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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12893 ***
+
+OEUVRES DE
+
+NAPOLÉON BONAPARTE.
+
+
+TOME TROISIÈME.
+
+MDCCCXXI.
+
+
+
+EXPÉDITION D'ÉGYPTE.
+
+(Suite)
+
+
+Au quartier-général du mont Carmel, le 28 ventose an 7 (18 mars 1799.)
+
+_Au général Reynier ou au commandant de Césarée_.
+
+Le scheick qui vous remettra cette lettre, citoyen général, me fait
+espérer qu'il pourra réunir assez de moyens de transport pour faire
+venir à Caïffa le riz et le biscuit qui doivent être arrivés à Césarée:
+concertez-vous avec lui et donnez-lui toute l'assistance dont il peut
+avoir besoin.
+
+Nous sommes maîtres de Caïffa, où nous avons trouvé des magasins de
+coton et entre autres trois mille quintaux de blé.
+
+La route de Césarée à Saint-Jean d'Acre passe par Caïffa et va toujours
+le long de la mer. Le général Reynier doit avoir reçu l'ordre de laisser
+un bataillon à Césarée et de se rendre avec le reste à Saint-Jean
+d'Acre.
+
+Faites passer la lettre ci-jointe à l'adjudant-général Grezieux.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au quartier-général du mont Carmel, le 28 ventose an 7 (18 mars 1799).
+
+_A l'adjudant-général Grézieux._
+
+Nous nous sommes emparés de Caïffa, où nous avons trouvé des magasins de
+coton et trois mille quintaux de blé, prise d'autant meilleure, que
+ce blé était destiné à l'approvisionnement de l'escadre qui bloque
+Alexandrie.
+
+Le capitaine Smith, avec deux vaisseaux de guerre anglais, est arrivé
+d'Alexandrie à Saint-Jean d'Acre: ainsi, si notre flottille arrivait,
+vous feriez débarquer promptement les denrées, vous feriez entrer dans
+la rade les bâtimens, tels que _la Fortune_, qui pourraient y entrer, et
+vous renverriez sur-le-champ les autres prendre leur station à Damiette.
+
+Nous avons eu une affaire au village de Kakoun avec la cavalerie de
+Djezzar, réunie à des Arabes et à des paysans. Après quelques coups de
+canon, tout s'est dispersé; la cavalerie de Djezzar a fait en quatre
+heures deux journées de marche; elle est arrivée à Acre le même jour
+de l'affaire, et y à porté là consternation et l'effroi; la plupart de
+cette cavalerie est aujourd'hui dispersée. L'investissement d'Acre sera
+fait ce soir: faites connaître ces nouvelles à Damiette et au Caire.
+
+Envoyez-nous le plus de biscuit et de riz que vous pourrez, sur des
+bâtimens qui débarqueront à Courra ou à Tentoura: nous sommes bien
+avec les habitans de ce pays, qui sont venus au devant de nous et se
+comportent fort bien.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au quartier-général du mont Carmel, le 28 ventose an 7 (18 mars 1799).
+
+_Au contre-amiral Ganteaume_.
+
+Vous donnerez l'ordre, citoyen général, à la flottille commandée par le
+capitaine Stendelet, si elle n'est pas encore sortie de Damiette, de ne
+pas sortir: il fera seulement sortir _le Pluvier_, chargé de riz et de
+biscuit, lequel se rendra à Jaffa, où il débarquera son chargement, et
+après quoi il s'en retournera.
+
+Si la flottille était partie, vous lui enverriez l'ordre de rentrer, en
+déchargeant les denrées à Jaffa, si elle peut le faire sans éprouver
+aucun retard: elle ira à Damiette, ou, si elle le peut, à Bourlos.
+
+Vous donnerez l'ordre au contre-amiral Perrée de ne pas opérer sa
+sortie, et, s'il l'avait opérée et qu'il ne trouvât votre ordre qu'à
+Jaffa, de faire une tournée du côté de Candie, afin de recueillir des
+nouvelles des bâtimens venant d'Europe, et de venir quinze ou vingt
+jours après son départ de Jaffa à Damiette, où il trouvera de nouvelles
+instructions: dans l'intervalle du temps, il enverra à Damiette un brick
+pour faire part des nouvelles qu'il aurait pu apprendre.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au quartier-général du mont Carmel, le 28 ventose an 7 (18 mars 1799).
+
+PROCLAMATION.
+
+_Aux scheicks, ulemas, schérifs, orateurs de mosquées et autres habitans
+du pachalic d'Acre_.
+
+Dieu est clément et miséricordieux.
+
+Dieu donne la victoire à qui il veut; il n'en doit compte à personne.
+Les peuples doivent se soumettre à sa volonté.
+
+En entrant avec mon armée dans le pachalic d'Acre, mon intention est de
+punir Djezzar-Pacha de ce qu'il a osé me provoquer à la guerre, et de
+vous délivrer des vexations qu'il exerce envers le peuple. Dieu, qui tôt
+ou tard punit les tyrans, a décidé que la fin du règne de Djezzar était
+arrivée.
+
+Vous, bons musulmans, habitans, vous ne devez pas prendre l'épouvante,
+car je suis l'ami de tous ceux qui ne commettent point de mauvaises
+actions et qui vivent tranquilles.
+
+Que chaque commune ait donc à m'envoyer ses députés à mon camp, afin que
+je les inscrive et leur donner des sauf-conduits, car je ne peux pas
+répondre sans cela du mal qui leur arriverait.
+
+Je suis terrible envers mes ennemis, bon, clément et miséricordieux
+envers le peuple et ceux qui se déclarent mes amis.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au camp d'Acre, le 29 ventose an 7 (19 mars 1799).
+
+_Au fils d'Omar-Daher_.
+
+Omar-Daher, qui pendant tant d'années a commandé à Acre, dans la
+Tibériade et dans toute la Galilée, homme recommandable par ses grandes
+actions, les talens distingués qu'il avait reçus de Dieu, et la bonne
+conduite qu'il a tenue en tout temps envers les Français, dont il
+a constamment encouragé le commerce, a été détruit et remplacé par
+Djezzar-Pacha, homme féroce et ennemi du peuple. Dieu, qui tôt ou tard
+punit les méchans, veut aujourd'hui que les choses changent.
+
+J'ai choisi le scheick Abbas-el-Daher, fils d'Omar-Daher en
+considération de son mérite personnel, et convaincu qu'il sera comme son
+père ennemi des vexations et bienfaiteur du peuple, pour commander dans
+toute la Tibériade, en attendant que je puisse le faire aussi grand que
+son père. J'ordonne donc, par la présente, au scheick El-Beled et au
+peuple de la Tibériade de reconnaître le scheick Abbas-El-Daher pour
+leur scheick.
+
+Nous l'avons en conséquence revêtu d'une pelisse.
+
+J'ordonne également au scheick El-Beled de Nazareth de lui faire
+remettre les maisons, jardins et autres biens que le scheick Omar-Daher
+possédait à Nazareth.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au camp d'Acre, le 30 ventose an 7 (20 mars 1799).
+
+_A l'émir Bechir_.
+
+Après m'être emparé de toute l'Egypte, j'ai traversé les déserts et suis
+entré en Syrie; je me suis emparé des forts d'El-Arich, Gaza et Jaffa,
+qu'avaient envahis les troupes de Djezzar-Pacha; j'ai battu et détruit
+toute son armée; je viens de l'enfermer dans la place d'Acre, dont je
+suis occupé depuis avant-hier à faire le siége.
+
+Je m'empresse de vous faire connaître toutes ces nouvelles, parce que je
+sais qu'elles doivent vous être agréables, puisque toutes ces victoires
+anéantissent la tyrannie d'un homme féroce qui a fait autant de mal à la
+brave nation druse qu'au genre humain.
+
+Mon intention est de rendre la nation druse indépendante, d'alléger
+le tribut qu'elle paye, et de lui rendre le port de Bezuth, et autres
+villes qui lui sont nécessaires pour les débouchés de son commerce.
+
+Je désire que le plus tôt possible vous veniez vous-même ou que vous
+envoyiez quelqu'un pour me voir ici devant Acre, afin de prendre tous
+les arrangemens nécessaires pour vous délivrer de nos ennemis communs.
+
+Vous pourrez faire proclamer dans tous les villages de la nation druse
+que ceux qui viendront apporter des vivres au camp et surtout du vin et
+de l'eau-de-vie, seront exactement payés.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au camp d'Acre, le 1er germinal an 7 (21 mars 1799).
+
+_Au scheick Mustapha-Békir_.
+
+Le scheick Mustapha-Békir, homme recommandable par ses talens et par son
+crédit, qui lui ont mérité les persécutions d'Achmet-Pacha, qui l'a tenu
+sept ans dans les fers, est nommé commandant de Saffet et du port de
+Guerbanet Yakoub.
+
+Il est ordonné à tous les scheicks et habitans de lui prêter main-forte
+pour arrêter les Musselinins, les troupes de Djezzar et autres qui
+s'opposeront à l'exécution de nos ordres: il a été à cet effet revêtu
+d'une pelisse. Il lui est expressément recommandé de ne commettre aucune
+vexation envers les fellahs et de repousser avec courage tous ceux qui
+prétendraient entrer sur le territoire du pachalic d'Acre.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au camp d'Acre, le 2 germinal an 7 (22 mars 1799).
+
+_A l'adjudant-général Almeyras_.
+
+Je vous ai expédié deux bateaux le 13 et le 16, pour vous faire
+connaître nos besoins d'artillerie. Les boulets que nous a envoyés
+l'ennemi, joints a ceux que vous nous avez fait passer à Jaffa, nous
+mettent à même de pouvoir attaquer dans trois ou quatre jours.
+
+Tout le pays est entièrement soumis et dévoué; une armée venue de Damas
+a été complètement battue; le général Junot, avec trois cents hommes de
+la deuxième légère, a battu trois à quatre mille hommes de cavalerie, en
+a mis cinq à six cents hors de combat, et pris cinq drapeaux: c'est une
+des affaires brillantes de la guerre.
+
+Ne perdez pas de vue les fortifications et les approvisionnemens de
+Lesbeh; car, si l'hiver et le printemps nous nous sommes battus en
+Syrie, il serait possible que cet été une armée de débarquement nous mît
+à même d'acquérir de la gloire à Damiette.
+
+Donnez de vos nouvelles au général Dugua.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+An camp d'Acre, le 7 germinal an 7 (27 mars 1799)
+
+_Au Mollah Murad-Radeh à Damas_.
+
+Je m'empresse de vous apprendre, afin que vous en fassiez part à vos
+compatriotes de Damas, mon entrée en Syrie. Djezzar-Pacha ayant fait
+une invasion en Egypte, et ayant occupé le fort d'El-Arich avec; ses
+troupes, je me suis vu obligé de traverser les déserts pour m'opposer
+à ses agressions: Dieu, qui a décidé que le règne des tyrans tant en
+Egypte qu'en Syrie devait être terminé, m'a donné la victoire. Je me
+suis emparé de Gaza, Jaffa et Caïffa, et je suis devant Acre, qui d'ici
+à peu de jours sera en mon pouvoir.
+
+Je désire que vous fassiez connaître aux ulemas, aux schérifs et aux
+principaux scheicks de Damas, ainsi qu'aux agas des janissaires, que mon
+intention n'est point de rien faire qui soit contraire à la religion,
+aux habitans et aux propriétés des gens du pays: en conséquence je
+désire que la caravane de la Mecque ait lieu comme à l'ordinaire.
+J'accorderai, à cet effet, protection et tout ce dont elle aura besoin:
+il suffit qu'on me le fasse savoir.
+
+Je désire que, dans cette circonstance essentielle, les habitans de
+Damas se conduisent avec la même prudence et la même sagesse que les
+habitans du Caire; ils me trouveront le même, clément et miséricordieux
+envers le peuple, et zélé pour tout ce qui peut intéresser la religion
+et la justice.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au camp d'Acre, le 13 germinal an 7 (2 avril 1799).
+
+_A l'adjudant-général Almeyras._
+
+J'expédie à Damiette un bâtiment, pour vous donner des nouvelles de
+l'armée et porter des lettres du général Dommartin au commandant
+de l'artillerie, au contre-amiral Ganteaume et au commandant de la
+flottille.
+
+Je vous prie de prendre toutes les mesures pour nous envoyer le plus
+promptement possible toutes les munitions de guerre qui sont à Damiette,
+sur des djermes. Le général Dugua me mande qu'il a envoyé à Damiette
+deux mille boulets de 12 et de 8, et des obusiers. Si nous les avions
+ici, Saint-Jean d'Acre serait bientôt pris. Nous éprouvons une grande
+pénurie de munitions de guerre.
+
+Les forts de Saffet-Sour et la plus grande partie des montagnes qui nous
+entourent, sont soumis; donnez ces nouvelles au Caire et à Alexandrie:
+une partie de l'armée ne tardera pas à être de retour.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au camp d'Acre, le 16 germinal an 7 (5 avril 1799).
+
+_Au même._
+
+Je vous ai expédié le 13 un bateau avec un officier de marine, pour vous
+faire connaître le besoin que nous avons de munitions de guerre: de peur
+qu'il ne soit pas arrivé, je vous en expédie un second.
+
+Faites porter sur des djermes ou sur tout autre bâtiment, tous les
+boulets de 12 et de 8 d'obusiers, et les cartouches d'infanterie que
+vous aurez à votre disposition à Damiette.
+
+Envoyez-nous également les pièces d'un calibre supérieur à 8, qui
+seraient arrivées d'Alexandrie à Damiette, ou qui se trouveraient à
+Damiette par un accident quelconque: ces bâtimens iront droit à Jaffa,
+où ils débarqueront leurs munitions de guerre.
+
+Donnez de nos nouvelles à Alexandrie et au Caire. L'armée est
+abondamment pourvue de tout, et tout va fort bien; tous les peuples se
+soumettent: les Mutuelis, les Maronites et les Druses sont avec nous.
+Damas n'attend plus que la nouvelle de la prise de Saint-Jean d'Acre
+pour nous envoyer ses clefs; les Maugrabins, les mameloucks et autres
+troupes de Djezzar se sont battues entre elles: il y a eu beaucoup de
+sang répandu.
+
+Par les dernières nouvelles que j'ai reçues d'Europe, les rois de
+Sardaigne et des Deux-Siciles n'existent plus. L'empereur a désavoué la
+conduite du roi de Naples, la paix de Rastadt était sur le point d'être
+conclue; ainsi la paix générale n'était pas encore troublée: il faisait
+un froid excessif.
+
+Envoyez des ordres à Catieh pour faire filer sur l'armée le plus
+promptement possible les munitions de guerre qui peuvent y être. Je
+compte sur votre intelligence et sur votre zèle pour faire passer sans
+délai les munitions de guerre que je vous ai demandées.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au camp d'Acre, le 16 germinal an 7 (5 avril 1799).
+
+_A l'adjudant-général Grézieux._
+
+Je vous réexpédie, citoyen général, le bateau qui nous est arrivé ce
+matin de Jaffa, pour vous faire connaître nos besoins.
+
+Il y a huit jours qu'un bataillon avec tous les moyens de charrois du
+parc, est parti pour prendre à Jaffa des pièces de 4 et autres munitions
+de guerre: nous espérons qu'il sera de retour demain.
+
+Le contre-amiral Ganteaume a expédié, il y a quatre jours, un officier
+sur un bâtiment, pour Damiette: j'apprends qu'il a passé à Jaffa.
+
+Il a été expédié a Damiette pour porter des ordres pour que toutes les
+munitions de guerre qui sont à Damiette partent pour Jaffa.
+
+Nous avons le plus grand besoin de boulets de 12, de 8, d'obus et de
+bombes, des mortiers de Jaffa et des cartouches d'infanterie: ce ne sera
+qu'à leur arrivée que nous pourrons attaquer et prendre Acre.
+
+Dès l'instant que le convoi par terre sera arrivé, on le laissera
+reposer un jour, et on le renverra pour aller prendre à Jaffa les
+munitions de guerre qui pourraient y être arrivées.
+
+Faites mettre sur une djerme trois des obusiers turcs que nous avons
+trouvés à Jaffa avec tous les obus propres à ces obusiers, qui se
+trouvent à Jaffa.
+
+Faites mettre aussi toutes les bombes des mortiers que nous avons
+trouvées à Jaffa, et qui ne seraient pas parties par terre.
+
+Le bâtiment peut se rendre à Tentoura, où il débarquera, s'il y trouve
+des troupes françaises; sinon il profitera de la nuit pour venir à
+Caïffa.
+
+Le commodore Sidney Smith avec les deux vaisseaux _le Tigre_ et _le
+Thèsée_, après avoir été absent dix jours, vient de rétablir sa
+croisière depuis deux jours. La flotte du citoyen Stendelet a reçu ordre
+de se rendre à Jaffa; il débarquera les vivres et l'artillerie qu'il
+peut avoir.
+
+L'aviso _l'Etoile_ a ordre de désarmer et de laisser les deux pièces de
+18 que vous nous enverrez par le prochain convoi.
+
+Le contre-amiral Perrée a reçu également l'ordre de faire arriver à
+Jaffa trois pièces de 24, quatre de 18 et des mortiers, avec sis cents
+boulets de 12.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au camp d'Acre, le 19 germinal an 7 (8 anil 1799).
+
+_Au général Marmont._
+
+Vous aurez sans doute reçu, citoyen général, les différentes lettres que
+je vous ai écrites depuis la prise d'El-Arich jusqu'à celle de Jaffa.
+
+Nous sommes depuis quinze jours devant Saint-Jean d'Acre, où nous tenons
+enfermé Djezzar-Pacha. La grande quantité d'artillerie que les Anglais
+y ont jetée avec un renfort de canonniers et d'officiers, joint à notre
+peu d'artillerie, a retardé la prise de cette place; mais les deux
+vaisseaux de guerre anglais se sont lâchés hier contre nous, et nous ont
+tiré plus de deux mille boulets, ce qui nous en a approvisionnés: j'ai
+donc lieu d'espérer que sous peu de jours nous serons maîtres de cette
+place.
+
+Nous sommes maîtres de Saffet-Sour: les Mutuelis et les Druses sont avec
+nous.
+
+J'espère que vous n'aurez pas perdu un instant pour l'armement et pour
+l'approvisionnement d'Alexandrie, et que vous serez en mesure pour
+recevoir les ennemis, s'ils se présentent de ce côté. Je compte, dans
+le mois prochain, être en Egypte et avoir fini toute mon opération de
+Syrie.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au camp d'Acre, le 24 germinal an 7 (13 avril 1799).
+
+_Au général Kléber._
+
+J'ai reçu, citoyen général, vos différentes lettres.
+
+L'adjudant-général Leturcq, qui est arrivé à Caïffa avec le convoi, nous
+apporte de quoi faire une grande quantité de cartouches. Dès l'instant
+qu'elles seront faites, on vous en enverra le plus qu'il sera possible.
+
+Le général Murat laissera à Saffet les cent cinquante hommes de la
+vingt-cinquième que vous aviez laissés à Caïffa; vous les prendrez là
+pour les placer où vous jugerez à propos. Je désirerais qu'avec le reste
+de sa colonne il pût être de retour pour l'assaut d'Acre, qui pourra
+avoir lieu le 30.
+
+Ecrivez à Gherrar qu'il a tort de se mêler d'une querelle qui le
+conduira à sa perte: comment, lui qui a eu tant à se plaindre d'un homme
+aussi féroce que Djezzar, peut-il exposer la fortune et la vie de ses
+paysans pour un homme aussi peu fait pour avoir des amis? que sous
+peu de jours Acre sera pris, et Djezzar puni de tous ses forfaits, et
+qu'alors il regrettera, peut-être trop tard, de ne pas s'être conduit
+avec plus de sagesse et de politique. Si cette lettre est nulle, elle ne
+peut, dans aucun cas, faire un mauvais effet.
+
+Votre bataille est fort bonne; cela ne laisse pas de beaucoup dégoûter
+cette canaille, et j'espère que si vous les revoyez, vous pourrez
+trouver moyen d'avoir leurs pièces.
+
+Est-il bien sûr que le pont, qui est plus bas que le lac Tabarieh, soit
+détruit? Les habitans du pays, dans les différens renseignemens qu'ils
+me donnent, me parlent toujours de ce pont comme si les renforts
+pouvaient venir par là, et dès lors comme s'il n'était pas détruit.
+
+Le mont Thabor est témoin de vos exploits. Si ces gens-là tiennent un
+peu, et que vous ayez une affaire un peu chaude, cela vous vaudra les
+clefs de Damas.
+
+Si dans les différens mouvemens qui peuvent se présenter, vous trouvez
+moyen de vous mettre entre eux et le Jourdain, il ne faudrait pas être
+retenu par l'idée que cela les ferait marcher sur nous. Nous nous tenons
+sur nos gardes, nous en serions bien vite prévenus, et nous irions à
+leur rencontre; mais alors il faudrait que vous les poursuivissiez en
+queue assez vivement. Mais je sens que ces gens-là ne sont pas assez
+résolus pour cela. Si cela arrivait, ils s'éparpilleraient tout
+bonnement en route.
+
+J'ai envoyé, il y a trois jours, à Saffet un homme qui est depuis Jaffa
+avec nous, pour avoir une conférence avec Ibrahim-Bey, et doit être de
+retour demain, et, si la cavalerie qui est devant Saffet l'a empêché
+de remplir sa mission, je vous l'enverrai: il sera plus à portée de la
+remplir de chez vous.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au camp d'Acre, le 25 germinal an 7 (14 avril 1799).
+
+_Au général Marmont._
+
+J'imagine qu'à l'heure qu'il est, citoyen général, vous aurez
+approvisionné le fort de Raschid de mortiers avec de bonnes pièces à
+cinq cents coups au moins.
+
+J'ai reçu votre lettre du 8 germinal, et j'ai appris avec plaisir que
+_le Pluvier_ s'était sauvé à Alexandrie: il doit avoir douze cents
+quintaux de riz à son bord; vous pouvez vous en servir pour augmenter
+vos approvisionnemens.
+
+Recrutez et complétez les quatre bataillons qui sont sous vos ordres,
+ainsi que la légion nautique. Les recrues que vous nous avez envoyées
+d'Alexandrie se sont sauvées à la première affaire, ont tenu bon à la
+seconde., et se battent aujourd'hui tous les jours à la tranchée avec le
+plus grand courage.
+
+Le général Junot s'est couvert de gloire le 19, au combat de Nazareth;
+avec trois cents hommes de la deuxième d'infanterie légère, il a battu
+quatre mille hommes de cavalerie; il a pris cinq drapeaux et tué ou
+blessé près de six cents hommes: c'est une des affaires brillantes de la
+guerre.
+
+Notre siège avance: nous avons une galerie de mine qui déjà dépasse la
+contrescarpe, chemine sous le fossé à trente pieds sous terre, et n'est
+plus qu'à dix-huit pieds du rempart.
+
+Sur le front d'attaque, nous avons deux batteries à soixante toises, et
+quatre à cent toises, pour contrebattre les flancs. Depuis quinze jours
+nous ne tirons pas un seul boulet: l'ennemi tire comme un enragé; nous
+nous contentons de ramasser humblement ses boulets, de les payer vingt
+sous et de les entasser au parc, où il y en a déjà près de quatre mille.
+Vous voyez qu'il y a de quoi faire un beau feu pendant vingt-quatre
+heures, et faire une bonne brèche. J'attends, pour donner le signal, que
+le mineur puisse faire sauter la contrescarpe à l'extrémité d'une double
+sape, qui marche droit a une tour. Nous sommes encore à huit toises de
+la contrescarpe: c'est l'histoire de deux nuits. L'ennemi nous a tiré
+trois ou quatre mille bombes; il y a dans la place beaucoup d'Anglais et
+d'émigrés français: vous sentez que nous brûlons d'y entrer: il y a à
+parier que ce sera le 1er floréal: le siège, à défaut d'artillerie et
+vu l'immense quantité de celle de l'ennemi, est une des opérations
+qui caractérisent le plus la constance et la bravoure de nos troupes:
+l'ennemi tire ses bombes avec une grande précision. Jusqu'à cette heure,
+ce siège nous coûte soixante hommes tués et trente blessés. L'adjoint
+Mailly, les adjudans-généraux Lescale et Hacigue sont du nombre des
+premiers.
+
+Le général Caffarelli, mon aide-de-camp Duroc, Eugène,
+l'adjudant-général Valentin, les officiers de génie Sanson, Say et
+Souhait sont du nombre des blessés; on a été obligé d'amputer le bras du
+général Caffarelli: sa, blessure va bien.
+
+Damas n'attend que la nouvelle de la prise d'Acre pour se soumettre.
+
+Je serai dans le courant de mai de retour en Egypte: profitez des
+bâtimens de transport qui partiraient, ou expédiez-en un pour donner de
+nos nouvelles en France. Vous avez dû recevoir la relation de Jaffa, qui
+a été imprimée.
+
+Approvisionnez-vous, et que vos soins ne se bornent pas à Alexandrie;
+songez que cela n'est rien si le fort de Raschid n'est pas en état de
+faire une bonne résistance; il faut qu'il y ait un bon massif de terre,
+des mortiers, des obusiers, des canons approvisionnés à six cents coups
+par pièce. Après avoir fortifié votre arrondissement, vous aurez la
+gloire de le défendre cet été: je vous répète ce que je vous ai dit dans
+ma lettre du 21 pluviose, de me faire faire une bonne carte de votre
+arrondissement, en y comprenant une partie du lac Bourlos: vous savez
+combien cela est nécessaire dans les opérations militaires.
+
+Faites connaître dans votre arrondissement que j'ai revêtu le fils
+de Daher, et que je l'ai reconnu le scheick de Saffet et du pachalic
+d'Acre.
+
+Nous pourrions bien aujourd'hui donner un million si nous avions ici les
+pièces de siége embarquées à Alexandrie.
+
+Si les Anglais laissent la sortie un peu libre, vous pourriez envoyer
+un petit bâtiment à Jaffa pour me porter de vos nouvelles et pour en
+recevoir des nôtres; il faudrait qu'il fût assez petit pour pouvoir
+aller à Damiette ou sur le lac Bourlos.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au camp d'Acre, le 25 germinal an 7 (14 avril 1799).
+
+_Au commandant de Jaffa._
+
+Je vous envoie, citoyen commandant, un nouveau convoi par terre, pour
+prendre les pièces et les munitions de guerre qui se trouvent à Jaffa.
+
+Faites filer par mer sur des bateaux à Tentoura tout ce que le convoi ne
+pourra pas porter.
+
+Faites l'inspection des différens magasins, et veillez à ce que les
+garde-magasins soient en règle, à ce que les hôpitaux soient tenus
+proprement et qu'on y trouve tous les secours que permettent les
+circonstances.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au mont Thabor, le 29 germinal an 7 (18 avril 1799).
+
+_Au général Ganteaume._
+
+Je reçois a l'instant la lettre par laquelle vous m'annoncez l'arrivée
+du contre-amiral Perrée à Jaffa; vous lui enverrez sur-le-champ l'ordre
+1°. de rembarquer deux pièces de 18 avec la moitié des boulets de 12,
+qu'en conséquence de votre ordre il avait laissés à Jaffa.
+
+2°. De remplacer les pièces de 18, qu'il se trouve avoir laissées à
+Jaffa, par un pareil nombre de pièces de 12, qu'il prendrait sur _la
+Courageuse_. Si _l'Etoile_ était arrivée, il pourrait prendre les pièces
+de 18 de _l'Etoile_, pour se compléter. Si la grosse mer s'opposait à
+tous ses mouvemens, et lui faisait perdre trop de temps, vous lui ferez
+sentir que, dans sa position, il faut qu'il calcule avant tout le temps.
+
+3°. Laissez le contre-amiral Perrée maître de se porter soit sur Candie,
+soit sur Chypre, afin de pouvoir reparaître du 6 an 10 du mois prochain,
+soit sur Jaffa, soit sur Sour.
+
+La place d'Acre sera prise alors, et je l'expédierai en Europe avec
+une mission particulière. Pour peu que le contre-amiral Perrée soit
+poursuivi par l'ennemi, vous le laisserez maître de se réfugier soit à
+Alexandrie, soit dans un port d'Europe; dans ce dernier cas, vous lui
+ferez connaître que j'attends de lui qu'il ne tarde pas à nous amener
+des fusils, des sabres et quelques renforts, ne fût-ce que quelques
+centaines d'hommes. Il pourra diriger sa marche sur Damiette, sur Jaffa,
+sur Saint-Jean d'Acre ou sur Sour, et, s'il avait plus de quinze cents
+hommes, il pourrait même les débarquer à Derne.
+
+Faites-lui sentir cependant que je compte assez sur son zèle et sur ses
+talens pour espérer qu'il pourra croiser huit jours, faire beaucoup de
+mal aux Anglais, dont les vaisseaux marchands couvrent le Levant.
+
+Dans tous les cas, mon intention est que, avec ses trois frégates, il
+hasarde un de ses meilleurs avisos, en se dirigeant sur Sour. Vous
+connaissez-la position dans laquelle nous sommes, la situation de la
+côte; ajoutez-y tout ce que les connaissances de votre métier peuvent
+vous suggérer.
+
+Le contre-amiral Perrée est autorisé à prendre tous les gros bâtimens
+turcs.
+
+Si les vents le poussaient du côté de Tripoli, de Syrie, faites-lui
+connaître que les Anglais reçoivent leurs vivres et leurs munitions de
+ce côté, et qu'il pourrait leur intercepter quelque convoi.
+
+En tout cas, j'imagine que vous lui direz de porter toujours pavillon
+anglais et de se tenir fort loin des côtes.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au camp devant Acre, le 30 germinal an 7 (19 avril 1799).
+
+_Au citoyen Fourier, commissaire près le divan._
+
+J'ai reçu, citoyen, vos différentes lettres.
+
+Je vous autorise à correspondre avec l'Institut national, pour lui
+témoigner au nom de l'Institut d'Egypte le désir, qu'il a de recevoir
+promptement les différentes commissions à faire, et l'empressement que
+l'Institut d'Egypte mettra à y répondre.
+
+Faites connaître au divan du Caire les succès que nous avons eus contre
+nos ennemis, la protection que j'ai accordée à tous ceux qui se sont
+bien comportés, et les exemples sévères que je fais des villes et des
+villages qui se sont mal conduits, entre autres celui de Djerme, habité
+par Gherrar, scheick de Naplouse.
+
+Annoncez au divan que lorsqu'il recevra cette lettre, Acre sera pris,
+et que je serai en route pour me rendre au Caire, où j'ai autant
+d'impatience d'arriver que l'on en a de m'y voir.
+
+Un de mes premiers soins sera de rassembler l'Institut, et de voir si
+nous pouvons parvenir à avancer d'un pas les connaissances humaines.
+
+BONAPARTE
+
+
+
+
+Devant Acre, le 30 germinal an 7 (19 avril 1799).
+
+_Au général Desaix._
+
+Je reçois, citoyen général, à l'instant vos lettres depuis le 8 pluviose
+au 27 ventose.
+
+Je les ai lues avec tout l'intérêt qu'elles inspirent. Je vois surtout
+avec plaisir que vous vous disposez à vous emparer de Cosseir; sans ce
+point-là, vous ne serez jamais tranquille. La marine a encore dans ce
+point déçu mes espérances.
+
+Je serai de retour en Egypte dans le courant du mois. Je compte être
+maître d'Acre dans six jours.
+
+Le général Dugua me mande qu'il vous a envoyé tous les objets que vous
+avez demandés, je le lui recommande avec toutes les instances possibles.
+
+Nous avons eu affaire, à la bataille du Mont-Thabor, à près de trente
+mille hommes: c'est à peu près un contre dix. Les janissaires de Damas
+se battaient au moins aussi bien que les mameloucks; et les Arnautes,
+Maugrabins, Naplousins sont sans contredit les meilleures troupes de
+l'Europe. Au reste, par vos lettres je vois que nous n'avons rien à vous
+conter, que vous n'ayez à nous répondre.
+
+Assurez tous les braves qui sont sous vos ordres de l'empressement que
+je mettrai à récompenser leurs services et à les faire connaître à la
+France entière.
+
+Le contre-amiral Perrée, avec _la Junon_, _l'Alceste_ et _la
+Courageuse_, nous a amené à Jaffa des pièces de siége, et est en ce
+moment derrière la flotte anglaise, lui enlevant ses avisos, bâtimens
+de transport, etc. Il fera des prises immenses, et nous enverra à Tyr,
+Jaffa et Acre, lorsque nous en serons maîtres, de fréquentes nouvelles
+de l'Europe.
+
+Vous avez appris, par le Caire, les dernières nouvelles de France et
+d'Europe. Rien ne prouvait encore qu'il y eût la guerre.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au quartier-général devant Acre, le 30 germinal an 7 (19 avril 1799).
+
+_Au chef de l'état-major général._
+
+Le commandant de la croisière anglaise devant Acre ayant eu la barbarie
+de faire embarquer, sur un bâtiment qui avait la peste, les prisonniers
+français faits sur les deux tartanes chargées de munitions, qu'il a
+prises près de Caïffa, dans la sortie qui a eu lieu le 18; les anglais
+ayant été remarqués à la tête des barbares, et le pavillon anglais ayant
+été au même instant arboré sur plusieurs tours de la place; la conduite
+féroce qu'ont tenue les assiégés en coupant la tête à deux volontaires
+qui avaient été tués, doit être attribuée au commandant anglais;
+conduite si opposée aux honneurs que l'on a rendus aux officiers et
+soldats anglais trouvés sur le champ de bataille, et aux soins que l'on
+a eus des blessés et des prisonniers.
+
+Les Anglais étant ceux qui défendent et approvisionnent Acre, la
+conduite horrible de Djezzar, qui a fait étrangler et jeter à l'eau,
+les mains liées, plus de deux cents chrétiens, naturels du pays, parmi
+lesquels se trouvait le secrétaire d'un consul français, doit également
+être attribuée à cet officier, puisque, par les circonstances, le pacha
+se trouve entièrement sous sa dépendance.
+
+Cet officier refusant d'ailleurs d'exécuter aucun des articles d'échange
+établi entre les deux puissances; et ses propos dans toutes les
+communications qui ont eu lieu, ses démarches depuis qu'il est en
+croisière étant celles d'un fou, mon intention est que vous donniez
+des ordres aux différens commandans de la côte pour qu'on cesse toute
+communication avec la flotte anglaise, actuellement en croisière dans
+ces mers.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au camp devant Acre, le 2 floréal an 7 (21 avril 1799).
+
+_Au général Kléber._
+
+J'ai reçu, citoyen général, vos lettres des 29 germinal et 1er floréal.
+
+Nos mineurs sont depuis vingt-quatre heures sous la tour; demain ils
+commencent le travail pour les fourneaux: ils espèrent le 4 faire sauter
+la tour.
+
+Nos pièces de 24 sont en chemin: nous les attendons le 4.
+
+Une seconde flottille, que j'avais fait préparer à Alexandrie, et qui
+était en station au lac Bourlos, vient d'arriver.
+
+Une troisième flottille, que j'avais fait préparer à Alexandrie, et qui
+était en station à Damiette depuis un mois, vient de partir, chargée de
+grosses pièces et de mortiers. Tous ces moyens ne sont pas nécessaires
+pour prendre Acre: la réussite d'un seul suffit. Si nous n'étions même à
+regarder à vingt-quatre heures près, les moyens que nous avons au parc
+seraient suffisans.
+
+Le citoyen Perrée, qui, avec ses trois frégates, voltige à vingt et
+trente lieues d'Acre, a déjà fait des prises, et il est probable que
+cette flottille s'enrichira et fera beaucoup de mal aux ennemis. M.
+Smith n'en sait encore rien; car il tire des boulets fort et ferme.
+
+Faites faire par votre officier du génie un croquis du cours du Jourdain
+depuis le pont d'Iacoub jusqu'à quatre lieues plus bas que celui de
+Medjamé, avec la nature du terrain à une lieue sur l'une et l'autre
+rive.
+
+Ordonnez des reconnaissances à quatre lieues en avant de chaque pont,
+afin de bien reconnaître la nature du terrain.
+
+Faites-moi faire une note par vos officiers de génie et d'artillerie sur
+le degré de défense dont seraient susceptibles les ponts d'Iacoub et de
+Medjamé, les forts de Safit et de Tabariéh.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+An camp devant Acre, le 8 floréal an 7 (27 avril 1799).
+
+_Au même._
+
+La mine, citoyen général, a joué le 5; elle n'a point fait l'effet que
+les mineurs en attendaient: une partie de la muraille de terre s'est
+cependant écroulée avec tous les décombres, ainsi que la plus grande
+partie des trois voûtes; le fossé, à dix toises de chaque côté, a
+absolument disparu. Nous n'avons pu nous emparer d'une petite voûte
+supérieure, qui nous aurait mis à même de nous emparer de toutes
+les maisons de gauche, et nous aurait donné l'entrée dans la place.
+Plusieurs barils de poudre enflammés que l'ennemi a jetés dans la
+brèche, ont beaucoup effrayé les trente grenadiers qui étaient déjà
+parvenus a se loger. Nous avons canonné toute la journée du 6. Nous
+avons eu dans le centre de la tour, pendant toute la journée du 6 au 7,
+vingt hommes de logés; ils n'ont pas pu parvenir à se loger à l'endroit
+convenable, et nous avons dû abandonner le logement qu'ils s'étaient
+fait, avant le jour. Hier et aujourd'hui nous canonnons. Nos boyaux vont
+jusqu'au pied de la brèche, de sorte que l'on arrive à couvert jusque
+dans l'intérieur de la tour.
+
+Nos pièces de 18 et de 24 arrivent demain ou après demain. Les munitions
+qui nous sont arrivées hier de Damiette, nous mettent à même de
+continuer notre feu. L'ennemi ne tire plus que des bombes, hormis M.
+Smith, qui ne nous laisse pas de repos, même la nuit, et ne produit
+d'autre mal que de ruiner notre caisse.
+
+Ou dit que le corps des Dilettis s'est porté à huit lieues en avant de
+Damas, en forme d'avant-garde, et que leur peur commence à passer.
+
+Faites votre possible pour approvisionner et améliorer nos têtes de
+ponts.
+
+Les Naplousins paraissent vouloir bien se conduire. Ghérar a répondu à
+la lettre que je lui avais écrite.
+
+Le général Damas est arrivé à Damiette.
+
+L'Egypte est parfaitement tranquille.
+
+Le général Caffarelli est mort.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au camp devant Acre, le 13 floréal an 7 (2 mai 1799).
+
+_Au citoyen Bart, commandant à Jaffa._
+
+Tous les savons qui se trouvaient dans la savonnerie de Sédon-Harau
+doivent rester au profit de la république.
+
+Je compte sur votre zèle pour nous faire passer le plus tôt possible la
+poudre dont nous avons le plus grand besoin.
+
+Veillez, je vous prie, à ce qu'on ne dilapide pas nos magasins.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au camp devant Acre, le 13 floréal an 7 (2 mai 1799).
+
+_Au général Junot._
+
+Vous pouvez assurer, citoyen général, le scheick Saleh-Daher que
+mon intention est de le nommer scheick de Saïd, place qui, par son
+importance, est au-dessus de Scheffamme. Qu'il tâche de rassembler le
+plus de monde possible, afin de pouvoir se maintenir dans ce poste, que
+je ne tarderai pas à lui mettre entre les mains.
+
+Faites-moi passer toutes les nouvelles que vous pourrez avoir de Damas.
+
+Nos pièces de 18 et de 24 sont arrivées. Nous espérons sous peu de
+jours, malgré la grande obstination des assiégés, entrer dans Acre. Le
+feu de leur artillerie est entièrement éteint.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au camp devant Acre, le 13 floréal an 7 (2 mai 1799).
+
+_Au général Kléber._
+
+J'envoie tous les ingénieurs géographes qui sont au camp, pour prendre
+le croquis du pays. Vous sentez combien il est essentiel de leur
+répartir la besogne, afin que j'aie le plus tôt possible un canevas du
+pays.
+
+Nos pièces de 18 jouent depuis deux jours. La tour n'est plus qu'une
+ruine; le flanc qui s'opposait au passage du fossé est ruiné. L'ennemi
+n'a plus qu'un seul canon qui tire; sentant qu'il ne peut plus défendre
+ses murailles, il a couronné ses glacis par des boyaux, où il est
+protégé par la mousqueterie de la place, et empêche l'abord des
+différentes brèches: cela nous engage dans des affaires pénibles. Une
+compagnie de grenadiers avait canonné hier la brèche; ils sortirent de
+leurs boyaux avec tant d'impétuosité, qu'il fallut passer tout la soirée
+à les faire rentrer dans la place. Ils ont perdu beaucoup de monde; nous
+avons eu trente blessés et douze à quinze tués, parmi lesquels le chef
+de la quatre-vingt-cinquième, qui était de tranchée. Après-demain nous
+plaçons nos pièces de 24 pour faire une brèche, et dès l'instant qu'elle
+sera praticable, nous donnons un assaut général et en masse.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au camp devant Acre, le 13 floréal an 7 (2 mai 1799).
+
+_Au commandant du génie._
+
+Je vous prie, citoyen commandant, d'envoyer les citoyens Jacotin et
+Favier, ingénieurs-géographes, pour lever à la main le cours du Jourdain
+et les différentes gorges qui y aboutissent, ainsi que la position du
+général Kléber. Ils se rendront aujourd'hui au camp de ce général.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au camp devant Acre, le 13 floréal an 7 (2 mai 1799).
+
+_A l'ordonnateur en chef._
+
+Je vous envoie, citoyen ordonnateur, un ordre au payeur de tenir en
+Egypte cent mille francs à votre disposition. Il fera escompter sur
+cette somme tout ce que l'ordonnateur chargé du service aura dépensé.
+
+Faites activer le plus qu'il vous sera possible l'évacuation de vos
+blessés et de vos malades sur Damiette.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au camp devant Acre, le 13 floréal an 7 (2 mai 1799).
+
+_Au même._
+
+Donnez, citoyen ordonnateur, au citoyen Desgenettes, une ordonnance de
+2,000 francs sur le Caire. J'ai écrit à Paris, pour qu'il soit payé la
+même somme à la femme du citoyen Larrey.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au camp devant Acre, le 20 floréal an 7 (9 mai 1799).
+
+_Au contre-amiral Perrée._
+
+Le contre-amiral Ganteaume vous fait connaître, citoyen général, ce que
+vous avez à faire pour enlever quatre à cinq cents blessés que je fais
+transporter à Tentoura, et qu'il est indispensable que vous transportiez
+à Alexandrie et à Damiette: vous vaincrez, par votre intelligence, vos
+connaissances nautiques et votre zèle, tous les obstacles que vous
+pourriez rencontrer; vous et vos équipages acquerrez plus de gloire par
+cette action que par le combat le plus brillant: jamais croisière n'aura
+été plus utile que la vôtre, et jamais frégates n'auront rendu un plus
+grand service à la république.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au camp devant Acre, le 21 floréal an 7 (10 mai 1799).
+
+_Au Directoire exécutif._
+
+Je vous ai fait connaître qu'Achmet Djezzar, pacha d'Acre, de Tripoli
+et de Damas, avait été nommé pacha d'Egypte, qu'il avait réuni un corps
+d'armée, et avait porté son avant-garde à El-Arich, menaçant le reste de
+l'Egypte d'une invasion prochaine;
+
+Que les bâtimens de transport turcs se réunissaient dans le port de
+Miri, menaçant de se porter devant Alexandrie, dans la belle saison; que
+par les mouvemens qui existaient dans l'Arabie, on devait s'attendre que
+le nombre des gens d'Yambo qui avaient passé la mer Rouge, augmenterait
+au printemps.
+
+Vous avez vu, par ma dernière dépêche, la rapidité avec laquelle l'armée
+a passé le désert, la prise d'El-Arich, de Gaza, de Jaffa, la dispersion
+de l'armée ennemie, qui a perdu ses magasins, une partie de ses
+chameaux, ses outres et ses équipages de campagne.
+
+Il restait encore deux mois avant la saison propre au débarquement,
+je résolus de poursuivre les débris de l'armée ennemie, et de nourrir
+pendant deux mois la guerre dans le coeur de la Syrie.
+
+_Affaire de Kakoun._
+
+Le 25 ventose, à dix heures du matin, nous aperçûmes, au delà du village
+de Kakoun, l'armée ennemie, qui avait pris position sur nos flancs; sa
+gauche composée de gens de Naplouse, anciens Samaritains, était appuyée
+à un mamelon d'un accès difficile; la cavalerie était formée à droite.
+
+Le général Kléber se porta sur la cavalerie ennemie; le général Lannes
+attaqua la gauche; le général Murat déploya sa cavalerie au centre.
+
+Le général Lannes culbuta l'ennemi, tua beaucoup de monde, et le
+poursuivit pendant deux lieues dans les montagnes.
+
+Le général Kléber, après une légère fusillade, mit en fuite la droite
+des ennemis, et les poursuivit vivement; ils prirent le chemin d'Acre.
+
+_Combat de Caïffa._
+
+Le 27, à huit heures du soir, nous nous emparâmes de Caïffa; une escadre
+anglaise était mouillée dans la rade.
+
+Quatre pièces d'artillerie de siége, que j'avais fait embarquer à
+Alexandrie sur quatre bâtimens de transport, furent prises à la hauteur
+de Caïffa par les Anglais.
+
+Plusieurs bateaux chargés de bombes et de vivres échappèrent et vinrent
+mouiller à Caïffa: les Anglais voulurent les enlever; le chef d'escadron
+Lambert les repoussa, leur blessa ou tua cent hommes, fit trente
+prisonniers, et s'empara d'une grosse chaloupe avec une caronade de
+trente-six.
+
+Nous n'avions plus à mettre en batterie devant Acre que notre équipage
+de campagne: nous battîmes en brèche une tour qui était la partie la
+plus saillante de la ville; la mine manqua, la contrescarpe ne sauta
+pas. Le citoyen Mailly, adjoint à l'état-major, qui se porta pour
+reconnaître l'effet de la mine, fut tué. Vous verrez, par le journal du
+siége, que les 6, 10, 18, et 26 germinal, l'ennemi fit des sorties vives
+où il fut repoussé avec de grandes pertes par le général Vial.
+
+Que, le 12, nos mineurs firent sauter la contrescarpe, mais que la
+brèche ne se trouva pas praticable.
+
+Le 11, le général Murat prit possession de Saffet, l'ancienne Béthulie.
+Les habitans montrent l'endroit où Judith tua Holopherne. Le même jour,
+le général Junot prit possession de Nazareth.
+
+_Combat de Nazareth._
+
+Cependant une armée nombreuse s'était mise en marche de Damas, elle
+passa le Jourdain le 17.
+
+L'avant-garde se battit toute la journée du 19 contre le général Junot
+qui, avec cinq cents hommes des deuxième et dix-neuvième demi-brigades,
+la mit en déroute, lui prit cinq drapeaux, et couvrit le champ de
+bataille de morts; combat célèbre, et qui fait honneur au sang-froid
+français.
+
+_Combat de Cana._
+
+Le 20, le général Kléber partit du camp d'Acre, il marcha à l'ennemi, et
+le rencontre près du village de Cana; il se forma en deux carrés: après
+s'être canonné et fusillé une partie de la journée, chacun rentra dans
+son camp.
+
+_Bataille du mont Thabor._
+
+Le 22, l'ennemi déborda la droite du général Kléber, et se porta dans la
+plaine d'Esdrélon pour se joindre aux Naplousins.
+
+Le général Kléber se porta entre le Jourdain et l'ennemi, tourna le mont
+Thabor, et marcha toute la nuit du 26 au 27 pour l'attaquer de nuit.
+
+Il n'arriva en présence de l'ennemi qu'au jour; il forma sa division en
+bataillon carré: une nuée d'ennemis l'investit de tous côtés; il essuya
+toute la journée des charges de cavalerie: toutes furent repoussées avec
+la plus grande bravoure.
+
+La division Bon était partie le 25 à midi du camp d'Acre, et se trouva
+le 27, à neuf heures du matin, sur les derrières de l'ennemi qui
+occupait un immense champ de bataille. Jamais nous n'avions vu tant de
+cavalerie caracoler, charger, se mouvoir dans tous les sens; on ne se
+montra point, notre cavalerie enleva le camp ennemi qui était à deux
+heures du champ de bataille. On prit plus de quatre cents chameaux et
+tous les bagages, spécialement ceux des mameloucks.
+
+Les généraux Vial et Rampon, à la tête de leurs troupes formées en
+bataillons carrés, marchèrent dans différentes directions, de manière
+à former, avec la division Kléber, les trois angles d'un triangle
+équilatéral de deux mille toises de côté: l'ennemi était au centre.
+
+Arrivés à la portée du canon, ils se démasquèrent: l'épouvante se mit
+dans les rangs ennemis; en un clin d'oeil, cette nuée de cavaliers
+s'écoula en désordre, et gagna le Jourdain; l'infanterie gagna les
+hauteurs, la nuit la sauva.
+
+Le lendemain, je fis brûler les villages de Djényn, Noures, Oualar, pour
+punir les Naplousins.
+
+Le général Kléber poursuivit les ennemis jusqu'au Jourdain.
+
+_Combat de Ssafet._
+
+Cependant le général Murat était parti le 23 du camp pour faire lever
+le siége de Ssafet, et enlever les magasins de Thabaryéh; il battit la
+colonne ennemie et s'empara de ses bagages.
+
+Ainsi, cette armée, qui s'était annoncée avec tant de fracas, aussi
+nombreuse, disaient les gens du pays, _que les étoiles du ciel et les
+sables de la mer_, assemblage bizarre de fantassins et de cavaliers de
+toutes les couleurs et de tous les pays, repassa le Jourdain avec la
+plus grande précipitation, après avoir laissé une grande quantité de
+morts sur le champ de bataille. Si l'on juge de son épouvante par la
+rapidité de sa fuite, jamais il n'y en eut de pareille.
+
+Vous verrez dans le journal du siège d'Acre, les différens travaux qui
+furent faits de part et d'autre pour le passage du fossé, et pour se
+loger dans la tour que l'on mina et contremina;
+
+Que, plusieurs pièces de vingt-quatre étant arrivées, on battit
+sérieusement la ville en brèche, que les 7, 10 et 13 floréal, l'ennemi
+fit des sorties, et fut vigoureusement repoussé;
+
+Que, le 19 floréal, l'ennemi reçut un renfort porté sur trente bâtimens
+de guerre turcs;
+
+Qu'il fît le même jour quatre sorties; qu'il remplit nos boyaux de ses
+cadavres;
+
+Que nous nous logeâmes, après un assaut extrêmement meurtrier, dans un
+des points les plus essentiels de la place.
+
+Aujourd'hui, nous sommes maîtres des principaux points du rempart.
+L'ennemi a fait une seconde enceinte ayant pour point d'appui le château
+de Djezzar.
+
+Il nous resterait à cheminer dans la ville; il faudrait ouvrir la
+tranchée devant chaque maison, et perdre plus de monde que je ne le veux
+faire.
+
+La saison d'ailleurs est trop avancée; le but que je m'étais proposé se
+trouve rempli; l'Egypte m'appelle.
+
+Je fais placer une batterie de vingt-quatre pour raser le palais de
+Djezzar, et les principaux monumens de la ville; je fais jeter un
+millier de bombes qui, dans un endroit aussi resserré, doivent faire
+un mal considérable. Ayant réduit Acre en un monceau de pierres, je
+repasserai le désert, prêt à recevoir l'armée européenne ou turcque,
+qui, en messidor ou thermidor, voudrait débarquer en Egypte.
+
+Je vous enverrai du Caire une relation des victoires que le général
+Desaix a remportées dans la Haute-Egypte; il a déjà détruit plusieurs
+fois les gens arrivés d'Arabie, et dissipé presque entièrement les
+mameloucks.
+
+Dans toutes ces affaires, un bon nombre de braves sont morts, à la
+tête desquels les généraux Caffarelli et Rambaud: un grand nombre sont
+blessés; parmi ces derniers, les généraux Bon et Lannes.
+
+J'ai eu, depuis mon passage du désert, cinq cents hommes tués, et le
+double de blessés.
+
+L'ennemi a perdu plus de quinze mille hommes.
+
+Je vous demande le grade de général de division pour le général Lannes,
+et le grade de général de brigade pour le citoyen Sougis, chef de
+brigade d'artillerie.
+
+J'ai donné de l'avancement aux officiers, dont je vous enverrai l'état.
+
+Je vous ferai connaître les traits de courage qui ont distingué un grand
+nombre de braves.
+
+J'ai été parfaitement content de l'armée: dans des évènemens, et dans un
+genre de guerre si nouveaux pour des Européens, elle fait voir que le
+vrai courage et les talens guerriers ne s'étonnent de rien, et ne se
+rebutent d'aucun genre de privation. Le résultat sera, nous l'espérons,
+une paix avantageuse, un accroissement de gloire et de prospérité pour
+la république.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au camp devant Acre, le 22 floréal an 7 (11 mai 1799).
+
+_Au général d'artillerie Dommartin._
+
+Je désire, citoyen général, que vous preniez vos mesures de manière à
+avoir quarante coups à mitraille par pièce de 24, à tirer dans le cas où
+l'ennemi voudrait faire des sorties, et dix à boulets; trente coups de
+18 par pièce à mitraille et dix à boulets; quarante coups à mitraille
+par pièce de 12, et dix à boulets. Vous réserverez également vos bombes
+pour les jeter au moment où l'ennemi se réunirait pour faire des
+sorties: vous pouvez mettre la moitié de la charge ordinaire.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au quartier-général devant Acre, le 27 floréal an 7 (16 mai 1799).
+
+_Bonaparte, général en chef, à l'armée._
+
+Soldats,
+
+Vous avez traversé le désert qui sépare l'Afrique de l'Asie avec plus de
+rapidité qu'une armée Arabe.
+
+L'armée qui était en marche pour envahir l'Egypte est détruite; vous
+avez pris son général, son équipage de campagne, ses bagages, ses
+outres, ses chameaux.
+
+Vous vous êtes emparés de toutes les places fortes qui défendent les
+puits du désert.
+
+Vous avez dispersé, aux champs du Mont-Thabor, cette nuée d'hommes
+accourus de toutes les parties de l'Asie, dans l'espoir de piller
+l'Egypte.
+
+Les trente vaisseaux que vous avez vus arriver dans Acre, il y a douze
+jours, portaient l'armée qui devait assiéger Alexandrie; mais obligée
+d'accourir à Acre, elle y a fini ses destins: une partie de ses drapeaux
+orneront votre entrée en Egypte.
+
+Enfin, après avoir, avec une poignée d'hommes, nourri la guerre pendant
+trois mois dans le coeur de la Syrie, pris quarante pièces de campagne,
+cinquante drapeaux, fait six mille prisonniers, rasé les fortifications
+de Gaza, Jaffa, Caïffa, Acre, nous allons rentrer en Egypte: la saison
+des débarquemens m'y rappelle.
+
+Encore quelques jours, et vous aviez l'espoir de prendre le pacha même
+au milieu de son palais; mais, dans cette saison, la prise du château
+d'Acre ne vaut pas la perte de quelques jours: les braves que je devrais
+d'ailleurs y perdre sont aujourd'hui nécessaires pour des opérations
+plus essentielles.
+
+Soldats, nous avons une carrière de fatigues et de dangers à courir.
+Après avoir mis l'orient hors d'état de rien faire contre nous cette
+campagne, il nous faudra peut-être repousser les efforts d'une partie de
+l'occident.
+
+Vous y trouverez une nouvelle occasion de gloire; et si, au milieu de
+tant de combats, chaque jour est marqué par la mort d'un brave, il faut
+que de nouveaux braves se forment, et prennent rang à leur tour parmi ce
+petit nombre qui donne l'élan dans les dangers, et maîtrise la victoire.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au camp devant Saint-Jean d'Acre, le 27 floréal an 7 (16 mai 1799).
+
+_Au général Dugua._
+
+Vous devez avoir reçu, citoyen général, le bataillon de la quatrième
+légère, que j'ai fait partir, il y a quinze jours, et qui, à cette
+heure, doit être arrivé au Caire.
+
+Sous trois jours je partirai avec toute l'armée pour me rendre au Caire:
+ce qui me retarde, c'est l'évacuation des blessés, j'en ai six à sept
+cents.
+
+Je me suis emparé des principaux points de l'enceinte d'Acre: nous
+n'avons pas jugé à propos de nous obstiner à assiéger la deuxième
+enceinte, il eût fallu perdre trop de temps et trop de monde.
+
+Djezzar a reçu, il y a deux jours, une flotte de trente gros bâtimens
+grecs et cinq à six mille hommes de renfort: cette expédition était
+destinée pour Alexandrie.
+
+Perrée a pris deux de ces bâtimens, dans lesquels étaient les
+canonniers, les bombardiers et mineurs, ainsi que plusieurs pièces de
+canon.
+
+Prenez des mesures pour que la navigation de Damiette au Caire soit sûre
+et que les blessés puissent filer rapidement dans les hôpitaux du Caire.
+
+Si le citoyen Cretin est au Caire, et que vous ayez une escorte
+suffisante à lui donner, faites-lui connaître que je désire qu'il vienne
+à ma rencontre à El-Arich, afin que nous puissions arrêter ensemble les
+travaux à faire au fort, à Catieh et à Salahieh.
+
+Consultez-vous avec Rouvière pour faire filer deux pièces de 12 et de
+18, pour réarmer _l'Etoile_ et _le Sans-Quartier_, dont les pièces
+ont été envoyées au siège et sont cassées. Vous sentez combien il est
+essentiel que la bouche de Damiette soit bien gardée.
+
+Dans les quinze premiers jours du mois prochain, je compte être bien
+près du Caire.
+
+Bon est blessé; Lannes ne l'est que légèrement: mon aide-camp Duroc, qui
+avait été blessé, est guéri.
+
+Venture est mort de maladie.
+
+Je vous amènerai beaucoup de prisonniers et de drapeaux.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au camp devant Acre, le 27 floréal an 7 (16 mai 1799).
+
+_Au divan du-Caire._
+
+Enfin, j'ai à vous annoncer mon départ de la Syrie pour le Caire, où
+il me tarde d'arriver promptement. Je partirai dans trois jours, et
+j'arriverai dans quinze; j'amènerai avec moi beaucoup de prisonniers et
+de drapeaux.
+
+J'ai rasé le palais de Djezzar, les remparts d'Acre, et bombardé la
+ville, de manière qu'il ne reste pas pierre sur pierre. Tous les
+habitans ont évacué la ville par mer. Djezzar est blessé et retiré avec
+ses gens dans un des forts du côté de la mer; il est grièvement blessé.
+
+De trente bâtimens chargés de troupes, qui sont venus à son secours,
+trois ont été pris avec l'artillerie qu'ils portaient, par mes frégates;
+le reste est dans le plus mauvais état, et entièrement détruit. Je suis
+d'autant plus impatient de vous voir et d'arriver au Caire, que je sais
+que, malgré votre zèle, un grand nombre de méchans cherchent à troubler
+la tranquillité publique. Tout cela disparaîtra à mon arrivée, comme les
+nuages aux premiers rayons du soleil.
+
+Venture est mort de maladie: sa perte m'a été très-sensible.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au camp devant Acre, le 27 floréal an 7 (16 mai 1799).
+
+_A l'adjudant-général Almeyras._
+
+On va évacuer le plus de blessés possible sur Damiette; si les
+communications sont libres, faites-les filer sur-le-champ au Caire où
+ils trouveront plus de commodités. Il y en aura quatre à cinq cents.
+
+Ecrivez à Alexandrie pour qu'on vous remplace les pièces et la poudre
+que vous avez envoyées à Acre. Vous sentez combien il est nécessaire que
+Lesbeh soit dans un état de défense respectable. Demandez tout ce qui
+est nécessaire pour approvisionner vos pièces à cent coups.
+
+Demandez aussi deux pièces de 12 et de 13 pour réarmer _l'Etoile_ et _le
+Sans-Quartier_. Il est nécessaire d'avoir le plus de bâtimens possible à
+l'embouchure du Nil.
+
+Nous nous sommes emparés de la première enceinte d'Acre; nous avons rasé
+le palais de Djezzar et écrasé la ville avec des bombes. Les habitans se
+sont tous sauvés, Djezzar lui-même a été blessé.
+
+L'armement de Chypre, dont vous me parlez, est effectivement arrivé ici;
+il avait cinq mille hommes de débarquement: presque tous ont été tués ou
+blessés dans les différentes affaires du siège.
+
+Ne négligez aucun moyen pour terminer les fortifications de Lesbeh et
+pour vous approvisionner, réorganisez votre flottille, tant sur le lac
+Menzaleh que sur le Nil.
+
+Dans trois ou quatre jours, je partirai pour le Caire; il sera possible
+qu'arrivé à Catieh, je passe par Damiette.
+
+Il sera nécessaire d'avoir à Omm-Faredge une certaine quantité de
+barques prêtes pour les malades ou blessés que nous pourrions avoir avec
+nous.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au camp devant Acre, le 27 floréal an 7 (16 mai 1799).
+
+_A l'adjudant-général Leturc._
+
+Faites filer, citoyen, demain matin, quatre cents blessés sur Tentoura.
+L'adjudant-général Boyer me mande qu'il en a fait partir aujourd'hui
+quatre cents par terre et cent cinquante par mer. Vous me mandez que
+vous n'en avez fait partir aujourd'hui que cent. Ainsi, il serait
+possible que les frégates se présentassent et qu'il n'y eût pas de
+blessés, ce qui serait un contre-temps fâcheux: ne perdez donc pas un
+moment.
+
+Faites en sorte que, demain à midi, j'aie un état des blessés à Caïffa
+et au mont Carmel. Les malades devront être aussi évacués, mais
+séparément.
+
+Il est nécessaire que, le 29 au soir, il ne reste pas un seul malade ni
+blessé à Caïffa ou au mont Carmel.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au camp devant Acre, le 27 floréal an 7 (16 mai 1799).
+
+_A l'adjudant-général Boyer._
+
+Faite filer les blessés sur Jaffa ou sur les frégates.
+L'adjudant-général Leturc, qui est à Caïffa, vous enverra demain un
+grand convoi.
+
+Faites en sorte que le 30 au matin, il n'y ait à Tentoura, ni malades ni
+blessés. Deux cents malades vont être évacués demain à Tentoura, venant
+de mont Carmel, faites-les évacuer de suite sur Jaffa.
+
+Faites embarquer, autant qu'il vous sera possible, l'artillerie qui vous
+a été envoyée à Jaffa, sans cependant faire tort aux malades.
+
+Faites en sorte que, demain au soir, j'aie un état exact des blessés
+évacués et de ce qui reste.
+
+Faites connaître aux blessés que l'ennemi a voulu faire une sortie,
+qu'il a perdu quatre cents hommes, et qu'on a pris neuf drapeaux.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+[1]Au camp devant Acre, le 30 germinal an 7 (19 avril 1799).
+
+_Au citoyen Poussielgue._
+
+J'ai reçu vos différentes lettres.
+
+Vous aurez appris par Damiette le succès des combats de Nazareth,
+Saffet, Cana et du mont Thabor; le nombre des ennemis était immense.
+
+Nous avons déjà ici, au camp d'Acre, assez d'artillerie pour prendre
+cette place; nous attendons encore les cinq pièces de 24 et les pièces
+de 18 et de 12 que le contre-amiral Perrée a débarquées à Jaffa, et
+qui seront ici dans trois jours. Vous pouvez calculer que le 5 ou le
+6 floréal Acre sera pris: je partirai immédiatement pour me rendre au
+Caire.
+
+Je vous prie de faire meubler mes nouvelles salles.
+
+Comme je serai au Caire dix ou quinze jours après la réception de mes
+lettres, je crois inutile de répondre en détail aux différens articles
+de vos dépêches.
+
+BONAPARTE.
+
+[Footnote 1: Cette lettre, ainsi que la suivante, furent écrites au
+commencement du siège.]
+
+
+
+
+Au camp devant Acre, le 30 germinal an 7 (19 avril 1799).
+
+_Au général Dugua._
+
+J'ai reçu, citoyen général, vos différentes lettres jusqu'au 8 germinal.
+
+Acre sera pris le 6 floréal, et je partirai sur-le-champ pour me rendre
+au Caire.
+
+La conduite de l'émir Hadji est bien extravagante; mais l'idée que vous
+avez qu'il pourrait tramer quelque chose de redoutable, est, je vous
+assure, bien mal fondée; croyez, je vous prie, qu'avant de lui faire
+jouer un certain rôle, je me suis assuré qu'il était peu dangereux;
+aucune habitude guerrière, point de relations, encore moins d'audace,
+c'est un ennemi très-peu redoutable.
+
+Je ne réponds pas en détail à vos lettres, parce que je serai bientôt de
+retour.
+
+Vous pouvez incorporer dans les différens corps qui sont dans la
+Basse-Egypte les mameloucks qui n'auraient pas plus de vingt ans.
+
+Je suis extrêmement mécontent de la scène scandaleuse du commandant de
+la place: je lui envoie l'ordre de l'état-major de se rendre dans la
+Haute-Egypte sous les ordres du général Desaix; vous vous chargerez en
+attendant de ce commandement: l'état-major vous adressera l'ordre,
+afin que, si vous jugiez que son exécution eût plus d'inconvéniens que
+d'avantage, vous la différassiez jusqu'à mon arrivée.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+A Jaffa, le 8 prairial an 7 (17 mai 1799).
+
+_Au Directoire exécutif._
+
+Je vous ai fait connaître par le courrier que je vous ai expédié le 21
+floréal, les événemens glorieux pour la république qui se sont passés
+depuis trois mois en Syrie, et la résolution où j'étais de repasser
+promptement le désert pour me retrouver en Egypte avant le mois de juin.
+
+Les batteries de mortiers de 24 furent établies comme je vous l'ai
+annoncé dans la journée du 23 floréal, pour raser le palais de Djezzar
+et détruire les principaux monumens d'Acre: elles jouèrent pendant
+soixante-douze heures, et remplirent l'effet que je m'étais proposé: le
+feu fut constamment dans la ville.
+
+La garnison désespérée fit une sortie le 27 floréal: le général de
+brigade Verdier était de tranchée; le combat dura trois heures. Le
+reste des troupes arrivées le 19 de Constantinople, et exercées à
+l'européenne, débouchèrent sur nos tranchées en colonnes serrées; nous
+repliâmes les postes que nous occupions sur les remparts: par là les
+batteries de pièces de campagne purent tirer à mitraille à quatre-vingts
+toises sur les ennemis. Près de la moitié resta sur-le-champ de
+bataille: alors nos troupes battirent la charge dans nos tranchées; on
+poursuivit l'ennemi jusque dans la ville la baïonnette dans les reins;
+on leur prit dix-huit drapeaux.
+
+L'occasion paraissait favorable pour emporter la ville; mais nos
+espions, les déserteurs et les prisonniers, s'accordaient tous dans le
+rapport que la peste faisait d'horribles ravages dans la ville d'Acre;
+que tous les jours, plus de soixante personnes en mouraient; que les
+symptômes en étaient terribles: qu'en trente-six heures on était emporté
+au milieu de convulsions pareilles à celles de la rage.
+
+Répandu dans la ville, il eût été impossible d'empêcher le soldat de
+la piller; il aurait rapporté le soir dans le camp les germes de ce
+terrible fléau; plus à redouter que toutes les armées du monde.
+
+L'armée partit d'Acre le 1er prairial, et arriva le soir à Tentoura.
+
+Elle campa le 3 sur les ruines de Césarée, au milieu des débris des
+colonnes de marbre et de granit, qui annoncent ce que devait être
+autrefois cette ville.
+
+Nous sommes arrivés a Jaffa le 5.
+
+Depuis deux jours, des détachemens filent pour l'Egypte.
+
+Je resterai encore quelques jours a Jaffa, pour en faire sauter les
+fortifications; j'irai punir ensuite quelques cantons qui se sont mal
+conduits, et dans quelques jours je passerai le désert en laissant une
+forte garnison à El-Arich.
+
+Ma première dépêche sera datée du Caire.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+A Salahieh, le 21 prairial an 7 (9 juin 1799).
+
+_Au général Marmont._
+
+Nous voici, citoyen général, arrivés à Salahieh. J'ai laissé au fort
+d'El-Arich dix pièces de canon et cinq à six cents hommes de garnison,
+autant à Catieh.
+
+Kléber doit être arrivé a Damiette.
+
+L'armée qui devait se présenter devant Alexandrie, et qui était partie
+de Constantinople le 1er rhamadan, a été détruite sous Acre. Si
+cependant cet extravagant commandant anglais en faisait embarquer les
+restes pour se présenter à Aboukir, je ne compte pas que cela puisse
+faire plus de deux mille hommes. Dans ce cas, faites en sorte de leur
+donner une bonne leçon.
+
+Le commandant anglais prendra toute espèce de moyens pour se mettre en
+communication avec la garnison. Prenez les mesures les plus sévères pour
+l'en empêcher. Ne recevez que très-peu de parlementaires et très au
+large. Ils ne font que répandre des nouvelles ridicules pour les gens
+sensés, et qu'il vaut tout autant qu'on ne donne pas. Surtout, quelque
+chose qui arrive, ne répondez pas par écrit. Vous aurez vu par mon ordre
+du jour que l'on ne doit à ce capitaine de brûlots que du mépris.
+
+Quand vous aurez reçu cette lettre, je serai au Caire.
+
+Le général Bon et Croizier sont morts de leurs blessures. Lannes et
+Duroc se portent bien.
+
+Armez donc le fort de Rosette de manière qu'il y ait huit ou dix mille
+coups de canon à tirer.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+A Salahieh, le 21 prairial an 7 (9 juin 1799).
+
+_Au général Dugua._
+
+L'état-major vous a écrit hier, citoyen général, par un homme du pays,
+pour vous faire connaître l'arrivée de toute l'armée à Salahieh. Nous
+avons assez bien traversé le désert.
+
+Le château d'El-Arich, qui est bien armé et en bon état de défense, a
+cinq ou six cents hommes de garnison. J'en ai laissé autant à Catieh.
+
+Le commandant anglais qui a sommé Damiette, est un extravagant. Comme il
+a été toute sa vie capitaine de brûlots, il ne connaît ni les égards,
+ni le style que l'on doit prendre quand on est à la tête de quelques
+forces. L'armée combinée dont il parle a été détruite devant Acre, où
+elle est arrivée quinze jours avant notre départ, comme je vous en ai
+instruit par ma lettre du 27 floréal.
+
+Je partirai d'ici demain, et je serai probablement le 26 ou le 27 à
+Matarieh, où je désire que vous veniez à la rencontre de l'armée
+avec toutes les troupes qui se trouvent au Caire, hormis ce qui est
+nécessaire pour garder les forts. Vous amènerez avec vous le divan et
+tous les principaux du Caire, et vous ferez porter les drapeaux que je
+vous ai envoyés en différentes occasions, par autant de Turcs à cheval;
+il faut que ce soit des odjaklis: après quoi nous rentrerons ensemble
+dans la ville. Quand vous serez à cent toises devant nous, vous vous
+mettrez en bataille, la cavalerie au centre, et l'infanterie sur les
+ailes; nous en ferons autant.
+
+Le général Kléber doit, à l'heure qu'il est, être arrivé à Damiette avec
+sa division.
+
+Gardez le bataillon de la vingt-unième avec vous jusqu'à mon arrivée.
+
+Il me tarde beaucoup d'être au Caire, pour pouvoir, de vive voix, vous
+témoigner ma satisfaction des services que vous avez rendus pendant mon
+absence.
+
+Je vous fais passer la relation que je vous ai envoyée par mon courrier
+Royer. Comme il y a fort long-temps qu'il est parti par mer, je ne sais
+pas s'il est arrivé. Faites-la imprimer le plus tôt possible, ainsi que
+celle que je vous ai envoyée de Jaffa, et dont je vous fais passer la
+copie.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 26 prairial an 7 (14 juin 1799).
+
+_Au général Davoust._
+
+J'ai lu, citoyen général, avec intérêt, la relation que vous m'avez
+envoyée des événemens qui se sont passés dans la Haute-Egypte, et
+j'approuve le parti que vous avez pris de vous rendre au Caire. Ce point
+était d'une telle importance dans l'éloignement où se trouvait l'armée,
+qu'il devait principalement fixer toutes les sollicitudes.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 26 prairial an 7 (14 juin 1799).
+
+_Au général Dommartin._
+
+Il est indispensable, citoyen général, que vous partiez au plus tard, le
+1er du mois prochain, pour vous rendre à Rosette et à Alexandrie, pour
+visiter par vous-même les approvisionnemens de ces places, réformer
+les équipages de campagne et pourvoir à l'approvisionnement des autres
+places de l'Egypte. Faites partir demain au soir pour Alexandrie le
+citoyen Danthouard. Mon intention est qu'il y reste tout l'été pour y
+commander l'artillerie, sous les ordres du citoyen Faultrier: il pourra
+être porteur de vos dispositions. Vous connaissez mes intentions par
+rapport à Rosette, Rahmanieh, Salahieh, etc., et à la formation de
+l'équipage de campagne.
+
+Mon intention est d'établir à Bourlac un fort, et provisoirement une
+batterie capable de défendre la passe de ce lac. Il faut donc que vous
+preniez des mesures pour y faire parvenir les pièces d'artillerie
+nécessaires.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 27 prairial an 7 (15 juin 1799).
+
+_Au général Desaix._
+
+Je suis arrivé hier ici, citoyen général, avec une partie de l'armée.
+
+J'ai laissé une bonne garnison dans le fort d'El-Arich, qui est déjà
+dans une situation respectable.
+
+Le général Kléber est à Damiette. Vous trouverez dans les relations
+imprimées le véritable récit des événemens qui se sont passés.
+
+Il est nécessaire que vous me fassiez une relation de tout ce qui s'est
+passé dans la Haute-Egypte depuis votre départ du Caire, afin que je
+puisse le faire connaître.
+
+Je crois qu'il me manque de vos lettres, de sorte qu'il y a des lacunes.
+D'ailleurs, c'est un travail que personne ne peut bien faire que
+vous-même.
+
+J'attends, d'ici à deux ou trois jours, la nouvelle que vous occupez
+Cosseir, ce qui me fera un très-grand plaisir.
+
+Nous voici arrivés à la saison où les débarquemens deviennent possibles,
+je ne vais pas perdre une heure pour me mettre en mesure; les
+probabilités sont cependant que cette année, il n'y en aura point.
+
+Je vous écrirai plus au long dans trois jours, en vous envoyant un
+officier de l'état-major.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 27 prairial an 7 (15 juin 1799).
+
+Bonaparte, général en chef, ordonne:
+
+Les fermiers des villages de l'Egypte solderont le prix de leur bail
+d'ici au 10 messidor.
+
+Ceux qui, au 30 germinal dernier, n'avaient pas soldé les deux tiers du
+prix de leur bail, paieront cinq pour cent des sommes qu'ils étaient en
+retard de payer, et en outre du prix du bail.
+
+Ceux qui n'auront pas soldé la totalité au 10 messidor paieront,
+en outre du prix du bail, dix pour cent des sommes dont ils seront
+débiteurs à cette époque; passé le 10 messidor, il sera ajouté un pour
+cent pour chaque jour de retard sur les sommes qui resteront à payer.
+
+L'administrateur général des finances remettra au payeur général, d'ici
+au 1er du mois, l'état de ce que chaque fermier doit, et de l'amende à
+laquelle il aura été condamné en conséquence des articles précédens.
+
+Les revenus des villages affermés, dont le prix du bail n'aura pas
+été soldé au 30 messidor, seront séquestrés et perçus au profit de la
+république comme ceux des autres villages.
+
+Tout fermier qui, n'ayant pas payé les termes de son bail, sera
+cependant convaincu d'avoir perçu les villages qui lui étaient affermés,
+sera et demeurera arrêté, et ses biens seront séquestrés jusqu'à ce
+qu'il se soit entièrement acquitté.
+
+L'administration des domaines enverra, le 1er thermidor, aux directeurs
+dans les provinces l'état des fermiers qui auront encouru la peine
+portée par l'article 5 ci-dessus.
+
+Le présent arrêté sera imprimé en français et en arabe.
+
+L'administrateur général des finances tiendra la main à son exécution.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+An Caire, le 27 prairial an 7 (14 juin 1799).
+
+Bonaparte, général en chef, ordonne:
+
+Un mois après la publication du présent arrêté dans les provinces de
+l'Egypte, toutes propriétés dont les titres n'auront pas été présentés à
+l'enregistrement, demeureront irrévocablement acquises à la république,
+et il ne sera plus admis aucun titre de propriété à l'enregistrement.
+
+Tout propriétaire qui, au 30 messidor prochain, n'aura pas entièrement
+acquitté le miri de ses propriétés pour l'an 1213, sera déchu, et ses
+propriétés seront confisquées au profit de la république.
+
+Le présent sera imprimé en français et en arabe.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 27 prairial an 7 (15 juin 1799).
+
+Bonaparte, général en chef, ordonne:
+
+Les juifs du Caire n'ayant pas satisfait à la contribution
+extraordinaire, paieront à titre de contribution extraordinaire une
+somme de 50,000 francs, qui sera versée dans la caisse du payeur général
+d'ici au 10 messidor. Il sera ajouté cinq pour cent, pour chaque jour de
+retard, aux somme qui n'auront pas été payées à cette époque.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 27 prairial an 7 (15 juin 1799).
+
+Bonaparte, général en chef, ordonne:
+
+Les femmes de Hassan-Bey-El-Geddaoni et de sa suite paieront une
+contribution de 10,000 talaris, à titre de rachat de leurs maisons et
+de leur mobilier. Ladite somme devra être versée dans la caisse de
+l'administrateur des domaines d'ici au 10 messidor prochain, sous peine
+d'arrestation desdites femmes, et de confiscation de leurs maisons et de
+leurs meubles.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 29 prairial an 7 (17 juin 1799).
+
+_Au général Dommartin._
+
+Le bateau _le Nil_ que j'avais destiné pour moi en cas que les
+événemens m'eussent forcé de me rendre à Damiette, Rosette, ou dans la
+Haute-Egypte, est prêt pour vous conduire à Rosette.
+
+Arrivé à Rosette, vous le renverrez sur-le-champ avec le rapport que
+vous me ferez sur la situation de Rahmanieh, et de la défense de
+l'embouchure du Nil.
+
+Je vous prie de déterminer près d'Alkan, dans une position
+très-favorable et près d'un endroit où les bateaux échouent
+ordinairement, l'emplacement d'une redoute, que trente ou quarante
+hommes devraient pouvoir défendre, mais qui en pourrait contenir un
+plus grand nombre; son but principal serait d'empêcher les bâtimens qui
+viendraient de Rosette de remonter le Nil, et de bien prendre sous sa
+protection les bâtimens français qui seraient poursuivis par les Arabes.
+
+Je me charge spécialement de faire descendre ces différens bateaux à
+Rosette.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 29 prairial an 7 (17 juin 1799).
+
+_Au général Destaing._
+
+Arrivé au premier village de la province de Bahireh, vous commencerez,
+citoyen général, par vous faire rendre compte de la levée des
+impositions, et de forcer les villages à payer: par ce moyen nous
+utiliserons votre passage.
+
+Arrivé à Rahmanieh, vous me ferez passer, le plus tôt possible, au
+Caire, la légion nautique.
+
+Vous ferez remettre à l'ingénieur des ponts et chaussées, qui est à
+Rahmanieh, les sommes qui lui ont été prises pour les travaux du génie
+militaire, afin de le mettre à même de commencer le travail du canal de
+Rahmanieh.
+
+Le général Marmont vous fera passer des ordres ultérieurs. Vous ferez
+passer à Alexandrie le résultat des impositions de la province: vous
+y ferez également passer tous les grains, bestiaux. Dans tous les
+événemens qui pourraient survenir, vous suivrez les ordres du général
+Marmont qui commande les trois provinces.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 29 prairial an 7 (17 juin 1799).
+
+_Au général Marmont._
+
+Je donne ordre, citoyen général, au général Destaing de faire remettre
+à l'ingénieur des ponts et chaussées à Rahmanieh l'argent qui lui a été
+pris pour le génie militaire.
+
+Voyez, je vous prie, à donner les ordres pour qu'on fasse à ce canal les
+travaux les plus urgens, afin qu'il soit navigable.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 29 prairial an 7 (17 juin 1799).
+
+_Au même._
+
+Le général Destaing se rend, citoyen général, dans le Bahireh avec un
+bataillon de la soixante-unième, un bataillon de la quatrième s'y étant
+précédemment rendu de Menouf. Mon intention est que la légion nautique
+et la dix-neuvième, qui se trouvent à Rosette, en partent sur-le-champ
+pour se rendre au Caire, et que le détachement de la vingt-cinquième,
+qui est à Rosette, se rende à Damiette.
+
+Le général Dommartin part pour Alexandrie; mon intention est que tout
+l'équipage de campagne sans distinction, et la partie de l'équipage de
+siège qu'il jugera nécessaire, se rendent sur-le-champ au Caire. Il est
+autorisé à laisser à Alexandrie quatre pièces de campagne.
+
+Vous aurez reçu plusieurs lettres que je vous ai écrites de Jaffa et de
+Catieh. Tous les projets de l'ennemi ont été tellement déconcertés par
+la campagne imprévue et prématurée de Syrie, que, s'ils tentent quelque
+chose, cela sera découvert et facile à repousser. La province de Bahireh
+vous fournira de l'argent; nous sommes ici fort pauvres.
+
+Je ne conçois pas comment un brick anglais, restant à croiser devant
+Alexandrie, se trouve maître de la mer: pourquoi une frégate ou des
+bricks ne sortent-ils pas? Le citoyen Dumanoir a été autorisé à le
+faire.
+
+Je vous prie de m'envoyer au Caire l'agent divisionnaire qui a été
+surpris vendant cent ardeps de blé, et le Français qui les achetait.
+Faites venir au Caire tout l'argent provenant de la vente des effets de
+ces deux individus.
+
+Une grande quantité d'employés, d'officiers de santé se sont embarqués
+pour France sans permission. Il me semble que cette police était aisée à
+faire.
+
+Vous avez eu tort dans toutes les discussions d'autorité que vous avez
+eues. Le commissaire Michau se trouvait sous les ordres de l'ordonnateur
+Laigle, et, eût-il été indépendant, la politique eût dû vous engager à
+avoir des procédés différens, puisque tous les magasins de l'Egypte se
+trouvant à la disposition de l'ordonnateur Laigle, c'est peu
+connaître les hommes, que de ne pas voir que c'était vous priver des
+approvisionnemens que je désirais avoir dans une place comme Alexandrie.
+
+Sans cette discussion malentendue, vous auriez eu à Alexandrie quatre
+cent mille rations de biscuit de plus.
+
+L'ennemi se présentant devant Alexandrie ne descendra pas au milieu de
+la place: ainsi, vous auriez le temps de rappeler les détachemens
+que vous enverriez pour soutenir le général Destaing et lever les
+impositions. Vous n'avez rien à espérer que de nos provinces de Rosette
+et de Bahireh.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 29 prairial an 7 (17 juin 1799).
+
+_Au citoyen Cretin._
+
+Lorsque je vous ai confié, citoyen commandant, l'arme du génie, je n'ai
+pas eu pour seule considération votre ancienneté. Veuillez donc partir
+le plus tôt possible pour Rosette. Vous pourrez profiter, pour venir
+au Caire, du bateau _le Nil_ qui part après demain avec le général
+Dommartin; votre prompte arrivée au Caire est nécessaire. En passant à
+Rahmanieh, visitez dans le plus grand détail les établissemens.
+
+Ordonnez également une redoute sur la rive de l'embouchure du lac
+Madieh, du côté de Rosette. Mon but serait que l'ennemi ne pût
+raisonnablement opérer un débarquement entre le lac et le bogaz pour
+marcher sur Rosette, sans s'être, au préalable, emparé de cette redoute,
+tout comme il ne pourrait débarquer entre le lac et Alexandrie sans
+s'être emparé du fort d'Aboukir.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 29 prairial an 7 (17 juin 1799).
+
+_A l'ordonnateur Leroy._
+
+J'ai reçu, citoyen ordonnateur, les différentes lettres que vous m'avez
+écrites. Nous allons faire tout ce qui sera possible pour vous mettre
+à même d'améliorer le sort des marins, et activer les travaux que j'ai
+ordonnés.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 30 prairial an 7 (18 juin 1798).
+
+_Au général Dommartin._
+
+J'approuve, citoyen général, toutes les mesures que vous proposez pour
+l'organisation de l'artillerie de campagne de l'armée.
+
+Faites-moi un projet de réglement par articles, pour l'artillerie des
+bataillons; vous y mettrez les masses telles que vous pensez que l'on
+doit les accorder aux corps.
+
+Les brigades de cavalerie étant faibles, une artillerie trop nombreuse
+ne fait que les embarrasser. Ainsi, je pense que deux pièces de 3,
+attachées à chaque brigade de cavalerie; seront suffisantes: la
+cavalerie est divisée en deux brigades.
+
+Je désirerais que vous organisassiez de suite l'artillerie des guides et
+les deux brigades de cavalerie, en donnant aux guides la pièce de 5 du
+général Reynier et la pièce de 5 de la cavalerie, et en donnant à la
+cavalerie la pièce de 3 qu'a le général Lannes, la pièce de 3 des
+guides, la pièce de 3 qu'a le général Lanusse, et en laissant
+provisoirement une pièce de 5, jusqu'à ce que vous la puissiez remplacer
+par une pièce de 3 autrichienne.
+
+Il est nécessaire que vous complétiez l'approvisionnement de toutes ces
+pièces à trois cents coups.
+
+Il est également nécessaire de commencer à donner à chaque division deux
+grosses pièces. Il faudrait approvisionner les pièces de 8 qu'ont les
+généraux Lannes et Reynier, la pièce de 8 et l'obusier qu'a aujourd'hui
+le général Davoust; envoyer le plus tôt possible à Kléber deux affûts
+de rechange, afin qu'il puisse se monter les deux pièces de 8; faire
+remplacer les pièces de 8 des généraux Lanusse et Fugières par des
+pièces de 3 vénitiennes, et les attacher aux divisions Lannes ou Rampon.
+
+Il est nécessaire de distribuer les pièces de 3 ou de 4, de manière que
+chaque division se trouve en avoir deux ou trois; et lorsqu'on donnera
+aux bataillons leurs pièces, on se trouvera en avoir dans chaque
+division pour les premiers bataillons des demi-brigades.
+
+Le général Kléber se trouve déjà avoir trois petites pièces.
+
+La pièce qui est à Belbeis peut être attachée à la division Reynier. Il
+sera nécessaire d'en procurer le plus tôt possible aux divisions Lannes
+et Rampon. L'armée pourra attendre dans cette situation que vous ayez eu
+le temps de faire venir l'artillerie de Rosette, et de pouvoir donner a
+chaque division l'artillerie, comme vous le projetez.
+
+Donnez l'ordre que l'on ne distribue des fusils que par mon ordre: mon
+intention est de ne commencer à les distribuer que dans cinq ou six
+jours, et lorsque les corps seront réorganisés.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 30 prairial an 7 (18 juin 1799).
+
+_Au général Desaix._
+
+Le général Dugua me fait part, citoyen général, de vos dernières lettres
+des 15 et 22 prairial. J'ai appris avec plaisir votre occupation de
+Cosseir.
+
+Je donne ordre qu'on vous envoie plusieurs officiers du génie, afin de
+diriger les travaux dans la Haute-Egypte, et spécialement les ouvrages
+de Cosseir et du fort de Keneh.
+
+Nous sommes toujours sans nouvelles de France.
+
+Tout est parfaitement tranquille en Egypte. Il paraît que les mameloucks
+refluent dans la Scharkieh et le Bahhireh: on va y mettre ordre.
+
+Vous êtes fort riche. Soyez assez généreux pour nous envoyer 150,000 fr.
+Nous dépensons de 2 à 300,000 fr. par mois pour les travaux d'El-Arich,
+Catieh, Salahieh, Damiette, Rosette, Alexandrie, etc.
+
+Faites, je vous prie, mon compliment au général Friant, au général
+Belliard et à votre adjudant-général, sur l'occupation de Cosseir.
+
+J'attends toujours une relation générale de toute votre campagne de la
+Haute-Egypte, avec une note de tous les officiers et soldats auxquels
+vous voulez donner de l'avancement.
+
+Croyez, je vous prie, que rien n'égale l'estime que j'ai pour vous, si
+ce n'est l'amitié que je vous porte.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 30 prairial an 7 (18 juin 1799).
+
+_Au citoyen Poussielgue._
+
+Je vous prie de faire connaître, citoyen administrateur, aux quatre
+principaux négocians damasquains, que je désire qu'ils me prêtent chacun
+30,000 liv. Vous leur donnerez à chacun une lettre de change de 30,000
+livres, payable à la caisse du payeur de l'armée, le 15 thermidor: ces
+lettres de change seront acceptées par le payeur. Je désire que cet
+argent soit versé dans la journée de demain.
+
+Lorsque les Cophtes auront versé les 120,000 liv., vous leur ferez
+connaître que mon intention n'est point qu'ils se payent de ces 120,000
+livres sur les adjudications des villages, car alors ce serait comme
+s'ils ne nous avaient rien prêté. Vous arrangerez avec eux la manière
+dont ils devront être payés, de sorte qu'ils le soient dans le courant
+de thermidor.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 1er messidor an 7 (19 juin 1799).
+
+_Au général Dugua._
+
+Faites fusiller, citoyen général, tous les Maugrabins, Mecquains, etc.,
+venus de la Haute-Egypte, et qui ont porté les armes contre nous.
+
+Faites fusiller les deux Maugrabins, Abd-Alleh et Achmet qui ont invité
+les Turcs à l'insurrection.
+
+L'homme qui se vante d'avoir servi quinze pachas et qui vient de la
+Haute-Egypte, restera au fort pour travailler aux galères.
+
+Faites-vous donner par le capitaine Omar des notes sur tous les
+Maugrabins de sa compagnie qui sont arrêtés, et faites fusiller tous
+ceux qui se seraient mal conduits.
+
+Faites venir le scheick Soliman des Terrabins, et qu'il vous dise quels
+sont les Arabes qui viennent à El-Barratain. Il est chargé de la police
+de ce canton, et on s'en prendra à lui si les Arabes viennent faire des
+courses.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 1er messidor an 7 (19 juin 1799).
+
+_A l'ordonnateur en chef._
+
+Le nombre des employés, citoyen ordonnateur, est trop considérable,
+veuillez me présenter un état de réduction.
+
+Un grand nombre d'officiers et sous-officiers blessés de manière à ne
+pas pouvoir servir pourraient être employés dans les administrations,
+et un grand nombre de jeunes gens qui peuvent porter le mousquet et qui
+sont dans les administrations, pourraient entrer dans les corps.
+
+Voyez à me présenter un projet sur chacun de ces objets.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 1er messidor an 7 (19 juin 1799).
+
+_Au chef de brigade du génie Samson._
+
+Je vous prie, citoyen commandant, de me remettre le devis de ce qu'a
+coûté le fort Camin, et de ce qu'il en aurait coûté si, au lieu de
+placer le moulin au-dessus du fort, on l'eût placé à côté.
+
+Je désirerais que vous pussiez faire construire sur la hauteur, derrière
+le quartier-général, une petite tour qui défendrait la place Esbekieh.
+Il faudrait qu'elle fût la plus simple et la moins coûteuse possible, de
+manière à y placer une pièce de canon et quelques hommes de garde. Je
+vous prie de me présenter le projet.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 1er messidor an 7 (19 juin 1799).
+
+_Au directoire exécutif._
+
+Citoyens directeurs,
+
+Pendant mon invasion en Syrie, il s'est passé dans la Basse-Egypte des
+événemens militaires que je dois vous faire connaître.
+
+
+_Révolte de Bénêçoùef._
+
+Le 12 pluviose, une partie de la province de Bénêçoùef se révolta. Le
+général Veaux marcha avec un bataillon de la vingt-deuxième; il remplit
+de cadavres ennemis quatre lieues de pays. Tout rentra dans l'ordre. Il
+n'eut que trois hommes tués et vingt blessés.
+
+
+_Bombardement d'Alexandrie._
+
+Le 15 pluviose, la croisière anglaise devant Alexandrie se renforça,
+et, peu de temps après, elle commença à bombarder le port. Les Anglais
+jetèrent quinze à seize cents bombes, ne tuèrent personne; ils firent
+écrouler deux mauvaises maisons, et coulèrent une mauvaise barque.
+
+Le 16 ventose, la croisière disparut; on ne l'a plus revue.
+
+
+_Flottille de la mer Rouge._
+
+Quatre chaloupes canonnières partirent, le 13 pluviose, de Suez,
+arrivèrent le 18 devant Qosseyr, où elles trouvèrent plusieurs bâtimens
+chargés des trésors des mameloucks que le général Desaix avait défaits
+dans la Haute-Egypte. Au premier coup de canon, la chaloupe canonnière
+_le Tagliamento_ prit feu, et sauta en l'air.
+
+La république n'aura jamais de marine, tant que l'on ne refera pas
+toutes les lois maritimes. Un hamac mal placé, une gargousse négligée,
+perdent toute une escadre. Il faut proscrire les jurys, les conseils,
+les assemblées, à bord d'un vaisseau; il ne doit y avoir qu'une
+autorité, celle du capitaine, qui doit être plus absolue que celle des
+consuls dans les armées romaines.
+
+Si nous n'avons pas eu un succès sur mer, ce n'est ni faute d'hommes
+capables, ni de matériel, ni d'argent, mais faute de bonnes lois. Si
+l'on continue à laisser subsister la même organisation maritime, mieux
+vaut-il fermer nos ports; c'est y jeter notre argent.
+
+
+_Charqyéh._
+
+Le citoyen Duranteau, chef du troisième bataillon de la trente-deuxième,
+se porta, le 24 ventose, dans la Charqyéh; le village de Bordéyn, qui
+s'était révolté, fut brûlé, et ses habitans passés au fil de l'épée.
+
+
+_Arabes du grand désert à Gyseh._
+
+Le 15 ventose, le général Dugua, instruit qu'une nouvelle tribu du fond
+de l'Afrique arrivait sur les confins de la province de Gyseh, fit
+marcher le général Lanusse, qui surprit leur camp, leur tendit plusieurs
+embuscades, et leur prit une grande quantité de chameaux, après leur
+avoir tué plusieurs centaines d'hommes. Le fils du général Leclerc,
+jeune homme distingué, fut blessé.
+
+
+_Révolte de l'émir Hhadjy._
+
+L'émir Hhadjy, homme d'un caractère faible et irrésolu, que j'avais
+comblé de bienfaits, n'a pu résister aux intrigues dont il a été
+environné; il s'est inscrit lui-même au nombre de nos ennemis. Réuni à
+plusieurs tribus d'Arabes et à quelques mameloucks, il s'est présenté
+dans l'arène. Chassé, poursuivi, il perdit dans un jour les biens que
+je lui avais donnés, ses trésors et une partie de sa famille qui était
+encore au Caire, et la réputation d'un homme d'honneur qu'il avait eue
+jusqu'alors.
+
+
+_L'ange el-Mohdy._
+
+Au commencement de floréal, une scène, la première de ce genre que nous
+ayons encore vue, mit en révolte la province de Bahireh. Un homme, venu
+du fond de l'Afrique, débarqué à Derneh, arrive, réunit des Arabes, et
+se dit l'ange _el-Mohdy_, annoncé dans le Coran par le prophète. Deux
+cents Maugrabins arrivent quelques jours après comme par hasard, et
+viennent se ranger sous ses ordres. L'ange _el-Mohdy_ doit descendre du
+ciel; cet imposteur prétend être descendu du ciel au milieu du désert:
+lui qui est nu, prodigue l'or qu'il a l'art de tenir caché. Tous les
+jours, il trempe ses doigts dans une jatte de lait, se les passe sous
+les lèvres: c'est la seule nourriture qu'il prend. Il se porte sur
+Damanhour, surprend soixante hommes de la légion nautique, que l'on
+avait eu l'imprudence d'y laisser, au lieu de les placer dans la
+redoute de Rahmanieh, et les égorge. Encouragé par ce succès, il exalte
+l'imagination de ses disciples; il doit, en jetant un peu de poussière
+contre nos canons, empêcher la poudre de prendre, et faire tomber devant
+les vrais croyans les balles de nos fusils: un grand nombre d'hommes
+attestent cent miracles de cette nature qu'il fait tous les jours.
+
+Le chef de brigade Lefebvre partit de Ramanieh avec quatre cents hommes,
+pour marcher contre l'ange; mais voyant à chaque instant le nombre des
+ennemis s'accroître, il sent l'impossibilité de pouvoir mettre à la
+raison une si grande quantité d'hommes fanatisés. Il se range en
+bataillon carré, et tue toute la journée ces insensés qui se précipitent
+sur nos canons, ne pouvant revenir de leur prestige. Ce n'est que la
+nuit que ces fanatiques, comptant leurs morts (il y en avait plus
+de mille) et leurs blessés, comprennent que _Dieu ne fait plus de
+miracles._
+
+Le 19 floréal, le général Lanusse, qui s'est porté avec la plus grande
+activité partout où il y a eu des ennemis à combattre, arrive à
+Damanhour, passe quinze cents hommes au fil de l'épée; un monceau de
+cendres indique la place où fut Damanhour. L'ange _el-Mohdy,_ blessé de
+plusieurs coups, sent lui-même son zèle se refroidir; il se cache dans
+le fond des déserts, environné encore de partisans; car, dans des têtes
+fanatisées, il n'y a point d'organes par où la raison puisse pénétrer.
+
+Cependant la nature de cette révolte contribua à accélérer mon retour en
+Egypte.
+
+Cette scène bizarre était concertée, et devait avoir lieu au même
+instant où la flotte turque, qui a débarqué l'armée que j'ai détruite
+sous Acre, devait arriver devant Alexandrie.
+
+L'armement de cette flotte, dont les mameloucks de la Haute-Egypte
+avaient été instruits par des dromadaires, leur fit faire un mouvement
+sur la Basse-Egypte; mais, battus plusieurs fois par le chef de brigade
+Destrées, officier d'une bravoure distinguée, ils descendirent dans la
+Charqyéh. Le général Dugua ordonna au général Davoust de s'y porter. Le
+19 floréal, il attaqua Elfy-bey et les Billys: quelques coups de canon
+ayant tué trois des principaux kachefs d'Elfy, il fuit épouvanté dans
+les déserts.
+
+
+_Canonnade de Suez._
+
+Un vaisseau et une frégate anglaise sont arrivés à Suez vers le 15
+floréal. Une canonnade s'est engagée; mais les Anglais ont cessé dès
+l'instant qu'ils ont reconnu Suez muni d'une artillerie nombreuse en
+état de les recevoir: les deux bâtimens ont disparu.
+
+
+_Combat sur le canal de Moyse._
+
+Le général Lanusse, après avoir délivré la province de Bahyreh,
+atteignit, le 17 prairial, au village de Kafr-Fourniq, dans la Charqyéh,
+les Maugrabins et les hommes échappés de la Bahyreh; il leur tua cent
+cinquante hommes, et brûla le village.
+
+Le 15 prairial, j'arrivai a El-Arich, de retour de Syrie. La chaleur du
+sable du désert a fait monter le thermomètre à quarante-quatre degrés:
+l'atmosphère était à trente-quatre; Il fallait faire onze lieues par
+jour pour arriver aux puits, où se trouve un peu d'eau salée, sulfureuse
+et chaude, que l'on boit avec plus d'avidité que chez nos restaurateurs
+une bonne bouteille de vin de Champagne.
+
+Mou entrée au Caire s'est faite le 26 prairial, environné d'un peuple
+immense qui avait garni les rues, et de tous les muphtis montés sur des
+mules, parce que _le prophète montait de préférence ces animaux_, de
+tous les corps de janissaires, des odjaqs, des agas de la police du
+jour et de nuit, de descendant d'Abou-Bekr, de Fathyme, et des fils de
+plusieurs saints révérés par les vrais croyans; les chefs des marchands
+marchaient devant, ainsi que le patriarche Qohthe: la marche était
+fermée par les troupes auxiliaires grecques.
+
+Je dois témoigner ma satisfaction au général Dugua, au général Lanusse,
+et au chef de bataillon Duranteau.
+
+Les scheick el-Bekry, el-Cherqaouy, el-Sadat, el-Mahdy, Ssaouy, se sont
+comportés aussi bien que je le pouvais désirer; ils prêchent tous les
+jours dans les mosquées pour nous. Leurs firmans font la plus grande
+impression dans les provinces. Ils descendent pour la plupart des
+premiers califes et sont dans une singulière vénération parmi le peuple.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 3 messidor an 7 (21 juin 1799).
+
+_Au commandant du génie._
+
+J'ai visité hier, citoyen commandant, la citadelle du Caire: je me suis
+convaincu par moi-même que le citoyen Farnée, duquel j'avais eu lieu
+d'être satisfait, prend, avec le commandant, un ton qui n'est pas
+convenable.
+
+Le chef de brigade Dupas, uniquement occupé de sa place, commence à
+connaître a fond les détails de la citadelle, ce qui lui a fait venir un
+grand nombre d'idées que j'ai trouvées raisonnables.
+
+Je vous prie de conférer avec lui sur ces différens travaux, et de me
+faire connaître le parti que vous croirez devoir prendre sur plusieurs
+objets essentiels, tels que le fossé qu'il propose pour isoler
+entièrement la citadelle du côté de la ville, qu'il faudrait faire
+calculer avec l'occupation de la tour des janissaires, un chemin qui
+conduirait tout de suite de la première place sur le rempart de droite
+en entrant; un chemin qui conduirait droit de la première place à
+celle du pacha; enfin plusieurs idées de détails sur la facilité des
+communications autour de la forteresse.
+
+Le citoyen Dupas a un grand nombre de prisonniers. En fournissant
+quelques outils, vous pourrez activer les travaux de manière à faire
+promptement beaucoup de besogne.
+
+Quant aux logemens intérieurs, la chose dont il faut principalement
+s'occuper, c'est de nettoyer les souterrains où on pourrait placer la
+garnison en cas de siège, placer les poudres et la salle d'artifice dans
+un endroit à l'abri de la bombe; avoir un hôpital à l'abri de la bombe.
+
+Sans cela, trois ou quatre mortiers ruinent tout, et rendent une place
+intenable.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 3 messidor an 7 (21 juin 1799).
+
+_Au général Dugua._
+
+Le nommé Caraoui, prévenu d'être l'un des assassins du général Dupuy,
+sera fusillé.
+
+Seïd-Abd-Salem, prévenu d'avoir tenu des propos contre les Français,
+sera fusillé.
+
+Emir-Ali, mamelouck d'Omar-Cachef, rentré au Caire sans passeport, sera
+fusillé.
+
+Muhammed, mamelouck de Muhammed-Cachef, rentré au Caire sans passeport,
+sera fusillé.
+
+Kemeas-Achic, scheick-beled du village de Kobibal, sera retenu en prison
+jusqu'à ce qu'il ait versé deux mille talaris dans la caisse du payeur
+général de l'armée, indépendamment de ce qu'il pourrait devoir pour son
+village.
+
+Tous les déserteurs de la compagnie Omar seront interrogés, et vous
+m'enverrez les notes que donnera sur eus le capitaine Omar.
+
+Vous me ferez passer l'interrogatoire de Dollah-Mahmed, derviche indien.
+
+Mahed-El-Tar, prévenu d'avoir tenu de mauvais propos contre les
+Français, sera fusillé.
+
+Vous me ferez un rapport sur la fortune et les renseignemens que donne
+l'aga de Hassan, chez qui l'on a trouvé de la poudre.
+
+Hussan, mamelouck d'Achmet-Bey, sera fusillé.
+
+Vous me ferez un rapport sur la fortune et sur ce que disent avoir été
+faire dans la Haute-Egypte les dix personnes qui sont détenues pour être
+revenues sans passeports.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 3 messidor an 7 (21 juin 1799).
+
+_Au général Dugua._
+
+Tous les officiers turcs prisonniers, citoyen général, seront interrogés
+pour savoir quelle rançon ils veulent payer pour avoir leur liberté.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 3 messidor an 7 (21 juin 1799).
+
+_Au général Fugières._
+
+Je reçois, citoyen général, votre lettre du 29 prairial.
+
+Votre payeur doit verser tous les fonds qu'il reçoit dans la caisse du
+Caire. Tâchez de nous envoyer, le plus tôt possible, 100,000 francs dont
+nous avons grand besoin; j'aurai aussi besoin de quarante beaux chevaux
+pour la remonte de mes guides. La province de Garbieh en a de très-bons,
+tâchez de nous les envoyer.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 3 messidor an 7 (21 juin 1799).
+
+_Au contre-amiral Ganteaume._
+
+Vous vous rendrez, citoyen général, à Rosette et à Alexandrie.
+
+Vous passerez la revue des bâtimens qui se trouvent pour la défense de
+l'embouchure de Rosette; vous y ferez envoyer d'Alexandrie tout ce qui
+pourrait y manquer. Mon intention est que les bâtimens qui n'ont qu'une
+pièce soient approvisionnés à trois cents coups, et ceux qui en ont deux
+à deux cents. Vous ferez partir d'Alexandrie tous les bâtimens propres
+à la navigation du Nil, et spécialement tous les avisos armés eu guerre
+qui peuvent entrer dans le Nil ou à Bourlos.
+
+Vous prendrez à bord de tous les bâtimens, soit de guerre, soit de
+convoi, tous les canons, toutes les armes, et autres objets de quelque
+espèce que ce soit, qui peuvent être utiles à la défense du Nil.
+
+Vous trouverez à Alexandrie le général Dommartin, et vous l'aiderez dans
+le transport de toutes les poudre, canons, munitions de guerre, etc.,
+qu'il doit envoyer à Rosette, Bourlos et Damiette.
+
+Je désirerais que l'on pût embosser à l'embouchure du lac Bourlos un
+gros bâtiment armé de grosses pièces, de manière à ce que ce bâtiment
+pût défendre la passe, et tenir lieu d'un fort que l'on va commencer à
+construire, mais pour lequel il faudra du temps.
+
+Vous désarmerez à Alexandrie tous les bâtimens, hormis _la Muiron_ et
+_la Carrère_ et une demi-douzaine d'avisos ou bâtimens marchands bons
+marcheurs, qu'il faut tenir prêts à partir pour France.
+
+Vous me ferez faire un rapport sur la meilleure des frégates qui
+restent, et vous ordonnerez toutes les dispositions pour l'armer, au
+premier ordre, en matériel.
+
+Vous aurez soin de vous assurer que les futailles des deux frégates _la
+Muiron_ et _la Carrère_ soient en meilleur état que celles de l'escadre
+du contre-amiral Barée.
+
+Vous aurez soin, hormis ce qui vous est nécessaire, de laisser dans
+chaque bâtiment de guerre de quoi les armer en flûte le plus promptement
+possible.
+
+Je vous fais passer l'ordre pour que l'ordonnateur de la marine et le
+commandant des armes ne portent aucun obstacle à vos opérations, et vous
+secondent de leur pouvoir.
+
+Vous ferez mettre en construction deux à trois petits chebecks
+semblables à _la Fortune_, et qui puissent entrer dans le Nil et à Omm
+Faredge.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 3 messidor an 7 (21 juin 1799).
+
+_Au général Desaix._
+
+Les trois officiers du génie, une compagnie de canonniers et une
+centaine d'hommes de cavalerie à pied, ont ordre, citoyen général, de se
+rendre dans la Haute-Egypte. Les commandans de l'artillerie et du génie
+font partir des outils et des cartouches.
+
+Si vous écrivez au schérif de la Mecque, faites-lui connaître que l'on
+m'a présenté hier les différens reïs de ses bâtimens, et que l'on fait
+passer à force du blé et du riz à Suez pour les lui envoyer.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 4 messidor an 7 (22 juin 1799).
+
+_Au même._
+
+Je désirerais, citoyen général, acheter deux ou trois mille nègres ayant
+plus de seize ans, pour pouvoir en mettre une centaine par bataillon.
+Voyez s'il n'y aurait pas moyen de commencer le recrutement en
+commençant les achats. Je n'ai pas besoin de vous faire sentir
+l'importance de cette mesure.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 4 messidor an 7 (22 juin 1799).
+
+_Au commandant du génie._
+
+Je désirerais, citoyen commandant, que l'on pût placer le plus tôt
+possible le moulin à vent dont la charpente est faite à la citadelle; il
+était destiné pour le fort Camin; on placera à ce fort le premier que
+l'on fera. Voyez donc, je vous prie, a faire choisir un emplacement pour
+ce moulin, et faites-moi un rapport sur cet objet.
+
+Je désirerais également que le nouveau chemin de Boulac à la place
+Esbekieh fût fini le plus tôt possible.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 4 messidor an 7 (22 juin 1799).
+
+_Au même._
+
+Mon intention, citoyen commandant, est d'établir une redoute à Mit-Kamar
+et une à Mansoura, remplissant les buts suivans:
+
+Défendre la navigation du Nil, protéger les barques françaises,
+construire des magasins capables de nourrir un corps de dix mille hommes
+pour un mois, contenir une ambulance d'une cinquantaine de lits et enfin
+maintenir les villes de Mansoura et Mit-Kamar.
+
+Je vous prie de me présenter un projet pour ces deux redoutes,
+auxquelles je désire qu'on travaille de suite, de manière qu'entre
+Rosette et le Caire il y aura les deux redoutes de Rahmanieh et d'Alkan,
+et entre Damiette et le Caire celles de Mansoura et de Mit-Kamar.
+
+Je vous prie aussi de me faire un rapport sur la redoute de Rahmanieh.
+Voilà long-temps que l'on y travaille, et je vois qu'on ne finit jamais.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 4 messidor an 7 (22 juin 1799).
+
+_Au citoyen Lepère, ingénieur des ponts et chaussées._
+
+Je désirerais, citoyen, que le nouveau chemin du Caire à Boulac fût fini
+le plus promptement possible.
+
+Je désirerais connaître s'il ne serait pas possible de profiter du fossé
+que vous faites d'un des côtés du chemin, pour s'en servir de canal de
+communication du Caire à Boulac, au moins pendant sept à huit mois
+de l'année, et si l'année prochaine on ne pourrait pas s'en servir
+constamment.
+
+Il est nécessaire également de préparer un rapport sur la conduite des
+eaux au Nil dans le Kalidj, sûr l'inondation des places du Caire et
+terres adjacentes.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 4 messidor an 7 (22 juin 1799).
+
+_Au contre-amiral Ganteaume._
+
+Les demi-galères _la Coquette_, _l'Amoureuse_ et la canonnière _la
+Victoire_, seront armées aussi bien qu'il est possible.
+
+La djerme _la Boulonnaise_ sera mise, ainsi que les felouques _le Nil_
+et _l'Eléphantine_, dans le même état qu'était _l'Italie_, pour servir
+au même usage.
+
+Vous me ferez faire un rapport sur les djermes _la Syrie_ et _la
+Carinthie_, et sur l'artillerie et autres objets nécessaires pour armer
+les quatre bâtimens dont il est ci-dessus parlé.
+
+La compagnie des canonniers de la marine qui est au Caire, sera
+distribuée entre ces quatre bâtimens, _l'Etoile_ et _le Sans-Quartier._
+
+Vous me remettrez demain un état général des bâtimens armés dans le Nil,
+avec le nombre de canons, d'approvisionnemens, et le nombre d'équipages.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 4 messidor an 7 (22 juin 1799).
+
+_Au citoyen Baille, capitaine des grenadiers de la soixante-neuvième
+demi-brigade._
+
+J'ai reçu, citoyen, les notes que vous m'avez remises, qui prouvent que
+votre compagnie n'était pas avec les deux autres compagnies au moment où
+je fus mécontent d'elles, ce qui m'a porté à leur défendre de porter des
+palmes à leur entrée au Caire, et qu'elle venait au contraire d'être
+envoyée par le général Rampon à l'attaque d'un poste où elle a montré
+le courage, l'impétuosité et la bravoure qui doivent distinguer les
+grenadiers.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 5 messidor an 7(23 juin 1799).
+
+_Au général Kléber._
+
+Je reçois, citoyen général, vos lettres des 26, 28 et 29 prairial.
+
+L'année passée, nous avions permis le commerce avec la Syrie, et
+Djezzar-Pacha s'y était opposé. Quelque inconvénient qu'il puisse y
+avoir, le premier besoin pour nous étant de ne pas laisser tomber
+l'agriculture, je ne vois pas d'inconvénient à ce que, d'ici à
+thermidor, vous permettiez le commerce avec la Syrie; mais je crois
+qu'il est bon de laisser passer tout messidor.
+
+Le bataillon de la vingt-cinquième se rend en droite ligne à Catieh avec
+le général Leclerc. J'ai envoyé le général Destaing à Rahmanieh.
+
+Le général Dommartin doit être rendu à Alexandrie. Si Lesbeh n'est pas
+en état aujourd'hui, il est au moins nécessaire que vous donniez les
+ordres qu'on y travaille avec une telle activité, que tous les mois il
+acquière un nouveau degré de force, et que, l'année prochaine, il puisse
+remplir le but qu'on s'était proposé.
+
+Hassan-Thoubar est au Caire, je dois le voir dans une heure. Je ne sais
+pas trop le parti que je prendrai avec cet homme. Si je lui rends ce
+qu'il me demande, le préalable sera qu'il me remette ses enfans en
+ôtage.
+
+Nous sommes toujours ici sans nouvelles du continent. On m'assure
+aujourd'hui que des vaisseaux anglais ont paru devant Alexandrie; qu'ils
+ont expédié à Mourad trois exprès sur des dromadaires. Ils auront de la
+peine à le trouver, car le général Friant est dans ce moment dans les
+oasis.
+
+Le général Desaix est en pleine jouissance de la Haute-Egypte et de
+Cosseir. Les impositions se payent régulièrement, et sa division est au
+courant de sa solde. Avec les impositions des provinces de Damiette et
+de Mansoura, vous viendrez facilement à bout de payer votre division.
+
+Mettez-vous en correspondance avec Rosette, afin que l'on vous prévienne
+promptement de tout ce qui pourrait se passer sur la côte. Dès l'instant
+qu'il y aura un peu d'eau, je vous enverrai les deux demi-galères et la
+chaloupe canonnière _la Victoire_, qui sont fort bien armées. Dans ce
+moment-ci les eaux sont trop basses.
+
+Je crois qu'il serait toujours utile de tenir à Omm-Faredge le bateau
+_le Menzaleh_, et de remplir sa cale de jarres pleines d'eau, car
+d'ici à un ou deux mois le lac Menzaleh sera un moyen efficace de
+communication avec Catieh et El-Arich.
+
+Le général Menou n'est pas encore de retour de son inspection
+d'El-Arich.
+
+Quatre ou cinq négocians de Damiette, chrétiens ou turcs, peuvent vous
+prêter les 60,000 livres que vous demandez; je crois que cela vaut mieux
+que de s'adresser à un trop grand nombre.
+
+Choisissez six négocians turcs et deux on trois chrétiens; et imposez
+chacun à tant.
+
+Je ne connais pas les membres du divan de Damiette. Cette province a
+toujours été faiblement administrée, et je ne la calculerai de niveau
+avec celles de Rosette, du Caire et d'Alexandrie que trois ou quatre
+décades après votre arrivée. Faites tout ce que la prudence vous fera
+juger nécessaire.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 5 messidor an 7 (23 juin 1799).
+
+_Au Directoire exécutif._
+
+Citoyens directeurs,
+
+Après la bataille des Pyramides, les mameloucks se divisèrent.
+Ibrahim-Bey se retira dans la Charqyéh, passa le désert, séjourna à
+Gaza et à Damas. Affaibli par les pertes qu'il a essuyées pendant mon
+incursion en Syrie, il est aujourd'hui dans la plus profonde misère.
+
+Mourad-Bey remonta le Nil avec une nombreuse flottille, et se retira
+dans la Haute-Egypte. Battu à Sédyman, il était toujours maître des
+provinces supérieures, et dans une position menaçante.
+
+Le 20 frimaire, le général Desaix, ayant été renforcé de la plus grande
+partie de la cavalerie de l'armée, se mit en marche, et arriva le 9
+nivose à Djirdjéh.
+
+A deux journées plus haut, Mourad-Bey l'attendait, réuni à Hhaçan-Bey, à
+deux mille Arabes d'Yambo, qui venaient de débarquer à Qosséyr, et à une
+grande quantité de paysans qu'il avait soulevés.
+
+
+_Combats de Soheïdje et de Tahhtah._
+
+Le général Desaix, ayant appris que plusieurs rassemblemens armés
+occupaient les rives du Nil, et s'opposaient à la marche de la flottille
+qui portait ses munitions de guerre et ses vivres, envoya le général
+Davoust avec la cavalerie. Il trouva et dissipa, les 14 et 19 nivose,
+des rassemblemens de paysans à Soheïdje et à Tahhtah: il massacra dans
+ces deux affaires plus de deux mille hommes. Le chef de brigade Pinon, à
+la tête du quinzième, et Boussard, à la tête du vingtième de dragons, se
+sont particulièrement distingués.
