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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:40:53 -0700
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+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8">
+ <title>Metella</title>
+ <meta name="author" content="George Sand">
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+<style type=text/css>
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12869 ***</div>
+
+<h1>METELLA.</h1>
+<h4>George Sand</h4>
+<br><br>
+
+<h3>I.</h3>
+
+
+<p>Le comte de Buondelmonte, revenant d'un voyage de
+quelques journées aux environs de Florence, fut versé
+par la maladresse de son postillon, et tomba, sans se faire
+aucun mal, dans un fossé de plusieurs pieds de profondeur.
+La chaise de poste fut brisée, et le comte allait
+être forcé de gagner à pied le plus prochain relais, lorsqu'une
+calèche de voyage, qu'avait changé de chevaux
+peu après lui à la poste précédente, vint à passer. Les
+postillons des deux voitures entamèrent un dialogue
+d'exclamations qui aurait pu durer longtemps encore sans
+remédier à rien, si le voyageur de la calèche, ayant jeté
+un regard sur le comte, n'eût proposé le dénoûment naturel
+à ces sortes d'accidents: il pria poliment Buondelmonte
+de monter dans sa voiture et de continuer avec
+lui son voyage. Le comte accepta sans répugnance, car
+les manières distinguées du voyageur rendaient au moins
+tolérable la perspective de passer plusieurs heures en
+tête-a-tête avec un inconnu.</p>
+
+<p>Le voyageur se nommait Olivier; il était Genevois,
+fils unique, héritier d'une grande fortune. Il avait vingt
+ans et voyageait pour son instruction ou son plaisir.
+C'était un jeune homme blanc, frais et mince. Sa figure
+était charmante, et sa conversation, sans avoir un grand
+éclat, était fort au-dessus des banalités que le comte,
+encore un peu aigri intérieurement de sa mésaventure,
+s'attendait à échanger avec lui. La politesse, néanmoins,
+empêcha les deux voyageurs de se demander mutuellement
+leur nom.</p>
+
+<p>Le comte, forcé de s'arrêter au premier relais pour y
+attendre ses gens, leur donner ses ordres et faire raccommoder
+sa chaise brisée, voulut prendre congé d'Olivier;
+mais celui-ci n'y consentit point. Il déclara qu'il attendrait
+à l'auberge que son compagnon improvisé eût réglé
+ses affaires, et qu'il ne repartirait qu'avec lui pour Florence.
+«Il m'est absolument indifférent, lui dit-il, d'arriver
+dans cette ville quelques heures plus tard; aucune
+obligation ne m'appelle impérieusement dans un lieu ou
+dans un autre. Je vais, si vous me le permettez, faire préparer
+le dîner pour nous deux. Vos gens viendront vous
+parler ici, et nous pourrons repartir dans deux ou trois
+heures, afin d'être à Florence demain matin.»</p>
+
+<p>Olivier insista si bien que le Florentin fut contraint de
+se rendre à sa politesse. La table fut servie aussitôt par
+les ordres du jeune Suisse; et le vin de l'auberge n'étant
+pas fort bon, le valet de chambre d'Olivier alla chercher
+dans la calèche quelques bouteilles d'un excellent vin du
+Rhin que le vieux serviteur réservait à son maître pour
+les mauvais gîtes.</p>
+
+<p>Le comte, qui, même sur les meilleures apparences,
+se livrait rarement avec des étrangers, but très-modérément
+et s'en tint à une politesse franche et de bonne humeur.
+Le Genevois, plus expansif, plus jeune, et sachant
+bien, sans doute, qu'il n'était forcé de veiller à la garde
+d'aucun secret, se livra au plaisir de boire plusieurs
+larges verres d'un vin généreux, après une journée de
+soleil et de poussière. Peut-être aussi commençait-il à
+s'ennuyer de son voyage solitaire, et la société d'un
+homme d'esprit l'avait-elle disposé à la joie: il devint
+communicatif.</p>
+
+<p>Il est fort rare qu'un homme parle de lui-même sans
+dire bientôt quelque impertinence: aussi le comte,
+qu'une certaine malice contractée dans le commerce du
+monde abandonnait rarement, s'attendait-il à chaque
+instant à découvrir dans son compagnon ce levain d'égoïsme
+et de fatuité que nous avons tous au-dessous de
+l'épiderme. Il fut surpris d'avoir longtemps attendu inutilement;
+il essaya de flatter toutes les idées du jeune
+homme pour lui trouver enfin un ridicule, et il n'y parvint
+pas; ce qui le piqua un peu; car il n'était pas habitué
+à déployer en vain les finesses gracieuses de sa
+pénétration.</p>
+
+<p>«Monsieur, dit le Genevois dans le cours de la conversation,
+pouvez-vous me dire si lady Mowbray est en ce
+moment à Florence?</p>
+
+<p>&mdash;Lady Mowbray? dit Buondelmonte avec un léger
+tressaillement: oui, monsieur, elle doit être de retour
+de Naples.</p>
+
+<p>&mdash;Elle passe tous les hivers à Florence?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, depuis bien des années. Vous connaissez
+lady Mowbray?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais j'ai un vif désir de la connaître.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que cela vous surprend, monsieur? On dit
+que c'est la femme la plus aimable de l'Europe.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, et la meilleure. Vous en avez beaucoup
+entendu, parler à ce que je vois?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai passé une partie de la saison dernière aux eaux
+d'Aix; lady Mowbray venait d'en partir, et il n'était
+question que d'elle. Combien j'ai regretté d'être arrivé
+si tard! J'aurais adoré cette femme-là.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en parlez vivement! dit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne risque pas d'être impertinent envers elle, reprit
+le jeune homme; je ne l'ai jamais vue et ne la verrai
+peut-être jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi non?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, pourquoi non? mais l'on peut aussi
+demander pourquoi oui? Je sais qu'elle est affable et
+bonne, que sa maison est ouverte aux étrangers, et que
+sa bienveillance leur est une protection précieuse; je
+sais aussi que je pourrais me recommander de quelques
+personnes qu'elle honore de son amitié; mais vous devez
+comprendre et connaître, monsieur, cette espèce de répugnance
+craintive que nous éprouvons tous à nous approcher
+des personnes qui ont le plus excité de loin nos sympathies
+et notre admiration.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que nous craignons de les trouver au-dessous
+de ce que nous en avons attendu, dit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, non, reprit vivement Olivier, ce
+n'est pas cela. Quant à moi, c'est parce que je me sens
+peu digne d'inspirer tout ce que j'éprouve, et en outre
+malhabile à l'exprimer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez tort, dit le comte en le regardant en face
+avec une expression singulière; je suis sûr que vous plairiez
+beaucoup à lady Mowbray.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous croyez? et pourquoi? d'où me viendrait
+ce bonheur?</p>
+
+<p>&mdash;Elle aime la franchise, la bonté. Je crois que vous
+êtes franc et bon.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois aussi, dit Olivier; mais cela peut-il suffire
+pour être remarqué d'elle au milieu de tant de gens
+distingués qui lui forment, dit-on, une petite cour?</p>
+
+<p>&mdash;Mais..., dit le comte reprenant son sourire ironique...
+remarqué... remarqué... comment l'entendez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, ne me faites pas plus d'honneur
+que je ne mérite, répondit Olivier en riant; je l'entends
+comme un écolier modeste qui désire une mention honorable
+au concours, mais qui n'ambitionne pas le grand
+prix. D'ailleurs... mais je vais peut-être dire une sottise.
+Si vous ne buvez plus, permettez-moi de faire emporter
+cette dernière bouteille. Depuis un quart d'heure je bois
+par distraction...</p>
+
+<p>&mdash;Buvez, dit le comte en remplissant le verre d'Olivier,
+et ne me laissez pas croire que vous craignez de
+vous faire connaître à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit le Genevois en avalant gaiement son
+sixième verre de vin du Rhin. Ah! vous voulez savoir
+mes secrets, monsieur l'Italien? Eh bien! de tout mon
+coeur... Je suis amoureux de lady Mowbray.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! dit le comte en lui tendant le main dans un
+accès de gaieté sympathique; très-bien!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce la première fois qu'un homme serait devenu
+amoureux d'une femme sans l'avoir vue?</p>
+
+<p>&mdash;Non, parbleu! dit Buondelmonte. J'ai lu plus de
+trente romans, j'ai vu plus de vingt pièces de théâtre qui
+commençaient ainsi; et croyez-moi, la vie ressemble plus
+souvent à un roman qu'un roman ne ressemble à la vie.
+Mais, dites-moi, je vous en prie, de tous les éloges que
+vous avez entendu faire de lady Mowbray, quel est celui
+qui vous a le plus enthousiasmé?</p>
+
+<p>&mdash;Attendez... dit Olivier, dont les idées commençaient
+à s'embrouiller un peu. On raconte d'elle beaucoup
+de traits presque merveilleux: on dit pourtant que,
+dans sa première jeunesse, elle avait montré le caractère
+d'une personne assez frivole.</p>
+
+<p>&mdash;Comment dites-vous? demanda Buondelmonte avec
+sécheresse; mais Olivier n'y fit pas attention.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, continua-t-il; je dis un peu coquette.</p>
+
+<p>&mdash;C'est beaucoup plus flatteur! dit le comte. De sorte
+que...</p>
+
+<p>&mdash;De sorte que, soit imprudence de sa part, soit jalousie
+de la part des autres femmes, sa réputation avait
+reçu en Angleterre quelques atteintes assez sérieuses
+pour lui faire désirer de quitter ce pays d'hommes flegmatiques
+et de femmes collet monté. Elle vint donc en
+Italie chercher une vie plus libre, des moeurs plus élégantes.
+Même on dit...</p>
+
+<p>&mdash;Que dit-on, monsieur? dit le comte d'un air sévère.</p>
+
+<p>&mdash;On dit... continua Olivier, dont la vue était un peu
+troublée, bah! elle l'a dit elle-même en confidence, à Aix,
+à une de ses amies intimes, qui l'a répété à tous les buveurs
+d'eau...</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-ce donc qu'elle a dit? s'écria le comte
+en coupant avec impatience un fruit et un peu de son
+doigt.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a dit qu'à son arrivée en Italie elle était si
+aigrie contre l'injustice des hommes et si offensée d'avoir
+été victime de leurs calomnies, qu'elle se sentait disposée
+à fouler aux pieds les lois du préjugé, et à mener une
+aussi joyeuse vie que la plupart des grands personnages
+de ce pays-ci.»</p>
+
+<p>Le comte ôta son bonnet de voyage et le remit gravement
+sur sa tête sans dire une seule parole. Olivier
+continua.</p>
+
+<p>«Mais ce fut en vain. La noble lady fit ce voeu sans
+connaître son propre coeur. N'ayant point encore aimé,
+et s'en croyant incapable, elle allait y renoncer, lorsqu'un
+jeune homme tomba éperdument amoureux d'elle
+et lui écrivit sans façon pour lui demander un rendez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous a-t-on dit le nom de ce jeune homme? demanda
+Buondelmonte.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! je ne m'en souviens plus. C'était un Florentin;
+et vous devez le connaître, car il est encore...»</p>
+
+<p>Le comte l'interrompit afin d'éluder la question: «Et
+que répondit lady Mowbray?</p>
+
+<p>&mdash;Elle accorda le rendez-vous, résolue à punir le
+jeune homme de sa fatuité et à le couvrir de ridicule.
+Elle avait préparé, à cet effet, je ne sais quel guet-apens
+de bonne compagnie, dont je ne sais pas bien les détails.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, dit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Le Florentin arriva donc; mais il était si beau, si
+aimable, si spirituel, que lady Mowbray chancela dans
+sa résolution. Elle l'écouta parler, hésita et l'écouta encore.
+Elle s'attendait à voir un impertinent qu'il faudrait
+châtier; elle trouva un jeune homme sincère, ardent et
+romanesque... Que vous dirai-je! Elle se sentit émue,
+et essaya pourtant de lui faire peur en lui parlant de
+prétendus dangers qui l'environnaient. Le Florentin était
+brave; il se mit à rire. Elle tenta alors de l'effrayer en
+le menaçant de sa froideur et de sa coquetterie; il se mit
+à pleurer, et elle l'aima... Si bien que le comte de... ma
+foi! je crois que son nom va me revenir... Buonacorsi...
+Belmonte... Buondelmonte, ah! m'y voici! le comte de
+Buondelmonte eut le pouvoir d'attendrir ce coeur rebelle.
+Lady Mowbray fixa à Florence ses affections et sa vie.
+Le comte de Buondelmonte fut son premier et son seul
+amant sur la joyeuse terre d'Italie. Maintenant que je
+vous ai raconté cette histoire telle qu'on me l'a donnée,
+dites-moi, vous qui êtes de Florence, si elle est vraie de
+tout point... Et cependant, si elle ne l'est pas, ne me
+dites pas que'c'est un conte fait à plaisir; il est trop beau
+pour que je sois désabusé sans regret!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit le comte, dont la figure avait pris
+une expression grave et pensive, cette histoire est belle
+et vraie. Le comte de Buondelmonte a vécu dix ans le
+plus heureux et le plus envié des hommes aux pieds de
+lady Mowbray.</p>
+
+<p>&mdash;Dix ans! s'écria Olivier.</p>
+
+<p>&mdash;Dix ans, monsieur, reprit Buondelmonte. Il y a
+dix ans que ces choses se sont passées.</p>
+
+<p>&mdash;Dix ans! répéta le jeune homme; lady Mowbray
+ne doit plus être très-jeune.»</p>
+
+<p>Le comte ne répondit rien.</p>
+
+<p>«On m'a pourtant assuré à Aix, poursuivit Olivier,
+qu'elle était toujours belle comme un ange, qu'elle était
+grande, légère, agile, qu'elle galopait au bord des précipices
+sur un vigoureux cheval, qu'elle dansait à merveille.
+Elle doit avoir trente ans environ, n'est-ce pas,
+monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe son âge! dit le comte avec impatience.
+Une femme n'a jamais que l'âge qu'elle paraît avoir, et
+tout le monde vous l'a dit: lady Mowbray est toujours
+belle. On vous l'a dit, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;On me l'a dit partout, à Aix, à Berne, à Gênes,
+dans tous les lieux où elle a passé.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est admirée et respectée, dit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, vous la connaissez, vous êtes son
+ami peut-être? Je vous en félicite; quelle réputation plus
+glorieuse que celle de savoir aimer? Que ce Buondelmonte
+a dû être lier de retremper cette belle âme et de voir refleurir
+cette plante courbée par l'orage!»</p>
+
+<p>Le comte fit une légère grimace de dédain. Il n'aimait
+pas les phrases de roman, peut-être parce qu'il les avait
+aimées jadis. Il regarda fixement le Genevois; mais
+voyant que celui-ci se grisait décidément, il voulut en
+profiter pour échanger avec un homme sincère et confiant
+des idées qui le gênaient depuis longtemps.</p>
+
+<p>Sans se donner la peine de feindre beaucoup de désintéressement,
+car Olivier n'était plus en était de faire de
+très-clairvoyantes observations, le comte posa sa main
+sur la sienne, afin d'appeler son attention sur le sens de
+ses paroles.</p>
+
+<p>«Pensez-vous, lui demanda-t-il, qu'il ne soit pas plus
+glorieux pour un homme d'ébranler la réputation, d'une
+femme que de la rétablir quand elle a' reçu, à tort ou à
+raison de notables échecs?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, ce n'est pas mon opinion, dit Olivier. J'aimerais
+mieux relever un temple que de l'abattre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un peu romanesque, dit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'en défends pas, cela est de mon âge; et ce
+qui prouve que les exaltés n'ont pas toujours tort, c'est
+que Buondelmonte fut récompensé d'une heure d'enthousiasme
+par dix ans d'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Lui seul pourrait être juge dans cette question,»
+reprit le comte; et il se promena dans la chambre, les
+mains derrière le dos et le sourcil froncé. Puis, craignant
+de se laisser deviner, il jeta un regard de côté sur son compagnon.
