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+The Project Gutenberg EBook of Aldo le rimeur, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Aldo le rimeur
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: July 9, 2004 [EBook #12862]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALDO LE RIMEUR ***
+
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+
+
+Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
+
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+ALDO LE RIMEUR
+
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+
+PREFACE
+
+Comme cette bluette a paru longtemps avant le roman et le drame de
+_Chatterton_, personne ne pensera que j'aie eu la pretention d'imiter ce
+modele, bien qu'une scene d'_Aldo le rimeur _presente quelques rapports
+de situation avec le beau et dechirant monologue que M. de Vigny a mis
+dans la bouche de son poete. Je ne me defendrais pas d'avoir ete inspire
+par ce sujet, d'abord si le fait etait vrai, ensuite si ma pensee eut
+ete la meme. Mais elle etait autre, et je ne songeais a peindre la
+misere du poete que comme un accident, un des malheurs passagers de
+sa fantasque et douloureuse existence. Je voulais peindre le poete
+en general; une ame de poete quelconque, mobile, genereuse, ardente,
+susceptible, inquiete, fiere et jalouse. Le second acte de ce petit
+poeme dialogue montre le meme homme _non transforme_ qu'on a vu lutter
+contre la faim et l'abandon au premier acte. De meme qu'un nouvel amour
+a ete le denoument de cette premiere phase, l'amour de la science, ou
+plutot une soudaine et vague revelation de la science, arrache une
+seconde fois l'ame curieuse et _ondoyante_ du poete au degout de la
+vie, a la lassitude du coeur, au suicide. Je comptais, lorsque je fis
+paraitre ce fragment dans une Revue, completer la serie d'experiences et
+de deceptions par lesquelles, apres avoir plusieurs fois rempli et vide
+la coupe des illusions, Aldo devait arriver a briser sa vie ou a
+se reconcilier avec elle. De nouvelles preoccupations d'esprit
+m'emporterent ailleurs, et j'oubliai Aldo, comme Aldo oubliait la reine
+Agandecca. Je n'ai jamais pense que l'interruption de cette esquisse
+fut offensante ou prejudiciable pour aucun lecteur; mais, avant de la
+remettre sous les yeux du public, je devais l'avertir que ce n'est la
+qu'un fragment. Le finira qui voudra dans sa pensee, et beaucoup mieux
+sans doute que je ne l'ai commence.
+
+
+
+
+ALDO LE RIMEUR
+
+ Il n'y a personne qui ne fasse son petit Faust, son
+ petit Don Juan, son petit Manfred ou son petit Hamlet, le soir
+ aupres de son feu, les pieds dans de tres-bonnes pantoufles.
+ _(Esprit des journaux.)_
+
+
+
+PERSONNAGES.
+
+ALDO LE RIMEUR
+MEG, sa mere.
+JANE, jeune montagnarde.
+LA REINE AGANDECCA.
+TICKLE, nain de la reine.
+MAITRE ACROCERONIUS, astrologue de la reine.
+
+La scene est a Ithona.
+
+
+
+ACTE PREMIER.
+
+Dans le galetas du rimeur; un escalier au fond rendait a une soupente;
+au milieu, une mauvaise table, un escabeau, quelques livres. Il fait
+nuit.
+
+
+
+SCENE PREMIERE.
+
+ALDO, TICKLE.
+_(Aldo est assis le tete dans ses mains, les coudes sur la table. Un
+frappe a la porte.)_
+
+
+ALDO.
+
+Qui frappe?
+
+
+TICKLE, en dehors.
+
+Votre tres-humble serviteur.
+
+
+ALDO.
+
+Lequel?
+
+
+TICKLE.
+
+Votre ami.
+
+
+ALDO.
+
+Que le diable vous emporte! vous etes un escroc.
+
+
+TICKLE.
+
+Non, je suis votre ami et votre serviteur.
+
+
+ALDO.
+
+Il est evident que vous venez me depouiller; mais je ne crains rien de
+ce cote-la. Entrez.
+
+
+TICKLE.
+
+Souffrez que je vous embrasse.
+
+
+ALDO.
+
+Permettez-moi de vous mettre sur la table.
+
+
+TICKLE, _sur la table._
+
+Et comment vous portez-vous, mon excellent seigneur, depuis que nous ne
+nous sommes vus?
+
+
+ALDO.
+
+Mais.... tantot bien, tantot mal. Il s'est passe beaucoup de choses
+depuis que je n'ai eu l'honneur de vous voir.
+
+
+TICKLE.
+
+En verite, mon cher monsieur?
+
+
+ALDO.
+
+Sur mon honneur! ce serait trop long a vous raconter. Il y a vingt ans
+environ, car notre connaissance date de l'autre monde.
+
+
+TICKLE.
+
+Vraiment?
+
+
+ALDO.
+
+Sans doute, puisque je n'ai encore jamais eu l'honneur de vous
+rencontrer dans celui-ci.
+
+
+TICKLE.
+
+Comment! vous ne me connaissez pas? Vous ne m'avez jamais vu?
+
+
+ALDO.
+
+Non, sur mon honneur, mon cher ami.
+
+
+TICKLE.
+
+Eh! mais, d'ou sortez-vous? ou vivez-vous?
+
+
+ALDO.
+
+Je vis dans une taupiniere; mais vous, il est certain que, si j'en juge
+par votre taille, vous sortez d'un trou de souris.
+
+
+TICKLE
+
+Et c'est pour cela que vous devriez connaitre, ne fut-ce que de vue, le
+celebre nain John Bucentor Tickle, bouffon de la reine.
+
+ALDO.
+
+Je suis parfaitement heureux de faire votre connaissance; vous passez
+pour un homme d'esprit.
+
+
+TICKLE.
+
+Je n'en manque pas, et vous pouvez deja vous en apercevoir a ma
+conversation.
+
+
+ALDO.
+
+Comment donc! j'en suis ebloui, stupefait et renverse!
+
+
+TICKLE.
+
+Je vois que vous etes un homme de gout pour un poete.
+
+
+ALDO.
+
+Et vous un homme hardi pour un nain.
+
+
+TICKLE.
+
+Monsieur, je me conduis comme un nain avec les rustres: ceux-la ne
+causent qu'avec les poings; et moi, ce n'est pas ma profession. Je porte
+des manchettes de dentelle, c'est mon gout.
+
+
+ALDO.
+
+C'est un gout fort innocent.
+
+
+TICKLE.
+
+Et qui a le suffrage des dames, generalement. Avec les dames, Monsieur,
+comme avec les gens d'esprit, j'ai six pieds de haut, parce que sur ce
+terrain-la on se bat a armes egales.
+
+
+ALDO.
+
+Et les armes sont courtoises. Vous pouvez compter, je ne dis pas sur
+mon esprit, mais sur ma courtoisie. Puis-je savoir ce qui me procure
+l'honneur de votre visite?
+
+
+TICKLE.
+
+Me permettez-vous d'etre assis?
+
+
+ALDO.
+
+De tout mon coeur si vous ne me demandez pas de siege; car cet escabeau
+est le seul que je possede, et mon habitude n'est pas d'ecouter debout
+ce que l'on vient me prier d'entendre.
+
+
+TICKLE.
+
+Je resterai de grand coeur sur cette table; il ne m'en faut pas
+davantage pour etre absolument a votre hauteur.
+
+
+ALDO.
+
+J'en suis intimement persuade. (_Il s'assied; le nain se met a
+califourchon sur la table, vis-a-vis de lui.)_
+
+
+TICKLE.
+
+Mon cher monsieur, vous etes poete?
+
+
+ALDO.
+
+Pas le moins du monde, Monsieur.
+
+
+TICKLE.
+
+Ah! vraiment! Je vous demande pardon; je vous prenais pour un certain
+Aldo... _le rimeur_, comme on dit dans la ville, et _le barde_, comme on
+dit a la cour. Vous avez peut-etre entendu parler de lui? C'est un jeune
+homme qui n'est pas sans talent.
+
+
+ALDO.
+
+Je vous demande pardon, Monsieur; c'est un homme qui n'a pas plus de
+talent que vous et moi.
+
+
+TICKLE.
+
+Reellement? Eh bien, j'en suis fache pour lui. Je venais lui offrir mes
+petits services.
+
+
+ALDO.
+
+Il vous offre les siens egalement; vous savez en quoi ils peuvent
+consister, puisque vous connaissez sa profession. Veuillez lui faire
+connaitre la votre.
+
+
+TICKLE.
+
+Mais moi, vous voyez la mienne... je suis nain.
+
+
+ALDO.
+
+Et bouffon! Mais je ne vois pas jusqu'ici quels services Votre
+Seigneurie peut daigner offrir a un miserable poete.
+
+
+TICKLE.
+
+Monsieur, tout petit que je suis, j'ai de tres-larges poches a mon
+pourpoint; c'est une fantaisie que j'ai, et, par suite d'une fantaisie
+analogue, les poches dont j'ai l'honneur de vous parler sont toujours
+pleines d'or.
+
+
+ALDO.
+
+C'est une fantaisie comme une autre, et qui n'a rien de neuf.
+
+
+TICKLE.
+
+La votre me parait plus usee encore.
+
+
+ALDO.
+
+De quoi parlez-vous, Monsieur? de ma fantaisie ou de ma poche.
+
+
+TICKLE.
+
+Je parle de votre fantaisie, de votre poche, de votre bourse et de votre
+credit. Croyez-moi, c'est une habitude de mauvais genre que de n'avoir
+pas le sou. Or donc, voulez-vous gagner de l'argent? vous en avez
+besoin.
+
+
+ALDO.
+
+Pas le moindre besoin, Monsieur, je vous jure.
+
+
+TICKLE.
+
+Vous etes trop modeste. Je connais votre position, le denument de
+mistress Meg, votre mere, et son grand age. Je connais votre activite,
+votre devouement, votre grandeur d'ame. Je vous offre un gain
+legitime... Vous comprenez? Je ne viens pas faire ici le grand seigneur;
+je viens vous proposer un echange, un marche qui ne peut qu'augmenter
+votre gloire et vous mettra a meme de secourir mistress Meg.
+
+
+ALDO.
+
+Voyons ce que c'est, Monsieur; voudriez-vous que je fisse monter une
+de vos jambes en flageolet, et me vendre l'autre pour en faire un
+porte-crayon?
