pitié, par sentiment familial et aussi par intérêt. Louise en
+effet était sa cousine et elles avaient été élevées ensemble; mais
+tandis qu'Hortense se rendait à Paris pour y devenir Cara, Louise
+restait dans son village pour y travailler et y gagner honnêtement sa
+vie comme couturière. Par malheur, au moment où Louise allait se marier
+avec un garçon qu'elle aimait depuis quatre ans, elle avait eu la petite
+vérole qui l'avait si bien défigurée, que lorsqu'elle avait été guérie,
+son fiancé n'avait plus voulu d'elle et qu'il avait épousé une autre
+jeune fille, bien que celle qu'il abandonnait fût enceinte de cinq mois.
+Louise avait alors quitté son village, où elle était devenue un objet de
+risée et de moquerie pour tous, et elle était arrivée auprès de sa
+cousine Hortense, à ce moment maîtresse en titre du duc de
+Carami,--c'est-à-dire une puissance.
+
+Si la misère et les hontes des années de jeunesse avaient trempé le
+coeur de Cara pour le durcir comme l'acier, elles ne l'avaient pas
+pourtant fermé aux sentiments de la famille: Louise était sa camarade,
+son amie d'enfance; pour cela elle l'avait accueillie, lui avait fait
+apprendre à coiffer, à habiller, à servir à table, et après avoir payé
+ses couches et envoyé son enfant en nourrice en se chargeant de toutes
+les dépenses, elle l'avait prise pour femme de chambre.
+
+Femme de chambre devant les étrangers, attentive, polie et
+respectueuse, Louise redevenait la camarade d'enfance et l'amie,
+lorsqu'elle était en tête à tête avec sa maîtresse, en réalité sa
+cousine, et une amie dévouée, une sorte d'associée qui avait son
+franc-parler pour conseiller, blâmer ou approuver librement, sans
+ménagements, comme si elle soutenait ses propres intérêts.
+
+Cependant il était rare qu'elle en usât pour interroger Cara ou pour
+aller au-devant des intentions de celle-ci, et presque toujours, elle se
+contentait de répondre à ce qu'on lui demandait, ne prenant directement
+la parole que lorsque des circonstances graves l'exigeaient.
+
+Les menaces de Carbans lui parurent de nature à légitimer une
+intervention énergique. Bien entendu, elle avait raconté à Cara la
+visite de l'usurier, puis elle avait raconté aussi comment elle avait pu
+le renvoyer, grâce au bienheureux pardessus de Léon, et naturellement
+elle avait cru que les 27,500 francs seraient versés avant le délai de
+huit jours fixé comme date fatale; mais, à son grand étonnement, elle
+avait vu les choses suivre une marche qui n'indiquait nullement que le
+versement de ces 27,500 francs dût se faire prochainement.
+
+Et comme elle considérait qu'il y avait urgence, elle se décida à
+intervenir la veille du jour où Carbans devait se présenter, prêt à
+tirer à boulet rouge, suivant son expression, s'il n'était pas payé.
+Pour cela elle attendit le départ de Léon, et comme il s'en alla à deux
+heures du matin, exactement comme il s'en allait tous les soirs, elle
+aborda l'entretien en aidant Cara à se déshabiller.
+
+--Tu sais que Carbans doit revenir demain soir, dit-elle.
+
+--Je ne l'ai pas oublié.
+
+--Tu as des fonds?
+
+--Pas le premier sou.
+
+--Mais alors?
+
+--Alors il sera payé.
+
+--Avec quoi? par qui?
+
+--Avec quoi? Avec de l'argent ou avec des lettres de change, je ne puis
+préciser. Par qui? Par M. Léon Haupois-Daguillon qui sort d'ici.
+
+--Alors il paye d'avance, M. Léon Haupois-Daguillon?
+
+--Parbleu! M. Léon Haupois est d'une espèce particulière, l'espèce
+sentimentale; le sentiment, c'est le grand ressort qui chez lui met
+toute la machine en mouvement. Et vois-tu, ma bonne Louise, pour
+conduire les gens, il n'y a qu'à chercher et à trouver leur grand
+ressort; une fois qu'on les tient par là, on les manoeuvre comme on
+veut.--Ne me tire pas les cheveux.--Si j'avais brusqué les choses de
+telle sorte que Léon, mon amant depuis deux ou trois jours seulement,
+eût dû payer 27,500 francs à Carbans, il eût très-probablement été
+blessé, et il eût très-bien pu se dire que je ne l'avais accepté que
+pour battre monnaie sur son amour;--de là, réflexion, déception,
+humiliation et finalement séparation dans un temps plus ou moins
+rapproché. Or, cette séparation je n'en veux pas.
+
+--Mais Carbans?
+
+--Carbans viendra demain à neuf heures, Léon sera avec moi; tu défendras
+ma porte de manière à ce que Carbans exaspéré te mette de côté, et
+entre quand même. Carbans est d'ordinaire brutal, et quand la colère
+l'emporte il l'est encore beaucoup plus. Il me réclamera son argent
+grossièrement en me reprochant de ne pas avoir usé du délai qu'il
+m'avait donné pour me procurer les fonds. Alors, si Léon est l'homme que
+je crois, et je suis certaine qu'il l'est, il interviendra, et Carbans
+s'en ira avec la promesse d'être payé le lendemain par l'héritier de la
+maison Haupois-Daguillon, ce qui, pour lui, vaudra de l'argent. Quel
+sera le résultat de cette scène due au hasard seul? Ce sera de prouver à
+Léon que je ne suis pas une femme d'argent, et que, même sous le coup de
+poursuites qui me menacent d'être chassée d'ici, je ne cède pas à
+l'intérêt. D'un autre côté, il sera heureux et fier, n'étant pas mon
+amant, de m'avoir donné cette marque de son amour. Enfin je pourrai être
+touchée de cette marque d'amour et l'en récompenser, ce qui simplifiera
+et ennoblira le dénoûment. Sois tranquille, nous sommes dans une bonne
+voie, et la situation va changer.
+
+--Il était temps.
+
+--Il n'était pas trop tard, tu vois. Pour commencer nos changements, qui
+iront du haut en bas de l'échelle, tu renverras demain Françoise; elle
+nous a fait l'autre jour un dîner que Léon a trouvé exécrable, et comme
+il mangera ici souvent, je veux que ce soit avec plaisir. Tu auras soin
+de me choisir un vrai cordon bleu, Léon est sensible aux satisfactions
+que donne la table. J'étudierai son goût; il me faut quelqu'un qui soit
+en état non-seulement de le contenter, mais, ce qui est autrement
+important, de lui donner des idées. Tu payeras à Françoise ses huit
+jours.
+
+--Sois tranquille, je n'aurai pas de peine à la renvoyer, elle ne
+demande que cela.
+
+--De quoi se plaint-elle?
+
+--De tout, du vin qu'on prend à mesure et au litre, du charbon qu'on
+achète au sac plombé, mais principalement de la viande que tu veux qu'on
+aille chercher à la Halle en ne prenant que celle de basse qualité.
+
+--Il faudrait la nourrir avec des morceaux de choix peut-être; moi j'ai
+dîné pendant trois ans avec les restes que j'achetais aux garçons de
+salle des Invalides pour deux sous.
+
+--Elle aurait voulu gagner sur tout; l'autre jour je l'entendais dire à
+la concierge: «Il n'y a rien à faire ici, madame est trop bonne pour sa
+famille, elle veut qu'on lui donne les restes.»
+
+--Pardi; et ni mon oncle ni ma tante ne font les difficiles, ils ne se
+plaignent pas que la viande est de basse qualité. Tu me débarrasseras
+donc de Françoise.
+
+--Celle qui la remplacera sera peut-être aussi difficile qu'elle; une
+cuisinière économe ne se trouve pas du premier coup.
+
+--On ne fera plus d'économie, sans rien gaspiller on prendra le
+meilleur; tu veilleras à cela. Mais assez pour aujourd'hui, il se fait
+tard.
+
+Et Cara se mit au lit.
+
+Le lendemains, Carbans, ainsi qu'elle l'avait prévu, arriva pendant
+qu'elle était en tête en tête avec Léon, et, comme elle l'avait prévu
+aussi, exaspéré par Louise il força la porte du salon où il entra la
+menace à la bouche.
+
+Cara courut au devant de lui pour lui imposer silence, mais en quelques
+paroles il dit tout ce qu'il avait à dire: on lui devait 27,500 francs,
+il les voulait, et puisque le délai de huit jours qu'il avait accordé
+n'avait servi à rien, il allait commencer des poursuites vigoureuses.
+
+Ce fut alors à Léon de se lever et d'intervenir.
+
+En cela encore Cara ne s'était pas trompée dans ses prévisions.
+
+--Monsieur, je voudrais avoir deux minutes d'entretien avec vous, dit
+Léon.
+
+--À qui ai-je l'honneur de parler?
+
+--Haupois-Daguillon.
+
+Carbans, qui ne saluait guère, s'inclina tout bas.
+
+--Je suis à vos ordres.
+
+Mais Cara à son tour se mit entre eux, et tirant Léon par la main, elle
+l'emmena dans l'embrasure d'une fenêtre:
+
+--Je vous en prie, dit-elle d'une voix suppliante, ne vous mêlez pas de
+cela; n'ajoutez pas la honte à mes regrets.
+
+--C'est moi qui suis honteux que vous m'ayez si mal jugé; si vous avez
+un peu d'amitié pour moi; un peu d'estime, laissez-moi seul un moment
+avec cet homme.
+
+--Mais....
+
+--Je vous en prie.
+
+Il fallut bien qu'elle cédât et qu'elle se retirât dans sa chambre.
+
+Alors Léon revint vers Carbans qui avait abandonné son attitude
+provoquante et insolente pour en prendre une plus convenable, et surtout
+beaucoup plus conciliante.
+
+--Monsieur, dit Léon, j'ai l'honneur d'être l'ami de la personne que
+vous venez de menacer, je ne puis donc pas souffrir que ces menaces
+soient mises à exécution; si les 27,500 francs que vous réclamez sont
+dus légitimement, je vous payerai demain; voulez-vous attendre jusqu'à
+demain et d'ici là, vous contenter de mon engagement, de ma parole?
+
+--Votre engagement suffit, monsieur, je vous attendrai demain jusqu'à
+six heures.
+
+Et, sans en dire davantage, il déposa sa carte sur le coin de la table,
+qui se trouvait à portée de sa main.
+
+Cependant ce ne fût que le surlendemain que Léon paya ces 27,500 francs,
+car il ne les avait pas et il fallut qu'il se les procurât, ce qui était
+assez embarrassant pour un homme qui, comme lui, n'avait pas des
+relations avec ceux qui prêtent ordinairement aux jeunes gens.
+
+Heureusement, Cara lui vint en aide, elle connaissait un ancien cocher
+nommé Rouspineau, pour le moment marchand de fourrage rue de Suresnes et
+propriétaire de quelques chevaux de courses, qui procurait de l'argent,
+sans prélever de trop grosses commissions ni de trop gros intérêts, aux
+gens du monde riches et bien établis qui se trouvaient par hasard gênés.
+
+Si Rouspineau avait eu les sommes qu'on lui demandait, il les aurait
+prêtées à 6 pour 100 seulement à M. Haupois-Daguillon puisqu'il n'y
+avait pas de risques à courir, mais il ne les avait pas, ces sommes, et
+l'argent était bien dur et bien difficile à trouver.
+
+Bref, contre six billets s'élevant au chiffre total de 60,000 francs, il
+put prêter à Léon une somme de 50,000 francs, et encore fût-ce seulement
+pour entrer en affaire, car il y perdait. Bien entendu, sa perte eût été
+difficile à prouver, cependant son bénéfice n'était pas aussi gros
+qu'on pouvait le croire au premier abord, car il avait été obligé de
+prélever dessus une somme de 2,000 francs offerte à Cara pour la
+remercier de lui avoir procuré la connaissance de M. Haupois-Daguillon,
+qui, il fallait l'espérer, pourrait devenir avantageuse.
+
+Sur les 50,000 francs qu'il reçut, Léon paya les 27,500 francs dus à
+Carbans, offrit à Cara une parure et garda 12,000 francs pour ses
+dépenses courantes qui naturellement allaient être un peu plus fortes
+que par le passé.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Une femme en vue comme l'était Cara ne prend pas un amant sans que cela
+devienne un sujet de conversation dans un certain monde, et même sans
+que quelques journaux, qui ont un public pour ces sortes d'histoires, en
+fassent ce qu'ils appellent une indiscrétion.
+
+Bientôt tout Paris, le tout Paris qui s'intéresse à ces cancans, sut que
+Léon Haupois-Daguillon (--Le fils du bijoutier de la rue
+Royale?--Lui-même.) était l'amant de Cara (--Celle qui a été la
+maîtresse du duc de Carami?--Elle-même.); et alors, pendant quelques
+jours, cela devint un sujet de conversation.
+
+--Il était temps.
+
+Comme cela arrive presque toujours, la dernière personne qui apprit la
+liaison de Cara et de Léon fut celle qui avait le plus grand intérêt à
+la connaître,--c'est-à-dire «le papa».
+
+Il est vrai que M. Haupois-Daguillon s'occupait fort peu de ce qui se
+passait dans le monde des cocottes, qu'il appelait «des lorettes ou des
+courtisanes». Bel homme et gâté en sa jeunesse par des succès qui
+s'étaient continués jusque dans son âge mûr, il n'avait jamais compris
+qu'on se commît avec des femmes «qui font marchandise de leur amour». À
+quoi bon, quand il est si facile de faire autrement.
+
+Cependant le bruit fut tel qu'il arriva un jour à ses oreilles; alors il
+voulut tout naturellement savoir s'il était fondé, et comme il lui était
+difficile d'interroger celui qui pouvait lui faire la réponse la plus
+précise, c'est-à-dire Léon, il s'en expliqua avec son ami Byasson, qui
+devait avoir des renseignements à ce sujet.
+
+En effet, bien que Byasson n'eût pas de relations dans le monde de Cara,
+il savait à peu près ce qui s'y passait, comme il savait ce qui se
+passait dans d'autres mondes, auxquels il n'appartenait pas plus qu'à
+celui des cocottes, simplement en qualité de curieux qui veut être
+informé de ce qui se dit et se fait autour de lui. Cette curiosité, il
+ne l'appliquait pas seulement aux bavardages de la chronique parisienne
+plus ou moins scandaleuse, mais il la portait encore sur les sujets d'un
+ordre tout autre, sur tout ce qui touchait à la littérature, à la
+peinture, à la musique. Bien qu'il ne fût qu'un commerçant, il ne
+laissait pas paraître un livre nouveau un peu important sans le lire, et
+sans se faire lui-même,--et l'un des premiers,--une opinion à son sujet
+dont rien plus tard ne le faisait démordre, pas plus l'éloge que le
+blâme. Dans tous les bureaux de location des théâtres de Paris, son nom
+était inscrit pour qu'on lui réserva un fauteuil d'orchestre aux
+premières représentations, et pour savoir s'il devait rire, pleurer ou
+applaudir, il n'attendait pas que le visage des critiques influents, en
+ce jour-là sérieux et réservés comme des augures qui croient à leur
+sacerdoce, lui eût révélé leurs sentiments. Avant que le Salon de
+peinture s'ouvrit, il connaissait les oeuvres principales qui devaient y
+figurer; il avait été les voir dans les ateliers, il avait causé avec
+les artistes, et pour elles aussi, il ne recevait pas son opinion toute
+faite des journaux ou des gens du métier. Toutes les fois qu'une vente
+intéressante avait lieu à l'hôtel des commissaires-priseurs, il recevait
+un des premiers catalogues tirés, et s'il n'assistait point à toutes les
+vacations, il traversait au moins toutes les expositions qui méritaient
+une visite. Où trouvait-il du temps pour cela? C'était un prodige; et
+cependant il en trouvait, de même qu'il en trouvait encore pour arriver
+presque chaque jour à la fin du déjeuner de M. et madame
+Haupois-Daguillon, de façon à prendre une tasse de café avec eux;--il
+est vrai que la famille Haupois-Daguillon était sa famille à lui qui ne
+s'était point marié, comme Léon et Camille étaient ses enfants; et il
+est vrai aussi que les satisfactions de l'esprit qu'il recherchait si
+avidement ne l'avaient pas rendu insensible aux joies du coeur.
+
+Personne mieux que lui assurément n'était en état de savoir ce qu'était
+cette Cara, dont M. Haupois avait entendu parler plusieurs fois sans
+jamais s'inquiéter d'elle, et qui maintenant, disait-on, était la
+maîtresse de son fils.
+
+Au premier mot, il fut évident que Byasson pourrait répondre s'il le
+voulait, car le nom de Cara lui fit faire une grimace tout à fait
+significative.
+
+--Vous savez qu'elle est la maîtresse de Léon? demanda M. Haupois.
+
+--On le dit; mais je n'en sais rien.
+
+--Ne faites pas le discret, mon cher, vous ne vaudrez pas une mercuriale
+à mon fils en m'apprenant ce que vous savez. À vrai dire, et tout à fait
+entre nous, je ne suis pas fâché de cette liaison.
+
+--Ah! vraiment.
+
+--Entendons-nous: certainement je suis offusqué de voir un homme comme
+Léon, beau garçon, intelligent, distingué, mon fils, qui pourrait
+prendre des maîtresses où il voudrait, devenir l'amant d'une lorette,
+d'une courtisane à la mode; oui, très-certainement cela me blesse; mais
+enfin, d'un autre côté, ce n'est pas sans un sentiment de soulagement
+que je vois Léon échapper à l'influence sous laquelle il était;--Cara le
+guérira de Madeleine.
+
+--Moi, mon cher, je ne vois pas du tout les choses à votre point de vue,
+et je ne peux pas me réjouir de voir Léon l'amant de Cara.
+
+--Vous la connaissez?
+
+--Je sais d'elle ce que sait tout Paris, et voilà pourquoi je suis
+jusqu'à un certain point effrayé de penser que Léon va subir son
+influence. N'oubliez pas comment Léon a été élevé et quelles étaient ses
+dispositions dans sa première jeunesse.
+
+--Il me semble que Léon a été aussi bien élevé qu'il pouvait l'être.
+
+--Certainement, mais rappelez-vous ses admirations de collégien pour ces
+femmes qui, à un degré quelconque, étaient des Cara. Vous vous
+contentiez de hausser les épaules quand nous le voyions, le nez collé
+contre les vitres, regardant leur défilé. Et vous haussiez les épaules
+encore quand vous le preniez à lire ces journaux ou ces romans qui ont
+la prétention d'être l'expression du _high-life_ parisien. Il ne vous
+faisait point part de ses idées, bien entendu, mais avec moi il
+regimbait quand je me moquais de lui, et j'ai pu juger alors combien
+était vive sa curiosité de savoir quelle était cette existence qui
+l'attirait et le fascinait. Pour moi c'est un miracle que jusqu'à ce
+jour il n'ait pas fait de grosses folies, et je ne m'explique sa sagesse
+que par la nullité ou la sottise des femmes qui n'auront pas su le
+prendre et le retenir. Mais Cara n'est pas de ces femmes: elle n'est pas
+nulle, elle n'est pas sotte.
+
+--Qu'est-elle, donc? C'est pour que vous me le disiez que je vous parle
+d'elle, ou tout au moins pour que vous me disiez ce que vous en savez.
+
+--Cara, que dans son monde on appelle Carafon, Caramel, Carabosse,
+Caravane, Carapace et surtout Caravansérail,--ce qui, eu égard à ses
+moeurs hospitalières, est une sorte de qualificatif parfaitement
+justifié,--Cara, de son vrai nom, est mademoiselle Hortense Binoche, née
+à Montlignon, dans la vallée de Montmorency, de parents pauvres et peu
+honnêtes. Son enfance ne fut pas trop malheureuse, car à neuf ans elle
+séduisit par sa gentillesse,--vous voyez qu'elle a commencé de bonne
+heure,--une vieille dame riche qui la fit élever dans un couvent.
+Malheureusement, la vieille dame mourut, et alors commença pour la jeune
+fille une existence de misère horrible. On la retrouve au bout de
+quelques années la maîtresse du duc de Carami. C'est le temps de sa
+splendeur. Elle tue le duc ou il se tue tout seul, ce dont d'ailleurs il
+était bien capable, et par son testament il laisse une partie de ce qui
+restait de sa fortune à sa maîtresse. Le testament est attaqué pour
+captation, et c'est Nicolas qui plaide contre Cara. Vous savez quelle
+est la manière de plaider de Nicolas, quel est son système de
+personnalités et d'injures; il a formé son dossier avec des notes qui
+lui ont été fournies par la préfecture de police, il lit ces notes et
+montre ce qu'a été Cara depuis l'âge de treize ans, c'est-à-dire depuis
+son arrivée à Paris. Jamais réquisitoire n'a été plus écrasant, et ce
+qui lui donne un caractère de cruauté réelle, c'est la présence de Cara
+à l'audience. Quand Nicolas se tait, elle se lève et s'avance à la barre
+dans sa toilette de deuil de veuve, simple, chaste cependant élégante.
+Elle demande à donner quelques explication et prend la parole: «Tout ce
+qu'on vient de dire de moi est vrai, au moins pour le fond; oui, je suis
+née dans le ruisseau, j'en conviens, mais peut-on me faire responsable
+de la fatalité de ma naissance? oui, mon enfance s'est passée dans la
+fange, mais quand j'ai eu la force de vouloir et de lutter, j'en suis
+sortie. Mais que dire de celles qui, nées dans le ciel, descendent
+volontairement dans le ruisseau; que dire de la fille d'un des plus
+riches banquiers de Paris, d'un pair de France, qui se marie, enceinte
+de cinq mois?» Là-dessus, comme vous le pensez bien, le président,
+indigné, lui coupe la parole. Elle s'assied avec calme; elle avait dit
+ce qu'elle voulait dire: La fille du pair de France se mariant enceinte,
+c'était la duchesse de Carami. Voilà qui vous fera connaître Cara,
+mieux que de longues explications. Vous voyez de quoi elle est capable,
+et quelle est sa résolution, quelle est son audace quand on l'attaque.
+
+Et M. Haupois-Daguillon resta un moment absorbé dans la réflexion;
+depuis quelques instants déjà, il avait perdu le sourire de confiance et
+d'assurance avec lequel il avait abordé cet entretien.
+
+--J'allais oublier de vous dire que Cara a une soeur aînée, Isabelle.
+Toutes deux ont suivi la même carrière; mais, tandis qu'Isabelle a
+demandé la fortune au monde de la politique et de l'administration, ce
+qui lui a valu de puissantes protections, Cara l'a demandée au monde
+commercial et financier. Après l'expérience du duc de Carami, qui avait
+mal fini, elle s'est adressée aux fils de famille de la haute banque et
+du haut commerce, trouvant là des avantages moins brillants peut-être
+que ceux que rencontrait sa soeur, mais à coup sûr plus sérieux et plus
+productifs. Vous donner la liste des gens à la fortune desquels elle a
+fait une large brèche m'est difficile en ce moment; mais nous trouverons
+des noms si vous en désirez.
+
+--Alors elle doit être riche?
+
+--Elle l'était, mais elle s'est fait ruiner en ces derniers temps par un
+aventurier qu'elle voulait épouser. C'est le juste retour des choses
+d'ici-bas.
+
+--Tout ce que vous me dites-là est assez effrayant.
+
+--Aussi avez-vous eu grand tort de vous réjouir en pensant que Cara le
+guérirait de Madeleine; il y a des remèdes gui sont pires que le mal; et
+cette chère Madeleine n'était pas un mal. Ah! la pauvre fille, que
+n'est-elle là pour nous sauver!
+
+--Elle serait là que je n'accepterais pas son secours; d'ailleurs Léon
+n'est pas perdu, je le surveillerai; et, s'il le faut, je lui parlerai.
+En tout cas, il y a un moyen d'empêcher les choses d'aller trop loin.
+Puisque Cara est une femme d'argent, je tiendrai Léon serré, et alors
+elle s'en fatiguera bien vite.
+
+--À moins que Léon ne trouve des prêteurs, ce qui, vous le savez comme
+moi, ne lui sera pas bien difficile; qui refusera un billet signé
+Haupois-Daguillon?
+
+--Allons, décidément je parlerai à Léon.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Bien que M. Haupois voulût parler à son fils, il ne lui parla point; la
+situation n'était pas assez franche pour qu'il l'affrontât volontiers,
+sans raisons décisives sur lesquelles il pût s'appuyer; si Léon devait
+faire des folies pour Cara, il n'en avait point encore fait.
+
+Il valait donc mieux ne pas se hâter et attendre pour voir quelle
+tournure les choses prendraient. On ne fait des folies pour une femme
+que lorsqu'on l'aime, et par cela que Léon était l'amant de Cara, il
+n'était nullement démontré qu'il l'aimât; cette liaison pouvait très
+bien n'être qu'un caprice, et il n'était pas de sa dignité de père de
+famille d'intervenir dans une amourette. Lorsqu'il avait été question
+d'un sentiment sérieux, il n'avait pas hésité à agir: bien que cela
+parût peu probable, ce sentiment pouvait redevenir menaçant, et il
+paraissait sage de garder intacte l'autorité paternelle pour ce moment,
+au lieu de la compromettre dans des enfantillages. Un seul point était
+urgent à l'heure présente: c'était de surveiller Léon et, autant que
+possible, de le retenir à la maison de commerce, de façon à ce qu'il ne
+donnât pas trop de temps à Cara, et sur ce point il fut très-net avec
+son fils.
+
+Léon eût voulu faire ce que son père lui demandait, car il se sentait en
+faute vis-à-vis de ses parents, mais ce qu'on attendait de lui et ce que
+lui-même voulait était par malheur impossible.
+
+Son père et sa mère savaient bien qu'il les aimait et il n'avait pas à
+leur prouver son affection, tandis que, par le seul fait de sa position
+auprès de Cara, il était obligé de faire à chaque instant, à propos de
+tout comme à propos de rien, la preuve de son amour.
+
+La situation en effet avait été nettement dessinée par elle:
+
+--Il est bien entendu, mon cher Léon, que je ne veux pas de ton argent,
+lui avait-elle dit le jour où il lui avait apporté le cadeau qu'il avait
+payé avec l'emprunt de Carbans. Tu m'as débarrassée de cet horrible
+Carbans, et j'ai accepté ce service parce que je le considère comme un
+prêt que prochainement je pourrai te rembourser. J'ai des valeurs dont
+la négociation est en ce moment difficile, mais qui à un moment donné
+redeviendront ce qu'elles sont en réalité, excellentes; je te les
+montrerai et tu verras que je ne me trompe pas. J'accepte aussi ce
+cadeau, parce que c'est le premier que tu me fais, parce que ce serait
+te peiner que de le refuser, et enfin parce qu'il marquera une date
+dans notre vie. Mais, quant aux choses d'intérêt, je veux qu'il n'en
+soit jamais question entre nous.
+
+--Cependant....
+
+--Tu veux dire que c'est une grande joie de donner, et qu'il n'y en a
+pas de plus douce que de partager ce qu'on a avec ceux qu'on aime. Cela
+est vrai et je le crois. Pourtant il faudra que tu renonces à cette
+joie, et j'aurai le chagrin de t'en priver. C'est là une fatalité de ma
+position. N'oublie pas que je suis Cara. N'oublie pas la réputation qui
+m'a été faite. On a cru que j'étais avide, et bien que je n'aie par rien
+justifié une pareille réputation, elle s'est répandue dans Paris, où
+elle s'est solidement établie, paraît-il.
+
+--Qu'importe, si je sais qu'elle n'est pas fondée!
+
+--Cela importe peu en effet, au moins pour le moment. Mais, du jour où
+tu pourrais douter de mon désintéressement, cela importerait beaucoup.
+Je ne veux pas qu'entre nous il puisse s'élever l'ombre même d'un
+soupçon, et ce soupçon pourrait naître si tu n'avais pas la preuve que
+je ne suis pas une femme d'argent. Quelle meilleure preuve que celle que
+tu te donneras toi-même en te disant: «Elle n'a jamais voulu accepter un
+sou de moi?» Que deviendrais-je, mon Dieu, si tu croyais jamais que je
+t'aime par intérêt?
+
+--Ne crains point cela.
+
+--Je sais bien qu'il est encore une autre preuve que tu pourrais te
+donner si le doute effleurait ton esprit: c'est que, si j'avais été une
+femme avide, si j'avais été inspirée par l'intérêt dans le choix de mon
+amant, je n'aurais pas été assez maladroite ni assez mal avisée pour te
+prendre.
+
+Disant cela, elle l'avait regardé à la dérobée, mais il n'avait pas
+bronché.
+
+Alors elle avait continué de façon à préciser ce qu'elle voulait dire:
+
+--Cela t'étonne, n'est-ce pas, de m'entendre parler ainsi d'un homme tel
+que toi, et cependant, si tu veux réfléchir, tu sentiras combien mes
+paroles sont raisonnables. Si ton père est riche, il l'est d'une bonne
+petite fortune bourgeoise qui n'a rien à voir avec le grand luxe; et
+puis il connaît le prix de l'argent; c'est un commerçant, et il ne
+laisserait assurément pas écorner un morceau de cette fortune sans s'en
+apercevoir, et sans pousser des cris de chat qu'on écorche tout vivant.
+D'autre part, elle n'est pas à toi cette fortune, elle est à ton père, à
+ta mère, qui sont jeunes encore, et qui, je te le souhaite de tout
+coeur, ont peut-être vingt ans, ont peut-être trente ans à vivre. Il y
+aurait donc là encore, tu le vois maintenant, une sorte de preuve pour
+démontrer que je ne suis pas celle qu'on dit; mais elle ne me suffit
+pas.
+
+--Que veux tu donc?
+
+--Je te l'ai dit, qu'aucune question d'argent ne puisse se mêler à notre
+amour; voilà pourquoi désormais tu ne me feras plus des cadeaux qui
+valent 15 ou 20,000 francs. Mais, si je ne veux pas accepter de toi ce
+qui a une valeur matérielle, je te demande et j'exige ce qui à mes yeux
+est sans prix: tes soins, ton temps, ta tendresse, ton amour, ton
+amitié, ton estime, tout ce que le coeur, mais le coeur seul, peut
+donner. Et, de ce côté, tu verras que je te demanderai beaucoup. Ainsi
+laisse-moi te faire un reproche à ce sujet: depuis que nous nous aimons,
+c'est à peine si tu as dîné ici cinq ou six fois. Ça n'était pas là ce
+que j'avais espéré et la preuve c'est que j'avais pris une cuisinière
+pour toi. La première fois que tu as accepté mon dîner, j'ai très-bien
+vu que mon ordinaire ne te convenait pas et que tu étais plus difficile
+que moi; alors tout de suite j'ai renvoyé ma cuisinière, qui était bien
+suffisante pour moi, et j'ai pris à ton intention un cordon bleu.
+
+--Tu as fait cela!
+
+--Et j'en ferai bien d'autres. Comment m'en as-tu récompensée? Tu as
+trouvé ma cuisine meilleure, cela est vrai; mais tu ne lui as guère fait
+plus d'honneur que si elle avait continué d'être médiocre. Est-ce que tu
+ne devrais pas rester à déjeuner avec moi tous les matins; est-ce que tu
+ne devrais pas revenir dîner tous les soirs? Comprends donc que je suis
+affamée de joies que je ne connais pas: celles de l'intérieur, du
+tête-à-tête, du ménage. Révèle-les moi ces joies, fais-les moi goûter,
+que je te doive ce bonheur! As-tu peur de t'ennuyer près de moi? Non,
+n'est-ce pas? Eh bien, restons ensemble le plus que nous pourrons,
+toujours. Est-ce que nous n'avons pas mille choses à nous dire, et,
+lorsque nous nous séparons, est-ce que nous ne nous apercevons pas que
+nous n'avons presque rien dit? Ah! cette vie à deux, à un, comme je la
+voudrais étroite et fermée, si intime qu'il n'y ait place entre nous que
+pour ce qui est toi et pour ce qui est moi!
+
+Cette vie intime à deux c'était celle que Léon avait si souvent rêvée,
+si souvent désirée en ses heures d'isolement; aussi ce langage dans la
+bouche de sa maîtresse l'avait-il profondément ému.
+
+--Si tu n'étais pas libre, avait-elle dit en continuant, je ne te
+parlerais pas ainsi, et je ne serais pas femme, je l'espère, à te faire
+manquer ta vie, pour la satisfaction de notre bonheur. Mais justement tu
+es maître de toi, et je ne pense pas que tu oseras me dire que tu dois
+me sacrifier à ta boutique. Me le dis-tu?
+
+Au moment où elle parlait ainsi, elle connaissait déjà assez Léon pour
+savoir qu'elle le frappait à son endroit sensible.
+
+--Je ne dis rien, si ce n'est que ce que tu désires, je le désire
+moi-même.
+
+--Eh bien, alors, vivons comme je te le demande, et prouve-moi que tu
+m'aimes comme je veux être aimée, prouve-le moi tous les jours, à chaque
+instant, dans tout. Ah! si j'étais ce qu'on appelle une femme honnête ou
+si tout simplement j'étais ta femme, je serais moins exigeante, mais je
+suis Cara, et tu sens bien, n'est-ce pas que c'est par la tendresse, par
+les soins, par les prévenances, par les égards que tu me le feras
+oublier, et que tu me prouveras que tu ne vois en moi qu'une femme qui
+t'adore et qui serait heureuse de donner sa vie pour toi.
+
+La question se trouvant ainsi posée par son père et par Cara, c'était du
+côté de celle-ci qu'il avait été entraîné. Comment rester à sa
+«boutique» quand il était attendu? Comment ne pas venir dîner quand elle
+l'attendait? Elle se fâcherait. Pouvait-il la fâcher?
+
+S'il lui avait plu, ç'avait été un hasard.
+
+Mais maintenant, il voulait mieux que lui plaire, il voulait être
+aimé,--ce qui était un choix.
+
+Et, il faut bien le dire, ce choix le flattait et lui était doux.
+
+Ce rêve de collégien émancipé, qu'il avait fait si souvent, d'être aimé
+par une de ces femmes sur qui tout Paris a les yeux, était réalisé.
+
+Cara l'aimait et elle voulait être aimée par lui.
+
+Il y avait là de quoi le chatouiller admirablement dans sa vanité. Ce
+n'est pas seulement de tendresse ou de désir qu'est fait l'amour et
+surtout l'amour qu'inspire une femme à la mode, une femme comme Cara.
+
+Combien de fils de famille ont été jetés dans les folies ou les hontes
+de la passion, parce que leur maîtresse était une Cara.
+
+Combien ont été perdus, ruinés, déshonorés, non par l'amour, mais par
+l'amour-propre.
+
+Amant d'une Cara! mais c'est un titre dans le monde, c'est presque un
+titre de noblesse. On était fils d'un bourgeois enrichi: on devient
+quelqu'un.
+
+
+
+
+X
+
+
+Bien que Cara voulût avoir toujours Léon près d'elle, il y avait deux
+jours de la semaine cependant où elle lui rendait la liberté, non pas
+franchement, mais d'une façon détournée, avec des raisons sans cesse
+renouvelées: ces deux jours étaient le jeudi et le dimanche.
+
+En plus de ces deux jours, il y en avait un aussi par mois où elle
+s'arrangeait pour être seule,--le 17.
+
+Si habiles que fussent les raisons qu'elle lui donnait, Léon n'avait pas
+tardé à remarquer qu'il y avait là quelque chose d'étrange: l'habileté
+même des prétextes mis en avant avait frappé son attention.
+
+Si une maîtresse telle que Cara peut flatter quelquefois la vanité et
+l'amour-propre; par contre, elle enfièvre bien souvent la jalousie d'un
+amant.
+
+Assurément Léon ne croyait pas, ne croyait plus tout ce qu'il avait
+entendu dire de Cara; maintenant qu'il la connaissait, il savait mieux
+que personne ce que valaient les histoires racontées sur son compte et
+sur ses prétendus amants; mais cependant ses audaces de réhabilitation
+n'allaient pas jusqu'à la faire immaculée; elle avait été aimée, elle
+avait eu des liaisons.
+
+Toutes étaient-elles rompues?
+
+Où allait-elle?
+
+Pourquoi s'enveloppait-elle de tant de précautions pour cacher ses
+absences?
+
+Certainement elle était intelligente et fine, mais lui-même n'était ni
+naïf ni aveugle, et il ne lui avait pas fallu longtemps pour voir
+qu'elle n'était pas sincère dans les explications qu'elle lui donnait et
+qu'il ne lui demandait pas.
+
+Quand même elle ne se serait pas troublée (et sont trouble prouvait bien
+qu'elle n'était pas aussi rouée qu'on le prétendait), Louise l'eût
+éclairé par son embarras, lorsque, rentrant à l'improviste, il
+l'interrogeait et n'obtenait d'elle que des réponses évasives, telles
+qu'en peut faire une femme de chambre dévouée qui ne veut pas trahir sa
+maîtresse.
+
+Tout cela formait un ensemble de faits qui n'étaient que trop
+significatifs et qui pour lui ne s'expliquaient pas.
+
+En effet, comment expliquer que Cara sortait tous les dimanches depuis
+midi jusqu'à sept heures du soir? Elle était pieuse, cela était vrai, et
+bien qu'elle se cachât pour dire ses prières, et qu'elle eût placé son
+prie-Dieu dans un cabinet retiré, où personne ne pénétrait, au lieu de
+l'exposer à l'endroit le plus en vue de sa chambre à coucher, comme tant
+de femmes le font, il était impossible de ne pas savoir, quand on avait
+vécu de sa vie, qu'elle accomplissait avec régularité certaines
+pratiques religieuses; mais, si dévote qu'on soit, on ne reste pas dans
+les églises de midi à sept heures, même le dimanche.
+
+Il n'y a pas d'offices le jeudi qui durent quatre ou cinq heures.
+
+Il n'y en a pas davantage qui reviennent périodiquement et régulièrement
+le 17 de chaque mois.
+
+Et puis, si telle avait été la raison qui la faisait sortir et la
+retenait dehors, pourquoi ne l'eût-elle pas dit tout simplement?
+
+Mais, loin de la dire cette raison, elle la cachait avec un soin qui, à
+lui seul, devenait un indice grave: elle n'eut pas montré tant de
+précautions, tant de craintes si elle n'avait pas voulu se cacher.
+
+C'étaient la logique des choses et le raisonnement qui l'amenaient ainsi
+à s'inquiéter, et non pas la jalousie, non pas la méfiance.
+
+De jalousie, il n'en avait jamais eu et encore moins de méfiance, étant
+au contraire porté par sa nature à croire le bien beaucoup plus
+facilement que le mal.
+
+Cependant, dans le cas présent, il fallait fatalement qu'après avoir
+cherché le bien sans le trouver nulle part, il en arrivât au mal malgré
+lui, et il y avait des jours où il se disait qu'il fallait qu'il apprît,
+n'importe comment, où Cara allait lorsqu'elle sortait, qui elle voyait,
+ce qu'elle faisait.
+
+Plusieurs fois il le lui avait demandé sur le ton de la plaisanterie,
+n'osant pas l'interroger sérieusement; mais toujours elle lui avait
+répondu par des réponses évasives qui, malgré sa finesse, criaient le
+mensonge.
+
+Un jour, cependant, elle s'était fâchée et, sous le coup de la colère,
+elle lui avait répondu franchement:
+
+--Ainsi, tu es jaloux et tu l'avoues; Eh bien! s'il en est ainsi, mieux
+vaut nous séparer tout de suite. Je te jure, tu entends bien, je te jure
+que je ne te trompe point. Mais te donner d'autres explications que
+celles que je te donne est impossible. Accepte-moi telle que je suis, ou
+renonce à moi. Comprends donc que montrer de la jalousie, c'est
+justement le contraire des égards et des sentiments d'estime que je te
+demandais. Il y a des femmes, elles sont bien heureuses celles-là, dont
+on peut être jaloux sans qu'elles en soient blessées; il y en a
+d'autres, au contraire, pour lesquelles la jalousie est la plus cruelle
+des blessures: est-ce qu'il n'y a pas un dicton qui dit qu'il ne faut
+pas parler de corde dans la maison d'un pendu? Tu ne l'oublieras point,
+n'est-pas?
+
+Il n'oublia point ce dicton, mais il n'oublia pas non plus qu'il était
+jaloux: comment eût-il cessé de l'être, alors que les causes qui avaient
+provoqué cette jalousie ne cessaient point. Et il souffrit d'autant plus
+de ces inquiétudes que, pour le reste, Cara s'appliquait à le rendre
+aussi heureux que possible: toujours prévenante, toujours caressante,
+toujours tendre, la plus douce, la plus agréable des maîtresses; gaie et
+enjouée d'humeur, égale de caractère, passionnée de coeur, ravissante
+d'esprit, ne cherchant qu'à lui plaire, s'ingéniant à le charmer avec
+une souplesse, une fécondité de ressources, une richesse d'invention qui
+le frappaient d'autant d'admiration que de gratitude. Comme elle
+l'aimait!
+
+Et cependant?
+
+Cependant, ce point d'interrogation restait enfoncé comme un clou dans
+sa tête, à l'endroit le plus sensible, lui faisant une blessure de jour
+en jour plus profonde et plus douloureuse, car chaque dimanche, chaque
+jeudi, Cara sortait régulièrement comme si elle ne s'apercevait pas du
+supplice qu'elle lui imposait.
+
+Les choses continuaient d'aller ainsi, sans qu'il fît rien d'ailleurs
+pour en changer le cours, lorsqu'un jour, un 17 précisément, il reçut un
+billet pour assister à l'enterrement d'un jeune Espagnol, avec lequel il
+s'était lié à Madrid, et qui venait de mourir à Paris. Il hésita
+d'autant moins à se rendre à cet enterrement qu'il ne devait pas voir
+Cara ce jour-là.
+
+Deux ou trois personnes seulement se trouvèrent avec lui à l'église;
+alors, pour que ce pauvre garçon ne fût pas conduit tout seul au
+cimetière, il l'accompagna et il resta le dernier au bord de la fosse,
+qui avait été creusée dans la partie haute du Père-Lachaise, au delà de
+la grande allée transversale.
+
+Comme il redescendait mélancoliquement vers Paris en suivant l'allée des
+Acacias qui vient aboutir au monument de Casimir Périer, il aperçut une
+femme qui, de loin, lui parut ressembler à Cara d'une façon frappante:
+même taille, même port de tête, mêmes épaules, elle était penchée sur la
+vasque en marbre d'un monument, et dans la terre qui emplissait cette
+vasque elle plantait des fleurs qu'elle prenait dans une corbeille posée
+près d'elle. Comme elle lui tournait le dos, il ne pouvait pas la
+reconnaître sûrement. Elle fit un mouvement, c'était elle. Alors il se
+jeta derrière un monument pour qu'elle ne le vît pas et ne crût point
+qu'il était ici pour la surveiller. Pendant un certain temps elle
+continua sa plantation, creusant et tassant la terre avec ses maints
+gantées, puis quand elle eut tout nivelé, un jardinier lui apporta un
+arrosoir plein d'eau, et elle arrosa elle-même les fleurs qu'elle venait
+de planter. Cela fait, elle s'agenouilla et, après une assez longue
+prière, elle partit.
+
+Alors Léon, vivement ému, s'approcha, et sur le monument devant lequel
+elle venait d'arranger ces fleurs, il lut: «Amédée-Claude-François-Régis
+de Galaure duc de Carami.»
+
+Ainsi celui qu'il avait cru un rival était un mort.
+
+Le jardinier qui avait apporté l'arrosoir, était en train de placer dans
+sa corbeille les plantes fanées arrachées par Cara; Léon s'approcha de
+lui:
+
+--Voilà une tombe pieusement entretenue, dit-il.
+
+--Ah! il n'y en a pas beaucoup comme ça dans le cimetière: tous les
+mois, le 17, _recta_, la garniture est changée, et jamais rien de trop
+beau, rien de trop cher.
+
+Léon revint à Paris, marchant la tête dans les nuages, et il s'en alla
+droit chez Cara qui, bien entendu, était rentrée.
+
+L'air radieux avec lequel il l'aborda la frappa:
+
+--Comme tu as l'air joyeux! dit-elle.
+
+--Oui, je suis heureux, très-heureux.
+
+Et, sans en dire davantage, il l'embrassa avec une tendresse émue.
+
+Il avait son projet.
+
+On était au mercredi, et le lendemain, selon son habitude, Cara devait
+être absente depuis deux heures jusqu'à six; il était résolu à la
+suivre, car maintenant il n'avait plus honte de l'espionner, bien
+certain de découvrir une tromperie du jeudi analogue à celle du 17.
+
+À deux heures moins dix minutes, il était dans une voiture devant le
+numéro 19 du boulevard Malesherbes, et quand Cara sortit, descendant
+vivement de voiture, il la suivit de loin à pied.
+
+Elle le conduisit ainsi jusqu'à la rue Legendre, à Batignolles: elle
+allait droit devant elle, rapidement, sans se retourner; mais dans la
+rue Legendre un embarras sur le trottoir la força à s'arrêter et à se
+coller contre une maison; alors, levant la tête, elle aperçut Léon qui
+arrivait.
+
+En quelques pas, il fut près d'elle.
+
+--Toi ici! s'écria-t-elle, d'une voix étouffée.
+
+Mais, sans se laisser arrêter par ces paroles et par son regard
+courroucé, il lui dit ce qu'il avait vu la veille, et dans quelle
+intention il l'avait suivie.
+
+Elle garda un moment de silence.
+
+--Tu mériterais, dit-elle, que je t'avoue que je vais chez un amant; je
+ne le ferai point, et d'ailleurs tu en sais trop maintenant pour ne pas
+tout savoir. Je t'ai dit que j'avais eu un frère. Il est mort, laissant
+trois enfants qui sont orphelins, car leur mère est plus que morte pour
+eux. Je les ai pris, je les élève, et je viens passer quelques heures
+avec eux le dimanche et le jeudi. Quand ils ne sont pas à l'école, je
+les interroge et joue avec eux, et je leur prouve par un peu de
+tendresse qu'ils ne sont pas seuls au monde. Nous voici devant leur
+porte; monte avec moi. Ne résiste pas; je le veux; ce sera ta punition,
+jaloux!
+
+Ils montèrent; il n'y avait personne dans l'escalier et toutes les
+portes étaient fermées; en arrivant au palier du premier étage, il la
+prit dans ses deux bras, et l'embrassant:
+
+--Tu es un ange! dit-il.
+
+Durant quelques secondes elle le regarda tendrement; puis tout à coup se
+mettant à rire:
+
+--Et toi, dit-elle, sais-tu ce que tu es?--de ses lèvres elle lui
+effleura l'oreille,--une grande bébête.
+
+C'était au dernier étage qu'habitaient les enfants, dans un logement
+simple, très-simple, mais cependant convenable: pour les garder et les
+soigner ils avaient avec eux une vieille paysanne, ce fut elle qui vint
+ouvrir la porte.
+
+Aussitôt les trois enfants accoururent et se jetèrent sur Cara, sans
+faire attention à Léon qui se tenait un peu en arrière.
+
+--Bonjour tante, bonjour tante, quel bonheur!
+
+
+
+
+XI
+
+
+Carbans n'était pas le seul créancier de Cara: Léon ne fut pas longtemps
+sans découvrir cette fâcheuse vérité.
+
+Bien entendu, ce ne fut pas Cara qui le lui apprit: elle s'était
+expliqué une bonne fois avec lui à propos de ses affaires, et elle
+n'était pas femme à revenir sur ce qu'elle avait dit; elle ne voulait
+pas qu'il y eût de questions d'argent entre eux, cela avait été
+nettement formulé; elle lui avait seulement montré les valeurs dont se
+composait son avoir; mais en agissant ainsi elle n'avait eu qu'un but,
+se renseigner sur ces valeurs et, lui demander conseil; Léon, qui
+n'était pas lui-même bien au courant des choses financières, avait dû
+interroger quelques personnes compétentes, et il avait eu le très-vif
+chagrin de venir dire à sa maîtresse que ce qu'elle considérait comme
+une fortune n'était qu'un ensemble de titres dépréciés et qui pour la
+plupart même n'étaient pas réalisables.