+Olivier avait la tête penchée en avant, le coude
+dans son assiette, et l'ombre de ses cils, abaissés par un
+doux assoupissement, se dessinait sur ses joues, que la
+chaleur généreuse du vin colorait d'un rosé plus vif qu'à
+l'ordinaire. Le comte continua de marcher silencieusement
+dans la chambre jusqu'à ce que le claquement des
+fouets et les pieds des chevaux eussent annoncé que la
+calèche était prête. Le vieux domestique d'Olivier vint
+lui offrir une pelisse fourrée que le jeune homme passa
+en bâillant et en se frottant les yeux. Il ne s'éveilla tout
+à fait que pour prendre le bras de Buondelmonte et le
+forcer de monter le premier dans sa voiture, qui prit
+aussitôt la route, de Florence. «Parbleu! dit-il en regardant
+la nuit qui était sombre, ce temps de voleurs me
+rappelle une histoire que j'ai entendu raconter sur lady
+Mowbray.</p>
+
+<p>&mdash;Encore? dit le comte; lady Mowbray vous occupe
+beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me demandiez-vous pas quel trait de son caractère
+m'avait le plus enthousiasme? Je ne saurais dire
+lequel; mais voici une aventure qui m'a rendu plus envieux
+de voir lady Mowbray que Rome, Venise et Naples.
+Vous allez me dire si celle-là est aussi vraie que la première.
+Un jour qu'elle traversait les Apennins avec son
+heureux amant Buondelmonte, ils furent attaqués par
+des voleurs; le comte se défendit bravement contre trois
+hommes; il en tua un, et luttait contre les deux autres
+lorsque lady Mowbray, qui s'était presque évanouie dans
+le premier accès de surprise, s'élança hors de la calèche
+et tomba sur le cadavre du brigand que Buondelmonte
+avait tué. Dans ce moment d'horreur, ranimée par une
+présence d'esprit au-dessus de son sexe, elle vit à la
+ceinture du brigand un grand pistolet dont il n'avait pas
+eu le temps de faire usage, et que sa main semblait encore
+presser. Elle écarta cette main encore chaude, arracha
+le pistolet de la ceinture, et se jetant au milieu des
+combattants, qui ne s'attendaient à rien de semblable,
+elle déchargea le pistolet à bout portant dans la figure
+d'un bandit qui tenait Buondelmonte à la gorge. Il tomba
+roide mort, et Buondelmonte eut bientôt fait justice
+du dernier. N'est-ce pas là encore une belle histoire,
+monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Aussi belle que vraie, répéta Buondelmonte. Le
+courage de lady Mowbray la soutint encore quelque temps
+après cette terrible scène. Le postillon, à demi-mort de
+peur, s'était tapi dans un fossé, les chevaux effrayés
+avaient rompu leurs traits; le seul domestique qui accompagnât
+les voyageurs était blessé et évanoui. Buondelmonte
+et sa compagne furent obligés de réparer ce
+désordre en toute hâte; car à tout instant d'autres bandits,
+attirés par le bruit du combat, pouvaient fondre
+sur eux, comme cela arrive souvent. Il fallut battre le
+postillon pour le ranimer, bander la plaie du domestique,
+qui perdait tout son sang, le porter dans la voiture, et
+ratteler les chevaux. Lady Mowbray s'employa à toutes
+les choses avec une force de corps et d'esprit vraiment
+extraordinaire. Elle avisait à tous les expédients, et
+trouvait toujours le plus sûr et le plus prompt moyen de
+sortir d'embarras. Ses belles mains, souillées de sang,
+rattachaient des courroies, déchiraient des vêtements,
+soulevaient des pierres. Enfin tout fut réparé, et la voiture
+se remit en route. Lady Mowbray s'assit auprès de
+son amant, le regarda fixement, fit un grand cri et s'évanouit.
+A quoi pensez-vous? ajouta le comte en voyant
+Olivier tomber dans le silence et la méditation.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis amoureux, dit Olivier.</p>
+
+<p>&mdash;De lady Mowbray?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, de lady Mowbray.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous allez sans doute à Florence pour le lui déclarer?
+dit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous répéterai le mot que vous me disiez tantôt:
+«Pourquoi non?»</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit le comte d'un ton sec, pourquoi non?»
+Puis il ajouta d'un autre ton, et comme s'il se parlait à
+lui-même: «Pourquoi non?»</p>
+
+<p>«Monsieur, reprit Olivier après un instant de silence,
+soyez assez bon pour confirmer ou démentir une troisième
+histoire qui m'a été racontée à propos de lady Mowbray,
+et qui me semble moins belle que les deux premières.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;On dit que le comte de Buondelmonte quitte lady
+Mowbray.</p>
+
+<p>&mdash;Pour cela, monsieur, répondit le comte très-brusquement,
+je n'en sais rien, et n'ai rien à vous dire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, moi, on me l'a assuré, reprit Olivier; et,
+quelque triste que soit ce dernier dénoûment, il ne me
+parait pas impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que vous importe? dit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes le comte de Buondelmonte,» dit Olivier,
+vivement frappé de l'accent de son compagnon; et lui
+saisissant le bras, il ajouta: «Et vous ne quittez pas
+lady Mowbray?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis le comte de Buondelmonte, répondit celui-ci;
+le saviez-vous, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Sur mon honneur! non.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas vous n'avez pu m'offenser. Mais parlons
+d'autre chose.»</p>
+
+<p>Ils essayèrent, mais la conversation languit bientôt.
+Tous deux étaient contraints. Ils prirent d'un commun
+accord le parti de feindre le sommeil. Aux premiers
+rayons du jour, Olivier, qui avait fini par s'endormir
+tout de bon, s'éveilla au milieu de Florence. Le comte
+prit congé de lui avec une cordialité à laquelle il avait eu
+le temps de se préparer.</p>
+
+<p>«Voici ma demeure, lui dit-il en lui montrant un des
+plus beaux palais de la ville, devant lequel le postillon
+s'était arrêté; et au cas où vous oublieriez le chemin,
+vous me permettrez d'aller vous chercher pour vous servir
+de guide moi-même. Puis-je savoir où vous descendrez,
+et à quelle heure je pourrai, sans vous déranger,
+aller vous offrir mes remerciements et mes services?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien encore, répondit Olivier un peu
+embarrassé; mais il est inutile que vous preniez cette
+peine. Aussitôt que je serai reposé, j'irai vous demander
+vos bons offices dans cette ville, où je ne connais personne.</p>
+
+<p>&mdash;J'y compte, répondit Buondelmonte en lui tendant
+la main.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en garderai bien,» pensa le Genevois en lui
+rendant sa politesse. Ils se séparèrent.</p>
+
+<p>«J'ai fait une belle école! se disait Olivier le lendemain
+matin en s'éveillant dans la meilleure hôtellerie de Florence;
+je commence bien! Aussi cet homme est fou
+d'avoir pris au sérieux les divagations d'un étourdi à
+moitié ivre. J'ai réussi toutefois à me fermer la porte de
+lady Mowbray, moi qui désirais tant la connaître! c'est
+horriblement désagréable, après tout....» Il appela son
+valet de chambre pour qu'il lui fit la barbe, et s'impatientait
+sérieusement de ne pouvoir retrouver dans son
+nécessaire une certaine savonnette au garafoli qu'il avait
+achetée à Parme, lorsque le comte de Buondelmonte entra
+dans sa chambre.</p>
+
+<p>«Pardonnez-moi si j'entre en ami sans me faire annoncer,
+lui dit-il d'un air riant et ouvert; j'ai su en bas
+que vous étiez éveillé, et je viens vous chercher pour
+déjeuner avec moi chez lady Mowbray.»</p>
+
+<p>Olivier s'aperçut que le comte cherchait dans ses yeux
+à deviner l'effet de cette nouvelle. Malgré sa candeur, il
+ne manquait pas d'une certaine défiance des autres; il
+avait en même temps une honnête confiance en son propre
+jugement. On pouvait l'affliger, mais non le jouer ou
+l'intimider.</p>
+
+<p>«De tout mon coeur, répondit-il avec assurance, et
+je vous remercie, mon cher compagnon de voyage, de
+m'avoir procuré cette faveur. Maintenant nous sommes
+quittes.»</p>
+
+<p>Les manières cordiales et franches de Buondelmonte
+ne se démentirent point. Seulement, comme le jeune
+étranger, tout en se hâtant, donnait des soins minutieux
+à sa toilette, le comte ne put réprimer un sourire qu'Olivier
+saisit au fond de la glace devant laquelle il nouait
+sa cravate. «Si nous faisons une guerre d'embûches,
+pensa-t-il, c'est fort bien; avançons.» Il ôta sa cravate,
+et gronda son domestique de lui en avoir donné une mal
+pliée. Le vieux Hantz en apporta une autre. «J'en aimerais
+mieux un bleu de ciel,» dit Olivier; et quand
+Hantz eut apporté la cravate bleu de ciel, Olivier les
+examina l'une après l'autre d'un air d'incertitude et de
+perplexité.</p>
+
+<p>«S'il m'était permis de donner mon avis, dit le valet
+de chambre timidement...</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y entendez rien, dit gravement Olivier;
+monsieur le comte, je m'en rapporte à vous, qui êtes un
+homme de goût: laquelle de ces deux couleurs convient
+le mieux au ton de ma figure?</p>
+
+<p>&mdash;Lady Mowbray, répondit le comte en souriant, ne
+peut souffrir ni le bleu ni le rose.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi une cravate noire, dit Olivier à son
+domestique.»</p>
+
+<p>La voiture du comte les attendait à la porte. Olivier y
+monta avec lui. Ils étaient contraints tous deux, et cependant
+il n'y parut point. Buondelmonte avait trop d'habitude
+du monde pour ne pas sembler ce qu'il voulait
+être! Olivier avait trop de résolution pour laisser voir
+son inquiétude. Il pensait que si lady Mowbray était
+d'accord avec Buondelmonte pour se moquer de lui, sa
+situation pouvait devenir difficile; mais si Buondelmonte
+était seul de son parti, il pouvait être agréable de le
+tourmenter un peu. En secret, leur première sympathie
+avait fait place à une sorte d'aversion. Olivier ne pouvait
+pardonner au comte de l'avoir laissé parler à tort et à
+travers sans se nommer; le comte avait sur le coeur, non
+les étourderies qu'Olivier avait débitées la veille, mais le
+peu de repentir ou de confusion qu'il en montrait.</p>
+
+<p>Lady Mowbray habitait un palais magnifique; le
+comte mit quelque affectation à y entrer comme chez lui,
+et à parler aux domestiques comme s'ils eussent été les
+siens. Olivier se tenait sur ses gardes et observait les
+moindres mouvements de son guide. La pièce où ils attendirent
+était décorée avec un art et une richesse dont le
+comte semblait orgueilleux, bien qu'il n'y eût coopéré
+ni par son argent ni par son goût. Cependant il fit les
+honneurs des tableaux de lady Mowbray comme s'il avait
+été son maître de peinture, et semblait jouir de l'émotion
+insurmontable avec laquelle Olivier attendait l'apparition
+de lady Mowbray.</p>
+
+<p>Metella Mowbray était fille d'une Italienne et d'un Anglais;
+elle avait les yeux noirs d'une Romaine et la blancheur
+rosée d'une Anglaise. Ce que les lignes de sa beauté
+avaient d'antique et de sévère était adouci par une expression
+sereine et tendre qui est particulière aux visages
+britanniques. C'était l'assemblage des deux plus beaux
+types. Sa figure avait été reproduite par tous les peintres
+et sculpteurs de l'Italie; mais malgré cette perfection, malgré
+ces triomphes, malgré la parure exquise qui faisait
+ressortir tous ses avantages, le premier regard qu'Olivier
+jeta sur elle lui dévoila le secret tourment du comte
+de Buondelmonte: Metella n'était plus jeune...</p>
+
+<p>Aucun des prestiges du luxe qui l'entourait, aucune
+des gloires don't l'admiration universelle l'avait couronnée,
+aucune des séductions qu'elle pouvait encore exercer,
+ne la défendirent de ce premier arrêt de condamnation
+que le regard d'un homme jeune lance à une femme
+qui ne l'est plus. En un clin d'oeil, en une pensée, Olivier
+rapprocha de cette beauté si parfaite et si rare le
+souvenir d'une fraîche et brutale beauté de Suissesse. Les
+sculpteurs et les peintres en eussent pensé ce qu'ils auraient
+voulu; Olivier se dit qu'il valait toujours mieux
+avoir seize ans que cet âge problématique dont les femmes
+cachent le chiffre comme un affreux secret.</p>
+
+<p>Ce regard fut prompt; mais il n'échappa point au
+comte, et lui fit involontairement mordre sa lèvre inférieure.</p>
+
+<p>Quant à Olivier, ce fut l'affaire d'un instant; il se remit
+et veilla mieux sur lui-même: il se dit qu'il ne serait
+point amoureux, mais qu'il pouvait fort bien, sans se
+compromettre, agir comme s'il l'était; car si lady Mowbray
+n'avait plus le pouvoir de lui faire faire des folies,
+elle valait encore là peine qu'il en fit pour elle. Il se trompait
+peut-être; peut-être une femme en a-t-elle le pouvoir
+tant qu'elle en a le droit.</p>
+
+<p>Le comte, dissimulant aussi sa mortification, présenta
+Olivier à lady Mowbray avec toutes sortes de cajoleries
+hypocrites pour l'un et pour l'autre; et au moment, où
+Metella tendait sa main au Genevois en le remerciant du
+service qu'il avait rendu à <i>son ami</i>, le comte ajouta:
+«Et vous devez aussi le remercier de l'enthousiasme
+passionné qu'il professe pour vous, madame. Celui-ci
+mérite plus que les autres: il vous a adorée avant de
+vous voir.»</p>
+
+<p>Olivier rougit jusqu'aux yeux, mais lady Mowbray
+lui adressa un sourire plein de douceur et de bonté; et,
+lui tendant la main, «Soyons donc amis, lui dit-elle, car
+je vous dois un dédommagement pour cette mauvaise
+plaisanterie de monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez ou non sa complice, répondit Olivier, il vous
+a dit ce que je n'aurais jamais osé vous dire. Je suis trop
+payé de ce que j'ai fait pour lui.» Et il baisa résolument
+la main de lady Mowbray.</p>
+
+<p>«L'insolent!» pensa le comte.</p>
+
+<p>Pendant le déjeuner, le comte accabla sa maîtresse de
+petits soins et d'attentions. Sa politesse envers Olivier
+ne put dissimuler entièrement son dépit; Olivier cessa
+bientôt de s'en apercevoir. Lady Mowbray, de pâle, nonchalante
+et un peu triste, qu'elle était d'abord, devint
+vermeille, enjouée et brillante. On n'avait exagéré ni
+son esprit ni sa grâce. Lorsqu'elle eut parlé, Olivier la
+trouva rajeunie de dix ans; cependant son bon sens naturel
+l'empêcha de se tromper sur un point important. Il
+vit que Metella, sincère dans sa bienveillance envers lui,
+ne tirait sa gaieté, son plaisir et son <i>rajeunissement</i> que
+des attentions affectueuses du comte. «Elle l'aime encore,
+pensa-t-il, et lui l'aimera tant qu'elle sera aimée
+des autres.»</p>
+
+<p>Dès ce moment il fut tout à fait à son aise, car il
+comprit ce qui se passait entre eux, et il s'inquiéta peu
+de ce qui pouvait se passer en lui-même; il était encore
+trop tôt.</p>
+
+<p>Le comte vit que Metella avait charmé son adversaire;
+il crut tenir la victoire. Il redoubla d'affection
+pour elle, afin qu'Olivier se convainquît bien de sa défaite.</p>
+
+<p>A trois heures il offrit à Olivier, qui se retirait, de le
+reconduire chez lui, et, au moment de quitter Metella, il
+lui baisa deux fois la main si tendrement qu'une rougeur
+de plaisir et de reconnaissance se répandit sur le
+visage de lady Mowbray. L'expression du bonheur dans
+l'amour semble être exclusivement accordée à la jeunesse,
+et quand on la rencontre sur un front flétri par
+les années, elle y jette de magiques éclairs. Metella
+parut si belle en cet instant que Buondelmonte en eut
+de l'orgueil, et, passant son bras sous celui d'Olivier, il
+lui dit en descendant l'escalier: «Eh bien! mon cher
+ami, êtes-vous toujours amoureux de ma maîtresse?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours, répondit hardiment Olivier, quoiqu'il
+n'en pensât pas un mot.</p>
+
+<p>&mdash;Vous y mettez de l'obstination.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas ma faute, mais bien la vôtre. Pourquoi
+vous êtes-vous emparé de mon secret et pourquoi
+l'avez-vous révélé? A présent nous jouons jeu sur table.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez la conscience de votre habileté!</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, l'amour est un jeu de hasard.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes très-facétieux!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous donc, monsieur le comte!»</p>
+
+<p>Olivier consacra plusieurs jours à parcourir Florence.