+
+
+TICKLE.
+
+Je demande de vous quelque chose d'une moindre valeur que la plus
+chetive de mes jambes, je vous demande un petit drame de votre facon.
+
+
+ALDO.
+
+Pour qui, Monsieur? pour le theatre de la reine?
+
+
+TICKLE.
+
+Pour moi, Monsieur.
+
+
+ALDO.
+
+Pour vous! et qu'en ferez-vous? vous n'aurez jamais la force de
+l'emporter!
+
+
+TICKLE.
+
+J'allegerai mes poches d'une partie de l'or qui les charge, et je
+prendrai votre manuscrit a la place.
+
+
+ALDO.
+
+Tres-bien; et puis?
+
+
+TICKLE.
+
+Et puis l'ouvrage m'appartiendra. Je le publierai, je le ferai jouer sur
+le theatre de la reine.
+
+
+ALDO.
+
+Sous quel nom, je vous prie?
+
+
+TICKLE.
+
+Sous le nom agreable de sir John Bucentor Tickle; c'est dans votre
+interet que j'agirai ainsi et pour donner de la confiance au public. Si
+l'autorite de mon nom ne suffisait pas a nous assurer sa bienveillance,
+en cas de chute, nous reclamerions contre son injuste arret.
+
+
+ALDO.
+
+En lui livrant le nom du veritable auteur?
+
+
+TICKLE.
+
+C'est ainsi que cela se fait a la cour.
+
+
+ALDO.
+
+Et la cour fait bien! Monsieur, je vous prie maintenant de me laisser
+travailler au drame que vous me faites l'honneur de me demander.
+
+
+TICKLE.
+
+Puis-je compter sur votre parole, Monsieur?
+
+
+ALDO.
+
+Je m'en flatte.
+
+
+TICKLE.
+
+Un mot de traite sera necessaire.
+
+ALDO.
+
+De tout mon coeur, j'en sais la redaction. (_Il ecrit._) Voulez-vous
+signer maintenant? moi, je signe.
+
+TICKLE.
+
+Permettez-moi d'en prendre connaissance. (_Il lit._) "Je m'engage, moi,
+Aldo de Malmor, dit _le rimeur_ a la ville et _le barde_ a la cour, a
+jeter par les fenetres le tres-illustre seigneur John Bucentor Tickle,
+nain et bouffon de la reine, la premiere fois qu'il franchira le seuil
+de ma maison. Fait double entre nous, etc." Bravo! bravo! c'est la
+premiere scene du drame!
+
+ALDO.
+
+Non, c'est un denoument tout pret et que je vous offre gratis.
+
+TICKLE.
+
+J'en suis trop reconnaissant; je cours le porter a la reine, qui en sera
+charmee. (_Il saute en bas de la table et s'enfuit._) Tu me le paieras!
+
+ALDO.
+
+Tu me le paieras aussi, canaille, si tu retombes sous ma main.
+
+
+
+
+SCENE II.
+
+
+ALDO, _seul._
+
+Un ennemi de plus! et c'est ainsi que je vis! Chaque jour m'amene un
+assassin ou un voleur. Miserables! vous me reduisez a l'aumone, mais
+vous n'aurez pas bon marche de ma fierte. Allons! ce fat m'a fait perdre
+une demi-heure, remettons-nous a l'ouvrage. La nuit s'avance; je ne
+serai plus derange. Tout est silencieux dans la ville et autour de moi.
+Devorons cette nouvelle insulte; quand le brodequin est bon, le pied ne
+craint pas de se souiller en traversant la boue. Ecrivons.
+
+[Illustration: Mon cher Monsieur, vous etes poete?... (Page 54 )]
+
+Travailler!... chanter! faire des vers! amuser le public! lui donner mon
+cerveau pour livre, mon coeur pour clavier, afin qu'il en joue a son
+aise, et qu'il le jette apres l'avoir epuise en disant: Voici un mauvais
+livre, voici un mauvais instrument. Ecrire! ecrire!... penser pour les
+autres... sentir pour les autres... abominable prostitution de
+l'ame! Oh! metier, metier, gagne-pain, servilite, humiliation!--Que
+faire?--Ecrire? sur quoi?--Je n'ai rien dans le cerveau, tout est dans
+mon coeur!... et il faut que je te donne mon coeur a manger pour un
+morceau de pain, public grossier, bete feroce, amateur de tortures,
+buveur d'encre et de larmes!--Je n'ai dans l'ame que ma douleur; il faut
+que je te repaisse de ma douleur. Et tu en riras peut-etre! Si mon luth
+mouille et detendu par mes pleurs rend quelque son faible, tu diras que
+toutes mes cordes sont fausses, que je n'ai rien de vrai, que je ne sens
+pas mon mal... quand je sens la faim devorer mes entrailles! la faim, la
+souffrance des loups! Et moi, homme d'intelligence et de reflexion, je
+n'ai meme pas la gloire d'une plus noble souffrance!... Il faut que
+toutes les voix de l'ame se taisent devant le cri de l'estomac qui
+faiblit et qui brule!--Si elles s'eveillent dans le delire de mes nuits
+deplorables, ces souffrances plus poignantes, mais plus grandes, ces
+souffrances dont je ne rougirais pas si je pouvais les garder pour moi
+seul, il faut que je les recueille sur un album comme des curiosites qui
+se peuvent mettre dans le commerce, et qu'un amateur peut acheter pour
+son cabinet. Il y a des boutiques ou l'on vend des singes, des tortues,
+des squelettes d'homme et des peaux de serpent. L'ame d'un poete est une
+boutique ou le public vient marchander toutes les formes du desespoir:
+celui-ci estime l'ambition decue sous la forme d'une ode au dieu des
+vers; celui-la s'affectionne pour l'amour trompe, rime en elegie; cet
+autre rit aux eclats d'une epigramme qui partit d'un sein ronge par la
+colere, d'une bouche amere de fiel. Pauvre poete! chacun prend une piece
+de ton vetement, une fibre de ton corps, une goutte de ton sang; et
+quand chacun a essaye ton vetement a sa taille, eprouve la force de tes
+nerfs, analyse la qualite de ton sang, il te jette a terre avec quelques
+pieces de monnaie pour dedommagement de ses insultes, et il s'en va,
+se preferant a toi dans la sincerite de ses pensees insolentes et
+stupides.--O gloire du poete, laurier, immortalite promise, sympathie
+flatteuse, haillons de royaute, jouets d'enfants! que vous cachez mal
+la nudite d'un mendiant couvert de plaies! Oh! meprisables! meprisables
+entre tous les hommes, ceux qui, pouvant vivre d'un autre travail que
+celui-la, se font poetes pour le public! Miserables comediens qui
+pourriez jouer le role d'hommes, et qui montez sur un treteau pour faire
+rire et pleurer les desoeuvres! n'avez-vous pas la force de vivre en
+vous-memes, de souffrir sans qu'on vous plaigne, de prier sans qu'on
+vous regarde? Il vous faut un auditoire pour admirer vos pueriles
+grandeurs, pour compatir a vos douleurs vulgaires! Celui qui est ne
+fils de roi, d'histrion ou de bourreau suit forcement la vocation
+hereditaire; il accomplit sa triste et honteuse destinee. S'il en
+triomphe, s'il s'eleve seulement au niveau des hommes ordinaires, qu'il
+soit loue et encourage! Mais vous, grands seigneurs, hommes instruits,
+hommes robustes, vous avez la fortune pour vous rendre libres, la
+science pour vous occuper, des bras pour creuser la terre en cas de
+ruine; et vous vous faites ecrivains! et vous nous livrez les facultes
+debauchees de votre intelligence, vous cherchez la puissance morale dans
+l'epanchement ignoble de la publicite! vous appelez la populace autour
+de vous, et vous vous mettez nus devant elle pour qu'elle vous juge,
+pour qu'elle vous examine et vous sache par coeur! Oh! lache! si vous
+etes difforme, et si, pour obtenir la compassion, vous vous livrez au
+mepris! lache encore plus si vous etes beau et si vous cherchez dans la
+foule l'approbation que vous ne devriez demander qu'a Dieu et a votre
+maitresse.... C'est ce que je disais l'autre jour au duc de Buckingham
+qui me consultait sur ses vers.--Et il a tellement goute mon avis qu'il
+m'a mis a la porte de chez lui, et m'a fait retirer la faible pension
+que m'accordait la reine en memoire des services de mon pere dans
+l'armee.... Aussi, maintenant plus que jamais, il faut rimer, pleurer,
+chanter ... vendre mi pensee, mon amour, ma haine, ma religion, ma
+bravoure et jusqu'a ma faim! Tout cela peut servir de matiere au vers
+alexandrin et de sujet au poeme et au drame. Venez, venez, corbeaux
+avides de mon sang! venez, vautours carnassiers! voici Aldo qui se meurt
+de fatigue, d'ennui, de besoin et de honte. Venez fouiller dans ses
+entrailles et savoir ce que l'homme peut souffrir: je vais vous
+l'apprendre, afin que vous me donniez de quoi diner demain.... O misere!
+c'est-a-dire infamie!--(_Il s'assied devant une table._) Ah! voici des
+stances a ma maitresse!.... J'ai vendu trois guinees une romance sur la
+reine Titania; ceci vaut mieux, le public ne s'en apercevra guere...