+
+Cara avait reçu cette mauvaise nouvelle sans en être trop vivement
+affectée, et cela non pas parce qu'elle l'attendait (elle était loin
+d'avoir une pareille pensée), mais parce qu'elle savait par expérience
+que des valeurs déclarés mauvaises par des gens de Bourse peuvent
+devenir, à un moment donné, une source de fortune: il n'y a pas de femme
+dans le monde auquel appartenait Cara qui ne connaisse l'histoire de ce
+prince qui fit cadeau à une de ses maîtresse de quelques titres de
+propriété sur lesquels les juifs de son royaume ne voulaient rien
+prêter, et qui, du jour au lendemain, quand on commença à exploiter les
+sources de pétrole, valurent plusieurs millions; aussi toutes
+croient-elles volontiers que des actions qui ne sont pas cotées cinq
+francs à la Bourse rapporteront dans un avenir prochain plusieurs
+centaines de mille francs de rente: ce sont leurs billets de loterie, et
+elles y tiennent.
+
+Ce fut par Louise que Léon connut la situation vraie de Cara: interrogée
+par lui, la fidèle femme de chambre commença par se défendre de parler,
+mais elle finit par tout dire:
+
+--Je vois bien que monsieur a remarqué l'inquiétude de madame, et qu'il
+a vu aussi combien nous sommes toutes tourmentées dans la maison; je ne
+veux pas que cette inquiétude et nos airs mystérieux lui fassent
+supposer des choses qui ne sont pas. Cela rendrait monsieur malheureux,
+et, si monsieur était malheureux, cela ferait le chagrin de madame.
+C'est là ce qui me décide à parler. Seulement, monsieur voudra bien me
+promettre à l'avance que madame ne saura jamais ce que je lui ai raconté
+et que c'est moi qui l'ai averti.
+
+--Parlez.
+
+--Eh bien, madame va être saisie et vendue.
+
+Léon respira; ce n'était pas cela qu'il craignait après ces savantes
+recommandations: pour lui, les blessures faites par les huissiers
+n'étaient pas graves, et leur guérison était facile.
+
+--Il faut que vous sachiez, continua Louise, que ce misérable M. Ackar,
+en qui madame avait toute confiance, s'est fait remettre les valeurs de
+madame; il les a vendues ou échangées et a remplacé celles qui lui
+avaient été confiées par d'autres qui ont tellement baissé que les
+vendre maintenant serait une ruine. Madame était loin de se douter de
+cette infamie, et, quand elle a eu besoin de payer Carbans, elle a
+découvert la vérité ou tout au moins une partie de la vérité, car à ce
+moment il y avait une certaine quantité de ces valeurs qui, étant
+dépréciées, devaient, dit-on, remonter un jour. Elle a cru à cette
+hausse, et elle a compté dessus pour payer ses dépenses. Ce n'est pas la
+hausse qui est venue, c'est une nouvelle baisse, et, comme madame n'a
+pas diminué ses dépenses, elle est poursuivie aujourd'hui par tous ses
+fournisseurs: le costumier, la modiste, le marchand de fourrages, le
+boucher, l'épicier, même le boulanger; c'est à en perdre la tête. Si
+elle voulait que tout cela fût payé du jour au lendemain, rien ne serait
+plus facile, elle n'aurait qu'un mot à dire, qu'un signe de tête à
+faire, il y a assez de gens, Dieu merci, qui seraient heureux de se
+ruiner pour elle; mais elle ne dira pas ce mot et elle ne fera pas ce
+signe, elle aime trop monsieur.
+
+À une pareille confidence il n'y avait qu'une réponse possible: demander
+les notes de ces fournisseurs; ce fut ce que fit Léon.
+
+Mais Louise refusa:
+
+--Si monsieur croit que c'est pour en arriver à ce résultat que je lui
+ai raconté, bien malgré moi, ce qui se passe, il se trompe. Qu'est-ce
+que j'ai demandé à monsieur? que madame ne sache jamais que je lui ai
+parlé. Si monsieur payait lui-même les fournisseurs, madame comprendrait
+tout de suite le rôle que j'ai joué et dans sa colère elle me
+renverrait. Je ne veux pas de ça et voilà pourquoi, avant d'ouvrir la
+bouche, j'ai fait promettre à monsieur que madame ne saurait jamais rien
+de ce que je lui aurais raconté; monsieur a promis, je lui demande de
+tenir sa promesse, ce n'est pas pour madame que j'ai parlé, c'est pour
+monsieur, rien que pour lui, afin qu'il ne s'inquiète pas de ce qu'il
+peut remarquer d'étrange. Maintenant il est bien certain, que si
+monsieur pouvait débarrasser madame de tous ces ennuis, j'en serais
+heureuse, mais comment?
+
+Léon n'avait aucune confiance en Louise: il la savait intelligente; il
+la voyait dévouée à Cara; mais, malgré tout, elle lui inspirait un
+sentiment de répulsion instinctive; il ne fut donc pas dupe de cette
+confidence.
+
+--Voilà une fine mouche, se dit-il, qui trouve que je devrais payer les
+dettes de sa maîtresse et qui s'y prend adroitement pour m'amener à
+demander à Cara ce qu'elle doit. Tout cela est assez habile; mais elle
+me croit plus jeune que je ne suis.
+
+Et il se décida à demander à Cara l'état de ses dettes, bien convaincu
+qu'elle le donnerait. Dans les confidences de Louise, il y avait un mot
+qui l'obligeait à intervenir: «Si elle voulait, elle n'aurait qu'un
+signe à faire pour que tout fût payé du jour au lendemain.» Si cela
+n'était pas complètement vrai, il suffisait que ce fût possible pour que
+Léon trouvât son honneur engagé à payer tout lui-même. Seulement il
+aurait mieux aimé qu'au lieu de lui faire ce signe plus ou moins
+adroitement déguisé, Cara s'adressât franchement à lui, cela eût été
+plus digne, plus conforme au caractère qu'il avait cru trouver en elle,
+qu'il avait été si heureux de trouver. L'intervention de Louise lui
+gâtait la Cara qui peu à peu s'était révélée à lui, et qui, justement
+par les qualités qu'il avait découvertes en elle, s'était emparée de son
+coeur d'une manière si forte et si profonde. Mais cette déception
+n'était pas telle qu'elle dût l'empêcher de s'acquitter de son devoir
+envers elle: il était son amant, son seul amant, elle avait des dettes,
+il devait les payer, cela était obligé.
+
+Il le devait non-seulement pour lui, pour sa dignité et son honneur,
+mais il le devait encore pour le monde, c'est-à-dire pour sa réputation.
+Malgré son amour du tête-à-tête et de l'intimité, Cara n'avait pas rompu
+avec ses amis et ses connaissances: elle recevait quelques femmes, et un
+certain nombre d'hommes; les femmes, bien entendu, appartenaient à son
+monde, les hommes appartenaient à tous les mondes, au vrai comme au
+faux, au bon comme au mauvais. Les uns venaient chez elle par habitude,
+les autres parce qu'elle avait un nom, ceux-ci parce quelle était une
+femme désirable, ceux-là pour rien, pour aller quelque part où l'on
+s'amuse, où l'on est libre, et où de temps en temps on trouve un bon
+dîner. Pour tous il était l'amant en titre et si les huissiers
+saisissaient sa maîtresse, c'était exactement comme s'ils le
+saisissaient lui-même, avec cette circonstance aggravante qu'il la
+laissait aux prises avec eux, tandis qu'il n'y était pas lui-même.
+
+Or, comme il avait cet amour-propre bourgeois de ne pas vouloir
+entretenir des relations avec messieurs les huissiers, il fallait qu'il
+payât tout ce que Cara devait; dans sa position cela serait peut-être
+assez difficile; car ce qu'il s'était réservé sur le prêt de Rouspineau
+était dépensé depuis longtemps, mais il aviserait, il trouverait, il
+ferait un nouvel emprunt à Rouspineau.
+
+Il s'expliqua donc avec Cara, bien entendu en respectant l'engagement
+pris avec Louise; il avait trouvé dans l'antichambre un monsieur qui
+avait la tournure d'un huissier et il désirait savoir ce que cet
+huissier venait faire.
+
+Cara, qui ne se troublait pas facilement, avait rougi en entendant cette
+question nettement posée, elle avait voulu se lancer dans de longues
+explications; mais s'étant coupée deux ou trois fois sans pouvoir se
+reprendre, elle avait été obligée à la fin, et à sa grande confusion,
+d'avouer qu'il y avait en effet un huissier qui la poursuivait.
+
+--J'aurais payé depuis longtemps déjà, car je n'aime pas plus que toi
+les huissiers, sois-en certain, si je n'avais attendu la hausse de mes
+_Docks de Naples_ et de mes _Mines du Centre_ qu'on m'annonçait comme
+prochaine; elle commence, on parle d'une fusion pour les mines; dans
+quelque temps, prochainement, je serai débarrassée de cet huissier.
+
+--Laisse-moi t'en débarrasser tout de suite.
+
+--Restons-en là; cet huissier sera payé, sois tranquille; pourquoi
+soulever entre nous une cause de désaccord? tu aimes donc bien les
+querelles? Si tu veux quereller à toute force, choisis au moins un autre
+sujet.
+
+Il avait insisté: elle s'était fâchée.
+
+Alors lui aussi s'était fâché, et il lui avait représenté les raisons
+personnelles qui l'obligeaient à ne pas la laisser exposée aux
+poursuites des huissiers: sa dignité, son honneur étaient en jeu.
+
+Tout d'abord, elle n'avait pas voulu l'écouter; mais peu à peu elle
+s'était laissé toucher par les raisons qu'il lui donnait; assurément il
+était désagréable pour lui qu'on dît que sa maîtresse était poursuivie;
+mais ne serait-il pas plus désagréable, déshonorant pour elle qu'on dît
+qu'elle l'exploitait et le ruinait, ce qui arriverait infailliblement
+s'il payait des dettes qui, en réalité, n'étaient pas les siennes?
+
+Elle ne pouvait donc pas céder à ce qu'il lui demandait, et elle ne
+céderait pas: tout ce qu'elle pouvait faire pour lui, c'était de vendre
+ses _Docks de Naples_ et ses _Mines du Centre_, sans attendre la hausse;
+sans doute ce serait une perte d'argent, mais elle lui ferait ce
+sacrifice de bon coeur.
+
+Ce fut à son tour de résister: il ne pouvait pas accepter un pareil
+sacrifice.
+
+Une nouvelle discussion reprit plus ardente que la première et
+peut-être plus longue. Cependant elle se termina par un arrangement bien
+simple: afin d'éviter désormais entre eux toute discussion d'affaires,
+afin d'être à l'abri des poursuites des huissiers, afin de ne pas faire
+inutilement un gros sacrifice d'argent qui pouvait en réalité être
+évité, Cara remettrait à Léon toutes ses valeurs, celui-ci emprunterait
+dessus une certaine somme, et plus tard, quand une hausse raisonnable se
+serait produite sur ces valeurs, il vendrait ce qu'il faudrait de
+titres, pour se couvrir de ce qu'il aurait avancé.
+
+Qui eut l'idée de cet arrangement, qui terminait d'une façon si heureuse
+cette difficulté au premier abord presque insurmontable? Personne en
+propre. Elle leur fut suggérée à l'un aussi bien qu'à l'autre par la
+logique même des choses.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Quand on est fils de bourgeois, et quand on a été élevé bourgeoisement
+au milieu d'idées bourgeoises, de moeurs bourgeoises, d'habitudes
+bourgeoises, on subit tout naturellement l'influence de son origine
+développée par celle de son éducation, et quoi qu'on fasse, quoi qu'on
+veuille, on ne peut pas ne pas être bourgeois, au moins par quelque
+côté. Chez Léon, qui non-seulement était fils de bourgeois, mais qui de
+plus avait pour père un Normand et pour mère une femme de commerce, ce
+côté bourgeois se manifestait dans une certaine méfiance qui
+apparaissait chez lui aussitôt qu'il s'agissait d'une question d'argent;
+c'est-à-dire, pour préciser en employant une expression bourgeoise,
+qu'il était volontiers porté à s'imaginer «qu'on voulait lui tirer des
+carottes». Et comme dès son enfance, au collége, où il était arrivé avec
+de l'argent sonnant dans ses poches, il avait eu mainte fois à subir
+cette extraction désagréable, il avait pris des habitudes de réserve et
+de prudence qui faisaient qu'au premier mot d'argent qu'on lui disait il
+se mettait sur la défensive.
+
+On comprend combien fut doux son soulagement quand, après son entretien
+avec Cara, il eut acquis la certitude que celle-ci ne lui avait pas
+envoyé Louise pour lui tirer cette fameuse carotte qu'il redoutait tant.
+
+Elle était donc bien réellement la femme qu'il avait cru, et non pas
+celle qu'un sentiment d'injuste suspicion, qu'il se reprochait
+maintenant, lui avait fait supposer pendant quelques instants.
+
+Ayant entre les mains les valeurs de Cara, il ne lui restait plus que
+deux choses à faire: savoir tout d'abord à combien se montaient les
+sommes que devait sa maîtresse, et ensuite se procurer l'argent
+nécessaire pour qu'elle pût elle-même payer ces sommes.
+
+Profitant d'un jeudi, c'est-à-dire d'une absence de Cara, il s'adressa à
+Louise pour qu'elle lui donnât le montant de ces sommes: mais ce fut
+difficilement qu'il la décida à parler.
+
+À mesure qu'elle lui énumérait les noms des créanciers, couturier,
+modiste, marchand de fourrages, marchand de vin, boulanger, etc., etc.,
+avec le chiffre de ce qui était dû à chacun, il écrivait ces noms et ces
+chiffres sur son carnet; quand elle eut fini, il fit l'addition de ces
+chiffres alignés les uns au-dessous des autres:
+
+67,694 francs.
+
+Louise qui, sans en avoir l'air, l'observait du coin de l'oeil, vit sa
+mine s'allonger.
+
+En effet, le total était un peu fort; de plus à ces 67,694 fr. il
+fallait ajouter les 27,500 de Carbans, ce qui donnait un total général
+de 95,194 fr. pour les dettes de Cara. Mais ce qu'il fallait payer pour
+Cara ne serait nullement le total de ses dettes à lui. Pour payer 27,500
+fr. à Carbans, il avait emprunté 60,000 fr. à Rouspineau; combien
+faudrait-il qu'il empruntât pour payer ces 67,694 fr? Au moins 100,000
+fr. C'est-à-dire que sa dette à lui serait de 160,000 fr.; et ce chiffre
+devait donner à réfléchir.
+
+Après avoir emprunté, il faudrait payer. Où prendrait-il ces 160,000
+francs?
+
+Une pareille question pouvait très-justement allonger la mine. Jusqu'à
+ce moment Léon n'avait point eu de dettes. Il avait vécu facilement avec
+la très-large pension que lui faisaient ses parents, et quand il s'était
+trouvé arriéré de quelques milliers de francs, il n'avait eu qu'un mot à
+dire à son père pour que celui-ci les lui donnât; cela rentrerait dans
+les frais généraux auxquels la maison Haupois-Daguillon était tenue:
+noblesse oblige.
+
+Mais de quelques milliers de francs à 160,000 francs, la marge est
+large, et n'y avait pas à espérer que son père continuât maintenant à se
+montrer aussi facile.
+
+Malheureusement de pareilles réflexions étaient à cette heure
+complètement inutiles; c'était avant de prendre Cara pour maîtresse
+qu'il fallait les faire, et non maintenant.
+
+Maintenant il était engagé, et il fallait qu'il allât jusqu'au bout,
+c'est-à-dire qu'il devait, à n'importe quel prix, se procurer ces 67,694
+francs.
+
+Heureusement Rouspineau était là; mais quand le marchand de fourrage de
+la rue de Suresnes entendit parler de 80,000 francs,--Léon avait arrondi
+la somme,--il poussa les hauts cris.
+
+--Il n'avait pas quatre-vingt mille francs; s'il les avait, il
+abandonnerait le commerce qui allait si mal et il irait vivre de ses
+rentes dans son pays natal, à Beaugency, un joli pays comme chacun sait,
+où le vin n'est pas tant cher; il s'était saigné aux quatre membres pour
+trouver les soixante mille francs qu'il avait déjà prêtés et qui étaient
+toute sa fortune, il ne pouvait pas faire davantage; ce n'était pas à
+lui qu'il fallait s'adresser, c'était à un capitaliste.
+
+En écoutant ce discours, Léon ne s'était pas beaucoup inquiété, se
+disant que Rouspineau voulait tout simplement lui faire payer cher ces
+quatre-vingt mille francs; mais bientôt il avait compris qu'il ne
+trouverait pas là la somme qu'il lui fallait.
+
+--Je ne vois guère que Tom Brazier qui pourrait faire l'affaire; vous
+connaissez bien Tom, qui tient rue de la Paix un magasin de parfumerie
+anglaise, de papeterie, de coutellerie, auquel il a joint un cabinet
+d'affaires, un bureau de location et une agence de paris sur les
+courses.
+
+--J'en ai entendu parler, mais je n'ai point été en relations avec lui.
+
+--Eh bien! je le verrai aujourd'hui; si vous voulez revenir demain,
+vous saurez sa réponse: mais, à l'avance, je crois pouvoir vous assurer
+qu'elle sera ce que vous désirez. Si Tom n'a pas les fonds, il les
+trouvera; il a une riche clientèle, et il fait valoir l'argent de plus
+d'une de nos femmes à la mode, qui chez lui trouvent de gros bénéfices
+qu'elles n'auraient pas ailleurs; seulement il vous fera payer plus cher
+que moi.
+
+Cette réponse fut en effet telle que Rouspineau l'avait prévue, et le
+lendemain Léon se présenta chez M. Brazier; mais on ne pénétrait pas
+chez ce personnage important comme chez Rouspineau, qui recevait ses
+clients dans un petit bureau où il tenait sous clef, dans des coffres
+sur lesquels on s'asseyait, des échantillons d'avoine et de son. Chez
+Brazier, on trouvait un élégant magasin meublé à l'anglaise, dans lequel
+de jolies jeunes filles aux yeux noirs s'empressaient autour de vous,
+s'informant poliment de ce que vous désiriez. Ce que Léon désirait,
+c'était voir M. Brazier; et, comme celui-ci était occupé, il dut
+l'attendre pendant près d'une heure, assez mal à l'aise au milieu de ce
+magasin.
+
+Enfin, il vit paraître une sorte de patriarche à cheveux blancs, d'une
+tenue correcte, de prestance imposante, M. Tom Brazier lui-même, qui le
+pria de passer dans son bureau particulier.
+
+En quelques mots Léon lui exposa l'objet de sa visite.
+
+--L'affaire est faisable, répondit gravement Brazier: elle se résout
+dans une question de garantie; autrement dit, en échange des 80,000
+francs qui vous sont nécessaires, qu'offrez-vous?
+
+--Ma signature.
+
+Brazier s'inclina avec une politesse affectée.
+
+--Moralement, c'est beaucoup, mais financièrement, c'est moins, si j'ose
+me permettre de parler ainsi, car je crois que vous n'avez pas de
+fortune propre.
+
+--J'ai celle que mes parents me laisseront un jour.
+
+--J'ai l'honneur de connaître M. et madame Haupois-Daguillon, avec qui
+j'ai fait plusieurs fois des affaires; ils sont encore jeunes l'un et
+l'autre, pleins de santé; ils peuvent vivre longtemps encore.
+
+--Je l'espère.
+
+--J'en suis convaincu; on ne désire pas généralement la mort de ses
+parents, seulement ... il peut arriver qu'on l'escompte, et ce n'est pas
+notre cas. Nous sommes donc en présence d'un fils de famille, qui aura
+une belle fortune un jour, mais qui présentement n'offre comme garantie
+que des espérances; encore ces espérances peuvent-elles ne pas se
+réaliser; il peut mourir avant ses parents; il peut être pourvu d'un
+conseil judiciaire; ses parents peuvent vivre vingt ans, trente ans;
+vous voyez combien les conditions sont mauvaises; je ne dis pas
+cependant qu'elles soient telles qu'il faille considérer ce prêt comme
+impossible, je dis seulement que je dois consulter mes clients, car je
+ne suis qu'un intermédiaire; et je dis encore que cette absence de
+garantie rendra probablement le loyer de l'argent assez cher, car on le
+proportionnera au risque couru.
+
+Il ne fallut pas longtemps à Brazier pour consulter ses clients, et le
+surlendemain il communiqua à Léon la réponse que celui-ci attendait,
+sinon avec inquiétude, il avait prévu que l'affaire se ferait, au moins
+avec une curiosité impatiente de savoir quelles en seraient les
+conditions.
+
+Elles furent dures, très-dures.
+
+Le temps n'est plus où les usuriers vendaient à leurs clients des
+collections de crocodiles empaillés ou de vieux habits; mais si les
+crocodiles et les vieux habits ne sont plus de mode, les procédés de
+messieurs les usuriers sont toujours les mêmes, sinon dans la forme, au
+moins dans le fond.
+
+--Nous ne pouvons faire l'affaire, dit Brazier, qu'à une condition,
+c'est que nous prendrons toutes nos sûretés contre les procès. Pour cela
+il faut que nous donnions une cause absolument inattaquable à notre
+prêt. En ce moment, quelles raisons avez-vous pour emprunter une si
+grosse somme? Aucune aux yeux d'un tribunal. Il faut que vous en ayez.
+Vous verrez comme il est utile en ce monde d'avoir un bon petit défaut
+honnête qui cache un vice qui ne l'est pas. Voici donc ce que je suis
+chargé de vous proposer. Nous vous vendons une écurie de course: oh! en
+steeple seulement, trois bons chevaux que nous vous vendons à des prix
+de faveur. Alors voyez comme votre condition change vous faites des
+affaires, vous subissez des pertes, notre prêt s'explique et se
+justifie. Quand je dis que vous subissez des pertes, j'ai en vue les
+explications à donner en justice; car, en réalité, j'espère, je suis sûr
+que nos trois chevaux vous feront gagner de l'argent, beaucoup d'argent;
+en une saison ils peuvent vous permettre de nous rembourser; ne dites
+pas non, puisque vous ne les connaissez pas: c'est _Aventure_, _Diavolo_
+et _Robber_. Si vous ne voulez pas faire courir sous votre nom, vous
+prenez un pseudonyme; que dites-vous de capitaine Thunder?
+
+Léon ne dit rien, pas plus à propos du capitaine Thunder qu'à propos
+d'_Aventure_, de _Diavolo_, de _Robber_, de l'assurance sur la vie qu'on
+l'obligea de contracter, ni des 150,000 francs de billets qu'on lui fit
+signer pour lui livrer l'écurie de course et les 80,000 francs; il était
+pris; il n'avait rien à dire. Au reste l'écurie de course ne lui
+déplaisait pas trop. C'était un billet à la loterie qu'il prenait, et,
+dans les conditions où il allait se trouver avec les échéances qui le
+menaçaient, c'était une sorte de soutien pour lui que ce billet de
+loterie; pourquoi ne gagnerait-il pas un jour ou l'autre?
+
+Il voulut faire les choses noblement avec Cara, et de telle sorte
+qu'elle ne pût pas croire qu'il avait des doutes sur la réalité du
+chiffre des dettes accusé par Louise.
+
+--Voici ce que j'ai pu me procurer sur tes valeurs, dit-il à Cara en lui
+remettant 70,000 francs; si tu as d'autres dettes que celles dont tu
+m'as parlé, paye-les; si tu n'en as pas, garde ce qui te restera.
+
+Elle se jeta dans ses bras:
+
+--Laisse-moi me confesser dans ton coeur, s'écria-t-elle, je t'ai
+trompé, ne voulant pas t'avouer tout ce que je devais; mais tu dois
+connaître la vérité entière.
+
+Et, après avoir longuement cherché, elle remit une série de factures
+dont le chiffre s'élevait à 67,694 francs.
+
+Cela fut encore un soulagement pour Léon d'avoir la preuve que ce que
+Louise lui avait annoncé était réellement dû: il avait été élevé dans
+des habitudes de probité commerciale qui ne sont pas celles de toutes
+les maisons de Paris; ce n'était pas chez M. Haupois-Daguillon qu'on
+aurait fait deux factures avec des chiffres différents: l'une pour être
+montrée à celui qui fournissait l'argent, l'autre pour être réellement
+payée.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+_Aventure_, _Diavolo_ et _Robber_ portèrent assez convenablement les
+couleurs du capitaine Thunder (casaque blanche, toque écarlate), mais
+ils ne firent pas sortir le billet de loterie qu'il espérait; et, quand
+le premier des effets Rouspineau arriva à échéance, Léon n'avait pas les
+fonds nécessaires pour le payer.
+
+Signé «Haupois-Daguillon», ce billet fut présenté à la maison de la rue
+Royale. Habitué à venir souvent à cette caisse, et à ne s'en retourner
+jamais sans être payé, le garçon de recette passa son billet par le
+guichet et alla s'asseoir sur une chaise.
+
+En recevant un billet qu'il n'attendait pas, et qui n'était pas inscrit
+sur son carnet d'échéances, le bonhomme Savourdin ouvrit de grands yeux,
+mais il ne lui fallut pas longtemps pour reconnaître l'écriture et la
+signature de Léon. Dix mille francs! Il relut le billet deux fois et
+prit sa loupe pour l'examiner: c'était bien dix mille francs, il n'y
+avait ni grattage, ni surcharge d'écriture ou de chiffre.
+
+Il resta un moment à réfléchir, tenant le billet dans ses mains, que
+l'émotion faisait trembler, puis tout à coup il ferma la porte en fer de
+sa caisse, enfonça sa toque de velours bleu sur sa tête, plaça le billet
+dans la poche de côté de sa redingote et se dirigea rapidement vers le
+bureau de madame Haupois-Daguillon.
+
+--Voici un billet de 10,000 francs, dit-il; faut-il le payer?
+
+À madame Haupois-Daguillon il ne fallut pas beaucoup de temps non plus
+pour reconnaître l'écriture de son fils; mais la surprise fut si forte
+chez elle qu'elle resta un moment sans rien dire; puis, se remettant peu
+à peu, elle tourna vers Savourdin un visage pâle, mais calme:
+
+--Mon fils ne vous avait donc pas prévenu? dit-elle.
+
+--Non, madame, et voilà pourquoi je viens vous demander s'il faut payer.
+
+--Vous demandez s'il faut payer un billet signé Haupois-Daguillon, vous!
+Payez vite: c'est déjà trop de retard.
+
+Et, comme il tournait vivement sur ses talons, elle l'arrêta d'un signe
+de la main:
+
+--Je vous autorise à faire remarquer à mon fils qu'il doit vous prévenir
+des billets mis en circulation; venant de vous cette observation lui
+fera mieux comprendre ce que son oubli a de regrettable.
+
+Ce fut tout; mais les employés qui dans la journée eurent affaire à
+«madame», comme on l'appelait dans la maison, furent reçus de telle
+façon qu'il fut évident pour tous qu'il se passait quelque chose de
+grave; seulement, comme Savourdin se garda bien de parler du billet, on
+ne sut pas ce qui motivait cette humeur.
+
+Madame Haupois-Daguillon ne quitta son bureau qu'à l'heure ordinaire
+pour aller dîner rue de Rivoli: elle trouva son mari installé dans la
+salle à manger, à sa place, et l'attendant tranquillement les deux
+coudes sur la table, lisant son journal étalé devant lui. Cette table
+était servie comme à l'ordinaire, c'est-à-dire avec trois couverts,
+ceux du maître et de la maîtresse de maison en face l'un de l'autre,
+celui de Léon à un bout; car bien qu'il ne partageât plus souvent les
+repas de ses parents, son couvert était mis chaque jour comme si on
+l'attendait sûrement, et c'était avec cette place vide devant les yeux
+que son père et sa mère avaient le chagrin de dîner presque chaque soir
+on tête-à-tête; moins tristes encore cependant quand ils étaient seuls
+que lorsqu'ayant des invités, ils étaient obligés d'excuser leur fils
+empêché, «qui ventait de les prévenir qu'à son grand regret, il lui
+était impossible de dîner avec eux ce soir-là.»
+
+Madame Haupois-Daguillon laissa son mari dîner, mais pour elle il lui
+fut impossible d'avaler un morceau de viande. Ce ne fut qu'après le
+départ du valet de chambre qui les servait et les portes closes qu'elle
+prit dans sa poche le billet de Léon et le tendit à son mari:
+
+--Voici un billet qu'on a présenté tantôt et que j'ai payé, dit-elle.
+
+--Léon! dix mille francs, s'écria-t-il, et tu as payé!
+
+--Fallait-il laisser en souffrance la signature Haupois-Daguillon!
+
+Dix mille francs n'étaient pas une somme pour eux; mais combien de
+billets de dix mille francs avaient-ils été déjà signés par Léon? Là
+était la question. Sans doute il y avait un moyen tout naturel de la
+résoudre: c'était d'interroger Léon. Mais, après ce qui s'était passé à
+propos de Madeleine, ils avaient peur l'un et l'autre de provoquer une
+explication qui pourrait aller trop loin: ce qu'ils voulaient, ce
+n'était pas pousser Léon à une rupture, loin de là; c'était tout au
+contraire le ramener à la maison paternelle. Il fallait donc procéder
+avec prudence et avec douceur; interroger Léon, obtenir de lui une
+confession par l'amitié plutôt que par la sévérité, et n'agir ensuite
+énergiquement que si l'énergie était commandée par les circonstances.
+
+Mais ce fut en vain qu'ils attendirent leur fils! pendant trois jours,
+il ne rentra pas, et M. Joseph, dont les fonctions étaient maintenant
+une sinécure, déclara qu'avant de sortir «monsieur ne lui avait rien
+dit.»
+
+Que faire? ils ne pouvaient pas cependant lui écrire chez cette femme:
+ils n'avaient qu'à attendre son retour.
+
+Mais en attendant ainsi ils reçurent une nouvelle qui modifia leurs
+sentiments: un banquier avec qui la maison était en relations écrivit à
+Haupois-Daguillon qu'on lui avait demandé d'escompter trois billets de
+10,000 fr. chacun, signés «Haupois-Daguillon», et qu'avant de les
+accepter ou de les refuser définitivement il se croyait obligé de l'en
+prévenir.
+
+M. Haupois-Daguillon courut chez ce banquier, qui lui apprit que ces
+billets étaient souscrits à l'ordre de M. Tom Brazier, négociant, rue de
+la Paix; et aussitôt, M. Haupois-Daguillon se rendit chez celui-ci.
+
+Le patriarche anglais le reçut avec les démonstrations du plus profond
+respect, et il ne fit aucune difficulté de lui apprendre que M. son
+fils, «un charmant jeune homme», était son débiteur pour une somme de
+cent cinquante mille francs, se composant pour une part d'argent prêté
+et pour une autre part du prix de vente d'une écurie de course, «trois
+chevaux excellents qui feraient honneur à leur propriétaire, _Aventure_,
+_Diavolo_ et _Robber_.»
+
+Le premier mouvement de M. Haupois-Daguillon fut de se laisser emporter
+par la colère et de dire son fait au vénérable négociant; mais il
+s'arrêta heureusement aux premières paroles de son allocution, et,
+plantant là M. Tom Brazier légèrement suffoqué de cette algarade, il
+alla chez son avocat lui conter son affaire et lui demander conseil: le
+temps des ménagements était passé; il n'avait que trop attendu;
+maintenant il fallait agir et au plus vite.
+
+C'était Favas qui depuis vingt ans était son avocat; il fut d'avis, lui
+aussi, qu'il fallait agir au plus vite.
+
+--Je connais la femme, dit-il, en quelques mois elle fera contracter à
+votre fils pour plus d'un million de dettes, et ce qu'il y aura
+d'admirable dans son jeu, c'est qu'elle ne lui aura rien demandé. Il
+faut l'arrêter dans ses manoeuvres. Pour cela la loi met à votre
+disposition un moyen bien simple: un conseil judiciaire, sans lequel
+votre fils ne pourra plaider, transiger, emprunter.
+
+À ces mots, M. Haupois-Daguillon se récria: mon fils pourvu d'un conseil
+judiciaire, presque interdit, quelle tache sur son nom!
+
+--Voulez-vous que votre fils dissipe dès maintenant la fortune que vous
+lui laisserez un jour? continua Favas. Non, n'est-ce pas? Eh bien! vous
+ne pouvez recourir qu'au conseil judiciaire. Voulez-vous, je ne dis pas
+qu'il quitte cette femme, cela est sans doute impossible, mais qu'il
+soit quitté par elle, le conseil judiciaire vous en donne encore le
+moyen. Croyez-vous qu'elle gardera un amant qui ne pourra plus emprunter
+et qui n'aura que de l'amour à lui offrir? Non. Le conseil judiciaire,
+malgré ses inconvénients, est la seule voie que vous puissiez suivre;
+c'est celle que je vous conseille; ce serait celle que je prendrais si
+j'étais à votre place.
+
+Il n'y eut pas d'explication entre le père et le fils, il ne fut même
+pas question entre eux du billet de dix mille francs qui avait été payé;
+mais un matin comme Léon rentrait chez lui, le vieux Jacques, le valet
+de chambre de ses parents, lui apporta une liasse de papiers timbrés,
+qu'un huissier, dit-il, lui avait remis la veille, et qu'il avait cachés
+pour que personne ne les vît.
+
+Resté seul, Léon, bien surpris, ouvrit ces papiers: le premier était la
+copie d'une requête au président du tribunal de première instance de la
+Seine tendant à la nomination d'un conseil judiciaire à la personne de
+Léon-Charles Haupois;--le second était un avis du conseil de famille
+réuni sous la présidence de M. le juge de paix du premier arrondissement
+de la ville de Paris, disant qu'il y avait lieu de poursuivre la
+nomination de ce conseil judiciaire;--enfin, le troisième était un
+jugement ordonnant qu'il devrait comparaître le surlendemain en la
+chambre du conseil pour y être interrogé.
+
+Il resta abasourdi: il avait cru à des explications plus ou moins vives
+avec son père et sa mère, mais non à ce coup droit.
+
+Que devait-il faire?
+
+L'habitude, plus que la volonté, le porta au boulevard Malesherbes, et,
+arrivé devant la maison de Cara, il ne voulut point passer devant cette
+porte sans monter un instant: ne serait-ce que pour prévenir Cara qu'il
+ne rentrerait peut-être pas à l'heure convenue.
+
+À ce mot, Cara leva les yeux sur lui et l'examina, surprise de son air
+sombre; il ne lui fallut pas longtemps pour deviner qu'il venait de se
+passer quelque chose de grave, et, cela constaté, il ne lui fallut pas
+longtemps pour obtenir une confession complète.
+
+Il fut bien étonné de voir qu'elle ne manifestait ni surprise ni
+indignation:
+
+--Dois-je avouer, dit-elle, que, si je ne m'attendais pas à cela, je
+m'attendais à quelque coup de Jarnac de la part de ton beau-frère, qui
+n'est entré dans votre famille que pour s'emparer de toute votre
+fortune. Je le connais, le baron Valentin, la gloire et les gains du tir
+aux pigeons ne lui suffisent plus, il lui faut la fortune entière de la
+maison Haupois-Daguillon. Il la veut et il l'aura si tu ne te défends
+pas vigoureusement: aujourd'hui le conseil judiciaire pour toi, dans un
+an l'interdiction. Il est habile.
+
+En moins d'une heure elle l'eut convaincu qu'il devait lutter
+énergiquement contre cette manoeuvre, dont ses parents seraient les
+premières victimes.
+
+Il ne fut plus question que de choisir l'avocat à qui il devait confier
+sa cause; mais elle se garda bien de proposer son ami Riolle; ce n'était
+pas un avocat comme cet homme d'affaires qu'ils fallait, c'en était un
+qui apportât un peu de son autorité et de sa considération à son client;
+elle proposa Gontaud qui réunissait ces conditions.
+
+Léon alla donc voir Gontaud; celui-ci demanda huit jours pour étudier
+l'affaire, puis, au bout de huit jours, il répondit: «Qu'il ne plaidait
+pas des affaires de ce genre»; et il ajouta avec son sourire narquois:
+«Allez trouver Nicolas, il vous défendra.»
+
+Cara n'avait pas de préjugés; bien que Nicolas l'eût traînée dans la
+boue lors du procès à propos du testament du duc de Carami, elle
+conseilla à Léon de s'adresser à lui. Et Nicolas, qui avait encore moins
+de préjugés que Cara, accepta l'affaire avec enthousiasme: ce serait une
+occasion pour lui dans cette seconde plaidoirie de revenir sur ce qu'il
+avait dit d'excessif dans la première: «En réalité, messieurs, cette
+femme, que notre adversaire accuse, n'est pas ce qu'on vous dit, etc.,
+etc.»
+
+Nicolas plaida en attaquant tout le monde, surtout le baron Valentin,
+«ce gentilhomme qui cherche partout des pigeons»; mais il perdit son
+affaire; sur les conclusions conformes du ministère public, M.
+Haupois-Daguillon fut nommé conseil judiciaire de son fils.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Il semblait raisonnable et logique de croire que le premier effet de la
+nomination du conseil judiciaire serait, ainsi que l'avait dit Favas,
+d'amener une rupture immédiate entre Léon et Cara: une femme comme Cara
+ne garde pas un amant qui n'a que de l'amour; ce mot de l'avocat avait
+été répété par M. Haupois-Daguillon et il était devenu celui de la
+famille entière. Le baron Valentin lui-même, que M. et madame
+Haupois-Daguillon écoutaient comme un oracle lorsqu'il parlait des
+usages et des moeurs du monde et du demi-monde, déclarait qu'il était
+impossible que la liaison de son beau-frère avec «cette fille» se
+prolongeât longtemps:
+
+--Vous ne savez pas, disait-il à sa belle-mère, qui le consultait à
+chaque instant avec des angoisses toutes maternelles, vous ne savez pas
+quel est le train de maison de ces femmes qui payent toutes choses deux
+ou trois fois plus cher qu'elles ne valent. Il en est de Cara comme de
+ces négociants qui ont trois ou quatre cents francs de frais généraux
+par jour, et qui ne font pas un sou de recette. Comment voulez-vous
+qu'ils aillent, s'ils ne trouvent pas sans cesse de nouveaux
+commanditaires? Il faut que Cara, elle aussi, fasse comme eux. Sans
+doute cela lui sera désagréable, car lorsqu'elle a jeté le grappin sur
+Léon elle était au bout de son rouleau, et elle espérait bien avec lui
+refaire sa fortune et en même temps se refaire elle-même dans une
+existence calme et bourgeoise, où elle pourrait enfin se reposer de
+toutes ses fatigues. Mais, quand il y a nécessité, on ne s'arrête pas
+devant ce qui est désagréable. Cara congédiera donc Léon, soyez-en
+certaine, au moins en qualité d'amant en titre; si elle le gardait, ce
+serait en compagnie de plusieurs autres, et je ne crois pas que Léon
+accepte un pareil rôle.
+
+--Mon fils! s'écria madame Haupois-Daguillon. Et à cette pensée sa
+fierté se révolta indignée au moins autant que son honnêteté.
+
+C'était un petit bonhomme assez ridicule que M. le baron Valentin, mais
+il avait au moins cette supériorité sur des gens tout aussi ridicules
+que lui, de savoir qu'il l'était, et par où il l'était. C'était parce
+qu'il était peu fier de sa baronnie, qu'il avait voulu l'illustrer par
+quelque action d'éclat et qu'il avait recherché obstinément les gloires
+du tir aux pigeons, n'étant point en état d'en briguer d'autres, plus
+difficiles ou plus dispendieuses à obtenir. C'était encore parce qu'il
+se savait de tournure chétive et jusqu'à un certain point hétéroclite,
+qu'il prenait à propos des choses les plus simples des grands airs de
+dignité. En entendant sa belle-mère pousser son exclamation, il se
+redressa de toute sa hauteur sur ses petites jambes:
+
+--Vous vous méprenez sur le sens de mes paroles, chère mère, dit-il avec
+noblesse, je n'ai jamais eu la pensée que votre fils pût accepter le
+rôle que je vous indiquais; bien que l'avocat de Léon ait parlé de moi
+en termes peu convenables, m'a-t-on rapporté, mes sentiments à l'égard
+du frère de ma femme n'ont pas changé et ils ne changeront pas.
+
+--Soyez certain que ce n'est pas lui qui a inspiré cette plaidoirie.
+
+--Je le pense; il y a là une traîtrise trop forte pour n'être pas
+féminine.
+
+Cependant les prévisions de Favas ne se réalisèrent pas plus que celles
+du baron Valentin: Cara ne congédia point l'amant qui n'avait plus que
+de l'amour à lui offrir, et Léon, du premier rang, ne passa point au
+dernier.
+
+Si l'intention première de Cara avait été de se séparer de Léon le jour
+où celui-ci avait eu les mains si bien liées par la justice qu'il ne
+pouvait signer le moindre engagement, elle n'avait pas tardé à adopter
+un plan tout opposé.
+
+La demande en nomination de conseil judiciaire avait exaspéré Léon
+contre ses parents, non pas précisément à cause même de cette demande,
+mais à cause de la façon dont elle avait été introduite. Que ses parents
+voulussent l'empêcher de continuer un système d'emprunts qui en
+quelques mois avait dévoré plus de deux cent mille francs, il
+l'admettait et trouvait même qu'ils n'étaient point tout à fait dans
+leur tort; mais qu'ils eussent procédé de cette manière, en arrière de
+lui, sans le prévenir, c'était ce qui le suffoquait. Pourquoi ne lui
+avaient-ils rien dit? il se serait expliqué avec eux et il leur aurait
+fait comprendre qu'il avait été entraîné, mais que son intention n'était
+pas du tout de marcher sur ce pied. En réalité, deux cent mille francs
+n'étaient pas dans sa position une dépense constituant des habitudes de
+prodigalité telles, qu'on devait les réprimer brutalement, par la
+nomination d'un conseil judiciaire.
+
+En raisonnant ainsi, il oubliait que le reproche qu'il adressait à son
+père et à sa mère était celui-là même qu'ils pouvaient le plus justement
+lui retourner. Indigné qu'ils eussent introduit leur demande sans le
+prévenir, il trouvait tout naturel de ne pas les avoir avertis qu'on
+présenterait à leur caisse un billet de 10,000 francs souscrit à l'ordre
+de Rouspineau. Il avait eu ses raisons pour agir ainsi, et dans une
+explication il les eût facilement données. Mais il n'admettait pas que
+ses parents en eussent eu de leur côté pour agir comme ils l'avaient
+fait. Quelle différence, d'ailleurs, entre une somme de 10,000 francs à
+payer et une demande en nomination de conseil judiciaire!
+
+Le résultat naturel de cette exaspération avait été de le rapprocher de
+Cara: cela était obligé, étant donné sa nature; il avait besoin d'être
+plaint, d'être aimé, de ne pas se sentir isolé.
+
+Et c'était de la meilleure foi du monde qu'il se trouvait abandonné et
+isolé. Enfant, il avait vu ses parents absorbés par le soin de leurs
+affaires n'avoir presque pas de temps à lui donner et consacrer tous
+leurs efforts à faire fortune, le grand but, la joie suprême de leur
+vie. Plus tard, c'était encore ce souci de la fortune qui les avait
+empêchés de lui accorder Madeleine pour femme. Et maintenant, c'était
+toujours à la question d'argent qu'ils le sacrifiaient.
+
+Cara, voyant cet accès de tendresse et en comprenant très-bien la cause,
+n'avait eu garde de le contrarier; elle l'avait plaint comme il lui
+était si doux de l'être, elle l'avait aimé comme il désirait l'être;
+elle avait été toute à lui, entièrement pleine de ces prévenances et de
+ces câlineries qu'une mère a pour son enfant malheureux: maîtresse,
+mère, soeur et même soeur de charité, elle avait été tout cela à la
+fois.
+
+Comment ne l'eût-il pas aimée pour cet amour qu'elle lui témoignait
+alors qu'il se sentait si malheureux. Ce n'était plus la brillante Cara
+qu'il voyait en elle, c'était la douce et affectueuse Cara qui le
+consolait, une femme de coeur tendre et aimante.
+
+Avant que le jugement fût rendu, Capa avait pu apprécier les changements
+qui s'étaient faits, non-seulement dans le coeur de son amant, mais
+encore dans son esprit; elle avait pu se rendre compte de l'empire
+qu'elle avait pris sur lui et de la solidité des liens par lesquels il
+lui était attaché: il ne sentait plus que par elle, il ne voyait plus
+que par elle, et, ce qui était d'une bien plus grande importance encore,
+il ne voyait plus que comme elle voulait qu'il vît, et cela sans désir
+de la flatter, mais tout naturellement, par accord de la pensée.
+
+Cet état changeait si complétement la situation, qu'après avoir
+commencé par souhaiter ardemment que la demande en nomination d'un
+conseil judiciaire fût repoussée, elle en vint à se demander s'il ne
+valait pas mieux au contraire qu'elle fût admise: repoussée, Léon
+pouvait se réconcilier avec ses parents; admise, il ne le pouvait plus
+et alors il était tout à elle.
+
+Il est vrai qu'il l'était sans rien pouvoir faire; mais son incapacité
+d'emprunter et d'aliéner ne serait pas éternelle; et puis, d'ailleurs,
+elle ne s'applique qu'aux biens, cette incapacité.
+
+Et quand cette idée se présenta pour la première fois à son esprit, elle
+se mit à rire toute seule silencieusement: ils étaient vraiment prudents
+et prévoyants les gens qui faisaient les lois; ah! oui, bien prudents,
+bien perspicaces dans les savantes précautions qu'ils prenaient pour
+empêcher les jeunes gens de se ruiner!
+
+Le jour du jugement, elle voulut accompagner Léon jusqu'à la porte du
+Palais, et elle l'attendit là, à moitié cachée au fond de sa voiture. À
+la façon dont il descendit les marches du grand escalier, elle vit que
+le conseil judiciaire était accordé, mais elle n'en ressentit aucune
+contrariété. Cependant, quand il monta en voiture, elle l'enveloppa
+maternellement dans ses deux bras et elle le tint longuement,
+passionnément serré contre elle, puis, le regardant en face avec des
+yeux un peu égarés:
+
+--Si tout est fini avec tes parents, dit-elle, je te reste, moi, je te
+reste seule; c'est quand on est malheureux qu'il est bon d'être aimé; tu
+verras comme je t'aime.
+
+Et comme il restait accablé, elle le gronda doucement.
+
+--Ne vas-tu pas te désoler pour une chose qui, en réalité, n'est qu'une
+chose d'argent.
+
+--Ce n'est pas pour moi que je me désole, c'est pour toi.
+
+--Pour moi! Mais tu sais bien que je n'en veux pas, que je n'en ai
+jamais voulu de ton argent. D'ailleurs, mon plan est fait.
+
+Il la regarda avec inquiétude.
+
+--Tu comprends bien que maintenant nous ne pouvons pas rester dans la
+même situation.
+
+--Que veux-tu dire? demanda-t-il avec des yeux de plus en plus inquiets.
+
+--Qu'on ne vit pas exclusivement d'amour, et que, puisque te voilà sans
+le sou, tandis que moi-même je n'ai que des valeurs ... qui ne valent
+pas grand'chose, il faut que nous prenions une résolution sérieuse.
+
+--Et tu l'as arrêtée dans ton esprit, cette résolution?
+
+--Je l'ai arrêtée.
+
+--Et c'est cette heure que tu choisis pour me la faire connaître?
+
+--Il le faut bien.
+
+Alors, voyant par l'inquiétude de Léon les choses au point où elle
+voulait les amener, elle continua:
+
+--Voici ce que j'ai décidé: continuer à vivre comme je vis actuellement
+est désormais impossible; je prends donc une mesure radicale: je vends
+tout mon mobilier, bijoux, voitures, chevaux; liquidation générale et
+forcée comme disent les marchands; je ne garde que ce qui est
+indispensable pour meubler un appartement modeste et élégant: salle à
+manger, petit salon, deux chambres, le strict nécessaire: et c'est dans
+cet appartement que nous allons nous établir.
+
+À mesure qu'elle parlait, la figure assombrie de Léon s'était éclairée;
+quand elle fit une pause, il la prit dans ses bras et lui ferma les
+lèvres par un baiser.
+
+--Tu es la meilleure des femmes, la plus tendre, la plus dévouée!
+
+--Je t'aime, c'est là ma seule qualité, ne m'en cherche pas d'autres;
+serons-nous heureux ainsi!
