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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12869 ***
+
+METELLA.
+
+I.
+
+
+Le comte de Buondelmonte, revenant d'un voyage de quelques journées aux
+environs de Florence, fut versé par la maladresse de son postillon, et
+tomba, sans se faire aucun mal, dans un fossé de plusieurs pieds de
+profondeur. La chaise de poste fut brisée, et le comte allait être forcé
+de gagner à pied le plus prochain relais, lorsqu'une calèche de voyage,
+qu'avait changé de chevaux peu après lui à la poste précédente, vint
+à passer. Les postillons des deux voitures entamèrent un dialogue
+d'exclamations qui aurait pu durer longtemps encore sans remédier à
+rien, si le voyageur de la calèche, ayant jeté un regard sur le comte,
+n'eût proposé le dénoûment naturel à ces sortes d'accidents: il pria
+poliment Buondelmonte de monter dans sa voiture et de continuer avec
+lui son voyage. Le comte accepta sans répugnance, car les manières
+distinguées du voyageur rendaient au moins tolérable la perspective de
+passer plusieurs heures en tête-a-tête avec un inconnu.
+
+Le voyageur se nommait Olivier; il était Genevois, fils unique,
+héritier d'une grande fortune. Il avait vingt ans et voyageait pour
+son instruction ou son plaisir. C'était un jeune homme blanc, frais et
+mince. Sa figure était charmante, et sa conversation, sans avoir un
+grand éclat, était fort au-dessus des banalités que le comte, encore un
+peu aigri intérieurement de sa mésaventure, s'attendait à échanger avec
+lui. La politesse, néanmoins, empêcha les deux voyageurs de se demander
+mutuellement leur nom.
+
+Le comte, forcé de s'arrêter au premier relais pour y attendre ses gens,
+leur donner ses ordres et faire raccommoder sa chaise brisée, voulut
+prendre congé d'Olivier; mais celui-ci n'y consentit point. Il déclara
+qu'il attendrait à l'auberge que son compagnon improvisé eût réglé ses
+affaires, et qu'il ne repartirait qu'avec lui pour Florence. «Il m'est
+absolument indifférent, lui dit-il, d'arriver dans cette ville quelques
+heures plus tard; aucune obligation ne m'appelle impérieusement dans un
+lieu ou dans un autre. Je vais, si vous me le permettez, faire préparer
+le dîner pour nous deux. Vos gens viendront vous parler ici, et nous
+pourrons repartir dans deux ou trois heures, afin d'être à Florence
+demain matin.»
+
+Olivier insista si bien que le Florentin fut contraint de se rendre à sa
+politesse. La table fut servie aussitôt par les ordres du jeune Suisse;
+et le vin de l'auberge n'étant pas fort bon, le valet de chambre
+d'Olivier alla chercher dans la calèche quelques bouteilles d'un
+excellent vin du Rhin que le vieux serviteur réservait à son maître pour
+les mauvais gîtes.
+
+Le comte, qui, même sur les meilleures apparences, se livrait rarement
+avec des étrangers, but très-modérément et s'en tint à une politesse
+franche et de bonne humeur. Le Genevois, plus expansif, plus jeune, et
+sachant bien, sans doute, qu'il n'était forcé de veiller à la garde
+d'aucun secret, se livra au plaisir de boire plusieurs larges verres
+d'un vin généreux, après une journée de soleil et de poussière.
+Peut-être aussi commençait-il à s'ennuyer de son voyage solitaire, et la
+société d'un homme d'esprit l'avait-elle disposé à la joie: il devint
+communicatif.
+
+Il est fort rare qu'un homme parle de lui-même sans dire bientôt quelque
+impertinence: aussi le comte, qu'une certaine malice contractée dans le
+commerce du monde abandonnait rarement, s'attendait-il à chaque instant
+à découvrir dans son compagnon ce levain d'égoïsme et de fatuité que
+nous avons tous au-dessous de l'épiderme. Il fut surpris d'avoir
+longtemps attendu inutilement; il essaya de flatter toutes les idées du
+jeune homme pour lui trouver enfin un ridicule, et il n'y parvint pas;
+ce qui le piqua un peu; car il n'était pas habitué à déployer en vain
+les finesses gracieuses de sa pénétration.
+
+«Monsieur, dit le Genevois dans le cours de la conversation, pouvez-vous
+me dire si lady Mowbray est en ce moment à Florence?
+
+--Lady Mowbray? dit Buondelmonte avec un léger tressaillement: oui,
+monsieur, elle doit être de retour de Naples.
+
+--Elle passe tous les hivers à Florence?
+
+--Oui, monsieur, depuis bien des années. Vous connaissez lady Mowbray?
+
+--Non, mais j'ai un vif désir de la connaître.
+
+--Ah!
+
+--Est-ce que cela vous surprend, monsieur? On dit que c'est la femme la
+plus aimable de l'Europe.
+
+--Oui, monsieur, et la meilleure. Vous en avez beaucoup entendu, parler
+à ce que je vois?
+
+--J'ai passé une partie de la saison dernière aux eaux d'Aix; lady
+Mowbray venait d'en partir, et il n'était question que d'elle. Combien
+j'ai regretté d'être arrivé si tard! J'aurais adoré cette femme-là.
+
+--Vous en parlez vivement! dit le comte.
+
+--Je ne risque pas d'être impertinent envers elle, reprit le jeune
+homme; je ne l'ai jamais vue et ne la verrai peut-être jamais.
+
+--Pourquoi non?
+
+--Sans doute, pourquoi non? mais l'on peut aussi demander pourquoi oui?
+Je sais qu'elle est affable et bonne, que sa maison est ouverte aux
+étrangers, et que sa bienveillance leur est une protection précieuse; je
+sais aussi que je pourrais me recommander de quelques personnes qu'elle
+honore de son amitié; mais vous devez comprendre et connaître, monsieur,
+cette espèce de répugnance craintive que nous éprouvons tous à nous
+approcher des personnes qui ont le plus excité de loin nos sympathies et
+notre admiration.
+
+--Parce que nous craignons de les trouver au-dessous de ce que nous en
+avons attendu, dit le comte.
+
+--Oh! mon Dieu, non, reprit vivement Olivier, ce n'est pas cela. Quant
+à moi, c'est parce que je me sens peu digne d'inspirer tout ce que
+j'éprouve, et en outre malhabile à l'exprimer.
+
+--Vous avez tort, dit le comte en le regardant en face avec une
+expression singulière; je suis sûr que vous plairiez beaucoup à lady
+Mowbray.
+
+--Comment! vous croyez? et pourquoi? d'où me viendrait ce bonheur?
+
+--Elle aime la franchise, la bonté. Je crois que vous êtes franc et bon.
+
+--Je le crois aussi, dit Olivier; mais cela peut-il suffire pour être
+remarqué d'elle au milieu de tant de gens distingués qui lui forment,
+dit-on, une petite cour?
+
+--Mais..., dit le comte reprenant son sourire ironique... remarqué...
+remarqué... comment l'entendez-vous?
+
+--Oh! monsieur, ne me faites pas plus d'honneur que je ne mérite,
+répondit Olivier en riant; je l'entends comme un écolier modeste qui
+désire une mention honorable au concours, mais qui n'ambitionne pas le
+grand prix. D'ailleurs... mais je vais peut-être dire une sottise. Si
+vous ne buvez plus, permettez-moi de faire emporter cette dernière
+bouteille. Depuis un quart d'heure je bois par distraction...
+
+--Buvez, dit le comte en remplissant le verre d'Olivier, et ne me
+laissez pas croire que vous craignez de vous faire connaître à moi.
+
+--Soit, dit le Genevois en avalant gaiement son sixième verre de vin du
+Rhin. Ah! vous voulez savoir mes secrets, monsieur l'Italien? Eh bien!
+de tout mon coeur... Je suis amoureux de lady Mowbray.
+
+--Bien! dit le comte en lui tendant le main dans un accès de gaieté
+sympathique; très-bien!
+
+--Est-ce la première fois qu'un homme serait devenu amoureux d'une femme
+sans l'avoir vue?
+
+--Non, parbleu! dit Buondelmonte. J'ai lu plus de trente romans, j'ai vu
+plus de vingt pièces de théâtre qui commençaient ainsi; et croyez-moi,
+la vie ressemble plus souvent à un roman qu'un roman ne ressemble à la
+vie. Mais, dites-moi, je vous en prie, de tous les éloges que vous
+avez entendu faire de lady Mowbray, quel est celui qui vous a le plus
+enthousiasmé?
+
+--Attendez... dit Olivier, dont les idées commençaient à s'embrouiller
+un peu. On raconte d'elle beaucoup de traits presque merveilleux: on dit
+pourtant que, dans sa première jeunesse, elle avait montré le caractère
+d'une personne assez frivole.
+
+--Comment dites-vous? demanda Buondelmonte avec sécheresse; mais Olivier
+n'y fit pas attention.
+
+--Oui, continua-t-il; je dis un peu coquette.
+
+--C'est beaucoup plus flatteur! dit le comte. De sorte que...
+
+--De sorte que, soit imprudence de sa part, soit jalousie de la part des
+autres femmes, sa réputation avait reçu en Angleterre quelques atteintes
+assez sérieuses pour lui faire désirer de quitter ce pays d'hommes
+flegmatiques et de femmes collet monté. Elle vint donc en Italie
+chercher une vie plus libre, des moeurs plus élégantes. Même on dit...
+
+--Que dit-on, monsieur? dit le comte d'un air sévère.
+
+--On dit... continua Olivier, dont la vue était un peu troublée, bah!
+elle l'a dit elle-même en confidence, à Aix, à une de ses amies intimes,
+qui l'a répété à tous les buveurs d'eau...
+
+--Mais qu'est-ce donc qu'elle a dit? s'écria le comte en coupant avec
+impatience un fruit et un peu de son doigt.
+
+--Elle a dit qu'à son arrivée en Italie elle était si aigrie contre
+l'injustice des hommes et si offensée d'avoir été victime de leurs
+calomnies, qu'elle se sentait disposée à fouler aux pieds les lois du
+préjugé, et à mener une aussi joyeuse vie que la plupart des grands
+personnages de ce pays-ci.»
+
+Le comte ôta son bonnet de voyage et le remit gravement sur sa tête sans
+dire une seule parole. Olivier continua.
+
+«Mais ce fut en vain. La noble lady fit ce voeu sans connaître son
+propre coeur. N'ayant point encore aimé, et s'en croyant incapable,
+elle allait y renoncer, lorsqu'un jeune homme tomba éperdument amoureux
+d'elle et lui écrivit sans façon pour lui demander un rendez-vous.
+
+--Vous a-t-on dit le nom de ce jeune homme? demanda Buondelmonte.
+
+--Ma foi! je ne m'en souviens plus. C'était un Florentin; et vous devez
+le connaître, car il est encore...»
+
+Le comte l'interrompit afin d'éluder la question: «Et que répondit lady
+Mowbray?
+
+--Elle accorda le rendez-vous, résolue à punir le jeune homme de sa
+fatuité et à le couvrir de ridicule. Elle avait préparé, à cet effet, je
+ne sais quel guet-apens de bonne compagnie, dont je ne sais pas bien les
+détails.
+
+--N'importe, dit le comte.
+
+--Le Florentin arriva donc; mais il était si beau, si aimable, si
+spirituel, que lady Mowbray chancela dans sa résolution. Elle l'écouta
+parler, hésita et l'écouta encore. Elle s'attendait à voir un
+impertinent qu'il faudrait châtier; elle trouva un jeune homme sincère,
+ardent et romanesque... Que vous dirai-je! Elle se sentit émue, et
+essaya pourtant de lui faire peur en lui parlant de prétendus dangers
+qui l'environnaient. Le Florentin était brave; il se mit à rire. Elle
+tenta alors de l'effrayer en le menaçant de sa froideur et de sa
+coquetterie; il se mit à pleurer, et elle l'aima... Si bien que le
+comte de... ma foi! je crois que son nom va me revenir... Buonacorsi...
+Belmonte... Buondelmonte, ah! m'y voici! le comte de Buondelmonte eut le
+pouvoir d'attendrir ce coeur rebelle. Lady Mowbray fixa à Florence ses
+affections et sa vie. Le comte de Buondelmonte fut son premier et son
+seul amant sur la joyeuse terre d'Italie. Maintenant que je vous ai
+raconté cette histoire telle qu'on me l'a donnée, dites-moi, vous qui
+êtes de Florence, si elle est vraie de tout point... Et cependant, si
+elle ne l'est pas, ne me dites pas que'c'est un conte fait à plaisir; il
+est trop beau pour que je sois désabusé sans regret!
+
+--Monsieur, dit le comte, dont la figure avait pris une expression grave
+et pensive, cette histoire est belle et vraie. Le comte de Buondelmonte
+a vécu dix ans le plus heureux et le plus envié des hommes aux pieds de
+lady Mowbray.
+
+--Dix ans! s'écria Olivier.
+
+--Dix ans, monsieur, reprit Buondelmonte. Il y a dix ans que ces choses
+se sont passées.
+
+--Dix ans! répéta le jeune homme; lady Mowbray ne doit plus être
+très-jeune.»
+
+Le comte ne répondit rien.
+
+«On m'a pourtant assuré à Aix, poursuivit Olivier, qu'elle était
+toujours belle comme un ange, qu'elle était grande, légère, agile,
+qu'elle galopait au bord des précipices sur un vigoureux cheval, qu'elle
+dansait à merveille. Elle doit avoir trente ans environ, n'est-ce pas,
+monsieur?
+
+--Qu'importe son âge! dit le comte avec impatience. Une femme n'a jamais
+que l'âge qu'elle paraît avoir, et tout le monde vous l'a dit: lady
+Mowbray est toujours belle. On vous l'a dit, n'est-ce pas?
+
+--On me l'a dit partout, à Aix, à Berne, à Gênes, dans tous les lieux où
+elle a passé.
+
+--Elle est admirée et respectée, dit le comte.
+
+--Oh! monsieur, vous la connaissez, vous êtes son ami peut-être? Je vous
+en félicite; quelle réputation plus glorieuse que celle de savoir aimer?
+Que ce Buondelmonte a dû être lier de retremper cette belle âme et de
+voir refleurir cette plante courbée par l'orage!»
+
+Le comte fit une légère grimace de dédain. Il n'aimait pas les phrases
+de roman, peut-être parce qu'il les avait aimées jadis. Il regarda
+fixement le Genevois; mais voyant que celui-ci se grisait décidément, il
+voulut en profiter pour échanger avec un homme sincère et confiant des
+idées qui le gênaient depuis longtemps.
+
+Sans se donner la peine de feindre beaucoup de désintéressement,
+car Olivier n'était plus en était de faire de très-clairvoyantes
+observations, le comte posa sa main sur la sienne, afin d'appeler son
+attention sur le sens de ses paroles.
+
+«Pensez-vous, lui demanda-t-il, qu'il ne soit pas plus glorieux pour un
+homme d'ébranler la réputation, d'une femme que de la rétablir quand
+elle a' reçu, à tort ou à raison de notables échecs?
+
+--Ma foi, ce n'est pas mon opinion, dit Olivier. J'aimerais mieux
+relever un temple que de l'abattre.
+
+--Vous êtes un peu romanesque, dit le comte.
+
+--Je ne m'en défends pas, cela est de mon âge; et ce qui prouve que les
+exaltés n'ont pas toujours tort, c'est que Buondelmonte fut récompensé
+d'une heure d'enthousiasme par dix ans d'amour.