+mais je puis le vendre trois guinees!... Le duc d'York m'a promis sa
+chaine d'or si je lui faisais des vers pour sa maitresse.... Oui, lady
+Mathilde est brune, mince: ces vers-la pourraient avoir ete faits pour
+elle; elle a dix-huit ans, juste l'age de Jane... Jane! je vais vendre
+ton portrait, ton portrait ecrit de ma main; je vais trahir les mysteres
+de ta beaute, reveles a moi seul, confiee a ma loyaute, a mon respect;
+je vais raconter les voluptes dont tu m'as enivre et vendre le beau
+vetement d'amour et de poesie que je t'avais fait, pour qu'il aille
+couvrir le sein d'une autre! Ces eloges donnes a la sainte purete de
+ton ame monteront comme une vaine fumee sur l'autel d'une divinite
+etrangere; et cette femme a qui j'aurai donne la rougeur de tes joues,
+la blancheur de tes mains, cette vaine idole que j'aurai paree de ta
+brune chevelure et d'un diademe d'or cisele par mon genie, cette femme
+qui lira sans pudeur a ses amants et a ses confidentes les stances qui
+furent ecrites pour toi, c'est une effrontee, c'est la femelle d'un
+courtisan, c'est ce qu'on devrait appeler une courtisane!--Non, je ne
+vendrai pas tes attraits et ta parure, o ma Jane! simple fille qui
+m'aimas pour mon amour, et qui ne sais pas meme ce que c'est qu'on
+poete. Tu me t'es pas enorgueillie de mes louanges, tu n'as pas compris
+mes vers; eh bien, je te les garderai. Un jour peut-etre... dans le
+ciel, tu parleras ta langue des dieux!... et tu me repondras... ma
+pauvre Jane!... (_L'horloge sonne minuit._) Deja minuit!... et je n'ai
+rien fait encore, la fatigue m'accable deja! Cette nuit sera-t-elle
+perdue comme les autres?.... non, il ne le faut pas... Je ne puis
+differer davantage.... Il ne me reste pas une guinee, et ma mere aura
+faim et froid demain si je dors cette nuit... J'ai faim moi-meme...
+et le froid me gagne... Ah! je sens a peine ma plume entre mes doigts
+glaces... ma tete s'appesantit... Qu'ai-je donc?--Je n'ai rien fait
+et je suis ereinte!... mes yeux sont troubles... Est-ce que j aurais
+pleure?... ma barbe est humide... Oui, voici des larmes sur les stances,
+a Jane... J'ai pleure tout a l'heure en songeant a elle... Je ne m'en
+etais pas apercu. Ah! tu as pleure, miserable lache? tu t'es enerve a te
+raconter ta douleur, quand tu pouvais l'ecrire et gagner le pain de ta
+mere; et maintenant te voici epuise comme une lampe vers le matin, te
+voici pale comme la lune a son coucher... C'est la troisieme nuit que tu
+emploies a marcher dans ta chambre, a tailler ta plume et a te frapper
+le front sur ces murs impitoyables! O rage! impuissance, agonie! (_Se
+levant._) Mon courage, m'abandonnes-tu aussi, toi? Mes amis m'ont tourne
+le dos, mon genie s'est couche paresseux et insensible a l'aiguillon de
+la volonte, ma vie elle-meme a semble me quitter, mon sang s'est arrete
+dans mes veines, et la souffrance de mes nerfs contractes m'a arrache
+des cris. Tout cela est arrive souvent, trop souvent! Mais toi, o
+courage! o orgueil! fils de Dieu, pere du genie, tu ne m'as jamais
+manque encore. Tu as leve d'aussi lourds fardeaux, tu as traverse
+d'aussi horribles nuits, tu m'as retire d'aussi noirs abimes... Tu sais
+manier un fouet qui trouve encore du sang a faire couler de mes membres
+desseches; prends ton arme et fustige mes os paresseux, enfonce ton
+eperon dans mon flanc appauvri...
+
+J'ai entendu gemir la-haut! sur ma tete!... c'est ma mere!... Elle
+souffre, elle a froid peut-etre. J'ai mis mon manteau sur elle pour
+la rechauffer. Il ne me reste plus rien... Ah! mon pourpoint pour
+envelopper ses pieds. (_Il monte dans la soupente et revient en chemise
+et en grelottant._)
+
+Froid maudit! ciel de glace!
+
+Cela se passe, je m'engourdis... si je pouvais composer quelque
+chose!.... Une bonne moquerie sur l'hiver et les frileux. (_Sa voix
+s'affaiblit._) Une satire sur les nez rouges... (_Une pause._) Une
+epigramme sur le nez de l'archeveque qui est toujours violet apres
+souper... (_Une pause._) Unes chanson, cela me reveillera; si je viens a
+bout de rire, je suis sauve... Ah! le damne manteau de glace que minuit
+me colle sur les epaules!... rimons... charmante bise de decembre qui
+ souffles sur mes tempes, inspire-moi... Monseigneur...Monseigneur de Cantorbery...
+
+ (_Une pause_.)
+ Est toujours vermeil apres boire.,.
+
+Vermeil ne me plait pas...
+
+ Est toujours charmant...
+
+Charmant... hum!
+
+ Est toujours superbe..
+ Est toujours superbe apres boire...
+
+(_Il s'endort et parle en dormant d'une voix confuse_.)
+
+ Monseigneur de Cantorbery...
+
+ (_Il s'endort tout a, fait_.)
+
+[Illustration: Vous le voyez, mon cher ami, je me tue.., (Page 63.)]
+
+(_Meg entre dans la chambre en tremblotant; elle est enveloppee a demi
+dans les couvertures de son lit, et se traine le long des murs._)
+
+
+MEG.
+
+Je crois qu'il y a enfin de la lumiere ici... Je vois une lueur
+faible... (_Elle se heurte contre la table._)
+
+
+ALDO.
+
+Qui va la?... vous ne repondez pas?... bonsoir... Si vous etes un
+voleur, l'ami, passez votre chemin, vous perdez votre temps ici... (_Il
+se rendort._)
+
+
+MEG.
+
+Je crois que j'ai entendu quelque chose, mais je suis encore plus sourde
+aujourd'hui qu'a l'ordinaire... et je ne sais pas si le temps etait plus
+sombre, mais il m'a semble que je ne voyais pas bien... Mon fils n'est
+pas rentre, a ce qu'il parait!... (_Elle-se heurte encore._)
+
+
+ALDO.
+
+Encore! Ami voleur, mon cher frere en diable, vous ne vous en rapportez
+pas a moi?... Cherchez a votre aise... si vous pouviez trouver ma rime
+dans un coin de la chambre, vous me feriez plaisir en me la rapportant.
+Elle ne vaut pas la peine que vous vous en empariez...
+
+ Monseigneur de Cantorbery
+ Est, ma foi! superbe....
+
+(Il se rendort.)
+
+
+MEG, _qui s'est egaree, a tatons dans la chambre._
+
+Je ne sais plus ou je suis.... J'ai encore plus froid ici que dans mon
+lit.... Dieu de bonte, j'esperais trouver le poele ... mais y a-t-il
+du bois seulement? Si mon pauvre enfant etait la, du moins il me
+consolerait.... Mais il est alle me chercher quelque chose sans
+doute.... Je ne vois plus du tout. Je n'entends rien nulle part....
+Froid, nuit, silence, solitude, vieillesse, que vous etes tristes! Je ne
+me soutiens plus, une etrange defaillance me saisit....
+
+(_Aldo revant._)
+
+Oui! oui! Monsieur de Cantorbery!...
+
+
+MEG.
+
+Mes genoux vont se casser si je marche encore: ou m'asseoir dans ces
+tenebres?... (_Elle se laisse tomber._)
+
+
+ALDO.
+
+Trust! mon pauvre chien, est-ce toi qui reviens? Je t'avais donne a
+Oscar, mais il parait que tu veux jeuner avec ton maitre ... ou es-tu, o
+le meilleur des hommes, je veux dire des caniches?...
+
+
+MEG.
+
+Ce carreau est froid ... je ... je.... Dieu tout-puissant, sainte Vierge
+... je meurs catholique ... mon enfant! mon enf.... Aldo! (Elle meurt.)
+
+
+ALDO, _se relevant a demi._
+
+Pour le coup, on a parle.... Mon nom est parti de ce coin.... Je n'ai
+pas reve peut-etre.... Voleur ou chien! qui que tu sois.... C'etait la
+voix de ma mere.... Ma mere, allons donc! elle dort la-haut.... Je n'ai
+pas la force d'y aller voir.... J'ai peur!... par le diable, j'ai peur!
+Misere, tu m'as vaincu! J'ai cru voir un spectre passer pres de moi dans
+mon sommeil. J'ai entendu une voix qui semblait sortir de la tombe.
+Fantomes evoques par la faim, terreurs imbeciles, laissez-moi!...
+Murailles imprudentes qui m'entendez, gardez-moi bien le secret, car
+s'il est en vous un echo bavard qui repete les paroles de ma peur, je
+vous demolirai pierre a pierre jusqu'a ce que je l'aie arrache de vos
+entrailles, fut-il cache dans le ciment et scelle dans le granit....
+Ma mere, m'avez-vous appele? (_Il se leve tout a fait et se frotte
+les yeux._) Meg, ma mere! Pardon! pardon! je me suis endormi!... Je
+divague.... J'ai dormi une heure!... L'horloge moqueuse semble me
+demander ce que j'ai fait du temps! Tu as dormi, bete stupide!... Tu
+n'as pu lutter une heure ... comme les disciples du Christ, tu as mal
+garde le jardin des Oliviers.--Jesus! tu bois en vain l'eternel calice
+des douleurs humaines; ton pere est sourd, ton frere l'esprit saint a
+perdu ses ailes de feu. Le cerveau du poete est aride comme la terre, et
+le coeur des riches est insensible comme le ciel.... Voyons si ce canif
+aura plus de vertu que ta parole pour conjurer le sommeil. (_Il se fait
+une incision a la poitrine; etouffe un cri et jette le canif._) Votre
+lecon est incisive, mon bon ami, elle creusera en moi.... Passez-moi le
+calembour, mon esprit ne coupe pas comme votre acier, ma belle petite
+lame!... Ah! me voici bien eveille, Dieu merci! cette charmante plaie
+me cuit passablement Je puis travailler maintenant.... Mais qui donc a
+ainsi bouleverse ma table?... Quelqu'un est entre ici.... Est-ce que
+j'aurais encore peur?... Imbecile! tu es poltron, et pour te guerir,
+tu repands deux onces de ton sang comme si tu en avais de reste! et tu
+gates ta chemise comme si tu en avais une autre! Faquin! perdras-tu tes
+habitudes de grand seigneur?... Je souffre ... le froid entre dans
+cette plaie comme un fer rouge. N'importe, je crois que je vais pouvoir
+travailler. (_Mettant ses deux bras sur se tete._) Mon courage, mon
+Dieu! ma mere!... Il faut que j'aille embrasser ma mere sans la
+reveiller, cela me portera bonheur. (_Il prend sa lumiere et sort._)
+(_Il redescend de la soupente d'un air effare._) Mais ou est donc la
+vieille femme? Ma mere! ma mere! Qu'est-ce qui a pu me voler ma mere?
