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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:40:52 -0700 |
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diff --git a/12862-0.txt b/12862-0.txt new file mode 100644 index 0000000..d46cff6 --- /dev/null +++ b/12862-0.txt @@ -0,0 +1,1939 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12862 *** + +ALDO LE RIMEUR + + + +PRÉFACE + +Comme cette bluette a paru longtemps avant le roman et le drame de +_Chatterton_, personne ne pensera que j'aie eu la prétention d'imiter ce +modèle, bien qu'une scène d'_Aldo le rimeur _présente quelques rapports +de situation avec le beau et déchirant monologue que M. de Vigny a mis +dans la bouche de son poëte. Je ne me défendrais pas d'avoir été inspiré +par ce sujet, d'abord si le fait était vrai, ensuite si ma pensée eût +été la même. Mais elle était autre, et je ne songeais à peindre la +misère du poëte que comme un accident, un des malheurs passagers de +sa fantasque et douloureuse existence. Je voulais peindre le poëte +en général; une âme de poëte quelconque, mobile, généreuse, ardente, +susceptible, inquiète, fière et jalouse. Le second acte de ce petit +poème dialogué montre le même homme _non transformé_ qu'on a vu lutter +contre la faim et l'abandon au premier acte. De même qu'un nouvel amour +a été le dénoûment de cette première phase, l'amour de la science, ou +plutôt une soudaine et vague révélation de la science, arrache une +seconde fois l'âme curieuse et _ondoyante_ du poëte au dégoût de la +vie, à la lassitude du coeur, au suicide. Je comptais, lorsque je fis +paraître ce fragment dans une Revue, compléter la série d'expériences et +de déceptions par lesquelles, après avoir plusieurs fois rempli et vidé +la coupe des illusions, Aldo devait arriver à briser sa vie ou à +se réconcilier avec elle. De nouvelles préoccupations d'esprit +m'emportèrent ailleurs, et j'oubliai Aldo, comme Aldo oubliait la reine +Agandecca. Je n'ai jamais pensé que l'interruption de cette esquisse +fût offensante ou préjudiciable pour aucun lecteur; mais, avant de la +remettre sous les yeux du public, je devais l'avertir que ce n'est là +qu'un fragment. Le finira qui voudra dans sa pensée, et beaucoup mieux +sans doute que je ne l'ai commencé. + + + + +ALDO LE RIMEUR + + Il n'y a personne qui ne fasse son petit Faust, son + petit Don Juan, son petit Manfred ou son petit Hamlet, le soir + auprès de son feu, les pieds dans de très-bonnes pantoufles. + _(Esprit des journaux.)_ + + + +PERSONNAGES. + +ALDO LE RIMEUR +MEG, sa mère. +JANE, jeune montagnarde. +LA REINE AGANDECCA. +TICKLE, nain de la reine. +MAITRE ACROCÉRONIUS, astrologue de la reine. + +La scène est à Ithona. + + + +ACTE PREMIER. + +Dans le galetas du rimeur; un escalier au fond rendait à une soupente; +au milieu, une mauvaise table, un escabeau, quelques livres. Il fait +nuit. + + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +ALDO, TICKLE. +_(Aldo est assis le tête dans ses mains, les coudes sur la table. Un +frappe à la porte.)_ + + +ALDO. + +Qui frappe? + + +TICKLE, en dehors. + +Votre très-humble serviteur. + + +ALDO. + +Lequel? + + +TICKLE. + +Votre ami. + + +ALDO. + +Que le diable vous emporte! vous êtes un escroc. + + +TICKLE. + +Non, je suis votre ami et votre serviteur. + + +ALDO. + +Il est évident que vous venez me dépouiller; mais je ne crains rien de +ce côté-là. Entrez. + + +TICKLE. + +Souffrez que je vous embrasse. + + +ALDO. + +Permettez-moi de vous mettre sur la table. + + +TICKLE, _sur la table._ + +Et comment vous portez-vous, mon excellent seigneur, depuis que nous ne +nous sommes vus? + + +ALDO. + +Mais.... tantôt bien, tantôt mal. Il s'est passé beaucoup de choses +depuis que je n'ai eu l'honneur de vous voir. + + +TICKLE. + +En vérité, mon cher monsieur? + + +ALDO. + +Sur mon honneur! ce serait trop long à vous raconter. Il y a vingt ans +environ, car notre connaissance date de l'autre monde. + + +TICKLE. + +Vraiment? + + +ALDO. + +Sans doute, puisque je n'ai encore jamais eu l'honneur de vous +rencontrer dans celui-ci. + + +TICKLE. + +Comment! vous ne me connaissez pas? Vous ne m'avez jamais vu? + + +ALDO. + +Non, sur mon honneur, mon cher ami. + + +TICKLE. + +Eh! mais, d'où sortez-vous? où vivez-vous? + + +ALDO. + +Je vis dans une taupinière; mais vous, il est certain que, si j'en juge +par votre taille, vous sortez d'un trou de souris. + + +TICKLE + +Et c'est pour cela que vous devriez connaître, ne fût-ce que de vue, le +célèbre nain John Bucentor Tickle, bouffon de la reine. + +ALDO. + +Je suis parfaitement heureux de faire votre connaissance; vous passez +pour un homme d'esprit. + + +TICKLE. + +Je n'en manque pas, et vous pouvez déjà vous en apercevoir à ma +conversation. + + +ALDO. + +Comment donc! j'en suis ébloui, stupéfait et renversé! + + +TICKLE. + +Je vois que vous êtes un homme de goût pour un poëte. + + +ALDO. + +Et vous un homme hardi pour un nain. + + +TICKLE. + +Monsieur, je me conduis comme un nain avec les rustres: ceux-là ne +causent qu'avec les poings; et moi, ce n'est pas ma profession. Je porte +des manchettes de dentelle, c'est mon goût. + + +ALDO. + +C'est un goût fort innocent. + + +TICKLE. + +Et qui a le suffrage des dames, généralement. Avec les dames, Monsieur, +comme avec les gens d'esprit, j'ai six pieds de haut, parce que sur ce +terrain-là on se bat à armes égales. + + +ALDO. + +Et les armes sont courtoises. Vous pouvez compter, je ne dis pas sur +mon esprit, mais sur ma courtoisie. Puis-je savoir ce qui me procure +l'honneur de votre visite? + + +TICKLE. + +Me permettez-vous d'être assis? + + +ALDO. + +De tout mon coeur si vous ne me demandez pas de siège; car cet escabeau +est le seul que je possède, et mon habitude n'est pas d'écouter debout +ce que l'on vient me prier d'entendre. + + +TICKLE. + +Je resterai de grand coeur sur cette table; il ne m'en faut pas +davantage pour être absolument à votre hauteur. + + +ALDO. + +J'en suis intimement persuadé. (_Il s'assied; le nain se met à +califourchon sur la table, vis-à-vis de lui.)_ + + +TICKLE. + +Mon cher monsieur, vous êtes poëte? + + +ALDO. + +Pas le moins du monde, Monsieur. + + +TICKLE. + +Ah! vraiment! Je vous demande pardon; je vous prenais pour un certain +Aldo... _le rimeur_, comme on dit dans la ville, et _le barde_, comme on +dit à la cour. Vous avez peut-être entendu parler de lui? C'est un jeune +homme qui n'est pas sans talent. + + +ALDO. + +Je vous demande pardon, Monsieur; c'est un homme qui n'a pas plus de +talent que vous et moi. + + +TICKLE. + +Réellement? Eh bien, j'en suis fâché pour lui. Je venais lui offrir mes +petits services. + + +ALDO. + +Il vous offre les siens également; vous savez en quoi ils peuvent +consister, puisque vous connaissez sa profession. Veuillez lui faire +connaître la vôtre. + + +TICKLE. + +Mais moi, vous voyez la mienne... je suis nain. + + +ALDO. + +Et bouffon! Mais je ne vois pas jusqu'ici quels services Votre +Seigneurie peut daigner offrir à un misérable poëte. + + +TICKLE. + +Monsieur, tout petit que je suis, j'ai de très-larges poches à mon +pourpoint; c'est une fantaisie que j'ai, et, par suite d'une fantaisie +analogue, les poches dont j'ai l'honneur de vous parler sont toujours +pleines d'or. + + +ALDO. + +C'est une fantaisie comme une autre, et qui n'a rien de neuf. + + +TICKLE. + +La vôtre me parait plus usée encore. + + +ALDO. + +De quoi parlez-vous, Monsieur? de ma fantaisie ou de ma poche. + + +TICKLE. + +Je parle de votre fantaisie, de votre poche, de votre bourse et de votre +crédit. Croyez-moi, c'est une habitude de mauvais genre que de n'avoir +pas le sou. Or donc, voulez-vous gagner de l'argent? vous en avez +besoin. + + +ALDO. + +Pas le moindre besoin, Monsieur, je vous jure. + + +TICKLE. + +Vous êtes trop modeste. Je connais votre position, le dénûment de +mistress Meg, votre mère, et son grand âge. Je connais votre activité, +votre dévouement, votre grandeur d'âme. Je vous offre un gain +légitime... Vous comprenez? Je ne viens pas faire ici le grand seigneur; +je viens vous proposer un échange, un marché qui ne peut qu'augmenter +votre gloire et vous mettra à même de secourir mistress Meg. + + +ALDO. + +Voyons ce que c'est, Monsieur; voudriez-vous que je fisse monter une +de vos jambes en flageolet, et me vendre l'autre pour en faire un +porte-crayon? + + +TICKLE. + +Je demande de vous quelque chose d'une moindre valeur que la plus +chétive de mes jambes, je vous demande un petit drame de votre façon. + + +ALDO. + +Pour qui, Monsieur? pour le théâtre de la reine? + + +TICKLE. + +Pour moi, Monsieur. + + +ALDO. + +Pour vous! et qu'en ferez-vous? vous n'aurez