+Il pensa peu à lady Mowbray; il aurait fort bien pu
+l'oublier s'il ne l'eût pas revue. Mais un soir il la vit au
+spectacle, et il crut devoir aller la saluer dans sa loge.
+Elle était magnifique aux lumières et en grande toilette;
+il en devint amoureux et résolut de ne plus la voir.</p>
+
+<p>Lady Mowbray s'était maintenue miraculeusement
+belle au delà de l'âge marqué pour le déclin du règne
+des femmes; mais, depuis un an, le temps inexorable
+semblait vouloir reprendre ses droits sur elle et lui faire
+sentir le réveil de sa main endormie. Souvent, le matin,
+Metella, en se regardant sans parure devant sa glace,
+jetait un cri d'effroi à l'aspect d'une ride légère creusée
+durant la nuit sur les plans lisses et nobles de son visage
+et de son cou. Elle se défendait encore avec orgueil de
+la tentation de se mettre du rouge, comme faisaient autour
+d'elle les femmes de son âge. Jusque-là elle avait pu
+braver le regard d'un homme en plein midi; mais des
+nuances ternes s'étendaient au contour de ses joues, et
+un reflet bleuâtre encadrait ses grands yeux noirs. Elle
+voyait déjà ses rivales se réjouir autour d'elle et lui faire
+un meilleur accueil à mesure qu'elles la trouvaient moins
+redoutable.</p>
+
+<p>Dans le monde on disait qu'elle était si affectée de
+vieillir qu'elle en était malade. Les femmes assuraient
+déjà qu'elle se teignait les cheveux et qu'elle avait plusieurs
+fausses dents. Le comte de Buondelmonte savait
+bien que c'étaient autant de calomnies; mais il s'en affectait
+peut-être plus sincèrement que d'une vérité qui
+serait restée secrète. Il avait été trop heureux, trop envié
+depuis dix ans, pour que les jouissances de la vanité,
+qui sont les plus durables de toutes; n'eussent pas fait
+pâlir celles de l'amour. L'attachement et la fidélité de la
+plus belle et de la plus aimable des femmes avaient-ils
+développé en lui un immense orgueil, ou l'avaient-ils
+seulement nourri?</p>
+
+<p>Je n'en sais rien: Toutes les personnes que je connais
+ont eu vingt ans; et mes études psychologiques me portent
+à croire que presque tout le monde est capable d'avoir
+vingt ans, ne fût-ce qu'une fois en sa vie. Mais le
+comte en eut trente et demi le jour où lady Mowbray en
+eut.... (je suis trop bien élevé pour tracer un chiffre qui
+désignerait au juste ce que j'appellerai, sans offenser ni
+compromettre personne, l'âge <i>indéfinissable</i> d'une femme);
+et le comte, qui avait tiré une grande gloire de la préférence
+de lady Mowbray, commença à jouer dans le monde
+un rôle moitié honorable, moitié ridicule, qui fit beaucoup
+souffrir sa vanité. Dix ans apportent dans toutes
+les passions possibles beaucoup de calme et de raisonnement:
+L'amitié, lorsqu'elle n'est qu'une survivance de
+l'amour, est plus susceptible de calcul et plus froide dans
+ses jugements. Une telle amitié (que deux ou trois exceptions
+qui sont dans le monde me le pardonnent!)
+n'est point héroïque de sa nature. L'amitié de Buondelmonte
+pour Metella vit d'un oeil très-clairvoyant les
+chances d'ennui et de dépendance qui allaient s'augmentant
+d'un côté, de l'autre les chances d'avenir et de
+triomphe qui étaient encore vertes et séduisantes. Une
+certaine princesse allemande; grande liseuse de romans
+et renommée pour le luxe de ses équipages, débitait des
+oeillades sentimentales qui, au spectacle, attiraient dans
+leur direction magnétique tous les yeux vers la loge du
+comte. Une prima donna, pour laquelle quantité de colonels
+s'étaient battus en duel, invitait souvent le comte
+à ses soupers et le raillait de sa vie bourgeoise et retirée.</p>
+
+<p>Des jeunes gens, dont il faisait du reste l'admiration par
+ses gilets et les pierres gravées de ses bagues, lui reprochaient
+sérieusement la perte de sa liberté. Enfin il ne
+voyait plus personne se lever et se dresser sur la pointe
+des pieds quand lady Mowbray, appuyée sur son bras,
+paraissait en public. Elle était encore belle, mais tout le
+monde le savait; on l'avait tant vue, tant admirée! il y
+avait si longtemps qu'on l'avait proclamée la reine de
+Florence, qu'il n'était plus question d'elle et que la
+moindre pensionnaire excitait plus d'intérêt. Les femmes
+osaient aborder les modes que la seule lady Mowbray
+avait eu le droit de porter; on ne disait plus le moindre
+mal d'elle, et le comte entendait avec un plaisir diabolique
+répéter autour de lui que sa conduite était exemplaire,
+et que c'était une bien belle chose que de s'abuser
+aussi longtemps sur les attraits de sa maîtresse.</p>
+
+<p>La douleur de Metella, en se voyant négligée de celui
+qu'elle aimait exclusivement, fut si grande que sa santé
+s'altéra, et que les ravages du temps firent d'effrayants
+progrès. Le refroidissement de Buondelmonte en fit à
+proportions égales; et lorsque le jeune Olivier les vit ensemble,
+lady Mowbray n'en était plus à compter son bonheur
+par années, mais par heures.</p>
+
+<p>«Savez-vous, ma chère Metella, lui dit le comte le
+lendemain du jour où elle avait rencontré Olivier au
+spectacle, que ce jeune Suisse est éperdument amoureux
+de vous?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous auriez envie de me le faire croire?
+dit lady Mowbray en s'efforçant de prendre un ton enjoué:
+voilà au moins la dixième fois depuis quinze jours
+que vous me le répétez!</p>
+
+<p>&mdash;Et quand vous le croiriez, dit assez sèchement le
+comte, qu'est-ce que cela me ferait?»</p>
+
+<p>Metella eut envie de lui dire qu'il n'avait pas toujours
+été aussi insouciant; mais elle craignit de tomber dans
+les phrases du vocabulaire des femmes abandonnées, elle
+garda le silence.</p>
+
+<p>Le comte se promena quelque temps dans l'appartement
+d'un air sombre.</p>
+
+<p>«Vous vous ennuyez, mon ami? lui dit-elle avec douceur.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! pas du tout! Je suis un peu souffrant.»
+
+Lady Mowbray se tut de nouveau, et le comte continua à se
+promener en long et en large. Quand il la regarda, il
+s'aperçut qu'elle pleurait. «Eh bien! qu'est-ce que vous
+avez? lui dit-il en feignant la plus grande surprise. Vous
+pleurez parce que j'ai un peu mal à la gorge.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'étais sûre que vous souffrez, je ne pleurerais
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Grand merci, milady!</p>
+
+<p>&mdash;J'essaierais de vous soulager; mais je crois que
+votre mal est sans remède.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est donc mon mal, s'il vous plaît?</p>
+
+<p>&mdash;Regardez-moi, monsieur, répondit-elle en se levant
+et en lui montrant son visage flétri; votre mal est
+écrit sur mon front....</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes folle, répondit-il en levant les épaules,
+ou plutôt, vous êtes furieuse de vieillir! Est-ce ma faute,
+à moi? puis-je l'empêcher?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! certainement, Luigi, répondit Metella, vous
+auriez pu l'empêcher encore!» Elle retomba sur son fauteuil,
+pâle, tremblante, et fondit en larmes.</p>
+
+<p>Le comte fut attendri, puis contrarié; et, cédant au
+dernier mouvement, il lui dit brutalement: «Parbleu!
+madame, vous ne devriez pas pleurer; cela ne vous embellira
+pas.» Et il sortit avec colère.</p>
+
+<p>«Il faut absolument que cela finisse, pensa-t-il
+quand il fut dans la rue. Il n'est pas en mon pouvoir de
+feindre plus longtemps un amour que je ne ressens plus.
+Tous ces ménagements ressemblent à l'hypocrisie. Ma
+faiblesse d'ailleurs prolonge l'incertitude et les souffrances
+de cette malheureuse femme. C'est une sorte d'agonie
+que nous endurons tous deux. Il faut couper ce
+lien, puisqu'elle ne veut pas le dénouer.»</p>
+
+<p>Il retourna sur ses pas et la trouva évanouie dans les
+bras de ses femmes: il en fut touché et lui demanda pardon.
+Quand il la vit plus calme, il se retira plus mécontent
+lui-même que s'il l'eût laissée furieuse. «Il est
+donc décidé, se dit-il en serrant les poings sous son manteau,
+que je n'aurai pas l'énergie de me débarrasser d'une
+femme!» Il s'excita tant qu'il put à prendre un parti
+décisif, et toujours, au moment d'en adopter un, il sentit
+qu'il n'aurait pas le courage de braver le désespoir
+de Metella. Après tout, que ce fût par vanité ou par tendresse,
+il l'avait aimée, il avait vécu dix ans heureux
+auprès d'elle, il lui devait en partie l'éclat de sa position
+dans le monde, et il y avait des jours où elle était encore
+si belle qu'on le proclamait heureux: il était heureux
+ces jours-là. «Cependant il le faut, pensa-t-il; car
+dans peu de temps elle sera décidément laide: je ne
+pourrai plus la souffrir, et je ne serai pas assez fort pour
+lui cacher mon dégoût. Alors notre rupture sera éclatante
+et rude. Il vaudrait mieux qu'elle se fit à l'amiable
+dès à présent....»</p>
+
+<p>Il se promena seul pendant une heure au clair de la
+lune. Il était tellement malheureux que lady Mowbray
+serait venue au-devant de ses desseins si elle avait su
+combien il était rongé d'ennui. Enfin il s'arrêta au milieu
+de la rue; et, regardant autour de lui dans une sorte de
+détresse, il vit qu'il était devant l'hôtel où logeait Olivier.
+Il y entra précipitamment, je ne sais pas bien pourquoi,
+et peut-être ne le savait-il pas non plus lui-même.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, il demanda le Genevois, et apprit avec
+plaisir qu'il était chez lui. Il le trouva se disposant à
+aller au bal chez un banquier auquel il était recommandé.
+Olivier fut surpris de l'agitation du comte. Il ne l'avait
+pas encore vu ainsi, et ne savait que penser de son air
+inquiet et de ses fréquentes contradictions. Rien de ce
+qu'il disait ne semblait être dans ses habitudes ni dans
+son caractère. Enfin, après un quart d'heure de cette
+étrange manière d'être, Buondelmonte lui pressa la main
+avec effusion, le conjura de venir souvent chez lady
+Mowbray. Après lui avoir fait mille politesses exagérées,
+il se retira précipitamment, comme un homme qui
+vient de commettre un crime.</p>
+
+<p>Il retourna chez lady Mowbray: il la trouva souffrante
+et prête à se mettre au lit. Il l'engagea à se distraire
+et à venir avec lui au bal chez le banquier A.....
+Metella n'en avait pas la moindre envie; mais, voyant
+que le comte le désirait vivement, elle céda pour lui
+faire plaisir, et ordonna à ses femmes de préparer sa
+toilette.</p>
+
+<p>«Vraiment, Luigi, lui dit-elle en s'habillant, je ne
+vous comprends plus. Vous avez mille caprices: avant-hier
+je désirais aller au bal de la princesse Wilhelmine,
+et vous m'en avez empêchée; aujourd'hui....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'était bien différent: j'avais un rhume effroyable
+ce jour-là.... Je tousse encore un peu....</p>
+
+<p>&mdash;On m'a dit cependant....</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'on vous a dit? et qui est-ce qui vous
+l'a dit?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est le jeune Suisse avec lequel vous avez
+voyagé, et que j'ai vu au spectacle hier soir; il m'a dit
+qu'il vous avait rencontré la veille au bal chez la princesse
+Wilhelmine.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, dit le comte, je comprends très-bien
+les raisons de M. Olivier de Genève pour me calomnier
+auprès de vous!</p>
+
+<p>&mdash;Vous calomnier, dit Metella en levant les épaules.
+Est-ce qu'il sait que vous m'avez fait un mensonge?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous allez mettre cette robe-là, milady?
+interrompit le comte. Oh! mais vous négligez votre toilette
+déplorablement!</p>
+
+<p>&mdash;Cette robe arrive de France, mon ami; elle est de
+Victorine, et vous ne l'avez pas encore vue.</p>
+
+<p>&mdash;Mais une robe de velours violet! c'est d'une sévérité
+effrayante.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez donc: il y a des noeuds et des torsades
+d'argent qui lui donnent beaucoup d'éclat.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vrai! voilà une toilette très-riche et très-noble.
+On a beau dire, Metella, c'est encore vous qui
+avez la mise la plus élégante, et il n'y a pas une femme
+de vingt ans qui puisse se vanter d'avoir une taille aussi
+belle....</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! dit Metella, je ne sens plus la souplesse que
+j'avais autrefois; ma démarche n'est plus aussi légère; il
+me semble que je m'affaisse et que je suis moins grande
+d'une ligne chaque jour.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes trop sincère et trop bonne, ma chère
+lady, dit le comte en baissant la voix. Il ne faut pas dire
+cela, surtout devant vos soubrettes; ce sont des babillardes
+qui iront le répéter dans toute la ville.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai un délateur qui parlera plus haut qu'elles, répondit
+Metella: c'est votre indifférence.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! toujours des reproches! Mon Dieu! qu'une
+femme qui se croit offensée est cruelle dans sa plainte et
+persévérante dans sa vengeance!</p>
+
+<p>&mdash;Vengeance! moi, vengeance! dit Metella.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je me sers d'un mot inconvenant, ma chère
+lady; vous êtes douce et généreuse, en ai-je jamais douté!