+
+
+_Affaire de Samhoud._
+
+Ayant été rejoint par sa cavalerie et sa flottille, le général Desaix
+marcha à l'ennemi, qu'il rencontra, le 3 pluviose, au village de
+Samhoud. Il prit l'ordre de bataille accoutumé, en plaçant son
+infanterie en carré sur ses ailes, sa cavalerie en carré au centre. La
+droite était commandée par le général Friant, la gauche par le général
+Belliard, et le centre par le général Davoust. L'ennemi investit avec
+un tourbillon de cavalerie notre petite armée; mais ayant été
+vigoureusement repoussé par la mitraille et la mousqueterie, il fit un
+mouvement en arrière. Notre cavalerie se déploya alors et le poursuivit.
+Une centaine d'Arabes et de paysans furent massacrés; le reste
+s'éparpilla et fuit dans les déserts. Le citoyen Rapp, aide-de-camp du
+général Desaix, officier d'une grande bravoure, a été blessé d'un coup
+de sabre.
+
+Le drapeau de la république flotta sur les Cataractes; toute la
+flottille de Mourad-Bey se trouva prise, et, dès ce moment, la
+Haute-Egypte fut conquise. Le général Desaix plaça sa division en
+cantonnemens le long du Nil, et commença l'organisation des provinces.
+
+Le reste des mameloucks et des Arabes d'Yambo ne pouvait vivre dans
+le désert; la nécessité de se procurer de l'eau du Nil et des vivres
+engagea différens combats qui, politiquement, ne pouvaient plus être
+dangereux. N'ayant plus ni artillerie ni flottille, le succès d'un
+combat n'avait pour but que le pillage; mais les bonnes dispositions du
+général Desaix, et la bravoure des troupes, ne leur donnèrent pas même
+cette consolation.
+
+
+_Combat de Qénéh._
+
+Le chef de brigade Conroux, avec la soixante-unième, fut attaqué à
+Qénéh, le 22 pluviose, par cinq ou six cents Arabes; il joncha le champ
+de bataille de morts.
+
+
+_Combat de Samathah._
+
+Le général Friant marcha, le 24 pluviose, à Samathah, où il savait que
+se réunissaient les Arabes d'Yambo; il leur tua deux cents hommes.
+
+
+_Combat de Thèbes._
+
+Sur les ruines de Thèbes, deux cents hommes du vingt-deuxième de
+chasseurs et du quinzième de dragons chargèrent, le 23 pluviose, deux
+cents mameloucks, qu'ils dispersèrent. Ils regagnèrent le désert, après
+avoir laissé une partie de leur monde sur le champ de bataille. Le chef
+de brigade Lasalle, du vingt-deuxième de chasseurs, s'est conduit avec
+son intrépidité ordinaire.
+
+
+_Combat d'Esné._
+
+Le 7 ventose, Mourad-Bey se porta à Esné: le citoyen Clément,
+aide-de-camp du général Desaix, le dispersa et l'obligea de regagner le
+désert.
+
+
+_Combat de Benouthah._
+
+Instruits que j'avais quitté l'Egypte, que j'avais passé le désert pour
+aller en Syrie, les mameloucks crurent le général Desaix affaibli,
+et dès-lors le moment favorable pour l'attaquer. Ils redoublèrent
+d'efforts, accoururent de tous les points du désert sur plusieurs points
+du Nil; ils s'emparèrent d'une de nos djermes, en égorgèrent l'équipage,
+prirent huit pièces de canon, et, renforcés par quinze cents hommes qui
+venaient de débarquer à Qosséyr, ils se réunirent à Benouthah, où ils
+se retranchèrent. Le général Belliard marcha à eux, le 20 ventose, les
+attaqua, tua la moitié de leur monde, et dispersa le reste: c'est le
+combat où l'ennemi a montré le plus d'opiniâtreté.
+
+
+_Combat de Byralbarr._
+
+Le 13 germinal, le général Desaix, instruit que Hhaçan-Bey avait le
+projet de se porter sur Qénéh, marcha dans le désert pour le chercher;
+le septième de hussards et le dix-huitième de dragons découvrirent
+l'ennemi, le chargèrent, le dispersèrent après un combat très-opiniâtre.
+Le citoyen Duplessis, commandant le septième de hussards, fut tué en
+chargeant à la tête de son régiment.
+
+
+_Combat de Djirdjéh._
+
+Le 16 germinal, le chef de bataillon Moran, attaqué dans le village de
+Djirdjéh, fut secouru par les habitans, et mit en fuite les Arabes et
+les paysans, après leur avoir tué plus de cent hommes.
+
+
+_Combat de Théméh._
+
+Le chef de brigade Lasalle marcha à Tehnéh pendant la nuit du
+20 germinal, surprit un rassemblement qui s'y trouvait, tua une
+cinquantaine d'hommes, et le dispersa.
+
+
+_Combat de Bényhady._
+
+Les mameloucks, voyant la Haute-Egypte garnie de troupes, filèrent par
+le désert dans la Basse-Egypte. Le général Desaix envoya le général
+Davoust a leur suite. Il les rencontra au village de Bényhady, les
+attaqua, les dispersa, après leur avoir tué un millier d'hommes. Nous
+avons eu trois hommes tués et trente blessés; mais parmi les tués se
+trouve le chef de brigade Pinon, du quinzième de dragons, officier du
+plus rare mérite.
+
+
+_Prise de Qosséyr_ (le 10 prairial).
+
+Le 10 prairial, le général Belliard et l'adjudant-général Donzelot sont
+entrés à Qosséyr, et ont pris possession de ce poste important: on
+s'occupe à le mettre dans le meilleur état de défense.
+
+Cette occupation, celle de Suez et d'El-Arich, ferment absolument
+l'entrée de l'Egypte du côté de la mer Rouge et de la Syrie, tout
+comme les fortifications de Damiette, Rosette et Alexandrie, rendent
+impraticable une attaque par mer, et assurent à jamais à la république
+la possession de cette belle partie du monde, dont la civilisation aura
+tant d'influence sur la grandeur nationale et sur les destinées futures
+des plus anciennes parties de l'univers.
+
+Mourad-Bey est retiré avec peu de monde dans les oasis, d'où il va être
+encore chassé. Hhaçan-Bey est à plus de quinze jours au-dessus des
+Cataractes; la plupart des tribus arabes sont soumises, et ont donné
+des ôtages; les paysans s'éclairent, et reviennent tous les jours des
+insinuations de nos ennemis; des forts nombreux, établis de distance en
+distance, les retiennent d'ailleurs, s'ils étaient malintentionnés; les
+Arabes d'Yambo ont péri pour la plupart.
+
+L'état-major vous enverra les noms des officiers auxquels j'ai accordé
+de l'avancement.
+
+J'ai nommé au commandement du quinzième de dragons le citoyen
+Barthélémy, chef d'escadron des guides à cheval, ancien officier de
+cavalerie distingué par ses connaissances.
+
+Je vous demande le grade de général de brigade pour le citoyen Donzelot,
+adjudant-général du général Desaix.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 5 messidor an 7 (23 juin 1799).
+
+_Au chef de la soixante-neuvième demi-brigade._
+
+J'ai reçu, citoyen, votre mémoire historique sur vos compagnies de
+grenadiers. Votre tort est de ne pas vous être donné des sollicitudes
+nécessaires pour purger ces compagnies de quinze à vingts mauvais sujets
+qui s'y trouvaient. Aujourd'hui, il ne faut penser qu'à organiser ce
+corps, et le mettre à même de soutenir, aux premiers événemens, la
+réputation qu'il s'était acquise en Italie.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 5 messidor an 7 (23 juin 1799).
+
+_Au commandant du génie._
+
+Je vous prie, citoyen, de profiter du départ du bataillon de la
+soixante-neuvième qui se rend demain à Mit-Kamar, pour y envoyer les
+officiers du génie qui doivent tracer la redoute que j'y ai ordonnée.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 5 messidor an 7 (23 juin 1799).
+
+_Au citoyen Poussielgue._
+
+Je vous prie, citoyen, de me proposer une mesure, afin qu'il ne sorte de
+Suez qu'une quantité de riz, blé et sucre, proportionnée à celle du café
+qui nous arrive. Il ne faudrait pas que le schérif de la Mecque nous
+enlevât, pour quelques fardes de café, la plus grande partie de nos
+subsistances.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 5 messidor an 7 (23 juin 1799).
+
+_Au général Kléber._
+
+Hassan-Thoubar, citoyen général, sort de chez moi. Il remet ici,
+ce soir, son fils en otage: c'est un homme âgé de trente ans.
+Hassan-Thoubar part sous peu de jours pour Damiette; il paraît un peu
+instruit par le malheur: d'ailleurs, son fils nous assure de lui. Je
+crois qu'il vous sera très-utile pour l'organisation du lac Menzaleh,
+la province de Damiette, les communications avec El-Arich, et votre
+espionnage en Syrie.
+
+Je suis en guerre avec presque tous les Arabes. J'ai rompu, à ce
+sujet, tous les traités possibles, parce que aujourd'hui qu'ils nous
+connaissent, et qu'il n'y a presqu'aucune tribu qui n'ait eu des
+relations avec nous, je veux avoir des otages.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 5 messidor an 7 (23 juin 1799).
+
+_Au commandant du génie._
+
+Je vous prie, citoyen commandant, de faire déblayer au plus tôt les
+murailles qui sont contre les créneaux de la porte du Delta.
+
+Je vous fais passer une lettre de l'administrateur-général des finances;
+je vous prie de la prendre en considération, et de vous concerter avec
+les autorités, les ingénieurs des ponts et chaussées et l'administrateur
+des finances, et de me présenter un projet:
+
+1°. Des maisons nationales à démolir;
+
+2°. Des maisons particulières à acquérir et à démolir, pour avoir une
+communication large et commode d'ici au quartier de l'Institut, avec une
+place au milieu de ladite communication;
+
+3°. Pour avoir une communication de la place Esbekieh à la place
+Birket-el-Fil, avec une place au milieu. Les maisons que l'on a démolies
+à droite et à gauche défigurent la ville et ruinent les habitations, que
+nous serons obligés un jour de rétablir.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 5 messidor an 7 (23 juin 1799).
+
+_Au général Kléber._
+
+La province de Mansoura, citoyen général, nous a fourni quelques bons
+chevaux, elle en doit fournir encore une centaine. Je vous prie de
+donner l'ordre qu'on procède sans délai à les lever; cela nous est
+extrêmement essentiel: surtout, ordonnez qu'on ne prenne pas de chevaux
+au-dessous de cinq ans.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 5 messidor an 7 (23 juin 1799).
+
+_Au général Desaix._
+
+Je vous envoie, citoyen général, trois officiers du génie, des
+cartouches, des outils et des hommes à pied à monter. Vous garderez les
+hommes du vingt-deuxième de chasseurs et du vingtième de dragons, et
+vous me renverrez tout le reste au Caire. Nous avons besoin d'un corps
+de cavalerie considérable, pour veiller à la défense de la côte.
+
+Nous sommes toujours très-tranquilles. J'attends toujours de vos
+nouvelles.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 7 messidor an 7 (25 juin 1799).
+
+_Au même._
+
+Quoique la caravane de Darfour se soit très-mal conduite, citoyen
+général, mon intention est que vous fassiez rendre à Krabino, un des
+chefs de la caravane, sa propre fille qui a été enlevée, et qui est
+demeurée à un des chirurgiens de votre division.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 7 messidor an 7 (25 juin 1799).
+
+_Aux citoyens Hamelin et Liveron._
+
+J'ai reçu, citoyens, votre lettre du 28 prairial. Le citoyen
+Poussielgue, qui a mis en vous toute sa confiance pour un objet aussi
+essentiel, garantit votre activité et les moyens que vous aurez pour
+réussir. J'écris au général Desaix pour qu'il vous donne toute la
+protection que vous pourrez désirer. Autant qu'il sera possible, on
+lèvera toutes les difficultés qui pourraient s'opposer à la marche de
+votre opération. La réussite pourrait faire apprécier les motifs qui
+vous ont fait mettre en avant, comme seule elle sera la mesure du
+service que vous vous trouverez avoir rendu. Vous n'aurez réussi que
+lorsque, vous aurez fait verser, à Boulac, 600,000 ardeps de blé.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 7 messidor an 7 (25 juin 1799).
+
+_Au payeur général._
+
+Ayant autorisé le général Kléber à percevoir, dans les provinces de
+Mansoura et de Damiette toutes les sommes nécessaires pour sa division,
+je vous prie de donner l'ordre à vos préposés de faire recette de tous
+les fonds que fera rentrer le général Kléber, et de suivre tous les
+ordres qu'il leur donnera pour le paiement, sauf à vous rendre compte.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 7 messidor an 7 (25 juin 1799).
+
+_A l'ordonnateur en chef._
+
+J'ai donné, citoyen ordonnateur, au général Kléber l'autorité nécessaire
+pour administrer les provinces de Damiette et de Mansoura, de manière à
+pouvoir solder tout ce dont a besoin sa division.
+
+La même autorité a été donnée au général Marmont pour les provinces
+d'Alexandrie, Rosette et Bahhireh.
+
+Même autorité au général Desaix pour les trois provinces de la
+Haute-Egypte.
+
+Je vous prie donc, dans les besoins de l'administration, de distinguer
+les besoins de la division Desaix, ceux de la division Kléber,
+l'arrondissement d'Alexandrie, et enfin le Caire et les troupes qui sont
+dans les autres provinces.
+
+Si vous accordiez pour les divisions Kléber, Desaix et l'arrondissement
+d'Alexandrie plus qu'il ne faut, les généraux ne feraient pas solder les
+crédits que je vous ai donnés.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 7 messidor an 7 (25 juin 1799).
+
+_Au chef de brigade d'artillerie Grobert._
+
+Je vous prie, citoyen, de me remettre demain l'état général des pièces
+et munitions qui se trouvent, soit en batterie à Gizeh, soit au parc
+général de l'armée, soit au magasin général de la direction.
+
+Je vous prie de tenir à la disposition du commandant de la marine toutes
+les pièces d'un calibre inférieur à 3, et qui dès-lors ne sont pas
+propres au service de terre.
+
+Je vous prie de faire remettre au commandant de la marine deux pièces de
+6 pour armer la demi-galère embossée à Gizeh.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 7 messidor an 7 (25 juin 1799).
+
+_A l'ordonnateur en chef._
+
+Je viens de faire la visite de l'hôpital de la maison d'Ibrahim-Bey.
+J'ai vu, avec mécontentement, qu'il y manque plusieurs médicamens
+essentiels, et surtout la pierre infernale.
+
+Donnez les ordres pour qu'avant le 10 du mois, tous ces objets soient à
+l'hôpital.
+
+J'ai trouvé que les pharmaciens n'étaient pas à leur poste. Il y avait
+quelques plaintes sur les chirurgiens.
+
+Il manquait beaucoup de draps, et les chemises étaient plus sales
+qu'elles ne l'auraient été à l'ambulance devant Acre.
+
+Fixez, je vous prie, vos yeux sur cet objet essentiel. Faites-vous
+remettre l'état du linge, des chemises qui ont été données au directeur
+de l'hôpital, et faites de manière à ce que, d'ici au 10, il y ait cinq
+ou six cents chemises à cet hôpital.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 8 messidor an 7 (26 juin 1799).
+
+_Au général Marmont._
+
+Je n'ai point reçu, citoyen général, la lettre que vous m'annoncez
+m'avoir écrite le 1er messidor, je viens de recevoir celle du 3.
+
+Le général Destaing est arrivé à Rahmanieh; il a mené avec lui un
+bataillon de la soixante-unième, le général Lanusse y avait envoyé un
+bataillon de la quatrième. Le chef de la quatrième est parti avant-hier
+avec un autre bataillon. Ainsi, il ne manque pas de forces pour faire
+payer les contributions et dissiper les rassemblemens. Vous-même, vous
+pouvez avec une partie de vos forces, vous porter sur Mariout, et
+détruire ces maudits Arabes.
+
+Le contre-amiral Ganteaume doit être arrivé à Alexandrie. Secondez, je
+vous prie, toutes ses opérations.
+
+Smith est un jeune fou qui veut faire sa fortune, et cherche à se mettre
+souvent en évidence. La meilleur manière de le punir, est de ne jamais
+lui répondre. Il faut le traiter comme un capitaine de brûlot. C'est au
+reste un homme capable de toutes les folies, et auquel il ne faut jamais
+prêter un projet profond et raisonné: ainsi, par exemple, il serait
+capable de faire faire une descente à 800 hommes. Il se vante d'être
+entré déguisé à Alexandrie. Je ne sais si ce fait est vrai, mais il
+est très-possible qu'il profite d'un parlementaire pour entrer dans la
+ville, déguisé en matelot.
+
+La province de Rosette doit beaucoup d'argent, prenez des mesures pour
+faire tout solder.
+
+Le Nil n'augmente pas encore, mais du moment qu'il sera un peu haut, je
+vous enverrai six cent mille rations de biscuit et une grande quantité
+de blé.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 8 messidor an 7 (26 juin 1799).
+
+_Au général Kléber._
+
+Je vous prie, citoyen général, d'envoyer au Caire l'osmanli que vous
+avez déjà renvoyé d'Alexandrie, et qui, par sa mauvaise étoile, n'est
+pas encore parti. Je le garderai prisonnier à la citadelle; il servira
+d'otage pour les Français prisonniers à Constantinople.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 8 messidor an 7 (26 juin 1799).
+
+_Au divan du Caire._
+
+J'ai fait arrêter le cadi, parce que j'ai lieu de m'en méfier, et que
+son père, que j'avais comblé de bienfaits, m'a payé de la plus noire
+ingratitude. Je vous prie de me présenter quelqu'un pour remplir cette
+place. Il faut que ce soit un homme né en Egypte.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 9 messidor an 7 (27 juin 1799).
+
+_Au général Dugua._
+
+Je vous prie de réunir demain matin, chez vous, citoyen général, les
+membres du divan, et de leur faire connaître la lettre ci-jointe, en
+réponse à celle qu'il m'a écrite ce matin.
+
+Je désire que vous envoyiez de suite quelqu'un rassurer les femmes du
+cadi, et que vous donniez l'ordre à la citadelle qu'il soit traité avec
+les plus grands égards.
+
+Je désire également que vous lui fassiez demander le lieu où il désire
+se rendre, soit qu'il veuille aller en Syrie, soit à Constantinople; je
+l'y ferai conduire.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 9 messidor an 7 (27 juin 1799).
+
+_Au divan du Caire._
+
+J'ai reçu votre lettre ce matin. Ce n'est pas moi qui ai destitué le
+cadi; c'est, le cadi lui-même qui, comblé de mes bienfaits, a poussé
+l'oubli de ses devoirs jusqu'à quitter son peuple et abandonner l'Egypte
+pour se retirer en Syrie.
+
+J'avais consenti que, provisoirement, pendant la mission qu'il devait
+avoir en Syrie, il laissât son fils jour gérer sa place pendant son
+absence; mais je n'aurais jamais cru que ce fils, jeune, faible, dût
+remplir définitivement la place de cadi.
+
+La place de cadi s'est donc trouvée vacante. Qu'ai-je donc fait pour
+suivre le véritable esprit du Coran? C'est de faire nommer le cadi par
+l'assemblée des scheiks; c'est ce que j'ai fait. Mon intention est donc
+que le scheik El-Arichi, qui a obtenu vos suffrages, soit reconnu et
+remplisse les fonctions de cadi. Les premiers califes, en suivant le
+véritable esprit du Coran, n'ont-ils pas eux-mêmes été nommés par
+l'assemblée des fidèles?
+
+Il est vrai que j'ai reçu avec bienveillance le fils du cadi lorsqu'il
+est venu me trouver, aussi mon intention est-elle de ne lui faire aucun
+mal; et si je l'ai fait conduire à la citadelle, où il est traité avec
+autant d'égards qu'il le serait chez lui, c'est que j'ai pensé devoir
+le faire par mesure de sûreté; mais dès que le nouveau cadi sera
+publiquement revêtu et exercera ses fonctions, mon intention est de
+rendre la liberté au fils du cadi, de lui restituer ses biens, et de le
+faire conduire avec sa famille dans le pays qu'il désirera. Je prends ce
+jeune homme sous ma spéciale protection; aussi bien je suis persuadé que
+son père même, dont je connaissais les vertus, n'a été qu'égaré.
+
+C'est à vous à éclairer les bien intentionnés, et faites ressouvenir
+enfin aus peuples d'Egypte qu'il est temps que le règne des osmanlis
+finisse; leur gouvernement est plus dur cent fois que celui des
+mameloucks, et y a-t-il quelqu'un qui puisse penser qu'un scheick, natif
+d'Egypte, n'ait pas le talent et la probité nécessaires pour remplir la
+place importante de cadi.
+
+Quant aux malintentionnés et à ceux qui seraient rebelles à ma volonté,
+faites-les moi connaître: Dieu m'a donné la force pour les punir; ils
+doivent savoir que mon bras n'est pas faible.
+
+Le divan et le peuple d'Egypte doivent donc voir dans cette conduite une
+preuve toute particulière de ces sentimens que je nourris dans mon coeur
+pour leur bonheur et leur prospérité; et si le Nil est le premier des
+fleuves de l'Orient, le peuple d'Egypte, sous mon gouvernement, doit
+être le premier des peuples.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 10 messidor an 7 (28 juin 1799).
+
+_Au citoyen Poussielgue._
+
+Je vous prie, citoyen, de faire au général Kléber un acte de donation de
+sa maison.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 10 messidor an 7 (28 juin 1799).
+
+_Au général Dugua._
+
+Vous ferez fusiller, citoyen général, le nommé Joseph, natif de Cherkem,
+près la mer Noire;
+
+Le nommé Sélim, natif de Constantinople, tous deux détenus à la
+citadelle.
+
+Quant au nommé Ibrahim-Kerpouteli, on fera interroger celui qu'il cite
+pour être son père, afin de savoir s'il l'avoue, et vous me ferez donner
+des notes sur la manière dont son père s'est conduit.
+
+Je vous renvoie les interrogatoires de ces hommes, afin que vous les
+puissiez mieux reconnaître.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 10 messidor an 7 (28 juin 1799).
+
+_Au citoyen Dupas, commandant la citadelle._
+
+Le citoyen James, canonnier au quatrième régiment d'artillerie, citoyen
+commandant, est détenu depuis six mois à la citadelle. Si vous ignorez
+les motifs de son arrestation, je vous prie de le faire mettre
+sur-le-champ en liberté.
+
+Vous ferez mettre en liberté les citoyens Jersay, sapeur à la deuxième
+compagnie; Billou, canonnier à la septième compagnie d'artillerie;
+Michel Gazette, sapeur; Robin, mineur.
+
+Vous ferez consigner le citoyen Philippe Bouette au chef de brigade de
+la vingt-deuxième, pour le mettre dans son corps.
+
+Vous ferez mettre en liberté, le 15 du mois, le citoyen Bataille, soldat
+à la légion maltaise.
+
+Vous ferez mettre en liberté les citoyens Merel, dromadaire; Dubourg,
+volontaire au deuxième bataillon de la soixante-neuvième.
+
+Vous ferez mettre en liberté, ou traduire à un conseil militaire, s'il
+y a eu lieu, le citoyen Signal, caporal du deuxième bataillon de la
+trente-deuxième.
+
+Vous ferez mettre en liberté le citoyen Roanet, volontaire au deuxième
+bataillon de la trente-deuxième.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 10 messidor an 7 (28 juin 1799).
+
+_Au citoyen Fourier, commissaire, près le divan._
+
+Je vous prie, citoyen, de me faire un rapport sur les membres qui
+composent le grand et le petit divan du Caire, pour me faire, connaître
+s'il y a des places vacantes dans l'un ou l'autre.
+
+Je désire également que vous me fassiez connaître si, parmi les membres
+du grand divan, il s'en trouverait qui ne mériteraient pas la place
+qu'ils ont, soit par leur peu de considération, soit par une raison
+quelconque; que vous me présentiez un certain nombre d'individus pour
+remplir les places vacantes. Mon intention est de composer ce divan
+de manière à former un corps intermédiaire entre le gouvernement et
+l'immense population du Caire, de manière qu'en parlant à ce grand
+divan, on soit sûr de parler à la masse de l'opinion.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 10 messidor an 7 (28 juin 1799).
+
+_Au général Destaing._
+
+Je reçois presque en même temps vos lettres des 5 et 7 messidor.
+
+Le premier bataillon de la quatrième est parti le 6 à quatre heures
+après midi du Caire, pour se rendre à Rahmanieh. Si vous êtes parti le
+9, comme c'était votre projet, pour remonter votre province, vous vous
+serez probablement joint à portée de tomber sur le rassemblement de
+l'ennemi. Le quinzième de dragons et tous les dromadaires disponibles
+partent cette nuit pour se rendre à Menouf; je donne l'ordre au général
+Lanusse de se porter au village de ..., et de le brûler, ainsi que le
+village de Zaïra; après quoi il vous fera passer le quinzième et les
+dromadaires. Ces secours et les trois bataillons que vous avez, vous
+mettent à même de soumettre la province de Bahireh.
+
+Dès l'instant que vous aurez frappé quelques coups dans votre province,
+faites-moi passer la légion nautique, dont j'ai le plus grand besoin
+pour l'organisation de l'armée.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 10 messidor an 7 (28 juin 1799).
+
+_Au Directoire exécutif._
+
+Je vous fais passer plusieurs imprimés qui vous mettront au fait des
+événemens qui se sont succédés depuis plusieurs mois.
+
+La peste a commencé à Alexandrie, il y a six mois, avec des symptômes
+très-prononcés.
+
+A Damiette elle a été plus bénigne.
+
+A Gaza et à Jaffa elle a fait plus de ravages.
+
+Elle n'a été ni au Caire, ni à Suez, ni dans la Haute-Egypte.
+
+(_Il résulte de l'état que je vous envoie que l'armée française, depuis
+son arrivée en Egypte jusqu'au 10 messidor an 7, avait perdu 5344
+hommes._)
+
+Vous voyez qu'il nous faudrait cinq cents hommes pour la cavalerie,
+cinq mille pour l'infanterie, cinq cents pour l'artillerie, pour mettre
+l'armée dans l'état où-elle était lors du débarquement.
+
+La campagne de Syrie a eu un grand résultat: nous sommes maîtres de tout
+le désert, et nous avons déconcerté pour cette année les projets de nos
+ennemis. Nous avons perdu des hommes distingués. Le général Bon est mort
+de ses blessures; Caffarelli est mort; mon aide-de-camp, Croisier est
+mort; beaucoup de monde a été blessé.
+
+Notre situation est très-rassurante. Alexandrie, Rosette, Damiette,
+El-Arich, Catieh, Salahieh, se fortifient à force; mais si vous voulez
+que nous nous soutenions, il nous faut, d'ici en pluviose, six mille
+hommes de renfort. Si vous nous en faites passer en outre 15,000, nous
+pourrons aller partout, même à Constantinople.
+
+Il nous faudrait alors deux mille hommes de cavalerie pour incorporer
+dans nos régimens, avec des carabines, selles à la hussarde et sabres;
+six cents hussards ou chasseurs; six mille hommes de troupes pour
+incorporer dans nos corps et les recruter; cinq cents canonniers de
+ligne; cinq cents ouvriers, maçons, armuriers, charpentiers, mineurs,
+sapeurs; cinq demi-brigades à deux mille hommes chacune; vingt mille
+fusils; quarante mille baïonnettes; trois mille sabres; six mille paires
+de pistolets; dix mille outils de pionniers.
+
+S'il vous était impossible de nous faire, passer tous ces secours, il
+faudrait faire la paix; car il faut calculer que, d'ici au mois de
+messidor, nous perdrons encore six mille hommes. Nous serons, à la
+saison prochaine, réduits à quinze mille hommes effectifs, desquels,
+ôtant deux mille hommes aux hôpitaux, cinq cents vétérans, cinq cents
+ouvriers qui ne se battent pas, il nous restera douze mille hommes,
+compris cavalerie, artillerie, sapeurs, officiers d'état-major, et nous
+ne pourrons pas résister à un débarquement combiné avec une attaque par
+le désert.
+
+Si vous nous faisiez passer quatre ou cinq mille Napolitains, cela
+serait bon pour recruter nos troupes.
+
+Il nous faudrait dix-huit à vingt médecins, et soixante ou quatre-vingts
+chirurgiens; il en est mort beaucoup. Toutes les maladies de ce pays-ci
+ont des caractères qui demandent à être étudiés. Par là, on peut les
+regarder toutes comme inconnues; mais toutes les années elles seront
+plus connues et moins dangereuses.
+
+Je n'ai point reçu de lettres de France depuis l'arrivée de Moureau, qui
+m'a apporté des nouvelles du 5 nivose, et de Belleville, du 20 pluviose.
+J'espère que nous ne tarderons pas à en avoir.
+
+Nos sollicitudes sont toutes en France. Si les rois l'attaquaient, vous
+trouveriez dans nos bonnes frontières, dans le génie guerrier de la
+nation et dans vos généraux, des moyens pour leur rendre funeste leur
+audace. Le plus beau jour pour nous sera celui où nous apprendrons la
+formation de la première république en Allemagne.
+
+Je vous enverrai incessamment le nivellement du canal de Suez, les
+cartes de toute l'Egypte, de ses canaux, et de la Syrie.
+
+Nous avons de fréquentes relations avec la Mecque et Mokka. J'ai écrit
+plusieurs fois aux Indes, à l'Ile-de-France; j'en attends les réponses
+sous peu de jours. C'est le schérif de la Mecque qui est l'entremetteur
+de notre correspondance.
+
+Le contre-amiral Perrée est sorti d'Alexandrie le 19 germinal avec trois
+frégates et deux bricks; il est arrivé devant Jaffa le 24, s'est mis eu
+croisière, a pris deux bâtimens du convoi turc, chargés de trois cents
+hommes, cent mineurs et bombardiers, est revenu devant Tentoura pour
+prendre nos blessés; mais il a été chassé par la croisière anglaise, et
+a disparu; il sera arrivé en Europe.
+
+Je lui avais remis des instructions pour son retour: personne n'est
+plus à même que cet officier de nous faire passer des nouvelles et des
+secours; depuis la bouche d'Omm-Faredge, Damiette, Bourlos, Rosette,
+Alexandrie, il peut choisir dans ce moment-ci; et depuis le 15 ventose
+il n'y a point de croisière devant Alexandrie ni Damiette: cela nous a
+été utile pour l'approvisionnement d'Alexandrie.
+
+J'ai été très-satisfait de la conduite du contre-amiral Perrée dans
+toute cette croisière, je vous prie de le lui faire connaître.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 12 messidor an 7 (30 juin 1799).
+
+_Au sultan de Darfour._
+
+Au nom de Dieu clément et miséricordieux: il n'y a d'autre Dieu que
+Dieu, et Mahomet est son prophète.
+
+Au sultan de Darfour Abd-el-Rahman, serviteur des deux cités saintes,
+calife du glorieux prophète de Dieu et maître des mondes.
+
+J'ai reçu votre lettre, j'en ai compris le contenu.
+
+Lorsque votre caravane est arrivée, j'étais absent, ayant été en Syrie
+pour punir et pour détruire nos ennemis. Je vous prie de m'envoyer par
+la première caravane deux mille esclaves noirs ayant plus de seize ans,
+forts et vigoureux: je les achèterai tous pour mon compte.
+
+Ordonnez à votre caravane de venir de suite, et de ne pas s'arrêter en
+route. Je donne des ordres pour qu'elle soit protégée partout.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 12 messidor an 7 (30 juin 1799).
+
+_Au schérif de la Mecque._
+
+Au nom de Dieu clément et miséricordieux: il n'y a pas d'autre Dieu que
+Dieu, et Mahomet est son prophète.
+
+J'ai reçu votre lettre, et j'en ai compris le contenu.
+
+J'ai donné les ordres pour que tout ce qui peut vous persuader de
+l'estime et de l'amitié que j'ai pour vous, soit fait.
+
+J'espère qu'à la saison prochaine vous ferez partir une grande quantité
+de bâtimens chargés de café et de marchandises des Indes: ils seront
+toujours protégés.
+
+Je vous remercie de ce que vous avez fait passer mes lettres aux Indes
+et à l'Ile de France: faites-y passer celles-ci, et envoyez-moi la
+réponse.
+
+Croyez à l'estime que j'ai pour vous et au cas que je fais de votre
+amitié.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 12 messidor an 7 (30 juin 1799).
+
+_Au commandant de l'Ile de France._
+
+Je vous prie, citoyen commandant, de faire payer au schérif de la Mecque
+la somme de 94,000 fr., que le payeur de l'armée tire en trois lettres
+de change sur le payeur de l'Ile de France, et dont la trésorerie
+nationale tiendra compte.
+
+J'ai pensé devoir me servir de ce moyen pour avoir un canal sûr pour
+correspondre avec vous, malgré les croiseurs qui infestent la mer Rouge.
+
+Je vous salue.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 12 messidor an 7 (30 juin 1799).
+
+_Au commandant des Iles de France et de la Réunion._
+
+Vous aurez sans doute appris, citoyen commandant, que depuis un an la
+république est maîtresse de l'Egypte. Je vous ai fait passer plusieurs
+lettres par la voie de Mokka, et j'espère que vous les aurez reçues.
+
+Les ports de Suez et de Cosseir sont occupés par des garnisons
+françaises et armés, les avisos que vous pourriez m'envoyer pour
+correspondre avec moi, seront donc sûrs d'y être protégés.
+
+Je désirerais que vous me fissiez passer le plus tôt possible
+quelques avisos pour pouvoir correspondre avec les Indes, et que vous
+profitassiez de ces bâtimens pour nous envoyer trois mille fusils de
+calibre, quinze cents paires de pistolets, mille sabres.
+
+La grande quantité de vaisseaux anglais qui inondent la Méditerranée,
+rend difficile l'arrivée des bâtimens de Toulon. Mes dernières nouvelles
+de France sont du mois de ventose: nous nous étions emparés du royaume
+de Naples, qui s'était déclaré pour les Anglais, et la république était
+dans l'état le plus florissant.
+
+Faites-moi passer par vos avisos toutes les nouvelles que vous pourriez
+avoir des Indes.
+
+L'établissement solide que la république vient de faire en Egypte sera
+une source de prospérité pour l'Ile de France.
+
+L'état-major vous fait passer différens imprimés qui vous feront
+connaître les événemens qui se sont passés dans ce pays-ci.
+
+Croyez, je vous prie, au désir que j'ai de faire quelque chose qui vous
+soit agréable.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 13 messidor an 7 (1er juillet 1799).
+
+_Au général Marmont._
+
+J'ordonne au payeur, citoyen général, de faire passer 50,000 fr. à
+Alexandrie pour pourvoir à un mois de solde et aux différens crédits que
+le payeur ouvrira au génie, à l'artillerie et aux administrations.
+
+Les ouadis sont venus me trouver: quoique ces scélérats eussent bien
+mérité que je profitasse du moment pour les faire fusiller, j'ai pensé
+qu'il était bon de s'en servir contre la nouvelle tribu, qui parait
+décidément être leur ennemie. Ils ont prétendu n'être entrés pour rien
+dans tous les mouvemens du Bahireh: ils sont partis trois cents des
+leurs avec le général Murat, qui a trois cents hommes de cavalerie,
+trois compagnies de grenadiers de la soixante-neuvième, et deux pièces
+d'artillerie. Je lui ai donné ordre de rester huit ou dix jours dans
+le Bahireh pour détruire les Arabes et aider le général Destaing à
+soumettre entièrement cette province: mon intention est que tous les
+Arabes soient chassés au-delà de Marcouf. Le général Destaing avait reçu
+auparavant un bataillon de la quatrième, le quinzième de dragons et une
+compagnie du régiment des dromadaires.
+
+J'espère que des sommes considérables entreront promptement dans la
+caisse du payeur d'Alexandrie. Du moment où le Nil sera navigable, on
+vous enverra deux cent mille rations de biscuit, qui sont ici toutes
+prêtes.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 13 messidor an 7 (1er juillet 1799).
+
+_Au général Kléber._
+
+Hassan Thoubar, citoyen général, se rend à Damiette. Il a laissé ici
+son fils en ôtage. Il compte habiter Damiette, ou du moins y laisser sa
+femme et sa famille pour assurer davantage de sa fidélité. Je lui ai
+restitué ses biens patrimoniaux. Quant aux femmes qu'il réclame, je n'ai
+rien statué, parce que j'ai pensé qu'elles étaient données à d'autres,
+et que d'ailleurs il serait ridicule qu'un homme dont nous avons eu tant
+à nous plaindre, reprit tout a coup une si grande autorité dans le pays.
+Par la suite, vous verrez le parti que vous pourrez tirer de cet homme.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 14 messidor an 7 (2 juillet 1799).
+
+_Au général Dugua._
+
+Je vous envoie, citoyen général, les noms de cinq mameloucks, qui, je
+crois, sont ici sans passeport, puisqu'ils ne sont pas sur votre état.
+Prenez des renseignemens sur ces hommes, et, s'ils sont les mêmes que
+ceux que l'on m'a adressés comme mauvais sujets, faites-les arrêter
+de suite et conduire à la citadelle: Hussein, de la suite d'Oshman;
+Bey-Cherchaoui; l'émir Ahmed-Aboukul, de la maison Hussein-Bey; l'émir
+Hassan, mamelouck d'Ayoub-Bey; Aly-Effendi, de chez Sélim-Bey.
+
+Faites rechercher, je vous prie, s'il y aurait dans la ville d'autres
+mameloucks également sans passeport.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 14 messidor an 7 (3 juillet 1799).
+
+_Au général Desaix._
+
+Je reçois, citoyen général, votre lettre du 3 messidor. J'ai reçu en
+même temps une lettre du général Friant de Bénêçoùef, du 12 messidor; il
+m'annonce que Mourad-Bey fuit dans le Bahhireh. Il est indispensable que
+vous fassiez partir tout de suite pour le Caire tous les escadrons
+ou hommes montés des neuvième de hussards, troisième, quatorzième et
+quinzième de dragons. Gardez avec vous tous les hommes du vingt-deuxième
+de chasseurs et du vingtième de dragons. Il me paraît qu'il'se trame
+quelque chose dans le Bahhireh; plusieurs tribus d'Arabes et quelques
+centaines de Maugrabins s'y sont rendus de l'intérieur de l'Afrique;
+Mourad-Bey s'y rend. Si ce rassemblement prenait de la consistance, il
+pourrait se faire que les Anglais et les Turcs y joignissent plusieurs
+milliers d'hommes.
+
+Nous n'avons encore, ni devant Damiette, ni devant Alexandrie, aucune
+espèce de croisière ennemie.
+
+On travaille tous les jours avec la plus grande activité aux
+fortifications d'El-Arich et de Catieh.
+
+On vous envoie tout ce qui reste du vingt-deuxième de chasseurs et du
+vingtième de dragons.
+
+Il part également une centaine d'hommes de votre division qui vont
+vous rejoindre. Si vous pouvez vous passer du bataillon de la
+soixante-unième, envoyez-le ici.
+
+Le général Davoust est tombé malade et n'a pu remplir la mission que je
+voulais lui confier.
+
+L'état-major n'a pas l'état des officiers auxquels vous avez accordé de
+l'avancement, envoyez-le moi, ainsi que celui des soldats auxquels vous
+désirez qu'il soit accordé des récompenses.
+
+J'attends des nouvelles d'Europe, Le vent commence à devenir bon et nos
+ports sont ouverts. Au reste, Perrée, avec ses trois frégates, doit y
+être arrivé: il était chargé de nos instructions particulières.
+
+J'attache une importance majeure à la prompte exécution du mouvement de
+cavalerie dont je vous ai parlé plus haut.
+
+Le général Dommartin se rendant a Alexandrie sur un bâtiment armé, a été
+attaqué par les Arabes. Il est parvenu, quoique échoué, à les repousser
+avec la mitraille; mais il a deux blessures qui ne sont pas dangereuses.
+On dit que vous avez quelques gros bâtimens provenant des mameloucks,
+et quelques djermes désarmées: faites passer tout cela au Caire, nous
+tâcherons d'en tirer parti.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 15 messidor an 7 (3 juillet 1799).
+
+_Au scheick El-Békir, le premier des schérifs et notre ami._
+
+Je vous écris la présente pour vous faire passer la demande que vous
+m'avez faite pour votre femme, pour dix karats de village, uniquement
+pour vous donner une preuve de l'estime que je fais de vous, et du désir
+que j'ai de voir tous vos voeux et tout ce qui peut vous rendre heureux
+s'accomplir.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 15 messidor an 7 (3 juillet 1799).
+
+_Au général Reynier._
+
+J'ai reçu, citoyen général, votre lettre de Seneta, du 10 messidor.
+Toute la cavalerie de l'armée est dans ce moment-ci dans le Rahhireh; il
+sera possible, cependant, de réunir une centaine de chevaux d'ici au 20,
+en y mettant une partie de mes guides. Faites en sorte que, ce jour-là,
+les cent hommes de cavalerie que vous avez soient à Belbeis, afin que
+ces deux cents hommes réunis, avec une pièce de canon, et deux cents
+hommes d'infanterie puissent nettoyer l'oasis. Je confierai cette
+opération au général Lagrange.
+
+Le seul moyen qui vient de réussir parfaitement au général Rampon, et
+qui lui a fait lever en très-peu de temps cent chevaux et tout le miri
+du Kelioubeh, c'est d'arrêter les scheicks qui ne payent pas, et de les
+tenir en ôtages jusqu'à ce qu'ils aient donné de bons chevaux et payé le
+miri. Avec votre infanterie et votre pièce de canon, vous en avez autant
+qu'il vous en faut pour ne pas vous détourner un instant de l'importante
+affaire de la levée du miri.
+
+Pour surprendre Elfy-Bey dans l'ouadi, il faut que les troupes partent
+le soir de Belbeis, marchent toute la nuit dans le désert, de manière à
+arriver, à la petite pointe du jour, au santon.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+An Caire, le 15 messidor an 7 (3 juillet 1799).
+
+_Au général Friant._
+
+J'ai reçu, citoyen général, la lettre que vous m'avez écrite du Fayoum.
+La rapidité et la précision de votre marche vous ont mérité la gloire de
+détruire Mourad-Bey.
+
+Le général Murat, qui est depuis cinq à six jours dans le Bahhireh, et
+que j'ai prévenu de l'intention où était Mourad-Bey de s'y rendre, vous
+le renverra probablement.
+
+L'état-major vous écrit pour que vous fassiez une course dans la
+province d'Alfiéli, afin de détruire les mameloucks qui pourraient s'y
+être établis.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 17 messidor an 7 (5 juillet 1799).
+
+_Au général Lanusse._
+
+Je reçois, citoyen général, votre lettre du 17 messidor: je suis fort
+aise que le village de Tatau soit innocent.
+
+Le général Friant m'instruit, par une lettre du 14, que Mourad-Bey est
+toujours à la fontaine de Rayenne. Il paraît qu'il y est malade de sa
+personne. Le général Friant va se mettre en route pour le déloger.
+Faites passer cette lettre au général Murat, et donnez-moi exactement
+toutes les nouvelles que vous pourrez avoir de ce qui se passe dans le
+Bahhireh.
+
+Je vous ai envoyé plusieurs procès-verbaux sur les assassinats commis
+sur nos courriers dans les villages de votre province; faites punir les
+scheicks de ces villages. Faites qu'avant l'inondation le miri soit
+levé. Envoyez-moi la note des villages qui, selon vous, ne sont pas
+assez taxés, afin de leur demander un supplément. J'attends les trente
+chevaux que je vous ai demandés.
+
+Je vais sous peu de jours me rendre à Menouf, pour, de là, reconnaître
+l'emplacement d'un fort au ventre de la Vache. Faites-moi connaître le
+nombre d'ouvriers que vous pourrez rassembler dans votre province, afin
+de pouvoir pousser vivement ce travail.
+
+Je désire fort que vous ayez la gloire de joindre Mourad-Bey. Elle
+serait due a l'activité et aux services que vous avez rendus pendant
+notre absence.
+
+Je n'ai point reçu le rapport du général Destaing, qui aura probablement
+été pris sur un des courriers, égarés. Faites-moi part des renseignement
+qu'il vous aurait donnés.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 19 messidor an 7 (7 juillet 1799).
+
+_Au général Fugières._
+
+Le nommé Achmet Abouzahra, scheick arabe, doit se rendre dans son
+village, où je désire que vous le rétablissiez dans ses terres et dans
+ses maisons. Il paiera trois mille talaris dans la caisse du payeur.
+Cela est soumis cependant aux renseignemens que vous aurez sur les
+lieux. Il est fort recommandé par des gens de considération.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 19 messidor an 7 (7 juillet 1799).
+
+_Au général Murat._
+
+Je reçois, citoyen général, votre lettre sans date, par laquelle vous
+m'annoncez que vous avez pris plusieurs mameloucks dans un santon, et
+que vous vous mettez en marche pour tomber à la pointe du jour sur le
+rassemblement. On m'assure que Sélim-Cachef, qui est votre prisonnier,
+est un grand coquin; méfiez-vous-en et envoyez-le moi sous bonne garde.
+
+Ne leur donnez pas un moment de relâche. Si Mourad-Bey descend dans le
+Bahhireh, ce qui ne paraît pas probable actuellement, il n'a pas
+avec lui plus de deux ou trois cents hommes mal armés et écloppés.
+D'ailleurs, je le ferai suivre par une bonne colonne.
+
+Si vous n'avez pas encore marché sur Mariouf, je désire que vous y
+alliez, et, dans ce cas, que vous ordonniez au général Marmont d'y
+envoyer de son côté une forte colonne d'Alexandrie.
+
+Tâchez de nous envoyer une cinquantaine de dromadaires, pour monter les
+hommes qui sont au dépôt.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 19 messidor an 7 (7 juillet 1799).
+
+_Au général Lanusse._
+
+Je reçois votre lettre du 19, citoyen général; je crois faux les
+renseignements que vous avez. Mourad-Bey n'a pas bougé de la fontaine
+de Rayenne, située à douze lieues de Fayoum et à quatre journées du lac
+Natron.
+
+Le général Friant est parti le 18, et a dû arriver le 19 à la fontaine
+de Rayenne. Si Mourad-Bey avait pris le parti de se rendre au lac
+Natron, il arriverait le 22. Ainsi, sous ce point de vue, votre séjour à
+Terraneh peut être utile pour remplir le but que vous vous proposez. Je
+ne crois pas qu'il se rende au lac Natron.
+
+Je donne ordre au commandant de la province de Gizeh de partir avec
+seize hommes et une pièce de canon pour lever le miri dans sa province.
+Il combinera sa marche de manière à être le 22 à Wardam.
+
+Si donc vous faisiez une course au lac Natron, vous lui donneriez
+l'ordre de vous y suivre. C'est le chef de bataillon Faure qui commande
+cette province.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 20 messidor an 7 (8 juillet 1799).
+
+_A l'ordonnateur en chef._
+
+Le médecin en chef désire retourner en France, citoyen ordonnateur; sa
+demande me paraît fondée sur un besoin réel de famille. Veuillez lui
+faire connaître que j'ai demandé au gouvernement son remplacement, je ne
+doute pas qu'il ne l'accorde; mais, dans tous les cas, je ne consentirai
+à son départ que lorsqu'il sera remplacé.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 20 messidor an 7 (8 juillet 1799).
+
+_Au général Dugua._
+
+Vous ferez, citoyen général, trancher la tête à Abdalla-Aga, ancien
+gouverneur de Jaffa, détenu à là citadelle. D'après ce que m'ont dit les
+habitans de Syrie, c'est un monstre dont il faut délivrer la terre.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 21 messidor an 7 (9 juillet 1799).
+
+_Au général Lagrange._
+
+Vous ferez partir ce soir, citoyen général, les deux cents hommes
+d'infanterie et les deux pièces de canon, qui iront coucher à
+Birket-el-Hadji. Ils en partiront demain pour se rendre à El-Menayer.
+Vous partirez avec la cavalerie demain au jour pour vous rendre à
+Birket-el-Hadji; vous y resterez toute la journée de demain, et vous en
+partirez à la nuit, pour arriver au jour au petit village à une lieue
+en deçà de Belbeis. En passant à El-Menayer, vous prendrez notre
+infanterie. Vous partirez le 20, à la nuit, de ce village, pour vous
+rendre par le désert dans l'Ouadi, à la suite d'Elfy-Bey. Le général
+Reynier doit avoir envoyé cent hommes de cavalerie à Belbeis pour
+tromper les espions; vous lui enverrez l'ordre de venir vous joindre à
+la nuit dans l'endroit où vous serez: ce mouvement rétrograde pourra
+faire croire que cette cavalerie va au Caire. Si cette cavalerie
+n'était pas encore arrivée, vous donneriez l'ordre qu'elle vienne vous
+rejoindre.
+
+Vous ferez prendre à vos troupes pour cinq jours de vivres au Caire. Je
+donne ordre à l'ordonnateur de vous fournir huit chameaux, sur lesquels
+vous mettrez pour cinq jours de vivres. Vous aurez soin que chacun de
+vos hommes ait un bidon, et vous ferez mener un chameau avec des outres
+par cent hommes; vous prendrez pour cela les chameaux du corps.
+
+Le but de votre expédition est d'obliger Elfi-Bey de dépasser El-Arich,
+si vous ne pouvez pas le surprendre et le détruire; de reconnaître la
+route qui va à Suez sans passer par Salabiar. Il doit y avoir des puits
+dans cette direction.
+
+Votre colonne doit être composée de deux cents hommes d'infanterie, de
+cent cinquante de cavalerie, de cent hommes de cavalerie que vous devez
+trouver à Belbeis, de cent Grecs à pied, commandés par le capitaine
+Nicolet, de trente à quarante hommes à cheval, commandés par le chef de
+bataillon Barthélémy. Vous aurez avec vous deux pièces d'artillerie et
+un ingénieur des ponts et chaussées. Vous ferez passer les ordres au
+chef de bataillon Barthélémy et au capitaine Nicolet de partir ce soir
+avec votre infanterie.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 24 messidor an 7 (12 juillet 1799).
+
+_Au sultan de Darfour_.
+
+Au nom de Dieu, clément et miséricordieux. Il n'y a pas d'autre Dieu que
+Dieu, et Mahomet est son prophète.
+
+Au sultan de Darfour, Abd-El-Rahmons, serviteur des deux cités saintes,
+et calife du glorieux prophète de Dieu, maître des mondes.
+
+Je vous écris la présente pour vous recommander Aga-Cachef, qui est
+auprès de vous, et son médecin Soliman, qui se rend à Darfour et vous
+remettra ma lettre.
+
+Je désire que vous me fassiez passer deux mille esclaves mâles, ayant
+plus de seize ans.
+
+Croyez, je vous prie, au désir que j'ai de faire quelque chose qui vous
+soit agréable.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 24 messidor an 7 (12 juillet 1799).
+
+_Au général Dugua._
+
+Vous ferez fusiller, citoyen général, les nommés Hassan, Jousset,
+Ibrahim, Saleh, Mahamet, Bekir, Hadj-Saleh, Mustapha, Mahamed, tous
+mameloucks.
+
+Quant aux nommés Osman, Ismael, Hussein, autres mameloucks, vous les
+ferez tenir en prison à la citadelle jusqu'à nouvel ordre.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 24 messidor an 7 (12 juillet 1799).
+
+_Au général Lanusse._
+
+Mourad-Bey, après avoir fait semblant de se rendre dans la Haute-Egypte,
+citoyen général, a fait contre-marche dans la nuit, et à couché le 22 à
+Zaoé. Il est passé hier, à quatre heures après midi, à Aboukir, à trois
+lieues de Girgeh. On pense qu'il a été au lac Natron. Faites passer
+cet avis en toute diligence au général Destaing et au général Murat:
+j'attends dans une heure des détails ultérieurs. Il a avec lui deux
+cents hommes, compris les domestiques; il n'a que quarante chevaux; il
+est dans un grand état de délabrement; il est vivement poursuivi par le
+général Friant.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 24 messidor an 7 (12 juillet 1799).
+
+_Au Directoire exécutif._
+
+Le citoyen Venture, secrétaire interprète pour les langues orientales,
+est mort en Syrie: c'était un homme de mérite. Il a laissé une famille
+qui a des titres à la protection du gouvernement.
+
+Le payeur général envoie à sa famille un bon de 12,000 fr. sur la
+trésorerie nationale pour une année d'appointemens.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 24 messidor an 7 (12 juillet 1799).
+
+_Au général Murat._
+
+Je reçois, citoyen général, votre lettre du 23 messidor, aujourd'hui à
+cinq heures du soir. Vous m'apprenez votre voyage au lac Natron et votre
+départ, à cinq heures du soir pour Terraneh, où je suppose que vous êtes
+arrivé le 24 au matin.
+
+Vous verrez, par la copie de la lettre du général Friant, qu'il a pris
+quelques chameaux à Mourad-Bey, qui, après avoir fait une marche dans la
+Haute-Egypte, est rapidement retourné sur ses pas, a marché trois jours
+et trois nuits, et est arrivé hier 23 à quatre heures du soir au village
+de Dachour, près les pyramides de Sahara; il en est parti à cinq heures
+du soir pour prendre la route du désert: on croit qu'il s'est rendu au
+lac Natron.
+
+Le général Junot est aux pyramides: j'ai envoyé de tous côtés des hommes
+pour m'instruire de la marche de Mourad-Bey.
+
+Mourad-Bey a avec lui deux cents mameloucks, moitié à cheval, moitié sur
+des chameaux, en très-mauvais état, et cinquante à soixante Arabes: si
+le bonheur eût voulu que vous fussiez resté vingt-quatre heures de plus
+au lac Natron, il est très-probable que vous nous apportiez sa tête.
+
+Vous vous conduirez selon les nouvelles que vous recevrez; vous vous
+rendrez au lac Natron ou sur tout autre point du Bahhireb où vous
+penserez devoir vous porter pour nous débarrasser de cet ennemi si
+redoutable et aujourd'hui en si mauvais état.
+
+Le général qui aura le bonheur de détruire Mourad-Bey aura mis le sceau
+à la conquête de l'Egypte: je désire bien que le sort vous ait réservé
+cette gloire.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Gizeh, le 27 messidor an 7 (15 juillet 1799).
+
+_Au général Kléber._
+
+L'adjudant-général Julien vous aura sans doute appris, citoyen général,
+la nouvelle de l'arrivée d'une flotte turque dans la rade d'Aboukir, le
+24 messidor; et si la présence de l'ennemi ne vous en pas empêché, vous
+aurez opéré votre mouvement sur Rosette, en vous portant avec la majeure
+partie de vos forces sur l'extrémité de votre province, afin de pouvoir,
+dans le moins de temps possible, combiner vos mouvemens avec le reste.
+
+Je pars dans la nuit pour Terraneh, d'où je me rendrai probablement à
+Rahmanieh.
+
+Il faut livrer El-Arich et Catieh à leurs propres forces; et si aucune
+force imposante n'a encore paru devant Damiette, vous vous porterez dans
+une position quelconque, le plus près possible de Rosette.
+
+J'ai toute la journée couru les déserts, au-delà des pyramides, pour
+donner la chasse à Mourad-Bey.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Gizeh, le 27 messidor an 7 (15 juillet 1799).
+
+_Au général Dugua._
+
+Je vais, citoyen général, partir pour quelques jours. Je retournerai au
+Caire, aussitôt que la nature des bâtimens qui ont paru et les forces
+qu'ils pourront porter me seront connues.
+
+Je vous fais passer copie de la lettre que j'écris au général Desaix: si
+jamais mes exprès étaient interceptés, et que vous appreniez qu'il se
+passe des événemens majeurs, vous êtes autorisé à le faire venir.
+
+Faites-moi passer tous les dromadaires et toute la cavalerie qui viendra
+de la Haute-Egypte ou du général Lagrange. Vous sentez combien il est
+nécessaire que j'aie quelques centaines d'hommes de cavalerie.
+
+Je donne ordre au payeur de vous faire solder tout ce qui vous est dû
+pour frais de table et bureaux de la place.
+
+Quant aux généraux Reynier et Lagrange, vous verrez que je ne décide
+encore rien sur leur destination: je les préviens seulement de se tenir
+prêts à faire un mouvement sur moi. Comme mes ordres pourraient être
+interceptés, ce sera à vous, si les circonstances l'exigent, à les en
+prévenir.
+
+J'ai donné ordre au capitaine Nicolet de rentrer au Caire avec ses
+Grecs. Envoyez plusieurs exprès pour le lui réitérer.
+
+Je vous prie de faire partir demain, par terre, une copie de ma lettre
+au général Desaix.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 27 messidor an 7 (15 juillet 1759).
+
+_Au citoyen Poussielgue._
+
+Je m'éloigne pour quelques jours, citoyen administrateur; je vous prie
+de me donner très-souvent des nouvelles de ce qui se passera au Caire.
+Je ne doute pas que vous ne contribuiez, par votre activité et votre
+esprit conciliateur, à y maintenir la tranquillité, comme vous l'avez
+fait précédemment pendant mon incursion en Syrie.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Terraneh, le 29 messidor an 7 (15 juillet 1799).
+
+_Au général Kléber._
+
+Le quartier-général est aujourd'hui, citoyen général, à Terraneh. Le
+général Lanusse va se réunir avec le général Fugières et le général
+Robin pour former, dans le Delta, une colonne mobile, qui pourra se
+porter rapidement, soit sur un des points de là côte, soit sur les
+communications qui seraient sérieusement menacées.
+
+Je compte être le 1er thermidor à Rahmanieh.
+
+BONAPARTE.
+
+P.S. J'ai reçu des lettres, du 26, d'Alexandrie, par lesquelles on
+m'informe qu'il avait été aperçu, depuis le 24, une flotte ennemie,
+composée, tant gros que petits bâtimens, d'une soixantaine de voiles,
+dont seulement cinq de guerre.
+
+
+
+
+Terraneh, le 29 messidor an 7 (15 juillet 1799).
+
+_Au général Marmont._
+
+J'ai reçu, citoyen général, votre lettre du 24, à la pointe du jour,
+de Rosette. Je n'ai eu aucune sollicitude pour Alexandrie. Soutenez
+Rosette. Je pense que vous serez posté à Aboukir, comme vous me
+l'annonciez, pour tomber sur les flancs de l'ennemi, s'il osait
+débarquer entre Aboukir et Rosette pour tenter un coup de main.
+
+Des troupes arrivent ce soir à Rahmanieh. Je couche ici ce soir avec
+l'armée. Je serai, le 1er thermidor, au soir, à Rahmanieh.
+
+J'ai fait mettre garnison et des canons dans les couvens du lac Natron.
+
+Mourad-Bey, chassé, poursuivi de tous côtés, s'est retiré dans le
+Fayoum; il a avec lui une centaine de mameloucks, 50 arabes et quarante
+hommes, tous exténués de fatigues et dans le dernier délabrement.
+
+Vous avez sans doute appris que le 24 du mois le général Lagrange est
+arrivé à la pointe du jour dans les oasis situés dans le désert,
+entre Suez, la Syrie et Belbeis, a surpris deux cents mameloucks, tué
+Osman-Bey-Cherkaoui, un des coryphées du pays, et pris sept cents
+chameaux.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Terraneh, le 29 messidor an 7 (17 juillet 1799).
+
+_A Moussa, chef de la tribu des Annadis._
+
+Nous vous faisons savoir par une lettre, que nous sommes arrivés
+aujourd'hui à Terraneh avec l'armée, pour nous porter dans le Bahhireh,
+afin de pouvoir anéantir d'un seul coup nos ennemis, et confondre tous
+les projets qu'ils pourraient avoir conçus.
+
+Nous désirons que vous nous envoyiez, pour le premier thermidor au soir,
+à Rahmanieh, quelqu'un de votre part pour nous donner des nouvelles de
+tout ce qui se passe à Marion et dans le désert, ainsi que de tout ce
+qui serait à votre connaissance.
+
+Nous désirons aussi vous voir bientôt, avec bon nombre de vos gens, pour
+éclairer notre armée.
+
+Recommandez à tous vos Arabes de se bien comporter, afin qu'ils méritent
+toujours notre protection.
+
+J'ai fait occuper par nos troupes, et mettre des canons dans les couvens
+du lac Natron. Il sera donc nécessaire, quand quelqu'un de votre tribu
+ira, qu'il se fasse reconnaître, car j'ai ordonné qu'ils soient traités
+comme amis. Faites connaître le contenu de cette lettre à tous les
+scheicks, sur qui soit le salut.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Terraneh, le 29 messidor an 7 (17 juillet 1799).
+
+PROCLAMATION.
+
+Il n'y a d'autre dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète.
+
+Aux scheicks, ulémas, schérifs, imans et fellahs de la province de
+Bahhireh.
+
+Tous les habitans de la province de Bahhireh mériteraient d'être
+châtiés; car les gens éclairés et sages sont coupables lorsqu'ils ne
+contiennent pas les ignorans et les méchans. Mais Dieu est clément et
+miséricordieux, le prophète a ordonné, dans presque tous les chapitres
+du Koran, aux hommes sages et bons d'être clément et miséricordieux: je
+le suis envers vous. J'accorde par le présent firman un pardon général
+à tous les habitans de la province de Bahhireh qui se seront mal
+comportés, et je donne des ordres pour qu'il ne soit formé contre eux
+aucune recherche. J'espère que désormais le peuple de la province de
+Bahhireh me fera sentir par sa conduite qu'il est digne de pardon.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Terraneh, le 29 messidor an 7 (17 juillet 1799).
+
+_Au général Dugua._
+
+Le nombre des vaisseaux ennemis, citoyen général, s'est augmenté d'une
+quinzaine de bâtimens légers. Vous sentez combien il serait nécessaire
+de presser le départ de tous les hommes dispersés. J'espère que le
+général Lagrange sera parti du Caire pour l'armée quand vous recevrez
+ceci. Il y a beaucoup de chefs de bataillon qui ne sont pas à leurs
+corps, parce qu'ils sont un peu incommodés, et qui ont pensé que ce
+n'était seulement qu'une course contre les Arabes. Faites que tous ces
+hommes nous rejoignent; il est essentiel que tout cela marche en corps:
+j'estime que les détachemens doivent être au moins de deux cents hommes.
+
+Ecrivez au général Desaix les nouvelles que je reçois, et que j'imagine
+que la colonne mobile contre Mourad-Bey est partie, et qu'il presse le
+départ de la cavalerie que je lui ai demandée. Dès que le bataillon de
+la 22e, ainsi que le général Rampon et sa colonne, seront arrivés au
+Caire, qu'il file en toute diligence sur Rahmanieh.
+
+Instruisez le général Reynier qu'il est nécessaire qu'il réunisse
+la garnison de Salahieh, en y laissant en tout, compris sapeurs et
+canonniers, cent vingt hommes, et qu'il soit prêt, à tout événement, à
+se porter de Belbeis par le Delta sur Rahmanieh: vous lui enverrez tous
+les grenadiers et l'artillerie de sa division. Il pourra aussi m'amener
+un millier d'hommes, qui pourront m'être d'un grand secours. Si dans
+trente-six heures vous ne recevez pas de lettre de moi, vous ordonnerez
+ce mouvement.
+
+Envoyez un des généraux qui sont au Caire en convalescence pour
+commander à Gizeh.
+
+Faites partir les deux demi-galères et la chaloupe canonnière _la
+Victoire_ pour Rahmanieh. Faites-y embarquer deux mille paires de
+souliers. Envoyez-nous sous leur escorte à Rahmanieh encore deux ou
+trois cent mille rations de biscuit et de la farine: l'ordonnateur en
+chef donne des ordres pour cet objet.
+
+Le convoi escorté par les trois djermes _la Vénitienne,_ etc., n'est pas
+encore arrivé.
+
+Je serai le 1er thermidor au soir à Rahmanieh.
+
+Je vous expédierai constamment deux courriers par jour.
+
+Si les Anadis continuent à nous rester fidèles, vous ne manquerez pas de
+nouvelles. Le citoyen Rosetti peut vous servir beaucoup en cela: ayez
+cependant l'oeil sur les démarches de cet homme.
+
+Sélim-Cachef, le dernier qui est venu du Bahhireh, m'est représenté
+comme un homme extrêmement dangereux; faites-le appeler, dites-lui que
+comme je vais dans le Bahhireh, je désire l'avoir avec moi, à cause de
+ses connaissances locales, et sur ce faites-le embarquer sur une des
+demi-galères, en le consignant au commandant et lui recommandant d'avoir
+pour lui quelques égards: que cependant il en répond comme d'une chose
+capitale.
+
+Faites fusiller les prisonniers qui se permettront le moindre mouvement.
+
+Fixez les yeux sur les approvisionnemens de la citadelle de Gizeh,
+Ibrahim-Bey et des petits forts.
+
+Faites connaître au divan que, vu les troubles survenus dans le Bahhireh
+et le grand nombre de mécontens qui s'y trouvent, j'ai jugé à propos de
+m'y rendre moi-même. Quant aux bâtimens qu'ils pourraient savoir être
+sur la côte, dites que nous croyons que ce sont des Anglais, et que l'on
+dit que la paix est faite entre les deux puissances.
+
+Dites que vous savez que je leur ai écrit, et sur ce demandez-leur
+s'ils ont reçu ma lettre: montrez-leur ma proclamation aux habitans du
+Bahhireh; amusez-les avec l'expédition du général Menou au lac Natron et
+du général Destaing à Mariouf.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 29 messidor an 7 (17 juillet 1799).
+
+_Au général Desaix._
+
+Mourad-Bey a été au lac Natron, citoyen général; il n'a pas trouvé le
+rassemblement des bayouchi et des mameloucks: il est retourné: il a
+couché la nuit du 25 au 26 aux pyramides. Bertram, chef des Arabes, lui
+a fourni ce dont il avait besoin: il a disparu. Il est, à ce que mande
+le général Murat, au village de Dachour, à six ou sept heures d'ici:
+cela me contrarie beaucoup.
+
+Le 24, une flotte turque, composée de cinq vaisseaux de ligne, trois
+frégates, cinquante à soixante bâtimens légers ou de transport, a
+mouillé dans la rade d'Aboukir. Je n'ai des nouvelles de Damiette que du
+23.
+
+Ibrahim-Bey est à Gaza, où il menace. Le général Lagrange a nettoyé les
+ouadis, près le camp des mameloucks, descendus de la Hautes-Egypte, tué
+Osman-Bey-Cherkaoui et chassé le reste dans le désert; mais il occupe
+le reste de ma cavalerie: ainsi il faut, dans ce moment, contenir
+Mourad-Bey qui est sur la lisière de la province de Gizeh, Osman-Bey,
+etc., et pourvoir au débarquement. Vous voyez qu'il est nécessaire de
+prendre des mesures promptes et essentielles.
+
+Je suis fâché que le général Friant n'ait pas suivi Mourad-Bey, ou du
+moins il ne devait pas, étant à portée du Caire, s'en éloigner sans
+savoir ce que j'en pensais.
+
+Il faut vous approcher de Bénêçoùef, réunir toutes vos troupes en
+échelon, de manière à pouvoir en peu de jours, être au Caire, avec la
+première colonne et les suivantes, à trente-six heures d'intervalle les
+unes des autres; tenir à Cosseir cent hommes, autant dans le fort de
+Keneh. Si le débarquement est une chose sérieuse, il faudra évacuer la
+Haute-Egypte, laissant vos dépôts en garnison dans vos forts; s'il n'est
+composé que de cinq ou six mille hommes, alors il faut que vous envoyiez
+une colonne pour contenir Mourad-Bey, le suivre partout où il descendra,
+dans le Bahhireh, le Delta, la Scharkieh ou dans la province de Gizeh.
+Pour ce moment, mon intention est que vous vous prépariez à un grand
+mouvement, et que vous vous contentiez de faire partir de suite une
+colonne pour poursuivre Mourad-Bey. Vous la dirigerez sur Gizeh.
+
+Je pense que vous aurez fait partir tous les hommes des septième de
+hussards, quatorzième, troisième et quinzième de dragons: nous en avons
+bien besoin. Je vais me porter dans le Bahhireh, avec cent hommes de
+mes guides, pour toute cavalerie. Je suis fâché que Destrée ne soit pas
+parti avec son régiment.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Rahmanieh, le 2 thermidor an 7 (21 juillet 1799).
+
+_Au général Kléber._
+
+Nous arrivons à Rahmanieh, citoyen général; l'adjudant-général Jullien
+m'apprend que l'avant-garde de votre division arrive à Rosette, et que
+vous-même n'en êtes pas éloigné avec le reste de votre division.
+
+Il paraît que l'ennemi a décidément débarqué à Aboukir, et est dans ce
+moment maître de la redoute.
+
+Ma ligne d'opération sera Alexandrie, Birket et Rosette. Je me tiendrai
+avec la masse de l'armée à Birket. Le général Marmont est à Alexandrie,
+et vous vous trouverez à Rosette l'un et l'autre ayant à peu près autant
+de monde, de sorte que vous vous trouvez former la droite, le général
+Marmont la gauche, et je suis au centre. Si l'ennemi est en force, je me
+battrai dans un bon champ de bataille, ayant avec moi ou ma droite ou
+ma gauche: celle des deux qui ne pourra pas être avec moi, je tâcherai
+qu'elle puisse arriver pour servir de réserve.
+
+Birket est à une lieue de la hauteur d'Elouah et à une lieue du village
+de Bécentor, village assez considérable. Prenez tous les renseignemens
+nécessaires sur la situation d'Efkout, village sur la route de Rosette à
+Aboukir par rapport a Birket, et tâchez de vous organiser de manière
+à pouvoir au premier ordre vous porter le plus promptement possible à
+Efkout ou à Birket, et comme il serait possible que nos communications
+fussent interceptées, tâchez d'avoir beaucoup de monde en campagne pour
+savoir ce que je fais et où je suis, afin que s'il arrivait des cas
+où il n'y eût pas d'inconvénient à un mouvement et où des avis vous
+feraient penser que j'ai dû vous ordonner de le faire, vous le fassiez.
+
+Vous trouverez à Rosette quelques pièces de campagne dont vous pourrez
+vous servir.
+
+Je vous envoie quatre copies de cette lettre, afin qu'elle vous
+parvienne.
+
+Quelque chose qui arrive, je compte entièrement sur la bravoure de seize
+à dix-huit mille hommes que vous avez avec vous: je ne pense pas que
+l'ennemi en aurait autant, quand même ces cent bâtimens seraient chargés
+de troupes.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Rahmanieh, le 2 thermidor an 7 (21 juillet 1799).
+
+_Au divan de Rosette._
+
+Je vous écris cette lettre pour vous faire connaître que je suis arrivé
+à Rahmanieh, et que je me dispose à me porter contre ceux qui voudraient
+troubler la tranquillité de l'Egypte.
+
+Depuis assez long-temps l'Egypte a été sous le pouvoir des mameloucks et
+des osmanlis, qui ont tout détruit et tout pillé. Dieu l'a mise en mon
+pouvoir, afin que je lui fasse reprendre son ancienne splendeur. Pour
+accomplir ses volontés, il m'a donné la force nécessaire pour anéantir
+tous nos ennemis. Je désire que vous teniez note de tous les hommes qui
+dans cette circonstance se conduiront mal, afin de pouvoir les châtier
+exemplairement. Je désire également que vous me fassiez passer deux fois
+par jour des exprès, pour me faire savoir ce qui se passe, et que vous
+envoyiez à Aboukir des gens intelligens pour en être instruits.
+
+Le général Abdallah Menou va se rendre à Rosette.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Rahmanieh, le 2 thermidor an 7 (21 juillet 1799).
+
+_Au général Marmont._
+
+Les divisions Rampon et Lannes, citoyen général, achèvent d'arriver
+aujourd'hui. Le général Murat, avec la soixante-neuvième, la cavalerie,
+un escadron de dromadaires et de l'artillerie, sera cette nuit sur la
+hauteur d'Ellouah.
+
+Si l'ennemi a pris Aboukir, envoyez la cavalerie et les dromadaires à
+Birket avec deux pièces de 8 bien approvisionnées, mon intention étant
+au préalable de réunir toute la cavalerie de l'armée.
+
+Si l'ennemi n'a pas pris Aboukir, mais qu'il y ait une nécessité
+imminente de le secourir, partez; le général Murat a ordre de vous
+seconder.
+
+Si Aboukir peut attendre encore que je prenne un parti moi-même, faites
+en sorte que j'aie demain au soir des nouvelles positives de l'état des
+choses. Je n'attends que ce rapport et la journée de demain pour le
+repos des troupes, pour marcher. Dans ces deux cas, préparez votre
+artillerie de campagne et vos obusiers.
+
+Dans tous les cas, vous recevrez un renfort de canonniers.
+
+Les rassemblemens du Bahhireh ayant été absolument détruits, Mourad
+poursuivi, réduit à une poignée de monde, ne sachant où se réfugier, je
+regarde l'opération des ennemis comme entièrement manquée.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Rahmanieh, le 3 thermidor an 7 (22 juillet 1799).
+
+_A l'adjudant-général Jullien._
+
+J'ai reçu, citoyen commandant, des nouvelles d'Alexandrie; l'ennemi
+n'a encore fait aucun mouvement; on croit que le fort d'Aboukir tient
+toujours. J'attends ce soir le général Menou avec une colonne.
+
+Envoyez tous les jours des reconnaissances, afin que je puisse être
+prévenu à temps si l'ennemi faisait un mouvement sur vous. J'attends ce
+soir quatre cents hommes de cavalerie, et dans quelques jours autant:
+alors il y aura des postes en échelons jusqu'au débouché du lac Madieh,
+qui vous couvriront; mais jusqu'alors, envoyez tous les matins de fortes
+reconnaissances pour me prévenir à temps; et, pour vous, rentrez dans
+votre fort.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Rahmanieh, le 3 thermidor an 7 (22 juillet 1799).
+
+_Au général Murat._
+
+J'attends ce soir, citoyen général, le chef de brigade Duvivier avec les
+cent soixante hommes qu'avait le général Lagrange, et deux cents hommes
+des septième hussards, quatorzième et quinzième de dragons, venant de la
+Haute-Egypte, et qui étaient arrivés le 29 à Boulac. Le chef de brigade
+Destrées arrivera trois jours après avec deux cents hommes.
+
+J'ai eu des nouvelles de Rosette en date d'hier au matin; il n'y avait
+rien de nouveau.
+
+Je fais partir ce soir cent canonniers, et j'envoie cent hommes de
+troupes de la garnison d'Alexandrie pour s'y rendre; je vous les adresse
+pour que vous régliez la marche pour le passage.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Rahmanieh, le 3 thermidor an 7 (22 juillet 1799).
+
+_Au général Dugua._
+
+Je reçois, citoyen général, votre lettre du 30. J'attends avec la plus
+grande impatience la cavalerie que vous m'annoncez. Le général Reynier
+a dû vous envoyer tous les hommes du quatorzième qu'il a. Bessières
+m'assure qu'une trentaine de mes guides seraient disponibles en leur
+donnant des chevaux.
+
+Ecrivez à Destrées d'activer sa marche avec le plus de monde qu'il
+pourra.
+
+La trente-deuxième et la dix-huitième ont laissé, à elles deux, plus de
+six cents hommes au Caire. Si vous ne faites pas partir tous ces hommes
+de suite, je me trouverai avec fort peu de monde. Faites une revue
+scrupuleuse, et que tout ce qui appartient à la vingt-deuxième, même le
+bataillon qui doit être arrivé de Bénêçoùef, à la dix-huitième, à la
+trente-deuxième, à la treizième, à la soixante-neuvième, parte sans le
+moindre délai.
+
+Le général Rampon aura sans doute, à l'heure qu'il est, dépassé le
+Caire. Il avait avec lui soixante hommes d'artillerie à cheval qu'il
+faut m'envoyer.
+
+Faites partir le chef de bataillon Faure avec cent canonniers qui sont
+nécessaires pour jeter dans Alexandrie.
+
+L'ennemi débarque toujours à Aboukir.
+
+J'ai trouvé ici et à Rosette des pièces de campagne. Je m'organise. J'ai
+été joint par les généraux Lanusse, Robin et Fugières. On a cependant
+laissé à Menouf une centaine d'hommes.
+
+J'attends aujourd'hui à midi le général Menou qui est de retour du lac
+Natron.
+
+Je vous envoie une lettre que vous remettrez au divan du Caire.
+
+Que tous les envois que vous me faites soient toujours de deux cent
+cinquante à trois cents hommes, afin d'éviter toute espèce d'accidens.
+
+Je demande au payeur de nous envoyer 100,000 fr.; il sera bon alors pour
+l'escorte de profiter d'un moment où vous aurez quatre cents hommes à
+nous envoyer.
+
+Je vous recommande de nous envoyer jour par jour, et même deux fois
+par jour, les hommes qui doivent nous rejoindre: vous en sentez
+l'importance. Toutes les heures il peut y avoir une affaire décisive, et
+dans le petit nombre de troupes que j'ai, trois cents hommes ne sont pas
+une faible chance.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Rahmanieh, le 3 thermidor an 7 (22 juillet 1799).
+
+_Au divan du Caire._
+
+Choisis parmi les gens les plus sages, les plus instruits et les plus
+éclairés, que le salut du prophète soit sur eux!
+
+Je vous écris cette lettre pour vous faire connaître qu'après avoir
+fait occuper le lac Natron, et presque le Bahhireh, pour rendre la
+tranquillité à ce malheureux pays et punir nos ennemis, nous nous sommes
+rendus à Rahmanieh. Nous avons accordé un pardon général à la province,
+qui est aujourd'hui parfaitement tranquille.
+
+Quatre-vingts bâtimens, petits et gros, se sont présentés pour attaquer
+Alexandrie; mais, ayant été accueillis par des bombes et des boulets,
+ils ont été mouiller à Aboukir, où ils commencent à débarquer. Je les
+laisse faire, parce que mon intention est, lorsqu'ils seront tous
+débarqués, de les atteindre, de tuer tout ce qui ne voudra pas se
+rendre, et de laisser la vie aux autres pour les mener prisonniers, ce
+qui fera un beau spectacle pour la ville du Caire. Ce qui avait conduit
+cette flotte ici, était l'espoir de se réunir aux mameloucks et aux
+Arabes pour piller et dévaster l'Egypte. Il y a sur cette flotte des
+Russes, qui ont en horreur ceux qui croient à l'unité de Dieu, parce
+que, selon leurs mensonges, ils croient qu'il y en a trois. Mais ils ne
+tarderont pas à voir que ce n'est pas le nombre des dieux qui fait la
+force, et qu'il n'y en a qu'un seul, père de la victoire, clément et
+miséricordieux, combattant toujours pour les bons, confondant les
+projets des méchans, et qui, dans sa sagesse, a décidé que je viendrais
+en Egypte pour en changer la face, et substituer à un régime dévastateur
+un régime d'ordre et de paix. Il donne par là une marque de sa haute
+puissance: car ce que n'ont jamais pu faire ceux qui croient à trois,
+nous l'avons fait, nous qui croyons qu'un seul gouverne la nature et
+l'univers.
+
+Et, quant aux musulmans qui pourraient se trouver avec eux, ils seront
+réprouvés, puisqu'ils se sont alliés, contre l'ordre du prophète, à
+des puissances infidèles et à des idolâtres. Ils ont donc perdu la
+protection qui leur aurait été accordée; ils périront misérablement. Le
+musulman qui est embarqué sur un bâtiment où est arboré la croix, celui
+qui tous les jours entend blasphémer contre le seul Dieu, est pire qu'un
+infidèle même. Je désire que vous fassiez connaître ces choses aux
+différens divans de l'Egypte, afin que les malintentionnés ne troublent
+pas la tranquillité des différentes villes: car ils périront comme
+Dahmanour et tant d'autres, qui, par leur mauvaise conduite, ont mérité
+ma vengeance.
+
+Que le salut de paix soit sur les membres du divan!
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Rahmanieh, le 3 thermidor an 7 (22 juillet 1799).
+
+_Au général Dugua._
+
+Tous les drogmans, citoyen général, nous ont manqué: ces messieurs
+ont probablement assez volé. Je vous prie de faire arrêter le citoyen
+Bracevich, et en général tous les drogmans des généraux qui sont ici, de
+les embarquer sur une djerme armée, et de les envoyer à Rahmanieh.
+
+Le citoyen Poussielgue a deux jeunes gens de ceux que j'avais amenés de
+France, je vous prie de m'envoyer le plus intelligent.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Rahmanieh, le 3 thermidor an 7 (22 juillet 1799).
+
+_Au général Marmont._
+
+Un renfort de canons, citoyen général, quelques hommes épars de votre
+garnison, et, ce qui est plus précieux encore, le citoyen Faultrier,
+partent pour vous rejoindre.
+
+Le général Murat, qui est parti hier pour reconnaître l'ennemi à Aboukir
+et prendre position à Birket, aura déjà communiqué avec vous, et vous
+aura fait passer mes dépêches.
+
+Le général Menou part dans l'instant même pour prendre le commandement
+de Rosette et de la province.
+
+Gardez-vous avec la plus grande vigilance; ne dormez que de jour;
+baraquez vos corps très à portée; faites battre la diane bien avant
+le jour; exigez qu'aucun officier, surtout officier supérieur, ne se
+déshabille la nuit; faites battre souvent de nuit l'assemblée ou toute
+autre sonnerie convenue, pour voir si tout le monde connaît bien le
+poste qui lui a été désigné, et réservez la générale pour les alertes
+réelles. Il doit y avoir à Alexandrie une grande quantité de chiens
+dont vous pouvez aisément vous servir en en liant un grand nombre à une
+petite distance de vos murailles. Relisez avec soin le règlement sur le
+service des places assiégées: c'est le fruit de l'expérience, il est
+rempli de bonnes choses.
+
+L'état-major vous envoie les signaux convenus pour pouvoir communiquer
+pendant le siége ou le blocus, si le cas arrivait.
+
+Si d'Aboukir ils vous écrivent pour vous sommer de vous rendre, faites
+beaucoup d'honnêtetés au parlementaire; faites-leur sentir que l'usage
+n'est pas de rendre une place avant qu'elle soit investie, que s'ils
+l'investissent, alors vous pourrez devenir plus traitable; poussez cette
+négociation aussi loin que vous pourrez, car je regarderais comme un
+grand bonheur, si la facilité avec laquelle ils ont pris Aboukir pouvait
+les porter à vous bloquer: ils seraient alors perdus. Sous peu de jours,
+j'aurai ici un millier d'hommes de cavalerie.
+
+S'ils ne vous font pas de proposition, et que vous ayez une ouverture
+naturelle de traiter avec eux, vous pourriez les tâter. La transition
+alors pourrait être de connaître la capitulation d'Aboukir, les sûretés
+qu'on a données à la garnison de passer en France, et si on tiendra
+cette promesse: ce qui, naturellement, vous mène à pouvoir faire sentir
+que vous les trouvez très-heureux.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Rahmanieh, le 3 thermidor an 7 (22 juillet 1799).
+
+_Au général Menou._
+
+Arrivé à Rosette, citoyen général, votre première sollicitude sera de
+débarrasser le fort de tout ce qui l'encombre, vivres, artillerie,
+malades, d'envoyer tout à Rahmanieh.
+
+Le général Kléber doit avoir opéré son mouvement sur Rosette. Ma ligne
+d'opérations est Alexandrie, Birket et Rosette. Il faut que vous
+désigniez d'abord une garnison raisonnable pour le fort, qu'avec le
+reste vous vous teniez toujours organisé pour pouvoir vous porter sur
+Birket, qui est le point de toutes mes opérations.
+
+Faites partir demain soir de Rosette trente chameaux chargés de riz pour
+Birket, et dix chargés de biscuit: ce sera un grand service que vous me
+rendrez. Les chameaux retourneront pour faire un second voyage. Si vous
+pouvez aussi nous y faire passer vingt mille cartouches, cela nous
+rendra un service essentiel. Les cent hommes que vous chargerez de cette
+escorte, formeront une première patrouille de Rosette à Birket.
+
+Entretenez une correspondance très-active avec le général Kléber, et
+faites écrire par le divan de Rosette aux divans de Garbieh, Menouf
+et Damiette, pour leur donner les nouvelles telles qu'elles sont, et
+détruire les faux bruits qui pourraient circuler.
+
+Si l'ennemi faisait un mouvement en force sur Rosette, et que vous
+ne vous jugiez pas suffisant pour pouvoir le culbuter, vous vous
+renfermeriez dans le fort, et vous attendriez qu'une colonne partie de
+Birket se portât sur Ef-Kout pour prendre l'ennemi en flanc et par ses
+derrières; il en échapperait fort peu. Si le bataillon de Rosette vous
+avait rejoint, vous laisseriez l'adjudant-général Jullien dans le fort,
+et vous opéreriez votre retour sur Birket ou Rahmanieh.
+
+Dès l'instant que la cavalerie que j'attends sera arrivée, il y aura de
+très-fréquentes patrouilles de Birket à Ef-Kout et à Rosette.
+
+Au reste, dans toutes les circonstances qui peuvent arriver, le
+principal but, si vous êtes attaqué sérieusement, c'est de défendre le
+fort de Rosette, afin que l'ennemi n'ait pas l'embouchure du Nil; le
+second but est d'empêcher l'ennemi d'arriver à Rosette. Vous vous
+trouverez, avec une pièce de canon et votre garnison, à même de vous
+opposer à un détachement de quatre à cinq cents hommes qui voudraient
+passer Rosette.
+
+Enfin de vous trouver prêt, avec la colonne dont vous pouvez disposer, à
+me rejoindre sur le point de Birket.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Rahmanieh, le 3 thermidor an 7 (22 juillet 1799).
+
+_Au divan de Rosette._
+
+Dieu est grand et miséricordieux.
+
+Au divan de Rosette, choisi parmi les plus sages et les plus justes.
+
+J'ai reçu vos lettres et j'en ai compris le contenu.
+
+J'ai appris avec plaisir que vous avez les yeux ouverts pour maintenir
+tout le monde de la ville de Rosette dans le bon ordre. Le général Menou
+partira ce soir avec un bon corps de troupes; je porterai moi-même
+mon quartier-général à Birket, où je vous prie de m'envoyer les
+renseignement que vous pourrez avoir. Faites une circulaire pour faire
+connaître à tous les villages de la province, que heureux ceux qui se
+comporteront bien et contre qui je n'ai pas de plainte à faire: car ceux
+qui sont mes ennemis périront indubitablement.
+
+Que le salut du prophète soit sur vous.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Rahmanieh, le 4 thermidor an 7 (23 juillet 1799).
+
+_Au général Desaix._
+
+L'ennemi, citoyen général, a été renforcé de trente bâtimens, ce qui
+fait cent vingt ou cent trente bâtimens existans dans la rade d'Aboukir,
+et il est maître de la redoute et du fort d'Aboukir depuis le 23
+messidor.
+
+Je pars aujourd'hui pour aller reconnaître sa position et voir s'il est
+possible de l'attaquer et culbuter dans la mer: car il paraît qu'il ne
+veut pas se hasarder à attaquer Alexandrie, et qu'il se contente, en
+attendant qu'il connaisse les mouvemens de Mourad-Bey et d'Ibrahim-Bey,
+de se fortifier dans la presqu'île d'Aboukir.
+
+Je désirerais bien avoir la cavalerie que je vous ai demandée, si je
+reste en position devant lui, parce que sa position serait telle qu'il
+serait impossible de l'attaquer.
+
+Le général Friant sera sans doute à la suite de Mourad-Bey: vous serez
+réunis de manière à pouvoir vous porter promptement au Caire. Je désire
+que vous vous y portiez de votre personne avec votre première colonne:
+vous vous ferez remplacer à Bénêçoùef par votre seconde colonne.
+
+Arrivé au Caire, vous réunirez ce qui s'y trouve de la division Reynier,
+pour vous trouver à même de marcher à Ibrahim-Bey s'il passait le désert
+sans toucher à El-Arich ni à Catieh; il devrait avoir, dans cette
+hypothèse, un millier de chameaux avec lui, et dès l'instant qu'il
+aurait touché eux terres d'Egypte, ce qui pourrait être entre Belbeis et
+le Caire, il faudrait marcher à lui. La garnison du Caire trouvera
+dans les forts un refuge certain, qui contiendront la ville, quelque
+événement qu'il puisse arriver.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au camp d'Aboukir, le 9 thermidor an 7 (27 juillet 1799).
+
+_Au général Desaix._
+
+Vous aurez appris, par l'état-major, les succès de la bataille
+d'Aboukir: de quinze mille hommes qui étaient débarqués, mille sont
+restés sur le champ de bataille, huit mille se sont noyés en voulant
+rejoindre à la nage leur escadre, qui était si éloignée, que pas un n'a
+pu arriver; trois mille sont cernés dans le château, six mortiers tirent
+dessus; cinq cents hommes se sont noyés hier en voulant rejoindre leur
+escadre. Il y a déjà eu plusieurs parlementages pour se rendre; mais ils
+sont dans la plus grande anarchie.
+
+Le pacha est prisonnier: c'est ce si célèbre Mustapha qui a battu les
+Russes plusieurs fois la campagne passée. Nous avons pris plus de deux
+cents drapeaux, et quarante canons de campagne, la plupart de 4 de
+modèle français. Le général Fugières et le général Murat, le chef de
+brigade Morangié et Cretin ont été blessés: ce dernier est mort; le chef
+de brigade Duvivier a été tué, ainsi que l'adjudant-général Leturc, et
+mon aide-de-camp Guibert. La cavalerie s'est couverte de gloire: nous
+avons eu cent hommes tués et quatre cents blessés. Si vous êtes au
+Caire, retournez le plus tôt possible dans la Haute-Egypte, pour y
+achever la levée des impositions et des six cents dromadaires; je vous
+recommande surtout de faire filer les hommes du septième de hussards, du
+troisième, du quatorzième et quinzième de dragons.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au camp d'Aboukir, le 9 thermidor an 7 (27 juillet 1799).
+
+_Au général Reynier._
+
+Vous avez reçu en route, citoyen commandant, l'ordre de retourner dans
+la Scharkieh.
+
+Ne perdez pas un instant, puisque l'inondation approche, pour lever les
+impositions.
+
+L'ennemi avait débarqué quinze mille hommes à Aboukir, pas un ne s'est
+échappé; plus de huit mille hommes se sont noyés en voulant rejoindre
+les bâtimens: leurs cadavres ont été jetés sur la côte au même endroit
+où furent, l'année dernière, jetés les cadavres anglais et français.
+
+Le pacha a été fait prisonnier.
+
+L'on m'assure que le visir, avec huit mille hommes, est arrivé à Damas;
+et qu'il avait le projet de se rendre dans la Scharkieh. Aux moindres
+nouvelles que vous en auriez, réunissez toute votre division à Belbeis;
+ayez soin que Salahieh soit approvisionné; faites-y une visite pour
+activer les travaux de manière que les redoutes soient à l'abri d'un
+coup de main.
+
+Je donne ordre pour qu'on vous fasse passer de Rahmanieh un obusier et
+une pièce de 8; nous ne manquons pas de pièces de 4, car nous en avons
+pris trente à l'ennemi; nous avons eu cent hommes tués et quatre cents
+blessés; Murat, Fugières, Morangié sont des seconds; Leturc, Cretin,
+Duvivier et mon aide-de-camp Guibert, sont des premiers.
+
+Le bataillon de la quatre-vingt-cinquième, qui est à Rosette, va
+retourner au Caire.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au camp d'Aboukir, le 9 thermidor an 7 (27 juillet 1799).
+
+_Au général Dugua._
+
+L'état-major vous aura instruit du résultat de la bataille d'Aboukir,
+c'est une des plus belles que j'aie vues; de l'armée ennemie débarquée,
+pas un homme ne s'est échappé.
+
+Le bataillon de la quatre-vingt-cinquième part de Rosette pour se rendre
+au Caire.
+
+Aux moindres nouvelles de Syrie, réunissez toutes les troupes de la
+division Reynier à Belbeis.
+
+J'écris au général Desaix de retourner dans la Haute-Egypte.
+
+Le général Lanusse se rend à Menouf.
+
+Le général Kléber sera à Damiette lorsque vous recevrez cette lettre.
+
+Je reste ici quelques jours pour débrouiller ce chaos: d'Alexandrie, au
+moindre événement, je puis être au Caire dans trois jours.
+
+Comme il est possible que je passe par Rosette, envoyez-m'y les dépêches
+importantes, que vous m'adresseriez par duplicata.
+
+Je pense rester à Alexandrie jusqu'au 12.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au camp d'Aboukir, le 9 thermidor an 7 (27 juillet 1799).
+
+_Au général Menou._
+
+La place d'Aboukir est un poste important, je n'ai pas cru pouvoir la
+confier en meilleures mains que celles de l'adjudant-général Jullien.
+
+Le bataillon de la soixante-neuvième va se rendre auprès de vous pour
+remplacer celui de la quatre-vingt-cinquième, qu'il est très-urgent de
+faire passer au Caire.
+
+Dix-huit vaisseaux de guerre français ont passé de Brest à Toulon, où
+ils sont bloqués par l'escadre anglaise. L'hiver les fera arriver.
+
+Restez à votre position jusqu'à ce que le fort soit pris.
+
+La moitié de la garnison veut se rendre, et l'autre moitié aime mieux se
+noyer. Ce sont des animaux avec lesquels il faut beaucoup de patience.
+Au reste, la reddition ne nous coûtera que des boulets.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au quartier-général d'Alexandrie, le 9 thermidor an 7 (27 juillet 1799).
+
+_Au Directoire exécutif._
+
+_Bataille d'Aboukir._
+
+Je vous ai annoncé, par ma dépêche du 21 floréal, que la saison des
+débarquemens me déterminait à quitter la Syrie.
+
+Le 23 messidor, cent voiles, dont plusieurs de guerre, se présentent
+devant Alexandrie, et mouillent à Aboukir. Le 27, l'ennemi débarque,
+prend d'assaut, et avec une intrépidité singulière, la redoute
+palissadée d'Aboukir. Le fort capitule; l'ennemi débarque son artillerie
+de campagne, et, renforcé par cinquante voiles, il prend position,
+sa droite appuyée à la mer, sa gauche au lac Maadieh, sur de hautes
+collines de sable.
+
+Je pars de mon camp des Pyramides le 27, j'arrive le 1er thermidor à
+Rahmanieh, je choisis Birket pour le centre de mes opérations, et, le 7
+thermidor, à sept heures du matin, je me trouve en présence de l'ennemi.
+
+Le général Lannes marche le long du lac, et se range en bataille
+vis-à-vis la gauche de l'ennemi, dans le temps que le général Murat, qui
+commande l'avant-garde, fait attaquer la droite par le général Destaing:
+il est soutenu par le général Lanusse.
+
+Une belle plaine de quatre cents toises sépare les ailes de l'armée
+ennemie; notre cavalerie y pénètre, et, avec la rapidité de la pensée,
+se trouve sur les derrières de la gauche et de la droite de l'ennemi,
+qui, sabré, culbuté, se noie dans la mer: pas un n'échappe. Si c'eût été
+une armée européenne, nous eussions fait trois mille prisonniers: ici ce
+furent trois mille hommes morts.
+
+La seconde ligne de l'ennemi, située à cinq ou six cents toises, occupe
+une position formidable. L'isthme est là extrêmement étroit; il était
+retranché avec le plus grand soin, flanqué par trente chaloupes
+canonnières: en avant de cette position, l'ennemi occupait le village
+d'Aboukir, qu'il avait crénelé et barricadé. Le général Murat force le
+village, le général Lannes, avec la vingt-deuxième et une partie de
+la soixante-neuvième, se porte sur la gauche de l'ennemi; le général
+Fugières, en colonnes serrées, attaque la droite. La défense et
+l'attaque sont également vives, mais l'intrépide cavalerie du général
+Murat a résolu d'avoir le principal honneur de cette journée; elle
+charge l'ennemi sur sa gauche, se porte sur les derrières de la droite,
+la surprend à un mauvais passage; et en fait une horrible boucherie.
+Le citoyen Bernard, chef de bataillon de la soixante-neuvième, et le
+citoyen Baylle, capitaine de grenadiers de cette demi-brigade, entrent
+les premiers dans la redoute, et par là se couvrent de gloire.
+
+Toute la seconde ligne de l'ennemi, comme la première, reste sur le
+champ de bataille ou se noie.
+
+Il reste à l'ennemi trois mille hommes de réserve qu'il a placés dans le
+fort d'Aboukir, situé à quatre cents toises derrière la seconde ligne;
+le général Lanusse l'investit: on le bombarde avec six mortiers.
+
+Le rivage, où, l'année dernière, les courans ont porté les cadavres
+anglais et français, est aujourd'hui couvert de ceux de nos ennemis:
+on en a compté plusieurs milliers: pas un seul homme de cette armée ne
+s'est échappé.
+
+Kuceiï Mustapha, pacha de Romélie, général en chef de l'armée, et cousin
+germain de l'ambassadeur turc à Paris, est prisonnier avec tous ses
+officiers: je vous envoie ses trois queues.
+
+Nous avons eu cent hommes tués, et cinq cents blessés. Parmi les
+premiers, l'adjudant-général Leturcq, le chef de brigade Duvivier, le
+chef de brigade Crétin, et mon aide-de-camp Guibert. Les deux premiers
+étaient deux excellens officiers de cavalerie, d'une bravoure à toute
+épreuve, que le sort de la guerre avait long-temps respectés; le
+troisième était l'officier du génie que j'ai connu qui possédait le
+mieux cette science difficile, et dans laquelle les moindres bévues ont
+tant d'influence sur le résultat des campagnes et les destinées des
+états: j'avais beaucoup d'amitié pour le quatrième.
+
+Les généraux Murât et Fugières, et le chef de brigade Morangié, ont été
+blessés. Le général Fugières a eu le bras gauche emporté d'un coup de
+canon; il crut mourir: _Général,_ me dit-il, _vous envierez un jour
+mon sort, je meurs_ _sur le champ d'honneur_. Mais le calme et le
+sang-froid, premières qualités d'un véritable soldat, l'ont déjà mis
+hors de danger; et, quoiqu'il ait été amputé a l'épaule, il sera rétabli
+avant quinze jours.
+
+Le gain de cette bataille est dû principalement au général Murat: je
+vous demande pour ce général le grade de général de division; sa brigade
+de cavalerie a fait l'impossible.
+
+Le chef de brigade Bessières, à la tête des guides, a soutenu la
+réputation de son corps; l'adjudant-général de cavalerie Roize a
+manoeuvré avec le plus grand sang-froid: le général Junot a eu son habit
+criblé de balles.
+
+Je vous enverrai dans quelques jours de plus grands détails, avec l'état
+des officiers qui se sont distingués.
+
+J'ai fait présent au général Berthier, de la part du directoire
+exécutif, d'un poignard d'un beau travail, comme marque de satisfaction
+des services qu'il n'a cessé de rendre pendant toute la campagne.
+
+BONAPARTE
+
+
+
+
+Alexandrie, le 10 thermidor an 7 (28 juillet 1799).
+
+_Au citoyen Faultrier._
+
+Indépendamment, citoyen général, des quatre pièces de 24, des deux
+mortiers à la Gomère, de douze pouces, et des deux mortiers de 10 pouces
+à grande portée, j'ordonne qu'on vous fasse encore passer deux pièces de
+24. Il faut les placer de manière à raser les maisons qui sont hors du
+fort. Arrangez-vous de manière à tirer cent vingt bombes par mortier
+dans vingt-quatre heures: c'est le seul moyen d'avoir quelque bon
+résultat.
+
+J'ordonne qu'on fasse partir cent cinquante marins pour servir aux
+travaux. Il faut décidément éloigner les chaloupes canonnières, raser
+les maisons du village, et de vos sept mortiers accabler le fort de
+bombes. J'espère que, dans la matinée ou demain tout ce résultat sera
+rempli. Vous aurez par là rendu un grand service.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Alexandrie, le 15 thermidor an 7 (2 août 1799).
+
+Au général Dugua.
+
+Le fort d'Aboukir, citoyen général, où l'ennemi avait sa réserve pendant
+la bataille, et qui avait été renforcé par quelques fuyards, vient de
+se rendre. Nous n'avons pas cessé de lui jeter des bombes avec sept
+mortiers, et nous l'avons entièrement rasé avec huit pièces de 24. Nous
+avons fait deux mille cinq cents prisonniers, parmi lesquels se trouvent
+le fils du pacha et plusieurs de leurs grands: indépendamment de cela,
+il y a un grand nombre de blessés et une quantité infinie de cadavres.
+Ainsi, de quinze à dix-huit mille hommes qui avaient débarqué en Egypte,
+pas un homme n'a échappé; tout a été tué dans les différentes batailles,
+noyé ou fait prisonniers. Je laisse un millier de ces derniers pour les
+travaux d'Alexandrie, le reste file sur le Caire.
+
+Le 18, nous serons tous à Rahmanieh.
+
+Faites mettre les Anglais au fort de Sullowski; faites préparer un
+logement à la citadelle pour le pacha, son fils, le grand trésorier,
+une trentaine de grands, et à peu près deux cents officiers du grade de
+colonel jusqu'à celui de capitaine. S'il est nécessaire, vous pourrez
+mettre les prisonniers arabes dans un autre fort. Quant aux soldats,
+j'en enverrai du Caire à Damiette, Belbeis, Salabieh, pour les travaux.
+
+Dix-huit vaisseaux de guerre et l'escadre de Brest sont depuis deux mois
+à Toulon; ils sont bloqués par l'escadre anglaise. Les marins prétendent
+ici qu'ils arriveront en toute sûreté au mois de novembre.
+
+Il doit vous être arrivé des cartouches et beaucoup d'artillerie que
+j'ai ordonné d'envoyer de Rosette au Caire.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Alexandrie, le 15 thermidor an 7 (2 août 1799).
+
+_Au général Menou._
+
+Vous devez avoir reçu, citoyen général, les ordres de l'état-major
+relativement aux troupes qui sont actuellement sous vos ordres, et aux
+prisonniers. Dans la journée de demain, il ne-vous restera plus qu'un
+bataillon de la soixante-neuvième, les trois bataillons de la quatrième
+légère, et différens détachemens d'artillerie; faites sur-le-champ
+travailler à démolir les deux villages; faites déblayer toute
+l'artillerie de siège sur Alexandrie, hormis quatre pièces de 24, qui
+resteront à Aboukir, et deux mortiers à la Gomère. Faites embarquer
+à Rosette pour le Caire la pièce de 8 et l'obusier qui s'y trouvent;
+faites évacuer sur Rosette toutes les pièces de 4 ou de 3 qui ont été
+prises sur les Turcs, hormis deux qui resteront à Aboukir. Ordonnez qu'à
+mesure qu'elles arriveront à Rosette, on les fasse partir pour le Caire,
+hormis deux que l'on gardera pour le service de Rosette.
+
+Faites rétablir le ponton pour servir au passage du lac; faites armer
+de deux pièces de 12 ou de 16 la batterie Picot, et, comme il est
+nécessaire qu'elle soit à l'abri d'un coup de main, commencez par faire
+fermer par un bon fossé et un mur crénelé cette batterie.
+
+Faites recueillir et mettez dans un magasin toutes les tentes; avec le
+temps on les évacuera sur Rosette.
+
+Quant aux blessés, j'ai écrit par un parlementaire aux Anglais de venir
+les reprendre, je vous ferai connaître leur réponse. Pour ce moment,
+faites-les réunir ensemble sous quelques tentes dans une mosquée.
+
+Je désire que vous restiez encore quelques jours à Aboukir pour mettre
+les travaux en train, et réorganiser tout dans cette partie.
+
+Ordonnez à l'adjudant-général Jullien de se rendre à Aboukir. Vous lui
+laisserez le commandement lorsque vous verrez les choses dans un état
+satisfaisant.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Rahmanieh, le 20 thermidor an 7 (7 août 1799).
+
+_Au général Destaing._
+
+Vous avez mal fait, citoyen général, d'attaquer les Anadis, et vous
+avez encore bien plus mal calculé de penser que je vous enverrais de
+la cavalerie pour une attaque que j'ignorais et qui était contre mes
+intentions. Je ne vois pas effectivement pourquoi aller sans artillerie,
+presque sans cavalerie, attaquer des tribus nombreuses qui sont toujours
+à cheval, et qui ne nous disaient rien. Puisque vous pensiez que je ne
+devais pas tarder à arriver à Rahmanieh avec la cavalerie, il était
+bien plus simple de l'attendre. Je n'ai reçu votre lettre que près de
+Rahmanieh, et j'avais alors envoyé le général Andréossi avec toute la
+cavalerie et deux pièces de canon à la poursuite des Ouladis. Je ne sais
+pas s'il les rencontrera et ce qu'il fera. Vous nous avez fait perdre
+une occasion que nous ne retrouverons que difficilement. Nous nous
+étions cependant bien expliqués à Alexandrie, de commencer à traiter
+avec les Anadis pour pouvoir les surprendre ensuite avec la cavalerie.
+J'imagine que les Arabes seront actuellement bien loin dans le désert.
+Au reste, je laisse l'ordre à Rahmanieh, au général Andréossi, de
+protéger, avec la cavalerie et les dromadaires, les opérations qui
+pourraient être nécessaires pour éloigner les Arabes, en supposant
+qu'ils ne seraient pas acculés dans le désert.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le l3 thermidor an 7 (10 août 1799).
+
+_Au directoire exécutif._
+
+
+_Siège du fort d'Aboukir._
+
+Le 8 thermidor, je fis sommer le château d'Aboukir de se rendre: le
+fils du pacha, son kiaya et les officiers voulaient capituler; mais ils
+n'étaient pas écoutés des soldats.
+
+Le 9, on continua le bombardement.
+
+Le 10, plusieurs batteries furent établies sur la droite et la gauche
+de l'isthme: plusieurs chaloupes canonnières furent coulées bas, une
+frégate fut démâtée, et prit le large.
+
+Le même jour, l'ennemi, commençant à manquer de vivres, se faufila dans
+quelques maisons du village qui touche le fort: le général Lannes y
+étant accouru fut blessé à la jambe; le général Menou, le remplaça dans
+le commandement du siége.
+
+Le 12, le général Davoust était de tranchée; il s'empara de toutes les
+maisons où était logé l'ennemi, et le jeta dans le fort, après lui avoir
+tué beaucoup de monde. La vingt-deuxième demi-brigade d'infanterie
+légère et le chef de brigade Magni, qui a été légèrement blessé, se sont
+parfaitement conduits. Le succès de cette journée, qui a accéléré la
+reddition du fort, est dû aux bonnes dispositions du général Davoust.
+
+Le 15, le général Robin était de tranchée: nos batteries étaient sur la
+contrescarpe; nos mortiers faisaient un feu très-vif; le château n'était
+plus qu'un monceau de pierres. L'ennemi n'avait point de communication
+avec l'escadre, il mourait de soif et de faim; il prit le parti, non de
+capituler (ces gens-ci ne capitulent pas), mais de jeter ses armes, et
+de venir en foule embrasser les genoux du vainqueur. Le fils du pacha,
+le kiaya et deux mille hommes ont été faits prisonniers. On a trouvé
+dans le château trois cents blessés, dix-huit cents cadavres. Il y a
+telle de nos bombes qui a tué jusqu'à six hommes. Dans les premières
+vingt-quatre heures de la sortie de la garnison turque, il est mort plus
+de quatre cents prisonniers, pour avoir trop bu, et mangé avec trop
+d'avidité.
+
+Ainsi cette affaire d'Aboukir coûte à la Porte dix-huit mille hommes et
+une grande quantité de canons.
+
+Pendant les quinze jours qu'a duré cette expédition, j'ai été
+très-satisfait de l'esprit des habitans d'Egypte: personne n'a remué, et
+tout le monde a continué de vivre comme à l'ordinaire.
+
+Les officiers du génie Bertrand et Liédot, le commandant de l'artillerie
+Faultrier, se sont comportés avec la plus grande distinction.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 24 thermidor an 7 (11 août 1799).
+
+Au général Desaix.
+
+J'ai été peu satisfait, citoyen général, de toutes vos opérations
+pendant le mouvement qui vient d'avoir lieu. Vous avez reçu l'ordre de
+vous porter au Caire, et vous n'en avez rien fait. Tous les événemens
+qui peuvent survenir ne doivent jamais empêcher un militaire d'obéir,
+et le talent, à la guerre, consiste à lever les difficultés qui peuvent
+rendre difficile une opération et non pas à la faire manquer. Je vous
+dis ceci pour l'avenir.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 24 thermidor an 7 (11 août 1799).
+
+Au même.
+
+Les provinces de Fayoum, de Minief et de Bénêçoùef, citoyen général,
+n'ont jamais dû fournir aux besoins de votre division, puisque même
+l'administration ne vous en a pas été confiée. Je vous prie de ne vous
+mêler d'aucune manière de l'administration de ces provinces.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 24 thermidor an 7 (11 août 1799).
+
+Au même.
+
+Vous m'avez fait connaître, citoyen général, à mon retour de Syrie, que
+vous alliez faire passer 150,000 fr. au payeur général; vous m'apprenez
+par une de vos dernières lettres, que l'ordre du jour qui ordonne
+le paiement de thermidor et fructidor, vous empêchait d'exécuter ce
+versement. Cet ordre ne devait pas regarder votre division, puisqu'elle
+n'est arriérée que de ces deux mois, tandis que tout le reste de
+l'armée, indépendamment de ces deux mois, l'est encore de sept autres
+mois; et ce n'est avoir ni zèle pour la chose publique, ni considération
+pour moi, que de ne voir, surtout dans une opération de la nature de
+celle-ci, que le point où on se trouve. D'ailleurs, l'organisation de
+la république veut que tout l'argent soit versé dans les caisses des
+préposés du payeur général, pour n'en sortir que par son ordre. Le
+payeur général n'aurait jamais donné un ordre qui favorisât un corps de
+troupes plutôt qu'un autre.
+
+Il est nécessaire que le payeur de votre division envoie, dans le plus
+court délai, au payeur général l'état des recettes et dépenses; je vous
+prie de m'en envoyer un pareil. Vous sentez combien il est essentiel
+pour l'ordre, que l'on connaisse toute la comptabilité de l'armée. Je
+sais que vous vous êtes empressé d'y mettre tout l'ordre que l'on peut
+désirer.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 24 thermidor an 7 (11 août 1799).
+
+Au général Kléber.
+
+J'arrive à l'instant, général, au Caire. Le maudit château d'Aboukir
+nous a occupés six jours. Nous avons fini par y avoir huit mortiers et
+six pièces de 24. Chaque coup de canon tuait cinq à six hommes. Enfin,
+ils sont sortis le 15 en foule sans capitulation et jetant leurs armes.
+Quatre cents sont morts dans les premières vingt-quatre heures de leur
+sortie, il y avait six jours que ces enragés buvaient de l'eau de la
+mer. On a trouvé dans le fort dix huit cents cadavres; nous avons en
+notre pouvoir à peu près autant de prisonniers, parmi lesquels le fils
+du pacha et les principaux officiers.
+
+On va vous envoyer des pièces de campagne, afin que vous en ayez six à
+votre disposition. Procurez-vous des chevaux.
+
+Rien de bien intéressant d'aucun côté.
+
+Je vous enverrai demain ou après une grande quantité de galettes
+anglaises, où vous verrez d'étranges choses.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 25 thermidor an 7 (12 août 1799).
+
+Au général Desaix.
+
+J'ai reçu, citoyen général, votre lettre du 18 thermidor; j'approuve
+complètement les projets que vous avez formés. Vous n'aurez
+effectivement achevé votre expédition de la Haute-Egypte qu'en
+détruisant Mourad-Bey. Il est devenu si petit, qu'avec quelques
+centaines d'hommes montés sur des chameaux, vous pourrez le pousser dans
+le désert et en venir à bout.
+
+Je vous ai demandé le bataillon de la soixante-unième, afin de reformer
+cette demi-brigade et de lui donner quelques jours de repos à Rosette.
+Dès l'instant que vous serez venu à bout de Mourad-Bey, je ferai relever
+toutes vos troupes. Je prépare, à cet effet, la treizième et une autre
+demi-brigade. Je serais d'ailleurs fort aise d'avoir vos troupes s'il
+arrivait quelque événement, ou sur la lisière de la Syrie, ou sur la
+côte. Les nouvelles que j'ai de Gaza ne me font pas penser que l'ennemi
+veuille rien entreprendre: ce n'est pas une chose aisée. Il n'y aurait
+de sensé pour lui que de s'emparer d'El-Arich, et lorsqu'il l'aurait
+pris, il n'aurait fait qu'un pas. Quant à l'opération de traverser le
+désert, il faut rester cinq jours et même sept sans eau. Il serait
+difficile, même impossible de transporter de l'artillerie, ce qui les
+mettrait bon d'état de prendre même une maison.
+
+Je donne ordre qu'on vous envoie quatre pièces de 3 vénitiennes qui
+sont extrêmement légères. Je vous laisse la vingt-unième, la
+quatre-vingt-huitième, la vingt-deuxième et la vingtième.
+
+Dès l'instant que l'inondation aura un peu couvert l'Egypte, j'enverrai
+le général Davoust, comme cela avait été mon projet, avec un corps de
+cavalerie, d'infanterie, pour commander les provinces de Fayoum, Miniet
+et Bénêçoùef: jusqu'alors, laissez-y des corps de troupes; arrangez vous
+de manière que vous soyez maître de ne laisser qu'une centaine d'hommes
+à Cosseir; que Keneh puisse contenir tous vos embarras, et que
+vous puissiez, en cas d'invasion sérieuse, pouvoir rapidement et
+successivement replier toutes vos troupes sur le Caire.
+
+Faites filer sur le Caire toutes les carcasses de barques, avisos ou
+bricks appartenant aux mameloucks, nous les emploierons pour la défense
+des bouches du Nil.
+
+J'ai reçu des gazettes anglaises jusqu'au 10 juin. La guerre a été
+déclarée le 13 mars par la France à l'empereur. Plusieurs batailles ont
+été livrées; Jourdan a été battu à Feldkirch, dans la forêt Noire, et
+a repassé le Rhin. Schérer, auquel on avait confié le commandement
+d'Italie, a été battu à Rivoli, et a repassé le Mincio et l'Oglio.
+Mantoue était bloquée. Lors de ces affaires, les Russes n'étaient point
+encore arrivés, le prince Charles commandait contre Jourdan, et M. Kray
+contre Schérer.
+
+L'escadre française, forte de vingt-deux vaisseaux de guerre et de
+dix-huit frégates, et partie de Brest dans les premiers jours d'avril,
+est arrivée au détroit, a présenté le combat aux Anglais, qui n'étaient
+que dix-huit, et est entrée à Toulon. Elle a été jointe par trois
+vaisseaux espagnols. L'escadre espagnole est sortie de Cadix et est
+entrée à Carthagène: elle est forte de vingt-sept vaisseaux de guerre,
+dont quatre à trois ponts; une nouvelle escadre anglaise est, peu de
+jours après, entrée dans la Méditerranée, et s'est réunie à Jervis et
+à Nelson. Ces escadres réunies doivent monter à plus de quarante
+vaisseaux. Les Anglais bloquent Toulon et Carthagène.
+
+Le ministre de la marine Bruis commande l'escadre française.
+
+A la première occasion, je vous enverrai tous ces journaux.
+
+Corfou a été pris par famine. La garnison a été conduite en France.
+
+Malte est ravitaillée pour deux ans.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 25 thermidor an 7 (12 août 1799).
+
+_Au citoyen Poussielgue._
+
+Vous voudrez bien, citoyen administrateur, faire signifier à la femme de
+Hassan-Bey que, si, dans la journée de demain, elle n'a pas payé ce
+qui reste dû de sa contribution, elle sera arrêtée et tous ses effets
+confisqués.
+
+Vous prendrez toutes les mesures pour accélérer le paiement de
+Hadji-Husseim.
+
+Les juifs n'ont encore payé que 20,000 fr.: il faut que dans la journée
+de demain, ils en payent 30,000 autres.
+
+Parmi les individus qui doivent, il y en a auxquels il ne fallait qu'une
+simple lettre pour les faire payer, entre autres Rosetti, Caffe, Calvi,
+et tous les individus de l'armée. Il y a la négligence la plus coupable
+de la part de l'administrateur des finances.
+
+Mon intention n'est pas d'accepter pour comptant du fermage des Cophtes,
+les différens emprunts que je leur ai faits, que je leur solderai en
+temps et lieu.
+
+Vous ferez demander 10,000 fr. à titre d'emprunt aux six principaux
+négocians damasquains, qui doivent être payés dans la journée de demain,
+et vous leur ferez connaître que mon intention est de les solder en blé.
+
+Faites-moi un rapport sur les affaires du tabac de Rosette; les
+renseignemens que j'ai eus sont que cela a dû rapporter 14 ou 15,000 fr.
+
+Faites-moi connaître ce qu'ont produit et ce que doivent les provinces
+de Gisey et du Caire.
+
+Faites-moi également connaître ce qu'ont rendu les douanes de Suez et de
+Cosseir depuis que nous sommes en Egypte, et ce qui serait dû par ces
+deux douanes.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 25 thermidor an 7 (12 août 1799).