jamais la force de +l'emporter! + + +TICKLE. + +J'allégerai mes poches d'une partie de l'or qui les charge, et je +prendrai votre manuscrit à la place. + + +ALDO. + +Très-bien; et puis? + + +TICKLE. + +Et puis l'ouvrage m'appartiendra. Je le publierai, je le ferai jouer sur +le théâtre de la reine. + + +ALDO. + +Sous quel nom, je vous prie? + + +TICKLE. + +Sous le nom agréable de sir John Bucentor Tickle; c'est dans votre +intérêt que j'agirai ainsi et pour donner de la confiance au public. Si +l'autorité de mon nom ne suffisait pas à nous assurer sa bienveillance, +en cas de chute, nous réclamerions contre son injuste arrêt. + + +ALDO. + +En lui livrant le nom du véritable auteur? + + +TICKLE. + +C'est ainsi que cela se fait à la cour. + + +ALDO. + +Et la cour fait bien! Monsieur, je vous prie maintenant de me laisser +travailler au drame que vous me faites l'honneur de me demander. + + +TICKLE. + +Puis-je compter sur votre parole, Monsieur? + + +ALDO. + +Je m'en flatte. + + +TICKLE. + +Un mot de traité sera nécessaire. + +ALDO. + +De tout mon coeur, j'en sais la rédaction. (_Il écrit._) Voulez-vous +signer maintenant? moi, je signe. + +TICKLE. + +Permettez-moi d'en prendre connaissance. (_Il lit._) «Je m'engage, moi, +Aldo de Malmor, dit _le rimeur_ à la ville et _le barde_ à la cour, à +jeter par les fenêtres le très-illustre seigneur John Bucentor Tickle, +nain et bouffon de la reine, la première fois qu'il franchira le seuil +de ma maison. Fait double entre nous, etc.» Bravo! bravo! c'est la +première scène du drame! + +ALDO. + +Non, c'est un dénoûment tout prêt et que je vous offre gratis. + +TICKLE. + +J'en suis trop reconnaissant; je cours le porter à la reine, qui en sera +charmée. (_Il saute en bas de la table et s'enfuit._) Tu me le paieras! + +ALDO. + +Tu me le paieras aussi, canaille, si tu retombes sous ma main. + + + + +SCÈNE II. + + +ALDO, _seul._ + +Un ennemi de plus! et c'est ainsi que je vis! Chaque jour m'amène un +assassin ou un voleur. Misérables! vous me réduisez à l'aumône, mais +vous n'aurez pas bon marché de ma fierté. Allons! ce fat m'a fait perdre +une demi-heure, remettons-nous à l'ouvrage. La nuit s'avance; je ne +serai plus dérangé. Tout est silencieux dans la ville et autour de moi. +Dévorons cette nouvelle insulte; quand le brodequin est bon, le pied ne +craint pas de se souiller en traversant la boue. Écrivons. + +[Illustration: Mon cher Monsieur, vous êtes poëte?... (Page 54 )] + +Travailler!... chanter! faire des vers! amuser le public! lui donner mon +cerveau pour livre, mon coeur pour clavier, afin qu'il en joue à son +aise, et qu'il le jette après l'avoir épuisé en disant: Voici un mauvais +livre, voici un mauvais instrument. Écrire! écrire!... penser pour les +autres... sentir pour les autres... abominable prostitution de +l'âme! Oh! métier, métier, gagne-pain, servilité, humiliation!--Que +faire?--Écrire? sur quoi?--Je n'ai rien dans le cerveau, tout est dans +mon coeur!... et il faut que je te donne mon coeur à manger pour un +morceau de pain, public grossier, bête féroce, amateur de tortures, +buveur d'encre et de larmes!--Je n'ai dans l'âme que ma douleur; il faut +que je te repaisse de ma douleur. Et tu en riras peut-être! Si mon luth +mouillé et détendu par mes pleurs rend quelque son faible, tu diras que +toutes mes cordes sont fausses, que je n'ai rien de vrai, que je ne sens +pas mon mal... quand je sens la faim dévorer mes entrailles! la faim, la +souffrance des loups! Et moi, homme d'intelligence et de réflexion, je +n'ai même pas la gloire d'une plus noble souffrance!... Il faut que +toutes les voix de l'âme se taisent devant le cri de l'estomac qui +faiblit et qui brûle!--Si elles s'éveillent dans le délire de mes nuits +déplorables, ces souffrances plus poignantes, mais plus grandes, ces +souffrances dont je ne rougirais pas si je pouvais les garder pour moi +seul, il faut que je les recueille sur un album comme des curiosités qui +se peuvent mettre dans le commerce, et qu'un amateur peut acheter pour +son cabinet. Il y a des boutiques où l'on vend des singes, des tortues, +des squelettes d'homme et des peaux de serpent. L'âme d'un poète est une +boutique où le public vient marchander toutes les formes du désespoir: +celui-ci estime l'ambition déçue sous la forme d'une ode au dieu des +vers; celui-là s'affectionne pour l'amour trompé, rimé en élégie; cet +autre rit aux éclats d'une épigramme qui partit d'un sein rongé par la +colère, d'une bouche amère de fiel. Pauvre poète! chacun prend une pièce +de ton vêtement, une fibre de ton corps, une goutte de ton sang; et +quand chacun a essayé ton vêtement à sa taille, éprouvé la force de tes +nerfs, analysé la qualité de ton sang, il te jette à terre avec quelques +pièces de monnaie pour dédommagement de ses insultes, et il s'en va, +se préférant à toi dans la sincérité de ses pensées insolentes et +stupides.--O gloire du poète, laurier, immortalité promise, sympathie +flatteuse, haillons de royauté, jouets d'enfants! que vous cachez mal +la nudité d'un mendiant couvert de plaies! Oh! méprisables! méprisables +entre tous les hommes, ceux qui, pouvant vivre d'un autre travail que +celui-là, se font poètes pour le public! Misérables comédiens qui +pourriez jouer le rôle d'hommes, et qui montez sur un tréteau pour faire +rire et pleurer les désoeuvrés! n'avez-vous pas la force de vivre en +vous-mêmes, de souffrir sans qu'on vous plaigne, de prier sans qu'on +vous regarde? Il vous faut un auditoire pour admirer vos puériles +grandeurs, pour compatir à vos douleurs vulgaires! Celui qui est né +fils de roi, d'histrion ou de bourreau suit forcément la vocation +héréditaire; il accomplit sa triste et honteuse destinée. S'il en +triomphe, s'il s'élève seulement au niveau des hommes ordinaires, qu'il +soit loué et encouragé! Mais vous, grands seigneurs, hommes instruits, +hommes robustes, vous avez la fortune pour vous rendre libres, la +science pour vous occuper, des bras pour creuser la terre en cas de +ruine; et vous vous faites écrivains! et vous nous livrez les facultés +débauchées de votre intelligence, vous cherchez la puissance morale dans +l'épanchement ignoble de la publicité! vous appelez la populace autour +de vous, et vous vous mettez nus devant elle pour qu'elle vous juge, +pour qu'elle vous examine et vous sache par coeur! Oh! lâche! si vous +êtes difforme, et si, pour obtenir la compassion, vous vous livrez au +mépris! lâche encore plus si vous êtes beau et si vous cherchez dans la +foule l'approbation que vous ne devriez demander qu'à Dieu et à votre +maîtresse.... C'est ce que je disais l'autre jour au duc de Buckingham +qui me consultait sur ses vers.--Et il a tellement goûté mon avis qu'il +m'a mis à la porte de chez lui, et m'a fait retirer la faible pension +que m'accordait la reine en mémoire des services de mon père dans +l'armée.... Aussi, maintenant plus que jamais, il faut rimer, pleurer, +chanter ... vendre mi pensée, mon amour, ma haine, ma religion, ma +bravoure et jusqu'à ma faim! Tout cela peut servir de matière au vers +alexandrin et de sujet au poème et au drame. Venez, venez, corbeaux +avides de mon sang! venez, vautours carnassiers! voici Aldo qui se meurt +de fatigue, d'ennui, de besoin et de honte. Venez fouiller dans ses +entrailles et savoir ce que l'homme peut souffrir: je vais vous +l'apprendre, afin que vous me donniez de quoi dîner demain.... O misère! +c'est-à-dire infamie!--(_Il s'assied devant une table._) Ah! voici des +stances à ma maîtresse!.... J'ai vendu trois guinées une romance sur la +reine Titania; ceci vaut mieux, le public ne s'en apercevra guère... +mais je puis le vendre trois guinées!... Le duc d'York m'a promis sa +chaîne d'or si je lui faisais des vers pour sa maîtresse.... Oui, lady +Mathilde est brune, mince: ces vers-là pourraient avoir été faits pour +elle; elle a dix-huit ans, juste l'âge de Jane... Jane! je vais vendre +ton portrait, ton portrait écrit de ma main; je vais trahir les mystères +de ta beauté, révélés à moi seul, confiée à ma loyauté, à mon respect; +je vais raconter les voluptés dont tu m'as enivré et vendre le beau +vêtement d'amour et de poésie que je t'avais fait, pour qu'il aille +couvrir le sein d'une autre! Ces éloges donnés à la sainte pureté de +ton âme monteront comme une vaine fumée sur l'autel d'une divinité +étrangère; et cette femme à qui j'aurai donné la rougeur de tes joues, +la blancheur de tes mains, cette vaine idole que j'aurai parée de ta +brune chevelure et d'un diadème d'or ciselé par mon génie, cette femme +qui lira sans pudeur à ses amants et à ses confidentes les stances qui +furent écrites pour toi, c'est une effrontée, c'est la femelle d'un +courtisan, c'est ce qu'on devrait appeler une courtisane!