+Allons, ne nous querellons pas, au nom du ciel! Ne prenez
+pas votre air abattu et fatigué. Votre coiffure est
+bien plate, ne trouvez-vous pas?</p>
+
+<p>&mdash;Vous aimez ces bandeaux lisses avec un diamant
+sur le front....</p>
+
+<p>&mdash;Je trouve qu'à présent les tresses descendant le
+long des joues, à la manière des reines du moyen âge,
+vous vont encore mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai que mes joues ne sont plus très-rondes,
+et qu'on les voit moins avec des tresses. Francesca, faites-moi
+des tresses.</p>
+
+<p>&mdash;Metella, dit le comte lorsqu'elle fut coiffée, pourquoi
+ne mettez-vous pas de rouge?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! il est donc temps que j'en mette, répondit-elle
+tristement. Je me flattais de n'en jamais avoir
+besoin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une folie, ma chère; est-ce que tout le monde
+n'en met pas? Les plus jeunes femmes en ont.</p>
+
+<p>&mdash;Vous haïssez le fard, et vous me disiez souvent que
+vous préfériez ma pâleur à une fraîcheur factice.</p>
+
+<p>&mdash;Mais la dernière fois que vous êtes sortie, on vous
+a trouvée bien pâle.... On ne va pas au bal uniquement
+pour son amant.</p>
+
+<p>&mdash;J'y vais uniquement pour vous aujourd'hui, je vous
+jure.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! milady, c'est à mon tour de dire qu'il n'en fut
+pas toujours ainsi! <i>Autrefois</i> vous étiez un peu fière de
+vos triomphes.</p>
+
+<p>&mdash;J'en étais fière à cause de vous, Luigi; à présent
+qu'ils m'échappent et que je vous vois souffrir, je voudrais
+me cacher. Je voudrais éteindre le soleil et vivre
+avec vous dans les ténèbres.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous êtes en veine de poésie, milady. J'ai
+trouvé tout à l'heure votre Byron ouvert à cette belle
+page des ténèbres; je ne m'étonne pas de vous voir des
+idées sombres. Eh bien! le rouge vous sied à merveille.
+Regardez-vous, vous êtes superbe. Allons, Francesca,
+apportez les gants et l'éventail de milady. Voici votre
+bouquet, Metella; c'est moi qui l'ai apporté; c'est un
+droit que je ne veux pas perdre.»</p>
+
+<p>Metella prit le bouquet, regarda tendrement le comte
+avec un sourire sur les lèvres et une larme dans les yeux.
+«Allons, venez, mon amie, lui dit-il. Vous allez être encore
+une fois la reine du bal.»</p>
+
+<p>Le bal était somptueux; mais, par un de ces hasards
+facétieux qui se rencontrent souvent dans le monde, il y
+avait une quantité exorbitante de femmes laides et vieilles.
+Parmi les jeunes et les agréables, il y en avait peu de
+vraiment jolies. Lady Mowbray eut donc un très-grand
+succès; et Olivier, qui ne s'attendait pas à la rencontrer,
+s'abandonna à sa naïve admiration. Dès que le comte le
+vit auprès de lady Mowbray, il s'éloigna, et dès qu'il les
+vit s'éloigner l'un de l'autre, il prit le bras d'Olivier, et,
+sous le premier prétexte venu, il le ramena auprès de Metella.
+«Vous m'avez dit en route que vous aviez vu Goëthe,
+dit-il au voyageur; parlez donc de lui à milady.
+Elle est si avide d'entendre parler du vieux Faust qu'elle
+voulait m'envoyer à Weimar tout exprès pour lui rapporter
+les dimensions exactes de son front. Heureusement
+pour moi, le grand homme est mort au moment où
+j'allais me mettre en route.» Buondelmonte tourna sur ses
+talons fort habilement en achevant sa phrase, et laissa
+Olivier parler de Goëthe à lady Mowbray.</p>
+
+<p>Metella, qui l'avait d'abord accueilli avec une politesse
+bienveillante, l'écouta peu à peu avec intérêt. Olivier
+n'avait pas infiniment d'esprit, mais il avait fait beaucoup
+de bonnes lectures; il avait de la vivacité, de l'enthousiasme,
+et, ce qui est extrêmement rare chez les
+jeunes gens, pas la moindre affectation. Avec lui, on n'était
+pas forcé de pressentir le grand homme en herbe, la
+puissance intellectuelle méconnue et comprimée; c'était
+un vrai Suisse pour la franchise et le bon sens, une sorte
+d'Allemand pour la sensibilité et la confiance; il n'avait
+rien de français, ce qui plut infiniment à Metella.</p>
+
+<p>Vers la fin du bal le comte revint auprès d'eux, et, les
+retrouvant ensemble, il se sentit joyeux et triompha intérieurement
+de son habileté. Il laissa Olivier donner le
+bras à lady Mowbray pour la reconduire à sa voiture, et
+les suivit par derrière avec une discrétion vraiment maritale.</p>
+
+<p>Le lendemain, il fit à Metella le plus pompeux éloge du
+jeune Suisse, et l'engagea à lui écrire un mot pour l'inviter
+à dîner. Après le dîner, il se fit appeler dehors pour
+une prétendue affaire imprévue, et les laissa ensemble
+toute la soirée. Comme il revenait seul et à pied, il vit
+deux jeunes bourgeois de la ville arrêtés devant le balcon
+de lady Mowbray, et il s'arrêta pour entendre leur
+conversation.</p>
+
+<p>«Vois-tu la taille de lady Mowbray au clair de la lune?
+On dirait une belle statue sur une terrasse.</p>
+
+<p>&mdash;Le comte est aussi un beau cavalier. Comme il est
+grand et mince!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas le comte de Buondelmonte; celui-ci est
+plus grand de toute la tête. Qui diable est-ce donc? je ne
+le connais pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le jeune duc d'Asti.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je viens de le voir passer en sédiole.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! ces grandes dames ont tant d'adorateurs,
+celle-là qui est si belle surtout! Le comte de Buondelmonte
+doit être fier!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est un niais. Il s'amuse à faire la cour à cette
+grosse princesse allemande, qui a des yeux de faïence et
+des mains de macaroni, tandis qu'il y a dans la ville un
+petit étranger nouvellement débarqué qui donne le bras
+à madame Metella, et qui change d'habit sept fois par
+jour pour lui plaire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! parbleu! c'est lui que nous voyons là-haut sur
+le balcon. Il a l'air de ne pas s'ennuyer.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'ennuierais pas à sa place.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que Buondelmonte soit bien fou!»</p>
+
+<p>Le comte entra dans le palais et traversa les appartements
+avec agitation. Il arriva à l'entrée de la terrasse,
+et s'arrêta pour regarder Metella et Olivier, dont les
+silhouettes se dessinaient distinctement sur le ciel pur et
+transparent d'une belle soirée. Il trouva le Genevois bien
+près de sa maîtresse; il est vrai que celle-ci regardait
+d'un autre côté et semblait rêver à autre chose; mais un
+sentiment de jalousie et d'orgueil blessé s'alluma dans
+l'âme italienne du comte. Il s'approcha d'eux et leur
+parla de choses indifférentes. Lorsqu'ils rentrèrent tous
+trois dans le salon, Buondelmonte remarqua tout haut
+que Metella avait été bien préoccupée; car elle n'avait
+pas fait allumer les bougies, et il se heurta à plusieurs
+meubles pour atteindre à une sonnette, ce qui acheva de
+le mettre de très-mauvaise humeur.</p>
+
+<p>Le jeune Olivier n'avait pas assez de fatuité pour s'imaginer
+qu'il pouvait consoler Metella de l'abandon de
+son amant. Quoiqu'elle ne lui eût fait aucune confidence,
+il avait pénétré facilement son chagrin, et il en voyait la
+cause. Il la plaignait sincèrement et l'en aimait davantage.
+Cette compassion, jointe à une sorte de ressentiment
+des persiflages du comte, lui inspirait l'envie de le contrarier.
+Il vit avec joie que le dépit avait pris la place
+de cette singulière affectation de courtoisie, et il reprit la
+conversation sur un ton de sentimentalité que le comte
+était peu disposé à goûter. Metella, surprise de voir son
+amant capable encore d'un sentiment de jalousie, s'en
+réjouit, et, femme qu'elle était, se plut à l'augmenter en
+accordant beaucoup d'attention au Genevois. Si ce fut
+une scélératesse, elle fut excusable, et le comte l'avait
+bien méritée. Il devint âcre et querelleur, au point que
+lady Mowbray, qui vit Olivier très-disposé à lui tenir
+tête, craignit une scène ridicule et fit entendre au jeune
+homme qu'il eût à se retirer. Olivier comprit fort bien;
+mais il affecta la gaucherie d'un campagnard, et parut ne
+se douter de rien jusqu'à ce que Metella lui eût dit tout bas:
+«Allez-vous-en, mon cher monsieur, je vous en prie.»</p>
+
+<p>Olivier feignit de la regarder avec surprise.</p>
+
+<p>«Allez, ajouta-t-elle, profitant d'un moment où le
+comte allait prendre le chapeau d'Olivier pour le lui présenter;
+vous m'obligerez; je vous reverrai....</p>
+
+<p>&mdash;Madame, le comte s'apprête à me faire une impertinence;
+il tient mon chapeau; je vais être obligé de le
+traiter de fat; que faut-il que je fasse?</p>
+
+<p>&mdash;Rien; allez-vous-en et revenez demain soir.»</p>
+
+<p>Olivier se leva: «Je vous demande pardon, monsieur
+le comte, dit-il; vous vous trompez, c'est mon chapeau
+que vous prenez pour le vôtre; veuillez me le rendre, je
+vais avoir l'honneur de vous saluer.»</p>
+
+<p>Le comte, toujours prudent, non par absence de courage
+(il était brave), mais par habitude de circonspection
+et par crainte du ridicule, fut enchanté d'en être quitte
+ainsi. Il lui remit son chapeau et le quitta poliment;
+mais, dès qu'il fut parti, il le déclara souverainement insipide,
+mal appris et ridicule. «Je ne sais comment vous
+avez fait pour supporter ce personnage, dit-il à Metella;
+il faut que vous ayez une patience angélique.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il me semble, mon ami, que c'est vous qui
+m'avez priée de l'inviter, et vous me l'avez laissé sur les
+bras ensuite.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis quand êtes-vous si Agnès que vous ne sachiez
+pas vous débarrasser d'un fat importun? Vous n'êtes
+plus dans l'âge de la gaucherie et de la timidité.»</p>
+
+<p>Metella se sentit vivement offensée de cette insolence;
+elle répondit avec aigreur; le comte s'emporta, et lui dit
+tout ce que depuis longtemps il n'osait pas lui dire. Metella
+comprit sa position, et, en s'éclairant sur son malheur,
+elle retrouva l'orgueil que son affection irréprochable
+envers le comte devait lui inspirer.</p>
+
+<p>«Il suffit, monsieur, lui dit-elle; il ne fallait pas me
+faire attendre si longtemps la vérité. Vous m'avez trop
+fait jouer auprès de vous un rôle odieux et ridicule. Il
+est temps que je comprenne celui que mon âge et le vôtre
+m'imposent: je vous rends votre liberté.»</p>
+
+<p>Il y avait longtemps que le comte aspirait à ce jour de
+délivrance; il lui avait semblé que le mot échappé aux
+lèvres de Metella le ferait bondir de joie. Il avait trop
+compté sur la force que nous donne l'égoïsme. Quand il
+entendit ce mot si étrange entre eux, quand il vit en face
+ce dénoûment triste et honteux à une vie d'amour et de
+dévouement mutuels, il eut horreur de Metella et de lui-même;
+il demeura pâle et consterné. Puis un violent
+sentiment de colère et de jalousie s'empara de lui.</p>
+
+<p>«Sans doute, s'écria-t-il, cet aveu vous tardait, madame!
+En vérité, vous êtes très-jeune de coeur, et je vous
+faisais injure en voulant compter vos années. Vous avez
+promptement rencontré le réparateur de mes torts et le
+consolateur de vos peines. Vous comptez recourir à lui
+pour oublier les maux que je vous ai causés, n'est-ce
+pas? Mais il n'en sera pas ainsi; demain, un de nous
+deux, madame, sera près de vous. L'autre ne vous disputera
+plus jamais à personne. Dieu ou le sort décideront
+de votre joie ou de votre désespoir.»</p>
+
+<p>Metella ne s'attendait point à cette bizarre fureur. La
+malheureuse femme se flatta d'être encore aimée; elle
+attribua tout ce que le comte lui avait dit d'abord à la
+colère. Elle se jeta dans ses bras, lui fit mille serments,
+lui jura qu'elle ne reverrait jamais Olivier s'il le désirait,
+et le supplia de lui pardonner un instant de vanité
+blessée.</p>
+
+<p>Le comte s'apaisa sans joie, comme il s'était emporté
+sans raison. Ce qu'il craignait le plus au monde était de
+prendre une résolution dans l'état de contradiction continuelle
+où il était vis-à-vis de lui-même. Il fit des excuses
+à lady Mowbray, s'accusa de tous les torts, la conjura
+de ne pas lui retirer son affection et l'engagea à
+recevoir Olivier, dans la crainte qu'il ne soupçonnât ce
+qui s'était passé à cause de lui.</p>
+
+<p>Le jour vint et termina enfin les orages d'une nuit d'insomnie,
+de douleur et de colère. Ils se quittèrent réconciliés
+en apparence, mais tristes, découragés; incertains,
+et tellement accablés de fatigue l'un et l'autre, qu'ils comprenaient
+à peine leur situation.</p>
+
+<p>Le comte dormit douze heures à la suite de cette rude
+émotion. Lady Mowbray s'éveilla assez tôt dans la journée;
+elle attendait Olivier avec inquiétude; elle ne savait
+comment lui expliquer ses paroles de la veille et la conduite
+de M. de Buondelmonte.</p>
+
+<p>Il vint et se conduisit avec assez d'adresse pour rendre
+Metella plus expansive qu'elle ne l'avait résolu. Son secret
+lui échappa, et des larmes couvrirent son visage en avouant
+tout ce qu'elle avait souffert et tout ce qu'elle craignait
+d'avoir à souffrir encore.</p>
+
+<p>Olivier s'attendrit à son tour, et, comme un excellent
+enfant qu'il était, il pleura avec lady Mowbray. Il est
+impossible, quand on est malheureux par suite de l'injustice
+d'autrui, de n'être pas reconnaissant de l'intérêt
+et de l'affection qu'on rencontre ailleurs. Il faudrait, pour
+s'en défendre, un stoïcisme ou une défiance qu'on n'a
+point dans ces moments-là. Metella fut touchée de la réserve
+délicate et des larmes silencieuses du jeune Olivier.
+Elle avait compris vaguement la veille qu'elle était aimée
+de lui, et maintenant elle en était sûre. Mais elle ne pouvait
+trouver dans cet amour qu'un faible allégement aux
+douleurs du sien.</p>
+
+<p>Plusieurs semaines se passèrent dans cette incertitude.
+Le comte ne pouvait rallumer son amour, sans cesse prêt
+à s'éteindre, qu'au feu de la jalousie. Dès qu'il se trouvait
+seul avec sa maîtresse, il regrettait de ne l'avoir pas
+quittée lorsqu'elle le lui avait offert. Alors il ramenait
+son rival auprès d'elle, espérant qu'une autre affection
+consolerait Metella et la rendrait complice de son parjure.
+Mais dès qu'il lui semblait voir Olivier gagner du terrain
+sur lui, sa vanité blessée et sans doute un reste d'amour
+pour lady Mowbray le rejetaient dans de violents accès
+de fureur. Il ne sentait le prix de sa maîtresse qu'autant
+qu'elle lui était disputée. Olivier comprit le caractère du
+comte et sa situation d'esprit. Il vit qu'il disputerait le
+coeur de Metella tant qu'il aurait un rival; il s'éloigna et
+alla passer quelque temps à Rome. Quand il revint, il
+trouva Metella au désespoir et presque entièrement délaissée.
+Son malheur était enfin livré au public, toujours
+avide de se repaître d'infortunes et de se réjouir la vue
+avec les chagrins qu'il ne sent pas; la désertion du comte
+et ses motifs rendirent le rôle de lady Mowbray fâcheux
+et triste. Les femmes s'en réjouissaient, et quoique les
+hommes la tinssent encore pour charmante et désirable,
+nul n'osait se présenter, dans la crainte d'être accepté
+comme un pis-aller. Olivier vint, et, comme il aimait sincèrement,
+il ne craignit pas d'être ridicule; il s'offrit,
+non pas encore comme un amant, mais comme un ami
+sincère, comme un fils dévoué. Un matin, lady Mowbray
+quitta Florence sans qu'on sût où elle était allée; on vit
+encore le jeune Olivier pendant quelques jours dans les
+endroits publics, se montrant comme pour prouver qu'il
+n'avait pas enlevé lady Mowbray. Le comte lui en sut
+bon gré et ne lui chercha pas querelle. Au bout de la semaine,
+le Genevois disparut à son tour, sans avoir prononcé
+devant personne le nom de lady Mowbray.</p>
+
+<p>Il la rejoignit à Milan, où, selon sa promesse, elle l'attendait;
+il la trouva bien pâle et bien près de la vieillesse.