+Je n'avais qu'elle au monde pour causer mon desespoir et conserver mon
+heroisme. (_Il trouvera sa mere sous l'escalier._) Ah!... ma mere est
+morte! Dieu me permet donc de mourir aussi, a la fin!--Comment! vous
+etes morte, ma mere? (_Il la retire de dessous l'escalier et la
+regarde._) Oui, bien morte! Froide comme la pierre et raide comme
+une epee. Ah! ma mere est morte!... (_Il rit aux eclats et tombe en
+convulsion._) (_Apres un silence._)
+
+Mais pourquoi etes-vous deja morte? Vous etiez bien pressee d'en finir
+avec la misere! Est-ce que je ne vous soignais pas bien? Etiez-vous
+mecontente de moi? Trouviez-vous que j'epargnais ma peine et que je
+menageais mon cerveau? Trouviez-vous mes vers mauvais par hasard, et les
+critiques de mes envieux vous faisaient-elles rougir d'etre la mere
+d'un si mechant rimeur? Vous etiez un _bas-bleu_ autrefois dans votre
+village!... Aujourd'hui vous n'etes plus qu'un pauvre squelette aux
+jambes nues. Pauvres jambes, vieux os! Je vous avais enveloppes encore
+ce soir avec mon pourpoint!... Est-ce ma faute si la doublure etait usee
+et l'etoffe mince? C'est comme l'etoffe dont vous m'avez fait, o
+vieille Meg! J'etais votre septieme fils; tous etaient beaux et grands,
+musculeux et pleins d'ardeur, excepte moi le dernier venu. C'etaient de
+vigoureux montagnards, de hardis chasseurs de biches aux flancs bruns;
+et pourtant, depuis Dougal le Noir jusqu'a Ryno le Roux, tous sont
+partis sans songer a vous conduire au cimetiere. Il ne vous est reste
+que le pauvre Aldo, le pale enfant de votre vieillesse, le fruit debile
+de vos dernieres amours. Et que pouvait-il faire pour vous de plus qu'il
+n'a fait? que ne lui donniez-vous comme a vos autres fils une large
+poitrine et de males epaules! Cette petite main de femme que voici
+pouvait-elle manier les armes du bandit ou la carabine du braconnier?
+Pouvait-elle soulever la rame du pecheur et boxer avec l'esturgeon? Vous
+n'aviez rien espere de moi, et, me voyant si chetif, vous n'aviez meme
+pus daigne me faire apprendre a lire!--Et quand tous vous ont manque,
+quand vous vous etes trouvee seule avec votre avorton, n'avez-vous pas
+ete surprise de decouvrir que je ne sais quel coin de son cerveau avait
+retenu et commente les chants de nos bardes! Quand cette voix grele a su
+faire entendre des melodies sauvages qui ont emu les hommes blases
+des villes, et qui leur ont rappele des idees perdues, des sentiments
+oublies depuis longtemps, vous avez embrasse votre fils sur le front,
+sanctuaire d'un genie que vous aviez enfante sans le savoir. Eh bien! ne
+pouviez-vous attendre quelques jours encore? La richesse allait venir
+peut-etre. Votre vieillesse allait s'asseoir dans un palais, et vous
+etes partie pour un monde ou je ne puis plus rien pour vous. Tachez, si
+vous allez en purgatoire, que les bras de mes freres vous delivrent et
+vous ouvrent les portes du ciel.... Pour moi, je n'ai plus rien a faire,
+ma tache est finie. Toutes les herbes de la verte Innisfail peuvent
+pousser dans mon cerveau maintenant, je le mets en friche.... Il est
+temps que je me repose; j'ai assez souffert pour toi, vieille femme,
+spectre bleme, dont le souvenir sacre m'a fait accomplir de si rudes
+travaux, apprendre tant de choses ardues, passer tant de nuits glacees
+sans sommeil et sans manteau! Sans toi, sans l'amour que j'avais pour
+toi, je n'aurais jamais ete rien. Pourquoi m'abandonnes-tu au moment ou
+j'allais etre quelque chose? Tu m'otes une recompense que je meritais; c
+etait de te voir heureuse, et tu meurs dans le plus odieux jour de notre
+misere, dans la plus rude de mes fatigues! O mere ingrate, qu'ai-je fait
+pour que tu m'otes deja mon unique desir de gloire, ma seule esperance
+dans la vie, l'honnete orgueil d'etre un bon fils!... Vieux sein
+desseche qui as allaite six hommes et demi, recois ce baiser de
+reproche, de douleur et d'amour.... ( _Il se jette sur elle en
+sanglotant._)--Helas! ma mere est morte!
+
+
+
+
+SCENE III.
+
+JANE, ALDO.
+
+
+JANE.
+
+Est-ce que votre mere est morte! Helas! quelle douleur!
+
+ALDO.
+
+Ah! tu viens pleurer avec moi, ma douce Jane; sois la bienvenue! Mon ame
+est brisee, je n'espere plus qu'en toi.
+
+
+JANE.
+
+Qu'est-ce que je puis faire pour vous, Aldo? Je ne puis pas rendre la
+vie a votre mere.
+
+
+ALDO.
+
+Tu peux me rendre sa tendresse, sa melancolique et silencieuse
+compagnie, et surtout le besoin qu'elle avait de moi, le devoir qui
+m'attachait a elle et a la vie. Helas! il y a eu des jours ou, dans mon
+decouragement, j'ai souhaite que la pauvre Meg arrivat au terme de ses
+maux, afin de retrouver la liberte de me soustraire aux miens! Tout
+a l'heure, dans mon delire, je me suis rejoui amerement d'etre enfin
+delivre de mon pieux fardeau. Je me suis assis en blasphemant au bord du
+chemin. Et j'ai dit: Je n'irai pas plus loin.--Mais je suis bien jeune
+encore pour mourir, n'est-ce pas, Jane? Tout n'est peut-etre pas fini
+pour moi; l'avenir peut s'eveiller plus beau que le passe. Je veux
+devenir riche et puissant; si je trouve une douce compagne, tendre et
+bonne comme ma mere, et en meme temps jeune et forte pour supporter les
+mauvais jours, belle et caressante pour m'enivrer comme un doux breuvage
+d'oubli au milieu de mes detresses, je puis encore voir la verte
+esperance s'epanouir comme un bourgeon du printemps sur une branche
+engourdie par l'hiver.
+
+
+JANE.
+
+J'aime beaucoup les choses que vous dites, o mon bien-aime! Quoique vos
+paroles ne soient pas familieres a mon oreille, vos compliments me font
+toujours regretter de n'avoir pas un miroir devant moi, pour voir si je
+suis belle autant que vous le dites.
+
+
+ALDO.
+
+Et que vous importe de l'etre ou de ne l'etre pas, pourvu que je vous
+voie ainsi et que je vous aime telle que vous etes a mes yeux et dans
+mon coeur!
+
+
+JANE.
+
+Vous avez toujours a la bouche des paroles qui plaisent quand on les
+ecoute; mais quand on y songe apres, on ne les comprend plus et on sent
+de l'inquietude.
+
+
+ALDO.
+
+En verite, Jane, vous raisonnez plus que je ne croyais. Eh quoi! vous
+gardez un compte exact de mes paroles et vous les commentez en mon
+absence? Il faut prendre garde a ce que l'on vous dit!
+
+
+JANE.
+
+N'est-ce pas mon orgueil et ma joie de m'en souvenir?
+
+
+ALDO.
+
+Aimable et bonne fille! pardonne-moi. Je suis injuste; je suis amer:
+j'ai ete si malheureux! Mais tu me consoleras, toi, n'est-ce pas?
+
+
+JANE.
+
+Oui, mon beau reveur, si vous consentez a etre console.
+
+
+ALDO.
+
+Comment pourrais-je ne pas y consentir? Voila une parole etrange dans
+votre bouche!
+
+
+JANE.
+
+Vous vous etonnez de mon desir de vous consoler? C'est vous, Aldo, qui
+me semblez etrange!
+
+
+ALDO.
+
+En effet, c'est peut-etre moi! Passez-moi ces boutades, c'est malgre moi
+qu'elles me viennent. Je ne veux pas m'y livrer. Donnez-moi votre main,
+Jane, et donnez-moi aussi votre foi. Jurez avec moi sur le cadavre de ma
+pauvre vieille amie, qui n'est plus, que vous vivrez pour moi, pour moi
+seul. J'ai besoin a l'heure qu'il est de trouver un appui ou de mourir.
+Vous etes mon seul et dernier espoir; m'accueillerez-vous?
+
+
+JANE.
+
+Si je vous promets de vous aimer toujours, me promettez-vous de
+m'epouser?
+
+
+ALDO.
+
+Vous en doutez?
+
+
+JANE.
+
+Non, je n'en doute pas.
+
+
+ALDO.
+
+Mais vous en avez doute..
+
+
+JANE.
+
+Pourquoi quittez-vous ma main? Pourquoi vous eloignez-vous de moi d'un
+air sombre? Est-ce que je vous ai offense?
+
+
+ALDO.
+
+Non.
+
+
+JANE.
+
+Vous ne vous voulez pas me regarder?
+
+
+ALDO.
+
+Je vous regarde; seulement ce n'est pas votre figure qui m'occupe, c'est
+au fond de votre coeur que mon regard plonge.
+
+
+JANE.
+
+Voila que vous me dites des choses que je n'entends plus; et, comme vous
+froncez le sourcil en me les disant, je dois croire que ce sont
+des choses dures et affligeantes pour moi. Vous avez un malheureux
+caractere, Aldo, un sombre esprit, en verite!
+
+
+ALDO.
+
+Vous trouvez?
+
+
+JANE.
+
+Oui, et j'en souffre.
+
+
+ALDO.
+
+Oh!... en ce cas je ne veux pas vous faire souffrir.
+
+
+JANE.
+
+Je vous pardonne.
+
+
+ALDO, _avec amertume_.
+
+Vous etes bonne!
+
+
+JANE.
+
+C'est que je vous aime; tachez de m'aimer autant, et nous serons
+heureux.
+
+
+ALDO.
+
+J'y compte. En attendant, voulez-vous avoir la bonte d'appeler les
+voisines pour qu'elles viennent ensevelir le corps de ma mere?
+
+
+JANE.
+
+J'y vais. Donnez-moi un baiser. (_Aldo la baise au front avec
+froideur._)
+
+
+ALDO, _seul_.