--Non, je ne +vendrai pas tes attraits et ta parure, ô ma Jane! simple fille qui +m'aimas pour mon amour, et qui ne sais pas même ce que c'est qu'on +poète. Tu me t'es pas enorgueillie de mes louanges, tu n'as pas compris +mes vers; eh bien, je te les garderai. Un jour peut-être... dans le +ciel, tu parleras ta langue des dieux!... et tu me répondras... ma +pauvre Jane!... (_L'horloge sonne minuit._) Déjà minuit!... et je n'ai +rien fait encore, la fatigue m'accable déjà! Cette nuit sera-t-elle +perdue comme les autres?.... non, il ne le faut pas... Je ne puis +différer davantage.... Il ne me reste pas une guinée, et ma mère aura +faim et froid demain si je dors cette nuit... J'ai faim moi-même... +et le froid me gagne... Ah! je sens à peine ma plume entre mes doigts +glacés... ma tête s'appesantit... Qu'ai-je donc?--Je n'ai rien fait +et je suis éreinté!... mes yeux sont troublés... Est-ce que j aurais +pleuré?... ma barbe est humide... Oui, voici des larmes sur les stances, +à Jane... J'ai pleuré tout à l'heure en songeant à elle... Je ne m'en +étais pas aperçu. Ah! tu as pleuré, misérable lâche? tu t'es énervé à te +raconter ta douleur, quand tu pouvais l'écrire et gagner le pain de ta +mère; et maintenant te voici épuisé comme une lampe vers le matin, te +voici pâle comme la lune à son coucher... C'est la troisième nuit que tu +emploies à marcher dans ta chambre, à tailler ta plume et à te frapper +le front sur ces murs impitoyables! O rage! impuissance, agonie! (_Se +levant._) Mon courage, m'abandonnes-tu aussi, toi? Mes amis m'ont tourné +le dos, mon génie s'est couché paresseux et insensible à l'aiguillon de +la volonté, ma vie elle-même a semblé me quitter, mon sang s'est arrêté +dans mes veines, et la souffrance de mes nerfs contractés m'a arraché +des cris. Tout cela est arrivé souvent, trop souvent! Mais toi, ô +courage! ô orgueil! fils de Dieu, père du génie, tu ne m'as jamais +manqué encore. Tu as levé d'aussi lourds fardeaux, tu as traversé +d'aussi horribles nuits, tu m'as retiré d'aussi noirs abîmes... Tu sais +manier un fouet qui trouve encore du sang à faire couler de mes membres +desséchés; prends ton arme et fustige mes os paresseux, enfonce ton +éperon dans mon flanc appauvri... + +J'ai entendu gémir là-haut! sur ma tête!... c'est ma mère!... Elle +souffre, elle a froid peut-être. J'ai mis mon manteau sur elle pour +la réchauffer. Il ne me reste plus rien... Ah! mon pourpoint pour +envelopper ses pieds. (_Il monte dans la soupente et revient en chemise +et en grelottant._) + +Froid maudit! ciel de glace! + +Cela se passe, je m'engourdis... si je pouvais composer quelque +chose!.... Une bonne moquerie sur l'hiver et les frileux. (_Sa voix +s'affaiblit._) Une satire sur les nez rouges... (_Une pause._) Une +épigramme sur le nez de l'archevêque qui est toujours violet après +souper... (_Une pause._) Unes chanson, cela me réveillera; si je viens à +bout de rire, je suis sauvé... Ah! le damné manteau de glace que minuit +me colle sur les épaules!... rimons... charmante bise de décembre qui + souffles sur mes tempes, inspire-moi... Monseigneur...Monseigneur de Cantorbery... + + (_Une pause_.) + Est toujours vermeil après boire.,. + +Vermeil ne me plaît pas... + + Est toujours charmant... + +Charmant... hum! + + Est toujours superbe.. + Est toujours superbe après boire... + +(_Il s'endort et parle en dormant d'une voix confuse_.) + + Monseigneur de Cantorbery... + + (_Il s'endort tout à, fait_.) + +[Illustration: Vous le voyez, mon cher ami, je me tue.., (Page 63.)] + +(_Meg entre dans la chambre en tremblotant; elle est enveloppée à demi +dans les couvertures de son lit, et se traîne le long des murs._) + + +MEG. + +Je crois qu'il y a enfin de la lumière ici... Je vois une lueur +faible... (_Elle se heurte contre la table._) + + +ALDO. + +Qui va là?... vous ne répondez pas?... bonsoir... Si vous êtes un +voleur, l'ami, passez votre chemin, vous perdez votre temps ici... (_Il +se rendort._) + + +MEG. + +Je crois que j'ai entendu quelque chose, mais je suis encore plus sourde +aujourd'hui qu'à l'ordinaire... et je ne sais pas si le temps était plus +sombre, mais il m'a semblé que je ne voyais pas bien... Mon fils n'est +pas rentré, à ce qu'il paraît!... (_Elle-se heurte encore._) + + +ALDO. + +Encore! Ami voleur, mon cher frère en diable, vous ne vous en rapportez +pas à moi?... Cherchez à votre aise... si vous pouviez trouver ma rime +dans un coin de la chambre, vous me feriez plaisir en me la rapportant. +Elle ne vaut pas la peine que vous vous en empariez... + + Monseigneur de Cantorbery + Est, ma foi! superbe.... + +(Il se rendort.) + + +MEG, _qui s'est égarée, à tâtons dans la chambre._ + +Je ne sais plus ou je suis.... J'ai encore plus froid ici que dans mon +lit.... Dieu de bonté, j'espérais trouver le poêle ... mais y a-t-il +du bois seulement? Si mon pauvre enfant était là, du moins il me +consolerait.... Mais il est allé me chercher quelque chose sans +doute.... Je ne vois plus du tout. Je n'entends rien nulle part.... +Froid, nuit, silence, solitude, vieillesse, que vous êtes tristes! Je ne +me soutiens plus, une étrange défaillance me saisit.... + +(_Aldo rêvant._) + +Oui! oui! Monsieur de Cantorbery!... + + +MEG. + +Mes genoux vont se casser si je marche encore: où m'asseoir dans ces +ténèbres?... (_Elle se laisse tomber._) + + +ALDO. + +Trust! mon pauvre chien, est-ce toi qui reviens? Je t'avais donné à +Oscar, mais il parait que tu veux jeûner avec ton maître ... où es-tu, ô +le meilleur des hommes, je veux dire des caniches?... + + +MEG. + +Ce carreau est froid ... je ... je.... Dieu tout-puissant, sainte Vierge +... je meurs catholique ... mon enfant! mon enf.... Aldo! (Elle meurt.) + + +ALDO, _se relevant à demi._ + +Pour le coup, on a parlé.... Mon nom est parti de ce coin.... Je n'ai +pas rêvé peut-être.... Voleur ou chien! qui que tu sois.... C'était la +voix de ma mère.... Ma mère, allons donc! elle dort là-haut.... Je n'ai +pas la force d'y aller voir.... J'ai peur!... par le diable, j'ai peur! +Misère, tu m'as vaincu! J'ai cru voir un spectre passer près de moi dans +mon sommeil. J'ai entendu une voix qui semblait sortir de la tombe. +Fantômes évoqués par la faim, terreurs imbéciles, laissez-moi!... +Murailles imprudentes qui m'entendez, gardez-moi bien le secret, car +s'il est en vous un écho bavard qui répète les paroles de ma peur, je +vous démolirai pierre à pierre jusqu'à ce que je l'aie arraché de vos +entrailles, fût-il caché dans le ciment et scellé dans le granit.... +Ma mère, m'avez-vous appelé? (_Il se lève tout à fait et se frotte +les yeux._) Meg, ma mère! Pardon! pardon! je me suis endormi!... Je +divague.... J'ai dormi une heure!... L'horloge moqueuse semble me +demander ce que j'ai fait du temps! Tu as dormi, bête stupide!... Tu +n'as pu lutter une heure ... comme les disciples du Christ, tu as mal +gardé le jardin des Oliviers.--Jésus! tu bois en vain l'éternel calice +des douleurs humaines; ton père est sourd, ton frère l'esprit saint a +perdu ses ailes de feu. Le cerveau du poëte est aride comme la terre, et +le coeur des riches est insensible comme le ciel.... Voyons si ce canif +aura plus de vertu que ta parole pour conjurer le sommeil. (_Il se fait +une incision à la poitrine; étouffe un cri et jette le canif._) Votre +leçon est incisive, mon bon ami, elle creusera en moi.... Passez-moi le +calembour, mon esprit ne coupe pas comme votre acier, ma belle petite +lame!... Ah! me voici bien éveillé, Dieu merci! cette charmante plaie +me cuit passablement Je puis travailler maintenant.... Mais qui donc a +ainsi bouleversé ma table?... Quelqu'un est entré ici.... Est-ce que +j'aurais encore peur?... Imbécile! tu es poltron, et pour te guérir, +tu répands deux onces de ton sang comme si tu en avais de reste! et tu +gâtes ta chemise comme si tu en avais une autre! Faquin! perdras-tu tes +habitudes de grand seigneur?... Je souffre ... le froid entre dans +cette plaie comme un fer rouge. N'importe, je crois que je vais pouvoir +travailler. (_Mettant ses deux bras sur se tête._) Mon courage, mon +Dieu! ma mère!... Il faut que j'aille embrasser ma mère sans la +réveiller, cela me portera bonheur. (_Il prend sa lumière et sort._) +(_Il redescend de la soupente d'un air effaré._) Mais où est donc la +vieille femme? Ma mère! ma mère! Qu'est-ce qui a pu me voler ma mère? +Je n'avais qu'elle au monde pour causer mon désespoir et conserver mon +héroïsme. (_Il trouvera sa mère sous l'escalier._) Ah!... ma mère est +morte! Dieu me permet donc de mourir aussi, à la fin!