+Je ne sais si son amour diminua, mais son amitié s'en
+accrut. Il se mit à ses genoux, baisa ses mains, l'appela
+sa mère, et la supplia de prendre courage.</p>
+
+<p>«Oui, appelez-moi toujours votre mère, lui dit-elle; je
+dois en avoir pour vous la tendresse et l'autorité. Écoutez
+donc ce que ma conscience m'ordonne de vous dire dès
+aujourd'hui. Vous m'avez parlé souvent de votre affection,
+non pas seulement de celle qu'un généreux enfant
+peut avoir pour une vieille amie, mais vous m'avez parlé
+comme un jeune homme pourrait le faire à une femme
+dont il désire l'amour. Je crois, mon cher Olivier, que
+vous vous êtes trompé alors, et qu'en me voyant vieillir
+chaque jour vous serez bientôt désabusé. Quant à moi, je
+vous dirai la vérité. J'ai essayé de partager tous vos sentiments;
+je l'ai résolu, je vous l'ai presque promis. Je ne
+devais plus rien à Buondelmonte, et je me devais à moi-même
+de le laisser disposer de son avenir. J'ai quitté Florence
+dans l'espoir de me guérir de ce cruel amour, et
+d'en ressentir un plus jeune et plus enivrant avec vous.
+Eh bien! je ne vous dirai pas aujourd'hui que ma raison
+repousse cette imprudente alliance entre deux âges aussi
+différents que le vôtre et le mien. Je ne vous dirai pas non
+plus que ma conscience me défend d'accepter un dévouement
+dont vous vous repentiriez bientôt. Je ne sais pas à
+quel point j'écouterais ma conscience et ma raison, si
+l'amour était une fois rentré dans mon coeur. Je sais que
+je suis encore malheureusement bien jeune au moral;
+mais voici ma véritable raison. Olivier n'en soyez pas
+offensé, et songez que vous me remercierez un jour
+de vous l'avoir dite, et que vous m'estimerez de n'avoir
+pas agi comme une femme de mon âge, blessée dans ses
+plus chères vanités, eût agi envers un jeune homme tel
+que vous. Je suis femme, et j'avoue qu'au milieu de mon
+désespoir j'ai ressenti vivement l'affront fait à mon sexe
+et à ma beauté passée. J'ai versé des larmes de sang en
+voyant le triomphe de mes rivales, en essuyant les railleries
+de celles qui sont jeunes aujourd'hui; et qui semblent
+ignorer qu'elles passeront, que demain elles seront comme
+moi. Eh bien! Olivier, je me suis débattue contre ce dépit
+poignant; j'ai résisté aux conseils de mon orgueil,
+qui m'engageait à recevoir vos soins publiquement et à
+me parer de votre jeune amour comme d'un dernier trophée:
+je ne l'ai pas fait, et j'en remercie Dieu et ma conscience.
+Je vous dois aujourd'hui une dernière preuve de
+loyauté.</p>
+
+<p>&mdash;Arrêtez, madame, dit Olivier; et ne m'ôtez pas tout
+espoir! Je sais ce que vous avez à me dire: vous aimez
+encore le comte de Buondelmonte, et vous voulez rester
+fidèle à la mémoire d'un bonheur qu'il a détruit. Je vous
+en vénère et vous en aime davantage; je respecterai ce
+noble sentiment, et j'attendrai que le temps et Dieu vous
+parlent en ma faveur. Si j'attends en vain, je ne regretterai
+pas de vous avoir consacré mes soins et mon respect.»</p>
+
+<p>Lady Mowbray serra la main d'Olivier et l'appela son
+fils. Ils se rendirent à Genève; et Olivier tint ses promesses.
+Peut-être ne furent-elles pas très-héroïques d'abord;
+mais, au bout de six mois, Metella, apaisée par sa
+résignation et rétablie par l'air vif des montagnes, retrouva
+la fraîcheur et la santé qu'elle avait perdues. Ainsi
+qu'on voit, après les premières pluies de l'automne, recommencer
+une saison chaude et brillante, lady Mowbray
+entra dans son <i>été de la Saint-Martin</i>; c'est ainsi que les
+villageois appellent les beaux jours de novembre. Elle redevint
+si belle, qu'elle espéra avec raison jouir encore de
+quelques années de bonheur et de gloire. Le monde ne lui
+donna pas de démenti, et l'heureux Olivier moins que
+personne.</p>
+
+<p>Ils avaient fait ensemble le voyage de Venise; et, à la
+suite des fêtes du carnaval, ils s'apprêtaient à revenir à
+Genève, lorsque le comte de Buondelmonte, tiré à la remorque
+par sa princesse allemande, vint passer une semaine
+dans la ville des doges. La princesse Wilhelmine
+était jeune et vermeille; mais, lorsqu'elle lui eut récité
+une assez grande quantité de phrases apprises par coeur
+dans ses livres favoris, elle rentra dans un pacifique silence
+dont elle ne sortit plus que pour redire ses apologues
+et ses sentences accoutumés. Le pauvre comte se
+repentait cruellement de son choix et commençait à
+craindre une luxation de la mâchoire s'il continuait à
+jouir de son bonheur, lorsqu'il vit passer dans une gondole
+Metella avec son jeune Olivier. Elle avait l'air d'une
+belle reine suivie de son page. La jalousie du comte se
+réveilla, et il rentra chez lui déterminé à passer son épée
+au travers de son rival. Heureusement pour lui ou pour
+Olivier, il fut saisi d'un accès de fièvre qui le retint au
+lit huit jours. Durant ce temps, la princesse Wilhelmine,
+scandalisée de l'entendre invoquer sans cesse dans son
+délire lady Mowbray, prit la route de Wurtemberg avec
+un chevalier d'industrie qui se donnait à Venise pour un
+prince grec, et qui, grâce à de fort belles moustaches
+noires et à un costume théâtral, passait pour un homme
+très-vaillant. Pendant le même temps, lady Mowbray et
+Olivier quittèrent Venise sans avoir appris qu'ils avaient
+heurté la gondole du comte de Buondelmonte, et qu'ils
+le laissaient entre deux médecins, dont l'un le traitait
+pour une gastrite, et l'autre pour une affection cérébrale.
+A force de glace appliquée, par l'un sur l'estomac,
+et par l'autre sur la tête, le comte se trouva bientôt guéri
+des deux maladies qu'il n'avait pas eues, et, revenant à
+Florence, il oublia les deux femmes qu'il n'avait plus.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>II.</h3>
+
+
+<p>Un matin, lady Mowbray, qui s'était fixée en Suisse,
+reçut une lettre datée de Paris; elle était de la supérieure
+d'un couvent de religieuses où Metella avait mis deux ou
+trois ans auparavant sa nièce, miss Sarah Mowbray,
+jeune orpheline <i>très-intéressante</i>, comme le sont toutes les
+orphelines en général, et particulièrement celles qui ont
+de la fortune. La supérieure avertissait lady Mowbray
+que la maladie de langueur dont miss Sarah était atteinte
+depuis un an faisait des progrès assez sérieux pour que
+les médecins eussent prescrit le changement d'air et de
+lieu dans le plus court délai possible. Aussitôt après la
+réception de cette lettre, lady Mowbray demanda des
+chevaux de poste, fit faire à la hâte quelques paquets, et
+partit pour Paris dans la journée.</p>
+
+<p>Olivier resta seul dans le grand château que lady
+Mowbray avait acheté sur le Léman, et dans lequel depuis
+cinq ans il passait auprès d'elle tous les étés. C'était
+depuis ces cinq années la première fois qu'il se trouvait
+seul à la campagne, forcé, pour ainsi dire, de réfléchir
+et de contempler sa situation. Bien que le voyage de
+lady Mowbray dût être d'une quinzaine de jours tout au
+plus, elle avait semblé très-affectée de cette séparation,
+et lui-même n'avait point accepté sans répugnance l'idée
+qu'un tiers allait venir se placer dans une intimité jusqu'alors
+si paisible et si douce. Le caractère romanesque
+d'Olivier n'avait pas changé; son coeur avait le même
+besoin d'affection, son esprit la même candeur qu'autrefois.
+Avait-il obéi à la loi du temps, et son amour pour
+lady Mowbray avait-il fait place à l'amitié? il n'en savait
+rien lui-même, et Metella n'avait jamais eu l'imprudence
+de l'interroger à cet égard. Elle jouissait de son affection
+sans l'analyser. Trop sage et trop juste pour n'en pas
+sentir le prix, elle s'appliquait à rendre douce et légère
+cette chaîne qu'Olivier portait avec reconnaissance et
+avec joie.</p>
+
+<p>Metella était si supérieure à toutes les autres femmes,
+sa société était si aimable, son humeur si égale, elle était
+si habile à écarter de son jeune ami tous les ennuis ordinaires
+de la vie, qu'Olivier s'était habitué à une existence
+facile, calme, délicieuse tous les jours, quoique
+tous les jours semblable. Quand il fut seul, il s'ennuya
+horriblement, engendra malgré lui des idées sombres, et
+s'effraya de penser que lady Mowbray pouvait et devait
+mourir longtemps avant lui.</p>
+
+<p>Metella retira sa nièce du couvent et reprit avec elle
+la route de Genève. Elle avait fait toutes choses si précipitamment
+dans ce voyage, qu'elle avait à peine vu Sarah;
+elle était partie de Paris le même soir de son arrivée.
+Ce ne fut qu'après douze heures de route que,
+s'éveillant au grand jour, elle jeta un regard attentif sur
+cette jeune fille étendue auprès d'elle dans le coin de sa
+berline.</p>
+
+<p>Lady Mowbray écarta doucement la pelisse dont Sarah
+était enveloppée, et la regarda dormir. Sarah avait
+quinze ans; elle était pâle et délicate, mais belle comme
+un ange. Ses longs cheveux blonds s'échappaient de son
+bonnet de dentelle, et tombaient sur son cou blanc et
+lisse, orné ça et là de signes bruns semblables à de petites
+mouches de velours. Dans son sommeil, elle avait
+cette expression raphaélique qu'on avait si longtemps
+admirée dans Metella, et dont elle avait conservé la noble
+sérénité en dépit des années et des chagrins. En retrouvant
+sa beauté dans cette jeune fille, Metella éprouva
+comme un sentiment d'orgueil maternel. Elle se rappela
+son frère, qu'elle avait tendrement aimé, et qu'elle avait
+promis de remplacer auprès du dernier rejeton de leur
+famille; lady Mowbray était le seul appui de Sarah, elle
+retrouvait dans ses traits le beau type de ses nobles ancêtres.
+En la lui rendant au couvent avec des larmes de
+regret, on lui avait dit que son caractère était angélique
+comme sa figure. Metella se sentit pénétrée d'intérêt et
+d'affection pour cette enfant; elle prit doucement sa petite
+main pour la réchauffer dans les siennes; et, se penchant
+vers elle, elle la baisa au front.</p>
+
+<p>Sarah s'éveilla, et à son retour regarda Metella; elle la
+connaissait fort peu et l'avait vue préoccupée la veille.
+Naturellement timide, elle avait osé à peine la regarder.
+Maintenant, la voyant si belle, avec un sourire si doux
+et les yeux humides d'attendrissement, elle retrouva la
+confiance caressante de son âge et se jeta à son cou avec
+joie.</p>
+
+<p>Lady Mowbray la pressa sur son coeur, lui parla de
+son père, le pleura avec elle; puis la consola, lui promit
+sa tendresse et ses soins, l'interrogea sur sa santé, sur
+ses goûts, sur ses études, jusqu'à ce que Sarah, un peu
+fatiguée du mouvement de la voiture, se rendormit à
+son côté.</p>
+
+<p>Metella pensa à Olivier et l'associa intérieurement à
+la joie qu'elle éprouvait d'avoir auprès d'elle une si aimable
+enfant. Mais peu à peu ses idées prirent une teinte
+plus sombre; des conséquences qu'elle n'avait pas encore
+abordées se présentèrent à son esprit; elle regarda
+de nouveau Sarah, mais cette fois avec une inconcevable
+souffrance d'esprit et de coeur. La beauté de cette jeune
+fille lui fit amèrement sentir ce que la femme doit perdre
+de sa puissance et de son orgueil en perdant sa jeunesse.
+Involontairement elle mit sa main auprès de celle de
+Sarah: sa main était toujours belle; mais elle pensa à
+son visage, et, regardant celui de sa nièce, «Quelle différence!
+pensa-t-elle; comment Olivier fera-t-il pour ne
+pas s'en apercevoir? Olivier est aussi beau qu'elle; ils
+vont s'admirer mutuellement; ils sont bons tous deux,
+ils s'aimeront.... Et pourquoi ne s'aimeraient-ils pas? Ils
+seront frère et soeur; moi, je serai leur mère.... La mère
+d'Olivier! Ne le faut-il pas? n'ai-je pas pensé cent fois
+qu'il en devait être ainsi! Mais déjà! Je ne m'attendais
+pas à trouver une jeune fille, une femme presque dans
+cette enfant! Je n'avais pas prévu que ce serait une rivale....
+Une rivale, ma nièce! mon enfant! Quelle horreur!
+Oh! jamais!»</p>
+
+<p>Lady Mowbray cessa de regarder Sarah; car, malgré
+elle, sa beauté, qu'elle avait admirée tout à l'heure avec
+joie, lui causait maintenant un effroi insurmontable; le
+coeur lui battait; elle fatiguait son cerveau à trouver une
+pensée de force et de calme à opposer à ces craintes qui
+s'élevaient de toutes parts, et que, dans sa première consternation,
+elle exagérait sans doute. De temps en temps
+elle jetait sur Sarah un regard effaré, comme ferait un
+homme qui s'éveillerait avec un serpent dans la main.
+Elle s'effrayait surtout de ce qui se passait en elle; elle
+croyait sentir des mouvements de haine contre cette orpheline
+qu'elle devait, qu'elle voulait aimer et protéger.
+«Mon Dieu, mon Dieu! s'écriait-elle, vais-je devenir
+jalouse! Est-ce qu'il va falloir que je ressemble à ces
+femmes que la vieillesse rend cruelles, et qui se font une
+joie infâme de tourmenter leurs rivales? Est-ce une horrible
+conséquence de mes années que de haïr ce qui me
+porte ombrage? Haïr Sarah! la fille de mon frère! cette
+orpheline qui tout à l'heure pleurait dans mon sein!...