+
+--Lui seul pourrait être juge dans cette question,» reprit le comte; et
+il se promena dans la chambre, les mains derrière le dos et le sourcil
+froncé. Puis, craignant de se laisser deviner, il jeta un regard de côté
+sur son compagnon. Olivier avait la tête penchée en avant, le coude
+dans son assiette, et l'ombre de ses cils, abaissés par un doux
+assoupissement, se dessinait sur ses joues, que la chaleur généreuse du
+vin colorait d'un rosé plus vif qu'à l'ordinaire. Le comte continua de
+marcher silencieusement dans la chambre jusqu'à ce que le claquement des
+fouets et les pieds des chevaux eussent annoncé que la calèche était
+prête. Le vieux domestique d'Olivier vint lui offrir une pelisse fourrée
+que le jeune homme passa en bâillant et en se frottant les yeux. Il ne
+s'éveilla tout à fait que pour prendre le bras de Buondelmonte et le
+forcer de monter le premier dans sa voiture, qui prit aussitôt la route,
+de Florence. «Parbleu! dit-il en regardant la nuit qui était sombre, ce
+temps de voleurs me rappelle une histoire que j'ai entendu raconter sur
+lady Mowbray.
+
+--Encore? dit le comte; lady Mowbray vous occupe beaucoup.
+
+--Ne me demandiez-vous pas quel trait de son caractère m'avait le plus
+enthousiasme? Je ne saurais dire lequel; mais voici une aventure qui m'a
+rendu plus envieux de voir lady Mowbray que Rome, Venise et Naples.
+Vous allez me dire si celle-là est aussi vraie que la première. Un jour
+qu'elle traversait les Apennins avec son heureux amant Buondelmonte, ils
+furent attaqués par des voleurs; le comte se défendit bravement contre
+trois hommes; il en tua un, et luttait contre les deux autres lorsque
+lady Mowbray, qui s'était presque évanouie dans le premier accès de
+surprise, s'élança hors de la calèche et tomba sur le cadavre du brigand
+que Buondelmonte avait tué. Dans ce moment d'horreur, ranimée par une
+présence d'esprit au-dessus de son sexe, elle vit à la ceinture du
+brigand un grand pistolet dont il n'avait pas eu le temps de faire
+usage, et que sa main semblait encore presser. Elle écarta cette main
+encore chaude, arracha le pistolet de la ceinture, et se jetant au
+milieu des combattants, qui ne s'attendaient à rien de semblable, elle
+déchargea le pistolet à bout portant dans la figure d'un bandit qui
+tenait Buondelmonte à la gorge. Il tomba roide mort, et Buondelmonte
+eut bientôt fait justice du dernier. N'est-ce pas là encore une belle
+histoire, monsieur?
+
+--Aussi belle que vraie, répéta Buondelmonte. Le courage de lady
+Mowbray la soutint encore quelque temps après cette terrible scène. Le
+postillon, à demi-mort de peur, s'était tapi dans un fossé, les chevaux
+effrayés avaient rompu leurs traits; le seul domestique qui accompagnât
+les voyageurs était blessé et évanoui. Buondelmonte et sa compagne
+furent obligés de réparer ce désordre en toute hâte; car à tout instant
+d'autres bandits, attirés par le bruit du combat, pouvaient fondre sur
+eux, comme cela arrive souvent. Il fallut battre le postillon pour le
+ranimer, bander la plaie du domestique, qui perdait tout son sang, le
+porter dans la voiture, et ratteler les chevaux. Lady Mowbray s'employa
+à toutes les choses avec une force de corps et d'esprit vraiment
+extraordinaire. Elle avisait à tous les expédients, et trouvait toujours
+le plus sûr et le plus prompt moyen de sortir d'embarras. Ses belles
+mains, souillées de sang, rattachaient des courroies, déchiraient des
+vêtements, soulevaient des pierres. Enfin tout fut réparé, et la voiture
+se remit en route. Lady Mowbray s'assit auprès de son amant, le regarda
+fixement, fit un grand cri et s'évanouit. A quoi pensez-vous? ajouta le
+comte en voyant Olivier tomber dans le silence et la méditation.
+
+--Je suis amoureux, dit Olivier.
+
+--De lady Mowbray?
+
+--Oui, de lady Mowbray.
+
+--Et vous allez sans doute à Florence pour le lui déclarer? dit le
+comte.
+
+--Je vous répéterai le mot que vous me disiez tantôt: «Pourquoi non?»
+
+--En effet, dit le comte d'un ton sec, pourquoi non?» Puis il ajouta
+d'un autre ton, et comme s'il se parlait à lui-même: «Pourquoi non?»
+
+«Monsieur, reprit Olivier après un instant de silence, soyez assez bon
+pour confirmer ou démentir une troisième histoire qui m'a été racontée
+à propos de lady Mowbray, et qui me semble moins belle que les deux
+premières.
+
+--Voyons, monsieur.
+
+--On dit que le comte de Buondelmonte quitte lady Mowbray.
+
+--Pour cela, monsieur, répondit le comte très-brusquement, je n'en sais
+rien, et n'ai rien à vous dire.
+
+--Mais, moi, on me l'a assuré, reprit Olivier; et, quelque triste que
+soit ce dernier dénoûment, il ne me parait pas impossible.
+
+--Mais que vous importe? dit le comte.
+
+--Vous êtes le comte de Buondelmonte,» dit Olivier, vivement frappé de
+l'accent de son compagnon; et lui saisissant le bras, il ajouta: «Et
+vous ne quittez pas lady Mowbray?
+
+--Je suis le comte de Buondelmonte, répondit celui-ci; le saviez-vous,
+monsieur?
+
+--Sur mon honneur! non.
+
+--En ce cas vous n'avez pu m'offenser. Mais parlons d'autre chose.»
+
+Ils essayèrent, mais la conversation languit bientôt. Tous deux étaient
+contraints. Ils prirent d'un commun accord le parti de feindre le
+sommeil. Aux premiers rayons du jour, Olivier, qui avait fini par
+s'endormir tout de bon, s'éveilla au milieu de Florence. Le comte prit
+congé de lui avec une cordialité à laquelle il avait eu le temps de se
+préparer.
+
+«Voici ma demeure, lui dit-il en lui montrant un des plus beaux palais
+de la ville, devant lequel le postillon s'était arrêté; et au cas où
+vous oublieriez le chemin, vous me permettrez d'aller vous chercher pour
+vous servir de guide moi-même. Puis-je savoir où vous descendrez, et
+à quelle heure je pourrai, sans vous déranger, aller vous offrir mes
+remerciements et mes services?
+
+--Je n'en sais rien encore, répondit Olivier un peu embarrassé; mais il
+est inutile que vous preniez cette peine. Aussitôt que je serai reposé,
+j'irai vous demander vos bons offices dans cette ville, où je ne connais
+personne.
+
+--J'y compte, répondit Buondelmonte en lui tendant la main.
+
+--Je m'en garderai bien,» pensa le Genevois en lui rendant sa politesse.
+Ils se séparèrent.
+
+«J'ai fait une belle école! se disait Olivier le lendemain matin en
+s'éveillant dans la meilleure hôtellerie de Florence; je commence bien!
+Aussi cet homme est fou d'avoir pris au sérieux les divagations d'un
+étourdi à moitié ivre. J'ai réussi toutefois à me fermer la porte de
+lady Mowbray, moi qui désirais tant la connaître! c'est horriblement
+désagréable, après tout....» Il appela son valet de chambre pour qu'il
+lui fit la barbe, et s'impatientait sérieusement de ne pouvoir retrouver
+dans son nécessaire une certaine savonnette au garafoli qu'il avait
+achetée à Parme, lorsque le comte de Buondelmonte entra dans sa chambre.
+
+«Pardonnez-moi si j'entre en ami sans me faire annoncer, lui dit-il d'un
+air riant et ouvert; j'ai su en bas que vous étiez éveillé, et je viens
+vous chercher pour déjeuner avec moi chez lady Mowbray.»
+
+Olivier s'aperçut que le comte cherchait dans ses yeux à deviner l'effet
+de cette nouvelle. Malgré sa candeur, il ne manquait pas d'une certaine
+défiance des autres; il avait en même temps une honnête confiance en
+son propre jugement. On pouvait l'affliger, mais non le jouer ou
+l'intimider.
+
+«De tout mon coeur, répondit-il avec assurance, et je vous remercie, mon
+cher compagnon de voyage, de m'avoir procuré cette faveur. Maintenant
+nous sommes quittes.»
+
+Les manières cordiales et franches de Buondelmonte ne se démentirent
+point. Seulement, comme le jeune étranger, tout en se hâtant, donnait
+des soins minutieux à sa toilette, le comte ne put réprimer un sourire
+qu'Olivier saisit au fond de la glace devant laquelle il nouait sa
+cravate. «Si nous faisons une guerre d'embûches, pensa-t-il, c'est fort
+bien; avançons.» Il ôta sa cravate, et gronda son domestique de lui en
+avoir donné une mal pliée. Le vieux Hantz en apporta une autre. «J'en
+aimerais mieux un bleu de ciel,» dit Olivier; et quand Hantz eut apporté
+la cravate bleu de ciel, Olivier les examina l'une après l'autre d'un
+air d'incertitude et de perplexité.
+
+«S'il m'était permis de donner mon avis, dit le valet de chambre
+timidement...
+
+--Vous n'y entendez rien, dit gravement Olivier; monsieur le comte, je
+m'en rapporte à vous, qui êtes un homme de goût: laquelle de ces deux
+couleurs convient le mieux au ton de ma figure?
+
+--Lady Mowbray, répondit le comte en souriant, ne peut souffrir ni le
+bleu ni le rose.
+
+--Donnez-moi une cravate noire, dit Olivier à son domestique.»
+
+La voiture du comte les attendait à la porte. Olivier y monta avec lui.
+Ils étaient contraints tous deux, et cependant il n'y parut point.
+Buondelmonte avait trop d'habitude du monde pour ne pas sembler ce qu'il
+voulait être! Olivier avait trop de résolution pour laisser voir
+son inquiétude. Il pensait que si lady Mowbray était d'accord avec
+Buondelmonte pour se moquer de lui, sa situation pouvait devenir
+difficile; mais si Buondelmonte était seul de son parti, il pouvait être
+agréable de le tourmenter un peu. En secret, leur première sympathie
+avait fait place à une sorte d'aversion. Olivier ne pouvait pardonner au
+comte de l'avoir laissé parler à tort et à travers sans se nommer; le
+comte avait sur le coeur, non les étourderies qu'Olivier avait débitées
+la veille, mais le peu de repentir ou de confusion qu'il en montrait.
+
+Lady Mowbray habitait un palais magnifique; le comte mit quelque
+affectation à y entrer comme chez lui, et à parler aux domestiques
+comme s'ils eussent été les siens. Olivier se tenait sur ses gardes
+et observait les moindres mouvements de son guide. La pièce où ils
+attendirent était décorée avec un art et une richesse dont le comte
+semblait orgueilleux, bien qu'il n'y eût coopéré ni par son argent ni
+par son goût. Cependant il fit les honneurs des tableaux de lady Mowbray
+comme s'il avait été son maître de peinture, et semblait jouir de
+l'émotion insurmontable avec laquelle Olivier attendait l'apparition de
+lady Mowbray.
+
+Metella Mowbray était fille d'une Italienne et d'un Anglais; elle avait
+les yeux noirs d'une Romaine et la blancheur rosée d'une Anglaise. Ce
+que les lignes de sa beauté avaient d'antique et de sévère était adouci
+par une expression sereine et tendre qui est particulière aux visages
+britanniques. C'était l'assemblage des deux plus beaux types. Sa figure
+avait été reproduite par tous les peintres et sculpteurs de l'Italie;
+mais malgré cette perfection, malgré ces triomphes, malgré la parure
+exquise qui faisait ressortir tous ses avantages, le premier regard
+qu'Olivier jeta sur elle lui dévoila le secret tourment du comte de
+Buondelmonte: Metella n'était plus jeune...
+
+Aucun des prestiges du luxe qui l'entourait, aucune des gloires don't
+l'admiration universelle l'avait couronnée, aucune des séductions
+qu'elle pouvait encore exercer, ne la défendirent de ce premier arrêt
+de condamnation que le regard d'un homme jeune lance à une femme qui ne
+l'est plus. En un clin d'oeil, en une pensée, Olivier rapprocha de cette
+beauté si parfaite et si rare le souvenir d'une fraîche et brutale
+beauté de Suissesse. Les sculpteurs et les peintres en eussent pensé ce
+qu'ils auraient voulu; Olivier se dit qu'il valait toujours mieux avoir
+seize ans que cet âge problématique dont les femmes cachent le chiffre
+comme un affreux secret.
+
+Ce regard fut prompt; mais il n'échappa point au comte, et lui fit
+involontairement mordre sa lèvre inférieure.
+
+Quant à Olivier, ce fut l'affaire d'un instant; il se remit et veilla
+mieux sur lui-même: il se dit qu'il ne serait point amoureux, mais qu'il
+pouvait fort bien, sans se compromettre, agir comme s'il l'était; car si
+lady Mowbray n'avait plus le pouvoir de lui faire faire des folies, elle
+valait encore là peine qu'il en fit pour elle. Il se trompait peut-être;
+peut-être une femme en a-t-elle le pouvoir tant qu'elle en a le droit.
+
+Le comte, dissimulant aussi sa mortification, présenta Olivier à lady
+Mowbray avec toutes sortes de cajoleries hypocrites pour l'un et pour
+l'autre; et au moment, où Metella tendait sa main au Genevois en le
+remerciant du service qu'il avait rendu à _son ami_, le comte ajouta:
+«Et vous devez aussi le remercier de l'enthousiasme passionné qu'il
+professe pour vous, madame. Celui-ci mérite plus que les autres: il vous
+a adorée avant de vous voir.»
+
+Olivier rougit jusqu'aux yeux, mais lady Mowbray lui adressa un sourire
+plein de douceur et de bonté; et, lui tendant la main, «Soyons donc
+amis, lui dit-elle, car je vous dois un dédommagement pour cette
+mauvaise plaisanterie de monsieur.
+
+--Soyez ou non sa complice, répondit Olivier, il vous a dit ce que je
+n'aurais jamais osé vous dire. Je suis trop payé de ce que j'ai fait
+pour lui.» Et il baisa résolument la main de lady Mowbray.
+
+«L'insolent!» pensa le comte.
+
+Pendant le déjeuner, le comte accabla sa maîtresse de petits soins et
+d'attentions. Sa politesse envers Olivier ne put dissimuler entièrement
+son dépit; Olivier cessa bientôt de s'en apercevoir. Lady Mowbray,
+de pâle, nonchalante et un peu triste, qu'elle était d'abord, devint
+vermeille, enjouée et brillante. On n'avait exagéré ni son esprit ni sa
+grâce. Lorsqu'elle eut parlé, Olivier la trouva rajeunie de dix ans;
+cependant son bon sens naturel l'empêcha de se tromper sur un point
+important. Il vit que Metella, sincère dans sa bienveillance envers
+lui, ne tirait sa gaieté, son plaisir et son _rajeunissement_ que des
+attentions affectueuses du comte. «Elle l'aime encore, pensa-t-il, et
+lui l'aimera tant qu'elle sera aimée des autres.»
+
+Dès ce moment il fut tout à fait à son aise, car il comprit ce qui se
+passait entre eux, et il s'inquiéta peu de ce qui pouvait se passer en
+lui-même; il était encore trop tôt.