+
+_Au général Lanusse._
+
+Je vous prie, citoyen général, de garder mes guides et mes équipages;
+je n'ai pas pu me rendre à Menouf, vu le désir que j'avais de prendre
+connaissance des affaires du Caire, et de mettre tout en train: car,
+selon l'usage des Turcs, ils ne payent rien et ne croient pas à la
+victoire jusqu'à mon arrivée; mais je compte, dans deux jours, débarquer
+au ventre de la Vache et vous aller trouver à Menouf.
+
+Je vous ferai prévenir vingt-quatre heures d'avance.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 25 thermidor an 7 (12 août 1799).
+
+_Au général Dugua._
+
+Vous ferez, citoyen général, interroger tous les scheicks El-Belet
+qui sont à la citadelle, pour savoir pourquoi ils ne payent pas leurs
+contributions; vous leur ferez connaître que, si, d'ici au premier
+fructidor, ils ne les ont pas payées, ils paieront un tiers de plus,
+et que, si, d'ici au 10 fructidor, ils n'ont pas payé ce tiers et
+l'imposition, ils auront le cou coupé.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 25 thermidor an 7 (12 août 1799).
+
+_Au général Marmont._
+
+Je donne ordre, citoyen général, que les deux demi-galères et la
+chaloupe canonnière _la Victoire_ se rendent à Rosette pour concourir à
+la défense du Bogaz, afin d'être en mesure, si M. Smith, ce que je ne
+crois pas, voulait tenter quelque chose avec ses chaloupes canonnières:
+cet homme est capable de toutes les folies.
+
+Vous sentez qu'il est nécessaire qu'un aussi grand nombre de bâtimens
+soient commandés par un homme de tête. Si le commandant des armes à
+Rosette n'avait pas le courage et le talent nécessaires, tâchez de
+trouver à Alexandrie un officier qui ait la grande main à cette
+défense: la faible garnison de Rosette fait que la défense du Nil est
+spécialement confiée à la flottille.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 25 thermidor an 7 (12 août 1799).
+
+Il est ordonné au citoyen Desnoyers, officier des guides, de se rendre
+sur-le-champ à Boulaq; il se présentera chez le commandant de la marine,
+qui mettra à sa disposition une demi-galère armée.
+
+Il s'embarquera dessus, se rendra à Rahmanieh, se présentera chez
+le commandant de la place, montrera l'ordre ci-joint pour avoir une
+escorte, et arrivera en toute diligence à Alexandrie; il remettra en
+propres mains la lettre ci-jointe au général Ganteaume: c'est sa dépêche
+principale. Il ne partira d'Alexandrie que lorsque le général Ganteaume
+l'expédiera; il retournera à Rahmanieh, il restera dans le fort jusqu'à
+ce qu'il reçoive de nouveaux ordres; un officier que je dois y envoyer
+lui portera les ordres, probablement du 2 au 5. Il est nécessaire qu'il
+soit rendu à Rahmanieh le 2 à midi, au plus tard.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 26 thermidor an 7 (13 août 1799).
+
+_Au général Desaix._
+
+Je vous envoie, citoyen général, un sabre d'un très-beau travail, sur
+lequel j'ai fait graver: _Conquête de la Haute-Egypte_, qui est due à
+vos bonnes dispositions et à votre constance dans les fatigues. Voyez-y,
+je vous prie, une preuve de mon estime et de la bonne amitié que je vous
+ai vouée.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 26 thermidor an 7 (13 août 1799).
+
+_Au général Veaux._
+
+Je suis très-peiné, citoyen général, d'apprendre que vos blessures vont
+mal: je vous engage à passer le plus tôt possible en France; je donne
+tous les ordres que vous désirez, pour vous en faciliter les moyens:
+j'écris au gouvernement conformément à vos désirs: vous avez été blessé
+au poste d'un brave qui veut redonner de l'élan à des troupes qu'il voit
+chanceler. Vous ne devez pas douter que, dans toutes les circonstances,
+je ne prenne le plus vif intérêt à ce qui vous regarde.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 27 thermidor an 7 (14 août 1799).
+
+_Au scheick El-Arichi Cadiashier, distingué par sa sagesse et sa
+justice._
+
+Nous vous faisons connaître que notre intention est que vous ne confiez
+la place de cadi à aucun Osmanli: vous ne confirmerez, dans les
+provinces, pour la place de cadi, que des Egyptiens.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 27 thermidor an 7 (14 août 1799).
+
+_Au général Dugua._ Je vous prie, citoyen général, de faire arrêter tous
+les hommes de la caravane de Maroc qui seraient restés en arrière, et
+que les Maugrabins venant à Cosseir ne s'arrêtent qu'un jour, et filent,
+pour leur pays sans passer par Alexandrie.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 26 thermidor an 7 (15 août 1799).
+
+_Au sultan de Maroc._
+
+Il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète.
+
+Au nom de Dieu clément et miséricordieux! Au sultan de Maroc, serviteur
+de la sainte Caabé, puissant parmi les rois, et fidèle observateur de la
+loi du vrai prophète.
+
+Nous profitons du retour des pélerins de Maroc pour vous écrire
+cette lettre et vous faire connaître que nous leur avons donné toute
+l'assistance qui était en nous, parce que notre, intention est de faire,
+dans toutes les occasions, ce qui peut vous convaincre de l'estime
+que nous avons pour vous. Nous vous recommandons, en échange, de bien
+traiter tous les Français qui sont dans vos états ou que le commerce
+pourrait y appeler.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 28 thermidor an 7 (15 août 1799).
+
+_Au bey de Tripoli._
+
+Il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète.
+
+Au nom de Dieu, clément et miséricordieux! Au bey de Tripoli, serviteur
+de la Sainte Caabé, le modèle des beys, fidèle observateur de la loi du
+vrai prophète.
+
+Nous profitons de l'occasion qui se présente pour vous recommander de
+bien traiter tous les Français qui sont dans vos états, parce que notre
+intention est de faire dans toutes les occasions tout ce qui pourra vous
+être agréable et de vivre en bonne intelligence avec vous.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 28 thermidor an 7 (15 août 1799).
+
+_Au général Desaix._
+
+J'ai reçu, citoyen général, un grand nombre de lettres de vous, qui
+avaient été me chercher à Alexandrie et à Aboukir, et qui sont de
+retour.
+
+Vous aurez déjà reçu différentes lettres par lesquelles je vous fais
+connaître que vous pouvez rentrer dans vos positions de la Haute-Egypte,
+et de détruire Mourad-Bey.
+
+Je vous laisse le maître de lui accorder toutes les conditions de paix
+que vous croirez utiles. Je lui donnerai son ancienne ferme près de
+Gizeh; mais il ne pourrait jamais avoir avec lui plus de dix hommes
+armés: mais si vous pouviez vous en débarrasser, cela vaudrait beaucoup
+mieux que tous ces arrangemens.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 28 thermidor an 7 (15 août 1799).
+
+<Au général Kléber._
+
+Je reçois à l'instant, citoyen général, votre lettre du 26 à six heures
+du matin; l'Arabe qui l'a apportée me dit être parti à neuf heures.
+
+Je suis instruit qu'un grand nombre de bâtimens de ceux qui étaient à
+Aboukir en sont partis le 25, et, si ce ne sont pas ceux-là qui viennent
+faire de l'eau au Bogaz, ce sont des bâtimens qui étaient mouillés à
+Alexandrette, et que le bruit des premiers succès d'Aboukir aura fait
+mettre à la voile.
+
+Le bataillon de la vingt-cinquième est parti pour vous rejoindre. Je
+vous envoie la demi-galère _l'Amoureuse._
+
+Vous pouvez disposer du général Vial qui est dans la Garbieh avec un
+bataillon de la trente-deuxième; il a avec lui une pièce de canon.
+
+La cavalerie qui était à Alexandrie, qui arrive à l'instant, se reposera
+la journée de demain, et, si cela est nécessaire, je là ferai partir
+sur-le-champ.
+
+Quelque chose que ce convoi puisse être, je ne doute pas que vous n'ayez
+eu le temps de réunir votre division et de vous mettre bien en mesure.
+
+J'ai des nouvelles de Syrie à peu près conformes aux vôtres. Ibrahim-Bey
+a avec lui deux cent cinquante mameloucks à cheval et cent cinquante à
+pied, cinq cents hommes à cheval de Djezzar, et six cents hommes à pied.
+Elfy-Bey n'a avec lui que quatre-vingts mameloucks: une partie des
+Arabes cherche, comme à l'ordinaire, les moyens de les piller.
+
+J'espère recevoir de vous, dans la journée de demain, des renseignemens
+positifs sur cette flotte: pourvu qu'ils mettent trois jours à
+débarquer, comme ils ont fait à Aboukir, et je ne suis plus en peine de
+rien.
+
+Je fais partir le chef de bataillon Rutty pour commander votre
+artillerie.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 28 thermidor an 7 (15 août 1799).
+
+_Au général Marmont._
+
+Je vous envoie, citoyen général, deux pelisses, une pour le commandant
+turc, l'autre pour le scheick El-Messiri; je vous prie de les revêtir
+publiquement en grande solennité, et de leur dire que c'est pour leur
+donner une marque de l'estime que j'ai pour eux, et vous leur remettrez
+une copie de l'ordre du jour.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 30 thermidor an 7 (17 août 1799).
+
+_Au même._
+
+J'ai voulu, citoyen général, conclure un marché avec des Francs, qui
+devaient me fournir vingt-quatre mille aunes de drap; je comptais les
+avoir pour 20 fr. et payer moitié en argent, moitié en riz ou en blé.
+Ayant accaparé tous les draps du pays, ils sentent qu'ils sont à même de
+me faire les conditions qu'ils veulent: il est cependant indispensable
+que j'habille l'armée, voici le parti auquel je me résous.
+
+Vous ferez venir chez vous les négocians toscans et impériaux qui ont
+plus de vingt mille aunes de drap de toute les couleurs à Alexandrie ou
+à Rosette. Vous leur ferez connaître que la guerre a été déclarée par la
+république française à l'empereur et au grand-duc de Toscane, que les
+lois constantes de tous les pays vous autorisent à confisquer leurs
+bâtimens marchands et mettre le scellé sur leurs magasins; que cependant
+je veux bien leur accorder une faveur particulière, et ne point
+les comprendre dans cette mesure générale; mais que j'ai besoin de
+vingt-quatre mille aunes de drap pour habiller mon armée; qu'il est
+nécessaire qu'ils fassent de suite la déclaration du drap qu'ils ont;
+qu'ils en consignent vingt-quatre mille aunes, soit à Alexandrie, soit à
+Rosette. Ils seront consignés au commissaire des guerres, qui les fera
+partir en toute diligence au Caire; le procès-verbal en sera fait, et
+les draps estimés et payés selon l'estimation, sans que le maximum de
+l'aune passe 18 fr. Un de ces négocians, chargé de pouvoirs des autres,
+se rendra au Caire pour conférer avec l'ordonnateur en chef, et
+s'arranger pour le mode de paiement.
+
+Si, au lieu de se prêter à cette mesure de bonne grâce, ces messieurs
+faisaient les récalcitrans, vous ferez mettre le scellé sur leurs
+effets, papiers et maisons; vous les ferez mettre dans une maison de
+sûreté; vous ferez abattre les armes de l'empereur et celles de Toscane,
+et vous en donnerez avis à l'ordonnateur de la marine, pour qu'il
+confisque tous les bâtimens appartenant aux Impériaux, Toscans et
+Napolitains: je préfère la première mesure à la deuxième.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 30 thermidor an 7 (17 août 1799). _À l'ordonnateur en
+chef._
+
+Il sera fait une assimilation pour les officiers turcs qui auraient un
+grade supérieur à celui de capitaine. Comme ils ont tous de l'argent,
+il leur sera donné tous les jours le pain et la viande, et une certaine
+quantité de riz tous les quinze jours.
+
+Je vous prie d'envoyer six ardeps de riz au pacha.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 30 thermidor an 7 (17 août 1799).
+
+_Au général Zayonschek._
+
+Vous n'êtes soumis en rien, citoyen général, au général Desaix pour
+l'administration de la province. Vous regarderez comme nuls tous les
+ordres qu'il vous donnerait à ce sujet: vous avez eu tort de lui laisser
+prendre de l'argent; vous verrez, par l'ordre du jour, que mon intention
+est de n'accorder aucune indemnité sur le miri. Faites-le percevoir avec
+la plus grande rigueur.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 30 thermidor an 7 (17 août 1799).
+
+_Au citoyen Poussielgue._
+
+Je pars demain matin avant le jour, citoyen administrateur: je vous
+recommande de pousser vivement ce qui concerne la rentrée des fermages
+et des autres impositions; de m'envoyer à Menouf toutes les notes que
+vous pourrez avoir et qui me feront connaître les villages qui sont
+peu chargés dans le Garbieh et le Menoufieh; enfin, de vivre en bonne
+intelligence avec les scheicks, de maintenir la paix dans le Caire. Je
+recommande au général Dugua de frapper ferme au premier événement, qu'il
+fasse couper six têtes par jour; mais riez toujours.
+
+Faites dans ce qui vous concerne tout ce que vous jugerez à propos, en
+prenant toujours la voie qui approche le moins de la nouveauté.
+
+Croyez à l'estime que je vous ai vouée, et au désir que j'ai de vous en
+donner des preuves.
+
+Ecrivez-moi le plus souvent que vous pourrez.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 30 thermidor an 7 (17 août 1799).
+
+_Au divan du Caire._
+
+Au nom, etc.
+
+Je pars demain pour me rendre à Menouf, d'où je ferai différentes
+tournées dans le Delta, afin de voir par moi-même les injustices qui
+pourraient être commises, et prendre connaissance et des hommes et du
+pays.
+
+Je vous recommande de maintenir la confiance parmi le peuple. Dites-lui
+souvent que j'aime les musulmans, et que mon intention est de faire leur
+bonheur. Faites-leur connaître que j'ai pour conduire les hommes les
+plus grands moyens, la persuasion et la force; qu'avec l'une, je cherche
+à faire des amis, qu'avec l'autre je détruis mes ennemis.
+
+Je désire que vous me donniez le plus souvent possible de vos nouvelles,
+et que vous m'informiez de la situation des choses.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 30 thermidor an 7 (17 août 1799).
+
+_Au général Kléber._
+
+Je renvoie, citoyen général, l'effendi pris à Aboukir à Constantinople,
+avec une longue lettre pour le grand-visir: c'est une ouverture de
+négociation que je fais. Faites-le partir sur une djerme pour Chypre,
+traitez-le bien; mais qu'il ait peu de communication. Faites la plus
+grande ostension de forces que vous pourrez.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 30 thermidor an 7 (17 août 1799).
+
+_ Au général Dugua._
+
+Je vous envoie, citoyen général, une lettre cachetée pour le grand
+visir, avec une pour le général Kléber.
+
+Vous vous adresserez à Sulfukiar pour faire venir demain chez vous,
+l'effendi fait prisonnier à Aboukir. Vous le ferez partir pour Damiette,
+et vous lui remettrez la lettre pour le grand-visir. Vous lui donnerez
+un officier de votre état-major pour le conduire, et que personne n'ait
+de communication avec lui; traitez-le cependant avec égards.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au Caire, le 30 thermidor an 7 (17 août 1799).
+
+_Au grand-visir._
+
+Grand parmi les grands éclairés et sages, seul dépositaire de la
+confiance du plus grand des sultans.
+
+J'ai l'honneur d'écrire à votre excellence par l'effendi qui a été fait
+prisonnier à Aboukir, et que je lui renvoie pour lui faire connaître la
+véritable situation de l'Egypte, et entamer des négociations entre la
+Sublime Porte et la république française, qui puissent mettre fin à la
+guerre qui se trouve exister pour le malheur de l'un et de l'autre état.
+
+Par quelle fatalité la Porte et la France, amies de tous les temps, et
+dès-lors par habitude, amies par l'éloignement de leurs frontières, la
+France ennemie de la Russie et de l'empereur, la Porte ennemie de la
+Russie et de l'empereur, sont-elles cependant en guerre?
+
+Comment votre excellence ne sentirait-elle pas qu'il n'y a pas un
+Français de tué qui ne soit un appui de moins pour la Porte?
+
+Comment votre excellence, si éclairée dans la connaissance de la
+politique et des intérêts des divers états, pourrait-elle ignorer que la
+Russie et l'empereur d'Allemagne se sont plusieurs fois entendus pour le
+partage de la Turquie, et que ce n'a été que l'intervention de la France
+qui l'a empêché?
+
+Votre excellence n'ignore pas que le vrai ennemi de l'islamisme est
+la Russie. L'empereur Paul 1er s'est fait grand-maître de Malte,
+c'est-à-dire a fait voeu de faire la guerre aux musulmans: n'est-ce pas
+lui qui est chef de la religion grecque, c'est-à-dire des plus nombreux
+ennemis qu'ait l'Islamisme?
+
+La France, au contraire, a détruit les chevaliers de Malte, rompu les
+chaînes des Turcs qui y étaient détenus en esclavage, et croit, comme
+l'ordonne l'Islamisme, qu'il n'y a qu'un seul Dieu.
+
+Ainsi donc la Porte a déclaré la guerre à ses véritables amis, et s'est
+alliée à ses véritables ennemis.
+
+Ainsi donc la Sublime-Porte a été l'amie de la France tant que cette
+puissance a été chrétienne, lui a fait la guerre dès l'instant que la
+France, par sa religion, s'est rapprochée de la croyance musulmane.
+Mais, dit-on, la France a envahi l'Egypte; comme si je n'avais pas
+toujours déclaré que l'intention de la république française était de
+détruire les mameloucks, et non de faire la guerre à la Sublime-Porte;
+était de nuire aux Anglais, et non à son grand et fidèle ami l'empereur
+Sélim.
+
+La conduite que j'ai tenue envers tous les gens de la Porte qui étaient
+en Egypte, envers les bâtimens du grand-seigneur, envers les bâtimens
+de commerce portant pavillon ottoman, n'est-elle pas un sûr garant des
+intentions pacifiques de la république française?
+
+La Sublime-Porte a déclaré la guerre dans le mois de janvier à la
+république française avec une précipitation inouïe, sans attendre
+l'arrivée de l'ambassadeur Descorches, qui déjà était parti de Paris
+pour se rendre à Constantinople; sans me demander aucune explication, ni
+répondre à aucune des avances que j'ai faites.
+
+J'ai cependant espéré, quoique sa déclaration de guerre me fût
+parfaitement connue, pouvoir la faire revenir, et j'ai à cet effet,
+envoyé le citoyen Beauchamp, consul de la république, sur la caravelle.
+Pour toute réponse, on l'a emprisonné; pour toute réponse, on a créé
+des armées, on les a réunies à Gaza, et on leur a ordonné d'envahir
+l'Egypte. Je me suis trouvé alors obligé de passer le désert, préférant
+faire la guerre en Syrie, à ce qu'on la fît en Egypte.
+
+Mon armée est forte, parfaitement disciplinée, et approvisionnée de
+tout ce qui peut la rendre victorieuse des armées, fussent-elles aussi
+nombreuses que les sables de la mer; des citadelles et des places fortes
+hérissées de canon se sont élevées sur les côtes et sur les frontières
+du désert: je ne crains donc rien, et je suis ici invincible; mais je
+dois à l'humanité, à la vraie politique, au plus ancien, comme au plus
+vrai des alliés, la démarche que je fais.
+
+Ce que la Sublime-Porte n'obtiendra jamais par la force des armes,
+elle peut l'obtenir par une négociation. Je battrai toutes les armées,
+lorsqu'elles projetteront l'envahissement de l'Egypte; mais je répondrai
+d'une manière conciliante à toutes les ouvertures de négociations qui
+me seront faites. La république française, dès l'instant que la
+Sublime-Porte ne fera plus cause commune avec nos ennemis, la Russie
+et l'Empereur, fera tout ce qui sera en elle pour rétablir la bonne
+intelligence, et lever tout ce qui pourra être un sujet de désunion
+entre les deux états.
+
+Cessez donc des armemens dispendieux et inutiles; vos ennemis ne sont
+pas en Egypte, ils sont sur le Bosphore, ils sont à Corfou, ils sont
+aujourd'hui par votre extrême imprudence au milieu de l'Archipel.
+
+Radoubez et réarmez vos vaisseaux; reformez vos équipages; tenez-vous
+prêt à déployer bientôt l'étendard du prophète, non contre la France,
+mais contre les Russes et les Allemands qui rient de la guerre que nous
+nous faisons, et qui, lorsque vous aurez été affaibli, lèveront la tête,
+et déclareront bien haut les prétentions qu'ils ont déjà.
+
+Vous voulez l'Egypte, dit-on; mais l'intention de la France n'a jamais
+été de vous l'ôter.
+
+Chargez votre ministre à Paris de vos pleins pouvoirs, ou envoyez
+quelqu'un chargé de vos intentions ou de vos pleins pouvoirs en Egypte.
+On pourra, en deux heures d'entretien tout arranger: c'est là le seul
+moyen de rasseoir l'empire musulman, en lui donnant la force contre
+ses véritables ennemis, et de déjouer leurs projets perfides; ce qui,
+malheureusement, leur a déjà si fort réussi.
+
+Dites un mot, nous fermons la mer Noire à la Russie, et nous cesserons
+d'être le jouet de cette puissance ennemie que nous avant tant de sujets
+de haïr, et je ferai tout ce qui pourra vous convenir.
+
+Ce n'est pas contre les musulmans que les armées françaises aiment à
+déployer, et leur tactique, et leur courage; mais c'est, au contraire,
+réunies à des musulmans, qu'elles doivent un jour, comme cela a été de
+tout temps, chasser leurs ennemis communs.
+
+Je crois en avoir assez dit par cette lettre à votre excellence; elle
+peut faire venir auprès d'elle le citoyen Beauchamp, que l'on m'assure
+être détenu dans la mer Moire. Elle peut prendre tout autre moyen pour
+me faire connaître ses intentions.
+
+Quant à moi, je tiendrai pour le plus beau jour de ma vie celui où je
+pourrai contribuer à faire terminer une guerre à la fois impolitique et
+sans objet.
+
+Je prie votre excellence de croire à l'estime et à la considération
+distinguée que j'ai pour elle.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Menouf, le 2 fructidor an 7 (19 août 1799).
+
+_Au général Dugua._
+
+Désirant m'assurer par moi-même des mouvemens de la côte, et être à même
+de combiner le rapport qu'il pourrait y avoir entre l'augmentation de
+voiles qui pourront paraître à Damiette avec celles qui disparaîtront
+d'Aboukir, je vais voir s'il m'est possible de descendre par les canaux
+jusqu'à Bourlos. J'enverrai prendre mes dépêches à Rosette, où vous
+pourrez m'adresser tout ce qu'il y aura de nouveau, et, s'il y avait
+quelque chose de très-urgent, envoyez-moi des duplicata à Rosette,
+Menouf et Damiette.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Menouf, le 2 fructidor an 7 (19 août 1799).
+
+_Au général Kléber._
+
+Je reçois, citoyen général, votre lettre du 27. Je suis à peu près
+certain qu'il n'y a dans la Méditerranée aucun armement considérable
+dirigé contre nous. Ainsi, les vingt-quatre bâtimens mouillés devant
+Damiette, ou sont les mêmes qui étaient à Aboukir, et ont quitté cette
+rade, ou c'est une arrière-garde que le pacha attendait et qui porte
+fort peu de monde.
+
+La division Reynier, réorganisée avec une bonne artillerie, se portera
+contre ce qui pourrait venir du côté de la Syrie. Je destine pour le
+même objet les mille ou douze cents hommes de cavalerie que j'ai au
+Caire prêts à marcher.
+
+Je me rends à Rosette, où je me trouverai bien au fait de tous les
+mouvemens de la côte, depuis la tour des Arabes, jusqu'à El-Arich. Si
+vous avez besoin de quelque secours, je vous ferai passer des troupes
+qui se trouvent dans le Bahhireh et à Alexandrie, désirant tenir
+intactes les divisions Reynier, Bon et Lannes pour s'opposer à ce qui
+pourrait venir par terre, quoique les derniers renseignement que j'ai,
+me tranquillisent entièrement. J'ai le quinzième de dragons et différens
+détachemens de cavalerie dans le Bahhireh.
+
+Vous recevrez cette lettre le 3 ou le 4; partez, je vous prie,
+sur-le-champ, pour vous rendre, de votre personne, à Rosette, si vous ne
+voyez aucun inconvénient à vous absenter de Damiette: sans quoi, envoyez
+moi un de vos aides-de-camp: je désirerais qu'il pût arriver à Rosette
+dans la journée du 7. J'ai à conférer avec vous sur des affaires
+extrêmement importantes.
+
+Vous devez avoir reçu l'effendi ou commissaire de l'armée, fait
+prisonnier à Aboukir, et que j'envoie à Constantinople.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Alexandrie, le 5 fructidor an 7 (22 août 1799).
+
+_Au divan du Caire._
+
+Ayant été instruit que mon escadre était prête, et qu'une armée
+formidable était embarquée dessus, convaincu, comme je vous l'ai dit
+plusieurs fois, que, tant que je ne frapperai pas un coup qui écrase
+à la fois tous mes ennemis, je ne pourrai jouir tranquillement et
+paisiblement de la possession de l'Egypte, la plus belle partie du
+monde; j'ai pris le parti d'aller me mettre moi-même à la tête de mon
+escadre, en laissant le commandement, pendant mon absence, au général
+Kléber, homme d'un mérite distingué et auquel j'ai recommandé d'avoir
+pour les ulémas et les scheicks la même amitié que moi. Faites ce qui
+vous sera possible pour que le peuple de l'Egypte ait en lui la même
+confiance qu'en moi, et qu'à mon retour, qui sera dans deux ou trois
+mois, je sois content du peuple de l'Egypte, et que je n'aie que des
+louanges et des récompenses à donner aux scheicks.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Alexandrie, le 5 fructidor an 7 (22 août 1799).
+
+_A l'armée._
+
+Les nouvelles d'Europe m'ont décidé à partir pour la France. Je laisse
+le commandement de l'armée au général Kléber. L'armée aura bientôt de
+mes nouvelles, je ne puis pas en dire davantage. Il me coûte de quitter
+des soldats auxquels je suis le plus attaché; mais ce ne sera que
+momentanément, et le général que je leur laisse à la confiance du
+gouvernement et la mienne.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Alexandrie, le 5 fructidor an 7 (22 août 1799).
+
+_Au général Menou._
+
+Vous vous rendrez de suite à Alexandrie, citoyen général; vous prendrez
+le commandement d'Alexandrie, Rosette et Bahhireh.
+
+Je pars ce soir pour France, le général Kléber doit être rendu dans deux
+ou trois jours à Rosette; vous lui ferez passer le pli ci joint, dont
+je vous envoie un double, que vous lui ferez passer par une occasion
+très-sûre.
+
+Le général Marmont part avec moi. Je vous prie, pour empêcher les faux
+bruits, d'envoyer au général Kléber un bulletin de notre navigation,
+jusqu'à ce qu'on n'ait plus connaissance des frégates.
+
+Vous préviendrez le général Kléber que la djerme _la Boulonnaise_ est à
+Rahmanieh.
+
+Je laisse ici quatre-vingts chevaux des guides à cheval sellés, que
+vous ferez passer au Caire pour monter le reste des guides et de la
+cavalerie.
+
+Vous ne ferez partir la lettre ci-jointe, pour le général Dugua et
+pour le Caire, que quarante-huit heures après que les frégates auront
+disparu.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Alexandrie, le 5 fructidor an 7 (22 août 1799).
+
+_Au général Kléber._
+
+Vous trouverez ci-joint, citoyen général, un ordre pour prendre le
+commandement en chef de l'armée. La crainte que la croisière anglaise ne
+reparaisse d'un moment à l'autre me fait précipiter mon voyage de deux
+ou trois jours.
+
+J'emmène avec moi les généraux Berthier, Andréossi, Murat, Lannes et
+Marmont, et les citoyens Monge et Berthollet.
+
+Vous trouverez ci-joint les papiers anglais et de Francfort jusqu'au 10
+juin. Vous y verrez que nous avons perdu l'Italie; que Mantoue, Turin
+et Tortone sont bloqués. J'ai lieu d'espérer que la première tiendra
+jusqu'à la fin de novembre. J'ai l'espérance, si la fortune me sourit,
+d'arriver en Europe avant le commencement d'octobre.
+
+Vous trouverez ci-joint un chiffre pour correspondre avec le
+gouvernement, et un autre chiffre pour correspondre avec moi.
+
+Je vous prie de faire partir, dans le courant d'octobre, Junot ainsi que
+mes domestiques et tous les effets que j'ai laissés au Caire; cependant,
+je ne trouverai pas mauvais que vous engagiez à votre service ceux de
+mes domestiques qui vous conviendraient.
+
+L'intention du gouvernement est que le général Desaix parte pour
+l'Europe dans le courant de novembre, à moins d'événemens majeurs.
+
+La commission des arts passera en France sur un parlementaire que vous
+demanderez à cet effet, conformément au cartel d'échange, dans le
+courant de novembre, immédiatement après qu'elle aura achevé sa mission.
+Elle est maintenant occupée à voir la Haute-Egypte; cependant ceux de
+ses membres que vous jugerez pouvoir vous être utiles, vous les mettrez
+en réquisition sans difficulté.
+
+L'effendi fait prisonnier à Aboukir est parti pour se rendre à Damiette.
+Je vous ai écrit de l'envoyer en Chypre; il est porteur, pour le
+grand-visir, d'une lettre dont vous trouverez ci-joint la copie.
+
+L'arrivée de notre escadre de Brest à Toulon, et de l'escadre espagnole
+à Carthagène, ne laisse plus de doute sur la possibilité de faire passer
+en Egypte les fusils, les sabres, les pistolets, fers coulés dont vous
+pourriez avoir besoin, et dont j'ai l'état le plus exact, avec une
+quantité de recrues suffisante pour réparer les pertes des deux
+campagnes.
+
+Le gouvernement vous fera connaître alors lui-même ses intentions, et
+moi, comme homme public et comme particulier, je prendrai des mesures
+pour vous faire avoir fréquemment des nouvelles. Si, par des événemens
+incalculables, toutes les tentatives étaient infructueuses, et qu'au
+mois de mai vous n'ayez reçu aucun secours ni nouvelles de France, et
+si, malgré toutes les précautions, la peste était en Egypte cette
+année et vous tuait plus de quinze cents soldats, perte considérable,
+puisqu'elle serait en sus de celles que les événemens de la guerre vous
+occasionneront journellement: je pense que, dans ce cas, vous ne devez
+pas hasarder de soutenir la campagne, et que vous êtes autorisé à
+conclure la paix avec la Porte-Ottomane, quand même la condition
+principale serait l'évacuation de l'Egypte. Il faudrait seulement
+éloigner l'exécution de cette condition, si cela était possible, jusqu'à
+la paix générale.
+
+Vous savez apprécier aussi bien que moi combien la possession de
+l'Egypte est importante à la France: cet empire turc qui menace ruine de
+tous côtés, s'écroule aujourd'hui, et l'évacuation de l'Egypte serait un
+malheur d'autant plus grand, que nous verrions de nos jours cette belle
+province passer en d'autres mains européennes.
+
+Les nouvelles des succès ou des revers qu'aura la république, doivent
+aussi entrer puissamment dans vos calculs.
+
+Si la Porte répondait, avant que vous eussiez reçu de mes nouvelles de
+France, aux ouvertures de paix que je lui ai faites, vous devez déclarer
+que vous avez tous les pouvoirs que j'avais et entamer les négociations:
+persistant toujours dans l'assertion que j'ai avancée, que l'intention
+de la France n'a jamais été d'enlever l'Egypte à la Porte; demander que
+la Porte sorte de la coalition et nous accorde le commerce de la mer
+Noire; qu'elle mette en liberté les Français prisonniers; et enfin, six
+mois de suspension d'armes, afin que, pendant ce temps-là, l'échange des
+ratifications puisse avoir lieu.
+
+Supposant que les circonstances soient telles que vous croyez devoir
+conclure ce traité avec la Porte, vous ferez sentir que vous ne pouvez
+pas le mettre à exécution, qu'il ne soit ratifié; et, selon l'usage de
+toutes les nations, l'intervalle entre la signature d'un traité et sa
+ratification, doit toujours être une suspension d'hostilité.
+
+Vous connaissez, citoyen général, quelle est ma manière de voir sur la
+politique intérieure de l'Egypte: quelque chose que vous fassiez, les
+chrétiens seront toujours nos amis. Il faut les empêcher d'être trop
+insolens, afin que les Turcs n'aient pas contre nous le même fanatisme
+que contre les chrétiens, ce qui nous les rendrait irréconciliables.
+Il faut endormir le fanatisme, avant qu'on puisse le déraciner. En
+captivant l'opinion des grands scheicks du Caire, on a l'opinion de
+toute l'Egypte; et, de tous les chefs que ce peuple peut avoir, il n'y
+en a aucun moins dangereux que des scheicks qui sont peureux, ne savent
+pas se battre, et qui, comme tous les prêtres, inspirent le fanatisme
+sans être fanatiques.
+
+Quant aux fortifications d'Alexandrie, El-Arich, voilà les clefs de
+l'Egypte. J'avais le projet de faire établir cet hiver des redoutes de
+palmiers, deux depuis Salahieh à Catieh, deux de Catieh à El-Arich:
+l'une se serait trouvée à l'endroit où le général Menou a trouvé de
+l'eau potable.
+
+Le général Samson, commandant du génie, et le général Songis, commandant
+l'artillerie, vous mettront chacun au fait de ce qui regarde sa partie.
+
+Le citoyen Poussielgue a été exclusivement chargé des finances, je l'ai
+reconnu travailleur et homme de mérite. Il commence à avoir quelques
+renseignemens sur le chaos de l'administration de l'Egypte. J'avais le
+projet, si aucun nouvel événement ne survenait, de tâcher d'établir cet
+hiver un nouveau mode d'imposition, ce qui nous aurait permis de nous
+passer à peu près des Cophtes; cependant, avant de l'entreprendre, je
+vous conseille d'y réfléchir long-temps. Il vaut mieux entreprendre
+cette opération un peu plus tard qu'un peu trop tôt.
+
+Des vaisseaux de guerre français paraîtront cet hiver indubitablement
+à Alexandrie, Bourlos ou Damiette. Faites construire une bonne tour à
+Bourlos; tâchez de réunir cinq ou six cents mameloucks que, lorsque les
+vaisseaux français seront arrivés, vous ferez en un jour arrêter au
+Caire et dans les autres provinces, et embarquer pour la France. Au
+défaut de mameloucks, des ôtages d'Arabes, des scheicks Belet qui, pour
+une raison quelconque, se trouveraient arrêtés, pourront y suppléer. Ces
+individus arrivés en France, y seront retenus un ou deux ans, verront
+la grandeur de la nation, prendront quelques idées de nos moeurs et de
+notre langue, et, de retour en Egypte, y formeront autant de partisans.
+
+J'avais déjà demandé plusieurs fois une troupe de comédiens: je prendrai
+un soin particulier de vous en envoyer. Cet article est très-important
+pour l'armée, et pour commencer à changer les moeurs du pays.
+
+La place importante que vous aller occuper en chef va vous mettre à même
+enfin de déployer les talens que la nature vous a donnés. L'intérêt de
+ce qui se passera ici est vif, et les résultats en seront immenses pour
+le commerce, pour la civilisation; ce sera l'époque d'où dateront de
+grandes révolutions.
+
+Accoutumé à voir la récompense des peines et des travaux de la vie
+dans l'opinion de la postérité, j'abandonne avec le plus grand regret
+l'Egypte. L'intérêt de la patrie, sa gloire, l'obéissance, les événemens
+extraordinaires qui viennent de se passer, me décident seuls à passer au
+milieu des escadres ennemies pour me rendre en Europe. Je serai d'esprit
+et de coeur avec vous. Vos succès me seront aussi chers que ceux où je
+me trouverais en personne, et je regarderai comme mal employés tous les
+jours de ma vie où je ne ferai pas quelque chose pour l'armée dont
+je vous laisse le commandement, et pour consolider le magnifique
+établissement dont les fondemens viennent d'être jetés.
+
+L'armée que je vous confie est toute composée de mes enfans; j'ai eu
+dans tous les temps, même au milieu des plus grandes peines, des marques
+de leur attachement. Entretenez-les dans ces sentimens, vous le devez
+à l'estime et à l'amitié toute particulière que j'ai pour vous et à
+l'attachement vrai que je leur porte.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+FIN DU DEUXIÈME LIVRE.
+
+LIVRE TROISIÈME.
+
+
+
+CONSULAT.
+
+
+Paris, le 18 brumaire an 8 (9 novembre 1799).
+
+_Bonaparte, général en chef, aux citoyens composant la garde nationale
+sédentaire de Paris._
+
+Citoyens, le Conseil des Anciens, dépositaire de la sagesse nationale,
+vient de rendre le décret ci-joint[2]; il est autorisé par les articles
+102 et 103 de l'acte constitutionnel.
+
+Il me charge de prendre les mesures nécessaires pour la sûreté de la
+représentation nationale. Sa translation est nécessaire et momentanée.
+Le corps législatif se trouvera à même de tirer la représentation
+du danger imminent où la désorganisation de toutes les parties de
+l'administration nous conduit.
+
+Il a besoin, dans cette circonstance essentielle, de l'union et de la
+confiance des patriotes. Ralliez-vous autour de lui: c'est le seul moyen
+d'asseoir la république sur les bases de la liberté civile, du bonheur
+intérieur, de la victoire et de la paix.
+
+BONAPARTE.
+
+[Footnote 2: Par ce décret rendu le 17 brumaire, le Conseil des Anciens
+chargeait le général Bonaparte de prendre toutes les mesures nécessaires
+à la sûreté de la représentation nationale, transférée à Saint-Cloud.]
+
+
+
+
+Au quartier-général de Paris, le 18 brumaire an 8 (9 novembre 1799).
+
+_Aux soldats composant la force armée de Paris._
+
+Soldats, le décret extraordinaire du Conseil des Anciens est conforme
+aux art. 102 et 103 de l'acte constitutionnel. Il m'a remis le
+commandement de la ville et de l'armée.
+
+Je l'ai accepté pour seconder les mesures qu'il va prendre et qui sont
+tout entières en faveur du peuple.
+
+La république est mal gouvernée depuis deux ans. Vous avez espéré que
+mon retour mettrait un terme à tant de maux; vous l'avez célébré avec
+une union qui m'impose des obligations que je remplis; vous remplirez
+les vôtres et vous seconderez votre général avec l'énergie, la fermeté
+et la confiance que j'ai toujours vues en vous.
+
+La liberté, la victoire et la paix replaceront la république française
+au rang qu'elle occupait en Europe, et que l'ineptie ou la trahison a pu
+seule lui faire perdre.
+
+_Vive la république!_
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+[3]Paris, 18 et 19 brumaire an 8 (9 et 10 novembre 1799).
+
+[Footnote 3: Nous rapporterons sous cette date les discours tenus par
+Bonaparte dans ces deux journées mémorables qui devaient changer la face
+de la France. Ils seront un jour recueillis par l'histoire, car les
+moindres phrases qui les composent portent l'empreinte de cette âme
+ambitieuse et extraordinaire qui devait donner des fers à toute
+l'Europe.]
+
+(Barras, l'un des cinq directeurs, effrayé de la tournure que prenaient
+les affaires, envoya, dans la matinée, à Saint-Cloud son secrétaire
+Bottot, afin de savoir de Bonaparte ses intentions. Le général, entouré
+d'une foule de militaires de tout grade, le reçut avec hauteur, et
+lui parlant comme s'il se fût adressé au Directoire, il lui tint ce
+foudroyant langage):
+
+Qu'avez-vous fait de cette France que je vous ai laissée si brillante?
+Je vous ai laissé la paix, j'ai retrouvé la guerre: je vous ai laissé
+des victoires, j'ai retrouvé des revers: je vous ai laissé les millions
+de l'Italie, et j'ai trouvé partout des lois spoliatrices et la misère.
+Qu'avez-vous fait de cent mille Français que je connaissais, tous mes
+compagnons de gloire? Ils sont morts.
+
+Cet état de chose ne peut durer: avant trois ans il nous mènerait au
+despotisme; mais nous voulons la république, la république assise sur
+les bases de l'égalité, de la morale, de la liberté civile et de la
+tolérance politique. Avec une bonne administration, tous les individus
+oublieront les factions dont on les fit membres, pour leur permettre
+d'être français. Il est temps enfin que l'on rende aux défenseurs de
+la patrie la confiance à laquelle ils ont tant de droits. A entendre
+quelques factieux, bientôt nous serions tous les ennemis de la
+république, nous qui l'avons affermie par nos travaux et notre courage.
+Nous ne voulons pas de gens plus patriotes que les braves qui sont
+mutilés au service de la république.
+
+(Le Conseil des Anciens s'assembla le 19 brumaire à deux heures, dans la
+grande galerie du château de Saint-Cloud. A quatre heures, le général
+Bonaparte fut introduit, et ayant reçu du président le droit de parler,
+il s'exprima ainsi:)
+
+Représentans du peuple, vous n'êtes point dans des circonstances
+ordinaires; vous êtes sur un volcan. Permettez-moi de vous parler avec
+la franchise d'un soldat, avec celle d'un citoyen zélé pour le bien de
+son pays, et suspendez, je vous en prie, votre jugement jusqu'à ce que
+vous m'ayez entendu jusqu'à la fin.
+
+J'étais tranquille à Paris, lorsque je reçus le décret du Conseil des
+Anciens, qui me parla de ses dangers, de ceux de la république. A
+l'instant j'appelai, je retrouvai mes frères d'armes, et nous vînmes
+vous donner notre appui; nous vînmes vous offrir les bras de la
+nation, parce que vous en étiez la tête. Nos intentions furent pures,
+désintéressées; et pour prix du dévouement que nous avons montré hier,
+aujourd'hui déjà on nous abreuve de calomnies. On parle d'un nouveau
+César, d'un nouveau Cromwell; on répand que je veux établir un
+gouvernement militaire.
+
+Représentans du peuple, si j'avais voulu opprimer la liberté de mon
+pays; si j'avais voulu usurper l'autorité suprême, je ne me serais pas
+rendu aux ordres que vous m'avez donnés, je n'aurais pas eu besoin
+de recevoir cette autorité du sénat. Plus d'une fois, et dans des
+circonstances très-favorables, j'ai été appelé à la prendre. Après nos
+triomphes en Italie, j'y ai été appelé par le voeu de mes camarades, par
+celui de ces soldats qu'on a tant maltraités, depuis qu'ils ne sont plus
+sous mes ordres, de ces soldats qui sont obligés, encore aujourd'hui,
+d'aller faire dans les déserts de l'Ouest, une guerre horrible que la
+sagesse et le retour aux principes avaient calmée, et que l'ineptie ou
+la trahison viennent de rallumer.
+
+Je vous le jure, représentans du peuple, la patrie n'a pas de plus zélé
+défenseur que moi; je me dévoue tout entier pour faire exécuter vos
+ordres; mais c'est sur vous seuls que repose son salut; car il n'y a
+plus de directoire; quatre des membres qui en faisaient partie ont
+donné leur démission, et le cinquième a été mis en surveillance pour sa
+sûreté. Les dangers sont pressans, le mal s'accroît; le ministre de la
+police vient de m'avertir que dans la Vendée plusieurs places étaient
+tombées entre les mains des chouans. Représentans du peuple, le Conseil
+des Anciens est investi d'un grand pouvoir; mais il est encore animé
+d'une plus grande sagesse; ne consultez qu'elle et l'imminence du
+danger, prévenez les déchiremens, évitons de perdre ces deux choses
+pour lesquelles nous avons fait tant de sacrifices, la liberté et
+l'égalité!...
+
+(Interrompu par un membre qui lui rappelait la constitution, Bonaparte
+continua de cette manière:)
+
+La constitution! vous l'avez violée au 18 fructidor; vous l'avez violée
+au 22 floréal; vous l'avez violée au 30 prairial. La constitution! elle
+est invoquée par toutes les factions, et elle a été violée par toutes;
+elle est méprisée par toutes; elle ne peut plus être pour nous un
+moyen de salut, parce qu'elle n'obtient plus le respect de personne.
+Représentans du peuple, vous ne voyez pas en moi un misérable intrigant
+qui se couvre d'un masque hyprocrite. J'ai fait mes preuves de
+dévouement à la république, et toute dissimulation m'est inutile. Je ne
+vous tiens ce langage que parce que je désire que tant de sacrifices ne
+soient pas perdus. La constitution, les droits du peuple ont été violés
+plusieurs fois: et puisqu'il ne nous est plus permis de rendre à cette
+constitution le respect qu'elle devait avoir, sauvons les bases sur
+lesquelles elle se repose; sauvons l'égalité, la liberté; trouvons des
+moyens d'assurer à chaque homme la liberté qui lui est due et que la
+constitution n'a pas su lui garantir. Je vous déclare qu'aussitôt que
+les dangers qui m'ont fait confier des pouvoirs extraordinaires, seront
+passés, j'abdiquerai ces pouvoirs. Je ne veux être, à l'égard de la
+magistrature que vous aurez nommée, que le bras qui la soutiendra et
+fera exécuter ses ordres.
+
+(Un membre demande que le général Bonaparte fournisse des preuves des
+dangers qu'il annonce.)
+
+_Bonaparte._ S'il faut s'expliquer tout-à-fait; s'il faut nommer les
+hommes, je les nommerai; je dirai que les directeurs Barras et Moulins
+m'ont proposé de me mettre à la tête d'un parti tendant à renverser tous
+les hommes qui ont des idées libérales...
+
+(On discute si Bonaparte continuera de s'énoncer publiquement et si
+l'assemblée ne se formera pas en comité secret. Il est décidé que le
+général sera entendu en public.)
+
+_Bonaparte._ Je vous le répète, représentans du peuple; la constitution,
+trois fois violée, n'offre plus de garantie aux citoyens; elle ne peut
+entretenir l'harmonie, parce qu'il n'y a plus de diapazon; elle ne peut
+point sauver la patrie, parce qu'elle n'est respectée de personne. Je
+le répète encore, qu'on ne croie point que je tiens ce langage pour
+m'emparer du pouvoir après la chute des autorités; le pouvoir, on me l'a
+offert encore depuis mon retour à Paris. Les différentes factions sont
+venues sonner à ma porte, je ne les ai pas écoutées, parce que je ne
+suis d'aucune cotterie, parce que je ne suis que du grand parti du
+peuple français.
+
+Plusieurs membres du Conseil des Anciens savent que je les ai entretenus
+des propositions qui ont été faites, et je n'ai accepté l'autorité que
+vous m'avez confiée que pour soutenir la cause de la république. Je ne
+vous le cache pas, représentans du peuple, en prenant le commandement,
+je n'ai compté que sur le Conseil des Anciens. Je n'ai point compté sur
+le Conseil des Cinq-cents qui est divisé, sur le Conseil des Cinq-cents
+où se trouvent des hommes qui voudraient nous rendre la convention, les
+comités révolutionnaires et les échafauds; sur le Conseil des Cinq-cents
+où les chefs de ce parti viennent de prendre séance en ce moment; sur le
+Conseil des Cinq-cents, d'où viennent de partir des émissaires chargés
+d'aller organiser un mouvement à Paris.
+
+Que ces projets criminels ne vous effrayent point, représentans du
+peuple: environné de mes frères d'armes, je saurai vous en préserver;
+j'en atteste votre courage, vous mes braves camarades, vous aux yeux
+de qui l'on voudrait me peindre comme un ennemi de la liberté; vous
+grenadiers dont j'aperçois les bonnets, vous braves soldats dont
+j'aperçois les baïonnettes que j'ai si souvent fait tourner à la houle
+de l'ennemi, à l'humiliation des rois, que j'ai employées à fonder des
+républiques; et si quelqu'orateur, payé par l'étranger, parlait de me
+mettre _hors la loi_, qu'il prenne garde de porter cet arrêt contre
+lui-même! S'il parlait de me mettre _hors la loi_, j'en appellerais à
+vous, mes braves compagnons d'armes; à vous, braves soldats que j'ai
+tant de fois menés à la victoire; à vous, braves défenseurs de la
+république avec lesquels j'ai partagé tant de périls pour affermir la
+liberté et l'égalité: je m'en remettrais, mes braves amis, au courage de
+vous tous et à ma fortune.
+
+Je vous invite, représentans du peuple, à vous former en comité général,
+et à y prendre des mesures salutaires que l'urgence des dangers commande
+impérieusement. Vous trouverez toujours mon bras pour faire exécuter vos
+résolutions.
+
+(Le président invite le général, au nom du conseil, à dévoiler dans
+toute son étendue le complot dont la république était menacée.)
+
+_Bonaparte._ J'ai eu l'honneur de dire au Conseil que la constitution ne
+pouvait sauver la patrie, et qu'il fallait arriver à un ordre de chose
+tel que nous puissions la retirer de l'abîme où elle se trouve. La
+première partie de ce que je viens de vous répéter, m'a été dite par les
+deux membres du directoire que je vous ai nommés, et qui ne seraient
+pas plus coupables qu'un très-grand nombre d'autres Français, s'ils
+n'eussent fait qu'articuler une chose qui est connue de la France
+entière. Puisqu'il est reconnu que la constitution ne peut pas sauver
+la république, hâtez-vous donc de prendre des moyens pour la retirer
+du danger, si vous ne voulez pas recevoir de sanglans et d'éternels
+reproches du peuple français, de vos familles et de vous-mêmes.
+
+(Le général se retire sans vouloir s'expliquer davantage.)
+
+
+
+
+Paris, 19 brumaire an 8, à onze heures du soir (10 novembre 1799).
+
+_Proclamation du général Bonaparte au peuple français._
+
+A mon retour à Paris, j'ai trouvé la division dans toutes les autorités,
+et l'accord établi sur cette seule vérité, que la constitution, était à
+moitié détruite, et ne pouvait sauver la liberté.
+
+Tous les partis sont venus à moi, tous m'ont confié leurs desseins,
+dévoilé leurs secrets, et ont demandé mon appui; j'ai refusé d'être
+l'homme d'un parti.
+
+Le Conseil des Anciens m'a appelé; j'ai répondu à son appel. Un plan de
+restauration générale avait été concerté par des hommes en qui la nation
+est accoutumée à voir des défenseurs de la liberté, de l'égalité, de la
+propriété: ce plan demandait un examen calme, libre, exempt de toute
+influence et de toute crainte. En conséquence le Conseil des Anciens a
+résolu la translation du corps-législatif à Saint-Cloud; il m'a chargé
+de la disposition de la force nécessaire à son indépendance. J'ai cru
+devoir à mes concitoyens, aux soldats périssant dans nos armées, à
+la gloire nationale acquise au prix de leur sang, d'accepter le
+commandement.
+
+Les Conseils se rassemblent à Saint-Cloud; les troupes républicaines
+garantissent la sûreté au dehors; mais des assassins établissent la
+terreur au dedans; plusieurs députés du Conseil des Cinq-cents, armés
+de stilets et d'armes à feu, font circuler autour d'eux des menaces de
+mort.
+
+Les plans qui devaient être développés sont resserrés, la majorité
+désorganisée, les orateurs les plus intrépides déconcertés, et
+l'inutilité de toute proposition sage, évidente.
+
+Je porte mon indignation et ma douleur au Conseil des Anciens, je
+lui demande d'assurer l'exécution de ses généreux desseins; je lui
+représente les maux de la patrie qui les lui ont fait concevoir: il
+s'unit à moi par de nouveaux témoignages de sa constante volonté.
+
+Je me présente au Conseil des Cinq-cents, seul, sans armes, la tête
+découverte, tel que les Anciens m'avaient reçu et applaudi; je venais
+rappeler à la majorité ses volontés, et l'assurer de son pouvoir.
+
+Les stilets qui menaçaient les députés, sont aussitôt levés sur leur
+libérateur; vingt assassins se précipitent sur moi et cherchent ma
+poitrine: les grenadiers du corps législatif, que j'avais laissés à la
+porte de la salle, accourent et se mettent entre les assassins et moi.
+L'un de ces braves grenadiers (Thomé) est frappé d'un coup de stylet,
+dont ses habits sont percés. Ils m'enlèvent.
+
+Au même moment les cris de _hors la loi_ se font entendre contre le
+défenseur de _la loi_. C'était le cri farouche des assassins, contre la
+force destinée à les réprimer.
+
+Ils se pressent autour du président, la menace à la bouche: les armes
+à la main, ils lui ordonnent de prononcer le _hors la loi_: l'on
+m'avertit; je donne ordre de l'arracher à leur fureur, et six grenadiers
+du corps législatif s'en emparent. Aussitôt après des grenadiers du
+corps législatif entrent au pas de charge dans la salle et la font
+évacuer.
+
+Les factieux intimidés se dispersent et s'éloignent. La majorité
+soustraite à leurs coups, rentre librement et paisiblement dans la salle
+de ses séances, entend les propositions qui devaient lui être faites
+pour le salut public, délibère et prépare la résolution salutaire qui
+doit devenir la loi nouvelle et provisoire de la république.
+
+Français! vous reconnaissez sans doute à cette conduite le zèle d'un
+soldat de la liberté, d'un citoyen dévoué à la république. Les idées
+conservatrices, tutélaires, libérales, sont rentrées dans leurs droits
+par la dispersion des factieux qui opprimaient les Conseils, et qui,
+pour être devenus les plus odieux des hommes, n'ont pas cessé d'être les
+plus méprisables.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au quartier-général à Paris, le 20 brumaire an 8 (11 novembre 1799).
+
+_A l'armée._
+
+Le général Lefebvre conserve le commandement de la dix-septième division
+militaire.
+
+Les troupes rentreront dans leurs quartiers respectifs; le service se
+fera comme à l'ordinaire.
+
+Le général Bonaparte est très-satisfait de la conduite des troupes de
+ligne, des invalides, des gardes nationales sédentaires, qui, dans la
+journée d'hier, si heureuse pour la république, se sont montrés les
+vrais amis du peuple; il témoigne sa satisfaction particulière aux
+braves grenadiers près la représentation nationale, qui se sont couverts
+de gloire en sauvant la vie à leur général prêt à tomber sous les coups
+de représentans armés de poignards.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 21 brumaire an 8 (12 novembre 1799).
+
+_Au peuple français._
+
+La constitution de l'an III périssait; elle n'avait su, ni garantir
+vos droits, ni se garantir elle-même. Des atteintes multipliées lui
+ravissaient sans retour le respect du peuple; des factions haineuses et
+cupides se partageaient la république. La France approchait enfin du
+dernier terme d'une désorganisation générale.
+
+Les patriotes se sont entendus. Tout ce qui pouvait vous nuire a été
+écarté; tout ce qui pouvait vous servir, tout ce qui était resté pur
+dans la représentation nationale s'est réuni sous les bannières de la
+liberté.
+
+Français, la république, raffermie et replacée dans l'Europe au rang
+qu'elle n'aurait jamais dû perdre, verra se réaliser toutes les
+espérances des citoyens, et accomplira ses glorieuses destinées.
+
+Prêtez avec nous le serment que nous faisons _d'être fidèles à la
+république, une et indivisible, fondée sur l'égalité, la liberté et le
+système représentatif_.
+
+Par les consuls de la république.
+
+ROGER-DUCOS, BONAPARTE, SYEYES.
+
+
+
+
+Paris, le 21 brumaire an 8 (12 novembre 1799).
+
+_Au citoyen Quinette._
+
+Les consuls de la république, citoyen, viennent de nommer le citoyen
+Laplace au ministère de l'intérieur. Vous voudrez bien, en conséquence,
+lui faire la remise du portefeuille. Il a ordre de se rendre de suite, à
+cet effet, à la maison de votre ministère.
+
+Les consuls de la république, connaissant les services que vous avez
+constamment rendus, et se souvenant que votre dévouement, dans une
+circonstance difficile, vous a valu d'honorables souffrances, saisiront
+toutes les occasions de faire quelque chose qui puisse vous convenir.
+
+Par les consuls de la république.
+
+ROGER-DUCOS, BONAPARTE, SYEYES.
+
+
+
+
+Paris, le 24 brumaire an 8 (15 novembre 1799).
+
+_A la commission législative du conseil des Cinq-cents._
+
+Citoyens représentans.
+
+Par un rapport joint au présent message, le ministre des finances vient
+d'exposer aux consuls de la république la nécessité de rapporter la loi
+sur l'emprunt forcé, et de lui substituer une subvention de guerre,
+réglée dans la proportion des vingt-cinq centimes des contributions
+foncière, mobilière et somptuaire.
+
+En conformité de l'art. 9 de la loi du 19 de ce mois, les consuls de la
+république vous font la proposition formellement nécessaire de statuer
+sur cet objet.
+
+Par les consuls de la république.
+
+ROGER-DUCOS, BONAPARTE, SYEYES.
+
+
+
+
+Paris, le 1er frimaire an 8 (22 novembre 1799).
+
+_A la commission législative du conseil des Cinq-cents._
+
+Citoyens représentans.
+
+L'article 3 de la capitulation conclue entre le général Bonaparte et le
+grand maître de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, lors de la conquête
+de l'île de Malte, porte: «Les chevaliers de l'ordre de Saint-Jean de
+Jérusalem, qui sont français, actuellement à Malte, et dont l'état sera
+arrêté par le général en chef, pourront rentrer dans leur patrie, et
+leur résidence sera comptée comme une résidence en France.»
+
+Cependant une loi du 28 mars 1793 avait assimilé les chevaliers de
+l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem aux étrangers, et déclaré qu'on ne
+pouvait opposer _comme excuse ou prétexte d'absence la résidence à
+Malte_. La loi du 25 brumaire an 5, confirmant cette disposition, avait
+ensuite établi _que la résidence en pays conquis et réunis, ne comptait
+que depuis la conquête_.
+
+L'article 3 de la capitulation a donc changé à cet égard la condition
+des chevaliers nés français, qui se trouvaient à Malte au moment de la
+conquête. Ils ont obtenu par une prompte adhésion aux volontés d'une
+armée victorieuse, que la résidence à Malte produisît pour eux les mêmes
+effets que la résidence en France, sans qu'on pût en induire que ceux
+qui ne prouveraient pas qu'ils ont constamment résidé, soit en France,
+soit à Malte, depuis l'époque du 9 mai 1792, fixée par les lois pour
+la résidence de tous les Français, eussent droit au bénéfice de la
+capitulation; ils se trouvaient au contraire dans le cas où les lois
+exigent l'exclusion du territoire de la république.
+
+Les consuls de la république, empressés de signaler leur respect pour
+la foi publique, vous adressent, citoyens représentans, la proposition
+formelle et nécessaire de donner la force législative à un acte qui
+assura les fruits de la victoire, en épargnant le sang des braves de
+l'armée d'Orient.
+
+Par les consuls de la république.
+
+ROGER-DUCOS, BONAPARTE, SYEYES.
+
+
+
+
+Paris, le 4 nivose an 8 (25 décembre 1799).
+
+_Bonaparte, premier consul de la république, aux Français._
+
+Rendre la république chère aux citoyens, respectable aux étrangers,
+formidable aux ennemis, telles sont les obligations que nous avons
+contractées en acceptant la première magistrature.
+
+Elle sera chère aux citoyens, si les lois, si les actes de l'autorité
+sont toujours empreints de l'esprit d'ordre, de justice, de modération.
+
+Sans l'ordre, l'administration n'est qu'un chaos; point de finances,
+point de crédit public; et avec la fortune de l'état s'écroulent les
+fortunes particulières. Sans justice, il n'y a que des partis, des
+oppresseurs et des victimes.
+
+La modération imprime un caractère auguste aux gouvernemens comme aux
+nations. Elle est toujours la compagne de la force et de la durée des
+institutions sociales.
+
+La république sera imposante aux étrangers, si elle sait respecter dans
+leur indépendance le titre de sa propre indépendance; si ses engagemens
+préparés par la sagesse, formés par la franchise, sont gardés par la
+fidélité.
+
+Elle sera enfin formidable aux ennemis, si ses armées de terre et de
+mer sont fortement constituées, si chacun de ses défenseurs trouve une
+famille dans le corps auquel il appartient, et dans cette famille un
+héritage de vertus et de gloire; si l'officier formé par de longues
+études, obtient par un avancement régulier la récompense due à ses
+talens et à ses services.
+
+A ces principes tiennent la stabilité du gouvernement, les succès du
+commerce et de l'agriculture, la grandeur et la prospérité des nations.
+
+En les développant, nous avons tracé la règle qui doit nous juger.
+Français, nous vous avons dit nos devoirs; ce sera vous qui nous direz
+si nous les avons remplis.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 4 nivose an 8 (25 décembre 1799).
+
+_Aux soldats français._
+
+Soldats! en promettant la paix au peuple français, j'ai été votre
+organe; je connais votre valeur.
+
+Vous êtes les mêmes hommes qui conquirent la Hollande, le Rhin,
+l'Italie, et donnèrent la paix sous les murs de Vienne étonnée.
+
+Soldats, ce ne sont plus vos frontières qu'il faut défendre, ce sont les
+états ennemis qu'il faut envahir.
+
+Il n'est aucun de vous qui n'ait fait plusieurs campagnes, qui ne sache
+que la qualité la plus essentielle d'un soldat est de savoir supporter
+les privations avec constance. Plusieurs années d'une mauvaise
+administration ne peuvent être réparées dans un jour.
+
+Premier magistrat de la république, il me sera doux de faire connaître
+à la nation entière les corps qui mériteront, par leur valeur et leur
+discipline, d'être proclamés les soutiens de la patrie.
+
+Soldats, lorsqu'il en sera temps je serai au milieu de vous, et l'Europe
+étonnée se souviendra que vous êtes de la race des braves.
+
+Le premier consul, BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 4 nivose an 8 (25 décembre 1799).
+
+_A l'armée d'Italie._
+
+Les circonstances qui me retiennent à la tête du gouvernement
+m'empêchent de me trouver au milieu de vous.
+
+Vos besoins sont grands: toutes les mesures sont prises pour y pourvoir.
+
+Les premières qualités du soldat sont la constance et la discipline: la
+valeur n'est que la seconde.
+
+Soldats, plusieurs corps ont quitté leurs positions; ils ont été sourds
+à la voix de leurs officiers: la dix-septième légère est de ce nombre.
+
+Sont-ils donc tous morts, les braves de Castiglione, de Rivoli, de
+Neumarck? Ils eussent péri plutôt que de quitter leurs drapeaux, et ils
+eussent ramené leurs jeunes camarades à l'honneur et au devoir.
+
+Soldats, des distributions ne vous sont pas régulièrement faites,
+dites-vous? Qu'eussiez-vous fait si, comme les quatrième et
+vingt-deuxième légères, les dix-huitième et trente-deuxième de ligne,
+vous vous fussiez trouvés au milieu du désert, sans pain ni eau,
+mangeant du cheval et des mulets? _La victoire nous donnera du pain_,
+disaient-elles; et vous!... Vous quittez vos drapeaux!
+
+Soldats d'Italie! Un nouveau général vous commande[4]; il fut toujours à
+l'avant-garde dans les plus beaux jours de votre gloire. Entourez-le de
+votre confiance: il ramènera la victoire dans vos rangs. Je me ferai
+rendre un compte journalier de la conduite de tous les corps, et
+spécialement de la dix-septième et de la soixante-troisième de ligne;
+_elles se ressouviendront de la confiance que j'avais en elles._
+
+BONAPARTE.
+
+[Footnote 4: Masséna.]
+
+
+
+
+Paris, 4 nivose an 8 (25 décembre 1799).
+
+_Aux citoyens de Saint-Domingue._
+
+Citoyens,
+
+Une constitution qui n'a pu se soutenir contre des violations
+multipliées, est remplacée par un nouveau pacte destiné à affermir la
+liberté.
+
+L'art. XCI porte: que les colonies françaises seront réglées par des
+lois spéciales.
+
+Cette Disposition dérive de la nature des choses et de la différence des
+climats.
+
+Les habitans des colonies françaises situées eu Amérique, en Asie, en
+Afrique, ne peuvent être gouvernés par la même loi.
+
+La différence des habitudes, des moeurs, des intérêts, la diversité du
+sol, des cultures, des productions, exigent des modifications diverses.
+
+Un des premiers actes de la nouvelle législation sera la rédaction des
+lois destinées à vous régir.
+
+Loin qu'elles soient pour vous un sujet d'alarmes, vous y reconnaîtrez
+la sagesse et la profondeur des vues qui animent les législateurs de la
+France.
+
+Les consuls de la république, en vous annonçant le nouveau pacte social,
+vous déclarent que les principes sacrés de la liberté et de l'égalité
+des Noirs n'éprouveront jamais, parmi vous, d'atteintes ni de
+modification.
+
+S'il est, dans la colonie de Saint-Domingue, des hommes mal
+intentionnés, s'il en est qui conservent des relations avec les
+puissances ennemies, _braves Noirs, souvenez-vous que le peuple français
+seul reconnaît votre liberté et l'égalité de vos droits._
+
+Le premier consul, BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 5 nivose an 8 (26 décembre 1799).
+
+RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.--SOUVERAINETÉ DU PEUPLE.--LIBERTÉ.--ÉGALITÉ.
+
+_Bonaparte, premier consul de la république, à S. M. le roi de la
+Grande-Bretagne._
+
+Appelé par le voeu de la nation française à occuper la première
+magistrature de la république, je crois convenable, en entrant en
+charge, d'en faire directement part à V. M.
+
+La guerre qui, depuis huit ans, ravage les quatre parties du monde,
+doit-elle être éternelle? N'est-il donc aucun moyen de s'entendre?
+
+Comment les deux nations les plus éclairées de l'Europe, puissantes
+et fortes plus que ne l'exigent leur sûreté et leur indépendance,
+peuvent-elles sacrifier à des idées de vaine grandeur le bien du
+commerce, la prospérité intérieure, le bonheur des familles? Comment
+ne sentent-elles pas que la paix est le premier des besoins comme la
+première des gloires?
+
+Ces sentimens ne peuvent pas être étrangers au coeur de V. M. qui
+gouverne une nation libre et dans le seul but de la rendre heureuse.
+
+V. M. ne verra dans cette ouverture que mon désir sincère de contribuer
+efficacement, pour la deuxième fois, à la pacification générale, par
+une démarche prompte, toute de confiance, et dégagée de ces formes qui,
+nécessaires peut-être pour déguiser la dépendance des états faibles, ne
+décèlent dans les états forts que le désir mutuel de se tromper.
+
+La France, l'Angleterre, par l'abus de leurs forces, peuvent long-temps
+encore, pour le malheur de tous les peuples, en retarder l'épuisement;
+mais, j'ose le dire, le sort de toutes les nations civilisées est
+attaché à la fin d'une guerre qui embrase le monde entier.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 5 nivose an 8 (26 décembre 1799).
+
+_Au général de division Saint-Cyr._
+
+Le ministre de la guerre m'a rendu compte, citoyen général, de
+la victoire que vous avez remportée sur l'aile gauche de l'armée
+autrichienne.
+
+Recevez comme témoignage de ma satisfaction, un beau sabre que vous
+porterez les jours de combat.
+
+Faites connaître aux soldats qui sont sous vos ordres que je suis
+content d'eux et que j'espère l'être davantage encore.
+
+Le ministre de la guerre vous expédie le brevet de premier lieutenant de
+l'armée.
+
+Comptez sur mon estime et mon amitié.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 6 nivose an 8 (27 décembre 1799).
+
+_Au sénat conservateur._
+
+Sénateurs,
+
+Les consuls de la république s'empressent de vous faire connaître que
+le gouvernement est installé. Ils emploieront dans toutes les
+circonstances, tous leurs moyens pour détruire l'esprit de faction,
+créer l'esprit public et consolider la constitution qui est l'objet des
+espérances du peuple français. Le sénat conservateur sera animé du même
+esprit, et par sa réunion avec les consuls, seront déjoués les mal
+intentionnés, s'il pouvait en exister dans les premiers corps de l'état.
+
+_Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 7 nivose an 8 (28 décembre 1799).
+
+_Au général Augereau, commandant en chef l'armée française en Batavie._
+
+Je vous ai nommé, citoyen général, au poste important de commandant en
+chef l'armée française en Batavie.
+
+Montrez, dans tous les actes que votre commandement vous donnera lieu de
+faire, que vous êtes au-dessus de ces misérables divisions de tribunes,
+dont le contre-coup a été malheureusement, depuis dix ans, la cause de
+tous les déchiremens de la France.
+
+La gloire de la république est le fruit du sang de nos camarades; nous
+n'appartenons à aucune autre cotterie qu'à celle de la nation entière.
+
+Si les circonstances m'obligent à faire la guerre par moi-même, comptez
+que je ne vous laisserai pas en Hollande, et que je n'oublierai jamais
+la belle journée de Castiglione[5]. Je vous salue.
+
+BONAPARTE.
+
+[Footnote 5: Cette dernière phrase justifie pleinement Bonaparte du
+reproches qu'on lui a fait si souvent d'avoir oublie la part glorieuse
+qu'Augereau avait prise à la victoire de Castiglione.]
+
+
+
+
+Paris, le 8 nivose an 8 (29 décembre 1799).
+
+_Aux habitans des départemens de l'Ouest._
+
+PROCLAMATION.
+
+Une guerre impie menace d'embraser une seconde fois les départemens de
+l'Ouest. Le devoir des premiers magistrats de la république est d'en
+arrêter les progrès et de l'éteindre dans son foyer; mais ils ne veulent
+déployer la force qu'après avoir épuisé les voies de la persuasion et de
+la justice.
+
+Les artisans de ces troubles sont des traîtres vendus à l'Anglais, et
+instrumens de ses fureurs, ou des brigands qui ne cherchent dans les
+discordes civiles que l'aliment et l'impunité de leurs forfaits.
+
+A de tels hommes le gouvernement ne doit ni ménagement, ni déclaration
+de ses principes.
+
+Mais il est des citoyens chers à la patrie qui ont été séduits par leurs
+artifices; c'est à ces citoyens que sont dues les lumières et la vérité.
+
+Des lois injustes ont été promulguées et exécutées; des actes
+arbitraires ont alarmé la sécurité des citoyens et la liberté des
+consciences; partout des inscriptions hasardées sur des listes
+d'émigrés, ont frappé des citoyens qui n'avaient jamais abandonné ni
+leur patrie, ni même leurs foyers; enfin de grands principes d'ordre
+social ont été violés. C'est pour réparer ces injustices et ces erreurs
+qu'un gouvernement, fondé sur les bases sacrées de la liberté, de
+l'égalité, du système représentatif, a été proclamé et reconnu par la
+nation. La volonté constante, comme l'intérêt et la gloire des premiers
+magistrats qu'elle s'est donnés, sera de fermer toutes les plaies de la
+France, et déjà cette volonté est garantie par des actes qui sont
+émanés d'eux. Ainsi la loi désastreuse de l'emprunt forcé, la loi, plus
+désastreuse, des ôtages, ont été révoquées; des individus déportés sans
+jugement préalable, sont rendus à leur patrie et à leur famille. Chaque
+jour est et sera marqué par des actes de justice, et le conseil d'état
+travaille sans relâche à préparer la réformation des mauvaises lois, et
+une combinaison plus heureuse des contributions publiques.
+
+Les consuls déclarent encore que la liberté des cultes est garantie par
+la constitution; qu'aucun magistrat ne peut y porter atteinte; qu'aucun
+homme ne peut dire à un autre: _Tu exerceras un tel culte, tu ne
+l'exerceras qu'un tel jour._
+
+La loi du 11 prairial an 3 qui laisse aux citoyens l'usage des édifices
+destines au culte religieux, sera exécutée. Tous les départemens doivent
+être également soumis à l'empire des lois générales; mais les premiers
+magistrats accorderont toujours et des soins et un intérêt plus marqué à
+l'agriculture, aux fabriques et au commerce, dans ceux qui ont éprouvé
+de plus grandes calamités.
+
+Le gouvernement pardonnera: il fera grâce au repentir; l'indulgence sera
+entière et absolue; mais il frappera quiconque, après cette déclaration,
+oserait encore résister à la souveraineté nationale.
+
+Français habitans des départemens de l'Ouest, ralliez-vous autour d'une
+constitution qui donne aux magistrats qu'elle a créés la force, comme
+le devoir de protéger les citoyens, qui les garantit également et de
+l'instabilité et de l'intempérance des lois.
+
+Que ceux qui veulent le bonheur de la France, se séparent des hommes
+qui persisteraient à vouloir les égarer pour les livrer au fer de la
+tyrannie, ou à la domination de l'étranger.
+
+Que les bons habitans des campagnes rentrent dans leurs foyers et
+reprennent leurs utiles travaux; qu'ils se défendent des insinuations de
+ceux qui voudraient les ramener à la servitude féodale.
+
+Si malgré toutes les mesures que vient de prendre le gouvernement, il
+était encore des hommes qui osassent provoquer la guerre civile, il ne
+resterait aux premiers magistrats qu'un devoir triste, mais nécessaire a
+remplir, celui de les subjuguer par la force.
+
+Mais non: tous ne connaîtront plus qu'un seul sentiment, l'amour de la
+patrie. Les ministres d'un Dieu de paix seront les premiers moteurs
+de la réconciliation et de la concorde; qu'ils parlent aux coeurs le
+langage qu'ils apprirent à l'école de leur maître; qu'ils aillent dans
+ces temples qui se rouvrent pour eux, offrir, avec leurs concitoyens, le
+sacrifice qui expiera les crimes de la guerre et le sang qu'elle a fait
+verser.
+
+_Le premier consul,_ BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 9 nivose an 8 (30 décembre 1799).
+
+_Aux Bourgmestre et sénat de la ville libre et impériale de Hambourg._
+
+Nous avons reçu votre lettre, messieurs; elle ne vous justifie pas.[6]
+
+Le courage et les vertus conservent les états; la lâcheté et les vices
+les ruinent.
+
+Vous avez violé l'hospitalité. Cela ne fût pas arrivé parmi les hordes
+les plus barbares du désert. Vos concitoyens vous le reprocheront
+éternellement.
+
+Les deux infortunés que vous avez livrés, meurent illustres: mais leur
+sang fera plus de mal à leurs persécuteurs, que n'aurait pu je faire une
+armée.
+
+_Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+[Footnote 6: Le gouverpement de Hambourg avait livré à celui
+d'Angleterre deux individus, malgré leur titre de Français.]
+
+
+
+
+Paris, le 15 nivose an 8 (5 janvier 1800).
+
+_A l'armée de l'Ouest._
+
+PROCLAMATION.
+
+Soldats!
+
+Le gouvernement a pris les mesures pour éclairer les habitans égarés des
+départemens de l'Ouest; avant de prononcer, il les a entendus. Il a fait
+droit à leurs griefs, parce qu'ils étaient raisonnables. La masse des
+bons habitans a posé les armes. Il ne reste plus que des brigands, des
+émigrés, des stipendiés de l'Angleterre.
+
+Des Français stipendiés de l'Angleterre! ce ne peut être que des hommes
+sans aveu, sans coeur et sans honneur. Marchez contre eux; vous ne serez
+pas appelés à déployer une grande valeur.
+
+L'armée est composée de plus de soixante mille braves: que j'apprenne
+bientôt que les chefs des rebelles ont vécu. Que Les généraux donnent
+l'exemple de l'activité! La gloire ne s'acquiert que par les fatigues,
+et si l'on pouvait l'acquérir en tenant son quartier-général dans les
+grandes villes, ou en restant dans de bonnes casernes, qui n'en aurait
+pas?
+
+Soldats, quel que soit le rang que vous occupiez dans l'armée, la
+reconnaissance de la nation vous attend. Pour en être dignes, il faut
+braver l'intempérie des saisons, les glaces, les neiges, le froid
+excessif des nuits, surprendre vos ennemis à la pointe du jour, et
+exterminer ces misérables, le déshonneur du nom français.
+
+_Faites une campagne courte et bonne_. Soyez inexorables pour les
+brigands; mais observez une discipline sévère.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 21 nivose an 8 (11 janvier 1800).
+
+_Aux habitans des départemens de l'Ouest._
+
+Tout ce que la raison a pu conseiller, le gouvernement l'a fait pour
+ramener le calme et la paix au sein de vos foyers; après de longs
+délais, un nouveau délai a été donné pour le repentir. Un grand nombre
+de citoyens a reconnu ses erreurs et s'est rallié au gouvernement qui,
+sans haine et sans vengeance, sans crainte et sans soupçon, protége
+également tous les citoyens, et punit ceux qui eu méconnaissent les
+devoirs.
+
+Il ne peut plus rester armés contre la France que des hommes sans foi
+comme sans patrie, des perfides, instruments d'un ennemi étranger,
+ou des brigands noircis de crimes, que l'indulgence même ne saurait
+pardonner.
+
+La sûreté de l'état et la sécurité des citoyens veulent que de pareils
+hommes périssent par le fer, et tombent sous le glaive de la force
+nationale; une plus longue patience ferait le triomphe des ennemis de la
+république.
+
+Des forces redoutables n'attendent que le signal pour disperser et
+détruire ces brigands, que le signal soit donné.
+
+Gardes nationales, joignez les efforts de vos bras à celui des troupes
+de ligne. Si vous connaissez parmi vous des hommes partisans des
+brigands, arrêtez-les; que nulle part ils ne trouvent d'asile contre le
+soldat qui va les poursuivre; et s'il était des traîtres qui osassent
+les recevoir et les défendre, qu'ils périssent avec eux!
+
+Habitans de l'Ouest, de ce dernier effort dépend la tranquillité de
+votre pays, la sécurité de vos familles, la sûreté de vos propriétés;
+d'un même coup vous terrasserez et les scélérats qui vous dépouillent,
+et l'ennemi qui achète et paie leurs forfaits.
+
+_Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 25 nivose an 8 (15 janvier 1800).
+
+_Au brave Léon Aune, sergent des grenadiers de la trente-deuxième
+demi-brigade[7]_.
+
+J'ai reçu votre lettre, mon brave camarade; vous n'aviez pas besoin de
+me parler de vos actions: je les connais toutes.
+
+Vous êtes le plus brave grenadier de l'armée, depuis la mort de
+Benezette. Vous avez eu un des cent sabres que j'ai distribués à
+l'armée. Tous les soldats étaient d'accord que c'était vous qui le
+méritiez davantage.
+
+Je désire beaucoup vous voir. Le ministre de la guerre vous envoie
+l'ordre de venir à Paris.
+
+BONAPARTE.
+
+[Footnote 7: Cette pièce est la réponse a une lettre que nous
+rapporterons à cause de son originalité, et parce qu'elle fait connaître
+l'un des plus dignes enfant de nos armées victorieuses.
+
+_Léon Aune, sergent des grenadiers de la trente-deuxième demi-brigade,
+au citoyen Bonaparte, premier consul._
+
+Toulon, le 16 frimaire an 8
+
+Citoyen consul,
+
+Votre arrivée sur le territoire de la république a consolé toutes les
+ames pures, principalement la mienne, n'ayant plus d'espoir qu'en vous.
+Je viens a vous comme à mon Dieu tutélaire, vous priant de donner une
+place dans votre bon souvenir à Léon, que vous avez tant de fois comblé
+d'honneur au champ de bataille.
+
+N'ayant pu m'embarquer pour l'Egypte, y cueillir de nouveaux lauriers
+sous votre commandement, je me trouve au dépôt de votre demi-brigade
+en qualité de sergent. Ayant appris par mes camarades que vous aviez
+souvent parlé de moi en Egypte, je vous prie de ne pas m'abandonner, en
+me faisant connaître que vous vous souvenez de moi. Il est inutile de
+vous rappeler les affaires où je me suis montré comme un républicain, et
+mérité l'estime de mes supérieurs; néanmoins, à l'affaire de Montenotte
+j'ai sauvé la vie au général Rampon et au chef de brigade Masse, comme
+ils vous l'ont certifié eux-mêmes; à l'affaire de Dego, j'ai pris un
+drapeau à l'ingénieur en chef de l'armée ennemie; à l'affaire de Lodi,
+j'ai été le Premier à monter à l'assaut et j'ai ouvert les portes à nos
+frères d'armes; à l'affaire de Borghetto, j'ai passé le premier sur
+des pontons, le pont étant rompu, j'ai fondu sur l'ennemi, et pris le
+commandant de ce poste; a l'hôpital, étant fait prisonnier, j'ai tué le
+commandant ennemi, et par cet acte de bravoure, quatre cents hommes,
+prisonniers comme moi, ont été rejoindre leurs corps respectifs. En
+outre, j'ai cinq blessures sur le corps; j'ose tout espérer de vous, et
+suis bien persuadé que vous aurez toujours égard aux braves qui ont si
+bien servi leur patrie.
+
+Salut et respect.
+
+LÉON AUNE.]
+
+
+
+
+Paris, le 27 nivose an 8 (17 janvier 1800).
+
+_Au général Lefebvre, commandant la dix-septième division militaire._
+
+Je reçois, citoyen général, le rapport que vous me faites sur les
+événemens qui viennent de se passer dans le département de l'Orne[8].
+Faites connaître au général Merle et au commissaire du gouvernement
+Marceau, que j'attends, pour leur donner une marque publique de la
+satisfaction que j'éprouve de leur conduite, que tous les rebelles
+qui sont encore dans le département de l'Orne, aient vécu. Le
+brigadier-fourrier du neuvième régiment, Bache, sera promu au grade de
+sous-lieutenant.
+
+BONAPARTE.
+
+[Footnote 8: C'était l'annonce d'une victoire remportée par le général
+de brigade Merle sur les chouans du département de l'Orne, organisé en
+_légion royale du Perche.]
+
+
+
+
+Paris, le 28 nivose an 8 (18 janvier 1800).
+
+_Au citoyen Lévêque, commissaire du gouvernement près l'administration
+centrale du Calvados._
+
+Les consuls de la république, citoyen, ne peuvent qu'approuver
+l'intention que vous manifestez de rester au poste où vous vous trouvez
+dans des circonstances difficiles. Ils apprécient les sentimens qui
+vous déterminent et comptent que vous déploierez tout votre zèle pour
+maintenir dans le département du Calvados la tranquillité qui y règne
+encore.
+
+Ils ne doutent pas que si elle venait à être troublée, les rebelles
+n'éprouvassent, par l'effet de vos soins, la même résistance qui vient,
+dans le département de l'Orne, d'être couronnée d'un succès complet.
+
+Le général Gardanne, qui commande la division, brûle de détruire les
+rebelles; secondez-le de tous vos moyens.
+
+_Le premier consul,_ BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 9 pluviose an 8 (29 janvier 18oo).
+
+_Au général Lefebvre._
+
+Le général Brune, citoyen général, a fait filer sur Vannes, toutes les
+troupes qui se trouvaient dans les départemens de la Sarthe, de la
+Mayenne et de l'Orne; j'imagine qu'il aura également appelé à lui le
+général Gardanne.
+
+Ainsi les vingt-deuxième et quatorzième divisions militaires se trouvent
+presque dégarnies de troupes.
+
+Mon intention est que le général Chambarlhac, quels que soient les
+ordres qu'il pourrait recevoir du général Brune, reste constamment
+dans le département de l'Orne, en vous faisant cependant part, par un
+courrier extraordinaire, de tous les ordres qu'il recevrait.
+
+Si en conséquence des ordres du général Brune, le général Guidal est
+parti pour Vannes, le général Chambarlhac prendra le commandement du
+département de l'Orne. Il se mettra en correspondance avec les généraux
+qui seraient restés dans la Sarthe et la Mayenne. M. Bourmont qui
+commande les chouans dans ce département, a accédé à la pacification. Il
+n'en est pas moins nécessaire que le général Chambarlhac pousse vivement
+tous les rassemblemens qui existeraient encore, soit dans le département
+de l'Orne, soit dans la Sarthe ou la Mayenne. Il aura à cet effet
+de bonnes colonnes, commandées par le général Merle et le général
+Champeaux.
+
+Vous ferez partir demain le deuxième bataillon de la quarante-troisième
+et le deuxième bataillon de la soixante-seizième; trois pièces
+d'artillerie légère, et le cinquième de dragons.
+
+Cette colonne sera commandée parle chef de brigade de la
+quarante-troisième. Cette colonne se rendra à Verneuil où elle restera
+en réserve. Vous en préviendrez le général Chambarlhac, qui n'en
+disposera qu'en cas d'un besoin éminent. Le commandant de cette colonne
+vous préviendra, par des courriers extraordinaires, de tout ce qui
+sera à sa connaissance, soit du côté d'Evreux, soit du côté de
+Nogent-le-Républicain.
+
+S'il se présente des rassemblemens de chouans, il les poursuivra.
+Vous lui ferez connaître que sa principale mission est de rester en
+observation, et d'être a votre disposition, selon les circonstances et
+les nouvelles ultérieures que je recevrai.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 18 pluviose an 8 (7 février 1800).
+
+_Ordre du jour pour la garde des consuls et pour toutes les troupes de
+la république._
+
+Washington est mort. Ce grand homme s'est battu contre la tyrannie; il
+a consolidé la liberté de sa patrie; sa mémoire sera toujours chère au
+peuple français, comme à tous les hommes libres des deux mondes,
+et spécialement aux soldats français qui, comme lui et les soldats
+américains, se battent pour l'égalité et la liberté.
+
+En conséquence, le premier consul ordonne que, pendant dix jours, des
+crêpes noirs seront suspendus à tous les drapeaux et guidons des troupes
+de la république.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 18 pluviose an 8 (7 février 1800).
+
+PROCLAMATION.
+
+Les consuls de la république, en conformité de l'art.5 de la loi du 23
+frimaire, qui règle la manière dont la constitution sera présentée au
+peuple français; après avoir entendu le rapport des ministres de la
+justice, de l'intérieur, de la guerre et de la marine;
+
+Proclament le résultat des votes émis par les citoyens français sur
+l'acte constitutionnel.
+
+Sur trois millions douze mille cinq cent soixante-neuf votans, 1562
+ont rejeté; trois millions onze mille sept cents ont accepté la
+constitution.
+
+_Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 14 ventose an 8 (5 mars 1800).
+
+MESSAGE AU SÉNAT CONSERVATEUR.
+
+_Bonaparte, premier consul, au sénat conservateur._
+
+Le premier consul pensant que les places au sénat doivent être occupées
+par des citoyens qui ont rendu des services essentiels à la république,
+ou qui se distinguent par des talens supérieurs, vous propose, en
+conformité de l'art. 16 de la constitution, pour candidat à la place
+vacante de sénateur, le citoyen Darçon, l'officier le plus estimé
+du corps du génie, l'un des-corps militaires les plus considérés de
+l'Europe.
+
+_Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 17 ventose an 8 (8 mars 1800).
+
+_Les consuls de la république aux Français._
+
+PROCLAMATION.
+
+Français!
+
+Vous désirez la paix; votre gouvernement la désire avec plus d'ardeur
+encore. Ses premiers voeux, ses démarches constantes ont été pour elle.
+Le ministère anglais la repousse; le ministère anglais a trahi le secret
+de son horrible politique. Déchirer la France, détruire sa marine et
+ses ports, l'effacer du tableau de l'Europe, ou l'abaisser au rang des
+puissances secondaires, tenir toutes les nations du continent divisées,
+pour s'emparer du commerce de toutes et s'enrichir de leurs dépouilles;
+c'est pour obtenir ces affreux succès que l'Angleterre répand l'or,
+prodigue les promesses et multiplie les intrigues.
+
+Mais ni l'or, ni les promesses, ni les intrigues de l'Angleterre
+n'encbaîneront à ses vues les puissances du continent. Elles ont entendu
+le voeu de la France; elles connaissent la modération des principes qui
+la dirigent; elles écouteront la voix de l'humanité et la voix puissante
+de leur intérêt.
+
+S'il en était autrement, le gouvernement, qui n'a pas craint d'offrir et
+de solliciter la paix, se souviendra que c'est à vous de la commander.
+Pour la commander, il faut de l'argent, du fer et des soldats.
+
+Que tous s'empressent de payer le tribut qu'ils doivent à la défense
+commune; que les jeunes citoyens marchent; ce n'est plus pour des
+factions; ce n'est plus pour le choix des tyrans qu'ils vont s'armer:
+c'est pour la garantie de ce qu'ils ont de plus cher; c'est pour
+l'honneur de la France; c'est pour les intérêts sacrés de l'humanité et
+de la liberté. Déjà les armées ont repris cette attitude, présage de la
+victoire; à leur aspect, à l'aspect de la nation entière, réunie dans
+les mêmes intérêts et dans les mêmes voeux, n'en doutez point, Français,
+vous n'aurez plus d'ennemis sur le continent. Que si quelque puissance
+encore veut tenter le sort des combats, le premier consul a promis la
+paix; il ira la conquérir à la tête de ces guerriers qu'il a plus d'une
+fois conduits à la victoire. Avec eux il saura retrouver ces champs
+encore pleins du souvenir de leurs exploits; mais au milieu des
+batailles, il invoquera la paix, et il jure de ne combattre que pour le
+bonheur de la France et le repos du monde.
+
+_Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 17 ventose an 8 (8 mars 1800).
+
+_Aux préfets de département._
+
+Le voeu et l'espoir du gouvernement, citoyens, étaient que votre entrée
+dans l'administration fût marquée par la paix. Ses démarches pour
+l'obtenir sont connues de l'Europe; il l'a voulue avec franchise, et il
+la voudra toujours quand elle sera digne de la nation.
+
+Et en effet, après des succès qu'avouent ses ennemis, quelle autre
+ambition peut rester au premier consul, que celle de rendre à la France
+son ancienne prospérité, d'y ramener les arts et les vertus de la paix,
+de guérir les blessures qu'a faites une révolution trop prolongée, et
+d'arracher enfin l'humanité toute entière au fléau qui la dévore depuis
+tant d'années?
+
+Tels étaient ses sentimens et ses voeux lorsqu'il signait la paix a
+Campo-Formio; ils n'ont pu que s'accroître et se fortifier depuis qu'une
+confiance honorable l'a porté à la première magistrature, et lui a
+imposé le devoir plus étroit de travailler au bonheur des Français.
+
+Cependant ses désirs ne sont pas accomplis. L'Angleterre respire encore
+la guerre et l'humiliation de la France. Les autres puissances, pour se
+déterminer, attendent quelle sera notre attitude, et quelles seront nos
+ressources.
+
+Si nous sommes toujours cette nation qui a étonné l'Europe de son audace
+et de ses succès: si une juste confiance ranime nos forces et nos
+moyens, nous n'aurons qu'à nous montrer, et le continent aura la paix.
+C'est là ce qu'il faut faire sentir aux Français; c'est à un généreux
+et dernier effort qu'il faut appeler tous ceux qui ont une patrie et
+l'honneur national à défendre. Déployez, pour ranimer ce feu sacré, tout
+ce que vous avez d'énergie, tout ce que votre réputation et vos talens
+doivent vous donner de pouvoirs et d'influence sur les esprits et sur
+les coeurs. Portez dans les familles cette juste confiance, que le
+gouvernement ne veut que le bonheur public: que les sacrifices qu'il
+demande seront les derniers sacrifices et la source de la prospérité
+commune. Réveillez dans les jeunes citoyens cet enthousiasme qui a
+toujours caractérisé les Français; qu'ils entendent la voix de l'honneur
+et la voix plus puissante de la patrie; qu'ils se remontrent ce qu'ils
+étaient aux premiers jours de la révolution, ce qu'ils n'ont pu cesser
+d'être que quand ils ont cru qu'ils avaient à combattre pour des
+factions; qu'à votre voix paternelle tout s'ébranle. Ce ne sont plus les
+accens de la terreur qu'il faut faire entendre aux Français. Ils aiment
+l'honneur, ils aiment la patrie; ils aimeront un gouvernement qui ne
+veut exister que pour l'un et pour l'autre. Vous trouverez dans la
+proclamation ci-jointe[9] et dans l'arrêté qui l'accompagne, tout ce que
+les consuls attendent de votre zèle et du courage des Français.
+
+BONAPARTE.
+
+[Footnote 9: C'est celle qui précède.]
+
+
+
+
+Paris, 18 ventose an 8 (9 mars 1800).
+
+_Réponse du premier consul à une députation du tribunat._
+
+Les consuls de la république reconnaissent dans ce que vous venez de
+leur dire, le bon esprit qui a animé le tribuuat pendant toute la
+session.
+
+Toute espérance de paix continentale n'est pas encore entièrement
+évanouie, et s'il est hors du pouvoir de la république de réaliser
+promptement le dernier des voeux que vous venez de manifester au nom du
+tribunat, l'union et l'élan de tous les Français leur est un sûr garant
+que le premier sera rempli.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, 24 ventose an 8 (15 mars 1800).
+
+_Aux magistrats de la ville de Francfort._
+
+J'ai reçu votre lettre du 5 ventose.
+
+De tous les fléaux qui peuvent affliger les peuples, la guerre est un
+des plus terribles.
+
+Votre intéressante ville, entourée de différentes armées, ne doit
+espérer la fin de ses maux que dans le rétablissement de la paix.
+
+L'Europe entière connaît le désir du peuple français pour terminer une
+guerre qui n'a déjà que trop duré.
+
+Rien ne m'a coûté pour seconder son désir; et si la paix n'avait pas
+lieu, c'est que des obstacles insurmontables s'y seraient opposés; alors
+la cause du peuple français sera celle de toutes les nations, puisque la
+guerre pèse sur toutes.
+
+Si le peuple français est assez fort pour suffire à sa cause, il ne
+lui est pas moins important que l'Europe en connaisse la justice et
+s'intéresse au succès de ses armes.
+
+_Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, 29 ventose an 8 (20 mars 1800).
+
+_Aux jeunes Français._
+
+Le premier consul reçoit beaucoup de lettres de jeunes citoyens
+empressés de lui témoigner leur attachement à la république et le désir
+qu'ils ont de s'associer aux efforts qu'il va faire pour conquérir la
+paix. Touché de leur dévouement, il en reçoit l'assurance avec un vif
+intérêt; la gloire les attend à Dijon. C'est lorsqu'il les verra réunis
+sous les drapeaux de l'armée de réserve, qu'il se propose de les
+remercier et d'applaudir à leur zèle.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 12 germinal an 8 (2 avril 1800).
+
+_Au général Berthier, ministre de la guerre._
+
+Les talens militaires dont vous avez donné tant de preuves, citoyen
+général, et la confiance du gouvernement vous appellent au commandement
+d'une armée[10]. Vous avez pendant l'hiver réorganisé le ministère de la
+guerre; vous avez pourvu, autant que les circonstances l'ont permis, aux
+besoins de nos armées; il vous reste à conduire pendant le printemps et
+l'été, nos soldats à la victoire, moyen efficace d'arriver à la paix et
+de consolider la république.
+
+Recevez, je vous prie, citoyen général, les témoignages de satisfaction
+du gouvernement sur votre conduite au ministère.
+
+BONAPARTE.
+
+[Footnote 10: Celui de l'armée de réserve, auquel il était nomme par un
+arrêté transmis avec la lettre.]
+
+
+
+
+Paris, le 16 germinal an 8 (6 avril 1800).
+
+AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS.
+
+_Brevet d'honneur pour le citoyen Marin, sergent de la
+quatre-vingt-dixième demi-brigade[11]._
+
+Bonaparte, premier consul de la république, d'après le compte qui lui
+a été rendu de la conduite distinguée du citoyen Marin, sergent à la
+quatre-vingt-dixième demi-brigade, lorsque l'hôpital d'Anvers manquant
+de fonds et ne pouvant se procurer les objets nécessaires, il donna sa
+bourse, fruit de ses économies, pour être employée au soulagement de ses
+compagnons d'armes, blessés comme lui en Hollande, pendant la campagne
+de l'an 8, lui décerne, à titre de récompense nationale, un fusil
+d'honneur.
+
+Il jouira des prérogatives attachées à ladite récompense par l'arrêté du
+4 nivose an 8.
+
+BONAPARTE.
+
+[Footnote 11: Les brevets d'honneur ont précédé immédiatement
+l'institution plus généreuse de la légion d'honneur. Nous en insérons un
+ici pour donner un modèle de leur accord.]
+
+
+
+
+Paris, le 1er floréal an 8 (21 avril 1800).
+
+_Aux habitant des département mis hors la constitution par la loi du 24
+nivose an 8._
+
+PROCLAMATION.
+
+Citoyens, ce fut à regret que les consuls de la république se virent
+forcés d'invoquer et d'exécuter une loi que les circonstances avaient
+rendue nécessaire. Ces circonstances ne sont plus; les agens de
+l'étranger ont fui de votre territoire; ceux qu'ils égarèrent ont abjuré
+leurs erreurs; le gouvernement ne voit plus désormais parmi vous que des
+Français soumis aux mêmes lois, liés par de communs intérêts, unis par
+les mêmes sentimens.
+
+Si pour opérer ce retour, il fut obligé de déployer un grand pouvoir,
+il en confia l'exécution au général en chef Brune, qui sut unir à des
+rigueurs nécessaires, cette bienveillance fraternelle qui, dans les
+discordes civiles, ne cherche que des innocens, et ne trouve que des
+hommes dignes d'excuse ou de pitié.
+
+La constitution reprend son empire. Vous vivrez désormais sous des
+magistrats qui, presque tous, sont connus de vous par des talens et
+des vertus; qui, étrangers aux divisions intestines, n'ont ni haine ni
+vengeance à exercer. Confiez-vous à leurs soins; ils rappelleront parmi
+vous l'harmonie; ils vous feront jouir du bienfait de la liberté.
+
+Oubliez tous les événemens que le caractère français désavoue; tous ceux
+qui ont démenti votre respect pour les lois, votre fidélité à la
+patrie; qu'il ne reste de vos divisions et de vos malheurs qu'une haine
+implacable contre l'ennemi étranger qui les a enfantés et nourris;
+qu'une douce confiance vous attache à ceux qui, chargés de vos
+destinées, ne mettent d'autre prix à leurs travaux que votre estime, qui
+ne veulent de gloire que celle d'avoir arraché la France aux discordes
+domestiques, et d'autre récompense que l'espoir de vivre dans votre
+souvenir.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au quartier-général de Martigni, le 28 floréal an 8 (18 mai 1800).
+
+_Au ministre de l'intérieur._
+
+Citoyen ministre,
+
+Je suis au pied des grandes Alpes, au milieu du Valais.
+
+Le grand Saint-Bernard a offert bien des obstacles qui ont été surmontés
+avec ce courage héroïque qui distingue les troupes françaises dans
+toutes les circonstances. Le tiers de l'artillerie est déjà en Italie;
+l'armée descend à force; Berthier est en Piémont; dans trois jours tout
+sera passé.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au quartier-général de Milan, le 17 prairial an 8 (6 juin 1800).
+
+_A l'armée de réserve._
+
+PROCLAMATION. Soldats!
+
+Un de nos départemens était au pouvoir de l'ennemi; la consternation
+était dans tout le midi de la France.
+
+La plus grande partie du territoire du peuple ligurien, le plus fidèle
+ami de la république, était envahi.
+
+La république cisalpine, anéantie dès la campagne passée, était devenue
+le jouet du grotesque régime féodal.
+
+Soldats! Vous marchez... et déjà le territoire français est délivré! la
+joie et l'espérance succèdent dans notre patrie à la consternation et à
+la crainte.
+
+Vous rendrez la liberté et l'indépendance au peuple de Gênes. Il sera
+pour toujours délivré de ses éternels ennemis.
+
+Vous êtes dans la capitale de la Cisalpine!
+
+L'ennemi épouvanté n'aspire plus qu'à regagner ses frontières. Vous lui
+avez enlevé ses hôpitaux, ses magasins, ses parcs de réserve.
+
+Le premier acte de la campagne est terminé.
+
+Des millions d'hommes, vous l'entendez tous les jours, vous adressent
+des actes de reconnaissance.
+
+Mais aura-t-on donc impunément violé le territoire français?
+Laisserez-vous retourner dans ses foyers l'armée qui a porté l'alarme
+dans vos familles? Vous courez aux armes!...
+
+Eh bien marchez à sa poursuite, opposez-vous à sa retraite; arrachez-lui
+les lauriers dont elle s'est parée, et par-là apprenez au monde que la
+malédiction est sur les insensés qui osent insulter le territoire du
+grand peuple.
+
+Le résultat de tous nos efforts sera _gloire sans nuage et paix solide.
+
+Le premier, consul_, BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au quartier-général de Milan, le 20 prairial an 8 (9 juin 1800).
+
+_Aux deux consuls restés à Paris._
+
+Vous aurez vu, citoyens consuls, par les lettres de M. de Melas, qui
+étaient jointes a ma précédente lettre, que le même jour que l'ordre de
+lever le blocus de Gênes arrivait au général Ott, le général Masséna,
+forcé par le manque absolu de vivres, a demandé à capituler. Il paraît
+que le général Masséna a dix mille combattans; le général Suchet en a à
+peu près autant; si ces deux corps se sont, comme je le pense, réunis
+entre Oneille et Savonne, ils pourront entrer rapidement en Piémont par
+le Tanaro, et être fort utiles, dans le temps que l'ennemi serait obligé
+de laisser quelques troupes dans Gênes.
+
+La plus grande partie de l'armée est dans ce moment à Stradella. Nous
+avons un pont à Plaisance, et plusieurs trailles vis-à-vis Pavie. Orsi,
+Novi, Brescia et Crémone sont à nous.
+
+Vous trouverez ci-joints plusieurs bulletins et différentes lettres
+interceptées, qu'il vous paraîtra utile de rendre publiques.
+
+Je vous salue.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au quartier-général de Broni, le 2l prairial an 8 (10 juin 1800).
+
+_Au citoyen Petiet, conseiller-d'état._
+
+Nous avons eu hier une affaire fort brillante. Sans exagération,
+l'ennemi a eu quinze cents hommes tués, deux fois autant de blessés;
+nous avons fait quatre mille prisonniers et pris cinq pièces de canon.
+C'est le corps du lieutenant-général Ott, qui est venu de Gênes à
+marches forcées; il voulait rouvrir la communication avec Plaisance.
+
+Comme je n'ai pas le temps d'expédier un courrier à Paris, je vous prie
+de donner ces nouvelles aux consuls par un courrier extraordinaire.
+
+L'armée continue sa marche sur Tortone et Alexandrie.
+
+La division de l'armée du Rhin est arrivée en entier; il y en a déjà une
+partie au-delà du Pô.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Au quartier-général de Torre de Garofola, le 27 prairial an 7 (16 juin
+1800).
+
+_Aux consuls de la république._
+
+Le lendemain de la bataille de Marengo, citoyens consuls, le général
+Mélas a fait demander aux avant-postes qu'il lui fût permis de m'envoyer
+le général Sckal. On a arrêté, dans la journée, la convention dont vous
+trouverez ci joint la copie[12]. Elle a été signée dans la nuit, par le
+général Berthier et le général Mélas. J'espère que le peuple français
+sera content de son armée.
+
+BONAPARTE.
+
+[Footnote 12: C'est la fameuse capitulation du général Mélas à
+Alexandrie.]
+
+
+
+
+Lyon, le 10 messidor an 8 (29 juin 1800).
+
+_Aux consuls de la république._
+
+J'arrive à Lyon, citoyens consuls; je m'y arrête pour poser la première
+pierre des façades de la place Bellecourt, que l'on va rétablir. Cette
+seule circonstance pouvait retarder mon arrivée à Paris; mais je n'ai
+pas tenu à l'ambition d'accélérer le rétablissement de cette place que
+j'ai vue si belle et qui est aujourd'hui si hideuse. On me fait espérer
+que dans deux ans elle sera entièrement achevée. J'espère qu'avant cette
+époque, le commerce de cette ville, dont s'enorgueillissait l'Europe
+entière, aura repris sa première prospérité. Je vous salue.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 25 messidor an 8 (14 juillet 1800).
+
+_Réponse de Bonaparte aux officiers chargés de présenter au gouvernement
+les drapeaux conquis par les deux armées du Rhin et d'Italie._
+
+Les drapeaux présentés au gouvernement devant le peuple de cette immense
+capitale[13] attestent le génie des généraux en chef Moreau, Masséna et
+Berthier, les talens militaires des généraux leurs lieutenans, et la
+bravoure du soldat français.
+
+De retour dans les camps, dites aux soldats que pour l'époque du 1er
+vendémiaire, où nous célébrerons l'anniversaire de la république, le
+peuple français attend, ou la publication de la paix, ou, si l'ennemi
+y mettait des obstacles invincibles, de nouveaux drapeaux, fruits de
+nouvelles victoires.
+
+BONAPARTE.
+
+[Footnote 13: Celle présentation avait lieu au Champ-de-Mars, au milieu
+d'une fête pompeuse qui attirait tout Paris.]
+
+
+
+
+Paris, le 29 messidor an 8 (18 juillet 1800).
+
+_Au sénat conservateur._
+
+Sénateurs,
+
+Depuis deux ans la garnison de Malte résiste aux plus grandes
+privations. En prêtant serment au pacte social, les soldats de la
+garnison de Malte ont juré de tenir jusqu'à la dernière once de pain,
+et de s'ensevelir sous les ruines de cette inexpugnable forteresse. Le
+premier consul croit ne pouvoir donner une plus grande preuve de la
+satisfaction du peuple français et de l'intérêt qu'il prend aux braves
+de la garnison de Malte, qu'en vous proposant le général Vaubois qui la
+commande, pour une place au sénat conservateur.
+
+En conséquence, et conformément aux articles 15 et 16 de l'acte
+constitutionnel, le premier consul présente le général Vaubois, comme
+candidat au sénat conservateur.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 29 messidor an 8 (18 juillet 1800).
+
+_Au ministre de la justice._
+
+Les consuls ont reçu, citoyen ministre, le dernier travail de la
+commission des émigrés; ils n'en ont pas été satisfaits.
+
+Le bureau particulier que vous aviez chargé de préparer le travail de la
+commission a donné l'exemple de la partialité. La commission propose la
+radiation des émigrés, qui naguère portaient encore les armes contre la
+république. Le gouvernement est obligé de faire recommencer ce travail.
+
+Renvoyez le citoyen Lepage; il a abusé de votre confiance. Présentez
+dans le courant de la décade prochaine, au gouvernement, un nouveau
+projet pour la formation des bureaux de la commission. N'y comprenez
+point ceux qui composaient le premier bureau: ils n'ont pas la confiance
+publique.
+
+Composez votre bureau particulier d'hommes justes, intègres et forts.
+Qu'ils soient bien convaincus que l'intention du gouvernement n'est
+pas de fermer la porte aux réclamations des individus victimes de
+l'incohérence des lois sur l'émigration, mais qu'il sera inexorable pour
+ceux qui ont été les ennemis de la patrie.
+
+Il vous appartient de surveiller l'exécution des lois: ne présentez à la
+signature du premier consul aucun acte qu'elles réprouvent.
+
+Le premier consul, BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, 5 thermidor an 8 (24 juillet 1800).
+
+_Au ministre de la marine._
+
+Les consuls n'ont pu voir qu'avec peine, citoyen ministre, que plusieurs
+vaisseaux de l'escadre de Brest ont été désarmés, et que dans un moment
+où, plus que jamais, il était essentiel de compléter l'organisation de
+notre escadre, on s'est laissé décourager par les premières difficultés
+qui se sont présentées.
+
+C'est dans le moment où la guerre continentale absorbait les principales
+ressources de la nation, et la principale attention du gouvernement,
+que le ministre de la marine, les amiraux, les ordonnateurs, devaient
+redoubler, de courage et surmonter tous les obstacles.
+
+Faites rechercher la conduite des ordonnateurs, ou des officiers qui ont
+ordonné le désarmement des quatre vaisseaux qui ont quitté la rade
+et sont entrés dans le port, et de ceux qui auraient autorisé le
+congédiement des matelots. Ces opérations n'ont pas pu être légitimes
+sans un ordre spécial du gouvernement.
+
+Prenez des mesures pour qu'à la fois, sur toutes nos côtes, on lève des
+gens de mer; pour que, pendant le même temps, on grée nos vaisseaux,
+et qu'on les approvisionne de tout ce qui peut être nécessaire à leur
+navigation. Le peuple français veut une marine; il le veut fortement. Il
+fera tous les sacrifices nécessaires pour que sa volonté soit remplie.
+
+Portez un coup d'oeil juste, mais sévère, sur vos bureaux et sur
+les différentes branches de l'administration; il est temps que
+les dilapidations finissent. Renvoyez ceux des individus qui, dès
+long-temps, ne sont que trop désignés par l'opinion publique pour avoir
+participé à des marchés frauduleux; puisque la loi ne peut pas les
+atteindre, mettons-les au moins dans l'impuissance de nous nuire
+davantage.
+
+Dans le courant de fructidor, si les circonstances le permettent, le
+premier consul ira visiter l'escadre de Brest. Faites qu'il n'ait
+alors que des éloges à donner au ministre et aux principaux agens du
+gouvernement. Les consuls feront connaître au peuple français les
+officiers, les administrateurs qui l'auront servi avec zèle, et
+désigneront à l'opinion publique ceux qui, par une coupable apathie, ne
+se seraient pas montrés dignes de lui.
+
+Des récompenses seront décernées au vaisseau qui sera le mieux tenu, et
+dont l'équipage sera le plus discipliné.
+
+Ordonnez au général commandant l'escadre de Brest, ainsi qu'à tous les
+généraux et capitaines de vaisseaux, de rester constamment à leur bord,
+de coucher dans leur bâtiment et d'exercer les équipages avec une
+nouvelle activité; établissez par un règlement des prix pour les jeunes
+matelots qui montreront le plus d'activité, et pour les canonniers qui
+se distingueraient dans le tir. Il ne doit pas se passer une seule
+journée sans que l'on ait, sur chaque vaisseau, fait l'exercice du canon
+à boulet, en tirant alternativement sur des buttes que l'on établirait
+sur la côte et sur des carcasses qui seraient placées dans la rade.
+
+_Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 5 thermidor an 8 (24 juillet 1800).
+
+_Au ministre de la guerre._
+
+Les consuls sont instruits, citoyen ministre, que le citoyen
+Foissac-Latour est de retour d'Autriche, et déshonore, en le portant,
+l'habit de soldat français. Faites-lui connaître qu'il a cessé d'être
+au service de la république le jour où il a lâchement rendu la place de
+Mantoue, et défendez-lui expressément de porter aucun habit uniforme.
+Sa conduite à Mantoue est plus encore du ressort de l'opinion que des
+tribunaux; d'ailleurs, l'intention du gouvernement est de ne plus
+entendre parler de ce siège honteux, qui sera long-temps une tache pour
+nos armes. Le citoyen Foissac-Latour trouvera dans le mépris public la
+plus grande punition que l'on puisse infliger à un Français.
+
+_Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 5 thermidor an 8 (24 juillet 1800).
+
+_Au général Jourdan[14]._
+
+Le gouvernement croit devoir une marque de distinction au vainqueur de
+Fleurus. Il sait qu'il n'a pas tenu à lui qu'il ne se trouvât dans les
+rangs des vainqueurs de Marengo. Les consuls ne doutent pas, citoyen
+général, que vous ne portiez dans la mission qu'ils vous confient cet
+esprit conciliateur et modéré qui, seul, peut rendre la nation française
+aimable à ses voisins. Je vous salue.
+
+BONAPARTE.
+
+[Footnote 14: Nommé ministre extraordinaire de la république à Turin.]
+
+
+
+
+Paris, le 6 thermidor an 8 (25 juillet 1800).
+
+_Au ministre de la marine et des colonies._
+
+Le gouvernement avait ordonné, citoyen ministre, que les frégates
+sortant du bassin de Dunkerque se rendissent à Flessingue, où elles
+devaient achever leur armement.
+
+Il n'en a rien été; toutes les frégates sont restées dans la rade
+de Dunkerque, et l'on n'a pris aucune mesure pour la sûreté de ces
+bâtimens, et surtout pour les mettre à l'abri des brûlots. Cependant
+il y avait dans le port des chaloupes canonnières et d'autres petits
+navires armés, qu'un peu plus de surveillance et de zèle auraient pu
+faire mettre en rade.
+
+Il est revenu au gouvernement, que de misérables rivalités entre
+l'ordonnateur, le commandant des armes et le commandant de la rade, ont
+été cause d'une négligence aussi préjudiciable.
+
+Le gouvernement sait combien de fois ces rivalités ont été, dans la
+marine, funestes au service.
+
+Vous voudrez bien donner sur-le-champ les ordres pour faire arrêter à
+Dunkerque, le chef de l'administration, l'officier commandant le port,
+le général commandant la rade, le capitaine de _la Désirée_ et tous les
+officiers et contre-maîtres qui étaient de _quart_ lorsque cette frégate
+a été surprise par l'ennemi. Vous ferez conduire ces officiers à Paris,
+où ils seront jugés. Vous prendrez des mesures pour que le service ne
+souffre point pendant leur absence.
+
+_Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, 7 thermidor an 8 (26 juillet 1800).
+
+_Au préfet du département de la Vendée._
+
+On m'a rendu compte, citoyen préfet, de la bonne conduite qu'ont tenue
+les habitans de Noirmoustier, la Crosnière; Barbâtre et Beauvoir, dans
+les différentes descentes tentées par les Anglais. On ne m'a pas laissé
+ignorer que ce sont ceux-là même que la guerre civile avait le
+plus égarés, qui ont montré le plus de courage et d'attachement au
+gouvernement.
+
+Faites choisir douze des habitans qui se sont le mieux comportés dans
+ces affaires et envoyez-les à Paris, accompagnés de l'officier de
+gendarmerie qui les a conduits. Je veux voir ces braves et bons
+Français; je veux que le peuple de la capitale les voie, et qu'ils
+rapportent à leur retour dans leurs foyers les témoignages de la
+satisfaction du peuple français. Si parmi ceux qui se sont distingués,
+il y a des prêtres, envoyez-les moi de préférence; car j'estime et
+j'aime les prêtres qui sont bons Français et qui savent défendre
+la patrie contre ces éternels ennemis du nom français, ces méchans
+hérétiques d'Anglais.
+
+_Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 19 fructidor an 8 (6 septembre 1800).
+
+ARRÊTÉ.
+
+Les consuls de la république arrêtent ce qui suit:
+
+Art. 1er Il sera élevé un monument à la mémoire des généraux Desaix et
+Kléber, morts le même jour, dans le même quart-d'heure, l'un après la
+bataille de Marengo, qui reconquit l'Italie aux armes de la république,
+et l'autre en Afrique, après la bataille d'Héliopolis, qui reconquit
+l'Egypte aux Français.
+
+2. Ce monument sera élevé au milieu de la place des Victoires. La
+première pierre en sera posée par le premier consul, le 1er vendémiaire
+prochain.
+
+Un orateur sera chargé de prononcer l'oraison funèbre de ces deux
+illustres citoyens.
+
+3. Le ministre de l'intérieur est chargé de l'exécution du présent
+arrêté, qui sera imprimé au bulletin des lois.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 1er vendémiaire an 8 (23 septembre 1800).
+
+_Aux fonctionnaires publics envoyés des départemens[15]._
+
+Les préliminaires de paix ont été signés à Paris[16] le 9 thermidor
+entre le citoyen Talleyrand, ministre des relations extérieures, et
+le comte Saint-Julien, et ratifiés vingt-quatre heures après par les
+consuls.
+
+Le citoyen Duroc a été chargé de les porter à Vienne. Les intrigues de
+la faction ennemie de la paix, qui paraît encore y jouir de quelque
+crédit, ont porté l'empereur à refuser de les ratifier. Ce refus était
+motivé sur une note du roi d'Angleterre, qui demandait qu'on admît
+ses envoyés au congrès de Lunéville, conjointement avec les
+plénipotentiaires de l'empereur.
+
+Le général Moreau a eu ordre de communiquer au général ennemi les
+préliminaires tels qu'ils ont été imprimés dans le journal officiel,
+et de lui faire connaître que s'ils n'étaient pas ratifiés dans
+les vingt-quatre heures, ou que si S.M. l'empereur avait besoin
+d'explications ultérieures, elle devait remettre à l'armée française
+les trois places d'Ulm, d'Ingolstadt et de Philipsbourg, sinon que les
+hostilités recommenceraient.
+
+Le gouvernement a aussi fait connaître au roi d'Angleterre, qu'il
+ne verrait aucun inconvénient à admettre ses envoyés au congrès de
+Lunéville, s'il consentait à une trêve maritime qui offrît à la France
+le même avantage qu'offre à l'empereur la continuation de la trêve
+continentale.
+
+Le gouvernement reçoit à l'instant même par le télégraphe, la nouvelle
+«que S.M. l'empereur s'est porté lui-même à son armée sur l'Inn,
+a consenti à livrer les trois places d'Ulm, d'Ingolstadt et de
+Philipsbourg, qui sont aujourd'hui occupées par les troupes de la
+république, et que M. de Lerbach, muni des pouvoirs nécessaires de S.M.
+l'empereur, est au quartier-général d'Altaefing, avec l'ordre de se
+rendre à Lunéville».
+
+Les difficultés qu'ont dû présenter naturellement les conditions d'une
+trêve maritime, entraîneront encore quelques retards; mais si les deux
+gouvernemens ne s'accordent pas sur les conditions de ladite trêve,
+alors la France et S.M. l'empereur traiteront séparément pour une paix
+particulière sur les bases des préliminaires; et si, ce que l'on ne
+saurait penser, le parti de l'Angleterre parvient à influencer encore
+les ministres de Vienne, les troupes de la république ne redouteront ni
+les neiges ni la rigueur des saisons, et pousseront la guerre pendant
+l'hiver, à toute outrance, sans laisser le temps aux ennemis de former
+de nouvelles armées.