+Oh! cela est affreux, et je suis un monstre!</p>
+
+<p>«Mais non, ajoutait-elle, je ne suis pas ainsi; je ne
+peux pas haïr cette pauvre enfant; je ne peux pas lui
+faire un crime d'être belle! Je ne suis pas née méchante;
+je sens que ma conscience est toujours jeune, mon coeur
+toujours bon: je l'aimerai; je souffrirai quelquefois peut-être,
+mais je surmonterai cette folie....»</p>
+
+<p>Mais l'idée d'Olivier amoureux de Sarah revenait toujours
+l'épouvanter, et ses efforts pour affronter une pareille
+crainte étaient infructueux. Elle en était glacée,
+atterrée; et Sarah, en s'éveillant, trouvait souvent une
+expression si sombre et si sévère sur le visage de sa tante
+qu'elle n'osait la regarder, et feignait de se rendormir
+pour cacher le malaise qu'elle en éprouvait.</p>
+
+<p>Le voyage se passa ainsi, sans que lady Mowbray pût
+sortir de cette anxiété cruelle. Olivier ne lui avait jamais
+donné le moindre sujet d'inquiétude; il ne se plaisait
+nulle part loin d'elle, et elle savait bien qu'aucune femme
+n'avait jamais eu le pouvoir de le lui enlever; mais Sarah
+allait vivre près d'eux, entre eux deux, pour ainsi dire;
+il la verrait tous les jours; et, lors même qu'il ne lui
+parlerait jamais, il aurait toujours devant les yeux cette
+beauté angélique à côté de la beauté flétrie de lady Mowbray;
+lors même que cette intimité n'aurait aucune des
+conséquences que Metella craignait, il y en avait une
+affreuse, inévitable; ce serait la continuelle angoisse de
+cette âme jalouse, épiant les moindres chances de sa défaite,
+s'aigrissant dans sa souffrance, et devenant injuste
+et haïssable à force de soins pour se faire aimer! «Pourquoi
+m'exposerais-je gratuitement à ce tourment continuel?
+pensait Metella. J'étais si calme et si heureuse il y
+a huit jours! Je savais bien que mon bonheur ne pouvait
+pas être éternel; mais du moins il aurait pu durer quelque
+temps encore. Pourquoi faut-il que j'aille chercher
+une ennemie domestique, une pomme de discorde, et que
+je l'apporte précieusement au sein de ma joie et de mon
+repos, qu'elle va troubler et détruire peut-être à jamais?
+Je n'aurais qu'un mot à dire pour faire tourner bride aux
+postillons et pour reconduire cette petite fille à son couvent....
+Je retournerais plus tard à Paris pour la marier;
+Olivier ne la verrait jamais, et, si je dois perdre Olivier,
+du moins ce ne serait pas à cause d'elle!»</p>
+
+<p>Mais l'état de langueur de Sarah, l'espèce de consomption
+qui menaçait sa vie, imposait à lady Mowbray le
+devoir de la soigner et de la guérir. Son noble caractère
+prit le dessus, et elle arriva chez elle sans avoir adressé
+une seule parole dure ou désobligeante à la jeune Sarah.</p>
+
+<p>Olivier vint à leur rencontre sur un beau cheval anglais,
+qu'il fit caracoler autour de la voiture pendant deux
+lieues. En les abordant, il avait mis pied à terre, et il
+avait baisé la main de lady Mowbray en l'appelant,
+comme à l'ordinaire, sa chère maman. Lorsqu'il se fut
+éloigné de la portière, Sarah dit ingénument à lady Mowbray:
+«Ah! mon Dieu! chère tante, je ne savais pas que
+vous aviez un fils; on m'avait toujours dit que vous
+n'aviez pas d'enfants?</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon fils adoptif, Sarah, répondit lady Mowbray;
+regardez-le comme votre frère.»</p>
+
+<p>Sarah n'en demanda pas davantage, et ne s'étonna
+même pas; elle regarda de côté Olivier, lui trouva l'air
+noble et doux; mais, réservée comme une véritable Anglaise,
+elle ne le regarda plus, et, durant huit jours, ne
+lui parla plus que par monosyllabes et en rougissant.</p>
+
+<p>Ce que lady Mowbray voulait éviter par-dessus tout,
+c'était de laisser voir ses craintes à Olivier; elle en rougissait
+à ses propres yeux et ne concevait pas la jalousie
+qui se manifeste. Elle était Anglaise aussi, et fière au
+point de mourir de douleur plutôt que d'avouer une faiblesse.
+Elle affecta, au contraire, d'encourager l'amitié
+d'Olivier pour Sarah; mais Olivier s'en tint avec la jeune
+miss à une prévenance respectueuse, et la timide Sarah
+eût pu vivre dix ans près de lui sans faire un pas de plus.</p>
+
+<p>Lady Mowbray se rassura donc, et commença à goûter
+un bonheur plus parfait encore que celui dont elle avait
+joui jusqu'alors. La fidélité d'Olivier paraissait inébranlable;
+il semblait ne pas voir Sarah lorsqu'il était auprès
+de Metella, et s'il la rencontrait seule dans la maison, il
+l'évitait sans affectation.</p>
+
+<p>Une année s'écoula pendant laquelle Sarah, fortifiée
+par l'exercice et l'air des montagnes, devint tellement
+belle que les jeunes gens de Genève ne cessaient d'errer
+autour du parc de lady Mowbray pour tâcher d'apercevoir
+sa nièce.</p>
+
+<p>Un jour que lady Mowbray et sa nièce assistaient à
+une fête villageoise aux environs de la ville, un de ces
+jeunes gens s'approcha très-près de Sarah et la regarda
+presque insolemment. La jeune fille effrayée saisit vivement
+le bras d'Olivier et le pressa sans savoir ce qu'elle
+faisait. Olivier se retourna, et comprit en un instant le
+motif de sa frayeur. Il échangea d'abord des regards
+menaçants et bientôt des paroles sérieuses avec le jeune
+homme. Le lendemain, Olivier quitta le château de
+bonne heure et revint à l'heure du déjeuner; mais, malgré
+son air calme, lady Mowbray s'aperçut bientôt qu'il
+souffrait, et le força de s'expliquer. Il avoua qu'il venait
+de se battre avec l'homme qui avait regardé insolemment
+miss Mowbray, et qu'il l'avait grièvement
+blessé; mais il l'était lui-même, et Metella l'ayant forcé
+de retirer sa main, qu'il tenait dans sa redingote, vit
+qu'il l'était assez sérieusement. Elle s'occupait avec
+anxiété des soins qu'il fallait donner à cette blessure lorsqu'en
+se retournant vers Sarah, elle vit qu'elle s'était
+évanouie auprès de la fenêtre. Cette excessive sensibilité
+parut naturelle à Olivier, dans une personne d'une complexion
+aussi délicate; mais lady Mowbray y fit une
+attention plus marquée.</p>
+
+<p>Lorsque Metella eut secouru sa nièce, et qu'elle se
+trouva seule avec Olivier, elle lui demanda le motif et
+les détails de son affaire. Elle n'avait rien vu de ce qui
+s'était passé la veille; elle était dans ce moment à plusieurs
+pas en avant de sa nièce et d'Olivier, et donnait
+le bras à une autre personne. Olivier tâcha d'éluder ses
+questions; mais comme lady Mowbray le pressait de
+plus en plus, il raconta avec beaucoup de répugnance
+que miss Mowbray ayant été regardée insolemment par
+un jeune homme d'assez mauvais ton, il s'était placé
+entre elle et ce jeune homme; celui-ci avait affecté de se
+rapprocher encore pour le braver, et Olivier avait été
+forcé de le pousser rudement pour l'empêcher de froisser
+le bras de Sarah, qui se pressait tout effrayée contre son
+défenseur. Les deux adversaires s'étaient donc donné
+rendez-vous dans des termes que Sarah n'avait pas compris,
+et, au bout d'une heure, après que les dames étaient
+montées en voiture, Olivier avait été retrouver le
+jeune homme et lui demander compte de sa conduite.
+Celui-ci avait soutenu son arrogance; et, malgré les efforts
+des témoins de la scène pour l'engager à reconnaître
+son tort, il s'était obstiné à braver Olivier; il lui avait
+même fait entendre assez grossièrement qu'on le regardait
+comme l'amant de miss Sarah, en même temps que
+celui de sa tante, et que, quand on promenait en public
+le scandale de pareilles relations, on devait être prêt à en
+subir les conséquences.</p>
+
+<p>Olivier n'avait donc pas hésité à se constituer le défenseur
+de Sarah, et, tout en repoussant avec mépris ces
+imputations ignobles, il avait versé son sang pour elle.
+«Je suis prêt à recommencer demain s'il le faut, dit-il
+à lady Mowbray, que ces calomnies avaient jetée dans la
+consternation. Vous ne devez ni vous affliger ni vous
+effrayer; votre nièce est sous ma protection, et je me
+conduirai comme si j'étais son père. Quant à vous, votre
+nom suffira auprès des gens de bien pour garder le sien à
+l'abri de toute atteinte.»</p>
+
+<p>Lady Mowbray feignit de se calmer; mais elle ressentit
+une profonde douleur de l'affront fait à sa nièce. Ce fut
+dans ce moment qu'elle comprit toute l'affection que cette
+aimable enfant lui inspirait. Elle s'accusa de l'avoir
+amenée auprès d'elle pour la rendre victime de la méchanceté
+de ces provinciaux, et s'effraya de sa situation;
+car elle n'y voyait d'autre remède que d'éloigner Olivier
+de chez elle tant que Sarah y demeurerait.</p>
+
+<p>L'idée d'un sacrifice au-dessus de ses forces, mais
+qu'elle croyait devoir à la réputation de sa nièce, la tourmenta
+secrètement sans qu'elle pût se décider à prendre
+un parti.</p>
+
+<p>Elle remarqua quelques jours après que Sarah paraissait
+moins timide avec Olivier, et qu'Olivier, de son côté,
+lui montrait moins de froideur. Lady Mowbray en souffrit;
+mais elle pensa qu'elle devait encourager cette
+amitié au lieu de la contrarier, et elle la vit croître de
+jour en jour sans paraître s'en alarmer.</p>
+
+<p>Peu à peu Olivier et Sarah en vinrent à une sorte de
+familiarité. Sarah, il est vrai, rougissait toujours en lui
+parlant, mais elle osait lui parler, et Olivier était surpris
+de lui trouver autant d'esprit et de naturel. Il avait eu
+contre elle une sorte de prévention qui s'effaçait de plus
+en plus. Il aimait à l'entendre chanter; il la regardait
+souvent peindre des fleurs, et lui donnait des conseils. Il
+en vint même à lui montrer la botanique et à se promener
+avec elle dans le jardin. Un jour Sarah témoignait le regret
+de ne plus monter à cheval. Lady Mowbray, indisposée
+depuis quelque temps, ne pouvait plus supporter cette
+fatigue; ne voulant pas priver sa nièce d'un exercice salutaire,
+elle pria Olivier de monter à cheval avec elle dans
+l'intérieur du parc, qui était fort grand, et où miss Mowbray
+pût se livrer à l'innocent plaisir de galoper pendant
+une heure ou deux tous les jours.</p>
+
+<p>Ces heures étaient mortelles pour Metella. Après avoir
+embrassé sa nièce au front et lui avoir fait un signe
+d'amitié, en la voyant s'éloigner avec Olivier, elle restait
+sur le perron du château, pâle et consternée comme si
+elle les eût vus partir pour toujours; puis elle allait s'enfermer
+dans sa chambre et fondait en larmes. Elle s'enfonçait
+quelquefois furtivement dans les endroits les plus
+sombres du parc, et les apercevait au loin, lorsqu'ils franchissaient
+rapidement tous les deux les arcades de lumière
+qui terminaient le berceau des allées. Mais elle se
+cachait aussitôt dans la profondeur du taillis, car elle
+craignait d'avoir l'air de les observer, et rien au monde
+ne l'effrayait tant que de paraître ridicule et jalouse.</p>
+
+<p>Un jour qu'elle était dans sa chambre et qu'elle pleurait,
+le front appuyé sur le balcon de sa fenêtre, Sarah et
+Olivier passèrent au galop; ils rentraient de leur promenade;
+les pieds de leurs chevaux soulevaient des tourbillons
+de sable; Sarah était rouge, animée, aussi souple,
+aussi légère que son cheval, avec lequel elle ne semblait
+faire qu'un; Olivier galopait à son côté; ils riaient tous
+les deux de ce bon rire franc et heureux de la jeunesse
+qui n'a pas d'autre motif qu'un besoin d'expansion, de
+bruit et de mouvement. Ils étaient comme deux enfants
+contents de crier et de se voir courir. Metella tressaillit
+et se cacha derrière son rideau pour les regarder. Tant
+de beauté, d'innocence et de douceur brillait sur leurs
+fronts, qu'elle en fut attendrie. «Ils sont faits l'un pour
+l'autre; la vie s'ouvre devant eux, pensa-t-elle, l'avenir
+leur sourit, et moi je ne suis plus qu'une ombre que le
+tombeau semble réclamer....» Elle entendit bientôt les
+pas d'Olivier qui approchait de sa chambre; s'asseyant
+précipitamment devant sa toilette, elle feignit de se coiffer
+pour le dîner.</p>
+
+<p>Olivier avait l'air content et ouvert; il lui baisa tendrement
+les mains, et lui remit de la part de Sarah, qui
+était allée se débarrasser de son amazone, un gros bouquet
+d'hépatiques qu'elle avait cueillies dans le parc.
+«Vous êtes donc descendus de cheval? dit lady Mowbray.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit-il; Sarah, en apercevant toutes ces
+fleurs dans la clairière, a voulu absolument vous en apporter,
+et, avant que j'eusse pris la bride de son cheval,
+elle avait sauté sur le gazon. Je lui ai servi de page, et
+j'ai tenu sa monture pendant qu'elle courait comme un
+petit chevreau après les fleurs et les papillons. Ma bonne
+Metella, votre nièce n'est pas ce que vous croyez. Ce n'est
+pas une petite fille, c'est une espèce d'oiseau déguisé. Je
+le lui ai dit, et je crois qu'elle rit encore.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois avec plaisir, dit lady Mowbray avec un
+sourire mélancolique, que ma Sarah est devenue gaie.
+Chère enfant! elle est si aimable et si belle!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, elle est jolie, dit Olivier, elle a une physionomie
+que j'aime beaucoup. Elle a l'air intelligent et bon;
+elle vous ressemble, Metella; je ne l'ai jamais tant trouvé
+qu'aujourd'hui. Elle a votre son de voix par instants.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis heureuse de voir que vous l'aimez enfin,
+cette pauvre petite! dit lady Mowbray. Dans les commencements,
+elle vous déplaisait, convenez-en?</p>
+
+<p>&mdash;Non, elle me gênait, et voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Et à présent, dit Metella en faisant un violent effort
+sur elle-même pour conserver un air calme et doux, vous
+voyez bien qu'elle ne vous gêne plus.</p>
+
+<p>&mdash;Je craignais, dit Olivier, qu'elle ne fût pas avec
+vous ce qu'elle devait être; à présent, je vois qu'elle vous
+comprend, qu'elle vous apprécie, et cela me fait plaisir.
+Je ne suis pas seul à vous aimer ici. Je puis parler de
+vous à quelqu'un qui m'entend, et qui vous aime autant
+qu'un autre que moi peut vous aimer.»</p>
+
+<p>Sarah entra en cet instant en s'écriant: «Eh bien!
+chère tante, vous a-t-il remis le bouquet de ma part?
+C'est un méchant homme que M. votre fils. Il me l'a presque
+ôté de force pour vous l'apporter lui-même. Il est
+aussi jaloux que votre petit chien, qui pleure quand vous
+caressez ma chevrette.»</p>
+
+<p>Lady Mowbray embrassa la jeune fille, et se dit qu'elle
+devait se trouver heureuse d'être aimée comme une
+mère.</p>
+
+<p>Quelques jours après, tandis que les deux enfants de
+lady Mowbray (c'est ainsi qu'elle les appelait) faisaient
+leur promenade accoutumée, elle entra dans la chambre
+de Sarah pour prendre un livre et ramassa un petit coin
+de papier déchiré qui était sur le bord d'une tablette. Au
+milieu de mots interrompus qui ne pouvaient offrir aucun
+sens, elle lut distinctement le nom d'Olivier, suivi
+d'un grand point d'exclamation. C'était l'écriture de
+Sarah. Lady Mowbray jeta un regard sur les meubles.
+Le secrétaire et les tiroirs étaient fermés avec soin; toutes
+les clefs en étaient retirées. Il ne convenait pas au caractère
+de lady Mowbray de faire d'autre enquête. Elle sortit
+cependant pour résister aux suggestions d'une curiosité
+inquiète.</p>
+
+<p>Lorsque Sarah rentra de la promenade, lady Mowbray
+remarqua qu'elle était fort pâle et que sa voix tremblait.