+
+Le comte vit que Metella avait charmé son adversaire; il crut tenir
+la victoire. Il redoubla d'affection pour elle, afin qu'Olivier se
+convainquît bien de sa défaite.
+
+A trois heures il offrit à Olivier, qui se retirait, de le reconduire
+chez lui, et, au moment de quitter Metella, il lui baisa deux fois la
+main si tendrement qu'une rougeur de plaisir et de reconnaissance se
+répandit sur le visage de lady Mowbray. L'expression du bonheur dans
+l'amour semble être exclusivement accordée à la jeunesse, et quand on la
+rencontre sur un front flétri par les années, elle y jette de magiques
+éclairs. Metella parut si belle en cet instant que Buondelmonte en eut
+de l'orgueil, et, passant son bras sous celui d'Olivier, il lui dit
+en descendant l'escalier: «Eh bien! mon cher ami, êtes-vous toujours
+amoureux de ma maîtresse?
+
+--Toujours, répondit hardiment Olivier, quoiqu'il n'en pensât pas un
+mot.
+
+--Vous y mettez de l'obstination.
+
+--Ce n'est pas ma faute, mais bien la vôtre. Pourquoi vous êtes-vous
+emparé de mon secret et pourquoi l'avez-vous révélé? A présent nous
+jouons jeu sur table.
+
+--Vous avez la conscience de votre habileté!
+
+--Pas du tout, l'amour est un jeu de hasard.
+
+--Vous êtes très-facétieux!
+
+--Et vous donc, monsieur le comte!»
+
+Olivier consacra plusieurs jours à parcourir Florence. Il pensa peu à
+lady Mowbray; il aurait fort bien pu l'oublier s'il ne l'eût pas revue.
+Mais un soir il la vit au spectacle, et il crut devoir aller la saluer
+dans sa loge. Elle était magnifique aux lumières et en grande toilette;
+il en devint amoureux et résolut de ne plus la voir.
+
+Lady Mowbray s'était maintenue miraculeusement belle au delà de l'âge
+marqué pour le déclin du règne des femmes; mais, depuis un an, le temps
+inexorable semblait vouloir reprendre ses droits sur elle et lui faire
+sentir le réveil de sa main endormie. Souvent, le matin, Metella, en se
+regardant sans parure devant sa glace, jetait un cri d'effroi à l'aspect
+d'une ride légère creusée durant la nuit sur les plans lisses et nobles
+de son visage et de son cou. Elle se défendait encore avec orgueil de
+la tentation de se mettre du rouge, comme faisaient autour d'elle les
+femmes de son âge. Jusque-là elle avait pu braver le regard d'un homme
+en plein midi; mais des nuances ternes s'étendaient au contour de ses
+joues, et un reflet bleuâtre encadrait ses grands yeux noirs. Elle
+voyait déjà ses rivales se réjouir autour d'elle et lui faire un
+meilleur accueil à mesure qu'elles la trouvaient moins redoutable.
+
+Dans le monde on disait qu'elle était si affectée de vieillir qu'elle en
+était malade. Les femmes assuraient déjà qu'elle se teignait les cheveux
+et qu'elle avait plusieurs fausses dents. Le comte de Buondelmonte
+savait bien que c'étaient autant de calomnies; mais il s'en affectait
+peut-être plus sincèrement que d'une vérité qui serait restée secrète.
+Il avait été trop heureux, trop envié depuis dix ans, pour que les
+jouissances de la vanité, qui sont les plus durables de toutes;
+n'eussent pas fait pâlir celles de l'amour. L'attachement et la fidélité
+de la plus belle et de la plus aimable des femmes avaient-ils développé
+en lui un immense orgueil, ou l'avaient-ils seulement nourri?
+
+Je n'en sais rien: Toutes les personnes que je connais ont eu vingt ans;
+et mes études psychologiques me portent à croire que presque tout le
+monde est capable d'avoir vingt ans, ne fût-ce qu'une fois en sa vie.
+Mais le comte en eut trente et demi le jour où lady Mowbray en eut....
+(je suis trop bien élevé pour tracer un chiffre qui désignerait au juste
+ce que j'appellerai, sans offenser ni compromettre personne, l'âge
+_indéfinissable_ d'une femme); et le comte, qui avait tiré une grande
+gloire de la préférence de lady Mowbray, commença à jouer dans le monde
+un rôle moitié honorable, moitié ridicule, qui fit beaucoup souffrir sa
+vanité. Dix ans apportent dans toutes les passions possibles beaucoup de
+calme et de raisonnement: L'amitié, lorsqu'elle n'est qu'une survivance
+de l'amour, est plus susceptible de calcul et plus froide dans ses
+jugements. Une telle amitié (que deux ou trois exceptions qui sont dans
+le monde me le pardonnent!) n'est point héroïque de sa nature. L'amitié
+de Buondelmonte pour Metella vit d'un oeil très-clairvoyant les chances
+d'ennui et de dépendance qui allaient s'augmentant d'un côté, de l'autre
+les chances d'avenir et de triomphe qui étaient encore vertes et
+séduisantes. Une certaine princesse allemande; grande liseuse de romans
+et renommée pour le luxe de ses équipages, débitait des oeillades
+sentimentales qui, au spectacle, attiraient dans leur direction
+magnétique tous les yeux vers la loge du comte. Une prima donna, pour
+laquelle quantité de colonels s'étaient battus en duel, invitait souvent
+le comte à ses soupers et le raillait de sa vie bourgeoise et retirée.
+
+Des jeunes gens, dont il faisait du reste l'admiration par ses gilets
+et les pierres gravées de ses bagues, lui reprochaient sérieusement la
+perte de sa liberté. Enfin il ne voyait plus personne se lever et se
+dresser sur la pointe des pieds quand lady Mowbray, appuyée sur son
+bras, paraissait en public. Elle était encore belle, mais tout le monde
+le savait; on l'avait tant vue, tant admirée! il y avait si longtemps
+qu'on l'avait proclamée la reine de Florence, qu'il n'était plus
+question d'elle et que la moindre pensionnaire excitait plus d'intérêt.
+Les femmes osaient aborder les modes que la seule lady Mowbray avait eu
+le droit de porter; on ne disait plus le moindre mal d'elle, et le
+comte entendait avec un plaisir diabolique répéter autour de lui que sa
+conduite était exemplaire, et que c'était une bien belle chose que de
+s'abuser aussi longtemps sur les attraits de sa maîtresse.
+
+La douleur de Metella, en se voyant négligée de celui qu'elle aimait
+exclusivement, fut si grande que sa santé s'altéra, et que les ravages
+du temps firent d'effrayants progrès. Le refroidissement de Buondelmonte
+en fit à proportions égales; et lorsque le jeune Olivier les vit
+ensemble, lady Mowbray n'en était plus à compter son bonheur par années,
+mais par heures.
+
+«Savez-vous, ma chère Metella, lui dit le comte le lendemain du jour
+où elle avait rencontré Olivier au spectacle, que ce jeune Suisse est
+éperdument amoureux de vous?
+
+--Est-ce que vous auriez envie de me le faire croire? dit lady Mowbray
+en s'efforçant de prendre un ton enjoué: voilà au moins la dixième fois
+depuis quinze jours que vous me le répétez!
+
+--Et quand vous le croiriez, dit assez sèchement le comte, qu'est-ce que
+cela me ferait?»
+
+Metella eut envie de lui dire qu'il n'avait pas toujours été aussi
+insouciant; mais elle craignit de tomber dans les phrases du vocabulaire
+des femmes abandonnées, elle garda le silence.
+
+Le comte se promena quelque temps dans l'appartement d'un air sombre.
+
+«Vous vous ennuyez, mon ami? lui dit-elle avec douceur.
+
+--Moi! pas du tout! Je suis un peu souffrant.»
+
+Lady Mowbray se tut de nouveau, et le comte continua à se promener en
+long et en large. Quand il la regarda, il s'aperçut qu'elle pleurait.
+«Eh bien! qu'est-ce que vous avez? lui dit-il en feignant la plus
+grande surprise. Vous pleurez parce que j'ai un peu mal à la gorge.
+
+--Si j'étais sûre que vous souffrez, je ne pleurerais pas.
+
+--Grand merci, milady!
+
+--J'essaierais de vous soulager; mais je crois que votre mal est sans
+remède.
+
+--Quel est donc mon mal, s'il vous plaît?
+
+--Regardez-moi, monsieur, répondit-elle en se levant et en lui montrant
+son visage flétri; votre mal est écrit sur mon front....
+
+--Vous êtes folle, répondit-il en levant les épaules, ou plutôt, vous
+êtes furieuse de vieillir! Est-ce ma faute, à moi? puis-je l'empêcher?
+
+--Oh! certainement, Luigi, répondit Metella, vous auriez pu l'empêcher
+encore!» Elle retomba sur son fauteuil, pâle, tremblante, et fondit en
+larmes.
+
+Le comte fut attendri, puis contrarié; et, cédant au dernier mouvement,
+il lui dit brutalement: «Parbleu! madame, vous ne devriez pas pleurer;
+cela ne vous embellira pas.» Et il sortit avec colère.
+
+«Il faut absolument que cela finisse, pensa-t-il quand il fut dans la
+rue. Il n'est pas en mon pouvoir de feindre plus longtemps un amour que
+je ne ressens plus. Tous ces ménagements ressemblent à l'hypocrisie. Ma
+faiblesse d'ailleurs prolonge l'incertitude et les souffrances de cette
+malheureuse femme. C'est une sorte d'agonie que nous endurons tous deux.
+Il faut couper ce lien, puisqu'elle ne veut pas le dénouer.»
+
+Il retourna sur ses pas et la trouva évanouie dans les bras de ses
+femmes: il en fut touché et lui demanda pardon. Quand il la vit plus
+calme, il se retira plus mécontent lui-même que s'il l'eût laissée
+furieuse. «Il est donc décidé, se dit-il en serrant les poings sous son
+manteau, que je n'aurai pas l'énergie de me débarrasser d'une femme!»
+Il s'excita tant qu'il put à prendre un parti décisif, et toujours,
+au moment d'en adopter un, il sentit qu'il n'aurait pas le courage de
+braver le désespoir de Metella. Après tout, que ce fût par vanité ou
+par tendresse, il l'avait aimée, il avait vécu dix ans heureux auprès
+d'elle, il lui devait en partie l'éclat de sa position dans le monde, et
+il y avait des jours où elle était encore si belle qu'on le proclamait
+heureux: il était heureux ces jours-là. «Cependant il le faut,
+pensa-t-il; car dans peu de temps elle sera décidément laide: je ne
+pourrai plus la souffrir, et je ne serai pas assez fort pour lui cacher
+mon dégoût. Alors notre rupture sera éclatante et rude. Il vaudrait
+mieux qu'elle se fit à l'amiable dès à présent....»
+
+Il se promena seul pendant une heure au clair de la lune. Il était
+tellement malheureux que lady Mowbray serait venue au-devant de ses
+desseins si elle avait su combien il était rongé d'ennui. Enfin il
+s'arrêta au milieu de la rue; et, regardant autour de lui dans une sorte
+de détresse, il vit qu'il était devant l'hôtel où logeait Olivier. Il y
+entra précipitamment, je ne sais pas bien pourquoi, et peut-être ne le
+savait-il pas non plus lui-même.
+
+Quoi qu'il en soit, il demanda le Genevois, et apprit avec plaisir
+qu'il était chez lui. Il le trouva se disposant à aller au bal chez un
+banquier auquel il était recommandé. Olivier fut surpris de l'agitation
+du comte. Il ne l'avait pas encore vu ainsi, et ne savait que penser de
+son air inquiet et de ses fréquentes contradictions. Rien de ce qu'il
+disait ne semblait être dans ses habitudes ni dans son caractère. Enfin,
+après un quart d'heure de cette étrange manière d'être, Buondelmonte
+lui pressa la main avec effusion, le conjura de venir souvent chez lady
+Mowbray. Après lui avoir fait mille politesses exagérées, il se retira
+précipitamment, comme un homme qui vient de commettre un crime.
+
+Il retourna chez lady Mowbray: il la trouva souffrante et prête à se
+mettre au lit. Il l'engagea à se distraire et à venir avec lui au bal
+chez le banquier A..... Metella n'en avait pas la moindre envie; mais,
+voyant que le comte le désirait vivement, elle céda pour lui faire
+plaisir, et ordonna à ses femmes de préparer sa toilette.
+
+«Vraiment, Luigi, lui dit-elle en s'habillant, je ne vous comprends
+plus. Vous avez mille caprices: avant-hier je désirais aller au bal de
+la princesse Wilhelmine, et vous m'en avez empêchée; aujourd'hui....
+
+--Ah! c'était bien différent: j'avais un rhume effroyable ce jour-là....
+Je tousse encore un peu....
+
+--On m'a dit cependant....
+
+--Qu'est-ce qu'on vous a dit? et qui est-ce qui vous l'a dit?
+
+--Oh! c'est le jeune Suisse avec lequel vous avez voyagé, et que j'ai vu
+au spectacle hier soir; il m'a dit qu'il vous avait rencontré la veille
+au bal chez la princesse Wilhelmine.
+
+--Ah! madame, dit le comte, je comprends très-bien les raisons de M.
+Olivier de Genève pour me calomnier auprès de vous!
+
+--Vous calomnier, dit Metella en levant les épaules. Est-ce qu'il sait
+que vous m'avez fait un mensonge?
+
+--Est-ce que vous allez mettre cette robe-là, milady? interrompit le
+comte. Oh! mais vous négligez votre toilette déplorablement!
+
+--Cette robe arrive de France, mon ami; elle est de Victorine, et vous
+ne l'avez pas encore vue.
+
+--Mais une robe de velours violet! c'est d'une sévérité effrayante.
+
+--Attendez donc: il y a des noeuds et des torsades d'argent qui lui
+donnent beaucoup d'éclat.
+
+--Ah! c'est vrai! voilà une toilette très-riche et très-noble. On a beau
+dire, Metella, c'est encore vous qui avez la mise la plus élégante, et
+il n'y a pas une femme de vingt ans qui puisse se vanter d'avoir une
+taille aussi belle....
+
+--Hélas! dit Metella, je ne sens plus la souplesse que j'avais
+autrefois; ma démarche n'est plus aussi légère; il me semble que je
+m'affaisse et que je suis moins grande d'une ligne chaque jour.
+
+--Vous êtes trop sincère et trop bonne, ma chère lady, dit le comte
+en baissant la voix. Il ne faut pas dire cela, surtout devant vos
+soubrettes; ce sont des babillardes qui iront le répéter dans toute la
+ville.
+
+--J'ai un délateur qui parlera plus haut qu'elles, répondit Metella:
+c'est votre indifférence.
+
+--Ah! toujours des reproches! Mon Dieu! qu'une femme qui se croit
+offensée est cruelle dans sa plainte et persévérante dans sa vengeance!
+
+--Vengeance! moi, vengeance! dit Metella.
+
+--Non, je me sers d'un mot inconvenant, ma chère lady; vous êtes douce
+et généreuse, en ai-je jamais douté! Allons, ne nous querellons pas, au
+nom du ciel! Ne prenez pas votre air abattu et fatigué. Votre coiffure
+est bien plate, ne trouvez-vous pas?
+
+--Vous aimez ces bandeaux lisses avec un diamant sur le front....
+
+--Je trouve qu'à présent les tresses descendant le long des joues, à la
+manière des reines du moyen âge, vous vont encore mieux.
