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diff --git a/12893-0.txt b/12893-0.txt new file mode 100644 index 0000000..d6e689e --- /dev/null +++ b/12893-0.txt @@ -0,0 +1,19524 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12893 *** + +OEUVRES DE + +NAPOLÉON BONAPARTE. + + +TOME TROISIÈME. + +MDCCCXXI. + + + +EXPÉDITION D'ÉGYPTE. + +(Suite) + + +Au quartier-général du mont Carmel, le 28 ventose an 7 (18 mars 1799.) + +_Au général Reynier ou au commandant de Césarée_. + +Le scheick qui vous remettra cette lettre, citoyen général, me fait +espérer qu'il pourra réunir assez de moyens de transport pour faire +venir à Caïffa le riz et le biscuit qui doivent être arrivés à Césarée: +concertez-vous avec lui et donnez-lui toute l'assistance dont il peut +avoir besoin. + +Nous sommes maîtres de Caïffa, où nous avons trouvé des magasins de +coton et entre autres trois mille quintaux de blé. + +La route de Césarée à Saint-Jean d'Acre passe par Caïffa et va toujours +le long de la mer. Le général Reynier doit avoir reçu l'ordre de laisser +un bataillon à Césarée et de se rendre avec le reste à Saint-Jean +d'Acre. + +Faites passer la lettre ci-jointe à l'adjudant-général Grezieux. + +BONAPARTE. + + + + +Au quartier-général du mont Carmel, le 28 ventose an 7 (18 mars 1799). + +_A l'adjudant-général Grézieux._ + +Nous nous sommes emparés de Caïffa, où nous avons trouvé des magasins de +coton et trois mille quintaux de blé, prise d'autant meilleure, que +ce blé était destiné à l'approvisionnement de l'escadre qui bloque +Alexandrie. + +Le capitaine Smith, avec deux vaisseaux de guerre anglais, est arrivé +d'Alexandrie à Saint-Jean d'Acre: ainsi, si notre flottille arrivait, +vous feriez débarquer promptement les denrées, vous feriez entrer dans +la rade les bâtimens, tels que _la Fortune_, qui pourraient y entrer, et +vous renverriez sur-le-champ les autres prendre leur station à Damiette. + +Nous avons eu une affaire au village de Kakoun avec la cavalerie de +Djezzar, réunie à des Arabes et à des paysans. Après quelques coups de +canon, tout s'est dispersé; la cavalerie de Djezzar a fait en quatre +heures deux journées de marche; elle est arrivée à Acre le même jour +de l'affaire, et y à porté là consternation et l'effroi; la plupart de +cette cavalerie est aujourd'hui dispersée. L'investissement d'Acre sera +fait ce soir: faites connaître ces nouvelles à Damiette et au Caire. + +Envoyez-nous le plus de biscuit et de riz que vous pourrez, sur des +bâtimens qui débarqueront à Courra ou à Tentoura: nous sommes bien +avec les habitans de ce pays, qui sont venus au devant de nous et se +comportent fort bien. + +BONAPARTE. + + + + +Au quartier-général du mont Carmel, le 28 ventose an 7 (18 mars 1799). + +_Au contre-amiral Ganteaume_. + +Vous donnerez l'ordre, citoyen général, à la flottille commandée par le +capitaine Stendelet, si elle n'est pas encore sortie de Damiette, de ne +pas sortir: il fera seulement sortir _le Pluvier_, chargé de riz et de +biscuit, lequel se rendra à Jaffa, où il débarquera son chargement, et +après quoi il s'en retournera. + +Si la flottille était partie, vous lui enverriez l'ordre de rentrer, en +déchargeant les denrées à Jaffa, si elle peut le faire sans éprouver +aucun retard: elle ira à Damiette, ou, si elle le peut, à Bourlos. + +Vous donnerez l'ordre au contre-amiral Perrée de ne pas opérer sa +sortie, et, s'il l'avait opérée et qu'il ne trouvât votre ordre qu'à +Jaffa, de faire une tournée du côté de Candie, afin de recueillir des +nouvelles des bâtimens venant d'Europe, et de venir quinze ou vingt +jours après son départ de Jaffa à Damiette, où il trouvera de nouvelles +instructions: dans l'intervalle du temps, il enverra à Damiette un brick +pour faire part des nouvelles qu'il aurait pu apprendre. + +BONAPARTE. + + + + +Au quartier-général du mont Carmel, le 28 ventose an 7 (18 mars 1799). + +PROCLAMATION. + +_Aux scheicks, ulemas, schérifs, orateurs de mosquées et autres habitans +du pachalic d'Acre_. + +Dieu est clément et miséricordieux. + +Dieu donne la victoire à qui il veut; il n'en doit compte à personne. +Les peuples doivent se soumettre à sa volonté. + +En entrant avec mon armée dans le pachalic d'Acre, mon intention est de +punir Djezzar-Pacha de ce qu'il a osé me provoquer à la guerre, et de +vous délivrer des vexations qu'il exerce envers le peuple. Dieu, qui tôt +ou tard punit les tyrans, a décidé que la fin du règne de Djezzar était +arrivée. + +Vous, bons musulmans, habitans, vous ne devez pas prendre l'épouvante, +car je suis l'ami de tous ceux qui ne commettent point de mauvaises +actions et qui vivent tranquilles. + +Que chaque commune ait donc à m'envoyer ses députés à mon camp, afin que +je les inscrive et leur donner des sauf-conduits, car je ne peux pas +répondre sans cela du mal qui leur arriverait. + +Je suis terrible envers mes ennemis, bon, clément et miséricordieux +envers le peuple et ceux qui se déclarent mes amis. + +BONAPARTE. + + + + +Au camp d'Acre, le 29 ventose an 7 (19 mars 1799). + +_Au fils d'Omar-Daher_. + +Omar-Daher, qui pendant tant d'années a commandé à Acre, dans la +Tibériade et dans toute la Galilée, homme recommandable par ses grandes +actions, les talens distingués qu'il avait reçus de Dieu, et la bonne +conduite qu'il a tenue en tout temps envers les Français, dont il +a constamment encouragé le commerce, a été détruit et remplacé par +Djezzar-Pacha, homme féroce et ennemi du peuple. Dieu, qui tôt ou tard +punit les méchans, veut aujourd'hui que les choses changent. + +J'ai choisi le scheick Abbas-el-Daher, fils d'Omar-Daher en +considération de son mérite personnel, et convaincu qu'il sera comme son +père ennemi des vexations et bienfaiteur du peuple, pour commander dans +toute la Tibériade, en attendant que je puisse le faire aussi grand que +son père. J'ordonne donc, par la présente, au scheick El-Beled et au +peuple de la Tibériade de reconnaître le scheick Abbas-El-Daher pour +leur scheick. + +Nous l'avons en conséquence revêtu d'une pelisse. + +J'ordonne également au scheick El-Beled de Nazareth de lui faire +remettre les maisons, jardins et autres biens que le scheick Omar-Daher +possédait à Nazareth. + +BONAPARTE. + + + + +Au camp d'Acre, le 30 ventose an 7 (20 mars 1799). + +_A l'émir Bechir_. + +Après m'être emparé de toute l'Egypte, j'ai traversé les déserts et suis +entré en Syrie; je me suis emparé des forts d'El-Arich, Gaza et Jaffa, +qu'avaient envahis les troupes de Djezzar-Pacha; j'ai battu et détruit +toute son armée; je viens de l'enfermer dans la place d'Acre, dont je +suis occupé depuis avant-hier à faire le siége. + +Je m'empresse de vous faire connaître toutes ces nouvelles, parce que je +sais qu'elles doivent vous être agréables, puisque toutes ces victoires +anéantissent la tyrannie d'un homme féroce qui a fait autant de mal à la +brave nation druse qu'au genre humain. + +Mon intention est de rendre la nation druse indépendante, d'alléger +le tribut qu'elle paye, et de lui rendre le port de Bezuth, et autres +villes qui lui sont nécessaires pour les débouchés de son commerce. + +Je désire que le plus tôt possible vous veniez vous-même ou que vous +envoyiez quelqu'un pour me voir ici devant Acre, afin de prendre tous +les arrangemens nécessaires pour vous délivrer de nos ennemis communs. + +Vous pourrez faire proclamer dans tous les villages de la nation druse +que ceux qui viendront apporter des vivres au camp et surtout du vin et +de l'eau-de-vie, seront exactement payés. + +BONAPARTE. + + + + +Au camp d'Acre, le 1er germinal an 7 (21 mars 1799). + +_Au scheick Mustapha-Békir_. + +Le scheick Mustapha-Békir, homme recommandable par ses talens et par son +crédit, qui lui ont mérité les persécutions d'Achmet-Pacha, qui l'a tenu +sept ans dans les fers, est nommé commandant de Saffet et du port de +Guerbanet Yakoub. + +Il est ordonné à tous les scheicks et habitans de lui prêter main-forte +pour arrêter les Musselinins, les troupes de Djezzar et autres qui +s'opposeront à l'exécution de nos ordres: il a été à cet effet revêtu +d'une pelisse. Il lui est expressément recommandé de ne commettre aucune +vexation envers les fellahs et de repousser avec courage tous ceux qui +prétendraient entrer sur le territoire du pachalic d'Acre. + +BONAPARTE. + + + + +Au camp d'Acre, le 2 germinal an 7 (22 mars 1799). + +_A l'adjudant-général Almeyras_. + +Je vous ai expédié deux bateaux le 13 et le 16, pour vous faire +connaître nos besoins d'artillerie. Les boulets que nous a envoyés +l'ennemi, joints a ceux que vous nous avez fait passer à Jaffa, nous +mettent à même de pouvoir attaquer dans trois ou quatre jours. + +Tout le pays est entièrement soumis et dévoué; une armée venue de Damas +a été complètement battue; le général Junot, avec trois cents hommes de +la deuxième légère, a battu trois à quatre mille hommes de cavalerie, en +a mis cinq à six cents hors de combat, et pris cinq drapeaux: c'est une +des affaires brillantes de la guerre. + +Ne perdez pas de vue les fortifications et les approvisionnemens de +Lesbeh; car, si l'hiver et le printemps nous nous sommes battus en +Syrie, il serait possible que cet été une armée de débarquement nous mît +à même d'acquérir de la gloire à Damiette. + +Donnez de vos nouvelles au général Dugua. + +BONAPARTE. + + + + +An camp d'Acre, le 7 germinal an 7 (27 mars 1799) + +_Au Mollah Murad-Radeh à Damas_. + +Je m'empresse de vous apprendre, afin que vous en fassiez part à vos +compatriotes de Damas, mon entrée en Syrie. Djezzar-Pacha ayant fait +une invasion en Egypte, et ayant occupé le fort d'El-Arich avec; ses +troupes, je me suis vu obligé de traverser les déserts pour m'opposer +à ses agressions: Dieu, qui a décidé que le règne des tyrans tant en +Egypte qu'en Syrie devait être terminé, m'a donné la victoire. Je me +suis emparé de Gaza, Jaffa et Caïffa, et je suis devant Acre, qui d'ici +à peu de jours sera en mon pouvoir. + +Je désire que vous fassiez connaître aux ulemas, aux schérifs et aux +principaux scheicks de Damas, ainsi qu'aux agas des janissaires, que mon +intention n'est point de rien faire qui soit contraire à la religion, +aux habitans et aux propriétés des gens du pays: en conséquence je +désire que la caravane de la Mecque ait lieu comme à l'ordinaire. +J'accorderai, à cet effet, protection et tout ce dont elle aura besoin: +il suffit qu'on me le fasse savoir. + +Je désire que, dans cette circonstance essentielle, les habitans de +Damas se conduisent avec la même prudence et la même sagesse que les +habitans du Caire; ils me trouveront le même, clément et miséricordieux +envers le peuple, et zélé pour tout ce qui peut intéresser la religion +et la justice. + +BONAPARTE. + + + + +Au camp d'Acre, le 13 germinal an 7 (2 avril 1799). + +_A l'adjudant-général Almeyras._ + +J'expédie à Damiette un bâtiment, pour vous donner des nouvelles de +l'armée et porter des lettres du général Dommartin au commandant +de l'artillerie, au contre-amiral Ganteaume et au commandant de la +flottille. + +Je vous prie de prendre toutes les mesures pour nous envoyer le plus +promptement possible toutes les munitions de guerre qui sont à Damiette, +sur des djermes. Le général Dugua me mande qu'il a envoyé à Damiette +deux mille boulets de 12 et de 8, et des obusiers. Si nous les avions +ici, Saint-Jean d'Acre serait bientôt pris. Nous éprouvons une grande +pénurie de munitions de guerre. + +Les forts de Saffet-Sour et la plus grande partie des montagnes qui nous +entourent, sont soumis; donnez ces nouvelles au Caire et à Alexandrie: +une partie de l'armée ne tardera pas à être de retour. + +BONAPARTE. + + + + +Au camp d'Acre, le 16 germinal an 7 (5 avril 1799). + +_Au même._ + +Je vous ai expédié le 13 un bateau avec un officier de marine, pour vous +faire connaître le besoin que nous avons de munitions de guerre: de peur +qu'il ne soit pas arrivé, je vous en expédie un second. + +Faites porter sur des djermes ou sur tout autre bâtiment, tous les +boulets de 12 et de 8 d'obusiers, et les cartouches d'infanterie que +vous aurez à votre disposition à Damiette. + +Envoyez-nous également les pièces d'un calibre supérieur à 8, qui +seraient arrivées d'Alexandrie à Damiette, ou qui se trouveraient à +Damiette par un accident quelconque: ces bâtimens iront droit à Jaffa, +où ils débarqueront leurs munitions de guerre. + +Donnez de nos nouvelles à Alexandrie et au Caire. L'armée est +abondamment pourvue de tout, et tout va fort bien; tous les peuples se +soumettent: les Mutuelis, les Maronites et les Druses sont avec nous. +Damas n'attend plus que la nouvelle de la prise de Saint-Jean d'Acre +pour nous envoyer ses clefs; les Maugrabins, les mameloucks et autres +troupes de Djezzar se sont battues entre elles: il y a eu beaucoup de +sang répandu. + +Par les dernières nouvelles que j'ai reçues d'Europe, les rois de +Sardaigne et des Deux-Siciles n'existent plus. L'empereur a désavoué la +conduite du roi de Naples, la paix de Rastadt était sur le point d'être +conclue; ainsi la paix générale n'était pas encore troublée: il faisait +un froid excessif. + +Envoyez des ordres à Catieh pour faire filer sur l'armée le plus +promptement possible les munitions de guerre qui peuvent y être. Je +compte sur votre intelligence et sur votre zèle pour faire passer sans +délai les munitions de guerre que je vous ai demandées. + +BONAPARTE. + + + + +Au camp d'Acre, le 16 germinal an 7 (5 avril 1799). + +_A l'adjudant-général Grézieux._ + +Je vous réexpédie, citoyen général, le bateau qui nous est arrivé ce +matin de Jaffa, pour vous faire connaître nos besoins. + +Il y a huit jours qu'un bataillon avec tous les moyens de charrois du +parc, est parti pour prendre à Jaffa des pièces de 4 et autres munitions +de guerre: nous espérons qu'il sera de retour demain. + +Le contre-amiral Ganteaume a expédié, il y a quatre jours, un officier +sur un bâtiment, pour Damiette: j'apprends qu'il a passé à Jaffa. + +Il a été expédié a Damiette pour porter des ordres pour que toutes les +munitions de guerre qui sont à Damiette partent pour Jaffa. + +Nous avons le plus grand besoin de boulets de 12, de 8, d'obus et de +bombes, des mortiers de Jaffa et des cartouches d'infanterie: ce ne sera +qu'à leur arrivée que nous pourrons attaquer et prendre Acre. + +Dès l'instant que le convoi par terre sera arrivé, on le laissera +reposer un jour, et on le renverra pour aller prendre à Jaffa les +munitions de guerre qui pourraient y être arrivées. + +Faites mettre sur une djerme trois des obusiers turcs que nous avons +trouvés à Jaffa avec tous les obus propres à ces obusiers, qui se +trouvent à Jaffa. + +Faites mettre aussi toutes les bombes des mortiers que nous avons +trouvées à Jaffa, et qui ne seraient pas parties par terre. + +Le bâtiment peut se rendre à Tentoura, où il débarquera, s'il y trouve +des troupes françaises; sinon il profitera de la nuit pour venir à +Caïffa. + +Le commodore Sidney Smith avec les deux vaisseaux _le Tigre_ et _le +Thèsée_, après avoir été absent dix jours, vient de rétablir sa +croisière depuis deux jours. La flotte du citoyen Stendelet a reçu ordre +de se rendre à Jaffa; il débarquera les vivres et l'artillerie qu'il +peut avoir. + +L'aviso _l'Etoile_ a ordre de désarmer et de laisser les deux pièces de +18 que vous nous enverrez par le prochain convoi. + +Le contre-amiral Perrée a reçu également l'ordre de faire arriver à +Jaffa trois pièces de 24, quatre de 18 et des mortiers, avec sis cents +boulets de 12. + +BONAPARTE. + + + + +Au camp d'Acre, le 19 germinal an 7 (8 anil 1799). + +_Au général Marmont._ + +Vous aurez sans doute reçu, citoyen général, les différentes lettres que +je vous ai écrites depuis la prise d'El-Arich jusqu'à celle de Jaffa. + +Nous sommes depuis quinze jours devant Saint-Jean d'Acre, où nous tenons +enfermé Djezzar-Pacha. La grande quantité d'artillerie que les Anglais +y ont jetée avec un renfort de canonniers et d'officiers, joint à notre +peu d'artillerie, a retardé la prise de cette place; mais les deux +vaisseaux de guerre anglais se sont lâchés hier contre nous, et nous ont +tiré plus de deux mille boulets, ce qui nous en a approvisionnés: j'ai +donc lieu d'espérer que sous peu de jours nous serons maîtres de cette +place. + +Nous sommes maîtres de Saffet-Sour: les Mutuelis et les Druses sont avec +nous. + +J'espère que vous n'aurez pas perdu un instant pour l'armement et pour +l'approvisionnement d'Alexandrie, et que vous serez en mesure pour +recevoir les ennemis, s'ils se présentent de ce côté. Je compte, dans +le mois prochain, être en Egypte et avoir fini toute mon opération de +Syrie. + +BONAPARTE. + + + + +Au camp d'Acre, le 24 germinal an 7 (13 avril 1799). + +_Au général Kléber._ + +J'ai reçu, citoyen général, vos différentes lettres. + +L'adjudant-général Leturcq, qui est arrivé à Caïffa avec le convoi, nous +apporte de quoi faire une grande quantité de cartouches. Dès l'instant +qu'elles seront faites, on vous en enverra le plus qu'il sera possible. + +Le général Murat laissera à Saffet les cent cinquante hommes de la +vingt-cinquième que vous aviez laissés à Caïffa; vous les prendrez là +pour les placer où vous jugerez à propos. Je désirerais qu'avec le reste +de sa colonne il pût être de retour pour l'assaut d'Acre, qui pourra +avoir lieu le 30. + +Ecrivez à Gherrar qu'il a tort de se mêler d'une querelle qui le +conduira à sa perte: comment, lui qui a eu tant à se plaindre d'un homme +aussi féroce que Djezzar, peut-il exposer la fortune et la vie de ses +paysans pour un homme aussi peu fait pour avoir des amis? que sous +peu de jours Acre sera pris, et Djezzar puni de tous ses forfaits, et +qu'alors il regrettera, peut-être trop tard, de ne pas s'être conduit +avec plus de sagesse et de politique. Si cette lettre est nulle, elle ne +peut, dans aucun cas, faire un mauvais effet. + +Votre bataille est fort bonne; cela ne laisse pas de beaucoup dégoûter +cette canaille, et j'espère que si vous les revoyez, vous pourrez +trouver moyen d'avoir leurs pièces. + +Est-il bien sûr que le pont, qui est plus bas que le lac Tabarieh, soit +détruit? Les habitans du pays, dans les différens renseignemens qu'ils +me donnent, me parlent toujours de ce pont comme si les renforts +pouvaient venir par là, et dès lors comme s'il n'était pas détruit. + +Le mont Thabor est témoin de vos exploits. Si ces gens-là tiennent un +peu, et que vous ayez une affaire un peu chaude, cela vous vaudra les +clefs de Damas. + +Si dans les différens mouvemens qui peuvent se présenter, vous trouvez +moyen de vous mettre entre eux et le Jourdain, il ne faudrait pas être +retenu par l'idée que cela les ferait marcher sur nous. Nous nous tenons +sur nos gardes, nous en serions bien vite prévenus, et nous irions à +leur rencontre; mais alors il faudrait que vous les poursuivissiez en +queue assez vivement. Mais je sens que ces gens-là ne sont pas assez +résolus pour cela. Si cela arrivait, ils s'éparpilleraient tout +bonnement en route. + +J'ai envoyé, il y a trois jours, à Saffet un homme qui est depuis Jaffa +avec nous, pour avoir une conférence avec Ibrahim-Bey, et doit être de +retour demain, et, si la cavalerie qui est devant Saffet l'a empêché +de remplir sa mission, je vous l'enverrai: il sera plus à portée de la +remplir de chez vous. + +BONAPARTE. + + + + +Au camp d'Acre, le 25 germinal an 7 (14 avril 1799). + +_Au général Marmont._ + +J'imagine qu'à l'heure qu'il est, citoyen général, vous aurez +approvisionné le fort de Raschid de mortiers avec de bonnes pièces à +cinq cents coups au moins. + +J'ai reçu votre lettre du 8 germinal, et j'ai appris avec plaisir que +_le Pluvier_ s'était sauvé à Alexandrie: il doit avoir douze cents +quintaux de riz à son bord; vous pouvez vous en servir pour augmenter +vos approvisionnemens. + +Recrutez et complétez les quatre bataillons qui sont sous vos ordres, +ainsi que la légion nautique. Les recrues que vous nous avez envoyées +d'Alexandrie se sont sauvées à la première affaire, ont tenu bon à la +seconde., et se battent aujourd'hui tous les jours à la tranchée avec le +plus grand courage. + +Le général Junot s'est couvert de gloire le 19, au combat de Nazareth; +avec trois cents hommes de la deuxième d'infanterie légère, il a battu +quatre mille hommes de cavalerie; il a pris cinq drapeaux et tué ou +blessé près de six cents hommes: c'est une des affaires brillantes de la +guerre. + +Notre siège avance: nous avons une galerie de mine qui déjà dépasse la +contrescarpe, chemine sous le fossé à trente pieds sous terre, et n'est +plus qu'à dix-huit pieds du rempart. + +Sur le front d'attaque, nous avons deux batteries à soixante toises, et +quatre à cent toises, pour contrebattre les flancs. Depuis quinze jours +nous ne tirons pas un seul boulet: l'ennemi tire comme un enragé; nous +nous contentons de ramasser humblement ses boulets, de les payer vingt +sous et de les entasser au parc, où il y en a déjà près de quatre mille. +Vous voyez qu'il y a de quoi faire un beau feu pendant vingt-quatre +heures, et faire une bonne brèche. J'attends, pour donner le signal, que +le mineur puisse faire sauter la contrescarpe à l'extrémité d'une double +sape, qui marche droit a une tour. Nous sommes encore à huit toises de +la contrescarpe: c'est l'histoire de deux nuits. L'ennemi nous a tiré +trois ou quatre mille bombes; il y a dans la place beaucoup d'Anglais et +d'émigrés français: vous sentez que nous brûlons d'y entrer: il y a à +parier que ce sera le 1er floréal: le siège, à défaut d'artillerie et +vu l'immense quantité de celle de l'ennemi, est une des opérations +qui caractérisent le plus la constance et la bravoure de nos troupes: +l'ennemi tire ses bombes avec une grande précision. Jusqu'à cette heure, +ce siège nous coûte soixante hommes tués et trente blessés. L'adjoint +Mailly, les adjudans-généraux Lescale et Hacigue sont du nombre des +premiers. + +Le général Caffarelli, mon aide-de-camp Duroc, Eugène, +l'adjudant-général Valentin, les officiers de génie Sanson, Say et +Souhait sont du nombre des blessés; on a été obligé d'amputer le bras du +général Caffarelli: sa, blessure va bien. + +Damas n'attend que la nouvelle de la prise d'Acre pour se soumettre. + +Je serai dans le courant de mai de retour en Egypte: profitez des +bâtimens de transport qui partiraient, ou expédiez-en un pour donner de +nos nouvelles en France. Vous avez dû recevoir la relation de Jaffa, qui +a été imprimée. + +Approvisionnez-vous, et que vos soins ne se bornent pas à Alexandrie; +songez que cela n'est rien si le fort de Raschid n'est pas en état de +faire une bonne résistance; il faut qu'il y ait un bon massif de terre, +des mortiers, des obusiers, des canons approvisionnés à six cents coups +par pièce. Après avoir fortifié votre arrondissement, vous aurez la +gloire de le défendre cet été: je vous répète ce que je vous ai dit dans +ma lettre du 21 pluviose, de me faire faire une bonne carte de votre +arrondissement, en y comprenant une partie du lac Bourlos: vous savez +combien cela est nécessaire dans les opérations militaires. + +Faites connaître dans votre arrondissement que j'ai revêtu le fils +de Daher, et que je l'ai reconnu le scheick de Saffet et du pachalic +d'Acre. + +Nous pourrions bien aujourd'hui donner un million si nous avions ici les +pièces de siége embarquées à Alexandrie. + +Si les Anglais laissent la sortie un peu libre, vous pourriez envoyer +un petit bâtiment à Jaffa pour me porter de vos nouvelles et pour en +recevoir des nôtres; il faudrait qu'il fût assez petit pour pouvoir +aller à Damiette ou sur le lac Bourlos. + +BONAPARTE. + + + + +Au camp d'Acre, le 25 germinal an 7 (14 avril 1799). + +_Au commandant de Jaffa._ + +Je vous envoie, citoyen commandant, un nouveau convoi par terre, pour +prendre les pièces et les munitions de guerre qui se trouvent à Jaffa. + +Faites filer par mer sur des bateaux à Tentoura tout ce que le convoi ne +pourra pas porter. + +Faites l'inspection des différens magasins, et veillez à ce que les +garde-magasins soient en règle, à ce que les hôpitaux soient tenus +proprement et qu'on y trouve tous les secours que permettent les +circonstances. + +BONAPARTE. + + + + +Au mont Thabor, le 29 germinal an 7 (18 avril 1799). + +_Au général Ganteaume._ + +Je reçois a l'instant la lettre par laquelle vous m'annoncez l'arrivée +du contre-amiral Perrée à Jaffa; vous lui enverrez sur-le-champ l'ordre +1°. de rembarquer deux pièces de 18 avec la moitié des boulets de 12, +qu'en conséquence de votre ordre il avait laissés à Jaffa. + +2°. De remplacer les pièces de 18, qu'il se trouve avoir laissées à +Jaffa, par un pareil nombre de pièces de 12, qu'il prendrait sur _la +Courageuse_. Si _l'Etoile_ était arrivée, il pourrait prendre les pièces +de 18 de _l'Etoile_, pour se compléter. Si la grosse mer s'opposait à +tous ses mouvemens, et lui faisait perdre trop de temps, vous lui ferez +sentir que, dans sa position, il faut qu'il calcule avant tout le temps. + +3°. Laissez le contre-amiral Perrée maître de se porter soit sur Candie, +soit sur Chypre, afin de pouvoir reparaître du 6 an 10 du mois prochain, +soit sur Jaffa, soit sur Sour. + +La place d'Acre sera prise alors, et je l'expédierai en Europe avec +une mission particulière. Pour peu que le contre-amiral Perrée soit +poursuivi par l'ennemi, vous le laisserez maître de se réfugier soit à +Alexandrie, soit dans un port d'Europe; dans ce dernier cas, vous lui +ferez connaître que j'attends de lui qu'il ne tarde pas à nous amener +des fusils, des sabres et quelques renforts, ne fût-ce que quelques +centaines d'hommes. Il pourra diriger sa marche sur Damiette, sur Jaffa, +sur Saint-Jean d'Acre ou sur Sour, et, s'il avait plus de quinze cents +hommes, il pourrait même les débarquer à Derne. + +Faites-lui sentir cependant que je compte assez sur son zèle et sur ses +talens pour espérer qu'il pourra croiser huit jours, faire beaucoup de +mal aux Anglais, dont les vaisseaux marchands couvrent le Levant. + +Dans tous les cas, mon intention est que, avec ses trois frégates, il +hasarde un de ses meilleurs avisos, en se dirigeant sur Sour. Vous +connaissez-la position dans laquelle nous sommes, la situation de la +côte; ajoutez-y tout ce que les connaissances de votre métier peuvent +vous suggérer. + +Le contre-amiral Perrée est autorisé à prendre tous les gros bâtimens +turcs. + +Si les vents le poussaient du côté de Tripoli, de Syrie, faites-lui +connaître que les Anglais reçoivent leurs vivres et leurs munitions de +ce côté, et qu'il pourrait leur intercepter quelque convoi. + +En tout cas, j'imagine que vous lui direz de porter toujours pavillon +anglais et de se tenir fort loin des côtes. + +BONAPARTE. + + + + +Au camp devant Acre, le 30 germinal an 7 (19 avril 1799). + +_Au citoyen Fourier, commissaire près le divan._ + +J'ai reçu, citoyen, vos différentes lettres. + +Je vous autorise à correspondre avec l'Institut national, pour lui +témoigner au nom de l'Institut d'Egypte le désir, qu'il a de recevoir +promptement les différentes commissions à faire, et l'empressement que +l'Institut d'Egypte mettra à y répondre. + +Faites connaître au divan du Caire les succès que nous avons eus contre +nos ennemis, la protection que j'ai accordée à tous ceux qui se sont +bien comportés, et les exemples sévères que je fais des villes et des +villages qui se sont mal conduits, entre autres celui de Djerme, habité +par Gherrar, scheick de Naplouse. + +Annoncez au divan que lorsqu'il recevra cette lettre, Acre sera pris, +et que je serai en route pour me rendre au Caire, où j'ai autant +d'impatience d'arriver que l'on en a de m'y voir. + +Un de mes premiers soins sera de rassembler l'Institut, et de voir si +nous pouvons parvenir à avancer d'un pas les connaissances humaines. + +BONAPARTE + + + + +Devant Acre, le 30 germinal an 7 (19 avril 1799). + +_Au général Desaix._ + +Je reçois, citoyen général, à l'instant vos lettres depuis le 8 pluviose +au 27 ventose. + +Je les ai lues avec tout l'intérêt qu'elles inspirent. Je vois surtout +avec plaisir que vous vous disposez à vous emparer de Cosseir; sans ce +point-là, vous ne serez jamais tranquille. La marine a encore dans ce +point déçu mes espérances. + +Je serai de retour en Egypte dans le courant du mois. Je compte être +maître d'Acre dans six jours. + +Le général Dugua me mande qu'il vous a envoyé tous les objets que vous +avez demandés, je le lui recommande avec toutes les instances possibles. + +Nous avons eu affaire, à la bataille du Mont-Thabor, à près de trente +mille hommes: c'est à peu près un contre dix. Les janissaires de Damas +se battaient au moins aussi bien que les mameloucks; et les Arnautes, +Maugrabins, Naplousins sont sans contredit les meilleures troupes de +l'Europe. Au reste, par vos lettres je vois que nous n'avons rien à vous +conter, que vous n'ayez à nous répondre. + +Assurez tous les braves qui sont sous vos ordres de l'empressement que +je mettrai à récompenser leurs services et à les faire connaître à la +France entière. + +Le contre-amiral Perrée, avec _la Junon_, _l'Alceste_ et _la +Courageuse_, nous a amené à Jaffa des pièces de siége, et est en ce +moment derrière la flotte anglaise, lui enlevant ses avisos, bâtimens +de transport, etc. Il fera des prises immenses, et nous enverra à Tyr, +Jaffa et Acre, lorsque nous en serons maîtres, de fréquentes nouvelles +de l'Europe. + +Vous avez appris, par le Caire, les dernières nouvelles de France et +d'Europe. Rien ne prouvait encore qu'il y eût la guerre. + +BONAPARTE. + + + + +Au quartier-général devant Acre, le 30 germinal an 7 (19 avril 1799). + +_Au chef de l'état-major général._ + +Le commandant de la croisière anglaise devant Acre ayant eu la barbarie +de faire embarquer, sur un bâtiment qui avait la peste, les prisonniers +français faits sur les deux tartanes chargées de munitions, qu'il a +prises près de Caïffa, dans la sortie qui a eu lieu le 18; les anglais +ayant été remarqués à la tête des barbares, et le pavillon anglais ayant +été au même instant arboré sur plusieurs tours de la place; la conduite +féroce qu'ont tenue les assiégés en coupant la tête à deux volontaires +qui avaient été tués, doit être attribuée au commandant anglais; +conduite si opposée aux honneurs que l'on a rendus aux officiers et +soldats anglais trouvés sur le champ de bataille, et aux soins que l'on +a eus des blessés et des prisonniers. + +Les Anglais étant ceux qui défendent et approvisionnent Acre, la +conduite horrible de Djezzar, qui a fait étrangler et jeter à l'eau, +les mains liées, plus de deux cents chrétiens, naturels du pays, parmi +lesquels se trouvait le secrétaire d'un consul français, doit également +être attribuée à cet officier, puisque, par les circonstances, le pacha +se trouve entièrement sous sa dépendance. + +Cet officier refusant d'ailleurs d'exécuter aucun des articles d'échange +établi entre les deux puissances; et ses propos dans toutes les +communications qui ont eu lieu, ses démarches depuis qu'il est en +croisière étant celles d'un fou, mon intention est que vous donniez +des ordres aux différens commandans de la côte pour qu'on cesse toute +communication avec la flotte anglaise, actuellement en croisière dans +ces mers. + +BONAPARTE. + + + + +Au camp devant Acre, le 2 floréal an 7 (21 avril 1799). + +_Au général Kléber._ + +J'ai reçu, citoyen général, vos lettres des 29 germinal et 1er floréal. + +Nos mineurs sont depuis vingt-quatre heures sous la tour; demain ils +commencent le travail pour les fourneaux: ils espèrent le 4 faire sauter +la tour. + +Nos pièces de 24 sont en chemin: nous les attendons le 4. + +Une seconde flottille, que j'avais fait préparer à Alexandrie, et qui +était en station au lac Bourlos, vient d'arriver. + +Une troisième flottille, que j'avais fait préparer à Alexandrie, et qui +était en station à Damiette depuis un mois, vient de partir, chargée de +grosses pièces et de mortiers. Tous ces moyens ne sont pas nécessaires +pour prendre Acre: la réussite d'un seul suffit. Si nous n'étions même à +regarder à vingt-quatre heures près, les moyens que nous avons au parc +seraient suffisans. + +Le citoyen Perrée, qui, avec ses trois frégates, voltige à vingt et +trente lieues d'Acre, a déjà fait des prises, et il est probable que +cette flottille s'enrichira et fera beaucoup de mal aux ennemis. M. +Smith n'en sait encore rien; car il tire des boulets fort et ferme. + +Faites faire par votre officier du génie un croquis du cours du Jourdain +depuis le pont d'Iacoub jusqu'à quatre lieues plus bas que celui de +Medjamé, avec la nature du terrain à une lieue sur l'une et l'autre +rive. + +Ordonnez des reconnaissances à quatre lieues en avant de chaque pont, +afin de bien reconnaître la nature du terrain. + +Faites-moi faire une note par vos officiers de génie et d'artillerie sur +le degré de défense dont seraient susceptibles les ponts d'Iacoub et de +Medjamé, les forts de Safit et de Tabariéh. + +BONAPARTE. + + + + +An camp devant Acre, le 8 floréal an 7 (27 avril 1799). + +_Au même._ + +La mine, citoyen général, a joué le 5; elle n'a point fait l'effet que +les mineurs en attendaient: une partie de la muraille de terre s'est +cependant écroulée avec tous les décombres, ainsi que la plus grande +partie des trois voûtes; le fossé, à dix toises de chaque côté, a +absolument disparu. Nous n'avons pu nous emparer d'une petite voûte +supérieure, qui nous aurait mis à même de nous emparer de toutes +les maisons de gauche, et nous aurait donné l'entrée dans la place. +Plusieurs barils de poudre enflammés que l'ennemi a jetés dans la +brèche, ont beaucoup effrayé les trente grenadiers qui étaient déjà +parvenus a se loger. Nous avons canonné toute la journée du 6. Nous +avons eu dans le centre de la tour, pendant toute la journée du 6 au 7, +vingt hommes de logés; ils n'ont pas pu parvenir à se loger à l'endroit +convenable, et nous avons dû abandonner le logement qu'ils s'étaient +fait, avant le jour. Hier et aujourd'hui nous canonnons. Nos boyaux vont +jusqu'au pied de la brèche, de sorte que l'on arrive à couvert jusque +dans l'intérieur de la tour. + +Nos pièces de 18 et de 24 arrivent demain ou après demain. Les munitions +qui nous sont arrivées hier de Damiette, nous mettent à même de +continuer notre feu. L'ennemi ne tire plus que des bombes, hormis M. +Smith, qui ne nous laisse pas de repos, même la nuit, et ne produit +d'autre mal que de ruiner notre caisse. + +Ou dit que le corps des Dilettis s'est porté à huit lieues en avant de +Damas, en forme d'avant-garde, et que leur peur commence à passer. + +Faites votre possible pour approvisionner et améliorer nos têtes de +ponts. + +Les Naplousins paraissent vouloir bien se conduire. Ghérar a répondu à +la lettre que je lui avais écrite. + +Le général Damas est arrivé à Damiette. + +L'Egypte est parfaitement tranquille. + +Le général Caffarelli est mort. + +BONAPARTE. + + + + +Au camp devant Acre, le 13 floréal an 7 (2 mai 1799). + +_Au citoyen Bart, commandant à Jaffa._ + +Tous les savons qui se trouvaient dans la savonnerie de Sédon-Harau +doivent rester au profit de la république. + +Je compte sur votre zèle pour nous faire passer le plus tôt possible la +poudre dont nous avons le plus grand besoin. + +Veillez, je vous prie, à ce qu'on ne dilapide pas nos magasins. + +BONAPARTE. + + + + +Au camp devant Acre, le 13 floréal an 7 (2 mai 1799). + +_Au général Junot._ + +Vous pouvez assurer, citoyen général, le scheick Saleh-Daher que +mon intention est de le nommer scheick de Saïd, place qui, par son +importance, est au-dessus de Scheffamme. Qu'il tâche de rassembler le +plus de monde possible, afin de pouvoir se maintenir dans ce poste, que +je ne tarderai pas à lui mettre entre les mains. + +Faites-moi passer toutes les nouvelles que vous pourrez avoir de Damas. + +Nos pièces de 18 et de 24 sont arrivées. Nous espérons sous peu de +jours, malgré la grande obstination des assiégés, entrer dans Acre. Le +feu de leur artillerie est entièrement éteint. + +BONAPARTE. + + + + +Au camp devant Acre, le 13 floréal an 7 (2 mai 1799). + +_Au général Kléber._ + +J'envoie tous les ingénieurs géographes qui sont au camp, pour prendre +le croquis du pays. Vous sentez combien il est essentiel de leur +répartir la besogne, afin que j'aie le plus tôt possible un canevas du +pays. + +Nos pièces de 18 jouent depuis deux jours. La tour n'est plus qu'une +ruine; le flanc qui s'opposait au passage du fossé est ruiné. L'ennemi +n'a plus qu'un seul canon qui tire; sentant qu'il ne peut plus défendre +ses murailles, il a couronné ses glacis par des boyaux, où il est +protégé par la mousqueterie de la place, et empêche l'abord des +différentes brèches: cela nous engage dans des affaires pénibles. Une +compagnie de grenadiers avait canonné hier la brèche; ils sortirent de +leurs boyaux avec tant d'impétuosité, qu'il fallut passer tout la soirée +à les faire rentrer dans la place. Ils ont perdu beaucoup de monde; nous +avons eu trente blessés et douze à quinze tués, parmi lesquels le chef +de la quatre-vingt-cinquième, qui était de tranchée. Après-demain nous +plaçons nos pièces de 24 pour faire une brèche, et dès l'instant qu'elle +sera praticable, nous donnons un assaut général et en masse. + +BONAPARTE. + + + + +Au camp devant Acre, le 13 floréal an 7 (2 mai 1799). + +_Au commandant du génie._ + +Je vous prie, citoyen commandant, d'envoyer les citoyens Jacotin et +Favier, ingénieurs-géographes, pour lever à la main le cours du Jourdain +et les différentes gorges qui y aboutissent, ainsi que la position du +général Kléber. Ils se rendront aujourd'hui au camp de ce général. + +BONAPARTE. + + + + +Au camp devant Acre, le 13 floréal an 7 (2 mai 1799). + +_A l'ordonnateur en chef._ + +Je vous envoie, citoyen ordonnateur, un ordre au payeur de tenir en +Egypte cent mille francs à votre disposition. Il fera escompter sur +cette somme tout ce que l'ordonnateur chargé du service aura dépensé. + +Faites activer le plus qu'il vous sera possible l'évacuation de vos +blessés et de vos malades sur Damiette. + +BONAPARTE. + + + + +Au camp devant Acre, le 13 floréal an 7 (2 mai 1799). + +_Au même._ + +Donnez, citoyen ordonnateur, au citoyen Desgenettes, une ordonnance de +2,000 francs sur le Caire. J'ai écrit à Paris, pour qu'il soit payé la +même somme à la femme du citoyen Larrey. + +BONAPARTE. + + + + +Au camp devant Acre, le 20 floréal an 7 (9 mai 1799). + +_Au contre-amiral Perrée._ + +Le contre-amiral Ganteaume vous fait connaître, citoyen général, ce que +vous avez à faire pour enlever quatre à cinq cents blessés que je fais +transporter à Tentoura, et qu'il est indispensable que vous transportiez +à Alexandrie et à Damiette: vous vaincrez, par votre intelligence, vos +connaissances nautiques et votre zèle, tous les obstacles que vous +pourriez rencontrer; vous et vos équipages acquerrez plus de gloire par +cette action que par le combat le plus brillant: jamais croisière n'aura +été plus utile que la vôtre, et jamais frégates n'auront rendu un plus +grand service à la république. + +BONAPARTE. + + + + +Au camp devant Acre, le 21 floréal an 7 (10 mai 1799). + +_Au Directoire exécutif._ + +Je vous ai fait connaître qu'Achmet Djezzar, pacha d'Acre, de Tripoli +et de Damas, avait été nommé pacha d'Egypte, qu'il avait réuni un corps +d'armée, et avait porté son avant-garde à El-Arich, menaçant le reste de +l'Egypte d'une invasion prochaine; + +Que les bâtimens de transport turcs se réunissaient dans le port de +Miri, menaçant de se porter devant Alexandrie, dans la belle saison; que +par les mouvemens qui existaient dans l'Arabie, on devait s'attendre que +le nombre des gens d'Yambo qui avaient passé la mer Rouge, augmenterait +au printemps. + +Vous avez vu, par ma dernière dépêche, la rapidité avec laquelle l'armée +a passé le désert, la prise d'El-Arich, de Gaza, de Jaffa, la dispersion +de l'armée ennemie, qui a perdu ses magasins, une partie de ses +chameaux, ses outres et ses équipages de campagne. + +Il restait encore deux mois avant la saison propre au débarquement, +je résolus de poursuivre les débris de l'armée ennemie, et de nourrir +pendant deux mois la guerre dans le coeur de la Syrie. + +_Affaire de Kakoun._ + +Le 25 ventose, à dix heures du matin, nous aperçûmes, au delà du village +de Kakoun, l'armée ennemie, qui avait pris position sur nos flancs; sa +gauche composée de gens de Naplouse, anciens Samaritains, était appuyée +à un mamelon d'un accès difficile; la cavalerie était formée à droite. + +Le général Kléber se porta sur la cavalerie ennemie; le général Lannes +attaqua la gauche; le général Murat déploya sa cavalerie au centre. + +Le général Lannes culbuta l'ennemi, tua beaucoup de monde, et le +poursuivit pendant deux lieues dans les montagnes. + +Le général Kléber, après une légère fusillade, mit en fuite la droite +des ennemis, et les poursuivit vivement; ils prirent le chemin d'Acre. + +_Combat de Caïffa._ + +Le 27, à huit heures du soir, nous nous emparâmes de Caïffa; une escadre +anglaise était mouillée dans la rade. + +Quatre pièces d'artillerie de siége, que j'avais fait embarquer à +Alexandrie sur quatre bâtimens de transport, furent prises à la hauteur +de Caïffa par les Anglais. + +Plusieurs bateaux chargés de bombes et de vivres échappèrent et vinrent +mouiller à Caïffa: les Anglais voulurent les enlever; le chef d'escadron +Lambert les repoussa, leur blessa ou tua cent hommes, fit trente +prisonniers, et s'empara d'une grosse chaloupe avec une caronade de +trente-six. + +Nous n'avions plus à mettre en batterie devant Acre que notre équipage +de campagne: nous battîmes en brèche une tour qui était la partie la +plus saillante de la ville; la mine manqua, la contrescarpe ne sauta +pas. Le citoyen Mailly, adjoint à l'état-major, qui se porta pour +reconnaître l'effet de la mine, fut tué. Vous verrez, par le journal du +siége, que les 6, 10, 18, et 26 germinal, l'ennemi fit des sorties vives +où il fut repoussé avec de grandes pertes par le général Vial. + +Que, le 12, nos mineurs firent sauter la contrescarpe, mais que la +brèche ne se trouva pas praticable. + +Le 11, le général Murat prit possession de Saffet, l'ancienne Béthulie. +Les habitans montrent l'endroit où Judith tua Holopherne. Le même jour, +le général Junot prit possession de Nazareth. + +_Combat de Nazareth._ + +Cependant une armée nombreuse s'était mise en marche de Damas, elle +passa le Jourdain le 17. + +L'avant-garde se battit toute la journée du 19 contre le général Junot +qui, avec cinq cents hommes des deuxième et dix-neuvième demi-brigades, +la mit en déroute, lui prit cinq drapeaux, et couvrit le champ de +bataille de morts; combat célèbre, et qui fait honneur au sang-froid +français. + +_Combat de Cana._ + +Le 20, le général Kléber partit du camp d'Acre, il marcha à l'ennemi, et +le rencontre près du village de Cana; il se forma en deux carrés: après +s'être canonné et fusillé une partie de la journée, chacun rentra dans +son camp. + +_Bataille du mont Thabor._ + +Le 22, l'ennemi déborda la droite du général Kléber, et se porta dans la +plaine d'Esdrélon pour se joindre aux Naplousins. + +Le général Kléber se porta entre le Jourdain et l'ennemi, tourna le mont +Thabor, et marcha toute la nuit du 26 au 27 pour l'attaquer de nuit. + +Il n'arriva en présence de l'ennemi qu'au jour; il forma sa division en +bataillon carré: une nuée d'ennemis l'investit de tous côtés; il essuya +toute la journée des charges de cavalerie: toutes furent repoussées avec +la plus grande bravoure. + +La division Bon était partie le 25 à midi du camp d'Acre, et se trouva +le 27, à neuf heures du matin, sur les derrières de l'ennemi qui +occupait un immense champ de bataille. Jamais nous n'avions vu tant de +cavalerie caracoler, charger, se mouvoir dans tous les sens; on ne se +montra point, notre cavalerie enleva le camp ennemi qui était à deux +heures du champ de bataille. On prit plus de quatre cents chameaux et +tous les bagages, spécialement ceux des mameloucks. + +Les généraux Vial et Rampon, à la tête de leurs troupes formées en +bataillons carrés, marchèrent dans différentes directions, de manière +à former, avec la division Kléber, les trois angles d'un triangle +équilatéral de deux mille toises de côté: l'ennemi était au centre. + +Arrivés à la portée du canon, ils se démasquèrent: l'épouvante se mit +dans les rangs ennemis; en un clin d'oeil, cette nuée de cavaliers +s'écoula en désordre, et gagna le Jourdain; l'infanterie gagna les +hauteurs, la nuit la sauva. + +Le lendemain, je fis brûler les villages de Djényn, Noures, Oualar, pour +punir les Naplousins. + +Le général Kléber poursuivit les ennemis jusqu'au Jourdain. + +_Combat de Ssafet._ + +Cependant le général Murat était parti le 23 du camp pour faire lever +le siége de Ssafet, et enlever les magasins de Thabaryéh; il battit la +colonne ennemie et s'empara de ses bagages. + +Ainsi, cette armée, qui s'était annoncée avec tant de fracas, aussi +nombreuse, disaient les gens du pays, _que les étoiles du ciel et les +sables de la mer_, assemblage bizarre de fantassins et de cavaliers de +toutes les couleurs et de tous les pays, repassa le Jourdain avec la +plus grande précipitation, après avoir laissé une grande quantité de +morts sur le champ de bataille. Si l'on juge de son épouvante par la +rapidité de sa fuite, jamais il n'y en eut de pareille. + +Vous verrez dans le journal du siège d'Acre, les différens travaux qui +furent faits de part et d'autre pour le passage du fossé, et pour se +loger dans la tour que l'on mina et contremina; + +Que, plusieurs pièces de vingt-quatre étant arrivées, on battit +sérieusement la ville en brèche, que les 7, 10 et 13 floréal, l'ennemi +fit des sorties, et fut vigoureusement repoussé; + +Que, le 19 floréal, l'ennemi reçut un renfort porté sur trente bâtimens +de guerre turcs; + +Qu'il fît le même jour quatre sorties; qu'il remplit nos boyaux de ses +cadavres; + +Que nous nous logeâmes, après un assaut extrêmement meurtrier, dans un +des points les plus essentiels de la place. + +Aujourd'hui, nous sommes maîtres des principaux points du rempart. +L'ennemi a fait une seconde enceinte ayant pour point d'appui le château +de Djezzar. + +Il nous resterait à cheminer dans la ville; il faudrait ouvrir la +tranchée devant chaque maison, et perdre plus de monde que je ne le veux +faire. + +La saison d'ailleurs est trop avancée; le but que je m'étais proposé se +trouve rempli; l'Egypte m'appelle. + +Je fais placer une batterie de vingt-quatre pour raser le palais de +Djezzar, et les principaux monumens de la ville; je fais jeter un +millier de bombes qui, dans un endroit aussi resserré, doivent faire +un mal considérable. Ayant réduit Acre en un monceau de pierres, je +repasserai le désert, prêt à recevoir l'armée européenne ou turcque, +qui, en messidor ou thermidor, voudrait débarquer en Egypte. + +Je vous enverrai du Caire une relation des victoires que le général +Desaix a remportées dans la Haute-Egypte; il a déjà détruit plusieurs +fois les gens arrivés d'Arabie, et dissipé presque entièrement les +mameloucks. + +Dans toutes ces affaires, un bon nombre de braves sont morts, à la +tête desquels les généraux Caffarelli et Rambaud: un grand nombre sont +blessés; parmi ces derniers, les généraux Bon et Lannes. + +J'ai eu, depuis mon passage du désert, cinq cents hommes tués, et le +double de blessés. + +L'ennemi a perdu plus de quinze mille hommes. + +Je vous demande le grade de général de division pour le général Lannes, +et le grade de général de brigade pour le citoyen Sougis, chef de +brigade d'artillerie. + +J'ai donné de l'avancement aux officiers, dont je vous enverrai l'état. + +Je vous ferai connaître les traits de courage qui ont distingué un grand +nombre de braves. + +J'ai été parfaitement content de l'armée: dans des évènemens, et dans un +genre de guerre si nouveaux pour des Européens, elle fait voir que le +vrai courage et les talens guerriers ne s'étonnent de rien, et ne se +rebutent d'aucun genre de privation. Le résultat sera, nous l'espérons, +une paix avantageuse, un accroissement de gloire et de prospérité pour +la république. + +BONAPARTE. + + + + +Au camp devant Acre, le 22 floréal an 7 (11 mai 1799). + +_Au général d'artillerie Dommartin._ + +Je désire, citoyen général, que vous preniez vos mesures de manière à +avoir quarante coups à mitraille par pièce de 24, à tirer dans le cas où +l'ennemi voudrait faire des sorties, et dix à boulets; trente coups de +18 par pièce à mitraille et dix à boulets; quarante coups à mitraille +par pièce de 12, et dix à boulets. Vous réserverez également vos bombes +pour les jeter au moment où l'ennemi se réunirait pour faire des +sorties: vous pouvez mettre la moitié de la charge ordinaire. + +BONAPARTE. + + + + +Au quartier-général devant Acre, le 27 floréal an 7 (16 mai 1799). + +_Bonaparte, général en chef, à l'armée._ + +Soldats, + +Vous avez traversé le désert qui sépare l'Afrique de l'Asie avec plus de +rapidité qu'une armée Arabe. + +L'armée qui était en marche pour envahir l'Egypte est détruite; vous +avez pris son général, son équipage de campagne, ses bagages, ses +outres, ses chameaux. + +Vous vous êtes emparés de toutes les places fortes qui défendent les +puits du désert. + +Vous avez dispersé, aux champs du Mont-Thabor, cette nuée d'hommes +accourus de toutes les parties de l'Asie, dans l'espoir de piller +l'Egypte. + +Les trente vaisseaux que vous avez vus arriver dans Acre, il y a douze +jours, portaient l'armée qui devait assiéger Alexandrie; mais obligée +d'accourir à Acre, elle y a fini ses destins: une partie de ses drapeaux +orneront votre entrée en Egypte. + +Enfin, après avoir, avec une poignée d'hommes, nourri la guerre pendant +trois mois dans le coeur de la Syrie, pris quarante pièces de campagne, +cinquante drapeaux, fait six mille prisonniers, rasé les fortifications +de Gaza, Jaffa, Caïffa, Acre, nous allons rentrer en Egypte: la saison +des débarquemens m'y rappelle. + +Encore quelques jours, et vous aviez l'espoir de prendre le pacha même +au milieu de son palais; mais, dans cette saison, la prise du château +d'Acre ne vaut pas la perte de quelques jours: les braves que je devrais +d'ailleurs y perdre sont aujourd'hui nécessaires pour des opérations +plus essentielles. + +Soldats, nous avons une carrière de fatigues et de dangers à courir. +Après avoir mis l'orient hors d'état de rien faire contre nous cette +campagne, il nous faudra peut-être repousser les efforts d'une partie de +l'occident. + +Vous y trouverez une nouvelle occasion de gloire; et si, au milieu de +tant de combats, chaque jour est marqué par la mort d'un brave, il faut +que de nouveaux braves se forment, et prennent rang à leur tour parmi ce +petit nombre qui donne l'élan dans les dangers, et maîtrise la victoire. + +BONAPARTE. + + + + +Au camp devant Saint-Jean d'Acre, le 27 floréal an 7 (16 mai 1799). + +_Au général Dugua._ + +Vous devez avoir reçu, citoyen général, le bataillon de la quatrième +légère, que j'ai fait partir, il y a quinze jours, et qui, à cette +heure, doit être arrivé au Caire. + +Sous trois jours je partirai avec toute l'armée pour me rendre au Caire: +ce qui me retarde, c'est l'évacuation des blessés, j'en ai six à sept +cents. + +Je me suis emparé des principaux points de l'enceinte d'Acre: nous +n'avons pas jugé à propos de nous obstiner à assiéger la deuxième +enceinte, il eût fallu perdre trop de temps et trop de monde. + +Djezzar a reçu, il y a deux jours, une flotte de trente gros bâtimens +grecs et cinq à six mille hommes de renfort: cette expédition était +destinée pour Alexandrie. + +Perrée a pris deux de ces bâtimens, dans lesquels étaient les +canonniers, les bombardiers et mineurs, ainsi que plusieurs pièces de +canon. + +Prenez des mesures pour que la navigation de Damiette au Caire soit sûre +et que les blessés puissent filer rapidement dans les hôpitaux du Caire. + +Si le citoyen Cretin est au Caire, et que vous ayez une escorte +suffisante à lui donner, faites-lui connaître que je désire qu'il vienne +à ma rencontre à El-Arich, afin que nous puissions arrêter ensemble les +travaux à faire au fort, à Catieh et à Salahieh. + +Consultez-vous avec Rouvière pour faire filer deux pièces de 12 et de +18, pour réarmer _l'Etoile_ et _le Sans-Quartier_, dont les pièces +ont été envoyées au siège et sont cassées. Vous sentez combien il est +essentiel que la bouche de Damiette soit bien gardée. + +Dans les quinze premiers jours du mois prochain, je compte être bien +près du Caire. + +Bon est blessé; Lannes ne l'est que légèrement: mon aide-camp Duroc, qui +avait été blessé, est guéri. + +Venture est mort de maladie. + +Je vous amènerai beaucoup de prisonniers et de drapeaux. + +BONAPARTE. + + + + +Au camp devant Acre, le 27 floréal an 7 (16 mai 1799). + +_Au divan du-Caire._ + +Enfin, j'ai à vous annoncer mon départ de la Syrie pour le Caire, où +il me tarde d'arriver promptement. Je partirai dans trois jours, et +j'arriverai dans quinze; j'amènerai avec moi beaucoup de prisonniers et +de drapeaux. + +J'ai rasé le palais de Djezzar, les remparts d'Acre, et bombardé la +ville, de manière qu'il ne reste pas pierre sur pierre. Tous les +habitans ont évacué la ville par mer. Djezzar est blessé et retiré avec +ses gens dans un des forts du côté de la mer; il est grièvement blessé. + +De trente bâtimens chargés de troupes, qui sont venus à son secours, +trois ont été pris avec l'artillerie qu'ils portaient, par mes frégates; +le reste est dans le plus mauvais état, et entièrement détruit. Je suis +d'autant plus impatient de vous voir et d'arriver au Caire, que je sais +que, malgré votre zèle, un grand nombre de méchans cherchent à troubler +la tranquillité publique. Tout cela disparaîtra à mon arrivée, comme les +nuages aux premiers rayons du soleil. + +Venture est mort de maladie: sa perte m'a été très-sensible. + +BONAPARTE. + + + + +Au camp devant Acre, le 27 floréal an 7 (16 mai 1799). + +_A l'adjudant-général Almeyras._ + +On va évacuer le plus de blessés possible sur Damiette; si les +communications sont libres, faites-les filer sur-le-champ au Caire où +ils trouveront plus de commodités. Il y en aura quatre à cinq cents. + +Ecrivez à Alexandrie pour qu'on vous remplace les pièces et la poudre +que vous avez envoyées à Acre. Vous sentez combien il est nécessaire que +Lesbeh soit dans un état de défense respectable. Demandez tout ce qui +est nécessaire pour approvisionner vos pièces à cent coups. + +Demandez aussi deux pièces de 12 et de 13 pour réarmer _l'Etoile_ et _le +Sans-Quartier_. Il est nécessaire d'avoir le plus de bâtimens possible à +l'embouchure du Nil. + +Nous nous sommes emparés de la première enceinte d'Acre; nous avons rasé +le palais de Djezzar et écrasé la ville avec des bombes. Les habitans se +sont tous sauvés, Djezzar lui-même a été blessé. + +L'armement de Chypre, dont vous me parlez, est effectivement arrivé ici; +il avait cinq mille hommes de débarquement: presque tous ont été tués ou +blessés dans les différentes affaires du siège. + +Ne négligez aucun moyen pour terminer les fortifications de Lesbeh et +pour vous approvisionner, réorganisez votre flottille, tant sur le lac +Menzaleh que sur le Nil. + +Dans trois ou quatre jours, je partirai pour le Caire; il sera possible +qu'arrivé à Catieh, je passe par Damiette. + +Il sera nécessaire d'avoir à Omm-Faredge une certaine quantité de +barques prêtes pour les malades ou blessés que nous pourrions avoir avec +nous. + +BONAPARTE. + + + + +Au camp devant Acre, le 27 floréal an 7 (16 mai 1799). + +_A l'adjudant-général Leturc._ + +Faites filer, citoyen, demain matin, quatre cents blessés sur Tentoura. +L'adjudant-général Boyer me mande qu'il en a fait partir aujourd'hui +quatre cents par terre et cent cinquante par mer. Vous me mandez que +vous n'en avez fait partir aujourd'hui que cent. Ainsi, il serait +possible que les frégates se présentassent et qu'il n'y eût pas de +blessés, ce qui serait un contre-temps fâcheux: ne perdez donc pas un +moment. + +Faites en sorte que, demain à midi, j'aie un état des blessés à Caïffa +et au mont Carmel. Les malades devront être aussi évacués, mais +séparément. + +Il est nécessaire que, le 29 au soir, il ne reste pas un seul malade ni +blessé à Caïffa ou au mont Carmel. + +BONAPARTE. + + + + +Au camp devant Acre, le 27 floréal an 7 (16 mai 1799). + +_A l'adjudant-général Boyer._ + +Faite filer les blessés sur Jaffa ou sur les frégates. +L'adjudant-général Leturc, qui est à Caïffa, vous enverra demain un +grand convoi. + +Faites en sorte que le 30 au matin, il n'y ait à Tentoura, ni malades ni +blessés. Deux cents malades vont être évacués demain à Tentoura, venant +de mont Carmel, faites-les évacuer de suite sur Jaffa. + +Faites embarquer, autant qu'il vous sera possible, l'artillerie qui vous +a été envoyée à Jaffa, sans cependant faire tort aux malades. + +Faites en sorte que, demain au soir, j'aie un état exact des blessés +évacués et de ce qui reste. + +Faites connaître aux blessés que l'ennemi a voulu faire une sortie, +qu'il a perdu quatre cents hommes, et qu'on a pris neuf drapeaux. + +BONAPARTE. + + + + +[1]Au camp devant Acre, le 30 germinal an 7 (19 avril 1799). + +_Au citoyen Poussielgue._ + +J'ai reçu vos différentes lettres. + +Vous aurez appris par Damiette le succès des combats de Nazareth, +Saffet, Cana et du mont Thabor; le nombre des ennemis était immense. + +Nous avons déjà ici, au camp d'Acre, assez d'artillerie pour prendre +cette place; nous attendons encore les cinq pièces de 24 et les pièces +de 18 et de 12 que le contre-amiral Perrée a débarquées à Jaffa, et +qui seront ici dans trois jours. Vous pouvez calculer que le 5 ou le +6 floréal Acre sera pris: je partirai immédiatement pour me rendre au +Caire. + +Je vous prie de faire meubler mes nouvelles salles. + +Comme je serai au Caire dix ou quinze jours après la réception de mes +lettres, je crois inutile de répondre en détail aux différens articles +de vos dépêches. + +BONAPARTE. + +[Footnote 1: Cette lettre, ainsi que la suivante, furent écrites au +commencement du siège.] + + + + +Au camp devant Acre, le 30 germinal an 7 (19 avril 1799). + +_Au général Dugua._ + +J'ai reçu, citoyen général, vos différentes lettres jusqu'au 8 germinal. + +Acre sera pris le 6 floréal, et je partirai sur-le-champ pour me rendre +au Caire. + +La conduite de l'émir Hadji est bien extravagante; mais l'idée que vous +avez qu'il pourrait tramer quelque chose de redoutable, est, je vous +assure, bien mal fondée; croyez, je vous prie, qu'avant de lui faire +jouer un certain rôle, je me suis assuré qu'il était peu dangereux; +aucune habitude guerrière, point de relations, encore moins d'audace, +c'est un ennemi très-peu redoutable. + +Je ne réponds pas en détail à vos lettres, parce que je serai bientôt de +retour. + +Vous pouvez incorporer dans les différens corps qui sont dans la +Basse-Egypte les mameloucks qui n'auraient pas plus de vingt ans. + +Je suis extrêmement mécontent de la scène scandaleuse du commandant de +la place: je lui envoie l'ordre de l'état-major de se rendre dans la +Haute-Egypte sous les ordres du général Desaix; vous vous chargerez en +attendant de ce commandement: l'état-major vous adressera l'ordre, +afin que, si vous jugiez que son exécution eût plus d'inconvéniens que +d'avantage, vous la différassiez jusqu'à mon arrivée. + +BONAPARTE. + + + + +A Jaffa, le 8 prairial an 7 (17 mai 1799). + +_Au Directoire exécutif._ + +Je vous ai fait connaître par le courrier que je vous ai expédié le 21 +floréal, les événemens glorieux pour la république qui se sont passés +depuis trois mois en Syrie, et la résolution où j'étais de repasser +promptement le désert pour me retrouver en Egypte avant le mois de juin. + +Les batteries de mortiers de 24 furent établies comme je vous l'ai +annoncé dans la journée du 23 floréal, pour raser le palais de Djezzar +et détruire les principaux monumens d'Acre: elles jouèrent pendant +soixante-douze heures, et remplirent l'effet que je m'étais proposé: le +feu fut constamment dans la ville. + +La garnison désespérée fit une sortie le 27 floréal: le général de +brigade Verdier était de tranchée; le combat dura trois heures. Le +reste des troupes arrivées le 19 de Constantinople, et exercées à +l'européenne, débouchèrent sur nos tranchées en colonnes serrées; nous +repliâmes les postes que nous occupions sur les remparts: par là les +batteries de pièces de campagne purent tirer à mitraille à quatre-vingts +toises sur les ennemis. Près de la moitié resta sur-le-champ de +bataille: alors nos troupes battirent la charge dans nos tranchées; on +poursuivit l'ennemi jusque dans la ville la baïonnette dans les reins; +on leur prit dix-huit drapeaux. + +L'occasion paraissait favorable pour emporter la ville; mais nos +espions, les déserteurs et les prisonniers, s'accordaient tous dans le +rapport que la peste faisait d'horribles ravages dans la ville d'Acre; +que tous les jours, plus de soixante personnes en mouraient; que les +symptômes en étaient terribles: qu'en trente-six heures on était emporté +au milieu de convulsions pareilles à celles de la rage. + +Répandu dans la ville, il eût été impossible d'empêcher le soldat de +la piller; il aurait rapporté le soir dans le camp les germes de ce +terrible fléau; plus à redouter que toutes les armées du monde. + +L'armée partit d'Acre le 1er prairial, et arriva le soir à Tentoura. + +Elle campa le 3 sur les ruines de Césarée, au milieu des débris des +colonnes de marbre et de granit, qui annoncent ce que devait être +autrefois cette ville. + +Nous sommes arrivés a Jaffa le 5. + +Depuis deux jours, des détachemens filent pour l'Egypte. + +Je resterai encore quelques jours a Jaffa, pour en faire sauter les +fortifications; j'irai punir ensuite quelques cantons qui se sont mal +conduits, et dans quelques jours je passerai le désert en laissant une +forte garnison à El-Arich. + +Ma première dépêche sera datée du Caire. + +BONAPARTE. + + + + +A Salahieh, le 21 prairial an 7 (9 juin 1799). + +_Au général Marmont._ + +Nous voici, citoyen général, arrivés à Salahieh. J'ai laissé au fort +d'El-Arich dix pièces de canon et cinq à six cents hommes de garnison, +autant à Catieh. + +Kléber doit être arrivé a Damiette. + +L'armée qui devait se présenter devant Alexandrie, et qui était partie +de Constantinople le 1er rhamadan, a été détruite sous Acre. Si +cependant cet extravagant commandant anglais en faisait embarquer les +restes pour se présenter à Aboukir, je ne compte pas que cela puisse +faire plus de deux mille hommes. Dans ce cas, faites en sorte de leur +donner une bonne leçon. + +Le commandant anglais prendra toute espèce de moyens pour se mettre en +communication avec la garnison. Prenez les mesures les plus sévères pour +l'en empêcher. Ne recevez que très-peu de parlementaires et très au +large. Ils ne font que répandre des nouvelles ridicules pour les gens +sensés, et qu'il vaut tout autant qu'on ne donne pas. Surtout, quelque +chose qui arrive, ne répondez pas par écrit. Vous aurez vu par mon ordre +du jour que l'on ne doit à ce capitaine de brûlots que du mépris. + +Quand vous aurez reçu cette lettre, je serai au Caire. + +Le général Bon et Croizier sont morts de leurs blessures. Lannes et +Duroc se portent bien. + +Armez donc le fort de Rosette de manière qu'il y ait huit ou dix mille +coups de canon à tirer. + +BONAPARTE. + + + + +A Salahieh, le 21 prairial an 7 (9 juin 1799). + +_Au général Dugua._ + +L'état-major vous a écrit hier, citoyen général, par un homme du pays, +pour vous faire connaître l'arrivée de toute l'armée à Salahieh. Nous +avons assez bien traversé le désert. + +Le château d'El-Arich, qui est bien armé et en bon état de défense, a +cinq ou six cents hommes de garnison. J'en ai laissé autant à Catieh. + +Le commandant anglais qui a sommé Damiette, est un extravagant. Comme il +a été toute sa vie capitaine de brûlots, il ne connaît ni les égards, +ni le style que l'on doit prendre quand on est à la tête de quelques +forces. L'armée combinée dont il parle a été détruite devant Acre, où +elle est arrivée quinze jours avant notre départ, comme je vous en ai +instruit par ma lettre du 27 floréal. + +Je partirai d'ici demain, et je serai probablement le 26 ou le 27 à +Matarieh, où je désire que vous veniez à la rencontre de l'armée +avec toutes les troupes qui se trouvent au Caire, hormis ce qui est +nécessaire pour garder les forts. Vous amènerez avec vous le divan et +tous les principaux du Caire, et vous ferez porter les drapeaux que je +vous ai envoyés en différentes occasions, par autant de Turcs à cheval; +il faut que ce soit des odjaklis: après quoi nous rentrerons ensemble +dans la ville. Quand vous serez à cent toises devant nous, vous vous +mettrez en bataille, la cavalerie au centre, et l'infanterie sur les +ailes; nous en ferons autant. + +Le général Kléber doit, à l'heure qu'il est, être arrivé à Damiette avec +sa division. + +Gardez le bataillon de la vingt-unième avec vous jusqu'à mon arrivée. + +Il me tarde beaucoup d'être au Caire, pour pouvoir, de vive voix, vous +témoigner ma satisfaction des services que vous avez rendus pendant mon +absence. + +Je vous fais passer la relation que je vous ai envoyée par mon courrier +Royer. Comme il y a fort long-temps qu'il est parti par mer, je ne sais +pas s'il est arrivé. Faites-la imprimer le plus tôt possible, ainsi que +celle que je vous ai envoyée de Jaffa, et dont je vous fais passer la +copie. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 26 prairial an 7 (14 juin 1799). + +_Au général Davoust._ + +J'ai lu, citoyen général, avec intérêt, la relation que vous m'avez +envoyée des événemens qui se sont passés dans la Haute-Egypte, et +j'approuve le parti que vous avez pris de vous rendre au Caire. Ce point +était d'une telle importance dans l'éloignement où se trouvait l'armée, +qu'il devait principalement fixer toutes les sollicitudes. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 26 prairial an 7 (14 juin 1799). + +_Au général Dommartin._ + +Il est indispensable, citoyen général, que vous partiez au plus tard, le +1er du mois prochain, pour vous rendre à Rosette et à Alexandrie, pour +visiter par vous-même les approvisionnemens de ces places, réformer +les équipages de campagne et pourvoir à l'approvisionnement des autres +places de l'Egypte. Faites partir demain au soir pour Alexandrie le +citoyen Danthouard. Mon intention est qu'il y reste tout l'été pour y +commander l'artillerie, sous les ordres du citoyen Faultrier: il pourra +être porteur de vos dispositions. Vous connaissez mes intentions par +rapport à Rosette, Rahmanieh, Salahieh, etc., et à la formation de +l'équipage de campagne. + +Mon intention est d'établir à Bourlac un fort, et provisoirement une +batterie capable de défendre la passe de ce lac. Il faut donc que vous +preniez des mesures pour y faire parvenir les pièces d'artillerie +nécessaires. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 27 prairial an 7 (15 juin 1799). + +_Au général Desaix._ + +Je suis arrivé hier ici, citoyen général, avec une partie de l'armée. + +J'ai laissé une bonne garnison dans le fort d'El-Arich, qui est déjà +dans une situation respectable. + +Le général Kléber est à Damiette. Vous trouverez dans les relations +imprimées le véritable récit des événemens qui se sont passés. + +Il est nécessaire que vous me fassiez une relation de tout ce qui s'est +passé dans la Haute-Egypte depuis votre départ du Caire, afin que je +puisse le faire connaître. + +Je crois qu'il me manque de vos lettres, de sorte qu'il y a des lacunes. +D'ailleurs, c'est un travail que personne ne peut bien faire que +vous-même. + +J'attends, d'ici à deux ou trois jours, la nouvelle que vous occupez +Cosseir, ce qui me fera un très-grand plaisir. + +Nous voici arrivés à la saison où les débarquemens deviennent possibles, +je ne vais pas perdre une heure pour me mettre en mesure; les +probabilités sont cependant que cette année, il n'y en aura point. + +Je vous écrirai plus au long dans trois jours, en vous envoyant un +officier de l'état-major. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 27 prairial an 7 (15 juin 1799). + +Bonaparte, général en chef, ordonne: + +Les fermiers des villages de l'Egypte solderont le prix de leur bail +d'ici au 10 messidor. + +Ceux qui, au 30 germinal dernier, n'avaient pas soldé les deux tiers du +prix de leur bail, paieront cinq pour cent des sommes qu'ils étaient en +retard de payer, et en outre du prix du bail. + +Ceux qui n'auront pas soldé la totalité au 10 messidor paieront, +en outre du prix du bail, dix pour cent des sommes dont ils seront +débiteurs à cette époque; passé le 10 messidor, il sera ajouté un pour +cent pour chaque jour de retard sur les sommes qui resteront à payer. + +L'administrateur général des finances remettra au payeur général, d'ici +au 1er du mois, l'état de ce que chaque fermier doit, et de l'amende à +laquelle il aura été condamné en conséquence des articles précédens. + +Les revenus des villages affermés, dont le prix du bail n'aura pas +été soldé au 30 messidor, seront séquestrés et perçus au profit de la +république comme ceux des autres villages. + +Tout fermier qui, n'ayant pas payé les termes de son bail, sera +cependant convaincu d'avoir perçu les villages qui lui étaient affermés, +sera et demeurera arrêté, et ses biens seront séquestrés jusqu'à ce +qu'il se soit entièrement acquitté. + +L'administration des domaines enverra, le 1er thermidor, aux directeurs +dans les provinces l'état des fermiers qui auront encouru la peine +portée par l'article 5 ci-dessus. + +Le présent arrêté sera imprimé en français et en arabe. + +L'administrateur général des finances tiendra la main à son exécution. + +BONAPARTE. + + + + +An Caire, le 27 prairial an 7 (14 juin 1799). + +Bonaparte, général en chef, ordonne: + +Un mois après la publication du présent arrêté dans les provinces de +l'Egypte, toutes propriétés dont les titres n'auront pas été présentés à +l'enregistrement, demeureront irrévocablement acquises à la république, +et il ne sera plus admis aucun titre de propriété à l'enregistrement. + +Tout propriétaire qui, au 30 messidor prochain, n'aura pas entièrement +acquitté le miri de ses propriétés pour l'an 1213, sera déchu, et ses +propriétés seront confisquées au profit de la république. + +Le présent sera imprimé en français et en arabe. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 27 prairial an 7 (15 juin 1799). + +Bonaparte, général en chef, ordonne: + +Les juifs du Caire n'ayant pas satisfait à la contribution +extraordinaire, paieront à titre de contribution extraordinaire une +somme de 50,000 francs, qui sera versée dans la caisse du payeur général +d'ici au 10 messidor. Il sera ajouté cinq pour cent, pour chaque jour de +retard, aux somme qui n'auront pas été payées à cette époque. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 27 prairial an 7 (15 juin 1799). + +Bonaparte, général en chef, ordonne: + +Les femmes de Hassan-Bey-El-Geddaoni et de sa suite paieront une +contribution de 10,000 talaris, à titre de rachat de leurs maisons et +de leur mobilier. Ladite somme devra être versée dans la caisse de +l'administrateur des domaines d'ici au 10 messidor prochain, sous peine +d'arrestation desdites femmes, et de confiscation de leurs maisons et de +leurs meubles. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 29 prairial an 7 (17 juin 1799). + +_Au général Dommartin._ + +Le bateau _le Nil_ que j'avais destiné pour moi en cas que les +événemens m'eussent forcé de me rendre à Damiette, Rosette, ou dans la +Haute-Egypte, est prêt pour vous conduire à Rosette. + +Arrivé à Rosette, vous le renverrez sur-le-champ avec le rapport que +vous me ferez sur la situation de Rahmanieh, et de la défense de +l'embouchure du Nil. + +Je vous prie de déterminer près d'Alkan, dans une position +très-favorable et près d'un endroit où les bateaux échouent +ordinairement, l'emplacement d'une redoute, que trente ou quarante +hommes devraient pouvoir défendre, mais qui en pourrait contenir un +plus grand nombre; son but principal serait d'empêcher les bâtimens qui +viendraient de Rosette de remonter le Nil, et de bien prendre sous sa +protection les bâtimens français qui seraient poursuivis par les Arabes. + +Je me charge spécialement de faire descendre ces différens bateaux à +Rosette. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 29 prairial an 7 (17 juin 1799). + +_Au général Destaing._ + +Arrivé au premier village de la province de Bahireh, vous commencerez, +citoyen général, par vous faire rendre compte de la levée des +impositions, et de forcer les villages à payer: par ce moyen nous +utiliserons votre passage. + +Arrivé à Rahmanieh, vous me ferez passer, le plus tôt possible, au +Caire, la légion nautique. + +Vous ferez remettre à l'ingénieur des ponts et chaussées, qui est à +Rahmanieh, les sommes qui lui ont été prises pour les travaux du génie +militaire, afin de le mettre à même de commencer le travail du canal de +Rahmanieh. + +Le général Marmont vous fera passer des ordres ultérieurs. Vous ferez +passer à Alexandrie le résultat des impositions de la province: vous +y ferez également passer tous les grains, bestiaux. Dans tous les +événemens qui pourraient survenir, vous suivrez les ordres du général +Marmont qui commande les trois provinces. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 29 prairial an 7 (17 juin 1799). + +_Au général Marmont._ + +Je donne ordre, citoyen général, au général Destaing de faire remettre +à l'ingénieur des ponts et chaussées à Rahmanieh l'argent qui lui a été +pris pour le génie militaire. + +Voyez, je vous prie, à donner les ordres pour qu'on fasse à ce canal les +travaux les plus urgens, afin qu'il soit navigable. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 29 prairial an 7 (17 juin 1799). + +_Au même._ + +Le général Destaing se rend, citoyen général, dans le Bahireh avec un +bataillon de la soixante-unième, un bataillon de la quatrième s'y étant +précédemment rendu de Menouf. Mon intention est que la légion nautique +et la dix-neuvième, qui se trouvent à Rosette, en partent sur-le-champ +pour se rendre au Caire, et que le détachement de la vingt-cinquième, +qui est à Rosette, se rende à Damiette. + +Le général Dommartin part pour Alexandrie; mon intention est que tout +l'équipage de campagne sans distinction, et la partie de l'équipage de +siège qu'il jugera nécessaire, se rendent sur-le-champ au Caire. Il est +autorisé à laisser à Alexandrie quatre pièces de campagne. + +Vous aurez reçu plusieurs lettres que je vous ai écrites de Jaffa et de +Catieh. Tous les projets de l'ennemi ont été tellement déconcertés par +la campagne imprévue et prématurée de Syrie, que, s'ils tentent quelque +chose, cela sera découvert et facile à repousser. La province de Bahireh +vous fournira de l'argent; nous sommes ici fort pauvres. + +Je ne conçois pas comment un brick anglais, restant à croiser devant +Alexandrie, se trouve maître de la mer: pourquoi une frégate ou des +bricks ne sortent-ils pas? Le citoyen Dumanoir a été autorisé à le +faire. + +Je vous prie de m'envoyer au Caire l'agent divisionnaire qui a été +surpris vendant cent ardeps de blé, et le Français qui les achetait. +Faites venir au Caire tout l'argent provenant de la vente des effets de +ces deux individus. + +Une grande quantité d'employés, d'officiers de santé se sont embarqués +pour France sans permission. Il me semble que cette police était aisée à +faire. + +Vous avez eu tort dans toutes les discussions d'autorité que vous avez +eues. Le commissaire Michau se trouvait sous les ordres de l'ordonnateur +Laigle, et, eût-il été indépendant, la politique eût dû vous engager à +avoir des procédés différens, puisque tous les magasins de l'Egypte se +trouvant à la disposition de l'ordonnateur Laigle, c'est peu +connaître les hommes, que de ne pas voir que c'était vous priver des +approvisionnemens que je désirais avoir dans une place comme Alexandrie. + +Sans cette discussion malentendue, vous auriez eu à Alexandrie quatre +cent mille rations de biscuit de plus. + +L'ennemi se présentant devant Alexandrie ne descendra pas au milieu de +la place: ainsi, vous auriez le temps de rappeler les détachemens +que vous enverriez pour soutenir le général Destaing et lever les +impositions. Vous n'avez rien à espérer que de nos provinces de Rosette +et de Bahireh. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 29 prairial an 7 (17 juin 1799). + +_Au citoyen Cretin._ + +Lorsque je vous ai confié, citoyen commandant, l'arme du génie, je n'ai +pas eu pour seule considération votre ancienneté. Veuillez donc partir +le plus tôt possible pour Rosette. Vous pourrez profiter, pour venir +au Caire, du bateau _le Nil_ qui part après demain avec le général +Dommartin; votre prompte arrivée au Caire est nécessaire. En passant à +Rahmanieh, visitez dans le plus grand détail les établissemens. + +Ordonnez également une redoute sur la rive de l'embouchure du lac +Madieh, du côté de Rosette. Mon but serait que l'ennemi ne pût +raisonnablement opérer un débarquement entre le lac et le bogaz pour +marcher sur Rosette, sans s'être, au préalable, emparé de cette redoute, +tout comme il ne pourrait débarquer entre le lac et Alexandrie sans +s'être emparé du fort d'Aboukir. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 29 prairial an 7 (17 juin 1799). + +_A l'ordonnateur Leroy._ + +J'ai reçu, citoyen ordonnateur, les différentes lettres que vous m'avez +écrites. Nous allons faire tout ce qui sera possible pour vous mettre +à même d'améliorer le sort des marins, et activer les travaux que j'ai +ordonnés. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 30 prairial an 7 (18 juin 1798). + +_Au général Dommartin._ + +J'approuve, citoyen général, toutes les mesures que vous proposez pour +l'organisation de l'artillerie de campagne de l'armée. + +Faites-moi un projet de réglement par articles, pour l'artillerie des +bataillons; vous y mettrez les masses telles que vous pensez que l'on +doit les accorder aux corps. + +Les brigades de cavalerie étant faibles, une artillerie trop nombreuse +ne fait que les embarrasser. Ainsi, je pense que deux pièces de 3, +attachées à chaque brigade de cavalerie; seront suffisantes: la +cavalerie est divisée en deux brigades. + +Je désirerais que vous organisassiez de suite l'artillerie des guides et +les deux brigades de cavalerie, en donnant aux guides la pièce de 5 du +général Reynier et la pièce de 5 de la cavalerie, et en donnant à la +cavalerie la pièce de 3 qu'a le général Lannes, la pièce de 3 des +guides, la pièce de 3 qu'a le général Lanusse, et en laissant +provisoirement une pièce de 5, jusqu'à ce que vous la puissiez remplacer +par une pièce de 3 autrichienne. + +Il est nécessaire que vous complétiez l'approvisionnement de toutes ces +pièces à trois cents coups. + +Il est également nécessaire de commencer à donner à chaque division deux +grosses pièces. Il faudrait approvisionner les pièces de 8 qu'ont les +généraux Lannes et Reynier, la pièce de 8 et l'obusier qu'a aujourd'hui +le général Davoust; envoyer le plus tôt possible à Kléber deux affûts +de rechange, afin qu'il puisse se monter les deux pièces de 8; faire +remplacer les pièces de 8 des généraux Lanusse et Fugières par des +pièces de 3 vénitiennes, et les attacher aux divisions Lannes ou Rampon. + +Il est nécessaire de distribuer les pièces de 3 ou de 4, de manière que +chaque division se trouve en avoir deux ou trois; et lorsqu'on donnera +aux bataillons leurs pièces, on se trouvera en avoir dans chaque +division pour les premiers bataillons des demi-brigades. + +Le général Kléber se trouve déjà avoir trois petites pièces. + +La pièce qui est à Belbeis peut être attachée à la division Reynier. Il +sera nécessaire d'en procurer le plus tôt possible aux divisions Lannes +et Rampon. L'armée pourra attendre dans cette situation que vous ayez eu +le temps de faire venir l'artillerie de Rosette, et de pouvoir donner a +chaque division l'artillerie, comme vous le projetez. + +Donnez l'ordre que l'on ne distribue des fusils que par mon ordre: mon +intention est de ne commencer à les distribuer que dans cinq ou six +jours, et lorsque les corps seront réorganisés. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 30 prairial an 7 (18 juin 1799). + +_Au général Desaix._ + +Le général Dugua me fait part, citoyen général, de vos dernières lettres +des 15 et 22 prairial. J'ai appris avec plaisir votre occupation de +Cosseir. + +Je donne ordre qu'on vous envoie plusieurs officiers du génie, afin de +diriger les travaux dans la Haute-Egypte, et spécialement les ouvrages +de Cosseir et du fort de Keneh. + +Nous sommes toujours sans nouvelles de France. + +Tout est parfaitement tranquille en Egypte. Il paraît que les mameloucks +refluent dans la Scharkieh et le Bahhireh: on va y mettre ordre. + +Vous êtes fort riche. Soyez assez généreux pour nous envoyer 150,000 fr. +Nous dépensons de 2 à 300,000 fr. par mois pour les travaux d'El-Arich, +Catieh, Salahieh, Damiette, Rosette, Alexandrie, etc. + +Faites, je vous prie, mon compliment au général Friant, au général +Belliard et à votre adjudant-général, sur l'occupation de Cosseir. + +J'attends toujours une relation générale de toute votre campagne de la +Haute-Egypte, avec une note de tous les officiers et soldats auxquels +vous voulez donner de l'avancement. + +Croyez, je vous prie, que rien n'égale l'estime que j'ai pour vous, si +ce n'est l'amitié que je vous porte. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 30 prairial an 7 (18 juin 1799). + +_Au citoyen Poussielgue._ + +Je vous prie de faire connaître, citoyen administrateur, aux quatre +principaux négocians damasquains, que je désire qu'ils me prêtent chacun +30,000 liv. Vous leur donnerez à chacun une lettre de change de 30,000 +livres, payable à la caisse du payeur de l'armée, le 15 thermidor: ces +lettres de change seront acceptées par le payeur. Je désire que cet +argent soit versé dans la journée de demain. + +Lorsque les Cophtes auront versé les 120,000 liv., vous leur ferez +connaître que mon intention n'est point qu'ils se payent de ces 120,000 +livres sur les adjudications des villages, car alors ce serait comme +s'ils ne nous avaient rien prêté. Vous arrangerez avec eux la manière +dont ils devront être payés, de sorte qu'ils le soient dans le courant +de thermidor. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 1er messidor an 7 (19 juin 1799). + +_Au général Dugua._ + +Faites fusiller, citoyen général, tous les Maugrabins, Mecquains, etc., +venus de la Haute-Egypte, et qui ont porté les armes contre nous. + +Faites fusiller les deux Maugrabins, Abd-Alleh et Achmet qui ont invité +les Turcs à l'insurrection. + +L'homme qui se vante d'avoir servi quinze pachas et qui vient de la +Haute-Egypte, restera au fort pour travailler aux galères. + +Faites-vous donner par le capitaine Omar des notes sur tous les +Maugrabins de sa compagnie qui sont arrêtés, et faites fusiller tous +ceux qui se seraient mal conduits. + +Faites venir le scheick Soliman des Terrabins, et qu'il vous dise quels +sont les Arabes qui viennent à El-Barratain. Il est chargé de la police +de ce canton, et on s'en prendra à lui si les Arabes viennent faire des +courses. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 1er messidor an 7 (19 juin 1799). + +_A l'ordonnateur en chef._ + +Le nombre des employés, citoyen ordonnateur, est trop considérable, +veuillez me présenter un état de réduction. + +Un grand nombre d'officiers et sous-officiers blessés de manière à ne +pas pouvoir servir pourraient être employés dans les administrations, +et un grand nombre de jeunes gens qui peuvent porter le mousquet et qui +sont dans les administrations, pourraient entrer dans les corps. + +Voyez à me présenter un projet sur chacun de ces objets. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 1er messidor an 7 (19 juin 1799). + +_Au chef de brigade du génie Samson._ + +Je vous prie, citoyen commandant, de me remettre le devis de ce qu'a +coûté le fort Camin, et de ce qu'il en aurait coûté si, au lieu de +placer le moulin au-dessus du fort, on l'eût placé à côté. + +Je désirerais que vous pussiez faire construire sur la hauteur, derrière +le quartier-général, une petite tour qui défendrait la place Esbekieh. +Il faudrait qu'elle fût la plus simple et la moins coûteuse possible, de +manière à y placer une pièce de canon et quelques hommes de garde. Je +vous prie de me présenter le projet. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 1er messidor an 7 (19 juin 1799). + +_Au directoire exécutif._ + +Citoyens directeurs, + +Pendant mon invasion en Syrie, il s'est passé dans la Basse-Egypte des +événemens militaires que je dois vous faire connaître. + + +_Révolte de Bénêçoùef._ + +Le 12 pluviose, une partie de la province de Bénêçoùef se révolta. Le +général Veaux marcha avec un bataillon de la vingt-deuxième; il remplit +de cadavres ennemis quatre lieues de pays. Tout rentra dans l'ordre. Il +n'eut que trois hommes tués et vingt blessés. + + +_Bombardement d'Alexandrie._ + +Le 15 pluviose, la croisière anglaise devant Alexandrie se renforça, +et, peu de temps après, elle commença à bombarder le port. Les Anglais +jetèrent quinze à seize cents bombes, ne tuèrent personne; ils firent +écrouler deux mauvaises maisons, et coulèrent une mauvaise barque. + +Le 16 ventose, la croisière disparut; on ne l'a plus revue. + + +_Flottille de la mer Rouge._ + +Quatre chaloupes canonnières partirent, le 13 pluviose, de Suez, +arrivèrent le 18 devant Qosseyr, où elles trouvèrent plusieurs bâtimens +chargés des trésors des mameloucks que le général Desaix avait défaits +dans la Haute-Egypte. Au premier coup de canon, la chaloupe canonnière +_le Tagliamento_ prit feu, et sauta en l'air. + +La république n'aura jamais de marine, tant que l'on ne refera pas +toutes les lois maritimes. Un hamac mal placé, une gargousse négligée, +perdent toute une escadre. Il faut proscrire les jurys, les conseils, +les assemblées, à bord d'un vaisseau; il ne doit y avoir qu'une +autorité, celle du capitaine, qui doit être plus absolue que celle des +consuls dans les armées romaines. + +Si nous n'avons pas eu un succès sur mer, ce n'est ni faute d'hommes +capables, ni de matériel, ni d'argent, mais faute de bonnes lois. Si +l'on continue à laisser subsister la même organisation maritime, mieux +vaut-il fermer nos ports; c'est y jeter notre argent. + + +_Charqyéh._ + +Le citoyen Duranteau, chef du troisième bataillon de la trente-deuxième, +se porta, le 24 ventose, dans la Charqyéh; le village de Bordéyn, qui +s'était révolté, fut brûlé, et ses habitans passés au fil de l'épée. + + +_Arabes du grand désert à Gyseh._ + +Le 15 ventose, le général Dugua, instruit qu'une nouvelle tribu du fond +de l'Afrique arrivait sur les confins de la province de Gyseh, fit +marcher le général Lanusse, qui surprit leur camp, leur tendit plusieurs +embuscades, et leur prit une grande quantité de chameaux, après leur +avoir tué plusieurs centaines d'hommes. Le fils du général Leclerc, +jeune homme distingué, fut blessé. + + +_Révolte de l'émir Hhadjy._ + +L'émir Hhadjy, homme d'un caractère faible et irrésolu, que j'avais +comblé de bienfaits, n'a pu résister aux intrigues dont il a été +environné; il s'est inscrit lui-même au nombre de nos ennemis. Réuni à +plusieurs tribus d'Arabes et à quelques mameloucks, il s'est présenté +dans l'arène. Chassé, poursuivi, il perdit dans un jour les biens que +je lui avais donnés, ses trésors et une partie de sa famille qui était +encore au Caire, et la réputation d'un homme d'honneur qu'il avait eue +jusqu'alors. + + +_L'ange el-Mohdy._ + +Au commencement de floréal, une scène, la première de ce genre que nous +ayons encore vue, mit en révolte la province de Bahireh. Un homme, venu +du fond de l'Afrique, débarqué à Derneh, arrive, réunit des Arabes, et +se dit l'ange _el-Mohdy_, annoncé dans le Coran par le prophète. Deux +cents Maugrabins arrivent quelques jours après comme par hasard, et +viennent se ranger sous ses ordres. L'ange _el-Mohdy_ doit descendre du +ciel; cet imposteur prétend être descendu du ciel au milieu du désert: +lui qui est nu, prodigue l'or qu'il a l'art de tenir caché. Tous les +jours, il trempe ses doigts dans une jatte de lait, se les passe sous +les lèvres: c'est la seule nourriture qu'il prend. Il se porte sur +Damanhour, surprend soixante hommes de la légion nautique, que l'on +avait eu l'imprudence d'y laisser, au lieu de les placer dans la +redoute de Rahmanieh, et les égorge. Encouragé par ce succès, il exalte +l'imagination de ses disciples; il doit, en jetant un peu de poussière +contre nos canons, empêcher la poudre de prendre, et faire tomber devant +les vrais croyans les balles de nos fusils: un grand nombre d'hommes +attestent cent miracles de cette nature qu'il fait tous les jours. + +Le chef de brigade Lefebvre partit de Ramanieh avec quatre cents hommes, +pour marcher contre l'ange; mais voyant à chaque instant le nombre des +ennemis s'accroître, il sent l'impossibilité de pouvoir mettre à la +raison une si grande quantité d'hommes fanatisés. Il se range en +bataillon carré, et tue toute la journée ces insensés qui se précipitent +sur nos canons, ne pouvant revenir de leur prestige. Ce n'est que la +nuit que ces fanatiques, comptant leurs morts (il y en avait plus +de mille) et leurs blessés, comprennent que _Dieu ne fait plus de +miracles._ + +Le 19 floréal, le général Lanusse, qui s'est porté avec la plus grande +activité partout où il y a eu des ennemis à combattre, arrive à +Damanhour, passe quinze cents hommes au fil de l'épée; un monceau de +cendres indique la place où fut Damanhour. L'ange _el-Mohdy,_ blessé de +plusieurs coups, sent lui-même son zèle se refroidir; il se cache dans +le fond des déserts, environné encore de partisans; car, dans des têtes +fanatisées, il n'y a point d'organes par où la raison puisse pénétrer. + +Cependant la nature de cette révolte contribua à accélérer mon retour en +Egypte. + +Cette scène bizarre était concertée, et devait avoir lieu au même +instant où la flotte turque, qui a débarqué l'armée que j'ai détruite +sous Acre, devait arriver devant Alexandrie. + +L'armement de cette flotte, dont les mameloucks de la Haute-Egypte +avaient été instruits par des dromadaires, leur fit faire un mouvement +sur la Basse-Egypte; mais, battus plusieurs fois par le chef de brigade +Destrées, officier d'une bravoure distinguée, ils descendirent dans la +Charqyéh. Le général Dugua ordonna au général Davoust de s'y porter. Le +19 floréal, il attaqua Elfy-bey et les Billys: quelques coups de canon +ayant tué trois des principaux kachefs d'Elfy, il fuit épouvanté dans +les déserts. + + +_Canonnade de Suez._ + +Un vaisseau et une frégate anglaise sont arrivés à Suez vers le 15 +floréal. Une canonnade s'est engagée; mais les Anglais ont cessé dès +l'instant qu'ils ont reconnu Suez muni d'une artillerie nombreuse en +état de les recevoir: les deux bâtimens ont disparu. + + +_Combat sur le canal de Moyse._ + +Le général Lanusse, après avoir délivré la province de Bahyreh, +atteignit, le 17 prairial, au village de Kafr-Fourniq, dans la Charqyéh, +les Maugrabins et les hommes échappés de la Bahyreh; il leur tua cent +cinquante hommes, et brûla le village. + +Le 15 prairial, j'arrivai a El-Arich, de retour de Syrie. La chaleur du +sable du désert a fait monter le thermomètre à quarante-quatre degrés: +l'atmosphère était à trente-quatre; Il fallait faire onze lieues par +jour pour arriver aux puits, où se trouve un peu d'eau salée, sulfureuse +et chaude, que l'on boit avec plus d'avidité que chez nos restaurateurs +une bonne bouteille de vin de Champagne. + +Mou entrée au Caire s'est faite le 26 prairial, environné d'un peuple +immense qui avait garni les rues, et de tous les muphtis montés sur des +mules, parce que _le prophète montait de préférence ces animaux_, de +tous les corps de janissaires, des odjaqs, des agas de la police du +jour et de nuit, de descendant d'Abou-Bekr, de Fathyme, et des fils de +plusieurs saints révérés par les vrais croyans; les chefs des marchands +marchaient devant, ainsi que le patriarche Qohthe: la marche était +fermée par les troupes auxiliaires grecques. + +Je dois témoigner ma satisfaction au général Dugua, au général Lanusse, +et au chef de bataillon Duranteau. + +Les scheick el-Bekry, el-Cherqaouy, el-Sadat, el-Mahdy, Ssaouy, se sont +comportés aussi bien que je le pouvais désirer; ils prêchent tous les +jours dans les mosquées pour nous. Leurs firmans font la plus grande +impression dans les provinces. Ils descendent pour la plupart des +premiers califes et sont dans une singulière vénération parmi le peuple. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 3 messidor an 7 (21 juin 1799). + +_Au commandant du génie._ + +J'ai visité hier, citoyen commandant, la citadelle du Caire: je me suis +convaincu par moi-même que le citoyen Farnée, duquel j'avais eu lieu +d'être satisfait, prend, avec le commandant, un ton qui n'est pas +convenable. + +Le chef de brigade Dupas, uniquement occupé de sa place, commence à +connaître a fond les détails de la citadelle, ce qui lui a fait venir un +grand nombre d'idées que j'ai trouvées raisonnables. + +Je vous prie de conférer avec lui sur ces différens travaux, et de me +faire connaître le parti que vous croirez devoir prendre sur plusieurs +objets essentiels, tels que le fossé qu'il propose pour isoler +entièrement la citadelle du côté de la ville, qu'il faudrait faire +calculer avec l'occupation de la tour des janissaires, un chemin qui +conduirait tout de suite de la première place sur le rempart de droite +en entrant; un chemin qui conduirait droit de la première place à +celle du pacha; enfin plusieurs idées de détails sur la facilité des +communications autour de la forteresse. + +Le citoyen Dupas a un grand nombre de prisonniers. En fournissant +quelques outils, vous pourrez activer les travaux de manière à faire +promptement beaucoup de besogne. + +Quant aux logemens intérieurs, la chose dont il faut principalement +s'occuper, c'est de nettoyer les souterrains où on pourrait placer la +garnison en cas de siège, placer les poudres et la salle d'artifice dans +un endroit à l'abri de la bombe; avoir un hôpital à l'abri de la bombe. + +Sans cela, trois ou quatre mortiers ruinent tout, et rendent une place +intenable. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 3 messidor an 7 (21 juin 1799). + +_Au général Dugua._ + +Le nommé Caraoui, prévenu d'être l'un des assassins du général Dupuy, +sera fusillé. + +Seïd-Abd-Salem, prévenu d'avoir tenu des propos contre les Français, +sera fusillé. + +Emir-Ali, mamelouck d'Omar-Cachef, rentré au Caire sans passeport, sera +fusillé. + +Muhammed, mamelouck de Muhammed-Cachef, rentré au Caire sans passeport, +sera fusillé. + +Kemeas-Achic, scheick-beled du village de Kobibal, sera retenu en prison +jusqu'à ce qu'il ait versé deux mille talaris dans la caisse du payeur +général de l'armée, indépendamment de ce qu'il pourrait devoir pour son +village. + +Tous les déserteurs de la compagnie Omar seront interrogés, et vous +m'enverrez les notes que donnera sur eus le capitaine Omar. + +Vous me ferez passer l'interrogatoire de Dollah-Mahmed, derviche indien. + +Mahed-El-Tar, prévenu d'avoir tenu de mauvais propos contre les +Français, sera fusillé. + +Vous me ferez un rapport sur la fortune et les renseignemens que donne +l'aga de Hassan, chez qui l'on a trouvé de la poudre. + +Hussan, mamelouck d'Achmet-Bey, sera fusillé. + +Vous me ferez un rapport sur la fortune et sur ce que disent avoir été +faire dans la Haute-Egypte les dix personnes qui sont détenues pour être +revenues sans passeports. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 3 messidor an 7 (21 juin 1799). + +_Au général Dugua._ + +Tous les officiers turcs prisonniers, citoyen général, seront interrogés +pour savoir quelle rançon ils veulent payer pour avoir leur liberté. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 3 messidor an 7 (21 juin 1799). + +_Au général Fugières._ + +Je reçois, citoyen général, votre lettre du 29 prairial. + +Votre payeur doit verser tous les fonds qu'il reçoit dans la caisse du +Caire. Tâchez de nous envoyer, le plus tôt possible, 100,000 francs dont +nous avons grand besoin; j'aurai aussi besoin de quarante beaux chevaux +pour la remonte de mes guides. La province de Garbieh en a de très-bons, +tâchez de nous les envoyer. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 3 messidor an 7 (21 juin 1799). + +_Au contre-amiral Ganteaume._ + +Vous vous rendrez, citoyen général, à Rosette et à Alexandrie. + +Vous passerez la revue des bâtimens qui se trouvent pour la défense de +l'embouchure de Rosette; vous y ferez envoyer d'Alexandrie tout ce qui +pourrait y manquer. Mon intention est que les bâtimens qui n'ont qu'une +pièce soient approvisionnés à trois cents coups, et ceux qui en ont deux +à deux cents. Vous ferez partir d'Alexandrie tous les bâtimens propres +à la navigation du Nil, et spécialement tous les avisos armés eu guerre +qui peuvent entrer dans le Nil ou à Bourlos. + +Vous prendrez à bord de tous les bâtimens, soit de guerre, soit de +convoi, tous les canons, toutes les armes, et autres objets de quelque +espèce que ce soit, qui peuvent être utiles à la défense du Nil. + +Vous trouverez à Alexandrie le général Dommartin, et vous l'aiderez dans +le transport de toutes les poudre, canons, munitions de guerre, etc., +qu'il doit envoyer à Rosette, Bourlos et Damiette. + +Je désirerais que l'on pût embosser à l'embouchure du lac Bourlos un +gros bâtiment armé de grosses pièces, de manière à ce que ce bâtiment +pût défendre la passe, et tenir lieu d'un fort que l'on va commencer à +construire, mais pour lequel il faudra du temps. + +Vous désarmerez à Alexandrie tous les bâtimens, hormis _la Muiron_ et +_la Carrère_ et une demi-douzaine d'avisos ou bâtimens marchands bons +marcheurs, qu'il faut tenir prêts à partir pour France. + +Vous me ferez faire un rapport sur la meilleure des frégates qui +restent, et vous ordonnerez toutes les dispositions pour l'armer, au +premier ordre, en matériel. + +Vous aurez soin de vous assurer que les futailles des deux frégates _la +Muiron_ et _la Carrère_ soient en meilleur état que celles de l'escadre +du contre-amiral Barée. + +Vous aurez soin, hormis ce qui vous est nécessaire, de laisser dans +chaque bâtiment de guerre de quoi les armer en flûte le plus promptement +possible. + +Je vous fais passer l'ordre pour que l'ordonnateur de la marine et le +commandant des armes ne portent aucun obstacle à vos opérations, et vous +secondent de leur pouvoir. + +Vous ferez mettre en construction deux à trois petits chebecks +semblables à _la Fortune_, et qui puissent entrer dans le Nil et à Omm +Faredge. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 3 messidor an 7 (21 juin 1799). + +_Au général Desaix._ + +Les trois officiers du génie, une compagnie de canonniers et une +centaine d'hommes de cavalerie à pied, ont ordre, citoyen général, de se +rendre dans la Haute-Egypte. Les commandans de l'artillerie et du génie +font partir des outils et des cartouches. + +Si vous écrivez au schérif de la Mecque, faites-lui connaître que l'on +m'a présenté hier les différens reïs de ses bâtimens, et que l'on fait +passer à force du blé et du riz à Suez pour les lui envoyer. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 4 messidor an 7 (22 juin 1799). + +_Au même._ + +Je désirerais, citoyen général, acheter deux ou trois mille nègres ayant +plus de seize ans, pour pouvoir en mettre une centaine par bataillon. +Voyez s'il n'y aurait pas moyen de commencer le recrutement en +commençant les achats. Je n'ai pas besoin de vous faire sentir +l'importance de cette mesure. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 4 messidor an 7 (22 juin 1799). + +_Au commandant du génie._ + +Je désirerais, citoyen commandant, que l'on pût placer le plus tôt +possible le moulin à vent dont la charpente est faite à la citadelle; il +était destiné pour le fort Camin; on placera à ce fort le premier que +l'on fera. Voyez donc, je vous prie, a faire choisir un emplacement pour +ce moulin, et faites-moi un rapport sur cet objet. + +Je désirerais également que le nouveau chemin de Boulac à la place +Esbekieh fût fini le plus tôt possible. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 4 messidor an 7 (22 juin 1799). + +_Au même._ + +Mon intention, citoyen commandant, est d'établir une redoute à Mit-Kamar +et une à Mansoura, remplissant les buts suivans: + +Défendre la navigation du Nil, protéger les barques françaises, +construire des magasins capables de nourrir un corps de dix mille hommes +pour un mois, contenir une ambulance d'une cinquantaine de lits et enfin +maintenir les villes de Mansoura et Mit-Kamar. + +Je vous prie de me présenter un projet pour ces deux redoutes, +auxquelles je désire qu'on travaille de suite, de manière qu'entre +Rosette et le Caire il y aura les deux redoutes de Rahmanieh et d'Alkan, +et entre Damiette et le Caire celles de Mansoura et de Mit-Kamar. + +Je vous prie aussi de me faire un rapport sur la redoute de Rahmanieh. +Voilà long-temps que l'on y travaille, et je vois qu'on ne finit jamais. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 4 messidor an 7 (22 juin 1799). + +_Au citoyen Lepère, ingénieur des ponts et chaussées._ + +Je désirerais, citoyen, que le nouveau chemin du Caire à Boulac fût fini +le plus promptement possible. + +Je désirerais connaître s'il ne serait pas possible de profiter du fossé +que vous faites d'un des côtés du chemin, pour s'en servir de canal de +communication du Caire à Boulac, au moins pendant sept à huit mois +de l'année, et si l'année prochaine on ne pourrait pas s'en servir +constamment. + +Il est nécessaire également de préparer un rapport sur la conduite des +eaux au Nil dans le Kalidj, sûr l'inondation des places du Caire et +terres adjacentes. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 4 messidor an 7 (22 juin 1799). + +_Au contre-amiral Ganteaume._ + +Les demi-galères _la Coquette_, _l'Amoureuse_ et la canonnière _la +Victoire_, seront armées aussi bien qu'il est possible. + +La djerme _la Boulonnaise_ sera mise, ainsi que les felouques _le Nil_ +et _l'Eléphantine_, dans le même état qu'était _l'Italie_, pour servir +au même usage. + +Vous me ferez faire un rapport sur les djermes _la Syrie_ et _la +Carinthie_, et sur l'artillerie et autres objets nécessaires pour armer +les quatre bâtimens dont il est ci-dessus parlé. + +La compagnie des canonniers de la marine qui est au Caire, sera +distribuée entre ces quatre bâtimens, _l'Etoile_ et _le Sans-Quartier._ + +Vous me remettrez demain un état général des bâtimens armés dans le Nil, +avec le nombre de canons, d'approvisionnemens, et le nombre d'équipages. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 4 messidor an 7 (22 juin 1799). + +_Au citoyen Baille, capitaine des grenadiers de la soixante-neuvième +demi-brigade._ + +J'ai reçu, citoyen, les notes que vous m'avez remises, qui prouvent que +votre compagnie n'était pas avec les deux autres compagnies au moment où +je fus mécontent d'elles, ce qui m'a porté à leur défendre de porter des +palmes à leur entrée au Caire, et qu'elle venait au contraire d'être +envoyée par le général Rampon à l'attaque d'un poste où elle a montré +le courage, l'impétuosité et la bravoure qui doivent distinguer les +grenadiers. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 5 messidor an 7(23 juin 1799). + +_Au général Kléber._ + +Je reçois, citoyen général, vos lettres des 26, 28 et 29 prairial. + +L'année passée, nous avions permis le commerce avec la Syrie, et +Djezzar-Pacha s'y était opposé. Quelque inconvénient qu'il puisse y +avoir, le premier besoin pour nous étant de ne pas laisser tomber +l'agriculture, je ne vois pas d'inconvénient à ce que, d'ici à +thermidor, vous permettiez le commerce avec la Syrie; mais je crois +qu'il est bon de laisser passer tout messidor. + +Le bataillon de la vingt-cinquième se rend en droite ligne à Catieh avec +le général Leclerc. J'ai envoyé le général Destaing à Rahmanieh. + +Le général Dommartin doit être rendu à Alexandrie. Si Lesbeh n'est pas +en état aujourd'hui, il est au moins nécessaire que vous donniez les +ordres qu'on y travaille avec une telle activité, que tous les mois il +acquière un nouveau degré de force, et que, l'année prochaine, il puisse +remplir le but qu'on s'était proposé. + +Hassan-Thoubar est au Caire, je dois le voir dans une heure. Je ne sais +pas trop le parti que je prendrai avec cet homme. Si je lui rends ce +qu'il me demande, le préalable sera qu'il me remette ses enfans en +ôtage. + +Nous sommes toujours ici sans nouvelles du continent. On m'assure +aujourd'hui que des vaisseaux anglais ont paru devant Alexandrie; qu'ils +ont expédié à Mourad trois exprès sur des dromadaires. Ils auront de la +peine à le trouver, car le général Friant est dans ce moment dans les +oasis. + +Le général Desaix est en pleine jouissance de la Haute-Egypte et de +Cosseir. Les impositions se payent régulièrement, et sa division est au +courant de sa solde. Avec les impositions des provinces de Damiette et +de Mansoura, vous viendrez facilement à bout de payer votre division. + +Mettez-vous en correspondance avec Rosette, afin que l'on vous prévienne +promptement de tout ce qui pourrait se passer sur la côte. Dès l'instant +qu'il y aura un peu d'eau, je vous enverrai les deux demi-galères et la +chaloupe canonnière _la Victoire_, qui sont fort bien armées. Dans ce +moment-ci les eaux sont trop basses. + +Je crois qu'il serait toujours utile de tenir à Omm-Faredge le bateau +_le Menzaleh_, et de remplir sa cale de jarres pleines d'eau, car +d'ici à un ou deux mois le lac Menzaleh sera un moyen efficace de +communication avec Catieh et El-Arich. + +Le général Menou n'est pas encore de retour de son inspection +d'El-Arich. + +Quatre ou cinq négocians de Damiette, chrétiens ou turcs, peuvent vous +prêter les 60,000 livres que vous demandez; je crois que cela vaut mieux +que de s'adresser à un trop grand nombre. + +Choisissez six négocians turcs et deux on trois chrétiens; et imposez +chacun à tant. + +Je ne connais pas les membres du divan de Damiette. Cette province a +toujours été faiblement administrée, et je ne la calculerai de niveau +avec celles de Rosette, du Caire et d'Alexandrie que trois ou quatre +décades après votre arrivée. Faites tout ce que la prudence vous fera +juger nécessaire. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 5 messidor an 7 (23 juin 1799). + +_Au Directoire exécutif._ + +Citoyens directeurs, + +Après la bataille des Pyramides, les mameloucks se divisèrent. +Ibrahim-Bey se retira dans la Charqyéh, passa le désert, séjourna à +Gaza et à Damas. Affaibli par les pertes qu'il a essuyées pendant mon +incursion en Syrie, il est aujourd'hui dans la plus profonde misère. + +Mourad-Bey remonta le Nil avec une nombreuse flottille, et se retira +dans la Haute-Egypte. Battu à Sédyman, il était toujours maître des +provinces supérieures, et dans une position menaçante. + +Le 20 frimaire, le général Desaix, ayant été renforcé de la plus grande +partie de la cavalerie de l'armée, se mit en marche, et arriva le 9 +nivose à Djirdjéh. + +A deux journées plus haut, Mourad-Bey l'attendait, réuni à Hhaçan-Bey, à +deux mille Arabes d'Yambo, qui venaient de débarquer à Qosséyr, et à une +grande quantité de paysans qu'il avait soulevés. + + +_Combats de Soheïdje et de Tahhtah._ + +Le général Desaix, ayant appris que plusieurs rassemblemens armés +occupaient les rives du Nil, et s'opposaient à la marche de la flottille +qui portait ses munitions de guerre et ses vivres, envoya le général +Davoust avec la cavalerie. Il trouva et dissipa, les 14 et 19 nivose, +des rassemblemens de paysans à Soheïdje et à Tahhtah: il massacra dans +ces deux affaires plus de deux mille hommes. Le chef de brigade Pinon, à +la tête du quinzième, et Boussard, à la tête du vingtième de dragons, se +sont particulièrement distingués. + + +_Affaire de Samhoud._ + +Ayant été rejoint par sa cavalerie et sa flottille, le général Desaix +marcha à l'ennemi, qu'il rencontra, le 3 pluviose, au village de +Samhoud. Il prit l'ordre de bataille accoutumé, en plaçant son +infanterie en carré sur ses ailes, sa cavalerie en carré au centre. La +droite était commandée par le général Friant, la gauche par le général +Belliard, et le centre par le général Davoust. L'ennemi investit avec +un tourbillon de cavalerie notre petite armée; mais ayant été +vigoureusement repoussé par la mitraille et la mousqueterie, il fit un +mouvement en arrière. Notre cavalerie se déploya alors et le poursuivit. +Une centaine d'Arabes et de paysans furent massacrés; le reste +s'éparpilla et fuit dans les déserts. Le citoyen Rapp, aide-de-camp du +général Desaix, officier d'une grande bravoure, a été blessé d'un coup +de sabre. + +Le drapeau de la république flotta sur les Cataractes; toute la +flottille de Mourad-Bey se trouva prise, et, dès ce moment, la +Haute-Egypte fut conquise. Le général Desaix plaça sa division en +cantonnemens le long du Nil, et commença l'organisation des provinces. + +Le reste des mameloucks et des Arabes d'Yambo ne pouvait vivre dans +le désert; la nécessité de se procurer de l'eau du Nil et des vivres +engagea différens combats qui, politiquement, ne pouvaient plus être +dangereux. N'ayant plus ni artillerie ni flottille, le succès d'un +combat n'avait pour but que le pillage; mais les bonnes dispositions du +général Desaix, et la bravoure des troupes, ne leur donnèrent pas même +cette consolation. + + +_Combat de Qénéh._ + +Le chef de brigade Conroux, avec la soixante-unième, fut attaqué à +Qénéh, le 22 pluviose, par cinq ou six cents Arabes; il joncha le champ +de bataille de morts. + + +_Combat de Samathah._ + +Le général Friant marcha, le 24 pluviose, à Samathah, où il savait que +se réunissaient les Arabes d'Yambo; il leur tua deux cents hommes. + + +_Combat de Thèbes._ + +Sur les ruines de Thèbes, deux cents hommes du vingt-deuxième de +chasseurs et du quinzième de dragons chargèrent, le 23 pluviose, deux +cents mameloucks, qu'ils dispersèrent. Ils regagnèrent le désert, après +avoir laissé une partie de leur monde sur le champ de bataille. Le chef +de brigade Lasalle, du vingt-deuxième de chasseurs, s'est conduit avec +son intrépidité ordinaire. + + +_Combat d'Esné._ + +Le 7 ventose, Mourad-Bey se porta à Esné: le citoyen Clément, +aide-de-camp du général Desaix, le dispersa et l'obligea de regagner le +désert. + + +_Combat de Benouthah._ + +Instruits que j'avais quitté l'Egypte, que j'avais passé le désert pour +aller en Syrie, les mameloucks crurent le général Desaix affaibli, +et dès-lors le moment favorable pour l'attaquer. Ils redoublèrent +d'efforts, accoururent de tous les points du désert sur plusieurs points +du Nil; ils s'emparèrent d'une de nos djermes, en égorgèrent l'équipage, +prirent huit pièces de canon, et, renforcés par quinze cents hommes qui +venaient de débarquer à Qosséyr, ils se réunirent à Benouthah, où ils +se retranchèrent. Le général Belliard marcha à eux, le 20 ventose, les +attaqua, tua la moitié de leur monde, et dispersa le reste: c'est le +combat où l'ennemi a montré le plus d'opiniâtreté. + + +_Combat de Byralbarr._ + +Le 13 germinal, le général Desaix, instruit que Hhaçan-Bey avait le +projet de se porter sur Qénéh, marcha dans le désert pour le chercher; +le septième de hussards et le dix-huitième de dragons découvrirent +l'ennemi, le chargèrent, le dispersèrent après un combat très-opiniâtre. +Le citoyen Duplessis, commandant le septième de hussards, fut tué en +chargeant à la tête de son régiment. + + +_Combat de Djirdjéh._ + +Le 16 germinal, le chef de bataillon Moran, attaqué dans le village de +Djirdjéh, fut secouru par les habitans, et mit en fuite les Arabes et +les paysans, après leur avoir tué plus de cent hommes. + + +_Combat de Théméh._ + +Le chef de brigade Lasalle marcha à Tehnéh pendant la nuit du +20 germinal, surprit un rassemblement qui s'y trouvait, tua une +cinquantaine d'hommes, et le dispersa. + + +_Combat de Bényhady._ + +Les mameloucks, voyant la Haute-Egypte garnie de troupes, filèrent par +le désert dans la Basse-Egypte. Le général Desaix envoya le général +Davoust a leur suite. Il les rencontra au village de Bényhady, les +attaqua, les dispersa, après leur avoir tué un millier d'hommes. Nous +avons eu trois hommes tués et trente blessés; mais parmi les tués se +trouve le chef de brigade Pinon, du quinzième de dragons, officier du +plus rare mérite. + + +_Prise de Qosséyr_ (le 10 prairial). + +Le 10 prairial, le général Belliard et l'adjudant-général Donzelot sont +entrés à Qosséyr, et ont pris possession de ce poste important: on +s'occupe à le mettre dans le meilleur état de défense. + +Cette occupation, celle de Suez et d'El-Arich, ferment absolument +l'entrée de l'Egypte du côté de la mer Rouge et de la Syrie, tout +comme les fortifications de Damiette, Rosette et Alexandrie, rendent +impraticable une attaque par mer, et assurent à jamais à la république +la possession de cette belle partie du monde, dont la civilisation aura +tant d'influence sur la grandeur nationale et sur les destinées futures +des plus anciennes parties de l'univers. + +Mourad-Bey est retiré avec peu de monde dans les oasis, d'où il va être +encore chassé. Hhaçan-Bey est à plus de quinze jours au-dessus des +Cataractes; la plupart des tribus arabes sont soumises, et ont donné +des ôtages; les paysans s'éclairent, et reviennent tous les jours des +insinuations de nos ennemis; des forts nombreux, établis de distance en +distance, les retiennent d'ailleurs, s'ils étaient malintentionnés; les +Arabes d'Yambo ont péri pour la plupart. + +L'état-major vous enverra les noms des officiers auxquels j'ai accordé +de l'avancement. + +J'ai nommé au commandement du quinzième de dragons le citoyen +Barthélémy, chef d'escadron des guides à cheval, ancien officier de +cavalerie distingué par ses connaissances. + +Je vous demande le grade de général de brigade pour le citoyen Donzelot, +adjudant-général du général Desaix. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 5 messidor an 7 (23 juin 1799). + +_Au chef de la soixante-neuvième demi-brigade._ + +J'ai reçu, citoyen, votre mémoire historique sur vos compagnies de +grenadiers. Votre tort est de ne pas vous être donné des sollicitudes +nécessaires pour purger ces compagnies de quinze à vingts mauvais sujets +qui s'y trouvaient. Aujourd'hui, il ne faut penser qu'à organiser ce +corps, et le mettre à même de soutenir, aux premiers événemens, la +réputation qu'il s'était acquise en Italie. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 5 messidor an 7 (23 juin 1799). + +_Au commandant du génie._ + +Je vous prie, citoyen, de profiter du départ du bataillon de la +soixante-neuvième qui se rend demain à Mit-Kamar, pour y envoyer les +officiers du génie qui doivent tracer la redoute que j'y ai ordonnée. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 5 messidor an 7 (23 juin 1799). + +_Au citoyen Poussielgue._ + +Je vous prie, citoyen, de me proposer une mesure, afin qu'il ne sorte de +Suez qu'une quantité de riz, blé et sucre, proportionnée à celle du café +qui nous arrive. Il ne faudrait pas que le schérif de la Mecque nous +enlevât, pour quelques fardes de café, la plus grande partie de nos +subsistances. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 5 messidor an 7 (23 juin 1799). + +_Au général Kléber._ + +Hassan-Thoubar, citoyen général, sort de chez moi. Il remet ici, +ce soir, son fils en otage: c'est un homme âgé de trente ans. +Hassan-Thoubar part sous peu de jours pour Damiette; il paraît un peu +instruit par le malheur: d'ailleurs, son fils nous assure de lui. Je +crois qu'il vous sera très-utile pour l'organisation du lac Menzaleh, +la province de Damiette, les communications avec El-Arich, et votre +espionnage en Syrie. + +Je suis en guerre avec presque tous les Arabes. J'ai rompu, à ce +sujet, tous les traités possibles, parce que aujourd'hui qu'ils nous +connaissent, et qu'il n'y a presqu'aucune tribu qui n'ait eu des +relations avec nous, je veux avoir des otages. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 5 messidor an 7 (23 juin 1799). + +_Au commandant du génie._ + +Je vous prie, citoyen commandant, de faire déblayer au plus tôt les +murailles qui sont contre les créneaux de la porte du Delta. + +Je vous fais passer une lettre de l'administrateur-général des finances; +je vous prie de la prendre en considération, et de vous concerter avec +les autorités, les ingénieurs des ponts et chaussées et l'administrateur +des finances, et de me présenter un projet: + +1°. Des maisons nationales à démolir; + +2°. Des maisons particulières à acquérir et à démolir, pour avoir une +communication large et commode d'ici au quartier de l'Institut, avec une +place au milieu de ladite communication; + +3°. Pour avoir une communication de la place Esbekieh à la place +Birket-el-Fil, avec une place au milieu. Les maisons que l'on a démolies +à droite et à gauche défigurent la ville et ruinent les habitations, que +nous serons obligés un jour de rétablir. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 5 messidor an 7 (23 juin 1799). + +_Au général Kléber._ + +La province de Mansoura, citoyen général, nous a fourni quelques bons +chevaux, elle en doit fournir encore une centaine. Je vous prie de +donner l'ordre qu'on procède sans délai à les lever; cela nous est +extrêmement essentiel: surtout, ordonnez qu'on ne prenne pas de chevaux +au-dessous de cinq ans. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 5 messidor an 7 (23 juin 1799). + +_Au général Desaix._ + +Je vous envoie, citoyen général, trois officiers du génie, des +cartouches, des outils et des hommes à pied à monter. Vous garderez les +hommes du vingt-deuxième de chasseurs et du vingtième de dragons, et +vous me renverrez tout le reste au Caire. Nous avons besoin d'un corps +de cavalerie considérable, pour veiller à la défense de la côte. + +Nous sommes toujours très-tranquilles. J'attends toujours de vos +nouvelles. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 7 messidor an 7 (25 juin 1799). + +_Au même._ + +Quoique la caravane de Darfour se soit très-mal conduite, citoyen +général, mon intention est que vous fassiez rendre à Krabino, un des +chefs de la caravane, sa propre fille qui a été enlevée, et qui est +demeurée à un des chirurgiens de votre division. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 7 messidor an 7 (25 juin 1799). + +_Aux citoyens Hamelin et Liveron._ + +J'ai reçu, citoyens, votre lettre du 28 prairial. Le citoyen +Poussielgue, qui a mis en vous toute sa confiance pour un objet aussi +essentiel, garantit votre activité et les moyens que vous aurez pour +réussir. J'écris au général Desaix pour qu'il vous donne toute la +protection que vous pourrez désirer. Autant qu'il sera possible, on +lèvera toutes les difficultés qui pourraient s'opposer à la marche de +votre opération. La réussite pourrait faire apprécier les motifs qui +vous ont fait mettre en avant, comme seule elle sera la mesure du +service que vous vous trouverez avoir rendu. Vous n'aurez réussi que +lorsque, vous aurez fait verser, à Boulac, 600,000 ardeps de blé. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 7 messidor an 7 (25 juin 1799). + +_Au payeur général._ + +Ayant autorisé le général Kléber à percevoir, dans les provinces de +Mansoura et de Damiette toutes les sommes nécessaires pour sa division, +je vous prie de donner l'ordre à vos préposés de faire recette de tous +les fonds que fera rentrer le général Kléber, et de suivre tous les +ordres qu'il leur donnera pour le paiement, sauf à vous rendre compte. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 7 messidor an 7 (25 juin 1799). + +_A l'ordonnateur en chef._ + +J'ai donné, citoyen ordonnateur, au général Kléber l'autorité nécessaire +pour administrer les provinces de Damiette et de Mansoura, de manière à +pouvoir solder tout ce dont a besoin sa division. + +La même autorité a été donnée au général Marmont pour les provinces +d'Alexandrie, Rosette et Bahhireh. + +Même autorité au général Desaix pour les trois provinces de la +Haute-Egypte. + +Je vous prie donc, dans les besoins de l'administration, de distinguer +les besoins de la division Desaix, ceux de la division Kléber, +l'arrondissement d'Alexandrie, et enfin le Caire et les troupes qui sont +dans les autres provinces. + +Si vous accordiez pour les divisions Kléber, Desaix et l'arrondissement +d'Alexandrie plus qu'il ne faut, les généraux ne feraient pas solder les +crédits que je vous ai donnés. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 7 messidor an 7 (25 juin 1799). + +_Au chef de brigade d'artillerie Grobert._ + +Je vous prie, citoyen, de me remettre demain l'état général des pièces +et munitions qui se trouvent, soit en batterie à Gizeh, soit au parc +général de l'armée, soit au magasin général de la direction. + +Je vous prie de tenir à la disposition du commandant de la marine toutes +les pièces d'un calibre inférieur à 3, et qui dès-lors ne sont pas +propres au service de terre. + +Je vous prie de faire remettre au commandant de la marine deux pièces de +6 pour armer la demi-galère embossée à Gizeh. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 7 messidor an 7 (25 juin 1799). + +_A l'ordonnateur en chef._ + +Je viens de faire la visite de l'hôpital de la maison d'Ibrahim-Bey. +J'ai vu, avec mécontentement, qu'il y manque plusieurs médicamens +essentiels, et surtout la pierre infernale. + +Donnez les ordres pour qu'avant le 10 du mois, tous ces objets soient à +l'hôpital. + +J'ai trouvé que les pharmaciens n'étaient pas à leur poste. Il y avait +quelques plaintes sur les chirurgiens. + +Il manquait beaucoup de draps, et les chemises étaient plus sales +qu'elles ne l'auraient été à l'ambulance devant Acre. + +Fixez, je vous prie, vos yeux sur cet objet essentiel. Faites-vous +remettre l'état du linge, des chemises qui ont été données au directeur +de l'hôpital, et faites de manière à ce que, d'ici au 10, il y ait cinq +ou six cents chemises à cet hôpital. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 8 messidor an 7 (26 juin 1799). + +_Au général Marmont._ + +Je n'ai point reçu, citoyen général, la lettre que vous m'annoncez +m'avoir écrite le 1er messidor, je viens de recevoir celle du 3. + +Le général Destaing est arrivé à Rahmanieh; il a mené avec lui un +bataillon de la soixante-unième, le général Lanusse y avait envoyé un +bataillon de la quatrième. Le chef de la quatrième est parti avant-hier +avec un autre bataillon. Ainsi, il ne manque pas de forces pour faire +payer les contributions et dissiper les rassemblemens. Vous-même, vous +pouvez avec une partie de vos forces, vous porter sur Mariout, et +détruire ces maudits Arabes. + +Le contre-amiral Ganteaume doit être arrivé à Alexandrie. Secondez, je +vous prie, toutes ses opérations. + +Smith est un jeune fou qui veut faire sa fortune, et cherche à se mettre +souvent en évidence. La meilleur manière de le punir, est de ne jamais +lui répondre. Il faut le traiter comme un capitaine de brûlot. C'est au +reste un homme capable de toutes les folies, et auquel il ne faut jamais +prêter un projet profond et raisonné: ainsi, par exemple, il serait +capable de faire faire une descente à 800 hommes. Il se vante d'être +entré déguisé à Alexandrie. Je ne sais si ce fait est vrai, mais il +est très-possible qu'il profite d'un parlementaire pour entrer dans la +ville, déguisé en matelot. + +La province de Rosette doit beaucoup d'argent, prenez des mesures pour +faire tout solder. + +Le Nil n'augmente pas encore, mais du moment qu'il sera un peu haut, je +vous enverrai six cent mille rations de biscuit et une grande quantité +de blé. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 8 messidor an 7 (26 juin 1799). + +_Au général Kléber._ + +Je vous prie, citoyen général, d'envoyer au Caire l'osmanli que vous +avez déjà renvoyé d'Alexandrie, et qui, par sa mauvaise étoile, n'est +pas encore parti. Je le garderai prisonnier à la citadelle; il servira +d'otage pour les Français prisonniers à Constantinople. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 8 messidor an 7 (26 juin 1799). + +_Au divan du Caire._ + +J'ai fait arrêter le cadi, parce que j'ai lieu de m'en méfier, et que +son père, que j'avais comblé de bienfaits, m'a payé de la plus noire +ingratitude. Je vous prie de me présenter quelqu'un pour remplir cette +place. Il faut que ce soit un homme né en Egypte. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 9 messidor an 7 (27 juin 1799). + +_Au général Dugua._ + +Je vous prie de réunir demain matin, chez vous, citoyen général, les +membres du divan, et de leur faire connaître la lettre ci-jointe, en +réponse à celle qu'il m'a écrite ce matin. + +Je désire que vous envoyiez de suite quelqu'un rassurer les femmes du +cadi, et que vous donniez l'ordre à la citadelle qu'il soit traité avec +les plus grands égards. + +Je désire également que vous lui fassiez demander le lieu où il désire +se rendre, soit qu'il veuille aller en Syrie, soit à Constantinople; je +l'y ferai conduire. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 9 messidor an 7 (27 juin 1799). + +_Au divan du Caire._ + +J'ai reçu votre lettre ce matin. Ce n'est pas moi qui ai destitué le +cadi; c'est, le cadi lui-même qui, comblé de mes bienfaits, a poussé +l'oubli de ses devoirs jusqu'à quitter son peuple et abandonner l'Egypte +pour se retirer en Syrie. + +J'avais consenti que, provisoirement, pendant la mission qu'il devait +avoir en Syrie, il laissât son fils jour gérer sa place pendant son +absence; mais je n'aurais jamais cru que ce fils, jeune, faible, dût +remplir définitivement la place de cadi. + +La place de cadi s'est donc trouvée vacante. Qu'ai-je donc fait pour +suivre le véritable esprit du Coran? C'est de faire nommer le cadi par +l'assemblée des scheiks; c'est ce que j'ai fait. Mon intention est donc +que le scheik El-Arichi, qui a obtenu vos suffrages, soit reconnu et +remplisse les fonctions de cadi. Les premiers califes, en suivant le +véritable esprit du Coran, n'ont-ils pas eux-mêmes été nommés par +l'assemblée des fidèles? + +Il est vrai que j'ai reçu avec bienveillance le fils du cadi lorsqu'il +est venu me trouver, aussi mon intention est-elle de ne lui faire aucun +mal; et si je l'ai fait conduire à la citadelle, où il est traité avec +autant d'égards qu'il le serait chez lui, c'est que j'ai pensé devoir +le faire par mesure de sûreté; mais dès que le nouveau cadi sera +publiquement revêtu et exercera ses fonctions, mon intention est de +rendre la liberté au fils du cadi, de lui restituer ses biens, et de le +faire conduire avec sa famille dans le pays qu'il désirera. Je prends ce +jeune homme sous ma spéciale protection; aussi bien je suis persuadé que +son père même, dont je connaissais les vertus, n'a été qu'égaré. + +C'est à vous à éclairer les bien intentionnés, et faites ressouvenir +enfin aus peuples d'Egypte qu'il est temps que le règne des osmanlis +finisse; leur gouvernement est plus dur cent fois que celui des +mameloucks, et y a-t-il quelqu'un qui puisse penser qu'un scheick, natif +d'Egypte, n'ait pas le talent et la probité nécessaires pour remplir la +place importante de cadi. + +Quant aux malintentionnés et à ceux qui seraient rebelles à ma volonté, +faites-les moi connaître: Dieu m'a donné la force pour les punir; ils +doivent savoir que mon bras n'est pas faible. + +Le divan et le peuple d'Egypte doivent donc voir dans cette conduite une +preuve toute particulière de ces sentimens que je nourris dans mon coeur +pour leur bonheur et leur prospérité; et si le Nil est le premier des +fleuves de l'Orient, le peuple d'Egypte, sous mon gouvernement, doit +être le premier des peuples. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 10 messidor an 7 (28 juin 1799). + +_Au citoyen Poussielgue._ + +Je vous prie, citoyen, de faire au général Kléber un acte de donation de +sa maison. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 10 messidor an 7 (28 juin 1799). + +_Au général Dugua._ + +Vous ferez fusiller, citoyen général, le nommé Joseph, natif de Cherkem, +près la mer Noire; + +Le nommé Sélim, natif de Constantinople, tous deux détenus à la +citadelle. + +Quant au nommé Ibrahim-Kerpouteli, on fera interroger celui qu'il cite +pour être son père, afin de savoir s'il l'avoue, et vous me ferez donner +des notes sur la manière dont son père s'est conduit. + +Je vous renvoie les interrogatoires de ces hommes, afin que vous les +puissiez mieux reconnaître. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 10 messidor an 7 (28 juin 1799). + +_Au citoyen Dupas, commandant la citadelle._ + +Le citoyen James, canonnier au quatrième régiment d'artillerie, citoyen +commandant, est détenu depuis six mois à la citadelle. Si vous ignorez +les motifs de son arrestation, je vous prie de le faire mettre +sur-le-champ en liberté. + +Vous ferez mettre en liberté les citoyens Jersay, sapeur à la deuxième +compagnie; Billou, canonnier à la septième compagnie d'artillerie; +Michel Gazette, sapeur; Robin, mineur. + +Vous ferez consigner le citoyen Philippe Bouette au chef de brigade de +la vingt-deuxième, pour le mettre dans son corps. + +Vous ferez mettre en liberté, le 15 du mois, le citoyen Bataille, soldat +à la légion maltaise. + +Vous ferez mettre en liberté les citoyens Merel, dromadaire; Dubourg, +volontaire au deuxième bataillon de la soixante-neuvième. + +Vous ferez mettre en liberté, ou traduire à un conseil militaire, s'il +y a eu lieu, le citoyen Signal, caporal du deuxième bataillon de la +trente-deuxième. + +Vous ferez mettre en liberté le citoyen Roanet, volontaire au deuxième +bataillon de la trente-deuxième. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 10 messidor an 7 (28 juin 1799). + +_Au citoyen Fourier, commissaire, près le divan._ + +Je vous prie, citoyen, de me faire un rapport sur les membres qui +composent le grand et le petit divan du Caire, pour me faire, connaître +s'il y a des places vacantes dans l'un ou l'autre. + +Je désire également que vous me fassiez connaître si, parmi les membres +du grand divan, il s'en trouverait qui ne mériteraient pas la place +qu'ils ont, soit par leur peu de considération, soit par une raison +quelconque; que vous me présentiez un certain nombre d'individus pour +remplir les places vacantes. Mon intention est de composer ce divan +de manière à former un corps intermédiaire entre le gouvernement et +l'immense population du Caire, de manière qu'en parlant à ce grand +divan, on soit sûr de parler à la masse de l'opinion. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 10 messidor an 7 (28 juin 1799). + +_Au général Destaing._ + +Je reçois presque en même temps vos lettres des 5 et 7 messidor. + +Le premier bataillon de la quatrième est parti le 6 à quatre heures +après midi du Caire, pour se rendre à Rahmanieh. Si vous êtes parti le +9, comme c'était votre projet, pour remonter votre province, vous vous +serez probablement joint à portée de tomber sur le rassemblement de +l'ennemi. Le quinzième de dragons et tous les dromadaires disponibles +partent cette nuit pour se rendre à Menouf; je donne l'ordre au général +Lanusse de se porter au village de ..., et de le brûler, ainsi que le +village de Zaïra; après quoi il vous fera passer le quinzième et les +dromadaires. Ces secours et les trois bataillons que vous avez, vous +mettent à même de soumettre la province de Bahireh. + +Dès l'instant que vous aurez frappé quelques coups dans votre province, +faites-moi passer la légion nautique, dont j'ai le plus grand besoin +pour l'organisation de l'armée. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 10 messidor an 7 (28 juin 1799). + +_Au Directoire exécutif._ + +Je vous fais passer plusieurs imprimés qui vous mettront au fait des +événemens qui se sont succédés depuis plusieurs mois. + +La peste a commencé à Alexandrie, il y a six mois, avec des symptômes +très-prononcés. + +A Damiette elle a été plus bénigne. + +A Gaza et à Jaffa elle a fait plus de ravages. + +Elle n'a été ni au Caire, ni à Suez, ni dans la Haute-Egypte. + +(_Il résulte de l'état que je vous envoie que l'armée française, depuis +son arrivée en Egypte jusqu'au 10 messidor an 7, avait perdu 5344 +hommes._) + +Vous voyez qu'il nous faudrait cinq cents hommes pour la cavalerie, +cinq mille pour l'infanterie, cinq cents pour l'artillerie, pour mettre +l'armée dans l'état où-elle était lors du débarquement. + +La campagne de Syrie a eu un grand résultat: nous sommes maîtres de tout +le désert, et nous avons déconcerté pour cette année les projets de nos +ennemis. Nous avons perdu des hommes distingués. Le général Bon est mort +de ses blessures; Caffarelli est mort; mon aide-de-camp, Croisier est +mort; beaucoup de monde a été blessé. + +Notre situation est très-rassurante. Alexandrie, Rosette, Damiette, +El-Arich, Catieh, Salahieh, se fortifient à force; mais si vous voulez +que nous nous soutenions, il nous faut, d'ici en pluviose, six mille +hommes de renfort. Si vous nous en faites passer en outre 15,000, nous +pourrons aller partout, même à Constantinople. + +Il nous faudrait alors deux mille hommes de cavalerie pour incorporer +dans nos régimens, avec des carabines, selles à la hussarde et sabres; +six cents hussards ou chasseurs; six mille hommes de troupes pour +incorporer dans nos corps et les recruter; cinq cents canonniers de +ligne; cinq cents ouvriers, maçons, armuriers, charpentiers, mineurs, +sapeurs; cinq demi-brigades à deux mille hommes chacune; vingt mille +fusils; quarante mille baïonnettes; trois mille sabres; six mille paires +de pistolets; dix mille outils de pionniers. + +S'il vous était impossible de nous faire, passer tous ces secours, il +faudrait faire la paix; car il faut calculer que, d'ici au mois de +messidor, nous perdrons encore six mille hommes. Nous serons, à la +saison prochaine, réduits à quinze mille hommes effectifs, desquels, +ôtant deux mille hommes aux hôpitaux, cinq cents vétérans, cinq cents +ouvriers qui ne se battent pas, il nous restera douze mille hommes, +compris cavalerie, artillerie, sapeurs, officiers d'état-major, et nous +ne pourrons pas résister à un débarquement combiné avec une attaque par +le désert. + +Si vous nous faisiez passer quatre ou cinq mille Napolitains, cela +serait bon pour recruter nos troupes. + +Il nous faudrait dix-huit à vingt médecins, et soixante ou quatre-vingts +chirurgiens; il en est mort beaucoup. Toutes les maladies de ce pays-ci +ont des caractères qui demandent à être étudiés. Par là, on peut les +regarder toutes comme inconnues; mais toutes les années elles seront +plus connues et moins dangereuses. + +Je n'ai point reçu de lettres de France depuis l'arrivée de Moureau, qui +m'a apporté des nouvelles du 5 nivose, et de Belleville, du 20 pluviose. +J'espère que nous ne tarderons pas à en avoir. + +Nos sollicitudes sont toutes en France. Si les rois l'attaquaient, vous +trouveriez dans nos bonnes frontières, dans le génie guerrier de la +nation et dans vos généraux, des moyens pour leur rendre funeste leur +audace. Le plus beau jour pour nous sera celui où nous apprendrons la +formation de la première république en Allemagne. + +Je vous enverrai incessamment le nivellement du canal de Suez, les +cartes de toute l'Egypte, de ses canaux, et de la Syrie. + +Nous avons de fréquentes relations avec la Mecque et Mokka. J'ai écrit +plusieurs fois aux Indes, à l'Ile-de-France; j'en attends les réponses +sous peu de jours. C'est le schérif de la Mecque qui est l'entremetteur +de notre correspondance. + +Le contre-amiral Perrée est sorti d'Alexandrie le 19 germinal avec trois +frégates et deux bricks; il est arrivé devant Jaffa le 24, s'est mis eu +croisière, a pris deux bâtimens du convoi turc, chargés de trois cents +hommes, cent mineurs et bombardiers, est revenu devant Tentoura pour +prendre nos blessés; mais il a été chassé par la croisière anglaise, et +a disparu; il sera arrivé en Europe. + +Je lui avais remis des instructions pour son retour: personne n'est +plus à même que cet officier de nous faire passer des nouvelles et des +secours; depuis la bouche d'Omm-Faredge, Damiette, Bourlos, Rosette, +Alexandrie, il peut choisir dans ce moment-ci; et depuis le 15 ventose +il n'y a point de croisière devant Alexandrie ni Damiette: cela nous a +été utile pour l'approvisionnement d'Alexandrie. + +J'ai été très-satisfait de la conduite du contre-amiral Perrée dans +toute cette croisière, je vous prie de le lui faire connaître. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 12 messidor an 7 (30 juin 1799). + +_Au sultan de Darfour._ + +Au nom de Dieu clément et miséricordieux: il n'y a d'autre Dieu que +Dieu, et Mahomet est son prophète. + +Au sultan de Darfour Abd-el-Rahman, serviteur des deux cités saintes, +calife du glorieux prophète de Dieu et maître des mondes. + +J'ai reçu votre lettre, j'en ai compris le contenu. + +Lorsque votre caravane est arrivée, j'étais absent, ayant été en Syrie +pour punir et pour détruire nos ennemis. Je vous prie de m'envoyer par +la première caravane deux mille esclaves noirs ayant plus de seize ans, +forts et vigoureux: je les achèterai tous pour mon compte. + +Ordonnez à votre caravane de venir de suite, et de ne pas s'arrêter en +route. Je donne des ordres pour qu'elle soit protégée partout. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 12 messidor an 7 (30 juin 1799). + +_Au schérif de la Mecque._ + +Au nom de Dieu clément et miséricordieux: il n'y a pas d'autre Dieu que +Dieu, et Mahomet est son prophète. + +J'ai reçu votre lettre, et j'en ai compris le contenu. + +J'ai donné les ordres pour que tout ce qui peut vous persuader de +l'estime et de l'amitié que j'ai pour vous, soit fait. + +J'espère qu'à la saison prochaine vous ferez partir une grande quantité +de bâtimens chargés de café et de marchandises des Indes: ils seront +toujours protégés. + +Je vous remercie de ce que vous avez fait passer mes lettres aux Indes +et à l'Ile de France: faites-y passer celles-ci, et envoyez-moi la +réponse. + +Croyez à l'estime que j'ai pour vous et au cas que je fais de votre +amitié. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 12 messidor an 7 (30 juin 1799). + +_Au commandant de l'Ile de France._ + +Je vous prie, citoyen commandant, de faire payer au schérif de la Mecque +la somme de 94,000 fr., que le payeur de l'armée tire en trois lettres +de change sur le payeur de l'Ile de France, et dont la trésorerie +nationale tiendra compte. + +J'ai pensé devoir me servir de ce moyen pour avoir un canal sûr pour +correspondre avec vous, malgré les croiseurs qui infestent la mer Rouge. + +Je vous salue. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 12 messidor an 7 (30 juin 1799). + +_Au commandant des Iles de France et de la Réunion._ + +Vous aurez sans doute appris, citoyen commandant, que depuis un an la +république est maîtresse de l'Egypte. Je vous ai fait passer plusieurs +lettres par la voie de Mokka, et j'espère que vous les aurez reçues. + +Les ports de Suez et de Cosseir sont occupés par des garnisons +françaises et armés, les avisos que vous pourriez m'envoyer pour +correspondre avec moi, seront donc sûrs d'y être protégés. + +Je désirerais que vous me fissiez passer le plus tôt possible +quelques avisos pour pouvoir correspondre avec les Indes, et que vous +profitassiez de ces bâtimens pour nous envoyer trois mille fusils de +calibre, quinze cents paires de pistolets, mille sabres. + +La grande quantité de vaisseaux anglais qui inondent la Méditerranée, +rend difficile l'arrivée des bâtimens de Toulon. Mes dernières nouvelles +de France sont du mois de ventose: nous nous étions emparés du royaume +de Naples, qui s'était déclaré pour les Anglais, et la république était +dans l'état le plus florissant. + +Faites-moi passer par vos avisos toutes les nouvelles que vous pourriez +avoir des Indes. + +L'établissement solide que la république vient de faire en Egypte sera +une source de prospérité pour l'Ile de France. + +L'état-major vous fait passer différens imprimés qui vous feront +connaître les événemens qui se sont passés dans ce pays-ci. + +Croyez, je vous prie, au désir que j'ai de faire quelque chose qui vous +soit agréable. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 13 messidor an 7 (1er juillet 1799). + +_Au général Marmont._ + +J'ordonne au payeur, citoyen général, de faire passer 50,000 fr. à +Alexandrie pour pourvoir à un mois de solde et aux différens crédits que +le payeur ouvrira au génie, à l'artillerie et aux administrations. + +Les ouadis sont venus me trouver: quoique ces scélérats eussent bien +mérité que je profitasse du moment pour les faire fusiller, j'ai pensé +qu'il était bon de s'en servir contre la nouvelle tribu, qui parait +décidément être leur ennemie. Ils ont prétendu n'être entrés pour rien +dans tous les mouvemens du Bahireh: ils sont partis trois cents des +leurs avec le général Murat, qui a trois cents hommes de cavalerie, +trois compagnies de grenadiers de la soixante-neuvième, et deux pièces +d'artillerie. Je lui ai donné ordre de rester huit ou dix jours dans +le Bahireh pour détruire les Arabes et aider le général Destaing à +soumettre entièrement cette province: mon intention est que tous les +Arabes soient chassés au-delà de Marcouf. Le général Destaing avait reçu +auparavant un bataillon de la quatrième, le quinzième de dragons et une +compagnie du régiment des dromadaires. + +J'espère que des sommes considérables entreront promptement dans la +caisse du payeur d'Alexandrie. Du moment où le Nil sera navigable, on +vous enverra deux cent mille rations de biscuit, qui sont ici toutes +prêtes. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 13 messidor an 7 (1er juillet 1799). + +_Au général Kléber._ + +Hassan Thoubar, citoyen général, se rend à Damiette. Il a laissé ici +son fils en ôtage. Il compte habiter Damiette, ou du moins y laisser sa +femme et sa famille pour assurer davantage de sa fidélité. Je lui ai +restitué ses biens patrimoniaux. Quant aux femmes qu'il réclame, je n'ai +rien statué, parce que j'ai pensé qu'elles étaient données à d'autres, +et que d'ailleurs il serait ridicule qu'un homme dont nous avons eu tant +à nous plaindre, reprit tout a coup une si grande autorité dans le pays. +Par la suite, vous verrez le parti que vous pourrez tirer de cet homme. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 14 messidor an 7 (2 juillet 1799). + +_Au général Dugua._ + +Je vous envoie, citoyen général, les noms de cinq mameloucks, qui, je +crois, sont ici sans passeport, puisqu'ils ne sont pas sur votre état. +Prenez des renseignemens sur ces hommes, et, s'ils sont les mêmes que +ceux que l'on m'a adressés comme mauvais sujets, faites-les arrêter +de suite et conduire à la citadelle: Hussein, de la suite d'Oshman; +Bey-Cherchaoui; l'émir Ahmed-Aboukul, de la maison Hussein-Bey; l'émir +Hassan, mamelouck d'Ayoub-Bey; Aly-Effendi, de chez Sélim-Bey. + +Faites rechercher, je vous prie, s'il y aurait dans la ville d'autres +mameloucks également sans passeport. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 14 messidor an 7 (3 juillet 1799). + +_Au général Desaix._ + +Je reçois, citoyen général, votre lettre du 3 messidor. J'ai reçu en +même temps une lettre du général Friant de Bénêçoùef, du 12 messidor; il +m'annonce que Mourad-Bey fuit dans le Bahhireh. Il est indispensable que +vous fassiez partir tout de suite pour le Caire tous les escadrons +ou hommes montés des neuvième de hussards, troisième, quatorzième et +quinzième de dragons. Gardez avec vous tous les hommes du vingt-deuxième +de chasseurs et du vingtième de dragons. Il me paraît qu'il'se trame +quelque chose dans le Bahhireh; plusieurs tribus d'Arabes et quelques +centaines de Maugrabins s'y sont rendus de l'intérieur de l'Afrique; +Mourad-Bey s'y rend. Si ce rassemblement prenait de la consistance, il +pourrait se faire que les Anglais et les Turcs y joignissent plusieurs +milliers d'hommes. + +Nous n'avons encore, ni devant Damiette, ni devant Alexandrie, aucune +espèce de croisière ennemie. + +On travaille tous les jours avec la plus grande activité aux +fortifications d'El-Arich et de Catieh. + +On vous envoie tout ce qui reste du vingt-deuxième de chasseurs et du +vingtième de dragons. + +Il part également une centaine d'hommes de votre division qui vont +vous rejoindre. Si vous pouvez vous passer du bataillon de la +soixante-unième, envoyez-le ici. + +Le général Davoust est tombé malade et n'a pu remplir la mission que je +voulais lui confier. + +L'état-major n'a pas l'état des officiers auxquels vous avez accordé de +l'avancement, envoyez-le moi, ainsi que celui des soldats auxquels vous +désirez qu'il soit accordé des récompenses. + +J'attends des nouvelles d'Europe, Le vent commence à devenir bon et nos +ports sont ouverts. Au reste, Perrée, avec ses trois frégates, doit y +être arrivé: il était chargé de nos instructions particulières. + +J'attache une importance majeure à la prompte exécution du mouvement de +cavalerie dont je vous ai parlé plus haut. + +Le général Dommartin se rendant a Alexandrie sur un bâtiment armé, a été +attaqué par les Arabes. Il est parvenu, quoique échoué, à les repousser +avec la mitraille; mais il a deux blessures qui ne sont pas dangereuses. +On dit que vous avez quelques gros bâtimens provenant des mameloucks, +et quelques djermes désarmées: faites passer tout cela au Caire, nous +tâcherons d'en tirer parti. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 15 messidor an 7 (3 juillet 1799). + +_Au scheick El-Békir, le premier des schérifs et notre ami._ + +Je vous écris la présente pour vous faire passer la demande que vous +m'avez faite pour votre femme, pour dix karats de village, uniquement +pour vous donner une preuve de l'estime que je fais de vous, et du désir +que j'ai de voir tous vos voeux et tout ce qui peut vous rendre heureux +s'accomplir. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 15 messidor an 7 (3 juillet 1799). + +_Au général Reynier._ + +J'ai reçu, citoyen général, votre lettre de Seneta, du 10 messidor. +Toute la cavalerie de l'armée est dans ce moment-ci dans le Rahhireh; il +sera possible, cependant, de réunir une centaine de chevaux d'ici au 20, +en y mettant une partie de mes guides. Faites en sorte que, ce jour-là, +les cent hommes de cavalerie que vous avez soient à Belbeis, afin que +ces deux cents hommes réunis, avec une pièce de canon, et deux cents +hommes d'infanterie puissent nettoyer l'oasis. Je confierai cette +opération au général Lagrange. + +Le seul moyen qui vient de réussir parfaitement au général Rampon, et +qui lui a fait lever en très-peu de temps cent chevaux et tout le miri +du Kelioubeh, c'est d'arrêter les scheicks qui ne payent pas, et de les +tenir en ôtages jusqu'à ce qu'ils aient donné de bons chevaux et payé le +miri. Avec votre infanterie et votre pièce de canon, vous en avez autant +qu'il vous en faut pour ne pas vous détourner un instant de l'importante +affaire de la levée du miri. + +Pour surprendre Elfy-Bey dans l'ouadi, il faut que les troupes partent +le soir de Belbeis, marchent toute la nuit dans le désert, de manière à +arriver, à la petite pointe du jour, au santon. + +BONAPARTE. + + + + +An Caire, le 15 messidor an 7 (3 juillet 1799). + +_Au général Friant._ + +J'ai reçu, citoyen général, la lettre que vous m'avez écrite du Fayoum. +La rapidité et la précision de votre marche vous ont mérité la gloire de +détruire Mourad-Bey. + +Le général Murat, qui est depuis cinq à six jours dans le Bahhireh, et +que j'ai prévenu de l'intention où était Mourad-Bey de s'y rendre, vous +le renverra probablement. + +L'état-major vous écrit pour que vous fassiez une course dans la +province d'Alfiéli, afin de détruire les mameloucks qui pourraient s'y +être établis. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 17 messidor an 7 (5 juillet 1799). + +_Au général Lanusse._ + +Je reçois, citoyen général, votre lettre du 17 messidor: je suis fort +aise que le village de Tatau soit innocent. + +Le général Friant m'instruit, par une lettre du 14, que Mourad-Bey est +toujours à la fontaine de Rayenne. Il paraît qu'il y est malade de sa +personne. Le général Friant va se mettre en route pour le déloger. +Faites passer cette lettre au général Murat, et donnez-moi exactement +toutes les nouvelles que vous pourrez avoir de ce qui se passe dans le +Bahhireh. + +Je vous ai envoyé plusieurs procès-verbaux sur les assassinats commis +sur nos courriers dans les villages de votre province; faites punir les +scheicks de ces villages. Faites qu'avant l'inondation le miri soit +levé. Envoyez-moi la note des villages qui, selon vous, ne sont pas +assez taxés, afin de leur demander un supplément. J'attends les trente +chevaux que je vous ai demandés. + +Je vais sous peu de jours me rendre à Menouf, pour, de là, reconnaître +l'emplacement d'un fort au ventre de la Vache. Faites-moi connaître le +nombre d'ouvriers que vous pourrez rassembler dans votre province, afin +de pouvoir pousser vivement ce travail. + +Je désire fort que vous ayez la gloire de joindre Mourad-Bey. Elle +serait due a l'activité et aux services que vous avez rendus pendant +notre absence. + +Je n'ai point reçu le rapport du général Destaing, qui aura probablement +été pris sur un des courriers, égarés. Faites-moi part des renseignement +qu'il vous aurait donnés. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 19 messidor an 7 (7 juillet 1799). + +_Au général Fugières._ + +Le nommé Achmet Abouzahra, scheick arabe, doit se rendre dans son +village, où je désire que vous le rétablissiez dans ses terres et dans +ses maisons. Il paiera trois mille talaris dans la caisse du payeur. +Cela est soumis cependant aux renseignemens que vous aurez sur les +lieux. Il est fort recommandé par des gens de considération. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 19 messidor an 7 (7 juillet 1799). + +_Au général Murat._ + +Je reçois, citoyen général, votre lettre sans date, par laquelle vous +m'annoncez que vous avez pris plusieurs mameloucks dans un santon, et +que vous vous mettez en marche pour tomber à la pointe du jour sur le +rassemblement. On m'assure que Sélim-Cachef, qui est votre prisonnier, +est un grand coquin; méfiez-vous-en et envoyez-le moi sous bonne garde. + +Ne leur donnez pas un moment de relâche. Si Mourad-Bey descend dans le +Bahhireh, ce qui ne paraît pas probable actuellement, il n'a pas +avec lui plus de deux ou trois cents hommes mal armés et écloppés. +D'ailleurs, je le ferai suivre par une bonne colonne. + +Si vous n'avez pas encore marché sur Mariouf, je désire que vous y +alliez, et, dans ce cas, que vous ordonniez au général Marmont d'y +envoyer de son côté une forte colonne d'Alexandrie. + +Tâchez de nous envoyer une cinquantaine de dromadaires, pour monter les +hommes qui sont au dépôt. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 19 messidor an 7 (7 juillet 1799). + +_Au général Lanusse._ + +Je reçois votre lettre du 19, citoyen général; je crois faux les +renseignements que vous avez. Mourad-Bey n'a pas bougé de la fontaine +de Rayenne, située à douze lieues de Fayoum et à quatre journées du lac +Natron. + +Le général Friant est parti le 18, et a dû arriver le 19 à la fontaine +de Rayenne. Si Mourad-Bey avait pris le parti de se rendre au lac +Natron, il arriverait le 22. Ainsi, sous ce point de vue, votre séjour à +Terraneh peut être utile pour remplir le but que vous vous proposez. Je +ne crois pas qu'il se rende au lac Natron. + +Je donne ordre au commandant de la province de Gizeh de partir avec +seize hommes et une pièce de canon pour lever le miri dans sa province. +Il combinera sa marche de manière à être le 22 à Wardam. + +Si donc vous faisiez une course au lac Natron, vous lui donneriez +l'ordre de vous y suivre. C'est le chef de bataillon Faure qui commande +cette province. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 20 messidor an 7 (8 juillet 1799). + +_A l'ordonnateur en chef._ + +Le médecin en chef désire retourner en France, citoyen ordonnateur; sa +demande me paraît fondée sur un besoin réel de famille. Veuillez lui +faire connaître que j'ai demandé au gouvernement son remplacement, je ne +doute pas qu'il ne l'accorde; mais, dans tous les cas, je ne consentirai +à son départ que lorsqu'il sera remplacé. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 20 messidor an 7 (8 juillet 1799). + +_Au général Dugua._ + +Vous ferez, citoyen général, trancher la tête à Abdalla-Aga, ancien +gouverneur de Jaffa, détenu à là citadelle. D'après ce que m'ont dit les +habitans de Syrie, c'est un monstre dont il faut délivrer la terre. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 21 messidor an 7 (9 juillet 1799). + +_Au général Lagrange._ + +Vous ferez partir ce soir, citoyen général, les deux cents hommes +d'infanterie et les deux pièces de canon, qui iront coucher à +Birket-el-Hadji. Ils en partiront demain pour se rendre à El-Menayer. +Vous partirez avec la cavalerie demain au jour pour vous rendre à +Birket-el-Hadji; vous y resterez toute la journée de demain, et vous en +partirez à la nuit, pour arriver au jour au petit village à une lieue +en deçà de Belbeis. En passant à El-Menayer, vous prendrez notre +infanterie. Vous partirez le 20, à la nuit, de ce village, pour vous +rendre par le désert dans l'Ouadi, à la suite d'Elfy-Bey. Le général +Reynier doit avoir envoyé cent hommes de cavalerie à Belbeis pour +tromper les espions; vous lui enverrez l'ordre de venir vous joindre à +la nuit dans l'endroit où vous serez: ce mouvement rétrograde pourra +faire croire que cette cavalerie va au Caire. Si cette cavalerie +n'était pas encore arrivée, vous donneriez l'ordre qu'elle vienne vous +rejoindre. + +Vous ferez prendre à vos troupes pour cinq jours de vivres au Caire. Je +donne ordre à l'ordonnateur de vous fournir huit chameaux, sur lesquels +vous mettrez pour cinq jours de vivres. Vous aurez soin que chacun de +vos hommes ait un bidon, et vous ferez mener un chameau avec des outres +par cent hommes; vous prendrez pour cela les chameaux du corps. + +Le but de votre expédition est d'obliger Elfi-Bey de dépasser El-Arich, +si vous ne pouvez pas le surprendre et le détruire; de reconnaître la +route qui va à Suez sans passer par Salabiar. Il doit y avoir des puits +dans cette direction. + +Votre colonne doit être composée de deux cents hommes d'infanterie, de +cent cinquante de cavalerie, de cent hommes de cavalerie que vous devez +trouver à Belbeis, de cent Grecs à pied, commandés par le capitaine +Nicolet, de trente à quarante hommes à cheval, commandés par le chef de +bataillon Barthélémy. Vous aurez avec vous deux pièces d'artillerie et +un ingénieur des ponts et chaussées. Vous ferez passer les ordres au +chef de bataillon Barthélémy et au capitaine Nicolet de partir ce soir +avec votre infanterie. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 24 messidor an 7 (12 juillet 1799). + +_Au sultan de Darfour_. + +Au nom de Dieu, clément et miséricordieux. Il n'y a pas d'autre Dieu que +Dieu, et Mahomet est son prophète. + +Au sultan de Darfour, Abd-El-Rahmons, serviteur des deux cités saintes, +et calife du glorieux prophète de Dieu, maître des mondes. + +Je vous écris la présente pour vous recommander Aga-Cachef, qui est +auprès de vous, et son médecin Soliman, qui se rend à Darfour et vous +remettra ma lettre. + +Je désire que vous me fassiez passer deux mille esclaves mâles, ayant +plus de seize ans. + +Croyez, je vous prie, au désir que j'ai de faire quelque chose qui vous +soit agréable. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 24 messidor an 7 (12 juillet 1799). + +_Au général Dugua._ + +Vous ferez fusiller, citoyen général, les nommés Hassan, Jousset, +Ibrahim, Saleh, Mahamet, Bekir, Hadj-Saleh, Mustapha, Mahamed, tous +mameloucks. + +Quant aux nommés Osman, Ismael, Hussein, autres mameloucks, vous les +ferez tenir en prison à la citadelle jusqu'à nouvel ordre. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 24 messidor an 7 (12 juillet 1799). + +_Au général Lanusse._ + +Mourad-Bey, après avoir fait semblant de se rendre dans la Haute-Egypte, +citoyen général, a fait contre-marche dans la nuit, et à couché le 22 à +Zaoé. Il est passé hier, à quatre heures après midi, à Aboukir, à trois +lieues de Girgeh. On pense qu'il a été au lac Natron. Faites passer +cet avis en toute diligence au général Destaing et au général Murat: +j'attends dans une heure des détails ultérieurs. Il a avec lui deux +cents hommes, compris les domestiques; il n'a que quarante chevaux; il +est dans un grand état de délabrement; il est vivement poursuivi par le +général Friant. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 24 messidor an 7 (12 juillet 1799). + +_Au Directoire exécutif._ + +Le citoyen Venture, secrétaire interprète pour les langues orientales, +est mort en Syrie: c'était un homme de mérite. Il a laissé une famille +qui a des titres à la protection du gouvernement. + +Le payeur général envoie à sa famille un bon de 12,000 fr. sur la +trésorerie nationale pour une année d'appointemens. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 24 messidor an 7 (12 juillet 1799). + +_Au général Murat._ + +Je reçois, citoyen général, votre lettre du 23 messidor, aujourd'hui à +cinq heures du soir. Vous m'apprenez votre voyage au lac Natron et votre +départ, à cinq heures du soir pour Terraneh, où je suppose que vous êtes +arrivé le 24 au matin. + +Vous verrez, par la copie de la lettre du général Friant, qu'il a pris +quelques chameaux à Mourad-Bey, qui, après avoir fait une marche dans la +Haute-Egypte, est rapidement retourné sur ses pas, a marché trois jours +et trois nuits, et est arrivé hier 23 à quatre heures du soir au village +de Dachour, près les pyramides de Sahara; il en est parti à cinq heures +du soir pour prendre la route du désert: on croit qu'il s'est rendu au +lac Natron. + +Le général Junot est aux pyramides: j'ai envoyé de tous côtés des hommes +pour m'instruire de la marche de Mourad-Bey. + +Mourad-Bey a avec lui deux cents mameloucks, moitié à cheval, moitié sur +des chameaux, en très-mauvais état, et cinquante à soixante Arabes: si +le bonheur eût voulu que vous fussiez resté vingt-quatre heures de plus +au lac Natron, il est très-probable que vous nous apportiez sa tête. + +Vous vous conduirez selon les nouvelles que vous recevrez; vous vous +rendrez au lac Natron ou sur tout autre point du Bahhireb où vous +penserez devoir vous porter pour nous débarrasser de cet ennemi si +redoutable et aujourd'hui en si mauvais état. + +Le général qui aura le bonheur de détruire Mourad-Bey aura mis le sceau +à la conquête de l'Egypte: je désire bien que le sort vous ait réservé +cette gloire. + +BONAPARTE. + + + + +Gizeh, le 27 messidor an 7 (15 juillet 1799). + +_Au général Kléber._ + +L'adjudant-général Julien vous aura sans doute appris, citoyen général, +la nouvelle de l'arrivée d'une flotte turque dans la rade d'Aboukir, le +24 messidor; et si la présence de l'ennemi ne vous en pas empêché, vous +aurez opéré votre mouvement sur Rosette, en vous portant avec la majeure +partie de vos forces sur l'extrémité de votre province, afin de pouvoir, +dans le moins de temps possible, combiner vos mouvemens avec le reste. + +Je pars dans la nuit pour Terraneh, d'où je me rendrai probablement à +Rahmanieh. + +Il faut livrer El-Arich et Catieh à leurs propres forces; et si aucune +force imposante n'a encore paru devant Damiette, vous vous porterez dans +une position quelconque, le plus près possible de Rosette. + +J'ai toute la journée couru les déserts, au-delà des pyramides, pour +donner la chasse à Mourad-Bey. + +BONAPARTE. + + + + +Gizeh, le 27 messidor an 7 (15 juillet 1799). + +_Au général Dugua._ + +Je vais, citoyen général, partir pour quelques jours. Je retournerai au +Caire, aussitôt que la nature des bâtimens qui ont paru et les forces +qu'ils pourront porter me seront connues. + +Je vous fais passer copie de la lettre que j'écris au général Desaix: si +jamais mes exprès étaient interceptés, et que vous appreniez qu'il se +passe des événemens majeurs, vous êtes autorisé à le faire venir. + +Faites-moi passer tous les dromadaires et toute la cavalerie qui viendra +de la Haute-Egypte ou du général Lagrange. Vous sentez combien il est +nécessaire que j'aie quelques centaines d'hommes de cavalerie. + +Je donne ordre au payeur de vous faire solder tout ce qui vous est dû +pour frais de table et bureaux de la place. + +Quant aux généraux Reynier et Lagrange, vous verrez que je ne décide +encore rien sur leur destination: je les préviens seulement de se tenir +prêts à faire un mouvement sur moi. Comme mes ordres pourraient être +interceptés, ce sera à vous, si les circonstances l'exigent, à les en +prévenir. + +J'ai donné ordre au capitaine Nicolet de rentrer au Caire avec ses +Grecs. Envoyez plusieurs exprès pour le lui réitérer. + +Je vous prie de faire partir demain, par terre, une copie de ma lettre +au général Desaix. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 27 messidor an 7 (15 juillet 1759). + +_Au citoyen Poussielgue._ + +Je m'éloigne pour quelques jours, citoyen administrateur; je vous prie +de me donner très-souvent des nouvelles de ce qui se passera au Caire. +Je ne doute pas que vous ne contribuiez, par votre activité et votre +esprit conciliateur, à y maintenir la tranquillité, comme vous l'avez +fait précédemment pendant mon incursion en Syrie. + +BONAPARTE. + + + + +Terraneh, le 29 messidor an 7 (15 juillet 1799). + +_Au général Kléber._ + +Le quartier-général est aujourd'hui, citoyen général, à Terraneh. Le +général Lanusse va se réunir avec le général Fugières et le général +Robin pour former, dans le Delta, une colonne mobile, qui pourra se +porter rapidement, soit sur un des points de là côte, soit sur les +communications qui seraient sérieusement menacées. + +Je compte être le 1er thermidor à Rahmanieh. + +BONAPARTE. + +P.S. J'ai reçu des lettres, du 26, d'Alexandrie, par lesquelles on +m'informe qu'il avait été aperçu, depuis le 24, une flotte ennemie, +composée, tant gros que petits bâtimens, d'une soixantaine de voiles, +dont seulement cinq de guerre. + + + + +Terraneh, le 29 messidor an 7 (15 juillet 1799). + +_Au général Marmont._ + +J'ai reçu, citoyen général, votre lettre du 24, à la pointe du jour, +de Rosette. Je n'ai eu aucune sollicitude pour Alexandrie. Soutenez +Rosette. Je pense que vous serez posté à Aboukir, comme vous me +l'annonciez, pour tomber sur les flancs de l'ennemi, s'il osait +débarquer entre Aboukir et Rosette pour tenter un coup de main. + +Des troupes arrivent ce soir à Rahmanieh. Je couche ici ce soir avec +l'armée. Je serai, le 1er thermidor, au soir, à Rahmanieh. + +J'ai fait mettre garnison et des canons dans les couvens du lac Natron. + +Mourad-Bey, chassé, poursuivi de tous côtés, s'est retiré dans le +Fayoum; il a avec lui une centaine de mameloucks, 50 arabes et quarante +hommes, tous exténués de fatigues et dans le dernier délabrement. + +Vous avez sans doute appris que le 24 du mois le général Lagrange est +arrivé à la pointe du jour dans les oasis situés dans le désert, +entre Suez, la Syrie et Belbeis, a surpris deux cents mameloucks, tué +Osman-Bey-Cherkaoui, un des coryphées du pays, et pris sept cents +chameaux. + +BONAPARTE. + + + + +Terraneh, le 29 messidor an 7 (17 juillet 1799). + +_A Moussa, chef de la tribu des Annadis._ + +Nous vous faisons savoir par une lettre, que nous sommes arrivés +aujourd'hui à Terraneh avec l'armée, pour nous porter dans le Bahhireh, +afin de pouvoir anéantir d'un seul coup nos ennemis, et confondre tous +les projets qu'ils pourraient avoir conçus. + +Nous désirons que vous nous envoyiez, pour le premier thermidor au soir, +à Rahmanieh, quelqu'un de votre part pour nous donner des nouvelles de +tout ce qui se passe à Marion et dans le désert, ainsi que de tout ce +qui serait à votre connaissance. + +Nous désirons aussi vous voir bientôt, avec bon nombre de vos gens, pour +éclairer notre armée. + +Recommandez à tous vos Arabes de se bien comporter, afin qu'ils méritent +toujours notre protection. + +J'ai fait occuper par nos troupes, et mettre des canons dans les couvens +du lac Natron. Il sera donc nécessaire, quand quelqu'un de votre tribu +ira, qu'il se fasse reconnaître, car j'ai ordonné qu'ils soient traités +comme amis. Faites connaître le contenu de cette lettre à tous les +scheicks, sur qui soit le salut. + +BONAPARTE. + + + + +Terraneh, le 29 messidor an 7 (17 juillet 1799). + +PROCLAMATION. + +Il n'y a d'autre dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète. + +Aux scheicks, ulémas, schérifs, imans et fellahs de la province de +Bahhireh. + +Tous les habitans de la province de Bahhireh mériteraient d'être +châtiés; car les gens éclairés et sages sont coupables lorsqu'ils ne +contiennent pas les ignorans et les méchans. Mais Dieu est clément et +miséricordieux, le prophète a ordonné, dans presque tous les chapitres +du Koran, aux hommes sages et bons d'être clément et miséricordieux: je +le suis envers vous. J'accorde par le présent firman un pardon général +à tous les habitans de la province de Bahhireh qui se seront mal +comportés, et je donne des ordres pour qu'il ne soit formé contre eux +aucune recherche. J'espère que désormais le peuple de la province de +Bahhireh me fera sentir par sa conduite qu'il est digne de pardon. + +BONAPARTE. + + + + +Terraneh, le 29 messidor an 7 (17 juillet 1799). + +_Au général Dugua._ + +Le nombre des vaisseaux ennemis, citoyen général, s'est augmenté d'une +quinzaine de bâtimens légers. Vous sentez combien il serait nécessaire +de presser le départ de tous les hommes dispersés. J'espère que le +général Lagrange sera parti du Caire pour l'armée quand vous recevrez +ceci. Il y a beaucoup de chefs de bataillon qui ne sont pas à leurs +corps, parce qu'ils sont un peu incommodés, et qui ont pensé que ce +n'était seulement qu'une course contre les Arabes. Faites que tous ces +hommes nous rejoignent; il est essentiel que tout cela marche en corps: +j'estime que les détachemens doivent être au moins de deux cents hommes. + +Ecrivez au général Desaix les nouvelles que je reçois, et que j'imagine +que la colonne mobile contre Mourad-Bey est partie, et qu'il presse le +départ de la cavalerie que je lui ai demandée. Dès que le bataillon de +la 22e, ainsi que le général Rampon et sa colonne, seront arrivés au +Caire, qu'il file en toute diligence sur Rahmanieh. + +Instruisez le général Reynier qu'il est nécessaire qu'il réunisse +la garnison de Salahieh, en y laissant en tout, compris sapeurs et +canonniers, cent vingt hommes, et qu'il soit prêt, à tout événement, à +se porter de Belbeis par le Delta sur Rahmanieh: vous lui enverrez tous +les grenadiers et l'artillerie de sa division. Il pourra aussi m'amener +un millier d'hommes, qui pourront m'être d'un grand secours. Si dans +trente-six heures vous ne recevez pas de lettre de moi, vous ordonnerez +ce mouvement. + +Envoyez un des généraux qui sont au Caire en convalescence pour +commander à Gizeh. + +Faites partir les deux demi-galères et la chaloupe canonnière _la +Victoire_ pour Rahmanieh. Faites-y embarquer deux mille paires de +souliers. Envoyez-nous sous leur escorte à Rahmanieh encore deux ou +trois cent mille rations de biscuit et de la farine: l'ordonnateur en +chef donne des ordres pour cet objet. + +Le convoi escorté par les trois djermes _la Vénitienne,_ etc., n'est pas +encore arrivé. + +Je serai le 1er thermidor au soir à Rahmanieh. + +Je vous expédierai constamment deux courriers par jour. + +Si les Anadis continuent à nous rester fidèles, vous ne manquerez pas de +nouvelles. Le citoyen Rosetti peut vous servir beaucoup en cela: ayez +cependant l'oeil sur les démarches de cet homme. + +Sélim-Cachef, le dernier qui est venu du Bahhireh, m'est représenté +comme un homme extrêmement dangereux; faites-le appeler, dites-lui que +comme je vais dans le Bahhireh, je désire l'avoir avec moi, à cause de +ses connaissances locales, et sur ce faites-le embarquer sur une des +demi-galères, en le consignant au commandant et lui recommandant d'avoir +pour lui quelques égards: que cependant il en répond comme d'une chose +capitale. + +Faites fusiller les prisonniers qui se permettront le moindre mouvement. + +Fixez les yeux sur les approvisionnemens de la citadelle de Gizeh, +Ibrahim-Bey et des petits forts. + +Faites connaître au divan que, vu les troubles survenus dans le Bahhireh +et le grand nombre de mécontens qui s'y trouvent, j'ai jugé à propos de +m'y rendre moi-même. Quant aux bâtimens qu'ils pourraient savoir être +sur la côte, dites que nous croyons que ce sont des Anglais, et que l'on +dit que la paix est faite entre les deux puissances. + +Dites que vous savez que je leur ai écrit, et sur ce demandez-leur +s'ils ont reçu ma lettre: montrez-leur ma proclamation aux habitans du +Bahhireh; amusez-les avec l'expédition du général Menou au lac Natron et +du général Destaing à Mariouf. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 29 messidor an 7 (17 juillet 1799). + +_Au général Desaix._ + +Mourad-Bey a été au lac Natron, citoyen général; il n'a pas trouvé le +rassemblement des bayouchi et des mameloucks: il est retourné: il a +couché la nuit du 25 au 26 aux pyramides. Bertram, chef des Arabes, lui +a fourni ce dont il avait besoin: il a disparu. Il est, à ce que mande +le général Murat, au village de Dachour, à six ou sept heures d'ici: +cela me contrarie beaucoup. + +Le 24, une flotte turque, composée de cinq vaisseaux de ligne, trois +frégates, cinquante à soixante bâtimens légers ou de transport, a +mouillé dans la rade d'Aboukir. Je n'ai des nouvelles de Damiette que du +23. + +Ibrahim-Bey est à Gaza, où il menace. Le général Lagrange a nettoyé les +ouadis, près le camp des mameloucks, descendus de la Hautes-Egypte, tué +Osman-Bey-Cherkaoui et chassé le reste dans le désert; mais il occupe +le reste de ma cavalerie: ainsi il faut, dans ce moment, contenir +Mourad-Bey qui est sur la lisière de la province de Gizeh, Osman-Bey, +etc., et pourvoir au débarquement. Vous voyez qu'il est nécessaire de +prendre des mesures promptes et essentielles. + +Je suis fâché que le général Friant n'ait pas suivi Mourad-Bey, ou du +moins il ne devait pas, étant à portée du Caire, s'en éloigner sans +savoir ce que j'en pensais. + +Il faut vous approcher de Bénêçoùef, réunir toutes vos troupes en +échelon, de manière à pouvoir en peu de jours, être au Caire, avec la +première colonne et les suivantes, à trente-six heures d'intervalle les +unes des autres; tenir à Cosseir cent hommes, autant dans le fort de +Keneh. Si le débarquement est une chose sérieuse, il faudra évacuer la +Haute-Egypte, laissant vos dépôts en garnison dans vos forts; s'il n'est +composé que de cinq ou six mille hommes, alors il faut que vous envoyiez +une colonne pour contenir Mourad-Bey, le suivre partout où il descendra, +dans le Bahhireh, le Delta, la Scharkieh ou dans la province de Gizeh. +Pour ce moment, mon intention est que vous vous prépariez à un grand +mouvement, et que vous vous contentiez de faire partir de suite une +colonne pour poursuivre Mourad-Bey. Vous la dirigerez sur Gizeh. + +Je pense que vous aurez fait partir tous les hommes des septième de +hussards, quatorzième, troisième et quinzième de dragons: nous en avons +bien besoin. Je vais me porter dans le Bahhireh, avec cent hommes de +mes guides, pour toute cavalerie. Je suis fâché que Destrée ne soit pas +parti avec son régiment. + +BONAPARTE. + + + + +Rahmanieh, le 2 thermidor an 7 (21 juillet 1799). + +_Au général Kléber._ + +Nous arrivons à Rahmanieh, citoyen général; l'adjudant-général Jullien +m'apprend que l'avant-garde de votre division arrive à Rosette, et que +vous-même n'en êtes pas éloigné avec le reste de votre division. + +Il paraît que l'ennemi a décidément débarqué à Aboukir, et est dans ce +moment maître de la redoute. + +Ma ligne d'opération sera Alexandrie, Birket et Rosette. Je me tiendrai +avec la masse de l'armée à Birket. Le général Marmont est à Alexandrie, +et vous vous trouverez à Rosette l'un et l'autre ayant à peu près autant +de monde, de sorte que vous vous trouvez former la droite, le général +Marmont la gauche, et je suis au centre. Si l'ennemi est en force, je me +battrai dans un bon champ de bataille, ayant avec moi ou ma droite ou +ma gauche: celle des deux qui ne pourra pas être avec moi, je tâcherai +qu'elle puisse arriver pour servir de réserve. + +Birket est à une lieue de la hauteur d'Elouah et à une lieue du village +de Bécentor, village assez considérable. Prenez tous les renseignemens +nécessaires sur la situation d'Efkout, village sur la route de Rosette à +Aboukir par rapport a Birket, et tâchez de vous organiser de manière +à pouvoir au premier ordre vous porter le plus promptement possible à +Efkout ou à Birket, et comme il serait possible que nos communications +fussent interceptées, tâchez d'avoir beaucoup de monde en campagne pour +savoir ce que je fais et où je suis, afin que s'il arrivait des cas +où il n'y eût pas d'inconvénient à un mouvement et où des avis vous +feraient penser que j'ai dû vous ordonner de le faire, vous le fassiez. + +Vous trouverez à Rosette quelques pièces de campagne dont vous pourrez +vous servir. + +Je vous envoie quatre copies de cette lettre, afin qu'elle vous +parvienne. + +Quelque chose qui arrive, je compte entièrement sur la bravoure de seize +à dix-huit mille hommes que vous avez avec vous: je ne pense pas que +l'ennemi en aurait autant, quand même ces cent bâtimens seraient chargés +de troupes. + +BONAPARTE. + + + + +Rahmanieh, le 2 thermidor an 7 (21 juillet 1799). + +_Au divan de Rosette._ + +Je vous écris cette lettre pour vous faire connaître que je suis arrivé +à Rahmanieh, et que je me dispose à me porter contre ceux qui voudraient +troubler la tranquillité de l'Egypte. + +Depuis assez long-temps l'Egypte a été sous le pouvoir des mameloucks et +des osmanlis, qui ont tout détruit et tout pillé. Dieu l'a mise en mon +pouvoir, afin que je lui fasse reprendre son ancienne splendeur. Pour +accomplir ses volontés, il m'a donné la force nécessaire pour anéantir +tous nos ennemis. Je désire que vous teniez note de tous les hommes qui +dans cette circonstance se conduiront mal, afin de pouvoir les châtier +exemplairement. Je désire également que vous me fassiez passer deux fois +par jour des exprès, pour me faire savoir ce qui se passe, et que vous +envoyiez à Aboukir des gens intelligens pour en être instruits. + +Le général Abdallah Menou va se rendre à Rosette. + +BONAPARTE. + + + + +Rahmanieh, le 2 thermidor an 7 (21 juillet 1799). + +_Au général Marmont._ + +Les divisions Rampon et Lannes, citoyen général, achèvent d'arriver +aujourd'hui. Le général Murat, avec la soixante-neuvième, la cavalerie, +un escadron de dromadaires et de l'artillerie, sera cette nuit sur la +hauteur d'Ellouah. + +Si l'ennemi a pris Aboukir, envoyez la cavalerie et les dromadaires à +Birket avec deux pièces de 8 bien approvisionnées, mon intention étant +au préalable de réunir toute la cavalerie de l'armée. + +Si l'ennemi n'a pas pris Aboukir, mais qu'il y ait une nécessité +imminente de le secourir, partez; le général Murat a ordre de vous +seconder. + +Si Aboukir peut attendre encore que je prenne un parti moi-même, faites +en sorte que j'aie demain au soir des nouvelles positives de l'état des +choses. Je n'attends que ce rapport et la journée de demain pour le +repos des troupes, pour marcher. Dans ces deux cas, préparez votre +artillerie de campagne et vos obusiers. + +Dans tous les cas, vous recevrez un renfort de canonniers. + +Les rassemblemens du Bahhireh ayant été absolument détruits, Mourad +poursuivi, réduit à une poignée de monde, ne sachant où se réfugier, je +regarde l'opération des ennemis comme entièrement manquée. + +BONAPARTE. + + + + +Rahmanieh, le 3 thermidor an 7 (22 juillet 1799). + +_A l'adjudant-général Jullien._ + +J'ai reçu, citoyen commandant, des nouvelles d'Alexandrie; l'ennemi +n'a encore fait aucun mouvement; on croit que le fort d'Aboukir tient +toujours. J'attends ce soir le général Menou avec une colonne. + +Envoyez tous les jours des reconnaissances, afin que je puisse être +prévenu à temps si l'ennemi faisait un mouvement sur vous. J'attends ce +soir quatre cents hommes de cavalerie, et dans quelques jours autant: +alors il y aura des postes en échelons jusqu'au débouché du lac Madieh, +qui vous couvriront; mais jusqu'alors, envoyez tous les matins de fortes +reconnaissances pour me prévenir à temps; et, pour vous, rentrez dans +votre fort. + +BONAPARTE. + + + + +Rahmanieh, le 3 thermidor an 7 (22 juillet 1799). + +_Au général Murat._ + +J'attends ce soir, citoyen général, le chef de brigade Duvivier avec les +cent soixante hommes qu'avait le général Lagrange, et deux cents hommes +des septième hussards, quatorzième et quinzième de dragons, venant de la +Haute-Egypte, et qui étaient arrivés le 29 à Boulac. Le chef de brigade +Destrées arrivera trois jours après avec deux cents hommes. + +J'ai eu des nouvelles de Rosette en date d'hier au matin; il n'y avait +rien de nouveau. + +Je fais partir ce soir cent canonniers, et j'envoie cent hommes de +troupes de la garnison d'Alexandrie pour s'y rendre; je vous les adresse +pour que vous régliez la marche pour le passage. + +BONAPARTE. + + + + +Rahmanieh, le 3 thermidor an 7 (22 juillet 1799). + +_Au général Dugua._ + +Je reçois, citoyen général, votre lettre du 30. J'attends avec la plus +grande impatience la cavalerie que vous m'annoncez. Le général Reynier +a dû vous envoyer tous les hommes du quatorzième qu'il a. Bessières +m'assure qu'une trentaine de mes guides seraient disponibles en leur +donnant des chevaux. + +Ecrivez à Destrées d'activer sa marche avec le plus de monde qu'il +pourra. + +La trente-deuxième et la dix-huitième ont laissé, à elles deux, plus de +six cents hommes au Caire. Si vous ne faites pas partir tous ces hommes +de suite, je me trouverai avec fort peu de monde. Faites une revue +scrupuleuse, et que tout ce qui appartient à la vingt-deuxième, même le +bataillon qui doit être arrivé de Bénêçoùef, à la dix-huitième, à la +trente-deuxième, à la treizième, à la soixante-neuvième, parte sans le +moindre délai. + +Le général Rampon aura sans doute, à l'heure qu'il est, dépassé le +Caire. Il avait avec lui soixante hommes d'artillerie à cheval qu'il +faut m'envoyer. + +Faites partir le chef de bataillon Faure avec cent canonniers qui sont +nécessaires pour jeter dans Alexandrie. + +L'ennemi débarque toujours à Aboukir. + +J'ai trouvé ici et à Rosette des pièces de campagne. Je m'organise. J'ai +été joint par les généraux Lanusse, Robin et Fugières. On a cependant +laissé à Menouf une centaine d'hommes. + +J'attends aujourd'hui à midi le général Menou qui est de retour du lac +Natron. + +Je vous envoie une lettre que vous remettrez au divan du Caire. + +Que tous les envois que vous me faites soient toujours de deux cent +cinquante à trois cents hommes, afin d'éviter toute espèce d'accidens. + +Je demande au payeur de nous envoyer 100,000 fr.; il sera bon alors pour +l'escorte de profiter d'un moment où vous aurez quatre cents hommes à +nous envoyer. + +Je vous recommande de nous envoyer jour par jour, et même deux fois +par jour, les hommes qui doivent nous rejoindre: vous en sentez +l'importance. Toutes les heures il peut y avoir une affaire décisive, et +dans le petit nombre de troupes que j'ai, trois cents hommes ne sont pas +une faible chance. + +BONAPARTE. + + + + +Rahmanieh, le 3 thermidor an 7 (22 juillet 1799). + +_Au divan du Caire._ + +Choisis parmi les gens les plus sages, les plus instruits et les plus +éclairés, que le salut du prophète soit sur eux! + +Je vous écris cette lettre pour vous faire connaître qu'après avoir +fait occuper le lac Natron, et presque le Bahhireh, pour rendre la +tranquillité à ce malheureux pays et punir nos ennemis, nous nous sommes +rendus à Rahmanieh. Nous avons accordé un pardon général à la province, +qui est aujourd'hui parfaitement tranquille. + +Quatre-vingts bâtimens, petits et gros, se sont présentés pour attaquer +Alexandrie; mais, ayant été accueillis par des bombes et des boulets, +ils ont été mouiller à Aboukir, où ils commencent à débarquer. Je les +laisse faire, parce que mon intention est, lorsqu'ils seront tous +débarqués, de les atteindre, de tuer tout ce qui ne voudra pas se +rendre, et de laisser la vie aux autres pour les mener prisonniers, ce +qui fera un beau spectacle pour la ville du Caire. Ce qui avait conduit +cette flotte ici, était l'espoir de se réunir aux mameloucks et aux +Arabes pour piller et dévaster l'Egypte. Il y a sur cette flotte des +Russes, qui ont en horreur ceux qui croient à l'unité de Dieu, parce +que, selon leurs mensonges, ils croient qu'il y en a trois. Mais ils ne +tarderont pas à voir que ce n'est pas le nombre des dieux qui fait la +force, et qu'il n'y en a qu'un seul, père de la victoire, clément et +miséricordieux, combattant toujours pour les bons, confondant les +projets des méchans, et qui, dans sa sagesse, a décidé que je viendrais +en Egypte pour en changer la face, et substituer à un régime dévastateur +un régime d'ordre et de paix. Il donne par là une marque de sa haute +puissance: car ce que n'ont jamais pu faire ceux qui croient à trois, +nous l'avons fait, nous qui croyons qu'un seul gouverne la nature et +l'univers. + +Et, quant aux musulmans qui pourraient se trouver avec eux, ils seront +réprouvés, puisqu'ils se sont alliés, contre l'ordre du prophète, à +des puissances infidèles et à des idolâtres. Ils ont donc perdu la +protection qui leur aurait été accordée; ils périront misérablement. Le +musulman qui est embarqué sur un bâtiment où est arboré la croix, celui +qui tous les jours entend blasphémer contre le seul Dieu, est pire qu'un +infidèle même. Je désire que vous fassiez connaître ces choses aux +différens divans de l'Egypte, afin que les malintentionnés ne troublent +pas la tranquillité des différentes villes: car ils périront comme +Dahmanour et tant d'autres, qui, par leur mauvaise conduite, ont mérité +ma vengeance. + +Que le salut de paix soit sur les membres du divan! + +BONAPARTE. + + + + +Rahmanieh, le 3 thermidor an 7 (22 juillet 1799). + +_Au général Dugua._ + +Tous les drogmans, citoyen général, nous ont manqué: ces messieurs +ont probablement assez volé. Je vous prie de faire arrêter le citoyen +Bracevich, et en général tous les drogmans des généraux qui sont ici, de +les embarquer sur une djerme armée, et de les envoyer à Rahmanieh. + +Le citoyen Poussielgue a deux jeunes gens de ceux que j'avais amenés de +France, je vous prie de m'envoyer le plus intelligent. + +BONAPARTE. + + + + +Rahmanieh, le 3 thermidor an 7 (22 juillet 1799). + +_Au général Marmont._ + +Un renfort de canons, citoyen général, quelques hommes épars de votre +garnison, et, ce qui est plus précieux encore, le citoyen Faultrier, +partent pour vous rejoindre. + +Le général Murat, qui est parti hier pour reconnaître l'ennemi à Aboukir +et prendre position à Birket, aura déjà communiqué avec vous, et vous +aura fait passer mes dépêches. + +Le général Menou part dans l'instant même pour prendre le commandement +de Rosette et de la province. + +Gardez-vous avec la plus grande vigilance; ne dormez que de jour; +baraquez vos corps très à portée; faites battre la diane bien avant +le jour; exigez qu'aucun officier, surtout officier supérieur, ne se +déshabille la nuit; faites battre souvent de nuit l'assemblée ou toute +autre sonnerie convenue, pour voir si tout le monde connaît bien le +poste qui lui a été désigné, et réservez la générale pour les alertes +réelles. Il doit y avoir à Alexandrie une grande quantité de chiens +dont vous pouvez aisément vous servir en en liant un grand nombre à une +petite distance de vos murailles. Relisez avec soin le règlement sur le +service des places assiégées: c'est le fruit de l'expérience, il est +rempli de bonnes choses. + +L'état-major vous envoie les signaux convenus pour pouvoir communiquer +pendant le siége ou le blocus, si le cas arrivait. + +Si d'Aboukir ils vous écrivent pour vous sommer de vous rendre, faites +beaucoup d'honnêtetés au parlementaire; faites-leur sentir que l'usage +n'est pas de rendre une place avant qu'elle soit investie, que s'ils +l'investissent, alors vous pourrez devenir plus traitable; poussez cette +négociation aussi loin que vous pourrez, car je regarderais comme un +grand bonheur, si la facilité avec laquelle ils ont pris Aboukir pouvait +les porter à vous bloquer: ils seraient alors perdus. Sous peu de jours, +j'aurai ici un millier d'hommes de cavalerie. + +S'ils ne vous font pas de proposition, et que vous ayez une ouverture +naturelle de traiter avec eux, vous pourriez les tâter. La transition +alors pourrait être de connaître la capitulation d'Aboukir, les sûretés +qu'on a données à la garnison de passer en France, et si on tiendra +cette promesse: ce qui, naturellement, vous mène à pouvoir faire sentir +que vous les trouvez très-heureux. + +BONAPARTE. + + + + +Rahmanieh, le 3 thermidor an 7 (22 juillet 1799). + +_Au général Menou._ + +Arrivé à Rosette, citoyen général, votre première sollicitude sera de +débarrasser le fort de tout ce qui l'encombre, vivres, artillerie, +malades, d'envoyer tout à Rahmanieh. + +Le général Kléber doit avoir opéré son mouvement sur Rosette. Ma ligne +d'opérations est Alexandrie, Birket et Rosette. Il faut que vous +désigniez d'abord une garnison raisonnable pour le fort, qu'avec le +reste vous vous teniez toujours organisé pour pouvoir vous porter sur +Birket, qui est le point de toutes mes opérations. + +Faites partir demain soir de Rosette trente chameaux chargés de riz pour +Birket, et dix chargés de biscuit: ce sera un grand service que vous me +rendrez. Les chameaux retourneront pour faire un second voyage. Si vous +pouvez aussi nous y faire passer vingt mille cartouches, cela nous +rendra un service essentiel. Les cent hommes que vous chargerez de cette +escorte, formeront une première patrouille de Rosette à Birket. + +Entretenez une correspondance très-active avec le général Kléber, et +faites écrire par le divan de Rosette aux divans de Garbieh, Menouf +et Damiette, pour leur donner les nouvelles telles qu'elles sont, et +détruire les faux bruits qui pourraient circuler. + +Si l'ennemi faisait un mouvement en force sur Rosette, et que vous +ne vous jugiez pas suffisant pour pouvoir le culbuter, vous vous +renfermeriez dans le fort, et vous attendriez qu'une colonne partie de +Birket se portât sur Ef-Kout pour prendre l'ennemi en flanc et par ses +derrières; il en échapperait fort peu. Si le bataillon de Rosette vous +avait rejoint, vous laisseriez l'adjudant-général Jullien dans le fort, +et vous opéreriez votre retour sur Birket ou Rahmanieh. + +Dès l'instant que la cavalerie que j'attends sera arrivée, il y aura de +très-fréquentes patrouilles de Birket à Ef-Kout et à Rosette. + +Au reste, dans toutes les circonstances qui peuvent arriver, le +principal but, si vous êtes attaqué sérieusement, c'est de défendre le +fort de Rosette, afin que l'ennemi n'ait pas l'embouchure du Nil; le +second but est d'empêcher l'ennemi d'arriver à Rosette. Vous vous +trouverez, avec une pièce de canon et votre garnison, à même de vous +opposer à un détachement de quatre à cinq cents hommes qui voudraient +passer Rosette. + +Enfin de vous trouver prêt, avec la colonne dont vous pouvez disposer, à +me rejoindre sur le point de Birket. + +BONAPARTE. + + + + +Rahmanieh, le 3 thermidor an 7 (22 juillet 1799). + +_Au divan de Rosette._ + +Dieu est grand et miséricordieux. + +Au divan de Rosette, choisi parmi les plus sages et les plus justes. + +J'ai reçu vos lettres et j'en ai compris le contenu. + +J'ai appris avec plaisir que vous avez les yeux ouverts pour maintenir +tout le monde de la ville de Rosette dans le bon ordre. Le général Menou +partira ce soir avec un bon corps de troupes; je porterai moi-même +mon quartier-général à Birket, où je vous prie de m'envoyer les +renseignement que vous pourrez avoir. Faites une circulaire pour faire +connaître à tous les villages de la province, que heureux ceux qui se +comporteront bien et contre qui je n'ai pas de plainte à faire: car ceux +qui sont mes ennemis périront indubitablement. + +Que le salut du prophète soit sur vous. + +BONAPARTE. + + + + +Rahmanieh, le 4 thermidor an 7 (23 juillet 1799). + +_Au général Desaix._ + +L'ennemi, citoyen général, a été renforcé de trente bâtimens, ce qui +fait cent vingt ou cent trente bâtimens existans dans la rade d'Aboukir, +et il est maître de la redoute et du fort d'Aboukir depuis le 23 +messidor. + +Je pars aujourd'hui pour aller reconnaître sa position et voir s'il est +possible de l'attaquer et culbuter dans la mer: car il paraît qu'il ne +veut pas se hasarder à attaquer Alexandrie, et qu'il se contente, en +attendant qu'il connaisse les mouvemens de Mourad-Bey et d'Ibrahim-Bey, +de se fortifier dans la presqu'île d'Aboukir. + +Je désirerais bien avoir la cavalerie que je vous ai demandée, si je +reste en position devant lui, parce que sa position serait telle qu'il +serait impossible de l'attaquer. + +Le général Friant sera sans doute à la suite de Mourad-Bey: vous serez +réunis de manière à pouvoir vous porter promptement au Caire. Je désire +que vous vous y portiez de votre personne avec votre première colonne: +vous vous ferez remplacer à Bénêçoùef par votre seconde colonne. + +Arrivé au Caire, vous réunirez ce qui s'y trouve de la division Reynier, +pour vous trouver à même de marcher à Ibrahim-Bey s'il passait le désert +sans toucher à El-Arich ni à Catieh; il devrait avoir, dans cette +hypothèse, un millier de chameaux avec lui, et dès l'instant qu'il +aurait touché eux terres d'Egypte, ce qui pourrait être entre Belbeis et +le Caire, il faudrait marcher à lui. La garnison du Caire trouvera +dans les forts un refuge certain, qui contiendront la ville, quelque +événement qu'il puisse arriver. + +BONAPARTE. + + + + +Au camp d'Aboukir, le 9 thermidor an 7 (27 juillet 1799). + +_Au général Desaix._ + +Vous aurez appris, par l'état-major, les succès de la bataille +d'Aboukir: de quinze mille hommes qui étaient débarqués, mille sont +restés sur le champ de bataille, huit mille se sont noyés en voulant +rejoindre à la nage leur escadre, qui était si éloignée, que pas un n'a +pu arriver; trois mille sont cernés dans le château, six mortiers tirent +dessus; cinq cents hommes se sont noyés hier en voulant rejoindre leur +escadre. Il y a déjà eu plusieurs parlementages pour se rendre; mais ils +sont dans la plus grande anarchie. + +Le pacha est prisonnier: c'est ce si célèbre Mustapha qui a battu les +Russes plusieurs fois la campagne passée. Nous avons pris plus de deux +cents drapeaux, et quarante canons de campagne, la plupart de 4 de +modèle français. Le général Fugières et le général Murat, le chef de +brigade Morangié et Cretin ont été blessés: ce dernier est mort; le chef +de brigade Duvivier a été tué, ainsi que l'adjudant-général Leturc, et +mon aide-de-camp Guibert. La cavalerie s'est couverte de gloire: nous +avons eu cent hommes tués et quatre cents blessés. Si vous êtes au +Caire, retournez le plus tôt possible dans la Haute-Egypte, pour y +achever la levée des impositions et des six cents dromadaires; je vous +recommande surtout de faire filer les hommes du septième de hussards, du +troisième, du quatorzième et quinzième de dragons. + +BONAPARTE. + + + + +Au camp d'Aboukir, le 9 thermidor an 7 (27 juillet 1799). + +_Au général Reynier._ + +Vous avez reçu en route, citoyen commandant, l'ordre de retourner dans +la Scharkieh. + +Ne perdez pas un instant, puisque l'inondation approche, pour lever les +impositions. + +L'ennemi avait débarqué quinze mille hommes à Aboukir, pas un ne s'est +échappé; plus de huit mille hommes se sont noyés en voulant rejoindre +les bâtimens: leurs cadavres ont été jetés sur la côte au même endroit +où furent, l'année dernière, jetés les cadavres anglais et français. + +Le pacha a été fait prisonnier. + +L'on m'assure que le visir, avec huit mille hommes, est arrivé à Damas; +et qu'il avait le projet de se rendre dans la Scharkieh. Aux moindres +nouvelles que vous en auriez, réunissez toute votre division à Belbeis; +ayez soin que Salahieh soit approvisionné; faites-y une visite pour +activer les travaux de manière que les redoutes soient à l'abri d'un +coup de main. + +Je donne ordre pour qu'on vous fasse passer de Rahmanieh un obusier et +une pièce de 8; nous ne manquons pas de pièces de 4, car nous en avons +pris trente à l'ennemi; nous avons eu cent hommes tués et quatre cents +blessés; Murat, Fugières, Morangié sont des seconds; Leturc, Cretin, +Duvivier et mon aide-de-camp Guibert, sont des premiers. + +Le bataillon de la quatre-vingt-cinquième, qui est à Rosette, va +retourner au Caire. + +BONAPARTE. + + + + +Au camp d'Aboukir, le 9 thermidor an 7 (27 juillet 1799). + +_Au général Dugua._ + +L'état-major vous aura instruit du résultat de la bataille d'Aboukir, +c'est une des plus belles que j'aie vues; de l'armée ennemie débarquée, +pas un homme ne s'est échappé. + +Le bataillon de la quatre-vingt-cinquième part de Rosette pour se rendre +au Caire. + +Aux moindres nouvelles de Syrie, réunissez toutes les troupes de la +division Reynier à Belbeis. + +J'écris au général Desaix de retourner dans la Haute-Egypte. + +Le général Lanusse se rend à Menouf. + +Le général Kléber sera à Damiette lorsque vous recevrez cette lettre. + +Je reste ici quelques jours pour débrouiller ce chaos: d'Alexandrie, au +moindre événement, je puis être au Caire dans trois jours. + +Comme il est possible que je passe par Rosette, envoyez-m'y les dépêches +importantes, que vous m'adresseriez par duplicata. + +Je pense rester à Alexandrie jusqu'au 12. + +BONAPARTE. + + + + +Au camp d'Aboukir, le 9 thermidor an 7 (27 juillet 1799). + +_Au général Menou._ + +La place d'Aboukir est un poste important, je n'ai pas cru pouvoir la +confier en meilleures mains que celles de l'adjudant-général Jullien. + +Le bataillon de la soixante-neuvième va se rendre auprès de vous pour +remplacer celui de la quatre-vingt-cinquième, qu'il est très-urgent de +faire passer au Caire. + +Dix-huit vaisseaux de guerre français ont passé de Brest à Toulon, où +ils sont bloqués par l'escadre anglaise. L'hiver les fera arriver. + +Restez à votre position jusqu'à ce que le fort soit pris. + +La moitié de la garnison veut se rendre, et l'autre moitié aime mieux se +noyer. Ce sont des animaux avec lesquels il faut beaucoup de patience. +Au reste, la reddition ne nous coûtera que des boulets. + +BONAPARTE. + + + + +Au quartier-général d'Alexandrie, le 9 thermidor an 7 (27 juillet 1799). + +_Au Directoire exécutif._ + +_Bataille d'Aboukir._ + +Je vous ai annoncé, par ma dépêche du 21 floréal, que la saison des +débarquemens me déterminait à quitter la Syrie. + +Le 23 messidor, cent voiles, dont plusieurs de guerre, se présentent +devant Alexandrie, et mouillent à Aboukir. Le 27, l'ennemi débarque, +prend d'assaut, et avec une intrépidité singulière, la redoute +palissadée d'Aboukir. Le fort capitule; l'ennemi débarque son artillerie +de campagne, et, renforcé par cinquante voiles, il prend position, +sa droite appuyée à la mer, sa gauche au lac Maadieh, sur de hautes +collines de sable. + +Je pars de mon camp des Pyramides le 27, j'arrive le 1er thermidor à +Rahmanieh, je choisis Birket pour le centre de mes opérations, et, le 7 +thermidor, à sept heures du matin, je me trouve en présence de l'ennemi. + +Le général Lannes marche le long du lac, et se range en bataille +vis-à-vis la gauche de l'ennemi, dans le temps que le général Murat, qui +commande l'avant-garde, fait attaquer la droite par le général Destaing: +il est soutenu par le général Lanusse. + +Une belle plaine de quatre cents toises sépare les ailes de l'armée +ennemie; notre cavalerie y pénètre, et, avec la rapidité de la pensée, +se trouve sur les derrières de la gauche et de la droite de l'ennemi, +qui, sabré, culbuté, se noie dans la mer: pas un n'échappe. Si c'eût été +une armée européenne, nous eussions fait trois mille prisonniers: ici ce +furent trois mille hommes morts. + +La seconde ligne de l'ennemi, située à cinq ou six cents toises, occupe +une position formidable. L'isthme est là extrêmement étroit; il était +retranché avec le plus grand soin, flanqué par trente chaloupes +canonnières: en avant de cette position, l'ennemi occupait le village +d'Aboukir, qu'il avait crénelé et barricadé. Le général Murat force le +village, le général Lannes, avec la vingt-deuxième et une partie de +la soixante-neuvième, se porte sur la gauche de l'ennemi; le général +Fugières, en colonnes serrées, attaque la droite. La défense et +l'attaque sont également vives, mais l'intrépide cavalerie du général +Murat a résolu d'avoir le principal honneur de cette journée; elle +charge l'ennemi sur sa gauche, se porte sur les derrières de la droite, +la surprend à un mauvais passage; et en fait une horrible boucherie. +Le citoyen Bernard, chef de bataillon de la soixante-neuvième, et le +citoyen Baylle, capitaine de grenadiers de cette demi-brigade, entrent +les premiers dans la redoute, et par là se couvrent de gloire. + +Toute la seconde ligne de l'ennemi, comme la première, reste sur le +champ de bataille ou se noie. + +Il reste à l'ennemi trois mille hommes de réserve qu'il a placés dans le +fort d'Aboukir, situé à quatre cents toises derrière la seconde ligne; +le général Lanusse l'investit: on le bombarde avec six mortiers. + +Le rivage, où, l'année dernière, les courans ont porté les cadavres +anglais et français, est aujourd'hui couvert de ceux de nos ennemis: +on en a compté plusieurs milliers: pas un seul homme de cette armée ne +s'est échappé. + +Kuceiï Mustapha, pacha de Romélie, général en chef de l'armée, et cousin +germain de l'ambassadeur turc à Paris, est prisonnier avec tous ses +officiers: je vous envoie ses trois queues. + +Nous avons eu cent hommes tués, et cinq cents blessés. Parmi les +premiers, l'adjudant-général Leturcq, le chef de brigade Duvivier, le +chef de brigade Crétin, et mon aide-de-camp Guibert. Les deux premiers +étaient deux excellens officiers de cavalerie, d'une bravoure à toute +épreuve, que le sort de la guerre avait long-temps respectés; le +troisième était l'officier du génie que j'ai connu qui possédait le +mieux cette science difficile, et dans laquelle les moindres bévues ont +tant d'influence sur le résultat des campagnes et les destinées des +états: j'avais beaucoup d'amitié pour le quatrième. + +Les généraux Murât et Fugières, et le chef de brigade Morangié, ont été +blessés. Le général Fugières a eu le bras gauche emporté d'un coup de +canon; il crut mourir: _Général,_ me dit-il, _vous envierez un jour +mon sort, je meurs_ _sur le champ d'honneur_. Mais le calme et le +sang-froid, premières qualités d'un véritable soldat, l'ont déjà mis +hors de danger; et, quoiqu'il ait été amputé a l'épaule, il sera rétabli +avant quinze jours. + +Le gain de cette bataille est dû principalement au général Murat: je +vous demande pour ce général le grade de général de division; sa brigade +de cavalerie a fait l'impossible. + +Le chef de brigade Bessières, à la tête des guides, a soutenu la +réputation de son corps; l'adjudant-général de cavalerie Roize a +manoeuvré avec le plus grand sang-froid: le général Junot a eu son habit +criblé de balles. + +Je vous enverrai dans quelques jours de plus grands détails, avec l'état +des officiers qui se sont distingués. + +J'ai fait présent au général Berthier, de la part du directoire +exécutif, d'un poignard d'un beau travail, comme marque de satisfaction +des services qu'il n'a cessé de rendre pendant toute la campagne. + +BONAPARTE + + + + +Alexandrie, le 10 thermidor an 7 (28 juillet 1799). + +_Au citoyen Faultrier._ + +Indépendamment, citoyen général, des quatre pièces de 24, des deux +mortiers à la Gomère, de douze pouces, et des deux mortiers de 10 pouces +à grande portée, j'ordonne qu'on vous fasse encore passer deux pièces de +24. Il faut les placer de manière à raser les maisons qui sont hors du +fort. Arrangez-vous de manière à tirer cent vingt bombes par mortier +dans vingt-quatre heures: c'est le seul moyen d'avoir quelque bon +résultat. + +J'ordonne qu'on fasse partir cent cinquante marins pour servir aux +travaux. Il faut décidément éloigner les chaloupes canonnières, raser +les maisons du village, et de vos sept mortiers accabler le fort de +bombes. J'espère que, dans la matinée ou demain tout ce résultat sera +rempli. Vous aurez par là rendu un grand service. + +BONAPARTE. + + + + +Alexandrie, le 15 thermidor an 7 (2 août 1799). + +Au général Dugua. + +Le fort d'Aboukir, citoyen général, où l'ennemi avait sa réserve pendant +la bataille, et qui avait été renforcé par quelques fuyards, vient de +se rendre. Nous n'avons pas cessé de lui jeter des bombes avec sept +mortiers, et nous l'avons entièrement rasé avec huit pièces de 24. Nous +avons fait deux mille cinq cents prisonniers, parmi lesquels se trouvent +le fils du pacha et plusieurs de leurs grands: indépendamment de cela, +il y a un grand nombre de blessés et une quantité infinie de cadavres. +Ainsi, de quinze à dix-huit mille hommes qui avaient débarqué en Egypte, +pas un homme n'a échappé; tout a été tué dans les différentes batailles, +noyé ou fait prisonniers. Je laisse un millier de ces derniers pour les +travaux d'Alexandrie, le reste file sur le Caire. + +Le 18, nous serons tous à Rahmanieh. + +Faites mettre les Anglais au fort de Sullowski; faites préparer un +logement à la citadelle pour le pacha, son fils, le grand trésorier, +une trentaine de grands, et à peu près deux cents officiers du grade de +colonel jusqu'à celui de capitaine. S'il est nécessaire, vous pourrez +mettre les prisonniers arabes dans un autre fort. Quant aux soldats, +j'en enverrai du Caire à Damiette, Belbeis, Salabieh, pour les travaux. + +Dix-huit vaisseaux de guerre et l'escadre de Brest sont depuis deux mois +à Toulon; ils sont bloqués par l'escadre anglaise. Les marins prétendent +ici qu'ils arriveront en toute sûreté au mois de novembre. + +Il doit vous être arrivé des cartouches et beaucoup d'artillerie que +j'ai ordonné d'envoyer de Rosette au Caire. + +BONAPARTE. + + + + +Alexandrie, le 15 thermidor an 7 (2 août 1799). + +_Au général Menou._ + +Vous devez avoir reçu, citoyen général, les ordres de l'état-major +relativement aux troupes qui sont actuellement sous vos ordres, et aux +prisonniers. Dans la journée de demain, il ne-vous restera plus qu'un +bataillon de la soixante-neuvième, les trois bataillons de la quatrième +légère, et différens détachemens d'artillerie; faites sur-le-champ +travailler à démolir les deux villages; faites déblayer toute +l'artillerie de siège sur Alexandrie, hormis quatre pièces de 24, qui +resteront à Aboukir, et deux mortiers à la Gomère. Faites embarquer +à Rosette pour le Caire la pièce de 8 et l'obusier qui s'y trouvent; +faites évacuer sur Rosette toutes les pièces de 4 ou de 3 qui ont été +prises sur les Turcs, hormis deux qui resteront à Aboukir. Ordonnez qu'à +mesure qu'elles arriveront à Rosette, on les fasse partir pour le Caire, +hormis deux que l'on gardera pour le service de Rosette. + +Faites rétablir le ponton pour servir au passage du lac; faites armer +de deux pièces de 12 ou de 16 la batterie Picot, et, comme il est +nécessaire qu'elle soit à l'abri d'un coup de main, commencez par faire +fermer par un bon fossé et un mur crénelé cette batterie. + +Faites recueillir et mettez dans un magasin toutes les tentes; avec le +temps on les évacuera sur Rosette. + +Quant aux blessés, j'ai écrit par un parlementaire aux Anglais de venir +les reprendre, je vous ferai connaître leur réponse. Pour ce moment, +faites-les réunir ensemble sous quelques tentes dans une mosquée. + +Je désire que vous restiez encore quelques jours à Aboukir pour mettre +les travaux en train, et réorganiser tout dans cette partie. + +Ordonnez à l'adjudant-général Jullien de se rendre à Aboukir. Vous lui +laisserez le commandement lorsque vous verrez les choses dans un état +satisfaisant. + +BONAPARTE. + + + + +Rahmanieh, le 20 thermidor an 7 (7 août 1799). + +_Au général Destaing._ + +Vous avez mal fait, citoyen général, d'attaquer les Anadis, et vous +avez encore bien plus mal calculé de penser que je vous enverrais de +la cavalerie pour une attaque que j'ignorais et qui était contre mes +intentions. Je ne vois pas effectivement pourquoi aller sans artillerie, +presque sans cavalerie, attaquer des tribus nombreuses qui sont toujours +à cheval, et qui ne nous disaient rien. Puisque vous pensiez que je ne +devais pas tarder à arriver à Rahmanieh avec la cavalerie, il était +bien plus simple de l'attendre. Je n'ai reçu votre lettre que près de +Rahmanieh, et j'avais alors envoyé le général Andréossi avec toute la +cavalerie et deux pièces de canon à la poursuite des Ouladis. Je ne sais +pas s'il les rencontrera et ce qu'il fera. Vous nous avez fait perdre +une occasion que nous ne retrouverons que difficilement. Nous nous +étions cependant bien expliqués à Alexandrie, de commencer à traiter +avec les Anadis pour pouvoir les surprendre ensuite avec la cavalerie. +J'imagine que les Arabes seront actuellement bien loin dans le désert. +Au reste, je laisse l'ordre à Rahmanieh, au général Andréossi, de +protéger, avec la cavalerie et les dromadaires, les opérations qui +pourraient être nécessaires pour éloigner les Arabes, en supposant +qu'ils ne seraient pas acculés dans le désert. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le l3 thermidor an 7 (10 août 1799). + +_Au directoire exécutif._ + + +_Siège du fort d'Aboukir._ + +Le 8 thermidor, je fis sommer le château d'Aboukir de se rendre: le +fils du pacha, son kiaya et les officiers voulaient capituler; mais ils +n'étaient pas écoutés des soldats. + +Le 9, on continua le bombardement. + +Le 10, plusieurs batteries furent établies sur la droite et la gauche +de l'isthme: plusieurs chaloupes canonnières furent coulées bas, une +frégate fut démâtée, et prit le large. + +Le même jour, l'ennemi, commençant à manquer de vivres, se faufila dans +quelques maisons du village qui touche le fort: le général Lannes y +étant accouru fut blessé à la jambe; le général Menou, le remplaça dans +le commandement du siége. + +Le 12, le général Davoust était de tranchée; il s'empara de toutes les +maisons où était logé l'ennemi, et le jeta dans le fort, après lui avoir +tué beaucoup de monde. La vingt-deuxième demi-brigade d'infanterie +légère et le chef de brigade Magni, qui a été légèrement blessé, se sont +parfaitement conduits. Le succès de cette journée, qui a accéléré la +reddition du fort, est dû aux bonnes dispositions du général Davoust. + +Le 15, le général Robin était de tranchée: nos batteries étaient sur la +contrescarpe; nos mortiers faisaient un feu très-vif; le château n'était +plus qu'un monceau de pierres. L'ennemi n'avait point de communication +avec l'escadre, il mourait de soif et de faim; il prit le parti, non de +capituler (ces gens-ci ne capitulent pas), mais de jeter ses armes, et +de venir en foule embrasser les genoux du vainqueur. Le fils du pacha, +le kiaya et deux mille hommes ont été faits prisonniers. On a trouvé +dans le château trois cents blessés, dix-huit cents cadavres. Il y a +telle de nos bombes qui a tué jusqu'à six hommes. Dans les premières +vingt-quatre heures de la sortie de la garnison turque, il est mort plus +de quatre cents prisonniers, pour avoir trop bu, et mangé avec trop +d'avidité. + +Ainsi cette affaire d'Aboukir coûte à la Porte dix-huit mille hommes et +une grande quantité de canons. + +Pendant les quinze jours qu'a duré cette expédition, j'ai été +très-satisfait de l'esprit des habitans d'Egypte: personne n'a remué, et +tout le monde a continué de vivre comme à l'ordinaire. + +Les officiers du génie Bertrand et Liédot, le commandant de l'artillerie +Faultrier, se sont comportés avec la plus grande distinction. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 24 thermidor an 7 (11 août 1799). + +Au général Desaix. + +J'ai été peu satisfait, citoyen général, de toutes vos opérations +pendant le mouvement qui vient d'avoir lieu. Vous avez reçu l'ordre de +vous porter au Caire, et vous n'en avez rien fait. Tous les événemens +qui peuvent survenir ne doivent jamais empêcher un militaire d'obéir, +et le talent, à la guerre, consiste à lever les difficultés qui peuvent +rendre difficile une opération et non pas à la faire manquer. Je vous +dis ceci pour l'avenir. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 24 thermidor an 7 (11 août 1799). + +Au même. + +Les provinces de Fayoum, de Minief et de Bénêçoùef, citoyen général, +n'ont jamais dû fournir aux besoins de votre division, puisque même +l'administration ne vous en a pas été confiée. Je vous prie de ne vous +mêler d'aucune manière de l'administration de ces provinces. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 24 thermidor an 7 (11 août 1799). + +Au même. + +Vous m'avez fait connaître, citoyen général, à mon retour de Syrie, que +vous alliez faire passer 150,000 fr. au payeur général; vous m'apprenez +par une de vos dernières lettres, que l'ordre du jour qui ordonne +le paiement de thermidor et fructidor, vous empêchait d'exécuter ce +versement. Cet ordre ne devait pas regarder votre division, puisqu'elle +n'est arriérée que de ces deux mois, tandis que tout le reste de +l'armée, indépendamment de ces deux mois, l'est encore de sept autres +mois; et ce n'est avoir ni zèle pour la chose publique, ni considération +pour moi, que de ne voir, surtout dans une opération de la nature de +celle-ci, que le point où on se trouve. D'ailleurs, l'organisation de +la république veut que tout l'argent soit versé dans les caisses des +préposés du payeur général, pour n'en sortir que par son ordre. Le +payeur général n'aurait jamais donné un ordre qui favorisât un corps de +troupes plutôt qu'un autre. + +Il est nécessaire que le payeur de votre division envoie, dans le plus +court délai, au payeur général l'état des recettes et dépenses; je vous +prie de m'en envoyer un pareil. Vous sentez combien il est essentiel +pour l'ordre, que l'on connaisse toute la comptabilité de l'armée. Je +sais que vous vous êtes empressé d'y mettre tout l'ordre que l'on peut +désirer. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 24 thermidor an 7 (11 août 1799). + +Au général Kléber. + +J'arrive à l'instant, général, au Caire. Le maudit château d'Aboukir +nous a occupés six jours. Nous avons fini par y avoir huit mortiers et +six pièces de 24. Chaque coup de canon tuait cinq à six hommes. Enfin, +ils sont sortis le 15 en foule sans capitulation et jetant leurs armes. +Quatre cents sont morts dans les premières vingt-quatre heures de leur +sortie, il y avait six jours que ces enragés buvaient de l'eau de la +mer. On a trouvé dans le fort dix huit cents cadavres; nous avons en +notre pouvoir à peu près autant de prisonniers, parmi lesquels le fils +du pacha et les principaux officiers. + +On va vous envoyer des pièces de campagne, afin que vous en ayez six à +votre disposition. Procurez-vous des chevaux. + +Rien de bien intéressant d'aucun côté. + +Je vous enverrai demain ou après une grande quantité de galettes +anglaises, où vous verrez d'étranges choses. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 25 thermidor an 7 (12 août 1799). + +Au général Desaix. + +J'ai reçu, citoyen général, votre lettre du 18 thermidor; j'approuve +complètement les projets que vous avez formés. Vous n'aurez +effectivement achevé votre expédition de la Haute-Egypte qu'en +détruisant Mourad-Bey. Il est devenu si petit, qu'avec quelques +centaines d'hommes montés sur des chameaux, vous pourrez le pousser dans +le désert et en venir à bout. + +Je vous ai demandé le bataillon de la soixante-unième, afin de reformer +cette demi-brigade et de lui donner quelques jours de repos à Rosette. +Dès l'instant que vous serez venu à bout de Mourad-Bey, je ferai relever +toutes vos troupes. Je prépare, à cet effet, la treizième et une autre +demi-brigade. Je serais d'ailleurs fort aise d'avoir vos troupes s'il +arrivait quelque événement, ou sur la lisière de la Syrie, ou sur la +côte. Les nouvelles que j'ai de Gaza ne me font pas penser que l'ennemi +veuille rien entreprendre: ce n'est pas une chose aisée. Il n'y aurait +de sensé pour lui que de s'emparer d'El-Arich, et lorsqu'il l'aurait +pris, il n'aurait fait qu'un pas. Quant à l'opération de traverser le +désert, il faut rester cinq jours et même sept sans eau. Il serait +difficile, même impossible de transporter de l'artillerie, ce qui les +mettrait bon d'état de prendre même une maison. + +Je donne ordre qu'on vous envoie quatre pièces de 3 vénitiennes qui +sont extrêmement légères. Je vous laisse la vingt-unième, la +quatre-vingt-huitième, la vingt-deuxième et la vingtième. + +Dès l'instant que l'inondation aura un peu couvert l'Egypte, j'enverrai +le général Davoust, comme cela avait été mon projet, avec un corps de +cavalerie, d'infanterie, pour commander les provinces de Fayoum, Miniet +et Bénêçoùef: jusqu'alors, laissez-y des corps de troupes; arrangez vous +de manière que vous soyez maître de ne laisser qu'une centaine d'hommes +à Cosseir; que Keneh puisse contenir tous vos embarras, et que +vous puissiez, en cas d'invasion sérieuse, pouvoir rapidement et +successivement replier toutes vos troupes sur le Caire. + +Faites filer sur le Caire toutes les carcasses de barques, avisos ou +bricks appartenant aux mameloucks, nous les emploierons pour la défense +des bouches du Nil. + +J'ai reçu des gazettes anglaises jusqu'au 10 juin. La guerre a été +déclarée le 13 mars par la France à l'empereur. Plusieurs batailles ont +été livrées; Jourdan a été battu à Feldkirch, dans la forêt Noire, et +a repassé le Rhin. Schérer, auquel on avait confié le commandement +d'Italie, a été battu à Rivoli, et a repassé le Mincio et l'Oglio. +Mantoue était bloquée. Lors de ces affaires, les Russes n'étaient point +encore arrivés, le prince Charles commandait contre Jourdan, et M. Kray +contre Schérer. + +L'escadre française, forte de vingt-deux vaisseaux de guerre et de +dix-huit frégates, et partie de Brest dans les premiers jours d'avril, +est arrivée au détroit, a présenté le combat aux Anglais, qui n'étaient +que dix-huit, et est entrée à Toulon. Elle a été jointe par trois +vaisseaux espagnols. L'escadre espagnole est sortie de Cadix et est +entrée à Carthagène: elle est forte de vingt-sept vaisseaux de guerre, +dont quatre à trois ponts; une nouvelle escadre anglaise est, peu de +jours après, entrée dans la Méditerranée, et s'est réunie à Jervis et +à Nelson. Ces escadres réunies doivent monter à plus de quarante +vaisseaux. Les Anglais bloquent Toulon et Carthagène. + +Le ministre de la marine Bruis commande l'escadre française. + +A la première occasion, je vous enverrai tous ces journaux. + +Corfou a été pris par famine. La garnison a été conduite en France. + +Malte est ravitaillée pour deux ans. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 25 thermidor an 7 (12 août 1799). + +_Au citoyen Poussielgue._ + +Vous voudrez bien, citoyen administrateur, faire signifier à la femme de +Hassan-Bey que, si, dans la journée de demain, elle n'a pas payé ce +qui reste dû de sa contribution, elle sera arrêtée et tous ses effets +confisqués. + +Vous prendrez toutes les mesures pour accélérer le paiement de +Hadji-Husseim. + +Les juifs n'ont encore payé que 20,000 fr.: il faut que dans la journée +de demain, ils en payent 30,000 autres. + +Parmi les individus qui doivent, il y en a auxquels il ne fallait qu'une +simple lettre pour les faire payer, entre autres Rosetti, Caffe, Calvi, +et tous les individus de l'armée. Il y a la négligence la plus coupable +de la part de l'administrateur des finances. + +Mon intention n'est pas d'accepter pour comptant du fermage des Cophtes, +les différens emprunts que je leur ai faits, que je leur solderai en +temps et lieu. + +Vous ferez demander 10,000 fr. à titre d'emprunt aux six principaux +négocians damasquains, qui doivent être payés dans la journée de demain, +et vous leur ferez connaître que mon intention est de les solder en blé. + +Faites-moi un rapport sur les affaires du tabac de Rosette; les +renseignemens que j'ai eus sont que cela a dû rapporter 14 ou 15,000 fr. + +Faites-moi connaître ce qu'ont produit et ce que doivent les provinces +de Gisey et du Caire. + +Faites-moi également connaître ce qu'ont rendu les douanes de Suez et de +Cosseir depuis que nous sommes en Egypte, et ce qui serait dû par ces +deux douanes. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 25 thermidor an 7 (12 août 1799). + +_Au général Lanusse._ + +Je vous prie, citoyen général, de garder mes guides et mes équipages; +je n'ai pas pu me rendre à Menouf, vu le désir que j'avais de prendre +connaissance des affaires du Caire, et de mettre tout en train: car, +selon l'usage des Turcs, ils ne payent rien et ne croient pas à la +victoire jusqu'à mon arrivée; mais je compte, dans deux jours, débarquer +au ventre de la Vache et vous aller trouver à Menouf. + +Je vous ferai prévenir vingt-quatre heures d'avance. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 25 thermidor an 7 (12 août 1799). + +_Au général Dugua._ + +Vous ferez, citoyen général, interroger tous les scheicks El-Belet +qui sont à la citadelle, pour savoir pourquoi ils ne payent pas leurs +contributions; vous leur ferez connaître que, si, d'ici au premier +fructidor, ils ne les ont pas payées, ils paieront un tiers de plus, +et que, si, d'ici au 10 fructidor, ils n'ont pas payé ce tiers et +l'imposition, ils auront le cou coupé. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 25 thermidor an 7 (12 août 1799). + +_Au général Marmont._ + +Je donne ordre, citoyen général, que les deux demi-galères et la +chaloupe canonnière _la Victoire_ se rendent à Rosette pour concourir à +la défense du Bogaz, afin d'être en mesure, si M. Smith, ce que je ne +crois pas, voulait tenter quelque chose avec ses chaloupes canonnières: +cet homme est capable de toutes les folies. + +Vous sentez qu'il est nécessaire qu'un aussi grand nombre de bâtimens +soient commandés par un homme de tête. Si le commandant des armes à +Rosette n'avait pas le courage et le talent nécessaires, tâchez de +trouver à Alexandrie un officier qui ait la grande main à cette +défense: la faible garnison de Rosette fait que la défense du Nil est +spécialement confiée à la flottille. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 25 thermidor an 7 (12 août 1799). + +Il est ordonné au citoyen Desnoyers, officier des guides, de se rendre +sur-le-champ à Boulaq; il se présentera chez le commandant de la marine, +qui mettra à sa disposition une demi-galère armée. + +Il s'embarquera dessus, se rendra à Rahmanieh, se présentera chez +le commandant de la place, montrera l'ordre ci-joint pour avoir une +escorte, et arrivera en toute diligence à Alexandrie; il remettra en +propres mains la lettre ci-jointe au général Ganteaume: c'est sa dépêche +principale. Il ne partira d'Alexandrie que lorsque le général Ganteaume +l'expédiera; il retournera à Rahmanieh, il restera dans le fort jusqu'à +ce qu'il reçoive de nouveaux ordres; un officier que je dois y envoyer +lui portera les ordres, probablement du 2 au 5. Il est nécessaire qu'il +soit rendu à Rahmanieh le 2 à midi, au plus tard. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 26 thermidor an 7 (13 août 1799). + +_Au général Desaix._ + +Je vous envoie, citoyen général, un sabre d'un très-beau travail, sur +lequel j'ai fait graver: _Conquête de la Haute-Egypte_, qui est due à +vos bonnes dispositions et à votre constance dans les fatigues. Voyez-y, +je vous prie, une preuve de mon estime et de la bonne amitié que je vous +ai vouée. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 26 thermidor an 7 (13 août 1799). + +_Au général Veaux._ + +Je suis très-peiné, citoyen général, d'apprendre que vos blessures vont +mal: je vous engage à passer le plus tôt possible en France; je donne +tous les ordres que vous désirez, pour vous en faciliter les moyens: +j'écris au gouvernement conformément à vos désirs: vous avez été blessé +au poste d'un brave qui veut redonner de l'élan à des troupes qu'il voit +chanceler. Vous ne devez pas douter que, dans toutes les circonstances, +je ne prenne le plus vif intérêt à ce qui vous regarde. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 27 thermidor an 7 (14 août 1799). + +_Au scheick El-Arichi Cadiashier, distingué par sa sagesse et sa +justice._ + +Nous vous faisons connaître que notre intention est que vous ne confiez +la place de cadi à aucun Osmanli: vous ne confirmerez, dans les +provinces, pour la place de cadi, que des Egyptiens. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 27 thermidor an 7 (14 août 1799). + +_Au général Dugua._ Je vous prie, citoyen général, de faire arrêter tous +les hommes de la caravane de Maroc qui seraient restés en arrière, et +que les Maugrabins venant à Cosseir ne s'arrêtent qu'un jour, et filent, +pour leur pays sans passer par Alexandrie. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 26 thermidor an 7 (15 août 1799). + +_Au sultan de Maroc._ + +Il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète. + +Au nom de Dieu clément et miséricordieux! Au sultan de Maroc, serviteur +de la sainte Caabé, puissant parmi les rois, et fidèle observateur de la +loi du vrai prophète. + +Nous profitons du retour des pélerins de Maroc pour vous écrire +cette lettre et vous faire connaître que nous leur avons donné toute +l'assistance qui était en nous, parce que notre, intention est de faire, +dans toutes les occasions, ce qui peut vous convaincre de l'estime +que nous avons pour vous. Nous vous recommandons, en échange, de bien +traiter tous les Français qui sont dans vos états ou que le commerce +pourrait y appeler. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 28 thermidor an 7 (15 août 1799). + +_Au bey de Tripoli._ + +Il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète. + +Au nom de Dieu, clément et miséricordieux! Au bey de Tripoli, serviteur +de la Sainte Caabé, le modèle des beys, fidèle observateur de la loi du +vrai prophète. + +Nous profitons de l'occasion qui se présente pour vous recommander de +bien traiter tous les Français qui sont dans vos états, parce que notre +intention est de faire dans toutes les occasions tout ce qui pourra vous +être agréable et de vivre en bonne intelligence avec vous. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 28 thermidor an 7 (15 août 1799). + +_Au général Desaix._ + +J'ai reçu, citoyen général, un grand nombre de lettres de vous, qui +avaient été me chercher à Alexandrie et à Aboukir, et qui sont de +retour. + +Vous aurez déjà reçu différentes lettres par lesquelles je vous fais +connaître que vous pouvez rentrer dans vos positions de la Haute-Egypte, +et de détruire Mourad-Bey. + +Je vous laisse le maître de lui accorder toutes les conditions de paix +que vous croirez utiles. Je lui donnerai son ancienne ferme près de +Gizeh; mais il ne pourrait jamais avoir avec lui plus de dix hommes +armés: mais si vous pouviez vous en débarrasser, cela vaudrait beaucoup +mieux que tous ces arrangemens. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 28 thermidor an 7 (15 août 1799). + +<Au général Kléber._ + +Je reçois à l'instant, citoyen général, votre lettre du 26 à six heures +du matin; l'Arabe qui l'a apportée me dit être parti à neuf heures. + +Je suis instruit qu'un grand nombre de bâtimens de ceux qui étaient à +Aboukir en sont partis le 25, et, si ce ne sont pas ceux-là qui viennent +faire de l'eau au Bogaz, ce sont des bâtimens qui étaient mouillés à +Alexandrette, et que le bruit des premiers succès d'Aboukir aura fait +mettre à la voile. + +Le bataillon de la vingt-cinquième est parti pour vous rejoindre. Je +vous envoie la demi-galère _l'Amoureuse._ + +Vous pouvez disposer du général Vial qui est dans la Garbieh avec un +bataillon de la trente-deuxième; il a avec lui une pièce de canon. + +La cavalerie qui était à Alexandrie, qui arrive à l'instant, se reposera +la journée de demain, et, si cela est nécessaire, je là ferai partir +sur-le-champ. + +Quelque chose que ce convoi puisse être, je ne doute pas que vous n'ayez +eu le temps de réunir votre division et de vous mettre bien en mesure. + +J'ai des nouvelles de Syrie à peu près conformes aux vôtres. Ibrahim-Bey +a avec lui deux cent cinquante mameloucks à cheval et cent cinquante à +pied, cinq cents hommes à cheval de Djezzar, et six cents hommes à pied. +Elfy-Bey n'a avec lui que quatre-vingts mameloucks: une partie des +Arabes cherche, comme à l'ordinaire, les moyens de les piller. + +J'espère recevoir de vous, dans la journée de demain, des renseignemens +positifs sur cette flotte: pourvu qu'ils mettent trois jours à +débarquer, comme ils ont fait à Aboukir, et je ne suis plus en peine de +rien. + +Je fais partir le chef de bataillon Rutty pour commander votre +artillerie. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 28 thermidor an 7 (15 août 1799). + +_Au général Marmont._ + +Je vous envoie, citoyen général, deux pelisses, une pour le commandant +turc, l'autre pour le scheick El-Messiri; je vous prie de les revêtir +publiquement en grande solennité, et de leur dire que c'est pour leur +donner une marque de l'estime que j'ai pour eux, et vous leur remettrez +une copie de l'ordre du jour. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 30 thermidor an 7 (17 août 1799). + +_Au même._ + +J'ai voulu, citoyen général, conclure un marché avec des Francs, qui +devaient me fournir vingt-quatre mille aunes de drap; je comptais les +avoir pour 20 fr. et payer moitié en argent, moitié en riz ou en blé. +Ayant accaparé tous les draps du pays, ils sentent qu'ils sont à même de +me faire les conditions qu'ils veulent: il est cependant indispensable +que j'habille l'armée, voici le parti auquel je me résous. + +Vous ferez venir chez vous les négocians toscans et impériaux qui ont +plus de vingt mille aunes de drap de toute les couleurs à Alexandrie ou +à Rosette. Vous leur ferez connaître que la guerre a été déclarée par la +république française à l'empereur et au grand-duc de Toscane, que les +lois constantes de tous les pays vous autorisent à confisquer leurs +bâtimens marchands et mettre le scellé sur leurs magasins; que cependant +je veux bien leur accorder une faveur particulière, et ne point +les comprendre dans cette mesure générale; mais que j'ai besoin de +vingt-quatre mille aunes de drap pour habiller mon armée; qu'il est +nécessaire qu'ils fassent de suite la déclaration du drap qu'ils ont; +qu'ils en consignent vingt-quatre mille aunes, soit à Alexandrie, soit à +Rosette. Ils seront consignés au commissaire des guerres, qui les fera +partir en toute diligence au Caire; le procès-verbal en sera fait, et +les draps estimés et payés selon l'estimation, sans que le maximum de +l'aune passe 18 fr. Un de ces négocians, chargé de pouvoirs des autres, +se rendra au Caire pour conférer avec l'ordonnateur en chef, et +s'arranger pour le mode de paiement. + +Si, au lieu de se prêter à cette mesure de bonne grâce, ces messieurs +faisaient les récalcitrans, vous ferez mettre le scellé sur leurs +effets, papiers et maisons; vous les ferez mettre dans une maison de +sûreté; vous ferez abattre les armes de l'empereur et celles de Toscane, +et vous en donnerez avis à l'ordonnateur de la marine, pour qu'il +confisque tous les bâtimens appartenant aux Impériaux, Toscans et +Napolitains: je préfère la première mesure à la deuxième. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 30 thermidor an 7 (17 août 1799). _À l'ordonnateur en +chef._ + +Il sera fait une assimilation pour les officiers turcs qui auraient un +grade supérieur à celui de capitaine. Comme ils ont tous de l'argent, +il leur sera donné tous les jours le pain et la viande, et une certaine +quantité de riz tous les quinze jours. + +Je vous prie d'envoyer six ardeps de riz au pacha. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 30 thermidor an 7 (17 août 1799). + +_Au général Zayonschek._ + +Vous n'êtes soumis en rien, citoyen général, au général Desaix pour +l'administration de la province. Vous regarderez comme nuls tous les +ordres qu'il vous donnerait à ce sujet: vous avez eu tort de lui laisser +prendre de l'argent; vous verrez, par l'ordre du jour, que mon intention +est de n'accorder aucune indemnité sur le miri. Faites-le percevoir avec +la plus grande rigueur. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 30 thermidor an 7 (17 août 1799). + +_Au citoyen Poussielgue._ + +Je pars demain matin avant le jour, citoyen administrateur: je vous +recommande de pousser vivement ce qui concerne la rentrée des fermages +et des autres impositions; de m'envoyer à Menouf toutes les notes que +vous pourrez avoir et qui me feront connaître les villages qui sont +peu chargés dans le Garbieh et le Menoufieh; enfin, de vivre en bonne +intelligence avec les scheicks, de maintenir la paix dans le Caire. Je +recommande au général Dugua de frapper ferme au premier événement, qu'il +fasse couper six têtes par jour; mais riez toujours. + +Faites dans ce qui vous concerne tout ce que vous jugerez à propos, en +prenant toujours la voie qui approche le moins de la nouveauté. + +Croyez à l'estime que je vous ai vouée, et au désir que j'ai de vous en +donner des preuves. + +Ecrivez-moi le plus souvent que vous pourrez. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 30 thermidor an 7 (17 août 1799). + +_Au divan du Caire._ + +Au nom, etc. + +Je pars demain pour me rendre à Menouf, d'où je ferai différentes +tournées dans le Delta, afin de voir par moi-même les injustices qui +pourraient être commises, et prendre connaissance et des hommes et du +pays. + +Je vous recommande de maintenir la confiance parmi le peuple. Dites-lui +souvent que j'aime les musulmans, et que mon intention est de faire leur +bonheur. Faites-leur connaître que j'ai pour conduire les hommes les +plus grands moyens, la persuasion et la force; qu'avec l'une, je cherche +à faire des amis, qu'avec l'autre je détruis mes ennemis. + +Je désire que vous me donniez le plus souvent possible de vos nouvelles, +et que vous m'informiez de la situation des choses. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 30 thermidor an 7 (17 août 1799). + +_Au général Kléber._ + +Je renvoie, citoyen général, l'effendi pris à Aboukir à Constantinople, +avec une longue lettre pour le grand-visir: c'est une ouverture de +négociation que je fais. Faites-le partir sur une djerme pour Chypre, +traitez-le bien; mais qu'il ait peu de communication. Faites la plus +grande ostension de forces que vous pourrez. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 30 thermidor an 7 (17 août 1799). + +_ Au général Dugua._ + +Je vous envoie, citoyen général, une lettre cachetée pour le grand +visir, avec une pour le général Kléber. + +Vous vous adresserez à Sulfukiar pour faire venir demain chez vous, +l'effendi fait prisonnier à Aboukir. Vous le ferez partir pour Damiette, +et vous lui remettrez la lettre pour le grand-visir. Vous lui donnerez +un officier de votre état-major pour le conduire, et que personne n'ait +de communication avec lui; traitez-le cependant avec égards. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 30 thermidor an 7 (17 août 1799). + +_Au grand-visir._ + +Grand parmi les grands éclairés et sages, seul dépositaire de la +confiance du plus grand des sultans. + +J'ai l'honneur d'écrire à votre excellence par l'effendi qui a été fait +prisonnier à Aboukir, et que je lui renvoie pour lui faire connaître la +véritable situation de l'Egypte, et entamer des négociations entre la +Sublime Porte et la république française, qui puissent mettre fin à la +guerre qui se trouve exister pour le malheur de l'un et de l'autre état. + +Par quelle fatalité la Porte et la France, amies de tous les temps, et +dès-lors par habitude, amies par l'éloignement de leurs frontières, la +France ennemie de la Russie et de l'empereur, la Porte ennemie de la +Russie et de l'empereur, sont-elles cependant en guerre? + +Comment votre excellence ne sentirait-elle pas qu'il n'y a pas un +Français de tué qui ne soit un appui de moins pour la Porte? + +Comment votre excellence, si éclairée dans la connaissance de la +politique et des intérêts des divers états, pourrait-elle ignorer que la +Russie et l'empereur d'Allemagne se sont plusieurs fois entendus pour le +partage de la Turquie, et que ce n'a été que l'intervention de la France +qui l'a empêché? + +Votre excellence n'ignore pas que le vrai ennemi de l'islamisme est +la Russie. L'empereur Paul 1er s'est fait grand-maître de Malte, +c'est-à-dire a fait voeu de faire la guerre aux musulmans: n'est-ce pas +lui qui est chef de la religion grecque, c'est-à-dire des plus nombreux +ennemis qu'ait l'Islamisme? + +La France, au contraire, a détruit les chevaliers de Malte, rompu les +chaînes des Turcs qui y étaient détenus en esclavage, et croit, comme +l'ordonne l'Islamisme, qu'il n'y a qu'un seul Dieu. + +Ainsi donc la Porte a déclaré la guerre à ses véritables amis, et s'est +alliée à ses véritables ennemis. + +Ainsi donc la Sublime-Porte a été l'amie de la France tant que cette +puissance a été chrétienne, lui a fait la guerre dès l'instant que la +France, par sa religion, s'est rapprochée de la croyance musulmane. +Mais, dit-on, la France a envahi l'Egypte; comme si je n'avais pas +toujours déclaré que l'intention de la république française était de +détruire les mameloucks, et non de faire la guerre à la Sublime-Porte; +était de nuire aux Anglais, et non à son grand et fidèle ami l'empereur +Sélim. + +La conduite que j'ai tenue envers tous les gens de la Porte qui étaient +en Egypte, envers les bâtimens du grand-seigneur, envers les bâtimens +de commerce portant pavillon ottoman, n'est-elle pas un sûr garant des +intentions pacifiques de la république française? + +La Sublime-Porte a déclaré la guerre dans le mois de janvier à la +république française avec une précipitation inouïe, sans attendre +l'arrivée de l'ambassadeur Descorches, qui déjà était parti de Paris +pour se rendre à Constantinople; sans me demander aucune explication, ni +répondre à aucune des avances que j'ai faites. + +J'ai cependant espéré, quoique sa déclaration de guerre me fût +parfaitement connue, pouvoir la faire revenir, et j'ai à cet effet, +envoyé le citoyen Beauchamp, consul de la république, sur la caravelle. +Pour toute réponse, on l'a emprisonné; pour toute réponse, on a créé +des armées, on les a réunies à Gaza, et on leur a ordonné d'envahir +l'Egypte. Je me suis trouvé alors obligé de passer le désert, préférant +faire la guerre en Syrie, à ce qu'on la fît en Egypte. + +Mon armée est forte, parfaitement disciplinée, et approvisionnée de +tout ce qui peut la rendre victorieuse des armées, fussent-elles aussi +nombreuses que les sables de la mer; des citadelles et des places fortes +hérissées de canon se sont élevées sur les côtes et sur les frontières +du désert: je ne crains donc rien, et je suis ici invincible; mais je +dois à l'humanité, à la vraie politique, au plus ancien, comme au plus +vrai des alliés, la démarche que je fais. + +Ce que la Sublime-Porte n'obtiendra jamais par la force des armes, +elle peut l'obtenir par une négociation. Je battrai toutes les armées, +lorsqu'elles projetteront l'envahissement de l'Egypte; mais je répondrai +d'une manière conciliante à toutes les ouvertures de négociations qui +me seront faites. La république française, dès l'instant que la +Sublime-Porte ne fera plus cause commune avec nos ennemis, la Russie +et l'Empereur, fera tout ce qui sera en elle pour rétablir la bonne +intelligence, et lever tout ce qui pourra être un sujet de désunion +entre les deux états. + +Cessez donc des armemens dispendieux et inutiles; vos ennemis ne sont +pas en Egypte, ils sont sur le Bosphore, ils sont à Corfou, ils sont +aujourd'hui par votre extrême imprudence au milieu de l'Archipel. + +Radoubez et réarmez vos vaisseaux; reformez vos équipages; tenez-vous +prêt à déployer bientôt l'étendard du prophète, non contre la France, +mais contre les Russes et les Allemands qui rient de la guerre que nous +nous faisons, et qui, lorsque vous aurez été affaibli, lèveront la tête, +et déclareront bien haut les prétentions qu'ils ont déjà. + +Vous voulez l'Egypte, dit-on; mais l'intention de la France n'a jamais +été de vous l'ôter. + +Chargez votre ministre à Paris de vos pleins pouvoirs, ou envoyez +quelqu'un chargé de vos intentions ou de vos pleins pouvoirs en Egypte. +On pourra, en deux heures d'entretien tout arranger: c'est là le seul +moyen de rasseoir l'empire musulman, en lui donnant la force contre +ses véritables ennemis, et de déjouer leurs projets perfides; ce qui, +malheureusement, leur a déjà si fort réussi. + +Dites un mot, nous fermons la mer Noire à la Russie, et nous cesserons +d'être le jouet de cette puissance ennemie que nous avant tant de sujets +de haïr, et je ferai tout ce qui pourra vous convenir. + +Ce n'est pas contre les musulmans que les armées françaises aiment à +déployer, et leur tactique, et leur courage; mais c'est, au contraire, +réunies à des musulmans, qu'elles doivent un jour, comme cela a été de +tout temps, chasser leurs ennemis communs. + +Je crois en avoir assez dit par cette lettre à votre excellence; elle +peut faire venir auprès d'elle le citoyen Beauchamp, que l'on m'assure +être détenu dans la mer Moire. Elle peut prendre tout autre moyen pour +me faire connaître ses intentions. + +Quant à moi, je tiendrai pour le plus beau jour de ma vie celui où je +pourrai contribuer à faire terminer une guerre à la fois impolitique et +sans objet. + +Je prie votre excellence de croire à l'estime et à la considération +distinguée que j'ai pour elle. + +BONAPARTE. + + + + +Menouf, le 2 fructidor an 7 (19 août 1799). + +_Au général Dugua._ + +Désirant m'assurer par moi-même des mouvemens de la côte, et être à même +de combiner le rapport qu'il pourrait y avoir entre l'augmentation de +voiles qui pourront paraître à Damiette avec celles qui disparaîtront +d'Aboukir, je vais voir s'il m'est possible de descendre par les canaux +jusqu'à Bourlos. J'enverrai prendre mes dépêches à Rosette, où vous +pourrez m'adresser tout ce qu'il y aura de nouveau, et, s'il y avait +quelque chose de très-urgent, envoyez-moi des duplicata à Rosette, +Menouf et Damiette. + +BONAPARTE. + + + + +Menouf, le 2 fructidor an 7 (19 août 1799). + +_Au général Kléber._ + +Je reçois, citoyen général, votre lettre du 27. Je suis à peu près +certain qu'il n'y a dans la Méditerranée aucun armement considérable +dirigé contre nous. Ainsi, les vingt-quatre bâtimens mouillés devant +Damiette, ou sont les mêmes qui étaient à Aboukir, et ont quitté cette +rade, ou c'est une arrière-garde que le pacha attendait et qui porte +fort peu de monde. + +La division Reynier, réorganisée avec une bonne artillerie, se portera +contre ce qui pourrait venir du côté de la Syrie. Je destine pour le +même objet les mille ou douze cents hommes de cavalerie que j'ai au +Caire prêts à marcher. + +Je me rends à Rosette, où je me trouverai bien au fait de tous les +mouvemens de la côte, depuis la tour des Arabes, jusqu'à El-Arich. Si +vous avez besoin de quelque secours, je vous ferai passer des troupes +qui se trouvent dans le Bahhireh et à Alexandrie, désirant tenir +intactes les divisions Reynier, Bon et Lannes pour s'opposer à ce qui +pourrait venir par terre, quoique les derniers renseignement que j'ai, +me tranquillisent entièrement. J'ai le quinzième de dragons et différens +détachemens de cavalerie dans le Bahhireh. + +Vous recevrez cette lettre le 3 ou le 4; partez, je vous prie, +sur-le-champ, pour vous rendre, de votre personne, à Rosette, si vous ne +voyez aucun inconvénient à vous absenter de Damiette: sans quoi, envoyez +moi un de vos aides-de-camp: je désirerais qu'il pût arriver à Rosette +dans la journée du 7. J'ai à conférer avec vous sur des affaires +extrêmement importantes. + +Vous devez avoir reçu l'effendi ou commissaire de l'armée, fait +prisonnier à Aboukir, et que j'envoie à Constantinople. + +BONAPARTE. + + + + +Alexandrie, le 5 fructidor an 7 (22 août 1799). + +_Au divan du Caire._ + +Ayant été instruit que mon escadre était prête, et qu'une armée +formidable était embarquée dessus, convaincu, comme je vous l'ai dit +plusieurs fois, que, tant que je ne frapperai pas un coup qui écrase +à la fois tous mes ennemis, je ne pourrai jouir tranquillement et +paisiblement de la possession de l'Egypte, la plus belle partie du +monde; j'ai pris le parti d'aller me mettre moi-même à la tête de mon +escadre, en laissant le commandement, pendant mon absence, au général +Kléber, homme d'un mérite distingué et auquel j'ai recommandé d'avoir +pour les ulémas et les scheicks la même amitié que moi. Faites ce qui +vous sera possible pour que le peuple de l'Egypte ait en lui la même +confiance qu'en moi, et qu'à mon retour, qui sera dans deux ou trois +mois, je sois content du peuple de l'Egypte, et que je n'aie que des +louanges et des récompenses à donner aux scheicks. + +BONAPARTE. + + + + +Alexandrie, le 5 fructidor an 7 (22 août 1799). + +_A l'armée._ + +Les nouvelles d'Europe m'ont décidé à partir pour la France. Je laisse +le commandement de l'armée au général Kléber. L'armée aura bientôt de +mes nouvelles, je ne puis pas en dire davantage. Il me coûte de quitter +des soldats auxquels je suis le plus attaché; mais ce ne sera que +momentanément, et le général que je leur laisse à la confiance du +gouvernement et la mienne. + +BONAPARTE. + + + + +Alexandrie, le 5 fructidor an 7 (22 août 1799). + +_Au général Menou._ + +Vous vous rendrez de suite à Alexandrie, citoyen général; vous prendrez +le commandement d'Alexandrie, Rosette et Bahhireh. + +Je pars ce soir pour France, le général Kléber doit être rendu dans deux +ou trois jours à Rosette; vous lui ferez passer le pli ci joint, dont +je vous envoie un double, que vous lui ferez passer par une occasion +très-sûre. + +Le général Marmont part avec moi. Je vous prie, pour empêcher les faux +bruits, d'envoyer au général Kléber un bulletin de notre navigation, +jusqu'à ce qu'on n'ait plus connaissance des frégates. + +Vous préviendrez le général Kléber que la djerme _la Boulonnaise_ est à +Rahmanieh. + +Je laisse ici quatre-vingts chevaux des guides à cheval sellés, que +vous ferez passer au Caire pour monter le reste des guides et de la +cavalerie. + +Vous ne ferez partir la lettre ci-jointe, pour le général Dugua et +pour le Caire, que quarante-huit heures après que les frégates auront +disparu. + +BONAPARTE. + + + + +Alexandrie, le 5 fructidor an 7 (22 août 1799). + +_Au général Kléber._ + +Vous trouverez ci-joint, citoyen général, un ordre pour prendre le +commandement en chef de l'armée. La crainte que la croisière anglaise ne +reparaisse d'un moment à l'autre me fait précipiter mon voyage de deux +ou trois jours. + +J'emmène avec moi les généraux Berthier, Andréossi, Murat, Lannes et +Marmont, et les citoyens Monge et Berthollet. + +Vous trouverez ci-joint les papiers anglais et de Francfort jusqu'au 10 +juin. Vous y verrez que nous avons perdu l'Italie; que Mantoue, Turin +et Tortone sont bloqués. J'ai lieu d'espérer que la première tiendra +jusqu'à la fin de novembre. J'ai l'espérance, si la fortune me sourit, +d'arriver en Europe avant le commencement d'octobre. + +Vous trouverez ci-joint un chiffre pour correspondre avec le +gouvernement, et un autre chiffre pour correspondre avec moi. + +Je vous prie de faire partir, dans le courant d'octobre, Junot ainsi que +mes domestiques et tous les effets que j'ai laissés au Caire; cependant, +je ne trouverai pas mauvais que vous engagiez à votre service ceux de +mes domestiques qui vous conviendraient. + +L'intention du gouvernement est que le général Desaix parte pour +l'Europe dans le courant de novembre, à moins d'événemens majeurs. + +La commission des arts passera en France sur un parlementaire que vous +demanderez à cet effet, conformément au cartel d'échange, dans le +courant de novembre, immédiatement après qu'elle aura achevé sa mission. +Elle est maintenant occupée à voir la Haute-Egypte; cependant ceux de +ses membres que vous jugerez pouvoir vous être utiles, vous les mettrez +en réquisition sans difficulté. + +L'effendi fait prisonnier à Aboukir est parti pour se rendre à Damiette. +Je vous ai écrit de l'envoyer en Chypre; il est porteur, pour le +grand-visir, d'une lettre dont vous trouverez ci-joint la copie. + +L'arrivée de notre escadre de Brest à Toulon, et de l'escadre espagnole +à Carthagène, ne laisse plus de doute sur la possibilité de faire passer +en Egypte les fusils, les sabres, les pistolets, fers coulés dont vous +pourriez avoir besoin, et dont j'ai l'état le plus exact, avec une +quantité de recrues suffisante pour réparer les pertes des deux +campagnes. + +Le gouvernement vous fera connaître alors lui-même ses intentions, et +moi, comme homme public et comme particulier, je prendrai des mesures +pour vous faire avoir fréquemment des nouvelles. Si, par des événemens +incalculables, toutes les tentatives étaient infructueuses, et qu'au +mois de mai vous n'ayez reçu aucun secours ni nouvelles de France, et +si, malgré toutes les précautions, la peste était en Egypte cette +année et vous tuait plus de quinze cents soldats, perte considérable, +puisqu'elle serait en sus de celles que les événemens de la guerre vous +occasionneront journellement: je pense que, dans ce cas, vous ne devez +pas hasarder de soutenir la campagne, et que vous êtes autorisé à +conclure la paix avec la Porte-Ottomane, quand même la condition +principale serait l'évacuation de l'Egypte. Il faudrait seulement +éloigner l'exécution de cette condition, si cela était possible, jusqu'à +la paix générale. + +Vous savez apprécier aussi bien que moi combien la possession de +l'Egypte est importante à la France: cet empire turc qui menace ruine de +tous côtés, s'écroule aujourd'hui, et l'évacuation de l'Egypte serait un +malheur d'autant plus grand, que nous verrions de nos jours cette belle +province passer en d'autres mains européennes. + +Les nouvelles des succès ou des revers qu'aura la république, doivent +aussi entrer puissamment dans vos calculs. + +Si la Porte répondait, avant que vous eussiez reçu de mes nouvelles de +France, aux ouvertures de paix que je lui ai faites, vous devez déclarer +que vous avez tous les pouvoirs que j'avais et entamer les négociations: +persistant toujours dans l'assertion que j'ai avancée, que l'intention +de la France n'a jamais été d'enlever l'Egypte à la Porte; demander que +la Porte sorte de la coalition et nous accorde le commerce de la mer +Noire; qu'elle mette en liberté les Français prisonniers; et enfin, six +mois de suspension d'armes, afin que, pendant ce temps-là, l'échange des +ratifications puisse avoir lieu. + +Supposant que les circonstances soient telles que vous croyez devoir +conclure ce traité avec la Porte, vous ferez sentir que vous ne pouvez +pas le mettre à exécution, qu'il ne soit ratifié; et, selon l'usage de +toutes les nations, l'intervalle entre la signature d'un traité et sa +ratification, doit toujours être une suspension d'hostilité. + +Vous connaissez, citoyen général, quelle est ma manière de voir sur la +politique intérieure de l'Egypte: quelque chose que vous fassiez, les +chrétiens seront toujours nos amis. Il faut les empêcher d'être trop +insolens, afin que les Turcs n'aient pas contre nous le même fanatisme +que contre les chrétiens, ce qui nous les rendrait irréconciliables. +Il faut endormir le fanatisme, avant qu'on puisse le déraciner. En +captivant l'opinion des grands scheicks du Caire, on a l'opinion de +toute l'Egypte; et, de tous les chefs que ce peuple peut avoir, il n'y +en a aucun moins dangereux que des scheicks qui sont peureux, ne savent +pas se battre, et qui, comme tous les prêtres, inspirent le fanatisme +sans être fanatiques. + +Quant aux fortifications d'Alexandrie, El-Arich, voilà les clefs de +l'Egypte. J'avais le projet de faire établir cet hiver des redoutes de +palmiers, deux depuis Salahieh à Catieh, deux de Catieh à El-Arich: +l'une se serait trouvée à l'endroit où le général Menou a trouvé de +l'eau potable. + +Le général Samson, commandant du génie, et le général Songis, commandant +l'artillerie, vous mettront chacun au fait de ce qui regarde sa partie. + +Le citoyen Poussielgue a été exclusivement chargé des finances, je l'ai +reconnu travailleur et homme de mérite. Il commence à avoir quelques +renseignemens sur le chaos de l'administration de l'Egypte. J'avais le +projet, si aucun nouvel événement ne survenait, de tâcher d'établir cet +hiver un nouveau mode d'imposition, ce qui nous aurait permis de nous +passer à peu près des Cophtes; cependant, avant de l'entreprendre, je +vous conseille d'y réfléchir long-temps. Il vaut mieux entreprendre +cette opération un peu plus tard qu'un peu trop tôt. + +Des vaisseaux de guerre français paraîtront cet hiver indubitablement +à Alexandrie, Bourlos ou Damiette. Faites construire une bonne tour à +Bourlos; tâchez de réunir cinq ou six cents mameloucks que, lorsque les +vaisseaux français seront arrivés, vous ferez en un jour arrêter au +Caire et dans les autres provinces, et embarquer pour la France. Au +défaut de mameloucks, des ôtages d'Arabes, des scheicks Belet qui, pour +une raison quelconque, se trouveraient arrêtés, pourront y suppléer. Ces +individus arrivés en France, y seront retenus un ou deux ans, verront +la grandeur de la nation, prendront quelques idées de nos moeurs et de +notre langue, et, de retour en Egypte, y formeront autant de partisans. + +J'avais déjà demandé plusieurs fois une troupe de comédiens: je prendrai +un soin particulier de vous en envoyer. Cet article est très-important +pour l'armée, et pour commencer à changer les moeurs du pays. + +La place importante que vous aller occuper en chef va vous mettre à même +enfin de déployer les talens que la nature vous a donnés. L'intérêt de +ce qui se passera ici est vif, et les résultats en seront immenses pour +le commerce, pour la civilisation; ce sera l'époque d'où dateront de +grandes révolutions. + +Accoutumé à voir la récompense des peines et des travaux de la vie +dans l'opinion de la postérité, j'abandonne avec le plus grand regret +l'Egypte. L'intérêt de la patrie, sa gloire, l'obéissance, les événemens +extraordinaires qui viennent de se passer, me décident seuls à passer au +milieu des escadres ennemies pour me rendre en Europe. Je serai d'esprit +et de coeur avec vous. Vos succès me seront aussi chers que ceux où je +me trouverais en personne, et je regarderai comme mal employés tous les +jours de ma vie où je ne ferai pas quelque chose pour l'armée dont +je vous laisse le commandement, et pour consolider le magnifique +établissement dont les fondemens viennent d'être jetés. + +L'armée que je vous confie est toute composée de mes enfans; j'ai eu +dans tous les temps, même au milieu des plus grandes peines, des marques +de leur attachement. Entretenez-les dans ces sentimens, vous le devez +à l'estime et à l'amitié toute particulière que j'ai pour vous et à +l'attachement vrai que je leur porte. + +BONAPARTE. + + + + +FIN DU DEUXIÈME LIVRE. + +LIVRE TROISIÈME. + + + +CONSULAT. + + +Paris, le 18 brumaire an 8 (9 novembre 1799). + +_Bonaparte, général en chef, aux citoyens composant la garde nationale +sédentaire de Paris._ + +Citoyens, le Conseil des Anciens, dépositaire de la sagesse nationale, +vient de rendre le décret ci-joint[2]; il est autorisé par les articles +102 et 103 de l'acte constitutionnel. + +Il me charge de prendre les mesures nécessaires pour la sûreté de la +représentation nationale. Sa translation est nécessaire et momentanée. +Le corps législatif se trouvera à même de tirer la représentation +du danger imminent où la désorganisation de toutes les parties de +l'administration nous conduit. + +Il a besoin, dans cette circonstance essentielle, de l'union et de la +confiance des patriotes. Ralliez-vous autour de lui: c'est le seul moyen +d'asseoir la république sur les bases de la liberté civile, du bonheur +intérieur, de la victoire et de la paix. + +BONAPARTE. + +[Footnote 2: Par ce décret rendu le 17 brumaire, le Conseil des Anciens +chargeait le général Bonaparte de prendre toutes les mesures nécessaires +à la sûreté de la représentation nationale, transférée à Saint-Cloud.] + + + + +Au quartier-général de Paris, le 18 brumaire an 8 (9 novembre 1799). + +_Aux soldats composant la force armée de Paris._ + +Soldats, le décret extraordinaire du Conseil des Anciens est conforme +aux art. 102 et 103 de l'acte constitutionnel. Il m'a remis le +commandement de la ville et de l'armée. + +Je l'ai accepté pour seconder les mesures qu'il va prendre et qui sont +tout entières en faveur du peuple. + +La république est mal gouvernée depuis deux ans. Vous avez espéré que +mon retour mettrait un terme à tant de maux; vous l'avez célébré avec +une union qui m'impose des obligations que je remplis; vous remplirez +les vôtres et vous seconderez votre général avec l'énergie, la fermeté +et la confiance que j'ai toujours vues en vous. + +La liberté, la victoire et la paix replaceront la république française +au rang qu'elle occupait en Europe, et que l'ineptie ou la trahison a pu +seule lui faire perdre. + +_Vive la république!_ + +BONAPARTE. + + + + +[3]Paris, 18 et 19 brumaire an 8 (9 et 10 novembre 1799). + +[Footnote 3: Nous rapporterons sous cette date les discours tenus par +Bonaparte dans ces deux journées mémorables qui devaient changer la face +de la France. Ils seront un jour recueillis par l'histoire, car les +moindres phrases qui les composent portent l'empreinte de cette âme +ambitieuse et extraordinaire qui devait donner des fers à toute +l'Europe.] + +(Barras, l'un des cinq directeurs, effrayé de la tournure que prenaient +les affaires, envoya, dans la matinée, à Saint-Cloud son secrétaire +Bottot, afin de savoir de Bonaparte ses intentions. Le général, entouré +d'une foule de militaires de tout grade, le reçut avec hauteur, et +lui parlant comme s'il se fût adressé au Directoire, il lui tint ce +foudroyant langage): + +Qu'avez-vous fait de cette France que je vous ai laissée si brillante? +Je vous ai laissé la paix, j'ai retrouvé la guerre: je vous ai laissé +des victoires, j'ai retrouvé des revers: je vous ai laissé les millions +de l'Italie, et j'ai trouvé partout des lois spoliatrices et la misère. +Qu'avez-vous fait de cent mille Français que je connaissais, tous mes +compagnons de gloire? Ils sont morts. + +Cet état de chose ne peut durer: avant trois ans il nous mènerait au +despotisme; mais nous voulons la république, la république assise sur +les bases de l'égalité, de la morale, de la liberté civile et de la +tolérance politique. Avec une bonne administration, tous les individus +oublieront les factions dont on les fit membres, pour leur permettre +d'être français. Il est temps enfin que l'on rende aux défenseurs de +la patrie la confiance à laquelle ils ont tant de droits. A entendre +quelques factieux, bientôt nous serions tous les ennemis de la +république, nous qui l'avons affermie par nos travaux et notre courage. +Nous ne voulons pas de gens plus patriotes que les braves qui sont +mutilés au service de la république. + +(Le Conseil des Anciens s'assembla le 19 brumaire à deux heures, dans la +grande galerie du château de Saint-Cloud. A quatre heures, le général +Bonaparte fut introduit, et ayant reçu du président le droit de parler, +il s'exprima ainsi:) + +Représentans du peuple, vous n'êtes point dans des circonstances +ordinaires; vous êtes sur un volcan. Permettez-moi de vous parler avec +la franchise d'un soldat, avec celle d'un citoyen zélé pour le bien de +son pays, et suspendez, je vous en prie, votre jugement jusqu'à ce que +vous m'ayez entendu jusqu'à la fin. + +J'étais tranquille à Paris, lorsque je reçus le décret du Conseil des +Anciens, qui me parla de ses dangers, de ceux de la république. A +l'instant j'appelai, je retrouvai mes frères d'armes, et nous vînmes +vous donner notre appui; nous vînmes vous offrir les bras de la +nation, parce que vous en étiez la tête. Nos intentions furent pures, +désintéressées; et pour prix du dévouement que nous avons montré hier, +aujourd'hui déjà on nous abreuve de calomnies. On parle d'un nouveau +César, d'un nouveau Cromwell; on répand que je veux établir un +gouvernement militaire. + +Représentans du peuple, si j'avais voulu opprimer la liberté de mon +pays; si j'avais voulu usurper l'autorité suprême, je ne me serais pas +rendu aux ordres que vous m'avez donnés, je n'aurais pas eu besoin +de recevoir cette autorité du sénat. Plus d'une fois, et dans des +circonstances très-favorables, j'ai été appelé à la prendre. Après nos +triomphes en Italie, j'y ai été appelé par le voeu de mes camarades, par +celui de ces soldats qu'on a tant maltraités, depuis qu'ils ne sont plus +sous mes ordres, de ces soldats qui sont obligés, encore aujourd'hui, +d'aller faire dans les déserts de l'Ouest, une guerre horrible que la +sagesse et le retour aux principes avaient calmée, et que l'ineptie ou +la trahison viennent de rallumer. + +Je vous le jure, représentans du peuple, la patrie n'a pas de plus zélé +défenseur que moi; je me dévoue tout entier pour faire exécuter vos +ordres; mais c'est sur vous seuls que repose son salut; car il n'y a +plus de directoire; quatre des membres qui en faisaient partie ont +donné leur démission, et le cinquième a été mis en surveillance pour sa +sûreté. Les dangers sont pressans, le mal s'accroît; le ministre de la +police vient de m'avertir que dans la Vendée plusieurs places étaient +tombées entre les mains des chouans. Représentans du peuple, le Conseil +des Anciens est investi d'un grand pouvoir; mais il est encore animé +d'une plus grande sagesse; ne consultez qu'elle et l'imminence du +danger, prévenez les déchiremens, évitons de perdre ces deux choses +pour lesquelles nous avons fait tant de sacrifices, la liberté et +l'égalité!... + +(Interrompu par un membre qui lui rappelait la constitution, Bonaparte +continua de cette manière:) + +La constitution! vous l'avez violée au 18 fructidor; vous l'avez violée +au 22 floréal; vous l'avez violée au 30 prairial. La constitution! elle +est invoquée par toutes les factions, et elle a été violée par toutes; +elle est méprisée par toutes; elle ne peut plus être pour nous un +moyen de salut, parce qu'elle n'obtient plus le respect de personne. +Représentans du peuple, vous ne voyez pas en moi un misérable intrigant +qui se couvre d'un masque hyprocrite. J'ai fait mes preuves de +dévouement à la république, et toute dissimulation m'est inutile. Je ne +vous tiens ce langage que parce que je désire que tant de sacrifices ne +soient pas perdus. La constitution, les droits du peuple ont été violés +plusieurs fois: et puisqu'il ne nous est plus permis de rendre à cette +constitution le respect qu'elle devait avoir, sauvons les bases sur +lesquelles elle se repose; sauvons l'égalité, la liberté; trouvons des +moyens d'assurer à chaque homme la liberté qui lui est due et que la +constitution n'a pas su lui garantir. Je vous déclare qu'aussitôt que +les dangers qui m'ont fait confier des pouvoirs extraordinaires, seront +passés, j'abdiquerai ces pouvoirs. Je ne veux être, à l'égard de la +magistrature que vous aurez nommée, que le bras qui la soutiendra et +fera exécuter ses ordres. + +(Un membre demande que le général Bonaparte fournisse des preuves des +dangers qu'il annonce.) + +_Bonaparte._ S'il faut s'expliquer tout-à-fait; s'il faut nommer les +hommes, je les nommerai; je dirai que les directeurs Barras et Moulins +m'ont proposé de me mettre à la tête d'un parti tendant à renverser tous +les hommes qui ont des idées libérales... + +(On discute si Bonaparte continuera de s'énoncer publiquement et si +l'assemblée ne se formera pas en comité secret. Il est décidé que le +général sera entendu en public.) + +_Bonaparte._ Je vous le répète, représentans du peuple; la constitution, +trois fois violée, n'offre plus de garantie aux citoyens; elle ne peut +entretenir l'harmonie, parce qu'il n'y a plus de diapazon; elle ne peut +point sauver la patrie, parce qu'elle n'est respectée de personne. Je +le répète encore, qu'on ne croie point que je tiens ce langage pour +m'emparer du pouvoir après la chute des autorités; le pouvoir, on me l'a +offert encore depuis mon retour à Paris. Les différentes factions sont +venues sonner à ma porte, je ne les ai pas écoutées, parce que je ne +suis d'aucune cotterie, parce que je ne suis que du grand parti du +peuple français. + +Plusieurs membres du Conseil des Anciens savent que je les ai entretenus +des propositions qui ont été faites, et je n'ai accepté l'autorité que +vous m'avez confiée que pour soutenir la cause de la république. Je ne +vous le cache pas, représentans du peuple, en prenant le commandement, +je n'ai compté que sur le Conseil des Anciens. Je n'ai point compté sur +le Conseil des Cinq-cents qui est divisé, sur le Conseil des Cinq-cents +où se trouvent des hommes qui voudraient nous rendre la convention, les +comités révolutionnaires et les échafauds; sur le Conseil des Cinq-cents +où les chefs de ce parti viennent de prendre séance en ce moment; sur le +Conseil des Cinq-cents, d'où viennent de partir des émissaires chargés +d'aller organiser un mouvement à Paris. + +Que ces projets criminels ne vous effrayent point, représentans du +peuple: environné de mes frères d'armes, je saurai vous en préserver; +j'en atteste votre courage, vous mes braves camarades, vous aux yeux +de qui l'on voudrait me peindre comme un ennemi de la liberté; vous +grenadiers dont j'aperçois les bonnets, vous braves soldats dont +j'aperçois les baïonnettes que j'ai si souvent fait tourner à la houle +de l'ennemi, à l'humiliation des rois, que j'ai employées à fonder des +républiques; et si quelqu'orateur, payé par l'étranger, parlait de me +mettre _hors la loi_, qu'il prenne garde de porter cet arrêt contre +lui-même! S'il parlait de me mettre _hors la loi_, j'en appellerais à +vous, mes braves compagnons d'armes; à vous, braves soldats que j'ai +tant de fois menés à la victoire; à vous, braves défenseurs de la +république avec lesquels j'ai partagé tant de périls pour affermir la +liberté et l'égalité: je m'en remettrais, mes braves amis, au courage de +vous tous et à ma fortune. + +Je vous invite, représentans du peuple, à vous former en comité général, +et à y prendre des mesures salutaires que l'urgence des dangers commande +impérieusement. Vous trouverez toujours mon bras pour faire exécuter vos +résolutions. + +(Le président invite le général, au nom du conseil, à dévoiler dans +toute son étendue le complot dont la république était menacée.) + +_Bonaparte._ J'ai eu l'honneur de dire au Conseil que la constitution ne +pouvait sauver la patrie, et qu'il fallait arriver à un ordre de chose +tel que nous puissions la retirer de l'abîme où elle se trouve. La +première partie de ce que je viens de vous répéter, m'a été dite par les +deux membres du directoire que je vous ai nommés, et qui ne seraient +pas plus coupables qu'un très-grand nombre d'autres Français, s'ils +n'eussent fait qu'articuler une chose qui est connue de la France +entière. Puisqu'il est reconnu que la constitution ne peut pas sauver +la république, hâtez-vous donc de prendre des moyens pour la retirer +du danger, si vous ne voulez pas recevoir de sanglans et d'éternels +reproches du peuple français, de vos familles et de vous-mêmes. + +(Le général se retire sans vouloir s'expliquer davantage.) + + + + +Paris, 19 brumaire an 8, à onze heures du soir (10 novembre 1799). + +_Proclamation du général Bonaparte au peuple français._ + +A mon retour à Paris, j'ai trouvé la division dans toutes les autorités, +et l'accord établi sur cette seule vérité, que la constitution, était à +moitié détruite, et ne pouvait sauver la liberté. + +Tous les partis sont venus à moi, tous m'ont confié leurs desseins, +dévoilé leurs secrets, et ont demandé mon appui; j'ai refusé d'être +l'homme d'un parti. + +Le Conseil des Anciens m'a appelé; j'ai répondu à son appel. Un plan de +restauration générale avait été concerté par des hommes en qui la nation +est accoutumée à voir des défenseurs de la liberté, de l'égalité, de la +propriété: ce plan demandait un examen calme, libre, exempt de toute +influence et de toute crainte. En conséquence le Conseil des Anciens a +résolu la translation du corps-législatif à Saint-Cloud; il m'a chargé +de la disposition de la force nécessaire à son indépendance. J'ai cru +devoir à mes concitoyens, aux soldats périssant dans nos armées, à +la gloire nationale acquise au prix de leur sang, d'accepter le +commandement. + +Les Conseils se rassemblent à Saint-Cloud; les troupes républicaines +garantissent la sûreté au dehors; mais des assassins établissent la +terreur au dedans; plusieurs députés du Conseil des Cinq-cents, armés +de stilets et d'armes à feu, font circuler autour d'eux des menaces de +mort. + +Les plans qui devaient être développés sont resserrés, la majorité +désorganisée, les orateurs les plus intrépides déconcertés, et +l'inutilité de toute proposition sage, évidente. + +Je porte mon indignation et ma douleur au Conseil des Anciens, je +lui demande d'assurer l'exécution de ses généreux desseins; je lui +représente les maux de la patrie qui les lui ont fait concevoir: il +s'unit à moi par de nouveaux témoignages de sa constante volonté. + +Je me présente au Conseil des Cinq-cents, seul, sans armes, la tête +découverte, tel que les Anciens m'avaient reçu et applaudi; je venais +rappeler à la majorité ses volontés, et l'assurer de son pouvoir. + +Les stilets qui menaçaient les députés, sont aussitôt levés sur leur +libérateur; vingt assassins se précipitent sur moi et cherchent ma +poitrine: les grenadiers du corps législatif, que j'avais laissés à la +porte de la salle, accourent et se mettent entre les assassins et moi. +L'un de ces braves grenadiers (Thomé) est frappé d'un coup de stylet, +dont ses habits sont percés. Ils m'enlèvent. + +Au même moment les cris de _hors la loi_ se font entendre contre le +défenseur de _la loi_. C'était le cri farouche des assassins, contre la +force destinée à les réprimer. + +Ils se pressent autour du président, la menace à la bouche: les armes +à la main, ils lui ordonnent de prononcer le _hors la loi_: l'on +m'avertit; je donne ordre de l'arracher à leur fureur, et six grenadiers +du corps législatif s'en emparent. Aussitôt après des grenadiers du +corps législatif entrent au pas de charge dans la salle et la font +évacuer. + +Les factieux intimidés se dispersent et s'éloignent. La majorité +soustraite à leurs coups, rentre librement et paisiblement dans la salle +de ses séances, entend les propositions qui devaient lui être faites +pour le salut public, délibère et prépare la résolution salutaire qui +doit devenir la loi nouvelle et provisoire de la république. + +Français! vous reconnaissez sans doute à cette conduite le zèle d'un +soldat de la liberté, d'un citoyen dévoué à la république. Les idées +conservatrices, tutélaires, libérales, sont rentrées dans leurs droits +par la dispersion des factieux qui opprimaient les Conseils, et qui, +pour être devenus les plus odieux des hommes, n'ont pas cessé d'être les +plus méprisables. + +BONAPARTE. + + + + +Au quartier-général à Paris, le 20 brumaire an 8 (11 novembre 1799). + +_A l'armée._ + +Le général Lefebvre conserve le commandement de la dix-septième division +militaire. + +Les troupes rentreront dans leurs quartiers respectifs; le service se +fera comme à l'ordinaire. + +Le général Bonaparte est très-satisfait de la conduite des troupes de +ligne, des invalides, des gardes nationales sédentaires, qui, dans la +journée d'hier, si heureuse pour la république, se sont montrés les +vrais amis du peuple; il témoigne sa satisfaction particulière aux +braves grenadiers près la représentation nationale, qui se sont couverts +de gloire en sauvant la vie à leur général prêt à tomber sous les coups +de représentans armés de poignards. + +BONAPARTE. + + + + +Paris, le 21 brumaire an 8 (12 novembre 1799). + +_Au peuple français._ + +La constitution de l'an III périssait; elle n'avait su, ni garantir +vos droits, ni se garantir elle-même. Des atteintes multipliées lui +ravissaient sans retour le respect du peuple; des factions haineuses et +cupides se partageaient la république. La France approchait enfin du +dernier terme d'une désorganisation générale. + +Les patriotes se sont entendus. Tout ce qui pouvait vous nuire a été +écarté; tout ce qui pouvait vous servir, tout ce qui était resté pur +dans la représentation nationale s'est réuni sous les bannières de la +liberté. + +Français, la république, raffermie et replacée dans l'Europe au rang +qu'elle n'aurait jamais dû perdre, verra se réaliser toutes les +espérances des citoyens, et accomplira ses glorieuses destinées. + +Prêtez avec nous le serment que nous faisons _d'être fidèles à la +république, une et indivisible, fondée sur l'égalité, la liberté et le +système représentatif_. + +Par les consuls de la république. + +ROGER-DUCOS, BONAPARTE, SYEYES. + + + + +Paris, le 21 brumaire an 8 (12 novembre 1799). + +_Au citoyen Quinette._ + +Les consuls de la république, citoyen, viennent de nommer le citoyen +Laplace au ministère de l'intérieur. Vous voudrez bien, en conséquence, +lui faire la remise du portefeuille. Il a ordre de se rendre de suite, à +cet effet, à la maison de votre ministère. + +Les consuls de la république, connaissant les services que vous avez +constamment rendus, et se souvenant que votre dévouement, dans une +circonstance difficile, vous a valu d'honorables souffrances, saisiront +toutes les occasions de faire quelque chose qui puisse vous convenir. + +Par les consuls de la république. + +ROGER-DUCOS, BONAPARTE, SYEYES. + + + + +Paris, le 24 brumaire an 8 (15 novembre 1799). + +_A la commission législative du conseil des Cinq-cents._ + +Citoyens représentans. + +Par un rapport joint au présent message, le ministre des finances vient +d'exposer aux consuls de la république la nécessité de rapporter la loi +sur l'emprunt forcé, et de lui substituer une subvention de guerre, +réglée dans la proportion des vingt-cinq centimes des contributions +foncière, mobilière et somptuaire. + +En conformité de l'art. 9 de la loi du 19 de ce mois, les consuls de la +république vous font la proposition formellement nécessaire de statuer +sur cet objet. + +Par les consuls de la république. + +ROGER-DUCOS, BONAPARTE, SYEYES. + + + + +Paris, le 1er frimaire an 8 (22 novembre 1799). + +_A la commission législative du conseil des Cinq-cents._ + +Citoyens représentans. + +L'article 3 de la capitulation conclue entre le général Bonaparte et le +grand maître de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, lors de la conquête +de l'île de Malte, porte: «Les chevaliers de l'ordre de Saint-Jean de +Jérusalem, qui sont français, actuellement à Malte, et dont l'état sera +arrêté par le général en chef, pourront rentrer dans leur patrie, et +leur résidence sera comptée comme une résidence en France.» + +Cependant une loi du 28 mars 1793 avait assimilé les chevaliers de +l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem aux étrangers, et déclaré qu'on ne +pouvait opposer _comme excuse ou prétexte d'absence la résidence à +Malte_. La loi du 25 brumaire an 5, confirmant cette disposition, avait +ensuite établi _que la résidence en pays conquis et réunis, ne comptait +que depuis la conquête_. + +L'article 3 de la capitulation a donc changé à cet égard la condition +des chevaliers nés français, qui se trouvaient à Malte au moment de la +conquête. Ils ont obtenu par une prompte adhésion aux volontés d'une +armée victorieuse, que la résidence à Malte produisît pour eux les mêmes +effets que la résidence en France, sans qu'on pût en induire que ceux +qui ne prouveraient pas qu'ils ont constamment résidé, soit en France, +soit à Malte, depuis l'époque du 9 mai 1792, fixée par les lois pour +la résidence de tous les Français, eussent droit au bénéfice de la +capitulation; ils se trouvaient au contraire dans le cas où les lois +exigent l'exclusion du territoire de la république. + +Les consuls de la république, empressés de signaler leur respect pour +la foi publique, vous adressent, citoyens représentans, la proposition +formelle et nécessaire de donner la force législative à un acte qui +assura les fruits de la victoire, en épargnant le sang des braves de +l'armée d'Orient. + +Par les consuls de la république. + +ROGER-DUCOS, BONAPARTE, SYEYES. + + + + +Paris, le 4 nivose an 8 (25 décembre 1799). + +_Bonaparte, premier consul de la république, aux Français._ + +Rendre la république chère aux citoyens, respectable aux étrangers, +formidable aux ennemis, telles sont les obligations que nous avons +contractées en acceptant la première magistrature. + +Elle sera chère aux citoyens, si les lois, si les actes de l'autorité +sont toujours empreints de l'esprit d'ordre, de justice, de modération. + +Sans l'ordre, l'administration n'est qu'un chaos; point de finances, +point de crédit public; et avec la fortune de l'état s'écroulent les +fortunes particulières. Sans justice, il n'y a que des partis, des +oppresseurs et des victimes. + +La modération imprime un caractère auguste aux gouvernemens comme aux +nations. Elle est toujours la compagne de la force et de la durée des +institutions sociales. + +La république sera imposante aux étrangers, si elle sait respecter dans +leur indépendance le titre de sa propre indépendance; si ses engagemens +préparés par la sagesse, formés par la franchise, sont gardés par la +fidélité. + +Elle sera enfin formidable aux ennemis, si ses armées de terre et de +mer sont fortement constituées, si chacun de ses défenseurs trouve une +famille dans le corps auquel il appartient, et dans cette famille un +héritage de vertus et de gloire; si l'officier formé par de longues +études, obtient par un avancement régulier la récompense due à ses +talens et à ses services. + +A ces principes tiennent la stabilité du gouvernement, les succès du +commerce et de l'agriculture, la grandeur et la prospérité des nations. + +En les développant, nous avons tracé la règle qui doit nous juger. +Français, nous vous avons dit nos devoirs; ce sera vous qui nous direz +si nous les avons remplis. + +BONAPARTE. + + + + +Paris, le 4 nivose an 8 (25 décembre 1799). + +_Aux soldats français._ + +Soldats! en promettant la paix au peuple français, j'ai été votre +organe; je connais votre valeur. + +Vous êtes les mêmes hommes qui conquirent la Hollande, le Rhin, +l'Italie, et donnèrent la paix sous les murs de Vienne étonnée. + +Soldats, ce ne sont plus vos frontières qu'il faut défendre, ce sont les +états ennemis qu'il faut envahir. + +Il n'est aucun de vous qui n'ait fait plusieurs campagnes, qui ne sache +que la qualité la plus essentielle d'un soldat est de savoir supporter +les privations avec constance. Plusieurs années d'une mauvaise +administration ne peuvent être réparées dans un jour. + +Premier magistrat de la république, il me sera doux de faire connaître +à la nation entière les corps qui mériteront, par leur valeur et leur +discipline, d'être proclamés les soutiens de la patrie. + +Soldats, lorsqu'il en sera temps je serai au milieu de vous, et l'Europe +étonnée se souviendra que vous êtes de la race des braves. + +Le premier consul, BONAPARTE. + + + + +Paris, le 4 nivose an 8 (25 décembre 1799). + +_A l'armée d'Italie._ + +Les circonstances qui me retiennent à la tête du gouvernement +m'empêchent de me trouver au milieu de vous. + +Vos besoins sont grands: toutes les mesures sont prises pour y pourvoir. + +Les premières qualités du soldat sont la constance et la discipline: la +valeur n'est que la seconde. + +Soldats, plusieurs corps ont quitté leurs positions; ils ont été sourds +à la voix de leurs officiers: la dix-septième légère est de ce nombre. + +Sont-ils donc tous morts, les braves de Castiglione, de Rivoli, de +Neumarck? Ils eussent péri plutôt que de quitter leurs drapeaux, et ils +eussent ramené leurs jeunes camarades à l'honneur et au devoir. + +Soldats, des distributions ne vous sont pas régulièrement faites, +dites-vous? Qu'eussiez-vous fait si, comme les quatrième et +vingt-deuxième légères, les dix-huitième et trente-deuxième de ligne, +vous vous fussiez trouvés au milieu du désert, sans pain ni eau, +mangeant du cheval et des mulets? _La victoire nous donnera du pain_, +disaient-elles; et vous!... Vous quittez vos drapeaux! + +Soldats d'Italie! Un nouveau général vous commande[4]; il fut toujours à +l'avant-garde dans les plus beaux jours de votre gloire. Entourez-le de +votre confiance: il ramènera la victoire dans vos rangs. Je me ferai +rendre un compte journalier de la conduite de tous les corps, et +spécialement de la dix-septième et de la soixante-troisième de ligne; +_elles se ressouviendront de la confiance que j'avais en elles._ + +BONAPARTE. + +[Footnote 4: Masséna.] + + + + +Paris, 4 nivose an 8 (25 décembre 1799). + +_Aux citoyens de Saint-Domingue._ + +Citoyens, + +Une constitution qui n'a pu se soutenir contre des violations +multipliées, est remplacée par un nouveau pacte destiné à affermir la +liberté. + +L'art. XCI porte: que les colonies françaises seront réglées par des +lois spéciales. + +Cette Disposition dérive de la nature des choses et de la différence des +climats. + +Les habitans des colonies françaises situées eu Amérique, en Asie, en +Afrique, ne peuvent être gouvernés par la même loi. + +La différence des habitudes, des moeurs, des intérêts, la diversité du +sol, des cultures, des productions, exigent des modifications diverses. + +Un des premiers actes de la nouvelle législation sera la rédaction des +lois destinées à vous régir. + +Loin qu'elles soient pour vous un sujet d'alarmes, vous y reconnaîtrez +la sagesse et la profondeur des vues qui animent les législateurs de la +France. + +Les consuls de la république, en vous annonçant le nouveau pacte social, +vous déclarent que les principes sacrés de la liberté et de l'égalité +des Noirs n'éprouveront jamais, parmi vous, d'atteintes ni de +modification. + +S'il est, dans la colonie de Saint-Domingue, des hommes mal +intentionnés, s'il en est qui conservent des relations avec les +puissances ennemies, _braves Noirs, souvenez-vous que le peuple français +seul reconnaît votre liberté et l'égalité de vos droits._ + +Le premier consul, BONAPARTE. + + + + +Paris, le 5 nivose an 8 (26 décembre 1799). + +RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.--SOUVERAINETÉ DU PEUPLE.--LIBERTÉ.--ÉGALITÉ. + +_Bonaparte, premier consul de la république, à S. M. le roi de la +Grande-Bretagne._ + +Appelé par le voeu de la nation française à occuper la première +magistrature de la république, je crois convenable, en entrant en +charge, d'en faire directement part à V. M. + +La guerre qui, depuis huit ans, ravage les quatre parties du monde, +doit-elle être éternelle? N'est-il donc aucun moyen de s'entendre? + +Comment les deux nations les plus éclairées de l'Europe, puissantes +et fortes plus que ne l'exigent leur sûreté et leur indépendance, +peuvent-elles sacrifier à des idées de vaine grandeur le bien du +commerce, la prospérité intérieure, le bonheur des familles? Comment +ne sentent-elles pas que la paix est le premier des besoins comme la +première des gloires? + +Ces sentimens ne peuvent pas être étrangers au coeur de V. M. qui +gouverne une nation libre et dans le seul but de la rendre heureuse. + +V. M. ne verra dans cette ouverture que mon désir sincère de contribuer +efficacement, pour la deuxième fois, à la pacification générale, par +une démarche prompte, toute de confiance, et dégagée de ces formes qui, +nécessaires peut-être pour déguiser la dépendance des états faibles, ne +décèlent dans les états forts que le désir mutuel de se tromper. + +La France, l'Angleterre, par l'abus de leurs forces, peuvent long-temps +encore, pour le malheur de tous les peuples, en retarder l'épuisement; +mais, j'ose le dire, le sort de toutes les nations civilisées est +attaché à la fin d'une guerre qui embrase le monde entier. + +BONAPARTE. + + + + +Paris, le 5 nivose an 8 (26 décembre 1799). + +_Au général de division Saint-Cyr._ + +Le ministre de la guerre m'a rendu compte, citoyen général, de +la victoire que vous avez remportée sur l'aile gauche de l'armée +autrichienne. + +Recevez comme témoignage de ma satisfaction, un beau sabre que vous +porterez les jours de combat. + +Faites connaître aux soldats qui sont sous vos ordres que je suis +content d'eux et que j'espère l'être davantage encore. + +Le ministre de la guerre vous expédie le brevet de premier lieutenant de +l'armée. + +Comptez sur mon estime et mon amitié. + +BONAPARTE. + + + + +Paris, le 6 nivose an 8 (27 décembre 1799). + +_Au sénat conservateur._ + +Sénateurs, + +Les consuls de la république s'empressent de vous faire connaître que +le gouvernement est installé. Ils emploieront dans toutes les +circonstances, tous leurs moyens pour détruire l'esprit de faction, +créer l'esprit public et consolider la constitution qui est l'objet des +espérances du peuple français. Le sénat conservateur sera animé du même +esprit, et par sa réunion avec les consuls, seront déjoués les mal +intentionnés, s'il pouvait en exister dans les premiers corps de l'état. + +_Le premier consul_, BONAPARTE. + + + + +Paris, le 7 nivose an 8 (28 décembre 1799). + +_Au général Augereau, commandant en chef l'armée française en Batavie._ + +Je vous ai nommé, citoyen général, au poste important de commandant en +chef l'armée française en Batavie. + +Montrez, dans tous les actes que votre commandement vous donnera lieu de +faire, que vous êtes au-dessus de ces misérables divisions de tribunes, +dont le contre-coup a été malheureusement, depuis dix ans, la cause de +tous les déchiremens de la France. + +La gloire de la république est le fruit du sang de nos camarades; nous +n'appartenons à aucune autre cotterie qu'à celle de la nation entière. + +Si les circonstances m'obligent à faire la guerre par moi-même, comptez +que je ne vous laisserai pas en Hollande, et que je n'oublierai jamais +la belle journée de Castiglione[5]. Je vous salue. + +BONAPARTE. + +[Footnote 5: Cette dernière phrase justifie pleinement Bonaparte du +reproches qu'on lui a fait si souvent d'avoir oublie la part glorieuse +qu'Augereau avait prise à la victoire de Castiglione.] + + + + +Paris, le 8 nivose an 8 (29 décembre 1799). + +_Aux habitans des départemens de l'Ouest._ + +PROCLAMATION. + +Une guerre impie menace d'embraser une seconde fois les départemens de +l'Ouest. Le devoir des premiers magistrats de la république est d'en +arrêter les progrès et de l'éteindre dans son foyer; mais ils ne veulent +déployer la force qu'après avoir épuisé les voies de la persuasion et de +la justice. + +Les artisans de ces troubles sont des traîtres vendus à l'Anglais, et +instrumens de ses fureurs, ou des brigands qui ne cherchent dans les +discordes civiles que l'aliment et l'impunité de leurs forfaits. + +A de tels hommes le gouvernement ne doit ni ménagement, ni déclaration +de ses principes. + +Mais il est des citoyens chers à la patrie qui ont été séduits par leurs +artifices; c'est à ces citoyens que sont dues les lumières et la vérité. + +Des lois injustes ont été promulguées et exécutées; des actes +arbitraires ont alarmé la sécurité des citoyens et la liberté des +consciences; partout des inscriptions hasardées sur des listes +d'émigrés, ont frappé des citoyens qui n'avaient jamais abandonné ni +leur patrie, ni même leurs foyers; enfin de grands principes d'ordre +social ont été violés. C'est pour réparer ces injustices et ces erreurs +qu'un gouvernement, fondé sur les bases sacrées de la liberté, de +l'égalité, du système représentatif, a été proclamé et reconnu par la +nation. La volonté constante, comme l'intérêt et la gloire des premiers +magistrats qu'elle s'est donnés, sera de fermer toutes les plaies de la +France, et déjà cette volonté est garantie par des actes qui sont +émanés d'eux. Ainsi la loi désastreuse de l'emprunt forcé, la loi, plus +désastreuse, des ôtages, ont été révoquées; des individus déportés sans +jugement préalable, sont rendus à leur patrie et à leur famille. Chaque +jour est et sera marqué par des actes de justice, et le conseil d'état +travaille sans relâche à préparer la réformation des mauvaises lois, et +une combinaison plus heureuse des contributions publiques. + +Les consuls déclarent encore que la liberté des cultes est garantie par +la constitution; qu'aucun magistrat ne peut y porter atteinte; qu'aucun +homme ne peut dire à un autre: _Tu exerceras un tel culte, tu ne +l'exerceras qu'un tel jour._ + +La loi du 11 prairial an 3 qui laisse aux citoyens l'usage des édifices +destines au culte religieux, sera exécutée. Tous les départemens doivent +être également soumis à l'empire des lois générales; mais les premiers +magistrats accorderont toujours et des soins et un intérêt plus marqué à +l'agriculture, aux fabriques et au commerce, dans ceux qui ont éprouvé +de plus grandes calamités. + +Le gouvernement pardonnera: il fera grâce au repentir; l'indulgence sera +entière et absolue; mais il frappera quiconque, après cette déclaration, +oserait encore résister à la souveraineté nationale. + +Français habitans des départemens de l'Ouest, ralliez-vous autour d'une +constitution qui donne aux magistrats qu'elle a créés la force, comme +le devoir de protéger les citoyens, qui les garantit également et de +l'instabilité et de l'intempérance des lois. + +Que ceux qui veulent le bonheur de la France, se séparent des hommes +qui persisteraient à vouloir les égarer pour les livrer au fer de la +tyrannie, ou à la domination de l'étranger. + +Que les bons habitans des campagnes rentrent dans leurs foyers et +reprennent leurs utiles travaux; qu'ils se défendent des insinuations de +ceux qui voudraient les ramener à la servitude féodale. + +Si malgré toutes les mesures que vient de prendre le gouvernement, il +était encore des hommes qui osassent provoquer la guerre civile, il ne +resterait aux premiers magistrats qu'un devoir triste, mais nécessaire a +remplir, celui de les subjuguer par la force. + +Mais non: tous ne connaîtront plus qu'un seul sentiment, l'amour de la +patrie. Les ministres d'un Dieu de paix seront les premiers moteurs +de la réconciliation et de la concorde; qu'ils parlent aux coeurs le +langage qu'ils apprirent à l'école de leur maître; qu'ils aillent dans +ces temples qui se rouvrent pour eux, offrir, avec leurs concitoyens, le +sacrifice qui expiera les crimes de la guerre et le sang qu'elle a fait +verser. + +_Le premier consul,_ BONAPARTE. + + + + +Paris, le 9 nivose an 8 (30 décembre 1799). + +_Aux Bourgmestre et sénat de la ville libre et impériale de Hambourg._ + +Nous avons reçu votre lettre, messieurs; elle ne vous justifie pas.[6] + +Le courage et les vertus conservent les états; la lâcheté et les vices +les ruinent. + +Vous avez violé l'hospitalité. Cela ne fût pas arrivé parmi les hordes +les plus barbares du désert. Vos concitoyens vous le reprocheront +éternellement. + +Les deux infortunés que vous avez livrés, meurent illustres: mais leur +sang fera plus de mal à leurs persécuteurs, que n'aurait pu je faire une +armée. + +_Le premier consul_, BONAPARTE. + +[Footnote 6: Le gouverpement de Hambourg avait livré à celui +d'Angleterre deux individus, malgré leur titre de Français.] + + + + +Paris, le 15 nivose an 8 (5 janvier 1800). + +_A l'armée de l'Ouest._ + +PROCLAMATION. + +Soldats! + +Le gouvernement a pris les mesures pour éclairer les habitans égarés des +départemens de l'Ouest; avant de prononcer, il les a entendus. Il a fait +droit à leurs griefs, parce qu'ils étaient raisonnables. La masse des +bons habitans a posé les armes. Il ne reste plus que des brigands, des +émigrés, des stipendiés de l'Angleterre. + +Des Français stipendiés de l'Angleterre! ce ne peut être que des hommes +sans aveu, sans coeur et sans honneur. Marchez contre eux; vous ne serez +pas appelés à déployer une grande valeur. + +L'armée est composée de plus de soixante mille braves: que j'apprenne +bientôt que les chefs des rebelles ont vécu. Que Les généraux donnent +l'exemple de l'activité! La gloire ne s'acquiert que par les fatigues, +et si l'on pouvait l'acquérir en tenant son quartier-général dans les +grandes villes, ou en restant dans de bonnes casernes, qui n'en aurait +pas? + +Soldats, quel que soit le rang que vous occupiez dans l'armée, la +reconnaissance de la nation vous attend. Pour en être dignes, il faut +braver l'intempérie des saisons, les glaces, les neiges, le froid +excessif des nuits, surprendre vos ennemis à la pointe du jour, et +exterminer ces misérables, le déshonneur du nom français. + +_Faites une campagne courte et bonne_. Soyez inexorables pour les +brigands; mais observez une discipline sévère. + +BONAPARTE. + + + + +Paris, le 21 nivose an 8 (11 janvier 1800). + +_Aux habitans des départemens de l'Ouest._ + +Tout ce que la raison a pu conseiller, le gouvernement l'a fait pour +ramener le calme et la paix au sein de vos foyers; après de longs +délais, un nouveau délai a été donné pour le repentir. Un grand nombre +de citoyens a reconnu ses erreurs et s'est rallié au gouvernement qui, +sans haine et sans vengeance, sans crainte et sans soupçon, protége +également tous les citoyens, et punit ceux qui eu méconnaissent les +devoirs. + +Il ne peut plus rester armés contre la France que des hommes sans foi +comme sans patrie, des perfides, instruments d'un ennemi étranger, +ou des brigands noircis de crimes, que l'indulgence même ne saurait +pardonner. + +La sûreté de l'état et la sécurité des citoyens veulent que de pareils +hommes périssent par le fer, et tombent sous le glaive de la force +nationale; une plus longue patience ferait le triomphe des ennemis de la +république. + +Des forces redoutables n'attendent que le signal pour disperser et +détruire ces brigands, que le signal soit donné. + +Gardes nationales, joignez les efforts de vos bras à celui des troupes +de ligne. Si vous connaissez parmi vous des hommes partisans des +brigands, arrêtez-les; que nulle part ils ne trouvent d'asile contre le +soldat qui va les poursuivre; et s'il était des traîtres qui osassent +les recevoir et les défendre, qu'ils périssent avec eux! + +Habitans de l'Ouest, de ce dernier effort dépend la tranquillité de +votre pays, la sécurité de vos familles, la sûreté de vos propriétés; +d'un même coup vous terrasserez et les scélérats qui vous dépouillent, +et l'ennemi qui achète et paie leurs forfaits. + +_Le premier consul_, BONAPARTE. + + + + +Paris, le 25 nivose an 8 (15 janvier 1800). + +_Au brave Léon Aune, sergent des grenadiers de la trente-deuxième +demi-brigade[7]_. + +J'ai reçu votre lettre, mon brave camarade; vous n'aviez pas besoin de +me parler de vos actions: je les connais toutes. + +Vous êtes le plus brave grenadier de l'armée, depuis la mort de +Benezette. Vous avez eu un des cent sabres que j'ai distribués à +l'armée. Tous les soldats étaient d'accord que c'était vous qui le +méritiez davantage. + +Je désire beaucoup vous voir. Le ministre de la guerre vous envoie +l'ordre de venir à Paris. + +BONAPARTE. + +[Footnote 7: Cette pièce est la réponse a une lettre que nous +rapporterons à cause de son originalité, et parce qu'elle fait connaître +l'un des plus dignes enfant de nos armées victorieuses. + +_Léon Aune, sergent des grenadiers de la trente-deuxième demi-brigade, +au citoyen Bonaparte, premier consul._ + +Toulon, le 16 frimaire an 8 + +Citoyen consul, + +Votre arrivée sur le territoire de la république a consolé toutes les +ames pures, principalement la mienne, n'ayant plus d'espoir qu'en vous. +Je viens a vous comme à mon Dieu tutélaire, vous priant de donner une +place dans votre bon souvenir à Léon, que vous avez tant de fois comblé +d'honneur au champ de bataille. + +N'ayant pu m'embarquer pour l'Egypte, y cueillir de nouveaux lauriers +sous votre commandement, je me trouve au dépôt de votre demi-brigade +en qualité de sergent. Ayant appris par mes camarades que vous aviez +souvent parlé de moi en Egypte, je vous prie de ne pas m'abandonner, en +me faisant connaître que vous vous souvenez de moi. Il est inutile de +vous rappeler les affaires où je me suis montré comme un républicain, et +mérité l'estime de mes supérieurs; néanmoins, à l'affaire de Montenotte +j'ai sauvé la vie au général Rampon et au chef de brigade Masse, comme +ils vous l'ont certifié eux-mêmes; à l'affaire de Dego, j'ai pris un +drapeau à l'ingénieur en chef de l'armée ennemie; à l'affaire de Lodi, +j'ai été le Premier à monter à l'assaut et j'ai ouvert les portes à nos +frères d'armes; à l'affaire de Borghetto, j'ai passé le premier sur +des pontons, le pont étant rompu, j'ai fondu sur l'ennemi, et pris le +commandant de ce poste; a l'hôpital, étant fait prisonnier, j'ai tué le +commandant ennemi, et par cet acte de bravoure, quatre cents hommes, +prisonniers comme moi, ont été rejoindre leurs corps respectifs. En +outre, j'ai cinq blessures sur le corps; j'ose tout espérer de vous, et +suis bien persuadé que vous aurez toujours égard aux braves qui ont si +bien servi leur patrie. + +Salut et respect. + +LÉON AUNE.] + + + + +Paris, le 27 nivose an 8 (17 janvier 1800). + +_Au général Lefebvre, commandant la dix-septième division militaire._ + +Je reçois, citoyen général, le rapport que vous me faites sur les +événemens qui viennent de se passer dans le département de l'Orne[8]. +Faites connaître au général Merle et au commissaire du gouvernement +Marceau, que j'attends, pour leur donner une marque publique de la +satisfaction que j'éprouve de leur conduite, que tous les rebelles +qui sont encore dans le département de l'Orne, aient vécu. Le +brigadier-fourrier du neuvième régiment, Bache, sera promu au grade de +sous-lieutenant. + +BONAPARTE. + +[Footnote 8: C'était l'annonce d'une victoire remportée par le général +de brigade Merle sur les chouans du département de l'Orne, organisé en +_légion royale du Perche.] + + + + +Paris, le 28 nivose an 8 (18 janvier 1800). + +_Au citoyen Lévêque, commissaire du gouvernement près l'administration +centrale du Calvados._ + +Les consuls de la république, citoyen, ne peuvent qu'approuver +l'intention que vous manifestez de rester au poste où vous vous trouvez +dans des circonstances difficiles. Ils apprécient les sentimens qui +vous déterminent et comptent que vous déploierez tout votre zèle pour +maintenir dans le département du Calvados la tranquillité qui y règne +encore. + +Ils ne doutent pas que si elle venait à être troublée, les rebelles +n'éprouvassent, par l'effet de vos soins, la même résistance qui vient, +dans le département de l'Orne, d'être couronnée d'un succès complet. + +Le général Gardanne, qui commande la division, brûle de détruire les +rebelles; secondez-le de tous vos moyens. + +_Le premier consul,_ BONAPARTE. + + + + +Paris, le 9 pluviose an 8 (29 janvier 18oo). + +_Au général Lefebvre._ + +Le général Brune, citoyen général, a fait filer sur Vannes, toutes les +troupes qui se trouvaient dans les départemens de la Sarthe, de la +Mayenne et de l'Orne; j'imagine qu'il aura également appelé à lui le +général Gardanne. + +Ainsi les vingt-deuxième et quatorzième divisions militaires se trouvent +presque dégarnies de troupes. + +Mon intention est que le général Chambarlhac, quels que soient les +ordres qu'il pourrait recevoir du général Brune, reste constamment +dans le département de l'Orne, en vous faisant cependant part, par un +courrier extraordinaire, de tous les ordres qu'il recevrait. + +Si en conséquence des ordres du général Brune, le général Guidal est +parti pour Vannes, le général Chambarlhac prendra le commandement du +département de l'Orne. Il se mettra en correspondance avec les généraux +qui seraient restés dans la Sarthe et la Mayenne. M. Bourmont qui +commande les chouans dans ce département, a accédé à la pacification. Il +n'en est pas moins nécessaire que le général Chambarlhac pousse vivement +tous les rassemblemens qui existeraient encore, soit dans le département +de l'Orne, soit dans la Sarthe ou la Mayenne. Il aura à cet effet +de bonnes colonnes, commandées par le général Merle et le général +Champeaux. + +Vous ferez partir demain le deuxième bataillon de la quarante-troisième +et le deuxième bataillon de la soixante-seizième; trois pièces +d'artillerie légère, et le cinquième de dragons. + +Cette colonne sera commandée parle chef de brigade de la +quarante-troisième. Cette colonne se rendra à Verneuil où elle restera +en réserve. Vous en préviendrez le général Chambarlhac, qui n'en +disposera qu'en cas d'un besoin éminent. Le commandant de cette colonne +vous préviendra, par des courriers extraordinaires, de tout ce qui +sera à sa connaissance, soit du côté d'Evreux, soit du côté de +Nogent-le-Républicain. + +S'il se présente des rassemblemens de chouans, il les poursuivra. +Vous lui ferez connaître que sa principale mission est de rester en +observation, et d'être a votre disposition, selon les circonstances et +les nouvelles ultérieures que je recevrai. + +BONAPARTE. + + + + +Paris, le 18 pluviose an 8 (7 février 1800). + +_Ordre du jour pour la garde des consuls et pour toutes les troupes de +la république._ + +Washington est mort. Ce grand homme s'est battu contre la tyrannie; il +a consolidé la liberté de sa patrie; sa mémoire sera toujours chère au +peuple français, comme à tous les hommes libres des deux mondes, +et spécialement aux soldats français qui, comme lui et les soldats +américains, se battent pour l'égalité et la liberté. + +En conséquence, le premier consul ordonne que, pendant dix jours, des +crêpes noirs seront suspendus à tous les drapeaux et guidons des troupes +de la république. + +BONAPARTE. + + + + +Paris, le 18 pluviose an 8 (7 février 1800). + +PROCLAMATION. + +Les consuls de la république, en conformité de l'art.5 de la loi du 23 +frimaire, qui règle la manière dont la constitution sera présentée au +peuple français; après avoir entendu le rapport des ministres de la +justice, de l'intérieur, de la guerre et de la marine; + +Proclament le résultat des votes émis par les citoyens français sur +l'acte constitutionnel. + +Sur trois millions douze mille cinq cent soixante-neuf votans, 1562 +ont rejeté; trois millions onze mille sept cents ont accepté la +constitution. + +_Le premier consul_, BONAPARTE. + + + + +Paris, le 14 ventose an 8 (5 mars 1800). + +MESSAGE AU SÉNAT CONSERVATEUR. + +_Bonaparte, premier consul, au sénat conservateur._ + +Le premier consul pensant que les places au sénat doivent être occupées +par des citoyens qui ont rendu des services essentiels à la république, +ou qui se distinguent par des talens supérieurs, vous propose, en +conformité de l'art. 16 de la constitution, pour candidat à la place +vacante de sénateur, le citoyen Darçon, l'officier le plus estimé +du corps du génie, l'un des-corps militaires les plus considérés de +l'Europe. + +_Le premier consul_, BONAPARTE. + + + + +Paris, le 17 ventose an 8 (8 mars 1800). + +_Les consuls de la république aux Français._ + +PROCLAMATION. + +Français! + +Vous désirez la paix; votre gouvernement la désire avec plus d'ardeur +encore. Ses premiers voeux, ses démarches constantes ont été pour elle. +Le ministère anglais la repousse; le ministère anglais a trahi le secret +de son horrible politique. Déchirer la France, détruire sa marine et +ses ports, l'effacer du tableau de l'Europe, ou l'abaisser au rang des +puissances secondaires, tenir toutes les nations du continent divisées, +pour s'emparer du commerce de toutes et s'enrichir de leurs dépouilles; +c'est pour obtenir ces affreux succès que l'Angleterre répand l'or, +prodigue les promesses et multiplie les intrigues. + +Mais ni l'or, ni les promesses, ni les intrigues de l'Angleterre +n'encbaîneront à ses vues les puissances du continent. Elles ont entendu +le voeu de la France; elles connaissent la modération des principes qui +la dirigent; elles écouteront la voix de l'humanité et la voix puissante +de leur intérêt. + +S'il en était autrement, le gouvernement, qui n'a pas craint d'offrir et +de solliciter la paix, se souviendra que c'est à vous de la commander. +Pour la commander, il faut de l'argent, du fer et des soldats. + +Que tous s'empressent de payer le tribut qu'ils doivent à la défense +commune; que les jeunes citoyens marchent; ce n'est plus pour des +factions; ce n'est plus pour le choix des tyrans qu'ils vont s'armer: +c'est pour la garantie de ce qu'ils ont de plus cher; c'est pour +l'honneur de la France; c'est pour les intérêts sacrés de l'humanité et +de la liberté. Déjà les armées ont repris cette attitude, présage de la +victoire; à leur aspect, à l'aspect de la nation entière, réunie dans +les mêmes intérêts et dans les mêmes voeux, n'en doutez point, Français, +vous n'aurez plus d'ennemis sur le continent. Que si quelque puissance +encore veut tenter le sort des combats, le premier consul a promis la +paix; il ira la conquérir à la tête de ces guerriers qu'il a plus d'une +fois conduits à la victoire. Avec eux il saura retrouver ces champs +encore pleins du souvenir de leurs exploits; mais au milieu des +batailles, il invoquera la paix, et il jure de ne combattre que pour le +bonheur de la France et le repos du monde. + +_Le premier consul_, BONAPARTE. + + + + +Paris, le 17 ventose an 8 (8 mars 1800). + +_Aux préfets de département._ + +Le voeu et l'espoir du gouvernement, citoyens, étaient que votre entrée +dans l'administration fût marquée par la paix. Ses démarches pour +l'obtenir sont connues de l'Europe; il l'a voulue avec franchise, et il +la voudra toujours quand elle sera digne de la nation. + +Et en effet, après des succès qu'avouent ses ennemis, quelle autre +ambition peut rester au premier consul, que celle de rendre à la France +son ancienne prospérité, d'y ramener les arts et les vertus de la paix, +de guérir les blessures qu'a faites une révolution trop prolongée, et +d'arracher enfin l'humanité toute entière au fléau qui la dévore depuis +tant d'années? + +Tels étaient ses sentimens et ses voeux lorsqu'il signait la paix a +Campo-Formio; ils n'ont pu que s'accroître et se fortifier depuis qu'une +confiance honorable l'a porté à la première magistrature, et lui a +imposé le devoir plus étroit de travailler au bonheur des Français. + +Cependant ses désirs ne sont pas accomplis. L'Angleterre respire encore +la guerre et l'humiliation de la France. Les autres puissances, pour se +déterminer, attendent quelle sera notre attitude, et quelles seront nos +ressources. + +Si nous sommes toujours cette nation qui a étonné l'Europe de son audace +et de ses succès: si une juste confiance ranime nos forces et nos +moyens, nous n'aurons qu'à nous montrer, et le continent aura la paix. +C'est là ce qu'il faut faire sentir aux Français; c'est à un généreux +et dernier effort qu'il faut appeler tous ceux qui ont une patrie et +l'honneur national à défendre. Déployez, pour ranimer ce feu sacré, tout +ce que vous avez d'énergie, tout ce que votre réputation et vos talens +doivent vous donner de pouvoirs et d'influence sur les esprits et sur +les coeurs. Portez dans les familles cette juste confiance, que le +gouvernement ne veut que le bonheur public: que les sacrifices qu'il +demande seront les derniers sacrifices et la source de la prospérité +commune. Réveillez dans les jeunes citoyens cet enthousiasme qui a +toujours caractérisé les Français; qu'ils entendent la voix de l'honneur +et la voix plus puissante de la patrie; qu'ils se remontrent ce qu'ils +étaient aux premiers jours de la révolution, ce qu'ils n'ont pu cesser +d'être que quand ils ont cru qu'ils avaient à combattre pour des +factions; qu'à votre voix paternelle tout s'ébranle. Ce ne sont plus les +accens de la terreur qu'il faut faire entendre aux Français. Ils aiment +l'honneur, ils aiment la patrie; ils aimeront un gouvernement qui ne +veut exister que pour l'un et pour l'autre. Vous trouverez dans la +proclamation ci-jointe[9] et dans l'arrêté qui l'accompagne, tout ce que +les consuls attendent de votre zèle et du courage des Français. + +BONAPARTE. + +[Footnote 9: C'est celle qui précède.] + + + + +Paris, 18 ventose an 8 (9 mars 1800). + +_Réponse du premier consul à une députation du tribunat._ + +Les consuls de la république reconnaissent dans ce que vous venez de +leur dire, le bon esprit qui a animé le tribuuat pendant toute la +session. + +Toute espérance de paix continentale n'est pas encore entièrement +évanouie, et s'il est hors du pouvoir de la république de réaliser +promptement le dernier des voeux que vous venez de manifester au nom du +tribunat, l'union et l'élan de tous les Français leur est un sûr garant +que le premier sera rempli. + +BONAPARTE. + + + + +Paris, 24 ventose an 8 (15 mars 1800). + +_Aux magistrats de la ville de Francfort._ + +J'ai reçu votre lettre du 5 ventose. + +De tous les fléaux qui peuvent affliger les peuples, la guerre est un +des plus terribles. + +Votre intéressante ville, entourée de différentes armées, ne doit +espérer la fin de ses maux que dans le rétablissement de la paix. + +L'Europe entière connaît le désir du peuple français pour terminer une +guerre qui n'a déjà que trop duré. + +Rien ne m'a coûté pour seconder son désir; et si la paix n'avait pas +lieu, c'est que des obstacles insurmontables s'y seraient opposés; alors +la cause du peuple français sera celle de toutes les nations, puisque la +guerre pèse sur toutes. + +Si le peuple français est assez fort pour suffire à sa cause, il ne +lui est pas moins important que l'Europe en connaisse la justice et +s'intéresse au succès de ses armes. + +_Le premier consul_, BONAPARTE. + + + + +Paris, 29 ventose an 8 (20 mars 1800). + +_Aux jeunes Français._ + +Le premier consul reçoit beaucoup de lettres de jeunes citoyens +empressés de lui témoigner leur attachement à la république et le désir +qu'ils ont de s'associer aux efforts qu'il va faire pour conquérir la +paix. Touché de leur dévouement, il en reçoit l'assurance avec un vif +intérêt; la gloire les attend à Dijon. C'est lorsqu'il les verra réunis +sous les drapeaux de l'armée de réserve, qu'il se propose de les +remercier et d'applaudir à leur zèle. + +BONAPARTE. + + + + +Paris, le 12 germinal an 8 (2 avril 1800). + +_Au général Berthier, ministre de la guerre._ + +Les talens militaires dont vous avez donné tant de preuves, citoyen +général, et la confiance du gouvernement vous appellent au commandement +d'une armée[10]. Vous avez pendant l'hiver réorganisé le ministère de la +guerre; vous avez pourvu, autant que les circonstances l'ont permis, aux +besoins de nos armées; il vous reste à conduire pendant le printemps et +l'été, nos soldats à la victoire, moyen efficace d'arriver à la paix et +de consolider la république. + +Recevez, je vous prie, citoyen général, les témoignages de satisfaction +du gouvernement sur votre conduite au ministère. + +BONAPARTE. + +[Footnote 10: Celui de l'armée de réserve, auquel il était nomme par un +arrêté transmis avec la lettre.] + + + + +Paris, le 16 germinal an 8 (6 avril 1800). + +AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS. + +_Brevet d'honneur pour le citoyen Marin, sergent de la +quatre-vingt-dixième demi-brigade[11]._ + +Bonaparte, premier consul de la république, d'après le compte qui lui +a été rendu de la conduite distinguée du citoyen Marin, sergent à la +quatre-vingt-dixième demi-brigade, lorsque l'hôpital d'Anvers manquant +de fonds et ne pouvant se procurer les objets nécessaires, il donna sa +bourse, fruit de ses économies, pour être employée au soulagement de ses +compagnons d'armes, blessés comme lui en Hollande, pendant la campagne +de l'an 8, lui décerne, à titre de récompense nationale, un fusil +d'honneur. + +Il jouira des prérogatives attachées à ladite récompense par l'arrêté du +4 nivose an 8. + +BONAPARTE. + +[Footnote 11: Les brevets d'honneur ont précédé immédiatement +l'institution plus généreuse de la légion d'honneur. Nous en insérons un +ici pour donner un modèle de leur accord.] + + + + +Paris, le 1er floréal an 8 (21 avril 1800). + +_Aux habitant des département mis hors la constitution par la loi du 24 +nivose an 8._ + +PROCLAMATION. + +Citoyens, ce fut à regret que les consuls de la république se virent +forcés d'invoquer et d'exécuter une loi que les circonstances avaient +rendue nécessaire. Ces circonstances ne sont plus; les agens de +l'étranger ont fui de votre territoire; ceux qu'ils égarèrent ont abjuré +leurs erreurs; le gouvernement ne voit plus désormais parmi vous que des +Français soumis aux mêmes lois, liés par de communs intérêts, unis par +les mêmes sentimens. + +Si pour opérer ce retour, il fut obligé de déployer un grand pouvoir, +il en confia l'exécution au général en chef Brune, qui sut unir à des +rigueurs nécessaires, cette bienveillance fraternelle qui, dans les +discordes civiles, ne cherche que des innocens, et ne trouve que des +hommes dignes d'excuse ou de pitié. + +La constitution reprend son empire. Vous vivrez désormais sous des +magistrats qui, presque tous, sont connus de vous par des talens et +des vertus; qui, étrangers aux divisions intestines, n'ont ni haine ni +vengeance à exercer. Confiez-vous à leurs soins; ils rappelleront parmi +vous l'harmonie; ils vous feront jouir du bienfait de la liberté. + +Oubliez tous les événemens que le caractère français désavoue; tous ceux +qui ont démenti votre respect pour les lois, votre fidélité à la +patrie; qu'il ne reste de vos divisions et de vos malheurs qu'une haine +implacable contre l'ennemi étranger qui les a enfantés et nourris; +qu'une douce confiance vous attache à ceux qui, chargés de vos +destinées, ne mettent d'autre prix à leurs travaux que votre estime, qui +ne veulent de gloire que celle d'avoir arraché la France aux discordes +domestiques, et d'autre récompense que l'espoir de vivre dans votre +souvenir. + +BONAPARTE. + + + + +Au quartier-général de Martigni, le 28 floréal an 8 (18 mai 1800). + +_Au ministre de l'intérieur._ + +Citoyen ministre, + +Je suis au pied des grandes Alpes, au milieu du Valais. + +Le grand Saint-Bernard a offert bien des obstacles qui ont été surmontés +avec ce courage héroïque qui distingue les troupes françaises dans +toutes les circonstances. Le tiers de l'artillerie est déjà en Italie; +l'armée descend à force; Berthier est en Piémont; dans trois jours tout +sera passé. + +BONAPARTE. + + + + +Au quartier-général de Milan, le 17 prairial an 8 (6 juin 1800). + +_A l'armée de réserve._ + +PROCLAMATION. Soldats! + +Un de nos départemens était au pouvoir de l'ennemi; la consternation +était dans tout le midi de la France. + +La plus grande partie du territoire du peuple ligurien, le plus fidèle +ami de la république, était envahi. + +La république cisalpine, anéantie dès la campagne passée, était devenue +le jouet du grotesque régime féodal. + +Soldats! Vous marchez... et déjà le territoire français est délivré! la +joie et l'espérance succèdent dans notre patrie à la consternation et à +la crainte. + +Vous rendrez la liberté et l'indépendance au peuple de Gênes. Il sera +pour toujours délivré de ses éternels ennemis. + +Vous êtes dans la capitale de la Cisalpine! + +L'ennemi épouvanté n'aspire plus qu'à regagner ses frontières. Vous lui +avez enlevé ses hôpitaux, ses magasins, ses parcs de réserve. + +Le premier acte de la campagne est terminé. + +Des millions d'hommes, vous l'entendez tous les jours, vous adressent +des actes de reconnaissance. + +Mais aura-t-on donc impunément violé le territoire français? +Laisserez-vous retourner dans ses foyers l'armée qui a porté l'alarme +dans vos familles? Vous courez aux armes!... + +Eh bien marchez à sa poursuite, opposez-vous à sa retraite; arrachez-lui +les lauriers dont elle s'est parée, et par-là apprenez au monde que la +malédiction est sur les insensés qui osent insulter le territoire du +grand peuple. + +Le résultat de tous nos efforts sera _gloire sans nuage et paix solide. + +Le premier, consul_, BONAPARTE. + + + + +Au quartier-général de Milan, le 20 prairial an 8 (9 juin 1800). + +_Aux deux consuls restés à Paris._ + +Vous aurez vu, citoyens consuls, par les lettres de M. de Melas, qui +étaient jointes a ma précédente lettre, que le même jour que l'ordre de +lever le blocus de Gênes arrivait au général Ott, le général Masséna, +forcé par le manque absolu de vivres, a demandé à capituler. Il paraît +que le général Masséna a dix mille combattans; le général Suchet en a à +peu près autant; si ces deux corps se sont, comme je le pense, réunis +entre Oneille et Savonne, ils pourront entrer rapidement en Piémont par +le Tanaro, et être fort utiles, dans le temps que l'ennemi serait obligé +de laisser quelques troupes dans Gênes. + +La plus grande partie de l'armée est dans ce moment à Stradella. Nous +avons un pont à Plaisance, et plusieurs trailles vis-à-vis Pavie. Orsi, +Novi, Brescia et Crémone sont à nous. + +Vous trouverez ci-joints plusieurs bulletins et différentes lettres +interceptées, qu'il vous paraîtra utile de rendre publiques. + +Je vous salue. + +BONAPARTE. + + + + +Au quartier-général de Broni, le 2l prairial an 8 (10 juin 1800). + +_Au citoyen Petiet, conseiller-d'état._ + +Nous avons eu hier une affaire fort brillante. Sans exagération, +l'ennemi a eu quinze cents hommes tués, deux fois autant de blessés; +nous avons fait quatre mille prisonniers et pris cinq pièces de canon. +C'est le corps du lieutenant-général Ott, qui est venu de Gênes à +marches forcées; il voulait rouvrir la communication avec Plaisance. + +Comme je n'ai pas le temps d'expédier un courrier à Paris, je vous prie +de donner ces nouvelles aux consuls par un courrier extraordinaire. + +L'armée continue sa marche sur Tortone et Alexandrie. + +La division de l'armée du Rhin est arrivée en entier; il y en a déjà une +partie au-delà du Pô. + +BONAPARTE. + + + + +Au quartier-général de Torre de Garofola, le 27 prairial an 7 (16 juin +1800). + +_Aux consuls de la république._ + +Le lendemain de la bataille de Marengo, citoyens consuls, le général +Mélas a fait demander aux avant-postes qu'il lui fût permis de m'envoyer +le général Sckal. On a arrêté, dans la journée, la convention dont vous +trouverez ci joint la copie[12]. Elle a été signée dans la nuit, par le +général Berthier et le général Mélas. J'espère que le peuple français +sera content de son armée. + +BONAPARTE. + +[Footnote 12: C'est la fameuse capitulation du général Mélas à +Alexandrie.] + + + + +Lyon, le 10 messidor an 8 (29 juin 1800). + +_Aux consuls de la république._ + +J'arrive à Lyon, citoyens consuls; je m'y arrête pour poser la première +pierre des façades de la place Bellecourt, que l'on va rétablir. Cette +seule circonstance pouvait retarder mon arrivée à Paris; mais je n'ai +pas tenu à l'ambition d'accélérer le rétablissement de cette place que +j'ai vue si belle et qui est aujourd'hui si hideuse. On me fait espérer +que dans deux ans elle sera entièrement achevée. J'espère qu'avant cette +époque, le commerce de cette ville, dont s'enorgueillissait l'Europe +entière, aura repris sa première prospérité. Je vous salue. + +BONAPARTE. + + + + +Paris, le 25 messidor an 8 (14 juillet 1800). + +_Réponse de Bonaparte aux officiers chargés de présenter au gouvernement +les drapeaux conquis par les deux armées du Rhin et d'Italie._ + +Les drapeaux présentés au gouvernement devant le peuple de cette immense +capitale[13] attestent le génie des généraux en chef Moreau, Masséna et +Berthier, les talens militaires des généraux leurs lieutenans, et la +bravoure du soldat français. + +De retour dans les camps, dites aux soldats que pour l'époque du 1er +vendémiaire, où nous célébrerons l'anniversaire de la république, le +peuple français attend, ou la publication de la paix, ou, si l'ennemi +y mettait des obstacles invincibles, de nouveaux drapeaux, fruits de +nouvelles victoires. + +BONAPARTE. + +[Footnote 13: Celle présentation avait lieu au Champ-de-Mars, au milieu +d'une fête pompeuse qui attirait tout Paris.] + + + + +Paris, le 29 messidor an 8 (18 juillet 1800). + +_Au sénat conservateur._ + +Sénateurs, + +Depuis deux ans la garnison de Malte résiste aux plus grandes +privations. En prêtant serment au pacte social, les soldats de la +garnison de Malte ont juré de tenir jusqu'à la dernière once de pain, +et de s'ensevelir sous les ruines de cette inexpugnable forteresse. Le +premier consul croit ne pouvoir donner une plus grande preuve de la +satisfaction du peuple français et de l'intérêt qu'il prend aux braves +de la garnison de Malte, qu'en vous proposant le général Vaubois qui la +commande, pour une place au sénat conservateur. + +En conséquence, et conformément aux articles 15 et 16 de l'acte +constitutionnel, le premier consul présente le général Vaubois, comme +candidat au sénat conservateur. + +BONAPARTE. + + + + +Paris, le 29 messidor an 8 (18 juillet 1800). + +_Au ministre de la justice._ + +Les consuls ont reçu, citoyen ministre, le dernier travail de la +commission des émigrés; ils n'en ont pas été satisfaits. + +Le bureau particulier que vous aviez chargé de préparer le travail de la +commission a donné l'exemple de la partialité. La commission propose la +radiation des émigrés, qui naguère portaient encore les armes contre la +république. Le gouvernement est obligé de faire recommencer ce travail. + +Renvoyez le citoyen Lepage; il a abusé de votre confiance. Présentez +dans le courant de la décade prochaine, au gouvernement, un nouveau +projet pour la formation des bureaux de la commission. N'y comprenez +point ceux qui composaient le premier bureau: ils n'ont pas la confiance +publique. + +Composez votre bureau particulier d'hommes justes, intègres et forts. +Qu'ils soient bien convaincus que l'intention du gouvernement n'est +pas de fermer la porte aux réclamations des individus victimes de +l'incohérence des lois sur l'émigration, mais qu'il sera inexorable pour +ceux qui ont été les ennemis de la patrie. + +Il vous appartient de surveiller l'exécution des lois: ne présentez à la +signature du premier consul aucun acte qu'elles réprouvent. + +Le premier consul, BONAPARTE. + + + + +Paris, 5 thermidor an 8 (24 juillet 1800). + +_Au ministre de la marine._ + +Les consuls n'ont pu voir qu'avec peine, citoyen ministre, que plusieurs +vaisseaux de l'escadre de Brest ont été désarmés, et que dans un moment +où, plus que jamais, il était essentiel de compléter l'organisation de +notre escadre, on s'est laissé décourager par les premières difficultés +qui se sont présentées. + +C'est dans le moment où la guerre continentale absorbait les principales +ressources de la nation, et la principale attention du gouvernement, +que le ministre de la marine, les amiraux, les ordonnateurs, devaient +redoubler, de courage et surmonter tous les obstacles. + +Faites rechercher la conduite des ordonnateurs, ou des officiers qui ont +ordonné le désarmement des quatre vaisseaux qui ont quitté la rade +et sont entrés dans le port, et de ceux qui auraient autorisé le +congédiement des matelots. Ces opérations n'ont pas pu être légitimes +sans un ordre spécial du gouvernement. + +Prenez des mesures pour qu'à la fois, sur toutes nos côtes, on lève des +gens de mer; pour que, pendant le même temps, on grée nos vaisseaux, +et qu'on les approvisionne de tout ce qui peut être nécessaire à leur +navigation. Le peuple français veut une marine; il le veut fortement. Il +fera tous les sacrifices nécessaires pour que sa volonté soit remplie. + +Portez un coup d'oeil juste, mais sévère, sur vos bureaux et sur +les différentes branches de l'administration; il est temps que +les dilapidations finissent. Renvoyez ceux des individus qui, dès +long-temps, ne sont que trop désignés par l'opinion publique pour avoir +participé à des marchés frauduleux; puisque la loi ne peut pas les +atteindre, mettons-les au moins dans l'impuissance de nous nuire +davantage. + +Dans le courant de fructidor, si les circonstances le permettent, le +premier consul ira visiter l'escadre de Brest. Faites qu'il n'ait +alors que des éloges à donner au ministre et aux principaux agens du +gouvernement. Les consuls feront connaître au peuple français les +officiers, les administrateurs qui l'auront servi avec zèle, et +désigneront à l'opinion publique ceux qui, par une coupable apathie, ne +se seraient pas montrés dignes de lui. + +Des récompenses seront décernées au vaisseau qui sera le mieux tenu, et +dont l'équipage sera le plus discipliné. + +Ordonnez au général commandant l'escadre de Brest, ainsi qu'à tous les +généraux et capitaines de vaisseaux, de rester constamment à leur bord, +de coucher dans leur bâtiment et d'exercer les équipages avec une +nouvelle activité; établissez par un règlement des prix pour les jeunes +matelots qui montreront le plus d'activité, et pour les canonniers qui +se distingueraient dans le tir. Il ne doit pas se passer une seule +journée sans que l'on ait, sur chaque vaisseau, fait l'exercice du canon +à boulet, en tirant alternativement sur des buttes que l'on établirait +sur la côte et sur des carcasses qui seraient placées dans la rade. + +_Le premier consul_, BONAPARTE. + + + + +Paris, le 5 thermidor an 8 (24 juillet 1800). + +_Au ministre de la guerre._ + +Les consuls sont instruits, citoyen ministre, que le citoyen +Foissac-Latour est de retour d'Autriche, et déshonore, en le portant, +l'habit de soldat français. Faites-lui connaître qu'il a cessé d'être +au service de la république le jour où il a lâchement rendu la place de +Mantoue, et défendez-lui expressément de porter aucun habit uniforme. +Sa conduite à Mantoue est plus encore du ressort de l'opinion que des +tribunaux; d'ailleurs, l'intention du gouvernement est de ne plus +entendre parler de ce siège honteux, qui sera long-temps une tache pour +nos armes. Le citoyen Foissac-Latour trouvera dans le mépris public la +plus grande punition que l'on puisse infliger à un Français. + +_Le premier consul_, BONAPARTE. + + + + +Paris, le 5 thermidor an 8 (24 juillet 1800). + +_Au général Jourdan[14]._ + +Le gouvernement croit devoir une marque de distinction au vainqueur de +Fleurus. Il sait qu'il n'a pas tenu à lui qu'il ne se trouvât dans les +rangs des vainqueurs de Marengo. Les consuls ne doutent pas, citoyen +général, que vous ne portiez dans la mission qu'ils vous confient cet +esprit conciliateur et modéré qui, seul, peut rendre la nation française +aimable à ses voisins. Je vous salue. + +BONAPARTE. + +[Footnote 14: Nommé ministre extraordinaire de la république à Turin.] + + + + +Paris, le 6 thermidor an 8 (25 juillet 1800). + +_Au ministre de la marine et des colonies._ + +Le gouvernement avait ordonné, citoyen ministre, que les frégates +sortant du bassin de Dunkerque se rendissent à Flessingue, où elles +devaient achever leur armement. + +Il n'en a rien été; toutes les frégates sont restées dans la rade +de Dunkerque, et l'on n'a pris aucune mesure pour la sûreté de ces +bâtimens, et surtout pour les mettre à l'abri des brûlots. Cependant +il y avait dans le port des chaloupes canonnières et d'autres petits +navires armés, qu'un peu plus de surveillance et de zèle auraient pu +faire mettre en rade. + +Il est revenu au gouvernement, que de misérables rivalités entre +l'ordonnateur, le commandant des armes et le commandant de la rade, ont +été cause d'une négligence aussi préjudiciable. + +Le gouvernement sait combien de fois ces rivalités ont été, dans la +marine, funestes au service. + +Vous voudrez bien donner sur-le-champ les ordres pour faire arrêter à +Dunkerque, le chef de l'administration, l'officier commandant le port, +le général commandant la rade, le capitaine de _la Désirée_ et tous les +officiers et contre-maîtres qui étaient de _quart_ lorsque cette frégate +a été surprise par l'ennemi. Vous ferez conduire ces officiers à Paris, +où ils seront jugés. Vous prendrez des mesures pour que le service ne +souffre point pendant leur absence. + +_Le premier consul_, BONAPARTE. + + + + +Paris, 7 thermidor an 8 (26 juillet 1800). + +_Au préfet du département de la Vendée._ + +On m'a rendu compte, citoyen préfet, de la bonne conduite qu'ont tenue +les habitans de Noirmoustier, la Crosnière; Barbâtre et Beauvoir, dans +les différentes descentes tentées par les Anglais. On ne m'a pas laissé +ignorer que ce sont ceux-là même que la guerre civile avait le +plus égarés, qui ont montré le plus de courage et d'attachement au +gouvernement. + +Faites choisir douze des habitans qui se sont le mieux comportés dans +ces affaires et envoyez-les à Paris, accompagnés de l'officier de +gendarmerie qui les a conduits. Je veux voir ces braves et bons +Français; je veux que le peuple de la capitale les voie, et qu'ils +rapportent à leur retour dans leurs foyers les témoignages de la +satisfaction du peuple français. Si parmi ceux qui se sont distingués, +il y a des prêtres, envoyez-les moi de préférence; car j'estime et +j'aime les prêtres qui sont bons Français et qui savent défendre +la patrie contre ces éternels ennemis du nom français, ces méchans +hérétiques d'Anglais. + +_Le premier consul_, BONAPARTE. + + + + +Paris, le 19 fructidor an 8 (6 septembre 1800). + +ARRÊTÉ. + +Les consuls de la république arrêtent ce qui suit: + +Art. 1er Il sera élevé un monument à la mémoire des généraux Desaix et +Kléber, morts le même jour, dans le même quart-d'heure, l'un après la +bataille de Marengo, qui reconquit l'Italie aux armes de la république, +et l'autre en Afrique, après la bataille d'Héliopolis, qui reconquit +l'Egypte aux Français. + +2. Ce monument sera élevé au milieu de la place des Victoires. La +première pierre en sera posée par le premier consul, le 1er vendémiaire +prochain. + +Un orateur sera chargé de prononcer l'oraison funèbre de ces deux +illustres citoyens. + +3. Le ministre de l'intérieur est chargé de l'exécution du présent +arrêté, qui sera imprimé au bulletin des lois. + +BONAPARTE. + + + + +Paris, le 1er vendémiaire an 8 (23 septembre 1800). + +_Aux fonctionnaires publics envoyés des départemens[15]._ + +Les préliminaires de paix ont été signés à Paris[16] le 9 thermidor +entre le citoyen Talleyrand, ministre des relations extérieures, et +le comte Saint-Julien, et ratifiés vingt-quatre heures après par les +consuls. + +Le citoyen Duroc a été chargé de les porter à Vienne. Les intrigues de +la faction ennemie de la paix, qui paraît encore y jouir de quelque +crédit, ont porté l'empereur à refuser de les ratifier. Ce refus était +motivé sur une note du roi d'Angleterre, qui demandait qu'on admît +ses envoyés au congrès de Lunéville, conjointement avec les +plénipotentiaires de l'empereur. + +Le général Moreau a eu ordre de communiquer au général ennemi les +préliminaires tels qu'ils ont été imprimés dans le journal officiel, +et de lui faire connaître que s'ils n'étaient pas ratifiés dans +les vingt-quatre heures, ou que si S.M. l'empereur avait besoin +d'explications ultérieures, elle devait remettre à l'armée française +les trois places d'Ulm, d'Ingolstadt et de Philipsbourg, sinon que les +hostilités recommenceraient. + +Le gouvernement a aussi fait connaître au roi d'Angleterre, qu'il +ne verrait aucun inconvénient à admettre ses envoyés au congrès de +Lunéville, s'il consentait à une trêve maritime qui offrît à la France +le même avantage qu'offre à l'empereur la continuation de la trêve +continentale. + +Le gouvernement reçoit à l'instant même par le télégraphe, la nouvelle +«que S.M. l'empereur s'est porté lui-même à son armée sur l'Inn, +a consenti à livrer les trois places d'Ulm, d'Ingolstadt et de +Philipsbourg, qui sont aujourd'hui occupées par les troupes de la +république, et que M. de Lerbach, muni des pouvoirs nécessaires de S.M. +l'empereur, est au quartier-général d'Altaefing, avec l'ordre de se +rendre à Lunéville». + +Les difficultés qu'ont dû présenter naturellement les conditions d'une +trêve maritime, entraîneront encore quelques retards; mais si les deux +gouvernemens ne s'accordent pas sur les conditions de ladite trêve, +alors la France et S.M. l'empereur traiteront séparément pour une paix +particulière sur les bases des préliminaires; et si, ce que l'on ne +saurait penser, le parti de l'Angleterre parvient à influencer encore +les ministres de Vienne, les troupes de la république ne redouteront ni +les neiges ni la rigueur des saisons, et pousseront la guerre pendant +l'hiver, à toute outrance, sans laisser le temps aux ennemis de former +de nouvelles armées. + +Ainsi, les principes du gouvernement sont: extrême modération dans les +conditions, mais ferme résolution de pacifier promptement le continent. + +Les mesures les plus vigoureuses sont prises pour seconder, dans cet +objet essentiel, la volonté du peuple français. + +Tel est tout le secret de la politique du gouvernement français. + +BONAPARTE. + +[Footnote 15: Les consuls avaient ordonné que pour donner plus de +solennité à la fête du 1er vendémiaire, anniversaire de la fondation de +la république, chaque département enverrait à Paris une députation de +fonctionnaires chargés d'y assister.] + +[Footnote 16: Préliminaires de la paix de Lunéville entre l'empereur et +la république.] + + + + +Paris, le 7 vendémiaire an 9 (29 septembre 1890). + +_Au ministre de la marine._ + +Bonaparte, premier consul de la république, ordonne qu'A-Sam, chinois, +originaire de Nankin, soit embarqué sur l'une des corvettes commandées +par le capitaine de vaisseau Baudin, pour être conduit, aux frais de la +république, à l'Ile-de-France, et de là dans sa patrie. + +Il est expressément recommandé au capitaine Baudin et aux chefs +militaires et d'administration de la marine, d'avoir pour A-Sam les +égards qu'il mérite par sa qualité d'étranger, et par la bonne conduite +qu'il a tenue pendant son séjour sur le territoire de la république. + +_Le premier consul_, BONAPARTE. + + + + +Paris, le 24 vendémiaire an 9 (16 octobre 1800). + +_Réponse du premier consul à une députation du tribunat._ + +Je remercie le tribunal de cette marque d'affection. Je n'ai point +réellement couru de danger[17]. Ces sept ou huit malheureux, pour avoir +la volonté, n'avaient pas le pouvoir de commettre les crimes qu'ils +méditaient. Indépendamment de l'assistance de tous les citoyens qui +étaient au spectacle, j'avais avec moi un piquet de cette brave garde, +la terreur des méchans. Les misérables n'auraient pu supporter ses +regards. La police avait pris des mesures plus efficaces encore. + +J'entre dans tous ces détails parce qu'il est peut-être nécessaire que +la France sache que son premier magistrat n'est exposé dans aucune +circonstance. Tant qu'il sera investi de la confiance de la nation, il +saura remplir la tâche qui lui a été imposée. + +Si jamais il était dans sa destinée de perdre cette confiance, il ne +mettrait plus de prix à une vie qui n'inspirerait plus d'intérêt aux +Français. + +BONAPARTE. + +[Footnote 17: Il s'agit de la tentative d'assassinat effectuée sur la +personne de Bonaparte dans la soirée du 17 vendémiaire, à l'Opéra, par +Aréns, Cernechi et autres conjurés.] + + + + +Paris, le 25 vendémiaire an 9 (17 octobre 1800). + +_Réponse du premier consul à une députation du département de la +Seine[18]._ + +Le gouvernement mérite l'affection du peuple de Paris. Il est vrai de +dire que votre cité est responsable à la France entière de la sûreté du +premier magistrat de la république..... Je dois déclarer que dans +aucun temps, cette immense commune n'a montré plus d'attachement à son +gouvernement; jamais il n'y eut besoin de moins de troupes de ligne, +même pour y maintenir la police. + +Ma confiance particulière dans toutes les classes du peuple de la +capitale, n'a point de bornes; si j'étais absent, que j'éprouvasse +le besoin d'un asile, c'est au milieu de Paris que je viendrais le +chercher. + +Je me suis fait remettre sous les yeux tout ce que l'on a pu trouver sur +les événemens les plus désastreux qui ont eu lieu dans la ville de Paris +dans ces dix dernières années: je dois déclarer, pour la décharge du +peuple de Paris, aux yeux des nations et des siècles à venir, que le +nombre des méchans citoyens a toujours été extrêmement petit; sur quatre +cents, je me suis assuré que plus des deux tiers étaient étrangers à +la ville de Paris. Soixante ou quatre-vingts ont seuls survécu à la +révolution. + +Vos fonctions vous appellent à communiquer tous les jours avec un grand +nombre de citoyens; dites-leur que gouverner la France après dix années +d'événemens aussi extraordinaires, est une tâche difficile. + +La pensée de travailler pour le meilleur et le plus puissant peuple de +la terre, a besoin elle-même d'être associée au tableau du bonheur des +familles, de l'amélioration de la morale publique et des progrès +de l'industrie; je dirais même au témoignage de l'affection et du +contentement de la nation. + +BONAPARTE. + +[Footnote 18: Encore au sujet de l'attentat du 17 vendémiaire.] + + + + +Paris, le 26 vendémiaire an 9 (18 octobre 1800). + +_Anecdote[19]._ + +Le général Moreau, de retour d'Allemagne à Paris, était encore dans +le salon du premier consul, lorsque le ministre de l'intérieur entra, +apportant une superbe paire de pistolets, d'un travail parfait, et +enrichis de diamans; le Directoire les avait fait faire pour être donnés +en présent à un prince étranger, et depuis ils étaient restés chez le +ministre de l'intérieur. Ces pistolets furent trouvés très-beaux. _Ils +viennent bien à propos_, dit le premier consul en les présentant au +général Moreau; et se retournant vers le ministre de l'intérieur: +«Citoyen ministre, ajouta-t-il, faites-y graver quelques-unes des +batailles qu'a gagnées le général Moreau; ne les mettez pas toutes, il +faudrait ôter trop de diamans; et quoique le général Moreau n'y attache +pas un grand prix, il ne faut pas trop déranger le dessin de l'artiste.» + +BONAPARTE. + +[Footnote 19: Nous la rapportons parce qu'elle est également honorable +pour Bonaparte et pour le général Moreau, le plus dangereux rival que le +premier consul eût alors dans l'opinion publique.] + + + + +Paris, le 27 frimaire an 9 (18 décembre 1800). + +_Message au sénat conservateur._ + +Sénateurs, + +Le premier consul, conformément à l'art. 16 de la constitution, vous +présente pour candidats aux deux places auxquelles le sénat doit nommer +en exécution de l'art. 15 de la constitution; + +Le citoyen Dedelay d'Agier, qui a réuni les suffrages du tribunal et du +corps-législatif; + +Le citoyen Rampon, général de division actuellement en Egypte. Ce soldat +a rendu des services dans les circonstances les plus essentielles de +la guerre. Il est digne, d'ailleurs, du peuple français, de donner une +marque de souvenir et d'intérêt à cette brave armée qui, attaquée à la +fois du côté de la mer Rouge et de la Méditerranée par les milices de +l'Arabie et de l'Asie entière, a été sur le point de succomber par les +intrigues et la perfidie sans exemple du ministère anglais; mais elle +se ressouvint de ce qu'exigeait la gloire, et confondit aux champs +d'Héliopolis, et l'Arabie, et l'Asie et l'Angleterre. Séparés depuis +trois ans de la patrie, que les soldats de cette armée sachent qu'ils +sont tous présens à notre mémoire. + +_Le premier consul_, BONAPARTE. + + + + +Paris, 4 nivose an 9 (25 décembre 1800). + +_Réponse du premier consul à une députation du département de la Seine._ + +J'ai été touché des preuves d'affection que le peuple m'a données dans +cette circonstance[20]. Je les mérite, parce que l'unique but de mes +désirs et de mes actions est d'accroître sa prospérité et sa gloire. +Tant que cette poignée de brigands m'a attaqué directement, j'ai dû +laisser aux lois et aux tribunaux ordinaires leur punition; mais +puisqu'ils viennent par un crime sans exemple dans l'histoire, de mettre +en danger une partie de la population de la cité, la punition sera aussi +prompte qu'exemplaire. Assurez, en mon nom, le peuple de Paris que cette +centaine de misérables qui ont calomnié la liberté par les crimes qu'ils +ont commis en son nom, seront désormais mis dans l'impuissance absolue +de faire aucun mal. Que les citoyens n'aient aucune inquiétude; je +n'oublierai pas que mon premier devoir est de veiller à la défense du +peuple, contre ses ennemis intérieurs et extérieurs. + +BONAPARTE. + +[Footnote 20: Il s'agit de l'attentat du 3 nivose, connu sous le nom de +machine infernale.] + + + + +Paris, le 12 nivose an 9 (8 janvier 1801). + +_Au corps législatif._ + +Législateurs, + +La république triomphe, et ses ennemis implorent encore sa modération. + +La victoire de Hohenlinden a retenti dans toute l'Europe; elle sera +comptée par l'histoire au nombre des plus belles journées qui aient +illustré la valeur française; mais à peine avait-elle été comptée par +nos défenseurs, qui ne croient avoir vaincu que quand la patrie n'a plus +d'ennemis. + +L'armée du Rhin a passé l'Inn; chaque jour a été un combat, et chaque +combat un triomphe. + +L'armée gallo-batave a vaincu a Bamberg; l'armée des Grisons, à travers +les neiges et les glaces, a franchi le Splugen pour tourner les +redoutables lignes du Mincio et de l'Adige. L'armée d'Italie a emporté +de vive force le passage du Mincio et bloque Mantoue. Enfin, Moreau +n'est plus qu'à cinq journées de Vienne, maître d'un pays immense et de +tous les magasins des ennemis. + +C'est là qu'a été demandé par le prince Charles, et accordé par le +général en chef de l'armée du Rhin l'armistice dont les conditions vont +être mises sous vos yeux. + +M. de Cobentzel, plénipotentiaire de l'empereur, à Lunéville, a déclaré +par une note en date du 31 décembre, qu'il était prêt d'ouvrir les +négociations pour une paix séparée. Ainsi, l'Autriche est affranchie de +l'influence du gouvernement anglais. + +Le gouvernement, fidèle a ses principes et au voeu de l'humanité, dépose +dans votre sein et proclame à la France et à l'Europe entière les +intentions qui l'animent. + +La rive gauche du Rhin sera la limite de la république française; elle +ne prétend rien sur la rive droite. L'intérêt de l'Europe ne veut +pas que l'empereur dépasse l'Adige. L'indépendance des républiques +helvétique et batave sera assurée et reconnue. Nos victoires n'ajoutent +rien aux prétentions du peuple français. L'Autriche ne doit pas attendre +de ses défaites ce qu'elle n'aurait pas obtenu par des victoires. + +Telles sont les intentions invariables du gouvernement. Le bonheur de la +France sera de rendre le calme à l'Allemagne et à l'Italie; sa gloire, +d'affranchir le continent du génie avide et malfaisant de l'Angleterre. + +Si la bonne foi est encore trompée, nous sommes à Prague, à Vienne et à +Venise. + +Tant de dévouement et tant de succès appellent sur nos armées toute la +reconnaissance de la nation. + +Le gouvernement voudrait trouver de nouvelles expressions pour consacrer +leurs exploits; mais il en est une qui, par sa simplicité, sera toujours +digne des sentimens et du courage des soldats français. + +En conséquence, le gouvernement vous propose les quatre projets de loi +ci-joints[21]. + +_Le premier consul_, BONAPARTE. + +[Footnote 21: Ces quatre projets de loi déclaraient que les quatre +armées du Rhin, gallo-batave, d'Italie et des Grisons avaient bien +mérité de la patrie. La première était commandée par Moreau; la deuxième +par Augereau; la troisième par Brune, et la quatrième par Macdonald.] + + + + + +Paris, le 18 nivôse an 9 (8 janvier 1801). + +_Au sénat conservateur._ + +Le premier consul, conformément a l'article 16 de la constitution, +vous présente comme candidats aux quatre places vacantes au sénat +conservateur: + +Pour la première place, le citoyen Collot, général de division à l'armée +du Rhin; + +Ce soldat a rendu des services essentiels dans toutes les campagnes de +la guerre. C'est d'ailleurs une occasion de donner un témoignage de +considération à cette invincible armée du Rhin qui, des champs de +Hohenlinden, est arrivée jusqu'aux portes de Vienne, dans le mois le +plus rigoureux de l'année, en vainquant tous les obstacles. + +Pour la deuxième place, le citoyen Tronchet, le premier jurisconsulte de +France, président du tribunal de cassation. + +Le gouvernement désire que le premier corps judiciaire voie dans la +présentation de son président un témoignage de satisfaction pour la +conduite patriotique qu'il a constamment tenue. + +Pour la troisième place, le citoyen Crassous, qui a réuni les suffrages +du tribunal et du corps législatif; + +Et pour la quatrième, le citoyen Harville, général de division. + +Ce soldat a rendu des services importans dans toutes les campagnes, +depuis la bataille de Jemmapes jusqu'à celle de Marengo. + +_Le premier consul_, BONAPARTE. + + + + +Paris, le 19 nivose an 9 (9 janvier 1801). + +_Au corps législatif._ + +Législateurs, + +Le gouvernement vous propose le projet de loi suivant: «L'armée +d'Orient, les administrateurs, les savans et les artistes, qui +travaillent à organiser, à éclairer et a faire connaître l'Egypte, ont +bien mérité de la patrie». + +Ce projet de loi est l'expression d'un voeu émis par le tribunal, et +répété par tout le peuple français. + +Quelle armée, en effet, quels citoyens ont mieux mérité de recevoir ce +témoignage de la reconnaissance nationale? + +À travers combien de périls et de travaux l'Egypte a été conquise! Par +combien de prodiges de courage et de patience elle a été conservée à la +république! + +L'Egypte était soumise; l'élite des janissaires de la Turquie européenne +avait péri au combat d'Aboukir. Le grand-visir et ses milices +tumultuaires n'étaient pas encore dans la Syrie. + +Nos revers en Italie et en Allemagne retentissaient dans l'Orient; on y +apprend que la coalition menace les frontières de la France, et que la +discorde s'apprête à lui en livrer les débris. + +Au bruit des malheurs de sa patrie, le sentiment, le devoir rappellent +en Europe celui qui avait dirigé l'expédition d'Egypte. + +L'Anglais saisit cette circonstance et sème des rumeurs sinistres: +«Que l'armée d'Orient est abandonnée par son général; qu'oubliée de la +France, elle est condamnée à périr hors de sa patrie par les maladies ou +par le fer des ennemis; que la France elle-même a perdu sa gloire et ses +conquêtes, et perdra bientôt son existence avec sa liberté.» + +A Paris, de vains orateurs accusaient l'expédition d'Egypte, et +déploraient nos guerriers sacrifiés à un système désastreux et à une +basse jalousie. + +Ces bruits, ces discours recueillis et propagés par les émissaires de +l'Angleterre, portent dans l'armée les soupçons, les inquiétudes et la +terreur. + +El-Arisch est attaqué; El-Arisch tombe au pouvoir du grand-visir par les +intrigues des Anglais et par le découragement de nos soldats. + +Mais pour arriver en Egypte, il reste un immense désert à traverser. +Point de puits dans ce désert qu'au point de Catieh, et là une +forteresse et de l'artillerie. Au-delà du désert, le fort de Salahieh, +une armée pleine de vigueur et de santé, nouvellement habillée, +d'abondantes munitions, des vivres de toute espèce, plus de forces +enfin qu'il n'en faut pour résister à trois armées telles que celle du +grand-visir. + +Mais nos guerriers n'avaient plus qu'un désir, qu'une espérance, celle +de revoir, de sauver leur patrie; Kléber cède à leur impatience. +L'Anglais trompe, menace, caresse, arrache enfin par ses artifices la +capitulation d'El-Arisch. + +Les généraux les plus courageux et les plus habiles sont au désespoir. +Le vertueux Desaix signe, en gémissant, un traité qu'il réprouve. + +Cependant la bonne foi exécute la convention que l'intrigue a surprise. +Les forts de Suez, Catien, Salahieh, Belbeis, la Haute-Egypte sont +évacués. Déjà Damiette est au pouvoir des Turcs, et les mameloucks sont +au Caire. + +Quatre-vingts vaisseaux turcs attendent notre armée au port d'Alexandrie +pour la recevoir. La forteresse du Caire, Gizeh, tous les forts vont +être abandonnés dans deux jours, et l'armée n'aura plus d'asile que ces +vaisseaux qui sont destinés à devenir sa prison! + +Ainsi l'a voulu la perfidie. + +Le gouvernement britannique refuse de reconnaître un traité qu'a entamé, +qu'a conduit _son ministre plénipotentiaire à la Porte, le commandant de +ses forces navales destinées à agir contre l'expédition d'Egypte[22]_, +et que ce plénipotentiaire, ce commandant a signé conjointement avec le +grand-visir. + +La France doit à cette conduite la plus belle de ses possessions, et +l'armée que l'Anglais a le plus outragée lui doit une nouvelle gloire. + +Des bricks expédiés de France ont annoncé la journée du 18 brumaire, et +que déjà la face de la république est changée. Au refus prononcé par les +Anglais de reconnaître le traité d'El-Arisch, Kléber s'indigne, et son +indignation passe dans toute l'armée. Pressé entre la mauvaise foi des +Anglais et l'obstination du grand-visir, qui exige l'accomplissement +d'un traité que lui-même ne peut pas exécuter, elle court au combat et +à la vengeance. Le grand-visir et son armée sont dispersés aux champs +d'Héliopolis. + +Ce qui reste de Français dans la forteresse du Caire brave toutes les +forces des mameloucks et toutes les fureurs d'un peuple exalté par le +fanatisme. + +Bientôt la terreur et l'indulgence ont reconquis toutes les places et +tous les coeurs. Mourad-Bey, qui avait été le plus redoutable de +nos ennemis, a été désarmé par la loyauté française, et soumis à la +république; il s'honore d'être son tributaire et l'instrument de sa +puissance. + +Cette puissance s'affermit par la sagesse; l'administration prend une +marche régulière et assurée: l'ordre ranime toutes les parties du +service; les savans poursuivent leurs travaux, et l'Egypte a désormais +l'aspect d'une colonie française. + +La mort du brave Kléber, si affreuse, si imprévue, ne trouble point le +cours de nos succès. + +Sous Menou, et par son impulsion, se développent de nouveaux moyens de +défense et de prospérité. De nouvelles fortifications s'élèvent sur +tous les points que l'ennemi pourrait menacer! Les revenus publics +s'accroissent. Estève dirige avec intelligence et fidélité une +administration de finances que l'Europe ne désavouerait pas. Le trésor +public se remplit et le peuple est soulagé. Conté propage les arts +utiles; Champy fabrique la poudre et le salpêtre; Lepeyre retrouve le +système des canaux qui fécondaient l'Egypte, et ce canal de Suez qui +unira le commerce de l'Europe au commerce de l'Asie. + +D'autres cherchent et découvrent des mines jusqu'au sein des déserts; +d'autres s'enfoncent dans l'intérieur de l'Afrique pour en connaître la +situation et les productions, pour étudier les peuples qui l'habitent, +leurs usages et leurs moeurs, pour en rapporter dans leur patrie des +lumières qui éclairent les sciences, et des moyens de perfectionner nos +arts ou d'étendre les spéculations de nos négocians. + +Enfin le commerce appelle les vaisseaux d'Europe au port d'Alexandrie, +et déjà le mouvement qu'il imprime réveille l'industrie dans nos +départemens méridionaux. + +Tels sont, citoyens législateurs, les droits qu'ont à la reconnaissance +de la nation l'armée d'Egypte et les Français qui se sont dévoués au +succès de cet établissement: en prononçant qu'ils ont bien mérité de la +patrie, vous récompenserez leurs premiers efforts, et vous donnerez une +nouvelle énergie a leurs talens et a leur courage. + +_Le premier consul_, BONAPARTE. + +[Footnote 22: Ce sont les titres que prenait dans tous ses actes Sidney +Smith, qui avait signé la capitulation d'El-Arisch.] + + + + +Paris, le 21 nivose an 9 (11 janvier 1801). + +_Au corps législatif._ + +Législateurs, + +Le gouvernement vous adresse une nouvelle copie du projet de loi relatif +à l'établissement d'un tribunal criminel spécial dans laquelle il n'y a +d'autres changemens que la suppression de l'art. 3a. + +Le gouvernement a pensé que les dispositions de cet article devaient +faire partie d'un projet de loi qu'il se propose de vous présenter, +relativement a la police de la capitale. + +_Le premier consul_, BONAPARTE. + + + + +_Projet de loi sur l'établissement d'un tribunal criminel spécial[23]._ + +TITRE 1er + +_Formation et organisation au tribunal._ + +Art. 1er. Il sera établi dans les départemens où le gouvernement le +jugera nécessaire un tribunal spécial pour la répression des crimes +ci-après spécifiés. + +2. Ce tribunal sera composé du président et de deux juges du tribunal +criminel, de trois militaires ayant au moins le grade de capitaine, +et de deux citoyens ayant les qualités requises pour être juges. Ces +derniers, ainsi que les trois militaires, seront désignés par le premier +consul. + +3. Le commissaire du gouvernement près le tribunal criminel et le +greffier du même tribunal, rempliront leurs fonctions respectives de +commissaire du gouvernement et de greffier près le tribunal spécial. + +4. Dans le cas où le gouvernement jugera nécessaire d'établir un +tribunal spécial dans le département de la Seine, les trois juges qui, +par l'art. 2, doivent être pris dans le tribunal criminel, seront +choisis par le gouvernement dans les deux sections dont il est composé. + +Le gouvernement pourra, dans le même cas, établir on commissaire autre +que celui du tribunal criminel. + +5. Le tribunal spécial ne pourra juger qu'en nombre pair, à huit ou +six au moins. S'il se trouve sept juges à l'audience, le dernier, dans +l'ordre déterminé par l'art. 2, s'absentera. + + +TITRE II. + +_Compétence._ + +6. Le tribunal spécial connaîtra des crimes et délits emportant peine +afflictive ou infamante, commis par les vagabonds et gens sans aveu, et +par les condamnée à peine afflictive, si lesdits crimes ou délits ont +été commis depuis l'évasion desdits condamnés, pendant la durée de la +peine, et même avant leur réhabilitation civique. + +7. Il connaîtra aussi du fait de vagabondage et de l'évasion des +condamnés. + +8. Le tribunal connaîtra contre toutes les personnes, des vols sur +les grandes routes, violences, voies de fait, et autres circonstances +aggravantes des délits. + +9. Il connaîtra aussi contre toutes personnes, des vols dans les +campagnes et dans les habitations et bâtimens de campagne, lorsqu'il y +aura effraction faite aux murs de clôture, aux toits des maisons, portes +et fenêtres extérieures, ou lorsque le crime aura été commis avec port +d'armes, et par une réunion de deux personnes au moins. + +10. Il connaîtra de même contre toutes les personnes, mais concurremment +avec le tribunal ordinaire, des assassinats Prémédités. + +11. Il connaîtra également contre toutes personnes, mais exclusivement +à tous autres juges, du crime d'incendie et de fausse monnaie, des +assassinats préparés par des attroupemens armés, des menaces, excès et +voies de fait contre des acquéreurs de biens nationaux, à raison de +leurs acquisitions, du crime d'embauchage et de machinations pratiquées +hors l'armée, et par des individus non militaires, pour corrompre ou +suborner les gens de guerre, les réquisitionnaires et conscrits. + +12. Il connaîtra des rassemblemens séditieux, contre les personnes +surprises en flagrant délit, dans lesdits rassemblemens. + +13. Si après le procès commencé pour un des crimes susmentionnés, +l'accusé est inculpé sur d'autres faits, le tribunal spécial instruira +et jugera, quelle que soit la nature de ces faits. + +14. Il n'est point dérogé aux lois relatives aux émigrés. Ne pourra +néanmoins le tribunal spécial suspendre l'instruction et le jugement +des procès de sa compétence, quand même il y aurait des prévenus +d'émigration dans le nombre des accusés. + + +TITRE III. + +_Poursuite, instruction et jugement._ + +15. Tous les crimes attribués par l'article 2 au tribunal spécial, +seront poursuivis d'office, et sans délai, par le commissaire du +gouvernement, encore qu'il n'y ait pas de partie plaignante. + +16. Les plaintes pourront être reçues indistinctement par le commissaire +du gouvernement, par ses substituts, par les officiers de gendarmerie ou +de police, qui seront en tournée, ou résidant dans le lieu du délit. + +Elles seront signées par l'officier qui les recevra; elles le seront +aussi par le plaignant ou par un procureur spécial; et si le plaignant +ne sait ou ne peut signer, il en sera fait mention. + +17. Tous officiers de gendarmerie et tous autres officiers de police qui +auront connaissance d'un crime, seront tenus de se transporter aussitôt +où besoin sera; de dresser sur-le-champ, et sans déplacer, procès-verbal +détaillé des circonstances du délit et de tout ce qui pourra servir pour +la décharge ou conviction, et de décerner tous mandats d'amener selon +l'exigence des cas. + +18. Des procès-verbaux seront envoyés ou remis dans les vingt-quatre +heures au greffe du tribunal, ensemble les armes, meubles, hardes et +papiers qui pourront servir à la preuve, et le tout fera partie du +procès. + +19. S'il y a des personnes blessées, elles pourront se faire visiter par +des médecins et chirurgiens qui affirmeront leur rapport véritable, et +ce rapport sera joint au procès. + +Le tribunal pourra néanmoins ordonner de nouvelles visites par des +experts nommés d'office, lesquels prêteront serment entre les mains du +président ou de tel autre juge par lui commis, de remplir fidèlement +leur mission. + +20. Tous officiers de gendarmerie, tous officiers de police, tous +fonctionnaires publics seront tenus d'arrêter ou faire arrêter les +personnes surprises en flagrant délit, ou désignées par la clameur +publique. + +21. Tous officiers de gendarmerie, ou de police, seront tenus, en +arrêtant un accusé, de faire inventaire des effets et papiers dont cet +accusé se trouvera saisi, en présence de deux citoyens domiciliés dans +le lieu le plus proche de celui de la capture, lesquels, ainsi que +l'accusé, signeront l'inventaire, sinon déclareront la cause de leur +refus, dont il sera fait mention, pour être le tout remis dans les trois +jours, au plus tard, au greffe du tribunal. + +Il sera laissé a l'accusé copie dudit inventaire, ainsi, que du +procès-verbal de capture. + +22. A l'instant même de la capture, l'accusé sera conduit dans les +prisons du lieu, s'il y en a, sinon aux plus prochaines, et dans +trois jours, au plus tard, dans celles du tribunal. Les officiers de +gendarmerie et de police ne pourront tenir l'accusé en chartre privée +dans leurs maisons pu ailleurs. + +23. Vingt-quatre heures après l'arrivée de l'accusé dans les prisons du +tribunal, il sera interrogé. Les témoins seront entendus séparément +et hors de la présence de l'accusé, le tout par un juge commis par le +président. + +24. Sur le vu de la plainte, des pièces y jointes, des interrogatoires +et réponses, des informations, et le commissaire du gouvernement +entendu, le tribunal jugera sa compétence sans appel. + +S'il déclare ne pouvoir connaître du délit, il renverra sans retard +l'accusé et tous les actes du procès par devant qui de droit. Dans le +cas contraire, il procédera également, sans délai, à l'instruction et au +jugement du fond. + +25. Le jugement de compétence sera signifié à l'accusé dans les +vingt-quatre heures. Le commissaire du gouvernement adressera dans le +même délai, expédition au ministre de la justice, pour être le tout +transmis au tribunal de cassation. + +26. La session criminelle du tribunal de cassation prendra connaissance +de tous jugemens de compétence, rendus par le tribunal spécial et y +statuera toutes autres affaires cessantes. + +27. Ce recours ne pourra, dans aucun cas, suspendre l'instruction ni le +jugement. Il sera seulement sursis à toute exécution jusqu'à ce qu'il +ait été statué par le tribunal de cassation. + +28. Après le jugement de compétence, nonobstant le recours au tribunal +de cassation, et sans y préjudicier, l'accusé sera traduit à l'audience +publique du tribunal; là, en présence des témoins, lecture sera donnée +de l'acte d'accusation dressé par le commissaire du gouvernement; +les témoins seront ensuite successivement appelés. Le commissaire du +gouvernement donnera ses conclusions; après lui, l'accusé, ou son +défenseur, sera entendu. + +29. Les débats étant terminés, le tribunal jugera le fond en dernier +ressort, et sans recours en cassation. + +Les vols de la nature de ceux dont il est parlé dans les articles 9 et +10 seront punis de mort. Les menaces, excès et voies de fait exercés +contre les acquéreurs de biens nationaux, seront punis de la peine +d'emprisonnement, laquelle peine ne pourra excéder trois ans, ni être +au-dessous de six mois, sans préjudice de plus fortes peines en cas de +circonstances aggravantes. + +Quant aux autres délits spécifiés en l'article 2, le tribunal se +conformera aux dispositions du Code pénal du 17 septembre 1791. + +30. A compter du jour de la publication de la présente loi, tous les +détenus pour crimes de la nature de ceux mentionnés dans le titre II, +seront jugés par le tribunal spécial; en conséquence, il est enjoint à +tous juges de les y recevoir avec les pièces, actes, et procédures déjà +commencées, et néanmoins en cas de condamnation on n'appliquera aux +crimes antérieurs à la publication de la présente loi, que les peines +portées contre ces délits par le Code pénal. + +31. Le tribunal spécial demeurera révoqué de plein droit, deux ans après +la paix générale. + +[Footnote 23: Nous rapporterons dans ce recueil les dispositions les +plus remarquables à l'aide desquelles Bonaparte, premier consul, +préludait à l'établissement du despotisme qu'il a exercé lorsqu'il fut +devenu empereur, sous le nom de Napoléon. Le projet ci-joint, qui fut +converti en loi après une discussion fort vive au tribunal, mérite sans +doute d'occuper la première place parmi les institutions machiavéliques +de Bonaparte.] + + + + +Paris, le 24 pluviose an 9 (13 février 1801). + +_Message au corps législatif et au tribunat._ + +Législateurs, tribuns, + +La paix continentale a été signée a Lunéville. Elle est telle que la +voulait le peuple français. Son premier voeu fut la limite du Rhin. Des +revers n'avaient point ébranlé sa volonté, des victoires n'ont point dû +ajouter à ses prétentions. + +Après avoir replacé les anciennes limites de la Gaule, il devait rendre +à la liberté les peuples, qui lui étaient unis par une commune origine, +par le rapport des intérêts et des moeurs. + +La liberté de la Cisalpine et de la Ligurie est assurée. Après ce +devoir, il en était un autre que lui imposaient la justice et la +générosité. + +Le roi d'Espagne a été fidèle à notre cause, et a souffert pour elle. +Ni nos revers, ni les insinuations perfides de nos ennemis, n'ont pu le +détacher de nos intérêts; il sera payé d'un juste retour: un prince de +son sang va s'asseoir sur le trône de Toscane. + +Il se souviendra qu'il le doit à la fidélité de l'Espagne et à l'amitié +de la France; ses rades et ses ports seront fermés à nos ennemis et +deviendront l'asile de notre commerce et de nos vaisseaux. + +L'Autriche, et c'est là qu'est le gage de la paix, l'Autriche, séparée +désormais de la France par de vastes régions, ne connaîtra plus cette +rivalité, ces ombrages qui, depuis tant de siècles, ont fait le tourment +de ces deux puissances et les calamités de l'Europe. + +Par ce traité, tout est fini pour la France; elle n'aura plus à lutter +contre les formes et les intrigues d'un congrès. + +Le gouvernement doit un témoignage de satisfaction au ministre +plénipotentiaire qui a conduit cette négociation à cet heureux terme. Il +ne reste ni interprétation à craindre, ni explication à demander, ni +de ces dispositions équivoques dans lesquelles l'art de la diplomatie +dépose le germe d'une guerre nouvelle. + +Pourquoi faut-il que ce traité ne soit pas le traité de la paix +générale! C'était le voeu de la France! C'était l'objet constant des +efforts du gouvernement! + +Mais tous ses efforts ont été valus, L'Europe sait tout ce que le +ministère britannique a tenté pour faire échouer les négociations de +Lunéville. + +En vain un agent du gouvernement lui déclara, le 9 octobre 1800, que la +France était prête à entrer avec lui dans une négociation séparée: cette +déclaration n'obtint que des refus, sous le prétexte que l'Angleterre +ne pouvait abandonner son allié. Depuis, lorsque cet allié a consenti +à traiter sans l'Angleterre, ce gouvernement cherche d'autres moyens +d'éloigner une paix si nécessaire au monde. + +Il viole des conventions que l'humanité avait consacrées, et déclare la +guerre à de misérables pêcheurs. + +Il élève des prétentions contraires à la dignité et aux droits de toutes +les nations. Tout le commerce de l'Asie et de colonies immenses ne +suffit plus à son ambition. Il faut que toutes les mers soient soumises +à la souveraineté exclusive de l'Angleterre. Il arme contre la Russie, +le Danemarck et la Suède, parce que la Russie, la Suède et le +Danemarck ont assuré par des traités de garantie, leur souveraineté et +l'indépendance de leurs pavillons. + +Les puissances du Nord, injustement attaquées, ont droit de compter +sur la France. Le gouvernement français vengera avec elles une injure +commune à toutes les nations, sans perdre jamais de vue qu'il ne doit +combattre que pour la paix et pour le bonheur du monde. + +_Le premier consul_, BONAPARTE. + + + + +Paris, le 25 pluviose an 9 (14 février 1801). + +_Réponse du premier consul à une députation du corps législatif[24]._ + +Le gouvernement reçoit avec plaisir la députation du corps législatif. + +Le peuple ne goûtera pas encore tous les bienfaits de la paix, tant +qu'elle ne sera pas faite avec l'Angleterre; mais un esprit de vertige +s'est emparé de ce gouvernement qui ne connaît plus rien de sacré. Sa +conduite est injuste, non seulement envers le peuple français, mais +encore envers toutes les puissances du continent; et lorsque les +gouvernemens ne sont pas justes, leur prospérité n'est que passagère. + +Toutes les puissances du continent s'entendront pour faire rentrer +l'Angleterre dans le chemin de la modération, de l'équité et de la +raison. + +Mais la paix intérieure a précédé la paix extérieure. + +Dans le voyage que je viens de faire dans plusieurs départemens, j'ai +été touché de l'accord et de l'union qui régnaient entre tous les +citoyens. On ne doit attacher aucune importance aux harangues +inconsidérées de quelques hommes[25]. + +Le gouvernement se plaît à rendre justice au zèle du corps législatif; +pour la prospérité du peuple français et à son attachement pour le +gouvernement. En mon particulier, je désire que vous lui fassiez bien +connaître la confiance que j'ai en lui, et combien je suis sensible à +cette démarche spontanée et au discours que vient de m'adresser son +président. + +_Le premier consul_, BONAPARTE. + +[Footnote 24: Envoyée pour le féliciter sur la paix de Lunéville.] + +[Footnote 25: Allusion aux discours très hardis et très libéraux +prononcés au sein du tribunat lors de la discussion du projet de loi +sur les tribunaux spéciaux. Ces discours avaient tellement déplu +a Bonaparte, que tous les historiens s'accordent à regarder le +mécontentement qu'ils lui firent éprouver, comme la cause principale de +la suppression ultérieure du tribunat.] + + + + +Paris, le 25 pluviose an 9 (14 février 1801). + +_Réponse du premier consul aux Belges qui faisaient partie de la +députation du corps législatif[26]._ + +Il n'était plus au pouvoir du gouvernement de transiger pour les neuf +départemens qui formaient autrefois la Belgique, puisque, depuis leur +réunion, ils font partie intégrante du territoire français. Il est +cependant vrai de dire que le droit public, tel qu'il était à cette +époque reconnu en Europe, a pu autoriser des individus qui voyaient dans +S.M. l'empereur leur légitime souverain, à ne pas se reconnaître comme +Français. + +Mais depuis le traité de Campo-Formio, tout habitant de la Belgique qui +a continué à reconnaître l'empereur pour son souverain, et est resté à +son service, a par cela seul trahi son devoir et sa patrie; car depuis +ce traité les Belges étaient français, comme le sont les Normands, les +Languedociens, les Lorrains, les Bourguignons. + +Dans la guerre qui a suivi ce traité, les armées ont éprouvé quelques +revers; mais quand même l'ennemi aurait eu son quartier-général au +faubourg Saint-Antoine, le peuple français n'eût jamais, ni cédé ses +droits, ni renoncé a la réunion de la Belgique. + +BONAPARTE. + +[Footnote 26: les députés belges qui faisaient partie de la députation +avaient adressé a Bonaparte une harangue particulière.] + + + + +Paris, le 3 ventose an 9 (22 février 1801). _Au ministre des finances._ + +Je sens vivement, citoyen ministre, la perte que nous venons de faire du +conseiller-d'état Dufresne, directeur du trésor public. + +L'esprit d'ordre et la sévère probité qui le distinguaient si +éminemment, nous étaient encore bien nécessaires. + +L'estime public est la récompense des gens de bien. J'ai quelque +consolation à penser que, du sein de l'autre vie, il sent les regrets +que nous éprouvons. + +Je désire que vous fassiez placer son buste dans la salle de la +trésorerie[27]. + +Je vous salue affectueusement. + +BONAPARTE. + +[Footnote 27: Ce buste, exécuté par le sculpteur Masson, fut placé le 30 +pluviose an 10 dans la salle désignée par Bonaparte.] + + + + +Paris, le 21 messidor an 9 (10 juillet 1801). + +_Aux Français._ + +PROCLAMATION[28]. + +Français, + +Ce jour est destiné à célébrer cette époque d'espérance et de gloire où +tombèrent des institutions barbares; où vous cessâtes d'être divisés en +deux peuples, l'un condamné aux humiliations, l'autre marqué pour les +distinctions et pour les grandeurs; où vos propriétés furent libres +comme vos personnes; où la féodalité fut détruite, et avec elle ces +nombreux abus que des siècles avaient accumulés sur vos tètes. + +Cette époque, vous la célébrâtes en 1790, dans l'union des mêmes +principes, des mêmes sentimens et des mêmes voeux. Vous l'avez célébrée +depuis, tantôt au milieu des triomphes, tantôt sous le poids des fers, +quelquefois aux cris de la discorde et des factions. + +Vous la célébrez aujourd'hui sous de plus heureux auspices. La discorde +se taît, les factions sont comprimées; l'intérêt de la patrie règne sur +tous les intérêts. Le gouvernement ne connaît d'ennemis que ceux qui le +sont de la tranquillité du peuple. + +La paix continentale a été conclue par la modération. Votre puissance et +l'intérêt de l'Europe en garantissent la durée. + +Vos frères, vos enfans rentrent dans vos foyers, tous dévoués à la cause +de la liberté, tous unis pour assurer le triomphe de la république. + +Bientôt cessera le scandale des divisions religieuses. + +Un Code civil, mûri parla sage lenteur des discussions, protégera vos +propriétés et vos droits. + +Enfin une dure, mais utile expérience, vous garantit du retour des +dissensions domestiques, et sera long-temps la sauve-garde de votre +prospérité. + +Jouissez, Français, jouissez de votre position, de votre gloire et des +espérances de l'avenir; soyez toujours fidèles à ces principes et à ces +institutions qui ont fait vos succès et qui feront la grandeur et la +félicité de vos enfans. Que de vaines inquiétudes ne troublent jamais +vos spéculations ni vos travaux. Vos ennemis ne peuvent plus rien contre +votre tranquillité. + +_Tous les peuples envient vos destinées._ + +«Bonaparte, premier consul de la république, ordonne que la proclamation +ci-dessus sera insérée au Bulletin des lois, publiée, imprimée et +affichée dans tous les départemens 4e la république.» + +_Le premier consul_, BONAPARTE. + +[Footnote 28: Elle devait être, et fut en effet lue le 25 messidor +pendant la solennité de la fête destinée à célébrer l'anniversaire du 14 +juillet.] + + + + +Paris, le 7 fructidor an 9 (24 août 1801). + +_Aux soldats du premier régiment d'artillerie[29]._ + +Soldats! + +Votre conduite dans la citadelle de Turin a retenti dans toute l'Europe. + +Une douleur profonde a précédé dans le coeur de vos concitoyens le cri +de la vengeance. + +Vous avez rendu de grands services... Vous êtes couverts d'honorables +blessures; vous les avez reçues pour la gloire de la république... +Elle a triomphé de ses ennemis; elle tient le premier rang parmi les +puissances!!! + +Mais que lui importerait tant de grandeur, si ses enfans indisciplinés +se laissaient guider par les passions effrénées de quelques +misérables!!! + +Vous êtes entrés sans ordre et tumultueusement dans une forteresse, en +violant toutes les consignes, sans porter aucun respect au drapeau du +peuple français, qui y était arboré. + +Le brave officier qui était chargé de la défendre, vous l'avez tué, vous +avez passé sur son cadavre... Vous êtes tous coupables. + +Les officiers qui n'ont pas su vous préserver d'un tel égarement, ne +sont pas dignes de commander... Le drapeau que vous avez abandonné, qui +n'a pu vous rallier, sera suspendu au temple de Mars et couvert d'un +crêpe funèbre... Votre corps est dissous. + +Soldats! Vous allez rentrer dans de nouveaux corps; donnez-y des preuves +d'une sévère discipliné. Faites que l'on dise: Ils ont dû servir +d'exemples, mais ils sont toujours ce qu'ils ont été, _les braves et +bons enfans de la patrie. + +Le premier consul_, BONAPARTE. + +[Footnote 29: Le premier régiment d'artillerie, en garnison à Turin, +s'était insurgé contre ses chefs, et avait tué sur le pont-levis de la +forteresse le chef de bataillon Jacquemain, commandant qui voulait en +défendre l'entrée. Ce régiment fût étiré, ses compagnies distribuées +dans d'autres corps, et les officiers jugés par un conseil de guerre.] + + + + +Paris, le 17 brumaire an 10 (8 novembre 1801). + +_Aux habitans de Saint-Domingue._ + +Quelles que soient votre origine et votre couleur, vous êtes tous +Français, vous êtes tous libres, et tous égaux devant Dieu et devant la +république. + +La France a été, comme Saint-Domingue, en proie aux factions et déchirée +par la guerre civile et par la guerre étrangère. Mais tout a changé; +tous les peuples ont embrassé les Français et leur ont juré la paix et +l'amitié. Tous les Français se sont embrassés aussi et ont juré d'être +tous des amis et des frères. Venez aussi embrasser les Français et vous +réjouir de revoir vos amis et vos frères d'Europe. + +Le gouvernement vous envoie le capitaine-général Leclerc; il amène avec +lui de grandes forcés pour vous protéger contre vos ennemis et contre +les ennemie de la république. Si l'on vous dit: _Cet forces sont +destinées à vous ravir votre liberté;_ répondez: _La république ne +souffrira pas qu'elle nous soit enlevée._ Ralliez-Vous autour du +capitaine-général, il vous rapporte l'abondance et la paix; ralliez-vous +tous autour de lui. Qui osera se séparer du capitaine-général, sera un +traître à la patrie, et la colère de la république le dévorera, comme le +feu dévore vos cannes desséchées. + +_Le premier consul,_ BONAPARTE. + + + + +Paris, le 17 brumaire an 10 (8 novembre 1801). + +_Au citoyen Toussaint-Louverture, général en chef de l'armée de +Saint-Domingue._ + +Citoyen général, + +La paix avec l'Angleterre et toutes les puissantes de l'Europe qui vient +d'asseoir la république au premier degré de puissance et de grandeur, +met le gouvernement à même de s'occuper de la colonie de Saint-Domingue. +Nous y envoyons le citoyen Leclerc, notre beau-frère, en qualité de +capitaine-général, comme premier magistrat de la colonie. Il est +accompagné de forces convenables pour faire respecter la souveraineté du +peuple français. C'est dans ces circonstances que nous nous plaisons +à espérer que vous allez nous prouver, et à la France entière, la +sincérité des sentimens que vous avez constamment exprimés dans les +différentes lettres que vous nous ayez écrites. Nous avons conçu pour +vous de l'estime, et nous nous plaisons à reconnaître et à proclamer les +grands services que vous avez rendus au peuple français. Si son pavillon +flotte sur Saint-Domingue, c'est à vous et aux braves Noirs qu'il le +doit. Appelé par vos talens et la force des circonstances au premier +commandement, vous avez détruit la guerre civile, mis un frein à la +persécution de quelques hommes féroces, remis en honneur la religion et +le culte du Dieu de qui tout émane. La constitution que vous avez faite, +en renfermant beaucoup de bonnes choses, en contient qui sont +contraires à la dignité et à la souveraineté du peuple français, dont +Saint-Domingue ne forme qu'une portion. + +Les circonstances où vous vous êtes trouvé, environné de tous côtés +d'ennemis, sans que la métropole puisse ni vous secourir, ni vous +alimenter, ont rendu légitimes les articles de cette constitution qui +pourraient ne plus l'être. Mais aujourd'hui que les circonstances sont +si heureusement changées, vous serez le premier à rendre hommage à +la souveraineté de la nation qui vous compte au nombre de ses plus +illustres citoyens, par les services que vous lui avez rendus et par les +talens et la force de caractère dont la nature vous a doué. Une conduite +contraire serait inconciliable avec l'idée que nous avons conçue de +vous. Elle vous ferait perdre vos droits nombreux à la reconnaissance et +aux bienfaits de la république; et creuserait sous vos pas un précipice +qui, en vous engloutissant, pourrait contribuer au malheur de ces braves +noirs dont nous aimons le courage, et dont nous nous verrions avec peine +obligés de punir la rébellion. + +Nous avons fait connaître à vos enfans et à leur précepteur les +sentimens qui nous animent[30]. Nous vous les renvoyons. + +Assistez de vos conseils, de votre influence et de vos talens le +capitaine-général. Que pourrez-vous désire, la liberté des Noirs? Vous +savez que dans tous les pays où noua avons été, nous l'avons donnée aux +peuples qui ne l'avaient pas. De la considération, des honneurs, de la +fortune? Ce n'est pas après les services que vons avez rendus, que +vous pouvez rendre encore dans cette circonstance, avec les sentimens +particuliers que nous avons pour vous, que vous devez être incertain sur +votre considération, votre fortune et les honneurs qui vous attendent. + +Faites connaître aux peuples de Saint-Domingue que la sollicitude que la +France a toujours portée à leur bonheur a été souvent impuissante par +les circonstances impérieuses de la guerre; que les hommes venus du +continent pour l'agiter et alimenter les factions, étaient le produit +des factions, qui elles-mêmes déchiraient la patrie; que désormais +la paix et la force du gouvernement assurent leur prospérité et leur +liberté. Dites-leur que si la liberté est pour eux le premier des biens, +ils ne peuvent en jouir qu'avec le titre de citoyens français, et que +tout acte contraire aux intérêts de la patrie, à l'obéissance qu'ils +doivent au gouvernement et au capitaine-général qui en est le délégué, +serait un crime contre la souveraineté nationale, qui éclipserait leurs +services et rendrait Saint-Domingue le théâtre d'une guerre malheureuse, +où des pères et des enfans s'entr'égorgeraient. + +Et vous, général, songez que vous êtes le premier de votre couleur qui +soit arrivé à une si grande puissance et qui se soit distingué par sa +bravoure et ses talens militaires, vous êtes aussi devant Dieu et nous, +le principal responsable de leur conduite. + +S'il était des malveillans qui, disent aux individus qui ont joué le +principale rôle dans les troubles de Saint-Domingue, que nous venons +pour rechercher ce qu'ils ont fait pendant les temps d'anarchie; +assurez-les que nous ne nous informerons que de leur conduite dans cette +dernière circonstance, et que nous ne rechercherons le passé que pour +connaître les traits qui les auraient distingués dans la guerre qu'ils +ont soutenue contre les Espagnols et les Anglais qui ont eté nos +ennemis. + +Comptez sans réserve sur notre estime, et conduisez-vous comme doit le +faire un des principaux citoyens de la plus grande nation du monde. + +_Le premier consul_, BONAPARTE. + +[Footnote 30: Les enfans de Toussaint-Luverture étaient élevés à Paris, +aux frais de la république. Le général Leclerc était chargé de les +ramener au général noir avec leur précepteur.] + + + + +Paris, le 18 brumaire an 10 (9 novembre 1801). + +_Aux Français._ + +Français! + +Vous l'avez enfin toute entière, cette paix que vous avez méritée par de +si longs et de si généreux efforts[31]! + +Le monde ne vous offre plus que des nations amies; et sur toutes les +mers, s'ouvrent pour vos vaisseaux des ports hospitaliers. + +Fidèle à vos voeux et à ses promesses, le gouvernement n'a cédé ni à +l'ambition des conquêtes, ni à l'attrait des entreprises hardies et +extraordinaires. Son devoir était de rendre le repos à l'humanité et +de rapprocher par des liens solides et durables cette grande famille +européenne dont la destinée est de faire les destinées de l'Univers. Sa +première tâche est remplie; Une autre commence pour vous et pour lui. A +la gloire des combats faisons succéder une gloire plus doute pour les +citoyens, moins redoutable pour nos voisins. + +Perfectionnons, mais surtout apprenons aux générations naissantes, à +chérir nos institutions et nos lois. Qu'elles croissent pour l'égalité +civile, pour la liberté publique, pour la prospérité nationale! Portons +dans les ateliers de l'agriculture et des arts cette ardeur, cette +constance, cette patience qui ont étonné l'Europe dans toutes nos +circonstances difficiles. Unissons aux efforts du gouvernement les +efforts des citoyens pour enrichir, pour féconder toutes les parties de +notre vaste territoire. + +Soyons le lien et l'exemple des peuples qui nous environnent. Que +l'étranger qu'un intérêt de curiosité attirera parmi nous, s'y arrête, +attaché par le charme de nos moeurs, par le spectacle de notre union, de +notre industrie et par l'attrait de nos jouissances; qu'il s'en retourne +dans sa patrie plus ami du nom français, plus ami et meilleur. + +S'il reste encore des hommes que tourmente le besoin de haïr leurs +concitoyens, ou qu'aigrisse le souvenir de leurs pertes, d'immenses +contrées les attendent; qu'ils osent aller y chercher des richesses et +l'oubli de leurs infortunes et de leurs peines. Les regards de la patrie +les y suivront; elle secondera leur courage: un jour, heureux de leurs +travaux, ils reviendront dans son sein, dignes d'être citoyens d'un état +libre, et corrigés du délire des persécutions. + +Français! il y a deux ans, ce même jour vit terminer vos dissentions +civiles, s'anéantir toutes les factions! Dès-lors vous pûtes concentrer +votre énergie, embrasser tout ce qui est grand aux yeux de l'humanité, +tout ce qui est utile aux intérêts de la patrie; partout le gouvernement +fut votre guide et votre appui. Sa conduite sera constamment la même. +Votre grandeur fait la sienne, et votre bonheur est la seule récompense +à laquelle il aspire. + +_Le premier consul_, BONAPARTE. + +[Footnote 31: Les préliminaires de paix entre la France et l'Angleterre +avaient été signés le 9 vendémiaire (1er octobre 1801).] + + + + +Paris, le 1er frimaire an 10 (22 novembre 1801). + +_Au corps législatif._ + +EXPOSÉ DE LA SITUATION DE LA RÉPUBLIQUE. + +C'est avec une douce satisfaction que le gouvernement offre à la nation +le tableau de la situation de la France pendant l'année qui vient de +s'écouler. Tout au dedans et au dehors a pris une face nouvelle; et de +quelque côté que se portent les regards, s'ouvre une longue perspective +d'espérance et de bonheur. + +Dans l'ouest et dans le midi, des restes de brigands infestaient les +routes et désolaient les campagnes, invisibles à la force armée qui +les poursuivait, ou protégés contre elle par la terreur même qu'ils +inspiraient à leurs victimes jusqu'au sein des tribunaux, si quelquefois +ils y étaient traduits, leur audace glaçait d'effroi les accusateurs +et les témoins, les jurés et les juges. Des mains de la justice, ces +monstres impunis s'élançaient à de nouveaux forfaits. + +Il fallait contre ce fléau destructeur de toute société, d'autres armes +que les formes lentes et graduées avec lesquelles la vindicte publique +poursuit des coupables isolés qui se cachent dans le silence et dans +l'ombre. + +Des tribunaux spéciaux ont été créés, dont l'action plus rapide et plus +sûre pût les atteindre et les frapper. De grands coupables ont été +saisis; les témoins ont cessé d'être muets; les juges ont obéi à leur +conscience et la société a été vengée. Ceux qui ont échappé à la justice +fuient désormais de repaires en repaires; et chaque jour la république +vomit de son sein cette dernière écume des vagues qui l'ont si +long-temps agitée. + +Cependant l'innocence n'a eu rien à redouter; la sécurité des citoyens +n'a point été alarmée des mesures destinées à punir leurs oppresseurs; +et les sinistres présages dont on avait voulu épouvanter la liberté, ne +se sont réalisés que contre le crime. + +Du mois de floréal an 9, jusqu'au 1er vendémiaire an 10, sept cent +vingt-quatre jugemens ont été prononcés par le tribunaux spéciaux; +dix-neuf seulement ont été rejetés par le tribunal de cassation, à +raison d'incompétence. On ne peut donc leur reprocher ni excès de +pouvoir, ni invasion de la justice ordinaire. + +Le gouvernement, dès les premiers jours de son installation, proclama la +liberté des consciences. Cet acte solennel porta le calme dans des ames +que des rigueurs imprudentes avaient effarouchées. Il a depuis annoncé +la fin des dissensions religieuses; et en effet des mesures ont été +concertées avec le souverain pontife de l'Eglise catholique pour réunir +dans les mêmes sentimens ceux qui professent une commune croyance. En +même temps un magistrat chargé de tout ce qui concerne les cultes, s'est +occupé des droits de tous. Il a recueilli dans des conférences avec +des ministres luthériens et calvinistes, les lumières nécessaires +pour préparer les réglemens qui assureront à tous la liberté qui leur +appartient, et la publicité que l'intérêt de l'ordre social autorise à +leur accorder. + +Des mesures égales pourvoiront à l'entretien de tous les cultes; rien ne +sera laissé à la disposition arbitraire de leurs ministres, et le trésor +public n'en sentira point de surcharge. + +Si quelques citoyens avaient été alarmes par de vaines rumeurs, qu'ils +se rassurent: le gouvernement a tout fait pour rapprocher les esprits; +mais il n'a rien fait qui pût blesser les principes et l'indépendance +des opinions. La paix continentale fixa ce qui restait encore +d'inquiétude et de craintes vagues dans les esprits; déjà heureux de +tout le bonheur qu'ils attendaient encore, les citoyens se reposèrent au +sein de la constitution, et y attachèrent toute leur destinée. + +Des administrateurs éclairés et fidèles ont bien secondé cette +disposition des esprits; presque partout l'action de l'autorité, +transmise par eux, n'a rencontré qu'empressement, amour et +reconnaissance. + +De là, dans le gouvernement cette sécurité qui a fait sa force. Il n'a +pas plus douté de l'opinion publique que de ses propres sentimens, et +il ose la provoquer sans craindre sa réponse. Ainsi un prince[32], +issu d'un sang qui régna sur la France, a traversé nos départemens, +a séjourné dans la capitale, a reçu du gouvernement des honneurs qui +étaient dus à sa couronne, a reçu des citoyens tous les égards qu'un +peuple doit à un autre peuple dans la personne de celui qui est appelé +à le gouverner; et aucun soupçon n'a altéré le calme du commandement, +aucune rumeur n'a troublé la tranquillité des esprits; partout on a +vu la contenance d'un peuple libre et les affections d'un peuple +hospitalier: les étrangers, les ennemis de la patrie, ont reconnu que +la république était dans le coeur des Français, et qu'elle y avait déjà +toute la maturité des siècles. + +[Footnote 32: Le roi d'Etrurie, issu de la branche des Bourbons +d'Espagne.] + +La rentrée de nos guerriers sur le territoire de la France, a été une +suite de fêtes et de triomphes. Ces vainqueurs si redoutés dans les +combats ont été parmi nous des amis et des frères; heureux du bonheur +public, jouissant sans orgueil de la reconnaissance qu'ils avaient +méritée, et se montrant, par la plus sévère discipline, dignes des +victoires qu'ils avaient obtenues. + +Dans la guerre qui nous restait encore à soutenir, les événemens ont +été mêlés de succès et de revers. Réduite à lutter contre la marine +d'Angleterre, avec des forces inégales, notre marine s'est montrée avec +courage sur la Méditerranée couverte de flottes ennemies; elle a rappelé +sur l'Océan quelques souvenirs de son ancien éclat; elle a, par une +glorieuse résistance, étonné l'Angleterre accourue sur ses rives pour +être témoin de sa défaite; et sans le retour de la paix, il lui était +permis d'espérer qu'elle vengerait ses malheurs passés et les fautes qui +les avaient produits. + +En Egypte, les soldats de l'armée d'Orient ont cédé; mais ils ont cédé +aux circonstances plus qu'aux forces de la Turquie et de l'Angleterre; +et certainement ils eussent vaincu s'ils avaient combattu réunis. Enfin +ils rentrent dans leur patrie; ils y rentrent avec la gloire qui est +due à quatre années de courage et de travaux; ils laissent à l'Egypte +d'immortels souvenirs, qui, peut-être un jour y réveilleront les arts et +les institutions sociales. L'histoire du moins ne taira pas ce qu'ont +fait les Français pour y reporter la civilisation et les connaissances +de l'Europe; elle dira par quels efforts ils l'avaient conquise; par +quelle sagesse, par quelle discipline ils l'ont si long-temps conservée; +et, peut-être, elle en déplorera la perte comme une nouvelle calamité du +genre Humain. + +Vingt-huit mille Français entrèrent en Egypte pour la conquérir: +d'autres y ont été depuis envoyés à différentes époques; mais d'autres, +en nombre à peu près égal, en étaient revenus. Vingt-trois mille +rentrent en France après l'évacuation, non compris les étrangers qui ont +suivi leur fortune. Ainsi, quatre campagnes, de nombreux combats, et les +maladies n'auront pas enlevé un cinquième de l'armée d'Orient. + +Après la guerre continentale, tout ce que les circonstances ont permis +de réformer dans le militaire, le gouvernement l'a Opéré. + +Des congés absolus sont accordés; ils le sont sans préférence, sans +faveur, et dans un ordre irrévocablement fixé. Ceux-qui, les premiers, +ont pris les armes pour obéir aux lois de la réquisition, en obtiennent +les premiers.. Pour remplir le vide que ces congés laisseront dans +l'armée, il sera nécessaire d'appeler des conscrits de l'an 9 et de l'an +10; et, dans cette session, un projet de loi sera présenté au corps +législatif pour les mettre à la disposition du gouvernement; mais +le gouvernement n'en appellera que le nombre qui sera strictement +nécessaire pour maintenir l'armée au complet de l'état de paix. + +Nous jouirons de la paix; mais la guerre laissera un fardeau qui pèsera +long-temps sur nos finances: acquitter des dépenses qui n'ont pu être +prévues ni calculées, récompenser les services de nos défenseurs, +ranimer les travaux dans nos arsenaux et dans nos ports, rendre une +marine à la France; recréer tout ce que la guerre a détruit, tout ce que +le temps a consumé; porter enfin tous nos établissemens au point où les +demandent la grandeur et la sûreté de la république; tout cela ne peut +se faire qu'avec un accroissement de revenus. Les revenus s'accroîtront +d'eux-mêmes avec la paix; le gouvernement les ménagera avec la plus +sévère économie: mais si l'accroissement naturel des revenus, si +l'économie la plus sévère ne peuvent suffire, la nation jugera +les besoins, et le gouvernement proposera les ressources que les +circonstances rendront nécessaires. + +Dans tout le cours de l'an 9, à peine quelques communications rares ont +existé entre la métropole et ses colonies. + +La Guadeloupe a conservé un reste de culture et de prospérité; mais la +souveraineté de la république y a reçu plus d'un outrage. En l'an 8, un +agent unique y commandait; il est déporté par une faction. Trois agens +lui succèdent; deux déportent le troisième et le remplacent par un homme +de leur choix. Un autre meurt; et les deux qui restent s'investissent +seuls du pouvoir qui devait être exercé par trois. Sous cette agence +militaire et illégale, l'anarchie, le despotisme règnent tour à tour; +les colons, les alliés l'accusent et lui imputent des erreurs et des +crimes. Le gouvernement a tenté d'organiser une administration nouvelle; +un capitaine-général, un préfet, un commissaire de justice subordonnés +entre eux; mais se succédant l'un à l'autre si les circonstances +l'exigent, offrent un pouvoir unique qui a une sorte de censure, mais +point de rivalité qui en trouble l'action et en paralyse la force. +Cette administration existe, et bientôt on saura si elle a justifié les +espérances qu'on en avait conçues. Dès son arrivée, le capitaine-général +a eu à combattre l'esprit de faction; il a cru devoir envoyer en France +treize individus artisans de troubles et moteurs de déportations. Le +gouvernement a pensé que de pareils hommes seraient dangereux en France, +et a ordonné qu'ils fussent renvoyés dans celle des colonies qu'ils +voudraient choisir; la Guadeloupe Exceptée. + +A Saint-Domingue, des actes irréguliers ont alarmé la soumission. +Sous des apparences équivoques, le gouvernement n'a voulu voir que +l'ignorance qui confond les noms et les choses, qui usurpe quand elle ne +croit qu'obéir. Mais une flotte et une armée qui s'apprêtent à partir +des ports de l'Europe, auront bientôt dissipé tous les nuages; et +Saint-Domingue rentrera tout entier sous les lois de la république. A +Saint-Domingue et à la Guadeloupe il n'y a plus d'esclaves; tout y est +libre; tout y restera libre. + +La sagesse et le temps y ramèneront l'ordre et y rétabliront la culture +et les travaux. + +A la Martinique, ce seront des principes différens. La Martinique a +conservé l'esclavage, et l'esclavage y sera conservé. Il en a trop coûté +à l'humanité pour tenter encore, dans cette partie, une révolution +nouvelle. + +La Guyanne a prospéré sous un administrateur actif et vigoureux; elle +prospérera davantage sous l'empire de la paix, et agrandie d'un nouveau +territoire qui appelle la culture et promet des richesses. + +Les Iles de France et de la Réunion sont restées fidèles à la métropole +au milieu des factions et sous une administration faible, incertaine, +telle que le hasard l'a faite, et qui n'a reçu du gouvernement ni +impulsion ni secours. Ces colonies si importantes sont rassurées; elles +ne craignent plus que la métropole, eu donnant la liberté aux noirs, ne +constitue l'esclavage des blancs. + +L'ordre établi, dès l'année dernière, dans la perception des revenus et +dans la distribution des dépenses, n'avait laissé que peu d'amélioration +à faire dans cette partie. Une surveillance active a porté la lumière +sur des dilapidations passées et sur des abus présens; des coupables ont +été dénoncés à l'opinion publique et aux tribunaux. + +L'action des régies a été concentrée; et de là plus d'énergie et +d'ensemble dans l'administration, plus de célérité dans les informations +et dans les résultats. + +Des mesures ont été prises pour accélérer encore les versemens dans les +caisses publiques, pour assurer plus de régularité dans l'acquittement +des dépenses, pour en rendre la comptabilité plus simple et plus active. + +L'art des faussaires a fait des progrès alarmans pour la société. Avec +des pièces fausses, on établissait des fournitures qui n'avaient jamais +été faites; on en établissait sur des pièces achetées à Paris; et avec +ces titres on trompait les liquidateurs, et on dévorait la fortune +publique. Pour prévenir désormais ces abus et ces crimes, le +gouvernement a voulu que les liquidations faites dans les bureaux des +ministres fussent soumises à une nouvelle épreuve, et ne constituassent +la république débitrice qu'après qu'elles auraient été vérifiées par un +conseil d'administration. + +Le ministre des finances est rendu tout entier aux travaux qu'exigent la +perception des revenus et le système de nos contributions. + +Un autre veille immédiatement sur le dépôt de la fortune publique, et sa +responsabilité personnelle en garantit l'inviolabilité. + +La caisse d'amortissement a reçu une organisation plus complète. Un +seul homme en dirige les mouvemens; mais quatre administrateurs en +surveillent les détails; conseils et, s'il le fallait, censeurs de +l'agent qu'ils doivent seconder. + +La propriété la plus précieuse de la république, les forêts nationales +ont été confiées à une administration qui, toute entière à cet objet +unique, y portera des yeux plus exercés, des connaissances plus +positives et une surveillance plus sévère. + +L'instruction publique a fait quelques pas à Paris et dans un petit +nombre de départemens; dans presque tous les autres, elle est +languissante et nulle. Si nous ne sortons pas de la route tracée, +bientôt il n'y aura de lumières que sur quelques points, et ailleurs +ignorance et barbarie. + +Un système d'instruction publique plus concentré a fixé les pensées +du gouvernement. Des écoles primaires affectées à une ou plusieurs +communes, si les circonstances locales permettent cette association, +offriront partout aux enfans des citoyens, ces connaissances +élémentaires sans lesquelles l'homme n'est guère qu'un agent aveugle et +dépendant de tout ce qui l'environne. + +Les instituteurs y auront un traitement fixe, fourni par les communes, +et un traitement variable, formé de rétributions convenues avec les +parens qui seront en état de les supporter. + +Quelques fonctions utiles pourront être assignées à ces instituteurs, si +elles peuvent se concilier avec leur fonction première et nécessaire. + +Dans des écoles secondaires, s'enseigneront les élémens des langues +anciennes, de la géographie, de l'histoire et du calcul. + +Ces écoles se formeront, ou par des entreprises particulières avouées de +l'administration publique, ou par le concours des communes. + +Elles seront encouragées par des concessions d'édifices publics; par des +places gratuites dans les écoles supérieures, accordées aux élèves qui +se seront le plus distingués; et enfin par des gratifications accordées +à un nombre déterminé de professeurs qui auront fourni le plus d'élèves +aux écoles supérieures. + +Trente écoles, sous le nom de _lycées_, seront formées et entretenues +aux frais de la république, dans les villes principales qui, par leur +situation et les moeurs de leurs habitans, seront plus favorables à +l'étude des lettres et des sciences. + +Là seront enseignées les langues savantes, la géographie, l'histoire, +la logique, la physique, la géométrie, les mathématiques; dans +quelques-unes, les langues modernes dont l'usage sera indiqué par leur +situation. + +Six mille élèves de la patrie seront distribués dans ces trente +établissemens, entretenus et instruits aux dépens de la république. + +Trois mille seront des enfans de militaires ou de fonctionnaires qui +auront bien servi l'état. + +Trois mille autres seront choisis dans les écoles secondaires, d'après +des examens et des concours déterminés, et dans un nombre proportionné à +la population des départemens qui devront les fournir. + +Les élèves des départemens réunis seront appelés dans les lycées +de l'intérieur, s'y formeront à nos habitudes et à nos moeurs, s'y +nourriront de nos maximes et reporteront dans leurs familles l'amour de +nos institutions et de nos lois. + +D'autres élèves y seront reçus, entretenus et instruits aux frais de +leurs parens. + +Six millions seront destinés chaque année à la formation et à +l'entretien de ces établissemens, à l'entretien et à l'instruction des +élèves de la patrie, au traitement des professeurs, au traitement des +directeurs et des agens comptables. + +Les écoles spéciales formeront le dernier degré d'instruction publique; +il en est qui sont déjà constituées, et qui conserveront leur +organisation; d'autres seront établies dans les lieux que les +convenances indiqueront, et pour les professions auxquelles elles seront +nécessaires. + +Tel est en raccourci le système qui a paru au gouvernement réunir le +plus d'avantages, le plus de chances de succès, et que dans cette +session il proposera au corps législatif, réduit en projet de loi. Sa +surveillance peut suffire à trente établissemens; un plus grand nombre +échapperait à ses soins et à ses regards; mais surtout un plus grand +nombre ne trouverait aujourd'hui ni ces professeurs distingués qui font +la réputation des écoles, ni des directeurs capables d'y maintenir +une sévère discipline, ni des conseils assez éclairés pour en diriger +l'administration. + +Trente lycées, sagement distribués sur le territoire de la république, +en embrasseront toute l'étendue par leurs rapports, répandront sur +toutes ses parties l'éclat de leurs lumières et de leurs succès, +frapperont jusqu'aux regards de l'étranger, et seront pour eux +ce qu'étaient naguère pour nous quelques écoles d'Allemagne et +d'Angleterre, ce que furent quelques universités fameuses, qui, vues +dans le lointain, commandaient l'admiration et le respect de l'Europe. + +Le Code civil fut annoncé l'année dernière aux délibérations du corps +législatif; mais le travail s'accrut sous la main des rédacteurs; les +tribunaux furent appelés à le perfectionner; et, enrichi de leurs +observations, il est soumis dans le conseil-d'état à une sévère +discussion. + +Toutes les parties qui le composent seront successivement présentées +à la sanction des législateurs: ainsi cet important ouvrage aura subi +toutes les épreuves, et sera le résultat de toutes les lumières. + +Les ateliers se multiplient dans les maisons d'arrêt et de détention, +et le travail en bannit l'oisiveté qui corrompt encore ceux qui étaient +déjà corrompus. Dans nombre de départemens il n'y a plus de mendicité. + +Les hospices sortent peu à peu de cet état de détresse qui faisait la +honte de la nation et la douleur du gouvernement; déjà la bienfaisance +particulière les enrichit de ses offrandes, et atteste le retour de +ces sentimens fraternels que des lois imprudentes et de longs malheurs +semblaient avoir bannis pour toujours. + +Sur toutes les grandes communications, les routes ont été ou seront +bientôt réparées. Le produit de la taxe d'entretien éprouve partout des +accroissemens progressifs. Le plus intéressant de tous les canaux est +creusé aux dépens du trésor public, et d'autres seront bientôt créés par +l'industrie particulière. + +Les lettres et les arts ont reçu tout ce que les circonstances ont +permis de leur donner d'encouragement et de secours. + +Des projets ont été conçus pour l'embellissement de Paris, et déjà +quelques-uns s'exécutent. Une association particulière formée par le +zèle, bien plus que par l'intérêt, lui construit des ponts qui ouvriront +des communications utiles et nécessaires. Une autre association lui +donnera un canal et des eaux salubres, qui manquent encore à cette +capitale. + +Les départemens ne seront point négligés. De tous côtés on recherche +quels travaux sont nécessaires pour les orner ou les féconder. Des +collections de tableaux sont destinées à former des muséum dans les +villes principales; leur vue inspirera aux jeunes citoyens le goût des +arts, et ils arrêteront la curiosité des voyageurs. + +Au moment où la paix générale va rendre aux arts et au commerce toute +leur activité, le devoir le plus cher au gouvernement est d'éclairer +leur route, d'encourager leurs travaux, d'écarter tout ce qui pourrait +arrêter leur essor. Il appellera sur ces grands intérêts toutes les +lumières; il réclamera tous les conseils de l'expérience; il fixera +auprès de lui, pour les consulter, les hommes qui, par des connaissances +positives, par une probité sévère, par des vues désintéressées, seront +dignes de sa confiance et de l'estime publique. + +Heureux si le génie national seconde son ardeur et son zèle, si par ses +soins, la prospérité de la république égale un jour ses triomphes et sa +gloire. + +Dans nos relations extérieures, le gouvernement ne craindra point de +dévoiler ses principes et ses maximes: fidélité pour nos alliés, respect +pour leur indépendance, franchise et loyauté avec nos ennemis; telle a +été sa politique. + +La Batavie reprochait à son organisation de n'avoir pas été conçue pour +elle. + +Mais depuis plusieurs années cette organisation régissait la Batavie. Le +principe du gouvernement est que rien n'est plus funeste au bonheur +des peuples que l'instabilité des institutions; et quand le directoire +batave l'a pressenti sur des changemens, il l'a constamment rappelé à ce +principe. + +Mais enfin le peuple batave a voulu changer, et il a adopté une +constitution nouvelle. Le gouvernement l'a reconnue cette constitution; +et il a dû la reconnaître, parce qu'elle était dans la volonté d'un +peuple indépendant. Vingt-cinq mille Français devaient rester en +Batavie, aux termes du traité de la Haye, jusqu'à la paix générale. Les +Bataves ont désiré que ces forces fussent réduites; et en vertu d'une +convention récente, elles ont été réduites a dix mille hommes. + +L'Helvétie a donné, pendant l'an 9, le spectacle d'un peuple déchiré par +les partis, et chacun de ces partis invoquant le pouvoir, et quelquefois +les armes de la France. + +Nos troupes ont reçu l'ordre de rentrer sur notre territoire; quatre +mille hommes seulement restent encore en Helvétie, d'après le voeu de +toutes les autorités locales, qui ont réclamé leur présence. + +Souvent l'Helvétie a soumis au premier consul des projets +d'organisation; souvent elle lui a demandé des conseils: toujours il l'a +rappelée à son indépendance. + +«Souvenez-vous seulement, a-t-il dit, quelquefois, du courage et des +vertus de vos pères; ayez une organisation simple comme leurs moeurs. +Songez à ces religions, à ces langues différentes qui ont leurs limites +marquées, à ces vallées, à ces montagnes qui vous séparent, à tant de +souvenirs attachés à ces bornes naturelles; et qu'il reste de tout +cela une empreinte dans votre organisation. Surtout, pour l'exemple de +l'Europe, conservez la liberté et l'égalité à cette nation qui leur a, +la première, appris à être indépendans et libres.» + +Ce n'était là que des conseils, et ils ont été froidement écoutés. +L'Helvétie est restée sans pilote au milieu des orages. Le ministre de +la république n'a montré qu'un conciliateur aux partis divisés, et le +général de nos troupes a refusé aux factions l'appui de ses forces. + +La Cisalpine, la Ligurie ont enfin arrêté leur organisation. L'une et +l'autre craignent, dans les mouvemens des premières nominations, le +réveil des rivalités et des haines. Elles ont paru désirer que le +premier consul se chargeât de ces nominations. + +Il tâchera de concilier ce voeu de deux républiques qui sont chères à la +France, avec les fonctions plus sacrées que sa place lui impose. + +Lucques a expié dans les angoisses d'un régime provisoire les erreurs +qui lui méritèrent l'indignation du peuple français. Elle s'occupe +aujourd'hui à se donner une organisation définitive. + +Le roi de Toscane, tranquille sur son trône, est reconnu par de grandes +puissances et le sera bientôt par toutes. + +Quatre mille Français lui gardent Livourne, et attendent, pour +l'évacuer, qu'il ait organisé une armée nationale. + +Le Piémont forme notre vingt-septième division militaire, et, sous un +régime plus doux, oublie les malheurs d'une longue anarchie. + +Le Saint-Père, souverain de Rome, possède ses états dans leur intégrité. +Les places de Pesaro, de Fano, de Castel Saint-Leone qui avaient été +occupées par les troupes cisalpines, lui ont été restituées. + +Quinze cents Français sont encore dans la citadelle d'Ancône, pour en +assurer les communications avec l'armée du midi. + +Après la paix de Lunéville, la France pouvait tomber de tout son poids +sur le royaume de Naples, punir le souverain d'avoir, le premier, rompu +les traités, et le faire repentir des affronts, que les Français avaient +reçus dans le port même de Naples: mais le gouvernement se crut vengé +dès qu'il fut maître de l'être; il ne se sentit plus que le désir et +la nécessité de la paix; pour la donner, il ne demande que les ports +d'Otrante, nécessaires à ses desseins sur l'Orient, depuis que Malte +était occupée par les Anglais. + +Paul 1er avait aimé la France; il voulait la paix de l'Europe, il +voulait surtout la liberté des mers. Sa grande âme fut émue des +sentimens pacifiques que le premier consul avait manifestés; elle le fut +depuis de nos succès et de nos victoires: de là, de premiers liens qui +l'attachèrent à la république. + +Huit mille Russes avaient été faits prisonniers en combattant avec les +alliés; mais le ministère, qui dirigeait alors l'Angleterre, avait +refusé de les échanger contre des prisonniers français. Le gouvernement +s'indigna de ce refus; il résolut de rendre à leur patrie de braves +guerriers abandonnés de leurs alliés; il les rendit d'une manière digne +de la république, digne d'eux et de leur souverain. De là, des noeuds +plus étroits et un rapprochement plus intime. + +Tout-à-coup, la Russie, le Danemarck, la Suède, la Prusse s'unissant, +une coalition est formée pour garantir la liberté des mers; le Hanovre +est occupé par les troupes prussiennes; de grandes, de vastes opérations +se préparent; mais Paul 1er meurt subitement. + +La Bavière s'est hâtée de reformer les liens qui l'unissaient à la +France. Cet allié important pour nous a fait de grandes pertes sur la +rive gauche du Rhin. L'intérêt et le désir de la France sont que la +Bavière obtienne sur la rive droite une juste et entière indemnité. + +De grandes discussions se sont élevées à Ratisbonne sur l'exécution du +traité de Lunéville; mais ces discussions ne regardent pas immédiatement +la république. La paix de Lunéville conclue avec l'Europe et ratifiée +parla diète, a fixé irrévocablement de ce côté-là tous les intérêts de +la France. + +Si la république prend encore part aux discussions de Ratisbonne, ce +n'est que comme garant de stipulations contenues dans l'article 7 du +traité de Lunéville, et pour maintenir un juste équilibre dans la +Germanie. + +La paix avec la Russie a été signée, et rien ne troublera désormais les +relations de deux grands peuples, qui, avec tant de raison de s'aimer, +n'en ont aucune de se craindre, et que la nature a placés aux deux +extrémités de l'Europe pour en être le contre-poids au nord et au midi. +La Porte rendue à ses véritables intérêts et à son inclination pour la +France, a retrouvé son allié le plus ancien et le plus fidèle. + +Avec les Etats-Unis d'Amérique toutes les difficultés ont été aplanies. + +Enfin, des préliminaires de paix avec l'Angleterre ont été ratifiés. + +La paix avec l'Angleterre devait être le produit de longues +négociations, soutenues d'un système de guerre qui, quoique lent dans +ses préparatifs, était infaillible dans ses résultats. + +Déjà la plupart de ses alliés l'avaient abandonnée. Le Hanovre, seule +possession de son souverain sur le continent, était toujours au pouvoir +de la Prusse; la Porte, menacée par nos positions importantes sur +l'Adriatique, avait entamé une négociation particulière. + +Le Portugal lui restait: soumis depuis si long-temps à l'influence et au +commerce exclusif des Anglais, le Portugal n'était plus en effet qu'une +province de la Grande-Bretagne. C'était là que l'Espagne devait trouver +une compensation pour la restitution de l'île de la Trinité. Son armée +s'avance; une division des troupes de la république campe sur la +frontière du Portugal pour appuyer ses opérations; mais après les +premières hostilités et quelques légères escarmouches, le ministère +espagnol ratifie séparément le traité de Badajoz, Dès-lors on dut +pressentir pour l'Espagne la perte de la Trinité; dès-lors, en effet, +l'Angleterre la regarda comme une possession qui lui était acquise, et +désormais écarta de la négociation tout ce qui pouvait en faire supposer +la restitution possible. + +Avant de ratifier le traité particulier de la France avec le Portugal, +le gouvernement fit connaitre au cabinet de Madrîd cette détermination +de l'Angleterre. + +L'Angleterre s'est refusée avec la même inflexibilité à la restitution +de l'île de Ceylan; mais la république batave trouvera dans les +nombreuses possessions qui lui sont rendues, le rétablissement de son +commerce et de sa puissance. + +La France a soutenu les intérêts de ses alliés avec autant de force +que les siens; elle a été jusqu'à sacrifier des avantages plus grands +qu'elle aurait pu obtenir pour elle-même; mais elle a été forcée de +s'arrêter au point où toute négociation devenait impossible. Ses alliés +épuisés ne lui offraient plus de ressources pour la continuation de +la guerre; et les objets dont la restitution leur était refusée par +l'Angleterre, ne balançaient pas pour eux les chances d'une nouvelle +campagne et toutes les calamités dont elle pouvait les accabler. + +Ainsi, dans toutes les parties du monde, la république n'a plus que des +amis ou des alliés, et partout son commerce et son industrie rentrent +dans leurs canaux accoutumés. + +Dans tout le cours de la négociation, le ministère actuel d'Angleterre a +montré une volonté franche de mettre un terme aux malheurs de la guerre; +le peuple anglais a embrassé la paix avec enthousiasme; les haines de la +rivalité sont éteintes; il ne restera que l'imitation de grandes actions +et les entreprises utiles. + +Le gouvernement avait mis son ambition à replacer la France dans ses +rapports naturels avec toutes les nations; il mettra sa gloire à +maintenir son ouvrage, et à perpétuer une paix qui fera son bonheur +comme celui de l'humanité. + +_Le premier consul_, BONAPARTE. + + + + +Paris, le 3 frimaire an 10 (24 novembre 1801). + +_Réponse du premier consul une députation du corps législatif[33]._ + +Le gouvernement apprécie la démarche du corps législatif. + +Il est sensible à ce que vous venez de lui dire de sa part. + +Les actes du corps législatif, pendant la dernière session, ont +contribué à aider la marche de l'administration et à nous faire arriver +à l'état où nous sommes. + +Il portera les mêmes sentimens dans les travaux de la session qui +commence. C'est un moyen sûr de faire le bien-être et la prospérité du +peuple français, _notre souverain à tous..._ + +C'est lui qui juge tous nos travaux. Ceux qui le serviront avec pureté +et zèle seront accompagnés dans leur retraite par la considération et +l'estime de leurs concitoyens. + +BONAPARTE. + +[Footnote 33: Envoyée pour remercier le premier consul de son exposé de +la situation de la république.] + + + + +Paris, le 15 frimaire an 10 (16 décembre 1801). + +_Au sénat conservateur._ + +Sénateurs, + +Depuis la paix générale c'est la première fois que, pour se conformer +au voeu de la constitution, le premier consul a à vous présenter des +candidats pour les places vacantes au sénat. + +Dans cette mémorable circonstance, il a paru convenable de choisir +des citoyens militaires pour donner aux armées un témoignage de la +satisfaction et de la reconnaissance nationales. En conséquence, le +premier consul, conformément à l'article 16 de la constitution, vous +présente comme candidats à la place vacante par la mort du citoyen +Crassous, sénateur, et aux deux places auxquelles le sénat doit nommer, +en exécution de l'art. 15 de la constitution; Le citoyen Lamartillière, +général de division d'artillerie, qui, quoique déjà dans un âge +avancé, a commandé constamment, pendant toute la guerre de la liberté, +l'artillerie aux différentes armées. Il n'a voulu se donner aucun repos +tant qu'il y a eu des ennemis à combattre; Le général Jourdan, vainqueur +à Fleurus, et administrateur général du Piémont; Le général Borruyer, +commandant en chef des invalides. Le premier consul désire que les +vétérans de la patrie voient dans la présentation de leur chef une +marque du souvenir du gouvernement. + +_Le premier consul_, BONAPARTE. + + + + +Paris, 12 nivôse an 10 (2 janvier 1803). + +_Au corps législatif._ + +Législateurs, + +Le gouvernement a arrêté de retirer le projet de loi du Code civil et +celui sur le rétablissement de la marque pour les condamnés. C'est avec +peine qu'il se trouve obligé de remettre à une autre époque les lois +attendues avec tant d'intérêt par la nation. Mais il s'est convaincu que +le temps n'est pas venu où l'on portera dans ces grandes discussions le +calme et l'unité d'intention qu'elles demandent. + +_Le premier consul_, BONAPARTE. + + + + +Paris, 16 nivose an 10 (6 janvier 1803). + +Au citoyen Reding. + +Citoyen Reding, depuis deux ans vos compatriotes m'ont quelquefois +consulté sur leurs affaires. Je leur ai parlé comme l'aurait fait le +premier magistrat des Gaules dans le temps où l'Helvétie en faisait +partie. + +Les conseils que je leur ai donnés pouvaient les conduire à bien, et +leur épargner deux mois d'angoisses; ils en ont peu profité. Vous me +paraissez animé du désir du bonheur de votre patrie; soyez secondé +par vos compatriotes, et que l'Helvétie se replace enfin parmi les +puissances de l'Europe. + +Les circonstances de la guerre ont conduit les armées françaises sur +votre territoire: le désir de la liberté a armé vos peuples, et surtout +ceux des campagnes, contre les priviléges. Des événemens de différente +nature se sont succédés en peu d'années; vous avez éprouvé de grands +maux; un grand résultat vous reste: l'égalité et la liberté de vos +concitoyens. + +Quel que soit le lieu où naisse un Suisse aujourd'hui, sur les bords du +Léman comme sur ceux de l'Aaar, il est libre: c'est la seule chose que +je vois distinctement dans votre état politique actuel. + +La base des droits publics de l'Europe est aujourd'hui de maintenir dans +chaque pays l'ordre existant. Si toutes les puissances ont adopté ce +principe, c'est que toutes ont besoin de la paix et du retour des +relations diplomatiques et commerciales. + +Le peuple français ne peut donc reconnaître qu'un gouvernement qui +serait fondé sur les principes qui vous régissent aujourd'hui. + +Vous êtes sans organisation, sans gouvernement, sans volonté +nationale... Pourquoi vos compatriotes ne feraient-ils pas un effort? +Qu'ils évoquent les vertus patriotiques de leurs pères! Qu'ils +sacrifient l'esprit de système, l'esprit de faction, à l'amour du +bonheur et de la liberté publics! + +Alors vous ne craindrez pas d'avoir des autorités qui soient le produit +de l'usurpation momentanée d'une faction; vous aurez un gouvernement, +parce qu'il aura pour lui l'opinion et qu'il sera le résultat de la +volonté nationale. Toute l'Europe renouvellera avec vous ses relations; +la France ne sera arrêtée par aucun calcul d'intérêt particulier; +elle fera tous les sacrifices qui pourront assurer davantage votre +constitution, l'égalité et la liberté de vos concitoyens; elle +continuera par-là à montrer pour vous ses sentimens affectueux et +paternels qui, depuis tant de siècles, forment les liens de ces deux +parties indépendantes d'un même peuple. + +BONAPARTE. + + + + +Lyon, 6 pluviose an 10 (26 janvier 1802). + +_Discours prononcé par le premier consul au sein de la consulte ou +assemblée italienne convoquée par lui à Lyon._[34]. + +La république cisalpine, reconnue depuis Campo-Formio, a déjà éprouvé +bien des vicissitudes. + +Les premiers efforts que l'on a faits pour la constituer ont mal réussi. + +Envahie depuis par des armées ennemies, son existence ne paraissait plus +probable, lorsque le peuple français, pour la deuxième fois, chassa, par +la force de ses armes, vos ennemis de votre territoire. + +Depuis ce temps on a tout tenté pour vous démembrer: mais la protection +de la France l'emporte, et vous avez été reconnus à Lunéville. + +Accrus d'un cinquième, vous existez plus puissans, plus consolidés, avec +plus d'espérance!! + +Composés de six nations différentes, voas allez être réunis sous le +régime d'une constitution plus adaptée que toute autre à vos moeurs et à +vos circonstances. + +Je vous ai réunis à Lyon autour de moi comme les principaux citoyens +de la Cisalpine. Vous m'avez donné les renseignemens nécessaires pour +remplir la tâche auguste que m'imposait mon devoir, comme premier +magistrat du peuple français et comme l'homme qui a le plus contribué à +votre création. + +Les choix que j'ai faits pour remplir vos premières magistratures l'ont +été indépendamment de tout esprit de parti, de tout esprit de localité. + +Celle de président, je n'ai trouvé personne parmi vous qui eût encore +assez de droits sur l'opinion publique, qui fût assez indépendant de +l'esprit de localité, et qui eût enfin rendu d'assez grands services à +son pays, pour la lui confier. + +Le procès-verbal que vous m'avez fait remettre, par votre comité du +30, où sont analysées avec autant de précision que de vérité les +circonstances extérieures et intérieures dans lesquelles se trouve votre +patrie, m'a vivement pénétré. + +J'adhère à votre voeu: je conserverai encore pendant le temps que ces +circonstances le voudront, la grande pensée de vos affaires. + +Au milieu des méditations continuelles qu'exige le poste où je me +trouve, tout ce qui vous sera relatif et pourra consolider votre +existence et votre prospérité, ne sera point étranger aux affections les +plus chère de mon âme. + +Vous n'avez que des lois particulières; il vous faut désormais des lois +générales. + +Votre peuple n'a que des habitudes locales, il faut qu'il prenne des +habitudes nationales. + +Enfin vous n'avez point d'armée; les puissances qui pourraient devenir +vos ennemies en ont de fortes; mais vous avez ce qui peut les produire, +une population nombreuse, des campagnes fertiles et l'exemple qu'a +donné dans toutes les circonstances essentielles le premier peuple de +l'Europe. + +BONAPARTE. + +[Footnote 34: Bonaparte voulant donner à la république cisalpine, fondée +par lui en 1796, une dernière organisation, avait convoqué à Lyon les +membres les plus influent de cette république. Une constitution avait +été créée, et Bonaparte nommé président de la république régénérée. M. +de Melzi, l'un des Italiens les plus distingués, fut choisi par loi pour +vice-président.] + + + + +Lyon, le 7 pluviose an 10 (27 janvier 1802). + +_Aux maires de Lyon._ + +Citoyens Parent-Munet, Rousset, Bernard-Charpieux, maires de la ville de +Lyon, je suis satisfait de l'union et de l'attachement au gouvernement +qui animent Lyon, depuis que vous êtes maires. Je désire que vous +portiez cette _écharpe de distinction_, et qu'elle soit un témoignage +pour la ville du contentement que j'y ai éprouvé pendant mon séjour. + +BONAPARTE. + + + + +Paris, le 12 pluviose an 10 (1er février 1802). + +_Réponse du premier consul à une députation du corps législatif[35]._ + +Il était de la gloire et de l'intérêt de la France d'assurer pour +toujours le sort d'une république qu'elle a créée[36]. + +J'espère que sa constitution et ses nouveaux magistrats feront son repos +et son bonheur. + +Ce bonheur et ce repos ne seront pas étrangers au nôtre. Notre +prospérité ne peut désormais être séparée de la prospérité des peuples +qui nous environnent. + +J'ai recueilli dans mon voyage la plus douce récompense des efforts que +j'ai faits pour la patrie; j'y ai recueilli surtout l'expression libre +et franche de l'opinion publique, dans l'abandon de la confiance +particulière, dans le langage simple du commerçant; du manufacturier; +du cultivateur. Tous demandent que le gouvernement soit fidèle aux +principes qu'ils a développés; c'est de là qu'ils attendent leur +Bonheur. + +J'étais déjà plein de reconnaissance pour les marques d'intérêt dont la +nation a honoré mes premiers efforts. Je reviens, pénétré de sentimens +encore plus profonds. Le sacrifice de toute mon existence ne saurait +payer les émotions que j'ai senties. J'en éprouve une bien douce en vous +voyant associer votre voeu au voeu de la nation. + +BONAPARTE. + +[Footnote 35: A son retour de Lyon.] + +[Footnote 36: La république cisalpine.] + + + + +Paris, le 34 pluviose an 10(13 février 1802). + +Au sénat conservateur. + +Sénateurs, Le gouvernement vous transmet les listes d'éligibilité +nationale des départements d'Ile-et-Vilaine et des Deux-Nèthes. Il s'est +fait rendre compte des réclamations élevées contre les listes qui lui +sont parvenues jusqu'à ce jour. Elles sont très-peu nombreuses, et +aucune ne lui a paru pouvoir motiver une dénonciation. + +Si quelques citoyens recommandables ont été oubliés sur la liste +nationale, ils pourront y être portés au prochain remplacement. + +La loi du 30 ventose an 9 n'ayant rien statué sur la manière d'opérer +le retirement des listes, une loi nouvelle qui sera nécessaire pour +organiser cette partie de la constitution, conciliera tout ce qu'exigent +l'intérêt public et les droits des citoyens. + +BONAPARTE. + + + + +Paris, le 23 ventose an 10 (13 mars 1802). + +_Note inscrite dans le Moniteur_[37]. + +Depuis dix jours tous les journaux anglais crient comme des forcenés, +à la guerre... Quelques orateurs du parlement ne se déguisent pas +davantage. Leur coeur ne distile que du fiel. + +Le premier consul ne veut pas la paix!! Les ministres réparateurs +auxquels l'Europe et l'humanité entière doivent tant, M. Addington, lord +Hawkesbury, etc., sont joués!!... Cependant il y a plus de quinze jours, +si l'on en croit des personnes dignes de foi, que l'on est, à Amiens, +d'accord sur tous les articles; que même les discussions de rédaction +sont terminées, et que si l'on ne signe pas, c'est que l'on attend +toujours de Londres un dernier courrier. + +Que signifie donc le langage de ces turbulens écrivassiers!! Les +avantages que les préliminaires donnent à la Grande-Bretagne ne sont-ils +donc pas assez grands!! Il fallait restreindre la puissance continentale +de la France!! Pourquoi donc le roi et le cri unanime de la nation +ont-ils ratifié les préliminaires? Et s'il fallait imposer à la France +des sacrifices continentaux, pourquoi, M. Grenville, n'avez-vous pas +traité lorsque vous aviez des alliés, que leur armée campait sur les +Alpes, que les armées russes étaient incertaines sur leur marche +rétrograde, et que la Vendée fumante occupait une portion de l'armée +française? Et puisque vous ne pensiez pas alors que la France fût encore +assez affaiblie pour arriver à votre but, et que vous croyiez devoir +continuer la guerre, il fallait, M. Windham, les mieux diriger; il +fallait que ces vingt-cinq mille hommes qui se promenaient inutilement, +et à tant de frais, sur les côtes de l'Océan et devant Cadix, entrassent +dans Gènes le même jour que Melas; il fallait ne pas donner au monde le +spectacle hideux, et presque sans exemple, de bombarder les sujets d'un +roi, votre allié, jusque dans sa capitale, et sans même avoir renvoyé +son ambassadeur[38]. + +Qu'espérez-vous aujourd'hui? Renouveler une coalition? Le canon de +Copenhague les a tuées pour cinquante ans. + +Que voulez-vous donc? Culbuter le ministère dont la main sage a su +guérir une partie des plaies que vous avez faites! Mais enfin si, pour +assouvir votre ambition, vous parveniez à entraîner votre patrie dans +un gouffre de maux, votre nation ne tarderait pas à regretter les +préliminaires de Londres, comme elle a regretté l'armistice d'El-Arisch. + +Les détails du congrès d'Amiens mis au grand jour, la nation anglaise +qui tient un rang si distingué dans le monde, par son sens droit et +profond et la libéralité de ses idées, aurait, envers le premier consul +de France, un nouveau mouvement d'estime et de bienveillance, parce +qu'elle verrait qu'il n'aurait pas dépendu de lui que la paix fût +prompte, honorable et éternelle. Vos passions basses et haineuses +seraient à découvert, et vous ne pourriez pas long-temps tromper une +nation qui, spontanément unissant sa voix à celle du monde entier, vous +déclarerait les ennemis des Hommes. + +[Footnote 37: Tout le monde sait que Bonaparte se plaisait à écrire dans +le Moniteur. Plus d'une fois les notes qu'il faisait insérer dans cet +arsenal de sa politique sont devenues des causes ou des annonces +de guerre. Jaloux de recueillir tout ce qui provient de cet homme +extraordinaire, nous rapporterons celles qui nous paraissent avoir un +caractère d'authenticité irrévocable.] + +[Footnote 38: Le bombardement de la capitale du Danemarck.] + + + + +Paris, le 27 germinal an 10 (17 avril 1802). + +_Proclamation aux Français._ + +Français, + +Du sein d'une révolution inspirée par l'amour de la patrie; éclatèrent +tout-à coup au milieu de vous des dissensions religieuses qui devinrent +le fléau de vos familles, l'aliment des factions et l'espoir de vos +ennemis. + +Une politique insensée tâcha de les étouffer sous les ruines de la +religion même. A sa voix cessèrent les pieuses solennités où les +citoyens s'appelaient du doux nom de frères et se reconnaissaient tous +égaux sous la main du Dieu qui les avait créés; le mourant, seul avec sa +douleur, n'entendit plus cette voix consolante qui appelle les chrétiens +à une meilleure vie, et Dieu même sembla exilé de la nature. + +Mais la conscience publique, mais le sentiment de l'indépendance des +opinions se soulevèrent, et bientôt, égarés par les ennemis du dehors, +leur explosion porta le ravage dans nos départemens; des Français +oublièrent qu'ils étaient Français et devinrent les instrumens d'une +haine étrangère. + +D'un autre côté, les passions déchaînées, la morale sans appui, le +malheur sans espérance de l'avenir, tout se réunissait pour porter le +désordre dans la société. + +Pour arrêter ce désordre, il fallait rasseoir la religion sur sa base, +et on ne pouvait le faire que par des mesures avouées par la religion +même. + +C'était au souverain pontife que l'exemple des siècles et la raison +commandaient de recourir, pour rapprocher les opinions et réconcilier +les coeurs. + +Le chef de l'église a pesé dans sa sagesse et dans l'intérêt de +l'église, les propositions que l'intérêt de l'état avait dictées; +sa voix s'est fait entendre aux pasteurs: ce qu'il approuve, le +gouvernement l'a consenti, et les législateurs en ont fait une loi de la +république. + +Ainsi disparaissent tous les élémens de discorde; ainsi s'évanouissent +tous les scrupules qui pouvaient alarmer les consciences, et tous les +obstacles que la malveillance pouvait opposer au retour de la paix +intérieure. + +Ministres d'une religion de paix, que l'oubli le plus profond couvre vos +dissensions, vos malheurs et vos fautes; que cette religion qui +vous unit, vous attache tous par les mêmes noeuds, par des noeuds +indissolubles, aux intérêts de la patrie. + +Déployez pour elle tout ce que votre ministère vous donne de force et +d'ascendant sur les esprits; que vos leçons et vos exemples forment +les jeunes citoyens à l'amour de nos institutions, au respect et à +l'attachement pour les autorités tutélaires qui ont été créées pour les +protéger; qu'ils apprennent de vous que le Dieu de la paix est aussi le +Dieu des armées, et qu'il combat avec ceux qui défendent la liberté et +l'indépendance de la France. + +Citoyens qui professez les religions protestantes, la loi a également +étendu sur vous sa sollicitude. Que cette morale si sainte, si pure, si +fraternelle, les unisse tous dans le même amour pour la patrie, dans le +même respect pour ses lois, dans la même affection pour tous les membres +de la grande famille. + +Que jamais des combats de doctrines n'altèrent ces sentimens que la +religion inspire et commande. + +Français, soyons tous unis pour le bonheur de la patrie; et pour le +bonheur de la patrie et pour le bonheur de l'humanité, que cette +religion qui a civilisé l'Europe soit encore le lien qui en rapproche +les habitans, et que les vertus qu'elle exige soient toujours associées +aux hommes qui nous éclairent. _Le premier consul,_ + +BONAPARTE. + + + + +Paris, le 15 floréal an 8 (5 mai 1802). + +_Au corps législatif._ + +Législateurs, + +Le gouvernement vous adresse le traité qui met un terme aux dernières +dissensions de l'Europe et achève le grand ouvrage; de la paix. + +La république avait combattu pour son indépendance; son indépendance +est reconnue; l'aveu de toutes les puissances consacre tous les droits +qu'elle tenait de la nature et les limites qu'elle devait à ses +victoires. + +Une autre république est venue se former au milieu d'elle, s'y pénétrer +de ses principes, et y reprendre à sa source l'esprit antique des +Gaulois. Attachée à la France par le souvenir d'une commune origine, +par des institutions communes, et surtout par le lien des bienfaits, la +république italienne a pris son rang parmi les puissances comme parmi +nos alliés; elle s'y maintiendra par le courage et s'y distinguera par +les vertus. + +La Batavie rendue à l'unité d'intérêts, affranchie de cette double +influence qui tourmentait ses conseils et qui égarait sa politique, a +repris son indépendance, et trouve dans la nation qui l'avait conquise +la garantie la plus fidèle de son existence et de ses droits. La sagesse +de son administration lui conservera sa splendeur, et l'active économie +de ses citoyens lui rendra toute sa prospérité. + +La république helvétique, reconnue au dehors, est toujours agitée au +dedans par des factions qui se disputent le pouvoir. Le gouvernement, +fidèle aux principes, n'a dû exercer sur une nation indépendante d'autre +influence que celle des conseils; ses conseils, jusqu'ici, ont été +impuissans; il espère encore que la voix de la sagesse et de la +modération sera écoutée, et que les puissances voisines de l'Helvétie +ne seront pas forcées d'intervenir pour étouffer des troubles dont la +continuation menacerait leur propre tranquillité. + +La république devait à ses engagemens et à la fidélité de l'Espagne, de +faire tous ses efforts pour lui conserver l'intégrité de son territoire. +Ce devoir, elle l'a rempli dans tout le cours de la négociation avec +toute l'énergie que permettaient les circonstances. Le roi d'Espagne a +reconnu la loyauté de ses alliés, et sa générosité a fait à la paix le +sacrifice qu'ils s'étaient efforcés de lui épargner. Il acquiert par là +de nouveaux droits à l'attachement de la France, et un titre sacré à la +reconnaissance de l'Europe. Déjà le retour du commerce console ses états +de la calamité de la guerre, et bientôt un esprit vivifiant portera dans +ses vastes possessions une nouvelle activité et une nouvelle industrie. + +Rome, Naples, l'Etrurie sont rendues au repos et aux arts de la paix. + +Lucques, sous une constitution qui a réuni les esprits et étouffé les +haines, a retrouvé le calme et l'indépendance. + +La Ligurie a posé dans le silence des partis les principes de son +organisation, et Gênes voit rentrer dans son port le commerce et les +richesses. + +La république des Sept-Iles est encore, ainsi que l'Helvétie, en proie +à l'anarchie; mais d'accord avec la France, l'empereur de Russie y fait +passer les troupes qu'il avait à Naples, pour y reporter les seuls biens +qui manquent à ces heureuses contrées, la tranquillité, le règne des +lois, et l'oubli des haines et des factions. + +Ainsi, d'une extrémité à l'autre, l'Europe voit le calme renaître sur +le continent et sur les mers, et son bonheur s'asseoir sur l'union des +grandes puissances et sur la foi des traités. + +En Amérique, les principes connus du gouvernement ont rendu la sécurité +la plus entière à la Martinique, à Tabago, à Sainte-Lucie. On n'y +redoute plus l'empire de ces lois imprudentes qui auraient jeté dans les +colonies la dévastation et la mort. Elles n'aspirent plus qu'à se réunir +à la métropole, et elles lui rapportent, avec leur confiance et leur +attachement, une prospérité au moins égale à celle qu'elle y avait +laissée. + +A Saint-Domingue, de grands maux ont été faits; de grands maux sont à +réparer; mais la révolte est chaque jour plus réprimée. Toussaint, sans +trésor, sans place et sans armée, n'est plus qu'un brigand errant de +morne en morne, avec quelques brigands comme lui, que nos intrépides +éclaireurs poursuivent, et qu'ils auront bientôt atteints et détruits. + +La paix est connue à l'Ile-de-France et dans l'Inde. Les premiers +soins du gouvernement y ont déjà reporté l'amour de la république, la +confiance en ses lois et toutes les espérances de la prospérité. + +Bien des années s'écouleront désormais pour nous sans victoires, sans +triomphes, dans ces négociations éclatantes qui font la destinée des +états; mais d'autres succès doivent marquer l'existence des nations, et +surtout l'existence de la république. Partout l'industrie s'éveille, +partout le commerce et les arts tendent à s'unir pour effacer les +malheurs de la guerre. Des travaux de tous les genres appellent la +pensée du gouvernement. + +Le gouvernement remplira cette nouvelle tâche avec succès aussi +long-temps qu'il sera investi de l'opinion du peuple français. + +Les années qui vont s'écouler seront, il est vrai, moins célèbres; mais +le bonheur de la France s'accroîtra des chances de gloire qu'elle aura +dédaignées. + +_Le premier consul_, BONAPARTE. + + + + +Paris, le 17 floréal an 10 (7 mai 1802). + +_Réponse du premier consul au général Menou à son retour d'Egypte._ + +Celui-ci venait de lui dire: «Consul, en me présentant devant vous, +la douleur d'avoir vu perdre votre plus belle conquête se renouvelle +vivement.» + +Le sort des batailles, lui répondit Bonaparte, est incertain Vous avez +fait tout ce qu'on pouvait, après la malheureuse journée du 30, +attendre d'un homme de coeur et d'expérience. Votre longue résistance à +Alexandrie a contribué à la bonne issue des préliminaires de Londres. +Votre bonne administration vous a mérité l'estime de tous les hommes qui +en apprécient l'influence sur la prospérité publique. + +Je connais bien tout ce qui s'est passé à votre armée. Vos malheurs ont +été grands, sans doute; mais ils ne vous ont rien fait perdre dans mon +estime, et je m'empresserai de le témoigner hautement, afin qu'aucune +clameur ne puisse entacher votre conduite[39]. + +_Le premier consul_, BONAPARTE. + +[Footnote 39: Cette réponse de Bonaparte étonnera tous ceux qui +savent que la perte de l'Egypte doit être attribuée à la mauvaise +administration et à la conduite pusillanime du général Menou. L'histoire +dira sans doute pour quelle cause un homme aussi bien à même de juger +des événemens que Bonaparte, se montra toujours tellement aveugle sur le +compte du général Menou que, pour le récompenser de sa prétendue belle +conduite en Egypte, il lui confia depuis une mission éclatante en +Italie.] + + + + +Paris, le 17 floréal an 10 (7 mai 1802). + +_Réponse du premier consul à une députation du tribunal[40]._ + +Le gouvernement est vivement touché des sentimens que vous manifestez au +nom du tribunat. + +Cette justice que vous rendez à ses opérations est le prix le plus doux +de ses efforts. Il y reconnaît le résultat de ces communications plus +intimes qui vous mettent en état de mieux apprécier la pureté de ses +vues et de ses pensées. + +Pour moi je reçois avec la plus sensible reconnaissance le voeu émis par +le tribunat. + +Je ne désire d'autre gloire que celle d'avoir rempli toute entière +la tâche qui m'est imposée. Je n'ambitionne d'autre récompense que +l'affection de mes concitoyens; heureux s'ils sont bien convaincus que +tous les maux qu'ils pourraient éprouver seraient toujours pour moi les +maux les plus sensibles; que la vie ne m'est chère que par les services +que je puis rendre à la patrie; que la mort même n'aura point d'amertume +pour moi, si mes derniers regards peuvent voir le bonheur de la +république aussi assuré que sa gloire. + +_Le premier consul_, BONAPARTE. + +[Footnote 40: Envoyée pour le féliciter sur la paix d'Amiens, et lui +annoncer que le tribunat avait émis le voeu qu'il fût donné au général +Bonaparte un gage éclatant de la reconnaissance nationale.] + + + + +Paris, le 19 floréal an 10 (9 mai 1802). + +_Au sénat conservateur[41]._ + +Sénateurs, + +La preuve honorable d'estime consignée dans votre délibération du 18, +sera toujours gravée dans mon coeur. + +Le suffrage du peuple m'a investi de la suprême magistrature. Je ne +me croirais pas assuré de sa confiance, si l'acte qui m'y retiendrait +n'était encore sanctionné par son suffrage. + +Dans les trois années qui viennent de s'écouler, la fortune a souri à la +république; mais la fortune est inconstante, et combien d'hommes qu'elle +avait comblés de ses faveurs, ont vécu trop de quelques années[42]. + +L'intérêt de ma gloire et celui de mon bonheur sembleraient avoir +marqué le terme de ma vie publique, au moment où la paix du monde est +proclamée. + +Mais la gloire et le bonheur du citoyen doivent se taire, quand +l'intérêt de l'état et la bienveillance publique l'appellent. + +Vous jugez que je dois au peuple un nouveau sacrifice; je le ferai si le +voeu du peuple me commande ce que votre suffrage autorise. + +BONAPARTE. + +[Footnote 41: Le sénat venait de rendre un sénatus-consulte portant +réélection de Bonaparte au consulat pour dix années à ajouter aux +dix années qui lui étaient déjà dévolues par l'article 39 de la +constitution.] + +[Footnote 42: Napoléon Bonaparte à l'île Sainte-Hélène en est un nouvel +et terrible exemple.] + + + + +Paris, le 24 floréal an 10 (14 mai 1802). + +_Réponse du premier consul à une députation du corps législatif[43]._ + +Les sentimens que vous venez d'exprimer et cette députation solennelle +sont pour le gouvernement un gage précieux de l'estime du corps +législatif. + +J'ai été appelé à la magistrature suprême dans des circonstances telles, +que le peuple n'a pu peser dans le calme de la réflexion le mérite de +son choix. + +Alors la république était déchirée par la guerre civile; l'ennemi +menaçait les frontières; il n'y avait plus ni sécurité ni gouvernement. +Dans une telle crise, ce choix a pu ne paraître que le produit +indélibéré de ses alarmes. + +Aujourd'hui la paix est rétablie avec toutes les puissances de l'Europe; +les citoyens n'offrent plus que l'image d'une famille réunie, et +l'expérience qu'ils ont faite de leur gouvernement les a éclairés sur la +valeur de leur premier choix. Qu'ils manifestent leur volonté dans toute +sa franchise et dans toute son indépendance; elle sera obéie: quelle que +soit ma destinée, consul ou citoyen, je n'existerai que pour la grandeur +et la félicité de la France. + +_Le premier consul_, BONAPARTE. + +[Footnote 43: L'ambition de Bonaparte n'était pas encore satisfaite des +dix années ajoutées à sa magistrature par le sénatus-consulte cité +plus haut. Les deux autres consuls, sans doute d'après son impulsion, +arrêtèrent le 20 floréal (10 mai) que le peuple français serait consulté +sur cette question: Napoléon Bonaparte sera-t-il consul à vie? Cet +arrêté fut converti en loi par le corps législatif, et une députation +de cent dix membres fut chargée d'en instruire Bonaparte. C'est à cette +députation que Bonaparte va répondre.] + + + + +_Réponse à la députation du tribunat, envoyée pour le même objet._ + +Ce témoignage de l'affection du tribunat est précieux au gouvernement. +L'union de tous les corps de l'état est pour la nation une garantie de +stabilité et de bonheur. La marche du gouvernement sera constamment +dirigée dans l'intérêt du peuple, d'où dérivent tous les pouvoirs, et +pour qui seul travaillent tous les gens de bien. + +_Le premier consul_, BONAPARTE. + + + + +Paris, le 18 prairial an 10 (7 juin 1802). + +_A la censure de la république italienne._ + +L'époque de la réunion des collèges, premiers organes de la souveraineté +du peuple italien, sera célèbre un jour dans l'histoire de l'Italie. + +Les choix que vous avez faits me paraissent remplir l'espérance qu'on +avait conçue de vous. + +J'ai été très-sensible à tout ce que votre lettre contient d'aimable +pour moi... La république italienne jouit de la liberté, du bonheur, +et retrouve toute la dignité d'une nation indépendante dans ses +institutions actuelles!... Un de mes voeux les plus chers se trouve +rempli. + +Votre situation s'est considérablement améliorée depuis six mois. +Elle sera encore améliorée davantage d'ici à la prochaine réunion des +collèges. + +Je pourrai alors, je l'espère, passer un mois au milieu de vous. + +Je saisis cette circonstance pour témoigner au vice-président Melzi, +et aux grands fonctionnaires de la république, ma satisfaction de leur +conduite. + +_Le président de la république italienne_, BONAPARTE. + + + + +Paris, le 18 prairial an 10 (7 juin 1802). + +_Au citoyen Guicciardi, secrétaire-d'état de la république italienne._ + +Citoyen Guicciardi, _consultore_ d'état de la république italienne, je +vois avec plaisir que les trois collèges et la censure vous ont choisi +pour remplacer un homme que je regrette pour ses bonnes qualités et +le bon usage que je lui ai toujours vu faire de sa fortune et de son +influence. Vous êtes nommé _consultore_ d'état; soyez dans ces fonctions +importantes uniquement attaché à la patrie. Vous n'appartenez plus à +aucun département. N'ayez jamais en vue que l'intérêt et la politique de +la république entière. + +_Le président de la république italienne_, BONAPARTE. + + + + +Paris, le 21 messidor an 10 (10 juillet 1802). + +_Proclamation aux Français._ + +Français! + +Le 14 juillet commença, en 1789, les nouvelles destinées de la France. +Après treize ans de travaux, le 14 juillet revient plus cher pour vous, +plus auguste pour la postérité. Vous avez vaincu tous les obstacles, et +vos destinées sont accomplies. Au dedans plus de tête qui ne fléchisse +sous l'empire de l'égalité; au dehors, plus d'ennemi qui menace votre +sûreté et votre indépendance, plus de colonie française qui ne soit +soumise aux lois, sans lesquelles il ne peut exister de colonies. Du +sein de vos ports le commerce appelle votre industrie et vous offre les +richesses de l'univers; dans l'intérieur, le génie de la république +féconde tous les germes de la Prospérité. + +Français, que cette époque soit pour nous et pour nos enfans l'époque +d'un bonheur durable; que cette paix s'embellisse par l'union des +vertus, des lumières et des arts; que des institutions, assorties à +notre caractère, environnent nos lois d'une impénétrable enceinte; +qu'une jeunesse avide d'instruction aille dans nos lycées apprendre à +connaître ses devoirs et ses droits; que l'histoire de nos malheurs +la garantisse des erreurs passées, et qu'elle conserve, au sein de la +sagesse et de la concorde, cet édifice de grandeur qu'a élevé le courage +des citoyens. + +Tels sont le voeu et l'espoir du gouvernement français; secondez ses +efforts, et la félicité de la France sera immortelle comme sa gloire. + +_Le premier consul,_ BONAPARTE. + + + + +Paris, le 29 messidor an 10 (18 juillet 1809). + +_Au très-haut et très-magnifique dey d'Alger; que Dieu le conserve en +prospérité et en gloire._ + +Je vous écris cette lettre directement parce que je sais qu'il y a de +vos ministres qui vous trompent et qui vous portent à vous conduire +d'une manière qni pourrait vous attirer de grands malheurs. Cette lettre +vous sera remise en mains propres par un adjudant de mon palais. Elle a +pour but de vous demander réparation prompte et telle que j'ai droit de +l'attendre des sentimens que vous avez toujours montrés pour moi. Un +officier français a été battu dans