+
+La réflexion revint à Léon, et avec elle un sentiment de dignité.
+
+--C'est impossible, dit-il.
+
+--Parce que?
+
+--Mais....
+
+Il n'osa pas continuer, ce qui d'ailleurs était inutile, car elle avait
+compris.
+
+--Es-tu bébête, dit-elle, tu ne veux pas de cet arrangement parce que tu
+serais honteux de vivre chez moi, entretenu par moi; ça serait cependant
+un joli triomphe. Mais, sois tranquille, je comprends tes scrupules et
+je les respecte. C'est moi qui serai entretenue par toi. Je ne voulais
+pas de ton argent quand tu étais riche, je l'accepte maintenant que tu
+es pauvre. J'accepte ce que tu ne peux pas me donner, vas-tu dire?
+Rassure-toi. Tu m'as prêté environ 100,000 francs, je te les rendrai sur
+le prix de vente de mon mobilier, et ce sera avec ces 100,000 francs que
+nous vivrons. Qu'en dis-tu?
+
+--Je dis que tu es un ange!
+
+
+
+
+XV
+
+
+CATALOGUE
+D'un très-beau et très élégant
+MOBILIER MODERNE
+
+CHAMBRE À COUCHER EN TAPISSERIES ANCIENNES
+SALON RECOUVERT EN BROCATELLE
+SALLE À MANGER EN ÉBÈNE, MEUBLES D'ART, GLACES, PIANOS, BRONZES D'ART
+GARNITURES DE CHEMINÉES, LUSTRES, FEUX
+GROUPES ET BUSTES D'APRÈS L'ANTIQUE, ARGENTERIE, TAPIS, IVOIRES
+MARBRES, ÉMAUX CLOISONNÉS
+PORCELAINES DE CHINE, DE SAXE, DE SÈVRES ET AUTRES
+TABLEAUX, CURIOSITÉS
+DIAMANTS
+BAGUES, COLLIERS
+BRACELETS, CROIX, MONTRES, TOILETTES, DENTELLES, FOURRURES
+OMBRELLES, ÉVENTAILS, LINGE
+VOITURES
+CALÈCHE ET DORSAY À HUIT RESSORTS
+COUVERTURES DE VOITURES EN FOURRURES, HARNAIS, LIVRÉES
+Dont la vente aura lieu
+Par suite du départ de Mlle C...
+_Hôtel Drouot, grande salle n°1._
+
+Ce catalogue, imprimé par Claye avec un vrai luxe typographique et tiré
+sur papier teinté, annonça au tout Paris que ces sortes de choses
+intéressent la vente de Cara.
+
+Alors ce fut dans ce monde une explosion d'exclamations, d'explications
+et de commentaires. Combien de bonnes amies s'écrièrent avec des larmes
+dans la voix et le sourire aux lèvres:
+
+--C'est donc vrai que cette pauvre Cara est tout à fait ruinée!
+
+À quoi il y avait des gens moins naïfs qui répliquaient que ce n'est pas
+toujours parce qu'une femme est ruinée qu'elle vend son mobilier, mais
+que bien souvent c'est pour s'en faire donner un autre plus riche et
+tout neuf.
+
+--Ce n'est pas toujours le fils Haupois-Daguillon qui lui en donnera un,
+puisque ses parents l'ont pourvu d'un conseil judiciaire.
+
+--Il lui donnera peut-être mieux que cela.
+
+--Quoi donc?
+
+--Son nom?
+
+Il y eut foule à l'exposition particulière, qui se fit un samedi, et
+plus grande foule encore à l'exposition du dimanche, car ces bavardages
+avaient donné un attrait particulier à cette vente: puisqu'on en
+parlait, il fallait voir ça.
+
+Et l'on était venu voir ça, non-seulement ceux qui, de près ou de loin,
+touchaient au monde de la cocotterie, mais encore ceux et celles qui,
+appartenant au monde honnête, étaient curieux d'apprendre et de
+s'instruire.
+
+Comment font ces femmes-là? Comment sont-elles meublées? Ont-elles des
+meubles spéciaux à leur métier? Comment est leur chambre à coucher?
+
+On éprouva une irritante déception à ce sujet en venant voir
+l'exposition de mademoiselle C.... Bien que la chambre à coucher «en
+tapisseries anciennes» fût le premier article inscrit au catalogue,
+celui sur lequel les yeux se portaient tout d'abord curieusement, elle
+ne figura pas à l'exposition, et les femmes qui étaient venues à cette
+exposition pour voir cette fameuse chambre, de même que les hommes qui
+s'y étaient rendus comme à une sorte de pèlerinage pour la revoir, en
+furent pour leur temps perdu: la propriétaire s'était, au dernier
+moment, réservé le mobilier de cette chambre.
+
+Ceux qui étaient venus pour revoir ce qu'ils avaient déjà vu, les uns
+pendant un ou plusieurs mois, les autres pendant une courte soirée,
+constatèrent que ce n'était pas seulement le mobilier de la chambre à
+coucher qui ne figurait pas à l'exposition; celui du cabinet de
+toilette, si curieux et si original, avait été distrait aussi; de même
+avaient été réservés encore par la propriétaire d'autres meubles ou
+d'autres objets pris çà et là; il était donc évident qu'un choix avait
+été fait et que la rubrique du catalogue et des affiches «pour cause de
+départ» n'était pas vraie; elles auraient dû dire, ces affiches: «pour
+cause de changement de domicile».
+
+En effet, avec ce que Cara avait retiré de son mobilier, elle avait
+meublé pour Léon et pour elle un appartement rue Auber, petit, il est
+vrai, mais tout à fait élégant, et, bien entendu, elle n'avait eu garde
+de laisser vendre les choses auxquelles elle tenait pour une raison
+quelconque, valeur intrinsèque ou affection.
+
+C'était ainsi qu'elle avait réservé sa chambre entière, tout son cabinet
+de toilette, une partie des meubles du salon et de la salle à manger, si
+bien que sans dépenser presque rien elle s'était organisé un intérieur
+charmant, un vrai nid, au centre de Paris, de façon à faire de sérieuses
+économies sur les voitures.
+
+Et cependant, malgré ce prélèvement, son catalogue, grossi d'ailleurs
+par une assez grande quantité d'objets fournis par le
+commissaire-priseur et l'expert chargés de la vente, avait présenté un
+chiffre total de trois cent quarante numéros bien suffisants pour
+attirer les acheteurs: sous la rubrique bijoux, il y avait onze montres
+non chiffrées, dix-sept cravaches à pomme d'or sans initiales et
+vingt-deux porte-mine aussi en or et également sans initiales, le tout
+entièrement neuf et n'ayant jamais servi, car aussitôt données, montres
+ou cravaches avaient été serrées pour être vendues un jour.
+
+De tout ce qui peut allumer les enchères, Cara n'avait refusé que deux
+moyens: vendre chez elle, ce qui est la suprême attraction pour le monde
+bourgeois, et diriger sa vente ou même simplement y assister; mais ni
+l'un ni l'autre de ces moyens n'entraient dans ses habitudes discrètes,
+et les employer, si avantageux qu'ils pussent être, eût été donner un
+démenti à sa vie entière: elle ressemblait ou tout au moins elle avait
+la prétention de ressembler à ces fleurs qu'on voyait toujours chez
+elle; elle se cachait comme la violette, et il fallait la chercher pour
+la trouver.
+
+Malgré cette absence, sa vente obtint un très-beau succès; elle
+produisit le chiffre respectable (respectable en tant que chiffre, bien
+entendu), de trois cent et quelques mille francs, qui, reproduit par
+«les journaux bien informés», fit rêver plus d'une pauvre fille,
+acharnée à l'ouvrage de sept heures du matin à dix heures du soir et
+gagnant quinze sous par jour.
+
+Pendant que les commissionnaires de l'hôtel des ventes déménageaient
+l'appartement du boulevard Malesherbes, et pendant que, de leur côté,
+les tapissiers aménageaient l'appartement de la rue Auber, Cara et Léon,
+pour échapper à ces ennuis, passaient quelques jours à Fontainebleau, se
+promenant sentimentalement dans la forêt, seuls, en tête à tête,
+oublieux du passé et se jetant passionnément dans les jouissances de
+l'heure présente.
+
+Ce fut à Fontainebleau que Cara reçut la lettre de son
+commissaire-priseur, lui annonçant que le produit de sa vente s'élevait
+à 319,423 francs. Elle n'en dit rien à Léon, et ce fut seulement quand
+le tapissier la prévint que tout était prêt dans l'appartement de la rue
+Auber qu'elle parla de revenir à Paris.
+
+Elle avait voulu s'occuper seule du choix et de l'arrangement de ce
+nouvel appartement, et ce devait être une surprise pour Léon d'y faire
+son entrée pour la première fois.
+
+C'en fut une en effet, ou, pour mieux dire, la soirée fut remplie pour
+lui par une série de surprises.
+
+Partis de Fontainebleau dans l'après-midi, ils étaient arrivés à Paris
+pour l'heure du dîner, et à peine entrés dans le salon, avant même
+d'avoir pu visiter l'appartement, Louise était venue les prévenir que le
+dîner était servi.
+
+--Offre-moi ton bras, dit Cara vivement, et passons dans la salle à
+manger.
+
+Elle était toute petite, cette salle à manger, et faite pour l'intimité
+la plus étroite: deux couverts étaient mis sur la table, mais à côté
+l'un de l'autre, et non en face l'un de l'autre; le linge était
+éblouissant, l'argenterie brillait, les cristaux réfléchissaient par
+leurs facettes la douce lumière de la lampe; sur le poêle, dans une
+jardinière placée devant la fenêtre, sur le buffet, des fleurs fraîches
+et odorantes étaient arrangées avec goût dans des mousses veloutées.
+
+Le menu n'était composé que de trois plats, poisson, rôti et légumes,
+mais ces plats bien préparés étaient ceux précisément que Léon
+préférait; aussitôt après les avoir placés sur la table et avoir changé
+le couvert, Louise sortait de la salle, de sorte qu'ils dînaient en tête
+à tête comme deux amants enfermés dans un cabinet particulier.
+
+Comme ils finissaient le dessert, le timbre du vestibule retentit; alors
+Cara se levant sortit vivement; mais, restant peu de temps absente, elle
+revint prendre le bras de Léon pour le conduire dans le salon, où, sur
+un petit guéridon, deux tasses étaient préparées, flanquant une boîte de
+cigares.
+
+Elle lui versa, elle lui sucra elle-même son café, puis allumant une
+allumette en papier à la lampe, elle la lui présenta; ce fut alors
+seulement qu'elle s'assit sur le canapé auprès de lui, tout contre lui.
+
+--Maintenant, dit-elle, c'est le moment de parler raison et de régler
+nos comptes.
+
+Alors tirant de sa poche une grosse liasse de billets de banque, elle la
+posa sur le guéridon:
+
+--27,000 francs et 67,000 francs, cela fait 94,000 fr., n'est-ce pas?
+dit-elle, c'est-à-dire ce que tu as bien voulu me prêter: les voici,
+c'est à toi qu'il appartient maintenant de nous les distribuer avec
+économie; sois certain qu'en cela je t'aiderai et que cet argent durera
+longtemps. J'ai déjà pris mes arrangements pour cela. Notre loyer n'est
+pas cher; je n'aurai pas besoin de toilette avant deux ans; Louise sera
+notre seule domestique, car elle a bien voulu apprendre la cuisine, et
+tu as vu ce soir qu'elle aura avant peu un vrai talent de cordon bleu;
+nous ne dépenserons presque rien, douze ou quinze mille francs peut-être
+par an, et encore ce sera beaucoup. Tu vois donc que nous pouvons ne pas
+nous inquiéter, et nous aimer librement, sans autre souci que de nous
+rendre heureux l'un l'autre, comme ... mieux que comme mari et femme.
+
+Alors se levant avec un sourire et se posant devant lui gravement, les
+épaules effacées, la tête haute, d'un air majestueux:
+
+--M. Léon Haupois-Daguillon ici présent, permettez-vous à votre
+maîtresse, à votre esclave de vous rendre heureux? répondez, je vous
+prie, comme vous répondriez à M. le maire, oui ou non.
+
+Il la prit dans ses bras, mais presque aussitôt elle se dégagea:
+
+--Comme j'avais prévu ta réponse, j'ai disposé à l'avance ce qui, selon
+mon sentiment, devait, en satisfaisant les idées, te plaire. Veux-tu me
+suivre?
+
+Elle prit la lampe et marcha devant lui. La pièce qui faisait suite au
+salon était la chambre à coucher, exactement meublée, aux dimensions
+près, comme au boulevard Malesherbes; puis après cette chambre en venait
+une autre assez grande qui avait été transformée en un cabinet de
+toilette qui était le même aussi que celui du boulevard Malesherbes.
+
+Il semblait que c'était là que finissait l'appartement; cependant Cara
+ouvrit une porte dans une armoire et dit à Léon de la suivre.
+
+Ils se trouvèrent dans une petite chambre, assez simple d'ameublement,
+puis, après cette chambre, ils passèrent dans un petit salon.
+
+--Cela, dit Cara, c'est l'appartement de mon petit homme, et il a une
+entrée particulière sur l'escalier, afin que mon petit homme ait
+l'apparence, pour le monde, de demeurer chez lui, car il serait gêné, je
+le parierais, qu'on dît qu'il demeure chez sa petite femme.
+
+Alors, revenant dans la chambre et relevant vivement le couvre-pied du
+lit:
+
+--Seulement, tu sais, dit-elle en lui jetant les bras autour du cou, que
+ce lit dans ton appartement particulier, c'est un lit de parade, un lit
+de semblant; il ne deviendra un lit véritable que quand tu le voudras.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Ainsi que Cara l'avait pressenti, Léon aurait été gêné «qu'on dît qu'il
+demeurait chez sa petite femme»; plus que gêné, honteux, et il n'y
+aurait point demeuré. Mais l'arrangement de l'appartement particulier
+leva tous les scrupules: aux yeux du monde il était là chez lui, et
+c'était chez lui qu'on pouvait venir le trouver, chez lui qu'il pouvait
+donner des rendez-vous, non chez sa maîtresse. Les convenances étaient
+sauvées, et Léon n'était pas homme à se mettre volontiers au-dessus des
+convenances,--cette religion bourgeoise. En réalité c'était lui qui
+payait le loyer, lui qui payait toutes les dépenses, et l'argent avec
+lequel il ferait ses paiements lui avait coûté assez cher pour qu'il le
+considérât comme lui appartenant. Sa conscience était donc en repos; en
+tout cas il pouvait trouver des arguments pour la calmer lorsqu'elle
+avait des velléités de protestation ou de révolte, ce qui, à vrai dire,
+arrivait assez souvent.
+
+Pendant ce temps M. et madame Haupois-Daguillon, pleins de confiance en
+ce que Favas leur avait dit, et aussi en ce que leur gendre, le baron
+Valentin, leur avait répété, attendaient leur fils et, pour sa rentrée,
+M. Haupois-Daguillon avait, avec sa femme, préparé une petite allocution
+dont l'effet, croyaient-ils, devait produire un heureux résultat:
+
+--De ce que tu as été entraîné à des actes de prodigalité que nous avons
+dû, bien malgré nous, arrêter, il ne s'en suit pas que nous recourrons
+contre toi à des mesures de rigueur. Il n'y aura qu'une chose de changée
+dans notre situation, tu continueras donc de toucher ta pension comme
+par le passé et aussi tes appointements; seulement comme nous désirons
+que tu prennes une part plus active dans la direction de notre maison,
+nous augmentons ta part d'intérêt, nous la portons à 10 pour 100,
+certains à l'avance que par ton assiduité au travail tu voudras
+justifier notre confiance.
+
+Ce petit discours débité simplement, amicalement, bras dessus, bras
+dessous en se promenant, en ami indulgent plutôt qu'en père justement
+irrité, devait être selon eux tout à fait irrésistible.
+
+Cependant ce n'était pas tout; la mère, elle aussi, aurait quelque chose
+à dire à son fils, amicalement; tendrement:
+
+--Pour ton avenir, il ne faut pas que des billets signés de ton nom
+soient protestés; chaque fois qu'on en présentera un, la caisse refusera
+de le payer, mais tu m'avertiras et je te donnerai les fonds que tu
+porteras toi-même chez l'huissier.
+
+Le "toi-même" serait légèrement souligné et seulement de façon à bien
+marquer le témoignage de confiance.
+
+Comment l'enfant prodigue rentrant dans la maison paternelle ne
+serait-il par touché par ces témoignages d'affection!
+
+Mais l'enfant prodigue n'était pas rentré; et, les affiches annonçant la
+vente de Cara avaient frappé leurs yeux: _Mobilier moderne, diamants_,
+par suite du départ de mademoiselle C....
+
+"Par suite de départ"; comme ces mots leur avaient été doux! Et M.
+Haupois-Daguillon, rentrant de sa promenade et ayant dit à sa femme
+qu'il avait vu cette affiche, celle-ci avait voulu descendre dans la rue
+pour la lire elle-même. Ah! comme son coeur de mère avait battu en
+lisant cette ligne: "Par suite du départ de mademoiselle C..."; mais
+comme en même temps son imagination de femme honnête avait travaillé en
+lisant la longue énumération de l'affiche: _Meubles d'art, marbres,
+tableaux, diamants, voitures_, c'était par le luxe que ces femmes
+séduisaient les jeunes gens, et c'était pour entretenir ce luxe que
+ceux-ci se ruinaient.
+
+Enfin elle partait cette femme et bientôt ils en seraient délivrés:
+après tout, il était jusqu'à un certain point admissible que Léon eût
+voulu, en restant avec elle pendant quelques jours, lui adoucir les
+chagrins de ce départ et de cette vente: il était si bon, si tendre le
+brave garçon.
+
+Mais la vente avait eu lieu et le brave garçon n'était pas revenu à la
+maison paternelle comme on l'espérait; ou plutôt, s'il était revenu rue
+de Rivoli, ce n'avait point été pour y rester et y reprendre son
+domicile: tout au contraire.
+
+Un matin que M. et madame Haupois-Daguillon déjeunaient rue Royale comme
+ils le faisaient chaque jour, ils avaient vu entrer leur vieux valet de
+chambre, Jacques, avec une mine effarée.
+
+Le père et la mère, qui n'avaient qu'une pensée dans le coeur, avaient
+senti tous deux en même temps qu'il s'agissait de leur fils; et, comme
+Saffroy était à table avec eux, ils avaient fait un même signe à Jacques
+pour qu'il ne parlât pas. Saffroy était trop fin pour n'avoir pas saisi
+ce signe, et bien qu'il eût le plus vif désir de savoir ce que Jacques
+venait annoncer, car il avait bien deviné lui aussi qu'il s'agissait de
+Léon, il avait quitté la table pour rentrer au magasin.
+
+--Eh bien, Jacques?
+
+Ce fut le même cri qui s'échappa des lèvres de M. et de madame
+Haupois-Daguillon.
+
+--M. Léon est venu il y a environ deux heures à son appartement; par
+malheur, je ne l'ai pas vu entrer, car je serais accouru pour prévenir
+monsieur et madame.
+
+--Alors, comment l'avez-vous su?
+
+--C'est Joseph qui, tout à l'heure, est venu me le dire. M. Léon a donné
+congé à Joseph et il l'a payé.
+
+Le père et la mère se regardèrent avec inquiétude.
+
+Jacques, qui s'était arrêté un moment, comme s'il n'osait continuer,
+reprit bientôt:
+
+--Ce n'est pas tout: M. Léon a fait mettre dans des malles son linge,
+ses vêtements, ses livres au moins une partie de ses livres; on a porté
+le tout dans une voiture, et avant de partir M. Léon a dit à Joseph de
+m'apporter la clef de son appartement; alors j'ai cru que je devais
+prévenir monsieur et madame.
+
+Jacques ayant achevé ce qu'il avait à dire, sortit laissant ses deux
+maîtres écrasés.
+
+Ils se regardaient, n'osant ni l'un ni l'autre exprimer les pensées qui
+les étouffaient, lorsque leur ami Byasson entra, venant comme tous les
+jours leur serrer la main et prendre une tasse de café avec eux; s'il
+avait été fidèle à cette coutume amicale pendant vingt années, il
+l'était plus encore depuis l'absence de Léon; quand ses amis étaient
+heureux, il venait les voir quand ses occupations le lui permettaient;
+maintenant qu'ils étaient malheureux, il venait avec la régularité
+qu'inspire l'accomplissement d'un devoir.
+
+Du premier coup d'oeil il comprit qu'il arrivait au milieu d'une crise;
+mais on ne lui laissa pas le temps de poser une seule question. En
+quelques mots, madame Haupois-Daguillon lui rapporta ce que Jacques
+venait de leur dire.
+
+--Et qu'avez-vous décidé? demanda-t-il.
+
+--Rien; nous ne savons à quel parti nous arrêter.
+
+--Mon mari parlait d'écrire, mais où voulez-vous qu'il adresse cette
+lettre? Chez cette femme, est-ce possible?
+
+--Si je ne puis pas écrire à mon fils chez cette femme, je puis encore
+bien moins aller l'y chercher, dit M. Haupois.
+
+--Ce n'est pas vous, continue Byasson, qui devez l'aller trouver, c'est
+moi, et j'irai. Sans doute on pourrait vous faire rencontrer avec Léon
+ailleurs que chez Cara, mais cela pourrait être dangereux. Vous êtes
+exaspéré contre lui, et de son côté il croit avoir, il a des griefs
+contre vous: de votre rencontre, il pourrait résulter un choc qui, dans
+les circonstances présentes, mettrait les choses au pire: je le verrai,
+moi, et je lui ferai comprendre qu'il est fou.
+
+--Vous parlez de griefs, interrompit M. Haupois.
+
+--Sans doute, il est évident que Léon s'est jeté dans les bras de cette
+femme et s'est rapproché d'elle plus étroitement parce qu'il a été
+blessé par la demande en nomination de conseil judiciaire. Quand, sur
+l'avis de Favas, vous avez adopté cette mesure, je ne vous ai rien dit
+parce que vous ne m'avez pas consulté, et que rien n'est plus grave que
+d'intervenir dans une guerre de famille; mais je n'en ai auguré rien de
+bon, et j'ai même fait des démarches auprès de trois membres du conseil
+de famille pour qu'ils n'accueillent pas votre demande, je vous le dis
+franchement.
+
+--Vouliez-vous donc qu'il nous ruinât?
+
+--Je ne crois pas qu'il eût été jusque-là, tout au plus aurait-il fait
+une brèche à la fortune que vous lui laisserez un jour; enfin cette
+brèche eût-elle été large, très large, tout n'eût pas été perdu; il faut
+savoir faire des sacrifices indispensables avec les jeunes gens, surtout
+quand ils sont passionnés, et sous son apparence calme Léon est
+passionné, il est tendre, et quand il aime il est capable de toutes les
+folies. Vous avez cru que vous aviez un moyen infaillible de l'arrêter,
+vous en avez usé, et ce moyen s'est retourné contre vous. Vous avez fait
+comme les gens qui ont une arme aux mains et qui s'en servent aussitôt
+qu'ils se croient en danger au lieu d'attendre jusqu'à la dernière
+extrémité. Si je vous parle ainsi, ce n'est pas, vous le savez, pour
+ajouter à votre douleur, mais pour vous expliquer, dans une certaine
+mesure, comment je comprends que Léon ait été entraîné à la résistance
+et finalement à cette folle résolution. J'ai voulu que vous sachiez à
+l'avance dans quels termes je lui parlerai, et je crois qu'ils seront de
+nature à le toucher: c'est par la douceur et la sympathie qu'on peut
+agir sur lui.
+
+--Quand comptez-vous le voir? demanda madame Haupois-Daguillon.
+
+--Aussitôt que possible, aujourd'hui, demain, aussitôt que je l'aurai
+trouvé.
+
+--Eh bien, mon ami, allez, continua-t-elle, et ce que vous croirez
+devoir dire, dites-le, nous abdiquons entre vos mains.
+
+Comme Byasson, après les avoir quittés, traversait le vestibule, Saffroy
+se trouva devant lui.
+
+--Eh bien, demanda celui-ci, a-t-on des nouvelles de Léon?
+
+Byasson n'avait pas une très-grande sympathie pour Saffroy; il le
+trouvait trop ambitieux, et il le soupçonnait de spéculer sur l'absence
+de Léon pour s'avancer de plus en plus dans les bonnes grâces de M. et
+de madame Haupois-Daguillon, de façon à devenir un jour le seul chef de
+la maison, le fils étant écarté.
+
+--Je vais le chercher, dit-il, afin qu'il reprenne sa place ici;
+j'espère que, quand il dirigera tout à fait la maison, il ne pensera
+plus qu'au travail.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Trouver Léon n'était pas bien difficile, il n'y avait qu'à trouver Cara;
+pour cela Byasson se rendit chez le commissaire-priseur qui avait fait
+la vente de celle-ci. Tout d'abord le clerc auquel il s'adressa
+prétendit n'avoir pas cette adresse, mais il finit par la trouver et la
+donner: rue Auber, n° 9.
+
+Arrivé au quatrième, il sonna à la porte de gauche comme le concierge le
+lui avait recommandé, et il sonna fort.
+
+Ce ne fut pas cette porte qui s'ouvrit, ce fut celle de droite qui
+s'entre-bâilla, et Byasson, qui tout en attendant comptait machinalement
+les dessins géométriques du tapis de l'escalier, leva la tête pour voir
+si dans sa préoccupation il ne s'était pas trompé; il aperçut le bonnet
+blanc d'une femme de chambre, puis la porte se referma vivement.
+
+Puis bientôt après la porte de gauche fut ouverte par Léon lui-même,
+qui, en apercevant Byasson, recula d'un pas.
+
+--Je suis indiscret? dit celui-ci.
+
+--Pas du tout, entrez donc, je vous prie, je suis heureux de vous voir,
+au contraire, vous me trouvez en train d'emménager.
+
+Tout en s'asseyant, Byasson regarda autour de lui, bien surpris de voir
+cet intérieur simple et décent où rien ne rappelait la femme à la mode,
+et surtout une femme telle que Cara.
+
+--Mon cher enfant, dit-il, tu supposes bien, n'est-ce pas? que je ne
+viens pas te relancer pour le seul plaisir de te serrer la main; ce
+plaisir est vif, car je t'aime de tout mon coeur, comme un enfant que
+j'ai vu naître et grandir; cependant je ne serais pas monté ici si je
+n'avais eu à te parler sérieusement. Je quitte tes parents à l'instant
+même, et comme, peu de temps avant mon arrivée, Jacques était venu leur
+annoncer ton déménagement, tu peux t'imaginer dans quel état de
+désespoir ils sont; ta mère, ta pauvre mère est baignée dans les larmes;
+ton père est accablé dans une douleur morne; ils te pleurent comme si tu
+étais mort.
+
+--Qui m'a tué?
+
+--Qui tout d'abord les a désespérés? Ne récriminions point: je ne suis
+venu te trouver que pour te parler amicalement, mais comme je ne me
+trouve pas à mon aise ici,--il regarda autour de lui comme pour sonder
+les tentures,--je te demande de sortir quelques instants avec moi.
+
+Léon, assez mal à l'aise, montra les caisses et les malles placées au
+milieu du salon:
+
+--J'aurais voulu achever mon emménagement, dit-il.
+
+--Je ne te demande qu'une heure: refuseras-tu ton vieil ami?
+
+--Et où voulez-vous que nous allions?
+
+--Sois sans inquiétude, je ne te ménage pas une surprise, ces moyens ne
+sont pas dans mes habitudes; je te demande tout simplement de
+m'accompagner chez moi pour que nous puissions nous entretenir, portes
+closes, librement.
+
+--Je suis tout à vous; je vous demanda seulement deux minutes pour me
+préparer.
+
+Et il passa dans sa chambre, dont il tira la porte sur lui; mais ce ne
+fut pas deux minutes qu'il lui fallut pour se préparer; il resta près
+d'un quart d'heure absent.
+
+Byasson demeurait rue Neuve-Saint-Augustin, il ne leur fallut que peu de
+temps pour arriver chez lui. En chemin, ils ne s'entretinrent que de
+choses insignifiantes, et plus d'une fois Léon laissa tomber la
+conversation comme un homme qui suit sa propre pensée: le quart d'heure
+qu'il avait employé à se préparer, selon son expression, l'avait
+singulièrement assombri, et il n'y avait pas de doute qu'avant de le
+laisser sortir, Cara l'avait stylé. Ce n'était donc plus seulement
+contre lui que Byasson allait avoir à lutter; ce serait encore contre
+elle; mais, si formelles que pussent être les promesses qu'elle avait
+exigées de son amant, mieux valait encore engager la lutte dans ces
+conditions défavorables que de l'avoir elle-même derrière soi,
+invisible, mais menaçante et prête à paraître au moment décisif.
+
+Au lieu de recevoir Léon dans son bureau, comme d'ordinaire, Byasson le
+fit monter à sa chambre, où il était sûr que personne ne pourrait venir
+les déranger et où il n'y avait pas d'oreilles indiscrètes à craindre.
+Mais si cette chambre était un lieu sûr, elle était en même temps un
+lieu encombré et si plein de toutes sortes de choses placées çà et là
+avec un beau désordre qu'il fallut un moment assez long et pas mal de
+travail avant de pouvoir trouver deux siéges pour s'asseoir. Sur le
+canapé était un tableau tout nouvellement acheté et auquel il ne fallait
+pas toucher, car il n'était pas encore sec; les chaises étaient prises,
+celle-ci par un vase en bronze, celle-là par un ivoire, une autre par un
+tas de gravures; sur un fauteuil étaient de vieilles faïences, et debout
+dans les coins ou contre les meubles se dressaient en rouleau des tapis
+et des étoffes qui attendaient là depuis longtemps le moment où le
+maître s'étant décidé à faire construire la maison de campagne dont
+depuis quinze ans il portait et agitait le plan toujours nouveau,
+toujours changeant dans sa tête, on les emploierait enfin à l'usage pour
+lequel ils avaient été successivement achetés au hasard des occasions.
+
+--Tu comprends bien, n'est-ce pas, mon cher enfant, dit Byasson, quelle
+est ma situation? Je suis le plus vieil ami de ton père et de ta mère,
+le plus intime; je suis le tien; je t'aime comme si tu étais mon fils,
+moi qui n'ai pas d'enfants et qui n'en aurai jamais d'autres que ceux
+dont tu me feras un jour le parrain. Tu dois trouver tout naturel et
+légitime que je me jette entre tes parents et toi au moment où vous
+allez vous séparer. Et que produira cette séparation? votre malheur,
+votre désespoir à tous. Je me trompe, elle fera le bonheur de quelqu'un;
+mais ce quelqu'un mérite-t-il que tu lui sacrifies et ta famille, et ton
+avenir, et ton honneur?
+
+--Celle dont vous parlez sans la connaître m'aime et je l'aime.
+
+--Sans la connaître! Mais je la connais comme tout Paris; sa notoriété
+est, par malheur, assez grande pour qu'on puisse parler d'elle avec la
+certitude que ce qu'on dira sera au besoin confirmé par vingt, par cent
+témoins qui viendront déposer dans leur propre cause. Je ne veux ni te
+peiner ni te blesser, mais il faut bien cependant que je te dise ce que
+j'ai sur le coeur, et tu dois sentir que ce n'est pas ma faute si mes
+paroles ne sont pas l'éloge de celle que tu crois aimer. Quelle est
+cette femme que tu préfères à ton père, à ta mère, à la famille, à la
+fortune, à l'honneur, et auprès de qui tu veux vivre misérablement dans
+une condition honteuse, dans une situation fausse qui n'a pas d'issue
+possible? Qu'a-t-elle pour elle qui excuse ta folie?
+
+--Je l'aime.
+
+--A-t-elle un grand talent? A-t-elle un grand nom? A-t-elle seulement la
+jeunesse ou la passion, ce qui explique, ce qui excuse toutes les
+folies? Tu sacrifies tout et tu te donnes à elle; pour combien de temps?
+Je veux dire combien de temps encore pourras-tu l'aimer: la vieillesse
+et une vieillesse rapide ne doit-elle pas vous séparer dans un avenir
+prochain? Tu sais comme moi, tu sais mieux que moi, quel est son âge.
+Elle pourrait être ta mère; ce n'est pas à toi qu'il faut le dire, toi
+qui l'as vue sous la cruelle lumière du matin, si terrible pour une
+femme de son âge.
+
+Léon, blessé par ces paroles, ne pouvait guère s'en fâcher, il voulut
+essayer de sourire:
+
+--Vous qui aimez tant les choses d'art, réfléchissez donc un peu,
+dit-il, à l'âge qu'avait Diane de Poitiers quand Jean Goujon la
+représenta nue.
+
+--Quelle niaiserie!
+
+--Cinquante ans, n'est-ce pas, et elle était adorée par son amant, qui
+en avait vingt-huit ou vingt-neuf; Hortense n'a pas cinquante ans, elle
+n'en a pas quarante, pour moi elle n'en a pas trente.
+
+--Elle en aura soixante le jour où tombera le bandeau qu'elle t'a mis
+sur les yeux. Et que faut-il pour que cela arrive? un mot que tu
+entendras, la satiété peut-être, mieux que cela, la voix de ta dignité
+et de ta conscience qui te fera comprendre que cette femme ne te tient
+que par ce qu'il y a de mauvais en toi, et qui te fera sentir qu'elle
+n'a jamais éveillé en ton coeur rien de bon, rien de noble, rien de
+grand, rien de ce qui est la conséquence ordinaire de l'amour lorsqu'il
+existe entre deux êtres dignes l'un de l'autre. Me diras-tu qu'elle est
+digne de toi, toi que j'ai connu honnête, tendre, bon, généreux, toi qui
+portes écrites sur ton visage toutes les qualités qui sont dans ton
+coeur?
+
+--Je vous dirai que vous parlez d'une femme que vous ne connaissez pas.
+
+--Oui, mais tu ne me diras pas que tu as été séduit et entraîné par ces
+qualités qui, étant aussi en elle, se sont mariées aux tiennes. Tu as
+été séduit par ses défauts, par ses vices, par son savoir de vieille
+femme, qui depuis vingt-cinq ans a étudié, pratiqué, expérimenté sur le
+sujet vivant, dont elle fait rapidement un cadavre, toute les roueries
+de la passion qu'elle peut jouer, j'en suis convaincu, avec un art
+incomparable. Je les connais, ces habiletés de vieilles femmes qui se
+font les mères en même temps que les maîtresses de leurs jeunes amants,
+leur préparant d'une main expérimentée la cantharide ou le haschisch et
+de l'autre les enveloppant de flanelle. Voilà ce qui m'épouvante pour
+toi et me fait te tenir ce discours, que je t'épargnerais comme je me
+l'épargnerais moi-même, si, au lieu d'être aux mains de cette femme, tu
+aimais la première venue; une jeune fille, n'importe qui, la fille de
+ton concierge, dont le coeur ne serait pas pourri et gangrené.
+
+--C'était à mon père qu'il fallait l'adresser, ce discours, quand
+j'aimais Madeleine.
+
+--Je l'ai fait.
+
+--Et vous n'avez point été écouté, pas plus que je ne l'ai été moi-même;
+vous voyez donc bien que ce n'est pas seulement leur caisse que mon père
+et ma mère veulent mettre à l'abri de mes prodigalités, c'est encore mon
+coeur qu'ils veulent protéger contre mes égarements, c'est ma vie qu'ils
+veulent prendre pour la diriger au gré de leurs idées, de leurs
+intérêts, de leur sagesse. Eh bien, je me suis révolté, et puisqu'on
+m'avait empêché de prendre pour femme, une jeune fille digne entre
+toutes de respect et d'amour, auprès de laquelle j'aurais vécu heureux
+dans ma famille, tranquillement, sans autres émotions que celles du
+bonheur et de la paix, j'ai pris pour maîtresse une femme qui a été
+assez habile, non pour me faire oublier celle que j'ai aimée, celle que
+j'aime toujours, car rien n'effacera de mon coeur le souvenir de
+Madeleine, mais pour me consoler. Et pour cela, j'en conviens, il
+fallait en effet que son art fût grand, très-grand. Mais pour tout le
+reste, ne croyez rien de ce que vous venez de dire, rayez la cantharide
+et la flanelle, ce n'est pas par là qu'Hortense me tient comme vous le
+pensez. Vous avez beaucoup trop d'imagination, et cette imagination
+n'est plus jeune, ce qui fait qu'elle va chercher de savantes
+complications là où les choses sont bien simples. Quand j'ai fait la
+connaissance d'Hortense, j'ai obéi à un caprice: elle me plaisait, voilà
+tout. Mais bientôt j'ai appris à la connaître, et j'ai vu qu'elle valait
+mieux, beaucoup mieux qu'un caprice. Aujourd'hui je l'aime et je suis
+heureux d'être aimé par elle. C'est là ce que vous appelez de la folie.
+Peut-être au point de vue de la raison pure, est-ce en effet de la
+folie, mais j'ai le malheur d'être ainsi fait que je préfère la folie
+qui me donne le bonheur à la sagesse qui ne me donnerait que l'ennui.
+
+--Mais, malheureux enfant....
+
+--Tout ce que vous pourrez me dire, croyez bien que je me le suis déjà
+dit: je gaspille ma jeunesse, je compromets mon avenir, je m'expose à
+être jugé sévèrement par ceux qui s'appellent les honnêtes gens, cela
+est vrai, je le sais, je le crois; mais j'aime, je suis aimé, je vis, je
+me sens vivre. Ah! je vous trouve tous superbes avec vos sages paroles:
+cette jeune fille que tu aimes n'a pas de fortune, il n'est pas sage de
+l'aimer, oublie-la, la sagesse c'est d'aimer une femme riche et bien
+posée dans le monde; cette autre que tu aimes n'est pas digne non plus
+de ton amour, il n'est donc pas sage de l'aimer; nous qui ne la
+connaissons pas, nous la connaissons mieux que toi. Eh bien, je l'aime,
+et rien ne me séparera d'elle. Quand ma famille me repoussait et me
+déshonorait, où ai-je trouvé de l'affection et de l'appui, si ce n'est
+près d'elle? Quand je suis sorti de l'audience, où sur la demande de mon
+père et de ma mère ... de ma mère, Byasson, on venait de faire de moi
+une sorte de chose inerte, quels bras se sont ouverts pour me recevoir?
+les siens. Et vous voulez que maintenant je me sépare de cette femme qui
+m'a consolé dans le malheur, qui par tendresse pour moi s'est ruinée,
+pour rester ma maîtresse, quand vous qui êtes riche vous m'avez
+déshonoré de peur que la centième, la millième partie peut-être de votre
+fortune soit compromise. Eh bien, non, je ne la quitterai pas; non, je
+ne l'abandonnerai pas, car ce serait une lâcheté et une infamie dont je
+ne me rendrai pas coupable. Ma folie raisonne, vous voyez bien, elle est
+donc incurable.
+
+--Que tu penses à elle, je le comprends, mais ne penseras-tu pas à ton
+père, ne penseras-tu pas à ta mère?
+
+--À qui ont-ils pensé lorsqu'ils ont présenté cette demande? à moi ou à
+eux?
+
+--Ne parlons point du passé; parlons du présent. Que vas-tu faire?
+
+--Rien pour le moment, je suis incapable de rien faire.
+
+--Alors de quoi vivras-tu? Est-ce toi qui vas être l'amant de Cara
+puisque tu ne peux plus l'entretenir comme ta maîtresse?
+
+--Vous oubliez que pour mes deux cent mille francs de dettes j'ai reçu
+de l'argent, il me reste cent mille francs, nous vivrons avec.
+
+--Et quand ces cent mille francs seront dépensés, ton père et ta mère,
+morts de chagrin, t'auront laissé leur fortune, n'est-ce pas, et alors
+tu pourras la partager avec l'amie des mauvais jours, ce qu'elle espère?
+
+Léon allait répondre; mais au moment même où il étendait le bras, on
+frappa à la porte du salon qui précédait la chambre.
+
+--Laissez-nous, cria Byasson.
+
+Mais on frappa de nouveau. Alors Byasson se levant avec colère alla
+ouvrir la porte.
+
+--C'est une lettre pressée pour M. Léon Haupois, dit le commis qui
+entra.
+
+Byasson voulut repousser cette lettre, mais malgré la distance Léon
+avait entendu ces quelques mots.
+
+Il arriva; de loin il reconnut le papier et le chiffre de Cara. Il prit
+la lettre, mais, chose étrange, l'adresse était d'une écriture qu'il ne
+connaissait pas; vivement il l'ouvrit.
+
+«Madame vient de se trouver mal; le médecin est très-inquiet; Madame
+prononçant votre nom à chaque instant j'ose vous prévenir de ce qui se
+passe.
+
+«LOUISE.»
+
+Alors s'adressant à Byasson:
+
+--Nous reprendrons cet entretien quand vous voudrez, dit-il, il faut que
+je vous quitte.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Lorsque Léon arriva rue Auber, il trouva sa maîtresse sans connaissance
+étendue sur son lit, et auprès d'elle un jeune médecin qu'on avait été
+chercher au hasard du voisinage, qui s'appliquait à la faire revenir à
+elle.
+
+--C'est une syncope, rassurez-vous, il n'y a pas de danger; d'ailleurs
+je crois qu'elle va cesser.
+
+En effet, au bout de quelques instants, Cara promena ses yeux autour
+d'elle d'un air égaré, puis apercevant Léon, le reconnaissant, elle lui
+jeta les deux bras autour du cou, et, l'attirant à elle par un mouvement
+passionné, elle éclata en sanglots spasmodiques.
+
+--Maintenant, dit le médecin, madame n'a plus besoin que de repos et de
+calme; je puis me retirer.
+
+Et il s'en alla, avec l'attitude modeste d'un homme qui n'a pas la
+conviction d'avoir accompli un miracle.
+
+Léon s'installa auprès du lit de Cara, et celle-ci lui ayant pris la
+main, qu'elle garda dans la sienne, ils restèrent ainsi assez longtemps
+sans parler; malgré le désir qu'il en avait, Léon n'osait l'interroger,
+le médecin ayant prescrit le repos et le calme.
+
+Enfin, Cara se trouva assez bien elle-même pour prendre la parole:
+
+--Pauvre ami, dit-elle, comme je suis heureuse que tu sois revenu! c'est
+ta voix qui ma ressuscitée; je crois bien que j'étais en train de
+mourir; je ne soufrais pas, je ne sentais rien, je ne voyais rien; je
+serais peut-être restée longtemps, toujours dans cet état, si tout à
+coup ta voix n'avait retenti dans mon coeur, et alors il m'a semblé que
+je me réveillais; comme tu as été bien inspiré de revenir!
+
+--Je n'ai pas été inspiré; je suis revenu parce que Louise m'a écrit que
+tu étais malade.
+
+--Comment, Louise?
+
+--Elle m'a écrit parce qu'elle était effrayée, et elle m'a dit de venir
+tout de suite.
+
+--Je comprends qu'elle ait été effrayée. Après ton départ, j'ai pensé à
+ce que tu venais de me dire, et je me suis imaginé, pardonne-moi, que
+ton ami Byasson allait si bien te prêcher et te circonvenir que nous ne
+nous verrions plus. Alors, j'ai été prise d'un anéantissement, mon coeur
+a cessé de battre, mes yeux ont cessé de voir, j'ai poussé un cri,
+Louise est accourue et je ne sais plus ce qui s'est passé: quand j'ai
+recouvré la vue, j'ai rencontré tes yeux.
+
+--C'est pendant cette syncope que Louise effrayée m'a écrit; mais
+comment a-t-elle su que j'étais chez Byasson?
+
+--Je ne sais pas, il faudra le lui demander. Assurément ce n'est pas moi
+qui le lui ai dit, car je suis fâchée qu'elle t'ait écrit.
+
+--Comment, tu es fâchée que je sois revenu?
+
+--Cela paraît absurde, n'est-ce pas, cependant cela ne l'est pas. Oui,
+je suis heureuse, la plus heureuse des femmes que tu sois revenu, mais
+j'aurais voulu que tu revinsses de ton propre mouvement et non pas
+ramené par la lettre de Louise. Si ton ami Byasson t'a emmené chez lui,
+ce n'était point, n'est-ce pas, pour te montrer ses tableaux ou ses
+curiosités, c'était pour tâcher de te décider à te séparer de moi et à
+rentrer chez ton père. Ne me dis pas non, c'est cette pensée, ce sont
+ces discours que j'entendais qui m'ont étouffée et qui ont provoqué ma
+syncope. Quand j'en suis venue à bien préciser la situation et à me
+dire: écoutera-t-il la voix de son ami ou écoutera-t-il celle de son
+amour? retournera-t-il chez son père ou reviendra-t-il ici? l'angoisse a
+été si poignante que je me suis évanouie. Mais, malgré tout, malgré
+l'état affreux dans lequel j'étais, j'aurais voulu que Louise ne
+t'écrivît pas. Livré à toi-même tu aurais seul décidé cette situation,
+c'est-à-dire notre avenir à tous deux, ma vie à moi. C'était une
+épreuve, elle eût été telle qu'il ne serait plus resté de doute après.
+Si tu avais été chez ton père, je serais peut-être morte, mais
+qu'importe la mort, c'est la fin. Au contraire, si tu étais revenu près
+de moi, librement, quelle joie! Tu veux me dire que tu es venu, cela est
+vrai, mais tu es venu, tu l'as reconnu tout à l'heure, parce que Louise
+t'a écrit que j'étais en danger. Il n'y a pas eu lutte dans ton coeur;
+il n'y a pas eut choix. Et c'était sortir triomphante de cette lutte que
+j'aurais voulu. C'était ce choix qui aurait calmé mes alarmes. Tu es
+accouru après avoir lu la lettre de Louise, la belle affaire en vérité
+chez un homme tel que toi qui est la bonté même! Pitié n'est pas amour.
+Aussi je veux que tu retourne chez ton ami Byasson, non tout de suite,
+mais demain, après-demain, il reprendra son prêche où il a été
+interrompu, et tu décideras en connaissance de cause, librement.
+
+Il arrive bien souvent qu'on ne permet une chose que pour la défendre.
+
+Léon, devant retourner chez Byasson pour faire un choix entre sa famille
+et sa maîtresse, n'y retourna pas, car y aller eût été avouer qu'il
+pouvait être indécis, et que la lettre de Louise l'avait précisément
+arraché à cette indécision.
+
+Quant à la façon dont cette lettre lui était parvenue, il en avait eu,
+même sans la demander, l'explication la plus simple et la plus
+naturelle: dans sa crise, Cara avait prononcé plusieurs fois, sans en
+avoir conscience, le nom de Byasson, et Louise, perdant la tête, avait
+imaginé qu'il fallait envoyer chez ce monsieur dont elle avait trouvé
+l'adresse dans le _Bottin_.
+
+Byasson, ne voyant pas Léon revenir bientôt comme celui-ci en avait pris
+l'engagement, lui écrivit; mais Léon ne reçut pas ses lettres qui furent
+remises à Louise par la concierge, et par Louise à Cara; alors il vint
+lui-même rue Auber, mais il eut beau sonner, sonner fort, on ne lui
+ouvrit pas. Il sonna à la porte de Cara, Louise lui répondit que madame
+était à la campagne. Il revint le lendemain; le concierge, sans le
+laisser monter, l'arrêta pour lui dire que M. Léon Haupois était en
+voyage; quelques jours après on lui fit la même réponse.
+
+C'était évidemment un parti pris; le mieux dans des conditions était
+donc de ne pas brusquer les choses; il était plus sage d'attendre, de
+veiller et de saisir une occasion favorable quand elle se présenterait;
+ce qui devait arriver un jour ou l'autre.
+
+Cara eut alors toute liberté de pratiquer sur Léon le système de
+l'absorption, à petites doses, lentement, savamment, et chaque jour elle
+se rendit plus chère, surtout plus indispensable.
+
+Vivant sous le même toit, ils ne se quittèrent plus, et, peu à peu, ils
+en vinrent à sortir ensemble, le soir d'abord pour aller au théâtre dans
+une baignoire qu'ils louaient pour eux seuls et où ils se tenaient
+serrés l'un contre l'autre, les jambes enlacées, la main dans la main,
+écoutant, riant, s'attendrissant ensemble.