+
+--Il est vrai que mes joues ne sont plus très-rondes, et qu'on les voit
+moins avec des tresses. Francesca, faites-moi des tresses.
+
+--Metella, dit le comte lorsqu'elle fut coiffée, pourquoi ne mettez-vous
+pas de rouge?
+
+--Hélas! il est donc temps que j'en mette, répondit-elle tristement. Je
+me flattais de n'en jamais avoir besoin.
+
+--C'est une folie, ma chère; est-ce que tout le monde n'en met pas? Les
+plus jeunes femmes en ont.
+
+--Vous haïssez le fard, et vous me disiez souvent que vous préfériez ma
+pâleur à une fraîcheur factice.
+
+--Mais la dernière fois que vous êtes sortie, on vous a trouvée bien
+pâle.... On ne va pas au bal uniquement pour son amant.
+
+--J'y vais uniquement pour vous aujourd'hui, je vous jure.
+
+--Ah! milady, c'est à mon tour de dire qu'il n'en fut pas toujours
+ainsi! _Autrefois_ vous étiez un peu fière de vos triomphes.
+
+--J'en étais fière à cause de vous, Luigi; à présent qu'ils m'échappent
+et que je vous vois souffrir, je voudrais me cacher. Je voudrais
+éteindre le soleil et vivre avec vous dans les ténèbres.
+
+--Ah! vous êtes en veine de poésie, milady. J'ai trouvé tout à l'heure
+votre Byron ouvert à cette belle page des ténèbres; je ne m'étonne pas
+de vous voir des idées sombres. Eh bien! le rouge vous sied à merveille.
+Regardez-vous, vous êtes superbe. Allons, Francesca, apportez les gants
+et l'éventail de milady. Voici votre bouquet, Metella; c'est moi qui
+l'ai apporté; c'est un droit que je ne veux pas perdre.»
+
+Metella prit le bouquet, regarda tendrement le comte avec un sourire sur
+les lèvres et une larme dans les yeux. «Allons, venez, mon amie, lui
+dit-il. Vous allez être encore une fois la reine du bal.»
+
+Le bal était somptueux; mais, par un de ces hasards facétieux qui se
+rencontrent souvent dans le monde, il y avait une quantité exorbitante
+de femmes laides et vieilles. Parmi les jeunes et les agréables, il y
+en avait peu de vraiment jolies. Lady Mowbray eut donc un très-grand
+succès; et Olivier, qui ne s'attendait pas à la rencontrer, s'abandonna
+à sa naïve admiration. Dès que le comte le vit auprès de lady Mowbray,
+il s'éloigna, et dès qu'il les vit s'éloigner l'un de l'autre, il prit
+le bras d'Olivier, et, sous le premier prétexte venu, il le ramena
+auprès de Metella. «Vous m'avez dit en route que vous aviez vu Goëthe,
+dit-il au voyageur; parlez donc de lui à milady. Elle est si avide
+d'entendre parler du vieux Faust qu'elle voulait m'envoyer à Weimar
+tout exprès pour lui rapporter les dimensions exactes de son front.
+Heureusement pour moi, le grand homme est mort au moment où j'allais me
+mettre en route.» Buondelmonte tourna sur ses talons fort habilement en
+achevant sa phrase, et laissa Olivier parler de Goëthe à lady Mowbray.
+
+Metella, qui l'avait d'abord accueilli avec une politesse bienveillante,
+l'écouta peu à peu avec intérêt. Olivier n'avait pas infiniment
+d'esprit, mais il avait fait beaucoup de bonnes lectures; il avait de la
+vivacité, de l'enthousiasme, et, ce qui est extrêmement rare chez les
+jeunes gens, pas la moindre affectation. Avec lui, on n'était pas forcé
+de pressentir le grand homme en herbe, la puissance intellectuelle
+méconnue et comprimée; c'était un vrai Suisse pour la franchise et le
+bon sens, une sorte d'Allemand pour la sensibilité et la confiance; il
+n'avait rien de français, ce qui plut infiniment à Metella.
+
+Vers la fin du bal le comte revint auprès d'eux, et, les retrouvant
+ensemble, il se sentit joyeux et triompha intérieurement de son
+habileté. Il laissa Olivier donner le bras à lady Mowbray pour la
+reconduire à sa voiture, et les suivit par derrière avec une discrétion
+vraiment maritale.
+
+Le lendemain, il fit à Metella le plus pompeux éloge du jeune Suisse, et
+l'engagea à lui écrire un mot pour l'inviter à dîner. Après le dîner, il
+se fit appeler dehors pour une prétendue affaire imprévue, et les laissa
+ensemble toute la soirée. Comme il revenait seul et à pied, il vit deux
+jeunes bourgeois de la ville arrêtés devant le balcon de lady Mowbray,
+et il s'arrêta pour entendre leur conversation.
+
+«Vois-tu la taille de lady Mowbray au clair de la lune? On dirait une
+belle statue sur une terrasse.
+
+--Le comte est aussi un beau cavalier. Comme il est grand et mince!
+
+--Ce n'est pas le comte de Buondelmonte; celui-ci est plus grand de
+toute la tête. Qui diable est-ce donc? je ne le connais pas.
+
+--C'est le jeune duc d'Asti.
+
+--Non, je viens de le voir passer en sédiole.
+
+--Bah! ces grandes dames ont tant d'adorateurs, celle-là qui est si
+belle surtout! Le comte de Buondelmonte doit être fier!...
+
+--C'est un niais. Il s'amuse à faire la cour à cette grosse princesse
+allemande, qui a des yeux de faïence et des mains de macaroni, tandis
+qu'il y a dans la ville un petit étranger nouvellement débarqué qui
+donne le bras à madame Metella, et qui change d'habit sept fois par jour
+pour lui plaire.
+
+--Ah! parbleu! c'est lui que nous voyons là-haut sur le balcon. Il a
+l'air de ne pas s'ennuyer.
+
+--Je ne m'ennuierais pas à sa place.
+
+--Il faut que Buondelmonte soit bien fou!»
+
+Le comte entra dans le palais et traversa les appartements avec
+agitation. Il arriva à l'entrée de la terrasse, et s'arrêta pour
+regarder Metella et Olivier, dont les silhouettes se dessinaient
+distinctement sur le ciel pur et transparent d'une belle soirée. Il
+trouva le Genevois bien près de sa maîtresse; il est vrai que celle-ci
+regardait d'un autre côté et semblait rêver à autre chose; mais un
+sentiment de jalousie et d'orgueil blessé s'alluma dans l'âme italienne
+du comte. Il s'approcha d'eux et leur parla de choses indifférentes.
+Lorsqu'ils rentrèrent tous trois dans le salon, Buondelmonte remarqua
+tout haut que Metella avait été bien préoccupée; car elle n'avait pas
+fait allumer les bougies, et il se heurta à plusieurs meubles pour
+atteindre à une sonnette, ce qui acheva de le mettre de très-mauvaise
+humeur.
+
+Le jeune Olivier n'avait pas assez de fatuité pour s'imaginer qu'il
+pouvait consoler Metella de l'abandon de son amant. Quoiqu'elle ne lui
+eût fait aucune confidence, il avait pénétré facilement son chagrin,
+et il en voyait la cause. Il la plaignait sincèrement et l'en aimait
+davantage. Cette compassion, jointe à une sorte de ressentiment des
+persiflages du comte, lui inspirait l'envie de le contrarier. Il
+vit avec joie que le dépit avait pris la place de cette singulière
+affectation de courtoisie, et il reprit la conversation sur un ton
+de sentimentalité que le comte était peu disposé à goûter. Metella,
+surprise de voir son amant capable encore d'un sentiment de jalousie,
+s'en réjouit, et, femme qu'elle était, se plut à l'augmenter en
+accordant beaucoup d'attention au Genevois. Si ce fut une scélératesse,
+elle fut excusable, et le comte l'avait bien méritée. Il devint âcre et
+querelleur, au point que lady Mowbray, qui vit Olivier très-disposé à
+lui tenir tête, craignit une scène ridicule et fit entendre au jeune
+homme qu'il eût à se retirer. Olivier comprit fort bien; mais il affecta
+la gaucherie d'un campagnard, et parut ne se douter de rien jusqu'à ce
+que Metella lui eût dit tout bas: «Allez-vous-en, mon cher monsieur, je
+vous en prie.»
+
+Olivier feignit de la regarder avec surprise.
+
+«Allez, ajouta-t-elle, profitant d'un moment où le comte allait prendre
+le chapeau d'Olivier pour le lui présenter; vous m'obligerez; je vous
+reverrai....
+
+--Madame, le comte s'apprête à me faire une impertinence; il tient mon
+chapeau; je vais être obligé de le traiter de fat; que faut-il que je
+fasse?
+
+--Rien; allez-vous-en et revenez demain soir.»
+
+Olivier se leva: «Je vous demande pardon, monsieur le comte, dit-il;
+vous vous trompez, c'est mon chapeau que vous prenez pour le vôtre;
+veuillez me le rendre, je vais avoir l'honneur de vous saluer.»
+
+Le comte, toujours prudent, non par absence de courage (il était brave),
+mais par habitude de circonspection et par crainte du ridicule, fut
+enchanté d'en être quitte ainsi. Il lui remit son chapeau et le quitta
+poliment; mais, dès qu'il fut parti, il le déclara souverainement
+insipide, mal appris et ridicule. «Je ne sais comment vous avez fait
+pour supporter ce personnage, dit-il à Metella; il faut que vous ayez
+une patience angélique.
+
+--Mais il me semble, mon ami, que c'est vous qui m'avez priée de
+l'inviter, et vous me l'avez laissé sur les bras ensuite.
+
+--Depuis quand êtes-vous si Agnès que vous ne sachiez pas vous
+débarrasser d'un fat importun? Vous n'êtes plus dans l'âge de la
+gaucherie et de la timidité.»
+
+Metella se sentit vivement offensée de cette insolence; elle répondit
+avec aigreur; le comte s'emporta, et lui dit tout ce que depuis
+longtemps il n'osait pas lui dire. Metella comprit sa position, et, en
+s'éclairant sur son malheur, elle retrouva l'orgueil que son affection
+irréprochable envers le comte devait lui inspirer.
+
+«Il suffit, monsieur, lui dit-elle; il ne fallait pas me faire attendre
+si longtemps la vérité. Vous m'avez trop fait jouer auprès de vous un
+rôle odieux et ridicule. Il est temps que je comprenne celui que mon âge
+et le vôtre m'imposent: je vous rends votre liberté.»
+
+Il y avait longtemps que le comte aspirait à ce jour de délivrance; il
+lui avait semblé que le mot échappé aux lèvres de Metella le ferait
+bondir de joie. Il avait trop compté sur la force que nous donne
+l'égoïsme. Quand il entendit ce mot si étrange entre eux, quand il
+vit en face ce dénoûment triste et honteux à une vie d'amour et de
+dévouement mutuels, il eut horreur de Metella et de lui-même; il demeura
+pâle et consterné. Puis un violent sentiment de colère et de jalousie
+s'empara de lui.
+
+«Sans doute, s'écria-t-il, cet aveu vous tardait, madame! En vérité,
+vous êtes très-jeune de coeur, et je vous faisais injure en voulant
+compter vos années. Vous avez promptement rencontré le réparateur de mes
+torts et le consolateur de vos peines. Vous comptez recourir à lui pour
+oublier les maux que je vous ai causés, n'est-ce pas? Mais il n'en sera
+pas ainsi; demain, un de nous deux, madame, sera près de vous. L'autre
+ne vous disputera plus jamais à personne. Dieu ou le sort décideront de
+votre joie ou de votre désespoir.»
+
+Metella ne s'attendait point à cette bizarre fureur. La malheureuse
+femme se flatta d'être encore aimée; elle attribua tout ce que le comte
+lui avait dit d'abord à la colère. Elle se jeta dans ses bras, lui fit
+mille serments, lui jura qu'elle ne reverrait jamais Olivier s'il le
+désirait, et le supplia de lui pardonner un instant de vanité blessée.
+
+Le comte s'apaisa sans joie, comme il s'était emporté sans raison. Ce
+qu'il craignait le plus au monde était de prendre une résolution dans
+l'état de contradiction continuelle où il était vis-à-vis de lui-même.
+Il fit des excuses à lady Mowbray, s'accusa de tous les torts, la
+conjura de ne pas lui retirer son affection et l'engagea à recevoir
+Olivier, dans la crainte qu'il ne soupçonnât ce qui s'était passé à
+cause de lui.
+
+Le jour vint et termina enfin les orages d'une nuit d'insomnie, de
+douleur et de colère. Ils se quittèrent réconciliés en apparence, mais
+tristes, découragés; incertains, et tellement accablés de fatigue l'un
+et l'autre, qu'ils comprenaient à peine leur situation.
+
+Le comte dormit douze heures à la suite de cette rude émotion. Lady
+Mowbray s'éveilla assez tôt dans la journée; elle attendait Olivier
+avec inquiétude; elle ne savait comment lui expliquer ses paroles de la
+veille et la conduite de M. de Buondelmonte.
+
+Il vint et se conduisit avec assez d'adresse pour rendre Metella plus
+expansive qu'elle ne l'avait résolu. Son secret lui échappa, et des
+larmes couvrirent son visage en avouant tout ce qu'elle avait souffert
+et tout ce qu'elle craignait d'avoir à souffrir encore.
+
+Olivier s'attendrit à son tour, et, comme un excellent enfant qu'il
+était, il pleura avec lady Mowbray. Il est impossible, quand on
+est malheureux par suite de l'injustice d'autrui, de n'être pas
+reconnaissant de l'intérêt et de l'affection qu'on rencontre ailleurs.
+Il faudrait, pour s'en défendre, un stoïcisme ou une défiance qu'on n'a
+point dans ces moments-là. Metella fut touchée de la réserve délicate et
+des larmes silencieuses du jeune Olivier. Elle avait compris vaguement
+la veille qu'elle était aimée de lui, et maintenant elle en était sûre.
+Mais elle ne pouvait trouver dans cet amour qu'un faible allégement aux
+douleurs du sien.
+
+Plusieurs semaines se passèrent dans cette incertitude. Le comte ne
+pouvait rallumer son amour, sans cesse prêt à s'éteindre, qu'au feu de
+la jalousie. Dès qu'il se trouvait seul avec sa maîtresse, il regrettait
+de ne l'avoir pas quittée lorsqu'elle le lui avait offert. Alors il
+ramenait son rival auprès d'elle, espérant qu'une autre affection
+consolerait Metella et la rendrait complice de son parjure. Mais dès
+qu'il lui semblait voir Olivier gagner du terrain sur lui, sa vanité
+blessée et sans doute un reste d'amour pour lady Mowbray le rejetaient
+dans de violents accès de fureur. Il ne sentait le prix de sa maîtresse
+qu'autant qu'elle lui était disputée. Olivier comprit le caractère du
+comte et sa situation d'esprit. Il vit qu'il disputerait le coeur de
+Metella tant qu'il aurait un rival; il s'éloigna et alla passer quelque
+temps à Rome. Quand il revint, il trouva Metella au désespoir et presque
+entièrement délaissée. Son malheur était enfin livré au public, toujours
+avide de se repaître d'infortunes et de se réjouir la vue avec les
+chagrins qu'il ne sent pas; la désertion du comte et ses motifs
+rendirent le rôle de lady Mowbray fâcheux et triste. Les femmes s'en
+réjouissaient, et quoique les hommes la tinssent encore pour charmante
+et désirable, nul n'osait se présenter, dans la crainte d'être accepté
+comme un pis-aller. Olivier vint, et, comme il aimait sincèrement, il
+ne craignit pas d'être ridicule; il s'offrit, non pas encore comme un
+amant, mais comme un ami sincère, comme un fils dévoué. Un matin, lady
+Mowbray quitta Florence sans qu'on sût où elle était allée; on vit
+encore le jeune Olivier pendant quelques jours dans les endroits
+publics, se montrant comme pour prouver qu'il n'avait pas enlevé lady
+Mowbray. Le comte lui en sut bon gré et ne lui chercha pas querelle. Au
+bout de la semaine, le Genevois disparut à son tour, sans avoir prononcé
+devant personne le nom de lady Mowbray.