+
+Ainsi, les principes du gouvernement sont: extrême modération dans les
+conditions, mais ferme résolution de pacifier promptement le continent.
+
+Les mesures les plus vigoureuses sont prises pour seconder, dans cet
+objet essentiel, la volonté du peuple français.
+
+Tel est tout le secret de la politique du gouvernement français.
+
+BONAPARTE.
+
+[Footnote 15: Les consuls avaient ordonné que pour donner plus de
+solennité à la fête du 1er vendémiaire, anniversaire de la fondation de
+la république, chaque département enverrait à Paris une députation de
+fonctionnaires chargés d'y assister.]
+
+[Footnote 16: Préliminaires de la paix de Lunéville entre l'empereur et
+la république.]
+
+
+
+
+Paris, le 7 vendémiaire an 9 (29 septembre 1890).
+
+_Au ministre de la marine._
+
+Bonaparte, premier consul de la république, ordonne qu'A-Sam, chinois,
+originaire de Nankin, soit embarqué sur l'une des corvettes commandées
+par le capitaine de vaisseau Baudin, pour être conduit, aux frais de la
+république, à l'Ile-de-France, et de là dans sa patrie.
+
+Il est expressément recommandé au capitaine Baudin et aux chefs
+militaires et d'administration de la marine, d'avoir pour A-Sam les
+égards qu'il mérite par sa qualité d'étranger, et par la bonne conduite
+qu'il a tenue pendant son séjour sur le territoire de la république.
+
+_Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 24 vendémiaire an 9 (16 octobre 1800).
+
+_Réponse du premier consul à une députation du tribunat._
+
+Je remercie le tribunal de cette marque d'affection. Je n'ai point
+réellement couru de danger[17]. Ces sept ou huit malheureux, pour avoir
+la volonté, n'avaient pas le pouvoir de commettre les crimes qu'ils
+méditaient. Indépendamment de l'assistance de tous les citoyens qui
+étaient au spectacle, j'avais avec moi un piquet de cette brave garde,
+la terreur des méchans. Les misérables n'auraient pu supporter ses
+regards. La police avait pris des mesures plus efficaces encore.
+
+J'entre dans tous ces détails parce qu'il est peut-être nécessaire que
+la France sache que son premier magistrat n'est exposé dans aucune
+circonstance. Tant qu'il sera investi de la confiance de la nation, il
+saura remplir la tâche qui lui a été imposée.
+
+Si jamais il était dans sa destinée de perdre cette confiance, il ne
+mettrait plus de prix à une vie qui n'inspirerait plus d'intérêt aux
+Français.
+
+BONAPARTE.
+
+[Footnote 17: Il s'agit de la tentative d'assassinat effectuée sur la
+personne de Bonaparte dans la soirée du 17 vendémiaire, à l'Opéra, par
+Aréns, Cernechi et autres conjurés.]
+
+
+
+
+Paris, le 25 vendémiaire an 9 (17 octobre 1800).
+
+_Réponse du premier consul à une députation du département de la
+Seine[18]._
+
+Le gouvernement mérite l'affection du peuple de Paris. Il est vrai de
+dire que votre cité est responsable à la France entière de la sûreté du
+premier magistrat de la république..... Je dois déclarer que dans
+aucun temps, cette immense commune n'a montré plus d'attachement à son
+gouvernement; jamais il n'y eut besoin de moins de troupes de ligne,
+même pour y maintenir la police.
+
+Ma confiance particulière dans toutes les classes du peuple de la
+capitale, n'a point de bornes; si j'étais absent, que j'éprouvasse
+le besoin d'un asile, c'est au milieu de Paris que je viendrais le
+chercher.
+
+Je me suis fait remettre sous les yeux tout ce que l'on a pu trouver sur
+les événemens les plus désastreux qui ont eu lieu dans la ville de Paris
+dans ces dix dernières années: je dois déclarer, pour la décharge du
+peuple de Paris, aux yeux des nations et des siècles à venir, que le
+nombre des méchans citoyens a toujours été extrêmement petit; sur quatre
+cents, je me suis assuré que plus des deux tiers étaient étrangers à
+la ville de Paris. Soixante ou quatre-vingts ont seuls survécu à la
+révolution.
+
+Vos fonctions vous appellent à communiquer tous les jours avec un grand
+nombre de citoyens; dites-leur que gouverner la France après dix années
+d'événemens aussi extraordinaires, est une tâche difficile.
+
+La pensée de travailler pour le meilleur et le plus puissant peuple de
+la terre, a besoin elle-même d'être associée au tableau du bonheur des
+familles, de l'amélioration de la morale publique et des progrès
+de l'industrie; je dirais même au témoignage de l'affection et du
+contentement de la nation.
+
+BONAPARTE.
+
+[Footnote 18: Encore au sujet de l'attentat du 17 vendémiaire.]
+
+
+
+
+Paris, le 26 vendémiaire an 9 (18 octobre 1800).
+
+_Anecdote[19]._
+
+Le général Moreau, de retour d'Allemagne à Paris, était encore dans
+le salon du premier consul, lorsque le ministre de l'intérieur entra,
+apportant une superbe paire de pistolets, d'un travail parfait, et
+enrichis de diamans; le Directoire les avait fait faire pour être donnés
+en présent à un prince étranger, et depuis ils étaient restés chez le
+ministre de l'intérieur. Ces pistolets furent trouvés très-beaux. _Ils
+viennent bien à propos_, dit le premier consul en les présentant au
+général Moreau; et se retournant vers le ministre de l'intérieur:
+«Citoyen ministre, ajouta-t-il, faites-y graver quelques-unes des
+batailles qu'a gagnées le général Moreau; ne les mettez pas toutes, il
+faudrait ôter trop de diamans; et quoique le général Moreau n'y attache
+pas un grand prix, il ne faut pas trop déranger le dessin de l'artiste.»
+
+BONAPARTE.
+
+[Footnote 19: Nous la rapportons parce qu'elle est également honorable
+pour Bonaparte et pour le général Moreau, le plus dangereux rival que le
+premier consul eût alors dans l'opinion publique.]
+
+
+
+
+Paris, le 27 frimaire an 9 (18 décembre 1800).
+
+_Message au sénat conservateur._
+
+Sénateurs,
+
+Le premier consul, conformément à l'art. 16 de la constitution, vous
+présente pour candidats aux deux places auxquelles le sénat doit nommer
+en exécution de l'art. 15 de la constitution;
+
+Le citoyen Dedelay d'Agier, qui a réuni les suffrages du tribunal et du
+corps-législatif;
+
+Le citoyen Rampon, général de division actuellement en Egypte. Ce soldat
+a rendu des services dans les circonstances les plus essentielles de
+la guerre. Il est digne, d'ailleurs, du peuple français, de donner une
+marque de souvenir et d'intérêt à cette brave armée qui, attaquée à la
+fois du côté de la mer Rouge et de la Méditerranée par les milices de
+l'Arabie et de l'Asie entière, a été sur le point de succomber par les
+intrigues et la perfidie sans exemple du ministère anglais; mais elle
+se ressouvint de ce qu'exigeait la gloire, et confondit aux champs
+d'Héliopolis, et l'Arabie, et l'Asie et l'Angleterre. Séparés depuis
+trois ans de la patrie, que les soldats de cette armée sachent qu'ils
+sont tous présens à notre mémoire.
+
+_Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, 4 nivose an 9 (25 décembre 1800).
+
+_Réponse du premier consul à une députation du département de la Seine._
+
+J'ai été touché des preuves d'affection que le peuple m'a données dans
+cette circonstance[20]. Je les mérite, parce que l'unique but de mes
+désirs et de mes actions est d'accroître sa prospérité et sa gloire.
+Tant que cette poignée de brigands m'a attaqué directement, j'ai dû
+laisser aux lois et aux tribunaux ordinaires leur punition; mais
+puisqu'ils viennent par un crime sans exemple dans l'histoire, de mettre
+en danger une partie de la population de la cité, la punition sera aussi
+prompte qu'exemplaire. Assurez, en mon nom, le peuple de Paris que cette
+centaine de misérables qui ont calomnié la liberté par les crimes qu'ils
+ont commis en son nom, seront désormais mis dans l'impuissance absolue
+de faire aucun mal. Que les citoyens n'aient aucune inquiétude; je
+n'oublierai pas que mon premier devoir est de veiller à la défense du
+peuple, contre ses ennemis intérieurs et extérieurs.
+
+BONAPARTE.
+
+[Footnote 20: Il s'agit de l'attentat du 3 nivose, connu sous le nom de
+machine infernale.]
+
+
+
+
+Paris, le 12 nivose an 9 (8 janvier 1801).
+
+_Au corps législatif._
+
+Législateurs,
+
+La république triomphe, et ses ennemis implorent encore sa modération.
+
+La victoire de Hohenlinden a retenti dans toute l'Europe; elle sera
+comptée par l'histoire au nombre des plus belles journées qui aient
+illustré la valeur française; mais à peine avait-elle été comptée par
+nos défenseurs, qui ne croient avoir vaincu que quand la patrie n'a plus
+d'ennemis.
+
+L'armée du Rhin a passé l'Inn; chaque jour a été un combat, et chaque
+combat un triomphe.
+
+L'armée gallo-batave a vaincu a Bamberg; l'armée des Grisons, à travers
+les neiges et les glaces, a franchi le Splugen pour tourner les
+redoutables lignes du Mincio et de l'Adige. L'armée d'Italie a emporté
+de vive force le passage du Mincio et bloque Mantoue. Enfin, Moreau
+n'est plus qu'à cinq journées de Vienne, maître d'un pays immense et de
+tous les magasins des ennemis.
+
+C'est là qu'a été demandé par le prince Charles, et accordé par le
+général en chef de l'armée du Rhin l'armistice dont les conditions vont
+être mises sous vos yeux.
+
+M. de Cobentzel, plénipotentiaire de l'empereur, à Lunéville, a déclaré
+par une note en date du 31 décembre, qu'il était prêt d'ouvrir les
+négociations pour une paix séparée. Ainsi, l'Autriche est affranchie de
+l'influence du gouvernement anglais.
+
+Le gouvernement, fidèle a ses principes et au voeu de l'humanité, dépose
+dans votre sein et proclame à la France et à l'Europe entière les
+intentions qui l'animent.
+
+La rive gauche du Rhin sera la limite de la république française; elle
+ne prétend rien sur la rive droite. L'intérêt de l'Europe ne veut
+pas que l'empereur dépasse l'Adige. L'indépendance des républiques
+helvétique et batave sera assurée et reconnue. Nos victoires n'ajoutent
+rien aux prétentions du peuple français. L'Autriche ne doit pas attendre
+de ses défaites ce qu'elle n'aurait pas obtenu par des victoires.
+
+Telles sont les intentions invariables du gouvernement. Le bonheur de la
+France sera de rendre le calme à l'Allemagne et à l'Italie; sa gloire,
+d'affranchir le continent du génie avide et malfaisant de l'Angleterre.
+
+Si la bonne foi est encore trompée, nous sommes à Prague, à Vienne et à
+Venise.
+
+Tant de dévouement et tant de succès appellent sur nos armées toute la
+reconnaissance de la nation.
+
+Le gouvernement voudrait trouver de nouvelles expressions pour consacrer
+leurs exploits; mais il en est une qui, par sa simplicité, sera toujours
+digne des sentimens et du courage des soldats français.
+
+En conséquence, le gouvernement vous propose les quatre projets de loi
+ci-joints[21].
+
+_Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+[Footnote 21: Ces quatre projets de loi déclaraient que les quatre
+armées du Rhin, gallo-batave, d'Italie et des Grisons avaient bien
+mérité de la patrie. La première était commandée par Moreau; la deuxième
+par Augereau; la troisième par Brune, et la quatrième par Macdonald.]
+
+
+
+
+
+Paris, le 18 nivôse an 9 (8 janvier 1801).
+
+_Au sénat conservateur._
+
+Le premier consul, conformément a l'article 16 de la constitution,
+vous présente comme candidats aux quatre places vacantes au sénat
+conservateur:
+
+Pour la première place, le citoyen Collot, général de division à l'armée
+du Rhin;
+
+Ce soldat a rendu des services essentiels dans toutes les campagnes de
+la guerre. C'est d'ailleurs une occasion de donner un témoignage de
+considération à cette invincible armée du Rhin qui, des champs de
+Hohenlinden, est arrivée jusqu'aux portes de Vienne, dans le mois le
+plus rigoureux de l'année, en vainquant tous les obstacles.
+
+Pour la deuxième place, le citoyen Tronchet, le premier jurisconsulte de
+France, président du tribunal de cassation.
+
+Le gouvernement désire que le premier corps judiciaire voie dans la
+présentation de son président un témoignage de satisfaction pour la
+conduite patriotique qu'il a constamment tenue.
+
+Pour la troisième place, le citoyen Crassous, qui a réuni les suffrages
+du tribunal et du corps législatif;
+
+Et pour la quatrième, le citoyen Harville, général de division.
+
+Ce soldat a rendu des services importans dans toutes les campagnes,
+depuis la bataille de Jemmapes jusqu'à celle de Marengo.
+
+_Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 19 nivose an 9 (9 janvier 1801).
+
+_Au corps législatif._
+
+Législateurs,
+
+Le gouvernement vous propose le projet de loi suivant: «L'armée
+d'Orient, les administrateurs, les savans et les artistes, qui
+travaillent à organiser, à éclairer et a faire connaître l'Egypte, ont
+bien mérité de la patrie».
+
+Ce projet de loi est l'expression d'un voeu émis par le tribunal, et
+répété par tout le peuple français.
+
+Quelle armée, en effet, quels citoyens ont mieux mérité de recevoir ce
+témoignage de la reconnaissance nationale?
+
+À travers combien de périls et de travaux l'Egypte a été conquise! Par
+combien de prodiges de courage et de patience elle a été conservée à la
+république!
+
+L'Egypte était soumise; l'élite des janissaires de la Turquie européenne
+avait péri au combat d'Aboukir. Le grand-visir et ses milices
+tumultuaires n'étaient pas encore dans la Syrie.
+
+Nos revers en Italie et en Allemagne retentissaient dans l'Orient; on y
+apprend que la coalition menace les frontières de la France, et que la
+discorde s'apprête à lui en livrer les débris.
+
+Au bruit des malheurs de sa patrie, le sentiment, le devoir rappellent
+en Europe celui qui avait dirigé l'expédition d'Egypte.
+
+L'Anglais saisit cette circonstance et sème des rumeurs sinistres:
+«Que l'armée d'Orient est abandonnée par son général; qu'oubliée de la
+France, elle est condamnée à périr hors de sa patrie par les maladies ou
+par le fer des ennemis; que la France elle-même a perdu sa gloire et ses
+conquêtes, et perdra bientôt son existence avec sa liberté.»
+
+A Paris, de vains orateurs accusaient l'expédition d'Egypte, et
+déploraient nos guerriers sacrifiés à un système désastreux et à une
+basse jalousie.
+
+Ces bruits, ces discours recueillis et propagés par les émissaires de
+l'Angleterre, portent dans l'armée les soupçons, les inquiétudes et la
+terreur.
+
+El-Arisch est attaqué; El-Arisch tombe au pouvoir du grand-visir par les
+intrigues des Anglais et par le découragement de nos soldats.
+
+Mais pour arriver en Egypte, il reste un immense désert à traverser.
+Point de puits dans ce désert qu'au point de Catieh, et là une
+forteresse et de l'artillerie. Au-delà du désert, le fort de Salahieh,
+une armée pleine de vigueur et de santé, nouvellement habillée,
+d'abondantes munitions, des vivres de toute espèce, plus de forces
+enfin qu'il n'en faut pour résister à trois armées telles que celle du
+grand-visir.
+
+Mais nos guerriers n'avaient plus qu'un désir, qu'une espérance, celle
+de revoir, de sauver leur patrie; Kléber cède à leur impatience.
+L'Anglais trompe, menace, caresse, arrache enfin par ses artifices la
+capitulation d'El-Arisch.
+
+Les généraux les plus courageux et les plus habiles sont au désespoir.
+Le vertueux Desaix signe, en gémissant, un traité qu'il réprouve.
+
+Cependant la bonne foi exécute la convention que l'intrigue a surprise.
+Les forts de Suez, Catien, Salahieh, Belbeis, la Haute-Egypte sont
+évacués. Déjà Damiette est au pouvoir des Turcs, et les mameloucks sont
+au Caire.
+
+Quatre-vingts vaisseaux turcs attendent notre armée au port d'Alexandrie
+pour la recevoir. La forteresse du Caire, Gizeh, tous les forts vont
+être abandonnés dans deux jours, et l'armée n'aura plus d'asile que ces
+vaisseaux qui sont destinés à devenir sa prison!
+
+Ainsi l'a voulu la perfidie.
+
+Le gouvernement britannique refuse de reconnaître un traité qu'a entamé,
+qu'a conduit _son ministre plénipotentiaire à la Porte, le commandant de
+ses forces navales destinées à agir contre l'expédition d'Egypte[22]_,
+et que ce plénipotentiaire, ce commandant a signé conjointement avec le
+grand-visir.
+
+La France doit à cette conduite la plus belle de ses possessions, et
+l'armée que l'Anglais a le plus outragée lui doit une nouvelle gloire.
+
+Des bricks expédiés de France ont annoncé la journée du 18 brumaire, et
+que déjà la face de la république est changée. Au refus prononcé par les
+Anglais de reconnaître le traité d'El-Arisch, Kléber s'indigne, et son
+indignation passe dans toute l'armée. Pressé entre la mauvaise foi des
+Anglais et l'obstination du grand-visir, qui exige l'accomplissement
+d'un traité que lui-même ne peut pas exécuter, elle court au combat et
+à la vengeance. Le grand-visir et son armée sont dispersés aux champs
+d'Héliopolis.
+
+Ce qui reste de Français dans la forteresse du Caire brave toutes les
+forces des mameloucks et toutes les fureurs d'un peuple exalté par le
+fanatisme.
+
+Bientôt la terreur et l'indulgence ont reconquis toutes les places et
+tous les coeurs. Mourad-Bey, qui avait été le plus redoutable de
+nos ennemis, a été désarmé par la loyauté française, et soumis à la
+république; il s'honore d'être son tributaire et l'instrument de sa
+puissance.
+
+Cette puissance s'affermit par la sagesse; l'administration prend une
+marche régulière et assurée: l'ordre ranime toutes les parties du
+service; les savans poursuivent leurs travaux, et l'Egypte a désormais
+l'aspect d'une colonie française.
+
+La mort du brave Kléber, si affreuse, si imprévue, ne trouble point le
+cours de nos succès.
+
+Sous Menou, et par son impulsion, se développent de nouveaux moyens de
+défense et de prospérité. De nouvelles fortifications s'élèvent sur
+tous les points que l'ennemi pourrait menacer! Les revenus publics
+s'accroissent. Estève dirige avec intelligence et fidélité une
+administration de finances que l'Europe ne désavouerait pas. Le trésor
+public se remplit et le peuple est soulagé. Conté propage les arts
+utiles; Champy fabrique la poudre et le salpêtre; Lepeyre retrouve le
+système des canaux qui fécondaient l'Egypte, et ce canal de Suez qui
+unira le commerce de l'Europe au commerce de l'Asie.
+
+D'autres cherchent et découvrent des mines jusqu'au sein des déserts;
+d'autres s'enfoncent dans l'intérieur de l'Afrique pour en connaître la
+situation et les productions, pour étudier les peuples qui l'habitent,
+leurs usages et leurs moeurs, pour en rapporter dans leur patrie des
+lumières qui éclairent les sciences, et des moyens de perfectionner nos
+arts ou d'étendre les spéculations de nos négocians.
+
+Enfin le commerce appelle les vaisseaux d'Europe au port d'Alexandrie,
+et déjà le mouvement qu'il imprime réveille l'industrie dans nos
+départemens méridionaux.
+
+Tels sont, citoyens législateurs, les droits qu'ont à la reconnaissance
+de la nation l'armée d'Egypte et les Français qui se sont dévoués au
+succès de cet établissement: en prononçant qu'ils ont bien mérité de la
+patrie, vous récompenserez leurs premiers efforts, et vous donnerez une
+nouvelle énergie a leurs talens et a leur courage.
+
+_Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+[Footnote 22: Ce sont les titres que prenait dans tous ses actes Sidney
+Smith, qui avait signé la capitulation d'El-Arisch.]
+
+
+
+
+Paris, le 21 nivose an 9 (11 janvier 1801).
+
+_Au corps législatif._
+
+Législateurs,
+
+Le gouvernement vous adresse une nouvelle copie du projet de loi relatif
+à l'établissement d'un tribunal criminel spécial dans laquelle il n'y a
+d'autres changemens que la suppression de l'art. 3a.
+
+Le gouvernement a pensé que les dispositions de cet article devaient
+faire partie d'un projet de loi qu'il se propose de vous présenter,
+relativement a la police de la capitale.
+
+_Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+
+
+
+_Projet de loi sur l'établissement d'un tribunal criminel spécial[23]._
+
+TITRE 1er
+
+_Formation et organisation au tribunal._
+
+Art. 1er. Il sera établi dans les départemens où le gouvernement le
+jugera nécessaire un tribunal spécial pour la répression des crimes
+ci-après spécifiés.
+
+2. Ce tribunal sera composé du président et de deux juges du tribunal
+criminel, de trois militaires ayant au moins le grade de capitaine,
+et de deux citoyens ayant les qualités requises pour être juges. Ces
+derniers, ainsi que les trois militaires, seront désignés par le premier
+consul.
+
+3. Le commissaire du gouvernement près le tribunal criminel et le
+greffier du même tribunal, rempliront leurs fonctions respectives de
+commissaire du gouvernement et de greffier près le tribunal spécial.
+
+4. Dans le cas où le gouvernement jugera nécessaire d'établir un
+tribunal spécial dans le département de la Seine, les trois juges qui,
+par l'art. 2, doivent être pris dans le tribunal criminel, seront
+choisis par le gouvernement dans les deux sections dont il est composé.
+
+Le gouvernement pourra, dans le même cas, établir on commissaire autre
+que celui du tribunal criminel.
+
+5. Le tribunal spécial ne pourra juger qu'en nombre pair, à huit ou
+six au moins. S'il se trouve sept juges à l'audience, le dernier, dans
+l'ordre déterminé par l'art. 2, s'absentera.
+
+
+TITRE II.
+
+_Compétence._
+
+6. Le tribunal spécial connaîtra des crimes et délits emportant peine
+afflictive ou infamante, commis par les vagabonds et gens sans aveu, et
+par les condamnée à peine afflictive, si lesdits crimes ou délits ont
+été commis depuis l'évasion desdits condamnés, pendant la durée de la
+peine, et même avant leur réhabilitation civique.
+
+7. Il connaîtra aussi du fait de vagabondage et de l'évasion des
+condamnés.
+
+8. Le tribunal connaîtra contre toutes les personnes, des vols sur
+les grandes routes, violences, voies de fait, et autres circonstances
+aggravantes des délits.
+
+9. Il connaîtra aussi contre toutes personnes, des vols dans les
+campagnes et dans les habitations et bâtimens de campagne, lorsqu'il y
+aura effraction faite aux murs de clôture, aux toits des maisons, portes
+et fenêtres extérieures, ou lorsque le crime aura été commis avec port
+d'armes, et par une réunion de deux personnes au moins.
+
+10. Il connaîtra de même contre toutes les personnes, mais concurremment
+avec le tribunal ordinaire, des assassinats Prémédités.
+
+11. Il connaîtra également contre toutes personnes, mais exclusivement
+à tous autres juges, du crime d'incendie et de fausse monnaie, des
+assassinats préparés par des attroupemens armés, des menaces, excès et
+voies de fait contre des acquéreurs de biens nationaux, à raison de
+leurs acquisitions, du crime d'embauchage et de machinations pratiquées
+hors l'armée, et par des individus non militaires, pour corrompre ou
+suborner les gens de guerre, les réquisitionnaires et conscrits.
+
+12. Il connaîtra des rassemblemens séditieux, contre les personnes
+surprises en flagrant délit, dans lesdits rassemblemens.
+
+13. Si après le procès commencé pour un des crimes susmentionnés,
+l'accusé est inculpé sur d'autres faits, le tribunal spécial instruira
+et jugera, quelle que soit la nature de ces faits.
+
+14. Il n'est point dérogé aux lois relatives aux émigrés. Ne pourra
+néanmoins le tribunal spécial suspendre l'instruction et le jugement
+des procès de sa compétence, quand même il y aurait des prévenus
+d'émigration dans le nombre des accusés.
+
+
+TITRE III.
+
+_Poursuite, instruction et jugement._
+
+15. Tous les crimes attribués par l'article 2 au tribunal spécial,
+seront poursuivis d'office, et sans délai, par le commissaire du
+gouvernement, encore qu'il n'y ait pas de partie plaignante.
+
+16. Les plaintes pourront être reçues indistinctement par le commissaire
+du gouvernement, par ses substituts, par les officiers de gendarmerie ou
+de police, qui seront en tournée, ou résidant dans le lieu du délit.
+
+Elles seront signées par l'officier qui les recevra; elles le seront
+aussi par le plaignant ou par un procureur spécial; et si le plaignant
+ne sait ou ne peut signer, il en sera fait mention.
+
+17. Tous officiers de gendarmerie et tous autres officiers de police qui
+auront connaissance d'un crime, seront tenus de se transporter aussitôt
+où besoin sera; de dresser sur-le-champ, et sans déplacer, procès-verbal
+détaillé des circonstances du délit et de tout ce qui pourra servir pour
+la décharge ou conviction, et de décerner tous mandats d'amener selon
+l'exigence des cas.
+
+18. Des procès-verbaux seront envoyés ou remis dans les vingt-quatre
+heures au greffe du tribunal, ensemble les armes, meubles, hardes et
+papiers qui pourront servir à la preuve, et le tout fera partie du
+procès.
+
+19. S'il y a des personnes blessées, elles pourront se faire visiter par
+des médecins et chirurgiens qui affirmeront leur rapport véritable, et
+ce rapport sera joint au procès.
+
+Le tribunal pourra néanmoins ordonner de nouvelles visites par des
+experts nommés d'office, lesquels prêteront serment entre les mains du
+président ou de tel autre juge par lui commis, de remplir fidèlement
+leur mission.
+
+20. Tous officiers de gendarmerie, tous officiers de police, tous
+fonctionnaires publics seront tenus d'arrêter ou faire arrêter les
+personnes surprises en flagrant délit, ou désignées par la clameur
+publique.
+
+21. Tous officiers de gendarmerie, ou de police, seront tenus, en
+arrêtant un accusé, de faire inventaire des effets et papiers dont cet
+accusé se trouvera saisi, en présence de deux citoyens domiciliés dans
+le lieu le plus proche de celui de la capture, lesquels, ainsi que
+l'accusé, signeront l'inventaire, sinon déclareront la cause de leur
+refus, dont il sera fait mention, pour être le tout remis dans les trois
+jours, au plus tard, au greffe du tribunal.
+
+Il sera laissé a l'accusé copie dudit inventaire, ainsi, que du
+procès-verbal de capture.
+
+22. A l'instant même de la capture, l'accusé sera conduit dans les
+prisons du lieu, s'il y en a, sinon aux plus prochaines, et dans
+trois jours, au plus tard, dans celles du tribunal. Les officiers de
+gendarmerie et de police ne pourront tenir l'accusé en chartre privée
+dans leurs maisons pu ailleurs.
+
+23. Vingt-quatre heures après l'arrivée de l'accusé dans les prisons du
+tribunal, il sera interrogé. Les témoins seront entendus séparément
+et hors de la présence de l'accusé, le tout par un juge commis par le
+président.
+
+24. Sur le vu de la plainte, des pièces y jointes, des interrogatoires
+et réponses, des informations, et le commissaire du gouvernement
+entendu, le tribunal jugera sa compétence sans appel.
+
+S'il déclare ne pouvoir connaître du délit, il renverra sans retard
+l'accusé et tous les actes du procès par devant qui de droit. Dans le
+cas contraire, il procédera également, sans délai, à l'instruction et au
+jugement du fond.
+
+25. Le jugement de compétence sera signifié à l'accusé dans les
+vingt-quatre heures. Le commissaire du gouvernement adressera dans le
+même délai, expédition au ministre de la justice, pour être le tout
+transmis au tribunal de cassation.
+
+26. La session criminelle du tribunal de cassation prendra connaissance
+de tous jugemens de compétence, rendus par le tribunal spécial et y
+statuera toutes autres affaires cessantes.
+
+27. Ce recours ne pourra, dans aucun cas, suspendre l'instruction ni le
+jugement. Il sera seulement sursis à toute exécution jusqu'à ce qu'il
+ait été statué par le tribunal de cassation.
+
+28. Après le jugement de compétence, nonobstant le recours au tribunal
+de cassation, et sans y préjudicier, l'accusé sera traduit à l'audience
+publique du tribunal; là, en présence des témoins, lecture sera donnée
+de l'acte d'accusation dressé par le commissaire du gouvernement;
+les témoins seront ensuite successivement appelés. Le commissaire du
+gouvernement donnera ses conclusions; après lui, l'accusé, ou son
+défenseur, sera entendu.
+
+29. Les débats étant terminés, le tribunal jugera le fond en dernier
+ressort, et sans recours en cassation.
+
+Les vols de la nature de ceux dont il est parlé dans les articles 9 et
+10 seront punis de mort. Les menaces, excès et voies de fait exercés
+contre les acquéreurs de biens nationaux, seront punis de la peine
+d'emprisonnement, laquelle peine ne pourra excéder trois ans, ni être
+au-dessous de six mois, sans préjudice de plus fortes peines en cas de
+circonstances aggravantes.
+
+Quant aux autres délits spécifiés en l'article 2, le tribunal se
+conformera aux dispositions du Code pénal du 17 septembre 1791.
+
+30. A compter du jour de la publication de la présente loi, tous les
+détenus pour crimes de la nature de ceux mentionnés dans le titre II,
+seront jugés par le tribunal spécial; en conséquence, il est enjoint à
+tous juges de les y recevoir avec les pièces, actes, et procédures déjà
+commencées, et néanmoins en cas de condamnation on n'appliquera aux
+crimes antérieurs à la publication de la présente loi, que les peines
+portées contre ces délits par le Code pénal.
+
+31. Le tribunal spécial demeurera révoqué de plein droit, deux ans après
+la paix générale.
+
+[Footnote 23: Nous rapporterons dans ce recueil les dispositions les
+plus remarquables à l'aide desquelles Bonaparte, premier consul,
+préludait à l'établissement du despotisme qu'il a exercé lorsqu'il fut
+devenu empereur, sous le nom de Napoléon. Le projet ci-joint, qui fut
+converti en loi après une discussion fort vive au tribunal, mérite sans
+doute d'occuper la première place parmi les institutions machiavéliques
+de Bonaparte.]
+
+
+
+
+Paris, le 24 pluviose an 9 (13 février 1801).
+
+_Message au corps législatif et au tribunat._
+
+Législateurs, tribuns,
+
+La paix continentale a été signée a Lunéville. Elle est telle que la
+voulait le peuple français. Son premier voeu fut la limite du Rhin. Des
+revers n'avaient point ébranlé sa volonté, des victoires n'ont point dû
+ajouter à ses prétentions.
+
+Après avoir replacé les anciennes limites de la Gaule, il devait rendre
+à la liberté les peuples, qui lui étaient unis par une commune origine,
+par le rapport des intérêts et des moeurs.
+
+La liberté de la Cisalpine et de la Ligurie est assurée. Après ce
+devoir, il en était un autre que lui imposaient la justice et la
+générosité.
+
+Le roi d'Espagne a été fidèle à notre cause, et a souffert pour elle.
+Ni nos revers, ni les insinuations perfides de nos ennemis, n'ont pu le
+détacher de nos intérêts; il sera payé d'un juste retour: un prince de
+son sang va s'asseoir sur le trône de Toscane.
+
+Il se souviendra qu'il le doit à la fidélité de l'Espagne et à l'amitié
+de la France; ses rades et ses ports seront fermés à nos ennemis et
+deviendront l'asile de notre commerce et de nos vaisseaux.
+
+L'Autriche, et c'est là qu'est le gage de la paix, l'Autriche, séparée
+désormais de la France par de vastes régions, ne connaîtra plus cette
+rivalité, ces ombrages qui, depuis tant de siècles, ont fait le tourment
+de ces deux puissances et les calamités de l'Europe.
+
+Par ce traité, tout est fini pour la France; elle n'aura plus à lutter
+contre les formes et les intrigues d'un congrès.
+
+Le gouvernement doit un témoignage de satisfaction au ministre
+plénipotentiaire qui a conduit cette négociation à cet heureux terme. Il
+ne reste ni interprétation à craindre, ni explication à demander, ni
+de ces dispositions équivoques dans lesquelles l'art de la diplomatie
+dépose le germe d'une guerre nouvelle.
+
+Pourquoi faut-il que ce traité ne soit pas le traité de la paix
+générale! C'était le voeu de la France! C'était l'objet constant des
+efforts du gouvernement!
+
+Mais tous ses efforts ont été valus, L'Europe sait tout ce que le
+ministère britannique a tenté pour faire échouer les négociations de
+Lunéville.
+
+En vain un agent du gouvernement lui déclara, le 9 octobre 1800, que la
+France était prête à entrer avec lui dans une négociation séparée: cette
+déclaration n'obtint que des refus, sous le prétexte que l'Angleterre
+ne pouvait abandonner son allié. Depuis, lorsque cet allié a consenti
+à traiter sans l'Angleterre, ce gouvernement cherche d'autres moyens
+d'éloigner une paix si nécessaire au monde.
+
+Il viole des conventions que l'humanité avait consacrées, et déclare la
+guerre à de misérables pêcheurs.
+
+Il élève des prétentions contraires à la dignité et aux droits de toutes
+les nations. Tout le commerce de l'Asie et de colonies immenses ne
+suffit plus à son ambition. Il faut que toutes les mers soient soumises
+à la souveraineté exclusive de l'Angleterre. Il arme contre la Russie,
+le Danemarck et la Suède, parce que la Russie, la Suède et le
+Danemarck ont assuré par des traités de garantie, leur souveraineté et
+l'indépendance de leurs pavillons.
+
+Les puissances du Nord, injustement attaquées, ont droit de compter
+sur la France. Le gouvernement français vengera avec elles une injure
+commune à toutes les nations, sans perdre jamais de vue qu'il ne doit
+combattre que pour la paix et pour le bonheur du monde.
+
+_Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 25 pluviose an 9 (14 février 1801).
+
+_Réponse du premier consul à une députation du corps législatif[24]._
+
+Le gouvernement reçoit avec plaisir la députation du corps législatif.
+
+Le peuple ne goûtera pas encore tous les bienfaits de la paix, tant
+qu'elle ne sera pas faite avec l'Angleterre; mais un esprit de vertige
+s'est emparé de ce gouvernement qui ne connaît plus rien de sacré. Sa
+conduite est injuste, non seulement envers le peuple français, mais
+encore envers toutes les puissances du continent; et lorsque les
+gouvernemens ne sont pas justes, leur prospérité n'est que passagère.
+
+Toutes les puissances du continent s'entendront pour faire rentrer
+l'Angleterre dans le chemin de la modération, de l'équité et de la
+raison.
+
+Mais la paix intérieure a précédé la paix extérieure.
+
+Dans le voyage que je viens de faire dans plusieurs départemens, j'ai
+été touché de l'accord et de l'union qui régnaient entre tous les
+citoyens. On ne doit attacher aucune importance aux harangues
+inconsidérées de quelques hommes[25].
+
+Le gouvernement se plaît à rendre justice au zèle du corps législatif;
+pour la prospérité du peuple français et à son attachement pour le
+gouvernement. En mon particulier, je désire que vous lui fassiez bien
+connaître la confiance que j'ai en lui, et combien je suis sensible à
+cette démarche spontanée et au discours que vient de m'adresser son
+président.
+
+_Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+[Footnote 24: Envoyée pour le féliciter sur la paix de Lunéville.]
+
+[Footnote 25: Allusion aux discours très hardis et très libéraux
+prononcés au sein du tribunat lors de la discussion du projet de loi
+sur les tribunaux spéciaux. Ces discours avaient tellement déplu
+a Bonaparte, que tous les historiens s'accordent à regarder le
+mécontentement qu'ils lui firent éprouver, comme la cause principale de
+la suppression ultérieure du tribunat.]
+
+
+
+
+Paris, le 25 pluviose an 9 (14 février 1801).
+
+_Réponse du premier consul aux Belges qui faisaient partie de la
+députation du corps législatif[26]._
+
+Il n'était plus au pouvoir du gouvernement de transiger pour les neuf
+départemens qui formaient autrefois la Belgique, puisque, depuis leur
+réunion, ils font partie intégrante du territoire français. Il est
+cependant vrai de dire que le droit public, tel qu'il était à cette
+époque reconnu en Europe, a pu autoriser des individus qui voyaient dans
+S.M. l'empereur leur légitime souverain, à ne pas se reconnaître comme
+Français.
+
+Mais depuis le traité de Campo-Formio, tout habitant de la Belgique qui
+a continué à reconnaître l'empereur pour son souverain, et est resté à
+son service, a par cela seul trahi son devoir et sa patrie; car depuis
+ce traité les Belges étaient français, comme le sont les Normands, les
+Languedociens, les Lorrains, les Bourguignons.
+
+Dans la guerre qui a suivi ce traité, les armées ont éprouvé quelques
+revers; mais quand même l'ennemi aurait eu son quartier-général au
+faubourg Saint-Antoine, le peuple français n'eût jamais, ni cédé ses
+droits, ni renoncé a la réunion de la Belgique.
+
+BONAPARTE.
+
+[Footnote 26: les députés belges qui faisaient partie de la députation
+avaient adressé a Bonaparte une harangue particulière.]
+
+
+
+
+Paris, le 3 ventose an 9 (22 février 1801). _Au ministre des finances._
+
+Je sens vivement, citoyen ministre, la perte que nous venons de faire du
+conseiller-d'état Dufresne, directeur du trésor public.
+
+L'esprit d'ordre et la sévère probité qui le distinguaient si
+éminemment, nous étaient encore bien nécessaires.
+
+L'estime public est la récompense des gens de bien. J'ai quelque
+consolation à penser que, du sein de l'autre vie, il sent les regrets
+que nous éprouvons.
+
+Je désire que vous fassiez placer son buste dans la salle de la
+trésorerie[27].
+
+Je vous salue affectueusement.
+
+BONAPARTE.
+
+[Footnote 27: Ce buste, exécuté par le sculpteur Masson, fut placé le 30
+pluviose an 10 dans la salle désignée par Bonaparte.]
+
+
+
+
+Paris, le 21 messidor an 9 (10 juillet 1801).
+
+_Aux Français._
+
+PROCLAMATION[28].
+
+Français,
+
+Ce jour est destiné à célébrer cette époque d'espérance et de gloire où
+tombèrent des institutions barbares; où vous cessâtes d'être divisés en
+deux peuples, l'un condamné aux humiliations, l'autre marqué pour les
+distinctions et pour les grandeurs; où vos propriétés furent libres
+comme vos personnes; où la féodalité fut détruite, et avec elle ces
+nombreux abus que des siècles avaient accumulés sur vos tètes.
+
+Cette époque, vous la célébrâtes en 1790, dans l'union des mêmes
+principes, des mêmes sentimens et des mêmes voeux. Vous l'avez célébrée
+depuis, tantôt au milieu des triomphes, tantôt sous le poids des fers,
+quelquefois aux cris de la discorde et des factions.
+
+Vous la célébrez aujourd'hui sous de plus heureux auspices. La discorde
+se taît, les factions sont comprimées; l'intérêt de la patrie règne sur
+tous les intérêts. Le gouvernement ne connaît d'ennemis que ceux qui le
+sont de la tranquillité du peuple.
+
+La paix continentale a été conclue par la modération. Votre puissance et
+l'intérêt de l'Europe en garantissent la durée.
+
+Vos frères, vos enfans rentrent dans vos foyers, tous dévoués à la cause
+de la liberté, tous unis pour assurer le triomphe de la république.
+
+Bientôt cessera le scandale des divisions religieuses.
+
+Un Code civil, mûri parla sage lenteur des discussions, protégera vos
+propriétés et vos droits.
+
+Enfin une dure, mais utile expérience, vous garantit du retour des
+dissensions domestiques, et sera long-temps la sauve-garde de votre
+prospérité.
+
+Jouissez, Français, jouissez de votre position, de votre gloire et des
+espérances de l'avenir; soyez toujours fidèles à ces principes et à ces
+institutions qui ont fait vos succès et qui feront la grandeur et la
+félicité de vos enfans. Que de vaines inquiétudes ne troublent jamais
+vos spéculations ni vos travaux. Vos ennemis ne peuvent plus rien contre
+votre tranquillité.
+
+_Tous les peuples envient vos destinées._
+
+«Bonaparte, premier consul de la république, ordonne que la proclamation
+ci-dessus sera insérée au Bulletin des lois, publiée, imprimée et
+affichée dans tous les départemens 4e la république.»
+
+_Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+[Footnote 28: Elle devait être, et fut en effet lue le 25 messidor
+pendant la solennité de la fête destinée à célébrer l'anniversaire du 14
+juillet.]
+
+
+
+
+Paris, le 7 fructidor an 9 (24 août 1801).
+
+_Aux soldats du premier régiment d'artillerie[29]._
+
+Soldats!
+
+Votre conduite dans la citadelle de Turin a retenti dans toute l'Europe.
+
+Une douleur profonde a précédé dans le coeur de vos concitoyens le cri
+de la vengeance.
+
+Vous avez rendu de grands services... Vous êtes couverts d'honorables
+blessures; vous les avez reçues pour la gloire de la république...
+Elle a triomphé de ses ennemis; elle tient le premier rang parmi les
+puissances!!!
+
+Mais que lui importerait tant de grandeur, si ses enfans indisciplinés
+se laissaient guider par les passions effrénées de quelques
+misérables!!!
+
+Vous êtes entrés sans ordre et tumultueusement dans une forteresse, en
+violant toutes les consignes, sans porter aucun respect au drapeau du
+peuple français, qui y était arboré.
+
+Le brave officier qui était chargé de la défendre, vous l'avez tué, vous
+avez passé sur son cadavre... Vous êtes tous coupables.
+
+Les officiers qui n'ont pas su vous préserver d'un tel égarement, ne
+sont pas dignes de commander... Le drapeau que vous avez abandonné, qui
+n'a pu vous rallier, sera suspendu au temple de Mars et couvert d'un
+crêpe funèbre... Votre corps est dissous.
+
+Soldats! Vous allez rentrer dans de nouveaux corps; donnez-y des preuves
+d'une sévère discipliné. Faites que l'on dise: Ils ont dû servir
+d'exemples, mais ils sont toujours ce qu'ils ont été, _les braves et
+bons enfans de la patrie.
+
+Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+[Footnote 29: Le premier régiment d'artillerie, en garnison à Turin,
+s'était insurgé contre ses chefs, et avait tué sur le pont-levis de la
+forteresse le chef de bataillon Jacquemain, commandant qui voulait en
+défendre l'entrée. Ce régiment fût étiré, ses compagnies distribuées
+dans d'autres corps, et les officiers jugés par un conseil de guerre.]
+
+
+
+
+Paris, le 17 brumaire an 10 (8 novembre 1801).
+
+_Aux habitans de Saint-Domingue._
+
+Quelles que soient votre origine et votre couleur, vous êtes tous
+Français, vous êtes tous libres, et tous égaux devant Dieu et devant la
+république.
+
+La France a été, comme Saint-Domingue, en proie aux factions et déchirée
+par la guerre civile et par la guerre étrangère. Mais tout a changé;
+tous les peuples ont embrassé les Français et leur ont juré la paix et
+l'amitié. Tous les Français se sont embrassés aussi et ont juré d'être
+tous des amis et des frères. Venez aussi embrasser les Français et vous
+réjouir de revoir vos amis et vos frères d'Europe.
+
+Le gouvernement vous envoie le capitaine-général Leclerc; il amène avec
+lui de grandes forcés pour vous protéger contre vos ennemis et contre
+les ennemie de la république. Si l'on vous dit: _Cet forces sont
+destinées à vous ravir votre liberté;_ répondez: _La république ne
+souffrira pas qu'elle nous soit enlevée._ Ralliez-Vous autour du
+capitaine-général, il vous rapporte l'abondance et la paix; ralliez-vous
+tous autour de lui. Qui osera se séparer du capitaine-général, sera un
+traître à la patrie, et la colère de la république le dévorera, comme le
+feu dévore vos cannes desséchées.
+
+_Le premier consul,_ BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 17 brumaire an 10 (8 novembre 1801).
+
+_Au citoyen Toussaint-Louverture, général en chef de l'armée de
+Saint-Domingue._
+
+Citoyen général,
+
+La paix avec l'Angleterre et toutes les puissantes de l'Europe qui vient
+d'asseoir la république au premier degré de puissance et de grandeur,
+met le gouvernement à même de s'occuper de la colonie de Saint-Domingue.
+Nous y envoyons le citoyen Leclerc, notre beau-frère, en qualité de
+capitaine-général, comme premier magistrat de la colonie. Il est
+accompagné de forces convenables pour faire respecter la souveraineté du
+peuple français. C'est dans ces circonstances que nous nous plaisons
+à espérer que vous allez nous prouver, et à la France entière, la
+sincérité des sentimens que vous avez constamment exprimés dans les
+différentes lettres que vous nous ayez écrites. Nous avons conçu pour
+vous de l'estime, et nous nous plaisons à reconnaître et à proclamer les
+grands services que vous avez rendus au peuple français. Si son pavillon
+flotte sur Saint-Domingue, c'est à vous et aux braves Noirs qu'il le
+doit. Appelé par vos talens et la force des circonstances au premier
+commandement, vous avez détruit la guerre civile, mis un frein à la
+persécution de quelques hommes féroces, remis en honneur la religion et
+le culte du Dieu de qui tout émane. La constitution que vous avez faite,
+en renfermant beaucoup de bonnes choses, en contient qui sont
+contraires à la dignité et à la souveraineté du peuple français, dont
+Saint-Domingue ne forme qu'une portion.
+
+Les circonstances où vous vous êtes trouvé, environné de tous côtés
+d'ennemis, sans que la métropole puisse ni vous secourir, ni vous
+alimenter, ont rendu légitimes les articles de cette constitution qui
+pourraient ne plus l'être. Mais aujourd'hui que les circonstances sont
+si heureusement changées, vous serez le premier à rendre hommage à
+la souveraineté de la nation qui vous compte au nombre de ses plus
+illustres citoyens, par les services que vous lui avez rendus et par les
+talens et la force de caractère dont la nature vous a doué. Une conduite
+contraire serait inconciliable avec l'idée que nous avons conçue de
+vous. Elle vous ferait perdre vos droits nombreux à la reconnaissance et
+aux bienfaits de la république; et creuserait sous vos pas un précipice
+qui, en vous engloutissant, pourrait contribuer au malheur de ces braves
+noirs dont nous aimons le courage, et dont nous nous verrions avec peine
+obligés de punir la rébellion.
+
+Nous avons fait connaître à vos enfans et à leur précepteur les
+sentimens qui nous animent[30]. Nous vous les renvoyons.
+
+Assistez de vos conseils, de votre influence et de vos talens le
+capitaine-général. Que pourrez-vous désire, la liberté des Noirs? Vous
+savez que dans tous les pays où noua avons été, nous l'avons donnée aux
+peuples qui ne l'avaient pas. De la considération, des honneurs, de la
+fortune? Ce n'est pas après les services que vons avez rendus, que
+vous pouvez rendre encore dans cette circonstance, avec les sentimens
+particuliers que nous avons pour vous, que vous devez être incertain sur
+votre considération, votre fortune et les honneurs qui vous attendent.
+
+Faites connaître aux peuples de Saint-Domingue que la sollicitude que la
+France a toujours portée à leur bonheur a été souvent impuissante par
+les circonstances impérieuses de la guerre; que les hommes venus du
+continent pour l'agiter et alimenter les factions, étaient le produit
+des factions, qui elles-mêmes déchiraient la patrie; que désormais
+la paix et la force du gouvernement assurent leur prospérité et leur
+liberté. Dites-leur que si la liberté est pour eux le premier des biens,
+ils ne peuvent en jouir qu'avec le titre de citoyens français, et que
+tout acte contraire aux intérêts de la patrie, à l'obéissance qu'ils
+doivent au gouvernement et au capitaine-général qui en est le délégué,
+serait un crime contre la souveraineté nationale, qui éclipserait leurs
+services et rendrait Saint-Domingue le théâtre d'une guerre malheureuse,
+où des pères et des enfans s'entr'égorgeraient.
+
+Et vous, général, songez que vous êtes le premier de votre couleur qui
+soit arrivé à une si grande puissance et qui se soit distingué par sa
+bravoure et ses talens militaires, vous êtes aussi devant Dieu et nous,
+le principal responsable de leur conduite.
+
+S'il était des malveillans qui, disent aux individus qui ont joué le
+principale rôle dans les troubles de Saint-Domingue, que nous venons
+pour rechercher ce qu'ils ont fait pendant les temps d'anarchie;
+assurez-les que nous ne nous informerons que de leur conduite dans cette
+dernière circonstance, et que nous ne rechercherons le passé que pour
+connaître les traits qui les auraient distingués dans la guerre qu'ils
+ont soutenue contre les Espagnols et les Anglais qui ont eté nos
+ennemis.
+
+Comptez sans réserve sur notre estime, et conduisez-vous comme doit le
+faire un des principaux citoyens de la plus grande nation du monde.
+
+_Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+[Footnote 30: Les enfans de Toussaint-Luverture étaient élevés à Paris,
+aux frais de la république. Le général Leclerc était chargé de les
+ramener au général noir avec leur précepteur.]
+
+
+
+
+Paris, le 18 brumaire an 10 (9 novembre 1801).
+
+_Aux Français._
+
+Français!
+
+Vous l'avez enfin toute entière, cette paix que vous avez méritée par de
+si longs et de si généreux efforts[31]!
+
+Le monde ne vous offre plus que des nations amies; et sur toutes les
+mers, s'ouvrent pour vos vaisseaux des ports hospitaliers.
+
+Fidèle à vos voeux et à ses promesses, le gouvernement n'a cédé ni à
+l'ambition des conquêtes, ni à l'attrait des entreprises hardies et
+extraordinaires. Son devoir était de rendre le repos à l'humanité et
+de rapprocher par des liens solides et durables cette grande famille
+européenne dont la destinée est de faire les destinées de l'Univers. Sa
+première tâche est remplie; Une autre commence pour vous et pour lui. A
+la gloire des combats faisons succéder une gloire plus doute pour les
+citoyens, moins redoutable pour nos voisins.
+
+Perfectionnons, mais surtout apprenons aux générations naissantes, à
+chérir nos institutions et nos lois. Qu'elles croissent pour l'égalité
+civile, pour la liberté publique, pour la prospérité nationale! Portons
+dans les ateliers de l'agriculture et des arts cette ardeur, cette
+constance, cette patience qui ont étonné l'Europe dans toutes nos
+circonstances difficiles. Unissons aux efforts du gouvernement les
+efforts des citoyens pour enrichir, pour féconder toutes les parties de
+notre vaste territoire.
+
+Soyons le lien et l'exemple des peuples qui nous environnent. Que
+l'étranger qu'un intérêt de curiosité attirera parmi nous, s'y arrête,
+attaché par le charme de nos moeurs, par le spectacle de notre union, de
+notre industrie et par l'attrait de nos jouissances; qu'il s'en retourne
+dans sa patrie plus ami du nom français, plus ami et meilleur.
+
+S'il reste encore des hommes que tourmente le besoin de haïr leurs
+concitoyens, ou qu'aigrisse le souvenir de leurs pertes, d'immenses
+contrées les attendent; qu'ils osent aller y chercher des richesses et
+l'oubli de leurs infortunes et de leurs peines. Les regards de la patrie
+les y suivront; elle secondera leur courage: un jour, heureux de leurs
+travaux, ils reviendront dans son sein, dignes d'être citoyens d'un état
+libre, et corrigés du délire des persécutions.
+
+Français! il y a deux ans, ce même jour vit terminer vos dissentions
+civiles, s'anéantir toutes les factions! Dès-lors vous pûtes concentrer
+votre énergie, embrasser tout ce qui est grand aux yeux de l'humanité,
+tout ce qui est utile aux intérêts de la patrie; partout le gouvernement
+fut votre guide et votre appui. Sa conduite sera constamment la même.
+Votre grandeur fait la sienne, et votre bonheur est la seule récompense
+à laquelle il aspire.
+
+_Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+[Footnote 31: Les préliminaires de paix entre la France et l'Angleterre
+avaient été signés le 9 vendémiaire (1er octobre 1801).]
+
+
+
+
+Paris, le 1er frimaire an 10 (22 novembre 1801).
+
+_Au corps législatif._
+
+EXPOSÉ DE LA SITUATION DE LA RÉPUBLIQUE.
+
+C'est avec une douce satisfaction que le gouvernement offre à la nation
+le tableau de la situation de la France pendant l'année qui vient de
+s'écouler. Tout au dedans et au dehors a pris une face nouvelle; et de
+quelque côté que se portent les regards, s'ouvre une longue perspective
+d'espérance et de bonheur.
+
+Dans l'ouest et dans le midi, des restes de brigands infestaient les
+routes et désolaient les campagnes, invisibles à la force armée qui
+les poursuivait, ou protégés contre elle par la terreur même qu'ils
+inspiraient à leurs victimes jusqu'au sein des tribunaux, si quelquefois
+ils y étaient traduits, leur audace glaçait d'effroi les accusateurs
+et les témoins, les jurés et les juges. Des mains de la justice, ces
+monstres impunis s'élançaient à de nouveaux forfaits.
+
+Il fallait contre ce fléau destructeur de toute société, d'autres armes
+que les formes lentes et graduées avec lesquelles la vindicte publique
+poursuit des coupables isolés qui se cachent dans le silence et dans
+l'ombre.
+
+Des tribunaux spéciaux ont été créés, dont l'action plus rapide et plus
+sûre pût les atteindre et les frapper. De grands coupables ont été
+saisis; les témoins ont cessé d'être muets; les juges ont obéi à leur
+conscience et la société a été vengée. Ceux qui ont échappé à la justice
+fuient désormais de repaires en repaires; et chaque jour la république
+vomit de son sein cette dernière écume des vagues qui l'ont si
+long-temps agitée.
+
+Cependant l'innocence n'a eu rien à redouter; la sécurité des citoyens
+n'a point été alarmée des mesures destinées à punir leurs oppresseurs;
+et les sinistres présages dont on avait voulu épouvanter la liberté, ne
+se sont réalisés que contre le crime.
+
+Du mois de floréal an 9, jusqu'au 1er vendémiaire an 10, sept cent
+vingt-quatre jugemens ont été prononcés par le tribunaux spéciaux;
+dix-neuf seulement ont été rejetés par le tribunal de cassation, à
+raison d'incompétence. On ne peut donc leur reprocher ni excès de
+pouvoir, ni invasion de la justice ordinaire.
+
+Le gouvernement, dès les premiers jours de son installation, proclama la
+liberté des consciences. Cet acte solennel porta le calme dans des ames
+que des rigueurs imprudentes avaient effarouchées. Il a depuis annoncé
+la fin des dissensions religieuses; et en effet des mesures ont été
+concertées avec le souverain pontife de l'Eglise catholique pour réunir
+dans les mêmes sentimens ceux qui professent une commune croyance. En
+même temps un magistrat chargé de tout ce qui concerne les cultes, s'est
+occupé des droits de tous. Il a recueilli dans des conférences avec
+des ministres luthériens et calvinistes, les lumières nécessaires
+pour préparer les réglemens qui assureront à tous la liberté qui leur
+appartient, et la publicité que l'intérêt de l'ordre social autorise à
+leur accorder.
+
+Des mesures égales pourvoiront à l'entretien de tous les cultes; rien ne
+sera laissé à la disposition arbitraire de leurs ministres, et le trésor
+public n'en sentira point de surcharge.
+
+Si quelques citoyens avaient été alarmes par de vaines rumeurs, qu'ils
+se rassurent: le gouvernement a tout fait pour rapprocher les esprits;
+mais il n'a rien fait qui pût blesser les principes et l'indépendance
+des opinions. La paix continentale fixa ce qui restait encore
+d'inquiétude et de craintes vagues dans les esprits; déjà heureux de
+tout le bonheur qu'ils attendaient encore, les citoyens se reposèrent au
+sein de la constitution, et y attachèrent toute leur destinée.
+
+Des administrateurs éclairés et fidèles ont bien secondé cette
+disposition des esprits; presque partout l'action de l'autorité,
+transmise par eux, n'a rencontré qu'empressement, amour et
+reconnaissance.
+
+De là, dans le gouvernement cette sécurité qui a fait sa force. Il n'a
+pas plus douté de l'opinion publique que de ses propres sentimens, et
+il ose la provoquer sans craindre sa réponse. Ainsi un prince[32],
+issu d'un sang qui régna sur la France, a traversé nos départemens,
+a séjourné dans la capitale, a reçu du gouvernement des honneurs qui
+étaient dus à sa couronne, a reçu des citoyens tous les égards qu'un
+peuple doit à un autre peuple dans la personne de celui qui est appelé
+à le gouverner; et aucun soupçon n'a altéré le calme du commandement,
+aucune rumeur n'a troublé la tranquillité des esprits; partout on a
+vu la contenance d'un peuple libre et les affections d'un peuple
+hospitalier: les étrangers, les ennemis de la patrie, ont reconnu que
+la république était dans le coeur des Français, et qu'elle y avait déjà
+toute la maturité des siècles.
+
+[Footnote 32: Le roi d'Etrurie, issu de la branche des Bourbons
+d'Espagne.]
+
+La rentrée de nos guerriers sur le territoire de la France, a été une
+suite de fêtes et de triomphes. Ces vainqueurs si redoutés dans les
+combats ont été parmi nous des amis et des frères; heureux du bonheur
+public, jouissant sans orgueil de la reconnaissance qu'ils avaient
+méritée, et se montrant, par la plus sévère discipline, dignes des
+victoires qu'ils avaient obtenues.
+
+Dans la guerre qui nous restait encore à soutenir, les événemens ont
+été mêlés de succès et de revers. Réduite à lutter contre la marine
+d'Angleterre, avec des forces inégales, notre marine s'est montrée avec
+courage sur la Méditerranée couverte de flottes ennemies; elle a rappelé
+sur l'Océan quelques souvenirs de son ancien éclat; elle a, par une
+glorieuse résistance, étonné l'Angleterre accourue sur ses rives pour
+être témoin de sa défaite; et sans le retour de la paix, il lui était
+permis d'espérer qu'elle vengerait ses malheurs passés et les fautes qui
+les avaient produits.
+
+En Egypte, les soldats de l'armée d'Orient ont cédé; mais ils ont cédé
+aux circonstances plus qu'aux forces de la Turquie et de l'Angleterre;
+et certainement ils eussent vaincu s'ils avaient combattu réunis. Enfin
+ils rentrent dans leur patrie; ils y rentrent avec la gloire qui est
+due à quatre années de courage et de travaux; ils laissent à l'Egypte
+d'immortels souvenirs, qui, peut-être un jour y réveilleront les arts et
+les institutions sociales. L'histoire du moins ne taira pas ce qu'ont
+fait les Français pour y reporter la civilisation et les connaissances
+de l'Europe; elle dira par quels efforts ils l'avaient conquise; par
+quelle sagesse, par quelle discipline ils l'ont si long-temps conservée;
+et, peut-être, elle en déplorera la perte comme une nouvelle calamité du
+genre Humain.
+
+Vingt-huit mille Français entrèrent en Egypte pour la conquérir:
+d'autres y ont été depuis envoyés à différentes époques; mais d'autres,
+en nombre à peu près égal, en étaient revenus. Vingt-trois mille
+rentrent en France après l'évacuation, non compris les étrangers qui ont
+suivi leur fortune. Ainsi, quatre campagnes, de nombreux combats, et les
+maladies n'auront pas enlevé un cinquième de l'armée d'Orient.
+
+Après la guerre continentale, tout ce que les circonstances ont permis
+de réformer dans le militaire, le gouvernement l'a Opéré.
+
+Des congés absolus sont accordés; ils le sont sans préférence, sans
+faveur, et dans un ordre irrévocablement fixé. Ceux-qui, les premiers,
+ont pris les armes pour obéir aux lois de la réquisition, en obtiennent
+les premiers.. Pour remplir le vide que ces congés laisseront dans
+l'armée, il sera nécessaire d'appeler des conscrits de l'an 9 et de l'an
+10; et, dans cette session, un projet de loi sera présenté au corps
+législatif pour les mettre à la disposition du gouvernement; mais
+le gouvernement n'en appellera que le nombre qui sera strictement
+nécessaire pour maintenir l'armée au complet de l'état de paix.
+
+Nous jouirons de la paix; mais la guerre laissera un fardeau qui pèsera
+long-temps sur nos finances: acquitter des dépenses qui n'ont pu être
+prévues ni calculées, récompenser les services de nos défenseurs,
+ranimer les travaux dans nos arsenaux et dans nos ports, rendre une
+marine à la France; recréer tout ce que la guerre a détruit, tout ce que
+le temps a consumé; porter enfin tous nos établissemens au point où les
+demandent la grandeur et la sûreté de la république; tout cela ne peut
+se faire qu'avec un accroissement de revenus. Les revenus s'accroîtront
+d'eux-mêmes avec la paix; le gouvernement les ménagera avec la plus
+sévère économie: mais si l'accroissement naturel des revenus, si
+l'économie la plus sévère ne peuvent suffire, la nation jugera
+les besoins, et le gouvernement proposera les ressources que les
+circonstances rendront nécessaires.
+
+Dans tout le cours de l'an 9, à peine quelques communications rares ont
+existé entre la métropole et ses colonies.
+
+La Guadeloupe a conservé un reste de culture et de prospérité; mais la
+souveraineté de la république y a reçu plus d'un outrage. En l'an 8, un
+agent unique y commandait; il est déporté par une faction. Trois agens
+lui succèdent; deux déportent le troisième et le remplacent par un homme
+de leur choix. Un autre meurt; et les deux qui restent s'investissent
+seuls du pouvoir qui devait être exercé par trois. Sous cette agence
+militaire et illégale, l'anarchie, le despotisme règnent tour à tour;
+les colons, les alliés l'accusent et lui imputent des erreurs et des
+crimes. Le gouvernement a tenté d'organiser une administration nouvelle;
+un capitaine-général, un préfet, un commissaire de justice subordonnés
+entre eux; mais se succédant l'un à l'autre si les circonstances
+l'exigent, offrent un pouvoir unique qui a une sorte de censure, mais
+point de rivalité qui en trouble l'action et en paralyse la force.
+Cette administration existe, et bientôt on saura si elle a justifié les
+espérances qu'on en avait conçues. Dès son arrivée, le capitaine-général
+a eu à combattre l'esprit de faction; il a cru devoir envoyer en France
+treize individus artisans de troubles et moteurs de déportations. Le
+gouvernement a pensé que de pareils hommes seraient dangereux en France,
+et a ordonné qu'ils fussent renvoyés dans celle des colonies qu'ils
+voudraient choisir; la Guadeloupe Exceptée.
+
+A Saint-Domingue, des actes irréguliers ont alarmé la soumission.
+Sous des apparences équivoques, le gouvernement n'a voulu voir que
+l'ignorance qui confond les noms et les choses, qui usurpe quand elle ne
+croit qu'obéir. Mais une flotte et une armée qui s'apprêtent à partir
+des ports de l'Europe, auront bientôt dissipé tous les nuages; et
+Saint-Domingue rentrera tout entier sous les lois de la république. A
+Saint-Domingue et à la Guadeloupe il n'y a plus d'esclaves; tout y est
+libre; tout y restera libre.
+
+La sagesse et le temps y ramèneront l'ordre et y rétabliront la culture
+et les travaux.
+
+A la Martinique, ce seront des principes différens. La Martinique a
+conservé l'esclavage, et l'esclavage y sera conservé. Il en a trop coûté
+à l'humanité pour tenter encore, dans cette partie, une révolution
+nouvelle.
+
+La Guyanne a prospéré sous un administrateur actif et vigoureux; elle
+prospérera davantage sous l'empire de la paix, et agrandie d'un nouveau
+territoire qui appelle la culture et promet des richesses.
+
+Les Iles de France et de la Réunion sont restées fidèles à la métropole
+au milieu des factions et sous une administration faible, incertaine,
+telle que le hasard l'a faite, et qui n'a reçu du gouvernement ni
+impulsion ni secours. Ces colonies si importantes sont rassurées; elles
+ne craignent plus que la métropole, eu donnant la liberté aux noirs, ne
+constitue l'esclavage des blancs.
+
+L'ordre établi, dès l'année dernière, dans la perception des revenus et
+dans la distribution des dépenses, n'avait laissé que peu d'amélioration
+à faire dans cette partie. Une surveillance active a porté la lumière
+sur des dilapidations passées et sur des abus présens; des coupables ont
+été dénoncés à l'opinion publique et aux tribunaux.
+
+L'action des régies a été concentrée; et de là plus d'énergie et
+d'ensemble dans l'administration, plus de célérité dans les informations
+et dans les résultats.
+
+Des mesures ont été prises pour accélérer encore les versemens dans les
+caisses publiques, pour assurer plus de régularité dans l'acquittement
+des dépenses, pour en rendre la comptabilité plus simple et plus active.
+
+L'art des faussaires a fait des progrès alarmans pour la société. Avec
+des pièces fausses, on établissait des fournitures qui n'avaient jamais
+été faites; on en établissait sur des pièces achetées à Paris; et avec
+ces titres on trompait les liquidateurs, et on dévorait la fortune
+publique. Pour prévenir désormais ces abus et ces crimes, le
+gouvernement a voulu que les liquidations faites dans les bureaux des
+ministres fussent soumises à une nouvelle épreuve, et ne constituassent
+la république débitrice qu'après qu'elles auraient été vérifiées par un
+conseil d'administration.
+
+Le ministre des finances est rendu tout entier aux travaux qu'exigent la
+perception des revenus et le système de nos contributions.
+
+Un autre veille immédiatement sur le dépôt de la fortune publique, et sa
+responsabilité personnelle en garantit l'inviolabilité.
+
+La caisse d'amortissement a reçu une organisation plus complète. Un
+seul homme en dirige les mouvemens; mais quatre administrateurs en
+surveillent les détails; conseils et, s'il le fallait, censeurs de
+l'agent qu'ils doivent seconder.
+
+La propriété la plus précieuse de la république, les forêts nationales
+ont été confiées à une administration qui, toute entière à cet objet
+unique, y portera des yeux plus exercés, des connaissances plus
+positives et une surveillance plus sévère.
+
+L'instruction publique a fait quelques pas à Paris et dans un petit
+nombre de départemens; dans presque tous les autres, elle est
+languissante et nulle. Si nous ne sortons pas de la route tracée,
+bientôt il n'y aura de lumières que sur quelques points, et ailleurs
+ignorance et barbarie.
+
+Un système d'instruction publique plus concentré a fixé les pensées
+du gouvernement. Des écoles primaires affectées à une ou plusieurs
+communes, si les circonstances locales permettent cette association,
+offriront partout aux enfans des citoyens, ces connaissances
+élémentaires sans lesquelles l'homme n'est guère qu'un agent aveugle et
+dépendant de tout ce qui l'environne.
+
+Les instituteurs y auront un traitement fixe, fourni par les communes,
+et un traitement variable, formé de rétributions convenues avec les
+parens qui seront en état de les supporter.
+
+Quelques fonctions utiles pourront être assignées à ces instituteurs, si
+elles peuvent se concilier avec leur fonction première et nécessaire.
+
+Dans des écoles secondaires, s'enseigneront les élémens des langues
+anciennes, de la géographie, de l'histoire et du calcul.
+
+Ces écoles se formeront, ou par des entreprises particulières avouées de
+l'administration publique, ou par le concours des communes.
+
+Elles seront encouragées par des concessions d'édifices publics; par des
+places gratuites dans les écoles supérieures, accordées aux élèves qui
+se seront le plus distingués; et enfin par des gratifications accordées
+à un nombre déterminé de professeurs qui auront fourni le plus d'élèves
+aux écoles supérieures.
+
+Trente écoles, sous le nom de _lycées_, seront formées et entretenues
+aux frais de la république, dans les villes principales qui, par leur
+situation et les moeurs de leurs habitans, seront plus favorables à
+l'étude des lettres et des sciences.
+
+Là seront enseignées les langues savantes, la géographie, l'histoire,
+la logique, la physique, la géométrie, les mathématiques; dans
+quelques-unes, les langues modernes dont l'usage sera indiqué par leur
+situation.
+
+Six mille élèves de la patrie seront distribués dans ces trente
+établissemens, entretenus et instruits aux dépens de la république.
+
+Trois mille seront des enfans de militaires ou de fonctionnaires qui
+auront bien servi l'état.
+
+Trois mille autres seront choisis dans les écoles secondaires, d'après
+des examens et des concours déterminés, et dans un nombre proportionné à
+la population des départemens qui devront les fournir.
+
+Les élèves des départemens réunis seront appelés dans les lycées
+de l'intérieur, s'y formeront à nos habitudes et à nos moeurs, s'y
+nourriront de nos maximes et reporteront dans leurs familles l'amour de
+nos institutions et de nos lois.
+
+D'autres élèves y seront reçus, entretenus et instruits aux frais de
+leurs parens.
+
+Six millions seront destinés chaque année à la formation et à
+l'entretien de ces établissemens, à l'entretien et à l'instruction des
+élèves de la patrie, au traitement des professeurs, au traitement des
+directeurs et des agens comptables.
+
+Les écoles spéciales formeront le dernier degré d'instruction publique;
+il en est qui sont déjà constituées, et qui conserveront leur
+organisation; d'autres seront établies dans les lieux que les
+convenances indiqueront, et pour les professions auxquelles elles seront
+nécessaires.
+
+Tel est en raccourci le système qui a paru au gouvernement réunir le
+plus d'avantages, le plus de chances de succès, et que dans cette
+session il proposera au corps législatif, réduit en projet de loi. Sa
+surveillance peut suffire à trente établissemens; un plus grand nombre
+échapperait à ses soins et à ses regards; mais surtout un plus grand
+nombre ne trouverait aujourd'hui ni ces professeurs distingués qui font
+la réputation des écoles, ni des directeurs capables d'y maintenir
+une sévère discipline, ni des conseils assez éclairés pour en diriger
+l'administration.
+
+Trente lycées, sagement distribués sur le territoire de la république,
+en embrasseront toute l'étendue par leurs rapports, répandront sur
+toutes ses parties l'éclat de leurs lumières et de leurs succès,
+frapperont jusqu'aux regards de l'étranger, et seront pour eux
+ce qu'étaient naguère pour nous quelques écoles d'Allemagne et
+d'Angleterre, ce que furent quelques universités fameuses, qui, vues
+dans le lointain, commandaient l'admiration et le respect de l'Europe.
+
+Le Code civil fut annoncé l'année dernière aux délibérations du corps
+législatif; mais le travail s'accrut sous la main des rédacteurs; les
+tribunaux furent appelés à le perfectionner; et, enrichi de leurs
+observations, il est soumis dans le conseil-d'état à une sévère
+discussion.
+
+Toutes les parties qui le composent seront successivement présentées
+à la sanction des législateurs: ainsi cet important ouvrage aura subi
+toutes les épreuves, et sera le résultat de toutes les lumières.
+
+Les ateliers se multiplient dans les maisons d'arrêt et de détention,
+et le travail en bannit l'oisiveté qui corrompt encore ceux qui étaient
+déjà corrompus. Dans nombre de départemens il n'y a plus de mendicité.
+
+Les hospices sortent peu à peu de cet état de détresse qui faisait la
+honte de la nation et la douleur du gouvernement; déjà la bienfaisance
+particulière les enrichit de ses offrandes, et atteste le retour de
+ces sentimens fraternels que des lois imprudentes et de longs malheurs
+semblaient avoir bannis pour toujours.
+
+Sur toutes les grandes communications, les routes ont été ou seront
+bientôt réparées. Le produit de la taxe d'entretien éprouve partout des
+accroissemens progressifs. Le plus intéressant de tous les canaux est
+creusé aux dépens du trésor public, et d'autres seront bientôt créés par
+l'industrie particulière.
+
+Les lettres et les arts ont reçu tout ce que les circonstances ont
+permis de leur donner d'encouragement et de secours.
+
+Des projets ont été conçus pour l'embellissement de Paris, et déjà
+quelques-uns s'exécutent. Une association particulière formée par le
+zèle, bien plus que par l'intérêt, lui construit des ponts qui ouvriront
+des communications utiles et nécessaires. Une autre association lui
+donnera un canal et des eaux salubres, qui manquent encore à cette
+capitale.
+
+Les départemens ne seront point négligés. De tous côtés on recherche
+quels travaux sont nécessaires pour les orner ou les féconder. Des
+collections de tableaux sont destinées à former des muséum dans les
+villes principales; leur vue inspirera aux jeunes citoyens le goût des
+arts, et ils arrêteront la curiosité des voyageurs.
+
+Au moment où la paix générale va rendre aux arts et au commerce toute
+leur activité, le devoir le plus cher au gouvernement est d'éclairer
+leur route, d'encourager leurs travaux, d'écarter tout ce qui pourrait
+arrêter leur essor. Il appellera sur ces grands intérêts toutes les
+lumières; il réclamera tous les conseils de l'expérience; il fixera
+auprès de lui, pour les consulter, les hommes qui, par des connaissances
+positives, par une probité sévère, par des vues désintéressées, seront
+dignes de sa confiance et de l'estime publique.
+
+Heureux si le génie national seconde son ardeur et son zèle, si par ses
+soins, la prospérité de la république égale un jour ses triomphes et sa
+gloire.
+
+Dans nos relations extérieures, le gouvernement ne craindra point de
+dévoiler ses principes et ses maximes: fidélité pour nos alliés, respect
+pour leur indépendance, franchise et loyauté avec nos ennemis; telle a
+été sa politique.
+
+La Batavie reprochait à son organisation de n'avoir pas été conçue pour
+elle.
+
+Mais depuis plusieurs années cette organisation régissait la Batavie. Le
+principe du gouvernement est que rien n'est plus funeste au bonheur
+des peuples que l'instabilité des institutions; et quand le directoire
+batave l'a pressenti sur des changemens, il l'a constamment rappelé à ce
+principe.
+
+Mais enfin le peuple batave a voulu changer, et il a adopté une
+constitution nouvelle. Le gouvernement l'a reconnue cette constitution;
+et il a dû la reconnaître, parce qu'elle était dans la volonté d'un
+peuple indépendant. Vingt-cinq mille Français devaient rester en
+Batavie, aux termes du traité de la Haye, jusqu'à la paix générale. Les
+Bataves ont désiré que ces forces fussent réduites; et en vertu d'une
+convention récente, elles ont été réduites a dix mille hommes.
+
+L'Helvétie a donné, pendant l'an 9, le spectacle d'un peuple déchiré par
+les partis, et chacun de ces partis invoquant le pouvoir, et quelquefois
+les armes de la France.
+
+Nos troupes ont reçu l'ordre de rentrer sur notre territoire; quatre
+mille hommes seulement restent encore en Helvétie, d'après le voeu de
+toutes les autorités locales, qui ont réclamé leur présence.
+
+Souvent l'Helvétie a soumis au premier consul des projets
+d'organisation; souvent elle lui a demandé des conseils: toujours il l'a
+rappelée à son indépendance.
+
+«Souvenez-vous seulement, a-t-il dit, quelquefois, du courage et des
+vertus de vos pères; ayez une organisation simple comme leurs moeurs.
+Songez à ces religions, à ces langues différentes qui ont leurs limites
+marquées, à ces vallées, à ces montagnes qui vous séparent, à tant de
+souvenirs attachés à ces bornes naturelles; et qu'il reste de tout
+cela une empreinte dans votre organisation. Surtout, pour l'exemple de
+l'Europe, conservez la liberté et l'égalité à cette nation qui leur a,
+la première, appris à être indépendans et libres.»
+
+Ce n'était là que des conseils, et ils ont été froidement écoutés.
+L'Helvétie est restée sans pilote au milieu des orages. Le ministre de
+la république n'a montré qu'un conciliateur aux partis divisés, et le
+général de nos troupes a refusé aux factions l'appui de ses forces.
+
+La Cisalpine, la Ligurie ont enfin arrêté leur organisation. L'une et
+l'autre craignent, dans les mouvemens des premières nominations, le
+réveil des rivalités et des haines. Elles ont paru désirer que le
+premier consul se chargeât de ces nominations.
+
+Il tâchera de concilier ce voeu de deux républiques qui sont chères à la
+France, avec les fonctions plus sacrées que sa place lui impose.
+
+Lucques a expié dans les angoisses d'un régime provisoire les erreurs
+qui lui méritèrent l'indignation du peuple français. Elle s'occupe
+aujourd'hui à se donner une organisation définitive.
+
+Le roi de Toscane, tranquille sur son trône, est reconnu par de grandes
+puissances et le sera bientôt par toutes.
+
+Quatre mille Français lui gardent Livourne, et attendent, pour
+l'évacuer, qu'il ait organisé une armée nationale.
+
+Le Piémont forme notre vingt-septième division militaire, et, sous un
+régime plus doux, oublie les malheurs d'une longue anarchie.
+
+Le Saint-Père, souverain de Rome, possède ses états dans leur intégrité.
+Les places de Pesaro, de Fano, de Castel Saint-Leone qui avaient été
+occupées par les troupes cisalpines, lui ont été restituées.
+
+Quinze cents Français sont encore dans la citadelle d'Ancône, pour en
+assurer les communications avec l'armée du midi.
+
+Après la paix de Lunéville, la France pouvait tomber de tout son poids
+sur le royaume de Naples, punir le souverain d'avoir, le premier, rompu
+les traités, et le faire repentir des affronts, que les Français avaient
+reçus dans le port même de Naples: mais le gouvernement se crut vengé
+dès qu'il fut maître de l'être; il ne se sentit plus que le désir et
+la nécessité de la paix; pour la donner, il ne demande que les ports
+d'Otrante, nécessaires à ses desseins sur l'Orient, depuis que Malte
+était occupée par les Anglais.
+
+Paul 1er avait aimé la France; il voulait la paix de l'Europe, il
+voulait surtout la liberté des mers. Sa grande âme fut émue des
+sentimens pacifiques que le premier consul avait manifestés; elle le fut
+depuis de nos succès et de nos victoires: de là, de premiers liens qui
+l'attachèrent à la république.
+
+Huit mille Russes avaient été faits prisonniers en combattant avec les
+alliés; mais le ministère, qui dirigeait alors l'Angleterre, avait
+refusé de les échanger contre des prisonniers français. Le gouvernement
+s'indigna de ce refus; il résolut de rendre à leur patrie de braves
+guerriers abandonnés de leurs alliés; il les rendit d'une manière digne
+de la république, digne d'eux et de leur souverain. De là, des noeuds
+plus étroits et un rapprochement plus intime.
+
+Tout-à-coup, la Russie, le Danemarck, la Suède, la Prusse s'unissant,
+une coalition est formée pour garantir la liberté des mers; le Hanovre
+est occupé par les troupes prussiennes; de grandes, de vastes opérations
+se préparent; mais Paul 1er meurt subitement.
+
+La Bavière s'est hâtée de reformer les liens qui l'unissaient à la
+France. Cet allié important pour nous a fait de grandes pertes sur la
+rive gauche du Rhin. L'intérêt et le désir de la France sont que la
+Bavière obtienne sur la rive droite une juste et entière indemnité.
+
+De grandes discussions se sont élevées à Ratisbonne sur l'exécution du
+traité de Lunéville; mais ces discussions ne regardent pas immédiatement
+la république. La paix de Lunéville conclue avec l'Europe et ratifiée
+parla diète, a fixé irrévocablement de ce côté-là tous les intérêts de
+la France.
+
+Si la république prend encore part aux discussions de Ratisbonne, ce
+n'est que comme garant de stipulations contenues dans l'article 7 du
+traité de Lunéville, et pour maintenir un juste équilibre dans la
+Germanie.
+
+La paix avec la Russie a été signée, et rien ne troublera désormais les
+relations de deux grands peuples, qui, avec tant de raison de s'aimer,
+n'en ont aucune de se craindre, et que la nature a placés aux deux
+extrémités de l'Europe pour en être le contre-poids au nord et au midi.
+La Porte rendue à ses véritables intérêts et à son inclination pour la
+France, a retrouvé son allié le plus ancien et le plus fidèle.
+
+Avec les Etats-Unis d'Amérique toutes les difficultés ont été aplanies.
+
+Enfin, des préliminaires de paix avec l'Angleterre ont été ratifiés.
+
+La paix avec l'Angleterre devait être le produit de longues
+négociations, soutenues d'un système de guerre qui, quoique lent dans
+ses préparatifs, était infaillible dans ses résultats.
+
+Déjà la plupart de ses alliés l'avaient abandonnée. Le Hanovre, seule
+possession de son souverain sur le continent, était toujours au pouvoir
+de la Prusse; la Porte, menacée par nos positions importantes sur
+l'Adriatique, avait entamé une négociation particulière.
+
+Le Portugal lui restait: soumis depuis si long-temps à l'influence et au
+commerce exclusif des Anglais, le Portugal n'était plus en effet qu'une
+province de la Grande-Bretagne. C'était là que l'Espagne devait trouver
+une compensation pour la restitution de l'île de la Trinité. Son armée
+s'avance; une division des troupes de la république campe sur la
+frontière du Portugal pour appuyer ses opérations; mais après les
+premières hostilités et quelques légères escarmouches, le ministère
+espagnol ratifie séparément le traité de Badajoz, Dès-lors on dut
+pressentir pour l'Espagne la perte de la Trinité; dès-lors, en effet,
+l'Angleterre la regarda comme une possession qui lui était acquise, et
+désormais écarta de la négociation tout ce qui pouvait en faire supposer
+la restitution possible.
+
+Avant de ratifier le traité particulier de la France avec le Portugal,
+le gouvernement fit connaitre au cabinet de Madrîd cette détermination
+de l'Angleterre.
+
+L'Angleterre s'est refusée avec la même inflexibilité à la restitution
+de l'île de Ceylan; mais la république batave trouvera dans les
+nombreuses possessions qui lui sont rendues, le rétablissement de son
+commerce et de sa puissance.
+
+La France a soutenu les intérêts de ses alliés avec autant de force
+que les siens; elle a été jusqu'à sacrifier des avantages plus grands
+qu'elle aurait pu obtenir pour elle-même; mais elle a été forcée de
+s'arrêter au point où toute négociation devenait impossible. Ses alliés
+épuisés ne lui offraient plus de ressources pour la continuation de
+la guerre; et les objets dont la restitution leur était refusée par
+l'Angleterre, ne balançaient pas pour eux les chances d'une nouvelle
+campagne et toutes les calamités dont elle pouvait les accabler.
+
+Ainsi, dans toutes les parties du monde, la république n'a plus que des
+amis ou des alliés, et partout son commerce et son industrie rentrent
+dans leurs canaux accoutumés.
+
+Dans tout le cours de la négociation, le ministère actuel d'Angleterre a
+montré une volonté franche de mettre un terme aux malheurs de la guerre;
+le peuple anglais a embrassé la paix avec enthousiasme; les haines de la
+rivalité sont éteintes; il ne restera que l'imitation de grandes actions
+et les entreprises utiles.
+
+Le gouvernement avait mis son ambition à replacer la France dans ses
+rapports naturels avec toutes les nations; il mettra sa gloire à
+maintenir son ouvrage, et à perpétuer une paix qui fera son bonheur
+comme celui de l'humanité.
+
+_Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 3 frimaire an 10 (24 novembre 1801).
+
+_Réponse du premier consul une députation du corps législatif[33]._
+
+Le gouvernement apprécie la démarche du corps législatif.
+
+Il est sensible à ce que vous venez de lui dire de sa part.
+
+Les actes du corps législatif, pendant la dernière session, ont
+contribué à aider la marche de l'administration et à nous faire arriver
+à l'état où nous sommes.
+
+Il portera les mêmes sentimens dans les travaux de la session qui
+commence. C'est un moyen sûr de faire le bien-être et la prospérité du
+peuple français, _notre souverain à tous..._
+
+C'est lui qui juge tous nos travaux. Ceux qui le serviront avec pureté
+et zèle seront accompagnés dans leur retraite par la considération et
+l'estime de leurs concitoyens.
+
+BONAPARTE.
+
+[Footnote 33: Envoyée pour remercier le premier consul de son exposé de
+la situation de la république.]
+
+
+
+
+Paris, le 15 frimaire an 10 (16 décembre 1801).
+
+_Au sénat conservateur._
+
+Sénateurs,
+
+Depuis la paix générale c'est la première fois que, pour se conformer
+au voeu de la constitution, le premier consul a à vous présenter des
+candidats pour les places vacantes au sénat.
+
+Dans cette mémorable circonstance, il a paru convenable de choisir
+des citoyens militaires pour donner aux armées un témoignage de la
+satisfaction et de la reconnaissance nationales. En conséquence, le
+premier consul, conformément à l'article 16 de la constitution, vous
+présente comme candidats à la place vacante par la mort du citoyen
+Crassous, sénateur, et aux deux places auxquelles le sénat doit nommer,
+en exécution de l'art. 15 de la constitution; Le citoyen Lamartillière,
+général de division d'artillerie, qui, quoique déjà dans un âge
+avancé, a commandé constamment, pendant toute la guerre de la liberté,
+l'artillerie aux différentes armées. Il n'a voulu se donner aucun repos
+tant qu'il y a eu des ennemis à combattre; Le général Jourdan, vainqueur
+à Fleurus, et administrateur général du Piémont; Le général Borruyer,
+commandant en chef des invalides. Le premier consul désire que les
+vétérans de la patrie voient dans la présentation de leur chef une
+marque du souvenir du gouvernement.
+
+_Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, 12 nivôse an 10 (2 janvier 1803).
+
+_Au corps législatif._
+
+Législateurs,
+
+Le gouvernement a arrêté de retirer le projet de loi du Code civil et
+celui sur le rétablissement de la marque pour les condamnés. C'est avec
+peine qu'il se trouve obligé de remettre à une autre époque les lois
+attendues avec tant d'intérêt par la nation. Mais il s'est convaincu que
+le temps n'est pas venu où l'on portera dans ces grandes discussions le
+calme et l'unité d'intention qu'elles demandent.
+
+_Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, 16 nivose an 10 (6 janvier 1803).
+
+Au citoyen Reding.
+
+Citoyen Reding, depuis deux ans vos compatriotes m'ont quelquefois
+consulté sur leurs affaires. Je leur ai parlé comme l'aurait fait le
+premier magistrat des Gaules dans le temps où l'Helvétie en faisait
+partie.
+
+Les conseils que je leur ai donnés pouvaient les conduire à bien, et
+leur épargner deux mois d'angoisses; ils en ont peu profité. Vous me
+paraissez animé du désir du bonheur de votre patrie; soyez secondé
+par vos compatriotes, et que l'Helvétie se replace enfin parmi les
+puissances de l'Europe.
+
+Les circonstances de la guerre ont conduit les armées françaises sur
+votre territoire: le désir de la liberté a armé vos peuples, et surtout
+ceux des campagnes, contre les priviléges. Des événemens de différente
+nature se sont succédés en peu d'années; vous avez éprouvé de grands
+maux; un grand résultat vous reste: l'égalité et la liberté de vos
+concitoyens.
+
+Quel que soit le lieu où naisse un Suisse aujourd'hui, sur les bords du
+Léman comme sur ceux de l'Aaar, il est libre: c'est la seule chose que
+je vois distinctement dans votre état politique actuel.
+
+La base des droits publics de l'Europe est aujourd'hui de maintenir dans
+chaque pays l'ordre existant. Si toutes les puissances ont adopté ce
+principe, c'est que toutes ont besoin de la paix et du retour des
+relations diplomatiques et commerciales.
+
+Le peuple français ne peut donc reconnaître qu'un gouvernement qui
+serait fondé sur les principes qui vous régissent aujourd'hui.
+
+Vous êtes sans organisation, sans gouvernement, sans volonté
+nationale... Pourquoi vos compatriotes ne feraient-ils pas un effort?
+Qu'ils évoquent les vertus patriotiques de leurs pères! Qu'ils
+sacrifient l'esprit de système, l'esprit de faction, à l'amour du
+bonheur et de la liberté publics!
+
+Alors vous ne craindrez pas d'avoir des autorités qui soient le produit
+de l'usurpation momentanée d'une faction; vous aurez un gouvernement,
+parce qu'il aura pour lui l'opinion et qu'il sera le résultat de la
+volonté nationale. Toute l'Europe renouvellera avec vous ses relations;
+la France ne sera arrêtée par aucun calcul d'intérêt particulier;
+elle fera tous les sacrifices qui pourront assurer davantage votre
+constitution, l'égalité et la liberté de vos concitoyens; elle
+continuera par-là à montrer pour vous ses sentimens affectueux et
+paternels qui, depuis tant de siècles, forment les liens de ces deux
+parties indépendantes d'un même peuple.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Lyon, 6 pluviose an 10 (26 janvier 1802).
+
+_Discours prononcé par le premier consul au sein de la consulte ou
+assemblée italienne convoquée par lui à Lyon._[34].
+
+La république cisalpine, reconnue depuis Campo-Formio, a déjà éprouvé
+bien des vicissitudes.
+
+Les premiers efforts que l'on a faits pour la constituer ont mal réussi.
+
+Envahie depuis par des armées ennemies, son existence ne paraissait plus
+probable, lorsque le peuple français, pour la deuxième fois, chassa, par
+la force de ses armes, vos ennemis de votre territoire.
+
+Depuis ce temps on a tout tenté pour vous démembrer: mais la protection
+de la France l'emporte, et vous avez été reconnus à Lunéville.
+
+Accrus d'un cinquième, vous existez plus puissans, plus consolidés, avec
+plus d'espérance!!
+
+Composés de six nations différentes, voas allez être réunis sous le
+régime d'une constitution plus adaptée que toute autre à vos moeurs et à
+vos circonstances.
+
+Je vous ai réunis à Lyon autour de moi comme les principaux citoyens
+de la Cisalpine. Vous m'avez donné les renseignemens nécessaires pour
+remplir la tâche auguste que m'imposait mon devoir, comme premier
+magistrat du peuple français et comme l'homme qui a le plus contribué à
+votre création.
+
+Les choix que j'ai faits pour remplir vos premières magistratures l'ont
+été indépendamment de tout esprit de parti, de tout esprit de localité.
+
+Celle de président, je n'ai trouvé personne parmi vous qui eût encore
+assez de droits sur l'opinion publique, qui fût assez indépendant de
+l'esprit de localité, et qui eût enfin rendu d'assez grands services à
+son pays, pour la lui confier.
+
+Le procès-verbal que vous m'avez fait remettre, par votre comité du
+30, où sont analysées avec autant de précision que de vérité les
+circonstances extérieures et intérieures dans lesquelles se trouve votre
+patrie, m'a vivement pénétré.
+
+J'adhère à votre voeu: je conserverai encore pendant le temps que ces
+circonstances le voudront, la grande pensée de vos affaires.
+
+Au milieu des méditations continuelles qu'exige le poste où je me
+trouve, tout ce qui vous sera relatif et pourra consolider votre
+existence et votre prospérité, ne sera point étranger aux affections les
+plus chère de mon âme.
+
+Vous n'avez que des lois particulières; il vous faut désormais des lois
+générales.
+
+Votre peuple n'a que des habitudes locales, il faut qu'il prenne des
+habitudes nationales.
+
+Enfin vous n'avez point d'armée; les puissances qui pourraient devenir
+vos ennemies en ont de fortes; mais vous avez ce qui peut les produire,
+une population nombreuse, des campagnes fertiles et l'exemple qu'a
+donné dans toutes les circonstances essentielles le premier peuple de
+l'Europe.
+
+BONAPARTE.
+
+[Footnote 34: Bonaparte voulant donner à la république cisalpine, fondée
+par lui en 1796, une dernière organisation, avait convoqué à Lyon les
+membres les plus influent de cette république. Une constitution avait
+été créée, et Bonaparte nommé président de la république régénérée. M.
+de Melzi, l'un des Italiens les plus distingués, fut choisi par loi pour
+vice-président.]
+
+
+
+
+Lyon, le 7 pluviose an 10 (27 janvier 1802).
+
+_Aux maires de Lyon._
+
+Citoyens Parent-Munet, Rousset, Bernard-Charpieux, maires de la ville de
+Lyon, je suis satisfait de l'union et de l'attachement au gouvernement
+qui animent Lyon, depuis que vous êtes maires. Je désire que vous
+portiez cette _écharpe de distinction_, et qu'elle soit un témoignage
+pour la ville du contentement que j'y ai éprouvé pendant mon séjour.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 12 pluviose an 10 (1er février 1802).
+
+_Réponse du premier consul à une députation du corps législatif[35]._
+
+Il était de la gloire et de l'intérêt de la France d'assurer pour
+toujours le sort d'une république qu'elle a créée[36].
+
+J'espère que sa constitution et ses nouveaux magistrats feront son repos
+et son bonheur.
+
+Ce bonheur et ce repos ne seront pas étrangers au nôtre. Notre
+prospérité ne peut désormais être séparée de la prospérité des peuples
+qui nous environnent.
+
+J'ai recueilli dans mon voyage la plus douce récompense des efforts que
+j'ai faits pour la patrie; j'y ai recueilli surtout l'expression libre
+et franche de l'opinion publique, dans l'abandon de la confiance
+particulière, dans le langage simple du commerçant; du manufacturier;
+du cultivateur. Tous demandent que le gouvernement soit fidèle aux
+principes qu'ils a développés; c'est de là qu'ils attendent leur
+Bonheur.
+
+J'étais déjà plein de reconnaissance pour les marques d'intérêt dont la
+nation a honoré mes premiers efforts. Je reviens, pénétré de sentimens
+encore plus profonds. Le sacrifice de toute mon existence ne saurait
+payer les émotions que j'ai senties. J'en éprouve une bien douce en vous
+voyant associer votre voeu au voeu de la nation.
+
+BONAPARTE.
+
+[Footnote 35: A son retour de Lyon.]
+
+[Footnote 36: La république cisalpine.]
+
+
+
+
+Paris, le 34 pluviose an 10(13 février 1802).
+
+Au sénat conservateur.
+
+Sénateurs, Le gouvernement vous transmet les listes d'éligibilité
+nationale des départements d'Ile-et-Vilaine et des Deux-Nèthes. Il s'est
+fait rendre compte des réclamations élevées contre les listes qui lui
+sont parvenues jusqu'à ce jour. Elles sont très-peu nombreuses, et
+aucune ne lui a paru pouvoir motiver une dénonciation.
+
+Si quelques citoyens recommandables ont été oubliés sur la liste
+nationale, ils pourront y être portés au prochain remplacement.
+
+La loi du 30 ventose an 9 n'ayant rien statué sur la manière d'opérer
+le retirement des listes, une loi nouvelle qui sera nécessaire pour
+organiser cette partie de la constitution, conciliera tout ce qu'exigent
+l'intérêt public et les droits des citoyens.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 23 ventose an 10 (13 mars 1802).
+
+_Note inscrite dans le Moniteur_[37].
+
+Depuis dix jours tous les journaux anglais crient comme des forcenés,
+à la guerre... Quelques orateurs du parlement ne se déguisent pas
+davantage. Leur coeur ne distile que du fiel.
+
+Le premier consul ne veut pas la paix!! Les ministres réparateurs
+auxquels l'Europe et l'humanité entière doivent tant, M. Addington, lord
+Hawkesbury, etc., sont joués!!... Cependant il y a plus de quinze jours,
+si l'on en croit des personnes dignes de foi, que l'on est, à Amiens,
+d'accord sur tous les articles; que même les discussions de rédaction
+sont terminées, et que si l'on ne signe pas, c'est que l'on attend
+toujours de Londres un dernier courrier.
+
+Que signifie donc le langage de ces turbulens écrivassiers!! Les
+avantages que les préliminaires donnent à la Grande-Bretagne ne sont-ils
+donc pas assez grands!! Il fallait restreindre la puissance continentale
+de la France!! Pourquoi donc le roi et le cri unanime de la nation
+ont-ils ratifié les préliminaires? Et s'il fallait imposer à la France
+des sacrifices continentaux, pourquoi, M. Grenville, n'avez-vous pas
+traité lorsque vous aviez des alliés, que leur armée campait sur les
+Alpes, que les armées russes étaient incertaines sur leur marche
+rétrograde, et que la Vendée fumante occupait une portion de l'armée
+française? Et puisque vous ne pensiez pas alors que la France fût encore
+assez affaiblie pour arriver à votre but, et que vous croyiez devoir
+continuer la guerre, il fallait, M. Windham, les mieux diriger; il
+fallait que ces vingt-cinq mille hommes qui se promenaient inutilement,
+et à tant de frais, sur les côtes de l'Océan et devant Cadix, entrassent
+dans Gènes le même jour que Melas; il fallait ne pas donner au monde le
+spectacle hideux, et presque sans exemple, de bombarder les sujets d'un
+roi, votre allié, jusque dans sa capitale, et sans même avoir renvoyé
+son ambassadeur[38].
+
+Qu'espérez-vous aujourd'hui? Renouveler une coalition? Le canon de
+Copenhague les a tuées pour cinquante ans.
+
+Que voulez-vous donc? Culbuter le ministère dont la main sage a su
+guérir une partie des plaies que vous avez faites! Mais enfin si, pour
+assouvir votre ambition, vous parveniez à entraîner votre patrie dans
+un gouffre de maux, votre nation ne tarderait pas à regretter les
+préliminaires de Londres, comme elle a regretté l'armistice d'El-Arisch.
+
+Les détails du congrès d'Amiens mis au grand jour, la nation anglaise
+qui tient un rang si distingué dans le monde, par son sens droit et
+profond et la libéralité de ses idées, aurait, envers le premier consul
+de France, un nouveau mouvement d'estime et de bienveillance, parce
+qu'elle verrait qu'il n'aurait pas dépendu de lui que la paix fût
+prompte, honorable et éternelle. Vos passions basses et haineuses
+seraient à découvert, et vous ne pourriez pas long-temps tromper une
+nation qui, spontanément unissant sa voix à celle du monde entier, vous
+déclarerait les ennemis des Hommes.
+
+[Footnote 37: Tout le monde sait que Bonaparte se plaisait à écrire dans
+le Moniteur. Plus d'une fois les notes qu'il faisait insérer dans cet
+arsenal de sa politique sont devenues des causes ou des annonces
+de guerre. Jaloux de recueillir tout ce qui provient de cet homme
+extraordinaire, nous rapporterons celles qui nous paraissent avoir un
+caractère d'authenticité irrévocable.]
+
+[Footnote 38: Le bombardement de la capitale du Danemarck.]
+
+
+
+
+Paris, le 27 germinal an 10 (17 avril 1802).
+
+_Proclamation aux Français._
+
+Français,
+
+Du sein d'une révolution inspirée par l'amour de la patrie; éclatèrent
+tout-à coup au milieu de vous des dissensions religieuses qui devinrent
+le fléau de vos familles, l'aliment des factions et l'espoir de vos
+ennemis.
+
+Une politique insensée tâcha de les étouffer sous les ruines de la
+religion même. A sa voix cessèrent les pieuses solennités où les
+citoyens s'appelaient du doux nom de frères et se reconnaissaient tous
+égaux sous la main du Dieu qui les avait créés; le mourant, seul avec sa
+douleur, n'entendit plus cette voix consolante qui appelle les chrétiens
+à une meilleure vie, et Dieu même sembla exilé de la nature.
+
+Mais la conscience publique, mais le sentiment de l'indépendance des
+opinions se soulevèrent, et bientôt, égarés par les ennemis du dehors,
+leur explosion porta le ravage dans nos départemens; des Français
+oublièrent qu'ils étaient Français et devinrent les instrumens d'une
+haine étrangère.
+
+D'un autre côté, les passions déchaînées, la morale sans appui, le
+malheur sans espérance de l'avenir, tout se réunissait pour porter le
+désordre dans la société.
+
+Pour arrêter ce désordre, il fallait rasseoir la religion sur sa base,
+et on ne pouvait le faire que par des mesures avouées par la religion
+même.
+
+C'était au souverain pontife que l'exemple des siècles et la raison
+commandaient de recourir, pour rapprocher les opinions et réconcilier
+les coeurs.
+
+Le chef de l'église a pesé dans sa sagesse et dans l'intérêt de
+l'église, les propositions que l'intérêt de l'état avait dictées;
+sa voix s'est fait entendre aux pasteurs: ce qu'il approuve, le
+gouvernement l'a consenti, et les législateurs en ont fait une loi de la
+république.
+
+Ainsi disparaissent tous les élémens de discorde; ainsi s'évanouissent
+tous les scrupules qui pouvaient alarmer les consciences, et tous les
+obstacles que la malveillance pouvait opposer au retour de la paix
+intérieure.
+
+Ministres d'une religion de paix, que l'oubli le plus profond couvre vos
+dissensions, vos malheurs et vos fautes; que cette religion qui
+vous unit, vous attache tous par les mêmes noeuds, par des noeuds
+indissolubles, aux intérêts de la patrie.
+
+Déployez pour elle tout ce que votre ministère vous donne de force et
+d'ascendant sur les esprits; que vos leçons et vos exemples forment
+les jeunes citoyens à l'amour de nos institutions, au respect et à
+l'attachement pour les autorités tutélaires qui ont été créées pour les
+protéger; qu'ils apprennent de vous que le Dieu de la paix est aussi le
+Dieu des armées, et qu'il combat avec ceux qui défendent la liberté et
+l'indépendance de la France.
+
+Citoyens qui professez les religions protestantes, la loi a également
+étendu sur vous sa sollicitude. Que cette morale si sainte, si pure, si
+fraternelle, les unisse tous dans le même amour pour la patrie, dans le
+même respect pour ses lois, dans la même affection pour tous les membres
+de la grande famille.
+
+Que jamais des combats de doctrines n'altèrent ces sentimens que la
+religion inspire et commande.
+
+Français, soyons tous unis pour le bonheur de la patrie; et pour le
+bonheur de la patrie et pour le bonheur de l'humanité, que cette
+religion qui a civilisé l'Europe soit encore le lien qui en rapproche
+les habitans, et que les vertus qu'elle exige soient toujours associées
+aux hommes qui nous éclairent. _Le premier consul,_
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 15 floréal an 8 (5 mai 1802).
+
+_Au corps législatif._
+
+Législateurs,
+
+Le gouvernement vous adresse le traité qui met un terme aux dernières
+dissensions de l'Europe et achève le grand ouvrage; de la paix.
+
+La république avait combattu pour son indépendance; son indépendance
+est reconnue; l'aveu de toutes les puissances consacre tous les droits
+qu'elle tenait de la nature et les limites qu'elle devait à ses
+victoires.
+
+Une autre république est venue se former au milieu d'elle, s'y pénétrer
+de ses principes, et y reprendre à sa source l'esprit antique des
+Gaulois. Attachée à la France par le souvenir d'une commune origine,
+par des institutions communes, et surtout par le lien des bienfaits, la
+république italienne a pris son rang parmi les puissances comme parmi
+nos alliés; elle s'y maintiendra par le courage et s'y distinguera par
+les vertus.
+
+La Batavie rendue à l'unité d'intérêts, affranchie de cette double
+influence qui tourmentait ses conseils et qui égarait sa politique, a
+repris son indépendance, et trouve dans la nation qui l'avait conquise
+la garantie la plus fidèle de son existence et de ses droits. La sagesse
+de son administration lui conservera sa splendeur, et l'active économie
+de ses citoyens lui rendra toute sa prospérité.
+
+La république helvétique, reconnue au dehors, est toujours agitée au
+dedans par des factions qui se disputent le pouvoir. Le gouvernement,
+fidèle aux principes, n'a dû exercer sur une nation indépendante d'autre
+influence que celle des conseils; ses conseils, jusqu'ici, ont été
+impuissans; il espère encore que la voix de la sagesse et de la
+modération sera écoutée, et que les puissances voisines de l'Helvétie
+ne seront pas forcées d'intervenir pour étouffer des troubles dont la
+continuation menacerait leur propre tranquillité.
+
+La république devait à ses engagemens et à la fidélité de l'Espagne, de
+faire tous ses efforts pour lui conserver l'intégrité de son territoire.
+Ce devoir, elle l'a rempli dans tout le cours de la négociation avec
+toute l'énergie que permettaient les circonstances. Le roi d'Espagne a
+reconnu la loyauté de ses alliés, et sa générosité a fait à la paix le
+sacrifice qu'ils s'étaient efforcés de lui épargner. Il acquiert par là
+de nouveaux droits à l'attachement de la France, et un titre sacré à la
+reconnaissance de l'Europe. Déjà le retour du commerce console ses états
+de la calamité de la guerre, et bientôt un esprit vivifiant portera dans
+ses vastes possessions une nouvelle activité et une nouvelle industrie.
+
+Rome, Naples, l'Etrurie sont rendues au repos et aux arts de la paix.
+
+Lucques, sous une constitution qui a réuni les esprits et étouffé les
+haines, a retrouvé le calme et l'indépendance.
+
+La Ligurie a posé dans le silence des partis les principes de son
+organisation, et Gênes voit rentrer dans son port le commerce et les
+richesses.
+
+La république des Sept-Iles est encore, ainsi que l'Helvétie, en proie
+à l'anarchie; mais d'accord avec la France, l'empereur de Russie y fait
+passer les troupes qu'il avait à Naples, pour y reporter les seuls biens
+qui manquent à ces heureuses contrées, la tranquillité, le règne des
+lois, et l'oubli des haines et des factions.
+
+Ainsi, d'une extrémité à l'autre, l'Europe voit le calme renaître sur
+le continent et sur les mers, et son bonheur s'asseoir sur l'union des
+grandes puissances et sur la foi des traités.
+
+En Amérique, les principes connus du gouvernement ont rendu la sécurité
+la plus entière à la Martinique, à Tabago, à Sainte-Lucie. On n'y
+redoute plus l'empire de ces lois imprudentes qui auraient jeté dans les
+colonies la dévastation et la mort. Elles n'aspirent plus qu'à se réunir
+à la métropole, et elles lui rapportent, avec leur confiance et leur
+attachement, une prospérité au moins égale à celle qu'elle y avait
+laissée.
+
+A Saint-Domingue, de grands maux ont été faits; de grands maux sont à
+réparer; mais la révolte est chaque jour plus réprimée. Toussaint, sans
+trésor, sans place et sans armée, n'est plus qu'un brigand errant de
+morne en morne, avec quelques brigands comme lui, que nos intrépides
+éclaireurs poursuivent, et qu'ils auront bientôt atteints et détruits.
+
+La paix est connue à l'Ile-de-France et dans l'Inde. Les premiers
+soins du gouvernement y ont déjà reporté l'amour de la république, la
+confiance en ses lois et toutes les espérances de la prospérité.
+
+Bien des années s'écouleront désormais pour nous sans victoires, sans
+triomphes, dans ces négociations éclatantes qui font la destinée des
+états; mais d'autres succès doivent marquer l'existence des nations, et
+surtout l'existence de la république. Partout l'industrie s'éveille,
+partout le commerce et les arts tendent à s'unir pour effacer les
+malheurs de la guerre. Des travaux de tous les genres appellent la
+pensée du gouvernement.
+
+Le gouvernement remplira cette nouvelle tâche avec succès aussi
+long-temps qu'il sera investi de l'opinion du peuple français.
+
+Les années qui vont s'écouler seront, il est vrai, moins célèbres; mais
+le bonheur de la France s'accroîtra des chances de gloire qu'elle aura
+dédaignées.
+
+_Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 17 floréal an 10 (7 mai 1802).
+
+_Réponse du premier consul au général Menou à son retour d'Egypte._
+
+Celui-ci venait de lui dire: «Consul, en me présentant devant vous,
+la douleur d'avoir vu perdre votre plus belle conquête se renouvelle
+vivement.»
+
+Le sort des batailles, lui répondit Bonaparte, est incertain Vous avez
+fait tout ce qu'on pouvait, après la malheureuse journée du 30,
+attendre d'un homme de coeur et d'expérience. Votre longue résistance à
+Alexandrie a contribué à la bonne issue des préliminaires de Londres.
+Votre bonne administration vous a mérité l'estime de tous les hommes qui
+en apprécient l'influence sur la prospérité publique.
+
+Je connais bien tout ce qui s'est passé à votre armée. Vos malheurs ont
+été grands, sans doute; mais ils ne vous ont rien fait perdre dans mon
+estime, et je m'empresserai de le témoigner hautement, afin qu'aucune
+clameur ne puisse entacher votre conduite[39].
+
+_Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+[Footnote 39: Cette réponse de Bonaparte étonnera tous ceux qui
+savent que la perte de l'Egypte doit être attribuée à la mauvaise
+administration et à la conduite pusillanime du général Menou. L'histoire
+dira sans doute pour quelle cause un homme aussi bien à même de juger
+des événemens que Bonaparte, se montra toujours tellement aveugle sur le
+compte du général Menou que, pour le récompenser de sa prétendue belle
+conduite en Egypte, il lui confia depuis une mission éclatante en
+Italie.]
+
+
+
+
+Paris, le 17 floréal an 10 (7 mai 1802).
+
+_Réponse du premier consul à une députation du tribunal[40]._
+
+Le gouvernement est vivement touché des sentimens que vous manifestez au
+nom du tribunat.
+
+Cette justice que vous rendez à ses opérations est le prix le plus doux
+de ses efforts. Il y reconnaît le résultat de ces communications plus
+intimes qui vous mettent en état de mieux apprécier la pureté de ses
+vues et de ses pensées.
+
+Pour moi je reçois avec la plus sensible reconnaissance le voeu émis par
+le tribunat.
+
+Je ne désire d'autre gloire que celle d'avoir rempli toute entière
+la tâche qui m'est imposée. Je n'ambitionne d'autre récompense que
+l'affection de mes concitoyens; heureux s'ils sont bien convaincus que
+tous les maux qu'ils pourraient éprouver seraient toujours pour moi les
+maux les plus sensibles; que la vie ne m'est chère que par les services
+que je puis rendre à la patrie; que la mort même n'aura point d'amertume
+pour moi, si mes derniers regards peuvent voir le bonheur de la
+république aussi assuré que sa gloire.
+
+_Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+[Footnote 40: Envoyée pour le féliciter sur la paix d'Amiens, et lui
+annoncer que le tribunat avait émis le voeu qu'il fût donné au général
+Bonaparte un gage éclatant de la reconnaissance nationale.]
+
+
+
+
+Paris, le 19 floréal an 10 (9 mai 1802).
+
+_Au sénat conservateur[41]._
+
+Sénateurs,
+
+La preuve honorable d'estime consignée dans votre délibération du 18,
+sera toujours gravée dans mon coeur.
+
+Le suffrage du peuple m'a investi de la suprême magistrature. Je ne
+me croirais pas assuré de sa confiance, si l'acte qui m'y retiendrait
+n'était encore sanctionné par son suffrage.
+
+Dans les trois années qui viennent de s'écouler, la fortune a souri à la
+république; mais la fortune est inconstante, et combien d'hommes qu'elle
+avait comblés de ses faveurs, ont vécu trop de quelques années[42].
+
+L'intérêt de ma gloire et celui de mon bonheur sembleraient avoir
+marqué le terme de ma vie publique, au moment où la paix du monde est
+proclamée.
+
+Mais la gloire et le bonheur du citoyen doivent se taire, quand
+l'intérêt de l'état et la bienveillance publique l'appellent.
+
+Vous jugez que je dois au peuple un nouveau sacrifice; je le ferai si le
+voeu du peuple me commande ce que votre suffrage autorise.
+
+BONAPARTE.
+
+[Footnote 41: Le sénat venait de rendre un sénatus-consulte portant
+réélection de Bonaparte au consulat pour dix années à ajouter aux
+dix années qui lui étaient déjà dévolues par l'article 39 de la
+constitution.]
+
+[Footnote 42: Napoléon Bonaparte à l'île Sainte-Hélène en est un nouvel
+et terrible exemple.]
+
+
+
+
+Paris, le 24 floréal an 10 (14 mai 1802).
+
+_Réponse du premier consul à une députation du corps législatif[43]._
+
+Les sentimens que vous venez d'exprimer et cette députation solennelle
+sont pour le gouvernement un gage précieux de l'estime du corps
+législatif.
+
+J'ai été appelé à la magistrature suprême dans des circonstances telles,
+que le peuple n'a pu peser dans le calme de la réflexion le mérite de
+son choix.
+
+Alors la république était déchirée par la guerre civile; l'ennemi
+menaçait les frontières; il n'y avait plus ni sécurité ni gouvernement.
+Dans une telle crise, ce choix a pu ne paraître que le produit
+indélibéré de ses alarmes.
+
+Aujourd'hui la paix est rétablie avec toutes les puissances de l'Europe;
+les citoyens n'offrent plus que l'image d'une famille réunie, et
+l'expérience qu'ils ont faite de leur gouvernement les a éclairés sur la
+valeur de leur premier choix. Qu'ils manifestent leur volonté dans toute
+sa franchise et dans toute son indépendance; elle sera obéie: quelle que
+soit ma destinée, consul ou citoyen, je n'existerai que pour la grandeur
+et la félicité de la France.
+
+_Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+[Footnote 43: L'ambition de Bonaparte n'était pas encore satisfaite des
+dix années ajoutées à sa magistrature par le sénatus-consulte cité
+plus haut. Les deux autres consuls, sans doute d'après son impulsion,
+arrêtèrent le 20 floréal (10 mai) que le peuple français serait consulté
+sur cette question: Napoléon Bonaparte sera-t-il consul à vie? Cet
+arrêté fut converti en loi par le corps législatif, et une députation
+de cent dix membres fut chargée d'en instruire Bonaparte. C'est à cette
+députation que Bonaparte va répondre.]
+
+
+
+
+_Réponse à la députation du tribunat, envoyée pour le même objet._
+
+Ce témoignage de l'affection du tribunat est précieux au gouvernement.
+L'union de tous les corps de l'état est pour la nation une garantie de
+stabilité et de bonheur. La marche du gouvernement sera constamment
+dirigée dans l'intérêt du peuple, d'où dérivent tous les pouvoirs, et
+pour qui seul travaillent tous les gens de bien.
+
+_Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 18 prairial an 10 (7 juin 1802).
+
+_A la censure de la république italienne._
+
+L'époque de la réunion des collèges, premiers organes de la souveraineté
+du peuple italien, sera célèbre un jour dans l'histoire de l'Italie.
+
+Les choix que vous avez faits me paraissent remplir l'espérance qu'on
+avait conçue de vous.
+
+J'ai été très-sensible à tout ce que votre lettre contient d'aimable
+pour moi... La république italienne jouit de la liberté, du bonheur,
+et retrouve toute la dignité d'une nation indépendante dans ses
+institutions actuelles!... Un de mes voeux les plus chers se trouve
+rempli.
+
+Votre situation s'est considérablement améliorée depuis six mois.
+Elle sera encore améliorée davantage d'ici à la prochaine réunion des
+collèges.
+
+Je pourrai alors, je l'espère, passer un mois au milieu de vous.
+
+Je saisis cette circonstance pour témoigner au vice-président Melzi,
+et aux grands fonctionnaires de la république, ma satisfaction de leur
+conduite.
+
+_Le président de la république italienne_, BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 18 prairial an 10 (7 juin 1802).
+
+_Au citoyen Guicciardi, secrétaire-d'état de la république italienne._
+
+Citoyen Guicciardi, _consultore_ d'état de la république italienne, je
+vois avec plaisir que les trois collèges et la censure vous ont choisi
+pour remplacer un homme que je regrette pour ses bonnes qualités et
+le bon usage que je lui ai toujours vu faire de sa fortune et de son
+influence. Vous êtes nommé _consultore_ d'état; soyez dans ces fonctions
+importantes uniquement attaché à la patrie. Vous n'appartenez plus à
+aucun département. N'ayez jamais en vue que l'intérêt et la politique de
+la république entière.
+
+_Le président de la république italienne_, BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 21 messidor an 10 (10 juillet 1802).
+
+_Proclamation aux Français._
+
+Français!
+
+Le 14 juillet commença, en 1789, les nouvelles destinées de la France.
+Après treize ans de travaux, le 14 juillet revient plus cher pour vous,
+plus auguste pour la postérité. Vous avez vaincu tous les obstacles, et
+vos destinées sont accomplies. Au dedans plus de tête qui ne fléchisse
+sous l'empire de l'égalité; au dehors, plus d'ennemi qui menace votre
+sûreté et votre indépendance, plus de colonie française qui ne soit
+soumise aux lois, sans lesquelles il ne peut exister de colonies. Du
+sein de vos ports le commerce appelle votre industrie et vous offre les
+richesses de l'univers; dans l'intérieur, le génie de la république
+féconde tous les germes de la Prospérité.