+
+Mais le soir ne leur suffit plus, et on les vit tous deux aux courses,
+d'abord à la Marche, à Porchefontaine, au Vésinet, où l'on a pour ainsi
+dire l'excuse de la partie de campagne, puis à Chantilly, puis enfin à
+Longchamps, devant tout Paris.
+
+Le jeudi, il l'accompagna à Batignolles, rue Legendre, et rapidement il
+devint l'ami, le père des enfants qui, très franchement, se prirent pour
+lui d'une belle passion; il joua avec eux; il prit plaisir à leur faire
+des surprises de joujoux, de gâteaux ou de bonbons; il les emmena à la
+campagne; en voiture, avec leur tante, bien entendu, dîner dans les bois
+ou au bord de l'eau.
+
+--Quel bon père, quel bon Papa-Gâteau tu ferais! disait-elle.
+
+Bientôt il n'y eut plus qu'un jour par mois, le 17, où Cara le laissa
+seul, celui où elle allait au Père-Lachaise, en pèlerinage au tombeau du
+duc de Carami. Une fois il vint avec elle jusqu'à la porte du cimetière.
+Puis, la fois suivante, comme elle était souffrante et pouvait à peine
+se traîner, il lui donna le bras pour l'aider à monter jusqu'au tombeau,
+et ensuite il l'accompagna toujours.
+
+C'était beaucoup pour Cara que Léon ne pût pas se passer d'elle, mais ce
+n'était pas assez pour ses desseins; il lui fallait plus; il fallait
+qu'il s'habituât à voir en elle plus qu'une maîtresse, si agréable, si
+séduisante que fût cette maîtresse.
+
+Lorsqu'ils allaient aux courses, Léon ne restait pas toujours à ses
+côtés comme un jaloux, et alors quand elle était seule dans sa voiture,
+ses anciens amis, quelques-uns de ses anciens amants, les hommes du
+monde dans lequel elle avait vécu l'entouraient, les uns pour lui donner
+une banale poignée de main, les autres pour causer plus intimement avec
+elle.
+
+Un jour, en revenant, elle se montra si distraite, si préoccupée que
+Léon ne put pas ne pas lui demander ce qu'elle avait. Elle répondit
+qu'elle n'avait rien; mais son ton démentait ses paroles.
+
+Enfin, après le dîner, lorsqu'ils furent en tête à tête, côte à côte,
+elle se décida à parler:
+
+--Sais-tu qui j'ai vu tantôt à Longchamps? Salzondo.
+
+Léon laissa échapper un mouvement de contrariété; car, malgré l'histoire
+des perruques, la liaison de Salzondo avec Cara avait été si notoire, si
+publique, que ce nom ne pouvait pas être doux à ses oreilles.
+
+--Sais-tu ce qu'il m'a proposé? continua-t-elle. Tout d'abord, et pour
+la centième fois, de redevenir pour lui ce que j'étais il y a quelques
+années; puis, quand il a été bien convaincu que je n'y consentirais
+jamais, il m'a tout simplement demandé d'être sa femme, sa vraie femme,
+c'est-à-dire devant le maire.
+
+--Et tu as répondu? demanda-t-il d'une voix mal assurée.
+
+--Que je réfléchirais; car enfin la chose mérite d'être pesée. Être la
+femme de Salzondo n'est pas plus sérieux que d'être sa maîtresse;
+seulement, on a un mari, une position dans le monde, une belle fortune;
+et tout cela c'est quelque chose. Tu me diras que ce n'est rien quand on
+aime et qu'on est aimée; cela est vrai, mais il faut remarquer qu'un
+pareil mariage n'empêche pas d'être aimée par celui qui est maître de
+votre coeur et d'être à lui corps et âme. De plus, ce mariage, s'il se
+faisait, te permettrait de te réconcilier avec ta famille, et c'est là
+encore une considération d'un poids considérable. Combien de fois,
+pensant à cette rupture, je me dis que, si jamais tu cesses de m'aimer,
+ce sera elle qui te détachera de moi: femme de Salzondo....
+
+--Hortense! s'écria-t-il en se levant avec colère.
+
+Alors elle aussi se leva et, le prenant dans ses deux bras:
+
+--Tu me tuerais, n'est-ce pas? dis-moi que tu me tuerais si j'étais
+assez misérable pour écouter de pareilles considérations. Mais, sois
+tranquille, si je sais voir où est la sagesse, je ne puis aller que là
+où est l'amour.
+
+Et tout de suite ouvrant son buvard, elle se mit à écrire:
+
+«Mon cher Salzondo.
+
+«J'ai réfléchi à votre proposition et j'en suis touchée comme je dois
+l'être, mais ... mais quand le coeur est pris, (et il est bien pris, je
+vous le jure), la raison, la sagesse, même le vice, ne peuvent rien
+contre lui.
+
+«Je resterai toujours votre amie, mais rien que votre amie
+
+«CARA.»
+
+Elle donna ce billet à lire à Léon, puis l'ayant mis dans une enveloppe,
+elle sonna.
+
+Louise parut:
+
+--Va jeter tout de suite cette lettre à la poste.
+
+Quand Louise fut sortie, Cara vint se rasseoir près de Léon:
+
+--Êtes-vous content, mon maître? moi, je suis la plus heureuse des
+femmes, et toute ma vie je serai reconnaissante à Salzondo d'abord de
+m'avoir montré qu'il m'estimait assez pour m'épouser, et aussi et
+surtout de t'avoir inspiré ce geste de colère qui prouve mieux que tout
+combien tu m'aimes. Tu m'aurais tuée!
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Pendant ce temps, Byasson attendait toujours l'occasion favorable qui
+devait lui permettre de faire auprès de Léon une nouvelle tentative plus
+efficace que la première.
+
+Mais il attendit en vain: on avait des nouvelles de Léon par
+quelques-uns de ses anciens camarades et notamment par Henri Clergeau;
+mais Léon lui-même ne donnait pas signe de vie; aux lettres les plus
+pressantes aussi bien qu'aux demandes de rendez-vous, il ne répondait
+point, et quand ses anis, cédant aux instances de Byasson, voulaient
+aborder ce sujet avec lui, il leur fermait la bouche dès le premier mot;
+Henri Clergeau, ayant voulu insister et revenir à la charge, n'avait
+obtenu que des paroles de colère qui avaient amené une brouille entre
+eux.
+
+--J'ai assez d'un conseil judiciaire, avait dit Léon, je ne veux point
+d'un conseil d'amis.
+
+Avec ses créanciers, Rouspineau, Brazier, Léon avait pratiqué ce même
+système de faire le mort, et il les avait renvoyés à son conseil
+judiciaire; il n'avait rien, (son appartement était au nom de Cara), il
+ne pouvait rien: c'était à son père de payer si celui-ci le voulait
+bien, sinon il payerait plus tard lui-même quand il le pourrait; et il
+n'avait pas pris autrement souci de leurs réclamations, se disant qu'ils
+lui avaient fait payer assez cher l'argent qu'ils lui réclamaient pour
+attendre. L'attente n'était-elle pas justement un des risques sur
+lesquels ils avaient basé leurs opérations?
+
+Heureusement pour Rouspineau et pour Brazier, M. et madame
+Haupois-Daguillon s'étaient montrés de bonne composition: afin de sauver
+l'honneur de leur nom commercial, ils avaient pris l'engagement de payer
+les billets à leur échéance, mais à condition qu'ils seraient protestés
+pour la forme, et surtout à condition plus expresse encore que cet
+arrangement serait tenu secret, de manière à ce que Léon ne le connût
+jamais. Le jour où une indiscrétion serait commise ils ne payeraient
+plus.
+
+Fatigué, agacé de voir qu'il n'obtiendrait rien de Léon, Byasson voulut
+risquer une tentative auprès de Cara, et il lui écrivit pour lui
+demander une entrevue.
+
+Si Cara ne voulait pas que Léon fût exposé aux attaques amicales de
+Byasson, qui pouvaient l'émouvoir et à la longue l'ébranler, elle
+n'avait pas les mêmes craintes pour elle-même. D'avance elle bien
+certaine de ne pas se laisser toucher, si pathétique, si entraînante que
+fût l'éloquence de Byasson; c'est au théâtre qu'on voit les Marguerite
+Gauthier se laisser prendre aux arguments d'un père noble et se
+contenter d'un baiser, «le seul vraiment chaste qu'elles aient reçu»,
+pour le paiement de leur sacrifice; dans la réalité les choses se
+passent d'une façon moins scénique peut-être, mais à coup sûr plus
+sensée. D'ailleurs, elle avait intérêt à voir Byasson et à apprendre de
+lui combien M. et madame Haupois étaient disposés à payer la liberté de
+leur fils.
+
+Elle donna donc à Byasson le rendez-vous que celui-ci lui demandait, et,
+pour être sûre de n'être point dérangée, elle envoya Léon à la campagne.
+
+Byasson arriva à l'heure fixée, et, pour la première fois, cette porte,
+à laquelle il avait si souvent sonné, s'ouvrit toute grande devant lui.
+
+Cara était dans sa chambre, et, comme une bonne petite femme de ménage,
+elle s'occupait à recoudre des boutons aux chemises de Léon, dont une
+pile, revenant de chez le blanchisseur, était placée devant elle sur une
+table à ouvrage; ce fut donc l'aiguille à la main, travaillant, que
+Byasson la surprit.
+
+Elle se leva vivement, avec une sorte de confusion, pour lui offrir un
+siége.
+
+Byasson avait préparé ce qu'il aurait à dire, il entama donc l'entretien
+rapidement et franchement:
+
+--Vous savez, dit-il, que je suis un commerçant, nous parlerons donc, si
+vous le voulez bien, le langage des affaires, et j'espère que nous nous
+entendrons, si, comme j'ai tout lieu de le supposer, vous êtes une femme
+pratique.
+
+Cara se mit à sourire.
+
+--Je viens vous faire une proposition: combien vaut pour vous mon ami
+Léon?
+
+--La question est originale.
+
+--Il y a acheteur.
+
+--Mais vous ne savez pas s'il y a vendeur, il me semble?
+
+--C'est à vous de le dire: vous avez; moi je demande.
+
+--À livrer quand?
+
+--Tout de suite.
+
+--Et vous payez tout de suite aussi?
+
+--Nous ne sommes pas précisément pressés, mais je vous ferai remarquer
+qu'entre vos mains la valeur que vous avez se déprécie.
+
+--Ce n'est pas mon opinion; elle gagne, au contraire, puisque chaque
+jour qui s'écoule, étant un jour de vie, rend plus prochaine la
+réalisation de mes espérances.
+
+--Enfin c'est à vous de faire votre prix, et non à moi.
+
+--J'avoue que vous me prenez au dépourvu, car il me faudrait une table
+de probabilités pour la mortalité, comme en ont les compagnies
+d'assurances, et je n'ai pas cette table; en réalité votre question se
+résume à ceci: combien l'un ou l'autre de M. ou de madame
+Haupois-Daguillon ont-ils encore de temps à vivre; et franchement je
+n'en sais rien; vous êtes mieux que moi renseigné à ce sujet; ont-ils
+des infirmités, suivent-ils un bon régime, le coeur est-il solide, les
+poumons fonctionnent-ils bien? Je ne sais pas; il y aurait vraiment
+loyauté à vous de me renseigner. Vivront-ils longtemps encore?
+Mourront-ils bientôt? Faites-moi une offre raisonnable; nous
+discuterons, et j'espère que nous nous entendrons, si, comme j'ai tout
+lieu de le supposer, vous êtes un homme pratique.
+
+Byasson avait cru que sur le terrain commercial il aurait meilleur
+marché de Cara, il vit qu'il s'était trompé, et il resta un moment sans
+répondre.
+
+--Alors, vous ne voulez pas jouer cartes sur table? dit-elle, en
+continuant; je croyais que vous me l'aviez proposé, mettons que je me
+suis trompée. C'est donc à moi de faire mon compte. Je vais essayer.
+Quand j'ai connu votre ami, j'avais un mobilier qui valait plus de
+600,000 fr. Votre ami s'étant trouvé dans une mauvaise situation, j'ai
+dû pour lui venir en aide, vendre ce mobilier. Vous savez ce qu'est une
+vente forcée. De ce qui valait 600,000 fr., j'ai tiré 300,000 fr.
+environ. C'est donc 300,000 fr. que votre ami me doit de ce chef. De
+plus je lui ai prêté 100,000 fr. De plus encore, j'ai fait pour son
+compte diverses dépenses, dont je puis fournir état, s'élevant à environ
+100,000 fr. Cela nous donne un total de 500,000 francs dont je suis
+créancière et sur lesquels il n'y a pas un sou à diminuer. Maintenant, à
+ces 500,000 francs il faut ajouter ce qui m'est nécessaire pour vivre
+honnêtement en veuve de Léon, et je ne pense pas que vous trouverez que
+ma demande est exagérée si je la porte à 25,000 francs de rente, c'est à
+dire un capital de 500,000 francs. En tout, et répondant à votre
+question, je vous dis que pour moi votre ami Léon vaut un million, si je
+vends tout de suite et comptant, deux si je vends à terme. Qu'est-ce que
+vous offrez?
+
+Quand on est né sur les bords du gave d'Oleron, on n'a pas beaucoup de
+flegme; Byasson fit un saut sur sa chaise:
+
+--Vous vous imaginez donc que Léon vous aimera toujours? s'écria-t-il.
+
+--Aimer! dit-elle en souriant, je croyais que notre parlions le langage
+des affaires, au moins vous m'aviez dit que telle était votre intention;
+est-ce qu'avec une femme comme moi un homme tel que vous peut employer
+un autre langage?
+
+--Mais....
+
+--Vous voulez maintenant que nous parlions sentiment; très-volontiers,
+et à vrai dire cela m'agrée: le sentiment, mais c'est notre fort à nous
+autres. Vous venez de me demander superbement si je m'imaginais que Léon
+m'aimerait toujours. Je ne peux pas répondre à cela, car toujours, c'est
+bien long. Seulement ce que je peux vous dire c'est que quand je voudrai
+Léon m'épousera. À combien estimez-vous la fortune de M. et de madame
+Haupois-Daguillon? Dix millions, n'est-ce pas? Ils ont deux enfants; la
+part d'héritage de Léon sera donc de cinq millions. Or, c'est cinq
+millions que j'abandonne pour un million. C'est-à-dire que si j'étais
+une femme d'argent et rien que cela, je ferais un marché de dupe. Mais
+si je ne suis pas une honnête femme selon vos idées, je suis une femme
+d'honneur, et puisque nous parlons maintenant sentiment j'ai le droit de
+dire que j'ai le sentiment de la famille. Voilà pourquoi je n'ai pas
+voulu jusqu'à ce jour que Léon m'épouse. Mais vous comprendrez qu'après
+cette entrevue, je n'aurais plus les mêmes scrupules si vous, mandataire
+de cette famille que je voulais ménager, vous repoussiez l'arrangement
+que je n'ai pas été vous proposer, mais que, sur votre demande, je veux
+bien accepter. Et n'imaginez pas qu'en parlant ainsi je me vante et
+j'exagère mon pouvoir sur Léon: quand je le voudrai j'en ferai mon mari,
+et vous devez sentir qu'il faut que je sois bien sûre de ma force,
+puisqu'à l'avance et sans craindre que vous puissiez m'opposer une
+résistance efficace, je vous dis ce que je ferai si nous ne nous mettons
+pas d'accord sur notre chiffre. Vous connaissez Léon, son caractère, sa
+nature; c'est un garçon au coeur tendre et à l'âme sensible. Quand ces
+gens-là aiment, ils aiment bien, et vous savez qu'il m'aime, car s'il ne
+m'aimait pas il serait rentré dans sa famille, lui qui est la bonté
+même, pour ne pas désoler sa mère et son père. Pourquoi ne l'a-t-il pas
+fait? Parce qu'il ne peut pas se détacher de moi, attendu que je le
+tiens par le sentiment aussi bien que par toutes les fibres de son être;
+en un mot, parce que je lui suis indispensable. Ah! c'est dommage que
+vous ne l'ayez pas marié jeune; comme il eût aimé sa femme! il a tout ce
+qu'il faut pour le mariage; la tendresse, la douceur, l'amour du foyer
+et aussi la fidélité: il y a des hommes ainsi faits qui n'aiment qu'une
+femme; tout d'abord ils l'aiment un peu, puis beaucoup, puis
+passionnément comme dans le jeu des marguerites, puis toujours
+davantage; et ces hommes sont plus communs qu'on ne pense; il y a les
+timides, les bêtes d'habitude, etc., etc. Mais vous connaissez Léon
+mieux que moi; je n'ai donc rien à vous dire. C'est vous qui avez à me
+répondre.
+
+--Je vous aurais répondu si vous m'aviez parlé sérieusement.
+
+--Je vous jure que je n'ai jamais été plus sérieuse, et il me semble
+que, si vous voulez bien réfléchir à mes chiffres, vous verrez combien
+ils sont modérés. Je voudrais que la question pût se traiter devant
+Léon, vous verriez s'il vous dirait que le bonheur que je lui ai donné
+ne vaut pas 600,000 fr. Songez donc que, depuis que je l'aime, il n'a
+pas eu une minute d'ennui, de lassitude ou de satiété. Croyez-vous que
+cela ne doit pas se payer? Croyez-vous que quand une femme s'est
+exterminée pour offrir à un homme cette chose rare et précieuse qu'on
+appelle le bonheur, elle n'est pas en droit de se plaindre qu'on vienne
+la marchander? Vous vous imaginez donc qu'il est facile de les rendre
+heureux vos beaux fils de famille, élevés niaisement, qui ne prennent
+intérêt à rien, qui n'ont de passion pour rien, qui n'ont d'énergie que
+pour satisfaire leur vanité bourgeoise, et qui nous prennent, non pour
+ce que nous sommes, non pour notre beauté ou notre esprit, mais pour
+notre réputation qui flatte leur orgueil; eh bien! je vous assure que la
+tâche est rude et que celles qui la réussissent gagnent bien leur
+argent. Mais je ne veux pas insister; vous réfléchirez, et vous verrez
+combien ma demande est modeste.
+
+Elle se leva, et comme Byasson restait décontenancé par le résultat de
+leur entretien, elle continua:
+
+--Voulez-vous me permettre de vous montrer, pour le cas où vos
+réflexions seraient longues, que Léon peut attendre sans être trop
+malheureux?
+
+Et, souriante, légère, elle le promena dans son appartement, le salon,
+la salle à manger, même le cabinet de toilette:
+
+--Voilà mon arsenal, dit-elle; vous voyez qu'il est vaste; pour nous
+autres, c'est la pièce la plus importante de notre appartement.
+
+Et elle se mit à lui ouvrir ses armoires, ses tiroirs, lui montrant ce
+qui lui restait de bijoux et de curiosités. Pour cela, elle venait à
+chaque instant s'asseoir près de lui, sur un sopha, et il était
+impossible de déployer plus de gracieuseté, plus de chatteries qu'elle
+n'en mettait dans ses paroles et dans ses mouvements; elle eût voulu
+séduire Byasson qu'elle n'eût pas été plus aimable.
+
+Pendant quelques instants, il la regarda en souriant, ils étaient l'un
+contre l'autre, les yeux dans les yeux.
+
+--À quoi donc pensez-vous? demanda-t-elle avec câlinerie.
+
+--Je pense que si j'étais le père de Léon, je vous étranglerais là sur
+ce sopha comme une bête malfaisante.
+
+Elle se releva d'un bond, puis se mettant bientôt à rire:
+
+--Évidemment ce serait économique, mais ça ne se fait plus ces
+choses-là: au revoir cher monsieur; je prends votre boutade pour un
+compliment.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Un million!
+
+Ce fut le mot que Byasson se répéta en allant de la rue Auber à la rue
+Royale, pour raconter à M. et à madame Haupois-Daguillon son entrevue
+avec Cara.
+
+Byasson, qui avait gagné lui-même ce qu'il possédait, sou à sou d'abord,
+franc à franc ensuite, et seulement après plusieurs années de travail
+acharné par billets de mille francs, savait ce que valait un million, et
+ce que cette somme, dont tant de gens parlent souvent sans en avoir une
+idée bien exacte, représentait d'efforts, de peines et de combinaisons
+même pour les heureux de ce monde.
+
+Un million! Elle avait bon appétit mademoiselle Hortense Binoche, et
+elle s'estimait à haut prix.
+
+Quand M. et madame Haupois-Daguillon entendirent parler d'un million,
+ils faillirent être suffoqués tout d'abord par la surprise et ensuite
+par l'indignation.
+
+--Assurément vous avez raison de pousser de hauts cris, dit Byasson, et
+cependant je vous conseillerais de donner ce million, si j'étais bien
+convaincu qu'il vous débarrassera à jamais de cette femme.
+
+--Y pensez-vous!
+
+--J'y pense d'autant mieux que maintenant je la connais; je l'ai vue de
+près et je sais de quoi elle est capable: or elle est capable,
+parfaitement capable, de se faire épouser par Léon.
+
+--Mon fils!
+
+Si Cara n'avait demandé qu'une somme peu importante, on aurait pu entrer
+en arrangement avec elle; mais quel arrangement tenter en prenant un
+million pour base des conditions de la paix? cent mille francs, on les
+aurait donnés; un million ce serait folie de le risquer en ayant si peu
+de chances de réussir.
+
+Et cependant il fallait faire quelque chose; plus que tout autre,
+Byasson qui avait vu Cara en sentait la nécessité, et il avait fait
+partager ses craintes à madame Haupois-Daguillon.
+
+Alors il se passa ce qui arrive bien souvent dans les cas désespérés:
+tandis que madame Haupois-Daguillon, qui était pieuse, demandait un
+miracle à Dieu, à la Vierge et à tous les saints du paradis, Byasson qui
+n'avait pas la même confiance dans les moyens surnaturels se décidait à
+risquer une tentative pour voir s'il ne pourrait pas obtenir aide et
+assistance auprès de l'autorité. Ancien juge au tribunal de commerce,
+membre de plusieurs commissions permanentes du ministère de
+l'agriculture et du commerce, il avait des relations dans le monde
+officiel dont il pouvait user et même abuser, et il n'hésita pas a
+recourir à leur influence plus ou moins légitime pour arracher Léon des
+mains de Cara. Il lui était resté dans la mémoire des histoires de
+femmes appartenant au monde de Cara qui avaient été expulsées de Paris
+ou qu'on avait fait enfermer; pourquoi ne lui accorderait-on pas une
+mesure de ce genre? Si on la lui refusait, peut-être lui procurerait-on,
+peut-être lui suggérerait-on un autre moyen d'arriver à ses fins: ce
+n'était pas dans des circonstances aussi graves qu'on pouvait se
+permettre de rien négliger; le possible, l'impossible devaient être
+tentés.
+
+Il connaissait à la préfecture de police un haut fonctionnaire sous la
+direction duquel se trouvaient les arrestations et les expulsions, ainsi
+que le service des moeurs. Il l'alla trouver, accompagné de M.
+Haupois-Daguillon, et il lui exposa son cas: le fils de son meilleur
+ami, Léon Haupois-Daguillon, était l'amant d'une femme connue sous le
+nom de Cara dans le monde de la galanterie, et cette femme menaçait de
+se faire épouser si on ne lui payait pas la somme d'un million; dans ces
+conditions, que faire? Le jeune homme était si aveuglé, si fasciné qu'il
+se pouvait très-bien qu'il se laissât entraîner à ce honteux mariage.
+
+M. Haupois ne put pas laisser passer cette parole sans dire que pour lui
+il ne croyait pas ce mariage possible; mais, bien que, jusqu'à un
+certain point, rassuré de ce côté, il n'en désirait pas moins voir finir
+une liaison déshonorante qui faisait son désespoir et celui de toute sa
+famille.
+
+--Et qui vous fait espérer que ce mariage n'est pas possible? demanda le
+fonctionnaire de la préfecture.
+
+--Les idées d'honneur et de respect dans lesquelles mon fils a été
+élevé.
+
+--Vous êtes heureux, monsieur, d'avoir vécu dans un monde où l'on croit
+à la toute-puissance de l'honneur et du respect, et d'être arrivé à
+votre âge sans avoir reçu de l'expérience de cruelles leçons. Pour nous,
+nos fonctions ne nous laissent pas ces illusions consolantes; nous
+voyons chaque jour à quels abîmes les passions peuvent entraîner les
+hommes, même ceux qui ont reçu les plus pures leçons d'honneur et de
+vertu; aussi ne disons-nous jamais à l'avance qu'une chose est
+impossible, par cela seul qu'elle a les probabilités les plus sérieuses
+contre elle: au contraire, nous savons que tout est possible, même
+l'impossible, alors surtout qu'il s'agit de passion.
+
+--La passion n'est pas la folie, s'écria M. Haupois-Daguillon.
+Assurément, le fou n'a pas la conscience de ses actions, et l'homme
+passionné a cette conscience; le fou agit au hasard, sans savoir s'il
+fait le bien ou le mal, et l'homme passionné agit en sachant ce qu'il
+fait mais trop souvent il n'y a plus ni bien ni mal pour lui, il n'y a
+que satisfaction de sa passion; on a dit: «l'homme s'agite et Dieu le
+mène», mais il faut dire aussi: «l'homme s'agite et ses passions le
+mènent.» Où la passion dont monsieur votre fils est possédé le
+conduira-t-elle? Je n'en sais rien. Je veux espérer avec vous que ce ne
+sera pas à ce mariage dont M. Byasson se montre effrayé. Cependant, je
+dois vous dire que, si cette femme veut se faire épouser, elle est
+parfaitement capable d'arriver à ses fins. Je la connais, et je l'ai eue
+dans ce cabinet, à cette place même où vous êtes assis en ce moment,
+monsieur,--il adressa ces paroles à M. Haupois-Daguillon--à l'époque où
+elle était la maîtresse du duc de Carami. Effrayée, elle aussi, de voir
+son fils au mains de cette femme qui se faisait alors appeler Hortense
+de Lignon, madame la duchesse de Carami vint me trouver comme vous en ce
+moment, messieurs; elle me demanda de sauver son fils, car il arrive
+bien souvent, trop souvent, hélas! que des familles éperdues, qui n'ont
+plus de secours à attendre de personne, s'adressent à nous comme à la
+Providence, ou plus justement comme au diable. Je ne connaissais pas
+alors cette Hortense, ou tout au moins je ne savais d'elle que fort peu
+de chose, enfin je ne l'avais vue! Je fis prendre des renseignement sur
+elle, et ceux que j'obtins furent d'une telle nature que je
+m'imaginai,--j'étais, bien entendu, plus jeune que je ne suis,--je
+m'imaginai que si le duc connaissait ces notes, il quitterait
+immédiatement sa maîtresse, si grand que pût être l'amour qu'il
+ressentait pour elle.
+
+--Et vous avez toujours ces notes? demanda M. Haupois-Daguillon.
+
+--Je les ai. Vous comprenez que je n'eus pas la naïveté de les lui
+communiquer tout simplement. Des rapports de police! on ne croit que
+ceux qui parlent de nos ennemis; comment un amant épris aurait-il ajouté
+foi à ceux qui parlaient de sa maîtresse? Il fallait quelque chose de
+plus précis. Je fis cacher le duc derrière ce rideau, cela ne fut pas
+très-facile; mais enfin j'en vins à bout, et lorsque mademoiselle de
+Lignon,--c'est Cara que je veux dire,--arriva, je racontai à celle-ci sa
+vie entière, avec pièce à l'appui de chaque fait allégué; de telle sorte
+qu'elle ne put nier aucune de mes accusations. Vous sentez que c'était
+pour le duc que je racontais, et comme sa maîtresse était contrainte par
+les preuves que lui mettais sous les yeux de passer condamnation à
+chaque fait, il était à croire, n'est-ce pas, que M. de Carami serait
+édifié quand j'arriverais au bout de mon récit. Je n'y arrivai pas. À un
+certain moment, Cara dont les soupçons avaient été éveillés par le ton
+dont je lui parlais et aussi probablement par quelque regard
+maladroitement lancé du côté du rideau, se leva vivement et courut à ce
+rideau qu'elle souleva. Une explication suivit ce coup de théâtre, et
+alors je pus parler plus fortement que je ne l'avais fait jusqu'à ce
+moment. Quel fut selon vous le résultat de cette explication? Cara
+manoeuvra si bien que le duc lui offrit son bras et qu'ils sortirent de
+mon cabinet plus fortement liés l'un à l'autre que lorsqu'ils étaient
+entrés. Désolée de cette faiblesse, madame la duchesse de Carami obtint
+que Cara serait mise à Saint-Lazare. Elle y resta deux jours. Le
+troisième, je reçus l'ordre de la faire mettre en liberté; et il n'y
+avait pas à discuter cet ordre, qui avait été obtenu grâce aux
+toutes-puissantes protections dont dispose sa soeur dans un certain
+monde. Une fille avait eu plus de pouvoir que la duchesse de Carami, car
+cette soeur de Cara n'est rien autre chose qu'une fille, comme Cara
+elle-même d'ailleurs; ces deux femmes, au lieu de se faire concurrence,
+ont eu la sagesse de se partager les rôles, l'une a travaillé dans le
+monde officiel, l'autre dans le monde de l'argent; elles se sont aidées,
+elles ne se sont pas contrariées. Aujourd'hui, par considération pour
+vous, messieurs, et sur votre demande, je puis encore envoyer Cara à
+Saint-Lazare, mais je vous préviens d'avance qu'elle n'y restera pas
+longtemps. Je ne puis donc rien pour vous, et j'en suis désolé. Mais,
+hélas! il n'y a plus de pouvoir qui protége les familles; nous ne sommes
+plus au temps où l'on pouvait expédier Manon Lescaut à la Louisiane.
+Nous ne sommes même plus au temps où, par la contrainte par corps, on
+pouvait, en coffrant les jeunes gens à Clichy, les séparer de leurs
+maîtresses: M. Léon Haupois a fait pour deux cent mille francs de
+billets, m'avez-vous dit, nous aurions eu une arme excellente; une fois
+à Clichy, il aurait eu le temps de se déshabituer de sa maîtresse, et la
+force de l'accoutumance, si puissante en amour, brisée, vous auriez eu
+bien des chances pour rompre définitivement cette liaison. Je me sens si
+incapable, et vous,--il se tourna vers M. Haupois,--et vous, monsieur,
+je vous vois si faible en présence du danger qui vous menace que j'en
+viens à vous dire: souhaitez que votre fils manque à cet honneur que
+vous invoquiez si haut il y a quelques instants; qu'il se fasse
+condamner, et nous l'arrachons à cette femme: il serait en prison, il
+serait à la Nouvelle-Calédonie, je vous le rendrais et il reviendrait,
+j'en suis sûr, un honnête homme; il est dans la chambre de Cara, je ne
+puis rien sur lui, rien pour lui; et je ne sais pas ce qu'il deviendra.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Bien que la parole du fonctionnaire de la préfecture de police eût
+produit une profonde impression sur M. Haupois-Daguillon, elle ne
+l'avait cependant pas convaincu que Léon pût jamais en venir à prendre
+Cara pour femme.
+
+--Assurément, dit-il à Byasson en sortant, il y a de l'exagération. Le
+spectacle continuel du mal conduit à un pessimisme désolant: la
+passion, la passion, grand mot, mais le plus souvent petite, très-petite
+chose; enfin nous verrons, nous aviserons; en réalité, il n'y a pas
+urgence à agir dès demain; certes, j'ai grande hâte de voir cette
+liaison rompue, et j'ai grande hâte aussi de voir l'enfant prodigue
+revenir à la maison paternelle, mais enfin il ne faut rien compromettre.
+
+Cependant M. Haupois-Daguillon ne put pas prendre le temps de réfléchir
+et d'aviser lentement, prudemment, sans rien compromettre, comme il
+l'avait espéré, car une lettre du curé de Noiseau vint à quelques jours
+de là lui signifier brutalement qu'il y avait au contraire urgence à
+agir pour empêcher Cara de poursuivre ses projets de mariage. On a déjà
+dit que c'était à Noiseau que M. et madame Haupois-Daguillon avaient
+leur maison de campagne, et comme cette terre appartenait à la famille
+Daguillon depuis plus de cinquante ans, les héritiers de cette famille
+étaient les seigneurs de ce pauvre petit village de la Brie, qui ne
+compte guère plus de cent cinquante habitants: maire, curé, conseillers,
+instituteur, garde champêtre, tout le monde dépendait, à un titre
+quelconque, du château et des fermes, et par conséquent s'intéressait à
+ce qui pouvait arriver de bon ou de mauvais aux propriétaires actuels ou
+futurs de ce château et de ses terres.
+
+C'était à Noiseau que madame Haupois-Daguillon s'était mariée; c'était
+dans le cimetière de Noiseau que ses pères étaient enterrés; enfin
+c'était sur les registres de Noiseau qu'avaient été inscrits les actes
+de naissance et de baptême de Camille et de Léon, nés l'un et l'autre au
+château.
+
+Dans sa lettre d'un style vraiment ecclésiastique, c'est-à-dire aussi
+peu clair et aussi peu précis que possible, le curé de Noiseau croyait
+devoir prévenir «sa bonne dame madame Haupois-Daguillon» qu'une personne
+fort élégante de toilette, et tout à fait bien dans sa tenue, était
+ventre lui demander l'extrait de naissance de M. Léon Haupois-Daguillon.
+Il savait d'une façon indirecte, mais certaine cependant, qu'à la mairie
+la même personne avait aussi demandé une copie légalisée de l'acte de
+naissance de M. Léon. Il ne lui appartenait pas de scruter les
+intentions de cette personne, qui d'ailleurs lui avait laissé une
+offrande pour les pauvres de la paroisse et pour l'entretien de la
+chapelle de la très sainte Vierge, mais il croyait néanmoins de son
+devoir de porter cette demande à la connaissance «de sa bonne dame
+madame Haupois-Daguillon», afin que celle-ci prît les mesures que la
+prudence conseillerait, si toutefois il y avait des mesures à prendre,
+ce que lui ignorait et ne cherchait même pas à savoir. Il regrettait
+bien de ne pouvoir donner ni le nom, ni l'adresse de la personne en
+question; mais cette personne, qui avait quelque chose de mystérieux
+dans les allures, était venue elle-même commander et prendre ces actes,
+de sorte qu'il avait été impossible, malgré certaines avances faites à
+ce sujet, d'obtenir d'elle ce nom et cette adresse: c'était même la
+réserve dont elle avait paru vouloir s'envelopper qui avait donné à
+penser au curé de Noiseau que «sa bonne dame madame Haupois-Daguillon»
+devait être avertie.
+
+Il n'avait pas fallu de grands efforts d'imagination à M. et à madame
+Haupois Daguillon pour comprendre que «cette personne fort élégante de
+toilette, tout à fait bien dans sa tenue et qui paraissait vouloir
+s'envelopper dans une réserve mystérieuse,» n'était autre que Cara et
+ils avaient compris aussi que le moment était venu d'agir énergiquement
+et de se défendre: si l'on se trompait une première fois, on
+recommencerait une seconde, une troisième, toujours, tant qu'on n'aurait
+pas réussi.
+
+Souffrante depuis une quinzaine de jours, madame Haupois-Daguillon avait
+agité dans la solitude et dans la fièvre cent projets qui, tous,
+n'avaient eu qu'un but: sauver son fils. Et parmi ces projets, les uns
+fous, elle le reconnaissait elle-même, les autres sensés, au moins elle
+les jugeait tels, il y en avait un auquel elle était toujours revenue,
+et qui précisément par cela lui inspirait une certaine confiance. Au
+moyen de Rouspineau et de Brazier, on rendait le séjour de Paria
+désagréable et pénible à Léon, qui, elle le savait mieux que personne,
+avait l'horreur des réclamations d'argent; quand ces deux créanciers,
+dont ils étaient maîtres, l'auraient bien harcelé, on lui ferait
+proposer d'une façon quelconque (cela était à chercher) de quitter
+Paris, d'entreprendre un voyage seul, où il voudrait, et à son retour,
+après trois mois, après deux mois d'absence, il trouverait toutes ses
+dettes payées.
+
+Décidée à agir, madame Haupois-Daguillon imposa ce projet à son mari, et
+tout de suite on lança en avant Rouspineau et Brazier qui, trop heureux
+d'avoir la certitude d'être intégralement payés sans rabais et sans
+procès, se prêtèrent avec empressement au rôle qu'on exigeait deux;
+pendant un mois Léon ne put point faire un pas sans être exposé à leurs
+réclamations; chez lui, en public, partout ils le poursuivirent de leurs
+demandes d'argent, tantôt poliment, «ils savaient bien que paralysé par
+son conseil judiciaire il ne pouvait pas les payer totalement, mais ce
+l'était pas la totalité de leurs créances qu'ils demandaient, c'était un
+simple à-compte»; tantôt au contraire grossièrement: «Quand on avait
+assez d'argent pour vivre à ne rien faire, on devait être juste envers
+ceux qui s'étaient ruinés pour vous.» Et les choses avaient pris une
+telle tournure qu'un jour Rouspineau était venu annoncer a madame
+Haupois-Daguillon que si elle le voulait bien il n'attendrait plus M.
+son fils sur le palier de celui-ci, parce qu'il avait peur d'être jeté
+du haut en bas de l'escalier.
+
+Ce jour-là, madame Haupois-Daguillon avait jugé que le moment était
+arrivé d'intervenir personnellement; elle était, il est vrai, malade et
+obligée de garder le lit; mais, loin d'être une condition mauvaise, cela
+pouvait servir son dessein au contraire; elle n'avait pas à chercher le
+moyen de faire faire sa proposition à son fils, elle la lui adresserait
+elle-même directement, car elle n'admettait pas que Léon, la sachant
+malade, refusât de venir la voir.
+
+Elle n'avait donc qu'à le prévenir de cette maladie.
+
+Mais, voulant mettre toutes les chances de son côté, elle pria son mari
+de quitter Paris, et d'aller passer quelques jours à leur maison de
+Madrid: par cette absence, il n'était pour rien dans sa tentative, ce
+qui devait dérouter les calculs de Cara; et d'autre part, si Léon
+craignait des reproches, il serait rassuré, sachant son père en Espagne.
+
+Ce fut le coeur ému et les mains tremblantes que madame Haupois
+Daguillon se décida à écrire à son fils après le départ de son mari:
+
+«Mon cher enfant, je suis malade au lit depuis six jours; je suis seule
+à Paris, ton père étant retenu à Madrid; je voudrais te voir; toi, ne
+voudras-tu pas embrasser ta mère qui t'aime et que ton baiser guérira
+peut-être?»
+
+Il fallait avoir la certitude que cette lettre arriverait dans les mains
+de Léon, et pour cela il n'était pas prudent de la confier à la poste;
+elle fit venir son vieux valet de chambre, en qui elle avait toute
+confiance, et elle lui dit d'aller se mettre en faction devant le n° 9
+de la rue Auber.
+
+--Quand mon fils sortira seul, vous lui donnerez cette lettre en lui
+disant que je suis malade; s'il est accompagné, vous ne lui remettrez et
+ne lui direz rien; vous attendrez.
+
+Le vieux Jacques resta devant la porte de la rue Auber depuis midi
+jusqu'à cinq heures du soir, et ce fut seulement à ce moment qu'il put
+remettre sa lettre à Léon qui rentrait seul.
+
+Tout d'abord Léon, qui avait reconnu l'écriture de l'adresse, voulut
+repousser cette lettre, mais le vieux Jacques prononça alors les paroles
+que, depuis qu'il avait commencé sa faction, il se répétait
+machinalement:
+
+--Madame, malade, m'a dit de remettre cette lettre à monsieur.
+
+Vivement il ouvrit la lettre et, sans dire un seul mot, à pas rapides il
+se dirigea du côté de la rue de Rivoli.
+
+Le temps de l'attente avait été terriblement long pour madame
+Haupois-Daguillon de deux heures à cinq; enfin, un coup de sonnette
+retentit, qui la fit sauter sur son lit; c'était lui! elle ne se
+trompait pas, elle ne pouvait pas se tromper; seule la main agitée d'un
+fils inquiet sonne ainsi.
+
+La porte de la chambre s'ouvrit; sans prononcer une seule parole, elle
+lui tendit les bras et ils s'embrassèrent.
+
+Elle avait fait préparer une chaise près de son lit, elle le fit
+asseoir, et elle l'eut en face d'elle, après être restée si longtemps
+sans le voir, l'attendant, le pleurant.
+
+Comme il était changé! Il avait pâli; ses traits étaient fatigués, des
+plis coupaient son front.
+
+Mais elle se garda bien de lui faire part des tristes réflexions que cet
+examen provoquait en elle; elle ne l'eût pu qu'en les accompagnant de
+reproches, et ce n'était point pour lui adresser des reproches qu'elle
+lui avait écrit et qu'elle l'avait appelé près d'elle.
+
+D'ailleurs, au lieu d'interroger, elle devait pour le moment répondre,
+car elle, aussi avait changé sous l'influence du chagrin d'abord, de la
+maladie ensuite, et Léon lui posait question sur question pour savoir
+depuis quand elle était souffrante, ce qu'elle éprouvait, ce que le
+médecin disait.
+
+Ils s'entretinrent ainsi longuement, sur un ton également affectueux
+chez la mère aussi bien que chez le fils, et sans que rien dans leurs
+paroles, dans leur accent ou dans leur regard fit allusion à ce qui
+s'était passé de grave entre eux.
+
+Il s'informa de la santé de son père, de celle de sa soeur, de celle de
+quelques vieux amis, mais il ne parla pas de son beau-frère, prenant
+ainsi la responsabilité de la plaidoirie de Nicolas.
+
+Le temps s'écoula sans qu'ils en eussent conscience, et, comme la demie
+après six heures sonnait, la femme de chambre entra portant dans ses
+bras une nappe, des assiettes et un verre, puis elle se mit à dresser le
+couvert sur une petite table.
+
+--Tu manges donc? demanda Léon.
+
+--Oui, depuis deux jours, mais jusqu'à présent, j'ai mangé du bout des
+dents, le pain avait un goût de plâtre, il me semble aujourd'hui que
+j'ai presque faim, tu me guéris.
+
+La femme de chambre, qui n'avait pu apporter tout ce qui était
+nécessaire en une seule fois, était sortie.
+
+--Si j'osais? dit madame Haupois.
+
+--Quoi donc, maman?
+
+--Je te demanderais de dîner avec moi ... si tu n'es pas attendu
+toutefois; je suis sûre que je dînerais tout à fait bien si je t'avais
+là en face de moi, me servant.
+
+Assurément, il était attendu; et, comme il devait rentrer à cinq heures,
+il y avait déjà longtemps qu'Hortense s'exaspérait, car elle n'aimait
+pas attendre; mais comment refuser une invitation faite dans ces termes?
+comment partir quand sa mère lui disait qu'elle dînerait bien s'il était
+en face d'elle pour la servir? Hortense elle-même lui dirait de rester,
+si elle était là; il lui expliquerait comment il avait été retenu sans
+pouvoir la prévenir, et elle avait trop le sentiment de la famille pour
+ne pas comprendre qu'il avait dû accepter, elle était trop bonne pour se
+fâcher.
+
+Il rencontra les yeux de sa mère; leur expression anxieuse l'arracha à
+son irrésolution et à ses raisonnements.
+
+--Mais certainement, dit-il, je dîne avec toi.
+
+--Oh! mon cher enfant!
+
+Puis, comme elle ne voulait pas se laisser dominer par l'émotion, elle
+le pria de sonner pour qu'on mît un second couvert.
+
+--Et puis il faut savoir s'il y a à dîner pour toi, dit-elle en
+souriant, le régime d'une malade ne doit pas être le tien.
+
+On avait seulement fait cuire un poulet pour que madame pût en manger un
+peu de blanc. Un simple poulet! Ce n'était point là le dîner que madame
+Haupois voulait offrir à son fils; heureusement le menu put être
+renforcé par les provisions de la maison: une terrine de Nérac qu'un ami
+envoyait de Nérac et donc on ne trouverait pas la pareille chez les
+marchands; du fromage de Brie fabriqué à la ferme de Noiseau exprès pour
+les propriétaires et qui ne ressemblait en rien à celui du commerce; des
+fruits du château; une bouteille du vieux sauterne qu'on ne buvait
+ordinairement que dans les jours de fête, et que Jacques alla chercher à
+la cave, enfin ces pâtisseries, ces sucreries, ces liqueurs, toutes ces
+chatteries, toutes ces choses caractéristiques de la vie de famille et
+qui rappellent si doucement les années d'enfance.
+
+Ainsi composé, le dîner dura longtemps. Léon eût voulu cependant
+l'abréger, mais le moyen? il était plus de huit heures quand il se
+termina. Plusieurs fois madame Haupois avait remarqué que, malgré la
+joie que Léon éprouvait à dîner avec elle, il était préoccupé, et elle
+avait compris quelle était la cause de cette préoccupation. Elle ne
+voulut pas pousser à l'extrême le triomphe si considérable qu'elle
+venait d'obtenir.
+
+--Maintenant tu vas me quitter, dit-elle, je te garderais bien toujours,
+mais pour ... pour mon repos il vaut mieux que nous nous séparions. Te
+verrai-je demain?
+
+--Tu le demandes?
+
+--Eh bien, à demain alors. Cependant, avant que tu partes, il faut que
+je te dise un mot sérieux. Oh! sois tranquille, il ne sera point
+question de reproches, cette soirée a trop bien commencé pour que je la
+termine tristement, je veux m'endormir dans la joie.
+
+Elle lui serra la main.
+
+--Quand nous avons recouru à la mesure du conseil judiciaire,--je dis
+nous, car nous devons tous dans la famille porter notre part de
+responsabilité de cette mesure,--quand nous avons recouru au conseil
+judiciaire, nous n'avions qu'un but: rompre une liaison qui nous
+désespérait; au lieu de la rompre cette liaison, tu l'as rendue plus
+étroite et plus intime; et, au lieu de revenir à nous, tu t'en es
+éloigné davantage.
+
+--Mais....
+
+--Écoute-moi, jusqu'au bout, je t'ai dit que je ne voulais pas
+t'adresser des reproches, tu verras que je ne t'ai pas trompé; ce n'est
+pas de nous que je veux parler, c'est de toi. Par la position que tu as
+prise, tu t'es mis dans l'impossibilité de payer tes créanciers, qui te
+tourmentent et te harcèlent. Je les ai vus. Je comprends que leurs
+réclamations et leurs reproches doivent te rendre malheureux.
+
+--Très malheureux, cela est vrai.
+
+--Il faut que cela cesse; il faut que tes dettes soient payées. Elles le
+seront si tu veux. Que ton esprit n'aille pas encore trop vite; je ne
+veux pas te faire des propositions inacceptables, te les imposer comme
+tu parais le craindre. Il s'agit de donner une simple satisfaction à
+ton père et de lui prouver que ton coeur n'est pas fermé à la voix de la
+conciliation. Quitte Paris pendant quelque temps, trois mois, deux mois
+même, seul bien entendu; fais un voyage où il te plaira, et, à ton
+retour, je te donnerai moi-même, j'en prends l'engagement, tous tes
+billets acquittés. Voilà ce que j'ai obtenu de ton père, et voilà ce que
+je demande. Je te l'ai dit, ce voyage sera une marque de condescendance
+envers ton père, et vos rapports, nos rapports s'en trouveront changés
+du tout au tout. Pour moi, quelle chose capitale! J'avoue que ce ne sera
+pas la seule: pendant ce voyage, dans le recueillement et dans la
+solitude, tu pourras t'interroger, ce qui n'est pas possible à Paris,
+et, au retour, tu agiras comme ta conscience ... ou comme ton coeur te
+le conseillera, selon que l'un ou l'autre sera le plus fort. Je n'ai pas
+besoin de te dire ce que je demanderai à Dieu. Mais enfin, quoi que tu
+fasses, tu auras lutté; et, si ce n'est pas à nous que tu reviens, tu
+auras au moins la satisfaction de nous avoir donné un témoignage de bon
+vouloir: nous te plaindrons, nous te pleurerons, mais nous ne te
+condamnerons plus. Réfléchis à cela, mon enfant. Tu me répondras demain,
+plus tard, quand tu voudras, quand tu seras fixé. Pour aujourd'hui,
+embrasse-moi.
+
+Ils s'embrassèrent, émus tous deux.