+
+Il la rejoignit à Milan, où, selon sa promesse, elle l'attendait; il la
+trouva bien pâle et bien près de la vieillesse. Je ne sais si son amour
+diminua, mais son amitié s'en accrut. Il se mit à ses genoux, baisa ses
+mains, l'appela sa mère, et la supplia de prendre courage.
+
+«Oui, appelez-moi toujours votre mère, lui dit-elle; je dois en avoir
+pour vous la tendresse et l'autorité. Écoutez donc ce que ma conscience
+m'ordonne de vous dire dès aujourd'hui. Vous m'avez parlé souvent de
+votre affection, non pas seulement de celle qu'un généreux enfant peut
+avoir pour une vieille amie, mais vous m'avez parlé comme un jeune homme
+pourrait le faire à une femme dont il désire l'amour. Je crois, mon cher
+Olivier, que vous vous êtes trompé alors, et qu'en me voyant vieillir
+chaque jour vous serez bientôt désabusé. Quant à moi, je vous dirai la
+vérité. J'ai essayé de partager tous vos sentiments; je l'ai résolu, je
+vous l'ai presque promis. Je ne devais plus rien à Buondelmonte, et je
+me devais à moi-même de le laisser disposer de son avenir. J'ai quitté
+Florence dans l'espoir de me guérir de ce cruel amour, et d'en ressentir
+un plus jeune et plus enivrant avec vous. Eh bien! je ne vous dirai pas
+aujourd'hui que ma raison repousse cette imprudente alliance entre deux
+âges aussi différents que le vôtre et le mien. Je ne vous dirai pas non
+plus que ma conscience me défend d'accepter un dévouement dont vous
+vous repentiriez bientôt. Je ne sais pas à quel point j'écouterais ma
+conscience et ma raison, si l'amour était une fois rentré dans mon
+coeur. Je sais que je suis encore malheureusement bien jeune au moral;
+mais voici ma véritable raison. Olivier n'en soyez pas offensé, et
+songez que vous me remercierez un jour de vous l'avoir dite, et que vous
+m'estimerez de n'avoir pas agi comme une femme de mon âge, blessée dans
+ses plus chères vanités, eût agi envers un jeune homme tel que vous.
+Je suis femme, et j'avoue qu'au milieu de mon désespoir j'ai ressenti
+vivement l'affront fait à mon sexe et à ma beauté passée. J'ai versé des
+larmes de sang en voyant le triomphe de mes rivales, en essuyant les
+railleries de celles qui sont jeunes aujourd'hui; et qui semblent
+ignorer qu'elles passeront, que demain elles seront comme moi. Eh bien!
+Olivier, je me suis débattue contre ce dépit poignant; j'ai résisté
+aux conseils de mon orgueil, qui m'engageait à recevoir vos soins
+publiquement et à me parer de votre jeune amour comme d'un dernier
+trophée: je ne l'ai pas fait, et j'en remercie Dieu et ma conscience. Je
+vous dois aujourd'hui une dernière preuve de loyauté.
+
+--Arrêtez, madame, dit Olivier; et ne m'ôtez pas tout espoir! Je sais ce
+que vous avez à me dire: vous aimez encore le comte de Buondelmonte, et
+vous voulez rester fidèle à la mémoire d'un bonheur qu'il a détruit.
+Je vous en vénère et vous en aime davantage; je respecterai ce noble
+sentiment, et j'attendrai que le temps et Dieu vous parlent en ma
+faveur. Si j'attends en vain, je ne regretterai pas de vous avoir
+consacré mes soins et mon respect.»
+
+Lady Mowbray serra la main d'Olivier et l'appela son fils. Ils se
+rendirent à Genève; et Olivier tint ses promesses. Peut-être ne
+furent-elles pas très-héroïques d'abord; mais, au bout de six mois,
+Metella, apaisée par sa résignation et rétablie par l'air vif des
+montagnes, retrouva la fraîcheur et la santé qu'elle avait perdues.
+Ainsi qu'on voit, après les premières pluies de l'automne, recommencer
+une saison chaude et brillante, lady Mowbray entra dans son _été de la
+Saint-Martin_; c'est ainsi que les villageois appellent les beaux jours
+de novembre. Elle redevint si belle, qu'elle espéra avec raison jouir
+encore de quelques années de bonheur et de gloire. Le monde ne lui donna
+pas de démenti, et l'heureux Olivier moins que personne.
+
+Ils avaient fait ensemble le voyage de Venise; et, à la suite des fêtes
+du carnaval, ils s'apprêtaient à revenir à Genève, lorsque le comte de
+Buondelmonte, tiré à la remorque par sa princesse allemande, vint passer
+une semaine dans la ville des doges. La princesse Wilhelmine était jeune
+et vermeille; mais, lorsqu'elle lui eut récité une assez grande quantité
+de phrases apprises par coeur dans ses livres favoris, elle rentra
+dans un pacifique silence dont elle ne sortit plus que pour redire ses
+apologues et ses sentences accoutumés. Le pauvre comte se repentait
+cruellement de son choix et commençait à craindre une luxation de la
+mâchoire s'il continuait à jouir de son bonheur, lorsqu'il vit passer
+dans une gondole Metella avec son jeune Olivier. Elle avait l'air d'une
+belle reine suivie de son page. La jalousie du comte se réveilla, et il
+rentra chez lui déterminé à passer son épée au travers de son rival.
+Heureusement pour lui ou pour Olivier, il fut saisi d'un accès de
+fièvre qui le retint au lit huit jours. Durant ce temps, la princesse
+Wilhelmine, scandalisée de l'entendre invoquer sans cesse dans son
+délire lady Mowbray, prit la route de Wurtemberg avec un chevalier
+d'industrie qui se donnait à Venise pour un prince grec, et qui, grâce à
+de fort belles moustaches noires et à un costume théâtral, passait pour
+un homme très-vaillant. Pendant le même temps, lady Mowbray et Olivier
+quittèrent Venise sans avoir appris qu'ils avaient heurté la gondole du
+comte de Buondelmonte, et qu'ils le laissaient entre deux médecins,
+dont l'un le traitait pour une gastrite, et l'autre pour une affection
+cérébrale. A force de glace appliquée, par l'un sur l'estomac, et par
+l'autre sur la tête, le comte se trouva bientôt guéri des deux maladies
+qu'il n'avait pas eues, et, revenant à Florence, il oublia les deux
+femmes qu'il n'avait plus.
+
+
+
+II.
+
+
+Un matin, lady Mowbray, qui s'était fixée en Suisse, reçut une lettre
+datée de Paris; elle était de la supérieure d'un couvent de religieuses
+où Metella avait mis deux ou trois ans auparavant sa nièce, miss Sarah
+Mowbray, jeune orpheline _très-intéressante_, comme le sont toutes les
+orphelines en général, et particulièrement celles qui ont de la fortune.
+La supérieure avertissait lady Mowbray que la maladie de langueur dont
+miss Sarah était atteinte depuis un an faisait des progrès assez sérieux
+pour que les médecins eussent prescrit le changement d'air et de lieu
+dans le plus court délai possible. Aussitôt après la réception de cette
+lettre, lady Mowbray demanda des chevaux de poste, fit faire à la hâte
+quelques paquets, et partit pour Paris dans la journée.
+
+Olivier resta seul dans le grand château que lady Mowbray avait acheté
+sur le Léman, et dans lequel depuis cinq ans il passait auprès d'elle
+tous les étés. C'était depuis ces cinq années la première fois qu'il se
+trouvait seul à la campagne, forcé, pour ainsi dire, de réfléchir et de
+contempler sa situation. Bien que le voyage de lady Mowbray dût être
+d'une quinzaine de jours tout au plus, elle avait semblé très-affectée
+de cette séparation, et lui-même n'avait point accepté sans répugnance
+l'idée qu'un tiers allait venir se placer dans une intimité jusqu'alors
+si paisible et si douce. Le caractère romanesque d'Olivier n'avait pas
+changé; son coeur avait le même besoin d'affection, son esprit la même
+candeur qu'autrefois. Avait-il obéi à la loi du temps, et son amour
+pour lady Mowbray avait-il fait place à l'amitié? il n'en savait rien
+lui-même, et Metella n'avait jamais eu l'imprudence de l'interroger à
+cet égard. Elle jouissait de son affection sans l'analyser. Trop sage
+et trop juste pour n'en pas sentir le prix, elle s'appliquait à rendre
+douce et légère cette chaîne qu'Olivier portait avec reconnaissance et
+avec joie.
+
+Metella était si supérieure à toutes les autres femmes, sa société était
+si aimable, son humeur si égale, elle était si habile à écarter de son
+jeune ami tous les ennuis ordinaires de la vie, qu'Olivier s'était
+habitué à une existence facile, calme, délicieuse tous les jours,
+quoique tous les jours semblable. Quand il fut seul, il s'ennuya
+horriblement, engendra malgré lui des idées sombres, et s'effraya de
+penser que lady Mowbray pouvait et devait mourir longtemps avant lui.
+
+Metella retira sa nièce du couvent et reprit avec elle la route de
+Genève. Elle avait fait toutes choses si précipitamment dans ce voyage,
+qu'elle avait à peine vu Sarah; elle était partie de Paris le même
+soir de son arrivée. Ce ne fut qu'après douze heures de route que,
+s'éveillant au grand jour, elle jeta un regard attentif sur cette jeune
+fille étendue auprès d'elle dans le coin de sa berline.
+
+Lady Mowbray écarta doucement la pelisse dont Sarah était enveloppée, et
+la regarda dormir. Sarah avait quinze ans; elle était pâle et délicate,
+mais belle comme un ange. Ses longs cheveux blonds s'échappaient de son
+bonnet de dentelle, et tombaient sur son cou blanc et lisse, orné ça et
+là de signes bruns semblables à de petites mouches de velours. Dans
+son sommeil, elle avait cette expression raphaélique qu'on avait si
+longtemps admirée dans Metella, et dont elle avait conservé la noble
+sérénité en dépit des années et des chagrins. En retrouvant sa beauté
+dans cette jeune fille, Metella éprouva comme un sentiment d'orgueil
+maternel. Elle se rappela son frère, qu'elle avait tendrement aimé, et
+qu'elle avait promis de remplacer auprès du dernier rejeton de leur
+famille; lady Mowbray était le seul appui de Sarah, elle retrouvait dans
+ses traits le beau type de ses nobles ancêtres. En la lui rendant au
+couvent avec des larmes de regret, on lui avait dit que son caractère
+était angélique comme sa figure. Metella se sentit pénétrée d'intérêt et
+d'affection pour cette enfant; elle prit doucement sa petite main pour
+la réchauffer dans les siennes; et, se penchant vers elle, elle la baisa
+au front.
+
+Sarah s'éveilla, et à son retour regarda Metella; elle la connaissait
+fort peu et l'avait vue préoccupée la veille. Naturellement timide, elle
+avait osé à peine la regarder. Maintenant, la voyant si belle, avec un
+sourire si doux et les yeux humides d'attendrissement, elle retrouva la
+confiance caressante de son âge et se jeta à son cou avec joie.
+
+Lady Mowbray la pressa sur son coeur, lui parla de son père, le pleura
+avec elle; puis la consola, lui promit sa tendresse et ses soins,
+l'interrogea sur sa santé, sur ses goûts, sur ses études, jusqu'à ce que
+Sarah, un peu fatiguée du mouvement de la voiture, se rendormit à son
+côté.
+
+Metella pensa à Olivier et l'associa intérieurement à la joie qu'elle
+éprouvait d'avoir auprès d'elle une si aimable enfant. Mais peu à peu
+ses idées prirent une teinte plus sombre; des conséquences qu'elle
+n'avait pas encore abordées se présentèrent à son esprit; elle regarda
+de nouveau Sarah, mais cette fois avec une inconcevable souffrance
+d'esprit et de coeur. La beauté de cette jeune fille lui fit amèrement
+sentir ce que la femme doit perdre de sa puissance et de son orgueil en
+perdant sa jeunesse. Involontairement elle mit sa main auprès de celle
+de Sarah: sa main était toujours belle; mais elle pensa à son visage,
+et, regardant celui de sa nièce, «Quelle différence! pensa-t-elle;
+comment Olivier fera-t-il pour ne pas s'en apercevoir? Olivier est aussi
+beau qu'elle; ils vont s'admirer mutuellement; ils sont bons tous deux,
+ils s'aimeront.... Et pourquoi ne s'aimeraient-ils pas? Ils seront frère
+et soeur; moi, je serai leur mère.... La mère d'Olivier! Ne le faut-il
+pas? n'ai-je pas pensé cent fois qu'il en devait être ainsi! Mais déjà!
+Je ne m'attendais pas à trouver une jeune fille, une femme presque dans
+cette enfant! Je n'avais pas prévu que ce serait une rivale.... Une
+rivale, ma nièce! mon enfant! Quelle horreur! Oh! jamais!»
+
+Lady Mowbray cessa de regarder Sarah; car, malgré elle, sa beauté,
+qu'elle avait admirée tout à l'heure avec joie, lui causait maintenant
+un effroi insurmontable; le coeur lui battait; elle fatiguait son
+cerveau à trouver une pensée de force et de calme à opposer à ces
+craintes qui s'élevaient de toutes parts, et que, dans sa première
+consternation, elle exagérait sans doute. De temps en temps elle jetait
+sur Sarah un regard effaré, comme ferait un homme qui s'éveillerait avec
+un serpent dans la main. Elle s'effrayait surtout de ce qui se passait
+en elle; elle croyait sentir des mouvements de haine contre cette
+orpheline qu'elle devait, qu'elle voulait aimer et protéger. «Mon Dieu,
+mon Dieu! s'écriait-elle, vais-je devenir jalouse! Est-ce qu'il va
+falloir que je ressemble à ces femmes que la vieillesse rend cruelles,
+et qui se font une joie infâme de tourmenter leurs rivales? Est-ce une
+horrible conséquence de mes années que de haïr ce qui me porte ombrage?
+Haïr Sarah! la fille de mon frère! cette orpheline qui tout à l'heure
+pleurait dans mon sein!... Oh! cela est affreux, et je suis un monstre!
+
+«Mais non, ajoutait-elle, je ne suis pas ainsi; je ne peux pas haïr
+cette pauvre enfant; je ne peux pas lui faire un crime d'être belle! Je
+ne suis pas née méchante; je sens que ma conscience est toujours
+jeune, mon coeur toujours bon: je l'aimerai; je souffrirai quelquefois
+peut-être, mais je surmonterai cette folie....»
+
+Mais l'idée d'Olivier amoureux de Sarah revenait toujours l'épouvanter,
+et ses efforts pour affronter une pareille crainte étaient infructueux.