+
+Cette jeune fille est d'une merveilleuse stupidite! elle me blesse et me
+choque sans s'en douter, elle m'accorde mon pardon quand c'est elle qui
+m'offense, et elle recoit mon baiser sans s'apercevoir au froid de mes
+levres que c'est le dernier! Mais la femme est donc un etre bien lache
+et bien borne! Je croyais celle-ci plus naive, plus abandonnee a ce que
+la nature leur inspire parfois de beau et de genereux! Mais il y a dans
+le coeur un fonds d'egoisme plus dur que le diamant, et aucun grand
+sentiment n'y peut germer. Toi qui te pretends descendue des cieux pour
+nous consoler, tu ne t'oublies pas toi-meme dans le partage que tu veux
+etablir entre nos destinees et les tiennes! Tu promets ton devouement,
+tes caresses et ta fidelite, a la condition d'un echange semblable.
+Celle-ci me demande sans pudeur un serment qui etait sur mes levres,
+et que j'aurais voulu offrir et non ceder. C'est ainsi que tu nous
+sauveras, ange equitable et prudent. Tu tiens une balance comme la
+justice, mais tu as souleve le bandeau de l'amour, et tu vois clairement
+nos defauts pour nous les reprocher sans pitie. Rien pour rien, c'est ta
+devise! Ou est ta misericorde, ou est ton pardon, ou donc tes ineffables
+sacrifices? Femme! mensonge! tu n'es pas! tu n'es qu'un mot, une ombre,
+un reve. Les poetes t'ont creee, ton fantome est peut-etre au ciel. Il
+m'a semble parfois te voir passer dans mes nuees. Insense que j'etais,
+pourquoi suis-je descendu sur la terre pour te chercher?
+
+Maintenant je sais ce qu'il me reste a faire. Ma mere, je ne te pleure
+plus, nous ne serons pas longtemps separes. Je laisse a d'autres le soin
+d'ensevelir ta depouille, je vais rejoindre ton ame... J'ai bien assez
+tarde, mon Dieu! il y a assez longtemps que j'hesite au bord du gouffre
+sans fond de l'eternite! Pourquoi ai-je tremble?... tremble! Est-ce
+que c'est la peur qui t'a retenu, Aldo?... Non, c'est le devoir.--Et
+pourtant tout a l'heure que faisais-tu lorsque tu priais, a genoux,
+cette jeune fille de conserver ta vie en te confiant la sienne? Tu ne
+devais plus rien a personne, et tu voulais vivre pourtant! lache enfant!
+tu demandais l'espoir, tu demandais l'avenir, tu demandais l'amour avec
+des larmes! Tu les demandais a une paysanne imbecile, quand c'est dans
+un monde inconnu que tu dois les chercher! Qui t'arrete? est-ce
+le doute? le doute ne vaut-il pas mieux que le desespoir? La-haut
+l'incertitude, ici la realite. Le choix peut-il etre douteux? Va donc,
+Aldo! descends dans ces vagues profondeurs, ou monte dans ces espaces
+insaisissables. Que Dieu te protege, si tu en vaux la peine; qu'il te
+rende au neant, si ton ame n'est qu'un souffle sorti du neant!...
+
+Adieu, grabat ou j'ai si mal dormi! adieu, table dure et froide ou j'ai
+trace des vers brulants! adieu, front livide de ma mere, ou j'ai tant
+de fois interroge avec anxiete les ravages de la souffrance et les
+dernieres luttes de la vie prete a s'eteindre! Adieu, esperances de
+gloire; adieu, esperances d'amour, vous m'avez menti, je romps les
+mailles du filet ou vous m'avez tenu si longtemps captif et ridicule!
+je vais me relever a mes propres yeux, je vais briser un joug dont je
+rougis... Adieu. (_ Il ouvre la porte de sa maison qui donne sur
+le fleuve et descend les degres. Une barque pavoisee passe au meme
+moment._)
+
+
+AGANDECCA, _sur la barque_.
+
+Quel est ce jeune homme si pale et si beau qui descend vers le fleuve et
+semble vouloir s'y precipiter?
+
+
+TICKLE, _sur la barque_.
+
+C'est un homme de rien, un reveur, un fou, un miserable.
+
+
+AGANDECCA.
+
+Je veux savoir son nom.
+
+
+TICKLE.
+
+C'est Aldo le rimeur.
+
+
+AGANDECCA.
+
+Aldo le barde! ses chants sont inspires, sa voix est celle d'un poete
+des anciens jours. La beaute de son genie ne le cede qu'a celle de son
+visage. Je veux lui parler.
+
+
+TICKLE.
+
+C'est un homme sans usage et sans courtoisie, qui repondra fort mal aux
+bontes de Votre Grace.
+
+
+AGANDECCA.
+
+N'importe, je veux voir ses traits et entendre sa voix. Faites aborder
+la barque au bas de cet escalier. ( _Tickle donne des ordres en
+grommelant. La barque vient aborder aux pieds d'Aldo._)
+
+
+ALDO.
+
+Qui etes-vous, et que demandez-vous a la porte de cette pauvre maison?
+
+
+AGANDECCA.
+
+Je suis la reine, et je viens te voir.
+
+
+ALDO.
+
+Votre Grace arrive une heure trop lard, la maison est deserte. Ma mere
+est morte, et je ne repasserais pas le seuil que je viens de franchir,
+fut-ce pour la reine Mab elle-meme.
+
+
+AGANDECCA.
+
+Comme tu voudras. J'aime ton audace. Viens sur ma barque.
+
+
+ALDO.
+
+Madame, ou me menez-vous?
+
+
+AGANDECCA.
+
+A la promenade.
+
+
+ALDO. Votre promenade sera-t-elle longue?
+
+
+LA REINE.
+
+Que sais-je?
+
+
+
+
+ACTE SECOND.
+
+Dans une galerie du palais de la reine.
+
+
+
+
+SCENE PREMIERE.
+
+LA REINE, TICKLE.
+
+
+LA REINE.
+
+Nain, c'est assez, ce que vous me dites me fache, et je ne veux pas
+entendre de mal de lui.
+
+
+TICKLE.
+
+Comment Votre Grace peut-elle me supposer une si coupable intention! Le
+seigneur Aldo est un si grand poete et un si noble cavalier!
+
+
+LA REINE.
+
+Oui, c'est le plus beau genie et le plus grand coeur! Je ne lui reproche
+qu'une chose, son invincible orgueil.
+
+
+TICKLE.
+
+Sous une apparence d'humilite, je sais qu'il cache une epouvantable
+ambition...
+
+
+LA REINE.
+
+Oh! mon Dieu, non! tu te trompes. Lui? il n'a que l'ambition d'etre
+aime.
+
+
+TICKLE.
+
+C'est une belle et touchante ambition!
+
+
+LA REINE.
+
+Mais aussi la sienne est insatiable et parfois fatigante. Un mot
+l'irrite, un regard l'effraie; il est jaloux d'une ombre; il n'y a pas
+de calme possible dans son amour.
+
+
+TICKLE.
+
+Cet amour-la est une tyrannie, une guerre a mort, un combat eternel!
+
+
+LA REINE.
+
+Tu ne sais ce que tu dis; c'est le plus doux et le meilleur des hommes.
+Je lui reproche, au contraire, de trop renfermer au dedans de lui les
+chagrins que je lui cause. Au lieu de s'en plaindre franchement, il les
+concentre, il les surmonte, et, avec toute cette resignation, tout ce
+courage, toute cette douceur, il devore sa vie, il use son coeur, il est
+malheureux.
+
+
+TICKLE.
+
+Infortune jeune homme! Votre Grace devrait avoir plus de compassion, lui
+epargner...
+
+
+LA REINE.
+
+Mais de quoi se plaint-il, apres tout? Son coeur est injuste, son esprit
+est plein de travers, d'inconsequences, de souffrances sans sujet et
+sans remede. Que puis-je faire pour un cerveau malade? Je l'aime de
+toute mon ame et lui epargne la douleur tant que je puis; mais le mal
+est en lui, et parfois, en le voyant marcher, pale et sombre, a mes
+cotes, je l'ai pris pour l'ange de la douleur.
+
+
+TICKLE.
+
+Le spectacle d'un homme toujours mecontent doit etre un grand supplice
+pour une ame genereuse comme celle de Votre Grace.
+
+
+LA REINE.
+
+Oui, cela non-seulement m'afflige, mais encore me blesse et m'irrite.
+Quoi de plus decourageant que de vouloir consoler un inconsolable? C'est
+se consumer jeune et pleine de sante aupres du lit d'un moribond qui ne
+peut ni vivre ni mourir.
+
+
+TICKLE.
+
+Votre Grace a fait pourtant bien des sacrifices pour lui. De quoi
+pourrait-il se plaindre? n'a-t-elle pas disgracie pour lui le duc de
+Suffolk, l'astre le plus brillant de la cour?
+
+
+LA REINE.
+
+Oh! le grand sacrifice! je ne l'aimais plus!
+
+
+TICKLE.
+
+Il n'avait jamais d'ailleurs ete bien aimable.
+
+
+LA REINE.
+
+Il ne faut pas dire cela; c'etait un homme d'esprit et plein de nobles
+qualites.
+
+TICKLE.
+
+Oh! oui, genereux, brave, desinteresse!...
+
+
+LA REINE.
+
+Ceci est faux; il etait plus epris de mon rang que de ma personne.
+
+
+TICKLE.
+
+C'est le malheur des rois.
+
+
+LA REINE.
+
+Et c'est ce qui me fait cherir l'amour de mon poete: lui du moins m'aime
+pour moi seule. Il sait a peine si je suis reine. Il n'en est point
+ebloui; meme il en souffre, et je crois qu'il me le pardonne.
+
+
+TICKLE.
+
+Votre Grace est-elle bien sure que dans son orgueil de poete il ne
+prefere point sa condition a celle d un roi?
+
+
+LA REINE.
+
+S'il le fait, il fait bien. Le laurier du poete est la plus belle des
+couronnes, la plume d'un grand ecrivain est un sceptre plus puissant que
+les notres. Moi, j'aime qu'un esprit superieur sache ce qu'il est et ce
+qu'il peut etre; c'est ainsi qu'on arrive aux grandes actions.
+
+
+TICKLE.