--Comment! vous +êtes morte, ma mère? (_Il la retire de dessous l'escalier et la +regarde._) Oui, bien morte! Froide comme la pierre et raide comme +une épée. Ah! ma mère est morte!... (_Il rit aux éclats et tombe en +convulsion._) (_Après un silence._) + +Mais pourquoi êtes-vous déjà morte? Vous étiez bien pressée d'en finir +avec la misère! Est-ce que je ne vous soignais pas bien? Étiez-vous +mécontente de moi? Trouviez-vous que j'épargnais ma peine et que je +ménageais mon cerveau? Trouviez-vous mes vers mauvais par hasard, et les +critiques de mes envieux vous faisaient-elles rougir d'être la mère +d'un si méchant rimeur? Vous étiez un _bas-bleu_ autrefois dans votre +village!... Aujourd'hui vous n'êtes plus qu'un pauvre squelette aux +jambes nues. Pauvres jambes, vieux os! Je vous avais enveloppés encore +ce soir avec mon pourpoint!... Est-ce ma faute si la doublure était usée +et l'étoffe mince? C'est comme l'étoffe dont vous m'avez fait, ô +vieille Meg! J'étais votre septième fils; tous étaient beaux et grands, +musculeux et pleins d'ardeur, excepté moi le dernier venu. C'étaient de +vigoureux montagnards, de hardis chasseurs de biches aux flancs bruns; +et pourtant, depuis Dougal le Noir jusqu'à Ryno le Roux, tous sont +partis sans songer à vous conduire au cimetière. Il ne vous est resté +que le pauvre Aldo, le pâle enfant de votre vieillesse, le fruit débile +de vos dernières amours. Et que pouvait-il faire pour vous de plus qu'il +n'a fait? que ne lui donniez-vous comme à vos autres fils une large +poitrine et de mâles épaules! Cette petite main de femme que voici +pouvait-elle manier les armes du bandit ou la carabine du braconnier? +Pouvait-elle soulever la rame du pêcheur et boxer avec l'esturgeon? Vous +n'aviez rien espéré de moi, et, me voyant si chétif, vous n'aviez même +pus daigné me faire apprendre à lire!--Et quand tous vous ont manqué, +quand vous vous êtes trouvée seule avec votre avorton, n'avez-vous pas +été surprise de découvrir que je ne sais quel coin de son cerveau avait +retenu et commenté les chants de nos bardes! Quand cette voix grêle a su +faire entendre des mélodies sauvages qui ont ému les hommes blasés +des villes, et qui leur ont rappelé des idées perdues, des sentiments +oubliés depuis longtemps, vous avez embrassé votre fils sur le front, +sanctuaire d'un génie que vous aviez enfanté sans le savoir. Eh bien! ne +pouviez-vous attendre quelques jours encore? La richesse allait venir +peut-être. Votre vieillesse allait s'asseoir dans un palais, et vous +êtes partie pour un monde où je ne puis plus rien pour vous. Tâchez, si +vous allez en purgatoire, que les bras de mes frères vous délivrent et +vous ouvrent les portes du ciel.... Pour moi, je n'ai plus rien à faire, +ma tâche est finie. Toutes les herbes de la verte Innisfail peuvent +pousser dans mon cerveau maintenant, je le mets en friche.... Il est +temps que je me repose; j'ai assez souffert pour toi, vieille femme, +spectre blême, dont le souvenir sacré m'a fait accomplir de si rudes +travaux, apprendre tant de choses ardues, passer tant de nuits glacées +sans sommeil et sans manteau! Sans toi, sans l'amour que j'avais pour +toi, je n'aurais jamais été rien. Pourquoi m'abandonnes-tu au moment où +j'allais être quelque chose? Tu m'ôtes une récompense que je méritais; c +était de te voir heureuse, et tu meurs dans le plus odieux jour de notre +misère, dans la plus rude de mes fatigues! O mère ingrate, qu'ai-je fait +pour que tu m'ôtes déjà mon unique désir de gloire, ma seule espérance +dans la vie, l'honnête orgueil d'être un bon fils!... Vieux sein +desséché qui as allaité six hommes et demi, reçois ce baiser de +reproche, de douleur et d'amour.... ( _Il se jette sur elle en +sanglotant._)--Hélas! ma mère est morte! + + + + +SCÈNE III. + +JANE, ALDO. + + +JANE. + +Est-ce que votre mère est morte! Hélas! quelle douleur! + +ALDO. + +Ah! tu viens pleurer avec moi, ma douce Jane; sois la bienvenue! Mon âme +est brisée, je n'espère plus qu'en toi. + + +JANE. + +Qu'est-ce que je puis faire pour vous, Aldo? Je ne puis pas rendre la +vie à votre mère. + + +ALDO. + +Tu peux me rendre sa tendresse, sa mélancolique et silencieuse +compagnie, et surtout le besoin qu'elle avait de moi, le devoir qui +m'attachait à elle et à la vie. Hélas! il y a eu des jours où, dans mon +découragement, j'ai souhaité que la pauvre Meg arrivât au terme de ses +maux, afin de retrouver la liberté de me soustraire aux miens! Tout +à l'heure, dans mon délire, je me suis réjoui amèrement d'être enfin +délivré de mon pieux fardeau. Je me suis assis en blasphémant au bord du +chemin. Et j'ai dit: Je n'irai pas plus loin.--Mais je suis bien jeune +encore pour mourir, n'est-ce pas, Jane? Tout n'est peut-être pas fini +pour moi; l'avenir peut s'éveiller plus beau que le passé. Je veux +devenir riche et puissant; si je trouve une douce compagne, tendre et +bonne comme ma mère, et en même temps jeune et forte pour supporter les +mauvais jours, belle et caressante pour m'enivrer comme un doux breuvage +d'oubli au milieu de mes détresses, je puis encore voir la verte +espérance s'épanouir comme un bourgeon du printemps sur une branche +engourdie par l'hiver. + + +JANE. + +J'aime beaucoup les choses que vous dites, ô mon bien-aimé! Quoique vos +paroles ne soient pas familières à mon oreille, vos compliments me font +toujours regretter de n'avoir pas un miroir devant moi, pour voir si je +suis belle autant que vous le dites. + + +ALDO. + +Et que vous importe de l'être ou de ne l'être pas, pourvu que je vous +voie ainsi et que je vous aime telle que vous êtes à mes yeux et dans +mon coeur! + + +JANE. + +Vous avez toujours à la bouche des paroles qui plaisent quand on les +écoute; mais quand on y songe après, on ne les comprend plus et on sent +de l'inquiétude. + + +ALDO. + +En vérité, Jane, vous raisonnez plus que je ne croyais. Eh quoi! vous +gardez un compte exact de mes paroles et vous les commentez en mon +absence? Il faut prendre garde à ce que l'on vous dit! + + +JANE. + +N'est-ce pas mon orgueil et ma joie de m'en souvenir? + + +ALDO. + +Aimable et bonne fille! pardonne-moi. Je suis injuste; je suis amer: +j'ai été si malheureux! Mais tu me consoleras, toi, n'est-ce pas? + + +JANE. + +Oui, mon beau rêveur, si vous consentez à être consolé. + + +ALDO. + +Comment pourrais-je ne pas y consentir? Voilà une parole étrange dans +votre bouche! + + +JANE. + +Vous vous étonnez de mon désir de vous consoler? C'est vous, Aldo, qui +me semblez étrange! + + +ALDO. + +En effet, c'est peut-être moi! Passez-moi ces boutades, c'est malgré moi +qu'elles me viennent. Je ne veux pas m'y livrer. Donnez-moi votre main, +Jane, et donnez-moi aussi votre foi. Jurez avec moi sur le cadavre de ma +pauvre vieille amie, qui n'est plus, que vous vivrez pour moi, pour moi +seul. J'ai besoin à l'heure qu'il est de trouver un appui ou de mourir. +Vous êtes mon seul et dernier espoir; m'accueillerez-vous? + + +JANE. + +Si je vous promets de vous aimer toujours, me promettez-vous de +m'épouser? + + +ALDO. + +Vous en doutez? + + +JANE. + +Non, je n'en doute pas. + + +ALDO. + +Mais vous en avez douté.. + + +JANE. + +Pourquoi quittez-vous ma main? Pourquoi vous éloignez-vous de moi d'un +air sombre? Est-ce que je vous ai offensé? + + +ALDO. + +Non. + + +JANE. + +Vous ne vous voulez pas me regarder? + + +ALDO. + +Je vous regarde; seulement ce n'est pas votre figure qui m'occupe, c'est +au fond de votre coeur que mon regard plonge. + + +JANE. + +Voilà que vous me dites des choses que je n'entends plus; et, comme vous +froncez le sourcil en me les disant, je dois croire que ce sont +des choses dures et affligeantes pour moi. Vous avez un malheureux +caractère, Aldo, un sombre esprit, en vérité! + + +ALDO. + +Vous trouvez? + + +JANE. + +Oui, et j'en souffre. + + +ALDO. + +Oh!... en ce cas je ne veux pas vous faire souffrir. + + +JANE. + +Je vous pardonne. + + +ALDO, _avec amertume_. + +Vous êtes bonne! + + +JANE. + +C'est que je vous aime; tâchez de m'aimer autant, et nous serons +heureux. + + +ALDO. + +J'y compte. En attendant, voulez-vous avoir la bonté d'appeler les +voisines pour qu'elles viennent ensevelir le corps de ma mère? + + +JANE. + +J'y vais. Donnez-moi un baiser. (_Aldo la baise au front avec +froideur._) + + +ALDO, _seul_. + +Cette jeune fille est d'une merveilleuse stupidité! elle me blesse et me +choque sans s'en douter, elle m'accorde mon pardon quand c'est elle qui +m'offense, et elle reçoit mon baiser sans s'apercevoir au froid de mes +lèvres que c'est le dernier! Mais la femme est donc un être bien lâche +et bien borné! Je