la rade de Tunis par un de vos rais. +L'agent de la république a demandé satisfaction et n'a pu l'obtenir. +Deux bricks de guerre ont été pris par vos corsaires, qui les ont amenés +à Alger et les ont retardés dans leur voyage. Un bâtiment napolitain +a été pris par vos corsaires dans la rade d'Hières, et par là ils ont +violé le territoire français. Enfin, du vaisseau qui a échoué cet hiver +sur vos côtes, il me manque encore plus de cent cinquante hommes qui +sont entre les mains des barbares. Je vous demande réparation pour tous +ces griefs, et ne doutant pas que vous ne preniez toutes les mesures +que je prendrais eu pareille circonstance, j'envoye un bâtiment pour +reconduire en France les cent cinquante hommes qui me manquent. Je vous +prie aussi de vous méfier de ceux de vos ministres qui sont ennemis de +la France; vous ne pouvez pas avoir de plus grands ennemis; et si je +désire vivre en paix avec vous, il ne vous est pas moins nécessaire de +conserver cette bonne intelligence qui vient d'être rétablie, et qui +seule peut vous maintenir dans le rang et dans la prospérité où vous +êtes; car Dieu a décidé que tous ceux qui seraient injustes envers moi, +seraient punis. Si vous voulez vivre en bonne amitié avec moi, il ne +faut pas que vous me traitiez en puissance faible; il faut que vous +respectiez le pavillon français, celui de la république italienne qui +m'a nommé son chef, et que vous me donniez réparation de tous les +outrages qui m'ont été faits. + +Cette lettre n'étant pas à une autre fin, je vous prie de la lire +avec attention vous-même, et de me faire connaître par le retour de +l'officier que je vous envoie ce que vous aurez jugé convenable de +faire. + +_Le premier consul de la république française, président de la +république italienne,_ BONAPARTE. + + + + +Paris, le 8 thermidor an 10 (27 juillet 1802). + +_Au corps législatif de la république italienne._ + +Législateurs, J'ai vu avec une vive satisfaction la réunion du corps +législatif. Vous devez, dans cette première session, jeter les bases de +l'administration. Le premier budget qui ait été fait en Italie va vous +être présenté. Les recettes, les dépenses, la dette publique, ont +également besoin d'un système stable, uniforme, caractère essentiel de +la loi. + +Un objet que vous jugerez non moins important, c'est la loi qu'on va +vous présenter pour la conscription militaire: une armée nationale +peut seule assurer à la république la tranquillité intérieure, et +la considération à l'extérieur. Un état voisin qui n'avait ni la +population, ni la richesse de la république, était parvenu à former une +armée qui s'est souvent acquis de la gloire et qui l'a placé pendant +long-temps au rang des puissances considérables. Que le corps législatif +n'oublie pas que la république doit être la première puissance de +l'Italie. Le corps législatif ne peut pas mieux me témoigner la vérité +des sentimens qu'il m'exprime, qu'en travaillant de tous ses efforts +a la consolidation de l'état et en pesant les principes qui doivent +assurer sa gloire et sa grandeur. + +Le président de la république italienne, BONAPARTE. + + + + +Paris, le l4 thermidor an 10 (2 août 1801). + +Au ministre de l'intérieur. + +Je vous prie, citoyen ministre, de faire placer à l'Hôtel-Dieu un marbre +dédié à la mémoire des citoyens Desault et Bichat, qui atteste la +reconnaissance de leurs contemporains pour les services qu'ils ont +rendus, l'un à la chirurgie française, dont il est le restaurateur, +l'autre à la médecine, qu'il a enrichie de plusieurs ouvrages utiles. +Bichat eût agrandi le domaine de celle science si importante et si chère +à l'humanité, si l'impitoyable mort ne l'eût frappé à vingt-huit ans. Je +vous salue. + +BONAPARTE. + + + + +Paris, le 15 thermidor an 10 (3 août 1802). + +Réponse du premier consul, à une députation du sénat[44]. + +Sénateurs, La vie d'un citoyen est à sa patrie. Le peuple français +veut que la mienne toute entière lui soit consacrée... J'obéis à sa +Volonté... + +En me donnant un nouveau gage, un gage permanent de sa confiance, il +m'impose le devoir d'étayer le système de ses lois sur des institutions +prévoyantes. Par mes efforts, par votre concours, citoyens sénateurs, +par le concours de toutes les autorités, par la confiance et la volonté +de cet immense peuple, la liberté, l'égalité, la prospérité de la France +seront à l'abri des caprices du sort et de l'incertitude de l'avenir.... +Le meilleur des peuples sera le plus heureux, comme il est le plus digne +de l'être, et sa félicité contribuera à celle de l'Europe entière. +Content alors d'avoir été appelé par l'ordre de celui de qui tout émane, +à ramener sur la terre la justice, l'ordre et l'égalité, j'entendrai +sonner la dernière heure sans regret, et sans inquiétude sur l'opinion +des générations futures. Sénateurs, recevez mes remercimens d'une +démarche aussi solennelle. Le sénat a désiré ce que le peuple français a +voulu, et par là il s'est plus étroitement associé à tout ce qui reste à +faire pour le bonheur de la patrie. Il m'est bien doux d'en trouver la +certitude dans le discours d'un président aussi distingué[45]. + +[Footnote 44: Le sénat venait de rendre (le 14 thermidor) le +sénatus-consulte suivant: + +Art. 1er Le peuple français nomme et le sénat proclame Napoléon +Bonaparte premier consul à vie. + +2. Une statue de la paix tenant d'une main le laurier de la victoire, +et de l'autre le décret du sénat, attestera à la postérité la +reconnaissance de la nation. + +3. Le sénat portera au premier consul l'expression de la confiance, de +l'amour et de l'admiration du peuple français.] + +[Footnote 45: Barthélémy, aujourd'hui membre de la chambre des pairs.] + + + + +Paris, le 27 thermidor an 10 (15 août 1802). + +Différentes réponses du premier consul à des députations[46] + +A celle du corps législatif. + +[Footnote 46: Envoyées pour le féliciter sur son consulat à vie.] + +L'union du peuple français, dans ces circonstances, le rend digne de +toute la grandeur et de toute la prospérité auxquelles il est appelé. + +Le voeu formé plusieurs fois par le corps législatif et le tribunat, +vient d'être rempli par le sénatus-consulte, et les destins du peuple +français sont désormais à l'abri de l'influence de l'étranger qui, +jaloux de notre gloire et ne pouvant nous vaincre, aurait saisi toutes +les occasions pour nous diviser. + +Le corps législatif est appelé, à sa première session, aux discussions +les plus chères à l'intérêt public; et le gouvernement attend, pour le +convoquer, le moment où tous les travaux des Codes que le conseil-d'état +et le tribunat discutent, seront plus avancés. + +Dans cet intervalle, le peuple organisera les différens collèges; et +les membres du corps législatif qui se trouvent dans leur département +concourront par leurs conseils à éclairer les assemblées dont ils font +partie, sur leur choix. Le gouvernement accueille avec satisfaction les +sentimens que vous venez de lui exprimer. + +Au tribunat. + +La stabilité de nos institutions assure les destins de la république. La +considération des corps dépend toujours des services qu'ils rendent à la +patrie. Le tribunat appelé à discuter les projets de loi proposés par +le conseil-d'état constitue, avec lui, une des parties les plus +essentielles à l'organisation législative. Egal en nombre, divisé comme +lui en sections, il continuera de porter dans les discussions cet +esprit de sagesse, ce zèle, ces talens dont il a donné, dont il donne +aujourd'hui un si bel exemple dans l'examen du Code civil. + +Le gouvernement est vivement touché des sentimens que vous venez +d'exprimer. + +Il y répondra toujours par son dévouement à la patrie. + +Au tribunal de cassation. + +Le gouvernement a dans la conduite du tribunal de cassation le gage le +plus sûr des sentimens que vous venez de lui Exprimer. + +Ce tribunal est lui-même une des plus heureuses institutions qui +assurent la stabilité de la république. + +Le premier appui des états, c'est la fidèle exécution des lois. Placés +par vos lumières et par vos fonctions à la tête des tribunaux, c'est à +vous qu'il appartient d'y maintenir les principes qui vous dirigent, et +les vertus dont vous donnez l'exemple. + +BONAPARTE. + + + + +Paris, le 20 fructidor an 10 (7 septembre 1803). + +Réponse du premier consul à une députation de la ville de Marseille +[47]. + +Je suis sensible au témoignage des sentimens de la ville de Marseille, +et je vois avec plaisir sa députation. Le gouvernement a sans cesse +les yeux ouverts sur cette grande cité, et prend un vif intérêt a +sa splendeur. Par le traité de paix qui vient d'être conclu avec le +grand-seigneur, la république a obtenu la libre navigation de la mer +Noire. Les relations commerciales de la Méditerranée s'accroissent ainsi +et vont être plus avantageuses que jamais. Je désire que le commerce de +Marseille ne néglige point une autre source de prospérité. Les bouches +du Pô lui sont ouvertes; les bâtimens peuvent remonter jusqu'à Ferrare, +pénétrer au sein de la 27ª division militaire, et de là fournir des +savons et des autres produits de l'industrie de Marseille, à la Suisse +et à une partie de l'Allemagne. + +BONAPARTE. + +[Footnote 47: Envoyée pont présenter à Bonaparte une médaille que la +ville de Marseille venait de faire frapper en son honneur.] + + + + +Paris, le 28 fructidor an 10 (15 septembre 1802). + +Au sénat conservateur. + +Sénateurs, + +En vertu de l'article 63 du sénatus-consulte organique du 16 thermidor, +le premier consul nomme au sénat les citoyens Abrial, ministre de la +justice; Dubelloy, archevêque de Paris; Aboville, général de division, +et premier inspecteur d'artillerie; Fouché, ministre de la police +générale; et Roederer, président de la section de l'intérieur du +conseil-d'état. Le citoyen Abrial, long-temps chargé du ministère public +au tribunal de cassation, y a déployé des talens et une probité qui le +portèrent au ministère delà justice. Il a, dans cette place importante, +rendu des services que le premier consul croit devoir récompenser, en le +faisant asseoir parmi Vous. + +Le citoyen Dubelloy a été pendant cinquante ans le modèle de l'église +gallicane. Placé à la tête du premier diocèse de France, il y donne +l'exemple de toutes les vertus apostoliques et civiques. + +Le général Aboville, connu dans toute l'Europe par les talens qu'il a +déployés dans la guerre de l'indépendance de l'Amérique septentrionale, +est à la tête de cette arme qui a tant d'influence sur la destinée des +états. + +Le citoyen Fouché, ministre de la police dans des circonstances +difficiles, a répondu par des talens, par son activité, par son +attachement au gouvernement, à tout ce que les circonstances exigeaient +de lui. Placé dans le sein du sénat, si d'autres circonstances +redemandaient encore un ministre de la police, le gouvernement n'en +trouverait point qui fût plus digne de sa confiance. + +Le citoyen Roederer, déjà désigné au sénat dès sa formation, s'est +constamment distingué au conseil-d'état. Ses talens et son attachement à +la patrie, seront encore plus éminemment utiles dans le premier corps +de la république. Le sénat verra dans ces nominations le désir qu'a le +premier consul d'ajouter toujours à son lustre et a sa considération. + +BONAPARTE. + + + + +Saint-Cloud, le 8 vendémiaire an 11 (30 septembre 1809). + +Aux dix-huit cantons de la république helvétique. + +PROCLAMATION. + +Habitans de l'Helvétie, Vous offrez depuis, deux ans un spectacle +affligeant. Des factions opposées se sont successivement emparées du +pouvoir: elles ont signalé leur empire passager, par un système de +partialité qui accusait leur faiblesse et leur inhabileté. Dans le +courant de l'an 10, votre gouvernement a désiré que l'on retirât +le petit nombre de troupes françaises qui étaient en Helvétie. Le +gouvernement français a saisi volontiers cette occasion d'honorer votre +indépendance; mais bientôt après vos différens partis se sont agités +avec une nouvelle fureur; le sang des Suisses a coulé par la main des +Suisses. Vous vous êtes disputés trois ans sans vous entendre; si l'on +vous abandonne plus long-temps à vous-mêmes, vous vous tuerez trois ans +sans vous entendre davantage. Votre histoire prouve d'ailleurs que vos +guerres intestines n'ont jamais pu se terminer que par l'intervention +efficace de la France. Il est vrai que j'avais pris le parti de ne me +mêler en rien de vos affaires; j'avais vu constamment vos différens +gouvernement me demander des conseils et ne pas les suivre, et +quelquefois abuser de mon nom, selon leurs intérêts et leurs Passions. + +Mais je ne puis ni ne dois rester insensible au malheur auquel vous êtes +en proie; je reviens sur ma résolution: je serai le médiateur de vos +différens; mais ma médiation sera efficace, telle qu'il convient au +grand peuple au nom duquel je parle. + +Cinq jours après la notification de la présente proclamation, le sénat +se réunira à Berne. Toute magistrature qui se serait formée à Berne +depuis la capitulation, sera dissoute et cessera de se réunir et +d'exercer Aucune'autorité. + +Les préfets se rendront à leurs postes. + +Toutes les autorités qui auraient été formées, cesseront de se réunir. + +Les rassemblemens armés se dissiperont. + +Les première, deuxième demi-brigades helvétiques formeront la garnison +de Berne. + +Les troupes qui étaient sur pied depuis plus de six mois, pourront +seules rester en corps de troupes. + +Enfin, tous les individus licenciés des armées belligérantes, et qui +sont aujourd'hui armés, déposeront leurs armes à la municipalité de la +commune de leur naissance. + +Le sénat enverra trois députés à Paris; chaque canton pourra également +en envoyer. + +Tous les citoyens qui, depuis trois ans, ont été landammans, sénateurs, +et ont successivement occupé des places dans l'autorité centrale, +pourront se rendre à Paris, pour faire connaître les moyens de ramener +l'union et la tranquillité, et de concilier tous les partis. + +De mon côté, j'ai le droit d'attendre qu'aucune ville, aucune commune, +aucun corps ne voudra rien faire qui contrarie les dispositions que je +vous fais connaître. + +Habitans de l'Helvétie, revivez à l'espérance!! Votre patrie est sur le +bord du précipice: elle en sera immédiatement tirée; tous les hommes de +b en seconderont ce généreux projet. + +Mais si, ce que je ne puis penser, il était parmi vous un grand nombre +d'individus qui eussent assez peu de vertus pour ne pas sacrifier leurs +passions et leurs préjugés à l'amour de la patrie, peuple de l'Helvétie, +vous seriez bien dégénéré de vos pères! + +Il n'est aucun homme sensé qui ne voie que la médiation dont je me +charge, est pour l'Helvétie un bienfait de cette providence qui, au +milieu de tant de bouleversemens et de chocs, a toujours veillé à +l'existence et à l'indépendance de votre nation, et que cette médiation +est le seul moyen qui vous reste pour sauver l'une et l'autre. + +Car il est temps enfin que vous songiez que si le patriotisme et l'union +de vos ancêtres fondèrent votre république, le mauvais esprit de vos +factions, s'il continue, la perdra infailliblement; et il serait pénible +de penser qu'à une époque où plusieurs nouvelles républiques se sont +élevées, le destin eût marqué la fin d'une des plus anciennes. + +Le premier consul de la république française, Président de la république +italienne, BONAPARTE. + + + + +Paris, le 11 vendémiaire an 11 (13 octobre 1802). + +Réponse du premier consul à une députation du clergé de Lyon. + +J'ai vu avec peine la division des prêtres du diocèse de Lyon: ne +savent-ils pas que la religion catholique a cela de particulier sur +toutes les religions, qu'elle prêche l'oubli des offenses? Quelle +opinion doivent donc avoir les séculiers de prêtres qui ont eu +réciproquement des sujets de division, et qui ne veulent pas les oublier +et se pardonner? Si l'orgueil veut qu'on humilie son ennemi, la charité, +vertu caractéristique de la religion de Jésus-Christ, veut qu'on se +réconcilie. Partout donc où j'entends encore dire que des prêtres se +souviennent d'avoir été ou de n'avoir pas été constitutionnels, j'en +conclus que ces ministres prêchent une morale qu'ils ne pratiquent +pas; qu'ils sont mus, non par des sentimens religieux, mais par des +considérations mondaines. Aucun prêtre sensé, s'il est véritablement +catholique, ne peut méconnaître les principes de sa croyance, qui sont +la confiance dans les évêques nommés par le gouvernement et institués +par le Saint-Siège. Il me tarde donc d'apprendre que le clergé du +diocèse de Lyon imitera celui de Paris, qui a donné l'exemple, et parmi +lequel il n'y a plus aucune espèce de discorde. + +BONAPARTE. + + + + +Paris, le 6 brumaire an 11 (28 octobre 1802). + +Note inscrite dans le Moniteur. + +Une partie des journalistes anglais reste en proie à la discorde. Toutes +les lignes qu'ils impriment sont des lignes de sang. Ils appellent +à grands cris là guerre civile au sein de la nation occidentale, si +heureusement pacifiée. Tous leurs raisonnemens, toutes leurs hypothèses, +roulent sur ces deux points,: 1°. Imaginer des griefs contre la France. +2°. Se créer aussi libéralement des alliés, et donner ainsi à leurs +passions des auxiliaires parmi les grandes puissances du continent. +Leurs griefs principaux sont aujourd'hui les affaires de Suisse, dont +l'heureuse issue excite leur jalouse fureur. Il paraît qu'il aurait +convenu beaucoup mieux à leurs passions que la guerre civile déchirât +cette malheureuse nation, et que les puissances voisines se laissant +entraîner par l'empire des circonstances, l'harmonie du continent fût de +nouveau troublée. La proclamation du 10 vendémiaire coupe le noeud de +toutes ces intrigues. + +Ils invoquent le traité de Lunéville, qui assure l'existence de la +république helvétique; mais c'est précisément pour l'assurer que +l'intervention de la France est indispensable. D'ailleurs, de toutes les +puissances de l'Europe, la seule qui n'ait pas le droit d'invoquer à cet +égard le traité de Lunéville, c'est l'Angleterre, puisqu'elle seule a +refusé de reconnaître la république helvétique. Elle a également méconnu +la république italienne, la république ligurienne et le roi de Toscane. +Nous savons que depuis un an, malgré les vives instances du gouvernement +français, elle a persisté dans le même refus, relativement à ces états +et aux arrangemens contentieux stipulés par le traité de Lunéville. +L'Angleterre n'a point d'agent diplomatique, ni à Berne, ni à Milan, ni +à Gênes, ni à Florence. + +Le gouvernement anglais ne se plaint point, et ne peut se plaindre +en effet, de ce qui arrive dans des pays dont il ne reconnaît pas +l'existence politique, et avec lesquels il n'entretient pas de relations +publiques. + +Les affaires d'Allemagne excitent encore bien plus vivement la jalousie +de cette foule d'écrivains périodiques; et la conduite forte et +généreuse qui a mérité à la Russie et à la France les remercimens de +tous les peuples, de toutes les villes, de tous les princes d'Allemagne, +est un sujet de griefs pour ces instigateurs de troubles. + +Le roi d'Angleterre a reconnu tous les arrangemens de l'Allemagne. Il y +à adhéré. Il suffit, a ce sujet, de lire le vote de son ministre à la +diète de Ratisbonne. Aussi le cabinet britannique, satisfait d'avoir vu +prendre en considération et ménager tous ses intérêts, n'élève à cet +égard aucune espèce de plaintes. + +Les libellistes anglais écrivent que la volonté exprimée par le roi +d'Angleterre comme électeur d'Hanovre, n'est pas celle de la nation +anglaise. Mais quel autre titre aurait une puissance insulaire pour se +mêler des affaires de l'Allemagne! Et à quelle abjection faudrait-il que +la Russie, l'Autriche, la Prusse, la Suède, le Danemarck, la Bavière +et les maisons de Wurtemberg, de Baden, de Hesse-Cassel, etc. et la +république française se trouvassent réduites, si elles ne pouvaient +négocier, conclure, arranger leurs intérêts limitrophes sans l'agrément +d'une puissance qui est aussi étrangère à ces intérêts qu'à notre +droit diplomatique! elle qui seule méconnaît les droits des nations +indépendantes sur les mers. Les relations de la France avec l'Angleterre +sont le traité d'Amiens, tout le traité d'Amiens, rien que le traité +d'Amiens. Les alliés que les écrivains de parti qui impriment à Londres +se créent sur le continent n'existent heureusement, ainsi que leurs +griefs, que dans leur imagination déréglée et dans les passions +haineuses et jalouses qui les tourmentent. Ils appellent de tous leurs +voeux les troupes autrichiennes; ils rassemblent et forment des armées +dans le Tyrol; mais Thugut n'est plus, et S. M. l'empereur sait bien +que, si deux fois la puissance autrichienne a été conduite sur le +bord du précipice, c'est pour s'être livrée deux fois à ces perfides +insinuations. Bien loin de sacrifier le sang de ses sujets qui lui est +si cher, la cour de Vienne, obérée par les remboursemens qu'elle a +l'extrême bonne foi de faire à l'Angleterre pour les subsides qu'elle eu +a reçus pendant les premières campagnes, ne s'occupe que de diminuer ses +dépenses. Elle pourrait en bonne justice, au lieu de rendre l'argent +qu'elle a dépensé pour la cause du gouvernement anglais, demander à +cette puissance cinq a six millions, comme une juste indemnité des frais +de la guerre. Kaunitz disait, au milieu du siècle passé, à un ministre +du roi de Prusse qui prenait son audience de congé: «Le roi votre maître +apprendra un jour combien l'alliance de l'Angleterre est pesante.» Et, +si la Prusse vit ses frontières envahies, sa capitale saccagée et ne +succomba pas, elle eu fut redevable à ce prince de glorieuse mémoire, et +à cette année qui sera long-temps citée comme un modèle. + +N'entendez-vous pas aussi ces journalistes effrénés appeler à grands +cris les armées russes? Mais ces armées russes ont-elles oublié que, +compromises et abandonnées dans les marais de la Hollande, elles ont été +désavouées par l'Angleterre, et qu'au mépris même du droit des nations, +on n'a pas voulu les comprendre dans l'échange des prisonniers? mais les +Russes, les Suédois et les Danois ne conservent ils pas un long souvenir +de ces prétentions inouïes qui ont amené les massacres de Copenhague? +Certes, et le continent en est profondément convaincu, le premier des +biens, l'intérêt le plus cher est la paix. Il sait trop bien qu'une +guerre continentale n'aurait d'autres effets que de concentrer toutes +les richesses du commerce, toutes les colonies du monde, dans la main +d'une seule Nation. + +La Russie et la France, réunies par une estime réciproque, par des +intérêts communs, par la ferme volonté de maintenir la paix du +continent, contiendraient malgré eux ces esprits inquiets dont la +politique turbulente inspire les gazettes anglaises, si jamais +l'influence de leurs libelles parvenait à faire remplacer le +gouvernement sage qui gouverne la Grande-Bretagne. + +Qu'on cite depuis cent ans une puissance continentale qui, s'étant +écartée des principes d'une saine politique, n'ait justifié l'allégation +de M. Kaunitz? + +Si le roi des Deux-Siciles a vu deux fois ses frontières franchies et +sa capitale au pouvoir des Français; si l'électeur de Bavière a vu deux +fois la même scène se renouveler dans ses états; si le roi de Sardaigne +a cessé de régner en Savoie et en Piémont; si la maison d'Orange a perdu +le Statdhouderat; si l'oligarchie de Berne et de Gênes a vu s'évanouir +son influence, et le Portugal les limites de ses provinces couvertes de +troupes prêtes à le conquérir, tous ne l'ont-ils pas dû à l'alliance de +l'Angleterre? + +La paix de l'Europe est solidement établie, et aucun cabinet, sans +doute, ne veut la troubler; mais, s'il pouvait arriver que des +individus, ennemis des hommes et de la tranquillité du monde, +parvinssent à obtenir quelque crédit dans le cabinet britannique, ils ne +réussiraient pas à empêcher tout le bien que les deux nations ont droit +d'attendre de leur état de paix et de leurs nouvelles relations. + +Au reste, le peuple français n'ignore pas qu'il excite une grande masse +de jalousies, et que long-temps contre lui on fomentera des dissensions, +soit intestines, soit étrangères; aussi demeure-t-il constamment dans +cette attitude que les Athéniens ont donnée à Minerve: _le casque en +tête et la lance en arrêt_. On n'obtiendra jamais rien de lui par des +procédés menaçans: la crainte est sans pouvoir sur le coeur des braves! + + + + +Paris, la 14 brumaire an 11 (5 novembre 1802). + +_Note inscrite dans le Moniteur._ Quel est l'intérêt que la faction +ennemie de l'Europe prend aux insurgés suisses? Il est aisé de voir +qu'elle voudrait en faire un nouveau Jersey pour y tramer des complots, +solder des traîtres, répandre des libelles, accueillir tous les +criminels, et faire sur l'est tout ce qu'elle fait constamment, au moyen +de la position de Jersey, sur l'ouest. Elle aurait par là cet avantage +tout particulier d'inquiéter cette belle manufacture de Lyon qui renaît +de ses ruines, et porter une main d'acier sur la balance du commerce, +afin de la faire pencher en faveur de l'industrie anglaise. + +Quel est l'intérêt de la France? Ce n'est que d'avoir de bons voisins et +des amis sûrs. + +Au midi, le roi d'Espagne allié de la France par inclination comme par +intérêt, et les républiques italienne et ligurienne, qui entrent dans +son système fédératif; La Suisse, la Bavière, le bon prince de Bade, le +roi de Prusse, la Hollande, au nord et à l'est. + +La faction ennemie de l'Europe qui veut agiter le continent ne trouvera +dans ces états ni complices, ni tolérance. Cependant ces agitateurs ne +dorment jamais; ils se sont essayés à la fois à Gênes, en Suisse, en +Hollande. Leurs trames prenaient de la consistance en Suisse, lorsque la +proclamation du 8 brumaire a tout calmé. Tout est rentré dans son +état naturel, dans cet état, qui, de tous côtés, présentera le beau +territoire de la France entouré de peuples amis. Cet état est le +résultat de dix ans de triomphes, de hasards, de travaux et d'immenses +sacrifices. La paix de Lunéville, les préliminaires de Londres et la +paix d'Amiens, bien loin d'y rien changer, l'ont consolidé. + +Aujourd'hui, pourquoi tenter ce que l'on n'a pu faire réussir jusqu'à ce +jour? Nous croit-on devenus lâches? nous croit-on moins forts que nous +ne l'avons jamais été? Il est plus facile aux vagues de l'Océan de +déraciner le rocher qui entravé sa fureur depuis quarante siècles, qu'à +la faction ennemie de l'Europe et des hommes de rallumer la guerre et +toutes ses fureurs au milieu de l'occident, et surtout de faire pâlir un +instant l'astre du peuple français. + + + + +Saint Cloud, le 19 frimaire an 11 (10 décembre 1802). + +_Aux députés des dix-huit cantons de la république helvétique._ + +Citoyens députés des dix-huit cantons de la république helvétique, la +situation de votre patrie est critique, La modération, la prudence et le +sacrifice de vos passions sont nécessaires pour la sauver. J'ai pris à +la face de l'Europe l'engagement de rendre ma médiation efficace. Je +remplirai tous les devoirs que cette fonction m'impose; mais ce qui est +difficile sans votre secours, devient simple avec votre Assistance et +votre Influence. + +La Suisse ne ressemble à aucun autre état, soit par les événemens qui +s'y sont succédés depuis plusieurs siècles, soit par sa situation +géographique et topographique, soit par les différentes langues, les +différentes religions et cette extrême différence de moeurs qui existent +entre ses diverses parties. La nature a fait votre état fédératif; +vouloir le vaincre, ne peut pas être d'un homme sage. + +Les circonstances, l'esprit des siècles passés, avaient établi chez vous +des peuples souverains et des peuples sujets. De nouvelles circonstances +et l'esprit différent d'un nouveau siècle, d'accord avec la justice et +la raison, ont rétabli l'égalité de droits entre toutes les portions de +votre territoire. Plusieurs de vos états ont suivi pendant des siècles +ces lois de la démocratie la plus absolue; d'autres ont vu quatre-vingt +dix-neuf familles s'emparer du pouvoir, et vous avez eu dans ceux-ci des +sujets et des souverains. L'influence et l'esprit général de l'Italie, +de la Savoie, de la France, de l'Alsace, qui vous entourent, avaient +essentiellement contribué à établir, dans ces derniers temps, cet état +de choses. L'esprit de ces divers pays est changé. + +La renonciation à tous les privilèges est à la fois la volonté et +l'intérêt de votre peuple. + +Ce qui est en même temps le désir, l'intérêt de votre nation et des +vastes états qui vous environnent est donc: + +1°. L'égalité des droits entre vos dix-huit cantons; + +2°. Une renonciation sincère et volontaire aux privilèges, _de la part +des familles patriciennes_; + +3°. Une organisation fédérative où chaque canton se trouve organisé +selon sa langue, sa religion, ses moeurs, son intérêt, son opinion. + +La chose la plus importante, c'est de fixer l'organisation de chacun des +dix-huit cantons, en la soumettant aux principes généraux. + +L'organisation des dix-huit cantons une fois arrêtée, il restera à +déterminer les relations qu'ils devront avoir entre eux, et dès lors +votre organisation centrale, beaucoup moins importante en réalité que +votre organisation cantonale. Finances, armée, administration, rien ne +peut être uniforme chez vous. Vous n'avez jamais entretenu de troupes +soldées; vous ne pouvez avoir de grandes finances; vous n'avez jamais eu +constamment des agens diplomatiques auprès des différentes puissances. +Situés au sommet des montagnes qui séparent la France, l'Allemagne et +l'Italie, vous participez à la fois de l'esprit de ces différentes +nations. La neutralité de votre pays, la prospérité de votre commerce +et une administration de famille, sont les seules choses qui puissent +agréer à voire peuple et vous maintenir. + +Ce langage, je l'ai toujours tenu à vos députés, lorsqu'ils m'ont +consulté sur leurs affaires. Il me paraissait tellement fondé en raison, +que j'espérais que, sans concours extraordinaire, la nature seule des +choses vous conduirait à reconnaître ce système. Mais les hommes qui +semblaient le mieux sentir étaient aussi ceux qui, par _intérêt_, +tenaient le plus au système de privilège et de famille, et qui, ayant +accompagné de leurs voeux, et, plusieurs, de leurs secours et de leurs +armes, les ennemis de la France, avaient une tendance à chercher hors de +la France l'appui de leur patrie. + +Toute organisation qui eût été établie chez vous, et qui eût été +contraire à l'intérêt de la France, ne pouvait pas être dans votre +véritable intérêt. + +Après vous avoir tenu le langage qu'il conviendrait à un citoyen suisse, +je vais vous parler comme magistrat de deux grands pays, et ne pas vous +déguiser que jamais la France et la république italienne ne pourront +souffrir qu'il s'établisse chez vous un système de nature à favoriser +leurs ennemis. + +Le repos et la tranquillité de quarante millions d'habitans, vos +voisins, sans qui vous ne pourriez ni vivre comme individus, ni exister +comme état, sont pour beaucoup dans la balance de la justice générale. +Que rien à leur égard ne soit hostile chez vous; que tout y soit en +harmonie avec eux, et que, comme dans les siècles passés, votre premier +intérêt, votre première politique, votre premier devoir, soient de ne +rien permettre, de ne rien laisser faire, sur votre territoire, qui, +directement ou indirectement, nuise anx intérêts, à l'honneur et en +général aux intérêts du peuple français. + +Et, si votre intérêt, la nécessité de faire finir vos querelles, +n'avaient pas été suffisans pour me déterminer à intervenir dans vos +affaires, l'intérêt de la France et de l'Italie m'en eût lui seul fait +un devoir; en effet vos insurgés ont été guidés par des hommes qui +avaient fait la guerre contre nous, et le premier acte de tous leurs +comités a été un appel aux privilèges, une destruction de l'égalité, et +une insulte manifeste au peuple français. + +Il faut qu'aucun parti ne triomphe chez vous. Il faut surtout que ce +ne soit pas celui qui a été battu. Une contre-révolution ne peut avoir +lieu. + +Je me plais à vous entretenir, et souvent je vous répéterai les mêmes +choses, parce que ce n'est qu'au moment où vos citoyens en seront +convaincus, que vos opinions pourront enfin se concilier et votre peuple +vivre heureux. + +La politique de la Suisse a toujours été considérée comme faisant partie +de la politique, de la France, de la Savoie et du Milanais, parce que la +manière d'exister de la Suisse est entièrement liée à la sûreté de ces +états. Le premier devoir, le devoir le plus essentiel du gouvernement +français, sera de veiller à ce qu'un système hostile ne prévale pas +parmi vous, et que les hommes dévoués à ses ennemis ne parviennent pas +à se mettre a la tête de vos affaires. Il convient non-seulement qu'il +n'existe aucun motif d'inquiétude pour la portion de notre frontière qui +est ouverte, et que vous couvrez, mais que tout nous assure encore que, +si votre neutralité était forcée, le bon esprit de votre gouvernement, +ainsi que l'intérêt de votre nation, vous rangeraient plutôt du côté des +intérêts de la France que contre eux. + +Je méditerai tous les projets, toutes les observations que, +collectivement ou individuellement, ou par députation de canton, vous +voudrez me faire passer. Les sénateurs Barthélemy, Fouché, Roederer et +Desmeunier, que j'ai chargés de recueillir vos opinions, d'étudier vos +intérêts et d'accueillir vos vues, me rendront compte de tout ce que +vous désirerez qu'ils me disent ou me remettent de votre part. + +_Le premier consul_, BONAPARTE. + + + + +Paris, le 10 pluviose an 11 (30 janvier l803). + +_Note inscrite par le premier consul en marge d'une délibération du +conseil municipal d'Orléans, portant qu'il serait érigé un monument en +l'honneur de Jeanne d'Arc, autrement la Pucelle d'Orléans._ + +Ecrire au citoyen Crignon Desormeaux, maire d'Orléans, que cette +délibération m'est très agréable. L'illustre Jeanne d'Arc a prouvé qu'il +n'est pas de miracle que le génie français ne puisse produire dans les +circonstances où l'indépendance nationale est menacée. + +Unie, la nation française n'a jamais été vaincue; mais nos voisins plus +calculateurs et plus adfoils, abusant de la franchise et de la loyauté +de notre caractère, semèrent constamment parmi nous ces dissensions, +d'où naquirent les calamités de cette époque et tous les désastres que +rappelle notre histoire. + + + + +Paris, le 30 pluviôse an 11 (19 février 1803). + +_Aux Suisses_, + +L'Helvétie, en proie aux dissensions, était menacée de sa dissolution; +elle ne pouvait trouver en elle-même les moyens de se reconstituer. +L'ancienne affection de la nation française pour ce peuple +recommandable, qu'elle a récemment défendu par ses armes et fait +reconnaître comme puissance par ses traités; l'intérêt de la France et +de la république italienne dont la Suisse couvre les frontières; la +demande du sénat, celle des cantons démocratiques; le voeu du peuple +helvétique tout entier, nous ont fait un devoir d'interposer notre +médiation entre les partis qui le divisent. Les sénateurs Barthélemy, +Roederer, Fouché et Desmeunier, ont été par nous chargés de conférer +avec cinquante-six députés du sénat helvétique et des villes et cantons +réunis à Paris. Déterminer si la Suisse, fédérale par sa nature, pouvait +être retenue sous un gouvernement central autrement que par la force; +reconnaître le genre de constitution qui était le plus conforme au voeu +de chaque canton; distinguer ce qui répond le mieux aux idées que les +cantons nouveaux se sont faites de la liberté et du bonheur; concilier +dans les cantons anciens, les institutions consacrées par le temps avec +les droits restitués à la masse des citoyens: tels étaient les objets +qu'il fallait soumettre à l'examen et à la discussion. Leur importance +et leur difficulté nous ont décidé à entendre nous-même dix députés +nommés par les deux partis, savoir: les citoyens d'Affry, Glutz, Jauch, +Monnot, Reinhart, Sprecher, Stapfer, Ustery, Watteville et Vonflue; +et nous avons conféré le résultat de leurs discussions, tant avec les +différens projets présentés par les députations cantonales, qu'avec les +résultats des discussions qui ont eu lieu entre ces députations et les +sénateurs-commissaires. Ayant ainsi employé tous les moyens de connaître +les intérêts et la volonté des Suisses, NOUS, en qualité de médiateur, +sans autre vue que celle du bonheur des peuples sur les intérêts +desquels nous avions à prononcer, et sans entendre nuire à +l'indépendance de la Suisse, STATUONS ce qui suit, etc. + +BONAPARTE. + +_N. B._ Le reste contient l'_acte de médiation fait par le premier +consul de la république française entre les partis qui la divisent_. + + + + +Paris, le 3 ventose an 11 (21 février 18o3). + +_Au corps législatif_. + +EXPOSÉ DE LA SITUATION DE LA RÉPUBLIQUE. + +Les événemens n'ont point trompé les voeux et l'attente du gouvernement. +Le corps législatif, au moment où il reprend ses travaux, retrouve la +république plus forte de l'union des citoyens, plus active dans son +industrie, plus confiante dans sa prospérité. + +L'exécution du concordat, sur laquelle des ennemis de l'ordre public +avaient encore fondé de coupables espérances, a donné presque partout +les résultats les plus heureux. Les principes d'une religion éclairée, +la voix du souverain pontife, la constance du gouvernement, ont triomphé +de tous les obstacles. Des sacrifices mutuels ont réuni les ministres +du culte. L'église gallicane renaît par les lumières et la concorde, et +déjà un changement heureux se fait sentir dans les moeurs publiques. Les +opinions et les coeurs se rapprochent; l'enfant redevient plus docile +à la voix de ses parens; la jeunesse plus soumise à la voix des +magistrats; la conscription s'exécute aux lieux même où le nom seul +de la conscription soulevait les esprits; et servir la patrie est une +partie de la religion. + +Dans les départemens qu'a visités le premier consul, il a recueilli +partout le témoignage de ce retour aux principes qui font la force et le +bonheur de la société. + +Dans l'Eure, dans la Seine-Inférieure, dans l'Oise, on est fier de la +gloire nationale, on sent dans toute leur étendue les avantages de +l'égalité; on bénit le retour de la paix; on bénit le rétablissement du +culte public. C'est par tous ces liens que les coeurs ont été rattachés +à l'état et à la constitution. + +Le devoir du gouvernement est de nourrir et d'éclairer ces heureuses +dispositions. + +Les autres cultes s'organisent et les consistoires se composent de +citoyens éclairés, défenseurs connus de l'ordre public, de la liberté +civile et de la liberté religieuse. + +L'instruction publique, cet appui nécessaire des sociétés, est partout +demandée avec ardeur. Déjà s'ouvrent plusieurs lycées; déjà, comme +l'avait prévu le gouvernement, une multitude d'écoles particulières +s'élèvent au rang des écoles secondaires. Tous les citoyens sentent +qu'il n'est pas de bonheur sans lumières: que sans talens ni +connaissances, il n'y a d'égalité que celle de la misère et de la +servitude. + +Une école militaire recevra de jeunes défenseurs de la patrie; soldats, +ils apprendront à supporter la vie des camps et les fatigues de la +guerre. Par une longue obéissance, ils se formeront à commander et +apporteront aux armées la force et la discipline unies aux connaissances +et aux talens. + +Dans les lycées comme dans l'école militaire, la jeunesse des +départemens nouvellement incorporés à la république, vivra confondue +avec la jeunesse de l'ancienne France. De la fusion des esprits et des +moeurs, de la communication des habitudes et des caractères, du mélange +des intérêts, des ambitions et des espérances, naîtra cette fraternité, +qui de plusieurs peuples ne fera qu'un seul, destiné par sa position, +par son courage, par ses vertus, à être le lien et l'exemple de +l'Europe. + +L'institut national, à sa puissance sur l'instruction publique, a reçu +une direction plus utile; et désormais il déploiera, sur le caractère +de la nation, sur la langue, sur les sciences, sur les arts, sur les +lettres, une influence plus active. + +Pour assurer la stabilité de nos institutions naissantes, pour éloigner +des regards des citoyens ce spectre de la discorde qui leur apparaissait +encore dans le retour périodique des élections à la suprême +magistrature, les amis de la patrie appelèrent le consulat à vie sur la +tête du premier magistrat. Le peuple, consulté, a répondu à leur appel, +et le sénat a proclamé la volonté du peuple. + +Le système d'éligibilité n'a pu résister au creuset de l'expérience et à +la force de l'opinion publique. + +L'organisation du sénat était incomplète. + +La justice nationale était disséminée dans des tribunaux sans harmonie, +sans dépendance mutuelle: point d'autorité qui les protégeât, ou qui pût +les réformer; point de liens qui les assujettissent à une discipline +commune. + +Il manquait à la France un pouvoir que réclamait la justice même, celui +de faire grâce. Combien de fois, depuis douze ans, il avait été invoqué. +Combien de malheureux avaient succombé victimes d'une inflexibilité que +les sages reprochaient à nos lois! Combien de coupables qu'une funeste +indulgence avait acquittés, parce que les peines étaient trop sévères. + +Un sénatus-consulte a rendu au peuple l'exercice des droits que +l'assemblée constituante avaient reconnus, mais il les lui a rendus +environnés de précautions qui le défendent de l'erreur ou de la +précipitation de son choix; qui assurent le respect des propriétés et +l'ascendant des lumières. + +Que les premières magistratures viennent à vaquer, les devoirs et la +marche du sénat sont tracés; des formes certaines garantissent la +sagesse et la liberté de son choix, et la souveraineté de ce choix ne +laisse ni à l'ambition le moyen de conspirer, ni à l'anarchie le moyen +de détruire. + +Le ciment du temps consolidera chaque jour cette institution tutélaire. +Elle sera le terme de toutes les inquiétudes et le but de toutes les +espérances, comme elle est la plus belle des récompenses promises aux +services et aux vertus publiques. + +La justice embrasse d'une chaîne commune tous tes tribunaux; ils ont +leur subordination et leur censure; toujours libres dans l'exercice de +leurs fonctions, toujours indépendans du pouvoir, et jamais indépendans +des lois. + +Le droit de faire grâce quand l'intérêt de la république l'exige, ou +quand les circonstances commandent l'indulgence, est remis aux mains +du premier magistrat; mais il ne lui est remis que sous la garde de la +justice même; il ne l'exerce que sous les yeux d'un conseil, et après +avoir consulté les organes les plus sévères de la loi. + +Si les institutions doivent être jugées par leurs effets, jamais +institution n'eut un résultat plus important que ce sénatus-consulte +organique. C'est à compter de ce moment que le peuple français s'est +confié à sa destinée, que les propriétés ont repris leur valeur +première, que se sont multipliées les longues spéculations; jusque-là +tout semblait flotter encore. On aimait le présent, on doutait du +lendemain, et les ennemis de la patrie nourrissaient toujours des +espérances. Depuis cette époque il ne leur reste que de l'impuissance et +de la haine. + +L'île d'Elbe avait été cédée à la France; elle lui donnait un peuple +doux, industrieux, deux ports superbes, une mine féconde et précieuse; +mais séparée de la France, elle ne pouvait être intimement attachée à +aucun de ses départemens; ni soumise aux règles d'une administration +commune. On a fait fléchir les principes sous la nécessité des +circonstances; on a établi pour l'île d'Elbe des exceptions que +commandaient sa position et l'intérêt public. + +L'abdication du souverain, le voeu du peuple, la nécessité des choses, +avaient mis le Piémont au pouvoir de la France. Au milieu des nations +qui l'environnent avec les élémens qui composaient sa population, le +Piémont ne pouvait supporter ni le poids de sa propre indépendance, +ni les dépenses d'une monarchie. Réuni à la France, il jouira de +sa sécurité et de sa grandeur; les citoyens laborieux, éclairés, +développeront leur industrie et leurs talens dans le sein des arts et de +la paix. + +Dans l'intérieur de la France, règne le calme et la sécurité. La +vigilance des magistrats, une justice sévère, une gendarmerie fortement +constituée et dirigée par un chef qui a vieilli dans la carrière de +l'honneur, ont imprimé partout la terreur aux brigands. + +L'intérêt particulier s'est élevé jusqu'au sentiment de l'intérêt +public. Les citoyens ont osé attaquer ceux qu'autrefois ils redoutaient, +lors même, qu'ils étaient enchaînés au pied des tribunaux. Des communes +entières se sont armées et les ont détruits. L'étranger envie la sûreté +de nos routes et cette force publique, qui souvent invisible, mais +toujours présente, veille sur son pays et le protége sans qu'il la +réclame. Dans le cours d'une année difficile, au milieu d'une pénurie +générale, le pauvre ne s'est point défié des soins du gouvernement. Il a +supporté avec courage des privations nécessaires; et les secours qu'il +avait lieu d'attendre, il les a reçus avec reconnaissance. + +Le crime de faux n'est plus encouragé par l'espoir de l'impunité. Le +zèle des tribunaux chargés de le frapper, et la juste sévérité des +lois, ont enfin arrêté les progrès de ce fléau qui menaçait la fortune +publique et les fortunes particulières. Notre culture se perfectionne et +défie les cultures les plus vantées de l'Europe. Dans les départemens, +il est des cultivateurs éclairés qui donnent des leçons et des exemples. +L'éducation des chevaux a été encouragée par des primes; l'amélioration +des laines, par l'introduction de troupeaux de races étrangères. Partout +les administrateurs zélés recherchent et relèvent les richesses de +notre sol, et propagent les méthodes utiles et les résultats heureux de +l'expérience. Nos fabriques se multiplient, s'animent et s'éclairent; +émules entre elles, bientôt elles seront les rivales des fabriques les +plus renommées dans l'étranger. Il ne manque désormais à leur prospérité +que des capitaux moins chèrement achetés. Mais déjà les capitaux +abandonnent les spéculations hasardeuses de l'agiotage, et retournent +à la terre et aux entreprises utiles. Plus de vingt mille ouvriers +français qui étaient dispersés dans l'Europe sont rappelés par les +fabricans et vont être rendus à nos manufactures. + +Parmi nos fabriques, il en est une plus particulière à la France, que +Colbert échauffa de son génie; elle avait été ensevelie sous les ruines +de Lyon; le gouvernement a mis tous ses soins à l'en retirer. Lyon +renaît à la splendeur et à l'opulence; et déjà du sein de leurs +ateliers, ses fabricans imposent des tributs aux principaux de l'Europe. +Mais le principe de leurs succès est dans le luxe même de la France: +c'est dans la mobilité de nos goûts, dans l'inconstance de nos modes que +le luxe étranger doit trouver son aliment; c'est là ce qui doit faire +mouvoir et vivre une population immense, qui sans cela irait se perdre +dans la corruption et la misère. + +Il y aura à Compiègne, il s'élèvera bientôt sur les confins de la +Vendée, des prytanées où la jeunesse se formera pour l'industrie et pour +les arts mécaniques. De là nos chantiers, nos manufactures tireront un +jour les chefs de leurs ateliers, de leurs travaux. + +Quatorze millions, produit de la taxe des barrières, et dix millions +d'extraordinaire, ont été, pendant l'an 10, employés aux routes +publiques. Les anciennes communications ont été réparées et entretenues. +Des communications nouvelles ont été ouvertes. Le Simplon, le +Mont-Cenis, le Mont-Genèvre, nous livreront bientôt un triple et facile +accès en Italie. Un grand chemin conduira de Gênes à Marseille. Une +route est tracée du Saint-Esprit à Gap; une autre, de Rennes à Brest par +Pontivy. A Pontivy, s'élèvent de grands établissemens qui auront une +grande influence sur l'esprit public des départemens dont se composait +l'ancienne Bretagne; un canal y portera le commerce et une prospérité +nouvelle. + +Sur les bords du Rhin, de Bingen à Coblentz, une route nécessaire est +taillée dans des rochers inaccessibles. Les communes voisines associent +leurs travaux aux efforts du trésor public, et les peuples de l'autre +rive qui riaient de la folie de l'entreprise, restent confondus de la +rapidité de l'exécution. + +De nombreux ateliers sont distribués sur le canal de Saint-Quentin. + +Le canal de l'Ourcq vient de s'ouvrir, et bientôt Paris jouira de ses +eaux, de la salubrité, et des embellissemens qu'elles lui promettent. + +Le canal destiné à unir la navigation de la Saône, du Doubs et du Rhin, +est presque entièrement exécuté jusqu'à Dôles; et le trésor public +reçoit déjà, dans l'augmentation du prix des bois auxquels ce canal sert +de débouché, une somme égale à celle qu'il a fournie pour en continuer +les travaux. + +Les canaux d'Aigues-Mortes et du Rhône, le dessèchement des marais de la +Charente-Inférieure sont commencés, et donneront de nouvelles routes au +commerce, et de nouvelles terres à la culture. On travaille à rétablir +les digues de l'île de Cadsan, celles d'Ostende, celles des côtes du +Nord, et à rétablir la navigation de nos rivières. Cette navigation +n'est déjà plus abandonnée aux seuls soins du gouvernement. Les +propriétaires des bateaux qui les fréquentent ont enfin senti qu'elle +était leur patrimoine, et ils appellent sur eux-mêmes les taxes qui +doivent en assurer l'entretien. + +Sur l'Océan, des forts s'élèvent pour couvrir la rade de l'île d'Aix et +défendre les vaisseaux de la république. Partout des fonds sont affectés +à la réparation et au nettoyement de nos ports; un nouveau bassin et une +écluse de chasse termineront le port du Hâvre, et en feront le plus beau +port de commerce de la Manche. Une compagnie de pilotes se forme pour +assurer la navigation de l'Escaut, et l'affranchir de la science et du +danger des pilotés étrangers. + +A Anvers, vont commencer les travaux qui doivent rendre à son commerce +son ancienne célébrité; et dans la pensée du gouvernement, sont les +canaux qui doivent lier la navigation de l'Escaut, de la Meuse et du +Rhin, rendre à nos chantiers, à nos besoins, des bois qui croissent sur +notre sol, et à nos fabriques une consommation que des manufactures +étrangères leur disputent sur leur propre territoire. + +Les îles de la Martinique, de Tabago, de Sainte-Lucie, nous ont été +rendues avec tous les élémens de la prospérité. La Guadeloupe reconquise +et pacifiée renaît à la culture. La Guyane sort de sa longue enfance et +prend des accroissemens marqués. + +Saint-Domingue était soumis, et l'artisan de ses troubles était au +pouvoir de la France. Tout annonçait le retour de sa prospérité; mais +une maladie l'a livrée à de nouveaux malheurs. Enfin, le fléau qui +désolait notre armée a cessé ses ravages, les forces qui nous restent +dans la colonie, celles qui y arrivent de tous nos ports, nous +garantissent qu'elle sera bientôt rendue à la paix et au commerce. + +Des vaisseaux partent pour les îles de France et de la Réunion, et pour +l'Inde. + +Notre commerce maritime recherche les traces de ses anciennes liaisons, +en forme de nouvelles, et s'enhardit par des essais. Déjà une heureuse +expérience et des encouragemens ont ranimé les armemens pour la +pêche, qui fut long-temps le patrimoine des Français. Des expéditions +commerciales plus importantes sont faites ou méditées pour les colonies +occidentales, pour l'Ile-de-France, pour les Indes. + +Marseille reprend sur la Méditerranée son ancien ascendant. + +Des chambres de commerce ont été rendues aux villes qui en avaient +autrefois; il en a été établi dans celles qui, par l'étendue de leurs +opérations et l'importance de leurs manufactures, ont paru les mériter. + +Dans ces associations formées par d'honorables choix, renaîtront +l'esprit et la science du commerce. Là se développeront les intérêts, +toujours inséparables des intérêts de l'état. Le négociant y apprendra +à mettre avant les richesses, la considération qui les honore, et avant +les jouissances d'un vain luxe, cette sage économie qui fixe l'estime +des citoyens et la confiance de l'étranger. + +Des députés choisis dans ces différentes chambres, discuteront sous les +yeux du gouvernement les intérêts du commerce et des manufactures, et +les lois et réglemens qu'exigeront les circonstances. + +Dans nos aimées de terre et de mer se propagent l'instruction et l'amour +de la discipline. La comptabilité s'épure dans les corps militaires; une +administration domestique succède au régime dilapidateur des entreprises +et des fournitures. Le soldat mieux nourri, mieux vêtu, connaît +l'économie; et les épargnes qu'il verse dans la caisse commune +l'attachent à ses drapeaux comme à sa famille. + +Toutes les sources de nos finances deviennent plus fécondes. La +perception des contributions indirectes est moins vigoureuse pour le +contribuable. On comptait, en l'an 6, cinquante millions en garnisaires +et en contraintes, et les recouvremens étaient arriérés de trois ou +quatre années. Aujourd'hui on n'en compte que trois millions, et les +contributions sont au courant. + +Toutes les régies, toutes les administrations donnent des produits +toujours croissans. La régie de l'enregistrement est d'une fécondité +qui atteste le mouvement rapide des capitaux et la multiplicité des +transactions. + +Au milieu de tant de signes de prospérité, on accuse encore l'excès des +contributions directes. + +Le gouvernement a reconnu avec tous les hommes éclairés en +administration, que la surcharge était surtout dans l'inégalité de +la répartition. Des mesures ont été prises, et déjà s'exécutent +pour constater les inégalités réelles qui existent entre les divers +départemens. Au plus tard dans le cours de l'an 12, des opérations +régulières et simultanées nous auront appris quel est le rapport des +contributions entre un département et un autre département, et quel est +dans chaque département le taux moyen delà contribution foncière. +Une fois assuré d'un résultat certain, le gouvernement proposera les +rectifications que réclame la justice. Mais dès cette session, et sans +attendre les résultats, il proposera une diminution importante sur la +contribution foncière. + +Des innovations sont proposées encore dans notre système de finances; +mais tout changement est un mal, s'il n'est pas démontré jusqu'à +l'évidence que des avantages certains doivent en résulter. Le +gouvernement attendra du temps et des discussions les plus approfondies +la maturité de ces projets que hasarde souvent l'inexpérience, qu'on +appuie sur l'exemple d'un passé dont les traces sont déjà effacées, pour +la plupart, des esprits, et sur la doctrine financière d'une nation qui, +par des efforts exagérés, a rompu toutes les mesures des contributions +et des dépenses publiques. + +Avec un accroissement incalculé de revenus, des circonstances +extraordinaires ont amené des besoins qu'il n'avait pas été donné de +prévoir Il a fallu reconquérir deux de nos colonies, et rétablir dans +toutes le pouvoir et le gouvernement de la métropole; il a fallu par +des moyens soudains, et trop étendus pour être dirigés avec toute la +précision d'une sévère économie, assurer des subsistances à la capitale +et à un grand nombre de départemens; mais du moins le succès a répondu +aux efforts du gouvernement; et de ces vastes opérations il lui reste +des ressources pour garantir désormais la capitale du retour de la même +pénurie, et pour se jouer des combinaisons du monopole. + +Dans le compte raisonné du ministre des finances, on trouve l'ensemble +des contributions annuelles et des diverses branches du revenu public, +ce qu'elles ont dû produire dans l'année révolue; ce qu'on doit en +attendre d'amélioration soit des mesures de l'administration, soit +du progrès de la prospérité publique; quels ont été, dans les divers +départemens du ministère, les élémens de la dépense pour l'an 10; +quelles sommes sont encore à solder sur cette année et les années +antérieures; quelles ressources restent pour les couvrir, soit dans les +recouvremens à faire pour le passé, soit dans les fonds extraordinaires +qui avaient été assignés pour la dépense de cette année, et qui n'ont +point encore été consommés; quel est l'état actuel de la dette publique; +quels en ont été les accroissemens; quelles en ont été les extinctions +naturelles; quelles en ont été enfin celles qu'a opérées la caisse +D'amortissement. + +Dans le compte du ministre du trésor public, on verra, dans leur +réalité, les recettes et les payemens exécutés dans l'an 10; ce qui +appartient aux diverses branches de revenus; ce qui doit être imputé à +chaque année et à chaque partie de l'administration. + +Des comptes rendus de ces deux ministres, sortira le tableau le plus +complet de notre situation financière. Le gouvernement le présente avec +une égale confiance, à ses amis, à ses détracteurs, aux citoyens et +aux étrangers. Après avoir autorisé les dépenses prévues de l'an 12 et +approprié les revenus nécessaires à ces dépenses, des objets du plus +grand intérêt occuperont la session du corps législatif. Il faut +rétablir l'ordre dans notre système monétaire; il faut donner au système +de nos douanes une nouvelle force et une nouvelle énergie pour comprimer +la contrebande. Il faut enfin donner à la France ce nouveau Code civil +depuis long-temps promis et trop long-temps attendu. Sur toutes +ces matières, des projets de loi ont été formés sous les yeux du +gouvernement et mûris dans des conférences où des commissions du +conseil-d'état et du tribunal, n'ont porté que l'amour de la vérité et +le sentiment de l'intérêt public. Le même sentiment, les mêmes principes +dirigeront les délibérations des législateurs, et garantissent à la +république la sagesse et l'impartialité des lois qu'ils auront adoptées. + +Sur le continent, tout nous offre des gages de repos et de tranquillité. + +La république italienne, depuis les comices de Lyon, se fortifie par +l'union toujours plus intime des peuples qui la composent. L'heureux +accord de ceux qui la gouvernent, son administration intérieure, sa +force militaire, lui donnent déjà le caractère et l'attitude d'un +état formé depuis long-temps; et si la sagesse les conserve, ils lui +garantissent une prospérité toujours plus prospère. + +La Ligurie, placée sous une constitution mixte, voit à sa tête et +dans le sein de ses autorités, ce qu'elle a de citoyens les plus +recommandables, par leurs voeux, par leurs lumières et par leur fortune. + +De nouvelles secousses ont ébranlé la république helvétique. Le +gouvernement devait son secours à des voisins dont le repos importe +au sien, et il fera tout pour assurer le succès de la médiation et le +bonheur d'un peuple dont la position, les habitudes, les intérêts, en +font l'allié nécessaire à la France. + +La Batavie rentre successivement dans les colonies que la paix lui a +conservées. Elle se souviendra toujours que la France ne peut être +pour elle que l'amie la plus utile, ou l'ennemie la plus funeste. En +Allemagne, se _consomment les dernières stipulations du traité de +Lunéville. + +La Prusse, la Bavière, tous les princes séculiers qui avaient des +possessions sur la rive gauche du Rhin, obtiennent sur la rive droite +de justes indemnités. La maison d'Autriche trouve dans les évêchés de +Salzbourg, d'Aischtett, de Trente et Brixen et dans la plus grande +partie de celui de Passau, plus qu'elle n'a perdu dans la Toscane. + +Ainsi, par l'heureux concours de la France et de la Russie, tous les +intérêts permanens sont conciliés, et du sein de cette tempête qui +semblait devoir l'anéantir, l'empire germanique, cet empire si +nécessaire à l'équilibre et au repos de l'Europe, se relève plus fort, +composé d'élémens plus homogènes, mieux combinés, mieux assortis aux +circonstances présentes et aux idées de notre siècle. + +Un ambassadeur français est à Constantinople, chargé de fortifier et +de resserrer les liens qui nous attachent à une puissance qui semble +chanceler, mais qu'il est de notre intérêt de soutenir et de rassurer +sur ses fondemens. + +Des troupes britanniques sont toujours dans Alexandrie et dans Malte. Le +gouvernement avait le droit de s'en plaindre, mais il apprend que les +vaisseaux qui doivent les remmener en Europe sont dans la Méditerranée. + +Le gouvernement garantit à la nation la paix du continent, et il lui est +permis d'espérer la continuation de la paix maritime. Cette paix est +le besoin la volonté de tous les peuples; pour la conserver, le +gouvernement fera tout ce qui est compatible avec l'honneur national, +essentiellement lié à la stricte exécution des traités. + +Mais en Angleterre, deux partis se disputent le pouvoir. L'un a conclu +la paix et paraît décidé à la maintenir; l'autre a juré à la France une +haine implacable. De là cette fluctuation dans les opinions et dans les +conseils, et cette attitude à la fois pacifique et menaçante. + +Tant que durera cette lutte de partis, il est des mesures que la +prudence commande au gouvernement de la république. Cinq cent mille +hommes doivent être et seront prêts à la défendre et à la venger. +Etrange nécessité que de misérables passions imposent à deux nations +qu'un intérêt et une égale volonté attachent à la paix! + +Quel que soit à Londres le sujet de l'intrigue, elle n'entraînera pas +d'autres peuples dans des ligues nouvelles; et le gouvernement le dit +avec un juste orgueil: seule, l'Angleterre ne saurait aujourd'hui lutter +contre la France. + +Mais ayons de meilleures espérances, et croyons plutôt qu'on n'écoutera +dans le cabinet britannique que les conseils de la sagesse et la voix de +l'humanité. + +Oui, sans doute, la paix se consolidera tous les jours davantage; les +relations des deux gouvernemens prendront ce caractère de bienveillance +qui convient à leurs intérêts mutuels. Un heureux repos fera oublier les +longues calamités d'une guerre désastreuse; la France et l'Angleterre, +en faisant leur bonheur réciproque, mériteront la reconnaissance du +monde entier. + +_Le premier consul_, BONAPARTE. + + + + +Paris, le 4 ventose an 11 (23 février 1803). + +_Réponse du premier consul à une députation du corps législatif_[48]. + +C'est à l'accord qui a régné entre le gouvernement et le corps +législatif, qu'est dû le succès de la mesure la plus importante et la +plus populaire qui ait marqué votre dernière session. + +Des travaux non moins utiles sont réservés à la session actuelle; le +gouvernement attend la même harmonie et les mêmes-résultats. + +Je reçois avec la plus grande satisfaction le témoignage des sentimens +que vous m'exprimez: je les justifierai par le dévouement le plus +constant aux intérêts de la patrie. + +_Le premier consul_, BONAPARTE. + +[Footnote 48: Envoyée à l'ouverture de la session.] + + + + +Saint-Cloud, le 10 floréal an 11 (30 avril 1803). + +_Au landamman et aux membres du conseil du canton d'Ury._ + +Citoyens landamman et membres du conseil du canton d'Ury, tout ce que +vous me dites dans votre lettre du 28 mars m'a vivement touché. J'ai +voulu, par l'acte de médiation, vous éviter de grands maux, vous +procurer de grands biens. Je n'ai vu que vos intérêts. Oubliez toutes +vos divisions. Ne formez qu'un seul peuple. + +Je regarderai comme une de mes occupations les plus importantes de +maintenir dans toute son intégrité la vieille amitié qui, depuis tant de +siècles, vous unit à la nation française. + +Dites au peuple de votre canton que je serai toujours prêt à l'aider +dans tous les maux qu'il pourrait éprouver, et qu'en retour je compte +sur la continuation des sentimens que vous m'exprimez. + +BONAPARTE. + + + + +Saint-Cloud, le 13 floréal an 11 (3 mai 1803). + +_Au landamman et aux membres du conseil du canton d'Underwald._ + +Citoyens landamman et membres du conseil du canton d'Underwald, je vous +remercie des sentimens que vous m'exprimez au nom de votre canton par +votre lettre du 3 avril. Le titre de restaurateur de la liberté des +enfans de Tell, m'est plus précieux que la plus belle victoire. Je n'ai +eu en vue dans l'acte de médiation que vos intérêts; quand j'ai disputé +avec vos députés, j'ai été, par la pensée, un de vos concitoyens. + +Assurez le peuple de votre canton que, dans toutes les circonstances, +il peut compter qu'il me trouvera toujours dans les mêmes sentimens. +Oubliez toutes vos anciennes querelles, et comptez sur le désir que j'ai +de vous donner des preuves de l'intérêt que je vous porte. + +BONAPARTE. + + + + +Saint-Cloud, le 16 floréal an 11 (6 mai 1803). + +_Au landamman et aux membres du conseil du canton de Schwitz._ + +Citoyens landamman et membres du conseil du canton de Schwitz, j'ai +éprouvé une vive satisfaction d'apprendre, par votre lettre du 14 avril, +que vous étiez heureux par l'acte de médiation. L'oubli de vos querelles +passées et l'union entre vous, voilà le premier de vos besoins. + +Je serai toujours votre ami, et l'esprit qui m'a dicté l'acte de +médiation ne cessera jamais de m'animer. + +Quelles que soient les sollicitudes et les occupations que je puis +avoir, je regarderai toujours pour moi comme un devoir et une douce +jouissance, de faire tout ce qui pourra consolider votre liberté et +votre bonheur. + +BONAPARTE. + + + + +Saint-Cloud, le 24 floréal an 11 (14 mai 1803). + +_Au corps législatif._ + +Législateurs, + +Le gouvernement de la république vous annonce que des orateurs se +rendront à votre séance aujourd'hui samedi, 24 floréal, à deux heures +après midi, à l'effet d'y porter la parole au nom du gouvernement et +faire une communication extraordinaire[49]. + +Le gouvernement désire que cette communication soit entendue en comité +secret. + +_Le premier consul_, BONAPARTE. + +[Footnote 49: Cette communication était l'annonce de la rupture avec +l'Angleterre.] + + + + +Saint-Cloud, le 30 floréal an 11 (20 mai 1803). + +_Message au sénat, au corps législatif et au tribunat._ + +L'ambassadeur d'Angleterre a été rappelé, forcé par nette circonstance, +l'ambassadeur de la république a quitté un pays où il ne pouvait plus +entendre de paroles de paix. + +Dans ce moment décisif, le gouvernement met sous vos yeux, il mettra +sous les yeux de la France et de l'Europe ses premières relations avec +le ministère britannique, les négociations qui ont été terminées par le +traité d'Amiens, et les nouvelles discussions qui semblent finir par une +rupture absolue. + +Le siècle présent et la postérité y verront tout ce qu'il a fait pour +mettre un terme aux calamités de la guerre, avec quelle modération, avec +quelle patience il a travaillé à en prévenir le retour. + +Rien n'a pu rompre le cours des projets formés pour rallumer la discorde +entre les deux nations. Le traité d'Amiens avait été négocié au milieu +des clameurs d'un parti ennemi de la paix. A peine conclu, il fût +l'objet d'une censure amère: on le représenta comme funeste à +l'Angleterre, parce qu'il n'était pas honteux pour la France. Bientôt on +sema des inquiétudes, on simula des dangers sur lesquels on établit +la nécessité d'un état de paix tel, qu'il était un signal permanent +d'hostilités nouvelles. On tint en réserve, on stipendia ces vils +scélérats qui avaient déchiré le sein de leur patrie, et qu'on destine +à le déchirer encore. Vains calculs de la haine! ce n'est plus cette +France divisée par les factions et tourmentée par les orages; c'est +la France rendue à la tranquillité intérieure, régénérée dans son +administration et dans ses lois, prête à tomber de tout son poids sur +l'étranger qui osera l'attaquer et se réunir aux brigands qu'une atroce +politique rejetterait encore sur son sol pour y organiser le pillage et +les assassinats; + +Enfin, un message inattendu a tout-à-coup effrayé l'Angleterre +d'armemens imaginaires en France et en Batavie, et supposé des +discussions importantes qui divisaient les deux gouvernemens, tandis +qu'aucune discussion pareille n'était connue du gouvernement français. + +Aussitôt des armemens formidables s'opèrent sur les côtes et dans les +ports de la Grande-Bretagne; la mer est couverte de vaisseaux de guerre; +et c'est au milieu de cet appareil que le cabinet de Londres demande à +la France l'abrogation d'un article fondamental du traité d'Amiens. + +Ils voudraient, disaient-ils, des garanties nouvelles, et ils +méconnaissent la sainteté des traités, dont l'exécution est la première +des garanties que puissent se donner les nations. En vain la France a +invoqué la foi jurée; en vain elle a rappelé les formes reçues parmi les +nations; en vain elle a consenti à fermer les yeux sur l'inexécution +actuelle de l'article du traité d'Amiens, dont l'Angleterre prétendait +s'affranchir; en vain elle a voulu remettre à prendre un parti définitif +jusqu'au moment où l'Espagne et la Batavie, toutes deux parties +contractantes, auraient manifesté leur volonté; vainement enfin, elle a +proposé de réclamer la médiation des puissances qui avaient été appelées +à garantir, et qui ont garanti en effet la stipulation dont l'abrogation +était demandée; toutes les propositions ont été repoussées et les +demandes de l'Angleterre sont devenues plus impérieuses et plus +absolues. + +Il n'était pas dans les principes du gouvernement de fléchir sous la +menace; il n'était pas en son pouvoir de courber la majesté du peuple +français sous des lois qu'on lui prescrivait avec des formes si +hautaines et si nouvelles. S'il l'eût fait, il aurait consacré pour +l'Angleterre le droit d'annuler, par sa seule volonté, toutes les +stipulations qui l'obligent envers la France; il l'eût autorisée à +exiger de la France des garanties nouvelles à la moindre alarme qu'il +lui aurait plu de forger; et de là deux nouveaux principes qui se +seraient placés dans le droit public de la Grande-Bretagne, à côté de +celui par lequel elle a déshérité les autres nations de la souveraineté +commune des mers et soumis à ses lois et à ses réglemens l'indépendance +de leur pavillon. + +Le gouvernement s'est arrêté a la ligne que lui ont tracée ses principes +et ses devoirs. Les négociations sont interrompues, et nous sommes prêts +à combattre si nous sommes attaqués. + +Du moins, nous combattrons pour maintenir la foi des traités et pour +l'honneur du nom français. + +Si nous avions, cédé à une vaine terreur, il eût fallu bientôt combattre +pour repousser des prétentions nouvelles; mais nous aurions combattu +déshonorés par une première faiblesse, déchus à nos propres yeux et +avilis aux yeux d'un ennemi qui nous aurait une fois fait ployer sous +ses injustes prétentions. + +La nation se reposera dans le sentiment de ses forces: quelles que +soient les blessures que l'ennemi pourra nous faire dans des lieux où +nous n'aurons pu ni le prévenir, ni l'atteindre, le résultat de cette +lutte sera tel que nous avons droit de l'attendre de la justice de notre +cause et du courage de nos guerriers. + +_Le premier consul_, BONAPARTE. + + + + +Paris, le 5 prairial an 11 (25 mai 1803). + +_Réponse du premier consul à une députation du sénat, du corps +législatif et du tribunat[50]._ + +Nous sommes forcés à faire la guerre pour repousser une injuste +agression. Nous la ferons avec gloire. Les sentimens qui animent les +grands corps de l'état et le mouvement spontané qui les porte auprès +du gouvernement, dans cette importante circonstance, sont d'un heureux +présage. + +La justice de notre cause est avouée même par nos ennemis, puisqu'ils se +sont refusés à accepter la médiation offerte par l'empereur de Russie +et par le roi de Prusse, deux princes dont la justice est reconnue par +toute l'Europe. + +Le gouvernement anglais paraît même avoir été obligé de tromper la +nation dans la communication officielle qu'il vient de faire. Il a eu +soin de soustraire toutes les pièces qui étaient de nature à faire +connaître au peuple anglais la modération et les procédés du +gouvernement français dans toute la négociation. Quelques-unes des notes +que des ministres britanniques ont publiées sont mutilées dans +leurs passages les plus importans. Le reste des pièces données en +communication au parlement, contient l'extrait des dépêches de quelques +agens publics ou secrets. Il n'appartient qu'à ces agens de contredire +ou d'avouer leurs rapports, qui ne peuvent avoir aucune influence dans +des débats aussi importans, puisque leur authenticité est au moins aussi +incertaine que leur véracité. Une partie des détails qu'ils contiennent +est matériellement fausse, notamment les discours que l'on suppose avoir +été tenus par le premier consul, dans l'audience particulière qu'il a +accordée à lord Whitworth. + +Le gouvernement anglais a pensé que la France était une province de +l'Inde, et que nous n'avions le moyen ni de dire nos raisons ni de +défendre nos justes droits contre une injuste agression. Etrange +inconséquence d'un gouvernement qui a armé sa nation, en lui disant que +la France voulait l'envahir! On trouve dans la publication faite par le +gouvernement anglais, une lettre du ministre Talleyrand à un commissaire +des relations commerciales: c'est une simple circulaire de protocole +qui s'adresse à tous les agens commerciaux de la république. Elle est +conforme à l'usage établi en France depuis Colbert, et qui existe aussi +chez la plupart des puissances de l'Europe. Toute la nation sait si +nos agens commerciaux en Angleterre sont, comme l'affirme le ministère +britannique, des militaires. Avant que ces fonctions leur fussent +confiées, ils appartenaient pour la plupart, ou au conseil des prises, +ou à des administrations civiles. + +Si le roi d'Angleterre est résolu de tenir la Grande-Bretagne en état de +guerre, jusqu'à ce que la France lui reconnaisse le droit d'exécuter ou +de violer à son gré les traités, ainsi que le privilége d'outrager le +gouvernement français dans les publications officielles ou privées, sans +que nous puissions nous en plaindre, il faut s'affliger sur le sort de +l'humanité... Certainement nous voulons laisser à nos neveux le nom +français toujours honoré, toujours sans tache... Nous maintiendrons +notre droit de faire chez nous tous les réglemens qui conviennent à +notre administration publique, et tels tarifs de douanes que l'intérêt +de notre commerce et de notre industrie pourra exiger... + +Quelles que puissent être les circonstances, nous laisserons toujours +à l'Angleterre l'initiative des procédés violens contre la paix et +l'indépendance des nations, et elle recevra de nous l'exemple de la +modération, qui seule peut maintenir l'ordre social. + +_Le premier consul_, BONAPARTE. + +[Footnote 50: Ces trois députations avaient été envoyées par leurs corps +respectifs pour féliciter Bonaparte sur son énergie dans les affaires +d'Angleterre.] + + + + +Paris, le 18 prairial an 11 (7 juin 1803). + +_Note inscrite dans le Moniteur[51]._ + +[Footnote 51: Le colonel Sébastiani, envoyé dans l'Orient, avait imprimé +dans le Moniteur le rapport de son voyage.] + +Le rapport du colonel Sébastiani ne renferme pas un seul mot contre le +gouvernement de sa Majesté; pas un seul mot contre le peuple anglais, +pas un seul mot contre l'armée anglaise; il attaquait, il est vrai, un +colonel de cette nation; mais qu'est-ce qu'un individu britannique qui +se dit outragé en regard des grands intérêts des deux gouvernemens de +France et d'Angleterre? Est ce dans la balance même de l'Europe qu'il +est permis de placer même tous les noms des colonels anglais, passés, +présens et futurs? et le colonel devait-il s'attendre à ce grand honneur +d'être vengé par une guerre européenne, de quelques paroles prononcées +en Afrique et de quelques justes réponses à des outrages faits au héros +et à l'armée qui ont défendu le monde par leurs victoires, et qui l'ont +rempli par leur renommée? Eh! quoi, un officier français ne pourra +répondre aux injures proférées par un officier anglais contre l'armée et +son chef, sans qu'il faille verser toutes les calamités de la guerre sur +le pays offensé? A quoi donc se réduit cette récrimination officielle? +L'affaire des colonels Sébastiani et Stuart est purement individuelle; +elle ne peut, par conséquent, devenir jamais nationale: les lois de +l'honneur et les usages militaires sont suffisans pour de tels faits. + +Mais convient-il bien au roi d'Angleterre de se plaindre +diplomatiquement même de la réponse faite par le général Sébastiani, +aux outrages faits à Bonaparte et à l'armée française par un officier +anglais, dans une brochure, où il accuse Bonaparte d'avoir empoisonné +son armée, brochure que le roi d'Angleterre a reçue de sa main? Le +général Sébastiani ne défendait-il pas sa vie contre cet officier qui +choisit le moment où ce premier est arrivé au Caire, pour l'accuser +auprès du pacha, en lui envoyant un ordre du jour de l'armée d'Egypte, +écrit en l'an 7, et excitant contre lui la multitude égarée par des +suggestions perfides? Ah! s'il y avait eu des satisfactions à réclamer, +elles l'eussent été bien légitimement contre l'odieuse conduite d'un +général anglais qui à voulu faire assassiner un officier français, en +le livrant aux poignards des Turcs! Nous entrons dans tous ces détails, +parce qu'il est essentiel de faire connaître à toute l'Europe la +ridicule injustice des plaintes de S. M. britannique. D'ailleurs, +rien n'est minutieux quand il s'agit des droits de l'humanité; tout +s'agrandit devant l'Europe, juge naturel de cette cause. + +Le roi d'Angleterre, toujours ingénieux à chercher des outrages pour +remplir son manifeste, en trouve un nouveau dans la communication du +premier, consul au corps législatif. + +C'est là que Bonaparte a dit, avec tous les politiques et les militaires +de l'Europe, cette grande vérité, que l'Angleterre seule ne peut pas +lutter contre la France; mais ce n'est là ni un défi ni une jactance. Il +n'y a dans le style d'un grand général et d'un gouvernement célèbre que +des aperçus-profond et des résultats politiques. + +Lorsque le premier consul, après avoir présenté au corps législatif +l'état des diverses puissances de l'Europe, a parlé de la +Grande-Bretagne, comme ne pouvant lutter seule contre la France, il n'en +a tiré qu'une conséquence favorable à la pacification générale. Le +duc de Clarence n'existe-t-il pas dans les îles britanniques pour les +préserver de toute attaque de la part des Français. Je désire, a-t-il +dit éloquemment, voir la nation française employer les vastes ressources +qu'elle a dans son sein, pour convaincre ce puissant consul que nous +sommes capables de nous mesurer seuls contre la France et contre tous +ceux qui se joindront à elle; je désire voir la Grande-Bretagne châtier +la France: ce n'est pas la première fois que nous-l'aurions fait. + +Non, ce n'est point là un outrage pour la république française de +la part du duc de Clarence; victorieuse de toutes les coalitions, +triomphante de tous les crimes et de toutes les intrigues payées par +l'or britannique, elle ne peut se croire blessée par les rodomontades +d'un jeune lord qui croit qu'on châtie la France, comme la France a +châtié le duc d'Yorck et ses soldat à Hondscote et sur les dunes +de Dunkerque. Il sied bien à un jeune prince anglais de braver +la belliqueuse France au moment où elle dépose à peine ses armes +victorieuses, au moment où l'étoile d'Albion pâlit, au moment où le +fisc et la dette menacent d'engloutir l'Angleterre, au moment où l'Inde +opprimée est plus près encore du période des révolutions que ne l'est +l'Irlande asservie, au moment où la liberté prépare l'expulsion, des +Anglais des Antilles; au moment où l'Europe continentale, éclairée enfin +sur ses vrais intérêts, verra avec joie se briser le trident d'airain +qui pèse sur l'univers asservi. Ce jeune prince avait-il oublié +les leçons que la France avait fait payer si cher a l'Angleterre? +Ignore-t-il que quarante-cinq descentes ont eu du succès dans cette +Grande-Bretagne, que les peuples barbares se sont tour à tour partagée; +ignore-t-il qu'il a suffi d'une poignée de Normands pour châtier les +Anglais et leur donner des lois. + +Les communications du premier consul avec le corps législatif ne sont +donc pas des outrages pour le gouvernement anglais, pas plus que les +communications du premier consul avec lord Withwort, 1°. Il est constant +que cette conversation dont cet ambassadeur a envoyé les détails à +son gouvernement, est fausse dans ses principales parties. Elle a été +formellement démentie dans le journal officiel: d'ailleurs ce qu'a +dit le premier consul, il l'avait dit peu de jours auparavant dans le +message au corps législatif: «l'empire ottoman est ébranlé de tous +côtés; mais l'intérêt de la France est de le soutenir»; 2° elle est +publiée par un gouvernement qui est convaincu d'avoir altéré, mutilé, +falsifié sans pudeur les pièces les plus authentiques des dernières +négociations, en les présentant imprimées au parlement; 3° lorsque +le premier consul a voulu favoriser lord Withwort d'une conversation +particulière, ce n'était pas sans doute pour fournir des armes contre +lui-même au gouvernement machiavélique de Londres, mais bien pour faire +connaître ses véritables intentions, ses sentimens modérés, et le désir +de la paix qui anime le gouvernement français. + +On conçoit enfin qu'il puisse exister un gouvernement stabilisé depuis +un siècle, renommé par l'habileté des politiques et par la régularité de +sa diplomatie, qui ne rougit pas de baser une déclaration sur des vues, +des idées, des indices, des soupçons, des conjectures, sur des rapports +inexacts et vains, sur des conversations fugitives et mal rendues autant +que mal interprétées. + +C'est cependant d'une autre conversation du premier consul avec lord +Wihtwort, en présence du corps diplomatique, que S.M. veut tirer un +nouvel exemple de provocation de la part du gouvernement français, +comme si le jour où le premier message du roi d'Angleterre, pour les +préparatifs maritimes, fut connu à Paris, il était possible à un +gouvernant dont l'honneur et la vérité animent le coeur et la pensée, de +se contenir au point de dissimuler là profonde indignation qu'inspiré le +mensonge et la déloyauté. Il n'appartient qu'aux hommes flegmatiques +et profonds dans l'art perfide et dissimulé des cours, de se déguiser +ainsi. Le premier consul fut extrêmement modéré, si nous considérons +les conjonctures où il se trouvait placé; et il montra dans cette +circonstance autant d'énergie que d'amour de la paix. Ah! sans doute +après un message aussi insultant pour le peuple français, après un +message royal, fondé sur deux mensonges évidens, après un message où +S.M. britannique annonce faussement qu'il se fait des arméniens dans les +ports de France, et qu'il y avait des négociations ouvertes entre les +deux cabinets, il n'est aucune puissance, aucun gouvernement qui n'ait +rompu soudainement toute communication avec un prince capable d'allumer +la guerre, en mentant à son pays et à la face de l'Europe. + +Comment donc le roi d'Angleterre présenta-t-il aussi à son parlement, +comme motif légitime de guerre, une gazette d'Hambourg, dont un article +prétendu inséré par l'influence du commissaire français, des relations +commerciales, propage, selon lui, dans l'Europe les calomnies les plus +mal fondées et les plus offensantes contre S. M. et son gouvernement? + +S. M. britannique, en articulant un pareil motif de guerre, a cru qu'il +n'était pas permis à un commissaire français de démontrer que S. M. +britannique avait été induite par ses sages et habiles ministres, à +faire à la nation anglaise deux révoltans mensonges dans son premier +message au parlement, où il annonce, contre la vérité connue de toute +l'Europe, qu'il se faisait des armemens considérables dans tous les +ports de France, et qu'il y avait des négociations ouvertes entre les +deux cabinets. Si prouver l'évidente fausseté de ces deux assertions +royales, c'est outrager S. M. britannique, et calomnier son +gouvernement, que faudra-t-il donc dire de ce ramas de libelles +scandaleux, d'injures grossières, et d'amères calomnies, consignées +dans les journaux anglais, sous l'autorité du roi et de ses ministres; +journaux scandaleusement insultans, qui ont inondé l'Europe et provoqué, +principalement depuis la paix générale, le chef du gouvernement +français? Quel nom faudra-t-il donner au système anglais qui déclare +inviolables ou plutôt impunis, ces calomniateurs périodiques, pourvu +qu'ils dénigrent les gouvernans des autres nations, pourvu qu'ils +travaillent constamment à décrier les gouvernans étrangers, pourvu +qu'ils fassent une guerre vile et honteuse aux hommes célèbres et aux +gouvernemens éclairés qui ne veulent pas reconnaître la suprématie de +l'Angleterre, ni s'humilier devant la raison éminente de son roi et la +hante prudence de ses ministres. + +C'est aussi, porte la déclaration royale, pour dégrader, avilir et +insulter S. M. et son gouvernement, que le gouvernement français +a demandé, dans plusieurs occasions, de violer les droits de +l'hospitalité, à l'égard des personnes qui ont trouvé un asile dans ses +états, et contre lesquelles il n'y a pas d'accusation fondée. Il faut +être bien dépourvu de raison, ou bien aveuglé dans sa haine, pour +prétendre de pareils motifs de guerre: car on aura de la peine à croire +que ce même gouvernement, qui se plaint aujourd'hui de ce que le +gouvernement français lui demande, au nom de la justice et de la +sûreté générale, l'éloignement de quelques empoisonneurs, de quelques +assassins, de quelques calomniateurs à gages, honteusement abrités dans +les îles britanniques, est le même gouvernement qui a offert à la France +la déportation de ces êtres malfaisans pour prix du consentement à +l'occupation de Malte durant dix années. Si donc la France avait voulu +violer un traité, l'Angleterre aurait violé l'hospitalité; si la France +avait voulu livrer aux Anglais le commerce de toutes les nations, la +Grande-Bretagne, reconnaissante, aurait déporté quelques scélérats; mais +si la France refuse d'asservir la navigation de la Méditerranée, ces +malfaiteurs reconnus ne sont plus pour l'Angleterre que des hommes +irréprochables dont elle ne saurait violer l'asile. + +Voilà cependant le gouvernement qui se vante de sa morale, de sa +modération, de sa justice, et qui se plaint de calomnie, d'outrages et +de provocations. Voilà, certes, de nobles et grands motifs d'incendier +de guerre toute l'Europe et de mettre aux prises deux nations +industrieuses et agricoles. + +Quelques paquets de marchandises anglaises, non reçues librement en +France, tandis que les Anglais repoussent nos productions territoriales; +quelques agens commerciaux qui demandent des sondes de port et des plans +de villes imprimés partout, tandis que nous accueillons, sans défiance, +des milliers d'Anglais qui viennent chez nous; quelques cantons suisses +que la France n'a pas voulu laisser ruiner, se détruire par des +dissensions intestines, ni laisser envahir par une guerre étrangère, +tandis que les Anglais y envoyaient des émissaires, des armes, des +munitions, des plans d'extermination civile; quelque troupes françaises +stationnées en Hollande; tandis que les Anglais organisaient des plans +d'invasion sur cette contrée et sur ses colonies; quelques obstacles +apportés par la France à ce que l'Angleterre rallumât la guerre sur +le continent par des intrigues diplomatiques, tandis que les Anglais +envoient des émissaires dans toutes les parties de l'Europe pour tâcher +de légitimer leur fureur de guerroyer encore avec la France; quelques +invitations aux Anglais d'évacuer Malte pour exécuter le traité +d'Amiens, tandis qu'ils se plaignaient dans les dits journaux que la +France ne l'exécutait pas de son côté; quelques idées que la France +désirait encore l'Egypte et les îles Ioniennes, tandis que les Anglais +laissaient leurs troupes à Alexandrie un an après le traité d'Amiens, +et ne désemparaient pas de Malte; quelques conversations rédigées sans +vérité, et interprétées sans bonne foi, tandis que les Anglais ne +cessent d'outrager la France dans les journaux et d'insulter le chef de +son gouvernement: telles sont cependant les causes graves et légitimes +de la guerre juste et nécessaire, causes officiellement présentées par +S. M. britannique, qui déclare a la fin de son manifeste: «n'être animée +que du sentiment de ce qu'elle doit à l'honneur de son commerce, aux +intérêts de son peuple, et du désir d'arrêter les progrès d'un système +qui, s'il ne rencontre pas d'obstacles, peut devenir fatal à toutes les +parties du Vous, roi de la Grande-Bretagne, eh quoi! vous parlez de +l'honneur de votre couronne pour faire de nouveau la guerre; et vous +vous basez sur l'honneur de votre parole royale pour annuler un traité +de paix solennel! Vous, vous êtes pénétré des intérêts de votre peuple, +qui ne pouvait contenir sa joie lorsque vous signâtes la paix, et vous +invoquez encore les intérêts de ce même peuple quand votre déclaration +de guerre contriste toutes les classes pensantes, propriétaires et +industrieuses de l'Angleterre! Vous parlez du désir d'arrêter les +progrès d'un système qui peut devenir fatal à toutes les parties du +monde civilisé; et pour mieux civiliser le monde, vous lui reportez +toutes les calamités de la guerre! + +Eh! de quel système voulez-vous parler? est-ce de ce système de +puissance, de domination et d'accroissement dont vos ministres et vos +orateurs ministériels ne cessent d'accuser la France, pour masquer +aux autres nations la puissance colossale, l'insatiable ambition et +l'accroissement perpétuel de l'Angleterre? Entendez-vous parler de +l'énergie, de l'ambition et de la vaste politique du premier consul, que +vos journalistes et vos diplomates ne cessent de calomnier auprès des +autres gouvernemens. Que vos libellistes périodiques, oratoires ou +diplomatiques dépriment tant qu'ils voudront une vie aussi glorieuse +et un gouvernement aussi énergique; que, dans leur style injuste et +contumélieux, ils appellent la dignité qu'il imprime au peuple français, +orgueil; sa suite imperturbable dans le bien, opiniâtreté; son énergie +profonde d'exécution, dureté; son désir prononcé de ne jamais laisser +outrager la nation française, arrogance; ses vues pour la défense et +la sûreté du midi de l'Europe, ambition: de pareilles censures ne +prouveront jamais que le génie ne soit le génie; que vouloir la paix +par tant de sacrifices ne soit l'amour inaltérable de l'humanité; que +résister aux invasions et aux perfidies de l'Angleterre ne soit défendre +son pays et maintenir l'Europe; mais elles prouveront seulement que +les vues conciliatrices et paisibles de Bonaparte ont été également +méconnues et calomniées dans le palais de Windsor et dans les salles de +Westminster. Je m'arrête: il ne s'agit ici ni d'homme ni de quelques +éloges, il s'agit de la paix du monde. + +Mais à quel tribunal doivent se porter de telles questions? c'est +à celui de l'Europe entière et de la postérité, que la république +française citera l'Angleterre. Quelle importante cause que celle où les +bienfaits de la paix et les calamités de la guerre sont mis en balance, +où la violation des traités et des droits des peuples est mise en +question par quelques passions honteuses; où l'on voit deux grands +gouvernemens pour parties et le monde entier pour tribunal! De quel +côté est donc l'esprit d'ambition, d'agrandissement, d'agression et de +prééminence universelle? + +La France possédait par ses armes toutes les contrées, depuis la mer du +Nord jusqu'à la mer Adriatique, et depuis le Danube jusqu'au canal de +Messine. Qu'a-t-elle fait pour la paix générale? Elle rend la Batavie à +elle-même; elle restitue à la Suisse son indépendance avec ses anciennes +constitutions; elle cède le pays vénitien à l'Autriche; des indemnités +territoriales sont accordées aux électeurs du corps germanique; les îles +vénitiennes régularisent la forme de leur gouvernement sous l'influence +de la Russie et de la Porte; l'Italie voit s'établir les républiques +lucquoise, italienne et ligurienne; les troupes françaises évacuent les +états du pape et le royaume de Naples; l'Etrurie reçoit un roi; les +troupes françaises, presque aux portes de Vienne, rentrent sur la rive +gauche du Rhin; le Portugal est évacué et rendu à son indépendance. +Ah! si la France avait eu des projets ambitieux et des vues +d'agrandissement, n'aurait-elle pas conservé l'Italie toute entière sous +son influence directe? n'aurait-elle pas étendu sa domination sur la +Batavie, la Suisse et le Portugal? Au lieu de cet agrandissement facile, +elle présente une sage limitation de son territoire et de sa puissance: +elle subit la perte de l'immense territoire de Saint-Domingue, ainsi que +des trésors et des armées destinés à la restauration de cette colonie... +Elle fait tous les sacrifices pour obtenir la continuation de la paix. + +L'Angleterre, au contraire, s'empare entièrement de l'île opulente de +Ceylan et de toute la navigation du golfe du Bengale; elle acquiert +l'importante possession de la Trinité; elle essaie, par un traité +secret, avec les Mameloucks, d'envahir l'Egypte, en leur fournissant des +armes et des munitions; elle ne quitte Alexandrie que long-temps après +l'expiration des délais convenus, et parce que les ravages de la peste +l'épouvantent. Elle viole le traité d'Amiens pour garder Malte, pour +éloigner les corsaires barbaresques, pour faire le commerce exclusif de +l'Adriatique, du Levant, des Dardanelles, et de la mer Noire, et pour +défendre à toutes les nations la navigation de la Méditerranée; elle +réunit tous ses efforts pour faire perdre Saint-Domingue à la France[52] +et pour l'empêcher de jouir de la Louisiane; elle excite les dissensions +dans les cantons suisses et fournit des munitions et des armes à leur +extermination civile; elle envoie des escadres dans les mers du Nord, +devant le Texel et la Meuse, menaçant d'envahir la Batavie; elle +convoite la Sicile, demande l'île de Lampedouse et occupe la Sardaigne. +Les quatre parties du monde, les golfes, les caps, les détroits, des +colonies opulentes, ne peuvent satisfaire sa cupidité politique et +commerciale. Son avarice et son ambition sont enfin à découvert. Le +masque tombe; l'Angleterre n'assigne plus que trente-six heures à la +durée de la paix. Elle a spéculé la guerre soudaine pour saisir à la +fois sur l'Océan les richesses long-temps déposées, que les colonies +espagnoles, portugaises et bataves envoient enfin à leurs métropoles, +ainsi que les vaisseaux de la république et les bâtimens de son commerce +à peine régénéré. L'Angleterre, pour satisfaire quelques passions +haineuses et trop puissantes, trouble la paix du monde, viole sans +pudeur les droits des nations, foule aux pieds les traités les plus +solennels, et fausse la foi jurée, cette foi antique, éternelle, +que même les hordes sauvages connaissent, et qu'elles respectent +religieusement. + +Un seul obstacle l'arrête dans sa marche politique et dans sa course +ambitieuse, c'est la France victorieuse, modérée et prospère; c'est son +gouvernement énergique et éclairé; c'est son chef illustre et magnanime: +voilà les objets de son envie délirante, de ses attaques réitérées, de +sa haine implacable, de son intrigue diplomatique, de ses conjurations +maritimes et de ses dénonciations officielles à son parlement et à ses +sujets. Mais l'Europe observe; la France s'arme: l'histoire écrit: Rome +abattit Carthage! + +[Footnote 52: Selon le duc de Clarance (séance du 23 mai) c'est aux +efforts de la Grande-Bretagne que la France doit attribuer la perte de +Saint-Domingue.] + + + + +Saint-Cloud, le 18 prairial an 11 (7 juin 1803). + +_Circulaire adressée aux cardinaux, archevêques et évêques de France._ + +Monsieur, + +Les motifs de la présente guerre sont connus de toute l'Europe. La +mauvaise foi du roi d'Angleterre qui a violé la sainteté des traités, en +refusant de restituer Malte à l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, qui +a fait attaquer nos bâtimens de commerce sans déclaration préalable de +guerre, la nécessité d'une juste défense, tout nous oblige de recourir +aux armes. Je vous fais donc cette lettre pour vous dire que je souhaite +que vous ordonniez des prières pour attirer la bénédiction du ciel sur +nos entreprises. Les marques que j'ai reçues de votre zèle pour le +service de l'état, m'assurent que vous vous conformerez avec plaisir à +mes intentions. + +BONAPARTE. + + + + +Paris, le 27 messidor an 11 (16 juillet 1803). + +_Note inscrite dans le Moniteur._ + +La mesure que vient de prendre le gouvernement anglais en bloquant +l'embouchure de l'Elbe et celle du Weser, est un nouvel acte +d'infraction aux droits des neutres et à la souveraineté de toutes les +puissances. + +La France, attaquée par l'Angleterre, acquit le droit de porter la +guerre dans toutes les possessions britanniques et de s'emparer, comme +elle l'avait fait dans les guerres antérieures, du Hanovre qui en fait +partie. Mais elle n'a occupé les bords de l'Elbe que dans les pays dont +cette conquête l'a mise en possession; elle a respecté la neutralité de +Brême, d'Hambourg et des autres états du continent. + +Quelle circonstance aurait donc autorisé le roi d'Angleterre à défendre +aux puissances neutres la navigation de l'Elbe et du Weser; si le +pavillon anglais ne peut paraître sur tous les points qu'une batterie +française peut atteindre, du moins il ne doit pas empêcher les neutres +de naviguer partout où les chances de la guerre ont conduit les armées +françaises, et d'entretenir leurs communications entre eux. L'Elbe et le +Weser baignent une grande étendue de territoires neutres; les rivières +qui s'y jettent agrandissent encore les relations commerciales dont ils +offrent le débouché: fermer l'entrée de ces fleuves, c'est intercepter +les communications d'une grande partie du continent, c'est commettre +un acte d'hostilité contre tous les pays auxquels cette navigation +appartient. + +L'Angleterre aurait dû déclarer plus franchement qu'elle ne veut +souffrir aucune puissance neutre; mais les neutres souffriront-ils à +leur tour que leur pavillon et leurs droits soient méprisés. + +Si l'Angleterre a voulu punir l'Allemagne de n'avoir pas défendu et +protégé le Hanovre, c'est sans doute comme prince de l'Empire qu'elle a +cru avoir des droits à cette protection. Cependant comment oserait-elle +réclamer une garantie des membres de l'Empire au moment où elle viole +les droits de l'un d'entre eux? Le roi d'Angleterre, en la qualité de +membre du corps germanique, avait consenti à des arrangemens, avait +stipulé des indemnités en faveur de l'ordre de Malte, également +considéré comme prince de l'Empire. A peine S. M. britannique avait +solennellement signé ces dispositions, qu'elle attente à l'indépendance +du territoire de l'ordre. Elle n'a pas le droit de former pour elle des +réclamations qui seraient plus justement élevées contre elle. + +Au reste, la mesure de fermer l'entrée des principaux fleuves de +l'Allemagne est, comme toutes celles que l'Angleterre a prises depuis +plusieurs mois, un acte d'aveuglement qui retombe sur elle-même. Elle +rompt les liens de son commerce avec l'Allemagne, et se ferme les +principales voies pour l'introduction de ses marchandises sur le +continent. Elle en accoutume les peuples à se passer de son industrie; +elle les oblige, pour en obtenir des articles équivalens, à s'adresser à +la France, à qui, lorsque l'embouchure de l'Elbe est fermée, toutes les +voies de terre restent ouvertes. La fureur et la passion sont de bien +mauvais conseillers. + +Les journalistes anglais annoncent, comme un fait d'armes dont ils +tirent vanité, l'enlèvement de pêcheurs français; et cependant +l'Angleterre agit encore ici contre elle-même. En dérobant la propriété +aux malheureux habitans des côtes, et en privant les familles de leurs +soutiens, elle met au désespoir cette population dont elle a détruit les +ressources; elle l'excite à se porter avec plus d'ardeur à la défense de +notre territoire et à venger la patrie. Elle allume le sentiment de la +haine dans le coeur des hommes qui, par l'obscurité et la tranquillité +de leur vie, semblaient y être le moins accessibles. + +Ainsi, une mauvaise action entraîne toujours de funestes résultats; +ce qui est injuste n'est jamais profitable et ne peut que soulever +l'opinion. + +Il est dans la nature de l'homme de refuser son intérêt et ses voeux aux +entreprises évidemment contraires et à la bonne foi et à l'équité; et +quelles que soient les préventions, il finit toujours par être entraîné +vers la cause la plus juste, Eh! quel serait le sort de l'Europe s'il +n'y a aucune puissance disposée à contenir l'ambition d'un état, qui ne +compte pour rien les traités et la justice! + +Le ministère anglais suit au surplus la pente où l'entraîne son +caractère bien connu de l'Europe entière. Les hommes faibles ne peuvent +obéir à la raison; abandonnés à leurs passions, ils se trouvent sans +cesse hors de mesure. Une conduite modérée atteste la vigueur d'un +jugement sain. L'injustice et la violence proviennent d'une véritable +faiblesse, comme le transport est l'effet naturel de l'état de maladie. +Comment les lumières de la raison pourraient-elles briller au milieu des +illusions du délire? Ne dit-on pas chaque jour au peuple anglais que la +France est en proie à tous les désordres, et toujours déchirée par les +factions; que le gouvernement est sans force, l'esprit public sans +énergie? Peut-être en parlant contre l'évidence, les ministres de S. M. +britannique ne parlent pas plus contre leur conscience, qu'un malade +dans le délire, lorsqu'il montre à ceux qui l'environnent les fantômes +que son imagination a créés. + +Malheur au peuple conduit par des hommes faibles et sans plan! Malheur +aussi à l'Europe si ces hommes disposent de ce qui reste encore de +puissance et de la prospérité d'un grand peuple! + + + + +Paris, le 12 thermidor an 11 (31 juillet 1803). + +_Notes insérées dans le Moniteur._ + +[53]Non, M. Windham, non, nous châtierons une centaine de familles +d'oligarques, dont les conseils et l'influence pèsent trop sur leur +gouvernement, et qui sont chargées de tout le sang qui a été versé en +Europe pendant ces dernières années. Nous ferons jouir le peuple anglais +de tous les bienfaits de l'égalité, et nous établirons une alliance +permanente qui assure le repos de l'Europe, la civilisation des deux +nations et l'amélioration de l'espèce humaine. + +[54]Lord Hawkesbury, dans la dernière guerre, voulait marcher sur Paris: +aujourd'hui il admet la possibilité que nous arrivions jusqu'à Londres: +voilà un changement assez notable; ministre enfant, inconsidéré, +coupable: comment si, sur quatre chances, vous admettez qu'il y en ait +une qui permette aux Français de porter la guerre au milieu de vos +foyers, pouvez-vous conseiller de faire la guerre? Malte qui, quoi que +vous en disiez, est le seul et véritable objet de la guerre, vaut-elle +que dès le premier moment de cette guerre vous établissiez une +imposition extraordinaire de deux années de revenu; que vous proclamiez +la banqueroute, en mettant à contribution la dette publique; que vous +proposiez une levée en masse, depuis dix-sept jusqu'à cinquante-cinq +ans; que vous livriez un état commerçant, fondé sur le crédit et +l'ordre, aux appréhensions, aux chances d'une guerre corps à corps +et d'une invasion? Savez-vous ce que c'est qu'une levée en masse? +Croyez-vous que la multitude ne soit pas la même dans tous les pays et +dans tous les temps? + +[Footnote 53: M. Windham, dans la chambre des communes, prétendait que +les Français voulaient anéantir l'Angleterre.] + +[Footnote 54: Fussent-ils maîtres de Londres (les Français), disait lord +Hawkesbury, les Anglais ne se tiendraient pas pour battus.] + +Croyez-vous qu'il y ait aujourd'hui sur le continent un homme de bon +sens, qui, envisageant les conséquences de vos mesures, vous accorde du +crédit et vous ouvre sa bourse? Les levées en masse furent toujours +les précurseurs et le foyer des désordres civils. Vous auriez pu vous +justifier d'avoir placé votre nation dans cette position violente, si ce +que vous avez dit dans votre premier message avait été vrai, et que vous +eussiez vu un armement formidable prêt à vous envahir, votre conduite +aurait en effet mérité des éloges des Anglais, et l'intérêt de l'Europe, +si la France, se refusant à l'exécution des traités, avait voulu forcer +votre nation à souscrire entre le déshonneur de cette violation, et une +lutte dont les conséquences ne peuvent être calculées. Mais quelles +doivent être les réflexions des hommes sensés, lorsqu'ils voient que +c'est la France seule qui s'est trouvée dans cette situation forcée? + +On peut appliquer à vos conseils ce que l'écriture a dit des conseils du +roi de Babylonne lorsque Cyrus était à ses portes: «L'esprit du Seigneur +les a abandonnés, et l'esprit de vertige s'est emparé de leurs conseils +et de ceux de tous les citoyens». + +[55]Quand avez-vous pu compter sur les efforts du continent, que vous +avez outragé en l'obligeant à ployer momentanément sous votre nouveau +code maritime, fondé sur les mêmes principes et les mêmes raisonnemens +que celui d'Alger et de Tunis? comment vous flatter de l'appui des +puissances continentales, lorsque vous n'y avez recouru qu'au moment des +déclarations de guerre, et qu'à l'époque des ouvertures de paix, vous +faites cause à part? et comment pouvez-vous compter sur le continent, +lorsque vous avez outragé la Prusse, l'Autriche et la Russie, en +leur demandant vous-mêmes la garantie de l'indépendance de Malte, et +qu'ensuite vous refusez d'évacuer cette île? Entraînés par l'esprit de +pillage et de rapine, vous ne vous donnez pas le temps de discuter; +préoccupés d'une seule pensée, vous craignez que quelques millions qui +sont sur les mers ne rentrent dans les ports d'Europe; mais le temps de +vos pirateries est fini. Vous avez enlevé quarante millions à la France, +autant à la Hollande; le crime porte sa punition, et déjà les principes +violateurs de votre mauvaise foi se sont introduits jusque dans le +système de vos finances, qui pouvait se soutenir encore par le plus +grand respect pour vos créanciers, et vous les avez arbitrairement +imposés. Il faut que vos marchands, au lieu de l'aune et de la pipe, +prennent les armes et aillent pirouetter en sentinelles toutes les nuits +le long de vos plages. + +[Footnote 55: M. Pitt prétendait que toute l'Europe allait s'armer pour +l'Angleterre.] + +Il faut que chaque citoyen paie au trésor public, dans une année, le +revenu de deux années, et vous n'en êtes cependant qu'aux trois premiers +mois d'une guerre qui dans ses commencemens, est constamment avantageuse +à votre marine. Malheur au peuple dont les gouvernans sont assez +faibles pour ne se déterminer que par des sentimens d'orgueil et de +boursouflure! La sagesse, la raison et les calculs, voilà la seule +garantie de la prospérité des nations. + +Et pourquoi êtes-vous menacés d'une invasion? c'est parce que vous +voulez interdire à la France son commerce et l'empêcher de rétablir ses +manufactures, et de vivre au sein de la paix. Vous la déshonorez en +voulant qu'elle consente à ce que vous puissiez exécuter ou non les +traités que vous faites avec elle; vous êtes menacés d'une invasion, et +vous déclarez la guerre sans la faire précéder par des discussions +et par des négociations requises en pareilles circonstances. A peine +avez-vous donné sept jours, puis trente-six heures, pour répondre à vos +impérieux ultimatum! Et pourquoi vous jetez-vous à la guerre avec tant +de précipitation, avec tant d'inconsidération? Parce que quelques +vaisseaux appartenant à de paisibles marchands peuvent rentrer. +Misérables pirates! vous paierez cher les millions que vous avez pillés +à de pauvres pêcheurs hollandais, et à des spéculateurs paisibles! + +Et vous M. Fox[56], vous qui êtes-le premier dans le petit nombre des +hommes qui ont jusqu'ici échappé à l'esprit de vertige, et qui, vous +plaçant hors de l'atmosphère des passions et de ce nuage errant et +furibond que quelques insensés font planer sur votre pays, avez vu d'un +coup d'oeil les causes et les suites de la guerre, pourquoi n'avez-vous +pas dit avec énergie à votre nation: «Vous pouvez faire la paix, vous le +pouvez à des conditions honorables. La raison de nos dissentimens +est l'inexécution d'un traité; il faut l'exécuter; il faut sacrifier +l'honneur à la patrie et au bien du peuple; il faut exécuter fidèlement +les engagemens pris à Amiens». Doué de plus de talens que la plupart de +tous vos contemporains, vous avez assez de perspicacité pour saisir tant +de funestes résultats, mais pas assez de courage pour vous exposer +à l'indignation des hommes passionnés et pour crier sans relâche: +«l'univers veut la paix; le traité d'Amiens l'a rétablie: qu'il soit +exécuté». Ils vous déchireraient dans leur fureur, sans doute; mais +qu'importe? La postérité dans cette affaire-ci est bien près de nous. + +[Footnote 56: M. Fox dit qu'il avait toujours été partisan de la paix, +mais que du moment où l'Angleterre était menacée d'une invasion, il +devait se rendre à son poste.] + +[57]Ce nouveau message ne dit rien de nouveau: aurait-il pour objet +d'ordonner aux membres de la chambre d'être d'accord sur les mesures de +finances mal conçues et mal dirigées que le ministère a proposées. Si +l'on s'en tient à ses propres expressions, on voit: 1°. qu'il invite +la chambre à arrêter les dispositions nécessaires pour faire face aux +dépenses extraordinaires de l'année; mais c'est l'échiquier qui a +présenté toutes les mesures qui ont été adoptées jusqu'à présent; S. M. +veut-elle les annuler et investir la chambre des communes des pouvoirs +de l'échiquier? 