+
+Aussi je crois que le poete Aldo est reserve a de hautes destinees. Il
+est digne de commander aux hommes, et un mot de Voire Grace pourrait
+l'elever au veritable rang qu'il est ne pour occuper....
+
+
+LA REINE.
+
+Si je ne te savais profondement hypocrite, o mon cher Tickle, je le
+dirais que tu es parfaitement imbecile. Qui? lui! etre mon epoux!
+regner! D'abord le sceptre jusqu'ici ne m'a pas semble trop lourd a
+porter; ensuite Aldo est le dernier homme du monde que je pourrais
+supposer capable de me seconder. Personne ne connait moins les
+autres hommes, personne n'a d'idees plus creuses, de sentiments plus
+exceptionnels, de reves plus inexecutables. Vraiment! mon peuple serait
+un peuple bien gouverne! il pourrait chanter beaucoup et manger fort
+peu, ce qui ne laisserait pas que d'etre fort agreable, le jour ou
+le poete-roi aurait decouvert le moyen de placer l'estomac dans les
+oreilles. Laisse-moi, Tickle; tu n'as pas le sens commun aujourd'hui.
+
+
+TICKLE, _sortant_.
+
+Fort bien, j'ai reussi a la facher; j'etais bien sur qu'en disant comme
+elle, je l'amenerais a dire comme moi.
+
+
+
+SCENE II.
+
+
+LA REINE, seule.
+
+Ce Tickle est un facheux personnage; il a une maniere d'entrer dans mes
+idees qui m'en degoute sur-le-champ. Ces pretendus bouffons, que nous
+ayons autour de nous, sont comme nos mauvais genies, laids et mechants;
+ils tiennent du diable. Ils ont l'art de nous dire la verite qui nous
+blesse,. et de nous taire celle qui nous serait utile. Quand ils ne
+mentent pas, c'est que leur mensonge pourrait nous epargner une douleur
+ou nous sauver d'un peril; c'est alors seulement qu'ils se refusent
+Je plaisir de nous tromper. Il faut que je voie mon poete, je me sens
+attristee et prete a douter de tout. L'homme aux illusions me consolera
+peut-etre. (_Elle siffle dans un sifflet d'argent suspendu a son cou_.)
+(_Tickle rentre_.) Nain, envoyez Aldo pres de moi, je l'attends ici.
+
+
+TICKLE.
+
+J'y cours avec joie.
+
+
+LA REINE.
+
+Apres tout, Tickle a souvent raison, quand il me dit que cet amour nuit
+a ma gloire. Le duc de Suffolk m'etait moins cher, je l'estimais moins,
+j'etais moins touchee de son amour; mais son esprit, moins eleve, etait
+plus positif; c'etait un ambitieux, mais un ambitieux qui secondait
+toutes mes vues. J ai aime autrefois le brave Athol. Celui-la etait un
+beau soldat, un bon serviteur, un veritable ami; du reste, un montagnard
+stupide; mais il etait l'appui de ma royaute, il la rendait redoutable
+au dehors, paisible au dedans; c'etait comme une bonne arme bien trempee
+et bien brillante dans ma main. Ce poete est dans mon palais comme un
+objet de luxe, comme un vain trophee qu'on admire et qui ne sert a rien.
+Un vetement d'or vaut-il une cuirasse d'acier? On aime a respirer les
+roses de la vallee, mais on est a l'abri sous les sapins de la montagne.
+
+Et pourtant que le parfum d'un pur amour est suave! Qu'il est doux de
+se reposer des soucis de la vie active sur un coeur sincere et fidele!
+Qu'ils sont rares, ceux qui savent, ceux qui peuvent aimer! holocaustes
+toujours embrases, ils se consument en montant vers le ciel. Nous
+pouvons a toute heure chercher sur leur autel la chaleur qui manque a
+notre ame epuisee, nous la trouvons toujours vive et brillante. Leur
+sein est un mysterieux sanctuaire ou le feu sacre ne s'eteint jamais;
+s'il s'eteignait, le temple s'ecroulerait comme un monde sans soleil.
+L'amour est en eux le principe de la vie. Ils palissent, ils souffrent,
+ils meurent, si on froisse leur tendresse delicate et timide. Dites un
+mot, accordez un regard, ils renaissent, leur sein palpite de joie,
+leur bouche a de douces paroles de reconnaissance pour benir, et leurs
+caresses sont ineffables. Aldo, il n'y a que toi qui saches aimer, et
+pourtant il est des jours ou tu m'ennuies mortellement.
+
+
+
+SCENE III.
+
+LA REINE, ALDO.
+
+
+ALDO.
+
+Que veux-tu de moi, ma bien-aimee?
+
+
+LA REINE.
+
+Je voulais te voir et etre avec toi.
+
+
+ALDO.
+
+Etes-vous triste, etes-vous fatiguee? Voulez-vous que je chante? Que
+puis-je faire pour vous?
+
+
+LA REINE.
+
+Etes-vous heureux?
+
+
+ALDO.
+
+Je le suis, parce que vous m'aimez.
+
+
+LA REINE.
+
+Cela ne vous ennuie jamais? Eh bien! vous ne me repondez pas? Deja votre
+visage est change, des larmes roulent dans vos yeux, ma question vous a
+offense?
+
+
+ALDO.
+
+Offense?--Non.
+
+
+LA REINE.
+
+Afflige?
+
+
+ALDO.
+
+Oui.
+
+
+LA REINE.
+
+Si vous etes triste, vous allez me rendre triste.
+
+
+ALDO.
+
+J'essaierai de ne pas l'etre; mais, quand vous avez besoin de
+distraction et de gaiete, pourquoi me faites-vous appeler? Ce n'est pas
+ma societe qui vous convient dans ces moments-la. Votre nain Tickle a
+plus d'esprit et de bons mots que moi.
+
+
+LA REINE.
+
+Mais il est mechant et laid. J'aime la gaiete, mais c'est un banquet ou
+je ne voudrais m'asseoir qu'avec des convives dignes de moi. Pourquoi
+meprisez-vous le rire? Vous croyez-vous trop celeste pour vous amuser
+comme les autres hommes?
+
+
+ALDO.
+
+Je me sens trop faible pour professer le caractere jovial. Quand je
+semble gai, je suis navre ou malade; le bonheur est serieux, la douleur
+est silencieuse. Je ne suis capable que de joie ou de tristesse. La
+gaiete est un etat intermediaire dont je n'ai pas la faculte, j'y arrive
+par une excitation factice. Si vous m'ordonnez de rire, commandez le
+souper, faites danser sir John Tickle sur la table; en voyant ses
+grimaces, en buvant du vin d'Espagne, il pourra m'arriver de tomber en
+convulsion. Mais ici, pres de vous, de quoi puis-je me divertir? Je vous
+regarde et vous trouve belle; je suis recueilli. Vous me regardez avec
+bonte, je suis heureux; vous me raillez, et je suis triste.
+
+LA REINE.
+
+Mais quoi? n'y a-t-il au monde que vous et moi? peut-on toujours vivre
+replie sur soi-meme? L'amour est-il la seule passion digne de vous?
+
+
+ALDO.
+
+C'est, du moins, la seule passion dont je sois capable.
+
+
+LA REINE, _impatientee_
+
+Alors vous etes un pauvre sire; moi, je ne peux pas toujours parler
+d'Apollo et de Cupido. J'ai d'autres sujets de joie ou de tristesse que
+le nuage qui passe dans le ciel ou sur le front de mon amant; j'ai de
+grands interets dans la vie: je suis reine, je fais la guerre; je fais
+des lois, je recompense la valeur, je punis le crime; j'inspire la
+crainte, le respect, l'amour, la haine peut-etre; tout cela m'occupe; je
+vais d'une chose a une autre, je parcours tous les tons de cette belle
+musique dont aucune note ne reste silencieuse sous mon archet; mais
+votre lyre n'a qu'une corde et ne rend qu'un son. Vous etes beau et
+monotone comme la lune a minuit, mon pauvre poete.
+
+
+ALDO.
+
+La lune est melancolique. Il vous est bien facile de fermer les fenetres
+et d'allumer les flambeaux quand sa lueur blafarde vous importune.
+Pourquoi allez-vous rever dans les bosquets la nuit! Restez au bal; la
+brume et le froid rayon des etoiles n'iront pas vous attrister dans vos
+salles pleines de bruit et de lumiere.
+
+
+LA REINE.
+
+J'entends: je puis m'etourdir dans de frivoles amusements et vous
+laisser avec votre muse. C'est une societe plus digne de vous que celle
+d'une femme capricieuse et puerile. Restez donc avec votre genie, mon
+cher poete. Les etoiles s'allument au ciel, et la brise du soir erre
+doucement parmi les fleurs: revez, chantez, soupires. La facade de mon
+palais s'illumine, et le son des instruments m'annonce le repas du soir.
+J'y vais porter votre sante a mes convives dans une coupe d'or,
+et parler de vous avec des hommes qui vous admirent. Restez ici,
+penchez-vous sur cette balustrade, et entretenez-vous avec les sylphes.
+S'ils ne me trouvent pas indigne d'un souvenir, parlez-leur de moi; et
+si, malgre cette nourriture celeste, il vous arrive de ressentir la
+vulgaire necessite de la faim, venez trouver votre reine et vos amis. Au
+revoir.--Mais qu'est-ce donc? Vous avez baise bien tristement ma main,
+et vous y avez laisse tomber une larme! Quoi! vous etes triste encore?
+je vous ai encore blesse? Oh! mais cela est insupportable. Allons, mon
+cher amant, remettez-vous et soyez plus sage; je vous aime tendrement,
+je vous prefere aux plus grands rois de la terre. Faut-il vous le
+repeter a toute heure? ne le savez-vous pas? Venez, que je baise votre
+beau front. Sechez vos larmes et venez me rejoindre bientot.
+
+
+
+SCENE IV.
+
+
+ALDO, _seul_.