croyais celle-ci plus naïve, plus abandonnée à ce que +la nature leur inspire parfois de beau et de généreux! Mais il y a dans +le coeur un fonds d'égoïsme plus dur que le diamant, et aucun grand +sentiment n'y peut germer. Toi qui te prétends descendue des cieux pour +nous consoler, tu ne t'oublies pas toi-même dans le partage que tu veux +établir entre nos destinées et les tiennes! Tu promets ton dévouement, +tes caresses et ta fidélité, à la condition d'un échange semblable. +Celle-ci me demande sans pudeur un serment qui était sur mes lèvres, +et que j'aurais voulu offrir et non céder. C'est ainsi que tu nous +sauveras, ange équitable et prudent. Tu tiens une balance comme la +justice, mais tu as soulevé le bandeau de l'amour, et tu vois clairement +nos défauts pour nous les reprocher sans pitié. Rien pour rien, c'est ta +devise! Où est ta miséricorde, où est ton pardon, où donc tes ineffables +sacrifices? Femme! mensonge! tu n'es pas! tu n'es qu'un mot, une ombre, +un rêve. Les poëtes t'ont créée, ton fantôme est peut-être au ciel. Il +m'a semblé parfois te voir passer dans mes nuées. Insensé que j'étais, +pourquoi suis-je descendu sur la terre pour te chercher? + +Maintenant je sais ce qu'il me reste à faire. Ma mère, je ne te pleure +plus, nous ne serons pas longtemps séparés. Je laisse à d'autres le soin +d'ensevelir ta dépouille, je vais rejoindre ton âme... J'ai bien assez +tardé, mon Dieu! il y a assez longtemps que j'hésite au bord du gouffre +sans fond de l'éternité! Pourquoi ai-je tremblé?... tremblé! Est-ce +que c'est la peur qui t'a retenu, Aldo?... Non, c'est le devoir.--Et +pourtant tout à l'heure que faisais-tu lorsque tu priais, à genoux, +cette jeune fille de conserver ta vie en te confiant la sienne? Tu ne +devais plus rien à personne, et tu voulais vivre pourtant! lâche enfant! +tu demandais l'espoir, tu demandais l'avenir, tu demandais l'amour avec +des larmes! Tu les demandais à une paysanne imbécile, quand c'est dans +un monde inconnu que tu dois les chercher! Qui t'arrête? est-ce +le doute? le doute ne vaut-il pas mieux que le désespoir? Là-haut +l'incertitude, ici la réalité. Le choix peut-il être douteux? Va donc, +Aldo! descends dans ces vagues profondeurs, ou monte dans ces espaces +insaisissables. Que Dieu te protège, si tu en vaux la peine; qu'il te +rende au néant, si ton âme n'est qu'un souffle sorti du néant!... + +Adieu, grabat où j'ai si mal dormi! adieu, table dure et froide où j'ai +tracé des vers brûlants! adieu, front livide de ma mère, où j'ai tant +de fois interrogé avec anxiété les ravages de la souffrance et les +dernières luttes de la vie prête à s'éteindre! Adieu, espérances de +gloire; adieu, espérances d'amour, vous m'avez menti, je romps les +mailles du filet où vous m'avez tenu si longtemps captif et ridicule! +je vais me relever à mes propres yeux, je vais briser un joug dont je +rougis... Adieu. (_ Il ouvre la porte de sa maison qui donne sur +le fleuve et descend les degrés. Une barque pavoisée passe au même +moment._) + + +AGANDECCA, _sur la barque_. + +Quel est ce jeune homme si pâle et si beau qui descend vers le fleuve et +semble vouloir s'y précipiter? + + +TICKLE, _sur la barque_. + +C'est un homme de rien, un rêveur, un fou, un misérable. + + +AGANDECCA. + +Je veux savoir son nom. + + +TICKLE. + +C'est Aldo le rimeur. + + +AGANDECCA. + +Aldo le barde! ses chants sont inspirés, sa voix est celle d'un poète +des anciens jours. La beauté de son génie ne le cède qu'à celle de son +visage. Je veux lui parler. + + +TICKLE. + +C'est un homme sans usage et sans courtoisie, qui répondra fort mal aux +bontés de Votre Grâce. + + +AGANDECCA. + +N'importe, je veux voir ses traits et entendre sa voix. Faites aborder +la barque au bas de cet escalier. ( _Tickle donne des ordres en +grommelant. La barque vient aborder aux pieds d'Aldo._) + + +ALDO. + +Qui êtes-vous, et que demandez-vous à la porte de cette pauvre maison? + + +AGANDECCA. + +Je suis la reine, et je viens te voir. + + +ALDO. + +Votre Grâce arrive une heure trop lard, la maison est déserte. Ma mère +est morte, et je ne repasserais pas le seuil que je viens de franchir, +fut-ce pour la reine Mab elle-même. + + +AGANDECCA. + +Comme tu voudras. J'aime ton audace. Viens sur ma barque. + + +ALDO. + +Madame, où me menez-vous? + + +AGANDECCA. + +A la promenade. + + +ALDO. Votre promenade sera-t-elle longue? + + +LA REINE. + +Que sais-je? + + + + +ACTE SECOND. + +Dans une galerie du palais de la reine. + + + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +LA REINE, TICKLE. + + +LA REINE. + +Nain, c'est assez, ce que vous me dites me fâche, et je ne veux pas +entendre de mal de lui. + + +TICKLE. + +Comment Votre Grâce peut-elle me supposer une si coupable intention! Le +seigneur Aldo est un si grand poëte et un si noble cavalier! + + +LA REINE. + +Oui, c'est le plus beau génie et le plus grand coeur! Je ne lui reproche +qu'une chose, son invincible orgueil. + + +TICKLE. + +Sous une apparence d'humilité, je sais qu'il cache une épouvantable +ambition... + + +LA REINE. + +Oh! mon Dieu, non! tu te trompes. Lui? il n'a que l'ambition d'être +aimé. + + +TICKLE. + +C'est une belle et touchante ambition! + + +LA REINE. + +Mais aussi la sienne est insatiable et parfois fatigante. Un mot +l'irrite, un regard l'effraie; il est jaloux d'une ombre; il n'y a pas +de calme possible dans son amour. + + +TICKLE. + +Cet amour-là est une tyrannie, une guerre à mort, un combat éternel! + + +LA REINE. + +Tu ne sais ce que tu dis; c'est le plus doux et le meilleur des hommes. +Je lui reproche, au contraire, de trop renfermer au dedans de lui les +chagrins que je lui cause. Au lieu de s'en plaindre franchement, il les +concentre, il les surmonte, et, avec toute cette résignation, tout ce +courage, toute cette douceur, il dévore sa vie, il use son coeur, il est +malheureux. + + +TICKLE. + +Infortuné jeune homme! Votre Grâce devrait avoir plus de compassion, lui +épargner... + + +LA REINE. + +Mais de quoi se plaint-il, après tout? Son coeur est injuste, son esprit +est plein de travers, d'inconséquences, de souffrances sans sujet et +sans remède. Que puis-je faire pour un cerveau malade? Je l'aime de +toute mon âme et lui épargne la douleur tant que je puis; mais le mal +est en lui, et parfois, en le voyant marcher, pâle et sombre, à mes +côtés, je l'ai pris pour l'ange de la douleur. + + +TICKLE. + +Le spectacle d'un homme toujours mécontent doit être un grand supplice +pour une âme généreuse comme celle de Votre Grâce. + + +LA REINE. + +Oui, cela non-seulement m'afflige, mais encore me blesse et m'irrite. +Quoi de plus décourageant que de vouloir consoler un inconsolable? C'est +se consumer jeune et pleine de santé auprès du lit d'un moribond qui ne +peut ni vivre ni mourir. + + +TICKLE. + +Votre Grâce a fait pourtant bien des sacrifices pour lui. De quoi +pourrait-il se plaindre? n'a-t-elle pas disgracié pour lui le duc de +Suffolk, l'astre le plus brillant de la cour? + + +LA REINE. + +Oh! le grand sacrifice! je ne l'aimais plus! + + +TICKLE. + +Il n'avait jamais d'ailleurs été bien aimable. + + +LA REINE. + +Il ne faut pas dire cela; c'était un homme d'esprit et plein de nobles +qualités. + +TICKLE. + +Oh! oui, généreux, brave, désintéressé!... + + +LA REINE. + +Ceci est faux; il était plus épris de mon rang que de ma personne. + + +TICKLE. + +C'est le malheur des rois. + + +LA REINE. + +Et c'est ce qui me fait chérir l'amour de mon poëte: lui du moins m'aime +pour moi seule. Il sait à peine si je suis reine. Il n'en est point +ébloui; même il en souffre, et je crois qu'il me le pardonne. + + +TICKLE. + +Votre Grâce est-elle bien sûre que dans son orgueil de poëte il ne +préfère point sa condition à celle d un roi? + + +LA REINE. + +S'il le fait, il fait bien. Le laurier du poëte est la plus belle des +couronnes, la plume d'un grand écrivain est un sceptre plus puissant que +les nôtres. Moi, j'aime qu'un esprit supérieur sache ce qu'il est et ce +qu'il peut être; c'est ainsi qu'on arrive aux grandes actions. + + +TICKLE. + +Aussi je crois que le poëte Aldo est réservé à de hautes destinées. Il +est digne de commander aux hommes, et un mot de Voire Grâce pourrait +l'élever au véritable rang qu'il est né pour occuper.... + + +LA REINE. + +Si je ne te savais profondément hypocrite, ô mon cher Tickle, je le +dirais que tu es parfaitement imbécile. Qui? lui! être mon époux! +régner! D'abord le sceptre jusqu'ici ne m'a pas semblé trop lourd à +porter; ensuite Aldo est le dernier homme du monde que je pourrais +supposer capable de me seconder. Personne ne connaît moins les +autres hommes, personne n'a d'idées