2°. Le message invite la chambre a prendre toutes les +mesures que l'urgence des circonstances peut demander. Si le roi donne à +la chambre des communes l'initiative sur les mesures que l'urgence des +circonstances peut commander, il faut nous attendre à lire de belles +extravagances. Tout ce qui vient aujourd'hui du parlement anglais +porte un caractère d'irréflexion qui frappe même les hommes les moins +attentifs. + +[Footnote 57: Georges venait d'adresser a la chambre des communes un +message, où il réclamait une levée extraordinaire d'argent.] + +[58] Des souscriptions!... Mais que peut donner une nation qu'on impose +à cinq pour cent de ses propriétés, ou à deux années de son revenu? Si +le gouvernement français avait pris de telles mesures, elles auraient +produit une augmentation de 2,100,000,000. + +[Footnote 58: Le Times annonçait des souscriptions de toutes parts pour +la guerre.] + +[59] Message, en vérité, de nature à exciter une grande curiosité! et +que nous ne pouvons nous empêcher de recommander à la méditation de tous +les souverains du continent. Après la paix d'Amiens, lorsque le prince +d'Orange se trouvait dans une situation tout-à-fait pénible, Le +ministère lui refusa tout ce que ce prince était en droit de lui +demander. Pendant les deux années de paix qui suivirent, on lui répondit +sans cesse qu'on ne pouvait ni devait rien lui donner. La guerre se +déclare, et un message sollicite en sa faveur la générosité nationale. +Espérons que bientôt un autre message invitera la chambre à payer +les dettes de la nation à l'égard du roi de l'île de Sardaigne, en +s'acquittant avec ce prince des subsides qui lui sont encore dus. + +[Footnote 59: Autre message du roi d'Angleterre où Georges cherchait à +apitoyer la nation sur le sort de la maison d'Orange.] + +[60]Ces prisonniers dont on a tant parlé sont une jeune demoiselle de +quatorze ans et un enfant de douze ans, partis de la Martinique, où ils +sont nés, pour venir achever leur éducation en France. Tels sont les +personnages dangereux qu'il faut soigneusement garder, et que S. M. +britannique confie à la fidélité du capitaine Thesiger. On leur permet +de se promener dans un bourg et de se procurer eux-mêmes ce qui leur est +nécessaire. Comparez cette manière de traiter deux enfans à l'entière +liberté dont jouissent à Paris et dans les villes de la France les +prisonniers de guerre anglais. Avec son système de finance qui se +détériore; avec le rang élevé dont elle tombe, la nation anglaise perd +encore les qualités sociales qui l'avaient long-temps distinguée. + +[Footnote 60: Cette note s'explique sans commentaires.] + + + + +Paris, le 30 thermidor an 11 (18 août 1803). + +_Aux citoyens landamman et membres de la diète générale de la Suisse._ + +Citoyens landamman et membres de la diète générale de la Suisse, vous me +rappelez l'un des plus heureux momens de ma vie, lorsque vous m'écrivez +que l'acte de médiation vous a épargné la guerre civile. + +C'est dans cette vue que j'avais déféré au voeu de la Suisse entière, et +que j'étais intervenu dans ses dissensions. + +L'expérience a servi de guide pour la base de vos institutions +actuelles; elle peut en servir pour la continuation des rapports qui +subsistèrent constamment entre la France et votre pays. + +Ces rapports sont fondés sur des senti mens d'affection et d'estime, +dont j'aimerai toujours à donner des témoignages à votre nation. + +BONAPARTE. + + + + +Paris, le 30 thermidor an 11 (18 avril 1803). + +_Aux citoyens membres du grand-conseil du canton de Vaud._ + +Citoyens membres du grand-conseil du canton de Vaud, j'ai lu avec +sensibilité le décret du 14 avril, par lequel vous m'exprimez votre +reconnaissance. + +Lorsque j'ai accepté d'être votre médiateur, mon but a été de rapprocher +les esprits, et de prévenir le retour des anciennes divisions. Je vois +avec satisfaction que ce but est rempli. + +Votre bonheur ne peut, dans aucun temps, m'être étranger. Des rapports +intimes de voisinage, de langue, de moeurs, vous unissent à la France; +et je prendrai toujours un vif intérêt au maintien de votre tranquillité +et des avantages que l'acte de médiation vous a rendus. + +BONAPARTE. + + + + +Paris, le 30 vendémiaire an 12 (13 octobre 1803). + +_Note inscrite dans le Moniteur, en réponse à un article du journal +anglais le Morning-Post, qui finissait ainsi: «Le premier consul +demandera la paix lorsqu'il verra que tout l'avantage sera de notre côté +et toute l'humiliation du sien.»_ + +Vous aviez en Europe la réputation d'une nation sage, mais vous avez +bien dégénéré de vos pères. Tous vos discours inspirent sur le continent +le mépris de la pitié. Voltaire dit quelque part: quand Auguste buvait, +la Pologne était ivre. L'état de maladie de votre roi s'est communiqué +à votre nation; jamais peuple n'a été entraîné si promptement par un +esprit de vertige qui se manifeste chez les peuples quand Dieu le +permet. + +Vous faites la guerre pour garder Malte, et alarmés dès les six premiers +mois sur votre position, vous croyez une levée en masse nécessaire à +votre sûreté!!! Les peines, les angoisses, les périls, attachés aux +mouvemens tumultueux et populaires, voilà déjà le châtiment terrible et +juste de votre déloyauté. + +Ce même esprit de vertige vous fit répondre avec insolence au roi de +Prusse, lorsqu'il vous proposa de garantir le Hanovre, si vous vouliez +reconnaître l'indépendance de son pavillon, et vous conduisit à une +levée en masse dans le Hanovre. Lorsque depuis on vous proposa la +convention de Salhingen, le même esprit dicta votre refus, et par là le +roi d'Angleterre manqua à ses devoirs les plus sacrés, mérita la haine, +de ses peuples de l'Elbe et donna lieu au gouvernement français de +désarmer vingt mille hommes et d'occuper celles des provinces du Hanovre +qui lui étaient encore restées. + +Lorsque vous vîtes le résultat de cette conduite inconsidérée, +impolitique, immorale, vous eûtes recours à une mesure moins réfléchie +encore; vous déclarâtes en état de blocus l'Elbe et le Weser. Par +là, vous fîtes outrage, vous fîtes tort au Danemarck, à la Prusse, à +Hambourg, à Brème, qui, riverains de ce fleuve, n'avaient cependant rien +de commun avec l'occupation du Hanovre. + +Cette conduite était peu sage; mais ce qui la constitue inconcevable, +c'est que, bloquant l'Elbe et le Weser, vous exécutâtes précisément ce +que les Français désiraient. Il n'est pas un négociant, pas un teneur de +livres de Londres qui n'ait calculé le dommage que vous vous êtes fait à +vous-mêmes. + +Le Weser et l'Elbe demeurant libres, vous auriez introduit vos +marchandises au moyen des navires prussiens, danois, brémois, etc.; +et vos manufactures et votre commerce ne se fussent pas ressenti de +l'occupation du Hanovre. Ainsi, en déclarant le blocus de l'Elbe et du +Weser, vous avez exécuté, non-seulement la chose la plus injuste qui +ait été faite depuis les Carthaginois, qui, à leur gré, prohibaient le +commerce des différentes régions, mais la chose la plus contraire à vos +intérêts. + +Certainement cette conduite n'a pas été inspirée par l'esprit de calcul +et de prudence qui seul vous dirigeait jadis, mais bien par cet esprit +de vertige qui plane sur vous et qui règne dans vos conseils. + +Enfin, pour prouver à la France que vous devez garder Malte, vous la +menacez d'une levée en masse, la plus funeste des extrémités auxquelles +puisse être réduite une nation après avoir essuyé de grands malheurs. +Vienne ne fit une levée en masse que lorsque les armées françaises +furent à ses portes. Vous nous menacez de M. Pitt, de lord Withwort, que +vous faites colonels, et votre roi exerce à cheval sa troupe, afin de +lui communiquer cette ardeur guerrière et cette expérience qu'il a +acquises dans tant de combats!!! Ces caricatures misérables font rire +de pitié l'Europe, et l'on cherche en vain l'esprit de cette vieille +Angleterre, si sûre dans ses conseils, si sensée et si constante dans +ses entreprises. La politique de vos précédens ministres vous a séparés +de tous vos alliés, était-ce le temps de vous montrer injustes, +oppresseurs, violateurs des traités? Etait-ce le temps de vouloir, +par la force, réunir au commerce exclusif de l'Océan celui de la +Méditerranée, auquel vos ancêtres plus sages avaient eu le bon esprit de +renoncer? Et lorsque vous avez des projets aussi ambitieux qu'ils sont +mal calculés, vous vous aliénez la plus belle et la plus considérable de +vos provinces. Vous avez réuni son parlement à votre parlement, et vous +refusez à l'Irlande l'exercice de sa religion! Vous savez pourtant bien +que la chose la plus sacrée parmi les hommes, c'est la conscience, et +que l'homme a une voix secrète qui lui crie que rien sur la terre ne +peut l'obliger à croire ce qu'il ne croit pas. La plus horrible de +toutes les tyrannies est celle qui oblige les dix-huit vingtièmes d'une +nation à embrasser une religion contraire à leur croyance, sous peine de +ne pouvoir ni exercer les droits de citoyens, ni posséder aucun bien, ce +qui est la même chose que de n'avoir plus de patrie sur la terre. + +Ainsi donc vous voulez réunir l'Irlande, et vous ne voulez pas que les +Irlandais aient une patrie! Inconcevable contradiction, que l'Europe ne +peut expliquer qu'en l'attribuant à l'esprit d'absence et d'imprévoyance +qui caractérise vos conseils. Vous êtes peut-être aujourd'hui la seule +nation éclairée chez qui la tolérance ne soit pas établie. Vous voulez +et vous ne voulez pas; et s'il était vrai que les Pitt et les Grenville +eussent quitté le ministère parce que le roi avait manqué de parole +à l'égard des Irlandais, après leur avoir promis la liberté de leur +religion, il faudrait le dire: ils étaient dépourvus de toute pudeur, +ces hommes qui ont brigué la honte de leur succéder aux conditions +imposées par un prince malade, sans foi, et qui, dans le siècle où nous +sommes, a rétabli les lois des Néron et des Domitien, et persécuté comme +eux l'église catholique. Ils n'ont pas trouvé cet exemple dans votre +histoire; vos pères avaient plus de vertus, plus de respect national. + +Quel est donc le sort que le destin vous a préparé? il échappe aux +calculs de toute intelligence humaine. + +Cependant serait-il présomptueux de dire que le prince, dont +l'entêtement et le délire vous a fait perdre l'Amérique et vient de vous +faire perdre le Hanovre, pourra vous faire perdre l'Irlande, si, pour +votre punition, Dieu le conserve encore quelque temps sur son trône? +Le ciel ne donne aux nations des princes vicieux ou aliénés que pour +châtier et abaisser leur orgueil. + + + + +Paris, le 17 brumaire an 12 (9 novembre 1803). + +_Notes inscrites dans le Moniteur. + +L'Angleterre n'a point de fusils[61]_. Qui croirait qu'après avoir +déclaré la guerre, provoqué l'arrivée d'une armée française dans son +sein, l'Angleterre manque d'armes pour ses défenseurs? elle a recours à +des piques et à des coutelas. Elle a déjà consommé les cinquante mille +fusils qu'elle avait en réserve dans la tour de Londres, et l'on sait +que dans les levées en masse et les mouvemens tumultueux, il faut +compter les fusils par millions. Ses agens ont parcouru le nord de +l'Allemagne, ils se sont présentés à Berlin, à Hesse-Cassel, Brunswick, +etc., pour avoir des fusils; ils en ont offert le double et le triple de +leur valeur, et ils n'ont pu s'en procurer. Ainsi donc M. Addington arme +son régiment avec des piques! Peut-il y avoir une plus grande preuve de +l'esprit de démence qui s'est emparé des conseils de cette nation... + +[Footnote 61: _Le Merchant,_ journal anglais, annonçait qu'à défaut de +_fusils,_ les braves Bretons allaient se servir de _piques._] + +_Pourquoi sommes-nous en guerre[62]_? Parce que le peuple anglais n'a, +pour diriger ses affaires, qu'un roi fou, qu'un premier ministre qui a +le caractère et l'incertitude d'une vieille gouvernante; un ministre +des affaires étrangères, jeune homme inconsidéré qui, dans la première +coalition, voulait arriver a Paris en douze jours, et dont les calculs +politiques se ressentent de cette extrême inconsidération. + +[Footnote 62: Titre d'une brochure anglaise qui venait de paraître à +Londres.] + +La paix d'Amiens était honorable a l'Angleterre; elle eût été solide, +puisque l'Angleterre était la seule des puissances coalisées qui, au +lieu de perdre, avait accru et consolidé ses domaines de l'Orient et de +l'Occident par des acquisitions de la plus grande importance. Mais des +ministres incapables ne surent la défendre ni par la force des discours, +ni par des mesures sensées. Ils voulaient que la France leur fût en tout +favorable, et ils continuèrent à laisser solder sous leurs yeux des +hommes qui, sans cesse, méditaient l'assassinat du premier magistrat de +France. Ils voulaient, après tant d'orages, et de malheurs, fonder la +paix des deux nations, et ils n'avaient pas une voie, pas un moyen pour +s'opposer au torrent d'injures et de calomnies sans exemple, que les +différens partis, pour les embarrasser sans doute, s'étudiaient à vomir +contre le gouvernement français. + +Ils voulaient diminuer la prévention et l'aigreur naturelle après la +guerre acharnée qui avait eu lieu entre les deux états, et l'esprit de +méfiance qui avait existé entre les deux gouvernemens; et eux-mêmes ne +cessaient de déclarer qu'il fallait un état de paix considérable, qu'il +fallait rester sur ses gardes, non qu'ils le pensassent véritablement, +mais pour complaire, par un excès de faiblesse, aux ennemis de leur +autorité dans le parlement, sans prévoir que nécessairement le +gouvernement français devait non-seulement en dire mais en faire autant. +Enfin, nous avons la guerre parce que l'Angleterre est sans roi, que ses +conseils et son parlement sont divisés par des factions acharnées +et puissantes, et que le ministère qui dirige les affaires est sans +puissance d'opinion ou de talent. Les événemens actuels ont prouvé +qu'une nation étrangère ne pourrait traiter avec l'Angleterre que quand +elle aurait un roi capable d'une volonté, ou un ministère fort et +puissant, capable d'éclairer la nation, de justifier de ce qu'il a fait. +Faite par Grenville et l'ancien ministère, la paix eût été solide; +elle l'eût été sous le règne du prince de Galles, ou sous le ministère +d'hommes forts en talens et en raisonnemens, tels que les membres de +l'opposition. + +Quelques personnes ont essayé de comparer la levée en masse des +propriétaires de Londres et de quelques autres comtés, avec la levée +en masse du peuple français de 1789. Les hommes que l'inquiétude du +gouvernement britannique exporte journellement de son territoire, et +les voyageurs impartiaux, ne trouvent guère de ressemblance que dans +l'expression. Celui qui, en 1790, parcourait nos populeux départemens, +rencontrait partout, non pas quelques corps et métiers ralliés sous des +bannières de confrérie, mais les villes entières levées au signal de +la patrie menacée, et faisant retentir les airs de chants civiques et +d'hymnes à la liberté. L'homme que son zèle et quelquefois sa modestie +même plaçait dans les rangs où l'âge, le talent et le mérite se +plaisaient à se confondre, savait bien que ce n'était pas pour défendre +la vaisselle plate de son capitaine, qu'il abandonnait sa femme et +ses enfans, allait exposer sa vie et verser son sang: un autre motif +l'appelait aux armes, le besoin de sortir du néant, dans lequel était +plongée la France entière, et de disputer à d'insolens et privilégiés +héréditaires la considération qui appartenait au mérite seul: voilà tout +ce qui avait soulevé une grande nation, voila ce qui a recruté pendant +long-temps une armée qui, d'abord de 1,200,000, s'est constamment et +facilement maintenue à la hauteur des dangers et des besoins de la +patrie. + +Pour enflammer les soldats de la liberté on n'avait pas recours à +de sottes et lâches caricatures contre les ennemis de leur pays; il +suffisait de leur dire que la révolution qui en faisait des hommes +libres, était menacée par une ambition impie, et l'on n'était pas réduit +d'invoquer leur pitié en faveur d'un ordre de choses qui ne garantit +à la majorité que sa misère et son opprobre. Aussi la France était la +terre de Cadmus, hérissée de piques et couverte de défenseurs. Le soin +qu'on a pris en Angleterre de parodier notre levée en masse, n'a servi +qu'à prouver la pauvreté des moyens dont on dispose. Une fanfaronnade +du gouvernement anglais a fait défendre de recevoir des nouveaux +volontaires qui se présentaient en foule, mais pour apprécier cette +mesure il faut en connaître les motifs. + +La vérité est que le gouvernement, beaucoup plus effrayé que flatté de +l'empressement de ceux qui demandaient à être armés, n'a pas trouvé +d'autres moyens d'arrêter leur zèle plus que suspect; en outre demander +à être volontaire, était un moyen d'éviter d'être enrôlé, et il est +aujourd'hui reconnu que beaucoup de volontaires n'ont pas eu d'autre +vocation. Tout cet héroïsme a empêché la faible armée anglaise de se +compléter, et il lui manque encore plus de dix mille hommes, malgré +la ferveur avec laquelle les recruteurs anglais expédient à leurs +commettans l'écume du Holstein et de la Haute-Saxe pour aller défendre +les intérêts et la gloire de John Bull ou de sa patrie. + +Nous ne dissimulerons pas que le désir de conserver de grands et +lourds privilèges ne soit capable de quelque énergie passagère; nous +conviendrons, si l'on veut, que les courtauts de Westminster ont assez +bonne mine sous leur uniforme rouge; mais si les légions de César +ajustent aux visages, gare que cette belle troupe ne s'occupe bientôt de +pourvoir à sa sûreté individuelle. + + + + +Boulogne, le 24 brumaire an 12 (16 novembre 1803). + +_Ordre du jour._ + +Le premier consul est satisfait de l'armée de terre du camp de Saint +Omer, et des divisions de la flottille réunies à Boulogne. Il charge +l'amiral et le général en chef de faire connaître aux soldats et +matelots que leur conduite justifie l'opinion qu'a d'eux le premier +consul. + +BONAPARTE. + + + + +Paris, le 8 frimaire an 12 (1er décembre 1803). + +_Note inscrite dans le Moniteur en réponse à un message du roi +d'Angleterre au parlement, où Georges assurait que la France voulait +sérieusement détruire la_ constitution, la religion et l'indépendance de +la nation anglaise; _mais qu'au moyen des mesures qu'il allait prendre, +cette même France ne retirerait de son projet que la_ défaite, la +confusion et le malheur. + +Est-ce bien le roi d'Angleterre, le chef d'une nation maîtresse des mers +et souveraine de l'Inde qui tient ce langage? Quoi, nous sommes à peine +au sixième mois depuis ce jour où la discorde apparut à votre roi, +et épaissit sur ses yeux les ténèbres de l'intrigue et de la basse +ambition, et lui montra les ports de France et de Hollande remplis de +flottes et d'armées qui méditaient l'invasion de l'Angleterre, depuis ce +jour où votre prince, encore abusé par ces perfides illusions, vint au +milieu de vous, et dans son effroi, convainquit l'Europe et la France de +l'égarement de ses conseils; et déjà nous l'entendons parler de marcher +avec son peuple pour la défense de la religion, de vos lois, de votre +indépendance. Qui vous a donc réduits à cette extrémité? Si vous +aviez perdu les batailles de la Trébie, de Trasimène, de Cannes, +tiendriez-vous un autre langage. Cependant la lutte est à peine +commencée; vous n'avez essuyé aucun revers, même tout vous a prospéré! +et l'alarme est dans vos villes, et vos conseils ont besoin de se +rassurer à la voix d'un chef qui déclare qu'il veut périr en marchant à +la tête de son peuple! Ceux qui lui dictent ces discours inconsidérés +ignorent-ils donc que Harold-le-parjure se mit aussi à la tête de son +peuple! Ignorent-ils que les prestiges de la naissance, les attributs +du pouvoir souverain, le manteau de pourpre qui couvre les rois sont de +fragiles boucliers dans ces momens où la mort, se promenant à travers +les rangs de l'une et de l'autre armée, attend le coup d'oeil du génie +et un mouvement inattendu, pour choisir le parti qui doit lui fournir +ses victimes. Le jour d'une bataille tous les hommes sont égaux. + +L'habitude des combats, la supériorité de la tactique, et le sang-froid +du commandement font seuls les vainqueurs ou les vaincus. Un roi qui, à +soixante-trois ans, se mettrait pour la première fois à la tête de ses +troupes, serait, dans un jour de combat, un embarras de plus pour les +siens, une nouvelle chance de succès pour les ennemis. + +Le roi d'Angleterre parle de l'honneur de sa couronne, du maintien de la +constitution, de la religion, des lois, de l'indépendance. La jouissance +de tous ces biens précieux n'était-elle pas assurée par le traité +d'Amiens? On dirait, en lisant ce discours, que ce n'est pas +l'ambassadeur d'Angleterre qui a eu la honteuse insolence de donner +trente-six heures pour se décider à la guerre, et qu'au contraire +l'ambassadeur de France a exigé à Londres que dans trente-six heures +on changeât la religion, on abolît la constitution, on déshonorât +l'Angleterre. Votre religion, votre constitution, votre honneur ne +pouvaient-ils donc exister sans l'ultimatum de lord Whitworth? Qu'a donc +de commun le rocher de Malte et l'île de Lampedouse avec votre religion, +vos lois et votre indépendance? + +Il n'appartient pas à la prudence humaine de connaître ce que la +Providence a arrêté dans sa profonde sagesse pour servir à la punition +du parjure et au châtiment de ceux qui soufflent la division, provoquent +la guerre, et pour les vains prétextes ou les secrètes raisons d'une +ambition misérable, prodiguent sans ménagement le sang des hommes; +mais nous pouvons présager avec assurance l'issue de cette importante +contestation, et dire que vous n'aurez pas Malte, que vous n'aurez point +Lampedouse, et que vous signerez un traité moins avantageux que celui +d'Amiens. + +La défaite, la confusion et le malheur! Si le roi est si sûr de son +fait, que n'ordonne-t-il à ses flottes, à ses croisières de nous laisser +pendant quelques jours un libre passage? Nous verrons bientôt si le +résultat serait pour les Français, la défaite, la confusion et le +malheur. Toutes ses rodomontades sont indignes à la fois d'un grand +peuple et d'un homme dans son bon sens. Le roi d'Angleterre eût-il +remporté autant de victoires qu'Alexandre, Annibal ou César; ce langage +ne serait pas moins insensé. Le destin de la guerre et le sort des +batailles tiennent à si peu de choses? La fortune est si souvent +inconstante et aveugle qu'il faut être dépourvu de toute raison pour +affirmer que l'armée française qui, jusqu'à ce jour, n'a point passé +pour lâche, ne trouverait sur le sol de la Grande-Bretagne que défaite, +confusion et malheur. + +Quant aux menaces présomptueuses dont le roi d'Angleterre accuse ses +ennemis, les ministres seraient embarrassés, sans doute, de les citer. +Dans quel temps le premier consul, qui, seul, a la direction de toutes +les dispositions militaires, a-t-il dit qu'il voulait envoyer une armée +en Angleterre? Il a dit jusqu'à présent, on campera au Texel, à Ostende, +à Saint-Omer, à Brest, à Bayonne, et l'armée y a campé. Ne peut-on +donc, lorsqu'on est en guerre, réunir des troupes dans des camps, sans +exécuter des menaces présomptueuses? + +Vous convenez que l'armée française peut pénétrer au sein de +l'Angleterre; vous offrez, dans cette supposition, votre tête et +votre bras à votre peuple pour sa défense, et vous assurez, d'un ton +prophétique, que le résultat sera, pour l'armée française, la défaite, +la confusion et le malheur.... Soit, mais qu'y gagnerez-vous? L'avantage +que nous en retirerons sera, dites-vous, la gloire de surmonter les +difficultés actuelles: il était bien-plus simple de ne pas faire naître +ces difficultés.--De repousser un danger immédiat: il était bien +plus sûr de ne pas vous exposer à ce danger.--D'établir la sûreté et +l'indépendance du royaume sur la base de sa force reconnue: mais le +traité d'Amiens avait établi la sûreté et l'indépendance du royaume de +la Grande-Bretagne.--Résultant de l'épreuve de ses ressources et de son +énergie, eh! qui doute que votre peuple, qui règne sur les deux mondes, +ne soit riche, brave et plein d'énergie? + +Certes, ces expressions, _l'épreuve de ses propres ressources et de son +énergie,_ doivent retentir dans toute l'Europe: ainsi vous vous battez +pour montrer que vous pouvez vous battre; vous accablez vos peuples pour +faire connaître que vous êtes riches; vous produisez le malheur des +générations actuelles pour constater cette énergie que personne n'avait +envie de vous contester. L'Europe jugera si de pareils sentimens sont le +résultat de la grandeur ou de la faiblesse de l'âme, de la sagesse ou de +la folie. + +Mais si nous admettons que, d'après l'inconstance de la fortune et les +vicissitudes de la guerre, l'armée française pût trouver au sein de la +Grande-Bretagne la défaite et le malheur, admettez à votre tour qu'une +armée de vétérans, dont chaque soldat a affronté la mort dans tant +de batailles, et que conduisent des hommes à qui l'Europe accorde +quelqu'estime, peut, soit par son courage, soit par quelques manoeuvres, +porter au milieu de vous le malheur, la confusion et la défaite, quel +avantage en résultera pour la France? ce ne sera pas de surmonter les +difficultés actuelles: il n'en existe aucune pour elle; de repousser un +danger immédiat: il n'est dans cette lutte, aucun danger immédiat pour +elle; d'établir la sûreté et l'indépendance de l'état sur la base de sa +force reconnue, résultant de l'épreuve de ses propres ressources et +de son énergie: sa sûreté, son indépendance, sa force, ses propres +ressources et son énergie, sont comme l'éclat du soleil: il n'est besoin +d'aucune preuve pour les constater. + +Le résultat serait pour elle de vous arracher ce trident, acquis par +cinquante années de bonheur, par les vertus de vos pères, et conservé +par la duplicité de votre cabinet; de venger cette Hibernie infortunée, +de la restituer aux nations, et de faire luire sur cette terre, arrosée +de sang et de larmes, des jours sereins et prospères... ce serait... + +Enfin, l'Europe attentive à la lecture de ce discours, sera frappée d'un +seul sentiment. Quoi! les ministres de la Grande-Bretagne sont assez +insensés pour mettre dans la bouche de leur roi, et pour proclamer, dans +un jour solennel, que du sort d'une bataille dépendent les destinées de +ce colosse qui pèse sur les deux mondes? + +Si du sort d'une bataille avait dépendu celui d'un seul des nouveaux +départemens acquis par la France, nous sommes assurés qu'elle eût fait +la paix, qu'elle n'eût pas repoussé vos injustes prétentions, qu'elle +eût cédé Malte. Cette conduite aurait été conforme aux devoirs imposés à +tous les hommes, chefs ou ministres, dont les volontés influent sur le +sort des nations. + + + + +Paris, le 25 nivose an 12 (16 janvier 1804). + +_Au corps législatif._ + +EXPOSÉ DE LA SITUATION DE LA RÉPUBLIQUE. + +La république a été forcée de changer d'attitude, mais elle n'a point +changé de situation; elle conserve toujours, dans le sentiment de sa +force, le gage de sa prospérité. Tout était calme dans l'intérieur de la +France, lorsqu'au commencement de l'année dernière, nous entretenions +encore l'espoir d'une paix durable. Tout est resté calme depuis qu'une +puissance jalouse a rallumé les torches de la guerre; mais sous cette +dernière époque, l'union des intérêts et des sentimens s'est montrée +plus pleine et plus entière; l'esprit public s'est développé avec plus +d'énergie. + +Dans les nouveaux départemens que le premier consul a parcourus[64], il +a entendu, comme dans les anciens, les accens d'une indignation vraiment +française; il a reconnu, dans leur haine contre un gouvernement ennemi +de notre prospérité, mieux encore que dans les élans de la joie publique +et d'une affection personnelle, leur attachement à la patrie, leur +dévouement à sa destinée. + +[Footnote 64: Ceux de la Belgique.] + +Dans tous les départemens, les ministres du culte ont usé de l'influence +de la religion pour consacrer ce mouvement spontané des esprits. Des +dépôts d'armes que des rebelles fugitifs avaient confiés à la terre, +pour les reprendre dans un avenir que leur forgeait une coupable +prévoyance, ont été révélés au premier signal du danger, et livrés aux +magistrats pour en armer nos défenseurs. + +Le gouvernement britannique tentera de jeter, et peut-être il a déjà +jeté sur nos côtes quelques-uns de ces monstres qu'il a nourris pendant +la paix pour déchirer le sol qui les a vus naître; mais ils n'y +retrouveront plus ces bandes impies qui furent les instrumens de leurs +premiers crimes; la terreur les a dissoutes, ou la justice en a +purgé nos contrées; ils n'y retrouveront ni cette crédulité dont +ils abusèrent, ni ces haines dont ils aiguisèrent les poignards. +L'expérience a éclairé tous les esprits; la sagesse des lois et de +l'administration a réconcilié tous les coeurs. + +Environnés partout de la force publique, partout atteints par les +tribunaux, ces hommes affreux ne pourront désormais ni faire des +rebelles, ni recommencer impunément leur métier de brigands et +d'assassins. + +Tout à l'heure une misérable tentative a été faite dans la Vendée, la +conscription en était le prétexte; mais, citoyens, prêtres, soldats, +tout s'est ébranlé pour la défense commune; ceux qui, dans d'autres +temps, furent des moteurs de troubles, sont venus offrir leurs bras à +l'autorité publique, et, dans leurs personnes et dans leurs familles, +des gages de leur foi et de leur dévouement. + +Enfin ce qui caractérise surtout la sécurité des citoyens, le retour +des affections sociales, la bienfaisance se déploie tous les jours +davantage; de tous côtés on offre des dons à l'infortune, et des +fondations à des établissemens utiles. + +La guerre n'a point interrompu les pensées de la paix; et le +gouvernement a poursuivi avec constance tout ce qui tend à mettre la +constitution dans les moeurs et dans le tempérament des citoyens, +tout ce qui doit attacher à sa durée tous les intérêts et toutes les +espérances. + +Ainsi, le sénat a été placé à la hauteur où son institution l'appelait. +Une dotation telle que la constitution l'avait déterminée, l'entoure +d'une grandeur imposante. + +Le corps législatif n'apparaîtra plus qu'environné de la majesté que +réclament ses fonctions; on ne le cherchera plus vainement hors de +ses séances. Un président annuel sera le centre de ses mouvemens, et +l'organe de ses pensées et de ses voeux dans ses relations avec le +gouvernement. Ce corps aura enfin cette dignité qui ne pouvait exister +avec des formes mobiles et indéterminées. + +Les collèges électoraux se sont tenus partout avec ce calme, cette +sagesse qui garantissent les heureux choix. + +La légion d'honneur existe dans les parties supérieures de son +organisation, et dans une partie des élémens qui doivent la composer. +Ces élémens, encore égaux, attendent d'un dernier choix leurs fonctions +et leurs places. Combien de traits honorables a révélés l'ambition d'y +être admis! Que de trésors la république aura dans cette institution +pour récompenser les services et les vertus! + +Au conseil d'état, une autre institution prépare aux choix du +gouvernement des hommes pour toutes les branches supérieures de +l'administration; des auditeurs s'y forment dans l'atelier des réglemens +et des lois; ils s'y pénètrent des principes et des maximes de l'ordre +public. Toujours environnés de témoins et de juges, souvent sous les +yeux du gouvernement, souvent dans des missions importantes, ils +arriveront aux fonctions publiques avec la maturité de l'expérience, +et avec la garantie que donnent un caractère, une conduite et des +connaissances éprouvées. + +Des lycées, des écoles secondaires s'élèvent de tous côtés, et ne +s'élèvent pas encore assez rapidement au gré de l'impatience des +citoyens. Des réglemens communs, une discipline commune, un même système +d'instruction y vont former des générations qui soutiendront la gloire +de la France par des talens, et ses institutions par des principes et +des vertus. + +Un prytanée unique, le prytanée de Saint-Cyr, reçoit les enfans des +citoyens qui sont morts pour la patrie; déjà l'éducation y respire +l'enthousiasme militaire. + +A Fontainebleau, l'école spéciale militaire compte plusieurs centaines +de soldats qu'on ploie à la discipline, qu'on endurcit à la fatigue, qui +acquièrent, avec les habitudes du métier, les connaissances de l'art. + +L'école de Compiègne offre l'aspect d'une vaste manufacture, où cinq +cents jeunes gens passent de l'étude dans les ateliers, des ateliers +à l'étude. Après quelques mois, ils exécutent avec la précision de +l'intelligence, des ouvrages qu'on n'en aurait pas obtenus après +des années d'un vulgaire apprentissage, et bientôt le commerce et +l'industrie jouiront de leur travail et des soins du gouvernement. + +Le génie, l'artillerie, n'ont plus qu'une même école et une institution +commune. + +La médecine est partout soumise au nouveau régime que la loi a prescrit. +Dans une réforme salutaire, on a trouvé le moyen de simplifier la +dépense et d'ajouter à l'instruction. + +L'exercice de la pharmacie a été mis sous la garde des lumières et de la +probité. + +Un règlement a placé entre le maître et l'ouvrier, des juges qui +terminent leurs différens avec la célérité qu'exigent leurs intérêts et +leurs besoins, et avec l'impartialité que commande la justice. + +Le Code civil s'achève, et dans cette session, pourront être soumis aux +délibérations du corps législatif les derniers projets de lois qui en +complètent l'ensemble. + +Le Code judiciaire, appelé par tous les voeux, subit en ce moment les +discussions qui le conduiront à sa maturité. + +Le Code criminel avance, et du Code de commerce les parties que +paraissent réclamer le plus impérieusement les circonstances, sont en +état de recevoir le sceau de la loi dans la session prochaine. + +De nouveaux chefs-d'oeuvre sont venus embellir nos musées; et tandis +que le reste de l'Europe envie nos richesses, nos jeunes artistes vont +encore, au sein de l'Italie, échauffer leur génie à la vue de ses grands +monumens, et respirer l'enthousiasme qui les a enfantés. + +Dans le département de Marengo, sous les murs de cette Alexandrie qui +sera un des plus puissans boulevarts de la France, s'est formé le +premier camp de nos vétérans. Là, ils conserveront le souvenir de leurs +exploits et l'orgueil de leurs victoires; ils inspireront à leurs +nouveaux concitoyens l'amour et le respect de cette patrie qu'ils ont +agrandie et qui les a récompensés; ils laisseront dans leurs enfans des +héritiers de leur courage, et de nouveaux défenseurs de cette patrie +dont ils recueilleront les bienfaits. + +Dans l'ancien territoire de la république, dans la Belgique, d'antiques +fortifications qui n'étaient plus que d'inutiles monumens des malheurs +de nos pères ou des accroissemens progressifs de la France, seront +démolies. Les terrains qui avaient été sacrifiés à leur défense seront +rendus à la culture et au commerce, et avec les fonds que produiront ces +démolitions et ces terrains, seront construites de nouvelles forteresses +sur nos nouvelles frontières. + +Sous un meilleur système d'adjudication, la taxe d'entretien des routes +a pris de nouveaux accroissemens; des fermiers d'une année étaient sans +émulation; des fermiers de portions trop morcelées étaient sans fortune +et sans garantie. + +Des adjudications triennales, des adjudications de plusieurs barrières +à la fois, ont appelé des concurrens plus nombreux, plus riches et plus +hardis. + +Le droit de barrière a produit en l'an 11 quinze millions; dix de +plus ont été consacrés dans la même année à l'entretien et au +perfectionnement des routes. + +Les routes anciennes ont été entretenues et réparées; des routes ont été +liées à d'autres routes par des constructions nouvelles. Dès cette année +les voitures franchissent le Simplon et le Mont-Cenis. + +On rétablit au pont de Tours trois arches écroulées. + +De nouveaux ponts sont en construction à Corbeille, à Roanne, à Nemours, +sur l'Isère, sur le Roubion, sur la Durance, sur le Rhin. Avignon et +Villeneuve communiqueront par un pont entrepris par une association +particulière. + +Trois ponts avaient été commencés à Paris avec des fonds que des +citoyens avaient fournis; deux ont été achevés en partie avec les fonds +publics, et les droits qui s'y perçoivent assurent, dans un nombre +déterminé d'années, l'intérêt et le remboursement des avances. + +Un troisième, le plus intéressant de tous (celui du jardin des Plantes) +est en construction et sera bientôt terminé. Il dégagera l'intérieur de +Paris d'une circulation embarrassante, se liera avec une place superbe, +depuis long-temps décrétée, qu'embelliront des plantations et les eaux +de la rivière d'Ourcq, et sur laquelle aboutiront en ligne directe la +rue Saint-Antoine et celle de son faubourg. + +Le pont seul formera l'objet d'une dépense que couvriront rapidement +les droits qui y seront perçus. La place et tous ses accessoires ne +coûteront à l'état que l'emplacement et les ruines sur lesquelles elle +doit s'élever. + +Les travaux du canal de Saint-Quentin s'opèrent sur quatre points à la +fois. Déjà une galerie souterraine est percée dans une étendue de mille +mètres; deux écluses sont terminées, huit autres s'avancent; d'autres +sortent des fondations, et cette vaste entreprise offrira dans quelques +années une navigation complète. + +Les canaux d'Arles, d'Aigues-Mortes, de la Saône et de l'Yonne; celui +qui unira le Rhône au Rhin; celui qui, par le Blavet, doit porter la +navigation au centre de l'ancienne Bretagne, sont tous commencés, et +tous seront achevés dans un temps proportionné aux travaux qu'ils +exigent. + +Le canal qui doit joindre l'Escaut, la Meuse et le Rhin, n'est déjà plus +dans la seule pensée du gouvernement; des reconnaissances ont été faites +sur le terrain; des fonds sont déjà prévus pour l'exécution d'une +entreprise qui nous ouvrira l'Allemagne, et rendra à notre commerce et +à notre industrie des parties de notre propre territoire que leur +situation livrait à l'industrie et au commerce des étrangers. + +La jonction de la Rance à la Vilaine unira la Manche à l'Océan, portera +la prospérité et la civilisation dans des contrées où languissent +l'agriculture et les arts, où les moeurs agrestes sont encore étrangères +à nos moeurs. Dès cette année des sommes considérables ont été affectées +à cette opération. + +Le dessèchement des marais de Rochefort, souvent tenté, souvent +abandonné, s'exécute avec constance. Un million sera destiné cette année +à porter la salubrité dans ce port, qui dévorait nos marins et ses +habitans. La culture et les hommes s'étendront sur les terrains voués +depuis long-temps aux maladies et à la dépopulation. + +Au sein du Cotentin, un dessèchement non moins important, dont le projet +est fait, dont la dépense, largement calculée, sera nécessairement +remboursée par le résultat de l'opération, transformera en riches +pâturages d'autres marais d'une vaste étendue, qui ne sont aujourd'hui +qu'un foyer de contagion toujours renaissant. + +Les fonds nécessaires à cette entreprise sont portés dans le budget de +l'an 12. En même temps un pont sur la Vire liera le département de +la Manche au département du Calvados, supprimera un passage toujours +dangereux et souvent funeste, et abrégera de quelques myriamètres la +route qui conduit de Paris à Cherbourg. + +Sur un autre point du département de la Manche, un canal est projeté, +qui portera le sable de la mer et la fécondité dans une contrée stérile, +et donnera aux constructions civiles et à la marine des bois qui +périssent sans emploi à quelques myriamètres du rivage. + +Sur tous les canaux, sur toutes les côtes de la Belgique, les digues +minées par le temps, attaquées par la mer, se réparent, s'étendent et se +fortifient. + +La jetée et le bassin d'Ostende sont garantis des progrès de la +dégradation; un pont ouvrira une communication importante à la ville, et +l'agriculture s'enrichira d'un terrain précieux, reconquis sur la mer. + +Anvers à vu arrêter tout à coup un port militaire, un arsenal et des +vaisseaux de guerre sur le chantier. Deux millions assignés sur la vente +des biens nationaux, situés dans les départemens de l'Escaut et des +Deux-Nèthes, sont consacrés à la restauration et à l'agrandissement de +son ancien port. Sur la foi de ce gage, le commerce fait des avances, +les travaux sont commencés, et dans l'année prochaine ils seront +conduits à leur perfection. + +A Boulogne, au Havre, sur toute cette côte que nos ennemis appellent +désormais _une côte de fer_, de grands ouvrages s'exécutent ou +s'achèvent. + +La digue de Cherbourg, long-temps abandonnée, long-temps l'objet de +l'incertitude et du doute, sort enfin du sein des eaux; et déjà elle est +un écueil pour nos ennemis et une protection pour nos navigateurs. A +l'abri de cette digue, au fond d'une rade immense, un port se creuse, +où, dans quelques années, la république aura ses arsenaux et des +flottes. + +A la Rochelle, à Cette, à Marseille, à Nice, on répare avec des fonds +assurés les ravages de l'insouciance et du temps. C'est surtout dans nos +villes maritimes, où la stagnation du commerce a multiplié les malheurs +et les besoins, que la prévoyance du gouvernement s'est attachée à créer +des ressources dans des travaux utiles ou nécessaires. + +La navigation intérieure périssait par l'oubli des principes et +des règles; elle est désormais soumise à un régime salutaire et +conservateur. Un droit est consacré à son entretien, aux travaux qu'elle +exige, aux améliorations que l'intérêt public appelle. Placée sous la +surveillance des préfets, elle a encore, dans les chambres de commerce, +des gardiens utiles, des témoins et des censeurs de la comptabilité +des fonds qu'elle produit; enfin des hommes éclairés qui discutent les +projets formés pour la conserver et pour l'étendre. + +Le droit de pêche dans les rivières navigables est redevenu ce qu'il +dut toujours être, une propriété publique. Il est confié à la garde +de l'administration forestière; et des adjudications triennales lui +donnent, dans des fermiers, des conservateurs encore plus, actifs, parce +qu'ils sont plus intéressés. + +L'année dernière a été une année prospère pour nos finances; les régies +ont heureusement trompé les calculs qui en avaient d'avance déterminé +les produits. Les contributions directes ont été perçues avec plus +d'aisance. Les opérations qui doivent établir les rapports de la +contribution foncière de département à département marchent avec +rapidité. La répartition deviendra invariable; on ne verra plus cette +lutte d'intérêts différens qui corrompait la justice publique, et cette +rivalité jalouse qui menaçait l'industrie et la prospérité de tous les +départemens. + +Des préfets, des conseils généraux ont demandé que la même opération +s'étendît à toutes les communes de leur département pour déterminer +entre elles les bases d'une répartition proportionnelle. Un arrêté du +gouvernement a autorisé ce travail général devenu plus simple, plus +économique par le succès du travail partiel. Ainsi, dans quelques +années, toutes les communes de la république auront chacune, dans une +carte particulière, le plan de leur territoire, les divisions, les +rapports des propriétés qui le composent; et les conseils généraux et +les conseils d'arrondissement trouveront, dam la réunion de tous ces +plans, les élémens d'une répartition juste dans ses bases et perpétuelle +dans ses proportions. + +La caisse d'amortissement remplit avec constance, avec fidélité, sa +destination. Déjà propriétaire d'une partie de la dette publique, +chaque jour elle accroît un trésor qui garantit à l'état une prompte +libération; une comptabilité sévère, une fidélité inviolable, ont mérité +aux administrateurs la confiance du gouvernement et leur assurent +l'intérêt des citoyens. + +La refonte des monnaies s'exécute sans mouvemens, sans secousses; elle +était un fléau quand les principes étaient méconnus; elle est devenue +l'opération la plus simple depuis que la foi publique et les règles du +bon sens en ont fixé les conditions. + +Au trésor, le crédit public s'est soutenu au milieu des secousses de la +guerre et des rumeurs intéressées. + +Le trésor public fournissait aux dépenses des colonies, soit par des +envois directs de fonds, soit par des opérations sur le continent +de l'Amérique. Les administrateurs pouvaient, si les fonds étaient +insuffisans, s'en procurer par des traites sur le trésor public, mais +avec des formes prescrites et dans une mesure déterminée. + +Tout à coup une masse de traites (quarante-deux millions) a été créée à +Saint-Domingue, sans l'aveu du gouvernement, sans proportion avec les +besoins actuels, sans proportions avec les besoins a venir. + +Des hommes sans caractère les ont colportées à la Havanne, à la +Jamaïque, aux Etat-Unis; elles y ont partout été exposées sur les places +a de honteux rabais, livrées à des hommes qui n'avaient versé ni argent +ni marchandises, ou qui ne devaient en fournir la valeur que quand le +paiement en aurait été effectué au trésor public. De là un avilissement +scandaleux en Amérique et un agiotage plus scandaleux en Europe. + +C'était pour le gouvernement un devoir, rigoureux d'arrêter le cours +de cette imprudente mesure, de sauver à la nation les pertes dont elle +était menacée, de racheter surtout son crédit par une juste sévérité. + +Un agent du trésor public a été envoyé à Saint-Domingue, chargé de +vérifier les journaux et la caisse du payeur général; de constater +combien de traites avaient été créées, par quelle autorité et sous +quelles formes; combien avaient été négociées, et à quelles conditions; +si pour des versemens réels; si sans versemens effectifs, si pour +éteindre une dette légitime, si pour des marchés simulés. + +Onze millions de traites qui n'étaient pas encore en circulation, ont +été annulés. Des renseignemens ont été obtenus sur les autres. + +Les traites dont la valeur intégrale a été reçue, ont été acquittées +avec les intérêts du jour de l'échéance au jour du paiement; celles qui +ont été livrées sans valeur effective, sont arguées de faux, puisque les +lettres-de-change portent _pour argent versé_, quoique le procès-verbal +de paiement constate qu'il n'a rien été versé; et elles seront soumises +à un sévère examen. Ainsi, le gouvernement satisfera à la justice qu'il +doit aux créanciers légitimes et à celle qu'il doit à la nation dont il +est chargé de défendre les droits. + +La paix était dans les voeux comme, dans les intérêts du gouvernement. +Il l'avait voulue au milieu des chances encore incertaines de la guerre; +il l'avait voulue au milieu des victoires. C'est à la prospérité de la +république qu'il avait désormais attaché toute sa gloire. Au dedans, il +réveillait l'industrie, il encourageait les arts, il entreprenait ou des +travaux utiles, ou des monumens de grandeur nationale. Nos vaisseaux +étaient dispersés sur toutes les mers, et tranquilles sur la foi des +traités. + +Ils n'étaient employés qu'à rendre nos colonies à la France et au +bonheur. Aucun armement dans nos ports, rien de menaçant sur nos +frontières. + +Et c'est là le moment que choisit le gouvernement britannique pour +alarmer sa nation, pour couvrir la Manche de vaisseaux, pour insulter +notre commerce par des visites injurieuses, nos côtes et nos ports, les +côtes et les ports de nos alliés par la présence de forces menaçantes. + +Si, au 17 ventose de l'an 11 (8 mars 1803), il existait aucun armement +imposant dans les ports de France et de Hollande, s'il s'y exécutait +un seul mouvement auquel la défiance la plus ombrageuse pût donner une +interprétation sinistre, nous sommes les agresseurs; le message du roi +d'Angleterre et son attitude hostile ont été commandés par une légitime +prévoyance, et le peuple anglais a pu croire que nous menacions _son +indépendance_, sa religion, sa constitution. + +Mais si les assertions du message étaient fausses; si elles étaient +démenties par la conscience de l'Europe, comme par la conscience du +gouvernement britannique, ce gouvernement a trompé sa nation; il l'a +trompée pour la précipiter sans délibération dans une guerre dont les +terribles effets commencent à se faire sentir en Angleterre, et dont les +résultats peuvent être si décisifs pour les destinées futures du peuple +anglais. + +Toutefois l'agresseur doit seul répondre des calamités qui pèsent sur +l'humanité. + +Malte, le motif de cette guerre, était au pouvoir des Anglais; c'eût été +à la France d'armer pour en assurer l'indépendance, et c'est la France +qui attend en silence la justice de l'Angleterre, et c'est l'Angleterre +qui commence la guerre et qui la commence sans la déclarer. + +Dans la dispersion de nos vaisseaux, dans la sécurité de notre commerce, +nos pertes devaient être immenses; nous les avions prévues, et nous les +eussions supportées sans découragement et sans faiblesse: heureusement +elles ont été au-dessous de notre attente. Nos vaisseaux de guerre sont +rentrés dans les ports de l'Europe; un seul, qui, depuis longtemps était +condamné à n'être plus qu'un vaisseau de transport, est tombé au pouvoir +de l'ennemi. + +De 200 millions que les croiseurs anglais pouvaient ravir à autre +commerce, plus des deux tiers ont été sauvés: nos corsaires ont vengé +nos pertes par des prises importantes, et les vengeront par de plus +importantes encore. + +Tabago, Sainte-Lucie étaient sans défense, et n'ont pu que se rendre aux +premières forces qui s'y sont présentées; mais nos grandes colonies nous +restent, et les attaques que nos ennemis ont hasardées contre elles ont +été vaines. + +Le Hanovre est en notre pouvoir: vingt-cinq mille hommes des meilleures +troupes ennemies ont posé les armes, et sont restés prisonniers de +guerre. Notre cavalerie s'est remontée aux dépens de la cavalerie +ennemie, et une possession chère au roi d'Angleterre, est, entre nos +mains, le gage de la justice qu'il sera forcé de nous rendre. + +Chaque jour le despotisme britannique ajoute à ses usurpations sur +les mers. Dans la dernière guerre, il avait épouvanté les neutres, +en s'arrogeant, par une prétention inique et révoltante, le droit de +_déclarer des côtes entières en état de blocus_. Dans cette guerre, il +vient d'augmenter son code monstrueux, du prétendu droit de _bloquer des +rivières, des fleuves_. + +Si le roi d'Angleterre a juré de continuer la guerre, jusqu'à ce qu'il +ait réduit la France à ces traités déshonorans que souscrivirent +autrefois le malheur et la faiblesse, la guerre sera longue. La France +a consenti dans Amiens à des conditions modérées; elle n'en reconnaîtra +jamais de moins favorables; elle ne reconnaîtra surtout jamais, dans le +gouvernement britannique, le droit de ne remplir de ses engagemens +que ce qui convient aux calculs progressifs de son ambition, le droit +d'exiger encore d'autres garanties après la garantie de la foi donnée. +Eh! si le traité d'Amiens n'est point exécuté, où seront, pour un traité +nouveau, une foi plus sainte et des sermens plus sacrés! + +La Louisiane est désormais associée à l'indépendance des Etats Unis +d'Amérique. Nous conservons là des amis que le souvenir d'une commune +origine attachera toujours à nos intérêts, et que des relations +favorables de commerce uniront long-temps à notre prospérité. + +Les Etats-Unis doivent à la France leur indépendance; ils nous devront +désormais leur affermissement et leur grandeur. + +L'Espagne reste neutre. + +L'Helvétie est rassise sur ses fondemens, et sa constitution n'a +subi que les changemens que la marche du temps et des opinions lui a +commandés. La retraite de nos troupes atteste la sécurité intérieure +et la fin de toutes ses divisions. Les anciennes capitulations ont été +renouvelées, et la France a retrouvé ses premiers et ses plus fidèles +alliés. + +Le calme règne dans l'Italie; une division de l'armée de la république +italienne traverse en ce moment la France pour aller camper avec les +nôtres sur les côtes de l'Océan. Ces bataillons y trouveront partout des +vestiges de la patience, de la bravoure et des grandes actions de leurs +ancêtres. + +L'empire ottoman, travaillé par les intrigues souterraines, aura, dans +l'intérêt de la France, l'appui que d'anciennes liaisons, un traité +récent et sa position géographique, lui donnent droit de réclamer. + +La tranquillité rendue au continent par le traité de Lunéville, est +assurée par les derniers actes de la diète de Ratisbonne. L'intérêt +éclairé des grandes puissances, la fidélité du gouvernement à cultiver +avec elles les relations de bienveillance et d'amitié, la justice, +l'énergie de la nation et les forces de la république en répondent. + +_Le premier consul_, BONAPARTE. + + + + +Paris, le 28 pluviose an 12 (18 février 1804). + +_Réponse du premier consul à une députation du sénat[65]._ + +«Depuis le jour où je suis arrivé à la suprême magistrature, un grand +nombre de complots ont été formés contre ma vie. Nourri dans les camps, +je n'ai jamais mis aucune importance à des dangers qui ne m'inspirent +aucune crainte. + +«Je ne puis pas me défendre d'un sentiment profond et pénible, lorsque +je songe dans quelle situation se trouverait aujourd'hui ce +grand peuple, si le dernier attentat avait pu réussir; car c'est +principalement contre la gloire, la liberté, les destinées du peuple +français, que l'on a conspiré. + +«J'ai depuis long-temps renoncé aux douceurs de la condition privée; +tous mes momens, ma vie entière, sont employés à remplir les devoirs que +mes destinées et le peuple français m'ont imposés. + +«Le ciel veillera sur la France et déjouera le complot des méchans. Les +citoyens doivent être sans alarmes: ma vie durera tant qu'elle sera +nécessaire à la nation. Mais ce que je veux que le peuple français sache +bien, c'est que l'existence, sans sa confiance et sans son amour, serait +pour moi sans consolation, et n'aurait plus aucun but.» + +_Le premier consul_, BONAPARTE. + +[Footnote 65: Envoyée au sujet de la conspiration de Georges et de +Pichegru.] + + + + +Paris, le 28 pluviose an 12 (18 février 1804). + +_Réponse du premier consul à une députation de la garde consulaire et du +corps composant la garde de Paris[66]._ + +«Que les soldats de la république, qui avaient reçu du peuple +l'honorable mission de le défendre contre ses ennemis, mission dont +les armées s'étaient acquittées avec autant de gloire que de bonheur, +avaient plus le droit que les autres citoyens de s'indigner des trames +que notre plus cruel ennemi avaient formées jusqu'au sein de la +capitale; que quels que soient les services rendus pur des citoyens, +ils n'en sont que plus coupables lorsqu'ils ourdissent contre elle des +trames criminelles; que les circonstances actuelles offriront a la +postérité deux inconcevables exemples....; qu'il a été trois jours sans +pouvoir croire à des trames aussi noires qu'insensées; mais qu'il avait +été forcé de se rendre à l'évidence des faits et de ne plus arrêter la +marche de la justice; que jamais sous son gouvernement, des hommes quels +qu'ils soient, quels que soient les services qu'ils auront rendus, ne +fausseront leurs sermens et ne pratiqueront impunément des liaisons +avec les ennemis de la France.....; mais que dans les circonstances +actuelles, l'union de tous les Français était un spectacle consolant +pour son coeur; que ce n'était pas à eux qu'il avait besoin de répéter +que ces attentats si souvent renouvelés contre sa personne ne pourront +rien, n'eût-il autour de lui que le corps le moins nombreux de l'armée». + +_Le premier consul_, BONAPARTE. + +[Footnote 66: Envoyée après la découverte de la conspiration ourdie +par Georges et Pichegru, et dans laquelle le général Moreau se trouva +fortement compromis.] + + + + +Saint-Cloud, le 28 germinal an 12 (18 avril 1804). + +_Au sénat conservateur._ + +Sénateurs, + +Le sénateur Joseph Bonaparte, grand officier de la légion d'honneur, +m'a témoigné le désir de partager les périls de l'armée, campée sur les +côtes de Boulogne, afin d'avoir part à sa gloire. + +J'ai cru qu'il était du bien de l'état et que le sénat verrait avec +plaisir qu'après avoir rendu à la république d'important services, soit +par la solidité de ses conseils dans les circonstances les plus graves, +soit par le savoir, l'habileté, la sagesse qu'il a déployés dans les +négociations successives du traité de Mortefontaine qui a terminé nos +différens avec les Etats-Unis d'Amérique; de celui de Lunéville, qui a +pacifié le continent; et dans ces derniers temps de celui d'Amiens, +qui avait rétabli la paix entre la France et l'Angleterre, le sénateur +Joseph Bonaparte fût mis en mesure de contribuer à la vengeance que se +promet le peuple français pour la violation de ce dernier traité, et se +trouvât dans le cas d'acquérir de plus en plus des titres à l'estime de +la nation. + +Ayant déjà servi sous mes yeux dans les premières campagnes de la guerre +et donné des preuves de son courage et de ses bonnes dispositions pour +le métier des armes, dans le grade de chef de bataillon, je l'ai nommé +colonel commandant le premier régiment de ligne, l'un des corps les +plus distingués de l'armée, et que l'on compte parmi ceux qui, toujours +placés au poste le plus périlleux, n'ont jamais perdu leurs étendards, +et ont très-souvent ramené ou décidé la victoire. + +Je désire en conséquence que le sénat agrée la demande que lui fera le +sénateur Joseph Bonaparte, de pouvoir s'absenter de la délibération +pendant le temps où les occupations de la guerre le retiendront à +l'armée. + +BONAPARTE. + + + + +Saint Cloud, le 5 floréal an 12 (25 avril 1804). + +_Au sénat conservateur._ + +Sénateurs, + +J'ai nommé le sénateur Serrurier gouverneur des Invalides. Je désire +que vous pensiez que les fonctions de cette place ne sont point +incompatibles avec celles de sénateur. + +Rien n'intéresse aussi vivement la patrie que le bonheur de ces huit +mille braves, couverts de tant d'honorables blessures et échappés à tant +de dangers. Eh! à qui pouvait-il être mieux confié qu'à un vieux soldat, +qui, dans les temps les plus difficiles, et en les conduisant à la +victoire, leur donna toujours l'exemple d'une sévère discipline et de +cette franche intrépidité, première qualité du général. En voyant +leur gouverneur assis parmi les membres d'un corps qui veille à la +conservation de cette patrie, à la prospérité de laquelle ils ont tant +contribué, ils auront une nouvelle preuve de ma sollicitude pour tout ce +qui peut rendre plus honorable et plus douce la fin de leur glorieuse +carrière. + +_Le premier consul_, BONAPARTE. + + + + +Saint-Cloud, le 5 floréal an 12 (25 avril 1804). + +_Au sénat conservateur._ + +Votre adresse du 6 germinal dernier n'a pas cessé d'être présente à ma +pensée[67]. Elle a été l'objet de mes méditations les plus constantes. + +Vous avez jugé l'hérédité de la suprême magistrature nécessaire pour +mettre le peuple français à l'abri des complots de nos ennemis et +des agitations qui naîtraient d'ambitions rivales. Plusieurs de nos +institutions vous ont, en même temps, paru devoir être perfectionnées +pour assurer, sans retour, le triomphe de l'égalité et de la liberté +publique, et offrir à la nation et au gouvernement la double garantie +dont ils ont besoin. + +Nous avons été constamment guidés par cette grande vérité: que la +souveraineté réside dans le peuple français, dans ce sens que tout, tout +sans exception, doit être fait pour son intérêt, pour son bonheur +et pour sa gloire. C'est afin d'atteindre ce but que la suprême +magistrature, le sénat, le conseil d'état, le corps législatif, les +collèges électoraux et les diverses branches de l'administration sont et +doivent être institués. + +A mesure que j'ai arrêté mon attention sur ces grands objets, je me suis +convaincu davantage de la vérité des sentimens que je vous ai exprimés, +et j'ai senti de plus en plus que, dans une circonstance aussi nouvelle +qu'importante, les conseils de votre sagesse et de votre expérience +m'étaient nécessaires pour fixer toutes mes idées. + +Je vous invite donc à me faire connaître votre pensée toute entière. + +Le peuple français n'a rien à ajouter aux honneurs et à la gloire dont +il m'a environné; mais le devoir le plus sacré pour moi, comme le plus +cher à mon coeur, est d'assurer à ses enfans les avantages qu'il a +acquis par cette révolution qui lui a tant coûté, surtout par le +sacrifice de ce million de braves, morts pour la défense de ses droits. + +Je désire que nous puissions lui dire le 14 juillet de cette année: «Il +y a quinze ans, par un mouvement spontané, vous courûtes aux armes, vous +acquîtes la liberté, l'égalité et la gloire. Aujourd'hui ces premiers +biens des nations, assurés sans retour, sont à l'abri de toutes les +tempêtes; ils sont conservés à vous, et à vos enfans: des institutions +conçues et commencées au sein des orages de la guerre intérieure et +extérieure, développées avec constance, viennent se terminer, au +bruit des attentats et des complots de nos plus mortels ennemis, par +l'adoption de tout ce que l'expérience des siècles et des peuples +a démontré propre à garantir les droits que la nation avait jugés +nécessaires a sa dignité, à sa liberté, et à son bonheur. + +BONAPARTE. + +[Footnote 67: C'est l'adresse dans laquelle le sénat suppliait le +premier consul de prendre des mesures pour _rendre son autorité +éternelle_. C'était le premier pas fait vers la dignité d'empereur.] + + + + +Saint-Cloud, le 28 floréal an 12 (18 mai 1804). + +_Réponse du premier consul au sénat[68]._ + +Tout ce qui peut contribuer au bien de la patrie est essentiellement lié +à mon bonheur. + +J'accepte le titre que vous croyez utile à la gloire de la nation. + +Je soumets à la sanction du peuple la loi de l'hérédité. + +J'espère que la France ne se repentira jamais des honneurs dont elle +environnera ma famille. + +Dans tous les cas, mon esprit ne sera plus avec ma postérité, le jour où +elle cesserait de mériter l'amour et la confiance de la grande nation. + +BONAPARTE. + +[Footnote 68: Le sénat s'était rendu en corps à Saint-Cloud, pour +présenter au premier consul le senatus-consulte organique décrété dans +le jour, par lequel Napoléon Bonaparte était déclaré empereur, et la +dignité impériale rendue héréditaire dans sa famille.] + + + +FIN DU TROISIÈME LIVRE. + + + + +LIVRE QUATRIÈME. + +EMPIRE. + +1804. + + +Paris, le 28 floréal an 12 (18 mai 1804). + +Le serment de l'empereur est ainsi conçu: + +«Je jure de maintenir l'intégrité du territoire de la république; de +respecter et de faire respecter les lois du concordat et la liberté des +cultes; de respecter et de faire respecter l'égalité des droits, la +liberté politique et civile, l'irrévocabilité des ventes des biens +nationaux; de ne lever aucun impôt, de n'établir aucune taxe qu'en +vertu de la loi; de maintenir l'institution de la légion d'honneur; de +gouverner dans la seule vue de l'intérêt, du bonheur et de la gloire du +peuple français.» + + + + +Saint-Cloud, le 28 floréal an 12 (18 mai 1804). + +_Aux consuls Cambacérès et Lebrun._ + +Citoyens consuls, Cambacérès et Lebrun, votre titre va changer; vos +fonctions et ma confiance restent les mêmes. Dans la haute dignité +d'archi-chancelier de l'empire, et d'archi-trésorier, dont vous allez +être revêtus, vous manifesterez, comme vous l'avez fait dans celle de +consuls, la sagesse de vos conseils, et les talens distingués qui vous +ont acquis une part aussi importante dans tout ce que je puis avoir fait +de bien. Je n'ai donc à désirer de vous que la continuation des mêmes +sentiment pour l'état et pour moi. + +NAPOLÉON. + + + + +Paris, le 29 floréal an 12 (19 mai 1804). + +_Réponse de l'empereur à une députation de la garde impériale[69]._ + +Je reconnais les sentimens de la garde pour ma personne; ma confiance +dans la bravoure et dans la fidélité des corps qui la composent est +entière. Je vois constamment avec un nouveau plaisir des compagnons +d'armes échappés à tant de dangers, et couverts de tant d'honorables +blessures; et j'éprouve un sentiment de contentement lorsque je peux me +dire, en les considérant sous leurs drapeaux, qu'il n'est pas une des +batailles, pas un des combats livrés durant ces quinze dernières années, +et dans les quatre parties du monde, qui n'ait eu parmi eux des témoins +et des acteurs. + +NAPOLÉON. + +[Footnote 69: Envoyée pour le complimenter sur sa nouvelle dignité.] + + + + +Paris, le 6 prairial an 12 (26 mai 1804). + +_Réponses de l'Empereur à différentes députations[70]. + +A celle du tribunat._ + +Je vous remercie du soin que vous mettez à relever le peu de bien que +je puis avoir fait... Le tribunat a contribué par ses travaux à la +perfection des différens actes de la législation de la France, et en +cela il a rempli le plus constant de mes voeux. Je me plais à tout +devoir au peuple; ce sentiment seul me rend chers les nouveaux honneurs +dont je suis revêtu. + +_A celle du collège électoral du département de la Vendée._ + +Les sentimens que vous m'exprimez me sont d'autant plus précieux que +votre département a été le théâtre de plus de désastres, et que vous +avez éprouvé plus de malheurs. + +Lorsque les affaires de l'état me permettront de visiter vos contrées, +je désire que les vestiges de la guerre aient disparu, et que je puisse +voir vos habitations relevées, votre agriculture prospérant, et +vos coeurs réunis par l'oubli du passé, l'amour du présent, et les +espérances de l'avenir. + +Je regarderai toujours comme un devoir, et il sera cher à mon coeur, +d'accorder une protection particulière à vos contrées. Je compte aussi +en retour sur la sincérité des sentimens que vous m'exprimez au nom de +vos concitoyens. + +_A celle du collège électoral du département du Haut-Rhin._ + +Je sais que le département du Haut-Rhin a beaucoup souffert des +calamités de la guerre, et il doit jouir maintenant des bienfaits de la +paix. + +Les sentimens que vous me témoignez en son nom me sont d'autant plus +agréables qu'ils me sont exprimés par un général qui s'est distingué +tant de fois sur les champs de bataille[71]. Je me plais à lui rendre ce +témoignage. + +NAPOLÉON. + +[Footnote 70: Enroyées pour le complimenter sur son élévation à +l'empire.] + +[Footnote 71: Le général sénateur et maréchal de l'empire Lefebvre.] + + + + +Saint-Cloud, le 4 messidor an 12 (23 juin 1804). + +_Aux présidens et membres composant la cour de justice criminelle du +département de la Seine, séante à Paris._ + +Notre coeur a été d'autant plus affecté des complots nouveaux tramés +contre l'état, par les ennemis de la France, que deux hommes qui avaient +rendu de grands services à la patrie y ont pris part. + +Par votre arrêt du 21 prairial dernier, vous avez condamné à la peine de +mort Athanase-Hyacinthe Bouvet de Lozier, l'un des complices. Son +crime est grand; mais nous avons voulu lui faire ressentir, dans cette +circonstance, les effets de cette clémence que nous avons toujours eue +en singulière prédilection. + +En conséquence, et après avoir réuni en conseil privé dans notre palais +de Saint-Cloud, le 2 du présent mois, l'archi-chancelier de l'empire, +l'archi-trésorier, le connétable, le grand-juge et ministre de la +justice, les ministres des relations extérieures et de la guerre, +les sénateurs François de Neufchâteau, Laplace et Fouché; les +conseillers-d'état Régnault de Saint-Jean-d'Angely et Lacuée; et les +membres de la cour de cassation Muraire et Oudart, nous avons déclaré et +déclarons faire grâce de la peine capitale à Bouvet de Lozier, Armand +Gaillard, Frédéric Lajolais.; Louis Russillion, Charles +d'Hozier, François Rochelle, Charles-François de Rivière, et +Armand-François-Heraclius Polignac, et commuer ladite peine en celle de +la déportation, qui s'effectuera dans un délai de quatre années, pendant +lesquelles lesdits tiendront prison dans le lieu qui leur sera désigné. + +Mandons et ordonnons que les présentes lettres, scellées du sceau de +l'empire, vous seront présentées dans trois jours, à compter de leur +réception, par notre procureur-général près ladite cour, en audience +publique, où les impétrans seront conduits pour entendre la lecture, +debout et la tête, découverte; que lesdites lettres seront de +suite transcrites sur vos registres sur la réquisition du même +procureur-général, avec annotation d'icelles en marge de la minute de +l'arrêt de condamnation. + +NAPOLÉON. + + + + +Saint-Cloud, le 21 messidor an 12 (10 juillet 1804). + +_A M. Régnier, grand-juge, ministre de la justice._ + +Monsieur Régnier, grand-juge, au moment de la paix générale, j'ai réuni +le ministère de la police à celui de la justice. Les circonstances de +la guerre et les derniers événemens m'ont convaincu de la nécessité que +vous m'avez souvent représentée, de réorganiser ce ministère, et m'ont +décidé à céder au désir que vous m'avez témoigné d'être laissé tout +entier aux fonctions si importantes de grand-juge, ministre de la +justice. Je ne puis adhérer à votre voeu sans vous témoigner la +satisfaction que j'ai eue de vos services, comme ministre de la police +générale. Rendu a votre ministère naturel, vous ne pourrez y apporter +plus de zèle que vous ne l'avez fait jusqu'à ce jour; mais vous aurez +plus de temps a donner à cette partie si essentielle du gouvernement. La +bonne administration de la justice et la bonne composition des tribunaux +sont dans un état ce qui a le plus d'influence sur la valeur et la +conservation des propriétés, et sur les intérêts les plus chers de tous +les citoyens. + +Cette lettre n'ayant point d'autre objet, monsieur Régnier, grand-juge, +ministre de la justice, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde. + +NAPOLÉON. + + + + +Paris, le 26 messidor an 12 (15 juillet 1804). + +<Paroles de l'empereur en faisant prêter serment aux membres de la +légion-d'honneur, à la première distribution solennelle de cet ordre, +qui eut lieu le même jour aux Invalides._ + +Commandans, officiers, légionnaires, citoyens et soldats, vous jurez +sur votre honneur de vous dévouer au service de l'empire et à la +conservation de son territoire, dans son intégrité; à la défense de +l'empereur, des lois de là république et des propriétés qu'elles ont +consacrées; de combattre par tous les moyens que la justice, la raison +et les lois autorisent, toute entreprise qui tendrait à rétablir le +régime féodal; enfin, vous jurez de concourir de tout votre pouvoir +au maintien de la liberté et de l'égalité, bases premières de nos +constitutions. Vous le jurez. + +NAPOLÉON. + + + + +Calais, le 18 thermidor an 12 (6 août 1804). + +_A M. Chaptal, ministre de l'intérieur._ + +Monsieur Chaptal, ministre de l'intérieur, je vois avec peine +l'intention où vous êtes de quitter le ministère de l'intérieur pour +vous livrer tout entier aux sciences; mais je cède à votre désir. +Vous remettrez le portefeuille à M. Portalis, ministre des cultes, en +attendant que j'aie définitivement pourvu à ce département. Désirant +vous donner une preuve de ma satisfaction de vos services, je vous ai +nommé sénateur. Dans ces fonctions éminentes qui vous laissent plus +de temps à donner à vos travaux pour la prospérité de nos arts et +les progrès de notre industrie manufacturière, vous rendrez d'utiles +services à l'état et à moi. + +Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde. + +NAPOLÉON. + + + + +_Décret contenant institution des prix décennaux._ + +Napoléon, empereur des Français, à tous ceux qui les présentes lettres +verront, salut! + +Etant dans l'intention d'encourager les sciences, les lettres et les +arts qui contribuent éminemment à l'illustration et à la gloire des +nations; + +Désirant non-seulement que la France conserve la supériorité qu'elle a +acquise dans les sciences et dans les arts, mais encore que le siècle +qui commence l'emporte sur ceux qui l'ont précédé; + +Voulant aussi connaître les hommes qui auront le plus participé à +l'éclat des sciences, des lettres et des arts; + +Nous avons décrété et décrétons ce qui suit: + +Art. 1er. Il y aura de dix ans en dix ans, le jour anniversaire du 18 +brumaire, une distribution de grands prix, donnés de notre propre main, +dans le lieu et avec la solennité qui seront ultérieurement réglés. + +2. Tous les ouvrages de sciences, de littérature et d'arts, toutes les +inventions utiles, tous les établissemens consacrés aux progrès de +l'agriculture ou de l'industrie nationale, publiés, connus ou formés +dans un intervalle de dix années, dont le terme précédera d'un an +l'époque de la distribution, concourront pour le grand prix. + +3. La première distribution des grands prix se fera le 18 brumaire +an 18; et, conformément aux dispositions de l'article précédent, le +concours comprendra tous les ouvrages, inventions où établissemens, +publiés ou connus depuis l'intervalle du 18 brumaire de l'an 7 au 18 +brumaire de l'an 17. + +4. Ces grands prix seront, les uns de la valeur de dix mille francs, les +autres de la valeur de cinq mille; + +Les grands prix de la valeur de dix mille francs seront au nombre de +neuf, et décernés: + +1°. Aux auteurs des deux meilleurs ouvrages de science; l'un pour les +sciences physiques, l'autre pour les sciences mathématiques; + +2°. A l'auteur de la meilleure histoire ou du meilleur morceau +d'histoire, soit ancienne, soit moderne; + +3°. A l'inventeur de la machine la plus utile aux arts et aux +manufactures; + +4°. Au fondateur de l'établissement le plus avantageux à l'agriculture +ou à l'industrie nationale; 5°. A l'auteur du meilleur ouvrage +dramatique, soit comédie, soit tragédie, représenté sur les théâtres +français; + +6°. Aux auteurs des deux meilleurs ouvrages, l'un de peinture, l'autre +de sculpture, représentant des actions d'éclat ou des événemens +mémorables puisés dans notre histoire; + +7°. Au compositeur du meilleur opéra représenté sur le théâtre de +l'académie impériale de musique. + +6. Les grands prix de la valeur de cinq mille francs seront au nombre de +treize, et décernés: + +1°. Aux traducteurs de dix manuscrits de la bibliothèque impériale ou +des autres bibliothèques de Paris, écrits en langues anciennes on +en langues orientales, les plus utiles, soit aux sciences, soit à +l'histoire, soit aux belles-lettres, soit aux arts; + +2°. Aux auteurs des trois meilleurs petits poëmes ayant pour sujet des +événemens mémorables de notre histoire, ou des actions honorables pour +le caractère français. + +7. Ces prix seront décernés sur le rapport et la proposition d'un +jury composé des quatre secrétaires perpétuels des quatre classes +de l'institut, et des quatre présidens en fonction dans l'année qui +précédera celle de la distribution. + +NAPOLÉON. + + + + +Saint-Cloud, le 30 brumaire an 13 (21 novembre 1804). + +_A M. Champagny, ministre de l'intérieur[72]._ + +Dans une ville composée de près de quarante mille habitans, le zèle de +tous devait suppléer aux corporations qui n'existent plus. Le ministre +de l'intérieur fera connaître aux habitans de Metz que j'aurais attendu +d'eux plus d'activité dans une circonstance où elle était commandée, +par des intérêts qui les touchaient de si près, et par des sentimens si +naturels. + +NAPOLÉON. + +[Footnote 72: En réponse à une lettre où le ministre faisait part à +l'empereur d'un violent incendie qui avait eu lieu a Metz le 17, et +prétendait qu'il n'avait été aussi violent que parce que l'abolition des +anciennes corporations d'ouvriers avait empêché ceux-ci de prêter leur +secours.] + + + + +Paris, le 9 frimaire an 13 (30 novembre 1804.) + +_A MM. les membres du corps municipal de notre bonne ville de Paris._ + +Messieurs les membres du corps municipal de notre bonne ville de Paris, +la divine Providence et les constitutions de l'empire ayant placé la +dignité impériale héréditaire dans notre famille, nous avons désigné le +11 du présent mois de frimaire et l'église métropolitaine de Paris pour +le jour et le lieu de notre sacre et de notre couronnement; nous aurions +voulu pouvoir, dans cette auguste circonstance, rassembler dans une même +enceinte, non-seulement tous les habitans de la capitale de l'empire, +mais encore l'universalité des citoyens qui composent la nation +française; dans l'impossibilité de réaliser une chose gui aurait eu tant +de pris pour notre coeur, désirant que ces solennités reçoivent leur +principal éclat de la réunion d'un grand nombre de citoyens distingués +par leur dévouement à l'état et à ma personne, et voulant donner à notre +bonne ville de Paris un témoignage particulier de notre affection, +nous avons pour agréable que le corps municipal entier assiste à ces +cérémonies. + +Nous vous faisons, en conséquence, cette lettre, pour que vous ayez à +vous rendre ledit jour, 11 frimaire, dans l'église métropolitaine, à +l'heure et dans l'ordre gui vous seront indiqués par notre grand maître +des cérémonies. + +Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde. + +NAPOLÉON. + + + + +Paris, le 10 frimaire an 13 (1er décembre 1804). + +_Réponse de l'empereur au sénat venu en corps pour le remercier d'avoir +accepté la dignité d'empereur._ + +Je monte au trône où m'ont appelé les voeux unanimes du sénat, du peuple +et de l'armée, le coeur plein du sentiment des grandes destinées, de ce +peuple, que du milieu des camps j'ai, le premier, salué du nom de grand. + +Depuis mon adolescence, mes pensées tout entières lui sont dévolues; et +je dois le dire ici, mes plaisirs et mes peines ne se composent plus +aujourd'hui que du bonheur ou du malheur de mon peuple. + +Mes descendans conserveront long-temps ce trône, le premier de +l'univers. + +Dans les camps, ils seront les premiers soldats de l'armée, sacrifiant +leur vie pour la défense de leur pays. + +Magistrats, ils ne perdront jamais de vue que le mépris des lois et +l'ébranlement de l'ordre social ne sont que le résultat de la faiblesse +et de l'incertitude des princes. + +Vous, sénateurs, dont les conseils et l'appui ne m'ont jamais manqué +dans les circonstances les plus difficiles, votre esprit se transmettra +à vos successeurs; soyez toujours les soutiens et les premiers +conseillers de ce trône si nécessaire au bonheur de ce vaste empire. + +NAPOLÉON. + + + + +Paris, le 14 frimaire an 13 (5 décembre 1804). + +_Paroles de l'empereur en distribuant les aigles impériales aux +différentes armes de l'armée._ + +Soldats, voilà vos drapeaux; ces aigles vous serviront toujours de +point de ralliement; ils seront partout où votre empereur les jugera +nécessaires pour la défense de son trône et de son peuple. + +Vous jurez de sacrifier votre vie pour les défendre et de les maintenir +constamment par votre courage sur le chemin de l'honneur et de la +victoire. Vous le jurez. + +NAPOLÉON. + + + + +Au palais des Tuileries, le 21 frimaire an 13 (13 décembre 1804). + +_Au sénat conservateur._ + +Sénateurs, + +Les constitutions de l'empire ayant statué que les actes qui constatent +les naissances, les mariages et les décès des membres de la famille +impériale, seront transmis, sur un ordre de l'empereur, au sénat, +nous avons chargé notre cousin l'archi-chancelier de l'empire de vous +présenter les actes qui constatent la naissance de Napoléon Charles, né +le 18 vendémiaire an 11, et de Napoléon Louis, né le 19 vendémiaire an +13, fils du prince Louis notre frère, et nous invitons le sénat à en +ordonner, conformément aux constitutions, la transcription sur ses +registres, et le dépôt dans ses archives. Ces princes hériteront de +l'attachement de leur père pour notre personne, de son amour pour ses +devoirs, et de ce premier sentiment qui porte tout prince appelé à de si +hautes destinées à considérer constamment l'intérêt de la patrie et le +bonheur de la France comme l'unique objet de sa vie. + +NAPOLÉON. + + + + +Paris, le 26 frimaire an 13 (17 décembre 1804). + +_A M. François de Neufchâteau, président du sénat._ + +Monsieur François de Neufchâteau, président du sénat, voulant donner un +témoignage de notre satisfaction aux habitans de notre bonne ville de +Paris dans la personne de M. Bévière, l'un de ses maires, et doyen +d'âge du corps municipal, et désirant en même temps honorer les vertus +publiques et privées dont ce magistrat a donné l'exemple pendant tant +d'années, nous l'avons nommé à une place de sénateur. Nous ordonnons +en conséquence qu'expédition de notre décret de nomination vous soit +transmise, afin que vous en donniez connaissance au sénat. + +Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde. + +NAPOLÉON. + + + + +Paris, le 27 frimaire an 13 (18 décembre 1804). + +_Réponse de l'empereur à un discours du corps municipal de Paris le jour +de la fête que lui donna la ville pour célébrer son couronnement._ + +Messieurs du corps municipal, je suis venu au milieu de vous pour donner +à ma bonne ville de Paris l'assurance de ma protection spéciale; dans +toutes les circonstances je me ferai un plaisir et un devoir de lui +donner des preuves particulières de ma bienveillance; car je veux que +vous sachiez que dans les batailles, dans les plus grands périls, sur +les mers, au milieu des déserts même, j'ai eu toujours en vue l'opinion +de cette grande capitale de l'Europe, après toutefois le suffrage tout +puissant sur mon coeur de la postérité. + +NAPOLÉON. + + + + +Paris, le 6 nivose an l3 (27 décembre 1804). + +_Discours prononcé par l'empereur à l'ouverture du corps législatif._ + +«Messieurs les députés des départemens au corps législatif, messieurs +les tribuns et les membres de mon conseil-d'état, je viens présider à +l'ouverture de votre session. C'est un caractère plus imposant et +plus auguste que je veux imprimer à vos travaux. Princes, magistrats, +citoyens, soldats, nous n'avons tous dans notre carrière qu'un seul +but, l'intérêt de la patrie. Si ce trône sur lequel la Providence et la +volonté de la nation m'ont fait monter est cher a mes yeux, c'est parce +que seul il peut défendre et conserver les intérêts les plus sacrés du +peuple français. Sans un gouvernement fort et paternel, la France aurait +à craindre le retour des maux qu'elle a soufferts. La faiblesse du +pouvoir suprême est la plus affreuse calamité des peuples. Soldat ou +premier consul, je n'ai eu qu'une pensée; empereur, je n'en ai pas +d'autre: les prospérités de la France. J'ai été assez heureux pour +l'illustrer par des victoires, pour la consolider par des traités, pour +l'arracher, aux discordes civiles et y préparer la renaissance des +moeurs, de la société et de la religion. Si la mort ne me surprend pas +au milieu de mes travaux, j'espère laisser à la postérité un souvenir +qui serve à jamais d'exemple ou de reproche a mes successeurs. + +«Mon ministre de l'intérieur vous fera l'exposé de la situation de +l'empire; les orateurs de mon conseil-d'état vous présenteront les +différens besoins de la législation. J'ai ordonné qu'on mît sous vos +yeux les comptes que mes ministres m'ont rendus de la gestion de leur +département. Je suis satisfait de l'état prospère de nos finances. +Quelles que soient les dépenses, elles sont couvertes par les recettes. +Quelqu'étendus qu'aient été les préparatifs qu'a nécessités la guerre +dans laquelle nous sommes engagés, je ne demanderai à mon peuple aucun +nouveau sacrifice. + +«Il m'aurait été doux, à une époque aussi solennelle, de voir la paix +régner sur le monde; mais les principes politiques de nos ennemis, leur +conduite récente envers l'Espagne, en font connaître les difficultés. +Je ne veux pas accroître le territoire de la France, mais en maintenir +l'intégrité; Je n'ai point l'ambition d'exercer en Europe une plus +grande influence, mais je ne veux pas décheoir de celle que j'ai +acquise. Aucun état ne sera incorporé dans l'empire; mais je ne +sacrifierai pas mes droits, les liens qui m'attachent aux états que j'ai +créés. + +«En me décernant la couronne, mon peuple a pris l'engagement de faire +tous les efforts que requerraient les circonstances pour lui conserver +cet éclat qui est nécessaire à sa prospérité et à sa gloire comme à la +mienne. Je suis plein de confiance dans l'énergie de la nation et dans +ses sentimens pour moi. Ses plus chers intérêts sont l'objet constant de +mes sollicitudes. + +«Messieurs les députés des départemens au corps législatif, messieurs +les tribuns et les membres de mon conseil d'état, votre conduite pendant +la session précédente, le zèle qui vous anime pour la patrie, pour ma +personne, me sont garans de l'assistance que je vous demande, et que je +trouverai en vous pendant le cours de cette session.» + +NAPOLÉON. + + + + +Paris, le 12 nivôse an 13 (2 janvier 1805). + +_A Sa Majesté George III, roi d'Angleterre._ + +Monsieur mon frère, appelé au trône par la Providence et par les +suffrages du sénat, du peuple et de l'armée, mon premier sentiment est +un voeu de paix. La France et l'Angleterre usent leur prospérité; elles +peuvent lutter des siècles. Mais leurs gouvernemens remplissent-ils bien +le plus sacré de leurs devoirs? Et tant de sang versé inutilement et +sans la perspective d'aucun but, ne les accuse-t-il pas dans leur propre +conscience? Je n'attache pas de déshonneur à faire le premier pas; j'ai +assez, je pense, prouvé au monde que je ne redoute aucune chance de la +guerre; elle ne m'offre d'ailleurs rien que je doive redouter. La paix +est le voeu de mon coeur; mais la guerre n'a jamais été contraire à +ma gloire. Je conjure V.M. de ne pas se refuser au bonheur de donner +elle-même la paix au monde; qu'elle ne laisse pas cette douce +satisfaction à ses enfans, car enfin il n'y eut jamais de plus belles +circonstances ni de moment plus favorable pour faire taire toutes les +passions et écouter uniquement le sentiment de l'humanité et de la +raison. Ce moment une fois perdu, quel terme assigner à une guerre que +tous mes efforts n'auraient pu terminer? V.M. a plus gagné en dix ans en +territoire et en richesse que l'Europe n'a d'étendue; la nation est +au plus haut point de prospérité. Que peut-elle espérer de la guerre? +coaliser quelques puissances du continent? Le continent restera +tranquille; une coalition ne ferait qu'accroître là puissance et la +grandeur continentale de la France. Renouveler des troubles intérieurs? +Les temps ne sont plus les mêmes. Détruire nos finances? Des finances +fondées sur une bonne agriculture ne se détruisent jamais. Enlever à +la France ses colonies? Les colonies sont pour la France un objet +secondaire; et S.M. n'en possède-t-elle déjà pas plus qu'elle n'en peut +garder? Si V. M. veut elle-même y songer, elle verra que la guerre est +sans but, sans aucun résultat présumable pour elle. Eh! quelle triste +perspective de faire battre les peuples pour qu'ils se battent! Le monde +est assez grand pour que nos deux nations puissent y vivre, et la raison +a assez de puissance pour qu'on trouve les moyens de tout concilier, si +de part et d'autre on en a la volonté. J'ai toutefois rempli un devoir +saint et précieux à mon coeur. Que V.M. croie à la sincérité des +sentimens que je viens de lui exprimer et à mon désir de lui en donner +des preuves, etc., etc. + +Sur ce, je prie Dieu, monsieur mon frère, qu'il vous ait en sa sainte et +digne garde. + +NAPOLÉON. + + + + +Au palais des Tuileries, le 12 pluviôse an 13 (1er. février 18o5). + +_Message au sénat conservateur._ + +Sénateurs, + +Nous avons nommé grand-amiral de l'empire notre beau-frère le général +Murat. Nous avons voulu non-seulement reconnaître les services qu'il a +rendus à la patrie et l'attachement particulier qu'il a montré à notre +personne dans toutes les circonstances de sa vie, mais rendre aussi ce +qui est dû à l'éclat et à la dignité de notre couronne, en élevant au +rang de prince une personne qui nous est de si près attachée par les +liens du sang. + +NAPOLÉON. + + + + +Au palais des Tuileries, le 12 pluviose an 13 (1er février 1805). + +_Message au sénat conservateur._ + +Sénateurs, + +Nous avons nommé notre beau-fils, Eugène Beauharnais, archi-chancelier +d'état de l'empire. De tous les actes de notre pouvoir, il n'en est +aucun qui soit plus doux à notre coeur. + +Elevé par nos soins et sous nos yeux, depuis son enfance, il s'est +rendu digne d'imiter, et avec l'aide de Dieu, de surpasser un jour les +exemples et les leçons que nous lui avons donnés. + +Quoique jeune encore, nous le considérons dès aujourd'hui, par +l'expérience que nous en avons faite dans les plus grandes +circonstances, comme un des soutiens de notre trône, et un des plus +habiles défenseurs de la patrie. + +Au milieu des sollicitudes et des amertumes inséparables du haut rang +où nous sommes placé, notre coeur a eu besoin de trouver des affections +douces dans la tendresse et la constante amitié de cet enfant de notre +adoption; consolation sans doute nécessaire à tous les hommes, mais plus +communément à nous, dont tous les instans sont dévoués aux affaires des +peuples. + +Notre bénédiction accompagnera ce jeune prince dans toute sa carrière; +et, secondé par la Providence, il sera un jour digne de l'approbation de +la postérité. + +NAPOLÉON. + + + + +Paris, le 21 pluviose an 13 (10 février 1805). + +_Réponse de l'empereur à une députation du corps législatif[73]._ + +Messieurs les députés des départemens au corps législatif, + +«Lorsque j'ai résolu d'écrire au roi d'Angleterre, j'ai fait le +sacrifice du ressentiment le plus légitime et des passions les plus +honorables. Le désir d'épargner le sang de mon peuple m'a élevé +au-dessus des considérations, qui déterminent ordinairement les hommes. +Je serai toujours prêt à faire les mêmes sacrifices. Ma gloire, mon +bonheur, je les ai placés dans le bonheur de la génération actuelle. +Je veux, autant que je pourrai y influer, que le règne des idées +philantropiques et généreuses soit le caractère du siècle. C'est à moi à +qui de tels sentimens ne peuvent être imputés à faiblesse, c'est à +nous, c'est au peuple le plus doux, le plus éclairé, le plus humain, de +rappeler aux nations civilisées de l'Europe qu'elles ne forment qu'une +seule famille, et que les efforts qu'elles emploient dans leurs +dissensions civiles sont des atteintes à la prospérité commune. +Messieurs les députés des départemens au corps législatif, je compte sur +votre assistance, comme sur la bravoure de mon armée». + +NAPOLÉON. + +[Footnote 73: Envoyée pour le féliciter sur sa lettre au roi +d'Angleterre.] + + + + +Paris le 21 pluviose an 13 (10 février 1805). + +_Réponse de l'empereur au tribunat[74]._ + +La génération actuelle a besoin de bonheur et de repos; et la victoire +ne s'obtient qu'avec le sang des peuples. Le bonheur du mien est mon +premier devoir comme mon premier sentiment. + +Je sens vivement tout ce que vous me dites. + +La plus douce récompense de tout ce que je puis avoir fait de bien sera +toujours pour moi l'union et l'amour de ce grand peuple. + +NAPOLÉON. + +[Footnote 74: Dont une députation avait été envoyée pour le même objet.] + + + + +Paris, le 21 pluviose an 13 (10 février 1805). + +_Paroles de l'empereur en donnant aux grands dignitaires de l'empire la +grande décoration de la légion d'honneur._ + +Messieurs, + +La grande décoration vous rapproche de ce trône; elle peut exiger des +sermens nouveaux, elle ne vous impose pas de nouvelles obligations. +C'est un complément aux institutions de la légion d'honneur. Cette +grande décoration a aussi un but particulier, celui de lier à nos +institutions les institutions des différens états de l'Europe, et de +montrer le cas et l'estime que je fais, que nous faisons de ce qui +existe chez les peuples nos voisins et nos amis. + + + + +Au palais des Tuileries, le 25 pluviose an 13 (14 février 1805). + +_Au corps législatif._ + +Législateurs, + +Conformément à l'article 9 du sénatus-consulte du 28 frimaire an 12, +portant que les candidats pour la nomination du président du corps +législatif, seront présentés dans le cours de la session annuelle pour +l'année suivante et à l'époque de cette session qui sera désignée, nous +vous invitons a procéder aux opérations relatives à cette présentation. + +NAPOLÉON. + + + + +Paris, le 10 ventose an 13 (1er mars 1805). + +_Note inscrite dans le Moniteur._ + +[75]M. Pitt n'avait pas besoin de ce vote de 5,000,000 livres sterling. +On sait très-bien depuis deux ans, que s'il est un prince assez ennemi +de sa maison, de son trône, de ses peuples, pour vouloir vendre son +repos, les destins futurs de sa famille et le sang de ses sujets, +l'Angleterre est là pour les lui payer avec cet or acquis par le +monopole aux dépens de tous les peuples de l'Europe. Le gouvernement +anglais donne au monde le spectacle odieux de la plus grande immoralité. +Ses agens parcourent, la bourse à la main, tous les cabinets, et partout +les puissances rejettent avec horreur cet argent de la corruption qui +ne peut produire que le remords et le malheur. Que l'Angleterre soit +disposée a fournir plusieurs centaines de millions aux puissances qui +voudront recommencer la lutte, c'est une chose connue qu'il n'était pas +nécessaire de proclamer de nouveau. Ce que le vote de M. Pitt manifeste +avec une égale évidence, c'est cet état d'aveuglement qui ne lui permet +pas de voir que l'Europe veut le repos, et que si ceux qui cherchent à +la faire rentrer dans une mer d'incertitude et de sang étaient renversés +à leur tour, ils tomberaient aux acclamations de tous les peuples. + +L'argent est utile aux coalitions, on ne l'ignore pas; mais ce n'est +point avec de l'argent qu'on fait les coalitions. Quelle est celle des +grandes puissances de l'Europe qui ne dépense dans une campagne active +le double et le triple de ce que vous pouvez lui offrir? Elle répand, de +plus, le sang de ses sujets; mais cet élément n'entre jamais dans vos +calculs. + +C'est en suivant cette politique sage et mesurée, en ayant de la +prévoyance dans la prospérité, en se montrant prêts à secourir ses amis +dans le malheur, et à faire des sacrifices pour leur avantage, qu'on +a des alliés. Cet usage n'est pas le vôtre; votre seule politique, le +grand Frédéric l'a dit il y a long-temps, est d'aller frapper à toutes +les portes, une bourse à la main. Mais les funestes effets de cette +politique ont été démontrés par l'expérience. Gardez donc votre or; et +pour peu que vous soyez animés par l'intérêt de votre patrie, faites la +paix, et prenez dans la paix des principes modérés. Vous aurez le temps +de payer votre dette et de vous assurer la possession de ces richesses +immenses que vous accumulez, de ces immenses Indes qui gémissent sous +votre domination. + +On a fait au devant de vous les premiers pas pour la paix, et comment +avez-vous répondu a ces avances? en mettant, à l'ouverture du parlement, +des injures dans la bouche de votre roi, en violant enfin le secret +de vos négociations, ce qui a donné le caractère le plus évident a +l'intention où vous étiez qu'elles n'eussent aucune suite. + +[Footnote 75: M. Pitt avait demandé au parlement britannique un vote de +5,000,000 liv. sterlings pour _engager les puissances du continent à +contracter une alliance avec le roi d'Angleterre._] + + + + +Paris, le 26 ventose an 13 (17 mars 1805). + +_Réponse de l'empereur à la grande députation de la république +italienne, venue à Paris pour lui offrir la couronne de fer d'Italie._ + +Depuis le moment où nous parûmes pour la première fois dans vos +contrées, nous avons toujours eu la pensée de créer indépendante et +libre la nation italienne; nous avons poursuivi ce grand objet au milieu +des incertitudes des événemens. + +Nous formâmes d'abord les peuples de la rive droite du Pô en république +cispadane, et ceux de la rive gauche en république transpadane. + +Depuis, de plus-heureuses circonstances nous permirent de réunir ces +états et d'en former la république cisalpine. + +Au milieu des soins de toute espèce qui nous occupaient alors, nos +peuples d'Italie furent touchés de l'intérêt que nous portâmes à tout +ce qui pouvait assurer leur prospérité et leur bonheur; et lorsque, +quelques années après, nous apprîmes au bord du Nil que notre ouvrage +était renversé, nous fûmes sensible aux malheurs auxquels vous étiez, +en proie. Grâce à l'invincible courage de nos armées, nous parûmes dans +Milan lorsque nos peuples d'Italie nous croyaient encore sur les bords +de la mer Rouge. + +Notre première volonté, encore tout couvert du sang et de la poussière +des batailles, fut la réorganisation de la patrie italienne. + +Les statuts de Lyon remirent la souveraineté entre les mains de la +consulte et des collèges, où nous avions réuni les différens élémens qui +constituent les nations. + +Vous crûtes alors nécessaire à vos intérêts que nous fussions le chef de +votre gouvernement; et aujourd'hui persistant dans la même pensée, +vous voulez que nous soyons le premier de vos rois. La séparation des +couronnes de France et d'Italie, qui peut être utile pour assurer +l'indépendance de vos descendens, serait dans ce moment funeste à votre +existence et à votre tranquillité. Je la garderai cette couronne, mais +seulement tout le temps que vos intérêts l'exigeront; et je verrai avec +plaisir arriver le moment où je pourrai la placer sur une plus jeune +tête qui, animée de mon esprit, continue mon ouvrage, et soit toujours +prête à sacrifier sa personne et ses intérêts à la sûreté et au bonheur +du peuple sur lequel la Providence, les constitutions du royaume et ma +volonté l'auront appelé à régner. + +NAPOLÉON. + + + + +Paris, le 28 ventose an 13 (18 mars 1805). + +_Au sénat conservateur._ + +Sénateurs, La principauté de Piombino que la France possède depuis +plusieurs années, a été depuis ce temps administrée sans règle et sans +surveillance. Située au milieu de la Toscane, éloignée de nos autres +possessions, nous avons jugé convenable d'y établir un régime +particulier. Le pays de Piombino nous intéresse par la facilité qu'il +offre pour communiquer avec l'île d'Elbe et la Corse. Nous avons donc +pensé devoir donner ce pays, sous le haut domaine de la France, à notre +soeur la princesse Eliza, en conférant à son mari le titre de prince de +l'empire. Cette donation n'est pas l'effet d'une tendresse particulière, +mais une chose conforme a la saine politique, à l'éclat de notre +couronne et à l'intérêt de nos peuples. + +NAPOLÉON. + + + + +Paris, le 27 ventose an 13 (18 mars 1805). + +_Discours de l'empereur au sein du sénat en lui faisant part de son +acceptation de la couronne d'Italie._` + +«Sénateurs, nous avons voulu dans cette circonstance nous rendre au +milieu de vous, pour faire connaître, sur un des objets les plus +important de l'état, notre pensée toute entière. + +«La force et la puissance de l'empire français sont surpassées par la +modération qui préside à toutes nos transactions politiques. + +«Nous ayons conquis la Hollande, les trois quarts de l'Allemagne, la +Suisse, l'Italie toute entière; nous avons été modérés au milieu de la +plus grande prospérité. De tant de provinces nous n'avons gardé que ce +qui était nécessaire pour nous maintenir au même point de considération +et de puissance où a toujours été la France. Le partage de la Pologne, +les provinces soustraites à la Turquie, la conquête des Indes et de +presque toutes les colonies avaient rompu à notre détriment l'équilibre +général. + +«Tout ce que nous a vous jugé inutile, pour le rétablir, nous l'avons +rendu, et par là nous avons agi conformément au principe qui nous a +constamment dirigé, de ne jamais prendre les armes pour de vains projets +de grandeur, ni par l'appât des conquêtes. + +«L'Allemagne a été évacuée; ses provinces ont été restituées aux +descendans de tant d'illustres maisons qui étaient perdues pour +toujours, si nous ne leur eussions accordé une généreuse protection. +Nous les avons relevées et raffermies, et les princes d'Allemagne ont +aujourd'hui plus d'éclat et de splendeur que n'en ont jamais eu leurs +ancêtres. + +L'Autriche elle-même, après deux guerres malheureuses, a obtenu l'état +de Venise. Dans tous les temps elle eût échangé, de gré à gré, Venise +contre les provinces qu'elle a perdues. + +«A peine conquise, la Hollande a été déclarée indépendante. Sa réunion à +notre empire eût été le complément de notre système commercial, puisque +les plus grandes rivières de la moitié de notre territoire débouchent en +Hollande; cependant la Hollande est indépendante, et ses douanes, son +commerce et son administration se régissent au gré de son gouvernement. + +«La Suisse était occupée par nos armées, nous l'avions défendue contre +les forces combinées de l'Europe. Sa réunion eût complété notre +frontière militaire. Toutefois, la Suisse se gouverne par l'acte de +médiation, au gré de ses dix-neuf cantons, indépendante et libre. + +«La réunion du territoire de la république italienne à l'empire français +eût été utile au développement de notre agriculture; cependant, après la +seconde conquête, nous avons, à Lyon, confirmé son indépendance; nous +faisons plus aujourd'hui, nous proclamons le principe de la séparation +des couronnes de France et d'Italie, en assignant pour l'époque de cette +séparation, l'instant où elle devient possible et sans dangers pour nos +peuples d'Italie. + +«Nous avons accepté et nous placerons sur notre tête cette couronne +de fer des anciens Lombards pour la retremper, la raffermir, et pour +qu'elle ne soit point brisée au milieu des tempêtes qui la menaceront, +tant que la Méditerranée ne sera pas rentrée dans son état habituel. + +«Mais nous n'hésitons pas à déclarer que nous transmettrons cette +couronne a un de nos enfans légitimes, soit naturel, soit adoptif, le +jour où nous serons sans alarmes sur l'indépendance que nous avons +garantie, des autres états de la Méditerranée. + +«Le génie du mal cherchera en vain des prétextes pour remettre le +continent en guerre; ce qui a été réuni à notre empire par les lois +constitutionnelles y restera réuni. Aucune nouvelle province n'y sera +incorporée; mais, les lois de la république batave, l'acte de médiation +des dix-neuf cantons suisses et le premier statut du royaume d'Italie, +seront constamment sous la protection de notre-couronne, et nous ne +souffrirons jamais qu'il y soit porté atteinte. + +«Dans toutes les circonstances et dans toutes les transactions, nous +montrerons la même modération, et nous espérons que notre peuple n'aura +plus besoin de déployer ce courage et cette énergie qu'il a toujours +montrés pour défendre ses légitimes droits. + + + + +Paris, le 4 germinal an 13 (26 mars 1805). + +_Réponse de l'empereur à une députation du conseil-d'état[76]._ + +Je suis bien touché des sentimens que vient de m'exprimer, au nom du +conseil-d'état, l'un de ses présidens[77]. Je suis convaincu que ses +membres s'occuperont toujours avec intérêt et avec zèle de tout ce qui +pourra ajouter au honneur de mes peuples et à l'éclat de ma couronne; +car j'ai toujours trouvé parmi eux de vrais amis. + +[Footnote 76: Envoyé pour le féliciter sur son nouveau titre de roi +d'Italie.] + +[Footnote 77: M. Defermon.] + + + + +Paris, le 12 prairial an 13 (1er juin 1805). + +_Notes inscrites dans le Moniteur, en réponse à un article du +Morning-Chronicle, rapportant comme certaine une alliance entre +l'Angleterre, la Russie et la Suède._ + +Les Anglais ne perdent point l'habitude d'inventer des nouvelles, de les +répandre chez eux et de les propager ensuite dans toute l'Europe. Ils +sont trop attachés à cette ressource pour ne pas en user sans cesse. +Il est vrai que huit ou dix jours après la publication d'une fausse +nouvelle, ils la contredisent eus-mêmes; mais ces huit ou dix jours se +sont écoulés, le change s'est soutenu, et l'occasion arrive de mettre +au jour une nouvelle fausseté qu'ils accréditent même par des pièces +très-officielles; ainsi de suite pour tous les mois, pour toutes les +semaines de l'année. Ce système de mensonge a beaucoup de rapport avec +le système de finances tant vanté en Angleterre. On est obligé de +dépenser dix-huit millions et l'on n'a que neuf millions de revenu. On +fait un emprunt; mais on affecte le paiement de cet emprunt sur une +branche de revenu, ce qui diminue d'autant le revenu des années +suivantes. Il est vrai que l'année qui suit on n'augmente pas davantage +les recettes directes de l'échiquier; mais on fait de nouveaux emprunts +et l'on crée un autre déficit pour les autres années. On va de la sorte +tout aussi long-temps que l'on peut aller, et l'on ira en effet jusqu'à +l'inévitable catastrophe qui fera sentir au peuple anglais le vide et +les conséquences funestes d'un tel système. Mais revenons a l'article +curieux dont ces observations nous ont écartés. + +Lorsque l'empereur, au sortir même de la métropole de Paris, fit des +propositions de paix au roi d'Angleterre, le roi d'Angleterre les éluda, +et osa dire en plein parlement que les traités qui le liaient avec +la Russie l'obligeaient, avant de répondre, de s'entendre avec cette +puissance. Nous dîmes alors ce que nous pensions de cette assertion, et +les six mois qui viennent de s'écouler ont assez justifié notre opinion; +toute l'Europe est maintenant convaincue que l'Angleterre n'avait pas +d'alliance avec la Russie; qu'elle avait employé dans cette circonstance +un-véritable subterfuge, tout aussi faux que celui dont S.M. britannique +se servit dans son message du 7 mars, lorsqu'elle assura que les ports +de France et de Hollande étaient pleins d'armemens et de troupes +destinées à envahir l'Angleterre. Aujourd'hui que le cabinet de +Saint-Pétersbourg a refusé d'adopter les vues de l'ambassadeur Woronzow; +qui réside à Londres pour la Russie, et qui est beaucoup moins Russe +qu'Anglais; aujourd'hui que l'empereur Alexandre a déclaré qu'il voulait +être neutre, ne prendre part ni pour la France ni pour l'Angleterre, +mais intervenir dans leur querelle, pour aider autant qu'il sera +possible le rétablissement de la paix générale; aujourd'hui enfin que +ce souverain a fait demander des passe-ports pour un de ses chambellans +qu'il envoye en France, le gouvernement anglais craint le mauvais effet +que de telles dispositions feraient à Londres, dans un moment surtout où +la faiblesse et l'ineptie de son système de guerre deviennent sensibles +pour tous les habitans de la Grande-Bretagne; il suppose aussitôt un +traité d'alliance offensive et défensive avec la Russie; il prétend que +si l'empereur Alexandre envoyé auprès de l'empereur Napoléon, c'est pour +notifier un ultimatum et tracer le cercle de Popilius. Rien n'est plus +faux que tout cela; mais aussi rien n'est plus conforme aux nobles +habitudes du cabinet de Londres. C'est en dire assez sur cet objet; il +nous paraît convenable de saisir cette occasion de revenir sur le passé, +et d'apprendre aux Anglais que si, lorsque le jeune lord Withworth eut +l'impertinence de dire que s'il n'avait pas une réponse, dans trente-six +heures, il quitterait la France, l'empereur, alors premier consul, ne le +fit pas prendre, jeter dans une chaise de poste, et reconduire à Calais, +c'est que chaque jour de délai faisait rentrer quelques-uns de nos +vaisseaux de commerce. Il n'y eut par alors un moment d'hésitation, et +la guerre était décidée depuis l'instant où le roi d'Angleterre avait +insulté la nation française dans son parlement, + +Il fallait être aussi dépourvu de sens ou aussi aveuglé que l'était +alors le ministère britannique, pour penser que l'empereur, dont le +caractère est assez connu en Europe, aurait la faiblesse de laisser +outrager impunément la nation. Il est temps que l'Angleterre s'accoutume +enfin au nouvel état de choses, et qu'elle se mette bien dans la pensée +qu'une nation qui a des côtes si étendues, dont la population, est +quatre fois plus considérable que la sienne, dont les habitans sont au +moins aussi braves, ne consentira jamais à se laisser déshériter du +commerce de l'univers. La France combattra avec les mêmes armes qu'on +emploiera contre elle. Si son gouvernement est attaqué par les papiers +anglais, les journaux français diront au gouvernement anglais des +vérités qu'il n'aimera sûrement pas entendre; si le roi, dans ses +discours au parlement, se fait l'écho de ses ministres pour insulter +encore la France, on sera forcé de lui répondre, et par les exposés +de la situation de l'empire, et par les discours que nos orateurs +prononcent dans le sein de nos principales autorités. Si enfin +l'Angleterre nous combat par les privilèges exclusifs, nous la +combattrons par les privilèges exclusifs; si c'est par des actes de +navigation, nous lui répondrons par des actes de navigation; mais tant +que nous aurons des bois dans nos forêts; tant que notre population se +renouvellera sur nos côtes, que l'Angleterre ne compte pas de notre part +sur une lâche condescendance; une paix réelle et solide entre elle et +nous ne peut avoir lieu que quand elle renoncera au projet tout à fait +au-dessus de sa puissance de nous exclure du commerce de l'univers. +Assurément on ne peut accuser d'ambition immodérée une nation de +quarante millions d'hommes qui ne demande qu'à vivre l'égale d'une +nation de dix millions. + +[78]Ce sont autant de rêveries que les assertions de ce long paragraphe. +L'ambition de la France, qui, deux fois, a évacué la moitié de +l'Allemagne et les états vénitiens, ne peut effrayer personne; si on +lui faisait des propositions accompagnées de menaces, ce ne serait pas +l'empereur qui ne voudrait pas la paix, mais ceux qui, la menace à la +bouche, auraient profané ce nom sacré. + +[Footnote 78: Réponse à un article du _Lloyd's Evening Post_, où le +journaliste proposait de faire au chef du gouvernement français des +ouvertures de paix, accompagnées de prétentions exagérées; moyen +excellent, ajoutait le journaliste, pour _démontrer à toute l'Europe et +à la France même l'ambition démesurée de Bonaparte._] + +Non, assurément, l'empereur ne rétrogradera jamais, et ne s'éloignera +pas des principes qu'il a adoptés. Sa politique est ouverte et franche. +La maison de Bourbon occupait le royaume de Naples et le duché de Parme, +et tout le monde sait que Venise était sous l'influence française: à +présent Venise appartient à l'Autriche; Naples est gouverné par des +sentimens ennemis des Français et dévoués à l'Angleterre; le royaume +d'Italie ne rétablit pas l'équilibre, car l'on sait fort bien que, loin +de valoir à lui seul ces pays qui étaient sous l'influence de la maison +de Bourbon, il ne vaut pas même les Deux-Siciles. + +Quant à la Hollande, il est vrai que la France exerce sur elle cette +influence naturelle et inévitable d'un voisin puissant sur un faible +voisin; que cette influence ne pourrait cesser que si la Belgique +passait sous une autre domination; et sans doute les ministres anglais, +dans leur profonde sagesse, n'en sont pas à vouloir nous priver de la +Belgique. Il serait tout aussi sensé de recommencer les diatribes de M. +Burke et de dire que la France est effacée de la carte du monde. Mais +les intérêts de la France ne se composent pas uniquement de ce qui tient +au continent. Vous parlez de justice, d'équilibre et d'indépendance de +l'Europe; mais commencez donc par renoncer au droit de blocus. N'est-il +pas ridicule de penser que le port de Cadix était en état de blocus, +lorsque deux escadres se combinaient librement dans ses eaux! Ici, ce +sont des rivières que vous mettez en état de blocus; là, ce n'est pas +moins que cent lieues de côtes. Il est évident qu'un pareil ordre de +choses n'est que le droit de piller les neutres, érigé en système. Il +est évident qu'en se l'arrogeant, l'Angleterre place tontes les mers +sous la même domination qu'elle exerce Sur un de ses comtés. Il y a lieu +à l'exercice du droit de blocus, quand une place est bloquée de tous +côtés par terre et par mer, et qu'elle est constituée en etat d'être +prise. Mais lorsqu'une place n'est point attaquée par terre; que des +vaisseaux tiennent à quelques lieues en mer une station qui s'approche, +ou disparaît, selon que lui commandent les vents pu les marées, il est +absurde de la considérer comme étant en état de blocus. + +L'état de blocus est un fait et non