+Elle en était glacée, atterrée; et Sarah, en s'éveillant, trouvait
+souvent une expression si sombre et si sévère sur le visage de sa tante
+qu'elle n'osait la regarder, et feignait de se rendormir pour cacher le
+malaise qu'elle en éprouvait.
+
+Le voyage se passa ainsi, sans que lady Mowbray pût sortir de cette
+anxiété cruelle. Olivier ne lui avait jamais donné le moindre sujet
+d'inquiétude; il ne se plaisait nulle part loin d'elle, et elle savait
+bien qu'aucune femme n'avait jamais eu le pouvoir de le lui enlever;
+mais Sarah allait vivre près d'eux, entre eux deux, pour ainsi dire; il
+la verrait tous les jours; et, lors même qu'il ne lui parlerait jamais,
+il aurait toujours devant les yeux cette beauté angélique à côté de la
+beauté flétrie de lady Mowbray; lors même que cette intimité n'aurait
+aucune des conséquences que Metella craignait, il y en avait une
+affreuse, inévitable; ce serait la continuelle angoisse de cette âme
+jalouse, épiant les moindres chances de sa défaite, s'aigrissant dans sa
+souffrance, et devenant injuste et haïssable à force de soins pour
+se faire aimer! «Pourquoi m'exposerais-je gratuitement à ce tourment
+continuel? pensait Metella. J'étais si calme et si heureuse il y a huit
+jours! Je savais bien que mon bonheur ne pouvait pas être éternel; mais
+du moins il aurait pu durer quelque temps encore. Pourquoi faut-il que
+j'aille chercher une ennemie domestique, une pomme de discorde, et que
+je l'apporte précieusement au sein de ma joie et de mon repos, qu'elle
+va troubler et détruire peut-être à jamais? Je n'aurais qu'un mot à dire
+pour faire tourner bride aux postillons et pour reconduire cette petite
+fille à son couvent.... Je retournerais plus tard à Paris pour la
+marier; Olivier ne la verrait jamais, et, si je dois perdre Olivier, du
+moins ce ne serait pas à cause d'elle!»
+
+Mais l'état de langueur de Sarah, l'espèce de consomption qui menaçait
+sa vie, imposait à lady Mowbray le devoir de la soigner et de la guérir.
+Son noble caractère prit le dessus, et elle arriva chez elle sans avoir
+adressé une seule parole dure ou désobligeante à la jeune Sarah.
+
+Olivier vint à leur rencontre sur un beau cheval anglais, qu'il fit
+caracoler autour de la voiture pendant deux lieues. En les abordant, il
+avait mis pied à terre, et il avait baisé la main de lady Mowbray en
+l'appelant, comme à l'ordinaire, sa chère maman. Lorsqu'il se fut
+éloigné de la portière, Sarah dit ingénument à lady Mowbray: «Ah! mon
+Dieu! chère tante, je ne savais pas que vous aviez un fils; on m'avait
+toujours dit que vous n'aviez pas d'enfants?
+
+--C'est mon fils adoptif, Sarah, répondit lady Mowbray; regardez-le
+comme votre frère.»
+
+Sarah n'en demanda pas davantage, et ne s'étonna même pas; elle regarda
+de côté Olivier, lui trouva l'air noble et doux; mais, réservée comme
+une véritable Anglaise, elle ne le regarda plus, et, durant huit jours,
+ne lui parla plus que par monosyllabes et en rougissant.
+
+Ce que lady Mowbray voulait éviter par-dessus tout, c'était de laisser
+voir ses craintes à Olivier; elle en rougissait à ses propres yeux et ne
+concevait pas la jalousie qui se manifeste. Elle était Anglaise
+aussi, et fière au point de mourir de douleur plutôt que d'avouer une
+faiblesse. Elle affecta, au contraire, d'encourager l'amitié d'Olivier
+pour Sarah; mais Olivier s'en tint avec la jeune miss à une prévenance
+respectueuse, et la timide Sarah eût pu vivre dix ans près de lui sans
+faire un pas de plus.
+
+Lady Mowbray se rassura donc, et commença à goûter un bonheur plus
+parfait encore que celui dont elle avait joui jusqu'alors. La fidélité
+d'Olivier paraissait inébranlable; il semblait ne pas voir Sarah
+lorsqu'il était auprès de Metella, et s'il la rencontrait seule dans la
+maison, il l'évitait sans affectation.
+
+Une année s'écoula pendant laquelle Sarah, fortifiée par l'exercice
+et l'air des montagnes, devint tellement belle que les jeunes gens de
+Genève ne cessaient d'errer autour du parc de lady Mowbray pour tâcher
+d'apercevoir sa nièce.
+
+Un jour que lady Mowbray et sa nièce assistaient à une fête villageoise
+aux environs de la ville, un de ces jeunes gens s'approcha très-près de
+Sarah et la regarda presque insolemment. La jeune fille effrayée saisit
+vivement le bras d'Olivier et le pressa sans savoir ce qu'elle faisait.
+Olivier se retourna, et comprit en un instant le motif de sa frayeur. Il
+échangea d'abord des regards menaçants et bientôt des paroles sérieuses
+avec le jeune homme. Le lendemain, Olivier quitta le château de bonne
+heure et revint à l'heure du déjeuner; mais, malgré son air calme, lady
+Mowbray s'aperçut bientôt qu'il souffrait, et le força de s'expliquer.
+Il avoua qu'il venait de se battre avec l'homme qui avait regardé
+insolemment miss Mowbray, et qu'il l'avait grièvement blessé; mais il
+l'était lui-même, et Metella l'ayant forcé de retirer sa main, qu'il
+tenait dans sa redingote, vit qu'il l'était assez sérieusement. Elle
+s'occupait avec anxiété des soins qu'il fallait donner à cette blessure
+lorsqu'en se retournant vers Sarah, elle vit qu'elle s'était évanouie
+auprès de la fenêtre. Cette excessive sensibilité parut naturelle à
+Olivier, dans une personne d'une complexion aussi délicate; mais lady
+Mowbray y fit une attention plus marquée.
+
+Lorsque Metella eut secouru sa nièce, et qu'elle se trouva seule avec
+Olivier, elle lui demanda le motif et les détails de son affaire. Elle
+n'avait rien vu de ce qui s'était passé la veille; elle était dans ce
+moment à plusieurs pas en avant de sa nièce et d'Olivier, et donnait le
+bras à une autre personne. Olivier tâcha d'éluder ses questions; mais
+comme lady Mowbray le pressait de plus en plus, il raconta avec beaucoup
+de répugnance que miss Mowbray ayant été regardée insolemment par un
+jeune homme d'assez mauvais ton, il s'était placé entre elle et ce jeune
+homme; celui-ci avait affecté de se rapprocher encore pour le braver,
+et Olivier avait été forcé de le pousser rudement pour l'empêcher de
+froisser le bras de Sarah, qui se pressait tout effrayée contre son
+défenseur. Les deux adversaires s'étaient donc donné rendez-vous dans
+des termes que Sarah n'avait pas compris, et, au bout d'une heure, après
+que les dames étaient montées en voiture, Olivier avait été retrouver
+le jeune homme et lui demander compte de sa conduite. Celui-ci avait
+soutenu son arrogance; et, malgré les efforts des témoins de la scène
+pour l'engager à reconnaître son tort, il s'était obstiné à braver
+Olivier; il lui avait même fait entendre assez grossièrement qu'on le
+regardait comme l'amant de miss Sarah, en même temps que celui de sa
+tante, et que, quand on promenait en public le scandale de pareilles
+relations, on devait être prêt à en subir les conséquences.
+
+Olivier n'avait donc pas hésité à se constituer le défenseur de Sarah,
+et, tout en repoussant avec mépris ces imputations ignobles, il avait
+versé son sang pour elle. «Je suis prêt à recommencer demain s'il le
+faut, dit-il à lady Mowbray, que ces calomnies avaient jetée dans la
+consternation. Vous ne devez ni vous affliger ni vous effrayer; votre
+nièce est sous ma protection, et je me conduirai comme si j'étais son
+père. Quant à vous, votre nom suffira auprès des gens de bien pour
+garder le sien à l'abri de toute atteinte.»
+
+Lady Mowbray feignit de se calmer; mais elle ressentit une profonde
+douleur de l'affront fait à sa nièce. Ce fut dans ce moment qu'elle
+comprit toute l'affection que cette aimable enfant lui inspirait. Elle
+s'accusa de l'avoir amenée auprès d'elle pour la rendre victime de la
+méchanceté de ces provinciaux, et s'effraya de sa situation; car elle
+n'y voyait d'autre remède que d'éloigner Olivier de chez elle tant que
+Sarah y demeurerait.
+
+L'idée d'un sacrifice au-dessus de ses forces, mais qu'elle croyait
+devoir à la réputation de sa nièce, la tourmenta secrètement sans
+qu'elle pût se décider à prendre un parti.
+
+Elle remarqua quelques jours après que Sarah paraissait moins timide
+avec Olivier, et qu'Olivier, de son côté, lui montrait moins de
+froideur. Lady Mowbray en souffrit; mais elle pensa qu'elle devait
+encourager cette amitié au lieu de la contrarier, et elle la vit croître
+de jour en jour sans paraître s'en alarmer.
+
+Peu à peu Olivier et Sarah en vinrent à une sorte de familiarité. Sarah,
+il est vrai, rougissait toujours en lui parlant, mais elle osait lui
+parler, et Olivier était surpris de lui trouver autant d'esprit et de
+naturel. Il avait eu contre elle une sorte de prévention qui s'effaçait
+de plus en plus. Il aimait à l'entendre chanter; il la regardait souvent
+peindre des fleurs, et lui donnait des conseils. Il en vint même à lui
+montrer la botanique et à se promener avec elle dans le jardin. Un jour
+Sarah témoignait le regret de ne plus monter à cheval. Lady Mowbray,
+indisposée depuis quelque temps, ne pouvait plus supporter cette
+fatigue; ne voulant pas priver sa nièce d'un exercice salutaire, elle
+pria Olivier de monter à cheval avec elle dans l'intérieur du parc, qui
+était fort grand, et où miss Mowbray pût se livrer à l'innocent plaisir
+de galoper pendant une heure ou deux tous les jours.
+
+Ces heures étaient mortelles pour Metella. Après avoir embrassé sa nièce
+au front et lui avoir fait un signe d'amitié, en la voyant s'éloigner
+avec Olivier, elle restait sur le perron du château, pâle et consternée
+comme si elle les eût vus partir pour toujours; puis elle allait
+s'enfermer dans sa chambre et fondait en larmes. Elle s'enfonçait
+quelquefois furtivement dans les endroits les plus sombres du parc, et
+les apercevait au loin, lorsqu'ils franchissaient rapidement tous les
+deux les arcades de lumière qui terminaient le berceau des allées.
+Mais elle se cachait aussitôt dans la profondeur du taillis, car elle
+craignait d'avoir l'air de les observer, et rien au monde ne l'effrayait
+tant que de paraître ridicule et jalouse.
+
+Un jour qu'elle était dans sa chambre et qu'elle pleurait, le front
+appuyé sur le balcon de sa fenêtre, Sarah et Olivier passèrent au galop;
+ils rentraient de leur promenade; les pieds de leurs chevaux soulevaient
+des tourbillons de sable; Sarah était rouge, animée, aussi souple, aussi
+légère que son cheval, avec lequel elle ne semblait faire qu'un; Olivier
+galopait à son côté; ils riaient tous les deux de ce bon rire franc
+et heureux de la jeunesse qui n'a pas d'autre motif qu'un besoin
+d'expansion, de bruit et de mouvement. Ils étaient comme deux enfants
+contents de crier et de se voir courir. Metella tressaillit et se cacha
+derrière son rideau pour les regarder. Tant de beauté, d'innocence et de
+douceur brillait sur leurs fronts, qu'elle en fut attendrie. «Ils sont
+faits l'un pour l'autre; la vie s'ouvre devant eux, pensa-t-elle,
+l'avenir leur sourit, et moi je ne suis plus qu'une ombre que le tombeau
+semble réclamer....» Elle entendit bientôt les pas d'Olivier qui
+approchait de sa chambre; s'asseyant précipitamment devant sa toilette,
+elle feignit de se coiffer pour le dîner.
+
+Olivier avait l'air content et ouvert; il lui baisa tendrement les
+mains, et lui remit de la part de Sarah, qui était allée se débarrasser
+de son amazone, un gros bouquet d'hépatiques qu'elle avait cueillies
+dans le parc. «Vous êtes donc descendus de cheval? dit lady Mowbray.
+
+--Oui, répondit-il; Sarah, en apercevant toutes ces fleurs dans la
+clairière, a voulu absolument vous en apporter, et, avant que j'eusse
+pris la bride de son cheval, elle avait sauté sur le gazon. Je lui ai
+servi de page, et j'ai tenu sa monture pendant qu'elle courait comme
+un petit chevreau après les fleurs et les papillons. Ma bonne Metella,
+votre nièce n'est pas ce que vous croyez. Ce n'est pas une petite fille,
+c'est une espèce d'oiseau déguisé. Je le lui ai dit, et je crois qu'elle
+rit encore.
+
+--Je vois avec plaisir, dit lady Mowbray avec un sourire mélancolique,
+que ma Sarah est devenue gaie. Chère enfant! elle est si aimable et si
+belle!
+
+--Oui, elle est jolie, dit Olivier, elle a une physionomie que j'aime
+beaucoup. Elle a l'air intelligent et bon; elle vous ressemble, Metella;
+je ne l'ai jamais tant trouvé qu'aujourd'hui. Elle a votre son de voix
+par instants.
+
+--Je suis heureuse de voir que vous l'aimez enfin, cette pauvre petite!
+dit lady Mowbray. Dans les commencements, elle vous déplaisait,
+convenez-en?
+
+--Non, elle me gênait, et voilà tout.
+
+--Et à présent, dit Metella en faisant un violent effort sur elle-même
+pour conserver un air calme et doux, vous voyez bien qu'elle ne vous
+gêne plus.
+
+--Je craignais, dit Olivier, qu'elle ne fût pas avec vous ce qu'elle
+devait être; à présent, je vois qu'elle vous comprend, qu'elle vous
+apprécie, et cela me fait plaisir. Je ne suis pas seul à vous aimer ici.
+Je puis parler de vous à quelqu'un qui m'entend, et qui vous aime autant
+qu'un autre que moi peut vous aimer.»
+
+Sarah entra en cet instant en s'écriant: «Eh bien! chère tante, vous
+a-t-il remis le bouquet de ma part? C'est un méchant homme que M. votre
+fils. Il me l'a presque ôté de force pour vous l'apporter lui-même. Il
+est aussi jaloux que votre petit chien, qui pleure quand vous caressez
+ma chevrette.»
+
+Lady Mowbray embrassa la jeune fille, et se dit qu'elle devait se
+trouver heureuse d'être aimée comme une mère.
+
+Quelques jours après, tandis que les deux enfants de lady Mowbray (c'est
+ainsi qu'elle les appelait) faisaient leur promenade accoutumée, elle
+entra dans la chambre de Sarah pour prendre un livre et ramassa un petit
+coin de papier déchiré qui était sur le bord d'une tablette. Au milieu
+de mots interrompus qui ne pouvaient offrir aucun sens, elle lut
+distinctement le nom d'Olivier, suivi d'un grand point d'exclamation.