plus creuses, de sentiments plus +exceptionnels, de rêves plus inexécutables. Vraiment! mon peuple serait +un peuple bien gouverné! il pourrait chanter beaucoup et manger fort +peu, ce qui ne laisserait pas que d'être fort agréable, le jour où +le poëte-roi aurait découvert le moyen de placer l'estomac dans les +oreilles. Laisse-moi, Tickle; tu n'as pas le sens commun aujourd'hui. + + +TICKLE, _sortant_. + +Fort bien, j'ai réussi à la fâcher; j'étais bien sur qu'en disant comme +elle, je l'amènerais à dire comme moi. + + + +SCÈNE II. + + +LA REINE, seule. + +Ce Tickle est un fâcheux personnage; il a une manière d'entrer dans mes +idées qui m'en dégoûte sur-le-champ. Ces prétendus bouffons, que nous +ayons autour de nous, sont comme nos mauvais génies, laids et méchants; +ils tiennent du diable. Ils ont l'art de nous dire la vérité qui nous +blesse,. et de nous taire celle qui nous serait utile. Quand ils ne +mentent pas, c'est que leur mensonge pourrait nous épargner une douleur +ou nous sauver d'un péril; c'est alors seulement qu'ils se refusent +Je plaisir de nous tromper. Il faut que je voie mon poëte, je me sens +attristée et prête à douter de tout. L'homme aux illusions me consolera +peut-être. (_Elle siffle dans un sifflet d'argent suspendu à son cou_.) +(_Tickle rentre_.) Nain, envoyez Aldo près de moi, je l'attends ici. + + +TICKLE. + +J'y cours avec joie. + + +LA REINE. + +Après tout, Tickle a souvent raison, quand il me dit que cet amour nuit +à ma gloire. Le duc de Suffolk m'était moins cher, je l'estimais moins, +j'étais moins touchée de son amour; mais son esprit, moins élevé, était +plus positif; c'était un ambitieux, mais un ambitieux qui secondait +toutes mes vues. J ai aimé autrefois le brave Athol. Celui-là était un +beau soldat, un bon serviteur, un véritable ami; du reste, un montagnard +stupide; mais il était l'appui de ma royauté, il la rendait redoutable +au dehors, paisible au dedans; c'était comme une bonne arme bien trempée +et bien brillante dans ma main. Ce poëte est dans mon palais comme un +objet de luxe, comme un vain trophée qu'on admire et qui ne sert à rien. +Un vêtement d'or vaut-il une cuirasse d'acier? On aime à respirer les +roses de la vallée, mais on est à l'abri sous les sapins de la montagne. + +Et pourtant que le parfum d'un pur amour est suave! Qu'il est doux de +se reposer des soucis de la vie active sur un coeur sincère et fidèle! +Qu'ils sont rares, ceux qui savent, ceux qui peuvent aimer! holocaustes +toujours embrasés, ils se consument en montant vers le ciel. Nous +pouvons à toute heure chercher sur leur autel la chaleur qui manque à +notre âme épuisée, nous la trouvons toujours vive et brillante. Leur +sein est un mystérieux sanctuaire où le feu sacré ne s'éteint jamais; +s'il s'éteignait, le temple s'écroulerait comme un monde sans soleil. +L'amour est en eux le principe de la vie. Ils pâlissent, ils souffrent, +ils meurent, si on froisse leur tendresse délicate et timide. Dites un +mot, accordez un regard, ils renaissent, leur sein palpite de joie, +leur bouche a de douces paroles de reconnaissance pour bénir, et leurs +caresses sont ineffables. Aldo, il n'y a que toi qui saches aimer, et +pourtant il est des jours où tu m'ennuies mortellement. + + + +SCÈNE III. + +LA REINE, ALDO. + + +ALDO. + +Que veux-tu de moi, ma bien-aimée? + + +LA REINE. + +Je voulais te voir et être avec toi. + + +ALDO. + +Êtes-vous triste, êtes-vous fatiguée? Voulez-vous que je chante? Que +puis-je faire pour vous? + + +LA REINE. + +Êtes-vous heureux? + + +ALDO. + +Je le suis, parce que vous m'aimez. + + +LA REINE. + +Cela ne vous ennuie jamais? Eh bien! vous ne me répondez pas? Déjà votre +visage est changé, des larmes roulent dans vos yeux, ma question vous a +offensé? + + +ALDO. + +Offensé?--Non. + + +LA REINE. + +Affligé? + + +ALDO. + +Oui. + + +LA REINE. + +Si vous êtes triste, vous allez me rendre triste. + + +ALDO. + +J'essaierai de ne pas l'être; mais, quand vous avez besoin de +distraction et de gaieté, pourquoi me faites-vous appeler? Ce n'est pas +ma société qui vous convient dans ces moments-là. Votre nain Tickle a +plus d'esprit et de bons mots que moi. + + +LA REINE. + +Mais il est méchant et laid. J'aime la gaieté, mais c'est un banquet où +je ne voudrais m'asseoir qu'avec des convives dignes de moi. Pourquoi +méprisez-vous le rire? Vous croyez-vous trop céleste pour vous amuser +comme les autres hommes? + + +ALDO. + +Je me sens trop faible pour professer le caractère jovial. Quand je +semble gai, je suis navré ou malade; le bonheur est sérieux, la douleur +est silencieuse. Je ne suis capable que de joie ou de tristesse. La +gaieté est un état intermédiaire dont je n'ai pas la faculté, j'y arrive +par une excitation factice. Si vous m'ordonnez de rire, commandez le +souper, faites danser sir John Tickle sur la table; en voyant ses +grimaces, en buvant du vin d'Espagne, il pourra m'arriver de tomber en +convulsion. Mais ici, près de vous, de quoi puis-je me divertir? Je vous +regarde et vous trouve belle; je suis recueilli. Vous me regardez avec +bonté, je suis heureux; vous me raillez, et je suis triste. + +LA REINE. + +Mais quoi? n'y a-t-il au monde que vous et moi? peut-on toujours vivre +replié sur soi-même? L'amour est-il la seule passion digne de vous? + + +ALDO. + +C'est, du moins, la seule passion dont je sois capable. + + +LA REINE, _impatientée_ + +Alors vous êtes un pauvre sire; moi, je ne peux pas toujours parler +d'Apollo et de Cupido. J'ai d'autres sujets de joie ou de tristesse que +le nuage qui passe dans le ciel ou sur le front de mon amant; j'ai de +grands intérêts dans la vie: je suis reine, je fais la guerre; je fais +des lois, je récompense la valeur, je punis le crime; j'inspire la +crainte, le respect, l'amour, la haine peut-être; tout cela m'occupe; je +vais d'une chose à une autre, je parcours tous les tons de cette belle +musique dont aucune note ne reste silencieuse sous mon archet; mais +votre lyre n'a qu'une corde et ne rend qu'un son. Vous êtes beau et +monotone comme la lune à minuit, mon pauvre poëte. + + +ALDO. + +La lune est mélancolique. Il vous est bien facile de fermer les fenêtres +et d'allumer les flambeaux quand sa lueur blafarde vous importune. +Pourquoi allez-vous rêver dans les bosquets la nuit! Restez au bal; la +brume et le froid rayon des étoiles n'iront pas vous attrister dans vos +salles pleines de bruit et de lumière. + + +LA REINE. + +J'entends: je puis m'étourdir dans de frivoles amusements et vous +laisser avec votre muse. C'est une société plus digne de vous que celle +d'une femme capricieuse et puérile. Restez donc avec votre génie, mon +cher poëte. Les étoiles s'allument au ciel, et la brise du soir erre +doucement parmi les fleurs: rêvez, chantez, soupires. La façade de mon +palais s'illumine, et le son des instruments m'annonce le repas du soir. +J'y vais porter votre santé à mes convives dans une coupe d'or, +et parler de vous avec des hommes qui vous admirent. Restez ici, +penchez-vous sur cette balustrade, et entretenez-vous avec les sylphes. +S'ils ne me trouvent pas indigne d'un souvenir, parlez-leur de moi; et +si, malgré cette nourriture céleste, il vous arrive de ressentir la +vulgaire nécessité de la faim, venez trouver votre reine et vos amis. Au +revoir.--Mais qu'est-ce donc? Vous avez baisé bien tristement ma main, +et vous y avez laissé tomber une larme! Quoi! vous êtes triste encore? +je vous ai encore blessé? Oh! mais cela est insupportable. Allons, mon +cher amant, remettez-vous et soyez plus sage; je vous aime tendrement, +je vous préfère aux plus grands rois de la terre. Faut-il vous le +répéter à toute heure? ne le savez-vous pas? Venez, que je baise votre +beau front. Séchez vos larmes et venez me rejoindre bientôt. + + + +SCÈNE IV. + + +ALDO, _seul_. + +Elle a raison, cette femme! elle a raison devant Dieu et devant les +hommes! Moi, je n'ai raison que devant ma conscience. Je ne puis avoir +d'autre juge que moi-même, et ne puis me plaindre qu'à moi-même.--Car, +enfin, il ne dépend pas de moi d'être autrement. Tout m'accuse +d'affectation; mais on n'est pas affecté, on n'est pas menteur avec +soi-même. Je sais bien, moi, que je suis ce que je suis. Les autres sont +autres, et ne me comprenant pas, ils me nient; ils sont injustes, car +moi je ne nie pas leur sincérité; ils me disent qu'ils sont courageux, +je pourrais leur répondre qu'ils sont insensibles. Mais j'accepte ce +qu'ils me disent, je consens à les reconnaître courageux. Mais s'ils le +sont, pourquoi me reprochent-ils impitoyablement de ne l'être pas? Si +j'étais Hercule, au lieu de mépriser et de railler les faibles enfants +que je trouverais haletants et pleurants sur la route, je les prendrais +sur mes épaules, je les porterais, une partie du chemin, dans ma peau de +lion. Que serait pour moi ce léger fardeau, si j'étais Hercule?