une déclaration: bloquer, veut dire +renfermer de tous côtés. Une tour, une maison, ne sont pas bloquées +lorsqu'on ne garde qu'une issue, et qu'on peut y entrer et en sortir +librement. En définissant ainsi le droit de blocus, vous donnerez une +preuve que vous respectez l'indépendance de l'Europe; vous mériterez +qu'on ajoute foi à vos paroles, et la France, voyant que vous admettez +pour quelque chose le repos et l'indépendance de l'Europe, fera des +sacrifices sans regrets, si elle en a à faire. Vous demandez l'équilibre +de l'Europe; mais l'équilibre de l'Europe est rompu lorsqu'une puissance +en soutire tout l'argent, et triple, quintuple ses moyens naturels; et +lorsque c'est le résultat d'un système de conquête qui a envahi l'Inde, +il est clair qu'on ne peut parier de l'équilibre de l'Europe sans parler +aussi de l'équilibre des Indes. En resserrant vos limites, vous ferez +une chose juste, qui sera agréable à l'Europe et utile à vous-mêmes, +car plus vous concentrerez votre domination, plus vous serez assurés de +conserver vos côtes. + +Enfin, il y a deux moyens de faire la paix, c'est ou de souscrire +uniquement, entièrement, le traité d'Amiens, ou de consentir, soit sur +les affaires du continent, soit sur celles de l'Inde, soit sur le droit +maritime, et celui de blocus, des compensations, des restitutions +réciproques dont il n'était pas question dans ce traité. + +L'Europe ne veut plus se laisser endormir par des mots; les puissances +en sont venues à un point où elles ne peuvent plus s'en imposer. Ce +n'est que par une modération véritable qu'on parvient à la paix. Des +sentimens opposés ne mèneraient à aucun résultat. Et comme l'a dit +l'empereur dans sa réponse au roi d'Angleterre, le monde n'est-il pas +assez grand pour contenir en même temps les deux nations? Quant à une +coalition, elle est impossible; mais dût-elle se réaliser, elle ferait +autant de mal à l'Angleterre que la séparation même de l'Irlande. Ceci +ne paraîtra peut-être pas clair; cependant quiconque voudra y penser, +comprendra fort bien ce que nous voulons dire. + +En résumé, tous les bruits que peuvent faire courir les Anglais, d'une +coalition continentale, sont faux, n'ont pour but que de relever leur +change, et d'opposer quelques prestiges aux nouvelles qu'ils reçoivent +et qu'ils vont recevoir des deux Indes. + +[79]Ici nous devons une observation sur ce M. André Hammond, qui est un +courtier d'intrigues les plus basses et les plus déshonorantes. C'est +par lui que tous les fonds qui ont été envoyés à Pichegru et à Georges +ont passé; et l'époque du 9 février est remarquable. Une grande partie +de ses fonds a servi à ourdir les trames criminelles que le droit de +la guerre, et le sentiment de l'honneur réprouvent: Quant à cette +expédition de pierres, nous en appelons au jugement de tous les marins +de l'Europe, conçut-on jamais rien d'aussi bête. Qu'on cherche à combler +un port de la Méditerranée, cela se conçoit; mais un port sujet aux +marées, qu'en trois marées sèches on aurait déblayé, c'est le comble de +l'extravagance. Un esprit de vertige s'est emparé de la nation, la folie +dirige ses conseils. Après la grande expédition des pierres est venue +celle des brûlots à tourne-broches, tout aussi mal conçue et tout aussi +inutile. Aujourd'hui, c'est le tour des globes de compression. C'est +dommage que l'enfer ne soit pas à la disposition de l'Angleterre, elle +le vomirait sur tout l'univers. Elle ressemble assez au mauvais génie +que dépeint Milton; mais que peut-il contre le bon génie, qui, simple, +modeste dans sa marche, tient à crime toute démarche oblique, ou regarde +comme une victoire déshonorante la victoire qui n'est pas gagnée l'épée +à la main. L'avenir nous apprendra ce que peuvent les expéditions de +pierres, les brûlots à tourne-broches, les globes à compression, contre +des opérations franches et loyales, méditées sans prétention et avec +prudence, et exécutées avec douceur et humanité. + +[Footnote 79: Le ministère anglais avait donné à M. André Haramond +la commission de combler le port de Boulogne au moyen de globes de +compression. Celle commission venait d'elle trouvée sur un bâtiment +anglais capturé par la flottille de Boulogne.] + + + + +Milan, le 15 prairial an 13 (4 juin 1805). + +_Réponse de l'empereur au discours du doge de Gênes, venu à Milan pour +solliciter de Napoléon la réunion de la Ligurie à l'empire français._ + +Monsieur le doge et messieurs les députés du sénat et du peuple de +Gênes. + +«Les circonstances et votre voeu m'ont plusieurs fois appelé, depuis +dix ans, à intervenir dans vos affaires intérieures. J'y ai constamment +porté la paix et cherché à faire prospérer les idées libérales, qui +seules auraient pu donner à votre gouvernement cette splendeur qu'il +avait il y a plusieurs siècles. Mais je n'ai pas tardé à me convaincre +moi-même de l'impossibilité où vous étiez, seuls, de rien faire qui +fût digne de vos pères. Tout a changé; les nouveaux principes de la +législation des mers que les Anglais ont adoptés et obligé la plus +grande partie de l'Europe à reconnaître; le droit de blocus qu'ils +peuvent étendre aux places non bloquées, et même à des côtes entières +et à des rivières, qui n'est autre chose que le droit d'anéantir à leur +volonté le commerce des peuples; les ravages toujours croissans des +Barbaresques, toutes ces circonstances ne vous offraient qu'un isolement +dans votre indépendance. La postérité me saura gré de ce que j'ai voulu +rendre libre les mers, et obliger les Barbaresques à ne point faire la +guerre aux pavillons faibles, mais à vivre chez eux en agriculteurs et +en honnêtes gens. Je n'étais animé que par l'intérêt et la dignité de +l'homme. Au traité d'Amiens, l'Angleterre s'est refusée à coopérer à ces +idées libérales. Depuis, une grande puissance du continent y a montré +tout autant d'éloignement. Seul pour soutenir ces légitimes principes, +il eût fallu avoir recours aux armes; mais je n'ai le droit de verser le +sang de mes peuples que pour les intérêts qui lui sont propres. + +«Dès le moment où l'Europe ne peut obtenir de l'Angleterre que le droit +de blocus fût restreint aux places vraiment bloquées, dès le moment que +le pavillon des faibles fût sans défense, et livré a la piraterie des +Barbaresques, il n'y eut plus d'indépendance maritime; et dès-lors les +gens sages prévirent ce qui arrive aujourd'hui. Où il n'existe pas +d'indépendance maritime pour un peuple commerçant, naît le besoin de se +réunir sous un plus puissant pavillon. Je réaliserai votre voeu: je vous +réunirai à mon grand peuple. Ce sera pour moi un nouveau moyen de rendre +plus efficace la protection que j'ai toujours aimé à vous accorder. +Mon peuple vous accueillera avec plaisir. Il soit que dans toutes les +circonstances vous avez assisté ses armées avec amitié, et les avez +soutenues de tous vos moyens et de toutes vos forces. Il trouve +d'ailleurs chez vous des ports et un accroissement de puissance maritime +qui lui est nécessaire pour soutenir ses légitimes droits contre +l'oppresseur des mers. Vous trouverez dans votre union avec mon peuple +un continent, vous qui n'avez qu'une marine et des ports; vous y +trouverez un pavillon, qui, quelles que soient les prétentions de mes +ennemis, se maintiendra sur toutes les mers de l'univers, constamment +libre d'insultes et de visites, et affranchi du droit de blocus, que je +ne reconnaîtrai jamais que pour les places véritablement bloquées par +terre comme par mer. Vous vous y trouverez enfin à l'abri de ce honteux +esclavage, dont je gouffre malgré moi l'existence envers les puissances +plus faibles, mais dont je saurai toujours garantir mes sujets. Votre +peuple trouvera dans l'estime que j'ai toujours eue pour lui, et dans +ces sentimens de père que je lui porterai désormais, la garantie que +tout ce qui peut contribuer à son bonheur sera fait. + +«Monsieur le doge et messieurs les députés du sénat et du peuple de +Gênes, retournez dans votre patrie; sous peu de temps je m'y rendrai; +et là, je scellerai l'union que mon peuple et vous contracterez. Ces +barrières qui vous séparent du continent seront levées pour l'intérêt +commun, et les choses se trouveront placées dans leur état naturel. Les +signatures de tous vos citoyens apposées au bas du voeu que vous me +présentez, répondent à toutes les objections que je pouvais me faire. +Elles constituent le seul droit que je reconnaisse comme légitime. En +le faisant respecter, je ne ferai qu'exécuter la garantie de votre +indépendance que je vous ai promise. + +NAPOLÉON. + + + + +Milan, le 18 prairial, an 13 (7 juin 1805). + +_Discours prononcé par l'empereur au sein du corps législatif du royaume +d'Italie, en annonçant sa volonté de laisser les soins du gouvernement à +son beau-fils, le prince Eugène, avec la qualité de vice-roi._ + +Messieurs, du corps législatif, + +«Je me suis fait rendre un compte détaillé de toutes les parties +de l'administration. J'ai introduit dans ces diverses branches la +simplicité, qu'avec le secours de la consulte et de la censure, j'ai +portée dans la révision des constitutions de Lyon. Ce qui est bon, ce +qui est beau, est toujours le résultat d'un système simple et uniforme. +J'ai supprimé la double organisation des administrations départementales +et des administrations de préfecture, parce que j'ai pensé qu'en faisant +reposer uniquement l'administration sur les préfets, on obtiendrait +non-seulement une économie d'un million dans les dépenses, mais encore +une plus grande rapidité dans la marche des affaires. Si j'ai placé +auprès des préfets un conseil pour le contentieux, c'est afin de me +conformer à ce principe qui veut que l'administration soit le fait +d'un seul, et que la décision des objets litigieux soit le fait, de +plusieurs. + +«Les statuts dont vous venez d'entendre la lecture étendent à mon peuple +d'Italie les bienfaits du Code à la rédaction duquel j'ai moi-même +présidé. J'ai ordonné à mon conseil de préparer une organisation de +l'ordre judiciaire qui rende aux tribunaux l'éclat et la considération, +qu'il est dans mon intention de leur donner. Je ne pouvais approuver +qu'un prêteur seul fût appelé à prononcer sur la fortune des citoyens, +et que des juges cachés aux yeux du public décidassent en secret, +non-seulement de leurs intérêts, mais encore de leur vie. Dans +l'organisation qui vous sera présentée, mon conseil s'étudiera à faire +jouir mon peuple de tous les avantages qui résultent des tribunaux +collectifs, d'une procédure publique et d'une défense contradictoire. +C'est pour leur assurer une justice plus évidemment éclairée que j'ai +établi que les juges qui prononceront le jugement soient aussi ceux qui +auront présidé aux débats. Je n'ai pas cru que les circonstances +dans lesquelles se trouvent l'Italie me permissent de penser à +l'établissement des jurés; mais les juges doivent prononcer comme les +jurés, d'après leur seule conviction, et sans se livrer au système de +semi-preuves, qui compromet bien plus souvent l'innocence, qu'il ne sert +à découvrir le crime. La règle la plus sûre d'un juge qui a présidé aux +débats, c'est la conviction de sa conscience. + +«J'ai veillé moi-même à l'établissement de formes régulières et +conservatrices dans les finances de l'état, et j'espère que mes peuples +se trouveront bien de l'ordre que j'ai ordonné à mes ministres des +finances et du trésor public de mettre dans les comptes qui seront +publiés. J'ai consenti que la dette publique portât le nom de +_monte-Napoleone_, afin de donner une garantie de plus de fidélité aux +engagemens qui la constituent et une vigueur nouvelle au crédit. + +«L'instruction publique cessera d'être départementale, et j'ai fixé +les bases pour lui donner l'ensemble, l'uniformité et la direction qui +doivent avoir tant d'influence sur les moeurs et les habitudes de la +génération naissante. + +«J'ai jugé qu'il convenait, dès cette année, de mettre plus d'égalité +dans la répartition des dépenses départementales, et de venir au secours +de ceux de mes départemens, tels que le Mincio et le Bas-Pô, qui se +trouvent accablés par la nécessité de se défendre contre le ravage des +eaux. + +«Les finances sont dans la situation la plus prospère, et tous les +paiemens sont au courant. Mon peuple d'Italie est, de tous les peuples +de l'Europe, le moins chargé d'impositions. Il ne supportera pas +de nouvelles charges; et s'il est fait des changemens à quelques +contributions, si l'enregistrement est établi dans le projet du budget +d'après un tarif modéré, c'est afin de pouvoir diminuer des impositions +plus onéreuses. Le cadastre est rempli d'imperfections qui se +manifestent tous les jours. Je vaincrai, pour y porter remède, les +obstacles qu'oppose à de telles opérations beaucoup moins la nature des +choses que l'intérêt particulier; je n'espère cependant point arriver +à des résultats tels qu'ils fassent éviter l'inconvénient d'élever une +imposition jusqu'au terme qu'elle peut atteindre. + +«J'ai pris des mesures pour redonner au clergé une dotation convenable, +dont il était en partie dépourvu depuis dix ans; et si j'ai fait +quelques réunions de couvens, j'ai voulu conserver, et mon intention est +de protéger ceux qui se vouent à des services d'utilité publique, où +qui, placés dans les campagnes, se trouvent dans des lieux ou dans des +circonstances où ils suppléent au clergé séculier. J'ai eu même temps +pourvu à ce que les évêques eussent le moyen d'être utiles aux pauvres, +et je n'attends, pour m'occuper du sort des curés, que les renseignement +que j'ai ordonné de recueillir promptement sur leur situation véritable. +Je sais que beaucoup d'entre eux, surtout dans les montagnes, sont dans +une pénurie que j'ai le plus pressant désir de faire cesser. + +«Indépendamment de la route du Simplon, qui sera achevée cette année, et +à laquelle quatre mille ouvriers, dans la seule partie qui traverse le +royaume d'Italie, travaillent en ce moment, j'ai ordonné de commencer le +pont de Volano, et que des travaux si importans soient entrepris sans +retard et poursuivis avec activité. + +« Je ne néglige aucun des objets sur lesquels mon expérience en +administration pouvait être utile à mes peuples d'Italie. Avant de +repasser les monts, je parcourrai une partie des départemens, pour +connaître de plus près leurs besoins. + +«Je laisserai dépositaire de mon autorité ce jeune prince que j'ai élevé +dès son enfance, et qui sera animé de mon esprit. J'ai d'ailleurs pris +des mesures pour diriger moi-même les affaires les plus importantes de +l'état. + +«Des orateurs de mon conseil vous présenteront un projet de loi pour +accorder à mon chancelier, garde-des-sceaux, Melzi, pendant quatre +ans, dépositaire de mon autorité comme vice-président, un domaine qui, +restant dans sa famille, atteste à ses descendans la satisfaction que +j'ai eue de ses services. + +«Je crois avoir donné des nouvelles preuves de ma constante résolution +de remplir envers mes peuples d'Italie tout ce qu'ils attendent de +moi; j'espère qu'à leur tour ils voudront occuper la place que je leur +destine dans ma pensée; et ils n'y parviendront qu'en se persuadant bien +que la force des armes est le principal soutien des états. + +«Il est temps enfin que cette jeunesse qui vit dans l'oisiveté des +grandes villes, cesse de craindre les dangers et les fatigues de la +guerre, et qu'elle se mette en état de faire respecter la patrie, si +elle veut que la patrie soit respectable. + +«Messieurs du corps législatif, rivalisez de zèle avec mon conseil +d'état, et par ce concours de volontés vers l'unique but de la +prospérité publique, donnez à mon représentant l'appui qu'il doit +recevoir de vous. + +«Le gouvernement britannique ayant accueilli par une réponse évasive +les propositions que je lui ai faites, et le roi d'Angleterre les ayant +aussitôt rendues publiques en insultant mes peuples dans son parlement, +j'ai vu considérablement s'affaiblir les espérances que j'avais conçues, +du rétablissement de la paix. Cependant les escadres françaises ont +depuis obtenu des succès auxquels je n'attache de l'importance que parce +qu'ils doivent convaincre davantage mes ennemis de l'inutilité d'une +guerre qui ne leur offre rien à gagner et tout à perdre. Les divisions +de la flottille et les frégates construites aux frais des finances +de mon royaume d'Italie, et qui font aujourd'hui partie des armées +françaises, ont rendu d'utiles services dans plusieurs circonstances. Je +conserve l'espoir que la paix du continent ne sera point troublée; et, +toutefois, je me trouve en position de ne redouter aucune des chances +de la guerre. Je serai au milieu de vous au moment même où ma présence +deviendrait nécessaire au salut de mon royaume d'Italie. + +NAPOLÉON. + + + + +Bologne, le 5 messidor an l3 (24 juin 1805). + +_Réponse de l'empereur au discours du gonfalonier de la république de +Lucques, qui était venu le prier de se charger du gouvernement._ + +Monsieur le gonfalonier, messieurs les députés des Anciens et du peuple +de Lucques, mon ministre près votre république m'a prévenu de la +démarche que vous faites. Il m'en a fait connaître toute la sincérité. +La république de Lucques, sans force et sans armée, a trouvé sa +garantie, pendant les siècles passés, dans la loi générale de l'empire +dont elle dépendait. Je considère aujourd'hui comme une charge attachée +à ma couronne l'obligation de concilier les différens partis qui peuvent +diviser l'intérieur de votre patrie. + +«Les républiques de Florence, de Pise, de Sienne, de Bologne, et toutes +les autres petites républiques, qui, au quatorzième siècle, partageaient +l'Italie, ont eu à éprouver les mêmes inconvéniens. Toutes ont été +agitées par la faction populaire et par celle des nobles. Cependant +ce n'est que de la conciliation de ces différens intérêts que peuvent +naître la tranquillité et le bon ordre. La constitution que vous avez +depuis trois ans est faible; je ne me suis point dissimulé qu'elle ne +pouvait atteindre son but. Si je n'ai jamais répondu aux plaintes qui +m'ont été portées souvent pas différentes classes de vos citoyens, c'est +que j'ai senti qu'il est des incouvéniens qui naissent de la nature +des choses, et auxquels il n'est de remède que lorsque les différentes +classes de l'état éclairées sont toutes réunies dans une même pensée, +celle de trouver une garantie dans l'établissement d'un gouvernement +fort et Constitutionnel. J'accomplirai donc votre voeu. Je confierai le +gouvernement de vos peuples à une personne qui m'est chère par les liens +du sang. Je lui imposerai l'obligation de respecter constamment vos +constitutions. Elle ne sera animée que du désir de remplir ce premier +devoir des princes, l'impartiale distribution de la justice. Elle +protégera également tous les citoyens qui, s'ils sont inégaux par la +fortune, seront tous égaux à ses yeux. Elle ne reconnaîtra d'autre +différence entre eux que celle provenant de leur mérite, de leurs +services et de leurs vertus. + +«De votre côté, le peuple de Lucques. sentira toute la confiance que je +lui donne, et aura pour son nouveau prince les sentimens que des enfans +doivent à leur père, des citoyens à leur magistrat suprême, et des +sujets à leur prince. Dans le mouvement général des affaires, ce sera +pour moi un sentimens doux et consolant de voir que le peuple de Lucques +est heureux, content et sans inquiétude sur son avenir. Je continuerai +d'être pour votre patrie un protecteur qui ne sera jamais indifférent à +son sort. + +NAPOLÉON. + + + + +Bologne, le 5 messidor an 13 (24 juin 1805). + +_Approbation de la constitution de l'état de Lucques par l'empereur._ + +Nous, Napoléon, par la grâce de Dieu et par les constitutions, empereur +des Français et roi d'Italie, garantissons l'indépendance et la présente +constitution de la république de Lucques. + +Nous consentons à ce que nos très-chers et très-aimés beau-frère et +soeur le prince et la princesse de Piombino et leur descendance occupent +la principauté de Lucques et s'y établissent, promettant et nous +réservant de renouveler à tous les changemens de prince la même +garantie, nous réservant également, en vertu du droit acquis sur toute +notre famille, que ni le prince ni la princesse, ni leurs enfans +quelconques, ne puissent se marier que de notre consentement, et nous +promettant, avec l'aide de Dieu, d'écarter, par notre protection tout +ce qui pourrait nuire à la prospérité du peuple lucquois, à son +indépendance et au bonheur de nos très-chers et très-aimés soeur et +beau-frère et de leurs descendans. + +NAPOLÉON. + + + + +Paris, le 18 messidor an 13 (7 juillet 1805). + +_Notes inscrites dans le Moniteur, en réponse à un message du roi +d'Angleterre au parlement._ + +Ainsi, S.M. britannique avoue après six mois que ce ne sont pas des +liaisons avec les puissances du continent qui l'ont empêché, comme +le disaient ses ministres par leur lettre au ministre des relations +extérieures, de répondre aux ouvertures de paix faites par l'empereur +des Français. Ces liaisons qui paraissaient alors si étroites qu'on ne +pouvait se dispenser de consulter les puissances avec lesquelles on les +avait contractées, ne sont plus que des communications qui n'ont point +encore acquis un degré de maturité qui permette d'entrer avec le +gouvernement français dans des explications ultérieures. La réponse +faite par les ministres, il y a six mois, n'était donc qu'une défaite; +et si l'on n'avait pas de liaisons alors, l'on n'en a pas davantage +aujourd'hui. S. M. britannique ajoute; qu'il pourrait être d'une +importance essentielle en elle, qu'il fût en son pouvoir de profiter +de toutes les conjonctures favorables pour effectuer avec d'autres +puissances tel accord qui pût lui procurer les moyens de résister à +l'ambition désordonnée de la France. C'est une question qu'il est +difficile de résoudre. Quoi qu'il en soit, S.M. aurait été beaucoup plus +franche et se serait mise dans une position plus simple, si elle avait +dit qu'elle ne voulait pas traiter avant d'avoir fait cinq à six +campagnes avec les puissances coalisées. Encore faudrait-il savoir à +qui demeurerait l'avantage après ces cinq ou six campagnes, et si cet +avantage serait en proportion avec le sacrifice de deux à trois mille +hommes immolés pour le bon plaisir du roi d'Angleterre. S.M. britannique +laisse entrevoir en vérité, et nous devons en cela admirer sa prudence, +que si elle ne parvient point à former une coalition et a se procurer le +plaisir de voir, du fond de son île et de la terrasse de son château de +Windsor, les malheurs du continent, elle se résoudra à faire la paix. La +paix, objet de la juste ambition de tous les gouvernemens sages, +n'est, si l'on veut parler ainsi, qu'un véritable pis-aller pour S.M. +britannique. Elle recommande à ses fidèles communes, de la mettre en +état de prendre des mesures, afin de voir si quelque capitan, quelque +espèce de chef de condottieri ou de ces bandes célèbres en différens +temps, voudrait, pour l'appât d'un sordide gain, faire cause commune +avec elle. Qui ne formera des voeux pour que l'Angleterre trouve +l'Europe sourde à tous projets de coalition; qui ne priera pour le +succès des armes d'une nation qui ne veut que la paix, tandis que +l'Angleterre, son ennemie, appelle à grands cris le retour des désastres +qui ont si long-temps affligé l'Europe? + +S. M. britannique a cru qu'elle pouvait tirer parti de la lettre de +l'empereur des Français pour prouver au continent qu'il avait peur de +l'Angleterre, et faire penser qu'il craignait la guerre, puisqu'il +désirait la paix, et amener ainsi quelque puissance à entrer dans une +coalition nouvelle. Le cabinet de Londres n'aura pas oublié d'appuyer +d'offres de subsides de si faibles raisonnemens; mais il se sera aperçu +qu'il ne mettait pas à un assez haut prix de tels services, et qu'il +fallait payer plus cher. Le parlement avait accordé cinq millions +sterlings; on lui en a demandé encore autant; nous verrons si la +générosité des marchands rendra le marché plus facile. Toutes les +paroles, toutes les mesures de ce gouvernement portent le caractère du +désordre et de la déraison. C'est une étrange déclaration politique que +les ministres mettent dans la bouche du roi, lorsqu'ils lui font dire +assez clairement qu'il ne fera la paix que lorsqu'il sera forcé de ne +plus faire la guerre. Il en résultera nécessairement que quand il voudra +la paix, on jugera qu'il est contraint de la faire, et qu'on pourra se +croire alors autorisé à se montrer plus exigeant. + +Que conclure donc d'un tel passage? C'est que le rétablissement de +la tranquillité de l'Europe est loin encore, puisque le gouvernement +anglais ne sera disposé qu'au moment où il sera convaincu qu'aucune +puissance ne veut concourir à alimenter l'incendie, et qu'il n'y a plus +de ministres ou d'intrigans qu'il puisse espérer d'acheter. + +On ferait un recueil très-curieux des sept ou huit discours du roi +d'Angleterre à son parlement, rangés à la suite les uns des autres, et +par ordre de date; nous laissons à nos lecteurs le soin de faire ce +rapprochement, qui n'échappera pas à l'histoire. + + + + +Paris, le 25 messidor an 13 (14 juillet 1805). + +_Note inscrite dans le Moniteur[80]._ + +Il y a déjà long-temps qu'on s'est plu à répandre que l'empereur avait +des vues pour marier le prince Eugène avec la reine d'Etrurie, et ceci +avait été fait malicieusement, pour faire penser que l'empereur voulait +réunir la Toscane au royaume d'Italie; cependant cette idée n'est pas +heureuse. La reine d'Etrurie a des enfans, et par conséquent ne peut +pas apporter en dot le royaume d'Etrurie. Cette seule observation fait +sentir tout le ridicule et l'absurdité de cette nouvelle. On a dit aussi +qu'il était question de marier un prince de la famille impériale avec +une fille de la reine de Naples. Cette nouvelle est plus absurde encore; +mais c'est un des inconvéniens des hautes places et du haut rang +des princes, que chacun fasse des gloses sur les affaires les plus +délicates. + +On a bien aussi mis dans nos propres journaux une généalogie aussi +ridicule que plate de la maison Bonaparte. Ces recherches sont bien +puériles; et à tous ceux qui demanderont de quel temps date la maison +de Bonaparte, la réponse est bien facile: elle date du 18 brumaire. +Comment, dans le siècle où nous sommes, peut-on être assez ridicule pour +amuser le public de pareilles balivernes? Et comment peut-on avoir assez +peu de sentiment des convenances et de ce qu'on doit à l'empereur, pour +aller attacher de l'importance à savoir ce qu'étaient ses ancêtres? +Soldat, magistrat et souverain, il doit tout à son épée et à l'amour +de son peuple. Nous ne voulons pas voir de la malveillance dans cette +espèce de comparaison avec la maison de Suède, maison souveraine depuis +plusieurs siècles. Si c'est un écrivain qui a voulu faire sa cour à +l'empereur par cet article, c'est bien le cas de dire: il n'y a rien de +dangereux comme un sot ami. + +[Footnote 80: Cette note est d'autant plus intéressante qu'elle +dément les contes ridicules qu'on s'est plu à répandre sur la manie +généalogique de Napoléon.] + + + + +De mon Camp impérial de Boulogne, le 25 thermidor an 13 (11 août 1805). + +_Lettre au président du corps législatif du royaume d'Italie._ + +Monsieur le président Taverna, je reçois la lettre du 1er août, que vous +m'écrivez au nom du corps législatif. Les assurances de son attachement +me sont d'autant plus agréables, que sa conduite pendant la session m'a +démontré qu'il ne marchait pas dans la même direction que moi, et qu'il +avait d'autres projets et un autre but que ceux que je me proposais. +Il est dans mes principes de me servir des lumières de tous les corps +intermédiaires, soit conseil des consulteurs, soit conseil législatif, +soit corps législatif, soit même des différens colléges, toutes les fois +qu'ils auront la même direction que moi. Mais, toutes les fois qu'ils +ne porteront dans leurs délibérations qu'un esprit de faction et de +turbulence, ou des projets contraires à ceux que je puis avoir médités +pour le bonheur et la prospérité de mes peuples, leurs efforts seront +impuissans, la honte leur en restera tout entière, et, malgré eux, je +remplirai tous les desseins, je terminerai toutes les opérations +que j'aurai jugées nécessaires à la marche de mon gouvernement et +à l'exécution du grand projet que j'ai conçu de reconstituer et +d'illustrer le royaume d'Italie. Ces principes, monsieur le président, +je les transmettrai à mes descendans, et ils apprendront de moi qu'un +prince ne doit jamais souffrir que l'esprit de cabale et de faction +triomphe de son autorité; qu'un misérable esprit de légèreté et +d'opposition déconsidère cette autorité première, fondement de l'ordre +social, exécutrice du Code civil, et véritable source de tous les biens +des peuples. Lorsque les corps intermédiaires seront animés d'un bon +esprit, suivront le même but que moi, je serai empressé de prêter +l'oreille à leurs observations, et de suivre leurs avis, soit dans +la modification, soit dans la direction de ces vues. En finissant, +monsieur, je ne veux vous laisser aucun doute sur la vérité de mes +sentimens pour le plus grand nombre des membres du corps législatif, +dont je connais le mérite et le foncier attachement pour ma personne. +Réunis en assemblée, ils n'ont point senti la légèreté qu'ils ont portée +dans leurs opérations, mais j'espère qu'appréciant mieux l'ordre et +le bonheur de la société, ils sentiront l'avantage de rester rangés +constamment autour du trône, de ne marquer dans l'opinion que par leurs +propres témoignages de fidélité et d'obéissance, et de ne point ébranler +l'attachement et l'amour des sujets par une opposition ouverte et +inconsidérée. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde. + +NAPOLÉON. + + + + +Paris, le 33 thermidor an 13 (11 août 1805). + +_Note inscrite dans le Moniteur, en réponse à un article d'un journal +anglais._ + +Nous ne sommes pas étonnés que les mouvemens de troupes que fait +l'Autriche fassent penser a l'Angleterre qu'elle veut se coaliser contre +la France. Mais nous avons meilleurs opinion des sentimens pacifiques +de l'empereur d'Allemagne. L'expérience du passé prouve que la Russie +verrait avec plaisir la France et l'Angleterre s'affaiblir par une +longue guerre, pour envahir, à la faveur de ces circonstances, +Constantinople et la Perse; et nous disons qu'elle le verrait avec +plaisir, parce qu'elle n'a manqué aucune occasion d'aigrir les affaires +au lieu de les raccommoder. On se souvient de la conduite de M. Marcoff +à l'époque de la rupture de la paix d'Amiens. Si la Russie avait voulu +intervenir, la guerre n'eût pas eu lieu; comme la conduite de M. Marcoff +a été approuvée par son souverain, il faut en conclure qu'elle était +dans le système du cabinet. + +On se souvient avec quel acharnement la Russie, intervenant depuis à +Ratisbonne, jetait le gant à la France, et faisait tous ses efforts pour +pousser le corps germanique à la guerre. Le corps germanique fut plus +sage; il sentit que le champ de bataille serait en Allemagne et en +Italie. Il se ressouvint que la conduite des puissances du nord avait +été constamment de s'agrandir et de se consolider par l'affaiblissement +et les divisions des puissances du midi. Il resta calme, laissa dans +l'oubli les notes russes, et se serra davantage à la France. + +Dans cette dernière circonstance, les Anglais ont eu recours à la +Russie. Si leur conduite n'a eu pour but que de donner un nouvel aliment +à l'ambition de cette puissance, et d'accroître son animosité contre la +France, ils ont réussi. M. de Novosilzoff s'en est retourné (c'était une +chose toute simple); mais il a remis en partant au cabinet de Berlin une +note inconvenante, et M. d'Alopeus s'est empressé de la faire imprimer +dans les journaux du nord. Si au contraire l'Angleterre était de bonne +foi, et voulait sincèrement la paix, la démarche de la Russie a déjoué +ce projet, puisqu'elle n'a porté que passion et haine où il fallait du +calme et de l'impartialité. + +Il reste à savoir aujourd'hui quelle est celle des deux puissances de la +Prusse et de l'Autriche qui se déclarera contre la France. La Prusse +a déclaré hautement qu'elle ne partageait pas la haine furibonde des +Anglais; qu'elle ne voyait pas à quoi pouvaient aboutir ses démarches +inconsidérées, irritantes; et qu'enfin, sous aucun prétexte, elle ne +prendrait les armes contre la France. Si la Russie élevant le ton +voulait l'entraîner à la guerre contre la France, l'opinion du vieux +Mollendorf, de ce compagnon du grand Frédéric, est que là Prusse n'a +rien à redouter de la France, mais tout à craindre de la Russie; et que, +par sentiment de justice, elle doit plutôt joindre cent mille Prussiens +à cent mille Français pour défendre son indépendance, et tenir en +respect cette puissance moitié européenne et moitié asiatique, qui, +séparée de l'Europe par des déserts, pèse, lorsqu'elle le veut, avec +tant d'arrogance sur tous ses voisins, et peut, lorsqu'elle le veut +aussi, se mettre à l'écart de toutes les tempêtes qu'elle a suscitées. + +Il dépend actuellement de la cour de Vienne de décider la question. La +paix ou la guerre est dans ses mains. Si l'Angleterre la croit aussi +ferme dans son système pacifique qu'elle sait que l'est la Prusse, elle +sentira que, puisque le continent ne peut pas être troublé, elle doit +mettre un terme à sa haine, et satisfaire le voeu de tous les peuples, +en concluant de bonne foi, sans ruse comme sans vain partage, une paix +juste et bonne. + +Si l'Autriche est bien aise de voir la France et l'Angleterre +s'entre-déchirer, elle fera marcher des troupes, fera des dispositions +qui encourageront le parti de la guerre en Angleterre, et par là aura +la triste gloire de prolonger les anxiétés et les inquiétudes de deux +grandes nations. + +Mais si les Anglais se trompent, cette politique ne peut guider la +conduite d'un prince aussi franc et aussi honnête homme que l'empereur +François II. Il n'est pour les princes comme pour les particuliers, +qu'un chemin qui conduit à l'honneur. Si ce prince était dans des +sentimens hostiles, il lèverait l'étendard. Il a une armée brave et une +population nombreuse; il est convaincu qu'une guerre sourde est indigne +de lui et de sa nation. + +Nous ne doutons pas que l'Autriche veuille avoir la gloire de contribuer +à la paix maritime; et elle y a son intérêt, puisque ce moment peut seul +faire la séparation des couronnes de France et d'Italie, qu'il peut +éloigner les Russes de Corfou et de la Morée, et les Anglais de la +Méditerranée, trois choses également avantageuses à l'Autriche. Si elle +le veut, disons-nous, elle a un moyen qui est simple; qu'elle persuade +l'Angleterre de ce que la Prusse lui a persuadé, et que les journaux +ministériels n'aient plus de prétextes pour faire penser que, peu à +peu, on parviendra à amener l'Autriche à devenir bien imprudemment le +plastron de l'Angleterre. + +Mais est-il de l'intérêt de l'Angleterre de prolonger la guerre, même +avec le secours de l'Autriche? Un Anglais éclairé disait dans une +circonstance solennelle, que le cabinet de Saint-James était dans une +fausse direction, quand il désirait vouloir acheter par des sacrifices +pécuniaires une coalition. Il observait que la première coalition avait +livré à la France, la Belgique et la Hollande; que la seconde lui avait +donné le Piémont et l'Italie; que la troisième pourrait lui donner de +nouvelles côtes et de nouveaux ports. Cette leçon de politique qui n'est +point suspecte dans la bouche d'un citoyen anglais, pourrait l'être +dans ce journal; elle n'en est pas moins vraie. Dans les circonstances +actuelles, il n'y a d'avantageux pour l'Angleterre, et de profitable +pour son commerce, qu'une paix juste et raisonnable. + +Que l'Angleterre se persuade bien que les Français d'aujourd'hui, élevés +et endurcis dans les camps, ne sont plus les Français du temps de Louis +XV; que le temps où elle imposait un traité de commerce au cabinet de +Versailles est presque aussi loin de nous que le temps où elle avait +un commissaire à Dunkerque. L'empereur l'a très-bien dit au roi +d'Angleterre: le monde est assez grand pour les deux nations; disons +mieux, pour tous les peuples. + + + + +Paris, le 27 thermidor an 13 (15 août 1805). + +_Note inscrite dans le Moniteur, en réponse à cette phrase d'un journal +anglais_: «Que l'ennemi vienne (les Français) quand il voudra, il nous +trouvera préparés à châtier sa témérité, et à changer son audacieuse +entreprise en une destruction certaine pour lui-même.» + +Et pourquoi l'ennemi ne vient-il pas? Nous verrions de qui l'événement +châtierait la témérité. Nous connaissons votre généralissime; nous +l'avons vu à Hondscoot et en Hollande; le tiers de l'armée de Boulogne +suffirait pour changer ses audacieuses entreprises en une destruction +certaine; mais quoi que vous en disiez, vous savez comme nous ce que +vous pouvez attendre d'une lutte sur terre. Quant à la guerre de mer, +vous avez acquis sans doute, et vous conservez jusqu'à ce jour une +véritable supériorité, mais vous ne l'avez due, mais vous ne la devez +qu'à la trahison. C'est la trahison qui vous a livré trente vaisseaux +français à Toulon; la trahison du prince d'Orange vous a valu douze +vaisseaux hollandais; la trahison enfin a détruit à Quiberon tout ce qui +existait des officiers de notre ancienne marine. Malgré ces avantages si +odieusement obtenus, et que nous ne vous contestons pas, nos escadres +vous attaquent sur vos propres côtes; le Shannon est bloqué, non par +de petits bâtimens comme vous le dites, mais par une bonne et belle +escadre. Vos colonies avaient déjà rédigé leur capitulation et envoyé +des agens à Villeneuve pour traiter; mais ce n'était point la l'objet de +sa mission, et malgré les contrariétés qu'il a éprouvées en revenant +en Europe, quoique sa navigation eût été de plus de cinquante jours; +quoique les vents contraires lui en eussent fait perdre vingt, il a +marché sur le corps de vos escadres et opéré sa jonction. Son objet ne +fut pas d'attaquer votre commerce, et il vous a fait pour vingt millions +de dommages. Dans les Indes, une seule division française a fait sur +vous des prises pour une valeur encore plus considérable. Un seul +brick du côté des Orcades a capturé tout un convoi de Terre-Neuve. Nos +frégates parcourent toutes les mers; il n'y a pas de jours qu'il n'en +rentre quelqu'une dans nos ports, et vous n'en avez pas encore pris +une seule. Enfin, vous vous vantiez d'empêcher là jonction de nos +flottilles, elles sont toutes réunies; et quand vous avez voulu vous +opposer à leur marche, elles vous ont battus; vous vous vantiez +d'attaquer notre ligne d'embossage, et c'est elle qui, plusieurs fois, +a attaqué vos croisières, loin des batteries jusqu'à mi-canal, et de +manière que vos vaisseaux, vos frégates, vos corvettes, ont cherché leur +sûreté dans la supériorité de leur marche. Mais il y a deux ans qu'on +prépare la descente, et la descente n'arrive pas? Elle arrivera si vous +ne faites pas la paix. Elle arrivera peut-être dans un an, peut-être +dans deux, peut-être dans trois; mais avant que les cinq années soient +expirées, quelque événement qui puisse survenir, nous aurons raison +de votre orgueil, et de cette supériorité que des trahisons vous ont +donnée. Quant au continent, ne croyez pas que vous ayez des alliés. Vous +êtes l'ennemi de tous les peuples, et tous les peuples se réjouissent de +votre humiliation. Mais parvinssiez-vous à corrompre quelques femmes, +quelques ministres, les résultats ne seraient pas pour vous; nous +aurions sûrement acquis de nouvelles côtes et de nouveaux ports, de +nouvelles contrées, et nous réduirions vos alliés à un tel point que +nous pourrions ensuite nous livrer tout entière la guerre maritime. +C'est un singulier orgueil qui vous fait penser que nous prétendions +en un jour, en un mois, en un an, venir à tout de votre puissance +colossale. Le temps est un des moyens, un des élémens de nos calculs. +Ayez recours, dans une telle position, à des complots, à des +assassinats, à la bonne heure. Cette sorte de guerre ne vous est point +étrangère. On dit déjà que Drake songe à revenir à Munich, Spencer-Smith +à Stuttgard, et Taylord à Cassel. La France ne souffrira pas qu'ils +mettent le pied, non-seulement sur le continent, mais dans les lieux +où, en cinq à six marches, peuvent se porter ses armées. Les diplomates +assassins sont hors du droit des gens. + +Nous nous étions attendus à des malheurs quand vous avez déclaré la +guerre. Nous pouvions perdre la Martinique, la Guadeloupe, les îles +de France et de la Réunion; qu'avez-vous fait? Vous êtes réduits à un +triste système de blocus qui n'empêche pas nos escadres de parcourir les +mers; persistez à bloquer nos ports, mais ayez les yeux fixés sur les +signaux de vos côtes, et vivez dans de perpétuelles alarmes. + +Si votre nation indignée continuant à être dupe de quelques hommes qui +se sont partagé le gouvernement de l'Angleterre, ne parvient pas à +obliger vos oligarques à faire la paix et à leur persuader enfin que +nous ne sommes plus ces Français si long-temps vendus et trahis par des +ministres faibles, des rois fainéants, ou des maîtresses avides, vous +marcherez vers une inévitable et funeste destinée. + +Nous désirons la paix du continent, parce qu'il se trouve placé comme +nous voulions qu'il le fût. Nous aurions pu augmenter notre puissance et +affaiblir celle de nos rivaux, si nous l'avions trouvé convenable. S'il +est quelque état qui veuille encore troubler le continent, il sera la +première victime, et sa défaite retombant sur vous-mêmes, rendra vos +périls plus imminens et votre chute plus assurée. + +Nous le répétons: une paix juste et raisonnable peut seule vous sauver. +Un de nos adages est déjà prouvé, et puisque vous n'espérez de salut que +dans le concours d'une puissance du continent, seuls vous ne pouvez donc +rien contre la France, et la France ne souffrira pas que, seule, vous +ayez des vaisseaux sur les mers; les mers sont le domaine de tous les +peuples. + + + + +Paris, le 1er vendémiaire an 14 (23 septembre 1805). + +_Discours de l'empereur au sein du sénat[81]._ + +Sénateurs, + +«Dans les circonstances présentes de l'Europe, j'éprouve le besoin de me +trouver au milieu de vous, et de vous faire connaître mes sentimens. + +«Je vais quitter ma capitale pour me mettre à la tête de l'armée, porter +un prompt secours à mes alliés, et défendre les intérêts les plus chers +de mes peuples. + +«Les voeux des éternels ennemis du continent sont accomplis: la guerre +a commencé au milieu de l'Allemagne. L'Autriche et la Russie se sont +réunies à l'Angleterre, et notre génération est entraînée de nouveau +dans toutes les calamités de la guerre. Il y a peu de jours, j'espérais +encore que la paix ne serait point troublée; les menaces et les outrages +m'avaient trouvé impassible; mais l'armée autrichienne a passé l'Inn, +Munich est envahie, l'électeur de Bavière est chassé de sa capitale; +toutes mes espérances se sont évanouies. + +«C'est-dans cet instant que s'est dévoilée la méchanceté des ennemis du +continent; Ils craignaient encore la manifestation de mon violent amour +pour la paix; ils craignaient que l'Autriche, à l'aspect du gouffre +qu'ils avaient creusé sous ses pas, ne revînt à des sentimens de justice +et de modération; ils l'ont précipitée dans la guerre. Je gémis du sang +qu'il va en coûter à l'Europe; mais le nom français en obtiendra un +nouveau lustre. + +«Sénateurs, quand à votre aveu, à la voix du peuple français tout +entier, j'ai placé sur ma tête la couronne impériale, j'ai reçu de vous, +de tous les-citoyens, l'engagement de la maintenir pure et sans tache. +Mon peuple m'a donné dans toutes les circonstances des preuves de sa +confiance et de son amour. Il volera sous les drapeaux de son empereur +et de son armée, qui dans peu de jours auront dépassé les frontières. + +«Magistrats, soldats, citoyens, tous veulent maintenir la patrie hors de +l'influence de l'Angleterre, qui, si elle prévalait, ne nous accorderait +qu'une paix environnée d'ignominie et de honte, et dont les principales +conditions seraient l'incendie de nos flottes, le comblement de nos +ports, et l'anéantissement de notre industrie. + +«Toutes les promesses que j'ai faites au peuple français, je les ai +tenues. Le peuple français, à son tour, n'a pris aucun engagement avec +moi qu'il n'ait surpassé. Dans cette circonstance si importante pour sa +gloire et la mienne, il continuera de mériter ce nom de grand peuple, +dont je le saluai au milieu des champs de bataille. + +«Français, votre empereur fera son devoir, mes soldats feront le leur; +vous ferez le vôtre.» + +NAPOLÉON. + +[Footnote 81: Au moment de son départ pour l'armée, occasionné par +l'invasion de la Bavière par l'empereur d'Autriche.] + + + + +An quartier-général de Strasbourg, le 7 vendémiaire an 14 (29 septembre +1805). + +_Proclamation de l'empereur à l'armée._ + +Soldats! + +La guerre de la troisième coalition est commencée. L'armée autrichienne +a passé l'Inn, violé les traités, attaqué et chassé de sa capitale notre +allié... Vous-mêmes vous avez dû accourir à marches forcées à la défense +de nos frontières; mais déjà vous avez passé le Rhin: nous ne nous +arrêterons plus que nous n'ayons assuré l'indépendance du corps +germanique, secouru nos alliés et confondu l'orgueil des injustes +aggresseurs. Nous ne ferons plus de paix sans garantie: notre générosité +ne trompera plus notre politique. + +Soldats, votre empereur est au milieu de vous. Vous n'êtes que +l'avant-garde du grand peuple; s'il est nécessaire, il se lèvera tout +entier à ma voix pour confondre et dissoudre cette nouvelle ligue qu'ont +tissue la haine et l'or de l'Angleterre. + +Mais, soldats, nous aurons des marches forcées à faire, des fatigues et +des privations de toute espèce à endurer; quelques obstacles qu'on nous +oppose, nous les vaincrons; et nous ne prendrons de repos que nous +n'ayons planté nos aigles sur le territoire de nos ennemis. + +NAPOLÉON. + + + + +14 vendémiaire an 14 (6 octobre 1805). + +_Premier bulletin de la grande armée._ + +L'empereur est parti de Paris le 2 vendémiaire, et est arrivé le 4 à +Strasbourg. + +Le maréchal Bernadette, qui, au moment où l'armée était partie de +Boulogne, s'était porté de Hanovre sur Gottingue, s'est mis en marche +par Francfort, pour se rendre à Wurtzbourg, où il est arrivé le 1er +vendémiaire. + +Le général Marmont, qui était arrivé à Mayence, a passé le Rhin sur le +pont de Cassel, et s'est dirigé sur Wurtzbourg, où il a fait sa jonction +avec l'armée bavaroise et le corps du maréchal Bernadotte. + +Le corps du maréchal Davoust a passé le Rhin le 4 à Manheim, et s'est +porté, par Hildeberg et Necker-Eltz, sur le Necker. + +Le corps du maréchal Soult a passé le Rhin le même jour sur le pont qui +a été jeté à Spire, et s'est porté sur Heilbronn. + +Le corps du maréchal Ney a passé le Rhin le même jour sur le pont qui a +été jeté vis à vis de Durlach, et s'est porté à Stuttgard. + +Le corps du maréchal Lannes a passé le Rhin à Kehl le 3, et s'est rendu +à Louisbourg. + +Le prince Murat, avec la réserve de cavalerie, a passé le Rhin à Kehl le +3, et est resté en position plusieurs jours devant les débouchés de +la forêt Noire; ses patrouilles, qui se montraient fréquemment aux +patrouilles ennemies, leur ont fait croire que nous voulions pénétrer +par ses débouchés. + +Le grand parc de l'armée a passé le Rhin à Kehl, le 8, et s'est rendu à +Heilbronn. + +L'empereur a passé le Rhin à Kehl, le 9, a couché à Ettlingen le même +jour, y a reçu l'électeur et les princes de Bade, et s'est rendu à +Louisbourg chez l'électeur de Wurtemberg, dans le palais duquel il a +logé. + +Le 10, le corps du général Bernadotte et du général Marmont et les +Bavarois qui étaient à Wurtzbourg, se sont réunis et se sont mis en +marche pour se rendre sur le Danube. + +Le corps du maréchal Davoust s'est mis en marche de Necker-Eltz et a +suivi la route de Meckmühl, Ingelsingen, Chreilsheim, Dunkelsbülh, +Frembdingen, Aettingen, Haarburg et Donatwerth. + +Le corps du maréchal Soult s'est mis en marche d'Heilbronn et a suivi +la route d'Esslingen, Goppingen, Weissenstein, Heydenheim, Nattheim et +Nordlingen. + +Le corps du maréchal Lannes s'est mis en marche de Louisbourg, et a +suivi la route de Grossbentelspach à Pludershausen, Gmünd, Aalen et +Nordlingen. + +Voici la position de l'armée au 14: + +Le corps du maréchal Bernadotte et les Bavarois étaient à Weissenbourg. + +Le corps du maréchal Davoust à Aettingen, à cheval sur la Reinitz. + +Le corps du maréchal Soult à Donawerth, mettre du pont de Munster, et +faisant rétablir celui de Donawerth. + +Le corps du maréchal Ney a Koessingen. + +Le corps du maréchal Lannes à Neresheim. + +Le prince Murat, avec ses dragons, bordant le Danube. + +L'armée est pleine de santé, et brûlant d'en venir aux mains. + +L'ennemi s'était avancé jusqu'aux débouchés de la forêt Noire, où il +parait qu'il voulait se maintenir et nous empêcher de pénétrer. + +Il avait fait fortifier l'Iller, Memmingen et Ulm se fortifiaient en +grande hâte. + +Les patrouilles qui battent la campagne assurent qu'il a contremandé ses +projets et qu'il paraît fort déconcerté par nos mouvemens aussi nouveaux +qu'inattendus. + +Les patrouilles françaises et ennemies se sont souvent rencontrées; +dans ces rencontres, nous avons fait quarante prisonniers du régiment à +cheval de Latour. + +Ce grand et vaste mouvement nous a portés en peu de jours en Bavière, +nous a fait éviter les montagnes Noires, la ligne de rivières parallèles +qui se jettent dans la vallée du Danube, l'inconvénient attaché à un +système d'opérations qui auraient toujours en flanc les débouchés du +Tyrol, et enfin nous a placés à plusieurs marches derrière l'ennemi, qui +n'a pas de temps à perdre pour éviter sa perte entière. + + + + +14 vendémiaire an 14 (6 octobre 1805). + +_Proclamation de l'empereur des Français aux soldats bavarois._ + +Soldats bavarois,. + +«Je me suis mis à la tête de mon armée pour délivrer votre patrie des +plus injustes agresseurs. La maison d'Autriche veut détruire votre +indépendance, et vous incorporer à ses vastes états. Vous serez fidèles +à la mémoire de vos ancêtres qui, quelquefois opprimés, ne furent jamais +abattus, et conservèrent toujours cette indépendance, cette existence +politique qui sont les premiers biens des nations, comme la fidélité à +la maison palatine est le premier de vos devoirs. + +«En bon allié de votre souverain, j'ai été touché des marques d'amour +que vous lui avez données dans cette circonstance importante. Je connais +votre bravoure; je me flatte qu'après la première bataille, je pourrai +dire à votre prince et à mon peuple, que vous êtes dignes de combattre +dans les rangs de la grande armée.» + +NAPOLÉON. + + + + +16 vendémiaire an 14 (8 octobre 1805). + +_Deuxième bulletin de la grande armée._ + +Les événemens se pressent avec la plus grande rapidité. Le 14, la +deuxième division du corps d'armée du maréchal Soult, que commande le +général Vandamme, a forcé de marche, ne s'est arrêtée à Nordlingen que +deux heures, est arrivée à huit heures du soir à Donawerth, et s'est +emparée du pont que défendait le régiment de Colloredo. Il y a eu +quelques hommes tués et des prisonniers. + +Le 15, à la pointe du jour, le prince Murat est arrivé avec ses dragons; +le pont a été à l'heure même raccommodé, et le prince Murat, avec la +division de dragons que commande le général Watter, s'est porté sur le +Lech, a fait passer le colonel Wattier à la tête de deux cents dragons, +qui, après une charge très-brillante, s'est emparé du pont du Lech, et +a culbuté l'ennemi, qui était du double de sa force. Le même jour, le +prince Murat a couché à Rain. + +Le 16, le maréchal Soult est parti avec les deux divisions Vandamme et +Legrand, pour se porter sur Augsbourg dans le même temps que le général +Saint-Hilaire, avec sa division, s'y portait par la rive gauche. + +Le 17, à la pointe du jour, le prince Murat, à la tête des divisions de +dragons des généraux Beaumont et Klein, et de la division de carabiniers +et de cuirassiers, commandée par le général Nansouty, s'est mis en +marche pour couper la route d'Ulm a Augsbourg. Arrivé à Wertingen, il +aperçut une division considérable d'infanterie ennemie, appuyée par +quatre escadrons de cuirassiers d'Albert. Il enveloppe aussitôt tout +ce corps. Le maréchal Lannes, qui marchait derrière ces divisions de +cavalerie, arrive avec la division Oudinot, et après un engagement de +deux heures, drapeaux, canons, bagages, officiers et soldats, toute la +division ennemie est prise. Il y avait douze bataillons de grenadiers +qui venaient en grande hâte du Tyrol au secours de l'armée de Bavière. +Ce ne sera que dans la journée de demain qu'on connaîtra tous les +détails de cette action vraiment brillante. + +Le maréchal Soult, avec ses divisions, a manoeuvré toute la journée du +15 et du 16 sur la rive gauche du Danube pour intercepter les débouchés +d'Ulm et observer le corps d'armée qui paraît encore réuni dans cette +place. + +Le corps du maréchal Davoust est arrivé seulement le 16 à Neubourg. + +Le corps du général Marmont y est également arrivé. + +Le corps du général Bernadotte et les Bavarois sont arrivés, le 10, à +Aichstett. + +Par les renseignemens qui ont été pris, il paraît que douze régimens +autrichiens ont quitté l'Italie pour renforcer l'armée de Bavière. + +La relation officielle de ces marches et de ces événemens intéressera le +public et fera le plus grand honneur à l'armée. + + + + + +Au quartier-général d'Augsbourg, le 18 vendémiaire an 14 (10 octobre +1805). + +_Aux préfet et maires de la ville de Paris._ + +Messieurs les préfets et maires de notre bonne ville de Paris, nos +troupes ayant, au combat de Wertingen, défait douze bataillons de +grenadiers, l'élite de l'armée autrichienne, toute son artillerie étant +restée en notre pouvoir, ainsi qu'un grand nombre de prisonniers et huit +drapeaux, nous avons résolu de faire présent des drapeaux à notre +bonne ville de Paris et de deux pièces de canon pour rester à +l'Hôtel-de-Ville. Nous désirons que notre bonne ville de Paris voie dans +ce ressouvenir et dans ce cadeau, qui lui sera d'autant plus précieux +que c'est son gouverneur[82] qui commandait nos troupes au combat de +Wertingen, l'amour que nous lui portons. + +Cette lettre n'étant à d'autre fin, nous prions Dieu qu'il vous tienne +en sa sainte et digne garde. + +NAPOLÉON. + +[Footnote 82: Le prince Murat.] + + + + +Zumershausen, le 18 vendémiaire an 14 (10 octobre 1805). + +_Troisième bulletin de la grande armée._ + +Le maréchal Soult a poursuivi la division autrichienne, qui s'est +réfugiée à Aicha, l'a chassée, et est entré le 17, à midi, dans +Augsbourg avec les divisions Vandamme, Saint-Hilaire et Legrand. + +Le 17 au soir, le maréchal Davoust, qui a passé le Danube à Neubourg, +est arrivé à Aicha avec ses trois divisions. + +Le général Marmont, avec les divisions Boudet, Grouchy, et la division +batave du général Dumonceau, a passé le Danube et pris position entre +Aicha et Augsbourg. + +Enfin, le corps d'armée du maréchal Bernadotte, avec l'armée bavaroise +commandée par les généraux Deroi et Verden, a pris position à +Ingolstadt; la garde impériale, commandée par le maréchal Bessières, +s'est rendue à Augsbourg, ainsi que la division de cuirassiers aux +ordres du général d'Hautpout. Le prince Murat, avec les divisions de +dragons de Klein et de Beaumont, et la division de carabiniers et de +cuirassiers du général Nansouty, s'est porté en toute, diligence au +village de Zumershausen, pour intercepter la route d'Ulm à Augsbourg. + +Le maréchal Lannes, avec la division de grenadiers d'Oudinot, et la +division Suchet, a pris poste le même jour au village de Zumershausen. + +L'empereur a passé en revue les dragons au village de Zumershausen; il +s'est fait présenter le nommé Mareute, dragon du quatrième régiment, un +des plus braves de l'armée, qui, au passage du Lech, avait sauvé son +capitaine qui, peu de jours auparavant, l'avait cassé de son grade de +sous-officier. S. M. lui a donné l'aigle de la légion d'honneur. Ce +brave a répondu: «Je n'ai fait que mon devoir; mon capitaine m'avait +cassé pour quelques fautes de discipline, mais il sait que j'ai toujours +été bon soldat.» + +L'empereur a ensuite témoigné aux dragons la satisfaction de la conduite +qu'ils ont tenue au combat de Wertingen. Il s'est fait présenter un +dragon par régiment, auquel il a également donné l'aigle de la légion +d'honneur. + +S. M. a témoigné sa satisfaction aux grenadiers de la division Oudinot. +Il est impossible de voir une troupe plus belle, plus animée du désir de +se mesurer avec l'ennemi, plus remplie d'honneur et de cet enthousiasme +militaire, qui est le présage des plus grands succès. + +Jusqu'à ce qu'on puisse donner une relation détaillée du combat de +Wertingen, il est convenable d'en dire quelques mots dans ce bulletin. + +Le colonel Arrighi a chargé avec son régiment de dragons le régiment +de cuirassiers du duc Albert; la mêlée a été très chaude. Le colonel +Arrighi a eu son cheval tué sous lui; son régiment a redoublé d'audace +pour le sauver. Le colonel Beaumont, du dixième de hussards, animé de +cet esprit vraiment français, a saisi au milieu des rangs ennemis un +capitaine de cuirassiers, qu'il a pris lui-même, après avoir sabré un +cavalier. + +Le colonel Maupetit, à la tête du neuvième de dragons, a chargé dans le +village de Wertingen. Blessé mortellement, ses derniers paroles ont été: +«Que l'empereur soit instruit que le neuvième de dragons a été digne +de sa réputation, et qu'il a chargé et vaincu aux cris de _vive +l'empereur.»_ + +Cette colonne de grenadiers, l'élite de l'armée ennemie, s'étant formée +en carrés de quatre bataillons, a été enfoncée et sabrée. Le deuxième +bataillon de dragons a chargé dans le bois. + +La division Oudinot frémissait de l'éloignement qui l'empêchait encore +de se mesurer avec l'ennemi; mais à sa vue seule les Autrichiens +accélèrent leur retraite, une seule brigade a pu donner. + +Tous les canons, tous les drapeaux, presque tous les officiers du corps +ennemi qui a combattu à Wertingen, ont été pris; un grand nombre a été +tué; deux lieutenans-colonels, six majors, soixante officiers, quatre +mille soldats sont restés en notre pouvoir; le reste a été éparpillé, +et ce qui a pu échapper, a dû son salut à un marais qui a arrêté une +colonne qui tournait l'ennemi. + +Le chef d'escadron Excelmans, aide-de-camp de S. A. S. le prince Murat, +a eu deux chevaux tués. + +C'est lui qui a porté les drapeaux à l'empereur qui lui a dit: «Je sais +qu'on ne peut pas être plus brave que vous; je vous fais officier de la +légion d'honneur.» + +Le maréchal Ney de son côté, avec la division Malher, Dupont et Loison, +la division de dragons à pied du général Baraguey-d'Hilliers, et la +division Gazan, ont remonté le Danube et attaqué l'ennemi sur la +position de Grümberg. Il est cinq heures, le canon se fait entendre. + +Il pleut beaucoup, mais cela ne ralentit pas les marches forcées de la +grande armée. L'empereur donne l'exemple: à cheval jour et nuit, il +est toujours au milieu des troupes, et partout où sa présence est +nécessaire. Il a fait hier quatorze lieues à cheval. Il a couché dans +un petit village, sans domestiques et sans aucune espèce de bagage. +Cependant l'évêque d'Augsbourg avait fait illuminer son palais, et +attendu S. M. une partie de la nuit. + + + + +Augsbourg, le 19 vendémiaire an 14 (11 octobre 1805). + +_Quatrième bulletin de la grande armée._ + +Le combat de Wertingen a été suivi, à vingt-quatre heures de distance, +du combat de Günzbourg. Le maréchal Ney a fait marcher son corps +d'armée, la division Loison sur Langeneau, et la division Malher sur +Günzbourg. L'ennemi, qui a voulu s'opposer à cette marche, a été +repoussé partout. C'est en vain que le prince Ferdinand est accouru en +personne pour défendre Günzbourg. Le général Malher l'a fait attaquer +par le cinquante-neuvième régiment; le combat est devenu opiniâtre, +corps à corps. Le colonel Lacuée a été tué à la tête de son régiment, +qui, malgré la plus vigoureuse résistance, a emporté le pont de vive +force; les pièces de canon qui le défendaient ont été enlevées, et la +belle position de Günzbourg est restée en notre pouvoir. Les trois +attaques de l'ennemi sont devenues inutiles; il s'est retiré avec +précipitation; la réserve du prince Murat arrivait à Burgau et coupait +l'ennemi dans la nuit. + +Les détails circonstanciés du combat qui ne peuvent être donnés que sous +quelques jours, feront connaître les officiers gui se sont distingués. + +L'empereur a passé toute la nuit du 17 au 18, et une partie de la +journée du 18, entre les corps des maréchaux Ney et Lannes. + +L'activité de l'armée française, l'étendue et la complication des +combinaisons qui ont entièrement échappé à l'ennemi, le déconcertent au +dernier point. + +Les conscrits montrent autant de bravoure et de bonne volonté que les +vieux soldats. Quand ils ont une fois été au feu, ils perdent le nom de +conscrits; aussi tous aspirent-ils à l'honneur du titre de soldats. Le +temps continue à être très-mauvais depuis plusieurs jours. Il pleut +encore beaucoup: l'armée cependant est pleine de santé. + +L'ennemi a perdu plus de deux mille cinq cents hommes au combat de +Günzbourg. Nous avons fait douze cents prisonniers et pris six pièces +de canon. Nous avons eu quatre cents tués ou blessés. Le général-major +d'Aspre est au nombre des prisonniers. + +L'empereur est arrivé le 18 à Augsbourg, à neuf heures du soir; la ville +est occupée depuis deux jours. La communication de l'armée ennemie est +coupée à Augsbourg et Landsberg, et va l'être à Fuessen. Le prince +Murat, avec les corps des maréchaux Ney et Lannes, se met à sa +poursuite. Dix régimens ont été retirés de l'armée autrichienne d'Italie +et viennent en poste depuis le Tyrol. Plusieurs ont déjà été pris. +Quelques corps russes, qui voyagent aussi en poste, s'avancent vers +l'Inn; mais les avantages de notre position sont tels que nous pouvons +faire face à tous. + +L'empereur est logé à Augsbourg chez l'ancien électeur de Trêves, qui +a traité avec magnificence la suite de S.M. pendant le temps que ses +équipages ont mis a arriver. + + + + +Augsbourg, le 20 vendémiaire an 14 (l2 octobre 1805). + +_Cinquième bulletin de la grande armée._ + +Le maréchal Soult s'est porté avec son corps d'armée à Landsberg, et par +là a coupé une des grandes communications de l'ennemi; il y est arrivé +le 19, à quatre heures après midi, et y a rencontré le régiment de +cuirassiers du prince Ferdinand, qui, avec six pièces de canon, se +rendait à marches forcées à Ulm. Le maréchal Soult l'a fait charger par +le vingt-sixième régiment de chasseurs; il s'est trouvé déconcerté à +un tel point, et le vingt-sixième de chasseurs était animé d'une telle +ardeur, que les cuirassiers ont pris la fuite dans la charge, et ont +laissé cent vingt soldats prisonniers, un lieutenant-colonel, deux +capitaines et deux pièces de canon. Le maréchal Soult, qui avait +pensé qu'ils continueraient leur retraite sur Memmingen, avait envoyé +plusieurs régimens pour les couper; mais ils s'étaient retirés dans les +bois, où ils se sont ralliés pour se réfugier dans le Tyrol. + +Vingt pièces de canon et les équipages de pontons de l'ennemi étaient +passés dans la journée du 18 par Landsberg. Le maréchal Soult a mis a +leur poursuite le général Sébastiani avec une brigade de dragons. On +espère qu'il sera parvenu à les atteindre. + +Le 20, le maréchal Soult s'est dirigé sur Memmingen, où il arrivera le +21 à la pointe du jour. + +Le maréchal Bernadotte a marché toute la journée du 19, et a porté son +avant-garde jusqu'à deux lieues de Munich. + +Les bagages de plusieurs généraux autrichiens sont tombés au pouvoir de +ses troupes légères. Il a fait une centaine de prisonniers de différens +régimens. + +Le maréchal Davoust s'est porté à Dachau. Son avant-garde est arrivée à +Moisach. Les hussards de Blankenstein ont été mis en désordre par ses +chasseurs; dans différens engagemens il a fait une soixantaine d'hommes +à cheval prisonniers. + +Le prince Murat, avec la réserve de cavalerie et les corps des maréchaux +Ney et Lannes, s'est placé vis à vis de l'armée ennemie, dont la gauche +occupe Ulm et la droite Memmingen. + +Le maréchal Ney est à cheval sur le Danube, vis à vis Ulm. + +Le maréchal Lannes est à Weissenhorn. + +Le général Marmont se met en marche forcée pour prendre position sur +la hauteur d'Illersheim; et le maréchal Soult déborde de Memmingen la +droite de l'ennemi. + +La garde impériale est-partie d'Augsbourg pour se rendre à Burgau, où +l'empereur sera probablement cette nuit. + +Une affaire décisive va avoir lieu. L'armée autrichienne a presque +toutes ses communications coupées. Elle se trouve à peu près dans la +même position que l'armée de Mélas à Marengo. + +L'empereur était sur le pont de Lech lorsque le corps d'armée du général +Marmont a défilé. Il a fait former en cercle chaque régiment, lui a +parte de la situation de l'ennemi, de l'imminence d'une grande bataille, +de la confiance qu'il avait en eux. Cette harangue avait lieu pendant un +temps affreux; il tombait une neige abondante et la troupe avait de la +boue jusqu'aux genoux et éprouvait un froid excessif; mais les paroles +de l'empereur étaient de flamme. En l'écoutant, le soldat oubliait ses +fatigues et ses privations, et était impatient de voir arriver l'heure +du combat. + +Le maréchal Bernadotte est arrivé a Munich le 20, a six heures du +matin. Il a fait huit cents prisonniers et s'est mis à la poursuite de +l'ennemi; le prince Ferdinand se trouvait à Munich. Il paraît que ce +prince avait abandonné son armée de l'Iller. + +Jamais plus d'événemens ne se décideront en moins de temps. Avant quinze +jours les destins de la campagne et des armées autrichiennes et russes +seront fixés. + + + + +Elchingen, le 23 vendémiaire an 14 (16 octobre 1805). + +_Cinquième bulletin_ (Bis) _de la grande armée_. + +Aux combats de Wertingen et de Günzbourg ont succédé des faits d'une +aussi haute importance, les combats d'Albeck, d'Elchingen, les prises +d'Ulm et de Memmingen. + +Le général Soult arriva le 21 devant Memmingen, cerna sur-le-champ la +place; et après différens pourparlers, le commandant Capitula. + +Neuf bataillons, dont deux de grenadiers, faits prisonniers, un +général-major, trois colonels, plusieurs officiers supérieurs, dix +pièces de canon, beaucoup de bagages et de munitions de toute espèce ont +été le résultat de cette affaire. Tous les prisonniers ont été au même +moment dirigés sur le quartier-général. + +Au même instant le maréchal Soult s'est mis en marche pour Ochsenhausen, +pour arriver sur Biberach et être en mesure de couper la seule retraite +qui restait à l'archiduc Ferdinand. + +D'un autre côté, l'ennemi fit le 19 une sortie du côté d'Ulm, et attaqua +la division Dupont, qui occupait la position d'Albeck. Le combat fut +des plus opiniâtres. Cernés par vingt-cinq mille hommes, ces six mille +braves firent face à tout et firent quinze cents prisonniers. Ces +corps ne devaient s'étonner de rien: c'étaient les neuvième léger, +trente-deuxième, soixante-neuvième et soixante-seizième de ligne. + +Le 21, l'empereur se porta de sa personne au camp devant Ulm, et ordonna +l'investissement de l'armée ennemie. La première opération a été de +s'emparer du pont et de la position d'Elchingen. + +Le 22, à la pointe du jour, le maréchal Ney passa ce pont, à la tête de +la division Loison. L'ennemi lui disputait la position d'Elchingen avec +seize mille hommes; il fut culbuté partout, perdit trois mille hommes +faits prisonniers, un général-major, et fut poursuivi jusque dans ses +retranchemens. + +Le maréchal Lannes occupa les petites hauteurs qui dominent la place +au-dessus de Pfoël. Les tirailleurs enlevèrent la tête du pont d'Ulm; +le désordre fut extrême dans toute la place. Dans ce moment, le prince +Murat faisait manoeuvrer les divisions Klein et Beaumont, qui partout +mettaient en déroute la cavalerie ennemie. + +Le 22, le général Marmont occupait les ponts de Unterkirchen, +d'Oberkirch, à l'embouchure de l'Iller dans le Danube, et toutes les +communications de l'ennemi sur l'Iller. + +Le 23, à la pointe du jour, l'empereur se porta lui-même devant Ulm. Le +corps du prince Murat et ceux des maréchaux Lannes et Ney se placèrent +en bataille pour donner l'assaut, et forcer les retranchemens de +l'ennemi. + +Le général Marmont, avec la division de dragons à pied du général +Baraguey-d'Hilliers, bloquait la ville sur la rive droite du Danube. + +La journée est affreuse. Le soldat est dans la boue jusqu'aux genoux. Il +y a huit jours que l'empereur ne s'est débotté. + +Le prince Ferdinand avait filé la nuit sur Biberach, en laissant douze +bataillons dans la ville et sur les hauteurs d'Ulm, lesquels ont été +tous pris, avec une assez grande quantité de canons. + +Le maréchal Soult a occupé Biberach le 23 au matin. + +Le prince Murat se met à la poursuite de l'armée ennemie, qui est dans +un délabrement effroyable. + +D'une armée de quatre-vingt mille hommes il n'en reste que vingt-cinq +mille, et on a lieu d'espérer que ces vingt-cinq mille ne nous +échapperont pas. + +Immédiatement après son entrée à Munich, le maréchal Bernadotte a +poursuivi le corps du général Kienmayer, lui a pris des équipages et +fait des prisonniers. + +Le général Kienmayer a évacué le pays et repassé l'Inn. Ainsi la +promesse de l'empereur se trouve réalisée, et l'ennemi est chassé de +toute la Bavière. + +Depuis le commencement de la campagne nous avons fait plus de vingt +mille prisonniers, enlevé à l'ennemi trente pièces de canons et vingt +drapeaux; nous avons, de notre côté, éprouvé peu de pertes. Si l'on +joint à cela les déserteurs et les morts, on peut calculer que l'armée +autrichienne est déjà réduite de moitié. + +Tant de dévouement de la part du soldat, tant de preuves touchantes +d'amour qu'il donne à l'empereur et tant de si hauts faits mériteront +des détails plus circonstanciés. Ils seront donnés du moment que ces +premières opérations de la campagne seront terminées, et que l'on saura +définitivement comment les débris de l'armée autrichienne se tireront de +Biberach, et la position qu'ils prendront. + +Au combat d'Elchingen, qui est un des plus beaux faits militaires qu'on +puisse citer, se sont distingués: les dix-huitième régiment de dragons +et son colonel Lefèvre, le colonel du dixième de chasseurs Colbert, +qui a eu un cheval tué sous lui; le colonel Lajonquières du +soixante-seizième, et un grand nombre d'autres officiers. + +L'empereur a aujourd'hui son quartier-général dans l'abbaye d'Elchingen. + + + + +De mon camp impérial d'Elchingen, le 26 vendémiaire an 14 (18 octobre +1805). + +_Au sénat conservateur_. + +Sénateurs, + +«Je vous envoie quarante drapeaux conquis par mon armée dans les combats +qui ont eu lieu depuis celui de Wertingen. C'est un hommage que moi et +mon armée faisons aux sages de l'empire; c'est un présent que des enfans +font à leurs pères. + +«Sénateurs, voyez-y une preuve de ma satisfaction pour la manière dont +vous m'avez constamment secondé dans les affaires les plus importantes +de l'empire. Et vous, Français, faites marcher vos frères; faites qu'ils +accourent combattre à nos côtés, afin que, sans effusion de sang, sans +efforts, nous puissions repousser loin de nous toutes les armées que +forme l'or de l'Angleterre, et confondre les auxiliaires des oppresseurs +des mers. Sénateurs, il n'y a pas encore un mois que je vous ai dit que +votre empereur et son armée feraient leur devoir. Il me tarde de pouvoir +dire que mon peuple fait le sien. Depuis mon entrée en campagne, j'ai +dispersé une armée de cent mille hommes: j'en ai fait près de la moitié +prisonniers; le reste est tué, blessé, ou déserté, ou réduit à la plus +grande consternation. Ces succès éclatans, je les dois à l'amour de mes +soldats, à leur constance à supporter les fatigues. Je n'ai pas perdu +quinze cents tues ou blessés. Sénateurs, le premier objet de la guerre +est déjà rempli. L'électeur de Bavière est rétabli sur son trône. Les +injustes agresseurs ont été frappés comme par la foudre, et avec l'aide +de Dieu, j'espère, dans un court espace de temps, triompher de mes +autres ennemis». + +NAPOLÉON + + + + +De mon camp impérial d'Elchingen, le 26 vendémiaire an 14 (18 octobre +1805). + +_Aux archevêques et évêques de l'empire._ + +«M. l'évéque du diocèse de... Les victoires éclatantes que viennent +d'obtenir nos armées contre la ligue injuste qu'ont fomentée la haine +et l'or de l'Angleterre, veulent que moi et mon peuple adressions +des remercimens au Dieu des armées, et l'implorions, afin qu'il soit +constamment avec nous. Nous avons déjà conquis les états de notre allié, +et l'avons rétabli dans sa capitale. Veuillez donc, au reçu de la +présente, faire chanter dans les églises de notre empire un _Te Deum_ en +actions de grâces, noire intention étant que les différentes autorités y +assistent. + +«Cette lettre n'étant pas à une autre fin, nous prions Dieu qu'il vous +ait, monsieur l'évéque, en sa sainte garde.» + +NAPOLÉON. + + + + +Elchingen, le 26 vendémiaire an 14 (18 octobre 1805). + +_Sixième bulletin de la grande armée._ + +La journée d'Ulm a été une des plus belles journées de l'histoire de +France. La capitulation de la place est ci-jointe, ainsi que l'état des +régimens qui y sont enfermés. L empereur eût pu l'enlever d'assaut; +mais vingt mille hommes, défendus par des ouvrages et des fossés pleins +d'eau, eussent opposé de la résistance, et le vif désir de S.M. était +d'épargner le sang. Le général Mack, général en chef de l'armée, était +dans la ville. C'est la destinée des généraux apposés a l'empereur, +d'être pris dans des places. On se souvient qu'après les belles +manoeuvres de la Brenta, le vieux feld-maréchal Wurmser fut fait +prisonnier dans Mantoue, Mélas le fut dans Alexandrie, Mack l'est dans +Ulm. + +L'armée autrichienne était une des plus belles qu'ait eues l'Autriche. +Elle se composait de quatorze régimens d'infanterie formant l'armée dite +de Bavière, de treize régimens de l'armée du Tyrol, et de cinq régimens +venus en poste d'Italie, faisant trente-deux régimens d'infanterie, et +de quinze régimens de cavalerie. + +L'empereur avait placé l'armée du prince Ferdinand dans la même +situation où il plaça celle de Mélas. Après avoir hésité longtemps, +Mélas prit la noble résolution de passer sur le corps de l'armée +française, ce qui donna lieu à la bataille de Marengo. Mack a pris un +autre parti: Ulm est l'aboutissant d'un grand nombre de routes. Il a +conçu le projet de faire échapper ses divisions par chacune de +ces routes, et de les réunir en Tyrol et en Bohême. Les divisions +Hohenzollern et Werneck ont débouché par Memmingen. Mais l'empereur, +dès le 20, accourut d'Augsbourg devant Ulm, déconcerta sur-le-champ les +projets de l'ennemi, et fit enlever le pont et la position d'Elchingen, +ce qui remédia à tout. + +Le maréchal Souk, après avoir pris Memmingen, s'était mis à la poursuite +des autres colonnes. Enfin, il ne restait plus au prince Ferdinand +d'autre ressource que de se laisser enfermer dans Ulm, ou d'essayer, par +des sentiers, de rejoindre la division de Hohenzollern; ce prince a +pris ce dernier parti; il s'est rendu à Aalen avec quatre escadrons de +cavalerie. + +Cependant le prince Murat était à la poursuite du prince Ferdinand. La +division Werneck a voulu l'arrêter à Langeneau; il lui a fait trois +mille prisonniers, dont un officier général, et lui a enlevé deux +drapeaux. Tandis qu'il manoeuvrait par la droite à Heydenheim, le +maréchal Lannes marchait par Aalen et Nordlingen. La marche de la +division ennemie était embarrassée par cinq cents chariots, et affaiblie +par le combat de Langeneau. A ce combat, le prince Murat a été +très-satisfait du général Klein. Le vingtième de dragons, le neuvième +d'infanterie légère et les chasseurs de la garde impériale se sont +particulièrement distingués. L'aide-de-camp Brunet a montré beaucoup de +bravoure. + +Ce combat n'a pas retardé la marche du prince Murat. Il s'est porté +rapidement sur Neresheim, et le 25, à cinq heures du soir, il est arrivé +devant cette position. La division de dragons du général Klein a chargé +l'ennemi. Deux drapeaux, un officier général et mille hommes ont été de +nouveau pris au combat de Neresheim. Le prince Ferdinand et sept de ses +généraux n'eurent que le temps de monter à cheval. On a trouvé leur +dîner servi. Depuis plusieurs jours ils n'ont aucun point pour se +reposer. Il paraît que le prince Ferdinand ne pourra se soustraire +à l'armée française qu'en se déguisant, ou en fuyant avec quelques +escadrons, par quelques routes détournées d'Allemagne. + +L'empereur traversant une foule de prisonniers ennemis, un colonel +autrichien témoignait son étonnement de voir l'empereur des Français +trempé, couvert de boue, autant et plus fatigué que le dernier tambour +de l'armée. Un de ses aides-de-camp lui ayant expliqué ce que disait +l'officier autrichien, l'empereur lui fit répondre: «Votre maître a +voulu me faire ressouvenir que j'étais un soldat; j'espère que la pompe +et la pourpre impériale ne m'ont pas fait oublier mon premier métier.» + +Le spectacle que l'armée offrait dans la journée du 23 était vraiment +intéressant. Depuis deux jours la pluie tombait à seaux. Tout le monde +était trempé; le soldat n'avait pas eu de distribution. Il était dans la +boue jusqu'aux genoux; mais la vue de l'empereur lui rendait sa gaieté, +et du moment qu'il apercevait des colonnes entières dans le même état, +il faisait retentir le cri de _vive l'empereur!_ + +On rapporte aussi que l'empereur répondit aux officiers qui +l'entouraient, et qui admiraient comment, dans le moment le plus +pénible, les soldats oublient toutes leurs privations, et ne se montrent +sensibles qu'au plaisir de le voir: «Ils ont raison, c'est pour épargner +leur sang que je leur fais essuyer de si grandes fatigues.» + +L'empereur, lorsque l'armée occupait les hauteurs qui dominent Ulm, fit +appeler le prince de Lichtenstein, général-major, enfermé dans cette +place, pour lui faire connaître qu'il désirait qu'elle capitulât, lui +disant que s'il la prenait d'assaut, il serait obligé de faire ce qu'il +avait fait à Jaffa, où la garnison fut passée au fil de l'épée; que +c'était le triste droit de la guerre; qu'il voulait qu'on lui épargnât +et à la brave nation autrichienne la nécessité d'un acte aussi +effrayant; que la place n'était pas tenable; qu'elle devait donc se +rendre. Le prince insistait pour que les officiers et soldats eussent la +faculté de retourner en Autriche. «Je l'accorde aux officiers et non aux +soldats, a répondu l'empereur; car qui me garantira qu'on ne les fera +pas servir de nouveau.» + +Puis après avoir hésité un moment, il ajoute: «Eh bien, je me fie à la +parole du prince Ferdinand. S'il est dans la place, je veux lui donner +une preuve de mon estime, et je vous accorde ce que vous me demandez, +espérant que la cour de Vienne ne démentira pas la parole d'un de ses +princes». Sur ce que M. Lichtenstein assura que le prince Ferdinand +n'était point dans la place. «Alors je ne vois pas», dit l'empereur, +«qui peut me garantir que les soldats que je vous renverrai ne serviront +pas.» + +Une brigade de quatre mille hommes occupe l'une des portes de la ville +d'Ulm. + +Dans la nuit du 24 au 25 il y a eu un ouragan terrible; le Danube est +tout à fait débordé et a rompu la plus grande, partie de ses ponts; ce +qui nous gêne beaucoup pour nos subsistances. + +Dans la journée du 23, le maréchal Bernadette a poussé ses avant-postes +jusqu'à Wasserbourg et Haag sur la chaussée de Braunau; il a fait encore +quatre ou cinq cents prisonniers à l'ennemi, lui a enlevé un parc de +dix-sept pièces d'artillerie de divers calibres; de sorte que, depuis +son entrée à Munich, sans perdre un seul homme, le maréchal Bernadotte +a pris quinze cents prisonniers, dix-neuf pièces de canon, deux cents +chevaux et un grand nombre de bagages. L'empereur a passé le Rhin le 9 +vendémiaire, le Danube le 14, à cinq heures du matin, le Lech le même +jour, à trois heures après midi; ses troupes sont entrées a Munich le +20, ses avant-postes sont arrivés sur l'Inn le 23. Le même jour il était +maître de Memmingen, et le 25 d'Ulm. + +Il avait pris à l'ennemi, aux combats de Wertingen, de Günzbourg, +d'Elchingen, aux journées de Memmingen et d'Ulm, et aux combats +d'Albeck, de Langeneau et de Neresheim, quarante mille hommes, tant +infanterie que cavalerie, plus de quarante drapeaux, et un très-grand +nombre de pièces de canon, de bagages, de voitures; et pour arriver +à ces grands résultats, il n'avait fallu que des marches et des +manoeuvres. + +Dans ces combats partiels, les pertes de l'armée française ne se montent +qu'à cinq cents morts et à mille blessés. Aussi le soldat dit-il +souvent: L'empereur a trouvé une nouvelle méthode de faire la guerre, +il ne se sert que de nos jambes et pas de nos bayonnettes. Les cinq +sixièmes de l'armée n'ont pas tiré un coup de fusil, ce dont ils +s'affligent; mais tous ont beaucoup marché, et ils redoublent de +célérité quand ils ont l'espoir d'atteindre l'ennemi. + +On peut faire en deux mots l'éloge de l'armée: Elle est digne de son +chef. + +On doit considérer l'armée autrichienne comme anéantie. Les Autrichiens +et les Russes seront obligés de faire beaucoup d'appels, de recrues, +pour résister à l'armée française, qui est venue à bout d'une armée de +cent mille hommes, sans éprouver, pour ainsi dire, aucune perte. + + + + + +Elchingen, le 27 vendémiaire an 14 (19 octobre 1805). + +_Septième bulletin de la grande armée_. + +Le 26, à cinq heures du matin, le prince Murat est arrivé à Nordlingen, +et avait réussi à cerner la division Werneck. Ce général avait demandé +à capituler. La capitulation qui a été accordée n'arrivera que dans +la journée de demain. Les lieutenans-généraux Werneck, Baillet, +Hohenzollern; les généraux Vogel, Macklery, Hohenfeld, Weiberg et +Dienesberg sont prisonniers sur parole, avec la réserve de se rendre +chez eux. Les troupes sont prisonnières de guerre et se rendent en +France. Plus de deux mille hommes de cavalerie ont mis pied à terre, et +une brigade de dragons à pied a été montée avec leurs chevaux. On assure +que le parc de réserve de l'armée autrichienne, composé de cinq cents +chariots, a été pris. On suppose que tout le reste de la colonne du +prince Ferdinand doit, à l'heure qu'il est, être investie, le prince +Murat ayant débordé la droite par Aalen, et le maréchal Lannes la gauche +par Nordlingen. On attend le résultat de ces manoeuvres; il ne reste au +prince Ferdinand que peu de monde. + +Aujourd'hui, à deux heures après midi, l'empereur a accordé une audience +au général Mack; à l'issue de cette audience, le général Berthier a +signé avec le général Mack une addition à la capitulation, qui porte +que la garnison d'Ulm évacuera la place demain 28. Il y a dans Ulm +vingt-sept mille hommes, trois mille chevaux, 18 généraux, et soixante +ou quatre-vingts pièces de canon attelées. La moitié de la garde de +l'empereur était déjà partie pour Augsbourg; mais S.M. a consenti de +rester jusqu'à demain pour voir défiler l'armée autrichienne. Tous les +jours on est de plus en plus dans la certitude que, de cette armée de +cent mille hommes, il n'en sera pas échappé vingt mille; et cet immense +résultat est obtenu sans effusion de sang. L'empereur n'est pas sorti +aujourd'hui d'Elchingen; les fatigues et la pluie continuelle, que +depuis huit jours il a essuyées, ont exigé un peu de repos. Mais le +repos n'est pas compatible avec la direction de cette immense armée. +A toute heure du jour et de la nuit il arrive des officiers avec des +rapports, et il faut que l'empereur donne des ordres. Il paraît fort +satisfait du zèle et de l'activité du général Berthier. + +Demain 28, à trois heures après midi, vingt-sept mille soldats +autrichiens, soixante pièces de canon, dix-huit généraux, défileront +devant l'empereur et mettront bas les armes. L'empereur a fait présent +au sénat des drapeaux de la journée d'Ulm. Il y en aura le double de ce +qu'il annonce, c'est-à-dire quatre-vingts. + +Pendant ces cinq jours, le Danube a débordé avec une violence qui était +sans exemple depuis cent ans. L'abbaye d'Elchingen, dans laquelle est +établi le quartier-général de l'empereur, est située sur une hauteur +d'où l'on découvre tout le pays. + +On croit que, demain au soir, l'empereur partira pour Munich. L'armée +russe vient d'arriver sur l'Inn. + + + + + +Elchingen, le 28 vendémiaire an 14 (10 octobre 1805). + +_Huitième bulletin de la grande armée_. + +L'empereur a passé aujourd'hui 28, depuis deux heures après midi jusqu'à +sept heures du soir, sur la hauteur d'Ulm, où l'armée autrichienne a +défilé devant lui. Trente mille hommes, dont deux mille de cavalerie, +soixante pièces de canon et quarante drapeaux ont été remis aux +vainqueurs, L'armée française occupait les hauteurs. L'empereur, entouré +de sa garde, a fait appeler les généraux autrichiens; il les a tenus +auprès de lui jusqu'à ce que les troupes eussent défilé; il les +a traités avec les plus grands égards. Il y avait sept +lieutenans-généraux, huit généraux et le général en chef Mack. On +donnera dans le bulletin suivant les noms des généraux et des régimens. + +On peut donc évaluer le nombre des prisonniers faits depuis le +commencement de la guerre à soixante mille, le nombre des drapeaux à +quatre-vingts, indépendamment de l'artillerie, et des bagages, etc. +Jamais victoires ne furent plus complètes et ne coûtèrent moins. + +On croit que l'empereur partira dans la nuit pour Augsbourg et Munich, +après avoir expédié ses courriers. + + + + + +Elchingen, le 29 vendémiaire an 14 (21 octobre 1805). + +_Neuvième bulletin de la grande armée_. + +L'empereur vient de faire la proclamation et de rendre les décrets +ci-joints. + +A midi, S.M. est partie pour Augsbourg. On a enfin le compte exact de +l'armée renfermée dans Ulm; elle se monte a trente-trois mille hommes, +ce qui, avec trois mille blessés, porte la garnison prisonnière à +trente-six mille hommes. Il y avait aussi dans la place soixante pièces +de canon, avec leur approvisionnement et cinquante drapeaux. + +Rien ne fait un contraste plus frappant que l'esprit de l'armée +française et celui de l'armée autrichienne. Dans l'armée française, +l'héroïsme est porté au dernier point; dans l'armée autrichienne, le +découragement est à son comble. Le soldat est payé avec des cartes, il +ne peut rien envoyer chez lui, et il est très-maltraité. Le Français ne +songe qu'à la gloire. On pourrait citer un millier de traits comme le +suivant: Brard, soldat du soixante-seizième régiment, allait avoir la +cuisse amputée; il avait la mort dans l'âme. Au moment où le chirurgien +se préparait à faire l'opération, il l'arrête: «Je sais que je n'y +survivrai pas, mais n'importe; un homme de moins n'empêchera pas le +soixante-seizième de marcher, la baïonnette en avant, et sur trois +rangs, à l'ennemi.» + +L'empereur n'a à se plaindre que de la trop grande impétuosité des +soldats. Ainsi le dix-septième d'infanterie arrivé devant Ulm, se +précipita dans la place; ainsi pendant la capitulation toute l'armée +voulait monter à l'assaut, et l'empereur fut obligé de déclarer +fermement qu'il ne voulait pas d'assaut. + +La première colonne des prisonniers faits dans Ulm part dans ce moment +pour la France. + +Voici le nombre de nos prisonniers, du moins de ceux actuellement +connus, et les lieux où ils se trouvent: dix mille à Augsbourg; +trente-trois mille dans Ulm; douze mille à Donawerth, et douze mille qui +sont déjà en marche pour la France. L'empereur dit dans sa proclamation +que nous avons fait soixante mille prisonniers. Il est probable qu'il +y en aura davantage. Il porte le nombre des drapeaux pris à +quatre-vingt-dix; il est probable aussi que nous en aurons davantage. + +L'empereur a dit aux officiers-généraux autrichiens qu'il avait appelés +près de lui pendant que l'armée ennemie défilait: «Messieurs, votre +maître me fait une guerre injuste. Je vous le dis franchement, je ne +sais pas pourquoi je me bats; je ne sais ce que l'on veut de moi. + +«Ce n'est pas dans cette seule armée que consistent mes ressources. +Cela serait-il vrai, mon armée et moi ferions bien du chemin. Mais +j'en appelle aux rapports de vos propres prisonniers qui vont bientôt +traverser la France; ils verront quel esprit anime mon peuple, et +avec quel empressement il viendra se ranger sous mes drapeaux. Voilà +l'avantage de ma nation et de ma position: avec un mot, deux cent mille +hommes de bonne volonté accourront près de moi, et en six semaines +seront de bons soldats; au lieu que vos recrues ne marcheront que par +force, et ne pourront, qu'après plusieurs années, faire des soldats. + +«Je donne encore un conseil à mon frère l'empereur d'Allemagne; qu'il +se hâte de faire la paix. C'est le moment de se rappeler que tous les +empires ont un terme; l'idée que la fin de la dynastie de Lorraine +serait arrivée doit l'effrayer. Je ne veux rien sur le continent, ce +sont des vaisseaux, des colonies, du commerce, que je veux; et cela +vous est avantageux comme a nous.» M. Mack a répondu que l'empereur +d'Allemagne n'aurait pas voulu la guerre, mais qu'il y a été forcé par +la Russie. En ce cas, a répondu l'empereur, vous n'êtes donc plus une +puissance. + +Du reste, la plupart des officiers généraux ont témoigné combien cette +guerre leur était désagréable, et avec quelle peine, ils voyaient une +armée russe au milieu d'eux. + +Ils blâmaient cette politique assez aveugle pour attirer au coeur de +l'Europe un peuple accoutumé à vivre dans un pays inculte et agreste, et +qui, comme ses ancêtres, pourrait bien avoir la fantaisie de s'établir +dans de plus beaux climats. + +L'empereur a accueilli avec beaucoup d'affabilité le lieutenant-général +Klenau, qu'il avait connu commandant le régiment Wurmser; les +lieutenans-généraux Giulay, Gottesheim, Ries; les princes de +Lichtenstein, etc. + +Il les a consolés de leur malheur, leur a dit que la guerre a ses +chances, et qu'ayant été souvent vainqueurs, ils pouvaient être +quelquefois vaincus. + + + + +Du quartier impérial d'Elchingen, le 29 vendémiaire an 14 (21 octobre +1805). + +_Proclamation à l'armée_. + +Soldats de la grande armée, + +«En quinze jours nous avons fait une campagne. Ce que nous nous +proposions est rempli, nous avons chassé les troupes de la maison +d'Autriche de la Bavière et rétabli notre allié dans la souveraineté de +ses états. Cette armée qui, avec autant d'ostentation que d'imprudence, +était venue se placer sur nos frontières, est anéantie. Mais qu'importe +à l'Angleterre? son but est rempli. Nous ne sommes plus a Boulogne, et +son subside ne sera ni plus ni moins grand. + +De cent mille hommes qui composaient cette armée, soixante mille sont +prisonniers. Ils iront remplacer nos conscrits dans les travaux de nos +campagnes; deux cents pièces de canon, tout le parc, quatre-vingt-dix +drapeaux, tous les généraux sont en notre pouvoir; il ne s'est pas +échappé de cette armée quinze mille hommes. Soldats, je vous avais +annoncé une grande bataille; mais, grâces aux mauvaises combinaisons +de l'ennemi, j'ai pu obtenir les mêmes succès sans courir les mêmes +chances; et ce qui est inconcevable dans l'histoire des nations, un si +grand résultat ne nous affaiblit pas de plus de quinze cents hommes hors +de combat. + +«Soldats, ce succès est dû à votre confiance sans borne dans votre +empereur, à votre patience à supporter les fatigues et les privations de +toute espèce, a votre rare intrépidité. + +«Mais nous ne nous arrêterons pas là. Vous êtes impatient de commencer +une seconde campagne. Cette armée russe, que l'or de l'Angleterre a +transportée des extrémités de l'univers, nous allons lui faire éprouver +le même sort. + +«À ce combat est attaché plus spécialement l'honneur de l'infanterie; +c'est là que va se décider, pour la seconde fois, cette question qui +l'a déjà été en Suisse et en Hollande: Si l'infanterie française est la +seconde ou la première de l'Europe? Il n'y a pas là de généraux contre +lesquels je puisse avoir de la gloire à acquérir. Tout mon soin sera +d'obtenir la victoire avec le moins possible d'effusion de sang: mes +soldats sont mes enfans. + +NAPOLÉON. + + + + +De mon camp impérial d'Elchingen, le 29 vendémiaire an 14 (21 octobre +1805). + +_Décret._ + +Napoléon, empereur des Français et roi d'Italie, + +Considérant que la grande armée a obtenu par son courage et son +dévouement des résultats qui ne devaient être espérés qu'après une +campagne, + +Et voulant lui donner une preuve de notre satisfaction impériale, nous +avons décrété et décrétons ce qui suit: Art. 1er. Le mois de vendémiaire +de l'an 14 sera compté comme une campagne à tous les individus composant +la grande armée. + +Ce mois sera porté comme tel sur les états pour l'évaluation des +pensions et pour les services militaires. + +Nos ministres de la guerre et du trésor public sont chargés de +l'exécution du présent décret. + +NAPOLÉON. + + + + +Augsbourg, le 30 vendémiaire an 14 (28 octobre 1805). + +_Dixième bulletin de la grande armée._ + +Lors de la capitulation du général Werneck près Nordlingen, le prince +Ferdinand, avec un corps de mille chevaux et une portion du parc, avait +pris les devants. Il s'était jeté dans le pays prussien, et s'était +dirigé par Gunzenhausen sur Nuremberg. Le prince Murat le suivit à la +piste et parvint à le déborder; ce qui donna lieu à un combat sur +la route de Furth à Nuremberg, le 29 au soir. Tout le reste du parc +d'artillerie, tous les bagages sans exception ont été pris. Les +chasseurs à cheval de la garde impériale se sont couverts de gloire; ils +ont culbuté tout ce qui s'est présenté devant eux; ils ont chargé le +régiment de cuirassiers de Mack. Les deux régimens de carabiniers ont +soutenu leur réputation. + +On est rempli d'étonnement lorsque l'on considère la marche du prince +Murat depuis Albeck jusqu'à Nuremberg. Quoique se battant toujours, il +est parvenu à gagner de vitesse l'ennemi, qui avait deux journées de +marche sur lui. Le résultat de cette prodigieuse activité a été la prise +de quinze cents chariots, de cinquante pièces de canon, de seize mille +hommes, y compris la capitulation du général Werneck, et d'un grand +nombre de drapeaux. Dix-huit généraux ont posé les armes; trois ont été +tués. + +Les colonels Morland des chasseurs à cheval de la garde impériale, +Cauchois du premier régiment de carabiniers, Rouvillois du premier +régiment d'hussards, et les aides-de-camp Flahaut et Lagrange se sont +particulièrement distingués. Le colonel Cauchois a été blessé. + +Le 29 au soir, le prince Murat a couché à Nuremberg, où il a passé la +journée du 30 à se reposer. + +Au combat d'Elchingen, le 23 vendémiaire, le soixante-neuvième régiment +de ligne s'est distingué. Après avoir forcé le pont en colonne serrée, +il s'est déployé à portée du feu des Autrichiens avec un ordre et un +sang-froid qui ont rempli l'ennemi de stupeur et d'admiration. + +Un bataillon de la garde impériale est entré aujourd'hui à Augsbourg. +Quatre-vingts grenadiers portaient chacun un drapeau. Ce spectacle a +produit sur les habitans d'Augsbourg un étonnement que partagent les +paysans de toutes ces contrées. + +La division des troupes de Wurtemberg vient d'arriver à Geisslingen. + +Les bataillons de chasseurs qui avaient suivi l'armée depuis son passage +à Stuttgard, sont partis pour conduire en France une nouvelle colonne +de dix mille prisonniers. Les troupes de Bade, fortes de trois à quatre +mille hommes, sont en marche pour se rendre à Augsbourg. + +L'empereur vient de faire présent aux Bavarois de vingt mille fusils +autrichiens pour l'armée et les gardes nationales. Il vient aussi +de faire présent à l'électeur de Wurtemberg de six pièces de canon +autrichiennes. + +Pendant qu'a duré la manoeuvre d'Ulm, l'électeur a craint un moment pour +l'électrice et sa famille, qui se sont rendues alors à Heidelberg. Il a +disposé ses troupes pour défendre le coeur de ses états. + +Les Autrichiens sont détestés de toute l'Allemagne, bien convaincue que, +sans la France, l'Autriche les traiterait comme ses pays héréditaires. + +On ne se fait pas une idée de la misère de l'armée autrichienne; elle +est payée en billets qui perdent quarante pour cent. Aussi nos soldats +appellent-ils plaisamment les Autrichiens des soldats de papier. Ils +sont sans aucun crédit. La maison d'Autriche ne trouverait nulle part à +emprunter 10,000 fr. Les généraux eux-mêmes n'ont pas vu une pièce d'or +depuis plusieurs années. Les Anglais, du moment qu'ils ont su l'invasion +de la Bavière, ont fait à l'empereur d'Autriche un petit présent qui ne +l'a pas rendu plus riche; ils se sont engagés à lui faire remise des +quarante-huit millions qu'ils lui avaient prêtés pendant la dernière +guerre. Si c'est un avantage pour la maison d'Autriche, elle l'a déjà +payé bien cher. + + + + +Munich, le 4 brumaire an 14 (26 octobre 1805). + +_Onzième bulletin de la grande armée._ + +L'empereur est arrivé à Munich le 2 brumaire, à neuf heures du soir. +La ville était illuminée avec beaucoup de goût; un grand nombre de +personnes avait décoré le devant de leurs maisons d'emblèmes qui étaient +les expressions de leurs sentimens. + +Le 3 au matin, les grands officiers de l'électeur, les chambellans et +gentilshommes de la cour, les ministres, les généraux, les conseillers +intimes, le corps diplomatique, accrédité près son altesse électorale, +les députés des états de Bavière, les magistrats de la ville de Munich, +ont été présentés à S. M., qui les a entretenus fort long-temps des +affaires économiques de leur pays. + +Le prince Murat est arrivé à Munich. Il a montré dans son expédition une +prodigieuse activité. Il ne cesse de se louer de la belle charge des +chasseurs de la garde impériale et des carabiniers. + +Un trésor de deux cent mille florins est tombé en leur pouvoir, ils ont +passé outre sans en rien toucher, et ont continué à poursuivre l'ennemi. + +Le prince Ferdinand s'est trouvé au dernier combat, et s'est sauvé sur +le cheval d'un lieutenant de cavalerie. + +Toute la ville de Nuremberg a été témoin de la bravoure des Français. +Un grand nombre de déserteurs et de fuyards des débris de l'armée +autrichienne remplissent la province de Franconie, où ils commettent +beaucoup de désordres. Tous les bagages de l'ennemi ont été pris. + +Le soir, l'empereur s'est rendu au théâtre, où il a été accueilli par +les démonstrations les plus sincères de joie et de gratitude. + +Tout est en mouvement; nos armées ont passé l'Iser et se dirigent sur +l'Inn, où le maréchal Bernadotte d'un côté, le général Marmont d'un +autre, et le maréchal Davoust, seront ce soir. + + + + +Munich, le 5 brumaire an 14 (27 octobre 1805). + +_Douzième bulletin de la grande armée._ + +On travaille dans ce moment avec la plus grande activité aux +fortifications d'Ingoistad et d'Augshourg. Des têtes de pont sont +construites à tous les ponts du Lech et des magasins sont établis sur +les derrières. + +S. M. a été extrêmement satisfaite du zèle et de l'activité du général +de brigade Bertrand, son aide-de-camp, qu'elle a employé à des +reconnaissances. + +Elle a ordonné la démolition des fortifications des villes d'Ulm et de +Memmingen. L'électeur de Bavière est attendu à tout instant. L'empereur +a envoyé son aide-de-camp, colonel Lebrun, pour le recevoir et lui +offrir sur sa route des escortes d'honneur. + +Un _Te Deum_ a été chanté à Augsbourg et à Munich. La proclamation +ci-jointe a été affichée dans toutes les villes de la Bavière. Le peuple +bavarois est plein de bons sentimens. Il court aux armes et forme des +gardes volontaires pour défendre le pays contre les incursions des +cosaques. + +Les généraux Deroi et de Wrede montrent la plus grande activité; le +dernier a fait beaucoup de prisonniers autrichiens. Il a servi pendant +la guerre passée dans l'armée autrichienne, et il s'y est distingué. + +Le général Mack ayant traversé en poste la Bavière pour retourner à +Vienne, rencontra le général de Wrede, aux avant-postes près de l'Inn. +Ils eurent une longue conversation sur la manière dont les Français +traitaient l'armée bavaroise. + +«Nous sommes mieux qu'avec vous, lui dit le général de Wrede; nous +n'avons ni morgue ni mauvais traitement à essuyer; et loin d'être +exposés les premiers aux coups, nous sommes obligés de demander les +postes périlleux, parce que les Français se les réservent de préférence. +Chez vous, au contraire, nous étions envoyés partout où il y avait de +mauvaises affaires à essuyer.» + +Un officier d'état-major vient d'arriver de l'armée d'Italie. La +campagne a commencé, le 26 vendémiaire. Cette armée formera bientôt la +droite de la grande armée. + +L'empereur a donné hier un concert à toutes les dames de la cour. Il a +fait un accueil très distingué à madame de Montgelas, femme du premier +ministre de l'électeur, et distinguée d'ailleurs par son mérite +personnel. + +Il a témoigné son contentement à M. de Winter, maître de musique de +l'électeur, sur la bonne composition de ses morceaux, tous pleins de +verve et de talent. + +Aujourd'hui dimanche, 5 brumaire, l'empereur a entendu la messe dans la +chapelle du palais. + + + + +Haag, le 16 brumaire an 14 (28 octobre 1805). + +_Treizième bulletin de la grande armée._ + +Le corps d'armée du maréchal Bernadotte est parti de Munich le 4 +brumaire. Il est arrivé le 5 à Wasserburg sur l'Inn, et est allé coucher +à Altenmarck. Six arches du pont étaient brûlées. Le comte Manucci, +colonel de l'armée bavaroise, s'est porté de Roth à Rosenheim. Il avait +trouvé également le pont brûlé et l'ennemi de l'autre côté. Après une +vive canonnade, l'ennemi céda la rive droite. Plusieurs bataillons +français et bavarois passèrent l'Inn, et le 6, à midi, l'un et l'autre +pont étaient entièrement rétablis; les colonels du génie Moris et Somis +ont mis la plus grande activité à la réparation desdits ponts; l'ennemi +a été vivement poursuivi dès qu'on a pu passer; on a fait à son +arrière-garde cinquante prisonniers. + +Le maréchal Davoust, avec son corps d'armée, est parti de Freysing, et +s'est trouvé le 5 à Mulhdorf; l'ennemi a défendu la rive droite, où il +avait établi des batteries désavantageusement situées. Le pont était +tellement détruit qu'on a eu de la peine à le rétablir. Le 6, à midi, +une grande partie du corps du maréchal Davoust était passée. + +Le prince Murat a fait passer une brigade de cavalerie sur les ponts +de Mulhdorf, a fait rétablir les ponts d'Oeting et de Marckhl et les +a passés avec une partie de sa réserve. L'empereur s'est porté de sa +personne à Haag. + +Le corps d'armée du maréchal Soult est bivouaqué en avant de Haag. Le +corps du général Marmont couche ce soir à Wihsbiburg; celui, du maréchal +Ney à Landsberg; celui du maréchal Lannes sur la route de Landshut à +Braunau. Tous les renseignemens qu'on a sur l'ennemi portent que l'armée +russe marche en retraite. + +Il a beaucoup plu toute la journée; tout le pays situé entre l'Iser et +l'Inn n'offre qu'une forêt continue de sapins, pays fort ingrat. L'armée +a eu beaucoup à se louer du zèle et de l'empressement des habitans de +Munich à lui fournir les subsistances qui lui étaient nécessaires. + + + + +Braunau, le 18 brumaire an 14 (30 octobre 1805). + +_Quatorzième bulletin de la grande armée._ + +Le maréchal Bernadotte est arrivé le 8, à dix heures du matin, à +Salzbourg. L'électeur en était parti depuis plusieurs jours; un corps de +six mille hommes qui y était s'était retiré précipitamment la veille. + +Le quartier-général impérial était le 6 à Haag, le 7 a Mulhdorf, et le 8 +à Braunau. + +Le maréchal Davoust a employé la journée du 7 a faire réparer +entièrement le pont de Mulhdorf. Le premier régiment de chasseurs a +exécuté une belle charge sur l'ennemi, lui a tué une vingtaine d'hommes, +et lui a fait plusieurs prisonniers, parmi lesquels s'est trouvé un +capitaine de hussards. + +Dans la journée du 7, le maréchal Lannes est arrivé avec la cavalerie +légère au pont de Braunau. Il était parti de Landshut; le pont était +coupé. Il a sur-le-champ fait embarquer sur deux bateaux une soixantaine +d'hommes; l'ennemi, qui d'ailleurs était poursuivi par la réserve du +prince Murat, a abandonné la ville. L'audace des chasseurs du treizième +a précipité sa retraite. + +La mésintelligence parmi les Russes et les Autrichiens commence à +s'apercevoir. Les Russes pillent tout. Les officiers les plus instruits +d'entre eux comprennent bien que la guerre qu'ils font est impolitique, +puisqu'ils n'ont rien à gagner contre les Français, que la nature n'a +pas placés pour être leurs ennemis. + +Braunau, comme il se trouve, peut être considéré comme une des plus +belles et des plus utiles acquisitions de l'armée. Cette place est +entourée d'une enceinte bastionnée, avec pont-levis, demi-lune et fossés +pleins d'eau. Il y a de nombreux magasins d'artillerie, et tous en +bon état; mais ce qui paraîtra difficile a croire, c'est qu'elle est +parfaitement approvisionnée. On y a trouvé quarante mille rations +de pain prêtes à être distribuées, plus de mille sacs de farine; +l'artillerie de la place consiste en quarante-cinq pièces de canon avec +double affût de rechange, en mortiers approvisionnés de plus de quarante +mille boulets, et obusiers. Les Russes y ont laissé une centaine de +milliers de poudre, une grande quantité de cartouches, de plomb, un +millier de fusils, et tout l'approvisionnement nécessaire pour soutenir +un grand siège L'empereur a nommé le général Lauriston, qui arrive +de Cadix, gouverneur de cette place, où il a établi le dépôt du +quartier-général de l'armée. + + + + +De mon camp impérial de Braunau, le 8 brumaire an 14 (30 octobre 1805). + +Au sénat conservateur. + +Sénateurs, J'ai jugé devoir nommer à la place éminente de sénateur deux +citoyens de Gênes des plus distingués par leur rang, leurs talens, les +services qu'ils m'ont rendus et l'attachement qu'ils m'ont montré dans +toutes les circonstances. Je désire que le peuple de Gênes voie dans +cette nomination une preuve de l'amour que je lui porte. + +NAPOLÉON. + + + + +Braunau, le 9 brumaire an 14 (31 octobre 1805). + +Quinzième bulletin de la grande armée. + +Plusieurs déserteurs russes sont déjà arrivés, entre autres un +sergent-major, natif de Moscou, homme de quelque intelligence. On +s'imagine bien que tout le monde l'a questionné. Il a dit que l'armée +russe était dans des dispositions bien différentes pour les Français +que dans la dernière guerre; que les prisonniers qui étaient revenus +de France s'en étaient beaucoup loués; qu'il y en avait six dans sa +compagnie, qui au commencement du départ de la Pologne, avaient été +envoyés plus loin; que si on avait laissé dans les régimens tous les +hommes revenus de France, il n'y avait pas de doute qu'ils n'eussent +tous déserté; que les Russes étaient fâchés de se battre pour les +Autrichiens qu'ils n'aiment pas; et qu'ils avaient une haute idée de +la valeur française. On lui a demandé aussi s'ils aimaient l'empereur +Alexandre; il a répondu qu'ils étaient trop misérables pour lui porter +de l'attachement; que les soldats aimaient mieux l'empereur Paul, mais +la noblesse préférait l'empereur Alexandre; que les Russes en général +étaient contens d'être sortis de chez eux, parce qu'ils vivaient mieux +et étaient mieux payés; qu'ils désiraient tous ne pas retourner en +Russie, et qu'ils préféraient s'établir dans d'autres climats à +retourner sous la verge d'une aussi rude discipline; qu'ils savaient que +les Autrichiens avaient perdu toutes leurs batailles, et ne faisaient +que pleurer. + +Le prince Murat s'est mis à la poursuite de l'ennemi. Il a rencontré +l'arrière-garde des Autrichiens, forte de six mille hommes, sur la route +de Merobach; l'attaquer et la charger n'a été qu'une même chose pour +sa cavalerie. Cette arrière-garde a été disséminée sur les hauteurs de +Ried. La cavalerie ennemie s'est alors ralliée pour protéger le passage +d'un défilé; mais le premier régiment de chasseurs et la division de +dragons du général Beaumont l'ont culbutée, et se sont jetés avec +l'infanterie ennemie dans le défilé. La fusillade a été assez vive, mais +l'obscurité de la nuit a sauvé cette division ennemie; une partie s'est +éparpillée dans le bois, il n'a été fait que cinq cents prisonniers. +L'avant-garde du prince Murat a pris position à Haag. Le colonel +Montbrun, du premier de chasseurs, s'est couvert de gloire. Le +huitième régiment de dragons a soutenu sa vieille réputation. Un +maréchal-de-logis de ce régiment ayant eu le poignet emporté, dit devant +le prince au moment où il passait: «Je regrette ma main, parce qu'elle +ne pourra plus servir à notre brave empereur.» L'empereur, en apprenant +ce trait, a dit: «Je reconnais bien là les sentimens du huitième; qu'on +donne à ce maréchal-de-logis une place avantageuse, et selon son état, +dans le palais de Versailles.» + +Les habitans de Braunau, selon l'usage, avaient porté dans leurs maisons +une grande partie des magasins de la place. Une proclamation a tout fait +rapporter. Il y a à présent un millier de sacs de farine, une grande +quantité d'avoine, des magasins d'artillerie de toute espèce, une +très-belle manutention, soixante mille rations de pain, dont nous avions +grand besoin; une partie a été distribuée au corps du maréchal Soult. + +Le maréchal Bernadette est arrivé à Salzbourg; l'ennemi s'est retiré sur +la route de Carinthie et de Wels, Un régiment d'infanterie voulait tenir +au village de Hallein; il a dû se retirer sur le village de Colling, où +le maréchal espérait que Le général Kellerman parviendrait à lui couper +la retraite et à l'enlever. + +Les habitans assurent que, dans son inquiétude, l'empereur d'Allemagne +s'est porté jusqu'à Wels, où il avait appris le désastre de son armée. +Il y avait appris aussi les clameurs de ses peuples de Bohême et de +Hongrie contre les Russes qui pillent et violent d'une manière si +effrénée qu'on désirait l'arrivée des Français pour les délivrer de ces +singuliers alliés. + +Le maréchal Davoust, avec son corps d'armée, a pris position entre Ried +et Haag. Tous les autres corps d'armée sont en grand mouvement; mais le +temps est affreux; il est tombé un demi-pied de neige, ce qui a rendu +les chemins détestables. + +Le ministre secrétaire-d'état Maret a joint l'empereur à Braunau. + +L'électeur de Bavière est de retour à Munich; il a été reçu avec le plus +grand enthousiasme par le peuple de sa capitale. Plusieurs malles de +Vienne ont été interceptées. Les lettres les plus récentes étaient du +18 octobre. On commençait à y donner des nouvelles de l'affaire de +Wertingen; elles y avaient répandu la consternation. Les vivres y +étaient d'une cherté à laquelle on ne pouvait atteindre, la famine +menaçait Vienne. Cependant la récolte a été abondante; mais la +dépréciation du papier-monnaie et des assignats qui perdent plus de +quarante pour cent, avaient porté tout au plus haut prix. Le sentiment +de la chute du papier-monnaie autrichien était dans tous les esprits. + +Le cultivateur ne voulait plus-échanger les denrées contre un papier de +nulle valeur. 