+C'était l'écriture de Sarah. Lady Mowbray jeta un regard sur les
+meubles. Le secrétaire et les tiroirs étaient fermés avec soin; toutes
+les clefs en étaient retirées. Il ne convenait pas au caractère de lady
+Mowbray de faire d'autre enquête. Elle sortit cependant pour résister
+aux suggestions d'une curiosité inquiète.
+
+Lorsque Sarah rentra de la promenade, lady Mowbray remarqua qu'elle
+était fort pâle et que sa voix tremblait. Un sentiment d'effroi mortel
+passa dans l'âme de Metella. Elle remarqua pendant le dîner que Sarah
+avait pleuré, et le soir elle était si abattue et si triste qu'elle
+ne put s'empêcher de la questionner. Sarah répondit qu'elle était
+souffrante, et demanda à se retirer.
+
+Lady Mowbray interrogea Olivier sur sa promenade. Il lui répondit, avec
+le calme d'une parfaite innocence, que Sarah avait été fort gaie toute
+la première heure, qu'ensuite ils avaient été au pas et en causant;
+qu'elle ne se plaignait d'aucune douleur, et que c'était lady Mowbray
+qui, en rentrant, l'avait fait apercevoir de sa pâleur.
+
+En quittant Olivier, lady Mowbray, inquiète de sa nièce, se rendit à sa
+chambre, et, avant d'entrer, elle y jeta un coup d'oeil par la porte
+entr'ouverte. Sarah écrivait. Au léger bruit que fit Metella, elle
+tressaillit et cacha précipitamment son papier, jeta sa plume et saisit
+un livre; mais elle n'avait pas eu le temps de l'ouvrir que lady Mowbray
+était auprès d'elle. «Vous écriviez, Sarah? lui dit-elle d'un ton grave
+et doux cependant.
+
+--Non, ma tante, répondit Sarah dans un trouble inexprimable.
+
+--Ma chère fille, est-il possible que vous me fassiez un mensonge!»
+
+Sarah baissa la tête et resta toute tremblante.
+
+«Qu'est-ce que vous écriviez, Sarah? continua lady Mowbray avec un calme
+désespérant.
+
+--J'écrivais ... une lettre, répondit Sarah au comble de l'angoisse.
+
+--A qui, ma chère? continua Metella.
+
+--A Fanny Hurst, mon amie de couvent.
+
+--Cela n'a rien de répréhensible, ma chère; pourquoi donc vous
+cachez-vous?
+
+--Je ne me cachais pas, ma tante, répondit Sarah en essayant de
+reprendre courage. Mais sa confusion n'échappa point au regard sévère de
+lady Mowbray.
+
+--Sarah, lui dit-elle, je n'ai jamais surveillé votre correspondance.
+J'avais une telle confiance en vous que j'aurais cru vous outrager en
+vous demandant à voir vos lettres. Mais si j'avais pensé qu'il pût
+exister un secret entre vous et moi, j'aurais regardé comme un devoir de
+vous en demander l'aveu. Aujourd'hui, je vois que vous en avez un, et je
+vous le demande.
+
+--O ma tante! s'écria Sarah éperdue.
+
+--Sarah, si vous me refusiez, dit Metella avec beaucoup de douceur et en
+même temps de fermeté, je croirais que vous avez dans le coeur quelque
+sentiment coupable, et je n'insisterais pas, car rien n'est plus opposé
+à mon caractère que la violence. Mais je sortirais de votre chambre le
+coeur navré, car je me dirais que vous ne méritez plus mon estime et mon
+affection.
+
+--O ma chère tante, ma mère! ne dites pas cela!» s'écria miss Mowbray en
+se jetant tout en larmes aux pieds de Metella.
+
+Metella craignit de se laisser attendrir; et, lui retirant sa main, elle
+rassembla toutes ses forces pour lui dire froidement: «Eh bien! miss
+Mowbray, refusez-vous de me remettre le papier que vous écriviez?»
+
+Sarah obéit, voulut parler, et tomba demi-évanouie sur son fauteuil.
+Lady Mowbray résista au sentiment d'intérêt qui luttait chez elle contre
+un sentiment tout contraire. Elle appela la femme de chambre de Sarah,
+lui ordonna de la soigner, et courut s'enfermer chez elle pour lire la
+lettre. Elle était ainsi conçue:
+
+«Je vous ai promis depuis longtemps, _dearest_ Fanny, l'aveu de mon
+secret. Il est temps enfin que je tienne ma promesse. Je ne pouvais pas
+confier au papier une chose si importante sans trouver un moyen de vous
+faire parvenir directement ma lettre. Maintenant je saisis l'occasion
+d'une personne que nous voyons souvent ici, et qui part pour Paris. Elle
+veut bien se charger de vous porter de ma part des minéraux et un petit
+herbier. Elle vous demandera au parloir et vous remettra le paquet et la
+lettre, qui de cette manière ne passera pas par les mains de madame la
+supérieure. Ne me grondez donc pas, ma chère amie, et ne dites pas que
+je manque de confiance en vous. Vous verrez, en lisant ma lettre,
+qu'il ne s'agit plus de bagatelles comme celles qui nous occupaient au
+couvent. Ceci est une affaire sérieuse, et que je ne vous confie pas
+sans un grand trouble d'esprit. Je crois que mon coeur n'est pas
+coupable, et cependant je rougis comme si j'allais paraître devant un
+confesseur. Il y a plusieurs jours que je veux vous écrire. J'ai fait
+plus de dix lettres que j'ai toutes déchirées; enfin je me décide; soyez
+indulgente pour moi, et si vous me trouvez imprudente et blâmable,
+reprenez-moi doucement.
+
+«Je vous ai parlai d'un jeune homme qui demeure ici avec nous, et qui
+est le fils adoptif de ma tante. La première fois que je le vis, c'était
+le jour de notre arrivée, je fus tellement troublée que je n'osai pas le
+regarder. Je ne sais pas ce qui se passa en moi lorsqu'il entra à demi
+dans la calèche pour baiser les mains de ma tante; il le fit avec tant
+de tendresse que je me sentis tout émue, et que je compris tout de suite
+la bonté de son coeur; mais il se passa plus de six mois avant que je
+connusse sa figure, car je n'osai jamais le regarder autrement que de
+profil. Ma tante m'avait dit: «Sarah, regardez Olivier comme votre
+frère!» Je me livrai donc d'abord à une joie intérieure que je croyais
+très-légitime. Il me semblait doux d'avoir un frère; et s'il m'eût
+traitée tout de suite comme sa soeur, peut-être n'aurais-je jamais songé
+à l'aimer autrement!... Hélas! vous voyez quel est mon malheur, Fanny;
+j'aime, et je crois que je ne serai jamais unie à celui que j'aime. Pour
+vous dire comment j'ai eu l'imprudence d'aimer ce jeune homme, je ne
+le puis pas; en vérité, je n'en sais rien moi-même, et c'est une bien
+affreuse fatalité. Imaginez-vous qu'au lieu de me parler avec la
+confiance et l'abandon d'un frère, il a passé plus d'un an sans
+m'adresser plus de trois paroles par jour; si bien que je crois que tous
+nos entretiens durant tout ce temps-là tiendraient à l'aise dans une
+page d'écriture. J'attribuais cette froideur à sa timidité; mais, le
+croiriez-vous? il m'a avoué depuis qu'il avait pour moi une espèce
+d'antipathie avant de me connaître. Comment peut-on haïr une personne
+qu'on n'a jamais vue et qui ne vous a fait aucun mal? Cette injustice
+aurait dû m'empêcher de prendre de l'attachement pour lui. Eh bien!
+c'est tout le contraire, et je commence à croire que l'amour est une
+chose tout à fait involontaire, une maladie de l'âme à laquelle tous nos
+raisonnements ne peuvent rien.
+
+«J'ai été bien longtemps sans comprendre ce qui se passait en moi.
+J'avais tellement peur de M. Olivier que je croyais parfois avoir aussi
+de l'éloignement pour lui. Je le trouvais froid et orgueilleux; et
+cependant, lorsqu'il parlait à ma tante il changeait tellement d'air et
+de langage, il lui rendait des soins si délicats, que je ne pouvais pas
+m'empêcher de le croire sensible et généreux.
+
+«Une fois je passais au bout de la galerie, je le vis à genoux auprès de
+ma tante; elle l'embrassait, et tous deux semblaient pleurer. Je passai
+bien vite et sans qu'on m'aperçût; mais je ne saurais vous rendre
+l'émotion que cette scène touchante me causa. J'en fus agitée toute la
+nuit, et je me surpris plusieurs fois à désirer d'avoir l'âge de ma
+tante, afin d'être aimée comme une mère par celui qui ne voulait pas
+m'aimer comme une soeur.
+
+«Je compris mes véritables sentiments à l'occasion du duel dont je vous
+ai parlé. Je ne vous ai pas nommé la personne qui me donnait le bras et
+qui se battit pour moi; je vous ai dit que c'était un ami de la maison:
+c'était M. Olivier. Lorsqu'il revint, il était fort pâle, et tenait sa
+main dans sa redingote; ma tante se douta de la vérité et le força de
+nous la montrer. Je ne sais si cette main était ensanglantée. Il me
+sembla voir du sang sur le linge qui l'enveloppait, et je sentis tout le
+mien se retirer vers mon coeur. Je m'évanouis, ce qui fut bien imprudent
+et bien malheureux; mais je crois qu'on ne se douta de rien. Quand je
+revis M. Olivier, je ne pus m'empêcher de le remercier de ce qu'il avait
+fait pour moi; et, tout en voulant parler, je me mis à pleurer comme
+une sotte. Je ne sais pourquoi je n'avais jamais pu me décider à le
+remercier devant ma tante. Peut-être que ce fut un mauvais sentiment qui
+me fit attendre un moment où j'étais seule avec lui. Je ne sais pas
+ce qu'il y avait de coupable à le faire, et cependant je me le suis
+toujours reproché comme une dissimulation envers lady Mowbray. J'avais
+espéré, je crois, être moins timide devant une seule personne que devant
+deux. Mais ce fut encore pis; je sentis que j'étouffais, et j'eus comme
+un vertige, car je ne m'aperçus pas que M. Olivier me pressait les
+mains. Quand je revins à moi, mes mains étaient dans les siennes, et il
+me dit plusieurs choses que je n'entendis pas. Je sais seulement qu'il
+me dit en s'en allant: «Ma chère miss Mowbray, je suis touché de votre
+amitié; mais, en vérité, il ne faut pas que vous pleuriez pour cette
+égratignure.» Depuis ce temps, sa conduite envers moi a été toute
+différente, et il a été d'une bonté et d'une obligeance qui ont achevé
+de me gagner le coeur. Il me donne des leçons, il corrige mes dessins,
+il fait de la musique avec moi; ma tante semble prendre un grand plaisir
+à nous voir si unis. Elle nous fait monter à cheval ensemble, elle nous
+force à nous donner la main pour nous raccommoder; car il arrive souvent
+que, tout en riant, nous finissons par disputer et nous bouder un peu.
+Moi, j'étais tout à fait à l'aise avec lui, j'étais heureuse, et j'avais
+la vanité de croire qu'il m'aimait. Il me le disait du moins, et je
+m'imaginais que, quand on s'aime seulement d'amitié, et qu'on se
+souvient sous les rapports de la fortune et de l'éducation, il est
+tout simple qu'on se marie ensemble. La conduite de ma tante semblait
+autoriser en moi cette espérance, et je pensais qu'on me trouvait encore
+trop jeune pour m'en parler. Dans ces idées, j'étais aussi heureuse
+qu'il est permis de l'être; je ne désirais rien sur la terre que la
+continuation d'une semblable existence. Mais, hélas! ce rêve s'est
+effacé, et le désespoir depuis ce matin....»
+
+Ici la lettre avait été interrompue par l'arrivée de lady Mowbray.
+
+Metella laissa tomber la lettre, et cachant son visage dans ses mains,
+elle resta plongée dans une morne consternation. Elle demeura ainsi
+jusqu'à une heure du matin, s'accusant de tout le mal et cherchant en
+vain comment elle pourrait le réparer. Enfin, elle céda à un besoin
+instinctif et se rendit à la chambre de sa nièce. Tout le monde dormait
+dans la maison; le temps était superbe, la lune éclairait en plein la
+façade du château, et répandait de vives clartés dans les galeries, dont
+toutes les fenêtres étaient ouvertes. Metella les traversa lentement et
+sans bruit, comme une ombre qui glisse le long des murs. Tout à coup
+elle se trouva face à face avec Sarah, qui, les pieds nus et vêtue d'un
+peignoir de mousseline blanche, allait à sa rencontre; elles ne se
+virent que quand elles traversèrent l'une et l'autre un angle lumineux
+des murs. Lady Mowbray surprise continua de s'avancer pour s'assurer que
+c'était Sarah; mais la jeune fille, voyant venir à elle cette grande
+femme pâle, traînant sur le pavé de la galerie sa longue robe de chambre
+en velours noir, fut saisie d'effroi. Cette figure morne et sombre
+ressemblait si peu à celle qu'elle avait habitude de voir à sa tante,
+qu'elle crut rencontrer un spectre et faillit tomber évanouie; mais elle
+fut aussitôt rassurée par la voix de lady Mowbray, qui était pourtant
+froide et sévère.
+
+«Que faites-vous ici à cette heure, Sarah, et où allez-vous?
+
+--Chez vous, ma tante, répondit Sarah sans hésiter.
+
+--Venez, mon enfant,» lui dit lady Mowbray en prenant son bras sous le
+sien.
+
+Elles regagnèrent en silence l'appartement de Metella. Le calme, la
+nuit et le chant joyeux des rossignols contrastaient avec la tristesse
+profonde dont ces deux femmes étaient accablées.
+
+Lady Mowbray ferma les portes et attira sa nièce sur le balcon de sa
+chambre. Là elle s'assit sur une chaise et la fit asseoir à ses pieds
+sur un tabouret; elle attira sa tête sur ses genoux et prit ses mains
+dans les siennes, que Sarah couvrit de larmes et de baisers.
+
+«Oh! ma tante, ma chère tante, pardonnez-moi, je suis coupable....
+
+--Non, Sarah, vous n'êtes pas coupable; je n'ai qu'un reproche à vous
+faire, c'est d'avoir manqué de confiance en moi. Votre réserve a fait
+tout le mal, mon enfant; maintenant il faut être franche, il faut tout
+me dire ... tout ce que vous savez....»
+
+Lady Mowbray prononça ces paroles dans une angoisse mortelle; et en
+attendant la réponse de sa nièce, elle sentit son front se couvrir de
+sueur. Sarah avait-elle découvert à quel titre Olivier vivait, ou du
+moins avait vécu auprès d'elle durant plusieurs années? Lady Mowbray ne
+savait pas quelle raison Sarah pouvait avoir pour renoncer tout à coup à
+une espérance si longtemps nourrie en secret, et frémissait d'entendre
+sortir de sa bouche des reproches qu'elle croyait mériter. Un poids
+énorme fut ôté de son coeur lorsque Sarah lui répondit avec assurance:
+«Oui, ma tante, je vous dirai tout; que ne vous ai-je dit plus tôt mes
+folles pensées! Vous m'auriez empêchée de m'y livrer; car vous saviez
+bien que votre fils ne pouvait pas m'épouser....
+
+--Mais, Sarah, quelles sont vos raisons pour le croire?.... qui vous l'a
+donc dit?