+
+Français, que cette époque soit pour nous et pour nos enfans l'époque
+d'un bonheur durable; que cette paix s'embellisse par l'union des
+vertus, des lumières et des arts; que des institutions, assorties à
+notre caractère, environnent nos lois d'une impénétrable enceinte;
+qu'une jeunesse avide d'instruction aille dans nos lycées apprendre à
+connaître ses devoirs et ses droits; que l'histoire de nos malheurs
+la garantisse des erreurs passées, et qu'elle conserve, au sein de la
+sagesse et de la concorde, cet édifice de grandeur qu'a élevé le courage
+des citoyens.
+
+Tels sont le voeu et l'espoir du gouvernement français; secondez ses
+efforts, et la félicité de la France sera immortelle comme sa gloire.
+
+_Le premier consul,_ BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 29 messidor an 10 (18 juillet 1809).
+
+_Au très-haut et très-magnifique dey d'Alger; que Dieu le conserve en
+prospérité et en gloire._
+
+Je vous écris cette lettre directement parce que je sais qu'il y a de
+vos ministres qui vous trompent et qui vous portent à vous conduire
+d'une manière qni pourrait vous attirer de grands malheurs. Cette lettre
+vous sera remise en mains propres par un adjudant de mon palais. Elle a
+pour but de vous demander réparation prompte et telle que j'ai droit de
+l'attendre des sentimens que vous avez toujours montrés pour moi. Un
+officier français a été battu dans la rade de Tunis par un de vos rais.
+L'agent de la république a demandé satisfaction et n'a pu l'obtenir.
+Deux bricks de guerre ont été pris par vos corsaires, qui les ont amenés
+à Alger et les ont retardés dans leur voyage. Un bâtiment napolitain
+a été pris par vos corsaires dans la rade d'Hières, et par là ils ont
+violé le territoire français. Enfin, du vaisseau qui a échoué cet hiver
+sur vos côtes, il me manque encore plus de cent cinquante hommes qui
+sont entre les mains des barbares. Je vous demande réparation pour tous
+ces griefs, et ne doutant pas que vous ne preniez toutes les mesures
+que je prendrais eu pareille circonstance, j'envoye un bâtiment pour
+reconduire en France les cent cinquante hommes qui me manquent. Je vous
+prie aussi de vous méfier de ceux de vos ministres qui sont ennemis de
+la France; vous ne pouvez pas avoir de plus grands ennemis; et si je
+désire vivre en paix avec vous, il ne vous est pas moins nécessaire de
+conserver cette bonne intelligence qui vient d'être rétablie, et qui
+seule peut vous maintenir dans le rang et dans la prospérité où vous
+êtes; car Dieu a décidé que tous ceux qui seraient injustes envers moi,
+seraient punis. Si vous voulez vivre en bonne amitié avec moi, il ne
+faut pas que vous me traitiez en puissance faible; il faut que vous
+respectiez le pavillon français, celui de la république italienne qui
+m'a nommé son chef, et que vous me donniez réparation de tous les
+outrages qui m'ont été faits.
+
+Cette lettre n'étant pas à une autre fin, je vous prie de la lire
+avec attention vous-même, et de me faire connaître par le retour de
+l'officier que je vous envoie ce que vous aurez jugé convenable de
+faire.
+
+_Le premier consul de la république française, président de la
+république italienne,_ BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 8 thermidor an 10 (27 juillet 1802).
+
+_Au corps législatif de la république italienne._
+
+Législateurs, J'ai vu avec une vive satisfaction la réunion du corps
+législatif. Vous devez, dans cette première session, jeter les bases de
+l'administration. Le premier budget qui ait été fait en Italie va vous
+être présenté. Les recettes, les dépenses, la dette publique, ont
+également besoin d'un système stable, uniforme, caractère essentiel de
+la loi.
+
+Un objet que vous jugerez non moins important, c'est la loi qu'on va
+vous présenter pour la conscription militaire: une armée nationale
+peut seule assurer à la république la tranquillité intérieure, et
+la considération à l'extérieur. Un état voisin qui n'avait ni la
+population, ni la richesse de la république, était parvenu à former une
+armée qui s'est souvent acquis de la gloire et qui l'a placé pendant
+long-temps au rang des puissances considérables. Que le corps législatif
+n'oublie pas que la république doit être la première puissance de
+l'Italie. Le corps législatif ne peut pas mieux me témoigner la vérité
+des sentimens qu'il m'exprime, qu'en travaillant de tous ses efforts
+a la consolidation de l'état et en pesant les principes qui doivent
+assurer sa gloire et sa grandeur.
+
+Le président de la république italienne, BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le l4 thermidor an 10 (2 août 1801).
+
+Au ministre de l'intérieur.
+
+Je vous prie, citoyen ministre, de faire placer à l'Hôtel-Dieu un marbre
+dédié à la mémoire des citoyens Desault et Bichat, qui atteste la
+reconnaissance de leurs contemporains pour les services qu'ils ont
+rendus, l'un à la chirurgie française, dont il est le restaurateur,
+l'autre à la médecine, qu'il a enrichie de plusieurs ouvrages utiles.
+Bichat eût agrandi le domaine de celle science si importante et si chère
+à l'humanité, si l'impitoyable mort ne l'eût frappé à vingt-huit ans. Je
+vous salue.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 15 thermidor an 10 (3 août 1802).
+
+Réponse du premier consul, à une députation du sénat[44].
+
+Sénateurs, La vie d'un citoyen est à sa patrie. Le peuple français
+veut que la mienne toute entière lui soit consacrée... J'obéis à sa
+Volonté...
+
+En me donnant un nouveau gage, un gage permanent de sa confiance, il
+m'impose le devoir d'étayer le système de ses lois sur des institutions
+prévoyantes. Par mes efforts, par votre concours, citoyens sénateurs,
+par le concours de toutes les autorités, par la confiance et la volonté
+de cet immense peuple, la liberté, l'égalité, la prospérité de la France
+seront à l'abri des caprices du sort et de l'incertitude de l'avenir....
+Le meilleur des peuples sera le plus heureux, comme il est le plus digne
+de l'être, et sa félicité contribuera à celle de l'Europe entière.
+Content alors d'avoir été appelé par l'ordre de celui de qui tout émane,
+à ramener sur la terre la justice, l'ordre et l'égalité, j'entendrai
+sonner la dernière heure sans regret, et sans inquiétude sur l'opinion
+des générations futures. Sénateurs, recevez mes remercimens d'une
+démarche aussi solennelle. Le sénat a désiré ce que le peuple français a
+voulu, et par là il s'est plus étroitement associé à tout ce qui reste à
+faire pour le bonheur de la patrie. Il m'est bien doux d'en trouver la
+certitude dans le discours d'un président aussi distingué[45].
+
+[Footnote 44: Le sénat venait de rendre (le 14 thermidor) le
+sénatus-consulte suivant:
+
+Art. 1er Le peuple français nomme et le sénat proclame Napoléon
+Bonaparte premier consul à vie.
+
+2. Une statue de la paix tenant d'une main le laurier de la victoire,
+et de l'autre le décret du sénat, attestera à la postérité la
+reconnaissance de la nation.
+
+3. Le sénat portera au premier consul l'expression de la confiance, de
+l'amour et de l'admiration du peuple français.]
+
+[Footnote 45: Barthélémy, aujourd'hui membre de la chambre des pairs.]
+
+
+
+
+Paris, le 27 thermidor an 10 (15 août 1802).
+
+Différentes réponses du premier consul à des députations[46]
+
+A celle du corps législatif.
+
+[Footnote 46: Envoyées pour le féliciter sur son consulat à vie.]
+
+L'union du peuple français, dans ces circonstances, le rend digne de
+toute la grandeur et de toute la prospérité auxquelles il est appelé.
+
+Le voeu formé plusieurs fois par le corps législatif et le tribunat,
+vient d'être rempli par le sénatus-consulte, et les destins du peuple
+français sont désormais à l'abri de l'influence de l'étranger qui,
+jaloux de notre gloire et ne pouvant nous vaincre, aurait saisi toutes
+les occasions pour nous diviser.
+
+Le corps législatif est appelé, à sa première session, aux discussions
+les plus chères à l'intérêt public; et le gouvernement attend, pour le
+convoquer, le moment où tous les travaux des Codes que le conseil-d'état
+et le tribunat discutent, seront plus avancés.
+
+Dans cet intervalle, le peuple organisera les différens collèges; et
+les membres du corps législatif qui se trouvent dans leur département
+concourront par leurs conseils à éclairer les assemblées dont ils font
+partie, sur leur choix. Le gouvernement accueille avec satisfaction les
+sentimens que vous venez de lui exprimer.
+
+Au tribunat.
+
+La stabilité de nos institutions assure les destins de la république. La
+considération des corps dépend toujours des services qu'ils rendent à la
+patrie. Le tribunat appelé à discuter les projets de loi proposés par
+le conseil-d'état constitue, avec lui, une des parties les plus
+essentielles à l'organisation législative. Egal en nombre, divisé comme
+lui en sections, il continuera de porter dans les discussions cet
+esprit de sagesse, ce zèle, ces talens dont il a donné, dont il donne
+aujourd'hui un si bel exemple dans l'examen du Code civil.
+
+Le gouvernement est vivement touché des sentimens que vous venez
+d'exprimer.
+
+Il y répondra toujours par son dévouement à la patrie.
+
+Au tribunal de cassation.
+
+Le gouvernement a dans la conduite du tribunal de cassation le gage le
+plus sûr des sentimens que vous venez de lui Exprimer.
+
+Ce tribunal est lui-même une des plus heureuses institutions qui
+assurent la stabilité de la république.
+
+Le premier appui des états, c'est la fidèle exécution des lois. Placés
+par vos lumières et par vos fonctions à la tête des tribunaux, c'est à
+vous qu'il appartient d'y maintenir les principes qui vous dirigent, et
+les vertus dont vous donnez l'exemple.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 20 fructidor an 10 (7 septembre 1803).
+
+Réponse du premier consul à une députation de la ville de Marseille
+[47].
+
+Je suis sensible au témoignage des sentimens de la ville de Marseille,
+et je vois avec plaisir sa députation. Le gouvernement a sans cesse
+les yeux ouverts sur cette grande cité, et prend un vif intérêt a
+sa splendeur. Par le traité de paix qui vient d'être conclu avec le
+grand-seigneur, la république a obtenu la libre navigation de la mer
+Noire. Les relations commerciales de la Méditerranée s'accroissent ainsi
+et vont être plus avantageuses que jamais. Je désire que le commerce de
+Marseille ne néglige point une autre source de prospérité. Les bouches
+du Pô lui sont ouvertes; les bâtimens peuvent remonter jusqu'à Ferrare,
+pénétrer au sein de la 27ª division militaire, et de là fournir des
+savons et des autres produits de l'industrie de Marseille, à la Suisse
+et à une partie de l'Allemagne.
+
+BONAPARTE.
+
+[Footnote 47: Envoyée pont présenter à Bonaparte une médaille que la
+ville de Marseille venait de faire frapper en son honneur.]
+
+
+
+
+Paris, le 28 fructidor an 10 (15 septembre 1802).
+
+Au sénat conservateur.
+
+Sénateurs,
+
+En vertu de l'article 63 du sénatus-consulte organique du 16 thermidor,
+le premier consul nomme au sénat les citoyens Abrial, ministre de la
+justice; Dubelloy, archevêque de Paris; Aboville, général de division,
+et premier inspecteur d'artillerie; Fouché, ministre de la police
+générale; et Roederer, président de la section de l'intérieur du
+conseil-d'état. Le citoyen Abrial, long-temps chargé du ministère public
+au tribunal de cassation, y a déployé des talens et une probité qui le
+portèrent au ministère delà justice. Il a, dans cette place importante,
+rendu des services que le premier consul croit devoir récompenser, en le
+faisant asseoir parmi Vous.
+
+Le citoyen Dubelloy a été pendant cinquante ans le modèle de l'église
+gallicane. Placé à la tête du premier diocèse de France, il y donne
+l'exemple de toutes les vertus apostoliques et civiques.
+
+Le général Aboville, connu dans toute l'Europe par les talens qu'il a
+déployés dans la guerre de l'indépendance de l'Amérique septentrionale,
+est à la tête de cette arme qui a tant d'influence sur la destinée des
+états.
+
+Le citoyen Fouché, ministre de la police dans des circonstances
+difficiles, a répondu par des talens, par son activité, par son
+attachement au gouvernement, à tout ce que les circonstances exigeaient
+de lui. Placé dans le sein du sénat, si d'autres circonstances
+redemandaient encore un ministre de la police, le gouvernement n'en
+trouverait point qui fût plus digne de sa confiance.
+
+Le citoyen Roederer, déjà désigné au sénat dès sa formation, s'est
+constamment distingué au conseil-d'état. Ses talens et son attachement à
+la patrie, seront encore plus éminemment utiles dans le premier corps
+de la république. Le sénat verra dans ces nominations le désir qu'a le
+premier consul d'ajouter toujours à son lustre et a sa considération.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Saint-Cloud, le 8 vendémiaire an 11 (30 septembre 1809).
+
+Aux dix-huit cantons de la république helvétique.
+
+PROCLAMATION.
+
+Habitans de l'Helvétie, Vous offrez depuis, deux ans un spectacle
+affligeant. Des factions opposées se sont successivement emparées du
+pouvoir: elles ont signalé leur empire passager, par un système de
+partialité qui accusait leur faiblesse et leur inhabileté. Dans le
+courant de l'an 10, votre gouvernement a désiré que l'on retirât
+le petit nombre de troupes françaises qui étaient en Helvétie. Le
+gouvernement français a saisi volontiers cette occasion d'honorer votre
+indépendance; mais bientôt après vos différens partis se sont agités
+avec une nouvelle fureur; le sang des Suisses a coulé par la main des
+Suisses. Vous vous êtes disputés trois ans sans vous entendre; si l'on
+vous abandonne plus long-temps à vous-mêmes, vous vous tuerez trois ans
+sans vous entendre davantage. Votre histoire prouve d'ailleurs que vos
+guerres intestines n'ont jamais pu se terminer que par l'intervention
+efficace de la France. Il est vrai que j'avais pris le parti de ne me
+mêler en rien de vos affaires; j'avais vu constamment vos différens
+gouvernement me demander des conseils et ne pas les suivre, et
+quelquefois abuser de mon nom, selon leurs intérêts et leurs Passions.
+
+Mais je ne puis ni ne dois rester insensible au malheur auquel vous êtes
+en proie; je reviens sur ma résolution: je serai le médiateur de vos
+différens; mais ma médiation sera efficace, telle qu'il convient au
+grand peuple au nom duquel je parle.
+
+Cinq jours après la notification de la présente proclamation, le sénat
+se réunira à Berne. Toute magistrature qui se serait formée à Berne
+depuis la capitulation, sera dissoute et cessera de se réunir et
+d'exercer Aucune'autorité.
+
+Les préfets se rendront à leurs postes.
+
+Toutes les autorités qui auraient été formées, cesseront de se réunir.
+
+Les rassemblemens armés se dissiperont.
+
+Les première, deuxième demi-brigades helvétiques formeront la garnison
+de Berne.
+
+Les troupes qui étaient sur pied depuis plus de six mois, pourront
+seules rester en corps de troupes.
+
+Enfin, tous les individus licenciés des armées belligérantes, et qui
+sont aujourd'hui armés, déposeront leurs armes à la municipalité de la
+commune de leur naissance.
+
+Le sénat enverra trois députés à Paris; chaque canton pourra également
+en envoyer.
+
+Tous les citoyens qui, depuis trois ans, ont été landammans, sénateurs,
+et ont successivement occupé des places dans l'autorité centrale,
+pourront se rendre à Paris, pour faire connaître les moyens de ramener
+l'union et la tranquillité, et de concilier tous les partis.
+
+De mon côté, j'ai le droit d'attendre qu'aucune ville, aucune commune,
+aucun corps ne voudra rien faire qui contrarie les dispositions que je
+vous fais connaître.
+
+Habitans de l'Helvétie, revivez à l'espérance!! Votre patrie est sur le
+bord du précipice: elle en sera immédiatement tirée; tous les hommes de
+b en seconderont ce généreux projet.
+
+Mais si, ce que je ne puis penser, il était parmi vous un grand nombre
+d'individus qui eussent assez peu de vertus pour ne pas sacrifier leurs
+passions et leurs préjugés à l'amour de la patrie, peuple de l'Helvétie,
+vous seriez bien dégénéré de vos pères!
+
+Il n'est aucun homme sensé qui ne voie que la médiation dont je me
+charge, est pour l'Helvétie un bienfait de cette providence qui, au
+milieu de tant de bouleversemens et de chocs, a toujours veillé à
+l'existence et à l'indépendance de votre nation, et que cette médiation
+est le seul moyen qui vous reste pour sauver l'une et l'autre.
+
+Car il est temps enfin que vous songiez que si le patriotisme et l'union
+de vos ancêtres fondèrent votre république, le mauvais esprit de vos
+factions, s'il continue, la perdra infailliblement; et il serait pénible
+de penser qu'à une époque où plusieurs nouvelles républiques se sont
+élevées, le destin eût marqué la fin d'une des plus anciennes.
+
+Le premier consul de la république française, Président de la république
+italienne, BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 11 vendémiaire an 11 (13 octobre 1802).
+
+Réponse du premier consul à une députation du clergé de Lyon.
+
+J'ai vu avec peine la division des prêtres du diocèse de Lyon: ne
+savent-ils pas que la religion catholique a cela de particulier sur
+toutes les religions, qu'elle prêche l'oubli des offenses? Quelle
+opinion doivent donc avoir les séculiers de prêtres qui ont eu
+réciproquement des sujets de division, et qui ne veulent pas les oublier
+et se pardonner? Si l'orgueil veut qu'on humilie son ennemi, la charité,
+vertu caractéristique de la religion de Jésus-Christ, veut qu'on se
+réconcilie. Partout donc où j'entends encore dire que des prêtres se
+souviennent d'avoir été ou de n'avoir pas été constitutionnels, j'en
+conclus que ces ministres prêchent une morale qu'ils ne pratiquent
+pas; qu'ils sont mus, non par des sentimens religieux, mais par des
+considérations mondaines. Aucun prêtre sensé, s'il est véritablement
+catholique, ne peut méconnaître les principes de sa croyance, qui sont
+la confiance dans les évêques nommés par le gouvernement et institués
+par le Saint-Siège. Il me tarde donc d'apprendre que le clergé du
+diocèse de Lyon imitera celui de Paris, qui a donné l'exemple, et parmi
+lequel il n'y a plus aucune espèce de discorde.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 6 brumaire an 11 (28 octobre 1802).
+
+Note inscrite dans le Moniteur.
+
+Une partie des journalistes anglais reste en proie à la discorde. Toutes
+les lignes qu'ils impriment sont des lignes de sang. Ils appellent
+à grands cris là guerre civile au sein de la nation occidentale, si
+heureusement pacifiée. Tous leurs raisonnemens, toutes leurs hypothèses,
+roulent sur ces deux points,: 1°. Imaginer des griefs contre la France.
+2°. Se créer aussi libéralement des alliés, et donner ainsi à leurs
+passions des auxiliaires parmi les grandes puissances du continent.
+Leurs griefs principaux sont aujourd'hui les affaires de Suisse, dont
+l'heureuse issue excite leur jalouse fureur. Il paraît qu'il aurait
+convenu beaucoup mieux à leurs passions que la guerre civile déchirât
+cette malheureuse nation, et que les puissances voisines se laissant
+entraîner par l'empire des circonstances, l'harmonie du continent fût de
+nouveau troublée. La proclamation du 10 vendémiaire coupe le noeud de
+toutes ces intrigues.
+
+Ils invoquent le traité de Lunéville, qui assure l'existence de la
+république helvétique; mais c'est précisément pour l'assurer que
+l'intervention de la France est indispensable. D'ailleurs, de toutes les
+puissances de l'Europe, la seule qui n'ait pas le droit d'invoquer à cet
+égard le traité de Lunéville, c'est l'Angleterre, puisqu'elle seule a
+refusé de reconnaître la république helvétique. Elle a également méconnu
+la république italienne, la république ligurienne et le roi de Toscane.
+Nous savons que depuis un an, malgré les vives instances du gouvernement
+français, elle a persisté dans le même refus, relativement à ces états
+et aux arrangemens contentieux stipulés par le traité de Lunéville.
+L'Angleterre n'a point d'agent diplomatique, ni à Berne, ni à Milan, ni
+à Gênes, ni à Florence.
+
+Le gouvernement anglais ne se plaint point, et ne peut se plaindre
+en effet, de ce qui arrive dans des pays dont il ne reconnaît pas
+l'existence politique, et avec lesquels il n'entretient pas de relations
+publiques.
+
+Les affaires d'Allemagne excitent encore bien plus vivement la jalousie
+de cette foule d'écrivains périodiques; et la conduite forte et
+généreuse qui a mérité à la Russie et à la France les remercimens de
+tous les peuples, de toutes les villes, de tous les princes d'Allemagne,
+est un sujet de griefs pour ces instigateurs de troubles.
+
+Le roi d'Angleterre a reconnu tous les arrangemens de l'Allemagne. Il y
+à adhéré. Il suffit, a ce sujet, de lire le vote de son ministre à la
+diète de Ratisbonne. Aussi le cabinet britannique, satisfait d'avoir vu
+prendre en considération et ménager tous ses intérêts, n'élève à cet
+égard aucune espèce de plaintes.
+
+Les libellistes anglais écrivent que la volonté exprimée par le roi
+d'Angleterre comme électeur d'Hanovre, n'est pas celle de la nation
+anglaise. Mais quel autre titre aurait une puissance insulaire pour se
+mêler des affaires de l'Allemagne! Et à quelle abjection faudrait-il que
+la Russie, l'Autriche, la Prusse, la Suède, le Danemarck, la Bavière
+et les maisons de Wurtemberg, de Baden, de Hesse-Cassel, etc. et la
+république française se trouvassent réduites, si elles ne pouvaient
+négocier, conclure, arranger leurs intérêts limitrophes sans l'agrément
+d'une puissance qui est aussi étrangère à ces intérêts qu'à notre
+droit diplomatique! elle qui seule méconnaît les droits des nations
+indépendantes sur les mers. Les relations de la France avec l'Angleterre
+sont le traité d'Amiens, tout le traité d'Amiens, rien que le traité
+d'Amiens. Les alliés que les écrivains de parti qui impriment à Londres
+se créent sur le continent n'existent heureusement, ainsi que leurs
+griefs, que dans leur imagination déréglée et dans les passions
+haineuses et jalouses qui les tourmentent. Ils appellent de tous leurs
+voeux les troupes autrichiennes; ils rassemblent et forment des armées
+dans le Tyrol; mais Thugut n'est plus, et S. M. l'empereur sait bien
+que, si deux fois la puissance autrichienne a été conduite sur le
+bord du précipice, c'est pour s'être livrée deux fois à ces perfides
+insinuations. Bien loin de sacrifier le sang de ses sujets qui lui est
+si cher, la cour de Vienne, obérée par les remboursemens qu'elle a
+l'extrême bonne foi de faire à l'Angleterre pour les subsides qu'elle eu
+a reçus pendant les premières campagnes, ne s'occupe que de diminuer ses
+dépenses. Elle pourrait en bonne justice, au lieu de rendre l'argent
+qu'elle a dépensé pour la cause du gouvernement anglais, demander à
+cette puissance cinq a six millions, comme une juste indemnité des frais
+de la guerre. Kaunitz disait, au milieu du siècle passé, à un ministre
+du roi de Prusse qui prenait son audience de congé: «Le roi votre maître
+apprendra un jour combien l'alliance de l'Angleterre est pesante.» Et,
+si la Prusse vit ses frontières envahies, sa capitale saccagée et ne
+succomba pas, elle eu fut redevable à ce prince de glorieuse mémoire, et
+à cette année qui sera long-temps citée comme un modèle.
+
+N'entendez-vous pas aussi ces journalistes effrénés appeler à grands
+cris les armées russes? Mais ces armées russes ont-elles oublié que,
+compromises et abandonnées dans les marais de la Hollande, elles ont été
+désavouées par l'Angleterre, et qu'au mépris même du droit des nations,
+on n'a pas voulu les comprendre dans l'échange des prisonniers? mais les
+Russes, les Suédois et les Danois ne conservent ils pas un long souvenir
+de ces prétentions inouïes qui ont amené les massacres de Copenhague?
+Certes, et le continent en est profondément convaincu, le premier des
+biens, l'intérêt le plus cher est la paix. Il sait trop bien qu'une
+guerre continentale n'aurait d'autres effets que de concentrer toutes
+les richesses du commerce, toutes les colonies du monde, dans la main
+d'une seule Nation.
+
+La Russie et la France, réunies par une estime réciproque, par des
+intérêts communs, par la ferme volonté de maintenir la paix du
+continent, contiendraient malgré eux ces esprits inquiets dont la
+politique turbulente inspire les gazettes anglaises, si jamais
+l'influence de leurs libelles parvenait à faire remplacer le
+gouvernement sage qui gouverne la Grande-Bretagne.
+
+Qu'on cite depuis cent ans une puissance continentale qui, s'étant
+écartée des principes d'une saine politique, n'ait justifié l'allégation
+de M. Kaunitz?
+
+Si le roi des Deux-Siciles a vu deux fois ses frontières franchies et
+sa capitale au pouvoir des Français; si l'électeur de Bavière a vu deux
+fois la même scène se renouveler dans ses états; si le roi de Sardaigne
+a cessé de régner en Savoie et en Piémont; si la maison d'Orange a perdu
+le Statdhouderat; si l'oligarchie de Berne et de Gênes a vu s'évanouir
+son influence, et le Portugal les limites de ses provinces couvertes de
+troupes prêtes à le conquérir, tous ne l'ont-ils pas dû à l'alliance de
+l'Angleterre?
+
+La paix de l'Europe est solidement établie, et aucun cabinet, sans
+doute, ne veut la troubler; mais, s'il pouvait arriver que des
+individus, ennemis des hommes et de la tranquillité du monde,
+parvinssent à obtenir quelque crédit dans le cabinet britannique, ils ne
+réussiraient pas à empêcher tout le bien que les deux nations ont droit
+d'attendre de leur état de paix et de leurs nouvelles relations.
+
+Au reste, le peuple français n'ignore pas qu'il excite une grande masse
+de jalousies, et que long-temps contre lui on fomentera des dissensions,
+soit intestines, soit étrangères; aussi demeure-t-il constamment dans
+cette attitude que les Athéniens ont donnée à Minerve: _le casque en
+tête et la lance en arrêt_. On n'obtiendra jamais rien de lui par des
+procédés menaçans: la crainte est sans pouvoir sur le coeur des braves!
+
+
+
+
+Paris, la 14 brumaire an 11 (5 novembre 1802).
+
+_Note inscrite dans le Moniteur._ Quel est l'intérêt que la faction
+ennemie de l'Europe prend aux insurgés suisses? Il est aisé de voir
+qu'elle voudrait en faire un nouveau Jersey pour y tramer des complots,
+solder des traîtres, répandre des libelles, accueillir tous les
+criminels, et faire sur l'est tout ce qu'elle fait constamment, au moyen
+de la position de Jersey, sur l'ouest. Elle aurait par là cet avantage
+tout particulier d'inquiéter cette belle manufacture de Lyon qui renaît
+de ses ruines, et porter une main d'acier sur la balance du commerce,
+afin de la faire pencher en faveur de l'industrie anglaise.
+
+Quel est l'intérêt de la France? Ce n'est que d'avoir de bons voisins et
+des amis sûrs.
+
+Au midi, le roi d'Espagne allié de la France par inclination comme par
+intérêt, et les républiques italienne et ligurienne, qui entrent dans
+son système fédératif; La Suisse, la Bavière, le bon prince de Bade, le
+roi de Prusse, la Hollande, au nord et à l'est.
+
+La faction ennemie de l'Europe qui veut agiter le continent ne trouvera
+dans ces états ni complices, ni tolérance. Cependant ces agitateurs ne
+dorment jamais; ils se sont essayés à la fois à Gênes, en Suisse, en
+Hollande. Leurs trames prenaient de la consistance en Suisse, lorsque la
+proclamation du 8 brumaire a tout calmé. Tout est rentré dans son
+état naturel, dans cet état, qui, de tous côtés, présentera le beau
+territoire de la France entouré de peuples amis. Cet état est le
+résultat de dix ans de triomphes, de hasards, de travaux et d'immenses
+sacrifices. La paix de Lunéville, les préliminaires de Londres et la
+paix d'Amiens, bien loin d'y rien changer, l'ont consolidé.
+
+Aujourd'hui, pourquoi tenter ce que l'on n'a pu faire réussir jusqu'à ce
+jour? Nous croit-on devenus lâches? nous croit-on moins forts que nous
+ne l'avons jamais été? Il est plus facile aux vagues de l'Océan de
+déraciner le rocher qui entravé sa fureur depuis quarante siècles, qu'à
+la faction ennemie de l'Europe et des hommes de rallumer la guerre et
+toutes ses fureurs au milieu de l'occident, et surtout de faire pâlir un
+instant l'astre du peuple français.
+
+
+
+
+Saint Cloud, le 19 frimaire an 11 (10 décembre 1802).
+
+_Aux députés des dix-huit cantons de la république helvétique._
+
+Citoyens députés des dix-huit cantons de la république helvétique, la
+situation de votre patrie est critique, La modération, la prudence et le
+sacrifice de vos passions sont nécessaires pour la sauver. J'ai pris à
+la face de l'Europe l'engagement de rendre ma médiation efficace. Je
+remplirai tous les devoirs que cette fonction m'impose; mais ce qui est
+difficile sans votre secours, devient simple avec votre Assistance et
+votre Influence.
+
+La Suisse ne ressemble à aucun autre état, soit par les événemens qui
+s'y sont succédés depuis plusieurs siècles, soit par sa situation
+géographique et topographique, soit par les différentes langues, les
+différentes religions et cette extrême différence de moeurs qui existent
+entre ses diverses parties. La nature a fait votre état fédératif;
+vouloir le vaincre, ne peut pas être d'un homme sage.
+
+Les circonstances, l'esprit des siècles passés, avaient établi chez vous
+des peuples souverains et des peuples sujets. De nouvelles circonstances
+et l'esprit différent d'un nouveau siècle, d'accord avec la justice et
+la raison, ont rétabli l'égalité de droits entre toutes les portions de
+votre territoire. Plusieurs de vos états ont suivi pendant des siècles
+ces lois de la démocratie la plus absolue; d'autres ont vu quatre-vingt
+dix-neuf familles s'emparer du pouvoir, et vous avez eu dans ceux-ci des
+sujets et des souverains. L'influence et l'esprit général de l'Italie,
+de la Savoie, de la France, de l'Alsace, qui vous entourent, avaient
+essentiellement contribué à établir, dans ces derniers temps, cet état
+de choses. L'esprit de ces divers pays est changé.
+
+La renonciation à tous les privilèges est à la fois la volonté et
+l'intérêt de votre peuple.
+
+Ce qui est en même temps le désir, l'intérêt de votre nation et des
+vastes états qui vous environnent est donc:
+
+1°. L'égalité des droits entre vos dix-huit cantons;
+
+2°. Une renonciation sincère et volontaire aux privilèges, _de la part
+des familles patriciennes_;
+
+3°. Une organisation fédérative où chaque canton se trouve organisé
+selon sa langue, sa religion, ses moeurs, son intérêt, son opinion.
+
+La chose la plus importante, c'est de fixer l'organisation de chacun des
+dix-huit cantons, en la soumettant aux principes généraux.
+
+L'organisation des dix-huit cantons une fois arrêtée, il restera à
+déterminer les relations qu'ils devront avoir entre eux, et dès lors
+votre organisation centrale, beaucoup moins importante en réalité que
+votre organisation cantonale. Finances, armée, administration, rien ne
+peut être uniforme chez vous. Vous n'avez jamais entretenu de troupes
+soldées; vous ne pouvez avoir de grandes finances; vous n'avez jamais eu
+constamment des agens diplomatiques auprès des différentes puissances.
+Situés au sommet des montagnes qui séparent la France, l'Allemagne et
+l'Italie, vous participez à la fois de l'esprit de ces différentes
+nations. La neutralité de votre pays, la prospérité de votre commerce
+et une administration de famille, sont les seules choses qui puissent
+agréer à voire peuple et vous maintenir.
+
+Ce langage, je l'ai toujours tenu à vos députés, lorsqu'ils m'ont
+consulté sur leurs affaires. Il me paraissait tellement fondé en raison,
+que j'espérais que, sans concours extraordinaire, la nature seule des
+choses vous conduirait à reconnaître ce système. Mais les hommes qui
+semblaient le mieux sentir étaient aussi ceux qui, par _intérêt_,
+tenaient le plus au système de privilège et de famille, et qui, ayant
+accompagné de leurs voeux, et, plusieurs, de leurs secours et de leurs
+armes, les ennemis de la France, avaient une tendance à chercher hors de
+la France l'appui de leur patrie.
+
+Toute organisation qui eût été établie chez vous, et qui eût été
+contraire à l'intérêt de la France, ne pouvait pas être dans votre
+véritable intérêt.
+
+Après vous avoir tenu le langage qu'il conviendrait à un citoyen suisse,
+je vais vous parler comme magistrat de deux grands pays, et ne pas vous
+déguiser que jamais la France et la république italienne ne pourront
+souffrir qu'il s'établisse chez vous un système de nature à favoriser
+leurs ennemis.
+
+Le repos et la tranquillité de quarante millions d'habitans, vos
+voisins, sans qui vous ne pourriez ni vivre comme individus, ni exister
+comme état, sont pour beaucoup dans la balance de la justice générale.
+Que rien à leur égard ne soit hostile chez vous; que tout y soit en
+harmonie avec eux, et que, comme dans les siècles passés, votre premier
+intérêt, votre première politique, votre premier devoir, soient de ne
+rien permettre, de ne rien laisser faire, sur votre territoire, qui,
+directement ou indirectement, nuise anx intérêts, à l'honneur et en
+général aux intérêts du peuple français.
+
+Et, si votre intérêt, la nécessité de faire finir vos querelles,
+n'avaient pas été suffisans pour me déterminer à intervenir dans vos
+affaires, l'intérêt de la France et de l'Italie m'en eût lui seul fait
+un devoir; en effet vos insurgés ont été guidés par des hommes qui
+avaient fait la guerre contre nous, et le premier acte de tous leurs
+comités a été un appel aux privilèges, une destruction de l'égalité, et
+une insulte manifeste au peuple français.
+
+Il faut qu'aucun parti ne triomphe chez vous. Il faut surtout que ce
+ne soit pas celui qui a été battu. Une contre-révolution ne peut avoir
+lieu.
+
+Je me plais à vous entretenir, et souvent je vous répéterai les mêmes
+choses, parce que ce n'est qu'au moment où vos citoyens en seront
+convaincus, que vos opinions pourront enfin se concilier et votre peuple
+vivre heureux.
+
+La politique de la Suisse a toujours été considérée comme faisant partie
+de la politique, de la France, de la Savoie et du Milanais, parce que la
+manière d'exister de la Suisse est entièrement liée à la sûreté de ces
+états. Le premier devoir, le devoir le plus essentiel du gouvernement
+français, sera de veiller à ce qu'un système hostile ne prévale pas
+parmi vous, et que les hommes dévoués à ses ennemis ne parviennent pas
+à se mettre a la tête de vos affaires. Il convient non-seulement qu'il
+n'existe aucun motif d'inquiétude pour la portion de notre frontière qui
+est ouverte, et que vous couvrez, mais que tout nous assure encore que,
+si votre neutralité était forcée, le bon esprit de votre gouvernement,
+ainsi que l'intérêt de votre nation, vous rangeraient plutôt du côté des
+intérêts de la France que contre eux.
+
+Je méditerai tous les projets, toutes les observations que,
+collectivement ou individuellement, ou par députation de canton, vous
+voudrez me faire passer. Les sénateurs Barthélemy, Fouché, Roederer et
+Desmeunier, que j'ai chargés de recueillir vos opinions, d'étudier vos
+intérêts et d'accueillir vos vues, me rendront compte de tout ce que
+vous désirerez qu'ils me disent ou me remettent de votre part.
+
+_Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 10 pluviose an 11 (30 janvier l803).
+
+_Note inscrite par le premier consul en marge d'une délibération du
+conseil municipal d'Orléans, portant qu'il serait érigé un monument en
+l'honneur de Jeanne d'Arc, autrement la Pucelle d'Orléans._
+
+Ecrire au citoyen Crignon Desormeaux, maire d'Orléans, que cette
+délibération m'est très agréable. L'illustre Jeanne d'Arc a prouvé qu'il
+n'est pas de miracle que le génie français ne puisse produire dans les
+circonstances où l'indépendance nationale est menacée.
+
+Unie, la nation française n'a jamais été vaincue; mais nos voisins plus
+calculateurs et plus adfoils, abusant de la franchise et de la loyauté
+de notre caractère, semèrent constamment parmi nous ces dissensions,
+d'où naquirent les calamités de cette époque et tous les désastres que
+rappelle notre histoire.
+
+
+
+
+Paris, le 30 pluviôse an 11 (19 février 1803).
+
+_Aux Suisses_,
+
+L'Helvétie, en proie aux dissensions, était menacée de sa dissolution;
+elle ne pouvait trouver en elle-même les moyens de se reconstituer.
+L'ancienne affection de la nation française pour ce peuple
+recommandable, qu'elle a récemment défendu par ses armes et fait
+reconnaître comme puissance par ses traités; l'intérêt de la France et
+de la république italienne dont la Suisse couvre les frontières; la
+demande du sénat, celle des cantons démocratiques; le voeu du peuple
+helvétique tout entier, nous ont fait un devoir d'interposer notre
+médiation entre les partis qui le divisent. Les sénateurs Barthélemy,
+Roederer, Fouché et Desmeunier, ont été par nous chargés de conférer
+avec cinquante-six députés du sénat helvétique et des villes et cantons
+réunis à Paris. Déterminer si la Suisse, fédérale par sa nature, pouvait
+être retenue sous un gouvernement central autrement que par la force;
+reconnaître le genre de constitution qui était le plus conforme au voeu
+de chaque canton; distinguer ce qui répond le mieux aux idées que les
+cantons nouveaux se sont faites de la liberté et du bonheur; concilier
+dans les cantons anciens, les institutions consacrées par le temps avec
+les droits restitués à la masse des citoyens: tels étaient les objets
+qu'il fallait soumettre à l'examen et à la discussion. Leur importance
+et leur difficulté nous ont décidé à entendre nous-même dix députés
+nommés par les deux partis, savoir: les citoyens d'Affry, Glutz, Jauch,
+Monnot, Reinhart, Sprecher, Stapfer, Ustery, Watteville et Vonflue;
+et nous avons conféré le résultat de leurs discussions, tant avec les
+différens projets présentés par les députations cantonales, qu'avec les
+résultats des discussions qui ont eu lieu entre ces députations et les
+sénateurs-commissaires. Ayant ainsi employé tous les moyens de connaître
+les intérêts et la volonté des Suisses, NOUS, en qualité de médiateur,
+sans autre vue que celle du bonheur des peuples sur les intérêts
+desquels nous avions à prononcer, et sans entendre nuire à
+l'indépendance de la Suisse, STATUONS ce qui suit, etc.
+
+BONAPARTE.
+
+_N. B._ Le reste contient l'_acte de médiation fait par le premier
+consul de la république française entre les partis qui la divisent_.
+
+
+
+
+Paris, le 3 ventose an 11 (21 février 18o3).
+
+_Au corps législatif_.
+
+EXPOSÉ DE LA SITUATION DE LA RÉPUBLIQUE.
+
+Les événemens n'ont point trompé les voeux et l'attente du gouvernement.
+Le corps législatif, au moment où il reprend ses travaux, retrouve la
+république plus forte de l'union des citoyens, plus active dans son
+industrie, plus confiante dans sa prospérité.
+
+L'exécution du concordat, sur laquelle des ennemis de l'ordre public
+avaient encore fondé de coupables espérances, a donné presque partout
+les résultats les plus heureux. Les principes d'une religion éclairée,
+la voix du souverain pontife, la constance du gouvernement, ont triomphé
+de tous les obstacles. Des sacrifices mutuels ont réuni les ministres
+du culte. L'église gallicane renaît par les lumières et la concorde, et
+déjà un changement heureux se fait sentir dans les moeurs publiques. Les
+opinions et les coeurs se rapprochent; l'enfant redevient plus docile
+à la voix de ses parens; la jeunesse plus soumise à la voix des
+magistrats; la conscription s'exécute aux lieux même où le nom seul
+de la conscription soulevait les esprits; et servir la patrie est une
+partie de la religion.
+
+Dans les départemens qu'a visités le premier consul, il a recueilli
+partout le témoignage de ce retour aux principes qui font la force et le
+bonheur de la société.
+
+Dans l'Eure, dans la Seine-Inférieure, dans l'Oise, on est fier de la
+gloire nationale, on sent dans toute leur étendue les avantages de
+l'égalité; on bénit le retour de la paix; on bénit le rétablissement du
+culte public. C'est par tous ces liens que les coeurs ont été rattachés
+à l'état et à la constitution.
+
+Le devoir du gouvernement est de nourrir et d'éclairer ces heureuses
+dispositions.
+
+Les autres cultes s'organisent et les consistoires se composent de
+citoyens éclairés, défenseurs connus de l'ordre public, de la liberté
+civile et de la liberté religieuse.
+
+L'instruction publique, cet appui nécessaire des sociétés, est partout
+demandée avec ardeur. Déjà s'ouvrent plusieurs lycées; déjà, comme
+l'avait prévu le gouvernement, une multitude d'écoles particulières
+s'élèvent au rang des écoles secondaires. Tous les citoyens sentent
+qu'il n'est pas de bonheur sans lumières: que sans talens ni
+connaissances, il n'y a d'égalité que celle de la misère et de la
+servitude.
+
+Une école militaire recevra de jeunes défenseurs de la patrie; soldats,
+ils apprendront à supporter la vie des camps et les fatigues de la
+guerre. Par une longue obéissance, ils se formeront à commander et
+apporteront aux armées la force et la discipline unies aux connaissances
+et aux talens.
+
+Dans les lycées comme dans l'école militaire, la jeunesse des
+départemens nouvellement incorporés à la république, vivra confondue
+avec la jeunesse de l'ancienne France. De la fusion des esprits et des
+moeurs, de la communication des habitudes et des caractères, du mélange
+des intérêts, des ambitions et des espérances, naîtra cette fraternité,
+qui de plusieurs peuples ne fera qu'un seul, destiné par sa position,
+par son courage, par ses vertus, à être le lien et l'exemple de
+l'Europe.
+
+L'institut national, à sa puissance sur l'instruction publique, a reçu
+une direction plus utile; et désormais il déploiera, sur le caractère
+de la nation, sur la langue, sur les sciences, sur les arts, sur les
+lettres, une influence plus active.
+
+Pour assurer la stabilité de nos institutions naissantes, pour éloigner
+des regards des citoyens ce spectre de la discorde qui leur apparaissait
+encore dans le retour périodique des élections à la suprême
+magistrature, les amis de la patrie appelèrent le consulat à vie sur la
+tête du premier magistrat. Le peuple, consulté, a répondu à leur appel,
+et le sénat a proclamé la volonté du peuple.
+
+Le système d'éligibilité n'a pu résister au creuset de l'expérience et à
+la force de l'opinion publique.
+
+L'organisation du sénat était incomplète.
+
+La justice nationale était disséminée dans des tribunaux sans harmonie,
+sans dépendance mutuelle: point d'autorité qui les protégeât, ou qui pût
+les réformer; point de liens qui les assujettissent à une discipline
+commune.
+
+Il manquait à la France un pouvoir que réclamait la justice même, celui
+de faire grâce. Combien de fois, depuis douze ans, il avait été invoqué.
+Combien de malheureux avaient succombé victimes d'une inflexibilité que
+les sages reprochaient à nos lois! Combien de coupables qu'une funeste
+indulgence avait acquittés, parce que les peines étaient trop sévères.
+
+Un sénatus-consulte a rendu au peuple l'exercice des droits que
+l'assemblée constituante avaient reconnus, mais il les lui a rendus
+environnés de précautions qui le défendent de l'erreur ou de la
+précipitation de son choix; qui assurent le respect des propriétés et
+l'ascendant des lumières.
+
+Que les premières magistratures viennent à vaquer, les devoirs et la
+marche du sénat sont tracés; des formes certaines garantissent la
+sagesse et la liberté de son choix, et la souveraineté de ce choix ne
+laisse ni à l'ambition le moyen de conspirer, ni à l'anarchie le moyen
+de détruire.
+
+Le ciment du temps consolidera chaque jour cette institution tutélaire.
+Elle sera le terme de toutes les inquiétudes et le but de toutes les
+espérances, comme elle est la plus belle des récompenses promises aux
+services et aux vertus publiques.
+
+La justice embrasse d'une chaîne commune tous tes tribunaux; ils ont
+leur subordination et leur censure; toujours libres dans l'exercice de
+leurs fonctions, toujours indépendans du pouvoir, et jamais indépendans
+des lois.
+
+Le droit de faire grâce quand l'intérêt de la république l'exige, ou
+quand les circonstances commandent l'indulgence, est remis aux mains
+du premier magistrat; mais il ne lui est remis que sous la garde de la
+justice même; il ne l'exerce que sous les yeux d'un conseil, et après
+avoir consulté les organes les plus sévères de la loi.
+
+Si les institutions doivent être jugées par leurs effets, jamais
+institution n'eut un résultat plus important que ce sénatus-consulte
+organique. C'est à compter de ce moment que le peuple français s'est
+confié à sa destinée, que les propriétés ont repris leur valeur
+première, que se sont multipliées les longues spéculations; jusque-là
+tout semblait flotter encore. On aimait le présent, on doutait du
+lendemain, et les ennemis de la patrie nourrissaient toujours des
+espérances. Depuis cette époque il ne leur reste que de l'impuissance et
+de la haine.
+
+L'île d'Elbe avait été cédée à la France; elle lui donnait un peuple
+doux, industrieux, deux ports superbes, une mine féconde et précieuse;
+mais séparée de la France, elle ne pouvait être intimement attachée à
+aucun de ses départemens; ni soumise aux règles d'une administration
+commune. On a fait fléchir les principes sous la nécessité des
+circonstances; on a établi pour l'île d'Elbe des exceptions que
+commandaient sa position et l'intérêt public.
+
+L'abdication du souverain, le voeu du peuple, la nécessité des choses,
+avaient mis le Piémont au pouvoir de la France. Au milieu des nations
+qui l'environnent avec les élémens qui composaient sa population, le
+Piémont ne pouvait supporter ni le poids de sa propre indépendance,
+ni les dépenses d'une monarchie. Réuni à la France, il jouira de
+sa sécurité et de sa grandeur; les citoyens laborieux, éclairés,
+développeront leur industrie et leurs talens dans le sein des arts et de
+la paix.
+
+Dans l'intérieur de la France, règne le calme et la sécurité. La
+vigilance des magistrats, une justice sévère, une gendarmerie fortement
+constituée et dirigée par un chef qui a vieilli dans la carrière de
+l'honneur, ont imprimé partout la terreur aux brigands.
+
+L'intérêt particulier s'est élevé jusqu'au sentiment de l'intérêt
+public. Les citoyens ont osé attaquer ceux qu'autrefois ils redoutaient,
+lors même, qu'ils étaient enchaînés au pied des tribunaux. Des communes
+entières se sont armées et les ont détruits. L'étranger envie la sûreté
+de nos routes et cette force publique, qui souvent invisible, mais
+toujours présente, veille sur son pays et le protége sans qu'il la
+réclame. Dans le cours d'une année difficile, au milieu d'une pénurie
+générale, le pauvre ne s'est point défié des soins du gouvernement. Il a
+supporté avec courage des privations nécessaires; et les secours qu'il
+avait lieu d'attendre, il les a reçus avec reconnaissance.
+
+Le crime de faux n'est plus encouragé par l'espoir de l'impunité. Le
+zèle des tribunaux chargés de le frapper, et la juste sévérité des
+lois, ont enfin arrêté les progrès de ce fléau qui menaçait la fortune
+publique et les fortunes particulières. Notre culture se perfectionne et
+défie les cultures les plus vantées de l'Europe. Dans les départemens,
+il est des cultivateurs éclairés qui donnent des leçons et des exemples.
+L'éducation des chevaux a été encouragée par des primes; l'amélioration
+des laines, par l'introduction de troupeaux de races étrangères. Partout
+les administrateurs zélés recherchent et relèvent les richesses de
+notre sol, et propagent les méthodes utiles et les résultats heureux de
+l'expérience. Nos fabriques se multiplient, s'animent et s'éclairent;
+émules entre elles, bientôt elles seront les rivales des fabriques les
+plus renommées dans l'étranger. Il ne manque désormais à leur prospérité
+que des capitaux moins chèrement achetés. Mais déjà les capitaux
+abandonnent les spéculations hasardeuses de l'agiotage, et retournent
+à la terre et aux entreprises utiles. Plus de vingt mille ouvriers
+français qui étaient dispersés dans l'Europe sont rappelés par les
+fabricans et vont être rendus à nos manufactures.
+
+Parmi nos fabriques, il en est une plus particulière à la France, que
+Colbert échauffa de son génie; elle avait été ensevelie sous les ruines
+de Lyon; le gouvernement a mis tous ses soins à l'en retirer. Lyon
+renaît à la splendeur et à l'opulence; et déjà du sein de leurs
+ateliers, ses fabricans imposent des tributs aux principaux de l'Europe.
+Mais le principe de leurs succès est dans le luxe même de la France:
+c'est dans la mobilité de nos goûts, dans l'inconstance de nos modes que
+le luxe étranger doit trouver son aliment; c'est là ce qui doit faire
+mouvoir et vivre une population immense, qui sans cela irait se perdre
+dans la corruption et la misère.
+
+Il y aura à Compiègne, il s'élèvera bientôt sur les confins de la
+Vendée, des prytanées où la jeunesse se formera pour l'industrie et pour
+les arts mécaniques. De là nos chantiers, nos manufactures tireront un
+jour les chefs de leurs ateliers, de leurs travaux.
+
+Quatorze millions, produit de la taxe des barrières, et dix millions
+d'extraordinaire, ont été, pendant l'an 10, employés aux routes
+publiques. Les anciennes communications ont été réparées et entretenues.
+Des communications nouvelles ont été ouvertes. Le Simplon, le
+Mont-Cenis, le Mont-Genèvre, nous livreront bientôt un triple et facile
+accès en Italie. Un grand chemin conduira de Gênes à Marseille. Une
+route est tracée du Saint-Esprit à Gap; une autre, de Rennes à Brest par
+Pontivy. A Pontivy, s'élèvent de grands établissemens qui auront une
+grande influence sur l'esprit public des départemens dont se composait
+l'ancienne Bretagne; un canal y portera le commerce et une prospérité
+nouvelle.
+
+Sur les bords du Rhin, de Bingen à Coblentz, une route nécessaire est
+taillée dans des rochers inaccessibles. Les communes voisines associent
+leurs travaux aux efforts du trésor public, et les peuples de l'autre
+rive qui riaient de la folie de l'entreprise, restent confondus de la
+rapidité de l'exécution.
+
+De nombreux ateliers sont distribués sur le canal de Saint-Quentin.
+
+Le canal de l'Ourcq vient de s'ouvrir, et bientôt Paris jouira de ses
+eaux, de la salubrité, et des embellissemens qu'elles lui promettent.
+
+Le canal destiné à unir la navigation de la Saône, du Doubs et du Rhin,
+est presque entièrement exécuté jusqu'à Dôles; et le trésor public
+reçoit déjà, dans l'augmentation du prix des bois auxquels ce canal sert
+de débouché, une somme égale à celle qu'il a fournie pour en continuer
+les travaux.
+
+Les canaux d'Aigues-Mortes et du Rhône, le dessèchement des marais de la
+Charente-Inférieure sont commencés, et donneront de nouvelles routes au
+commerce, et de nouvelles terres à la culture. On travaille à rétablir
+les digues de l'île de Cadsan, celles d'Ostende, celles des côtes du
+Nord, et à rétablir la navigation de nos rivières. Cette navigation
+n'est déjà plus abandonnée aux seuls soins du gouvernement. Les
+propriétaires des bateaux qui les fréquentent ont enfin senti qu'elle
+était leur patrimoine, et ils appellent sur eux-mêmes les taxes qui
+doivent en assurer l'entretien.
+
+Sur l'Océan, des forts s'élèvent pour couvrir la rade de l'île d'Aix et
+défendre les vaisseaux de la république. Partout des fonds sont affectés
+à la réparation et au nettoyement de nos ports; un nouveau bassin et une
+écluse de chasse termineront le port du Hâvre, et en feront le plus beau
+port de commerce de la Manche. Une compagnie de pilotes se forme pour
+assurer la navigation de l'Escaut, et l'affranchir de la science et du
+danger des pilotés étrangers.
+
+A Anvers, vont commencer les travaux qui doivent rendre à son commerce
+son ancienne célébrité; et dans la pensée du gouvernement, sont les
+canaux qui doivent lier la navigation de l'Escaut, de la Meuse et du
+Rhin, rendre à nos chantiers, à nos besoins, des bois qui croissent sur
+notre sol, et à nos fabriques une consommation que des manufactures
+étrangères leur disputent sur leur propre territoire.
+
+Les îles de la Martinique, de Tabago, de Sainte-Lucie, nous ont été
+rendues avec tous les élémens de la prospérité. La Guadeloupe reconquise
+et pacifiée renaît à la culture. La Guyane sort de sa longue enfance et
+prend des accroissemens marqués.
+
+Saint-Domingue était soumis, et l'artisan de ses troubles était au
+pouvoir de la France. Tout annonçait le retour de sa prospérité; mais
+une maladie l'a livrée à de nouveaux malheurs. Enfin, le fléau qui
+désolait notre armée a cessé ses ravages, les forces qui nous restent
+dans la colonie, celles qui y arrivent de tous nos ports, nous
+garantissent qu'elle sera bientôt rendue à la paix et au commerce.
+
+Des vaisseaux partent pour les îles de France et de la Réunion, et pour
+l'Inde.
+
+Notre commerce maritime recherche les traces de ses anciennes liaisons,
+en forme de nouvelles, et s'enhardit par des essais. Déjà une heureuse
+expérience et des encouragemens ont ranimé les armemens pour la
+pêche, qui fut long-temps le patrimoine des Français. Des expéditions
+commerciales plus importantes sont faites ou méditées pour les colonies
+occidentales, pour l'Ile-de-France, pour les Indes.
+
+Marseille reprend sur la Méditerranée son ancien ascendant.
+
+Des chambres de commerce ont été rendues aux villes qui en avaient
+autrefois; il en a été établi dans celles qui, par l'étendue de leurs
+opérations et l'importance de leurs manufactures, ont paru les mériter.
+
+Dans ces associations formées par d'honorables choix, renaîtront
+l'esprit et la science du commerce. Là se développeront les intérêts,
+toujours inséparables des intérêts de l'état. Le négociant y apprendra
+à mettre avant les richesses, la considération qui les honore, et avant
+les jouissances d'un vain luxe, cette sage économie qui fixe l'estime
+des citoyens et la confiance de l'étranger.
+
+Des députés choisis dans ces différentes chambres, discuteront sous les
+yeux du gouvernement les intérêts du commerce et des manufactures, et
+les lois et réglemens qu'exigeront les circonstances.
+
+Dans nos aimées de terre et de mer se propagent l'instruction et l'amour
+de la discipline. La comptabilité s'épure dans les corps militaires; une
+administration domestique succède au régime dilapidateur des entreprises
+et des fournitures. Le soldat mieux nourri, mieux vêtu, connaît
+l'économie; et les épargnes qu'il verse dans la caisse commune
+l'attachent à ses drapeaux comme à sa famille.
+
+Toutes les sources de nos finances deviennent plus fécondes. La
+perception des contributions indirectes est moins vigoureuse pour le
+contribuable. On comptait, en l'an 6, cinquante millions en garnisaires
+et en contraintes, et les recouvremens étaient arriérés de trois ou
+quatre années. Aujourd'hui on n'en compte que trois millions, et les
+contributions sont au courant.
+
+Toutes les régies, toutes les administrations donnent des produits
+toujours croissans. La régie de l'enregistrement est d'une fécondité
+qui atteste le mouvement rapide des capitaux et la multiplicité des
+transactions.
+
+Au milieu de tant de signes de prospérité, on accuse encore l'excès des
+contributions directes.
+
+Le gouvernement a reconnu avec tous les hommes éclairés en
+administration, que la surcharge était surtout dans l'inégalité de
+la répartition. Des mesures ont été prises, et déjà s'exécutent
+pour constater les inégalités réelles qui existent entre les divers
+départemens. Au plus tard dans le cours de l'an 12, des opérations
+régulières et simultanées nous auront appris quel est le rapport des
+contributions entre un département et un autre département, et quel est
+dans chaque département le taux moyen delà contribution foncière.
+Une fois assuré d'un résultat certain, le gouvernement proposera les
+rectifications que réclame la justice. Mais dès cette session, et sans
+attendre les résultats, il proposera une diminution importante sur la
+contribution foncière.
+
+Des innovations sont proposées encore dans notre système de finances;
+mais tout changement est un mal, s'il n'est pas démontré jusqu'à
+l'évidence que des avantages certains doivent en résulter. Le
+gouvernement attendra du temps et des discussions les plus approfondies
+la maturité de ces projets que hasarde souvent l'inexpérience, qu'on
+appuie sur l'exemple d'un passé dont les traces sont déjà effacées, pour
+la plupart, des esprits, et sur la doctrine financière d'une nation qui,
+par des efforts exagérés, a rompu toutes les mesures des contributions
+et des dépenses publiques.
+
+Avec un accroissement incalculé de revenus, des circonstances
+extraordinaires ont amené des besoins qu'il n'avait pas été donné de
+prévoir Il a fallu reconquérir deux de nos colonies, et rétablir dans
+toutes le pouvoir et le gouvernement de la métropole; il a fallu par
+des moyens soudains, et trop étendus pour être dirigés avec toute la
+précision d'une sévère économie, assurer des subsistances à la capitale
+et à un grand nombre de départemens; mais du moins le succès a répondu
+aux efforts du gouvernement; et de ces vastes opérations il lui reste
+des ressources pour garantir désormais la capitale du retour de la même
+pénurie, et pour se jouer des combinaisons du monopole.
+
+Dans le compte raisonné du ministre des finances, on trouve l'ensemble
+des contributions annuelles et des diverses branches du revenu public,
+ce qu'elles ont dû produire dans l'année révolue; ce qu'on doit en
+attendre d'amélioration soit des mesures de l'administration, soit
+du progrès de la prospérité publique; quels ont été, dans les divers
+départemens du ministère, les élémens de la dépense pour l'an 10;
+quelles sommes sont encore à solder sur cette année et les années
+antérieures; quelles ressources restent pour les couvrir, soit dans les
+recouvremens à faire pour le passé, soit dans les fonds extraordinaires
+qui avaient été assignés pour la dépense de cette année, et qui n'ont
+point encore été consommés; quel est l'état actuel de la dette publique;
+quels en ont été les accroissemens; quelles en ont été les extinctions
+naturelles; quelles en ont été enfin celles qu'a opérées la caisse
+D'amortissement.
+
+Dans le compte du ministre du trésor public, on verra, dans leur
+réalité, les recettes et les payemens exécutés dans l'an 10; ce qui
+appartient aux diverses branches de revenus; ce qui doit être imputé à
+chaque année et à chaque partie de l'administration.
+
+Des comptes rendus de ces deux ministres, sortira le tableau le plus
+complet de notre situation financière. Le gouvernement le présente avec
+une égale confiance, à ses amis, à ses détracteurs, aux citoyens et
+aux étrangers. Après avoir autorisé les dépenses prévues de l'an 12 et
+approprié les revenus nécessaires à ces dépenses, des objets du plus
+grand intérêt occuperont la session du corps législatif. Il faut
+rétablir l'ordre dans notre système monétaire; il faut donner au système
+de nos douanes une nouvelle force et une nouvelle énergie pour comprimer
+la contrebande. Il faut enfin donner à la France ce nouveau Code civil
+depuis long-temps promis et trop long-temps attendu. Sur toutes
+ces matières, des projets de loi ont été formés sous les yeux du
+gouvernement et mûris dans des conférences où des commissions du
+conseil-d'état et du tribunal, n'ont porté que l'amour de la vérité et
+le sentiment de l'intérêt public. Le même sentiment, les mêmes principes
+dirigeront les délibérations des législateurs, et garantissent à la
+république la sagesse et l'impartialité des lois qu'ils auront adoptées.
+
+Sur le continent, tout nous offre des gages de repos et de tranquillité.
+
+La république italienne, depuis les comices de Lyon, se fortifie par
+l'union toujours plus intime des peuples qui la composent. L'heureux
+accord de ceux qui la gouvernent, son administration intérieure, sa
+force militaire, lui donnent déjà le caractère et l'attitude d'un
+état formé depuis long-temps; et si la sagesse les conserve, ils lui
+garantissent une prospérité toujours plus prospère.
+
+La Ligurie, placée sous une constitution mixte, voit à sa tête et
+dans le sein de ses autorités, ce qu'elle a de citoyens les plus
+recommandables, par leurs voeux, par leurs lumières et par leur fortune.
+
+De nouvelles secousses ont ébranlé la république helvétique. Le
+gouvernement devait son secours à des voisins dont le repos importe
+au sien, et il fera tout pour assurer le succès de la médiation et le
+bonheur d'un peuple dont la position, les habitudes, les intérêts, en
+font l'allié nécessaire à la France.
+
+La Batavie rentre successivement dans les colonies que la paix lui a
+conservées. Elle se souviendra toujours que la France ne peut être
+pour elle que l'amie la plus utile, ou l'ennemie la plus funeste. En
+Allemagne, se _consomment les dernières stipulations du traité de
+Lunéville.
+
+La Prusse, la Bavière, tous les princes séculiers qui avaient des
+possessions sur la rive gauche du Rhin, obtiennent sur la rive droite
+de justes indemnités. La maison d'Autriche trouve dans les évêchés de
+Salzbourg, d'Aischtett, de Trente et Brixen et dans la plus grande
+partie de celui de Passau, plus qu'elle n'a perdu dans la Toscane.
+
+Ainsi, par l'heureux concours de la France et de la Russie, tous les
+intérêts permanens sont conciliés, et du sein de cette tempête qui
+semblait devoir l'anéantir, l'empire germanique, cet empire si
+nécessaire à l'équilibre et au repos de l'Europe, se relève plus fort,
+composé d'élémens plus homogènes, mieux combinés, mieux assortis aux
+circonstances présentes et aux idées de notre siècle.
+
+Un ambassadeur français est à Constantinople, chargé de fortifier et
+de resserrer les liens qui nous attachent à une puissance qui semble
+chanceler, mais qu'il est de notre intérêt de soutenir et de rassurer
+sur ses fondemens.
+
+Des troupes britanniques sont toujours dans Alexandrie et dans Malte. Le
+gouvernement avait le droit de s'en plaindre, mais il apprend que les
+vaisseaux qui doivent les remmener en Europe sont dans la Méditerranée.
+
+Le gouvernement garantit à la nation la paix du continent, et il lui est
+permis d'espérer la continuation de la paix maritime. Cette paix est
+le besoin la volonté de tous les peuples; pour la conserver, le
+gouvernement fera tout ce qui est compatible avec l'honneur national,
+essentiellement lié à la stricte exécution des traités.
+
+Mais en Angleterre, deux partis se disputent le pouvoir. L'un a conclu
+la paix et paraît décidé à la maintenir; l'autre a juré à la France une
+haine implacable. De là cette fluctuation dans les opinions et dans les
+conseils, et cette attitude à la fois pacifique et menaçante.
+
+Tant que durera cette lutte de partis, il est des mesures que la
+prudence commande au gouvernement de la république. Cinq cent mille
+hommes doivent être et seront prêts à la défendre et à la venger.
+Etrange nécessité que de misérables passions imposent à deux nations
+qu'un intérêt et une égale volonté attachent à la paix!
+
+Quel que soit à Londres le sujet de l'intrigue, elle n'entraînera pas
+d'autres peuples dans des ligues nouvelles; et le gouvernement le dit
+avec un juste orgueil: seule, l'Angleterre ne saurait aujourd'hui lutter
+contre la France.
+
+Mais ayons de meilleures espérances, et croyons plutôt qu'on n'écoutera
+dans le cabinet britannique que les conseils de la sagesse et la voix de
+l'humanité.
+
+Oui, sans doute, la paix se consolidera tous les jours davantage; les
+relations des deux gouvernemens prendront ce caractère de bienveillance
+qui convient à leurs intérêts mutuels. Un heureux repos fera oublier les
+longues calamités d'une guerre désastreuse; la France et l'Angleterre,
+en faisant leur bonheur réciproque, mériteront la reconnaissance du
+monde entier.
+
+_Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 4 ventose an 11 (23 février 1803).
+
+_Réponse du premier consul à une députation du corps législatif_[48].
+
+C'est à l'accord qui a régné entre le gouvernement et le corps
+législatif, qu'est dû le succès de la mesure la plus importante et la
+plus populaire qui ait marqué votre dernière session.
+
+Des travaux non moins utiles sont réservés à la session actuelle; le
+gouvernement attend la même harmonie et les mêmes-résultats.
+
+Je reçois avec la plus grande satisfaction le témoignage des sentimens
+que vous m'exprimez: je les justifierai par le dévouement le plus
+constant aux intérêts de la patrie.
+
+_Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+[Footnote 48: Envoyée à l'ouverture de la session.]
+
+
+
+
+Saint-Cloud, le 10 floréal an 11 (30 avril 1803).
+
+_Au landamman et aux membres du conseil du canton d'Ury._
+
+Citoyens landamman et membres du conseil du canton d'Ury, tout ce que
+vous me dites dans votre lettre du 28 mars m'a vivement touché. J'ai
+voulu, par l'acte de médiation, vous éviter de grands maux, vous
+procurer de grands biens. Je n'ai vu que vos intérêts. Oubliez toutes
+vos divisions. Ne formez qu'un seul peuple.
+
+Je regarderai comme une de mes occupations les plus importantes de
+maintenir dans toute son intégrité la vieille amitié qui, depuis tant de
+siècles, vous unit à la nation française.
+
+Dites au peuple de votre canton que je serai toujours prêt à l'aider
+dans tous les maux qu'il pourrait éprouver, et qu'en retour je compte
+sur la continuation des sentimens que vous m'exprimez.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Saint-Cloud, le 13 floréal an 11 (3 mai 1803).
+
+_Au landamman et aux membres du conseil du canton d'Underwald._
+
+Citoyens landamman et membres du conseil du canton d'Underwald, je vous
+remercie des sentimens que vous m'exprimez au nom de votre canton par
+votre lettre du 3 avril. Le titre de restaurateur de la liberté des
+enfans de Tell, m'est plus précieux que la plus belle victoire. Je n'ai
+eu en vue dans l'acte de médiation que vos intérêts; quand j'ai disputé
+avec vos députés, j'ai été, par la pensée, un de vos concitoyens.
+
+Assurez le peuple de votre canton que, dans toutes les circonstances,
+il peut compter qu'il me trouvera toujours dans les mêmes sentimens.
+Oubliez toutes vos anciennes querelles, et comptez sur le désir que j'ai
+de vous donner des preuves de l'intérêt que je vous porte.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Saint-Cloud, le 16 floréal an 11 (6 mai 1803).
+
+_Au landamman et aux membres du conseil du canton de Schwitz._
+
+Citoyens landamman et membres du conseil du canton de Schwitz, j'ai
+éprouvé une vive satisfaction d'apprendre, par votre lettre du 14 avril,
+que vous étiez heureux par l'acte de médiation. L'oubli de vos querelles
+passées et l'union entre vous, voilà le premier de vos besoins.
+
+Je serai toujours votre ami, et l'esprit qui m'a dicté l'acte de
+médiation ne cessera jamais de m'animer.
+
+Quelles que soient les sollicitudes et les occupations que je puis
+avoir, je regarderai toujours pour moi comme un devoir et une douce
+jouissance, de faire tout ce qui pourra consolider votre liberté et
+votre bonheur.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Saint-Cloud, le 24 floréal an 11 (14 mai 1803).
+
+_Au corps législatif._
+
+Législateurs,
+
+Le gouvernement de la république vous annonce que des orateurs se
+rendront à votre séance aujourd'hui samedi, 24 floréal, à deux heures
+après midi, à l'effet d'y porter la parole au nom du gouvernement et
+faire une communication extraordinaire[49].
+
+Le gouvernement désire que cette communication soit entendue en comité
+secret.
+
+_Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+[Footnote 49: Cette communication était l'annonce de la rupture avec
+l'Angleterre.]
+
+
+
+
+Saint-Cloud, le 30 floréal an 11 (20 mai 1803).
+
+_Message au sénat, au corps législatif et au tribunat._
+
+L'ambassadeur d'Angleterre a été rappelé, forcé par nette circonstance,
+l'ambassadeur de la république a quitté un pays où il ne pouvait plus
+entendre de paroles de paix.
+
+Dans ce moment décisif, le gouvernement met sous vos yeux, il mettra
+sous les yeux de la France et de l'Europe ses premières relations avec
+le ministère britannique, les négociations qui ont été terminées par le
+traité d'Amiens, et les nouvelles discussions qui semblent finir par une
+rupture absolue.
+
+Le siècle présent et la postérité y verront tout ce qu'il a fait pour
+mettre un terme aux calamités de la guerre, avec quelle modération, avec
+quelle patience il a travaillé à en prévenir le retour.
+
+Rien n'a pu rompre le cours des projets formés pour rallumer la discorde
+entre les deux nations. Le traité d'Amiens avait été négocié au milieu
+des clameurs d'un parti ennemi de la paix. A peine conclu, il fût
+l'objet d'une censure amère: on le représenta comme funeste à
+l'Angleterre, parce qu'il n'était pas honteux pour la France. Bientôt on
+sema des inquiétudes, on simula des dangers sur lesquels on établit
+la nécessité d'un état de paix tel, qu'il était un signal permanent
+d'hostilités nouvelles. On tint en réserve, on stipendia ces vils
+scélérats qui avaient déchiré le sein de leur patrie, et qu'on destine
+à le déchirer encore. Vains calculs de la haine! ce n'est plus cette
+France divisée par les factions et tourmentée par les orages; c'est
+la France rendue à la tranquillité intérieure, régénérée dans son
+administration et dans ses lois, prête à tomber de tout son poids sur
+l'étranger qui osera l'attaquer et se réunir aux brigands qu'une atroce
+politique rejetterait encore sur son sol pour y organiser le pillage et
+les assassinats;
+
+Enfin, un message inattendu a tout-à-coup effrayé l'Angleterre
+d'armemens imaginaires en France et en Batavie, et supposé des
+discussions importantes qui divisaient les deux gouvernemens, tandis
+qu'aucune discussion pareille n'était connue du gouvernement français.
+
+Aussitôt des armemens formidables s'opèrent sur les côtes et dans les
+ports de la Grande-Bretagne; la mer est couverte de vaisseaux de guerre;
+et c'est au milieu de cet appareil que le cabinet de Londres demande à
+la France l'abrogation d'un article fondamental du traité d'Amiens.
+
+Ils voudraient, disaient-ils, des garanties nouvelles, et ils
+méconnaissent la sainteté des traités, dont l'exécution est la première
+des garanties que puissent se donner les nations. En vain la France a
+invoqué la foi jurée; en vain elle a rappelé les formes reçues parmi les
+nations; en vain elle a consenti à fermer les yeux sur l'inexécution
+actuelle de l'article du traité d'Amiens, dont l'Angleterre prétendait
+s'affranchir; en vain elle a voulu remettre à prendre un parti définitif
+jusqu'au moment où l'Espagne et la Batavie, toutes deux parties
+contractantes, auraient manifesté leur volonté; vainement enfin, elle a
+proposé de réclamer la médiation des puissances qui avaient été appelées
+à garantir, et qui ont garanti en effet la stipulation dont l'abrogation
+était demandée; toutes les propositions ont été repoussées et les
+demandes de l'Angleterre sont devenues plus impérieuses et plus
+absolues.
+
+Il n'était pas dans les principes du gouvernement de fléchir sous la
+menace; il n'était pas en son pouvoir de courber la majesté du peuple
+français sous des lois qu'on lui prescrivait avec des formes si
+hautaines et si nouvelles. S'il l'eût fait, il aurait consacré pour
+l'Angleterre le droit d'annuler, par sa seule volonté, toutes les
+stipulations qui l'obligent envers la France; il l'eût autorisée à
+exiger de la France des garanties nouvelles à la moindre alarme qu'il
+lui aurait plu de forger; et de là deux nouveaux principes qui se
+seraient placés dans le droit public de la Grande-Bretagne, à côté de
+celui par lequel elle a déshérité les autres nations de la souveraineté
+commune des mers et soumis à ses lois et à ses réglemens l'indépendance
+de leur pavillon.
+
+Le gouvernement s'est arrêté a la ligne que lui ont tracée ses principes
+et ses devoirs. Les négociations sont interrompues, et nous sommes prêts
+à combattre si nous sommes attaqués.
+
+Du moins, nous combattrons pour maintenir la foi des traités et pour
+l'honneur du nom français.
+
+Si nous avions, cédé à une vaine terreur, il eût fallu bientôt combattre
+pour repousser des prétentions nouvelles; mais nous aurions combattu
+déshonorés par une première faiblesse, déchus à nos propres yeux et
+avilis aux yeux d'un ennemi qui nous aurait une fois fait ployer sous
+ses injustes prétentions.
+
+La nation se reposera dans le sentiment de ses forces: quelles que
+soient les blessures que l'ennemi pourra nous faire dans des lieux où
+nous n'aurons pu ni le prévenir, ni l'atteindre, le résultat de cette
+lutte sera tel que nous avons droit de l'attendre de la justice de notre
+cause et du courage de nos guerriers.
+
+_Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 5 prairial an 11 (25 mai 1803).
+
+_Réponse du premier consul à une députation du sénat, du corps
+législatif et du tribunat[50]._
+
+Nous sommes forcés à faire la guerre pour repousser une injuste
+agression. Nous la ferons avec gloire. Les sentimens qui animent les
+grands corps de l'état et le mouvement spontané qui les porte auprès
+du gouvernement, dans cette importante circonstance, sont d'un heureux
+présage.
+
+La justice de notre cause est avouée même par nos ennemis, puisqu'ils se
+sont refusés à accepter la médiation offerte par l'empereur de Russie
+et par le roi de Prusse, deux princes dont la justice est reconnue par
+toute l'Europe.
+
+Le gouvernement anglais paraît même avoir été obligé de tromper la
+nation dans la communication officielle qu'il vient de faire. Il a eu
+soin de soustraire toutes les pièces qui étaient de nature à faire
+connaître au peuple anglais la modération et les procédés du
+gouvernement français dans toute la négociation. Quelques-unes des notes
+que des ministres britanniques ont publiées sont mutilées dans
+leurs passages les plus importans. Le reste des pièces données en
+communication au parlement, contient l'extrait des dépêches de quelques
+agens publics ou secrets. Il n'appartient qu'à ces agens de contredire
+ou d'avouer leurs rapports, qui ne peuvent avoir aucune influence dans
+des débats aussi importans, puisque leur authenticité est au moins aussi
+incertaine que leur véracité. Une partie des détails qu'ils contiennent
+est matériellement fausse, notamment les discours que l'on suppose avoir
+été tenus par le premier consul, dans l'audience particulière qu'il a
+accordée à lord Whitworth.
+
+Le gouvernement anglais a pensé que la France était une province de
+l'Inde, et que nous n'avions le moyen ni de dire nos raisons ni de
+défendre nos justes droits contre une injuste agression. Etrange
+inconséquence d'un gouvernement qui a armé sa nation, en lui disant que
+la France voulait l'envahir! On trouve dans la publication faite par le
+gouvernement anglais, une lettre du ministre Talleyrand à un commissaire
+des relations commerciales: c'est une simple circulaire de protocole
+qui s'adresse à tous les agens commerciaux de la république. Elle est
+conforme à l'usage établi en France depuis Colbert, et qui existe aussi
+chez la plupart des puissances de l'Europe. Toute la nation sait si
+nos agens commerciaux en Angleterre sont, comme l'affirme le ministère
+britannique, des militaires. Avant que ces fonctions leur fussent
+confiées, ils appartenaient pour la plupart, ou au conseil des prises,
+ou à des administrations civiles.
+
+Si le roi d'Angleterre est résolu de tenir la Grande-Bretagne en état de
+guerre, jusqu'à ce que la France lui reconnaisse le droit d'exécuter ou
+de violer à son gré les traités, ainsi que le privilége d'outrager le
+gouvernement français dans les publications officielles ou privées, sans
+que nous puissions nous en plaindre, il faut s'affliger sur le sort de
+l'humanité... Certainement nous voulons laisser à nos neveux le nom
+français toujours honoré, toujours sans tache... Nous maintiendrons
+notre droit de faire chez nous tous les réglemens qui conviennent à
+notre administration publique, et tels tarifs de douanes que l'intérêt
+de notre commerce et de notre industrie pourra exiger...
+
+Quelles que puissent être les circonstances, nous laisserons toujours
+à l'Angleterre l'initiative des procédés violens contre la paix et
+l'indépendance des nations, et elle recevra de nous l'exemple de la
+modération, qui seule peut maintenir l'ordre social.
+
+_Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+[Footnote 50: Ces trois députations avaient été envoyées par leurs corps
+respectifs pour féliciter Bonaparte sur son énergie dans les affaires
+d'Angleterre.]
+
+
+
+
+Paris, le 18 prairial an 11 (7 juin 1803).
+
+_Note inscrite dans le Moniteur[51]._
+
+[Footnote 51: Le colonel Sébastiani, envoyé dans l'Orient, avait imprimé
+dans le Moniteur le rapport de son voyage.]
+
+Le rapport du colonel Sébastiani ne renferme pas un seul mot contre le
+gouvernement de sa Majesté; pas un seul mot contre le peuple anglais,
+pas un seul mot contre l'armée anglaise; il attaquait, il est vrai, un
+colonel de cette nation; mais qu'est-ce qu'un individu britannique qui
+se dit outragé en regard des grands intérêts des deux gouvernemens de
+France et d'Angleterre? Est ce dans la balance même de l'Europe qu'il
+est permis de placer même tous les noms des colonels anglais, passés,
+présens et futurs? et le colonel devait-il s'attendre à ce grand honneur
+d'être vengé par une guerre européenne, de quelques paroles prononcées
+en Afrique et de quelques justes réponses à des outrages faits au héros
+et à l'armée qui ont défendu le monde par leurs victoires, et qui l'ont
+rempli par leur renommée? Eh! quoi, un officier français ne pourra
+répondre aux injures proférées par un officier anglais contre l'armée et
+son chef, sans qu'il faille verser toutes les calamités de la guerre sur
+le pays offensé? A quoi donc se réduit cette récrimination officielle?
+L'affaire des colonels Sébastiani et Stuart est purement individuelle;
+elle ne peut, par conséquent, devenir jamais nationale: les lois de
+l'honneur et les usages militaires sont suffisans pour de tels faits.
+
+Mais convient-il bien au roi d'Angleterre de se plaindre
+diplomatiquement même de la réponse faite par le général Sébastiani,
+aux outrages faits à Bonaparte et à l'armée française par un officier
+anglais, dans une brochure, où il accuse Bonaparte d'avoir empoisonné
+son armée, brochure que le roi d'Angleterre a reçue de sa main? Le
+général Sébastiani ne défendait-il pas sa vie contre cet officier qui
+choisit le moment où ce premier est arrivé au Caire, pour l'accuser
+auprès du pacha, en lui envoyant un ordre du jour de l'armée d'Egypte,
+écrit en l'an 7, et excitant contre lui la multitude égarée par des
+suggestions perfides? Ah! s'il y avait eu des satisfactions à réclamer,
+elles l'eussent été bien légitimement contre l'odieuse conduite d'un
+général anglais qui à voulu faire assassiner un officier français, en
+le livrant aux poignards des Turcs! Nous entrons dans tous ces détails,
+parce qu'il est essentiel de faire connaître à toute l'Europe la
+ridicule injustice des plaintes de S. M. britannique. D'ailleurs,
+rien n'est minutieux quand il s'agit des droits de l'humanité; tout
+s'agrandit devant l'Europe, juge naturel de cette cause.
+
+Le roi d'Angleterre, toujours ingénieux à chercher des outrages pour
+remplir son manifeste, en trouve un nouveau dans la communication du
+premier, consul au corps législatif.
+
+C'est là que Bonaparte a dit, avec tous les politiques et les militaires
+de l'Europe, cette grande vérité, que l'Angleterre seule ne peut pas
+lutter contre la France; mais ce n'est là ni un défi ni une jactance. Il
+n'y a dans le style d'un grand général et d'un gouvernement célèbre que
+des aperçus-profond et des résultats politiques.
+
+Lorsque le premier consul, après avoir présenté au corps législatif
+l'état des diverses puissances de l'Europe, a parlé de la
+Grande-Bretagne, comme ne pouvant lutter seule contre la France, il n'en
+a tiré qu'une conséquence favorable à la pacification générale. Le
+duc de Clarence n'existe-t-il pas dans les îles britanniques pour les
+préserver de toute attaque de la part des Français. Je désire, a-t-il
+dit éloquemment, voir la nation française employer les vastes ressources
+qu'elle a dans son sein, pour convaincre ce puissant consul que nous
+sommes capables de nous mesurer seuls contre la France et contre tous
+ceux qui se joindront à elle; je désire voir la Grande-Bretagne châtier
+la France: ce n'est pas la première fois que nous-l'aurions fait.
+
+Non, ce n'est point là un outrage pour la république française de
+la part du duc de Clarence; victorieuse de toutes les coalitions,
+triomphante de tous les crimes et de toutes les intrigues payées par
+l'or britannique, elle ne peut se croire blessée par les rodomontades
+d'un jeune lord qui croit qu'on châtie la France, comme la France a
+châtié le duc d'Yorck et ses soldat à Hondscote et sur les dunes
+de Dunkerque. Il sied bien à un jeune prince anglais de braver
+la belliqueuse France au moment où elle dépose à peine ses armes
+victorieuses, au moment où l'étoile d'Albion pâlit, au moment où le
+fisc et la dette menacent d'engloutir l'Angleterre, au moment où l'Inde
+opprimée est plus près encore du période des révolutions que ne l'est
+l'Irlande asservie, au moment où la liberté prépare l'expulsion, des
+Anglais des Antilles; au moment où l'Europe continentale, éclairée enfin
+sur ses vrais intérêts, verra avec joie se briser le trident d'airain
+qui pèse sur l'univers asservi. Ce jeune prince avait-il oublié
+les leçons que la France avait fait payer si cher a l'Angleterre?
+Ignore-t-il que quarante-cinq descentes ont eu du succès dans cette
+Grande-Bretagne, que les peuples barbares se sont tour à tour partagée;
+ignore-t-il qu'il a suffi d'une poignée de Normands pour châtier les
+Anglais et leur donner des lois.
+
+Les communications du premier consul avec le corps législatif ne sont
+donc pas des outrages pour le gouvernement anglais, pas plus que les
+communications du premier consul avec lord Withwort, 1°. Il est constant
+que cette conversation dont cet ambassadeur a envoyé les détails à
+son gouvernement, est fausse dans ses principales parties. Elle a été
+formellement démentie dans le journal officiel: d'ailleurs ce qu'a
+dit le premier consul, il l'avait dit peu de jours auparavant dans le
+message au corps législatif: «l'empire ottoman est ébranlé de tous
+côtés; mais l'intérêt de la France est de le soutenir»; 2° elle est
+publiée par un gouvernement qui est convaincu d'avoir altéré, mutilé,
+falsifié sans pudeur les pièces les plus authentiques des dernières
+négociations, en les présentant imprimées au parlement; 3° lorsque
+le premier consul a voulu favoriser lord Withwort d'une conversation
+particulière, ce n'était pas sans doute pour fournir des armes contre
+lui-même au gouvernement machiavélique de Londres, mais bien pour faire
+connaître ses véritables intentions, ses sentimens modérés, et le désir
+de la paix qui anime le gouvernement français.
+
+On conçoit enfin qu'il puisse exister un gouvernement stabilisé depuis
+un siècle, renommé par l'habileté des politiques et par la régularité de
+sa diplomatie, qui ne rougit pas de baser une déclaration sur des vues,
+des idées, des indices, des soupçons, des conjectures, sur des rapports
+inexacts et vains, sur des conversations fugitives et mal rendues autant
+que mal interprétées.
+
+C'est cependant d'une autre conversation du premier consul avec lord
+Wihtwort, en présence du corps diplomatique, que S.M. veut tirer un
+nouvel exemple de provocation de la part du gouvernement français,
+comme si le jour où le premier message du roi d'Angleterre, pour les
+préparatifs maritimes, fut connu à Paris, il était possible à un
+gouvernant dont l'honneur et la vérité animent le coeur et la pensée, de
+se contenir au point de dissimuler là profonde indignation qu'inspiré le
+mensonge et la déloyauté. Il n'appartient qu'aux hommes flegmatiques
+et profonds dans l'art perfide et dissimulé des cours, de se déguiser
+ainsi. Le premier consul fut extrêmement modéré, si nous considérons
+les conjonctures où il se trouvait placé; et il montra dans cette
+circonstance autant d'énergie que d'amour de la paix. Ah! sans doute
+après un message aussi insultant pour le peuple français, après un
+message royal, fondé sur deux mensonges évidens, après un message où
+S.M. britannique annonce faussement qu'il se fait des arméniens dans les
+ports de France, et qu'il y avait des négociations ouvertes entre les
+deux cabinets, il n'est aucune puissance, aucun gouvernement qui n'ait
+rompu soudainement toute communication avec un prince capable d'allumer
+la guerre, en mentant à son pays et à la face de l'Europe.
+
+Comment donc le roi d'Angleterre présenta-t-il aussi à son parlement,
+comme motif légitime de guerre, une gazette d'Hambourg, dont un article
+prétendu inséré par l'influence du commissaire français, des relations
+commerciales, propage, selon lui, dans l'Europe les calomnies les plus
+mal fondées et les plus offensantes contre S. M. et son gouvernement?
+
+S. M. britannique, en articulant un pareil motif de guerre, a cru qu'il
+n'était pas permis à un commissaire français de démontrer que S. M.
+britannique avait été induite par ses sages et habiles ministres, à
+faire à la nation anglaise deux révoltans mensonges dans son premier
+message au parlement, où il annonce, contre la vérité connue de toute
+l'Europe, qu'il se faisait des armemens considérables dans tous les
+ports de France, et qu'il y avait des négociations ouvertes entre les
+deux cabinets. Si prouver l'évidente fausseté de ces deux assertions
+royales, c'est outrager S. M. britannique, et calomnier son
+gouvernement, que faudra-t-il donc dire de ce ramas de libelles
+scandaleux, d'injures grossières, et d'amères calomnies, consignées
+dans les journaux anglais, sous l'autorité du roi et de ses ministres;
+journaux scandaleusement insultans, qui ont inondé l'Europe et provoqué,
+principalement depuis la paix générale, le chef du gouvernement
+français? Quel nom faudra-t-il donner au système anglais qui déclare
+inviolables ou plutôt impunis, ces calomniateurs périodiques, pourvu
+qu'ils dénigrent les gouvernans des autres nations, pourvu qu'ils
+travaillent constamment à décrier les gouvernans étrangers, pourvu
+qu'ils fassent une guerre vile et honteuse aux hommes célèbres et aux
+gouvernemens éclairés qui ne veulent pas reconnaître la suprématie de
+l'Angleterre, ni s'humilier devant la raison éminente de son roi et la
+hante prudence de ses ministres.
+
+C'est aussi, porte la déclaration royale, pour dégrader, avilir et
+insulter S. M. et son gouvernement, que le gouvernement français
+a demandé, dans plusieurs occasions, de violer les droits de
+l'hospitalité, à l'égard des personnes qui ont trouvé un asile dans ses
+états, et contre lesquelles il n'y a pas d'accusation fondée. Il faut
+être bien dépourvu de raison, ou bien aveuglé dans sa haine, pour
+prétendre de pareils motifs de guerre: car on aura de la peine à croire
+que ce même gouvernement, qui se plaint aujourd'hui de ce que le
+gouvernement français lui demande, au nom de la justice et de la
+sûreté générale, l'éloignement de quelques empoisonneurs, de quelques
+assassins, de quelques calomniateurs à gages, honteusement abrités dans
+les îles britanniques, est le même gouvernement qui a offert à la France
+la déportation de ces êtres malfaisans pour prix du consentement à
+l'occupation de Malte durant dix années. Si donc la France avait voulu
+violer un traité, l'Angleterre aurait violé l'hospitalité; si la France
+avait voulu livrer aux Anglais le commerce de toutes les nations, la
+Grande-Bretagne, reconnaissante, aurait déporté quelques scélérats; mais
+si la France refuse d'asservir la navigation de la Méditerranée, ces
+malfaiteurs reconnus ne sont plus pour l'Angleterre que des hommes
+irréprochables dont elle ne saurait violer l'asile.
+
+Voilà cependant le gouvernement qui se vante de sa morale, de sa
+modération, de sa justice, et qui se plaint de calomnie, d'outrages et
+de provocations. Voilà, certes, de nobles et grands motifs d'incendier
+de guerre toute l'Europe et de mettre aux prises deux nations
+industrieuses et agricoles.
+
+Quelques paquets de marchandises anglaises, non reçues librement en
+France, tandis que les Anglais repoussent nos productions territoriales;
+quelques agens commerciaux qui demandent des sondes de port et des plans
+de villes imprimés partout, tandis que nous accueillons, sans défiance,
+des milliers d'Anglais qui viennent chez nous; quelques cantons suisses
+que la France n'a pas voulu laisser ruiner, se détruire par des
+dissensions intestines, ni laisser envahir par une guerre étrangère,
+tandis que les Anglais y envoyaient des émissaires, des armes, des
+munitions, des plans d'extermination civile; quelque troupes françaises
+stationnées en Hollande; tandis que les Anglais organisaient des plans
+d'invasion sur cette contrée et sur ses colonies; quelques obstacles
+apportés par la France à ce que l'Angleterre rallumât la guerre sur
+le continent par des intrigues diplomatiques, tandis que les Anglais
+envoient des émissaires dans toutes les parties de l'Europe pour tâcher
+de légitimer leur fureur de guerroyer encore avec la France; quelques
+invitations aux Anglais d'évacuer Malte pour exécuter le traité
+d'Amiens, tandis qu'ils se plaignaient dans les dits journaux que la
+France ne l'exécutait pas de son côté; quelques idées que la France
+désirait encore l'Egypte et les îles Ioniennes, tandis que les Anglais
+laissaient leurs troupes à Alexandrie un an après le traité d'Amiens,
+et ne désemparaient pas de Malte; quelques conversations rédigées sans
+vérité, et interprétées sans bonne foi, tandis que les Anglais ne
+cessent d'outrager la France dans les journaux et d'insulter le chef de
+son gouvernement: telles sont cependant les causes graves et légitimes
+de la guerre juste et nécessaire, causes officiellement présentées par
+S. M. britannique, qui déclare a la fin de son manifeste: «n'être animée
+que du sentiment de ce qu'elle doit à l'honneur de son commerce, aux
+intérêts de son peuple, et du désir d'arrêter les progrès d'un système
+qui, s'il ne rencontre pas d'obstacles, peut devenir fatal à toutes les
+parties du Vous, roi de la Grande-Bretagne, eh quoi! vous parlez de
+l'honneur de votre couronne pour faire de nouveau la guerre; et vous
+vous basez sur l'honneur de votre parole royale pour annuler un traité
+de paix solennel! Vous, vous êtes pénétré des intérêts de votre peuple,
+qui ne pouvait contenir sa joie lorsque vous signâtes la paix, et vous
+invoquez encore les intérêts de ce même peuple quand votre déclaration
+de guerre contriste toutes les classes pensantes, propriétaires et
+industrieuses de l'Angleterre! Vous parlez du désir d'arrêter les
+progrès d'un système qui peut devenir fatal à toutes les parties du
+monde civilisé; et pour mieux civiliser le monde, vous lui reportez
+toutes les calamités de la guerre!
+
+Eh! de quel système voulez-vous parler? est-ce de ce système de
+puissance, de domination et d'accroissement dont vos ministres et vos
+orateurs ministériels ne cessent d'accuser la France, pour masquer
+aux autres nations la puissance colossale, l'insatiable ambition et
+l'accroissement perpétuel de l'Angleterre? Entendez-vous parler de
+l'énergie, de l'ambition et de la vaste politique du premier consul, que
+vos journalistes et vos diplomates ne cessent de calomnier auprès des
+autres gouvernemens. Que vos libellistes périodiques, oratoires ou
+diplomatiques dépriment tant qu'ils voudront une vie aussi glorieuse
+et un gouvernement aussi énergique; que, dans leur style injuste et
+contumélieux, ils appellent la dignité qu'il imprime au peuple français,
+orgueil; sa suite imperturbable dans le bien, opiniâtreté; son énergie
+profonde d'exécution, dureté; son désir prononcé de ne jamais laisser
+outrager la nation française, arrogance; ses vues pour la défense et
+la sûreté du midi de l'Europe, ambition: de pareilles censures ne
+prouveront jamais que le génie ne soit le génie; que vouloir la paix
+par tant de sacrifices ne soit l'amour inaltérable de l'humanité; que
+résister aux invasions et aux perfidies de l'Angleterre ne soit défendre
+son pays et maintenir l'Europe; mais elles prouveront seulement que
+les vues conciliatrices et paisibles de Bonaparte ont été également
+méconnues et calomniées dans le palais de Windsor et dans les salles de
+Westminster. Je m'arrête: il ne s'agit ici ni d'homme ni de quelques
+éloges, il s'agit de la paix du monde.
+
+Mais à quel tribunal doivent se porter de telles questions? c'est
+à celui de l'Europe entière et de la postérité, que la république
+française citera l'Angleterre. Quelle importante cause que celle où les
+bienfaits de la paix et les calamités de la guerre sont mis en balance,
+où la violation des traités et des droits des peuples est mise en
+question par quelques passions honteuses; où l'on voit deux grands
+gouvernemens pour parties et le monde entier pour tribunal! De quel
+côté est donc l'esprit d'ambition, d'agrandissement, d'agression et de
+prééminence universelle?
+
+La France possédait par ses armes toutes les contrées, depuis la mer du
+Nord jusqu'à la mer Adriatique, et depuis le Danube jusqu'au canal de
+Messine. Qu'a-t-elle fait pour la paix générale? Elle rend la Batavie à
+elle-même; elle restitue à la Suisse son indépendance avec ses anciennes
+constitutions; elle cède le pays vénitien à l'Autriche; des indemnités
+territoriales sont accordées aux électeurs du corps germanique; les îles
+vénitiennes régularisent la forme de leur gouvernement sous l'influence
+de la Russie et de la Porte; l'Italie voit s'établir les républiques
+lucquoise, italienne et ligurienne; les troupes françaises évacuent les
+états du pape et le royaume de Naples; l'Etrurie reçoit un roi; les
+troupes françaises, presque aux portes de Vienne, rentrent sur la rive
+gauche du Rhin; le Portugal est évacué et rendu à son indépendance.
+Ah! si la France avait eu des projets ambitieux et des vues
+d'agrandissement, n'aurait-elle pas conservé l'Italie toute entière sous
+son influence directe? n'aurait-elle pas étendu sa domination sur la
+Batavie, la Suisse et le Portugal? Au lieu de cet agrandissement facile,
+elle présente une sage limitation de son territoire et de sa puissance:
+elle subit la perte de l'immense territoire de Saint-Domingue, ainsi que
+des trésors et des armées destinés à la restauration de cette colonie...
+Elle fait tous les sacrifices pour obtenir la continuation de la paix.
+
+L'Angleterre, au contraire, s'empare entièrement de l'île opulente de
+Ceylan et de toute la navigation du golfe du Bengale; elle acquiert
+l'importante possession de la Trinité; elle essaie, par un traité
+secret, avec les Mameloucks, d'envahir l'Egypte, en leur fournissant des
+armes et des munitions; elle ne quitte Alexandrie que long-temps après
+l'expiration des délais convenus, et parce que les ravages de la peste
+l'épouvantent. Elle viole le traité d'Amiens pour garder Malte, pour
+éloigner les corsaires barbaresques, pour faire le commerce exclusif de
+l'Adriatique, du Levant, des Dardanelles, et de la mer Noire, et pour
+défendre à toutes les nations la navigation de la Méditerranée; elle
+réunit tous ses efforts pour faire perdre Saint-Domingue à la France[52]
+et pour l'empêcher de jouir de la Louisiane; elle excite les dissensions
+dans les cantons suisses et fournit des munitions et des armes à leur
+extermination civile; elle envoie des escadres dans les mers du Nord,
+devant le Texel et la Meuse, menaçant d'envahir la Batavie; elle
+convoite la Sicile, demande l'île de Lampedouse et occupe la Sardaigne.
+Les quatre parties du monde, les golfes, les caps, les détroits, des
+colonies opulentes, ne peuvent satisfaire sa cupidité politique et
+commerciale. Son avarice et son ambition sont enfin à découvert. Le
+masque tombe; l'Angleterre n'assigne plus que trente-six heures à la
+durée de la paix. Elle a spéculé la guerre soudaine pour saisir à la
+fois sur l'Océan les richesses long-temps déposées, que les colonies
+espagnoles, portugaises et bataves envoient enfin à leurs métropoles,
+ainsi que les vaisseaux de la république et les bâtimens de son commerce
+à peine régénéré. L'Angleterre, pour satisfaire quelques passions
+haineuses et trop puissantes, trouble la paix du monde, viole sans
+pudeur les droits des nations, foule aux pieds les traités les plus
+solennels, et fausse la foi jurée, cette foi antique, éternelle,
+que même les hordes sauvages connaissent, et qu'elles respectent
+religieusement.
+
+Un seul obstacle l'arrête dans sa marche politique et dans sa course
+ambitieuse, c'est la France victorieuse, modérée et prospère; c'est son
+gouvernement énergique et éclairé; c'est son chef illustre et magnanime:
+voilà les objets de son envie délirante, de ses attaques réitérées, de
+sa haine implacable, de son intrigue diplomatique, de ses conjurations
+maritimes et de ses dénonciations officielles à son parlement et à ses
+sujets. Mais l'Europe observe; la France s'arme: l'histoire écrit: Rome
+abattit Carthage!
+
+[Footnote 52: Selon le duc de Clarance (séance du 23 mai) c'est aux
+efforts de la Grande-Bretagne que la France doit attribuer la perte de
+Saint-Domingue.]
+
+
+
+
+Saint-Cloud, le 18 prairial an 11 (7 juin 1803).
+
+_Circulaire adressée aux cardinaux, archevêques et évêques de France._
+
+Monsieur,
+
+Les motifs de la présente guerre sont connus de toute l'Europe. La
+mauvaise foi du roi d'Angleterre qui a violé la sainteté des traités, en
+refusant de restituer Malte à l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, qui
+a fait attaquer nos bâtimens de commerce sans déclaration préalable de
+guerre, la nécessité d'une juste défense, tout nous oblige de recourir
+aux armes. Je vous fais donc cette lettre pour vous dire que je souhaite
+que vous ordonniez des prières pour attirer la bénédiction du ciel sur
+nos entreprises. Les marques que j'ai reçues de votre zèle pour le
+service de l'état, m'assurent que vous vous conformerez avec plaisir à
+mes intentions.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 27 messidor an 11 (16 juillet 1803).
+
+_Note inscrite dans le Moniteur._
+
+La mesure que vient de prendre le gouvernement anglais en bloquant
+l'embouchure de l'Elbe et celle du Weser, est un nouvel acte
+d'infraction aux droits des neutres et à la souveraineté de toutes les
+puissances.
+
+La France, attaquée par l'Angleterre, acquit le droit de porter la
+guerre dans toutes les possessions britanniques et de s'emparer, comme
+elle l'avait fait dans les guerres antérieures, du Hanovre qui en fait
+partie. Mais elle n'a occupé les bords de l'Elbe que dans les pays dont
+cette conquête l'a mise en possession; elle a respecté la neutralité de
+Brême, d'Hambourg et des autres états du continent.
+
+Quelle circonstance aurait donc autorisé le roi d'Angleterre à défendre
+aux puissances neutres la navigation de l'Elbe et du Weser; si le
+pavillon anglais ne peut paraître sur tous les points qu'une batterie
+française peut atteindre, du moins il ne doit pas empêcher les neutres
+de naviguer partout où les chances de la guerre ont conduit les armées
+françaises, et d'entretenir leurs communications entre eux. L'Elbe et le
+Weser baignent une grande étendue de territoires neutres; les rivières
+qui s'y jettent agrandissent encore les relations commerciales dont ils
+offrent le débouché: fermer l'entrée de ces fleuves, c'est intercepter
+les communications d'une grande partie du continent, c'est commettre
+un acte d'hostilité contre tous les pays auxquels cette navigation
+appartient.
+
+L'Angleterre aurait dû déclarer plus franchement qu'elle ne veut
+souffrir aucune puissance neutre; mais les neutres souffriront-ils à
+leur tour que leur pavillon et leurs droits soient méprisés.
+
+Si l'Angleterre a voulu punir l'Allemagne de n'avoir pas défendu et
+protégé le Hanovre, c'est sans doute comme prince de l'Empire qu'elle a
+cru avoir des droits à cette protection. Cependant comment oserait-elle
+réclamer une garantie des membres de l'Empire au moment où elle viole
+les droits de l'un d'entre eux? Le roi d'Angleterre, en la qualité de
+membre du corps germanique, avait consenti à des arrangemens, avait
+stipulé des indemnités en faveur de l'ordre de Malte, également
+considéré comme prince de l'Empire. A peine S. M. britannique avait
+solennellement signé ces dispositions, qu'elle attente à l'indépendance
+du territoire de l'ordre. Elle n'a pas le droit de former pour elle des
+réclamations qui seraient plus justement élevées contre elle.
+
+Au reste, la mesure de fermer l'entrée des principaux fleuves de
+l'Allemagne est, comme toutes celles que l'Angleterre a prises depuis
+plusieurs mois, un acte d'aveuglement qui retombe sur elle-même. Elle
+rompt les liens de son commerce avec l'Allemagne, et se ferme les
+principales voies pour l'introduction de ses marchandises sur le
+continent. Elle en accoutume les peuples à se passer de son industrie;
+elle les oblige, pour en obtenir des articles équivalens, à s'adresser à
+la France, à qui, lorsque l'embouchure de l'Elbe est fermée, toutes les
+voies de terre restent ouvertes. La fureur et la passion sont de bien
+mauvais conseillers.
+
+Les journalistes anglais annoncent, comme un fait d'armes dont ils
+tirent vanité, l'enlèvement de pêcheurs français; et cependant
+l'Angleterre agit encore ici contre elle-même. En dérobant la propriété
+aux malheureux habitans des côtes, et en privant les familles de leurs
+soutiens, elle met au désespoir cette population dont elle a détruit les
+ressources; elle l'excite à se porter avec plus d'ardeur à la défense de
+notre territoire et à venger la patrie. Elle allume le sentiment de la
+haine dans le coeur des hommes qui, par l'obscurité et la tranquillité
+de leur vie, semblaient y être le moins accessibles.
+
+Ainsi, une mauvaise action entraîne toujours de funestes résultats;
+ce qui est injuste n'est jamais profitable et ne peut que soulever
+l'opinion.
+
+Il est dans la nature de l'homme de refuser son intérêt et ses voeux aux
+entreprises évidemment contraires et à la bonne foi et à l'équité; et
+quelles que soient les préventions, il finit toujours par être entraîné
+vers la cause la plus juste, Eh! quel serait le sort de l'Europe s'il
+n'y a aucune puissance disposée à contenir l'ambition d'un état, qui ne
+compte pour rien les traités et la justice!
+
+Le ministère anglais suit au surplus la pente où l'entraîne son
+caractère bien connu de l'Europe entière. Les hommes faibles ne peuvent
+obéir à la raison; abandonnés à leurs passions, ils se trouvent sans
+cesse hors de mesure. Une conduite modérée atteste la vigueur d'un
+jugement sain. L'injustice et la violence proviennent d'une véritable
+faiblesse, comme le transport est l'effet naturel de l'état de maladie.
+Comment les lumières de la raison pourraient-elles briller au milieu des
+illusions du délire? Ne dit-on pas chaque jour au peuple anglais que la
+France est en proie à tous les désordres, et toujours déchirée par les
+factions; que le gouvernement est sans force, l'esprit public sans
+énergie? Peut-être en parlant contre l'évidence, les ministres de S. M.
+britannique ne parlent pas plus contre leur conscience, qu'un malade
+dans le délire, lorsqu'il montre à ceux qui l'environnent les fantômes
+que son imagination a créés.
+
+Malheur au peuple conduit par des hommes faibles et sans plan! Malheur
+aussi à l'Europe si ces hommes disposent de ce qui reste encore de
+puissance et de la prospérité d'un grand peuple!
+
+
+
+
+Paris, le 12 thermidor an 11 (31 juillet 1803).
+
+_Notes insérées dans le Moniteur._
+
+[53]Non, M. Windham, non, nous châtierons une centaine de familles
+d'oligarques, dont les conseils et l'influence pèsent trop sur leur
+gouvernement, et qui sont chargées de tout le sang qui a été versé en
+Europe pendant ces dernières années. Nous ferons jouir le peuple anglais
+de tous les bienfaits de l'égalité, et nous établirons une alliance
+permanente qui assure le repos de l'Europe, la civilisation des deux
+nations et l'amélioration de l'espèce humaine.
+
+[54]Lord Hawkesbury, dans la dernière guerre, voulait marcher sur Paris:
+aujourd'hui il admet la possibilité que nous arrivions jusqu'à Londres:
+voilà un changement assez notable; ministre enfant, inconsidéré,
+coupable: comment si, sur quatre chances, vous admettez qu'il y en ait
+une qui permette aux Français de porter la guerre au milieu de vos
+foyers, pouvez-vous conseiller de faire la guerre? Malte qui, quoi que
+vous en disiez, est le seul et véritable objet de la guerre, vaut-elle
+que dès le premier moment de cette guerre vous établissiez une
+imposition extraordinaire de deux années de revenu; que vous proclamiez
+la banqueroute, en mettant à contribution la dette publique; que vous
+proposiez une levée en masse, depuis dix-sept jusqu'à cinquante-cinq
+ans; que vous livriez un état commerçant, fondé sur le crédit et
+l'ordre, aux appréhensions, aux chances d'une guerre corps à corps
+et d'une invasion? Savez-vous ce que c'est qu'une levée en masse?
+Croyez-vous que la multitude ne soit pas la même dans tous les pays et
+dans tous les temps?
+
+[Footnote 53: M. Windham, dans la chambre des communes, prétendait que
+les Français voulaient anéantir l'Angleterre.]
+
+[Footnote 54: Fussent-ils maîtres de Londres (les Français), disait lord
+Hawkesbury, les Anglais ne se tiendraient pas pour battus.]
+
+Croyez-vous qu'il y ait aujourd'hui sur le continent un homme de bon
+sens, qui, envisageant les conséquences de vos mesures, vous accorde du
+crédit et vous ouvre sa bourse? Les levées en masse furent toujours
+les précurseurs et le foyer des désordres civils. Vous auriez pu vous
+justifier d'avoir placé votre nation dans cette position violente, si ce
+que vous avez dit dans votre premier message avait été vrai, et que vous
+eussiez vu un armement formidable prêt à vous envahir, votre conduite
+aurait en effet mérité des éloges des Anglais, et l'intérêt de l'Europe,
+si la France, se refusant à l'exécution des traités, avait voulu forcer
+votre nation à souscrire entre le déshonneur de cette violation, et une
+lutte dont les conséquences ne peuvent être calculées. Mais quelles
+doivent être les réflexions des hommes sensés, lorsqu'ils voient que
+c'est la France seule qui s'est trouvée dans cette situation forcée?
+
+On peut appliquer à vos conseils ce que l'écriture a dit des conseils du
+roi de Babylonne lorsque Cyrus était à ses portes: «L'esprit du Seigneur
+les a abandonnés, et l'esprit de vertige s'est emparé de leurs conseils
+et de ceux de tous les citoyens».
+
+[55]Quand avez-vous pu compter sur les efforts du continent, que vous
+avez outragé en l'obligeant à ployer momentanément sous votre nouveau
+code maritime, fondé sur les mêmes principes et les mêmes raisonnemens
+que celui d'Alger et de Tunis? comment vous flatter de l'appui des
+puissances continentales, lorsque vous n'y avez recouru qu'au moment des
+déclarations de guerre, et qu'à l'époque des ouvertures de paix, vous
+faites cause à part? et comment pouvez-vous compter sur le continent,
+lorsque vous avez outragé la Prusse, l'Autriche et la Russie, en
+leur demandant vous-mêmes la garantie de l'indépendance de Malte, et
+qu'ensuite vous refusez d'évacuer cette île? Entraînés par l'esprit de
+pillage et de rapine, vous ne vous donnez pas le temps de discuter;
+préoccupés d'une seule pensée, vous craignez que quelques millions qui
+sont sur les mers ne rentrent dans les ports d'Europe; mais le temps de
+vos pirateries est fini. Vous avez enlevé quarante millions à la France,
+autant à la Hollande; le crime porte sa punition, et déjà les principes
+violateurs de votre mauvaise foi se sont introduits jusque dans le
+système de vos finances, qui pouvait se soutenir encore par le plus
+grand respect pour vos créanciers, et vous les avez arbitrairement
+imposés. Il faut que vos marchands, au lieu de l'aune et de la pipe,
+prennent les armes et aillent pirouetter en sentinelles toutes les nuits
+le long de vos plages.
+
+[Footnote 55: M. Pitt prétendait que toute l'Europe allait s'armer pour
+l'Angleterre.]
+
+Il faut que chaque citoyen paie au trésor public, dans une année, le
+revenu de deux années, et vous n'en êtes cependant qu'aux trois premiers
+mois d'une guerre qui dans ses commencemens, est constamment avantageuse
+à votre marine. Malheur au peuple dont les gouvernans sont assez
+faibles pour ne se déterminer que par des sentimens d'orgueil et de
+boursouflure! La sagesse, la raison et les calculs, voilà la seule
+garantie de la prospérité des nations.
+
+Et pourquoi êtes-vous menacés d'une invasion? c'est parce que vous
+voulez interdire à la France son commerce et l'empêcher de rétablir ses
+manufactures, et de vivre au sein de la paix. Vous la déshonorez en
+voulant qu'elle consente à ce que vous puissiez exécuter ou non les
+traités que vous faites avec elle; vous êtes menacés d'une invasion, et
+vous déclarez la guerre sans la faire précéder par des discussions
+et par des négociations requises en pareilles circonstances. A peine
+avez-vous donné sept jours, puis trente-six heures, pour répondre à vos
+impérieux ultimatum! Et pourquoi vous jetez-vous à la guerre avec tant
+de précipitation, avec tant d'inconsidération? Parce que quelques
+vaisseaux appartenant à de paisibles marchands peuvent rentrer.
+Misérables pirates! vous paierez cher les millions que vous avez pillés
+à de pauvres pêcheurs hollandais, et à des spéculateurs paisibles!
+
+Et vous M. Fox[56], vous qui êtes-le premier dans le petit nombre des
+hommes qui ont jusqu'ici échappé à l'esprit de vertige, et qui, vous
+plaçant hors de l'atmosphère des passions et de ce nuage errant et
+furibond que quelques insensés font planer sur votre pays, avez vu d'un
+coup d'oeil les causes et les suites de la guerre, pourquoi n'avez-vous
+pas dit avec énergie à votre nation: «Vous pouvez faire la paix, vous le
+pouvez à des conditions honorables. La raison de nos dissentimens
+est l'inexécution d'un traité; il faut l'exécuter; il faut sacrifier
+l'honneur à la patrie et au bien du peuple; il faut exécuter fidèlement
+les engagemens pris à Amiens». Doué de plus de talens que la plupart de
+tous vos contemporains, vous avez assez de perspicacité pour saisir tant
+de funestes résultats, mais pas assez de courage pour vous exposer
+à l'indignation des hommes passionnés et pour crier sans relâche:
+«l'univers veut la paix; le traité d'Amiens l'a rétablie: qu'il soit
+exécuté». Ils vous déchireraient dans leur fureur, sans doute; mais
+qu'importe? La postérité dans cette affaire-ci est bien près de nous.
+
+[Footnote 56: M. Fox dit qu'il avait toujours été partisan de la paix,
+mais que du moment où l'Angleterre était menacée d'une invasion, il
+devait se rendre à son poste.]
+
+[57]Ce nouveau message ne dit rien de nouveau: aurait-il pour objet
+d'ordonner aux membres de la chambre d'être d'accord sur les mesures de
+finances mal conçues et mal dirigées que le ministère a proposées. Si
+l'on s'en tient à ses propres expressions, on voit: 1°. qu'il invite
+la chambre à arrêter les dispositions nécessaires pour faire face aux
+dépenses extraordinaires de l'année; mais c'est l'échiquier qui a
+présenté toutes les mesures qui ont été adoptées jusqu'à présent; S. M.
+veut-elle les annuler et investir la chambre des communes des pouvoirs
+de l'échiquier? 2°. Le message invite la chambre a prendre toutes les
+mesures que l'urgence des circonstances peut demander. Si le roi donne à
+la chambre des communes l'initiative sur les mesures que l'urgence des
+circonstances peut commander, il faut nous attendre à lire de belles
+extravagances. Tout ce qui vient aujourd'hui du parlement anglais
+porte un caractère d'irréflexion qui frappe même les hommes les moins
+attentifs.
+
+[Footnote 57: Georges venait d'adresser a la chambre des communes un
+message, où il réclamait une levée extraordinaire d'argent.]
+
+[58] Des souscriptions!... Mais que peut donner une nation qu'on impose
+à cinq pour cent de ses propriétés, ou à deux années de son revenu? Si
+le gouvernement français avait pris de telles mesures, elles auraient
+produit une augmentation de 2,100,000,000.
+
+[Footnote 58: Le Times annonçait des souscriptions de toutes parts pour
+la guerre.]
+
+[59] Message, en vérité, de nature à exciter une grande curiosité! et
+que nous ne pouvons nous empêcher de recommander à la méditation de tous
+les souverains du continent. Après la paix d'Amiens, lorsque le prince
+d'Orange se trouvait dans une situation tout-à-fait pénible, Le
+ministère lui refusa tout ce que ce prince était en droit de lui
+demander. Pendant les deux années de paix qui suivirent, on lui répondit
+sans cesse qu'on ne pouvait ni devait rien lui donner. La guerre se
+déclare, et un message sollicite en sa faveur la générosité nationale.
+Espérons que bientôt un autre message invitera la chambre à payer
+les dettes de la nation à l'égard du roi de l'île de Sardaigne, en
+s'acquittant avec ce prince des subsides qui lui sont encore dus.
+
+[Footnote 59: Autre message du roi d'Angleterre où Georges cherchait à
+apitoyer la nation sur le sort de la maison d'Orange.]
+
+[60]Ces prisonniers dont on a tant parlé sont une jeune demoiselle de
+quatorze ans et un enfant de douze ans, partis de la Martinique, où ils
+sont nés, pour venir achever leur éducation en France. Tels sont les
+personnages dangereux qu'il faut soigneusement garder, et que S. M.
+britannique confie à la fidélité du capitaine Thesiger. On leur permet
+de se promener dans un bourg et de se procurer eux-mêmes ce qui leur est
+nécessaire. Comparez cette manière de traiter deux enfans à l'entière
+liberté dont jouissent à Paris et dans les villes de la France les
+prisonniers de guerre anglais. Avec son système de finance qui se
+détériore; avec le rang élevé dont elle tombe, la nation anglaise perd
+encore les qualités sociales qui l'avaient long-temps distinguée.
+
+[Footnote 60: Cette note s'explique sans commentaires.]
+
+
+
+
+Paris, le 30 thermidor an 11 (18 août 1803).
+
+_Aux citoyens landamman et membres de la diète générale de la Suisse._
+
+Citoyens landamman et membres de la diète générale de la Suisse, vous me
+rappelez l'un des plus heureux momens de ma vie, lorsque vous m'écrivez
+que l'acte de médiation vous a épargné la guerre civile.
+
+C'est dans cette vue que j'avais déféré au voeu de la Suisse entière, et
+que j'étais intervenu dans ses dissensions.
+
+L'expérience a servi de guide pour la base de vos institutions
+actuelles; elle peut en servir pour la continuation des rapports qui
+subsistèrent constamment entre la France et votre pays.
+
+Ces rapports sont fondés sur des senti mens d'affection et d'estime,
+dont j'aimerai toujours à donner des témoignages à votre nation.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 30 thermidor an 11 (18 avril 1803).
+
+_Aux citoyens membres du grand-conseil du canton de Vaud._
+
+Citoyens membres du grand-conseil du canton de Vaud, j'ai lu avec
+sensibilité le décret du 14 avril, par lequel vous m'exprimez votre
+reconnaissance.