+
+--Viens quand tu voudras, dit-elle, puisque toute la journée je n'ai
+qu'à t'attendre. À demain.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Si Léon n'avait pas été en retard, il se serait assurément abandonné, en
+sortant de la chambre de sa mère, aux douces émotions qui emplissait son
+coeur; mais, malgré lui, la pensée d'Hortense s'imposa impérieusement à
+son esprit.
+
+Dans quel état allait-il la trouver? C'était la première fois qu'il la
+faisait attendre. Qu'avait-elle pu croire? Qu'allait-elle dire? Ce fut
+quatre à quatre qu'il monta les marches de son escalier.
+
+Comme il allait, courbé en avant, la tête basse, il fut tout surpris, un
+peu avant d'arriver à son palier, de se trouver brusquement arrêté; en
+même temps deux bras se jetèrent autour de son cou:
+
+--Enfin, te voilà!
+
+C'était Hortense, haletante, éperdue.
+
+Ils achevèrent de gravir l'escalier dans les bras l'un de l'autre, et ce
+fût seulement à la porte du salon close qu'Hortense, après l'avoir
+passionnément embrassé à plusieurs reprises, put trouver des paroles
+pour l'interroger:
+
+--Où as-tu été? Qu'as-tu fait? Que t'est-t-il arrivé? Qui t'a retardé?
+Comment n'as-tu pas pu me prévenir? Ah! si tu savais quelles ont été mes
+angoisses! Je t'ai cru mort! J'ai cru que tu m'abandonnais! Parle donc;
+tu es là et tu ne dis rien. Si tu ne m'aimes plus, avoue-le
+franchement, loyalement. Mais non, je suis folle. Tu m'aimes, je le
+vois, je le sais.
+
+Elle voulait qu'il parlât, et elle ne lui laissait pas le temps d'ouvrir
+les lèvres.
+
+Enfin, sans desserrer les bras, elle se tut, et ce ne fut plus que par
+les yeux qu'elle l'interrogea, le pressant, le suppliant.
+
+Mais, au moment où il allait parler, Louise ouvrit la porte pour dire
+que le dîner était servi:
+
+--Ah! c'est vrai, s'écria Cara, j'oubliais, tu dois être mort de faim,
+viens dîner, à table tu me raconteras tout.
+
+--Mais j'ai dîné.
+
+--Ah! tu as dîné; et moi, pendant que tu dînais tranquillement,
+joyeusement, je souffrais le martyre. Et avec qui as-tu dîné?
+
+--Avec ma mère.
+
+Cara était ordinairement maîtresse de ses impressions, elle ne put pas
+cependant retenir un mouvement de stupéfaction:
+
+--Ta mère!
+
+Alors il voulut commencer son récit; mais, après l'avoir si vivement
+pressé de parler, elle ne le laissa pas prendre la parole:
+
+--Je n'ai pas dîné, dit-elle, car j'étais trop tourmentée pour manger,
+mais maintenant que je vois que j'ai été comme toujours beaucoup trop
+naïve, je vais me mettre à table si tu veux bien le permettre; tu me
+conteras ton affaire ce soir, rien ne presse, n'est-ce pas?
+
+Elle se mit à table, mais après le potage il lui fut impossible de
+manger.
+
+--Non, dit-elle, cela m'étouffe; je sens qu'il se passe quelque chose
+de grave; allons dans notre chambre, et dis-moi tout, absolument tout.
+
+Elle avait eu le temps de réfléchir et de prendre une contenance, elle
+écouta donc Léon sans l'interrompre.
+
+Il lui dit comment, au moment où il rentrait, Jacques, le valet de
+chambre de ses parents, lui avait remis une lettre de sa mère; comment
+en apprenant que sa mère était malade il avait couru rue de Rivoli, sans
+penser à rien autre chose qu'à cette nouvelle inquiétante; comment il
+avait trouvé sa mère alitée, souffrant de douleurs rhumatismales fort
+pénibles; comment celle-ci, au moment de dîner, lui avait demandé de
+partager son dîner de malade; comment il n'avait pu refuser; enfin
+comment, malgré le désir qu'il en avait, il n'avait pu trouver personne
+pour apporter, rue Auber, un mot expliquant son retard.
+
+Elle l'avait écouté les yeux dans les yeux, debout devant lui; lorsqu'il
+se tut, elle s'avança de deux pas et, lui prenant la tête entre les
+mains en se penchant doucement, de manière à l'effleurer de son souffle:
+
+--Comme c'est bien toi! dit-elle d'une voix caressante; comme c'est bien
+ta bonté, ta générosité, ta tendresse; ta mère, s'associant à ton père,
+t'a mis en dehors de la famille; tu apprends qu'elle est malade, tu
+oublies l'injure, la blessure qu'elle t'a faite; tu n'as plus qu'une
+pensée: l'embrasser; et tu cours à elle les bras ouverts. Oh! mon cher
+Léon, comme je t'aime et que je suis fière de toi! Oh! le brave garçon,
+le bon coeur!
+
+Et, lui passant un bras autour du cou, elle s'assit sur ses genoux,
+puis, avec effusion passionnée, elle l'embrassa encore:
+
+--Et pourtant, reprit-elle, je t'en veux de n'avoir pas pensé à moi.
+
+--Je te jure....
+
+--Tu me jures que quand ta mère t'a gardé à dîner tu as été peiné de ne
+pouvoir me prévenir, je le crois; mais ce n'est pas cela que je veux
+dire. Je t'en veux de n'avoir pas eu l'idée de monter ici quand ton
+vieux Jacques t'a remis la lettre de ta mère, car cela ne t'aurait pris
+que quelques minutes à peine, et tu ne m'aurais pas laissé dans
+l'angoisse; niais ce n'est pas la question du temps qui t'a retenu; c'en
+est une autre: tu as eu peur que je te garde.
+
+--Je t'assure que non.
+
+--Sois franc. Eh bien, tu as eu tort de penser que je pouvais t'empêcher
+d'aller voir ta mère malade, car la vérité est qu'il y a longtemps que
+je t'aurais envoyé près d'elle, même alors qu'elle était en bonne santé,
+si je l'avais osé. Est-ce que je n'ai pas tout intérêt, grand enfant, à
+ce que tu sois bien avec ta famille? Au début, oui, j'aurais pu craindre
+que ta famille te séparât de moi. Mais maintenant il faudrait que je
+fusse une femme sans coeur et même sans intelligence pour avoir cette
+crainte. Est-ce que je ne sais pas, est-ce que je ne sens pas que tu
+m'aimes comme je t'aime et que rien ne nous séparera? Cette crainte
+écartée, combien d'avantages j'aurais à une réconciliation! Je ne parle
+pas d'avantages matériels, ceux-là sont de peu d'importance pour moi.
+Mais si jamais ma suprême espérance se réalise, si jamais tu me prends
+publiquement, légitimement pour ta vraie femme, ce ne sera qu'avec
+l'assentiment de ta famille et non malgré elle. C'est donc d'elle que
+j'ai besoin, c'est son appui qu'il me faut. Ne sens-tu pas combien
+j'aurais été heureuse que ta mère pût apprendre que c'était moi qui
+t'envoyais près d'elle? Elle m'aurait su gré de ce commencement de
+réconciliation, et elle aurait compris que je n'étais pas la femme
+qu'elle s'imagine d'après de faux rapports. Tu vois donc que, loin de te
+retenir, j'aurais été la première à te dire d'aller l'embrasser.
+
+--Quand Jacques m'a dit que ma mère était malade, je n'ai pensé qu'à
+cette maladie, et je suis parti sans autre réflexion; mais, quand elle
+m'a demandé de dîner avec elle, la pensée m'est venue alors que si tu
+pouvais me parler tu me dirais: «Reste».
+
+--Oh! pour cela il faut que je t'embrasse.
+
+Ce n'était pas la première fois que Cara parlait de son mariage, c'était
+peut-être la centième; mais toujours elle avait eu grand soin de le
+faire d'une façon incidente, en passant, tout d'abord comme d'une idée
+folle, puis comme d'un rêve irréalisable, puis peu à peu en précisant,
+mais de telle sorte cependant que Léon ne pût pas lui répondre d'une
+façon catégorique: cette réponse eût dû être un oui, elle l'eût
+bravement provoquée; mais comme à l'embarras de Léon, lorsqu'elle
+abordait ce sujet, il était évident que ce oui n'était pas prêt à venir,
+elle n'avait jamais voulu brusquer un dénoûment qui ne s'annonçait pas
+comme devant s'accorder avec ses désirs. Il fallait attendre, patienter,
+cheminer lentement sous terre, tendre les fils de la toile qui devait le
+lui livrer sans défense, et encore n'était-il pas du tout certain que
+cette heure sonnât jamais. Elle n'insista donc pas plus dans cette
+occasion sur cette idée de mariage qu'elle ne l'avait fait jusqu'à
+présent, et comme si elle n'en avait parlé que par hasard, elle passa à
+un autre sujet.
+
+Que lui avait dit sa mère dans cette longue entrevue? Tout leur temps
+n'avait pas été employé à manger. Une réconciliation était-elle
+probable, était-elle prochaine?
+
+Il hésita assez longtemps, mais elle le connaissait trop bien pour ne
+pas savoir lui arracher gracieusement et sans le faire crier ce qu'il
+voulait cacher.
+
+--Cette réconciliation à laquelle tu pousses toi-même, dit-il enfin,
+serait possible si je voulais, si je pouvait accepter l'arrangement
+qu'on me propose.
+
+--Quel qu'il soit, il faut le subir.
+
+--Même s'il doit nous séparer?
+
+--Mon Dieu!
+
+--Oh! pour deux mois seulement.
+
+Alors il raconta la proposition de sa mère, très-franchement et telle
+qu'elle lui avait été faite.
+
+--Et qu'as-tu répondu? demanda-t-elle d'une voix tremblante.
+
+--Je n'ai pas répondu.
+
+--Que répondras-tu?
+
+--Je ne répondrai pas pour ne point peiner ma mère, et elle ne tardera
+pas à comprendre que je ne peux pas me séparer de toi, je ne dis pas
+pour trois mois, mais pour un mois, mais pour huit jours.
+
+--Pas pour une heure.
+
+Ce récit donna à réfléchir à Cara, et pour elle la nuit entière se passa
+dans ces réflexions.
+
+Il était évident que la famille de Léon, qui pendant assez longtemps
+avait laissé aller les choses, comptant sans doute sur la lassitude, la
+satiété ou toute autre cause de rupture, voulait maintenant se défendre
+vigoureusement: de là cette feinte maladie de la mère qui était inventée
+pour attendrir le fils; de là cette proposition de payer les billets
+Rouspineau et Brazier à condition que Léon quitterait Paris pendant deux
+mois; pendant cette absence on agirait sur lui, on le circonviendrait,
+on l'entraînerait.
+
+Si Brazier et Rouspineau avaient été si menaçants en ces derniers temps,
+n'était-ce pas précisément pour rendre le séjour de Paris insupportable
+à Léon?
+
+Déjà Cara avait eu des soupçons à ce sujet, et il lui avait semblé que
+les réclamations de ces deux créanciers, que leurs poursuites et que
+leurs criailleries devaient avoir une autre cause que le désir d'être
+payés par Léon.
+
+La proposition de madame Haupois-Daguillon, arrivant juste après la
+période la plus violente de réclamations, persuada Cara que ses soupçons
+étaient fondés.
+
+Réclamations insolentes des créanciers, maladie et proposition amicale
+de la mère, tout cela s'enchaînait et tendait à un même but: éloigner
+Léon, et ensuite ne le laisser revenir que quand il serait guéri de son
+amour.
+
+Bien que cela parût logique à Cara, elle ne voulut pas s'en tenir à des
+présomptions si bien fondées qu'elles pussent être, il lui fallait une
+certitude, une preuve, et pour cela elle n'avait qu'à interroger
+Rouspineau et Brazier.
+
+Sur Brazier elle n'avait pas de moyens d'action, et d'ailleurs le
+patriarche anglais était assez retors pour ne dire que ce qu'il voulait
+bien dire.
+
+Mais avec Rouspineau il pouvait en être tout autrement: si Rouspineau
+avait en affaires les finasseries d'un paysan, elle aussi était paysanne
+d'origine, et la vie de Paris avait singulièrement aiguisé chez elle la
+finesse qu'elle avait reçue de la nature; et puis d'ailleurs elle avait
+sur Rouspineau, qu'elle connaissait depuis quinze ans, des moyens
+d'intimidation qui le feraient parler quand même il voudrait se taire.
+
+Ce serait donc à lui qu'elle s'adresserait, et ce serait lui qui dirait
+le rôle que madame Haupois avait joué dans les tracasseries qui en ces
+derniers temps avaient rendu Léon si malheureux.
+
+Que dirait Léon lorsqu'il verrait sa mère, sa mère malade, sa bonne mère
+poussant en avant les gens qui l'avaient harcelé et exaspéré?
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Le lendemain matin, tandis qu'il dormait encore, elle se rendit chez le
+marchand de fourrages de la rue de Suresnes.
+
+Rouspineau était occupé à rentrer une voiture de paille; mais quand il
+aperçut sa cliente, il voulut bien passer sa fourche à l'un de ses
+garçons pour se rendre dans son bureau, où Cara l'attendait le visage
+sévère et dans l'attitude d'une personne indignée:
+
+--Rouspineau, dit elle en coupant court aux politesses dont il
+l'accablait avec l'obséquiosité et la platitude d'un homme qui n'a pas
+la conscience sûre, il y a quinze ans que nous nous connaissons, et je
+puis dire, n'est-ce pas, que je vous ai fait gagner une bonne partie de
+ce que vous possédez.
+
+--Ça c'est vrai, c'est bien vrai, et je ne l'oublierai jamais.
+
+--Vous ne l'oubliez pas, mais dans la pratique de la vie cela ne vous
+engage à rien envers moi.
+
+--Si l'on peut dire, pour vous je sauterais dans le feu, je....
+
+--Écoutez-moi. Quand je suis venue vous demander de ne pas harceler M.
+Léon Haupois de vos réclamations d'argent, vous m'avez dit que vous
+étiez gêné, que vous étiez menacé de la faillite, enfin vous avez si
+bien joué votre jeu, que je vous ai presque cru. Vous vous êtes moqué de
+moi. Vous n'avez tourmenté M. Léon Haupois que parce que vous aviez
+intérêt à le faire.
+
+--Si l'on peut dire!
+
+--Nous savons tout, n'essayez donc pas de me tromper encore, ou cela
+vous coûtera cher.
+
+Le moyen employé par Cara était celui qui réussit si souvent dans les
+querelles d'amant et de maîtresse: «je sais tout», c'est-à-dire
+l'affirmation de la probabilité; avec Rouspineau, il devait être
+infaillible si le fameux «tout» était bien dit avec l'assurance de la
+certitude.
+
+Il produisit l'effet attendu; Rouspineau se troubla; dès lors, bien
+certaine d'avoir touché juste, Cara n'eut plus qu'à jouer sa scène de
+manière à arriver à des aveux. Rouspineau se défendit; il ne savait pas
+ce que tout cela voulait dire, il était innocent comme l'enfant qui
+vient de naître; s'il avait demandé de l'argent à M. Haupois fils,
+c'était parce qu'il en avait besoin; et, à l'appui de cette dernière
+assertion, il voulut montrer des factures; mais Cara tint bon, se
+renfermant étroitement dans son «tout», si bien qu'après plus d'une
+heure de discussion, Rouspineau dut reconnaître qu'il n'avait pas pu
+faire autrement que d'accepter le rôle qu'on lui avait imposé; son coeur
+saignait toutes les fois qu'il demandait de l'argent à M. Haupois fils,
+un si brave jeune homme; mais il le fallait, madame Haupois-Daguillon,
+qui était une maîtresse femme, ne voulant payer les billets qu'à cette
+condition.
+
+--Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit tout de suite, demanda Cara.
+
+--Parce que le paiement des billets ne devait se faire que si nous
+gardions le secret Tom et moi; j'ai encore deux billets qui ne sont pas
+payés.
+
+Pour arracher cet aveu, Cara n'avait pas seulement employé l'adresse,
+elle avait eu recours aussi aux menaces, sans lesquelles Rouspineau
+n'eût jamais parlé: sous le coup d'une dénonciation au parquet pour
+usure qu'elle ne ferait pas directement, mais qu'elle ferait faire, et
+qui conduirait Rouspineau en police correctionnelle d'abord et,
+peut-être ensuite, en prison pour un ou deux ans si les juges
+admettaient l'escroquerie, il avait bien fallu qu'il fit le récit
+qu'elle exigeait de lui le couteau sur la gorge. Elle poursuivit son
+avantage:
+
+--Maintenant que vous voilà raisonnable, dit-elle, vous allez m'écrire
+tout ce que vous venez de me conter.
+
+--Oh! cela jamais.
+
+--Écoutez-moi donc et ne dites pas de niaiseries. Si vous ne voulez pas
+me faire cette lettre, c'est parce que vous avez peur que madame
+Haupois-Daguillon ne vous paye pas vos deux derniers billets.
+
+--Oh! juste; et pour cela seulement, bien sûr; songez donc, vingt mille
+francs, nous ne gagnons pas notre argent comme vous, nous autres pauvres
+diables.
+
+--Je sais bien que vingt mille francs c'est une somme, même pour tous
+ceux qui ne sont pas des pauvres diables; mais il ne faut pas oublier
+que, si vous aviez l'ennui de passer en police correctionnelle, le moins
+qui pourrait vous arriver, ce serait d'être condamné à restituer
+l'excédant de ce qui vous était dû légitimement, et de plus, à payer une
+amende s'élevant à la moitié de ce que vous avez prêté; rappelez-vous
+Sichard, Ledanois, Adam et autres que vous connaissez mieux que moi, et
+voyez si le total de tout cela n'excéderait pas les vingt mille francs
+pour lesquels vous criez si fort.
+
+--Vous ne ferez pas cela.
+
+--Je ne le ferais que si vous refusiez d'écrire la lettre que je vous
+demande, laquelle ne sera pas montrée à madame Haupois-Daguillon, je
+vous en donne ma parole. Au contraire, si vous l'écrivez, je vais
+prendre l'engagement de vous payer moi-même vos deux billets dans le cas
+où madame Haupois-Daguillon les refuserait.
+
+--Que ne disiez-vous cela tout de suite! s'écria Rouspineau. Dictez-moi
+ce que vous voulez que j'écrive; dès lors que vous vous engagez à payer
+si madame Haupois-Daguillon ne paye pas, je sais bien que je n'ai pas à
+craindre que vous fassiez un mauvais usage de cet écrit.
+
+Cara dicta et Rouspineau écrivit:
+
+«Je soussigné, reconnais: 1° que c'est par ordre de madame
+Haupois-Daguillon que j'ai fait des démarches pour être payé par M. Léon
+Haupois de ce qu'il me doit; 2° que les quatre premiers billets
+souscrits par M. Léon Haupois ont été payés à l'échéance par la maison
+Haupois-Daguillon; et qu'ils n'ont été protestés que pour la forme.
+
+«ROUSPINEAU.»
+
+Cela fait, Cara écrivit elle-même l'engagement de payer les vingt mille
+francs restant dus, si les billets n'étaient pas acquittés par M. et
+madame Haupois-Daguillon; puis elle quitta Rouspineau, qui en fin de
+compte ne se plaignait pas trop de la conclusion de cette affaire; de
+vrai, elle aurait pu plus mal tourner; elle avait bec et ongles, madame
+Cara, et il valait mieux être de ses amis que de ses ennemis.
+
+En sortant de chez Rouspineau, Cara ne rentra point chez elle, mais elle
+se rendit rue du Helder, chez son ami et conseil, l'avocat Riolle.
+
+Comme le jour où elle était venue demander à Riolle ce que valait la
+maison Haupois-Daguillon, elle entra par la petite porte dans le cabinet
+de l'avocat, et, comme ce jour-là encore, elle trouva Riolle penché sur
+ses dossiers et travaillant.
+
+Mais au lieu d'aller l'embrasser dans le cou, comme elle l'avait fait
+alors, elle ferma la porte avec bruit, de façon à s'annoncer.
+
+Riolle leva la tête pour voir qui venait le déranger.
+
+--En voilà une surprise; on ne te vois plus: tu négliges tes amis, et
+quand ils vont chez toi tu n'y es jamais pour eux. On n'a jamais vu
+bourgeoise plus rangée.
+
+--J'aime.
+
+--Il me semble que ce n'est pas la première fois, et quand cette
+indisposition te prenait, elle ne t'empêchait pas d'être convenable avec
+tes amis.
+
+--Maintenant c'est autre chose.
+
+--Je m'en aperçois.
+
+--Ce n'est pas pour toi que je parle, c'est pour moi.
+
+--Tu t'imagines peut-être que tu aimes pour la première fois?
+
+--Justement; au moins, c'est la première fois que j'aime ainsi; il est
+vrai que chaque fois que j'ai aimé je me suis dit: Celui-là, c'est le
+bon, c'est le vrai, ce n'est pas comme le dernier.
+
+--Et tu as toujours trouvé au nouveau des mérites que l'ancien n'avait
+pas ou plus justement n'avait plus.
+
+--Enfin, je t'assure que cette fois, c'est la bonne: tu ne connais pas
+Léon, c'est le meilleur garçon du monde, bon enfant, simple, tendre,
+affectueux, n'ayant pas d'autre souci, d'autre préoccupation, d'autre
+passion que d'aimer. Quand je pense qu'il y a des femmes assez bêtes
+pour prendre comme amants des gens qui ne pensent qu'aux idées ou qu'aux
+affaires qu'ils ont dans la cervelle. Pour une femme intelligente, il
+n'y a qu'un amant possible: c'est un homme jeune, beau garçon, tendre,
+sensible, solide, qui n'ait d'autre affaire en ce monde que d'aimer;--et
+voilà précisément Léon.
+
+--Mes compliments. Mais alors puisqu'il en est ainsi, me diras-tu ce qui
+me vaut ... ce n'est pas plaisir qu'il faut dire maintenant,--me
+diras-tu ce qui me vaut l'honneur de ta visite?
+
+--Un conseil à te demander.
+
+--Alors, il n'est pas complet, le jeune, le tendre, le sensible Léon.
+
+--Heureusement, car ce qu'il aurait d'un côté, il le perdrait de
+l'autre.
+
+--C'est aimable.
+
+--Laisse donc, tu sais bien que tu n'as jamais été qu'une tête, drôle il
+est vrai, mais une simple tête; c'est à cette tête que je m'adresse
+aujourd'hui: que penses-tu d'un mariage entre deux Français contracté à
+l'étranger sans le consentement des parents et sans publication?
+
+--Ton mariage n'en est pas un, ça n'est rien, ça n'existe pas aux yeux
+de la loi.
+
+--De votre loi.
+
+--Il n'y en a qu'une en France, c'est celle qui est contenue dans le
+Code, au titre cinquième «Du mariage».
+
+--Es-tu assez avocat avec ton Code! tu sais bien pourtant qu'à côté de
+votre loi contenue dans votre Code au titre cinquième, sixième ou
+vingtième, il y en a une autre qui s'appelle la loi religieuse: tu me
+dis qu'aux yeux de votre Code un mariage fait comme je viens de te
+l'expliquer ne vaut rien, mais que vaut-il pour la loi religieuse?
+
+--Pourquoi t'adresses-tu à moi pour une chose qui n'est pas de ma
+spécialité? tu n'as donc pas dans le clergé du diocèse de Paris un
+conseil pour tes affaires religieuses, comme tu en as un au barreau de
+la cour de Paris pour tes affaires civiles?
+
+--Tu sais que je n'ai jamais toléré la plaisanterie sur ce sujet, assez
+donc, je te prie, et si tu le veux bien, réponds plutôt à ma question,
+que je précise: le mariage religieux de deux Français célébré à
+l'étranger dans les conditions dont nous parlons est-il nul comme le
+mariage civil?
+
+--Je n'ai pas dans les affaires religieuses la même compétence que dans
+les affaires civiles; je ne puis donc te répondre que des à-peu-près: un
+mariage célébré religieusement, selon les lois de l'Église, est valable
+aux yeux de l'Église, et n'est attaquable pour elle que si une des
+prescriptions qu'elle exige n'a pas été observée.
+
+--Je te propose un exemple: je me marie à l'étranger avec Léon devant un
+prêtre catholique en observant toutes les règles du mariage catholique,
+et je reviens ensuite en France, suis-je mariée?
+
+--Non, pour la loi.
+
+--Mais, pour l'Église?
+
+--Oui sans doute.
+
+--C'est-à-dire, n'est-ce pas, que je ne puis pas me marier à l'église
+une seconde fois et que mon mari ne peut pas se marier non plus?
+
+--À la mairie vous pouvez vous marier l'un et l'autre, à l'église vous
+ne pouvez vous marier ni l'un ni l'autre avant que votre premier mariage
+soit dissous soit par la mort naturelle de l'un de vous, soit par
+l'autorité ecclésiastique au cas où les formalités exigées n'auraient
+pas été toutes observées.
+
+--C'est bien ce que je pensais, je te remercie.
+
+--Il n'y a pas de quoi, ma pauvre fille, car un pareil mariage ne
+signifie rien.
+
+--Tu raisonnes comme un simple avocat, que tu es, et, ce qui est pire,
+comme un incrédule; mais tu oublies qu'il y a des familles, et elles
+sont nombreuses, qui, même sans pratiquer la dévotion, considèrent le
+mariage religieux comme un vrai mariage; enfin tu oublies encore qu'il
+n'y a pas beaucoup de jeunes filles qui consentiraient à prendre un mari
+qui ne pourrait pas faire consacrer leur mariage par l'Église; tu vois
+donc que ce mariage religieux signifie quelque chose au contraire, et
+même qu'il signifie beaucoup. En tout cas, ce que tu m'as dit me suffit,
+et je t'en remercie.
+
+--Veux-tu me payer mes honoraires?
+
+--C'est selon.
+
+--Avec une réponse.
+
+--Oh! alors volontiers.
+
+--À quand ce mariage?
+
+--La date n'est pas fixée, mais ce sera peut-être pour bientôt; au
+revoir, cher ami, et encore une fois merci.
+
+--Oh! Cara, devais-tu finir ainsi: _Lugete veneres cupidinesque_.
+
+--Cela veut dire?
+
+--_De profundis_.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+Lorsque Cara revint chez elle, elle trouva Léon qui l'attendait avec une
+impatience au moins égale à celle qu'elle avait eue elle-même la veille:
+
+--Enfin, te voilà? D'où viens-tu? Qu'as-tu fait?
+
+--Voilà que tes paroles sont justement celles que je t'adressais hier;
+tu vois comme l'on souffre lorsque l'on attend; mais sois assuré que ce
+n'était point pour te faire connaître mes angoisses que je suis sortie
+ce matin. Tu as bien dormi toi; moi je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit.
+
+--Malade?
+
+--Non, inquiète, tourmentée: j'ai réfléchi à ce que tu m'as dit à propos
+de ce voyage que ta mère te voudrait voir entreprendre.
+
+--Pourquoi te tourmenter puisque je t'ai dit que ce voyage ne se ferait
+pas?
+
+--Et c'est justement pour cela que je me tourmente.
+
+--Ne m'as-tu pas dit toi-même que tu ne voulais pas que nous nous
+séparions?
+
+--Pas pour une heure, ai-je dit, je m'en souviens, mais cette parole a
+été le cri de l'égoïsme et de la passion: je n'ai pensé qu'à moi, qu'à
+mon amour, qu'à mon bonheur; je n'ai pensé ni à ton repos, ni à la santé
+de ta mère. Et cependant ce sont choses qu'il ne faut pas oublier. Toute
+la nuit j'ai donc réfléchi à ce cri qui m'avait échappé, et j'ai fait
+mon examen de conscience, me disant que quand, de ton côté, toi aussi tu
+réfléchirais, tu me condamnerais pour cette pensée égoïste.
+
+--Te condamner serait me condamner moi-même.
+
+--Toi, tu as le droit de disposer de ton repos, et, jusqu'à un certain
+point, de celui de ta mère. Moi, je ne l'ai pas. J'ai senti cela. Mais
+je n'ai pas voulu m'en tenir aux réflexions d'une nuit de fièvre, ce
+matin j'ai voulu demander un conseil sûr.
+
+--Et à qui demandes-tu conseil quand il s'agit de nous?
+
+--À quelqu'un de qui tu ne peux pas être jaloux, car si bon que tu
+sois, il est encore meilleur que toi; si sensé, si ferme que tu sois, il
+est encore plus sensé et plus ferme que toi,--au bon Dieu. Je viens de
+la Madeleine. J'ai été bien longtemps, cela est possible, mais j'ai prié
+jusqu'à ce que la lumière se fasse dans mon esprit troublé et me montre
+la route à suivre.
+
+--Et de quelle route parles-tu? demanda Léon, qui était fort peu
+religieux de nature et d'éducation.
+
+--De celle que nous devons prendre au sujet de la proposition de ta
+mère: il faut que tu acceptes cette proposition.
+
+--Tu veux que je parte en voyage, s'écria-t-il, toi! c'est toi qui me
+donnes un pareil conseil?
+
+--Oh! le mauvais regard que tu m'as jeté. Ne détourne pas les yeux, j'ai
+lu ce qu'ils disaient; c'est une pensée de jalousie qui t'a arraché ce
+cri.
+
+--De surprise, de doute, en ne comprenant pas comment tu peux me
+conseiller de partir.
+
+--Oh! l'ingrat! Je pense à lui, je ne pense qu'à lui et à sa mère, je me
+sacrifie, et il s'imagine que je lui conseille de s'en aller en voyage
+pour être libre pendant qu'il sera parti! Mais, si je voulais ma
+liberté, qui m'empêcherait de la prendre? Sommes-nous mariés? Non,
+n'est-ce pas? Je ne suis que ta maîtresse, et je puis te quitter demain,
+tout de suite. Si je ne le fais pas, c'est parce que je t'aime, n'est-ce
+pas? et rien que pour cela. C'est parce que je t'aime que j'ai accepté
+cette existence mesquine et bourgeoise, et non pour autre chose, non
+pour les plaisirs et les avantages qu'elle me procure. Voilà en quoi le
+conseil judiciaire que tes parents t'ont donné est bon, c'est qu'en te
+liant les mains et en te laissant sans le sou, il te prouve à chaque
+instant que je t'aime pour toi, rien que pour toi. Eh bien! quand les
+choses sont ainsi, je trouve mauvais que tu doutes de mon amour. Et je
+trouve plus mauvais encore que tu en doutes au moment même où cet amour
+s'affirme par le plus grand sacrifice qu'il puisse te faire. Mais je ne
+veux ni quereller ni me fâcher. Tu as eu une mauvaise pensée,
+oublions-la et revenons à ce que je te disais. Ta mère est malade, et tu
+dois tout faire pour lui rendre la santé; pour cela, le meilleur moyen
+c'est d'assurer son repos: qu'elle te sache en Allemagne, en Angleterre,
+en Amérique, en Asie, tandis que je serai à Paris, et tout de suite elle
+se rétablira. Voilà pour elle, à qui nous devons tout d'abord penser; si
+plus tard tu peux lui apprendre que je t'ai moi-même conseillé ce
+voyage, elle m'en saura peut-être gré. Maintenant, occupons-nous de toi.
+Si tu n'es pas malade, tu es en tout cas horriblement tourmenté et
+humilié par ces réclamations honteuses de Rouspineau et de Brazier. À
+ton retour, tu serais débarrassé d'eux, et cela aussi est un point
+important à considérer. Ce n'est pas le seul: au lieu de ménager ton
+argent, tu as été vite; espérant faire des bénéfices qui te
+permettraient de payer Brazier et Rouspineau, tu as parié aux courses et
+tu as perdu; de plus, toujours pour le même motif, tu as confié d'assez
+fortes sommes à ton ami Gaussin qui, avec ses combinaisons, devait
+ruiner la banque de Monte-Carlo, et qui s'est tout simplement ruiné
+lui-même en te perdant ton argent; de sorte que tu es présentement dans
+une assez mauvaise situation financière. Si tu voyages, tes parents
+seront obligés de t'accorder des frais de route; et ils le feront sans
+doute assez largement pour que tu puisses économiser dessus quelque
+bonne somme qui, à ton retour, te sera utile. Voilà les pensées qui me
+sont venues à l'église, et c'est pourquoi je te dis d'accepter la
+proposition de ta mère; pour elle, pour toi, pour nous. Maintenant tu
+feras ce que tu voudras; moi au moins j'aurai la conscience tranquille
+et satisfaite, ce qui est quelque chose.
+
+Tout cela était si raisonnable, si sage, qu'il ne pouvait pas ne pas en
+être touché. Évidemment son devoir de fils était de donner à sa mère
+malade la satisfaction qu'elle demandait. Évidemment son intérêt à
+lui-même était de se débarrasser au plus vite de Brazier et de
+Rouspineau. Évidemment en lui donnant ce conseil Hortense agissait avec
+une délicate générosité: cela était d'une femme de coeur.
+
+Il ne pouvait véritablement que remercier celle qui avait eu assez
+d'abnégation pour lui parler ce langage; ce qu'il fit.
+
+Ce fut après avoir déjeuné avec sa chère Hortense, plus chère que
+jamais, qu'il se rendit chez sa mère.
+
+Quand celle-ci apprit qu'il consentait à partir, elle pleura de joie.
+C'était la première fois qu'il la voyait pleurer, car madame
+Haupois-Daguillon n'était pas femme à s'abandonner facilement à ses
+émotions.
+
+--Je ne mets qu'une condition à mon voyage, dit Léon en souriant
+doucement; si quinze jours après mon départ tu ne m'écris pas que tu es
+guérie, complétement guérie, je reviens; car tu comprends bien, n'est-ce
+pas, que ce voyage sera un pèlerinage pour obtenir ton rétablissement.
+
+--Avant huit jours je serai guérie.
+
+Madame Haupois-Daguillon se demanda si elle ne devait pas rappeler son
+mari, pour qu'il vît Léon avant le départ de celui-ci, mais elle crut
+qu'il était plus sage d'éviter une rencontre dans laquelle pourraient
+s'échanger des reproches réciproques, et, au lieu de lui écrire de
+revenir, elle le pria de prolonger son absence.
+
+Ç'avait été une question longuement débattue de savoir où Léon
+voyagerait, et comme madame Haupois-Daguillon laissait, bien entendu, le
+choix du pays à son fils, Cara avait fait adopter l'Amérique.
+
+--Ne fais pas les choses à demi, lui avait-elle dit, et pour que tes
+parents soient bien certains que nous ne nous verrons pas, va-t'en aux
+États-Unis; c'est d'ailleurs un voyage qui t'intéressera, et puis, comme
+la dépense sera grosse, les économies que tu feras seront grosses aussi.
+
+Pendant les jours qui précédèrent son départ, Léon alla chaque matin
+passer deux heures avec sa mère, et le reste de son temps il le donna à
+Hortense: jamais elle n'avait été plus tendre pour lui; jamais elle ne
+l'avait aimé plus passionnément.
+
+Il devait s'embarquer à Liverpool, et comme Byasson, par un bienheureux
+hasard (arrangé il est vrai avec madame Haupois-Daguillon), avait des
+affaires qui l'appelaient à Manchester, il avait été convenu qu'il
+accompagnerait son jeune ami jusqu'à bord du paquebot. Comme cela on
+aurait la certitude que Cara n'était pas du voyage, au moins pour sa
+première partie.
+
+Ce fut donc seulement jusqu'à la gare du Nord que Cara put conduire son
+amant, et ce fut dans la voiture qui les avait amenés qu'ils se
+séparèrent: que de baisers que d'étreintes, que de promesses, que de
+serments! Tu ne m'oublieras pas; tu ne me tromperas pas; tu le jures;
+jure encore. Cara était affolée; Léon était plus calme, mais cependant
+très-ému, très-attendri.
+
+Cependant, lorsque la portière de la voiture eut été refermée, et
+lorsque Léon eut disparu, Cara se remit assez vite; en rentrant dans son
+appartement, elle était tout à fait calme.
+
+Elle trouva Louise en train d'entasser dans deux grandes malles du linge
+et des robes; les malles étaient bientôt pleines.
+
+--Tu vas les faire porter rue Legendre, dit Cara, puis ce soir tu iras
+les reprendre et tu iras les déposer à la gare de l'Ouest, bureau de la
+consigne; prenons toutes nos précautions, et si la mère me fait
+surveiller, ce qui me paraît probable, elle en sera pour ses frais. Tu
+diras à la concierge que je suis malade et que je garde le lit.
+
+Léon devait s'embarquer le samedi à Liverpool; à midi, madame
+Haupois-Daguillon reçut une dépêche de Byasson:
+
+«Liverpool, 11 heures.
+
+«Ai quitté Léon sur le _Pacific_. Le vapeur prend la mer, beau temps.»
+
+Deux heures après, on remit à madame Haupois-Daguillon une lettre qu'un
+exprès venait d'apporter:
+
+«La personne que nous avions mission de surveiller n'était point malade
+comme elle le prétendait; elle n'est point chez elle, et nous avons tout
+lieu de croire qu'elle est sortie hier soir un peu avant minuit; faut-il
+rechercher où elle a pu aller?»
+
+Avant de répondre, madame Haupois-Daguillon étudia l'indicateur des
+chemins de fer pour voir combien de temps au juste il fallait pour aller
+de Paris à Liverpool; cet examen la rassura; si Cara était partie le
+vendredi soir, un peu avant minuit, elle n'avait pas pu arriver à
+Liverpool avant le départ du _Pacific_.
+
+Alors elle répondit un seul mot à cette lettre: «Cherchez.»
+
+Ce fut le lundi seulement qu'elle apprit le résultat de cette recherche:
+le samedi matin, la personne qu'on avait mission de surveiller s'était
+embarquée au Havre sur le _Labrador_, en route pour New-York.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Les deux vapeurs le _Pacific_ et le _Labrador_ courent à toute vitesse
+sur l'Océan; l'un est sorti du canal de Saint-Georges, l'autre de la
+Manche; les mêmes eaux les portent, et, dans l'air frais et pur
+qu'aucunes souillures terrestres ne ternissent, leurs fumées noires
+tracent la ligne qu'ils suivent.
+
+Sur le pont du _Labrador_ une femme à la toilette élégante, une
+Parisienne, Cara, une jumelle de courses à la main, sonde les
+profondeurs vaporeuses de l'horizon, et quand passe un officier elle lui
+demande, mais sans préciser la question; si tous les vapeurs partis
+d'Europe le samedi pour l'Amérique suivent la même route.
+
+Sur le pont du _Pacific_, Léon regarde aussi la mer, mais il ne cherche
+rien à l'horizon; que lui importe que tel navire soit ou ne soit pas en
+vue; s'il promène les yeux çà et là, c'est en rêvant mélancoliquement.
+
+Depuis longtemps il n'avait pas eu une heure de solitude et de liberté;
+il avait été si bien pris, si étroitement enveloppé par Cara, qu'il
+avait peu à peu cessé de s'appartenir, pour lui appartenir à elle,
+n'ayant pas une pensée, une sensation, un sentiment qui lui fussent
+propres ou personnels, tous lui étaient suggérés par elle, ou tout au
+moins étaient partagés avec elle. On ne se dégage pas facilement d'une
+pareille absorption, on ne s'affranchit pas comme on veut d'une pareille
+servitude, car ce n'est pas seulement le corps qui se façonne par
+l'habitude, l'esprit et le coeur se modifient tout aussi aisément, tout
+aussi rapidement, et ce n'est pas du jour au lendemain qu'ils reprennent
+leur personnalité: seul sur ce navire il ne sentait en lui qu'un vide
+douloureux, une tristesse vague, que l'ennui de la vie à bord et la
+monotonie du spectacle de la mer roulant continuellement une longue et
+grosse houle rendaient encore plus pesants. À qui parler? L'oreille qui
+l'écoutait ordinairement ne pouvait l'entendre, les yeux dans lesquels
+il cherchait l'accord de sa pensée ne pouvaient lui répondre.
+
+Mais peu à peu il se laissa gagner par le charme mélancolique du voyage,
+la monotonie même des choses qui l'entouraient le pénétra, la répétition
+régulière de ce qui se passait sous ses yeux lui offrit un certain
+intérêt, et de nouvelles habitudes vinrent insensiblement remplacer
+celles qui avaient été si brusquement rompues par son départ.
+
+D'ailleurs la vie même du bord avait pris une activité pour l'équipage
+et pour les passagers un intérêt qu'elle n'avait pas pendant les
+premières journées où l'on s'éloignait de l'Europe; on approchait de
+Terre-Neuve, de ce que les marins appellent les bancs, et c'est toujours
+le moment critique de la traversée.
+
+La température s'était refroidie, l'air s'était obscurci, et l'on avait
+rencontré de grands icebergs qui, descendant du pôle, s'en venaient
+fondre dans les eaux chaudes du _Gulf Stream_; plusieurs fois le vapeur
+avait brusquement viré de bord, changeant sa route pour ne pas aller
+donner contre ces écueils flottants, s'ouvrir et couler bas. Puis
+d'épais brouillards, plus froids que la neige avaient enveloppé le
+navire, et jour et nuit le sifflet d'alarme, par des coups stridents,
+avait averti les autres navires qui pouvaient se trouver sur son chemin.
+
+--Coulerons-nous ceux que nous rencontrerons, serons-nous coulés par
+eux?
+
+De pareilles questions discutées avec les officiers qui, dans leurs
+caoutchoucs couverts de givre et la barbe prise en glace, arpentent le
+pont, sont faites pour distraire l'esprit et susciter l'émotion.
+
+Quand Léon débarqua à New York, son état moral ne ressemblait en rien à
+celui dans lequel il se trouvait lorsqu'il s'était arraché des bras de
+Cara à la gare du Nord.
+
+Si son père et sa mère, si Byasson avaient pu le voir, ils auraient cru
+que les espérances du fonctionnaire de la préfecture de police étaient
+en train de se réaliser: la puissance de l'accoutumance était
+considérablement affaiblie, et il ne faudrait pas bien des journées de
+voyage encore sans doute pour qu'elle fût tout à fait détruite. Alors,
+que resterait-il de cette liaison? Ne verrait-il pas Cara ce qu'elle
+était réellement?
+
+Avant son départ de Paris il avait été convenu qu'il descendrait au
+grand hôtel de la cinquième avenue, et c'était là qu'on devait lui
+envoyer des dépêches, s'il était besoin qu'on lui en envoyât; en tout
+cas, c'était là qu'on devait lui adresser ses lettres.
+
+De dépêches, il n'en attendait point; loin de s'aggraver l'état de sa
+mère avait dû s'améliorer, et il n'y avait pas à craindre qu'Hortense
+fût malade; triste, oui, ennuyée, mais non malade. Ce ne fut donc que
+par une sorte d'acquit de conscience qu'il demanda s'il n'y avait pas de
+dépêche à son nom.
+
+Grande fut sa surprise, profonde fut son angoisse lorsqu'on lui en remit
+une, et sa main trembla en l'ouvrant:
+
+«Arriverai par _Labrador_ peu après toi; n'écris à personne, ne
+télégraphie pas sans nous être vus.
+
+«HORTENSE.»
+
+Il resta stupéfait.
+
+Que se passait-il? Pourquoi cette dépêche? Pourquoi ce voyage? Pourquoi
+ne devait-il pas écrire? Pourquoi ne devait-il pas télégraphier?
+
+Toutes ces questions se pressaient dans sa tête troublée sans qu'il leur
+trouvât une réponse satisfaisante ou raisonnable.
+
+Cette dépêche, en plus de l'inquiétude qu'elle lui causa, n'eut qu'un
+résultat, qui fut de lui imposer le souvenir de Cara; il ne vit plus
+qu'elle, il ne pensa plus qu'à elle, il fut à elle comme s'il était
+encore à Paris et comme s'il venait de la quitter.
+
+Pourquoi arrivait-elle?
+
+Était-elle jalouse?
+
+Il n'y avait guère que cette explication qui parût sensée, et encore
+avait-elle un côté absurde: une femme jalouse n'envoie pas une dépêche à
+celui qu'elle soupçonne.
+
+Il se rendit au bureau de la compagnie transatlantique française pour
+savoir quand devait arriver le _Labrador_; on lui répondit que, parti du
+Havre le samedi, il était attendu d'un moment à l'autre.
+
+Ainsi Hortense avait quitté le Havre le jour où lui-même s'embarquait à
+Liverpool: c'était là un fait qui rendait ce mystère de plus en plus
+inextricable.
+
+Le mieux était donc d'attendre sans chercher à comprendre ce qui
+échappait à des conjectures raisonnables.
+
+Et, en attendant, il se fit conduire chez le banquier où sa mère lui
+avait ouvert un crédit; cela occuperait son temps et calmerait son
+impatience, cela le distrairait de voir Wallstreet, le quartier de la
+finance.
+
+Il fit passer sa carte à ce banquier qui, depuis longtemps, était en
+relation d'affaires avec la maison Haupois-Daguillon. Celui-ci le reçut
+plus que froidement. Alors Léon parla de son crédit.
+
+Sans répondre, le banquier prit une dépêche dans un tiroir et la lui
+présenta; elle était en français et ne contenait que quelques mots:
+
+«Considérez lettre du 5 courant comme non avenue et ouverture de crédit
+annulée.
+
+«Haupois-Daguillon.»
+
+C'était marcher de surprise en surprise; mais, si la première était
+stupéfiante, celle-là en plus était outrageante.
+
+C'était sa mère qui annulait, par une dépêche adressée à son banquier
+et non à lui-même, le crédit qu'elle lui avait ouvert avant son départ,
+gracieusement, généreusement, sans même qu'il le demandât, et d'une
+façon beaucoup plus large qu'il ne paraissait nécessaire.
+
+Évidemment c'était quand sa mère avait appris le départ d'Hortense,
+qu'elle avait envoyé une dépêche; mais alors, pourquoi l'avoir adressée
+au banquier et non à lui? il y avait là une marque de méfiance qui lui
+causa une profonde blessure, aussi cruelle que l'avait été celle faite
+par la demande de conseil judiciaire.
+
+Qu'elle crût qu'il l'avait trompée en se faisant accompagner par
+Hortense dans ce voyage, cela il l'admettait et il ne pouvait pas trop
+se fâcher de cette absence de confiance; mais qu'elle le supposât
+capable de s'approprier indélicatement un argent qu'on lui refusait,
+cela malgré ses efforts pour se calmer, l'exaspérait et lui donnait la
+fièvre.
+
+Ce fut dans ces dispositions qu'il attendit que le _Labrador_ arrivé,
+mais retenu à la quarantaine, pût débarquer ses passagers.
+
+Si Hortense ne pouvait pas lui apprendre ce qui avait inspiré la dépêche
+au banquier, au moins elle lui expliquerait ce qui avait nécessité son
+voyage; il n'aurait plus à aller d'une interrogation à une autre, les
+brouillant, les enchevêtrant et n'arrivant à rien.
+
+De loin il l'aperçut, appuyée sur le bastingage, lui faisant des signes
+avec son mouchoir.
+
+Enfin elle mit le pied sur le pont volant et, se faufilant au milieu des
+passagers qui ne se hâtaient point, n'étant attendus par personne, elle
+arriva à Léon, et émue, palpitante, elle se jeta dans ses bras.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Ils montèrent en voiture pour se rendre à l'hôtel, et aussitôt Léon
+voulut interroger Cara.
+
+Mais, sans répondre, elle le regarda en le pressant dans ses bras:
+
+--Laisse-moi te regarder, t'embrasser, dit-elle, enfin je suis près de
+toi; je te tiens; on ne nous séparera plus; oh! ces douze jours! j'ai
+vieilli de dix ans. M'aimes-tu?
+
+--Tu le demandes?
+
+--Oui, et il faut que tu le dises, il faut que tu le jures; il faut que
+je voie, que je sente que tu n'es pour rien dans ce qui arrive.
+
+--Mais qu'arrive-t-il?
+
+--Tu ne le sais pas?
+
+Disant cela, elle plongea dans ses yeux.
+
+--Non, continua-t-elle, tu ne le sais pas; ce regard limpide, ces yeux
+honnêtes ne peuvent pas mentir; je savais bien que je n'aurais qu'à te
+voir pour être rassurée.
+
+--Mais encore....
+
+--On a préparé une terrible machination pour nous séparer.
+
+--Qui?
+
+--Tes parents, ta mère: j'en ai la preuve que je t'apporte; quand tu
+auras vu, quand tu auras lu, tu comprendras que nous avons été trompés,
+dupés.