+Un sentiment d'effroi mortel passa dans l'âme de Metella.
+Elle remarqua pendant le dîner que Sarah avait
+pleuré, et le soir elle était si abattue et si triste qu'elle
+ne put s'empêcher de la questionner. Sarah répondit
+qu'elle était souffrante, et demanda à se retirer.</p>
+
+<p>Lady Mowbray interrogea Olivier sur sa promenade.
+Il lui répondit, avec le calme d'une parfaite innocence,
+que Sarah avait été fort gaie toute la première heure,
+qu'ensuite ils avaient été au pas et en causant; qu'elle
+ne se plaignait d'aucune douleur, et que c'était lady
+Mowbray qui, en rentrant, l'avait fait apercevoir de sa
+pâleur.</p>
+
+<p>En quittant Olivier, lady Mowbray, inquiète de sa
+nièce, se rendit à sa chambre, et, avant d'entrer, elle y
+jeta un coup d'oeil par la porte entr'ouverte. Sarah écrivait.
+Au léger bruit que fit Metella, elle tressaillit et cacha
+précipitamment son papier, jeta sa plume et saisit
+un livre; mais elle n'avait pas eu le temps de l'ouvrir
+que lady Mowbray était auprès d'elle. «Vous écriviez,
+Sarah? lui dit-elle d'un ton grave et doux cependant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma tante, répondit Sarah dans un trouble
+inexprimable.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère fille, est-il possible que vous me fassiez
+un mensonge!»</p>
+
+<p>Sarah baissa la tête et resta toute tremblante.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce que vous écriviez, Sarah? continua lady
+Mowbray avec un calme désespérant.</p>
+
+<p>&mdash;J'écrivais ... une lettre, répondit Sarah au comble
+de l'angoisse.</p>
+
+<p>&mdash;A qui, ma chère? continua Metella.</p>
+
+<p>&mdash;A Fanny Hurst, mon amie de couvent.</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'a rien de répréhensible, ma chère; pourquoi
+donc vous cachez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me cachais pas, ma tante, répondit Sarah en
+essayant de reprendre courage. Mais sa confusion n'échappa
+point au regard sévère de lady Mowbray.</p>
+
+<p>&mdash;Sarah, lui dit-elle, je n'ai jamais surveillé votre correspondance.
+J'avais une telle confiance en vous que j'aurais
+cru vous outrager en vous demandant à voir vos
+lettres. Mais si j'avais pensé qu'il pût exister un secret
+entre vous et moi, j'aurais regardé comme un devoir de
+vous en demander l'aveu. Aujourd'hui, je vois que vous
+en avez un, et je vous le demande.</p>
+
+<p>&mdash;O ma tante! s'écria Sarah éperdue.</p>
+
+<p>&mdash;Sarah, si vous me refusiez, dit Metella avec beaucoup
+de douceur et en même temps de fermeté, je croirais
+que vous avez dans le coeur quelque sentiment coupable,
+et je n'insisterais pas, car rien n'est plus opposé à mon
+caractère que la violence. Mais je sortirais de votre chambre
+le coeur navré, car je me dirais que vous ne méritez
+plus mon estime et mon affection.</p>
+
+<p>&mdash;O ma chère tante, ma mère! ne dites pas cela!» s'écria
+miss Mowbray en se jetant tout en larmes aux pieds
+de Metella.</p>
+
+<p>Metella craignit de se laisser attendrir; et, lui retirant
+sa main, elle rassembla toutes ses forces pour lui dire
+froidement: «Eh bien! miss Mowbray, refusez-vous de
+me remettre le papier que vous écriviez?»</p>
+
+<p>Sarah obéit, voulut parler, et tomba demi-évanouie sur
+son fauteuil. Lady Mowbray résista au sentiment d'intérêt
+qui luttait chez elle contre un sentiment tout contraire.
+Elle appela la femme de chambre de Sarah, lui
+ordonna de la soigner, et courut s'enfermer chez elle pour
+lire la lettre. Elle était ainsi conçue:</p>
+
+<p>«Je vous ai promis depuis longtemps, <i>dearest</i> Fanny,
+l'aveu de mon secret. Il est temps enfin que je tienne ma
+promesse. Je ne pouvais pas confier au papier une chose si
+importante sans trouver un moyen de vous faire parvenir
+directement ma lettre. Maintenant je saisis l'occasion
+d'une personne que nous voyons souvent ici, et qui part
+pour Paris. Elle veut bien se charger de vous porter de
+ma part des minéraux et un petit herbier. Elle vous demandera
+au parloir et vous remettra le paquet et la lettre,
+qui de cette manière ne passera pas par les mains de
+madame la supérieure. Ne me grondez donc pas, ma
+chère amie, et ne dites pas que je manque de confiance
+en vous. Vous verrez, en lisant ma lettre, qu'il ne s'agit
+plus de bagatelles comme celles qui nous occupaient au
+couvent. Ceci est une affaire sérieuse, et que je ne vous
+confie pas sans un grand trouble d'esprit. Je crois que
+mon coeur n'est pas coupable, et cependant je rougis
+comme si j'allais paraître devant un confesseur. Il y a
+plusieurs jours que je veux vous écrire. J'ai fait plus de
+dix lettres que j'ai toutes déchirées; enfin je me décide;
+soyez indulgente pour moi, et si vous me trouvez imprudente
+et blâmable, reprenez-moi doucement.</p>
+
+<p>«Je vous ai parlai d'un jeune homme qui demeure ici
+avec nous, et qui est le fils adoptif de ma tante. La première
+fois que je le vis, c'était le jour de notre arrivée, je
+fus tellement troublée que je n'osai pas le regarder. Je
+ne sais pas ce qui se passa en moi lorsqu'il entra à demi
+dans la calèche pour baiser les mains de ma tante; il le
+fit avec tant de tendresse que je me sentis tout émue, et
+que je compris tout de suite la bonté de son coeur; mais
+il se passa plus de six mois avant que je connusse sa figure,
+car je n'osai jamais le regarder autrement que de
+profil. Ma tante m'avait dit: «Sarah, regardez Olivier
+comme votre frère!» Je me livrai donc d'abord à une joie
+intérieure que je croyais très-légitime. Il me semblait
+doux d'avoir un frère; et s'il m'eût traitée tout de suite
+comme sa soeur, peut-être n'aurais-je jamais songé à l'aimer
+autrement!... Hélas! vous voyez quel est mon malheur,
+Fanny; j'aime, et je crois que je ne serai jamais
+unie à celui que j'aime. Pour vous dire comment j'ai eu
+l'imprudence d'aimer ce jeune homme, je ne le puis pas;
+en vérité, je n'en sais rien moi-même, et c'est une bien
+affreuse fatalité. Imaginez-vous qu'au lieu de me parler
+avec la confiance et l'abandon d'un frère, il a passé plus
+d'un an sans m'adresser plus de trois paroles par jour;
+si bien que je crois que tous nos entretiens durant tout
+ce temps-là tiendraient à l'aise dans une page d'écriture.
+J'attribuais cette froideur à sa timidité; mais, le croiriez-vous?
+il m'a avoué depuis qu'il avait pour moi une
+espèce d'antipathie avant de me connaître. Comment
+peut-on haïr une personne qu'on n'a jamais vue et qui
+ne vous a fait aucun mal? Cette injustice aurait dû m'empêcher
+de prendre de l'attachement pour lui. Eh bien!
+c'est tout le contraire, et je commence à croire que l'amour
+est une chose tout à fait involontaire, une maladie
+de l'âme à laquelle tous nos raisonnements ne peuvent rien.</p>
+
+<p>«J'ai été bien longtemps sans comprendre ce qui se
+passait en moi. J'avais tellement peur de M. Olivier que
+je croyais parfois avoir aussi de l'éloignement pour lui.
+Je le trouvais froid et orgueilleux; et cependant, lorsqu'il
+parlait à ma tante il changeait tellement d'air et de langage,
+il lui rendait des soins si délicats, que je ne pouvais
+pas m'empêcher de le croire sensible et généreux.</p>
+
+<p>«Une fois je passais au bout de la galerie, je le vis à genoux
+auprès de ma tante; elle l'embrassait, et tous deux
+semblaient pleurer. Je passai bien vite et sans qu'on
+m'aperçût; mais je ne saurais vous rendre l'émotion que
+cette scène touchante me causa. J'en fus agitée toute la
+nuit, et je me surpris plusieurs fois à désirer d'avoir l'âge
+de ma tante, afin d'être aimée comme une mère par celui
+qui ne voulait pas m'aimer comme une soeur.</p>
+
+<p>«Je compris mes véritables sentiments à l'occasion du
+duel dont je vous ai parlé. Je ne vous ai pas nommé la
+personne qui me donnait le bras et qui se battit pour
+moi; je vous ai dit que c'était un ami de la maison: c'était
+M. Olivier. Lorsqu'il revint, il était fort pâle, et tenait
+sa main dans sa redingote; ma tante se douta de
+la vérité et le força de nous la montrer. Je ne sais si cette
+main était ensanglantée. Il me sembla voir du sang sur
+le linge qui l'enveloppait, et je sentis tout le mien se
+retirer vers mon coeur. Je m'évanouis, ce qui fut bien
+imprudent et bien malheureux; mais je crois qu'on ne
+se douta de rien. Quand je revis M. Olivier, je ne pus
+m'empêcher de le remercier de ce qu'il avait fait pour
+moi; et, tout en voulant parler, je me mis à pleurer
+comme une sotte. Je ne sais pourquoi je n'avais jamais
+pu me décider à le remercier devant ma tante. Peut-être
+que ce fut un mauvais sentiment qui me fit attendre un
+moment où j'étais seule avec lui. Je ne sais pas ce qu'il
+y avait de coupable à le faire, et cependant je me le suis
+toujours reproché comme une dissimulation envers lady
+Mowbray. J'avais espéré, je crois, être moins timide
+devant une seule personne que devant deux. Mais ce fut
+encore pis; je sentis que j'étouffais, et j'eus comme un
+vertige, car je ne m'aperçus pas que M. Olivier me
+pressait les mains. Quand je revins à moi, mes mains
+étaient dans les siennes, et il me dit plusieurs choses que
+je n'entendis pas. Je sais seulement qu'il me dit en s'en
+allant: «Ma chère miss Mowbray, je suis touché de votre
+amitié; mais, en vérité, il ne faut pas que vous pleuriez
+pour cette égratignure.» Depuis ce temps, sa conduite
+envers moi a été toute différente, et il a été d'une bonté
+et d'une obligeance qui ont achevé de me gagner le coeur.
+Il me donne des leçons, il corrige mes dessins, il fait de
+la musique avec moi; ma tante semble prendre un grand
+plaisir à nous voir si unis. Elle nous fait monter à cheval
+ensemble, elle nous force à nous donner la main pour nous
+raccommoder; car il arrive souvent que, tout en riant,
+nous finissons par disputer et nous bouder un peu. Moi,
+j'étais tout à fait à l'aise avec lui, j'étais heureuse,
+et j'avais la vanité de croire qu'il m'aimait. Il me le disait
+du moins, et je m'imaginais que, quand on s'aime
+seulement d'amitié, et qu'on se souvient sous les rapports
+de la fortune et de l'éducation, il est tout simple
+qu'on se marie ensemble. La conduite de ma tante semblait
+autoriser en moi cette espérance, et je pensais qu'on
+me trouvait encore trop jeune pour m'en parler. Dans
+ces idées, j'étais aussi heureuse qu'il est permis de l'être;
+je ne désirais rien sur la terre que la continuation d'une
+semblable existence. Mais, hélas! ce rêve s'est effacé, et
+le désespoir depuis ce matin....»</p>
+
+<p>Ici la lettre avait été interrompue par l'arrivée de lady
+Mowbray.</p>
+
+<p>Metella laissa tomber la lettre, et cachant son visage
+dans ses mains, elle resta plongée dans une morne consternation.
+Elle demeura ainsi jusqu'à une heure du matin,
+s'accusant de tout le mal et cherchant en vain comment
+elle pourrait le réparer. Enfin, elle céda à un besoin
+instinctif et se rendit à la chambre de sa nièce. Tout le
+monde dormait dans la maison; le temps était superbe,
+la lune éclairait en plein la façade du château, et répandait
+de vives clartés dans les galeries, dont toutes les
+fenêtres étaient ouvertes. Metella les traversa lentement
+et sans bruit, comme une ombre qui glisse le long des
+murs. Tout à coup elle se trouva face à face avec Sarah,
+qui, les pieds nus et vêtue d'un peignoir de mousseline
+blanche, allait à sa rencontre; elles ne se virent que
+quand elles traversèrent l'une et l'autre un angle lumineux
+des murs. Lady Mowbray surprise continua de s'avancer
+pour s'assurer que c'était Sarah; mais la jeune
+fille, voyant venir à elle cette grande femme pâle, traînant
+sur le pavé de la galerie sa longue robe de chambre
+en velours noir, fut saisie d'effroi. Cette figure morne et
+sombre ressemblait si peu à celle qu'elle avait habitude
+de voir à sa tante, qu'elle crut rencontrer un spectre et
+faillit tomber évanouie; mais elle fut aussitôt rassurée
+par la voix de lady Mowbray, qui était pourtant froide et
+sévère.</p>
+
+<p>«Que faites-vous ici à cette heure, Sarah, et où allez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Chez vous, ma tante, répondit Sarah sans hésiter.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, mon enfant,» lui dit lady Mowbray en prenant
+son bras sous le sien.</p>
+
+<p>Elles regagnèrent en silence l'appartement de Metella.
+Le calme, la nuit et le chant joyeux des rossignols contrastaient
+avec la tristesse profonde dont ces deux femmes
+étaient accablées.</p>
+
+<p>Lady Mowbray ferma les portes et attira sa nièce sur
+le balcon de sa chambre. Là elle s'assit sur une chaise et
+la fit asseoir à ses pieds sur un tabouret; elle attira sa
+tête sur ses genoux et prit ses mains dans les siennes,
+que Sarah couvrit de larmes et de baisers.</p>
+
+<p>«Oh! ma tante, ma chère tante, pardonnez-moi, je
+suis coupable....</p>
+
+<p>&mdash;Non, Sarah, vous n'êtes pas coupable; je n'ai
+qu'un reproche à vous faire, c'est d'avoir manqué de
+confiance en moi. Votre réserve a fait tout le mal, mon
+enfant; maintenant il faut être franche, il faut tout me
+dire ... tout ce que vous savez....»</p>
+
+<p>Lady Mowbray prononça ces paroles dans une angoisse
+mortelle; et en attendant la réponse de sa nièce,
+elle sentit son front se couvrir de sueur. Sarah avait-elle
+découvert à quel titre Olivier vivait, ou du moins avait
+vécu auprès d'elle durant plusieurs années? Lady
+Mowbray ne savait pas quelle raison Sarah pouvait avoir
+pour renoncer tout à coup à une espérance si longtemps
+nourrie en secret, et frémissait d'entendre sortir de sa
+bouche des reproches qu'elle croyait mériter. Un poids
+énorme fut ôté de son coeur lorsque Sarah lui répondit
+avec assurance: «Oui, ma tante, je vous dirai tout; que
+ne vous ai-je dit plus tôt mes folles pensées! Vous m'auriez
+empêchée de m'y livrer; car vous saviez bien que
+votre fils ne pouvait pas m'épouser....</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Sarah, quelles sont vos raisons pour le
+croire?.... qui vous l'a donc dit?</p>
+
+<p>&mdash;Olivier, répondit Sarah. Ce matin, nous causions
+de choses indifférentes dans le parc; nous étions près de
+la grille qui donne sur la route. Une noce vint à passer,
+nous nous arrêtâmes pour voir la figure des mariés; je
+remarquai qu'ils avaient l'air timide. «Ils ont l'air
+triste, répondit Olivier. Comment ne l'auraient-ils pas?