+
+Lorsque j'ai accepté d'être votre médiateur, mon but a été de rapprocher
+les esprits, et de prévenir le retour des anciennes divisions. Je vois
+avec satisfaction que ce but est rempli.
+
+Votre bonheur ne peut, dans aucun temps, m'être étranger. Des rapports
+intimes de voisinage, de langue, de moeurs, vous unissent à la France;
+et je prendrai toujours un vif intérêt au maintien de votre tranquillité
+et des avantages que l'acte de médiation vous a rendus.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 30 vendémiaire an 12 (13 octobre 1803).
+
+_Note inscrite dans le Moniteur, en réponse à un article du journal
+anglais le Morning-Post, qui finissait ainsi: «Le premier consul
+demandera la paix lorsqu'il verra que tout l'avantage sera de notre côté
+et toute l'humiliation du sien.»_
+
+Vous aviez en Europe la réputation d'une nation sage, mais vous avez
+bien dégénéré de vos pères. Tous vos discours inspirent sur le continent
+le mépris de la pitié. Voltaire dit quelque part: quand Auguste buvait,
+la Pologne était ivre. L'état de maladie de votre roi s'est communiqué
+à votre nation; jamais peuple n'a été entraîné si promptement par un
+esprit de vertige qui se manifeste chez les peuples quand Dieu le
+permet.
+
+Vous faites la guerre pour garder Malte, et alarmés dès les six premiers
+mois sur votre position, vous croyez une levée en masse nécessaire à
+votre sûreté!!! Les peines, les angoisses, les périls, attachés aux
+mouvemens tumultueux et populaires, voilà déjà le châtiment terrible et
+juste de votre déloyauté.
+
+Ce même esprit de vertige vous fit répondre avec insolence au roi de
+Prusse, lorsqu'il vous proposa de garantir le Hanovre, si vous vouliez
+reconnaître l'indépendance de son pavillon, et vous conduisit à une
+levée en masse dans le Hanovre. Lorsque depuis on vous proposa la
+convention de Salhingen, le même esprit dicta votre refus, et par là le
+roi d'Angleterre manqua à ses devoirs les plus sacrés, mérita la haine,
+de ses peuples de l'Elbe et donna lieu au gouvernement français de
+désarmer vingt mille hommes et d'occuper celles des provinces du Hanovre
+qui lui étaient encore restées.
+
+Lorsque vous vîtes le résultat de cette conduite inconsidérée,
+impolitique, immorale, vous eûtes recours à une mesure moins réfléchie
+encore; vous déclarâtes en état de blocus l'Elbe et le Weser. Par
+là, vous fîtes outrage, vous fîtes tort au Danemarck, à la Prusse, à
+Hambourg, à Brème, qui, riverains de ce fleuve, n'avaient cependant rien
+de commun avec l'occupation du Hanovre.
+
+Cette conduite était peu sage; mais ce qui la constitue inconcevable,
+c'est que, bloquant l'Elbe et le Weser, vous exécutâtes précisément ce
+que les Français désiraient. Il n'est pas un négociant, pas un teneur de
+livres de Londres qui n'ait calculé le dommage que vous vous êtes fait à
+vous-mêmes.
+
+Le Weser et l'Elbe demeurant libres, vous auriez introduit vos
+marchandises au moyen des navires prussiens, danois, brémois, etc.;
+et vos manufactures et votre commerce ne se fussent pas ressenti de
+l'occupation du Hanovre. Ainsi, en déclarant le blocus de l'Elbe et du
+Weser, vous avez exécuté, non-seulement la chose la plus injuste qui
+ait été faite depuis les Carthaginois, qui, à leur gré, prohibaient le
+commerce des différentes régions, mais la chose la plus contraire à vos
+intérêts.
+
+Certainement cette conduite n'a pas été inspirée par l'esprit de calcul
+et de prudence qui seul vous dirigeait jadis, mais bien par cet esprit
+de vertige qui plane sur vous et qui règne dans vos conseils.
+
+Enfin, pour prouver à la France que vous devez garder Malte, vous la
+menacez d'une levée en masse, la plus funeste des extrémités auxquelles
+puisse être réduite une nation après avoir essuyé de grands malheurs.
+Vienne ne fit une levée en masse que lorsque les armées françaises
+furent à ses portes. Vous nous menacez de M. Pitt, de lord Withwort, que
+vous faites colonels, et votre roi exerce à cheval sa troupe, afin de
+lui communiquer cette ardeur guerrière et cette expérience qu'il a
+acquises dans tant de combats!!! Ces caricatures misérables font rire
+de pitié l'Europe, et l'on cherche en vain l'esprit de cette vieille
+Angleterre, si sûre dans ses conseils, si sensée et si constante dans
+ses entreprises. La politique de vos précédens ministres vous a séparés
+de tous vos alliés, était-ce le temps de vous montrer injustes,
+oppresseurs, violateurs des traités? Etait-ce le temps de vouloir,
+par la force, réunir au commerce exclusif de l'Océan celui de la
+Méditerranée, auquel vos ancêtres plus sages avaient eu le bon esprit de
+renoncer? Et lorsque vous avez des projets aussi ambitieux qu'ils sont
+mal calculés, vous vous aliénez la plus belle et la plus considérable de
+vos provinces. Vous avez réuni son parlement à votre parlement, et vous
+refusez à l'Irlande l'exercice de sa religion! Vous savez pourtant bien
+que la chose la plus sacrée parmi les hommes, c'est la conscience, et
+que l'homme a une voix secrète qui lui crie que rien sur la terre ne
+peut l'obliger à croire ce qu'il ne croit pas. La plus horrible de
+toutes les tyrannies est celle qui oblige les dix-huit vingtièmes d'une
+nation à embrasser une religion contraire à leur croyance, sous peine de
+ne pouvoir ni exercer les droits de citoyens, ni posséder aucun bien, ce
+qui est la même chose que de n'avoir plus de patrie sur la terre.
+
+Ainsi donc vous voulez réunir l'Irlande, et vous ne voulez pas que les
+Irlandais aient une patrie! Inconcevable contradiction, que l'Europe ne
+peut expliquer qu'en l'attribuant à l'esprit d'absence et d'imprévoyance
+qui caractérise vos conseils. Vous êtes peut-être aujourd'hui la seule
+nation éclairée chez qui la tolérance ne soit pas établie. Vous voulez
+et vous ne voulez pas; et s'il était vrai que les Pitt et les Grenville
+eussent quitté le ministère parce que le roi avait manqué de parole
+à l'égard des Irlandais, après leur avoir promis la liberté de leur
+religion, il faudrait le dire: ils étaient dépourvus de toute pudeur,
+ces hommes qui ont brigué la honte de leur succéder aux conditions
+imposées par un prince malade, sans foi, et qui, dans le siècle où nous
+sommes, a rétabli les lois des Néron et des Domitien, et persécuté comme
+eux l'église catholique. Ils n'ont pas trouvé cet exemple dans votre
+histoire; vos pères avaient plus de vertus, plus de respect national.
+
+Quel est donc le sort que le destin vous a préparé? il échappe aux
+calculs de toute intelligence humaine.
+
+Cependant serait-il présomptueux de dire que le prince, dont
+l'entêtement et le délire vous a fait perdre l'Amérique et vient de vous
+faire perdre le Hanovre, pourra vous faire perdre l'Irlande, si, pour
+votre punition, Dieu le conserve encore quelque temps sur son trône?
+Le ciel ne donne aux nations des princes vicieux ou aliénés que pour
+châtier et abaisser leur orgueil.
+
+
+
+
+Paris, le 17 brumaire an 12 (9 novembre 1803).
+
+_Notes inscrites dans le Moniteur.
+
+L'Angleterre n'a point de fusils[61]_. Qui croirait qu'après avoir
+déclaré la guerre, provoqué l'arrivée d'une armée française dans son
+sein, l'Angleterre manque d'armes pour ses défenseurs? elle a recours à
+des piques et à des coutelas. Elle a déjà consommé les cinquante mille
+fusils qu'elle avait en réserve dans la tour de Londres, et l'on sait
+que dans les levées en masse et les mouvemens tumultueux, il faut
+compter les fusils par millions. Ses agens ont parcouru le nord de
+l'Allemagne, ils se sont présentés à Berlin, à Hesse-Cassel, Brunswick,
+etc., pour avoir des fusils; ils en ont offert le double et le triple de
+leur valeur, et ils n'ont pu s'en procurer. Ainsi donc M. Addington arme
+son régiment avec des piques! Peut-il y avoir une plus grande preuve de
+l'esprit de démence qui s'est emparé des conseils de cette nation...
+
+[Footnote 61: _Le Merchant,_ journal anglais, annonçait qu'à défaut de
+_fusils,_ les braves Bretons allaient se servir de _piques._]
+
+_Pourquoi sommes-nous en guerre[62]_? Parce que le peuple anglais n'a,
+pour diriger ses affaires, qu'un roi fou, qu'un premier ministre qui a
+le caractère et l'incertitude d'une vieille gouvernante; un ministre
+des affaires étrangères, jeune homme inconsidéré qui, dans la première
+coalition, voulait arriver a Paris en douze jours, et dont les calculs
+politiques se ressentent de cette extrême inconsidération.
+
+[Footnote 62: Titre d'une brochure anglaise qui venait de paraître à
+Londres.]
+
+La paix d'Amiens était honorable a l'Angleterre; elle eût été solide,
+puisque l'Angleterre était la seule des puissances coalisées qui, au
+lieu de perdre, avait accru et consolidé ses domaines de l'Orient et de
+l'Occident par des acquisitions de la plus grande importance. Mais des
+ministres incapables ne surent la défendre ni par la force des discours,
+ni par des mesures sensées. Ils voulaient que la France leur fût en tout
+favorable, et ils continuèrent à laisser solder sous leurs yeux des
+hommes qui, sans cesse, méditaient l'assassinat du premier magistrat de
+France. Ils voulaient, après tant d'orages, et de malheurs, fonder la
+paix des deux nations, et ils n'avaient pas une voie, pas un moyen pour
+s'opposer au torrent d'injures et de calomnies sans exemple, que les
+différens partis, pour les embarrasser sans doute, s'étudiaient à vomir
+contre le gouvernement français.
+
+Ils voulaient diminuer la prévention et l'aigreur naturelle après la
+guerre acharnée qui avait eu lieu entre les deux états, et l'esprit de
+méfiance qui avait existé entre les deux gouvernemens; et eux-mêmes ne
+cessaient de déclarer qu'il fallait un état de paix considérable, qu'il
+fallait rester sur ses gardes, non qu'ils le pensassent véritablement,
+mais pour complaire, par un excès de faiblesse, aux ennemis de leur
+autorité dans le parlement, sans prévoir que nécessairement le
+gouvernement français devait non-seulement en dire mais en faire autant.
+Enfin, nous avons la guerre parce que l'Angleterre est sans roi, que ses
+conseils et son parlement sont divisés par des factions acharnées
+et puissantes, et que le ministère qui dirige les affaires est sans
+puissance d'opinion ou de talent. Les événemens actuels ont prouvé
+qu'une nation étrangère ne pourrait traiter avec l'Angleterre que quand
+elle aurait un roi capable d'une volonté, ou un ministère fort et
+puissant, capable d'éclairer la nation, de justifier de ce qu'il a fait.
+Faite par Grenville et l'ancien ministère, la paix eût été solide;
+elle l'eût été sous le règne du prince de Galles, ou sous le ministère
+d'hommes forts en talens et en raisonnemens, tels que les membres de
+l'opposition.
+
+Quelques personnes ont essayé de comparer la levée en masse des
+propriétaires de Londres et de quelques autres comtés, avec la levée
+en masse du peuple français de 1789. Les hommes que l'inquiétude du
+gouvernement britannique exporte journellement de son territoire, et
+les voyageurs impartiaux, ne trouvent guère de ressemblance que dans
+l'expression. Celui qui, en 1790, parcourait nos populeux départemens,
+rencontrait partout, non pas quelques corps et métiers ralliés sous des
+bannières de confrérie, mais les villes entières levées au signal de
+la patrie menacée, et faisant retentir les airs de chants civiques et
+d'hymnes à la liberté. L'homme que son zèle et quelquefois sa modestie
+même plaçait dans les rangs où l'âge, le talent et le mérite se
+plaisaient à se confondre, savait bien que ce n'était pas pour défendre
+la vaisselle plate de son capitaine, qu'il abandonnait sa femme et
+ses enfans, allait exposer sa vie et verser son sang: un autre motif
+l'appelait aux armes, le besoin de sortir du néant, dans lequel était
+plongée la France entière, et de disputer à d'insolens et privilégiés
+héréditaires la considération qui appartenait au mérite seul: voilà tout
+ce qui avait soulevé une grande nation, voila ce qui a recruté pendant
+long-temps une armée qui, d'abord de 1,200,000, s'est constamment et
+facilement maintenue à la hauteur des dangers et des besoins de la
+patrie.
+
+Pour enflammer les soldats de la liberté on n'avait pas recours à
+de sottes et lâches caricatures contre les ennemis de leur pays; il
+suffisait de leur dire que la révolution qui en faisait des hommes
+libres, était menacée par une ambition impie, et l'on n'était pas réduit
+d'invoquer leur pitié en faveur d'un ordre de choses qui ne garantit
+à la majorité que sa misère et son opprobre. Aussi la France était la
+terre de Cadmus, hérissée de piques et couverte de défenseurs. Le soin
+qu'on a pris en Angleterre de parodier notre levée en masse, n'a servi
+qu'à prouver la pauvreté des moyens dont on dispose. Une fanfaronnade
+du gouvernement anglais a fait défendre de recevoir des nouveaux
+volontaires qui se présentaient en foule, mais pour apprécier cette
+mesure il faut en connaître les motifs.
+
+La vérité est que le gouvernement, beaucoup plus effrayé que flatté de
+l'empressement de ceux qui demandaient à être armés, n'a pas trouvé
+d'autres moyens d'arrêter leur zèle plus que suspect; en outre demander
+à être volontaire, était un moyen d'éviter d'être enrôlé, et il est
+aujourd'hui reconnu que beaucoup de volontaires n'ont pas eu d'autre
+vocation. Tout cet héroïsme a empêché la faible armée anglaise de se
+compléter, et il lui manque encore plus de dix mille hommes, malgré
+la ferveur avec laquelle les recruteurs anglais expédient à leurs
+commettans l'écume du Holstein et de la Haute-Saxe pour aller défendre
+les intérêts et la gloire de John Bull ou de sa patrie.
+
+Nous ne dissimulerons pas que le désir de conserver de grands et
+lourds privilèges ne soit capable de quelque énergie passagère; nous
+conviendrons, si l'on veut, que les courtauts de Westminster ont assez
+bonne mine sous leur uniforme rouge; mais si les légions de César
+ajustent aux visages, gare que cette belle troupe ne s'occupe bientôt de
+pourvoir à sa sûreté individuelle.
+
+
+
+
+Boulogne, le 24 brumaire an 12 (16 novembre 1803).
+
+_Ordre du jour._
+
+Le premier consul est satisfait de l'armée de terre du camp de Saint
+Omer, et des divisions de la flottille réunies à Boulogne. Il charge
+l'amiral et le général en chef de faire connaître aux soldats et
+matelots que leur conduite justifie l'opinion qu'a d'eux le premier
+consul.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 8 frimaire an 12 (1er décembre 1803).
+
+_Note inscrite dans le Moniteur en réponse à un message du roi
+d'Angleterre au parlement, où Georges assurait que la France voulait
+sérieusement détruire la_ constitution, la religion et l'indépendance de
+la nation anglaise; _mais qu'au moyen des mesures qu'il allait prendre,
+cette même France ne retirerait de son projet que la_ défaite, la
+confusion et le malheur.
+
+Est-ce bien le roi d'Angleterre, le chef d'une nation maîtresse des mers
+et souveraine de l'Inde qui tient ce langage? Quoi, nous sommes à peine
+au sixième mois depuis ce jour où la discorde apparut à votre roi,
+et épaissit sur ses yeux les ténèbres de l'intrigue et de la basse
+ambition, et lui montra les ports de France et de Hollande remplis de
+flottes et d'armées qui méditaient l'invasion de l'Angleterre, depuis ce
+jour où votre prince, encore abusé par ces perfides illusions, vint au
+milieu de vous, et dans son effroi, convainquit l'Europe et la France de
+l'égarement de ses conseils; et déjà nous l'entendons parler de marcher
+avec son peuple pour la défense de la religion, de vos lois, de votre
+indépendance. Qui vous a donc réduits à cette extrémité? Si vous
+aviez perdu les batailles de la Trébie, de Trasimène, de Cannes,
+tiendriez-vous un autre langage. Cependant la lutte est à peine
+commencée; vous n'avez essuyé aucun revers, même tout vous a prospéré!
+et l'alarme est dans vos villes, et vos conseils ont besoin de se
+rassurer à la voix d'un chef qui déclare qu'il veut périr en marchant à
+la tête de son peuple! Ceux qui lui dictent ces discours inconsidérés
+ignorent-ils donc que Harold-le-parjure se mit aussi à la tête de son
+peuple! Ignorent-ils que les prestiges de la naissance, les attributs
+du pouvoir souverain, le manteau de pourpre qui couvre les rois sont de
+fragiles boucliers dans ces momens où la mort, se promenant à travers
+les rangs de l'une et de l'autre armée, attend le coup d'oeil du génie
+et un mouvement inattendu, pour choisir le parti qui doit lui fournir
+ses victimes. Le jour d'une bataille tous les hommes sont égaux.
+
+L'habitude des combats, la supériorité de la tactique, et le sang-froid
+du commandement font seuls les vainqueurs ou les vaincus. Un roi qui, à
+soixante-trois ans, se mettrait pour la première fois à la tête de ses
+troupes, serait, dans un jour de combat, un embarras de plus pour les
+siens, une nouvelle chance de succès pour les ennemis.
+
+Le roi d'Angleterre parle de l'honneur de sa couronne, du maintien de la
+constitution, de la religion, des lois, de l'indépendance. La jouissance
+de tous ces biens précieux n'était-elle pas assurée par le traité
+d'Amiens? On dirait, en lisant ce discours, que ce n'est pas
+l'ambassadeur d'Angleterre qui a eu la honteuse insolence de donner
+trente-six heures pour se décider à la guerre, et qu'au contraire
+l'ambassadeur de France a exigé à Londres que dans trente-six heures
+on changeât la religion, on abolît la constitution, on déshonorât
+l'Angleterre. Votre religion, votre constitution, votre honneur ne
+pouvaient-ils donc exister sans l'ultimatum de lord Whitworth? Qu'a donc
+de commun le rocher de Malte et l'île de Lampedouse avec votre religion,
+vos lois et votre indépendance?
+
+Il n'appartient pas à la prudence humaine de connaître ce que la
+Providence a arrêté dans sa profonde sagesse pour servir à la punition
+du parjure et au châtiment de ceux qui soufflent la division, provoquent
+la guerre, et pour les vains prétextes ou les secrètes raisons d'une
+ambition misérable, prodiguent sans ménagement le sang des hommes;
+mais nous pouvons présager avec assurance l'issue de cette importante
+contestation, et dire que vous n'aurez pas Malte, que vous n'aurez point
+Lampedouse, et que vous signerez un traité moins avantageux que celui
+d'Amiens.
+
+La défaite, la confusion et le malheur! Si le roi est si sûr de son
+fait, que n'ordonne-t-il à ses flottes, à ses croisières de nous laisser
+pendant quelques jours un libre passage? Nous verrons bientôt si le
+résultat serait pour les Français, la défaite, la confusion et le
+malheur. Toutes ses rodomontades sont indignes à la fois d'un grand
+peuple et d'un homme dans son bon sens. Le roi d'Angleterre eût-il
+remporté autant de victoires qu'Alexandre, Annibal ou César; ce langage
+ne serait pas moins insensé. Le destin de la guerre et le sort des
+batailles tiennent à si peu de choses? La fortune est si souvent
+inconstante et aveugle qu'il faut être dépourvu de toute raison pour
+affirmer que l'armée française qui, jusqu'à ce jour, n'a point passé
+pour lâche, ne trouverait sur le sol de la Grande-Bretagne que défaite,
+confusion et malheur.
+
+Quant aux menaces présomptueuses dont le roi d'Angleterre accuse ses
+ennemis, les ministres seraient embarrassés, sans doute, de les citer.
+Dans quel temps le premier consul, qui, seul, a la direction de toutes
+les dispositions militaires, a-t-il dit qu'il voulait envoyer une armée
+en Angleterre? Il a dit jusqu'à présent, on campera au Texel, à Ostende,
+à Saint-Omer, à Brest, à Bayonne, et l'armée y a campé. Ne peut-on
+donc, lorsqu'on est en guerre, réunir des troupes dans des camps, sans
+exécuter des menaces présomptueuses?
+
+Vous convenez que l'armée française peut pénétrer au sein de
+l'Angleterre; vous offrez, dans cette supposition, votre tête et
+votre bras à votre peuple pour sa défense, et vous assurez, d'un ton
+prophétique, que le résultat sera, pour l'armée française, la défaite,
+la confusion et le malheur.... Soit, mais qu'y gagnerez-vous? L'avantage
+que nous en retirerons sera, dites-vous, la gloire de surmonter les
+difficultés actuelles: il était bien-plus simple de ne pas faire naître
+ces difficultés.--De repousser un danger immédiat: il était bien
+plus sûr de ne pas vous exposer à ce danger.--D'établir la sûreté et
+l'indépendance du royaume sur la base de sa force reconnue: mais le
+traité d'Amiens avait établi la sûreté et l'indépendance du royaume de
+la Grande-Bretagne.--Résultant de l'épreuve de ses ressources et de son
+énergie, eh! qui doute que votre peuple, qui règne sur les deux mondes,
+ne soit riche, brave et plein d'énergie?
+
+Certes, ces expressions, _l'épreuve de ses propres ressources et de son
+énergie,_ doivent retentir dans toute l'Europe: ainsi vous vous battez
+pour montrer que vous pouvez vous battre; vous accablez vos peuples pour
+faire connaître que vous êtes riches; vous produisez le malheur des
+générations actuelles pour constater cette énergie que personne n'avait
+envie de vous contester. L'Europe jugera si de pareils sentimens sont le
+résultat de la grandeur ou de la faiblesse de l'âme, de la sagesse ou de
+la folie.
+
+Mais si nous admettons que, d'après l'inconstance de la fortune et les
+vicissitudes de la guerre, l'armée française pût trouver au sein de la
+Grande-Bretagne la défaite et le malheur, admettez à votre tour qu'une
+armée de vétérans, dont chaque soldat a affronté la mort dans tant
+de batailles, et que conduisent des hommes à qui l'Europe accorde
+quelqu'estime, peut, soit par son courage, soit par quelques manoeuvres,
+porter au milieu de vous le malheur, la confusion et la défaite, quel
+avantage en résultera pour la France? ce ne sera pas de surmonter les
+difficultés actuelles: il n'en existe aucune pour elle; de repousser un
+danger immédiat: il n'est dans cette lutte, aucun danger immédiat pour
+elle; d'établir la sûreté et l'indépendance de l'état sur la base de sa
+force reconnue, résultant de l'épreuve de ses propres ressources et
+de son énergie: sa sûreté, son indépendance, sa force, ses propres
+ressources et son énergie, sont comme l'éclat du soleil: il n'est besoin
+d'aucune preuve pour les constater.
+
+Le résultat serait pour elle de vous arracher ce trident, acquis par
+cinquante années de bonheur, par les vertus de vos pères, et conservé
+par la duplicité de votre cabinet; de venger cette Hibernie infortunée,
+de la restituer aux nations, et de faire luire sur cette terre, arrosée
+de sang et de larmes, des jours sereins et prospères... ce serait...
+
+Enfin, l'Europe attentive à la lecture de ce discours, sera frappée d'un
+seul sentiment. Quoi! les ministres de la Grande-Bretagne sont assez
+insensés pour mettre dans la bouche de leur roi, et pour proclamer, dans
+un jour solennel, que du sort d'une bataille dépendent les destinées de
+ce colosse qui pèse sur les deux mondes?
+
+Si du sort d'une bataille avait dépendu celui d'un seul des nouveaux
+départemens acquis par la France, nous sommes assurés qu'elle eût fait
+la paix, qu'elle n'eût pas repoussé vos injustes prétentions, qu'elle
+eût cédé Malte. Cette conduite aurait été conforme aux devoirs imposés à
+tous les hommes, chefs ou ministres, dont les volontés influent sur le
+sort des nations.
+
+
+
+
+Paris, le 25 nivose an 12 (16 janvier 1804).
+
+_Au corps législatif._
+
+EXPOSÉ DE LA SITUATION DE LA RÉPUBLIQUE.
+
+La république a été forcée de changer d'attitude, mais elle n'a point
+changé de situation; elle conserve toujours, dans le sentiment de sa
+force, le gage de sa prospérité. Tout était calme dans l'intérieur de la
+France, lorsqu'au commencement de l'année dernière, nous entretenions
+encore l'espoir d'une paix durable. Tout est resté calme depuis qu'une
+puissance jalouse a rallumé les torches de la guerre; mais sous cette
+dernière époque, l'union des intérêts et des sentimens s'est montrée
+plus pleine et plus entière; l'esprit public s'est développé avec plus
+d'énergie.
+
+Dans les nouveaux départemens que le premier consul a parcourus[64], il
+a entendu, comme dans les anciens, les accens d'une indignation vraiment
+française; il a reconnu, dans leur haine contre un gouvernement ennemi
+de notre prospérité, mieux encore que dans les élans de la joie publique
+et d'une affection personnelle, leur attachement à la patrie, leur
+dévouement à sa destinée.
+
+[Footnote 64: Ceux de la Belgique.]
+
+Dans tous les départemens, les ministres du culte ont usé de l'influence
+de la religion pour consacrer ce mouvement spontané des esprits. Des
+dépôts d'armes que des rebelles fugitifs avaient confiés à la terre,
+pour les reprendre dans un avenir que leur forgeait une coupable
+prévoyance, ont été révélés au premier signal du danger, et livrés aux
+magistrats pour en armer nos défenseurs.
+
+Le gouvernement britannique tentera de jeter, et peut-être il a déjà
+jeté sur nos côtes quelques-uns de ces monstres qu'il a nourris pendant
+la paix pour déchirer le sol qui les a vus naître; mais ils n'y
+retrouveront plus ces bandes impies qui furent les instrumens de leurs
+premiers crimes; la terreur les a dissoutes, ou la justice en a
+purgé nos contrées; ils n'y retrouveront ni cette crédulité dont
+ils abusèrent, ni ces haines dont ils aiguisèrent les poignards.
+L'expérience a éclairé tous les esprits; la sagesse des lois et de
+l'administration a réconcilié tous les coeurs.
+
+Environnés partout de la force publique, partout atteints par les
+tribunaux, ces hommes affreux ne pourront désormais ni faire des
+rebelles, ni recommencer impunément leur métier de brigands et
+d'assassins.
+
+Tout à l'heure une misérable tentative a été faite dans la Vendée, la
+conscription en était le prétexte; mais, citoyens, prêtres, soldats,
+tout s'est ébranlé pour la défense commune; ceux qui, dans d'autres
+temps, furent des moteurs de troubles, sont venus offrir leurs bras à
+l'autorité publique, et, dans leurs personnes et dans leurs familles,
+des gages de leur foi et de leur dévouement.
+
+Enfin ce qui caractérise surtout la sécurité des citoyens, le retour
+des affections sociales, la bienfaisance se déploie tous les jours
+davantage; de tous côtés on offre des dons à l'infortune, et des
+fondations à des établissemens utiles.
+
+La guerre n'a point interrompu les pensées de la paix; et le
+gouvernement a poursuivi avec constance tout ce qui tend à mettre la
+constitution dans les moeurs et dans le tempérament des citoyens,
+tout ce qui doit attacher à sa durée tous les intérêts et toutes les
+espérances.
+
+Ainsi, le sénat a été placé à la hauteur où son institution l'appelait.
+Une dotation telle que la constitution l'avait déterminée, l'entoure
+d'une grandeur imposante.
+
+Le corps législatif n'apparaîtra plus qu'environné de la majesté que
+réclament ses fonctions; on ne le cherchera plus vainement hors de
+ses séances. Un président annuel sera le centre de ses mouvemens, et
+l'organe de ses pensées et de ses voeux dans ses relations avec le
+gouvernement. Ce corps aura enfin cette dignité qui ne pouvait exister
+avec des formes mobiles et indéterminées.
+
+Les collèges électoraux se sont tenus partout avec ce calme, cette
+sagesse qui garantissent les heureux choix.
+
+La légion d'honneur existe dans les parties supérieures de son
+organisation, et dans une partie des élémens qui doivent la composer.
+Ces élémens, encore égaux, attendent d'un dernier choix leurs fonctions
+et leurs places. Combien de traits honorables a révélés l'ambition d'y
+être admis! Que de trésors la république aura dans cette institution
+pour récompenser les services et les vertus!
+
+Au conseil d'état, une autre institution prépare aux choix du
+gouvernement des hommes pour toutes les branches supérieures de
+l'administration; des auditeurs s'y forment dans l'atelier des réglemens
+et des lois; ils s'y pénètrent des principes et des maximes de l'ordre
+public. Toujours environnés de témoins et de juges, souvent sous les
+yeux du gouvernement, souvent dans des missions importantes, ils
+arriveront aux fonctions publiques avec la maturité de l'expérience,
+et avec la garantie que donnent un caractère, une conduite et des
+connaissances éprouvées.
+
+Des lycées, des écoles secondaires s'élèvent de tous côtés, et ne
+s'élèvent pas encore assez rapidement au gré de l'impatience des
+citoyens. Des réglemens communs, une discipline commune, un même système
+d'instruction y vont former des générations qui soutiendront la gloire
+de la France par des talens, et ses institutions par des principes et
+des vertus.
+
+Un prytanée unique, le prytanée de Saint-Cyr, reçoit les enfans des
+citoyens qui sont morts pour la patrie; déjà l'éducation y respire
+l'enthousiasme militaire.
+
+A Fontainebleau, l'école spéciale militaire compte plusieurs centaines
+de soldats qu'on ploie à la discipline, qu'on endurcit à la fatigue, qui
+acquièrent, avec les habitudes du métier, les connaissances de l'art.
+
+L'école de Compiègne offre l'aspect d'une vaste manufacture, où cinq
+cents jeunes gens passent de l'étude dans les ateliers, des ateliers
+à l'étude. Après quelques mois, ils exécutent avec la précision de
+l'intelligence, des ouvrages qu'on n'en aurait pas obtenus après
+des années d'un vulgaire apprentissage, et bientôt le commerce et
+l'industrie jouiront de leur travail et des soins du gouvernement.
+
+Le génie, l'artillerie, n'ont plus qu'une même école et une institution
+commune.
+
+La médecine est partout soumise au nouveau régime que la loi a prescrit.
+Dans une réforme salutaire, on a trouvé le moyen de simplifier la
+dépense et d'ajouter à l'instruction.
+
+L'exercice de la pharmacie a été mis sous la garde des lumières et de la
+probité.
+
+Un règlement a placé entre le maître et l'ouvrier, des juges qui
+terminent leurs différens avec la célérité qu'exigent leurs intérêts et
+leurs besoins, et avec l'impartialité que commande la justice.
+
+Le Code civil s'achève, et dans cette session, pourront être soumis aux
+délibérations du corps législatif les derniers projets de lois qui en
+complètent l'ensemble.
+
+Le Code judiciaire, appelé par tous les voeux, subit en ce moment les
+discussions qui le conduiront à sa maturité.
+
+Le Code criminel avance, et du Code de commerce les parties que
+paraissent réclamer le plus impérieusement les circonstances, sont en
+état de recevoir le sceau de la loi dans la session prochaine.
+
+De nouveaux chefs-d'oeuvre sont venus embellir nos musées; et tandis
+que le reste de l'Europe envie nos richesses, nos jeunes artistes vont
+encore, au sein de l'Italie, échauffer leur génie à la vue de ses grands
+monumens, et respirer l'enthousiasme qui les a enfantés.
+
+Dans le département de Marengo, sous les murs de cette Alexandrie qui
+sera un des plus puissans boulevarts de la France, s'est formé le
+premier camp de nos vétérans. Là, ils conserveront le souvenir de leurs
+exploits et l'orgueil de leurs victoires; ils inspireront à leurs
+nouveaux concitoyens l'amour et le respect de cette patrie qu'ils ont
+agrandie et qui les a récompensés; ils laisseront dans leurs enfans des
+héritiers de leur courage, et de nouveaux défenseurs de cette patrie
+dont ils recueilleront les bienfaits.
+
+Dans l'ancien territoire de la république, dans la Belgique, d'antiques
+fortifications qui n'étaient plus que d'inutiles monumens des malheurs
+de nos pères ou des accroissemens progressifs de la France, seront
+démolies. Les terrains qui avaient été sacrifiés à leur défense seront
+rendus à la culture et au commerce, et avec les fonds que produiront ces
+démolitions et ces terrains, seront construites de nouvelles forteresses
+sur nos nouvelles frontières.
+
+Sous un meilleur système d'adjudication, la taxe d'entretien des routes
+a pris de nouveaux accroissemens; des fermiers d'une année étaient sans
+émulation; des fermiers de portions trop morcelées étaient sans fortune
+et sans garantie.
+
+Des adjudications triennales, des adjudications de plusieurs barrières
+à la fois, ont appelé des concurrens plus nombreux, plus riches et plus
+hardis.
+
+Le droit de barrière a produit en l'an 11 quinze millions; dix de
+plus ont été consacrés dans la même année à l'entretien et au
+perfectionnement des routes.
+
+Les routes anciennes ont été entretenues et réparées; des routes ont été
+liées à d'autres routes par des constructions nouvelles. Dès cette année
+les voitures franchissent le Simplon et le Mont-Cenis.
+
+On rétablit au pont de Tours trois arches écroulées.
+
+De nouveaux ponts sont en construction à Corbeille, à Roanne, à Nemours,
+sur l'Isère, sur le Roubion, sur la Durance, sur le Rhin. Avignon et
+Villeneuve communiqueront par un pont entrepris par une association
+particulière.
+
+Trois ponts avaient été commencés à Paris avec des fonds que des
+citoyens avaient fournis; deux ont été achevés en partie avec les fonds
+publics, et les droits qui s'y perçoivent assurent, dans un nombre
+déterminé d'années, l'intérêt et le remboursement des avances.
+
+Un troisième, le plus intéressant de tous (celui du jardin des Plantes)
+est en construction et sera bientôt terminé. Il dégagera l'intérieur de
+Paris d'une circulation embarrassante, se liera avec une place superbe,
+depuis long-temps décrétée, qu'embelliront des plantations et les eaux
+de la rivière d'Ourcq, et sur laquelle aboutiront en ligne directe la
+rue Saint-Antoine et celle de son faubourg.
+
+Le pont seul formera l'objet d'une dépense que couvriront rapidement
+les droits qui y seront perçus. La place et tous ses accessoires ne
+coûteront à l'état que l'emplacement et les ruines sur lesquelles elle
+doit s'élever.
+
+Les travaux du canal de Saint-Quentin s'opèrent sur quatre points à la
+fois. Déjà une galerie souterraine est percée dans une étendue de mille
+mètres; deux écluses sont terminées, huit autres s'avancent; d'autres
+sortent des fondations, et cette vaste entreprise offrira dans quelques
+années une navigation complète.
+
+Les canaux d'Arles, d'Aigues-Mortes, de la Saône et de l'Yonne; celui
+qui unira le Rhône au Rhin; celui qui, par le Blavet, doit porter la
+navigation au centre de l'ancienne Bretagne, sont tous commencés, et
+tous seront achevés dans un temps proportionné aux travaux qu'ils
+exigent.
+
+Le canal qui doit joindre l'Escaut, la Meuse et le Rhin, n'est déjà plus
+dans la seule pensée du gouvernement; des reconnaissances ont été faites
+sur le terrain; des fonds sont déjà prévus pour l'exécution d'une
+entreprise qui nous ouvrira l'Allemagne, et rendra à notre commerce et
+à notre industrie des parties de notre propre territoire que leur
+situation livrait à l'industrie et au commerce des étrangers.
+
+La jonction de la Rance à la Vilaine unira la Manche à l'Océan, portera
+la prospérité et la civilisation dans des contrées où languissent
+l'agriculture et les arts, où les moeurs agrestes sont encore étrangères
+à nos moeurs. Dès cette année des sommes considérables ont été affectées
+à cette opération.
+
+Le dessèchement des marais de Rochefort, souvent tenté, souvent
+abandonné, s'exécute avec constance. Un million sera destiné cette année
+à porter la salubrité dans ce port, qui dévorait nos marins et ses
+habitans. La culture et les hommes s'étendront sur les terrains voués
+depuis long-temps aux maladies et à la dépopulation.
+
+Au sein du Cotentin, un dessèchement non moins important, dont le projet
+est fait, dont la dépense, largement calculée, sera nécessairement
+remboursée par le résultat de l'opération, transformera en riches
+pâturages d'autres marais d'une vaste étendue, qui ne sont aujourd'hui
+qu'un foyer de contagion toujours renaissant.
+
+Les fonds nécessaires à cette entreprise sont portés dans le budget de
+l'an 12. En même temps un pont sur la Vire liera le département de
+la Manche au département du Calvados, supprimera un passage toujours
+dangereux et souvent funeste, et abrégera de quelques myriamètres la
+route qui conduit de Paris à Cherbourg.
+
+Sur un autre point du département de la Manche, un canal est projeté,
+qui portera le sable de la mer et la fécondité dans une contrée stérile,
+et donnera aux constructions civiles et à la marine des bois qui
+périssent sans emploi à quelques myriamètres du rivage.
+
+Sur tous les canaux, sur toutes les côtes de la Belgique, les digues
+minées par le temps, attaquées par la mer, se réparent, s'étendent et se
+fortifient.
+
+La jetée et le bassin d'Ostende sont garantis des progrès de la
+dégradation; un pont ouvrira une communication importante à la ville, et
+l'agriculture s'enrichira d'un terrain précieux, reconquis sur la mer.
+
+Anvers à vu arrêter tout à coup un port militaire, un arsenal et des
+vaisseaux de guerre sur le chantier. Deux millions assignés sur la vente
+des biens nationaux, situés dans les départemens de l'Escaut et des
+Deux-Nèthes, sont consacrés à la restauration et à l'agrandissement de
+son ancien port. Sur la foi de ce gage, le commerce fait des avances,
+les travaux sont commencés, et dans l'année prochaine ils seront
+conduits à leur perfection.
+
+A Boulogne, au Havre, sur toute cette côte que nos ennemis appellent
+désormais _une côte de fer_, de grands ouvrages s'exécutent ou
+s'achèvent.
+
+La digue de Cherbourg, long-temps abandonnée, long-temps l'objet de
+l'incertitude et du doute, sort enfin du sein des eaux; et déjà elle est
+un écueil pour nos ennemis et une protection pour nos navigateurs. A
+l'abri de cette digue, au fond d'une rade immense, un port se creuse,
+où, dans quelques années, la république aura ses arsenaux et des
+flottes.
+
+A la Rochelle, à Cette, à Marseille, à Nice, on répare avec des fonds
+assurés les ravages de l'insouciance et du temps. C'est surtout dans nos
+villes maritimes, où la stagnation du commerce a multiplié les malheurs
+et les besoins, que la prévoyance du gouvernement s'est attachée à créer
+des ressources dans des travaux utiles ou nécessaires.
+
+La navigation intérieure périssait par l'oubli des principes et
+des règles; elle est désormais soumise à un régime salutaire et
+conservateur. Un droit est consacré à son entretien, aux travaux qu'elle
+exige, aux améliorations que l'intérêt public appelle. Placée sous la
+surveillance des préfets, elle a encore, dans les chambres de commerce,
+des gardiens utiles, des témoins et des censeurs de la comptabilité
+des fonds qu'elle produit; enfin des hommes éclairés qui discutent les
+projets formés pour la conserver et pour l'étendre.
+
+Le droit de pêche dans les rivières navigables est redevenu ce qu'il
+dut toujours être, une propriété publique. Il est confié à la garde
+de l'administration forestière; et des adjudications triennales lui
+donnent, dans des fermiers, des conservateurs encore plus, actifs, parce
+qu'ils sont plus intéressés.
+
+L'année dernière a été une année prospère pour nos finances; les régies
+ont heureusement trompé les calculs qui en avaient d'avance déterminé
+les produits. Les contributions directes ont été perçues avec plus
+d'aisance. Les opérations qui doivent établir les rapports de la
+contribution foncière de département à département marchent avec
+rapidité. La répartition deviendra invariable; on ne verra plus cette
+lutte d'intérêts différens qui corrompait la justice publique, et cette
+rivalité jalouse qui menaçait l'industrie et la prospérité de tous les
+départemens.
+
+Des préfets, des conseils généraux ont demandé que la même opération
+s'étendît à toutes les communes de leur département pour déterminer
+entre elles les bases d'une répartition proportionnelle. Un arrêté du
+gouvernement a autorisé ce travail général devenu plus simple, plus
+économique par le succès du travail partiel. Ainsi, dans quelques
+années, toutes les communes de la république auront chacune, dans une
+carte particulière, le plan de leur territoire, les divisions, les
+rapports des propriétés qui le composent; et les conseils généraux et
+les conseils d'arrondissement trouveront, dam la réunion de tous ces
+plans, les élémens d'une répartition juste dans ses bases et perpétuelle
+dans ses proportions.
+
+La caisse d'amortissement remplit avec constance, avec fidélité, sa
+destination. Déjà propriétaire d'une partie de la dette publique,
+chaque jour elle accroît un trésor qui garantit à l'état une prompte
+libération; une comptabilité sévère, une fidélité inviolable, ont mérité
+aux administrateurs la confiance du gouvernement et leur assurent
+l'intérêt des citoyens.
+
+La refonte des monnaies s'exécute sans mouvemens, sans secousses; elle
+était un fléau quand les principes étaient méconnus; elle est devenue
+l'opération la plus simple depuis que la foi publique et les règles du
+bon sens en ont fixé les conditions.
+
+Au trésor, le crédit public s'est soutenu au milieu des secousses de la
+guerre et des rumeurs intéressées.
+
+Le trésor public fournissait aux dépenses des colonies, soit par des
+envois directs de fonds, soit par des opérations sur le continent
+de l'Amérique. Les administrateurs pouvaient, si les fonds étaient
+insuffisans, s'en procurer par des traites sur le trésor public, mais
+avec des formes prescrites et dans une mesure déterminée.
+
+Tout à coup une masse de traites (quarante-deux millions) a été créée à
+Saint-Domingue, sans l'aveu du gouvernement, sans proportion avec les
+besoins actuels, sans proportions avec les besoins a venir.
+
+Des hommes sans caractère les ont colportées à la Havanne, à la
+Jamaïque, aux Etat-Unis; elles y ont partout été exposées sur les places
+a de honteux rabais, livrées à des hommes qui n'avaient versé ni argent
+ni marchandises, ou qui ne devaient en fournir la valeur que quand le
+paiement en aurait été effectué au trésor public. De là un avilissement
+scandaleux en Amérique et un agiotage plus scandaleux en Europe.
+
+C'était pour le gouvernement un devoir, rigoureux d'arrêter le cours
+de cette imprudente mesure, de sauver à la nation les pertes dont elle
+était menacée, de racheter surtout son crédit par une juste sévérité.
+
+Un agent du trésor public a été envoyé à Saint-Domingue, chargé de
+vérifier les journaux et la caisse du payeur général; de constater
+combien de traites avaient été créées, par quelle autorité et sous
+quelles formes; combien avaient été négociées, et à quelles conditions;
+si pour des versemens réels; si sans versemens effectifs, si pour
+éteindre une dette légitime, si pour des marchés simulés.
+
+Onze millions de traites qui n'étaient pas encore en circulation, ont
+été annulés. Des renseignemens ont été obtenus sur les autres.
+
+Les traites dont la valeur intégrale a été reçue, ont été acquittées
+avec les intérêts du jour de l'échéance au jour du paiement; celles qui
+ont été livrées sans valeur effective, sont arguées de faux, puisque les
+lettres-de-change portent _pour argent versé_, quoique le procès-verbal
+de paiement constate qu'il n'a rien été versé; et elles seront soumises
+à un sévère examen. Ainsi, le gouvernement satisfera à la justice qu'il
+doit aux créanciers légitimes et à celle qu'il doit à la nation dont il
+est chargé de défendre les droits.
+
+La paix était dans les voeux comme, dans les intérêts du gouvernement.
+Il l'avait voulue au milieu des chances encore incertaines de la guerre;
+il l'avait voulue au milieu des victoires. C'est à la prospérité de la
+république qu'il avait désormais attaché toute sa gloire. Au dedans, il
+réveillait l'industrie, il encourageait les arts, il entreprenait ou des
+travaux utiles, ou des monumens de grandeur nationale. Nos vaisseaux
+étaient dispersés sur toutes les mers, et tranquilles sur la foi des
+traités.
+
+Ils n'étaient employés qu'à rendre nos colonies à la France et au
+bonheur. Aucun armement dans nos ports, rien de menaçant sur nos
+frontières.
+
+Et c'est là le moment que choisit le gouvernement britannique pour
+alarmer sa nation, pour couvrir la Manche de vaisseaux, pour insulter
+notre commerce par des visites injurieuses, nos côtes et nos ports, les
+côtes et les ports de nos alliés par la présence de forces menaçantes.
+
+Si, au 17 ventose de l'an 11 (8 mars 1803), il existait aucun armement
+imposant dans les ports de France et de Hollande, s'il s'y exécutait
+un seul mouvement auquel la défiance la plus ombrageuse pût donner une
+interprétation sinistre, nous sommes les agresseurs; le message du roi
+d'Angleterre et son attitude hostile ont été commandés par une légitime
+prévoyance, et le peuple anglais a pu croire que nous menacions _son
+indépendance_, sa religion, sa constitution.
+
+Mais si les assertions du message étaient fausses; si elles étaient
+démenties par la conscience de l'Europe, comme par la conscience du
+gouvernement britannique, ce gouvernement a trompé sa nation; il l'a
+trompée pour la précipiter sans délibération dans une guerre dont les
+terribles effets commencent à se faire sentir en Angleterre, et dont les
+résultats peuvent être si décisifs pour les destinées futures du peuple
+anglais.
+
+Toutefois l'agresseur doit seul répondre des calamités qui pèsent sur
+l'humanité.
+
+Malte, le motif de cette guerre, était au pouvoir des Anglais; c'eût été
+à la France d'armer pour en assurer l'indépendance, et c'est la France
+qui attend en silence la justice de l'Angleterre, et c'est l'Angleterre
+qui commence la guerre et qui la commence sans la déclarer.
+
+Dans la dispersion de nos vaisseaux, dans la sécurité de notre commerce,
+nos pertes devaient être immenses; nous les avions prévues, et nous les
+eussions supportées sans découragement et sans faiblesse: heureusement
+elles ont été au-dessous de notre attente. Nos vaisseaux de guerre sont
+rentrés dans les ports de l'Europe; un seul, qui, depuis longtemps était
+condamné à n'être plus qu'un vaisseau de transport, est tombé au pouvoir
+de l'ennemi.
+
+De 200 millions que les croiseurs anglais pouvaient ravir à autre
+commerce, plus des deux tiers ont été sauvés: nos corsaires ont vengé
+nos pertes par des prises importantes, et les vengeront par de plus
+importantes encore.
+
+Tabago, Sainte-Lucie étaient sans défense, et n'ont pu que se rendre aux
+premières forces qui s'y sont présentées; mais nos grandes colonies nous
+restent, et les attaques que nos ennemis ont hasardées contre elles ont
+été vaines.
+
+Le Hanovre est en notre pouvoir: vingt-cinq mille hommes des meilleures
+troupes ennemies ont posé les armes, et sont restés prisonniers de
+guerre. Notre cavalerie s'est remontée aux dépens de la cavalerie
+ennemie, et une possession chère au roi d'Angleterre, est, entre nos
+mains, le gage de la justice qu'il sera forcé de nous rendre.
+
+Chaque jour le despotisme britannique ajoute à ses usurpations sur
+les mers. Dans la dernière guerre, il avait épouvanté les neutres,
+en s'arrogeant, par une prétention inique et révoltante, le droit de
+_déclarer des côtes entières en état de blocus_. Dans cette guerre, il
+vient d'augmenter son code monstrueux, du prétendu droit de _bloquer des
+rivières, des fleuves_.
+
+Si le roi d'Angleterre a juré de continuer la guerre, jusqu'à ce qu'il
+ait réduit la France à ces traités déshonorans que souscrivirent
+autrefois le malheur et la faiblesse, la guerre sera longue. La France
+a consenti dans Amiens à des conditions modérées; elle n'en reconnaîtra
+jamais de moins favorables; elle ne reconnaîtra surtout jamais, dans le
+gouvernement britannique, le droit de ne remplir de ses engagemens
+que ce qui convient aux calculs progressifs de son ambition, le droit
+d'exiger encore d'autres garanties après la garantie de la foi donnée.
+Eh! si le traité d'Amiens n'est point exécuté, où seront, pour un traité
+nouveau, une foi plus sainte et des sermens plus sacrés!
+
+La Louisiane est désormais associée à l'indépendance des Etats Unis
+d'Amérique. Nous conservons là des amis que le souvenir d'une commune
+origine attachera toujours à nos intérêts, et que des relations
+favorables de commerce uniront long-temps à notre prospérité.
+
+Les Etats-Unis doivent à la France leur indépendance; ils nous devront
+désormais leur affermissement et leur grandeur.
+
+L'Espagne reste neutre.
+
+L'Helvétie est rassise sur ses fondemens, et sa constitution n'a
+subi que les changemens que la marche du temps et des opinions lui a
+commandés. La retraite de nos troupes atteste la sécurité intérieure
+et la fin de toutes ses divisions. Les anciennes capitulations ont été
+renouvelées, et la France a retrouvé ses premiers et ses plus fidèles
+alliés.
+
+Le calme règne dans l'Italie; une division de l'armée de la république
+italienne traverse en ce moment la France pour aller camper avec les
+nôtres sur les côtes de l'Océan. Ces bataillons y trouveront partout des
+vestiges de la patience, de la bravoure et des grandes actions de leurs
+ancêtres.
+
+L'empire ottoman, travaillé par les intrigues souterraines, aura, dans
+l'intérêt de la France, l'appui que d'anciennes liaisons, un traité
+récent et sa position géographique, lui donnent droit de réclamer.
+
+La tranquillité rendue au continent par le traité de Lunéville, est
+assurée par les derniers actes de la diète de Ratisbonne. L'intérêt
+éclairé des grandes puissances, la fidélité du gouvernement à cultiver
+avec elles les relations de bienveillance et d'amitié, la justice,
+l'énergie de la nation et les forces de la république en répondent.
+
+_Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+
+
+
+Paris, le 28 pluviose an 12 (18 février 1804).
+
+_Réponse du premier consul à une députation du sénat[65]._
+
+«Depuis le jour où je suis arrivé à la suprême magistrature, un grand
+nombre de complots ont été formés contre ma vie. Nourri dans les camps,
+je n'ai jamais mis aucune importance à des dangers qui ne m'inspirent
+aucune crainte.
+
+«Je ne puis pas me défendre d'un sentiment profond et pénible, lorsque
+je songe dans quelle situation se trouverait aujourd'hui ce
+grand peuple, si le dernier attentat avait pu réussir; car c'est
+principalement contre la gloire, la liberté, les destinées du peuple
+français, que l'on a conspiré.
+
+«J'ai depuis long-temps renoncé aux douceurs de la condition privée;
+tous mes momens, ma vie entière, sont employés à remplir les devoirs que
+mes destinées et le peuple français m'ont imposés.
+
+«Le ciel veillera sur la France et déjouera le complot des méchans. Les
+citoyens doivent être sans alarmes: ma vie durera tant qu'elle sera
+nécessaire à la nation. Mais ce que je veux que le peuple français sache
+bien, c'est que l'existence, sans sa confiance et sans son amour, serait
+pour moi sans consolation, et n'aurait plus aucun but.»
+
+_Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+[Footnote 65: Envoyée au sujet de la conspiration de Georges et de
+Pichegru.]
+
+
+
+
+Paris, le 28 pluviose an 12 (18 février 1804).
+
+_Réponse du premier consul à une députation de la garde consulaire et du
+corps composant la garde de Paris[66]._
+
+«Que les soldats de la république, qui avaient reçu du peuple
+l'honorable mission de le défendre contre ses ennemis, mission dont
+les armées s'étaient acquittées avec autant de gloire que de bonheur,
+avaient plus le droit que les autres citoyens de s'indigner des trames
+que notre plus cruel ennemi avaient formées jusqu'au sein de la
+capitale; que quels que soient les services rendus pur des citoyens,
+ils n'en sont que plus coupables lorsqu'ils ourdissent contre elle des
+trames criminelles; que les circonstances actuelles offriront a la
+postérité deux inconcevables exemples....; qu'il a été trois jours sans
+pouvoir croire à des trames aussi noires qu'insensées; mais qu'il avait
+été forcé de se rendre à l'évidence des faits et de ne plus arrêter la
+marche de la justice; que jamais sous son gouvernement, des hommes quels
+qu'ils soient, quels que soient les services qu'ils auront rendus, ne
+fausseront leurs sermens et ne pratiqueront impunément des liaisons
+avec les ennemis de la France.....; mais que dans les circonstances
+actuelles, l'union de tous les Français était un spectacle consolant
+pour son coeur; que ce n'était pas à eux qu'il avait besoin de répéter
+que ces attentats si souvent renouvelés contre sa personne ne pourront
+rien, n'eût-il autour de lui que le corps le moins nombreux de l'armée».
+
+_Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+[Footnote 66: Envoyée après la découverte de la conspiration ourdie
+par Georges et Pichegru, et dans laquelle le général Moreau se trouva
+fortement compromis.]
+
+
+
+
+Saint-Cloud, le 28 germinal an 12 (18 avril 1804).
+
+_Au sénat conservateur._
+
+Sénateurs,
+
+Le sénateur Joseph Bonaparte, grand officier de la légion d'honneur,
+m'a témoigné le désir de partager les périls de l'armée, campée sur les
+côtes de Boulogne, afin d'avoir part à sa gloire.
+
+J'ai cru qu'il était du bien de l'état et que le sénat verrait avec
+plaisir qu'après avoir rendu à la république d'important services, soit
+par la solidité de ses conseils dans les circonstances les plus graves,
+soit par le savoir, l'habileté, la sagesse qu'il a déployés dans les
+négociations successives du traité de Mortefontaine qui a terminé nos
+différens avec les Etats-Unis d'Amérique; de celui de Lunéville, qui a
+pacifié le continent; et dans ces derniers temps de celui d'Amiens,
+qui avait rétabli la paix entre la France et l'Angleterre, le sénateur
+Joseph Bonaparte fût mis en mesure de contribuer à la vengeance que se
+promet le peuple français pour la violation de ce dernier traité, et se
+trouvât dans le cas d'acquérir de plus en plus des titres à l'estime de
+la nation.
+
+Ayant déjà servi sous mes yeux dans les premières campagnes de la guerre
+et donné des preuves de son courage et de ses bonnes dispositions pour
+le métier des armes, dans le grade de chef de bataillon, je l'ai nommé
+colonel commandant le premier régiment de ligne, l'un des corps les
+plus distingués de l'armée, et que l'on compte parmi ceux qui, toujours
+placés au poste le plus périlleux, n'ont jamais perdu leurs étendards,
+et ont très-souvent ramené ou décidé la victoire.
+
+Je désire en conséquence que le sénat agrée la demande que lui fera le
+sénateur Joseph Bonaparte, de pouvoir s'absenter de la délibération
+pendant le temps où les occupations de la guerre le retiendront à
+l'armée.
+
+BONAPARTE.
+
+
+
+
+Saint Cloud, le 5 floréal an 12 (25 avril 1804).
+
+_Au sénat conservateur._
+
+Sénateurs,
+
+J'ai nommé le sénateur Serrurier gouverneur des Invalides. Je désire
+que vous pensiez que les fonctions de cette place ne sont point
+incompatibles avec celles de sénateur.
+
+Rien n'intéresse aussi vivement la patrie que le bonheur de ces huit
+mille braves, couverts de tant d'honorables blessures et échappés à tant
+de dangers. Eh! à qui pouvait-il être mieux confié qu'à un vieux soldat,
+qui, dans les temps les plus difficiles, et en les conduisant à la
+victoire, leur donna toujours l'exemple d'une sévère discipline et de
+cette franche intrépidité, première qualité du général. En voyant
+leur gouverneur assis parmi les membres d'un corps qui veille à la
+conservation de cette patrie, à la prospérité de laquelle ils ont tant
+contribué, ils auront une nouvelle preuve de ma sollicitude pour tout ce
+qui peut rendre plus honorable et plus douce la fin de leur glorieuse
+carrière.
+
+_Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+
+
+
+Saint-Cloud, le 5 floréal an 12 (25 avril 1804).
+
+_Au sénat conservateur._
+
+Votre adresse du 6 germinal dernier n'a pas cessé d'être présente à ma
+pensée[67]. Elle a été l'objet de mes méditations les plus constantes.
+
+Vous avez jugé l'hérédité de la suprême magistrature nécessaire pour
+mettre le peuple français à l'abri des complots de nos ennemis et
+des agitations qui naîtraient d'ambitions rivales. Plusieurs de nos
+institutions vous ont, en même temps, paru devoir être perfectionnées
+pour assurer, sans retour, le triomphe de l'égalité et de la liberté
+publique, et offrir à la nation et au gouvernement la double garantie
+dont ils ont besoin.
+
+Nous avons été constamment guidés par cette grande vérité: que la
+souveraineté réside dans le peuple français, dans ce sens que tout, tout
+sans exception, doit être fait pour son intérêt, pour son bonheur
+et pour sa gloire. C'est afin d'atteindre ce but que la suprême
+magistrature, le sénat, le conseil d'état, le corps législatif, les
+collèges électoraux et les diverses branches de l'administration sont et
+doivent être institués.
+
+A mesure que j'ai arrêté mon attention sur ces grands objets, je me suis
+convaincu davantage de la vérité des sentimens que je vous ai exprimés,
+et j'ai senti de plus en plus que, dans une circonstance aussi nouvelle
+qu'importante, les conseils de votre sagesse et de votre expérience
+m'étaient nécessaires pour fixer toutes mes idées.
+
+Je vous invite donc à me faire connaître votre pensée toute entière.
+
+Le peuple français n'a rien à ajouter aux honneurs et à la gloire dont
+il m'a environné; mais le devoir le plus sacré pour moi, comme le plus
+cher à mon coeur, est d'assurer à ses enfans les avantages qu'il a
+acquis par cette révolution qui lui a tant coûté, surtout par le
+sacrifice de ce million de braves, morts pour la défense de ses droits.
+
+Je désire que nous puissions lui dire le 14 juillet de cette année: «Il
+y a quinze ans, par un mouvement spontané, vous courûtes aux armes, vous
+acquîtes la liberté, l'égalité et la gloire. Aujourd'hui ces premiers
+biens des nations, assurés sans retour, sont à l'abri de toutes les
+tempêtes; ils sont conservés à vous, et à vos enfans: des institutions
+conçues et commencées au sein des orages de la guerre intérieure et
+extérieure, développées avec constance, viennent se terminer, au
+bruit des attentats et des complots de nos plus mortels ennemis, par
+l'adoption de tout ce que l'expérience des siècles et des peuples
+a démontré propre à garantir les droits que la nation avait jugés
+nécessaires a sa dignité, à sa liberté, et à son bonheur.
+
+BONAPARTE.
+
+[Footnote 67: C'est l'adresse dans laquelle le sénat suppliait le
+premier consul de prendre des mesures pour _rendre son autorité
+éternelle_. C'était le premier pas fait vers la dignité d'empereur.]
+
+
+
+
+Saint-Cloud, le 28 floréal an 12 (18 mai 1804).
+
+_Réponse du premier consul au sénat[68]._
+
+Tout ce qui peut contribuer au bien de la patrie est essentiellement lié
+à mon bonheur.
+
+J'accepte le titre que vous croyez utile à la gloire de la nation.
+
+Je soumets à la sanction du peuple la loi de l'hérédité.
+
+J'espère que la France ne se repentira jamais des honneurs dont elle
+environnera ma famille.
+
+Dans tous les cas, mon esprit ne sera plus avec ma postérité, le jour où
+elle cesserait de mériter l'amour et la confiance de la grande nation.
+
+BONAPARTE.
+
+[Footnote 68: Le sénat s'était rendu en corps à Saint-Cloud, pour
+présenter au premier consul le senatus-consulte organique décrété dans
+le jour, par lequel Napoléon Bonaparte était déclaré empereur, et la
+dignité impériale rendue héréditaire dans sa famille.]
+
+
+
+FIN DU TROISIÈME LIVRE.
+
+
+
+
+LIVRE QUATRIÈME.
+
+EMPIRE.
+
+1804.
+
+
+Paris, le 28 floréal an 12 (18 mai 1804).
+
+Le serment de l'empereur est ainsi conçu:
+
+«Je jure de maintenir l'intégrité du territoire de la république; de
+respecter et de faire respecter les lois du concordat et la liberté des
+cultes; de respecter et de faire respecter l'égalité des droits, la
+liberté politique et civile, l'irrévocabilité des ventes des biens
+nationaux; de ne lever aucun impôt, de n'établir aucune taxe qu'en
+vertu de la loi; de maintenir l'institution de la légion d'honneur; de
+gouverner dans la seule vue de l'intérêt, du bonheur et de la gloire du
+peuple français.»
+
+
+
+
+Saint-Cloud, le 28 floréal an 12 (18 mai 1804).
+
+_Aux consuls Cambacérès et Lebrun._
+
+Citoyens consuls, Cambacérès et Lebrun, votre titre va changer; vos
+fonctions et ma confiance restent les mêmes. Dans la haute dignité
+d'archi-chancelier de l'empire, et d'archi-trésorier, dont vous allez
+être revêtus, vous manifesterez, comme vous l'avez fait dans celle de
+consuls, la sagesse de vos conseils, et les talens distingués qui vous
+ont acquis une part aussi importante dans tout ce que je puis avoir fait
+de bien. Je n'ai donc à désirer de vous que la continuation des mêmes
+sentiment pour l'état et pour moi.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+
+Paris, le 29 floréal an 12 (19 mai 1804).
+
+_Réponse de l'empereur à une députation de la garde impériale[69]._
+
+Je reconnais les sentimens de la garde pour ma personne; ma confiance
+dans la bravoure et dans la fidélité des corps qui la composent est
+entière. Je vois constamment avec un nouveau plaisir des compagnons
+d'armes échappés à tant de dangers, et couverts de tant d'honorables
+blessures; et j'éprouve un sentiment de contentement lorsque je peux me
+dire, en les considérant sous leurs drapeaux, qu'il n'est pas une des
+batailles, pas un des combats livrés durant ces quinze dernières années,
+et dans les quatre parties du monde, qui n'ait eu parmi eux des témoins
+et des acteurs.
+
+NAPOLÉON.
+
+[Footnote 69: Envoyée pour le complimenter sur sa nouvelle dignité.]
+
+
+
+
+Paris, le 6 prairial an 12 (26 mai 1804).
+
+_Réponses de l'Empereur à différentes députations[70].
+
+A celle du tribunat._
+
+Je vous remercie du soin que vous mettez à relever le peu de bien que
+je puis avoir fait... Le tribunat a contribué par ses travaux à la
+perfection des différens actes de la législation de la France, et en
+cela il a rempli le plus constant de mes voeux. Je me plais à tout
+devoir au peuple; ce sentiment seul me rend chers les nouveaux honneurs
+dont je suis revêtu.
+
+_A celle du collège électoral du département de la Vendée._
+
+Les sentimens que vous m'exprimez me sont d'autant plus précieux que
+votre département a été le théâtre de plus de désastres, et que vous
+avez éprouvé plus de malheurs.
+
+Lorsque les affaires de l'état me permettront de visiter vos contrées,
+je désire que les vestiges de la guerre aient disparu, et que je puisse
+voir vos habitations relevées, votre agriculture prospérant, et
+vos coeurs réunis par l'oubli du passé, l'amour du présent, et les
+espérances de l'avenir.
+
+Je regarderai toujours comme un devoir, et il sera cher à mon coeur,
+d'accorder une protection particulière à vos contrées. Je compte aussi
+en retour sur la sincérité des sentimens que vous m'exprimez au nom de
+vos concitoyens.
+
+_A celle du collège électoral du département du Haut-Rhin._
+
+Je sais que le département du Haut-Rhin a beaucoup souffert des
+calamités de la guerre, et il doit jouir maintenant des bienfaits de la
+paix.
+
+Les sentimens que vous me témoignez en son nom me sont d'autant plus
+agréables qu'ils me sont exprimés par un général qui s'est distingué
+tant de fois sur les champs de bataille[71]. Je me plais à lui rendre ce
+témoignage.
+
+NAPOLÉON.
+
+[Footnote 70: Enroyées pour le complimenter sur son élévation à
+l'empire.]
+
+[Footnote 71: Le général sénateur et maréchal de l'empire Lefebvre.]
+
+
+
+
+Saint-Cloud, le 4 messidor an 12 (23 juin 1804).
+
+_Aux présidens et membres composant la cour de justice criminelle du
+département de la Seine, séante à Paris._
+
+Notre coeur a été d'autant plus affecté des complots nouveaux tramés
+contre l'état, par les ennemis de la France, que deux hommes qui avaient
+rendu de grands services à la patrie y ont pris part.
+
+Par votre arrêt du 21 prairial dernier, vous avez condamné à la peine de
+mort Athanase-Hyacinthe Bouvet de Lozier, l'un des complices. Son
+crime est grand; mais nous avons voulu lui faire ressentir, dans cette
+circonstance, les effets de cette clémence que nous avons toujours eue
+en singulière prédilection.
+
+En conséquence, et après avoir réuni en conseil privé dans notre palais
+de Saint-Cloud, le 2 du présent mois, l'archi-chancelier de l'empire,
+l'archi-trésorier, le connétable, le grand-juge et ministre de la
+justice, les ministres des relations extérieures et de la guerre,
+les sénateurs François de Neufchâteau, Laplace et Fouché; les
+conseillers-d'état Régnault de Saint-Jean-d'Angely et Lacuée; et les
+membres de la cour de cassation Muraire et Oudart, nous avons déclaré et
+déclarons faire grâce de la peine capitale à Bouvet de Lozier, Armand
+Gaillard, Frédéric Lajolais.; Louis Russillion, Charles
+d'Hozier, François Rochelle, Charles-François de Rivière, et
+Armand-François-Heraclius Polignac, et commuer ladite peine en celle de
+la déportation, qui s'effectuera dans un délai de quatre années, pendant
+lesquelles lesdits tiendront prison dans le lieu qui leur sera désigné.
+
+Mandons et ordonnons que les présentes lettres, scellées du sceau de
+l'empire, vous seront présentées dans trois jours, à compter de leur
+réception, par notre procureur-général près ladite cour, en audience
+publique, où les impétrans seront conduits pour entendre la lecture,
+debout et la tête, découverte; que lesdites lettres seront de
+suite transcrites sur vos registres sur la réquisition du même
+procureur-général, avec annotation d'icelles en marge de la minute de
+l'arrêt de condamnation.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+
+Saint-Cloud, le 21 messidor an 12 (10 juillet 1804).
+
+_A M. Régnier, grand-juge, ministre de la justice._
+
+Monsieur Régnier, grand-juge, au moment de la paix générale, j'ai réuni
+le ministère de la police à celui de la justice. Les circonstances de
+la guerre et les derniers événemens m'ont convaincu de la nécessité que
+vous m'avez souvent représentée, de réorganiser ce ministère, et m'ont
+décidé à céder au désir que vous m'avez témoigné d'être laissé tout
+entier aux fonctions si importantes de grand-juge, ministre de la
+justice. Je ne puis adhérer à votre voeu sans vous témoigner la
+satisfaction que j'ai eue de vos services, comme ministre de la police
+générale. Rendu a votre ministère naturel, vous ne pourrez y apporter
+plus de zèle que vous ne l'avez fait jusqu'à ce jour; mais vous aurez
+plus de temps a donner à cette partie si essentielle du gouvernement. La
+bonne administration de la justice et la bonne composition des tribunaux
+sont dans un état ce qui a le plus d'influence sur la valeur et la
+conservation des propriétés, et sur les intérêts les plus chers de tous
+les citoyens.
+
+Cette lettre n'ayant point d'autre objet, monsieur Régnier, grand-juge,
+ministre de la justice, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+
+Paris, le 26 messidor an 12 (15 juillet 1804).
+
+<Paroles de l'empereur en faisant prêter serment aux membres de la
+légion-d'honneur, à la première distribution solennelle de cet ordre,
+qui eut lieu le même jour aux Invalides._
+
+Commandans, officiers, légionnaires, citoyens et soldats, vous jurez
+sur votre honneur de vous dévouer au service de l'empire et à la
+conservation de son territoire, dans son intégrité; à la défense de
+l'empereur, des lois de là république et des propriétés qu'elles ont
+consacrées; de combattre par tous les moyens que la justice, la raison
+et les lois autorisent, toute entreprise qui tendrait à rétablir le
+régime féodal; enfin, vous jurez de concourir de tout votre pouvoir
+au maintien de la liberté et de l'égalité, bases premières de nos
+constitutions. Vous le jurez.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+
+Calais, le 18 thermidor an 12 (6 août 1804).
+
+_A M. Chaptal, ministre de l'intérieur._
+
+Monsieur Chaptal, ministre de l'intérieur, je vois avec peine
+l'intention où vous êtes de quitter le ministère de l'intérieur pour
+vous livrer tout entier aux sciences; mais je cède à votre désir.
+Vous remettrez le portefeuille à M. Portalis, ministre des cultes, en
+attendant que j'aie définitivement pourvu à ce département. Désirant
+vous donner une preuve de ma satisfaction de vos services, je vous ai
+nommé sénateur. Dans ces fonctions éminentes qui vous laissent plus
+de temps à donner à vos travaux pour la prospérité de nos arts et
+les progrès de notre industrie manufacturière, vous rendrez d'utiles
+services à l'état et à moi.
+
+Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+
+_Décret contenant institution des prix décennaux._
+
+Napoléon, empereur des Français, à tous ceux qui les présentes lettres
+verront, salut!
+
+Etant dans l'intention d'encourager les sciences, les lettres et les
+arts qui contribuent éminemment à l'illustration et à la gloire des
+nations;
+
+Désirant non-seulement que la France conserve la supériorité qu'elle a
+acquise dans les sciences et dans les arts, mais encore que le siècle
+qui commence l'emporte sur ceux qui l'ont précédé;
+
+Voulant aussi connaître les hommes qui auront le plus participé à
+l'éclat des sciences, des lettres et des arts;
+
+Nous avons décrété et décrétons ce qui suit:
+
+Art. 1er. Il y aura de dix ans en dix ans, le jour anniversaire du 18
+brumaire, une distribution de grands prix, donnés de notre propre main,
+dans le lieu et avec la solennité qui seront ultérieurement réglés.
+
+2. Tous les ouvrages de sciences, de littérature et d'arts, toutes les
+inventions utiles, tous les établissemens consacrés aux progrès de
+l'agriculture ou de l'industrie nationale, publiés, connus ou formés
+dans un intervalle de dix années, dont le terme précédera d'un an
+l'époque de la distribution, concourront pour le grand prix.
+
+3. La première distribution des grands prix se fera le 18 brumaire
+an 18; et, conformément aux dispositions de l'article précédent, le
+concours comprendra tous les ouvrages, inventions où établissemens,
+publiés ou connus depuis l'intervalle du 18 brumaire de l'an 7 au 18
+brumaire de l'an 17.
+
+4. Ces grands prix seront, les uns de la valeur de dix mille francs, les
+autres de la valeur de cinq mille;
+
+Les grands prix de la valeur de dix mille francs seront au nombre de
+neuf, et décernés:
+
+1°. Aux auteurs des deux meilleurs ouvrages de science; l'un pour les
+sciences physiques, l'autre pour les sciences mathématiques;
+
+2°. A l'auteur de la meilleure histoire ou du meilleur morceau
+d'histoire, soit ancienne, soit moderne;
+
+3°. A l'inventeur de la machine la plus utile aux arts et aux
+manufactures;
+
+4°. Au fondateur de l'établissement le plus avantageux à l'agriculture
+ou à l'industrie nationale; 5°. A l'auteur du meilleur ouvrage
+dramatique, soit comédie, soit tragédie, représenté sur les théâtres
+français;
+
+6°. Aux auteurs des deux meilleurs ouvrages, l'un de peinture, l'autre
+de sculpture, représentant des actions d'éclat ou des événemens
+mémorables puisés dans notre histoire;
+
+7°. Au compositeur du meilleur opéra représenté sur le théâtre de
+l'académie impériale de musique.
+
+6. Les grands prix de la valeur de cinq mille francs seront au nombre de
+treize, et décernés:
+
+1°. Aux traducteurs de dix manuscrits de la bibliothèque impériale ou
+des autres bibliothèques de Paris, écrits en langues anciennes on
+en langues orientales, les plus utiles, soit aux sciences, soit à
+l'histoire, soit aux belles-lettres, soit aux arts;
+
+2°. Aux auteurs des trois meilleurs petits poëmes ayant pour sujet des
+événemens mémorables de notre histoire, ou des actions honorables pour
+le caractère français.
+
+7. Ces prix seront décernés sur le rapport et la proposition d'un
+jury composé des quatre secrétaires perpétuels des quatre classes
+de l'institut, et des quatre présidens en fonction dans l'année qui
+précédera celle de la distribution.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+
+Saint-Cloud, le 30 brumaire an 13 (21 novembre 1804).
+
+_A M. Champagny, ministre de l'intérieur[72]._
+
+Dans une ville composée de près de quarante mille habitans, le zèle de
+tous devait suppléer aux corporations qui n'existent plus. Le ministre
+de l'intérieur fera connaître aux habitans de Metz que j'aurais attendu
+d'eux plus d'activité dans une circonstance où elle était commandée,
+par des intérêts qui les touchaient de si près, et par des sentimens si
+naturels.
+
+NAPOLÉON.
+
+[Footnote 72: En réponse à une lettre où le ministre faisait part à
+l'empereur d'un violent incendie qui avait eu lieu a Metz le 17, et
+prétendait qu'il n'avait été aussi violent que parce que l'abolition des
+anciennes corporations d'ouvriers avait empêché ceux-ci de prêter leur
+secours.]
+
+
+
+
+Paris, le 9 frimaire an 13 (30 novembre 1804.)
+
+_A MM. les membres du corps municipal de notre bonne ville de Paris._
+
+Messieurs les membres du corps municipal de notre bonne ville de Paris,
+la divine Providence et les constitutions de l'empire ayant placé la
+dignité impériale héréditaire dans notre famille, nous avons désigné le
+11 du présent mois de frimaire et l'église métropolitaine de Paris pour
+le jour et le lieu de notre sacre et de notre couronnement; nous aurions
+voulu pouvoir, dans cette auguste circonstance, rassembler dans une même
+enceinte, non-seulement tous les habitans de la capitale de l'empire,
+mais encore l'universalité des citoyens qui composent la nation
+française; dans l'impossibilité de réaliser une chose gui aurait eu tant
+de pris pour notre coeur, désirant que ces solennités reçoivent leur
+principal éclat de la réunion d'un grand nombre de citoyens distingués
+par leur dévouement à l'état et à ma personne, et voulant donner à notre
+bonne ville de Paris un témoignage particulier de notre affection,
+nous avons pour agréable que le corps municipal entier assiste à ces
+cérémonies.
+
+Nous vous faisons, en conséquence, cette lettre, pour que vous ayez à
+vous rendre ledit jour, 11 frimaire, dans l'église métropolitaine, à
+l'heure et dans l'ordre gui vous seront indiqués par notre grand maître
+des cérémonies.
+
+Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+
+Paris, le 10 frimaire an 13 (1er décembre 1804).
+
+_Réponse de l'empereur au sénat venu en corps pour le remercier d'avoir
+accepté la dignité d'empereur._
+
+Je monte au trône où m'ont appelé les voeux unanimes du sénat, du peuple
+et de l'armée, le coeur plein du sentiment des grandes destinées, de ce
+peuple, que du milieu des camps j'ai, le premier, salué du nom de grand.
+
+Depuis mon adolescence, mes pensées tout entières lui sont dévolues; et
+je dois le dire ici, mes plaisirs et mes peines ne se composent plus
+aujourd'hui que du bonheur ou du malheur de mon peuple.
+
+Mes descendans conserveront long-temps ce trône, le premier de
+l'univers.
+
+Dans les camps, ils seront les premiers soldats de l'armée, sacrifiant
+leur vie pour la défense de leur pays.
+
+Magistrats, ils ne perdront jamais de vue que le mépris des lois et
+l'ébranlement de l'ordre social ne sont que le résultat de la faiblesse
+et de l'incertitude des princes.
+
+Vous, sénateurs, dont les conseils et l'appui ne m'ont jamais manqué
+dans les circonstances les plus difficiles, votre esprit se transmettra
+à vos successeurs; soyez toujours les soutiens et les premiers
+conseillers de ce trône si nécessaire au bonheur de ce vaste empire.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+
+Paris, le 14 frimaire an 13 (5 décembre 1804).
+
+_Paroles de l'empereur en distribuant les aigles impériales aux
+différentes armes de l'armée._
+
+Soldats, voilà vos drapeaux; ces aigles vous serviront toujours de
+point de ralliement; ils seront partout où votre empereur les jugera
+nécessaires pour la défense de son trône et de son peuple.
+
+Vous jurez de sacrifier votre vie pour les défendre et de les maintenir
+constamment par votre courage sur le chemin de l'honneur et de la
+victoire. Vous le jurez.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+
+Au palais des Tuileries, le 21 frimaire an 13 (13 décembre 1804).
+
+_Au sénat conservateur._
+
+Sénateurs,
+
+Les constitutions de l'empire ayant statué que les actes qui constatent
+les naissances, les mariages et les décès des membres de la famille
+impériale, seront transmis, sur un ordre de l'empereur, au sénat,
+nous avons chargé notre cousin l'archi-chancelier de l'empire de vous
+présenter les actes qui constatent la naissance de Napoléon Charles, né
+le 18 vendémiaire an 11, et de Napoléon Louis, né le 19 vendémiaire an
+13, fils du prince Louis notre frère, et nous invitons le sénat à en
+ordonner, conformément aux constitutions, la transcription sur ses
+registres, et le dépôt dans ses archives. Ces princes hériteront de
+l'attachement de leur père pour notre personne, de son amour pour ses
+devoirs, et de ce premier sentiment qui porte tout prince appelé à de si
+hautes destinées à considérer constamment l'intérêt de la patrie et le
+bonheur de la France comme l'unique objet de sa vie.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+
+Paris, le 26 frimaire an 13 (17 décembre 1804).
+
+_A M. François de Neufchâteau, président du sénat._
+
+Monsieur François de Neufchâteau, président du sénat, voulant donner un
+témoignage de notre satisfaction aux habitans de notre bonne ville de
+Paris dans la personne de M. Bévière, l'un de ses maires, et doyen
+d'âge du corps municipal, et désirant en même temps honorer les vertus
+publiques et privées dont ce magistrat a donné l'exemple pendant tant
+d'années, nous l'avons nommé à une place de sénateur. Nous ordonnons
+en conséquence qu'expédition de notre décret de nomination vous soit
+transmise, afin que vous en donniez connaissance au sénat.
+
+Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+
+Paris, le 27 frimaire an 13 (18 décembre 1804).
+
+_Réponse de l'empereur à un discours du corps municipal de Paris le jour
+de la fête que lui donna la ville pour célébrer son couronnement._
+
+Messieurs du corps municipal, je suis venu au milieu de vous pour donner
+à ma bonne ville de Paris l'assurance de ma protection spéciale; dans
+toutes les circonstances je me ferai un plaisir et un devoir de lui
+donner des preuves particulières de ma bienveillance; car je veux que
+vous sachiez que dans les batailles, dans les plus grands périls, sur
+les mers, au milieu des déserts même, j'ai eu toujours en vue l'opinion
+de cette grande capitale de l'Europe, après toutefois le suffrage tout
+puissant sur mon coeur de la postérité.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+
+Paris, le 6 nivose an l3 (27 décembre 1804).
+
+_Discours prononcé par l'empereur à l'ouverture du corps législatif._
+
+«Messieurs les députés des départemens au corps législatif, messieurs
+les tribuns et les membres de mon conseil-d'état, je viens présider à
+l'ouverture de votre session. C'est un caractère plus imposant et
+plus auguste que je veux imprimer à vos travaux. Princes, magistrats,
+citoyens, soldats, nous n'avons tous dans notre carrière qu'un seul
+but, l'intérêt de la patrie. Si ce trône sur lequel la Providence et la
+volonté de la nation m'ont fait monter est cher a mes yeux, c'est parce
+que seul il peut défendre et conserver les intérêts les plus sacrés du
+peuple français. Sans un gouvernement fort et paternel, la France aurait
+à craindre le retour des maux qu'elle a soufferts. La faiblesse du
+pouvoir suprême est la plus affreuse calamité des peuples. Soldat ou
+premier consul, je n'ai eu qu'une pensée; empereur, je n'en ai pas
+d'autre: les prospérités de la France. J'ai été assez heureux pour
+l'illustrer par des victoires, pour la consolider par des traités, pour
+l'arracher, aux discordes civiles et y préparer la renaissance des
+moeurs, de la société et de la religion. Si la mort ne me surprend pas
+au milieu de mes travaux, j'espère laisser à la postérité un souvenir
+qui serve à jamais d'exemple ou de reproche a mes successeurs.
+
+«Mon ministre de l'intérieur vous fera l'exposé de la situation de
+l'empire; les orateurs de mon conseil-d'état vous présenteront les
+différens besoins de la législation. J'ai ordonné qu'on mît sous vos
+yeux les comptes que mes ministres m'ont rendus de la gestion de leur
+département. Je suis satisfait de l'état prospère de nos finances.
+Quelles que soient les dépenses, elles sont couvertes par les recettes.
+Quelqu'étendus qu'aient été les préparatifs qu'a nécessités la guerre
+dans laquelle nous sommes engagés, je ne demanderai à mon peuple aucun
+nouveau sacrifice.
+
+«Il m'aurait été doux, à une époque aussi solennelle, de voir la paix
+régner sur le monde; mais les principes politiques de nos ennemis, leur
+conduite récente envers l'Espagne, en font connaître les difficultés.
+Je ne veux pas accroître le territoire de la France, mais en maintenir
+l'intégrité; Je n'ai point l'ambition d'exercer en Europe une plus
+grande influence, mais je ne veux pas décheoir de celle que j'ai
+acquise. Aucun état ne sera incorporé dans l'empire; mais je ne
+sacrifierai pas mes droits, les liens qui m'attachent aux états que j'ai
+créés.
+
+«En me décernant la couronne, mon peuple a pris l'engagement de faire
+tous les efforts que requerraient les circonstances pour lui conserver
+cet éclat qui est nécessaire à sa prospérité et à sa gloire comme à la
+mienne. Je suis plein de confiance dans l'énergie de la nation et dans
+ses sentimens pour moi. Ses plus chers intérêts sont l'objet constant de
+mes sollicitudes.
+
+«Messieurs les députés des départemens au corps législatif, messieurs
+les tribuns et les membres de mon conseil d'état, votre conduite pendant
+la session précédente, le zèle qui vous anime pour la patrie, pour ma
+personne, me sont garans de l'assistance que je vous demande, et que je
+trouverai en vous pendant le cours de cette session.»
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+
+Paris, le 12 nivôse an 13 (2 janvier 1805).
+
+_A Sa Majesté George III, roi d'Angleterre._
+
+Monsieur mon frère, appelé au trône par la Providence et par les
+suffrages du sénat, du peuple et de l'armée, mon premier sentiment est
+un voeu de paix. La France et l'Angleterre usent leur prospérité; elles
+peuvent lutter des siècles. Mais leurs gouvernemens remplissent-ils bien
+le plus sacré de leurs devoirs? Et tant de sang versé inutilement et
+sans la perspective d'aucun but, ne les accuse-t-il pas dans leur propre
+conscience? Je n'attache pas de déshonneur à faire le premier pas; j'ai
+assez, je pense, prouvé au monde que je ne redoute aucune chance de la
+guerre; elle ne m'offre d'ailleurs rien que je doive redouter. La paix
+est le voeu de mon coeur; mais la guerre n'a jamais été contraire à
+ma gloire. Je conjure V.M. de ne pas se refuser au bonheur de donner
+elle-même la paix au monde; qu'elle ne laisse pas cette douce
+satisfaction à ses enfans, car enfin il n'y eut jamais de plus belles
+circonstances ni de moment plus favorable pour faire taire toutes les
+passions et écouter uniquement le sentiment de l'humanité et de la
+raison. Ce moment une fois perdu, quel terme assigner à une guerre que
+tous mes efforts n'auraient pu terminer? V.M. a plus gagné en dix ans en
+territoire et en richesse que l'Europe n'a d'étendue; la nation est
+au plus haut point de prospérité. Que peut-elle espérer de la guerre?
+coaliser quelques puissances du continent? Le continent restera
+tranquille; une coalition ne ferait qu'accroître là puissance et la
+grandeur continentale de la France. Renouveler des troubles intérieurs?
+Les temps ne sont plus les mêmes. Détruire nos finances? Des finances
+fondées sur une bonne agriculture ne se détruisent jamais. Enlever à
+la France ses colonies? Les colonies sont pour la France un objet
+secondaire; et S.M. n'en possède-t-elle déjà pas plus qu'elle n'en peut
+garder? Si V. M. veut elle-même y songer, elle verra que la guerre est
+sans but, sans aucun résultat présumable pour elle. Eh! quelle triste
+perspective de faire battre les peuples pour qu'ils se battent! Le monde
+est assez grand pour que nos deux nations puissent y vivre, et la raison
+a assez de puissance pour qu'on trouve les moyens de tout concilier, si
+de part et d'autre on en a la volonté. J'ai toutefois rempli un devoir
+saint et précieux à mon coeur. Que V.M. croie à la sincérité des
+sentimens que je viens de lui exprimer et à mon désir de lui en donner
+des preuves, etc., etc.
+
+Sur ce, je prie Dieu, monsieur mon frère, qu'il vous ait en sa sainte et
+digne garde.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+
+Au palais des Tuileries, le 12 pluviôse an 13 (1er. février 18o5).
+
+_Message au sénat conservateur._
+
+Sénateurs,
+
+Nous avons nommé grand-amiral de l'empire notre beau-frère le général
+Murat. Nous avons voulu non-seulement reconnaître les services qu'il a
+rendus à la patrie et l'attachement particulier qu'il a montré à notre
+personne dans toutes les circonstances de sa vie, mais rendre aussi ce
+qui est dû à l'éclat et à la dignité de notre couronne, en élevant au
+rang de prince une personne qui nous est de si près attachée par les
+liens du sang.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+
+Au palais des Tuileries, le 12 pluviose an 13 (1er février 1805).
+
+_Message au sénat conservateur._
+
+Sénateurs,
+
+Nous avons nommé notre beau-fils, Eugène Beauharnais, archi-chancelier
+d'état de l'empire. De tous les actes de notre pouvoir, il n'en est
+aucun qui soit plus doux à notre coeur.
+
+Elevé par nos soins et sous nos yeux, depuis son enfance, il s'est
+rendu digne d'imiter, et avec l'aide de Dieu, de surpasser un jour les
+exemples et les leçons que nous lui avons donnés.
+
+Quoique jeune encore, nous le considérons dès aujourd'hui, par
+l'expérience que nous en avons faite dans les plus grandes
+circonstances, comme un des soutiens de notre trône, et un des plus
+habiles défenseurs de la patrie.
+
+Au milieu des sollicitudes et des amertumes inséparables du haut rang
+où nous sommes placé, notre coeur a eu besoin de trouver des affections
+douces dans la tendresse et la constante amitié de cet enfant de notre
+adoption; consolation sans doute nécessaire à tous les hommes, mais plus
+communément à nous, dont tous les instans sont dévoués aux affaires des
+peuples.
+
+Notre bénédiction accompagnera ce jeune prince dans toute sa carrière;
+et, secondé par la Providence, il sera un jour digne de l'approbation de
+la postérité.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+
+Paris, le 21 pluviose an 13 (10 février 1805).
+
+_Réponse de l'empereur à une députation du corps législatif[73]._
+
+Messieurs les députés des départemens au corps législatif,
+
+«Lorsque j'ai résolu d'écrire au roi d'Angleterre, j'ai fait le
+sacrifice du ressentiment le plus légitime et des passions les plus
+honorables. Le désir d'épargner le sang de mon peuple m'a élevé
+au-dessus des considérations, qui déterminent ordinairement les hommes.
+Je serai toujours prêt à faire les mêmes sacrifices. Ma gloire, mon
+bonheur, je les ai placés dans le bonheur de la génération actuelle.
+Je veux, autant que je pourrai y influer, que le règne des idées
+philantropiques et généreuses soit le caractère du siècle. C'est à moi à
+qui de tels sentimens ne peuvent être imputés à faiblesse, c'est à
+nous, c'est au peuple le plus doux, le plus éclairé, le plus humain, de
+rappeler aux nations civilisées de l'Europe qu'elles ne forment qu'une
+seule famille, et que les efforts qu'elles emploient dans leurs
+dissensions civiles sont des atteintes à la prospérité commune.
+Messieurs les députés des départemens au corps législatif, je compte sur
+votre assistance, comme sur la bravoure de mon armée».
+
+NAPOLÉON.
+
+[Footnote 73: Envoyée pour le féliciter sur sa lettre au roi
+d'Angleterre.]
+
+
+
+
+Paris le 21 pluviose an 13 (10 février 1805).
+
+_Réponse de l'empereur au tribunat[74]._
+
+La génération actuelle a besoin de bonheur et de repos; et la victoire
+ne s'obtient qu'avec le sang des peuples. Le bonheur du mien est mon
+premier devoir comme mon premier sentiment.
+
+Je sens vivement tout ce que vous me dites.
+
+La plus douce récompense de tout ce que je puis avoir fait de bien sera
+toujours pour moi l'union et l'amour de ce grand peuple.
+
+NAPOLÉON.
+
+[Footnote 74: Dont une députation avait été envoyée pour le même objet.]
+
+
+
+
+Paris, le 21 pluviose an 13 (10 février 1805).
+
+_Paroles de l'empereur en donnant aux grands dignitaires de l'empire la
+grande décoration de la légion d'honneur._
+
+Messieurs,
+
+La grande décoration vous rapproche de ce trône; elle peut exiger des
+sermens nouveaux, elle ne vous impose pas de nouvelles obligations.
+C'est un complément aux institutions de la légion d'honneur. Cette
+grande décoration a aussi un but particulier, celui de lier à nos
+institutions les institutions des différens états de l'Europe, et de
+montrer le cas et l'estime que je fais, que nous faisons de ce qui
+existe chez les peuples nos voisins et nos amis.
+
+
+
+
+Au palais des Tuileries, le 25 pluviose an 13 (14 février 1805).
+
+_Au corps législatif._
+
+Législateurs,
+
+Conformément à l'article 9 du sénatus-consulte du 28 frimaire an 12,
+portant que les candidats pour la nomination du président du corps
+législatif, seront présentés dans le cours de la session annuelle pour
+l'année suivante et à l'époque de cette session qui sera désignée, nous
+vous invitons a procéder aux opérations relatives à cette présentation.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+
+Paris, le 10 ventose an 13 (1er mars 1805).
+
+_Note inscrite dans le Moniteur._
+
+[75]M. Pitt n'avait pas besoin de ce vote de 5,000,000 livres sterling.
+On sait très-bien depuis deux ans, que s'il est un prince assez ennemi
+de sa maison, de son trône, de ses peuples, pour vouloir vendre son
+repos, les destins futurs de sa famille et le sang de ses sujets,
+l'Angleterre est là pour les lui payer avec cet or acquis par le
+monopole aux dépens de tous les peuples de l'Europe. Le gouvernement
+anglais donne au monde le spectacle odieux de la plus grande immoralité.
+Ses agens parcourent, la bourse à la main, tous les cabinets, et partout
+les puissances rejettent avec horreur cet argent de la corruption qui
+ne peut produire que le remords et le malheur. Que l'Angleterre soit
+disposée a fournir plusieurs centaines de millions aux puissances qui
+voudront recommencer la lutte, c'est une chose connue qu'il n'était pas
+nécessaire de proclamer de nouveau. Ce que le vote de M. Pitt manifeste
+avec une égale évidence, c'est cet état d'aveuglement qui ne lui permet
+pas de voir que l'Europe veut le repos, et que si ceux qui cherchent à
+la faire rentrer dans une mer d'incertitude et de sang étaient renversés
+à leur tour, ils tomberaient aux acclamations de tous les peuples.
+
+L'argent est utile aux coalitions, on ne l'ignore pas; mais ce n'est
+point avec de l'argent qu'on fait les coalitions. Quelle est celle des
+grandes puissances de l'Europe qui ne dépense dans une campagne active
+le double et le triple de ce que vous pouvez lui offrir? Elle répand, de
+plus, le sang de ses sujets; mais cet élément n'entre jamais dans vos
+calculs.
+
+C'est en suivant cette politique sage et mesurée, en ayant de la
+prévoyance dans la prospérité, en se montrant prêts à secourir ses amis
+dans le malheur, et à faire des sacrifices pour leur avantage, qu'on
+a des alliés. Cet usage n'est pas le vôtre; votre seule politique, le
+grand Frédéric l'a dit il y a long-temps, est d'aller frapper à toutes
+les portes, une bourse à la main. Mais les funestes effets de cette
+politique ont été démontrés par l'expérience. Gardez donc votre or; et
+pour peu que vous soyez animés par l'intérêt de votre patrie, faites la
+paix, et prenez dans la paix des principes modérés. Vous aurez le temps
+de payer votre dette et de vous assurer la possession de ces richesses
+immenses que vous accumulez, de ces immenses Indes qui gémissent sous
+votre domination.
+
+On a fait au devant de vous les premiers pas pour la paix, et comment
+avez-vous répondu a ces avances? en mettant, à l'ouverture du parlement,
+des injures dans la bouche de votre roi, en violant enfin le secret
+de vos négociations, ce qui a donné le caractère le plus évident a
+l'intention où vous étiez qu'elles n'eussent aucune suite.
+
+[Footnote 75: M. Pitt avait demandé au parlement britannique un vote de
+5,000,000 liv. sterlings pour _engager les puissances du continent à
+contracter une alliance avec le roi d'Angleterre._]
+
+
+
+
+Paris, le 26 ventose an 13 (17 mars 1805).
+
+_Réponse de l'empereur à la grande députation de la république
+italienne, venue à Paris pour lui offrir la couronne de fer d'Italie._
+
+Depuis le moment où nous parûmes pour la première fois dans vos
+contrées, nous avons toujours eu la pensée de créer indépendante et
+libre la nation italienne; nous avons poursuivi ce grand objet au milieu
+des incertitudes des événemens.
+
+Nous formâmes d'abord les peuples de la rive droite du Pô en république
+cispadane, et ceux de la rive gauche en république transpadane.
+
+Depuis, de plus-heureuses circonstances nous permirent de réunir ces
+états et d'en former la république cisalpine.
+
+Au milieu des soins de toute espèce qui nous occupaient alors, nos
+peuples d'Italie furent touchés de l'intérêt que nous portâmes à tout
+ce qui pouvait assurer leur prospérité et leur bonheur; et lorsque,
+quelques années après, nous apprîmes au bord du Nil que notre ouvrage
+était renversé, nous fûmes sensible aux malheurs auxquels vous étiez,
+en proie. Grâce à l'invincible courage de nos armées, nous parûmes dans
+Milan lorsque nos peuples d'Italie nous croyaient encore sur les bords
+de la mer Rouge.
+
+Notre première volonté, encore tout couvert du sang et de la poussière
+des batailles, fut la réorganisation de la patrie italienne.
+
+Les statuts de Lyon remirent la souveraineté entre les mains de la
+consulte et des collèges, où nous avions réuni les différens élémens qui
+constituent les nations.
+
+Vous crûtes alors nécessaire à vos intérêts que nous fussions le chef de
+votre gouvernement; et aujourd'hui persistant dans la même pensée,
+vous voulez que nous soyons le premier de vos rois. La séparation des
+couronnes de France et d'Italie, qui peut être utile pour assurer
+l'indépendance de vos descendens, serait dans ce moment funeste à votre
+existence et à votre tranquillité. Je la garderai cette couronne, mais
+seulement tout le temps que vos intérêts l'exigeront; et je verrai avec
+plaisir arriver le moment où je pourrai la placer sur une plus jeune
+tête qui, animée de mon esprit, continue mon ouvrage, et soit toujours
+prête à sacrifier sa personne et ses intérêts à la sûreté et au bonheur
+du peuple sur lequel la Providence, les constitutions du royaume et ma
+volonté l'auront appelé à régner.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+
+Paris, le 28 ventose an 13 (18 mars 1805).
+
+_Au sénat conservateur._
+
+Sénateurs, La principauté de Piombino que la France possède depuis
+plusieurs années, a été depuis ce temps administrée sans règle et sans
+surveillance. Située au milieu de la Toscane, éloignée de nos autres
+possessions, nous avons jugé convenable d'y établir un régime
+particulier. Le pays de Piombino nous intéresse par la facilité qu'il
+offre pour communiquer avec l'île d'Elbe et la Corse. Nous avons donc
+pensé devoir donner ce pays, sous le haut domaine de la France, à notre
+soeur la princesse Eliza, en conférant à son mari le titre de prince de
+l'empire. Cette donation n'est pas l'effet d'une tendresse particulière,
+mais une chose conforme a la saine politique, à l'éclat de notre
+couronne et à l'intérêt de nos peuples.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+
+Paris, le 27 ventose an 13 (18 mars 1805).
+
+_Discours de l'empereur au sein du sénat en lui faisant part de son
+acceptation de la couronne d'Italie._`
+
+«Sénateurs, nous avons voulu dans cette circonstance nous rendre au
+milieu de vous, pour faire connaître, sur un des objets les plus
+important de l'état, notre pensée toute entière.
+
+«La force et la puissance de l'empire français sont surpassées par la
+modération qui préside à toutes nos transactions politiques.
+
+«Nous ayons conquis la Hollande, les trois quarts de l'Allemagne, la
+Suisse, l'Italie toute entière; nous avons été modérés au milieu de la
+plus grande prospérité. De tant de provinces nous n'avons gardé que ce
+qui était nécessaire pour nous maintenir au même point de considération
+et de puissance où a toujours été la France. Le partage de la Pologne,
+les provinces soustraites à la Turquie, la conquête des Indes et de
+presque toutes les colonies avaient rompu à notre détriment l'équilibre
+général.
+
+«Tout ce que nous a vous jugé inutile, pour le rétablir, nous l'avons
+rendu, et par là nous avons agi conformément au principe qui nous a
+constamment dirigé, de ne jamais prendre les armes pour de vains projets
+de grandeur, ni par l'appât des conquêtes.
+
+«L'Allemagne a été évacuée; ses provinces ont été restituées aux
+descendans de tant d'illustres maisons qui étaient perdues pour
+toujours, si nous ne leur eussions accordé une généreuse protection.
+Nous les avons relevées et raffermies, et les princes d'Allemagne ont
+aujourd'hui plus d'éclat et de splendeur que n'en ont jamais eu leurs
+ancêtres.
+
+L'Autriche elle-même, après deux guerres malheureuses, a obtenu l'état
+de Venise. Dans tous les temps elle eût échangé, de gré à gré, Venise
+contre les provinces qu'elle a perdues.
+
+«A peine conquise, la Hollande a été déclarée indépendante. Sa réunion à
+notre empire eût été le complément de notre système commercial, puisque
+les plus grandes rivières de la moitié de notre territoire débouchent en
+Hollande; cependant la Hollande est indépendante, et ses douanes, son
+commerce et son administration se régissent au gré de son gouvernement.
+
+«La Suisse était occupée par nos armées, nous l'avions défendue contre
+les forces combinées de l'Europe. Sa réunion eût complété notre
+frontière militaire. Toutefois, la Suisse se gouverne par l'acte de
+médiation, au gré de ses dix-neuf cantons, indépendante et libre.
+
+«La réunion du territoire de la république italienne à l'empire français
+eût été utile au développement de notre agriculture; cependant, après la
+seconde conquête, nous avons, à Lyon, confirmé son indépendance; nous
+faisons plus aujourd'hui, nous proclamons le principe de la séparation
+des couronnes de France et d'Italie, en assignant pour l'époque de cette
+séparation, l'instant où elle devient possible et sans dangers pour nos
+peuples d'Italie.
+
+«Nous avons accepté et nous placerons sur notre tête cette couronne
+de fer des anciens Lombards pour la retremper, la raffermir, et pour
+qu'elle ne soit point brisée au milieu des tempêtes qui la menaceront,
+tant que la Méditerranée ne sera pas rentrée dans son état habituel.
+
+«Mais nous n'hésitons pas à déclarer que nous transmettrons cette
+couronne a un de nos enfans légitimes, soit naturel, soit adoptif, le
+jour où nous serons sans alarmes sur l'indépendance que nous avons
+garantie, des autres états de la Méditerranée.
+
+«Le génie du mal cherchera en vain des prétextes pour remettre le
+continent en guerre; ce qui a été réuni à notre empire par les lois
+constitutionnelles y restera réuni. Aucune nouvelle province n'y sera
+incorporée; mais, les lois de la république batave, l'acte de médiation
+des dix-neuf cantons suisses et le premier statut du royaume d'Italie,
+seront constamment sous la protection de notre-couronne, et nous ne
+souffrirons jamais qu'il y soit porté atteinte.
+
+«Dans toutes les circonstances et dans toutes les transactions, nous
+montrerons la même modération, et nous espérons que notre peuple n'aura
+plus besoin de déployer ce courage et cette énergie qu'il a toujours
+montrés pour défendre ses légitimes droits.
+
+
+
+
+Paris, le 4 germinal an 13 (26 mars 1805).
+
+_Réponse de l'empereur à une députation du conseil-d'état[76]._
+
+Je suis bien touché des sentimens que vient de m'exprimer, au nom du
+conseil-d'état, l'un de ses présidens[77]. Je suis convaincu que ses
+membres s'occuperont toujours avec intérêt et avec zèle de tout ce qui
+pourra ajouter au honneur de mes peuples et à l'éclat de ma couronne;
+car j'ai toujours trouvé parmi eux de vrais amis.
+
+[Footnote 76: Envoyé pour le féliciter sur son nouveau titre de roi
+d'Italie.]
+
+[Footnote 77: M. Defermon.]
+
+
+
+
+Paris, le 12 prairial an 13 (1er juin 1805).
+
+_Notes inscrites dans le Moniteur, en réponse à un article du
+Morning-Chronicle, rapportant comme certaine une alliance entre
+l'Angleterre, la Russie et la Suède._
+
+Les Anglais ne perdent point l'habitude d'inventer des nouvelles, de les
+répandre chez eux et de les propager ensuite dans toute l'Europe. Ils
+sont trop attachés à cette ressource pour ne pas en user sans cesse.
+Il est vrai que huit ou dix jours après la publication d'une fausse
+nouvelle, ils la contredisent eus-mêmes; mais ces huit ou dix jours se
+sont écoulés, le change s'est soutenu, et l'occasion arrive de mettre
+au jour une nouvelle fausseté qu'ils accréditent même par des pièces
+très-officielles; ainsi de suite pour tous les mois, pour toutes les
+semaines de l'année. Ce système de mensonge a beaucoup de rapport avec
+le système de finances tant vanté en Angleterre. On est obligé de
+dépenser dix-huit millions et l'on n'a que neuf millions de revenu. On
+fait un emprunt; mais on affecte le paiement de cet emprunt sur une
+branche de revenu, ce qui diminue d'autant le revenu des années
+suivantes. Il est vrai que l'année qui suit on n'augmente pas davantage
+les recettes directes de l'échiquier; mais on fait de nouveaux emprunts
+et l'on crée un autre déficit pour les autres années. On va de la sorte
+tout aussi long-temps que l'on peut aller, et l'on ira en effet jusqu'à
+l'inévitable catastrophe qui fera sentir au peuple anglais le vide et
+les conséquences funestes d'un tel système. Mais revenons a l'article
+curieux dont ces observations nous ont écartés.
+
+Lorsque l'empereur, au sortir même de la métropole de Paris, fit des
+propositions de paix au roi d'Angleterre, le roi d'Angleterre les éluda,
+et osa dire en plein parlement que les traités qui le liaient avec
+la Russie l'obligeaient, avant de répondre, de s'entendre avec cette
+puissance. Nous dîmes alors ce que nous pensions de cette assertion, et
+les six mois qui viennent de s'écouler ont assez justifié notre opinion;
+toute l'Europe est maintenant convaincue que l'Angleterre n'avait pas
+d'alliance avec la Russie; qu'elle avait employé dans cette circonstance
+un-véritable subterfuge, tout aussi faux que celui dont S.M. britannique
+se servit dans son message du 7 mars, lorsqu'elle assura que les ports
+de France et de Hollande étaient pleins d'armemens et de troupes
+destinées à envahir l'Angleterre. Aujourd'hui que le cabinet de
+Saint-Pétersbourg a refusé d'adopter les vues de l'ambassadeur Woronzow;
+qui réside à Londres pour la Russie, et qui est beaucoup moins Russe
+qu'Anglais; aujourd'hui que l'empereur Alexandre a déclaré qu'il voulait
+être neutre, ne prendre part ni pour la France ni pour l'Angleterre,
+mais intervenir dans leur querelle, pour aider autant qu'il sera
+possible le rétablissement de la paix générale; aujourd'hui enfin que
+ce souverain a fait demander des passe-ports pour un de ses chambellans
+qu'il envoye en France, le gouvernement anglais craint le mauvais effet
+que de telles dispositions feraient à Londres, dans un moment surtout où
+la faiblesse et l'ineptie de son système de guerre deviennent sensibles
+pour tous les habitans de la Grande-Bretagne; il suppose aussitôt un
+traité d'alliance offensive et défensive avec la Russie; il prétend que
+si l'empereur Alexandre envoyé auprès de l'empereur Napoléon, c'est pour
+notifier un ultimatum et tracer le cercle de Popilius. Rien n'est plus
+faux que tout cela; mais aussi rien n'est plus conforme aux nobles
+habitudes du cabinet de Londres. C'est en dire assez sur cet objet; il
+nous paraît convenable de saisir cette occasion de revenir sur le passé,
+et d'apprendre aux Anglais que si, lorsque le jeune lord Withworth eut
+l'impertinence de dire que s'il n'avait pas une réponse, dans trente-six
+heures, il quitterait la France, l'empereur, alors premier consul, ne le
+fit pas prendre, jeter dans une chaise de poste, et reconduire à Calais,
+c'est que chaque jour de délai faisait rentrer quelques-uns de nos
+vaisseaux de commerce. Il n'y eut par alors un moment d'hésitation, et
+la guerre était décidée depuis l'instant où le roi d'Angleterre avait
+insulté la nation française dans son parlement,
+
+Il fallait être aussi dépourvu de sens ou aussi aveuglé que l'était
+alors le ministère britannique, pour penser que l'empereur, dont le
+caractère est assez connu en Europe, aurait la faiblesse de laisser
+outrager impunément la nation. Il est temps que l'Angleterre s'accoutume
+enfin au nouvel état de choses, et qu'elle se mette bien dans la pensée
+qu'une nation qui a des côtes si étendues, dont la population, est
+quatre fois plus considérable que la sienne, dont les habitans sont au
+moins aussi braves, ne consentira jamais à se laisser déshériter du
+commerce de l'univers. La France combattra avec les mêmes armes qu'on
+emploiera contre elle. Si son gouvernement est attaqué par les papiers
+anglais, les journaux français diront au gouvernement anglais des
+vérités qu'il n'aimera sûrement pas entendre; si le roi, dans ses
+discours au parlement, se fait l'écho de ses ministres pour insulter
+encore la France, on sera forcé de lui répondre, et par les exposés
+de la situation de l'empire, et par les discours que nos orateurs
+prononcent dans le sein de nos principales autorités. Si enfin
+l'Angleterre nous combat par les privilèges exclusifs, nous la
+combattrons par les privilèges exclusifs; si c'est par des actes de
+navigation, nous lui répondrons par des actes de navigation; mais tant
+que nous aurons des bois dans nos forêts; tant que notre population se
+renouvellera sur nos côtes, que l'Angleterre ne compte pas de notre part
+sur une lâche condescendance; une paix réelle et solide entre elle et
+nous ne peut avoir lieu que quand elle renoncera au projet tout à fait
+au-dessus de sa puissance de nous exclure du commerce de l'univers.
+Assurément on ne peut accuser d'ambition immodérée une nation de
+quarante millions d'hommes qui ne demande qu'à vivre l'égale d'une
+nation de dix millions.
+
+[78]Ce sont autant de rêveries que les assertions de ce long paragraphe.
+L'ambition de la France, qui, deux fois, a évacué la moitié de
+l'Allemagne et les états vénitiens, ne peut effrayer personne; si on
+lui faisait des propositions accompagnées de menaces, ce ne serait pas
+l'empereur qui ne voudrait pas la paix, mais ceux qui, la menace à la
+bouche, auraient profané ce nom sacré.
+
+[Footnote 78: Réponse à un article du _Lloyd's Evening Post_, où le
+journaliste proposait de faire au chef du gouvernement français des
+ouvertures de paix, accompagnées de prétentions exagérées; moyen
+excellent, ajoutait le journaliste, pour _démontrer à toute l'Europe et
+à la France même l'ambition démesurée de Bonaparte._]
+
+Non, assurément, l'empereur ne rétrogradera jamais, et ne s'éloignera
+pas des principes qu'il a adoptés. Sa politique est ouverte et franche.
+La maison de Bourbon occupait le royaume de Naples et le duché de Parme,
+et tout le monde sait que Venise était sous l'influence française: à
+présent Venise appartient à l'Autriche; Naples est gouverné par des
+sentimens ennemis des Français et dévoués à l'Angleterre; le royaume
+d'Italie ne rétablit pas l'équilibre, car l'on sait fort bien que, loin
+de valoir à lui seul ces pays qui étaient sous l'influence de la maison
+de Bourbon, il ne vaut pas même les Deux-Siciles.
+
+Quant à la Hollande, il est vrai que la France exerce sur elle cette
+influence naturelle et inévitable d'un voisin puissant sur un faible
+voisin; que cette influence ne pourrait cesser que si la Belgique
+passait sous une autre domination; et sans doute les ministres anglais,
+dans leur profonde sagesse, n'en sont pas à vouloir nous priver de la
+Belgique. Il serait tout aussi sensé de recommencer les diatribes de M.
+Burke et de dire que la France est effacée de la carte du monde. Mais
+les intérêts de la France ne se composent pas uniquement de ce qui tient
+au continent. Vous parlez de justice, d'équilibre et d'indépendance de
+l'Europe; mais commencez donc par renoncer au droit de blocus. N'est-il
+pas ridicule de penser que le port de Cadix était en état de blocus,
+lorsque deux escadres se combinaient librement dans ses eaux! Ici, ce
+sont des rivières que vous mettez en état de blocus; là, ce n'est pas
+moins que cent lieues de côtes. Il est évident qu'un pareil ordre de
+choses n'est que le droit de piller les neutres, érigé en système. Il
+est évident qu'en se l'arrogeant, l'Angleterre place tontes les mers
+sous la même domination qu'elle exerce Sur un de ses comtés. Il y a lieu
+à l'exercice du droit de blocus, quand une place est bloquée de tous
+côtés par terre et par mer, et qu'elle est constituée en etat d'être
+prise. Mais lorsqu'une place n'est point attaquée par terre; que des
+vaisseaux tiennent à quelques lieues en mer une station qui s'approche,
+ou disparaît, selon que lui commandent les vents pu les marées, il est
+absurde de la considérer comme étant en état de blocus.
+
+L'état de blocus est un fait et non une déclaration: bloquer, veut dire
+renfermer de tous côtés. Une tour, une maison, ne sont pas bloquées
+lorsqu'on ne garde qu'une issue, et qu'on peut y entrer et en sortir
+librement. En définissant ainsi le droit de blocus, vous donnerez une
+preuve que vous respectez l'indépendance de l'Europe; vous mériterez
+qu'on ajoute foi à vos paroles, et la France, voyant que vous admettez
+pour quelque chose le repos et l'indépendance de l'Europe, fera des
+sacrifices sans regrets, si elle en a à faire. Vous demandez l'équilibre
+de l'Europe; mais l'équilibre de l'Europe est rompu lorsqu'une puissance
+en soutire tout l'argent, et triple, quintuple ses moyens naturels; et
+lorsque c'est le résultat d'un système de conquête qui a envahi l'Inde,
+il est clair qu'on ne peut parier de l'équilibre de l'Europe sans parler
+aussi de l'équilibre des Indes. En resserrant vos limites, vous ferez
+une chose juste, qui sera agréable à l'Europe et utile à vous-mêmes,
+car plus vous concentrerez votre domination, plus vous serez assurés de
+conserver vos côtes.
+
+Enfin, il y a deux moyens de faire la paix, c'est ou de souscrire
+uniquement, entièrement, le traité d'Amiens, ou de consentir, soit sur
+les affaires du continent, soit sur celles de l'Inde, soit sur le droit
+maritime, et celui de blocus, des compensations, des restitutions
+réciproques dont il n'était pas question dans ce traité.
+
+L'Europe ne veut plus se laisser endormir par des mots; les puissances
+en sont venues à un point où elles ne peuvent plus s'en imposer. Ce
+n'est que par une modération véritable qu'on parvient à la paix. Des
+sentimens opposés ne mèneraient à aucun résultat. Et comme l'a dit
+l'empereur dans sa réponse au roi d'Angleterre, le monde n'est-il pas
+assez grand pour contenir en même temps les deux nations? Quant à une
+coalition, elle est impossible; mais dût-elle se réaliser, elle ferait
+autant de mal à l'Angleterre que la séparation même de l'Irlande. Ceci
+ne paraîtra peut-être pas clair; cependant quiconque voudra y penser,
+comprendra fort bien ce que nous voulons dire.
+
+En résumé, tous les bruits que peuvent faire courir les Anglais, d'une
+coalition continentale, sont faux, n'ont pour but que de relever leur
+change, et d'opposer quelques prestiges aux nouvelles qu'ils reçoivent
+et qu'ils vont recevoir des deux Indes.
+
+[79]Ici nous devons une observation sur ce M. André Hammond, qui est un
+courtier d'intrigues les plus basses et les plus déshonorantes. C'est
+par lui que tous les fonds qui ont été envoyés à Pichegru et à Georges
+ont passé; et l'époque du 9 février est remarquable. Une grande partie
+de ses fonds a servi à ourdir les trames criminelles que le droit de
+la guerre, et le sentiment de l'honneur réprouvent: Quant à cette
+expédition de pierres, nous en appelons au jugement de tous les marins
+de l'Europe, conçut-on jamais rien d'aussi bête. Qu'on cherche à combler
+un port de la Méditerranée, cela se conçoit; mais un port sujet aux
+marées, qu'en trois marées sèches on aurait déblayé, c'est le comble de
+l'extravagance. Un esprit de vertige s'est emparé de la nation, la folie
+dirige ses conseils. Après la grande expédition des pierres est venue
+celle des brûlots à tourne-broches, tout aussi mal conçue et tout aussi
+inutile. Aujourd'hui, c'est le tour des globes de compression. C'est
+dommage que l'enfer ne soit pas à la disposition de l'Angleterre, elle
+le vomirait sur tout l'univers. Elle ressemble assez au mauvais génie
+que dépeint Milton; mais que peut-il contre le bon génie, qui, simple,
+modeste dans sa marche, tient à crime toute démarche oblique, ou regarde
+comme une victoire déshonorante la victoire qui n'est pas gagnée l'épée
+à la main. L'avenir nous apprendra ce que peuvent les expéditions de
+pierres, les brûlots à tourne-broches, les globes à compression, contre
+des opérations franches et loyales, méditées sans prétention et avec
+prudence, et exécutées avec douceur et humanité.
+
+[Footnote 79: Le ministère anglais avait donné à M. André Haramond
+la commission de combler le port de Boulogne au moyen de globes de
+compression. Celle commission venait d'elle trouvée sur un bâtiment
+anglais capturé par la flottille de Boulogne.]
+
+
+
+
+Milan, le 15 prairial an 13 (4 juin 1805).
+
+_Réponse de l'empereur au discours du doge de Gênes, venu à Milan pour
+solliciter de Napoléon la réunion de la Ligurie à l'empire français._
+
+Monsieur le doge et messieurs les députés du sénat et du peuple de
+Gênes.