+
+Elle le regarda du coin de l'oeil; elle fut surprise de voir qu'il ne
+bronchait pas, qu'il ne se révoltait pas,--et cela était un point d'une
+importance décisive qu'il écoutât les accusations contre sa mère, sans
+même tenter de les arrêter.
+
+--Que dois-je lire?
+
+--À l'hôtel; jusque-là laisse-moi tout à la joie de te voir; puisque
+nous sommes réunis nous pourrons parler, nous expliquer, car il faut que
+nous nous expliquions franchement, loyalement, sans arrière-pensée, et
+que nous sachions à quoi nous en tenir, non-seulement pour l'heure
+présente, mais pour l'avenir.
+
+Il voulut insister, elle lui ferma les lèvres avec un baiser.
+
+--Laisse-moi jouir de ces minutes du retour qui passent trop vite; je
+t'ai, je te tiens, je n'écouterai qu'un mot si tu veux bien me le dire:
+m'aimes-tu?
+
+Ils arrivèrent à l'hôtel et alors il voulut la prendre dans ses bras,
+mais elle se dégagea et le tint à distance.
+
+--Maintenant, dit-elle, l'heure des explications décisives a sonné; j'ai
+voulu, pendant ce trajet, n'être qu'à la tendresse et à l'amour;
+maintenant c'est notre vie qui va se décider.
+
+De son carnet elle tira un papier plié en quatre et le lui tendit:
+
+--Lis, dit-elle.
+
+Il voulut la tenir dans son bras pendant que de l'autre il prenait ce
+papier, mais doucement elle recula et se tint debout devant lui, tandis
+qu'il restait assis.
+
+--Je veux te voir, dit-elle, c'est ton regard qui m'apprendra ce que je
+dois faire.
+
+Ayant ouvert ce papier il courut à la signature; mais, après avoir lu le
+nom de Rouspineau, il regarda Hortense avec surprise, comme pour lui
+dire qu'il jugeait inutile de continuer:
+
+--Lis, dit-elle d'une voix saccadée, ne vois-tu pas que tu me fais
+mourir?
+
+Il lut:
+
+«Je soussigné reconnais: 1° que c'est par ordre de madame
+Haupois-Daguillon que j'ai fait des démarches pour être payé par M. Léon
+Haupois de ce qu'il me doit; 2° que les quatre premiers billets
+souscrits par M. Léon Haupois ont été payés à l'échéance par la maison
+Haupois-Daguillon et qu'ils n'ont été protestés que pour la forme.»
+
+Comme il restait immobile, accablé, elle dit:
+
+--Tu connais l'écriture de Rouspineau, tu connais sa signature, tu ne
+les connais que trop par toutes les lettres dont il t'a poursuivi, tu
+vois donc que cette reconnaissance est bien écrite par lui.
+
+Il ne répondit pas.
+
+--Tu vois aussi quel a été le rôle de Rouspineau, et comment on s'est
+servi de lui comme on s'est servi de Brazier pour te forcer à quitter
+Paris, où l'on t'a, par toutes ces humiliations, rendu la vie
+insupportable. Rouspineau et Brazier, pour gagner leur argent, ont joué
+le rôle qui leur était imposé, et ta mère elle-même a joué le sien dans
+la comédie de la maladie; enfin, on s'est moqué de toi.
+
+C'était lentement qu'elle parlait, en le regardant, surtout en attendant
+que chaque mot eût produit son effet, de façon à n'arriver que
+progressivement à sa conclusion.
+
+Tout à coup Léon releva la tête, et la regardant en face:
+
+--As-tu vu ma mère? dit-il.
+
+--Non.
+
+--As-tu vu quelqu'un envoyé par elle?
+
+--Personne.
+
+--Lui as-tu écrit?
+
+--Tu es fou.
+
+Comme elle ne connaissait pas la dépêche envoyée au banquier, elle se
+demandait ce que signifiaient ces étranges questions; mais son plan
+étant tracé à l'avance, elle ne voulut pas s'en écarter:
+
+--Ce que tu veux savoir, n'est-ce pas, dit-elle, c'est comment j'ai
+appris le rôle joué par Rouspineau en cette affaire. Tout simplement en
+l'interrogeant. J'avais, je l'avoue, été bien surprise par les demandes
+insolentes de Brazier et de Rouspineau. L'insistance de ces gens à te
+poursuivre me paraissait étrange et jusqu'à un certain point
+inexplicable. Tu n'es pas la premier fils de famille à qui ils ont prêté
+de l'argent: tu étais le premier à qui ils le réclamaient de cette
+façon. Le vendredi, veille de ton départ, Rouspineau, depuis longtemps
+déjà pressé par moi, se décida à parler. D'aveu en aveu, je lui arrachai
+ce que tu viens de lire, et, contre l'engagement que je pris de lui
+payer les deux billets que tu dois encore, il consentit à m'écrire ce
+papier. Ceci se passait le vendredi soir; tu devais t'embarquer le
+samedi matin à Liverpool. Que faire? Il m'était impossible de te
+rejoindre; et, d'autre part, je n'osais t'envoyer une dépêche, craignant
+qu'elle fût interceptée par ton ami Byasson, qui, tu dois le comprendre
+maintenant, ne t'avait accompagné que pour te surveiller et t'expédier
+comme un colis, sans crainte de retour. Ah! toutes les précautions
+étaient bien prises. Alors je résolus de te rejoindre ici. J'eus le
+temps de rentrer chez moi, de faire mes malles à la hâte, avec l'aide de
+Louise, et de prendre le train du Havre, qui part à minuit dix minutes.
+Arrivée au Havre, j'allai au télégraphe pour t'envoyer ma dépêche, puis
+je m'embarquai sur le _Labrador_; et me voici. Dans quelle situation
+morale je fis la traversée, tu peux l'imaginer: je voyais tout le monde
+conjuré pour te séparer de moi et je me demandais si tu n'étais pas
+d'accord avec tes parents.
+
+--Moi!
+
+--Cela était absurde et encore plus injuste, j'en conviens, mais toi
+aussi tu conviendras qu'il était bien difficile d'admettre que ta mère
+qui, tu l'as toujours dit, t'aime et ne veut que ton bonheur, il était
+bien difficile d'admettre que ta mère avait pu toute seule machiner un
+pareil plan. J'ai quitté Paris décidée, je te l'avoue, à pousser les
+choses à l'extrême, pour trancher notre situation dans un sens ou dans
+un autre: ou nous nous séparerons franchement, ou je deviens ta femme;
+tu as vingt-cinq ans accomplis, tu peux te marier malgré ton père et ta
+mère, à la condition de leur faire des sommations; si tu m'aimes comme
+je t'aime, si tu comprends que je suis tout pour toi, qu'il n'y a que
+près de moi que tu peux trouver de l'affection et de la tendresse, si tu
+vois enfin ce qu'est pour toi cette famille qui t'a donné un conseil
+judiciaire, qui t'as déshonoré en te livrant aux moqueries des usuriers,
+qui s'est jouée de ton bonheur, de ton honneur, dans le seul intérêt de
+son argent; si tu comprends tout cela, tu n'hésites pas à me donner ton
+nom dont je suis digne par l'amour que je t'ai toujours témoigné; si tu
+hésites, retenu par je ne sais quelles lâches considérations mondaines,
+je n'hésite pas, moi, à me séparer d'un homme qui n'est pas digne d'être
+aimé.
+
+Elle avait prononcé ce discours, évidemment préparé à l'avance, en
+détachant chaque mot, et les yeux dans les yeux de Léon; c'était en
+arrivant seulement à son projet de mariage qu'elle avait pressé son
+débit, de manière à n'être pas interrompue. Ayant dit ce qu'elle avait à
+dire, elle attendit, suivant sur le visage de son amant les divers
+mouvements qui l'agitaient, et lisant en lui comme dans un livre.
+
+Or, ce qu'elle lisait n'était pas pour la satisfaire: tout d'abord la
+surprise, puis l'embarras, puis enfin la répulsion.
+
+Mais elle n'était pas femme à se fâcher et encore moins à se décourager
+en voyant l'accueil fait à son projet.
+
+À vrai dire, elle l'avait prévu cet accueil. Elle connaissait trop bien
+Léon pour s'imaginer, alors que dans les longues heures de la traversée
+elle préparait ce discours, qu'il allait lui répondre en lui sautant au
+cou et en écrivant à un notaire de Paris pour que celui-ci procédât aux
+sommations respectueuses. Cette hardiesse de résolution n'était pas dans
+le caractère de Léon. Si monté qu'il pût être contre ses parents,--et de
+ce côté elle l'avait trouvé dans les dispositions les plus favorables à
+ses desseins,--si exaspéré qu'il fût, il avait trop le sentiment de la
+famille, il était trop petit garçon, il était trop dominé par le respect
+humain pour risquer aussi franchement une déclaration de guerre à
+visage découvert. Si elle l'avait cru capable d'un pareil coup de tête,
+elle n'aurait pas entrepris ce voyage d'Amérique, et à Paris même elle
+se fût fait épouser. Si, malgré ses prévisions, elle avait cependant
+parlé de ce mariage précédé de sommations, c'est parce qu'il était dans
+ses principes de ne jamais rien négliger de ce qui avait une chance, si
+faible qu'elle fût, de réussir. Or, comme il se pouvait que Léon, en se
+voyant en butte aux tracasseries de sa famille, entrât dans un accès
+d'exaspération qui lui ferait accepter cette idée de mariage, elle avait
+cru devoir la mettre en avant, quitte à se replier sur une autre, si
+celle-là était repoussée. Et, en conséquence, elle avait préparé cette
+autre idée dont la réalisation, pour lui donner des avantages moins
+complets que la première, n'en serait pas moins cependant pour elle un
+superbe succès qui couronnerait ses efforts.
+
+L'exaspération ne s'étant pas produite chez Léon au point de l'entraîner
+aux dernières extrémités, Cara ne commit point la maladresse de lui
+faire une scène de reproches, qui n'aurait abouti à rien de pratique.
+Elle était indignée de voir son embarras et son trouble, et c'eût été
+avec une véritable jouissance qu'elle lui eût reproché sa lâcheté en
+l'accablant de son mépris. Mais on ne fait pas ce qu'on veut en ce
+monde, et elle n'avait pas traversé l'Océan pour s'offrir des
+jouissances purement platoniques. Plus tard elle se vengerait de ces
+hésitations enfantines; pour le moment, elle avait mieux à faire; plus
+tard, elle lui dirait ce qu'elle pensait de lui; pour le moment elle ne
+devait lui dire que ce qui était utile.
+
+Jusqu'alors elle avait parlé debout devant Léon en le tenant sous son
+regard; mais, si cette position était bonne pour l'observer et le
+dominer, elle était mauvaise pour le toucher et dans un mouvement de
+trouble passionné lui faire perdre la tête.
+
+Elle vint donc se placer près de lui sur le canapé où il était assis:
+
+--Voilà dans quelles dispositions j'ai quitté Paris, dit-elle, décidée à
+t'obliger à la rupture ou au mariage, à la rupture si tu étais le
+complice de ta famille, ou au mariage si tu en étais la victime. Et ma
+résolution était si bien arrêtée que j'ai eu soin de prendre avec moi
+tous les papiers nécessaires à ce mariage: tes actes de naissance et de
+baptême, ainsi que les miens. Tu vas me dire que ce n'est pas en
+quelques minutes qu'on obtient ces actes. Cela est juste, et je ne veux
+pas qu'à cet égard il s'élève un doute dans ton esprit: j'avais ces
+actes depuis quelque temps déjà, bien avant que ton voyage fût décidé,
+les légalisations qui sont sur les actes de naissance en feront foi par
+leur date.
+
+Pourquoi avait-elle levé ces actes bien avant que le voyage de Léon fût
+décidé? Ce fut ce qu'elle n'expliqua pas; il suffisait au succès de son
+plan que Léon ne pût pas croire qu'elle avait eu le temps de les obtenir
+entre le moment où Rouspineau avait parlé et celui où elle était partie,
+et la date de la légalisation était une réponse suffisante à cette
+question si Léon se la posait.
+
+Elle continua:
+
+--Pendant les premiers jours de la traversée, je m'affermis dans ma
+résolution: rupture ou mariage; il n'y avait que cela de possible, il
+n'y avait que cela de digne.
+
+--Comment as-tu pu admettre de sang-froid que je te trompais?
+
+--Remarque que j'étais dans une situation terrible: si je n'admettais
+pas que tu me trompais, je devais admettre que c'était ta mère qui te
+trompait, et, malgré tout, je n'osais porter une pareille accusation
+contre celle qui était ta mère, tant jusqu'à ce jour je m'étais habituée
+à la respecter. Enfin je passai quelques jours dans une angoisse
+affreuse, malade en plus, horriblement malade par la mer. Pendant ces
+jours de douleur, je n'ai pas quitté ma cabine. Cependant, cet état de
+maladie et de faiblesse a eu cela de bon qu'il a calmé la fièvre et la
+colère qui me dévoraient quand j'ai quitté Paris. Une nuit que tout le
+monde dormait dans le navire et que le silence n'était troublé que par
+le ronflement de la machine et le gémissement du vent dans la mâture,
+j'ai eu une vision. Je dis une vision et non un rêve, car je ne dormais
+pas. Écoute-moi sérieusement.
+
+--Je t'écoute.
+
+--Sans douter de la réalité de cette vision, malgré ton irréligion. J'ai
+vu, j'ai entendu mon ange gardien. Avec tes idées, je sais que cela doit
+te paraître insensé; cependant cela est ainsi. Il me parle, et voici ses
+paroles: «Tu serais coupable de pousser ton ami à peiner ses parents.
+Mais tu serais coupable aussi de persévérer plus longtemps dans la vie
+qui est la vôtre.» Puis la vision disparut, et je restai livrée à mes
+pensées, m'efforçant de m'expliquer ces paroles qui m'avaient
+bouleversée. Le premier avertissement me parut assez facile à
+comprendre, il voulait dire que je ne devais pas exiger de toi les
+sommations respectueuses à tes parents, qui seraient une si cruelle
+blessure pour leur vanité et leur orgueil; donc je devais renoncer à
+mon projet de mariage tel que je l'avais arrangé dans ma tête pendant
+ces si longues journées. Je ne suis pas femme à désobéir à la volonté de
+Dieu; je renonçai donc à ce mariage.
+
+Elle baissa les yeux comme si elle était profondément émue, mais elle
+avait été douée par la nature d'une qualité que l'usage avait
+singulièrement perfectionnée, celle de voir sans paraître regarder; elle
+remarqua que le visage de Léon, jusqu'alors douloureusement contracté,
+se détendit.
+
+Après un moment donné à l'émotion, elle poursuivit:
+
+--Le second avertissement était moins clair: comment ne pas persévérer
+dans la vie qui était la nôtre? La première idée qu'il s'offrit à mon
+esprit fut celle de la rupture: je devais me séparer de toi. S'il
+m'avait été cruel de renoncer à ce projet de mariage qui assurait mon
+bonheur pour l'éternité, combien plus cruelle encore me fut la pensée de
+la séparation! J'avais pu, après bien des combats, abandonner
+l'espérance d'être ta femme; mais je ne pouvais pas t'abandonner
+toi-même, renoncer à notre amour, à mon bonheur, à la vie. Je me dis
+qu'il était impossible que telle fût la volonté de Dieu, et je cherchai
+un autre sens à ces paroles. C'est hier seulement que j'ai trouvé, et de
+ce moment j'ai abandonné ma cabine, guérie, pour monter sur le pont
+comme si j'étais insensible au mal de mer; voilà pourquoi je ne suis pas
+trop défaite; ah! si tu avais pu me voir il y a deux ou trois jours, je
+n'étais qu'un spectre: comment suis-je?
+
+Elle resta un moment assez long à le regarder dans les yeux, en face de
+lui, et si près, que de son souffle elle lui faisait trembler la barbe.
+
+Il voulut encore la prendre dans ses bras, mais doucement elle lui
+abaissa les mains qu'elle prit dans les siennes et qu'elle embrassa
+tendrement.
+
+--Écoute-moi, dit-elle, je t'en prie, écoute-moi avec toute ton âme,
+sans distraction, sans pensée étrangère à ce qui nous occupe, car c'est
+ma vie que tu vas décider par un oui ou par un non; écoute-moi.
+
+Et de nouveau, se penchant en avant, elle lui baisa les mains, mais
+cette fois fiévreusement, passionnément.
+
+--Ce qui m'avait trompé, dit-elle, c'était la pensée que je devais
+renoncer à devenir ta femme. Ta femme par un mariage légal avec
+consentement de tes parents et publications, oui, à cela je dois
+renoncer. Mais ta femme par un mariage religieux, sans consentement de
+tes parents, sans publications; ta femme pour toi seul et pour Dieu;
+oui, voilà ce que je dois poursuivre, voilà ce que Dieu exige, voilà ce
+que je te demande, voilà ce que tu m'accorderas, si tu m'aimes, voilà ce
+que je vais exiger de toi et ce qui amènerait notre séparation si tu me
+le refusais. Je t'ai demandé de m'écouter tout à l'heure, je te répète
+ma prière à tes genoux; avant de parler, avant de répondre, avant de
+prononcer le oui ou non qui va décider notre vie à tous deux, notre
+bonheur ou notre malheur, comme tu voudras, écoute-moi jusqu'au bout.
+
+Elle se laissa glisser à terre, et, jetant les bras autour de Léon, elle
+resta serrée contre lui, la tête levée, le regardant ardemment:
+
+--Et ce que je te demande ce n'est rien qu'une marque d'amour, la plus
+grande, la plus haute que tu puisses me donner. C'est pourquoi tu me
+vois à tes genoux te priant, te suppliant à mains jointes comme si je
+m'adressais à Dieu. J'aurais persisté dans ma première idée d'exiger de
+toi un vrai mariage, je ne serais pas dans cette position. Je t'aurais
+dit simplement ce que je désirais et j'aurais attendu la réponse sans
+appuyer ma demande par un mot ou par un geste, car un vrai mariage légal
+m'aurait donné des droits que celui que j'implore ne me donnera jamais.
+Par un mariage légal je me serais trouvée ta femme aux yeux de la loi,
+c'est-à-dire que j'aurais partagé ta fortune, celle que tu recueilleras
+un jour dans la succession de tes parents, j'aurais porté ton nom,
+j'aurais été ton héritière pour le cas où tu serais mort avant moi. Cela
+eût compliqué ma demande de questions d'argent et d'intérêts qui
+m'eussent imposé une grande réserve. Dieu merci, cette réserve n'existe
+pas maintenant, et je n'ai pas à me renfermer dans une froide dignité.
+Je peux te prier, te supplier, faire appel à ta tendresse, à l'amour, à
+nos souvenirs de bonheur, sans qu'on puisse m'accuser de calcul et sans
+craindre de mêler l'argent au sentiment, car ce mariage purement
+religieux, ne me donnera aucuns droits à ta fortune, je ne serai pas ta
+femme pour la loi, je ne porterai pas ton nom, pour tous notre union
+sera nulle, elle n'existera que pour nous ... et que pour Dieu. Voilà
+pourquoi j'insiste, pourquoi je te presse: que m'importe la loi des
+hommes, je n'ai souci que de celle de Dieu.
+
+Ce n'était pas seulement par la parole qu'elle le pressait, c'était
+encore par le regard, par la voix, par l'accent, par le geste, se
+serrant contre lui, l'enveloppant, l'étreignant, le fascinant: s'il y
+avait de l'habileté dans ce qu'elle disait, combien plus encore y en
+avait-il dans la façon dont elle le disait: ce discoure eût pu laisser
+calme un indifférent, mais ce n'était pas à un indifférent qu'elle
+s'adressait, c'était à un homme qui l'aimait, qui était séparé d'elle
+depuis quinze jours, qu'elle avait depuis longtemps étudié dans son fort
+aussi bien que dans son faible, et qu'elle connaissait comme la pianiste
+connaît son clavier. Pendant toute la traversée, elle avait
+soigneusement travaillé les airs qu'elle jouerait sur ce clavier, et,
+dans ce qu'elle disait, dans ce qu'elle faisait, rien n'était livré aux
+hasards dangereux de l'improvisation.
+
+Que n'eût-elle pas espéré si elle avait pu savoir que celui sur qui elle
+exerçait déjà tant de puissance venait d'être frappé au coeur par un
+coup qui lui enlevait toute force de résistance! Connaissant la dépêche
+au banquier, ce n'eût peut-être pas été le seul mariage religieux
+qu'elle eût poursuivi.
+
+Elle reprit:
+
+--Pour être sincère, je dois dire que ce n'est pas seulement le repos de
+ma conscience que je te demande, c'est encore celui de ma vie entière,
+celui de la tienne. Il est bien certain que, par tous les moyens, tes
+parents poursuivront notre séparation; le passé nous annonce l'avenir;
+ils ne reculeront devant rien. Qui sait s'ils ne réussiront pas? On est
+bien fort quand on est prêt à tout. Ce mariage nous défendra contre eux,
+et il me donnera la sécurité sans laquelle je ne peux plus vivre. Tu
+leur diras la vérité, et alors ils seront bien forcés de renoncer à la
+guerre. Qui sait même si ce ne sera pas la paix qui se fera quand ils
+auront compris que la guerre est impossible et inutile? Tu leur diras
+aussi comment les choses se sont passées, comment je n'ai voulu, comment
+je n'ai demandé que le mariage religieux quand je pouvais exiger
+l'autre, et cela leur montrera qui je suis; ils apprendront par là à me
+connaître et, je l'espère, à m'estimer: Qui sait ce que deviendront
+alors leurs sentiments pour moi: nous vois-tu tous réunis?
+
+Elle se tut pendant quelques secondes voulant laisser à la réflexion le
+temps de sonder cet avenir qu'elle n'avait voulu qu'indiquer.
+
+Puis, après avoir étreint Léon une dernière fois et lui avoir baisé les
+mains longuement en les mouillant de ses larmes brûlantes, elle se
+releva:
+
+--J'ai tout dit. À toi maintenant de prononcer. Jamais nous n'avons
+traversé une crise plus grave. C'est notre vie ou notre mort que tu vas
+choisir. Tu dis oui et je me jette dans tes bras pour y rester à jamais,
+n'ayant d'autre souci que de me consacrer à toi tout entière et de te
+rendre heureux en t'aimant, en t'adorant comme jamais homme n'a été
+adoré. Tu dis non, et je m'éloigne pour ne te revoir jamais, car mon
+amour ne résisterait pas au mépris que tu me témoignerais en me refusant
+une juste satisfaction qui te coûtera si peu. Réduite aux termes dans
+laquelle je la pose, la question que tu as à trancher en ce moment
+consiste simplement à savoir si tu m'aimes ou si tu ne m'aimes pas. Tu
+m'aimes, je reste; tu ne m'aimes plus, je pars. C'est donc là le mot, le
+seul que tu as à dire: je t'aime. Tes lèvres l'ont prononcé bien
+souvent, le diront-elles encore, ou ne le diront-elles point?
+
+Parlant ainsi, elle avait fièvreusement remis son chapeau et son
+manteau, puis, à chaque mot, elle avait avancé peu à peu vers la porte
+qu'elle touchait.
+
+Léon l'avait suivie.
+
+Elle posa la main sur le bouton de la serrure, puis elle plongea ses
+yeux dans ceux de son amant.
+
+Ils restèrent ainsi longtemps; enfin il ouvrit les bras, et elle
+s'abattit sur sa poitrine.
+
+Qu'avait-elle à demander de plus?--Il l'avait retenue.
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Elle n'était pas femme à s'endormir dans le succès et à attendre
+patiemment que Léon fût disposé à réaliser l'engagement tacite qu'elle
+avait eu tant de peine à lui arracher.
+
+Il pouvait réfléchir lorsqu'il serait de sang-froid et revenir alors sur
+cet engagement.
+
+D'autre part il y avait à craindre que ses parents n'intervinssent
+auprès de lui, soit en accourant eux-mêmes d'Amérique, soit en faisant
+agir un homme d'affaires habile, et qu'ils n'arrivassent ainsi à changer
+sa résolution, qui n'était pas assez ferme pour qu'on pût avoir pleine
+confiance en elle.
+
+Dans ces circonstances, le mieux était donc de ne pas perdre une minute
+et de faire célébrer aussi promptement que possible le mariage
+religieux.
+
+Elle savait que les mariages de ce genre se font facilement et
+rapidement en Amérique, mais elle ignorait en quoi consistaient au juste
+cette facilité et cette rapidité. On lui avait dit que l'acte de
+naissance et l'acte de baptême étaient les seules pièces qu'on exigeait;
+cela était-il vrai? Était-il vrai aussi que les délais entre la demande
+et la célébration étaient insignifiants? Elle voulait mieux que des
+on-dit plus ou moins vagues; c'était des certitudes qu'il lui fallait.
+
+Le lendemain matin, alors que Léon était encore au lit, elle sortit
+«pour aller remercier le bon Dieu; son absence ne serait que de quelques
+minutes, le temps d'aller à l'église la plus voisine, et elle revenait».
+
+Ce fut en effet à l'église catholique la plus rapprochée qu'elle se fit
+conduire; mais, au lieu de remercier le bon Dieu, elle entra à la
+sacristie et demanda si elle pouvait parler à un prêtre qui fût Français
+ou qui entendît le français. À ces mots, un prêtre qui arrangeait des
+surplis dans un tiroir lui répondit avec un accent étranger
+très-prononcé qu'il était à sa disposition.
+
+Il se préparait à entrer dans l'église, croyant qu'il s'agissait d'une
+confession, quand elle le retint: elle venait lui demander un conseil
+pour un mariage; et alors, dans un coin de la sacristie, elle lui
+raconta l'histoire qu'elle avait préparée.
+
+Elle venait d'arriver à New-York avec son fiancé, et ils étaient pressés
+de partir pour l'Ouest; mais avant ils voulaient faire bénir leur union
+par l'Église, si toutefois on ne leur imposait pas de trop longs délais;
+car si ces délais devaient les retenir à New-York, ils seraient obligés
+de se mettre en route avant d'avoir reçu le sacrement du mariage, ce qui
+serait une grande douleur pour leurs âmes chrétiennes: elle désirait
+donc qu'on abrégeât ces délais autant que possible; elle était disposée
+à payer toutes les dispenses nécessaires, et de plus à faire à la
+chapelle de la très-sainte Vierge un cadeau proportionné au service
+qu'on lui aurait rendu.
+
+L'entretien fut long et Cara le fit sans cesse revenir sur ce point
+décisif qu'il fallait pour leur salut qu'on les mariât avant leur départ
+pour l'Ouest. Mais le succès dépassa ses espérances, car le prêtre
+consentit à les marier à l'instant même, s'ils avaient les pièces
+exigées pour le mariage. Elle crut avoir mal entendu ou que le prêtre
+l'avait mal comprise, et elle recommença ses explications. Le prêtre,
+après l'avoir patiemment écoutée, lui répéta ce qu'il lui avait déjà
+dit. Elle eut peur alors qu'un tel mariage ne fût pas valable; mais le
+prêtre lui assura qu'il était au contraire indissoluble. Elle pouvait
+donc se présenter avec son fiancé quand elle le voudrait; ce jour même,
+le lendemain, et après s'être l'un et l'autre confessés, ils seraient
+mariés; ils n'auraient pas besoin d'amener des témoins, on leur en
+fournirait: un bedeau et un enfant de choeur rempliraient cet office.
+
+Tout autre qu'un prêtre lui eût tenu ce langage, elle eût cru qu'on se
+moquait d'elle; mais ces paroles étaient évidemment sérieuses; il ne lui
+restait donc qu'à profiter de ce qu'elle venait d'apprendre et au plus
+vite; elle remercia ce prêtre si complaisant et lui dit qu'elle allait
+revenir bientôt avec son fiancé.
+
+Avant de rentrer à l'hôtel, elle s'arrêta chez un bijoutier et elle
+acheta un anneau ainsi qu'une pièce de mariage.
+
+Arrivée à l'hôtel, elle garda sa voiture, puis rapidement elle monta à
+la chambre de Léon; il était en train de s'habiller.
+
+--Veux-tu mettre une redingote, lui dit-elle.
+
+--Pourquoi ne veux-tu pas que je garde cette jaquette: je serai plus à
+mon aise.
+
+--Parce que nous allons nous marier, et je ne voudrais pas que tu fusses
+en jaquette, cela me serait un mauvais souvenir.
+
+--Nous marier! s'écria-t-il en riant.
+
+Mais elle prit ses grands airs, et dignement elle lui raconta ce que le
+prêtre de Saint-François venait de lui apprendre: ils étaient attendus;
+elle avait promis de revenir avant une demi-heure.
+
+Tout en parlant, elle changeait de robe et prenait une toilette noire,
+simple et sévère.
+
+--Eh bien? dit-elle.
+
+--Mais un pareil mariage est absurde, dit Léon, il ne vaut rien.
+
+--Que t'importe? ne t'inquiète pas de cela; dis-moi que tu reviens sur
+ce que tu m'as promis hier, que tu ne veux plus ce que tu as voulu, que
+j'ai eu tort d'avoir foi en toi, je comprendrai tout cela; mais ne dis
+pas que ce mariage est absurde; s'il l'est, c'est une raison précisément
+pour qu'il ne te fasse pas peur, puisqu'il ne t'engagera à rien; s'il ne
+l'est pas, ce que j'espère, ce que je crois, pourquoi le refuserais-tu
+aujourd'hui quand tu l'as accepté hier?
+
+Il n'y avait pas à répondre, ou plutôt il y avait trop de choses à
+répondre.
+
+La cérémonie fut bâclée en peu de temps; ils signèrent sur un registre,
+un vieux bedeau de quatre-vingts ans et un enfant de choeur de treize
+ou quatorze ans signèrent après eux, puis le prêtre qui avait célébré la
+messe signa à son tour;--ils étaient mariés.
+
+Dans un rêve, les événements n'auraient pas marché plus vite.
+
+Était-ce possible?
+
+Précisément parce que la validité d'un mariage conclu dans ces
+conditions paraissait plus que douteuse à Léon, il voulut faire quelque
+chose de positif et de solide pour Hortense.
+
+Après leur déjeuner, il la fit monter en voiture avec lui, et il dit au
+cocher de les conduire dans Broadway à un numéro qu'il lui indiqua.
+
+--Où allons-nous? demanda-t-elle.
+
+--Tu vas le voir.
+
+Ils s'arrêtèrent à la porte d'une Compagnie d'assurances sur la vie, et
+là, tout aussi promptement qu'à l'église Léon conclut une assurance en
+vertu de laquelle la compagnie s'engageait à payer à madame Hortense
+Binoche, sa femme, si elle lui survivait et après son décès la somme de
+cinquante mille dollars.
+
+Quand Léon eut payé la première prime, il montra son portefeuille à
+Hortense, il ne lui restait que quelques billets.
+
+--Voilà toute ma fortune, dit-il assez gaiement.
+
+Et il lui raconta comment le crédit qui lui avait été ouvert avait été
+presque aussitôt supprimé.
+
+--Ce qui est à la femme, dit-elle, est aussi au mari, nous partagerons,
+et comme avec ce que j'ai apporté nous ne sommes pas tout à fait à sec,
+nous nous en irons, si tu le veux bien, visiter les grands lacs et le
+Canada, cela vaut bien la banale promenade des jeunes mariés en Suisse
+ou en Italie.
+
+Trois jours après le départ de Léon et de Cara, madame Haupois-Daguillon
+débarquait à New-York et descendait à l'hôtel que son fils venait de
+quitter.
+
+Elle accourait ayant tout quitté, tout bravé pour le sauver, mais elle
+arrivait trop tard: parti pour l'Ouest, où? on n'en savait rien, pour
+l'Ouest avec milady. Il n'y avait pas à le chercher, ni à courir après
+lui. Où le trouver? et d'ailleurs comment l'arracher à cette femme?
+
+Cependant ce voyage de madame Haupois-Daguillon ne fut pas complétement
+inutile; grâce au consul, pour qui elle avait une lettre de
+recommandation, grâce à un homme d'affaires actif et intelligent avec
+qui on la mit en relations, elle apprit, avant de se rembarquer pour
+l'Europe, que Léon s'était marié à l'église Saint-François devant l'abbé
+O'Connor, avec la demoiselle Hortense Binoche.
+
+Marié! Lui, son fils!
+
+Marié avec cette femme, une fille!
+
+Léon et Cara employèrent trois mois à visiter la région des grands lacs
+et à descendre le Saint-Laurent; c'était un vrai voyage de noces; jamais
+on n'avait vu jeunes mariés plus tendres; cependant il y avait des
+heures où le mari paraissait sombre et préoccupé; quant à la femme, elle
+était radieuse, tout lui plaisait, la séduisait, l'enchantait.
+
+Enfin ils s'embarquèrent à Québec pour Glasgow, et ce fut seulement
+après une promenade en Écosse, non moins sentimentale que celle du
+Canada, qu'il rentrèrent à Paris.
+
+Une surprise,--cruelle pour Cara,--les y attendait; le concierge de la
+rue Auber remit à Léon toute une liasse de papiers timbrés.
+
+De la lecture de ces assignations, il résultait que M. et madame
+Haupois-Daguillon demandaient au tribunal de la Seine la nullité d'un
+prétendu mariage conclu par leur fils, Léon Haupois-Daguillon, avec une
+demoiselle Hortense Binoche, devant un prêtre de l'église de
+Saint-François, à New-York (États-Unis), lequel mariage n'avait été
+précédé d'aucune publication, et avait été fait sans le consentement des
+père et mère du marié; qu'aux termes de l'article 182 du Code civil, le
+mariage ainsi contracté était nul, et qu'il importait aux demandeurs de
+ne pas laisser écouler le délai prévu par l'article 183 du même Code
+pour porter leur action en nullité devant la justice.
+
+Faisant un rouleau de toutes ces paperasses, Léon les porta
+immédiatement chez Nicolas pour savoir ce qu'il devait faire; l'avis de
+l'avocat fut qu'il n'y avait absolument rien à faire et qu'il était
+inutile de se défendre, attendu qu'il n'y avait pas un tribunal en
+France qui ne prononcerait la nullité d'un mariage conclu dans de
+semblables conditions: une seule chose était possible, c'était
+d'adresser des sommations respectueuses aux parents et, après les délais
+légaux et les formalités en usage, de précéder à un nouveau mariage.
+
+--Il n'y a que cela de pratique, dit Nicolas, et c'est le conseil que je
+vous donne si toutefois vous voulez de nouveau et toujours vous marier.
+
+Comme Léon s'en revenait rue Auber et passait sur la place de la
+Madeleine, il aperçut une dame en grand deuil qui traversait le
+boulevard comme pour entrer à l'église; cette dame ressemblait d'une
+façon frappante à sa mère: même tournure, même taille, même démarche,
+c'était à croire que c'était elle.
+
+Mais cette pensée ne se fut pas plus tôt présentée à son esprit qu'il la
+chassa: cela n'était pas possible, c'était sa vision intérieure qu'il
+voyait; sa mère n'était pas en deuil.
+
+De qui serait-elle en deuil?
+
+Il regarda plus attentivement; une voiture ayant barré le passage à
+cette dame, celle-ci s'arrêta et tourna à demi la tête du côté de Léon.
+
+C'était-elle! le doute n'était pas possible, c'était bien elle; mais
+alors que signifiait ce deuil?
+
+Instinctivement et sans réfléchir il traversa le boulevard en courant.
+
+Quand il rejoignit madame Haupois-Daguillon, elle atteignait les
+premières marches de l'escalier.
+
+--Mère? s'écria-t-il d'une voix étouffée.
+
+Elle se retourna et en l'apercevant tout près d'elle elle recula.
+
+--En deuil, dit-il, tu es en deuil, de qui?
+
+Elle le regarda un moment.
+
+--De mon fils, dit-elle.
+
+Et elle continua de gravir l'escalier sans se retourner, le laissant
+écrasé, suffoqué.
+
+
+FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+
+Le théâtre de l'Opéra annonçait _Hamlet_, pour les débuts de
+mademoiselle Harol, dans le rôle d'Ophélie.
+
+C'était la première fois que Paris entendait ce nom, qui, disaient les
+journaux de théâtres, était celui d'une jeune chanteuse, Française
+d'origine, mais dont la réputation s'était faite en Italie à la Scala, à
+la Fenice, à la Pergola. Quelques articles avaient parlé des succès
+qu'elle avait obtenus sur ces scènes, mais Paris a autre chose à faire
+que de s'occuper de ce qui se passe à l'étranger, et toute réputation
+qu'il n'a pas consacrée, il s'imagine qu'il a ce droit, n'existe pas
+pour lui.
+
+Faite simplement, modestement et sans réclames tapageuses, l'annonce de
+ce début n'avait pas produit une bien vive curiosité dans le public:
+aussi, lorsque le rideau se leva, la salle n'était-elle pas celle d'une
+représentation extraordinaire; trois ou quatre critiques tout au plus
+avaient daigné se déranger, parce qu'on leur avait fait un service et
+surtout parce qu'ils n'avaient pas à employer mieux leur soirée
+ailleurs; il y avait des trous dans les loges et plus d'un fauteuil
+d'orchestre était vide.
+
+Au milieu du premier tableau, Byasson vint occuper un de ces fauteuils:
+il n'y avait pas de première représentation ce soir-là, et, ne sachant
+que faire, il était venu à l'Opéra plutôt pour ne pas se coucher trop
+tôt que pour voir mademoiselle Harol qu'il ne connaissait pas et dont il
+n'avait pas souci; ce n'était pas une de ces débutantes qui, par le
+bruit dont elles ont soin de s'entourer, forcent l'attention.
+
+Hamlet, en scène, exhalait ses plaintes sur l'inconstance et la
+fragilité des femmes, Byasson essuya les verres de sa lorgnette et se
+mit à examiner la salle, allant de loge en loge.
+
+Il était absorbé dans cet examen et il tournait le dos à la scène
+lorsque, brusquement, il changea de position et braqua sa lorgnette sur
+le théâtre: une voix qu'il avait déjà entendue venait de réciter les
+premiers mots du rôle d'Ophélie:
+
+ Hélas! votre âme, en proie
+ A d'éternels regrets, condamne votre joie!
+ Et le roi, m'a-t-on dit, a reçu vos adieux!
+
+Ce n'était pas seulement cette vois qu'il avait déjà entendue; celle qui
+chantait, il l'avait déjà vue aussi!
+
+Madeleine!
+
+Et, n'écoutant plus, il regarda; mais l'éclairage de la rampe change les
+traits; d'autre part, le blanc, le rouge et tous les ajustements de
+théâtre substituent si bien le faux au vrai, qu'il resta assez longtemps
+la lorgnette braquée sans savoir à quoi s'en tenir.
+
+Il avait si souvent pensé à Madeleine qu'il devait être en ce moment le
+jouet d'une illusion: il voyait Madeleine parce que Madeleine occupait
+son esprit.
+
+Cependant la ressemblance était véritablement merveilleuse: c'était
+elle, c'était sa tête ovale, son nez droit, ses yeux bleus, ses cheveux
+blonds, sa figure douce et pensive.
+
+Mais n'était-ce point Ophélie qui précisément ressemblait à Madeleine?
+quoi d'étonnant à cela; le type de la beauté de Madeleine n'était-il pas
+celui de la beauté blonde, vaporeuse et poétique?
+
+Le duo avec Hamlet venait de s'achever et les applaudissements
+éclataient dans toute la salle s'adressant non-seulement à Hamlet, mais
+encore, mais surtout à Ophélie: en quelques minutes, le public,
+indifférent pour elle, avait été gagné et charmé.
+
+Byasson avait été trop occupé à regarder mademoiselle Harol pour avoir
+pu la bien écouter. Cependant il lui avait semblé que la voix était
+belle et puissante; elle remplissait sans effort la vaste salle de
+l'opéra, et la voix de Madeleine, au temps où il l'avait entendue, était
+loin d'avoir cette étendue et cette sûreté.
+
+Il est vrai que, depuis cette époque, c'est-à-dire depuis plus de trois
+ans, cette voix avait pu se développer par le travail.
+
+Mais où Madeleine, si c'était Madeleine, avait-elle pu travailler?
+
+On disait que cette jeune chanteuse arrivait d'Italie; après avoir
+quitté la maison de son oncle, c'était donc en Italie que Madeleine
+avait été: cela expliquait que les recherches entreprises à Paris et à
+Rouen pour la retrouver n'eussent pas abouti.
+
+C'était donc la passion du théâtre qui l'avait fait abandonner la maison
+de sans oncle.
+
+Alors tout s'expliquait, jamais M. et madame Haupois-Daguillon
+n'eussent permis à leur nièce de se faire comédienne: en se sauvant,
+elle avait obéi à une irrésistible vocation.
+
+Et Byasson, qui avait toujours eu pour elle une affection très-vive et
+très-tendre, fut heureux de trouver cette raison pour justifier cette
+fuite et aussi son silence depuis lors: il avait toujours soutenu
+qu'elle disait vrai dans sa lettre d'adieu, en parlant du devoir qu'elle
+voulait accomplir, il était fier de voir qu'il ne s'était pas trompé
+dans la bonne opinion qu'il avait d'elle.
+
+C'était pendant la cavatine de Laërte et le choeur des officiers qu'il
+réfléchissait ainsi; aussitôt qu'il put quitter sa place sans troubler
+ses voisins, il se hâta de sortir. Il ne pouvait pas rester dans
+l'incertitude plus longtemps; il fallait qu'il sût.
+
+Et il se dirigea vers l'entrée des artistes; mais, après avoir fait
+quelques pas, il s'arrêta, retenu par une réflexion qui venait de
+traverser son esprit.
+
+Pour que Madeleine sauvât Léon, il fallait qu'elle fût toujours
+Madeleine, la Madeleine d'autrefois.
+
+Qui pouvait dire ce qui s'était passé? qu'était devenue l'honnête et
+pure jeune fille après trois années de vie théâtrale, seule, sans
+affection, sans appui autour d'elle?
+
+Avant de voir Madeleine, avant de tenter une démarche auprès d'elle, il
+importait donc de savoir quelle femme il trouverait.
+
+Il revint sur ses pas, décidé à rentrer dans la salle et chercher
+quelqu'un, un journaliste ou un homme de théâtre, qui pût lui donner ces
+renseignements.
+
+Comme il traversait le vestibule, il aperçut justement un jeune musicien
+qui, faisant partie de l'administration de l'Opéra, devait être en
+situation mieux que personne de l'éclairer; il alla à lui.
+
+--Eh bien, dit celui-ci avec une figure joyeuse, comment trouvez-vous
+notre nouvelle chanteuse?
+
+--Charmante.
+
+--C'est le mot qui est dans toutes les bouches. Pour mon compte, je n'ai
+jamais douté de son succès, mais j'avoue qu'il dépasse ce que je j'avais
+espéré. Ce que c'est que la beauté et le charme. Voici une jeune femme
+qui certainement a une excellente voix dont elle sait se servir;
+croyez-vous qu'elle eût fait la conquête du public avec cette rapidité,
+si elle n'avait pas eu ces beaux yeux doux.
+
+--Elle vient d'Italie? demanda Byasson en passant son bras sous celui de
+son jeune ami et en l'accaparant.
+
+--Oui, mais c'est une Française, d'Orléans je crois. Elle est élève de
+Lozès, ce qui est bien étonnant, car l'animal n'a jamais formé une femme
+de talent; mais elle a travaillé aussi en Italie, où elle a débuté avec
+assez de succès pour qu'on m'ait envoyé la chercher. Elle a pour cornac
+un vieux sapajou d'Italien appelé Sciazziga, qui est bien l'être le plus
+insupportable de la création: avare, mendiant, pleurard. Elle vit avec
+lui.
+
+Byasson ne put retenir un mouvement qui fit trembler son bras.
+
+--Oh! en tout bien tout honneur; si vous connaissiez le Sciazziga,
+l'idée que vous avez eue ne vous serait pas venue. J'ai voulu dire
+qu'elle vivait chez lui, sous sa garde, et je vous assure qu'elle est
+bien gardée, car elle est et elle sera la fortune de ce vieux chenapan
+qui l'exploite. Au reste, elle se tient bien, et l'on voit tout de suite
+qu'elle a été élevée. Je n'ai pas entendu la moindre médisance sur son
+compte, et cela prouve bien évidemment qu'il n'y a rien à dire, car sa
+vie a été passée au crible, soyez-en sûr. Mais rentrons, le deuxième
+acte va commencer, et vous savez qu'elle paraît tout de suite; je vous
+recommande son air: «Adieu, ayez foi!»
+
+Byasson ne se laissa pas dérouter par le mot «Orléans»; se tenant bien,
+élevée, honnête, c'était Madeleine; ce ne pouvait être qu'elle; Orléans
+ne devait être qu'une tromperie pour dérouter les recherches; il n'était
+pas plus vrai que ne l'était le nom de Harol.
+
+Ah! la chère et charmante fille! elle était restée la Madeleine
+d'autrefois; elle pouvait donc sauver Léon et l'arracher des mains de
+Cara.
+
+Cette pensée empêcha Byasson de bien écouter l'air d'Ophélie; mais les
+applaudissements lui apprirent comment il avait été chanté; c'était un
+triomphe.
+
+À l'entr'acte suivant Byasson ne résista plus à l'envie d'aller voir
+Madeleine, car c'était bien, ce ne pouvait être que Madeleine; sans
+doute le moment n'était guère favorable à une visite, et la pauvre
+petite devait être toute à l'émotion de son début, mais il ne lui dirait
+qu'un mot.
+
+La façon dont il affranchit sa carte lui fit trouver quelqu'un pour la
+porter sans retard.
+
+Il n'attendit pas longtemps la réponse: un petit homme gros, gras,
+souriant, suant, soufflant, demanda d'une voix haletante où était M.
+Byasson.
+
+Celui-ci s'avança, croyant qu'on allait le conduire près de Madeleine.
+
+--_Z'est_ donc vous qui désirez voir la signora, dit le petit homme,
+_z'est oune_ impossibilité en ce moment, nous n'avons pas _oune
+minoute_. Vous _comprénez_, pas _oune minoute_. Désolation; _zé souis
+zargé dé_ vous _lé_ dire _dé_ la part _dé_ la signora, _ma_ demain elle
+vous _récévra_ avec satisfaction, _roue_ Châteaudun _noumero
+quarante-huit_, si vous _lé_ voulez bien. _Escousez, ze souis_ obligé
+_dé_ vous _qouitter_; vous savez _lé_ jour _d'oun débout_, pas _oune
+minoute_ à soi.
+
+C'était-là assurément le vieux sapajou nommé Sciazziga dont on avait
+parlé à Byasson, l'entrepreneur de Madeleine.
+
+Il s'éloigna rapidement, courant, soufflant; s'il avait _débouté_
+lui-même, il n'aurait certes pas été plus affairé, plus ému; mais, en
+réalité, n'était-ce pas pour lui que Madeleine débutait?
+
+
+
+
+II
+
+
+Le lendemain matin, après avoir lu trois ou quatre journaux qui tous
+étaient unanimes pour constater le grand, l'éclatant succès obtenu la
+veille à l'Opéra par mademoiselle Harol dans le rôle d'Ophélie, Byasson
+se rendit rue Royale pour voir M. et madame Haupois-Daguillon.
+
+Dans ses vêtements de deuil, madame Haupois-Daguillon était déjà au
+travail penchée sur ses livres, et M. Haupois, qui venait d'arriver,
+parcourait les journaux du matin.
+
+--J'ai du nouveau à vous annoncer, dit-il à ses amis, en leur serrant
+la main joyeusement.
+
+--Nous aussi, dit M. Haupois, nous avons reçu une bonne nouvelle, et
+j'allais aller chez vous tout à l'heure pour vous la communiquer.
+L'homme que nous avons chargé de surveiller Cara est venu nous apprendre
+hier soir qu'il avait la certitude que Léon était trompé. Il paraît que
+cette coquine n'a pu jouer son rôle plus longtemps. Après s'être imposé
+la sagesse pour arriver à ses fins, elle a trouvé que le carême était
+trop long, et elle est retournée à son carnaval. Elle va une fois par
+semaine chez Salzondo, et ce n'est pas probablement pour friser les
+perruques de celui-ci. De plus, elle s'est engouée d'un caprice pour
+Otto, le gymnaste du Cirque, et elle a si pleine confiance dans la
+solidité du bandeau qu'elle a mis sur les yeux de Léon que c'est à peine
+si elle prend des précautions pour lui cacher cette double intrigue.