+Quelle chose stupide et misérable qu'un jour de
+noce!&mdash;Eh quoi! lui dis-je, vous voudriez qu'on se mariât en
+secret? Ce serait encore bien plus triste.&mdash;Je voudrais
+qu'on ne se mariât pas du tout, répondit-il; pour moi,
+j'ai le mariage en horreur et je ne me marierai jamais.»
+Oh! ma chère tante, cette parole m'enfonça un poignard
+dans le coeur; en même temps elle me sembla si extraordinaire,
+que j'eus la hardiesse d'insister et de lui dire, en
+affectant de le plaisanter: «Vous ne savez guère ce
+que vous ferez à cet égard-là.» Il me répondit avec beaucoup
+d'empressement, et comme s'il eût eu l'intention
+de m'ôter toute présomption: «Soyez sûre de ce que
+je vous dis, miss; j'ai fait un serment devant Dieu, et
+je le tiendrai.» La honte et la douleur me rendirent silencieuse,
+et j'ai fait de vains efforts toute la journée pour
+cacher mon désespoir....</p>
+
+<p>Sarah fondit en larmes. Metella, soulagée d'une affreuse
+inquiétude, fut pendant quelque instants insensible
+à la douleur de sa nièce. Olivier n'aimait pas Sarah!
+En vain elle l'aimait, en vain elle était jeune, riche
+et belle; il ne voulait pas d'autre affection intime, pas
+d'autre bonheur domestique que celui qu'il avait goûté
+auprès de lady Mowbray. Un instant livrée à une reconnaissance
+égoïste, à une secrète gloire de son coeur enivré,
+elle laissa pleurer la pauvre Sarah, et oublia que son
+triomphe avait fait une victime. Mais sa cruauté ne fut
+pas de longue durée; la passion de lady Mowbray pour
+Olivier prenait sa source dans une âme chaleureuse ouverte
+à toutes les tendresses qui embellissent les femmes.
+Elle aimait Sarah presque autant qu'Olivier, car elle l'aimait
+comme une mère aime sa fille. La vue de sa douleur
+brisa le coeur de Metella; elle avait bien des torts à se
+reprocher! Elle aurait dû prévoir les conséquences d'un
+rapprochement continuel entre ces deux jeune gens. Déjà
+la malignité des voisins lui avait signalé un grave inconvénient
+de cette situation. Elle avait résisté à cet
+avertissement, et maintenant le bonheur de Sarah était
+compromis plus encore que sa réputation.</p>
+
+<p>Elle la pressa dans ses bras en pleurant, et dans le premier
+instant de sa compassion et de sa tendresse elle
+pensa à lui sacrifier son amour.</p>
+
+<p>«Non, lui dit-elle, égarée par un sentiment de générosité
+exaltée, Olivier n'a pas fait de serment; il est libre,
+il peut vous épouser; qu'il vous aime, qu'il vous rende
+heureuse, et je vous bénirai tous deux. Ce ne sera pas
+moi qui m'opposerai à l'union de deux êtres qui sont ce
+que j'ai de plus cher au monde....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je le crois bien, ma bonne tante! s'écria Sarah
+en se jetant de nouveau à son cou; mais c'est lui qui ne
+m'aime pas! Que faire à cela?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne vous a pas dit qu'il ne vous aimait pas? Est-ce
+qu'il vous l'a dit, Sarah?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais pourquoi se dit-il engagé? Oh! peut-être
+qu'il l'est en effet. Il a quelque raison que vous ne connaissez
+pas! Il aime une femme, il est marié en secret peut-être.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'interrogerai, je saurai ce qu'il pense, répondit
+Metella; je ferai pour vous, ma fille, tout ce qui dépendra
+de moi. Si je ne puis rien, ma tendresse vous restera.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, ma mère! toujours, toujours!» s'écria Sarah
+en se jetant à ses pieds.</p>
+
+<p>Apaisée par les promesses hasardées de sa tante, Sarah
+se retira plus tranquille. Metella la mit au lit elle-même,
+lui fit prendre une potion calmante, et ne la quitta que
+quand elle eut cessé de soupirer dans son sommeil,
+comme font les enfants qui s'endorment en pleurant et
+qui sanglotent encore à demi en rêvant.</p>
+
+<p>Lady Mowbray ne dormit pas; elle était rassurée sur
+certains points, mais à l'égard des autres elle était en
+proie à mille agitations, et ne voyait pas d'issue à la position
+délicate où elle avait placé la pauvre Sarah. La
+pensée d'engager Olivier à l'épouser n'avait pu prendre
+de consistance dans son esprit; vainement eût-elle sacrifié
+cette jalousie de femme qu'elle combattait si généreusement
+depuis plus d'une année. Il y a dans la vie des
+rapports qui deviennent aussi sacrés que si les lois les
+eussent sanctionnés, et Olivier lui-même n'eût pas pu
+oublier qu'il avait regardé Sarah comme sa fille.</p>
+
+<p>Incapable de se retirer elle-même de cette perplexité,
+lady Mowbray résolut d'attendre quelques jours pour
+prendre un parti; elle chercha à se persuader que la passion
+de Sarah n'était peut-être pas aussi sérieuse que
+dans ses romanesques confidences la jeune fille se l'imaginait;
+ensuite, Olivier pouvait, par sa froideur, l'en
+guérir mieux que tous les raisonnements. Elle alla retrouver
+Sarah le lendemain, lui dit qu'elle avait réfléchi,
+et que le résultat de ses réflexions était celui-ci: il était
+impossible d'interroger Olivier sur ses intentions, et de
+lui demander l'explication de ses paroles de la veille sans
+lui laisser deviner l'impression qu'elles avaient produite
+sur miss Mowbray, et sans lui faire soupçonner l'importance
+qu'elle y attachait. «Dans la situation où vous
+êtes vis-à-vis de lui, dit-elle, le premier point, le plus important
+de tous, c'est de ne pas avouer que vous aimez
+sans savoir si l'on vous aime.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! certainement, ma tante, dit Sarah en rougissant.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas besoin sans doute, mon enfant, que je
+fasse appel à vôtre pudeur et à votre fierté; l'une et l'autre
+doivent vous suggérer une grande prudence et beaucoup
+d'empire sur vous-même....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! certes, ma tante, reprit la jeune Anglaise avec
+un mélange d'orgueil et de douleur qui lui donna l'expression
+d'une vierge martyre de Titien.</p>
+
+<p>&mdash;Si mon fils, poursuivit Metella, est réellement lié
+au célibat par quelque engagement qu'il ne puisse pas
+confier, même à moi, il faudra bien, Sarah, que vous
+vous sépariez l'un de l'autre....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'écria Sarah effrayée, est-ce que vous me
+chasseriez de chez vous? est-ce qu'il faudrait retourner au
+couvent ou en Angleterre? Loin de lui, loin de vous, toute
+seule!... Oh! j'en mourrais! Après avoir été tant aimée!</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Metella d'une voix grave, je ne t'abandonnerai
+jamais; je te suis nécessaire: nous sommes liées
+l'une à l'autre pour la vie.»</p>
+
+<p>En parlant ainsi elle posa ses deux mains sur la tête
+blonde de Sarah, et leva les yeux au ciel d'un air solennel
+et sombre. En se consacrant à cette enfant de son
+adoption, elle sentait combien étaient terribles les devoirs
+qu'elle s'était imposés envers elle, puisqu'il faudrait
+peut-être lui sacrifier le bonheur de toute sa vie, la
+société d'Olivier.</p>
+
+<p>«Me promettez-vous du moins, continua-t-elle, que
+si, après avoir fait tout ce qui dépendra de moi pour
+votre bonheur, je ne réussis pas à fermer cette plaie de
+votre âme, vous ferez tous vos efforts pour vous guérir?
+Ai-je affaire à une enfant romanesque et entêtée, ou bien
+à une jeune fille forte et courageuse?</p>
+
+<p>&mdash;Doutez-vous de moi? dit Sarah.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne doute pas de toi; tu es une Mowbray,
+tu dois savoir souffrir en silence.... Allez vous coiffer,
+Sarah, et tâchez d'être aussi soignée dans votre toilette,
+aussi calme dans votre maintien que de coutume. Nous
+allons attendre quelques jours encore avant de décider
+de notre avenir. Jurez-moi que vous n'écrirez à aucune
+de vos amies, que je serai votre seule confidente, votre
+seul conseil, et que vous travaillerez à être digne de ma
+tendresse.»</p>
+
+<p>Sarah jura, en pleurant, de faire tout ce que désirait sa
+tante: mais, malgré tous ses efforts, son chagrin fut si
+visible qu'Olivier s'en aperçut dès le premier instant. Il
+regarda lady Mowbray et trouva la même altération sur
+ses traits. Les vérités qu'il avait confusément entrevues
+brillèrent à son esprit; les pensées qui, par bouffées brûlantes,
+avaient traversé son cerveau à de rares intervalles,
+revinrent l'embraser. Il fut effrayé de ce qui se
+passait en lui et autour de lui; il prit son fusil et sortit.
+Après avoir tué quelques innocentes volatiles, il rentra
+plus fort, trouva les deux femmes plus calmes, et la soirée
+s'écoula assez doucement. Quand on a l'habitude de
+vivre ensemble, quand on s'est compris si bien que durant
+longtemps toutes les idées, tous les intérêts de la vie
+privée ont été en commun, il est presque impossible que
+le charme dès relations se rompe tout à coup sur une première
+atteinte. Les jours suivants virent donc se prolonger
+cette intimité, dont aucun des trois n'avait altéré
+la douceur par sa faute. Néanmoins la plaie allait s'élargissant
+dans le coeur de ces trois personnes. Olivier ne
+pouvait plus douter de l'amour de Sarah pour lui; il en
+avait toujours repoussé l'idée, mais maintenant tout le
+lui disait, et chaque regard de Metella, quelle qu'en fût
+l'expression, lui en donnait une confirmation irrécusable.
+Olivier chérissait si réellement, si tendrement sa mère
+adoptive, il avait connu auprès d'elle une manière d'aimer
+si paisible et si bienfaisante, qu'il s'était cru incapable
+d'une passion plus vive; il s'était donc livré en
+toute sécurité au danger d'avoir pour soeur une créature
+vraiment angélique. A mesure que ses sentiments pour
+Sarah devenaient plus vifs, il réussissait à se tranquilliser
+en se disant que Metella lui était toujours aussi
+chère; et en cela il ne se trompait pas; seulement pour
+l'une l'amour prenait la place de l'amitié, et pour l'autre
+l'amitié avait remplacé l'amour. L'âme de ce jeune
+homme était si bonne et si ardente qu'il ne savait pas se
+rendre compte de ce qu'il éprouvait.</p>
+
+<p>Mais quand il crut s'en être assuré, il ne transigea
+point avec sa conscience: il résolut de partir. La tristesse
+de Sarah, sa douceur modeste, sa tendresse réservée
+et pleine d'une noble fierté, achevèrent de l'enthousiasmer;
+expansif et impressionnable comme il l'était, il
+sentit qu'il ne serait pas longtemps maître de son secret,
+et ce qui acheva de le déterminer, ce fut de voir que
+Metella l'avait deviné.</p>
+
+<p>En effet, lady Mowbray connaissait trop bien toutes
+les nuances de son caractère, tous les plis de son visage,
+pour n'avoir pas pénétré, avant lui-même peut-être, ce
+qu'il éprouvait auprès de Sarah. Ce fut pour elle le dernier
+coup; car, en dépit de sa bonté, de son dévouement
+et de sa raison, elle aimait toujours Olivier comme aux
+premiers jours. Ses manières avec lui avaient pris cette
+dignité que le temps, qui sanctifie les affections, devait
+nécessairement apporter; mais le coeur de cette femme
+infortunée était aussi jeune que celui de Sarah. Elle devint
+presque folle de douleur et d'incertitude: devait-elle
+laisser sa nièce courir les dangers d'une passion partagée?
+devait-elle favoriser un mariage qui lui semblait contraire
+à toute délicatesse d'esprit et de moeurs? Mais pouvait-elle
+s'y opposer, si Olivier et Sarah le désiraient
+tous deux? Cependant il fallait s'expliquer, sortir de ces
+perplexités, interroger Olivier sur ses intentions; mais à
+quel titre? Était-ce l'amante désespérée d'Olivier, ou la
+mère prudente de Sarah qui devait provoquer un aveu
+aussi difficile à faire pour lui?</p>
+
+<p>Un soir, Olivier parla d'un voyage de quelques jours
+qu'il allait faire à Lyon; lady Mowbray, dans la position
+désespérée où elle était réduite, accepta cette nouvelle
+avec joie, comme un répit accordé à ses souffrances. Le
+lendemain, Olivier fit seller son cheval pour aller à Genève,
+où il devait prendre la poste. Il vint à l'entrée du
+salon prendre congé des dames; Sarah, dont il baisa la
+main pour la première fois de sa vie, fut si troublée qu'elle
+n'osa pas lever les yeux sur lui; Metella, au contraire, l'observait
+attentivement; il était fort pâle et calme, comme
+un homme qui accomplit courageusement un devoir rigoureux.
+Il embrassa lady Mowbray, et alors sa force parut
+l'abandonner; des larmes roulèrent dans ses yeux, sa main
+trembla convulsivement en lui glissant un lettre humide....</p>
+
+<p>Il se précipita dehors, monta à cheval et partit au galop.
+Metella resta sur le perron jusqu'à ce qu'elle n'entendît
+plus les pas de son cheval. Alors elle mit une main
+sur son coeur, pressa le billet de l'autre, et comprit que
+tout était fini pour elle.</p>
+
+<p>Elle rentra dans le salon. Sarah, penchée sur sa broderie,
+feignait de travailler pour prouver à sa tante qu'elle
+avait du courage et savait tenir sa promesse; mais elle
+était aussi pâle que Metella, et, comme elle, elle ne sentait
+plus battre son coeur.</p>
+
+<p>Lady Mowbray traversa le salon sans lui adresser une
+parole; elle monta dans sa chambre et lut le billet d'Olivier.</p>
+
+<p>«Je pars, vous ne me reverrez plus, à moins que dans
+plusieurs années ... et lorsque miss Mowbray sera mariée!...
+Ne me demandez pas pourquoi il faut que je vous
+quitte; si vous le savez, ne m'en parlez jamais!»</p>
+
+<p>Metella crut qu'elle allait mourir, mais elle éprouva ce
+que la nature a de force contre le chagrin. Elle ne put
+pleurer, elle étouffait; elle eut envie de se briser la tête
+contre les murs de sa chambre; et puis elle pensa à Sarah,
+et elle eut un instant de haine et de fureur.</p>
+
+<p>«Maudit soit le jour où tu es entrée ici! s'écria-t-elle.
+La protection que je t'ai accordée me coûte cher, et mon
+frère m'a légué la robe de Déjanire!»</p>
+
+<p>Elle entendit Sarah qui approchait; et se calma aussitôt;
+la vue de cette aimable créature réveilla sa tendresse, elle
+lui tendit ses bras.</p>
+
+<p>«O mon Dieu! qu'est-ce qui nous arrive? s'écria Sarah
+épouvantée. Ma tante, où est allé Olivier?</p>
+
+<p>&mdash;Il va voyager pour sa santé, répondit lady Metella
+avec un sourire mélancolique; mais il reviendra; ayons
+courage, restons ensemble, aimons-nous bien.»</p>
+
+<p>Sarah sut renfermer ses larmes; Metella reporta sur
+elle toute son affection. Olivier ne revint pas: Sarah ne
+sut jamais pourquoi.</p>
+
+<br><br>
+
+FIN DE METELLA.
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12869 ***</div>
+</body>
+</html>