+
+Elle a raison, cette femme! elle a raison devant Dieu et devant les
+hommes! Moi, je n'ai raison que devant ma conscience. Je ne puis avoir
+d'autre juge que moi-meme, et ne puis me plaindre qu'a moi-meme.--Car,
+enfin, il ne depend pas de moi d'etre autrement. Tout m'accuse
+d'affectation; mais on n'est pas affecte, on n'est pas menteur avec
+soi-meme. Je sais bien, moi, que je suis ce que je suis. Les autres sont
+autres, et ne me comprenant pas, ils me nient; ils sont injustes, car
+moi je ne nie pas leur sincerite; ils me disent qu'ils sont courageux,
+je pourrais leur repondre qu'ils sont insensibles. Mais j'accepte ce
+qu'ils me disent, je consens a les reconnaitre courageux. Mais s'ils le
+sont, pourquoi me reprochent-ils impitoyablement de ne l'etre pas? Si
+j'etais Hercule, au lieu de mepriser et de railler les faibles enfants
+que je trouverais haletants et pleurants sur la route, je les prendrais
+sur mes epaules, je les porterais, une partie du chemin, dans ma peau de
+lion. Que serait pour moi ce leger fardeau, si j'etais Hercule?--Voua
+ne l'etes pas, vous qui vous indignez de la faiblesse d'autrui. Elle ne
+vous revolte pas, elle vous effraie. Vous craignez d'etre forces de la
+secourir, et, comme vous ne le pouvez pas, vous l'humiliez pour lui
+apprendre a se passer de vous.
+
+Eh bien, oui, je suis faible: faible de coeur, faible de corps, faible
+d'esprit. Quand j'aime, je ne vis plus en moi; je prefere ce que j'aime
+a moi-meme.--Quand je veux suivre la chasse, j'en suis vite degoute,
+parce que je suis vite fatigue.--Quand on me raille, ou me blame, je
+suis effraye, parce que je crains de perdre les affections dont je ne
+puis me passer, parce que je sens que je suis meconnu, et que j'ai
+trop de candeur pour me rehabiliter en me vantant. Avec les hommes,
+il faudrait etre insolent et menteur. Je ne puis pas. Je connais mes
+faiblesses et n'en rougis pas, car je connais aussi les faiblesses des
+autres et n'en suis pas revolte. Je les supporte tels qu'ils sont. Je ne
+repousse pas les plus meprisables, je les plains, et, tout faible que
+je suis, j'essaie de soutenir et de relever ceux qui sont plus faibles
+encore. Pourquoi ceux qui se disent forts ne me rendent-ils pas la
+pareille?
+
+--Dieu! je ne t'invoque pas! car tu es sourd. Je ne te nie pas;
+peut-etre te manifesteras-tu a moi dans une autre vie. J'espere en la
+mort.
+
+Mais ici tu ne te reveles pas. Tu nous laisses souffrir et crier en
+vain. Tu ne prends pas le parti de l'opprime, tu ne punis pas le
+mechant. J'accepte tout, mon Dieu! et je dis que c'est bien, puisque
+c'est ainsi. Suis-je impie, dis-moi?
+
+Mais je t'interroge, toi, mon coeur; toi, divine partie de moi-meme.
+Conscience, voix du ciel cachee en moi, comme le son melodieux dans les
+entrailles de la harpe, je te prends a temoin, je te somme de me rendre
+justice. Ai-je ete lache? ai-je lutte contre le malheur? ai-je supporte
+la misere, la faim, le froid? ai-je abandonne ma mere lorsque tout
+m'abandonnait, meme la force du corps? ai-je resiste a l'epuisement et a
+la maladie? ai-je resiste a la tentation de me tuer?--Ou est le mendiant
+que j'aie repousse? ou est le malheureux que j'aie refuse de secourir?
+ou est l'humilie que je n'aie pas exhorte a la resignation, rappele a
+l'esperance? J'ai ete nu et affame. J'ai partage mon dernier vetement
+avec ma mere aveugle et sourde, mon dernier morceau de pain avec mon
+chien efflanque. J'ai toujours pris en sus de ma part de souffrances
+une part des souffrances d'autrui; et ils disent que je suis lache, ils
+rient de la sensibilite niaise du poete! et ils ont raison, car ils sont
+tous d'accord, ils sont tous semblables. Ils sont forts les uns par les
+autres.
+
+Je suis seul, moi! et j'ai vecu seul jusqu'ici. Suis-je lache? J'ai eu
+besoin d'amitie, et, ne l'ayant point trouvee, j'ai su me passer d'elle.
+J'ai eu besoin d'amour, et, n'en pouvant inspirer beaucoup, voila que
+j'accepte le peu qu'on m'accorde. Je me soumets, et l'on me raille. Je
+pleure tout bas, et l'on me meprise.
+
+C'est donc une lachete que de souffrir? C'est comme si vous m'accusiez
+d'etre lache parce qu'il y a du sang dans mes veines et qu'il coule a la
+moindre blessure. C'est une lachete aussi que de mourir quand on vous
+tue! Mais que m'importait cela? N'avais-je pas bien pris mon parti sur
+les railleries de mes compagnons? N'avais-je pas consenti a montrer mon
+front pale au milieu de leurs fetes et a passer pour le dernier des
+buveurs? N'avais-je pas livre mes vers au public, sachant bien que deux
+ou trois sympathiseraient avec moi, sur deux ou trois mille qui me
+traiteraient de reveur et de fou? Apres avoir souffert du metier de
+poete en lutte avec la misere et l'obscurite, j'avais souffert plus
+encore du metier de poete aux prises avec la celebrite et les envieux!
+Et pourtant j'avais pris mon parti encore une fois. Ne trouvant pas le
+bonheur dans la richesse et dans ce qu'on appelle la gloire, je
+m'etais refugie dans le coeur d'une femme, et j'esperais. Celle-la, me
+disais-je, est venue me prendre par la main au bord du fleuve ou je
+voulais mourir. Elle m'a enleve sur sa banque magique, elle m'a conduit
+dans un monde de prestiges qui m'a ebloui et trompe, mais ou, du moins,
+elle m'a revele quelque chose de vrai et de beau, son propre coeur. Si
+les vains fantomes de mon reve se sont vite evanouis, c'est qu'elle
+etait une fee, et que sa baguette savait evoquer des mensonges et des
+merveilles, mais elle est une divinite bienfaisante, cette fee qui me
+promene sur son char. Elle m'a leurre de cent illusions pour m'eprouver
+ou pour m'eclairer. Au bout du voyage, je trouverai derriere son nuage
+de feu, la verite, beaute nue et sublime que j'ai cherchee, que j'ai
+adoree a travers tous les mensonges de la vie, et dont le rayon
+eclairait ma route au milieu des ecueils ou les autres brisent le
+cristal pur de leur vertu. Fantomes qui nous egarez, ombres celestes que
+nous poursuivons toujours dans la nue, et qui nous faites courir apres
+vous sans regarder ou nous mettons les pieds, pourquoi revetez-vous des
+formes sensibles, pourquoi vous deguisez-vous en femmes? Appelez-vous la
+verite, appelez-vous la beaute, appelez-vous la poesie; ne vous appelez
+pas Jane, Agandecca, l'amour.
+
+Tu te plains, malheureux! Et qu'as-tu fait pour etre mieux traite que
+les autres? Pourquoi cette insolente ambition d'etre heureux? Pourquoi
+n'es-tu pas fier de ton laurier de poete et de l'amour d'une reine? Et
+si cela ne te suffit pas, pourquoi ne cherches-tu pas dans la realite
+d'autres biens que tu puisses atteindre? Suffolk etait aime de la reine;
+il voulait plus que partager sa couche, il voulait partager son trone.
+Athol fut aime de la reine; il s'ennuyait souvent pres d'elle, il
+desirait la gloire des combats, et le laurier teint de sang, qui lui
+semblait preferable a tout. Suffolk, Athol, vous etiez des ambitieux,
+mais vous n'etiez pas des fous; vous desiriez ce que vous pouviez
+esperer; la puissance, la victoire, l'argent, l'honneur, tout cela est
+dans la vie; l'homme tenace, l'homme brave doivent y atteindre, La reine
+a chasse Suffolk; mais il regne sur une province, et il est content.
+Athol a ete disgracie; mais il commande une armee, et il est fier.
+
+Moi, que puis-je aimer apres elle? rien. Ou est le but de mes
+insatiables desirs? dans mon coeur, au ciel, nulle part peut-etre?
+Qu'est-ce que je veux? un coeur semblable au mien, qui me reponde; ce
+coeur n'existe pas. On me le promet, on m'en fait voir l'ombre, on me
+le vante, et quand je le cherche, je ne le trouve pas. On s'amuse de ma
+passion comme d'une chose singuliere, on la regarde comme un spectacle,
+et quelquefois l'on s'attendrit et l'on bat des mains; mais le plus
+souvent on la trouve fausse, monotone et de mauvais gout. On m'admire,
+on me recherche et on m'ecoute, parce que je suis un poete; mais quand
+j'ai dit mes vers, on me defend d'eprouver ce que j'ai raconte, on me
+raille d'esperer ce que j'ai concu et reve. Taisez-vous, me dit-on, et
+gardez vos eglogues pour les reciter devant le monde; soyez homme avec
+les hommes, hissez donc le poete sur le bord du lac ou vous le promenez,
+au fond du cabinet ou vous travaillez.--Mais le poete, c'est moi! Le
+coeur brulant qui se repand en vers brulants, je ne puis l'arracher de
+mes entrailles. Je ne puis etouffer dans mon sein l'ange melodieux qui
+chante et qui souffre. Quand vous l'ecoutez chanter, vous pleurez; puis
+vous essuyez vos larmes, et tout est dit. Il faut que mon role cesse
+avec votre emotion: aussitot que vous cessez d'etre attentifs, il faut
+que je cesse d'etre inspire. Qu'est-ce donc que la poesie? Croyez-vous
+que ce soit seulement l'art d'assembler des mots?
+
+Vous avez tous raison. Et vous surtout, femme, vous avez raison! vous
+etes reine, vous etes belle, vous etes ambitieuse et forte. Votre ame
+est grande, votre esprit est vaste. Vous avez une belle vie; en bien!
+vivez. Changez d'amusement, changez de caractere vingt fois par jour;
+vous le devez, si vous le pouvez! je ne vous blame pas; et, si je vous
+aime, c'est peut-etre parce que je vous sens plus forte et plus sage
+que moi. Si je suis heureux d'un de vos sourires, si une de vos larmes
+m'enivre de joie, c'est que vos larmes et vos sourires sont des
+bienfaits, c'est que vous m'accordez ce que vous pourriez me refuser.