--Voua +ne l'êtes pas, vous qui vous indignez de la faiblesse d'autrui. Elle ne +vous révolte pas, elle vous effraie. Vous craignez d'être forcés de la +secourir, et, comme vous ne le pouvez pas, vous l'humiliez pour lui +apprendre à se passer de vous. + +Eh bien, oui, je suis faible: faible de coeur, faible de corps, faible +d'esprit. Quand j'aime, je ne vis plus en moi; je préfère ce que j'aime +à moi-même.--Quand je veux suivre la chasse, j'en suis vite dégoûté, +parce que je suis vite fatigué.--Quand on me raille, ou me blâme, je +suis effrayé, parce que je crains de perdre les affections dont je ne +puis me passer, parce que je sens que je suis méconnu, et que j'ai +trop de candeur pour me réhabiliter en me vantant. Avec les hommes, +il faudrait être insolent et menteur. Je ne puis pas. Je connais mes +faiblesses et n'en rougis pas, car je connais aussi les faiblesses des +autres et n'en suis pas révolté. Je les supporte tels qu'ils sont. Je ne +repousse pas les plus méprisables, je les plains, et, tout faible que +je suis, j'essaie de soutenir et de relever ceux qui sont plus faibles +encore. Pourquoi ceux qui se disent forts ne me rendent-ils pas la +pareille? + +--Dieu! je ne t'invoque pas! car tu es sourd. Je ne te nie pas; +peut-être te manifesteras-tu à moi dans une autre vie. J'espère en la +mort. + +Mais ici tu ne te révèles pas. Tu nous laisses souffrir et crier en +vain. Tu ne prends pas le parti de l'opprimé, tu ne punis pas le +méchant. J'accepte tout, mon Dieu! et je dis que c'est bien, puisque +c'est ainsi. Suis-je impie, dis-moi? + +Mais je t'interroge, toi, mon coeur; toi, divine partie de moi-même. +Conscience, voix du ciel cachée en moi, comme le son mélodieux dans les +entrailles de la harpe, je te prends à témoin, je te somme de me rendre +justice. Ai-je été lâche? ai-je lutté contre le malheur? ai-je supporté +la misère, la faim, le froid? ai-je abandonné ma mère lorsque tout +m'abandonnait, même la force du corps? ai-je résisté à l'épuisement et à +la maladie? ai-je résisté à la tentation de me tuer?--Où est le mendiant +que j'aie repoussé? où est le malheureux que j'aie refusé de secourir? +où est l'humilié que je n'aie pas exhorté à la résignation, rappelé à +l'espérance? J'ai été nu et affamé. J'ai partagé mon dernier vêtement +avec ma mère aveugle et sourde, mon dernier morceau de pain avec mon +chien efflanqué. J'ai toujours pris en sus de ma part de souffrances +une part des souffrances d'autrui; et ils disent que je suis lâche, ils +rient de la sensibilité niaise du poëte! et ils ont raison, car ils sont +tous d'accord, ils sont tous semblables. Ils sont forts les uns par les +autres. + +Je suis seul, moi! et j'ai vécu seul jusqu'ici. Suis-je lâche? J'ai eu +besoin d'amitié, et, ne l'ayant point trouvée, j'ai su me passer d'elle. +J'ai eu besoin d'amour, et, n'en pouvant inspirer beaucoup, voilà que +j'accepte le peu qu'on m'accorde. Je me soumets, et l'on me raille. Je +pleure tout bas, et l'on me méprise. + +C'est donc une lâcheté que de souffrir? C'est comme si vous m'accusiez +d'être lâche parce qu'il y a du sang dans mes veines et qu'il coule à la +moindre blessure. C'est une lâcheté aussi que de mourir quand on vous +tue! Mais que m'importait cela? N'avais-je pas bien pris mon parti sur +les railleries de mes compagnons? N'avais-je pas consenti à montrer mon +front pâle au milieu de leurs fêtes et à passer pour le dernier des +buveurs? N'avais-je pas livré mes vers au public, sachant bien que deux +ou trois sympathiseraient avec moi, sur deux ou trois mille qui me +traiteraient de rêveur et de fou? Après avoir souffert du métier de +poëte en lutte avec la misère et l'obscurité, j'avais souffert plus +encore du métier de poëte aux prises avec la célébrité et les envieux! +Et pourtant j'avais pris mon parti encore une fois. Ne trouvant pas le +bonheur dans la richesse et dans ce qu'on appelle la gloire, je +m'étais réfugié dans le coeur d'une femme, et j'espérais. Celle-là, me +disais-je, est venue me prendre par la main au bord du fleuve où je +voulais mourir. Elle m'a enlevé sur sa banque magique, elle m'a conduit +dans un monde de prestiges qui m'a ébloui et trompé, mais où, du moins, +elle m'a révélé quelque chose de vrai et de beau, son propre coeur. Si +les vains fantômes de mon rêve se sont vite évanouis, c'est qu'elle +était une fée, et que sa baguette savait évoquer des mensonges et des +merveilles, mais elle est une divinité bienfaisante, cette fée qui me +promène sur son char. Elle m'a leurré de cent illusions pour m'éprouver +ou pour m'éclairer. Au bout du voyage, je trouverai derrière son nuage +de feu, la vérité, beauté nue et sublime que j'ai cherchée, que j'ai +adorée à travers tous les mensonges de la vie, et dont le rayon +éclairait ma route au milieu des écueils où les autres brisent le +cristal pur de leur vertu. Fantômes qui nous égarez, ombres célestes que +nous poursuivons toujours dans la nue, et qui nous faites courir après +vous sans regarder où nous mettons les pieds, pourquoi revêtez-vous des +formes sensibles, pourquoi vous déguisez-vous en femmes? Appelez-vous la +vérité, appelez-vous la beauté, appelez-vous la poésie; ne vous appelez +pas Jane, Agandecca, l'amour. + +Tu te plains, malheureux! Et qu'as-tu fait pour être mieux traité que +les autres? Pourquoi cette insolente ambition d'être heureux? Pourquoi +n'es-tu pas fier de ton laurier de poëte et de l'amour d'une reine? Et +si cela ne te suffit pas, pourquoi ne cherches-tu pas dans la réalité +d'autres biens que tu puisses atteindre? Suffolk était aimé de la reine; +il voulait plus que partager sa couche, il voulait partager son trône. +Athol fut aimé de la reine; il s'ennuyait souvent près d'elle, il +désirait la gloire des combats, et le laurier teint de sang, qui lui +semblait préférable à tout. Suffolk, Athol, vous étiez des ambitieux, +mais vous n'étiez pas des fous; vous désiriez ce que vous pouviez +espérer; la puissance, la victoire, l'argent, l'honneur, tout cela est +dans la vie; l'homme tenace, l'homme brave doivent y atteindre, La reine +a chassé Suffolk; mais il règne sur une province, et il est content. +Athol a été disgracié; mais il commande une armée, et il est fier. + +Moi, que puis-je aimer après elle? rien. Où est le but de mes +insatiables désirs? dans mon coeur, au ciel, nulle part peut-être? +Qu'est-ce que je veux? un coeur semblable au mien, qui me réponde; ce +coeur n'existe pas. On me le promet, on m'en fait voir l'ombre, on me +le vante, et quand je le cherche, je ne le trouve pas. On s'amuse de ma +passion comme d'une chose singulière, on la regarde comme un spectacle, +et quelquefois l'on s'attendrit et l'on bat des mains; mais le plus +souvent on la trouve fausse, monotone et de mauvais goût. On m'admire, +on me recherche et on m'écoute, parce que je suis un poëte; mais quand +j'ai dit mes vers, on me défend d'éprouver ce que j'ai raconté, on me +raille d'espérer ce que j'ai conçu et rêvé. Taisez-vous, me dit-on, et +gardez vos églogues pour les réciter devant le monde; soyez homme avec +les hommes, hissez donc le poëte sur le bord du lac où vous le promenez, +au fond du cabinet où vous travaillez.