+
+«Les circonstances et votre voeu m'ont plusieurs fois appelé, depuis
+dix ans, à intervenir dans vos affaires intérieures. J'y ai constamment
+porté la paix et cherché à faire prospérer les idées libérales, qui
+seules auraient pu donner à votre gouvernement cette splendeur qu'il
+avait il y a plusieurs siècles. Mais je n'ai pas tardé à me convaincre
+moi-même de l'impossibilité où vous étiez, seuls, de rien faire qui
+fût digne de vos pères. Tout a changé; les nouveaux principes de la
+législation des mers que les Anglais ont adoptés et obligé la plus
+grande partie de l'Europe à reconnaître; le droit de blocus qu'ils
+peuvent étendre aux places non bloquées, et même à des côtes entières
+et à des rivières, qui n'est autre chose que le droit d'anéantir à leur
+volonté le commerce des peuples; les ravages toujours croissans des
+Barbaresques, toutes ces circonstances ne vous offraient qu'un isolement
+dans votre indépendance. La postérité me saura gré de ce que j'ai voulu
+rendre libre les mers, et obliger les Barbaresques à ne point faire la
+guerre aux pavillons faibles, mais à vivre chez eux en agriculteurs et
+en honnêtes gens. Je n'étais animé que par l'intérêt et la dignité de
+l'homme. Au traité d'Amiens, l'Angleterre s'est refusée à coopérer à ces
+idées libérales. Depuis, une grande puissance du continent y a montré
+tout autant d'éloignement. Seul pour soutenir ces légitimes principes,
+il eût fallu avoir recours aux armes; mais je n'ai le droit de verser le
+sang de mes peuples que pour les intérêts qui lui sont propres.
+
+«Dès le moment où l'Europe ne peut obtenir de l'Angleterre que le droit
+de blocus fût restreint aux places vraiment bloquées, dès le moment que
+le pavillon des faibles fût sans défense, et livré a la piraterie des
+Barbaresques, il n'y eut plus d'indépendance maritime; et dès-lors les
+gens sages prévirent ce qui arrive aujourd'hui. Où il n'existe pas
+d'indépendance maritime pour un peuple commerçant, naît le besoin de se
+réunir sous un plus puissant pavillon. Je réaliserai votre voeu: je vous
+réunirai à mon grand peuple. Ce sera pour moi un nouveau moyen de rendre
+plus efficace la protection que j'ai toujours aimé à vous accorder.
+Mon peuple vous accueillera avec plaisir. Il soit que dans toutes les
+circonstances vous avez assisté ses armées avec amitié, et les avez
+soutenues de tous vos moyens et de toutes vos forces. Il trouve
+d'ailleurs chez vous des ports et un accroissement de puissance maritime
+qui lui est nécessaire pour soutenir ses légitimes droits contre
+l'oppresseur des mers. Vous trouverez dans votre union avec mon peuple
+un continent, vous qui n'avez qu'une marine et des ports; vous y
+trouverez un pavillon, qui, quelles que soient les prétentions de mes
+ennemis, se maintiendra sur toutes les mers de l'univers, constamment
+libre d'insultes et de visites, et affranchi du droit de blocus, que je
+ne reconnaîtrai jamais que pour les places véritablement bloquées par
+terre comme par mer. Vous vous y trouverez enfin à l'abri de ce honteux
+esclavage, dont je gouffre malgré moi l'existence envers les puissances
+plus faibles, mais dont je saurai toujours garantir mes sujets. Votre
+peuple trouvera dans l'estime que j'ai toujours eue pour lui, et dans
+ces sentimens de père que je lui porterai désormais, la garantie que
+tout ce qui peut contribuer à son bonheur sera fait.
+
+«Monsieur le doge et messieurs les députés du sénat et du peuple de
+Gênes, retournez dans votre patrie; sous peu de temps je m'y rendrai;
+et là, je scellerai l'union que mon peuple et vous contracterez. Ces
+barrières qui vous séparent du continent seront levées pour l'intérêt
+commun, et les choses se trouveront placées dans leur état naturel. Les
+signatures de tous vos citoyens apposées au bas du voeu que vous me
+présentez, répondent à toutes les objections que je pouvais me faire.
+Elles constituent le seul droit que je reconnaisse comme légitime. En
+le faisant respecter, je ne ferai qu'exécuter la garantie de votre
+indépendance que je vous ai promise.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+
+Milan, le 18 prairial, an 13 (7 juin 1805).
+
+_Discours prononcé par l'empereur au sein du corps législatif du royaume
+d'Italie, en annonçant sa volonté de laisser les soins du gouvernement à
+son beau-fils, le prince Eugène, avec la qualité de vice-roi._
+
+Messieurs, du corps législatif,
+
+«Je me suis fait rendre un compte détaillé de toutes les parties
+de l'administration. J'ai introduit dans ces diverses branches la
+simplicité, qu'avec le secours de la consulte et de la censure, j'ai
+portée dans la révision des constitutions de Lyon. Ce qui est bon, ce
+qui est beau, est toujours le résultat d'un système simple et uniforme.
+J'ai supprimé la double organisation des administrations départementales
+et des administrations de préfecture, parce que j'ai pensé qu'en faisant
+reposer uniquement l'administration sur les préfets, on obtiendrait
+non-seulement une économie d'un million dans les dépenses, mais encore
+une plus grande rapidité dans la marche des affaires. Si j'ai placé
+auprès des préfets un conseil pour le contentieux, c'est afin de me
+conformer à ce principe qui veut que l'administration soit le fait
+d'un seul, et que la décision des objets litigieux soit le fait, de
+plusieurs.
+
+«Les statuts dont vous venez d'entendre la lecture étendent à mon peuple
+d'Italie les bienfaits du Code à la rédaction duquel j'ai moi-même
+présidé. J'ai ordonné à mon conseil de préparer une organisation de
+l'ordre judiciaire qui rende aux tribunaux l'éclat et la considération,
+qu'il est dans mon intention de leur donner. Je ne pouvais approuver
+qu'un prêteur seul fût appelé à prononcer sur la fortune des citoyens,
+et que des juges cachés aux yeux du public décidassent en secret,
+non-seulement de leurs intérêts, mais encore de leur vie. Dans
+l'organisation qui vous sera présentée, mon conseil s'étudiera à faire
+jouir mon peuple de tous les avantages qui résultent des tribunaux
+collectifs, d'une procédure publique et d'une défense contradictoire.
+C'est pour leur assurer une justice plus évidemment éclairée que j'ai
+établi que les juges qui prononceront le jugement soient aussi ceux qui
+auront présidé aux débats. Je n'ai pas cru que les circonstances
+dans lesquelles se trouvent l'Italie me permissent de penser à
+l'établissement des jurés; mais les juges doivent prononcer comme les
+jurés, d'après leur seule conviction, et sans se livrer au système de
+semi-preuves, qui compromet bien plus souvent l'innocence, qu'il ne sert
+à découvrir le crime. La règle la plus sûre d'un juge qui a présidé aux
+débats, c'est la conviction de sa conscience.
+
+«J'ai veillé moi-même à l'établissement de formes régulières et
+conservatrices dans les finances de l'état, et j'espère que mes peuples
+se trouveront bien de l'ordre que j'ai ordonné à mes ministres des
+finances et du trésor public de mettre dans les comptes qui seront
+publiés. J'ai consenti que la dette publique portât le nom de
+_monte-Napoleone_, afin de donner une garantie de plus de fidélité aux
+engagemens qui la constituent et une vigueur nouvelle au crédit.
+
+«L'instruction publique cessera d'être départementale, et j'ai fixé
+les bases pour lui donner l'ensemble, l'uniformité et la direction qui
+doivent avoir tant d'influence sur les moeurs et les habitudes de la
+génération naissante.
+
+«J'ai jugé qu'il convenait, dès cette année, de mettre plus d'égalité
+dans la répartition des dépenses départementales, et de venir au secours
+de ceux de mes départemens, tels que le Mincio et le Bas-Pô, qui se
+trouvent accablés par la nécessité de se défendre contre le ravage des
+eaux.
+
+«Les finances sont dans la situation la plus prospère, et tous les
+paiemens sont au courant. Mon peuple d'Italie est, de tous les peuples
+de l'Europe, le moins chargé d'impositions. Il ne supportera pas
+de nouvelles charges; et s'il est fait des changemens à quelques
+contributions, si l'enregistrement est établi dans le projet du budget
+d'après un tarif modéré, c'est afin de pouvoir diminuer des impositions
+plus onéreuses. Le cadastre est rempli d'imperfections qui se
+manifestent tous les jours. Je vaincrai, pour y porter remède, les
+obstacles qu'oppose à de telles opérations beaucoup moins la nature des
+choses que l'intérêt particulier; je n'espère cependant point arriver
+à des résultats tels qu'ils fassent éviter l'inconvénient d'élever une
+imposition jusqu'au terme qu'elle peut atteindre.
+
+«J'ai pris des mesures pour redonner au clergé une dotation convenable,
+dont il était en partie dépourvu depuis dix ans; et si j'ai fait
+quelques réunions de couvens, j'ai voulu conserver, et mon intention est
+de protéger ceux qui se vouent à des services d'utilité publique, où
+qui, placés dans les campagnes, se trouvent dans des lieux ou dans des
+circonstances où ils suppléent au clergé séculier. J'ai eu même temps
+pourvu à ce que les évêques eussent le moyen d'être utiles aux pauvres,
+et je n'attends, pour m'occuper du sort des curés, que les renseignement
+que j'ai ordonné de recueillir promptement sur leur situation véritable.
+Je sais que beaucoup d'entre eux, surtout dans les montagnes, sont dans
+une pénurie que j'ai le plus pressant désir de faire cesser.
+
+«Indépendamment de la route du Simplon, qui sera achevée cette année, et
+à laquelle quatre mille ouvriers, dans la seule partie qui traverse le
+royaume d'Italie, travaillent en ce moment, j'ai ordonné de commencer le
+pont de Volano, et que des travaux si importans soient entrepris sans
+retard et poursuivis avec activité.
+
+« Je ne néglige aucun des objets sur lesquels mon expérience en
+administration pouvait être utile à mes peuples d'Italie. Avant de
+repasser les monts, je parcourrai une partie des départemens, pour
+connaître de plus près leurs besoins.
+
+«Je laisserai dépositaire de mon autorité ce jeune prince que j'ai élevé
+dès son enfance, et qui sera animé de mon esprit. J'ai d'ailleurs pris
+des mesures pour diriger moi-même les affaires les plus importantes de
+l'état.
+
+«Des orateurs de mon conseil vous présenteront un projet de loi pour
+accorder à mon chancelier, garde-des-sceaux, Melzi, pendant quatre
+ans, dépositaire de mon autorité comme vice-président, un domaine qui,
+restant dans sa famille, atteste à ses descendans la satisfaction que
+j'ai eue de ses services.
+
+«Je crois avoir donné des nouvelles preuves de ma constante résolution
+de remplir envers mes peuples d'Italie tout ce qu'ils attendent de
+moi; j'espère qu'à leur tour ils voudront occuper la place que je leur
+destine dans ma pensée; et ils n'y parviendront qu'en se persuadant bien
+que la force des armes est le principal soutien des états.
+
+«Il est temps enfin que cette jeunesse qui vit dans l'oisiveté des
+grandes villes, cesse de craindre les dangers et les fatigues de la
+guerre, et qu'elle se mette en état de faire respecter la patrie, si
+elle veut que la patrie soit respectable.
+
+«Messieurs du corps législatif, rivalisez de zèle avec mon conseil
+d'état, et par ce concours de volontés vers l'unique but de la
+prospérité publique, donnez à mon représentant l'appui qu'il doit
+recevoir de vous.
+
+«Le gouvernement britannique ayant accueilli par une réponse évasive
+les propositions que je lui ai faites, et le roi d'Angleterre les ayant
+aussitôt rendues publiques en insultant mes peuples dans son parlement,
+j'ai vu considérablement s'affaiblir les espérances que j'avais conçues,
+du rétablissement de la paix. Cependant les escadres françaises ont
+depuis obtenu des succès auxquels je n'attache de l'importance que parce
+qu'ils doivent convaincre davantage mes ennemis de l'inutilité d'une
+guerre qui ne leur offre rien à gagner et tout à perdre. Les divisions
+de la flottille et les frégates construites aux frais des finances
+de mon royaume d'Italie, et qui font aujourd'hui partie des armées
+françaises, ont rendu d'utiles services dans plusieurs circonstances. Je
+conserve l'espoir que la paix du continent ne sera point troublée; et,
+toutefois, je me trouve en position de ne redouter aucune des chances
+de la guerre. Je serai au milieu de vous au moment même où ma présence
+deviendrait nécessaire au salut de mon royaume d'Italie.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+
+Bologne, le 5 messidor an l3 (24 juin 1805).
+
+_Réponse de l'empereur au discours du gonfalonier de la république de
+Lucques, qui était venu le prier de se charger du gouvernement._
+
+Monsieur le gonfalonier, messieurs les députés des Anciens et du peuple
+de Lucques, mon ministre près votre république m'a prévenu de la
+démarche que vous faites. Il m'en a fait connaître toute la sincérité.
+La république de Lucques, sans force et sans armée, a trouvé sa
+garantie, pendant les siècles passés, dans la loi générale de l'empire
+dont elle dépendait. Je considère aujourd'hui comme une charge attachée
+à ma couronne l'obligation de concilier les différens partis qui peuvent
+diviser l'intérieur de votre patrie.
+
+«Les républiques de Florence, de Pise, de Sienne, de Bologne, et toutes
+les autres petites républiques, qui, au quatorzième siècle, partageaient
+l'Italie, ont eu à éprouver les mêmes inconvéniens. Toutes ont été
+agitées par la faction populaire et par celle des nobles. Cependant
+ce n'est que de la conciliation de ces différens intérêts que peuvent
+naître la tranquillité et le bon ordre. La constitution que vous avez
+depuis trois ans est faible; je ne me suis point dissimulé qu'elle ne
+pouvait atteindre son but. Si je n'ai jamais répondu aux plaintes qui
+m'ont été portées souvent pas différentes classes de vos citoyens, c'est
+que j'ai senti qu'il est des incouvéniens qui naissent de la nature
+des choses, et auxquels il n'est de remède que lorsque les différentes
+classes de l'état éclairées sont toutes réunies dans une même pensée,
+celle de trouver une garantie dans l'établissement d'un gouvernement
+fort et Constitutionnel. J'accomplirai donc votre voeu. Je confierai le
+gouvernement de vos peuples à une personne qui m'est chère par les liens
+du sang. Je lui imposerai l'obligation de respecter constamment vos
+constitutions. Elle ne sera animée que du désir de remplir ce premier
+devoir des princes, l'impartiale distribution de la justice. Elle
+protégera également tous les citoyens qui, s'ils sont inégaux par la
+fortune, seront tous égaux à ses yeux. Elle ne reconnaîtra d'autre
+différence entre eux que celle provenant de leur mérite, de leurs
+services et de leurs vertus.
+
+«De votre côté, le peuple de Lucques. sentira toute la confiance que je
+lui donne, et aura pour son nouveau prince les sentimens que des enfans
+doivent à leur père, des citoyens à leur magistrat suprême, et des
+sujets à leur prince. Dans le mouvement général des affaires, ce sera
+pour moi un sentimens doux et consolant de voir que le peuple de Lucques
+est heureux, content et sans inquiétude sur son avenir. Je continuerai
+d'être pour votre patrie un protecteur qui ne sera jamais indifférent à
+son sort.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+
+Bologne, le 5 messidor an 13 (24 juin 1805).
+
+_Approbation de la constitution de l'état de Lucques par l'empereur._
+
+Nous, Napoléon, par la grâce de Dieu et par les constitutions, empereur
+des Français et roi d'Italie, garantissons l'indépendance et la présente
+constitution de la république de Lucques.
+
+Nous consentons à ce que nos très-chers et très-aimés beau-frère et
+soeur le prince et la princesse de Piombino et leur descendance occupent
+la principauté de Lucques et s'y établissent, promettant et nous
+réservant de renouveler à tous les changemens de prince la même
+garantie, nous réservant également, en vertu du droit acquis sur toute
+notre famille, que ni le prince ni la princesse, ni leurs enfans
+quelconques, ne puissent se marier que de notre consentement, et nous
+promettant, avec l'aide de Dieu, d'écarter, par notre protection tout
+ce qui pourrait nuire à la prospérité du peuple lucquois, à son
+indépendance et au bonheur de nos très-chers et très-aimés soeur et
+beau-frère et de leurs descendans.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+
+Paris, le 18 messidor an 13 (7 juillet 1805).
+
+_Notes inscrites dans le Moniteur, en réponse à un message du roi
+d'Angleterre au parlement._
+
+Ainsi, S.M. britannique avoue après six mois que ce ne sont pas des
+liaisons avec les puissances du continent qui l'ont empêché, comme
+le disaient ses ministres par leur lettre au ministre des relations
+extérieures, de répondre aux ouvertures de paix faites par l'empereur
+des Français. Ces liaisons qui paraissaient alors si étroites qu'on ne
+pouvait se dispenser de consulter les puissances avec lesquelles on les
+avait contractées, ne sont plus que des communications qui n'ont point
+encore acquis un degré de maturité qui permette d'entrer avec le
+gouvernement français dans des explications ultérieures. La réponse
+faite par les ministres, il y a six mois, n'était donc qu'une défaite;
+et si l'on n'avait pas de liaisons alors, l'on n'en a pas davantage
+aujourd'hui. S. M. britannique ajoute; qu'il pourrait être d'une
+importance essentielle en elle, qu'il fût en son pouvoir de profiter
+de toutes les conjonctures favorables pour effectuer avec d'autres
+puissances tel accord qui pût lui procurer les moyens de résister à
+l'ambition désordonnée de la France. C'est une question qu'il est
+difficile de résoudre. Quoi qu'il en soit, S.M. aurait été beaucoup plus
+franche et se serait mise dans une position plus simple, si elle avait
+dit qu'elle ne voulait pas traiter avant d'avoir fait cinq à six
+campagnes avec les puissances coalisées. Encore faudrait-il savoir à
+qui demeurerait l'avantage après ces cinq ou six campagnes, et si cet
+avantage serait en proportion avec le sacrifice de deux à trois mille
+hommes immolés pour le bon plaisir du roi d'Angleterre. S.M. britannique
+laisse entrevoir en vérité, et nous devons en cela admirer sa prudence,
+que si elle ne parvient point à former une coalition et a se procurer le
+plaisir de voir, du fond de son île et de la terrasse de son château de
+Windsor, les malheurs du continent, elle se résoudra à faire la paix. La
+paix, objet de la juste ambition de tous les gouvernemens sages,
+n'est, si l'on veut parler ainsi, qu'un véritable pis-aller pour S.M.
+britannique. Elle recommande à ses fidèles communes, de la mettre en
+état de prendre des mesures, afin de voir si quelque capitan, quelque
+espèce de chef de condottieri ou de ces bandes célèbres en différens
+temps, voudrait, pour l'appât d'un sordide gain, faire cause commune
+avec elle. Qui ne formera des voeux pour que l'Angleterre trouve
+l'Europe sourde à tous projets de coalition; qui ne priera pour le
+succès des armes d'une nation qui ne veut que la paix, tandis que
+l'Angleterre, son ennemie, appelle à grands cris le retour des désastres
+qui ont si long-temps affligé l'Europe?
+
+S. M. britannique a cru qu'elle pouvait tirer parti de la lettre de
+l'empereur des Français pour prouver au continent qu'il avait peur de
+l'Angleterre, et faire penser qu'il craignait la guerre, puisqu'il
+désirait la paix, et amener ainsi quelque puissance à entrer dans une
+coalition nouvelle. Le cabinet de Londres n'aura pas oublié d'appuyer
+d'offres de subsides de si faibles raisonnemens; mais il se sera aperçu
+qu'il ne mettait pas à un assez haut prix de tels services, et qu'il
+fallait payer plus cher. Le parlement avait accordé cinq millions
+sterlings; on lui en a demandé encore autant; nous verrons si la
+générosité des marchands rendra le marché plus facile. Toutes les
+paroles, toutes les mesures de ce gouvernement portent le caractère du
+désordre et de la déraison. C'est une étrange déclaration politique que
+les ministres mettent dans la bouche du roi, lorsqu'ils lui font dire
+assez clairement qu'il ne fera la paix que lorsqu'il sera forcé de ne
+plus faire la guerre. Il en résultera nécessairement que quand il voudra
+la paix, on jugera qu'il est contraint de la faire, et qu'on pourra se
+croire alors autorisé à se montrer plus exigeant.
+
+Que conclure donc d'un tel passage? C'est que le rétablissement de
+la tranquillité de l'Europe est loin encore, puisque le gouvernement
+anglais ne sera disposé qu'au moment où il sera convaincu qu'aucune
+puissance ne veut concourir à alimenter l'incendie, et qu'il n'y a plus
+de ministres ou d'intrigans qu'il puisse espérer d'acheter.
+
+On ferait un recueil très-curieux des sept ou huit discours du roi
+d'Angleterre à son parlement, rangés à la suite les uns des autres, et
+par ordre de date; nous laissons à nos lecteurs le soin de faire ce
+rapprochement, qui n'échappera pas à l'histoire.
+
+
+
+
+Paris, le 25 messidor an 13 (14 juillet 1805).
+
+_Note inscrite dans le Moniteur[80]._
+
+Il y a déjà long-temps qu'on s'est plu à répandre que l'empereur avait
+des vues pour marier le prince Eugène avec la reine d'Etrurie, et ceci
+avait été fait malicieusement, pour faire penser que l'empereur voulait
+réunir la Toscane au royaume d'Italie; cependant cette idée n'est pas
+heureuse. La reine d'Etrurie a des enfans, et par conséquent ne peut
+pas apporter en dot le royaume d'Etrurie. Cette seule observation fait
+sentir tout le ridicule et l'absurdité de cette nouvelle. On a dit aussi
+qu'il était question de marier un prince de la famille impériale avec
+une fille de la reine de Naples. Cette nouvelle est plus absurde encore;
+mais c'est un des inconvéniens des hautes places et du haut rang
+des princes, que chacun fasse des gloses sur les affaires les plus
+délicates.
+
+On a bien aussi mis dans nos propres journaux une généalogie aussi
+ridicule que plate de la maison Bonaparte. Ces recherches sont bien
+puériles; et à tous ceux qui demanderont de quel temps date la maison
+de Bonaparte, la réponse est bien facile: elle date du 18 brumaire.
+Comment, dans le siècle où nous sommes, peut-on être assez ridicule pour
+amuser le public de pareilles balivernes? Et comment peut-on avoir assez
+peu de sentiment des convenances et de ce qu'on doit à l'empereur, pour
+aller attacher de l'importance à savoir ce qu'étaient ses ancêtres?
+Soldat, magistrat et souverain, il doit tout à son épée et à l'amour
+de son peuple. Nous ne voulons pas voir de la malveillance dans cette
+espèce de comparaison avec la maison de Suède, maison souveraine depuis
+plusieurs siècles. Si c'est un écrivain qui a voulu faire sa cour à
+l'empereur par cet article, c'est bien le cas de dire: il n'y a rien de
+dangereux comme un sot ami.
+
+[Footnote 80: Cette note est d'autant plus intéressante qu'elle
+dément les contes ridicules qu'on s'est plu à répandre sur la manie
+généalogique de Napoléon.]
+
+
+
+
+De mon Camp impérial de Boulogne, le 25 thermidor an 13 (11 août 1805).
+
+_Lettre au président du corps législatif du royaume d'Italie._
+
+Monsieur le président Taverna, je reçois la lettre du 1er août, que vous
+m'écrivez au nom du corps législatif. Les assurances de son attachement
+me sont d'autant plus agréables, que sa conduite pendant la session m'a
+démontré qu'il ne marchait pas dans la même direction que moi, et qu'il
+avait d'autres projets et un autre but que ceux que je me proposais.
+Il est dans mes principes de me servir des lumières de tous les corps
+intermédiaires, soit conseil des consulteurs, soit conseil législatif,
+soit corps législatif, soit même des différens colléges, toutes les fois
+qu'ils auront la même direction que moi. Mais, toutes les fois qu'ils
+ne porteront dans leurs délibérations qu'un esprit de faction et de
+turbulence, ou des projets contraires à ceux que je puis avoir médités
+pour le bonheur et la prospérité de mes peuples, leurs efforts seront
+impuissans, la honte leur en restera tout entière, et, malgré eux, je
+remplirai tous les desseins, je terminerai toutes les opérations
+que j'aurai jugées nécessaires à la marche de mon gouvernement et
+à l'exécution du grand projet que j'ai conçu de reconstituer et
+d'illustrer le royaume d'Italie. Ces principes, monsieur le président,
+je les transmettrai à mes descendans, et ils apprendront de moi qu'un
+prince ne doit jamais souffrir que l'esprit de cabale et de faction
+triomphe de son autorité; qu'un misérable esprit de légèreté et
+d'opposition déconsidère cette autorité première, fondement de l'ordre
+social, exécutrice du Code civil, et véritable source de tous les biens
+des peuples. Lorsque les corps intermédiaires seront animés d'un bon
+esprit, suivront le même but que moi, je serai empressé de prêter
+l'oreille à leurs observations, et de suivre leurs avis, soit dans
+la modification, soit dans la direction de ces vues. En finissant,
+monsieur, je ne veux vous laisser aucun doute sur la vérité de mes
+sentimens pour le plus grand nombre des membres du corps législatif,
+dont je connais le mérite et le foncier attachement pour ma personne.
+Réunis en assemblée, ils n'ont point senti la légèreté qu'ils ont portée
+dans leurs opérations, mais j'espère qu'appréciant mieux l'ordre et
+le bonheur de la société, ils sentiront l'avantage de rester rangés
+constamment autour du trône, de ne marquer dans l'opinion que par leurs
+propres témoignages de fidélité et d'obéissance, et de ne point ébranler
+l'attachement et l'amour des sujets par une opposition ouverte et
+inconsidérée. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+
+Paris, le 33 thermidor an 13 (11 août 1805).
+
+_Note inscrite dans le Moniteur, en réponse à un article d'un journal
+anglais._
+
+Nous ne sommes pas étonnés que les mouvemens de troupes que fait
+l'Autriche fassent penser a l'Angleterre qu'elle veut se coaliser contre
+la France. Mais nous avons meilleurs opinion des sentimens pacifiques
+de l'empereur d'Allemagne. L'expérience du passé prouve que la Russie
+verrait avec plaisir la France et l'Angleterre s'affaiblir par une
+longue guerre, pour envahir, à la faveur de ces circonstances,
+Constantinople et la Perse; et nous disons qu'elle le verrait avec
+plaisir, parce qu'elle n'a manqué aucune occasion d'aigrir les affaires
+au lieu de les raccommoder. On se souvient de la conduite de M. Marcoff
+à l'époque de la rupture de la paix d'Amiens. Si la Russie avait voulu
+intervenir, la guerre n'eût pas eu lieu; comme la conduite de M. Marcoff
+a été approuvée par son souverain, il faut en conclure qu'elle était
+dans le système du cabinet.
+
+On se souvient avec quel acharnement la Russie, intervenant depuis à
+Ratisbonne, jetait le gant à la France, et faisait tous ses efforts pour
+pousser le corps germanique à la guerre. Le corps germanique fut plus
+sage; il sentit que le champ de bataille serait en Allemagne et en
+Italie. Il se ressouvint que la conduite des puissances du nord avait
+été constamment de s'agrandir et de se consolider par l'affaiblissement
+et les divisions des puissances du midi. Il resta calme, laissa dans
+l'oubli les notes russes, et se serra davantage à la France.
+
+Dans cette dernière circonstance, les Anglais ont eu recours à la
+Russie. Si leur conduite n'a eu pour but que de donner un nouvel aliment
+à l'ambition de cette puissance, et d'accroître son animosité contre la
+France, ils ont réussi. M. de Novosilzoff s'en est retourné (c'était une
+chose toute simple); mais il a remis en partant au cabinet de Berlin une
+note inconvenante, et M. d'Alopeus s'est empressé de la faire imprimer
+dans les journaux du nord. Si au contraire l'Angleterre était de bonne
+foi, et voulait sincèrement la paix, la démarche de la Russie a déjoué
+ce projet, puisqu'elle n'a porté que passion et haine où il fallait du
+calme et de l'impartialité.
+
+Il reste à savoir aujourd'hui quelle est celle des deux puissances de la
+Prusse et de l'Autriche qui se déclarera contre la France. La Prusse
+a déclaré hautement qu'elle ne partageait pas la haine furibonde des
+Anglais; qu'elle ne voyait pas à quoi pouvaient aboutir ses démarches
+inconsidérées, irritantes; et qu'enfin, sous aucun prétexte, elle ne
+prendrait les armes contre la France. Si la Russie élevant le ton
+voulait l'entraîner à la guerre contre la France, l'opinion du vieux
+Mollendorf, de ce compagnon du grand Frédéric, est que là Prusse n'a
+rien à redouter de la France, mais tout à craindre de la Russie; et que,
+par sentiment de justice, elle doit plutôt joindre cent mille Prussiens
+à cent mille Français pour défendre son indépendance, et tenir en
+respect cette puissance moitié européenne et moitié asiatique, qui,
+séparée de l'Europe par des déserts, pèse, lorsqu'elle le veut, avec
+tant d'arrogance sur tous ses voisins, et peut, lorsqu'elle le veut
+aussi, se mettre à l'écart de toutes les tempêtes qu'elle a suscitées.
+
+Il dépend actuellement de la cour de Vienne de décider la question. La
+paix ou la guerre est dans ses mains. Si l'Angleterre la croit aussi
+ferme dans son système pacifique qu'elle sait que l'est la Prusse, elle
+sentira que, puisque le continent ne peut pas être troublé, elle doit
+mettre un terme à sa haine, et satisfaire le voeu de tous les peuples,
+en concluant de bonne foi, sans ruse comme sans vain partage, une paix
+juste et bonne.
+
+Si l'Autriche est bien aise de voir la France et l'Angleterre
+s'entre-déchirer, elle fera marcher des troupes, fera des dispositions
+qui encourageront le parti de la guerre en Angleterre, et par là aura
+la triste gloire de prolonger les anxiétés et les inquiétudes de deux
+grandes nations.
+
+Mais si les Anglais se trompent, cette politique ne peut guider la
+conduite d'un prince aussi franc et aussi honnête homme que l'empereur
+François II. Il n'est pour les princes comme pour les particuliers,
+qu'un chemin qui conduit à l'honneur. Si ce prince était dans des
+sentimens hostiles, il lèverait l'étendard. Il a une armée brave et une
+population nombreuse; il est convaincu qu'une guerre sourde est indigne
+de lui et de sa nation.
+
+Nous ne doutons pas que l'Autriche veuille avoir la gloire de contribuer
+à la paix maritime; et elle y a son intérêt, puisque ce moment peut seul
+faire la séparation des couronnes de France et d'Italie, qu'il peut
+éloigner les Russes de Corfou et de la Morée, et les Anglais de la
+Méditerranée, trois choses également avantageuses à l'Autriche. Si elle
+le veut, disons-nous, elle a un moyen qui est simple; qu'elle persuade
+l'Angleterre de ce que la Prusse lui a persuadé, et que les journaux
+ministériels n'aient plus de prétextes pour faire penser que, peu à
+peu, on parviendra à amener l'Autriche à devenir bien imprudemment le
+plastron de l'Angleterre.
+
+Mais est-il de l'intérêt de l'Angleterre de prolonger la guerre, même
+avec le secours de l'Autriche? Un Anglais éclairé disait dans une
+circonstance solennelle, que le cabinet de Saint-James était dans une
+fausse direction, quand il désirait vouloir acheter par des sacrifices
+pécuniaires une coalition. Il observait que la première coalition avait
+livré à la France, la Belgique et la Hollande; que la seconde lui avait
+donné le Piémont et l'Italie; que la troisième pourrait lui donner de
+nouvelles côtes et de nouveaux ports. Cette leçon de politique qui n'est
+point suspecte dans la bouche d'un citoyen anglais, pourrait l'être
+dans ce journal; elle n'en est pas moins vraie. Dans les circonstances
+actuelles, il n'y a d'avantageux pour l'Angleterre, et de profitable
+pour son commerce, qu'une paix juste et raisonnable.
+
+Que l'Angleterre se persuade bien que les Français d'aujourd'hui, élevés
+et endurcis dans les camps, ne sont plus les Français du temps de Louis
+XV; que le temps où elle imposait un traité de commerce au cabinet de
+Versailles est presque aussi loin de nous que le temps où elle avait
+un commissaire à Dunkerque. L'empereur l'a très-bien dit au roi
+d'Angleterre: le monde est assez grand pour les deux nations; disons
+mieux, pour tous les peuples.
+
+
+
+
+Paris, le 27 thermidor an 13 (15 août 1805).
+
+_Note inscrite dans le Moniteur, en réponse à cette phrase d'un journal
+anglais_: «Que l'ennemi vienne (les Français) quand il voudra, il nous
+trouvera préparés à châtier sa témérité, et à changer son audacieuse
+entreprise en une destruction certaine pour lui-même.»
+
+Et pourquoi l'ennemi ne vient-il pas? Nous verrions de qui l'événement
+châtierait la témérité. Nous connaissons votre généralissime; nous
+l'avons vu à Hondscoot et en Hollande; le tiers de l'armée de Boulogne
+suffirait pour changer ses audacieuses entreprises en une destruction
+certaine; mais quoi que vous en disiez, vous savez comme nous ce que
+vous pouvez attendre d'une lutte sur terre. Quant à la guerre de mer,
+vous avez acquis sans doute, et vous conservez jusqu'à ce jour une
+véritable supériorité, mais vous ne l'avez due, mais vous ne la devez
+qu'à la trahison. C'est la trahison qui vous a livré trente vaisseaux
+français à Toulon; la trahison du prince d'Orange vous a valu douze
+vaisseaux hollandais; la trahison enfin a détruit à Quiberon tout ce qui
+existait des officiers de notre ancienne marine. Malgré ces avantages si
+odieusement obtenus, et que nous ne vous contestons pas, nos escadres
+vous attaquent sur vos propres côtes; le Shannon est bloqué, non par
+de petits bâtimens comme vous le dites, mais par une bonne et belle
+escadre. Vos colonies avaient déjà rédigé leur capitulation et envoyé
+des agens à Villeneuve pour traiter; mais ce n'était point la l'objet de
+sa mission, et malgré les contrariétés qu'il a éprouvées en revenant
+en Europe, quoique sa navigation eût été de plus de cinquante jours;
+quoique les vents contraires lui en eussent fait perdre vingt, il a
+marché sur le corps de vos escadres et opéré sa jonction. Son objet ne
+fut pas d'attaquer votre commerce, et il vous a fait pour vingt millions
+de dommages. Dans les Indes, une seule division française a fait sur
+vous des prises pour une valeur encore plus considérable. Un seul
+brick du côté des Orcades a capturé tout un convoi de Terre-Neuve. Nos
+frégates parcourent toutes les mers; il n'y a pas de jours qu'il n'en
+rentre quelqu'une dans nos ports, et vous n'en avez pas encore pris
+une seule. Enfin, vous vous vantiez d'empêcher là jonction de nos
+flottilles, elles sont toutes réunies; et quand vous avez voulu vous
+opposer à leur marche, elles vous ont battus; vous vous vantiez
+d'attaquer notre ligne d'embossage, et c'est elle qui, plusieurs fois,
+a attaqué vos croisières, loin des batteries jusqu'à mi-canal, et de
+manière que vos vaisseaux, vos frégates, vos corvettes, ont cherché leur
+sûreté dans la supériorité de leur marche. Mais il y a deux ans qu'on
+prépare la descente, et la descente n'arrive pas? Elle arrivera si vous
+ne faites pas la paix. Elle arrivera peut-être dans un an, peut-être
+dans deux, peut-être dans trois; mais avant que les cinq années soient
+expirées, quelque événement qui puisse survenir, nous aurons raison
+de votre orgueil, et de cette supériorité que des trahisons vous ont
+donnée. Quant au continent, ne croyez pas que vous ayez des alliés. Vous
+êtes l'ennemi de tous les peuples, et tous les peuples se réjouissent de
+votre humiliation. Mais parvinssiez-vous à corrompre quelques femmes,
+quelques ministres, les résultats ne seraient pas pour vous; nous
+aurions sûrement acquis de nouvelles côtes et de nouveaux ports, de
+nouvelles contrées, et nous réduirions vos alliés à un tel point que
+nous pourrions ensuite nous livrer tout entière la guerre maritime.
+C'est un singulier orgueil qui vous fait penser que nous prétendions
+en un jour, en un mois, en un an, venir à tout de votre puissance
+colossale. Le temps est un des moyens, un des élémens de nos calculs.
+Ayez recours, dans une telle position, à des complots, à des
+assassinats, à la bonne heure. Cette sorte de guerre ne vous est point
+étrangère. On dit déjà que Drake songe à revenir à Munich, Spencer-Smith
+à Stuttgard, et Taylord à Cassel. La France ne souffrira pas qu'ils
+mettent le pied, non-seulement sur le continent, mais dans les lieux
+où, en cinq à six marches, peuvent se porter ses armées. Les diplomates
+assassins sont hors du droit des gens.
+
+Nous nous étions attendus à des malheurs quand vous avez déclaré la
+guerre. Nous pouvions perdre la Martinique, la Guadeloupe, les îles
+de France et de la Réunion; qu'avez-vous fait? Vous êtes réduits à un
+triste système de blocus qui n'empêche pas nos escadres de parcourir les
+mers; persistez à bloquer nos ports, mais ayez les yeux fixés sur les
+signaux de vos côtes, et vivez dans de perpétuelles alarmes.
+
+Si votre nation indignée continuant à être dupe de quelques hommes qui
+se sont partagé le gouvernement de l'Angleterre, ne parvient pas à
+obliger vos oligarques à faire la paix et à leur persuader enfin que
+nous ne sommes plus ces Français si long-temps vendus et trahis par des
+ministres faibles, des rois fainéants, ou des maîtresses avides, vous
+marcherez vers une inévitable et funeste destinée.
+
+Nous désirons la paix du continent, parce qu'il se trouve placé comme
+nous voulions qu'il le fût. Nous aurions pu augmenter notre puissance et
+affaiblir celle de nos rivaux, si nous l'avions trouvé convenable. S'il
+est quelque état qui veuille encore troubler le continent, il sera la
+première victime, et sa défaite retombant sur vous-mêmes, rendra vos
+périls plus imminens et votre chute plus assurée.
+
+Nous le répétons: une paix juste et raisonnable peut seule vous sauver.
+Un de nos adages est déjà prouvé, et puisque vous n'espérez de salut que
+dans le concours d'une puissance du continent, seuls vous ne pouvez donc
+rien contre la France, et la France ne souffrira pas que, seule, vous
+ayez des vaisseaux sur les mers; les mers sont le domaine de tous les
+peuples.
+
+
+
+
+Paris, le 1er vendémiaire an 14 (23 septembre 1805).
+
+_Discours de l'empereur au sein du sénat[81]._
+
+Sénateurs,
+
+«Dans les circonstances présentes de l'Europe, j'éprouve le besoin de me
+trouver au milieu de vous, et de vous faire connaître mes sentimens.
+
+«Je vais quitter ma capitale pour me mettre à la tête de l'armée, porter
+un prompt secours à mes alliés, et défendre les intérêts les plus chers
+de mes peuples.
+
+«Les voeux des éternels ennemis du continent sont accomplis: la guerre
+a commencé au milieu de l'Allemagne. L'Autriche et la Russie se sont
+réunies à l'Angleterre, et notre génération est entraînée de nouveau
+dans toutes les calamités de la guerre. Il y a peu de jours, j'espérais
+encore que la paix ne serait point troublée; les menaces et les outrages
+m'avaient trouvé impassible; mais l'armée autrichienne a passé l'Inn,
+Munich est envahie, l'électeur de Bavière est chassé de sa capitale;
+toutes mes espérances se sont évanouies.
+
+«C'est-dans cet instant que s'est dévoilée la méchanceté des ennemis du
+continent; Ils craignaient encore la manifestation de mon violent amour
+pour la paix; ils craignaient que l'Autriche, à l'aspect du gouffre
+qu'ils avaient creusé sous ses pas, ne revînt à des sentimens de justice
+et de modération; ils l'ont précipitée dans la guerre. Je gémis du sang
+qu'il va en coûter à l'Europe; mais le nom français en obtiendra un
+nouveau lustre.
+
+«Sénateurs, quand à votre aveu, à la voix du peuple français tout
+entier, j'ai placé sur ma tête la couronne impériale, j'ai reçu de vous,
+de tous les-citoyens, l'engagement de la maintenir pure et sans tache.
+Mon peuple m'a donné dans toutes les circonstances des preuves de sa
+confiance et de son amour. Il volera sous les drapeaux de son empereur
+et de son armée, qui dans peu de jours auront dépassé les frontières.
+
+«Magistrats, soldats, citoyens, tous veulent maintenir la patrie hors de
+l'influence de l'Angleterre, qui, si elle prévalait, ne nous accorderait
+qu'une paix environnée d'ignominie et de honte, et dont les principales
+conditions seraient l'incendie de nos flottes, le comblement de nos
+ports, et l'anéantissement de notre industrie.
+
+«Toutes les promesses que j'ai faites au peuple français, je les ai
+tenues. Le peuple français, à son tour, n'a pris aucun engagement avec
+moi qu'il n'ait surpassé. Dans cette circonstance si importante pour sa
+gloire et la mienne, il continuera de mériter ce nom de grand peuple,
+dont je le saluai au milieu des champs de bataille.
+
+«Français, votre empereur fera son devoir, mes soldats feront le leur;
+vous ferez le vôtre.»
+
+NAPOLÉON.
+
+[Footnote 81: Au moment de son départ pour l'armée, occasionné par
+l'invasion de la Bavière par l'empereur d'Autriche.]
+
+
+
+
+An quartier-général de Strasbourg, le 7 vendémiaire an 14 (29 septembre
+1805).
+
+_Proclamation de l'empereur à l'armée._
+
+Soldats!
+
+La guerre de la troisième coalition est commencée. L'armée autrichienne
+a passé l'Inn, violé les traités, attaqué et chassé de sa capitale notre
+allié... Vous-mêmes vous avez dû accourir à marches forcées à la défense
+de nos frontières; mais déjà vous avez passé le Rhin: nous ne nous
+arrêterons plus que nous n'ayons assuré l'indépendance du corps
+germanique, secouru nos alliés et confondu l'orgueil des injustes
+aggresseurs. Nous ne ferons plus de paix sans garantie: notre générosité
+ne trompera plus notre politique.
+
+Soldats, votre empereur est au milieu de vous. Vous n'êtes que
+l'avant-garde du grand peuple; s'il est nécessaire, il se lèvera tout
+entier à ma voix pour confondre et dissoudre cette nouvelle ligue qu'ont
+tissue la haine et l'or de l'Angleterre.
+
+Mais, soldats, nous aurons des marches forcées à faire, des fatigues et
+des privations de toute espèce à endurer; quelques obstacles qu'on nous
+oppose, nous les vaincrons; et nous ne prendrons de repos que nous
+n'ayons planté nos aigles sur le territoire de nos ennemis.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+
+14 vendémiaire an 14 (6 octobre 1805).
+
+_Premier bulletin de la grande armée._
+
+L'empereur est parti de Paris le 2 vendémiaire, et est arrivé le 4 à
+Strasbourg.
+
+Le maréchal Bernadette, qui, au moment où l'armée était partie de
+Boulogne, s'était porté de Hanovre sur Gottingue, s'est mis en marche
+par Francfort, pour se rendre à Wurtzbourg, où il est arrivé le 1er
+vendémiaire.
+
+Le général Marmont, qui était arrivé à Mayence, a passé le Rhin sur le
+pont de Cassel, et s'est dirigé sur Wurtzbourg, où il a fait sa jonction
+avec l'armée bavaroise et le corps du maréchal Bernadotte.
+
+Le corps du maréchal Davoust a passé le Rhin le 4 à Manheim, et s'est
+porté, par Hildeberg et Necker-Eltz, sur le Necker.
+
+Le corps du maréchal Soult a passé le Rhin le même jour sur le pont qui
+a été jeté à Spire, et s'est porté sur Heilbronn.
+
+Le corps du maréchal Ney a passé le Rhin le même jour sur le pont qui a
+été jeté vis à vis de Durlach, et s'est porté à Stuttgard.
+
+Le corps du maréchal Lannes a passé le Rhin à Kehl le 3, et s'est rendu
+à Louisbourg.
+
+Le prince Murat, avec la réserve de cavalerie, a passé le Rhin à Kehl le
+3, et est resté en position plusieurs jours devant les débouchés de
+la forêt Noire; ses patrouilles, qui se montraient fréquemment aux
+patrouilles ennemies, leur ont fait croire que nous voulions pénétrer
+par ses débouchés.
+
+Le grand parc de l'armée a passé le Rhin à Kehl, le 8, et s'est rendu à
+Heilbronn.
+
+L'empereur a passé le Rhin à Kehl, le 9, a couché à Ettlingen le même
+jour, y a reçu l'électeur et les princes de Bade, et s'est rendu à
+Louisbourg chez l'électeur de Wurtemberg, dans le palais duquel il a
+logé.
+
+Le 10, le corps du général Bernadotte et du général Marmont et les
+Bavarois qui étaient à Wurtzbourg, se sont réunis et se sont mis en
+marche pour se rendre sur le Danube.
+
+Le corps du maréchal Davoust s'est mis en marche de Necker-Eltz et a
+suivi la route de Meckmühl, Ingelsingen, Chreilsheim, Dunkelsbülh,
+Frembdingen, Aettingen, Haarburg et Donatwerth.
+
+Le corps du maréchal Soult s'est mis en marche d'Heilbronn et a suivi
+la route d'Esslingen, Goppingen, Weissenstein, Heydenheim, Nattheim et
+Nordlingen.
+
+Le corps du maréchal Lannes s'est mis en marche de Louisbourg, et a
+suivi la route de Grossbentelspach à Pludershausen, Gmünd, Aalen et
+Nordlingen.
+
+Voici la position de l'armée au 14:
+
+Le corps du maréchal Bernadotte et les Bavarois étaient à Weissenbourg.
+
+Le corps du maréchal Davoust à Aettingen, à cheval sur la Reinitz.
+
+Le corps du maréchal Soult à Donawerth, mettre du pont de Munster, et
+faisant rétablir celui de Donawerth.
+
+Le corps du maréchal Ney a Koessingen.
+
+Le corps du maréchal Lannes à Neresheim.
+
+Le prince Murat, avec ses dragons, bordant le Danube.
+
+L'armée est pleine de santé, et brûlant d'en venir aux mains.
+
+L'ennemi s'était avancé jusqu'aux débouchés de la forêt Noire, où il
+parait qu'il voulait se maintenir et nous empêcher de pénétrer.
+
+Il avait fait fortifier l'Iller, Memmingen et Ulm se fortifiaient en
+grande hâte.
+
+Les patrouilles qui battent la campagne assurent qu'il a contremandé ses
+projets et qu'il paraît fort déconcerté par nos mouvemens aussi nouveaux
+qu'inattendus.
+
+Les patrouilles françaises et ennemies se sont souvent rencontrées;
+dans ces rencontres, nous avons fait quarante prisonniers du régiment à
+cheval de Latour.
+
+Ce grand et vaste mouvement nous a portés en peu de jours en Bavière,
+nous a fait éviter les montagnes Noires, la ligne de rivières parallèles
+qui se jettent dans la vallée du Danube, l'inconvénient attaché à un
+système d'opérations qui auraient toujours en flanc les débouchés du
+Tyrol, et enfin nous a placés à plusieurs marches derrière l'ennemi, qui
+n'a pas de temps à perdre pour éviter sa perte entière.
+
+
+
+
+14 vendémiaire an 14 (6 octobre 1805).
+
+_Proclamation de l'empereur des Français aux soldats bavarois._
+
+Soldats bavarois,.
+
+«Je me suis mis à la tête de mon armée pour délivrer votre patrie des
+plus injustes agresseurs. La maison d'Autriche veut détruire votre
+indépendance, et vous incorporer à ses vastes états. Vous serez fidèles
+à la mémoire de vos ancêtres qui, quelquefois opprimés, ne furent jamais
+abattus, et conservèrent toujours cette indépendance, cette existence
+politique qui sont les premiers biens des nations, comme la fidélité à
+la maison palatine est le premier de vos devoirs.
+
+«En bon allié de votre souverain, j'ai été touché des marques d'amour
+que vous lui avez données dans cette circonstance importante. Je connais
+votre bravoure; je me flatte qu'après la première bataille, je pourrai
+dire à votre prince et à mon peuple, que vous êtes dignes de combattre
+dans les rangs de la grande armée.»
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+
+16 vendémiaire an 14 (8 octobre 1805).
+
+_Deuxième bulletin de la grande armée._
+
+Les événemens se pressent avec la plus grande rapidité. Le 14, la
+deuxième division du corps d'armée du maréchal Soult, que commande le
+général Vandamme, a forcé de marche, ne s'est arrêtée à Nordlingen que
+deux heures, est arrivée à huit heures du soir à Donawerth, et s'est
+emparée du pont que défendait le régiment de Colloredo. Il y a eu
+quelques hommes tués et des prisonniers.
+
+Le 15, à la pointe du jour, le prince Murat est arrivé avec ses dragons;
+le pont a été à l'heure même raccommodé, et le prince Murat, avec la
+division de dragons que commande le général Watter, s'est porté sur le
+Lech, a fait passer le colonel Wattier à la tête de deux cents dragons,
+qui, après une charge très-brillante, s'est emparé du pont du Lech, et
+a culbuté l'ennemi, qui était du double de sa force. Le même jour, le
+prince Murat a couché à Rain.
+
+Le 16, le maréchal Soult est parti avec les deux divisions Vandamme et
+Legrand, pour se porter sur Augsbourg dans le même temps que le général
+Saint-Hilaire, avec sa division, s'y portait par la rive gauche.
+
+Le 17, à la pointe du jour, le prince Murat, à la tête des divisions de
+dragons des généraux Beaumont et Klein, et de la division de carabiniers
+et de cuirassiers, commandée par le général Nansouty, s'est mis en
+marche pour couper la route d'Ulm a Augsbourg. Arrivé à Wertingen, il
+aperçut une division considérable d'infanterie ennemie, appuyée par
+quatre escadrons de cuirassiers d'Albert. Il enveloppe aussitôt tout
+ce corps. Le maréchal Lannes, qui marchait derrière ces divisions de
+cavalerie, arrive avec la division Oudinot, et après un engagement de
+deux heures, drapeaux, canons, bagages, officiers et soldats, toute la
+division ennemie est prise. Il y avait douze bataillons de grenadiers
+qui venaient en grande hâte du Tyrol au secours de l'armée de Bavière.
+Ce ne sera que dans la journée de demain qu'on connaîtra tous les
+détails de cette action vraiment brillante.
+
+Le maréchal Soult, avec ses divisions, a manoeuvré toute la journée du
+15 et du 16 sur la rive gauche du Danube pour intercepter les débouchés
+d'Ulm et observer le corps d'armée qui paraît encore réuni dans cette
+place.
+
+Le corps du maréchal Davoust est arrivé seulement le 16 à Neubourg.
+
+Le corps du général Marmont y est également arrivé.
+
+Le corps du général Bernadotte et les Bavarois sont arrivés, le 10, à
+Aichstett.
+
+Par les renseignemens qui ont été pris, il paraît que douze régimens
+autrichiens ont quitté l'Italie pour renforcer l'armée de Bavière.
+
+La relation officielle de ces marches et de ces événemens intéressera le
+public et fera le plus grand honneur à l'armée.
+
+
+
+
+
+Au quartier-général d'Augsbourg, le 18 vendémiaire an 14 (10 octobre
+1805).
+
+_Aux préfet et maires de la ville de Paris._
+
+Messieurs les préfets et maires de notre bonne ville de Paris, nos
+troupes ayant, au combat de Wertingen, défait douze bataillons de
+grenadiers, l'élite de l'armée autrichienne, toute son artillerie étant
+restée en notre pouvoir, ainsi qu'un grand nombre de prisonniers et huit
+drapeaux, nous avons résolu de faire présent des drapeaux à notre
+bonne ville de Paris et de deux pièces de canon pour rester à
+l'Hôtel-de-Ville. Nous désirons que notre bonne ville de Paris voie dans
+ce ressouvenir et dans ce cadeau, qui lui sera d'autant plus précieux
+que c'est son gouverneur[82] qui commandait nos troupes au combat de
+Wertingen, l'amour que nous lui portons.
+
+Cette lettre n'étant à d'autre fin, nous prions Dieu qu'il vous tienne
+en sa sainte et digne garde.
+
+NAPOLÉON.
+
+[Footnote 82: Le prince Murat.]
+
+
+
+
+Zumershausen, le 18 vendémiaire an 14 (10 octobre 1805).
+
+_Troisième bulletin de la grande armée._
+
+Le maréchal Soult a poursuivi la division autrichienne, qui s'est
+réfugiée à Aicha, l'a chassée, et est entré le 17, à midi, dans
+Augsbourg avec les divisions Vandamme, Saint-Hilaire et Legrand.
+
+Le 17 au soir, le maréchal Davoust, qui a passé le Danube à Neubourg,
+est arrivé à Aicha avec ses trois divisions.
+
+Le général Marmont, avec les divisions Boudet, Grouchy, et la division
+batave du général Dumonceau, a passé le Danube et pris position entre
+Aicha et Augsbourg.
+
+Enfin, le corps d'armée du maréchal Bernadotte, avec l'armée bavaroise
+commandée par les généraux Deroi et Verden, a pris position à
+Ingolstadt; la garde impériale, commandée par le maréchal Bessières,
+s'est rendue à Augsbourg, ainsi que la division de cuirassiers aux
+ordres du général d'Hautpout. Le prince Murat, avec les divisions de
+dragons de Klein et de Beaumont, et la division de carabiniers et de
+cuirassiers du général Nansouty, s'est porté en toute, diligence au
+village de Zumershausen, pour intercepter la route d'Ulm à Augsbourg.
+
+Le maréchal Lannes, avec la division de grenadiers d'Oudinot, et la
+division Suchet, a pris poste le même jour au village de Zumershausen.
+
+L'empereur a passé en revue les dragons au village de Zumershausen; il
+s'est fait présenter le nommé Mareute, dragon du quatrième régiment, un
+des plus braves de l'armée, qui, au passage du Lech, avait sauvé son
+capitaine qui, peu de jours auparavant, l'avait cassé de son grade de
+sous-officier. S. M. lui a donné l'aigle de la légion d'honneur. Ce
+brave a répondu: «Je n'ai fait que mon devoir; mon capitaine m'avait
+cassé pour quelques fautes de discipline, mais il sait que j'ai toujours
+été bon soldat.»
+
+L'empereur a ensuite témoigné aux dragons la satisfaction de la conduite
+qu'ils ont tenue au combat de Wertingen. Il s'est fait présenter un
+dragon par régiment, auquel il a également donné l'aigle de la légion
+d'honneur.
+
+S. M. a témoigné sa satisfaction aux grenadiers de la division Oudinot.
+Il est impossible de voir une troupe plus belle, plus animée du désir de
+se mesurer avec l'ennemi, plus remplie d'honneur et de cet enthousiasme
+militaire, qui est le présage des plus grands succès.
+
+Jusqu'à ce qu'on puisse donner une relation détaillée du combat de
+Wertingen, il est convenable d'en dire quelques mots dans ce bulletin.
+
+Le colonel Arrighi a chargé avec son régiment de dragons le régiment
+de cuirassiers du duc Albert; la mêlée a été très chaude. Le colonel
+Arrighi a eu son cheval tué sous lui; son régiment a redoublé d'audace
+pour le sauver. Le colonel Beaumont, du dixième de hussards, animé de
+cet esprit vraiment français, a saisi au milieu des rangs ennemis un
+capitaine de cuirassiers, qu'il a pris lui-même, après avoir sabré un
+cavalier.
+
+Le colonel Maupetit, à la tête du neuvième de dragons, a chargé dans le
+village de Wertingen. Blessé mortellement, ses derniers paroles ont été:
+«Que l'empereur soit instruit que le neuvième de dragons a été digne
+de sa réputation, et qu'il a chargé et vaincu aux cris de _vive
+l'empereur.»_
+
+Cette colonne de grenadiers, l'élite de l'armée ennemie, s'étant formée
+en carrés de quatre bataillons, a été enfoncée et sabrée. Le deuxième
+bataillon de dragons a chargé dans le bois.
+
+La division Oudinot frémissait de l'éloignement qui l'empêchait encore
+de se mesurer avec l'ennemi; mais à sa vue seule les Autrichiens
+accélèrent leur retraite, une seule brigade a pu donner.
+
+Tous les canons, tous les drapeaux, presque tous les officiers du corps
+ennemi qui a combattu à Wertingen, ont été pris; un grand nombre a été
+tué; deux lieutenans-colonels, six majors, soixante officiers, quatre
+mille soldats sont restés en notre pouvoir; le reste a été éparpillé,
+et ce qui a pu échapper, a dû son salut à un marais qui a arrêté une
+colonne qui tournait l'ennemi.
+
+Le chef d'escadron Excelmans, aide-de-camp de S. A. S. le prince Murat,
+a eu deux chevaux tués.
+
+C'est lui qui a porté les drapeaux à l'empereur qui lui a dit: «Je sais
+qu'on ne peut pas être plus brave que vous; je vous fais officier de la
+légion d'honneur.»
+
+Le maréchal Ney de son côté, avec la division Malher, Dupont et Loison,
+la division de dragons à pied du général Baraguey-d'Hilliers, et la
+division Gazan, ont remonté le Danube et attaqué l'ennemi sur la
+position de Grümberg. Il est cinq heures, le canon se fait entendre.
+
+Il pleut beaucoup, mais cela ne ralentit pas les marches forcées de la
+grande armée. L'empereur donne l'exemple: à cheval jour et nuit, il
+est toujours au milieu des troupes, et partout où sa présence est
+nécessaire. Il a fait hier quatorze lieues à cheval. Il a couché dans
+un petit village, sans domestiques et sans aucune espèce de bagage.
+Cependant l'évêque d'Augsbourg avait fait illuminer son palais, et
+attendu S. M. une partie de la nuit.
+
+
+
+
+Augsbourg, le 19 vendémiaire an 14 (11 octobre 1805).
+
+_Quatrième bulletin de la grande armée._
+
+Le combat de Wertingen a été suivi, à vingt-quatre heures de distance,
+du combat de Günzbourg. Le maréchal Ney a fait marcher son corps
+d'armée, la division Loison sur Langeneau, et la division Malher sur
+Günzbourg. L'ennemi, qui a voulu s'opposer à cette marche, a été
+repoussé partout. C'est en vain que le prince Ferdinand est accouru en
+personne pour défendre Günzbourg. Le général Malher l'a fait attaquer
+par le cinquante-neuvième régiment; le combat est devenu opiniâtre,
+corps à corps. Le colonel Lacuée a été tué à la tête de son régiment,
+qui, malgré la plus vigoureuse résistance, a emporté le pont de vive
+force; les pièces de canon qui le défendaient ont été enlevées, et la
+belle position de Günzbourg est restée en notre pouvoir. Les trois
+attaques de l'ennemi sont devenues inutiles; il s'est retiré avec
+précipitation; la réserve du prince Murat arrivait à Burgau et coupait
+l'ennemi dans la nuit.
+
+Les détails circonstanciés du combat qui ne peuvent être donnés que sous
+quelques jours, feront connaître les officiers gui se sont distingués.
+
+L'empereur a passé toute la nuit du 17 au 18, et une partie de la
+journée du 18, entre les corps des maréchaux Ney et Lannes.
+
+L'activité de l'armée française, l'étendue et la complication des
+combinaisons qui ont entièrement échappé à l'ennemi, le déconcertent au
+dernier point.
+
+Les conscrits montrent autant de bravoure et de bonne volonté que les
+vieux soldats. Quand ils ont une fois été au feu, ils perdent le nom de
+conscrits; aussi tous aspirent-ils à l'honneur du titre de soldats. Le
+temps continue à être très-mauvais depuis plusieurs jours. Il pleut
+encore beaucoup: l'armée cependant est pleine de santé.
+
+L'ennemi a perdu plus de deux mille cinq cents hommes au combat de
+Günzbourg. Nous avons fait douze cents prisonniers et pris six pièces
+de canon. Nous avons eu quatre cents tués ou blessés. Le général-major
+d'Aspre est au nombre des prisonniers.
+
+L'empereur est arrivé le 18 à Augsbourg, à neuf heures du soir; la ville
+est occupée depuis deux jours. La communication de l'armée ennemie est
+coupée à Augsbourg et Landsberg, et va l'être à Fuessen. Le prince
+Murat, avec les corps des maréchaux Ney et Lannes, se met à sa
+poursuite. Dix régimens ont été retirés de l'armée autrichienne d'Italie
+et viennent en poste depuis le Tyrol. Plusieurs ont déjà été pris.
+Quelques corps russes, qui voyagent aussi en poste, s'avancent vers
+l'Inn; mais les avantages de notre position sont tels que nous pouvons
+faire face à tous.
+
+L'empereur est logé à Augsbourg chez l'ancien électeur de Trêves, qui
+a traité avec magnificence la suite de S.M. pendant le temps que ses
+équipages ont mis a arriver.
+
+
+
+
+Augsbourg, le 20 vendémiaire an 14 (l2 octobre 1805).
+
+_Cinquième bulletin de la grande armée._
+
+Le maréchal Soult s'est porté avec son corps d'armée à Landsberg, et par
+là a coupé une des grandes communications de l'ennemi; il y est arrivé
+le 19, à quatre heures après midi, et y a rencontré le régiment de
+cuirassiers du prince Ferdinand, qui, avec six pièces de canon, se
+rendait à marches forcées à Ulm. Le maréchal Soult l'a fait charger par
+le vingt-sixième régiment de chasseurs; il s'est trouvé déconcerté à
+un tel point, et le vingt-sixième de chasseurs était animé d'une telle
+ardeur, que les cuirassiers ont pris la fuite dans la charge, et ont
+laissé cent vingt soldats prisonniers, un lieutenant-colonel, deux
+capitaines et deux pièces de canon. Le maréchal Soult, qui avait
+pensé qu'ils continueraient leur retraite sur Memmingen, avait envoyé
+plusieurs régimens pour les couper; mais ils s'étaient retirés dans les
+bois, où ils se sont ralliés pour se réfugier dans le Tyrol.
+
+Vingt pièces de canon et les équipages de pontons de l'ennemi étaient
+passés dans la journée du 18 par Landsberg. Le maréchal Soult a mis a
+leur poursuite le général Sébastiani avec une brigade de dragons. On
+espère qu'il sera parvenu à les atteindre.
+
+Le 20, le maréchal Soult s'est dirigé sur Memmingen, où il arrivera le
+21 à la pointe du jour.
+
+Le maréchal Bernadotte a marché toute la journée du 19, et a porté son
+avant-garde jusqu'à deux lieues de Munich.
+
+Les bagages de plusieurs généraux autrichiens sont tombés au pouvoir de
+ses troupes légères. Il a fait une centaine de prisonniers de différens
+régimens.
+
+Le maréchal Davoust s'est porté à Dachau. Son avant-garde est arrivée à
+Moisach. Les hussards de Blankenstein ont été mis en désordre par ses
+chasseurs; dans différens engagemens il a fait une soixantaine d'hommes
+à cheval prisonniers.
+
+Le prince Murat, avec la réserve de cavalerie et les corps des maréchaux
+Ney et Lannes, s'est placé vis à vis de l'armée ennemie, dont la gauche
+occupe Ulm et la droite Memmingen.
+
+Le maréchal Ney est à cheval sur le Danube, vis à vis Ulm.
+
+Le maréchal Lannes est à Weissenhorn.
+
+Le général Marmont se met en marche forcée pour prendre position sur
+la hauteur d'Illersheim; et le maréchal Soult déborde de Memmingen la
+droite de l'ennemi.
+
+La garde impériale est-partie d'Augsbourg pour se rendre à Burgau, où
+l'empereur sera probablement cette nuit.
+
+Une affaire décisive va avoir lieu. L'armée autrichienne a presque
+toutes ses communications coupées. Elle se trouve à peu près dans la
+même position que l'armée de Mélas à Marengo.
+
+L'empereur était sur le pont de Lech lorsque le corps d'armée du général
+Marmont a défilé. Il a fait former en cercle chaque régiment, lui a
+parte de la situation de l'ennemi, de l'imminence d'une grande bataille,
+de la confiance qu'il avait en eux. Cette harangue avait lieu pendant un
+temps affreux; il tombait une neige abondante et la troupe avait de la
+boue jusqu'aux genoux et éprouvait un froid excessif; mais les paroles
+de l'empereur étaient de flamme. En l'écoutant, le soldat oubliait ses
+fatigues et ses privations, et était impatient de voir arriver l'heure
+du combat.
+
+Le maréchal Bernadotte est arrivé a Munich le 20, a six heures du
+matin. Il a fait huit cents prisonniers et s'est mis à la poursuite de
+l'ennemi; le prince Ferdinand se trouvait à Munich. Il paraît que ce
+prince avait abandonné son armée de l'Iller.
+
+Jamais plus d'événemens ne se décideront en moins de temps. Avant quinze
+jours les destins de la campagne et des armées autrichiennes et russes
+seront fixés.
+
+
+
+
+Elchingen, le 23 vendémiaire an 14 (16 octobre 1805).
+
+_Cinquième bulletin_ (Bis) _de la grande armée_.
+
+Aux combats de Wertingen et de Günzbourg ont succédé des faits d'une
+aussi haute importance, les combats d'Albeck, d'Elchingen, les prises
+d'Ulm et de Memmingen.
+
+Le général Soult arriva le 21 devant Memmingen, cerna sur-le-champ la
+place; et après différens pourparlers, le commandant Capitula.
+
+Neuf bataillons, dont deux de grenadiers, faits prisonniers, un
+général-major, trois colonels, plusieurs officiers supérieurs, dix
+pièces de canon, beaucoup de bagages et de munitions de toute espèce ont
+été le résultat de cette affaire. Tous les prisonniers ont été au même
+moment dirigés sur le quartier-général.
+
+Au même instant le maréchal Soult s'est mis en marche pour Ochsenhausen,
+pour arriver sur Biberach et être en mesure de couper la seule retraite
+qui restait à l'archiduc Ferdinand.
+
+D'un autre côté, l'ennemi fit le 19 une sortie du côté d'Ulm, et attaqua
+la division Dupont, qui occupait la position d'Albeck. Le combat fut
+des plus opiniâtres. Cernés par vingt-cinq mille hommes, ces six mille
+braves firent face à tout et firent quinze cents prisonniers. Ces
+corps ne devaient s'étonner de rien: c'étaient les neuvième léger,
+trente-deuxième, soixante-neuvième et soixante-seizième de ligne.
+
+Le 21, l'empereur se porta de sa personne au camp devant Ulm, et ordonna
+l'investissement de l'armée ennemie. La première opération a été de
+s'emparer du pont et de la position d'Elchingen.
+
+Le 22, à la pointe du jour, le maréchal Ney passa ce pont, à la tête de
+la division Loison. L'ennemi lui disputait la position d'Elchingen avec
+seize mille hommes; il fut culbuté partout, perdit trois mille hommes
+faits prisonniers, un général-major, et fut poursuivi jusque dans ses
+retranchemens.
+
+Le maréchal Lannes occupa les petites hauteurs qui dominent la place
+au-dessus de Pfoël. Les tirailleurs enlevèrent la tête du pont d'Ulm;
+le désordre fut extrême dans toute la place. Dans ce moment, le prince
+Murat faisait manoeuvrer les divisions Klein et Beaumont, qui partout
+mettaient en déroute la cavalerie ennemie.
+
+Le 22, le général Marmont occupait les ponts de Unterkirchen,
+d'Oberkirch, à l'embouchure de l'Iller dans le Danube, et toutes les
+communications de l'ennemi sur l'Iller.
+
+Le 23, à la pointe du jour, l'empereur se porta lui-même devant Ulm. Le
+corps du prince Murat et ceux des maréchaux Lannes et Ney se placèrent
+en bataille pour donner l'assaut, et forcer les retranchemens de
+l'ennemi.
+
+Le général Marmont, avec la division de dragons à pied du général
+Baraguey-d'Hilliers, bloquait la ville sur la rive droite du Danube.
+
+La journée est affreuse. Le soldat est dans la boue jusqu'aux genoux. Il
+y a huit jours que l'empereur ne s'est débotté.
+
+Le prince Ferdinand avait filé la nuit sur Biberach, en laissant douze
+bataillons dans la ville et sur les hauteurs d'Ulm, lesquels ont été
+tous pris, avec une assez grande quantité de canons.
+
+Le maréchal Soult a occupé Biberach le 23 au matin.
+
+Le prince Murat se met à la poursuite de l'armée ennemie, qui est dans
+un délabrement effroyable.
+
+D'une armée de quatre-vingt mille hommes il n'en reste que vingt-cinq
+mille, et on a lieu d'espérer que ces vingt-cinq mille ne nous
+échapperont pas.
+
+Immédiatement après son entrée à Munich, le maréchal Bernadotte a
+poursuivi le corps du général Kienmayer, lui a pris des équipages et
+fait des prisonniers.
+
+Le général Kienmayer a évacué le pays et repassé l'Inn. Ainsi la
+promesse de l'empereur se trouve réalisée, et l'ennemi est chassé de
+toute la Bavière.
+
+Depuis le commencement de la campagne nous avons fait plus de vingt
+mille prisonniers, enlevé à l'ennemi trente pièces de canons et vingt
+drapeaux; nous avons, de notre côté, éprouvé peu de pertes. Si l'on
+joint à cela les déserteurs et les morts, on peut calculer que l'armée
+autrichienne est déjà réduite de moitié.
+
+Tant de dévouement de la part du soldat, tant de preuves touchantes
+d'amour qu'il donne à l'empereur et tant de si hauts faits mériteront
+des détails plus circonstanciés. Ils seront donnés du moment que ces
+premières opérations de la campagne seront terminées, et que l'on saura
+définitivement comment les débris de l'armée autrichienne se tireront de
+Biberach, et la position qu'ils prendront.
+
+Au combat d'Elchingen, qui est un des plus beaux faits militaires qu'on
+puisse citer, se sont distingués: les dix-huitième régiment de dragons
+et son colonel Lefèvre, le colonel du dixième de chasseurs Colbert,
+qui a eu un cheval tué sous lui; le colonel Lajonquières du
+soixante-seizième, et un grand nombre d'autres officiers.
+
+L'empereur a aujourd'hui son quartier-général dans l'abbaye d'Elchingen.
+
+
+
+
+De mon camp impérial d'Elchingen, le 26 vendémiaire an 14 (18 octobre
+1805).
+
+_Au sénat conservateur_.
+
+Sénateurs,
+
+«Je vous envoie quarante drapeaux conquis par mon armée dans les combats
+qui ont eu lieu depuis celui de Wertingen. C'est un hommage que moi et
+mon armée faisons aux sages de l'empire; c'est un présent que des enfans
+font à leurs pères.
+
+«Sénateurs, voyez-y une preuve de ma satisfaction pour la manière dont
+vous m'avez constamment secondé dans les affaires les plus importantes
+de l'empire. Et vous, Français, faites marcher vos frères; faites qu'ils
+accourent combattre à nos côtés, afin que, sans effusion de sang, sans
+efforts, nous puissions repousser loin de nous toutes les armées que
+forme l'or de l'Angleterre, et confondre les auxiliaires des oppresseurs
+des mers. Sénateurs, il n'y a pas encore un mois que je vous ai dit que
+votre empereur et son armée feraient leur devoir. Il me tarde de pouvoir
+dire que mon peuple fait le sien. Depuis mon entrée en campagne, j'ai
+dispersé une armée de cent mille hommes: j'en ai fait près de la moitié
+prisonniers; le reste est tué, blessé, ou déserté, ou réduit à la plus
+grande consternation. Ces succès éclatans, je les dois à l'amour de mes
+soldats, à leur constance à supporter les fatigues. Je n'ai pas perdu
+quinze cents tues ou blessés. Sénateurs, le premier objet de la guerre
+est déjà rempli. L'électeur de Bavière est rétabli sur son trône. Les
+injustes agresseurs ont été frappés comme par la foudre, et avec l'aide
+de Dieu, j'espère, dans un court espace de temps, triompher de mes
+autres ennemis».
+
+NAPOLÉON
+
+
+
+
+De mon camp impérial d'Elchingen, le 26 vendémiaire an 14 (18 octobre
+1805).
+
+_Aux archevêques et évêques de l'empire._
+
+«M. l'évéque du diocèse de... Les victoires éclatantes que viennent
+d'obtenir nos armées contre la ligue injuste qu'ont fomentée la haine
+et l'or de l'Angleterre, veulent que moi et mon peuple adressions
+des remercimens au Dieu des armées, et l'implorions, afin qu'il soit
+constamment avec nous. Nous avons déjà conquis les états de notre allié,
+et l'avons rétabli dans sa capitale. Veuillez donc, au reçu de la
+présente, faire chanter dans les églises de notre empire un _Te Deum_ en
+actions de grâces, noire intention étant que les différentes autorités y
+assistent.
+
+«Cette lettre n'étant pas à une autre fin, nous prions Dieu qu'il vous
+ait, monsieur l'évéque, en sa sainte garde.»
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+
+Elchingen, le 26 vendémiaire an 14 (18 octobre 1805).
+
+_Sixième bulletin de la grande armée._
+
+La journée d'Ulm a été une des plus belles journées de l'histoire de
+France. La capitulation de la place est ci-jointe, ainsi que l'état des
+régimens qui y sont enfermés. L empereur eût pu l'enlever d'assaut;
+mais vingt mille hommes, défendus par des ouvrages et des fossés pleins
+d'eau, eussent opposé de la résistance, et le vif désir de S.M. était
+d'épargner le sang. Le général Mack, général en chef de l'armée, était
+dans la ville. C'est la destinée des généraux apposés a l'empereur,
+d'être pris dans des places. On se souvient qu'après les belles
+manoeuvres de la Brenta, le vieux feld-maréchal Wurmser fut fait
+prisonnier dans Mantoue, Mélas le fut dans Alexandrie, Mack l'est dans
+Ulm.
+
+L'armée autrichienne était une des plus belles qu'ait eues l'Autriche.
+Elle se composait de quatorze régimens d'infanterie formant l'armée dite
+de Bavière, de treize régimens de l'armée du Tyrol, et de cinq régimens
+venus en poste d'Italie, faisant trente-deux régimens d'infanterie, et
+de quinze régimens de cavalerie.
+
+L'empereur avait placé l'armée du prince Ferdinand dans la même
+situation où il plaça celle de Mélas. Après avoir hésité longtemps,
+Mélas prit la noble résolution de passer sur le corps de l'armée
+française, ce qui donna lieu à la bataille de Marengo. Mack a pris un
+autre parti: Ulm est l'aboutissant d'un grand nombre de routes. Il a
+conçu le projet de faire échapper ses divisions par chacune de
+ces routes, et de les réunir en Tyrol et en Bohême. Les divisions
+Hohenzollern et Werneck ont débouché par Memmingen. Mais l'empereur,
+dès le 20, accourut d'Augsbourg devant Ulm, déconcerta sur-le-champ les
+projets de l'ennemi, et fit enlever le pont et la position d'Elchingen,
+ce qui remédia à tout.
+
+Le maréchal Souk, après avoir pris Memmingen, s'était mis à la poursuite
+des autres colonnes. Enfin, il ne restait plus au prince Ferdinand
+d'autre ressource que de se laisser enfermer dans Ulm, ou d'essayer, par
+des sentiers, de rejoindre la division de Hohenzollern; ce prince a
+pris ce dernier parti; il s'est rendu à Aalen avec quatre escadrons de
+cavalerie.
+
+Cependant le prince Murat était à la poursuite du prince Ferdinand. La
+division Werneck a voulu l'arrêter à Langeneau; il lui a fait trois
+mille prisonniers, dont un officier général, et lui a enlevé deux
+drapeaux. Tandis qu'il manoeuvrait par la droite à Heydenheim, le
+maréchal Lannes marchait par Aalen et Nordlingen. La marche de la
+division ennemie était embarrassée par cinq cents chariots, et affaiblie
+par le combat de Langeneau. A ce combat, le prince Murat a été
+très-satisfait du général Klein. Le vingtième de dragons, le neuvième
+d'infanterie légère et les chasseurs de la garde impériale se sont
+particulièrement distingués. L'aide-de-camp Brunet a montré beaucoup de
+bravoure.
+
+Ce combat n'a pas retardé la marche du prince Murat. Il s'est porté
+rapidement sur Neresheim, et le 25, à cinq heures du soir, il est arrivé
+devant cette position. La division de dragons du général Klein a chargé
+l'ennemi. Deux drapeaux, un officier général et mille hommes ont été de
+nouveau pris au combat de Neresheim. Le prince Ferdinand et sept de ses
+généraux n'eurent que le temps de monter à cheval. On a trouvé leur
+dîner servi. Depuis plusieurs jours ils n'ont aucun point pour se
+reposer. Il paraît que le prince Ferdinand ne pourra se soustraire
+à l'armée française qu'en se déguisant, ou en fuyant avec quelques
+escadrons, par quelques routes détournées d'Allemagne.
+
+L'empereur traversant une foule de prisonniers ennemis, un colonel
+autrichien témoignait son étonnement de voir l'empereur des Français
+trempé, couvert de boue, autant et plus fatigué que le dernier tambour
+de l'armée. Un de ses aides-de-camp lui ayant expliqué ce que disait
+l'officier autrichien, l'empereur lui fit répondre: «Votre maître a
+voulu me faire ressouvenir que j'étais un soldat; j'espère que la pompe
+et la pourpre impériale ne m'ont pas fait oublier mon premier métier.»
+
+Le spectacle que l'armée offrait dans la journée du 23 était vraiment
+intéressant. Depuis deux jours la pluie tombait à seaux. Tout le monde
+était trempé; le soldat n'avait pas eu de distribution. Il était dans la
+boue jusqu'aux genoux; mais la vue de l'empereur lui rendait sa gaieté,
+et du moment qu'il apercevait des colonnes entières dans le même état,
+il faisait retentir le cri de _vive l'empereur!_
+
+On rapporte aussi que l'empereur répondit aux officiers qui
+l'entouraient, et qui admiraient comment, dans le moment le plus
+pénible, les soldats oublient toutes leurs privations, et ne se montrent
+sensibles qu'au plaisir de le voir: «Ils ont raison, c'est pour épargner
+leur sang que je leur fais essuyer de si grandes fatigues.»
+
+L'empereur, lorsque l'armée occupait les hauteurs qui dominent Ulm, fit
+appeler le prince de Lichtenstein, général-major, enfermé dans cette
+place, pour lui faire connaître qu'il désirait qu'elle capitulât, lui
+disant que s'il la prenait d'assaut, il serait obligé de faire ce qu'il
+avait fait à Jaffa, où la garnison fut passée au fil de l'épée; que
+c'était le triste droit de la guerre; qu'il voulait qu'on lui épargnât
+et à la brave nation autrichienne la nécessité d'un acte aussi
+effrayant; que la place n'était pas tenable; qu'elle devait donc se
+rendre. Le prince insistait pour que les officiers et soldats eussent la
+faculté de retourner en Autriche. «Je l'accorde aux officiers et non aux
+soldats, a répondu l'empereur; car qui me garantira qu'on ne les fera
+pas servir de nouveau.»
+
+Puis après avoir hésité un moment, il ajoute: «Eh bien, je me fie à la
+parole du prince Ferdinand. S'il est dans la place, je veux lui donner
+une preuve de mon estime, et je vous accorde ce que vous me demandez,
+espérant que la cour de Vienne ne démentira pas la parole d'un de ses
+princes». Sur ce que M. Lichtenstein assura que le prince Ferdinand
+n'était point dans la place. «Alors je ne vois pas», dit l'empereur,
+«qui peut me garantir que les soldats que je vous renverrai ne serviront
+pas.»
+
+Une brigade de quatre mille hommes occupe l'une des portes de la ville
+d'Ulm.
+
+Dans la nuit du 24 au 25 il y a eu un ouragan terrible; le Danube est
+tout à fait débordé et a rompu la plus grande, partie de ses ponts; ce
+qui nous gêne beaucoup pour nos subsistances.
+
+Dans la journée du 23, le maréchal Bernadette a poussé ses avant-postes
+jusqu'à Wasserbourg et Haag sur la chaussée de Braunau; il a fait encore
+quatre ou cinq cents prisonniers à l'ennemi, lui a enlevé un parc de
+dix-sept pièces d'artillerie de divers calibres; de sorte que, depuis
+son entrée à Munich, sans perdre un seul homme, le maréchal Bernadotte
+a pris quinze cents prisonniers, dix-neuf pièces de canon, deux cents
+chevaux et un grand nombre de bagages. L'empereur a passé le Rhin le 9
+vendémiaire, le Danube le 14, à cinq heures du matin, le Lech le même
+jour, à trois heures après midi; ses troupes sont entrées a Munich le
+20, ses avant-postes sont arrivés sur l'Inn le 23. Le même jour il était
+maître de Memmingen, et le 25 d'Ulm.
+
+Il avait pris à l'ennemi, aux combats de Wertingen, de Günzbourg,
+d'Elchingen, aux journées de Memmingen et d'Ulm, et aux combats
+d'Albeck, de Langeneau et de Neresheim, quarante mille hommes, tant
+infanterie que cavalerie, plus de quarante drapeaux, et un très-grand
+nombre de pièces de canon, de bagages, de voitures; et pour arriver
+à ces grands résultats, il n'avait fallu que des marches et des
+manoeuvres.
+
+Dans ces combats partiels, les pertes de l'armée française ne se montent
+qu'à cinq cents morts et à mille blessés. Aussi le soldat dit-il
+souvent: L'empereur a trouvé une nouvelle méthode de faire la guerre,
+il ne se sert que de nos jambes et pas de nos bayonnettes. Les cinq
+sixièmes de l'armée n'ont pas tiré un coup de fusil, ce dont ils
+s'affligent; mais tous ont beaucoup marché, et ils redoublent de
+célérité quand ils ont l'espoir d'atteindre l'ennemi.
+
+On peut faire en deux mots l'éloge de l'armée: Elle est digne de son
+chef.
+
+On doit considérer l'armée autrichienne comme anéantie. Les Autrichiens
+et les Russes seront obligés de faire beaucoup d'appels, de recrues,
+pour résister à l'armée française, qui est venue à bout d'une armée de
+cent mille hommes, sans éprouver, pour ainsi dire, aucune perte.
+
+
+
+
+
+Elchingen, le 27 vendémiaire an 14 (19 octobre 1805).
+
+_Septième bulletin de la grande armée_.
+
+Le 26, à cinq heures du matin, le prince Murat est arrivé à Nordlingen,
+et avait réussi à cerner la division Werneck. Ce général avait demandé
+à capituler. La capitulation qui a été accordée n'arrivera que dans
+la journée de demain. Les lieutenans-généraux Werneck, Baillet,
+Hohenzollern; les généraux Vogel, Macklery, Hohenfeld, Weiberg et
+Dienesberg sont prisonniers sur parole, avec la réserve de se rendre
+chez eux. Les troupes sont prisonnières de guerre et se rendent en
+France. Plus de deux mille hommes de cavalerie ont mis pied à terre, et
+une brigade de dragons à pied a été montée avec leurs chevaux. On assure
+que le parc de réserve de l'armée autrichienne, composé de cinq cents
+chariots, a été pris. On suppose que tout le reste de la colonne du
+prince Ferdinand doit, à l'heure qu'il est, être investie, le prince
+Murat ayant débordé la droite par Aalen, et le maréchal Lannes la gauche
+par Nordlingen. On attend le résultat de ces manoeuvres; il ne reste au
+prince Ferdinand que peu de monde.
+
+Aujourd'hui, à deux heures après midi, l'empereur a accordé une audience
+au général Mack; à l'issue de cette audience, le général Berthier a
+signé avec le général Mack une addition à la capitulation, qui porte
+que la garnison d'Ulm évacuera la place demain 28. Il y a dans Ulm
+vingt-sept mille hommes, trois mille chevaux, 18 généraux, et soixante
+ou quatre-vingts pièces de canon attelées. La moitié de la garde de
+l'empereur était déjà partie pour Augsbourg; mais S.M. a consenti de
+rester jusqu'à demain pour voir défiler l'armée autrichienne. Tous les
+jours on est de plus en plus dans la certitude que, de cette armée de
+cent mille hommes, il n'en sera pas échappé vingt mille; et cet immense
+résultat est obtenu sans effusion de sang. L'empereur n'est pas sorti
+aujourd'hui d'Elchingen; les fatigues et la pluie continuelle, que
+depuis huit jours il a essuyées, ont exigé un peu de repos. Mais le
+repos n'est pas compatible avec la direction de cette immense armée.
+A toute heure du jour et de la nuit il arrive des officiers avec des
+rapports, et il faut que l'empereur donne des ordres. Il paraît fort
+satisfait du zèle et de l'activité du général Berthier.
+
+Demain 28, à trois heures après midi, vingt-sept mille soldats
+autrichiens, soixante pièces de canon, dix-huit généraux, défileront
+devant l'empereur et mettront bas les armes. L'empereur a fait présent
+au sénat des drapeaux de la journée d'Ulm. Il y en aura le double de ce
+qu'il annonce, c'est-à-dire quatre-vingts.
+
+Pendant ces cinq jours, le Danube a débordé avec une violence qui était
+sans exemple depuis cent ans. L'abbaye d'Elchingen, dans laquelle est
+établi le quartier-général de l'empereur, est située sur une hauteur
+d'où l'on découvre tout le pays.
+
+On croit que, demain au soir, l'empereur partira pour Munich. L'armée
+russe vient d'arriver sur l'Inn.
+
+
+
+
+
+Elchingen, le 28 vendémiaire an 14 (10 octobre 1805).
+
+_Huitième bulletin de la grande armée_.
+
+L'empereur a passé aujourd'hui 28, depuis deux heures après midi jusqu'à
+sept heures du soir, sur la hauteur d'Ulm, où l'armée autrichienne a
+défilé devant lui. Trente mille hommes, dont deux mille de cavalerie,
+soixante pièces de canon et quarante drapeaux ont été remis aux
+vainqueurs, L'armée française occupait les hauteurs. L'empereur, entouré
+de sa garde, a fait appeler les généraux autrichiens; il les a tenus
+auprès de lui jusqu'à ce que les troupes eussent défilé; il les
+a traités avec les plus grands égards. Il y avait sept
+lieutenans-généraux, huit généraux et le général en chef Mack. On
+donnera dans le bulletin suivant les noms des généraux et des régimens.
+
+On peut donc évaluer le nombre des prisonniers faits depuis le
+commencement de la guerre à soixante mille, le nombre des drapeaux à
+quatre-vingts, indépendamment de l'artillerie, et des bagages, etc.
+Jamais victoires ne furent plus complètes et ne coûtèrent moins.
+
+On croit que l'empereur partira dans la nuit pour Augsbourg et Munich,
+après avoir expédié ses courriers.
+
+
+
+
+
+Elchingen, le 29 vendémiaire an 14 (21 octobre 1805).
+
+_Neuvième bulletin de la grande armée_.
+
+L'empereur vient de faire la proclamation et de rendre les décrets
+ci-joints.
+
+A midi, S.M. est partie pour Augsbourg. On a enfin le compte exact de
+l'armée renfermée dans Ulm; elle se monte a trente-trois mille hommes,
+ce qui, avec trois mille blessés, porte la garnison prisonnière à
+trente-six mille hommes. Il y avait aussi dans la place soixante pièces
+de canon, avec leur approvisionnement et cinquante drapeaux.
+
+Rien ne fait un contraste plus frappant que l'esprit de l'armée
+française et celui de l'armée autrichienne. Dans l'armée française,
+l'héroïsme est porté au dernier point; dans l'armée autrichienne, le
+découragement est à son comble. Le soldat est payé avec des cartes, il
+ne peut rien envoyer chez lui, et il est très-maltraité. Le Français ne
+songe qu'à la gloire. On pourrait citer un millier de traits comme le
+suivant: Brard, soldat du soixante-seizième régiment, allait avoir la
+cuisse amputée; il avait la mort dans l'âme. Au moment où le chirurgien
+se préparait à faire l'opération, il l'arrête: «Je sais que je n'y
+survivrai pas, mais n'importe; un homme de moins n'empêchera pas le
+soixante-seizième de marcher, la baïonnette en avant, et sur trois
+rangs, à l'ennemi.»
+
+L'empereur n'a à se plaindre que de la trop grande impétuosité des
+soldats. Ainsi le dix-septième d'infanterie arrivé devant Ulm, se
+précipita dans la place; ainsi pendant la capitulation toute l'armée
+voulait monter à l'assaut, et l'empereur fut obligé de déclarer
+fermement qu'il ne voulait pas d'assaut.
+
+La première colonne des prisonniers faits dans Ulm part dans ce moment
+pour la France.
+
+Voici le nombre de nos prisonniers, du moins de ceux actuellement
+connus, et les lieux où ils se trouvent: dix mille à Augsbourg;
+trente-trois mille dans Ulm; douze mille à Donawerth, et douze mille qui
+sont déjà en marche pour la France. L'empereur dit dans sa proclamation
+que nous avons fait soixante mille prisonniers. Il est probable qu'il
+y en aura davantage. Il porte le nombre des drapeaux pris à
+quatre-vingt-dix; il est probable aussi que nous en aurons davantage.
+
+L'empereur a dit aux officiers-généraux autrichiens qu'il avait appelés
+près de lui pendant que l'armée ennemie défilait: «Messieurs, votre
+maître me fait une guerre injuste. Je vous le dis franchement, je ne
+sais pas pourquoi je me bats; je ne sais ce que l'on veut de moi.
+
+«Ce n'est pas dans cette seule armée que consistent mes ressources.
+Cela serait-il vrai, mon armée et moi ferions bien du chemin. Mais
+j'en appelle aux rapports de vos propres prisonniers qui vont bientôt
+traverser la France; ils verront quel esprit anime mon peuple, et
+avec quel empressement il viendra se ranger sous mes drapeaux. Voilà
+l'avantage de ma nation et de ma position: avec un mot, deux cent mille
+hommes de bonne volonté accourront près de moi, et en six semaines
+seront de bons soldats; au lieu que vos recrues ne marcheront que par
+force, et ne pourront, qu'après plusieurs années, faire des soldats.
+
+«Je donne encore un conseil à mon frère l'empereur d'Allemagne; qu'il
+se hâte de faire la paix. C'est le moment de se rappeler que tous les
+empires ont un terme; l'idée que la fin de la dynastie de Lorraine
+serait arrivée doit l'effrayer. Je ne veux rien sur le continent, ce
+sont des vaisseaux, des colonies, du commerce, que je veux; et cela
+vous est avantageux comme a nous.» M. Mack a répondu que l'empereur
+d'Allemagne n'aurait pas voulu la guerre, mais qu'il y a été forcé par
+la Russie. En ce cas, a répondu l'empereur, vous n'êtes donc plus une
+puissance.
+
+Du reste, la plupart des officiers généraux ont témoigné combien cette
+guerre leur était désagréable, et avec quelle peine, ils voyaient une
+armée russe au milieu d'eux.
+
+Ils blâmaient cette politique assez aveugle pour attirer au coeur de
+l'Europe un peuple accoutumé à vivre dans un pays inculte et agreste, et
+qui, comme ses ancêtres, pourrait bien avoir la fantaisie de s'établir
+dans de plus beaux climats.
+
+L'empereur a accueilli avec beaucoup d'affabilité le lieutenant-général
+Klenau, qu'il avait connu commandant le régiment Wurmser; les
+lieutenans-généraux Giulay, Gottesheim, Ries; les princes de
+Lichtenstein, etc.
+
+Il les a consolés de leur malheur, leur a dit que la guerre a ses
+chances, et qu'ayant été souvent vainqueurs, ils pouvaient être
+quelquefois vaincus.
+
+
+
+
+Du quartier impérial d'Elchingen, le 29 vendémiaire an 14 (21 octobre
+1805).
+
+_Proclamation à l'armée_.
+
+Soldats de la grande armée,
+
+«En quinze jours nous avons fait une campagne. Ce que nous nous
+proposions est rempli, nous avons chassé les troupes de la maison
+d'Autriche de la Bavière et rétabli notre allié dans la souveraineté de
+ses états. Cette armée qui, avec autant d'ostentation que d'imprudence,
+était venue se placer sur nos frontières, est anéantie. Mais qu'importe
+à l'Angleterre? son but est rempli. Nous ne sommes plus a Boulogne, et
+son subside ne sera ni plus ni moins grand.
+
+De cent mille hommes qui composaient cette armée, soixante mille sont
+prisonniers. Ils iront remplacer nos conscrits dans les travaux de nos
+campagnes; deux cents pièces de canon, tout le parc, quatre-vingt-dix
+drapeaux, tous les généraux sont en notre pouvoir; il ne s'est pas
+échappé de cette armée quinze mille hommes. Soldats, je vous avais
+annoncé une grande bataille; mais, grâces aux mauvaises combinaisons
+de l'ennemi, j'ai pu obtenir les mêmes succès sans courir les mêmes
+chances; et ce qui est inconcevable dans l'histoire des nations, un si
+grand résultat ne nous affaiblit pas de plus de quinze cents hommes hors
+de combat.
+
+«Soldats, ce succès est dû à votre confiance sans borne dans votre
+empereur, à votre patience à supporter les fatigues et les privations de
+toute espèce, a votre rare intrépidité.
+
+«Mais nous ne nous arrêterons pas là. Vous êtes impatient de commencer
+une seconde campagne. Cette armée russe, que l'or de l'Angleterre a
+transportée des extrémités de l'univers, nous allons lui faire éprouver
+le même sort.
+
+«À ce combat est attaché plus spécialement l'honneur de l'infanterie;
+c'est là que va se décider, pour la seconde fois, cette question qui
+l'a déjà été en Suisse et en Hollande: Si l'infanterie française est la
+seconde ou la première de l'Europe? Il n'y a pas là de généraux contre
+lesquels je puisse avoir de la gloire à acquérir. Tout mon soin sera
+d'obtenir la victoire avec le moins possible d'effusion de sang: mes
+soldats sont mes enfans.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+
+De mon camp impérial d'Elchingen, le 29 vendémiaire an 14 (21 octobre
+1805).
+
+_Décret._
+
+Napoléon, empereur des Français et roi d'Italie,
+
+Considérant que la grande armée a obtenu par son courage et son
+dévouement des résultats qui ne devaient être espérés qu'après une
+campagne,
+
+Et voulant lui donner une preuve de notre satisfaction impériale, nous
+avons décrété et décrétons ce qui suit: Art. 1er. Le mois de vendémiaire
+de l'an 14 sera compté comme une campagne à tous les individus composant
+la grande armée.
+
+Ce mois sera porté comme tel sur les états pour l'évaluation des
+pensions et pour les services militaires.
+
+Nos ministres de la guerre et du trésor public sont chargés de
+l'exécution du présent décret.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+
+Augsbourg, le 30 vendémiaire an 14 (28 octobre 1805).
+
+_Dixième bulletin de la grande armée._
+
+Lors de la capitulation du général Werneck près Nordlingen, le prince
+Ferdinand, avec un corps de mille chevaux et une portion du parc, avait
+pris les devants. Il s'était jeté dans le pays prussien, et s'était
+dirigé par Gunzenhausen sur Nuremberg. Le prince Murat le suivit à la
+piste et parvint à le déborder; ce qui donna lieu à un combat sur
+la route de Furth à Nuremberg, le 29 au soir. Tout le reste du parc
+d'artillerie, tous les bagages sans exception ont été pris. Les
+chasseurs à cheval de la garde impériale se sont couverts de gloire; ils
+ont culbuté tout ce qui s'est présenté devant eux; ils ont chargé le
+régiment de cuirassiers de Mack. Les deux régimens de carabiniers ont
+soutenu leur réputation.
+
+On est rempli d'étonnement lorsque l'on considère la marche du prince
+Murat depuis Albeck jusqu'à Nuremberg. Quoique se battant toujours, il
+est parvenu à gagner de vitesse l'ennemi, qui avait deux journées de
+marche sur lui. Le résultat de cette prodigieuse activité a été la prise
+de quinze cents chariots, de cinquante pièces de canon, de seize mille
+hommes, y compris la capitulation du général Werneck, et d'un grand
+nombre de drapeaux. Dix-huit généraux ont posé les armes; trois ont été
+tués.
+
+Les colonels Morland des chasseurs à cheval de la garde impériale,
+Cauchois du premier régiment de carabiniers, Rouvillois du premier
+régiment d'hussards, et les aides-de-camp Flahaut et Lagrange se sont
+particulièrement distingués. Le colonel Cauchois a été blessé.
+
+Le 29 au soir, le prince Murat a couché à Nuremberg, où il a passé la
+journée du 30 à se reposer.
+
+Au combat d'Elchingen, le 23 vendémiaire, le soixante-neuvième régiment
+de ligne s'est distingué. Après avoir forcé le pont en colonne serrée,
+il s'est déployé à portée du feu des Autrichiens avec un ordre et un
+sang-froid qui ont rempli l'ennemi de stupeur et d'admiration.
+
+Un bataillon de la garde impériale est entré aujourd'hui à Augsbourg.
+Quatre-vingts grenadiers portaient chacun un drapeau. Ce spectacle a
+produit sur les habitans d'Augsbourg un étonnement que partagent les
+paysans de toutes ces contrées.
+
+La division des troupes de Wurtemberg vient d'arriver à Geisslingen.
+
+Les bataillons de chasseurs qui avaient suivi l'armée depuis son passage
+à Stuttgard, sont partis pour conduire en France une nouvelle colonne
+de dix mille prisonniers. Les troupes de Bade, fortes de trois à quatre
+mille hommes, sont en marche pour se rendre à Augsbourg.
+
+L'empereur vient de faire présent aux Bavarois de vingt mille fusils
+autrichiens pour l'armée et les gardes nationales. Il vient aussi
+de faire présent à l'électeur de Wurtemberg de six pièces de canon
+autrichiennes.
+
+Pendant qu'a duré la manoeuvre d'Ulm, l'électeur a craint un moment pour
+l'électrice et sa famille, qui se sont rendues alors à Heidelberg. Il a
+disposé ses troupes pour défendre le coeur de ses états.
+
+Les Autrichiens sont détestés de toute l'Allemagne, bien convaincue que,
+sans la France, l'Autriche les traiterait comme ses pays héréditaires.
+
+On ne se fait pas une idée de la misère de l'armée autrichienne; elle
+est payée en billets qui perdent quarante pour cent. Aussi nos soldats
+appellent-ils plaisamment les Autrichiens des soldats de papier. Ils
+sont sans aucun crédit. La maison d'Autriche ne trouverait nulle part à
+emprunter 10,000 fr. Les généraux eux-mêmes n'ont pas vu une pièce d'or
+depuis plusieurs années. Les Anglais, du moment qu'ils ont su l'invasion
+de la Bavière, ont fait à l'empereur d'Autriche un petit présent qui ne
+l'a pas rendu plus riche; ils se sont engagés à lui faire remise des
+quarante-huit millions qu'ils lui avaient prêtés pendant la dernière
+guerre. Si c'est un avantage pour la maison d'Autriche, elle l'a déjà
+payé bien cher.
+
+
+
+
+Munich, le 4 brumaire an 14 (26 octobre 1805).
+
+_Onzième bulletin de la grande armée._
+
+L'empereur est arrivé à Munich le 2 brumaire, à neuf heures du soir.
+La ville était illuminée avec beaucoup de goût; un grand nombre de
+personnes avait décoré le devant de leurs maisons d'emblèmes qui étaient
+les expressions de leurs sentimens.
+
+Le 3 au matin, les grands officiers de l'électeur, les chambellans et
+gentilshommes de la cour, les ministres, les généraux, les conseillers
+intimes, le corps diplomatique, accrédité près son altesse électorale,
+les députés des états de Bavière, les magistrats de la ville de Munich,
+ont été présentés à S. M., qui les a entretenus fort long-temps des
+affaires économiques de leur pays.
+
+Le prince Murat est arrivé à Munich. Il a montré dans son expédition une
+prodigieuse activité. Il ne cesse de se louer de la belle charge des
+chasseurs de la garde impériale et des carabiniers.
+
+Un trésor de deux cent mille florins est tombé en leur pouvoir, ils ont
+passé outre sans en rien toucher, et ont continué à poursuivre l'ennemi.
+
+Le prince Ferdinand s'est trouvé au dernier combat, et s'est sauvé sur
+le cheval d'un lieutenant de cavalerie.
+
+Toute la ville de Nuremberg a été témoin de la bravoure des Français.
+Un grand nombre de déserteurs et de fuyards des débris de l'armée
+autrichienne remplissent la province de Franconie, où ils commettent
+beaucoup de désordres. Tous les bagages de l'ennemi ont été pris.
+
+Le soir, l'empereur s'est rendu au théâtre, où il a été accueilli par
+les démonstrations les plus sincères de joie et de gratitude.
+
+Tout est en mouvement; nos armées ont passé l'Iser et se dirigent sur
+l'Inn, où le maréchal Bernadotte d'un côté, le général Marmont d'un
+autre, et le maréchal Davoust, seront ce soir.
+
+
+
+
+Munich, le 5 brumaire an 14 (27 octobre 1805).
+
+_Douzième bulletin de la grande armée._
+
+On travaille dans ce moment avec la plus grande activité aux
+fortifications d'Ingoistad et d'Augshourg. Des têtes de pont sont
+construites à tous les ponts du Lech et des magasins sont établis sur
+les derrières.
+
+S. M. a été extrêmement satisfaite du zèle et de l'activité du général
+de brigade Bertrand, son aide-de-camp, qu'elle a employé à des
+reconnaissances.
+
+Elle a ordonné la démolition des fortifications des villes d'Ulm et de
+Memmingen. L'électeur de Bavière est attendu à tout instant. L'empereur
+a envoyé son aide-de-camp, colonel Lebrun, pour le recevoir et lui
+offrir sur sa route des escortes d'honneur.
+
+Un _Te Deum_ a été chanté à Augsbourg et à Munich. La proclamation
+ci-jointe a été affichée dans toutes les villes de la Bavière. Le peuple
+bavarois est plein de bons sentimens. Il court aux armes et forme des
+gardes volontaires pour défendre le pays contre les incursions des
+cosaques.
+
+Les généraux Deroi et de Wrede montrent la plus grande activité; le
+dernier a fait beaucoup de prisonniers autrichiens. Il a servi pendant
+la guerre passée dans l'armée autrichienne, et il s'y est distingué.
+
+Le général Mack ayant traversé en poste la Bavière pour retourner à
+Vienne, rencontra le général de Wrede, aux avant-postes près de l'Inn.
+Ils eurent une longue conversation sur la manière dont les Français
+traitaient l'armée bavaroise.
+
+«Nous sommes mieux qu'avec vous, lui dit le général de Wrede; nous
+n'avons ni morgue ni mauvais traitement à essuyer; et loin d'être
+exposés les premiers aux coups, nous sommes obligés de demander les
+postes périlleux, parce que les Français se les réservent de préférence.
+Chez vous, au contraire, nous étions envoyés partout où il y avait de
+mauvaises affaires à essuyer.»
+
+Un officier d'état-major vient d'arriver de l'armée d'Italie. La
+campagne a commencé, le 26 vendémiaire. Cette armée formera bientôt la
+droite de la grande armée.
+
+L'empereur a donné hier un concert à toutes les dames de la cour. Il a
+fait un accueil très distingué à madame de Montgelas, femme du premier
+ministre de l'électeur, et distinguée d'ailleurs par son mérite
+personnel.
+
+Il a témoigné son contentement à M. de Winter, maître de musique de
+l'électeur, sur la bonne composition de ses morceaux, tous pleins de
+verve et de talent.
+
+Aujourd'hui dimanche, 5 brumaire, l'empereur a entendu la messe dans la
+chapelle du palais.
+
+
+
+
+Haag, le 16 brumaire an 14 (28 octobre 1805).
+
+_Treizième bulletin de la grande armée._
+
+Le corps d'armée du maréchal Bernadotte est parti de Munich le 4
+brumaire. Il est arrivé le 5 à Wasserburg sur l'Inn, et est allé coucher
+à Altenmarck. Six arches du pont étaient brûlées. Le comte Manucci,
+colonel de l'armée bavaroise, s'est porté de Roth à Rosenheim. Il avait
+trouvé également le pont brûlé et l'ennemi de l'autre côté. Après une
+vive canonnade, l'ennemi céda la rive droite. Plusieurs bataillons
+français et bavarois passèrent l'Inn, et le 6, à midi, l'un et l'autre
+pont étaient entièrement rétablis; les colonels du génie Moris et Somis
+ont mis la plus grande activité à la réparation desdits ponts; l'ennemi
+a été vivement poursuivi dès qu'on a pu passer; on a fait à son
+arrière-garde cinquante prisonniers.
+
+Le maréchal Davoust, avec son corps d'armée, est parti de Freysing, et
+s'est trouvé le 5 à Mulhdorf; l'ennemi a défendu la rive droite, où il
+avait établi des batteries désavantageusement situées. Le pont était
+tellement détruit qu'on a eu de la peine à le rétablir. Le 6, à midi,
+une grande partie du corps du maréchal Davoust était passée.
+
+Le prince Murat a fait passer une brigade de cavalerie sur les ponts
+de Mulhdorf, a fait rétablir les ponts d'Oeting et de Marckhl et les
+a passés avec une partie de sa réserve. L'empereur s'est porté de sa
+personne à Haag.
+
+Le corps d'armée du maréchal Soult est bivouaqué en avant de Haag. Le
+corps du général Marmont couche ce soir à Wihsbiburg; celui, du maréchal
+Ney à Landsberg; celui du maréchal Lannes sur la route de Landshut à
+Braunau. Tous les renseignemens qu'on a sur l'ennemi portent que l'armée
+russe marche en retraite.
+
+Il a beaucoup plu toute la journée; tout le pays situé entre l'Iser et
+l'Inn n'offre qu'une forêt continue de sapins, pays fort ingrat. L'armée
+a eu beaucoup à se louer du zèle et de l'empressement des habitans de
+Munich à lui fournir les subsistances qui lui étaient nécessaires.
+
+
+
+
+Braunau, le 18 brumaire an 14 (30 octobre 1805).
+
+_Quatorzième bulletin de la grande armée._
+
+Le maréchal Bernadotte est arrivé le 8, à dix heures du matin, à
+Salzbourg. L'électeur en était parti depuis plusieurs jours; un corps de
+six mille hommes qui y était s'était retiré précipitamment la veille.
+
+Le quartier-général impérial était le 6 à Haag, le 7 a Mulhdorf, et le 8
+à Braunau.
+
+Le maréchal Davoust a employé la journée du 7 a faire réparer
+entièrement le pont de Mulhdorf. Le premier régiment de chasseurs a
+exécuté une belle charge sur l'ennemi, lui a tué une vingtaine d'hommes,
+et lui a fait plusieurs prisonniers, parmi lesquels s'est trouvé un
+capitaine de hussards.
+
+Dans la journée du 7, le maréchal Lannes est arrivé avec la cavalerie
+légère au pont de Braunau. Il était parti de Landshut; le pont était
+coupé. Il a sur-le-champ fait embarquer sur deux bateaux une soixantaine
+d'hommes; l'ennemi, qui d'ailleurs était poursuivi par la réserve du
+prince Murat, a abandonné la ville. L'audace des chasseurs du treizième
+a précipité sa retraite.
+
+La mésintelligence parmi les Russes et les Autrichiens commence à
+s'apercevoir. Les Russes pillent tout. Les officiers les plus instruits
+d'entre eux comprennent bien que la guerre qu'ils font est impolitique,
+puisqu'ils n'ont rien à gagner contre les Français, que la nature n'a
+pas placés pour être leurs ennemis.
+
+Braunau, comme il se trouve, peut être considéré comme une des plus
+belles et des plus utiles acquisitions de l'armée. Cette place est
+entourée d'une enceinte bastionnée, avec pont-levis, demi-lune et fossés
+pleins d'eau. Il y a de nombreux magasins d'artillerie, et tous en
+bon état; mais ce qui paraîtra difficile a croire, c'est qu'elle est
+parfaitement approvisionnée. On y a trouvé quarante mille rations
+de pain prêtes à être distribuées, plus de mille sacs de farine;
+l'artillerie de la place consiste en quarante-cinq pièces de canon avec
+double affût de rechange, en mortiers approvisionnés de plus de quarante
+mille boulets, et obusiers. Les Russes y ont laissé une centaine de
+milliers de poudre, une grande quantité de cartouches, de plomb, un
+millier de fusils, et tout l'approvisionnement nécessaire pour soutenir
+un grand siège L'empereur a nommé le général Lauriston, qui arrive
+de Cadix, gouverneur de cette place, où il a établi le dépôt du
+quartier-général de l'armée.
+
+
+
+
+De mon camp impérial de Braunau, le 8 brumaire an 14 (30 octobre 1805).
+
+Au sénat conservateur.
+
+Sénateurs, J'ai jugé devoir nommer à la place éminente de sénateur deux
+citoyens de Gênes des plus distingués par leur rang, leurs talens, les
+services qu'ils m'ont rendus et l'attachement qu'ils m'ont montré dans
+toutes les circonstances. Je désire que le peuple de Gênes voie dans
+cette nomination une preuve de l'amour que je lui porte.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+
+Braunau, le 9 brumaire an 14 (31 octobre 1805).
+
+Quinzième bulletin de la grande armée.
+
+Plusieurs déserteurs russes sont déjà arrivés, entre autres un
+sergent-major, natif de Moscou, homme de quelque intelligence. On
+s'imagine bien que tout le monde l'a questionné. Il a dit que l'armée
+russe était dans des dispositions bien différentes pour les Français
+que dans la dernière guerre; que les prisonniers qui étaient revenus
+de France s'en étaient beaucoup loués; qu'il y en avait six dans sa
+compagnie, qui au commencement du départ de la Pologne, avaient été
+envoyés plus loin; que si on avait laissé dans les régimens tous les
+hommes revenus de France, il n'y avait pas de doute qu'ils n'eussent
+tous déserté; que les Russes étaient fâchés de se battre pour les
+Autrichiens qu'ils n'aiment pas; et qu'ils avaient une haute idée de
+la valeur française. On lui a demandé aussi s'ils aimaient l'empereur
+Alexandre; il a répondu qu'ils étaient trop misérables pour lui porter
+de l'attachement; que les soldats aimaient mieux l'empereur Paul, mais
+la noblesse préférait l'empereur Alexandre; que les Russes en général
+étaient contens d'être sortis de chez eux, parce qu'ils vivaient mieux
+et étaient mieux payés; qu'ils désiraient tous ne pas retourner en
+Russie, et qu'ils préféraient s'établir dans d'autres climats à
+retourner sous la verge d'une aussi rude discipline; qu'ils savaient que
+les Autrichiens avaient perdu toutes leurs batailles, et ne faisaient
+que pleurer.
+
+Le prince Murat s'est mis à la poursuite de l'ennemi. Il a rencontré
+l'arrière-garde des Autrichiens, forte de six mille hommes, sur la route
+de Merobach; l'attaquer et la charger n'a été qu'une même chose pour
+sa cavalerie. Cette arrière-garde a été disséminée sur les hauteurs de
+Ried. La cavalerie ennemie s'est alors ralliée pour protéger le passage
+d'un défilé; mais le premier régiment de chasseurs et la division de
+dragons du général Beaumont l'ont culbutée, et se sont jetés avec
+l'infanterie ennemie dans le défilé. La fusillade a été assez vive, mais
+l'obscurité de la nuit a sauvé cette division ennemie; une partie s'est
+éparpillée dans le bois, il n'a été fait que cinq cents prisonniers.
+L'avant-garde du prince Murat a pris position à Haag. Le colonel
+Montbrun, du premier de chasseurs, s'est couvert de gloire. Le
+huitième régiment de dragons a soutenu sa vieille réputation. Un
+maréchal-de-logis de ce régiment ayant eu le poignet emporté, dit devant
+le prince au moment où il passait: «Je regrette ma main, parce qu'elle
+ne pourra plus servir à notre brave empereur.» L'empereur, en apprenant
+ce trait, a dit: «Je reconnais bien là les sentimens du huitième; qu'on
+donne à ce maréchal-de-logis une place avantageuse, et selon son état,
+dans le palais de Versailles.»
+
+Les habitans de Braunau, selon l'usage, avaient porté dans leurs maisons
+une grande partie des magasins de la place. Une proclamation a tout fait
+rapporter. Il y a à présent un millier de sacs de farine, une grande
+quantité d'avoine, des magasins d'artillerie de toute espèce, une
+très-belle manutention, soixante mille rations de pain, dont nous avions
+grand besoin; une partie a été distribuée au corps du maréchal Soult.
+
+Le maréchal Bernadette est arrivé à Salzbourg; l'ennemi s'est retiré sur
+la route de Carinthie et de Wels, Un régiment d'infanterie voulait tenir
+au village de Hallein; il a dû se retirer sur le village de Colling, où
+le maréchal espérait que Le général Kellerman parviendrait à lui couper
+la retraite et à l'enlever.
+
+Les habitans assurent que, dans son inquiétude, l'empereur d'Allemagne
+s'est porté jusqu'à Wels, où il avait appris le désastre de son armée.
+Il y avait appris aussi les clameurs de ses peuples de Bohême et de
+Hongrie contre les Russes qui pillent et violent d'une manière si
+effrénée qu'on désirait l'arrivée des Français pour les délivrer de ces
+singuliers alliés.
+
+Le maréchal Davoust, avec son corps d'armée, a pris position entre Ried
+et Haag. Tous les autres corps d'armée sont en grand mouvement; mais le
+temps est affreux; il est tombé un demi-pied de neige, ce qui a rendu
+les chemins détestables.
+
+Le ministre secrétaire-d'état Maret a joint l'empereur à Braunau.
+
+L'électeur de Bavière est de retour à Munich; il a été reçu avec le plus
+grand enthousiasme par le peuple de sa capitale. Plusieurs malles de
+Vienne ont été interceptées. Les lettres les plus récentes étaient du
+18 octobre. On commençait à y donner des nouvelles de l'affaire de
+Wertingen; elles y avaient répandu la consternation. Les vivres y
+étaient d'une cherté à laquelle on ne pouvait atteindre, la famine
+menaçait Vienne. Cependant la récolte a été abondante; mais la
+dépréciation du papier-monnaie et des assignats qui perdent plus de
+quarante pour cent, avaient porté tout au plus haut prix. Le sentiment
+de la chute du papier-monnaie autrichien était dans tous les esprits.
+
+Le cultivateur ne voulait plus-échanger les denrées contre un papier de
+nulle valeur. 11 n'est pas un homme en Allemagne qui ne considère les
+Anglais comme les auteurs de la guerre, et les empereurs François et
+Alexandre comme les victimes de leurs intrigues. Il n'est personne qui
+ne dise: Il n'y aura pas de paix tant que les oligarques gouverneront
+l'Angleterre, et les oligarques gouverneront tant que Georges respirera.
+Aussi le règne du prince de Galles est-il désiré comme le terme de celui
+des oligarques qui, dans tous les pays, sont égoïstes et insensibles au
+malheur du monde.
+
+L'empereur Alexandre était attendu à Vienne; mais il a pris un autre
+parti. On assure qu'il s'est rendu à Berlin.
+
+Rieil, le 11 brumaire an 14 (2 novembre 1805).
+
+
+
+
+_Seizième bulletin de la grande armée_.
+
+Le prince Murât a continué sa marche en poursuivant l'ennemi l'épée
+dans les reins, et est arrivé le 9 en avant de Lambach. Les généraux
+autrichiens voyant que leurs troupes ne pouvaient plus tenir, ont
+fait avancer huit bataillons russes pour protéger leur retraite. Le
+dix-septième régiment d'infanterie de ligne, le premier de chasseurs et
+le huitième de dragons chargèrent les Russes avec impétuosité, et, après
+une vive fusillade, les mirent en désordre et les menèrent jusqu'à
+Lambach, On a fait cinq cents prisonniers, parmi lesquels une centaine
+de Russes.
+
+Le 10 au matin, le prince Murât mande que le général Walter, avec sa
+division de cavalerie, a pris possession de Wels. La division de dragons
+du général Beaumont et la première division du corps d'armée du maréchal
+Davoust, commandée par le général Bisson, ont pris position à Lambach.
+Le pont sur la Traun était coupé; le maréchal Davoust y a fait
+substituer un pont de bateaux. L'ennemi a voulu défendre la rive gauche.
+Le colonel Valterre, du trentième régiment, s'est jeté un des premiers
+dans un bateau et a passé la rivière. Le général Bisson, faisant ses
+dispositions de passage, a reçu une balle dans le bras.
+
+Une autre division du corps du maréchal Davoust est en avant de Lambach,
+sur le chemin de Steyer. Le reste de son corps d'armée est sur les
+hauteurs de Lambach.
+
+Le maréchal Soult arrivera ce soir à Wels.
+
+Le maréchal Lannes arrivera ce soir à Lintz.
+
+Le général Marmont est en marche pour tourner la position de la rivière
+de l'Enns.