+
+--Olivier, répondit Sarah. Ce matin, nous causions de choses
+indifférentes dans le parc; nous étions près de la grille qui donne
+sur la route. Une noce vint à passer, nous nous arrêtâmes pour voir la
+figure des mariés; je remarquai qu'ils avaient l'air timide. «Ils ont
+l'air triste, répondit Olivier. Comment ne l'auraient-ils pas? Quelle
+chose stupide et misérable qu'un jour de noce!--Eh quoi! lui dis-je,
+vous voudriez qu'on se mariât en secret? Ce serait encore bien plus
+triste.--Je voudrais qu'on ne se mariât pas du tout, répondit-il; pour
+moi, j'ai le mariage en horreur et je ne me marierai jamais.» Oh! ma
+chère tante, cette parole m'enfonça un poignard dans le coeur; en
+même temps elle me sembla si extraordinaire, que j'eus la hardiesse
+d'insister et de lui dire, en affectant de plaisanter: «Vous
+ne savez guère ce que vous ferez à cet égard-là.» Il me répondit avec
+beaucoup d'empressement, et comme s'il eût eu l'intention de m'ôter
+toute présomption: «Soyez sûre de ce que je vous dis, miss; j'ai fait
+un serment devant Dieu, et je le tiendrai.» La honte et la douleur me
+rendirent silencieuse, et j'ai fait de vains efforts toute la journée
+pour cacher mon désespoir....
+
+Sarah fondit en larmes. Metella, soulagée d'une affreuse inquiétude, fut
+pendant quelque instants insensible à la douleur de sa nièce. Olivier
+n'aimait pas Sarah! En vain elle l'aimait, en vain elle était jeune,
+riche et belle; il ne voulait pas d'autre affection intime, pas d'autre
+bonheur domestique que celui qu'il avait goûté auprès de lady Mowbray.
+Un instant livrée à une reconnaissance égoïste, à une secrète gloire de
+son coeur enivré, elle laissa pleurer la pauvre Sarah, et oublia que son
+triomphe avait fait une victime. Mais sa cruauté ne fut pas de longue
+durée; la passion de lady Mowbray pour Olivier prenait sa source dans
+une âme chaleureuse ouverte à toutes les tendresses qui embellissent les
+femmes. Elle aimait Sarah presque autant qu'Olivier, car elle l'aimait
+comme une mère aime sa fille. La vue de sa douleur brisa le coeur de
+Metella; elle avait bien des torts à se reprocher! Elle aurait dû
+prévoir les conséquences d'un rapprochement continuel entre ces deux
+jeune gens. Déjà la malignité des voisins lui avait signalé un grave
+inconvénient de cette situation. Elle avait résisté à cet avertissement,
+et maintenant le bonheur de Sarah était compromis plus encore que sa
+réputation.
+
+Elle la pressa dans ses bras en pleurant, et dans le premier instant de
+sa compassion et de sa tendresse elle pensa à lui sacrifier son amour.
+
+«Non, lui dit-elle, égarée par un sentiment de générosité exaltée,
+Olivier n'a pas fait de serment; il est libre, il peut vous épouser;
+qu'il vous aime, qu'il vous rende heureuse, et je vous bénirai tous
+deux. Ce ne sera pas moi qui m'opposerai à l'union de deux êtres qui
+sont ce que j'ai de plus cher au monde....
+
+--Oh! je le crois bien, ma bonne tante! s'écria Sarah en se jetant de
+nouveau à son cou; mais c'est lui qui ne m'aime pas! Que faire à cela?
+
+--Il ne vous a pas dit qu'il ne vous aimait pas? Est-ce qu'il vous l'a
+dit, Sarah?
+
+--Non, mais pourquoi se dit-il engagé? Oh! peut-être qu'il l'est en
+effet. Il a quelque raison que vous ne connaissez pas! Il aime une
+femme, il est marié en secret peut-être.
+
+--Je l'interrogerai, je saurai ce qu'il pense, répondit Metella; je
+ferai pour vous, ma fille, tout ce qui dépendra de moi. Si je ne puis
+rien, ma tendresse vous restera.
+
+--Oh! oui, ma mère! toujours, toujours!» s'écria Sarah en se jetant à
+ses pieds.
+
+Apaisée par les promesses hasardées de sa tante, Sarah se retira plus
+tranquille. Metella la mit au lit elle-même, lui fit prendre une potion
+calmante, et ne la quitta que quand elle eut cessé de soupirer dans
+son sommeil, comme font les enfants qui s'endorment en pleurant et qui
+sanglotent encore à demi en rêvant.
+
+Lady Mowbray ne dormit pas; elle était rassurée sur certains points,
+mais à l'égard des autres elle était en proie à mille agitations, et ne
+voyait pas d'issue à la position délicate où elle avait placé la pauvre
+Sarah. La pensée d'engager Olivier à l'épouser n'avait pu prendre de
+consistance dans son esprit; vainement eût-elle sacrifié cette jalousie
+de femme qu'elle combattait si généreusement depuis plus d'une année. Il
+y a dans la vie des rapports qui deviennent aussi sacrés que si les lois
+les eussent sanctionnés, et Olivier lui-même n'eût pas pu oublier qu'il
+avait regardé Sarah comme sa fille.
+
+Incapable de se retirer elle-même de cette perplexité, lady Mowbray
+résolut d'attendre quelques jours pour prendre un parti; elle chercha
+à se persuader que la passion de Sarah n'était peut-être pas aussi
+sérieuse que dans ses romanesques confidences la jeune fille se
+l'imaginait; ensuite, Olivier pouvait, par sa froideur, l'en guérir
+mieux que tous les raisonnements. Elle alla retrouver Sarah le
+lendemain, lui dit qu'elle avait réfléchi, et que le résultat de ses
+réflexions était celui-ci: il était impossible d'interroger Olivier sur
+ses intentions, et de lui demander l'explication de ses paroles de la
+veille sans lui laisser deviner l'impression qu'elles avaient produite
+sur miss Mowbray, et sans lui faire soupçonner l'importance qu'elle y
+attachait. «Dans la situation où vous êtes vis-à-vis de lui, dit-elle,
+le premier point, le plus important de tous, c'est de ne pas avouer que
+vous aimez sans savoir si l'on vous aime.
+
+--Oh! certainement, ma tante, dit Sarah en rougissant.
+
+--Il n'est pas besoin sans doute, mon enfant, que je fasse appel à vôtre
+pudeur et à votre fierté; l'une et l'autre doivent vous suggérer une
+grande prudence et beaucoup d'empire sur vous-même....
+
+--Oh! certes, ma tante, reprit la jeune Anglaise avec un mélange
+d'orgueil et de douleur qui lui donna l'expression d'une vierge martyre
+de Titien.
+
+--Si mon fils, poursuivit Metella, est réellement lié au célibat par
+quelque engagement qu'il ne puisse pas confier, même à moi, il faudra
+bien, Sarah, que vous vous sépariez l'un de l'autre....
+
+--Oh! s'écria Sarah effrayée, est-ce que vous me chasseriez de chez
+vous? est-ce qu'il faudrait retourner au couvent ou en Angleterre? Loin
+de lui, loin de vous, toute seule!... Oh! j'en mourrais! Après avoir été
+tant aimée!
+
+--Non, dit Metella d'une voix grave, je ne t'abandonnerai jamais; je te
+suis nécessaire: nous sommes liées l'une à l'autre pour la vie.»
+
+En parlant ainsi elle posa ses deux mains sur la tête blonde de Sarah,
+et leva les yeux au ciel d'un air solennel et sombre. En se consacrant à
+cette enfant de son adoption, elle sentait combien étaient terribles
+les devoirs qu'elle s'était imposés envers elle, puisqu'il faudrait
+peut-être lui sacrifier le bonheur de toute sa vie, la société
+d'Olivier.
+
+«Me promettez-vous du moins, continua-t-elle, que si, après avoir fait
+tout ce qui dépendra de moi pour votre bonheur, je ne réussis pas à
+fermer cette plaie de votre âme, vous ferez tous vos efforts pour vous
+guérir? Ai-je affaire à une enfant romanesque et entêtée, ou bien à une
+jeune fille forte et courageuse?
+
+--Doutez-vous de moi? dit Sarah.
+
+--Non, je ne doute pas de toi; tu es une Mowbray, tu dois savoir
+souffrir en silence.... Allez vous coiffer, Sarah, et tâchez d'être
+aussi soignée dans votre toilette, aussi calme dans votre maintien que
+de coutume. Nous allons attendre quelques jours encore avant de décider
+de notre avenir. Jurez-moi que vous n'écrirez à aucune de vos amies,
+que je serai votre seule confidente, votre seul conseil, et que vous
+travaillerez à être digne de ma tendresse.»
+
+Sarah jura, en pleurant, de faire tout ce que désirait sa tante: mais,
+malgré tous ses efforts, son chagrin fut si visible qu'Olivier s'en
+aperçut dès le premier instant. Il regarda lady Mowbray et trouva la
+même altération sur ses traits. Les vérités qu'il avait confusément
+entrevues brillèrent à son esprit; les pensées qui, par bouffées
+brûlantes, avaient traversé son cerveau à de rares intervalles,
+revinrent l'embraser. Il fut effrayé de ce qui se passait en lui et
+autour de lui; il prit son fusil et sortit. Après avoir tué quelques
+innocentes volatiles, il rentra plus fort, trouva les deux femmes plus
+calmes, et la soirée s'écoula assez doucement. Quand on a l'habitude
+de vivre ensemble, quand on s'est compris si bien que durant longtemps
+toutes les idées, tous les intérêts de la vie privée ont été en commun,
+il est presque impossible que le charme dès relations se rompe tout
+à coup sur une première atteinte. Les jours suivants virent donc se
+prolonger cette intimité, dont aucun des trois n'avait altéré la douceur
+par sa faute. Néanmoins la plaie allait s'élargissant dans le coeur de
+ces trois personnes. Olivier ne pouvait plus douter de l'amour de Sarah
+pour lui; il en avait toujours repoussé l'idée, mais maintenant tout le
+lui disait, et chaque regard de Metella, quelle qu'en fût l'expression,
+lui en donnait une confirmation irrécusable. Olivier chérissait si
+réellement, si tendrement sa mère adoptive, il avait connu auprès d'elle
+une manière d'aimer si paisible et si bienfaisante, qu'il s'était cru
+incapable d'une passion plus vive; il s'était donc livré en toute
+sécurité au danger d'avoir pour soeur une créature vraiment angélique.
+A mesure que ses sentiments pour Sarah devenaient plus vifs, il
+réussissait à se tranquilliser en se disant que Metella lui était
+toujours aussi chère; et en cela il ne se trompait pas; seulement pour
+l'une l'amour prenait la place de l'amitié, et pour l'autre l'amitié
+avait remplacé l'amour. L'âme de ce jeune homme était si bonne et si
+ardente qu'il ne savait pas se rendre compte de ce qu'il éprouvait.
+
+Mais quand il crut s'en être assuré, il ne transigea point avec sa
+conscience: il résolut de partir. La tristesse de Sarah, sa douceur
+modeste, sa tendresse réservée et pleine d'une noble fierté, achevèrent
+de l'enthousiasmer; expansif et impressionnable comme il l'était, il
+sentit qu'il ne serait pas longtemps maître de son secret, et ce qui
+acheva de le déterminer, ce fut de voir que Metella l'avait deviné.
+
+En effet, lady Mowbray connaissait trop bien toutes les nuances de son
+caractère, tous les plis de son visage, pour n'avoir pas pénétré, avant
+lui-même peut-être, ce qu'il éprouvait auprès de Sarah. Ce fut pour elle
+le dernier coup; car, en dépit de sa bonté, de son dévouement et de
+sa raison, elle aimait toujours Olivier comme aux premiers jours. Ses
+manières avec lui avaient pris cette dignité que le temps, qui sanctifie
+les affections, devait nécessairement apporter; mais le coeur de cette
+femme infortunée était aussi jeune que celui de Sarah. Elle devint
+presque folle de douleur et d'incertitude: devait-elle laisser sa nièce
+courir les dangers d'une passion partagée? devait-elle favoriser un
+mariage qui lui semblait contraire à toute délicatesse d'esprit et de
+moeurs? Mais pouvait-elle s'y opposer, si Olivier et Sarah le désiraient
+tous deux? Cependant il fallait s'expliquer, sortir de ces perplexités,
+interroger Olivier sur ses intentions; mais à quel titre? Était-ce
+l'amante désespérée d'Olivier, ou la mère prudente de Sarah qui devait
+provoquer un aveu aussi difficile à faire pour lui?
+
+Un soir, Olivier parla d'un voyage de quelques jours qu'il allait faire
+à Lyon; lady Mowbray, dans la position désespérée où elle était
+réduite, accepta cette nouvelle avec joie, comme un répit accordé à ses
+souffrances. Le lendemain, Olivier fit seller son cheval pour aller
+à Genève, où il devait prendre la poste. Il vint à l'entrée du salon
+prendre congé des dames; Sarah, dont il baisa la main pour la première
+fois de sa vie, fut si troublée qu'elle n'osa pas lever les yeux sur
+lui; Metella, au contraire, l'observait attentivement; il était fort
+pâle et calme, comme un homme qui accomplit courageusement un
+devoir rigoureux. Il embrassa lady Mowbray, et alors sa force parut
+l'abandonner; des larmes roulèrent dans ses yeux, sa main trembla
+convulsivement en lui glissant un lettre humide....
+
+Il se précipita dehors, monta à cheval et partit au galop. Metella resta
+sur le perron jusqu'à ce qu'elle n'entendît plus les pas de son cheval.
+Alors elle mit une main sur son coeur, pressa le billet de l'autre, et
+comprit que tout était fini pour elle.
+
+Elle rentra dans le salon. Sarah, penchée sur sa broderie, feignait de
+travailler pour prouver à sa tante qu'elle avait du courage et savait
+tenir sa promesse; mais elle était aussi pâle que Metella, et, comme
+elle, elle ne sentait plus battre son coeur.
+
+Lady Mowbray traversa le salon sans lui adresser une parole; elle monta
+dans sa chambre et lut le billet d'Olivier.
+
+«Je pars, vous ne me reverrez plus, à moins que dans plusieurs années
+... et lorsque miss Mowbray sera mariée!... Ne me demandez pas pourquoi
+il faut que je vous quitte; si vous le savez, ne m'en parlez jamais!»
+
+Metella crut qu'elle allait mourir, mais elle éprouva ce que la nature
+a de force contre le chagrin. Elle ne put pleurer, elle étouffait; elle
+eut envie de se briser la tête contre les murs de sa chambre; et puis
+elle pensa à Sarah, et elle eut un instant de haine et de fureur.
+
+«Maudit soit le jour où tu es entrée ici! s'écria-t-elle. La protection
+que je t'ai accordée me coûte cher, et mon frère m'a légué la robe de
+Déjanire!»
+
+Elle entendit Sarah qui approchait; et se calma aussitôt; la vue de
+cette aimable créature réveilla sa tendresse, elle lui tendit ses bras.
+
+«O mon Dieu! qu'est-ce qui nous arrive? s'écria Sarah épouvantée. Ma
+tante, où est allé Olivier?
+
+--Il va voyager pour sa santé, répondit lady Metella avec un sourire
+mélancolique; mais il reviendra; ayons courage, restons ensemble,
+aimons-nous bien.»
+
+Sarah sut renfermer ses larmes; Metella reporta sur elle toute son
+affection. Olivier ne revint pas: Sarah ne sut jamais pourquoi.
+
+
+
+FIN DE METELLA.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Metella, by George Sand
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12869 ***