--Mais le poëte, c'est moi! Le +coeur brûlant qui se répand en vers brûlants, je ne puis l'arracher de +mes entrailles. Je ne puis étouffer dans mon sein l'ange mélodieux qui +chante et qui souffre. Quand vous l'écoutez chanter, vous pleurez; puis +vous essuyez vos larmes, et tout est dit. Il faut que mon rôle cesse +avec votre émotion: aussitôt que vous cessez d'être attentifs, il faut +que je cesse d'être inspiré. Qu'est-ce donc que la poésie? Croyez-vous +que ce soit seulement l'art d'assembler des mots? + +Vous avez tous raison. Et vous surtout, femme, vous avez raison! vous +êtes reine, vous êtes belle, vous êtes ambitieuse et forte. Votre âme +est grande, votre esprit est vaste. Vous avez une belle vie; en bien! +vivez. Changez d'amusement, changez de caractère vingt fois par jour; +vous le devez, si vous le pouvez! je ne vous blâme pas; et, si je vous +aime, c'est peut-être parce que je vous sens plus forte et plus sage +que moi. Si je suis heureux d'un de vos sourires, si une de vos larmes +m'enivre de joie, c'est que vos larmes et vos sourires sont des +bienfaits, c'est que vous m'accordez ce que vous pourriez me refuser. +Moi, quel mérite ai-je à vous aimer? je ne puis faire autrement. De quel +prix est mon amour? l'amour est ma seule faculté. A quels plaisirs, à +quels enivrements ai-je la gloire de tout préférer? Rien ne m'enivre, +rien ne me plaît, si ce n'est vous. La moindre de vos caresses est un +sacrifice que vous me faites, puisque c'est un instant que vous dérobez +à d'autres intérêts de votre vie. Moi, je ne vous sacrifie rien. Vous +êtes mon autel et mon Dieu, et je suis moi-même l'offrande déposée à vos +pieds. + +Si je suis mécontent, j'ai donc tort! A qui puis-je m'en prendre de mes +souffrances? Si je pouvais me plaindre, m'indigner, exiger plus qu'on ne +me donne, j'espérerais. Mais je n'espère ni ne réclame; je souffre. + +Eh bien, oui, je souffre et je sais mécontent. Pourquoi ai-je voulu +vivre? Quelle insigne lâcheté m'a poussé à tenter encore l'impossible? +Ne savais-je pas bien que j'étais seul de mon espèce et que je serais +toujours ridicule et importun? Qu'y a-t-il de plus chétif et de plus +misérable que l'homme qui se plaint? Oui, l'homme qui souffre est un +fléau! c'est un objet de tristesse et de dégoût pour les autres! c'est +un cadavre qui encombre la voie publique, et dont les passants se +détournent avec effroi. Etre malheureux, c'est être l'ennemi du genre +humain, car tous les hommes veulent vivre pour leur compte, et celui +qui ne sait pas vivre pour lui-même est un voleur qui dépouille ou un +mendiant qui assiège. + +Meurs donc, lâche! il est bien temps d'en finir! tu t'es bien assez +cabré sous la nécessité! Tes flancs ont saigné, et tu n'as pas fait un +pas en avant! Résigne-toi donc à mourir sans avoir été heureux!... + +Hélas! hélas! mourir, c'est horrible!... Si c'était seulement saigner, +défaillir, tomber!... mais ce n'est pas cela. Si c'était porter sa tête +sous une hache, souffrir la torture, descendre vivant dans le froid +du tombeau! mais c'est bien pis: c'est renoncer à l'espérance, c'est +renoncer à l'amour; c'est prononcer l'arrêt du néant sur tous ces rêves +enivrants qui nous ont leurrés, c'est renoncer à ces rares instants de +volupté qui faisaient pressentir le bonheur, et qui l'étaient peut-être! + +Au fait, un jour, une heure dans la vie, n'est-ce pas assez, n'est-ce +pas trop! Agandecca, vous m'avez dit des mots qui valaient une année de +gloire, vous m'avez causé des transports qui valaient mieux qu'un siècle +de repos. Ce soir, demain, vous me donnerez un baiser qui effacera +toutes les tortures de ma vie, et qui fera de moi un instant le roi de +la terre et du ciel! + +Mais pourquoi retomber toujours dans l'abîme de douleur? pourquoi +chercher ces joies si elles doivent finir et si je ne sais pas y +renoncer? Les autres se lassent et se fatiguent de leurs jouissances: +moi, la jouissance m'échappe et le désir ne meurt pas! O amour! éternel +tourment!... soif inextinguible! + +Si je quittais la reine?... Mais je ne le pourrai pas; et, si je le +puis, j'aimerai une autre femme qui me rendra plus malheureux. Je ne +saurai pas vivre sans aimer. L'amour ou l'amitié ne me paieront pas ce +que je dépenserai de mon coeur pour les alimenter!... Comment ai-je pu +vivre jusqu'ici? Je ne le conçois pas. Suis-je le plus courageux ou +le plus lâche de tous les hommes?--Je ne sais pas; et comment le +savoir?--Celui qui souffre pour donner du bonheur aux autres... oui, +celui-là est brave... mais celui qui souffre et qui importune, celui qui +veut du bonheur et qui n'en sait pas donner!... Oh! décidément je suis +un lâche! comment ne m'en suis-je pas convaincu plus tôt? (_Il tire son +épée_). Lune... brise du soir!... Tais-toi, poëte, tu n'es qu'un sot. +Qu'est-ce qui mérite un adieu de toi? qu'est-ce qui t'accordera un +regret? (_Il va pour se tuer._) + + + +SCÈNE V. + + +LE DOCTEUR ACROCERONIUS, _entrant_. + +Que faites-vous, seigneur Aldo, dans cette attitude singulière? + + +ALDO. + +Vous le voyez, mon cher ami, je me tue. + + +ACROCERONIUS. + +En ce cas, je vous salue, et je vous prie de ne pas déranger pour moi. +Puis-je vous rendre quelque service après votre mort? + + +ALDO. + +Je ne laisserai personne pour s'en apercevoir. + + +ACROCERONIUS + +Je suis fâché que vous preniez cette résolution avant le coucher de la +lune. + + +ALDO. + +Pourquoi? + + +ACROCERONIUS. + +Parce que la nuit est fort belle, et que vous perdrez une des plus +belles éclipses de lune que nous ayons eues depuis longtemps. + + +ALDO. + +Il y a une éclipse de lune? + + +ACROCERONIUS. + +Totale. Il n'y a pas un nuage dans le ciel, et elle sera tellement +visible, que je m'étonne de rencontrer un homme aussi indifférent que +vous à cet important phénomène. + + +ALDO. + +En quoi cela peut-il m'intéresser? + + +ACROCERONIUS. + +Venez avec moi sur la montagne de Lego, et je vous le ferai comprendre. + + +ALDO. + +Je vous remercie beaucoup. Je ne me sens pas disposé à marcher, et +j'aime mieux me passer mon épée au travers du corps. + + +ACROCERONIUS. + +Faites ce qui vous convient, et ne vous gênez pas devant moi. Cependant +j'aurais été flatté d'avoir votre compagnie durant ma promenade. + + +ALDO. + +En quoi pourrais-je vous être utile! La solitude convient mieux à vos +savantes élucubrations. Je ne suis qu'un pauvre poëte, peu capable de +raisonner avec vous sur d'aussi graves matières. + + +ACROCERONIUS. + +La société des poëtes m'a toujours été fort agréable. Les poëtes sont de +très-intelligents observateurs de la nature. Ils sont faibles sur les +classifications, mais ils ont beaucoup de netteté dans l'observation. +Ils possèdent l'appréciation juste de la couleur et de la forme, et +quelquefois ils remarquent des rapports qui nous échappent; des nuances +presque insaisissables leur sont révélées par je ne sais quel sens qui +nous manque. Je suis sûr que vous me feriez voir des choses dont je sais +l'existence, et que pourtant je n'ai jamais pu observer à l'oeil nu. + + +ALDO. + +Les savants sont poëtes aussi, n'en doutez pas; ils n'ont pas besoin, +comme nous, d'observer pour voir. Ils savent tant de choses, qu'ils +peuvent peindre la nature sans la regarder, comme on fait de mémoire le +portrait de sa maîtresse. Ils peuvent nous initier à plus d'un mystère +dont l'art fait son profit. L'art n'est qu'un riche vêtement qui couvre +les beautés nues sous l'oeil de la science. Je suis fâché, mon cher +maître, d'avoir vécu longtemps sous le même toit que vous, sans avoir +songé à profiter de votre entretien. + + +ACROCERONIUS. + +Si vous n'êtes pas forcé absolument de vous tuer ce soir, vous pourriez +venir avec moi sur la montagne de Lego. Nous observerions l'éclipse de +lune, nous causerions sur toutes les choses connues; vous pourriez être +revenu et mort avant le lever de la reine. + + +ALDO. + +Vous avez raison. Donnez-moi votre télescope et faisons cette promenade +ensemble. Vous m'apprendrez beaucoup de choses que j'ignore. Je vous +interrogerai sur les amours des plantes, sur le sommeil des feuilles, +sur l'écume que la lune répand à minuit dans les herbes, sur les bruits +qu'on entend la nuit... Avez-vous remarqué cette grande voix aigre qui +crie incessamment autour de l'horizon, et qui est si égale, si continue, +si monotone, qu'on la prend souvent pour le silence? + + +ACROCERONIUS. + +J'ai écrit précisément un petit traité in-4° sur ce dont vous parlez; +mais, pour bien vous le faire comprendre, il faudrait sortir un peu du +monde visible, et nous aventurer dans des questions d'astrologie pour +lesquelles vous auriez peut-être quelque répugnance. + + +ALDO. + +L'astrologie! oh! tout au contraire, mon cher maître. Je serais +très-curieux d'avoir quelque notion sur cette science étonnante. J'y ai +songé quelquefois, et si les préoccupations de mon esprit m'en avaient +laissé le temps, j'aurais pris plaisir à soulever un coin du voile qui +me cache cette mystérieuse Isis. Qui sait si la faiblesse de l'homme ne +peut trouver dans ces profondeurs ignorées le secret du bonheur qu'elle +cherche en vain ici-bas? On est bientôt las et dégoûté d'analyser et +d'interroger les choses qui existent matériellement. Le monde invisible +n'est pas épuisé... et si je pouvais m'y élancer... + + +ACROCERONIUS. + +Venez avec moi, mon cher fils, et nous tâcherons de bien observer la +lune. + + +ALDO, _remettant son épée dans le fourreau_ + +Allons-nous bien loin sur la montagne? + + +ACROCERONIUS. + +Aussi loin que nous pourrons aller. Vous me parliez de l'écume que +répand la lune, voyez-vous, mon cher fils, le règne végétal d'après +toutes les classific.... (_ils sortent en causant_.) + + +GEORGE SAND + + + + +FIN D'ALDO LE RIMEUR. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Aldo le rimeur, by George Sand + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12862 *** |