+
+--De qui est cette réflexion, demanda Byasson, de vous ou de votre
+homme?
+
+--De notre homme. Celui-ci n'a pas encore entre les mains des preuves
+matérielles de ce qu'il a découvert, mais il espère les avoir bientôt,
+et alors nous serons sauvés. Lorsque Léon aura ces preuves sous les
+yeux, lorsqu'il aura vu, ce qui s'appelle vu, de ses propres yeux vu, il
+connaîtra cette femme et comprendra comment il a été abusé, entraîné,
+comment on le trompe, l'on se moque de lui et il n'hésitera pas à se
+réunir à nous pour demander à la cour la confirmation du jugement qui
+déclare nul son prétendu mariage; de même il se réunira à nous encore
+pour poursuivre à Rome l'annulation du mariage religieux. Vous voyez
+bien que j'ai eu raison de toujours soutenir que ce moyen était le seul
+bon pour réussir. Est-ce qu'une femme pareille ne devait pas un jour ou
+l'autre retourner à son ruisseau? cela était logique, cela était fatal,
+il n'y avait qu'à attendre ce jour.
+
+--Je n'ai jamais prétendu que Cara ne retournerait pas à son ruisseau,
+répliqua Byasson, j'aurais plutôt cru qu'elle n'en sortirait pas. Ce que
+vous m'apprenez ne me surprend pas.
+
+--Si cela ne vous surprend pas, d'autre part cela ne paraît pas vous
+causer la même satisfaction qu'à nous.
+
+--C'est que je ne puis pas partager vos espérances.
+
+--Mon cher, vous avez toujours été trop pessimiste, dit M. Haupois avec
+humeur.
+
+--Et vous, mon cher, vous avez toujours été trop optimiste.
+
+--Les situations n'étaient pas les mêmes, dit madame Haupois-Daguillon.
+
+--Cela est parfaitement juste, répondit Byasson, et si je rappelle que
+j'ai cru ce mariage possible et même imminent quand vous ne vouliez pas
+l'admettre, c'est seulement pour dire que je ne me suis pas toujours
+trompé. Eh bien, dans le cas présent, je crois que je ne me trompe pas
+encore en disant que ces preuves matérielles qu'on vous promet, on ne
+les obtiendra probablement pas, attendu que Cara ne sera pas assez
+maladroite pour donner des preuves contre elle, ce qui s'appelle des
+preuves vraies, et que si elle a des amants, ce que je suis disposé à
+croire, c'est dans des conditions où elle peut nier toutes les
+accusations de façon à abuser Léon, la seule chose importante pour elle.
+Eussiez-vous ces preuves, je ne crois pas encore qu'elles
+convainquissent Léon, qui est trop complétement aveuglé pour voir clair
+en plein midi, si vous lui mettez ces preuves sous les yeux sans
+certaines préparations. Enfin, je ne crois pas qu'il se réunisse à vous
+pour demander devant la cour la nullité de son mariage, pas plus que
+celle de son mariage religieux. Pour son mariage civil, cela n'a pas
+d'importance, la cour prononcera cette nullité, avec ou contre lui,
+comme le tribunal de première instance l'a prononcée. Mais, pour le
+mariage religieux, la situation est bien différente; jamais la cour de
+Rome ne prononcera cette nullité si Léon lui-même ne la demande pas, et,
+s'il la demande, il n'est même pas du tout certain que vous l'obteniez.
+Vous voyez donc que vos preuves ne produiront pas les résultats que vous
+espérez, et j'ai la conviction que, lors même qu'elles seraient
+éclatantes, Léon n'en poursuivrait pas moins ses sommations
+respectueuses, tant il est incapable de volonté entre les mains de Cara;
+n'oubliez pas que vous allez recevoir le troisième acte, et qu'un mois
+après il pourra se marier, à Paris, malgré vous, et légitimement.
+
+Pendant que Byasson parlait, M. Haupois-Daguillon se promenait en long
+et en large avec tous les signes de l'impatience et de la colère; pour
+madame Haupois, elle écoutait attentivement, examinant Byasson.
+
+Comme son mari allait répondre, elle lui coupa la parole.
+
+--Mon cher monsieur Byasson, dit-elle, vous ne nous parleriez pas ainsi
+si vous n'aviez pas un autre moyen à nous proposer; vous auriez pitié de
+nos angoisses; vous aviez dit que vous aviez du nouveau à nous annoncer;
+qu'est-ce? je vous en prie, parlez.
+
+--Madeleine est à Paris. Je l'ai vue hier, et c'est par Madeleine seule
+que Léon peut être arraché des mains de Cara, une femme seule sera assez
+forte pour délier ce qu'une femme a lié; une influence salutaire
+détruira l'influence néfaste.
+
+--Léon n'aime plus Madeleine, puisqu'il a épousé cette coquine.
+
+--Léon n'a aimé Cara que parce qu'il aimait Madeleine; il a demandé à
+l'une de lui faire oublier l'autre; après une longue séparation, sans
+avoir jamais entendu parler de Madeleine, sans savoir même si elle
+vivait encore, il a pu se laisser séduire par Cara; mais le jour où
+Madeleine voudra reprendre son influence sur lui, elle la reprendra;
+j'ai pour garant de ce que je vous dis les paroles mêmes de Léon, quand
+il m'a affirmé qu'il n'avait pris une maîtresse que pour se consoler,
+mais qu'il n'oublierait jamais celle qu'il avait aimée, celle qu'il
+aimait toujours.
+
+M. Haupois laissa échapper un geste de mécontentement.
+
+--Où avez-vous vu Madeleine? demanda vivement madame Haupois.
+
+Byasson aurait voulu ne pas répondre tout de suite à cette question, et
+c'était avec intention qu'il avait tout d'abord insisté sur l'influence
+décisive que Madeleine pouvait exercer, et aussi sur les sentiments que
+Léon éprouvait pour sa cousine.
+
+Mais, devant l'interpellation de madame Haupois, il eût été maladroit de
+vouloir s'échapper, et mieux valait encore aborder de front la
+difficulté.
+
+--Vous avez, dit-il, cherché toutes sortes d'explications au départ de
+Madeleine, il n'y en avait qu'une: Madeleine était née artiste, elle
+voulait être artiste. C'est pour cela qu'elle a quitté votre maison;
+c'est pour se faire chanteuse; elle a débuté hier à l'Opéra avec un
+succès que les journaux sont unanimes ce matin à constater: une grande
+artiste nous est née.
+
+--Comédienne!
+
+--Je sais tout ce que vous pourrez dire, mais je vous répondrai que
+Madeleine est devenue chanteuse comme Léon est devenu le mari de Cara:
+chacun se console comme il peut; l'un demande sa consolation à une
+femme, l'autre au travail et à l'art. Enfin Madeleine est chanteuse, et
+je l'ai retrouvée hier à l'Opéra chantant Ophélie avec le succès que je
+viens de vous dire. En la reconnaissant, car c'est en la voyant sur la
+scène que je l'ai reconnue, ma première pensée a été d'aller à elle pour
+lui demander si elle voulait sauver Léon. Heureusement je me suis arrêté
+en chemin. D'abord il était sage de s'assurer si Madeleine était
+toujours Madeleine, et cette assurance, on me l'a donnée telle que je la
+pouvais désirer. Puis il était sage aussi de savoir si vous étiez
+disposés à accepter son concours et à le payer du prix qu'il mérite au
+cas où elle vous rendrait votre fils. C'est ce que je viens vous
+demander, avant de voir Madeleine, que je vais aller trouver en sortant
+d'ici. Si Madeleine vous rend Léon, puis-je, en votre nom, prendre
+l'engagement que vous consentirez à son mariage avec votre fils; puis-je
+loyalement lui demander ce concours sans lequel vous n'arriverez à rien
+de pratique et qui seul peut empêcher Léon de persister dans la voie où
+Cara le pousse?
+
+--Mais, cher ami ... s'écria M. Haupois évidemment suffoqué.
+
+Une fois encore la mère coupa la parole au père, la femme au mari:
+
+--Qui vous dit que Madeleine a éprouvé pour Léon les sentiments que vous
+croyez? Si cela a été, qui vous dit que cela est encore?
+
+--Rien, vous avez raison; j'ai toujours cru que Madeleine avait pour
+Léon autre chose que l'affection d'une cousine; j'ai cru aussi qu'elle
+avait quitté votre maison parce qu'elle ne voulait pas s'abandonner à un
+sentiment qu'elle savait n'être jamais approuvé par vous; enfin je crois
+que si, dans la carrière qu'elle a embrassée, elle a pu rester honnête
+comme on me l'a dit, c'est parce qu'elle a été gardée par ce sentiment.
+Il est certain que je puis me tromper, je le reconnais. Mais il est
+certain aussi que si, contrairement à mon espérance, ce sentiment
+n'existe, pas, et que si d'autre part vous n'acceptez pas Madeleine pour
+votre belle-fille, Léon, avant deux mois, sera marié avec Cara par un
+mariage que ni les tribunaux civils, ni les tribunaux ecclésiastiques ne
+pourront rompre. La question présentement se réduit à ceci: Qui
+préférez-vous pour belle-fille de Cara ou de Madeleine? Décidez.
+Maintenant laissez-moi vous répéter encore ce que je vous ai déjà dit.
+Léon ne consentira à voir les preuves dont vous attendez merveille que
+si Madeleine lui ôte le bandeau que Cara lui a mis sur les yeux. Essayez
+de vous servir de ces preuves avec un aveugle, et vous hâterez son
+mariage. Ce ne sera pas Cara qu'il accusera, ce sera vous. Je ne suis
+pas un grand maître dans les choses du coeur, cependant j'ai vu des gens
+possédés par la passion, et de ce que j'ai vu est résultée pour moi la
+conviction que, quand une femme est parvenue à mettre des verres roses
+aux lunettes de l'homme qui l'aime, il n'y a qu'une autre femme qui peut
+changer ces verres, celle-là les remplace avec une extrême facilité, et
+de ce jour ce qui était rose devient noir pour lui, c'est d'un autre
+côté qu'il voit rose. Je vous ai dit ce que ma conscience m'inspirait.
+Je vous adjure en cette affaire de ne voir que l'intérêt de votre fils
+et son avenir: n'oubliez pas que vous ne trouverez pas facilement une
+jeune fille qui voudra accepter pour mari l'homme veuf de mademoiselle
+Hortense Binoche, dite Cara, laquelle ne sera pas morte.
+
+--Je verrai Madeleine ... dit M. Haupois.
+
+Mais madame Haupois intervint de nouveau.
+
+--Nous ne sommes pas en mesure de lever haut la tête; pour moi je suis
+accablée; voyez Madeleine, mon cher Byasson, et dites-lui de ma part, de
+notre part, que nous n'aurons rien à refuser à celle qui nous aura rendu
+notre fils..., si elle est digne de lui.
+
+
+
+
+III
+
+
+Pour qui connaissait comme Byasson l'orgueil de M. et de madame
+Haupois-Daguillon, c'était un point capital d'avoir obtenu qu'ils
+accepteraient Madeleine pour belle-fille si celle-ci leur rendait leur
+fils; il s'était attendu à des luttes; et celle qu'il avait dû soutenir
+avait été beaucoup moins vive qu'il n'avait craint quand l'idée lui
+était venue de faire intervenir Madeleine pour l'opposer à Cara.
+
+Cependant, pour avoir réussi de ce côté, tout n'était pas dit:
+maintenant il fallait voir ce que Madeleine répondrait; accepterait-elle
+le rôle qu'il lui destinait? Aimait-elle Léon? Voudrait-elle pour mari
+d'un homme qui avait pris Cara pour femme? Enfin consentirait-elle à
+abandonner le théâtre?
+
+Toutes ces questions se pressaient dans son esprit pendant qu'il se
+rendait de la rue Royale à la rue de Châteaudun, et il était obligé de
+reconnaître qu'elles étaient graves, très-graves.
+
+Au _nouméro qouarante-houit_, comme disait Sciazziga, le concierge à qui
+il s'adressa pour demander mademoiselle Harol lui répondit de monter au
+troisième étage; là, une femme de chambre à l'air discret et honnête lui
+ouvrit la porte et l'introduisit dans un petit salon très-convenable,
+qui n'avait que le défaut d'être beaucoup trop encombré; en le meublant,
+Sciazziga, qui avait fait pendant son absence gérer sa maison de
+commerce, avait profité de cette occasion pour vendre très-cher à son
+élève une quantité de meubles dont celle-ci n'avait aucun besoin.
+
+Byasson n'eut pas longtemps à attendre: presque aussitôt Madeleine parut
+et vint à lui les deux mains tendues:
+
+--Cher monsieur Byasson, dit-elle de sa belle voix harmonieuse et
+tendre, combien je suis heureuse de vous voir et que je vous remercie de
+m'avoir fait passer votre carte hier! me pardonnez-vous ma réponse?
+
+--Ce serait moi, ma chère enfant, qui devrait vous demander si vous me
+pardonnez ma visite.
+
+--J'étais si émue que je n'ai pu ajouter à cette émotion celle que
+votre visite m'aurait donnée; j'avais besoin de calme, il me fallait
+aller jusqu'au bout sans défaillance, et j'avais peur de moi; c'est
+chose si terrible de paraître devant ce public indifférent qui, en
+quelques minutes, peut vous condamner à une mort honteuse; mais ne
+parlons pas de cela.
+
+--Votre triomphe a été splendide.
+
+--J'ai été heureuse. Mais dites-moi, je vous prie, comment se porte mon
+oncle, comment se porte ma tante?
+
+--Ils vont bien, quoique depuis votre départ ils aient été cruellement
+éprouvés; quand vous les verrez, vous les trouverez bien vieillis; votre
+oncle n'est plus le vieux beau qui montait si fièrement les
+Champs-Élysées, et votre tante n'a plus son activité d'autrefois; mais
+vous ne me demandez pas de nouvelles de Léon?
+
+Parlant ainsi, il l'avait regardée en face; il vit qu'elle pâlissait.
+
+--J'ai lu les journaux, dit-elle en baissant les yeux.
+
+--Ah! vous savez?
+
+--Je sais ce que les journaux ont rapporté de ce procès, qui, je le
+comprends, a dû causer de terribles chagrins à mon oncle et à ma tante.
+Et lui ... je veux dire Léon, comment a-t-il supporté cette crise?
+
+--Nous n'avons pas vu Léon depuis longtemps; il a rompu toutes relations
+avec nous, et ses amis ont rompu toutes relations avec lui.
+
+--Ah! pauvre Léon!
+
+--Que n'entend-il cette parole de sympathie! elle lui serait douce.
+
+--Il est malheureux?
+
+--Très-malheureux, le plus malheureux homme du monde.
+
+--Mon Dieu!
+
+De nouveau il la regarda, elle paraissait profondément émue et troublée,
+et cependant elle n'était plus une enfant qui s'abandonne sans
+résistance à ses impressions; de grands changements s'était faits en
+elle, elle avait pris de l'assurance dans le regard, de la liberté et de
+l'aisance dans ses attitudes, sa voix avait de la fermeté, son geste de
+l'ampleur, la jeune fille était devenue une jeune femme.
+
+--Mon enfant, dit Byasson en lui prenant la main, je vais être sincère
+avec vous et tout vous apprendre: Léon est tombé sous l'influence d'une
+femme indigne de lui, et comme il est tendre, comme il est bon, comme le
+bonheur pour lui consiste à rendre heureux ceux qu'il aime, il a été
+promptement dominé, sa volonté a été annihilée, et si complétement, que
+dans une heure de folie, n'ayant personne auprès de lui, seul en
+Amérique, il s'est laissé marier à cette femme. Comment cette folie
+a-t-elle été provoquée? c'est là le point intéressant, et je vous
+demande, mon enfant, de m'écouter avec la confiance que vous accorderiez
+à votre père, si vous l'aviez encore, comme un ami dévoué, qui a
+toujours eu pour vous une ardente sympathie et qui vous aime de tout son
+coeur.
+
+Sans répondre, elle lui serra la main dans une étreinte émue.
+
+--C'est non-seulement de Léon que je dois parler, c'est encore de vous,
+c'est non-seulement de ses sentiments, c'est encore des vôtres. Le sujet
+est difficile, délicat, soyez indulgente, soyez patiente. Léon n'a pas
+pu vous voir sans vous aimer....
+
+--Oh! monsieur Byasson! s'écria-t-elle on détournant la tête.
+
+--Je vous ai demandé toute votre confiance et toute votre indulgence;
+laissez-moi aller jusqu'au bout; il s'agit du bonheur, de l'honneur de
+Léon, de la vie de votre oncle et de votre tante. Lorsque Léon est
+revenu de Saint-Aubin avec vous, il s'est franchement ouvert à son père
+et à sa mère en leur disant qu'il désirait vous prendre pour femme. M.
+et madame Haupois-Daguillon ont refusé leur consentement à ce mariage,
+par cette seule raison que vous n'aviez pas une qualité qui, pour eux, à
+cette époque, passait avant toutes les autres, la fortune. On a envoyé
+Léon en Espagne, et en son absence, à son insu, on a voulu vous faire
+épouser Saffroy. C'est alors que vous avez quitté la maison de votre
+oncle, entraînée par votre vocation pour le théâtre, et dominée plus
+encore, n'est-ce pas? par l'horreur que vous inspirait un mariage ...
+qui vous blessait dans vos sentiments. Rassurez-vous, mon enfant; mon
+intention n'est pas de chercher à savoir quel était alors l'état de
+votre coeur. Lorsque Léon revint, il fut véritablement désespéré. Il
+vous chercha partout, à Paris, à Rouen, à Saint-Aubin, et, de retour à
+Paris, il continua ses recherches. Si vous aviez pu voir alors quelle
+était sa douleur, vous seriez revenue. Le temps amena pour lui, comme
+pour nous tous, la conviction qu'on ne vous reverrait jamais. Ce fut
+alors que Léon fit la connaissance de cette femme. Comment se
+laissa-t-il prendre par elle? Je vais vous répéter les mots mêmes dont
+il s'est servi en me l'expliquant et que je n'ai point oubliés:
+«Puisque ma famille m'empêchait d'épouser celle auprès de laquelle
+j'aurais vécu heureux, j'ai pris pour maîtresse une femme qui a été
+assez habile, non pour me faire oublier celle que j'ai aimée, que j'aime
+toujours, car rien n'effacera de mon coeur le souvenir de Madeleine,
+mais pour me consoler.» Ainsi c'est la consolation, c'est l'oubli qu'il
+a cherché auprès de cette femme; il y a trouvé la folie et la honte. Je
+vous ai dit qu'il s'était marié à New-York. Je vous ai dit que ses
+parents avaient demandé la nullité de ce mariage, laquelle a été
+prononcée. Mais Léon, de plus en plus aveuglé, affolé, a fait faire des
+sommations respectueuses à son père, et dans deux mois, si d'ici là rien
+ne l'arrête, il va épouser cette femme par un mariage cette fois
+indissoluble. Mon enfant, voulez-vous l'arrêter, voulez-vous le sauver?
+
+--Moi!
+
+--Vous seule le pouvez; sans vous il est perdu, et ses parents réduits
+au désespoir meurent de chagrin et de honte, car cette femme est la plus
+misérable créature que la boue de Paris ait produite. Dites un mot, il
+est au contraire sauvé, car il vous aime, je vous le répète, il vous
+aime toujours, et le mot que je vous demande, c'est votre consentement à
+devenir sa femme. Vous allez me répondre que ses parents n'ont pas voulu
+de vous il y a trois ans, chère enfant, que leur orgueil a refusé ce
+mariage, mais depuis cet orgueil a été cruellement humilié; ils ont
+pendant ces trois ans durement expié leur faute, et aujourd'hui c'est en
+leur nom que je parle; voulez-vous accepter Léon pour votre mari? Je
+vous l'ai déjà dit, laissez-moi vous le répéter, c'est son honneur qui
+est en jeu, c'est sa vie, c'est celle de ses parents.
+
+Byasson se tut; mais, au lieu de répondre, Madeleine ne balbutia que
+quelques paroles à peu près inintelligibles; alors il reprit:
+
+--Je comprends votre trouble, mon enfant; vos inquiétudes, vos
+angoisses, vos doutes, je les sens. J'admets très-bien qu'avant de me
+répondre, vous vous demandiez si celui que je vous propose pour mari est
+toujours digne de vous. Jamais craintes n'ont été mieux justifiées que
+les vôtres. Avant de vous engager, vous avez raison de vouloir voir; je
+serais le premier à vous donner ce conseil. Aussi n'est-ce point un
+engagement immédiat et définitif que j'attends de vous; ce n'est pas le
+oui sacramentel qu'on prononce à la mairie, c'est seulement, et pour le
+moment, votre aide et votre concours; voyez Léon, voyez-le, sachant à
+l'avance le danger qu'il court et comment il peut être sauvé, puis
+ensuite vous déciderez dans votre conscience et dans votre coeur, mon
+enfant.
+
+--Mais je ne suis pas libre.
+
+Ce mot abattit instantanément toutes les combinaisons de Byasson.
+
+--Votre coeur ... dit-il.
+
+--Ce n'est pas de mon coeur que je parle, répondit-elle avec un sourire
+désolé, c'est de ma vie qui ne m'appartient pas, et qui, pour neuf
+années encore, est à celui qui a payé mon éducation musicale.
+
+Byasson respira.
+
+--Si ce n'est que cela qui vous retient, dit-il gaiement, quittez ce
+souci; ce contrat qui vous lie à votre entrepreneur se déliera avec de
+l'argent, et il est juste que mes amis, qui n'ont pas voulu de vous
+parce que vous n'aviez pas d'argent, soient en fin de compte, punis par
+l'argent.
+
+--Mais j'appartiens au théâtre. Si lorsque j'ai embrassé cette carrière
+je n'étais pas poussée par une irrésistible vocation, cette vocation est
+venue, je suis une artiste, j'aime mon art.
+
+--Ah! je sais que c'est un sacrifice que je vous demande, et je ne viens
+pas vous éblouir de la fortune que vous trouverez dans ce mariage; c'est
+le langage du sentiment et du coeur que je vous parle, celui-là seul et
+non un autre. Avez-vous eu..., je ne dirai pas de l'amour pour Léon, ce
+n'est pas moi qui peux vous poser une pareille question, je vous dis
+avez-vous eu de l'affection, de la tendresse pour votre cousin? cette
+affection, cette tendresse existe-t-elle encore? si oui, ayez pitié de
+lui, ma chère fille, tendez-lui la main, accomplissez un miracle dont
+seule vous êtes capable; sauvez-le.
+
+Madeleine resta pendant quelques minutes sans répondre, suivant sa
+pensée intérieure, le coeur serré, ne respirant pas; tout à coup elle se
+leva et passa dans la pièce d'où elle était sortie quand Byasson avait
+été introduit dans le salon. Elle resta peu de temps absente: quand elle
+reparut, elle avait un chapeau sur la tête et un manteau sur les
+épaules.
+
+--Voulez-vous me conduire chez mon oncle? dit-elle.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Byasson offrit son bras à Madeleine, et ils se dirigèrent vers la rue
+Royale; tout en marchent, il l'interrogea sur ses études, sur ses
+débuts, sur sa vie de théâtre, et elle lui raconta combien les
+commencements de cette existence si nouvelle pour elle lui avaient été
+durs; elle lui fit aussi le récit de ses visites à Maraval et à Lozès.
+
+--J'ai eu bien des défaillances; j'ai eu aussi bien des dégoûts, dont le
+plus amer s'est trouvé dans l'existence en commun, une existence
+étroite, intime avec ceux à qui j'appartiens présentement, M. et madame
+Sciazziga. Au fond, ce ne sont point de méchantes gens, mais nos goûts,
+nos idées ne sont pas les mêmes, nous n'avons pas été élevés de la même
+façon, nous n'envisageons pas les choses au même point de vue. Depuis
+trois ans madame Sciazziga ne m'avait pas quittée d'une minute, je suis
+un capital pour eux et ils me gardent avec des précautions dont ils ne
+soupçonnent même pas l'inconvenance révoltante. C'est seulement
+lorsqu'il a été question de venir à Paris que j'ai stipulé une certaine
+liberté: pouvais-je consentir à paraître devant les personnes qui ont
+connu mon père ou qui connaissent ma famille, avec madame Sciazziga à
+mes côtés comme une duègne du théâtre espagnol? C'est la peur que je ne
+consente pas à venir à Paris, qui a arraché cette concession à
+Sciazziga. Aussi, depuis mon arrivée, le mari et la femme vivent-ils
+dans des transes continuelles; et, tout à l'heure, quand nous sommes
+sortis, si vous les aviez connus, vous auriez vu le mari et la femme
+nous observant; je ne suis pas bien certaine que le mari ou la femme ne
+nous suive pas. Si j'allais me marier? Si j'allais quitter le théâtre?
+C'est là leur grande crainte. Quand Sciazziga m'a fait signer
+l'engagement qui me lie à lui, il a stipulé un dédit de 200,000 francs
+au cas où je quitterais le théâtre avant l'expiration de cet engagement.
+À ce moment 200,000 francs c'était une grosse somme; mais maintenant je
+vaux mieux que cela, et je leur gagnerai plus de 200,000 francs en
+continuant de partager mes appointements avec eux.
+
+Ils arrivaient devant la porte de la maison Haupois-Daguillon.
+
+En montant l'escalier, Byasson sentit le bras de Madeleine trembler sous
+le sien.
+
+Il s'arrêta, et se penchant vers elle en parlant à mi-voix:
+
+--N'oubliez pas, chère enfant, que dans cette maison désolée vous allez
+remplir le rôle de la Providence.
+
+La première personne qu'ils trouvèrent en entrant dans les magasins fut
+Saffroy, qui, lorsqu'il aperçut Madeleine au bras de Byasson, resta
+immobile comme s'il était pétrifié.
+
+En ces derniers temps, sa situation dans la maison avait pris une
+importance de plus en plus prépondérante; les chagrins, les
+préoccupations, les voyages avaient paralysé M. et madame
+Haupois-Daguillon, et chaque fois qu'ils avaient dû abandonner une part
+de leur autorité, c'était Saffroy qui s'en était emparé pour ne plus la
+céder. Il voyait le jour proche où il prendrait en main la direction
+entière de la maison. Léon marié par un vrai mariage avec Cara, M. et
+madame Haupois-Daguillon accablés, ne pourraient pas rester à Paris; ils
+se retireraient sans aucun doute dans le calme de la campagne, à
+Noiseau; alors qui hériterait de cette maison si ce n'est lui? Qui se
+dévouerait si ce n'est lui? Que venait faire Madeleine? Que
+voulait-elle? Qu'avait-il à craindre d'elle?
+
+Ces questions s'étaient à peine présentées à son esprit que Madeleine,
+ayant passé devant lui avec une courte inclination de tête, était entrée
+dans le bureau de M. et de madame Haupois-Daguillon.
+
+--Voici mademoiselle Madeleine, dit Byasson, je lui ai fait part de vos
+désirs, et elle a voulu vous apporter elle-même sa réponse à vos
+propositions.
+
+Puis, pendant que Madeleine embrassait son oncle et sa tante,--celle-ci
+la serrant avec effusion dans ses bras,--Byasson sortit en ayant soin de
+bien refermer la porte.
+
+Après le premier moment donné aux embrassements, il y eut un temps
+d'embarras pour tous, qui, bien que court en réalité, leur parut long et
+pénible: ils ne disaient rien; ils évitaient même de se regarder.
+
+Ce fut M. Haupois qui rompit ce silence: il s'appuya le dos à la
+cheminée, et, mettant sa main dans son gilet comme s'il voulait
+prononcer un discours, il se tourna à demi vers Madeleine:
+
+--Ma chère enfant, dit-il, je n'ai pas à revenir sur les propositions
+que notre ami Byasson a bien voulu te porter en notre nom: nous
+souhaitons que tu deviennes notre fille en acceptant de prendre Léon
+pour ton mari. Ceci bien entendu, je dois t'expliquer pourquoi nous
+n'avons pas cru devoir accueillir cette idée de mariage lorsque Léon
+nous en a parlé pour la première fois. D'abord il faut que tu saches
+qu'à ce moment Léon ne nous a pas dit qu'il éprouvait pour toi une
+passion toute-puissante, il n'a alors parlé que d'un sentiment de vive
+tendresse, d'estime, de sympathie, d'affection, et c'est seulement après
+ton départ qu'il nous a avoué cet amour. Cette explication préalable
+était indispensable, car elle te fait comprendre notre réponse. En
+principe, nous voulions pour notre fils une femme qui lui apportât une
+fortune égale à la sienne. Tu n'avais pas cette fortune, il s'en fallait
+de beaucoup, il s'en fallait de tout. Nous ne pouvions donc consentir à
+un mariage entre ton cousin et toi. Ce manque de fortune était le seul
+reproche que nous eussions à t'adresser, mais, avec nos idées, il était
+décisif. Et il l'était d'autant plus que nous ne savions pas, je viens
+de te le dire, quelle était la nature du sentiment que Léon éprouvait
+pour toi; nous croyions à une simple inclination, à une affection entre
+cousins; c'était un amour, un amour réel, profond. Aujourd'hui, ma chère
+Madeleine, les conditions ne sont plus ce qu'elles étaient alors, et ce
+que nous demandons à celle que nous choisissons pour bru, c'est qu'elle
+nous ramène notre fils, c'est qu'elle nous le rende, c'est qu'elle le
+sauve, lui et son honneur. Cela dit, je dois ajouter que nous ne
+renonçons pas entièrement à nos idées de fortune pour Léon. Nous les
+modifions, voilà tout.
+
+Jusqu'à ce moment, M. Haupois avait parlé avec une certaine gêne; mais,
+arrivé à ce point de son discours, car c'était bien un discours, il
+reprit toute son aisance. Évidemment il se sentait sûr de lui, et
+maintenant il avait confiance dans sa parole:
+
+--Ce que nous voulons, c'est que Léon soit dans une belle position; il a
+été élevé pour cette position, il doit l'occuper, et puisque sa femme ne
+peut pas lui donner la dot sur laquelle nous comptions, c'est à nous de
+fournir ce qu'elle n'apporte pas. Tu es notre nièce, il est tout naturel
+que nous te dotions. Nous donnerons donc une part de notre maison de
+commerce à notre fils le jour de son mariage, et à toi notre nièce et sa
+femme, nous donnerons un million.
+
+C'est un gros chiffre qu'un million, mais dans la bouche de M. Haupois
+il devenait beaucoup plus gros et beaucoup plus prestigieux encore que
+dans la réalité. Un million de dot!
+
+Il trouva habile de rester sur l'effet que ce mot avait dû produire.
+
+--Je suis obligé de sortir pour quelques instants, dit-il, je te laisse
+avec ta tante, j'espère te retrouver.
+
+Ce ne fut point la langue des affaires que madame Haupois-Daguillon fit
+entendre à Madeleine; elle ne chercha point à l'éblouir en faisant
+miroiter des millions devant ses yeux; elle ne lui parla que
+d'affection, que de tendresse, que de famille.
+
+Et ce que Byasson avait dit elle le répéta, mais en mère qui cherche à
+sauver son fils.
+
+Madeleine fut beaucoup plus sensible à ce langage qu'elle ne l'avait été
+à celui de son oncle, qui plus d'une fois l'avait blessée.
+
+Ce fameux million qu'on lui offrait, elle avait la conscience de
+pouvoir le gagner. Si elle acceptait de devenir la femme de Léon, ce ne
+serait point pour un million, ni pour deux, ni pour dix, ce serait par
+amour ... si, comme on le lui disait, il l'aimait encore; ce serait par
+un sentiment de dévouement.
+
+Sa tante, en s'adressant à ce sentiment, produisit donc sur elle un tout
+autre effet que le million.
+
+L'émotion de la mère, sa tendresse, ses angoisses passèrent en elle, et
+quand elle vit sa tante, naguère si haute et si fière, se mettre à ses
+genoux pour la prier, pour la supplier de sauver Léon, elle la releva en
+la serrant dans ses bras:
+
+--Je verrai Léon, dit-elle.
+
+--Mais il t'aime, chère enfant, il n'a jamais cessé de t'aimer, c'est
+pour t'oublier qu'il s'est jeté dans les bras de cette femme.
+
+--Qui sait si elle n'a pas réussi? avant que je vous réponde,
+permettez-moi donc de m'entretenir avec Léon, et soyez certaine que si
+je trouve dans son coeur le sentiment dont vous parlez, auquel vous
+voulez croire....
+
+--Auquel nous croyons tous.
+
+--Soyez certaine que je ne penserai qu'à ce sentiment. Je n'ai pas le
+droit, chère tante, de me montrer bien rigoureuse, bien exigeante. Moi
+aussi j'ai besoin d'indulgence. Moi aussi j'ai à me faire pardonner.
+
+Sa tante la regarda avec une anxieuse curiosité:
+
+--Et quoi donc? demanda-t-elle.
+
+--Ma profession. Ce n'est plus Madeleine Haupois que vous donnez pour
+femme à votre fils, c'est Madeleine Harol. Je suis comédienne, et,
+quoique ma conscience me permette de me tenir la tête haute partout et
+devant tous, il n'en est pas moins vrai qu'aux yeux du monde il y a une
+tache sur mon front.
+
+À ce moment, M. Haupois rentra dans le bureau.
+
+--Nous avons causé; Madeleine est la meilleure des filles, la plus
+tendre, la plus généreuse, nous nous entendrons.
+
+Madeleine remarqua que son oncle avait fait toilette, et elle se rappela
+que pour lui c'était l'heure de sa promenade habituelle.
+
+--Est-ce que vous voulez bien que je vous accompagne aux Champs-Élysées?
+dit-elle.
+
+
+
+
+V
+
+
+Comment faire savoir à Léon que Madeleine était à Paris?
+
+Ce fut la question qu'on agita.
+
+Comme on avait rompu toutes relations avec lui, on ne pouvait pas lui
+écrire; d'ailleurs, se décidât-on à employer ce moyen, il était à peu
+près certain que Cara recevait elle-même toutes les lettres qu'on
+adressait à Léon, et qu'elle ne les lui remettait qu'après un examen
+préalable; elle garderait donc celle où l'on parlerait de Madeleine.
+
+Byasson fut d'avis que le mieux était de procéder ouvertement,
+publiquement: tous les journaux s'occupaient de Madeleine; il
+raconterait à un journaliste l'histoire vraie de celle-ci, c'est-à-dire
+l'histoire de son origine et de sa vocation, et le surlendemain dans
+tous les journaux de Paris on lirait cette histoire, arrangée avec la
+seule préoccupation de cacher plus ou moins habilement la source où on
+l'avait puisée.
+
+Si Cara exerçait son contrôle sur les lettres, elle ne pouvait pas se
+défier des journaux. Léon serait donc sûrement informé de la présence de
+Madeleine à Paris; il est vrai que le public apprendrait aussi que
+mademoiselle Harol n'était autre que mademoiselle Madeleine Haupois,
+fille d'un ancien magistrat, et nièce de M. Haupois-Daguillon, le
+célèbre orfèvre de la rue Royale; mais c'était là un secret qui devait
+éclater tôt ou tard, et mieux valait le révéler utilement que de laisser
+cette révélation au hasard, qui n'en tirerait pas profit.
+
+Les choses s'arrangèrent ainsi, et grande fut la surprise de Léon
+lorsqu'en parcourant son journal d'un oeil distrait il fut frappé par
+son nom. En ces derniers temps, il avait eu le désagrément de voir son
+nom assez souvent imprimé dans les journaux, pour le reconnaître à
+première vue, même lorsqu'il était noyé au milieu d'un article. Cette
+fois ce n'était pas à la rubrique des tribunaux que ce nom se montrait,
+c'était à celle des théâtres.
+
+Madeleine à Paris! Madeleine était cette chanteuse qui venait de débuter
+à l'Opéra avec un succès que tous les journaux célébraient!
+
+Justement Cara était absente; il n'eut point d'explication à donner,
+point de prétexte à inventer, il courut à l'Opéra et de l'Opéra rue
+Châteaudun.
+
+--Qui dois-je annoncer? demanda la femme de chambre, lorsqu'il se
+présenta.
+
+Il dit son nom; et ce fut en marchant fiévreusement en long et en large,
+les mains contractées, les lèvres frémissantes, qu'il attendit dans le
+salon où on l'avait fait entrer, ne voyant rien, ne remarquant rien de
+ce qui l'entourait.
+
+Une porte s'ouvrit:--c'était elle.
+
+Il s'avança les bras ouverts.
+
+Elle s'arrêta.
+
+De part et d'autre, il y eut un moment d'embarras et d'hésitation.
+
+Elle lui tendit la main.
+
+Il ne la prit point, mais il ouvrit les bras.
+
+Autrefois ils ne se donnaient pas la main, ils s'embrassaient: c'était
+donc avec les sentiments d'autrefois, c'est-à-dire ceux de l'affection
+familiale, qu'il l'abordait.
+
+Elle l'embrassa comme lui-même l'embrassait.
+
+--Chère Madeleine, dit-il en s'asseyant près d'elle, te voilà, te voilà
+donc enfin!
+
+Sa voix était haletante, saccadée, ses mains tremblaient, évidemment il
+était sous l'influence d'une émotion profonde.
+
+Il la regarda longuement; puis avec un sourire:
+
+--Tu as embelli, dit-il, oui certainement tu as embelli; comme tes yeux
+ont de l'éclat sans avoir rien perdu de leur douceur, comme ta
+physionomie a pris de la noblesse! Et c'est toi, mademoiselle Harol?
+
+--Mais oui.
+
+Elle-même était profondément troublée, cette émotion l'avait gagnée;
+elle voulut réagir et ne pas s'abandonner:
+
+--Tu crois donc, dit-elle en s'efforçant de prendre un ton enjoué,
+qu'une comédienne ne peut pas avoir de la noblesse et que ses yeux ne
+peuvent pas être doux?
+
+--En lisant un journal ce matin, je n'ai rien cru, rien imaginé, j'ai
+été bouleversé, et dans mon trouble de joie je suis parti pour venir
+ici. C'est en te regardant que le souvenir de ce que j'avais lu m'est
+revenu et que j'ai, sans avoir bien conscience de ce que je faisais,
+comparé celle que je voyais, que je revoyais après l'avoir crue perdue,
+à celle dont j'avais gardé l'image dans mon coeur.
+
+Tout cela était bien tendre, bien passionné, et tel que Madeleine devait
+croire que Byasson ne s'était pas trompé en disant que Léon l'aimait
+toujours; mais comment l'aimait-il? En cousin? en amant? d'amitié?
+d'amour?
+
+Lorsqu'elle avait pensé à la visite de Léon, elle s'était dit qu'elle
+devait garder son sang-froid et s'appliquer à l'écouter avec un esprit
+calme, à l'examiner, à le juger pour savoir ce qui se passait en lui et
+quels étaient présentement ses sentiments; mais voilà qu'elle n'était
+plus maîtresse de sa volonté, voilà qu'elle l'écoutait avec un coeur
+palpitant et troublé, voilà qu'au lieu de voir ce qui se passait en lui,
+elle voyait ce qui se passait en elle et se trouvait irrésistiblement
+entraînée par un sentiment dont elle ne pouvait se cacher ni l'étendue
+ni la force,--elle l'aimait, malgré tout, malgré sa liaison, malgré son
+mariage avec cette femme, elle l'aimait comme dans la nuit où, faisant
+son examen de conscience, elle avait dû s'avouer cet amour, et même plus
+passionnément, puisque depuis elle avait souffert pour lui, elle avait
+souffert par lui.
+
+--Mais comment t'es-tu décidée à entrer au théâtre, dit-il, quand tu
+m'avais promis de m'écrire?
+
+--Je t'ai écrit.
+
+--Pour me dire que tu quittais la maison de mon père; c'était avant de
+prendre cette résolution que tu devais m'écrire. Que ne l'as-tu fait!
+
+Il prononça ces derniers mots avec un accent qui la remua jusqu'au plus
+profond de son coeur. Que de choses dans ces quelques paroles, que de
+regrets, que de reproches, que de douleurs!
+
+--Tu ne pouvais venir à mon secours qu'en te mettant en opposition avec
+tes parents, et je n'ai pas voulu être la cause d'une rupture entre
+vous.
+
+--Que n'est-elle survenue alors cette rupture, et à ton occasion!
+
+Il s'arrêta brusquement; puis, ayant passé sa main sur son front, il
+continua:
+
+--Mais ce n'est pas de cela, ce n'est pas de nous qu'il s'agit; il ne
+convient plus de parler de nous, c'est de toi, de toi seule; dis-moi
+donc ce que tu as fait, où tu as été, où tu t'es cachée? Ta lettre
+reçue, je suis accouru à Paris pour te chercher, j'ai été à Rouen, à
+Saint-Aubin. Revenu à Paris, j'ai même fait faire des recherches par la
+police, car je voulais te retrouver non-seulement pour toi, mais
+pour....
+
+Il allait dire: «pour moi», il se retint et reprit:
+
+--Je voulais te retrouver; tu n'avais donc point pensé au chagrin, au
+désespoir que tu me causerais, oui, Madeleine, au désespoir, le mot
+n'est pas trop fort appliqué au sentiment ... à l'affection que
+j'éprouvais pour toi. Mais voilà que je me laisse entraîner, ce n'est
+pas à moi de parler; c'est à toi.
+
+Alors elle lui fit le récit qu'elle avait déjà fait à Byasson, mais
+plus longuement, avec plus de détails, de manière à ce qu'il la suivît
+dans son existence à Paris, en Italie, à ce qu'il vît et connût ceux qui
+l'avaient entourée, particulièrement Sciazziga.
+
+Au moment où l'on parlait de lui, Sciazziga, annoncé par la femme de
+chambre, entra dans le salon; il savait qu'un jeune homme était chez
+Madeleine, et il venait voir quel était ce jeune homme. Bien entendu il
+avait un prétexte, un bon prétexte bien arrangé, pour se présenter et
+interrompre, malgré _loui_, la signora _oune_ raison _impériouse_; mais
+Madeleine, qui ne se laissa pas prendre à cette raison _impériouse_, lui
+répondit qu'elle ne pouvait rien entendre en ce moment, qu'elle avait à
+causer d'affaires sérieuses avec son cousin,--ce fut toute la
+présentation,--et que plus tard elle l'entendrait.
+
+--Tu vois que mon cornac fait bonne garde autour de moi, dit-elle en
+riant lorsque Sciazziga fut sorti; au reste, je ne suis qu'à moitié
+fâchée de cette visite, elle te montre, au moins pour un côté, quelle a
+été ma vie depuis que j'ai quitté la rue de Rivoli: il y a un mois,
+Sciazziga ne serait pas parti; il se serait arrangé pour assister à
+notre entretien.
+
+Puis elle acheva son récit.
+
+--Tu vois, dit-elle en le terminant, que je n'ai pas été trop
+malheureuse; les commencements, il est vrai, ont été durs, mais enfin
+j'ai été favorisée par la chance; maintenant que j'ai vu de près les
+dangers auxquels je m'exposais, je comprends combien je dois me trouver
+heureuse. Mais c'est assez parler de moi, et toi?
+
+Il ne répondit pas tout de suite, et ce fut après quelques secondes
+d'embarras qu'il la regarda:
+
+--Tu as vu mes parents? demanda-t-il.
+
+--Oui; M. Byasson est venu me prendre pour me conduire chez eux.
+
+--Alors, je n'ai rien à t'apprendre.
+
+--Ce n'était pas cela que je voulais te demander, puisque, tu le devines
+bien, tes parents m'ont parlé de toi; je te disais que je me trouvais
+assez heureuse dans ma position, et je te demandais tout naturellement,
+affectueusement: et toi?
+
+Il lui tendit la main:
+
+--Oui, dit-il, tu as raison; je dois te répondre franchement, car c'est
+l'amitié qui inspire ta question.
+
+Cependant, bien qu'il annonçât qu'il voulait répondre, il resta pendant
+assez longtemps silencieux, la tête basse:
+
+--Eh bien! non, dit-il enfin, non, ma chère Madeleine, je ne suis pas
+heureux. Le bonheur pour moi aurait été dans la vie de famille, avec la
+femme aimée, avec des enfants qui auraient été ceux de mon père et de ma
+mère. C'était là le rêve que j'avais fait quand j'étais jeune ... il y a
+trois ans. La fatalité a voulu qu'il ne se réalisât point. Je n'ai pas
+d'enfants. Je n'aurai pas de famille. Mais je dois accepter sans me
+plaindre la vie que je me suis faite.
+
+Il se leva brusquement, comme s'il avait peur de se laisser entraîner à
+en dire davantage.
+
+--Je te verrai bientôt, dit-il.
+
+--Quand tu voudras; tous les jours, tu peux venir le matin avant que je
+sois prise par le théâtre. Et quand veux-tu m'entendre? Faut-il dire que
+je serais heureuse de chanter pour toi?
+
+--Tu chantes ce soir?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! j'irai t'applaudir ce soir.
+
+--Si j'osais, dit-elle, je te demanderais de rester à dîner avec moi: tu
+ferais un mauvais dîner, car je mange peu quand je dois chanter, mais
+nous remplacerions le festin manquant par un dialogue vif et animé; et
+après dîner tu me conduirais au théâtre; tu aurais ainsi le plaisir de
+faire la connaissance de madame Sciazziga, mon chaperon femelle, qui
+tous les soirs marche dans mon ombre et ne dédaigne pas de remplacer mon
+habilleuse pour porter la queue de ma robe.
+
+Il eut un moment très-court, un éclair d'hésitation.
+
+Pour Madeleine, cette hésitation fut cruelle.
+
+--Qui va-t-il préférer? se demanda-t-elle avec angoisse.
+
+Elle voulut cacher son émotion sous un sourire:
+
+--Eh bien! petit cousin, ne feras-tu pas la dînette avec ta cousine?
+
+--Avec bonheur!
+
+
+
+
+VI
+
+
+Léon fut obligé d'inventer une histoire bien compliquée pour expliquer
+et justifier son absence, car il ne crut pas pouvoir avouer tout
+simplement qu'il était resté à dîner avec sa cousine Madeleine et
+qu'après dîner il avait passé sa soirée à l'Opéra. Qu'eût dit Cara qui,
+pour un retard de dix minutes, lui faisait d'interminables scènes de
+jalousie? Combien souvent l'avait-elle interrogé curieusement sur cette
+cousine, lui demandant toujours et cherchant de toutes les manières à
+savoir s'il l'avait aimée! Ne serait-elle pas malheureuse de ce dîner et
+de cette soirée? Pourquoi lui imposer cette souffrance par un aveu
+inutile? Pourquoi éveiller ses soupçons? Pourquoi la faire souffrir dans
+le présent et la tourmenter dans l'avenir? Il les connaissait, les
+souffrances de la jalousie, et il tenait à les épargner à celle envers
+qui il se sentait des torts.
+
+Mais si cette histoire fut acceptée sans éveiller les défiances de Cara,
+celles qu'il dut inventer le lendemain et le surlendemain pour expliquer
+ses absences, ne le furent point de la même manière: jusqu'alors il
+sortait peu; pourquoi maintenant sortait-il ainsi?
+
+Il ne suffit pas de vouloir, pour mentir, il faut savoir; et l'art du
+mensonge ne s'acquiert pas facilement; à des dispositions naturelles, il
+faut en effet joindre un talent qu'on n'obtient que par le travail et
+par le métier: inventer est peu de chose; se souvenir de ce qu'on a
+invité de manière à le répéter la vingtième fois à l'improviste, comme
+on l'a dit la première après une savante préparation, voilà ce qui exige
+des qualités de mémoire et d'assurance qui sont rares. Ces qualités,
+Léon ne les possédait pas; non-seulement il n'avait pas le don de
+l'invention, mais encore il manquait de métier; ses histoires, qu'il
+cherchait laborieusement quand il revenait de chez Madeleine, il les
+disait tout simplement, mollement, et sans leur donner le coup de pouce
+de l'artiste, le tour qui seuls eussent pu leur imprimer un caractère
+de vraisemblance et d'autorité.
+
+S'il avait prudemment confisqué le journal où il avait lu le nom de
+Madeleine, Cara n'en avait pas moins bien vite appris que mademoiselle
+Harol, dont tout Paris parlait, était la cousine de Léon, et de là à
+conclure que c'était pour voir cette cousine que Léon s'absentait, il
+n'y avait qu'un pas, qu'elle avait bien vite aussi franchi.