+Moi, quel merite ai-je a vous aimer? je ne puis faire autrement. De quel
+prix est mon amour? l'amour est ma seule faculte. A quels plaisirs, a
+quels enivrements ai-je la gloire de tout preferer? Rien ne m'enivre,
+rien ne me plait, si ce n'est vous. La moindre de vos caresses est un
+sacrifice que vous me faites, puisque c'est un instant que vous derobez
+a d'autres interets de votre vie. Moi, je ne vous sacrifie rien. Vous
+etes mon autel et mon Dieu, et je suis moi-meme l'offrande deposee a vos
+pieds.
+
+Si je suis mecontent, j'ai donc tort! A qui puis-je m'en prendre de mes
+souffrances? Si je pouvais me plaindre, m'indigner, exiger plus qu'on ne
+me donne, j'espererais. Mais je n'espere ni ne reclame; je souffre.
+
+Eh bien, oui, je souffre et je sais mecontent. Pourquoi ai-je voulu
+vivre? Quelle insigne lachete m'a pousse a tenter encore l'impossible?
+Ne savais-je pas bien que j'etais seul de mon espece et que je serais
+toujours ridicule et importun? Qu'y a-t-il de plus chetif et de plus
+miserable que l'homme qui se plaint? Oui, l'homme qui souffre est un
+fleau! c'est un objet de tristesse et de degout pour les autres! c'est
+un cadavre qui encombre la voie publique, et dont les passants se
+detournent avec effroi. Etre malheureux, c'est etre l'ennemi du genre
+humain, car tous les hommes veulent vivre pour leur compte, et celui
+qui ne sait pas vivre pour lui-meme est un voleur qui depouille ou un
+mendiant qui assiege.
+
+Meurs donc, lache! il est bien temps d'en finir! tu t'es bien assez
+cabre sous la necessite! Tes flancs ont saigne, et tu n'as pas fait un
+pas en avant! Resigne-toi donc a mourir sans avoir ete heureux!...
+
+Helas! helas! mourir, c'est horrible!... Si c'etait seulement saigner,
+defaillir, tomber!... mais ce n'est pas cela. Si c'etait porter sa tete
+sous une hache, souffrir la torture, descendre vivant dans le froid
+du tombeau! mais c'est bien pis: c'est renoncer a l'esperance, c'est
+renoncer a l'amour; c'est prononcer l'arret du neant sur tous ces reves
+enivrants qui nous ont leurres, c'est renoncer a ces rares instants de
+volupte qui faisaient pressentir le bonheur, et qui l'etaient peut-etre!
+
+Au fait, un jour, une heure dans la vie, n'est-ce pas assez, n'est-ce
+pas trop! Agandecca, vous m'avez dit des mots qui valaient une annee de
+gloire, vous m'avez cause des transports qui valaient mieux qu'un siecle
+de repos. Ce soir, demain, vous me donnerez un baiser qui effacera
+toutes les tortures de ma vie, et qui fera de moi un instant le roi de
+la terre et du ciel!
+
+Mais pourquoi retomber toujours dans l'abime de douleur? pourquoi
+chercher ces joies si elles doivent finir et si je ne sais pas y
+renoncer? Les autres se lassent et se fatiguent de leurs jouissances:
+moi, la jouissance m'echappe et le desir ne meurt pas! O amour! eternel
+tourment!... soif inextinguible!
+
+Si je quittais la reine?... Mais je ne le pourrai pas; et, si je le
+puis, j'aimerai une autre femme qui me rendra plus malheureux. Je ne
+saurai pas vivre sans aimer. L'amour ou l'amitie ne me paieront pas ce
+que je depenserai de mon coeur pour les alimenter!... Comment ai-je pu
+vivre jusqu'ici? Je ne le concois pas. Suis-je le plus courageux ou
+le plus lache de tous les hommes?--Je ne sais pas; et comment le
+savoir?--Celui qui souffre pour donner du bonheur aux autres... oui,
+celui-la est brave... mais celui qui souffre et qui importune, celui qui
+veut du bonheur et qui n'en sait pas donner!... Oh! decidement je suis
+un lache! comment ne m'en suis-je pas convaincu plus tot? (_Il tire son
+epee_). Lune... brise du soir!... Tais-toi, poete, tu n'es qu'un sot.
+Qu'est-ce qui merite un adieu de toi? qu'est-ce qui t'accordera un
+regret? (_Il va pour se tuer._)
+
+
+
+SCENE V.
+
+
+LE DOCTEUR ACROCERONIUS, _entrant_.
+
+Que faites-vous, seigneur Aldo, dans cette attitude singuliere?
+
+
+ALDO.
+
+Vous le voyez, mon cher ami, je me tue.
+
+
+ACROCERONIUS.
+
+En ce cas, je vous salue, et je vous prie de ne pas deranger pour moi.
+Puis-je vous rendre quelque service apres votre mort?
+
+
+ALDO.
+
+Je ne laisserai personne pour s'en apercevoir.
+
+
+ACROCERONIUS
+
+Je suis fache que vous preniez cette resolution avant le coucher de la
+lune.
+
+
+ALDO.
+
+Pourquoi?
+
+
+ACROCERONIUS.
+
+Parce que la nuit est fort belle, et que vous perdrez une des plus
+belles eclipses de lune que nous ayons eues depuis longtemps.
+
+
+ALDO.
+
+Il y a une eclipse de lune?
+
+
+ACROCERONIUS.
+
+Totale. Il n'y a pas un nuage dans le ciel, et elle sera tellement
+visible, que je m'etonne de rencontrer un homme aussi indifferent que
+vous a cet important phenomene.
+
+
+ALDO.
+
+En quoi cela peut-il m'interesser?
+
+
+ACROCERONIUS.
+
+Venez avec moi sur la montagne de Lego, et je vous le ferai comprendre.
+
+
+ALDO.
+
+Je vous remercie beaucoup. Je ne me sens pas dispose a marcher, et
+j'aime mieux me passer mon epee au travers du corps.
+
+
+ACROCERONIUS.
+
+Faites ce qui vous convient, et ne vous genez pas devant moi. Cependant
+j'aurais ete flatte d'avoir votre compagnie durant ma promenade.
+
+
+ALDO.
+
+En quoi pourrais-je vous etre utile! La solitude convient mieux a vos
+savantes elucubrations. Je ne suis qu'un pauvre poete, peu capable de
+raisonner avec vous sur d'aussi graves matieres.
+
+
+ACROCERONIUS.
+
+La societe des poetes m'a toujours ete fort agreable. Les poetes sont de
+tres-intelligents observateurs de la nature. Ils sont faibles sur les
+classifications, mais ils ont beaucoup de nettete dans l'observation.
+Ils possedent l'appreciation juste de la couleur et de la forme, et
+quelquefois ils remarquent des rapports qui nous echappent; des nuances
+presque insaisissables leur sont revelees par je ne sais quel sens qui
+nous manque. Je suis sur que vous me feriez voir des choses dont je sais
+l'existence, et que pourtant je n'ai jamais pu observer a l'oeil nu.
+
+
+ALDO.
+
+Les savants sont poetes aussi, n'en doutez pas; ils n'ont pas besoin,
+comme nous, d'observer pour voir. Ils savent tant de choses, qu'ils
+peuvent peindre la nature sans la regarder, comme on fait de memoire le
+portrait de sa maitresse. Ils peuvent nous initier a plus d'un mystere
+dont l'art fait son profit. L'art n'est qu'un riche vetement qui couvre
+les beautes nues sous l'oeil de la science. Je suis fache, mon cher
+maitre, d'avoir vecu longtemps sous le meme toit que vous, sans avoir
+songe a profiter de votre entretien.
+
+
+ACROCERONIUS.
+
+Si vous n'etes pas force absolument de vous tuer ce soir, vous pourriez
+venir avec moi sur la montagne de Lego. Nous observerions l'eclipse de
+lune, nous causerions sur toutes les choses connues; vous pourriez etre
+revenu et mort avant le lever de la reine.
+
+
+ALDO.
+
+Vous avez raison. Donnez-moi votre telescope et faisons cette promenade
+ensemble. Vous m'apprendrez beaucoup de choses que j'ignore. Je vous
+interrogerai sur les amours des plantes, sur le sommeil des feuilles,
+sur l'ecume que la lune repand a minuit dans les herbes, sur les bruits
+qu'on entend la nuit... Avez-vous remarque cette grande voix aigre qui
+crie incessamment autour de l'horizon, et qui est si egale, si continue,
+si monotone, qu'on la prend souvent pour le silence?
+
+
+ACROCERONIUS.
+
+J'ai ecrit precisement un petit traite in-4 deg. sur ce dont vous parlez;
+mais, pour bien vous le faire comprendre, il faudrait sortir un peu du
+monde visible, et nous aventurer dans des questions d'astrologie pour
+lesquelles vous auriez peut-etre quelque repugnance.
+
+
+ALDO.
+
+L'astrologie! oh! tout au contraire, mon cher maitre. Je serais
+tres-curieux d'avoir quelque notion sur cette science etonnante. J'y ai
+songe quelquefois, et si les preoccupations de mon esprit m'en avaient
+laisse le temps, j'aurais pris plaisir a soulever un coin du voile qui
+me cache cette mysterieuse Isis. Qui sait si la faiblesse de l'homme ne
+peut trouver dans ces profondeurs ignorees le secret du bonheur qu'elle
+cherche en vain ici-bas? On est bientot las et degoute d'analyser et
+d'interroger les choses qui existent materiellement. Le monde invisible
+n'est pas epuise... et si je pouvais m'y elancer...
+
+
+ACROCERONIUS.
+
+Venez avec moi, mon cher fils, et nous tacherons de bien observer la
+lune.
+
+
+ALDO, _remettant son epee dans le fourreau_
+
+Allons-nous bien loin sur la montagne?
+
+
+ACROCERONIUS.
+
+Aussi loin que nous pourrons aller. Vous me parliez de l'ecume que
+repand la lune, voyez-vous, mon cher fils, le regne vegetal d'apres
+toutes les classific.... (_ils sortent en causant_.)
+
+
+GEORGE SAND
+
+
+
+
+FIN D'ALDO LE RIMEUR.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Aldo le rimeur, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALDO LE RIMEUR ***
+
+***** This file should be named 12862.txt or 12862.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/2/8/6/12862/
+
+Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
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+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
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+
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+1.F.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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