11 n'est pas un homme en Allemagne qui ne considère les +Anglais comme les auteurs de la guerre, et les empereurs François et +Alexandre comme les victimes de leurs intrigues. Il n'est personne qui +ne dise: Il n'y aura pas de paix tant que les oligarques gouverneront +l'Angleterre, et les oligarques gouverneront tant que Georges respirera. +Aussi le règne du prince de Galles est-il désiré comme le terme de celui +des oligarques qui, dans tous les pays, sont égoïstes et insensibles au +malheur du monde. + +L'empereur Alexandre était attendu à Vienne; mais il a pris un autre +parti. On assure qu'il s'est rendu à Berlin. + +Rieil, le 11 brumaire an 14 (2 novembre 1805). + + + + +_Seizième bulletin de la grande armée_. + +Le prince Murât a continué sa marche en poursuivant l'ennemi l'épée +dans les reins, et est arrivé le 9 en avant de Lambach. Les généraux +autrichiens voyant que leurs troupes ne pouvaient plus tenir, ont +fait avancer huit bataillons russes pour protéger leur retraite. Le +dix-septième régiment d'infanterie de ligne, le premier de chasseurs et +le huitième de dragons chargèrent les Russes avec impétuosité, et, après +une vive fusillade, les mirent en désordre et les menèrent jusqu'à +Lambach, On a fait cinq cents prisonniers, parmi lesquels une centaine +de Russes. + +Le 10 au matin, le prince Murât mande que le général Walter, avec sa +division de cavalerie, a pris possession de Wels. La division de dragons +du général Beaumont et la première division du corps d'armée du maréchal +Davoust, commandée par le général Bisson, ont pris position à Lambach. +Le pont sur la Traun était coupé; le maréchal Davoust y a fait +substituer un pont de bateaux. L'ennemi a voulu défendre la rive gauche. +Le colonel Valterre, du trentième régiment, s'est jeté un des premiers +dans un bateau et a passé la rivière. Le général Bisson, faisant ses +dispositions de passage, a reçu une balle dans le bras. + +Une autre division du corps du maréchal Davoust est en avant de Lambach, +sur le chemin de Steyer. Le reste de son corps d'armée est sur les +hauteurs de Lambach. + +Le maréchal Soult arrivera ce soir à Wels. + +Le maréchal Lannes arrivera ce soir à Lintz. + +Le général Marmont est en marche pour tourner la position de la rivière +de l'Enns. + +Le prince Murat se loue du colonel Conroux, commandant du dix-septième +régiment d'infanterie de ligne. Les troupes ne sauraient montrer, dans +aucune circonstance, plus d'impétuosité et de courage. + +Au moment de son arrivée à Salzbourg, le maréchal Bernadotte avait +détaché le général Kellerman à la tête de son avant-garde, pour +poursuivre une colonne ennemie qui se retirait sur le chemin de la +Carinthie. Elle s'est mise à couvert dans le fort de Passling, dans le +défilé de Colling. Quelque forte que fût sa position, les carabiniers du +deuxième d'infanterie légère l'attaquèrent avec impétuosité. Le général +Werlé fit tourner le fort par le capitaine Campobane, par des chemins +presque impraticables; cinq cents hommes, dont trois officiers, ont été +fait prisonniers. La colonne ennemie, forte de trois mille hommes, a +été éparpillée dans les sommités. On y a trouvé une si grande quantité +d'armes, qu'on espère ramasser encore beaucoup de prisonniers. Le +général Kellerman donne des éloges à la conduite du chef de bataillon +Barbès-Latour. Le général Werle a eu ton habit criblé de balles. + +Nos avant-postes mandent de Wels que l'empereur d'Allemagne y est arrivé +aujourd'hui, 25 octobre; qu'il y a appris le sort de son armée d'Ulm, et +qu'il s'y est convaincu par ses propres yeux des ravages affreux que les +Russes font partout, et de l'extrême mécontentement de son peuple. On +assure qu'il est retourné à Vienne sans descendre de sa voiture. + +La terre est couverte de neige; les pluies ont cessé; le froid a pris le +dessus; il est assez vif; ce n'est pas un commencement de novembre, mais +un commencement de janvier. Ce temps plus sec a l'avantage d'être plus +sain et plus favorable à la marche. + + + + +Lambach, le 12 brumaire an 14 (3 novembre 1805). + +Dix-septième bulletin de la grande armée. + +Aujourd'hui 12, le maréchal Davoust a ses avant-postes près de Steyer. +Le général Milhaud, avec la réserve de cavalerie aux ordres du prince +Murât, est entré à Lintz le 10; le maréchal Lannes y est arrivé le 12 +avec son corps d'armée. On a trouvé à Lintz des magasins considérables +dont on n'a pas encore l'inventaire, beaucoup de malades dans les +hôpitaux, parmi lesquels une centaine de Russes. On a fait des +prisonniers, dont cinquante Russes. + +Au combat de Lambach, il s'est trouvé deux pièces de canon russes parmi +celles qui ont été prises. Un général russe et un colonel de hussards +autrichiens ont été tués. + +La blessure que le général Bisson, commandant la première division du +corps d'armée du maréchal Davoust, a reçue au bras, est assez sérieuse +pour l'empêcher de servir tout le reste de la campagne. Il n'y a +cependant aucun danger. L'empereur a donné au général Caffarelli le +commandement de cette division. + +Depuis le passage de l'Inn on a fait quinze a dix-huit cents +prisonniers, tant autrichiens que russes, sans y comprendre les malades. + +Le corps d'armée du général Marinent est parti de Lambach à midi. + +L'empereur a établi son quartier-général à Lambach, où l'on croit qu'il +passera toute la nuit du 12. + +La saison continue à être rigoureuse; la terre est couverte de neige, le +temps est très-froid. + +On a trouvé a Lambach des magasins de sel pour plusieurs millions. Ou a +trouvé dans la caisse plusieurs centaines de milliers de florins. + +Les Russes ont tout dévasté à Wels, à Lambach et dans tous les villages +environnans. Il y a des villages où ils ont tué huit à dix paysans. + +L'agitation et le désordre sont extrêmes à Vienne. On dit que l'empereur +d'Autriche est établi un couvent des bénédictins de Molk. Il parait que +le reste du mois de novembre verra des événemens majeurs et d'une grande +importance. + +M. Lezay, ministre de France à Salzbourg, a eu une audience de +l'empereur au moment où S. M. partait de Brannau. Il n'avait pas cessé +jusqu'alors de résider à Salzbourg. + +On n'a pas de nouvelles de M. de la Rochefoucauld; on le croit toujours +a Vienne. Au moment où l'armée autrichienne passa l'Inn, il demanda des +passeports qu'on lui refusa. + +Il est arrivé aujourd'hui plusieurs déserteurs russes. + + + + +Lintz, le 14 brumaire an 14 (5 novembre 1805). + +Dix-huitième bulletin de la grande armée. + +Le prince Murat ne perd pas l'ennemi de vue; celui-ci avait laissé dans +Ebersberg trois à quatre cents hommes pour retarder le passage de la +Traun; mais les dragons du général Walter se jetèrent dans des bateaux, +et sous la protection de l'artillerie, attaquèrent avec impétuosité la +ville. Le lieutenant Villaudet, du treizième régiment de dragons, a +passé le premier dans une petite barque. + +Le général Walter, après avoir passé le pont sur la Traun, se porta +sur Enns. La brigade du général Milhaud rencontra l'ennemi au village +d'Asten, le culbuta, le poursuivit jusques dans Enns, et lui fit deux +cents prisonniers, dont cinquante hussards russes. Vingt hussards russes +ont été tués. L'arrière-garde des troupes autrichiennes, soutenue par la +cavalerie russe, a été partout culbutée; ni l'une ni l'autre n'ont tenu +à aucune charge. Le vingt-deuxième et le seizième de chasseurs et +leurs colonels, Latour-Maubourg et Durosnel, ont montré la plus grande +intrépidité; l'aide-de-camp du prince Murat, Flahaut, a eu une balle +dans le bras. + +Dans la journée du 13 nous avons passé l'Enns, et aujourd'hui le prince +Murat est à la poursuite de l'ennemi. Le maréchal Davoust est arrivé le +12 à Steyer; le 13, dans la journée, il s'est emparé de la ville et a +fait deux cents prisonniers; l'ennemi paraissait vouloir s'y défendre. +La division de dragons du général Beaumont a soutenu sa réputation; +l'aide-de-camp de ce général a été tué. L'un et l'autre des ponts sur +l'Enns sont parfaitement rétablis. + +Au combat de Lambach, le colonel autrichien de Graffen et le colonel +russe Kotoffkin ont été tués. + +L'empereur d'Autriche, arrivé à Lintz, a reçu des plaintes de la régence +sur la mauvaise conduite des Russes, qui ne se sont pas contentés de +piller, mais encore ont assommé à coups de bâton les paysans; ce qui +avait rendu déserts un grand nombre de villages. L'empereur a paru +très-affligé de ces excès, et a dit qu'il ne pouvait répondre des +troupes russes comme des siennes; qu'il fallait souffrir patiemment, ce +qui n'a pas consolé les habitans. + +On a trouvé à Lintz beaucoup de magasins et une grande quantité de draps +et de capottes dans les manufactures impériales. + +Le général Deroi, à la tête d'un corps de Bavarois, a rencontré à +Lovers l'avant-garde d'une colonne de cinq régimens autrichiens venant +d'Italie, l'a complètement battue, lui a fait quatre cents prisonniers +et pris trois pièces de canon. Les Bavarois se sont battus avec la plus +grande opiniâtreté, et avec une extrême bravoure. Le général Deroi +lui-même a été blessé d'un coup de pistolet. + +Ces petits combats donnent lieu à un grand nombre de traits de courage +de la part des officiers particuliers. Le major-général s'occupe d'une +relation détaillée où chacun aura la part de gloire qu'aura méritée son +courage. + +L'Euns peut être considéré comme la dernière ligne qui défend les +approches de Vienne. On prétend que l'ennemi veut tenir et se retrancher +derrière les hauteurs de Saint-Hyppolite, à dix lieues de Vienne. Notre +avant-garde y sera Demain. + + + + +Lintz, le 15 brumaire an 14 (6 novembre 1805). + +_Dix-neuvième bulletin de la grande armée._ + +Le combat de Lovers n été très-brillant pour les Bavarois. Les +Autrichiens occupaient au-delà de Lovers un défilé presque inaccessible, +flanqué à droite et à gauche par des montagnes à pic. Le couronnement +était couvert de chasseurs tyroliens qui en connaissent tous les +sentiers; trois forts en maçonnerie fermant les montagnes, en rendent +l'accès presque impossible. Après une vive résistance, les Bavarois +culbutèrent tout, firent six cents prisonniers, prirent deux pièces de +canon, et s'emparèrent de tous les forts. Mais à l'attaque du dernier, +le lieutenant-général Deroi, commandant en chef l'armée bavaroise, fut +blessé d'un coup de pistolet. Les Bavarois ont eu douze officiers tués +ou blessés, cinquante soldats tués, et deux cent cinquante blessés. La +conduite du lieutenant-général Deroi mérite les plus grands éloges. +C'est un vieil officier plein d'honneur, extrêmement attaché à +l'électeur dont il est l'ami. + +Tous les momens ont été tellement occupés que l'empereur n'a pu encore +passer en revue l'armée bavaroise, ni connaître les braves qui la +composent. + +Le prince Murat, après la prise d'Enns, poursuivit de nouveau l'ennemi; +l'armée russe avait pris position sur les hauteurs d'Amstetten; le +prince Murat l'a attaquée avec les grenadiers du général Oudinot; le +combat a été assez opiniâtre. Les Russes ont été dépostés de toutes +leurs positions, ont laissé quatre cents morts sur le champ de bataille +et quinze cents prisonniers; le prince Murat se loue particulièrement du +général Oudinot; son aide-de-camp Lagrange a été blessé. + +Le maréchal Davoust, au passage de l'Enns a Steyer, se loue spécialement +de la conduite du général Heudelet, qui commande son avant-garde. Il a +continué sa marche, et s'est porté à Wahidoffen. + +Toutes les lettres interceptées portent que les meubles de la cour sont +déjà embarqués sur le Danube, et qu'ou s'attend à Vienne à la prochaine +arrivée des Français. + + + + +Lintz, le 16 brumaire an l4 (7 novembre 1805). + +Vingtième bulletin de la grande armée. + +Le combat d'Amstetten fait beaucoup d'honneur à la cavalerie, et +particulièrement aux neuvième et dixième de hussards et aux grenadiers +de la division du général Oudinot. + +Les Russes ont depuis accéléré leur retraite; ils ont en vain coupé les +ponts sur l'Ips, qui ont été promptement rétablis et le prince Murat est +arrivé jusqu'auprès de l'abbaye de Molk. + +Une reconnaissance s'est portée sur la Bohême, nous avons pris des +magasins très-considérables, soit à Freystadt, soit à Matthausen. + +Le maréchal Mortier, avec son corps d'armée, manoeuvre sur la rive +gauche du Danube. + +Une députation du sénat vient d'arriver à Lintz, l'électeur de Bavière y +est attendu dans deux heures. + + + + +Lintz, le 17 brumaire an 14 (8 octobre 1805). + +L'électeur de Bavière et le prince électoral sont arrivés hier soir à +Lintz; le lieutenant-général comte de Giulay, envoyé par l'empereur +d'Autriche, y est arrivé dans la nuit. Il a eu une très-longue +conférence avec l'empereur; on ignore l'objet de sa mission. + +On a fait au combat d'Amstetten dix-huit cents prisonniers, dont sept +cents Russes. + +Le prince Murat a établi son quartier-général à l'abbaye de Molk; ses +avant-postes sont sur Saint-Polten (Saint-Hyppolite). + +Dans la journée du 17, le général Marmont s'est dirigé sur Léobeu. +Arrivé à Weyer, il a rencontré le régiment de Giulay, l'a chargé et lui +a fait quatre cents prisonniers, dont un colonel et plusieurs officiers. +Il a poursuivi sa route. Toutes les colonnes de l'armée sont en grande +manoeuvre. + + + + +Molk, le 19 brumaire an 14 (10 novembre 1805). + +Vingt-unième bulletin de la grande armée. + +Le 16 brumaire, le corps d'armée du maréchal Davoust se dirige de Steyer +sur Nardhoffen, Marienzell et Lilienfeld. Par ce mouvement il débordait +entièrement la gauche de l'armée ennemie, qu'on supposait devoir tenir +sur les hauteurs de Saint-Hyppolite et de Lilienfeld; il se dirigeait +sur Vienne par un grand chemin de roulage qui y conduit directement. + +Le 17, l'avant-garde de ce maréchal étant encore a plusieurs lieues de +Marienzell, rencontra le corps du général Meerfeldt, qui marchait pour +se porter sur Neudstadt et couvrir Vienne de ce côté. Le général de +brigade Heudelet, commandant l'avant-garde du maréchal Davoust, attaqua +l'ennemi avec la plus grande vigueur, le mit eu déroute et le poursuivit +l'espace de cinq lieues. + +Le résultat de ce combat, de Marienzell a été la prise de trois +drapeaux, de seize pièces de canon et de quatre mille prisonniers, parmi +lesquels se trouvent les colonels des régimens Joseph de Colloredo et de +Deutschmeister, et cinq majors. + +Le treizième régiment d'infanterie, légère et le cent huitième de ligne +se sont parfaitement comportés. + +Le 18 au matin, le prince Murat est arrivé á Saint-Hyppolite. Il a +dirigé le général de brigade de dragons Sebastiani sur Vienne. Toute la +cour et les grands sont partis de cette capitale. On avait déjà annoncé +aux avant-postes que l'empereur se préparait a quitter Vienne. + +L'armée russe a effectué sa retraite à Krems en repassant le Danube, +craignant sans doute de voir ses communications avec la Moravie coupées +par le mouvement qu'a fait le maréchal Mortier sur la rive gauche du +Danube. + +Le général Marmont doit avoir dépassé Léoben. + +L'abbaye de Molk, où est logé l'empereur, est une des plus belles de +l'Europe. Il n'y a en France, ni en Italie, aucun couvent ni abbaye +qu'on puisse lui comparer. Elle est dans une position forte et domine le +Danube; c'était un des principaux postes des Romains, qui s'appelait _la +maison de fer_, bâtie par l'empereur Commode. + +Les caves et les celliers se sont trouvés remplis de très-bon vin de +Hongrie; ce qui a été d'un très-grand secours a l'armée, qui depuis +long-temps en manquait; mais nous voilà dans le pays du vin, il y en a +beaucoup dans les environs de Vienne. + +L'empereur a ordonné qu'on mît une sauve-garde particulière au château +de Lustchloss, petite maison de campagne de l'empereur d'Autriche qui se +trouve sur la rive gauche du Danube. + +Les avenues de Vienne de ce côté ne ressemblent pas aux avenues des +grandes capitales. De Lintz à Vienne, il n'y a qu'une seule chaussée; un +grand nombre de rivières telles que l'Ips, l'Eslaph, la Molk, la Trasen, +n'ont que de mauvais ponts en bois. Le pays est couvert de forêts de +sapins; à chaque pas des positions inexpugnables où l'ennemi a en vain +essayé de tenir. Il a toujours eu à craindre de se voir déborder et +entourer par les colonnes qui manoeuvraient au-delà de ses flancs. + +Depuis l'Inn jusqu'ici le Danube est superbe; ses points de vue sont +pittoresques; sa navigation, en descendant, rapide et facile. + +Toutes les lettres interceptées ne parlent que de l'effroyable chaos +dont Vienne offre le spectacle. La guerre a été entreprise parle cabinet +autrichien contre l'avis de tous les princes de la famille impériale. +Mais Colloredo, mené par sa femme, qui, Française, porte à sa patrie la +haine la plus envenimée; Cobentzel, accoutumé à trembler au seul nom +d'un Russe, dans la persuasion où il est que tout doit fléchir devant +eux, et chez qui, d'ailleurs, il est possible que les agens de +l'Angleterre aient trouvé moyen de s'introduire; enfin ce misérable +Mack, qui avait déjà joué un si grand rôle pour le renouvellement de +la seconde coalition: voilà les influences qui ont été plus fortes que +celles de tous les hommes sages et de tous les membres de la famille +impériale. + +Il n'est pas jusqu'au dernier bourgeois, au dernier officier subalterne, +qui ne sente que cette guerre n'est avantageuse que pour les Anglais; +que l'on ne s'est battu que pour eux; qu'ils sont les artisans du +malheur de l'Europe, comme par leur monopole ils sont les auteurs de la +cherté excessive des denrées. + + + + +Saint-Polten, le 22 brumaire an 14 (13 novembre 1805). + +Vingt-deuxième bulletin de la grande armée. + +Le maréchal Davoust a poursuivi ses succès. Tout le corps de Meerfeld +est détruit. Ce général s'est sauvé avec une centaine de hulans. + +Le général Marmont est à Léoben; il a fait cent hommes de cavalerie, +prisonniers. + +Le prince Murat était depuis trois jours à une demi-lieue de Vienne. +Toutes les troupes autrichiennes avaient évacué cette ville. La garde +nationale y faisait le service; elle était animée d'un très-bon esprit. + +Aujourd'hui, 22 brumaire, les troupes françaises ont fait leur entrée +dans cette capitale. + +Les Russes se sont refusés à toutes les tentatives que l'on a faites +pour les engager à livrer bataille sur les hauteurs, de Saint-Pollen +(Saint-Hyppolite). Ils ont passé le Danube à Krems, et aussitôt après +leur passage brûle pont, qui était très-beau. + +Le 20, à la pointe du jour, le maréchal Mortier, à la tête de +six bataillons, s'est porté sur Stein. Il croyait y trouver une +arrière-garde; mais toute l'armée russe y était encore, ses bagages +n'ayant pas filé; alors s'est engagé le combat de Diernstein, à jamais +mémorable dans les annales militaires; Depuis six heures dû matin +jusqu'à quatre heures de l'après-midi, ces quatre mille braves tinrent +tête à l'armée russe, et mirent en déroute tout ce qui leur fut opposé. + +Maîtres du village de Leiben, ils croyaient la journée finie; mais +l'ennemi irrité d'avoir perdu dix drapeaux, six pièces de canon, neuf +cents hommes faits prisonniers et deux mille hommes tués, avait fait +diriger deux colonnes par des gorges difficiles pour tourner les +Français. Aussitôt que le maréchal Mortier s'aperçut de cette manoeuvre, +il marcha droit aux troupes qui l'avaient tourné, et se fit jour au +travers des lignes de l'ennemi, dans l'instant même où le neuvième +régiment d'infanterie légère et le trente-deuxième régiment d'infanterie +de ligne, ayant chargé un corps russe, avaient mis ce corps en déroute +après lui avoir pris deux drapeaux et quatre cents hommes. + +Cette journée a été une journée de massacre. Des monceaux de cadavres +couvraient un champ de bataille étroit; plus de quatre mille Russes ont +été tués ou blessés; treize cents ont été faits prisonniers. Parmi ces +derniers se trouvent deux colonels. + +De notre côté, la perte a été peu considérable; le quatrième et le +neuvième d'infanterie légère ont le plus souffert. Les colonels du +centième et du cent-troisième ont été légèrement blessés; le colonel +Wattier, du quatrième régiment de dragons, a été tué. S. M. l'avait +choisi pour un de ses écuyers: c'était un officier d'une grande valeur. +Malgré les difficultés du terrain, il était parvenu à faire, contre une +colonne russe, une charge très-brillante, mais il fut atteint d'une +balle, et trouva la mort dans la mêlée. + +Il paraît que les Russes se retirent à grandes journées. L'empereur +d'Allemagne, l'impératrice, le ministère et la cour sont à Brünn en +Moravie. Tous les grands ont quitté Vienne; toute la bourgeoisie y est +restée. On attend à Brünn l'empereur Alexandre, à son retour de Berlin. + +Le général comte de Giulay a fait plusieurs voyages, portant des lettres +de l'empereur de France et d'Allemagne. L'empereur d'Allemagne se +résoudra sans doute à la paix lorsqu'il aura obtenu l'assentiment de +l'empereur de Russie. + +En attendant, le mécontentement des peuples est extrême. On dit à +Vienne, et dans toutes les provinces de la monarchie autrichienne, que +l'on est mal gouverné; que, pour le seul intérêt de l'Angleterre, on a +été entraîné dans une guerre injuste et désastreuse; que l'on a inondé +l'Allemagne de barbares mille fois plus à craindre que tous les fléaux +réunis; que les finances sont dans le plus grand désordre; que la +fortune publique et les fortunes particulières sont ruinées par +l'existence d'un papier-monnaie qui perd cinquante pour cent; qu'on +avait assez de maux à réparer, pour qu'on ne dût pas y ajouter encore +tous les malheur de la guêrre. + +Les Hongrois se plaignent d'un gouvernement illibéral qui ne fait +rien pour leur industrie, et se montre constamment jaloux de leurs +priviléges, et inquiet de leur esprit national. + +En Hongrie, comme en Autriche, à Vienne comme dans les autres villes, on +est persuadé que l'empereur Napoléon a voulu la paix; qu'il est l'ami de +toutes les nations, et de toutes les grandes idées. + +Les Anglais sont les perpétuels objets des imprécations de tous les +sujets de l'empereur d'Allemagne et de la haine la plus universelle. +N'est-il pas temps enfin que les princes entendent la voix de leurs +peuples, et qu'ils s'arrachent à la fatale influence de l'olygarchie +anglaise. + +Depuis le passage de l'Inn, la grande armée a fait, dans différentes +affaires d'avant-garde, et dans les différentes rencontres qui ont eu +lieu, environ dix mille prisonniers. + +Si l'armée russe, avait voulu attendre les Français, elle était perdue. +Plusieurs corps d'armée la poursuivent vivement. + + + + +Du château de Schoenbrünn, le 23 brumaire an 14 (14 novembre 1805). + +_Vingt-troisième bulletin de la grande armée._ + +Au combat de Diernstein, où quatre mille Français attaqués dans la +journée du 11 par vingt-cinq à trente mille Russes, ont gardé leurs +positions, tué à l'ennemi trois à quatre mille hommes, enlevé des +drapeaux et fait treize cents prisonniers, les quatrième et neuvième +régimens d'infanterie légère et les centième et trente-deuxième regimens +d'infanterie de ligne se sont couverts de gloire. Le général Gazan, y a +montré beaucoup de valeur et de conduite; les Russes, le lendemain du +combat, ont évacué Krems et quitté le Danube, en nous laissant quinze +cents de leurs prisonniers dans le plus absolu dénuement. On a trouvé +dans leur ambulance beaucoup d'hommes qui avaient été blessés et qui +étaient morts dans la nuit. + +L'intention des Russes paraissait être d'attendre des renforts à Krems, +et de se maintenir sur le Danube. + +Le combat de Diernstein a déconcerté leurs projets; ils ont vu par ce +qu'avaient fait quatre mille Français, ce qui leur arriverait à forces +égales. + +Le maréchal Mortier s'est mis à leur poursuite, pendant que d'autres +corps d'armée passent le Danube sur le pont de Vienne, pour les déborder +par la droite; le corps du maréchal Bernadotte est en marche pour les +déborder par la gauche. + +Hier 22, à dix heures du matin,, le prince Murat traversa Vienne. A la +pointe du jour, une colonne de cavalerie s'est portée sur le pont +du Danube et a passé, après différens pourparlers avec des généraux +autrichiens. Les artificiers ennemis chargés de brûler le pont, +l'essayèrent plusieurs fois, mais ne purent y réussir. + +Le maréchal Lannes et le général Bertrand, aides-de-camp de l'empereur, +ont passé le pont les premiers. Les troupes ne se sont point arrêtées +dans Vienne, et ont continué leur marche pour suivre leur direction. + +Le prince Murat a établi son quartier-général dans la maison du duc +Albert: le duc Albert a fait beaucoup de bien à la ville; plusieurs +quartiers manquaient d'eau, il en a fait venir à ses frais, et a dépensé +des sommes notables pour cet objet. + +Ci-joint l'état de l'artillerie et des munitions trouvées dans Vienne; +la maison d'Autriche n'a pas d'autre fonderie ni d'autre arsenal que +Vienne. Les Autrichiens n'ont pas eu le temps d'évacuer au-delà du +cinquième ou du quart de leur artillerie et d'un matériel considérable. +Nous avons des munitions pour faire quatre campagnes et renouveler +quatre fois nos équipages d'artillerie, si nous les perdions. Nous avons +aussi des approvisionnemens de siége pour armer un grand nombre de +places. + +L'empereur s'est établi au palais de Schoenbrünn. Il s'est rendu +aujourd'hui à Vienne, à deux heures du matin; il a passé le reste de la +nuit à visiter les avant-postes sur la rive gauche du Danube, ainsi que +les positions, et s'assurer si le service se faisait convenablement. Il +était rentré à Schoenbrünn à la petite pointe du jour. + +Le temps est devenu très-beau; la journée est une des plus belles de +l'hiver, quoique froide. Le commerce et toutes les transactions vont à +Vienne comme à l'ordinaire; les habitans sont pleins de confiance et +très-tranquilles chez eux. La population de cette ville est de deux +cent-cinquante mille âmes. On ne l'estime pas diminuée de dix mille +personnes par l'absence de la cour et des grands seigneurs. + +L'empereur a reçu à midi M. de Wrbna, qui se trouve à la tête de +l'administration de toute l'Autriche. + +Le corps d'armée du maréchal Soult a traversé Vienne aujourd'hui, à neuf +heures du matin. Celui du maréchal Davoust la traverse en ce moment. + +Le général Marmont a eu à Léoben différens petits avantages +d'avant-postes. + +L'armée bavaroise reçoit tous les jours un grand accroissement. + +L'empereur vient de faire à l'électeur de nouveaux présens; il lui a +donné quinze mille fusils pris dans l'arsenal de Vienne, et lui a +fait rendre toute l'artillerie que, dans différentes circonstances, +l'Autriche avait pris dans les états de Bavière. + +La ville de Kuffstein a capitulé entre les mains du colonel Pompeï. + +Le général Milhaud a poussé l'ennemi sur la route de Brünn jusqu'à +Volkersdorff. Aujourd'hui, à midi, il avait fait six cents prisonniers +et pris un parc de quarante pièces de canon attelées. + +Le maréchal Lannes est arrivé à deux heures après midi à Stokerau; il y +a trouvé un magasin immense d'habillemens, huit mille paires de souliers +et de bottines, et du drap pour faire des capottes à toute l'armée. + +On a aussi arrêté sur le Danube plusieurs bateaux qui descendaient +ce fleuve, et qui étaient chargés d'artillerie, de cuir et d'effets +d'habillemens. + +(_Suit le relevé de l'inventaire général des bouches à feu et armes +existantes en ce moment à Vienne, au grand arsenal_.) + + + + +Au quartier impérial de Vienne, le 23 brumaire an 14 (14 novembre 1805). + +_Ordre du jour._ + +L'empereur témoigne sa satisfaction au quatrième régiment d'infanterie +légère, au trente-deuxième de ligne, pour l'intrépidité qu'ils ont +montrée au combat de Diernstein, où leur fermeté à conserver la position +qu'ils occupaient a forcé l'ennemi à quitter celle qu'il avait sur le +Danube. + +S.M. témoigne sa satisfaction au dix-septième régiment de ligne et au +trentième, qui, au combat de Lambach, ont tenu tête à l'arrière-garde +russe, l'ont entamée, et lui ont fait quatre cents prisonniers. + +L'empereur témoigne également sa satisfaction aux grenadiers d'Oudinot, +qui, au combat d'Amstetten, ont repoussé de ces belles et formidables +positions les corps russes et autrichiens, et ont fait quinze cents +prisonniers, dont six cents Russes. + +S.M. est satisfaite des premier, seizième et vingt-deuxième régimens de +chasseurs; neuvième et dixième régimens de hussards, pour leur bonne +conduite dans toutes les charges qui ont eu lieu depuis l'Inn, jusqu'aux +portes de Vienne, et pour les huit cents prisonniers russes faits à +Stein. + +Le prince Murat, le maréchal Lannes, la réserve de cavalerie avec leurs +corps d'armée sont entrés à Vienne le 22, se sont emparés le même jour +du pont sur le Danube, ont empêché qu'il ne fût brûlé, l'ont passé +sur-le-champ, et se sont mis à la poursuite de l'armée russe. + +Nous avons trouvé dans Vienne plus de deux mille pièces de canon; une +salle d'armes garnie de cent mille fusils; des munitions de toutes +espèces; enfin, de quoi former tout l'équipage de trois ou quatre +armées. + +Le peuple de Vienne a paru voir l'armée avec amitié. + +L'empereur ordonne qu'on porte le plus grand respect aux propriétés, et +que l'on ait les plus grands égards pour le peuple de cette capitale, +qui a vu avec peine la guerre injuste que l'on a faite, et qui nous +témoigne, par sa conduite, autant d'amitié qu'il montre de haine pour +les Russes, peuple qui, par ses habitudes et ses moeurs barbares, doit +inspirer les mêmes sentimens à toutes les nations policées. + +NAPOLÉON. + + + + +Au palais de Schoenbrünn, le 24 brumaire an 14 (15 novembre 1805). + +Vingt-quatrième bulletin de la grande armée. + +Au combat de Diernstein, le général-major autrichien Smith, qui +dirigeait les mouvemens des Russes, a été tué, ainsi que deux généraux +russes. Il paraît que le colonel Wattier n'est pas mort; mais que son +cheval ayant été blessé dans une charge, il a été fait prisonnier. Cette +nouvelle a causé la plus vive satisfaction à l'empereur, qui fait un cas +particulier de cet officier. + +Une colonne de quatre mille hommes d'infanterie autrichienne et un +régiment de cuirassiers ont traversé nos postes, qui les ont laissé +passer sur un faux bruit de suspension d'armes qui avait été répandu +dans notre armée. On reconnaît à cette extrême facilité le caractère +du Français, qui, brave dans la mêlée, est d'une générosité souvent +irréfléchie hors de l'action. + +Le général Milhaud, commandant l'avant-garde du corps du maréchal +Davoust, a pris cent quatre-vingt-onze pièces de canon, avec tous les +caissons d'approvisionnemens. Ainsi, la presque totalité de l'artillerie +de la monarchie autrichienne est en notre pouvoir. + +Le palais de Schoenbrünn, dans lequel l'empereur est logé, a été bâti +par Marie-Thérèse, dont le portrait se trouve dans, presque tous les +appartemens. + +Dans le cabinet où travaille l'empereur, est une statue de marbré qui +représente cette souveraine. L'empereur, en la voyant, a dit que si +cette grande reine vivait encore, elle ne se laisserait point conduire +par les intrigues d'une femme telle que madame Colloredo. Constamment +environnée, comme elle le fut toujours, des grands de son pays, elle +aurait connu la volonté de son peuple; elle n'aurait pas fait ravager +son pays par les Cosaques et les Moscovites; elle n'aurait pas consulté, +pour se résoudre á faire la guerre à la France, un courtisan comme ce +Cobetilzel, qui, trop éclairé sur les intrigues de la cour, craint de +désobéir à une femme étrangère, investie du funeste crédit dont +elle abuse; un scribe comme ce Collembach; un homme enfin aussi +universellement haï que Lamberty. Elle n'aurait pas donné le +commandement de son armée à des hommes tels que Mack, désigné non par +la volonté du souverain, non par la confiance de la nation, mais par +l'Angleterre et la Russie. C'est en effet une chose remarquable que +cette unanimité d'opinions dans nue nation toute entière contre les +déterminations de la cour; les citoyens de toutes les classes, tous les +hommes éclairés, tous les princes même se sont opposés à la guerre. On +dit que le prince Charles, au moment de partir pour l'armée d'Italie, +écrivit encore à l'empereur pour lui représenter l'imprudence de sa +résolution, et lui prédire la destruction de la monarchie. L'électeur de +Saltzbourg, les archiducs, les grands, tinrent le même langage. Tout le +continent doit s'affliger de ce que l'empereur d'Allemagne, qui veut +le bien, qui voit mieux que ses ministres, et qui, sous beaucoup de +rapports, serait un grand prince, ait une telle défiance de lui-même et +vive si constamment isolé. Il apprendrait des grands de l'empire, qui +l'estiment, a s'apprécier lui-même; mais aucun d'eux, aucun des hommes +considérables qui jugent et chérissent les intérêts de la patrie, +n'approchent jamais de son intérieur. Cet isolement, dont on accuse +l'influence de l'impératrice, est la cause de la haine que la nation a +conçue contre cette princesse. Tant que cet ordre de choses existera, +l'empereur ne connaîtra jamais le voeu de son peuple, et sera toujours +le jouet des subalternes que l'Angleterre corrompt, et qui le +circonviennent de peur qu'il ne soit éclairé. Il n'y a qu'une voix à +Vienne, comme à Paris: les malheurs du continent sont le funeste ouvrage +des Anglais. + +Toutes les colonnes de l'armée sont en grande marche et se trouvent déjà +en Moravie, et à plusieurs journées au-delà du Danube. Une patrouille de +cavalerie est déjà parvenue jusqu'aux portes de Presbourg, capitale de +la Haute-Hongrie; elle a intercepté le courrier de Venise au moment où +il cherchait à entrer dans cette ville. Les dépêches de ce courrier +portent que l'armée du prince Charles se retire en grande hâte, dans +l'espoir d'arriver à temps pour secourir Vienne. + +Le général Marmont mande que le corps qui s'était avancé jusqu'à +Oedembourg, par la vallée de la Muerh, a évacué cette contrée après +avoir coupé tous les ponts, précaution qui l'a mis à l'abri d'une vive +poursuite. + +Le nombre des prisonniers que fait l'armée s'accroît à chaque instant. + +S. M. a donné audience aujourd'hui à M. le général-major batave Bruce, +beau-frère du grand pensionnaire, venu pour féliciter l'empereur de la +part de LL. HH. PP. les états de Hollande. + +L'empereur n'a encore reçu aucune des autorités de Vienne; mais +seulement une députation des différens corps de la ville, qui, le jour +de son arrivée, est venue à sa rencontre à Sigarts-Kirschen. Elle était +composée du prince de Sinzendorf, du prélat de Seidenstetten, du comte +de Weterani, du baron de Kess, du bourgmestre de la ville, M. Wohebben, +et du général Bourgeois, du corps du génie. + +S. M. les a accueillis avec beaucoup de bonté, et leur a dit qu'ils +pouvaient assurer le peuple de Vienne de sa protection. + +Le général de division Clarke est nommé gouverneur-général de la haute +et de la basse Autriche. + +Le conseiller d'état Daru en est nommé intendant-général. + + + + +Schoenbrünn, le 25 brumaire an 14 (16 novembre 1805). + +_Vingt-cinquième bulletin de la grande armée._ + +Le prince Murat et le corps du maréchal Lannes ont rencontré hier +l'armée russe à Hollabrünn. Une charge de cavalerie a eu lieu; mais +l'ennemi a aussitôt abandonné le terrain, en laissant cent voitures +d'équipage attelées. + +L'ennemi ayant été joint et les dispositions d'attaque étant faites, un +parlementaire autrichien s'est avancé, et a demandé qu'il fût permis aux +troupes de l'empereur d'Allemagne de se séparer des Russes; sa demande +lui a été accordée. + +Peu de temps après, M. le baron de Wintzingerode, aide-de-camp +général de S. M. l'empereur de toutes les Russies, s'est présenté aux +avant-postes et a demandé à capituler pour l'armée russe. Le prince +Murat a cru devoir y consentir; mais l'empereur n'a pas pu approuver +cette capitulation. Il part au moment même pour se rendre aux +avant-postes. + +L'empereur n'a pas pu donner son approbation, parce que cette +capitulation est une espèce de traité, et que M. de Wintzingerode n'a +pas justifié des pouvoirs de l'empereur de Russie. Cependant S. M., tout +en faisant marcher son armée, a déclaré que l'empereur Alexandre se +trouvant dans le voisinage, si ce prince ratifie la convention, elle est +prête à la ratifier également. + +Le général Vialannes, commandant la cavalerie du maréchal Davoust, est +entré a Presbourg. M. le général comte de Palffy a écrit une lettre à +laquelle le maréchal Davoust a répondu. + +Un corps de trois mille Autrichiens s'était retranché dans la +position de Waldermünchen, au débouché de la Bohême. Le général +Baraguay-d'Hilliers, à la tête de trois bataillons de dragons à pied, a +marché contre ce corps, qui s'est hâté d'abandonner sa position. + +Le général Baraguay-d'Hilliers était le 18 à Treinitz en Bohême; il +espérait entamer ce corps. + +Le maréchal Ney avait eu la mission de s'emparer du Tyrol: il s'en est +acquitté avec son intelligence et son intrépidité accoutumées. Il a fait +tourner les forts de Scharnitz et de Neustark, et s'en est emparé de +vive force. Il a pris dans cette affaire dix-huit cents hommes, un +drapeau et seize pièces de canon de campagne attelées. + +Le 16, à cinq heures après-midi, il a fait son entrée à Inspruck; il y +a trouvé un arsenal rempli d'une artillerie considérable, seize mille +fusils et une immense quantité de poudre. Le même jour, il est entré à +Hall, où il a aussi pris de très-grands et très-riches magasins, dont on +n'a pas encore l'inventaire. L'archiduc Jean, qui commandait en Tyrol, +s'est échappé par Luchsthall. Il a chargé un colonel de remettre tous +les magasins aux Français, et de recommander à leur générosité douze +cents malades qui sont à Inspruck. + +A tous ces trophées de gloire, est venue se joindre une scène qui +a touché l'âme de tous les soldats. Pendant la guerre dernière, le +soixante-seizième régiment de ligne avait perdu deux drapeaux dans les +Grisons; cette perte était depuis long-temps pour ce corps le motif +d'une affliction profonde. Ces braves savaient que l'Europe n'avait +point oublié leur malheur, quoiqu'on ne pût en accuser leur courage. Ces +drapeaux, sujets d'un si noble regret, se sont trouvés dans l'arsenal +d'Inspruck, un officier les a reconnus; tous les soldats sont accourus +aussitôt. Lorsque le maréchal Ney les leur a fait rendre avec pompe, +des larmes coulaient des yeux de tous les vieux soldats. Les jeunes +conscrits étaient fiers d'avoir servi à reprendre ces enseignes enlevées +à leurs aînés par les vicissitudes de la guerre. L'empereur a ordonné +que cette scène touchante soit consacrée par un tableau. Le soldat +français a pour ses drapeaux un sentiment qui tient de la tendresse. +Ils sont l'objet de son culte, comme un présent reçu des mains d'une +maîtresse. + +Le général Klein a fait une incursion en Bohême avec sa division de +dragons. Il a vu partout les Russes en horreur: les dévastations qu'ils +commettent font frémir. L'irruption de ces barbares appelés par le +gouvernement lui-même, a presque éteint dans le coeur des sujets de +l'Autriche toute affection pour leur prince. «Nous et les Français, +disent les Allemands, nous sommes les fils des Romains; les Russes sont +les enfans des Tartares. Nous aimons mieux mille fois voir les Français +armés contre nous, que des alliés tels que les Russes». A Vienne, le +seul nom d'un Russe inspirait la terreur. Ces hordes de sauvages ne +se contentent pas de piller pour leur subsistance; ils enlèvent, ils +détruisent tout. Un malheureux paysan qui ne possède dans sa chaumière +que ses vêtemens, en est dépouillé par eux. Un homme riche qui occupe +un palais, ne peut espérer de les assouvir par ses richesses: ils le +dépouillent et le laissent nu sous ses lambris dévastés. + +Sans doute, c'est pour la dernière fois que les gouvernemens européens +appelleront de si funestes secours. S'ils étaient capables de le vouloir +encore, ils auraient à payer ces alliés du soulèvement de leur propre +nation. D'ici à cent ans, il ne sera en Autriche au pouvoir d'aucun +prince d'introduire des Russes dans ses états. Ce n'est pas qu'il n'y +ait dans ces armées un grand nombre d'officiers dont l'éducation a été +soignée, dont les moeurs sont douces et l'esprit éclairé Ce qu'on dit +d'une armée s'entend toujours de l'instinct naturel de la masse qui la +compose. + + + + +Znaïm, le 27 brumaire an 14 (18 novembre 1805). + +_Vingt-sixième bulletin de la grande armée._ + +Le prince Murat, instruit que les généraux russes, immédiatement après +la signature de la convention, s'étaient mis en marche avec une portion +de leur armée sur Znaïm, et que tout indiquait que l'autre partie allait +la suivre et nous échapper, leur a fait connaître que l'empereur n'avait +pas ratifié la convention, et qu'en conséquence il allait attaquer. En +effet, le prince Murat a fait ses dispositions, a marché à l'ennemi, et +l'a attaqué le 25, à quatre heures après midi, ce qui a donné lieu au +combat de Juntersdorff, dans lequel la partie de l'armée russe qui +formait l'arrière-garde a été mise en déroute, a perdu douze pièces de +canon, cent voitures de bagages, deux mille prisonniers et deux mille +hommes restés sur le champ de bataille. Le maréchal Lannes a fait +attaquer l'ennemi de front; et tandis qu'il le faisait tourner par la +gauche par la brigade de grenadiers du général Dupas, le maréchal Soult +le faisait tourner par la droite par la brigade du général Levasseur, de +la division Legrand, composée des troisième et dix-huitième régimens +de ligne. Le général de division Walther a chargé les Russes avec une +brigade de dragons, et a fait trois cents prisonniers. + +La brigade de grenadiers du général Laplanche-Mortière s'est distinguée. +Sans la nuit, rien n'eût échappé. On s'est battu à l'arme blanche +plusieurs fois. Des bataillons de grenadiers russes ont montré de +l'intrépidité: le général Oudinot a été blessé; ses deux aides-de-camp, +chefs d'escadron Dermangeot et Lamotte, l'ont été à ses côtés. La +blessure du général Oudinot l'empêchera de servir pendant une quinzaine +de jours. En attendant, l'empereur voulant donner une preuve de son +estime aux grenadiers, a nommé le général Duroc pour les commander. + +L'empereur a porté son quartier-général à Znaïm le 26, à trois heures +après-midi. L'arrière-garde russe a été obligée de laisser ses hôpitaux +à Znaïm, où nous avons trouvé des magasins de farine et d'avoine +assez considérables. Les Russes se sont retirés sur Brünn, et notre +avant-garde les a poursuivis à mi-chemin; mais l'empereur, instruit que +l'empereur d'Autriche y était, a voulu donner une preuve d'égards pour +ce prince, et s'est arrêté la journée du 27. + +Le fort de Keuffstein a été pris par les Bavarois. + +Le général Baraguay-d'Hilliers a fait une incursion jusqu'à Pilsen en +Bohême, et obligé l'ennemi à évacuer ses positions. Il a pris quelques +magasins, et rempli le but de sa mission. Les dragons à pied ont +traversé avec rapidité les montagnes couvertes de glace et de sapins qui +séparent la Bohême de la Bavière. + +On ne se fait pas d'idée de l'horreur que les Russes ont inspirée en +Moravie. En faisant leur retraite, ils brûlent les plus beaux villages; +ils assomment les paysans. Aussi les habitans respirent-ils en les +voyant s'éloigner. Ils disent: «Nos ennemis sont partis.» Ils ne parlent +d'eux qu'en se servant du terme de barbares, qui ont apporté chez eux +la désolation. Ceci ne s'applique pas aux officiers qui sont en général +bien différens de leurs soldats, et dont plusieurs sont d'un mérite +distingué; mais l'armée a un instinct sauvage que nous ne connaissons +pas dans nos armées européennes. + +Lorsqu'on demande aux habitans de l'Autriche, de la Moravie, de la +Bohême, s'ils aiment leur empereur: Nous l'aimions, répondent-ils, mais +comment voulez-vous que nous l'aimions encore? il a fait venir les +Russes. + +A Vienne, le bruit avait couru que les Russes avaient battu l'armée +française, et venaient sur Vienne; une femme a crié dans la rue: «Les +Français sont battus; voici les Russes!» L'alarme a été générale; la +crainte et la stupeur ont été dans Vienne. Voilà cependant le résultat +des funestes conseils de Cobentzel, de Colloredo et de Lamberti. Aussi +ces hommes sont-ils en horreur à la nation, et l'empereur d'Autriche +ne pourra reconquérir la confiance et l'amour de ses sujets qu'en les +sacrifiant à la haine publique; et, un jour plus tôt, un jour plus tard, +il faudra bien qu'il le fasse. + + + + +Porltiz, le 28 brumaire an 14 (19 octobre 1805). + +_Vingt-septième bulletin de la grande armée._ + +Depuis le combat de Zuntersdorf, l'ennemi a continué sa retraite avec +la plus grande précipitation. Le général Sébastiani avec sa brigade de +dragons, l'a poursuivi l'épée dans les reins. Les immenses plaines de la +Moravie ont favorisé sa poursuite. Le 27, à la hauteur de Porltiz, il +a coupé la retraite à plusieurs corps, et a fait dans la journée deux +mille Russes prisonniers de guerre. + +Le prince Murat est entré le 27, à trois heures après midi, à Brünn, +capitale de la Moravie, toujours suivant l'ennemi. + +L'ennemi a évacué la ville et la citadelle, qui est un très-bon ouvrage, +capable de soutenir un siège en règle. + +L'Empereur a mis son quartier-général à Porlitz. + +Le maréchal Soult, avec son corps d'armée, est à Riemstschitz. + +Le maréchal Lannes est en avant de Porlitz. + +Les Moraves ont encore plus de haine pour les Russes et d'amitié pour +nous, que les habitans de l'Autriche. Le pays est superbe, et beaucoup +plus fertile que l'Autriche. Les Moraves sont étonnés de voir au milieu +de leurs immenses plaines les peuples de l'Ukraine, du Kamtschatka, de +la Grande-Tartarie, et les Normande, les Gascons, les Bretons et les +Bourguignons en venir aux mains et s'égorger, sans cependant que +leur pays ait rien de commun, ou qu'il y ait entre eux aucun intérêt +politique immédiat; et ils ont assez de bon sens pour dire, dans leur +mauvais bohémien, que le sang humain est devenu une marchandise dans +les mains des Anglais. Un gros fermier morave disait dernièrement à +un officier français, en parlant de l'empereur Joseph II, que c'était +l'empereur des paysans, et que, s'il avait continué a vivre, il les +aurait affranchis des droits féodaux qu'ils payent aux couvens de +religieuses. + +Nous avons trouvé à Brünn soixante pièces de canon, trois cents milliers +de poudre, une grande quantité de blé et de farine, et des magasins +d'habillement très-considérables. + +L'empereur d'Allemagne s'est retiré à Olmutz. Nos postes sont à une +marche de cette place. + + + + +Brünn, le 30 brumaire an 14 (20 novembre 1805). + +_Vingt-huitième bulletin de la grande armée._ + +L'empereur est entré a Brünn le 29, à dix heures du matin. + +Une députation des états de Moravie, à la tête de laquelle se trouvait +l'évêque, est venue a sa rencontre. L'empereur est allé visiter les +fortifications, et à ordonné qu'on armât la citadelle, dans laquelle on +a trouvé plus de six mille fusils, une grande quantité de munitions de +guerre de toute espèce, et entre autres quatre cents milliers de poudre. + +Les Russes avaient réuni toute leur cavalerie, qui formait un corps +d'environ six mille hommes, et voulaient défendre la jonction des routes +de Brünn et d'Olmutz. Le général Walther les contint toute la journée, +et, par différentes charges, les obligea à abandonner du terrain. +Le prince Murat fit marcher la division de cuirassiers du général +d'Hautpoult et quatre escadrons de la garde impériale. + +Quoique nos chevaux fussent fatigués, l'ennemi fut chargé et mis en +déroute. Il laissa plus de deux cents hommes, cuirassiers ou dragons +d'élite, sur le champ de bataille: cent chevaux sont restés dans nos +mains. + +Le maréchal Bessières, commandant la garde impériale, a fait, à la tête +de quatre escadrons de la garde, une brillante charge qui a dérouté et +culbuté l'ennemi. Rien ne contrastait comme le silence de la garde et +des cuirassiers et les hurlemens des Russes. + +Cette cavalerie russe est bien montée, bien équipée: elle a montré de +l'intrépidité et de la résolution; mais les hommes ne paraissent pas +savoir se servir de leurs sabres; et, à cet égard, notre cavalerie a un +grand avantage. Nous avons eu quelques hommes tués et une soixantaine de +blessés, parmi lesquels se trouvent le colonel Durosnel, du seizième de +chasseurs, et le colonel Bourdon, du onzième de dragons. + +L'ennemi s'est retiré de plusieurs lieues. + + + + +Brünn, le 2 Frimaire an 14 (23 novembre 18o5). + +_Vingt-neuvième bulletin de la grande armée._ + +Le maréchal Ney a fait occuper Brixen, après avoir fait beaucoup de +prisonniers à l'ennemi, il a trouvé dans les hôpitaux un grand nombre +de malades et blessés autrichiens. Le 26 brumaire, il s'est emparé de +Clauzen et de Bolzen. + +Le général Jellachick, qui défendait le Voralberg, était occupé. + +Le maréchal Bernadotte occupe Iglau. Ses partis sont entrés en Bohême. + +Le général de Wrede, commandant les Bavarois, a pris une compagnie +d'artillerie autrichienne, cent chevaux de troupe, cinquante cuirassiers +et plusieurs officiers il s'est emparé d'un magasin considérable +d'avoine et autres grains, et d'un grand nombre de chariots attelés, +chargés du bagage de plusieurs régimens et officiers autrichiens. + +L'adjudant-commandant Maison, a fait prisonniers, sur la roule d'Iglau +à Brünn, deux cents hommes des dragons de la Tour et des cuirassiers de +Hohenlohe. Il a chargé un autre détachement de deux cents hommes, et a +fait cent cinquante prisonniers. + +Des reconnaissances ont été portées jusqu'à Olmutz. La cour a évacué +cette place et s'est retirée en Pologne. + +La saison commence à devenir rigoureuse. L'armée française a pris +position. Sa tête est appuyée par la place de Brünn, qui est très-bonne, +et qu'on s'occupe à armer et à mettre dans le meilleur état de défense. + + + + +Au bivouac d'Austerlitz, le 10 frimaire an 14 (1er décembre 1805). + +Proclamation à la grande armée. + +Soldats, + +L'armée russe se présente devant vous pour venger l'armée autrichienne +d'Ulm. Ce sont ces mêmes bataillions, que vous avez battus à Hollabrunn, +et que depuis vous avez constamment poursuivis jusqu'ici. + +Les positions que nous occupons sont formidables, et pendant qu'ils +marcheront pour tourner ma droite, ils me présenteront le flanc. + +Soldats, je dirigerai moi-même tous vos bataillons: je me tiendrai loin +du feu, si avec votre bravoure accoutumée, vous portez le désordre et la +confusion dans les rangs ennemis; mais si la victoire était un moment +incertaine, vous verriez votre empereur s'exposer aux premiers coups, +car la victoire ne saurait hésiter, dans cette journée surtout, où il y +va de l'honneur de l'infanterie française, qui importe tant à l'honneur +de toute la nation. + +Que, sous prétexte d'emmener les blessés, on ne désorganise pas les +rangs, et que chacun soit bien pénétré de cette pensée, qu'il faut +vaincre ces stipendiés de l'Angleterre, qui sont animés d'une si grande +haine contre notre nation. + +Cette victoire finira notre campagne, et nous pourrons reprendre nos +quartiers d'hiver, où nous serons joints par les nouvelles armées qui +se forment en France, et alors la paix que je ferai, sera digne de mon +peuple, de vous et de moi. + +NAPOLÉON. + + + + +Austerlitz, le 12 frimaire an 14 (2 décembre 1805) + +_Trentième bulletin de la grande armée._ + +Le 6 frimaire, l'empereur, eu recevant la communication des +pleins-pouvoirs de MM. de Stadion et de Giulay, offrit préalablement un +armistice, afin d'épargner le sang, si l'on avait effectivement envie de +s'arranger et d'en venir à un accommodement définitif. + +Mais il fut facile à l'empereur de s'apercevoir qu'on avait d'autres +projets; et comme l'espoir du succès ne pouvait venir à l'ennemi que +du côté de l'armée russe, il conjectura aisément que les deuxième et +troisième armées étaient arrivées, ou sur le point d'arriver à Olmutz, +et que les négociations n'étaient plus qu'une ruse de guerre pour +endormir sa vigilance. + +Le 7, à neuf heures du matin, une nuée de cosaques, soutenue par la +cavalerie russe, fit plier les avant-postes du prince Murat, cerna +Vischau, et y prit cinquante hommes à pied du sixième régiment de +dragons. Dans la journée, l'empereur de Russie se rendit à Vischau, et +toute l'armée russe prit position derrière cette ville. + +L'empereur avait envoyé son aide-de-camp, le général Savary, pour +complimenter l'empereur de Russie dès qu'il avait su ce prince arrivé +à l'armée. Le général Savary revint au moment où l'empereur faisait la +reconnaissance des feux de bivouac ennemis placés à Vischau. Il se loua +beaucoup du bon accueil, des grâces et des bons sentimens personnels de +l'empereur de Russie, et même du grand-duc Constantin, qui eut pour lui +toute espèce de soins et d'attentions; mais il fut facile de comprendre, +par la suite des conversations qu'il eut pendant trois jours avec +une trentaine de freluquets qui, sous différens titres, environnent +l'empereur de Russie, que la présomption, l'imprudence et +l'inconsidération régneraient dans les décisions du cabinet militaire, +comme elles avaient régné dans celles du cabinet politique. + +Une armée ainsi conduite ne pouvait tarder à faire des fautes. Le plan +de l'empereur fut dès ce moment de les attendre et d'épier l'instant +d'en profiter. Il donna sur-le-champ l'ordre de retraite à son armée, +se retira de nuit, comme s'il eût essuyé une défaite, prit une bonne +position à trois lieues en arrière, fit travailler avec beaucoup +d'ostentation à la fortifier et à y établir des batteries. + +Il fit proposer une entrevue de l'empereur de Russie, qui lui envoya son +aide-de-camp le prince Dolgorouki: cet aide-de-camp put remarquer que +tout respirait dans la contenance de l'armée française la réserve et la +timidité. Le placement des grand'-gardes, les fortifications que l'on +faisait en toute hâte, tout laissait voir à l'officier russe une armée à +demi battue. + +Contre l'usage de l'empereur, qui ne reçoit jamais avec tant de +circonspection les parlementaires à son quartier-général, il se rendit +lui-même a ses avant-postes. Après les premiers complimens, l'officier +russe voulut entamer des questions politiques. Il tranchait sur tout +avec une impertinence difficile à imaginer: il était dans l'ignorance la +plus absolue des intérêts de l'Europe et de la situation du continent. +C'était, en un mot, un jeune trompette de l'Angleterre. Il parlait à +l'empereur comme il parle aux officiers russes, que depuis long-temps il +indigne par sa hauteur et ses mauvais procédés. L'empereur contint toute +son indignation; et ça jeune homme, qui a pris une véritable influence +sur l'empereur Alexandre, retourna plein de l'idée que l'armée française +était à la veille de sa perte. On se convaincra de tout ce qu'a dû +souffrir l'empereur, quand on saura que sur la fin de la conversation, +il lui proposa de céder la Belgique et de mettre la couronne de fer +sur la tête des plus implacables ennemis de la France. Toutes ces +différentes démarches remplirent leur effet. Les jeunes tètes qui +dirigent les affaires russes se livrèrent sans mesure à leur présomption +naturelle. Il n'était plus question de battre l'armée française, mais de +la tourner et de la prendre: elle n'avait tant fait que par la lâcheté +des Autrichiens. On assuré que plusieurs vieux généraux autrichiens, qui +avaient fait des campagnes contre l'empereur, prévinrent le conseil que +ce n'était pas avec cette confiance qu'il fallait marcher contre une +armée qui comptait tant de vieux soldats et d'officiers du premier +mérite. Ils disaient qu'ils avaient vu l'empereur, réduit à une poignée +de mondé dans les circonstances les plus difficiles, ressaisir la +victoire par des opérations rapides et imprévues, et détruire les armées +les plus nombreuses; que cependant ici on n'avait obtenu aucun avantage; +qu'au contraire, toutes les affaires d'arrière-garde de la première +armée russe avaient été en faveur de l'armée française; mais à cela +cette jeunesse présomptueuse opposait la bravoure de quatre-vingt mille +Russes, l'enthousiasme que leur inspirait la présence de leur empereur, +le corps d'élite de la garde impériale de Russie, et, ce qu'ils +n'osaient probablement pas dire, leur talent, dont ils étaient étonnés +que les Autrichiens voulussent méconnaître la puissance. + +Le 10, l'empereur, du haut de son bivouac, aperçut, avec une indicible +joie, l'armée russe, commençant, à deux portées de canon de ses +avant-postes, un mouvement de flanc pour tourner sa droite. Il vit alors +jusqu'à quel point la présomption et l'ignorance de l'art de la guerre +avaient égaré les conseils de cette brave armée. Il dit plusieurs fois: +«Avant demain au soir cette armée est à moi.» Cependant le sentiment de +l'ennemi était Bien différent: il se présentait devant nos grand'-gardes +à portée de pistolet: il défilait par une marche de flanc sur une ligne +de quatre lieues, en prolongeant l'armée française, qui paraissait ne +pas oser sortir de sa position: il n'avait qu'une crainte, c'était que +l'armée française ne lui échappât. On fit tout pour confirmer l'ennemi +dans cette idée. Le prince Mural fit avancer un petit corps de cavalerie +dans la plaine; mais tout d'un coup il parut étonné des forces immenses +de l'ennemi, et rentra à la hâte. Ainsi, tout tendait à confirmer +le général russe dans l'opération mal calculée qu'il avait arrêtée. +L'empereur fit mettre à l'ordre la proclamation ci-jointe. Le soir, +il voulut visiter à pied et incognito tous les bivouacs; mais à peine +eut-il fait quelques pas qu'il fut reconnu. Il serait impossible de +peindre l'enthousiasme des soldats en le voyant. Des fanaux de paille +furent mis en un instant au haut de milliers de perches, et quatre-vingt +mille hommes se présentèrent au devant de l'empereur, en le saluant +par des acclamations; les uns, pour fêter l'anniversaire de son +couronnement, les autres disant que l'armée donnerait le lendemain son +bouquet à l'empereur. Un des plus vieux grenadiers s'approcha de lui et +lui dit: «Sire, tu n'auras pas besoin de l'exposer. Je te promets, au +nom des grenadiers de l'armée, que tu n'auras à combattre que des yeux, +et que nous t'amènerons demain les drapeaux et l'artillerie de l'armée +russe pour célébrer l'anniversaire de ton couronnement.». + +L'empereur dit en entrant dans son bivouac, qui consistait en une +mauvaise cabane de paille sans toit, que lui avaient faite les +grenadiers: «Voilà la plus belle soirée de ma vie; mais je regrette de +penser que je perdrai bon nombre de ces braves gens. Je sens, au mal que +cela me fait, qu'ils sont véritablement mes enfans; et, en vérité, je +me reproche quelquefois ce sentiment, car je crains qu'il ne me rende +inhabile à faire la guerre.» Si l'ennemi eût pu voir ce spectacle, il +eût été épouvanté. Mais l'insensé continuait toujours son mouvement, et +courait à grands pas à sa perte. + +L'empereur fit sur-le-champ toutes ses dispositions de bataille. Il fit +partir le maréchal Davoust en toute hâte, pour se rendre au couvent +de Raygern; il devait, avec une de ses divisions et une division de +dragons, y contenir l'aile gauche de l'ennemi, afin qu'au moment donné +elle se trouvât enveloppée: il donna le commandement de la gauche au +maréchal Lannes, de la droite au maréchal Soult, du centre au maréchal +Bernadotte, et de toute la cavalerie, qu'il réunit sur un seul point, +au prince Murat. La gauche du maréchal Lannes était appuyée au Santon, +position superbe que l'empereur avait fait fortifier, et où il avait +fait placer dix-huit pièces de canon. Dès la veille, il avait confié +la garde de cette belle position au dix-septième régiment d'infanterie +légère, et certes elle ne pouvait être gardée par de meilleures troupes. +La division du général Suchet formait la gauche du maréchal Lannes; +celle du général Caffarelli formait sa droite, qui était appuyée sur la +cavalerie du prince Murat. Celle-ci avait devant elle les hussards et +chasseurs sous les ordres du général Kellermann, et les divisions de +dragons Valther et Beaumont; et en réserve les divisions de cuirassiers +des généraux Nansouty et d'Hautpoult, avec vingt-quatre pièces +d'artillerie légère. + +Le maréchal Bernadotte, c'est-à-dire le centre, avait à sa gauche la +division du général Rivaud, appuyée à la droite du prince Murat, et à sa +droite la division du général Drouet. + +Le maréchal Soult, qui commandait la droite de l'armée, avait à sa +gauche la division du général Vandamme, au centre la division du général +Saint-Hilaire, à sa droite la division du général Legrand. Le maréchal +Davoust était détaché sur la droite du général Legrand, qui gardait les +débouchés des étangs, et des villages de Sokolnilz et de Celnitz. Il +avait avec lui la division Friant et les dragons de la division du +général Bourcier. La division du général Gudin devait se mettre de grand +matin en marche de Nicolsburg, pour contenir le corps ennemi qui aurait +pu déborder la droite. + +L'empereur, avec son fidèle compagnon de guerre, le maréchal Berthier, +son premier aide-de-camp le colonel-général Junot, et tout son +état-major, se trouvait en réserve avec les dix bataillons de sa garde +et les dix bataillons de grenadiers du général Oudinot, dont le général +Duroc commandait une partie. + +Cette réserve était rangée sur deux lignes, en colonnes par bataillons, +à distance de déploiement, ayant dans les intervalles quarante pièces de +canon servies par les canonniers de la garde. C'est avec cette réserve +que l'empereur avait le projet de se précipiter par tout où il eût été +nécessaire. On peut dire que cette réserve valait une armée. + +A une heure du matin, l'empereur monta à cheval pour parcourir ses +postes, reconnaître les feux des bivouacs de l'ennemi, et se faire +rendre compte par les grand'gardes de ce qu'elles avaient pu entendre +des mouvemens des Russes. Il apprit qu'ils avaient passé la nuit dans +l'ivresse et des cris tumultueux, et qu'un corps d'infanterie russe +s'était présenté au village de Sokolnitz, occupé par un régiment de la +division du général Legrand, qui reçut ordre de le renforcer. + +Le 11 frimaire, le jour parut enfin. Le soleil se leva radieux; et cet +anniversaire du couronnement de l'empereur, où allait se passer l'un des +plus beaux faits d'armes du siècle, fut une des plus belles journées de +l'automne. + +Cette bataille, que les soldats s'obstinent à appeler _la journée des +trois empereurs_, que d'autres appellent _la journée de l'anniversaire_, +et que l'empereur a nommée _la journée d'Austerlitz_, sera à jamais +mémorable dans les fastes de la grande nation. + +L'empereur, entouré de tous les maréchaux, attendait, pour donner les +derniers ordres, que l'horizon fût bien éclairci. Aux premiers rayons du +soleil, les ordres furent donnés, et chaque maréchal rejoignit son corps +au grand galop. + +L'empereur dit en passant sur le front de bandière de plusieurs +régimens: Soldats, il faut finir cette campagne par un coup de tonnerre +qui confonde l'orgueil de nos ennemis. Aussitôt les chapeaux au bout des +baïonnettes et les cris de _vive l'empereur!_ furent le véritable signal +du combat. Un instant après la canonnade se fit entendre à l'extrémité +de la droite, que l'avant-garde ennemie avait déjà débordée; mais la +rencontre imprévue du maréchal Davoust arrêta l'ennemi tout court, et le +combat s'engagea. + +Le maréchal Soult s'ébranle au même instant, se dirige sur les hauteurs +du village de Pringen avec les divisions des généraux Vandamme et +Saint-Hilaire, et coupe entièrement la droite de l'ennemi, dont tous les +mouvemens devinrent incertains. Surprise par une marche de flanc pendant +qu'elle fuyait, se croyant attaquante et se voyant attaquée, elle se +regarde a demi battue. + +Le prince Murat s'ébranle avec sa cavalerie; la gauche, commandée par le +maréchal Lannes, marche en échelons par régimens, comme à l'exercice. +Une canonnade épouvantable s'engage sur toute la ligne; deux cents +pièces de canon, et près de deux cent mille hommes, faisaient un bruit +affreux: c'était un véritable combat de géans. Il n'y avait pas une +heure qu'on se battait, et toute la gauche de l'ennemi était coupée. Sa +droite se trouvait déjà arrivée à Austerlitz, quartier-général des deux +empereurs, qui durent faire marcher sur-le-champ la garde de l'empereur +de Russie, pour tâcher de rétablir la communication du centre avec la +gauche. Un bataillon du quatrième de ligne fut chargé par la garde +impériale russe à cheval, et culbuté; usais l'empereur n'était pas loin: +il s'aperçut de ce mouvement; il ordonna au maréchal Bessières de se +porter au secours de sa droite avec ses invincibles, et bientôt les deux +gardes furent aux mains. Le succès ne pouvait être douteux: dans un +moment la garde russe fut en déroute. Colonel, artillerie, étendards, +tout fut enlevé. Le régiment du grand-duc Constantin fut écrasé; +lui-même ne dut son salut qu'à la vitesse de son Cheval. + +Des hauteurs d'Austerliz, les deux empereurs virent la défaite de toute +la garde russe. Au même moment le centre de l'armée, commandé par le +maréchal Bernadette, s'avança; trois de ses régimens soutinrent une +très-belle charge de cavalerie. La gauche, commandée par le maréchal +Lannes, donna trois fois. Toutes les charges furent victorieuses. La +division du général Caffarelli s'est distinguée. Les divisions de +cuirassiers se sont emparées des batteries de l'ennemi. A une heure +après midi la victoire était décidée; elle n'avait pas été un moment +douteuse. Pas un homme de la réserve n'avait été nécessaire et n'avait +donné nulle part. La canonnade ne se soutenait plus qu'à notre droite. +Le corps de l'ennemi, qui avait été cerné et chassé de toutes ses +hauteurs, se trouvait dans un bas-fond et acculé à un lac. L'empereur +s'y porta avec vingt pièces de canon. Ce corps fut chassé de position +en position, et l'on vit un spectacle horrible, tel qu'on l'avait vu à +Aboukir, vingt mille hommes se jetant dans l'eau et se noyant dans les +lacs. + +Deux colonnes, chacune de quatre mille Russes, mettent bas les armes et +se rendent prisonniers; tout le parc de l'ennemi est pris. Les résultats +de cette journée sont quarante drapeaux russes, parmi lesquels sont les +étendards de la garde impériale; un nombre considérable de prisonniers; +l'état-major ne les connaît pas encore tous, on avait déjà la note de +vingt mille; douze ou quinze généraux; au moins quinze mille Russes +tués, restés sur le champ de bataille. Quoiqu'on n'ait pas encore les +rapports, on peut, au premier coup d'oeil, évaluer notre perte à huit +cents hommes tués et à quinze ou seize cents blessés. Cela n'étonnera +pas les militaires, qui savent que ce n'est que dans la déroute qu'on +perd des hommes, et nul autre corps que le bataillon du quatrième n'a +été rompu. Parmi les blessés sont le général Saint-Hilaire, qui, blessé +au commencement de l'action, est resté toute la journée sur le champ +de bataille; il s'est couvert de gloire; les généraux de division +Kellermann et Walther; les généraux de brigade Valhubert, Thiébaut, +Sébastiani, Compan et Rapp, aide-de-camp de l'empereur. C'est ce dernier +qui, en chargeant à la tête des grenadiers de la garde, a pris le prince +Repnin, commandant les chevaliers de la garde impériale de Russie. +Quant aux hommes qui se sont distingués, c'est toute l'armée qui +s'est couverte de gloire. Elle a constamment chargé aux cris de _vive +l'empereur!_ et l'idée de célébrer si glorieusement l'anniversaire du +couronnement animait encore le soldat. + +L'armée française, quoique nombreuse et belle, était moins nombreuse +que l'armée ennemie, qui était forte de cent cinq mille hommes, dont +quatre-vingt mille Russes et vingt-cinq mille Autrichiens. La moitié de +cette armée est détruite; le reste a été mis en déroute complette, et la +plus grande partie a jeté ses armes. + +Cette journée coûtera des larmes de sang à Saint-Pétersbourg. +Puisse-t-elle y faire rejeter avec indignation l'or de l'Angleterre! et +puisse ce jeune prince, que tant de vertus appelaient à être le père +de ses sujets, s'arracher à l'influence de ces trente freluquets que +l'Angleterre solde avec art, et dont les impertinences obscurcissent ses +intentions, lui font perdre l'amour de ses soldats, et le jettent dans +les opérations les plus erronées! La nature, en le douant de si grandes +qualités, l'avait appelé à être le consolateur de l'Europe. Des conseils +perfides, en le rendant l'auxiliaire de l'Angleterre, le placeront +dans l'histoire au rang des hommes qui, en perpétuant la guerre sur le +continent, auront consolidé la tyrannie britannique sur les mers et fait +le malheur de notre génération. Si la France ne peut arriver à la +paix qu'aux conditions que l'aide-de-camp Dolgorouki a proposées à +l'empereur, et que M. de Novozilzof avait été chargé de porter, la +Russie ne les obtiendrait pas, quand même son armée serait campée sur +les hauteurs de Montmartre. + +Dans une relation plus détaillée de cette bataille, l'état-major fera +connaître ce que chaque corps, chaque officier, chaque général, ont fait +pour illustrer le nom français et donner un témoignage de leur amour à +leur empereur. + +Le 12, à la pointe du jour, le prince Jean de Lichtenstein, +commandant l'armée autrichienne, est venu trouver l'empereur à son +quartier-général, établi dans une grange. Il en a eu une longue +audience. Cependant nous poursuivons nos succès, L'ennemi s'est retiré +sur le chemin d'Austerliz à Godding. Dans cette retraite il prête le +flanc; l'armée française est déjà sur ses derrières, et le suit l'épée +dans les reins. + +Jamais champ de bataille ne fut plus horrible. Du milieu de lacs +immenses, on entend encore les cris de milliers d'hommes qu'on ne peut +secourir. Il faudra trois jours pour que tous les blessés ennemis soient +évacués sur Brünn. Le coeur saigne. Puisse tant de sang versé, puissent +tant de malheurs retomber enfin sur les perfides insulaires qui en sont +la cause! puissent les lâches oligarques de Londres porter la peine de +tant de maux! + + + + +Austerliz, le 12 frimaire an 14 (3 décembre 1805). + +_Trentième bulletin_ (bis) _de la grande armée._ + +En ce moment arrive au quartier-général la capitulation envoyée par le +maréchal Augereau, du corps d'armée autrichien commandé par le général +Jellachich. L'empereur eût préféré que l'on eût gardé les prisonniers en +France, cela eût-il dû occasionner quelques jours de blocus de plus; car +l'expérience a prouvé que, renvoyés en Autriche, les soldats servent +incontinent après. + +Le général de Wrede, commandant les Bavarois, a eu différentes affaires +en Bohême contre l'archiduc Ferdinand. Il a fait quelques centaines de +prisonniers. + +Le prince de Rohan, à la tête d'un corps de six mille hommes qui avait +été coupé par le maréchal Ney et par le maréchal Augereau, s'est jeté +sur Trente, a passé la gorge de Bonacio, et tenté de pénétrer à Venise. +Il a été battu par le général Saint-Cyr, qui l'a fait prisonnier avec +ses six mille hommes. + + + + +Austerlitz, le 14 frimaire an 14 (4 décembre 1805). + +_Trente-unième bulletin de la grande armée._ + +L'empereur est parti hier d'Austerlitz, et est allé à ses avant-postes +près de Saruschitz, et s'est là placé à son bivouac. L'empereur +d'Allemagne n'a pas tardé à arriver. Ces deux monarques ont eu une +entrevue qui a duré deux heures. + +L'empereur d'Allemagne n'a pas dissimulé, tant de sa part que de la part +de l'empereur de Russie, tout le mépris que leur inspirait la conduite +de l'Angleterre. «Ce sont des marchands, a-t-il répété, qui mettent en +feu le continent pour s'assurer le commerce du inonde.» + +Ces deux princes sont convenus d'un armistice et des principales +conditions de la paix, qui sera négociée et terminée sous peu de jours. + +L'empereur d'Allemagne a fait également connaître à l'empereur, +que l'empereur de Russie demandait à faire sa paix séparée, qu'il +abandonnait entièrement les affaires de l'Angleterre, et n'y prenait +plus aucun intérêt. + +L'empereur d'Allemagne répéta plusieurs fois dans la conversation: «Il +n'y a point de doute; dans sa querelle avec l'Angleterre, la France a +raison.» Il demanda aussi une trêve pour les restes de l'armée russe. +L'empereur lui fit observer que l'armée russe était cernée, que pas un +homme ne pouvait échapper: «Mais, ajouta-t-il, je désire faire une chose +agréable à l'empereur Alexandre; je laisserai passer l'armée russe, +j'arrêterai la marche de mes colonnes; mais votre majesté me promet que +l'armée russe retournera en Russie, évacuera l'Allemagne et la Pologne +autrichienne et prussienne.»--«C'est l'intention de l'empereur +Alexandre, a répondu l'empereur d'Allemagne; je puis vous l'assurer: +d'ailleurs, dans la nuit, vous pourrez vous en convaincre par vos +propres officiers.» + +On assure que l'empereur a dit à l'empereur d'Allemagne, en le faisant +approcher du feu de son bivouac: «Je vous reçois dans le seul palais que +j'habite depuis deux mois.» L'empereur d'Allemagne a répondu en riant: +«Vous tirez si bon parti de cette habitation qu'elle doit vous plaire.» +C'est du moins ce que l'on croit avoir entendu. La nombreuse suite des +deux princes n'était pas assez éloignée pour qu'elle ne pût entendre +plusieurs choses. + +L'empereur a accompagné l'empereur d'Allemagne à sa voiture, et s'est +fait présenter les deux princes de Lichtenstein et le général prince de +Schwartzenberg. Après cela il est revenu coucher à Austerlitz. + +On recueille tous les renseignemens pour faire une belle description de +la bataille d'Austerlitz. Un grand nombre d'ingénieurs lèvent le plan +du champ de bataille. La perte des Russes à été immense: les généraux +Kutuzow et Buxhowden ont été blessés; dix ou douze généraux ont été +tués: plusieurs aides-de-camp de l'empereur de Russie et un grand nombre +d'officiers de distinction ont été tués. Ce n'est pas cent vingt pièces +de canon qu'on a prises, mais cent cinquante. Les colonnes ennemies +qui se jetèrent dans les lacs furent favorisées par la glace; mais la +canonnade la rompit, et des colonnes entières se noyèrent. Le soir de la +journée, et pendant plusieurs heures de la nuit, l'empereur a parcouru +le champ de bataille et a fait enlever les blessés: spectacle horrible +s'il en fut jamais! L'empereur, monté sur des chevaux très-vites, +passait avec la rapidité de l'éclair, et rien n'était plus touchant que +de voir ces braves gens le reconnaître sur-le-champ; les uns oubliaient +leurs souffrances et disaient: Au moins la victoire est-elle bien +assurée? Les autres: Je souffre depuis huit heures, et depuis le +commencement de la bataille je suis abandonné, mais j'ai bien fait mon +devoir. D'autres: Vous devez être content de vos soldats aujourd'hui. +A chaque soldat blessé l'empereur laissait une garde qui le faisait +transporter dans les ambulances. Il est horrible de le dire: +quarante-huit heures après la bataille, il y avait encore un grand +nombre de Russes qu'on n'avait pu panser. Tous les Français le furent +avant la nuit. Au lieu de quarante drapeaux, il y en a jusqu'à cette +heure quarante-cinq, et l'on trouve encore les débris de plusieurs. + +Rien n'égale la gaîté des soldats à leur bivouac. A peine +aperçoivent-ils un officier de l'empereur, qu'ils lui crient: L'empereur +a-t-il été content de nous? + +En passant devant le vingt-huitième de ligne, qui a beaucoup de +conscrits du Calvados et de la Seine-Inférieure, l'empereur lui dit: +«J'espère que les Normands se distingueront aujourd'hui.» Ils ont tenu +parole; les Normands se sont distingués. L'empereur, qui connaît la +composition de chaque régiment, a dit à chacun son mot; et ce mot +arrivait et parlait au coeur de ceux auxquels il était adressé, +et devenait leur mot de ralliement au milieu du feu. Il dit au +cinquante-septième: «Souvenez-vous qu'il y a bien des années que je vous +ai surnommé _le Terrible._».I1 faudrait nommer tous les régimens de +l'armée; il n'en est aucun qui n'ait fait des prodiges de bravoure et +d'intrépidité. C'est là le cas de dire que la mort s'épouvantait et +fuyait devant nos rangs, pour s'élancer dans les rangs ennemis; pas un +corps n'a fait un mouvement rétrograde. L'empereur disait: «J'ai livré +trente batailles comme celle-ci, mais je n'en ai vu aucune où la +victoire ait été si décidée, et les destins si peu balancés.» La garde à +pied de l'empereur n'a pu donner; elle en pleurait de rage. Comme elle +demandait absolument à faire quelque chose: «Réjouissez-vous de ne rien +faire, lui dit l'empereur: vous devez donner en réserve; tant mieux si +l'on n'a pas besoin de vous aujourd'hui.» + +Trois colonels de la garde impériale russe sont pris, avec le général +qui la commandait. Les hussards de cette garde ont fait une charge sur +la division Caffarelli. Cette seule charge leur a coûté trois cents +hommes qui restèrent sur le champ de bataille. La cavalerie française +s'est montrée supérieure et a parfaitement fait. À la fin de la +bataille, l'empereur a envoyé le colonel Dallemagne avec deux escadrons +de sa garde en partisans, pour parcourir à volonté les environs du champ +de bataille, et ramener les fuyards. Il a pris plusieurs drapeaux, +quinze pièces de canon, et fait quinze cents prisonniers. La garde +regrette beaucoup le colonel des chasseurs à cheval Morland, tué d'un +coup de mitraille, en chargeant l'artillerie de la garde impériale +russe. Cette artillerie fut prise; mais ce brave colonel trouva la mort. +Nous n'avons eu aucun général tué. Le colonel Mazas, du quatorzième de +ligne, brave homme, a été tué. Beaucoup de chefs de bataillon ont +été blessés. Les voltigeurs ont rivalisé avec les grenadiers. Les +cinquante-cinquième, quarante-troisième, quatorzième, trente-sixième, +quarantième et dix-septième...; mais on n'ose nommer aucun corps, ce +serait une injustice pour les autres; ils ont tous fait l'impossible. +Il n'y avait pas un officier, pas un général, pas un soldat qui ne fût +décidé à vaincre ou à périr. + +Il ne faut point taire un trait qui honore l'ennemi: le commandant de +l'artillerie de la garde impériale russe venait de perdre ses pièces; il +rencontra l'empereur: Sire, lui dit-il, faites-moi fusiller, je viens de +perdre mes pièces. «Jeune homme, lui répondit l'empereur, j'apprécie +vos larmes; mais on peut être battu par mon armée, et avoir encore des +titres à la gloire.» + +Nos avant-postes sont arrivés à Olmutz; l'impératrice et toute sa cour +s'en sont sauvées en toute hâte. + +Le colonel Corbineau, écuyer de l'empereur, commandant le cinquième +régiment de chasseurs, a eu quatre chevaux tués; au cinquième il a été +blessé lui-même, après avoir enlevé un drapeau. Le prince Murat se loue +beaucoup des belles manoeuvres du général Kellermann, des belles charges +des généraux Nansouty et d'Hautpoult, et enfin de tous les généraux; +mais il ne sait qui nommer, parce qu'il faudrait les nommer tous. + +Les soldats du train ont mérité les éloges de l'armée. L'artillerie +a fait un mal épouvantable à l'ennemi. Quand on en a rendu compte à +l'empereur, il a dit: «Ces succès me font plaisir, car je n'oublie pas +que c'est dans ce corps que j'ai commencé ma carrière militaire.» + +L'aide-de-camp de l'empereur, le général Savary, avait accompagné +l'empereur d'Allemagne après l'entrevue, pour savoir si l'empereur de +Russie adhérait à la capitulation. Il a trouvé les débris de l'armée +russe sans artillerie ni bagages et dans un épouvantable désordre; il +était minuit; le général Meerfeld avait été repoussé de Godding par le +maréchal Davoust; l'armée russe était cernée; pas un homme ne pouvait +s'échapper. Le prince Czartorinski introduisit le général Savary près de +l'empereur. Dites à votre maître, lui cria ce prince, que je m'en vais; +qu'il a fait hier des miracles; que cette journée a accru mon admiration +pour lui; que c'est un prédestiné du ciel; qu'il faut à mon armée cent +ans pour égaler la sienne. Mais puis-je me retirer avec sûreté? Oui, +Sire, lui dit le général Savary, si V.M. ratifie ce que les deux +empereurs de France et d'Allemagne ont arrêté dans leur entrevue.--Eh +qu'est-ce?--Que l'armée de V.M. se retirera chez elle par les journées +d'étape qui seront réglées par l'empereur, et qu'elle évacuera +l'Allemagne et la Pologne autrichienne. A cette condition, j'ai l'ordre +de l'empereur de me rendre a nos avant-postes qui vous ont déjà tourné, +et d'y donner ses ordres pour protéger votre retraite, l'empereur +voulant respecter l'ami du premier consul.--Quelle garantie faut-il pour +cela?--Sire, votre parole.--Je vous la donne.--Cet aide-de-camp partit +sur-le-champ au grand galop, se rendit auprès du maréchal Davoust, +auquel il donna l'ordre de cesser tout mouvement et de rester +tranquille. Puisse cette générosité de l'empereur des Français ne pas +être aussitôt oubliée en Russie que le beau procédé de l'empereur qui +renvoya six mille hommes à l'empereur Paul avec tant de grace et de +marques d'estime pour lui. Le général Savary avait causé une heure avec +l'empereur de Russie, et l'avait trouvé tel que doit être un homme de +coeur et de sens, quelques revers d'ailleurs qu'il ait éprouvés. Ce +monarque lui demanda des détails sur la journée. Vous étiez inférieurs à +moi, lui dit-il, et cependant vous étiez supérieurs sur tous les points +d'attaque. Sire, répondit le général Savary, c'est l'art de la guerre +et le fruit de quinze ans de gloire; c'est la quarantième bataille que +donne l'empereur.--Cela est vrai; c'est un grand homme de guerre. Pour +moi, c'est la première fois que je vois le feu. Je n'ai jamais eu +la prétention de me mesurer avec lui.--Sire, quand vous aurez de +l'expérience, vous le surpasserez peut-être.--Je m'en vais donc dans ma +capitale. J'étais venu au secours de l'empereur d'Allemagne; il m'a fait +dire qu'il est content. Je le suis aussi. + +A son entrevue avec l'empereur d'Allemagne, l'empereur lui a dit: «M. et +Mme Colloredo, MM. Paget et Rasumowki ne font qu'un avec votre ministre +Cobentzel: voilà les vraies, causes de la guerre, et si V.M. continue +à se livrer à ces intrigans, elle ruinera toutes les affaires et +s'aliénera le coeur de ses sujets, elle cependant qui a tant de qualités +pour étre heureuse et aimée!» + +Un major autrichien s'étant présenté aux avant-postes; porteur de +dépêches de M. Cobentzel pour M. de Stadion à Vienne, l'empereur a dit: +«Je ne veux rien de commun avec cet homme qui s'est vendu à l'Angleterre +pour payer ses dettes, et qui a ruiné son maître et sa nation, en +suivant les conseils de sa soeur et de Mme Colloredo.» + +L'empereur fait le plus grand cas du prince Jean de Lichtenstein; il +a dit plusieurs fois; «Comment, lorsqu'on a des hommes d'aussi grande +distinction, laisse-t-on mener ses affaires par des sots et des +intrigans?» Effectivement le prince de Lichtenstein est un des hommes +les plus distingués, non seulement par ses talens militaires, mais +encore par ses qualités et ses connaissances. + +On assure que l'empereur a dit, après sa conférence avec l'empereur +d'Allemagne: «Cet homme me fait faire une faute, car j'aurais pu suivre +ma victoire, et prendre toute l'armée russe et autrichienne; mais enfin +quelques larmes de moins seront versées.» + +Austerlitz, le 15 frimaire an 14 (6 décembre 1805). + + + + +Trente-deuxième bulletin de la grande armée. + +Le général Friant, à la bataille d'Austerlitz, a eu quatre chevaux tués +sous lui. Les colonels Conroux et Demoustier se sont fait remarquer. Les +traits de courage sont si nombreux, qu'à mesure que le rapport en +est fait à l'empereur, il dit: «Il me faut toute ma puissance pour +récompenser dignement tous ces braves gens.» + +Les Russes, en combattant, ont l'habitude de mettre leurs havre-sacs +bas. Comme toute l'armée russe a été mise en déroute, nos soldats ont +pris tous des havre-sacs. On a pris aussi une grande partie de ses +bagages, et les soldats y ont trouvé beaucoup d'argent. + +Le général Bertrand, qui avait été détaché après la bataille avec un +escadron de la garde, a ramassé un grand nombre de prisonniers, dix-neuf +pièces de canon et beaucoup de voitures remplies d'effets. Le nombre +de pièces de canon prises jusqu'à cette heure, se monte à cent +soixante-dix. + +L'empereur a témoigné quelque mécontentement de ce qu'on lui eût envoyé +des plénipotentiaires la veille de la bataille, et qu'on eût ainsi +prostitué le caractère diplomatique. Cela est digne de M. de Cobentzel, +que toute la nation regarde comme un des principaux auteurs de tous ces +malheurs. + +Le prince Jean de Lichtenstein est venu trouver l'empereur au château +d'Austerlitz. L'empereur lui a accordé une conférence de plusieurs +heures. On remarque que l'empereur cause volontiers avec cet officier +général. Ce prince a conclu, avec le maréchal Berthier, un armistice de +la teneur suivante: + +M. Talleyrand se rend à Nicolsburg, où les négociations vont s'ouvrir. + + + + +_Armistice conclu entre LL. MM. II. de France et d'Autriche._ + +S.M. l'empereur des Français et S.M. l'empereur d'Allemagne voulant +arriver à des négociations définitives pour mettre fin à la guerre qui +désole les deux états, sont convenus au préalable, de commencer par un +armistice, lequel aura lieu jusqu'à la conclusion de la pais définitive +ou jusqu'à la rupture des négociations; et dans ce cas, l'armistice ne +devra cesser que quinze jours après cette rupture; et la cessation de +l'armistice sera notifiée aux plénipotentiaires des deux puissances et +au quartier-général des deux armées. + +Les conditions de l'armistice sont: + +Art. 1er. La ligne des deux armées sera en Moravie, le cercle d'Iglau, +le cercle de Znaïm, le cercle de Brünn, la partie du cercle d'Olmutz sur +la rive droite de la petite rivière de Trezeboska en avant de Prosnitz +jusqu'à l'endroit où elle se jette dans la Marck, et la rive droite de +la Marck jusqu'à l'embouchure de cette rivière dans le Danube, y compris +cependant Presbourg. + +Il ne sera mis néanmoins aucune troupe française ni autrichienne dans +un rayon de cinq à six lieues autour de Holitch, à la rivé droite de la +Marck. + +La ligne des deux armées comprendra en outre, dans le territoire à +occuper par l'armée française, toute la basse et haute Autriche, le +Tyrol, l'état de Venise, la Carinthie, la Styrie, la Carniole, le comté +de Goritz et l'Istrie: enfin, dans la Bohême, le cercle de Montabor, et +tout ce qui est à l'est de la route de Tabor à Lintz. + +2. L'armée russe évacuera les états d'Autriche, ainsi que là Pologne +autrichienne; savoir: la Moravie et la Hongrie, dans l'espace de quinze +jours, et la Gallicie dans l'espace d'un mois. L'ordre de route de +l'armée russe sera tracé, afin qu'on sache toujours où elle se trouve, +ainsi que pour éviter tout malentendu. + +3. Il ne sera fait en Hongrie aucune espèce de levée en masse, ni +d'insurrections; et en Bohème, aucune espèce de levée extraordinaire; +aucune armée étrangère ne pourra entrer sur le territoire de la maison +d'Autriche. + +Des négociateurs se réuniront de part et d'autre à Nicolsburg, pour +procéder directement à l'ouverture des négociations, afin de parvenir +à rétablir promptement la paix et la bonne harmonie entre les deux +empereurs. + +Fait double entre nous soussignés, le maréchal Berthier, ministre de la +guerre, major-général de la grande armée, chargé des pleins pouvoirs +de S.M. l'empereur des Français et roi d'Italie, et le prince Jean de +Lichtenstein, lieutenant-général, chargé des pleins-pouvoirs de S.M. +l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie, etc. + +A Austerlitz, le 15 frimaire an 14 (6 décembre 1805). + +_Signé, maréchal_ BERTHIER, _et Jean, prince_ DE LICHTENSTEIN, +_lieutenant-général_. + + + + +Austerlitz, le 16 frimaire an 14 (6 décembre 1805). + +_Trente-troisième bulletin de la grande armée._ + +Le général en chef Buxhowden a été tué avec un grand nombre d'autres +généraux russes dont on ignore les noms. Nos soldats ont ramassé une +grande quantité de décorations; le général russe Kutusow a été blessé, +et son beau-fils, jeune homme de grand mérite, a été tue. + +On a fait compter les cadavres: il en résulte qu'il y a dix-huit mille +Russes tués, six cents Autrichiens et neuf cents Français. Nous avons +sept mille blessés russes. Tout compte fait, nous avons trois mille +blessés Français; le général Roger Valhubert est mort des suites de ses +blessures; il a écrit à l'empereur une heure avant de mourir: «J'aurais +voulu faire plus pour vous; je meurs dans une heure: je ne regrette pas +la vie, puisque j'ai participé à une victoire qui vous assure un règne +heureux. Quand vous penserez aux braves qui vous étaient dévoués, pensez +à ma mémoire. Il me suffit de vous dire que j'ai une famille; je n'ai +pas besoin de vous la recommander». + +Les généraux Kellermann, Sébastiani et Thiébaut sont hors de danger. + +Les généraux Marisy et Demont sont blessés, mais beaucoup moins +grièvement. + +On sera sans doute bien aise de connaître les différens décrets que +l'empereur a rendus successivement en faveur de l'armée; ils sont +ci-joints. + +Le corps du général Buxhowden, qui était à la gauche, était de +vingt-sept mille hommes: pas un n'a rejoint l'armée russe. Il a été +plusieurs heures sous la mitraille de quarante pièces de canon, dont +une partie servie par l'artillerie de la garde impériale, et sous +la fusillade des divisions des généraux Saint-Hilaire et Friant. Le +massacre a été horrible; la perte dés Russes ne peut s'évaluer à +moins de quarante-cinq mille hommes, et l'empereur de Russie ne s'en +retournera pas chez lui avec plus de vingt-cinq mille hommes. + +Puisse cette leçon profiter à ce jeune prince et lui faire abandonner le +conseil qu'a acheté l'Angleterre! Puisse-t-il répondre le véritable rôle +qui convient a son pays et à son caractère, et secouer enfin le joug de +ces vils oligarques de Londres! Catherine-la-Grande connaissait bien le +génie et les ressources de la Russie, lorsque dans la première coalition +elle n'envoya point d'armée, et se contenta de secourir les coalisés par +ses conseils et par ses voeux. Mais elle avait l'expérience d'un long +règne et du caractère de sa nation. Elle avait réfléchi sur les dangers +des coalitions. Cette expérience ne peut être acquise à vingt-quatre +ans. + +Lorsque Paul, son fils, fit marcher des armées contre la France, il +sentit bientôt que les erreurs les plus courtes sont les meilleures; et +après une campagne, il retira ses troupes. Si Woronzow qui est à Londres +n'était pas plus anglais que russe, il faudrait avoir une bien petite +idée de ses talens pour supposer qu'il eût pu penser que soixante, +quatre-vingt, cent mille Russes parviendraient à déshonorer la France, +à lui faire subir le joug de l'Angleterre, à lui faire abandonner la +Belgique, et à forcer l'empereur à livrer sa couronne de fer à la race +dégénérée des rois de Sardaigne. + +Les troupes russes sont braves, mais beaucoup moins braves que les +troupes françaises; leurs généraux sont d'une inexpérience, et les +soldats d'une ignorance et d'une pesanteur qui rendent leurs armées, en +vérité, peu redoutables. Et d'ailleurs, en supposant des victoires aux +Russes, il eût fallu dépeupler la Russie pour arriver au but insensé que +lui avaient prescrit les oligarques de Londres. + +La bataille d'Austerlitz a été donnée sur le tombeau du célèbre Kauny. +Cette circonstance a fait la plus grande impression, sur la tête des +Viennois. A force de prudence et de bonne conduite, et en la maintenant +toujours en bonne harmonie avec la France, il avait porté l'Autriche à +un haut degré de prospérité. + +Voici les noms des généraux russes faits prisonniers: beaucoup d'autres +sont morts sur le champ de bataille. Il y a en outre quatre ou cinq +cents officiers, dont vingt majors on lieutenans-colonels, et plus de +cent capitaines: Prebiszenski, Wimpfen, Muller Zakoumsky, Muller, Berg, +Selechow, Strysy, Szlerliskow, le prince Repnin, le prince Sibersky, +Adrian, Lagonon, Salima, Mezenkow, Woycikoff. + +L'empereur a mandé à Brünn M. de Talleyrand qui était à Vienne. Les +négociations vont s'ouvrir à Nicolsbourg. + +M. Maret avait joint à Austerlitz S.M., qui y a signé le travail des +ministres et du conseil d'état. + +L'empereur a couché ce soir a Brünn. + + + + +De notre camp impérial d'Austerlitz, le 16 frimaire an 14 (6 décembre +1805). + +Napoléon, empereur des Français, roi d'Italie, avons décrété et +décrétons ce qui suit: + +ART. 1er. Les veuves des généraux morts à la bataille d'Austerlitz +jouiront d'une pension de six mille francs leur vie durant; les veuves +des colonels et des majors, d'une pension de deux mille quatre cents +francs; les veuves des capitaines d'une pension de douze cents francs; +les veuves des lieutenans et sous-lieutenans, d'une pension de huit +cents francs; les veuves des soldats, d'une pension de deux cents +francs. + +2. Notre ministre de la guerre est chargé de l'exécution du présent +décret, qui sera mis à l'ordre du jour de l'armée et inséré au bulletin +des lois. + +NAPOLÉON. + + + + +De notre camp impérial d'Austerlitz, le 16 frimaire an 14 (6 décembre +1805). + +Napoléon, empereur des Français, roi d'Italie, avons décrété et +décrétons ce qui suit: + +ART. 1er. Nous adoptons tous les enfans des généraux, officiers et +soldats français morts à la bataille d'Austerlitz. + +2. Ils seront tous entretenus et élevés à nos frais, les garçons dans +notre palais impérial de Rambouillet, et les filles dans notre palais +impérial de Saint-Germain. Les garçons seront ensuite placés et les +filles mariées par nous. + +3. Indépendamment de leurs noms de baptême et de famille, ils auront le +droit d'y joindre celui de Napoléon. Notre grand-juge fera remplir à cet +égard toutes les formalités voulues par le Code civil. + +4. Notre grand-maréchal du palais et notre intendant-général de la +couronne sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l'exécution du +présent décret, qui sera mis à l'ordre du jour de l'armée et inséré au +bulletin des lois. + +NAPOLÉON. + + + + +Brünn, le 19 frimaire an 14 (9 décembre 1805). + +Trente-quatrième bulletin de la grande armée. + +L'empereur a reçu aujourd'hui M. le prince Repnin fait prisonnier à la +bataille d'Austerlitz à la tête des chevaliers-gardes, dont il était +le colonel. S.M. lui a dit qu'elle ne voulait pas priver l'empereur +Alexandre d'aussi braves gens, et qu'il pouvait réunir tous les +prisonniers de la garde impériale russe et retourner avec eux en Russie. +S.M. a exprimé le regret que l'empereur de Russie eût voulu livrer +bataille, et a dit que ce monarque, s'il l'avait cru la veille, aurait +épargné le sang et l'honneur de son armée. + +M. le prince Jean de Lichtenstein est arrivé hier avec de +pleins-pouvoirs. Les conférences entre lui et M. de Talleyrand sont en +pleine activité. + +Le premier aide-de-camp Junot, que S.M. avait envoyé auprès de +l'empereur d'Allemagne et de Russie, a vu a Holitz l'empereur +d'Allemagne, qui l'a reçu avec beaucoup de grâce et de distinction. Il +n'a pu continuer sa mission, parce que l'empereur Alexandre était parti +en poste pour Saint-Pétersbourg, ainsi que le général Kutuzow. + +S.M. a reçu a Brünn M. d'Haugwitz, et a paru très-satisfaite de tout ce +que lui a dit ce plénipotentiaire qu'elle a accueilli, d'une manière +d'autant plus distinguée, qu'il s'est toujours défendu de la dépendance +de l'Angleterre, et que c'est à ses conseils qu'on doit attribuer la +grande considération et la prospérité dont jouit la Prusse. On ne +pourrait en dire autant d'un autre ministre qui, né en Hanovre, n'a pas +été inaccessible à la pluie d'or. Mais toutes les intrigues ont été et +seront impuissantes contre le bon esprit et la haute sagesse du roi de +Prusse. Au reste, la nation française ne dépend de personne, et cent +cinquante mille ennemis de plus n'auraient fait autre chose que +de rendre la guerre plus longue. La France et la Prusse, dans ces +circonstances, ont eu à se louer de M. le duc de Brunswick, de MM. de +Mollendorff, de Knobelsdorff, Lombard, et sur-tout du roi lui-même. Les +intrigues anglaises ont souvent paru gagner du terrain; mais, comme, en +dernière analyse, on ne pouvait arriver à aucun parti sans aborder de +front la question, toutes les intrigues ont échoué devant la volonté du +roi. En vérité, ceux qui les conduisaient abusaient étrangement de +sa confiance: la Prusse peut-elle avoir un ami plus solide et plus +désintéressé que la France? + +La Russie est la seule puissance en Europe qui puisse faire une guerre +de fantaisie: après une bataille perdue ou gagnée, les Russes s'en +vont: la France, l'Autriche, la Prusse, au contraire, doivent méditer +long-temps les résultats de la guerre: une ou deux batailles sont +insuffisantes pour en épuiser toutes les chances. + +Les paysans de Moravie tuent les Russes partout où ils les rencontrent +isolés. Ils en ont déjà massacré une centaine. L'empereur des Français +a donné des ordres pour que des patrouilles de cavalerie parcourent les +campagnes, et empêchent ces excès. Puisque l'armée ennemie se retire, +les Russes qu'elle laisse après elle sont sous la protection du +vainqueur. Il est vrai qu'ils ont commis tant de désordres, tant +de brigandages, qu'où ne doit pas s'étonner de ces vengeances. Ils +maltraitaient les pauvres comme les riches: trois cents coups de bâton +leur paraissaient une légère offense. Il n'est point d'attentats qu'ils +n'aient commis. Le pillage, l'incendie des villages, le massacre, tels +étaient leurs jeux. Ils ont même tué des prêtres jusque sur les autels! +Malheur au souverain qui attirera un tel fléau sur son territoire! La +bataille d'Austerlitz a été une victoire européenne, puisqu'elle a fait +tomber le prestige qui semblait s'attacher au nom de ces _barbares_. Ce +mot ne peut s'appliquer cependant ni a la cour ni au plus grand nombre +des officiers, ni aux habitans des villes qui sont au contraire +civilisés jusqu'à la corruption. + + + + +Brünn, le 20 frimaire an 14 (10 décembre 1805). + +_Trente-cinquième bulletin de la grande-armée_. + +L'armée russe s'est mise en marche le 17 frimaire sur trois colonnes, +pour retourner en Russie. La première a pris le chemin de Cracovie +et Therespol: la seconde, celui de Kaschau, Lemberg et Brody, et la +troisième, celui de Cizrnau, Wotrell et Hussiatin. A la tête de la +première, est parti l'empereur de Russie avec son frère le grand-duc +Constantin. + +Indépendamment de l'artillerie de bataille, un parc entier de cent +pièces de canon a été pris aux Russes avec tous leurs caissons. + +L'empereur est allé voir ce parc; il a ordonné que toutes les pièces +prises fussent transportées en France. Il est sans exemple que, dans une +bataille, on ait pris cent cinquante a cent soixante pièces de canon, +toutes ayant fait feu et servi dans l'action. + +Le chef d'escadron Chaloppin, aide-de-camp du général Bernadette, a été +tué. + +Les colonels Lacour du cinquième régiment de dragons, Digeon du +vingt-sixième de chasseurs, Bessières du onzième de chasseurs, frère +du maréchal Bessières; Gérard, colonel, aide-de-camp du maréchal +Bernadotte; Marès, colonel, aide-de-camp du maréchal Davoust, ont été +blessés. + +Les chefs de bataillon Perrier du trente-sixième régiment d'infanterie +de ligne; Guye, du quatrième de ligue; Schwiter, du cinquante-septième +de ligne; les chefs d'escadron Grumblot, du deuxième régiment de +carabiniers; Didelon, du neuvième de dragons; Boudichon, du quatrième de +hussards; le chef de bataillon du génie Abrissot, Rabier et Mobillard +du cinquante-cinquième de ligne; Profit, du quarante-troisième, et les +chefs d'escadron Tréville, du vingt-sixième de chasseurs, et David, du +deuxième de hussards, ont été blessés. + +Les chefs d'escadron des chasseurs à cheval de la garde impériale +Beyermann, Bohu et Thity, ont été blessés. + +Le capitaine Tervé, des chasseurs à cheval de la garde, est mort des +suites de ses blessures. + +Le capitaine Geist; les lieutenans Bureau, Barbanègre, Guyot, Fournier, +Adet, Bayeux et Renuo, des chasseurs à cheval de la garde, et les +lieutenans Ménager et Rolles, des grenadiers à cheval de la garde, ont +été blessés. + + + + +Lettre de S.M. l'Empereur et Roi à M. le cardinal archevêque de Paris. + +Mon cousin, nous ayons pris quarante-cinq drapeaux sur nos ennemis, +le jour de l'anniversaire de notre couronnement, de ce jour où le +Saint-Père, ses cardinaux et tout le clergé de France firent des prières +dans le sanctuaire de Notre-Dame, pour la prospérité de notre règne. +Nous avons résolu de déposer lesdits drapeaux dans l'église de +Notre-Dame, métropole de notre bonne ville de Paris. Nous avons ordonné, +en conséquence, qu'ils vous soient adressés, pour la garde en être +confiée à votre chapitre métropolitain. Notre intention est que, +tous les ans, audit jour, un office solennel soit chanté dans ladite +métropole, en mémoire des braves morts pour la patrie dans cette grande +journée, lequel office sera suivi d'actions de grâce pour la victoire +qu'il a plu au Dieu des armées de nous accorder. Cette lettre n'étant +pas à une autre fin, nous prions Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa +sainte et digne garde. + +NAPOLÉON. + + + + +Schoenbrünn, le 23 frimaire an 14 (13 décembre 1805). + +Trente-sixième bulletin de la grande armée. + +Ce sera un recueil d'un grand intérêt, que celui des traits de bravoure +qui ont illustré la Grande-Armée. + +Un carabinier du 10e régiment d'infanterie légère a le bras gauche +emporté par un boulet de canon: _Aide-moi,_ dit-il à son camarade, _à +ôter mon sac, et cours me venger: je n'ai pas besoin d'autres secours._ +Il met ensuite son sac sur son bras droit, et marche seul vers +l'ambulance. + +Le général Thiébaut, dangereusement blessé, était transporté par quatre +prisonniers russes; six Français blessés l'aperçoivent, chassent les +Russes et saisissent le brancard, en disant: _C'est à nous seuls +qu'appartient l'honneur de porter un général français blessé._ + +Le général Valhubert a la cuisse emportée d'un coup de canon, quatre +soldats se présentent pour l'enlever: «Souvenez-vous de l'ordre du jour, +leur dit-il d'une voix de tonnerre, et serrez vos rangs. Si vous revenez +vainqueurs, on me relèvera après la bataille; si vous êtes vaincus, je +n'attaché plus de prix à la vie.» + +Ce général est le seul dont on ait à regretter la perte; tous les autres +généraux blessés sont en pleine guérison. + +Les bataillons des tirailleurs du Pô et des tirailleurs corses se sont +bravement comportés dans la défense du village de Strolitz. Le colonel +Franceschi, avec le 8e de hussards, s'est fait remarquer par son courage +et sa bonne conduite. + +On a fait écouler l'eau du lac, sur lequel de nombreux corps russes +s'étaient enfuis le jour de la bataille d'Austerlitz, et l'on en a +retiré quarante pièces de canon russes, et une grande quantité de +cadavres. + +L'empereur est arrivé ici avant hier 21 à dix heures du soir. + +Il a reçu hier la députation des maires de Paris, qui lui ont été +présentes par S.A.S. le prince Murat. + +M. Dupont, maire du 7e arrondissement, a prononcé un discours auquel +S.M. l'Empereur a répondu: + +«Qu'il voyait avec plaisir la députation des maires de Paris; que, +quoiqu'il les reçût dans le Palais de Marie-Thérèse, le jour où il se +retrouverait au milieu de son bon peuple de Paris, serait pour lui un +jour de fête; qu'ils avaient été à portée de voir les malheurs de la +guerre et d'apprendre, par le triste spectacle dont leurs regards ont +été frappés, que tous les Français doivent considérer comme salutaire et +sacrée la loi de la conscription, s'ils ne veulent pas que quelque jour +leurs habitations soient dévastées et le beau territoire de la France +livré, ainsi que l'Autriche et la Moravie, aux ravages des barbares; +que, dans leurs rapports avec la bourgeoisie de Vienne, ils ont pu +s'assurer qu'elle-même apprécie la justice de notre cause, et la funeste +influence de l'Angleterre et de quelques hommes corrompus.» Il a ajouté +«qu'il veut la paix, mais une paix qui assure le bien-être du peuple +français, dont le bonheur, le commerce et l'industrie sont constamment +entravés par l'insatiable avidité de l'Angleterre.» + +S.M. a ensuite fait connaître aux députés qu'elle était dans l'intention +de faire hommage à la cathédrale de Paris des drapeaux conquis sur les +Russes le jour anniversaire de son couronnement, et de leur confier ces +trophées pour les porter au cardinal archevêque. + + + + +Schoenbrünn, le 6 nivose an 14 (27 décembre 1805). + +Proclamation à la grande armée. + +Soldats, + +«La paix entre moi et l'empereur d'Autriche est signée. Vous avez, dans +cette arrière-saison, fait deux campagnes; vous avez rempli tout ce que +j'attendais de vous. Je vais partir pour me rendre dans ma capitale; +j'ai accordé de l'avancement et des récompenses à ceux qui se sont le +plus distingués: je vous tiendrai tout ce que je vous ai promis. Vous +avez vu votre empereur partager avec vous vos périls et vos fatigues; +je veux aussi que vous veniez le voir entouré de la grandeur et de la +splendeur qui appartiennent au souverain du premier peuple de l'univers. +Je donnerai une grande fête, aux premiers jours de mai, à Paris; vous y +serez tous, et, après, nous irons où nous appelèrent le bonheur de notre +patrie et les intérêts de notre gloire. + +«Soldats, pendant ces trois mois qui vous seront nécessaires pour +retourner en France, soyez le modèle de toutes les armées: ce ne sont +plus des preuves de courage et d'intrépidité que vous êtes appelés à +donner, mais d'une sévère discipline. Que mes alliés n'aient pas à se +plaindre de voire passage; et, en arrivant sur ce territoire sacré, +comportez-vous comme des enfans au milieu de leur famille: mon peuple +se comportera avec vous comme il le doit envers ses héros et ses +défenseurs. + +«Soldats, l'idée que je vous verrai tous, avant six mois, rangés autour +de mon palais, sourit à mon coeur, et j'éprouve d'avance les plus +tendres émotions: nous célébrerons la mémoire de ceux qui, dans ces deux +campagnes, sont morts au champ d'honneur, et le monde nous verra tout +prêts à imiter leur exemple, et à faire encore plus que nous n'avons +fait, s'il le faut, contre ceux qui voudraient attaquer notre honneur ou +qui se laisseraient séduire par les corrupteurs des éternels ennemis du +continent». + +NAPOLÉON. + + + + +Schoenbrünn, le 6 nivose an 14 (27 décembre 1805). + +_Proclamation aux habitans de Vienne._ + +Habitans de la ville de Vienne, + +«J'ai signé la paix avec l'empereur d'Autriche. Prêt à partir pour ma +capitale, je veux que vous sachiez l'estime que je vous porte, et le +contentement que j'ai de votre bonne conduite pendant le temps que +vous avez été sous ma loi. Je vous ai donné un exemple inoui, jusqu'à +présent, dans l'histoire des nations. Dix mille hommes de votre garde +nationale sont restés armés, ont gardés vos portes; votre arsenal tout +entier est resté en votre pouvoir; et, pendant ce temps-là, je courais +les chances les plus hazardeuses de la guerre. Je me suis, confié en vos +sentimens d'honneur, de bonne foi, de loyauté: vous avez justifié ma +confiance. + +«Habitans de Vienne, je sais que vous avez tous blâmé la guerre que des +ministres vendus à l'Angleterre ont suscitée sur le continent. Votre +souverain est éclairé sur les menées de ces ministres corrompus; il +est livré tout entier aux grandes qualités qui le distinguent; et, +désormais, j'espère pour vous et pour le continent des jours plus +heureux. + +«Habitans de Vienne, je me suis peu montré parmi vous, non par dédain ou +par un vain orgueil; mais je n'ai pas voulu distraire en vous aucun des +sentimens que vous deviez au prince avec qui j'étais dans l'intention de +faire une prompte paix. En vous quittant, recevez, comme un présent qui +vous prouve mon estime, votre arsenal intact, que les lois de la guerre +ont rendu ma propriété; servez-vous en toujours pour le maintien de +l'ordre. Tous les maux que vous avez soufferts, attribuez-les aux +malheurs inséparables de la guerre; et tous les ménagemens que mon armée +a apportés dans vos contrées, vous les devez à l'estime que vous avez +méritée». + +NAPOLÉON + + + + +De mon camp impérial de Schoenbrünn, le 6 nivose an 14 (27 décembre +1805). + +_Proclamation à là grande armée._ + +Soldats, + +«Depuis dix ans, j'ai tout fait pour sauver le roi de Naples; il a tout +fait pour se perdre. + +«Après la bataille de Dego, de Mondovi, de Lodi, il ne pouvait m'opposer +qu'une faible résistance. Je me fiai aux paroles de ce prince, et fus +généreux envers lui. + +«Lorsque la seconde coalition fut dissoute à Marengo, le roi de Naples, +qui, le premier, avait commencé cette injuste guerre, abandonné à +Lunéville par ses alliés, resta seul et sans défense. Il m'implora; je +lui pardonnai une seconde fois. + +«Il y a peu de mois, vous étiez aux portes de Naples. J'avais d'assez +légitimes raisons, et de suspecter la trahison qui se méditait, et de +venger les outrages qui m'avaient été faits. Je fus encore généreux. Je +reconnus la neutralité de Naples; je vous ordonnai d'évacuer ce royaume; +et, pour la troisième fois, la maison de Naples fut raffermie et sauvée. + +«Pardonnerons-nous une quatrième fois? nous fierons-nous une quatrième +fois à une cour, sans foi, sans honneur, et sans raison? Non! non. La +dynastie de Naples a cessé de régner; son existence est incompatible +avec le repos de l'Europe et l'honneur de ma couronne. + +«Soldats, marchez; précipitez dans les flots, si tant est qu'ils vous +attendent, ces débiles bataillons des tyrans des mers. Montrez au +monde de quelle manière nous punissons les parjures. Ne tardez pas à +m'apprendre que l'Italie est toute entière soumise à mes lois ou à +celles de mes alliés; que le plus beau pays de la terre est affranchi du +joug des hommes les plus perfides; que la sainteté du traité est vengée, +et que les mânes de mes braves soldats égorgés dans les ports de Sicile +à leur retour d'Egypte, après avoir échappé aux périls des naufrages, +des déserts, et de cent combats, sont enfin apaisés. + +«Soldats, mon frère marchera à votre tête; il connaît mes projets; +il est le dépositaire de mon autorité; il a toute ma confiance; +environnez-le de toute la vôtre». + +NAPOLÉON + + + + +FIN DU QUATRIÈME VOLUME. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres de Napoléon Bonaparte, TOME +III., by Napoléon Bonaparte + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12893 *** |