+
+--Pourquoi ne me dis-tu pas que tu viens de voir ta cousine,
+mademoiselle Harol? lui avait-elle demandé le lendemain du jour où elle
+avait su qui était mademoiselle Harol.
+
+Il fut obligé de dire et de soutenir malgré l'évidence qu'il ne l'avait
+point vue encore.
+
+--Pourquoi ne la vois-tu pas?
+
+--Parce que je ne vois plus personne de ma famille.
+
+--Oh! une comédienne ne doit pas, il me semble, avoir la bégueulerie de
+tes parents bourgeois. En tout cas, moi, j'ai envie de la voir, ma
+cousine; nous irons ce soir à l'Opéra.
+
+--Tu iras si tu veux; moi, je n'irai pas.
+
+--Parce que?
+
+--Parce que je ne veux pas m'exposer à rencontrer mon père ou ma mère
+qui doivent suivre les représentations de leur nièce.
+
+C'était la première fois que Cara rencontrait une résistance sérieuse
+chez son amant, ou, comme elle disait, chez son mari, et, ce qui fut
+bien caractéristique, quoi qu'elle fît, elle ne parvint point à la
+briser. Elle alla à l'Opéra, mais Léon ne l'accompagna point, au moins
+dans la salle, car il profita de sa liberté pour aller rendre visite à
+Madeleine dans sa loge et passer trois entr'actes avec elle.
+
+Si Cara avait appris ces visites, elle eût vu tous les dangers de sa
+situation; mais n'ayant pas pris de précautions pour surveiller Léon,
+elle ignora où il avait passé sa soirée.
+
+--Je me suis promené, dit-il, quand elle lui demanda comment il avait
+employé son temps.
+
+Mais bientôt un fait beaucoup plus grave que son refus d'aller à l'Opéra
+vint jeter sur cette situation une éblouissante lumière.
+
+Le moment était venu pour Léon d'adresser à ses parents le troisième
+acte respectueux après lequel, selon le langage de la loi, il pourrait
+passer outre à la célébration de son mariage. Deux jours avant
+l'expiration du délai dans lequel cet acte pouvait être signifié, il
+reçut une lettre de son notaire, par laquelle celui-ci le priait de
+passer à son étude. Bien entendu, ce fut à Cara qu'on la remit; mais en
+voyant la griffe de Me de la Branche, elle n'eut garde de retenir ou de
+décacheter une lettre dont elle croyait connaître le contenu. C'était
+par Riolle que lui avait été recommandé le notaire de la Branche comme
+un homme capable de donner un peu de la considération dont il jouissait
+à ses clients, et elle avait toute confiance dans les recommandations de
+son ami Riolle.
+
+Léon se rendit donc à l'invitation de son notaire; celui-ci le reçut
+avec une figure grave et un air recueilli:
+
+--Monsieur, lui dit-il, le moment arrive où, selon vos instructions, je
+dois notifier à M. votre père et à madame votre mère le troisième et
+dernier acte prescrit par l'article 152 du Code; avant de procéder à cet
+acte, j'ai cru devoir vous demander si vos intentions n'avaient pas
+changé. De tous les actes de notre ministère, celui-là est peut-être le
+plus grave, et c'est chose tellement sérieuse qu'un mariage contracté en
+opposition avec la volonté de nos parents, que je croirais manquer aux
+devoirs de ma profession si, avant d'instrumenter, je ne provoquais une
+nouvelle et dernière affirmation de votre volonté calme et réfléchie. Il
+ne m'appartient pas de vous conseiller, je sortirais de mon rôle,
+puisque je ne suis pas votre conseil, mais je dois vous avertir, et
+c'est ce que je fais en vous demandant de ne me répondre qu'après vous
+être recueilli.
+
+Léon se leva, mais le notaire le pria d'un geste de lui prêter encore
+quelques instants d'attention:
+
+--En tout état de cause, dit-il, je vous aurais fait entendre ces
+observations, qui pour moi, je vous le répète, sont affaire de
+conscience; mais je dois vous dire, pour ne rien vous cacher, que j'ai
+reçu une visite qui enlève à mon intervention tout caractère de
+spontanéité, celle d'un de vos anciens amis, d'un ami de votre famille,
+M. Byasson. Il m'a apporté des documents dont il m'a, jusqu'à un certain
+point, obligé à prendre connaissance, lesquels documents portent contre
+la personne que vous vous proposez d'épouser, des accusations de la plus
+haute gravité. M. Byasson voulait que je m'en chargeasse pour vous les
+communiquer. Je n'ai pas cru pouvoir accepter cette mission; mais j'ai
+pris l'engagement de vous avertir et en tous cas de ne pas procéder à
+la dernière sommation avant que vous m'ayez dit que vous avez vu M.
+Byasson.
+
+Léon aimait peu qu'on lui donnât des leçons; cette façon de disposer de
+lui l'exaspéra.
+
+--Il me semblait, dit-il, que vous étiez mon notaire et non celui de M.
+Byasson ou de ma famille.
+
+M. de la Branche, bien que jeune encore, avait cette qualité rare de ne
+pas se fâcher et de ne jamais se laisser emporter:
+
+--Parfaitement, dit-il, de son ton calme; aussi est-ce comme votre
+notaire, c'est-à-dire, en prenant à coeur ce que je crois vos intérêts,
+que j'agis en tout ceci, selon ma conscience; et je vous adjure,
+monsieur, d'écouter la vôtre plutôt que votre susceptibilité qui, j'en
+conviens, peut en ce moment se trouver blessée. Mais réfléchissez,
+surtout voyez M. Byasson, et, après avoir fait acte d'homme raisonnable
+qui ne ferme point de parti pris les yeux à la lumière, nous reprendrons
+cet entretien. D'aujourd'hui en huit, à pareille heure, si vous le
+voulez bien, je serai à votre disposition.
+
+Léon resta pendant cinq jours sans aller chez Byasson, fâché contre
+celui-ci, irrité contre son père et sa mère, furieux contre Cara qui ne
+l'avait jamais vu de pareille humeur, exaspéré contre lui-même et
+changeant d'avis dix fois par heure sur la question de savoir s'il
+suivrait ou ne suivrait pas l'avis du notaire. Comme pendant ces cinq
+jours il ne vit point Madeleine, il s'enfonça de plus en plus dans sa
+colère. Enfin, se disant qu'il ne devait point paraître avoir peur des
+révélations qu'on lui annonçait, il arriva un matin chez Byasson.
+
+Celui-ci, qui ne l'avait pas vu depuis leur voyage à Liverpool, le
+reçut sans un mot de reproches, doucement, affectueusement:
+
+--Je t'attendais, lui dit-il en lui serrant la main; si j'avais pu
+pénétrer jusqu'à toi, je t'aurais évité la peine de venir jusqu'ici, ce
+qui te fera peut-être gronder, et je t'aurais porté certains
+renseignements que tu dois connaître.
+
+--Ces renseignements sont des accusations, m'a dit M. de la Branche.
+
+--Ce n'est pas notre faute si l'homme qui a été chargé par tes parents
+de surveiller Cara....
+
+--Vous voulez dire ma femme, sans doute.
+
+--Je ne pourrai jamais lui donner ce titre. Enfin n'argumentons point
+là-dessus, je te prie. Tes parents ont donc chargé un homme de
+surveiller celle dont nous parlons, et ce n'est point de notre faute
+s'il a dressé contre elle un acte d'accusation au lieu d'écrire un
+panégyrique en sa faveur. Il a dit ce qu'il avait vu, tout simplement,
+sans phrases, avec des faits, rien que des faits. C'est cet acte
+d'accusation que je veux te remettre et que tu serais un enfant de ne
+pas lire. Tu penses bien que tes parents n'ont point eu la naïveté de
+vouloir te convaincre par de belles phrases que celle dont tu veux faire
+ta femme était ... était indigne de toi. Il n'y a donc dans ces pièces
+que des faits dont tu pourras contrôler l'exactitude. Quand tu auras lu,
+tu seras fixé. Ne sachant pas si tu suivrais le conseil de M. de la
+Branche, et me trouvant assez embarrassé pour te faire parvenir ces
+pièces, j'ai pensé un moment à charger Madeleine de te les remettre.
+
+--Vous n'auriez pas fait cela!
+
+--Voilà un mot qui est une cruelle condamnation. Je n'ai rien à
+ajouter. Prends ces pièces, tu les liras seul.
+
+Il hésita.
+
+--Prends-les; si tu ne veux pas les lire, tu les brûleras.
+
+Il ne les brûla point.
+
+La plus longue de ces pièces était la copie des rapports de police
+dressés au moment où la duchesse Carami avait voulu arracher son fils
+des mains de Cara, et ils racontaient la vie de celle-ci jusqu'à cette
+époque: les noms, les dates, les chiffres, rien n'était omis.
+
+Les autres pièces étaient les rapports de l'agent gui, depuis que Cara
+était revenue d'Amérique, l'avait surveillée jour par jour. Ils
+relataient les visites à Salzondo et à Otto dont M. Haupois avait parlé
+à Byasson; mais bien que détaillés et amplement circonstanciés avec ce
+soin méticuleux des gens de la police, pour qui la chose la plus
+insignifiante a de l'importance, ils ne s'appuyaient sur aucune preuve
+matérielle. C'étaient des allégations qui avaient tous les caractères de
+la vraisemblance; mais étaient-elles fondées?
+
+Il fallait les contrôler.
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+Le temps n'était plus où le soupçon ne pouvait pas s'élever jusqu'à la
+zone sereine et pure dans laquelle Hortense planait immaculée; elle
+était descendue de ce trône et n'était plus qu'une simple mortelle.
+
+Pourquoi après tout?
+
+Pourquoi croire aveuglément qu'elle valait mieux que les autres?
+
+Terrible question que celle-là, et, à l'heure où elle se pose devant un
+amant, il y a déjà bien des chances pour qu'il admette que la femme
+qu'il a aimée et qu'il veut aimer encore pour telle ou telle raison,
+vaut moins que les autres,-et surtout moins qu'une autre.
+
+Fatalement elle conduisait à une seconde: pourquoi tant d'accusations
+contre Cara (elle était Cara maintenant), et pas une seule contre
+Madeleine? pour celle-ci, l'unanimité dans l'éloge, pour celle-là
+l'unanimité dans le blâme.
+
+Il saisirait la première occasion qui se présenterait, pour faire ce
+contrôle, et si les rapports étaient vrais, elle ne tarderait pas à se
+présenter, ils indiquaient le jeudi pour la visite à Salzondo; il
+verrait le jeudi suivant; et pour Otto, qui n'avait pas de jour, il
+verrait plus tard.
+
+Mais le jeudi suivant, qui justement était le lendemain, cette occasion
+ne se présenta pas. Cara ne sortit point: le vendredi elle ne sortit pas
+davantage.
+
+Se savait-elle surveillée, ou bien ces rapports étaient-ils faux?
+
+En réalité elle se tenait sur ses gardes.
+
+Tant qu'elle avait été sûre de Léon, elle avait agi librement, sans gêne
+et selon ses fantaisies: pourquoi eût-elle pris des précautions inutiles
+pour un homme qui ne voyait que ce qu'elle voulait bien qu'il regardât,
+qui n'entendait que ce qu'elle voulait bien qu'il écoutât? Pourquoi se
+cacher d'un aveugle et d'un sourd!
+
+Mais du jour où elle avait remarqué des changements chez Léon et où elle
+s'était sentie menacée dans la toute-puissance de son influence,
+Salzondo et Otto lui-même l'avaient attendue inutilement; ce n'était pas
+le moment de faire des imprudences; peu de mois restaient à courir avant
+le mariage, il fallait les consacrer à la raison et à la prudence;
+Pâques arriverait après ce temps de carême.
+
+Et, comme elle voulait que ce carême fût aussi court que possible, elle
+veillait avec soin à ce que les délais imposés par la loi pour les
+sommations respectueuses fussent rigoureusement observés. Grande fût sa
+surprise lorsqu'elle apprit que le notaire de la Branche n'avait point
+notifié à M. et madame Haupois-Daguillon le troisième et dernier acte.
+
+Que pouvait signifier un pareil retard? Était-il le fait du notaire ou
+de Léon?
+
+Elle s'en expliqua avec celui-ci:
+
+--Qui t'a dit que cette sommation n'avait pas été faite? demanda Léon.
+
+--Riolle.
+
+--Riolle se mêle de ce qui ne le regarde pas: c'est à moi de demander la
+notification de cet acte, et non à d'autres.
+
+Et tu ne l'as pas demandée?
+
+--Elle est inutile en ce moment; il vaut mieux attendre l'arrêt de la
+cour; si la cour infirme le jugement du tribunal qui déclare notre
+mariage nul, nous n'avons pas besoin de procéder à un nouveau mariage,
+et dès lors les actes respectueux sont inutiles; si au contraire elle
+le confirme, il sera temps à ce moment-là de recourir au dernier acte
+respectueux.
+
+--Tu sais bien qu'elle le confirmera. Si tu étais franc, tu dirais que
+tu espères qu'elle le confirmera, et c'est parce que tu as cette
+espérance que tu ne veux pas que cette dernière sommation soit notifiée.
+
+--Je ne veux pas qu'elle le soit, parce qu'il ne me convient pas en ce
+moment de pousser les choses à l'extrémité; mon père et ma mère sont
+malades de chagrin, il ne me convient pas de les tuer.
+
+--C'était lors de la première sommation qu'il fallait faire ces
+touchantes réflexions.
+
+--Lors de la première sommation, j'étais exaspéré par le procès en
+nullité de mariage, et tu as su mettre cette exaspération à profit pour
+m'arracher l'ordre de faire cette sommation; aujourd'hui je ne suis plus
+sous ce coup immédiat de la colère, je me suis calmé.
+
+--Dis que tu as réfléchi.
+
+--Si tu le veux: j'ai réfléchi et j'ai compris; j'ai senti que j'avais
+des devoirs envers mes parents.
+
+--N'en as-tu pas envers moi?
+
+--Il me semble que je les ai remplis; tu as voulu ce mariage pour calmer
+ta conscience qui s'éveillait; je l'ai accepté, bien qu'il ne me parût
+pas sérieux....
+
+--Parce qu'il ne te paraissait pas sérieux plutôt.
+
+--Tu cherches une querelle; je ne suis point d'humeur à en supporter
+une; au revoir.
+
+Elle se jeta sur lui pour le retenir:
+
+--Léon, je t'en conjure, si tu m'aimes encore, par pitié....
+
+Il se dégagea assez brusquement, descendit l'escalier quatre à quatre,
+et, courant toujours, il se rendit de la rue Auber à la rue de
+Châteaudun.
+
+Il était furieux en sortant de chez Cara, il entra souriant chez
+Madeleine.
+
+Il resta trois heures rue Châteaudun à écouter Madeleine travailler:
+jamais il n'avait entendu chanter avec tant d'âme et tant de charme; il
+était ravi, émerveillé, transporté.
+
+Cependant il fallut quitter Madeleine pour retourner près de Cara.
+
+--Quand te verrai-je? demanda Madeleine.
+
+--Bientôt.
+
+--Sais-tu que tu as été cinq jours sans venir.
+
+--Pardonne-moi, j'ai été très-occupé ... et surtout très-préoccupé,
+très-peiné.
+
+--Raison de plus pour venir; si je ne t'avais pas consolé, au moins
+j'aurais essayé de te distraire.
+
+--À bientôt.
+
+--Quand tu pourras, quand tu voudras.
+
+S'il s'était sauvé pour éviter une scène, il était peu disposé à en
+subir une à son retour.
+
+Bien que ce fût l'heure du dîner, il ne trouva ni lumière allumée ni
+couvert mis dans la salle à manger; il sonna Louise, elle ne répondit
+pas; que signifiait ce silence? Hortense serait-elle sortie pour dîner
+dehors, et Louise, se voyant libre, en aurait-elle profité pour aller se
+promener?
+
+S'il en était ainsi, il allait bien vite retourner chez Madeleine et
+dîner avec elle.
+
+De la salle à manger il passa dans le salon, il n'y trouva personne;
+dans la chambre, elle était vide. Il crut entendre un bruit dans le
+cabinet de toilette, comme un soupir plaintif. Au moment où il se
+dirigeait de ce côté, son flambeau à la main, une odeur douceâtre et
+vireuse le frappa. Il entra vivement. Dans l'ombre, sur un divan, il
+aperçut Hortense couchée tout de son long. Il s'approcha d'elle. Elle ne
+bougea pas. Ses yeux étaient clos, sa face était décolorée, une légère
+écume moussait au coins de ses lèvres. Il la prit et la releva, elle fit
+entendre un faible soupir et retomba sur le coussin. Il regarda autour
+de lui. Sur la table où il avait posé son flambeau se trouvait une fiole
+noire entourée d'étiquettes rouge et blanche. Il la prit, elle était
+vide: sur l'étiquette blanche, il lut: _Laudanum de Sydenham_. Il revint
+à Hortense et, la prenant dans ses bras brusquement, il la mit debout
+sur ses pieds.
+
+Ce n'était pas la première fois qu'elle s'empoisonnait, c'était la
+seconde. À leur retour d'Amérique, au moment où il était question
+d'adresser des sommations à M. et madame Haupois et où il se refusait à
+cette mesure, elle avait déjà vidé une fiole de laudanum; il l'avait
+soignée et secourue en perdant la tête, ne sachant trop ce qu'il
+faisait, la pressant dans ses bras, l'entourant de caresses, de
+tendresse, la couvrant de baisers, se jetant à ses genoux, lui disant de
+douces paroles, et il l'avait sauvée; peu d'instants après lui avoir dit
+qu'il ferait faire ces sommations, elle avait ouvert les yeux.
+
+Cette fois, ce ne fut point de la même manière qu'il la soigna, ce ne
+fut point par la tendresse et la douceur, ce fut vigoureusement. Après
+l'avoir plantée sur les pieds, il la prit dans son bras, et, la
+poussant, la secouant, il l'obligea à marcher jusqu'à la cuisine; là, il
+l'assit sur une chaise et, prenant dans une armoire une bouteille où se
+trouvait le café que Louise préparait à l'avance pour ses déjeuners, il
+lui en fit boire une grande tasse, et comme elle ne pouvait desserrer
+les dents, il les lui écarta avec une cuillère, de force, et il lui
+entonna le café dans la bouche. Puis, la prenant de nouveau dans son
+bras, il la fit marcher en long et en large à travers tout
+l'appartement; quand elle s'abandonnait, il la relevait énergiquement.
+
+Quelle différence entre ce second traitement et le premier; entre les
+caresses de l'un et les bousculades de l'autre!
+
+Cependant l'effet du second fut beaucoup plus rapide que ne l'avait été
+celui du premier: elle ne tarda pas à ouvrir les yeux et à prononcer
+quelques paroles sans suite. Puis elle voulut s'asseoir. Alors, à
+plusieurs reprises, elle passa ses deux mains sur son visage en
+regardant Léon, et tout à coup elle éclata en sanglots.
+
+Il s'était assis devant elle; il resta immobile, la regardant, attendant
+que cette crise nerveuse fût calmée avant de lui parler.
+
+Ils demeurèrent ainsi en face l'un de l'autre pendant plus d'un quart
+d'heure, elle pleurant et sanglotant, lui réfléchissant; ce fut elle qui
+la première rompit ce silence:
+
+--Pourquoi n'as-tu pas voulu me laisser mourir! s'écria-t-elle.
+
+--Parce que tu ne voulais pas mourir.
+
+--Si tu as cru cela, pourquoi m'as-tu secourue?
+
+--Parce que, n'y eût-il qu'une chance contre mille pour que ton suicide
+fût vrai, je devais te soigner.
+
+--Brutalement; mais comment m'étonner de cette brutalité chez un homme
+qui me trompe? Tu viens de chez elle; en sortant d'ici, c'est chez elle
+que tu as couru; c'est après t'avoir vu entrer au numéro 48 que je suis
+revenue ici et que j'ai bu ce laudanum; j'en ai trop pris sans doute; la
+prochaine fois je serai moins maladroite. Ah! l'infâme! la misérable!
+
+--Qui infâme? qui misérable? s'écria-t-il.
+
+--Et quelle autre si ce n'est ta cousine, cette comédienne, la maîtresse
+de celui qui la traîne de ville en ville: tout le monde sait que ce
+vieil Italien est son amant: il est payé en nature.
+
+D'un bond il fut sur ses pieds et il leva au-dessus d'elle ses deux
+poings crispés; le geste fut si furieux qu'elle courba la tête, mais il
+ne frappa pas. Après l'avoir regardée durant une ou deux secondes, il
+s'élança dans le salon; elle courut après lui; mais quand elle arriva
+dans la salle à manger, il fermait la porte de l'entrée; elle l'ouvrit;
+il avait déjà descendu deux étages: le rejoindre était impossible,
+l'appeler était inutile, elle rentra, puis allant dans sa chambre, elle
+prit un paletot et un chapeau avec une voilette noire épaisse; ainsi
+habillée elle descendit à son tour l'escalier; quand elle fut dans la
+rue, une voiture vide passait; elle arrêta le cocher et lui dit de la
+conduire rue de Châteaudun, n° 48; là il attendrait.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+En sortant de la rue Auber, il gagna les boulevards, puis les quais; il
+avait besoin de marcher; la colère grondait dans son coeur et dans sa
+tête, la fièvre bouillonnait dans ses veines, il fallait qu'il calmât
+l'une et qu'il usât l'autre par le mouvement.
+
+Il alla ainsi à grands pas, droit devant lui, sans rien voir, sans
+savoir où il était pendant près de deux heures. Puis, se trouvant sur la
+place de la Concorde, l'idée lui vint d'entrer rue de Rivoli; il savait
+par Madeleine que son ancien appartement était dans l'état où il l'avait
+quitté; il s'y installerait, et ce serait fini, bien fini avec Cara.
+S'il avait eu sa clef, il aurait réalisé cette idée; mais, à la pensée
+d'aller sonner à la porte de son père pour demander cette clef à
+Jacques, un mouvement de fausse honte le retint: ce n'était pas ainsi
+qu'il devait rentrer chez lui, s'il y rentrait.
+
+Depuis longtemps, il n'avait point osé passer rue Royale, mais à cette
+heure il n'avait point à craindre la rencontre d'un employé. Arrivé
+devant la maison de son père, il vit une faible lumière à une fenêtre,
+celle du bureau de ses parents; sa mère était là penchée sur ses livres,
+travaillant encore: pauvre femme! et une douloureuse émotion le serra à
+la gorge.
+
+Il continua sa marche jusqu'à la gare Saint-Lazare, et là il se souvint
+qu'il n'avait pas dîné. Il entra dans un restaurant, et dit au garçon de
+lui servir à manger, n'importe quoi, ce qui se trouverait de prêt.
+
+Qu'allait-il faire en sortant de ce restaurant? Il ne pouvait pas errer
+toute la nuit dans les rues; il ne pouvait pas davantage rentrer chez
+lui rue Auber, puisqu'il était décidé à ne revoir jamais Cara.
+
+À ce moment, une personne qui occupait la table voisine de la sienne dit
+au garçon de se presser, afin de ne pas lui faire manquer le train du
+Havre.
+
+Ce nom, tombant par hasard dans son oreille, lui suggéra l'idée d'aller
+au Havre, la mer le calmerait. Justement il avait changé un billet de
+cinq cents francs le matin et il en avait gardé la monnaie, c'était plus
+qu'il ne lui fallait pour ce petit voyage.
+
+Bien qu'il fût seul dans son compartiment, il ne put pas dormir, il
+était trop agité, trop fiévreux, et puis il soufflait au dehors un vent
+de tempête qui secouait les vitres du wagon à croire qu'elles allaient
+se briser. Quand il regardait dans la campagne, il voyait, éclairés par
+la lune, les arbres sans feuilles se tordre sous l'effort du vent; puis
+tout à coup il ne voyait plus rien, la lune se voilait de gros nuages
+noirs, et des ondées rapides fouettaient les vitres.
+
+À Motteville, il aperçut une rangée d'énormes sapins couchés dans le
+champ les racines en l'air.
+
+En débarquant au Havre, au petit jour, il prit une voiture et dit au
+cocher de le conduire à la jetée, mais celui-ci ne put aller beaucoup
+plus loin que le musée.
+
+--Ma voiture serait culbutée par le vent, dit-il, en criant ces quelques
+mots dans l'oreille de Léon.
+
+Léon descendit et s'en alla jusqu'au pavillon des signaux, marchant en
+zigzag, la figure cinglée par le gravier: contre ce pavillon et contre
+la batterie des gens se tenaient abrités, risquant de temps en temps un
+oeil pour regarder la mer.
+
+Le jour se levait, sale et livide, obscurci par les nuages qui
+arrivaient de l'ouest on traînant sur la mer: çà et là dans ce mur noir
+s'ouvraient des trouées jaunes qui éclairaient l'horizon, mais, aussi
+loin que la vue pouvait s'étendre on n'apercevait qu'une immense nappe
+d'écume, sans une seule voile; bien que la marée ne fût pas encore
+haute, des gerbes d'eau passaient par-dessus la jetée.
+
+Léon resta environ une heure à regarder ce spectacle, puis l'idée lui
+vint d'aller faire une promenade en mer s'il trouvait un bateau prêt à
+sortir: ce temps était à souhait pour son état moral.
+
+Pour revenir à l'avant-port il n'eut qu'à se laisser pousser par le
+vent, mais ni les bateaux d'Honfleur ni ceux de Trouville ne se
+préparaient à sortir; seul le bateau de Caen chauffait. Il irait à Caen.
+Que lui importait un pays ou un autre jusqu'à ce qu'il sût ce qu'il
+ferait? pour aller à Caen la traversée serait plus longue, et cela ne
+pouvait pas lui déplaire. Il embarqua donc et il se trouva le seul
+passager qui eût osé braver ce gros temps; un matelot à qui il
+s'adressa, une pièce blanche dans la main, lui prêta une vareuse et un
+_surouet_ imperméables, et ainsi équipé, il resta pendant toute la
+traversée appuyé contre le mât d'artimon, secoué par la mer, bousculé
+par le vent, arrosé par les vagues, mais éprouvant intérieurement un
+sentiment d'apaisement.
+
+Arrivé à Caen, il ne s'y arrêta pas: Qu'avait-il à y faire? Il s'en
+alla à Saint-Aubin pour penser à Madeleine et revoir le pays où ils
+avaient vécu ensemble pendant huit jours. Le village était désert, ou
+tout au moins les maisons bâties au bord du rivage étaient closes; il
+semblait qu'on était dans une ville morte, dont tous les habitants
+avaient miraculeusement disparu: Pompéi ou le château de la _Belle au
+bois dormant_. Il trouva cependant un hôtel où l'on voulut bien le
+recevoir, et un marchand qui lui vendit une vareuse, un bonnet de laine,
+une chemise de flanelle et des bottes; alors il put descendre sur la
+grève où les vagues furieuses venaient s'abattre en creusant des sillons
+dans le sable: suivant le rivage, il alla jusqu'à Courseulles, dîna dans
+une auberge et s'en revint le soir lentement par la plage, s'arrêtant de
+place en place pour regarder les nuages qui passaient sur la face de la
+lune, ou pour chercher les deux phares de la Hève qui disparaissaient
+souvent dans des embruns.
+
+Comme cette nuit ressemblait à celle où il était venu avec Madeleine et
+les pêcheurs, chercher à cette même place le cadavre de son oncle! cette
+lune qui le regardait maintenant solitaire les avait vus alors tous les
+deux, et sur ce sable elle avait joint leurs ombres.
+
+Que n'avait-il parlé alors, ou tout au moins quelques jours plus tard, à
+Paris, elle n'eut pas quitté la maison de la rue de Rivoli, elle ne
+serait pas devenue chanteuse, et lui....
+
+Il voulut chasser la pensée qui se présenta à son esprit, mais il n'y
+parvint qu'en évoquant l'image de Madeleine.
+
+Ah! comme il l'aimait!
+
+Et c'était là justement le malheur de sa situation: il aimait une femme
+qui ne pouvait être à lui, et il n'aimait plus celle à laquelle il était
+lié.
+
+Si les rapports qu'il avait lus disaient vrai, et maintenant il le
+croyait, il devait être un objet de risée ou de mépris pour ceux qui le
+connaissaient, et aux yeux de ceux gui la connaissaient, elle, il était
+déshonoré; on peut donner sa fortune, son coeur à une femme perdue, on
+ne lui donne pas son nom.
+
+Et pendant toute la soirée, pendant la nuit surtout où il dormit peu,
+réveillé qu'il était à chaque instant par le hurlement de la tempête, le
+tumulte des vagues, les plaintes du vent dans la cheminée, les secousses
+qu'il imprimait à la porte et à la fenêtre, le balancement de la maison,
+cette pensée lui revint sans cesse, l'obséda, l'hallucina. Quand il
+s'endormait, il continuait d'entendre le vent, et il sentait ses idées
+tumultueuses rouler dans sa cervelle, se heurter, se confondre en
+tourbillon comme les vaques qui venaient frapper et se briser sur la
+côte avec des coups sourds qu'il percevait douloureusement.
+
+Quand il se leva le lendemain matin, le vent était calmé et la pluie
+tombait à torrents; comme il était impossible de sortir, il resta au
+coin du feu; enfin les nuages passèrent et le temps s'éclaircit. Il put
+alors quitter sa chambre; mais, au lieu de descendre à la mer, il
+remonta dans le village pour aller au cimetière, à la tombe de son
+oncle. Comme il longeait l'église, il aperçut devant cette tombe une
+femme inclinée dans l'attitude du recueillement et de la prière: bien
+qu'enveloppée dans un gros manteau et encapuchonnée, cette femme
+ressemblait à Madeleine.
+
+Il avança vivement: c'était elle.
+
+Mais, soit qu'elle ne l'eût pas entendu marcher sur la terre humide,
+soit qu'elle fût absorbée dans ses pensées, elle ne tourna pas la tête;
+alors à quelques pas d'elle, derrière elle, il s'arrêta et resta
+silencieux, la regardant, le coeur ému, l'esprit troublé.
+
+Enfin elle se retourna, et, en l'apercevant ainsi tout à coup, elle eut
+un geste de surprise qui la fit reculer d'un pas; mais en même temps un
+sourire se montra sur son visage baigné de larmes.
+
+--Toi! s'écria-t-elle en lui serrant les deux mains.
+
+Il les prit et les serra longuement.
+
+--Comment, tu as pensé à l'anniversaire de sa naissance! dit-elle d'un
+ton heureux et avec l'accent de la gratitude.
+
+--Non, dit-il, je dois avouer que ce n'est pas pour cet anniversaire que
+je suis ici; j'ai quitté Paris parce que j'étais malheureux, et je suis
+venu à Saint-Aubin parce que j'avais besoin de penser à toi et de revoir
+le pays où nous avions vécu ensemble pendant huit jours.
+
+Il dit ces dernières paroles comme si elles lui étaient arrachées par
+une force à laquelle il ne pouvait résister, puis, mettant le bras de
+Madeleine sous le sien, ils sortirent du cimetière.
+
+Ils se dirigèrent du côté de la mer, et jusqu'à ce qu'ils fussent
+descendus sur la grève déserte, Léon ne parla que de choses
+insignifiantes, là seulement il revint au sujet qu'il avait abordé dans
+le cimetière:
+
+--Sais-tu que ton arrivée ici est vraiment providentielle pour moi?
+dit-il; elle va me permettre de ne pas rentrer à Paris.
+
+--Tu veux ne pas revenir à Paris?
+
+--Chère Madeleine, je suis dans une situation horrible; follement, par
+chagrin, je me suis jeté dans une liaison honteuse, et plus follement
+encore je me suis laissé entraîné à un mariage, qui, pour être nul
+légalement, n'en fera pas moins le désespoir de ma vie. Cette liaison,
+je veux la rompre, comme je ne veux jamais revoir celle qui m'a poussé à
+cette folie. Pour cela, j'ai pris le parti de quitter la France et de me
+cacher en Amérique. Seulement, il faut que tu saches que je suis sans
+ressources et que, pourvu d'un conseil judiciaire, je ne puis pas
+emprunter. Or, m'en aller en Amérique sans rien, c'est m'exposer à
+mourir de faim. Veux-tu m'aider à aller en Amérique, et à y gagner ma
+vie en me prêtant l'argent nécessaire à cela? Cela est étrange, n'est-ce
+pas, que moi, héritier de la maison Haupois-Daguillon, j'emprunte
+quelques milliers de francs à une pauvre fille comme toi; enfin, c'est
+ainsi; ta pauvreté te permet elle de me prêter; de me donner ce que je
+demande à ton amitié, à notre parenté?
+
+--Je le pourrais, mais je ne le veux pas, car je ne peux pas t'aider à
+partir.
+
+--Il faut que je parte, cependant.
+
+--Pourquoi partir si tu sens, si tu es sûr que cette rupture est
+irrévocable?
+
+--Parce que ...--il hésita assez longtemps,--parce que, quand je me suis
+jeté dans cette liaison, ça été pour oublier une personne que ...
+j'avais aimée; et que je croyais ne jamais revoir. Depuis que j'ai revu
+cette personne, j'ai reconnu que je l'aimais toujours, que je l'aimais
+plus que je ne l'avais aimée. Mais cette personne ne peut m'aimer; et le
+pût-elle, je ne puis pas lui demander d'être ma femme, car elle n'a pas
+de fortune et mes parents ne consentiraient jamais à l'accueillir comme
+leur fille: tu comprends, n'est-ce pas, que je ne me marierais pas une
+seconde fois sans le consentement de mon père et de ma mère; et tu
+comprends aussi que dans ces conditions, je dois partir.
+
+--Mais, si tu avais ce consentement, partirais-tu?
+
+--Je ne pourrais pas l'avoir.
+
+--Si je te disais que je l'aurai moi, que je l'ai ... partirais-tu?
+
+--Madeleine!...
+
+--Si je te disais que ton père et ta mère m'ont demandé d'être ta
+femme.... Partirais-tu? Si je te disais que tu te trompes en croyant que
+celle que tu aimes ne pourra pas t'aimer ... partirais-tu?
+
+
+
+
+
+IX
+
+
+Ils allèrent jusqu'au sémaphore de Bernières, et tous deux, à côté l'un
+de l'autre, Madeleine lisant ce que Léon écrivait, Léon lisant ce
+qu'écrivait Madeleine, ils rédigèrent leurs dépêches:
+
+«Cher oncle,
+
+«Tuez le veau gras; invitez pour dîner demain M. Byasson, et faites
+mettre le couvert de Léon ainsi que celui de votre fille.
+
+«MADELEINE.»
+
+«Chère mère,
+
+«Je te prie de vouloir bien faire préparer mon ancien appartement pour
+recevoir Madeleine; quant à moi, je demande à te remplacer rue Royale et
+à réparer le temps perdu,
+
+«LÉON.»
+
+Lorsque le lendemain soir ils arrivèrent rue de Rivoli, ils trouvèrent
+l'escalier plein d'arbustes fleuris, les portes de l'entrée de
+l'appartement de M. et de madame Haupois étaient grandes ouvertes, et
+dans le vestibule se tenait Jacques en habit noir, cravaté de blanc,
+ganté, prêt à annoncer les invités comme en un jour de grande fête.
+
+Et quelle plus grande fête pouvait-il y avoir, pour ce père et cette
+mère si tristes la veille encore, que le retour de l'enfant prodigue à
+la maison paternelle!
+
+Madeleine avait voulu prendre le bras de Léon, mais il ne s'était pas
+prêté à cet arrangement.
+
+--Non, dit-il, prends-moi par la main, je tiens à ce qu'il soit bien
+marqué que c'est toi qui me ramènes.
+
+Mais ni le père ni la mère n'étaient en état de faire cette remarque:
+dans leur élan de bonheur, ils ne virent que leur fils, Byasson seul
+l'observa:
+
+--C'est bien cela, dit-il en baisant la main de Madeleine; sans vous il
+ne serait jamais revenu dans cette maison, et c'est à vous seule qu'est
+dû ce miracle.
+
+La dépêche de Madeleine avait été exécutée à la lettre par madame
+Haupois-Daguillon: «Elle avait tué le veau gras,» et jamais dîner plus
+splendide et plus, exquis en même temps n'avait été servi chez elle; ce
+fut ce que Byasson constata en accompagnant son compliment d'un regret:
+
+--Il ne faut pas être trop heureux pour bien manger, dit-il; nous
+manquons de recueillement pour apprécier ce merveilleux dîner.
+
+Madeleine et Léon croyaient passer la soirée dans une étroite intimité,
+mais à neuf heures Jacques, ouvrant la porte du salon, annonça M. Le
+Genest de la Crochardière, le notaire de la famille.
+
+Que venait-il faire?
+
+M. Haupois-Daguillon se chargea de répondre à cette question que Léon
+s'était posée: il le fit avec une dignité tempérée par l'émotion.
+
+--Comme tu nous as fait part de ton désir de rentrer dans notre maison,
+dit-il, nous avons pensé, ta mère et moi, que ce ne pouvait pas être
+dans les mêmes conditions qu'autrefois; nous avons donc prié M. le
+Genest de dresser un projet d'acte de société dont il va te donner
+lecture et que nous réaliserons quand tu auras été relevé de ton conseil
+judiciaire. Notre Société est formée pour cinq années; elle te reconnaît
+une part de propriété égale à la notre; la raison sociale sera:
+Haupois-Daguillon et fils; et la direction de notre maison de Madrid
+sera, si tu le veux bien, confiée à Saffroy.
+
+Ces derniers mots s'adressèrent à Madeleine autant qu'à Léon.
+
+La lecture de cet acte et les commentaires dont l'accompagna M. Le
+Genest de la Crochardière, homme discret et prolixe,-presque aussi
+prolixe en ses discours qu'en son nom,-occupèrent tout le reste de la
+soirée.
+
+Léon voulut conduire Madeleine jusqu'à la porte de son ancien
+appartement, puis avant de rentrer rue Royale, il voulut aussi
+reconduire Byasson, car il avait à entretenir celui-ci d'une affaire
+délicate dont il ne pouvait parler ni devant Madeleine ni devant ses
+parents.
+
+--Mon cher ami, dit-il, avez-vous assez confiance dans l'associé de la
+maison Haupois-Daguillon pour lui prêter trois cent mille francs?
+
+--Je te préviens que si tu veux employer cet argent à payer le dédit de
+Madeleine, tu n'as pas besoin de t'endetter; il est convenu que ton père
+prend ce dédit à sa charge et qu'il traitera avec Sciazziga. Quant à
+l'engagement que Madeleine a signé à l'Opéra, il sera expiré avant que
+vous puissiez vous marier.
+
+--Ce n'est point de Madeleine qu'il s'agit, c'est de Cara; elle a vendu
+son mobilier pour moi, et cette vente lui a fait subir une perte.
+
+--On prétend, au contraire, qu'elle lui a donné un gros bénéfice.
+
+--Ceci est affaire d'appréciation: de plus elle m'a prêté diverses
+sommes; j'estime que ces sommes et que l'indemnité que je lui dois
+valent trois cent mille francs. Voulez-vous les payer en mon nom, car je
+ne veux pas la revoir. Si vous me refusez, je serai obligé de m'adresser
+à mes parents, et cela me coûtera beaucoup; je ne voudrais pas mettre
+cette nouvelle dépense à leur charge, je voudrais, au contraire,
+l'acquitter avec mes premiers bénéfices.
+
+--Eh bien! je te les prêterai, mais à une condition qui est que je ne
+les verserai à Cara que le jour de ton mariage; et dès demain j'irai
+régler cette affaire avec elle.
+
+Le lendemain matin, en effet, Byasson se rendit rue Auber: il fut reçu
+avec empressement.
+
+--Où est Léon? demanda-t-elle avec anxiété.
+
+--Rassurez-vous, il n'est pas perdu; il est chez ses parents dont il
+devient l'associé: cette association est consentie en vue de son
+prochain mariage avec sa cousine Madeleine qui se célébrera quand la
+nullité du vôtre aura été prononcée par la cour de Rome.
+
+Cara ne broncha pas.
+
+--Si je vous annonce ce mariage, continua Byasson, vous sentez que c'est
+parce que nous avons la certitude que vous ne pouvez pas l'empêcher:
+Léon aime sa cousine, et rien ne guérit mieux un ancien amour qu'un
+nouveau; toute tentative de votre part serait donc inutile, vous savez
+cela mieux que moi. Cependant, comme vous pourriez avoir la fantaisie
+d'engager une lutte qui, pour n'être pas dangereuse, n'en serait pas
+moins agaçante, je vous offre trois cent mille francs que je prends
+l'engagement d'honneur de vous payer le jour de notre mariage, si d'ici
+là vous nous laissez en paix.
+
+--Et combien m'offrez-vous pour que je ne soutienne pas la validité de
+mon mariage?
+
+--Rien; nous sommes sûrs d'obtenir la nullité que nous demandons, nous
+ne pouvons donc pas vous la payer: d'ailleurs trois cent mille francs
+c'est une belle somme et qui représente largement les sacrifices que
+vous avez pu faire en vue d'assurer votre mariage avec mon jeune ami.
+
+Elle pâlit et ses lèvres se décolorèrent; mais elle se raidit et, par un
+effort de volonté, elle parvint à amener un sourire sur ses lèvres
+frémissantes:
+
+--Vous aviez voulu m'étrangler comme une bête malfaisante, dit-elle,
+vous réalisez aujourd'hui votre désir.
+
+--Convenez au moins que l'empreinte de mes doigts est adoucie par les
+chiffons de papier qui les enveloppent.
+
+Cara, ainsi que l'avait dit Byasson, savait mieux que personne toute la
+force d'un nouvel amour; cependant elle voulut voir si elle ne pouvait
+pas reconquérir Léon en perdant Madeleine, ce qui était sa seule chance
+de succès; mais Sciazziga, sur qui elle comptait, ne put pas l'aider;
+d'ailleurs, après un moment de dépit, il s'était résigné à toucher ses
+deux cent mille francs, et maintenant il n'attendait plus que ce moment
+pour aller vivre en Italie heureux et tranquille, n'ayant d'autre regret
+«_qué dé_ voir _oune_ grande artiste finir misérablement dans _oune
+mariaze bourzeois_.»
+
+Battue de ce côté, Cara, qui ne voulait pas exposer ses trois cent mille
+francs, n'eut plus d'espérance que dans la validité de son mariage, car
+il était bien certain que si la famille Haupois-Daguillon croyait ne pas
+pouvoir obtenir de la cour de Rome la nullité de ce mariage, elle lui
+payerait cher son acquiescement à la demande en nullité: c'était une
+dernière carte à jouer, et il fallait la jouer sérieusement;
+malheureusement pour elle, elle perdit encore cette partie.
+
+Malgré l'apparente confiance de Byasson, il n'était pas du tout prouvé
+que Rome prononçât jamais cette nullité.
+
+M. et madame Haupois s'étaient adressés à un personnage influent,
+disait-on, et qui déjà avait fait prononcer la nullité d'un mariage
+conclu entre un banquier allemand et une Française; mais ce personnage,
+tout en se faisant donner de l'argent, n'avançait à rien, et répondait
+toujours que l'affaire était grave, qu'il fallait attendre, etc.
+
+Impatientée d'attendre, madame Haupois entreprit le voyage de Rome, et,
+se jetant aux pieds du pape, elle lui expliqua avec l'éloquence d'une
+mère comment son fils avait été marié. Elle obtint alors qu'une enquête
+serait ouverte à l'archevêché de Paris, conformément à la bulle de
+Benoit XIV (_Dei miseratione_) et que le résultat en serait transmis à
+la sacrée congrégation du concile qui examinerait la validité de ce
+mariage.
+
+Ce fut devant ce tribunal de l'officialité diocésaine que comparurent
+Léon et Cara, M. et madame Haupois, Byasson et tous ceux qui avaient eu
+connaissance des faits se rapportant à ce mariage; malgré l'habileté de
+sa défense, Cara fut convaincue de n'avoir été en Amérique que pour
+éluder la loi canonique et d'avoir trompé l'abbé O'Connor. Comme il
+fallait innocenter celui-ci de la légèreté avec laquelle il avait
+célébré ce mariage, elle fut chargée de toute la responsabilité, et la
+nullité fut prononcée.
+
+Aussitôt les publications légales furent faites à Noiseau et à Paris, et
+tout se prépara pour le mariage de Léon et de Madeleine.
+
+Bien que Cara eût paru subir les conditions qui lui avaient été imposées
+par Byasson, celui n'était pas sans crainte pour le jour de la
+cérémonie. Comment l'empêcher d'entrer à l'église, et au pied de l'autel
+de se jeter entre Léon et Madeleine.
+
+Elle était parfaitement capable de jouer cette scène mélodramatique, et
+le souvenir de son discours devant le tribunal lors du procès engagé à
+propos du testament du duc de Carami prouvait que dans certaines
+circonstances elle pouvait très-bien préférer la vengeance à l'intérêt.
+
+La peur de ce scandale détermina Byasson à aller voir l'ami qu'il avait
+à la préfecture de police, de sorte que l'on remarqua pendant la
+cérémonie à l'église et à la mairie, plusieurs invités à l'air martial,
+paraissant assez mal à l'aise dans leurs gants et que personne ne
+connaissait.
+
+Rien ne troubla cette double cérémonie, ni le dîner, ni le bal qui eut
+lieu sous une tente dressée dans la cour d'honneur du château de
+Noiseau.
+
+De tous les amis de la famille, Byasson seul manqua à cette soirée; il
+quitta Noiseau après le dîner, et à dix heures, il arrivait rue Auber,
+portant dans ses poches trois cent mille francs.
+
+Cara l'attendait; elle reçut les billets et les compta avec un calme
+parfait:
+
+--Maintenant, dit-elle, nous avons une dernière affaire à traiter:
+combien m'achetez-vous les trente-trois lettres que voici: elles sont de
+Léon, très-tendres, quelquefois passionnées, d'autres fois légères, et
+si j'en envoie une chaque jour à madame Haupois jeune, je crois que
+celle-ci passera une assez vilaine lune de miel.
+
+Byasson resta un moment embarrassé, puis il allongea la main vers le
+paquet de lettres:
+
+--Vous permettez? dit-il.
+
+--Si vous voulez, je vais vous en lire deux ou trois.
+
+--Non, merci, je ne tiens pas à entendre, il me suffit de voir.
+
+Et il feuilleta les lettres qui étalent rangées dépliées les unes
+par-dessus les autres:
+
+--Elles n'ont ni enveloppes ni adresses, dit-il après son examen, cela
+leur ôte pour nous une valeur qu'elles auraient, je l'avoue, si elles
+portaient votre nom et le timbre de la poste; mais, telles quelles sont
+en cet état, elles ne signifient rien, car si vous les envoyez à madame
+Haupois jeune, celle-ci, qui a entendu parler de vous, croira que vous
+avez fait fabriquer ces lettres en imitant l'écriture de son mari.
+Désolé de ne pouvoir faire cette petite affaire; mais j'espère que celle
+des trois cent mille francs vous suffira pour vivre dignement en veuve
+de Léon, comme vous en manifestiez le désir autrefois.
+
+Ces trois cent mille francs ne suffirent pas à cela cependant, car deux
+ans après, le lendemain du baptême de son second petit-fils, M.
+Haupois-Daguillon reçut la lettre suivante, qui lui apprit que Cara
+était dans une fâcheuse situation:
+
+«Monsieur,
+
+«Vous trouverez ci-inclus, un paquet de trente-trois lettres, ce sont
+celles que votre fils m'écrivit, et c'est tout ce qui me reste de lui.
+
+«Je vous les remets ne voulant pas m'adresser à lui pour me secourir
+dans la position désespérée où je me trouve: je vais être expulsée de
+mon logement et mon pauvre mobilier va être vendu si jeudi je ne paye
+pas, on si quelqu'un ne paye pas pour moi, une somme de quatre mille
+francs, entre les mains de l'huissier qui me poursuit: Bonnot, 1, rue
+Drouot.
+
+«Veuillez agréer; monsieur, l'assurance des sentiments de respect d'une
+femme qui a eu l'honneur de porter votre nom et qui n'est plus, qui ne
+sera plus pour tous que
+
+«CARA».
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Cara, by Hector Malot
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13027 ***