+
+Le prince Murat se loue du colonel Conroux, commandant du dix-septième
+régiment d'infanterie de ligne. Les troupes ne sauraient montrer, dans
+aucune circonstance, plus d'impétuosité et de courage.
+
+Au moment de son arrivée à Salzbourg, le maréchal Bernadotte avait
+détaché le général Kellerman à la tête de son avant-garde, pour
+poursuivre une colonne ennemie qui se retirait sur le chemin de la
+Carinthie. Elle s'est mise à couvert dans le fort de Passling, dans le
+défilé de Colling. Quelque forte que fût sa position, les carabiniers du
+deuxième d'infanterie légère l'attaquèrent avec impétuosité. Le général
+Werlé fit tourner le fort par le capitaine Campobane, par des chemins
+presque impraticables; cinq cents hommes, dont trois officiers, ont été
+fait prisonniers. La colonne ennemie, forte de trois mille hommes, a
+été éparpillée dans les sommités. On y a trouvé une si grande quantité
+d'armes, qu'on espère ramasser encore beaucoup de prisonniers. Le
+général Kellerman donne des éloges à la conduite du chef de bataillon
+Barbès-Latour. Le général Werle a eu ton habit criblé de balles.
+
+Nos avant-postes mandent de Wels que l'empereur d'Allemagne y est arrivé
+aujourd'hui, 25 octobre; qu'il y a appris le sort de son armée d'Ulm, et
+qu'il s'y est convaincu par ses propres yeux des ravages affreux que les
+Russes font partout, et de l'extrême mécontentement de son peuple. On
+assure qu'il est retourné à Vienne sans descendre de sa voiture.
+
+La terre est couverte de neige; les pluies ont cessé; le froid a pris le
+dessus; il est assez vif; ce n'est pas un commencement de novembre, mais
+un commencement de janvier. Ce temps plus sec a l'avantage d'être plus
+sain et plus favorable à la marche.
+
+
+
+
+Lambach, le 12 brumaire an 14 (3 novembre 1805).
+
+Dix-septième bulletin de la grande armée.
+
+Aujourd'hui 12, le maréchal Davoust a ses avant-postes près de Steyer.
+Le général Milhaud, avec la réserve de cavalerie aux ordres du prince
+Murât, est entré à Lintz le 10; le maréchal Lannes y est arrivé le 12
+avec son corps d'armée. On a trouvé à Lintz des magasins considérables
+dont on n'a pas encore l'inventaire, beaucoup de malades dans les
+hôpitaux, parmi lesquels une centaine de Russes. On a fait des
+prisonniers, dont cinquante Russes.
+
+Au combat de Lambach, il s'est trouvé deux pièces de canon russes parmi
+celles qui ont été prises. Un général russe et un colonel de hussards
+autrichiens ont été tués.
+
+La blessure que le général Bisson, commandant la première division du
+corps d'armée du maréchal Davoust, a reçue au bras, est assez sérieuse
+pour l'empêcher de servir tout le reste de la campagne. Il n'y a
+cependant aucun danger. L'empereur a donné au général Caffarelli le
+commandement de cette division.
+
+Depuis le passage de l'Inn on a fait quinze a dix-huit cents
+prisonniers, tant autrichiens que russes, sans y comprendre les malades.
+
+Le corps d'armée du général Marinent est parti de Lambach à midi.
+
+L'empereur a établi son quartier-général à Lambach, où l'on croit qu'il
+passera toute la nuit du 12.
+
+La saison continue à être rigoureuse; la terre est couverte de neige, le
+temps est très-froid.
+
+On a trouvé a Lambach des magasins de sel pour plusieurs millions. Ou a
+trouvé dans la caisse plusieurs centaines de milliers de florins.
+
+Les Russes ont tout dévasté à Wels, à Lambach et dans tous les villages
+environnans. Il y a des villages où ils ont tué huit à dix paysans.
+
+L'agitation et le désordre sont extrêmes à Vienne. On dit que l'empereur
+d'Autriche est établi un couvent des bénédictins de Molk. Il parait que
+le reste du mois de novembre verra des événemens majeurs et d'une grande
+importance.
+
+M. Lezay, ministre de France à Salzbourg, a eu une audience de
+l'empereur au moment où S. M. partait de Brannau. Il n'avait pas cessé
+jusqu'alors de résider à Salzbourg.
+
+On n'a pas de nouvelles de M. de la Rochefoucauld; on le croit toujours
+a Vienne. Au moment où l'armée autrichienne passa l'Inn, il demanda des
+passeports qu'on lui refusa.
+
+Il est arrivé aujourd'hui plusieurs déserteurs russes.
+
+
+
+
+Lintz, le 14 brumaire an 14 (5 novembre 1805).
+
+Dix-huitième bulletin de la grande armée.
+
+Le prince Murat ne perd pas l'ennemi de vue; celui-ci avait laissé dans
+Ebersberg trois à quatre cents hommes pour retarder le passage de la
+Traun; mais les dragons du général Walter se jetèrent dans des bateaux,
+et sous la protection de l'artillerie, attaquèrent avec impétuosité la
+ville. Le lieutenant Villaudet, du treizième régiment de dragons, a
+passé le premier dans une petite barque.
+
+Le général Walter, après avoir passé le pont sur la Traun, se porta
+sur Enns. La brigade du général Milhaud rencontra l'ennemi au village
+d'Asten, le culbuta, le poursuivit jusques dans Enns, et lui fit deux
+cents prisonniers, dont cinquante hussards russes. Vingt hussards russes
+ont été tués. L'arrière-garde des troupes autrichiennes, soutenue par la
+cavalerie russe, a été partout culbutée; ni l'une ni l'autre n'ont tenu
+à aucune charge. Le vingt-deuxième et le seizième de chasseurs et
+leurs colonels, Latour-Maubourg et Durosnel, ont montré la plus grande
+intrépidité; l'aide-de-camp du prince Murat, Flahaut, a eu une balle
+dans le bras.
+
+Dans la journée du 13 nous avons passé l'Enns, et aujourd'hui le prince
+Murat est à la poursuite de l'ennemi. Le maréchal Davoust est arrivé le
+12 à Steyer; le 13, dans la journée, il s'est emparé de la ville et a
+fait deux cents prisonniers; l'ennemi paraissait vouloir s'y défendre.
+La division de dragons du général Beaumont a soutenu sa réputation;
+l'aide-de-camp de ce général a été tué. L'un et l'autre des ponts sur
+l'Enns sont parfaitement rétablis.
+
+Au combat de Lambach, le colonel autrichien de Graffen et le colonel
+russe Kotoffkin ont été tués.
+
+L'empereur d'Autriche, arrivé à Lintz, a reçu des plaintes de la régence
+sur la mauvaise conduite des Russes, qui ne se sont pas contentés de
+piller, mais encore ont assommé à coups de bâton les paysans; ce qui
+avait rendu déserts un grand nombre de villages. L'empereur a paru
+très-affligé de ces excès, et a dit qu'il ne pouvait répondre des
+troupes russes comme des siennes; qu'il fallait souffrir patiemment, ce
+qui n'a pas consolé les habitans.
+
+On a trouvé à Lintz beaucoup de magasins et une grande quantité de draps
+et de capottes dans les manufactures impériales.
+
+Le général Deroi, à la tête d'un corps de Bavarois, a rencontré à
+Lovers l'avant-garde d'une colonne de cinq régimens autrichiens venant
+d'Italie, l'a complètement battue, lui a fait quatre cents prisonniers
+et pris trois pièces de canon. Les Bavarois se sont battus avec la plus
+grande opiniâtreté, et avec une extrême bravoure. Le général Deroi
+lui-même a été blessé d'un coup de pistolet.
+
+Ces petits combats donnent lieu à un grand nombre de traits de courage
+de la part des officiers particuliers. Le major-général s'occupe d'une
+relation détaillée où chacun aura la part de gloire qu'aura méritée son
+courage.
+
+L'Euns peut être considéré comme la dernière ligne qui défend les
+approches de Vienne. On prétend que l'ennemi veut tenir et se retrancher
+derrière les hauteurs de Saint-Hyppolite, à dix lieues de Vienne. Notre
+avant-garde y sera Demain.
+
+
+
+
+Lintz, le 15 brumaire an 14 (6 novembre 1805).
+
+_Dix-neuvième bulletin de la grande armée._
+
+Le combat de Lovers n été très-brillant pour les Bavarois. Les
+Autrichiens occupaient au-delà de Lovers un défilé presque inaccessible,
+flanqué à droite et à gauche par des montagnes à pic. Le couronnement
+était couvert de chasseurs tyroliens qui en connaissent tous les
+sentiers; trois forts en maçonnerie fermant les montagnes, en rendent
+l'accès presque impossible. Après une vive résistance, les Bavarois
+culbutèrent tout, firent six cents prisonniers, prirent deux pièces de
+canon, et s'emparèrent de tous les forts. Mais à l'attaque du dernier,
+le lieutenant-général Deroi, commandant en chef l'armée bavaroise, fut
+blessé d'un coup de pistolet. Les Bavarois ont eu douze officiers tués
+ou blessés, cinquante soldats tués, et deux cent cinquante blessés. La
+conduite du lieutenant-général Deroi mérite les plus grands éloges.
+C'est un vieil officier plein d'honneur, extrêmement attaché à
+l'électeur dont il est l'ami.
+
+Tous les momens ont été tellement occupés que l'empereur n'a pu encore
+passer en revue l'armée bavaroise, ni connaître les braves qui la
+composent.
+
+Le prince Murat, après la prise d'Enns, poursuivit de nouveau l'ennemi;
+l'armée russe avait pris position sur les hauteurs d'Amstetten; le
+prince Murat l'a attaquée avec les grenadiers du général Oudinot; le
+combat a été assez opiniâtre. Les Russes ont été dépostés de toutes
+leurs positions, ont laissé quatre cents morts sur le champ de bataille
+et quinze cents prisonniers; le prince Murat se loue particulièrement du
+général Oudinot; son aide-de-camp Lagrange a été blessé.
+
+Le maréchal Davoust, au passage de l'Enns a Steyer, se loue spécialement
+de la conduite du général Heudelet, qui commande son avant-garde. Il a
+continué sa marche, et s'est porté à Wahidoffen.
+
+Toutes les lettres interceptées portent que les meubles de la cour sont
+déjà embarqués sur le Danube, et qu'ou s'attend à Vienne à la prochaine
+arrivée des Français.
+
+
+
+
+Lintz, le 16 brumaire an l4 (7 novembre 1805).
+
+Vingtième bulletin de la grande armée.
+
+Le combat d'Amstetten fait beaucoup d'honneur à la cavalerie, et
+particulièrement aux neuvième et dixième de hussards et aux grenadiers
+de la division du général Oudinot.
+
+Les Russes ont depuis accéléré leur retraite; ils ont en vain coupé les
+ponts sur l'Ips, qui ont été promptement rétablis et le prince Murat est
+arrivé jusqu'auprès de l'abbaye de Molk.
+
+Une reconnaissance s'est portée sur la Bohême, nous avons pris des
+magasins très-considérables, soit à Freystadt, soit à Matthausen.
+
+Le maréchal Mortier, avec son corps d'armée, manoeuvre sur la rive
+gauche du Danube.
+
+Une députation du sénat vient d'arriver à Lintz, l'électeur de Bavière y
+est attendu dans deux heures.
+
+
+
+
+Lintz, le 17 brumaire an 14 (8 octobre 1805).
+
+L'électeur de Bavière et le prince électoral sont arrivés hier soir à
+Lintz; le lieutenant-général comte de Giulay, envoyé par l'empereur
+d'Autriche, y est arrivé dans la nuit. Il a eu une très-longue
+conférence avec l'empereur; on ignore l'objet de sa mission.
+
+On a fait au combat d'Amstetten dix-huit cents prisonniers, dont sept
+cents Russes.
+
+Le prince Murat a établi son quartier-général à l'abbaye de Molk; ses
+avant-postes sont sur Saint-Polten (Saint-Hyppolite).
+
+Dans la journée du 17, le général Marmont s'est dirigé sur Léobeu.
+Arrivé à Weyer, il a rencontré le régiment de Giulay, l'a chargé et lui
+a fait quatre cents prisonniers, dont un colonel et plusieurs officiers.
+Il a poursuivi sa route. Toutes les colonnes de l'armée sont en grande
+manoeuvre.
+
+
+
+
+Molk, le 19 brumaire an 14 (10 novembre 1805).
+
+Vingt-unième bulletin de la grande armée.
+
+Le 16 brumaire, le corps d'armée du maréchal Davoust se dirige de Steyer
+sur Nardhoffen, Marienzell et Lilienfeld. Par ce mouvement il débordait
+entièrement la gauche de l'armée ennemie, qu'on supposait devoir tenir
+sur les hauteurs de Saint-Hyppolite et de Lilienfeld; il se dirigeait
+sur Vienne par un grand chemin de roulage qui y conduit directement.
+
+Le 17, l'avant-garde de ce maréchal étant encore a plusieurs lieues de
+Marienzell, rencontra le corps du général Meerfeldt, qui marchait pour
+se porter sur Neudstadt et couvrir Vienne de ce côté. Le général de
+brigade Heudelet, commandant l'avant-garde du maréchal Davoust, attaqua
+l'ennemi avec la plus grande vigueur, le mit eu déroute et le poursuivit
+l'espace de cinq lieues.
+
+Le résultat de ce combat, de Marienzell a été la prise de trois
+drapeaux, de seize pièces de canon et de quatre mille prisonniers, parmi
+lesquels se trouvent les colonels des régimens Joseph de Colloredo et de
+Deutschmeister, et cinq majors.
+
+Le treizième régiment d'infanterie, légère et le cent huitième de ligne
+se sont parfaitement comportés.
+
+Le 18 au matin, le prince Murat est arrivé á Saint-Hyppolite. Il a
+dirigé le général de brigade de dragons Sebastiani sur Vienne. Toute la
+cour et les grands sont partis de cette capitale. On avait déjà annoncé
+aux avant-postes que l'empereur se préparait a quitter Vienne.
+
+L'armée russe a effectué sa retraite à Krems en repassant le Danube,
+craignant sans doute de voir ses communications avec la Moravie coupées
+par le mouvement qu'a fait le maréchal Mortier sur la rive gauche du
+Danube.
+
+Le général Marmont doit avoir dépassé Léoben.
+
+L'abbaye de Molk, où est logé l'empereur, est une des plus belles de
+l'Europe. Il n'y a en France, ni en Italie, aucun couvent ni abbaye
+qu'on puisse lui comparer. Elle est dans une position forte et domine le
+Danube; c'était un des principaux postes des Romains, qui s'appelait _la
+maison de fer_, bâtie par l'empereur Commode.
+
+Les caves et les celliers se sont trouvés remplis de très-bon vin de
+Hongrie; ce qui a été d'un très-grand secours a l'armée, qui depuis
+long-temps en manquait; mais nous voilà dans le pays du vin, il y en a
+beaucoup dans les environs de Vienne.
+
+L'empereur a ordonné qu'on mît une sauve-garde particulière au château
+de Lustchloss, petite maison de campagne de l'empereur d'Autriche qui se
+trouve sur la rive gauche du Danube.
+
+Les avenues de Vienne de ce côté ne ressemblent pas aux avenues des
+grandes capitales. De Lintz à Vienne, il n'y a qu'une seule chaussée; un
+grand nombre de rivières telles que l'Ips, l'Eslaph, la Molk, la Trasen,
+n'ont que de mauvais ponts en bois. Le pays est couvert de forêts de
+sapins; à chaque pas des positions inexpugnables où l'ennemi a en vain
+essayé de tenir. Il a toujours eu à craindre de se voir déborder et
+entourer par les colonnes qui manoeuvraient au-delà de ses flancs.
+
+Depuis l'Inn jusqu'ici le Danube est superbe; ses points de vue sont
+pittoresques; sa navigation, en descendant, rapide et facile.
+
+Toutes les lettres interceptées ne parlent que de l'effroyable chaos
+dont Vienne offre le spectacle. La guerre a été entreprise parle cabinet
+autrichien contre l'avis de tous les princes de la famille impériale.
+Mais Colloredo, mené par sa femme, qui, Française, porte à sa patrie la
+haine la plus envenimée; Cobentzel, accoutumé à trembler au seul nom
+d'un Russe, dans la persuasion où il est que tout doit fléchir devant
+eux, et chez qui, d'ailleurs, il est possible que les agens de
+l'Angleterre aient trouvé moyen de s'introduire; enfin ce misérable
+Mack, qui avait déjà joué un si grand rôle pour le renouvellement de
+la seconde coalition: voilà les influences qui ont été plus fortes que
+celles de tous les hommes sages et de tous les membres de la famille
+impériale.
+
+Il n'est pas jusqu'au dernier bourgeois, au dernier officier subalterne,
+qui ne sente que cette guerre n'est avantageuse que pour les Anglais;
+que l'on ne s'est battu que pour eux; qu'ils sont les artisans du
+malheur de l'Europe, comme par leur monopole ils sont les auteurs de la
+cherté excessive des denrées.
+
+
+
+
+Saint-Polten, le 22 brumaire an 14 (13 novembre 1805).
+
+Vingt-deuxième bulletin de la grande armée.
+
+Le maréchal Davoust a poursuivi ses succès. Tout le corps de Meerfeld
+est détruit. Ce général s'est sauvé avec une centaine de hulans.
+
+Le général Marmont est à Léoben; il a fait cent hommes de cavalerie,
+prisonniers.
+
+Le prince Murat était depuis trois jours à une demi-lieue de Vienne.
+Toutes les troupes autrichiennes avaient évacué cette ville. La garde
+nationale y faisait le service; elle était animée d'un très-bon esprit.
+
+Aujourd'hui, 22 brumaire, les troupes françaises ont fait leur entrée
+dans cette capitale.
+
+Les Russes se sont refusés à toutes les tentatives que l'on a faites
+pour les engager à livrer bataille sur les hauteurs, de Saint-Pollen
+(Saint-Hyppolite). Ils ont passé le Danube à Krems, et aussitôt après
+leur passage brûle pont, qui était très-beau.
+
+Le 20, à la pointe du jour, le maréchal Mortier, à la tête de
+six bataillons, s'est porté sur Stein. Il croyait y trouver une
+arrière-garde; mais toute l'armée russe y était encore, ses bagages
+n'ayant pas filé; alors s'est engagé le combat de Diernstein, à jamais
+mémorable dans les annales militaires; Depuis six heures dû matin
+jusqu'à quatre heures de l'après-midi, ces quatre mille braves tinrent
+tête à l'armée russe, et mirent en déroute tout ce qui leur fut opposé.
+
+Maîtres du village de Leiben, ils croyaient la journée finie; mais
+l'ennemi irrité d'avoir perdu dix drapeaux, six pièces de canon, neuf
+cents hommes faits prisonniers et deux mille hommes tués, avait fait
+diriger deux colonnes par des gorges difficiles pour tourner les
+Français. Aussitôt que le maréchal Mortier s'aperçut de cette manoeuvre,
+il marcha droit aux troupes qui l'avaient tourné, et se fit jour au
+travers des lignes de l'ennemi, dans l'instant même où le neuvième
+régiment d'infanterie légère et le trente-deuxième régiment d'infanterie
+de ligne, ayant chargé un corps russe, avaient mis ce corps en déroute
+après lui avoir pris deux drapeaux et quatre cents hommes.
+
+Cette journée a été une journée de massacre. Des monceaux de cadavres
+couvraient un champ de bataille étroit; plus de quatre mille Russes ont
+été tués ou blessés; treize cents ont été faits prisonniers. Parmi ces
+derniers se trouvent deux colonels.
+
+De notre côté, la perte a été peu considérable; le quatrième et le
+neuvième d'infanterie légère ont le plus souffert. Les colonels du
+centième et du cent-troisième ont été légèrement blessés; le colonel
+Wattier, du quatrième régiment de dragons, a été tué. S. M. l'avait
+choisi pour un de ses écuyers: c'était un officier d'une grande valeur.
+Malgré les difficultés du terrain, il était parvenu à faire, contre une
+colonne russe, une charge très-brillante, mais il fut atteint d'une
+balle, et trouva la mort dans la mêlée.
+
+Il paraît que les Russes se retirent à grandes journées. L'empereur
+d'Allemagne, l'impératrice, le ministère et la cour sont à Brünn en
+Moravie. Tous les grands ont quitté Vienne; toute la bourgeoisie y est
+restée. On attend à Brünn l'empereur Alexandre, à son retour de Berlin.
+
+Le général comte de Giulay a fait plusieurs voyages, portant des lettres
+de l'empereur de France et d'Allemagne. L'empereur d'Allemagne se
+résoudra sans doute à la paix lorsqu'il aura obtenu l'assentiment de
+l'empereur de Russie.
+
+En attendant, le mécontentement des peuples est extrême. On dit à
+Vienne, et dans toutes les provinces de la monarchie autrichienne, que
+l'on est mal gouverné; que, pour le seul intérêt de l'Angleterre, on a
+été entraîné dans une guerre injuste et désastreuse; que l'on a inondé
+l'Allemagne de barbares mille fois plus à craindre que tous les fléaux
+réunis; que les finances sont dans le plus grand désordre; que la
+fortune publique et les fortunes particulières sont ruinées par
+l'existence d'un papier-monnaie qui perd cinquante pour cent; qu'on
+avait assez de maux à réparer, pour qu'on ne dût pas y ajouter encore
+tous les malheur de la guêrre.
+
+Les Hongrois se plaignent d'un gouvernement illibéral qui ne fait
+rien pour leur industrie, et se montre constamment jaloux de leurs
+priviléges, et inquiet de leur esprit national.
+
+En Hongrie, comme en Autriche, à Vienne comme dans les autres villes, on
+est persuadé que l'empereur Napoléon a voulu la paix; qu'il est l'ami de
+toutes les nations, et de toutes les grandes idées.
+
+Les Anglais sont les perpétuels objets des imprécations de tous les
+sujets de l'empereur d'Allemagne et de la haine la plus universelle.
+N'est-il pas temps enfin que les princes entendent la voix de leurs
+peuples, et qu'ils s'arrachent à la fatale influence de l'olygarchie
+anglaise.
+
+Depuis le passage de l'Inn, la grande armée a fait, dans différentes
+affaires d'avant-garde, et dans les différentes rencontres qui ont eu
+lieu, environ dix mille prisonniers.
+
+Si l'armée russe, avait voulu attendre les Français, elle était perdue.
+Plusieurs corps d'armée la poursuivent vivement.
+
+
+
+
+Du château de Schoenbrünn, le 23 brumaire an 14 (14 novembre 1805).
+
+_Vingt-troisième bulletin de la grande armée._
+
+Au combat de Diernstein, où quatre mille Français attaqués dans la
+journée du 11 par vingt-cinq à trente mille Russes, ont gardé leurs
+positions, tué à l'ennemi trois à quatre mille hommes, enlevé des
+drapeaux et fait treize cents prisonniers, les quatrième et neuvième
+régimens d'infanterie légère et les centième et trente-deuxième regimens
+d'infanterie de ligne se sont couverts de gloire. Le général Gazan, y a
+montré beaucoup de valeur et de conduite; les Russes, le lendemain du
+combat, ont évacué Krems et quitté le Danube, en nous laissant quinze
+cents de leurs prisonniers dans le plus absolu dénuement. On a trouvé
+dans leur ambulance beaucoup d'hommes qui avaient été blessés et qui
+étaient morts dans la nuit.
+
+L'intention des Russes paraissait être d'attendre des renforts à Krems,
+et de se maintenir sur le Danube.
+
+Le combat de Diernstein a déconcerté leurs projets; ils ont vu par ce
+qu'avaient fait quatre mille Français, ce qui leur arriverait à forces
+égales.
+
+Le maréchal Mortier s'est mis à leur poursuite, pendant que d'autres
+corps d'armée passent le Danube sur le pont de Vienne, pour les déborder
+par la droite; le corps du maréchal Bernadotte est en marche pour les
+déborder par la gauche.
+
+Hier 22, à dix heures du matin,, le prince Murat traversa Vienne. A la
+pointe du jour, une colonne de cavalerie s'est portée sur le pont
+du Danube et a passé, après différens pourparlers avec des généraux
+autrichiens. Les artificiers ennemis chargés de brûler le pont,
+l'essayèrent plusieurs fois, mais ne purent y réussir.
+
+Le maréchal Lannes et le général Bertrand, aides-de-camp de l'empereur,
+ont passé le pont les premiers. Les troupes ne se sont point arrêtées
+dans Vienne, et ont continué leur marche pour suivre leur direction.
+
+Le prince Murat a établi son quartier-général dans la maison du duc
+Albert: le duc Albert a fait beaucoup de bien à la ville; plusieurs
+quartiers manquaient d'eau, il en a fait venir à ses frais, et a dépensé
+des sommes notables pour cet objet.
+
+Ci-joint l'état de l'artillerie et des munitions trouvées dans Vienne;
+la maison d'Autriche n'a pas d'autre fonderie ni d'autre arsenal que
+Vienne. Les Autrichiens n'ont pas eu le temps d'évacuer au-delà du
+cinquième ou du quart de leur artillerie et d'un matériel considérable.
+Nous avons des munitions pour faire quatre campagnes et renouveler
+quatre fois nos équipages d'artillerie, si nous les perdions. Nous avons
+aussi des approvisionnemens de siége pour armer un grand nombre de
+places.
+
+L'empereur s'est établi au palais de Schoenbrünn. Il s'est rendu
+aujourd'hui à Vienne, à deux heures du matin; il a passé le reste de la
+nuit à visiter les avant-postes sur la rive gauche du Danube, ainsi que
+les positions, et s'assurer si le service se faisait convenablement. Il
+était rentré à Schoenbrünn à la petite pointe du jour.
+
+Le temps est devenu très-beau; la journée est une des plus belles de
+l'hiver, quoique froide. Le commerce et toutes les transactions vont à
+Vienne comme à l'ordinaire; les habitans sont pleins de confiance et
+très-tranquilles chez eux. La population de cette ville est de deux
+cent-cinquante mille âmes. On ne l'estime pas diminuée de dix mille
+personnes par l'absence de la cour et des grands seigneurs.
+
+L'empereur a reçu à midi M. de Wrbna, qui se trouve à la tête de
+l'administration de toute l'Autriche.
+
+Le corps d'armée du maréchal Soult a traversé Vienne aujourd'hui, à neuf
+heures du matin. Celui du maréchal Davoust la traverse en ce moment.
+
+Le général Marmont a eu à Léoben différens petits avantages
+d'avant-postes.
+
+L'armée bavaroise reçoit tous les jours un grand accroissement.
+
+L'empereur vient de faire à l'électeur de nouveaux présens; il lui a
+donné quinze mille fusils pris dans l'arsenal de Vienne, et lui a
+fait rendre toute l'artillerie que, dans différentes circonstances,
+l'Autriche avait pris dans les états de Bavière.
+
+La ville de Kuffstein a capitulé entre les mains du colonel Pompeï.
+
+Le général Milhaud a poussé l'ennemi sur la route de Brünn jusqu'à
+Volkersdorff. Aujourd'hui, à midi, il avait fait six cents prisonniers
+et pris un parc de quarante pièces de canon attelées.
+
+Le maréchal Lannes est arrivé à deux heures après midi à Stokerau; il y
+a trouvé un magasin immense d'habillemens, huit mille paires de souliers
+et de bottines, et du drap pour faire des capottes à toute l'armée.
+
+On a aussi arrêté sur le Danube plusieurs bateaux qui descendaient
+ce fleuve, et qui étaient chargés d'artillerie, de cuir et d'effets
+d'habillemens.
+
+(_Suit le relevé de l'inventaire général des bouches à feu et armes
+existantes en ce moment à Vienne, au grand arsenal_.)
+
+
+
+
+Au quartier impérial de Vienne, le 23 brumaire an 14 (14 novembre 1805).
+
+_Ordre du jour._
+
+L'empereur témoigne sa satisfaction au quatrième régiment d'infanterie
+légère, au trente-deuxième de ligne, pour l'intrépidité qu'ils ont
+montrée au combat de Diernstein, où leur fermeté à conserver la position
+qu'ils occupaient a forcé l'ennemi à quitter celle qu'il avait sur le
+Danube.
+
+S.M. témoigne sa satisfaction au dix-septième régiment de ligne et au
+trentième, qui, au combat de Lambach, ont tenu tête à l'arrière-garde
+russe, l'ont entamée, et lui ont fait quatre cents prisonniers.
+
+L'empereur témoigne également sa satisfaction aux grenadiers d'Oudinot,
+qui, au combat d'Amstetten, ont repoussé de ces belles et formidables
+positions les corps russes et autrichiens, et ont fait quinze cents
+prisonniers, dont six cents Russes.
+
+S.M. est satisfaite des premier, seizième et vingt-deuxième régimens de
+chasseurs; neuvième et dixième régimens de hussards, pour leur bonne
+conduite dans toutes les charges qui ont eu lieu depuis l'Inn, jusqu'aux
+portes de Vienne, et pour les huit cents prisonniers russes faits à
+Stein.
+
+Le prince Murat, le maréchal Lannes, la réserve de cavalerie avec leurs
+corps d'armée sont entrés à Vienne le 22, se sont emparés le même jour
+du pont sur le Danube, ont empêché qu'il ne fût brûlé, l'ont passé
+sur-le-champ, et se sont mis à la poursuite de l'armée russe.
+
+Nous avons trouvé dans Vienne plus de deux mille pièces de canon; une
+salle d'armes garnie de cent mille fusils; des munitions de toutes
+espèces; enfin, de quoi former tout l'équipage de trois ou quatre
+armées.
+
+Le peuple de Vienne a paru voir l'armée avec amitié.
+
+L'empereur ordonne qu'on porte le plus grand respect aux propriétés, et
+que l'on ait les plus grands égards pour le peuple de cette capitale,
+qui a vu avec peine la guerre injuste que l'on a faite, et qui nous
+témoigne, par sa conduite, autant d'amitié qu'il montre de haine pour
+les Russes, peuple qui, par ses habitudes et ses moeurs barbares, doit
+inspirer les mêmes sentimens à toutes les nations policées.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+
+Au palais de Schoenbrünn, le 24 brumaire an 14 (15 novembre 1805).
+
+Vingt-quatrième bulletin de la grande armée.
+
+Au combat de Diernstein, le général-major autrichien Smith, qui
+dirigeait les mouvemens des Russes, a été tué, ainsi que deux généraux
+russes. Il paraît que le colonel Wattier n'est pas mort; mais que son
+cheval ayant été blessé dans une charge, il a été fait prisonnier. Cette
+nouvelle a causé la plus vive satisfaction à l'empereur, qui fait un cas
+particulier de cet officier.
+
+Une colonne de quatre mille hommes d'infanterie autrichienne et un
+régiment de cuirassiers ont traversé nos postes, qui les ont laissé
+passer sur un faux bruit de suspension d'armes qui avait été répandu
+dans notre armée. On reconnaît à cette extrême facilité le caractère
+du Français, qui, brave dans la mêlée, est d'une générosité souvent
+irréfléchie hors de l'action.
+
+Le général Milhaud, commandant l'avant-garde du corps du maréchal
+Davoust, a pris cent quatre-vingt-onze pièces de canon, avec tous les
+caissons d'approvisionnemens. Ainsi, la presque totalité de l'artillerie
+de la monarchie autrichienne est en notre pouvoir.
+
+Le palais de Schoenbrünn, dans lequel l'empereur est logé, a été bâti
+par Marie-Thérèse, dont le portrait se trouve dans, presque tous les
+appartemens.
+
+Dans le cabinet où travaille l'empereur, est une statue de marbré qui
+représente cette souveraine. L'empereur, en la voyant, a dit que si
+cette grande reine vivait encore, elle ne se laisserait point conduire
+par les intrigues d'une femme telle que madame Colloredo. Constamment
+environnée, comme elle le fut toujours, des grands de son pays, elle
+aurait connu la volonté de son peuple; elle n'aurait pas fait ravager
+son pays par les Cosaques et les Moscovites; elle n'aurait pas consulté,
+pour se résoudre á faire la guerre à la France, un courtisan comme ce
+Cobetilzel, qui, trop éclairé sur les intrigues de la cour, craint de
+désobéir à une femme étrangère, investie du funeste crédit dont
+elle abuse; un scribe comme ce Collembach; un homme enfin aussi
+universellement haï que Lamberty. Elle n'aurait pas donné le
+commandement de son armée à des hommes tels que Mack, désigné non par
+la volonté du souverain, non par la confiance de la nation, mais par
+l'Angleterre et la Russie. C'est en effet une chose remarquable que
+cette unanimité d'opinions dans nue nation toute entière contre les
+déterminations de la cour; les citoyens de toutes les classes, tous les
+hommes éclairés, tous les princes même se sont opposés à la guerre. On
+dit que le prince Charles, au moment de partir pour l'armée d'Italie,
+écrivit encore à l'empereur pour lui représenter l'imprudence de sa
+résolution, et lui prédire la destruction de la monarchie. L'électeur de
+Saltzbourg, les archiducs, les grands, tinrent le même langage. Tout le
+continent doit s'affliger de ce que l'empereur d'Allemagne, qui veut
+le bien, qui voit mieux que ses ministres, et qui, sous beaucoup de
+rapports, serait un grand prince, ait une telle défiance de lui-même et
+vive si constamment isolé. Il apprendrait des grands de l'empire, qui
+l'estiment, a s'apprécier lui-même; mais aucun d'eux, aucun des hommes
+considérables qui jugent et chérissent les intérêts de la patrie,
+n'approchent jamais de son intérieur. Cet isolement, dont on accuse
+l'influence de l'impératrice, est la cause de la haine que la nation a
+conçue contre cette princesse. Tant que cet ordre de choses existera,
+l'empereur ne connaîtra jamais le voeu de son peuple, et sera toujours
+le jouet des subalternes que l'Angleterre corrompt, et qui le
+circonviennent de peur qu'il ne soit éclairé. Il n'y a qu'une voix à
+Vienne, comme à Paris: les malheurs du continent sont le funeste ouvrage
+des Anglais.
+
+Toutes les colonnes de l'armée sont en grande marche et se trouvent déjà
+en Moravie, et à plusieurs journées au-delà du Danube. Une patrouille de
+cavalerie est déjà parvenue jusqu'aux portes de Presbourg, capitale de
+la Haute-Hongrie; elle a intercepté le courrier de Venise au moment où
+il cherchait à entrer dans cette ville. Les dépêches de ce courrier
+portent que l'armée du prince Charles se retire en grande hâte, dans
+l'espoir d'arriver à temps pour secourir Vienne.
+
+Le général Marmont mande que le corps qui s'était avancé jusqu'à
+Oedembourg, par la vallée de la Muerh, a évacué cette contrée après
+avoir coupé tous les ponts, précaution qui l'a mis à l'abri d'une vive
+poursuite.
+
+Le nombre des prisonniers que fait l'armée s'accroît à chaque instant.
+
+S. M. a donné audience aujourd'hui à M. le général-major batave Bruce,
+beau-frère du grand pensionnaire, venu pour féliciter l'empereur de la
+part de LL. HH. PP. les états de Hollande.
+
+L'empereur n'a encore reçu aucune des autorités de Vienne; mais
+seulement une députation des différens corps de la ville, qui, le jour
+de son arrivée, est venue à sa rencontre à Sigarts-Kirschen. Elle était
+composée du prince de Sinzendorf, du prélat de Seidenstetten, du comte
+de Weterani, du baron de Kess, du bourgmestre de la ville, M. Wohebben,
+et du général Bourgeois, du corps du génie.
+
+S. M. les a accueillis avec beaucoup de bonté, et leur a dit qu'ils
+pouvaient assurer le peuple de Vienne de sa protection.
+
+Le général de division Clarke est nommé gouverneur-général de la haute
+et de la basse Autriche.
+
+Le conseiller d'état Daru en est nommé intendant-général.
+
+
+
+
+Schoenbrünn, le 25 brumaire an 14 (16 novembre 1805).
+
+_Vingt-cinquième bulletin de la grande armée._
+
+Le prince Murat et le corps du maréchal Lannes ont rencontré hier
+l'armée russe à Hollabrünn. Une charge de cavalerie a eu lieu; mais
+l'ennemi a aussitôt abandonné le terrain, en laissant cent voitures
+d'équipage attelées.
+
+L'ennemi ayant été joint et les dispositions d'attaque étant faites, un
+parlementaire autrichien s'est avancé, et a demandé qu'il fût permis aux
+troupes de l'empereur d'Allemagne de se séparer des Russes; sa demande
+lui a été accordée.
+
+Peu de temps après, M. le baron de Wintzingerode, aide-de-camp
+général de S. M. l'empereur de toutes les Russies, s'est présenté aux
+avant-postes et a demandé à capituler pour l'armée russe. Le prince
+Murat a cru devoir y consentir; mais l'empereur n'a pas pu approuver
+cette capitulation. Il part au moment même pour se rendre aux
+avant-postes.
+
+L'empereur n'a pas pu donner son approbation, parce que cette
+capitulation est une espèce de traité, et que M. de Wintzingerode n'a
+pas justifié des pouvoirs de l'empereur de Russie. Cependant S. M., tout
+en faisant marcher son armée, a déclaré que l'empereur Alexandre se
+trouvant dans le voisinage, si ce prince ratifie la convention, elle est
+prête à la ratifier également.
+
+Le général Vialannes, commandant la cavalerie du maréchal Davoust, est
+entré a Presbourg. M. le général comte de Palffy a écrit une lettre à
+laquelle le maréchal Davoust a répondu.
+
+Un corps de trois mille Autrichiens s'était retranché dans la
+position de Waldermünchen, au débouché de la Bohême. Le général
+Baraguay-d'Hilliers, à la tête de trois bataillons de dragons à pied, a
+marché contre ce corps, qui s'est hâté d'abandonner sa position.
+
+Le général Baraguay-d'Hilliers était le 18 à Treinitz en Bohême; il
+espérait entamer ce corps.
+
+Le maréchal Ney avait eu la mission de s'emparer du Tyrol: il s'en est
+acquitté avec son intelligence et son intrépidité accoutumées. Il a fait
+tourner les forts de Scharnitz et de Neustark, et s'en est emparé de
+vive force. Il a pris dans cette affaire dix-huit cents hommes, un
+drapeau et seize pièces de canon de campagne attelées.
+
+Le 16, à cinq heures après-midi, il a fait son entrée à Inspruck; il y
+a trouvé un arsenal rempli d'une artillerie considérable, seize mille
+fusils et une immense quantité de poudre. Le même jour, il est entré à
+Hall, où il a aussi pris de très-grands et très-riches magasins, dont on
+n'a pas encore l'inventaire. L'archiduc Jean, qui commandait en Tyrol,
+s'est échappé par Luchsthall. Il a chargé un colonel de remettre tous
+les magasins aux Français, et de recommander à leur générosité douze
+cents malades qui sont à Inspruck.
+
+A tous ces trophées de gloire, est venue se joindre une scène qui
+a touché l'âme de tous les soldats. Pendant la guerre dernière, le
+soixante-seizième régiment de ligne avait perdu deux drapeaux dans les
+Grisons; cette perte était depuis long-temps pour ce corps le motif
+d'une affliction profonde. Ces braves savaient que l'Europe n'avait
+point oublié leur malheur, quoiqu'on ne pût en accuser leur courage. Ces
+drapeaux, sujets d'un si noble regret, se sont trouvés dans l'arsenal
+d'Inspruck, un officier les a reconnus; tous les soldats sont accourus
+aussitôt. Lorsque le maréchal Ney les leur a fait rendre avec pompe,
+des larmes coulaient des yeux de tous les vieux soldats. Les jeunes
+conscrits étaient fiers d'avoir servi à reprendre ces enseignes enlevées
+à leurs aînés par les vicissitudes de la guerre. L'empereur a ordonné
+que cette scène touchante soit consacrée par un tableau. Le soldat
+français a pour ses drapeaux un sentiment qui tient de la tendresse.
+Ils sont l'objet de son culte, comme un présent reçu des mains d'une
+maîtresse.
+
+Le général Klein a fait une incursion en Bohême avec sa division de
+dragons. Il a vu partout les Russes en horreur: les dévastations qu'ils
+commettent font frémir. L'irruption de ces barbares appelés par le
+gouvernement lui-même, a presque éteint dans le coeur des sujets de
+l'Autriche toute affection pour leur prince. «Nous et les Français,
+disent les Allemands, nous sommes les fils des Romains; les Russes sont
+les enfans des Tartares. Nous aimons mieux mille fois voir les Français
+armés contre nous, que des alliés tels que les Russes». A Vienne, le
+seul nom d'un Russe inspirait la terreur. Ces hordes de sauvages ne
+se contentent pas de piller pour leur subsistance; ils enlèvent, ils
+détruisent tout. Un malheureux paysan qui ne possède dans sa chaumière
+que ses vêtemens, en est dépouillé par eux. Un homme riche qui occupe
+un palais, ne peut espérer de les assouvir par ses richesses: ils le
+dépouillent et le laissent nu sous ses lambris dévastés.
+
+Sans doute, c'est pour la dernière fois que les gouvernemens européens
+appelleront de si funestes secours. S'ils étaient capables de le vouloir
+encore, ils auraient à payer ces alliés du soulèvement de leur propre
+nation. D'ici à cent ans, il ne sera en Autriche au pouvoir d'aucun
+prince d'introduire des Russes dans ses états. Ce n'est pas qu'il n'y
+ait dans ces armées un grand nombre d'officiers dont l'éducation a été
+soignée, dont les moeurs sont douces et l'esprit éclairé Ce qu'on dit
+d'une armée s'entend toujours de l'instinct naturel de la masse qui la
+compose.
+
+
+
+
+Znaïm, le 27 brumaire an 14 (18 novembre 1805).
+
+_Vingt-sixième bulletin de la grande armée._
+
+Le prince Murat, instruit que les généraux russes, immédiatement après
+la signature de la convention, s'étaient mis en marche avec une portion
+de leur armée sur Znaïm, et que tout indiquait que l'autre partie allait
+la suivre et nous échapper, leur a fait connaître que l'empereur n'avait
+pas ratifié la convention, et qu'en conséquence il allait attaquer. En
+effet, le prince Murat a fait ses dispositions, a marché à l'ennemi, et
+l'a attaqué le 25, à quatre heures après midi, ce qui a donné lieu au
+combat de Juntersdorff, dans lequel la partie de l'armée russe qui
+formait l'arrière-garde a été mise en déroute, a perdu douze pièces de
+canon, cent voitures de bagages, deux mille prisonniers et deux mille
+hommes restés sur le champ de bataille. Le maréchal Lannes a fait
+attaquer l'ennemi de front; et tandis qu'il le faisait tourner par la
+gauche par la brigade de grenadiers du général Dupas, le maréchal Soult
+le faisait tourner par la droite par la brigade du général Levasseur, de
+la division Legrand, composée des troisième et dix-huitième régimens
+de ligne. Le général de division Walther a chargé les Russes avec une
+brigade de dragons, et a fait trois cents prisonniers.
+
+La brigade de grenadiers du général Laplanche-Mortière s'est distinguée.
+Sans la nuit, rien n'eût échappé. On s'est battu à l'arme blanche
+plusieurs fois. Des bataillons de grenadiers russes ont montré de
+l'intrépidité: le général Oudinot a été blessé; ses deux aides-de-camp,
+chefs d'escadron Dermangeot et Lamotte, l'ont été à ses côtés. La
+blessure du général Oudinot l'empêchera de servir pendant une quinzaine
+de jours. En attendant, l'empereur voulant donner une preuve de son
+estime aux grenadiers, a nommé le général Duroc pour les commander.
+
+L'empereur a porté son quartier-général à Znaïm le 26, à trois heures
+après-midi. L'arrière-garde russe a été obligée de laisser ses hôpitaux
+à Znaïm, où nous avons trouvé des magasins de farine et d'avoine
+assez considérables. Les Russes se sont retirés sur Brünn, et notre
+avant-garde les a poursuivis à mi-chemin; mais l'empereur, instruit que
+l'empereur d'Autriche y était, a voulu donner une preuve d'égards pour
+ce prince, et s'est arrêté la journée du 27.
+
+Le fort de Keuffstein a été pris par les Bavarois.
+
+Le général Baraguay-d'Hilliers a fait une incursion jusqu'à Pilsen en
+Bohême, et obligé l'ennemi à évacuer ses positions. Il a pris quelques
+magasins, et rempli le but de sa mission. Les dragons à pied ont
+traversé avec rapidité les montagnes couvertes de glace et de sapins qui
+séparent la Bohême de la Bavière.
+
+On ne se fait pas d'idée de l'horreur que les Russes ont inspirée en
+Moravie. En faisant leur retraite, ils brûlent les plus beaux villages;
+ils assomment les paysans. Aussi les habitans respirent-ils en les
+voyant s'éloigner. Ils disent: «Nos ennemis sont partis.» Ils ne parlent
+d'eux qu'en se servant du terme de barbares, qui ont apporté chez eux
+la désolation. Ceci ne s'applique pas aux officiers qui sont en général
+bien différens de leurs soldats, et dont plusieurs sont d'un mérite
+distingué; mais l'armée a un instinct sauvage que nous ne connaissons
+pas dans nos armées européennes.
+
+Lorsqu'on demande aux habitans de l'Autriche, de la Moravie, de la
+Bohême, s'ils aiment leur empereur: Nous l'aimions, répondent-ils, mais
+comment voulez-vous que nous l'aimions encore? il a fait venir les
+Russes.
+
+A Vienne, le bruit avait couru que les Russes avaient battu l'armée
+française, et venaient sur Vienne; une femme a crié dans la rue: «Les
+Français sont battus; voici les Russes!» L'alarme a été générale; la
+crainte et la stupeur ont été dans Vienne. Voilà cependant le résultat
+des funestes conseils de Cobentzel, de Colloredo et de Lamberti. Aussi
+ces hommes sont-ils en horreur à la nation, et l'empereur d'Autriche
+ne pourra reconquérir la confiance et l'amour de ses sujets qu'en les
+sacrifiant à la haine publique; et, un jour plus tôt, un jour plus tard,
+il faudra bien qu'il le fasse.
+
+
+
+
+Porltiz, le 28 brumaire an 14 (19 octobre 1805).
+
+_Vingt-septième bulletin de la grande armée._
+
+Depuis le combat de Zuntersdorf, l'ennemi a continué sa retraite avec
+la plus grande précipitation. Le général Sébastiani avec sa brigade de
+dragons, l'a poursuivi l'épée dans les reins. Les immenses plaines de la
+Moravie ont favorisé sa poursuite. Le 27, à la hauteur de Porltiz, il
+a coupé la retraite à plusieurs corps, et a fait dans la journée deux
+mille Russes prisonniers de guerre.
+
+Le prince Murat est entré le 27, à trois heures après midi, à Brünn,
+capitale de la Moravie, toujours suivant l'ennemi.
+
+L'ennemi a évacué la ville et la citadelle, qui est un très-bon ouvrage,
+capable de soutenir un siège en règle.
+
+L'Empereur a mis son quartier-général à Porlitz.
+
+Le maréchal Soult, avec son corps d'armée, est à Riemstschitz.
+
+Le maréchal Lannes est en avant de Porlitz.
+
+Les Moraves ont encore plus de haine pour les Russes et d'amitié pour
+nous, que les habitans de l'Autriche. Le pays est superbe, et beaucoup
+plus fertile que l'Autriche. Les Moraves sont étonnés de voir au milieu
+de leurs immenses plaines les peuples de l'Ukraine, du Kamtschatka, de
+la Grande-Tartarie, et les Normande, les Gascons, les Bretons et les
+Bourguignons en venir aux mains et s'égorger, sans cependant que
+leur pays ait rien de commun, ou qu'il y ait entre eux aucun intérêt
+politique immédiat; et ils ont assez de bon sens pour dire, dans leur
+mauvais bohémien, que le sang humain est devenu une marchandise dans
+les mains des Anglais. Un gros fermier morave disait dernièrement à
+un officier français, en parlant de l'empereur Joseph II, que c'était
+l'empereur des paysans, et que, s'il avait continué a vivre, il les
+aurait affranchis des droits féodaux qu'ils payent aux couvens de
+religieuses.
+
+Nous avons trouvé à Brünn soixante pièces de canon, trois cents milliers
+de poudre, une grande quantité de blé et de farine, et des magasins
+d'habillement très-considérables.
+
+L'empereur d'Allemagne s'est retiré à Olmutz. Nos postes sont à une
+marche de cette place.
+
+
+
+
+Brünn, le 30 brumaire an 14 (20 novembre 1805).
+
+_Vingt-huitième bulletin de la grande armée._
+
+L'empereur est entré a Brünn le 29, à dix heures du matin.
+
+Une députation des états de Moravie, à la tête de laquelle se trouvait
+l'évêque, est venue a sa rencontre. L'empereur est allé visiter les
+fortifications, et à ordonné qu'on armât la citadelle, dans laquelle on
+a trouvé plus de six mille fusils, une grande quantité de munitions de
+guerre de toute espèce, et entre autres quatre cents milliers de poudre.
+
+Les Russes avaient réuni toute leur cavalerie, qui formait un corps
+d'environ six mille hommes, et voulaient défendre la jonction des routes
+de Brünn et d'Olmutz. Le général Walther les contint toute la journée,
+et, par différentes charges, les obligea à abandonner du terrain.
+Le prince Murat fit marcher la division de cuirassiers du général
+d'Hautpoult et quatre escadrons de la garde impériale.
+
+Quoique nos chevaux fussent fatigués, l'ennemi fut chargé et mis en
+déroute. Il laissa plus de deux cents hommes, cuirassiers ou dragons
+d'élite, sur le champ de bataille: cent chevaux sont restés dans nos
+mains.
+
+Le maréchal Bessières, commandant la garde impériale, a fait, à la tête
+de quatre escadrons de la garde, une brillante charge qui a dérouté et
+culbuté l'ennemi. Rien ne contrastait comme le silence de la garde et
+des cuirassiers et les hurlemens des Russes.
+
+Cette cavalerie russe est bien montée, bien équipée: elle a montré de
+l'intrépidité et de la résolution; mais les hommes ne paraissent pas
+savoir se servir de leurs sabres; et, à cet égard, notre cavalerie a un
+grand avantage. Nous avons eu quelques hommes tués et une soixantaine de
+blessés, parmi lesquels se trouvent le colonel Durosnel, du seizième de
+chasseurs, et le colonel Bourdon, du onzième de dragons.
+
+L'ennemi s'est retiré de plusieurs lieues.
+
+
+
+
+Brünn, le 2 Frimaire an 14 (23 novembre 18o5).
+
+_Vingt-neuvième bulletin de la grande armée._
+
+Le maréchal Ney a fait occuper Brixen, après avoir fait beaucoup de
+prisonniers à l'ennemi, il a trouvé dans les hôpitaux un grand nombre
+de malades et blessés autrichiens. Le 26 brumaire, il s'est emparé de
+Clauzen et de Bolzen.
+
+Le général Jellachick, qui défendait le Voralberg, était occupé.
+
+Le maréchal Bernadotte occupe Iglau. Ses partis sont entrés en Bohême.
+
+Le général de Wrede, commandant les Bavarois, a pris une compagnie
+d'artillerie autrichienne, cent chevaux de troupe, cinquante cuirassiers
+et plusieurs officiers il s'est emparé d'un magasin considérable
+d'avoine et autres grains, et d'un grand nombre de chariots attelés,
+chargés du bagage de plusieurs régimens et officiers autrichiens.
+
+L'adjudant-commandant Maison, a fait prisonniers, sur la roule d'Iglau
+à Brünn, deux cents hommes des dragons de la Tour et des cuirassiers de
+Hohenlohe. Il a chargé un autre détachement de deux cents hommes, et a
+fait cent cinquante prisonniers.
+
+Des reconnaissances ont été portées jusqu'à Olmutz. La cour a évacué
+cette place et s'est retirée en Pologne.
+
+La saison commence à devenir rigoureuse. L'armée française a pris
+position. Sa tête est appuyée par la place de Brünn, qui est très-bonne,
+et qu'on s'occupe à armer et à mettre dans le meilleur état de défense.
+
+
+
+
+Au bivouac d'Austerlitz, le 10 frimaire an 14 (1er décembre 1805).
+
+Proclamation à la grande armée.
+
+Soldats,
+
+L'armée russe se présente devant vous pour venger l'armée autrichienne
+d'Ulm. Ce sont ces mêmes bataillions, que vous avez battus à Hollabrunn,
+et que depuis vous avez constamment poursuivis jusqu'ici.
+
+Les positions que nous occupons sont formidables, et pendant qu'ils
+marcheront pour tourner ma droite, ils me présenteront le flanc.
+
+Soldats, je dirigerai moi-même tous vos bataillons: je me tiendrai loin
+du feu, si avec votre bravoure accoutumée, vous portez le désordre et la
+confusion dans les rangs ennemis; mais si la victoire était un moment
+incertaine, vous verriez votre empereur s'exposer aux premiers coups,
+car la victoire ne saurait hésiter, dans cette journée surtout, où il y
+va de l'honneur de l'infanterie française, qui importe tant à l'honneur
+de toute la nation.
+
+Que, sous prétexte d'emmener les blessés, on ne désorganise pas les
+rangs, et que chacun soit bien pénétré de cette pensée, qu'il faut
+vaincre ces stipendiés de l'Angleterre, qui sont animés d'une si grande
+haine contre notre nation.
+
+Cette victoire finira notre campagne, et nous pourrons reprendre nos
+quartiers d'hiver, où nous serons joints par les nouvelles armées qui
+se forment en France, et alors la paix que je ferai, sera digne de mon
+peuple, de vous et de moi.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+
+Austerlitz, le 12 frimaire an 14 (2 décembre 1805)
+
+_Trentième bulletin de la grande armée._
+
+Le 6 frimaire, l'empereur, eu recevant la communication des
+pleins-pouvoirs de MM. de Stadion et de Giulay, offrit préalablement un
+armistice, afin d'épargner le sang, si l'on avait effectivement envie de
+s'arranger et d'en venir à un accommodement définitif.
+
+Mais il fut facile à l'empereur de s'apercevoir qu'on avait d'autres
+projets; et comme l'espoir du succès ne pouvait venir à l'ennemi que
+du côté de l'armée russe, il conjectura aisément que les deuxième et
+troisième armées étaient arrivées, ou sur le point d'arriver à Olmutz,
+et que les négociations n'étaient plus qu'une ruse de guerre pour
+endormir sa vigilance.
+
+Le 7, à neuf heures du matin, une nuée de cosaques, soutenue par la
+cavalerie russe, fit plier les avant-postes du prince Murat, cerna
+Vischau, et y prit cinquante hommes à pied du sixième régiment de
+dragons. Dans la journée, l'empereur de Russie se rendit à Vischau, et
+toute l'armée russe prit position derrière cette ville.
+
+L'empereur avait envoyé son aide-de-camp, le général Savary, pour
+complimenter l'empereur de Russie dès qu'il avait su ce prince arrivé
+à l'armée. Le général Savary revint au moment où l'empereur faisait la
+reconnaissance des feux de bivouac ennemis placés à Vischau. Il se loua
+beaucoup du bon accueil, des grâces et des bons sentimens personnels de
+l'empereur de Russie, et même du grand-duc Constantin, qui eut pour lui
+toute espèce de soins et d'attentions; mais il fut facile de comprendre,
+par la suite des conversations qu'il eut pendant trois jours avec
+une trentaine de freluquets qui, sous différens titres, environnent
+l'empereur de Russie, que la présomption, l'imprudence et
+l'inconsidération régneraient dans les décisions du cabinet militaire,
+comme elles avaient régné dans celles du cabinet politique.
+
+Une armée ainsi conduite ne pouvait tarder à faire des fautes. Le plan
+de l'empereur fut dès ce moment de les attendre et d'épier l'instant
+d'en profiter. Il donna sur-le-champ l'ordre de retraite à son armée,
+se retira de nuit, comme s'il eût essuyé une défaite, prit une bonne
+position à trois lieues en arrière, fit travailler avec beaucoup
+d'ostentation à la fortifier et à y établir des batteries.
+
+Il fit proposer une entrevue de l'empereur de Russie, qui lui envoya son
+aide-de-camp le prince Dolgorouki: cet aide-de-camp put remarquer que
+tout respirait dans la contenance de l'armée française la réserve et la
+timidité. Le placement des grand'-gardes, les fortifications que l'on
+faisait en toute hâte, tout laissait voir à l'officier russe une armée à
+demi battue.
+
+Contre l'usage de l'empereur, qui ne reçoit jamais avec tant de
+circonspection les parlementaires à son quartier-général, il se rendit
+lui-même a ses avant-postes. Après les premiers complimens, l'officier
+russe voulut entamer des questions politiques. Il tranchait sur tout
+avec une impertinence difficile à imaginer: il était dans l'ignorance la
+plus absolue des intérêts de l'Europe et de la situation du continent.
+C'était, en un mot, un jeune trompette de l'Angleterre. Il parlait à
+l'empereur comme il parle aux officiers russes, que depuis long-temps il
+indigne par sa hauteur et ses mauvais procédés. L'empereur contint toute
+son indignation; et ça jeune homme, qui a pris une véritable influence
+sur l'empereur Alexandre, retourna plein de l'idée que l'armée française
+était à la veille de sa perte. On se convaincra de tout ce qu'a dû
+souffrir l'empereur, quand on saura que sur la fin de la conversation,
+il lui proposa de céder la Belgique et de mettre la couronne de fer
+sur la tête des plus implacables ennemis de la France. Toutes ces
+différentes démarches remplirent leur effet. Les jeunes tètes qui
+dirigent les affaires russes se livrèrent sans mesure à leur présomption
+naturelle. Il n'était plus question de battre l'armée française, mais de
+la tourner et de la prendre: elle n'avait tant fait que par la lâcheté
+des Autrichiens. On assuré que plusieurs vieux généraux autrichiens, qui
+avaient fait des campagnes contre l'empereur, prévinrent le conseil que
+ce n'était pas avec cette confiance qu'il fallait marcher contre une
+armée qui comptait tant de vieux soldats et d'officiers du premier
+mérite. Ils disaient qu'ils avaient vu l'empereur, réduit à une poignée
+de mondé dans les circonstances les plus difficiles, ressaisir la
+victoire par des opérations rapides et imprévues, et détruire les armées
+les plus nombreuses; que cependant ici on n'avait obtenu aucun avantage;
+qu'au contraire, toutes les affaires d'arrière-garde de la première
+armée russe avaient été en faveur de l'armée française; mais à cela
+cette jeunesse présomptueuse opposait la bravoure de quatre-vingt mille
+Russes, l'enthousiasme que leur inspirait la présence de leur empereur,
+le corps d'élite de la garde impériale de Russie, et, ce qu'ils
+n'osaient probablement pas dire, leur talent, dont ils étaient étonnés
+que les Autrichiens voulussent méconnaître la puissance.
+
+Le 10, l'empereur, du haut de son bivouac, aperçut, avec une indicible
+joie, l'armée russe, commençant, à deux portées de canon de ses
+avant-postes, un mouvement de flanc pour tourner sa droite. Il vit alors
+jusqu'à quel point la présomption et l'ignorance de l'art de la guerre
+avaient égaré les conseils de cette brave armée. Il dit plusieurs fois:
+«Avant demain au soir cette armée est à moi.» Cependant le sentiment de
+l'ennemi était Bien différent: il se présentait devant nos grand'-gardes
+à portée de pistolet: il défilait par une marche de flanc sur une ligne
+de quatre lieues, en prolongeant l'armée française, qui paraissait ne
+pas oser sortir de sa position: il n'avait qu'une crainte, c'était que
+l'armée française ne lui échappât. On fit tout pour confirmer l'ennemi
+dans cette idée. Le prince Mural fit avancer un petit corps de cavalerie
+dans la plaine; mais tout d'un coup il parut étonné des forces immenses
+de l'ennemi, et rentra à la hâte. Ainsi, tout tendait à confirmer
+le général russe dans l'opération mal calculée qu'il avait arrêtée.
+L'empereur fit mettre à l'ordre la proclamation ci-jointe. Le soir,
+il voulut visiter à pied et incognito tous les bivouacs; mais à peine
+eut-il fait quelques pas qu'il fut reconnu. Il serait impossible de
+peindre l'enthousiasme des soldats en le voyant. Des fanaux de paille
+furent mis en un instant au haut de milliers de perches, et quatre-vingt
+mille hommes se présentèrent au devant de l'empereur, en le saluant
+par des acclamations; les uns, pour fêter l'anniversaire de son
+couronnement, les autres disant que l'armée donnerait le lendemain son
+bouquet à l'empereur. Un des plus vieux grenadiers s'approcha de lui et
+lui dit: «Sire, tu n'auras pas besoin de l'exposer. Je te promets, au
+nom des grenadiers de l'armée, que tu n'auras à combattre que des yeux,
+et que nous t'amènerons demain les drapeaux et l'artillerie de l'armée
+russe pour célébrer l'anniversaire de ton couronnement.».
+
+L'empereur dit en entrant dans son bivouac, qui consistait en une
+mauvaise cabane de paille sans toit, que lui avaient faite les
+grenadiers: «Voilà la plus belle soirée de ma vie; mais je regrette de
+penser que je perdrai bon nombre de ces braves gens. Je sens, au mal que
+cela me fait, qu'ils sont véritablement mes enfans; et, en vérité, je
+me reproche quelquefois ce sentiment, car je crains qu'il ne me rende
+inhabile à faire la guerre.» Si l'ennemi eût pu voir ce spectacle, il
+eût été épouvanté. Mais l'insensé continuait toujours son mouvement, et
+courait à grands pas à sa perte.
+
+L'empereur fit sur-le-champ toutes ses dispositions de bataille. Il fit
+partir le maréchal Davoust en toute hâte, pour se rendre au couvent
+de Raygern; il devait, avec une de ses divisions et une division de
+dragons, y contenir l'aile gauche de l'ennemi, afin qu'au moment donné
+elle se trouvât enveloppée: il donna le commandement de la gauche au
+maréchal Lannes, de la droite au maréchal Soult, du centre au maréchal
+Bernadotte, et de toute la cavalerie, qu'il réunit sur un seul point,
+au prince Murat. La gauche du maréchal Lannes était appuyée au Santon,
+position superbe que l'empereur avait fait fortifier, et où il avait
+fait placer dix-huit pièces de canon. Dès la veille, il avait confié
+la garde de cette belle position au dix-septième régiment d'infanterie
+légère, et certes elle ne pouvait être gardée par de meilleures troupes.
+La division du général Suchet formait la gauche du maréchal Lannes;
+celle du général Caffarelli formait sa droite, qui était appuyée sur la
+cavalerie du prince Murat. Celle-ci avait devant elle les hussards et
+chasseurs sous les ordres du général Kellermann, et les divisions de
+dragons Valther et Beaumont; et en réserve les divisions de cuirassiers
+des généraux Nansouty et d'Hautpoult, avec vingt-quatre pièces
+d'artillerie légère.
+
+Le maréchal Bernadotte, c'est-à-dire le centre, avait à sa gauche la
+division du général Rivaud, appuyée à la droite du prince Murat, et à sa
+droite la division du général Drouet.
+
+Le maréchal Soult, qui commandait la droite de l'armée, avait à sa
+gauche la division du général Vandamme, au centre la division du général
+Saint-Hilaire, à sa droite la division du général Legrand. Le maréchal
+Davoust était détaché sur la droite du général Legrand, qui gardait les
+débouchés des étangs, et des villages de Sokolnilz et de Celnitz. Il
+avait avec lui la division Friant et les dragons de la division du
+général Bourcier. La division du général Gudin devait se mettre de grand
+matin en marche de Nicolsburg, pour contenir le corps ennemi qui aurait
+pu déborder la droite.
+
+L'empereur, avec son fidèle compagnon de guerre, le maréchal Berthier,
+son premier aide-de-camp le colonel-général Junot, et tout son
+état-major, se trouvait en réserve avec les dix bataillons de sa garde
+et les dix bataillons de grenadiers du général Oudinot, dont le général
+Duroc commandait une partie.
+
+Cette réserve était rangée sur deux lignes, en colonnes par bataillons,
+à distance de déploiement, ayant dans les intervalles quarante pièces de
+canon servies par les canonniers de la garde. C'est avec cette réserve
+que l'empereur avait le projet de se précipiter par tout où il eût été
+nécessaire. On peut dire que cette réserve valait une armée.
+
+A une heure du matin, l'empereur monta à cheval pour parcourir ses
+postes, reconnaître les feux des bivouacs de l'ennemi, et se faire
+rendre compte par les grand'gardes de ce qu'elles avaient pu entendre
+des mouvemens des Russes. Il apprit qu'ils avaient passé la nuit dans
+l'ivresse et des cris tumultueux, et qu'un corps d'infanterie russe
+s'était présenté au village de Sokolnitz, occupé par un régiment de la
+division du général Legrand, qui reçut ordre de le renforcer.
+
+Le 11 frimaire, le jour parut enfin. Le soleil se leva radieux; et cet
+anniversaire du couronnement de l'empereur, où allait se passer l'un des
+plus beaux faits d'armes du siècle, fut une des plus belles journées de
+l'automne.
+
+Cette bataille, que les soldats s'obstinent à appeler _la journée des
+trois empereurs_, que d'autres appellent _la journée de l'anniversaire_,
+et que l'empereur a nommée _la journée d'Austerlitz_, sera à jamais
+mémorable dans les fastes de la grande nation.
+
+L'empereur, entouré de tous les maréchaux, attendait, pour donner les
+derniers ordres, que l'horizon fût bien éclairci. Aux premiers rayons du
+soleil, les ordres furent donnés, et chaque maréchal rejoignit son corps
+au grand galop.
+
+L'empereur dit en passant sur le front de bandière de plusieurs
+régimens: Soldats, il faut finir cette campagne par un coup de tonnerre
+qui confonde l'orgueil de nos ennemis. Aussitôt les chapeaux au bout des
+baïonnettes et les cris de _vive l'empereur!_ furent le véritable signal
+du combat. Un instant après la canonnade se fit entendre à l'extrémité
+de la droite, que l'avant-garde ennemie avait déjà débordée; mais la
+rencontre imprévue du maréchal Davoust arrêta l'ennemi tout court, et le
+combat s'engagea.
+
+Le maréchal Soult s'ébranle au même instant, se dirige sur les hauteurs
+du village de Pringen avec les divisions des généraux Vandamme et
+Saint-Hilaire, et coupe entièrement la droite de l'ennemi, dont tous les
+mouvemens devinrent incertains. Surprise par une marche de flanc pendant
+qu'elle fuyait, se croyant attaquante et se voyant attaquée, elle se
+regarde a demi battue.
+
+Le prince Murat s'ébranle avec sa cavalerie; la gauche, commandée par le
+maréchal Lannes, marche en échelons par régimens, comme à l'exercice.
+Une canonnade épouvantable s'engage sur toute la ligne; deux cents
+pièces de canon, et près de deux cent mille hommes, faisaient un bruit
+affreux: c'était un véritable combat de géans. Il n'y avait pas une
+heure qu'on se battait, et toute la gauche de l'ennemi était coupée. Sa
+droite se trouvait déjà arrivée à Austerlitz, quartier-général des deux
+empereurs, qui durent faire marcher sur-le-champ la garde de l'empereur
+de Russie, pour tâcher de rétablir la communication du centre avec la
+gauche. Un bataillon du quatrième de ligne fut chargé par la garde
+impériale russe à cheval, et culbuté; usais l'empereur n'était pas loin:
+il s'aperçut de ce mouvement; il ordonna au maréchal Bessières de se
+porter au secours de sa droite avec ses invincibles, et bientôt les deux
+gardes furent aux mains. Le succès ne pouvait être douteux: dans un
+moment la garde russe fut en déroute. Colonel, artillerie, étendards,
+tout fut enlevé. Le régiment du grand-duc Constantin fut écrasé;
+lui-même ne dut son salut qu'à la vitesse de son Cheval.
+
+Des hauteurs d'Austerliz, les deux empereurs virent la défaite de toute
+la garde russe. Au même moment le centre de l'armée, commandé par le
+maréchal Bernadette, s'avança; trois de ses régimens soutinrent une
+très-belle charge de cavalerie. La gauche, commandée par le maréchal
+Lannes, donna trois fois. Toutes les charges furent victorieuses. La
+division du général Caffarelli s'est distinguée. Les divisions de
+cuirassiers se sont emparées des batteries de l'ennemi. A une heure
+après midi la victoire était décidée; elle n'avait pas été un moment
+douteuse. Pas un homme de la réserve n'avait été nécessaire et n'avait
+donné nulle part. La canonnade ne se soutenait plus qu'à notre droite.
+Le corps de l'ennemi, qui avait été cerné et chassé de toutes ses
+hauteurs, se trouvait dans un bas-fond et acculé à un lac. L'empereur
+s'y porta avec vingt pièces de canon. Ce corps fut chassé de position
+en position, et l'on vit un spectacle horrible, tel qu'on l'avait vu à
+Aboukir, vingt mille hommes se jetant dans l'eau et se noyant dans les
+lacs.
+
+Deux colonnes, chacune de quatre mille Russes, mettent bas les armes et
+se rendent prisonniers; tout le parc de l'ennemi est pris. Les résultats
+de cette journée sont quarante drapeaux russes, parmi lesquels sont les
+étendards de la garde impériale; un nombre considérable de prisonniers;
+l'état-major ne les connaît pas encore tous, on avait déjà la note de
+vingt mille; douze ou quinze généraux; au moins quinze mille Russes
+tués, restés sur le champ de bataille. Quoiqu'on n'ait pas encore les
+rapports, on peut, au premier coup d'oeil, évaluer notre perte à huit
+cents hommes tués et à quinze ou seize cents blessés. Cela n'étonnera
+pas les militaires, qui savent que ce n'est que dans la déroute qu'on
+perd des hommes, et nul autre corps que le bataillon du quatrième n'a
+été rompu. Parmi les blessés sont le général Saint-Hilaire, qui, blessé
+au commencement de l'action, est resté toute la journée sur le champ
+de bataille; il s'est couvert de gloire; les généraux de division
+Kellermann et Walther; les généraux de brigade Valhubert, Thiébaut,
+Sébastiani, Compan et Rapp, aide-de-camp de l'empereur. C'est ce dernier
+qui, en chargeant à la tête des grenadiers de la garde, a pris le prince
+Repnin, commandant les chevaliers de la garde impériale de Russie.
+Quant aux hommes qui se sont distingués, c'est toute l'armée qui
+s'est couverte de gloire. Elle a constamment chargé aux cris de _vive
+l'empereur!_ et l'idée de célébrer si glorieusement l'anniversaire du
+couronnement animait encore le soldat.
+
+L'armée française, quoique nombreuse et belle, était moins nombreuse
+que l'armée ennemie, qui était forte de cent cinq mille hommes, dont
+quatre-vingt mille Russes et vingt-cinq mille Autrichiens. La moitié de
+cette armée est détruite; le reste a été mis en déroute complette, et la
+plus grande partie a jeté ses armes.
+
+Cette journée coûtera des larmes de sang à Saint-Pétersbourg.
+Puisse-t-elle y faire rejeter avec indignation l'or de l'Angleterre! et
+puisse ce jeune prince, que tant de vertus appelaient à être le père
+de ses sujets, s'arracher à l'influence de ces trente freluquets que
+l'Angleterre solde avec art, et dont les impertinences obscurcissent ses
+intentions, lui font perdre l'amour de ses soldats, et le jettent dans
+les opérations les plus erronées! La nature, en le douant de si grandes
+qualités, l'avait appelé à être le consolateur de l'Europe. Des conseils
+perfides, en le rendant l'auxiliaire de l'Angleterre, le placeront
+dans l'histoire au rang des hommes qui, en perpétuant la guerre sur le
+continent, auront consolidé la tyrannie britannique sur les mers et fait
+le malheur de notre génération. Si la France ne peut arriver à la
+paix qu'aux conditions que l'aide-de-camp Dolgorouki a proposées à
+l'empereur, et que M. de Novozilzof avait été chargé de porter, la
+Russie ne les obtiendrait pas, quand même son armée serait campée sur
+les hauteurs de Montmartre.
+
+Dans une relation plus détaillée de cette bataille, l'état-major fera
+connaître ce que chaque corps, chaque officier, chaque général, ont fait
+pour illustrer le nom français et donner un témoignage de leur amour à
+leur empereur.
+
+Le 12, à la pointe du jour, le prince Jean de Lichtenstein,
+commandant l'armée autrichienne, est venu trouver l'empereur à son
+quartier-général, établi dans une grange. Il en a eu une longue
+audience. Cependant nous poursuivons nos succès, L'ennemi s'est retiré
+sur le chemin d'Austerliz à Godding. Dans cette retraite il prête le
+flanc; l'armée française est déjà sur ses derrières, et le suit l'épée
+dans les reins.
+
+Jamais champ de bataille ne fut plus horrible. Du milieu de lacs
+immenses, on entend encore les cris de milliers d'hommes qu'on ne peut
+secourir. Il faudra trois jours pour que tous les blessés ennemis soient
+évacués sur Brünn. Le coeur saigne. Puisse tant de sang versé, puissent
+tant de malheurs retomber enfin sur les perfides insulaires qui en sont
+la cause! puissent les lâches oligarques de Londres porter la peine de
+tant de maux!
+
+
+
+
+Austerliz, le 12 frimaire an 14 (3 décembre 1805).
+
+_Trentième bulletin_ (bis) _de la grande armée._
+
+En ce moment arrive au quartier-général la capitulation envoyée par le
+maréchal Augereau, du corps d'armée autrichien commandé par le général
+Jellachich. L'empereur eût préféré que l'on eût gardé les prisonniers en
+France, cela eût-il dû occasionner quelques jours de blocus de plus; car
+l'expérience a prouvé que, renvoyés en Autriche, les soldats servent
+incontinent après.
+
+Le général de Wrede, commandant les Bavarois, a eu différentes affaires
+en Bohême contre l'archiduc Ferdinand. Il a fait quelques centaines de
+prisonniers.
+
+Le prince de Rohan, à la tête d'un corps de six mille hommes qui avait
+été coupé par le maréchal Ney et par le maréchal Augereau, s'est jeté
+sur Trente, a passé la gorge de Bonacio, et tenté de pénétrer à Venise.
+Il a été battu par le général Saint-Cyr, qui l'a fait prisonnier avec
+ses six mille hommes.
+
+
+
+
+Austerlitz, le 14 frimaire an 14 (4 décembre 1805).
+
+_Trente-unième bulletin de la grande armée._
+
+L'empereur est parti hier d'Austerlitz, et est allé à ses avant-postes
+près de Saruschitz, et s'est là placé à son bivouac. L'empereur
+d'Allemagne n'a pas tardé à arriver. Ces deux monarques ont eu une
+entrevue qui a duré deux heures.
+
+L'empereur d'Allemagne n'a pas dissimulé, tant de sa part que de la part
+de l'empereur de Russie, tout le mépris que leur inspirait la conduite
+de l'Angleterre. «Ce sont des marchands, a-t-il répété, qui mettent en
+feu le continent pour s'assurer le commerce du inonde.»
+
+Ces deux princes sont convenus d'un armistice et des principales
+conditions de la paix, qui sera négociée et terminée sous peu de jours.
+
+L'empereur d'Allemagne a fait également connaître à l'empereur,
+que l'empereur de Russie demandait à faire sa paix séparée, qu'il
+abandonnait entièrement les affaires de l'Angleterre, et n'y prenait
+plus aucun intérêt.
+
+L'empereur d'Allemagne répéta plusieurs fois dans la conversation: «Il
+n'y a point de doute; dans sa querelle avec l'Angleterre, la France a
+raison.» Il demanda aussi une trêve pour les restes de l'armée russe.
+L'empereur lui fit observer que l'armée russe était cernée, que pas un
+homme ne pouvait échapper: «Mais, ajouta-t-il, je désire faire une chose
+agréable à l'empereur Alexandre; je laisserai passer l'armée russe,
+j'arrêterai la marche de mes colonnes; mais votre majesté me promet que
+l'armée russe retournera en Russie, évacuera l'Allemagne et la Pologne
+autrichienne et prussienne.»--«C'est l'intention de l'empereur
+Alexandre, a répondu l'empereur d'Allemagne; je puis vous l'assurer:
+d'ailleurs, dans la nuit, vous pourrez vous en convaincre par vos
+propres officiers.»
+
+On assure que l'empereur a dit à l'empereur d'Allemagne, en le faisant
+approcher du feu de son bivouac: «Je vous reçois dans le seul palais que
+j'habite depuis deux mois.» L'empereur d'Allemagne a répondu en riant:
+«Vous tirez si bon parti de cette habitation qu'elle doit vous plaire.»
+C'est du moins ce que l'on croit avoir entendu. La nombreuse suite des
+deux princes n'était pas assez éloignée pour qu'elle ne pût entendre
+plusieurs choses.
+
+L'empereur a accompagné l'empereur d'Allemagne à sa voiture, et s'est
+fait présenter les deux princes de Lichtenstein et le général prince de
+Schwartzenberg. Après cela il est revenu coucher à Austerlitz.
+
+On recueille tous les renseignemens pour faire une belle description de
+la bataille d'Austerlitz. Un grand nombre d'ingénieurs lèvent le plan
+du champ de bataille. La perte des Russes à été immense: les généraux
+Kutuzow et Buxhowden ont été blessés; dix ou douze généraux ont été
+tués: plusieurs aides-de-camp de l'empereur de Russie et un grand nombre
+d'officiers de distinction ont été tués. Ce n'est pas cent vingt pièces
+de canon qu'on a prises, mais cent cinquante. Les colonnes ennemies
+qui se jetèrent dans les lacs furent favorisées par la glace; mais la
+canonnade la rompit, et des colonnes entières se noyèrent. Le soir de la
+journée, et pendant plusieurs heures de la nuit, l'empereur a parcouru
+le champ de bataille et a fait enlever les blessés: spectacle horrible
+s'il en fut jamais! L'empereur, monté sur des chevaux très-vites,
+passait avec la rapidité de l'éclair, et rien n'était plus touchant que
+de voir ces braves gens le reconnaître sur-le-champ; les uns oubliaient
+leurs souffrances et disaient: Au moins la victoire est-elle bien
+assurée? Les autres: Je souffre depuis huit heures, et depuis le
+commencement de la bataille je suis abandonné, mais j'ai bien fait mon
+devoir. D'autres: Vous devez être content de vos soldats aujourd'hui.
+A chaque soldat blessé l'empereur laissait une garde qui le faisait
+transporter dans les ambulances. Il est horrible de le dire:
+quarante-huit heures après la bataille, il y avait encore un grand
+nombre de Russes qu'on n'avait pu panser. Tous les Français le furent
+avant la nuit. Au lieu de quarante drapeaux, il y en a jusqu'à cette
+heure quarante-cinq, et l'on trouve encore les débris de plusieurs.
+
+Rien n'égale la gaîté des soldats à leur bivouac. A peine
+aperçoivent-ils un officier de l'empereur, qu'ils lui crient: L'empereur
+a-t-il été content de nous?
+
+En passant devant le vingt-huitième de ligne, qui a beaucoup de
+conscrits du Calvados et de la Seine-Inférieure, l'empereur lui dit:
+«J'espère que les Normands se distingueront aujourd'hui.» Ils ont tenu
+parole; les Normands se sont distingués. L'empereur, qui connaît la
+composition de chaque régiment, a dit à chacun son mot; et ce mot
+arrivait et parlait au coeur de ceux auxquels il était adressé,
+et devenait leur mot de ralliement au milieu du feu. Il dit au
+cinquante-septième: «Souvenez-vous qu'il y a bien des années que je vous
+ai surnommé _le Terrible._».I1 faudrait nommer tous les régimens de
+l'armée; il n'en est aucun qui n'ait fait des prodiges de bravoure et
+d'intrépidité. C'est là le cas de dire que la mort s'épouvantait et
+fuyait devant nos rangs, pour s'élancer dans les rangs ennemis; pas un
+corps n'a fait un mouvement rétrograde. L'empereur disait: «J'ai livré
+trente batailles comme celle-ci, mais je n'en ai vu aucune où la
+victoire ait été si décidée, et les destins si peu balancés.» La garde à
+pied de l'empereur n'a pu donner; elle en pleurait de rage. Comme elle
+demandait absolument à faire quelque chose: «Réjouissez-vous de ne rien
+faire, lui dit l'empereur: vous devez donner en réserve; tant mieux si
+l'on n'a pas besoin de vous aujourd'hui.»
+
+Trois colonels de la garde impériale russe sont pris, avec le général
+qui la commandait. Les hussards de cette garde ont fait une charge sur
+la division Caffarelli. Cette seule charge leur a coûté trois cents
+hommes qui restèrent sur le champ de bataille. La cavalerie française
+s'est montrée supérieure et a parfaitement fait. À la fin de la
+bataille, l'empereur a envoyé le colonel Dallemagne avec deux escadrons
+de sa garde en partisans, pour parcourir à volonté les environs du champ
+de bataille, et ramener les fuyards. Il a pris plusieurs drapeaux,
+quinze pièces de canon, et fait quinze cents prisonniers. La garde
+regrette beaucoup le colonel des chasseurs à cheval Morland, tué d'un
+coup de mitraille, en chargeant l'artillerie de la garde impériale
+russe. Cette artillerie fut prise; mais ce brave colonel trouva la mort.
+Nous n'avons eu aucun général tué. Le colonel Mazas, du quatorzième de
+ligne, brave homme, a été tué. Beaucoup de chefs de bataillon ont
+été blessés. Les voltigeurs ont rivalisé avec les grenadiers. Les
+cinquante-cinquième, quarante-troisième, quatorzième, trente-sixième,
+quarantième et dix-septième...; mais on n'ose nommer aucun corps, ce
+serait une injustice pour les autres; ils ont tous fait l'impossible.
+Il n'y avait pas un officier, pas un général, pas un soldat qui ne fût
+décidé à vaincre ou à périr.
+
+Il ne faut point taire un trait qui honore l'ennemi: le commandant de
+l'artillerie de la garde impériale russe venait de perdre ses pièces; il
+rencontra l'empereur: Sire, lui dit-il, faites-moi fusiller, je viens de
+perdre mes pièces. «Jeune homme, lui répondit l'empereur, j'apprécie
+vos larmes; mais on peut être battu par mon armée, et avoir encore des
+titres à la gloire.»
+
+Nos avant-postes sont arrivés à Olmutz; l'impératrice et toute sa cour
+s'en sont sauvées en toute hâte.
+
+Le colonel Corbineau, écuyer de l'empereur, commandant le cinquième
+régiment de chasseurs, a eu quatre chevaux tués; au cinquième il a été
+blessé lui-même, après avoir enlevé un drapeau. Le prince Murat se loue
+beaucoup des belles manoeuvres du général Kellermann, des belles charges
+des généraux Nansouty et d'Hautpoult, et enfin de tous les généraux;
+mais il ne sait qui nommer, parce qu'il faudrait les nommer tous.
+
+Les soldats du train ont mérité les éloges de l'armée. L'artillerie
+a fait un mal épouvantable à l'ennemi. Quand on en a rendu compte à
+l'empereur, il a dit: «Ces succès me font plaisir, car je n'oublie pas
+que c'est dans ce corps que j'ai commencé ma carrière militaire.»
+
+L'aide-de-camp de l'empereur, le général Savary, avait accompagné
+l'empereur d'Allemagne après l'entrevue, pour savoir si l'empereur de
+Russie adhérait à la capitulation. Il a trouvé les débris de l'armée
+russe sans artillerie ni bagages et dans un épouvantable désordre; il
+était minuit; le général Meerfeld avait été repoussé de Godding par le
+maréchal Davoust; l'armée russe était cernée; pas un homme ne pouvait
+s'échapper. Le prince Czartorinski introduisit le général Savary près de
+l'empereur. Dites à votre maître, lui cria ce prince, que je m'en vais;
+qu'il a fait hier des miracles; que cette journée a accru mon admiration
+pour lui; que c'est un prédestiné du ciel; qu'il faut à mon armée cent
+ans pour égaler la sienne. Mais puis-je me retirer avec sûreté? Oui,
+Sire, lui dit le général Savary, si V.M. ratifie ce que les deux
+empereurs de France et d'Allemagne ont arrêté dans leur entrevue.--Eh
+qu'est-ce?--Que l'armée de V.M. se retirera chez elle par les journées
+d'étape qui seront réglées par l'empereur, et qu'elle évacuera
+l'Allemagne et la Pologne autrichienne. A cette condition, j'ai l'ordre
+de l'empereur de me rendre a nos avant-postes qui vous ont déjà tourné,
+et d'y donner ses ordres pour protéger votre retraite, l'empereur
+voulant respecter l'ami du premier consul.--Quelle garantie faut-il pour
+cela?--Sire, votre parole.--Je vous la donne.--Cet aide-de-camp partit
+sur-le-champ au grand galop, se rendit auprès du maréchal Davoust,
+auquel il donna l'ordre de cesser tout mouvement et de rester
+tranquille. Puisse cette générosité de l'empereur des Français ne pas
+être aussitôt oubliée en Russie que le beau procédé de l'empereur qui
+renvoya six mille hommes à l'empereur Paul avec tant de grace et de
+marques d'estime pour lui. Le général Savary avait causé une heure avec
+l'empereur de Russie, et l'avait trouvé tel que doit être un homme de
+coeur et de sens, quelques revers d'ailleurs qu'il ait éprouvés. Ce
+monarque lui demanda des détails sur la journée. Vous étiez inférieurs à
+moi, lui dit-il, et cependant vous étiez supérieurs sur tous les points
+d'attaque. Sire, répondit le général Savary, c'est l'art de la guerre
+et le fruit de quinze ans de gloire; c'est la quarantième bataille que
+donne l'empereur.--Cela est vrai; c'est un grand homme de guerre. Pour
+moi, c'est la première fois que je vois le feu. Je n'ai jamais eu
+la prétention de me mesurer avec lui.--Sire, quand vous aurez de
+l'expérience, vous le surpasserez peut-être.--Je m'en vais donc dans ma
+capitale. J'étais venu au secours de l'empereur d'Allemagne; il m'a fait
+dire qu'il est content. Je le suis aussi.
+
+A son entrevue avec l'empereur d'Allemagne, l'empereur lui a dit: «M. et
+Mme Colloredo, MM. Paget et Rasumowki ne font qu'un avec votre ministre
+Cobentzel: voilà les vraies, causes de la guerre, et si V.M. continue
+à se livrer à ces intrigans, elle ruinera toutes les affaires et
+s'aliénera le coeur de ses sujets, elle cependant qui a tant de qualités
+pour étre heureuse et aimée!»
+
+Un major autrichien s'étant présenté aux avant-postes; porteur de
+dépêches de M. Cobentzel pour M. de Stadion à Vienne, l'empereur a dit:
+«Je ne veux rien de commun avec cet homme qui s'est vendu à l'Angleterre
+pour payer ses dettes, et qui a ruiné son maître et sa nation, en
+suivant les conseils de sa soeur et de Mme Colloredo.»
+
+L'empereur fait le plus grand cas du prince Jean de Lichtenstein; il
+a dit plusieurs fois; «Comment, lorsqu'on a des hommes d'aussi grande
+distinction, laisse-t-on mener ses affaires par des sots et des
+intrigans?» Effectivement le prince de Lichtenstein est un des hommes
+les plus distingués, non seulement par ses talens militaires, mais
+encore par ses qualités et ses connaissances.
+
+On assure que l'empereur a dit, après sa conférence avec l'empereur
+d'Allemagne: «Cet homme me fait faire une faute, car j'aurais pu suivre
+ma victoire, et prendre toute l'armée russe et autrichienne; mais enfin
+quelques larmes de moins seront versées.»
+
+Austerlitz, le 15 frimaire an 14 (6 décembre 1805).
+
+
+
+
+Trente-deuxième bulletin de la grande armée.
+
+Le général Friant, à la bataille d'Austerlitz, a eu quatre chevaux tués
+sous lui. Les colonels Conroux et Demoustier se sont fait remarquer. Les
+traits de courage sont si nombreux, qu'à mesure que le rapport en
+est fait à l'empereur, il dit: «Il me faut toute ma puissance pour
+récompenser dignement tous ces braves gens.»
+
+Les Russes, en combattant, ont l'habitude de mettre leurs havre-sacs
+bas. Comme toute l'armée russe a été mise en déroute, nos soldats ont
+pris tous des havre-sacs. On a pris aussi une grande partie de ses
+bagages, et les soldats y ont trouvé beaucoup d'argent.
+
+Le général Bertrand, qui avait été détaché après la bataille avec un
+escadron de la garde, a ramassé un grand nombre de prisonniers, dix-neuf
+pièces de canon et beaucoup de voitures remplies d'effets. Le nombre
+de pièces de canon prises jusqu'à cette heure, se monte à cent
+soixante-dix.
+
+L'empereur a témoigné quelque mécontentement de ce qu'on lui eût envoyé
+des plénipotentiaires la veille de la bataille, et qu'on eût ainsi
+prostitué le caractère diplomatique. Cela est digne de M. de Cobentzel,
+que toute la nation regarde comme un des principaux auteurs de tous ces
+malheurs.
+
+Le prince Jean de Lichtenstein est venu trouver l'empereur au château
+d'Austerlitz. L'empereur lui a accordé une conférence de plusieurs
+heures. On remarque que l'empereur cause volontiers avec cet officier
+général. Ce prince a conclu, avec le maréchal Berthier, un armistice de
+la teneur suivante:
+
+M. Talleyrand se rend à Nicolsburg, où les négociations vont s'ouvrir.
+
+
+
+
+_Armistice conclu entre LL. MM. II. de France et d'Autriche._
+
+S.M. l'empereur des Français et S.M. l'empereur d'Allemagne voulant
+arriver à des négociations définitives pour mettre fin à la guerre qui
+désole les deux états, sont convenus au préalable, de commencer par un
+armistice, lequel aura lieu jusqu'à la conclusion de la pais définitive
+ou jusqu'à la rupture des négociations; et dans ce cas, l'armistice ne
+devra cesser que quinze jours après cette rupture; et la cessation de
+l'armistice sera notifiée aux plénipotentiaires des deux puissances et
+au quartier-général des deux armées.
+
+Les conditions de l'armistice sont:
+
+Art. 1er. La ligne des deux armées sera en Moravie, le cercle d'Iglau,
+le cercle de Znaïm, le cercle de Brünn, la partie du cercle d'Olmutz sur
+la rive droite de la petite rivière de Trezeboska en avant de Prosnitz
+jusqu'à l'endroit où elle se jette dans la Marck, et la rive droite de
+la Marck jusqu'à l'embouchure de cette rivière dans le Danube, y compris
+cependant Presbourg.
+
+Il ne sera mis néanmoins aucune troupe française ni autrichienne dans
+un rayon de cinq à six lieues autour de Holitch, à la rivé droite de la
+Marck.
+
+La ligne des deux armées comprendra en outre, dans le territoire à
+occuper par l'armée française, toute la basse et haute Autriche, le
+Tyrol, l'état de Venise, la Carinthie, la Styrie, la Carniole, le comté
+de Goritz et l'Istrie: enfin, dans la Bohême, le cercle de Montabor, et
+tout ce qui est à l'est de la route de Tabor à Lintz.
+
+2. L'armée russe évacuera les états d'Autriche, ainsi que là Pologne
+autrichienne; savoir: la Moravie et la Hongrie, dans l'espace de quinze
+jours, et la Gallicie dans l'espace d'un mois. L'ordre de route de
+l'armée russe sera tracé, afin qu'on sache toujours où elle se trouve,
+ainsi que pour éviter tout malentendu.
+
+3. Il ne sera fait en Hongrie aucune espèce de levée en masse, ni
+d'insurrections; et en Bohème, aucune espèce de levée extraordinaire;
+aucune armée étrangère ne pourra entrer sur le territoire de la maison
+d'Autriche.
+
+Des négociateurs se réuniront de part et d'autre à Nicolsburg, pour
+procéder directement à l'ouverture des négociations, afin de parvenir
+à rétablir promptement la paix et la bonne harmonie entre les deux
+empereurs.
+
+Fait double entre nous soussignés, le maréchal Berthier, ministre de la
+guerre, major-général de la grande armée, chargé des pleins pouvoirs
+de S.M. l'empereur des Français et roi d'Italie, et le prince Jean de
+Lichtenstein, lieutenant-général, chargé des pleins-pouvoirs de S.M.
+l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie, etc.
+
+A Austerlitz, le 15 frimaire an 14 (6 décembre 1805).
+
+_Signé, maréchal_ BERTHIER, _et Jean, prince_ DE LICHTENSTEIN,
+_lieutenant-général_.
+
+
+
+
+Austerlitz, le 16 frimaire an 14 (6 décembre 1805).
+
+_Trente-troisième bulletin de la grande armée._
+
+Le général en chef Buxhowden a été tué avec un grand nombre d'autres
+généraux russes dont on ignore les noms. Nos soldats ont ramassé une
+grande quantité de décorations; le général russe Kutusow a été blessé,
+et son beau-fils, jeune homme de grand mérite, a été tue.
+
+On a fait compter les cadavres: il en résulte qu'il y a dix-huit mille
+Russes tués, six cents Autrichiens et neuf cents Français. Nous avons
+sept mille blessés russes. Tout compte fait, nous avons trois mille
+blessés Français; le général Roger Valhubert est mort des suites de ses
+blessures; il a écrit à l'empereur une heure avant de mourir: «J'aurais
+voulu faire plus pour vous; je meurs dans une heure: je ne regrette pas
+la vie, puisque j'ai participé à une victoire qui vous assure un règne
+heureux. Quand vous penserez aux braves qui vous étaient dévoués, pensez
+à ma mémoire. Il me suffit de vous dire que j'ai une famille; je n'ai
+pas besoin de vous la recommander».
+
+Les généraux Kellermann, Sébastiani et Thiébaut sont hors de danger.
+
+Les généraux Marisy et Demont sont blessés, mais beaucoup moins
+grièvement.
+
+On sera sans doute bien aise de connaître les différens décrets que
+l'empereur a rendus successivement en faveur de l'armée; ils sont
+ci-joints.
+
+Le corps du général Buxhowden, qui était à la gauche, était de
+vingt-sept mille hommes: pas un n'a rejoint l'armée russe. Il a été
+plusieurs heures sous la mitraille de quarante pièces de canon, dont
+une partie servie par l'artillerie de la garde impériale, et sous
+la fusillade des divisions des généraux Saint-Hilaire et Friant. Le
+massacre a été horrible; la perte dés Russes ne peut s'évaluer à
+moins de quarante-cinq mille hommes, et l'empereur de Russie ne s'en
+retournera pas chez lui avec plus de vingt-cinq mille hommes.
+
+Puisse cette leçon profiter à ce jeune prince et lui faire abandonner le
+conseil qu'a acheté l'Angleterre! Puisse-t-il répondre le véritable rôle
+qui convient a son pays et à son caractère, et secouer enfin le joug de
+ces vils oligarques de Londres! Catherine-la-Grande connaissait bien le
+génie et les ressources de la Russie, lorsque dans la première coalition
+elle n'envoya point d'armée, et se contenta de secourir les coalisés par
+ses conseils et par ses voeux. Mais elle avait l'expérience d'un long
+règne et du caractère de sa nation. Elle avait réfléchi sur les dangers
+des coalitions. Cette expérience ne peut être acquise à vingt-quatre
+ans.
+
+Lorsque Paul, son fils, fit marcher des armées contre la France, il
+sentit bientôt que les erreurs les plus courtes sont les meilleures; et
+après une campagne, il retira ses troupes. Si Woronzow qui est à Londres
+n'était pas plus anglais que russe, il faudrait avoir une bien petite
+idée de ses talens pour supposer qu'il eût pu penser que soixante,
+quatre-vingt, cent mille Russes parviendraient à déshonorer la France,
+à lui faire subir le joug de l'Angleterre, à lui faire abandonner la
+Belgique, et à forcer l'empereur à livrer sa couronne de fer à la race
+dégénérée des rois de Sardaigne.
+
+Les troupes russes sont braves, mais beaucoup moins braves que les
+troupes françaises; leurs généraux sont d'une inexpérience, et les
+soldats d'une ignorance et d'une pesanteur qui rendent leurs armées, en
+vérité, peu redoutables. Et d'ailleurs, en supposant des victoires aux
+Russes, il eût fallu dépeupler la Russie pour arriver au but insensé que
+lui avaient prescrit les oligarques de Londres.
+
+La bataille d'Austerlitz a été donnée sur le tombeau du célèbre Kauny.
+Cette circonstance a fait la plus grande impression, sur la tête des
+Viennois. A force de prudence et de bonne conduite, et en la maintenant
+toujours en bonne harmonie avec la France, il avait porté l'Autriche à
+un haut degré de prospérité.
+
+Voici les noms des généraux russes faits prisonniers: beaucoup d'autres
+sont morts sur le champ de bataille. Il y a en outre quatre ou cinq
+cents officiers, dont vingt majors on lieutenans-colonels, et plus de
+cent capitaines: Prebiszenski, Wimpfen, Muller Zakoumsky, Muller, Berg,
+Selechow, Strysy, Szlerliskow, le prince Repnin, le prince Sibersky,
+Adrian, Lagonon, Salima, Mezenkow, Woycikoff.
+
+L'empereur a mandé à Brünn M. de Talleyrand qui était à Vienne. Les
+négociations vont s'ouvrir à Nicolsbourg.
+
+M. Maret avait joint à Austerlitz S.M., qui y a signé le travail des
+ministres et du conseil d'état.
+
+L'empereur a couché ce soir a Brünn.
+
+
+
+
+De notre camp impérial d'Austerlitz, le 16 frimaire an 14 (6 décembre
+1805).
+
+Napoléon, empereur des Français, roi d'Italie, avons décrété et
+décrétons ce qui suit:
+
+ART. 1er. Les veuves des généraux morts à la bataille d'Austerlitz
+jouiront d'une pension de six mille francs leur vie durant; les veuves
+des colonels et des majors, d'une pension de deux mille quatre cents
+francs; les veuves des capitaines d'une pension de douze cents francs;
+les veuves des lieutenans et sous-lieutenans, d'une pension de huit
+cents francs; les veuves des soldats, d'une pension de deux cents
+francs.
+
+2. Notre ministre de la guerre est chargé de l'exécution du présent
+décret, qui sera mis à l'ordre du jour de l'armée et inséré au bulletin
+des lois.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+
+De notre camp impérial d'Austerlitz, le 16 frimaire an 14 (6 décembre
+1805).
+
+Napoléon, empereur des Français, roi d'Italie, avons décrété et
+décrétons ce qui suit:
+
+ART. 1er. Nous adoptons tous les enfans des généraux, officiers et
+soldats français morts à la bataille d'Austerlitz.
+
+2. Ils seront tous entretenus et élevés à nos frais, les garçons dans
+notre palais impérial de Rambouillet, et les filles dans notre palais
+impérial de Saint-Germain. Les garçons seront ensuite placés et les
+filles mariées par nous.
+
+3. Indépendamment de leurs noms de baptême et de famille, ils auront le
+droit d'y joindre celui de Napoléon. Notre grand-juge fera remplir à cet
+égard toutes les formalités voulues par le Code civil.
+
+4. Notre grand-maréchal du palais et notre intendant-général de la
+couronne sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l'exécution du
+présent décret, qui sera mis à l'ordre du jour de l'armée et inséré au
+bulletin des lois.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+
+Brünn, le 19 frimaire an 14 (9 décembre 1805).
+
+Trente-quatrième bulletin de la grande armée.
+
+L'empereur a reçu aujourd'hui M. le prince Repnin fait prisonnier à la
+bataille d'Austerlitz à la tête des chevaliers-gardes, dont il était
+le colonel. S.M. lui a dit qu'elle ne voulait pas priver l'empereur
+Alexandre d'aussi braves gens, et qu'il pouvait réunir tous les
+prisonniers de la garde impériale russe et retourner avec eux en Russie.
+S.M. a exprimé le regret que l'empereur de Russie eût voulu livrer
+bataille, et a dit que ce monarque, s'il l'avait cru la veille, aurait
+épargné le sang et l'honneur de son armée.
+
+M. le prince Jean de Lichtenstein est arrivé hier avec de
+pleins-pouvoirs. Les conférences entre lui et M. de Talleyrand sont en
+pleine activité.
+
+Le premier aide-de-camp Junot, que S.M. avait envoyé auprès de
+l'empereur d'Allemagne et de Russie, a vu a Holitz l'empereur
+d'Allemagne, qui l'a reçu avec beaucoup de grâce et de distinction. Il
+n'a pu continuer sa mission, parce que l'empereur Alexandre était parti
+en poste pour Saint-Pétersbourg, ainsi que le général Kutuzow.
+
+S.M. a reçu a Brünn M. d'Haugwitz, et a paru très-satisfaite de tout ce
+que lui a dit ce plénipotentiaire qu'elle a accueilli, d'une manière
+d'autant plus distinguée, qu'il s'est toujours défendu de la dépendance
+de l'Angleterre, et que c'est à ses conseils qu'on doit attribuer la
+grande considération et la prospérité dont jouit la Prusse. On ne
+pourrait en dire autant d'un autre ministre qui, né en Hanovre, n'a pas
+été inaccessible à la pluie d'or. Mais toutes les intrigues ont été et
+seront impuissantes contre le bon esprit et la haute sagesse du roi de
+Prusse. Au reste, la nation française ne dépend de personne, et cent
+cinquante mille ennemis de plus n'auraient fait autre chose que
+de rendre la guerre plus longue. La France et la Prusse, dans ces
+circonstances, ont eu à se louer de M. le duc de Brunswick, de MM. de
+Mollendorff, de Knobelsdorff, Lombard, et sur-tout du roi lui-même. Les
+intrigues anglaises ont souvent paru gagner du terrain; mais, comme, en
+dernière analyse, on ne pouvait arriver à aucun parti sans aborder de
+front la question, toutes les intrigues ont échoué devant la volonté du
+roi. En vérité, ceux qui les conduisaient abusaient étrangement de
+sa confiance: la Prusse peut-elle avoir un ami plus solide et plus
+désintéressé que la France?
+
+La Russie est la seule puissance en Europe qui puisse faire une guerre
+de fantaisie: après une bataille perdue ou gagnée, les Russes s'en
+vont: la France, l'Autriche, la Prusse, au contraire, doivent méditer
+long-temps les résultats de la guerre: une ou deux batailles sont
+insuffisantes pour en épuiser toutes les chances.
+
+Les paysans de Moravie tuent les Russes partout où ils les rencontrent
+isolés. Ils en ont déjà massacré une centaine. L'empereur des Français
+a donné des ordres pour que des patrouilles de cavalerie parcourent les
+campagnes, et empêchent ces excès. Puisque l'armée ennemie se retire,
+les Russes qu'elle laisse après elle sont sous la protection du
+vainqueur. Il est vrai qu'ils ont commis tant de désordres, tant
+de brigandages, qu'où ne doit pas s'étonner de ces vengeances. Ils
+maltraitaient les pauvres comme les riches: trois cents coups de bâton
+leur paraissaient une légère offense. Il n'est point d'attentats qu'ils
+n'aient commis. Le pillage, l'incendie des villages, le massacre, tels
+étaient leurs jeux. Ils ont même tué des prêtres jusque sur les autels!
+Malheur au souverain qui attirera un tel fléau sur son territoire! La
+bataille d'Austerlitz a été une victoire européenne, puisqu'elle a fait
+tomber le prestige qui semblait s'attacher au nom de ces _barbares_. Ce
+mot ne peut s'appliquer cependant ni a la cour ni au plus grand nombre
+des officiers, ni aux habitans des villes qui sont au contraire
+civilisés jusqu'à la corruption.
+
+
+
+
+Brünn, le 20 frimaire an 14 (10 décembre 1805).
+
+_Trente-cinquième bulletin de la grande-armée_.
+
+L'armée russe s'est mise en marche le 17 frimaire sur trois colonnes,
+pour retourner en Russie. La première a pris le chemin de Cracovie
+et Therespol: la seconde, celui de Kaschau, Lemberg et Brody, et la
+troisième, celui de Cizrnau, Wotrell et Hussiatin. A la tête de la
+première, est parti l'empereur de Russie avec son frère le grand-duc
+Constantin.
+
+Indépendamment de l'artillerie de bataille, un parc entier de cent
+pièces de canon a été pris aux Russes avec tous leurs caissons.
+
+L'empereur est allé voir ce parc; il a ordonné que toutes les pièces
+prises fussent transportées en France. Il est sans exemple que, dans une
+bataille, on ait pris cent cinquante a cent soixante pièces de canon,
+toutes ayant fait feu et servi dans l'action.
+
+Le chef d'escadron Chaloppin, aide-de-camp du général Bernadette, a été
+tué.
+
+Les colonels Lacour du cinquième régiment de dragons, Digeon du
+vingt-sixième de chasseurs, Bessières du onzième de chasseurs, frère
+du maréchal Bessières; Gérard, colonel, aide-de-camp du maréchal
+Bernadotte; Marès, colonel, aide-de-camp du maréchal Davoust, ont été
+blessés.
+
+Les chefs de bataillon Perrier du trente-sixième régiment d'infanterie
+de ligne; Guye, du quatrième de ligue; Schwiter, du cinquante-septième
+de ligne; les chefs d'escadron Grumblot, du deuxième régiment de
+carabiniers; Didelon, du neuvième de dragons; Boudichon, du quatrième de
+hussards; le chef de bataillon du génie Abrissot, Rabier et Mobillard
+du cinquante-cinquième de ligne; Profit, du quarante-troisième, et les
+chefs d'escadron Tréville, du vingt-sixième de chasseurs, et David, du
+deuxième de hussards, ont été blessés.
+
+Les chefs d'escadron des chasseurs à cheval de la garde impériale
+Beyermann, Bohu et Thity, ont été blessés.
+
+Le capitaine Tervé, des chasseurs à cheval de la garde, est mort des
+suites de ses blessures.
+
+Le capitaine Geist; les lieutenans Bureau, Barbanègre, Guyot, Fournier,
+Adet, Bayeux et Renuo, des chasseurs à cheval de la garde, et les
+lieutenans Ménager et Rolles, des grenadiers à cheval de la garde, ont
+été blessés.
+
+
+
+
+Lettre de S.M. l'Empereur et Roi à M. le cardinal archevêque de Paris.
+
+Mon cousin, nous ayons pris quarante-cinq drapeaux sur nos ennemis,
+le jour de l'anniversaire de notre couronnement, de ce jour où le
+Saint-Père, ses cardinaux et tout le clergé de France firent des prières
+dans le sanctuaire de Notre-Dame, pour la prospérité de notre règne.
+Nous avons résolu de déposer lesdits drapeaux dans l'église de
+Notre-Dame, métropole de notre bonne ville de Paris. Nous avons ordonné,
+en conséquence, qu'ils vous soient adressés, pour la garde en être
+confiée à votre chapitre métropolitain. Notre intention est que,
+tous les ans, audit jour, un office solennel soit chanté dans ladite
+métropole, en mémoire des braves morts pour la patrie dans cette grande
+journée, lequel office sera suivi d'actions de grâce pour la victoire
+qu'il a plu au Dieu des armées de nous accorder. Cette lettre n'étant
+pas à une autre fin, nous prions Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa
+sainte et digne garde.
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+
+Schoenbrünn, le 23 frimaire an 14 (13 décembre 1805).
+
+Trente-sixième bulletin de la grande armée.
+
+Ce sera un recueil d'un grand intérêt, que celui des traits de bravoure
+qui ont illustré la Grande-Armée.
+
+Un carabinier du 10e régiment d'infanterie légère a le bras gauche
+emporté par un boulet de canon: _Aide-moi,_ dit-il à son camarade, _à
+ôter mon sac, et cours me venger: je n'ai pas besoin d'autres secours._
+Il met ensuite son sac sur son bras droit, et marche seul vers
+l'ambulance.
+
+Le général Thiébaut, dangereusement blessé, était transporté par quatre
+prisonniers russes; six Français blessés l'aperçoivent, chassent les
+Russes et saisissent le brancard, en disant: _C'est à nous seuls
+qu'appartient l'honneur de porter un général français blessé._
+
+Le général Valhubert a la cuisse emportée d'un coup de canon, quatre
+soldats se présentent pour l'enlever: «Souvenez-vous de l'ordre du jour,
+leur dit-il d'une voix de tonnerre, et serrez vos rangs. Si vous revenez
+vainqueurs, on me relèvera après la bataille; si vous êtes vaincus, je
+n'attaché plus de prix à la vie.»
+
+Ce général est le seul dont on ait à regretter la perte; tous les autres
+généraux blessés sont en pleine guérison.
+
+Les bataillons des tirailleurs du Pô et des tirailleurs corses se sont
+bravement comportés dans la défense du village de Strolitz. Le colonel
+Franceschi, avec le 8e de hussards, s'est fait remarquer par son courage
+et sa bonne conduite.
+
+On a fait écouler l'eau du lac, sur lequel de nombreux corps russes
+s'étaient enfuis le jour de la bataille d'Austerlitz, et l'on en a
+retiré quarante pièces de canon russes, et une grande quantité de
+cadavres.
+
+L'empereur est arrivé ici avant hier 21 à dix heures du soir.
+
+Il a reçu hier la députation des maires de Paris, qui lui ont été
+présentes par S.A.S. le prince Murat.
+
+M. Dupont, maire du 7e arrondissement, a prononcé un discours auquel
+S.M. l'Empereur a répondu:
+
+«Qu'il voyait avec plaisir la députation des maires de Paris; que,
+quoiqu'il les reçût dans le Palais de Marie-Thérèse, le jour où il se
+retrouverait au milieu de son bon peuple de Paris, serait pour lui un
+jour de fête; qu'ils avaient été à portée de voir les malheurs de la
+guerre et d'apprendre, par le triste spectacle dont leurs regards ont
+été frappés, que tous les Français doivent considérer comme salutaire et
+sacrée la loi de la conscription, s'ils ne veulent pas que quelque jour
+leurs habitations soient dévastées et le beau territoire de la France
+livré, ainsi que l'Autriche et la Moravie, aux ravages des barbares;
+que, dans leurs rapports avec la bourgeoisie de Vienne, ils ont pu
+s'assurer qu'elle-même apprécie la justice de notre cause, et la funeste
+influence de l'Angleterre et de quelques hommes corrompus.» Il a ajouté
+«qu'il veut la paix, mais une paix qui assure le bien-être du peuple
+français, dont le bonheur, le commerce et l'industrie sont constamment
+entravés par l'insatiable avidité de l'Angleterre.»
+
+S.M. a ensuite fait connaître aux députés qu'elle était dans l'intention
+de faire hommage à la cathédrale de Paris des drapeaux conquis sur les
+Russes le jour anniversaire de son couronnement, et de leur confier ces
+trophées pour les porter au cardinal archevêque.
+
+
+
+
+Schoenbrünn, le 6 nivose an 14 (27 décembre 1805).
+
+Proclamation à la grande armée.
+
+Soldats,
+
+«La paix entre moi et l'empereur d'Autriche est signée. Vous avez, dans
+cette arrière-saison, fait deux campagnes; vous avez rempli tout ce que
+j'attendais de vous. Je vais partir pour me rendre dans ma capitale;
+j'ai accordé de l'avancement et des récompenses à ceux qui se sont le
+plus distingués: je vous tiendrai tout ce que je vous ai promis. Vous
+avez vu votre empereur partager avec vous vos périls et vos fatigues;
+je veux aussi que vous veniez le voir entouré de la grandeur et de la
+splendeur qui appartiennent au souverain du premier peuple de l'univers.
+Je donnerai une grande fête, aux premiers jours de mai, à Paris; vous y
+serez tous, et, après, nous irons où nous appelèrent le bonheur de notre
+patrie et les intérêts de notre gloire.
+
+«Soldats, pendant ces trois mois qui vous seront nécessaires pour
+retourner en France, soyez le modèle de toutes les armées: ce ne sont
+plus des preuves de courage et d'intrépidité que vous êtes appelés à
+donner, mais d'une sévère discipline. Que mes alliés n'aient pas à se
+plaindre de voire passage; et, en arrivant sur ce territoire sacré,
+comportez-vous comme des enfans au milieu de leur famille: mon peuple
+se comportera avec vous comme il le doit envers ses héros et ses
+défenseurs.
+
+«Soldats, l'idée que je vous verrai tous, avant six mois, rangés autour
+de mon palais, sourit à mon coeur, et j'éprouve d'avance les plus
+tendres émotions: nous célébrerons la mémoire de ceux qui, dans ces deux
+campagnes, sont morts au champ d'honneur, et le monde nous verra tout
+prêts à imiter leur exemple, et à faire encore plus que nous n'avons
+fait, s'il le faut, contre ceux qui voudraient attaquer notre honneur ou
+qui se laisseraient séduire par les corrupteurs des éternels ennemis du
+continent».
+
+NAPOLÉON.
+
+
+
+
+Schoenbrünn, le 6 nivose an 14 (27 décembre 1805).
+
+_Proclamation aux habitans de Vienne._
+
+Habitans de la ville de Vienne,
+
+«J'ai signé la paix avec l'empereur d'Autriche. Prêt à partir pour ma
+capitale, je veux que vous sachiez l'estime que je vous porte, et le
+contentement que j'ai de votre bonne conduite pendant le temps que
+vous avez été sous ma loi. Je vous ai donné un exemple inoui, jusqu'à
+présent, dans l'histoire des nations. Dix mille hommes de votre garde
+nationale sont restés armés, ont gardés vos portes; votre arsenal tout
+entier est resté en votre pouvoir; et, pendant ce temps-là, je courais
+les chances les plus hazardeuses de la guerre. Je me suis, confié en vos
+sentimens d'honneur, de bonne foi, de loyauté: vous avez justifié ma
+confiance.
+
+«Habitans de Vienne, je sais que vous avez tous blâmé la guerre que des
+ministres vendus à l'Angleterre ont suscitée sur le continent. Votre
+souverain est éclairé sur les menées de ces ministres corrompus; il
+est livré tout entier aux grandes qualités qui le distinguent; et,
+désormais, j'espère pour vous et pour le continent des jours plus
+heureux.
+
+«Habitans de Vienne, je me suis peu montré parmi vous, non par dédain ou
+par un vain orgueil; mais je n'ai pas voulu distraire en vous aucun des
+sentimens que vous deviez au prince avec qui j'étais dans l'intention de
+faire une prompte paix. En vous quittant, recevez, comme un présent qui
+vous prouve mon estime, votre arsenal intact, que les lois de la guerre
+ont rendu ma propriété; servez-vous en toujours pour le maintien de
+l'ordre. Tous les maux que vous avez soufferts, attribuez-les aux
+malheurs inséparables de la guerre; et tous les ménagemens que mon armée
+a apportés dans vos contrées, vous les devez à l'estime que vous avez
+méritée».
+
+NAPOLÉON
+
+
+
+
+De mon camp impérial de Schoenbrünn, le 6 nivose an 14 (27 décembre
+1805).
+
+_Proclamation à là grande armée._
+
+Soldats,
+
+«Depuis dix ans, j'ai tout fait pour sauver le roi de Naples; il a tout
+fait pour se perdre.
+
+«Après la bataille de Dego, de Mondovi, de Lodi, il ne pouvait m'opposer
+qu'une faible résistance. Je me fiai aux paroles de ce prince, et fus
+généreux envers lui.
+
+«Lorsque la seconde coalition fut dissoute à Marengo, le roi de Naples,
+qui, le premier, avait commencé cette injuste guerre, abandonné à
+Lunéville par ses alliés, resta seul et sans défense. Il m'implora; je
+lui pardonnai une seconde fois.
+
+«Il y a peu de mois, vous étiez aux portes de Naples. J'avais d'assez
+légitimes raisons, et de suspecter la trahison qui se méditait, et de
+venger les outrages qui m'avaient été faits. Je fus encore généreux. Je
+reconnus la neutralité de Naples; je vous ordonnai d'évacuer ce royaume;
+et, pour la troisième fois, la maison de Naples fut raffermie et sauvée.
+
+«Pardonnerons-nous une quatrième fois? nous fierons-nous une quatrième
+fois à une cour, sans foi, sans honneur, et sans raison? Non! non. La
+dynastie de Naples a cessé de régner; son existence est incompatible
+avec le repos de l'Europe et l'honneur de ma couronne.
+
+«Soldats, marchez; précipitez dans les flots, si tant est qu'ils vous
+attendent, ces débiles bataillons des tyrans des mers. Montrez au
+monde de quelle manière nous punissons les parjures. Ne tardez pas à
+m'apprendre que l'Italie est toute entière soumise à mes lois ou à
+celles de mes alliés; que le plus beau pays de la terre est affranchi du
+joug des hommes les plus perfides; que la sainteté du traité est vengée,
+et que les mânes de mes braves soldats égorgés dans les ports de Sicile
+à leur retour d'Egypte, après avoir échappé aux périls des naufrages,
+des déserts, et de cent combats, sont enfin apaisés.
+
+«Soldats, mon frère marchera à votre tête; il connaît mes projets;
+il est le dépositaire de mon autorité; il a toute ma confiance;
+environnez-le de toute la vôtre».
+
+NAPOLÉON
+
+
+
+
+FIN DU QUATRIÈME VOLUME.
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+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres de Napoléon Bonaparte, TOME
+III., by Napoléon Bonaparte
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12893 ***